CONTES DE MISS HARRIET MARTINEAU LÉCONOMIE POLITIQUE TOME H. IMPr.lMtlUh l)K II. KOUftMKn, Rl'l PS SIIKE , N. r4' CONTES DE MISS HARRIET MARTINEAU SUK L'ÉCONOMIE POLITIQUE, TKADUITS 1>E L ANGLAIS PAR M. B. MAURICE, KLKVE PB l'aNCIENWE KCv)LE NOHMALE. TOME SECOND. DEMERARA. — — ELLA DE GARVELOCH. — LA MER ENCHANTÉE. PARIS, LIBRAIRIE DE PAULIN, PLACE DE LA BOUHSE. LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN KDE S.-GEl;MAllV-I)Ky-rilÉS , m" 9. M nccc. XXXfU. ?P3 mc^Fmv TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME. DEMERARA. Préface de l'auteur. 7) Somtnaire des principes développés dans ce conlc. 5 Chap. I. — Le lever du soleil attriste à Dernerara. 9 — II. — La loi attaque la propriété à Dernerara. 22 — III. — La prospérité appauvrit à Dernerara. 36 — IV. — L'enfance est flétrie à Dernerara. 52 — V. — On hésite à se marier à Dernerara. 64 — VI. — L'homme vaut moins que les bêtes à Dernerara. 70 — VII. — Le christianisme à Dernerara. 86 — VIII. — Les plus fiers convoitent le paupérisme à De- rnerara. c)7 — IX. — Le malheur est le bien-venu à Demerara. 107 — X. — Protection est oppression à Demerara. 1 1 7 — XT. — Les animaux donnent la chasse aux hommes à Demerara. i?.6 — XII. — Nul maîtreneconnaîtson esclave à Demerara. i52 ELLA DE GARVELOCH. Avertissement de l'auteur. j45 Sommaire des principes développés dans ce conle. 147 Chap.I. — Le propriétaire et le fermier. 149 — II. — Une ferme dans les Highiands. i65 — III. — Première excursion. 180 — IV. — Qui est là? 190 — V. — Une nuit dans les Highiands. 200 — VI. — L'Ecossais à l'étranger. iii2 VIII TABLK Dl-S MATlîUlflS. PilgfS. — VII. — Iiiiiovati(jn?. 225 — VIII. — r/isoleineiit n'est pas toujours la pni\. 237 — IX. — Lue sotie dém;iicli«'. 255 — \. — Qu'arrivcra-t-il ensuite ? 258 — XI. — Avant de se plaindre il faut savoir pourquoi. 264 — XII. — Une catastrophe. 272 LA MEU ENCHANTÉE, ou LES EXILÉS POLONAIS. Sommaire des principes développés dans ce conte. 285 Chap.I — Les chants nationaux sur la terre étrangf'.Tc. 28g — II. — A chaque cœur ses angoisses. 5oi — m. — Un cœur ulcéré. 3ii — IV. — Un bivouac dans le désert. 329 — V. — Commerce dans le désert. 35c) — VI. — L'autel des patriotes. 074 — VIT. — La sagesse enseignée par les simples. 38ç) — VIII. — Le martyr du patriote. ^oz — IX. — Le vœu du patriote. 4io l'IN DE I.A TABLE. DEMERARA II. PRÉFACE DE L'AUTEUR. Au lieu d'embarrasser mes pages de renvois aux auteurs que j'ai consultés, et d'indications des sources où j'ai puisé, je déclare ici que je dois à divers auteurs et à quelques amis parti- culiers, uon-seulement les connaissances qui servent de base au sujet de cette nouvelle, mais encore des éclaircissemens sur le caractère et les mœurs des Nègres, qui m'ont mise en état de répandre sur mes personnages esclaves ce qu'il peut y avoir en eux de couleur locale. Comme mon but a été de m'approprier tout détail, suffisamment confirmé, qui pouvait tendre à jeter du jour sur mon sujet, je laisse à ceux que cela peut amuser le soin d'indiquer les livres d'où j'ai tiré tel argument, telle anec- dote , ou tels élémens de ma mise en scène. Je ne puis admettre, cependant, que j'aie copié. J'ai voulu présenter des caractères originaux; j'ai remanié les argumens, recomposé les descrip- tions, et, si je ne me trompe, il n'est aucune partie de cet ouvrage qui soit simplement la réimpression de publications anciennes. Si l'on m'objectait, que j'aurais pu rendre plus intéressans les personnages sur lesquels j'appelle la sympathie, je répondrais que notre sympathie pour les esclaves doit croître en proportion de leurs vices et de leurs déréglemens, si l'on peut prouver que ces vices n'ont pour cause que la position dans laquelle nous les plaçons, ou dans laquelle nous les forçons de rester. Si les défenseurs des esclaves avaient compris combien leur cause gagne à les montrer tels qu'ils sont; non-seulement vindicatifs , mais égoïstes et vils; non-seulement traîtres à leur maître, mais fripons envers leurs compatriotes, paresseux, insolens, hypo- crites et sensuels, nous aurions eu moins de ces récits où on nous représente des esclaves plus vertueux que les paysans libres ; exposés aux élégantes souffrances d'un amour épuré dont ils sont incapables , ou d'une sensibilité sociale qui ne peut jamais naître dans un état de société tel que le leur. 4 PRiiiACK Di: i/autlir. Les possesseurs d'esclaves s'arment cuulre eux du prétexte que les esclaves ne peuvent jainaisêlrc des objets d'attnclienient. J'ai tenté d'employer le même motif en leur faveur. L'n arjju- menl dont nos adversaires ne peuvent contester la force, puis- (pi'eux- mêmes nous l'ont fourni, c'est que les esclaves ne s'allircnt notre sympalliie que par leurs torts envers nous, et qu'ils ont droit à notre compassion plus encore par leurs vices que par leurs souflVances. Tout en m'efforçant de conserver les traits caractéristiques de l'esprit cl des mœurs des Nègres, je n'ai point essayé d'imi- ter le langage de;< esclaves. Leur jargon serait aussi fastidieux pour l'écrivain que pour le lecteur, s'il se reproduisait tout le long d'un ouvrage. iMes personnages parlent donc l'anglais qui leur serait naturel s'ils se servaient d'un langage qu'on pût à quelque titre appeler de l'anglais. Si j'avais cru , comme bien des gens le pensent, que la viva- cité des émotions nuit à la force des raisonnemens, je me serais abstenue de traiter un pareil sujet, car l'esclavage est une thèse que l'on nepeut aborder sans émotion. Mais convaincue, au con- traire, que la raison et la sensibilité sont destinées à s'entr'aider, et remarquant que les traits les plus pénélrans de l'éloquence partent de la plus calme logique, je n'ai pas balancé à traiter par l'analyse et le raisonnement un sujet qui réveille les esprits les plus lents et enflamme les têtes les plus froides. 11 ne m'ap- partient pas de décider si les conclusions qui me paraissent , à moi, aussi claires que le jour, ressortent ici de manière à produire la même impression sur d'autres. Je dois seulement affirmer que tel a été mon plus ardent désir. Si j'ai réussi, mes lecteurs dé- couvriront que La partie argumentative du sujet découle natu- rellement de ce qui semble au premier coup-d'œil avoir le moins d'analogie avec des argumens. Je profite du moment oi'i je m'adresse directement à mes lec- teurs pour rendre grâces à ceux des amis de mon entreprise avec lesquels je ne puis conmiuniquer autrement, de l'impor- tant aj>pui qu'ils m'ont prêté en nie fournissant des livres et d'autres moyens de m'instruire sur les sujets qui me restent à traiter. De tous les bons offices qu'on a bien voulu me rendre à l'occasion de cet ouvrage, celui dont il s'agit est peut-être le plus précieux . p;ii< <■ «jn'il étendra le plus au loin son influence bienfaisanlc. II. M. SOMMAIRE DES PRINCIPF.S DÉVELOPPÉS DANS CE CONTE. Cette nouvelle ajoute quelques développemens à des principes déjà posés ailleurs. Elle traite des valeurs res- pectives des diffërens genres de main-d'œuvre, et dun emploi particulier du capital. On peut classer dans l'ordre suivant les vérités qui y sont exposées : La propriété est acquise par droit conventionnel, non par droit naturel. Comme il n'y eut jamais d'accord passé entre les par- ties intéressées pour que l'homme fût possédé à titre de propriété, ou, en d'autres termes, comme il n'y a pas droit conventionnel , l'homme n'a pas le droit de possé- der Thomme à titre de propriété. La loi, o'est-à-dire la sanction de l'accord entre les parties intéressées, protège la propriété. Par conséquent dans tout pays où les parties n'ont pas fait d'accord, la loi ne protège pas la propriété. Dans tout pays ou l'une des parties soumises à la loi est la propriété d'une autre partie, la loi lèse l'une ou l'autre toutes les fois qu'elles sont en opposition. De plus, sa protection même fait tort à la partie protégée, comme danslecas, par exemple, où un esclave rebelle est pendu. () SOiMMAIllF. IjC travail exécuté par riiomiiic n'est supérieur à celui qu'exécutent les animaux, (pie paire que la raison le di- rige, car la force humaine est inférieure à celle des bêtes. L'origine du travail, de l'une et de l'autre espèce, est la volonté. La raison des esclaves n'a pas d'occasions de s'exer- cer, et leiH" volonté n'est déterminée que par un petit nombre de motifs peu influens. Le travail des esclaves est donc inférieur à celui des animaux , en raison directe de l'infériorité de leurs forces ; et inférieur à celui des travailleurs libres, en raison di- recte de la faiblesse de leur raison et de leur volonté. Le travail de l'homme libre et celui de l'esclave sont également acquis au capitaliste. Quand le travailleur n'est pas possédé à titre de capi- tal, le capitaliste ne paie que le travail. Quand le travailleur est possédé à titre de capital, non-seulement le capitaliste paie plus cher une somme égale de travail, mais il perd en outre par suite de gaspillage, de négligence et de vol, de la part du tra- vailleur. Ainsi décroît le capital qui devrait être reproduit. Comme la masse de travail servile ne devient pas plus ou moins considérable suivant les besoins du capitaliste, ainsi que celle de travail libre, il emploie ce qu'il en a parfois de trop à des ouvrages qui seraient mieux exé- cutés par les animaux ou par des machines. En rejetant le travail des animaux, il renonce aux moyens de faciliter la culture convertible, et de tirer de ses esclaves un travail de meilleure qualité, en les nour- rissant de substances animales. En rejetant l'emploi des macliincs, il se prive de la SOMMAIRE. <7 méthode la plus directe et la plus parfaite d'économiser le travail. Ainsi encore décroît le capital qui devrait être re- produit. Afin d'indemniser de cette perte de capital les posses- seurs d'esclaves, le gouvernement accorde en leur faveur des primes et des prohibitions; faisant ainsi payer aux capitalistes de la métropole les désordres de certains ca- pitalistes des colonies. Le sucre étant la production la plus protégée, les plan- teurs sacrifient tout à la culture de la canne. Le sol est épuisé par des récoltes sans interruption , on en consacre la moindre partie possible aux substances alimentaires, les esclaves sont écrasés de travaux exagérés, et leur nombre décroît en proportion de l'insuffisance de leur nourriture, et de l'excès de leurs fatigues. Lorsque le sol est trop épuisé pour que le propriétaire puisse prétendre à la prime des sucres, il cultive plus de substances alimentaires, exige des travaux moins rudes, et la population esclave s'accroît. Ainsi la protection législative non-seulement impose des taxes aux habitans de la métropole, mais appelle en- core la ruine, la misère et la mort sur les colonies pro- tégées. Le libre commerce dusucrebanniraitentièrement l'es- clavage, puisque la concurrence amènerait nécessaire- ment une économie de travail et de capital , c'est-à-dire la substitution du travail libre au travail servile. Examinons donc quelle est , à cet égard , la responsa- bilité de la législature. Le système de l'esclavage inflige à l'humanité d'in- 8 SOMr.IAIRF.. calciîîaoles .sourfranccs, sans aiiti'c rc'sullal ([u'un gas- ])ii!ai;o en gros th ti-availcl de capital. Puisque ce système ne se soutient que par la protec- tion législative, la législature est responsable des mal- lienis directs et des torts Indirects qui résultent de ce gnsp )illai :e. DEMERARA^ CHAPITRE PREMIER. LE LEVER DU SOLEIL ATTRISTE A DEMERARA. Pour les habitans de la zone tempérée il n'est , sous aucun climat, de plus délicieuse saison que l'hiver des tropiques. Le déluge d'automne est passé; on n'a plus, pendant quelques mois, d*ouragans à redouter; les nuages qui produisent la grêle sont chassés bien loin au sud par les vents qui soufflent constamment du nord, et répan- dent la fraîcheur dans les bois et sur les plaines. La mer T. Les possessions des Anglais dans la Guyane se composent des districts de Demerara ( que nous appelons Demerary) , d'Essequibo et deBerbice , que cette puissance avait occupés en 1804 , ainsi que la colonie de Surinam. A la paix de 18 14, elle a rendu SuiJnam aux Hollandais , et s'est fait concéder les trois autres. L'éfablissement de Demerara comprend une étendue de côtes d'environ trente-trois lieues , bornée à l'est parle Rerbice, à l'ouest par l'Essequibo, et arrosé par le fleuve Demerary. La capitale de ce district et de toute la Guyane anglaise, est Stahroek, qui a une population de 9,800 habitans, Hollandais, Anglais, Français, Prussiens, Russes , Suédois, Danois, Juifs et Américains. On y publie un journal en anglais, sous le titre de Gazelle de l'Essequiho et de Demerara. On compte, dans toutes les possessions anglaises de lu Guyane, 3, 420 Eu- ropéens, 3, U20 hommes de couleur libres, et lUQ.'i^y noirs esclases. lO DEMKRARA. dont les vagues agitées menaçaient récemment encore d'engloutir l'île et de ravager les côtes, s'étend alors en nappe hieue comme le ciel même, et semble bai- ser la rive silencieuse. Dans l'intérieur, les arbres sont aussi touffus qu'en Angleterre au mois de juin; car dans ces contrées, ils se couvrent à la fois de boutons, de ileurs cl de fruits pendant toute l'année. Les bosquets de cèdres et d'acajou, de cotonniers sauvages et do figuiers, forment un assemblage de colonnes majestueuses, sur- montées d'un dais de feuillage que le soleil ne traverse jamais, tandis que les vents y circulent en liberté dans tous les sens. Dans les cantons les plus riches de cette partie du globe, les champs de cannes à sucre présen- tent à cette époque l'aspect le plus florissant, et les plan- tations de café tapissent le flanc des collines. Tous les objets inanimés semblent plus brillans ; des oiseaux à riche plumage, des animaux de formes et de démarche étranges ajoutent à l'intérêt et à l'éclat de ce spectacle aux yeux de l'étranger. Ce ne sont pas cependant les étrangers qui apprécient le mieux ces beautés, ou y prennent le plus d'intérêt; ce sont ceux qui reviennent dans un pays comme celui-là après des années d'absence, comme deux voyageurs qui, par un beau jour de janvier, se hâtaient de regagner une plantation deDemerara, séjour paternel qu'ils avaient quitté depuis bien long-temps. Alfred Bruce et sa sœur Mary, l'un âgé de sept ans, l'autre de six, avaient été envoyés en Angleterre, pour y être élevés. Ils y avaient passé quatorze ans sans voir leurs parens, excepté dans une circonstance où leur père, vers le milieu de cet intervalle, fît une courte apparition en Angleterre. Le souvenir qu'ils conservaient de lui était j)ar conséquent trcs-vif, et ils croyaient qu'il en était ainsi des idées qu'ils se retraçaient de leur mère, de leiu* LE LEVER DU SOLEIL A.TTRISTE A DEMERARA. II nourrice, des localités delà plantation , et de l'aspect gé- néral du pays. Maintenant, néanmoins, ils se trouvaient si loin de compte, à ce dernier égard , qu'ils commençaient à douter de l'exactitude de leur mémoire sur le reste. En débarquant, ils avaient remarqué avec grand plai- sir le contrasie que présente l'hiver de la Guyane com- paré à celui d'Angleterre. Quand ils étaient montés à bord, dans la Tamise, un épais brouillard se balançait au-dessus de Londres, et dérobait à leurs regards tous les objets, à l'exception des maisons du rivage que la neige, dont les toits étaient couverts, faisait paraître en- core plus sombres. A leur arrivée, leurs plages natales brillaient, dans un calme profond, des derniers rayons du soleil couchant. Le lendemain sa lumière ne fut pas moins vive; il brillait encore sur leurs têtes quand ils se rapprochèrent des domaines de leur père; mais il ne semblait plus les égayer, car ils devenaient de plus en plus silencieux, et ne faisaient entendre que quelques rares exclamations. — Comme tous ces lieux paraissent changés ! dit Mary. On croirait que les oiseaux y sont les seuls êtres vivans. Un domestique qui était venu avec la voiture au-de- vant dfes voyageurs, leur rappela que c'était le moment du dîner, et que dans une heure, ou à peu près, les es- claves reparaîtraient dans les champs. — Ce n'est pas seulement de ne voir personne, que je suis surpris, dit Alfred; mais le pays, cultivé comme il l'est, a l'air inhabité. Pas un village, pas une ferme! Seulement, de distance en distance, une maison qui semble tomber en ruines, et de nombreuses huttes tout autour. Je ne me rappelais rien de pareil. Et vous, Mary? Mary non plus. Elle pensait que l'aspect du pays avait dû changer considérablement; mais le vieux domestique lui dit qu'il était à peu près tel qu'il l'avait loujours^vu. Î9. DK^IFRAnV. — I.cs hostiaiix , dit Mary, ont certaineniont souffert rie (|iiel(|iie maladie; je n'ai jamais vu en Angleterre de vaches si mal nourries et en si pitoyable état. Le domestique, qui n'en avait jamais vu de plus belles, sourit de ce qu'il considérait comme les préjugés de sa jeune maîtresse, et se contenta de lui l'épondre que ces l)estiaux étaient ceux de son père, et que la maison voi- sine était la sienne. Quelques minutes plus tard, la réunion si long-temps désirée avait eu lieu. Alfred assis près de la chaise lon- gue de sa mère, tenant sur ses genoux sa jolie petite sœur Louisa , et Mary, la taille entourée du bras de son père, oubliaient, dans leur bonheur présent , et leurs dernières espérances et tous leurs souvenirs confus. Leur unique inquiétude avait pour objet mistress Bruce qui semblait sortir de maladie. Ih refusaient de la croire quand elle assura avec un sourire languissant qu'elle se portait aussi bien qu'à l'ordinaire; mais son mari attesta qu'en effet sa santé n'avait jamais été meilleure. Mistress Bruce n'aurait ])as été moins étonnée des fraîches cou- leurs et de l'air de santé de sa fdle, si elle n'eût été plus habituée h voir des Européens que Mary à voir des créoles. Ces jeunes gens furent, ce jour-là, bien plus heureux , bien plus (^\8m])ts de désappointcuîcnt , que la ])lupart de ceux qui reviennent vers le séjour de leur enfance après plusieurs années d'absence. Leur père était trans- porté de joie; leui' mère les comblait de tendres caresses; Ironisa était la plus vive, la plus séduisante petite fille que l'on pût voir; sa parfaite franchise, l'aisance de ses manières, leur faisaient connaître toute la liberté de paroles et d'actions que permettaient leurs parens, et combien ils pouvaient compter sur cette liberté si chère à l:i j(Mnicssc (jiiaiid elle .irrivi- à ce ({iii lui scinble l'âge LE LKVER DU SOLEIL AÏTRISTÎ:; A DEMERARA. l3 de discrétion. Alfred ne fut pas moins surpris que (lianné en remarquant cet esprit d'indépendance chez les autres personnes de la famille. Les domestiques blancs , tant ceux qu'il n'avait encore jamais vus que les compagnons de son enfance, l'abordèrent en lui présentant la main, et en lui souhaitant cordialement la bien-venue; et il ob- serva qu'en pariant à sou père ils avaient plutôt l'air de ses égaux que de ses serviteurs. Alfred en conclut sur-le- champ que ses espérances les plus exagérées étaient fon- dées, et que son père, loin d'être un tyran ou un dis- pensateur arbitraire de la fortune de ses inférieurs, diri- geait leur industrie avec justice et bienveillance. Cependant Mary ne pouvait s'empêcher de remar- quer ce qu'il y avait d'étrange dans les arrangemens do- mestiques qu'elle avait sous les yeux. Les noirs qu'elle rencontrait autour de la maison n'étaient qu'à demi vê- tus, et plusieurs d'entre eux n'avaient ni bas, ni souliers, tandis que sa mère était aussi splendidement parée que si elle allait se rendre au bal. Le riche buffet de vaisselle d'argent, et tout le service de table, répondaient aux souvenirs confus , mais pompeux, de la magnificence au sein de laquelle vivaient ses parens ; mais la maison était en mauvais état, et chaque appartement aussi peu achevé que si le bâtiment eût menacé ruine avant d'être terminé. Comme on l'avait prévenue cependant, avant son départ d'Angleterre, qu'elle ne devait pas s'attendre à trouver dans un autre pays les comforts de la métro- pole, elle ne tarda pas à s'habituer à tout ce qui cho- quait ses yeux ou ses goCiis. Avant que Louisa ne s'allât coucher, son frère lui de- manda si elle voulait faire une promenade avec lui et Pdary, le lendemain malin, à la fraîcheur; ils se rappe- laient le signal que donnait autrefois le son de la conque, et ils désiraient voir les noirs sortir pour se rendre à l'ou- l4 DFMFP.AUA. vrage. Louisa rit de bon cœur, supposant que son frère voulait j)laisanter, et niistress Bruce leur expliqua que personne dans la maison ne se levait que plusieius iieures après que la con([uo avait sonné; mais quand il fut cer- tain qu'Alfred parlait sérieusement , Louisa , enchantée de l'idée de cette escapade, promit qu'elle se tiendrait prête. Il n'était pas nécessaire, comme en Angleterre, d'y mettre la condition que le temps serait favorable. C'était une délicieuse matinée; le ciel était pur et l'air chargé de parfums, quand les jeunes gens se mirent en route. Le soleil commençait à se montrer a. l'horizon, et les familles d'esclaves à sortir de leurs cases. Ils arri- vaient d'un pas tardif, comme s'ils n'eussent pas entendu l'impatient appel de Tliomme blanc qui faisait les fonc- tions de surveillant, ou le bruit du fouet du comman- deur. On les appela nominativement, et il n'en manquait qu'ini très-petit nombre. Puis, le commandeur, avec le manche de son fouet, leur montra le soleil, et leur fit remarquer que les paresseux étaient inexcusables par une aussi belle matinée. — ^ Trouvez-vous , dit Alfred , que l'état du temps fasse une grande différence? — Il fait toute la différence , Monsieur. Quand les matinées sont froides et brumeuses, comme il arrive quelquefois dans cette saison , il est impossible de réunir la moitié des nègres avant l'heure du déjeuner; encore ceux qui viennent font-ils bien peu de besogne. Ils crai- gnent moins le fouet que le brouillard, car ils sont nés pour vivre au soleil. — Mon père exige-t-il qu'ils travaillent par le mau- vais temps? demanda Alfred. J'aurais pensé que cela ne lui convenait pas plus qu'à eux. — Ils sont si fainéans, répondit l'inspecteur, qu'il est plus sage de n'admettre aucune excuse, excepté dans LE LEVER DU SOLEIL ATTRISTE A DEMERARA. l5 quelques cas particuliers. Si une fois nous leur permet- tions de s'absenter sous ce prétexte , ils ne tarderaient pas à en donner d'autres qui ne vaudraient pas mieux. — C'est assez probable, pensa Alfred, qui, malgré ses efforts pour s'affranchir de tout préjugé touchant l'insti- tution de l'esclavage , éprouvait néanmoins pour ce sys- tème une profonde répugnance. Plus d'un tiers des esclaves rassemblés consistait en hommes et en femmes de l'âge le plus propre aux tra- vaux fatigans, et du plus haut degré de vigueur où puis- sent parvenir les nègres esclaves. Ils portaient leurs houes, leurs couteaux , et une provision de vivres pour le dé- jeuner. Quand ils avaient remis leurs légumes aux femmes chargées de faire la cuisine, on les conduisait à l'ouvrage dans les plantations de café. La seconde troupe se com- posait de jeunes garçons et déjeunes filles, de femmes trop faibles pour un travail pénible, et de malades assez rétablis pour se livrer à de légères occupations. On les disséminait dans les plantations pour sarcler entre les rangs des jeunes plants. Les plus petits enfans, sous la surveillance d'une vieille femme , amassaient des herbes pour les cochons, sarclaient le jardin , ou allaient cher- cher les choses dont on avait besoin. Ils formaient la troisième bande, et montraient plus d'activité, faisaient beaucoup plus d'ouvrage, en comparaison de leur force, que les hommes les plus vigoureux de la première com- pagnie. Seuls ils paraissaient prendre quelque intérêt à la présence de personnes étrangères. Ils se retournaient de temps en temps pour regarder Mary, quand la vieille femme les faisait marcher devant elle pour aller au jar- din , et on les vit guetter à travers les barrières tant qu'Alfred et ses sœurs furent en vue. Les autres troupes n'eurent pas l'air de remarquer qu'il y eût personne près l6 ÏJEMKIiAKA. d'elles; et ceux auxquels leur jeune maître adressa la pa- role lo regardaient à peine en lui répondant. JjCS jeunes gens firent un tour dans les allées où les esclaves alignaient les plants de café. 11 n'était pas pos- sible d'employer des matériaux de meilleure qualité, de vivre dans un plus beau climat, et d'avoir de plus riches esjîérances de recueillir une juste récompcînse du travail, qu'Alfred n'en avait sous les yeux ; mais jamais il n'avait vu d'occupation si négligemment suivie, ni une telle per'te de temps. En rrmarf[uant combien les allées étaient à l'abri des vents du nord, combien le terreau chaud et sablonneux qui formait le sol était favorable à la crois- sance des arbustes, qui semblaient pleins de sève et de vigueur, il désirait presque être lui-mcme au nombre des travailleurs , au moins pendant la fraîcheur du matin. Mais les gens qu'il regardait ne paraissaient pas partager son goût. En s'éloignant un peu , il pouvait à peine dis- tinguer si aucun d'eux agissait; et quand ils le faisaient, c'était avec une lenteur cl une indolence dont il n'avait pas d'idée. Il avait vu , dans une plantation anglaise, des ouvriers mesurer le terrain , creuser les fosses , placer les racines, et les recouvrir avec une telle promptitude que le seul soin de l inspecteur était de s'assurer qu'ils ne se pressaient pas trop ; tandis que là , il fallait huit minutes pour mesurer la distance de huit pieds, d'un plant à l'autre; et quand il s'agissait de placer les ra- cines, on auiait pu croue que chaque fibre pesait dix li- vres, tant ce travail j)araissait pt-nible. Alfred rappela à Mary qu'à cette heure du jour un laboureur anglais soi't av(îc son attelage, au milieu des froids brouillards de fé- vrier, et siffle gaiement, tandis que de l'œil et de la main il aligne et creuse son sillon ; au lieu que devant eux, dans cette saison radieuse et parfumée, les ouvriers noirs LE LEVER DU SOLEIL ATTRISTE A DEMERARA. I7 semblaient aussi peu occupés de leur travail que réjouis de l'éclat du soleil. Perdant enfin patience en vovant un vigoureux esclave jeter de coté sa pioche, quoique le trou qu'il préparait fût loin d'être nettoyé, Alfred saisit l'outil, termina la besogne, et passa de cette fosse à une autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il eût achevé plus d'ouvrage en une demi-heure qu'aucun des esclaves qui l'entouraient n'en avait fait depuis le lever du soleil. Louisa paraissait frappée d'horreur à ce spectacle, car jamais elle n'avait vu d'homme blanc, bien moins encore un gentleman , travailler dans une plantation ; mais quand elle remarqua que sa sœur semblait plus disposée à l'aider qu'à le blâmer, elle courut en riant dire à l'in- specteur à quoi s'occupait Alfred. — Vous avez l'air bien aise, dit Alfred à l'esclave, de voir faire ainsi votre ouviage; mais à présent j'espère que vous agirez pour votre maître aussi activement que je viens d'agir pour vous. Puis en le regardant pour l'en- gager à répondre, il crut se rappeler qu'il le connaissait. — Quel est votre nom? — Willy'. — Comment, Willy,le fds du vieux Mark? — Oui , le vieux Mark est mon père. — Eh quoi, Willy, m'avez-vous oublié, comme je vous avais presque oublié moi-même? Ne vous souvenez- vous plus du jeune Alfred ? — Oh ! oui , très-bien. — Est-ce le même Willy qui avait coutume de vous porter sur ses épaules ? demanda Mary, et qui traînait ma petite voiture autour du jardin? C'était un garçon plein d énergie et de gaieté à l'âge de.... quel âge avait-il alors? — 11 avait douze ans à l'époque de notre départ. Mais, r. DimiDutif de William (Guillaume). Ji. a iH ' I)i:mf.ha!ia. Willy, pourquoi n'êtes- vous pas venu me parler dès (|uc vous iii'avo/ vu? Vous (.leviez êlre bien sûr que je me souviendrais de vous quand vous nie diriez votre nom. Willy ne répondant rien , Alfred continua : — J'ai appris que votre père vivait encore; et je compte l'aller voir aujourd'hui, car on m'a dit qu'il ne sortait plus à cause de son grand âge. Pouvez-vous m'in- di({uer sa case? Willy montra du doigt une case de meilleure appa- rence que celles dont elle était entourée, et dit que son père était toujours là, ou dans le terrain à provisions adjacent'. Il ajouta que sa mère était morte, mais que ses deux sœurs, Becky et INcll % étaient près de là. L'une travaillait dans le champ voisin, et l'autre était au nom- bre des cuisinières qu'il pouvait voir occupées à préparer le déjeuner sous un grand arbre. Il restait assez de temps pour voir déjeuner les esclaves avant que le même repas fût prêt à l'habitation. Ils se rassemblèrent à l'ombre au son de la conque , et l'on ser- vit à chacun sa portion. Nos jeunes gens, désirant ne pas les déranger pendant ce court intervalle de repos, adres- sèrent quelques paroles obligeantes à deux ou trois d'entre eux dont ils se souvenaient , et s'éloignèrent. Ils rencon- trèrent sur leur chemin quelques-uns des paresseux qui ne s'étaient pas présentés à l'heure convenable et qui rodaient aux environs , peu désireux ( et pour cause ) de paraître devant le commandeur. — Que va-t-on leur faire? demanda Mary. 1. « Les colonies qui jouissent d'un sol élciulii donnent communément, aux esclaves, une portion de terre qui doit fournir à tous leurs besoins. Ils peuvent employer, à son exploitation, une partie du dimanche et le peu de moniens qu'ils dérobent les autres jours au temps de leurs repas.» ( Raynal , Hist. Philos, des (Jeux Indes.) 2. Beeky , diminutif de Rebccca ; Nell, diminutit d'Hcléna. LE LEVER DU SOLEJL ATTRISTE A DEMERARA. IQ — Ils seront seulement un peu fouettés, répondit Louisa. Sa sœur la regarda d'un air surpris, en l'entendant parler d'un pareil châtiment avec tant d'insouciance. — Oh ! ajouta-t-elle , je ne veux pas dire fouetter au point de ne pouvoir travailler; on ne leur donnera qu'un coup ou deux , comme cela. Et, prenant la canne que son frère tenait à la main, elle l'en frappa légèrement. Mais remarquant que tous deux continuaient à paraître peu satisfaits, elle pour- suivit : — Que peut-on faire de mieux en Angleterre, quand les ouvriers se rendent tard à leur travail ? car je suppose qu'on dort quelquefois trop long-temps dans ce pays-là comme dans celui-ci. Son frère lui répondit, à sa grande surprise, qu'en Angleterre on punit les paresseux en leur retirant leur travail; et qu'on n'y manque pas d'ouvriers industrieux qui se trouvent trop heureux de s'en charger. Ce qui fit dire à Louisa que rien ne plairait tant aux esclaves de son père , que de n'avoir rien à faire; mais qu'elle n'avait jamais ouï dire qu'on leur permît rien de pareil, excepté les dimanches et les jours de fêtes. En revenant à la maison , ils visitèrent le vieux Mark , qu'ils trouvèrent à son déjeuner, servi par sa fille Becky qui était revenue exprès des champs. Mark avait été dans son temps un homme industrieux , au moins dans la cul- ture de son propre terrain; et il en résultait qu'il était en meilleure position que la plupart de ses voisins. Sa case se composait de trois chambres , et le sol était re- couvert d'un plancher. Il possédait un coffre pour ser- rer ses habits, et les jours de fêtes il était mieux vêtu qu'aucun de ses voisins plus jeunes. Un petit nombre d'orangers et de bananiers ombrageaient sa demeure, et 90 DEMERARA. lui donnaient à l'extérieur une apparence assez pittores- que; mais l'intérieur, à ce tjne pensa Mary, était loin de paraîlie agi'éable. Les murs ne consistaient qu'en un tor- chis enduit grossièiement de plâtre; et le toit, couvert de feuilles de cocotier, était percé de trous par lesquels s'échappait la fumée du feu que les Nègres ahumcnt le le soir, et sariS lequel ils n'auraient pas assez chaud pour pouvoir dormir. Pendant le jour, ils font leur cuisine au dehors. INIark, dans son meilleur temps, n'avait jamais été bien remarquable pour la clarté de son entendement; et à l'é- poque dont il s'agit le peu de lucidité qui lui restait était obscurci par la vieillesse.il comprit néanmoins assez fa- cilement qui étaient ses hôtes , cita quelques anecdotes de l'enfance d'Alfied, et une fois c[u'il fut en train de causer, il poursuivit comme s'il ne devait plus s'arrêter. Il paraissait excessivement vain, car tout ce qu'il disait n'avait d'autre tendance que de prouver son propre mé- rite. Il raconta comment il avait été brave dans une oc- casion, et avait dit la vérité dans une autre; comment on avait entendu l'inspecteur dire que c'était lui qui ti- rait le meilleur pai'ti de sonten-ain à provisions; et com- ment l'estimation de ce qu'il valait s'était élevée de jour en jour. Lors même qu'il rapportait des exemples de la bienveillance de son maître à son égard, il semblait ne le faire que pour mieux prouver ses bonnes qualités. Ce qui était encore plus étrange, c'est que Becky était animée exactement du même esprit. Non-seulement elle écoutait avec une grande déférence ce que son père avait h dire, mais elle continuait sur le même ton, dès qu'il cessait de parler. Les jeunes gens ne tardèrent pas à se fatiguer de cette conversation , et interrompirent le récit diffus des complimcns que Becky avait autrefois reçus des blancs. Mais la vanité ne fit que changer de forme; LE LEVER DU SOLEIL ATTRISTE \ DEMEUARA. ûr et à chaque motobligeaqt que prononçait Alfred ou Mary, les deux esclaves se donnaient de plus en plus des airs de fierté. — Que ces gens-là sont singuliers et désagréables ! s'é- cria Mary en s'éloignant de la porte; j'avais toujours cru que nous trouverions les esclaves trop humbles, trop ser- viles; je ne sais plus sur quel ton leur parler maintenant que je les vois si orgueilleux. — Nos esclaves, ditLouisa, le sont plus que les autres, parce que papa les a traités avec douceur. M. Mitchel- son nous raille quand il voit que nous sommes excédés de les entendre chanter leurs propres louanges, et il dit que si nous les traitions comme il convient, ils ne nous en- nuieraient jamais de cette façon-là. On m'a raconté que mistress Mitchelson dit quelquefois à sa fille: — N'ayez donc pas l'air si satisfaite de vous-même, ma chère; ou je croirai que vous avez causé avec les esclaves de M. Bruce. Louisa ne put expliquer à son fière comment il se fai- sait que les bons traitemens donnassent aux esclaves ce caractère désagréable. Tout ce qu'elle en savait , c'est qu'ils étaient ou taciturnes et obstinés comme Willy, ou babillards et vains comme son père et ses sœurs. Alfred médita sur ce sujet durant le retour à la maison. Quand les jeunes gens entrèrent dans la salle à man- ger, leur mère , avec la voix éteinte qui lui était habi- tuelle, leur dit: — Mes chers amours, combien vous devez être fatigués de tout le chemin que vous avez fait ! J'aurais fait servir le déjeuner une heure plus tôt (ju'à l'ordinaire, si vous fussiez rentrés; car je suis sûre que vous devez mourir de lassitude. Louisa, mon amour, re- posez-vous sur mon divan. Louisa s'assit donc ; mais on ne voulut pas croire son frère et sa sœur quand ils assurèrent qu'ils n'étaient pas fatigués. 22 DEMI' Il ARA. — Quand vous connaîtrez un peu mieux notre climat,, dit M, Bruce, vous ne serez pas plus tentés d'entrepren- dre de si longues promenades que les Anglais ne le sont de rester chez eux par un beau jour d'été, ce qui, je suppose, leur arrive rarement. Mais si réellement vous n'êtes pas fatigué , Alfred , nous monterons à cheval un peu plus tard, et nous irons jusqu'à Paradis. J'ai promis de vous mener voir vos anciens amis, les Mitchelson , aussitôt que vous seriez arrivé; et ils sont impatiens de vous souhaiter la bien-venue. CHAPITRE 11. LA LOI ATTAQUE I.V PROPRIETE A DEMERARA. Durant une coui-se de plusieurs milles, M. Bruce et son fds s'entretinrent à fond de leurs affaires , qui étaient dans un état capable de causer à tous deux de grandes inquiétudes, quoique ces inquiétudes fussent pour cha- cun d'eux d'un caractère entièrement différent. Depuis quelques années, les revenus de la plantation deM.Bruce étaient devenus de moins en moins considérables ; et main- tenant, perdant tout-à-fait courage, il se plaignait amè- rement des rigueurs dont il était accablé, ainsi que les planteurs, ses confrères, par suite de ce qu'il appelait l'oppression de la métropole, et par la concurrence des autr(>s pays dans le même genre de connnerce. C'était un homme à idées peu nettes, quoiqu'il eût un excellent cœur, et sa vie presque entière s'était passée dans les li- mites de sa plantation ; de sorte que, tout naturellement,, LA LOI ATTAQUE LA PROPRIÉTÉ A DEMERARA. .i3 il adoptait les vues des planteurs en général, joignait ses éclamations aux leurs pour obtenir des privilèges plus étendus en faveur des produits des Indes occidentales , et croyait que le moyen le plus sûr de venir au secours des colonies d'Amérique était de leur accorder un mono- pole exclusif. Pour prouver qu'il était plus en droit que la plupart de ses confrères , de se plaindre de l'abandon et du défaut de protection de la mère-patrie, il se fon- dait sur ce que son humanité s'opposait à ce qu'il oppri- mât à son tour ses esclaves , pour leur arracher quelque compensation des pertes qu'il éprouvait dans le com- merce. Ainsi persuadé que la cruauté du gouvernement et du peuple anglais, d'une part , et son bon cœur, de l'autre, l'entraînaient rapidement à sa ruine, il était pro- fondément dégoûté de son état, disposé à ouvrir son ame à son fils , et à se consulter avec lui sur le meilleur parti à prendre. Tout jeune qu'était Alfred, il méritait la confiance de son père, et, suivant toute probabilité, devait être plus capable de lui donner un bon conseil, quand il aurait acquis un peu d'expérience, qu'aucun des gentlemen du voisinage qui se réunissaient de temps en temps pour unir leurs doléances , et adresser des mémoires au gou- vernement. Alfred était tombé entre bonnes mains en Angleterre. Il avait été élevé pour la position qu'il de- vait occuper, et si soigneusement instruit sur tous les points des importantes questions qu'il aurait sous les yeux pendant sa vie, qu'on ne pouvait craindre qu'il ne vît que ce qu'il voudrait voir, ou ne prêtât l'oreille qu'aux argumens d'une certaine classe. Une belle pro- priété à la Barbade devait probablement lui échoir bien- tôt , et la certitude qu'il pouvait être appelé au premier jour à être acteur responsable dans la carrière pour la- quelle il avait été élevé, excitait son ardeur pour l'étude '-* \ DEIlKnAUA. (lo ses devoirs, et sa j)revoyance pour l'avenir. Il s'abs- tint tiono (l'arrêter ses idées touchant l'adnnnislratioii d'une jilantation, avant d'avoir eu l'occasion d'observer comment le syslènn; actuel fonctionnait ; mais sur cer- tains principes généraux, son opinion était fixée. Ces j)rincipes étaient de ceux qui sont adoptés dans le monde entier, et qui ne peuvent être, à ce (ju'il croyait, ni in- firmés par la crainte des conséquences, ni éludés par égard pour certaines circonstances. Bien pénétré de ces piincipes, il connnenca, dès le jour de son débarquement, à observer tout ce (jui l'entourait, quelque part qu'il al- lât, el à recueillir des renseignemens près des personnes de toutes les classes avec lesquelles il pouvait se metlre eu rapport. Dans cette occasion-ci , son père, pour justifier ses plaintes sur les malheurs des Indes occidentales, lui mon- trait les domaines situés de chaque côté de la route, en lui racontant combien de fois ils avaient changé de maître, et les désastres qui avaient accablé leurs divers proprié- taires. — En Angleterre, disait-il, îesdomaiiies passent de gé- nération en génération, et un père peut prendre quelque plaisir à leur amélioration et à leur culture, dans l'es- poir que ses arrière-petits-enfans jouiront du fruit de ses travaux et les continueront; mais ici nul ne sait si toutes les peines qu'il se donne seront à son fils de quelque utilité. — Nous ne réussirons jamais , répondit Alfred, jus- qu'à ce que le système soit complètement changé. La certitude de posséder sans trouble est un des élémens essentiels de prospérité. — Mais, mon fils, on ne peut acquérir ici cette cer- tiludc. Au moment où un homme se flatte de réussir, survient un ouragan ou une épidémie sur ses esclaves, LA LOI ATTAQUE LA PROPRIÉTÉ A DEMERARA. l5 OU, pis que tout cela, une révolte; et il est continuelle- ment entravé par quelque mesure de nos ennemis de lu métropole. Ils ne devraient pas nous envier nos proprié- tés dans ce pays-ci , car il faut certainement toute la patience de Job pour rester planteur en Amérique. — 11 en faut plus que je n'en aurai jamais pour pos- séder à des conditions précaires sans nécessité. — Comment! sans nécessité? Que voulez-vous dire? — Je veux dire précaires par suite de mauvaises in- stitutions. Je ne sais pas encore comment nous pourrions nous préserver des ouragans; mais si je n'étais convaincu qu'on peut faire disparaître les autres maux dont vous parlez, j'aimerais autant aller en Turquie et y posséder mes biens sous le bon plaisir du sultan , que d'être votre héritier. Il y a peu de motifs de préférence entre deux pays où la propriété n'est pas assurée. — Mais ce dont je me plains , Alfred , c'est que la loi ne nous assure pas not;e propriété. Si elle le fait en An- gleterre, pourquoi sommes-nous privés de cet avantage? — Voilà en effet la question, mon père. N'est-il pas évident qu'il existe ici dans nos institutions quelque vice qui les place en dehors de la protection des lois? Nous ne pouvons attribuer aux ouragans, aux mau- vaises saisons que la moindre partie de nos malheur-s; et pour nous en dédommager nous ne pouvons nier, mal- gré toutes nos plaintes, que le gouvernement ne nous accorde un degré extraordinaire de protection, quoique nous ne sachions guère en profiter. Presque tous nos maux sont de telle nature que la loi n'y peut porter re- mède; et puisque les effets de cette loi sont incompara- blement plus salutaires en Angleterre qu'ici, il est clair que ce n'est pas elle que nous devons accuser. — - Il est, certes, bien temps, mon fils, que nous y pensions sérieusement. u() DEMERARA. — Le temps presse en effet; mais on craint de sonder lii blessure. Si une partie de la peine qu'on prend à cher- eliei' des expédiens pinu' radininistration de la propriété, était dirigée sur l'exanien de sa nature, et des titres en vertu desquels on possède, nous serions sur une meilleure voie pour découvrir par quel point pèche notre système. — Mon cher ami, vous nous traitez, en vérité, trop sévèrement. Pensez-vous donc que nous ignorions ce que c'est que la propriété ? — Oui, mon père; parce que je pense que nous sommes détenteurs de bien des choses qui ne nous ajjpartiennent pas. Nous pouvons nous en convaincre sur-le-champ, en remontant à la source. Admettons l'ancienne fable païenne du premier couple d'êtres humains sortant de leur ca- verne, et supposons que cette caverne est dans la colline voisine; quelle-propriété, quels objets à eux, en propre, auraient cet homme et cette femme à leur première en- trée dans ce monde ? — Du moment où il leur plairait de prendre posses- sion, ils pourraient avoir tout un continent. — Fort bien ; mais avant de prendre possession : tels qu'ils étaient, se tenant par la main, à l'entrée de cette caverne ? — Mais ils n'auraient rien. Car si l'homme disait : Cet arbre, courbé sous le poids des fruits, est à moi; la femme pourrait dire : Non , je veux l'avoir ; et aucun d'eux ne pourrait faire valoir un droit qui ne fût également celui de l'autre. — C'est très-vrai , quant à l'arbre fruitier ; mais il est pour chacun d'eux une possession que l'un et l'autre peuvent revendiquer ajuste titre. Supposons que l'homme dise à la femme : Mes cheveux sont trop courts , et je veux avoir quelques-uns des vôtres; ou que la femme dise à son tour : Mes membres sont trop faibles , il faut que LA LOI ATTAQUE LA PROPRIÉTÉ A DEWFRARA. l'J VOUS travailliez pour moi; ont-ils un droit de propriété sur la personne l'un de l'autre? — Non certainement. Si la femme a besoin de tous ses cheveux pour s'ombrager le visage en plein midi, et l'homme de toutes ses forces pour le travail ou pour la chasse, il n'est pas de raison qui doive empêcher chacun d'eux de garder ce qui lui appartient, s'il le peut. Mais il est fort probable que l'un serait plus fort que l'autre, et alors il y aurait prise de possession. — Mais il n'y aurait pas droit de propriété. Si l'homme coupait les cheveux de la femme pendant son sommeil, ils cesseraient de faire partie de cette femme et de lui ap- partenir comme la force de ses membres et les organes de ses sens; cependant elle y aurait toujours le plus juste droit, attendu qu'elle les avait reçus de la nature. Si, à à son tour, la femme liait les pieds de l'homme, pendant qu'il serait malade et gisant sur la terre, et qu'elle refusât de le délivrer jusqu'à ce qu'il eût arraché pour elle au- tant de racines qu'elle en voudrait, acquerrait-elle ainsi la propriété de l'homme, ou de sa force de corps? — Non, sans doute. Car s'il plaît à l'homme de n'arra- cher que la quantité de racines nécessaire à sa subsis- tance, elle ne peut tirer de lui aucun avantage; et il re- prendra sa liberté dès qu'il en trouvera l'occasion. Ceci n'est qu'une lutte entre deux forces, dans laquelle le droit n'entre pour rien. — • Mais la femme a le droit de couper elle-même ses cheveux, et l'homme de faire usage de sa force, pourvu qu'il ne s'en serve pas pour empiéter sur les droits per- sonnels de sa compagne. Il nous est donc démontré que l'homme, par la loi naturelle, ne peut acquérir la pro- priété de l'homme. — Ni de rien autre chose que de lui-même, interrom- pit M.Bruce, comme vous avez commencé par l'exposer.. a8 DEMRHVRA. Si VOUS pouvez prouver blent aussi n'avoir aucune idée des sentimens d'affection naturelle et désintéressée; car Mark et Becky s'attribuaient tout l'honneur des bontés que mon père a pour eux. Ils avaient l'air de croire qu'ils valaient beaucoup mieux que leur voisin Harry , parce que mon père a fait rétablir le toit de leur case après l'ouragan , tandis qu'Harry a été obligé pour réparer le sien , d'attendre qu'il eût le temps de le faire lui-même. Comme ce monde est sens dessus dessous quand il y a des esclaves ! — Voyons, Cassius, dit-il tout haut, je ne suis pas votre maître, et je n'irai pas lui conter vos secrets. — Vous ne voulez pas m'acheter? demanda Cassius d'un ton de curiosité. — Non, en vérité. Je n'ai pas de terres, et je n'aurai probablement jamais d'esclaves. — Pourquoi donc m'avez-vous suivi, en ce cas? — Parce que j'étais curieux de voir comment vous 4o DEMERAHA. cultivez votre teiraiu, s'il est vrai, comme vous le dites, que vous ne puissiez travailler. Mais n'essayez pas de me tromper plus long-temps. Je vois que vous craignez qu'on n'élève le prix de votre rançon. Soyez tranquille. J'aurais trop de plaisir à vous voir obtenir votre liberté, pour y mettre aucun obstacle. Faites de moi ini ami , Cassius, et dites-moi combien d'argent vous avez déjà gagné, combien il vous en faut encore, et où vous comptez vous rendre si vous devenez libre. Celait marcber trop droit au but. Cassius n'avait ja- mais eu d'ami depuis qu'on l'avait séparé de son père, dans sa jeunesse; et sa mémoire ne lui rappelant rien de bien précis sur les avantages d'en avoir un , il était peu disposé à accorder sa confiance. II regarda Alfred d'un œil soupçoimeux, se déguisa sous un air de fainéantise et de stupidité, et ne dit que quelques mots insignifians. Comme la question qu'Alfred lui adressa ensuite prouvait son ignorance complète d'une chose que tout le monde sait en Amérique, elle contribua plus à établir entre eux la bonne intelligence, que tout ce qu'il aurait pu dire. Elle convainquit l'esclave que le gentleman ne cherchait pas à le tromper. — Voilà un sol excellent, observa Alfred en lui voyant retourner la terre avec sa bêche, et pourtant je t>'y vois que du plantain ' , des ignames ' et des patates % à moins que cette pièce de blé ne soit aussi à vous. Pourquoi ne cultivez-vous pas quelques cannes , ou quelques plants de café? ou du coton, au moins ? Je crois que cela vous se- rait plus profitable. Cassius, avec un sourire qui annonçait quel([ue chose de plus que de la gaieté, dit au jeune ignorant qu'd I. Fruil du lij;uier d'Ad.im, ou figuier ha.uiiiier. 