LIBRARY OF THE UNIVERSITY OF ILLINOIS AT URBANA-CHAMPAICN 823 V o 5 r. rr H. ?^.-fîfe3"v .. ■>* ■ 7 ^.-m^mM . .■ V \vf' ^/V. ;^-7>fi^^'>; ^; >^>v^ j ■:■ JU^^ /^^. "-^î^. ,u COOTES DE MISS HARRIET MARTINEAU L'ÉCONOMIE POLITIQUE. TOME V. ÏMPUlMEIlïl!: DE II. i'OCUNllilK, Clic Mi lilitKK , K. tl4- CONTES DE MISS HARRIET MARTINEAU SUR L'ECONOMIE POLITIQUE, TRADUITS DE I. ANGLAIS PAR M. B. MAURICE, ELEVE I>E L AMCiSNNE ECOLE nOHMALEa TOME CINQUIÈME. L'ÉMIGRATION. — BERKELEY LE BANQUIER PARTIES I ET II. K^^>^«^B».t PARIS, LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN , Kl'E S-GEliMAlN-DES-PRlS , ii° Q. M DCCC XXXV. IA3G/X VrrrJ • , S L'ÉMIGRATION V. SOMMAIRE DES PRINCIPES DÉVELOPPÉS DANS CE CONTE. Deux genres de colonisation ont été adoptés par l'em- pire britannique; le premier a pour but la diminution de la population, c'est l'émigration volontaire; — le second est la colonisation pénale. Ce mot de colonisation est appliqué par quelques- uns à une troisième méthode qu'ils voudraient qu'on suivît dans ce pays; — c'est la colonisation intérieure. L'émigration volontaire dirigée par le gouvernement, a un triple but : 1° D'améliorer le sort de ceux qui émigrent, en les plaçant dans un pays où ils peuvent subsister à moins de frais que dans la mère-patrie; 2° D'améliorer la position de ceux qui restent, par l'augmentation du capital relativement à la population; 3o L'amélioration du pays même où s'établit la co- lonie. Pour atteindre le premier but, il faut que la colonie soit placée dans un climat qui assure à ses habitans la santé et l'abondance, et qu'elle soit organisée de manière à établir une coopération suffisante entre l'industrie et les capitaux. 4 SOMMAIJIK. Pour le second, les frais de transport de chaque in- dividu doivent être moins coûteux que ne le serait sa subsistance dans la métropole; et les choix doivent être dirigés dans la vue d'y diminuer le chiffre de la repro- duction humaine. Pour atteindre le troisième but, les colons doivent être choisis dans la double vue d^augmenter le capital et la population, ce qui implique l'aptitude morale à composer une colonie où puissent régner l'ordre et le travail. - Toutes ces considérations prouvent qu'une nouvelle colonie doit être composée d'hommes jeunes, bien por- tans , et d'une moralité reconnue; qu'ils ne doivent pas être tous ouvriers, ni tous capitalistes; qu'il faut aussi que les lieux où ils se fixeront soient assez rapprochés pour qu'ils puissent facilement échanger leurs produits. Les colonies intérieures peuvent offrir un soulage- ment temporaire à une population trop abondante, et aussi accroître les produits des terres qu'elles cultivent. Mais ce résultat ne s'obtient qu'en détournant une por- tion du capital de ses canaux naturels , et avec la certi- tude de nuire à l'avenir de la société , en augmentant la disproportion entre la population et les capitaux. La colonisation intérieure, quoique moins nuisible que l'improductive distribution des fonds de charité, est inférieure à la colonisation hors de la métropole. L'une produit un bien momentané pour quelques citoyens, au prix d'un détriment causé en définitive à un beaucoup plus grand nombre ; l'autre produit des avantages du- rables pour tous. SOMMAIRE. 5 La colonisation pénale se propose : 1° De rassurer la société par l'éloignement de celui qui l'a offensée; 2° D'éloigner d'elle le crime à l'avenir par l'exemple du châtiment ; 3° La réforme morale du coupable. Jusqu'ici aui:un de ces buts n'a été atteint , ce qui n'est pas étonnant, puisque : «"Le coupable est seulement transféré d'une portion delà société dans une autre, et qu'en outre il revient très fréquemment à son ancien repaire. 1° Son châtiment, autant qu'il peut mériter ce nom, a lieu à une trop grande distance pour être un exemple salutaire; et que, comme dans le fait le sort dont il jouit ne peut pas être un châtiment, l'effet de l'exemple est précisément le contraire de celui qu'on s'était proposé. 3° Nos lois sur les condamnés tendent à corrompre de plus en plus le criminel, puisque une amélioialioa no- table dans sa position devient la consé([uen(e directe de son crime. La réunion del'émigration volontaire et de l'émigration péwale sur le même terrain , tend également à atténuer le châtiment des unsct à diminuer le bien-être des autres ; puisque le colon condamné se trouve , pour ainsi dire , privilégié dans un pays oii son travail lui procure un sa- laire considérable, et qu'au contraire l'émigré volon- taire souffre cruellement des vices et des maladies qu'en- traîne rintroduction dans la colonie, d'une population de condamnés. L'ÉMIGRATION. CHAPITRE PREMIER. LA. METROPOLE. Le fertile et beau comté de Kent a souffert long-temps de la pauvreté qui pesait sur la partie laborieuse de sa population. Cependant le voyageur qui le traverse rapi- dement peut se croire dans un magnifique jardin; il emporte l'idée que les nécessités de la vie y sont of- fertes avec abondance à tons les babitans des villes du comté, ou à ceux qui se sont établis sur le bord de si^s vergers, de ses cbamps de blé ou de houblon; il est pourtant certain que l'on ne trouverait nulle part, ni dans les sombres allées de Manchester, ni dans les caves de Londres, une misère plus profonde, plus complète, que dans quelques-unes des paroisses de Kent. Tandis que les uns poursuivent de leurs murmiu'es la dîme et la taxe des pauvres, les autres, bravant les lois, ren.- plissent le pays de pillage, de meurtris et d'incendies nocturnes, crimes odieux dont les premiers ne peuvent rapporter qu'un avantage précaire et trop chèrtnien' 8 l'émigka.tiok. acheté, el l'autre est la méthode la plus propre à accroî- tre les maux mêmes sous lesquels le peuple gémit. A l'époque dont je parle, aucun malfaiteur n'avait encore eu la brillante idée de chercher dans la destruc- tion des grains un remède à la disette dont souffrait le peuple. La paroisse de A***, dans le comté de Kent, semblait être parvenue au dernier degré de misère pos- sible; dans un pays tel que l'Angleterre, l'expérience n'a que trop prouvé que de plus cruelles souffrances lui étaient réservées. La paroisse de A*** contenait environ 2000 personnes; le nombre des artisans, en comptant lesenfans, s'élevait à 45o dont plus de 3oo étaient agri- culteurs: les fermiers, faisant assez mal leurs affaires, ne pouvaient les employer tous, ou bien étaient dans l'impossibilité de donnera aucun un salaire suffisant.il en résultait que 5o ou 60 ouvriers, se trouvant sans tra- vail , étaient à la charge de la paroisse avec leurs femmes et leurs enfans , ce qui rendait la taxe des pauvres un fardeau accablant pour la classe la moins .aisée des con- tribuables , et à mesure qu'il lui devenait plus difficile de la payer avec exactitude , le nombre et les besoins des pauvres s'accroissaient. Les effets de cet état de choses devenaient de plus en plus sensibles par l'augmentation journalière de tous les excès et de tous les crimes. Il importait peu que le printemps vînt embellir les vergers des fleurs délicates du pommier; que déjeunes arbres se parassent de leur fraîche verdure, comme si ce séjour eût été celui du bonheur, tandis que les bois étaient infestés de brigands et que des plaintes et des ma- lédictions se faisaiejit entendre derrière les haies; c'était sans plaisir qu'en automne les paysans se fatiguaient à re- cueillir leur odorante récolte de houblon; car, presque tous avaient des pères, des frères, ou des fils qui, gé- missant de leur oisiveté forcée, contemplaient d'un œil / LA MÉTKOPOLE. 9 d'envie le travail qu'ils ne pouvaient partager, et ne songaient pas a remercier le ciel d^une abondance qui ne soulageait pas leur misère. C'était en vain que le soleil brillait sur leurs chétifs vallons, sur leurs modestes chaumières, tandis que des parens sans asile enviaient ces faibles biens qui leur étaient refusés et que plus d un enfant frissonnait de maladie et de faim, au milieu de la chaleur du jour. De nouvelles cabanes s'élevaient, il est vrai; mais loin d'être un signe de prospérité, c'était une spéculation sur la misère elle-même, et la taxe des pau- vres devait en payer le loyer; aussi était-il aisé de deviner qu'elles seraient occupées, non par des hommes sembla- bles à ces laborieux paysans dont l'Angleterre se glorifiait il y a un siècle et demi, mais par de jeunes fainéans et leurs femmes plus jeunes encore, et sans aucune ressource que les secours de la paroisse. Ces nouvelles chaumières étaient un sujet de chagrin pour leshabitans qui, autrefois dans l'aisance, se voyaient enlever leurs moyens d'existence par de nouveaux venus. Parmi les mécontens éHait Castle : encore dans la vigueur <\a l'âge, et après avoir jouit d'une honnête in- dépendance, il se voyait, sans qu'on eût rien à lui re- procher, sur le point de tomber dans une affreuse dé- tresse. 11 s'était marié de bonne heure, et avait su, non seulemenl pourvoir aux besoins de sa famille, mais aussi mettre ses deux enfans en état de se suffire h eux-mêmes. Frank avait fini son apprentissage de charpentier, et était à vingt-un ans un ouvrier habile et laborieux. Sa sœur Ellen , plus jeune de trois ans, était une active et adroite fille de laiterie, que tout fermier pouvait employer avec plaisir. I.a seule consolation de (Basile, dont les af- faires personnelles allaient du reste fort mal, était de savoir que sa fille était en service, et que son fils avait de l'ouvrage. Il avait épousé en secondes noces une lo l'émigration. femme beaucoup plus jeune que lui , qui n'avait jamais connu l'adversité, et se trouvait peu préparée à la sup- porter, quelque gai que fût son caractère avant d'être soumise à cette épreuve. Le seul service qu'elle rendit à son mari, fut de nourrir les enfans qu'elle lui donna. Ils moururent presque tous à mesure que leur posi- tion devenait plus difficile, et leurs ressources plus précaires. Il ne restait chez eux qu'une seule petite fille, parvenue à l'âge de six ans. Il y avait cependant deux jeunes garçons qui donnaient à Castle le nom de père, quoiqu'il les eût depuis quelque temps désavoues pour ses fils : il avait déclaré que Jerry ' et Bob ' étaient naturellement des pillards et des vagabonds,/ qu'il les avait chassés de chez lui afin qu'ils pussent sui- vre en liberté leurs mauvais penchans , et qu'ils étaient si adonnés au vol , qu'il serait bientôt ruiné s'il devait répondre de leurs méfaits. Quelques personnes pensè- rent qu'à quinze et seize ans tout espoir de réformation n'est pas perdu , que le besoin les avait entraînés au crime, et qu'ensuite la sévérité même de leuis parens s'était opposée à leur retoiu". Castle était maintenant presque toujours abattu et irascible; à (|uarante-cinq ans il avait le ton querelleur, le visage ridé, et la (îéuiarclie lente d'un vieillard. Le malheur avait produit sur sa fenuue un effet plus déplo- rable encore; elle ne murmurait pas, mais elle parais- sait avoir perdu la faculté de sentir et d'agir; et tandis que son mari travaillait toutes les fois (ju'il trouvait quelque chose à faire, elle était aussi paresseuse que si elle avait été élevée à la charge de la paroisse. Le seul être qui crût que la source de tout bien n'était pas des- séchée en elle, était sa belle-fille EUen qui, se sou- I. Abréviation pour Jeremiach. a. Doh , pour Robert. LA MÉTROPOLi:. I I venant à quelle terrible épreuve un changement total de position l'avait soumise, persista toujours à dire, chaque fois qu'ellel 'entendait accuser , qu'une année de bon- heur et de santé la rendrait une personne toute diffé- rente. Donnez-lui, disait-elle, du secours et de l'espé- rance, donnez-lui du travail et le salaire de ce travail, et sa voix deviendra aussi douce que lorsqu'elle chantait pour endormir son premier enfant. El!e nétoiera elle- même son ménage, au lieu d'empêcher quelque autre de le faire ; elle retournera à l'église ; elle aimera Frank au lieu de maudire ses propres enfans, comme elle le fait à présent. En J'entenclant parler ainsi, queitjues voisines d'Ellen la taxaient d'hypocrisie; d'autres croyaient à la sincérité de ses espérances sur sa belle-mère; mais toutes convinrent, quand la crise des affaires de Castle fut airivée, <|ue , de bonne foi ou non , Ellen avait mal prophétisé. On apprit un jour que Jerry et Bob venaient d'être arrêtés pour avoir volé et frappé cruellement deux jeu- nes gentlemen qu'ils avaient attirés dans les bois sous prétexte de chercher des nids, et que, s'ils échappaient à la peine capitale, ils seraient déportés. Castle dit aussi- tôt, quoique d'une voix mal assurée, qu'il s'y était tou- jours attendu. Sa femme alla plus loin; elle s'écria qu'elle espérait qu'ils seraient pendus, et qu'ainsi ils ne cause- raient plus de mal à personne. Elle engagea son mari à ne faire aucune démarche en leur faveur, trop contente d'en être débarrassée. Les voisins crièrent au scandale; ils parvinrent à décider Castle à aller déclarer au magistrat l'âge de ses enfans, car tous deux paraissant plus âgés qu'ils n'étaient réellement, une explication sur ce point pouvait rendre leur punition moins sévère. Castle cepen- dant se refusait à une absence de deux jours , parce que sa femme attendait d'heure en heure le moment de ses 12 l'émighatiojv. couches; mais une voisine, qui habitait la même chau- mière , proposa de rester près d'elle, à condition d'en re- cevoir les mêmes soins à une époque qu'elle jugeait ne devoir pas être éloignée. Castle était à peine parti que sa femme eut besoin de secours, et l'enfant n'était pas encore né , que la voisine se trouva dans la même po- sition. C'était au milieu de la luiit; le chirurgien de la paroisse, qui était seul près d'elles, n'osait les quitter pour appeler quelqu'un à son aide. 11 enveloppa les deux en- fans dans une vieille couverture, et les déposa près du feu qu'il avait allumé lui-même. Il arriva tout naturelle- ment qu'il ne sut plus à qui appartenait chacun des en- fans, et il manqua de la présence d'esprit nécessaire pour cacher son embarras, qui s'accrut encore lorsqu'il s'a- perçut que l'un d'eux était mort. Il serait difficile d'ex- primer l'horreur qu'il ressentit en voyant quii, loin d'é- prouver aucun regret, clîacune des deux mères soutenait que l'enfant mort était le sien et repoussait celui qui vi- vait encore '. Daus cet instant parut un témoin inaperçu ou oublié, c'était la petite fille de Castle, Susan, qui était sortie du coin obscur qu'elle occupait, pour venir regarder les enfans. — Voici, Monsieur, celui que vous avez enveloppé le premier, dit-elle en montrant l'enfant vivant. — Comment le reconnaissez-vous, mu petite? — Je suis sûre qu'elle le reconnaît bien, dit la voi- sine, elle n'avait pas autre chose à faire qu'à regarder, et elle.... — A quoi le reconnaissez-vous? répéta le chirurgien. — A ce coin de la couverture qui en tombant sur la grille du foyer est devenu tout noir; quand vous avez I . Historique, LA MÉTROPOLE. l3 apporté l'autre enfant, vous l'avez enveloppé de ceœté, voyez ! — C'est vrai, dit la femme de Castle, et c'est son en- fant qui est né le premier. Le chirurgien lui fit observer qu'elle se trompait et orutle différend terminé. Il n'en fut pas ainsi; elle acca- bla sa fille d'injures et la força de sortir de la chambre, puis, repoussant brusquement son enfant, ellel'accabla de malédictions parce qu'il criait. Sa voisineluiayant dit, avec une insultante ironie, que ce petit garçon lui était sans doute envoyé pour remplacer l'un de ceux qui allaient être pendus, et que son seul regi^et était qu'elle n'eût pas deux jumeaux, des paroles affreuses dans la bouche d'une mère sortirent de ses lèvres. La dispute s'anima déplus en plus, jusqu'au moment où le chirurgien , crai- gnant à la fois pour leur vie et leur raison, ne se sen- tant pas d'ailleurs la force de supporter davantage cette scène horrible et monstrueuse, sortit, et emporta l'inno- cent objet de la querelle. Susan était encore sur l'escalier, sanglotant et n'osant rentrer, si bien que le chirurgien l'emmena aussi chez lui après avoir envoyé une voisine près des deux malades. — Voici, ma chère, dit-il à sa femme en entrant, une petite fille qu il faut coucher quelque pari; et un enfant qu'il faut soigner jusqu'à ce que nous puissions l'envoyer demain au JForkhouse. — Comme vous paraissez ému ! Quels sont ces en fans? — Ceux de la Providence, ma chère; de iîos jours les cœurs des mères sont fermés pour leurs propres en- fans; Saîomon lui-même ne pourrait plus y lire: je viens d'en voir deux se disputer un enfant mort , et qui l'auraient remercié s'il eût ordonné de couper en deux l'enfant vivant. — Ne les jugeons pas si sévèrement, dit sa femme; i4 l'émigration. c'est la misère qu'il faut accuser, cette misère qui porta jadis une femme de la nation de Salomon à dévorer son propre fds. Ne les blâmons pas ! Plût à Dieu que nous pussions les secourir! Tout se termina par la réception de l'enfant à l'hôpi- tal, le témoignage de Susan ne suffisant pas pour ap- puyer le serment du chirurgien sur ses véritables pa- rens et aucun autre témoin ne pouvant être invoqué. Lorsque Castle fui de retour, il observa qu'il était peu important de connaître la vérité, puisque, dans tous les cas, l'enfant devait être h la charge de la paroisse, ses voisins et lui ne pouvant plus long-temps se passer de secours; ce qui ne se vérifia que trop promptement. El- jen , obligée de céder sa place à une fille qui était aux frais de la paroisse, revint chez son père; Frank y re- vint aussi leur annoncer la triste nouvelle qu'il était sans ouvrage, et depuis si long-temps, qu'il était convaincu que le seul parti qui lui restât était d'aller ailleurs ten- ter la fortune. Sa sœur et lui délibérèrent alors de quel coté il devait tourner ses pas. Il n'y avait que peu de chances d'être mieux quelque part que ce fût en Angleterre. Il pensa au Canada, puis aux colonies établies sur les bords de la Swan; mais, quand on sut que Jerry et Bob étaient condamnés à la déportation , le frère et la sœur eurent ensendîle l'idée que toute la famille devait les suivre , se fixer dans leur voisinage, et tâcher, en veillant sur eux, de les rappeler au bien, ce qui serait peut-être possible lorsqu'ils seraient à l'abri de tentations trop fortes pour eux. Frank avait beaucoup entendu parler des avantages qu'offrait l'émigration dans la Nouvelle- Galles du Sud et dans la terre Je Van-Diémen : il lui semblait qu'aucune famille ne s'était jamais trouvée, plus que la sienne, dans une position qui rendit l'épreuve LA MÉTROPOLE. l5 moins périlleuse. Tandis qu'Ellen se chargeait dv faire part de ce plan à leur père, il alla (;liez îe ministre, M. Jackson, qu'il savait avoir favorisé le départ de quelques pauvres cultivateurs du voisinage, et il en ob- tint une grande partie des renseigneniens nécessaires. C'était à la terre de Van-Diénien que M. Jackson avait déjà contribué à envoyer quelques-uns de ses pa- roissiens, et c'est là aussi qu'il conseilla à Frank d'al- ler avec sa famille. Son avis était motivé sur le grand nombre d'ouvriers, de tous genres, qui y étaient de- mandés, sur la rareté des servantes, et surtout de celles qui s'occupent spécialement de la laiterie, circonstanVe favorable à Ellen. Il était probable aussi qu'on obtien- drait, par protection, que leurs frères reçussent cette même direction qu'avaient déjà reçue d'autres con- damnés. Quant aux moyens de transport, M. Jackson lui dit que les cultivateurs se louaient ordinairement pour cinq ou sept ans , moyennant une certaine somme , dont on déduisait les frais de passage , de nourriture , d'ha- billement et de logement, pour ce même laps de lemps. Castle et sa femme pouvaient s'engager ainsi : l'un , comme laboureur, et l'autre comme servante. Le métier que Frank exerçait avec habileté lui vaudrait un arran- gement de la môme nature, mais plus avantageux.. Pour Ellen , il y avait encore un meilleur moyen, si elle parvenait à se [aire comprendre parmi les jeuiies filles que le gouvernement envoyait de temps en temps pour suppléer au manque de femmes qui se faisait sentir dans la colonie. M. Jackson prêta à Frank des livres (jui ie mirent au courant de tout ce qui concernait le pays où ii do.sirait s'établir , et aussi quelques documens publiés pai- le gouvernement , et qui expliquaient sous quelles cou- i6 l'émigration. dillonsil pei'inettait d'émigrer. Frank vit que la somme à avancer était un peu plus forte qu'il ne l'avait cru , mais qu'on était sûr delà payer facilement ; que si Ellen obtenait du ministre l'attestation qu'elle était entre dix- liuitet trente ans, qu'elle jouissait d'une bonne santé et d'une bonne réputation; si la moitié des frais du passage, e^;st-à-(lire huit livres sterling ' était avancée, par ses parens,ses amis, ou sa paroisse, elle pouvait fort bien espérer d'être choisie , par le gouvernement , pour être envoyée sur un vaisseau dtîl'Eîat, et placée aussitôt après son arrivée dans la colonie, où elle se marierait dès qu'elle le voudrait; ce qui n'était même que trop aisé, le nombre des femmes n'y étant nullement en pro- portion avec celui des hommes. Si la commune con- sentait à avancer la somme nécessaire pour le passage du reste de la famille, ils verraient souvrir une per- spective bien préférable à tout ce (ju'ils pouvaient atten- dre en restant. Elle surpassait même tout le bonheur que Frank eût jamais osé rêver depuis son enfance, et les intérêts de la paroisse lui paraissaient sibien d'ac- cord avec son plan, qu'il retourna chez M. Jackson , rempli de l'espoir (ju'il touchait au moment de trouver, dans une nouvelle patrie, le prix dû au travail que sa terre natale ne pouvait plus lui offrir. — Que pense votre père de ce projet? fut le premier mot de M. Jackson. — Ce qu'il pense de tout à peu près, monsieur-; il n'approuve rien de ce qu'on lui propose, et s'effraie tou- jours d'une idée nouvelle; mais comme il redoute par- dessus toutes choses d'être à charge à la paroisse, j'es- père qu'il consentira à partir, si, après mûres réflexions, je ne suis pas amené à changer d'avis. Nous n'agirons (i) 192 fv. " ■ ^ ; LA METROPOLE. I7 pas avec précipitation , mais j'avoue qu'il me tarde d'être délivré de cet esclavage qui abat l'âme et dessèche le cœur. Voyez mon pauvre père.... — Assez, assez, Frank. Qu'enteudez-vous par cet es- clavage ? — Celui de la misère, monsieur, d'une misère sans espérance. Sous quel autre joug l'esprit de l'homme flé- chirait-il ainsi? Quelle servitude pourrait le désespérer, l'aigrir comme ce travail continuel et toujours inutile? Si le châtiment d'Adam fut de gagner son pain à la sueur de son front , qu'est-ce donc que de donner celte sueur et d'attendre en vain le pain qui devait en être le sa- laire ? — C'est une position très pénible , dont on doit se hâter de sortir, quand une occasion favorable se pré- sente. Je vous ai arrêté seulement dans la crainte de vous entendre biâmer ce que vous devez respecter; mais je suis tout-à-fait d'accord avec vous sur le malheur de votre situation et sur le remède que vous voulez y apporter. — Quant au blâme, monsieur, il me semble que nos lois peuvent le partager, aussi bien celles qui concer- nent les intéiêts du peuple, que celles qui concernent ceux des gouvernans. Mais, après tout, il est évident qu'il y a dans cette paroisse plus d'habitans qu'elle n'en peut nourrir; ainsi, il est tout naturel que quelques-uns la quittent, pour aller dans un pays où ils trouveront l'a- bondance, au lieu de la pénurie; et plus tôt ils partiront, mieux ce sera pour eux et pour ceux qui doivent rester, quand une fois ils auront décidé où ils doivent aller. — Et quels sont ceux qui partiront? ce n'est pas une question moins importante, observa M. Jackson; vous ne comptez sûrement pas emmener tous vos parens? V. 2 / |8 i/émigra-tion. Frank répliqua qu'ils étaient tous également clans le besoin , son grand-père et sa grand'mère , aussi bien que son père. — Mais ceux qui vous aideront à partir doivent con- sidérer les intérêts du pays aussi bien que les vôtres : le passage et l'entretien de votre grand-père coûteraient plus que son séjour ici ; et l'on peut d'autant moins consentir à ce sacrifice , qu'avec une somme égale , la paroisse peut envoyer un jeune ménage dont le travail sera utile à la colonie , et dont les enfans ne seront plus à notre charge. Frank sentit sur-le-champ qu'en envoyant au loin un jeune couple , la paroisse y envoyait en même temps leurs futurs descendans; aussi, après un moment de ré- flexion , il continua en ces termes : — Sûrement, monsieur, lepaysse délivrerait tout d'un coup d'un surcroît de population, s'il faisait partir, chaque année, un certain nombre de jeunes gens, au lieu de dépen- ser la même somme pour le transport de personnes âgées. — Il n'y a pas de doute; et l'effet de l'émigration, considérée en grand comme un moyen de prospérité pour notre pays, dépend absolument du choix de ceux qui partent. Il y a chaque année huit cent mille personnes qui atteignent l'âge du mariage : il est clair que si toutes émigraient, l'Angleterre serait dépeuplée dans le coura d'une seuU; génération; tandis que le départ d'un même nombre de gens âgés ne produirait que peu d'effet; mais il ne serait pas dans l'intérêt de la colonie de re- cevoir ceux qui apporteraient peu de travail et un\ es- poir de postérité. Maintenant, si l'on envoyait ce même nombre d'hommes et de jeunes garçons dans un éta- blissement où le manque de femmes se fait déjà sentir, nous ne serions nous-mêmes qu'à demi soulagés, et nous donnerions seulement à la colonie une augmentation LA METROPOLE. ig précaire d'ouvriers ; au lieu que l'émigration d'hommes et de femmes, en nombre égal, donne à la colonie tous leurs descendans aussi bien qu'eux-mêmes, et nous dé- livre, nous, de cette masse de travail superflu. — Notre population ne serait-elle pas suffisamment diminuée, monsieur, par l'envoi d'un nombre beaucoup moins élevé que celui de huit cent mille? — Certainement, si , au lieu de gens de tout âge, on choisissait ceux qui sont en état d'être mariés , un sixième de ce nonibre, ou environ cent trente-tro'is mdle personnes, émigrant <;haque année, empêcheraient notre popula- tion de s'accroître, et en les envoyant , moitié en Amé- rique, moitié en Australie, la dépense n'excéderait pas d'un quart la taxe annuelle des pauvres. Il y au- rait donc un avantage bien évident, même sans compter sur le recouvrement des frais, qui probablement serait obtenu du travail de ces colonies, où les bras manquent surtout. — Je crains beaucoup à présent , dit Frank, que la paroisse ne se refuse à faciliter le départ de mes parens, puisqu'il y a tant d'avantages à envoyer des personnes plus jeunes. — Votre père est encore dans la vigueur de l'âge et peut donnera la colonie vingt ans de travail; votre belle- mère est plus jeune de plusieurs années. La paroisse en à envoyé de moins capables de s'acquitter envers elle • par exemple , je regarde votre grand-père et sa femme comme en dehors de la question, lors même qu'ils dé- sireraient partir. Mais pourquoi auraient-ils le désir d'aller dans un pays oii tout leur serait nouveau et par con- séquent désagréable, et où, au bout du compte, ils seraient aussi dépendans qu'ils le sont ici ? Si vous avez la vo- lonté deles soutenir, il vousseraaussi faciledeleurenvoyer aa. l'i?migka rioM. de l'argent ici que de leur eu donner là-bas, et vous épar- gnerez les frais de voyage ; s'il vous est impossible de les secourir, ils seront encore moins malheureux ici que dans un pays étranger. Toutefois, je suis convaincu que vous pourrez leur être utile, puisque la paroisse ne vous demandera qu'un quart de vos gages, ce qui suffira pour vous acquitter promptement. Ellen gagnera faci- lement aussi ses huit livres sterling, et dès qu'elle sera libérée, elle aidera ses vieux parens. — C'est quand' je pense à elle, dit Frank, que je dé- sire le plus aller dans un pays oii le travail ne soit pas iiuilile. Toutes les fois que j'entends ses joyeux éclats de rire, que je la vois, active et légère, vaquer aux soins du ménage, je frémis de l'idée que son front peut se rider, sa vivacité disparaître , et qu'elle peut enfin de- venir simblable aux femmes de ce canton; car c'est sans doute le besoin et l'abandon qui fait que ces filles ne savent pas être gaies sans être hardies, et qu'elles sont si entièrement livrées à la paresse, qui est tout l'opposé de la joie : je mo souviens de ma belle-mère, elle était aussi joyeuse, aussi aimable qu'Ellen. — Si vous allez à la terre de Van-Diémen , vous trou- verez beaucoup de femmes qui lui ressemblent. Il y a là du travail et de la fatigue ; mais l'un et l'autre ont un but, un salaire, — et je sais qu'alors vous ne les crai- gnez pas : s'il en était autrement, Frank, je serais loin de vous engager à partir. Il faut aussi mettre de côté toutes les idées anglaises pour la nourriture et le loge- ment, et, ce cpii est plus difficile, pour la manière de faire chaque chose. Vous devez vous résigner à être dirigé dans le choix de votre travail et dans son exécution , et ta- cher, dès les pi'emiers temps, de vous plier entièrement aux usages du pays, et d'oublier les nôtres, évitant mênae fl'en parler trop souvent. LA aiETROPOLE. 21 — Tout cela est facile, monsieur, pour obtenir l'ai- sance et rindépeiHÎance. — Je le crois aussi. Mais, Frank, il y a encore une autre chose à laquelle il faut penser pour vous et pour Ellen, c'est que, dans l'état présent de la colonie, la prudence et la retenue sont des qualités nécessaires aux jeunes femmes. Frank s'empressa de répondre de sa sœur, ajoutant qu'il espérait qu'un mariage convenable la mettrait bien- tôt hors de tout danger. Il voyait bien qu'il ne lui se- rait pas aussi facile de se marier lui-même, et c'était le plus grand inconvéuietit de son projet; mais il pensa que, lorsque ses affaires seraient prospères , il pourrait peut-être faire venir une femme, comme d'autres émi- grés l'avaient fait ; ou bien être assez heureux pour en trouver une qui lui convînt parmi les émigrans qui arri- vaient de temps en temps. M. Jackson lui conseilla d'écarter ces idées pour le moment, si réellement il désirait partir ; et il le fil con- venir qu'il aurait encore moins de cl.ances de se marier en Angleterre, s'il continuait à être trop consciencieux pour vouloir risquer d'augmenter le nombre des pauvres. A compter de ce jour, Frank commença à se prépa- rer lui-même et à préparer sa sœur au nouveau genre de vie qu'ils espéraient bientôt embrasser. Ils cherchè- rent à s'instruire , autant qu'ils le purent, soit par la lecture, soit par la conversation, des principales diffé- rences qui existaient entre ce pays et le leur. Ils s'ac- coutumèrent d'eux-mêmes à travailler également par la chaleur et le froid, et s'efforcèrent de supporter avec patience les épreuves journalières qui naissaient autour d'eux. La seule chose au monde qu'ils ne vottlaient pas essayer de souffrir avec résignation, c'était de l'ccevoir les secours de la paroisse. Leur père eu avait autant a a L EMIGKAÏION. d'horreui qu'eux-mêmes , et finit par être moins opposé à leur projet. Il ne voulut cependant pas donner à ses enfans la satisfaction de dire qu'il l'approuvait, ou qu'il en espérait quelque bien; mais il jura qu'il ne resterait pas où il était; et comme il ne pouvait aller dans nul; autre endroit, on prit ces paroles pour un consentement. Il considérait, d'un air sombre, les préparatifs qui se fai- saient autour de lui, sans y prendre part, et aussi sans s'y opposer; il laissait ses voisins parler de son départ, comme d'une chose décidée. Ainsi Frank et Ellen pen- sèrent qu'il n'y avait pas d'opposition à craindre de son, coté , et ils s'attendaient même à le voir très contrarié, si quelque obstacle venait à s'élever. Pour sa femme , elle semblait entièrement indifférente à tout ce qui pourrait arriver; les deux jeunes gens et leur ami, M. Jackson , s'occupaient seuls de ce qui devait ame- ner la réussite de leur plan. CHAPITRE II. COLONISATION INTERIEURE. Avant que l'affaire fiit terminée, des bruits relatifs à l'émigration projetée circulèrent, et furent accueillis avec, un déplaisir assez vif par un des propriétaires fonciers les plus influens du canton. M. Fellowes était un riche propriétaire, qui venait d'atteindre sa majorité : un ca- ractère bienveillant, un esprit actif et observateur l'a- vaient également porté à diriger, sur la position des pauvres qui l'entouraient , ses réflexions et sa plu? vive, COLONISATION INTÉRIEURE. 23 sollicitude. En cherchant à s'instruire à fond de leur situation et de ses causes , dans la vue d'y apporter quelque remède, quand il aurait le maniement de sa for- tune, il s'était pleinement convaincu des inconvéniens du système de charité légale, et il croyait que la seule chose nécessaire était d'augmenter la production des grains, but, suivant lui, facile à atteindre. Il prétendait le prouver par expérience, telle était du moins l'expres- sioQ dont ses amis se servaient; pour lui, il employait le mot démonstration. Il devait , quand il en serait temps , communiquer son plan à M. Jackson et à plu- sieurs autres personnes moins disposées que le ministre à l'écouter et à lui accorder l'attention et l'indulgence que réclamaient l'imporlance du projet et les généreux mobiles qui l'avaient inspiré. Ce fut avec une égale sa- tisfaction que ces deux hommes, qui avaient de mu- tuelles questions à s'adresser, se rencontrèrent un jour sur le seuil du presbytère. — Dites-moi, je vous prie, demanda M. Fellowes, s'il est vrai que vous engagiez les Castle et quelques autres à émigrer? — Cela est très-vrai ; j'élaismême au moment de vous adresser une requête pour une chose que je désire que vous fassiez aussitôt qu'ils seront partis. — Voyons d'abord s'il est nécessaire qu'ils partent. Est-ce tout-à-fait décidé ? Leur résolution est-elle bien prise ? — -Leur passage n'est pas encore arrêté; mais ils sont déterminés à partir, et le nom d'Ellen Castle a été en- voyé à Londres. — 11 peut être refusé, et alors il serait encore temps de les sauver. — De les sauver? Et do quel danger? - — De tous ceux auxquels î'émigrtilion 1rs expose. 2/4 L EMIGRATION. N'est-ce pas un mal de laisser son pays, ses parens, la maison de son père, d'abandonner d'anciens amis, d'être séparé de tout ce qu'on a chéri dans l'enfance? N'est-ce pas un mal de s'établir dans un désert, où le climat, le sol, les usages des habitans , s'il y en a, et la complète solitude, s'il n'y en a pas, sont également hors de nos habitudes , où tout nous semble nouveau et étrange ? N'est-ce donc pas un malheur d'être banni? — Ce sont , j'en convieijs, de grands chagrins; mais pas un n'égale ceux que les Castle auront à souffrir s'ils restent ici. Leur pays n'a pas un séjour confortable à leur offrir; leurs parens les mépriseraient dès qu'ils seraient devenus un fardeau pour la paroisse; et la mai- son de leur père a passé depuis long-temps dans des mains plus capables d'en prendre soin. Ils laissent ici peu d'objets d'affection. La misère a glacé dans leur cœur l'amour de la patrie; car le besoin est habile à in- spirer de la haine pour le pouvoir qui, jusqu'ici, a si peu réussi à assurer le bonheur du peuple. Quant au reste, — ils trouveront un beau climat, un sol fertile, des habitans qui parlent la même langue, sont soumis au même gouvernementqu'eux. Lorsqueje les vois échanger la vie pauvre et malheureuse qu'ils mènent ici, contre une existence facile et indépendante, je ne pense pas leur nuire en favorisant leur départ. — Mais, monsieur, vous supposez toujours qu'ils se- ront heureux là-bas et malheureux ici; moi j'affirme le contraire. Yjyez ce qui est arrivé à la colonie établie près de la rivière des Cygnes. On ne tarissait pas en éloges sur le climat, le sol, et les facilités de tous genres; cependant vit-on jamais une ruine plus complète? — Ce furent ces facilités mêmes qui ruinèrent l'en- I reprise. Les terres étaient si bon marché, el le capital nécessaire pour les faire valoir si faible , que tous les la- COLONISATION INTERIEURE. aS boureurs voulurent en posséder, au lieu de louer leurs bras à des capitalistes. Il en résulta que les capitalisles ne purent rien faire faire, faute de bras ; que leurs grains pourrirent sur le rivage; que leur bétail s'égara ou périt, manque de soins convenables; que les provisions qu'ils avaient apportées s'épuisèrent avant la récolte , et la détresse devint générale. Ce fut parce que tous avaient voulu commencer par être capitalistes, que tous devinrent laboureurs, — et de très pauvres laboureurs. Tout cela ne se renouvellera pas ; et , dans le fait , les Castle se louent eux-mêmes, par contrat, à un proprié- taire établi, depuis long-temps, dans le pays où ils vont. — A présent, dites-moi comment il serait possible qu'ils ne fussent pas pauvres et misérables, s'ils restaient ici? — Tout simplement parce qu'ils pourraient être co- lonisés ici , au lieu de l'être là-bas. Je suis persuadé que nous avons assez de terres incultes pour nourrir notre population. — Sans doute, nous en avons une étendue considé- rable; mais que pensez-vous de leur qualité? Seraient- elles restées inculpes, au milieu d'un peuple affamé, si elles avaient valu la peine qu'on les cultivât ? — Laissez-moi essayer; voilà tout ce que je demande. Envoyez-moi les Castle, et vingt autres familles avec eux, et nous verrons si lo blé ne viendra pas dans un terrain bien labouré, comme il a toujours fait jusqu'à présent. — Souvenez-vous que l'état de la terre varie sous les influences de la nature ; qu'un sol stérile ne doit pas nécessairement l'être toujours. La nature travaille, plus lentement il est vrai, mais avec non moins de cei'- titude que l'homme, à rendre les déserts fertiles, et il arrive un point du temps , plus tôt ou plus tard, où nous pouvons achever sa tâche, et recueillir les fruils de sa bénigne influence. Le sol s'am.éliore partout, dans les a6 l'jémigh ATioN. vallées comme sur les montagnes; des particules de sable sont apportées par les vents, pour se mêler aux herbes desséchées; de légères graines de plante, des élé- mens décomposés de substances végétales, flottent dans l'atmosphère, sont arrêtés par la première éminence qu'ils rencontrent, et descendent sur la terre pour la fé- conder. Les grands arbres attirent Thumidilé de l'air, et deviennent une nouvelle source de fertilité. Cette mar- che progressive ne s'arrête jamais, jusqu'à ce que le dé- sert soit devenu un champ, ou du moins soit capable de le devenir. Ah! croyez-moi, vous pouvez vous en fiera la nature du soin de pourvoir aux besoins de l'homme. — Tout ce que vous venez de dire rentre tellement dans mes idées , répondit M. Jackson , que lorsque je prêche sur la Providence, je puise mes argumens , soit dans cette tendance vers un état meilleur que nous re- marquons dans toutes les œuvres de la nature, depuis ces forces opposées qui retiennent les planètes dans leur orbite, jusqu'à ce travail caché par lequel les fentes des rochers échangent leur tapis de mousse contre une cou- ronne de chênes. Mais la vie de l'iioiiime est si courte, et les progrès de la nature si lents, qu'on doit en pro- fiter et non les attendre. Chaque arpent peut, il est vrai, devenir fertile dans plusieurs siècles, mais nous n'en sommes pas moins obligés à loger nos frères dans les lieux les mieux préparés à les recevoir ; la prudence doit nous guider dans ce choix. Voilà ce que je m'efforce depersuader à ceux qui m'écoutent, comme la meilleure manière de se montrer reconnaissans envers Dieu. — Je vous avouerai que j'ai été un peu surpris du style de votre dernier discours. Un étranger l'aurait trouvé bien extraordinaire. — Je ne prêche pas pour des étrangers, mais pour mes paroissens. S'ils ne sont pas assez éclairés pour COLOJNiSATlON INTERIEURE. U7 faire d'eux-niênies Tapplication de principes abstraits^ je dois la leur faciliter. Il ne suffit pas de leur dire d'être honnêtes, il faut encore leur démontrer que l'honnêteté peut à peine se conserver au milieu de tentations continuelles au vol et à la fraude. Ce n'est, pas assez de leur recommander les liens de famille , il faut encore les prémunir contre le danger de les rendre amers, en s'exposant témérairement k cette détresse qui, rend les pères et les enfans indifférens les uns pour les autres. Ce n'est pas assez de leur parler do la reconnais- sance qu'ils doivent à Dieu, il faut encore leur appren- drequela meilleure manière de la lui exprimer est de par-, tager avec ses frères souffrans leshiensqu'on en a reçus. Si, comme je le crois, le malheur endurcit l'ame , si le blasphème est le cri d'un cœur brisé , ne devons-nous pas, nous, ministres de l'Évangile, nous efforcer de cou-, duire les hommes vers la position sociale la plus con- forme à sa divine morale ? — La méthode que vous suivez pour arriver à ce but me semble bien préférable à celle adoptée par quelques-uns de vos confrères, qui séparent entièrement les intérêts de ce monde de ceux de l'autre. — Pour moi, je me charge de mettre votre morale en pratique. — Si vous voulez me seconder , vous ferez ce que j'é- tais tout à l'heure au moment de vous demander. Vous abattrez les chaumières occupées par les émigrans, tout de suite après leur départ, sans cela j'aurai je ne sais combien de bans à publier le dimanche suivant. Vous auriez peut-être de la peine à croire combien de nos jeunes gens se marient uniquement parce qu'il y a là une maison à louer. La quantité des logemens est hors de proportion avec celle des alimens. — J'ai déjà eu la pensée de transporter à ma nou- velle ferme quelques-unes des chaunjières qui m'appar- a8 l'émigration. tiennent, et d'acheter les autres à ceux qui, spéculant sur les fonds de la paroisse, sont toujoui's prêts à bâ- tir dans les environs. Mais ils n'auront plus de motifs d'en agir ainsi quand le surplus de la population sera placée dans ma ferme des pauvres. Vous devriez venir avec moi visiter le terrain que j'ai fait préparer. M. Jackson consentit volontiers à l'accompagner; mais il lui restait beaucoup de doutes sur le résultat final de son plan , ce qui surprenais d'autant plus M. Fellowes qu'il était d'accord avec lui sur l'étendue du soulagement actuellement nécessaire, et qu'il convenait même que la ferme pouvait le procurer. — C'est vous-même, Jackson , qui m'avez dit qu'il n'était pas nécessaire de secourir la totalité des malheu- reux existant maintenant, mais seulement le superflu de la population. — Certainement; mais il ne faudrait pas le secourir de manière à augmenter ce même superflu. Nous avons parmi nous, comme vous le savez, soixante travailleurs de Iroj); aucun d'eux ne meurt actuellement de faim, mais c'est aux dépens du nécessaire de plusieurs autres: c'est par conséquent ce superflu do soixante qui cmpô- clîe les autres d'être suffisamment nourris et habillés. — Eh bien! ma ferme enlèvera immédiatement ces soixante travailleurs, et un plus grand nombrepar la suite. — - C'est pour cela qu'elle produira un soulagement immédiat, en rendant aux trois cents autres cette por- tion du nécessaire dont ils sont privés à présent : l'émi- gration des soixante aurait le même résultat. Mais voyez la différence à trois générations d'ici. Lesjeunes gens quiémigrent demeureront, ainsi que leurs descendans, dans un pays qui a besoin d'eux. Tandis que les enfans de nos pauvres cultivateurs finiront par revenir au mi- lieu de nous, et même dans un nombre beaucoup plus COLOMSAXION IJNJÉRIKURE. Jt^ eleve que celui dont vous nous débarrassez à présent. Ce sera 1res heureux si leurs petits-fils ne sont pas à la fin forcés d'éniigrer, après la dépense d'un capital qui aurait pu être mieux employé, et avec des frais beaucoup plus considérables qu'ils ne le seraient maintenant. — Vous semblez oublier que les capitaux avancés me rentreront, et que les gens employés à faire valoir ma ferme seront obligés de m'indemniser de mes avances par leur travail. Si l'on peut mettre quelque confiance dans des calculs que j'ai faits moi-même avec le plus grand soin, si l'on peut se fier à l'expérience, et s'il m'est permis de m'en rapporter à ce que j'ai vu de mes propres yeux, il y a un mois, dans les colonies belges, qui m'ont paru bien dignes d'être visitées, une somme beaucoup plusforle que la mise de fonds nécessaire pour l'établissement et l'entretien de mes pauvres, me revien- dra du défrichement. Avec le temps, presque tous me rendront mes avances et s'en iront avec de l'argenî dans leur poche, pour faire place à d'autres. — Où iront-ils? Porter plus de travail et de nouvelles familles dans une société qui déjà en a trop. Combien il serait préférable de les envoyer tout d'un coup dans une localité où eux et leurs enfans seront toujours les bien venus ! — On m'objecte toujours l'élévation des fermages et l'encombrement de la place, s'écria M. Fellowes , à uîoi qui ne prends aucun fermage et qui m'engage à employer tous les ouvriers 1 — Je ne parle pas des fermages, répliqua le ministre. Je suis tout-à-fait persuadé qu'une ferme semblable à la vôtre, étant une application forcée du capital, ne peut exercer aucune influence sur le prix des fermes ordi- naires. Mais je ne vois pas ce que vous pouvez ré- %b l'ôiigrAlTion. pondre au reproche d'obliger, en définitif, une portioU de la société à payer sa nourriture trop cher? — Que dites-vous là ? Tandis que l'essence de mon plan est.... — Expliquez-moi votre plan, puis je vous ferai com- prendre ce que je veux dire. — Mon plan est de montrer sur une petite échelle comment on pourrait employer, d'une manière produc- tive, les fonds de charité, et atteindre ainsi le but de leur institution. Je voudrais que tous les terrains vagues et incultes de la Grande-Bretagne, montant, suivant les uns, à 1 5,000,000 d'acres, à beaucoup plus, suivant d'aulris, devinssent la Ferme du Peuple. Elle serait cul- tivée aux dépens du public : par exemple, avec la taxe actuelle des pauvres, et la division en serait faite de ma- nière que chaque indigent aurait une portion particu- lière en propriété. Les autres arrangemens seraient faits suivant l'avis des directeurs. Pour moi , je pense qu'il faudrait, autant que possible, imiter ceux que les Pays- Bas ont adoptés pour un établissement du même genre. Chaque famille aurait son morceau de terre et sa chau- mière : elle serait nourrie et habillée jusqu'au moment où elle pourrait se suffire à elle-même. Le sol serait amé- lioré par la culture à la bêche, et fumé avec plus de soin et de travail qu'on ne le fait dans les cas ordinaires. Comme de semblables méthodes rendent ordinairement le terrain très-productif, on peut s'attendre à retirer un gain considérable de chaque récolte. Une partie servi- rait à couvrir les premières avances, et l'autre serait mise de côté pour le soutien de la famille quand elle rentrerait dans le monde. Les femmes et les enfans fileraient, tis- seraient ; la colonie fournirait elle-même à tous ses be- soins. Ij'argent lui serait même inutile; tous se paie- raient mutuellement en denrées. COLONISATION IW TERIEOUE. Si — C'est-à-dire i\ue vous voulez ramener une partie de la société vers l'état primitif; — la culture à la bêche et le commerce par échanges. S'il fallait choisir entre la mort d'un certain nombre de nos concitoyens et le plan que vous proposez ,]•€ pourrais peut-être l'approuver; mais quand d'autres voies sont ouvertes , — quand la question n'est pas: — si tous doivent retomber dansla barbarie ou quelques-uns mourir de faim; — mais si tous doivent vivre dans la gêne en restant ici , ou si un petit nombre ira s'établir dans une région éloignée de ce beau pajs, laissant les autres en possession des jouissances d'une ci- vilisation avancée, — je n'hésite pas à penser que le tra- vail doit être dirigé vers le but le plus élevé, et doit ai- der, au lieu d'arrêter les progrès de la société. Il n'y a pas de doute, que si tous les bras étaient employés à la char* r««, on obtiendrait une quantité suffisante de grains; mais reste à savoir si ce résultat ne serait pas acheté trop cher, par le sacrificeTÉRIEURE. 35 que c'est un devoir de mettre à profit la division du tra- vail , dans la gêne extrême que jous éprouvons? Cepen- dant, vous privez le peuple de cette réciprocité de béné- fices, dans votre plan d'une colonisation intérieure. Vous élevez de nouvelles manufactures, au lieu de donner un dé- bouché aux anciennes, et tout cela, pour l'unique résultat de rendre la vie plus chère que sous le système de l'émi- gration. Vous êtes dans Terreur, Fellowes , soyez-en sûr. Quel dommage que votre zèle, votre bienfaisance et vos autres ressources ne soient tournés vers un meilleur but! — Le fait est, répliqua Fellowes, que, dans une affaire aussi importante, je voudrais ne rien donner au hasard. Tous les malheurs que les émigrans ont eus à supporter an Canada et ailleurs, m'ontété affirmés par des personnes dignes de foi ; j'ai vu de mes propres yeux , dans les Pays-Bas, les bienfaits de la colonisation intérieure, et j'avoue que je me sens porté à suivre le système qui m'est connu et qui produira sur-le-champ un bien considérable, plutôt que celui qui m'est inconnu, et dont je ne puis calculer les conséquences. J'éprouve le besoin de donner du pain h nos pauvres compatriotes , et je n'ose courir le risque de les envoyer périr de froid et de faim dans les bois, avant d'avoir pu en gagner. — Si vous confondez les abus d'un système avec ses principes ; — si vous prenez la conduite de quelques aven- turiers igaorans pour l'exemple que doivent suivre tous les émigrans , je ne m'étonne plus que nous ne soyons pas d'accord. Il est vrai qu'un trop giand nombre de nos pauvres compatriotes, blessés au cœur de leur triste condition, sont partis une hache à la main, sans autre vêtement que ceux qu'ils portaient, entièrement dé- pourvus des conseils et des secours nécessaires au sou- tien de la vie dans ces régions lointaines, et dans unepo- sition si nouvelle pour eux ; niais cette folie et les mai- heurs qui en ont été la suite n'onî rien de commun avec l'émigration. C'est pour prévenir leur retour qu'il serait à désirer que des hommes bienfaisaiis comme vous , Monsieur, enseignassent au peuple ce qui est essentiel au succès de l'émigration, et aussi que ce succès est assuré, si l'entreprise est bien conduite. Quant aux résultats ul- térieurs, le temps nous les apprendra; mais vous, mon cher Monsieur, avec vos intentions et vos facultés , vous seriez inexcusabje de ne pas joindre vos efforts aux nôtres. Il serait impardonnable à vous d'adopter une politique à courte vue, tandis que la force logique du raisonnement, et l'évidence des faits vous pressent de toutes parts. ■ — Les faits me suffisent, tout romanesque que je suis, au dire de mes amis, répliqua Fellowes en souriant, et le fait dont j'espère que vous serez témoin , si nous vi- vons tous les deux, c'est que d'ici à deux ans nos soixante travailleurs de trop et leurs familles seront nourris, sans être à charge à la paroisse; c'est tout ce que je veux, moi. ! ii— Ce ne sera pas toujours assez. Si vous vivez pour voir les nombreux dosceiïdans de ces soixante individus placés eux-mêmes dans l'alternative de souffrir de la pauvreté ou de déplacer un nombre égal de travailleurs employés , vous regretterez alors qu'ils ne soient pas dans un pays oîi il y aurait place pour tous, sans un emploi arbitraire de capital, sans avoir recours à des travaux iiuitiies. Si, sur vos vieux jours, vous ne voyez pas se vé- rifier cette prédiction , c'est que d'autres auront réparé votre erreur, et envoyé hors de l'Angleterre ce surplus de population que vous aurez créé. — Si nous vivons dix ans encore, vous viendrez juger vous-mêmcî comm«nit je renverrai ceux qui autrefois étaient indigens, avec de l'argent dans leur poche et en LE VOYAGE. 87 état de s'établir d'une manière convenable dans la so- ciété. Il n'y aura rien là dont je puisse me repentir. — Non , le repentir viendra pour vous quand chacun de ces hommes enrichis enverra deux mendians à votre porte; — quand vous verrez la misère s'accroître autour de vous; — et qu'enfin , vous ne pourrez y apporter de remède qu'une tardive émigration. Je suis sûr qu'alors vous viendrez franchement m'avouer vos regrets. — Je vous le promets , si vous voulez de votre côté me donner des nouvelles des Castle et de ceux qui par- tent en même temps. Je suis désireux de savoir tout ce qui leur arrivera depuis le commencement jusqu'à la fin. — Vous le saurez avec autant de détails que moi-même. En attendant, prêtons -nous un, mutuel appui, quant au point sur lequel nous sommes d'accord. Tâchez de diminuer autant que vous le pourrez le nombre des cabanes, et moi j'emploierai mon influence à engager nos jeunes fous à retarder la publication de leurs bans, jusqu à ce qu'ils possèdent autre chose qu'un simple abri. CHAPITRE m. LE VOYAGE. La partialité de M. Jackson, pour l'émigration à la terre de Van-Diémen , était née d'abord de sa liaison avec un ecclésiastique ei sa femme, chargés par le gou- vernement de surveiller !e choix et les préparalifs des jeunes tilles dont on facilitait îe départ de la manière qui a déjà été expliquée. Sa recommandation fut accueillie 38 I/ÉMIGRATÎOJN'. avec la confiance qu'elle méritait, el il obtint sans dif- ficulté que les frères Frank seraient placés dans le voi- sinage du reste de la famille. Après un délai qui parut très-long aux voyageurs impatiens, tout fut réglé. Ellen reçut l'avis de se rendre à Londres à un jour fixe, avec ses huit livres sterling et de plus une petite somme pour l'achat de quelques effets de toilette que d(;vait lui procurer à très-bon marché la personne chargée de l'y recevoir, de veillera son embarquement, et de lui re- mettre pour le gouverneur une lettre relative à sa position et à celle de sa famille. Frank et ses parens devaient s'embarquer avec quel- ques laboureurs de ia paroisse de A sur un autre bâtiment , à peu près dans le même temps. Ils étaient pr*;cédés, au but de leur voyage , par des contrats qui les attachaient au service de divers fermiers, pour un cer- tain nombre d'années, moyennant une somme, sur laquelle la paroisse devait se rembourser de toutes ses avances. Leurs frais d'équipement étaient beaucoup moins con- sidérables que ceux des émigrans dirigés au Canada ou dans l'ouest de l'Amérique , parce que le climat de la terre de Van-Diémen est plus en rapport avec le tempé- i*ainent des Anglais, et qu'on s'y procure plus facilement toutes les choses nécessaires, lorsqu'elles ne sont pas four- nies par le fermier, comme portion des salaires. Frank fut muni d'un assortiment d'outils; chaque membre de la famille reçut un habillement complet et une provision d'alimens simples et substantiels pour six mois. Ce der- nier article excita quelques murmures parmi ceux qui avaient espéré qu'au moment de leur départ la paroisse les traiterait mieux qu'ils n'étaient accoutumés à l'être; mais les autorités avaient agi plus sagement. Elles sa- vaient combien de pauvres Irlandais avaient péri à leur passage en Amérique , parce que, habitués à vivre de LE NOYAGE. 