5. Liauedoiiton mange la racine. 3. Ou balaies; sorlp de poinnic de terre. LA PROSPÉRITÉ -APPAUVRIT A DEMERARA. Lfl n'était permis à nul esclave de cultiver aucun des pro- duits que leurs maîtres vendaient. Cette mesiu'e avait évidemment pour but de prévenir les vols ; mais il n'en paraissait pas moins rigoureux d'exiger que le travail , qui seul pouvait gagner le prix d'une rançon, fût res- treint à la culture de productions qui ne doivent jauiais se vendre qu'à bas prix. Cassius s'égayant à l'idée qu'un esclave pût cultiver des cannes à sucre et du café, en rit aux éclats pendant si long-temps, qu'Alfred commen- çait à regretter d'y avoir donné lieu , car il ne lui sem- blait pas qu'il y eût là un grand sujet de gaieté. Il aurait pu rire et l'aurait fait de bon cœur, s'il eût vu en An- gleterre un paysan cultiver des pommes de pin sur un terrain d'un quart de perche, parce que la chose eût été ridicule, sans être en opposition avec la loi. Mais là c'était tout le contraire; ce qui n'était pas ridicule était défendu par la loi , et Alfred n'éiait pas disposé à rire. — Combien passez-vous de temps à travailler ici, Cassius? Deux heures par jour? Cassius recommença à rire et dit : — Je n'ai pas plus de deux heures pour manger, faire ma sieste, et travailler ici. — Quoi! vraiment? Mais vous vous rendez à votre' ouvrage à six heures, et le quittez à huit, pour une demi-heure. Vous revenez encore chez vous pour dîner, et vous avez alors deux heures, n'est-ce pas? — Non ; seulement une heure et demie : et quelque- fois j'ai besoin de dormir , quand j'ai travaillé tard la veille , et quand le temps est très-chaud. Nous autres noirs nous devenons mutins quand nous ne dormons pas pendant le jour. — Puis, vous avez encore le soir; vous quittez le travail à six heures, et on a bien du temps pour bêcher avant que la nuit soit venue. ]'i DEMERARA. — Non pas (juand 11 nous faut faire la provision de fourrage. Il arrive quelquefois que nous y sommes en- core à lu nuit ; et il fait si froid 1 continua-t-il en frisson- nant rien que d'y penser. Quand l'herbe est boltelée, il nous faut la porter bien loin, et la rosée s'y attache et nous coule le long du dos, pendant que nous atten- dons notre tour pour remettre notre fardeau. J'aimerais mieux travailler deux heures de plus dans les champs, à la clarté des étoiles , que de faire du fourrage quand la terre est humide , et d'être toujours grondé (tb ce que la botte est trop petite. — Pourquoi, pensa Alfred, fait-on travailler des hommes pour nourrir des bestiaux? ou, s'il faut couper de l'herbe, pourquoi n'en pas charger des gens dont ce serait la tâche spéciale de le faire en plein jour, au lieu d'exposer à l'humidité des malheureux dont tous les pores se sont ouverts à la chaleur de la journée? Je verrai comment cela est ordonné chez mon père. Tant que dura la conversation, aussi bien que pen- dant ses intervalles, Cassius continua à travailler comme s'il n'avait pas un moment à perdj-e. I/espoir de gagner sa rançon était son grand mobile. Tout ce qui l'entourait attestait son ardeur pour l'épargne. Un lit de planches, avec une seule natte et une couverture, composait tout son mobilier, à l'exception de quelques ustensiles de cuisine. Il n'avait qu'une assiette de bois et deux cale- basses '. Quoiqu'il fût d'un extérieur agréable, Cassius semblait exempt de la vanité personnelle ordinaire aux Nègres, et était aux jours de fête le moins bien vêtu de son groupe. Jamais il ne retirait un liard de son trésor, et \\ le grossissait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. I. Espèce de courge d'Afrique et des ilcs. Bouteille failo d'une courge sc- rlu'i' el vidée. LA. PROSPÉRITÉ APPAUVRIT A DEMERARA. 4^ — Dans quel pays avez- vous l'intention d'aller cjuand vous aurez payé votre rançon? demanda Alfred. Ne préférerez-vous pas acheter de la terre et demeurer ici , ou vous mettre au service de votre maître actuel comme travailleur libre? — Je m'en irai, Monsieur, mais je n'ai pas encore dé- cidé dans quel pays. J'entends dire qu'il y a de l'autre côté de la mer, dans ma patrie même, un lieu où nous pou- vons vivre comme les blancs vivent ici; où il nous est permis de cultiver la canne à sucre, le café; de com- mercer comme nous l'entendons, d'être riches, et même de devenir gouverneurs; ceux au moins qui en sont le plus capables. Un de nos camarades est parti pour s'y rendre, après avoir payé sa rançon ; mais nous ignorons s'il a trouvé cette heureuse terre. — C'est de Libéria que vous voulez parler? — Oui, Monsieur. Y avez-vous été? — Non; mais j'ai été dans un pays où j'en ai entendu beaucoup parler. Si j'étais à votre place, j'irais à Li- béria dès que je le pourrais; c'est-à-dire si vous êtes propre au travail. Personne ne prospère, ni à Libéria, ni ailleurs, sans se donner beaucoup de peine. Cassius se redressa et montra du doigt, en souriant, son bosquet de plantain, ses carrés de maïs et de lé- gumes , en pleine croissance dans un terrain favorable. — Je vois , dit Alfred , ce que vous voulez dire ; et j'en conclus qu'il y avait de la dissimulation dans la manière dont vous parliez de vous-même en présence de l'inspec- teur. Cessez d'être esclave aussitôt que vous le pourrez^ maistant que vous resterez ici, soyez fidèle à votre maître. — Fidèle! s'écria Cassius en le regardant en face; je n'ai jamais volé son sucre ni assassiné ses enfans; je n'ai même jamais voulu prêter l'oreille à ceux qui parlaient de brûler ses cannes et d'empoisonner ses bestiaux. /|4 1)1 mi: K A Et A. — Oiu! Dieu vous on j)ivsoivc ! Mais si vous n'êu-s pas iiuliistncux, si vous ne dites pas la vérité, vous n'êtes pas fidèle. -^Je serais infidèle si j'avais promis l'un ou l'autre; iiiais je n'ai jamais rien promis. Pourquoi le ferais-je j)ro- Hler de mon industrie? Quant à dire la vérité, je la dirai (|uand cela j)Ouria m'aider à gagnei- \o. prix de ma ran- çon ; mais si ma véracité éloigne le moment oii je serai libre, je me manque de parole à moi-même en disant la vérité à mon maître, car je me suis promis que je m'af- franchirais. Alfred n'avait rien à répondre. Tous ses principes de morale s'appliquant à l'état de liberté, il n'avait pas en- core appris à en faire usage dans ces circonstances aux- (|uclles ils ne convenaient pas. Il aurait affirmé un instant avant qu'il était impossible de manquer d'aigu- inens pour défendre la cause de la vérité et de la fidélité; et pourtant ,il lui semblait alors que pas un ne pouvait s'appliquer au cas présent. Il s'informa s'il n'y avait pas dans la propriété up instructeur religieux, et s'il ne leur recommandait pas d'être véridiques et fidèles. — Il y en avait un, il y a quelque temps, et il nous enseip'nait une foule de choses. Il nous disait ce que c'é- tait que d'êtie chrétiens, et il nous a faits chrétiens aussi. Mais il ne put pas long-temps nous instruire, et ne tarda ■ pas à nous quitter. — Qu'est-ce qui l'empêcha de continuer à vous in- struire? — ^11 ne pouvait pas donner à ses histoires un air do vérité; et quand il lisait l'Évangile, il .s'y trouvait toujours quelque chose pour nous faire rire, ou pour mettre en colère notre maître ou l'inspecteur. Enfin un jour il pro- nonça un sermon oli il disait que tous les hommes sont frères, (juc tous sont égaux en naissant, et qu'ils seront LA. PROSFÉRITK APPAUVRIT V DRINIFRAHA. /|5 encore égaux après la mort. Dès co jour-là il fut disgra- cié el congédié; et il l'avait bien mérité en prêchant ce qui n'était pas vrai, car notre maître assure que les noirs n'ont jamais été et ne seront jamais les égaux des blancs , et nous savons bien que notre maître et l'inspecteur ne sont pas du tout avec nous comme des frères. — Et pourtant, dit Alfred, exprimant sa pensée sans rélléchir à l'inconséquence de ce qu'il disait, il y eut au- trefois des hommes qui vendirent leur frère comme es- clave aux Egyptiens. — Mais il ne nous ressemblait pas, dit Cassius; car Dieu lui accorda un grand pouvoir sur les frères qui l'a- vaient vendu , et il leur permit de retourner dans leur patrie. Je vous réponds, continua-t-il avec un sourire forcé, que si Dieu nous rendait maîtres des hommes blancs, nous ne les laisserions pas aller. — Je suis fâché, dit Alfred , que votre instructeur soit parti , car je crois m'apercevoir que ses instructions étaient bien nécessaires. Mais quand vous irez à Libéria , vous apprendrez tout cela bien mieux et bien plus vite. Alors il demanda de l'eau, et pendant que Cassius dé- crochait une calebasse et se hâtait d'en aller -cherchei', Alfred prit la bêche et se mit à travailler. — Ah! ah! dit l'esclave à son retour, si j'avais un monsieur blanc pour bêcher à ma place quand je suis ab- sent, j'irais plus tôt à Libéria : mais je ne savais pas que les messieurs blancs pussent bêcher. — Je ne peux pas vous aider beaucoup de cette façon- là, Cassius; mais voilà qui vaudra tout autant ; et il lui mit quelque argent dans la main. Cassius fit une cabriole et paraissait disposé à chanîer; mais il se contint aussitôt en apercevant la face d'un vieux nègre de ses voisins, qui guettait à travers la haie. — Il faut que je retourne, dit Alfred, mais je ne se- ^{(^ • 1)1 MFUARA. rais jamais capable do retrouver le eliemiii du pavillon. Ce vieillard voudra-t-il m'y conduire? — Oui , Moiisieui-; et Robert est un joyeux compagnon <|ui vous contei-a des bisloires tout le long du cbeniin. C'est aiîisi qiw le jeune genlleinan se trouva introduit auprès du vieil esclave dont la figure était celle d'un as- sez mauvais sujet. Ils n'avaient pas loin à aller; mais Robert trouva le temps de raconter toutes ses affaires à Alfred pendant le cbemin. Il lui dit qu'il avait une case et un terrain à provision, près de celui de Cassius , et qu'il avait aussi une femme aussi vieille (jue lui , et qu'ils étaient trop fa- tigués pour ])êcber et planter quand ils revenaient de travailler aux cbamps, de sorte que leur jardin était peu productif; mais que leur voisin j)renait soin que rien ne lein- manquât, soit en leur donnant des alimcns, soit en travaillant à leur terrain les dimanches , et qu'il leur ap- prêtait du feu chaque soir. Alfred ayant observé que c'é- tait de la part de Cassius une preuve de générosité et de bienveillance , le vieux Robert répondit d'un ton in- souciant que Cassius était jeune, tandis que lui-même et sa fenuiie étaient vieux. Cette réponse rappela à Al- fred que le respect pour les vieillards était un des traits caractéristiques des Nègres. Il était bien loin en ce moment d'éprouver rien de semblable. On ne pouvait obtenir du vieux Robert de ré- pondre directement à une (juestion, ou de rien dire sans tomber dans vingt contradictions. Il contait des quoli- bets sur son maître, sur Cassius, sur lui-même; avait quelque histoire en réserve à propos de chaque question, laquelle histoire n'avait d'autre objet que de découvrir dans quel sens le genlleman aimerait qu'on lui répondît. Puis il louait toutes les choses et toutes les personnes qu'il supposait devoir être agréables à un blanc. Alfred LA PROSPliaiiK APPAin'RJT A DEMf.RARA. 4? ne larda pas à se fatiguer de ce manège , et lui ordonna de s'occuper de lui montrer la route sans parler davantage: sur quoi le vieillard commença à chanter, non, comme Alfred l'aurait désiré, quelqu'un des airs de son pays na- tal , en faveur duquel il lui eût pardonné sa voix cassée et ses gestes grotesques, mais un hymne anglais , dont il fît retentir le bois en secouant la tête, battant des mains et levant les yeux au ciel, sans pour cela cesser de re- marquer les branches qui traversaient le sentier, et qu'il détournait pour qu'elles ne causassent aucun embarras à son compagnon. Quand ils furent à portée d'être enten- dus dans le pavillon , le vieillard mit dans son chant une double dose de dévotion. Mitchelson lui cria en jurant de faire moins de vacarme : • — C'est fort bien , Monsieur, répondit-il d'un ton dégagé; et il retourna sur ses pas tout en murmurant entre ses dents. Alfred fut surpris que mistress Mitchelson et ses deux filles fussent venues rejoindre la société dans le pavillon. On avait servi des fruits et du vin. Les dames se reposaient sur des divans, les hommes se balançaient doucement sur leurs sièges, suivant l'usage des Anglais dans les pays chauds. Alfred s'assit près d'une fenêtre par oii la brise parfumée s'introduisait dans l'appartement, et de laquelle il pouvait promener ses regards sur des champs de cannes, entremêlés de caféiers et tout resplendissans des rayons du soleil. Il découvrait aussi des bosquets de cotonniers, de figuiers, de plantain et d'orangers, jusqu'au point où la mer étincelaità l'horizon, sillonnée de distance en dis- tance par un navire aux voiles blanches qui fuyait devant la brise. — Quel pompeux spectacle! s'écria-t-il ; qu'il est doux d'être encore assis à cette place , de revoir ce paysage , d'être embaumé de ces parfums dont le souvenir m'a poursuivi depuis mon enfance, et de savouier ces fruits 48 HFMFHAnA. (.lolicifnix !ajoiiI;i-t-il«'ii prenant mie orancjo, dont les li;ihi- tansclcla métropole n'ont pas jjlus(l'iiiée(|ue les l^apons. — Est-i! possible? dit miss Grâce Mitrhclson ; je 4;royais que les Anglais mangeaient des oranges. Je suis biensûreaumoiiis(ju'il(';tait(|uestion d'oranges dans ce que papa nous a lu dans les journaux à l'article des théâtres. — C'est vrai, répondit sasœur Rosa; n'a-t-on pas jeté sur la scène de l'écorce d'orange, papa? Alfred leur ex- pliqua qu(; les oranges qu'on regarde comme un grand régal en Angleterre seraient rejetées à Demei-ara comm(; n'étant pas à moitié mûres. Son père parut fort satisfait en l'entendant ccdébrer tous les avantages par lesquels le climat dos tropiques remj)ortc sur les zones tempérées. M. Mitchelson l'interrompit cj^pendant au milieu de ses observations sur la fei'lilité des terrains qui s'étendaient dep'.iis la hauteur jusqu'au bord de l'Océan. — Il ont été en effet assez fertiles, dit-il, et plusieurs le sont encore; mais la richesse d'un sol n'est pas un avantage aussi durable que la beauté d'un climat. Elle s'épuise vile, bien vite, comme je l'ai aj^pris âmes dé- pens. Si vous aviez vu ce cjuc produisait ce champ de cannes au commencement de mon exploitation, et que vous pussiez comparer ses pi'oduits d'alors avec la récolte 0 DFMFRARA. cliangcmens; mais jo les considrre tous comme avanta- geux, et je suis impatient d'en voir faire l'essai. — C'est à l'invciileur de la théorie à tenter de la mettre en pratifjue, mon fds. — Il l'entend bien ainsi, et je compte aller bientôt à la Barbade pour juger des résultats. H commencera par mettre ses esclaves sur un pied qui les assimile davantage aux ouvi'iers anglais. — Voilà , pour commencer, dit Mitchelson , une folle idée anglaise. — 11 les emploiera, continua Alfred, à des travaux plus variés que ceux qui sont ici en usage, et en fera exécuter par les bestiaux la partie la plus fatigante. Au lieu d'acheter des provisions, de faire venir par mer des briques, et cent autres choses qu'on peut se procurer chez soi, sur des terrains que l'ancienne méthode épuise, il variera ses récoltes, et cultivera des substances ali- mentaires pour les hommes et les animaux. Il y gagnera de l'engrais pour ses terres et de la viande de bouche- rie pour ses gens. Ses chevaux iront eux-mêmes cher- cher leur pâture, que les esclaves ne seront plus obligés de leur apporter, et ceux-ci profiteront du temps ainsi gagné pour faire des briques, et se livrera d'autres oc- cupations plus convenables à des hommes, tandis que l'ouvrage du bétail sera fait par le bétail. — C'est fort beau vraiment ! Et ({ue deviendra son sucre pendant ce temps-là ? — il espère que, par ces moyens, une certaine par- tie de ses terres sera toujours dans l'état le plus favorable à la production de la denrée qui forme la base de ses bénéfices. Les profits qu'il tirera de cette partie et les économies qui résulteront de son mode d'exploitation, seront au moins l'équivalent, au bout de dix ans, de ce qu'il aurait pu gagner en se bornant à cultiver la canne, LA PROSPERITE A.PPAL'VniT A DEMEUARA. t) l ce qui n'empêchera pas que son terrain ne soit en aussi bon état que jamais, tandis que ses esclaves seront plus nombreux, son fonds de meilleure qualité, et que tout chez lui marchera vers une prospérité toujours croissante. — Je suppose, monsieur Alfred, que votre ami est propriétaire. — Il l'est en effet; mais il suivrait le même plan s'il n'était que fermier. — J'en doute; surtout s'il savait bien ce que c'est que des esclaves. — Il voit fort bien, Monsieur, que les esclaves, quels que soient leurs défauts, peuvent exécuter plusieurs es- pèces de travaux dont les bestiaux sont incapables, tan- dis que ceux-ci peuvent s'acquitter de la plus pénible par- tie de ces travaux beaucoup mieux que les esclaves. — A la vérité, dit M. Bruce, j'ai souvent désiré des charrues et des bœufs , et j'en aurais eu certainement s'il m'eût été possible de nourrir le bétail, et d'occuper au- trement mes fainéans d'esclaves. Ce fut pour moi un spectacle étrange quand, à mon retour d'Angleterre, je remarquai combien les belles cours de fermes et les lai- teries que j'y avais vues, différaient de nos petites clô- tures où nos bestiaux affamés sont nourris d'une herbe qu'on leur apporte toute coupée. — Cela me rappelle, observa Alfred, un livre d'histo- riettes pour les enfans , que j'ai vu en Angleterre, et qui était orné de gravures représentant le monde renversé. Dans l'une de ces gravures une cavale était fièrement perchée sur les coussins d'ung"/^', tiré par son maître affublé d'un harnais. Nous pourrions lui donner pour pendant un homme coupant des herbages pour un bœuf, après avoir traîné la charrue. I. Espèce de pîiaétoii. UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY M Alired n'avait pas ouhlu' ([iTil parlait devant des (lames, et il était loin de supposer que la conversation pût les intéresser ; mais depuis assez long-temps il n'é- prouvait plus la crainte de les ennuyer, les ayant vues s'endormir, ou du moins fernur les yeux de manière à le détourner de leur adresseï- la parole. Cependant quand le jeune homme se leva pour retourner à la maison, les belles dormeuses s'éveillèrent, et chacune d'elles prit un de ses bra3 pour se faire conduire à travers le bois. Nous ignoroPiS quel fut le sujet de leur con\ersation, mais ce n'était pas probablement la culture convertible, d'autant que les dames, à Demerara , entendaient assez parler, en général, des embarras d'une plantation, pour être excusables en désirant éviter le détail de griefs aux- quels, leur disait-on, le gouvernement anglais pouvait seul porter remède. CHAPITRE IV. L ENFANCE EST FLETRIE A DEMERARA Le vieux Robert semblait si peu se soucier de l'escla- vage pour lui-même, qu'il devait naturellement s'atten- dre à ce (jue les autres ne s'en souciassent pas plus que lui, et se n)oquer de la gravite habituelle des manières de son voisin Cassius, et des rudes travaux auxquels il se livrait dans soa terrain particulier. Robei't n'ignorait pas, cej)en(!ant, jusfiu'oii peut aller la rigueur envers les esclaves. 1! était un de ceux qui avaient survécu au système de travail démesuré qu'avait fait naître l'élévation des prix; et il témoignait sa répu- r^nance pour la sévérité de ce svstème, par son horreur l'enfa.nce est flétrie a demerara. 53 actuelle du travail et les ruses ([u'il employait pour s'y soustraire. Il n'y avait pas sur la plantation un seul es- clave si fécond en excuses, si riche en prétextes, si bien en fonds de longues histoires et de quolibets , qui tous avaient pour objet d'écarter le travail ; aucun , à cet égard, n'égalait Robert, si ce n'est peut-être sa femme. Personne, en même temps, n'était plus disposé qu'eux à blâmer la paresse chez les autres; et quand le hasard plaçait un inférieur sous leur main, ils ne lui épargnaient ni les rigueurs qu'ils avaient autrefois souffertes , ni les menaces qui les avaient effrayés , ni les châtimens quMl était en leur pouvoir d'infliger. Si Robert avait un che-. val ou un bœuf à conduire quelque part, on était gûr qu'il battrait et tourmenterait le pauvre animal tout le long du chemin. Si sa femme trouvait un rer)tile dans sa case, elle le tuait aussi lentement qu'elle t)sait et avec toute la cruauté possible. Le mal eût été moins grand si leur malice se fût bornée aux animau'x: , aux oiseaux ou aux reptiles; leur exemple prouvait encore, non-seule-> ment que l'esclavage est l'école de la tyrannie , mais, dans le cas d'une pauvre petite ïnalheureuse qui demeurait avec eux, que le sort le plus déplorable est d'être l'es- clave d'un esclave. La petite Hester n'avait que dix ans quand on la confia à la vieille Sukey (i), suivant un usage par suite duquel les novices en esclavage doivent faire une sorte d'appren- tissage près de ceux qui ont long-temps porté le joug. Quelques maîtres humains, remarquant la facilité qui en résultait pour les esclaves de se livrer à leurs dispositions tyranniques, ont tenté de s'affranchir de cette coutume, liJais ils ont reconnu que, malgré tous ses abus, elle est trop du goût <{cs esclaves pour qu on puisse l'abandonner, r. Siikpy, (lirniiiulif do Suz.iiina. ^yA I)i:.Mi:!lAl!A. J.cs eniaiis piéf^'ient d'alford être instruits par des indi- vidus do leur race, et les vieillards se plaisent, les uns à evereer l'autorité, les autres ù raviver le souvenir des jours de Iciu- jeunesse passés dans l'esclavage et sans amis. Pour j)eu que l'on connaisse l'aideur avec laquelle les Nègres recherchent les émotions, on ne sera pas sur- piis de les voir s'attacher à cette triste satisfaction. Sou- vent un pupille a été tendrement soigné par une mère dont l'enfant avait été enlevé , dès son bas Age, par la mort ou la violence; ou par un père qui avait vu ses fds entraînés loin de lui, l'un après l'autre, à mesure que leur force ou leur habileté ajoutait à leur valeur. Mais plus souvent encore le sort du jeune esclave est exposé à plus do vicissitudes (|ue ne le sont lt!s enfans dansaucune partie du globe; et les témoignages d'affection (lu'on \m donne sont aussi capricieux, ou aussi rares que les rayons du soleil et la chaleur le sont pour les fleurs des prairies du Groenland. La petite llester semblait rapidement se flétrir sous l'influence des mauvais traitemens de son maître et de sa maîtresse, comme ils s'appelaient eux- mêmes; mais un sou do voix plus affectueux qu'à l'ordi- naire, un mot d'amitié, un regard d'encouragement, suffisaient pour la ranimer et lui rendie des forces pen- dant les intervalles. Elle ne trouvait que dans le som- meil le terme de ses peines; et jamais elle n«; s'endormait sans redouter le réveil. Fatiguée comme elle l'était quand elle s'étendait sur sa nattt;, elle était disposée à dormir aussi long-temps que les deux vieillards; et si quelque- fois elle manquait de se lever aux premiers sons du gong, Robert no manquait pas ou de larroser d'eau IVoide, ou de lui toucher les pietls avec un tison en- flammé, et do rire aux ('clats do ses sursauts et de ses cris. Quehjuo brumeux que fût l'air du matin, il fallait qu'oUo allai au\ champs, et cpi'olle fil telle jîarlic du ti'a- l'enfance est flétrie a demerara. 55 vail des autres qu'il plaisait à son maître de lui imposer. Quelque fatiguée qu'elle fût à midi , elle devait faire cuire les légumes , donner à manger aux cochons , et courir çà et là , sous les rayons d'un soleil brûlant. Mal- gré la rosée du soir, elle était obligée de marcher dans les grandes herbes, et d'en cueillir autant qu'elle en pou- vait porter; et quand elle revenait bien chargée , c'était elle, comme la plus jeune, qu'on débarrassait la der- nière de son fardeau. Elle n'osait pas le poser à terre et le laisser là, car un jour qu'elle l'avait fait, on la fouetta pour n'avoir pas cueilli sa part. Lorsqu'elle rentrait mouillée et tremblante, on l'empêchait de s'approcher du feu; et la pauvre enfant se blottissait sous sa natte, oii elle restait sans pouvoir dormir jusqu'à ce que la fumée s'accumulât assez autour d'elle pour la réchauffer, et lui faire oublier, dans le sommeil, les besoins de son esto- mac et les désirs de son cœur. Ces désirs du cœur étaient sa plus grande misère; car elle avait été l'objet des plus tendres soins , qu'elle avait payés de son amour filial. Elle se souvenait peu de son père. Il avait été exécuté pour avoir pris part à une insurrection, à une époque où elle était encore en bas âge ; mais sa mère et elle ne s'étaient pas quittées jusqu'à ces derniers temps. Elle l'a- vait vue mourir, et l'avait accompagnée jusqu'à la fosse où on l'avait inhumée ; et pourtant chaque malin , à son réveil, elle s'attendait à la voir penchée au-dessus de sa natte. Presque toutes les nuits elle rêvait qu'elle entou- rait de ses bras le cou de sa mère, ou que sa mère lui chantait les airs qu'elle aimait , ou qu'elles allaient en- semble à la recherche du pays où son père les attendait; mais chaque fois qu'elle s'éveillait , elle ne voyait plus que la vilaine figure du vieux Robert, qui, coiffé de son bonnet rouge et bleu, la regardait en se moquant d'elle; ou n'entendait que le vieux couple s'égosillant à 56 DEMERARA. chanter les liynines, (|tielle détestait parce (ju'on les chantait ordinairement le diinanchc, pendant lequel elle était plus nialhem-cusc (|iie les auties jours, à cause des mauvais traitcniens (jnVlle éprouvait à la maison, et du travail dont on raccal)lait tout autant que dans les champs, sans que personne fût là pour prendre pitié d'elle ou lui parler, Cassius , de lemj)3 en temps , la conduisait dans son jardin, et lui donnait quelques fruits; il avait un jour retenu Sukey, quand il jugea qu'elle avait assez battu la petite; mais son i-espect pour la vieillesse l'em- pêchait de remarquer combien ces deux misérables étaient cruels ; et dans la croyance où il était que la pauvre en- fant serait esclave toute sa vie, il évitait de la dégoûter de son sort, comme disait l'inspecteur toutes les fois que (lassius la défendait. Un jour, en revenant de son travail du matin, Rester trouva la maison déserte, et son dîner placé sur la table, comme si son maître et sa maîtresse avaient déjà ter- \niné le leur, ou n'avaient pas l'intention de revenir dî- ner. Tja petite fille courut en dansant vei's la porte, ])our la fermer, puis s'assit sur sa nalle j)oiu' manger son plat de légumes et de hareng. Elle avait à peine achevé qu'elle était déjà endormie, car outre qu'elle était harassée de fatigue, connue à Tordinaire, l'absence de ses persécu- teurs laissait régnci" dans la case un silence si peu ordi- naire, qu'il lui semblait que la nuit était déjà venue. Elle dormit, pour cette fois, sans crainte d'être réveillée par le feu ou l'eau ; car Robert , ce jour-là , faisait sa tournée, comme garde-champêtre des terrains à provi- sions situés dans le voisinage; et dans ces occasions il ar- rivait souvent au vieillard de dîner chez un voisin, pen- dant que sa femme, de son côté, se donnait congé poiu' l'heure et demie dont elle pouvait disposer. Hester se croyait donc bien sûre de n'être pas dérangée jusqu'à l'enfance est flétrie a. demerara. 57 riieure où le gong sonnerait. Elle se trompait, pourtant; car après avoir rêvé qu'elle s'entendait appeler par la voix qu'elle- redoutait, et s'être dit que ce n'était qu'un rêve, elle sentit qu'on la tirait fortement par les cheveux, et se leva en sursaut, à la voix de Sukey qui lui criait: — N'entendez- vous pas votre maître qui vous appelle? — Le sommeil n'a pas de maître, répondit la pauvre petite fille en achevant de se réveiller et en tâchant de se souvenir de l'heure qu'il était ; le soleil est-il levé ? Serai-je fouettée? — Oui , vous le serez , si vous ne courez de suite à l'infirmerie dire que votre maîtresse est malade , et ne peut plus travailler d'aujourd'hui. Dépêchez-vous, ou vous n'y serez pas avant que le gong ne sonne. — Mais, dit l'enfant en regardant timidement Sukey au visage, et en y remarquant plus de signes de gaieté que de douleur, ils ne voudront pas me croire, et on me fouettera. Sukey répondit qu'elle se rendrai! elle-même à l'infir- merie dès qu'elle le pourrait; et se mita se serrer le corps de ses mains, et à se tordre comme si elle eût beaucoup souffert, tandis que Robert remuait certain mélange dans une calebasse, comme Hester le lui avait déjà vu faire lorsqu'il était disposé à la paresse ou à jouer quelque méchant tour, et qu'il désirait se rendre malade pendant quelques heures pour se soustraire au travail. La petite fille hésitait encore en disant : — Si vous vouliez venir avec moi dès à présent, le chirurgien verrait que vous êtes malade. Mais Sukey s'élançant vers elle tout en colère, et Ro- bert lui allongeant un effroyable coup de pied pour hâter son départ, l'enfant s'enfuit à toutes jambes à travers le bois. — Horner, dit le chirurgien à rinspecteur quand 58 DEMElîVHV. llester se fut frayé un chemin au milieu de la foule du soi-disant malades qui assiégeaient la porte de l'infir- lucv'ie, qu\sl-il airivé àSukey? Où était-elle ce matin? — A. son ouvrage, et si réjouie que j'ai été obligé de lui imposer silence. Elle se portait aussi bien que moi, il y a deux heures; et je gagerais bien qu'elle ne se porte pas plus mal en ce moment. — Si elle n'est pas réellement malade, petite, dit le chirurgien, vous serez punie pour être venue nous conter cette histoire. — Nous vous rendrons malade pour tout de bon, vous pouvez y compter, ajouta Horner. L'enfant jeta un regard d'anxiété sur le chemin , dans l'espoir de voir arriver Sukey pour raconter elle-même son aventure : elle se réjouit en apercevant Robert qui s'approchait d'un air solennel, tenant à la main sa ca- lebasse. — Sukey est fort mal, assura-t-il; elle ne peut venir, elle ne peut marcher; mais si le chirurgien veut lui envoyer (]uelque remède, elle espère qu'elle pourra travailler de- main. Alors il étala le contenu de sa calebasse; c'était une substance noire et puante que Sukey venait de vomir, à ce qu'il affirmait. Le chirurgien l'examina, puis lança la li(jueur au visage du vieux fripon. Robert se prit à geindre et à marmotter, tout en secouant le parfum de ses cheveux, et en essuyant son nez et son menton; mais il s'inclina humblement (juand le chirurgien lui lemlt une poudre; et il se remit en route pour éviter de nouvelles questions. La petite fille avait déjà disparu. Il faisait clair de lune à l'heure où elle revenait le même soir de porter sa botte de fourrage. En passant Icnleiiicnt d(;vant la haie du terrain de Cassius, elle crut y i(Miiai([ucr un dc-sordic iuaccoulum(\ Lu y legai-dant l'enfance est flétrir a demerara. 39 (le plus près, elle vit que le sol clans certaines parties é.Unl aussi inégal que si on l'avait pioché, que les jeunes plantes étaient foulées au pied, et que leurs feuilles jon- chaient la terre, comme si un troupeau de bœufs eût passé tout au travers. On aurait pu le croire, car la bar- rière était ouverte, et llestcr entra pour mieux voii'. Elle tressaillit en s'apercevant qu'il y avait quelqu'un. C'était Cassius, debout, la tête appuyée contre le linteau peu élevé de sa porte , et les bras croisés sur la poitrine. L'enfant resta quelques instans près de lui, espérant qu'il se retournerait; mais comme il gardait toujours la même attitude, elle le tira doucement par sa jaquette. Il n'y fit pas attention. Enfin un long et profond gémis- sement s'échappa de sa poitrine ,et l'enfant , effrayée de son agitation, s'éloigna en courant. Il s'élança à sa poursuite, l'arrêta près de la barrière, et s'écria en lui serrant fortement le bras : — Qui a pillé mon jardin? Vous le savez, il faut me le dire. Ne soyez pas assez hardie pour me tromper. Qui m'a volé? — Vraiment, vraiment, je l'ignore. Je ne savais pas qu'on vous eût volé. — Si , si , vous le saviez. Eh quoi ! ne le voyez-vous pas? criait-il en l'entraînant d'un carré à l'autre. Il ne reste pas une patate, pas une igname; regardez; les branches de mes plantains sont arrachées. Tout est dé- vasté. Il ne me reste rien pour nourrir mes cochons, rien à porter au marché. Je suis aussi pauvre que je l'étais il y a un an. Je ne serai pas libre cette année, ni l'année prochaine, ni celle d'après, ni Je voudrais être mort. Je ne serai libre qu'alors. Rester ne comprenait pas ce que tout cela signifiait, et elle gardait le silence. — Enfant! cria de nouveau Cassius, désirez-vous 6o DEMF.RARA. otre libre? Coniiaisscz-vous quelqu'un qui désire être libre? — Je ne sais ce que c'est que d'être libre, répondit- elle ingenunuMit. — Non, ni ne le saurez jamais, murmura Cassius. Ainsi ce n'est pas vous cjui avez aidé à me voler. C'est quelque autre qui veut gagner sa rançon à tout risque. — Vous m'avez toujours donné du fruit quand je vous en ai demandé, dit l'enfant, pourquoi donc vous l'Ai aurais-je dérobé? Et je suis restée dans les cbamps depuis l'heure du dîner. — Et où étaient Robert et Sukey ? Au lieu de répondi-e, Hester regarda autour d'elle pour chercher à s'échapper. L'impatient esclave lui ar- racha une réponse par une violente secousse. — Ils me battent quelquefois quand je dis où ils ont été. — Et moi , je vous battrai si vous ne me le dites pas. Non, non, ajouta-t-il en s'adoucissant à la vue des pleurs de l'enfant; je ne vous ai jamais battue; avouez-le. — Non jamais; et j'aimerais mieux être inaltraitée par d'autres que par vous. Mais vous ne direz pas que vous m'avez vue; n'est-ce pas? — Je n'en parlerai pas, si vous me dites ce ([ue vous savez, — Eh bien , je ne sais rien sur le vol qu'on vous a fait ; mais je suppose que mon maîti-e pourra vous mettre sur la voie, parce qu'il faisait sa tournée de gai'de cham- pêtre cette après-midi ; et je crois que ma maîtresse s'est absentée du travail pour le seconder, car elle a dit qu'elle était malade. — Et l'est-elle en effet ? — I^as plus qu'elle ne l'est ordinairement quaud elle a cnvio de ne pas se rendre aux champs. "4 l'enfance FST flétri F A DE MER AU A. Gî Cassius ne répondit à tout ce que lui dit encore Rester, qu'en l'engageant à retourner à la case, parce qu'il était si tard que Robert et Sukey auraient quelque soupçon si elle restait plus long-temps. La porte de Robert était fermée en dedans quand l'enfant arriva; et lorsqu'elle demanda à entrer, son maître lui cria qu'elle serait punie le lendemain pour avoir tant tardé, et qu'en attendant elle pouvait clier- cher à souper et à coucher où il lui plairait, parce que ni lui, ni Sukey, ne se lèverait pour lui ouvrir. L'enfant commença à se plaindre; mais on la menaça de doubler son châtiment si elle ne se taisait et n'allait dormir près de la porte. Elle s'assit par terre pour décider si elle oserait retourner chez Cassius pour lui demander asile, ou si elle se coucherait sur la paille à coté du chien de Robert, pour essayer ainsi d'avoir moins froid. Après quelques instans elle entendit ricaner dans la case; et soupçonnant que son maître pouvait bien ne pas être couché, elle se glissa jusqu'à un endroit où la lueur du feu se montrait par une crevasse , et en regardant dans l'intérieur, elle vit les deux vieillards debout et occupés, à ce qu'il semblait, à faire un copieux souper. Autour d'eux des ignames et des patales étaient disposées par petits tas, et elle ne douta pas qu'elles ne vinssent du jardin de Cassius. Il faisait alors tellement froid, et la vue du feu était si séduisante, qu'elle se décida à aller chercher un abri chez Cassius, en se promettant néan- moins, avec une prudence bien triste à son âge, de ne rien dire de ce qu'elle avait vu , et avec l'espoir que les objets volés seraient cacbés avant le matin, de manière à éviter toute découverte. Cassius n'était pas encore couché, car il sentait qu'il lui serait impossible, cette nuit, de prendre du repos. Ce fut un soulagement pour lui d'avoir quelque chose à 6a DEMERAHA. faire; cl il s'oniprossa de mettre du bois sur le feu, de préparer le souper de l'enfant et de lui chercher une couverture chaude. Il proiuit aussi d'intercéder pour la préserver du fouet dont on l'avait menacée ; de sorte qu'elle se trouva bien plus heureuse qu'à l'ordinaire, après toutes ses ])eiiies de la journée, et s'endormit plus doucement que les autres nuits, oî^i elle n'y parvenait qu'à force de pleurer. Cassius porta plainte contre le garde, en sa qualité de garde, parce qu'il n'avait aucun moyen de prouver qu'il fut un voleur; car Robert el Sukev avaient passé la nuit à faire disparaître les traces de leur larcin, dont la vente néanmoins gai-nit fort bien leurs poches au marché suivant. Robert fut légèiement puni pour avoir fait négligemment sa tournée, en dépit de toutes les histoires qu'il allégua pour prouver son incomparable supériorité comme garde, et les difficultés extraordi- naires qu'il avait rencontrées ce jour-là dans l'exécution de son devoir. Cassius, à force de plaintes fréquentes et obstinées, obtint quelque dédommagement insuffisant et accordé de mauvaise grâce, l'inspecteur s'emportanl contre sa ténacité, et son maître se plaignant de ce que la loi intervenait dans sa propriété particulière. M. Mitchelson avait j)arfaitement raison de dire que les planteurs sont exposés à un inconvénient dont leurs compatriotes d'Angleterre sont exempts, et qui a pour cause l'intervention de la loi dans la propriété particu- culière; mais c'est à la natuie même de la propriété qu'il faut attribuer cet inconvénient. C'est un des mal- heurs de cette anomalie par laquelle le plaignant et l'in- fracteur de la loi sont, dans un sens, opposés l'un à l'autre, tandis que, dans un autre sens, ils ne forment qu'une seule et même partie. Un esclave lés('' en appelle à la loi ; la loi ordonne (jue l'enfance >:st flétrie a demeraka. 