39 pommes de terre, ils avaient été mis à un régime beau- coup pkis nourrissant, dans un moment où , privés de leur exei'cice ordinaire , i'oisiveté les porlait à abuser d'une nourriture phis délicate. I^e mieux pour la santé de l'émigrant , est d'être nourri à bord à peu près comme il Tétait chez lui, et s'il a moins d'appétit que lorsqu'il se livrait à un travail péi^ible, sa sobriété n'aura nul inconvénient. A mesure que le jour du départ approchait , Frank, plus libre de se livrer à ses tristes pensées, sentait aussi de plus on plus le chagrin de tout devoir à la paroisse: il éprouvait mille regrets vagues auxquels il était loin de s'attendre. Il ne quittait pas, à la vérité, une chaumière chérie, il n'était pas forcé de vendre un troupeau favori; des amis , des parens n'étaient pas là pour recevoir ses adieux, mais il aurait consenti à supporter toutes ses sensations pénibles, pour remplir le vide de ses der- niers instans. Il ne pouvait s'empêcher de porter envie à sa sœur qui , après avoir fini ses propres préparatifs, s'occupait à faire une uobe pour sa mère , tandis qu'il errait sur les collines d'où il pouvait apercevoir la mer, épiant l'arrivée dix facteiir cjui devait apporter h Ellen l'avis définitif, ou. i)ien que debout, les bras croisés sui- la poitrine, il écoutait en silence les reproches de son père et les insultantes railleries de sa mère. Il était aussi tout-à-fait mécontent de lui-même pour Tégoïsme qui |e faisait s'effrayer de son isolement pendant les trjois jours qui devaient s'écouler entre le départ de sa sœur et le sien, au lieu de se réjouir de la voir à l'abri des dé- courageantes paroles qui à présenï bourdonnaient sans cesse i\ ses oreilles. . Le momcnl vint enfin d'aller è h rencontre 4^} fourgon qui devait conduire Ellen à Londres. Quand Erauk crut qu'il avait attendu assez iong-tenips, il entra pour la 4u l'émigration. chercher et la trouva toute prêle , son paquet à côté d'elle, la petite Susan sur ses genoux. Elle pleurait, mais dès que sou frère lui toucha l'épaule pour donner le signal du départ, elle lui sourit. -—.Je vais faire un si long voyage qu'il me semble que je vous quitte pour long-temps, dit-elle, essayant de prendre un air enjoué. Mais puisque nous allons tous au même endroit, que nous y trouverons des prés, des vaches et le même genre de vie auquel nous sommes habitués, nous avons peu de chose à regretter ici, excepté M. Jackson, et grand papa, et — Où donc est mon père? dit Frank désolé du cha- grin d'Ellen, Il n'est sûrement pas sorti dans un pareil moment? Ellen courut à la porte regarder si elle le voyait , et le trouva appuyé contre le mur. • — Oii avez-vous mis votre argent? lui demanda-t-il. Il faut prendre soin de son argent quand on en a. Voilà ie point essentiel, le reste n'est que bagatelle. — Si tout ce qu'on rapporte est vrai, dit Ellen, nous allons dans un très beau pays, £t vous en jugerez , mon père, avant un an. Mais je suis sûre qu'on peut s'en fier à Frank et à M. Jackson. — Je ne m'en fie à personne. Il y a bien assez de gens confians , s'écria Castle. Tout cela est votre ouvrage, souvenez-vous-en tous les deux, et ne m'en accusez jamais. Partez, partez. Il est très-tard. Je vous de- mande, Ellen, où vous avez mis votre bourse? — En sûreté, mon père, elle est cousue dans mon corset. Mais que peut-il nous arriver de plus fâcheux que de vivre ici comme comme nous l'avons fait dans ces derniers temps? — Allons, mes enfans, laissons-la notre rencontre de l'autre côté du monde. Si je coule à fond à moitié che- min , Ellen, ce sera tant mieux pour vous, si ce n'est LE VOYAGi:. 4' que Frank en ferait de même, et cela vous serait moins agréable. — Oli! mon père!.... — C'est bien , embrassez-moi encore une fois; et que Dieu vous bénisse, vous, quelque chose qui puisse m'ar- river. Ellen trouva sa beile-mère bavardant avec une voi- sine, comrnie si rien de nouveau ne se passait autour d'elle. Ses adieux furent courts. — Bon voyage. Si je vous trouve encore une honnête fille quand je vous roverrai, c'est plus que je n'espère d'après ce que l'on dit du lieu où vous allez. Voyons, Frank , ne vous mettez pas en colère. Mieux vaudrait veiller sur votre sœur que d'en être si fier. Frank se hâta d'entraîner Eilen , tandis qu'elle avait encore la force de marcher. — Frank! s'écria-t-elle, comme il mettait son bras sous le sien, pourquoi donc parlent-ils tons ainsi de moi? — Ce n'est pas de vous, ma chère, c'est seulement de l'endroit où vous allez : il est dangereux pour les jeunes filles légères et coquettes ; mais vous , vous ne penserez qu'a votre travail, à nos parens , à ce que nous sommes convenus de faire pour eux, et tout ira bien. ■^ — Je penserai aussi à M. Jackson, et à ma pauvre grand'mère, à ses regrets, qui hier au soir ont presque brisé mon cœur. — Mais regardez comme ces arbres plient et se brisent dans le cimetière; qusl monceau de de feuilles ! — C'est un ouragan. Il y en a eu plusieurs ces jours-ci. — Tl y en avait un semblable le jour des funérailles de Molly Shepherd , et j'entends encore ma grand'mère me recommander de ne jamais être coupable comme elle. Frank, si c'était un présage! Voici M. Jackson qui vient aussi. 42 L/KMIG! \110N. Lo tniiiistre s'arrêla an instant pour lui donner un petit livre comme souvenir , et pour lui demander d'écriie à son grand-père, chez qui il irait de temps en temps savoir de ses nouvelles. Il était alors vraiment tard. — Ne vous pressez pas ainsi , lui dit Frank, marchez vite si vous le voulez, mais ne courez pas ainsi toute trouhlée; je rattraperai le fourgon pour vous , je le ferai arrêter et vous y n)onterez avec un maintien plus digne de vous. Dans ce moment même, ils aperçurent au détour de la route le conducteur qui faisait claquer son fouet, pour repartir après une courte halte. Ël!en jeta un flernier regard sur ce clocher, ces toits de chaume si hien connus d'elle, puis elle dit à Frank avec un de ses plus doux sourires : — Ce n'est pas comme si vous restiez ici , mon frère. — Non sûrement! mais fiez-vous à moi, ma chère, soyez calme et contente, voilà tout ce que je vous de- mande, et dans votre propre intérêt, ne parlez pas de Bo!) et de Jerry. — -Adieu ! — En avant conducteur. Fi-ank resta apj)uyé le long de la haie, les yeux fixés sur la route, long-temps encore après qu'il eut cessé d'apercevoir la charmante figure dont le regard cher- chait aussi le sien. Ce ne fut que lorsque le dernier tour- billon de poussière disparut derrière la colline, cju'il des- cerîdit dans un champ couvert de chaume, s anuisa à arracher la paille, à cueillir des noiseltes, en se répétant à lui-même : « Dans trois jours nous partirons. » Ce second départ fut plus public et plus pénible. Les deux grands parens voulurent y assister, et leur douleur excita, parmi les spectateurs, un cri général sur la cruauté de les abandonner, de quitter ainsi son pays et sa famille. Un jeune couple d'étourdis remercia les LK VOYA.Gt. 43 Castle de laisser leur maison au moment où d'autres en avaiout besoin d'une pour s'établir. Quelques-uns, désap- pointés dans leur désir de partir, les regardaient en si- lence, avec envie, ou ne tarissaient pas sur les périls d'une longue traversée et les borreurs d'une vie sauvage. Frank avait placé son bagage sur la voiture et marcbait en avant pour se soustraire à l'ennui d'entendre tant de paroles inutiles; mais au premier détour il se retourna, et vovant une grande confusion, il revint sur ses pas : c'était Castle repoussant les commissaires de la paroisse et M. Jackson, et refusant obstinément de partir; sa femme riait et Susan pleurait. — Vous en ferez ce qui vous conviendra, mon père, lui dit-il avec fermeté ; si vous ne voulez pas vous met Ire à même d'être aidé par vos enfans , que Dieu veille sur vous! Pour moi, je pars, et dans l'instant. — Allons , venez, cria sa femme. Nous ferons aussi bien de nous éloigner de ces maudits con)missaires qui nous parleraient sans cesse de nos délies envers la pa- roisse. Quand nous serons loin, ils retireront leur argent comme ils pourront. Puis ici, nous ne roulerons jamais carrosse, comme ils disent que mes enfans feront à Bo- tany-Bay. Allons, venez donc! Frank s'opposa à toute espèce de violences, et voulut que son père se décidât lui-même ; ce fut aussi l'avis du ministre. Pendant qu'il bésilait encore, un pauvre diable s'é- lança h sa place dans la voiture qui partit aussitôt. Ma?s avant qu'elle eût fait deux cents pas , on cria au conduc- teur d'arrêter; l'intrus descendit en murmurant, et Castle monta. Vingt fois, durant le voyage à Londres, i! de- manda comment il serait possible de payer les 70 livres sterling avancées pour leur passage. Chaque fois sa fpmme l'engagoa à ne pas s'en occuper, et Frank l'assura 44 LÉj\IIGKATION. que, si ses enfans vivaient et prospéraient, il serait bien- tôt déchargé de celte dette. Des larmes vinrent enfin soulager son cœur. Lorsqu'on traversant des villages il vit des paysans pleins de joie et de santé, qu'il enten- dit le cri de la scie des charpentiers et le bruit du mar- teau des forgerons, il pleura en se rappelant ses jeunes années, en pensant qu'il n'y avait plus de place pour lui dans ce pays qui ctai! le sien , dans ce pays où tant d'hommes vivaient heureux et occupés; — et cependant il avait été actif aussi bien qu'eux à son ouvrage, et ne demandait qu'à travailler. Frank, attentif à deviner toutes ses émotions, lui parla alors des forges et des scieries de leur future patrie : il chercha à lui faire sentu- combien le travail était entouré de considération et d'avantages pé- cuniaires dans un pays où l'on manquait de toute espèce d'ouvriers. Mais, tout en parlant ainsi, il sentait son cou- rage près de succomber, lorsqu'il pensait qu'au lieu du tableau si animé qui se déroulait devant lui, il ne ren- contrerait plus que des plaines et des vallons presque inhabités, et i! avait besoin de jeter les yeux sur un JF orkhouse ou sur quelques vagabonds, pour repren- dre des forces et se convaincre de nouveau, qu'après tout, il valait mieux être dans un pays où tous les maux pour- raient se rencontrer, excepté le paupérisme. Le départ de .Terry et de Bob eut lieu sous des auspices bien différens. Un étranger qui serait arrivé à Newgate, la veille, aurait pu croire qu'on y célébrait une grande fête. Des condamnés y arrivaient de diverses provinces et y étaient écroués en attendant le moment de l'embarca- tion. Si le plus grand lîombre s'adressaient de mutuelles félicitations sur la perspective qui s'ouvrait devant eux, c'était sans doute bravade chez quehjues-uns : ily en avait aussi dont le silence excitait la risée de leurs com- pagnons, qui tournaient en ridicule le repentir exprime L£ VOYAGE. 45 par leur maintien ; mais l'opinion la plus répandue, c'est qu'ils étaient fort heureux d'être envoyés, aux frais du gouvernement , dans une contrée 011 ils auraient peu de chose à faire pour devenir aussi riches qu'ils pouvaient le désirer. Les récits de deux d'entre eux, qui avaient déjà été déportés , étaient si merveilleux et si séduisans, que non-seulement ils enchantaient tous les condamnés, mais que plusieurs de ceux qui étaient présens, avaient commis des vols tout exprès pour être déportés, et tenter aussi la fortune. C'étaient ces deux hommes, Giles et Green , qui, fiers de leur expérience et or- gueilleux d'avoir hravé les lois , captivaient l'attention des prisonniers, en attendant les charrettes qui devaient transporter une partie de la compagnie jusqu'au na- vire. Bob s'appuyait tristement contre la muraille , quand ^u frère lui frappa sur l'épaule et lui demanda pourquoi il était si sombre le plus beau jour de sa vie. — Vous auriez dû remercier le juge , Bob , comme je l'ai fait , et comme vous le feriez encore si vous saviez quel service il nous a rendus. Nous aurons , grâce à lui , une maison, des domestiques, et tout en abondance avant nos vingt-un ans, et d'ici-là, «fue de bous tours à faire. — Venez écouter Green, il vous dira que lui et les siens se procurèî-ent assez de rhum dans une nuit pour en boire pendant un mois , et toutes les folies qu'ils ont faites dans les bois avant qu'il ne s'avisât de revenir sans per- mission. Bob s'éloigna brusquement de son frère qui ne le laissa pas long-temps tranquille. — Je vous dis, Bob, continua-t-ii en se rapprochant, qu'ils vous appellent le sournois , et ce sera un malheur si nous vous donnons à la colonie un tel surnom. Vous 4^ L'ÉAllGP.AT]Oi\. feriez mieux de venir écouter ce que nous aurons à faire quand nous serons là. Bob céda et vint prendre place au rang dos auditeurs les plus attentifs. Betty-Turner ! — Je parie, Green , criait Tun d'eux , que c'est celle qui a fait partie de la bande de Greville, et qui a été déportée pour un vol de boutique. — Ellc-niêmej; eh bien ! elle a une gt ande maison neuve près deSidney,à main droite en sortant de Mount-Streef. Si vous la voyiez dans sa voiture, se donnant des airs de grande dame! Puis elle se conduit aussi bien avec son nouveau mari , que si elle n'en avait pas laissé un ici. On dit que tous les ans elle envoie à Turner un billet de banque, à titre d'aumône. De son coté, il s'est remarié , pour qu'elle fût bien sûre qu'il ne la réclamerait jamais ; àinsi^ ils sont tous deux contens. — Vous trouverez aussi là-bas Wilson. Vous rappi pelez-vous combien il était misérable dans le temps où il gagnait neuf shillings par semaine, cotiime d'autres honnêtes gens. îl fut déporté pour le faux shilling qu'il essaya de passer quand il fut associé avec nous, et cela parce qu'il avait fair d'un écolier qui fait lecole buisson- nière pour la première f»is. Il a si bien fait, qu'au bout de quatre ans, il s'était racheté et qu'il possédait une ferme. Sa femme et ses enfans sont venus le rejoindre, et il est là très-honoré. Mais John Lawe est le plus heu- reux de tous : il n'a que trente ans, et il est aussi riche qu'un banquier de Londres l'est à soixante. — Gomment John Lawe ! celui qui a été si près d'être pendu ? — Oui. Pendant iong-lesnps on le surveilla {le 1res près; mais comme son esprit est aussi rusé que ses mains sont adroites, i! sut ienr échapper, fut libéré au bout de LE VOYAGi:. 47 éix ans, et à présent je voudrais que vous le vissiez chas- ser et jouer au billard. C'est un bon garçon , qui ne mé- prise pas ses anciens amis. Que de fois il m'a dit bon- jour", de la fenêtie du billard, à Sidney , sans s'inquiéter de ceux qui étaient avec lui. Chacun se réjouit du bon- heur de John Lawe , Esquire. Quelqu'un lui ayant fait alors des questions sur le voyage, Green continua ainsi : Oh! c'est le pire de l'affaire. Il est affreux d'être en- tassés, ptîndant des mois entiers, sur un vaisseau où tout est si sérieux, si solennel , où rien ne se fait qu'avec un prêtre. On n'est pas si mal cependant que dans le temps où des gens comme nous étaient traités comme des bêtes sauvages. On payait au capitaine tant par homme em- barqué , et l'on ne s'informait jamais combieu il en man- quait au débarquement : si bien qu'il en faisait périr au- tant qu'il lui plaisait, en les serrant si étroitement les uns contre les autres, que le nombre s'en trouvait fort diminué, et ceux qui arrivaient en vie étaient soumis à un travail pénible qui ne leur laissait nulle liberté, il y avait alors peu de pfaisir à aller dans les colonies; mais maintenant que le^danger d'être étouffé à bord n'existe plus, la chance de faire sa fortune vaut bien la pri'ie de tenter le passage. — Surtout pour ceux qui ont des amis en position de les aider, dit vivement Jerry; Bob et moi nous serons protégés, m'a-t-on (fit; mais c'est un grand malheur que les vieux viennent pour nous espionner : il seront de vrais rabats-joie, si nous ne parvenons à les éviter. — Il vaut mieux qu'il en soit ainsi , dit Green , que de les avoir priant et pleurant, autour de nous, comme de vieux fous font d'ordinaire dans le trajet d'ici au vaisseau. Quand je partis, la première fois, mon père était comme s'il m'avait conduit au gibet : à présent il 48 L ÉMlGIlATlOiY. n'est plus si fou. Il m'a prouvé avant-hier qu'il savait mieux ce qui me convenait : il m'a dit, — ce qui est as- sez vrai, — que ma plus grande étourderie était d'être revenu , tandis que j'étais si bien là-bas. — Ah ! ah ! Green , il v a aussi une certaine personne qui sait ce qui lui convient et qui n'est pas assez Ibîle pour rester fille pendant cinq ans, pour l'amour de vous. C'est une belle plume à son bonnet de vous avoir ramené de si loin à sa suite. Green essaya de cacher sa colère sous un air d'indif- férence, tandis qu'il balbutiait qu'une autre, qui valait mieux qu'elle, pour laquelle il était venu, le suivrait bientôt, si le juge ne trompait pas leur attente. — Les voici qui viennent, enfans! s'écria-t-il en s'inter- rompant, tout est prêt; notre voiture nous attend, c'est là le moment de montrer un front joyeux! Que les pleu- reurs se taisent; maudites soient toutes les mines renfro- gnées! Allons, mes enfans, crions trois fois : Hurra! Hurra! Hurra ! On s'empressa de lui obéir, et ce fut au milieu des cris, des rires et de bruyantes acclamations, que les condam- nés traversèrent la foule qui encombrait les portes , foule composée de parens, d'anciens camarades et de curieux. Les uns pleuraient, les autres s'efforçaient de se faire com- prendre par signes, et le plus grand nombre ne voyaient dans cette scène qu'un sujet de distraction et cherchaient à deviner si le plus grand châtiment n'était pas pour ceux qui restaient. A peine remarquait-on Bob et un ou deux autres abattus comme lui, au milieu de leurs com pagnons qui semblaient de gais aventuriers , allant se iouer de la loi et tenter la fortune dans un pays d'abon- dance et de bonheur. UNE NOUVELLE PATRIE. 49 CHx\PITRE IV. UNE NOUVELLE PATRIE. Ellen arriva la première à Hobart-Town , dans la terre de \ an-Dienien. Bientôt après les condamnés fu- rent déposés à Lauceston , port le plus voisin du district où ils devaient être employés. Quand les émigrans de la pa- roisse de A... arrivèrent, quinze jours après, Frank apprit du commandant que sa sœur était débarquée en bonne santé ; qu'elle avait reçu des notes excellentes du minis- tre et de sa femme, qui avaient fait la traversée comme surintendansde l'expédition; qu'ainsi que quelques-unes de ses compagnes, elle avait été envoyée dans un canton OLi elle était placée dans une ferme pour soigner la lai- terie ; et qu'elle s'était arrangée pour que ses parens et son frère entrassent chez des fermiers peu éloignés. Tout était donc bien jusque là. Il ne put rien savoir de ses frères, sinon qu'ils étaient débarqués à trente milles de l'endroit oij lui-même allait s'établir , l'officier qui lui donnait ces renseignemens étant uniquement chargé de recevoir les émigrans volontaires. Castle lui-même ne put s'empêcher d'être satisfait de ce qu'il vit dans une promenade qu'il fit avec Frank dans la vjlle, le soir de leur arrivée. Sa ^eule objection fut qu'il y avait peu de boutiques, et qu'il était probable que l'in- térieur des terres était beaucoup moins civilisé : il ajouta qu'il n'était pas habitué à voir Noël dans le temps le plus chaud de l'année, et les arbres couverts de feuilles en décembre. On était alors au mois de mai, et l'on v. 4 5o I.'ÉMIGRATIOJN, venait lui dire que l'hiver allait arriver; que cepen- dant les bois ne perdraient pas leurs feuilles, que la neige, s'il y en avait, couvriraient seulement le som- met des montagnes ; que tout se bornerait à quelques gelées , el que pendant plus de trois cents jours dans l'an- née, il jouirait d'un soleil sans nuages, d'un air sec et pur, qui ne serait ni trop chaud ni trop froid. Tout cela était si opposé à ce qu'il avait vu jusqu'alors, qu'il ne pouvait le croire. Son fils lui dit qu'à supposer que tout cela se trouvât vrai , il espérait qu'il en aurait de la joie, puisque sous un tel climat on devait se mieux por- ter et vivre plus long-temps qu'en Angleterre. Castle sourit amèrement aux mots de vie et de santé, et répon- dit qu'il n'était pas bien sûr de ne pas mourir de faim avant trois mois. Frank pensa que le temps serait plus persuasif que toutes les pajoles, et il se contenta d'ob- server qu'il y avait peu d'apparences de misère dans H,o- bart-Town, qui renfermait, outre le siège du gouveine- ment, huit cents maisons, la plupart entourées de jardins, parce que dans l'origine elles avaient ét('; bâties sur des portions de terrain d'un quart d'acre chacune. Les rues se croisant à angles droits, laissent aperce- voir de riches campagnes , et offrent à chaque pas des preuves évidentes du succès de toutes les industries qui sont venues y chercher un asile. L'arsenal de la marine est placé au bord de la rivière. Des mouliiis à blé, des tanneries, des brasseries , des manufactures de chapeaux, se font remarquer au centre de la ville : de vertes collines, disposées en amphitéâtres , s'élèvent au couchant et sont couronnées par un plateau de quatre mille pieds de haut; une source limpide en descend , traverse Hobart-Town et va se perdre dans le Derwent qui, avec ses baies om- bragées, ses nombreux détours et ses bords escarpés, forme les limites du côté de l'orient. Ce paysage était UNE KrOUVtlLLE PATRIE. Si fort différent de celui que Castle s'était figuré, en oppo- sition à tout ce qu'on lui avait dit. Il s'était représenté des bois déserts , des plaines glacées, couvertes de neige; et il était tout étonné de se trouver dans une ville flo- rissante, entourée de prairies et de vallons; de voir au- dessus de sa tête un ciel plus bleu , plus pur que celui qu'il avait contemplé tant de fois. Il avait d'abord cru qu'il était très à plaindre d'être engagé comme berger, cliGse toute naturelle quand il pensait que sou troupeau habiterait d'affreux déserts : mais voyant qu'il n'avait à redouter ni tempêtes, ni froids rigoureux, que les pâtu- rages étaient exceliens , les sources abondantes et les moutons d'une beauté remarquable , il commença à croire qu'il pouvait exister des occupations plus désagréables : toutefois il ne donna à personne la satisfa<'tion de le lui entendre dire. Sa femme était servante dans la même ferme, et l'on avait même fait un arrangement pour la petite Susan, le travail de l'enfance ayant aussi son prix dans une contrée où le manque de bras se fait sentir à chaque instant. Le pays qu'ils traversèrent d'abord pour aller aux Dairy-Plains ', but de leur voyage, est si remarquable par sa beauté et sa fertilité, qu'il n'est pas étonnant que ceux qui le parcoururent pour la première fois, et le pri- rent pour échantillon du reste de l'île, aient représenté la terre do Van-Diemen comme un paradis terrestre, rap- port qui fut ensuite taxé d'exagération. Le fait est que l'île est supposée contenir 1 5, 000,000 cPacres, dont un tiers en terreô labourables, un autre en pâturages, et le troisième inculte jusqu'à présent. Entre Hobart-Towrif et Launceston, les regards charmés du voyageur se repo- sent sur de riches plaines, de vertes collines parsemées I. Plaines de lait. 59. l'émigration. de villes, de villages, d'habitations solitaires. Des ri- vières serpentant sous de frais ombrages, des ruisseaux descendant de chaque monticule, dexcellentes roules macadamisées, coupent le pays dans tous les sens et ren- dent les communications faciles. Pendant son séjour à Hobart-Town, Frank avait trop été exclusivement occupé des imprimeries, de rinstitn! des Ouvriers, de Sociétés des Bons Livres et des Ecoles, pour que son attention pût se porter snr les productions de la nature; mais à présent il prenait un grand plaisir à comparer les objets qui l'entouraient avec ceux qu'il ve- nait de quitter. Il voyait 1 arbre à thé remplacer dans les jardins les lilas et les laburnes : il se promenait au milieu de hauts buissons de myrthes , de cotonniers et de gé- raniums. Le gazon même était différent : sa racine n'é- tait pas fdireuse ; il venait, en touffes et n^offrait pas, comme en Angleterre, l'aspect d'un tapis de verdure. Les perroquets remplaçaient les serins dans raffeetion des jeunes filles ; et les foulques se vendaient au marché au lieu de lapins. Ce n'était pas les corneilles, mais les kakaloès, <|u'il fallait chasser des champs et des vergers : les pigeons qui couvraient les chaumes auraient piî être pris pour des perdrix; seulement leurs ailes dorées les faisaient surpasser en beauté tous les oiseaux de la Grande- Bretagne ; il est vrai que le pont de pierre de taille sur le Jordan , le facteur de la poste à cheval , la manière dont les champs étaient labourés et enclos, lui rappelaient sa patrie; mais ces bois toujours verts, au milieu desquels domine farbre qui donne la menthe frisée; ces trou- peaux de kanguroos sortant deleui; retraite au lever du soleil, l'opossum moucheté grimpant sur les arbres des forêts, le cygne noir qui glisse sur les lacs en poussant un cri semblable au cra([uement d'un vieux navire, lui r;ippelaient qu'il était loin de la vieille Albion. ^0 v^7? UNK NOirVELLE PATRIE. 53 Un tableau d'un genre tout différent s'offrit à nos voya- geuis vers la findusecond jour, quand ilsapprochèient de leur future demeure, les Dairy-Plains, où Ellen les at- tendait, dislrict situé dans le centre de la province de Norfolk- Plains, Ils avait^nt quitté la grande route et sui- vaient , depuis quelque ten:ps, un chemin d'abord assez commode; parvenus au point où le travail finissait, ils rencontrèrent la troupe d'ouvriers chargés de le conti- nuer. Ici chaque homme n'était pas , comme en Angle- terre, attentif à sa lâche, libre dans ses mouvemens, et l'air un peu pensif, — ni, conmie en Irlande, où quel- ques-uns se reposent alternativement, où tous se livrent à de joyeux propos; — ils étaient chargés de fers et surveillés par un gardien armé. Frank, examinant atten- tivement ces malheureux, ne voyant sur leurs visages que l'expression de l'effronterie ou celle du désespoir, sentit, avec amertume, qu'en effet il n'était pas en Angleterre, mais dans une de ses colonies pénales, et qu'il respirait l'air d'une de ces régions où elle dépose ses vices et sa misère. Quand les ouvrieis , surpris de l'arrivée d'une charrette, se retournèrent pour regarder les vojageurs, Frank fut frappé en reconnaissant ses deux frères. H es- pérait que ses compagnons ne lesauraient pas aperçus, mais les plaintes répétées de son père sur les secousses de la voiture, sur le froid et sur le chaud, lui prouvèrent bientôt qu'il se trompait. La pauvre mère jeta anssi sur ses enfans un coup d'œil mêlé de compassion et de curio- sité. Bob se détourna et travailla sans lever la tête, jusqu'à ce qu'ils fussent éloignés; mais Jerry agita son chapeau, poussa un cri, et défia Frank de parier lequel d'eux se- rait plus tôtàmême de travailler pour son propre compte, et si lui Jerry serait j)lus iong-temps à se libérer de sa peine que Frank à s'acquitter de sa dette. Cet incident fournit à Castle une nouvelle occasion de se désespérer et 54 l'émigratiow;. de répéter que lui et sa famille étaient réduits en escla- vage. Son fils, qui détestait la servitude autant que per- sonne au monde , ne pouvait considérer sous ce point de vue l'engagement de travailler pendant un certain temps, sous la condition d'avantages qu'ils ne pouvaient plus es- pérer d'obtenir en Angleterre; réfléchissant surtout que, si ces conditions, qui consistaient en une nourriture suffi- sante , l'entretien, le logement et unesommc d'argent, n'é- taient pas remplies , le contrat était nul; que si elle^ étaient remplies, le but qu'ilss'étaientproposéétaitatteint. Comme ouvriers, ils n'avaient pas à se plaindre; leur àér licatesse seule souffrait de se voir associés à des condam- nés. Pour ceux-ci, on avait pensé qu'ils ne devaient pas être libérés assez facilement pour que la honte devînt Ijçur seul châtiment, genre de punition auquel la plupart auraient été insensibles; c'était assez que leur position fût améliorée par leur séjour dans une nouvelle colonie. Ce- pendant il était probable qu'au bout de quatre ou cinq ans la situation des frères de Frank ne serait pas, sous les rapports d'intérêt , très inféiieure à celle du reste de la famille ; mais , comme condamnés , ils ne se tiouve- raient pas placés dans des circonstances aussi favorables que d'honnêtes émigrans , à la fin de la même période. Frank ne savait pas alors, comme il l'apprit par la suite, que, faute de connaître le taux des gages dans la colonie, les émigrans s'engageaient souvent pour un prix beaucoup plus faible que celui qu'ils auraient obtenu s'ils- étaient arrivés libres, ou s'ils avaient eu des renseigne- mens exacts sur l'état des choses; et que, quand la vé- rité leur est connue, ils se croient trompés et éprouvent le désir de rompre leur contrat. Le mal doit être imputé à l'ignorance des émigrans, plus encore qu'à la mesquine économie des colons déjà établis. 11 faut donc que les premiers prennent, avant de UNE NOUVELLE PATRIE. 55 conclure un marché, toutes les informations qui peuvent prévenir des regrets tardifs, et de;; discussions avec leurs nouveaux maîtres. De semblables divisions sont toujours nuisibles, elles le deviennetU plus encore dans ces con- trées nouvellement habitées, où tous ont besoin d'êlre unis pour concourir au bien général. Un ouvrier anglais accepte avec empressement l'offre d'être défravé de tout avec abondance, et de recevoir deux shillings' par jour pendant cinq ans, terme après lequel les frais de son passage sont payés. Quand il arrive dans la colonie, il voit que les dépenses qu'on fait pour lui et qui consistent en viande, pain, bière et eau-de-vie, des vêtemens convenables, un logement commode, ne s'élè- vent qu'à deux shillings par jour, et que, s'il était libre, il pourrait gagner, ouvrier ordinaire, de sept à douze shillings et même quinze, s'il était très habile, et qu'il eût peu de concurrens. Alors, tout en étant mieux qu'il ne l'était précédemment, il regrette de n'être pas aussi bien qu'il pourrait l'être. De là s'élève en lui un mécon- tentement qui remplit d'amertume les premièi-es années de sa vie nouvelle, s'il ne trouve pas l'occasion d'annu- ler son engagement. Aussi les personnes qui désirent fa- voriser un plan j'aisonnab'e d'émigration doivent-elles instri'.ire tous ceux qui peuvent s'y intéresser de l'éten- due des besoins de chaque colonie, du taux des gages en argent , et du prix des différentes denrées. Des documens officiels, transmis aun)inistère en 182 y, de la Terre de Van-Diémen, porlent rqueles laboureurs gagnent trois shillings par jour; des ouvriers ordinaires, sept shillings ; la classe au-dessus , de huit à douze shillings; ceux qui excellent dans leur état, de douze à quinze shillings; les honnnes capables de surveiller des 1 . 2 fr. 4© c. 56 l'émigration. fermes ou d'autres établisseinens, une livre sterling' On dit que ces prix ont été augmentés depuis. Le bois- seau de blé vaut sept sbilling ; la viande deux ou trois pence ' la livre; le sucre de trois pence à six pence; le ibé de un sbilling six pence à quatre sliiliings. — Il n'est donc pas étonnant que beaucoup d'émigrans , tout en étant reconnaissans d'être placés, soient vexés et mortifiés en découvrant combien ils auraient pu tirer meilleur parti de leur travail. Des sentimens bien différens cependant s'éveillèrent dans l'amede Frank, à l'aspect de sa nouvelle demeure. Elle était presque encore dans l'état de nature, M. Sta- pleton n'en ayant pris possession que depuis peu de jours ; mais ce n'était pas un terrain isolé dans le milieu d'un désert, comme il arrive ordinairement dans les colo- nies où l'on suit la mauvaise méthode de disperseï- les habitans, au lieu de les rapprocher pour les faire jouir des avantages de la division du travail et d'une récipro- cité de consommation. Le gouvernement hollandais, en défendant autrefois aux colons du cap de Bonne-Espç- rance de s'approcher plus près de trois milles les uns des autres, a empêché l'entière amélioration des (erres, la construction des routes, l'établissement d'un marché d'échanges : il en résulte qu'on est, môme aujourd'hui, privé au Cap de plusieurs des jouissances d'une vie civi- lisée. Chaque famille a une trop grande abondance de ses propres produits, et manque de ce qu'elle achèterait avec plaisir; de plus, on y vit dénué des ressources de la société et de celles d'un mutuel appui. Ces inconvé- niens, on les évitera probablement par la méthode qui vient d'être adoptée en Australie : les terres s'y vendent 1. a5 fr. 2. 20 ou 3o cent. UNE NOUVELLE PATRIE. 5'] i des conditions telles que l'acquéreur s'empresse de les Hiltiver et de tirer parti d'un voisinage qui peut servir le débouché à ses produits. M. Staplelon ayant été )bligé de choisir ses terres avec soin et de payer 9 shillings' par acre, au lieu de 3 pence ^ ou même rien iu tout, comme quelques-uns des premiers arrivés, n'é- ait pas tenté de passer son temps à errer dans la soli- ;ude en admirant de beaux points de vue, ni à s'enthou- siasmer pour quelque nouvelle découverte de rivières , Je bois et de prairies. Il choisit dans un canton les tci-- lains qui , par leur étendue et leurs qualités, convenaient e mieux à son projet de se mettre en rapport avec les aropriétés voisines. Quoique ses terres ne fussent pas de !a première classe, elles étaient assez bonnes pour rap- Dorter i5 shillings^ par acre si elles avaient été plus au lord ou à Test , où le pays se peuplait rapidement; mais îUes s'étendaient à l'ouest vers les cantons situés au pied des montagnes et encore déserts .-ainsi placées sur les limites de la civilisation , elles avaient moins de va- leur. Ce n'étaient pas des forets où il fallût d'abord em- ployer la hache , mais une terre légèrement boisée, dont la surface était couverte de verdure et qui ne .deman- dait qu'à être brûlée une seule fois pourse transfornieren champs ou en pâturages. De beaux arbres s'élevaient par l)ouquets à peu près à cent pieds de dislance les uns des autres, portant une tige de 90 pieds, et plus, jusqu'aux bran- ches, offrant ainsi un abri sans nuire à la culture. Lorsque les ruisseaux ne formaient pas les limites, elles étaient marquées sur les arbres. Une clôture était peu nécessaiie dans un lieu où nul individu n'était porté à mal faire et qui ne renfermait encore aucun animal qui pût s'égarer. 1. 10 fr. 80 cent. 2. 3o c. 3. 18 fr. 58 l'émigfxATion. Personne n'était tenté de voler, parce que j3orsonne n'é- tait pauvre. Le bétail sauvage qui, clans !es premiers temps, ravageait les champs, avait été repoussé clans les montagnes oii l'on supposait que sa race avait péri. Le peu (le bœufs et de chevaux que Staplcton avait amenés avec lui étaient gardés près de l'habitation, et le reste du bétail ne devait arriver que lorsque tout serait prêt pour sa réception. Un hangar avait été construit à la hâte sous quelques arbres; des planches y étaient déjà dépo- sées, et Frank vit qu'on avait préparé des matériaux pour qu'il pût travailler sans délai. On avait rangé quelques outils, d'autres étaient entassés par terre, où se trou- vaient aussi une assez grande cjuantité de caisses et de ballots. Frank avait cvu que tout courage, tout espoir d'avenir s'était éteint sous la main de fer qui avait pesé sur lui , mais dans ce moment il se sentit renaître, et rien ne l'effraya de tout ce qui lui restait à faire en sa qua- lité cle charpentier, pour que le paysage qu'il avait devant les yeux s'emhellît de demeures riantes et commodes. Son imagination lui présentait déjà le jour où un petit hameau de cabanes bâties en bois enverrait une légère fumée sous ces arbres : il voyait des étables et des pou- laillers ajoutés à chaque habitation : il entendait le souf- flet de la forge et le marteau du forgeron effacer le cri de la caille et mettre en f((ite les kanguroos qui h présent sautaient dans la plaine. Il n'oublia pas de joindre <à sa maison une belle boutique et un atelier : il lui sembla voir son père regardant d'une fenêtre son troupeau sur la colline, et Ellen sortant au lever du soleil avec son seau de lait. Ellen parut au même moment, comme pour répondre à sa pensée. Elle s'était dérobée une demi-heureà ses occupa- tions, pour venir une fois encore demander à M. Stapleton s'il pensait cjue Frank arriverait bientôt. Il n'en savait rien, UNE NOUVELLE, PATRIE. Sq quoiqu'il l'attendît avec presque autant d'impatience qu'eile-même, cl elle venaiîde le quitter assez tristement quandelie entendit le bruit du chariot. Tandis qu'elle hé- sitait et cherchait à s'assurer si c'étaient bien eux, avant de courir à leur rencontre, son frère s'élança hors de la voi- ture, et Gastlelui-mêmedescendit avec plus de gaieté qu'il n'en avait montré jusqu'alors. A peine avaient-ils eu le temps de s'embrasser, que Stapleton vint demander à Frank où étaient ses outils et lui dire qu'on avait le plus grand besoin de lui. Il ne put cependant lui refuser la pern^ission d'aller reconduire Castle et sa femme à leur nouvelle habitation, ta un mille de la sienne; mais il s'em- pressa de faire tirer son bagage du chariot et l'assura qu'il serait content de le voir revenir le plus tôt pos- sible. — Vous verrez bientôt de quelle importance nous som- mes ici , dit Elleti en riant: il ne s'agit plus, Frank, d'aller se promener dans les champs , de rester sur sa porte, les bras croisés, sans que personne s'occupe de vous. Ici , vous n'aurez jamais besoin d'ôter votre cha- peau et de demander du travail ; on viendra vous prier d'être assez bon pour venir mettre une porte ou une fe- nêtre au prix que vous voudrez ; c'est, en vérité, un pays ou Ion peut devenir orgueilleux. Frank observa avec un grave sourire que l'orgueil est un sentiment dangereux pour une jeune hlle. — Eh bien ! alors, je serai fière de vous, et vous le serez de moi; il n'y aiu-a pas d'inconvéniens. La première fois qu'ils purent causer sans témoins , Frank demanda à sa sœur si elle était contente de son changement de position. — J'en suis plus d'à moitié satisfaite ; il y a cependant des choses qui ne me plaisent pas : — c'est beaucoup de ne pî\3 manquer, de savoir qtî'ou ne manquera pas; et je ne \ 60 LÉMICnATlON. crains pas la fatigue, quoique le service soit pénible. Mes vaches me font honneur , je n'ai jamais rencontré aucun animal qui m'effrayât quand je sors pour les traire; quel- ques-unes cependant font d'étranges sauts. Ma maîtresse fait beaucoup de cas de moi, comme je vous l'ai dit, et ses petits momens d'humeur sont bien pardonnables, quand on pense au désordre dans lequel nous nous trou- vons encore; mais il n'en sera plus ainsi quand le savon et la chandelle seront fabriqués hors de la maison, et que nous aurons une ou deux personnes de plus pour aider à la brasserie et au blanchissage : puis , je suis si contente de penser que mon père el vous, Frank, vous êtes heureux. — Difes-moi donc ce qui ne vous plaît pas? Ellcn frissonna en lui disant à voix basse que sa com- pagne de service, qui mangeait à la même table, dor- mait près d'elle, et ne la quittait presque pas de la jour- née, avait été déportée pour avoir volé une maîtresse âgée, dont la confiance aurait mérité une autre récom- pense. Etre forcée d'entretenir des relations journalières avec une telle pei-sonne était sûrement un grand mal- heur, et cette circonstance redoubla Tinquiétude que Frank éprouvait pour sa sœur. Ce fut avec plaisir qu'il lui entendit ajouter que probablement cette fille se ma- rierait aussitôt que sa bonne conduite lui aurait fait ob- tenir sa liberté. Un demi-sourire qu'il aperçut sur les lèvres d'Elien, quand elle prononça ces derniers mots, fît naître en lui un soupçon qui le porta à la questionner de nouveau. Il avait en effet deviné juste : elle pensait qu'elle pourrait quitter le service la première. Frank devint plus sérieux encore : — quel était donc celui qui semblait avoir déjà fait tant de progrès dans les bonnes grâces d'Elien? Elle répondit vivement pas de re- LA VIE DES NOUVEAUX COLONS. 63 gretter les cris de Londres. Ils vantent l'éclat de ces as- tres, mais en vérité je leur préfère tout bonnement celui des becs de gaz qui éclairent Pall-Mall. — Je ne puis dire grand'chose des lampes au gaz, ré- pliqua Castle : trop pauvre pour me servir de chandelle, je me couchais au crépuscule; mais ce lieu est si soli- taire que je ne sais quelquefois dans quel monde il est placé. Ce paysage offre , il esl vrai, l'aspect d'un parc abandonné; mais l'on y cherche en vain la maison du baronnet, le clocher de l'église et l'enfant revenant de l'école. Il n'y a pas un seul cabaret ni près ni loin; pas de ministre ou de fenune du minisire avec qui l'on puisse échanger quelques mots : seulement un jeune homme vient le dimanche lire des prières sous un hanga;-, ou en plein air, puis repart pour aller faire la même chose ail- leurs. H n'y a pas de chasseurs non plus, et malgré tout le gibier qui est ici, nous ne verrons jamais de jaquettes rouges dans les bois. — C'est là le pis de l'affliire, repartit l'autre mécon- tent. Nous avons tout l'ennui d'une vie de campagne , sans en avoir les plaisirs. J'éprouvai l'autie jour le sup^ plice de Tentale en voyant un kanguroo sauter devant moi. Si ces gens- là voulaient me laisser faire, je pour- rais leur être utile en ma qualité d'excellent chasseur. Je voudrais chasser Toposum jusqu'à ce que j'eusse assez I de peaux pour faire à votre jolie fdle un manteau digne il'être porté; et.,.. Castle s'éloigna avec humeur : son orgueil de père souf- frait d'entendre l'éloge d'Ellen sortir d'une telle bouche. Le jeune homme le i-uivit et continua ainsi : L — La chasse à la bécassine esl très belle, dit-on, dans ce marais. Quand l'hiver sera venu il faut qu'on me donne la permission d'aller essayer mon talent. Lâchasse! 64 l'émigration. la chasse ! vous ne savez peut-être pas bien quel plaisir c'est ? — Lâchasse' la chasse! s'écria Castle; je ne vois ni cerf ni renard. Singulière chasse, si vous parlez de tuer ces petites choses sautillantes qui ont des manières si étranges! Les petits ne courent pas après leur mère, ce qui serait tout naturel ; elle les glisse dans une espèce de poche, puis elle saute comme si elle n'avait que deux jambes. La première fois que j'en vis une, je pensai qu'un accident lui avait fait perdre les pattes de devant, et tandis que je m'étonnais qu'elle pût courir si bien , je vis arriver tout le troupeau. — C'est un plaisir de les voir au soleil levant sortir des bois et accourir dans la plaine; c'est là le moment de se cacher derrière un buisson et de tirer à coup sûr. Lequel préférez-vous, d'un kanguroo ou d'un bandicoot? Dans un pâté bien assaisonné, il est difficile de dire lequel est le meilleur. Je leur ai déjà dit là-bas que l'un ou l'autre me serait plus agréable qu'une ration de viande salée. Castle, qui pensait que personne ne devait se plaindre de son régime, tant qu'il mangeait de la viande une fois par jour, écoutait avec dédain les plaintes de son com- pagnon, peu satisfait d'une portion de bœuf, de pain de froment et de cidre. — Si vous avez l'envie de chasser, dit Castle, je vou- drais que vous me débarrassiez des maudites bêtes qui ont dévoré une partie de mes agneaux. J'aurais pu en atteindre une, mais j'avoue franchement que j'ai été com- plètement épouvanté de sa laideur. — Etait-ce la biène ou le diable? — Oh ! le diable, à en juger par son affreuse physio- nomie! Cela était aussi haut qu'un chien de moyenne grandeur, avec la tête d'une loutre, et des dentsjusqu'aux LA VIE DES NOUVEAUX COLONS. 65 oreilles. Cela s'avançait très lentement : pour moi, je suis resté immobile. — On appelle ici cet animal le diable, répliqua le jeune homme. Il faut faire creuser de petites fosses et l'y faire attaquer par vos chiens quand y il sera tombé : sans cela votre vigilance n'empêchera pas vos agneaux d'être dévorés. — Ce qui me déroute tout-à-fait, reprit Castle, c'est que les animaux de la même espèce sont Ici gradués les uns au-dessous des autres , comme s'ils étaient ensor- celés. En Angleterre, un cheval, un chien , un rat, sont de grandeur différente et n'ont rien de commun; mais ici , il y a un grand kanguroo , un autre de la taille d'un chien , et un pas plus gros qu'un rat; ceux-ci ne sont pas de vrais kanguroos. 3'avoue que les cheveux me dressent sur la tête en voyant un rat sauter avec toutes les ma- nières d'un véritable kanguroo; c'est comme si je voyais une souris secouer sa crinière, trotter et galoper comme un cheval. Je n'ai pas été accoutumé à de telles bizarre- ries , et je ne comprends rien à ce pays. — J'espère finir par le comprendre, répliqua le con- damné. Je meurs d'envie de le parcourir, et avec le temps je pourrai explorer plus d'espace que nous n'en décou- vrons de ces vertes collines qui nous semblent à tous deux si monotones. Que comptez-vous faire quand vous serez libre? — C'est à ceux qui m'ont amené ici à s'en occuper , répondit Castle, avec aigreur. Puis, frappé du sentiment de sa propre ingratitude , il ajouta : Au moins si la mai- son du châtelain manque ici, on ne voit pas non plus celle des pauvres. Si je ne rencontre pas d'amis, personne n'insulte à mon infortune; au contraire, ils ont à la ferme beaucoup d'égards pour moi; et il y a.... — Votre fille. Y. 5 66 l'émigration. — Ma petite Susan ! oui, on l'a déjà rendue adroite, et .... — Non, je parle de l'autre qui n'est pas trop gauche non plus, d'Ellen. — Elle réussira aussi très bien , je vous assure. Elle possède de l'intelligence, une volonté ferme, et de plus un frère courageux et fier qui veille sur elle; ce qui vaut mieux qu'un père presque courbé sous le poids du malheur; mais qui cependant saurait la défendre, si elle n'avait pas un meilleur appui. En disant ces mots, Gastle s'éloigna, laissant assez voir qu'il désirait être seul. Leur changement de position produisit un effet beau- coup plus prompt sur sa femme que sur lui. Elle parut, dès les premiers jours, satisfaite des services que rendait sa petite fille dans l'intérieur de la maison^ Quand la fer- mière s'aperçut de l'excessive indolence de sa nouvelle servante, elle chercha à rendre son marché le moins mauvais possible en livrant à Susan tout le travail qu'elle pouvait en obtenir. L'enfant était d'assez bonne volonté et toute fière de se trouver si utile; mais sa mère en fut bientôt jalouse, et, pour la première fois de sa vie, mon- tra quelque affection pour elle. Non-seulement elle pre- nait sa défense, mais elle l'aidait quand elle la voyait plus disposée à s'occuper qu'à aller jouer. Les jeux ont peu d'attraits pour l'enfant qui a vu les siens associés à la faim, aux querelles et à toutes les misères d'une vie d'indigens. Quand les domestiques sortaient au point du jour, Susan, prêle au premier mot, se trouvait là pour remplir leurs pannetières et leurs bidons , quoique sa mère , encore au lit , murmurât plus d'une fois qu'il était trop tôt pour se lever. Il n'était pas nécessaire de lui rappeler de soigner les agneaux, de porter à man- ger aux volailles et de nettoyer tous les meubles que sa i LA VIE DES NOUVEAUX COLONS. 67 petite taille lui permettait d'atteindre. Si quelqu'un vou- lait bien, après le déjeuner, la placer sur le buffet, ou poser les plats par terre, elle lavait tout sans rien casser. Dans la journée, s'il fallait envoyer quelque chose dans les champs, donner un coup de main à la cuisine, ou porter promptement les lettres à l'endroit où le facteur passe une fois par semaine , c'était encore Susan ; et lorsqu'elle n'avait rien de mieux à faire, elle chassait les corneilles et lescatakoés des champs et des jardins. Sa mère s'écriait que c'était une vie bien pénible pour une enfant; mais Susan était joyeuse et vermeille. Bien- tôt le fermier trouva quelques minutes pour la prendre sur ses genoux et lui montrer l'alphabet, en attendant qu'un maître d'école vînt s'établir dans le voisinage. La première chose que mistriss Caslle fît de bon cœur, ce fut de savonner , un jour où Susan s'était échaudé le doigts. Peu à peu, elle se chargea de l'ouvrage de sa fille, qui aussitôt allait en prendre un autre; si bien que dans un espace de temps assez court , elles surent toutes les deux convenablement s'employer. Lorsque cette femme, autrefois si nonchalante et si paresseuse, commença à s'intéresser aux occupations qui se multipliaient autour d'elle , quand elle parvint à désirer que le pain fût fait tandis que les hommes de la maison étaient absens, que le blanchissage fût fini de façon à avoir un moment de loisir dans la soirée, elle devint bientôt une active et intelligente ménagère , ce qui ne lui fût jamais arrivé si elle était restée dans sa patrie. Une circonstance heureuse vint hâler cette espèce de métamorphose, — en lui permettant de satisfaire le seul goût peut-être qu'elle eût jamais ressenti, et qui semblait éteint comme toutes ses facultés, le goût des fleurs. Jeune fille, elle avait un jardin, et aussi long-temps que son mari avait possédé un arpent de terre, elle en avait conservé 68 l'iêmigratiow. un coin pour des oeillets et des roses , sous prétexte de cultiver quelques légumes. Depuis, elle n'avait jamais parlé de fruits ni de fleurs ; mais Ellen n'avait rien ou- blié et sut mettre à profit ses souvenirs. Elle parla un jour, devant sa belle-mère , du projet qu'avait son maî- tre d'essayer de conduire la culture de la vigne, que le climat semblait favoriser, de façon à se dédommager, par le produit d'autres fruits, si le vin ne réussissait pas. Les pêches n'étaient pas de la meilleure qualité, quoique si abondantes qu'on les laissait pourrir sur la terre, après en avoir jeté aux cochons des boisseaux entiers. Les abri- cots , et plus encore les framboises, étaient remarquables pour leur grosseur et venaient dans une quantité telle qu'on ne peut s'en faire une idée sans l'avoir vu. Il était donc probable qu'on ferait une bonne spéculation en les exportant en confitures. Le sucre était très bon marché ; ou courait peu de risques de faire quelques caisses d'es- sai, qu'un vaisseau de Launceston porterait dans l'Inde. L'idée fut saisie comme Ellen l'avait espéré , et le fermier ne mettant pas beaucoup d'empressement à s'occuper des fruits , les émigrans eurent envie d'avoir un jardin à leur propre compte. La petite partie de leurs gages dont ils pouvaient disposer fut employée à l'achat d'un mor- ceau de terre. Frank trouva le temps de le bêcher ; Ellen fournit déjeunes plans et des graines ; et leur belle-mère y alla régulièrement soir et matin , avant et après l'heure du travail : Castle lui-même déridait son front et adou- cissait sa voix quand il considérait cet enclos, bien petit, à la vérité, qui cependant lui rendait une jouissance qu'il avait cru perdue pour toujours, — celle d'une pro- priété de famille. — Regardez mon père, dit tout bas Ellen à son frère; depuis mon enfance je ne l'avais pas vu donner ainsi le bras à sa femme. LA VIE DES NOUVEAUX COLONS. 69 — Il est comme le prisonnier qui sort pour la pre- mière fois dans la cour de sa prison, après une longue et entière réclusion. La sensation de l'air lui fait tout d'abord lever la tête plus haut: rendez- lui la liberté et vous verrez la joie briller sur son front, et sa démarche sera celle d'un homme. — Elle aurait dû être toujours celle de mon père, répliqua Ellen; ce n'est pas sa faute s'il est devenu pauvre. — Ah ! la pauvreté est une froide et dure prison ; ceci me rappelle... — N'avez-vous pas vu dernièrement quel- que chose qui vous a surpris et dont vous m'auriez parlé si vous n'aviez craint d'être entendue par quelqu'un ou de passer pour visionnaire ? — Le mot prison me fait souvenir en effet d'une chose que je voulais vous dire depuis le mois dernier : — je n'ose m'en rapporter au témoignage de mes yenx, ce- pendant je crois être sûre d'avoir vu Jerry dans la cour de la ferme , avant le jour : il tournait autour des han- gars; le plus grand nombre de nos gens n'étaient pas en- core levés, — Élait-il seul, Ellen? — Je n'ai jamais vu Bob avec lui ; iî semblait attendre quelqu'un et je pensais tout naturellement que c'était moi. Je sortis deux fois pour le joindre; mais la première, je fus forcée de rentrer , apercevant deux de nos garçons que je n'aime pas à trouver sur mon chemin : et la se- conde, je le vis qui causait précisément avec ces deux hommes , si bien que je n'osai approcher. Comment peut- il avoir tant de liberté? et quels peuvent être ses projets? — Je crains fort que ce ne soit rien de bon, répliqua son frère. Quant à la Hberté, — il n'est pas difficile aux condamnés, dont la conduite est régulière, d'obtenir quelques heures, au commencement et à la fin de la jour- '^. 70 L EMIGRATION. née. Nos deux frères étant employés si près de nous aux travaux de la route , il n'est pas étonnant que nous les apercevions de temps en temps. Mais ce qui m'inquiète, ce sont les entretiens de Jerry avec les condamnes placés chez votre maître et le mien. Je l'ai vu chez Stapleton plus souvent que vous ne l'avez vu ici ; je redoute quel- que complot. — Miséricorde ! s'écria Ellen ; quelle espèce de complot? — Je l'ignore. On dit que souvent il ne s'agit pour eux de rien autre chose que de s'échapper ; mais quelquefois ils s'entendent avec les naturels du pays, qui ne valent guère mieux que des hêtes sauvages : ils les amènent dans les fermes, les engagent au pillage et même au meurtre; ensuite ils les récompensent en abusant de leurs femmes. — Ellen, tremblante, demanda si quelques sauvages pouvaient être dans les environs? — Son frère espérait qu'il n'y en avait pas, le gouvernement ayant déclaré qu'ils avaient été repoussés dans les montagnes, oîi sans doute ils périraient bientôt; mais il avouait qu'aussi long- temps que les condamnés seraient disposés à courir dans les bois et que plusieurs s'échapperaient chaque année , il lui serait impossible d'être tout-à-fait tranquille. Il ajouta qu'il en parlerait à Stapleton : en attendant, il pria Ellen de ne pas prononcer un mot qui pût alarmer son père ni personne autre. — J'espère, ma sœur, continua-t-il hésitant un peu, j'espère que Harry-Moore n'a nulle relation avec Jerry ni avec aucun de ses compagnons. A ces motSj les yeux d'Ellen s'enflammèrent comme dans le temps où elle était une petite fille bien volon- taire. — Harry ! s'écria - 1 - elle , Harry - Moore coupable d'une telle infamie! Harry voir mauvaise compagnie! Vous ne connaissez pas Harry mieux que le premier jour, LA VIE DES NOUVEAUX COLONS. 7I lorsque vous pensiez qu'il pouvait être lui-même un con- damné. — - ISe vous fâchez pas , Ellen. Il peut fort bien le con- naître assez pour lui dire bonjour quand il le rencontre; et pour juger s'il vient ici plus souvent qu'il n'en saurait avoir la permission. — Après tout , dit Ellen soupirant, celui dont la sim- ple connaissance me révolte pour Harry est le propre fils de mon père; il ne me sied donc pas d'être si fière. Non, Harry ne connaît ni l'un ni l'autre de nos frères; pas même de vue, mais je ne parlerai à personne de ce que vous m'avez dit, Frank, excepté à lui. — Certainement. Ne cachez rien à Harry de ce qui vous occupe, pas plus que s'il était déjà votre mari. Je compte sur lui pour m'aider à veiller sur Bob qui peut encore, dit-on, être rappelé au bien. Pour Jerry , il y a fort peu d'espoir. Bob , au lieu d'errer dans les buissons et autour des fermes où il n'a que faire, reste à travail- ler dans les limites qui lui sont assignées. Il ne perd pas de temps et doit avoir une assez forte somme de côté , s'il ne fait quelques dépenses inconnues. Il est bon ouvrier, et son travail extra lui est fort bien payé: aussi est-il pos- sible qu'il soit plus tôt que moi dans une maison qui lui appartienne. — Parce qu'il n'a rien payé pour son passage, qui était un châtiment. Cela est pénible à penser, Frank. — Cependant Harry-Moore sera libre le premier, et j'en suis content, Ellen, à cause de vous. Je commen- cerai bientôt à vous bâtir une maison , à mes heures de loisir, et vous pouvez compter que je ferai de mon mieux pour qu'elle soit terminée dans six mois. — Six mois! dit Ellen. — Je ne dis pas qu'il soit nécessaire que vous attendiez jusque là; vous pouvez vous marier aussitôt que vous le l'émigration. 7î voudrez ; et bien des gens en Angleterre voudraient en dire autant. J'ai seulement parle de six mois parce que c'est l'époque de la libération d'Harry. J'espère alors vous voir soigner une vache à vous. — Tandis que je vais tacher d'en savoir davantage sur Jerry , pensez au moyen d'éviter ceux qui voudraient qu'on leur permît de veiller sur vous. Ellen soupira et sourit en même temps : elle ne savait quel monde était le plus bizarre, — de celui qu'elle avait quitté ou du nouveau qui , au bout de plusieurs mois , lui était presque aussi étranger qu'au premier moment. Mais elle n'avait pas le moindre doute sur celui qu'elle préférait. Comment aurait-elle pu en conserver , lors- qu'une crainte vague et un profond dégoût pour quel- ques habitans du voisinage étaient le seul poids posé dans la balance contre le bonheur de tous ceux qu'elle aimait, et la douce et brillante perspective que l'avenir sem- blait lui réserver avec un mari tel que Harry-Moore. CHAPITRE VI. LA LOI ET LA JUSTICE. Malgré les fréquens convois de condamnés qui mal- heureusement arrivaient d'Angleterre, les demandes pour Icséraigrans libres devenaient de plus en plus pressantes. Les jeunes gens qui s'établissaient, soit métayers, soit fabricans, avaient besoin de femmes. La pénurie de domes- tiques se faisait sentir à tout ce qui était au-dessus de la classe inférieure. Les troupeaux manquaient de bergers. liCs terres ne produisaient pas en raison de leur bonté; LA LOI ET LA TICE. 73 et le nombre des maisons d'habitation n'était pas même en rapport avec les produits obtenus; enfin il y avait de presque tout, trop ou trop peu. Parce que les bras n'é- taient pas assez nombreux par rapport à la production ; tandis qu'en Angleterre , nous avons trop de bras , par rapport à la masse de nos produits. Position bizarre qui amènera d'étranges résultats si on ne se hâte de les pré- venir, par un échange également profitable aux deux pays. L'Irlande et la terre de Van-Diémen sont à peu près de la même étendue; leurs sols fertiles et variés offrent tout ce qui peut rendre un peuple heureux et florissant; toutes deux ont de riches moissons, et de gravS pâturages. L'une a sa pêche de saumon, de harengs et de morue; l'autre de baleine et de veau marin pour l'exportation , et une grande quantité d'autres poissons pour sa consom- mation intérieure. La nature leur a donné des ports d'un accès facile , des chaînes de montagnes pour remparts, puis des mines abondantes, des lacs et des sources d'eaux vives, toujours prêtes à embellir les sites que l'homme choisit pour sa demeure. Avec tant d'avantages , elles ont aussi leurs inconvéniens naturels et leurs agitations sociales. On peut remédier aux premiers dans les deux pays , par une réciprocité de secours bien entendus. L'Irlande a une population de huit millions d'habitans, celle de la terre de Van-Diémen s'élève à vingt-cinq mille seulement. En Irlande, une foule de malheureux, à demi morts de faim, languissent dans l'oisiveté , plusieurs expirent sur les routes , victimes de cet épuisement de corps et d'ame , poison lent, mais sûr, que la misère a fait circuler dans leurs veines. L'habitant de la terre de Van-Diémen est au contraire accablé de fatigues, affligé de voir souvent la moitié de ses récoltes pourrir sur la terre , ou prodi- guées aux plus vils animaux, tandis qu'il est dansl'impos- 74 l'émigration. sibilité de se procurer des choses qui lui ont toujours paru presque aussi nécessaires que des alimens. L'abon- dance n'est pas la richesse pour lui; elle ne saurait lui apporter mille jouissances qu'il s'en promettait. Si la vaste mer ne les séparait pas, il appellerait une douzaine d'Irlandais, il les nourrirait de son superflu et recueille- rait les bienfaits de leur industrie; eux, lui rendraient cette portion de loisir sans laquelle le but le plus élevé de la vie ne peut être atteint. Que n'est-il possible de jeter un pont sur l'Océan avec ces fonds, maintenant dépensés en pure perte , pour le soutien des pauvres ! Pourquoi la charité, qui ne peut, en Irlande, donner du pain à un homme qu'au détriment d'un autre, ne suit- elle pas une méthode qui rend le bien, fait à quelques- uns, profitable à un beaucoup plus grand nombre ? Les sommes employées avec discernement à l'émigration con- tribuent à amener cette jonction de la contrée trop peu- plée à la région fertile dans laquelle une multitude affa- mée peut être dirigée, au grand soulagement de son an- cienne patrie et au grand avantage de la nouvelle. Sans doute, les habitans opulens de la Grande-Bretagne vou- draient combler l'espace qui les sépare de ce pays favo- risé de la nature ; pourquoi donc n'adoptent-ils pas un système qui aurait absolument le même résultat? Pour- quoi n'y pas consacrer ce qu'ils sacrifient en aumônes stériles et même nuisibles? Pourquoi , en attendant que cette mesure soit généralement adoptée, chaque particu- lier ne donne-t-il pas cette direction à sa bienfaisance ? Alors il pourrait être sûr que les objets de sa bonté ne lui devront pas seulement un secours précaire, mais, le bien-être do la vie entière, et ce bienfiùt, en s'étendant à leurs enfans , réjaillirait aussi sur ceux qui n'existent pas encore. Que les riches choisissent donc les agens de l'émigration pour les dispensateurs de leurs charités ; LA LOI ET LA JUSTICE. jS que ceux qui ont peu à donner, unissent leurs ressources pour favoriser le départ de quelques jeunes artisans des deux sexes. Quant à ceux qui ne possèdent que le simple nécessaire , ils peuvent même être utiles , en répandant la connaissance des faits qui prouvent jusqu'à l'évidence que la taxe des pauvres augmente la misère, et que l'émigra- tion la diminue , si elle ne la détruit entièrement. Si cette marche avait été suivie depuis plusieurs an- nées, les habitans des colonies où nous transportons les condamnés , pourraient être aussi renommés pour leur moralité qu'ils Je sont à présent dans un sens opposé. Si l'on se décidait enfin à entrer dans cette route nouvelle, il est possible que Botany-Bay, avec le temps, efface la honte attachée à son nom et devienne le refuge de Thomme intègre et industrieux. Quand nous aurons dé- truit la misère, cause de presque tous les crimes , il nous deviendra plus facile que nous ne pouvons nous l'ima- giner, de supprimer l'institution des colonies pénales, dont les résultats ne font pas plus d'honneur à la pru- dence britannique que ceux de la taxe des pauvres. Quand Jerry et Bob débarquèrent à Launceston ; tous deux coupables , et le premier déjà endurci , proscrits par leur ancienne patrie, redoutés de la nouvelle, dis- posés à faire de leur châtiment un sujet de risée, ils étaient hors d'état de juger la différence qui existe entre l'honnête ouvrier qui arrive dans l'espoir de se suffire à lui-même, et le condamné déposé sur la plage étrangère comme un être maudit. Les fautes de ces deux jeunes gens devaient certainement être attribuées à leur indi- gence. Enfans, ils recevaient à peine le strict néces- saire; ils étaient entièrement dénués de ces soins, de cette instruction dont ils auraient eu besoin pour ré- sister aux tentations qui les entouraient. Une fois re- poussés delà société, ils devinrent ses ennemis; il lutté- ^6 l'émigration. rent avec elle, à qui pourrait faire le plus de mal à l'autre. Ils troublèrent l'ordre social, violèrent ses droits, liravè- rent ses institutions et tâchèrent de corrompre quelques- uns de ses membres. Ils reçurent en échange le malheur, la prison et le bannissement. De tous ces maux-là , il ne résulta aucun des heureux effets qu'on s'en était promis. Le juge qui prononça la sentence de Jerry et de Bob leur dit que la sévérité de la société exigeait qu'on les empêchât de l'outrager plus long-temps par leurs mau- vaises actions. — Deux routes conduisent à ce but : l'une est la mort , l'autre la réformation du coupable. La mort était un châtiment trop sévère pour leurs délits; ainsi lejuge avait dû espérer qu'ils reviendraient au bien, ou il n'avait pensé qu'à l'Angleterre en parlant de la société entière. La loi avait-elle atteint son but? — Vous souvenez-vous , Bob , dit Jerry , un soir qu'ils avaient facilement obtenu la permission de sortir des li- mites et de travailler pour leur propre compte aux heures de repos. — Vous souvenez-vous de ce qu'on nous disait à Newgate de cette maudite prison où les gens sont renfermés aussi sévèrement qu'à l'école et plus encore? — Celle où l'on passe la nuit sous les verroux , et le jour à travailler, où l'on ne parle à personne qu'au mi- nistre qui prie et prêche sans cesse, jusqu'à ce que le cou- rage des pauvres patiens soit tout-à-fait abattu? Oui, je m'en souviens , et je me suis félicité plus d'une fois que nous ne soyons pas là; j'aurais mieux aimé être pendu deux fois. — Pendu! mais au fait ce n'est pas grand'chose, j'en ai été témoin plusieurs fois et je me disais à moi-même: Si c'est là tout, ce n'est pas la peine d'y songer. Cepen- dant nous sommes mieux ici : j'étais terriblement effrayé quand cette vieille perruque se mit à dire que nous se- rions aux pontons ou dans quelque prison au lieu d'être LA. LOI ET LA JUSTICE. 77 employés au dehors. Il n'y en a pas un seul là-bas qui sa- che au juste ce que c'est que la déportation; vous-même n'auriez pas été si soucieux si vous aviez su alors ce que vous savez à présent. — Sans doute; j'étais loin de prévoir que je devien- drais un personnage important. Il est fort amusant de les voir se disputer à qui nous aura, nous offrir, à l'envi l'un de l'autre , du rhum et de l'eau-de-vie. A peine si nous pouvions, en Angleterre, nous rassasier de pain sec, — il nous est facile ici d'avoir à notre disposition ce qu'il y a de meilleur et même de nous enivrer chaque soir avec nos maîtres qui , heureusement , ne sont guère que nos camarades. Le vôtre. Bob , non pas le mien. Au reste, je ne voudrais pas changer ; il me laisse beaucoup de temps , à condition que je rapporterai ce que je gagne. Je vou- drais que vous eussiez vu son chagrin un jour où quel- qu'un disait que le peuple anglais devenait moral et qu'il n'y aurait presque plus de condamnés. — Il en était aussi fâché qu'un honnête homme aurait été content, Jerry. Mais quant à partager vos gains avec votre maître, — j'ai entendu dire qu'il y en avait d'une espèce assez étrange. Et très facilement gagnés. Il s'agit seulement de rô- der dans la plaine pendant une nuit obscure , de rencon- trer une brebis égarée , ou de faire une tentative sur le parc. Puis, quand on s'avance jusqu'aux buissons il y a d'autres expédiens que vous ne connaissez pas , Bob. — Je n'ai jamais pu comprendre comment vous pou- viez rapporter des bois , de l'huile de poisson , étant, comme nous le sommes , à trente milles de la mer. Jerry se mit à rire et offrit de conduire son frère dans 78 L''ÉMlGRATIO]Nr. le bois pour lui faire voir une personne qu'il s'attendait peu à rencontrer. — Est-ce Frank ou Ellen que vous voulez dire ? Mais ils n'iraient pas si loin pour vous voir. — Pensez-vous que je voulusse le leur demander? 11 sera assez temps de m'occuper de PYank quaud j'aurai une maison pour le recevoir, et j'en aurai une avant que son temps soit fini. — Il ne fautpas être si fier, Jerry; vous êtes à présent dans un esclavage plus pesant que le sien. — Maudits soient ceux qui m'y ont placé; ils verront si je le supporterai long-temps. Gardez le silence là-des- sus, Bob. — La lune brille à travers ces arbres et nous sommes dans un pays libre. Quel dommage qu'il ne passe personne avec une bourse bien garnie? Le métier devient ennuyeux quand il ne rapporte autre chose que des moutons ou des poules, qui souvent ne valent pas la peine qu'on se donne pour les prendre. — Je me promène pour le plaisir de me promener , dit Bob. J'ai du mouton en abondance sans avoir besoin d'en voler. — Je me soucie peu du mouton : je vole pour le plaisir de voler, répliqua son frère; mais il y a quelque chose qui me plaît plus encore. Avançons davantage, et si vous jurez de ne rien dire, je vous montrerai un jeu au- quel vous ne pensez guère. — Apprenez à manier un fu- sil , à traverser la cour d'une ferme sans faire plus de bruit qu'un chat, à gratter à une porte de derrière comme une souris derrière un lambris, et vous pourrez vous moquer du juge, de la loi et de tous les chiens qu'ils ont mis à nos trousses. — Je vous remercie , répondit Bob : je suis, comme vous savez, en train de rétablir ma réputation; ainsi, je LA LOI ET LA JUSTICE. 79 resterai où je suis. Je vais allumer ma pipe : j'ai assez de rhum jusqu'au matin, pour moi et quelqu'un qui, j'espère, viendra me trouver. — Prenez garde qu'elle ne soit trop fine pour vous , Bob. Si jamais vous avez besoin d'une femme qui n'ait pas plus de bon sens qu'un singe et qui ne soit pas la moitié si rusée, adressez-vous à moi, je vous la procu- rerai. En voilà assez pour faire juger à quel point le but de la réformation du coupable avait été atteint. L'autre mo- tif de sécurité sur lequel le juge s'était étendu, c'était l'exemple du châtiment. — Un chariot rempli de condamnés arriva aux Dairy- Plains, un jour où l'escouade ordinaire travaillait à la route qui n'était pas encore terminée. Les entrepreneurs présens, tout occupés à regarder les nouveaux venus ne firent nulle attention au maintien de leurs ouvriers. fils ne virent pas les coups d'œil, les sourires expressifs; ils n'entendirent pas les doigts qu'on faisait claquer derrière eux, et furent fort loin de soupçonner que d'anciennes relations allaient être renouées. La première fois qu'ils se trouvèrent ensemble, avec un ou deux surveillans, il y eut entre eux un échange de serrement de mains , de félicitations , de questions. — « Qu'avez-vous fait pour être déporté? — Comment avez-vous obtenu d'être envoyé ici? — Etes- vous con- tent? — Bientôt vous apprécierez votre bonheur. —-C'est un beau pays, n'est-ce pas? etc. etc....» — J'étais devenu si lourd, si stupide quand vous avez été tous partis, observa un des nouveaux camarades, que je ne pouvais plus y tenir; mais j'ai été sur le point d'être envoyé à Sidncy. — Eh bien! Vous vous seriez enfui pour retourner en 8o l'émigration. Angleterre ou pour venir ici. Mais comment vous trou- vez-vous à présent? — A merveille ! J'ai un lit , une couverture pour moi seul , je fais une chère bien meilleure que lorsque j'étais honnête homme. Ce qui me plaît peu, c'est le travail ; mais on dit que nous aurons des spiritueux en abon- dance. — Certainement; et quant à la fatigue, — les pauvres malheureux n'ont-ils pas chez nous un travail tout aussi pénible à supporter? et ils gagnent moins que vous ne gagnerez dans vos heures de loisir. Mais où donc est Sam? Pourquoi n'est-il pas venu aussi? — C'est sa bêtise qui l'en a empêché. N'a-t-il pas en- voyé sa sœur aux juges pour savoir au juste combien il fallait voler pour être déporté ? Alors on l'a mis dans les mains du ministre , et la justice et lui ont tellement ef- frayé ce pauvre garçon qu'il n'y a pas lieu d'espérer que sa situation s'améliore jamais. — Peut-être il a i,»^ peur quand le juge nous a dit que nous servirions d'eAemple. Cependant je me souviens que, tandis que le juge pi^r'^it et que quelques imbéciles pleuraient dans la galerie, Mi me faisait signe de! l'œil. — Il en sait plus que vous ne le pensez. Si vous étiez ici enfermés comme des linotcs dans une cage, il n'en saurait rien parce que vous êtes trop loin pour qu'il pût, dans ce cas, savoir ce que vous devenez ; mais étant, comme vous Têtes, une troupe de joyeux compagnons et d'heureux garçons , il ne peut l'ignorer : ces nouvelles- là vont vite. Un autre ne paraissait pas aussi satisfait de son sort. Il ne disait rien de la honte qu'il éprouvait, mais il se plai- gnait du travail, de la tyrannie des maîtres, de l'humeur et des querelles de ses compagnons. LA LOI ET LA JU5TICE. 8l — SI vous ne vous plaisez pas dans notre compagnie, il faut en changer, répliqua celuiauquel il s'était adressé; des mains telles que les vôtres seraient mieux placées à un autre ouvrage qu'à celui-ci. Je m'étonne que vous ne préfériez pas voler en une nuit de quoi vivre pendant un mois, plutôt que de travailler comme le vulgaire. Vous feriez mieux de vous en retourner; Jerry vous en indi- quera les moyens : il n'y a rien de plus facile. — A merveille; mais j'ai ici ma petite femme qu'ils ont eu la bonté d'y envoyer en même temps que moi ; comment pourra-t-elle s'en aller? Elle ne peut se faire matelot pour payer son passage. — Rapportez-vous-en à elle pour faire ses conditions avec quelque matelot qu'elle attrapera, répliqua l'autre en riant. C'est seulement faire son ancien commerce pour une raison particulière, et vous lui en donnerez la per- mission jusqu'au débarquement. Prévenez-moi avant de partir; j'ai quelques amis à Londres qui seraient très contens de vous connaître , et vous pourriez vous être réciproquement utiles ; quoique vous voliez , vous , plus dans le grand. — Avez-vous le projet d'envoyer à vos amis l'argent qu'ils ont avancé pour votre défense? — Je m'en faisais un point d'honneur; mais ils m'ont assuré que cela ne devait pas m'inquiéter, et qu'avec l'argenterie qu'ils ont volée à mon intention ils auraient eu de quoi payer trois avocats. Ce qui fait que je ne suis pas très pressé de payer maintenant. — Ainsi, tandis que le procureur du roi demandait que vous fussiez condamné, dans l'intérêt de la sécurité pu- blique, un nouveau vol s'exécutait pour payer l'avocat qui devait lui répondre. Admirable! Parbleu ! puisque la chose est si aisée, vous devriez retournera Londres et V. 6 82 l'émigratioit. voler le procureur du roi lui-même ; la plaisanterie se- rait encore meilleuie. Voilà comme la sécurité de la propriété est as- surée par Texemple que le peuple reçoit de la condam- nation et du châtiment des voleurs. CHAPITRE VII. LES FETES DE NOËL. Le jour du mariage d'Ellen n'était pas éloigné. Une maison simple, mais commode, avait étébâtie et décorée par Frank et Harry-Moore, dans leurs momens de liberté. On était sûr que le jeune ménage aurait, non-seulement le nécessaire de la vie , mais aussi quelques-unes de ses jouissances. Casllecoiimienca à sourire à sa fille, tout en murmurant de tant de changemens continuels , qu'on ne savait quand on serait enfin casé. Sa femme, en laissant toujours entendre qu'Ellen savait bien ce qu'elle faisait quand elle se montrait si empressée de quitter une pa- roisse pauvie , paraissait cependant fière de sa belle-fille etsatisiaile de la tournure que prenaient les choses. Le fermier et sa femme exprimèrent quelques regrets en ap- prenant qu'elle allait les quitter, et dirent que c'était tou- jours ainsi chaque fois qu'ils avaient une bonne fille pour leur laiterie. Mais quand elle leur eut promis de conti- nuer à soigner les vaches jusqu'à ce qu'ils pussent faire venir de Hobart-Town une autre femme pour la rem- placer, ils deviiiient très gracieux. Les seuls nuages qui vinssent troubler sou bonheur, étaient les inquiétudes LES FÊTES DE WOEL. 83 que causaient à Harry les soins que ses camarades conti- nuaient à lui rendre, quoiqu'ils sussent qu'elle était en- gagée. Ellen sentait si bien que cette jalousie était sans mol ifs , qu'elle avait peine à la pardonner. Du reste elle n'avait pas le plus léger reproche à lui faire; cepen- dant elle fut plus d'une fois sur le point de tout rompre, et, sans l'intercession de Frank et ses assurances réitérées que les sentimens d'Harry étaient tout naturels , elle au- rait repoussé sa propre félicité , faute d'être suffisam- ment convaincue des dangers qu'une jeune fille, moins ferme dans ses principes , aurait courus dans une posi- tion semblable. Quelques jours avant son mariage, il arriva un événe- ment que chacun regarda comme un malheur, et qu'il lui fut impossible de considérer ainsi , puisqu'il établit un accord parfait entre elle et son futur. Le 2 1 décembre au matin , — au plus fort de l'été dans la terre de Van-Diémen , — • Frank se précipita, hors d'haleine, dans la cour de la ferme où Ellen était occupée à traire ses vaches ; en même temps on aperçut Castle qui se hâtait d'accourir de la plaine où il gardait son troupeau : Harry-Moore arriva aussi, s'essuyant le front, et trop agité pour pouvoir parler : le fermier enfonça son chapeau sur ses yeux, comme pour se préparer à la nou- velle qu'il attendait; les femmes saisies de terreur se pres- saient les unes contre les autres. — Ellen fut la première à demander ce qui était arrivé, — Avez-vous des hommes d'enfuis? demanda Frank au fermier. — Oui! presque tous. Stapleton en a-t-il? — Deux sur quatre; et tous les fermiers du voisinage en ont plus ou moins ce matin. — Alors le diable et ses démons vont fondre surnous, en batteurs de buissons, dit le fermier. 84 ^ ÉMIGRATION. — Non pas sur nous : il est probable qu'ils iront plus loin, dans un canton où leurs figures ne sont pas con- nues. — Eh bien ! ils en enverront ici d'autres qu'on n'y connaîtra pas, ce qui reviendra au même; car ils sont tout aussi redoutables les uns que les autres. Il faut qu'un de nous aille réclamer une garde, et que nos bergers, et tous tant que nous sommes, soyons armes. Ellen pâlit à ce mot d'armes. Ilarry s'approcha d'elle et lui dit, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, que trois de ses adorateurs étaient partis. — Partis ! s'écria Ellen avec joie, partis pour tout-à- fait ? • — Partis pour ne plus vous revoir. — Dieu soit loué! dit-elle. Mieux vaut veiller jour et nuit que de vous voir la tête remplie de chimères, Harry : vous ne croirez plus que je puisse m'occuper de telles gens. Vous m'apprendrez à tirer un fusil pour dé- fendre la maison pendant votre absence; et quand vous serez près de moi, je n'aurai peur de rien. Depuiscet instant, Harry fut si actif, si heureux, qu'on aurait pu croire qu'il venait de recevoir l'assurance qu'au- cun batteur de buissons ne se présenterait, tandis qu'on était menacé de voir revenir , comme ennemis, ceux qui naguère semblaient de paisibles serviteurs. Toutes les armes qu'on put réunir furent remises aux bergers qui se trouvaient le plus exposés à cause de leurs ti'oupeaux. On leur ordonna de rester en vue les uns des autres, de manière à pouvoir se faire le signal convenu, dans le cas où l'on soupçonnerait l'approche de l'ennemi. Fiank partit sur-le-champ pour Launceston afin d'y acheter de la poudre et des balles, et aussi pour ramener les ouvriers qui devaient remplacer ceux qui s'étaient LES FÊTES DE A'OEL. 85 échappés. Un autre messager partit pour informer le gou- verneur de ce qui venait d'arriver. Pendant l'absence de son frère, Ellen apprit des excès des condamnés marons, plus qu'il n'était nécessaire pour alarmer un cœurplus courageuxquecelui d'une jeune fille qui tremblait pour elle-même et pour son aman t. Son père, devenu sombre, mécontent , ajoutait encore à l'anxiété qu'elle éprouvait, et la petile Susan n'osait la quitter un seul instant. Harry laissait son ouvrage vingt fois dans la journée, pour lui dire que tout était tranquille et la conjurer de ne pas s'inquiéter. Elle suivait assez bien son conseil durant le jour; mais le soir, tanl d'affreuses histoires étaient racontées autour d'elle cjue sa raison avait beau en révoquer la moitié en doute, sa fermeté était ébranlée, et qu'elle se couchait frissonnant à la pen- sée de tout ce qui pouvait arriver pendant la nuit. Les condamnés marons, qu'on appelait batteurs de buissons, semblaientêtre moins redoutés que les sauvages. Les premiers venaient en troupe dans la plaine, enlevaient ce qui leur était nécessaire,ti raient sur un ou deux boni mes, s'il les rencontraient, puis s'éloignaient. Le plan d'attaque des seconds élait bien plus effrayant; — leurs mouve- mens étaient inaperçus, leur vengeance insatiable, leur cruauté révoltante. Ils errent des jours , des semaines en- tières autour d'une habitation, cherchant le moyen de faire le plus de mal possible, et prompts à saisir l'instant oîi leurs victimes sans défense leur offrent une proie fa- cile. Castle demanda tout haut ce que sa fille se deman- dait tout bas : pourquoi on leur avait caché de tels dangers. Les richesses mêmes pouvaient-elies com- penser les angoisses qu'ils ressentaient? Frank répondit à ces objections, quand il revint le u4 décembre, la veille du mariage d'EUen. Tout en avouant que les premiers colons 86 l'émigra.tion. avaient cruellement souffert des meurtres et du pillage commis par les sauvages et les condamnés, il soutint que ce n'était pas un motifsuffisant pour empêcher de former d'autres élablissemens, puisque les mesures rigoureuses du gouvernement avaient déjà réprimé dételles violences ctles rendraient impossibles à l'avenir. 11 lui prouva que les hor- ribles histoires qui l'avaient tanlépouvantée, remontaient à des époques déjà éloignées, et l'assura, qu'à l'excep- tion de quelques cantons situés vers les parties désertes de l'île, aucune figure de sauvage n'avait été vue depuis plusieurs années. — Ellen lui montra alors du doigt les montagnes incultes ([ui bornaient leur colonie; et Frank fut forcé de convenir que les Dairy-Plains étaient aussi exposés que les districts plus récemment habités; mais il arrivait de Launceston bien convaincu (ju'ils ne devaient pas se terrifier eux-mêmes par de vaines appréhensions, et qu'ils n'avaient rien à craindre tant qu ils seraient ar- més et sur leurs gardes; un seul coup de fusil suf- fisant pour disperser une troupe de sauvages qui n'atta- quent jamais que des endroits sans défense. Il avait aussi acquis la certitude qu'il ne s'était jamais trompé eu pen- sant que les marons ne viendraient pas assaillir les fermes où ils étaient connus : qu'ainsi le seul danger naissait de la probabilité que les sauvages, attacpiés par eux , des- cendraient dans la plaine pour se venger sur les cultiva- teurs paisibles. — Si c'est là tout, dit Ellen soupirant, il n'v a rien. — Rien qui vous puisse empêcher de vous marier de- main, Ellen, C'est ce que j'ai dit à Harry. — Je vo!is remercie, mais c'était inutile. Je n'ai ja- mais pensé à différer : plus il y a de dangers , plus il y a de motifs d'être ensemble. En outre, j'espère que ce sera une distraction pour mon père. Tout le temps de votre absence, il a regretté à chaque instant le comté de Kent. / LES FÊTES DE NOËL. 87 — Vraiment! Eli bien, il me semble qu'une frayeur passagère comme celle-ci est peu de chose , comparée à ce que nous souffrions dans la ville d'A.... — Les seuls malheurs réels des colons, le manque de bras et la crainte du pillage, diminueront chaque année. El, en at- tendant, nous avons pour compensation le plus beau cli- mat du monde, l'abondance de tout ce qui est nécessaire, et la perspective de voir nos enfans et nos petits-enfans heureux. — Mais vous devez avoirbien des choses à faire d'ici à demain, ma chère; je vous laisse. Soyez calme, contente, et ne pensez plus aux voleurs, uoirs ou blancs. Ellen n'avait cependant pas beaucoup plus d'occupa- tion qu'à l'ordinaire; son mariage n'était pas de ceux qui exigent de nombreux préparalifs. Le chapelain ambu- lant , qui viendrait célébrer rofficc deNoël, devait bénir le jeune couple, et en cela seulement ce jour différerait de la veille. Sans doute les émigrés pensaient alors aux amis qu'ils avalent laissés en Angleterre, aux plaisirs aux- quels tous se livrent à cette époque, excepté ceux qu'un total dénuement y rend étrangers; mais les saisons dans la terre de Van-Diémen sont tellement renversées, qu'il est impossible, au milieu d'une brillante verdure, de la chaleur et des longs jours qui embellissent celle saison de l'année , d'adopter ces fêtes de la patrie qui s'écoulent près du foyer et d'un bol de punch. Le jour de Noël se passait donc paisiblement, et la grande solennité était sa- gement réservée pour l'anniversaire de leur arrivée dans leur nouveau séjour, prélude d'une vie de bonheur. La plus belle matinée frappa les regards d'Ellen lors- que, après quelques heures d'un paisible sommeil, elle fut réveillée par les premiers rayons du soleil qui pénétraient aisément dans une chambre plus semblable à un grenier, qu'à la chambre à coucher d'une Anglaise. Sentant qu'il lui serait difficile de se rendormir, elle seleva, pour chercher 88 l'émigration. dans l'air du matin , si frais et si pur, le bien-elre qu'elle ne se sentait pas disposée à obtenir d'un plusiongrepos.il étai t de trop bon ne heure pour s'oecuperdesesvaelies; elle prit son tricot, et s'assit sur un banc près de la mai- son. Un immense paysage se déployait devant elle, et elle était à peu près sûre d'une heure de solitude. Bien- tôt son imagination se porta dans ce pays qui était le sien et qu'elle avait quitté pour toujours. Il lui sembla voir sa grand'mère, qui se lèverait trois heures plus tard, quand il ferait à peine jour en Angleterre, ranger sa chambre, allumer du feu, y poser la chaudière; puis les deux vieillards , velus de leurs habits de fête, s'asseoir près du foyer pour y prendre le déjeûner de Noël. Elle pensa aussi aux jeunes filles et aux jeunes garçons qu'elle avait connus, et les vit aller à l'église, le nez rouge et transis de froid. Elle soupira alors eu pensant qu'elle n'enten- drait plus le chant des psaumes dans une église : un in- stant après elle sourit en se représentant le dîner que M. Fellowes donnerait à la moilié de la paroisse, dîner qui se composerait de roast-becf, de pîumb-pudding et d'ale. M. Jackson dirait les grâces, son clerc chanterait un noël ; chaque vieillard porterait un toast, et l'un d'eux peut-être se souviendrait des absens. Elle rougit , seule qu'elle était, quand elle chercha à deviner ce qu'ils diraient s'ils savaient qu'elle se mariait si promplement, et surtout s'ils vovaient Ilarrv. — Les idées dont son es- prit était rempli, cette table placée près d'un feu pétil- lant, éclairée par des lampes, couverte de bols de punch, ces images d'une soirée d'hiver formaient un bizarre contraste avec la scène réelle qui était sous ses yeux , scène qui n'offrait même aucune similitude avec l'aspect d'un jour d'été dans le comté de Kent. Pas un seul vil- lage, pas un champ de houblon; tous les pommiers , à cinq milles à la ronde, eussent à peiae formé un verger. LES FÊTES DE NOËL. 89 Aucun clocher ne se mêlait au feuillage. Les brouillards du matin n'enveloppaient pas les prairies d'un léger nuage. Tout se détachait net et clair sous un ciel d'un bleu foncé. Nulle vapeur ne s'élevait au-dessus des ruis- seaux qui serpentaient autour des vertes collines. Les chênes et les hêtres ne paraient pas les coleaux; les pins ne couronnaient pas le sommet des montagnes; mais des arbresj auxquels ses regards n'étaient pasencoreliabitués, portaient jusqu'aux nues des tiges qui ne semblaient pas avoir été plantées par la main des hommes-, des myrtes et des géraniums égalaient en hauteur les plus beaux ro- siers d'Angleterre. Elle aurait en vain cherché sur un gazon émaillé de marguerites les petits papillons blancs, souvenirs de son enfance : ceux qui voltigeaient autour d'elle, nuancés de mille couleurs, rivalisaient de grandeur et de beauté avec la plus belle des fleurs dont ils pompaient le suc. Au lieu de l'alouette s'éievant d'un nid humide de rosée sous un ciel brumeux , des perro- quets au plumage riche et cuivré se glissaient débranche en branche. Les essaims de cousins étaient remplacés par des mouches étincelantes au soleil comme l'éme- raude. Au lieu du mulot s'aventurant hors dcson Irou, de la grenouille qui saute à travers les prés , des serpens do- rés, qui n'effrayaient plus Ellen, se repliaient au soleil et se hâtaient de regagner leur demeure, voyant que la nature allait sortir de son repos. — Si quelque chose ici me rappelle l'Angleterre, pen- sait Ellen , c'est ce coteau d'où la fumée s'élève derrière ce pays couvert. Si la chaumière de magrand'mère était là, comme je courrais les chercher avant que personne fut levé. Us seront si fâchés, non pas que je sois mariée, mais de ne pas connaître Ilarry ! — Je ne puis compren- dre d'où vient cette fumée ; je ne croyais pas qu'il y eût d'habitations de ce coté; puis une seule cheminée n'en go L EMÏGRA.TION. produirait pas une telle masse. PeiiUetre cet liomnie qui a trouvé de la terre à briques et qui parlait d'avoir un four, s'est-il établi là : je le demanderai à Ilarry. — Quelle heure est-il à présent? — Il m'a dit qu'il ferait d'abord son ouvrage du malin, afin de pouvoir rester une fois qu'il sera venu. Il est étrange qu'il y ait ici une telle disette d'ouvriers, qu'un homme puisse h peine se don- ner un congé le jour de son mariage. — ^Mais ils sont tous endormis ici; je vais chercher mes seaux, cela les réveillera peut-être, et si les vaches sont traites un peu plus tôt qu'à l'ordinaire, il n'y aura pas grand mal. De- puis que je suis là à remuer les doigts et à rêver à des bagatelles, je n'ai pu m'empêcher de regretter les oi- seaux qui chantent si bien en Angleterre dans une ma- tinée comme celle-ci. — Quel cri bizarre je viens d'en- tendre? C'est peut-être une caille, un perroquet ou quel- que oiseau que je ne connais pas : peut-être l'un de ces cygnes noirs que j'aperçois là-bas sur le lac. Je ne resterai pas ici plus long-temps , je finirais par avoir peur; et ce- pendant ce n'est qu'un papillon qui vole ainsi devant moi, et ces mouches n'ont pas d'aiguillon; ainsi je ne devrais pas m'occuper de leur bourdonnement. — ■ A la bonne heure! Voilà un cri que je connais dès l'enfance, et que je préfère à la meilleure musique; je ne veux pas négliger ces pauvres vaches, parce que je suis au mo- ment d'en avoir une à moi. Ellen fit exprès un peu de bruit en prenant ses seaux, afin d'éveiller quelqu'un, ne voulant pas se trouver seule dehors. Elle ne pouvait comprendre que le soleil fût en- core si peu élevé, jusqu'au moment oii elle entendit le fermier dire cngrondantqu'il n'était pas encore temps et qu'on avait deux heures encore à dormir. Après s'être arrêtée quelque temps à regarder la fu- mée, qui devenait de plus en plus épaisse, Ellen se diri- LES FETE9 DE NOËL. 9I gea vers l'ctable à vaches qui était flerrière la maison d'habitation. En y entrant, elle chancela, son pied ayant rencontré quelque chose sur la litière, qu'elle prit d'a- bord pour un petit cochon noir; mais des cris qu'elle ne put méconnaître lui donnèrent bientôt l'idée de quelque chose de moins agréable. Elle se baissa, et vit que c'était un enfant noir aussi, laid, maigre et sale. Sa présence d'esprit ne l'abandonna pas; elle ne poussa pas un cri, ne toucha même pas l'enfant, pensant que ses parens pouvaient être cachés sous les hangars, tout prêts à fondre sur elle si elle essayait de l'emporter, et qu'ils l'a- vaient probablement laissé tomber dans leur empresse- ment de se dérober à sa vue. Tremblante et n'osant regarder autour d'elle, elle courut à la ferme et réveilla précipitamment son maître. En peu de minutes tous les habitans de la maison furent réunis près de l'étable : les hommes ne voulant pas se séparer, et les femmes se refusant à quitter leurs protecteurs. L'enfant était en- core là : toutes les recherches furent inutiles et ne firent découvrir rien autre chose. — Quand le fermier aperçut la fumée dans le lointain , il jugea qu'une troupe de sauvages avait mis le feu aux fourrages en fai- sant cuire leur kanguroo, 11 conjectura que deux ou trois espions devaient rôder dans les en virons pour averti rieurs compagnons au premiermoment où la ferme serait laissée sans défense. Il ne voulut pas apporter l'enfant chez lui; mais il lui donna du lait, le posa sur un peu de paille, bien en évidence, et mit près de lui de l'eau-de-vie et quelques alimens pour ceux qui viendraient le cher- cher. — 11 est possible, dit-il, que ses parens aient actuel- lement l'œil sur lui, et il faut essayer si de bons pro- cédés ne pourraient pas engager les sauvages à faire la paix. Il imposa sévèrement silence a un de ses gens ga l'émigration. qui commençait à raisonner sur l'impossibilité de faire jamais avec les naturels une paix sur laquelle on pût compter. Harry voulut absolument se tenir, son fusil à la main, près (le sa fiancée tout le temps qu'elle fut occupée à traire ses vaches. Pour elle, le moindre frémissement dans les feuilles, le plus léger mouvement de l'animal qui était devant elle, la faisaient tressaillir; mais elle savait compri- mer ces frayeurs involontaires. Le chapelain arriva très à propos pourréunir tous les habitans du voisinage; mais, suivant le désir du fermier, on garda le silence le plus absolu sur ce qui s'était passé, jusqu'à ce que la céré- monie fût achevée. Harry et Ellen furent unis , et s'ils rencontrèrent quel- ques regards sérieux de la famille dont jusqu'alors ils avaient fait partie, ils en furent dédommagés par les bienveillans sourires du reste des assistans. Les adora- teurs d'Ellen eussent pu seuls s'afiliger de son bonheur: ils étaient absens , et sa pensée ne se porta pas une seule fois vers eux. La cérémonie venait h peine de finir, quand les aboie- mens répétés des chiens attirèrent toute l'assemblée vers im spectacle d'un genre tout-à-fait neuf pour les nou- veaux venus. Un troupeau d'autruches couvrait la plaine, presque à portée de fusil. — Quels sont ces animaux-là? dit l'un. — Il y a plusieurs mois que nous n'en avions vu, ob- serva un autre; et je pensais que nous leur avions fait tant de frayeur, qu'elles étaient toutes parties. — A quoiperdez-vouîjlà votre temps? s'écria un troi- sième; sortons avec les chiens; en chasse lavant qu'il ne soit trop tard. — C'est un piège! s'écria le fermier; je suis sûr à présent que ma maison est marquée pour la destruction. LES FÊTES DE NOËL. qB Les sauvages auront fait descendre ces autruches dans la plaine , afin que nous autres hommes, nous soyons tentés d'allCT à la chasse; et ils attendent, pour fondre sur la ferme, que nous soyons partis. Son courage néanmoins égalait sa perspicacité. Il laissa troisou quatre hommes pour garder la maison ainsi que les femmes, et sortit avec tous les autres pour la chasse , bien décidé à faire un circuit de quelques milles dans lequel serait enfermé le terrain d'où ia fumée s'élevait en- core, et à ne pas laisser sans examen un seul endroit où un homme pût se dérober aux regards. Frank l'accom- pagna. Castle s'obstina à reprendre son occupation habi- tuelle, se croyant en sûreté avec des camarades qu'il pou- vait appeler au secours, et dans un lieu si découvertque personne ne pouvait arriver sans être aperçu à un domi- mille de distance. Position très rassurante avec un en- nemi qui n'avait d'autres armes qu'une hache, et un bâton pointu méritant à peine le nom d'épieu. — Harry resta tout naturellement près de la mariée. Ce jour s'écoulait avec lenteur; les hommes faisaient de temps en temps le tour de l'enceinte, se mettaient un instant au travail , puis venaient s'asseoir snr un banc, se plaignant de la chaleur. Les femmes se tenaient sur le seuil de la maison , ou bien sortaient pour bavarder et cherchera deviner par la voix des chiens quelle direction lâchasse avait prise. — Ellen , lui dit son mari, comment pouvez-vous être si actionnée à votre travail , un jour de noces? — Je ne le suis pas; c'est seulement pour ne pas trop me livrer à mes pensées inquiètes quand je ne vous vois pas près de moi. — He bien ! venez avec moi dans notre maison ; nous n'avons que la route à traverser; venez voir comme nous aurions été heureux d'y dîner aujourd'hui , si tout cela g4 L ÉMIGRATIOIV. n'était pas arrivé. Frank y est venu hier , et vous a mé- nagé une surprise. — Ne soyez donc pas effrayée, ce n'est pas plus loin que cette fosse à scie; et il n'y a pas un seul trou capable de servir de retraite à un serpent, que je n'aie visité depuis une heure. — Je ne crois pas qu'il y ait un seul sauvage au moins d'ici à vingt milles, — Et l'enfant?.... — L'enfant! je pense qu'il nous est tombé du ciel; ou bien peut-être les chiens l'ont-ils ramassé dans quelque buisson. Au reste, que nous importe? Tout ce qui me chagrine, c'est que le jour de notre mariage ait été tel- lement troublé, que vous n'aimerez jamais à vous le rap- peler. Ellen répondit que, s'ils étaient , pour cette fois , dé- barrassés de leurs noirs ennemis, elle attacherait fort peu d'importance à la manière dont cette journée s'était passée. Il l'assura que les visites des sauvages étaient si rares qu'on n'était guère exposé à en recevoir deux fois dans sa vie. — En passant dans la cour, elle s'arrêta pour consoler le pauvre enfant dont les accens plaintifs trouvèrent aussi vite le chemin de son cœur, que s'ils eussent été poussés par un enfant blanc. — Je vais le prendre, dit-elle, et tâcher de le calmer ; je le remettrai ici dans dix minutes en revenant. Ce fut donc avec le petit sauvage entre les bras qu'elle entra dans la maison qu'elle pouvait enfin appeler la sienne, et qui était , ainsi que tous les objets qu'elle renfermait , l'ouvrage des deux êtres qu'elle aimait le plus au monde. — Quel est donc l'oiseau qui vient de crier? demanda Ellen; est-ce une pie, un perroquet? — Je l'ai entendu ce matin de très bonne heure, pour la première fois. — - Un cri, puis une espèce de sifflement, écoutez ! — Ce n'est pas un oiseau , dit Harry d'une voix basse et précipitée; fermez et barrez îa porte après moi. LES FÊTES DE NOËL. 96 Et il s'élança dehors. Au lieu de songer à la porte, Ellen courut à la fenêtre pour le suivre des yeux. Il était armé de son fusil , il poursuivait quelque chose qui sautait comme un kanguroo au milieu des hautes herbes. Il tira, et elle jugea par son cri de triomphe que le but était atteint. Au même moment, un léger bruit frappa son oreille attentive j elle se retourna, et vit distincte- ment l'ombre d'une figure humaine qui , à la clarté du soleil , se dessinait accroupie sur le seuil de la porte. Saisie d'une terreur invincible, Ellen tomba sur une chaise au milieu de la chambre, tenant toujours l'en- fant, et regardant du côté de la porte avec des yeux qui paraissaient sortir de leurs orbiies. La figure noire, qu'elle frémissait d'apercevoir, commença enfin à se montrer. Un sauvage rampant et menaçant, aussi laid, aussi dé- charné qu'un singe, montrait ses dents au milieu de sa barbe teinte, et fixant sur elle ses yeux de serpent, s'a- vançait , glissant sur ses genoux et sur une de ses mains ; dans l'autre, il tenait une hache. Ellen ne fit pas un mouvement, ne jeta pas un cri. Si elle avait eu à com- battre une bête féroce , elle aurait saisi le fusil chargé qui était près d'elle, et aurait essayé de se défendre; mais c'était un homme, malgré sa hideuse enveloppe, et elle restait immobile et glacée sous un sentiment d'hor- reur qu'elle n'aurait jamais cru pouvoir être inspiré par une créature humaine. Ce fut un bonlieur qu'elle n'eût pas pris le fusil; un autre s'en servit mieux qu'elle n'eût pu le faire. Quand Harry aperçut en revenant le misérable sau- vage, son fusil était déchargé, et il sentit un moment l'affreuse impossibilité de défendre sa femme. Puis il se rappela la fenêtre ouverte et l'arme qui était auprès; il l'atteignit facilement; mais Ellen est assise presque en ligne droite, entre lui et le sauvage. N'importe! il faut gG l'émigration. tirer, ou elle va expirer sous ses yeux. Dans l'agonie du désespoir, il ajuste le sauvage près de s'élancer sur sa victim;son d oigt presse la détente, le coup part, la balle siffle près de l'oreille d'Ellon et va se loger dans la tête de son ennemi. Ils étaient sauvés et ne pouvaient le croire; Ellen fut quelque tenips à trouver le courage d'aller à la ferme raconter ce qui était arrivé. Comme on ne trouva plus de traces de sauvages dans les environs, on supposa que l'individu qui avait été tué dans le pré étaic la mère, et celui tué devant la porte de la maison , le père de l'en-» faut, dont personne ne savait plus que faire. Le garder pouvait offrir des dangers, soit qu'il vécût, soit qu'il vînt à mourir: et l'on ne savait où l'on pourrait le dé- poser avec l'espoir qu'il fût recueilli par quelqu'un de sa tribu. Lorsque Frank et ses compagnons revinrent de la chasse, ils mirent un terme à cette inquiétude et à quelques autres; les nouvelles qu'ils apportaient furent agréables à tous les liabitans de la ferme : les Castle seuls v trouvèrent autant de sujet de chagrin que d-e joie. En suivant la chasse, le fermier et sa troupe se trou- vèrent dans un terrain couvert qu'on PxOmmait le Buis- son ; ils y découvrirent des traces récentes du passage de plusieurs personnes. Us pénétrèrent plus avant, et fu- rent témoins d'un spectacle assez inattendu , fort peu a^réabls en lui même, mais qui, du moins, donnait l'ex- plication de la visite des sauvages. Jerry, couché au pied d un mimosa, dont les longues branches, chargées de fleurs jaunes, formaient en se balançant sur le gazon le plus élégant des ombrages, était là en pleine posses- sion de toutes les jouissances qu'ambitionnent les con- damnés; fumant, buvant du rhum, et ayant près de lui une femme noire, qui, après avoir dépouillé le kan- LES FÊTES DE NOËL. M guroo et allumé du feu, se tenait accroupie par terre, attendant ses ordres. Sans l'enfant qu'elle portait sur son dos, dans un sac de peau, on aurait pu la prendre pour une guenon apprivoisée, tant il restait peu de ce qui ca- ractérise l'espèce humaine dans les gestes et la pose gé- nérale de son corps ; mais la petite figure qui s'élevait par-dessus son épaule, conservait encore quelques mar- ques de son origine, onjbres légères d'une raison nais- sante qui devait bientôt s'éteindre. — Quand il aperçut les chasseurs , Jerry se leva, saisit ses armes , et poussa un sifflement long et aigu; des cris semblables répondi- rent au sien, et l'on vit apparaître au milieu des branches une si grande quantité de figures vraiment effrayantes, qu'il devint prudent d'expliquer que les chasseurs n'a- vaient aucun projet hostile. Frank et Jeriy furent les deux parlementaires, et le premier résultat de la confé- rence fui la communication de nouvelles très impor- tantes pour les deux partis. Jerry apprit que les établis- semens de la plaine étaient si bien gardés qu'aucune tentative de pillage ne pourrait réussir; et il instruisit Frank qu'il allait se retirer avec sa bande dans une des îles du Bass's Strait, pour y vivre parmi les sauvages et régner sur eux , ce qui était déjà arrivé à plusieurs autres condamnés. Il avoua que sa femme noire était une conquête, que son mari avait été frappé à ia tête dans la discussion qui s'était élevée , et qu'alors les sauvages étaient descendus dans la plaine pour se venger sur les premiers blancs qu'ils pourraient rencontrer. Il assura qu'il était trèsfLÎché quele jour du mariage desa sœur eût été ainsi troublé; il prit l'engagement solennel de conduire sa troupe dans des parages éloignés, et de veiller à ce que la tranquillité des Dairy-Plains ne fût plus compro- mise. Frauk savait qu'on pouvait compter sur la pro- messe du pauvre Jerry, qui, au milieu de toutes ses v. 7 9^ l'émigration. erreurs, avait conservé un reste d'honneur, un tendre attachement pour sa famille, et surtout un juste orgueil de sa sœur Ellen. Frank apprit aussi avec grand plaisir que Bob , qui n'était plus dans le voisinage , avait refusé de se joindre aux condamnés marons. Il voulait tâ- cher de faire fortune dans la colonie, pourvu qu'il pût y parvenir sans trop de fatigues et de gêne. Ses chefs, pour le récompenser d'être resté à son poste, lui eu avaient donné un plus lucraîif et dans lequel il lui était facile de faire d'assez fortes épargnes. — A présent, Ellen , dit Frank quand il eut fini le récit de ses aventures du matin , je vais clierrher le ca- deau de noce que Jerry a laissé pour vous; et il lui ex- pliqua que c'était un cadran solaire, cache dans un endroit sûr; qu'il allait le lui aj)portcr sur-le-champ. — Pensez-vous que ce soit un objet volé? demanda Ellen avec quelque hésitation ; en vérité j'aimerais mieux ne le pas recevoir. — Il lui appartient bien légitimement , ma chère Ellen; Jerry a fait la traversée avec un horloger assez habile, et il l'a payé pour faire ce cadran, qu'il vous destinait , sachant (|ue vous n'aviez pas de montre. Il m'a dit qu'il pourrait facilement vous envoyer de l'argent, mais qu'il avait pensé que ceci vous serait plus agréable, puisqu'il y a peu de choses dans ce pays que vous ne puissiez vous procurer par échange. — J'ignore pourcjuoi , observa Ellen; mais, quoiqu'il soit pénible de penser que Jerry est avec de telles gens, et partage un genre de vie si grossier, je suis cependant moins effrayée depuis que je le sais là. J'avoue que sans cette circonstance, des frayeurs semblables à celle que nous avons éprouvée pourraient balancer tous les biens dont nous jouissons ici. — Dans tout le cours de l'existence , Ellen , et quel LKS FÊTES DE NOËL. 99 que soit le coin du monde qu'on occupe, le bien n'est jamais sans mélange ; il l'est moins encore pour ceux qui ont quitté leur patrie. L'homme qu'une misère into- lérable force d'abandonner l'Angleterre, ne doil pas s'at- tendre à rencontrer dans un autre pays l'abondance qui lui manque dans le sien, jointe à une vie exempte de contrariétés. S'il va au Canada, il obtiendra le but de l'émigration, sa propre subsistance, et une propriété qu'il pourra laisser à ses enfans; mais, pour mettre sa terre en valeur, il aura à supporter un travail accablant, des. fatigues excessives, rendues plus pénibles par les rigueurs d'un long biver. S'il préfère le Cap, il trouvera un climat plus doux, un sol ([ui exige moins d'efforts ; mais la manière dont les terres y sont affermées, le pri- vera des agrémens et des avantages de la vie commune; il ne pourra pas améliorer le sort de ses enfans, et les laissera dans la même position où ilsera lui-même. S'il vient dans ce pays, il vivra sous le plus beau ciel du monde, toutes les routes de la prospérité lui seront ouvertes; mais il aura le tourment d'être sans cesse environné de mal- faiteurs, de craindre sans cesse de s'en voir piller; — queb|ues meurtres même pourront être commis de temps en temps dans les parties les plus désertes de l'île; mais ce dernier danger diminue cbaque année, et finira par ne plus exister. Puisqu'on ne peut éviter tous les maux, il s'agit seulement de clioisir le moindre. Pour moi, je les crois tous inférieurs au malheur de vivre en Angleterre dans un dénuement total , ou même à celui d'y soutenir péniblement son existence, sans pouvoir se soustraire à la vue de l'affreuse misère qui vous presse de toutes parts ; sans pouvoir fermer l'oreiile aux gémisse- mens des pauvres , ni aux bruyans éclats de ces tristes orgies qui retentissent dans les populeuses cités de la Grande-Bretagne, Avec de tels souvenirs, que sont à mes loo l'émigration. yeux les peines que nous avons éprouvées, et celles qui peu- vent nous atteindre encore, comparées au bonheur que je ressenslorsque, placé sur cette montagne, je puis fixer mes regards sur ce hameau naissant , sur ces plaines, ces val- lons qui ne sont plus inhabités, et me dire : dans ce vaste horizon , il n'y a pas un seul indigent. Peu de jours après, le petit sauvage était rendu aux siens, par l'entreinisede Jerry; le pays tout-à-fait débar- rassé de ces hôtes incommodes; Harry et Ellen bien éta- blis dans leur maison ; et alors le frère et la sœur furent du même avis sur l'échange du paupérisme de Kent contre Tabondance de la terre du Van-Diémeu. CHAPITRE VIII. ACCROISSEMENT ET PROSPÉRITÉ. , Frank tint la promesse qu'il avait faite à M. Jackson de lui écrire de temps en temps. Quatre ans après son arrivée aux Dairy-Plains, il lui adressa la lettre suivante, qui contenait, sur sa position et celle de safamille, les détails les plus inléressans qu'il eût encore eu occasion de lui communiquer. Mon cher et très honoré Monsieur, « Je me suis souvent accusé de trop de hardiesse en vousécrivant, et votre indulgence a pu seule me rassurer. C'est encore elle qui m'encourage à vous pailer de deux projets dont je suis occupé ; mais je dois d'abord vous instruire de notre situation présente. ACCROISSEMENT ET PROSPÉRITÉ. lOI « Vous serez surpris d'apprendre que je suis au mo- ment de quitter M. Stapleton, quoiqu'il reste encore une année entière pour remplir l'engagement que j'ai contracté avec lui. Nous n'avonseu cependant aucune dis- cussion, il a toujours été pour moi un excellent maître, si ce n'est lorsqu'il aurait voulu obtenir un travail extra qui excédait les forces d'un homme, et pour le- quel du reste il était disposé à me payer généreuse- ment. Le fait est. Monsieur, que c'est un homme actif et entreprenant, tel qu'on en rencontre toujours, à ce qu'on m'assure, dans ces pa^^s où tout est neuf, et qui ont besoin, dès qu'ils voient tout prospérer autour d'eux, de s'enfoncer dans les déseris, et de fonder un nouvel établissement.Je comprends tout le bien que peuvent faire de tels hommes, mais je ne me sens pas disposé à les imiter; aussi quand Stapleton n)'a offert les gages que je voudrais, si je consentais à le suivre, je m'y suis refusé en lui faisant observer que je m'étais engagé à le servir aux Dairy-Plains, et non ailleurs. C'est ainsi que je me trouve libre une année plus tôt que je ne pouvais l'es- pérer. Il m'a offert de me recommander auprès de celui qui le remplace, pour que celui-ci m'employât avantageu- sement; mais ne le connaissant pas du tout, et trouvant, grâce à Dieu, beaucoup plus d'ouvrage que je ne puis en faire, et au prix qu'il me convient d'y mettre, je pré- fère rester libre. J'ajouterai, pour terminer ce qui me regarde, que je construis maintenant une espèce de mai- son double dans le milieu d'une très bonne piècede terre. J'en occuperai une partie, l'autre est destinée à mon père, quand son temps sera fini. Votre excellent cœur se réjouirait , Monsieur, si vous le voyiez ainsi dans une habitation commode, entouré desoins et de bien-être, encore qu'il se plaigne toujours, comme vous le pensez bien, de ne pas être dans son ancienne patrie. Les fruits I02 L ÉMIGRATION. de ma belle-mère ont parfaitement roussi cette année, et l'on boit, clans diaque cbanmière, du cidre fait par elle, aussi bon que celui du Worcestershii'e; les fleurs qu'elle cultive font de notre solitude un petit paradis. « A présent, Monsieur, permettez-moi d'oublier un instant que celte lettre doit traverser de vastes mers avant de vous parvenir, et laissez-moi causer avec vous , comme nous l'avons fait tant de fois à la porte du cime- tière ou de votre presbytère. J'ai souvent eu envie de savoir s'il ne vous est jamais arrivé de réfléchir au sort qu'auraient ici des hommes d'éducation comme vous, Monsieur? Je suis persuadé que si de tels hommes pou- vaient prendre ce parti il en résulterait de grands avan- tages pour nous, et peut-être pour eux aussi, dans le cas oti ils ne seraient pas très heureux en Angletirre et n'auraient pas beaucoup d'objets d'affection à y laisse^ deri'ière eux. Vous ne cherchez pas à cacher combien il vous est difficile de subvenir aux besoins de votre fa- mille avec une cure aussi modique; vous avez même quelquefois formé le projet de faire émigrer vos fils, quand leur âge le permettrait. Si vous vouliez les en- voyer ici , ou les y amener, ce qui serait bien mieux , ils seraient accueillis et traités comme ils doivent l'être, Monsieur, par ceux qui ont tant d'obligations à leur père. En vérité , vous seriez en peu d'années , établis ici d'une manière très agréable. 