63 justice lui soit rendue, et le maître récalcitrant, forcé de se soumettre à Tarrêt, se plaint de ce que la loi in- tervient dans la disposition de sa propriété particulière, et ses plaintes, quoique injustes, sont cependant fondées en fait. Il résulte de ce fait , considéré sous un autre point de vue, un nouvel exemple de la subversion, dans le cas d'esclavage, de toutes les règles du droit commun, c'est que les esclaves sont mieux protégés dans les Etats despotiques que sous un gouvernement libre. Dans les pays où on se fait le moins de scrupule d'intervenir dans la propriété particulière, c'est-à-dire où il existe une magistrature despotique, les raisons de résister aux inspirations de l'humanité seront bien moins nom- breuses; dans ceux^ au contraire, où le possesseur d'es- claves exerce la plus grande influence sur l'opinion pu- blique; où il est membre d'une assemblée coloniale, ou électeur prépondérant des membres d'une telle assem- blée, ou bien armé de quelqu'un de ces moyens de tenir la magistrature en échec, qui n'existent que sous un gouvernement libre, il est extrêmement probable que le magistrat sera tenté d'étouffer des plaintes qui ne peu- vent, comme il le sait fort bien, être portées devant un autre tribunal, s'il ne leur donne pas suite^ Sous le règne d'Auguste , un certain Vidius Pollion, en présence de l'empereur, condamna un de ses esclaves, coupable de quelque faute légère, à être coupé par mor- ceaux et jeté dans son vivier pour nourrir les murènes. L'empereur, sur-le-champ, lui ordonna d'affranchir immédiatement, non-seulement cet esclave, mais tous ceux qui lui appartenaient. De nos jours, nul potentat ne peut ainsi disposer de la propriété d'un Anglais, et rien n'est plus juste; mais il serait aussi évidemment juste que l'Anglais, en abju- G/j DF.iMERARA. raiit le gouvernement (lesjjol'Knic, s'abstînt de retenir ses esclaves dans une sujétion si dure, qu'ils sont obligés d'en aj)peler à la vengeance pour obtenir réparation des torts dont ils sont victimes. Essayer de combiner la liberté et l'esclavage, c'est mettre du vin nouveau dans de vieilles outres. Puissent les vieilles outres bientôt crever; car nous aurons tou- jours de meilleiM' vin qu'elles n'en ont jamais con- tenu. CHAPITRE V. 0\ IfESITF. A SE MAHIFR A 'DFM liTî AR A. A peu près à la même époque, il se présenta une oc- casion de tenir un conseil de famille dans la case du vieux Mark, et il eut lieu dans l'après-midi, à l'heure consacrée ordinairement à la sieste par toute la famille, quand le dîner était terminé, excepté pendant les sai- sons oïl l'urgence des travaux les privait de ce moment de repos si nécessaire aux Nègres. Le vieux Mark, suivant son usage, avait discouru pondant tout le dîner, et ses enfans lui avaient prêté au- tant d'attention que s'il eût été un oracle, excepté Nell qui, pour cette fois, paraissait distraite et absorbée par ses propres pensées. Bccky en fît l'observation dès qu'il y eut une pause, et dit que probablement Nell avait été réprimandée, ou craignait d'être châtiée pour avoir né- gligé ce jour-là quelque partie de son ouvrage. Willy assura que c'était sur un autre ton f|i;'on avait parié a ON HÉSITE A SE MARIER A DEMERARA. 65 Nell ; puis il se prit à rire. La physionomie de Becky s'assombrit à l'instanl; car, malgré tout ce qu'elle pou- vait dire des complimens qu'on lui faisait, elle savait fort bien qu'on en adressait encore plus à Nell. Celle-ci était plus jolie, plus animée que sa sœur; et, comme elles avaient toutes deux une dose de vanité à peu près égale, il en était résulté de fréquentes querelles tant qu'elles n'avaient pas eu chacune un amant; et, même depuis que leur rivalité avait pris fin, Becky était sujette à des accès d'envie toutes les fois qu'elle entendait dire que sa sœur était plus admiiée qu'elle. Nell alors déclara que leur voisin Harry ' s'était enfin décidé a l'épouser, si elle y consentait, et ajouta qu'elle désirait savoir, avant de prendre un parli, ce que son père en pensait. Il secoua la tête et denianda en quel temps avait eu lieu le dernier mariage d'esclaves sur la plantation : au- cun des jeunes gens ne se souvenait d'y en avoir vu; mais il y en avait eu un dans le voisinage , à peu près dix ans auparavant. Mark rappela qu'il avait éîé plus heureux avec sa femme qu'avant d'être marié; et, d'a- près sa propre expérience, il aurait volontiers recom- mandé à ses filles de s'établir; mais, depuis sa jeunesse, des difficultés sans nombre étaient venues s'attacher aux mariages des esclaves, de sorte qu'il craignait d'influen- cer leur décision, d'autant que Willy était d'un avis tout- à-fait contraire, dans l'intérêt de sa sœur, et Becky parce que son amant ne voulait pas promettre de l'é- pouser. Willy garda long-temps le silence tandis que son père discourait longuement sur ce qu'on en dirait, sur l'air étonné qu'on aurait, puis se demandait si leur I. Diminutif de Henry. II. 5 66 DEMERARV. maître serait satisfait on iiUMonlent, et cnfiii si Nell se- rait plus licurciise aj)rcs (jii'avant. — Si vous voulez vous marier aussi, Willy — Je lie veux, pas me marier, tlit Willy d'un ton d'humeur. — Votre maître fait eas de vous, de sorte qu'il est probable qu'il n'en serait pas fàclié, et l'on s'étonnerait moins du mariage de Nell. — Mais on pourrait bien s'étonner du mien. Non, mon père ; j'ai vu ce qui résultait du mariage sur la plan- tation voisine : c'étail tout comme s'il n'y en avait pas eu. — Mais il existe mainlenant une loi pour que nos mariages soient aussi valides que ceux des blancs. — Oui, pour lier un homme et une femme en- semble, tant qu'ils sont esclaves tous deux; mais si l'homme devient libre, sa femme ne peut le suivre : l'argent de son mari ne lui appartient pas; et si on l'a- cliète, son mari ne peut aller avec elle sans la permis- sion de son maître. Il n'est pas en leur pouvoir d'être utiles à leurs enfans; ils ne peuvent, ni les affranchir, ni les exempter de travail, ni leur faire rendre justice. — Mais c'est un grand plaisir d'avoir une femme avec soi dans sa case , de semer le blé ensemble, de faire du feu l'un pour l'autre, de pouvoir lui pailer, et de danser avec elle quand vient le dimanche. Willy observa qu'on pouvait faire tout cela sans se marier, et que c'était ainsi qu'en agissaient, sur la plan- tation, tous ceux ({ui se seraient mariés si les droits civils du mariage leur eussent été accordés comme aux blancs. — Mais vous pouvez donc vous suffire, Willy? Il ne vous faut donc personne pour chanter avec vous, danser avec vous, aller au marché avec vous? Vous n'avez donc besoin d'aimer personne? ON HÉSITE A SE MARIER A DEMERARA. Gj — Je VOUS aime, vous, mon père, ainsi que Ne!l et Bcck3\ — Mais moi, je mourrai bientôt, et Nell se mariera, et Becky aime son amant. Il est temps que vous trouviez à aimer quelque autre personne. — Le temps en est passé, mon père. Je commençais à aimer Clara autrefois, un peu avant sa mort; et pendant que je tâchais d'oublier le chagrin de sa perte, j'ai ap- pris, par ce que j'ai vu, à n'en jamais aimer une autre. — Pourquoi cela, Willy? — Parce qu'un noir doit être esclave avant que d'être homme. Une femme blanche ne doit obéissance qu'à son mari, personne ne peut la maltraiter sans qu'il le per- mette; mais la femme d'un esclave doit obéir à son maître plutôt qu'à son mari, il ne peut empêcher qu'on ne la châtie. J'ai vu mon ami Hector se rouler sur la terre <(uand on mit sa femme aux fers; et j'ai fait serment alors que je n'aurais jamais de femme. — Mais pensez donc aux enfans d'Hector, Willy. Oh! vous ne savez pas avec quel plaisir un père entend rire ses enfans sous l'ombrage, quand le soleil de midi lui ôte ses forces; c'est comme le souffle rafraîchissant du nord. Et de les faire coucher sur la même natte , et de les voir jouer comme des blancs ! et puis quelquefois le maître leur caresse la tête quand ils le suivent. — Oui, comme à des chiens, dit Willy, qui attrapent aussi souvent un coup de pied qu'un mot de douceur. Quand je vois de petits enfans aussi éveillés et aussi joyeux que des blancs, je les prends dans mes bras et je les aime; mais lorsqu'on les transporte dans des lieux où leur père ne les reverra plus jamais , ou lorsque leurs mères s'at- tristent de les voir devenir stupides comme nous le sommes , je me réjouis de n'être pas leur père. ()8 DEMEHARA. — Bccky ! dit Mark. , ost-co pour cola que votre amant ne veut pas vous épouser? Recky ne répondit j)as ; car en réalité tout ce qu'elle en savait, c'est que son amant ne jugeait pas que cela fût nécessaire. — Willy , dit encore le vieillard , puisque vous ne vou- lez ni faire l'amour, ni vous marier ici, vous voulez sû- rement essayer d'aller quelque partoii vous puissiez être homme et époux, sans être esclave. Vous travaillez beau- coup à notre terrain : est-ce pour acquérir votre liberté après ma mort? — Non, mon père, je ne ferai rien pour être libre. — Mais alors, pourquoi semez-vous du blé et cultivez- vous notre champ? Si vous gagnez de l'argent, pourquoi ne Temploieriez-vous pas à devenir libre? — Je sème du blé pour que vous soyez aussi bien nourri que dans le temps oii vous étiez jeune et où vous pou- viez labourer comme moi. Je gagne de l'argent pour faire comme les autres; mais tant que je n'en gagnerai pas davantage, je n'en serai guères plus avancé, car je ne serai jamais libre. Les Anglais, de l'autre côté de la mer, nous disent qu'ils désirent nous voir affran- chis, et nous engagent à nous racheter; et quand nous sommes près d'y parvenir, ils nous mettent à plus haut prix, et se moquent de nous quand nous y renonçons. — Comment, de si loin, peuvent-ils augmenter notre prix? — Ils élèvent celui du sucre, parce que nos maîtres les en prient; puis nos maîtres élèvent le nôtre, Hector es- pérait une fois qu'il poui'rait racheter sa liberté ; et il était content de voir son maître triste, parce qu'alors il savait que son maître ne pouvait pas vendre ses sucres, et n'avait pas besoin de tant d'esclaves: et Hector espé- ON HÉSITE A SE MARIER A DEMERARA. 6c) rait que les sucres ne se vendraient pas mieux jusqu'à l'époque oii son maître recevrait sa rançon et le laisserait aller. Mais un jour l'inspecteur lui dit que sa rançon était trop faible, et qu'il ne pouvait encore partir. C'était parce que son maître voulait encore faire du sucre ; et il voulait faire du sucre, parce qu'en Angleterre on avait eu compassion de nos maîtres, et on avait enchéri le sucre, pour les enrichir. — Si les blancs d'Angleterre avaient pitié de nous, dit Nell, ils diminueraient le prix du sucre, pour que nous puissions devenir libres. — Jusqu'à ce qu'ils l'aient fait, dit Willy en se croi- sant les bras, je vivrai comme j'ai vécu. Je ne travaille- rai que si je ne peux m'en dispenser. Je dormirai le plus possible , pour tâcher d'oublier mes peines. J'aimerai mon père tant qu'il vivra ; et Nell et Becky jusqu'à ce qu'elles aient des maris qui les aiment plus que moi. Alors, puis- que je ne dois pas aimer, je haïrai; j'invoquerai l'oura- gan pour qu'il m'ensevelisse sous mon toit et me rende ainsi la liberté. — Vous aimerez notre jeune maître, Willy. Il ne vous a pas oublié tandis qu'il était au-delà des mers, et à pré- sent qu'il est revenu , c'est un maître indulgent. — Je ne l'ai pas oublié, dit Willy. Je me souviens qu'il me faisait jouer avec lui quand nous étions tous deux jeunes garçons; mais je ne l'aimais pas alors, parce qu'il se montrait plus souvent mon maîti-e que mon ca- marade; et je ne l'aime pas aujourd'hui , parce qu'il vou- dra encore n'être que mon maître. N'exigez pas, mon père , que j'aime personne. Un esclave ne peut aimer. Willy chercha ses sœurs du regard ; mais Nell , pro- fitant de ce que son frère avait parlé de maris pour elle et pour sa sœur, était allée chez Harry, pour lui annon- cer qu'elle l'épouscrail. Becky l'avait suivie pour voir comment Harry recevrait cette nouvelle. Willy s'étendit donc sur sa natte , comme pour dormir, tandis que son père, dont les idées s'étaient reportées aux jours de sa jeu- nesse, s'assit cà la porte de la case, et chanta les airs avec lesquels il avait gagné le cœiu" de la femme qu'il avait depuis si long-temps enterrée. CHAPITRE VI. l'homme vaut moins qce les bêtes a demekara. — Qu'est-il donc arrivé à Mitchelson? dit M. Bruce un jour, en se promenant à cheval avec son fils. Voyez comme il se hâte, et comme il paraît tourmenté; il est vraiment furieux contre sa jument favorite. . M. Mitchelson , en s'approchant, prit un air moins sombre, mais parut encore cruellement troublé. Il en eut bientôt expliqué la cause. Son écluse s'était rompue, et avait été entraînée par le courant dans la saison même où elle était le plus nécessaire, et rien ne pouvait l'in- demniser de la perte de temps qu'entraîneraient les répa- rations. Le temps était tout dans une pareille circon- stance. — Et combien en faut-il pour terminer ces répara- tions? demanda Alfred. — Trois mois, trois précieux mois, à ce que je crains. — Est-il possible? dit Alfred : j'ai peine à le croire. — Vous jugez de tout, mon fils, connne si nous étions en Angleterre, dit M. Pîruce. Nos gens n'expédient pas la besogne connue les ouvriers ([v.r vous étiez habitué il voir. L HOMME Y VAUT MOINS QUE LES BÉTES. 7 I — M. Mltchelson, répondit Alfred, doit naturelle- ment le savoir mieux que moi ; mais votre architecte , ou votre entrepreneur, ou celui, quel qu'il soit, que cela regarde, vous a-t-il réellement dit qu'il faudrait attendre trois mois ? — Non ; mais il me le dira quand il saura ce que je vais lui apprendre. Je n'ai pas de temps à perdre, ainsi donc, bonjour. — Permettez que j'aille avec vous, si cela se peut, dit Alfred. J'aime à faire le plus d'observations qu'il m'est possible. M. Mitchelson ayant accepté cette proposition avec plaisir, Alfred changea de direction et se mit à la re- cherche de l'entrepreneur. Tandis que cet important personnage faisait silencieu- sement ses calculs, M. Mitchelson ne cessait de lui dire: — Le temps est tout pour nous, comme vous savez; épargnez le temps coûte que coûte. Alfred fit entendre modestement qu'il serait peut-être avantageux d'essayer d'assimiler autant que possible les «sclaves aux ouvriers anglais. Mitchelson se moqua de cette idée, mais demanda à l'entrepreneur combien les réparations exigeraient de temps si, au lieu d'esclaves, il employait un pareil nombre d'ouvriers anglais. — De douze à quinze jours, à ce que je crois. — Et combien avec des esclaves qui travailleraient comme à l'ordinaire? — Probablement soixante jours. — Un peu moins que ce que j'avais fixé de mon côté. Vous savez, Alfred, que j'ai dit trois mois, par aperçu. — Je voudrais, je voudrais disait Alfred à demi- voix. — Que voudriez-vous ? demanda l'entrepreneur, qui connaissait tout le prix du temps, et soupçonnait que sur ce genre d'affaires Alfred et lui avaient la même ma- nière de voir. Quelle est votre pensée? — M. jMilclielson s'en moquera peut-être encore; mais je désirerais (ju'il nous permît de suivre, en cette circonstance, une marche sur la(juelle nous nous enten- drions, vous et moi. Vous, par exemple, vous engageant à régler les frais, et moi Temploi du temps, vous distri- bueriez le travail, t;t je dirigerais les esclaves. — En suivant ce plan, dit l'entrepreneur, je réponds de terminer les réparations en vingt jours. — Vingt jours! s'écria Mitchclson; mon cher Mon- sieur, vous étiez plus près de la vérité quand vous disiez soixante, et il ne vous faudra pas moins. Mais vous pou- vez essayer. Je vous donne carte blanche; et pour vous laisser en pleine liberté, je m'absenterai. J'ai besoin d'al- ler en Berbice, et autant vaut que je profite du moment •où nos travaux réguliers sont interrompus. Les autres parties contractantes ne se plaignirent pas du tout de cette circonstance. L'associé d'Alfred revint avec lui, et les opérations commencèrent immédiate- ment. Le trait saillant du plan d'Alfred consistait à payer un salaire. Il réunit les hommes, leurexpliqua ce qu'ils avaient à faire et à espérer, leur promit des vêtemens chauds dans le cas où leurs travaux commenceraient de bonne heure et se prolongeraient dans la soirée, leur montra l'ample provision de viande, de pain et de légumes qu'il avait fait préparer, les mit tout de suiteen route, et ne resta derrière que pour défendre à l'inspecteur de se montrer dans le voisinage de l'écluse; et depuis ce moment il ne quitta plus la place que les travaux ne fussent achevés. Horner, fort irrité, prédisait, dans son dépit, que tout cela finirait mal; mais persoime n'en tenait compte, ex- cepté les pauvres femmes et les enOnns, sur lesquels il l'hommf y vaut moins que les bêtes. 73 fit retomber sa mauvaise humeur, tout le temps qu'il fut privé de l'exercice de son pouvoir sur les ouvriers va- lides. M. Bruce s'y rendit à une époque où le travail était à demi terminé, pour juger du succès probable de l'en- treprise de son fils. En s'approchant il fut frappé d'éton- nement à la vue d'une activité si peu ordinaire dans ces contrées. Le premier bruit qu'il entendit fut un mur- mure de voix d'hommes qui chantaient, parlaient ou riaient aux éclats, car les nègres sont loin de conserver la même gravité que les ouvriers anglais. Quand ils ne sont pas moroses ils sont gais , et en ce moment ils prou- vaient que le babil et la gaieté ne les empêchaient pas de travailler de tout leur pouvoir. Cassius se distinguait entre tous par son activité et sa mine sérieuse; mais il était heureux : car c'était une occasion bien inespérée d'augmenter le fonds qu'il destinait à payer sa rançon. Alfred causait avec lui, et lui donnait un coup de main , comme il le faisait continuellement pour l'un ou pour l'autre, quand il vit arriver son père. — Bravo! mon fils, s'écria M. Bruce tandis qu'Al- fred courait à sa renconlre. Vous et votre associé faites merveilles, à ce que je vois. Remplirez-vous vos enga- gemens? — Sans difficulté, Monsieur, si le temps continue à nous favoriser... pardon, j'oubliais qu'ici il n'y a pas de mauvais temps à craindre; — el si M. Mitchelson ne se mêle de rien, afin que je puisse tenir aussi à l'écart Bor- ner et son fouet, jusqu^ji ce que tout soit fini. Toute la famille est absente, comme vous avez pu voir; mais je vais rentrer avec vous pour vous tenir compagnie pen- dant que vous vous reposerez. J'ai été fort étonné en arrivant d'apprendre que les dames étaient parties aussi. 74 DKiMIKir. V. — Mitchelson les emmène toujours avec lui (jnand il s'absente pour plus d'un jour. Alfred pensa en lui-mcnie (|u'll n'aurait pas soup- çonne le gentleman d'être si attaché aux jouissances do- niestiques. — • Mais voyons, dit M. Bruce en mettant pied à terre et en attachant son cheval, découvrez-moi le mystère de vos opérations. Qu'est-ce que c'est que ces barils, et d'où viennent ces savoureuses émanations? — Ces barils, Monsieur, contiennent du bœuf et du porc; et cette odeur nous vient de la cuisine établie ici près, dans celte case. — Quelle ration donnez-vous à chaque homme? — Autant qu'il peut manger. Nos travaux n'avance- raient guère si nous ne donnions par semaine à chaque ouvrier que deux livres de hareng et huit livres de farine pour joindre aux légumes qu'ils cultivent eux-mêmes. — La loi décide que cela suffit. — Mais que dit la loi de nature? Vous et moi, qui n'exécutons pas de travaux bien rudes, pourrions-nous nous maintenir en force et en santé avec une pareille pi- lance? — Les Nègres ont moins de besoins que les blancs. — C'est une excellente raison pour leur donner tout ce qu'il faut pour les satisfaire. Ici nos gens, si je ne me trompe, ne sont pas tourmentés d'indigestions. Que pensez-vous de ces vétemens cliauds? — Je ne conçois pas ([u'ils puissent les endurer par ime chaleur pareille; et il n'est pas surprenant qu'ils les laissent de côté. — Ils ne les portent que le matin et le soir. Ils ne craignent |)as le brouillard du matin quand ils sont vê- tus de laine; et nous les leur faisons ropiendrc au cou- cher (lu soleil. l'homme y vaut moins que LI-S BETES. ^5 — Voulez-vous dire par là qu'ils travaillent de leur pk'iu gré après le coucher du soleil? — Ce n'est pas sans peine que nous leur faisons quit- ter le travail à neuf heures du soir. Ils aiment à chanter au clair de lune en travaillant ; et quand la tache du jour est achevée, ils ne sont pas si las qu'ils ne puissent en- core danser. Croyez-moi, moîi père, si vous donniez h vos esclaves un douhle accoutrement , l'amélioration qui en résulterait dans leurs travaux du matin serait plus que suffisante pour vous indemniser des frais que vous feriez; et cependant, vous leur donnez, je crois , plus que la loi ne prescrit. — Oui. On ne peut faire durer toute l'année un cha- peau , une chemise, une jaquette , et des caleçons ; et dans les achats que les esclaves font eux-mêmes, ils pensent plutôt à se parer qu'à se couvrir chaudement. Je ne sais pas comment l'inspecteur les habille, mais j'ai toujours désiré qu'ils ne manquassent pas du nécessaire. Alfred se dit à lui-même que les idées de l'inspecteur, sur la fixation du nécessaire, pouvaient bien ne pas être la meilleure règle à suivre. Pendant ce temps-là, M. Bruce examinait deux trou- pes d'esclaves qui étaient loin de se ressembler par la manière de travailler. Il était en ce moment sur la limite de deux domaines ; et dans un champ , à peu de distance, des esclaves s'occupaient suivant l'habitude; c'est-à-dire qu'ils étaient courbés vers la terre, mais, selon toute ap- parence , remuant à peine , silencieux, inaltentifs et maussades. De l'autre côté , !a troupe entière , depuis Cassius jusqu'aux plus jeunes et aux plus faibles, s'agi- tait comme un essaim d'abeilles, et faisait, comme elles , entendre un murmure joyeux., quoique la nature de son travail se rapprochât davantage de l'occupation des cas- tors. •^6 i)r.Mf'.ii\ii v. — Travail à la fachc , moyennant salaire, dit AlfVttl en montrant sa troupe; travail éternel sans salaire, ajou- la-t-il en désignant l'aiiti-e. 11 est rare que nous ayons sous les yeux, au même instant, un exemple des deux systèmes. Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer quel est celui des deux qui fonctionne le mieux. — C'est, en effet, fort évident ; mais que faire ? Noiis devons posséder le travail comme capital , j)our me ser- vir du langage que vous préféi-ez , car notre mode de culture exige un travail continutil. Nous ne pouvons pas commencer un labour, puis le laisser là pour le rej)rt n- dre ensuite , suivant le bon plaisir de nos ouvriers. 11 faut que le travail soit sans cesse à notre disposition. — Sans aucun doute; mais quel est celui qui, en ce moment, a le plus de travail à sa disposition? Est-ce Mitclielson, ou le possesseur de ces misérables bourdons que nous voyons d'ici? Et qui peut empêclier jMitcbelson d'avoir toujours à sa disposition ce travail énergique , s'il emploie les mêmes moyens qui nous le procurent au- jourd'hui ? Le travail procède de l'anie aussi bien ([ue du corps; et pour se l'assurer, il faut maîtriser lame par les moyens naturels, c'est-à-dire par des motifs détermi- nans. Un bomme doit apprendre à travailler pour son propre intérêt, avant qu'il consente à travailler pour ce- lui d'un autre; mais travailler contre son propre inté- rêt, c'est ce que nul ne doit attendre des blancs , à plus forte raison des esclaves. — Je suis entièrement de votre avis sur ce point , et en conséquence je rends le sort de mes esclaves aussi doux (jue possible. Je sais fort bien qu'il n'y a ni bomme, ni fennne , ni enfant, qui n'aiinaL mieux se divertir (|ue (le travailler, quand il n'y a rien à gagner, — y\lois certainement , il vaut mieux , j)oui' toutes les parties iniéi-essées , (établir nellcment; le rapport entre le l'homme y vaut moins Ql'E LES BÊTES. 77 travail et son salaire. Je doute qu'aucun esclave pense que son bien-être dépende du mérite de son travail. Au moins voit-il que souvent il n'en esl pas ainsi ; et cette difficulté résultera toujours de l'abus déposséder les tra- vailleurs comme capital fixe. — ]Mais, mon fils, la dépense faite pour les tenir en état de travailler est aussi reproductible que s'ils étaient libres. — Oui , reproductible comme la pâture des bœufs et des chevaux. Dans l'un et l'autre cas, il y a consomma- tion et reproduction utiles ; mais les bestiaux constituent un capital fixe, et les esclaves aussi. Cependant, les es- claves diffèrent du bétail, en ce qu'ils rendent moins, en proportion des frais faits , par suite de leur sourde opposition ; et des travaillcuis libres , en ce qu'ils ne sont mus par aucun des encouragemens qui stimulent la pro- duction en dirigeant vers ce but les efforts de Famé et du corps à la fois. Dans les trois cas, le travail esl acheté. Avec les travailleurs libres et les bestiaux, toutes les facultés sont mises en action en môme temps, et de la manière la plus avantageuse; dans les esclaves, elles agissent en sens contraire: l'esclave est donc, en tant qu'il s'agit de la somme du travail , celui des trois qui vaut le moins. — Et trop souvent aussi quant à la qualité, mon fils. Un esclave exécute bien pour nous quelques légers tra- vaux dont les bestiaux et les machines sont incapables ; mais il reste bien en arrière d'un travailleur libre , sous tous les rapports. Nos esclaves n'inventent, ni ne per- fectionnent jamais, — Que leur en reviendrait-il? Nulle invention ne pourrait abréger leur travail, car ils ne travaillent pas à la tâche. Nul perfectionnement ne leur est utile, car ils n'ont aucune part dans les bénéfices que procure leur ^8 UEMERARA. travail. Ils pciwcnl iiiveiitor et perfectionner, témciii rindiistrie dont ils font preuve dans leiii's demeures, et leiu' adresse dans certains genres de chasse; mais leurs maîtres ne posséderont jamais leurs facidtés, quoiqu'ils aient acheté leurs membres. Ce serait de notre part une bonne politique de diviser les travaux de l'esclave entre le hœuiet Touvrier à gages; les muscles de l'un et l'ame de l'autre nous produiraient jjlus que ne le ferait un nombre double d'esclaves. — Je me suis souvent demandé, dit M. Rruce, si nous ne perdons pas, en résultat, à empêcher nos esclaves de cidtiver dans leur terrain des produits exportables. S'accommodant mieux que nous du sol et du climat, ils pourraient découvrir et pratiquer des méthodes de cul- ture qui , adoptées par nous , nous dédommageraient am- plement de leurs larcins. — Ce qu'on peut perdi^e par leurs vols, répondit Al- fred, est une vraie bagatelle dans la supputation de ce que coûte un Nègre. S'ils étaient ouvriers libres et qu'ils vous volassent toutes les fois que l'occasion s'en présen- terait ( ce que du l'esle ils ne feraient pas, étant ouvriers libres ), vos noirs vous coûteraient bien peu en compa- raison de ce (ju ils vous coûtent maintenant sans vous voler. — Comment le savez-vous? — J'ai pris la peine de calculer, avant mon départ d'Angleterre, à combien revenait un esclave; et je dois quelques documens qui prouvent l'exactitude de mes calculs, à mon ami l'enlrepreneui-, qui a eu plus d'occa- sions que beaucoup de gens de ma connaissance d'exa- miner à fond cette question sur sous double point de vue. — Parle-t-il des esclaves récemment importés, ou de ceux qui sont nés, et ont été élevés sur les lieux? Cela fait une immense différence. l'homme y vaut moins quk les bêtes. 79 — Nous avons fait les deux calculs. Ceux importés sont naturellement beaucoup plus chers; car aux frais habituels il nous faut ajouter les dépenses en vivres et en argent, celles des guerres sur la cote d'Afrique, et du transport par l'Océan ; la perte résultant de la mor- talité tant qu'ils ne sont pas acclimatés, et les bénéfices du commerçant africain; après quoi, il sont loin de va- loir ceux qui sont nés sur les lieux, parce qu'ils ignorent la langue, et ne sont pas dressés aux divers genres de travail auxquels ils sont destinés. — Je n'ai jamais été disposé à plaider la cause de l'importation. Il est trop évident qu'il en coûte bien moins pour les élever ici que pour les y transporter. Mais je ne puis réellement croire que l'entretien des es- claves soit plus dispendieux que celui des ouvriers libres. Car enfin il faut que les uns et les autres boivent et mangent, soient vêtus et logés. — Oui vraiment, mon père. Il s'agit donc seulement de savoir si leur entretien ne sera pas réglé avec plus d'économie par leur propre industrie, s'ils ont intérêt à épargner, que par la rigoureuse surveillance du maître, quand ils ont intérêt à le piller. Tout porte l'ouvrier libre à gouverner les champs, ou autres propriétés, avec sagesse, et à ménager les produits quelconques qu'il peut en retirer. Il suffit d'un coup-d'œil sur vos terrains cultivés par des esclaves, pour juger combien les choses s'y passent différemment. La culture en est négligée, les produits dérobés ou gaspillés, de sorte que nous ré- coltons à peine un tiers du produit naturel. Dans les deux cas le maître paie la subsistance des ouvriers; mais le possesseur d'esclaves doit y ajouter le montant des pertes qui résultent des vols , de la négligence et du gas- pillage. — C'est fort bien , Alfred ; mais procédons article par 8o DEMERARA. article. Dlles-moi ce que vaut un esclave bien portant, âgé de vingt et un ans. — .le crois (|ue son travail sera de vingt-cinq j)our cent plus cher (pie celui d'un ouvi'ier libre. ])epuis sa naissance juscpi'à l'âge de quinze ans, si nous comptons la nourriture, les vêtemens, l'assurance sur la vie, et les médicamens, il v aura un excédant de dépense, n'est-il pas vrai? — Oui; son travail suffira à peine pour payer les frais d'assurance, de médicamens, et de surveillance, sans parler de la nourriture et des vêtemens; mais de quinze ans à vingt et un , il y aura compensation entre le piix de son travad et sa dépense. .: — D'accord; mais il reste à payer la nourriture et le vêtement pendant quinze ans; en en fixant le prix moyen à six livres par an, il a coûté quatre-vingt-dix livres au- delà de ce qu'il a gagné , quand il arrive à vingt et un ans. Or, si nous considérons que le meilleur travail du plus habile de nos Nègres cultivateurs, ne vaut tout au plus que les deux tiers du travad moyen des blancs; si nous considérons les chances de maladies, de blessures, de désertion ou de mort; si nous y ajoutons qu'en ad- mettant môme que rien de tout cela n'arrive, il faudra subvenir à ses besoins sur ses vieux jours, il nous est suf- fisamment démontré qu'une propriété de ce genre doit rapporter annuellement au moins dix pour cent du capi- tal qu'elle représente. IMaintenant je vous laisse décidei- si le travail d'un noir, qui est à peine l'équivalent des deux tiers de celui d'un ouvrier blanc, suffit pour sa subsistance, pour sa quote part des frais que nécessitent un inspecteur et un commandeur, et pour les dix pour cent de quatre-vingt-dix livres. — Non certainement, mon fils, même en négligeant la différence qui résulte de ce que nous avons j)ris pour l'homme y VA.TJT MOINS QVE LES BâTKS. 8r base le travail moyen des ouvriers libres, et le travail servile de premier ordre.Nous n'avons rien dit des femmes, qui coûtent tout autant et rapportent bien moins que les hommes. Mais vous oubliez imc considération essen- tielle, c'est que les blancs, sous ce climat et sur ce sol, ne peuvent travailler pendant l'été. — Il s'agit seulement de substituer noir libre à blanc libre. La question gît dans les conditions du travail, non dans la couleur des ouvriers, tant qu'on pourra se procurer en abondance ce dont on a besoin. Examinons seulement ce qui se passe sous nos yeux , et nous pourrons juger si les Nègres, travaillant moyennant salaire, ou même soumis au tribut, ne sont pas aussi bons ouvriers que les blancs. — J'ai souvent pensé à adopter le système du tribut , Alfred , depuis que 1rs circonstances me sont devenues contraires; mais il est d'une exécution difficile sur une plantation de café. Si j'étais au Brésil , propriétaire d'une mine d'or, ou à Panama , maître d'une pêcherie de perles, je suivrais les usages du pays : je fournirais à mes escla- ves des provisions et des outils, et ils me remettraient une certaine quantité d'or et de perles, en gardant pour eux le surplus. — C'est un moyen loyal de les faire travailler, mon père. C'est un important acheminement vers l'émanci- . pation qui, si je ne me trompe, a été inventée en Russie. îl me semble aussi que c'est une excellente manière de les préparer à un état d'entière liberté. Et l'on n'aurait certainement pas adopté cette mesure préparatoire , on ne l'aurait pas non plus poussée jusqu'à l'émancipa- tion complète, si cette liberté comparative n'avait été avantageuse au maître, en même temps qu'à l'esclave. C'est un puissant argument présenté par des possesseurs d'esclaves en favein^ de l'émancipation. ... 6 8i DEMERARA. — Mais, mon fils, on ne peut pas faire cet essai sur une plantation de cafii. C'est là le mauvais côté de la (juestion. Si nous vivions dans le voisinage d'une grande ville, je le tenterais en petit. Quel(|ues-uns de mes escla- ves travaill(!raient comme journaliers, en me payant un tribut chaque semaine, et gardant tout ce qu'ils gagne- raient au-delà. C'est ce qui se pratique sur ce continent dans plusieurs endroits au sud et à l'ouest de notre pays, comme me l'assurait dernièrement un Espagnol de mes amis. — Si, au lieu de cela, mon père, nous essayions dti travail à la tâche ? — Je n'ai aucun motif pour m'y opposer, si ce n'est que, dans le cas ou nous ne réussirions pas, il nous serait impossible de ramener les esclaves au système actuel. — C'est un terrible argument contre ce système ; mais il n'en est pas moins fondé. Cherchons donc quelque nouveau procédé. Si les noirs sont aussi stupides qu'on se l'imagine ici , nous ne devons pas craindre (ju'ils pous- sent le principe plus loin qu'il ne nous conviendrait. Je suppose, par exemple, que nous fassions faire des bri- ques à la tâche. Pourquoi recourir à l'importation, quand nous avons chez nous de l'argile à briques en abondance, et de la main-d'œuvre de trop ? — On a trouvé plus avantageux de les importer. — Qui est-ce qui le dit? — Mon vieux voisin, M. Herbert, H est vrai (ju'il n'a- vait pas assez de paille , parce qu'il ne cultive guère que la canne à sucre. — Ah! la prime ! Ces cultivateurs de sucre n'ont que cela en vue, et ne laissent aucune chance favorable aux autres produits. Je suppose au reste qu'il n'a pas essayé du travail à la tâche. — Non. Mais considérez, Alfred, combien le fret est peu considérable. Puis il faut des combustibles. l'homme t vaut moins que les bêtes. 83 — On peut facilement se les procurer. Un tonneau de cliarbon de terre suffit pour huit tonneaux de briques. Nous sommes mieux approvisionnés en paille que si nous nous bornions à la culture du sucre; et l'appareil n'est pas coûteux. Faites-y bien attention, mon père, le tra- vail de nos esclaves, en ce moment, ne dépasse pas, terme moyen, quinze pence par jour'; et les brique- tiers, en Angleterre, gagnent de cinq à six shillings'' Permettez-moi d'essayer si, en fiiisant travailler de celte manière, nous ne pouvons pas élever le prix du travail de nos esclaves, et économiser les frais d'importation. — Mais, mon cher enfant, nous n'avons pas assez besoin de briques pour que cela en vaille la peine. — Nos voisins en ont besoin aussi bien que nous; et il peut être profitable de retirer une portion de main- d'œuvre de nos allées de cafiers, pour la transporter à notre briqueterie. C'est un métier facile et le climat est très-favorable, avec l'assurance que nous avons qu'il ne surviendra pas de grandes pluies pendant des semaines entières. — Eh bien, mon fds, nous nous en occuperons, — Je dois vous prévenir, mon père, dit Alfred en riant, que je ne me contenterai pas d'une seule expé- rience. Si nous économisons en faisant des briques, je vous proposerai de faire fabriquer chez nous les nattes d'emballage pour nos cafés , au lieu de les payer si cher. — Mais alors, Alfred, que deviendra votre principe si vanté de la division du travail? — J'en fais autant de cas que jamais, quand le travail est aussi productif qu'il doit l'être. Mais dans un pays où 1. Pence, pluriel de penny. Le penny vaut environ dix cenlicnes. 2. Shilling, monnaie d'argent qui équivaut à ncu près à un franc vingî centimes. 84 I>I xMKIi ARA. huit ouvi-icrs libres font la même l)esogn(; (jiio douze esclaves, il est claii- (|ue si on affranchissait ces douze esclaves, <[uati"e dCntre eux seraient disponibles pour d'autres travaux. Si l'on avait déjà une quantité de sucre suffisante, ces quatre ouvriers pourraient procurer une grande économie en le raffinant et le terrant sur le lieu même, opération ((ui se fait maintenant ailleurs. — Dans les colonies espagnoles, oii les ouvriers libres sont fort nombreux , je sais qu'on se livre à plusieurs travaux dont les planteurs anglais n'ont pas l'habitude, et qu'on réduit ainsi les frais de culture par des procédés que nous ferions bien d'iniiter. — Cette imitation est certainement très-facile. Il ne s'agit que de nous procurer la même propoi-tion de tra- vail libre. — Le salaire du travail libre , observa M. Bruce, est à un taux si exagéré... — Je crois, mon père, qu'il est seulement propor- tionné à sa rareté. Partout où une chose reconnue bonne est rare , elle est chère ; c'est une règle géné- rale. Non-seulement le travail servile est coûteux par lui-même, mais il fait monter le prix du travail libre, et donne aux travailleurs libres un avantage non mérité, aux dépens des deux autres parties. Si nous consentions à admettre les principes naturels de libre concurrence, les droits de toutes les parties finiraient par s'égaliser. — Mais j'aperçois Horner qui rôde à (juelque distance, et qui m'a tout l'air d'avoir bonne envie de nous fouetter tous tant que nous sommes. Il faut que je l'éloigné, ou il gâtera tout. Sa seule présence suffirait pour paralyser mes hommes. Ils le détestent cordialement. — Et ce n'est pas sans i-aison , dit M. Bi'uce. Jenepeux compiendi e ce qui oblige JMitchelson à garder cet homme à son service. Mon inspecteur lui-même, qui connaît l'homme y vaut moins que les bêtes. 85 tort bien les devoirs de ce genre d'emploi , en parle comme d'une bête brute. Alfred, en baissant la voix, dit à son père qu'il regar- dait comme un devoir d'obtenir le renvoi de cet liomine le plus tôt possible; car il était si exaspéré par l'adoption du nouveau plan et par son succès évident, qu'il était trop probable qu'il maltraiterait sans pitié les esclaves dès qu'il en aurait de nouveau le pouvoir. ~ Il ne peut faire tomber sa vengeance sur moi, dit Alfred, aussi les en accablera-t-il; et puisque l'idée est venue de moi, je dois veiller aux conséquences. Après m'ôtre chargé du soin de ces pauvres créatures , je ne dois pas souffrir qu'elles retombent dans un état pire qu'auparavant. Je ne quittei'ai pas Mitchelson plus que son ombre, tant qu'il n'aura pas changé son inspecteur. M. Bruce secoua la tête, et fit quelques graves obser- vations sur l'imprudence de s'attirer des ennemis. Il ne remarquait pas, et son fils s'abstint de lui rappeler, qu'en se faisant un seul nouvel ennemi , il avait conquis les affections de toute une troupe d'amis reconnaissans. M. Mitchelson et sa famille revinrent ponctuellement le vingt-unième jour. L'écluse, à leur grande surprise, était complètement réparée , et le moulin en état de marcher; les esclaves se portaient bien, l'entrepreneur satisfait était retourné chez lui; et tout cela à moindres frais que si l'on avait fait travailler à contre-cœur le même nombre d'hommes pendant soixante jours ; sans compter l'immense avantage d'éviter une interruption dans les travaux courans de la plantation. M. Mitchelson étant fort satisfait , ainsi qu'il devait l'être, tout allait bien, si ce n'est qu'Horner saisissait les moindres occa- sions d'opprimer et de vexer les individus soumis à son contrôle; et ce n'était pas chose facile d'obtenir son renvoi. Il commit l'imprudence de laisser échapper, en 8(3 DIlMniARA. jjivsence des esclaves, quelques mots qui prouvaient qu'il n'ignorait pas qu'il ne devait sa place qu'à la fa- veur de son maître, et qu'il gardait rancune à Alfred. Il s'ensuivit naturellement, parmi ces hommes d'une ignorance absolue, mais cependant sujets aux passions humaines, qu'ils adorèrent Alfi-ed, et que leur haine pour M. Mitchelson devint presque égale à celle qu'ils ressentaient pour son inspecteur. CHAPITRE VIL LE CHRISTIANISME A DEMERARA. M. Mitchelson dit à son jeune ami qu'il ne devait pas penser à quitter sitôt Paradis. — Vous m'avez rendu un service, ajouta-t-il; et i! faut maintenant que vous m'en rendiez un autre. Vous avez reconstruit mon écluse, et maintenant il faut m'accorder le plaisir de votre société. Je serais peu flatté si je pouvais croire que vous aimez mieux vivre au milieu de mes esclaves, qu'avec moi et au sein de ma famille. Alfred était fort disposé à rester encore quelques jours à Paradis; et suivant l'usage hospitalier des Indes occi- dentales, ce furent des jours de fête. On projeta d'abord une excursion dont le but principal était d'examiner une propriété à affermer, pour laquelle ]M. ?.Iitclielson était autorisé par un de ses amis à faire des pi'opositions. Les dames de la famille se souciaient peu de la propriété on elle-même; mais il se trouvait un peu plus loin un charmant ])aysage qu'Alfred n'avait jainais vu et qu'elles LE CHRISTIAJNISME A DEMERARA. 