11 y a dans l'espace de trois milles, onze fermes, et plusieurs habitations dont le nombre s'accroît tous les ans. Launccston n'est pas éloi- gnée. Nos colons sont pour la plupart très intelligens, et c'est un bon signe que le désir qu'ils expriment fi-équem- ment d'avoir un ministre, une école, et même une bi- bliothèque publique, s'il était possible ! Vous trouveriez une jolie maison, une écurie, un cheval, un jardin, deux ou trois champs ; vous auriez une salle d'écoie avec ACCROISSEMENT ET PROSPERITE. lo3 vingt-cinq écoliers , et vous seriez bien rétribué pour les leçons et pour l'exercice du cuite. Nous vous demande- rions de faire, pour notre compte, un clioix de livres dont le nombre s'augmenterait cbaque année sous votre direction , dans l'intérêt de vos enfans aussi bien que de ceux des colons. Vous Ircuverez dans la lettre officielle que les colons vous adressent, des détails plus étendus sur les avantages que nous pouvons vous offrir. (( Ma seule crainte est que votre amour pour vos filles ne s'oppose au pencbant que vous auriez peut-être à suivre ce plan; et j'avoue que l'Angleterre semble le séjour le plus convenable pour des jeunes personnes qui n'ont plus de mère; mais j'ai lieu d'espérer que nos plaines ressemblerontbeaucoup à une province anglaise, avant que vos filles soient devenues de grandes demoi- selles. Dès que quelques liommes d'éducation , quelques ecclésiastiques surtout, se seront fixés parmi nous, leur exemple sera bientôt suivi. C'est là ce qui manque seule- ment aux Dairy-Plains pour être l'imitation fidèle des comté de Sussex ou de Dorset. Nous avons ties représen- tans de toutes les autres classes, depuis le riche fermier jusqu'au simple journalier. Nous avons ici un arpenteur- architecte; un chirugien est au moment d'arriver aussi, à ce que l'on assure; c'est la personne qui est ici le moins nécessaire, si ce n'est pour quelques accidens, car il n'y a réellement pas de maladies. Si la colonie pouvait s'en- richir encore d'un ou deux tanneurs , d'un homme qui s'occupât de l'exploitation du charbon de terre, et un autre de celle des vins, et que chacun d'eux amenât les ouvriers qui lui seraient nécessaii-es, notre établissement serait bientôt un des plus florissans du monde. Nous avons en abondance du charbon de terre, de l'ardoise, du bois de construction et des peaux; mais pour faire valoir toutes ces richesses , il nous faudrait un plus grand io4 l'émigration. nombre de bras. Quelques vignerons portugais ont tiré un très bon parti d'un vignoble placé au midi de l'île; pourquoi ne pîantericns-nous pas des vignes ici , au lieu de faire venir cette quantité de liqueurs fortes qui a déjà donné le goût de la boisson à plusieurs de nos ouvriers? Les vins que nous pourrions faire, bons ou mauvais, les auraient promptement remplacées, et ce serait un double avantage. Quant aux étoffes, aux outils, et autres choses que l'Angleterre fabrique dans la perfection et au meilleur marché possible, rien de mieux que de les recevoir d'elle, et je ne doute pas qu'elle ne soit aussi satisfaite de nos denrées, que nous le serons de ses manufactures. Vous apprendrez avec plaisir que l'île a déjà vingt-six vaisseaux qui lui appartiennent; que plus de trente batimens de la Grande-Bretagne sont venus dans nos ports l'année der- nière, et qu'un million de livres de laine ont été exportés dans l'espace d'un an. J'entre dans tous ces détails pour vous donner une idée des ressources de ce pays, et vous prouver combien il mérite que des hommes d'un rang plus élevé que des laboureurs et des artisans, viennent s'y fixer. Si vous, monsieur, vous déterminiez à prendre une telle résolution, ce serait la plus agréable nouvelle que nous puissions recevoir, et vous seriez accueilli par les plus tendres et les plus vives félicitations de ceux que vous daignez nommer vos vieux amis. «Peut-être, Monsieur, vous rappelez-vous m'avoir parlé de la difficulté de trouver une femme ici? Je n'y ai pas essayé, parce qu'il en existe une en Angleterre, comme vous savez, qui m'a donné l'espoir qu'elle res- terait libre jusqu'au moment oii nous penserions qu'elle peut venir me rejoindre. Cette idée ne m'a jamais quitté pendant les quatre longues années qui viennent de s'é- couler. A présent j'aurai, à son arrivée, une maison toute prête pour la recevoir; et c'est là, Monsieur, l'objet de ACCROISSEMENT ET PROSPÉRITÉ. Io5 ma seconfle prière. Si vous venez, peut-être lui per- inotfriez-\ou!i, connaissant son honnêteté, de faire la Ira versée avec vous, et de prendre soin de mesdemoi- selles vos filles durant le voyage? Il est inutile d'ajouter que les frais du sien me regarderont; mais, soit que vous veniez, ou non, je suis sûr que vous serez assez bon pour la diriger dans ses préparatifs avec le moins de délais possible; et vous pouvez compter que j'irai au devant d'elle avant son débarquement. «Je ne vous dis rien d'Elleu; vous verrez la lettre qu'elle écrit à notre grand' mère; je lui ai laissé, cette fois, le soin d'envoyer de l'argent, le mien ayant une autre destination. «C'est un soulagement pour mon cœur, Monsieur, de s'être ainsi épanché avec vous. La réponse va se faire attendre bien long-temps; si elle détiuit mes deux espérances, je ne sais trop comment je le supporterai. Mais j'ai peu d'inquiétude , quant à ce qui est le plus im- portant pour moi; et si vous arrivez aussi, il ne me restera plus de vœux à former. Si la jeunesse d'Ellen et la mienne ont été soumises à des épreuves difficiles, Dieu a bien voulu y mettre un terme avantqu'elles eussent brisé nos âmes et nos facultés, ce qui est arrivé à tant d'antres, meilleurs que nous peut-être ! Si quelques chagrins nous sont encore réservés, nous aurons du moins des motifs pour les supporter avec patience ; nous voudrions cepen- dant éviter aux antres ces maux que nous avons soufferts, et c'est pour cela que nous désirons avec ardeur vous voir établi parmi ncus. J'ai l'honneur, etc., Frank Castle. » P. S. Vos jeunes fils auront derrière la maison qui vous est destinée, deux belles plaines pour jouer au io6 l'émigration. cerf-volant; Ellen veillera à ce que miss Maria trouve un poulailler en bon état, cl Susan apprivoise une petite sarigi'.e pour la plus jeune.» Les mois qu'on passa clans l'attente d'une réponse , parurent presque aussi longs à la famille de Fi-aiikqu'à lui-même. Elîon , de son côté, avait adressé à M. Jackson une demande dont le succès était aussi important que celle de son frère, au bonheur de ses pareus, si ce n'é- tait au sien propre. Elle avait toujours été convaincue que l'enfant envoyé par le i;hirurgien de la paroisse de A*** à la MaisoM-de-Travail, était celui de sa belle- mère; et elle avait toujours noiuri l'espoir d'agir comme une sœur envers lui. Harry Moore désirait presque au- tant qu'elle que rcnfant leur fût envoyé. Comme il n'a- vait ((ue cinq ans, ils espéraient qu'il ne serait pas encore atteint delà corruption dont ne sont que trop souvent vic- times les malheureuses créatures élevées aux frais de la charité publique. Elle avait prié la fiancée de Frank de l'amener avec elle; et si mistriss Castle refusait de le re- connaître, Harry et Ellen devaient l'adopter, et le traiter comme l'aîné de leurs enfans. Il n'y avait pas dans tout le canton un seul habilant m qui ne sentît l'importance d'avoir parmi eux un ministre 1 et sa famille; la réponse de M. Jackson était donc attendue " comme l'oracle qui devait décider si la petite colonie s'élèverait sur-le-chaKip à ce degré de prospérité qu'on n'obtient que par l'union d'une liauîe civilisalion avec une aisance générale, ou si elle végéterait c[uel(jue temps encore dans l'état de gène qui est la conséquence d'ime double pénurie de savoir et de loisirs. Les parens com- mençaient déjà à apprendre à leurs enfans l'alphabet et la table de multiplication, pendant les soiiées de la se- maine, et le dimanche, les hymnes qu'ils pouvaient LE VRAI PATRIOTISME. IO7 se rappeler. Les enfans même se plaisaient à jouer au maître (récole;ct chacun répétait au cliapciaiu voyageur combien il serait heureux de rencontrer, clans ses visites passagères, un confière plus digne de causer avec lui, qu'aucun des membres de son troupeau. Une partie de la journée du dimanche était employée en promenades dans les champs où devait s'élever l'habitation de leur futur pasteur; et alors Dieu sait combien de plans étaient proposés et discutés pour le jai-din, les ruches, l'en- clos, etc. Rien ne fut oiiblié; quelques jeunes garçons dressèrent un petit cheval pour les enfans du ministre; les plantes les plus rares et les plus belles étaient desti- nées à orner leur parterre. La lettre tant désirée était attendue pour le mois de mai, et l'on espérait la recevoir avant l'anniversaire de l'arrivée des émigrés dans cette heureuse contrée, anni- versaire dont j'ai déjà parlé comine de leur plus grande solennité. Elle arriva ce jour-là même. CHAPITRE IX. LE VRAI PATRIOTISME. Dès le matin du grand jour tout était actif et animé, chaque anniversaire surpassant en éclat celui qui l'avait précédé, à mesurequelescolons devenaient plus nombreux et plus riches, Lesémigrans, venus en même temps que les Castles, s'étaient mariés dans le pays, ou avaient amené leurs femmes; ils arrivaient en foule avec leurs enfans et d'autres ouvriers qu'ils avaient fait venir, et auxquels, à leur tour , ils donnaient du travail et du pain , en sorte T08 L'ÉMfGRATIOrj. qu'il fallait, tous les ans, allonger la table placée sous les arbres, et augmenter la provison de gibier. La fête était encore plus bruyante qu'à l'ordinaire , parce que Stapleton l'avait clioisie pour aller s'établir dans le nouveau terrain qu'il voulait défricber. Comme c'était un jour de repos, pli;sieurs de ses voisins le re- conduisirent pendant quelques milles, et, au moment de le quitter, le saluèrent par trois acclamations, suivies de trois autres adressées à celui qui allait lui succéder dans cette babitation devenue florissante sous leurs yeux, et le principal ornement du canton. Frank, qui s'était uni à leurs félicitations, leur pronriit de les rejoindre dans une ncure, et continua d'accompagner M. Stapleton qui avait encore plusieurs recommandations à lui faire. Quand il revint, vers midi, il paraissait si préoccupé et répondait si brièvement aux questions qu'on lui adres- sai?, que tout le monde en fut surpris et que sa sœur s'en alarma. Il se bâta de lui rappeler que c'était le jour de la poste, dit qu'il allait au-devant du facteur, eî qu'il serait revenu avant qu'on fût à table. Trois ou quafre personnes de l'assemblée partirent avec lui, et ne s'éton- nèrent pas de le voir atlristé par cette réponse : « Il n'y a pas de lettres pour les Dairy-Plains. » Avant qu'ils eussent fait la moitié du cbemin pour y retourner, on crut distinguer lebruitrare et toujours bien accueilli d'un cbariot, et bientôt on l'aperçut s'avançant rapidement sur la route de Launceston ; Franks'élançaà sa rencontre, et jeta un regard inquiet sur les voyageurs. Tous lui étaient inconnus. Gesdésappointemens successifs lui ôtè- rent le courage de les interroger, mais ses compagnons le firent à sa place, et apprirent que c'étaient des ou- vriers anglais dont les uns étaient engagés au successeur de Stapleton, et les autres se rendaient à une ferme plus éloignée. LE VRAI PATRIOTISME. ÏOQ — « De quels comtés d'Angleterre venaient-ils?» — « De Kent et Surrey. » — « Avaient-ils des lettres pour les Dairy-Plains ? » — « Beaucoup, et même quelque chose de plus. » En parlant ainsi, ils montrèrent un petit garçon qui était la vivante image de Jerry quand il n'avait que cinq ans. Frank le prit en silence dans ses bras, et l'emporla sans faire d'autre question. Quand il avait vu lenfant seul, il avait été frappé de la terrible conviction qu'aucun de ceux qu'il attendait n'étaient venus avec lui. Peu de paroles furent échangées entre lui et sa sœur qui guétait son retour. — Voici l'enfant, Ellen. Puisse-t-il être une bénédic- tion pour vous ! — Est-il seul ? N'y a-t-il pas de lettres ? Aucune nou- velle ? Savez-vous quelque chose de fâcheux ? — Il y a des lettres , mais je ne les ai pas encore. Elles ne peuvent nous apprendre rien de bon, autrement Il ne put continuer. Ellen courut prier les voyageurs de vouloir bien donner les lettres tout de suite , ce qu'elle obtint facilement de gens dont le bagage n'était pas con- sidérable; et Frank, avant d'être appelé pour servir ses nombreux convives, put se convaincre qu'il avait été peu raisonnable et presque ingrat de se laisser si promp- tement abattre. Aussi, quoiqu'il conservât un air grave et préoccupé, on s'aperçut aisément qu'il n'avait plus sur la poitrine le poids qui l'oppressait trois heures avant. Ellen désirait que le petit élève de la Maison -de-Tra- vail ne vît pas pour la première fois ses parens en pré- sence d'étrangers. Sachant que Castle et sa femme étaient à cueillir des fruits dans leur jardin, elle l'y con- duisit, après avoir secoué la poussière de ses vêtemens et arrangé à la hâte ses cheveux, et le laissa près de l'entrée , en lui recommandant de ne pas avoir peur si IIO L EMIGRATION. on lui parlait, et de dire d'où il venait. Le petit garçon ne bougea pas ; il resta dans le milieu de lallée , un doigt de cha({ue main dans sa bouche, et le menton appuyé sur sa poitrine. Maigre le mauvais exemple, il n'avait pas encore perdu la timidité de l'enfance. Castle était placé de manière à l'apiM^cevoir le premier; mais il resla si long-temps penché surses |)êches, qu'Ellen commença à craindre un peu de mauvaise volonté. Tout- à-coup elle rentend;t appeler sa femme et s'écrier: « Le voilà! l'enfant est arrivé! » Ellen s'enfuit après avoir entendu ces mots: « Mon enfant ! » s'échapper des lèvres de tous les doux. Elle ne le revit plus cpi'au moment de se mettre à table, babillant dans son langage de Kent, priant son père de le prendre sur ses genoux, et sa mère de lui donner des fruits. — Il faut vous contenter d'être son frère, Harry, dit Ellen à son mari ; il a retrouvé son père. Parmi les toasts qui furent portés à la fin du repas , quelqu'un proposa celui du successeur de M. Stapleton, en observant qu il était assez étrange que son nom fût resté inconnu jusqu'à ce jour , et non moins remarquable qu'il se trouvât précisément le même que celui de quel- ques honorables personnes actuellement présentes. Tous les verres se remplirent pour boire à la santéde M. Robert Castle, leur futur voisin. Aucun des assistans ne parut supçonner quel pouvait être cet étranger, jusqu'au moment où l'on vit les trailsde Frank prendre une teinte plus sombre que jamais. Le reste de la famille se regarda alors avec un mélange de surprise et d'effroi; les compagnons de Frank lui de- mandèrent à quoi il pensait, et ce qui l'empêchait de faire aussi remplir son verre? Il prit aussitôt la parole, et dit qu'il avait été chargé par Stapleton de les informer que le propriétaire qui venait s'établir au milieu d'eux LE -VRAI PA.TilIOTISME. III n'approuvait pas la fête qu'ils célébraient; qu'il avait vouiu attendre pour arriver que celle-ci fût passée, et qu'il espérait ne plus entendre parler d'anniversaires. — Cette annonce excita de nombreux murmures, que Frank apaisa en ajoutant, — qu'une prélenlion si absurde ne méiilait (ju'un dédaigneux silence, — que peu importait les motifs ([iii rendaient celte réunion désagréable au nouvel arrivant, puisqu'il n'avait nul droit de s'ingérer dans leur conduite, et de les empêcher de célébrer le souvenir de leur ancienne patrie, et la reconnaissance que leur inspirait le bonheur dont ils jouissaient dans ja nouvelle. Qu'ainsi il espérait que tous se joindraient de bon cœur au toast qu'il allait proposer : — « Puisse ce jour heureux et solennel nous réunir tous, pendant un grand nombre d'années. » Il n'est pas surprenant que Frank parût trou])lé en quittant M. Staplelon, quand il venait d'apprendre de lui que son successeur était Bob, dont l'anjbition avait été si bien satisfaite qu'il pouvait prendre à bail la terre sur laquelle son vertueux frère avait travailléjusqu'a- lors pour un faible salaire. Redevable de cet avantage, comme il l'observait lui-même, à la faveur d'un passage gralis, autrement dit, à sa propre faute. Il fallut bien que SOS parens se résignassent à le voir dans une position supérieure à la leur; ils se rappelèrent mutuellement qu'ils avaient toujours considéré la présence des con- damnés comme le plus grand inconvénient de l'émigra- tion à la terre de Van-Diémen ; et qu'ils ne devaient pas se plaindre, précisément parce qu'un de ces hommes était leur fils et leur frère. Us laissèrent au temps le soin de décider quels seraient leurs rapports avec lui, et même s'ils en auraient aucuns. Les nouveaux colons qui venaient d'arriver de Kent 112 l'Émigration. et de Surrey, reçurent une bienveillant accueil, et don- nèrent quelques détails sur leur situation. Ils avaient tous souffert du manque de travail ; mal qui semblait s'ac- croître, malgré les promesses qu'on leur avait fait de placer tout ceux qui n'avaient pas d'ouvrage dans des fermes créées exprès. — Un jeune laboureur de la paroisse de A***, raconta que son père, sa mère et leurs sept en fans, avec soixante autres familles, avaient été établis par M. Fellowes sur une ferme de ce genre; qu'il était déjà difficile de pourvoir à la subsistance de kvirs enfans à mesure qu^ils grandissaient; que la diffi- culté s'augmenterait encore, quand ceux-ci seraient eux- mêmes mariés; si bien qu'ils pourraient tout au plus gagner leur nourriture et pas autre cliose. M. Fellowes désirait vivement accueillir dans sa ferme un plus grand nombre de pauvres, et toutefois ne voulait j)as, pour leur faire place, renvoyer des laboureurs à la cliarge de la paroisse, qui déjà en était écrasée; en sorte qu'il en- gageait les fils et les filles de ses cultivateurs à ne pas laisser écbapper l'occasion d'être bien placés au Canada ou en Australie. C'est ainsi, dit l'orateur en finissant, que je suis parti pour faire placeà deux vieillards ; voyant bien, comme M. Feliowes me l'a dit lui-même, que je gagnerai plus ici que je ne le faisais là-bas; que je tra- vaillerai moins, et que je serai bientôt libre. Mais M. Jackson , quand il sera ici , vous mettra au fait de tout cela mieux que moi. Ce fut alors au tour de Frank d'expliquer que le mi- nistre allait effectivement arriver avec sa famille, et de lire la partie de sa longue lettre qui intéressait l'assem- blée. M. Jackson écrivait que l'idée d'émiger lui était souvent venue; qu'il y était presque déterminé avant d'a- voir reçu l'invitation de ses anciens paroissiens , et que LE VRAI PATRIOTISME. Il3 les motifs développes par eux, l'avaient tout-à-fait dé- cidé. — Des cris de joie, de bruyantes félicitations in- terrompirent Frank. — Pourquoi secouez-vous ainsi la tête,Castle? dit un des convives placé en face de lui. Vous ne pouvez vous empêcher de sourire; pourquoi donc blâmer notre joie? Qu'est-ce qui vous fâche? — Je ne suis pas fâché. Je suis très content. J'ai peur seulement que M. Jackson n'éprouve bientôt beaucoup de regrets. Après tout, voyez-vous bien, ce n'est pas ici notre vieille patrie. — Pas plus que l'habit que vous portez n'est un vieil habit; est-ce qu'il en vaut moins pour cela? — Allons donc ! qu'a de commun un habit avec le bonheur? Il n'en est pas de même du pays que l'on ha- bite; l'Angleterre est notre patrie. — Pas la mienne certainement. J'y étais trop malheu- reux ; rien ne ressemble moins à une patrie. Moi et les miens, nous y étions négligés ou opprimés à chaque occasion ; non pas qu'on eût Tintention de nous offenser, mais parce que nous étions de pauvres gens, à charge aux autres, et dont on n'avait nul besoin. J'ai ici tout ce qui m'est nécessaire, sans mendier et sans avoir obligation à personne; c'est ici ma patrie. Elle sera partout où j'aurai un abri et du pain , partout oîi je trouverai sûreté, protection et quelques amis. Mais si je vis aux frais delà paroisse, je me croirai banni, même dans le village où je suis né. Que m'importe d'être au milieu d'une forêt ou sur une côte déserte, si, entouré de ma famille, j'y trouve l'indépendance ? que ce soit au nord ou au midi , 1 à l'est ou à l'ouest , un coin du monde sera ma patrie. Castlesecoua encore la têteen disant que, pour un An- glais , aucun pays n'était préférable à l'Angleterre. — Oui ! j'en conviens , si vous pouviez être aussi V. 8 Il4 L ÉxMIGRATlON. bien en Angleterre que vous êtes ici. Mais dites-moi, je vous prie, si vous et votre famille pouviez être trans- portes sur-le-champ devant la îMaison-de-Travail de A*** pour reprendre la position dans laquelle vous étiez quand vous êtes parti, voudriez- vous y retourner? Castle regarda ses onfans et hésita à répondre. — Frank dit alors, pour le tirer d'embarras, que M. Jackson s'était beaucoup étendu sur ce sujet, et il continua à lire sa lettre au milieu d'un religieux silence, qui ne fut in- terrompu que par l'enthousiasme excité par les dernières lignes. Ce qui prouvait assez qu'ils sentaient vivement l'inîportance de sa décision, et qu'ils étaient tous dis- posés à partager ses opinions et ses sentimens. Plusieurs d'entre eux, sans compter ceux qui connaissaient per- sonnellement INI. Jackson, comprenaient qu'une nouvelle ère de prospérité allait s'ouvrir pour les Dairy-Piains, à dater de ce jour; car leur correspondant pouvait être regardé comme déjà parmi eux. Après être entré dans quelques détails sur les prépa- 1 ratifs du voyage , il continuait ainsi : — I « La première chose à considérer, comme vous le pensez bien, c'était le véritable intérêt de mes enfans. Je l'ai long-temps interrogé, et ce sera une consolation pour ceux d'entre vous qui ont de la famille. La seule manière d'éclaircir la question, est d'établir d'abord le but principal delà vie humaine; il est facile ensuite de décider où l'on peut le mieux l'atteindre. Mon vœu le plus cher pour mes enfans , est de les voir arrivera celte perfection de bienveillance et d'intégrité, sources assu- rées d'une piété sincère , dons précieux qui, joints à l'ai- sance , sont des gages assurés de bonheur. Il me semble que ces sentimens de bienveillance sont plus doux , plus purs , quand ils s'exercent au milieu de gens heureux ; et que l'intégrité est plus facile à conserver , quand les LE VRAI PATRIOTISME. Il5 intérêts sont unis, au lieu d'être opposés. Je pense aussi qu'avec la pauvreté qui doit être ici leur partage, des- tinés à s'avancer dans le monde sans autre appui qu'eux- mêmes, et probablement à descendre un peu du rang que la profession de leur père les a habitués à considérer comme le leur , les avantages de la société et de ce qu'on appelle ordinairement éducation, dont ils jouiraient en Angleterre , ne sont pas une suffisante compensation des dangers auxquels ils seraient exposés , et de ce ta- bleau de la misère humaine étalé k leurs yeux , tableau qui afflige et corrompt tout à la fois. Les livres et même les rapports sociaux ne sont pas les seuls élémens d'une bonne éducation ; et je suis bien trompé si , avec une telle carrière, ouverte devant eux, tant de molifs d'encoura- gement, placés sous l'influence des bénédictions célestes et des beautés delà nature, au milieu d'un peuple heu- reux et bienveillant , avec leur père pour leur ensei- gner bien des choses qu'ils ne pourraient apprendre autrement, l'intelligence de mes fils et de mes filles n'ac- quiert un degré de développement plus élevé que s'ils restaient en Angleterre, ne mangeant leur pain qu'au prix d'une lutte pénible contre la misère. Je ne dis rien de ceux dont la position n'est pas semblable à la mienne; tnais j'ai la conviction que tous les chefs de famille qui ne peuvent donner à leursenfans que ce genre d'instruction, qui n'est d'aucune utilité pour subvenir aux besoins de la vie, doivent émigrer et se fixer dans un pays où, en sacrifiant quelques-uns des privilèges de la haute civi- lisation , ils sont sûrs d'éviter toutes les inquiétudes , tous les maux que la pauvreté traîne h sa suite. « Vous aurez appris que M. Fcllowes trouve son plan un peu difficile à suivre, depuis que le nombre des sol- liciteurs s'augmente chaque jour. Je crois qu'il pense ii6 l'émigration. encore que ses Fermes des Pauvres amèneraient un sou- lagement réel , si elles étaient en quantité suffisante.il ne peut cependant pas dire ce qu'on ferait de tant de journaliers dans une centaine d'années, ni décider s'il faut que nous soyons tous occupés à remuer la terre et à filer, ou si quelques-uns d'entre nous doivent aller cher- cher une région plus fertile. Vos grands-parens semblent très satisfaits d'aller s'établir sur sa ferme, pour soigner quelques orphelins, et leur apprendre à travailler. Vos présens et ceux d'Ellen leur font grand plaisir, et leur procurent les petites choses que l'âge leur rend néces- saires. Ils vous regrettent quelquefois, ce qui est bien simple; mais ils se consolent en pensant que votre père finira ses jours entouré d'une nombreuse famille , qui n'aura rien à craindre de l'avenir. Je suis content de voir que M. Fellowes lui-même est satisfait quand quelques- uns de ses laboureurs trouvent l'occasion d'émigrer ; cette lettre vous sera remise par l'un d'eux. « Tant de questions m'ont été adressées depuis que ma résolution est connue, qu'il m'est permis d'espérer que des personnes de rang et de professions diverses seront bientôt en route pour les Dairy-Plains. — Toutes les fois qu'une colonie a prospéré, l'émigration s'est composée d'individus pris dans toutes les classes; car tous ceux qui sont frustrés des bienfaits de la mère- patrie, se réfugient dans le sein d'une société restreinte, il est vrai, mais cependant complète. Si les hommes de fortune et d'éducation vont dans un endroit, et les artisans dans un autre, l'établissement aura le sort de celui de la Rivière des Cygnes, et de beaucoup d'autres du même genre. La seule rt^gle sage et l)icnfaisante qui puisse favoriser l'émigration , est de former une réunion d'hommes, qui, semblable à un essaim d'abeilles, s'é- LE VRAI PATRIOTISME. II 7 loigne avec des chefs convenables et emporte avec elle ses élémens d'organisation. C'est la doctrine que je pro- fesse chaque fois qu'on m'interroge; et j'essaie, dans ce moment, de persuader à de certains capitalistes, qui ont quelque envie d'émigrer, que si une telle méthode était adoptée, leur déplacement ressemblerait beaucoup à celui d'un comté pour un autre; ce serait comme s'ils allaient de Norfolk dans le Cumberland, ou du Lancashire dans le Devonshîre. — ^ Espérons qu'ils en feront un jour l'épreuve. «Ce qui me surprend toujours, c'est d'entendre ac- cuser les émigrés de manquer de patriotisme. Sûrement ce sentiment consiste à contribuer autant qu'oa le peut au bien de sa patrie, et il est évident que c'est un bien- fait pour clic d'être délivrée de quelques milliers d'hommes qui lui sont à charge , et d'en être délivrée au plus grand avantage de ses colonies. Après tout, un État se compose d'individus; ainsi, tout ce qui est salutaire à ses mem- bres l'est aussi à lui-même. Nos devoirs envers notre patrie et envers nous-mêmes ne sont pas opposés ; s'ils l'étaient, nul ne serait patriote, ou nul ne serait heu- reux. Au contraire, la principale obligation d'un homme envers son pays, est de pourvoir honnêtement et abon- damment, s'il le peut, à ses besoins et à ceux de sa fa- mille. S'il lui est impossible de le faire sur le sol natal , il a tort d'y rester et d'y consommer ce qui serait néces- saire à d'autres, tandis qu'il peut se le procurer ailleurs. Mais il est superflu de m'étendre sur ce sujet avec vous, qui avez compris et suivi le véritable patriotisme. Moi et les miens nous suivrons votre exemple; nous cherche- rons tous ensemble à faire chérir et honorer le nom an- glais, dans ces contrées lointaines, comme il l'est au fond de nos cœurs; et quand le moment viendra de rendre ïi8 l'fmigratiow. îompte de ce que nous aurons fait pour l'État dont nous Bommos înembres, nous, liabitans des Dairy-Plalns, il sera évident qu'en quittant ses Maisons-de-Travail pour un des palais que Dieu lui-même a créés, nous lui avons donné une preuve de soumission et d'amour. » BERKELEY, LE BANQUIER. PREMIÈRE PARTIE. / SOMMAIRE DES PRINCIPES DÉVELOPPÉS DANS CE CONTE. A mesure que les échanges s'étendent et se compli- quent, il devient désirable d'apporter , dans l'usage et la circulation des signes représentatifs de la valeur , toute l'économie possible de temps, de peine et de dépenses. On obtient cette économie en mettant dans la circula- tion des reconnaissances de dette, au lieu d'un paiement effectif: c'est-à-dire, en substituant à l'argent monnayé le crédit représenté par les billets de banque. L'adoption d'un papier-monnaie nous épargne du temps, puisque par ce moyen une somme considérable est aussi vite comptée qu'une petite. Elle nous épargne de la peine , parce qu'un papier mon- naie est plus aisé à transporter qu'une monnaie métal- lique. Elle nous épargne de la dépense , puisque la produc- tion d'un papier-monnaie coûte moins cher que celle d'une monnaie métallique, et qu'elle laisse libre une quantité d'or et d'argent pour être employée en d'autres articles de production. Un autre avantage du papier-monnaie, c'est que sa destruction ne cause point de diminution de richesse 122 SOMMAIRE. réelle, comme la destruction d'une monnaie d'or ou d'ar- gent; le papier-monnaie n'est qu'un signe représentatif de la valeur , — l'argent monnayé est en même temps et intrinsèquement une marchandise. Les autres qualités nécessaires d'un signe représen- tatif, intermédiaire d'échange, — savoir que tous les vendeurs l'acceptent volontiers en paiement , et qu'il soit peu sujet à des fluctuations de valeur , — ne sont pas inhérentes à une monnaie de papier comme à une mon- naie métallique. Le papier-monnaie acquerra ces qualités, s'il est con- vertible en espèces monnayées, à la demande du déten- teur; si l'on a limité judicieusement la quantité qui pourra en être émise; enfin si le public est suffisam- ment garanti contre les faux billets de banque. Au milieu des grands avantages qu'a produits la mise en circulation du papier-monnaie , elle a aussi causé de grands malheurs, parce qu'on avait négligé de prendre des mesures de sûreté , ou qu'on en avait pris dont le temps a démontré l'insuffisance ou la fausseté. On a mis en circulation une grande quantité de papier-monnaie inconvertible , et l'on n'a pas su lui conserver sa valeur, en fixant les limites de son émission. Comme c'est une affaire avantageuse que d'émettre du papier-monnaie, son émission devint naturellement ex- cessive, dès qu'on eut annulé la condition de converti- bilité qui la tenait en échec; en même temps les banque^ perdirent leur crédit , dès qu'elles n'offrirent plus une sécurité suffisante. Les conséquences immédiates d'une surabondance d'argent (signes représentatifs en général), sont : la hausse des prix, l'altération des conditions des contrats, et, par suite, un préjudice porté au crédit commercial. SOMMAIRE. 1 23 Les conséquences ultérieures sont : un choc plus vio- lent du crédit, la ruine d'une foule d'individus, un res- serrement excessif de l'argent en circulation, plus funeste encore que son expansion excessive. Ces maux viennent de ce que les acheteurs et les ven- deurs ne se trouvent plus dans une juste proportion avec la quantité d'argent sur la place. Si tous achetaient précisément autant qu'ils vendent , ni plus ni moins , et si les prix de toutes les marchan- dises haussaient et baissaient dans une égale proportion, tous les échangistes seraient également affectés par Tac- croissement ou la diminution de la quantité d'argent en circulation. Mais c'est là une hypothèse impossible; en conséquence toute action exercée sur cette quantité d'ar- gent porte nécessairement préjudice aux uns, tandis qu'elle est avantageuse aux autres. Un resserrement soudain ou excessif de la circulation produit quelques effets diamétralement opposés à ceux de son expansion soudaine ou excessive. Il fait tomber les prix et vicie les contrats, au détriment de l'autre partie contractante. Mais l'infliction de maux opposés ne compense pas les premiers. Une seconde action sur la circulation, quoi- qu'elle suive inévitablement la première, n'en est pas la réparation, mais bien une nouvelle calamité. Parce que les parties qu'enrichit ce nouveau change- ment sont rarement les mêmes qu'avait appauvries le premie^, et vice versa, tandis que toute la nation souffre du préjudice qu'éprouve le crédit commercial à la suite de tout changement arbitraire dans l'état de la cir- culation. Les maux qui sont résultés d'actions arbitraires sur la 124 SOMMAIRE. circulation, ont montré que ces actions arbitraires ne , peuvent réparer les préjudices précédemment éprouvés, mais qu elles ne sauraient manquer d'en amener de nou- veaux. Cette expérience ne prouve pas que la fluctuation de valeur soit une qualité inhérente au papier-monnaie, et, qu'en conséquence, une monnaie métallique soit le meil- leur intermédiaire de la circulation. Elle prouve que la prospérité commerciale dépend de ce que l'on laisse les lois naturelles de la demande et de la production s'harmoniser librement avec la quantité d'argent mise en circulation. Quant aux moyens d'assisrer le plus grand développe- ment possible de ces deux forces , la demande et la pro- duction , il reste à les déterminer et à eu faire l'épreuve. BERKELEY, LE BANQUIER. PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE PREMIER. LES HABITAWS d'hALEHAM. — « Ainsi , c'est une affaire décidée, je suppose, » dit mistress Berkeley à son mari , occupé à replier la lettre qu'il venait de lire tout haut, cf II est fort heureux que l'opinion d'Horace soit si nettement exprimée, puisque nous étions convenus de nous en rapporter à lui. » — Horace connaît mes affaires particulières aussi bien que moi, et il en sait bien plus sur les chances de la banque, répondit M. Berkeley. Nous ne saurions mieux faire que de suivre son avis. Soyez-en sûre, l'affaire, comme il le dit, ne saurait manquer d'être un trésor pour toute la famille. C'est surtout pour vous, mes chères filles — Permettez que je jette encore un coup d'œil sur la lettre d'Horace , dit Fanny pendant que son père cher- 126 BERKELEY, LE BANQUIER. chaitles mots qui devaient terminer sa phrase. Permettez, il ne me semble pas qu'Horace ait dit rien autre chose , si ce n'est que l'affaire lui semblait sûre et qu'elle serait probablement avantageuse. Ah! voici le passage: — « Celte idée me sourit, parce que vous trouverez là celte occupation modérée dont vous avez besoin, et qu'elle vous mettra peut-être à même de laisser à mes sœurs plus que votre commerce précédent ne vous l'avait permis. Les circonstances n'ont jamais été plus favorables pour une banque; et puis, il est presque impossible que vous perdiez rien, encore que vous gagniez peu de chose, en prenant une action sociale dans une entreprise aussi sûre et aussi minime que la banque de D***. » Fanny, quand elle eut fini do, lire, leva les yeux sur son père, comme pour lui demander où il voyait là que l'affaire dût devenir un trésor pour la famille. — Horace est très circonspect , reprit M. Berkeley : il en dit toujours moins qu'il ne pense, — toutes les fois du moins qu'il s'agit de donner son avis à quelqu'un de nous ; car il nous considère tous comme si faciles à nous exagérer nos espérances, que souvent il aurait envie de nous féliciter d'avoir un frère ou un fils aussi prudent que lui pour prendre soin de nos intérêts. — Il y a quelqu'un ici qui pourrait le remplacer dans son rôle de tuteur, c'est Melea, dit mistress Berkeley, regardant sa fille la plus jeune, qui relisait la lettre en- core une fois avant que de donner son avis. — Voyons, Melea, votie père se fera«t-il banquier ? ou restera-t-ii un o\?.\î genlleinan ? — A-t-il jamais été un oisif gentleman ? demanda Melea. Peut-il réellement éprouver le besoin d'une occu- pation, quand nous le voyons avoir à peine le temps dé courir d'un comité à l'autre, chaque matin, visiter ici la maison de correction , cl à D*** la prison; n'est-il pas LES HABITANS D HALEHAM. 12'J membre du jury? n'a-t-il pas cent autres choses à faire qui l'empêchent de se promènera cheval avec Fanny et moi , plus d'une fois par mois? — Tout cela est fort bien, ma bonne amie, dit son père; mais cela n'est pas assez pour un homme né dans les affaires, et qui y a été accoutumé toute la vie. Je ne voudrais pas, à l'âge de cinquante-six ans, m'alier en- gager dans une spéculation qui pourrait me forcera trop de fatigues ou de risques; mais je serais bien aise de doubler votre petite fortune, puisque l'occasion se pré- sente de le faire si aisément, et qu'il n'en coûte rien pour essayer. — Que cène soit pas là une raison, dit Fanny. Melea et moi , nous en aurons toujours assez ; et quand même nous n'en aurions pas assez , nous serions facbées de vous voir, pour augmenter notre dot, rentrer dans les affaires, quand vous-même avez déclaré que le moment était venu d'en sortir. — Mais,... mais,... mes chères enfans , cette affaire-là ne sera pas comme mon ancien commerce, tantôt des hauts, tantôt des bas; en sorte qu'une année je me croyais au moment de partager, entre vous, mes 100,000 livres sterling % et l'autre au moment d'être jeté dans la prison pour dettes. Il n'y aura point de ces fluctuations dans ma nouvelle entreprise. — Dieu le veuille! dit Fanny d'un air inquiet. — Fanny se rappelle, dit sa mère, souriant, ces jours où vous veniez au dîner trop triste pour parler tant que les domestiques étaient là, et que vous n'aviez qu'une idée fixe à exprimer quand ils étaient partis , — savoir: qu'il fallait que vos filles se contentassent de la moitié I. 2,400,000 fr. 1-28 BERKELEY, LE BANQUIER. de leur pension jusqu'à ce qu'elles trouviissentàse placer comme gouvernantes. — Je ne sais si cela était encore aussi triste que de nous entendre dire que nous allions voyager sur le con- tinent l'année prochaine; que nous aurions une maison de ville , une maison de campagne, et cent autres belles choses, dont nous nous soucions moins que de la paix et du bonheur dont nous avions joui jusque-là. Oh! mon père, pourquoi ne resterions-nous pas comme nous sommes? — Nous ne jouirions plus d'aucune paix , d'aucun bonheur, ma chère, si je laissais échapper une pareille occasion d'améliorer l'avenir de mes enfans. Une autre chose encore, dit-il, s'adressantà sa femme, qui m'avait déjà presque décidé avant que la lettre d'Horace ne vînt, c'est que la propriété de Dixon est louée à la fin; il y aura là un bel établissement , fondé par un homme qui apporte d'énormes capitaux , et qui fera sans doute des affaires avec notre banque à D***. — Je serais fier pour ma part de procurer un semblable client; ce serait d'un heureux présage. — Ainsi ces vilains greniers vont se rouvrir, dit Melea; il va y avoir du mouvement dans les chantiers. Comme tout cela avait l'air triste cette année ! — Nous irons sur le quai voir décharger la première allège, ditFanny, riant. Quand je suis passée par là der- nièrement, il n'y avait pas un moineau dans les cours. Le dernier pigeon y a becqueté le dernier grain de blé, il y a bien des semaines. — Nous allons bientôt avoir, comme autrefois, des pâtés de pigeons autant que nous en voudrons, reprit M. Berkeley. Il y a des chargemens de grains en route; et tous les petits garçons d'Haîeham vont se mettre à LES HAEITAKS d'hALEHAM. I2< '9 réparer leur pigeonnier dès qu'ils verront venir la pre- mière allège. Les petits Cavendisli auront aussi leurs pi- geons, je le parierais bien. — C'est un joli nom , remarqua mistress Berkeley, qui était Française, et très disposée à critiquer les noms an- glais. — Montague Cavendish , eSquire. J'espère, ma chère, qu'un nom comme celui-là vous disposera favorablement pour notre voisin, sa femme et toute sa famille. — Olioui! pourvu qu'elle ne soit pas trop nombreuse. Dieu veuille. que ce ne soit pas une de vos nichées an- glaises d'enfans qui enlèvent tout le plaisir d'un dîner. M. Berkeley secoua la tête; si on lui avait dit vrai, il n*y avait pas moins d'une demi-douzaine de miss Ca- vendish, et autant de petits garçons; d'autant plus qu'il s'était élevé des doutes sérieux sur la possibilité de dis- poser la maison d'babitation deDixon pour recevoir une si nombreuse famille. Le directeur de \ Académie ' Commerciale^ Française et de Perfectionnement dA- îeham, ouvrait son cœur à l'espérance de recevoir quatre ou cinq jeunes Cavendish, comme pensionnaires dans son établissement salaire ^ paternel et infiniment agréable. Le maître d'école eut à en rabattre au moins de moi- tié. Des six jeunes Cavendish mâles , aucun n'était assez gi'and pour être éloigné de dessous l'aile de sa tendre mère, plus long-temps que quelques heures dans la jour- née. En conséquence, les quatre plus âgés, c'est-à- dire ceux qui avaient de quatre à neuf ans, lui furent envoyés comme externes seulement; avec cette promesse, I. Dédaignant le titre vulgaire et suranné de «Aoo/ (école ), la plupart des chefs de pension ou même d'externat , décorent leur établissement de celui à'Âcademy, nom sous lequel on désignait autrefois un collège particulier où les enfans recevaient une éducation complète daus toutes les parties de l'en- seignement. ( Traducteur. ) V. 9 l3o BERKELEY, LE BANQUIER. toutefois , que s'ils faisaient bien des progrès, leurs plus jeunes frères les suivraient aussitôt qu'ils ne pourraient plus être gouvernés par la perle des gouvernantes, miss Egg ', la tendre amie demistress Cavendish, qui, par fa- veur spéciale, avait si généreusement abandonné une position inappréciable pour faireautant de petits prodiges de toute la tribu des petits Cavendisb. Comment on logerait tous ces en fans, c'est ce que personne ne pouvait s'imaginer jusqu'à ce qu'enfin les ouvriers employés à faire un splendide salon de trois chambres, se figurèrent qu'ils avaient deviné, et qu'on les coucherait en rang sur le tapis entre les deux che- minées; les garçons à un bout, et les filles à l'autre. Tou- tefois cette conjecture fut renversée par les charpentiers, qui reçurent l'ordre de diviser trois petites chambres eu six cellules, avec une si admirable économie de lumière, que chaque cloison coupait exactement en deux la fenêtre de chaque chambre. Les ouvriers dirent en riant que c'était une bonne écolo de politesse fraternelle, ouverte aux jeunes gentlemen, qui pourraient ainsi ouvrir et fer- mer la fenêtre de leur sœur, en même temps que la leur; en sorte qu'une jeune miss, bercée à demi par un songe inachevé, pourrait le matin voir sa fenêtre se lever, et jouir de la fraîcheur de l'air du matin sans avoir pris la moindre peine pour lui donner accès. Enfin on calcula que miss Egg prenant trois des plus jeunes enfans à cou- cher dans sa chambre, en mettant un lit de fer pour le petit domestique dans la dépense , on pourrait loger toute la famille. Toutefois, le maître d'école soutenait toujours que le plus simple eût été de melti'c les aînés des garçons en pension, jours de fête compris; l'archi- tecte conseillait d'ajouter trois ou quatre chambres de I. OEuf. LES HABITANS d'hALEHAM. i3i plus au derrière de la maison, et tous les autres admi- raient la disproportion du salon au reste de la maison. Quand la laniille fit son entrée générale à l'église d'Ha- leliam, le dimanche qui suivit son arrivée, le sujet d'é- tonnement changea. Chacun se demanda alors, non plus oïl l'on pouvait loger tous ces gens-là , mais où l'on pourrait loger leur garde-robe. Où trouver des commodes assez grandes pour serrer les costumes bougranés des garçons, les robes si amples, les pantalons froncés, les grands chapeaux, et les rosettes boursouflées des jeunes filles, qui traversaient la nef deux par deux, bras dessus bras dessous. L'habillement de leur père avait quelque chose d'un costume de carnaval , quoiqu'il occupât moins d'espace. Celait un petit homme, à la chaussure et au pantalon étriqués, avec un habit si ample de collet et d'entournures qu'il y avait l'air d'une carotte bossue. Un petit chapeau blanc perché sur le sommet d'une tête brune, nuisait beaucoup à l'harmonie de l'ensemble; mais ce défaut disparut dès l'entrée de l'église, et son chapeau alla se placer sous un bras pour faire pendant à sa femme c[u'ii tenait sous l'autre. M- Berkeley, disposé à voir sous un jour favorable qui- conque paraissait devoir ajouter à la prospérité d'Ha- leham, se refusa à écouter aucunes remarques défavorables à ses nouveaux voisins, il attendait avec une certaine impatience l'occasion d'apprendre avec quelle banque ce grand négociant entrerait en rapports d'affaires; et ne pouvait s'empêcher d'espérer cpie dans l'une de ses pro- menades à cheval à D*** , il aurait l'honneur de présenter ce nouveau client à ses associés. Cet espoir ne dura pas long-temps. M. Cavendish allait ouvrir à Haleham une banque qu'il devait administrer principalement lui-même, mais qui devait être soutenue par des gens riches étrangers l32 BERKELEY, LE BANQUIER^ au pays, charmés de prendre une action commanditaire dans une entreprise aussi belle que celle-là le devait être, dans un pays où une banque était si désirée, et dans un temps où la banque était la meilleure de toutes les in- dustries. Tel fut le bruit qui se répandit dans Haleham, à la surprise de la famille Berkeley, et à. la grande joie de beaucoup d'habitans de cette petite ville. Ce bruit se confirma lorsqu'on vil changer une maison, naguère vide, mais bien située, ea une série de bureaux, placer sur la porte les mots Banque d'Haleïiam, que l'on vit arriver un ou deux commis, avec des coffres-foris et tout un matériel inconnu jusqiie-là. M. Cavendish était toujours courant du quai à sa banque, sentant bien qu'il était devenu l'homme le plus important de la ville. Ce- pendantil trouvait toujours quelques instans pour causer avec M. Berkeley, chaque fois qu'il le rencontrait se rendant à D***. Ces conversations n'étaient rien moins qu'agréables à M, Berkeley, mais comme il les avait re- cherchées dans les commencemens de leur liaison, il ne pouvait maintenant s'en débarrasser décemment. — Il paraît, mon cher, dit un jour M. Cavendish, traversant la rue pour suivre à pied son voisin qui était à cheval, qu'il y a peu de temps que vous avez pris des actions dans la banque de D***. Quel malheur que vous l'ayez fliit avant que j'arrivasse ici! j'aurais été si heureux de vous. avoir pour associé! Aimant les affaires comme nous les aimons tous les deux , nous nous serions admirablement entendus, je n'en saurais douter. M. Berkeley porta la main à son chapeau. Son com- pagnon continua : — Il ne se serait agi, comme vous le voyez, que d'un quart de mille, quand le temps aurait été beau, et que vous vous seriez senti en train de tra- vailler, au lieu d'avoir la peine d'aller si souvent à D***, et d'en revenir. LES HABITANS d'hALEHAM. i33 M. Berkeley sourit, et dit que ce n'était pas une peine pour lui; qu'il y allait quand cela lui plaisait, et restait à la maison quand cela lui convenait mieux. — Oui! oui! c'est fort bien dans cette saison-ci, mais nous ne pouvons pas juger là-dessus de ce que ce sera en hiver. Quand les jours deviennent courts, le temps pluvieux, et les routes mauvaises, on est bien aise d'a- voir son bui'eau près de soi. — On est plus aise encore de rester au coin de son feu , et c'est ce que je ferai dans les mauvais temps, ré- pondit froidement M. Berkeley. — Vous avez de telles consolations domestiques dans vos jeunes filles' s'écria M. Cavendish, sans parler de votre femme dont les grâces étrangères, réunies h un amour maternel tout-à-fait anglais, en feraient, comme le disait dernièrement missEgg, et l'on peut s'en rapporter à elle, l'ornement d'une société plus choisie que celle que nous pouvons trouver ici. M. Berkeley porta de nouveau la main à son chapeau, et son compagnon continua ainsi: — • En parlant de société, — j'espère que vous trouvez que nous avons fait une bonne acquisition dans la per- sonne de notre nouveau recteur. Peut-être ne savez-vous pas que Longe est parent de ma femme, cousin germain, et plus lié avec nous d'amitié que par le sang. C'est un excellent garçon que Longe; vous devez l'aimer aussi, car c'est un grand admirateur de votre fille. — Je parle de l'aînée, quoique votre petite syrène nous ait tous charmés le jour où Longe vous fut présenté. Il apprécie les taîcns de miss Molea pour la musique; mais miss Berkeley a été, je m'en suis aperçu de suite, l'objet par- ticulier de toutes ses attentions. — Ainsi vous avez pris Cliapman pour garde-de-nuit, dit M. Berkeley. J'espère qu'il ne dormira plus, une fois l34 BERKliLEY, LE BANQUIER. qu'ii sera paye pour ne pas dormir; mais il est si ravi de sa bonne fortune, qu'il n'en a pas fermé les yeux depuis que vous l'avez arrêté. — Pauvre diable! pauvre diable! Je suis cliarmé de lui avoir pu donner de l'emploi. Oui ! dès qu'il m'a dit qu'il m'était recommandé par vous, j'ai couché son nom sur ma liste, sans lui en demander davantage. — Je ne l'ai pas autorisé à se servir de mon nom. Il est venu me consulter pour savoir s'il vous ferait une demande, et je lui ai simplement conseillé d'essayer. Les pauvres de notre bureau de charité lui ont enlevé son ouvrage, voilà un an qu'il était forcé de vivre de ses petites économies , et j'ai tout lieu de croire qu'il eût pré- féré en faire de nouvelles. Vous l'avez rendu bien heu- reux; mais je suis obligé de me reconnaître absolument étranger à cette bonne œuvre. — Bien ! bien ! Je ne le blâme pas de s'être recommandé de vous, je vous assure. Loin de là; la seule mention de votre nom , m'est et me sera toujours une garantie suffisante. Quant à ce que vous disiez de s endormira son poste, — j'espère -Oui! et quelquefois en un billet à ordre; surtout quand ce n'est pas une somme ronde. Tout cela cause beaucoup d'embarras et ne laisse pas que d'être sujet à quelques risques, et certaines de mes correspondantes ne savent que faire de mes billets à ordre quand elles les ont reçus. Voyez, en voici une qui , les quatre-vingt- dix jours expirés, me renvoie mon billot, et me prie de lui en faire tenir la valeur, attendu qu'elle ne connaît personne à Londres qu'elle puisse cbargcr de l'aller tou- clier pour elle '. — Dorénavant elle toucliera par l'intermédiaire de notre banque et celle de sa ville, sans vous exposer à la tentation de jeter votre billet au feu, et d'esquiver ainsi le paiement. Enocb répliqua que , grâces à Dieu , il n'avait jamais éprouvé semblable tentation ; et M. Craig s'aperçut qu'il lui tardait qu'il le questionnât sur cet autre poids dont l'établissement de la banque pourrait soulager son esprit. — A Dieu ne plaise, reprit le libraire, que je me plaigne des embarras- que peut me susciter la réputation d'intégrité qu'il a plu à la Providence que j'aie acquise ; • I. Tous les effets de commerce anglais sont payables à Londres, à moins de conditions contraires spécifiées, ce qui arrive rarement. l38 BERKELEY, LE BANQUIER. mais je vous assure, Monsieur, que les sommes que dé- posent entre mes mains des voyageurs de commerce et d'autres personnes, qui ne se soucient pas de les porter avec elles, me cotisent beaucoup d'an"xiété. On dit que le sommeil des riches est troublé par l'inquiétude que leur donnent leurs richesses. Je ne suis pas riche. Mon- sieur, mais je vous assure que mon repos est souvent interrompu par des soucis de cette espèce ; — et d'autant plus que cet argent n'est pas à moi. — ■■ Ce sont des incjuiétudes qui vous font honneur, M. Pye; et vous en serez honorablement délivré par l'é- tablissement de la banque, oij naturellement vous allez adresser les personnes avec lesquelles vous êtes lié d'af- faires, pour y déposer dorénavant leur argent. Une autre circonstance avantageuse, c'est qu'elles pourront y prendre des renseignemens sur la réputation et la solva- bilité de vos voisins, quand elles voudront entrer en re- lations avec eux. Vous m'avez souvent dit que vous trou- viez ces renseignemens à donner une chose fort délicate. La banque se chargera désormais de ce soin. Enoch répliqua brièvement , que le nouveau banquier et ses commis ne pouvaient pas connaître la réputation et la solvabilité des marchands de la ville aussi bien que lui qui vivait au milieu d'eux depuis plus d'un demi-siècle; et M. Craig s'aperçut qu'il ne lui plairait nullement d'a- bandonner à d'autres le soin de donner des renseiane- mens sur ses voisins, quoiqu'il se fût plaint souvent de ce que sa position à cet égard avait de délicat et de dif- ficile. — Ne trouvez-vous pas bien gênant de manquer ainsi de monnaie? demanda le curé. Il me semble que les marchands et les domestiques peident un temps con- sidérable à en demander de porte en porte. — Oui certes! Monsieur. Quelquefois j'aurais besoin LES HABITANS d'haLEHAîI. 