87 voulaient lui montrer. On arrangea donc une partie de plaisir, et on fit araple provision de tous les ^acces- soires élégans d'un pareil projet. Les dames dans des voitures, les hommes à cheval , partirent h la fraîcheur du matin, virent tout ce qu'ils voulaient voir, dînè- rent somptueusement dans la maison dont dépendait la plantation que M. Mitchelson avait examinée pen- nant la promenade, et repartirent le soir de bonne heure. Alfred fut un peu surpris de la crainte que ma- nifestaient les dames d'être retardées jusqu'à une cer- taine heure, et se rappela combien il est habituel en Angleterre de voir les parties de plaisir se prolonger plus tard qu'on n'avait pensé; comme on promet d'êlre exact à rentrera dix heures au plus tard, et comment les grands parens agités, les mères inquiètes ou les do- mestiques officieux prêtent l'oreille au bruit des roues, tressaillent quand la pendule sonne onze heures, soupi- rent quand minuit arrive, et oublient tout quand les jeunes gens fatigués et un peu maussades sont revenus sans accident, et enfin comment chacun en bâillant se dit bonsoir, remettant au lendemain le récit des cir- constances de la journée; il trouvait surtout inexplicable la prudence extraordinaire des jeunes personnes. — Allons, Alfred, dit M. Mitchelson, il nous est si facile de devancer les voitures par cette fraîche soirée, qu'il serait dommage que vous ne pussiez jouir d'une belle vue de mer qu'on découvre derrière ce bois. Je sais que ces vues-là vous plaisent. — Oh papa! s'écria miss Grâce en les voyant dé- tourner leurs chevaux, qu'allez-vous faire? Vous n'avez sûrement pas l'intention de nous quitter? — Seulement une demi-heure, ma chère enfant; nous vous rejoindrons à l'embranchement des routes. 88, DKMERAHV. Toutes les dames s'écrièrent (|iril était t rop tard pour se séparer. M. Mitclielson leur lit remarquer que les deux voilurcspouvaicutréciprocpiementse prêter secours, qu'il ne pouvait arriver rien de fâcheux à Alfred et à lui , qu'il connaissait parfaitement cette route qui était belle et bien percée, excepté dans un seul endroit qui traver- sait un bois; et ces Messieurs partirent au trot sans autre discussion. Il était vrai qu'on ne pouvait se tromper de route; il était vrai, comme le disait M. Mitclielson, que la vue était assez belle pour les tenter de se détourner deux fois aussi loin de leur cliemin ; mais il était beaucoup moins certain qu'il connût suffisamment la traverse par laquelle ils devaient revenir. Il le croyait pourtant, car sans cela il ne se serait pas aventuré. D'abord il guida son jeune ami avec assurance, en se félicitant d'avoir eu l'idée d'un épisode qui diversifiait si agréablement leur retour à la maison; mais on avait opéré des changemens depuis son dernier passage sur ce terrain. Il marcha long-temps sans s'en apercevoir, et quand il en fut plei- nement convaincu, il avait déjà complètement perdu la tramontane. Ils étaient entrés dans un bois d'une grande étendue, et dont il n'avait aucun souvenir : la route se divisait en deux, et il ignorait s"il fallait prendre à droite ou à gauche. Pour surcroît d'embarras, il se trouva que toutes les deux devenaient de plus en plus sauvages et moins frayées , jusqu'à un point où on n'en voyait plus trace. Il ne restait donc qu'à rebrousser chemin. Alfred trouvait ce parti si simple, qu'il s'étonna de l'agitation nerveuse de son compagnon, qui tour à tour pressait ou modérait son cheval, et manifestait une telle irritabilité, une telle terreur panique, qu'Alfred désespéra de le calmer, et lui laissa le soin de décider ce qu'il y avait à LE CHRISTIANISME A DEMERAHA. 89 faire. Il s'égara tle nouveau, comme on pouvait s'y at- tendre. L'obscurité les gagnait, et le court crépuscule de ce climat devenait de plus en plus sombre. Si Alfred eût été seul, ou que son compagnon eût été plus ferme et plus gai , il n'aurait pas considéré comme un bien grand malheur la nécessité de pas- ser la nuit dans les bois d'un pareil pays. Le feuillage qui l'entourait formait les plus riches berceaux; les sa- lons le plus somptueux n'offrent pas de plus gracieuse illumination que les mouches phosporiques ' qui com- mençaient à voltiger à travers les arbres élancés comme des colonnes qui se prolongeaient de tous cotés en lon- gues perspectives; nul parfum plus délicieux que celui du piment ' , dont la brise du soir embaumait les bos- quets ; nul dais aussi magnifique que ce ciel d'azur où les constellations semblaient agrandies , comme si la vue eût été plus puissante; où la voie lactée semblait parsemée de planètes, et où Venus, se levant comme une petite lune, projetait, en l'absence de la grande, une ombre perceptible des troncs d'arbres et des rameaux balancés. Le cœur d'Alfred bondissait de joie à la seule idée d'être témoin , dans une situation si favorable , des progrès solennels de la nuit, et de regagner avant l'aurore les plaines d'où il pourrait voir les premiers rayons du soleil caresser l'océan. Il ne prévoyait aucun danger possible, et rien ne lui manquait. Il pouvait se faire un lit d'herbes sèches, allumer du feu, si cela devenait nécessaire, et il y avait si peu de temps que tous deux avaient dîné, qu'il n'était pas à craindre qu'ils souffrissent de la faim avant le retour du jour. Il se tourna du côté de son compagnon , qui était descendu de cheval pour se jeter 1. Cucujo, co)coplère luisant qui sert de parure aux dames espagnoles, au Pérou. 2. Poivre d'iude, à IVuil rouge de corail, ol)!ong, très piquant fjO DEMERAIIA. .sur le gazon; mais 1.» plivsionomie de jMllclielson était si sombre ([ue son jeune ami hésitait à lui parler. — Que le Seigneur ait pitié de nous! dit Mitchelson en gémissant. Que va-t-il arriver si nous ne regagnons la maison ? — J'ignorais qu'il y eût quelque danger, répondit Al- fred. Quels risques courons-nous? Nous n'avons à craindre ni les bêtes sauvages, ni le froid, ni la faim; nous pou- vons allumer du feu — Oh, ma pauvre femme! Oh, mes pauvres enfans! JiCurs amis vont les quitter danç la supposition que nous arrivons. — Je m'afflige de leurs frayeurs, dit Alfred; mais elles ne peuvent certainement penser que nous soyons exposés à de grands maux pendant cette nuit? — Oh ! combien ne peut-il pas arriver de malheurs jusqu'à demain matin ! 11 vaudrait mieux, Alfred, que nous eussions à nous défendre contre les bêtes sauvages, cjue de faibles femmes contre des esclaves. Si les misé- rables découvrent que je suis absent Alfred comprit soudain la cause de toutes ses terreui-s; c'était la même cause qui obligeait Mitchelson à emme- ner avec lui sa famille dans tous les voyages qu'il faisait. Il redoutait de la laisser au pouvoir de ses esclaves; et pourtant c'était là ce pays où les esclaves ( au moins l'assure-t-on en Angleterre ) sont contens et heureux, et jouissent, à tous égards, d'un sort meilleur que celui des j)aysans de la métropole ! Celait là ce j)ays dont les pro- priétaires osaient se plaindre de l'impuissance de la loi anglaise à protéger la propriété ! Mais Alfred jugea qu'il ne serait pas convenable en ce moment d'exprimer son indignation et de faccabler des vi'rités évidentes qui se présentaient eu foule à son esprit. 11 regarda son compa- gnon ('pouvante, assis tout tremblant sur le tionc d'un LE CHRISTIANISMF A DF.MKRAllA. 9! arbre abattu, et n'éprouva que de la pitié. Il ne pouvait se prévaloir de sa supériorité quand il savait que le mal- heureux était obsédé de la vision de ses champs en flammes, de sa femme assassinée et de ses fdles in- sultées. — Faisons encore une tentative, lui dit-il doucement, puisque vous êtes si impatient de rentrer chez vous. Je crois que je peux vous guider pour retourner sur nos pas jusqu'à une certaine distance; et si vous voulez vous calmer, peut-être reconnaîtrez-vous bientôt quelque ob- jet familier qui nous remettra sur la voie. Nous pou- vons encore arriver avant minuit. Il était plus de minuit, cependant, et la lune était déjà bien élevée au-dessus de l'horizon , avant qu'ils fus- sent hors du bois et eussent trouvé un chemin qui, sans être celui qu'ils cherchaient, devait finir par les rame- ner à la maison , après un détour de quelques milles. IjC visage de Mitchelson , vu au clair de la lune, était pâle et hagard, et les chevaux étaient si fatigués qu'ils bron- chaient à chaque pas. Alfred éprouvait aussi assez de las- situde poiu' se réjouir d'être délivré de tout autre soin que d'aller droit devant lui, tant bien que mal, et d'être dispensé de soutenir la conversation. Il jetait les yeux de temps en temps sur son compagnon, craignant qu'il ne se laissât tomber de cheval; car Mitchelson, d'une constitution peu forte, et plus fatigué ce jour-là qu'à l'ordinaire, était mal disposé pour courir une aventure comme celle qui lui arrivait, et paraissait entièrement épuisé. Alfred chercha en vain à découvrir un lieu où ils pussent s'arrêter quelques minutes pour se rafraîchir. Il n'y avait que quelques groupes de cases où tout était silencieux et immobile. Seulement la fumée s'échappait des toits et s'élevait en légers nuages que la lumière ar- gentée de la lune faisait j)araître blancs. Mitchelson ne i^a DEMERAUA. voulut pas entendre parler d'appeler quelqu'un pour de- mander une calebasse d'eau, ou queifjuc rafraîchisse- ment plus substantiel; et il manifesta ime extrême anxiété tant (ju'ils furent dans le voisinage de ces habi- tations; tressaillant chaf|ue fois que la brise agitait une branche d'arbre, et sondant d'un regard soupçonneux les endroits ombragés, en poussant son cheval en avant. Il [)arut plus impatient que jamais, quoiqu'il chancelât sur sa selle, au moment oii ils arrivèrent dans un lieu qu'Alfred crut se souvenir d'avoir déjà vu. — Certainement, dit Alfred, nous voilà sur votre do- maine. Oui, cette case est celle de Cassius. Vous n'irez j)as plus loin sans prendre f[uelque nourriture, ou je crains de vous voir tomber eu faiblesse. En parlant ainsi il mit pied à terre et attacha son che- val à une espèce de palissade peu éloignée de la case. Mitchelson, par ses paroles et ses gestes, essaya de le détourner de son dessein; mais Alfred, qui regardait son compagnon comme hors d'état de se diriger lui-même, persista dans sa résolution. — Ne craignez rien, dit-il, Cassius et moi sommes grands amis, et il sera bien aise de nous rendre service. 11 s'approcha doucement, et le bruit de ses pas ne par- vint pas jusque dans la case, (juoique Cassius ne dormît pas, et fût occupe'; tout auti'ement qu'on aurait pu le croire à une pareille heure. Quand Alfred fut sur le seuil, il lui sembla entendre un murmure de voix dans l'intérieur, et il s'avança jus- qu'à une ouverture qui servait de fenêtre, afin d'obser- ver, avant de prendre un parti, ce qui se passait au de- dans. Cassius était seul; c'était sa voix qu'Alfred avait entendue. Sou feu du soir achevait de se consiuner sur le foyer d'argile, et il étaità genoux tout auprès, les bras croisés et la tête inclinée sur la poitrine, excepté dans LF. CHRISTIANISME A DEMERARA. ^5 lesmomens où il élevait vers le ciel ses yeux dans lesquels brillait un feu plus vif que celui près duquel il se trou- vait. De temps en temps une flamme vacillante s'échap- pait des tisons et laissait apercevoir son visage inondé de larmes ou de sueur, et ses membres vigoureux trem- blant comme si un vent glacial eût soufflé sur lui. Alfred, pendant son séjour en Angleterre, s'était sou- vent demandé à quoi pouvait ressembler le christia- nisme dans un pays d'esclavage. Depuis son retour à De- merara, il avait entendu parler de finstructeur chrétien qui y avait résidé quelque temps , de manière à pouvoir se former une idée assez exacte des croyances de cet homme et de celles des planteurs; mais il était toujours curieux de savoir comment les esclaves interprétaient l'Evangile. En ce moment l'occasion s'en présentait, car Cassius faisait sa prière. En voici quelques passages : — « Puisse-t-il ne pas vendre de sucre, afin qu'aucune femme ne meure des suites de la chaleur et de l'excès de travail, et que son enfant n'ait pas à déplorer sa perte. S'il est vrai que le Christ soit venu pour affranchir les hommes , qu'il envoie un vent brûlant qui détruise la ré- colte. O Seigneur! rends notre maître pauvre, réduis le à s'asseoir sous un arbre et à contempler sa plantation dévastée et déserte; qu'il voie ses cannes desséchées, sa maison et ses bois renversés par la tempête; alors il nous dira : Je n'ai plus de pain à vous donner, vous pouvez partir. O Dieu' prends en pitié les femmes qui ne peu- vent dormir cette nuit, parce que leurs fils doivent être meurtris à coups de fouet , au lever du soleil ; prends pitié de moi , qui ai travaillé si long-temps et qui ne se- rai jamais libre. Ne me dis pas : Tu ne seras jamais libre. Pourquoi épargnerais-tu Horner qui ne nous épargne jamais. Fais-le mourir cette nuit pendant sou sommeil , et alors bien des voix chanteront tes louanges 94 DEMERARA. qui gémissent maintenant tant ({iio dîne la nuit. Nous chanterons comme les oiseaux chaque matin , si tu nous délivres cette nuit de l'objet de nos craintes. Si Jésus était ici il nous parlerait avec bonté , et peut-être susciterait- il un ouragan pour l'amour de nous. Oh! ne nous refuse pas ton appui parce (ju'il est avec toi au lieu d'être avec nous! Nous avons attendu long-temps, 6 Seigneur! Nous n'avons tué personne; nous n'avons fait aucun mal, parce que tu nous as commandé d'être patiens. S'il nous faut encore attendre, donne-nous de la patience, car nous sommes bien misérables et notre misère nous irrite; s'il nous est défendu d'être irrités, fais tomber ton courroux sur une ou deux têtes, afin que plusieurs soient heu- reux, w Ces mots parvinrent aux oreilles d'Alfred, parmi beau- coup d'autres qu'il ne put entendre. Profondément ému, il allait faire signe à son conq^agnon de venir écouter aussi , quand il s'aperçut qu'il était déjà près de lui. — Silence et écoutez-le, dit tout bas Alfred. Je suis sûr (jue vous ne lui ferez pas de mal : vous ne voudriez pas punir un liom/ne pour s'être acquitté de ses devoirs religieux , ([uellc que soit leur teiulance. Laissez Cassius être le maître pour cette fois. Qu'il nous apprenne ce qu'il comprend mieux que nous. Il semble avoir médité plus que vous et moi sur ce que penserait Jésus-Christ de notre autorité, s'il était parmi nous. J'entrerai quand il se lèvera, et j'en apprendrai davantage. — Au nom de Dieu, gardez-vous de vous montrer à lui. Partons. Ne lui demandez ni eau, ni rien. Je n'en ai pas besoin; je me remets en route à l'instant même. — Alors, je vous suivrai lui peu plus tard, dit Alfred en frappant à la porte de la case flès qu'il vit que Cas- sius s'était relevé et allait mettre du bois au. feu. — Cassius, j'ai entendu une partie de vos prières, LE CHRISTIANISME A DEMERARA, f)5 (lit- il après avoir expliqué à l'esclave stupéfait la cause de sa venue. J'avais appris de vous avec plaisir que vous étiez chrétien ; mais votre prière n'est pas celle d'un chré- tien. Ce n'est certainement pas ainsi qu'on vous a ensei- gné à prier ? — On nous a dit de prier pour les misérahles , de parlera Dieu comme à un père, et de lui exposer tous nos désirs. Je ne connais personne plus misérable que des esclaves, et c'est pourquoi j'implorais la fin de leur misère. Je ne désire rien tant que la liberté pour moi et pour tous les esclaves, et je priais pour l'obtenir. Est- ce mal faire que de prier ainsi ? — Non. Je demande à Dieu les mêmes grâces, peut- être aussi souvent que vous; mais... — Est-ce bien vrai? Adressez-vous à Dieu la même prière que nous? s'écria l'esclave en tombant aux pieds d'Alfred, et levant les yeux vers les siens. Alors, prenez- nous pour esclaves, et nous prierons ensemble. — Je ne veux pas avoir d'esclaves, Cassius; j'aimerais mieux, si vous deviez toutefois travailler pour moi, que vous fussiez mes domestiques. Mais nous ne pourrions pas adresser à Dieu la même prière, tant que vous de- manderez vengeance. Comment osiez-vous lui demander que l'inspecteur mourût, que votre maître devînt pauvre, et vît ses domaines dévastés, quand vous n'ignorez pas que Jésus le priait de pardonner à ses ennemis, et nous a ordonné de leur faire du bien quand nous le pourrions, — Etait-ce vengeance que je demandais? dit Cassius. Je n'en avais pas l'intention ; mais je ne peux jamais com- prendre quelle serait la prière la plus agréable à Dieu. Je ne désirerais ni le malheur de mon maître, ni la mort d'Horner, s'il n'en devait résulter aucun bien pour per- sonne, ou s'il n'en devait résulter que pour moi. Mais quand je sais que la joie serait dans cent cases , si la mort q6 dkmekara. élait dans la maison de rinsj)ecU'ur, ne piiis-je pas prier pour les cent familles? lit quand je sais que plus la terre deviendra stérile, plus les hommes pourront manger, les femmes chanter, les enfans se divertir, et plus le joiu" de ma délivrance; sera proche, ne |)uis-je j)as prier Dieu de rendre la terie stérile? lit si la terre devient stérile, il faut bien que mon maître devienne pauvre. Vous con- naissez l'Evangile mieux, que moi. Expliquez-moi cela. Alfred fit son possible pour lui démontrer que, tout en implorant des grâces, il fallait laissera la divine sa- gesse le choix des moyens; mais quoique Cassius en con- vînt et promît tout ce qu'Alfred exigeait, il était évident qu'il ne comprenait pas pourquoi il lui était défendu de considérer conmie parfaitement convenables des moyens qui lui paraissaient si simples. Quand Alfred eut appris à quelle provocation il venait récemment d'être en butte, il ne put que s'étonner de la modération de ses demandes et de la patience avec laquelle il avait enduré ses repro- ches. Horner lui avait donné avis, iesoir précédent, que, comme il n'était pas douteux, d'après ses grands travaux à l'écluse, qu'il valait beaucoup plus qu'il ne l'avait tou- jours prétendu, le prix de sa rançon serait doublé. En pareil cas la prière la plus naturelle ([ui pût sortir des lèvres d'un esclave devait avoir pour but de demandera Dieu une diminution dans le prix des denrées, capable de fah'e baisser sa propre valeur. Alfred prit en lui-même la ferme résolution d'obtenir justice pour C.assius, mais il s'abstint de faire naître dos espérances qu'il pouvait être hors d'état de réaliser. Il ré- jouit l'esclave en acceptant de lui à boire et à manger, et en lui accordant un don bien rare, qui, nous l'espé- rons, console cette classe d'êtres plus fréquemment que jamais, il lui accorda toute sa sympathie. Lorsque Cas- sius soi tit pour lui tenir l'étrier, il regai-da la lune en sou- LES PLUS FIERS Y CONVOITENT LE PAUPÉRISME. Qy riant, et dit qu'il lui restait assez de temps pour dormir avant que le gong ne sonnât, et encore plus au gentleman qui n'avait pas besoin de s'inquiéter du gong. Le cheval d'Alfred avait si bien employé à brouter le temps de la conversation de son maître avec Cassius, qu'il le ramena à la maison sans plus broncher. CHAPITRE VIII. LES PLUS FIERS CONVOITENT LE PAUPERISME A DEMERARA. Il était fort heureux qu'Alfred n'eût pas fait entrevoir à Cassius l'espérance qu'il ferait diminuer le prix de sa rançon, et qu'il n'eût dit à personne que l'inspecleur se- rait congédié. M. Mitclielson promettait volontiers tout ce qu'on voulait à la personne sous l'influence de laquelle il se trouvait pour le moment; mais comme la peur avait toujours été sa passion dominante depuis l'époque de l'insurrection qui avait éclaté sur ses domaines, et que Horner avait trouvé moyen de se faire craindre de lui, il y avait peu de chances qu'une influence contraire pût prendre le dessus. Alfred continua néanmoins à se mon- trer sur la plantation , et à proléger de sa présence les esclaves que son intervention avait exposés à un surcroît de rigueur, jusqu'au moment où il fut obligé de s'absen- ter quelque temps , et d'abandonner ses protégés à la douce surveillance de leur ennemi, pour aller se char- ger d'une responsabilité plus pressante. Le domaine de la Barbade devint sa propriété, et il se trouva dans la nécessité de se rendre sur les lieux. jr. 7 qH demerara. — Je voudrais, mon cIut (ils, dit M. Bruce, pouvoir vous persuader de revenir vivre avec nous. Vous voyez qu'il nous est absolument impossible de renoncer à notre établissement pour aller vous rejoindre. Qui vous empê- cherait de régler vos affaires , et de les confier à un agent, connue le font tant d'autres ? — Je suis sûre qu'il le fera, dit sa mère, pour peu qu'il conçoive combien nous craignons de le perdre. Mary, mon amour, vous avez plus d'influence que per- sonne sur l'esprit de votre frère. Décidez-le à revenir près de nous. Mary, les larmes aux yeux, répondit qu'elle croyait que son frère avait long-tejnps balancé entre le devoir d'aller habiter sur son domaine, et les autres exigences de sa position; qu'elle espérait qu'il adopterait le parti qu'il croirait juste , et qu'alors elle élait certaine qu'il revien- drait, si cela était possible. Alfred déclara que c'était un grand chagrin pour lui de quitter si tôt sa famille, et qu'il reviendrait les voir aussi promptement et aussi souvent qu'il le pourrait; mais qu'il lui était impossible do promettre de fixer sa rési- dence ailleurs que sur sa propriété. Son père observa que les agens étaient assez nombreux pour qu'on pût choisir, et qu'il voyait avec peine qu'on eût prévenu son fils, en Angleterre, contre cette manière d'administrer. Alfred répondit que, persuadé comme il l'était que la non-résidence des propriétaires était une malédic- tion pour les Indes occidentales, il ne pouvait en con- science en accroître le poids. Il n'était pas non plus cer- tain de pouvoir suffire aux dépenses très-coûteuses d'une agence, ni que les plans qui avaient été l'objet spécial de son éducation pussent être convenablement dirigés, s'il n'en surveillait lui-même l'exécution, quelles que fussent^ LES PLUS FIERS Y COJNVOnENT LE PAUPÉRISME. f)C) la probité et l'obéissance d'un agent; et quoiqu'il fut lui- même disposé à accorder une entière confiance à celui que lui recommanderait son père, il était impossible que personne pût comprendre aussi parfaitement ses vues et s'intéresser à leur réussite aussi chaudement que lui-même. Il lui semblait en outre que sa population esclave était à la veille d'une crise dans sa condition, et qu'il ne se pardonnerait pas d'en abandonner la direction à d'autres mains. — Je suis bien aise , dit son père , que vous sachiez que la Barbade ressemble peu à Demerara. L'expérience que vous avez acquise ici ne peut vous être d'aucune utilité pour ce que vous aurez à y faire. — Peut-être , dit Alfred en souriant , pourrai-je en ti- rer parti en adoptant la règle des contraires. Ici, le sol est fertile; là, il est stérile; ici le nombre des esclaves décroît rapidement et ils sont fort chers ; là leur nombre s'accroît de jour en jour et ils sont à bas prix; ici on n'eu affranchit que vingt-sept par an, terme moyen; là les affranchissemens s'élèvent à cent vingt-cinq , quoique la taxe soit aussi onéreuse dans un pays que dans l'autre. — Alors, dit Mary, quels que puissent être vos béné- fices, vous aimez mieux que votre propriété soit à la Barbade qu'ici. — Beaucoup mieux. L'esclavage, comme les autres institutions, n'est maintenue en vigueur que si l'on y trouve des avantages ; et puisqu'on y en trouve moins à la Barbade qu'ailleurs , j'éprouverai moins d'opposition à des mesures que j'étais bien décidé à adopter dans quelque lieu qu'eût été situé mon domaine. Je ne dés- espère pas d'amener quelques-uns de mes voisins à faire de leurs noirs des ouvriers libres , si , comme je n'en doute pas, i!s commencent à s'apercevoir qu'ils sont d'un faible produit comme esclaves. lOO DEMERARA. — Cette infériorité, dit JNI. Bruce, provient de ce qu'on cultive, à l;i Bai-bade, moins de sucre que dans au- cune des colonies oii Ton jjlantc la canne. — C'est vrai , dit Alfred, le sol de la Barbade produit moins de sucre; les planteurs, par conséquent, profitent moins du bénéfice de la prime; ils sont moins tentés de surcharger leurs esclaves de travail , et de réduire leurs terrains à provisions aux plus étroites limites prescrites parla loi; il s'ensuit que le nombre des esclaves s'accroît dans une proportion qui dépasse les besoins, et que par suite ils obtiennent ûicilement leur liberté. Ce qui se passe ici est directement le contraire. C'est ici qu'on produit la plus grande quantité de sucre, qu'on obtient la plus forte part de la prime, que les esclaves sont le plus surchargés et le moins nourris, que leur nombre décroît, que leur prix augmente, et qu'ils obtiennent le plus difficilement leur liberté. Mary leva les yeux de dessus son ouvrage, et observa qu'alors la prime était le grand obstacle qui s'opposait à l'émancipation. — C'est un obstacle, répondit son frère, sans lequel aucun des autres ne pourrait résister une heure. Louisa, ma chère , allez me chercher une mappemonde. — Une mappemonde ! s'écria la petite fille, je peux vous montrer la route de la Barbade sur une carte beau- coup moins grande. — Vous me la montrerez après. J'ai besoin d'abord de la mappemonde. Piegardcz bien , Mary. Voyez ce que le monde entier doit à la législation anglaise sur le com- merce des sucres ! Cherchons d'abord quel est l'espace où on pourrait cultiver le sucre , si on ne considérait que le climat. — Je me suis toujours étonnée , dit Mary, qu'on ne cultivât le sucre ni en Afrique, ni dans aucune autre LES PLUS FIERS Y CONVOITENT LE PAUPÉRISME. lOI partie de rAmérique que le coin où nous habitons. L'es- pace dont vous parlez doit donc être compris entrje les deux lignes que voilà. — On peut le cultiver partout, en tant qu'il s'agit du climat, jusqu'au trentième degré au sud et au nord de l'équateur. Il existe des droits qui empêchent les Anglais d'acheter des sucres à la Chine, dans la nouvelle Hol- lande, dans l'Archipel indien, en Arabie, au Mexique, et dans toute l'Amérique méridionale , à l'exception de notre petit pays. On ne peut, non plus, en tirer d'Afri- que; la traite des noirs a détruit toute espérance de ce côté, indépendamment des autres restrictions. La traite est la plaie de l'Afrique. — Mais vous ne dites rien de l'Indoustan. — Ce commerce n'y est pas absolument prohibé; mais il est restreint par des droits exorbitans. — Quels sont donc les pays qui restent? — Il ne leste que le notre, et c'est un bien mince ter- ritoire pour le proléger aux dépens de tant de vastes étendues, puisqu'il ne comprend que les Iles et une fai- ble partie du continent. — Mais il est bien rigoureux d'interdire aux habitans de ces autres contrées, la faculté de fournir du sucre aux Anglais. — C'est une rigueur qui attaque les intérêts de toutes les parties; ceux des Anglais, parce que les prix éprou- vent une hausse artificielle, et que les quantités sont li- mitées; ceux des habitans de ces vastes pays, parce qu'on les écarte du marché; ceux enfin des planteurs améri- cains , mais par-dessus tout ceux des esclaves. — Ceux des planteurs ? Comment se peut-il ? Je pen- sais que c'était en leur faveur qu'on avait établi le mo- nopole. — Vous ne vous trompiez pas ; mais ils y perdent IU.>. DEMEIÎARA. l)caiicoiip plus qu'ils n'y gagnent. La culture du sucre est à présent un(i culture obligée, dispendieuse, peu sûre, et (jui ne ])eut se soutenir qu'à la faveur d'un prix de monopole, à-la-fois élevé et permanent. Regardez la j)lantation de Mitelielson, et dites-moi si son apparence est celle de la prospérité! Une méchante houe, maniée par des hommes et des femmes qui n'agis- .sent (jue par la crainte (\u fouet, est le seul instrument qu'on emploie à j-emuer la Icrre, dans un temps où il existe au monde des charrues et des bestiaux ! Un sol que chaque année épuise davantage! Une population en décroissance réglée ! Sont-ce là des indices de prospé- rité? Eh bien, tous ces maux sont la conséquence d'un monopole (jui engage à produire du sucre à tout risque, et à quelque prix que ce soit. — Je vois maintenant pourquoi tous ces maux dispa- raîtraient si le commerce était libre; mais, mon frère, les propriétaires pourraient-ils résister à un pareil choc? pourraient-ils traverser l'époque de transition ? — Oh oui, s'ils suivaient la ligne convenable, en ha- bitant leurs propriétés, et pratiquant les méthodes d'ex- ploitation récemment perfectionnées. Si le sol recevait les améliorations dont il est susceptible, les Indes occi- dentales pourraient soutenir la concurrence avec toute autre partie du globe. Le planteur évaluerait sa pro- priété d'après la qualité des terrains, et non d'après le nombre de ses esclaves. Le travail effectif qu'il mettrait en œuvre lui assurerait un revenu fixe, par année com- mune, au lieu des bénéHces variables et précaires qu'il retire aujourd'hui d'un genre de travail dont l'emploi est aussi impolitique que coupable. Et comme la demande des sucres irait toujours ci'olssant, après les premiers effets de la eoucui-rence , on n'aui'ait plus à craindre que le commerce tombât. Un sol el i\n (^hniat comme les nô- LES PLUS FIERS Y CONVOITENT LE PAUPÉRISME. I o3 très sont de sûrs garans que les Indes occidentales peu- vent continuer à cultiver le sucre jus(ju'à la fin du monde, si on leur laisse le champ libre en affranchissant le com- merce de toute entrave. Alors si l'économie devenait nécessaire, on se passe- rait d'esclaves ; car il est suffisamment prouvé que le travail des esclaves est cher. L'esclavage ne peut exister que dans les lieux où les hommes sont peu nombreux comparativement à l'éten- due des terres; et comme à l'époque future dont je parle, la population se serait accrue et continuerait à s'accroî- tre, l'esclavage se serait éteint de lui-même. Aujourd'hui la terre est abondante , fertile , et coûte peu à Demerara, et pourtant le travail décroît chaque année; de sorte que les esclaves ont de la valeur, et que leurs espérances d'é- mancipation sont fort éloignées. Mais dans ma propriété, comme je viens de vous le dire, la terre est beaucoup moins fertile , le travail plus abondant , et l'esclavage commence à s'user. Tous mes efforts tendront à amélio- rer mes terrains, et à augmenter la somme de travail disponible : j'y trouverai le double avantage d'avoir du travail à bon marché , et d'avancer l'œuvre de l'émanci- pation. J'espère qu'on ne proposera pas de nouveau mo- nopole qui puisse m'engager à changer mon plan et à fa- voriser le maintien de l'esclavage. — Je m'en rapporte à vous, dit en souriant Mary. Vous ne céderiez pas à la tentation. — J'espère que non, ma sœur; mais je ne peux ré- pondre de l'influence d'un long séjour dans un pays à esclaves. Le seul spectacle de l'esclavage est corrupteur, sans parler du malheur de posséder une propriété sous un pareil système. Mais en ce moment je me sens bien affermi dans mes résolutions, — N oubliez pas, mon rlirr fils , que vous pouvez, 104 DEMERARA. comme beaucoup d'autres, vous apercevoir un jour que des principes qui paraissent incontestables en tiieorie , prennent un tout autre aspect quand on veut les mettre en pratique. Voilà, par exemple, voire principe, d'où vous parlez comme si la chose était hors de doute, (jue les prix élevés augmentent le contingent — Eh bien ! mon père, qu'y opposez-vous? Celan'esl- il pas vrai dans le cours naturel des choses? — Tout ce que je sais , c'est que cela n'est pas vrai ici, si je m'en rapporte à ce que vous avez dit d'abord. Les prix élevés dont vous vous plaignez diminuent le con- tingent de travail au lieu de l'augmenter. N'est-ce pas ce que vous disiez? — En effet; et je pense que ce fait démontre seule- ment qu'on ne se procure pas le travail par des moyens naturels. Vous voyez que le principe agit naturellement sur les maîtres. Il les j)ousse à la production du sucre, à tel point qu'ils ruinent le sol; et si le contingent de tra- vail diminue en proportion de la hausse des prix, cela prouve, non la fausseté d'un principe qui est vrai par- tout ailleurs, mais que le genre particulier de travail employé ici, n'est ni légalement employé, ni naturelle- ment récompensé. C'est là seulement une des nombreuses subversions de toute règle établie, qui paraissent si frappantes à ceux qui examinent de loin la politique des Indes occidentales. Nous pourrions y trouver le sujet d'un nouveau tableau pour notre monde renversé. — J'en ferais deux tahleaux, dit Mary. Dans l'un, John Bull vient, en offrant un haut pi'ix, acheter du sucre d'un ouvrier libre qui travaille de j)lus en plus fort, s'enrichit, et donne de l'occupation à une foule d'ouvriers en sous-ordre. Dans l'autre, John Bull offre le uKMne j)rix à un esclave. Celui-ci fait le Jiiaiade et ne veut pas Iravailler. Le [)rix baisse. L'esclave s'épanouit , LES PLUS FIERS Y CONVOITENT LE PAUPÉRISME. lOJ travaille, mange et s'engraisse. Il tombe à rien, alors l'esclave saute de joie, fait la nique à son maître, et embrasse John Bull , à l'étouffer. Alfred en riant reconnut que le tableau était d'après nature. Pour répondre à une objection de son père qui prétendait que les esclaves n'étaient pas aptes à faire un bon usage et à jouir de leur liberté, il cita le fait remar- quable que presque aucun noir libre ne reçoit de secours de sa paroisse , cjuoique leur incapacité civile et politique soit de nature à leur faire endurer de grandes privations. Si, en prenant le temps moyen de six années, et en cal- culant pour toutes nos colonies d'Amérique, on trouve (et cela est démontré) que dans une population de 88,000 noirs et hommes de couleur , un seul sur 38^ a reçu de temps en temps des secours de sa paroisse; tan- dis que dans une population de 63,4oo blancs, un sur 38 a reçu ces secours, il en faut conclure que les esclaves ne sont ni trop vicieux, ni trop fainéans pour subvenir à leurs besoins; et il faut abandonner l'objection ordi- naire qu'on fait valoir contre l'affranchissement, en avançant que les affranchis accroissent les charges du paupérisme ■. Alfred avait souvent pensé que les présages du paupé- risme avaient fort mauvaise grâce quand ils étaient an- noncés par un corps qui subsiste au moyen du plus coû- teux établissement de charité qui ait jamais été inventé. Le monopole des Indes occidentales est une taxe des pauvres fort onéreuse, levée par contrainte, et distri- buée à des gens qui devraient se suffire à eux-mêmes. Ses effets sont ceux de toute taxe des pauvres; ils font naître des mécontentemens parmi ceux qui la paient, et l'indo- lence, l'insouciance, la dissipation et la débauche parmi f. Paupérisme ; étal Ju pauvre à la charge Je la paroisse {commune). Io6 UEMERARA. ceux qui la reçoivent; outre les sollicitations avides et continuelles jjour obtenir d cet ach; de justice est accompli , je vais vous en |)r(ij)osei" un de pure laveur. M. Mitclieison , qui aimait mieux, accorder une faveur (|ue de rendre justice , prit un air tout-à-fait gracieux. Alfred lui expliqua ([ue le départ de Cassius allait priver Ilestcr de son unique ami. Il le pria de la tirer des mains de Robert et de Suckey, pour la placer près de quelqu'un ([ui la traitât avec douceur, et de s'informer lui-même de temps en temps de la petite délaissée. — Avec le ])lus grand plaisir, Alfred. Je donnerai tou- jours une attention particulière aux objets qui vous in- téressent; je vous prie de n'en pas douter. Mais auriez- vous envie de l'acheter? Je suis désolé que l'état actuel de mes affaires ne me permette pas de vous l'offrir en pur don ; mais si vous êtes disposé à Tacheter, je vous la laisserai à un prix très-modéré. Alfred, de son coté, exprima le regret que l'état de ses affaires et de celles de son père fût trop peu brillant pour lui permettre d'acheter des esclaves. Il aurait vo- lontiers délivré cette enfant. Mais puisqu'il ne le pouvait pas , il se consolait dans l'espoir qu'il lui avait assuré un sort moins rude, jusqu'au moment oij il serait en mesure de lui rendre un service plus essentiel. M. Mitchelson s'engagea sur sa parole d'honneur à la faire conduire ce jour-là même chez une femme d'un caractère doux qui avait récemment peidu une fdle à peu près de l'âge d'Hester. — N'avez-vous donc rien à me dire, Cassius? de- manda M. Mitchelson , au moment où Cassius allait pour jamais s'éloigner de la maison de son maître. Ne me di- rez-vous pas adieu, après avoir vécu, vous et moi , si long-temps ensemble? Non , rien. Cassius se souciait j^cu en ce moment di- se montrer poli, ol n'avait hâte ([\\e départir. NUL MAITRE n'y C0NNA.IT SON ESCLAVE. ] 3q — Vécu ensemble ! se dit Alfred en quittant Paradis. Ces possesseurs d'esclaves ne se doutent pas qu'ils ne de- vraient jamais se servir du même langage que l'homme qui paie les services d'ouvriess libres et raisonnables. Un gentleman en Angleterre peut parler à ses domesti- ques du temps pendant lequel ils onlvécu ensemble; mais ce langage est trop absurde quand il est adressé par le maître qui méprise son esclave, à l'être dégradé qui hait son possesseur. Mitchelson , cependant , n'était pas moins surpris de la conduite d'Alfred ; et en les regardant tous deux du perron de sa maison, il se disait: — Ce jeune homme est un véritable don Quichote, car sans cela il ne trouverait rien de si digne d'intérêt dans une maussade brute comme ce Cassius. Je suis bien aise de n'avoir jamais consenti à envoyer aucim de mes enfans en Angleterre. Un homme n'est plus propre à de- venir un bon plantei^r quand il a reçu ce qu'on y appelle une bonne éducation. En traversant la propriété de son père, Alfred ren- contra l'inspecteur qui avait l'air fort en colère, et en même temps un peu chagrin. Il ne demandait pas mieux que de raconter de quoi il s'agissait. 11 venait à l'instant d'apprendre le malheureux accident par suite duquel Willy avait été mis en pièces par le limier. Quand Alfied eut fait deux étranges découvertes, et vu qu'il n'y avait rien à tirer de l'inspecteur, il poursuivit sa route. De ces découvertes, l'une était que toute la colère de cet homme retombait sur Willy, pour avoir tenté fie s'évader; l'au- tre, qu'il avait inconsidérément raconté toute l'histoire au vieux Mark, en l'absence de Becky. On pense bien qu'Alfred ne perdit pas de temps et se rendit près du vieillard pour essayer de le consoler. Mark ctail encore seul quand ils arrivèrent. Il se ba- l/jO DEMERAlRA. lançait sur sa cliaisc, et semblait occupe de ce qui était arrivé , car il cliantait , d'une voix plaintive , un chant funèbre dans sa langue natale. 11 cessa quand Alfred entra dans la case, laissant Cas- sius en dehors; et avant qu'il fut possible de l'en empê- cher, il se leva de son siège, en disant : — Je suis prêt pour l'enterrement. Je vois qu'on m'at- tend dehors. Ne m'arrêtez pas ; je suis prêt à partir. En essayant de marcher il fit une lourde chute. — Au secours! au secours! cria Alfred à son compa- gnon. Couchez-le sur la natte , jetez-lui de l'eau au vi- sage, frappez-lui dans les mains! H était trop tard. Il était mort. 11 était en effet prêt pour l'enterrement. Alfred voulut attendre Becky pour lui offrir la seule consolation qui fut en son pouvoir, en lui donnant l'espoir (]ue, maintenant que ses soins pour son père n'étaient plus nécessaires, elle pourrait être réunie à sa sœur par l'échange de Tune ou de l'autre. — Cassius n'a cessé, depuis le lever du soleil, de grimper sur toutes les hauteurs d'où il pouvait découvrir la mer, dit en riant M. Bruce à Alfred, la veille du jour où celui-ci repartait pour la Barhade. Il ressemble à un écolier qui revient passer les fêtes chez ses parens. — . S'il est permis de comparer les grandes choses aux petites , ajouta Alfred. — Ainsi vous l'embarquez pour Jiberia avec les es- claves que vous et vos voisins avez affranchis? Comment en avez-vous obtenu l'autorisation* Par quel moyen avez- vous gagné le suffrage de la société pour la colonisation américaine — Notre objet étant le même, mon père, il nous a été fticile de nous entendre. Nous autres ])lanteurs ,uous nous chargeons des frais de transport , et la société re- çoit nos noirs libres sous la protection de son agent a Libéria. NUL MAITRE n'y CONNAIT SON ESCLAVE. j4i • — Et que pensez-vous qu'ils deviennent là-bas? — Ce que sont devenus les noirs libres des Etats-Unis, qui s'y sont établis. Ils travailleront , prospéreront, et vivront heureux. Ils deviendront fermiers , planteurs , marchands, ou commis-marchands. Ils se donneront des lois, veilleront au maintien de leurs droits, et seront, comme nous , des hommes et des citoyens. — Espérez-vous me persuader tout cela , mon fils ? Pensez-vous que je connaisse si peu les noirs? — Ni vous , ni moi , mon père , ne pouvons apprendre ici ce que sont les Africains dans un séjour meilleur. Je crois et j'espère certainement que d'autres croiront ce que je vous ai dit sur la foi d'un témoignage irrécusable. Je voudrais que vous vissiez un jour un vaisseau en des- tination pour Libéria. Cela confirmerait merveilleuse- ment ce témoignage. — Je sais fort bien , mon fils , que l'ame d'un Nègre est puissamment émue à la seule mention de l'Afrique , ou de la mer, ou même d'un vaisseau. A l'époque où l'im- portation des esclaves était plus active que de nos jours, le nom le plus affectueux que les nègres se donnassent entre eux était matelot \ S'il leur paraissait si amical quand on les amenait sur une terre étrangère, je conçois qu'ils le trouveraient bien plus expressif en retournant dans leur patrie. Alfred secoua la tête , et observa qu'il croyait que personne à Demerara n'avait qualité pour prononcer sur cette question. — Quoi ! pas même moi , qui toute ma vie ai eu af- faire aux Nègres ? I. Shipmate, littéralement camarade de navire, ce que les marins français expriment en s'appelant entre eux : matelot. Les deux hommes auxquels un hamac est commun désignent par les mots : mon matelot, celui qui occupe ce hamac pendant ijuc l'autre est de quart , et réciproquement. l/p. DEMKRAR \. — Vous souvenez -VOUS (lu serin de Canarlc que Mary vous montra quand vous vîntes en Angleterre ? dit Àllïed. — Comment? ce petit oiseau languissant qui était dans la clianihre de la femme de charge à Grosvenor-Square? Oui, fort l)ien. Je me rappelle que Mary l'aimait beau- coup. — Mary a donné à ce serin du millet et de l'eau pen- dant des années, et elle aurait bien ri si on lui eut dit qu'elle ne se connaissait pas en serins de Canarie; et pour- tant rien n'eût été plus vrai. Car cette petite créature apprivoisée qui traînait le godet où on mettait son eau quand on le lui ordonnait, et qu'on privait de soleil au moment oli elle saluait ses rayons en redoublant ses chants, n'était plus semblable aux oiseaux de la même espèce qui, dans l'état sauvage, parcourent en voltigeant leurs îles natales, et gazouillent sans contrainte jusqu'à ce que le crépuscule enveloppe les bois. Et nous, mon père , nous ne pouvons jamais juger d'après le Nègre traînant ses fers, ou remuant la terre dont la moissonne lui appartiendra pas, de ce qu'il pourrait être dans des lieux où il n'aurait pas de blancs à craindie ou à détes- ter, et où il pourrait recueillir après avoir semé. Heu- reusement, ceux (jui sont allés à Libéria peuvent nous apprendre de quoi les Nègres sont capables. ELLA DE GARVELOCH AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR. Nous avons développé jusqu'ici les grands principes qui règlent la Production de la Richesse; nous allons examiner maintenant les lois de sa Distribution. Il y a, comme nous l'avons vu, deux classes intéres- sées dans la production, les Ouvriers et les Capitalistes; mais cette dernière se subdivise ordinairement ainsi qu'il sait: Ceux qui possèdent les agens naturels de la produc- tion , autrement dit, les Propriétaires. Ceux qui emploient ces agens naturels, comme les fermiers, ou ceux qui appliquent leur capital à la terre ou à l'eau. De ces trois classes parmi lesquelles s'opère la distri- bution , [ouvriers ] jg^'iges. Les I capitalistes \ reçoivent leur part sous forme de 1 profits. ( propriétaires j ( rentes. Nous traiterons d'abord des Bentes; on en verra la raison quand nous parlerons des Gages et des Profits. Pour plus de clarté, nous nous bornerons, dans ce som- maire, à l'explication des rentes foncières. II. lo SOMMAIRE DES PRINCIPES DÉVELOPPÉS DANS CE CONTE. La Rente totale payée par le fermier comprend, ou- tre la Rente réelle^ Tintérêt du capital que le proprié- taire a déboursé sur sa propriété. La Rente réelle est ce qui est payé au propriétaire pour l'usage de la force productive du sol , force origi- nale et indestructible. Les terres possèdent cette force à différens degrés. Quand les terres les plus fertiles sont toutes cultivées, et que leur produit ne suffit pas aux demandes , on met rni culture celles de seconde qualité, puis celles de troi- sième, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'enfin l'on cultive tout ce qui peut payer la culture. Comme ces terres différentes donnent des produits dif- férens, tout ce que les meilleures qualités donnent de plus que les plus mauvaises, revient au propriétaire foncier sous forme de rente. Il en est de même après des applications réitérées du capital à la même terre, pour développer et accroître ses facultés productrices; l'excédant du produit le plus faible du capital ainsi employé revient au propriétaire sous forme de rente. l48 SOMMAIUF. La renie, c'est donc cette partie ciu j)ro(lult des terres les plus productives qui excède celui des terres qui le sont le moins. On ne cultive de nouvelles terres , et l'on n'y applique le ca[)ital, qu'autant que l'on siipjjose que les j)roduits paieront les frais de culture. L'élévation des prix crée donc la rente , et n'en est pas créée. Quand un capital plus considérable est" consacré à l'agriculture, on cultive des terres nouvelles, on amé- liore les terres déjà cultivées, et ainsi la rente s'accroît de l'accroissement du capital. Quand le capital s'éloigne de l'agriculture , les terres inférieures, c'est-à-dire les plus dispendieuses, cessent d'être cultivées, et alors la rente baisse. L'élévation de la rente est donc un S3'mptôme , et non une cause de la richesse. La rente tend donc à s'élever sans cesse dans un pays en progrès. Mais il y a des causes qui contrebalancent et paralysent cette tendance. L'art accroît la production au-delà de l'intérêt ordi- naire du capital mis dehors ; les prix tombent à mesure que la denrée est plus abondante , et la rente baisse na- turellement. Le perfectionnement des voies et moyens de transport, en jetant plus de denrées sur le marché en fait baisser le prix , et la rente baisse encore naturellement. ELLA DE GARVELOCH. CHAPITRE PREMIER. LE PROPRIETAIRE ET LE FERMIER. Parmi les îles qui se trouvent en grand nombre autour des côtes occidentales de l'Argyleshire , il y a un petit archipel appelé les îles de Garveloch , ou les îles du Rock- sauvage. Elles sont au nombre de quatre, séparées du ri- vage de Lorn par une mer agitée et par des îles plus grandes, jetées çà et là; et l'une de l'autre par des dé- troits resserrés, semés de rochers, d'une navigation dif- ficile à cause de la force des courans. Cette position au- rait placé les habitans presque hors de tout commerce avec ceux de la terre-ferme , même si ce commerce eût été désiré par les deux parties; mais il ne l'était pas à l'époque oti commence notre récit; ils neseconnaissaieriî guère, et ne s'occupaient guère les uns des autres. Les insulaires, c'est-à-dire quelques familles répan- dues dans Garveloch, la principale du groupe d'îles, et qui donnait son nom à leur ensemble, n'avaient d'autre souci que de pourvoir, le mieux posssible , à leurs be- soins; le pays qu'ils habitaient était si sauvage et si 1 Tk) f.lla lm: garvkloch. nu, qu'il n'offrait pas d'attraits aux visiteurs. Garvelocli ('tait la seule des quatre îles qui fiît habitée; llachanu, la plus occidentale et la seconde pour la grandeur, n'é- tait qu'un désert de rochers ef de falaises; quant aux deux plus orientales, et de beaucoup les plus petites, elles n'a- vaient pas encore reçu la misérable distinction d'un nom qui leur fût propre. Garveîoch n'a guère qu'un mille et demi de long; ce- pendant, à l'époque dont nous parlons, ses habitans ne se connaissaient j)as plus et n'avaient pas plus de rapports entre eux, que si une chaîne de montagnes eût séparé le nord et l'est de l'île, du sud et de l'ouest. La nature avait mis de tels obstacles à leurs communications, le sol était tellement partagé, par des rochers escarpés, en falaises et en vallées impraticables, que le peu qu'ils en avaient se faisait par le cabotage, quand le temps était assez calme pour qu'on piit naviguer dans le détroit sans dan- ger, avec aussi peu d'habileté et d'aussi mauvais bateaux qu'en possédaient les insulaires. Ces bateaux n'étaient qu'au nombre de deux; l'un appartenait à un fermier qui cultivait ses champs sablonneux dans la partie la plus méridionale du pays, et celle que le soleil visitait moins rarement; l'autre à la famille d'un pécheur qui avait pris à bail une bonne chaumière et une pièce de terre, sur le rivage un peu plus haut. On empruntait ces bateaux quand on en avait besoin; et tous les rapports des habi- tans ne consistaient guère qu'à se j)rèler certains objets et à se h's rendre, excepté dans hîs rares occasions d'un mariage, d'une naissance ou d'un enterrement, ou, ce qui était plus rare encore, d'une visite du propriétaire. Oïl 'pouvait calculer ces visites à une pendant jla vie de clia(|ue /i'///r/' : cai s'il arrivait {ju'un membre de cette r. Lni rtf , iicv.Sin'i:- yioxir /orrl , scigiirur, lucpi it(Hiir fonticr, rlicf (la fn- iiiille noljlf. LE PROPRIliTAlIlK ET LE FERMIER. i5f famille aimât assez les sites sauvages pour montrer une seconde fois sa figure à ses paysans étonnés, il ar- rivait aussi que quelque autre n'y mettait pas le pied une fois en sa vie, effrayé du rapport qu'en faisaient ceux qui n'avaient pas de goût pour des terres arides et une mer pjeifie de dangers. Il y a dans toutes ces îles des vestiges de temps où elles ont été plus fréquentées; de temps où l'introduction d'une foi nouvelle dans une contrée si éloignée a dû nécessai- rement lui donner l'aspect d'une civilisation qui mainte- nant est perdue depuis bien des siècles. On y voit çà et là des tombes d'une pierre grisâtre avec une croix en haut, et dans les parties les plus reculées sont des mu- railles renversées, qui paraissent avoir autrefois formé des hermitages. Si ces établissemens, comme il est très- probable , dépendaient de la cathédrale d'Iona , il paraît étrange qu'une célébrité aussi grande que celle qu'ils ont dû avoir se soit entièrement évanouie. Il ne reste pas la moindre tradition, même la plus obscure, parmi les ha- bitans, concernant ces antiquités; elles n'offrent donc guère d'intérêt au voyageur, qui ne peut que les exami- ner, et se retirer comme il est venu. Il y eut une fois, cependant, un laird peu disposé à laisser là , sans examen , son domaine de Garvelocli , comme un séjour mystérieux. Il y vint, et y revint sou- vent, quelquefois accompagné seulement de son inton- dant, et quelquefois avec des étrangers aussi curieux que lui-même. Il détruisit par ses nombreuses visites le cal- cul dont nous avons parlé, à la grande joie des insulaires, et au grand déplaisir du vieil intendant chargé de ces îles et de bien d'autres encore dans les mêmes parages, lequel aimait mieux prendre un ton tranchant au nom de son maître et se livrer à ses caprices envers les fermiers, l52 ELLA DE CVIIVELOCU. ([uc de suivre le laiid jioiir écouter leurs demandes et leurs j)laiiites, et recevoir ses ordres à leur égard. La visite du laird était tantôt annoncée à l'avance, tantôt imprévue, suivant ({ue Callum, l'intendant, se ti-ouvait à Garvelocli ou ailleurs. Il avait un appartement à lui dans la ferme dans nous avons parlé, et l'occupait souvent plusieurs jours de suite, ce qui fait qu'il était mieux meublé et plus logeable qu'aucun autre espace ren- fermé entre quatre murs dans l'île. L'avantage de trou- ver cet appartement prépaie, en cas que le temps ne per- mît pas de retourner le même joiu' sur la terre-feinie , portait le propriétaire à prévenir Callum quand il était sur les lieux, afin que celui-ci fit les arrangemens néces- saires. Quand il n'y était pas , il eût été inutile d'envoyer prévenir, car les habitans de la ferme n'avaient pas le droit de lever des contributions en nature, et n'auraient su qu'en faire quand bien même ils en auraient eu , tant leurs mœurs et leurs habitudes étaient encore sauvages. Un jour dotic que le laird n'avait pas prévenu de sa vi- ►site cette circonstance lui permit d'être témoin d'un spec- tacle qu'il n'avait auparavant jamais vu dans toute sa simplicité, un convoi parmi ses paysans. Par une belle matinée de printemps, au moment où la bar(|ue oii il était avec quelques amis s'approchait de Garveloch , il vit deux bateaux qui allaient le précéder au lieu du débarquement. Pendant que ces bateaux étaient ballottés dans les brisans, il en sortait des sons d'une musique grossière et sauvage, qui dominaient le mugis- sement des vagues. Ces sons n'étaient ceux d'aucun in- sli'ument, mais ceux de rudes voix d'hommes; el ils ces- sèrent lorsque commença l'opération du débar({uement. Cette opération s'exécuta avec toute la maladresse , le bruitet laconfusioa imaginables; et les deux cojnpagnies des deux bateaux se mirent à gravir les rociiers , sans LE PROPRIETAIRE ET LE FERMIER. 1 JD apercevoir celui du laird, qui était encore à une distance considérable. Quelques-uns des hommes portaient sur leurs épaules le corps qu'ils allaient enterrer; les autres suivaient à leur convenance, n'observant aucun ordre de marche, et ne pai'aissant aucunement mus par le même intérêt. Le dernier des traînards disparaissait derrière la projection du rocher quand le laird traversait les bri- sans, porté par deux de ses mariniers. Il leur désigna avec beaucoup d'cxactiîude l'endroit où ils débarque- raient le reste de sa compagnie, quand ils reviendraient d'Ilachanu pour dîner avec lui , et se mit à suivre seul les Iraces du convoi. Il aniva au cimetière précisément au moment où la cérémonie venait de finir; car on dépêche les funérailles dans les Hfg/ilands avec une négligence et une légèreté apparentes qui blessent ceux qui ont été accoutumés à la solennité, qu'un acte de cette nature semble devoir in- spirer. Là il n'y avait de solennel que la désolation du lieu même. Le cimetière n'était point enclos, de sorte que les bestiaux sauvages s'y étaient promenés, effaçant les inscriptions des pierres tumulaires, et broutant les mauvaises herbes qui y croissent toujours en plus grande abondance qu'ailleurs. On voyait le chardon et l'oseille sauvage là où paraissaient quelques indices d'un sen- tier, et des fragmens de croix brisées étaient amoncelés près de la fosse nouvellement creusée. Le laird cher- cha dans le groupe les parens et les héritiers du défunt, Il était aisé de les l'econnaître à leur contenance, quoi- qu'ils ne versassent pas une larme et ne prononçassent ])as une parole. C'étaient ti*ois garçons, dont les deux aînés, jeunes gens robustes, bien pris, au teint coloré, pouvaient avoir, l'un seize et l'autre quatorze ans. Le troisième était de quelques années plus jeune, ou du moins l'exiguité de sa taille et la délicatesse de sa consti- ï54 KLLA. DE GARVELOCH. tution le faisait paraîli'e tel. Il y avait on lui quelque chose de particulier qui attira tout d'un coup l'atten- tion du laird. La inobilité extraordinaire de ses regards et de ses mouvemens ne ressemblait pas à celle qu'on voit chez tous les cnfans, et contrastait étrangement avec l'expression mélancolique et égarée de sa physionomie. Ses frères paraissaient ne pas l'ouhlicr un moment : quel- (|uefois ils le tenaient par la main, pour l'empêcher de s'éloigner d'eux, quekjuefois ils lui passaient un bras autour du cou pour captiver son extrême mobilité, quel- quefois encore ils lui adressaient la paroJe d'un ton caressant, comme fei-ait à un enfant au berceau. Le laird apprenant de quelqu'un qui sortait du cimetière que ces trois jeunes garçons étaient orphelins, et qu'ils venaient d'assister aux funérailles de leur père, résolut de leur demander à eux-mêmes des détails ])lus circon- stanciés. — Vous êtes trois frères, à ce que je vois. Lequel de vous est l'aîné? — Je suis plus âgé de deux ans que Fergus, répondit Ronald, et Archie ' en a douze, quoiqu'il ne le paraisse pas. — Avez-vous d'autres frères et d'autres sœurs plus jeunes que vous, 7\rchie? demanda le laird. Archie regarda fixement le gentleman quelques mi- nutes, puis il détourna la tête. — Il ne parle à pci-sonne qu'à nous, dit Ronald. Il ne prend garde à aucune autre voix, c'est-à-dire à aucune autre voix d'homme ou de femme. Il connaît le cri plain- tif du bétad et des oiseaux de mer à l'approche d'une temj)ête. Voyez, maintenant il voudrait être là en bas j)ai'mi les rochers. Nous y allons, Archie, nous y allons. I. Jri'ilf, r.brcvial!!)n yom- Arcliihnlil , Ardiamljaiul. LE PROPRIÉTAIRE ET LE FERMIER. I 5/) Une minute. Il n'est pas coinme nous, Votre Honneur le voit bien. — Oui, je vois bien: il a l'air fout-à-fait égaré. — Pour un étranger, dit Fergus, mais non poumons. Nous le connaissons si bien, que nous pouvons toujours le guider, excepté dans les momens extrêmes, et alors il vaut mieux le laisser à lui-même, jusqu'à ce que l'ac- cès soit passé, — Il doit falloir veiller sur lui de près. Est-ce qu'il n'a que vous pour en prendre soin? — Il ne fait aucunes folies, Monsieur, seulement il s'amuse. Il est plus sage c\\ic nous pour bien des choses, et il y voit plus loin. A l'approche d'une tempête, il est toujours rentré à la maison , ou s'est mis en sûreté dans le creux d'un rocher, comme les oiseaux dont il l'a ap- pris, tandis que nous , nous luttons contre le vent comme nous pouvons, loin de notre cabane. Quand il est triste ou fatigué, Ella en prend soin mieux que nous ne le saurions faire. Elle met sous lui du feuillage frais et puis elle chante, et il dort quelquefois beaucoup de jours de suite. — Et qui est-ce qu'Ella? — Notre sœur. Votre Honneur, notre sœur aînée. Elle est en bas près des bateaux, et sera bien contente de voir Votre Honneur, car nous avons beaucoup de choses à vous dire, ou à M. Callum. Où Votre Honneur veut-elle recevoir Ella? — Nous descendrons en nous promenant vers les ba- teaux, Ronald; ou, si voire sœur désire me parler plus en particulier, peut-être aimera-t-ello mieux monter jus- qu'ici. Ronald se hala de jeter im regard sur la tombe nou- vellement élevée, puis il dit à Fergus : — Cours promptcmcnt en bas, Fergus, et demande l56 KLLA DK GARVELOCH. à Ella SI elle veuf monter' près (l(; eette ci'oix (jue voilà. Le laird l'y attendra : emmène Archie avec toi, il est impatient d'être sur le rivage. Pendant le temps qu'ils attendirent près du petit amas de pierres où la croix était plantée, le laird apprit de Ronald quelques détails sur la position dv. cette famille d'orphelins. Leur mèie était morte à la naissance d' Ar- chie, et leur père était infirme depuis plusieurs années, de manière que le soin de veiller sur toute la famille était échu à Ella, depuis qu'elle était en âge de s'en charger. Sou frère ne faisait son éloge que par des faits, mais ces faits étaient de nature à faire comprendre cjue ce devait être une femme d'une énergie extraordinaire, et qui méritait tout le respect et l'amour que ses frères lui témoignaient. Il était bien naturel qu'au moment où il en entendait parler en ce sens, il se la figurât d'un ex- térieur correspondant à la haute idée (|u'ou lui donnait de son caractère; et il éprouva une sorte de désappoin- tement quand il l'aperçut pour la première fois. Si Ar- due paraissait plus jeune que son âge, Ella paraissait plus âgée ([u'elle ne l'était en effet. On eût pu la prendre pour sa mère, et cependant elle n'avait que vingt-cincj ans. Grandeet élancée, ne s'occu[)ant pas ]>!us de toilette et d'orncmens que ne le font généralement ses compa- triotes dans les occasions ordinaires, il n'y avait rien en elle qui, à la j)remière vue, pût attirer un étranger. Elle avait les pieds nus, suivant l'usage universel du pays; ses cheveux n'étaient retenus par aucune espèce de bonnet; ils retombaient de dessous son plaid, qu'elle avait relevé par-dessus sa tête, l'autre partie attachée autour du corps par une courroie, afin qu'elle pût ramer avec plus de facilité et reconduire le bateau. Elle avait si peu l'air d'une jeune fille, dans un j)avs civilisé, que ïv laird, tout hahilué (pi'll était à ses vassaux, ne put LE PROPRIÉTAII5T: ET LE FERMIER. 1 Sy s'empêcher de tressaillir. Cependant quand il l'eut re- gardée une seconde fois, qu'il eut observé l'énergique expression de ses yeux et de ses traits halés, quand il s,c rappela tout le mal qu'elle avait éprouvé, qu'il songea qu'en ce moment même son cœur était troublé, et agité par une douleur bien naturelle, il sentit qu'il avait tort de chercher de la délicatesse là où il ne pouvait en trouver. — Avez-vous quelque chose à me dire, Ella, quelque plainte à faire ? — Aucune plainte , Votre Honneur. Des murmures ne guériront pas ma douleur de ce jour; quant à mes autres peines, ce n'est rien. Je désirais seulement parler à Votre Honneur sur les garçons et sur moi-même, sur ce que nous devons faire pour gagner notre vie. — Fort bien ; vous êtes -vous fixée sur ce que vous voulez demander? Callum ou quelque autre y apporte-t-il des difficultés? — Votre Honneur connaît notre ferme, oii nous avons vécu jusqu'ici. M. Callum nous a avertis, quand il a vu mon père malade, qu'il nous la faudrait quitter à sa mort, et c'est ce que nous allons faire. — Et que devient/ rez-vous ensuite? Vos frères ne sont pas assez âgés pour conduire une ferme. — M. Callum a raison, sans contredit; et je ne de- mande pas que l'on me continue une ferme que nous ne saurions faire valoir. Quant à savoir où nous allons loger, — je serais sans inquiétude, si Votre Honneur vou- lait nous faire réparer un peu cette habitation que voilà dans le bas, et fixer un prix pour le loyer. Votre Hon- neur ne voudrait pas nous demander plus que nous ne pouvons payer. — Quoi! cette chaumière à demi ruinée, dans la baie, avec la petite pièce de terre derrière ! Comment pourriez- vous habiter là ? Il n'y a pas une haie entière , et il n'y i58 Ti.i.x nr GvnvELociT. est j)as vonii un j^rd\n d'oigo depuis bien tlos années. — Votre Honneur ferait réparer l'enclos en même temps que la maison ; puis on peut compter siir la pêche, autant (|ue sur le produit du terrain; puis les rochers, qui vont en pente, donnent du varech, et Ronald ven- drait de la soude, tandis (jue je vendrais du poisson; l'ergus nous apporterait la tourbe,- -et quant à Archie, plus il est près de la mer, plus il se trouve heureux. Ainsi , j'espère que Votre Honneur nous permettra d'essayer de cette habitation. — C'en serait une bien misérable, Ella. Je crois que nous pourrions vous tiouver quelque chose de mieux. Il y a des morceaux de terre plus riches dans les vallées. A coup sûr, vous feriez mieux de vous fixer dans une situation plus abritée. Le vent vous enlèvera votre sol et vos semences, avant qu'elles n'aient eu le temps de prendre racine. — ^Nous ne pouvons pas nous éloigner du bord de la mer. Monsieur, à cause d'Archie. — H ne se trouverait jamais heureux dans de vertes vallées, ajouta Fergus. Nous le perdrions toujours, et le retrouverions cà l'ancien endroit ; mais si nous nous fixons sur la grève, il ne sera pas tenté de s'échapper. ■—Encore qu'il ne puisse pas s'échapper bien loin. Votre Honneur, je suis plus à mon aise quand je ne le perds pas de vue, ce que je pourrai faire si je gagne ma vie en péchant. — Ce n'est guère là un métier de femme, Ella. Les hommes les plus forts le trouvent pénible et dangereux. — C'est mon affaire, Votre Honneur ; la nuit la plus noire et le jour le plus orageux ne sont pas faits pour m'effrayer, grâce à celui qui donne la force là où elle est nécessaire. Accordez-moi donc ce que je demande, et dites-moi vous-même quelle rente je devrai paver. LK PROPRIETAIRE i:T IF FEUMIKR. I Sf) — Allons d'abord sur les lieux , pour juger au juste de leur état. Tandis qu'il descendait le rocher escarpé pour se rendre sur la grève, Ella toujours en tête, le laird remarqua son air sévère, sa démarche masculine, et ne put se la figurer couchant son jeune frère sur les feuilles fraîches , et chantant doucement pour endormir le pauvre idiot. Bientôt cependant il eut occasion d'en prendre une meilleure idée. Archie s'avança sautant le long du rivage pour les rejoindre, quoiqu'il eût l'air de de ne pas les voir. Il portait un bouquet de plumes d'oi- seaux de mer qu'il mit dans la main d'Ella sans la regar- dei'. Mais il se retourna ensuite, comme pour voir ce qu^elie en avait fait. Ella avait renversé son plaid et les avait mises dans ses cheveux, oii elles restèrent jusqu'à ce que l'enfant fût hors de vue; alors elle les jeta, et ra- mena son plaid sur la tête. — Les gens de la ferme sont vos parens, Ella, je crois? — Ils sont nos cousins au quatrième degré, du côté de ma mère , et disposés à nous être utiles à cause d'elle : c'est encore une autre raison pour que nous nous fixions de ce côté. — Mais que diront-ils d'une habitation si sauvage en comparaison de leurs champs d'orge et d'avoine, sans parler de la maison qui a deux chambres aussi grandes que cette cabane , outre l'appartement de Callum? — C'est ce qui me paraît importer fort peu. — Certainement. Montrez-moi maintenant les limites que vous fixeriez vous-même, si vous aviez le choix. — La rente à payer les fixerait mieux : mais nous ai- merions, outre ce champ, à avoir la pente de cette col- lin ederrière pour y faire paître notre ponj. Nous avons besoin du ponj pour porter le varech et pour traîner la herse, quand je nie trouverai h la mer. Je voudrais aussi l6o PLIA !)!■ r.ARVI-.l.OCir. ;iv(jir un morceau (k; cvAlv. tourbière; voilà tout ce que nous voudrions (loiiière. De, j)lus, il faut (|ue Ronald ait la permission do couper du varech à gauche sur le bord de la mer; il y est plus beau (jue de l'aulre côté. Il faudi-ait encore que le toit de la cabane fût i"éparé ainsi que la clôture; et Votre Honneur n'a qu'à fixer le prix de la rente. — On ne vous tourmentera pas pour cela , Ella. Ce ne serait pas raisonnable dans la situation oli vous vous trouvez. — Votre Honneur comprend, j'espère, que nous ne demandons pas de faveurs. Demandez à M. Callum, et il vous dira que notre rente a toujours été prête, que nous ayons déjeûné ou jeûné; et prête elle sera, si Dieu permet que la terre et la mer ne nous refusent pas le fruit de notre travail. — Mieux vaux jeûner et payer, ajouta Fergus , que manger et devoir. — C'est juste, très-juste, Fergus. Eh bien, il en sera comme vous voudrez. Je me consulterai avec Callum sur le prix du loyer, et je donnerai ordre que les lieux soient mis en état aussi promptement que possible. Le voici. Qu'un des garçons vienne à la ferme dans une heure ou deux, et je lui di)"ai le prix; en attendant, rejoignez vos amis. Cependant, au lieu de se diriger vers les bateaux, Ella se mita gravir lentement les rochers, du coté du cimetière. Les garçons avaient l'air disposés h rester là pour écouter, mais un coup d'œil de leur sœur envoya Fergus courir après Archic, et Ronald rejoindre les gens du convoi, qui buvaient et chantaient comme s'ils eus- sent été de noce. — Il y aura des pleurs dans ces yeux-là avant quel- ques minutes, dit Callum, s'il n'y a personne près d'elle. Ces veux-là en ont bien versé, tout secs qu'ils paraissent. LK TROPRIÉTAIRE ET LE FERMIER. iGï Pour ma part, depuis que son père est tombé malade, j'ai vu ses veux baignés de larmes qui venaient du cœur, encore qu'elle voulût me faire croire que c'était l'effet du vent d'hiver. — Elle a l'esprit fier, Callum. — Fier! Sa fierté convient peu à une vassale de Votre Honneur; elle en a plus que je ne peux en gouverner. Il n'y a pas moyen de la faire plier ; et si elle élève ses frères dans le même esprit, ils échapperont bientôt à ma juri- diction. — Que voulez-vous dire, Callum? Pourquoi cherche- riez-vous à les faire pliei', comme vous dites? — Seulement pour les rendre comme les autres vas- saux de Votre Honneur, humbles, reconnaissans, et prêts à obéir. — Obéir à vos caprices, je suppose. Non, Callum, il n'y a eu que trop d'obéissance servile dans les classes inférieures du peuple écossais, on le voit à leur esprit inquiet et vindicatif. S'ils étaient moins prompts à flat- ter nos caprices dans des choses qui ne sont pas de leur devoir, ils commettraient moins de ces actes qui appel- lent la vengeance , et auraient moins de causes de que- relle. Cette femme orgueilleuse , comme vous l'appelez , elle est d'un caractère pacifique , je l'espère , et je le crois? — Très-pacifique, Votre Honneur, ou, je l'avoue, j'au- rais trouvé depuis long-temps l'occasion de lui faire une querelle; car je ne l'aime pas plus qu'elle ne m'aime, à ce que je pense. Mais elle ne n'a jamais donné l'occasion de lui faire aucuns reproches; aussitôt que je me pré- sente pour recevoir le loyer, elle a son sac d'argent à la main; le dîner et le whisky sont préparés pour moi sur la table; je puis les prendre ou les laisser, à mon choix. Elle n'a jamais dévié de son exactitude et de son hospi- II. II iGa ELLA DE GVllVELOCII. lalité, et n'a jamais ou avec les voisins aucune querelle dont je pusse profiter. — Alors, au nom de Dieu, Calluni, pour quelle raison voudriez-vous qu'ils fussent reconnaissans, et disposes à obéir? Je ne leur ai jamais rendu aucun service, que je sache, encore que j'aie l'intention deleur en rendre main- tenant. Et je ne me connais aucun titre à leur obéissance, ni personnellement, ni par votre intermédiaire. Pour- riez-vous m'en indiquer quelqu'un? Callum recula étonné, et lui demanda s'il n'était pas, lui, leur seigneur, et s'ils n'étaient pas, eux, ses vassaux. — Je vois, Callum, que vous êtes plein de nos pré- jugés écossais, comme je l'ai été moi-même autrefois. Allez seulement en Angleterre, et vous verrez que pro- priétaire et fermier, maître et esclave, ne sont pas syno- nvmes, comme nous ne sommes que ti'op portés à nous le figurer dans les Highlands. Voici, selon moi, quelle est la position du propriétaire et du fermier. Je vous le dis, afin que vous ayez soin de ne pas exiger en mon nom une obéissance que je suis lom de réclamer de mes fermiers. — Le propriétaire et le locataire d'une ferme, ou de quelque autre bien que ce soit, désirent tous deux gagner de l'argent, et unissent leurs efforts pour y parvenir. Celui qui possède le fonds de terre, veut en tirer un profit, sans avoir la peine de le cultiver lui-même ; celui qui veut affermer, a de l'argent, mais n'a pas de terres pour l'employer; il paie donc pour l'usufruit du terrain, et encore plus pour le travail d'exploitation , à moins qu'il ne l'exécute de ses propres mains. Il est donc juste que la culture lui rende son argent avec intérêt. Main- tenant, comment dans un contrat de cette nature peut-il rien entrer (jui ressemble à de l'obéissance? — Tout ce que je sais, c'est que de mon temps, si le laird eût seulement levé un doigt en l'air, il eût fait T.E PROPRIÉTAIRE ET LE FERMIER. l6'^ jeter à IV^aii le premier de ses vassaux qui aurait en le malheur de l'offenser. — Une pareille tyrannie, Caîlum, ne découlait pas de leurs rapports, comme propriétaire el fermier, mais bien de ceux qui existaient alors entre eux , comme chef de clan et vassal. Vous avez été à Glascow, je pense? — Oui; j'ai un cousin qui y tient une manufacture de schalls. — Fort bien ; il y occupe des ouvriers , et ceux-ci ne sont pas ses esclaves, n'est-ce pas? — Non certes; car souvent ils laissent là son ouvrage , quand il en est le plus pressé. — Est-il propriétaire de son magasin, ou le loue-t-il? — Il le loue de Bailie Billie, comme on l'appelle, qui est si connu par ses opinions politiques. -^ Si votre cousin se permet d'avoir en politique une opinion si opposée à celle de son propriétaire, car je sais dans quel sens il a parlé dans plusieurs meetings ' , pour- quoi m'attendrais-je que mes paysans doivent m'obéir, ou plutôt à vous : — car moi , je ne leur ai jamais de- mandé l'obéissance. L'ouvrier et le capitaliste de Glas- cow, forment entre eux un contrat pour leur mutuel avantage; ont-ils besoin du secours d'une troisième per- sonne , ils appellent un autre capitaliste qui leur permet l'usage d'un magasin , et le leur loue, toujours dans sojî propre intérêt. C'est un contrat de ce genre, un contrat d'avantages réciproques, que je veux établir ici avec mes paysans. Chacun d'eux est généralement à la fois capitaliste et travailleur; maintenant, pour que leurs ressources deviennent productives, j'interviens , moi, dans le troisième rôle, celui de propriétaire foncier; et T. Du verbe to mert , assemblées en général , et ici assemblées pour discu- ter des affaires publiques. iG4 l'Li.A i)i: <;akvklocii. (luaiul nous avons l'cnipii nos conventions récipro- ques, nous sommes et tlemciuons parfaitement égaux. Voilà ce que je vous piie île faire entendre aux paysans, Callum, et sur quoi vous devez vous-même ré- firler votre conduite à leur é<:ard. o ... Ti'inlendant ne réplicjua pas, mais il ne put s'empêcher de penser que le vieux laird avait un l)icn meilleur sen- timent de sa dignité, et cpril excirait un bien beau pouvoir sur la vie et les propriétés de ses vassaux. — Ce petit enclos payait-il une rente, avant qu'il ne fût mis en culture? — Non, Votre Honnem'; il rendait à peine de quoi payer le tiavail du fermier; cependant nous y gagnions quel- que chose, car cet autre champ d'orge payait une petite rente ; mais depuis que l'autre est resté incuite, le champ n'a i)lus rapporté que les frais de culture tout au plus. Toutefois, quand le bail sera renouvelé, nous recom- mencerons à en retirer ([uelques rentes, si lilla fait de cet enclos ce que je crois qu'elle a dessein d'en faire. -■j,i — Prépare-t-on de la soude ici aux environs? ^ Non, et il n'y aurait pas de meilleure localité pour cela, que celle ((ue Ronald va avoir. 11 n'y a rien à Garvc- loch qui nous rapporte quoi que ce soit, si ce n'est lu ferme. — Fort bien : Ella naturellement ne paiera rien que pour l'usage de la cabane et de l'enclos. Y a-t-il d'autre capital avancé? — Voyons. Elle a un bateau qui lui appartient, et 1rs garçons apporteront leurs outils. Jecrois, jNIonsieur, que nous n'avons rien autre chose à leur fournir que la maison et les clôtures. — Fort bien : calculez donc exactement ce que cela vaut, ajoutez-y ce qu'il faudra pour les mettre en bon état de réparation; l'intérêt de ce capital est tout UNE FERME DANS LES HIGHLANDS. l65 ce qu'elle devra payer, jusqu'à ce que nous voyions quel sera pour elle le prodt-iit de la baie et du petit champ. Le laird donna ensuite des ordres très-prcssans pour que les réparations fussent faites dans le plus court délai possible, et laissa Callum faire son calcul, après lui avoir ordonné de le rejoindre à la ferme quand il aurait fini. CHAPITRE II. UNE FERME DANS LES HIGHLANDS. Il y avait à la ferme un mouvement comme on n'en avait pas vu depuis bien long-temps. A la première alarme donnée du débarquement de la compagnie , les jeunes filles de la famille se dételèrent de la herse qu'elles pro- menaient sur le sol léger et sablonneux, et accoururent à la maison où leur mère avait déjà commencé ses prépa- ratifs. L'une se mit à souffler le feu de tourbe avec le pan déchiré de son jupon de laine , l'autre grimpa sur le banc pour descendre une des oies fumées, rangées eu batail- lon sur un perche , à peu près dans le même ordre qu'elles observaient naguère en volant. Maigre, noire et dure, cette volaille eût été peu faite pour tenter l'appétit d'un étranger; mais comme il n'y en avait pas dans la compagnie qu'on attendait , elle avait une assez belle chance d'être mangée avec délices. La mère, tout en criant à l'une ou à l'autre de ses filles de tirer un fromage de l'armoire , et des gâteaux d'orge du buffet, s'occupait elle-même à mettre au jour des pommes de terre qu'elle tirait de dessous son lit, et prenait de la crème dans des casse- l6() ELLA DE GAUVKLOCII. rôles cachées h l'œil de l'observateur par un épais rideau (le fumée dv. tourbe. Quand ou eut mis l'oie à bouillir et que les j)onuiu'S de terre furent prêtes à entrer dans la même marmite lorsque le temps en serait venu, probablement afin que la graisse de la volaille dispensât de les beurrer en les servant, la plus alerte des jeunes filles se hâta de déployer la nappe blanche de manufacture ancienne et indigène, (jul dans les rares occasions couvrait la table de Callum. Outre la variété originaire de ses dessins, cette nappe en offrait une autre aux yeux, qui n'était point due au talent de l'artiste qui l'avait fabriquée. Ici c'était un petit lac de graisse d'oie profondément imbi- bée dans l'étoffe; là un fragment de pomme de terre écrasée avait , avec le temps, formé un petit bouquet de mousse; enfin, l'un des coins exhalait le parfum du whisky dont il avait été autrefois copieusement imprégné. On ouvrit ensuite les paniers de provisions, dont la femme de charge du laird avait lesté le bateau , par égard pour l'estomac des étrangers. Chacun s'empressait : c'é" tait un bruit, une confusion; les bouteilles s'entre-cho- fjuaient, les liquides étaient répandus, les viandes jetées à terre; tout était gâté et sali. Heureusement ceux qui devaient manger le dîner n'assistaient pas à sa prépara- tion; autrement ni la brise rafraîchissante de la mer, ni l'exercice qu'ils avaient pris, n'eussent pu leur fournir de l'appétit pour trouver bons de pareils mets. Pour cal- mer l'impatience de leur estomac, (juelques-uns des con- vives visitèrent la ferme, d'autres s'assirent sur un banc devant la porte, contemplant la magnifique vue que pré- sentaient la mer et les îles voisines. Ceux-là essayèrent à plusieurs reprises d'engager la conversation avec les iils du fermier, deux gros garçons qui se tenaient la bouche béante, à un(> certaine dislance, et aux(juels on UNE FERME DANS LBS HIGHLANDS. 167 parvint à arracher quelques mois do réponse après plu- sieurs essais infructueux. — Quel est votre nom? demanda une dame au plus jeune. Il mit trois doigts dans sa bouche, ouvrit de grands yeux, mais ne répondit pas. Quelques minutes s'écou- lèrent avant qu'on pût savoir qu'il s'appelait Rob '. — Fort bien; maintenant que vous m'avez dit votre nom, dites-moi celui de cette île, qui a l'air si noire, à cause de l'ombre du>iuiage qui est maintenant dessus? — Ça.... c'est Ilachanu. — Non, non. Ilachanu est de l'autre côté, et nous en venons. Servez-vous mieux de vos yeux, mon petit homme. Comment pouvez-vous voir quelle île je veux dire, si vous vous obstinez à lui tourner le dos? — C'est Garveloch, peut-être. — Mais nonj nous y sommes à Garveloch. On dirait qu'elle n'a pas de nom , que vous la connaissez si peu. — Elle n'a pas de nom du tout, s'écria l'enfant, sa iigure rayonnant tout à coup. — A la bonne heure; que ne me disiez-vous cela tout de suite? Y allez-vous quelquefois? — Oui, j'y suis allé. — Et qu'est-ce que vous y êtes allé faire? — Papa m'y a mené dans le bateau. — Et qu'est-ce que vous faites quand vous y êtes? — Nous allons, et puis.... nous revenons. — Je le crois bien. Mais y allez-vous pour pêcher, cher- cher des œufs, visiter vos amis, ou quoi? Rob se mit à rire , regarda de côté et d'autre , et puis regarda son frère, qui parvint, non sans peine, à expli- quer que personne n'habitait dans cette île. La dame vou- lut voir si elle réussirait mieux avec celui-là. I. Rob, obrcviation pour Rohiii , Robert ou Rohcvts. lG8 ELLA Di: GAIIVELOCII. — Et VOUS , mon garçon , qu'est-ce que vous allez faire îlans celte île déserte? — Qu'est-ce que cela vous fait? — Je vous le demande seulement par curiosité. Mais si c'est un secret, je vous demande bien des pardons. Le jeune garçon se n)it à rire, et dit qu'ils y allaient , tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Ce fut tout ce (|u'on put en tirer. Ou lui demanda ensuite quelle était la distance. — Ça peut être douze milles. — Douze! Ce n'est pas possible. — Peut-être cinq. — Je ne crois pas qu'il y en ait plus de deux. — Vrai! Eh bien, je crois que vous avez raison. Il pa- rait que vous ne la connaissez pas beaucoup, cette île? — Je ne la connais pas du tout. Et il en fut de même sur tous les sujets qu'on essaya d'entamer avec eux. Leur père ne paraissait pas plus éclairé. — Les bestiaux ont fait beaucoup de dégât dans votre champ, lui dit un gentleman anglais, et cela n'est pas étoimant avec une pareille clôture. Depuis combien de temps a-t-elle cette grande brèche-là? — Je ne me le rappelle pas. — Elle n'est ni de cette année, ni de la précédente, dit le propriétaire ; car je me rappelle vous avoir donné le conseil , il y a trois ans , de faire relever par vos gar- çons toutes les pierres dont vos champs sont couverts , avec les(juelles vous eussiez facilement reconstruit votre mur. — Vous me dîtes que vous le feriez; et je suppose <|ue vous êtes toujours dans l'uitentiori de le faire un jour ou un autre. — Oui , ui\ jour ou lui autre; et jen ai souvent parlé iu\ ^iifcons. UNE FERME DANS LES HIGHLANDS. I Ck) — Il ne paraît pas que cela ait servi à grand' chose. — En vérité, Voti'e Honneur a raison. — Mettez-vous y vous-même, je vous le conseille; et "alors, peut-être , vos garçons vous aideront-ils, si vous ne pouvez les engager à travailler autrement. — Il se pourrait que je le fisse quelque jour. — Je ne vois pas de bestiaux , remarqua un gentleman anglais, si ce n'est un ou deux ponies à longs poils, et quelques vaches dans le marais. — Il y a des cochons et de la volaille, dit le laird en riant; il ne s'agit que de découvrir où ils sont. Le gentleman jeta les yeux tout autour de lui sans rieu voir, et fut obligé de demander oii ils étaient, au fermier Murdoch lui-même. — Est-ce que vous croyez que nous n'avons pas d'autres bestiaux que ceux-là ? demanda-t-il orgueilleu- sement. Il y a bien d'autres vaches qui sont là en bas à pêcher. — Des vaches qui pèchent ! Qu'est-ce que vous voulez dire ? — Je veux dire précisément ce que je dis: les vaches sont là eu bas qui prennent du poisson dans l'étang, et les cochons Le laird expliqua à son ami que tous les animaux do- mestiques , même les chevaux , mangent le poisson avec plaisir, quand leurs autres alimens ne sont pas de bonne <[ualité; que c'est l'usage des hestiaux dans ces îles, de descendre sur la grève à la marée basse et de man- ger dans les étangs naturels le poisson que la mer y a laissé en se retirant. — Fort bien, Murdoch; mais vos. cochons et voire volaille, où sont-ils? Est-ce que vos cochons vivent do canards sauvages, et vos poules do varech? 