1 39 fîe petites bank-notes\]e ne m'en trouve que de grosses; et quand je voudrais une bank-note de vingt livres ster- ling ' pour envoyer par la poste, je suis des trois et quatre jours avant de pouvoir me la procurer. Mainte- nant , en envoyant à la banque, j'aurai ce qu'il me faudra en deux minutes. Après les foires, ou les jours de mar- ché, je ne serai plus écrase de monnaie d'argent ou de billon ; la banque me changera tout cela contre de l'or ou des hank-notes ^ pour quelque somme que j'en aie. — S'il n'y avait point de banque, quel temps prodi- gieux on perdrait à compter de grandes sonimcs d'ar- gent ! Un mandat s'écrit dans la dixième partie du temps qu'il faut pour payer cent livres sterling en guinées, en shillings et en pence , ou avec une masse de hank-notes aussi floltarile que celle qui se trouve dans une j)etite ville comme la nôtre. Et puis la fausse monnaie et les mauvaises pièces. — Vous avez bien raison. Je calcule qu'en recevant le paiement de mes marchandises en mandats sur im banquier, je sauverai bon nombre de livres sterling que je perdrais chaque année en faux billets de banque et en mauvaises pièces. — Et sûrement tous les habitans de la ville y trouve- ront leur avantage aussi bien que vous-même. Mais un autre, plus considérable, sera de pouvoirdéposer leur ar- gent à la banque et d'en retirer l'intérêt, que la somme soit grande ou petite. La banque de Cavendish paie l'in- térêt des plus petits dépôts, n'est-ce pas? — Des plus petits, répondit M. Pye. On ne parle que de sa condescendanceàcet égard. Il pousse la complaisance jusqu'à demander à ses ouvriers, — à ses domestiques , I. Pendant la guerre il avait été créé en Angleterre des bnnk- notes de une livre sterling ( iS fr. ) ; aujourd'hui les plus faibles sont de cinq livres (ia5 f.) a. 5oo fr." ^:j' l4o EERKELEY, LE BANQUIER. s'ils n'ont pas quelques petites économies qu'ils seraient bien aises de placer à un taux avantageux. — En ve'rité ! dit M. Craig un peu surpris. Est-ce qu'ils y ont conGance, — est-ce qu'ils acceptent ses of- fres ? — S'ils les acceptent ! oui, avec beaucoup de recon- naissance. Qui les refuserait? Voici Cliapman qu'on a nomme veilleur de l'établissement; il lui restait quelques livres sterling d'économies; il les a placées à la banque pour y produire intérêt jusqu'à ce que les gages deRhoda Martin se soient montés à pareille somme et'que, met- tant le tout ensemble, ils aient de quoi entrer en ménage. — Et où placera-t-ellc ses gages? — ■ A la banque, naturellement. Vous savez qu'elle est bonne d'enfans cbez les Cavendisli ; et elle n'est pas assez mal-apprise, à ce qu'elle dit, pour placer son argent dans d'autres mains que dans celles dont elle Ta reçu. De manière qu'elle a commencé par y déposer dix livres sterling que lui avait léguées son ancienne maîtresse. C est presque une fureur maintenant chez nos ouvriers et nos domestiques, que de porter à la banque leurs éco- nomies, quelque petites qu'elles soient; et M. Cavendish les accueille toujours avec la plus grande politesse. — Bien! voilà encore un autre grand avantage de l'établissement d'une banque, pourvu qu'elle soit solide. Dans mon pays, en Ecosse, les banques le sont extraor- dinairement, en sorte qu'on ne risque rien à y déposer ses petites économies, et la société a l'avantage d'une quantité d'argent, mis ainsi en circulation, qui sans cela serait demeurée inutile, qui aurait été ce qu'on appelle de l'argent qui dort. Bien des millions déposés dans des banques d'Ecosse , sont formés des petites économies des ouvriers et des laboureurs; et ce serait une grande perte pour le public en général, et pour eux en particulier, si LES HABIT ANS d'hALEHAM. i4i tout cet argent fût demeuré oisif, comme un tas de cail- loux. Toutefois je voudrais qu'il y eût des établissemens^ pour recevoir des dépôts encore plus petits que ceux qu'acceptent les banquiers écossais '. Ils ne reçoivent aucune somme au-dessous de dix livres sterling \ — Puisqu'il s'est trouvé un homme assez philanthrope pour recevoir ces petits dépôts, il me semble que d'au- tres pourraient en faire autant. J'avais tort de dire fout- à-l'heure que M. Cavendish ne trafique que de lucre, quand il est clair qu'il ne songe qu'à faire du bien. J'ai honte de moi-même, monsieur Craig. — Toutefois , M. Pye, il ne faudrait pas trop presser les gens de confier ainsi tout leur avoir à une seule per- sonne. En Ecosse, les banques ont un grand nombre de sociétaires responsables, et c'est ce qui fait qu'elles sont si solides. La figure d'Enoch se rembrunit. Pendant qu'il pe- sait en lui-même le sens que M. Craig avait pu vouloir donner à sa dernière phrase , il fut dérangé par une jeune femme qui entra dans la boutique, et parut avoir à lui montrer quelque chose qui semblait devoir être examiné au grand jour. M. Craig entendit les premiers mots adressés à voix basse à la jeune femme à travers le comp- toir. — «Comment se porte ta mère aujourd'hui, ma chère? w Cela lui suffit pour comprendre que la jeune femme ne pouvait être autre qu'Hester Parndon, et il se remit à feuilleter les livres nouveaux, attendant qu'Hester eût fini son affaire. On ne tarda pas à l'appeler en consultation, comme cela était déjà arrivé une fois ou deux quand M. Pye ne s'était pas trouvé d'accord sur quelque matière de 1. Les caisses d'épargnes n'étaient point insliuiées à l'époque oii miss Mar- tineau place sa narration , c'esl-à-dire en 1814. 2. a5o fr. lt\1 BERKELEY, LE BANQUIEB, goût, avec la jeune artiste qu'il employait à lui dessiner des vignettes. — Je voudrais que vous consultassiez M. Craig, dit Hcster. — Je ne demanderais pas mieux, ma clicre; mais il ne connaît pas l'iiistoire. — Mais il me semble que la vignette l'indique suffi- samment, répliqua Hester. — Voyons un peu, dit le curé. Oh oui ! voilà le cheval qui a pris le mors aux dents, et la dame qui le montait est à terre. Les enfans qui ont effrayé le cheval en agi- tant de grandes branches d'arbre, escaladent maintenant la haie pour se cacher au plus vite. Le père de la jeune dame accourt au grand galop, et son amant.... — Non! non! s'écria Enoch d'un air de satisfaction, pas d'amant. — M. Pye ne voudrait point imprimer rien où il y eût des amans , observa Hester tristement* — Ce serait contre mes principes , monsieur; je suis en quelque sorte le protecteur de l'innocence de mes jeunes lecteurs. Le cavalier , monsieur, c'est le frère de l'héroïne, et je n'y trouve rien à redire. Mais la jeune dame, — vous savez qu'elle est bien blessée. Il me semble, moi, qu'elle a trop l'air de s'occuper de ces enfans, au lieu de paraître résignée. Supposons qu'elle serait étendue tout de son long, au lieu d'être ainsi sur son séant; sup- posons qu'elle aurait les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel. — Mais ce serait précisément comme les trois der- nières vignettes que vous m'avez fait faire. La mère sur son lit de mort, la sœur quand elle apprend que le petit garçon du matelot s'est noyé, et la femme du mendiant aveugle, — vous voulez toujours que je vous fasse des femmes couchées tout de leur long, les mains jointes, LES HABIT ANS d'hALEHAHÎ. i43 les yeux tournes vers le ciel, et toutes habillées en noir, excepté pourtant celle qui est dans son lit. Il me semble que toutes les vignettes ne devraient pas être pareilles. M. Craig fut aussi de cet avis. De plus, si dans l'his- toire on donnait de la bonté à la jeune dame , il lui paraissait tout naturel qu'elle suivît des yeux les en- fans effrayés, et que sa physionomie exprimât quel- que inquiétude à leur égard. Enoch se vexa de se voir ainsi contrarié dans son opinion. Il s'opiniâtra à vouloir que l'on changeât l'amazone de la jeune dame pour une grande robe noire flottante, et que l'on ramonât toute son attitude .et l'expression de sa physionomie au modèle unique qu'il avait, lui, dans la tête. • — Qtie dit votre mère de ce dessin, Hester? de- manda M. Craig , quand il vit la question presque décidée. — Elle trouve que c'est ce que j'ai fait de mieux; elle me recommande de m'étudier surtout à varier mes personnages; et c'est précisément parce que cette figure s'éloigne davantage des autres, qu'elle en est plus satis- faite, A CCS mots Enoch lui prit le dessin des mains , pour l'examiner de nouveau. — Tâchez donc de le persuader, dit tout bas Hester au cui'é. Vous ne savez pas comme les gens commencent à se moquer de ses vignettes qui se ressemblent tou- jours; toutes les femmes avec des tailles ridiculement minces, tous les hommes la tête à moitié tournée de côté. — N'ayez pas peur, H est si sourd, qu'il ne saura pas ce que nous disons. — En vérité ! je ne m'en étais pas aperçu. — Non, parce qu'il est accoutumé à votre voix à l'église. 11 commence à dire , — car il ne veut pas con- venir qu'il soit sourd , — que vous êtes la seule personne 1^4 BERKELEY, LE BANQUIER. dansHaleham qui sachiez parler distinetement, excepté la marchande de marée, le crieur public, et ma mère, qui adapte parfaitement sa voix à son degré d'audition. Mais les gens de Londres se sont bien moqués de la vignette de son dernier livre. Quelles gens de Londres? — Oh! 'des gens , — beaucoup de gens , — j'ai beau- coup entendu parler des artistes de Londres, et ils s'en- tendent beaucoup mieux que nous aux vignettes. — Alors il serait à désirer qu'au lieu de se moquer de vous pour avoir exécuté des dessins comme on vous les commande^ ils voulussent vous occuper à en exécuter comme'fous les concevez vous-même. Hester rougit, sa figure s'anima, elle sembla prête à faire quelque confidence; mais elle se retint, et détourna la lêle. — Ce dessin me plaît davantage, plus je le regarde, ma chère, dit Enoch étant ses lunettes et renfermant avec soin la vignette dans son bureau ; attendez un peu; ne vous en allez pas sans votre argent. Votre mère a raison, c'est bien décidément ce que vous avez fait de mieux; aussi je vous veux donner quelque chose au-delà du prix dont nous sommes convenus. Je ne prétends pas m'ingérer dans l'emploi que vous allez faire de votre ar- gent. Les jeunes fdles ne manquent pas d'emploi pour celui qu'elles peuvent avoir aujourd'hui. Mais si vous aviez l'intention de le donner à garder à votre mère, je pourrais vous donner une guinée, au lieu de cette bank note et de ce shilling. Les guinées sont rares en ce moment; j'en ai une cependant, et je sais que votre mère aime à les amasser. Voulez-vous la prendre pour elle? Hester n'avait pas l'intention de déposer son argent dans les mains de sa mère. Dans la nouvelle banque peut-être? LES HABITANS d'hALEHAM. J^5 Non , elle n'avait pas du tout dessein de l'économiser. Elle rougit plus que jamais et sortit de la boutique. Enoch soupiia profondément, et sourit d'un sourire douteux, quand il demanda d'un air étonné ce que de- viendrait mistres^iParndonquandsa fille la quitterait pour aller se marier à Londres, comme elle allait le faire. C'avait élé un rude coup pour elle quand son fils Philip 5'élait fixe à Londres , quoiqu'il y eût un bon fonds d'or- fèvre; mais Rester avait bien plus de talens ; elle ressem- blait biiMi plus à sa mère, en sorte que cette seconde sé- paration lui serait bien autrement sensible. — Et pourquoi n'irait-elle pas à Londres aussi, elle? Enoch répondit qu'il croyait, qu'il se flattait,... que, d'après ce qu'il avait entendu dire, — il n'en était pas question. 11 ajouta confidentiellement que ce serait une bonne chose pour la nouvelle banque si elle y voulait déposer son argent , parce qu'elle avait économisé bon nombre de guinées. — Cela dépend , reprit M. Craig. Les évalue-t-elle comme de l'or, — je yeux dire comme des espèces pré- férables à des ùank-'no/es , — ou comme des richesses? Dans le premier cas, elle préférera ne s'en point dessaisir ; dans l'autre , elle sera bien aise d'en retirer un honnête intérêt. — Elle a commencé par craindre que la guerre n'en- levât tout l'argent du pays; et maintenant que l'or est devenu de plus en plus rare, elle tient plus que jamais à ses guinées et ne s'en déferait, je crois, à aucun prix. Chaque fois que nous nous prenons à parler de notre ancien temps , elle se plaint des mauvais chiffons de papier qu'il plaît à des hommes comme Cavendish d'ap- peler de l'argent. Mettez une guinée dans l'un des bassins delà balance, dit-elle, et voyez ce que pèsera dans l'autre une bank-nute. Elsï une éùnceWeàe feu tombe dessus , que Y. 10 l46 BERKELEY, LE BANQUIER. devient-elle? — Nous avons souvent disputé là-dessus. Je lui dis moi qu'il n'y a point perte réelle de richesse quand une bank-note est brûlée , tandis qu'il il y en a quand un matelot ivre s'amuse h jeler une guinée dans la mer. — Si une pie s'avisait de vous voler une bank-nole de cinq livres sterling, ou si votre portefeuille tombait dans le feu, mistress Parndon viendrait, pour vous con- soler, vous dire qu'il n'y aurait pas là de perle réelle. — Il y aurait perle réelle pour moi , Monsieur , je ne le nie pas. Je veux dire qu'il n'y aurait pas destruction réelle de ce qui est réellement une richesse, parce que ma bank-nofe n'était qu'une simple promesse de payer telle somme d'argent, somme qui reste toujours en sûreté dans les mains de quelqu'un , que le fiu prenne ou non. Quand de l'or est fondu dans un incendie, il peut, à supposer qu'on le relrouve, valoir |)lus ou moins (pi'il ne faisait sous forme d'espèces monnayées, suivajit le cours de l'or en ce moment. Si les ennemis en capture sur nous à la mer, c'est une perte claire pour nous, et un bé- néfice aussi clair pour eux. Si un chargement de métaux piécieux s'abîme au fond des eaux, par un naufrage, c'est une perle claire pour tout le monde. Voilà ce que je dis à mistress Parndon. — Et comme il n'y a pas de probabilités qu'elle doive traverser les mers, elle a résolu, je suppose, de garder ses guinées et de prendre ses précautions contre le feu. linoch dit, à demi-voix , qu'à en croire certaines gens, ses guinées augmenteraient beaucoup de valeur si elles les jetaient dans le creuset. Les guinées se vendaient secrètement aS shillings la pièce '; et sans doute Philip, l'orfèvre, ne deuiandirait pas mieux que d'aclietcr celles de sa mère à ce taux ; mais elle espérait qu'elles I. aS fr. 60 au lieu de »5 fr. la pièce, leur valeur légale. LES HABITANS d'haLEHAM. l^f monteraient encore, et ne voulait pas s'en dessaisir à cette prime. Le curé se divertit beaucoup de la tolérance avec la- quelle Enoch parlait de l'amour de mistress Parndon pour le lucre, tandis qu'il montrait tant de scrupules sur la moralité des occupations de M. Cavendisii. Toute- fois îe vieillard se laissa amener par degrés à convenir que ce sérail inie chose avantageuse pour les liahitans d'Haleham, d'éviter une grande perte de lenij)s , d'avoir des mandats j)réeisément delà somn)c qu'ils désireraient, de perdre moins parles fausses bauk-notes et les mau- vaises jjièces, d'assurer facilement leur solvabilité , de voii- leurs habitudes d'économie encouragées, et enfii» de retirer un intérêt de capitaux qui , sans cela, fussent deuKnués oisifs. Une banque pouvait procurer tous ces avantages, pourvu qu'elle fût honorablement gérée. M. Pye fut même obligé de reconnaître que des ban- quiers honnêtes et prudens sont des bienfaiteurs pour la société, et ne doivent pas y être moins respectés que ceux qui y font honnêtement un commerce direct dans les marchandises qui se mangent, se boivent ou servent au vêlement. La (;onversalion se termina donc par des félicitations mutuelles sur rétablissement de la nouvelle banque, toujours en supposant qu'elle fût bien admi- nistrée, et que M. Cavendish dût être un banquier ho- norable et prudent. l48 SERK£LEY, LE BANQUIER. CHAPITRE II. L*ORGUElL d'iIALEHAM. Avant la fin de l'cîc un nouveau sujet vint occuper l'altetilion des liabltans d'Halehani et la ddtouriier un peu du grand M. Cavcndisl. , do la belle niistress Caven- dish , et de toiUe la tribu des jeunes Cavendish , mâles et femelles. Pendant li-ois semaines on ne s'occjipa, dans la petite ville, que d'une personne qui en était depuis plus lou(^-lemps l'idole. 1! était évident qu'Hester allait se marier; outre qu'un mariage n'était pas chose com- muue à Halebam , surtout un mariage au-dessus de la classe indigente, — les Parndon étaient une famille an- cienne, respectable, et Hesler , en particulier, était re- gardée con)me l'ornement de la ville. Son père avait été attaché à quelque administration publique, et les talcns qu'il y avait déployés, comme dessinateur, assuraient à sa veuve une petite pension. Ne trouvant pas dans son fds des dispositions naturelles suffisantes pour espérer qu'il pût un jour lui succéder dans son emploi, il re- porta tous ses soins sur sa fille, qui montrait de bon- heur un goût extraordinaire pour le dessin. Toutefois il mourut avant d'avoir tiré tout le parti possible ih^ dis- positions qui fciisaient son orgueil, et il la laissa dans l'humble occupation de dessinatrice des vignettes de M. Pye. Cet arrangement convenait à sa mère, d'abord parce qu'il lui permettait de garder sa fille près d'elle, l'orgueil d'haleha.m. i49 sans empêcher celle-ci de gagner de l'argent, et puis parce qu'il lui occasionalt des rapports froquens avec M. Pye, qu'elle eût désiré voir tous les jours. Les com- patriotes d'Hester étaient fiers de ses talens , non moins que de sa gaieté et de sa genlillesse. Aussi chacun crut-il entendre parler d'une affaire de famille, quand il apprit que le jeune homme qui était venu de Londres l'été précédent avec Philip, et que l'on avait supposé son cousin , allait venir épouser sa sœur. Tous regardèrent la chose comme fort avantageuse pour Hester ; — c'était un si beau jeune homme que Mori- son, il se mettait si bien, — il avait une si bonne place à la Monnaie, — et puis il y avait si long-temps qu'il était l'ami intime de son frère. Hester s'entendait dire vingt fois le jour la môme chose, savoir que ses amis étaient affligés de la perdre , mais qu'ils n'étaient pas assez égobtes pour ne se point réjouir de ce qui lui ar- rivait. Jamais affaire n'avait marché plus facilement : chacun approuvait^ Edgar adorait; Hester aimait avec confiance et abandon. 11 n'y eut point de ces retards con- trarians. Précisément le jour qui avait été fixé long- temps à l'avance, Edgar arriva à Haleliam, et les gens se disaient l'un l'autre ,en sortant de l'église, que, comme il n'était pas à supposer qu'on bii eût permis de s'absen- ter longtemps de la Monnaie, il était très probable que le mariage aurait lieu dans le cours de la semaine. Le mardi, le bruit se répandit que Pliilip était aii'ivé, et comme, à cause de sa profession, il avait sans doute ap- porté la bague, ce n'était pas un signe que le jeudi ne dÛ! pas être le fametix jour, de ce (pie John Rlch n'avait pas vendu d'alliance depuis plus d'un mois. Le jeudi était elfectivement le jour désigné, et comme on s'aper- çut, le mercredi matin, que tout le monde savait la chose, d'une manière ou d'une autre , on renonça à en faire un l5o BERKELEY, LE BANQUIER. secret. Orgueilleuse du bonheur de sa fille , la mère per- mit à ses amies de venir prendre congé d'elle. Le mer- credi était le jour de marché à Haleham, et celui-ci fut plus particulièrement un grand marché; c'est-à-dire que, des douze individus qui venaient, tantôt l'un, tantôt l'autre, vendre des deux côtés delà grande rue, il ne manqua qu'un jardinier, dont le cheval était boiteux, et un potier d'étain-brossier, dont la femme était morte. Cette affiuencc extraordinaire de marchands provenait de l'avertissement répandu que les billets delà nouvelle banque de Cavendish seraient mis en circulation ce jour- là! Quelques-uns étaient venus pour voir cette mise en circulation, de ce même air étonné dont ils étaient ve- nus entendre les rugissemens du lion à la lle avait été. pour la première fois, effrayée par un cofj-d Inde. Un marcliatul de drèthe, chez lequel Hester avait joué à cadie-cache avcu' sou fils unique, mort depuis aux arnu'es , s'empressa de cjuiUer le marché, et de courir clicz John llicli, poui* acheter un petit uuHiaillon et l'offi'irà la fiancée avec ses vœux pour son bonheur. D'autre^, qui n'avaient pas des droit» ii'ORGUElL d'haLEHAM. l5l égaux à solliciter une entrevue dans ce dernier jour, firent au moins tout ce qu'ils purent pour lui adresser en passant quelques mots d'adieu, et furent charmés de voir que celte marque de souvenir était bien accueillie. Mistress Parndon , habillée de sa belle robe de soie et de son chapeau des dimanches , élait l.î devant sa table d'acajou cirée, pour offrir à tous les visiteurs le vin de groseilles et le pain d'épice. Philip s'était mis à la fcn«ître, sentinelle avancée, pour prévenir à chaque nouvelle visite. Edgar ne faisait que bondir du par- loir à l'escalier, car il était censé que sa fiancée élait en haut occupée h faire ses paquets, et son futur avait à l'appeler, à la faire descendre , et à la présenter, la te- nant par la main, à chaque nouveau visiteur. Il eût été impossible de rester assise dans le parloir en bas; c'eût été dire qu'elle attendait là que chacun vînt lui rendre hommage, et puis Edgar avait l'air si gracieux quand il lui prenait le bras, et l'encourageait à écouter pa- tienuïient tout ce qu'on pourrait lui dire. — Voici encore une femme qui vous demande, dit Edgar montant les escaliers , avec moins de vivacité qu'il nc' le faisait d'ordinaire. Elle désire vous voir, mais dit qu'elle serait désespérée de vous déranger. Elle n'a pas voidu entrer, elle rslià dans la cour. riester regarda à travers le petit rideau de la croisée, et reconnut immédiateiiient la fornme du f. rmier qui lui avait permis d'essayer de traire une vache, quand à peine elle-même savait marcher. Edgar fut un peu dés- appointé de voir sa fiancée courir plus vite que lui dans les escaliers, et paraîtie aussi empressée de faire entrer son amie dans le parloir que si c eût été mademoiselle Berkeley elle-même. ^^ — lltaul absolument que vous entriez, mislrcss Smilh; l53 BERKELEY, LE BANQUIER. il n'y a là personne qui vous puisse faire peur, et vous avez besoin de vous reposer. — Oh non! miss Hestcr, c'est seulement la chose de vous voir. Non je ne peux pas entrer; je ne voulais que vous offrir ces roses, et vous voir encore une fois, miss Hester. — Pourquoi m'appelez-vous donc miss pour la pre- mière fois? Je n'ai jamais été pour vous qu'Hester tout court. — Il n'y a pas de doute, dit mistress Smith, souriant d'un air significatif, qu'il est assez étrange de commencer à vous appeler miss le dernier jour où personne aura le droit de vous donner ce nom. — Je n'ai pas fait cette observation la veille de vos noces , dit Hester en rougissant. Mais entrez donc ; votre panier sera en sûreté suffisamment derrière la porte. Pendant que mistress Smith prenait son verre de vin , et qu'Hester mettait les roses mousseuses dans de l'eau , arrive le marchand de drèchc , son petit paquet à la main. — Ah! monsieur Williams! vous voilà en ville! c'est bien bon à vous d'être venu nous voir; je crois bien qu'Hester n'aurait pas pensé à aller vous dire adieu, et cependant, elle me parlait de vous, pas plus tard que l'a u Ire jour. — Il n'y a ici que des amis , dit le laconique M. Wil- liams; ainsi pas de cérémonie. Et il jela au cou d'Hester le joli petit ruban blanc an- quel le médailion élait attaché, et lui dit tout bas (]u'il lui enverrait des cheveux pour mettre dedans; — elle sa- vait bien de qui. Il pouvait lui jurer qu'd n'en n'avait ja- mais donné un seul à qui que ce fût. Hester, sans parler, leva vers lui des yeux baignés de larmes. l'orgueil d'haleham. i5' — Maintenant 11 faut que vous me donniez quelque chose en retour, dit-il. Si vous avez le plus petit mor- ceau de dessin auquel vous ne teniez pas, — vous savez que j'ai le second que vous ayez jamais fait, votre mère avant eu le premier, comme cela était juste. J'ai l'écu- reuil qui tient une noisette dans ses pattes, vous vous rappelez. Il est bien vrai que sa queue a plutôt l'air d'une plume que d'une queue; mais c'est égal. C'était un des- sin étonnant pour un enfant. — Vous ferai-]e un dessin quand je serai une fois casée ? ou préfcrez-vous prendre une des pauvres es- quisses qui restent dans mon portefeuille? Je crains bien que tout ce qu'il y avait de meilleur ne soit parti. — Ma chère ! quand vous serez à Londres , vous aurez autre chose à penser qu'à me faire des dessins. Non , la moindre chose dont vous vouliez vous défaire, — seule- ment que ce soit quelque chose que vous ayez fait de- puis peu. Tandis qu'Hester était allé chercher son portefeuille, Philip prit le papier de soie qui avait enveloppé le mé- daillon, et se mit à le comparer avec le papier des nou- velles /A'7A//i-/?o/ej' , les présentant totis deux à la lumière. • — On dirait, observa Edgar, que vous regardez s'il serait difficile de forger d»'s baiik-noles , comme celle-là. ■ — On dirait une sottise , replicpia Philip. Si je risquais mon cou, ce serait pour faire de la fausse monnaie, et non de faux hillels de banque. INous aurons bientôt atJtant de notes f\ue de feuilles d';!rl)i'e, si de nouvelles banques contintjent à s'établir tous les jours. Les guinées d'or, voilà ce qui est l'are aujourdhui; et le plusadroit frippon est relui qui met au ireusct toutes les bonnes (jui lui passent par les mains et les remplace par autant de mau- vaises. — Mais il est bien plus aise de faire do faux billets de l54 BERKELEY, I.E BANQUIER. banque que de la fausse monnaie; il est vrai cependant que les gens semblent avoir leurs yeux dans leurs poches dès qu'il s'agit d'espèces monnayées. Vous n'avez jamais vu de guinées aussi ridicules que celles que nos ouvriers nous apportent souvent à la Monnaie pour nous montrer combien il est aisé de tromper le public. — Tout le monde ne s'y connaît pas comme vous et moi nous y connaissons par état, remarqua Philip. Mais celui qui veut faire de la fausse monnaie peut choisir, à ce que l'on m'a dit, entre les faux billets et les fausses es- pèces; ces deux choses-là ce font en bandes, et jamais, ou presque jamais, ou n'entreprend cela seul. L'aspirant peut faire un apprentissage régulier, ou gagner dès le commencement en se chargeant de ce qui me paraît la plus sale besogne, en se chargeant de passer la fausse monnaie. — Assez, Philip, dit sa mère, tout cela est de sale besogne, et une besogne infâme, dont nous autres gens de province n'aimons pas à entendre parler. Tout est plus cher aujourd'hui que jamais, à ce que l'on m'a dit, mis- tress Smitii ^ — Si tout est plus cher, Madame , répondit mistrcss Smith , il y a aussi plus d'argent que jamais pour acheter. Je n'en ai jamais vu autant ciicuhr de mains en mains, grAce aux nouvelles bank-noles. — C'est bien heureux , reprit la veuve foupirant. Il V a de (juoi donner bien de l'inquiétude aux mères de marier leurs filles dans des temps comme ceux-ci où tous les prix sont si élevés. Edgar peut vouS di«e com- bien dv fois je me suis o^pjwsée à ce qu'ils se mariassen! , et «onibien de fois je leur ai dit qu'il serait plus prudent d'alienilre que la guerre fût finie et qu'il fit moins cher vivre. — Il faudrait d'abord être certain , Madame, que la l'orgueil d'haleham. iS5 hausse des prix soit réellement causée par la guerre , dit Edgar. Les gens les plus éclairés l'attribuent surtout au grand nombre de nouvelles banques et à la masse de papier-monnaie mis en circulation. — Comment cela se pourrait-il ? Plus les choses sont chères, plus on a besoin d'argent. Donc, à mon avis , c'est un bien que les banquiers émettent le plus qu'ils pour- ront do notes. — Mais, Madame, plus on mot de notes en circula- tion , plus rapidement les guinéos disparaissent. Je vous assure que nous continuons à frapper sans relàdieà la Monnaie; nous émettons autant de pièces que nous en pouvons fabriquer, et personne ne paraît s'en trouver mieux, personne ne peut dire où elles passent et ce qu'elles deviennent. — Peut-être, observa M. Williams, notre ami Philip nous en pourrait dire quelque chose, lui qui trafique sur l'ar. El peut-être vous autres employés à la Monnaie, si vous pouviez suivre les actions de certains particuliers, vous apercevriez-vous que vous fi'appoz le même or plusieurs fois. — L'mi de nos chefs le disait l'autre jour. Il pense que nos belles espèc'es toutes neuves vont directement au creuset, qu'on les reporte en barres ou en lingots à la Banqiu) d'Angleterre , qu'elles repassent sons notre ba- Janeier,et ainsi de suite. M;tis sans doute une grande partie de nos espèces sort du royainne. — Et sans doute il s'en thésaurise beaucoup aussi, comme c'est le cas généralement en temps de guerre, reprit M. Williams; sur quoi la veuve toiuNia vivoujent la tète pour \oirce qui se |)assail dans la rue. Quelle peite n'est-ce pas pour la nation, si nous refondons clia- (pje semaine les espèce!» que uous avous irappéi'& Ja sc- l56 EERKF.LEY, LE BANQUIER. — C est de l'argent bien mal employé en effet! répondit la veuve ; mais si ce manège est l'une des causes de la hausse des prix, vous ne devez pas le voir avec peine, M. Williams , non plus que mistress Smith; caria hausse des prix vous procure de gros bénéfices, — IN'oubliez pas, mistress Parndon , que si nous ven- dons, il nous faut acheter aussi; en sorte que nous nous ressentons comme les autres de la hausse des prix. Mistress Smith reçoit plus qu'auparavant pour son beurre et ses volailles; il n'y a pas jusqu'à se.» roses qui se vendent un sou de plus la botte; mais il faut qu'elle achète du cbar- bon , des chemises, etc., et elle paie pour tout cela un prix plus élevé qu'autrefois. — Ceux quisojiffrent le plus, reprit mistress Parndon, sont ceux qui ont tout à acheter et rien à vendre. Je vous assure, qu'avec ma pension, j'ai peine à faire les trois quartsde ce que je faisais quand on me l'a accordée. Voilà précisément ce qui me tourmente pour ces jeunes gens. Edgar a des appointemcns fixes , ce qui revient au même qu'une pension ou une rente, quand le prix de tout augmente. — C'est vrai. Coux-là sont les plus heureux qui ven- dent leur travail à un prix notî fixé, parce que ce prix s'élève avec celui de tout le reste. Mais, coîisolez-vous, Madame, il est impossible (\uc les prix ne retombent pas; alors vous serez bien aise d'avoir une pension et que voire fille ait épousé un employé à appointemcns fixes. — Alors, dit Edgar, vous et mistress Sniilh , vous réduirez les gages de vos domesti(|ues et de vos ouvriers; vous achètei'oz vos vêteniens et vos roinbiistibies meil- leur marché, et ccpendarit vous vous trouverez plus pauvres, parce que vos profits seront diminués. Alors, coulinua-t-il voyant lîester entrer dans la chambre, vous l'orgueil d'haleham. 167 renoncerez à donner de petits médaillons à vos jeunes amies la veille de leur mariage. — Je n'aurai jamais une jeune amie comme celle-là à qui en offrir un, — jamais uneautre qui m'intéresse au même point, répliqua M.Williams qui se trouva obligé d'essuyer fréquemment ses lunettes avant que de choisir entre les trois ou quatre dessins qu'Hester avait étalés devant lui. Quand cette scène fut devenue trop pathétique, que M. Williams ne put plus faire semblant de choisir son dessin ; qu'EIcster ne fît plus aucun effort pour essayer de cacher ses larmes; que son amant fit tous ses efforts pour la calmer et la consoler, et que mistross Smith tourna les youx de tout coté, cherchant à s'échapper sans avoir à endurer l'agonie d'un dernier adieu , Philip, qui semblait n'avoir ni yeux, ni oreilles, ni intelligence pour tout ce qui tenait au sentiment, se tourna brus- quement vers la bonne femme de marché attendrie: — Auriez -vous par hasard sur vous, mistress Smith, une de ces nouvelles notes? Je voudrais savoir si cette marque, — là dans ce coin, — vous voyez , — est un accident , ou si c'est une marque particulière faite à dessein. Bon Dieu ! monsieurPhilip. — Je vousdemande pardon, monsieur , vous m'avez surprise. Oui , j'en ai une quelque part. Et d'une main tremblante elle chercha son porte- feuille. Sortons sans rien dire, M. Philip. Elle ne nous verra pas , et je ne voudrais pas lui fëire encore de la peine, pour le plaisir d'avoir d'elle encore un regard, ou un mot. Je trouverai la note tout-à-lheure, quand nous serons dans la cour. Philip regarda d'un air stupide quand il vit sa sœur pleurer, et d'un air indécis, quand il vit mistress Smith l58 BERKELEY, LE BIÏNQUIER. se glisser tout doucement hors de la chambre. A la fia la parole lui revint; — Dites-donc, Hcstcr, voulez-vous dire adieu à mistress Smith, ou non? Il ne faut pas vous déranger; elledit que ce sera comme vous voudrez. Hesler quitta un vieil ami pour courir à l'autre, cl le positif IMiilip, charmé d'abréger cette scène, laissa partir mistress Sniith, sans lui reparler de la note.. Comme il était désireux de voir le plus de bank-notcs ^ et le jnoins de scènes palhéti(pies (pie faire se |.ourrait , il sortit de la maison , et coui'ut sur la j)lace du marché où il trouva quehpies marchands qui nélaionl point encore pai'tis, et ne demandèrent pas niietix que de bavarder avec lui tout en rechiwgeant leurs d(MH'('es non vendues. Le princi|)al sujet qui occu|)a les pensées que mistress Parndon ne donna pas a sa Hlle ce jour-là , fut I\I. Pve. Elle se demanda d'abord s'd viendrait, et puis elle s'é- tonna de ce qu'il n'était pas encore venu. A la m\ elle conclut qu'il userait du privilège d'un ancien ami delà maison , et qu'il viendrait le soir très tard sans céré- monie offrir à Hesler ses vœux pour son bonheur. Elle avait été plusieurs fois au moment de proposer qu'on l'invitât à assister au mariage; mais des scrupules, dont elle ne se rendait pas compte à elle-même, l'avaient em- pêchée de parler. Elle aimait assez l'idée d'intimité que comporterait celte circonstance de le voir seul étranger invité à cette cérémonie; mais une idée contrebalançait celle-là, elle craignait qu'en voyant sa fille à Taulel, Enoch ne pensât qu'elle était, elle, trop vieille pour y paraître convenablement : et comme elle était loin de le penser elle-même,elledésiraitsingulièrement qu'Enoch ne le pensât pas. Toutefois, comme il était à peu près certain que M. Pye assisterait , elle arrêta qu'il serait l'orgoeil d'haleham. iSg, mieux qu'elle se tînt à côlé de lui pour modifier au- tant que possible les impressions qu'il y recevrait. Lors doncquele soir fut arrivé, elle se hasarda à suggérer que ce pauvre M. Pye , encore qu'il n'en voulût pas convenir, devenait réellement sourd , qu'à quelque dislance il n'en- tendrait qu'à moitié le service, et que, puisqu'il portait réellement à Hester l'attachement d'un père, il était convenable de linviterà déjeuner avec la famille, et à les accomoagner à l'église. Personne ne s'y opposant, l'invilalion fut portée par Philip, et gracieusement ac- ceptée. Le lendemain à midi, quand la chaise de poste eut emporté le nouveau couple, IVl. Pye devint le person- nage le plr.s important d'ilalcbam. Ce n'était que de lui seul que la mère eploiée consentait à recevoir qurUjue consolation; et quand il fut obligé de rabandonner aux soins de son fils, pour aller chez lui s'occuper des affaires de son commerce, il se vit accosté par tous ceux qu'il rencontra sur la route. Il était évident, pour peu qu'on le regardât, avec son habit brun, ses plus beaux bas blancs, el sa perruque des dimanches, relevée du côté de sa meilleure oreille, comme pour appeler les ques- tions, qu'il avait assisté à la cérémonie; et bien des fois en peu d'heures il raconta comment c'était un amant pas- sionné qu'Edgar; comment un avenir prospère s'ouvrait pour Hester, sous le rapport du seniimcnt aussi bien que sous celui des intérêts pécuniaires; comment elle avait manque se trouver mal à l'autel; et comment il n'avait pu la secourir, parce que sa mère aussi avait eu besoin de l'appui de son bras; et quelle belle corbeille de fleurs, avec des présens cachés dessous, avaient envoyée les demoiselles Berkeley, précisément au moment où la famille s'attendrissait davantage, à mesure que l'heure de l'égliseapprochait; et comment Mais Enoch manquait l60 BERKELEY, LE BANQUIER. toujours de voix quand il en arrivait à décrire le départ de la chaise de poste, et les soins cjuc Philip avait donnés au chargement dos hagages. Il ne pouvait aller plus loin, et chacun de ses auditeurs le quittait en poussant un soupir de syinpaliiie. Quand une noce s'est-elle ja- mais passée sans soupirs ? CHAPITRE III. DESORDRES A UALEHAM. Jamais Haleham n'avait été dans une situation si pros- père, malgré la gi;orre, à laquelle s'en prenaient tous ceux qui se plaignaient, et ils étaient peu nomhreux. Les prix étaient certainement très élevés, bien plus élevés depuis que M. Berkeley avait pris une action sociale dans la banque de D*** , et que M. Cavendish en avait fondé une à Haleham même; mais l'argent était abondant, on sentait moins le poias des impôts que quand les bourses étaient vides; l'espoir d'obtenir un prix élevé stimulait l'industrie, et faisait qu'on mettait les capitaux dehors avec grand avantage. D'abord la même quantité d'espèces monnayées qu'on avait auparavant circii Irent concurremment avec les notes de Cavendish; et comme il y avait presque deux fois autant d'argent , dans les mains d'un nombre limité de personnes pour acheter la même (juanlilé de marcbandiscs, l'argent devint très bon marché, c'est-à-dire que les marchandises devinrent très chères. Comme la loi empêcliait que les espèces d'or ne devinssent bon marché comme le papier-monnaie, DÉSORDRES A. HALEHAM. l6l les gens cominencèrent tout naturellement à les mettre de côté , ou à les échanger dans des pays étrangers où les marchandises n'étaient pas aussi chères qu'en Angle- terre. Toute petite qu'était la ville d'Haleham , on décou- vrit bientôt qu'on pouvait s'y procurer des marchandises étrangères plus variées et plus abondantes qu'aupara- vant; Haleham aussi ayant sa part des marchandises étrangères que la contrebande introduisait en Angleterre en échange des guinées qu'elle en faisait sortir en toute occasion, sous leur forme naturelle, ou sous celle de lingots. Si l'on eût laissé le signe représentatif à lui- même, les prix seraient naturellement redescendus au taux où ils étaient d'abord, à mesure que la source additionnelle d'argent se serait ainsi épuisée; mais à mesure que les espèces métalliques disparaissaient , les banquiers mettaient en circulation un plus grand nombre de notes ^ en sorte que l'ensemble des signes représen- tatifs augmentait , quoique les signes métalliques dimi- nuassent tous les jours. La plus grande banque de toutes, la Banque d'Angleterre, avait obtenu quelques années auparavant la permission d'émettre des billets, sans pouvoir être obligée de les échanger contre de l'or, à la demande du détenteur. La Banque faisait maintenant usage de celte permission sur une grande échelle, en sorte que les gens commencèrent à soupçonner qu'elle ne serait plus en état de tenir ]epro/?iet de payer en or, quand le parlement rappellerait sa permission momen- tanée, ce qu'on annonçait devoir avoir lieu peu de temps après la fin de la guerre. Aucune autre banque ne jouissait du même privilège. Il ne leur avait pas été permis de faire leurs acquisitions avec des promet de payer , et puis de refuser de payer, jusqu'à ce que le parlement les forçat de le faire, à la fin de la guerre. Mais plus la Banque d'Angleterre émettait de billets, iG?, BERKELEY, LE BANQUIER. plus les propriétaires des autres banques se trouvaient tcnlcs d'en émettre, pour élendre leurs affaires le plus possible; et beaucoup (Tenlrc eux nes'inquictaient guère de savoir s'ils pourraient, ou non, tenir leurs promet de payer. Beaucoup d'intrigans et descrocs ouvraient des batupies , sacbant qu'ils ne seraient jamais en ctaJ de payer, et qu'ils ne tarderaient pas à être mis en faillite; mais espérant que d'ici là ils auraient le temps d'arrondir ^ leurs affaires, et de lever le pied avec les dépôts (jue les gens ciédules auraient eu la faiblesse de leur confier. Tant de banquiers de toute sorte s'empressant d'émettre leurs notes à la fois, l'argent devint de plus en plus abondant; et comme les marcbanilises n'abondaient pas dans la même proportion , elles devinrent de plus en plus cbèies. C'eût été un léger inconvénient si tous les acbeteurs eussent ressenti la bausse également. Mais comme il n'en était pas ainsi, il y eut des mécontentemens, — et beau- coup de mécontentemens fort raisonnables, tandis qu'en même temps, un petit nombre de personnes s'enricbi- rent tout-à-coup, et sans travail, aux dépens de ceux qui se plaignaient. Si c'avait été une chose universellement convenue dans le royaume que chacun recevrait une somme d'argent double de celle qu'il recevait auparavant, et, qu'en même temps, ce qui avait coulé jusqu'alors une guinée coûterait dorénavant deux notes d'une livre sterling chaque et deux shillings, que tout ce qui avait coûté six pence coûterait un shilling, et ainsi de suite, personne n'aurait eu à se plaindre de rien autre chose que de l'ennui de voir ainsi changer le prix nominal de toute chose. Mais une telle convention n'avait pas été, ne pouvait pas être faite; que la quantité de l'argent fût ainsi doublée et inégalement partagée, tandis que les prix étaientdoubléspourtoutlemonde, c'étaitce qu'on ne DÉSORDRES A HALEHAM. l63 pouvait s'empêcher de trouver très injuste et très déplo- rabie. Le gouvernomcnt se plaignit qu'on ne lui payât pour los impôts que la mcmc quantité de livres sterling, de shillings et de pence, tandis que lui avait à payer le double tout ce qu'il achetait. Il y avait donc de fait une réduction des taxes; mais avant que les contribuables n'eussent la satisfaction de s'en apercevoir et de le recon- naître, le gouvernement fut obligé de lever de nouvelles taxes pour combler le déficit des anciennes, et lui per- mettre de continuer la guerre. Ceci fournit un nouveau sujet de plaintes au peuple; en sorte que le gouvernement et la nation se plaignaient en même temps, l'un d'une réduction , l'autre d'une augmentation des taxes, et que tous deux avaient raison de se plaindre. Personne n'avait autant sujet d'être mécontent que ceux qui recevaient un revenu fixe; ceux-là se trouvaient doublement atteints. 11 leur fallait payer les marchan- dises un prix double avec un même revenu, et payer en même temps des taxes plus lourdes; c'était réellement une position déplorable. Les ecclésiastiques d'un rang inférieur , les porteurs de rentes sur l'Etat , les commis , les pensionnaires du gouvernement et autres, étaient aussi tristes, que les fermiers étaient joyeux en calculant leurs recettes. Les domestiques et les ouvriers parvinrent à faire augmenter par degré leurs salaires , les avocats et les médecins leurs honoraires; mais les temps étaient bien durs pour ceux dont le revenu n'était pas le prix d'un travail immédiat, et ne pouvait, par conséquent, s'élever et s'abaisser à mesure que le prix des choses nécessaires à la vie montait ou descendait. A mesure que ces classes souffraient, les classes productrices s'amé- lioraient; les fermiers qui avaient de longs baux ga- gnaient plus que leur dû, les propriétaires, les employés et les créanciers recevaient moins. lG4 BERKELEY, LE BANQUIER. Cette inégalité donna lieu à quelques transactions curieuses, à l'aide desquelles les uns s'efforcèrent de recouvrer leurs droits, et les autres de tirer tout le parti possible des circonstances actuelles. Dans Haleham , comme dans des villes plus importantes, où la masse de signes représentatifs mise en circulation avait été in- fluencée par l'établissement d'une nouvelle banque, ou par quelque débordement d'un torrent de papier-mon- naie, on vit plusieurs exemples de la lutte entre ceux qui gagnaient et ceux qui perdaient au nouvel état de la circulation. -— Vous vous plaignez toujours, Melea, que je n'ai jamais le temps de faire un tour à cheval avec vous, dit M. Berkeley à sa plus jeune fille par une belle matinée d'oclobre. Je ne vais pointa D*** aujourd'hui, et nous irons à cheval jusqu'à Merton-Downs , si vous pouvez vous décidera laisser là votre dictionnaire allemand trois heures. Melea ferma joyeusement son livre. — Non , je vous donne une heure pour vous préparer. Il faut que j'aille jusqu'au Workhouse, et que j'assiste au paiement des indigens; mais cela ne sera pas long. — Eh bien, si nous vous donnions rendez-vous à la ferme de Martin, dit Fanny. C'est sur votre route, et cela vous éviterait la peine de revenir jusqu'ici. Melea et moi ne sommes pas allées chez Martin depuis long- temps, et nous ne serions pas fâchées de savoir comment elle trouve sa nouvelle condition. — Depuis long-temps effectivement, répéta leur mère, tandis que les jeunes filles allaient s'habiller pour la pro- menade. C'est un malheur pour les Martin que M. Craig loge ici; nous ne pouvons plus aller les voir aussi sou- vent que nous le voudiions. Ce n'est que quand il est absent pour plusieurs jours, comme il l'est en ce moment, DÉSORDRES A HALEHAM. l65 que nos enfans peuvent aller visiter la ferme, ainsi qu'elles en avaient l'habitude. — Les Martin , ma chère , n'ont pas besoin de nous. Ils sont dans une position très belle, et seront bientôt trop fîères pour laisser leur fille en service. Ne ni'a-t-on pas dit que Rhoda était déjà mécontente ? — Oui; mais elle peut avoir raison de l'être. — Pur orgueil, ma chère, soyez-en sûre. Son père a un long bail, et peut sur ses profits mettre de côté une jolie dote pour sa fille, avant que les prix ne tombent. Je voudrais que Craig s'emmouradiât de la tlottc et de la fille, si cela pouvait l'empêcher de courir après les miennes, comme il le fait. Je finirai par lui interdire bientôt la maison, s'il continue à leur mettre mille idées folles dans la tête, comme je le crains, à en juger par cette prodigieuse passion pour l'allemand. — M. Craig et Rhoda Martin, s'écria mistress Ber- keley en riant. Voilà une idée toute nouvelle pour moi. Ah cela ! vous oubliez donc qu'elle est engagée à Chap- mau? — C'est vrai, je n'y songeais plus. Eh bien il faudra trouver ailleurs l'affaire de Craig; car il serait intolé- rable qu'il s'avisât de songer à l'une de mes filles. Miss Egg pourrait convenir. Mistress Cavendish en parle avec le plus grand éloge. Ne pourriez-vous le lui mettre dans la tête? Vous vous rappelez tout le bien qu'en disent les Cavendish. — • N'ayez peur que je l'oublie , — ni que M. Craig l'oublie non plus. Je voudrais que vous le vissiez mimer ces deux dames dans l'un de leurs paroxismes de grande amitié. Ne prenez donc pas votre air sérieux : s'il y a quelqu'un au monde dont on est droit de se moquer, ce sont bien ces deux précieuses-là. l66 EERitELEY, LE BANQUIER. — A la bonne heure; tout ce que je lui demande, c'est de ne point faire la cour à Fanny, voilà tout. — Fanny! s'ckria mistress Berkeley. Je ne crois pas qu'Henry ait jamais songea elle. — Henry! répéta M. Berkeley avec mauvaise humeur. Ce jeune homme devient bien famillier. Vous croyez donc que c'est Melea. Ce n'est pas tout-h-fait si mal, nous avons du temps devant nous alors, — plus de chances d'avancement pour lui. Je voudrais qu'il en obtînt demain, pour qu'après demain nous fussions dé- barrassés de ses visites. »i-— Je suis bien fâchée.... Mistress Berkeley, voyant entrer ses filles, crut à pro- pos de changer de conversation. Après avoir donne ordre qu'on conduisît leurs chevaux à la ferme de Martin dans une heure, les jeunes demoiselles accompagnèrent leur père jusqu'à Sloe-Lane, qu'elles tournèrent pour se rendre à la ferme, tandis qu'il suivit la grande route pour aller au workiiouse. Le second coup qu'elles frappèrent à la porte fil taire une voix criarde. Le premier n'avait pas été entendu. Après avoir poussé une reconnaissance à la croisée, Rhoda parut sur le seuil de la porte et invita les demoi- selles à entrer. Son teint et ses yeux étaient rouges, ce qui fit de la peine à Fanny , car il n'y avait dans la cliambre que M. et mistress Martin qui tenait dans ses bras le petit Cavendish, et Rhoda n'avait pas la réputa- tion d'une fille à se quereller avec ses parens. Mistress Martin sembla deviner ce qui se passait dans l'esprit de miss Fanny, car elle rendit l'enfant à sa bonne, lui dit d'aller appeler ses frères et sœurs qui étaient au jardin, parce qu'il était temps de rentrer, puis elle montia aux jeunes demoiselles quelque chose de curieux sur la table. DÉSORDRES A HALEHAM. 167 C'étaient des fragmens d'un pain excessivement noir, mais verdi profonciément par la moisissure. ]\ïelea tourna la tête avec dégoût , dès qu'elle y eut jeté un coup d'œil. — Miss Melea , ce pain ne paraît pas vous faire envie, dit mistress Martin. Mesdemoiselles, voilà la nourriture que mistress Cavendish achète pour ses domestiques, — oui, et pour ses enfans aussi, tant qu'ils en veulent manger. La grande mistress Cavendish, mesdemoiselles , la femme du fameux banquier. — Il faut qu'il y ait quelque erreur, observa tran- quillement Fanny. Il se peut que — Voilà le pain, miss Berkeley, mon mari et moi nous avons vu Rhoda le tirer de sa poche. Pourriez- vous me dire où elle se fût procuré ailleurs un pareil pain ? — Je ne veux pas accuser Rhoda de mensonge. Je veux dire qu'il peut arriver, que par erreur un pain ou deux aient été gardés trop long-temps. — Mais regardez seulement la qualité première de ce pain , mademoiselle. — Et le fermier et sa femme se mi- rent à parler alternativement. — Je voudrais que vous vissiez les harengs-saurs dont ils dînent cinq fois par semaine. — Et les pâtés d'os dont ils dînent les deux autres jours. — On achète des sacs de pommes de terre germées pour les domestiques. — La bonne d'enfans et les pauvres petits sont logés dans des chambres au-dessous du sol , et dont le plancher est en biiques. — Une ibis le dîner cuit , on n'accorde pas de feu aux servantes en hiver. • — Le malheureux petit groom qu'on avait trouvé vomissant dans les rues, et qui a reçu le fouet, comme l68 BERKELEY, LE BANQUIER. s'étant enivré , n'avait pris qu'une demi-pinte de bière chaude, que sa mère lui avait donnée pour le ranimer; mais son estomac était affaibli. Pauvre diable, il n'a- vait eu tout le jour qu'un morceau de pudding desséché, aussi la bierre lui a porté à la tête. Rhoda est témoin de tout ce que nous vous disons là. Plusieurs fois Fannyfut au moment d'interrompre les deux époux pour dire qu'il était fort ordinaire d'en- tendre de pareils récils et de trouver ensuite qu'ils étaient exagérés; que Rhoda, accoutuméeà l'abondance dans la ferme, et fille unique, était peut-êîre aussi trop difficile; mais les faits et les preuves se succédèrent avec une telle rapidité , qu'elle jugea plus à propos d'essayer à changer le sujet de la conversation. — Si c'était tout bonnement une mauvaise place, comme l'on en voit tous les jours, pour mon compte j'en parlerais beaucoup moins, reprit mistress Martin. Mais voici un homme qui vient, qui tire à lui l'argent de tous les autres , qui met en place ses propres notes en circulation, et cela en si grand nombre qu'il fait hausser le prix de toutes choses, et puis il argue de celte même hausse pour faire mourir de faim ses employés , les enfans de ceux qui lui ont confié leur argent. — Mais cet argent, il ne le peut garder un jour de plus, s'il leur pîaît de le redemander. — Certainement, Madame. Mais une banque offre des avantages auxquels on n'est pas bien aise de renoncer. Suivez un peu les opérations de Cavendish. H achète du blé, — de moi par exemple, — il me paie en ses propres notes. Après qu'il l'a gardé un certain temps dans ses greniers, jusqu'à ce qu'un plus grand nombre de ses notes soient en circulation, et que les prix soient encore plus élevés, alors il le change contre un domaine, dont il passe la propriété à la femme. Cependant il dit à Rhoda, DÉSORDRES A HALEHAM. 169 qui a là le plus beau froment devant les yeux : Le pain devient si cher que nous ne pouvons pas vous en donner de plus beau que nous ne faisons. Nous n'achetons pas de pain blanc pour les domestiques. El Riioda est obligée de retirer de chez lui une partie de ses oconouîies qu'elle y a placées, et d'en acheter du pain blanc, si elle tient absolument à en avoir. Fanny avait bien quelques petites observations à pré- senter, par exemple qu'il ne dépendait pas tout-à-fait de Cavendish d'émettre son papier-monnaie au hasard et sans limites; et qti'il fallait que ses créanciers eussent quelque autre garantie, avant qu'il n'achetât un domaine pour en placer la propriété sur la tête de sa femme; mais les Martin étaient trop pleins de leurs propres idées pour lui laisser le temps d'exprimer les siennes. Ils sont tous de la même fournée, — pas meilleurs les uns que les autres, s'écria mistress Martin; l'ecclé- siastique ne vaut pas mieux que le banquier. M. Longe est bien leur digne cousin, tout notre recteur qu'il soit. Fanny ne pouvait se dissimuler qu'elle n'était point fdclîée d'entendre mal parler de M. Longe; son seul regret était que son père ne se trouvât pas présent en semblable occasion. — C'a toujours été la coutume, reprit Martin , aussi loin que ma mémoire peut se reporter, ainsi que celle de mon père avant moi , que le recteur prenait ses dîmes en argent. C'est un arrangement qui s'est renouvelé d'année en année avec le ministre, aussi régulièrement que le paiement du fermage au propriétaire. Maintenant voici M. Longe qui insiste pour qu'on lui paie ses dîmes en nature. — En nature! et qu'est-ce qu'il en veut faire ? — Il lui faudra la moitié de l'année pour disposer de ses fruits, observa Melea en riant. Le voyez-vous au 170 BERKELEY, LE BANQUIER. printemps, avec un demi-veau, trois douzaines de choux, quatre oisons, et un petit cochon à la mamelle. Puis viendront une meule de foin, de l'orge, du froment, de l'avoine, un sac de pommes, une soixantaine de navets et du porc, deux fois au moins autant qu'il s'en peut manger dans sa maison. J'espère qu'il va augmenter les gages de sa femme de charge, d'après ces beaux pro- fits-là; car c'est sur elle que toute cette besogne va re- tomber. Oui, oui; la femme de charge et le petit bon- homme qui fait les commissions devraient partager avec lui ces nouveaux profits. — Ce n'est pas dans cette intention-là, miss Melea, qu'il s'est avisé de celte belle idée. Il ne pense, je vous jure, à laisser personne autre que lui profiter du change- ment survenu dans le prix des denrées. Quant à la besogne dont vous parlez, ce sera pour lui un passe- temps agréable que d'aller de porte en porte vendre les siennes. Sa cousine , mistress Cavendish , lui achètera ses cochons , une partie de son veau , ses choux et ses pommes; il nourrira ses domestiques de pommes déterre et de gruau, s'il lui reste plus de pommes de terre et d'avoine qu'il nen pourra vendre. — Qu'il en ait tant qu'il voudra, reprit mistress Martin , il n'enverra jamais une pomme à notre locataire. Il ne s'occupe guère des intérêts de M. Craig. Si vous alliez lui proposer d'élever ses appointemens, ou , ce qui reviendrait au môme, de le payer en quelque autre chose qu'en argent, il vous défierait de lui prouver qu'il soit obligé de le payer autrement qu'il ne Ta fait depuis quatre ans. — On ne pourrait pas le lui prouver, répondit Melea, non plus que vous ne pourriez lui prouver qu'il n'ait pas le droit de prendre srs dîmes en nature. — Plût à Dieu que nous le pussions, et je lui don- DÉSORDRES A HALEDAM. I7I nerais du fil à retordre , je vous en réponds. Il n'aura rien de moi que ce que la letlre de la loi m'oblige stric- tement à lui donner. Mais que les choses sont injuste- ment réglées, mesdames; voilà votre recteur qui recevra légalement des dîmes d'une valeur double de celle qu'il recevait l'année passée, et qui paiera légalement encore son curé, en ne lui donnant, en fait, qu'une valeur moitié moindre que celle dont ils étaient convenus! Melea avait l'air plus indignée encore que Martin lui- même. Sa sœur remarqua que ce n'était pas au fermier à se plaindre de la plus-value des dîmes, puisqu'il pro- fitait exactement dans la même proporlion de celle des produits. La position du curé lui semblait tout-à-fàit fâcheuse; et l'équité demandait que son salaire nominal s'accrûl à proportion que sa valeur réelle diminuait. Toutefois elle désira savoir s'il était jamais entré dans la tête du fermier d'offrir à son propriétaire un fermage plus fort par suite de la hausse des prix. S'il était déloyal que le curé souffrît de la dépréciation de l'argent, il ne l'était pas moins que le propriétaire le fît. Martin avait l'air assez embarrassé de trouver une ré- ponse; sa femme lui. en suggéra une. D'abord , dit-elle, il sera toujours temps de payer un fermage plus élevé , quand on nous le demandera, c'est-à-dire, à l'expiration du bail: puis, l'argent porte plus de profit dans nos mains, nous qui l'employons à améliorer le fonds et à lui faire produire davantage, que dans celles du propriétaire qui le dépenserait en superfluités. Martin saisit avec empresseujent celte donnée et la développa, montrant quel grand avantage c'était pour la société qu'il y eût plus d'abeilles élevées, plus de blés rétoliés par le fer- mier, et moins de valets en livrées entretenus, n.oins de promenades aux lacs entreprises par le propriétaire. Fanny secoua la tête et dit que tout cela n'avait rien l'Jl. BERKELEY, LE BANQUIER. à voir avec le contrat originairement passe' entre le pro- priétaire et le fermier. En rédigeant les baux on ne s'était point enquis de quelle manière les deux partis en- tendaient disposer de leur argent. La question actuelle se réduisait à savoir si l'on continuerait de tenir à la lettre un arrangement dont les circonstances avaient changé l'esprit; ou si celle des deux parties qui profitait par ces nouvelles circonstances, ne devait pas équitable- ment renoncer à une portion des avantages que la loi lui permettait de conserver. Le fermier ne fut pas du tout charmé de se trouver sur la même ligne que M. Longe, et de voir son propriétaire absolument dans la même position que son f^ivori, M. Craig, dont il avait si chau- dement embrassé les intérêts. Le résultat de la conversation fut que tout changement, comme celui qui s'était opéré dans les prix depuis deux ans, — que toute action violente sur la circulation — ■ était quelque chose de très funeste; — non seulement parce que quelques-uns s'enrichissent, tandis que d'au- tres s'appauvrissent, mais encore parce que de tels chan- gemens ébranlent la sécurité de la propriété, — le pre- mier lien de la société, Dans ce moment même, Rhoda et les enfans accouru- rent du jardin, disant qu'il fallait qu'il y eût quelque chose d'extraordinaire dans la ville, parce qu'ils avaient entendu deux ou trois houra; et qu'en regardant par- dessus la haie, ils avaient vu plusieurs hommes courant de toutes leurs forces , qni avaient évidemment quitté leurs occupations dans les champs , à la suite de quelque alarme. Martin saisit son chapeau et sortit précipitam- ment, laissant les jeunes demoiselles dans une grande inquiétude. Comme il n'avait point dit quand il revien- drait, et que sa femme assurait qu'il ne le ferait pas tant qu'il y aurait quoi que ce fût à voir, elles prirent le parti DÉSORDRES A HALEHAM. I'j3 de descendre un peu à pied sur la grande route , et de recueillir, chemin faisant, toutes les informations qu'il se pourrait. Elles avaient à peine fait quelques pas hors de la ferme qu'elles rencontrèrent le groom de leur père qui leur amenait les chevaux , et qui était chargé d'un message pour elles. M. Berkeley priait ses filles de faire leur promenade sans lui, parce qu'il était retenu par une révolte au workhouse. 11 leur faisait dire encore de ne se point inquiéter, que la révolte était déjà apaisée, mais que, comme magistrat, sa présence était encore nécessaire. Tout ce que le groom put ajouter, c'est que la révolte avait commencé par les pauvres externes , et qu'elle s'était bientôt étendue dans tout l'intérieur. Quel- ques fenêtres avaient été brisées, à ce qu'il croyait, mais il n'avait pas entendu dire que personne eût été blessé. — Vous n'avez pas particulièrement envie de vous promènera cheval, Melea, n'est-ce pas? — Pas le moins du monde. J'aimerais mieux recon- duire ces enfans jusque chez eux. Ils ont l'air si effrayé, je ne sais comment Rhoda fera pour prendre soin d'eux tous. — Nous pourrions laisser les chevaux à la ferme une demi-heure, et Georges viendrait avec nous jusque chez M. Cavendish. Cetarrangement fut accepté. La petite troupe ayant pris un chemin de traverse pour éviter le tumulte de la ville, les jeunes demoiselles eurent occasion de faire plus ample con- naissance avec les petites Cavendish, au nombre de cinq, enycomprcnantcelleque Rhoda portait dansses bras. D'a- bord les petites filles s'entêtaient à marcher deux à deux, bras dessus, bras dessous, la tête droite et raide, ne répon- dant que para oui , madame, » « non , madame, » à tout ce qu'on pouvait leur dire. Toutefois, à force de perse- I 74 BERKELEY, LE BANQUIER. vérancc , Melea parvinl à les séparer quand elles furent arrivées clans les champs , à les faire sauter par dessus les barrières et venir à elle, pour qu'elle leur attachât des fleurs à leurs clîapeaux. (iettc dernière invention fut ce qui leur délia enfin la langue. — Maman dit que cela tache nos chapeaux d'y mettre des futurs, observa Marianna, après quelque hésitation. Elle dit (jue nous aurons des flours artificielles, quand nous serons phis grandes. Melea se mettait en devoir d'enlever les guirlandes, quand Emma déclaia bien positivement que ce n'était pas de ces chapeaux-là, mais de leurs chapeaux neufs, que leur maman avait voulu parler. — Oh miss Berkeley ! s'écrièrent-elles toutes les quatre à la fois, avez-vous vu nos chapeaux neufs? — Doublés de lilas, ajouta l'une. — Avec des rosettes de mousseline , ajouta l'autre. — Et celui d'Emma , observa la petite Julia d'un air chagrin, est ruche tout autour parce qu'elle est l'aînée. — Et maman ne veut plus donner de brides en soie à Julia , dit Marianna jusqu'à ce qu'elle ait cessé de les tenir toujours dans sa bouche à l'église. — Cela n'est pas plus mal, répondit aussitôt Julia, que de ramasser la poussière par terre, pour en poudrer la perruque des vieux hommes qui se trouvent dans la nef, et Marianna a été punie pour cela dimanche dernier. — Nous n'avons pas besoin de savoir tout cela , dit Fanny. Voyez comme nous avons effrayé ce faisan de l'autre côté de la haie , rien qu'en tirant un peu cette branche de noisetier. Dès que le faisan fut hors de vue , Emma s'accrocha au bras de Melea pour lui dire à demi-voix. — N'est-ce pas bien avare de la part de Rlioda? J'ai vu sa mère lui donner une grande et belle galette de DÉSORDRES A HA.LEHAM. 1^5 moisson, et elle ne veut pas nous en donner seulement un petit peu. — Est-ce que vous avez faim? — Mais , — oui ; il me semble que je commence à avoir bien faim. — Vous ne pouvez pas avoir faim, dit Emma. Vous veniez d'avoir une belle tarline de pain et de miel , quand miss Berkeley est entrée. Cela n'empêche pas que Rhoda pourrait bien nous donner un peu de sa galetfe; mais elle la mangera toute seule, j'en suis bien sûre. ■ — Je ne le pense pas; mais , si j'étais que de vous, je ne lui en demanderais pas, et je la laisserais en donner à qui bon lui semblerait; surtout , puisque sa mère a eu la bonté de vous donner du pain et du miel. — Tiens, mais nous en avions besoin. Maman avait défendu qu'on nous donnât notre second déjeuner, avant quede sortir, parce qu'elle ditque mistress Martin nous donne toujours quelque chose à manger. Oh ! que j'avais faim ! — Si vous aviez faim , et Marianna, qu'est-ce qu'elle dira donc ? Vous ne savez pas , miss Berkeley, Marianna n'a pas voulu déjeuner ce matin ; hier elle a fait un men- songe, et maman a dit qu elle serait trois mois sans avoir du sucre dans son thé; alors elle n'a pas voulu manger. Miss Egg dit qu'elle sera bientôt lasse de se punir elle-même; et qu'il est grand temps de plier son caractère. Marianna entendit celte dernière phrase, et ajouta d'un air triomphant : — Tom aussi, miss Berkeley, n'aura pas non plus de sucre dans son thé; et de plus il a été en prison la moitié de la journée hier. Il a rapporté hier de l'étang son cerf- volant tout mouillé et tout sale; et qu'est-ce qu'il a fait, il l'a apporté dans le salon pour le sécher devant le in6 BERKELEY, LE BANQUIER. feu , avant que la compagnie n'arrivât. L'eau a découlé sur notre beau garde-cendres, et il est tout rouillé par- tout où la queue l'a touché. — Le meilleur de l'affaire, interrompit Emma, c'est qu'à la fin le cerf-volant a pris feu , et que Tom l'a laissé tomber parce qu'il lui brûlait la main , et la fumée a sali notre belle cheminée neuve, que vous n'en avez pas d'idée, car c'était un grand cerf-volant. — Ainsi le pauvre Tom a perdu son cerf- volant par son imprudence? — Sa main a-t-elle été beaucoup brûlée ? — Oui, pas mal; mais Rhoda a gratté de la pomme de terre pour mettre dessus. — Vous l'aiderez à refaire un autre cerf-volant, je suppose ? — Je ne sais pas, répondit Tune d'un air indiffé- rent. — Ah ! je ne l'aiderai pas, reprit un autre, il a jeté ma vieille poupée dans la mare. — MissEgg a dit qu'il avait bienfait, observa Emma; mais elle l'a dit parce que ce jour là Tom était son favori. Et la petite fille se mit à raconter tout bas pourquoi Tom était le favori. Il avait promis de venir dans la classe, et d'avertir miss Egg toutes les fois que M. Longe serait dans le parloir, quoique maman le lui eût expressément défendu; mais c'était un grand secret. — Comment ferons-nous, demanda Melea, pour ar- rêter la langue de ces pauvres petites créatures? 11 n'y a 'pas moyen de les intéresser à rien autre chose qu'à ce qui se passe dans leur intérieur. — Je suis bien fâchée, répondit Fanny, que nous en ayons déjà entendu si long. Je ne vois pas trop ce que nous pourrions faire pour les amuser, si ce n'est de courir avec elles, et, avec nos amazones, cela ne serait pas com- mode. rÉSOllDRES A HALEHAM. I77 Le peu de personnes pauvres qu'elles rencontrèrent dans les faubourgs de la ville , donnèrent aux petites Ca- vendish l'occasion de montrer autant d'insolence qu'elles avaient montré tout à l'heure peu d'affection les unes pour les autres. Les demoiselles Berkeley n'avaient point l'intention de faire visite à mistress Cavendish ; mais celle-ci les aperçut d'une fenêtre, tandis qu'elles prenaient congé de ses filles, et recevaient les remerciemens âc. Rhoda en dehors de la grille. Une fois mistress Caven- dish descendue, il n'y eut plus moyen de faire une hon- nête retraite. — îl fallait entrer et se reposer; M. Ca- vendish était sorti pour s'informer de ce qui se passait, et il fallait absolument qu'elles l'attendissent. Elle ne pouvait pas les laisser repartir, à moins qu'un de ces messieurs ne les accompagnât. D'horribles désordres, à ce qu'elle avait appris; les magistrats menacés, — et M. Berkeley qui était un magistrat! Avaient-elles en- tendu dire que les magistrats avaient été menacés? Melea répondit qu'elle croyait qu'ils l'étaient au moins une fois par semaine. Mais qu'était-il arrivé déplus? Oh ! il fallait qu'elles entrassent pour l'apprendre. Et mistress Cavendish se mit à monter devant elles jusqu'au salon , où elles trouvèrent miss Egg et M. Longe. Celle-ci avait l'air mortifiée, et l'autre enchantée. Comme le grand chagrin de M. Longe était de ne pou- voir parvenir à se rendre important aux yeux de Fanny, c'était une belle ocasion que d'avoir ce jour-là tout le sujet de la conversation à lui seul. Fanny ne pouvait s'empêcher d'éprouver de l'inquiétude pour son père , et ce n'était que. de M. Longe qu'elle pouvait apprendre ce qu'elle avait intérêt de savoir ; aussi s'empressa-t-il de profiter de cette circonstance qui s'offrait de fixer son attention. Il se fût mis mieux dans ses bonnes grâces en allant droit au point, disant exactement ce qu'elle avait V. lu 178 BERKELEY, LE BANQUIEll. besoin de savoir; mais il amplifia, il fit des descriptions, des commentaires, et même de la morale,avanl que d'ar- river à ce qui prouvait que M. Berkeley n'était pas, et même n'avait jamais été dans aucune espèce do danger. — Une fois que M. Longe en fut arrivé là, il perdit le privilège dont il venait de jouir, et il fut évident que ce n'était pas pour son propre compte qu'on l'avait écouté. Alors miss Egg quitta la tâche qu'elle s'était im- posée d'amuser Melea, et se mit à prêter à M. Longe une oreille complaisante. — Je suis si charmée de vous voir toutes les deux si bien ensemble, dit mistress Cavendisli à Melea, faisant un signe de tête pour indiquer que miss Egg était l'autre personne dont elle voulait parler; je sens si bien mon bonheur d'avoir trouvé une amie comme celle-ci , à qui confier mes enfans, une gouvernante que je puis ad- mettre dans mon salon sur le pied d'une amie I — On dit que miss Egg est entièrement dévouée à ses occupations, répondit Melea. — Oh! entièrement. J'ai la plus grande peine du monde à lui persuader de prendre quelque repos. Et re- marquez bien que sa position ne la forçait pas le moins dumondeà entrer dansune maison étrangère, — rien que son attachement désintéressé pour moi. Je voudrais que vous vissiez comme elle élève mes enfans, — comme elle s'en fait aimer. Elle a tant de sensibilitél — Qu'est ce que sa méthode a de particulierPdemanda Melea. Il me semble qu'elle m'a donné à entendre qu'elle avait une méthode particulière. — Oh! oui. C'est une méthode particulière qui a pro- digieusement réussi danslespays étrangers; et, en effet, j'en vois les résultats par mes propres enfans, quoique j'entre rarement dans l'école. C'est une grande privation, n'est-ce pas? Mais je ne voudrais pas pour tout l'or du DÉSORDRES A HALKHAM. l'jg monde avoir l'air d'y exercer une inspection, une au- torité. — Oli ! — voyant que Melca attendait toujours une exposition de la nouvelle niélhode , — elle se sert d'un tableau noir et de craie blanche. Nous fîmes faire le tableau dès que nous arrivâmes, nous le fîmes fixer dans la classe, et nous achetâmes de la craie. — Mais je ne voudrais pas pour tout au monde avoir l'air d'in- specter, de diriger; je craindrais trop de la blesser. Elle a tant de sensibilité! — Fort bien , — mais qu'est-ce que sa méthode a de particulier? Et Melea expliqua qu'elle était très-désireuse d'apprendre tout ce qu'elle pourrait de relatif à l'éduca- tion de la jeunesse, parce que son père attendait inces- samment des Indes un petit garçon âgé de dix ans , lequel resterait plusieurs années dans leur maison, et qui serait en grande partie confié à ses soins. — Vraiment! Eh bien, miss Egg questionne beaucoup 'les enfans, si bien que M. Cavendish et moi-même nous avons grand soin de ne les questionner jamais, d'abord parce que miss Egg leur fait assez de questions, et parce que nous craindrions d'avoir l'air de nous en mêler, et peut-être de déranger les méthodes de la gouvernante. Quant à ce qui n'est pas enseigné par les questions, il y a le tableau noir et la craie blanche. — Mais le grand point, c'est qu'une gouvernante ait de la sensibilité, sans laquelle elle ne saurait gagner le cœur des enfans, ni comprendre leurs petites affections. Tout était satisfaisant maintenant; Melea venait de recevoir une recette complète d'éducation. — Des ques- tions, de la sensibilité et de la craie. Cependant M. Longe attendait toujours que les demoi- selles Berkeley parlassent de s'en retourner, espérant qu'il pourrait les escorter jusque chez elles avant qu'aucun l8o BERKELEY, LE BANQUIER. autre ne vînt lui enlever cet office agréable. Tout mor- tifiant que cet aveu était, il ne pouvait s'empêcher de reconnaître en lui-même qu'il en était ainsi toutes les fois que M. Craig était présent, et que par conséquent il était d'une bonne politesse d'avancer ses affaires autant qu'il le pourrait en son absence. La non résidence de M. Longe était pour lui un grand désavantage. Habitant à quinze milles de distance , exerçant ses fonctions dans une autre paroisse , il perdait une infinité de petites occasions de se mettre bien dans les bonnes grâces de Fanny, et ne pouvait lui inspirer cet intérêt et cet attachement que les femmes ressentent toujours pour leur ministre et leur guide religieux. La seule chose à faire était donc de vi- siter Haleham et les Berkeley aussi souvent qu'il serait possible en l'absence de Henry Craig, de gagner le père de Fanny, et de montrera celte jeune personne elle-même qu'un ecclésiastique accompli, qui citait les paroles de plusieurs amis appartenant à la meilleure société, qui. connaissait le monde mille fois mieux que son compéti- teur, et pouvait l'apprécier aussi bien que sa «petite for- tune, n'était pas à dédaigner. Il était au moment de lui parler des encouragemens qu'il avait reçus de son père, le matin même, quand, à son grand désappointement, M. Berkeley et M. Cavendish entrèrent ensemble, — juste à temps pour délivrer Fanny de la crainte que sa visite ne parût excessivement longue. • — Sains et saufs ? Tout est fini ? Combien nous sommes soulagés de vous revoir î s'écria le ministre. — Sains et saufs, mon cher. Monsieur? Oui, dit M. Berkeley, et de quoi donc vouliez-vous que nous eus- sions peur? Cependant sa physionomie et ses manières conservaient les traces d'une récente agitation. — Mon père, dit Melea, vous ne prétendez pas nous DÉSORDRES A HALEHAM. i8t persuader que rien ne vous soit arrivé de plus aujourd'liui que ce que les indigens vous font éprouver cliaque se- niaiue. — Excepté seulement que j'ai manqué êti'e berné dans une couverture, voilà tout; et qu'il s'en est fallu de peu qu'ils ne fissent descendre à ce pauvre Pye les escaliers quatre à quatre. Mais maintenant nous les tenons lous sous la clef, — les jeunes dames et les autres. — Ali,Melea, vous ne savez guère tout ce dont votre sexe est capable. Les femmes ont battu les hommes ce matin. M. Cavendish remarqua que les vitriers allaient avoir de l'occupation pour plusieurs jours, les femmes renfer- mées dans \e workJioiise , ayant brisé tous les carreaux qu'elles avaient pu atteindre, tandis que les indigens externes occupaient l'attention des magistrats, des con- stables et du gouverneur. — Mais pourquoi tout ce tumulte? demanda Fanny. — Les indigens se plaignaient depuis quelques se- maines de deux ou trois choses, et ils voulaient qu'au- jourd'hui nous y portassions remède à toutes à la fois ; comme si, pour leur plaire, nous pouvions, nous autres magistrats, changer "tn un jour tous les réglemens. D'a- bord tous et chacun d'eux voulaient qu'on augmentât leur paie, parce qu'avec le même secours en argent, ils ne peuvent plus se procurer que les deux tiers des denrées qu'ils en achetaient quand le tarif a été fixé. C'est vous et moi qu'ils en accusaient, Cavendish. Il est fort heureux que vous ne vous soyez pas trouvé là ; il est douteux que vous fussiez sorti de leurs mains. • — Qu'est-ce qu'ils auraient pu me faire? demanda Cavendish avec un sourire forcé, et cherchant par un mouvement de tête en arrière à se donner une attitude héroïque. — Outre qu'ils voulaient vous berner , comme ils vou- iSa BERKELEY, LE BANQUIER. laient me berner moi-même, il est possible qu'ils vous eussent administré un petit bain d'eau froide. D'abord ils haïssent tous les banquiers en général, et vous plus que tout autre, comme banquier d'Halcliam. Vrai, j'en ai entendu quelques-uns regretter qu'ils ne pussent vous tenir un quart-d'beure sous la pompe du woikhouse. — Ah ! ab ! très-bon , très-drôle, et très rafraîcbissant dans un jour chaud comme celui-ci , dit Cavendish , s'es- suyant le front, tandis que personne autre ne semblait remarquer qu'il fît particulièrement chaud ce jour-là. Eh bien! monsieur, comment avez-vous fait pour apai- ser cette insolente canaille? — Pour les apaiser! oh! j'en suis bien promptcment venu à bout ; un homme de sang-froid a bientôt Tavan- tace sur une douzaine d'hommes irrités. Les jeunes filles se regardèrent l'une l'autre étonnées, car elles savaient que le sang-froid dans les circonstances difficiles, n'était pas une des qualités dont leur père pût se vanter. Fanny fut vexée de voir que M. Longe avait remarqué et interprétait leurs regards. Elle devina par son demi-sourire qu'il ne pensait pas que son père eût montré beaucoup de sang-froid. * — Je les ai priés d'aller chacun à leurs affaires, con- tinua M. Berkeley, et voyant que cela ne suffisait pas, j'ai appelé les constables. — Appelé en effet, dit à voix basse M. Longe à sa cousine. Il eût été étonnant qu'ils ne l'eussent pas en- tendu. — Mais quels étaient leurs autres sujets de plaintes? demanda Fanny, qui eût désiré que son père gardât le reste de ses aventures personnelles pour les raconter à la maison. — Ils refusaient tous de recevoir des dollars. Ils di- saient que, même au prix où soQt le$çh(?se& aujourd'hui, DÉSORDRES A HA.LEHAM. T 83 ils ne pouvaient se procurer plus de cinq shillings ' de marchandises pour un dollar, malgré l'ordre du gou- vernement de les recevoir pour cinq shillings et six pence'; à moins donc que nous ne comptassions le dollar à cinq shillings, ils ne voulaient pas en prendre. — Les imhécilles ! s'écria Cavendish. Qu'ils aillent donc à Londres, et ils y verront affiché aux carreaux de toutes les boutiques qu'on y prend les dollars à cinq shillings et neuf pence, et même à six shillings. • — Il faut qu'il y ait quelque chose là-dessous, répli- qua M. Berkeley; car nous savons, vous et moi, que les dollars ne valent réellement pas aujourd'hui plus de quatre shillings et six pence. 11 faut que ces marchands de Londres aient envie d'envoyer ces dollars au creuset , ou bien ils ont deux prix. — Alors il n'est pas étonnant que les indigens ne soient pas flattés d'être payés en dollars, dit Melea. — Que pouvons-nous y faire? répondit Cavendish. On ne peut se procurer de la monnaie. Vous ne sauriez vous figurer la peine que l'on a dans le commerce au- jourd'hui, à cause de l'insuffisance de la monnaie. — Les dollars ont commencé h disparaître, ainsi que les autres espèces, depuis que l'ordre du gouvernement a été publié; toutefois c'était presque la seule monnaie d'argent que nous eussions; et quand les indigens se furent décidés à les refuser, quelque chose que nous pussions dire, nous avons été obligés de les payer presque entièrement en monnaie de cuivre. Pendant que nous avions envoyé à droite et à gauche, chez l'épicier, chez le drapier — — Et à la banque, ajouta Cavendish, d'un air im- portant. ï. 6 fr. a. 6 fr. 6o, l84 BERKELEY, LE BANQUIER. — Sans doute, sans doute; mais nous avons d'abord envoyé aux endroits les plus près, car il n'y avait pas de temps à perdre. Pendant que nous avions envoyé , comme je le disais , chercher de la monnaie , les indigens s'at- troupèrent autour du pauvre Pye, se prirent à l'injurier de la bonne manière. Je me disposais à proposer que nous ajournassions la séance, car réellement je m'attendais à chaque instant à les voir le jeter dans la rue. — Pauvre brave homme! et qu'avaient-ils donc à lui reprocher? — Rien, si ce n'est de n'avoir plus son tiroir plein d'espèces monnayées, comme il l'était autrefois. Comme si ce n'était pas pour lui aussi bien que pour ses voisins un grand désagrément de manquer de monnaie. Il en est arrivé à ce point, à ce qu'il me disait lui-même, d'êlre obligé de réunir les salaires de tous ses employés, pour faire une somme ronde en livres sterling; il les paie alors en masse, leur laissant le soin de se diviser entre eux la somme, de manière que chacun ait ce qu'il lui revient de shillings et de pence. — Avec une banque dans la même rue? s'écria Fanny. Cavendish s'empressa de déclarer que sa banque met- tait la monnaie en circulation, aussi vite qu'elle pouvait s'en procurer; mais que cette monnaie disparaissait im- médiatement, à l'exception des demi-penny, et que dans leurs paiemens ils donnaient autant de ces demi-penny que leurs cliens en voulaient recevoir. Les gens com- mençaient à porter des sacs de toile pour y mettre leur monnaie; et cela n'était pas étonnant, peu de poches pouvant porter pour quinze shillings de demi-penny. La banque payait tous les jours en cette monnaie jusqu'à quinze shillings à la même personne. M. Berkeley convint que les banquiers de D*** ne pou- LE VIN ET LA SAGESSE. l85 valent non plus comprendre ce que devenait toute la monnaie qu'ils mettaient en circulation. Mistress Cavendisli se plaignit de la difficulté qu'on éprouvait à faire ses acquisitions dans les boutiques, ou au marché. Miss Egg dit que M. Longe devait avoir beaucoup de peine à recueillir l'argent de ses dîmes; et le recteur, profitant de cette donnée, essaya de faire croire que s'il les demandait en nature , c'était seulement pour en faciliter le paiement aux fermiers. Tous convinrent que la situation du système moné- taire était trop étrange et trop gênante pour durer long- temps. Encore que quelques gens parussent s'enrichir d'une façon bien extraordinaire, et criassent par consé- quent que tout était pour le mieux, les plaintes des pro- priétaires, des employés et des pauvres, devaient finir par se faire écouter; il était impossible que le gouverne- ment tardât à prendre en sérieuse considération les in- convéniens qu'une telle situation avait pour tous les échangistes, s'il avaitàcœur d'éviter les plus désagréables conséquences. C'est ainsi qu'en jugea par anticipation la petite so- ciété réunie dans le salon de M. Cavendish. Ce sujet mûrement discuté, les Berkeley se retirèrent, et M. Longe les reconduisit. CHAPITRE IV. LE VIN ET LA SAGESSE. Un changement était en effet inévitable, M. Caven- dish le sentait, et s'y préparer avait été depuis quelque '86 BERKELEY, LE BANQUIER. temps, l'objet de tous ses efforts. Dans ses conversations avec sa femme, il lui représentait, comme son devoir de père de famille, de tirer tout le parti possible de son cré- dit de banquier, tandis que les banquiers en conservaient encore. Elle en tombait parfaitement d'accord avec lui, et bien lepouvait-clle faire, puisqu'elle lui avait apporté une petite fortune, laquelle avait été entièrement ab- sorbée, soit dans des spéculations liasardeuses, soit dans les dépenses extravagantes qui avaient égayé les pre- mières années de leur mariage. Mistress Cavendish n'eût pas demandé mieux que de voir, s'il élait possible, cet argent revenir par le crédit de son mari ; et aussi ne s'épargnait-elle aucune peine pour diminuer les dépenses de la famille, et accroître par son influence les capitaux disponibles de la ban(jue, sacbant que, dès que les pro- fits seraient assez considérables, on les cmploieiait à l'acquisition d'une propriété foncière, laquelle serait mise sous son nom. Ainsi elle espérait non-soulement re- couvrer sa dot, mais se ménager encore quelques res- sources additionnelles , dans le cas, très probable, où une catastropbe surviendrait avant que M. Cavendish n'eût réalisé tousses projets. Aussi le mari et la femme pratiquèrent-ils secrètement à i'envi dans leur dépar- tement respectif l'économie la plus sévère, toîit en con- servant des apparences d'opulence et de luxe. M. Ca- vendish déploya une activité extraordinaire dans les différentes branches de commerce qu'il avait embrassées. Quelque opinion que l'on eût de ses autres talens, il en est un que Ton ne pouvait lui refuser, c'était celui de faire des affaires avec l'argent d'autrui. Quand il avait ouvert sa banque, il s'en fallait de quelque chose qu'il n'eût devant lui la niasse de capitaux avec laquelle les banquiers commencent ordinairement les affaires. Toutefois il eiit, comme les autres, les dépôts LE VIN ET LA SAGESSE. 187 qui bientôt s'élevèrent à une somme considérable, parce qu'il ne dédaignait pas de recevoir les plus petits, et ne se faisait nullement scrupule de les demander aux gens simples qu'il trouvait sur son chemin, leur en of- frant un inlcrct plus élevé que celui qu'ils eussent ob- tenu partout ailleurs. IleutdoplusTavaiilagede recevoir des sommes d'argent pour transmettre dans quelques villes éloignées, ou pour payer dans un certain temps; et quelquefois il parvint à effectuer ces paiemens avec ses propres notes. Il en mit une masse considérable en circulation , sans trop s'embarrasser de savoir s'il serait en état de les rembourser tous à la première demande. Toutefois i! y eut une classe de capitaux sans lesquels il vint à bout de commencer la banque, — et ce fut sans des capitaux qui lui appartinssent en propre. Le peu qu'il possédait et tout ce qu'il réussit à emprunter, il l'employa à acheter du blé, du charbon, et du bois de construction ; et c'est des résultats de ce commerce que dépendait le sort de la banque. Il revendit à perte à tous les marchands de blé, de charbon et de bois du pays, ce qui était moins immédiatement ruineux dans ce moment où les prix étaient plus élevés qu'on ne les eût jamais vus; et, au moyen de ce commerce, il réalisa de l'argent pour payer ses billets à leur première échéance. Ces commencemens difficiles une fois passés, les affaires devinrent florissantes, il lança ses notes dans toutes les directions , étendant ses autres opérations en pro- portion, perdant toujours plus ou moins chaque fois qu'il revendait, jusque-là qu'il devint si entreprenant, que sa femme crut devoir se charger de vérifier s'il con- servait toujours dans la caisse de la banque de quoi faire face à toute demande imprévue de remboursement. L'ar- gent qu'ils conservent ainsi oisif entre leurs mains ne rapportant pas d'intérêt, taudis que tous les autres em- l88 BERKELEY, LE BANQUIER. plois de leur capital, j'escompte des elïeis, le change de place, les fonds publics leur en rapportent, les banquiers sont naturellement portés à ne laisser dor- mir ainsi que la inoindre parlie possible do leur avoir; mais jamais banquier ne s'avisa de réduire sa réserve dans des limites si étroites que le fit Cavendish. Sa femme lui demandait perpétuellement s'il était en mesure dans le cas d'une panique, dans le cas oij, pendant une heure durant seulement, les gens se présenteraient pour obtenir le remboursement des notes dont ils se trouve- raient porteurs. Souvent, il lui répondait, en lui deman- dant à son tour quand il avait jamais prétendu être en mesure dans le cas d'une semblable panique; quel motif il y avait d'ailleurs de s'y mettre, quand personne ne pensait à demander le remboursement , et quand elle- même savait qu'à la moindre apparence d'une panique, ce qu'il aurait de mieux à faire serait de suspendre ses paiemens, ayant mis d'avance tout ce qu'il pouvait pos- séder hors de la puissance de i>es créanciers. Tels étaient les moyens, et tels étaient les principes de ses bénéfices , — moyens qui ne pouvaient être em- ployés avec succès, principes d'après lesquels on ne pou- vait agir plausiblement, que dans ces temps où la banque n'était plus une folie, mais une rage; où les lois natu- relles de la circulation étant violées par le gouverne- ment lui-même, la porte se trouvait ouverte à toute sorte d'abus; où l'imprudence de quelques-uns avait encouragé la friponnerie des autres, au préjudice per- manent de toutes les classes de la société. Quant aux dépenses delà banque de Haleham, il n'é- tait pas difficile d'y faire face. Le propriétaire de la mai- son se payait en charbon de son loyer et de ses répara- tions; c'était aussi du charbon que recevait Enoch Pye, pour les fournitures nécessaires de papeterie, de reliure LÉ VIN ET LA SAGESSE. 1 89 et d'impressions; en sorte qu'il ne restait que les taxes et les appointemens des employés, — encore une partie de ces appointemens demeurait-elle àla banque sous forme de dépôt. C'est ainsi que M. Cavendisli atteignait le but qu'il s'était proposé, de recevoir le plus possible, et de donner le moins possible, excepté de ses propres notes. Il est à supposer que Cavendisli n'était pas sans craindre de voir son crédit ébranlé, non par quelque circon- stance qui suggérât à ses faciles cliens l'idée de se vou- loir faire tous remboursera la fois, mais parla surveil- lance que les autres banques devaient exercer sur la sienne. Comme il était de l'intérêt de toutes les banques que le public continuât d'avoir confiance en elles, elles exer- çaient naturellement les unes sur les autres une surveil- lance qui ne laissait pas que de devoir être gênante pour ceux qui ne se sentaient ni les reins solides, ni la con- science pure. Le voisinage des Berkeley était très dés- agréable aux Cavendisli,quoi(ju'il n'y eût pas de gens moins soupçonneux, moins portés à s'occuper de ce qui se passait chez les autres; telle était du moins la réputation de ces dames. M. Berkeley, quoique habile dajis les affaires , et possédant une grande connaissance du monde, était si ouvert dans ses manières , si simple dans ses façons de parler et d'agir, que M. Cavendish n'aurait eu aucune peur de lui, n'eût été ce fait qu'il lui savait un fils qui jouissait de la plus haute réputation dans l'une des premières banques de Londres. Cavendish ne pouvait sans effroi entendre parler d'Horace, et redoutait phis que toute chose au monde les visites que ce jeune homme faisait de temps à autre à sa famille. Jamais, de- puis qu'il s'était fixé à Haleham , il n'avait éprouvé ter- reur pareille à celle dont il fut frappé un beau jour de printemps, quand il apprit qu'on avait vu Horace des- 190 BEllKELEY, LE BANQUIER. cendre de la diligence de Londres devant la porte de son père. Les sœurs d'Horace ne s'attendaient guère plus à son arrivée que Cavcndish. Il y avait quelque mystère dans cette visite dont il ne les avait pas prévenues, et dans une saison de l'année oui il n'avait pas coutume de prendre de vacances, à en juger aussi par l'altération qu'elles lurenJ sur la physionomie de leur père. Cepen- dant on eût dit que la présence d'Horace n'eût jamais été plus désirée. Fanny surtout avait besoin de son appui pour l'aider à refuser la main de M, Longe que son père non-seulement favoiisait, mais qu'il semblait vouloir lui imposer. Quand il était de mauvaise humeur, il lui di- sait qu'elle ne savait guère ce qu'elle faisait de s'entêter à refuser un pareil établissement, et revenait à son an- cien thème que ses filles feraient bien de se préparer à un revers de fortune. Quand , au contraire, il était dans ses jours de gaîté , il fatiguait Fanny de ses plaisanteries sur l'amour que M. Longe avait pour elle, et de Ténu- méralion de toutes ses excellentes qualités. Il lui laissait voir, au milieu de ses protestations de ne jamais gêner ses enfans dans leur choix, qu'il ne lui pardonnerait point de rejeter définitivement la recherche de M. Longe. Melea et mistrcss Berkeley elle-même ne pouvaient rien que s'attendrir et espérer ensemble : Horace seul eût pu intervenir d'une manière utile. Etait-il venu dans ce dessein ? c'est ce que ses sœurs se demandaient l'une à rautre;ou bien était.il venu pour combattre les prétentions d'un autre adorateur d'autant moins favorisé de M. Ber- keley qu'il l'était plus du reste de la famille? Melea se demandait avec étonnement s'il était possible qu'Horace fût venu pour demander compte à Henry Craig de ses visites trop fréquentes. Ce fut un grand soulagement pour elle de voir Horace LE VIN ET LA SAGESSE. igl la tôle aussi pleine d'affaires qu'il paraissait l'avoir. S'il en avait été ainsi lors de sa dernière visite, elle s'en serait plainte; mais maintenant elle n'était pas fàcliée de le voir quitter ses plates-bandes de jonquilles et d'hépati- ques , pour répondre avec empressement à quelques questions de son père sur le prix actuel de l'or. Lorsque, pour la première fois de sa vie, elle avait redouté de se promènera cheval avec lui entre les haies d'aube-épine, et sur les dunes où ils avaient coutume déjouer étant en- fans, elle se sentit tout-à-coup remise à l'aise, quand au point le plus intéressant de leur promenade, il sortit de sa rêverie pour lui demander dans quelle proportion re- lativement aux autres valeurs monétaires elle supposait que les notes de Cavendishse trouvassent dans les mains de la classe inférieure des habitans de Haleham. Le fait est que quand Horace arriva, rien n'était plus loin de sa pensée que d'intervenir pour ou contre l'un ou l'autre des deuxecclésiastiques, quelque intérêt qu'il prît ensuite à la position de sa sœur quand il sut ce qui se passait. Le motif de son voyage avait été de communi- quer à son père certaines circonstances qui semblaient indiquer que tout n'allait pas fort bien dans la banque de Cavendislî ; et aussi de donner son avis aux associés de la banque de D*** relativement à quelques fausses /?o/ tituivc ln-ùltv, le pays ne ^u'\A ritii. (!'(•>! tiii iiialliciii' jxiiu' cilui ([tu en «Mait ao- tiU'll (ju un lioiniiif laisst'' tomhor dans la nie , c\ (jn'iin auti'o rnn)nsso .aussitôt ; rotte c;»>iiiô<' nVst pas pi'rdiic, elle iir lail cpic ( liaiipor dr mains pat- aot'idfiii. ( '.t'ptMidant i\ iiu- si-ndi'c cpi il doit \ avoir |)n'tO (jnaiid une /uiff df ( tMit livres sli-rlin^ sVirvo tlans la rlu'nutii'o soiiM lonn»' Ac [\iii\cc. Vas du tout , rt'pondil Horiuo; rappolrz-vous ce (pio {• tvst (|iriiii(' h.in/i-H(il<\ (^111 (V-^l-oi» cpii conslitm» um* lumh-notr, Mdoa? il stMail assoz ciraut^c (ji)o je ne susse pas ee (\\\t cVst (i)vr. n — Ni" vous oeoeupe/. pas des nu^ls. Peu iniporlrnt leM mots dans lescpiels la prcMnesse est eonrije. — Due fuin/t-noff est nni> jiroiiKSse do payor iino s<'>innio d''(inie : et elle doit ê're timhr«'e. — l'I pa\al)leà piéson!at ion. N\>nl>li(V. pas ootle etr- oonsiani'e. ("est eji < cla ^\^\c la luinknotf difft'rv do tons l(\s antres hilK^ls, (!<• toutes les antres reeonnaissatiros do ditti'. — l'.h liien, n\aintenan? , (piellt> «-si la \a!eiir in- hinsè(pie d iino /v////r-//r//r * Su prodnelion «eût»" si peu i\e eliose, (jnelle est à peine ealoulahle. — Ce n'est aulaïUpiela niiso on oiroidalioii »ln crédit; or le t redit n tst pas au noinlne des ellos«'s cpje le fou ptiisso dolruire. — ~ t\* n'est q;u> le sii;ne repri-seiilalif de la \ deiir tpii s'en va on Intnoo. La valeur roslo. — Dm? vSons ndilions moins onéreuses pour le irésoi', et pour les particuliirs. LE VIJV ET LA SAGESSE. t>o5 imposant à la nation le Restriction Act^ précisément au moment oli la banque allait être forcée de suspendre ses paiemens. Le gouvernement lui accorda de plus la protection de ses forces militaires, lors des terribles émeutes de lySo. -— C'est fort bien : maintenant arrivons au Restric- tion A et. — A l'époque mémorable de 1794 à 1797, la banque fut obligée de tirer de ses coffres bien plus d'argent qu'il n'était sûr et convenable de le faire. Nous étions en guerre ; ily avait des empruntsétrangers à souscrire; on tirait du continent sur le trésor pour des sommes énormes, et le gouvernement demandait sans cesse des avances de plus en plus considérables, en sorte que la banque avait fait une émission prodigieuse de notes , et était presque à sec d'espèces monnayées, avec lesquelles elle avait promis de rembourser à présentation. C'était justement le moment où Ton s'attendait à l'invasion des Français; cbacun fut saisi d'une terreur panique; on se précipita dans les bureaux des banques de province; plusieurs ne furent pas en état de satisfaire à cette de- mande soudaine et générale de remboursement en espèces, elles faillirent. La panique s'étendit jusque dans Lon- dres, et la banque d'Angleterre fut assaillie de tous côtés. Le samedi aS février 1797, '^ "V ^vait presque plus d'espèces dans les coffres de la banque ; et il y avait tout lieu de croire qu'il y aurait le lundi matin une bien plus effroyable demande de remboursemens. C'est en ce moment que le gouvernement intervint; il publia une ordonnance le dimanche , qui défendait à la banque de rien payer en espèces métalliques jusqu'à ce que le par- lement eût été consulté; et ce fut la réponse que reçut le lundi matin la foule des créanciers désappointés. . — Je m'élonne, dit Fanny, que cette nouvelle n'ait 2o6 BERKELEY, LE BANQUIER. pas suscité une émeute aussi terrible que celle de 1780; c'est une si intolérable injustice , d'induire les gens à ac- cepter de sunples promesses de paiement à condition de recevoir des espèces monnayées à leur première de- mande, et puis de faire intervenirlegouverncment pour empêcher que cet engagement sacré ne soit rempli. — Une émeute n'aurait pas servi à gi-and'chose , ré- pondit Horace. Les choses en étaient arrivées à ce point, qu'il fallait que la banque faillît ce jour-là , ou qu'elle différât l'accomplissement de ses engagemens. Et dans ces circonstances, le Restriclion Act était peut-être le meilleur expédient que Ton pût adopter. Toutefois per- sonne ne soupçonnait que cette suspension dût se con- tinuer jusqu'à ce jour. Nous voici en t8i4, et la banque n'a pas encore recommencé à rembourser ses billets en espèces à présentation. — Mais alors quelle garantie a-t-on que la banque n'inondera pas le pays de billets portant promesse de paiement, billets qu'elle ne pourra jamais payer? — Aucune garantie quelconque, si ce n'est l'honneur de ses directeurs. Il y a tout lieu de croire que cette ga- rantie est bonne; cependant dans une affaire de cette importance, il y a long-temps qu'on aurait dû en donner au public ui.e meilleure encore. — Mais nous n'avons pas encore parlé du /i(?jf/'/7c//o« ^c^, nous n'avons encore parlé que de l'ordre du roi au conseil. — Aussitôt que le parlement fut assemblé, on nomma une commission pour examiner lesaffliires de la banque, et on les trouva en trèsbon état ; en conséquence, le parlement décida qu'elle ne reprendrait ses paiemcns en argent que six mois après la conclusion de la paix. — Mais nous avons eu la paix depuis ce temps-là. — Oui, et il est probable que nous l'aurons encore avant que la bnuque ne reprenne ses paicmens. il est LE VIN ET LA SAGESSE. aq^n bien plus aisé de cesser de payer eu espèces que d'y revenir; et puis la responsabilité une fois détruite, la tentation est grande de se laisser aller à une émission surabondante, surtout quand on a gagné la confiance du public par la modéralion qu'on y a mise d'abord. — Ainsi on y mit d'abord de la modération. — Pendant trois ans, après le ReslricLion Act ^ les émissions furent si modérées, que les billets de la banque d'Angleterre étaient regardés comme valant un peu plus que l'or, et qu'ils jouirent même d'une petite prime. Après cela il y eut une émission plus abondante; ils perdirent de leur valeur, puis ils se relevèrent, et de- puis ce moment leur valeur a toujours été flottante, mais au bout du compte toujours déclinant. — - Et quelle est à présent la valeur des notes de la banque d'Angleterre? T— Moindre qu'elle n'a jamais été. Déjà en 1810, le parlement avait déclaré qu'il en avait été fait une émis- sion excessive , et recommandait de retourner aux paie- mens en argent dans deux ans; quatre se sont écoulés, on n'a pas repris les paiemens en espèces , et la déprécia- tion des hank-notes va toujours croissant. — Cela tient en partie, je suppose, à l'accroissement du nombre des banques de provinces? — A l'époque du Restriction Act^ il y en avait moins de trois cents ; il y en a aujourd'bui plus de sept cents. — Est-ce qu'il y en a effectivement besoin d'un si grand nombre ? — C'est ce que nous verrons bientôt , murmura M. Berkeley. Je doute fort que d'ici à un an il en reste les deux tiers. — Oh oui , vous avez raison , mes filles, de paraître effrayées. La confiance est déjà ébranlée , je puis vous le dire ; et vous pouvez prévoir vous-mêmes ce qu'il arrive quand une banque commence à perdre son crédit. 208 BERKELEY, LE BANQUIER. — Si révènement réalise ces terribles appréhensions , mon père, ne rattribuerez-vous pas à ce que la banque d'Angleterre a été autorisée à suspendre ses paiemens en espèces? — Cette autorisation a été la première chose qui ait détruit la balance de l'argent, balance que nous aurons bien de la peine à rétablir. Avant cette époque, la banque et ses cliens se faisaient réciproquement contre-poids, comme l'or et le papier quand ils sont réciproquement convertibles. Comme le chiffre des bénéfices de la ban- que dépend de celui de ses émissions, le public est tou- jours sûr d'avoir assez de signes représentatifs, tant que les affaires suivent leur cours naturel. — D'un autre côté, le public était toujours siàr qu'une émission trop abondante de billets amènerait des pertes pour la ban- que; une émission trop abondante de papier fait hausser le prix de l'or , et fait que les détenteurs de billets s'em- pressent de se les faire rembouser, ce qui, par contre- coup, force la banque à acheter de l'or à perte et à faire frapper assez d'espèces pour retirer de la circulation la surabondance de billets qu'elle y avait jetés. Maintenant, • la loi qui lui a permis de ne plus payer en espèces mé- talliques a détruit le frein salutaire qui faisait la sécurité du public. Il est plus sûr que jamais d'avoir assez de signes représentatifs de la valeur; mais il n'existe plus rien qui le garantisse du danger d'en avoir trop. Témoin l'état présent de notre système monétaire. — Si seulement , reprit Melea , nous pouvions inventer une garantie quelconque contre une émission excessive de notes , nous pourrions nous passer d'une monnaie mé- tallique, ou, au moins, d'une monnaie d'or; mais puis- qu'il n'est pas probable qu'on trouve une semblable garantie, il faut bien que nous continuions à avoir un svstème mixte de monnaie métallique et de papier-mon- LE VIN ET LA SAGESSE. 2O9 iiaie. Quel malheur qu'on ne puisse épargner une telle dépense ! — Cela paraît d'autant plus désagréable, quand on songe à la perle occasionée par la manie de thésauriser. Qui songerait à thésauriser du papier-monnaie? — Certainement on thésauriserait le papier, si l'on n'avait pas d'autie monnaie. — Fort bien; beaucoup de gens enterrent leur or, — sans compter misiress Parndon. Combien d'années ses guinées seront-elles demeurées inutilement enfouies quand elle mourra ! car je ne pense pas qu'elle veuille s en séparer avant sa n)ort. Elles auraient pu se doubler peut-être d'ici là, si elles avaient été employées d'une manière productive au lieu d'être enterrées dans son jar- din , sous son plancher, dans sa paillasse , ou dans toute autre cachette. — J'allais vous demander, dit Horace, comment il se fait qu'elle ait laissé savoir qu'elle thésaurisait : mais il paraît que vous ne connaissez pas sa cachette. — Bon Dieu! s'écria Fanny^ tout ce qu'Hester elle- même en sait, c'est que sa mère amasse des guinées quel- que part; et elle n'en a parlé qu'à quelques amis parti- culiers comme ma sœur et moi. — Alors les Gavendish ne sont pas sur la liste de ses amis particuliers, dit Horace, autrement ils auraient mis bon ordre à cette n^anie de thésauriser. M. Caven- dish trouve fort mauvais qu'on garde en terre des gui- nées à vingt milles autour do sa banque. Melca lut frappée de l'accent et du geste de son frère en prononçant le nom de Cavenilish. 11 y avait njis quehjue chose de plus que la gaielé méprisante avec la- (jufllc toute la famille avait coutume de parler de cet homme. — Horace, dit-elle, je ne vous ai jamais soupçonné V. 1 4 aïO BERKELEY, LF BANQtJIER. jusqu'ici de haïr personne ; mais maintenant je suis per- suadée que vous haïssez M. Cavendish. Je voudrais que vous disiez pourquoi ; car j'aime mieux penser mal de lui que de vous. — Oui , ma chère, je vous dirai pourquoi ; et c'est ce dont nous voulions vous parler cet après-dîner. M. Berkeley paraissait mal assis dans son fauteuil , et sa femme le regardait d'un air inquiet, tandis qu'Horace racontait que les propriétaires de la banque deD***, s'étant aperçus depuis quelque temps que de fausses «o/e^, imitées des leui's, circulaient, avaient fait prendre secrètement des informalioiis qu'Horace s'était chargé de diriger, afin de mettre un terme à cette fraude cou- pable; que ces recherches avaient si bien réussi, qu'ds avaient découvert les auteurs du crime. — Oh! mon dieu! s'écria Fanny en gémissant, encore un jugement et une exécution. Son frère l'assura qu'il n'y aurait rien de semblable. Dans un moment où le crédit des banques avait déjà assez de peine à se soutenir, il eût été imprudent de Té- branler encore, enpubliant(}u il n'y avait pas une entière confiance à avoir dans les billets qui circulaient sous leur nom. Les associés de la banque de D*** avaient donc tenu profondément secret que leurs notes eussent été contrefaites. ' — Quelle est la conséquence de ces notes pour ceux qui s'en trouvent détenteuj's? — Rien. Nous les payons à présentation, sans faire aucune observation. — Mais quelle perte pour la banque , s'il en a été beau- coup fabriqué ! — J'ai moi-même remboursé ce matin en espèces à^xx^i fausses notes de cinq livres sterling, et une de dix , dit M. Berkeley, soupirant. Cependant mieux vaut supporter LE VIN ET LA. SAGESSE. 2 I 1 cetle perte, surtout quand on peut y mettre un terme, que de compromettre le crédit de la banque. — Vous êtes donc sûrs d'avoir découvert les faussaires. — Jai vu embarquer le principal auteur pour l'Amé- rique avant mon départ de Londres; et ses complices savent que nous avons l'œil sur eux. La seule chose dou- teuse, c'est de savoir si nous pouvons nous en rapporter à leur dire quant au nombre de fausses notes émises. Dans un mois nous saurons à quoi nous en tenir. — -Est-ce que toutes vos notes soxx'i reviennent en quel- ques semaines, mon père? demanda Melea. Je croyais qu'elles restaient dehors des années entières. Pour mon compte, j'ai plusieurs notes de la banque de D*** qui ont plus d'une année de date. — Oui; il y en a quelques-unes maintenant en circu- lation qui appartiennent à la première émission qui a eu lieu depuis que je me suis rendu associé; mais celles-là nous sont rentrées et ont été émises de nouveau. Nous comptonsque la plupart des notes nous reviennent toutes les six semaines. — Vous ne vous figurez pas, je suppose, dit Horace, que l'on émette chaque fois des notes toutes neuves? Pourquoi la banque ne se servirait-elle pas de celles qui lui rentrent, aussi long-temps qu'elles peuvent durer? — Je ne croyais pas que le timbre pût servir plus d'une fois. — Le fisc concède cette permission aux banquiers moyennant une licence, qui se paie trente livres sterling ', et doit se renouveler tous les ans. La banque d'Angle- terre fait seule exception à cette règle; elle a faitun com- promis avec l'administration, et, au lieu des droits de timbre, elîe lui verse tant par million de livres sterling 720 fr. at2 BERKELEY, LE BANQUIEft. pour lesquelles elle cmQtsi-s notes. Ce^t précisément sur ce poiîit que fious espérons avoir j)rise sur Caveiitlish; il n'a pis renouvelé s:» liecnee dans le délai prescrit. — Comment! vous espérez avoir prise sur lui ? s'écria Fanny avec une cerlaine indignation. En (pioi cela vous regarde-t-il? C'est l'affaire de l'administration du timbre , non la vôtre. Occupons-nous de ce qui se passe chez nous , sans nous mêler de ce qui se passe chez nos voisins. — ^ Et de plus, ajouta Meiea, qu'esl-ce que devient le crédit général des banques , dont vous disiez tout à l'heure qu'il fallait prendre un soin extraordinaire de ne le pas ébranler? Compromettez le crédit de la banque de Cavcndish, et, suivant vos propres doctrines , vous com- promettez jusqu'à un certain point celui des autres. Fanny et Melea se regardèrent d'iui air chagrin ; leur frère le remarqua et dit sans s'émouvoir: — Ce n'est point dans un esprit de vengeance que nous allons agir contre Cavendish. Il importe à l'intérêt public (jue cette banque soit fermée, tandis qu'il reste ' encore quelques chances qu'elle puisse remplir ses obli- gations. SI elle dure encore un an , — je vous le dis en confidence et dans notre petit intérieur , — il est impos- sible qu'elle ne saute pas, et n'entraîne pas la ruine de la moitié des habitans d'Haleham. Si l'on peut susciter à temps à Cavendish des embarras , — que du reste il s'est attirés lui-même, — de manière à le forcera qiiilter la banque, pour ne s'occuper que de ses autres brancbes de commerce, il est possible que ceux qui ont eu con- fiance en lui recouvrent leur argent, et que le crédit général des iianfjucs n'é|)rouve pas le ciioc qui serait la suite inévilable de sa faillite. — Quelle est la pénalité? — Une amende de cent livres sterling pour chaque LE VIN ET LA. SAGESSE. 2l3 émission âenotes, postérioureà l'expiration de la licence. Je m'occupe à décoiivrir maintenant (jn(>lles sosit 1rs émissions cpie Cavendisli a faites depuis l'expiration de la sienne. Je crois que nous le trouverons passible d'une somme assez forte pour le décider à feimer sa bancjue par compromis, sans toutefois ie ruiner, encore cpie je n'imagine pas qu'il fallût une grosse amende pour cela. — Quelle vilaine besogne vous avez entreprise là 1 s'écria Mclea. — Très désagréable, il n'y a pas de doute; mais la conduite de Cavendish envers la banque de D*** mérite la punition la plus sévère que nous puissions lui infliger. 11 a eu bien avant nous connaissance de nos fausses notes; non-seulement il ne nous en a pas avertis, mais il a été répéter cette nouvelle à l'oreille partout où il a ci-u qu'elle serait de nature à nuire à notre crédit, suffisamment pour que les gens riipugnassent à pi'endi-e nos luitcs^ m:iis sans amener un cboc violent dont il aurait pu res- sentir lui-même le contre-coup. Il s'est bien gardé d'in- sinuer aucun doute sur la solvabilité de nolr'c maison ; mais il a dit à quia voulu l'entendre que nos «o/fj avaient été contrefaites avec tant d'Iiabileté qu'il était presque impossible de distinguer les bonnes d'avec les fausses. — Comment donc a-t-il pu savoir avant les associés eux-mêmes que les notes de la banque de D*** avaient été contrefaites? demanda Melea. Ni son père, ni son frère ne purent le lui expliquer. — Et les faussaires, reprit' Fanny, peut-on vous de- mander qui ils sont et comment vous les avez traités? — Non! répondit son frère , vous ne saurez rien à cet égard. Nous nous sommes engagés à n'en rien dire, même dans nos familles. Mieux vous vaut ne connaîli'e aucun détail; c'est une bien triste liisloiic, et elle ne pourrait vous faire que de la peine. 9. t4 EERKKLIiV, LE BANQUIER. Toute la compagnie demeura un moment en silence. Les deux demoiselles regardèrent les paies rayons de la luneseréjfléter sur la pelouse; toutes deux réfléchissaient sur les rapports que Cavendisli pouvait avoir avec les faussaires. L'absence de toute réponse à la question de Melea semblait indiquer qu'il était pour quelque chose dans cette sale affaire; cependant, il était indubitable- ment de l'intérêt de tous les banquiers, de ceux surtout qui ne se sentaient pas trop soU»!es, de faire une guerre à mort à tous les faussaires. Fanny crut qu'il valait mieux dire ce qu'elle avait dans l'esprit , déclarant toutefois qu'elle ne le faisait pas pour satisfaire une vaine curiosité, et qu'elle ne deman- dait pas de réponse, à moins que son frère ne pensât pouvoir lui en faire une sans inconvéniens. Horace fui charmé qu'elle eût parlé, puisqu'il pou- vait lui assurer qu'il faudrait qu'un banquier fût au moins aussi stuplde que fripon pour entretenir des rap- ports avec des faussaires, et que, s'il eût été prouvé que Cavendish en avait eu, il eût été bien autrement traité qu'on ne s'apprêtait à le faire. T^es charges contre Ca- vendish semblaient donc se réduire à beaucoup de légè- reté dans la conduite de sa banque, et une misérable jalousie contre celle de D***. — Maintenant promettez-moi , dit Horace à ses sœurs, que vous ne vous figurerez pas être menacées des désastres les plus horribles, s'il arrive que mon père et moi nous ayons quelque t;onférencc ensemble, sans vous admettre immédiatement dans notre conseil. Promettez- moi Il s'arrêta quand il vit les yeux de Melea baignés de larmes. — Ma chère enfant, continua-t-il, je n'ai pas eu l'in- tention de vous blesser. Il ne m'est pas venu dans l'idée LE VIN ET LA SAGESSE. 