170 ELLA I)E GARVELOCH. — Non, non. Us sont là-bas; vous les verrez quand vous entrerez j)our dîner. — Quoi! dans la niaiscn? — Certainement, dit le Jaird, Aussitôt que vous entre- rez, le cochon vous courra entre les jambes, les poules se percheront sur vos deux épaules, et les gens de la maison vous demanderont ou les j)auvres bêtes pour- raient être mieux que là. Si jamais un accident vous oblige à j)asser la nuit dans une ferme des environs, examinez bien votre lit, de peur qu'une laie avec ses pe- tits n'en ait pris possession avant vous; et le matin, avant de mettre vos souliers , regardez s'il n'y a pas des œufs dedans. Mais, à ce que je vois, vous ne ferez, pour au- jourd'hui, connaissance que dehors avec ces aimables animaux. Voici le vieux porc qui s'avance, et les poules cjui marchent tout étourdies , aussi peu accoutumées à la lumière du jour que des chauves- souris. En effet on avait renvoyé le bétail en l'honneur des étrangers, et celte circonstance indiquait que le dîner était prêt enfin. Le repas fut servi assez décemment, grâce aux bateliers qui firent fonction de domestiques, et à Callum qui était venu s'assurer que tout se passe- rait convenablement, et faire les honneurs de son ap- partement. A force de jurer après l'un , de jeter son bonnet montagnard à la tête de l'autre, et de cajoler un troisième, il obtint de faire changer les assiettes, quand les hôtes passèrent du poisson à l'oie et de l'oie au fro- mage. Ce changement n'était que d'un médiocre avan- tage pour ceux qui mangèrent les provisions de la ferme, car elles avaient toutes un goût saumàtre. La crème sentait le poisson, le fromage sentait le poisson, et les gâteaux d'orge eux-mêmes avaient uu goût salé et amer, comme s'ils avaient été plongés dans l'eau de mer : c'est UNE FERME DANS LES HIGHLANDS. ] J ï du moins ce que pensèrent les Anglais, se rappelant comment les bestiaux se nourrissaient et comment les terres étaient engraissées avec le varech. C'était une pure imagination, quant aux gâteaux d'orge, au moins, peut-être même pour toutes les autres provisions de la ferme; cependant ils se jetèrent plus volontiers sur les provisions qui ne venaient pas de l'île. Ella arriva avant la fin du dîner, et attendit dehors que le laird pût lui parler. Quand il se fut assis sur le banc devant la porte, la première question qu'il lui adressa fut de lui demander comment il se faisait que ses frères ressemblassent si peu aux enfans qu'ils ve- naient de voir dans la ferme, et à la plupart de ceux de l'île? Il savait fort bien que leur père leur avait inspiré de bonne heure l'amour du travail ; mais qui est-ce qui leur avait enseigné à travailler avec intelligence, à faire usage de leurs yeux, de leurs oreilles et de leur esprit, aussi bien que de leurs bras et de leurs jambes? Enfin qui les avait rendus intelligens et habiles, aussi bien que laborieux? — Comment Votre Honneur sait-il qu'ils sont intel- ligens et habiles? demanda Ella, suivant pour cette fois l'usage des Highlands , de répondre à une question par une autre. — J'ai vu tout de suite qu'ils sont intelligens, et Ro- nald m'en a dit assez, pendant que nous vous attendions, pour me faire comprendre que vous saviez mieux vivre avec peu , que vos cousins avec beaucoup. Comment avez- vous appris cela? — Ronald vous a-t-il parlé d'Angus? demanda Ella, son œil s'abaissant pour la première fois devant celui du laird. — 11 m'a dit simplement qu'Angus vous avait ensei- gné à conduire un bateau , et qu'il l'avait appris lui- \'J1 ELLA DI-: GARVELOCII. même dans des mers lointaines et })érilleuses. Cet Aii- gus est nn de vos païens, je suppose, ou simplement un ami? — Un ami; et il nous a appris bien des choses dont on ne se doute guère ici. Mon père disait souvent que nous ne j)Ouvions man({uer de réussir si Angus était lu pour nous donner des conseils. — 11 reviendra, je suppose, et vous en donnera dans une circonslance si difficile. Ne l'enverrez-vous pas cher- cher? Voulez-vous me charger de quelque message pour la grande terre; car il me paraît que c'était de l'autre côté de l'eau qu'il avait coutume de venir. Ella répondit d'une voix, grave, que s'il devait reve- nir jamais, ce serait en effet de l'autre côté de l'eau, car il élait parti depuis cinq ans pour les pays étrangers, et il y avait long-temps qu'on n'avait eu de ses nou- velles. — Cinq ans ! Alors il ne peut avoir appris beaucoup de choses à vos frères, qui devaient être bien jeunes quand il est parti. — Il m'a enseigné tout ce que mon père n'aurait pu, et mes fi'ères l'ont appris de moi. — Si ses amis attendaient de ses nouvelles, il faut que quelque chose l'ait empêché de leur en donner. — Sans doute. — Qu'imaginez-vous que ce puisse être, Ella? — Peut-être il est mort, dit-elle tranquillement, mais les yeux toujoui-s fixés à terre. — Vous ne supposez pas qu'il ait oublié ses anciens amis, Ella? Cependant ces choses-là arrivent quelque- fois. Ella ne l'épondit pas, et le laird s'aperçut (ju'il avait été trop loin , ([uand il vit le rouge lui monter à la ligure, majgi-é son teint hiilé pai" la fatigue. H en fut fort cha- UNK FERME DANS LES HIGIILAND3. l^/^ grill, et s'en voulut d'avoir été si lent à découvrir Je vé- ritable état de la question. Mais il y avait si peu de chos(> en Ella qui pût foire naître une idée d'amour; elle pa- raissait s'être si entièrement dévouée à ses frères, qu'il avait imaginé que ses rapports avec Aiigus n'étaient que de pure amitié , de cette amitié qui prend dans les High- lands un caractère de chaleur, de simplicité et de fami- liarité qu'on rencontre rarement dans d'autres pavs. Pour distraire doucement Ella, le laird se mit immé- diatement à lui parler d'affaires ; il entra dans le détail des réparations dont avaient besoin la cabane et la clô- ture du champ. Il ajouta que comme vingt shillings étaient l'intérêt annuel du capital avancé, ce serait vingt shil- lings par an de fermage qu'il lui demanderait si elle croyait pouvoir les payer. — Ella répondit qu'elle n'avait aucun doute à cet égard. — Essayez-en un an, dit le laird, et si l'une des deux parties est mécontente , nous pourrons changer nos con- ditions. J'espère que vous ne rencontrerez d'obstacles de la part de personne, et que vos petits plans réussi- ront tous ; en sorte que vous serez en mesure de payer la rente foncière quand le temps arrivera où des voisins viendront s'établii' près de vous et augmenter ainsi la va- leur du terrain que vous occupez. Ce temps viendra, je vous en avertis, et j'espère qu'alors vous serez en état d'y faire face. — Sûrement , Votre Honneur : nous espérons amélio- rer le champ et être en état de payer autre chose que l'intérêt de ce que vous dépensez aujourd'hui pour l'en- clore; mais comment pourrions-nous améliorer la mer ou les rochers sur lesquels nous coupons le varech? — Vous ne pouvez les améliorer, Ella; mais si vous êtes dans une situation plus favorable que vos voisins pour en obtenir le produit, vous devez vous attendre à I'y4 ELLA DK GARVELOCII. payer cet avantage. Si j'allais (loiiiauder une rente aiijour- d'iuii pour le droit de pêcher dans la baie, ni vous, ni d'autres, ne le voudriez payer; vous me diriez, J'irai dans quelque autre endroit aussi bon où l'on ne me demandera pas de rente; et vous vous établiriez dans llacbanu ou ailleurs. Mais quand toutes les bonnes positions seront prises, il viendra d'autres personnes qui me diront : Nous vous paierons une partie de notre gain , si vous voulez nous affermer une partie de la cote où le poisson soit abondant ainsi que le varech, dont nous voulons retirer de la soude. — Et alors, dit Ella^ il faudra que nous payions une somme égale à celle qui vous sera offerte, si nous voulons demeurer; ou bien, si nous ne voulons pas payer, que nous nous contentions d'une situation moins avanta- geuse. C'est fort bien; je ne doute pas, quand le temps en sera venu, que nous ne puissions payer à Votre Honneur ce qui sera convenable, en sus des vingt shillings pour la cabane et l'encloture? Peut-être sera-ce en poisson ou en sonde, au lieu d'argent; mais enfin nous nous arran- gerons toujours à payer, pourvu que M. Callum ne soit pas trop dur à notre égard. — Je dirai à Callum de recevoir l'intérêt de l'argent que j'avance aujourd'hui, en quel([ue nature qu'il vous convienne mieux d'en effectuer le paiement; en poisson, en soude, en grains, ou même en tourbe. Cela est trop juste, vu la distance oii vous êtes de tout marché. Quant à la rente réelle, ne vous en tourmentez pas. Vous serez long-temps avant qu'on vous en demande aucune; et je ne vous en ai parlé qu'afin de vous montrer ce qui ar- rivera si vous devenez riche. — Est-ce qu'en devenant riches nous serons obligés de payer ce (|ue Votre Honneur appelle la rente réelle? Excusez mes questions, mais j'aime à voir ce que j'ai devant moi. UNE FERME DANS LES HIGHLANDS. I -7 5 — Quand vous deviendrez riche, cela tentera d'autres gens d'essayer à réussir aussi par les mêmes moyens; et alors, comme je vous le disais , les localités les plus avan- tageuses devront payer , par cela même qu'elles sont les plus avantageuses. Cela n'est-il pas juste? — Certainement ; Votre Honneur ne voudrait rien de- mander qui ne fut juste. — Cela n'est point assez, Ella. Si à cette époque il y avait un nouveau laird. — A Dieu ne plaise! s'écria Ella. Un nouveau laird ne voudrait pas venir à Garveloch ou écouter ce que les vassaux auraient à lui dire , comme le fait Votre Hon- neur. — Mais répondez-moi , dit le laird en souriant , fe- riez-vous quelque difficulté à payer la rente dans le cas dont je parle, quel que fût le nouveau laird? — Assurément non , répliqua Ella, à moins que je ne pusse améliorer ma position par un déménagement; ce que je ne saurais faire, si toutes les localités aussi bonnes que la mienne sont déjà affermées. — Et combien seriez-vous disposée à payer de surplus? — Voyons. Supposons qu'au bout de l'année il nous reste, tous comptes faits , un bénéfice de deux barils de harengs et un demi-tonneau de soude, — je calculerais combien il nous reste de plus que si nous avions occupé la localité qui viendrait immédiatement après la nôtre pour les avantages: si je trouvais que nous avons de plus un baril de harengs et un quart de tonneau de soude, je paierais la différence. — C'est donc un baril de harengs et un quart fie tonneau de soude que je paierais , plutôt que de déménager. — Parfaitement juste; et alors vous seriez aussi riche dans une localité que dans l'autre, et dans toutes les deux il vous resterait encore un bénéfice convenable. l'^C) ELLA DE GAUVELOCH. — ^Je suis sûre que Votre îlonneur ne voudrait pas nousdcmaiulcr plus que nous ne gagnerons nous-incmes. — H ne me servirait à i-ien de le demander, même si j'en avais le désir, car vous ne sauriez le payer. Votre voisin ne s'établira pas à côté de vous, à moins cju'il n'y trouve sa vie; et si je vous demandais plus que la diffé- rence entre vos profits et les siens, il est clair cjue vous quitteriez votre ferme pour en prendre une comme la sienne. — Je serais fâchée de changer, dit Ella en jetant un coup-d'œil sur sa nouvelle habitation; mais en pareil cas j'y serais obligée. — Ce cas ne se pnîsentera pas, Ella; je ne suis point assez fou pour voir mes fermes et mes chaumières rester vides parce que j'aurais voulu les louer plus {{u'on ne peut me les payer. — Je ne crains pas, Monsieur, d'être obligée de changer de demeure. A quelque époque qu'il y ait une rente à payer, elle sera faible, dans le principe, je suppose? — Oui, et elle s'augmentera très-lentement dans un endroit aussi sauvage que celui-ci; peut-être se pas- sera-t-il bien des années avant qu'il n'en soit question. En attendant, rapportez à vos frères ce que je vous al dit. Ella le promit, et puis elle se rappela qu'elle avait autre chose à demander en faveur d'Archie. C'était qu'il lui fût permis de s'amuser connue il l'entendrait sur le Storr, rocher élevé en forme de ])yramide qui saillait d'une extrémité de la baie oii était située la cabane d'Ella. Le rocher formait une île à marée haute, n'étant joint à Garveloch que par un banc de sable couvert d'eau deux fois par jour. Des milliers d'oiseaux de mer habitaient ce rocher, et Archie, qui les aimait de passion , étant mie fois parvenu à y ai-rivei-, il semblait UNK FERME DANS LFS IIIGMLANDS. 1 yy bien difficile à sa sœur de l'empêcher d'y aller tous les jours. Le laird accorda sans peine la permission qu'on lui demandait; mais il crut devoir présenter quelques observations sur les précautions qu'il y avait à prendre contre les dangers de la marée montante et descendante. Ella n'avait aucune crainte à cet égard; les marins les plus expérimentés n'étaient pas plus prudens, ou ne pa- raissaient pas connaître mieux la marée qu'Arcliie. Sa sœur observa qu'il ne s'était jamais mis en péril de sa vie, et cette précaution si remarquable dans les enfans atteints de la même infirmité qu'Archie, semblait con- firmer puissamment l'idée superstitieuse accréditée dans l'île, que le pauvre enfant était l'objet spécial d'une pro- tection invisible, et qu'ainsi il n'avait rien à craindre des hommes ni des éîémens. Une fois que le Storr fut accordé à Archie comme la plage à Ronald et la tourbière à Fergus, l'affaire d'Ella était terminée, il ne lui restait plus qu'à exprimer sa re- connaissance. Elle le fit aussitôt, et en termes plus abon- dans que la chose ne semblait le mériter, en dépit de ce qu'avait pu dire M. Callum qui l'avait accusée d'in- gratitude. Cette reconnaissance, Ella ne fut point élo- quente à l'exprimer; mais le laird en vit suffisamment les effets sur son visage et dans ses manières, pour s'é- tonner que l'arrangement qu'ils venaient de conclure lui causât tant de satisfaction. Il prit congé d'Ella avec affa- bilité , et tandis qu'elle descendait rapidement les rochers d'un côté, il les descendit de l'autre pour rejoindre sa compagnie. Il trouva ses compagnons consternés, et les bateliers les yeux tournés vers les bords de la mer comme cher- chant quelque chose qui eût été perdu. Que cherchaient- ils? — Un bracelet, une épingle d'or, une montre? On ne devrait point emporter de bijoux et d'objets pré- Jl. 12 j-iS ELLA DU GARVr.r.OCH. c icux dans de semblables excursions. — Ce n'était rien de ce genre, c'était lo bateau qu'ils clierchaient! Le ba- teau! et s'atlendaient-iisà le trouvei* parmi les bardeaux, ou cacbé sous le varecli? Qu'est-ce qui l'avait tiré sur la grève ou amai"ré dans la petite baie? Personne ne pou- vait réclamer Tlionneur de ce service; le bateau, aban- donné à lui-même, avait été naturellement entraîné par la marée dans le détroit, et devait probablement être réduit en pièces à l'heure qu'il était. Tandis que les per- sonnes responsables s'apprêtaient à recevoir les repro- ches de leur négligence, le gentleman anglais commença à prévoir pour cette nuit la position qu'on lui avait dé- peinte. — Un porc pour oreiller, et des œufs dans ses souliers, si tant y avait qu'il obtînt un lit, et la liberté de se déshabiller. Le laird prit les seules mesures qui fussent alors en son. pouvoir, — il emprunta le bateau daus lequel Ella et ses frères s'apprêtaient à s'en retourner. Le fermier promit de loger ses parens pour cette nuit, et de les ren- voyer le lendemain matin quand le bateau serait revenu. Après une heure d'attente on vit apparaître les gens à une grande distance, par terre et portant le bateau sur leurs épaules, tandis qu'on eût dû s'attendre que le ba- teau les porterait, et qu'ils viendraient par eau. Le fer- mier expliqua à la compagnie que cette méthode était peut-être la plus courte, parce que les rochers, formant autant de petits promontoires, les auraient forcés à faire de longs détours. — Oli sont les rames? s'écria le laird quand il les vit s'approcher; là-dessus ils jetèrent les yeux tout autour d'eux, et dirent qu'encore que le ba- teau fût perdu, ils avaient cru qu'on avait sauvé les rames. Il n'en était pas ainsi cependant; et il fallut envoyer de nouveaux messagers chercher les rames d'Ella. Les dames commencèrent à frissonner et à se regarder les UNE FERME DANS lES IIIGHLANDS. I '70 unes les autres, quand un de leurs compagnons eut fait l'observation qu'il serait terriblement tard, et qu'il ferait bien noir avant qu'ils pussent être rendus chez eux. — Il sera tard , dit le laird, mais il ne fera pas noir : vous oubliez combien nos crépuscules sont longs. Nous y verrons à nous diriger jusques à minuit. Allons, mon brave homme, hâtez votre arrimage. Mais, voyez un peu! Comment allez-vous ramer? Vous n'avez point de clavettes pour fixer vos rames. Les clavettes avaient disparu depuis le matin , à ce que dit Fergus, il ne pouvait s'imaginer comment; ni lui ni son frère ne pouvaient s'en passer pour ramer, et à coup sûr ce n'était pas eux qui les avaient perdues. Il était plus important de remplacer les clavettes, que de savoir qui les avait égarées. Le fermier Murdoch envoya ses garçons arracher quelques dents à sa herse de bois. Après un nouveau délai d'une heure elles furent fixées au bateau , et celui-ci lancé à la mer, avec les dames de- dans. Tout paraissait terminé; cependant à peine la pe- tite embarcation avait-elle quitté la bîie, qu'on trouva que c'était une pitié de n'avoir pas de voiles : le vent était favorable, et avec son secours on eût pu rattraper le temps perdu. Après bien des hésitations et des dis- cours pour ou contre, les rameurs retournèrent en ar- rière, faisant signe de leurs bonnets à Murdoch et à sa compagnie, qui commençait à gravir les rochers. — Qu'est-ce que vous voulez? crièrent tous ceux qui étaient sur le rivage. — Une voile! un mât! répondirent tous ceux qui étaient dans le bateau. I/un courut d'un côté, l'autre de l'autre, cherchant une perche pour servir de mât, un manche h balai pour servir de vergue, et des couvertures pour h'we une l8o ELLA DE GARVELOCII. voiie. l^a perche fut attachée avec du fouet à l'un des bancs, et Tune des raines fut élevée droit au-dessus du gouvernail ; les couvertures furent cousues Tune à l'autre par de petites brochettes de bois, et dirigées au moyeu d'une jarretière rouge attachée à l'un des coins, et qui passa ainsi du genou d'un batelier dans sa main. Les préj)aralifs cncoi'e une fois terminés, Ella suivit de l'œil la marche du bateau, mesurant avec inquiétude la lon- gueur des ombres que les rochers projetaient dans la baie. Quand la petite embarcation en fut sortie, elle parut courir plein nord , et la société eût débarqué bien loin de sa destination , si un coup de vent n'eût jeté la voile par-dessus le bord, et n'eût forcé les matelots à re- prendre leurs rames. Comme cette opération se fit sans aucun retard, il était évident que personne n'avait péri , et qu'il n'était arrivé aucun accident sérieux : le fer- mier Murdoch put donc rire tout à son aise quand il vit doucement ballottées par le courant ses couvertures, toujours ornées de la jarretière rouge. Ce spectacle même semblait exciter la curiosité des oiseaux de mer, qui faisaient un plongeon dans leur course du soir , pour regarder cette nouvelle production marine. CHAPITRE III. PREMIERE EXCURSION. Les ordres du laird étaient trop positifs pour ne pas être exécutés promptement ; Ella et ses frères purent en- trer dans leur nouvelle habitation vers l'époque oîj les PREMIÈRE EXCURSION. l8r harengs commencèrent à arriver des profondes mers du Nord. Conmie Ella désirait se précautionner pour le jour où il lui faudrait payer sa redevance, elle épiait avec soin les signes précurseurs de l'approche du poisson , déterminée à essayer d'en vendre de frais aux habitans de l'autre extrémité de l'île, qui , n'ayant pas de bateau , ne pouvaient aller eux-mêmes à la pêche. Ronald sortait pour aller, à son ordinaire, travailler dans son champ, quand , par une matinée de juillet , il vit Ella regarder d'abord les nuages , et ensuite porter les yeux au-delà du détroit, oii les îles sont jetées cà et là comme des vaisseaux en grand' rade , et au-delà duquel s'élèvent les pics de l'Agyleshire. — Le soleil brille au-dessus de Lorn, Ella, est-ce que vous pensiez à mettre à la mer aujourd'hui? — Oui , j'y pensais; pas avec les filets, il est toujours temps pour cela; nous pourrions essayer avec la ligne si les bancs de harengs approchent ; mais si le soleil ne veut pas se retirer, ce sera une journée de perdue. — Qu'est-ce que fera Archie ? — Archie, mon petit homme, dit sa sœur, veux-tu m'apporter quelques œufs aujourd'hui? Vois, les oiseaux t'attendent. — Nous attendrons un peu , dit Ella à son frère aîné : s'il ne revient pas d'ici à une demi-heure, nous pour- rons nous fier au soleil, et celui-ci ne nous jouera pas de mauvais tours. Là-dessus , Ronald se mit à préparer ses lignes et ses hameçons , tandis que sa sœur mettait tout en ordre dans la cabane , et relevait sa robe à la ceinture pour manier plus facilement la rame. Pendant tout ce temps-là, elle chantait d'une voix haute , comme le font les jeunes filles dans ces îles. Bientôt, en jetant les yeux autour d'elle , elle aperçut Archie assis sur le seuil de la porte, atta- l8-2 FLI,A 1)1. r.VRVELOCir. chant un cordon à une baguette , par imitation des li- gnes que j)réparait Ronald. — Eh bien, Archie, est-ce que tu t'es querellé avec les oiseaux aujourd'hui, (\uc te voilà sitôt revenu? Et où sont mes œufs ? — Les oiseaux attendront, murmura Archie. Je ne puis jouer aujourd'hui. — Es-tu malade, mon garçon? demanda sa sœur, lui passant tendrement la main sur le front. Mais Archie s'éloigna d'elle, cl se mit à jouer avec sa nouvelle ligne , comme avec un fouet. — Vous pouvez aller aux champs, Ronald; je n'irai pas à la mer aujourd'hui, dit Ella. Et en moins d'une heure les nuages s'amoncelèrent, et des tempêtes d'été balayèrent, par intervalle, le détroit jusqu'à la nuit. — Nous pouvons toujours nous en fier à Archie, ob- serva Ronald. 11 a la vue plus perçante pour connaître de loin les orages. Le lendemain , les oiseaux n'attendirent pas Archie long-temps. Il était levé aussitôt qu'eux , s'étant échappé à la pointe du jour d'à côté de sa sœur, et avait traversé le banc de sable tandis que la marée était encore basse. Quand le soleil sortit de derrière les montagnes deLorn aussi brillant que le jour précédent , le petit garçon poussa un cri de joie, et battit des mains au-dessus de sa tête. Des milliers d'oiseaux de mer se levèrent alors tour- nant autour de lui, voltigeant, planant, s'abaissont, avec des cris qui eussent épouvanté un étranger, mais qu'Ar- chie se faisait toujours une gloire de provoquer. Tandis que les mouettes, les éperviers, les cormorans, s'abais- saient ar.tour de lui en tournoyant comme des feuilles d'automne, poussant chacun le cri particulier à leur es- pèce, l'enfant leur répondait par de joyeux hournilis, et jetait son bonnet p.tr-dcssus sa tête. Puis il montait sui- PREMIÈRE EXCURSION. I 83 le pic le plus élevé qu'il pût trouver pour suivre le vol des oies de Soland ', partant pour leur promenade du matin , afin de s'assurer qu'elles étaient hors de vue , avant de remplir son bonnet de leurs œufs. — Adieu , Archie, cria Ronald d'une voix qui fit re- tentir les rochers ; mais Arcliie n'entendit pas. — Il est trop occupé pour y faire attention. Voyez, le voilà tout en haut de ce rocher que ni vous, ni moi, n'oserions gravir. Je parierais qu'il y a fait quelque bonne prise; il danse de plaisir. Il a pris tous les œufs, et le voilà qui se laisse glisser sur son derrière pour descen- dre; holà! prends garde , mon garçon ; bon , c'est cela. Le voici maintenant sur ses genoux; ah! ah! il a trouvé où mettre le pied. Vous voyez , il ne tombe jamais. Main- tenant qu'il est descendu, je voudrais qu'il me regardât. Ella se mit à chanter de toute la force de ses pou- mons ; Archie tourna la tête, battit des mains, et suivit de l'œil la marche du bateau. — Il ne reviendra pas à la maison avant nous, dit Ronald. Il est heureux aujourd'hui , et il attendra le ju- sant' du soir. — J'ai mis dans son trou des gâteaux d'orge et de l'eau fraîche ; ainsi il ne manquera de rien jusqu'à la nuit. — Et la tempête a jeté tant d'herbes et de débris sur le rivage, qu'il peut s'amuser jusqu'au soir à faire de pe- tites flottilles. C'était là l'amusement favori d'Archie, depuis le mo- ment où les oies de Soland partaient le matin, jusqu'à ce- lui où elles revenaient le soir du Midi. Il y avait un cou- rant très-fort tout autour du Storr, qui provenait d'un 1. oies d'Ecosse, oiseaux de mer. Sartnetn. 2. Reflux de la mer, marée desceadaiile. 1^4 FILA I)J: (.\uveloch. toui'ii.iiit àc:\n au-dessous (lu tiou (|iril appelait sa cave, lequel coutluisait à la pointe d'une ligne de rochers, de l'autre C(")le du proniontoii'c, (jiii avait été appelée le quai j)arce qu'elle formait un eni!)arcadcre naturel. Le bon- heur d'Archie était de laisser tomber dans ce tournant des plumes, des brins de paille, des brins d herbe ou des coquilles d'œuf , de les voir disparaître et rej)araître, flot- ter tout autour de la pointe de rochers, et de les retrou- ver ensuite sur le quai. On ne pouvait lui fain; j)lus de plaisir ({ue de lui donner quelque chose qu'il pût faire ainsi flotter, et il apporta souvent bien des oies sauvages, pour leurs plumes plutôt que pour le sourire et les ca- resses dont Ella récompensait de pareilles entreprises. Elle était fière du talent d'Arc liie à prendre des oiseaux; et quand elle avait occasion de parler à un étianger do ses affaires domestiques, elle ne manquait pas de repré- senter Archie comme contribuant bcaucoiqi aux ressour- ces de la famille. Il s'exerçait rarement e et je lui dirais : voilà le dû de votre maître, vous plaît-il de compter cet argent maintenant, ou après que nous nous serons rafraîchis ensemble? — Tu es un méchant diable, Ronald; tu sais qu'il ne peut supporter d'entendre dire qu'il y ait quelqu'un au- dessus de lui. — C'est précisément pour cela que chacun prend plai- sir à le lui rappeler. Bien : pendant tout ce temps, Fer- gus tient 'iow ponj^ vous mettez la plus belle nappe, et lui regarde, incertain s'il doit entrer ou non, peu satis- fait de l'accueil que lui font des gens qu'il croit si fort au-dessous de lui. Mais sentant déjà le fumet appétissant de l'oie grasse, — enfin il se décide à entrer pour compter toujours son argent, et alors... PREMIÈRE EXCURSION. 187 — Et alors, tu vas te taire, Ronald, ou nous n'aurons aucun argent à compte)*. J'ai fini mon repas; vois com- bien nous avons dérivé, et voilà le soleil qui va se cou- cher. Ella rama des deux mains, tandis que Ronald se hâta de dévorer le reste de son gâteau d'orge. Quand ils fu- rent à peu de distance de chez eux , ils retirèrent de nou- veau leurs rames et jetèrent leurs lignes. Mais comme ils le firent avec moins de succès qu'auparavant , Ronald recommença à donner à sa langue plus de liberté qu'il ne s'en fût permis si Fergus n'eût été absent, et si cette circonstance de se trouver le seul compagnon d'Ella dans une excursion importante n'eût établi entre eux une fa- miliarité inaccoutumée. Après avoir dit que Fergus au- rait son tour, comme payeur de rente, il ajouta : — Je voudrais que nous essayassions Archie, ne fût-ce qu'une fois. Croyez-vous que nous pourrions lui ap- prendre sa leçon? — Je ne consentirai pas à cet essai , répondit Ella d'un ton décidé, Archie n'est point fait pour tenir une bourse dans ses mains, ni s'occuper d'affaires d'intérêt. — Cependant il apporte, lui aussi, ce qui contribue à la remplir. — Avec quelle innocence ! C'est son amour des choses que Dieu a créées qui le porte à leur recherche. Les oi- seaux sont ses compagnons de jeux quand ils voltigent autour de sa tête; quand il les prend dans leur nid, c'est sans idée d'un gain sordide, et malheur à celui qui le pre- mier ferait entrer cette idée dans sa tête ! Il s'amuse à pas- ser sur ses joues leurs douces plumes , il regarde les ca- nards blancs traversant les eaux , comme les flocons de neige qui traversent l'air. Il ne songe en tout cela qu'au plaisir de ses yeux et de son cœur, jamais il n'y verra autre chose; l'or et l'argent ne sont pas faits pour réjouir l88 ELL\ DE (iAinKLOCII. un cœur et des yeux coininc ceux d'Arcliic, el jamais il ne les connaîtra. — Alors, Ella, il ne saura jamais combien il vous doit pour tous les soins que vous prenez de lui. 11 ne se doute guère que vous avez filé la moitié des nuits pour faire son plaid, que vous avez gagné de l'argent péniblement pour lui acbeter un bonnet, et tout le mal (jue vous vous don- nez à pêcber, à moudre le grain, à cuire le pain. — lit pourquoi le saurait-il? Il ne m'aime que mieux , de ce qu'il m'aime sans savoir pourquoi. Il porte son plaid comme les oiseaux leurs plumes ; il sent que cela est cliaud, et ne s'inquiète point de savoir d'où cela lui vient. 11 trouve les gâteaux d'orge , et de l'eau fraîclie dans sa cave, comme les agneaux trouvent le trèfle et les ruis- seaux dans leurs pâturages. Je le vois satisfait, et je veux qu'il m'aime pour ce qui ne me coûte pas de travail, pour lui cbanter des cbansons quand il est triste, et pour me parer de tout ce qu'il m'apporte quand il est gai. Quand il pose sa tête brûlante sur mes genoux , ou qu'il me tire par la manclie pour me faire écouter le vent qui souffle, je suis d'autant plus heureuse de son amour, qu'il n'est point acheté. — Je remarque que vous l'éloignez toujours à l'appro- che de M. Callum. — Oui; et pour la même raison que je l'ai laissé caché toute la journée quand le laird est venu. — Je crains tou- jours que M. Callum ne veuille me l'arracher pour l'en- voyer au loin, et j'évite ainsi toute contestation à son égard. Je suis un peu rassurée depuis que le laird m'a parlé le premier d'Archie avec bonté : mais M. Callum, si je puis l'éviter, ne posera pas un doigt sur la tête de cet enfant, même pour le bénir. 11 vaut mieux préserver l'innocent du contact de cet homme. — 11 n'aura guère probablement de contact ([u'avcc PREMIÈRE EXCURSION. I 8f) nous, et ruelquefois avec les Murdochsril ne voit per- sonne autre. — E^ rependant il a plus de société que nous. Il se fait des amts là où nous ne voyons, nous, que des ennemis à qui nous n'apportons que la guerre et la destruction. Comme il aimerait à caresser jus({u'à ce poisson que nous jetons là sans aucun souci! Mais allons; nous avons pris le dernier que nous puissions attraper aujourd'hui. Dé- peclîons-nous de regagner la maison et de nous reposer. 11 faut que je me lève demain de bonne heure et que j'aille gagner le premier argent de notre bourse. Demain ce sera le tour de Fergus. Ella avait résolu d'essayer une bonne fois si elle ne ne pourrait pas aller par terre jusque dans le nord de l'île. Il n'y avait pas de route , et les difficultés du chemin étaient si grandes en quelques endroits, que le voyage était aussi fatigant que s'il y eût eu vingt milles à faire. Il n'y en aurait pas eu plus de deux à vol d'oiseau, mais les ro- chers à gravir triplaient au moins la distance, quelques- uns même étaient presque, si ce n'est tout-à-fait impra- ticables. Si elle parvenait une fois à traverser l'île avec son ponfj elle serait à même de juger si elle y pourrait vendre son poisson frais, et voir en même temps s'il y avait quelques endroits fertiles oii ses frères pussent con- duire le bétail, ou enfin s'il y aurait de l'argent à gagner à charger le ponj de varech, comme engrais, ou de soude, pour les différentes parties de la côte. La tentative fut fatigante. Ella vendit une partie de son poisson ce qu'elle voulut; mais il y avait si peu de familles qui pussent acheter des alimens, qu'il y avait peu de probabilité que cela valût la peine de sacri- fier une journée entière de son temps avec \eponj, ou- tre celle employée la veille à pêcher. Elle trouva quelques morceaux do bons herbages dans les vallées, mais d'un igo ELLA, or; garvelocii, Mccès trop difficile pour qu'on en tirât grand j)arti ; et roxamcii qu'elle (it de la cote, la convaiiK|uit (juo llo- nald avait la meilleure portioii de teri'ain qui se trouvât autour (le l'île. — D'après cela il n(; lui restait plus fju'à tenter une excursion, et voir si elle ne pourrait pas faire de commerce avec le sloop de Greenock. CHAPITRE IV. QUI KST LA ? Ronald eut une occasion de paraître à son avantat^e aux yeux de M, Callum, long-temps avant le jour du loyer. La curiosité de l'intendant le porta à visiter les nouveaux fermiers, et à voir quel parti ils tiraient de la petite baie. Un jour du mois d'octobre, on aperçut son bateau doublant le Storr, et se dirigeant vers le lieu de débarquement. Arcliie se trouvait par hasard à s'amuser dans son île, et Ella remarqua que M. Callum en faisait le tour, et qu'il tenait les yeux fixés sur l'enfant, jus- (|u'au moment oi^i il descendit à terre. Il s'en fallait de beaucoup qu'il n'eût un air gracieux et satisfait. — Bonjour, dit-il à Ella , qui l'attendait à la porte de la cabane. Oîi sont vos frères? Je veux parler à vos frères. — Ronald est dans le champ; asseyez-vous, je vais l'appeler; ce ne sera pas long. — Laissez-le tranquille; il me suffira de voir les au- tres. — Fergus est allé vendre sa tourbe ; il ne reviendi'a pas avant la nuit. QUI EST LA ? — Vendre sa tourbe! Il ferait mieux de songer d'a- bord à vous en approvisionner. Il vous en faudra plus pour la maison, que vous ne pourrez en amasser avant la fin de l'hiver. Ella, pour toute réponse, ouvrit un volet qui servait de fenêtre d'un côté de la cabane. On vit alors, h quel- que distance , un amas de tourbes bien rangées. Elle en ajouta à son feu, afin que M. Callum ne pût pas se plain- dre qu'elle lui épargnât les combustibles. — Et comment Fergus fait-il, je vous prie, pour avoir de la tourbe à vendre à tout le monde? J'espère qu'il se tient dans ses limites. Ella était trop offensée pour répondre autrement qu'en lui indiquant du doigt la tourbière, oii toutefois l'inten- dant ne montra aucune disposition d'aller. — Je lui conseille de faire attention à ce qu'il fait ; j'ai les ordres les plus sévères du laird ; il faut que chaque pouce de gazon soit replacé sur chaque pouce de terre à l'endroit dont il aura extrait la tourbe. Ella lui fit observer qu'il était de l'intérêt de Fergus de ne pas négliger ce soin sur une terre qu'il espérait occu- per long-temps , puisque sans cela la tourbe ne pourrait pas se reproduire. — Je le sais aussi bien que vous; mais ces jeunes gens sont si pressés d'enlever la tourbe , surtout quand ils en ont le débit, qu'ils oublient la loi. Rappelez-vous que si je vois un seul pied dépourvu de gazon , la tourbière est perdue pour vous. — Cette menace est un peu acerbe, Monsieur, et si vous la mettiez à exécution je serais obligée de m'en plaindre au laird. Mais voyons si Fergus vous en a donné sujet. Et elle se mit à marcher devant. — Qu'est-ce que tout cela veut dire? s'écria l'irasci- ble intendant, tandis qu'ils descendaient la petite grève ](j>. ELLA Dr. GAllVLr.OClI. . l8 ELLA Di: GAIIVELOCII. opération fit aussi aiigmciiler sa rente autant que s'il avait j)ris un terrain d'une (|ualité inférieure. Supposez que celui-ci n'eût donné que trois quartiers , et que l'a- mélioration apportée à la culture de l'autre en ait produit cinq, il était juste qu'il payât ces deux quartiers excédans à titie de rente. ; — Pourquoi lui conseillâtes-vous d'employer son ca- pital à améliorer ses anciennes terres? lime semble que c'était absolument la même cbose pour lui, puisque la différence en plus dans le profit devait revenir au pro- priétaire foncier? — Pas du tout. Forbes avait alors un bail pour cette terre améliorée, de manière qu'il put mettre dans sa poche toute la différence entre la rente qu'il payait ac- tuellement, et celle qu'il aurait à payera l'expiration de son bail. H continua donc de s'enrichir, car il retira le profit non-seulement de son capital , mais de toutes les améliorations qu'il avait faites sur sa terre. Il continua à y employer un capital de plus en plus considérable, et quoique la rente qu'il payait augmentât en proportion de ses profits, il continua long-temps à augmenter ainsi sa richesse. — Qu'est-ce qui le fit s'arrêter ? — Ce futquand il vitque la terre nelui rendrait plus les frais d'une culture plus dispendieuse. — Que fit-il alors de ses capitaux? — Il vint trouver l'aejent général et les ingénieurs de la compagnie, et leur dit que le blé se vendi-ait beaucouj) mieux si l'on avait plus de facilité à le transporter sur un marché avantageux. Il y avait si peu de gens qui eussent besoin d'acheter du blé dans les environs de la nouvelle co- lonie, qu'on était obligé de le vendre à très-bon marché, et^ouvent de l'échanger pour des choses qui ne valaient pas la moitié du prix qu'on en eût retiré dans une ville. L ÉCOSSAIS A LÉTHANGER. >. f 9 Forbes leur dit qu'il fallait ouvrir une grande route, (jui joignît un canal, au moyen duquel on se trouverait en communication avec plusieurs villes d'un commerce im- portant. Il s'offrit d'avancer une partie du capital né- cessaire , si la compagnie, représentée par son agent, voulait avancer le reste; cela fut fait, et chacun y trouva son avantage. Le pauvre Keitli commença alors à pro- spérer, quoiqu'il eût une rente à payer , et qu'il en vît le chiffre augmenter de temps à autre. — Quoi! la rente encore augmentée! mais il semble que tout produise sur elle cet effet. — D'abord il est tout naturel que l'augmentation de valeur du blé le fasse? Dès que celui-ci se vend assez bien pour donner un bon profit aux colons, d'autres viennent s'établir dans le voisinage et font aussi du blé. Les premiers cultivateurs améliorent chaque jour leurs terres, et la rente qu'ils paient s'accroît en proportion. Dans l'exemple dont il s'agit, ceux qui avaient de longs baux, firent une fortune rapide, et les propriétaires fonciers ne tardèrent pas à recouvrer et au-delà le ca- pital qu'ils avaient avancé pour la grande route. — Mais, Angus, il semble qu'il ne doit pas y avoir de terme à l'accroissement de la rente? — Il en serait ainsi, si tous les pays du monde étaient dans l'état de celui dont je viens de vous parler. Toutes les fois que le sol est très-varié, et qu'il y a une grande demande de matières alimentaires, la rente monte rapi- dement. Quand, au contraire, la culture a rendu les tei-res productives presque au même degré, et qu'il est facile de se procurer du blé, de quelque autre endroit, la rente alors s'accroît bien plus lentement. Au 'moment où je suis parti, Forbes et Canmore s'attendaient à voir baisser la leur, car la facilité avec laquelle on pouvait alors se procurer du blé en abondance, en avait fait diminuer 2iO ELLA. DE GARVKLOCH. le prix, et l'on avait renoncé à cnltivci* certains terrains dont le produit n'eût plus clé suffisant pour couvrir les Irais d'exploitation, — Je voudrais, dit Ella, que vous expliquassiez tout cela aux JMurdochs, qui ne cessent de me répéter que c'est une dureté au laird, de me faire payer une rente pour ma permission de pêche, et que le prix du hareng augmentera dès que l'île paiera des rentes. — Le laird ne peut retirer de vous aucune rente, à moins que vous ne trouviez votre avantage à la lui payer. C'est ici une affaire toute réciproque. Il reçoit de vous de l'argent pour l'usage d'une partie de terre et de mer qiu lui appartiennent, et vous, vous avez à ce prix le privilège d'un hon emplacement. — Ils disent qu'on ne devrait point affermer la mer, et que l'usage en devrait être libre à chacun , comme celui de l'air. — L'air lui-même serait affermé , s'il y avait différens degrés dans ses qualités productrices, et qu'on pût y tracer des limites, comme sur la terre, ou le bord de la mer. Maintenant si toutes les terres étaient également bonnes, si toutes les mers et toutes les rivières étaient également poissonneuses, elles ne paieraient aucune rente. Le laird qui possède toutes les îles que nous voyons d'ici , possède aussi les petits bras de mer qui les séparent, comme si c'étaient des étangs. Maintenant, si une partie de cette mer produit plus de harengs qu'une autre, ou, ce qui revient au même, si on peut y pêcher autant de harengs que dans une autre, mais avec moins de travail et moins de frais , il est juste qu'un marché, qu'un bail intervienne, entre le propriétaire et le fer- mier, (jue la propriété affermée soit une portion de terre ou de mer. — Oi: même de rochers, je suppose, dit Fergus. Si l'écossais a l'étranger. 29.1 nous vendons les plumes d'oiseau que nous rapporte Archie, le laird ne pourrait-il pas nous demander aussi une rente pour le Storr ? — Il pourrait vous demander annuellement une somme, que vous appellerez rente si vous voulez. Les oiseaux ne sont pas produits par le rocher, comme le blé est pro- duit par le sol; mais aussi long-temps que cette localité sera assez constamment fréquentée par les oiseaux de mer, pour qu'on ait avantage à y ramasser des plumes, le Storr paierait une rente à aussi juste titre que la mer dont nous venons de parler, et à bien plus juste titre que les mines. — J'ai souvent entendu mon père, dit Ella, parler des mines de plomb de l'Irlande, et de la rente élevée qu'elles payaient autrefois. — Et cependant les mines ne reproduisaient pas du plomb en remplacement de celui qui en était ôté. Les fermiers ne faisaient donc que payer au propriétaire une certaine somme pour le capital qu'ils enlevaient à sa pro- priété. Dans le fait ils lui achetaient le plomb pour le revendre. Ils le lui achetaient enseveli dans la terre , et le revendaient prêt à être livré au commerce . Mainte- nant, Fergus, dites-moi ce que c'est que la rente, avant que nous voyions celle que j'aurais à payer au laird si je m'établissais près de vous. — Quelle ferme voulez-vous ? où est-elle? combien est- elle grande? — Répondez-moi d'abord, dit Angusen riant; qu'est- ce que c'est que la rente? — L'argent qu'un homme paie. — Non? la rente peut être payée en blé, en soude ^ en poisson, et en bien d'autres choses qu'en argent- Dites plutôt que la rente est un produit. 22.i KLL.V DE CARVKI.OClf. — La rente est le produit (]ui reste à un liomme. — Ella j)aiera une rente, interrompit Ronald en riant. — Eli bien! la rente est celte partie du produit que le fermier paie au propriétaire quand il a retiré de la terre qu'il occupe, autant que le font ses voisins sur des terres d'une qualité inférieui'e. — Cela est vrai jusqu'ici, mais cela n'est pas assez clair, ni assez complet. Vous ne savez pas, enfant, com- bien il vous importe de bien comprendre tout cela, avant que vous n'ayez une rente à payer, et même quand cela ne devrait jamais vous arriver. Voyons , Ronald. — La rente est la portion du produit payée au pro- priétaire, pour l'usage de tout ce qui fait venir le blé ou le poisson , dans la partie de terre ou d'eau que le fei'mier occupe. — Nous pourrions dire, mieux encore, pour l'usage des forces productrices. Très-bien; voilà ce que vous entendez par rente. Maintenant, en quoi consiste-t-elle? — De tout ce qui reste au plus riche, de plus qu'au plus paîivre, de la même quantité de terre, en y dépen- sant la même somme d'argent. — C'est cela; ainsi si la partie de rochers qui vous est affermée, produit l'année prochaine plus de varech que la mienne, en supposant que nous travaillions tous deux également, la différence, quelle qu'elle soit, doit revenir au propriétaire foncier sous forme de rente. Si j'obtiens les renseignemens dont je vous parlais sur le cours de marchandises, vous gagnerez peut-être plus, en payant une rente, que vous n'auriez pu le faire sans en payer, mais privés de ces renseignemens. — Est-ce que Forbes et ses voisins connaissaient le cours des denrées avant de vendre leur blé? — Oh oui ! même avant que la grande route ne fut l'écossais a L'ÉTHANGtR. 12^ faite, les journaux arrivaient dans la campagne , et quand elle le fut, nous eûmes chaque semaine des rapports avec les villes marchandes. — Je m'étonne alors que vous ne soyez pas resté oli vous étiez. Il paraît que le pays était bon. Angus répondit en souriant qu'il avait eu besoin de renseignemeus d'une autre nature; qu'il ne pouvait ob- tenir là où il était, ni aucune autre part qu'à Garveloch. Ella voyant les yeux d' Angus fixés sur elle, se leva, et se pencha sur le lit de bruyères d'Archie, où le pauvre enfant dormait profondément. — Le rouet de votre sœur, dit Angus, n'a cessé de tourner depuis que nous bavardons; c'est à nous faire honte de notre paresse. Est-ce que nous n'avons rien dont nous puissions nous occuper? Là-dessus, Ronald et Fergus s'empressèrent de re- tourner à leurs travaux du dehors, ne doutant pas qu'An- gus ne les accompagnât. Toutefois, dès qu'il les eut vus sortir, celui-ci ferma doucement la porte, et revint prendre sa place à coté d'Ella. Il n'éprouva pas beaucoup de difficulté à se faire pardonner son long silence , puis- qu'il lui prouvait qu'il n'avait commencé à le garder que sur son refus apparent d'encourager une correspondance entre eux. Quand Ella apprit qu'il avait travaillé pour elle pendant tout le cours de ces cinq années, qu'il avait nourri ses espérances du souvenir de leurs conventions tacites; qu'il était revenu pour elle seule, puisqu'il n'a- vait plus en Europe d'autre amour que le sien, et celui du sol natal ; quand de plus il déclara qu'il était disposé à se fixer à Garveloch , à partager les soins qu'elle pre- nait de ses frères; quand il embrassa Archie sur le front,et promit de le chérir aussi tendrement qu'elle-même, Ella n'eut plus rien à dire. Elle fondit en larmes plutôt comme une personne dont le cœur est brisé par un chagrin ré- 9.24 KLI.A. UL CARVELOCIT. cent, que comme celle sur la vieille blessure de qui l'on vient de répandre un baume bienfaisant : et la seule chose qui affligea Angus dans cette entrevue, ce fut de voir combien tous deux avaient souffert loin l'un de l'autre. — Ceux qui m'appelaient une fille prude et sévère, dit Ella quand elle commença à lui parler de nouveau avec abandon, ne se doutaient guère combien mon ame était subjuguée, et combien je craignais de me laisser aller à pardonner au moindre mot. Quand ils me disaient de ne pas me tourmenter ainsi de tout ce qui m'arrivait , ils ne se doutaient guèie que tout cela n'était pour moi que des atomes, comparés aux pensées secrètes d'où nais- saient mes véritables douleurs. Quand en souriant ils fai- saient mon éloge à mon père, lui disant que je remplissais l'office d'une mère auprès de ses trois garçons, ils ne se doutaient pas que j'usais sur eux ce besoin d'affection que je ne pouvais prodiguer à un époux. Ils ne se dou- taient guère combien j'étais satisfaite de voir mes traits se bâler, et le temps marquer sur eux la trace de son passage , afin d'avoir de plus en plus l'air d'être leur mère. Si vous me voyez redevenir une jeune fille, exposée aux railleries de mes frères devenus des hommes, ajoutâ- t-elle en pleurant et souriant à la fois, ce sera votre faute, Angus. N'êtes-vous pas effrayé de cette responsa- bilité-là? Mais vous avez toujours été le plus gai , et moi j'avais de la gravité pour nous deux; continuerons-nous les mêines rôles? Au moment où Angus s'apprêtait à répondre, les deux garçons accoururent en criant : — La barque du laird ! La barque du laird! et M. Callum , qui se tient sur le quai, la figure presque dans l'eau , tant il tient à lui parler le premier. Je vou- drais que vous eussiez vu comme il nous écartait avec sa caiîuc. INNOVATIONS. 