2l5 que ni vous m Fanuy puissiez être jalouses, ou que vous eussiez assez de vanité pour vous offenser. Tout ce <[ue je voulais dire, c'est que vousavez été toutes deux beau- coup trop alarmées cette fois-ci, et que je serais déses- péré que vous le fussiez autant une autre fois. Savez- vous bien que vous ne m'avez pas regardé en face depuis mon arrivée , et je ne sais trop si vous seriez même dans le cas de le faire en ce moment. Melea répondit en levant sur son frère des yeux pleins d'affection et de confiance. Elle avait aussi ses plaintes à faire, ou plutôt ses explications à donner. Comment Fanny et elle pouvaien-t-eiles éviter de se livrer à des conjectures et à des appréhensions, quand Horace avait à peine répondu à la moitié de leurs questions, ou s'était à peine informé de la moitié de ses anciennes connais- sances, quand il ne paraissait plus prendre aucun intérêt aux lieux, aux animaux, aux plantes qu'il aimait autre- fois, et, qu'en son absence, elles avaient aimés à cause de lui? Et puis, ajouta Faimy , l'air inquiet et îe silcnre extraordinaire de maman pendant des matinées entières. — A mon tour, dit M. Berkeley, qu'est-ce que vous avez à me reprocher ? Avez-vous compté combien de signes de mauvaise humeur j'ai donnés cette semaine. — Il eût été plus aisé de compter le nombre de fois que vous avez souri, répondit Melea; mais si vous vouliez seulement — Je finirai votre phrase , ma chère , reprit Horace, qui la voyait hésiter. Si vous vouliez seulement ouvrir votre ameà vos filles, autant que la prudence le permel, elles trouveraient moinspénible d'apprendredirectement un malheur de votre bouche, que d'avoirà le conjecturer par l'étab de tristesse où elles vous verraient. En effet , mon père, je crois qu'une telle confidence vous don- nerait de la force et du soulagement. 2l6 BERKKLEY, LE BANQUIER. — Autrefois elles se plaignaient quand je leur disais quelquefois qu'il fallait qu'elles se préparassent à vivre de leur travail. — Non pas de ce que vous nous le disiez: il n'y aurait quede l'affection à nous le faire savoir le plus tôt possible; mais.... — Mais vous ne saviez jamais ce que vous deviez en croire; — est-ce cela? Dites-le donc. — Nous aimerions à connaître rétendue des changemens survenus dans votre fortune, quand il en surviendra. Nous en serions plus prêtes à les supporter. — Vous vous êtes terriblement préparées ces jours derniers. L'une faisant de l'allemand et de l'italien toute la journée , l'autre de la musique, et toutes deux étudiant l'éducation à qui mieux mieux. C'éSait un sujet de conversation cju'Horace ne pouvait souffrir. Il frétnit de le voir introduii'c, encore qu'il vît bien celte fois que son père plaisantait , et qu'il sût que ses sœurs, comme toutes les jeunes personnes, s'aban- donnaient plus entièrement à une idée nouvelle que la raison ne l'aurait voulu. Ce fut en vain que Meîea ob- serva que le travail au(juel elles se livraient maintenant ne pourrait jamais leur nuire, quelque situation que le sort leur réservât dans la suite; il ne fut à l'aise que lorsqu'il lui eut entendu mentionner le nom de Lewis, cet eiiHint qu'elles attendaient des [ndes Orientales, et qu'elle expliqua comment Fanny et elle-même désiraient conlribuei' à son éducation. Toute la famille souhaitait garder Lewis à Halebam , et si les leçons qu'il recevrait de ses cousines à la maison, jointes à celles qu'il recevrait dans un externat, pouvaient suffire, cela vaudrait beau- coup mieux pour tout le monde que de l'envoyer dans une pension h cent milles de distance. Ce plan de répéti- tions générales expliquait très-bien l'empressement de LE VIN ET LA. SAGESSE. 217 Fannyh cultiver l'allemand; mais quel avantage Lewis devait retirer fie la imisir[uc que fitisait Mclca, c'est ce qu'on avait oublié d'expliquer. Celte soirée fut la plus belle du printemj)S, aux yeux de Fanny et de MeK^a. La banque n'avciit essuyé qu'une perte au lieu d'être au moment de sauîer. EIK'S n'enten- draient plus parler de M. Longe, et. d'un autre côté, Horace n'avait témoigné aucune intention de cliei'cher querelle à Henry Craig. Le soleil coucliant était certai- nement un des plus beaux de l'année ; jamais les violettes n'avaient cxbalé un aussi doux parfum, et même M. Ber- keley, donnant le bras à ses deux filles, reconnaissait que le bosquet de roses qu'il avait imaginé el qu'elles avaient soigné, lui semblait l'endroit le plus délicieux oîj il se fut assis depuis le temps où il jouait dans le jar- din de sa mère, dont il piilait toujours avec émotion quand il était question de son enfance. La natiu'c ne parut pas si extraordinairement belle à mistress Berke- ley et à son fils. Ils n'avaient été soudainement débar- rassés du fardeau d'aucune apprébension : ce qu'ils avaient craint, ils le craignaient encore; mais, ?pi'ès tout, c'était une belle soirée de mai , et ils se promenèrent dans le verger jusqu'à ce que la lumière qui s'écbappait à travers les rideaux du salon h's avertît qu'on les y at- tendait. CIIAPITBE Y. MARIS ET FEMMES. M. et mistress Cavendish furent, à cette époque, Ql8 BERKELEY, LE BANQUIER. tourmentés d'une crainte, qui n'était pas sans fonde- ment, celle de ptTclre leur popularité,' — et avec elle tout ce qu'ils possédaient. Ils savaient que dans une pe- tite ville on est prompt à remarquer quand les amitiés se refroidissent, quand la confiance mutuelle .s'altère; ils craignaient donc que, dès qu'on aurait observé que le recteur ne montait plus deux ou trois fois à cheval par semaine, pour faire visite à M, Berkeley, et qu'on ne voyait plus les deux banquiers s'arrêter pour causer en- semble dans les rues, on ne se mît à chercher quelles pouvaient être les causes de ces changemcns. Ils avaient peu d'espoir que leur réputation pût tenir long-temps une fois mise en opposition avec celle de la famille Bei- keiey, qui habitait depuis si long-temps le pays, et qui, depuis si long-temps, y était respectée. Mistiess Caven- dish lirait tout le parti possible du petit nombre de rap- ports qui existaient entre elle et les dames Berkeley. Quelque part qu'elle se trouvât, elle était toujours hor- riblement pressée, parce qu'elle allait montrer ceci à misiress Berkeley, dire cela à miss Berkeley, ou con- sulter sa chère Melea sur telle ou telle chose. De quelque lieu que ce fût, elle était invariablement sûre de voir les Berkeley qui se rendaient chez elle, et elle n'en sor- tait jamais sans trembler qu'ils ne vinssent en son ab- sence. On encouragea les enfans à épier l'ombre d'une invitation, et on ne les gronda plus quand ils maiîifes- taient l'envie d'aller jouer dans les berceaux, cueillir les fraises ou manger quoi que ce fût qui se trouvait dans le jardin des Berkeley. Ils y étaient souvent invités, parce que Fanny et Melea prenaient du plaisir à en faire aux enfans, înème les plus désagréables, encore qu'elles n'aimassent ni leur mère ni leur gouvernante. Toutefois, si elles laissaient passer huit jours sans les inviter, elles étaient sûres, le huitième jour, de voir une procession irARîS ET FKMMES. 2ig se diriger vers leur maison, savoir : miss Egg, portant un petit panier sous le bras, ou un petit sac, sous pré- texte de quelque petit présent, — un fromage à la crème, une douzaine d'éperlans sortant de l'eau, un nouveau patron de broderie , ou peut-être une nouvelle walse allemande. Des deux cotés de miss Egg, plusieurs files de chapeaux et de casquettes de différentes tailles an- nonçaient l'approche d'une armée entière de mangeurs de fraises, A l'arrière-garde, la pauvre Rhoda , accablée dép de chaleur, portait un enfuit lourd et criard, à moitié couché sur son épaule, avec cette agréable pers- pective devant elle que, quand elle aurait appris à cet in- téressant jeune homme h se servir un peu plus de ses jambes et un peu moins de ses poumons , on lui en con- fierait un autre qui deviendrait tout aussi lourd et aussi tuibulent. Le reste de la ti'oupe était scandalisé de voir que chaque fols Rhoda était la première dont on s'occu- pât; qu'à peine entrée sous le vestibule, on l'y faisait asseoir, que Melea la débarrassait de son enfant, tandis que Fatiny lui apportait une assiette de fruits, qu'on laissait les autres visiteurs aller offrir leurs complimens à mistress Rerkeley dans la salle à manger, et lui parier de la chaleur et du beau temps jusqu'à ce que les jeunes demoiselles fussent prêtes à les conduire dans les bos- quets et dans le verger. Ces visites devenaient d'autant plus désagréables aux Berkeley qu'ils étalent sûrs que ce que chacun d'eux pourrait dire serait cité avec son nom en toutes lettres vingt fois le lendemain, et que tout Ha- leham en serait régalé avant la visite suivante. Cepen- dant ils étaient patiens , trop patiens et trop bons comme l'événement le prouva ; car cette bonté envers leurs en- fans fit espérer aux Cavendlsh qu'elles consentiraient à se rendre par invitation chez les parens, ce qui leur don- nerait un air d'intimité. 220 BERKELEY, LE BANQUIER. M. et mislress Cavendish tombèrent d'accord qae le moment était favorable pour une tentative qnl devait leur rap]/orterbeaucoiipd(> popularité, tandis {|ueM. Ber- keley était absent pour quehjues jours, qu'il n'était pas probable qu'on entendit parler d'Horace, et avant que l'affaire de la licence n'éclatât. M.Cavendish avait aeiicté un assez joli domaine au nom de sa fenuTie : l'anniver- saire du jour de leur mariage approcbait, et il serait cbarmant de donner une fête cbampetre, au milieu de laquelle le tendi-e époux présenterait les litres de pro- priété à son épouse doucement surprise, entourée de leurs nombreux enfans, ténioins encbantés du spectacle moral de cette affection conjugale. L'idée était ebar- mante en effet de tous points, careonimc la feîe se don- nait en riionneur de misttess Cavendisii, il n'était pas à supposer que inistress Berkeley et ses filles pussent se dis- penser d'y assister, surtout (|uand ou leur dirait que M. Longe était actuellement ta Biigbton. Cependant I(;s Berkeley, et bien d'autres, trouvèrent moyen de décliner l'invitation sous divers prétextes. Ce fut une fête manquée; et jusqu'au mo?nent où la partie la plus pauvre de la compagnie arriva, il n'était pas bien décidé si la fête après tout ne cbangerait pas de caractèî-e, et si au lieu d'y jouer un drame de tendresse conjugale, on ne ferait pas mieux d'en jouer un de bien- faisance cbampetre. Le tlîner des pauvres gens était déjà dans la marmite, et les tables dressées sous les arbres; la grange était dis- posée pour servir de salle de bal aux fils et aux filles des boutiquiers. Ces deux parties du progj'ammr- devaient nécessairements'exé( uter; mais, quanta la salle pr('j)aroe poiu" les botes du premier rang, il était bien à craindre qu'elle ne restât vide; et il y avait peu de plaisir pour un maria faiie cadeau d'un domaine à sa femme au jour MARIS ET FEMMES. 221 anniversaire fie leur mariage , s'ils ne devaient avoir pour spcclaîeurs que des gens de la classe pauvre, ou lout ati j)lus de la classe moyenne. Toutefois il était sûr cpie M. Craig viendrait; il était sûr aussi qu'il racon- terait aux Beikeley ce qui se serait passé, et la chose ne pouvait manquer de produire un bon effet. Cette consi- dération trancha la difficulté. Le présent fut offert avec tendresse, et reçu avec ravissement. L'époux esubiassa, l'épouse pleura, les enfans s'étonnèrent, la plupart des spectateurs admirèrent , et ceux qui n'admirèient pas ap- plaudirent , — le lout conformément au programme. Suivant la prière qui lui en avait été faite, ]\L Craig pré- senta aux dames Berkeley les complimens affectueux de mistress Cavendish, et les regrets que leurs tendres cœurs eussent perdu le plaisir de sympathiser avec elle dans cet heureux jour; M. Craig ajouta, de son propre foiîds, qu'elles étaient encore à même de sympathiser avec «Ile, si elles le désiraient, la chose n'étant pas encore tcnminée. Il avait quitté la fête de bonne lieure, sous prétexte de faire le tour par chez les Beikeley pour s'acquitter de son message. — Juscpi'à (pielle heure devons-nous sympathiser? demanda Fanny. Est-ce qu'elle a rinlention de faire durer son bonheur jusqu'à minuit? — Les danseurs ont certainement le j)rojet de faire durer le leur jusque-là. La grange est pleine, et toute la maison supérieurement illuminée. Si vous voulez venir, ?v1eiea , s»Milement jusqu'à la grille, avec moi, vous verrez à travers les arbres, les verres de couleur, bleus, verts , rouges, etc. Ce n'est pas soiivent que Ton voit à Ha- leham des illuminations eu verres de couleur. — Merci; mais quelque jolis que soient les veifcs de couleur en d'autres circonstances, ils sont trop artificiels > 222 BERKELEY, LE BANQUIER. dans uii paysage comme celui que l'on volt de la grille blanche. — Alors venez admirer des lumières qui ne sont pas peintes. Le ciel est plein d'étoiles, et je n'ai jamais vu les vers lulsans briller d'un aussi vit' éclat. — Des vers lulsans! Y a-t-il des vers lulsans? s'écria Melea. Mais mistress Berkeley voulait encore quelques détails sur la fête, et demanda si tout le monde n'y était pas. — Tout le monde. Madame 1 il n'y a personne. — C'est la première fois, dit Fanny , que je vous ai vu ne regarder comme quelqu'un que les gentlemen et leurs femmes. Qui est-ce donc qui danse dans la grange, s'il n'y a personne? — La grange même est pour ainsi dire déserte pour moi. Ceux auxquels je m'intéresse le plus n'y étaient pas ou y étalent mal à l'aise. ^— Qui ? les Martin ? — Je savais d'avance qu'ils y étaient venus à contre- cœur, en sorte que je n'ai trouvé aucun plaisir à les y voir. — Fort bien ! et le vieil Enoch Pye — — S en est allé aussitôt que le dîner a été desservi, quoiqu'on l'eût choisi pour présider une table. — Il s'en est allé ! et qu'est devenue alors la pauvre mistress Parndon? L'a-l-elle suivi à temps pour prendre son bras? — Elle n'y était pas*, et j'imagine que c'est là la raison du brusque départ du vieil Enoch. Je crois qu'un voisin lui a dit qu'il lui était arrivé quelque malheur. — Qu'est-ce donc? Que lui est-il arrivé? s'écrièrent à la fois toutes ces dames, qui éprouvaient infiniment plus de sympathie pour mistress Parndon et sa fille Rester, que pour mistress Cavendish. MARIS ET FEM3IES. 223 Tout ce que savait Henry, c'est que mistress Parndou avait reçu quelque mauvaise nouvelle de Londres, par le courrier de ce jour. Son intention était d'aller le Icn- Jeniain matin savoir ce que c'élait, et voir s'il pouvait rendre quelque service, à moins que Melea, qui ëîait 3ÎUS avant dans la confiance de la veuve, ne voulût en- reprendre cette tâche. Henry était persuadé que Melea a consolerait mieux, et il viendrait le lendemain matin lavoir si l'on avait besoin de ses avis ou de ses services. Ze plan fut facilement adopté, car c'était une chose gé- léralement reconnue, qu'après sa fille, il n'était personne i qui mistress Parndon s'ouvrît plus volontiers qu'à sa ;hère miss Melea, — • toujours excepté son vieil ami VI. Pye. Mistress Parndon était seule, et travaillait à son or- linaire, quand Melea entra dans son petit parloir, qui t'était plus décoré de fleurs naturelles, comme il l'était [uand Hester habitait la maison ; toutefois cette pièce l'était pas sans orneniens, puisqu'elle était tapissée des iessins de feu M. Parndon et de ceux de sa fille; mais, cette exception près, tout y respirait la parcimonie au noins autant que la propreté. Le morceau de drap qui ecouvrait le plancher ne remplaçait que misérablement m tapis, même au milieu de l'été; c'était un composé le lisières et de rognures achetées chez trois tailleurs lifférens , et réunies de la manière la plus bizarre en un out par l'aiguille industrieuse de la vieille. Les fenêtres talent sans rideaux, ceux d'hiver ayant été brossés et erres; et la maîtresse du logis ne voyant aucune utilité ; des rideaux de mousseline, qui n'avaient été, disait lie, qu'un pur caprice d'Hester; en sorte que la mous- eline avait été employée à recouvrir les tableaux, le niroir , et le petit cabaret de porcelaine, afin de les pré- erver des mouches dans l'été , et de la poussière du fover 224 BERKELEY, LE BANQUIER, clans riliver. Même le tabouret de la veuve, que jamais ne loutliaioiit quo des paiiioiifics exemptes de toute souillure, n'en n'était pas moins recouvei't d'une toile. Tout était recouvert chez ille, à l'exception de son pa- lliera ouvrage, sur lequel étaient entasses des cliemises et des bas de fil , dont l'amas lui venait jusqu'à l'épaule. Elle leva les yeux avec empressement quand la porte s'ouvrit; mais un nuage passa sur sa figure quand elle vit que ce n'était que Melea ; toutefois elle finvita d'un air affectueux à s'asseoir aupi'ès d'elle. — Il faut (|uc vous continuiez votre ouvrage, exac- tement comme si je n'y élais pas, dit Melea. La veuve se remit immédiatement à coudre, et lui fit observer qu'elle avait effeclivement beaucoup d'ouvrage devant elle. — Aulant que quand votre fils et voire fille étaient enfans, et (ju'iis usaient leurs vêtemens à se rouler par terre, ou à grimper aux arbres. Est-ce qu'Hester vous envoie les chemises de son mari à faire et à racommoder? — Elle le pourrait bien, répTuiua la veuve, car elle est forcée de dessiner beaucoup actuellement; mais tout ce (pje j'ai pu en obtenir, c'est de me laisser travailler pour Philip; encore n'a-t-elle consenti à m'envoyer que le linge neuf, et non pas les raccommodages. Ce que vous voyez n'est pas à lui. L'œil curieux de Melea semblait demander à qui c'é- tait; Li veuve le comprit el répli(jua d'un air honteux que M. Pve n'avait au monde que sa blanchisseuse pour prendre soin de son linge, et il était si propre, si minu- tieux, (ju'enfin il avait permis que sa vieille anùc vînt une fois par semaine en ]}nsser rinspoction, et voir ce qui avait besoin d'èti'e racco nnodé. Elleétait sûre, ajoutâ- t-elle, que Melea n'y voyait aucun mal. Celle-ci répondit qu'elle n'y voyait pas le plus petit MARIS ET FEMMES. 2^5 mal (lu monde. C'était une chose agréable que de voir de vieux amis se rendre service l'un à l'autre, — surtout deux vieux amis que la Providence semblait avoir aban- donnés à leurs soins réciproques. Elle ne savait ce que serait devenu M. Pyesans mis!ress Pai'ndon, et ne dou- tait pas que celui-ci ne lui rendît d'utiles services à son toui'. La veuve sourit, secoua la tête, et observa qu'en effoi Enoch avait besoin de quelqu'un qui prît soin de lui. il devenait tout-à-fait sourd, le pauvre homme, quoi- qu'il ne voulût pas en convenir; et il était désirable qu'il eût à côté de lui quelqu'un pour reih'csser ses petites erreurs, et indiquer aux chalands la nécessité de parler plus liant, s'ils voulaient être convenablement servis. — C'est grand'pitié (jue vous ne puissiez porter votre panier à ouvrage sur son comptoir, dans de belles ma- tinées comme celle-ci, reprit Melea , au lieu de rester seule des heures entières. Je ne doute pas que M. Pye ne vous fût fort reconnaissant de lui tenir compagnie. — Je n'en doute pas non plus, réj)ondit mistress Paru- don; mais c'est une chose impossible, ce serait tout-à-fait inconvenant. Qu'erU-ce que diiail toute la ville, si je me permettais une pareille chose? Melea s'excusa et détourna la conversation sur Hester. Elle n'avait pas appris qu'elle se fût ainsi remise à des- siner depuis son mariage. La veuve soupira, et dit que les temps étaient bien plus durs pour les personnes dans la position d'Edgar qu'on ne l'aurait supposé à voir combien celle des fer- miers était florissante. Quand quelques-uns s'élevaient, d'autres s'abaissaient nécessairement, et la veuve en concluait qu'il y avait réellement bien peu de prospérité dans le pays, encore que quelques-uns s'enflassent pro- digieusement. Par exemple, les Martin s'enrichissaient rapidement, et pourraient mettre de côté une petite v. i5 9,%6 BKRK.F.LET, Lt BANQUIER. fortune, avant la fin de leur bail, tandis qu'elle, une veuve économe, avec une pension que cliacun naguère regardait comme bien suffisante, la voyait chaque année diminuer de valeur réelle, précisément au moment où, dans rintérôt de ses enfans, elle eût voulu la voii* plus considérable; précisément au moment où le ciel lui était témoin qu'elle eût bien su comment l'employer. Melea ne se hasarda pas à demander le sens de tout ce discours, ni des soupirs profonds qui le terminèrent. Elle se j>ermit seulement de demander si Edgar avait encore sa place à la Monnaie. Oh oui! lui répondit la veuve, mais les appointemens ne sont p'us rien, en comparaison de ce qu'ils étaient autrefois; et il fait cher vivre à Londres, encore que le jeune ménage habite un appartement par haut dans la maison de Philip, pour leur convenance réciproque. Il en réf.ulte que Philip a une boutique très vaste et d'un bel étalage, «U qu'Edgar et sa femme paient un peu moins pour rappartement qu'ils occupent qu'il ne leur en eiit coulé chez un étranger. Melea exprima le regret qu'elle éprouvait de voir les nouveaux mariés forcés de songer ainsi à léco- nomie; elle n'avait pas cru qu'ils dussent jamais en ve- nir là. n^Qu'e voulez-vous, miss Melea? les jeunes hommes font de la dépense; ils ne songent pas comme leurs femmes à la limiter quand les temps sont durs; en sorte que leurs femmes, — celles du moins qui ressemblent à mon Hester, — sentent qu'elles doivent contribuer de tous leurs moyens à remplir la bourse commune; en sorte qu'elle dit qu'elle ne fut pas du tout affligée , quand son mari lui déclara, il y a quelques mois, qu'il serait bien aise de la voir chercher à s'occuper comme elle le faisait avant son mariage. La seule chose qui lui fit de la peinai, c'est qu'elle fût si long-temps avant de trouver MARIS ET FEMMES. 2 2 -y quelque ouvrage qui en valût la peine ; car les éditeurs ont des artistes, à ce qu'ils disent, plus qu'ils n'en peuvent occuper. Elle n'eût pas demandé mieux que de travailler pour M. Pye, comme auparavant; mais il ne voulut pas en entendre parler, ni Philip non plus; car l'on est per- suadé ici qu'elle a fait un bon mariage (et certainement c'en est un à ne considérer que les qualités d'Edgar), et cela aurait mauvaise mine de la voir aux gages de M. Pye, comme lorsqu'elle n'était que miss Parndon. — Pauvre Rester! pensa Melea, qui pouvait à peine dissimuler la douleur que lui causaient ces révélations: avec un mari dépensier, un frère orgueilleux , une mère égoïste, vous voilà réduite à chei'clier les moyens de gagner de l'argent , et encore on vous gêne dans cette recherche! Pauvre Hester! Elle essaya d'exposer dans les bazars, continua mis- tress Parndon; mais plusieurs de ses beaux dessins y furent déchirés ou tachés, si bien qu'elle fui obligée de les retirer; et le peu qui furent vendus, le furent bien au-dessous de ce ou'ils lui avaient coûté de travail. Mais j maintenant elle n'a plus besoin de M. Pye, ni de qui que ce soit. Elle est en grande faveur auprès d'un éditeur qui publie pour les enfans de petits livres pleins de gra- vures. Tenez! voici le premier volume auquel elle a tra- vaillé pour lui; seulement, vous comprenez , je ne dis pas que ce soit elle qui ait dessiné cela. Vous voyez qu'il y avait là pas mal d'ouvrage, et pas mauvais sous le rapport pécuniaire à ce qu'elle dit; elle en a encore autant à faire avant les fêtes de Noël, en sorte qu'elle est bien sûre d'avoir de quoi occuper ses loisirs. Pour lui épargner du temps , je voulais qu'elle m'envoyât le linge de son mari à faire et à raccomn)oder; mais elle m'a ré- pondu qu'elle avait bien des heures de veillée quand elle attendait Edgar , heures pendant lesquelles elle ne pou- :>.7.S BERKELEY, LE BANQUIER. vait dessiner; qu'elle aime à avoir beaucoup d'ouvrage d'aiguille pour ces licîurcs-là, et «[u'elle ne voudrait pas que personne autre qu'elle travaillât pour son mari. — Bien des heures de veillée au mois de juin! pensa Meîea. Combien d'heures aina-t-elle donc à passtîr seule en hiver? Pauvre Hester! — Peul-etie son frère passe-t-il ses soirées avec elle? se hasarda-l-elle à demander. — Mais, répondit mistress Parndon, Philip n'a guère de soirées. Vous savez qu'il a toujours été très rangé, et; préférant son travail à tout le resle. 11 ne le quitte pas aujourd'hui , qu'il ne soit bien fatigué; alors il se coucbe, à neuf heuivs en hiver, et guère plus tard en été. Et puis, qiioiqu'ils îiabilent la même maison, ils ne font pas })roressiou de demeurer ensend3le. Edgai* est her; il ne voudrait pas potu' tout au monde qu'on pût supposer que sa femme et lui ne sont pas chez eux. — Mais n'est- ce pas une chose étrange, missMelea, que, rangé comme l'est Philip, il se trouve aujourd'hui dans l'embarras? ]S'est-il pas extraordinaire qu'un garçon comme celui-là se trouve inquiété par la police? Melea ne trouvait pas en elle-même que cela fût si ex- traordinaire; il lui semblait que sa stupidité pouvait aussi bien le mettre dans l'embarras que son application au travail l'en préserver. Toutefois, elle prit un air singu- lièrement peiné et attendit que la veuve voulût bien lui faire part de laventure. — Vous êtes la seule personne, missMelea, à qui j'en aie parlé, depuis que je l'ai appris hier matin, excepté M. Pye, qui, reinarcpiant mon absence à la fête d'hier, est venu obligeamment s'informer de ce que j'avais, et passer toute la soirée avec moi , jusqu'à ce que , pour le renvoyer, j'ai été obligé de lui dire que je me sentais tout- à-fait remise. Je suis bien sûre qu'on en jase, car tout le monde sait que j'avais intention de me rendre à celte MARIS ET FEMMES. 9.29 fête, el qu'il a fallu quelque chose de bien imprévu pour m'en empêcher; car niistress Crâne, qui était ici hier malin, a vu ma robe de soie toute prête, avant l'heure de la distribution des lettres; el il n'y a guère eu moyen qu'ils m'aient crue malade, puisque l'apothicaire était au dîner et savait bien qu'on ne l'avait pas envoyé cher- cher. Mais j'ai pensé qu'il valait mieux tenir la chose secrète, jusqu'au piochain courrier, au moins; car après tout peut-être que tout cela ne sera rien. Melea regarda à sa montre, et dit qu'elle comprenait maintenant pourquoi mistress Parndon avait eu l'air désappointé en la voyant entrer. Probablement en l'en- tendant frapper, elle avait cru que c'était le facteur. — O mon dieu! non! répondit la veuve. C'est tout au plus s'il est l'heure de la poste. Mais quoique M. Pye n'ait pas dit positivement qu'il viendrait ce matin , j'ai supposé que ce pouvait être lui quand j'ai entendu frapper (je n'ai jamais pu lui persuader d'entrer sans frapper ); je me préparais déjà à élever la voix en par- lant ; et j'ai été surprise de voir que ce n'était pas lui ; — voilà tout. — Mais enfin ! qu'est-il donc arrivé? reprit Melca, s'il n'y a pas d'indiscrétion à vous le demander. — Mais, miss Melea, — Philip n'a rien fait de plus que ce que bien des gens font tous les jours; le malheur veut que le châtiment tombe sur lui plutôt que sur l«'s autres. Il y a quelque temps, Edgar introduisit un jeune homme d.uis la boutique de Philip (que ce soit, ou lîon, un ami d'Edgar, c'csl ce quTleshr ne dit ]Kis); — il l'in- troduisit en disant à Philip (|u il trouverait son couipte à se montrer acconuiiodant avec lui , et qu'ils pourraient faire ensemble des affaiies avantageuses pour tous les deux. Il n'y avait personne dans la boulique, et sur un 3l3o BERKELEY, LE BANQUIER. signe d'assentiment de Philip, l'étranger produisit un sac de gainées qu'il désirait lui vendre. — Vendre des guinées, cela est défendu par la loi, n'est-ce pas? — C'est précisément d'où vient tout cet embarras; mais on dit qu'il n'y a pas un orfèvre à Londres qui ne le fasse; ainsi il est bien malheureux qu'un seul soit pris et puni pour tous les autres. Fort bien; ils tombè- rent d'accord, Edgar restant là pour les voir peser et être témoin du marché. Au moment où tout allait être fini , quelqu'un entra dans la boutique, l'éîranger fit signe à Philip de t;acher les guinées, et lui dit tout bas qu'il reviendrait chercher son argent. Si bien que quand il revint, et qu'il mettait les hank-notcs dans son porte- feuille, le même importun parut de nouveau qui les avait interrompus la première fois. Il prétendait vouloir acheter un cachet; mais il n'y a pas de doute que ce ne fût un homme delà police, car c'est lui qui a dénoncé Philip , et qui a prêté serment contre lui. — Philip a donc été mené devant la justice? — Oh ! ma chère miss Melea ! quelle expression pour l'oreille d'une mère! Oui; il a été conduit devant le lord-maire, mais il a été mis en liberté sous caution. Edgar va remuer ciel et terre pour le tirer de ce mau- vais pas; et bien fera-t-il, puisque c'est lui qui l'y a en- traîtîé. J'espère recevoir par la poste de ce jour nouvelle que la chose aura pris une bonne tournure. — Dans le cas contraire, il faudrait encore vous ré- jouir qu'elle ne soit pas pire. Encore que Philip se soit attiré ce désagrément en transgressant une loi qui esta la connaissan(;e de tout le monde, c'est une tout autre chose pour les personnes qui s'intéressent à lui que s'il s'é- tait fait punir pour une conduite moralement mauvaise. Le MARIS ET FKMMES. !>.3l délit (l'acheter et de vendre des guinées , est un délit créé par la situation tout anormale de notre système monétaire. Il ne ressemble en rien aux autres , aux délits de fraude, de violence, etc., qui existeront long-temps après qu'on aura cessé de vendre et d'acheter des guinées, et qui existaient avant qu'on ne frappât des guinées à la Monnaie. — Voilà à peu près le raisonnement de M. Pye. Il me dit que je ne dois pas prendre cette affaire à cœur comme je ferais d'une accusation de fausse monnaie, ou de faux billets de banque. Cependant ce sont également des crimes relatifs à la circulation des signes représentatifs! — Ce sont des fraudes directes , des vols que ceux qui les commettent savent être plus odieux que des vols ordinaires, parce que non-seulement ils privent certaines personnes d'une partie de leur propriété, mais qu'ils ébranlent le crédit public, qui est la sauve-garde né- cessaire de toute propriété, .\cheter des guinées pour en faire des chaînes démontres, c'est imposer au gouver- nement la dépense d'en fabriquer d'autres, et c'est un grand malheur; mais la faute en est surtout à ceux qui ont tellement fait hausser la valem" de l'or, qu'ils ont créé la tentation de ce commerce des espèces, et qui maintenant punissent ceux qui y ont succombé. Ce genre de délit cl sa pénalité ne sauraient durer long-temps. — Alors on ne rappellera pas à mon pauvre fils sa faute avec trop d'amertume. Dans combien de temps croyez-vous que ce changement doive avoir lieu? — On dit que nous aurons bientôt la paix; aussitôt après, la banque d'Angleterre reprendra ses paiemens en espèces mélalliques; et alors les guinées ne vaudront pas plus que leur valeur nominale. — ' Si tôt que cela ! s'écria mistress Parndon , laissant tomber son ouvrage. aSa BERKELEY, LE BANQUIER. — Oui ! je ne m'étonnerais pas si , avant un an, toute envie de trafiquer des giiinées était devenue impossiiDle. La veuve ne parut pas du tout satisfaite de celle sup- position, encore qu'elle eût paru impatiente de voir ar- river le temps où l'on ne reprocherait plus à son fils le délit dont il s'était rendu coupable. Tandis qu'elle était absorbée dans ses réflexions, on entendit frapper à la porte. — Le facteur! le facteur! s'écria Melea ; et elle courut ouvrir. Quoique ce ne fût pas le facteur, mistress Parndon ne parut pas contrariée , — c'était M. Pye. — Eh bien! M. Pye, dit-elle, si vous aviez voulu faire ce dont je vous ai prié, entrer sans frapper, vous ne nous auiiez pas mises dans des transes, pensant que c'était le fadeur. M. Pye eut l'air bien fâché , bien honteux, mais ne se hasarda pas à promettre qu'une autre fois il ouvrirait la porte lui-même. Il parla de la chaleur, tira sa perruque en arrière, puis la ramena en avant, ayant soin de laisser à découvert son oreille la meilleiu*e, 11 s'assit enfin, et promena des yeux irrésolus de Tune de ces deux dames à l'aulre, tandis que la veuve, cjui s'attendail à le voir lui parler avec iiktérèt de son malheur, se vit obligée d'en- tamer la convej'sation. — Vous pouvez parier devant miss Melea, INT. Pye. Elle sait tout; ainsi ne craignez pas de vous laisser aller à votre sympathie pour moi. Cet averlissement ne parut pas mettre M. Pye plus à son aise; (;t Melea grillait d'impatience de voir ce qui s'ensuivrait de celle pcu'mission de se livrera toute sa sensibilité. — Avez- vous vu M. Craig? demanda Enoch. Je sais qu'il désire vous porter des paroles de paix , qui pourront MARIS ET FEMMES. 2 33 VOUS faire du bien , en attendant les consolations que vous recevrez d'ailleurs, je n'eu doute pas. Vous ne savez pas comme JNI. Craigsenlrnd bien à consoler! Melea étail sûre que M. Craig viendrait dès qu'il sau- rait que mistress Parndon souhaitait le voir. La veuve fit entendre qu'elle avait été si pieusement consolée la veille au soir, q'i'elie préferait l'elre encore par la même personne que de déranger le minisire, quoicjue, si les choses empiraient au lieu de s'améliorer, elle aurait besoin à la fois de tous les secours de l'amitié et de la religion. Et les larmes dcî la pauvre mistress Parndon commen- cèrent à couler. Celait un spectacle qu'Enoch ne pouvait supporter; il se promena dans la clunubre, retourna prendie la main de sa vieille amie , et vit que la voix lui manquait. Melea commençait à croire qu'elle ferait mieux de se retirer, quand arriva la lettre si vivement attendue. Au lieu de l'ouvrir, la veuve la présenta à M. Pye, lui faisant signe qu'elle le piiait de la )iie le premier. Une telle confiance embarrassa plus qu'elle ne flatta le pauvre Enoch, dont les scrupules n'avaient jamais été mis à une pareille épreuve. Il offrit d'un air suppliant la lettre à jMelea qui, naturellement, ne la voulut pas preiulre; enfin, voyant que les lai-mes de la veuve cou- laient de plus en pliis abondanunent , il s'arma de cou- rage, essuya ses lunettes, bi'isa le cachet, et lut. Une exclamation de joie, (]ui lui échappa, a[)j)rit bienlôl aux deux amies que les nouvelles é'.aient bonnes. Milea sauta déplaisir; la veuve ôta son mouchoir de ses yeux: Enoch lui ieta x\u regard sienificalif i:)ar dessus !>es limeMes, comme pour lui demander si elle se sentait assez Hjrtc pour écouler ce qu'il avait à lui apprendi'e. Un souiir(; doux etencouragean'i, qu'il reçut en réponse, le Cil rougir 234 BERKELEY, LE BANQUIER. jusque dans le blanc des yeux, et il se hâta de leur dire que Philip était sauvé, que l'affaire était complètement terminée, et qu'Edgar était la cause de cette heureuse issue. — Mais comment ? Est-ce qu'il n'avait pas acheté les guinées, après tout? N'était-ce pas défendu par la loi? Ou bien ! se pourrait-il? les guinées n'auraient-elles plus une valeur supérieure au papier? Ce fut avec un frémissement bien marqué que la veuve fît cette dernière question, à laquelle Melea répondit en lisant à haute voix la lettre suivante : — Ma chère mère, — je suis presque fâchée de vous avoir écrit hier, parce que ma lettre aura dû vous causer plus d'inquiétude que la chose n'en valait réellement la peine. Une idée frappa mon mari, aussitôt qu'il eut le temps d'y réfléchir un peu , c'est que, parmi les guinées que Philip avait achetées, la plus grande partie n'avaient pas> le poids légal. Il établit ce fait si clairement, les ayant fait apporter du tiroir même où l'espion les avait vu renfermer, que Philip fut acquitté, et que l'espion n'a nullement à se louer de la tournuiequ'a prise l'affaire. Vous pouvez supposer que Philip se tiendra doréna- vant sur ses gardes, sachant qu'il a cet espion pour ennemi; je crains bien que ce n'en soit un aussi poiu* Edgar, En attendant, vous vous réjouirez sans doite avec nous, qu'il soit ainsi parvenu à tirer Philip d'af- faire. J'espère qu'à l'avenir tous deux éviteront de se mettre en pareil danger. Il est presque l'heure de la po^te; je n'ai plus qu'à ajouter un mol ; je crois qu'il n'est pas nécessaire que persoiuie à Haleham sache rien de tout ceci , à moiiis qu'il ne vienne ;; en être question dans les journaux; dans ce cas, si Ton vous en parlait , n'ayez pas l'air d'y attacher d'importance. MARIS ET FEMMES. 235 — Bien des complimens de la pari de Philip, qui est à travailler dans sa boutique, comme si rien n'était arrivé. Votre fille affeclionnée , HeSTER MORRISON. Mclea ne comprenait rien à cet acquittement, toute joyeuse qu'elle en était. Comment pouvail-ce être un crime plus grand de vendre des guinées ayant le poids, que d'en vendre de légères ? Enoch lui apprit qu'une guinée qui pèse moins que le poids légal, n'est point une guinée légale. Elle peut passer pour vingt et un shillings; mais la loi ne lui re- connaît pas celle valeur. — Je voudrais bien savoir, interrompit la veuve, com- bien Edgar a oblenu d'une guinée légère, et combien d'une guinée ayant le poids? — I^es guinées qui ont le poids, se vendent , à ce que je crois, sous le manteau , pour une note d'une livre ster- ling, quatre shillings et six pence, tandis qu'en les échan- geant pour plus d'une noie d'une livre sterling et un shilling, on s'exj)ose à l'amende et à la piison; mais lui homme peut vendre une guinée légère vingt-qnafre shillings et trois pence, sans que personne ait rien à lui dire; un seul demi grain manquani an poids dune mon- naie n'en faisant plus aux yeux de la loi qu'un morceau de métal , une marchandise ordinaire. — Ainsi une guinée légère, qui ne passe que par to- lérance, reçoit de la bizarretie de la loi plus de valeur qu'une guinée quia le poids. Que cela est étrange! que cela paraît absurde ! — Bien plus, si vous mettez au creuset une guinée légère, vous pouvez en retirer cinq d"'* sept et demi g"; mais il ne vous est pas permis de mettre au creuset des 236 BERKELEY, LE BANQUIER. guinées qui ont le poids , et chacune de celles-ci ne peut légalement s'échanger que pour quatre d"'" quatorze g". De sorte que, poui' qui veut observer la loi, une guinée légère vaut dix-sept grains et demi d'or de plus qu'une guinée qui a le poids. — Et comment pouvaient-ils s'atîendre que mon fils respecterait une pareille loi? dit la veuve soupirant, — non plus pour son fds, mais pour l'erreur où elle avait été si long-temps, de se féliciter du poids élevé des guinées qu'elle amassait depuis bien des années. C'était un coup violent pour elle d'apprendre que mieux lui aurait valu que ses guinées fussent légères. Toutefois, ayant encore l'esprit plein des dangers auxquels Philip venait de s'exposer, elle résolut de les garder, et d'at- tendre qu'un temps vînt oii, sans violer la loi, elle pût retirer de chacune d'elles non-seulement plus d'une note et un shilling, mais encore plus que d'une guinée légère, dont la loi avait dédaigné de s'occuper. On frappa encore une fois à la porte, c'était Henry Craig; — venu en partie pour voir s'il pouvait être de quelque utilité à misiress Parndon , mais plus encore pour dire à Melea que Lewis était arrivé , et pour la reconduire chez elle. Il saisit de suite le signe que lui fit Melea de ne point païaître croire qu'il fût rien arrivé à la veuve. Au bout de (juelques minutes, Melea accepta son bras et partit , voyant (jue mislress l^irndon se man- geait les sens dans la crainte que M. Pye ne finît par partir avant eux. — Adieu, niistress Parndon. Je suis bien aise d'être venue j;récisétnent dans ce moiuenl-ci ;je n'oublierai pas notre conversation. — Vous vous (Ml allez dc'jà ? Je n'essaierai pas de vous retenir; il doit vous tarder d'être à la maison, pour voir le jeime Lewis. Vous êtes bien bonne d'être restée si APPRÉHENSION. l'^'] long-tomps. M. Pyc , vouloz-vons avoir la complaisaïKe tl ouvrir la por!o à miss M(;!ca? Mes rompliincns clirz vous comme à Toriiinaire, miss Melea ; hier, obligée, M. Craig, de votre bonne visite. IM.Pye, voulez-vous avoir la bonté d'ouvrii* la porte? M. Pyc n'entendant pas, continua de se tenir debout et de saluer; et Henry Craig ouvrit la porte lui-mênje. Avant qu'elle ne fût refermée, Melea crut apercevoir la veuve tirant un fauteuil tout près du sien, et invitant de la main M. Pye de s'y venir asseoir. Comme les jeunes gens arrivèrent juscjuau bout de la rue sans l'apercevoir, ils ne doutèrent pasqu'ilne se fût rendu prisonniei- poui* une beure au moins. CHAPITRE YI. APPRÉHENSION. Lewis devint bientôt dans la famille Berkeley un per- sonnage bien plus important qu'aucun de ses membres ne l'avait prévu , qu'il n'eût été bon qu'il le sût lui-même. Les anxiétés se multipliaient; les affaires des banques se compliquèrent de plus en plus; et les hommes les plus habiles du métier n'avaient point la présomption de pré- voir quelles pourraient être les conséquences de la trans- ition d'une guerre longue et dispendieuse à un état de paix. Il y avait déjà quelque temps que les fermiers com- mençaient à se plaindre. Après plusieurs mauvaises an- nées J pendant lesquels ils s'étaient enrichis, leurs champs produisirent autant qu'ils l'avaient jamais fait; et vers ce même temps, la paix diminua les difficultés de l'nn- portation des blés, en sorte que les prix baissèrent rapi- Îi38 BERKELEY, LE BANQUIER. dénient au dclrmient des agriculteurs; quelques-uns fui'eut ruinés, d'autres éprouvèrent des pertes considé- rables. IjCs ljanc[ues en souffrirent naturellement; et l'on n'eut que trop de raison de craindre que le dernier jour de plusieurs ne fût proche, he^ bank-notes éiAicnt h hur dernier degré de dcpré(Mation ; la différence entre le prix auquel l'or se vendait et le cours légal des guindés élant de trente pour cent. On ne prévoyait pas que le papier-monnaie pût recouvrer le pair de l'or, ce qui n'eût été possible que si la banque d'Angleterre eût diminué graduellement le total de ses émissions. Si la loi n'était jioint intervenue et n'avait empêché ses notes de passer sur la place pour leur valeur réelle, la banque eût été avertie parleur cours quotidien de régler ses émissions d'après les besoins. Quand ses notes au- raient perdu , elle aurait pu diminuer ses émissions; ou les étendre avec précaution, Iors(|u'au contraire elles auraient gagné une prime. Mais une loi rendue quelijue temps auparavant avait détruit ce régulateur, en ordon- nant que les notes conserveraient fix(>ment leur valeur nominale; cette loi avait été le résultat du refus d'un ri( hc propriétaire foncier de recevoir ses fermages en une monnaie dépréciée. Si tous les autres en eussent fait au- tant, les noies inconvertibles de la bancpie eussent été pai'lout refusées ; une loi fut donc rendue portant que les noies de la banque d'Angleterre ne pourraient être ni refusées, ni reçues au-dessous de leur valeur nominale. Cette loi encouragea la banque à mettre en circulation \)\\\sch notes qu'elle n'en pouvait supporter sans danger; ainsi le mal sortit du mal. — Tout cela avait sa source dans le Restiiction uéct; on le voyait clairement, mais il n'était pas aussi aisé d'en prévoir les conséquences. La banque et le gouvernement n'ignoraient pas la APPnÉHENSION. 289 dépréciation do leur papier; la preuve, c'est qu'ils l'en- voyaient au dehors, chaque fois que rocoasion se pré- sentait d'en faire passer de grandes quantités dans des pays éloignés, où l'on supposait qu'on neserait pas trop ccnieux de s'informer de sa valem* réelle. Les Irlandais ne s'y laissèrent pas prendre. Ils étaient trop voisins de la capitale, et savaient trop bien que penser des noies de la ban(|ue d'Angltîerre , comparées aux guinées, qui se vendaient et s'achetaient puhli(|ueinent chez eux, jusqu'à ce qu'on eût étendu à l'Irlande la loi dont nous venons de parier. On essaya ensuite les Canadiens, des rames de billets de banque furent expédiées pour la solde des troupes et les appoinlemens de tous les em- ployés civils. Mais au lieu de les recevoir tranquillement , comme les Anglais y étaient obligés, ils se consultèrent à ce sujet , les évaluèrent et ne les admirent dans le com- merce qu'à on rabais de trente pour cent. Qu'il en fijt ainsi dans une partie quelconque du monde , c'était assez pour que dans toutes les autres on prît les bank-notes en défaveur, et pour qu'en Angietene on commençât à regarder autour de soi combien il existait de banques et sur quoi s'appuyait leur crédit. On fut peu rassuré d'ap- prendre qu'en même temps que l'or devenait de plus en plus rare, le nombre des banques s'était accru de deux cent quatre-vingts à plus de sept cents, depuis que les billets de celle d'Angleterre étaient devenus inconver- tibles ; et que la plupart d'entre elles voyaeint les désastres des fermiers avec une angoisse qui ne donnait pas grande idée de leur propre sécurité. M. Berkeley ne manquait plus d'aller à D*** les jours de marché; et ses filles prirent plus d'intérêt qu'elles ne l'eussent jamais soupçonné possible aux détails que leur faisait Henry de ce que l'on disait des signes du temps dans les fermes qu'il visitait , et dans la conversation de u/|0 BERKELEY, LE BANQUIER. Martin, quand 11 revenait de vendre dans la campagne. 11 était évident que l'on s'occupait au moins autant dans le public de la stabilité des banques, que de la quotité de la récolte; naturellement la banque de D*** et celle de Cavendisb étaient souvent sur le lapis. A la grande surprise d'Horace, celui-ci s'était tiié de toutes les difficultés dans l'affaire de la Tnence. 11 avait payé, sans mot dire, toutes les amendes, et continuait ses ilifférens cominerCvis; toutefois, on remarqua qu'il vendait à p'. rte de plus en pIus,{jM'il faisait des affaires avec plus d'aclivité et de riipidité (jue jamais; en sorte que (|uel(|uosobseivateurs prudensenconc lurent qu'il ne tarderait pas h être au bout de ses i-essources. Il était imjiossdjle (ju'il ne travaillât pas avec une perte énoi'me, et que, par conséquent, il ne couiût à une banqueroute. — A mesiH'e que les temps devinrent plus difficiles, le dé- goût de M. Beikeley pour cet bonnneet pour sa manière de travailler se cbangea en un sentiment bien voisin de la haine. Il savait que la banqueroute de Cavendish amènerait à la banque de D*** une effroyable demande de remboursemens en argent; et par le temps qui cou- rait, l'idée d'une semblable panique n'avait rien (jui sourît à des banquiers. Toutes les fois qu'en passant devant la maison de Cavendisb, il voyait entrer ou sortir des ca- mions , décharger des piles de bois, charger des lom- bereaux de cbnrbon, il rentrait chez lui chagrin et grondeur; et cependant, comme Melea se hasardait quelquefois à le lui faire observer , c'eût été encore bien plus mauvais signe s'il était passé devant la maison de Cavendish sansy voir aucune apparence de commerce. Si Cavendish travaillait, il s'enfonçait de plus en plus; s'il ne travaillait j)as, c'est qu'il était au bout de ses res- sources; les deux aspects que pouvaient prendre ses af- APPRÉHENSION. 1^1 faires étaient donc désespérans, et le mieux était de n'y songer que le moins possible. Dans de pareilles circonstances , la présence du jeune Lewis élail une grande et agréable distraction. Son oncle en était fier; sa tante le cbérissait; c'était une tâche amusante et profitable à la fois pour ses cousines que de s'occuper de son éducation. A chaque instant la diffé- rence entre les usages et les idées auxquels il avait été accoutumé dans son pays, et ce qu'elles lui enseignaient, fousnissait de nouveaux alimons à la conversation. Personne ne se doutait dans la famille que cet enfant dût devenir sitôt un objet de consolation bien autrement important. Vers la fin de l'automne, Fanny quitta la maison pa- ternelle, poui" aller passer huit jours chez une de ses amies, qui habitait à dix milles de Plaleham. Elle le lui promettait depuis loug-temps , et à son retour elle devait commencer avec IMelea et Lewis un cours d'études régu- lières, et s'efforcer de rendi-e leur intérieur aussi gai que possible, pour ranimer, s'il se pouvait, les esprits abattus de leurs parens. Si l'on pouvait seulement passer cet hiver, tout irait bien; car M. Berkelev avait dressé son plan pour se retirer de la banque à la Saint-Jean, préféiant le faire avec une perte considérable, que, de SL?pporter plus long-temps l'anxiété fébrile qui l'acca- blait. Son amoiM'-propre souffrait de voir tous ses beaux l'êves de banque aboutir ià;Mnais sa famille entière, et chacun de ses membres en particulier, s'efforçait d'adoucir son chagrin en lui représentant que ce qu'il croyait de- voir lui rester était encore bien suffisant, et que sa tranquillité d'esprit était la seule chose importante dans tout cela. Chez lui , il adoptait toutes les idées des siens; mais les impressions actuelles le domi- naient quand il était dans son bureau; et dans quelques V. 16 a/p. BERKELEY, LE BANQUIER. dispositions qu'il eût quitté ses filles le malin, on s'a- percevait invariablement, quand il revenait dîner, qu'il avait perdu en route son fonds de philosophie, et qu'il avait besoin d'être remonté de nouveau. Mistress Ber- keley commença à calculer les mois qui devaient s'écouler jusqu'à laSainl-Jean; et les yeuxdeMelea se remplirent de larmes , quand Fannymontaà cheval pour son petit voyage. Elle n'aurait jamais cru qu'une absence d'une semaine dût lui être si difficile. Le premier jour se passa assez bien : on ne reçut nou- velle de la faillite d'aucune banque de province, el l'on n'etiterulit parler des affaires de M. Cavendish, ni en bien , ni en mal. Le lendemain , Lewis , qui s'était amusé à balayer les feuilles moiies, et à nettoyer le chemin pour le retour de son oncle, accourut, le balai à la main , annoncer que son oncle arrivait au grand galop de D*** par la traverse. Avant que mistress Berkelt-y pût savoir que penser de cette nouvelle, son mari se pré- cipita dans la chambre, tout son corps tremblant sous le poids d'une agitation profonde. — Qu'est-ce qu il y ai' s'écrièrent à la fois les trois dames. — Lewis, allez finir de balayer votre allée, dit son on.cle; el là-dessus le pauvre enfant se retirait. — Lewis, revenez , reprit son oncle, demeurez auprès de votre tante toute la journée. Ne causez de quoi que ce soit avec les domestiques. — La banque est-elle en faillite? demanda Melea. — TSon , ma chère ; niais il y a une panicjuc , et c'est demain jour de marché. Il fiut que je retourne en ville à l'instant même; mais il iuî faut pas que l'on remarque la moindre alarme. -— Mettez votre amazone, Melea, votre cheval sera à la porte dans une minute. — I-,e inien, papa ' APPRÉHENSION. 