225 — Qu'il lui parle s'il veut le premier, dit Ella, peu îious importe; nous aurons notre tour. CHAPITRE Vn. INNOVATIONS. — Arrière, Monsieur! s'écria le laird à Callum aussitôt que le bateau s'approcha assez pour qu'on pût entendre sa voix. Je me suis toujours méfié d'une plainte qu'on est si pressé de présenter. Callum, encore qu'il se sentît profondément humilié, se hasarda de répondre que ses ennemis avaient les pre- miers raconté la chose à leur manière. — Ce n'est pas votre faute, Callum : j'ai vu la lutte des deux bateaux qui portaient leur messager et le votre. Mon cœur gémit de voir que, même dans ce coin isolé du globe, les hommes ne puissent vivre en paix. Je suis surpris, Angus , de vous voir engagé dans une discussion de cette nature. Angus répondit qu'il détestait les querelles autant que qui que ce fût; mais qu'il ne verrait jamais de sang- froid le faible opprimé. — Mais, dit le laird, jetant les yeux autour de lui, il me semble que celui qui a le plus sujet de se plaiudre est le seul que je ne voie pas ici! — Ella , où est l'enfant que Callum a pris sur lui de châtier? — Archie est à la maison. — Ni mort, ni mourant, j'espère? — Il est déjà beaucoup mieux, et... . H. i5 •2 26 ELLA DK GARVELOCTI. — Quoi! Il n'est pas à moitié mort, pas même ren- fermé dans l'obscurité ? Comme une terrible histoire se réduit h peu de chose quand elle est racontée à midi et non plus à minuit'. — Il en reste encore bien assez , répliqua Ella tran- ([uillement. — C'est bien; appelez l'enfant, et éclaircissons tout de suite l'affaire. Ella répondit qu'il dormait, et qu'elle ne pouvait l'é- veiller, même sur l'ordre du laird. Callum se hasarda à faire observer que le vieux laird n'aurait pas souffert (|u'on le privât de son sommeil à minuit, pour qu'on lui dît à midi qu'il lui fallait attendre qu'un enfant voulût bien s'éveiller. Angus répondit que le blâme en resterait sur l'auteur de tout ce désordre. Il ajouta que c'était lui, Angus, qui avait encouragé les deux garçons à demander justice, même au milieu de la nuit ; que quoiqu'il sût bien qu'Ella ne consentirait pas à réveiller Archic, même sur l'ordre du roi, c'était lui qui lui avait dit que le laird ne le demanderait pas, au risque de mettre en péril la vie de cet enfant. — Vous avez eu raison, Angus, et Callum voudra bien me laisser à moi-même le soin de ma propre dignité. Et maintenant aux affaires; car je vois bien qu'il faut que je fasse le juge ce matin. En disant ces mots, il s'avança sur le rivage. Tous s'empressèrent à lui offrir l'hospitalité, des alimens, du whisky : — quelques-uns même lui offiiirenl le vé- hicule primitif de leurs larges épaules ])our gravir les rochers. 11 refusa toutes ces offres, et se dirigea vers un endroit de la vallée protégé contre le vent par le mur ruiné d'un ancien ermitage , et sanctifié aux yeux du peuple par une croix de pierre grossièrement travaillée qui avait conservé sa place dans ce vieux bâtiment. Si le INNOVATIONS. 22 y laird avait été contrarié de la circonstance qui l'amenait en ce lieu , ses pensées désagréables s'évanouirent en présence de ces restes monumentaux qu'il aimait à con- templer. Aussitôt qu'il eut choisi pour son siège une pierre grisâtre, fragment d'un ancien tombeau , une demi-douzaine de plaids s'empressèrent à essuyer la poussière qui pouvait s'y trouver, et le juge s'assit en- touré d'autant de respects, que s'il eût pris place sur le sac de laine '. — Murdoch ! dit le laird , vous paraissez fort inquiet ; et comme vous êtes mon plus ancien fermier, vous avez droit déparier le premier. Qu'est-ce qu'il y a? — Plus de mal que Votre Honneur n'en peut réparer; mais s'il vous plaît d'être miséricordieux à mon égard, je pourrai peut-être encore me tirer de ce mauvais pas , avec l'aide de la Providence. — C'est bien ; voyons. Vous ne pouvez pas payer votre rente, je suppose. Ce sera donc toujours la même histoire? — Hélas oui. Monseigneur. Les grands vents qu'il a fait dernièrement m'ont ruiné. Mes semailles, aussi bien Torge que le seigle , ont été balayées avec le sol ; le mur est renversé, et je n'ai personne pour m'aider à le rebâtir; car mes deux garçons sont maintenant tous deux avec la fièvre, dans leur pauvre lit, et Dieu sait s'ils en sortiront jamais autrement que pour être portés en terre. — Voilà une triste histoire, Murdoch. Et le laird se tourna vers Callum pour lui demander si les fièvres ré- gnaient à Garveloch. Callum ne connaissait aucun cas de maladie dans aucune autre maison. — Quant à votre mur, continua le laird, reprenant I. siège traditionnel du lord chancelier (ministre de la justice) sur Icqiul, de temps immémorial , s'assied le premier magistrat d'Angleterre , qui est en même temps président né de la Chambre des Pairs. — On dit en Angleterre le sac tic. laine, comme chez nons les sceaux, pour designer la dignité de minisire de la justice. '2-2$ rLL\ DE O.VRVELOCH. l'histoire dans sa partie la moins pénible, je craignais cpie cet accident n'arrivât un jour ou un antre. Vous ne l'aviez pas rebâti, je suppose? — Non. — Il est étrange que voyant vos champs encombrés de pierres, et votre mur prêt à tomber faute de support, vous n'ayez pas remédié à ces deux inconvénicns en re- construisant votre clôture. Quant à la légèreté de votre sol, — comment l'aviez-vous traité cette année? Murdoch tourna son bonnet dans ses mains, et de- meura bien sot. — Avez-vous envoyé vos enfans sur les traces des bestiaux? — Oui , répliqua Callum, je le puis certifier; ils eu ont ramassé un gros tas indépendamment du varech. Cela a noirci toute la fenêtre contre laquelle on l'avait amoncelé. — Et quand a-t-il été mis à sa place, c'est-à-dire répandu sur le champ? Murdoch eut fair encore plus sot, etCallum répondit encore une fois pour lui : — En temps utile, Monsieur. Vous pouvez être sûr que je ne l'aurais pas laissé là pour engendrer des fièvres. Murdoch, pressé d'expliquer comment il se faisait que sa terre fût en si mauvais état, si elle avait été conve- nablement couverte d'engrais , avoua qu'il avait déplacé le tas de fumier pour plaire à M. Callum; mais que n'ayant pas le temps de l'étendre sur son champ, il s'é- tait contenté de l'amonceler sous un angar, près de la chambre ([u'habitait la ftimille. — Toutes les infortunes du fermier se trouvèrent alors expli([uées. Le laird lui dit qu'il ne voulait pas accabler un homme dans le mal- heur, mais il lui rappela combien de fois il l'avait averti qu'il lui retirerait sa ferme, si, en l'administrant mal, il se mettait dans l'impossibilité d'en payer la rente. INNOVATIONS,. I^C) — Je veux vous offrir encore une chance ^ continua- l-il. Je vais vous ftiire remettre des semailles, il n'est pas encore trop tard, à condition que vous emploierez sur votre ferme, à vos propres frais, tout le travail né- cessaire pour la remettre en aussi bonne condition qu'elle était quand vous l'avez prise. On ne vous demandera pas de rente jusqu'après votre première moisson , et à cette époque vous la paierez en argent ou en nature, selon qu'il vous conviendra le mieux : c'est la dernière indulgence dontje puisse usera votre égard, et c'est assez ; car si vous administrez bien vos affaires, vous pouvez payer aisé- ment le travail dont vous avez besoin, et votre rente aussi. Murdoch dit qu'il ne savait comment il pourrait se procurer l'assistance de quelqu'un pour l'aider à travail- ler, que rien n'était plus cher que le travail d'un labou- reur à Garveloch. Cela eût été vrai deux jours auparavant, mais cela n'était plus le cas. Il vint à l'esprit d'Angus que s'il administrait convenablement la ferme de Mur- doch , ce lui serait une recommandation auprès du laird pour en obtenir lui-même de l'emploi, l'année prochaine, à des conditions avantageuses. Le laird avait beaucoup entendu parler d'Angus et savait que c'était un honnête homme, mais il ne connaissait pas ce qu'il était capable de faire en agriculture. Le jeune homme crut donc avec raison que s'il saisissait cette occasion de se montrer la- borieux et habile, cela pourrait lui valoir un établisse- ment convenable sur les terres du laird. Il offrit ses ser- vices à Murdoch pour des gages plus modérés que n'en eût demandé aucun habitant du pays ; aussi ses offres furent-elles acceptées avec empressement. Quand le laird eut déclaré qu'il aurait soin de procurer des médicamens et la visite d'un médecin aux enfans de Murdoch , les af- faires de celui-ci furent terminées pour le moment. Ella s'approcha ensuite, et demanda la permission do ■^3(> ELLiV DE CARVELOCH. payer entre les mains cln laird le prix d'une demi-anndc de fermage. 11 sourit, et lui dit qu'elle n'avait besoin de payer qu'une fois l'an et qu'elle pouvait garder son ar- gent jiis([irà la Saint-Jean; mais il fronça le sourcil quand elle réj)ondit (ju'elle aimait mieux avoir affaire directe- ment à lui , et profiter, pour j)ayer, du moment oi^i il était là et oii l'argent était prêt; il déclara combien il voyait avec déplaisir toutes ces querelles entre son intendant et ses fermiers, et blâma sévèrement les deux parties. Quand il eut entendu toute l'histoire, le jugement qu'il porta fut loin de satisfaire personne. Il assura, il est vrai, pour l'avenir de bons traitemcns à Archie, et la liberté entière d'agir comme il le voudrait; mais la famille de l'enfant trouva qu'il avait été beaucoup trop doux envers M. Cal- lum. Celui-ci, de son côté, fut encore moins satisfait de voir qu'il avait eu tort depuis un bout jusqu'à l'autre. Pour prévenir quelque autre explosionule mauvaise humeur, Angus se hâta de présenter aussi sa demande. Elle était de nature à plaire au laird. Il se plaignit do l'absence de toute espèce de communication entre les habitans de l'île et ceux de la grande terre , et décrivit les inconvéniens qui en découlaient pour les deux par- tics : la privation de certaines denrées, et l'impossibilité de se défaire de quelques autres; le désavantage pour les insulaires de ne pas connaître le cours des marchandises, soit qu'ils voulussent vendre ou acheter, et enfin les dif- ficultés que cet éloignement du reste du monde appor- tait à la civilisation à Garveloch. 11 avait bien en lui- môme l'idée de quelques autres inconvéniens qui nais- saient de cette absence de communication, mais il la garda à part lui, et elle ne servit qu'à le rendre plus éloquent à ti'aiter la chose sous le rapport conimercial. -—Ce que vous dites est très-vrai, répondit le laird. Nous avons ici plus de tourlie que vous ne ])ouvez en INNOVATIONS. sSf employer, tandis que dans quelques îles voisines les gens sont à demi gelés l'hiver, faute de combustibles. Callum m'a dit que la moisson de Murdoch ayant manqué l'an- née passée, deux ou trois familles ont été obligées de vivre de coquillages pendant deux mois, au point que les hommes devinrent trop faibles pour travailler, et que plusieurs enfans fussent morts de faim, si le hasard n'a- vait permis que Callum, faisant sa tournée plus tôt qu'à l'ordinaire, ne fût arrivée à temps pour faire venir des pommes de terre qui leur sauvèrent la vie. Il m'a dit de plus que nos manufactures de soude n'étaient que des jeux d'enfans, comparées à ce qu'on en pourrait faire si on leur ouvrait un bon marché. — Je voudrais, dit Ronald, que Votre Honneur prît la peine de descendre là-bas sur le rivage pour voir quel parti on pourrait tirer de l'incinération du varech? — J'irai tout à l'heure. Mais, Angus, pourquoi per- sonne ne fait-il le voyage d'Oban? Qui est-ce qui l'em- pêche? Angus répondit qu'il supposait que personne n'en sentait suffisamment l'avantage; que de plus, le passage était dangereux avec les bateaux de l'île , qui, dans son opinion , étaient peu convenables dans des mers aussi ter- ribles , surtout si l'on avait des chargemens à prendre. — Alors, pourquoi ne pas se procurer un vaisseau convenable , Angus ? S'il allait régulièrement d'ici à Oban, et que de plus il touchât à quelques-unes des îles voisines, ce serait une spéculation avantageuse pour celui qui l'en- treprendrait. Que ne l'essayez-vous? Angus y était assez disposé, pourvu qu'on lui garantît les pertes. Mais il n'eût pas été raisonnable à lui d'expo- ser son petit capital dans l'acquisition d'im bateau , sans être à peu près sûr qu'on n'y renoncerait pas après quel- ques voyages. Le laird ne demandait pas mieux que de u32 ELLA Dli GARVELOCH. lui donner la garantie qu'il désirait, bien assuré que cette communication était tellement dans l'intérêt des habitans de l'île, qu'ils no voudraietit pas y renoncer, une fois qu'elle aurait été ouverte . Il fut décidé que le bateau com- mencerait ses voyages, l'été suivant, aussitôt qu'Angus aurait terminé son engagement avec le fermier et avant la saison de la pêcbe des liarengs et de la fabrication de la soude. Le bateau devait faire le tour de l'île, un jour par semaine, et toucher à tous les coins situés à une dis- tance raisonnable, où l'on pourrait espérer de faire du commerce. Angus se chargerait de la vente des denrées, ou bien ceux à qui elles appartiendraient auraient la faculté de s'embarquer avec lui et de faire eux-mêmes leurs af- faires. Le laird s'engagea à envoyer régulièrement à Oban un journal qui contiendrait tous les renseignemens com- merciaux de nature à intéresser ses fermiers. — Vous avez l'air bien sérieux, Ella, dit le laird quand cette affaire fut arrangée. Vous pensez que l'exécution de ce nouveau plan vous amènera quelques voisins qui, se fixant près de vous, vous obligeront à payer la rente? — Je sais bien que cela arrivera; mais je n'en suis pas effrayée, car il faudra avant cela que le prix des denrées augmente, et cette augmentation me mettra à même de payer ce qui me sera demandé. Ce n'était pas îà le motif qui rendait Ella sérieuse. Elle songeait aux orages d'été qui balaient le détroit et au péril du bras de mer l'csserré entre Garveloch et Oban. Elle se représentait l'anxiété qu'elle éprouverait lors- qu'elle se promènerait sur le rivage ou que , vers le mi- nuit, elle monterait sur les rochers pour attendre long- temps , et peut-être en v;iin , le retour de son époux. Elle se repiésenlait son bateau tombant et se relevant avec la lame, ou prêt de s'y engloutir. Toutefois elle écaila ses craintes égoïstes jiour écouter les avis qu<' le laiid INNOVATIONS. ^33 donnait à ses frères. Il leur disait de tirer tout le parti possible de leur ferme , pendant le temps où ils en auraient seuls les bénéfices, et de ne pas trop se bâter de vendre leurs produits. Il pourrait être avantageux pour eux de les em- magasiner jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion fa- vorable, comme par exemple dans l'intervalle entre une hausse des prix et l'établissement d'une rente sur leur ferme. Il termina en proposant à Bonald de visiter avec lui la ligne de cotes qu'il avait louée. Ronald lui fit observer que comme le varech ne devait être coupé que tous les trois ans, et qu'il ne l'avait pas encore été en cet endroit, il devait la première année y appliquer la plus grande masse de travail qu'il lui serait possible. C'était vers ce point que son frère , sa sœur et lui dirigeaient plus particulièrement leur attention , ra- massant avec grand soin tout le varech de bonne qua- lité qui se trouvait jeté à la cote, et en coupant à la marée basse quand la mer était assez calme pour per- mettre de le transporter convenablement à terre avant que la marée ne remontât. C'était alors le cas d'employer la corde de crin qu'avait tressée Ella. A marée basse, on la faisait passer au-delà de la portion de varech coupé , on réunissait les deux extrémités et on les fixait au ri- vage; à marée haute, quand le tout se mettait à flotter, on rapprochait les deux bouts de la corde, et tout ce qui s'y trouvait enserré était ainsi conduit à terre. Le laird, voulant voir si le jeune garçon connaissait au-delà de la préparation mécanique quelque chose qui pût avoir rapport à l'occupation qu'il avait embrassée , lui lit quelques questions. — Ne vous serait-il pas avantageux, quand vous ré- coltez beaucoup de varech, d'en répandre une partie comme engrais sur le champ de votre sœur? — Oui, si l'on no pouvait s'en procurer d'autre. Mais il 234 ELLA DE GàRVELOCII. y a après une tcnij)rtc assez de varech jeté à la côlc, qui est très-hon pour engrais mais trop brise pour qu'on en puisse faire de la soude. Jusqu'ici du moins nous en avons eu assez pour les deux usages. — Quand votre récolte deviendra moins abondante, renoncerez-vous à faire de la soude ou bien laisscrez-vous votre champ en jachère? — ^11 me semble que nous devons avant tout nous oc- cuper du champ, parce que nous sommes toujours sûrs d'en tirer quelque chose, tandis que le prix de la soude monte et baisse si souvent, que nous ne pouvons jamais dire ce que nous en tirerons. Angus dit même que si l'on apporte à Londres, de l'étranger, plus de barille qu'à l'ordinaire, il pourra arriver qu'un tonneau de cette marchandise se donne presque pour rien. — Mais si au contraire il ne vient de l'étranger que fort peu de barille, elle se vendrait fort cher. — Oui, Monsieur; mais nous ne le saurions qu'au moment de la vente, et nous serions impardonnables de négliger notre champ en attendant, n'ayant guère d'autres ressources sur lesquellesnous puissions compter. Ella est la bien-venue h prendre sur mon tas de vareck tout ce dont elle pourra avoir besoin pour engraisser son champ; mais ce n'est pas le cas, du moins à présent. — Combien vous faut-il de tonneaux de varech pour obtenir un tonneau de soude? Ronald sourit h l'idée de trafiquer par quantités si considérables qu'un tonneau de soude à la fois. Ceux qui la ])réparaient pour le laird, calculaient qu'ils en pouvaient obtenir un sur vingt-quatre de varech con- venablement séché, ei quece tonneau de soude se vendait de sept à vingt livres sterling, suivant le cours. Il ne lui appartenait pas de songer à jamais en faire assez, même pour la pluG petite de ces deux sommes; mais il trovait INNOVATIONS. Îi35 que quand il aurait l'avantage de faire des affaires direc- tement avec Greenock, il lui serait possible d'en faire assez pour améliorer le marais oii paissait le ponj. Si jamais il pouvait changer ce marais en un champ d'orge, il ne voyait pas ce qui pourrait lui rester à désirer. — A coup &C\v, dit le laird , il doit y avoir beaucoup de soude perdue en opérant la combustion dans une fosse comme celle-ci ; ce n'est qu'un trou creusé dans le sable, et entouré de pierres. Il ne serait pas difficile de con- struire un fourneau ; Fergus vous fournirait de la tourbe, puisqu'il en a de trop, à ce que j'entends dire; ne gagne- riez-vous pas quelque chose à cette méthode? — Oui, d'un côté, peut-être. Votre Honneur; mais nous perdrions plus d'un autre; dans l'état actuel le va- rech est notre seul combustible; par cette autre mé- thode nous serions obligés de dépenser le prix de la tourbe. — Il serait à désirer que de plus gros fabricans de soude que vous , eussent compris cette affaire aussi clai- rement, Ronald; ils se fussent épargné la dépense de construire des fourneaux dont ils ne peuvent se servir. Il est vrai que ceux-ci nous délivrent d'un grande désa- vantage. — Votre Honneur veut parler de l'odeur : mais avec un peu de soin on peut éviter qu'elle affecte qui que ce soit, excepté ceux qui entretiennent le feu; et ceux-là s'y accoutument bien vite. Quand nous habitions au nord, nous avions au moins trois endroits différens oii nous pouvions brûler le varech, suivant la direction du vent, et quand par hasard il soufflait directement sur la maison, Ella avait coutume de conduire^Archie , et ([uelquefois mon père, à un endroit dans les rochers oii ils pouvaient dormir enveloppés de leur plaid. — Et ce n'était pas \u\ grand malheur, dit Ella, dans -aSG ELLA DE GARVELOCH. les nuits d'cté, quand le reflet rougcâtre éclaire la cime des rochers jusqu'à minuit. Je ferai encore de même ({uand le vent sera contraire, et que nous aurons besoin de ne point interrompre la combustion du varech. Le pire de l'affaire , c'est que, dans ces occasions-là, Archie n'a pas plus envie de dormir que moi. — Est-ce qu'il est effrayé de se voir loin de la maison ? — Oh! non; mais il s'occupe à regarder les feux jus- qu'à ce qu'ils s'éteignent. S'il y a un moment de calme et que la flamme s'élève majestueuse au milieu d'une co- lonne de fumée, on en peut voir le reflet dans ses yeux. — Pourquoi ne le porteriez- vous pas quelque part d'où il n'apercevrait pas les feux? Est-ce qu'il comprend assez le sujet de ces déplacemens pour s'en montrer chagrin ? — Sans doute, Votre Honneur, et de plus je ne veux pas le priver de la vue de ce qui semble beau aux yeux que Dieu lui a donnés. II a des plaisirs (]ui lui sont propres, et ce n'est pas moi qui l'empêcherai jamais d'en jouir. Ella n'eût pas ainsi parlé d'Archie, si M. Callum eûl été présent. Voyant qu'on n'avait pas besoin de lui sur le rivage, il était monté à la ferme pour savoir comment on s'y portail. 11 revint en cet instant et dit que l<^s en- fans avaient une fièvre si violente qu'il ci'oyait devoir engager fortement le laird à ne pas entrer dans leur maison. Ella eut donc l'honneur de traiter son proprié- taire, et le fit avec autant do politesse et d'aisance qu'une grande dame qui aurait eu pair et château. Elle invita formellement M. Callum aussi, mais il se hâta de s'ex- cuser et dispai'ut tout à coup. Quand ils rentrèrent dans la chaumière, Archie dor-. )nait loujouis. Le laird remarquant qu'il avait encorda (igure cndce, oflril (I(^ le faire examiner par le médecin l'isolement n'est pas toujours la paix. i'Sj qu'il allait envoyer chercher, avant que celui-ci ne se rendît à la ferme. — Il n'a hesoin que de repos et de caresses, répondit Ella et de ne point être effrayé par quelque figure étran- gère, jusqu'à ce qu'il ait oublié ce qui s'est passé la nuit dernière. Il n'y a rien qui rafraîchisse autant qu'un som- meil comme celui qu'il goûte en ce moment; personne ne s'entend mieux que moi aux soins qu'il réclame, et d'ici à bien des jours je ne laisserai pas un homme lui caresser seulement la joue. Et dans son cœur elle ajouta : à moins que ce ne soit Angus. Le laird n'eut pas le temps de montrer qu'il l'avait comprise, carie moment de partir arriva pour lui avant qu'Archie ne se fût éveillé. CHAPITRE VIII. l'jsolement n'est pas toujours la paix. Les jours d'adversité que son seigneur avait depuis long-temps prédits à Murdoch, étaient enfin arrivés. Toute la famille fut atteinte de la fièvre; un des garçons en mourut, Murdoch lui-même et sa fille Meg eurent les plus grand espeines à s'en tirer. Pendant plusieurs années de santé et de prospérité, on n'avait rien amassé pour parer à ce malheur. Murdoch n'avait mis de côté ni argent , ni pro- visions, ni effets d'habillement. Le seul but qu'il s'était jamais proposé, c'avait été de reproduire son capital; quand une année il faisait plus, ce surplus était immé- diatement dé-ensé; quand une année il faisait moins, il a38 ELLA DF. GARVELOCn. neclierchait aucun moyen de rétablir la balance, en sorU; qu'il devenait de jour en jour plus pauvre. Il avait déjà laisse une partie de sa terre en friche, et obtenu une di- minution de fermage on conséquence; mais avec un bon avertissement que si la propriété diminuait encore de valeur entre ses mains, il serait obligé de l'abandonner à une autre fermier plus laborieux ou plus habile. La maladie qui était venu le frapper cet hiver lui ayant coûté une bonne partie de son petit capital , il eût été forcé de le faire immédiatement, si ce n'avait étépourle travail et l'économie d'Angus. Tout ce que put faire celui-ci , fut de maintenir l'exploitation dans son état actuel. Il n'était pas possible de songer à rendre à la culture les terres précédemment abandonnées , d'augmenter les troupeaux, de faire de nouveaux arrangemens dans les terres ou les bâtimens. Tout ce qu'on put faire n'eût pas suffi pour payer le fermage et le salaire d'Angus, si l'on n'avait eu devant soi l'espérance de communications avec des villes marchandes, et si cette attente n'eût Hiit hausser le prix des denrées. Angus rebâtit les murs de clôture , couvrit les champs d'engrais , y jeta les semailles du laird, et passa les mois d'hiver à réparer tout à la ferme, afin de pouvoir au printemps donner tout son temps à la culture. Quand Murdocb fut assez rétabli pour sortir, il ne fut satisfait de rien de ce qu'il voyait qu'on avait fliit pendant sa maladie. Cette mauvaise humeur en était la suite, et de plus il s'y joignait beaucoup de jalousie contre Angus. Il éprouva, quoiqu'il n'en voulût pas con- venir , beaucoup de surprise de l'étendue des réparations, sachant bien qu'elles n'avaient pu être faites avec son argent, puisqu'il n'en avait pas. Il affecta d'être fort ir- rité de lextravagance de celte dépense, disant qu'il avait toujours désiré voir les lieux en bon état; mais qu'il n'a- l'isolement n'est pas toujours la paix. aSc) vait jamais cru pouvoir se permettre de tels déboursés, et que ceux qui avaient pris sur eux d'entreprendre ces travaux, pourraient aussi payer la rente au propriétaire. Angus expliqua , sans perdre sa bonne humeur , que los pierres du champ avaient servi à rebâtir le mur, le varech des rochers à engraisser le sol, le gazon du ma- rais à couvrir l'étable à vaches , et ainsi de suite. — Et je vous prie, comment paierai-je le tout à la fin , — le laird , vous et tout le monde? — Sur la récolte, si tant est que vous payiez. — Vous pouvez le dire, si tant est que je paie. La ré- colte n'a jamais dçnné que juste de quoi payer la rente; et maintenant, voici les funérailles et vous, et le doc- teur de plus à payer. — Votre orge et vos avoines se vendront à un plus haut prix à Oban et dans les îles voisines , que vous ne les vendiez à M. Callum, quand vous viendrez avec moi vendre vos récoltes, ou que vous me les enverrez vendre pour vous.... — Jamais je ne vous y enverrai , monsieur Angus. — Comme il vous plaira. Cela reviendra toujours au même si M. Callum , sachant que vous pouvez obtenir un meilleur prix de vos grains, en exige une moins grande quantité pour votre fermage. Quant à moi , je serai tou- jours disposé à recevoir mes gages en nature, suivant le cours. J'espère qu'avant le commencement de l'été pro- chain vous vous trouverez quitte de toute dette , et c'est tout ce que vous pouvez demander. Murdoch sourit amèrement, supposant qu' Angus se moquait de lui. Celui-ci continua : — Maintenant que vous pouvez sortir, et qu'il est pro- bable que vous serez bientôt en état de travailler, notre besogne s'en fera plus vite , plus gaiement , et.... — Cessez vos railleries ! s'écria Murdoch en colère. ' ll\0 F.LLA DE GARVELOCH. Vous me parlez de travailler, et je n'ai pas plus de force ' que Rob , qui se traîne au soleil conimc un mulot au mois de mars , et (jui retombe au premier souffle de vent, comme une poule d'eau qui a les ailes coupées. — Mais je vois que vous ^tes déjà fatigué , dit Angus, lui offrant de s'appuyer sur son épaule. Vous feriez mieux de vous asseoir sur le banc , plutôt que de vous fatiguer à rester debout. Comme je vous le disais, c'est beaucoup que de ne plus garder la chambre; la force de travailler viendra ensuite, et votre ferme peut aller aussi • bien que jamais. Murdoch n'était pas d'humeur à accepter ces présages; il refusa le secours qui lui était offert, et s'assit regai'- daut, le creur plein d'amertume, tout le mal que se don- nait Angus, qu'il aurait dû remercier au lieu d'en être jaloux. IMais un soupçon injuste, et que rien ne justi- fiait, s'était emparé de son esprit, et ne lui laissait plus un moment de repos. — Il veut me supplanter, se disait-il à lui-même. A . le voir bêcher avec tant de plaisir, on dirait qu'à chaque fois c'est sur mon cou qu'il appuie le pied. S'il désire , voir baisser ma rente, c'est pour prendre la ferme lui- . même ; voilà pourquoi il veut me persuader qu'il y a en- core de quoi payer tout le monde ; voilà pourquoi il parle de ses gages avec tant de douceur et de modestie; ^ voilà pourquoi il a fait venir ses effets ici , et les a serrés dans la cabane d'Ella , au lieu de les faire débarquer à Lorn, qui est son pays et celui de toute sa famille. Oh ! • oui , il veut se fixer ici. Mais si je ne puis garder ma ferme, ce n'est pas une raison pour (ju'il l'ait ; M. Cal- lum est contre lui, et c'est déjà une bonne chose. Il y a long-temps que j'ai envie de rendre ma ferme , et je le veux faire sans qu'il le sache, afin que ]M. Callum la puisse donner à un autre que lui. Je veux pi'endre les devans ; T.'lSOLEMF.JVT n'kSÏ PAS TOUJOUftS LA. PAIX. 9-4 I quant à ce que je ferai moi-même après, c'est bien le tïiable si je ne puis vivre en me livrant à la pêche, puis- qu'Ella, qui n'est quune femme, en vit bien. Ce n'était pas là un plan imaginé dans un moment fl'humeur; Murdoch y avait long-temps réfléchi pendant qu'il avait la fièvre ; irrité de se voir ainsi renfermé , lui qui n'en avait pas l'habitude , harassé de chagrin , et dis- posé à voir toujours les choses du mauvais côté. Dans sa convalescence , il s'était d'abord adouci à l'égard d'An- gus , et s'était reproché les mauvaises pensées qu'il avait eues de lui; mais bientôt sa vanité blessée lui avait rendu toute sa jalousie, et pour le plaisir de renverser les pro- jets qu'il supposait à son ennemi prétendu , il allait pren- dre précipitamment une résolution qui pouvait être sa ruine et celle de sa famille. Il voulut connaître quelles étaient au juste les intentions d'Angus ; et pour décou- vrir une trahison qui n'existait pas, il se mit à jouer le rôle d'un traître. — Je voudrais bien savoir, dit-il la première fois (ju'Angus passa à côté de lui; je voudrais bien savoir ce que vous feriez si vous aviez cette ferme, qui vous pa- rait si avantageuse — La première chose que je ferais, dit Angus levant les yeux, et hii montrant un aigle de mer qui planait à une grande élévation , ce serait d'attraper cet aigle qui fait tant de mal à votre basse-cour; son aire serait facile à trouver, et ne tarderait pas à l'être, si vous étiez assez fort pour attacher une corde au locher. Murdoch impatienté, supposant qu'Angus voulait es- quiver la question : — Je ne vous parle pas de la volaille ; je vous demande ce que vous feriez de ces terres, si vous les aviez à long bail ? — J'y emploierais tout le capital que je possède; je tâcherais d'en obtenir davantage , si le propriétaire y II. i6 .2\l ELLA DE GARVELOCn. consentait ; je in'efforccM'ais d'améliorer les forces de pro- duction du sol , bien sùi'ile reirouvoi-le prix de ma peine, si toutefois un marché nous était ouvert. — Cela serait bel et bon , en supposant que vous eus- siez un long bail; mais si vous n'en aviez qu'un court? — ■ J'agirais encore de même. Je tiendrais toute la ferme en bon état de réparations, je m'efforcerais de re- médier à la légèreté du sol ; et quand j'aurais obtenu une bonne récolte, j'en emploierais le produit à cultiver de nouveau les terres qui ont cessé de l'être; et.... — Et vous feriez exactement ce que vous faites main- tenant, jusqu'à ce que vous pussiez faire mieux. — Exactement. Il ine prend pour un sot! se dit Murdocb;il ne se donne pas même la peine de me tromper. — Mais An- gus , vous oubliez que votre rente s'élèverait aussitôt, et vous enlèverait votre profit. Voyez, celle que je paie a été diminuée quand j'ai cesséde cultiver ces champs là-bas. Et vos profits se sont-ils augmentés depuis? La rente suit le prix des denrées, ce n'est pas elle qui le fait. Votre rente a été diminuée en conséquence de vos pertes, et la mienne s'élèverait en conséquence de mes gains; ainsi ma rente prouverait que j'ai gagné, comme le chiffre de la vôtre, dans ce moment- ci, prouve que vous avez perdu. Avez-vous bientôt fini de parler de mes pertes? s'é- cria Murdoch plus en colère que jamais. Pardon, dit Angus, j'oubliais que vous n'êtes pas encore bien remis, et je me suis laissé entraîner par ce que vous disiez de la rente. Pour vous remettre en bonne humeur, je vous dirai que l'autre jour, monté sur ce ro- cher, je regardais votre ferme, et je pensais qu'on en pourrait tirer un bon parti , si l'on avait une fois des moyens de transport. l'isolement n'est tas toujours i.a paix, if^'}} — Oh ! oui , murmura Murdoch ; je parierais bien que tu as pensé à cela. — Je voyais là-bas, au nord de l'île, des hommes et des femmes d'un âge mûr, aussi bien que des enfans , ra- masser des coquillages , et je pensais qu'ils seraient char- més de les échanger pour de l'orge et de l'avoine, si uu bateau se présentait régulièrement à cet effet. Je jetai les yeux dans toute la vallée, et je n'aperçus pas un pouce de terre labourée, si ce n'est sur votre ferme et le petit champ d'Ella. Je vis notre petit nombre de bestiaux mai- gres , et je me dis que si les pâturages étaient améliorés ainsi qu'ils le pourraient être, ce serait une bonne chose pour nous que d'avoir tous à manger de la viande. Et puis , du coté d'Oban , la mer avait l'air si engageant , elle était bleue comme en été , et les îles aussi belles qu'elles me le paraissaient quand j'étais enfant, et pas un rocher que je ne connaisse si bien au-dessus ou au-des- sous de l'eau. — Eh bien ! qu'est-ce que tout cela a de commun avec ma ferme ? — Parbleu , c'est que je suis impatient de faire mon premier voyage, de traverser le détroit avec ma barque pesamm.ent chargée de nos produits, et de revenir en- suite dansant sur les flots, n'ayant d'autre poids à porter que moi-même, et nos profits dans ma poche. — Et en me rapportant mon argent, vous me sou- haiteriez, je suppose, une longue et joyeuse vie dans ma ferme ? — Sans doute ; comme je vous la souhaite maintenant et vous l'ai toujours souhaitée. Murdoch, ajouta-t-il, je ne voudrais pas que vous me crussiez aàsez simple pour ne pas m'apercevoir que vous avez maintenant quelque jalousie contre moi. J'ai vu assez le monde pour savoir *!i44 T'LLA nr G.inVELOCH. co. que siiijnincnt un sourii'c et tics discours comme les vôtres. N'ayous pas de querelle : vous n'êtes pas en état (Peu supporter maintenant; mais rappelez-vous que je suis un lionnnc franc, et que j'aimerais mieux que vous médissiez une bonne fois en ([uoi je vous ai offensé. Murdocli l'éloigna avec son hàton d'un air de mépris, et appela sa fenmie pour apprendre quelque chose de nou- veau , à savoir qu'Angus était un homme franc. Elle se mit à en rire avec lui , et jusqu'à Meg , la pauvre malade, oui sortit de la maison en rampant à moitié, bravant le wrand air ])Our le plaisir de voir une querelle : amuse- ment dont les montagnardes écossaises sont on ne peut plus curieîises, Angus, cependant, ne comprenait pas ce que tout cela pouvait signifier , mais n'était pas plus tenté de se fâcher contre Murdoch, dans l'état oli il le voyait, que contre un enfant en colère. Il lui vint à l'idée que peut-être ils étaient piqués de ce qu'il ne leur avait jamais parlé de son mariage avec Ella, puisqu'ils étaient ses parens , quoique très-éloignés. — Peut-être m'en voulez-vous, dit-il, de m'être mon- tré si discret sur mes plans pour l'avenir. — Ici , les époux Murdoch échangèrent un coi;p d'œil. — J'ai voulu lais- ser le soin de vous en instruire, à la personne qui a plu- tôt le droit de vous en parler. — Ainsi, il a déjà vu Callum , pensa IMurdoch; il a trouvé moven de me devancer. — Si vous aviez tout appris de cette personne, ou par quel(|uc accident, avant (|ue do l'apprendre de moi , vous ne sauriez va en blâmer, car en vérité il ne m^appartenait pas d'en parler le premier. — Cela n'eût pas été délicat, je vous assure, monsieur Angus. — Je ne crois pas, eu égard à la position des parties; l'isolement n'est pas toujours la. paix. 245 mais à coup sûr, si j'avais pensû (jue vous dussiez vous formaliser ainsi de mon silence, il y a long-temps que je vous aurais tout dit. — Et depuis quand tout cela est-il arrangé, je vous prie ? — Depuis l'automne, — Du jour même de votre débarquement? — Du lendemain. — Et dites-moi, comment vos propositions ont-elles été reçues ? — Pour le coup, c'est trop fort, dit Angus , irrité à son tour, vous me poussez à bout. Je me suis montré as- sez patient, tant que vos questions et vos rires moqueurs n'ont eu que moi pour objet. Je ne satisferai pas davan- tage votre curiosité ; je regrette de l'avoir fait autant. Vous pouvez rire de la délicatesse , vous ne savez pas ce que c'est. Là-dessus il prit une corde et s'en alla pour chasser l'aigle de mer, dans l'intention d'engager Fergus à l'ac- compagner avec son fusil et de passer toute la journée dehors, ce qui lui semblait le meilleur moyen d'éviter des querelles mortelles. Il laissa les Murdochs profondé- ment étonnés de ce qu'après avoir écouté patiemment tant de reproches et de paroles de mépris qui s'adres- saient à lui-même , il s'éloigna ainsi furieux dès qu'on parlait de M. Callum. Jamais il n'y eut de quiproquo plus complet. Ella était dans le champ quand Angus parut sur la hauteur. Elle vil à sa marche que quelque chose l'avait fait sortir de son caractère, et elle se hâta d'aller à sa ren- contre, pour savoir ce que c'était. — Où est Fergus? demanda-t-il d'abord. Peut-il venir avec moi prendre un nid d'aigle? — Comment se fait-d que vous ayez le loisir d'aller à 24^ £LLA J)F. GARVEI.OCH.- la chasse? réj)oiKlit Ella. Je croyais que la saison vous laisserait à peine le temps de finir vos travaux à la ferme? — Notre basse-cour souffre; il faut cjue je démolisse le nid de l'aigle. — Ce n'est pas là votre motif, j'en suis sûre. — I>c laird a raison de ilire que des voisins qui devraient être d'autant meilleurs amis qu'ils sont moins nombreux , sont souvent les premiers à se quereller. Mais vous ne vou- driez pas quereller, vous, Angus, surtout contre les Mur- dochs , et dans Tétat où ils sont, moins que jamais? — J'en serais désespéré. J'ai essayé tout ce que j'ai pu pour l'éviter. Mais , Ella , quand leur avez-vous parlé de nos projets? — Jamais, répondit Ella en rougissant; je n'avais pas même dessein de le faire avant l'été. — Cependant quelqu'un leur en a parlé. — -Impossible; personne ne lésait que mes deux frères, et nous pouvons nous fier à leur discrétion , comme s'ils étaient muets. Angus expliqua la conversation qu'il venait d'avoir avec les Murdochs; les deux amans s'épuisèrent en con- jectures, les deux jeunes garçons jurèrent leur parole qu'ils n'avaient rien dit à personne. Il n'y avait pas moyen d'attraper le petit oiseau qui avait divulgué ce mystère, en sorte que nos deux jeunes gens partirent pour la chasse des grands. — Angus, dit Ella, êles-vons certain que votre œil et votre pied soient aussi sûrs que quand vous vous livriez tous les jours à cet exercice? — Ne craignez rien, répondit Angus en souriant. 11 me larde de me voir ciuore suspendu au-dessus des bri- sans, (Milouré d'oiseaux de mer qui balleiU des ailes et crient, et de me sentir là le niaîlre, comme un lion dans la forêt au milieu de singes querelleurs. \ ous voyez que L ISOLEMENT JV EST PAS TOUJOURS LA PAIX. •2l\'] nous avons soin d'eniporler do bons pieux et \xnt bonne corde : avec cela il n'y a rien à craindre. Je vous rappor- terai un œuf auprès duquel tous ceux qu'Archie vous a jamais donnés ne seront lien. — Je suis charmée que voti'e chasse se passe loin de ses yeux ; sans quoi il voudrait vous imiter. Savez-vous que nous avons été obligés de lui donner un tonneau pour mettre tout ce qu'il trouve, comme il nous a vus emplir les nôtres de soude et de harengs? Ronald Ta porté sur le Storr, et l'a mis dans le creux d'un rocher où il ne peut se pourrir. Archie s'occupe aujourd'hui à l'emplir. — Il devient de plus en plus imitateur. — Oui : hâtez-vous donc de partir, de peur qu'il ne vienne et ne devine l'usage de cette corde. Oh ! revenez avant la nuit, ou bien je douterai de votre amitié pour Ronald et pour moi. — Je songerai à Ronald, dit Fergus mettant son fusil sur son épaule, et je laisserai à Angus le soin de songer à vous. Angus trouva que son amusement favori n'avait rien perdu de ses charmes, quoiqu'il eût été long-temps sans s'y livrer. 11 oublia la contrariété que Murdoch lui avait fait éprouver, quand il se vit seul avec Fergus dans les lieux sauvages ou les aigles de nier avaient fixé leiu' sé- jour. Ce site ne lui paraissait que plus sublime, pour en avoir vu d'autres d'un g(.'nre bien différent, quoique aussi beau peut-être. Tandis qu'ils grimpaient les sentiers naturels qu'offraient les rochers, qu'ils sautaient d'un pic à l'autre quand il n'y avait pas de sentiers du tout, que son œil ne découvrait point d'autre végétation que des plantes marines, et se promenait sur un espace qui semblait n'avoir pas de limites, il racontait à Fergus et qu'il avait vu dans les forêts du Canada : comment a48 ELLA DE GARVELOCH. l'herbe et les broiissaiihîs y croissent si hautes, si mêlées, qu'il est tlifficiie de savoir où porter le pied ; comment les arbres ne permettent pas de rien voir autre chose que leurs troncs raj)prochés , et oonmient , en montant sui- le plusélevé,on n'aperçoitque la cime desarbres tellement serrés, et qui semblent s'unir d'une manière si compacte, qu'on croirait pouvoir marcher dessus jusqu'au bout de l'horizon. — Chut ! dit Fergus, voici l'aigle mâle! sa femelle est sans doute dans l'aire précisément au-dessous. Ferai-je feu ou atten(h'ai-je qu'il prenne son essor? — Attends! dit Angus; et il s'arrêta pour contempler l'oiseau majestueux, perché à l'extrémité d'une pointe de rochers et promenant son regard autour de lui pour chercher sa proie. Il était immobile, ses ailes noirâtres pliées; ses serres noires et brillantes semblaient s'enfon- cer dans le rocher, et son grand œil étincclant paraissait fixé sur quelque objet trop éloigné pour que la vue hu- maine le pût apercevoir. Fergus allait parler de nouveau, mais son compagnon l'arrêta, et lui permit seulement de témoigner par ses gestes , pliant les doigts en forme de harpon, et peignant la terreur sur sa figure, combien il plaignait la proie déjà destinée à périr entre de telles serres et sous les coups d'un tel bec. Surpris de n'en avoir pas été aperçu, et peu jaloux cle l'être, Angus poussa son compagnon dans le creux du rocher pour y attendre le départ du monaïque de cette solitude. Tout à coup ils entendirent le bruit d'une lourde chute : que ce fût celui d'un fragment de rocher qui se détachait, ou celui du vol de 1 aigle, c'est ce qu'ils furent quelque temps sans savoir. Mais bientôt ils l'aperçurent volant haut et loin , de ce vol j)articulier qui indicjue que l'aigle ne retourne pas h son aire, mais qu'il fond sur sa proie. Ils ne le l'isolement n'est pas toujours la paix. 249 voyaient presque plus qu'ils entendirent distinctement son cri , et qu'un autre lui répondit si près d'eux qu'ils ne purent s'empêcher de frissonner. — Allons! maintenant, allons! debout, dit Angiis; fixe le pieu pendant que le mâle est loin. Ton fusil est-il chargé? Pendant que je prendrai l'œuf, il faut que tu tues la femelle, au moment où elle s'enlèvera étonnée. — Attendez, cria Fergus, voilà le mâle qui s'abat. Là ! là, le voyez-vous ; il descend comme un plomb qui tombe. Il n'y a qu'un instant qu'il était trop élevé pour qu'on l'aperçût, et maintenant voilà qu'au milieu des flots écu- mans, il ne paraît pas d'ici plus gros qu'une pie. Sans perdre de temps , ils fixèrent leur pieu dans le rocher, y attachant l'extrémité d'une corde, dont l'autre fut fixée autour du corps d'Angus. Quand ils se furent assurés que les nœuds étaient solides, nos deux chasseurs poussèrent un grand cri pour alarmer l'aigle femelle, l'un se prépara à tirer son coup de fusil, et l'autre à des- cendre dès qu'elle s'envolerait. Aussitôt qu'elle en- tendit le cri, Taigle s'élança de son aire ; immédiatement elle fut atteinte sous l'aile et tomba gémissante , roulant de rocher en rocher, et mêlant ses accens de mort aux derniers échos du coup de fusil. Cependant Angus s'ef- forçait d'atteindre son aire : quelquefois suspendu à l'ex- trémité de la corde, il était ballotté çà et là par des cou])s de vent passagers, quelquefois il trouvait oii placer le pied et la main et se reposer un instant. Quand il eut dé- couvert le nid , il eut d'abord quelque espèce de remords de prendre ainsi par surprise le palais du roi des oiseaux. Mais la vue de plumes répandues çà et là et d'os à demi rongés le réconcilièrent avec l'idée de détruire ce formi- dable ennemi de la basse-cour. Le gros œuf était encore chaud. Angus le mit dans son sac, jeta les plumes au vent, nettoya !c trou complètement, (h manière à oler à ■2.)0 i:r,LA OF. GAllVELOCH. l'aiiile mâle toute tentation d'v revenir, et remonta vers Fergus. — Vous n'avez pas perdu de temps, lui dit celui-ci, et vous avez bien fait, car voilà le mâle sous ce nuage en bas, et il tient une proie dans ses serres. — Cet aigle est bien à présent le roi de cette solitude. J'aurais presque pitié de lui, si je ne pensais à nos vo- lailles. — Si j'étais que de lui , j'achèverais mon repas soli- taire, et puis j'irais cherclier une autre compagne. — Non pas moi; tant que le corps de l'autre serait là gisant je resterais à le garder; et quand la marée au- rait balayé ses os, je rebâtirais mon nid à la même place en son souvenir. — Est-ce que vous ne comptez pas apporter à la mai- son le corps de l'aigle morte? demanda Fergus. Il est là sur le rivage; il nous est aisé de le prendre, si vous voulez que nous nous en retournions de ce côté. — De tout mon cœur ; et comme nous avons du temps devant nous, nous pourrons tirer chacun un coup de fusil sur des canards sauvages. Peut-être Murdoch me saura-t-il quelque gré de lui rapporter ce gibier, quand il ne sera plus en colère. — S'il ne l'accepte pas avec plaisir, répondit Fergus, je connais quehju'un qui le fera. L'oiseau qu'ils avaient frappé était à l'agonie quand ils arrivèrent. Il était couché sur le dos; ses serres étaient fermées ; ses yeux étaient recouverts d'une membrane blanchâtre; des gémissemens étouffés qui s'ex.iialaient de son bec ouvert, et un faible mouvement de ses ailes éten- dues, étaient les seuls signes de vie qu'il donnât encore. Angus mit fin à sa souffrance, le jeta sur son épaule, et se hâta d'aller chasser dans un endroit où le gibier ne pouvait lui manquer, au milieu des étangs, où les oi- l'isolemeet n'est pas toujours la paix. 25 f seaux sauvages sont toujours réunis en grand nombre. Leur approciie n'excita aucune alarme: les oiseaux sau- vages continuèrent à voltiger. à nager, à manger; ils pa- raissaient aussi apprivoises que des canards ou des oies domestiques. Ils n'étaient guère, en effet, plus accoutu- més que ceux-ci au bruit d'un fusil; Fergus avait rare- ment le temps d'aller à la chasse ; et il n'y avait que lui qui en eût un à Garveloch; il l'offrit dans ce moment à Angus. — Tu dédaignes un pareil gibier, après avoir abattu un aigle , dit Angus souriant. Pour moi , je ne suis pas si fier; chaque chose a son temps; allons, en besogne; et aussitôt il déchargea son arme. — Deux , quatre , cinq , du premier coup ; je vous fais mon compliment, Angus! Si le roi des oiseaux nous ob- serve encore en ce moment, il doit penser que nous som- mes des meurtriers bien sanguinaires. — Il prendra peut-être bientôt sa revanche ; la nuit, qui forme pour nous un épais rideau, n'est pour lui qu'un voile diaphane. Il enlève aussi bien une poule ou un chevreau à minuit, que quand ses yeux viennent d'affronter l'éclat du soleil. Mais j'espère qu'il ira cher- cher ailleurs une compagne, et s'y fixer. Allons, tire aussi ton coup de fusil , et partons ; les ombres s'épaississent , et nous avons un chemin difficile devant nous. Ella les attendait impatiemment, non qu'ils fussent en retard, mais parce qu'elle avait de nouvelles contra- riétés à leur raconter. Elle était montée à la ferme pour essayer de rétablir la paix; dans ce dessein, elle avait fait un grand effort, et s'était disposée à plus de conces- sions que la famille n'en eût arraché d'elle, sans le mau- vais état de ses affaires et de sa santé. En leur expliquant les raisons qui l'avaient empêchée de leur communiquer plus tôt son mariage projeté avec Angus , elle avait été 25j. KLT.A. de GARVKLOCff. aussi surprise que vexée de voir qu'ils n'avaient aucun soupçon de la chose. Cette entrevue n'avait jeté aucune lumière sur la cause de leur ressentiment, et Ella s'en revint sans savoir autre chose , si ce n'est que les Mur- dochs se regardaient comme offensés, et qu'ils refusaient positivement de laisser Angus remettre le pied chez eux, jusqu'à ce qu'ils eussent vu M. Calhnn. Le mystère devenait de plus en plus inexplicable pour Angus, qui cependant s'en tourmentait moins que sa fiancée. — Je travaillerai pour vous et pour Ronald , voilà tout, jusqu'à ce que M. Callum arrive, ou que mon ba- teau soit prêt. Du moins vous ne me paierez pas avec des injures, et vous ne me mettrez pas à la porte comme un voleur. — Il faut espérer que la maladie ne nous rendra pas l'esprit chagrin comme le leur. — C'est vrai ; merci de m'avoir rappelé celte circon- stance. Je ne nourris pas de ressentiment contre eux ; et j'irai dès qu'ils m'appelleront. S'ils ont à le faire, Dieu veuille que ce soit pendant que mon gibier est encore bon! Je n'en serai que mieux reçu, pour rapporter une demi-douzaine de canards sauvages, qui sont meilleurs pour des malades , que des oies fumées d'un goût détes- table, comme celles qu'ils ont. Je voudrais, Ella, qu'ils apprissent de vous comment on doit les préparer.... et bien d'autres choses encoic. UNE SOTTE DÉMARCHE. 253 CHAPITRE IX. UNE SOTTE DEMARCHE. Les canards sauvages étaient encore frais quand on appela Angus. Avant une heure, la femme de Murdoch vint dire que les bestiaux étaient dans le champ de seigle, son mari ayant laissé la porte de l'étable ouverte, et qu'il n'y avait personne dans la maison d'assez fort ou d'assez dispos pour les y faire rentrer. Angus, n'écoutant que son bon naturel, et sans faire la moindre allusion à ce qui s'était passé, y alla, et répara le mal qu'avait fait la négligence du fermier. Il reprit sa place ordinaire au coin du feu , et amusa les deux malades du récit des aventures de sa journée. Comme, pendant quelque temps, il vit le fermier toujours irritable, Angus évita de parler de leur querelle, dont la cause demeura un mystère pour lui. Ce n'en était pas un pour Murdoch , préoccupé qu'il était de l'idée qu'Angus le voulait mettre à la porte, et prendre sa ferme après lui. Il disposa donc ses arrange- mens en conséquence. Sa jalousie était toujours éveillée, et il lui sembla qu'il n'aurait point de repos qu'il n'eût résigné sa ferme entre les mains de M. Callum, à condi- tion qu'Angus ne lui succéderait pas, et que lui-même obtiendrait une petite maison où il pût vivre avec sa fa- mille, en se livrant à la pêche. Un soir qu'Angus reve- nait des champs , il trouva Murdoch qui l'attendait sur le pas de la porte. — Pourquoi vous attardez-vous ainsi , Angus? Il y a Sl54 FXLA DR GAUVl'.LOCH. plus d'une heure qu'il fait nuit, et qu'il tombe un brouil- lard mortel. — Je suis resté à mon ouvrage jusqu'à la dernière minute, voilà tout. J'avais une raison particulière de travailler beaucoup aujouidliui. — Oui, une raison particulière, aujourd'hui.... comme tous les jours , je pense. Kappelez-vous seulement que ce n'est pas nioi qui exige de vous ce travail excessif, et que cela ne vous sera pas compté dans vos gages. — Bon! bon ! Mais vous ne voulez jamais laisser par- ler les gens, répliqua Angus en souriant. J'allais vous dire que j'avais travaillé pour deux jours, car je passerai presque toule la journée de demain à la mer. M. Callum est à Scarba, et j'ai besoin de le voir. Je partirai donc- dès le matin; mais si je ne puis lui parler directement , il pourrait arriver que je ne revinsse pas avant la nuit. — M. Callum débarcjué à Scarba! Qui vous l'a dit? Angus montra du doigt l'extrémité de son télescope qui sortait de sa poche. Murdoch observa qu'Angus pa- raissait y voir et entendre mieux que personne autre dans tout l'archipel. — Quant à ce qui est de voir, c'est très-probable, car il n'y a pas un autre instrument de ce genre dans toutes les îles.. Et je remercie mon ami l'ingénieur, chaque fois queje m'en sers, c'est-à-dire presque tous les jours de ma vie. — Qu'est-ce que vous avez à faire avec INI. Callum ? demanda brusquement Murdoch. — Qu'est-ce que cela vous fait ? répondit Angus, le regardant fixement. Je reçois vos gages pour faire votre ouvrage, mais je ne vous dois pas compte de mes affaires particulières. — Oh ! sûrement non. Je vous le demande seulement parce ([u'il faut que j'aille demain avec vous; j'ai besoin aussi de voir M. C-allum. UNE SOTTE DJÉMARCHE. 2 55 — A coup sûr, reprit Angus avec bonté, vous n'êtes pas en état d'aller à la mer; de plus, M. Callum peut bien ne se trouver pas près de la cote, peut-être en sera- t-il à quelques milles. Permettez que je fasse votre affaire en même temps que la mienne. Murdoch sourit d'un air de mépris à cette proposition , et bien plus encore lorsque Angus lui eut offert d'engager M. Callum à venir à Garvelocli. Le fermier était décidé à entreprendre le voyage, et rien ne l'en put détourner, pas même le temps affreux qu'il fit le lendemain matin. Ils débarquèrent à Scarba avant l'heure où ils suppo- saient que M. Callum devait se lever; mais ils apprirent qu'il avait dessein de s'embarquer de bonne heure, d'un point opposé de l'île ; qu'à cet effet il avait couché dans l'intérieur, et que s'ils désiraient lui parler, il leur fallait prendre des chevaux et aller aussi vite que possible. Ils ne purent se procurer qu'un cheval, et Murdoch, tout fatigué qu'il était , ne voulut pas perdre Angus de vue un seul instant. Il s'entêta donc à monter en croupe der- rière lui, et ils partirent. Le mauvais état de la route et la rudesse du pas du cheval irritèrent singulièrement Murdoch, comme il arrive aisément aux gens malades. D'abord sombre, il devint grossier, hargneux et colère, au point qu'Angus se mita réfléchir sérieusement, et à chercher comment il pourrait rappeler son compagnon à la raison. — Faites donc attention, Angus; si vous aimez à être ainsi secoué , je ne le puis supporter, moi. — La route est, en effet, terriblement mauvaise; mais nous allons trouver une plaine plus unie, quand nous serons à ce détour. — Vous appelez cela une plaine unie ! s'écria Murdoch au bout d'un quart d'heure , quand ils se trouvèrent sur une descente très-rapide. a5() F.LLA DF. GARVr.LOCrT. — Je n'ai parlé que de l'endroit que nous venons de passer; dans tous les cas, ce n'est pas moi qui ai fait la route. — Mais c'est vous (jui l'avez choisie, et vous ne me persuaderez pas (ju'on ne puisse en trouver une meilleure flans Scarba. Vous l'avez choisie, vous dis-je, pour vous venger de ce que je n'ai pas voulu rester derrière, — Vous vous (rompez. — Je me trompe ! je me trompe ! Arrêtez le cheval , arrêtez-le à l'instant même! Je ne veux point faire un pas de plus avec vous. — Qu'est-ce que vous dites? demanda Angus, qui pensa qu'il avait trouvé un moyen d'apaiser son compa- gnon. Vous voulez descendre ici ! — Certainement; à l'instant, à l'instant même; je ne veux pas faire un pas de plus avec vous. Angus le laissa descendre, et se mit à prendre le pas. Au bout de deux minutes, il entendit Murdoch qui le rappelait, comme il l'avait bien prévu. — Laissez-moi remonter, dil-i! d'un ton assez piteux. Il murmura encore quelques mots sur la difficulté de faire un pareil chemina pied, puis il se tint tranquille jusqu'à ce qu'ils eussent rejoint M. Callum. Cet important personnage accueillit fort mal Angus, et coupa court à la conférence aussitôt qu'il le put faire décemment. Il sourit à Murdoch, quant il apprit de quelle nature était son affaire, et le favorisa d'une au- dience extraordinairement prolongée. Pour répondre à ses soupçons, il ne pouvait pas dire qu'Angus lui eût jamais demandé la ferme, mais ils convinrent tous deux que certainement il en avait l'inlontion, et que ce serait un grand triomphe de le désappointer. M. Calhun avait un certain cousin qui désirait précisément une ferme comme celle de Murdoch , et il ne doutait pas que le UÎNE SOTTE DKMARCHK. ^5^ îaird ne lui permît de la lui confier, et de bâtir pour les Murdochs une maison dans un endroit où ils pussent se livrer à la pêche. L'autorisation du Iaird obtenue, les ouvriers se mettraient sans délai à l'ouvrage, et l'on ver- rait si la pêche de Murdoch ne pourrait pas commencer aussitôt que le commerce d'Angus dans son nouveau ba- teau, qui était le sujet de toutes les conversations à Gar- veloch et dans les îles voisines. M. Callum ne voulait pas donner à Angus le plaisir d'apprendre où en était la construction de son petit paquebot, mais en décrivit toutes les beautés et toutes les commodités à Murdoch, ajoutant que le Iaird s'en informait souvent, et qu'il l'é- tait allé voir plus d'une fois sur le chantier. Nos deux conspirateurs s'étant remis en bonne hu- meur par leur mutuelle sympathie, se montrèrent pleins d'égards l'un pour l'autre quand leur longue conférence fut terminée, et affectèrent de ne s'occuper de personne autre. Callum fit venir des rafraîchissemens pour Mur- doch, et lui recommanda le repos, sans demander à An- gus si cela lui convenait . Le fermier se hâta d'obéir aux moindres désirs du grand homme, pour faire mieux contraster l'indépendance que montrait Angus dans ses discours et dans ses manières. Tous deux moralisèrent à l'envi sur les avantages de la sincérité et l'infamie de la trahison, jusqu'cà ce que le conspirateur prétendu, mais celui contre lequel on conspirait dans le fait, se mit à bâiller sans cérémonie. Ils eussent préféré le voir rougir ou trembler, mais ces bâillemens fournirent un nouveau sujet de sermon à Murdoch pendant le retour. Chaque fois que le trot du cheval ou le mouvement de la mer le lui permit, il fit un nouveau discours sur l'audace considérée comme aggravation de la méchanceté, jusqu'à ce qu'arrivé à sa porte, il s'évanouit avec un héroïsme di^ne d'une meilleure cause. II. 17 a58 ELLA Dr G.VRVKLOCH. CHAPITRE X. qu'arriver A-T-IL ENSUITE. La chaumière d'Ella présentait à Angus un contraste complet et bien consolant avec ce qu'il voyait journelle- ment à la ferme. Chez Ella et ses frères tout prospérait, et leur prospérité extérieure n'était troublée par aucun chagrin domestique. Jusque-là les deux jeunes garçons avaient regardé Ella comme parfaite; on les eût grave- ment offensés si on leur avait dit qu'un temps viendrait qu'ils l'aimeraient davantage et qu'elle les rendrait plus heureux. Cependant ce temps était venu. Ils lui furent reconnaissans d'un nouveau mérite que le temps déve- loppa chez elle, le mérite de se rappeler qu'ils n'é- taient plus des cnfans, et de leur remettre insensible- ment son autorité avant qu'ils n'eussent demandé ou même désiré ce changement. S'ils la consultaient sur leurs petits projets elle commença à demander leur avis sur les siens; bien plus, non-seulement elle continua à sourire à leurs jeux, mais elle se mit à y prendre part, comme si les années eussent été pour elle à reculons. De son côté elle sentait que ses frères étaient ses amis parce qu'ils aimaient tendrement Angus; pour celui-ci tout était bien dans une maison dont le lien principal était l'attachement à sa personne, et à ses intérêts les plus chers. Dès qu'il avait une demi-houre de loisir, il la venait passer avec ses amis, tantôt leur indiquant ce qu'on pouvait faire pour l'amélioration du petit champ, tantôt aidant Ronald à étendre, à sécher, à entasser le qu'arriver A-T-IL rNSTIITI? SJQ varech, coupant de la tourbe avec Fergus, chantant des chansons ou gravissant des rochers avec Archle, mais le plus souvent s'entretenant avec Ella dans la cabane. Jamais il ne put obtenir d'elle de l'accompagner et de tenir les rames tandis qu'elle pécherait. Elle répondit toujours que cela le tiendrait trop long-temps absent de la ferme, qu'elle avait assez l'habitude des fdets pour aller seule à la mer jusqu'à ce que la saison des harengs fût revenue. Elle ne pouvait du moins l'empêcher de la suivre des yeux. Son télescope lui devint plus cher que jamais; vingt fois dans une matinée il le dirigeait sur son bateau , pour la voir et admirer son adresse. Avec quelle délicatesse et quelle sûreté elle évitait tous les ro- chers cachés sous l'eau! avec quelle force elle jouait des rames contre vent et marée! avec quelle politesse et quelle grâce elle répondait auxsaluts qu'on lui adressait d'une chaloupe en passant ! comme elle se tenait ferme sur l'arrière pour lancer ses filets! comme elle les rame- nait d'une main puissante! comme elle prenait évidem- ment plaisir à placer sa barque directement au vent, forçant chaque vague à la seconder et à la ramener au bord ! Angus voyait tout cela , et se disait que pour une femme comme Ella, il n'y avait pas d'occupation plus convenable que la pêche : il est vrai qu'on rencontre rarement des femmes de cette trempe. Et cette pensée le faisait sourire. Il avait vu une jeune dame pêcher des truites à la ligne dans des ruisseaux, et c'était déjà un amusement assez fort pour elle ; mais ici , c'était une oc- cupation qui demandait de la force de corps , de la pré- sence d'esprit , de ^adresse et de la patience , c'était une occupation qui convenait parfaitement à une femme comme Ella, et il n'y avait qu'une femme comme Ella qui p^ût s'y livrer avec succès. Ce succès était grand, et Ella en tirait bon profit. Elle a6o rJ.LA. DF. GA.RVELOCH. songeait que cette année était probablement la seule où le pioclult de sa pèche dut lui rester en entier; en consé- fjuence elle ajoulait le j)lus possible à son capital pour améliorer la (jualité ou augmenter la quantité de produits qu'elle retirerait de sa permission de pêche quand elle la tiendrait à bail. Elle espérait avoir assez d'argent non- seulement pour perfectionner la culture du sol , tenir ses filets, ses barils et son bateau en bon état, mais encore pour en acheter un neuf ainsi que d'autres ustensiles, pour prench'c etsaler une plus grandequantitéde poisson. Elle désirait donner la même prudence h ses frères, et pour cela elle achetait quelque chose de chacun d'eux. Elle payait à Fergus tout le combustible dont elle avaitbesoin pour son compte particulier; elle achetait à ]»onald au va- rech pour en graisser son champ, et voyait avec plaisir qu'il appliquât son petit capital à mettre en culture le marais qu'il avait toujours eu envie d'ajouter à son champ. Ella y allait chaque jour, et était chai-mée d'entendre Angus annoncer que ce pourrait, avec le temps, devenir un champ d'un bon rapport, et que probablement, dès l'an- née suivante, il paierait les frais de culture. Les affaires éîaient dans cet état, quand par une belle soirée du printemps, Angus vint d'un air de surprise et demanda qui est-ce qui allait s'établir dans la baie voi- sine, de l'autre coté du rocher. Comme on ne compre- nait pas ce qu'il voulait dire, il expliqua qu'une maison était en construction sur le rivage. Ronald n'y était pas allé depuis quelques jours; il ne savait pas que des ou- vriei's fussent venus avec les matériaux, ni qu'il fût ques- tion de construction dans le voisinage. 11 ne fut pas pos- sible de tirer aucun éclaircissement des ouvriers, qu'on paraissait avoir choisis exprès pour leur indolence et leur sauvagerie. Tout ce qu'ils purent dire, c'est qu'ils él;,aient venus par ordre de M. Callum, pour bâtir une petite qu'arriver A-T-IL ENSUITE? ^6 I maison avec deux pièces d'une certaine grandeur, et qu'on leur avait dit de se hâter le plus possible, afin qu'on pût y entrer à la Saint-Jean. Murdoch se contenta de sourire quand Angus lui raconta la chose à son re- tour, et lui dit de s'adresser à M. Callum, s'il voulait sa- voir à qui cette maison était destinée. — Supposez, continua-t-il, que votre paquebot, dont vous vous promettez tant de merveilles, ail tenté quel- qu'un de venir se fixer près d'Ella et lui faire concur- rence dans sa pêche: qu'est-ce que vous diriez? — Ce que j'ai déjà dit, tant mieux; pourvu que nous ayons des produits, et un marché où les vendre. Un marché une fois ouvert, il y a de la place pour bien des gens; et puis de la concurrence naissent les avantages du voisinage et du commerce, tant qu'il y en a suffî- saniment à faire pour chacun, et ce sera long-temps le cas ici. Ella sera charmée de payer une rente, si en même temps elle peut vendre ses produits plus avantageuse- ment, acheter à meilleur marché, ou plus commodé- ment, ce dont elle a besoin, et avoir en outre de bons voisins autour d'elle. — Nous verrons ce qu'il en est, répliqua Murdoch, quand M. Callum viendra. — Oui, répondit Angus souriant; bien des choses auront lieu quand M. Callum viendra; la nouvelle maison sera habitée, Ella et ses frères auront leur bail , et — Et vous, Angus? — Moi je ferai mon premier voyage dans mon pa- quebot; et Là-dessus il sourit de nouveau, en pensant à un autre événement qui devait coïncider avec ce pre- mier voyage; mais Murdoch se méprit, comme à l'or- dinaire, sur ce qu'il voulait dire, et prit ce sourire poiu- iba ELLA DK GARVELOCH. un sourire malin et méchant. — Et moi, continua Angus, je remplirai , j'esj)cre, tous mes engagemens. — J'en suis convaincu, répondit Murdoch du ton le plus amer. On remarqua que les Murdocbs suivaient avec le plus grand intérêt la construction de la nouvelle maison. Ils étaient actuellement aussi en état de travailler que ja- mais; le printemps leur avait rendu leurs forces; mais les habitudes d'oisiveté qu'ils avaient contractées pen- dant leur maladie, s'accordaient trop bien avec leurs goûts naturels pour qu'ils y renonçassent si tôt. Le père continua à s'envelopper de son plaid, à s'asseoir les bras croisés sur une pierre, ou sur un banc, regardant, les yeux à demi fermés, les maçons et les charpentiers tra- vailler, et laissant Angus faire ce qu'il voudrait à la ferme. Sa femme continua à se plaindre de ses chagrins et de ses fatigues, comme si ses enfans eussent été encore au lit avec la fièvre. Rob garda toujours les doigts dans sa bouche , et demeura couché tout de son long au soleil , quand le soleil luisait , ou devant le feu quand le temps était brumeux. MeyS KLLA DE GARVELOCn. — Kri voilà un de sauvé! s'écria Meg; le rocher est juste à (leur d'eau, mais il est assis dessus. — Oh! mon Dieu, murmura Ella, sauve-moi de te pi'ier que ce soil l'un plulôt (jue les autres! Bientôt on en vit un second sur le même rocher, mais ou ne voyait rien des deux autres. Archie avait vu tout ce qui s'était passé; il était for- tement agité, car nul ne comprenait mieux les signes d'émotion, qu'il en comprît ou non la cause. Il agit avec rapidité et avec force , comme s'il était tout à coup animé par un éclair de raison; mais, hélas! l'imitation était la seule voie dans laquelle son énergie se pût manifester. Au moment où il vit Murdoch lancer son bateau, il courut à sa grotte, en tira son tonneau, le roula jusque dans l'eau, et se mit alors dedans. Murdoch fut le seul qui le vit debout, agitant son bonnet avant d'anùver au tournant qui ne pouvait manquer de lui être fatal. — Le tonneau reparut — vide — , il flotta autour du promon- toire, comme Archie avait sans doute prévu qu'il le ferait ; enfin il arriva près de Fergus et fut l'instrument de son salut. Il le saisit de ses mains défaillantes, et ne sut de ([ui lui était venu ce secours si opportun que quand il fut rejoint par Murdoch et placé dans son bateau. Les deux qui avaient gagné le rocher étaient Angus et Ro- nald; pour Rob, il avait eu l'esprit de comprendre que ce qu'il avait de mieux à faire c'était de ne point aban- donner la rame à la(|iielle il s'était d'abord accroché. Lui aussi fut secouru à temps; en sorte (ju'EUa se figura que tous étalent sortis sains et saufs de cet affreux dan- ger; elle seule ignorait encore ce qui était arrivé au -Storr. Quand elle vint joindre ses frères sur la grève, ils s'éloignèrent un moment de ses embrassemens, et leur physionomie témoigiiail autant de compassion que i\e douleur. Angus se tenait le visage conli-e terre. Mur- UNE CATASTROPHE. 2^0) (îocli balbutia quelques paroles enli'ecoujiées. Ella fut quelque temps sans pouvoir comprendre ou sans vouloir croire ce qu'il lui annonçait, et quand elle n'en put plus douter elle fut la seule ([ui demeura maîtresse d'elle- même. Une expression de douleur que des mots ne sauraient lendre se peignit passagèrement sur sa figure quand Fergus dit en sanglotant qu'il avait dû son salut à la mort d'Arcliie. — Non, Fergus, dit-elle, ne parle pas ainsi; laissons à celui qui dirige toutes choses le soin de montrer qui devait vivre et qui devait mourir. Dieu sait que je m'é- tais résignée à sa volonté avant de savoir ce qu'elle serait; maintenant que nous la connaissons, ne lui de- mandons compte ni de ses vues, ni de ses moyens. Re- mercions-le humblement de ce que vous êtes tous en- t:ore ici. Tandis qu'Angus la reconduisait chez elle, les voisins se dispersèrent à la recherche du corps; toutefois ils ne le purent trouver, et l'on supposa qu'il avait été entraîné au loin par le courant. Quand ils se furent tous retirés dans leurs maisons, et que ses frères et Angus se furent éloignés d'elle pour lui cacher leur douleur, ou l'oublier un moment dans les bras du sommeil, Ella sortit seule, sans bruit, et passa la nuit parmi les rochers; une nuit dont la beauté naturelle était digne du jour qui l'avait précédée. Il faisait clair de lune, et c'est ce qui, donnant à Ella un faible espoir de retrouver le cadavre, l'avait portée à sortir. Les reflets rougeatres du soleil couchant 7i'étaient pas encore complètement éteints, que déjà l'orient commençait à s'éclairer, sans que les étoiles eussent abandonné le ciel. La mer, connue il arrive sou- vent dans ces parages, était étincelante de lumière, et, malgré sa douleur anièrc, Ella ne contemplait pas sans aSo ELLA DK GAUVJXOCH. «•liannes ce spectacle imposant. Au point du jour An- gus la trouva assise vis-à-vis le tournant où Archie avait disparu. — Vous n'êtes point allée dans sa grotte? dit-il. — Non, r('|)li((ua Ella; j'ii-ai aussitôt que vous m'au- rez quitté, vous et mes fi'ères. — Quand nous vous aurons quittée! Eh ' quand sera- ce donc? — Dans quelques heures, j'espère, répondit-elle en souriant. Je veux que nous continuions à honorer Ar- chie, en le tenant tout-à-fait détaché de ce à quoi il n'a jamais pris part. Nous avons travaille sans lui, pendant qu'il vivait; nous devons continuer notre travail de même, ne fût-ce que pour montrer qu'il n'y a jamais été pour rien. Il faut remplir vos promesses envers nos voi- sins, Angus; allez vous acquitter de leurs commissions, et puis vous me reviendrez l'esprit plus libre. — J'y consens, répondit Angus, et je ne vous deman- derai pas de m'accompagner cette fois. C'est à vous de me dire si vous avez quelques raisons de rester ici. — J'en ai pour y rester cette fois, j)as plus, Angus. Je ne puis encore l'cnoncer à l'espoir de placer le corps d'Archie au pied de la croix et à côté de son père. Avant votre prochain voyage je l'aurai fait, ou bien la chose ne sera plus possible. Angus et Ella passèrent plusieurs heures du matin qui devait être celui de leiu- mariage, dans la recherclic la plus triste où le cœur et les yeux jîuissent s'employer. A la fin Angus observa un indice qui ne pouvait que dif- ficilement être trompeur, li avait vu une orfraie voler à une grande hauteur, ])uis descendre gratluellemenl , une seconde la rcjoindi-e, et loules deux paraissant di.s- posées à s'abattre. A|)rès les avoir effravi-cs en poussant de i^r;!iid:i cris, \ngiis counil dans celte direction cl UNE CATASTROPHE. 28 I parvint à découvrir le triste objet de leurs recherches. Archie était étendu sur un banc de sable fin ; on l'eût cru endormi; il tenait toujours fortement la main sur le haut de son plaid qui contenait toutes les plumes et toutes les fleurs ramassées dans la journée précédente. — Elles furent long-temps gardées en mémoire des inno- cens plaisirs d'Archie; ces plumes et ces fleurs furent long-temps le seul trésor d'Ella. Angus revint heureusement de son premier voyage avec ses deux compagnons, et assez à temps pour con- duire Archie à sa dernière demeure. Cela fait, Ella re- connut qu'aucun devoir ne lui restait plus qui l'empê- chât d'accomplir sa promesse : elle accompagna Angus à Oban la semaine suivante, et en revint sa femme. LA MER ENCHANTÉE ou LES EXILES POLONAIS. <7f- SOMMAIRE DES PRINCIPES DÉVELOPPÉS DANS CE CONTE. L'échange d'une marchandise ou a'une denrée contre une autre, c'est-à-dire l'échange en nature, ou le troc, entraîne une perte considérable de temps et de soins avant que les besoins respectifs des parties échangeantes ne soient satisfaits. Ce temps et cette peine peuvent être économisés dans les échanges, par l'adoption, comme signe représentatif de la richesse, d'une marchandise convenue, laquelle sert alors de valeur intermédiaire, en ce sens qu'elle est d'abord reçue en échange d'une seconde marchandise , et puis donnée en échange d'une troisième. Cette marchandise, c'est l'argent (^pecunia). Les qualités nécessaires d'une marchandise intermé- diaire représentative dans les échanges , c'est qu'elle soit : — — telle que tous les vendeurs l'acceptent volontiers ; — capable de se diviser en fractions ou portions coi!- venables ; — portative, c'est-à-dire renfermant une grande valeur sous un petit volume; — indestructible, et peu exposée à varier dans sa valeur intrinsèque. ^86 SOMMA lui:. L'or ot l'argent réunissent ces (jualités à un degré ex- traordinaire, et ont de plus l'avantage désirable de la beauté. C'est pour([uoi l'or et l'argent ont été jusqu'ici les marchandises choisies pour servir d'intermédiaire et de valeur représentative pour l'échange des autres. Ils sont généralement préparés par une autorité compétente, dans la foi'me la plus commode, pour éviter à chacpjc ac- quisition la peine de vérifier la valeur réelle du signe re- présentatif. Dans les États où la quantité d'argent monnayé est il- limitée, sa valeur échangible est, en dernière analyse, déterminée, comme celle de toutes les autres marchaii- dises , par ce que coûte sa production. Dans les Etats où la quantité d'argent monnayé est limitée, au contraire, sa valeur échangible dépend de la proportion dans laquelle se trouve cette quantité par rapport aux besoins. Dans le premier cas, l'argent monnayé conserve sou caractère de marchandise ; et s'il sert de signe représen- tatif aux autres, il ne le doit qu'à ses qualités naturelles, ({ui le rendent essentiellement propre à cet objet. Dans le second cas, l'argent monnayé cesse d'être une marchandise , et devient seulement un gage de transfeit, ou un signe d'une valeur arbitraire; et alors ses qualités naturelles, dont nous avons parlé, deviennent d'une im- portance comparativement petite. La qualité qu'a l'argent de passer de main en main , sans détérioration sensible, supplée, par la rapidité avec; laquelle il circule, à Texiguité de la quantité dans la- quelle il a été émis. J>a rapidité plus ou moins grande de cette circulaîion SOMMA.IRI:. -iSj peut faire évaluer la quantité de monnaie émise, et tend, si l'on n'y apporte pas de restrictions , à établir un équi- libre entre cette quantité et les besoins. Quand il existe des restrictions , le degré de circula- tion de l'argent indique le degré de dérangement intro- duit parmi les élémens de la valeur échangible ; mais il n'a pas une influence permanente sur la rectification de ce dérangement. LA MER ENCHANTÉE. CHAPITRE PREMIER. LES CHANTS NATIONAUX SUR LA TERRE ÉTRANGÈRK. — Ainsi , voilà donc ces montagnes , dit un ofiîcier russe à Tun des paysans sibériens armés, et préposés à la garde d'une troupe d'exilés , qu'on conduisait , les uns pour travailler aux mines de Nertchinsk , les autres pour être attachés au sol , comme serfs , partout où il plairait au gouverneur d'Irkoutsk ; voilà donc ces montagnes qui garnissent la frontière, ces montagnes qui vont don- ner de l'ouvrage aux ennemis de l'Empereur, pour en extraire l'or et l'argent qu'elles cachent dans leur sein. — Oui, voici les montagnes, et au milieu d'elles se trouve la Mer Enchantée , répondit le paysan, sans tou- tefois se donner la peine de lever les yeux sur les pics qui commençaient à s'obscurcir lentement du long crépus- cule du Nord. Cet homme habitait le village voisin , et traversait cette route presque tous les joiu's, ainsi que ses compagnons; car, quoique l'officier russe eût accom- pagné les exilés depuis !a Pologne, la garde de paysans changeait de village en village. — Dites aux prisonniers d'avancer, et retirez-vous , ordonna l'officier. — T^es paysans, qui n'avaient pas cru ir. rg 290 LA MEK EJVCHANTiîE, nécessaire do les surveiller beaucoup clans un pays où f;.- fuite (Uail prescpie iinj)ossible, conimencèrent à l'egardei- (le combien ils pouvaient être en arrière, et coururent pour foi'cer les lioinines à pied d'accélérer le pas, et fouet- ter le cheval harassé qui traînait la kijjîtka où étaient les femmes. Au premier coup d'œil , ces prisonniers offraient tous le même aspect, parce que leur tête était lasée, et que leurs vêtemens étaient uniformément grossiei's. Il fallait les observe]' quelque temps pour voir que quelques-uns d'entre eux étaient vieux et les autres jeunes; pour dis- tinguer les rides de l'âge d'avec celles creusées parla dou- leur. En y regardant de plus près encore , on pouvait dis- cerner le rang respectif et la qualité de ces hommes qui, extérieurement, se ressemblaient tant riui à l'autre. Pas un serf sibérien n'avait l'air si fatigué par le travail, ni si abattu' par la misère ; mais dans tous les Etats de l'Em- pire, on n'aurait pu trouver des figures aussi nobles et aussi mâles que le paraissaient celles de ces exilés, quand oiî les examinait à part des misérables vêtemens dont leurs corps étaient couverts. Les femmes dans la kibitka parurent alarmées à l'oi- dre d'accélérer la marche. Parmi les hommes , quelques- uns, mus par la curiosité, se mirent à courir en avant, autant que le leui* pei-mettait !e poids dont ils étaient chargés; les autres continuèrent le même pas lent et me- suré dont ils avaient marché dejMÙs qu'ils étaient en vue. Ils portaient , de deux hommes l'un , sur l'épaule une baire de fer, aux deux extrémités de laquelle pendait une covu'te chaîne; tous gardaient en ce moment le plus profond silence. — Dépêchez-vous donc! s'écria le Russe, agitant sa lance avec impatience. Vous marchez comme si vous aviez encore uuile milles devant vous: mais Nertchinsk LES CHANTS NATIONAUX, ETC. 201 est là, au milieu de ces montagnes, et nous sommes près du lac où vous devez faire iialte, pour attendre les ordres du gouverneur à l'égard de quelques-uns d'entre vous. — Vous n^ traverserez pas, ce soir, la Mer Capri- cieuse, observa l'un des paysans. Les esprits ne laissent aucun bateau revenir sans accident, une fois qu'il est nuit. — Cela dépend de ceux qui le montent, reprit un autre homme de l'escorte. Vous l'appelez la Mer Capri- cieuse; d'autres l'appellent la Mer Enchantée, Quelque- fois ce lac écume et jette ses eaux à une grande hauteur, quand il n'y a pas un souffle de vent; d'autres fois, et aussi souvent , sa surface est unie comme un miroir quand les pins agités rompent sur les collines environnantes. Sachez d'abord qui les esprits favorisent, et qui ils per- sécutent; et alors vous saurez si un bateau pourra tra- verser en droite ligne, comme un aigle qui retourne à son aire ; ou bien tourner et disparaître dans l'eau, conune un canard édredon qu'une balle a atteint sous l'aile. — Taisez-vous, esclaves, cria l'officier. Ici, vous au- tres esclaves! que je vous entende rendre grâce à l'Em- pereur pour vous avoir envoyés ici, où l'herbe croît sous vos pas, au lieu de vous avoir confinés au Kamtchatka. Pour toute réponse, les exilés entonnèrent un de ces chants patriotiques dont ils avaient souvent, dans la route, fatigué les oreilles serviles de leur escorte. « Notre Pologne est dans le deuil, — elle ne périra pas! « Le feu de ses bivouacs brûle encore, et le secours est « proche. Son aigle inquiète vole de rivage en rivage, jus- « qu'à ce que les nations se lèvent pour mettre un terme « à ses pleurs. » — Misérables! s'écria le Russe, comment osez- vous abuser de la clémence de l'Empereur? Est-ce que vos voix traîtresses ne se tairont jamais? — Jamais , répondit un jeune Polonais. A. en juger par ■H^-2 LA MER ENCHANTÉE. l'aspect des lieux où nous allons , il doit y avoir dans ce>> moiilagncs assez d'oclios pour rcpétei' noschanls du soir au nialui et du malin au soir. Quand nous traversions les stèpes incultes, nos voix se perdaient^ans l'espace; mais ici, parmi ces montagnes, les plaintes de la Pologne ne mourront pas. — Je les ferai bien taire, murmura l'officier, — Non pas par des menaces, répliqua Ernest. L'Empe- reur a décidé de notre sort comme il lui a plu, nous n'a- vons rien à craindre davantage pour chanter les hymnes de notre partie, et nous les chanterons. — Vous portez votre barre de fer sur l'épaule, dit le leRu^se, vous serez tous enchaînes par la ceinture, comme auparavant, si vous ne cessez de blasphémer contre l'Empereur. Ernest, le jeune Polonais, porta les yeux derrière lui; il vit l'état d'éj)uisement de son ami Taddeus, qui avait été récemment mutilé, la fatigue d'Owzin, le père de Taddeus, et celle du vieil Alexandre, le plus faible de la troupe; il eut compassion d'eux, et s'abstint de répondre au tvran qui avait aussi bien le pouvoir que la volontt* de les enchaîner, encore qu'aucune possibilité de fuite ne lui en fournît le prétexte. Afin de leur rappeler leur po- sition actuelle par rapport à lui, l'officier leur adressa la parole suivant les appellations nouvelles qu'il n'avait pas encore pu les forcer à reconnaître. - — Numéro 3 1 vous ne serez plus bientôt en état de suivre si vous restez ainsi en arrière. Halte, numéro 7! Si vous continuez d'aller aussi vite, je vous brûle la cer- velle. Numéro a, il n'est pas temps encore de passer la barre de fera votre compagnon, vous ne l'avez pas en- core portée le temps voulu. Paroles perdues. Owzin continua de rester en arrière, Ernest d'aller en avant , et Taddeus s'obstina à céder à LES CHAMPS NATIONAUX , ETC. SqS son compagnon plus robuste la charge dont 11 était ac- cable. Une bordée dejurcmens, ou plutôt un jurement indécent , répété une douzaine de fois par l'officier russe, allait être suivi par des coups de la part des paysans, quand la voix d'une femme se fit entendre , dominant le bruit de la kibitka. — Mon ami, mon cher époux, essayez, je vous prie, devons rappeler votre numéro, afin que vos enfans et moi nous n'ayons pas la douleur de vous voir égorger sous nos yeux. Taddeus, mon fils, si vous ne pouvez por- ter plus long-temps votre fardeau, dites-le. Est-il d'un homme de nous attirer de nouvelles souffrances , en ir^ ritant ceux auxquels vous ne pouvez résister? Demandez du repos, puisque vous en avez besoin. C'est ce que Taddeus ne put se résoudre h. faire ; mais il jeta sur sa mère un regard soumis, reprit son fardeau de dessus les épaules de Paul, qui n'en fut pas fâché, étant aussi désireux qu'Ernest de courir en avantpourse faire une idée du pays où ils allaient arriver. Lénore descendit sans rien dire de la kibitka, prit le fardeau de son fis mutilé , trop faible et trop fatigué pour lui résister, et l'envoya prendre dans la voiture sa place auprès de sa sœur. Le Russe parut surpris, mais ne s'op- posa pas à ce remplacement. De toute cette troupe d'exilés, aucun, probablement, pas même leurs parens, n'était aussi malheureux que le frère et !a sœur, qui , pour la première fois depuis leur départ de Varsovie, se trouvaient en ce moment assis à côté l'un de l'autre. Pendant toute la durée du voyage ils s'étaient réciproquement évités, et cependant jamais deux membres d'une même famille ne s'étaient aimés aussi tendrement que ceux-là le faisaient naguère encore. Mais depuis Sophia avait eu contre son frère un sujet de plainte qui lui paraissait ne pouvoir jamais être oublié, i(^4 LA MER ENCHANTi^E. et l'esprit de Taddeus n'était j)as moins tourmenté de l'iniiistice de sa sœur, que de ses propres remords. Sopliia avait été long-temps la fiancée de Cyprian, ami de ses d(Mix. frères; et il y avait lieu d'espérer cjue leui" mariage se con