243 — Oui. T^ous allons faire une promenade; au pas, vous savez, jusqu'à ce que nous ayons passé la maison des Cavendish, et que nous soyons hors de vue de la ville; et puis au galop sur la malle. Je crois que je suis encore à temps pour la rattraper. Lorsque Melea revint, en moins de temps que femme n'en prit jamais pour s'habiller, mistress Berkeley avait fourré une chemise et un bonnet de nuit dans la poche de son mari , elle avait regarni sa bourse, et lui avait promis de le rejoindre le lendemain à D***; elle avait fait plus, elle avait trouvé quelques paroles d'espérance et (le consolation pour prendre congé de lui Le groom reçijt l'ordre de maicher à quelques pas en arrière; et pendant le detui-mille qu'ils durent faire au pas, ou à peu près, Melea recueillit quelques parti- cularités. Elle demanda de quelle nalure était cette nou- velle alarme, et si le fait déjà connu des fausses notes y était pour quelque choïe ? — Pour rien du tout. C'est un pur accident; la chose la plus déniontantedu monde; l'accident le plus simple. — Les esprits, dit Melea , sont aujourd'hui disposés à se laisser inllueucer par des bagatelles. J'espère que celte alarme se dissipera bientôt, si elle n'est pas fondée. — Non, non; un lintamare comme celui que j'ai laissé derrière moi , est assez aisé à commencer, mais le diable sait quand cela finit. C'est cette infernale folle, mistress Millar , qui a été la cause de tout ceci. — Quoi ! mistress Millar, la femme du confiseur? — Elle même, — la scélérate, l'infernale vieille Le substantif se perdit entre ses dents. Melea n'avait jamais connu mistress Millar pour une folle ou une scé- lérate, elle savait qu'elle n'était pas vieille; et quant au substantif présumé, elle n'avait non plus aucune raison •^44 BERKELEY, LE BANQUIER. de croire qu'il lui fût plus applicable que le reste. Tou- tefois, remarquant qu'ils approchaient de la maison de M. Cavendish, elle supposa que celui-ci pouvait bien être la cause de celle fureur de son père, dont le contre- coup retombait sur l'innocente mistress Millar. — Mais il continua. — On envoya un petit domestique chez mistressMillar demander la monnaie d'une note de cinq livres de notre banque; et le diable l'y amena précisément au moment où la boutique était pleine de gens, qui faisaient leur second déjeuner d'une tartelette ou d'une talmouse. La vieille folle dej'tière le comptoir. — Quelle vieille folle? — Eh ! parbleu ! qui donc? mistress Millar. Elle ne regarda pas suffisamment la note qui lui était offerte, et présenta au petit domestique la monnaie en argent d'une livre sterling. Quand il lui eut fait observer que c'était une note de cinq livres , elle la prit entre ses mains, et avec cet air infernalement grave que vous lui connaissez, elle dit: Oh! je ne puis pas vous changer cette note. Le petit domestique rendit cette réponse chez lui; les gens qui étaient dans la boutique se regardèrent les uns les autres ; et la stupide fenmie continua de servir ses talmouses et ses tartelettes, elle seule n'ayant réel- lement pas consienre de la commotion qu elle avait (com- mencée. Les masigeurs de talmou>es firent tous , en s'en retournant à leurs affaires, un détour pour passer devant notre banque, et l'un d'eux monta pour nous donner avis; mais il était trop lard. En une deini-hei r.e, notre bureau fut assiégé, et, pour éviter d'être remar- qué, je fus obligé de sortir par derrière , par le jardin de Taylor. — Pauvre mistress Miliar ! dit Melea, je la plains dans tout ceci autant que qui que ce soit. APPRÉHENSION. a/jS — Oh! jamais vous n'avez vu chose pareille, — mais elle l'a bien mérité. Elle est venue, sans chapeau, au milieu de la foule, expliquant, protestant, etc., etc.; — on n'a seulement pas fait attention à ce qu'elle disait, quoique une heure auparavant on eût attache tant d'im- portance à ses paroles. Elle m'aperçut quand elle fut arrivée jusqu'au haut de l'escalier , et se jeta littérale- ment à genoux pour me demander pardon; mais je jurai bien de ne lui pardonner jamais. — O mon père! s'écria Melea plus troublée qu'elle ne l'avait encore été. En ce moment son père lui fit signe. de reprendre son air ordinaire, tandis que la voilure des Broadharsts allait passer, mais de nese point arrêter pour leur parler. iMelca doutait que son père pût avoir l'air comme à l'ordinaire, avec sa figure renversée. Comme i! en dou- tait apparemment lui-même , il flanqua les éperons dans les flans de son cheval, et passa la voiture d'un côté, tandis que sa fille saluait de l'autre. — Bien joué, mon enfant ! s'('cria-t-il. — Prenez garde, mon père, ils se retournent. — Oui, et ils me trouvent , j'en suis sûr, un prodi- gieux ccuyer pour mon âge; mais c'est une chose qu'il faut que je prouve un peu mieux, avant que je ne sois tranquillement assis dans la malle-poste. — Allons, je puis galoper maintenant , je crois; adieu. Dieu vous bénisse, mon enfant. Grâce à Dieu ! nous n'avons ren( ontré ni Cavendish, ni personne de sa clique. J'aurais passé sur le corps de ses enfans, soyez-en sûre. Adieu, mon enfant ! — Pas encore, dit Melea, s'affermissant en selle. Je galope aussi bien que vous, et il faut que je vous voie dans la malle , — ne fût-ce qu'à cause de ma mère. — Vous en aurez bientôt assez; et alors, retournez 24^ BERKELEY, LE BANQUIER. en arrière sans me parler. Georges, suivez voire maî- Iresse, et ne vous occupez pas de moi, ni de la route ^u'il me plaira de prendre. Allons, maintenant erj avant. Le temps de galop fut si long que Georges se deman- dait si son maître et sa maîtresse élaienî bien dans leur bon sens. A la fin ils aperçurent la malle (pii fi-anchis- sait une longue suite de collines devant eux. M. Berkeley cria à Georges de courir devant, et delà rattraper; ordre que celui-ci ne comprenait pas trop comment il pourrait exécuter, ayant eu déjà bien de la peine à les suivre pendant les derniers quatre milles. La malle disparut avant que les chevaux haleians eussent franchi la moitié de la colline; toutefois ils la virent de nouveau quand ils furent au sommet; et à la fin la rattrapèrent; il s'y trouva précisément une plarce vacante dans Tintérieur. M. Berkeley eut encore le temps de dire un mot h s'a fille. — Je vous recommande, Melea, de ne pas faire sa- voir un mot de tout cela à Fanny ; pas une syllabe , vous m'entendez, par message ou par lettre, avant quelle no soit de retour à la maison. Vous aurez tout le temps alors. ^ Il était impossible de faire d'observation; mais Melea en fut fort affligée. Cette défense la tourmenta pendant tout le temps qu'elle mit à retourner chez elle. Touîefois elle se réjouissait que le nom de Henry n'eût pas été snentionné. Elle ne doutait pas que sa mère ne fût charmée de le voir venir les visiter , partager leurs in- certitudes, et les consoler darjs la catastrophe qui les pouvait terminer. Quand Melea rentra <à la maison , elle trouva sa mère qui faisait ses paquets pour se rendre à D***, car la panique pouvait durer plusieurs jouis en- core, et exiger la présence de tous les actionnaires. Elle avait donc l'intention de prendre un logement gcirni en APPRÉHENSION. ^47 ville, afin que les quelques heures que son mari pour- rait cléroîieraiix affaires, il les passât plus commodément qu'il ne l'eût fait dans la maison d'un ami. Melea de- manda avec instance , qu'en sigise d'estime et de pardon eiie s'adi'essât d'abord à niistress Miliar. Comme son logement était dans le voisinage de la banque, et que sa maison avait la réputation d'être bien tenue, misiress Berkeley ne vit aucun inconvénient à promettre qu'elle s'adresserait d'abord à celle femme, la cause première et repentante de tout ce malheur. Mtlea et Lewis devaient restera la maison. Quelque pénible qu'il fût d'êlre séparés dans de pareilles circon- stances, c'était un effort nécessaire; car, outre qu il valait mieux poiu^ M. Berkeley n'avoir auprès de lui que sa femme, il fallait qu'à Haleliam on ne remarquât lien d'extraordinaire dans la manière d'être de la famille. Il fallait que la maison fût ouverte, habitée, et que tout y marchât, autant que possible, comme à l'ordinaire. — • La mère et la fille n'essayèrent point de se flatter l'une l'autre de l'espérance que tout dût finir bien. tJles étaient toutes deux trop ignoj'antes de l'étendue du danger, aussi bien que drs ressources de la b.ui({ue, pour pré- tendre former un jugement. Elles déployèrent toutes deux de la feimeté; car encore qu'elles fussent profondément tourmentées, elles sentaient que la chose la plus dési- rable était qu'elles demeurassent maîtresses d'elles-mêmes. Quand le baiser d'adieu eut été donné en silence, et que le bruit des roues se fut pei'du dans l'obscurité, Melea se laissa tomber sans mouvement sur le canapé, pendant un temps qui parut un siècle au pauvre Lewis. Il se tint à la fenêtre long-temps après qu'il ne lui fut plus pos- sible de distinguer les objets; il lui lardait que Melea lui dît de sonner pour demander de la lumière; il craignait de voir le feu s'éteindre , mais il n'osait aller l'attiser, 248 TsERKELEY, LE BANQUIER. parce que Melea avait les yeux fixés sur la cheminée; il n'osait non plus sortir de la chambre, parce que son oncle lui avait ordonné de n'en bouger de la journée. Quand il fut trop fatigué, trop ennuyé pour se tiniirpius long-temps devant la fenêtre, il se traîna h quatre pattes le long du garde -feu, et s'étendit de son long siu* le tapis. Melea sembla se réveiller toul-à-ooup ; elle ranima le feu, s'assit près de Lewis, lui passa la main dans les cheveux, et lui demanda s'il croyait pouvoir être heu- reux quelques jours, n'ayant qu'elle pour camarade après les heures de classe; s'il pourrait garder le secret de l'absence de sa tante, et ne dire à personne que son oncle ne venait pas diner à la maison comme à l'ordi- naire. Tandis que Lewis, avant de répondre, examinait consciencieusement sa propre discrétion, sa patience et son courage, on annonça M. Craig. Henry ne venait point par suite de quelque alarme, comme Melea le vit bien, à la légèreté de son pas, et à la gaîté de ses manières en entrant dans la chanîbre. Tou- tefois il s'arrêta tout court, quand il ne vit que deux membres de la famille, assis à la seule lumière du feu, à une heure où la nuisique et les voix joyeuses avaient coutume de faire retentir le petit salon. Y a-t-il quelqu'un de malade? — Qu'est-ce qu'il v a donc? mon Dieu ! — Ces (piestions amenèrent uneexj)lication complète. Henry regretta qu'on ne pût envoyer chercher Fmny. Il pensa que cette défense était peu judicieiise , mais puisf|u'elle existait, il n'y avait rien autre chose à faire qu'à s'y soumettre. II promit de faire tout ce qu'il pourrait pour remplacer Fanny auprès de sa sœur. Après une longue consultation, une longue revue du passé, et de nom- breuses conjectures pour l'avenir, les deux amis se sépa- rèrent, — Henry incertain si son cœur était plus joyeux CERTITUDE. 249 :{ue chagrin, et Melea comptant sur l'appui que ses vi- îites lui (levaient procurer. 11 lui avait promis qu'elle le ircrrait deux ou tiois fois par jour, tant qtie la crise du- rerait, et qu'il ne mef trait point le pied hors de Haleham, :ant qu'il resterait la plur. petite chance qu'elle pûl lui leniander le plus léger service. CHAPITRE YII. CERTITUDE. Mistrcss Millar se trouva trop heureuse qu'on lui per- îiît d'expier par les attentions les plus empressées une )arole qu'elle avait laissé échapper à la légère, et qui ivait été si mal interprétée. Les chambres (pi'elle louait m garni se trouvaient vacantes; mais, si elles ne l'eus- sent pas été, elle eût piulôt donné son propre parloir et ;out ce qui se trouvait dans sa maison que de ne point îssurer à M. Beikiley le repos dont il auiait si grand 3esoin après lesfaligues qu'il allait essuyer. Elle confia e soin de sa houlirjueà sa servanle, tandis qu'elle sem- jressaà aider elle-mùne mistrcss [Jerkciicy dans ses petits irraiigemens pour prévenir le retour de son mari. Dès le matin, une heure avant l'ouverlure de la ban- :jue, les rues de D*** étaient j)leines de momie. Des praticjues annoncèrent dans la bouti(pie de mistiessMdIar que l'on avait vu des exprès aller et venii", expédiés proba- alement par les bancpies des villes voisines, qui naturelle- ment devaient s'attendre aussi à une panique. Chacun avait quelque chose à dire; — quelle quantité prodi- gieuse d'or et d'argent dans des sébiles sur le comptoir 25o BERKELKY, LE BANQUIER. de la banque; — comment tels et tels charretiers avaient qnlué le marciié do bonne heure pour aller a la banque tlemunder des «'spèces, n'osant rapporter des noies à leiu's maîtres ; — comment il était inutile de se présenter au marihé sans espèces sonnantes , puisqu'on pouvait se promener une note à la main devant tous les étaux des houchers sans en trouver un qui la voulût prendre; — comm(Mi[ qMe!(|ues-uhs des marchands recevaient les notes de la banque d'Anglelcrre, et d autres ne recevaient absolumeiit que l'or et Targeiit. On rit heaucoup de l'i- gnorance de cei'lains paysans qu.ml aux causes et à la nature de la panique; d'une jeune fenune (jui avait ap- porté des notes de la bau(jue d'Anj;!elerre, et les avait échangées contre des notes de celle de D***; d'une vieiluîfennne qui s'étailempressée de changer ses guirîées contie des notes ^ parce (|u'on lui avait dit que la ban- que des guinées était en grand dangei*; et d'un jarduiier qui avait présenté de l'air le plus assuré du monde une note d'une banque en faillite depuis un an, et qui en demandait la monnaie. Veis le milieu de la jouriîée, on commença à parler de la politesse et de la gaîlé d'un jeune homme, fds de l'un îles associés, que l'on disait récenunent arrivé i!e Londres, qui semblait entendre paîfaltement ces sortes d'yffaires, et ne pas douter un instant que chacun ne pût avoir son dû. A ces éloges du fils, on ajoutait quel({ues remarques critiques sur la conduite du père, qui allait et venait toujours s'agitant cà et là, se battant les flancs pour adresser quelque grosse plaisanterie aux gens de la campagne; mais de temps à autre doimant carrière à sa mauvaise humeur. Là-dessus un voisin observa qu'il n'était pas étonnant qu'il en eût, quand un vieil ami , avec lequel il était lié d'affaires de- puis long-temps, etdontil avait droit d'attendre quelque considération , quelques égards , avait envoyé soji homme CERTITUDE. 2^1 de peine changer deux wo^e.v de dix livres, et une decinq, M. B(Mkc'!(>y avait ou bleu raison de dire, comme il i'a- vail fait (mit haut que la conduite de M. Briggs était tout-à-fait houleuse. — Une autre pratique expliqua (pie M. Bripgs n'était pour rien dans cette affaire, ei qu'aus- sitôt (pi'll eut ap[)ris rpie son homme de peine s'était permis de se servir ainsi de son nom, i! avait écrit un petit billet à M. Berkeley, lui explicpiant qu'il a^vait donné tordre le plus positif à tous ses employés, dès le grand matin, de ne point approcher de la banque de toute la journée, (ju'il avait n»is son homme de peine à la porte, pour aller, si bon lui semblait, demander de l'occupa- tion aux persoimes qui l'avaient chargé de changer leurs noies , ne se souciant pas probablement de le faire elles-uîènu's. Dès que mistress Berkeley apprit que son mari et son fils étaient arrivés, elle essaya de se persuader que tout pourrait encore bien aller, et que le plus grand danger était passé, puisque la ban(|ue avait pu continuer, à J>:'yei', avant davoir reçu, les secours qu'elle attendait de Lon- dres. Elle s'assit devant la fenêtie, et compta toutes les heures jusqu'à six , heure à laquelle la banque fermait ordinairement. S'X heures et demie arrivèrent , et la rue était tout aussi pleiîie de monde que le matin, circon- stance qu'elle ne pouvait s'expliquer, juscju'à ce que mistress Millar vint lui dire (jue la bancpie restait ou- verte une heure de plus. C.eci était d'un bon augure, et rassura mistress Beikeley, beaucoup mieux que tous les petits ch.ffons de papier que son mari lui avait envoyés pendant toute l'après-mifli , pour lui dire qu'il n'y avait rien à craindre. Son cœur s'était donc un peu rouvert à l'espérance, et ce fut pour elle un désappointement bien pénible, quand elle vit revenir son mari avec un visage aSa BERKELEY, LE BANQUIER. abattu , et Horace plus sérieux qu'elle ne l'avait ja- mais vu. — Allons, Horace, plus tle comédie, dit M. Berkeley, se laissant tomber sur un sofa, nous avons été assez bypocrilcs toute la joîUMiéc; maintenant ayons l'air aussi mal heureux que nous le sommes. — Du liié, ma mèi'e , dit Horace. La pénible journée de mon père est finie; mais moi il faut que je retourne à la banque, et peut-être même à F^ondres. Ils nous tien- nent terriblejncnt à court d'or; il faut que nous leui- en tirions d'autre d'ici à demain midi, ou je ne sais pas ce que nous deviendrons avant te soir. Mistrcss Berkelev couimenca à blâmer la conduite de leurs associés de Londres , de ne b^s pas secourir plus énergiquement dans ce moment difficile. • — Ils ne peuvent faire autrement , ma mère; à chaque instant ils s'attendent eux-mêmes à une panicpie. — Une panique, sur les banques de Londres! où cela s'ai'rêlera-t-il? Horace secoua la tête, puis il dit que si l'on pouvait seulement payer encore toute la journée du lendemain, rien n'était désespéré; et c|u'il n'était pas pi'obable que l'injuste méfiance du pid)lic ne se calmât pas, quand on lesanrait vussoutenlr sans broncher unepani(juede deux jouis et d(Mni. Encore si l'on n'avait que de petits créan- ciers à satisfaire, il y aurait peu à craindre; — si l'on était certain que de riches cliens ne viendraient plus avec leur voilure enlever leurs sept milles livres sterling d'un coup \ — Qu'est-ce qui a pu fiure cela? demanda mistress Berkeley. (i) 1 6 8,000 fr. CERTITUDE. 2 53 — Qui? répondit son mari, qui peut-ceêtrequela sœur de ce misérable Longe? Il était là avec elle dans la voiture, grimaçant et baisant sa main chaque fois qu'il m'aper- cevait dans l'appartement. C'est lui qui le lui a conseillé, j'en jurerais. Il eût été bien fâché de manquer cette oc- casion de nous faire de la peine. — Sa sœur est évidemment ime sotte, reprit Horace, qui n'a pas compris le mal qu'elle faisait. Je ne serais pas étonné qu'elle s'en aperçût demain, et qu'elle nous rapportât ses sept gros sacs. — Elle pourra bien les remporter, dans ce cas, dit M. Berkeley, il me tarde que tout ceci soit fini, pour lui dire qu'il ne lui sera plus ouveit de comptes chez nous. — Plaise à Dieu que demain nous puissions sans folie nous permettre de refuser son or, s'il nous était offert! Personne ne le ferait avec plus de satisfaction que moi, si nous le pouvions faire sans imjjrudenie ; mais sept milles livres sterling en ornons seraient d'un bon secoiu'S pour satisfaire bien des petites demandes. — Votre banque est solvable? demanda timidement mistiess Berkeh^y. Vous n'avez pas, j'espère, d'inquiétude à cet égard. Avant qu'on eût le temps de répondreà cette question, la porte s'ouvrit tout-à-coup, et M. Cavendish parut, caressant d'une main son chapeau blanc, et s'excusant en même temps, d'être ainsi monté contre le gré de mistiess Millar, qui ne savait pas combien il ('tait l'intime delà famille, et combien il lui était impossible de vivre loin des Berkeley dans un pareil moment. Horace fit un signe rapide à son père d'être maître de lui , et prenant lioi- dement une tasse de ihé des mains de sa mère, il se mit à la sucrerie plus méthodiquement du monde, laissant à M. Cavendish le soin de commencer la conversation. 2 54 BERKELEY, LE BANQUIER. M. Berkeley vit la nécessité de se contenir, et garda aussi le silence. — J'espère, Monsieur, que votre sofa est bon, il doit du moins vous paraître tel, après avoir été toute la journée sur vos jambes. Dans toute autre circonstance, M. Berkeley eût peut- être critiqué la construction de cette pbrase; dans celle- ci, il se contenta d'épancher sa bile sur le peu de com- modités qu'on trouvait à la banque. — A propos, Horace, dit-il, il y a un épouvantable vent qui vient par dessous la porte. Gérjéralement on n'y prend pas gartîe, et moi-même je Tavais oublié depuis riiiver dernier. Mais ces sorties et ces entrées perpé- tuelles faisaient aujourd'hui un flux et un reflux d'air fort désagréable, et c'est pour cela , je crois, que j'ai si mal aux chevilles. — Lafiliguey est sans doute aussi pour quelquecbose, ajouta Cavendish. Vous avez eu là une journée bien oc- cupée, — bien harassante. Monsieur. — Ma foi! oui, — et comme probablement nous en aurons une autre toute pareille demain, je vais me cou- cher tout de suite. C'est un grand agrément, dont je suis redevable à ma femme, de n'avoir point à aller ci cheval, ce soir, aussi loin que vous, et de ne point être obligé de me lever demain de trop bonne heure. Nous ouvrons demain une heure plus lot que de coutume, mais d'ici là, il y a encore assez de temps pour un dormeur comnje moi. — Une heure plus tôt ! En vérité! fort bien ; j'espère que vous passerez une bonne nuit. — Ma foi! oui , à moins que le diable ne s'en mêle , dit M. Bi rkeley affectant de bâiller. ■ — Je vois avec plaisir que vous prenez facilement le CKRTITUDE. 9.55 dessus ; il y a quelque chose de si harassant dans des cir- constances semblables, de si irritant, — je pourrais dire de si exaspérant! J'espère que cela n'a aucun effet sur vous; — vous demeurez calme , — vous. — — Moi? le bon Dieu vous bénisse! je suis calme comme un concombre. Voyant un échange de coup-d'œil entre Horace et mistress Berkeley, il continua: ~ J'étais là derrière le comptoir ; à ma place , vous savez. — Ah ! oui, derrière le comptoir; on me l'a dit. — Derrière le comptoir , d'où je pouvais causer avec les paysans , à mesure qu'ils entraient ; et , sur mon ame , je n'ai jamais rien vu de si amusant. D'entench-e ce qu'ils s'attendaient à trouver, et comme on lej avait trompés! De voir avec quel empressement ils se battaient pour arriver les premiers au comj)toir , et après y avoir causé une minute ou deux, et soupesé leur or dans leurs mains, comme ils convenaient qu'au bout du compte les noies étaient bien plus commodes à porter, ils au- raient bien voulu les reprendre, et nous faisaient bien des excuses du dérangement qu'ils nous avaient causé. — Ail! ah! c'est très-bien, des excuses; en vérité, ils vous en devaient. Est-ce que vous leur rouvrirez un compte , à ces gens-là? — A ceux qui ne savaient pas ce qu'ils faisaient, et qui le sauront mieux une autrefois. Mais, à coup sûr, nous n'en rouvrirons pas à ceux qui auraient dû se tenir à dix milles de distance dans un pareil jour, et qui sont venus, avec un bruit d'enfer, réclamer leurs cinq ou sept mille livres sterling. — Est-il possible? Mais vous ne parlez pas sérieu- sement! — Très-sérieusement, je vous jure. Ils pourront aller 256 BERKELEY, LE BANQUIER. chercher quelque petit misérable banquier qui fera plus de cas de leur dépôt que nous. Nous ne sabrons phis nos doigts à toucher leur infeinal or; nous leur appren- drons. — — Non, ma mère, je vous remercie, c'est assez de thé, dit Horace, se levant et boulonnant sa redingote. M. Cavendisb, aurai-je Tlionneur de m'en aller avec vous? J'ai affaire au bouf de la rue, et il est temps que nous laissions mon père se reposer, vous voyez qu'il en a besoin. — Avec plaisir, monsieur Horace; mais avant cela, j'ai un petit sujet à trailer, — une petite suggestion que je voudi-ais faire; — et je suis cbarmé , je vous jure, que vous soyez ici pour en donner votre opinion. 11 me seu»ble que les^mis doivent s'aider dans les momeiîs dif- ficiles. Ou ne sait pas, vous le voyez bien, dans des tomps comm.c ccux-( i, ce qu'il peut arrivera chacun de nous, — de nous autres ban(|ui»M's surtout. JNÎoi , moi-même, je puis me trouver en position d'avoir besoin du crédit de mes amis. — Ces! très probable, dit M. Berkeley. ^ — Eb bien ! donc, mon cber Monsieur, permettez-moi d'employer le mien en votre faveur. Ce me sera le plus grand pl.iisir de vous aidei" à vous tirer de là. Bien (|ue M. Berkeley eût l'air d'un bomme qui allait le dévorer sur la j)lace, Cavendisb n'en contiiu:a pas moins ses offres de services, de protection, de secours, et termina par insinuer assez clairement qu'il se cbar- gerait du domaine de M. Berkeley comme d'un nantis- sement , et lui fournirait les fonds doiit il avait actuel- lement besoin. Dans un premier moment de rage, M. Berkeley fut au moment de le prendre au mot, pour le plaisir de voir comment Cavendisb se tirerait d'un marché dont CERTITUDE. ^Sj tous deux savaient bien qu'il ne pourrait pas remplir les conditions; mais comme il lui restait assez de sang-froid pour apprécier tout le mal que pourrait entraîner une pareille plaisanterie, il prit un air tout différent, salua profondément M. Cavendish, lui dit qu'il appréciait toute la délicatesse de sa démarche , qu'il solliciterait le patronage de sa banque, dès qu'il en aurait besoin, et qu'en attendant il avait l'honneur d'être son très-humble serviteur. Quand Horace et le bourreau furent partis , et que M. Berkeley eut suffisamment épanché sa bille contre l'intrigant, le fat, l'escroc, et autres jolies épithètes qu'il pût appliquer à Cavendish, mistress Berkeley obtint de lui quelques détails sur les évènemens de la journée, et apprit avec plaiser qu'il y avait eu quelques traits de dé- licatesse et de générosité à opposer à la conduite de miss Longe et de Cavendish. Un négociant s'était présenté à la banque, et y avait payé une somme considérable en espèces ; une domestique, qui avait été la bonne de Melea,y était venue chercher son mari, et l'avait emmené sans permettre qu'il changeât ses noies contre de l'ar- gent. Ces deux individus et quelques autres s'étaient placés bien haut dans l'estime de M. Berkeley, en sorte qu'en se couchant il n'était plus en guerre qu'avec envi- ron la moitié du genre humain. Les messages les plus pressans et les courses réitérées des divers actionnaires de la banque deD*** ne leur pro- curèrent pas, de la maison avec laquelle ils étaient en correspondance à Londres, une quantité d'or suffisante pour faire face à la panique , si elle venait à continuer quelques jours encore. Elle continua , mollissant un peu le troisième jour, devenant effrayante le quatrième, au point d'obliger les associés à tenir conseil au milieu de la nuit , pour savoir s'ils se hasarderaient à ouvrir leur V. 17 258 DERKELKY, LE BANQUIER. porte Je cinquième. Ce jour-là la banque ne fut pas ou- verte une heure de plus qu'à l'ordinaire; on ferma au moment même où six heures sonnaient. Quoique dans la foule de ceux qui attendaient leur remboursement, il y en eût d'assez raisonnables pour sentir que les associés et les commis devaient avoir besoin de repos, après cinq jours d'un travail extraordinaire, et que ce motif expli- quait suffisamment la fermeture des portes à l'heure précise, il y en eut d'autres qui secouèrent la tête, et craignirent que les coffres ne fussent enfin à sec d'espèces monnavées. Pendant les deux premières heures du sixième jour, les associés se félicitèrent de s'être encore hasardes à tenir bon un jour de plus. Les choses changeaient de face; les cliens commençaient à avoir honte de leurs craintes, et l'or revenait à flots à la banque. M. Berkeley envoya un billet à sa femme, pour lui en donner avis, et celle-ci se prépara à retourner chez elle avant la nuit. Le messager de 1)*** à Haleham fut chargé de l'an- noncer à Melea, et tous les cœurs se rouvraient à l'es- pérance , quand tout-à-coup arriva l'effroyable nouvelle que la banque correspondante de Londres se trouvait exposée elle-niême à une terrible panique, et qu'elle avait besoin du secours de celle de D***, loin de pouvoir continuer à lui envoyer des espèces. Ce fut en vain qu'on essaya de tenir la chose secrète. En moins d'une heure, toute la ville en fut instruite, et il fut impossible d'obvier aux effets de la panique recru- descente. Les associés ne jugèrent pas devoir attendreque leurs coffres fussent complètement épuisés; aussitôt qu'ils s'aperçurent que le nombre de ceux qui demandaient le remboursement de leurs noies augmentait de nouveau, ils fermèrent et posèrent une affiche sur la porte, an- nonçant qu'ils suspendaient leurs paiemens. CERTITUDE. aSo Horace soutint seul le courage de sa famille dans cette crise. Après avoir appris à sa mère la triste vérité, avoir imposé silence aux lamentations de mistress Millar, et ramené sou père au logis , quand la nuit fut venue , il courut à Haleham pour donnera ses sœurs la seule con- solation qui fût en son pouvoir, celle de saypir ^u juste et complètement les choses. Fanny n'était pas encore de retour; et comme elle n'était pas là , avec son esprit plus mûr, plus caime, et son expérience plus grande, pour aider sa sœur à sup- porter ce coup , Horace hésitait à communiquer à sa chère petite Melea des nouvelles si complètement inverses de celles qu'elle attendait évidemment. Quoique de plusieurs années plus jeune que sa sœur , Melea cependant ne lui cédait en rien pour la force d'esprit; et puis elle com- prenait la nature de l'affaire mieux que son frère ne l'aurait supposé ; en sorte qu'elle fut capable de trouver quelque consolation à connaître exactement l'état des choses, la position desbanquiersassociés, et l'influence que la faillite aurait sur leurs fortunes et celles de leurs cliens. Melea se fût informée de tous ces détails, quand ce n'eût été que pour le soulagement qu'Horace semblait éprou- ver à s'en occuper; mais elle était bien aise aussi de se mettre à même de répondre aux questions de Fanny, quand elle reviendrait le lendemain ; car Horace était chargé par mistress Berkeley de prier Melea de ne pas songera venir rejoindre ses parens à D***, mais de rester pour attendre Fanny , et tout préparer pour leur retour, dès que M. Berkeley jugerait qu'il pouvait décemment se retirer. — Y a-t-il encore quelque chose que je puisse faire ? demanda Melea ; quelques lettres à écrire ; — quelques inventaires à faire? continua-t-elle, jetant un coup d'œil autour d'elle sur les livres, le piano, et le Tilien qui avait 260 IJERKELEY, LE BANQUIER. fait long-temps l'orgueil de son père. Y a-t-il quelque chose qu'il vaille mieux faire avant que ma mère soit de retour ? ^ — Si vous croyez , ma chère, qu'il ne vous en doive pas coûter trop d'effort pour écrire quelques lettres , il serait fort bien d'en expédier trois ou quatre aupara- vant. 11 n'y a rien autre chose à faire à présent. Surtout ayez soin de ne vous pas trop fatiguer, Melea, c'est ce que je crains surfout pour vous. Rappelez-vous qu'il faut garder vos forces pour soutenir celles de notre pauvre père. Il aura besoin de tous les soins que nous pourrons lui prodiguer; et nous devons nous attendre que notre mère aussi perdra beaucoup de son énergie , dès qu'elle verra autour de lui d'autres personnes pour le consoler et l'encourager. N'épuisez donc pas vos forces tout d'un coup. Melea ne comprenait pas trop comment elle aurait pu se ti^ouver épuisée; encore qu'elle ne fit aucune observa- tion à ce sujet, elle supposa que peut-être il y avait dans un tel événement quelque chose de pire que ce qu'elle y voyait actuellement. Elle ne se hasarda donc pas à faire parade de son courage, ni à s'en glorifier en elle- même. Quant à présent, il lui sembla que son malheur personnel était peu de chose, comparé à celui de son père, de sa mère et d'Horace. Elle était pleine d'ap- préhensions pour son père, d'un chagrin respectueux pour sa mère, et d'une douleur mêlée d'admiration pour son généreux frère, qui estimait la réputation plus que tout le reste, et qui commençait à entrer dans les af- faires avec l'espoir d'y obtenir tous les succès dus au travail, h l'intelligence et à la pfobité. C'était pour Horace qu'elle souffrait le plus; pour Fanny et pour elle qu'elle souffrait !e moins; car Fanny lui paraissait une autre elle-même, pourvue des mêmes moyens de faire face à CERTITUDE. 261 un revers cle fortune, dont elles avaient été de temps à autre menacées depuis leur enfance. — Est-ce qu'il n'y a rien, Horace , que je puisse faire pour vous? C'est de vous que nous nous occupons tous; c'est vous que nous voudrions soutenir et consoler. Est- ce qu'il n'y a rien que je puisse faire ? — Non rien ; merci. Je ne saurais partager avec per- sonne la part de responsabilité qui pèse encore sur moi. Seulement donnez-moi à porter à notre mère quelque message, quelque petite chose que ce soit, que vous pensiez propre à lui montrer que vous êtes calme et tranquille. Une telle preuve, de votre main, vaudra mieux que tout ce que je pourrais lui dire. — Eh bien je vais écrire, taudis que vous mangerez ces raisins , dit Melea , qui avait remarqué que son frère paraissait souffrir de la soif. Tandis qu'Horace mangeait et prenait des notes sur son agenda, Melea écrivit la lettre suivante : « — Ma chère mère, — les nouvelles qu'Horace m'a ap- portées m'ont faitbeaucoup de peine. Jecrainsque Fanny et moi , nous ne comprenions pas toute l'étendue de ce malheur pour nous en affliger avec mon père et vous, comme nous le devrions. Nous savons cependant que ce malheur est très grand, et que l'impression endurera toujours avec mon père, qui avait travaillé toute sa vie, pour s'assurer un sort précisément opposé à celui qui le frappe maintenant. Toutefois il n'y a point là de déshon- neur , et c'est , je crois , ia seule chose qu'il nous eût été par trop difficile de supporter. «Vosenfansne regarderont point comme un malheur d'êtreappelés à un genre de vie plus actif, en vue duquel leur éducation a été dirigée , et auquel leur père leur a souvent dit de se préparer. Fanny et moi nous sommes trop convaincues que le bonheur peut se trouver dans le 262 BERKELEY, LE BANQUIER. travail pour murmurer contre les circonstances qui pour- raient nous en faire une nécessité. Je parle au nom de Fanny en son absence, aussi bien que pour moi-même, parce que c'est à elle que je suis redevable des sentimens que j'exprime, et que je puis, j'en suis sûre, répondre pour elle aussi bien que pour moi. Si je vous parle si longuement de nous deux, c'est que je suis convaincue de la sincérité de mon père, quand il dit que c'est sur- tout à cause de ses filles qu'il prend à cœur ses affaires pécuniaires. Je vous assure que nous ne sommes in- quiètes, nous , que pour lui , pour vous et pour Horace. Il est impossible qu'Horace se laisse abattre long-temps par les circonstances, ni aucun de nous, à ce que je crois. Mon intention est d'exprimer ici une confiance religieuse dans la Providence, et non une confiance pré- somptueuse dans mes propres forces. Si c'est de la pré- somption , elle sera nécessairement humiliée : si c'est de la foi religieuse, j'espère que l'événement la justifiera. Dans tous les cas, j'en attends l'épreuve sans la redouter. « J'attends Fanny demain vers midi, et j'espère vous voir demain soir, ou après-demain matin au plus tard. Mon père peut être certain que son repos ne sera point troublé ici. Je prendrai mes mesures pour que personne ne puisse franchir le seuil de la porte, sans sa permission expresse. Je vous envoie des raisins et les chaussons de lisières de mon père, il doit en avoir besoin, s'il se trouve obligé de rester long-temps à son bureau. De- main je vous enverrai d'autres fruits ;.îe messager a ordre d'attendre tous les ordres qu'il vous plaira de me donner; et les quelques lignes que vous m'écrirez, j'en suis sûre, si vous ne devez pas revenir demain soir. « Lewis, qui m'a tenu bonne et agréable compagnie, vous prétente ses respects et l'expression de sa sympathie pour tout ce qui peut avoir altéré votre bonheur. CKRTITUDE. ^63 « Adieu , inor. cher papa et ma chère maman ; que Dieu vous soutienne, et qu'il fasse sortir pour vous ses béné- dictions du malheur même dont il a jugé à propos de vous affliger ' S'il lui plaît de le permettre, vos enfans ne voiis en rendront pas pour cela moins heureui. « Votre fille soumise et affectionnée , «Melea. Berkeley. « — P.-S. — Personne n'a pris plus de part à ce qui vous arrive que Henri Craig. S'il croyait que sa présence pût vous être de la moindre utilité, il partirait immé- diatement pour D***. Il le disait déjà quand nous n'en n étions encore qu'aux craintes. Je suis sûre qu'aujour- d'hui, le malheur arrivé, ce lui serait un plaisir que de vous voir mettre à l'essai sa bonne volonté. Dès qu'Ho- race sera parti, j'écrirai, comme il me l'a dit, à Reading , Manchester et Richemond. S'il y a d'autres lettres né- cessaires, faites-le-moi savoir demain. J'espère que vous ne vous fatiguerez à écrire à personne, dans ce mo- ment, si ce n''est à Fanny et à moi. » I-orsque le lendemain matin Fanny reprit le chemin de la maison paternelle, ignorant, comme sa sœur était affligée de le penser, tout ce qui s'était passé depuis une semaine, elle était chargée par les amis qu'elle quittait de deux ou trois commissions, qu'elle devait faire en traversant Haleham , afin que le domestique qui la re- conduisait apportât en s'en retournant les objets qu'elle aurait achetés. Elle descendit donc de cheval à l'entrée de la ville , afin d'entrer dans plusieurs boutiques. La pre- mière personne qu'elle rencontra fut M. Longe , bras dessus bras dessous avec un jeune homme qu'elle ne connaissait pas. Elle vit bien qu'ils échangeaient entre eux quelques coups d'œil significatifs et quelques pa- 264 BERKELEY, LE BANQUIER. rôles à voix basse, comme elle l'avait vu faire au recteur plusieurs fois depuis qu'elle l'avait refusé; elle n'en fut pas moins surprise des grossièretés qui suivirent. De ces deux messieurs, l'un, l'étranger, prit son lorgnon pour la regarder en face, et l'autre ne parut la reconnaître qu'en lui riant au visage. Tous deux marchèrent de telle façon, qu'ils la coudoyèrent, la forcèrent à quitter l'étroit trottoir , et se retournèrent , comme pour voir ce qu'elle pensait de cette manœuvre. Tout ce qu'elle en pensait, c'était que cette conduite était bien misérable, quand elle aperçut Henry Craig, accourant vers elle en toute hâte, et lui faisant signe de ne point entrer dans les boutiques. — Permettez-moi , miss Berkeley , dit-il, de vous aider à remonter à cheval. — Merci ; il faut d'abord que j'entre dans cette bou- tique. Etes-vous allé chez nous ce matin ? Comment s'y porte-t-on? Henry répondit que tout le monde se portait bien, qu'il allait la reconduire chez elle; qu'il la priait de renvoyer le groom avec les chevaux, et de venir avec lui par le sentier. Fanny allait faire quelques objections, quand elle remarqua qu'Henry parlait d'un air grave et solennel, qu'il ne prenait jamais sans quelque cause im- portante ; en sorte qu'elle lui laissa donner au domes- tique les ordres qu'il lui plut, qu'elle passa son bras dans le sien, et le laissa la diriger vers le sentier. Quand elle le regarda en face, comme pour l'engager à parler, elle vit qu'il était pâle et agité. Elle s'arrêta, et lui demanda si fermement ce qu'il y avait, qu'il re« nonça à toute idée de ne lui apprendre les choses que graduellement. — On dit, répliqua-t-il , — mais je ne sais si cela est CERTITUDE. a65 vrai, — on dit qu'il y a quelque dérangement dans les affaires de voire père, — que la banque de D*** a sus- pendu ses paiemens. ■ — Mais vous ne savez pas que cela soit vrai ? — Pas positivement. Je sais qu'il y a eu quelques doutes, — qu'il y a eu quelques difficultés la semaine dernière ; mais quant à l'événement , je ne le sais pas d'une ma- nière positive. — Oh! je ne doute point que cela ne soit vrai. Un tel événement n'est pas une idée nouvelle pour moi ; je ne doute point que cela ne soit vrai. — Et ils marchèrent en silence. — Un mot, avant que je n'en sache davantage. Qu'il soit arrivé ce qu'il voudra , Henry , je suis sûr que riionneur de mon père et de mon frère en sortira intact. Si je n'avais cette confiance — Et moi aussi , je suis certain qu'il n'y aura qu'une opinion parmi tous ceux qui vous connaissent; — que jamais famille n'a moins mérité un pareil sort, ou n'a jamais été en meilleure position pour le supporter. Jamais famille Il ne put achever. Quand il reprit la parole , ce fut pour lui dire que son père et sa mère étaient absens, et lui faire un récit abrégé des évènemens de la semaine dernière, jusqu'où il les connaissait, c'est-à-dire jusqu'à la soirée de la veille. — Vous n'avez donc pas vu Melea et Levsris aujour- d'hui , ni depuis qu'ils ont reçu la nouvelle? — Non; hier au soir j'ai quitté Melea joyeuse , débar- rassée de toutes ses inquiétudes, et ce n'est que ce matin que j'ai entendu parler d'une catastrophe. Je n'ai pas cru devoir me permettre de lui faire visite, présumant qu'elle doit être suffisamment affairée, et sachant que vous arriveriez ce matin de bonne heure. J'étais allé ■266 EERKELliy, LK BA^NQUIER. jusqu'à la porte de votre maison; mais j'ai pensé que je ferais mieux de venir au-devant de vous, pour empêcher que vous n'entrassiez dans quelque boutique, et que la nouvelle ne vous fût encore plus pénible par la manière dont vous l'apprendriez. J'ai écrit un mot à Melea pour l'informer de ce que j'allais faire. — Entrez avec moi , dit Fanny , quand ils furent ar- rivés à la porte , vous serez mal à l'aise tant que vous ne saurez pas au juste à quoi vous en tenir. Vous pourrez vous en aller aussitôt après. Melea vint au-devant d'eux, et, après les premiers embrassemens, parut hésiter et craindre de commencer un pénible entretien. — • Allons, ma chère, dit Fanny, dites-nous jusqu'à quel point tout cela est vrai. Nous savons qu'il y a quel- que chose; dites-nous ce que c'est au juste. — Rien qui vous doive prendre à l'improviste; rien qui vous puisse rendre aussi malheureuse que nous nous le figurions. Nous ne pouvions prévoir que de consola- tions , que d'espérances il nous resterait encore au jour de la catastrophe. J'ai reçu ce matin de ma mère une si bonne lettre! Bien peu de gens en souffriront, à ce qu'elle croit, ceux-là seulement qui sont à même dé perdre; encore ne sera-ce que pour bien peu de temps; — et puis on les a traités avec tant de générosité et de considération. Il paraît que chacun s'empresse de té- moigner à Horace combien on apprécie son honneur et sa probité. — Qu'allons-nous devenir maintenant? demanda Fanny. — Je vous dirai tout ce que je sais de l'étal de nos affaires, et vous serez mieux à même d'en juger. — Non, Henry, ne vous en allez pas; si tout ceci avait été un secret , je ne l'aurais pas su. Vous ne partirez CERTITUDE. lé'J pas d'ici que vous n'ayez appris de nous, ce qu'avant la nuit vous pourriez apprendre du premier venu à Ha- lehani. Elle répéta tous les détails qu'Horace lui avait donnés de l'aspect général des affaires. C'était certainement une consolation d'espérer qu'en définitive aucun des créan- ciers ne perdrait rien. — Que Dieu soit loué ! dit Fanny , si seulement cela est vrai ; c'est tout ce que je lui demande. Voici main- tenant le temps venu de nous efforcer de conquérir une indépendance plus vraie que celle que nous avons perdue. J'ai la ferme confiance qu'avec de l'énergie , et les talens que nos parens nous ont donnés , nous ne nous trouve- rons pas au-dessous de ce que les circonstances vont exiger. Henry Craig se leva , sentant qu'il avait plus besoin de consolation lui-même qu'il n'était en état d'en don- ner. Il appela sur les deux sœurs les bénédictions du ciel, et sertit précipitamment. Elles avaient peu de chose à faire avant le retour de leurs parens. Melea avait déjà prisses mesures pour s'as- surer une place d'institutrice particulière, dans une mai- son qui offrait de grands avantages, et où elle avait lieu de croire qu'elle serait bien traitée; toutefois, en for- mant sa demande, elle ne s'était point nommée, ne jugeant pas à propos de le faire, avant que d'avoir con- sulté ses parens. Elle était fort embarrassée de ce qu'elle devait dire aux domestiques; il y en avait un dont les longs services semblaient lui donner des droits à cette triste confidence, tandis qu'elle n'était pas sûre que les autres se conduisissent bien après l'avoir reçue. Fanny ne dou- tait pas qu'ils ne sussent tout , non-seulement parce que cette affaire étail le sujet de toutes les conversations de la ville, mais parce qu'ils avaient dû l'apprendre directe- ^68 BERKELEY, LE BANQUIER. ment de la bouche dumessagei'qui avait apporté la lettre de M. Berkeley. Elle se "irompait; le messager n'avait point eu le cœur de divulguer les nouvelles qu'il appor- tait; et l'étonnement des domestiques fut aussi grand que leur chagrin quand à la fin on leur apprit l'événement. Melea se reprocha son injustice envers quelques-uns d'entre eux, quand elle n'entendit ni menaces ni mur- mures, et qu'ils ne lui demandèrent même pas ce qu'ils allaient devenir. Le lendemain était un dimanche; ce ne fut pourtant pas un jour de repos pour ceux de la famille Berkeley qui étaient restés à D***. A Halehara , quelques-uns furent touchés, et d'autres, parmi lesquels on distingua les Cavendish , scandalisés de voir Fanny et Melea à leur place habituelle à l'église et dans l'école du dimanche. Tandis que quelques-uns trouvaient que cela marquait peu de sentimens, peu de convenances, que cela avait l'air d'une bavade, les jeunes demoiselles ne voyaient pas pourquoi le malheur particulier qui les frappait leur ferait négliger un acte de philanthropie , ou les priverait des consolations qu'elles avaient coutume de trouver à l'église et dont elles avaient aujourd'hui plus que jamais besoin. CHAPITRE VIII. LE JOUR DE MARCHÉ. Les Cavendish n'eurent pas long-temps le loisir de se récrier sur la déconfiture des Berkeley. Il eût été plus sage de se préparer à les imiter. M. Cavendish , qui ne LE JOUR DK MARCHÉ. 269 mouvait espérer de continuer les affaires après leur ca- astrophe, résolut de ne point tomber tranquillement et- iimplement comme ils l'avaient fait; il voulut que sa :hute fit au moins de la sensation , il voulut finir avec îclat. Il y avait déjà quelque temps que, depuis la conclusion le la paix, le commerce d'importation des grains étran- gers accélérait sa ruine; il voyait bien que le contre-coup ie la faillite de D*** allait l'achever; il résolut donc de Drendre les devans, et d'essayer de conserver quelque jmbre de réputation, en attribuant sa catastrophe à quelque accident. Le mercredi suivant était le jour du marché, il n'y avait donc pas de temps à perdre. En conséquence, le mardi , on fit disparaître fort à propos un commis , et tout Haleham fut jeté dans la consternation par le bruit qui se répandit que ce commis s'était .ertfui emportant des valeurs immenses. En un moment des affiches pro- mettant récompense à quiconque ramènerait le voleur parurent à tous les coins de rue, aux carreaux de toules les boutiques. Mistress Cavendish avait une attaque de nerfs; M. Longe était parti à la poursuite du commis in- fidèle; les enfans couraient çà et là comme des fous, tandis que leur gouvernante racontait à tout le monde la terrrible histoire. M. Cavendish parlait de dénoncer le coquin à la justice, et de le faire pendre: il oubliait seulement la chose importante, de donner sur la quotité et la qualité des valeurs soustraites les renseignemens qui eussent pu aider les magistrats à les recouvrer. Lorsqu'à leur retour à Haleham, le mardi soir, M. Berkeley et Horace apprirent la grande nouvelle, ils s'écrièrent que c'était un mensonge trop grossier pour que personne s'y pût laisser prendre, et prophétisèrent que , non-seulement la banque serait fermée le lendemain, 270 BERKELEY, LE BANQUIER. jour de marché, mais qu'il ne se trouverait rien dans la caisse pour satisfaire les créanciers. On dirait qu'une fois en sa vie Enoch Pye ait été plus clairvoyant qu'à l'ordinaire, à moins qu'on n'attribue à ses fréquens rapports avec mistress Parndon l'activité extraordinaire qu'il déploya le matin de ce fameux mer- credi. Avant que la banque ne fût ouverte, il faisait sen- tinelle, se promenant de long en large dans la rue; à l'heure sonnant, il entra le premier et présenta un mandat, de treize livres sterling, inventant une histoire, pour se justifier d'en demander le remboursement en or. A peine le commis lui avait-il compté sa somme sur le comptoir, qu'une voix, qu'Enoch ne jugea pas conve- nable d'entendre, cria de la pièce voisine :« Arrêtez, arrêtez! ne payez rien. La banque a suspendu ses paie- mens. Ne payez rien , vous dis-je! » Le commis voulut remettre la main sur son or, mais Enoch fut plus vif que lui. A la première alarme , il avait croisé les deux bras sur ses espèces, il les balaya dans son chapeau qu'il tenait entre ses genoux, regardant le commis en face et lui disant tranquillement : — Quoi? Plaît-il? Qu'est-ce qu'il dit? Bon jour, Monsieur. Je ne veux pas vous retenir plus long-temps. — Je vous retiendrai bien moi , s'écria le commis , s'élançant par-dessus le comptoir pour lui barrer la porte. Enoch la franchit cependant , sa perruque à moitié retournée chemin faisant. Cavendish, survenant, se jeta au collet de son habit, mais Enoch avait maintenant une main libre, et il s'en servit vigoureusement pour se dé- gager. Il continua de courir, suivi d'une troupe d'enfans qui le croyaient devenu fou, jusqu'à ce qu'il s'arrêtât ha- letant devant mistress Parndon. La seule pensée à laquelle il eut le temps de se livrer fut que, pour un tour comme tE JOUR DE MARCHÉ. 27 1 3elui-Ià , la veuve serait dans le cas de l'épouser avant ine heure, s'il avait une liceoce', et qu'il eut le courage ie lui demander sa main. Enoch était beaucoup trop nodeste pour apercevoir ce que tout le monde voyait, ]ue la veuve était on ne peut plus résignée à le suivre à autel , à quelque moment que ce fût. Il se montra très iensible aux soins qu'elle lui prodigua à son arrivée. Elle replaça sa perruque d'aplomb , examina la partie de iou habit qui avait été en danger, pour voir s'il y avait in bouton à recoudre, une boutonnière à refaire, secoua ?t retourna la coiffe de son chapeau, pour voir si quel- que pièce de monnaie ne s'y était point cachée, et pla- çant devantlui une tasse de thé etune rôtie toute chaude, essaya de lui persuader d'accepter un second déjeuner. Il était impossible qu'il demeurât ainsi claquemuré dans une chambre , quand il y avait dehors de si importantes nouvelles. 11 était venu, moitié par instinct, moitié par l'envie de se voir féliciter du bon tour qu'il venait de jouer; maintenant, il lui tardait de se retrouver dans la rue pour prendre part aux évènemens de la journée. La veuve obtint qu'il attendrait cinq minutes, qu'elle eût mis son shall et avalé deux lasses de thé. Puis, après avoir donné ordre à sa petite servante de lui conserver pour le soir la rôtie qui n'avait point servi, elle passa son bras dans celui de M. Pye, et courut avec lui dans la rue aussi vite que pouvait. le lui permettre sa respira- tion qu'il n'avait pas entièrement reconquise. I. En Angleterre il est d'usage d'acheter les trois bans, ce qui permet de se marier en prévenant le prêlre cinq minntes à l'avance; cela ne coûte qu'une guinée , et pourvu que les deux époux aient l'âge de majorité religieuse , on ne leur demande point le consentement des parens. Il est vrai que, pour contre- poids , la loi anglaise permet à ceux-ci de déshériter leurs enfans. Il n'y a que les individus de la classe tout-à-fait infime et quelques philosophes qui laissent annoncer publiquement leurs bans, plutôt que de donner une gui- née à l'église. l'JQ. BERKELEY, LE BANQUIER. La commotion populaire était effrayante en effet. Si un tremblement de terre eût ouvert un abîme au milieu de la ville , la consternation des babitans n'eût pas été plus grande. C'eût été folie que de parler de tenir le marclié ; sur vingt cbalands, dix-neuf n'avaient d'autre argent que les notes de Cavendish ; et à moins que le vingtième n'eût des espèces sonnantes, il lui était im- possible de faire aucune acquisition. Les marchands in- dignés repoussaient toute espèce de papier-monnaie , même le papier de la banque d'Angleterre; ils jetaient le papier-monnaie sous leurs pieds , ils crachaient dessus ; quelques-uns même eurent la sottise de le mettre en pièces, anéantissant ainsi la seule chance qu'il eussent de recouvrer une partie quelconque de leur propriété. M. Pye et quelques autres marchands jouissant d'une considération méritée, se rendirent sur la place du mar- ché, expliquant à ces gens qu'au moins il serait sage de conserver cqs, promesses de payer , ajoutant, qu'à coup sûr, la banque d'Angleterre et quelques autres tien- draient cette promesse , avec quelque honte que la banque d'Haleham eût manqué aux siennes. Pour bien comprendre tout ce que cette banque- route avait d'odieux, il aurait fallu assister au mar- ché de ce jour; il aurait fallu voir les larmes des femmes de la campagne, qui se préparaient à s'en aller sans un sou annoncer à leurs maris que leurs épargnes de plusieurs années leur étaient enlevées ; il aurait fallu voir la figure consternée des boutiquiers, les bras croisés sur le seuil de leur porte, trop sûrs de ne point être dérangés de long-temps par la pratique. II aurait fallu voir la fureur du fermier Martin , se frayant un chemin à travers la foule, pour arracher sa fille de la maison de l'escroc, qui lui enlevait le legs qu'elle avait reçu de ses premiers maîtres, ses épargnes et ses gages LE JOim DE MARCHÉ. ^^S courans, pour prix de ses loyaux services. Il aurait fallu voir ie désespoir muet de l'amant de Riioda , dont les brillantes espérances s'évanouissaient en un instant; — sa place perdue, ses économies enlevées, lui-même et sa future appauvris, à la veilledeleurniariage.il aurait fallu voir le désespoir des honnêtes laboureurs du voisinage, voyant que ce qu'ils avaient mis de côté pour le prix de leur fermage, pour leurs vêtemens, et leur nourriture, leur était enlevé comme par un coup de tonnerre. 11 aurait fallu voir l'insolente gaieté des indigens à la charge de la paroisse, ravis d'un malheur qui ne pouvait les atteindre, et de se trouver pour le moment mieux à l'aise que des gens plus riches qu'eux; — tout cela élait affreux à voir et à entendre. La cu- riosité de mislress Parndon elle-même ne put lui faire supporter plus long-temps la vue de tant de misère. Elle s'en retourna chez elle le cœur ulcéré , et versa des larmes abondantes en racontant la chose à sa fille dans une lettre deux fois plus longue que celles ordinaires. Enoch Pye se retira de son comptoir, et oublia littéra- lement de faire le compte des billets de banque qu'il possédait, pour s'attendrir sur le sort de ceux qui étaient moins que lui en état de supporter de pareilles pertes. Henry Craig se multiplia pour se trouver partout où sa présence était nécessaire. 11 n'avait guère à donner que des conseils et des preuves de sympathie, toutefois il ne laissa pas que de faire quelque bien ; il calma les esprits de la multitude et leur montra comment ils pouvaient le mieux s'aider et se soutenir les uns les autres. D'après ses avis, il se fit un peu de commerce sous forme d'é- changes, ce qui soulagea les plus pressans besoins de ceux qui étaient venus au marché dans l'intention d'y faire quelques empiètes. Le boucher et le jardinier se défirent ainsi d'une partie de leurs marchandises péris- V. j8 ?74 BKRKFXEY, Llî BANQUIER. sables, par des échanges qui permirent à ceux qui avaienî de nombreuses familles de rapporter delà viande et des pommes de terre pour le dîner de leurs enfans. Jamais affaires si peu imporlp.ntcs ne furent si longues I se traiter et ne se conclurent avec tant de larmes. Cavendish trouva la circonstance plus difficile qu'il ne l'avait prévu. La confusion qu'd retrouva dans sa maison, quand il y rentra pour y chercher un refuge contre les clameurs i\i\ dehors, le terrifia véritablement. Les attaques de nerfs de sa femme étaient aussi violentes que jamais, Miss Egg avait foit ses paquets, et é'ait partie par la voiture du matin, excessivement irritée contre ses chers amis, qui lui devaient une année d'ap- pointemens, qui, depuis peu, l'avaient bercée de l'espérance d'épouser M. Longe, afin de ne la point payer, et de donner à leurs cnfuns une éducation qui ne leur coûtât pas grand'chose. Le fermier JMarlin en- traîna Rlioda, sans la consulter autrement que pour lui dire qu'elle pouvait, si elle voidait , prendre avec elle le petit enfant dont personne autre ne s'occupait. Tous les autres domestiques étaient partis immédiatement, faisant, sans se gêner, main basse sur tout ce qui se trou- vait à leur convenance, se disant l'un l'autre, et se disant à eux-mêmes que c'était là probablement tout ce qu'ils verraient jamais de leurs gages. Voyant la maison aban- donnée, sans autre garnison qu'une femme éplorée et des enfans épouvantés, tandis qu^à chaque instant il s'attendait à la voir assaillie par u?ie populace furieuse, le héros de cette scène de désolation résolut de la quitter quand il le pouvait encore sans obstacles. 11 chercha un vieux chapeau noir, qu'il échangea contre son chapeau blanc, trop connu de la multitude; mit dans sa poche quelque argent qu'il trouva dans le secrétaire de sa femme, boutonna jusqu'en haut une vieille redingote qui lui LE JOUR DE MARCHÉ. 2'^5 tombait jusque sur les talons, se glissa à bord d'une de ses propres barques, j)ayant le seul bomnic qui restât encore dans ses magasins, pour lerondiiire à quelrjucs milles en aval^ et nedireà personne dans quelle direction il était parti. Parmi les milliers d'individus qu'il laissa derrière lui pour maudire son nom et ses opérations, il s'en trouva qui maudirent aussi le système qui lui avait permis de les étendre d'inie manière si funeste. Quelques-uns con- damnaient l'invention de toute espèce de papiers-mon- naie, ce que ne firent pas et n(; feront jamais ceux qui réflccbissent à l'économie, l'aisance et la rapidité qu'un pareil intermédiaire d écbange apporte dans la transac- tion des aff.iires. D'autres attribuaient tout le mal à l'usage des petites /20/'r',<', répétant qu'avant ly^y , (juand il n'y avait point en circulation tie notes au-dessous de 5 livres sterling, une panique était cbose pi<îsqï!e incon- nue. D'autres, regardant un papier-monnaie co'nmc un avantage dont on pouvait diKicili'ment se passer, se plaignaient du mauvais exemple qu'avait donné Il Ban(jue d'Angleterre en faisant déclarer ses ni. tes inconvertibles, et assuraient que les moyens qui garan- tiraient leur convertibilité suffii'aicnt pour garantir aussi la sécurité de la propriété. D'autres faisaient en- core une objection; ils disaient que ce n'était point assez d'assurer la convertibilité des uofcs , qu'il fallait encore limiter leur émission; parce que, encore que la conver- tibilité assure en définitive la balance des signes repré- sentatifs, elle n'empêclie pas les fluctuations intermé- diaires qui proviennent de ce que le public ne connaît pas toujours immédiatement l'abondance ou la disette d'argent qui se font sentir occasionellemenl sur une place. En général , les notes circulent long-temps avant a ^6 bKRKKLKY, LE BA,lVOï^>lïR- que les détenteurs aient* besoin de l'or qu'elles repré- sentent; en sorte qu'une société imprudente ou de mauvaise foi peut émettre beaucoup plus de notes que la prudence ne le permettrait, avant que le public, averti du danger, ne songe à demander le paiement en or. Ainsi donc, la convertibilité des notes n'est qu'une garantie illusoire de leur remboursement, si Ton n'y joint celle d'une limite du cbiffre de leur émission. Quel- ques-uns prof(>ssaient une tbéorie particulière; ils ne regardaient pas la panique conune l'indice dénonciateur du mal, mais cc^mnie le mal lui-même; ils pcni-aient que tout irait pour le mieux si l'on pouvait prévenir la pa- ni(jue , et ils ajoutaient que l'on y parviendrait dans les provinces , si toutes les notes àcs, Banques particulières n'étaient payables qu'à Londres seulement. Ces raison- neurs ne voyaient pas combien la valeur des noies, considérées comme monnaie, serait dépréciée si on les rendait payables à des distances variées et incommodes; en sorte qu'il y aurait bientôt une différence de valeur entie des notes de même d«'nomination, suivant la dis- tance différente des villes principales à Londres. Tous ne touillaient d'accord que sur im seul point , qu'il y avait quebjue chose de fautif dans le systènje actuel, sous lequel un grand nombre de villes et de villages , se trouvaient dans une position aussi déplorable qu'Iîa- ieham. Les nouvelles des faillites que chaque jour amenait avaient quelque chose d'effrayant . Le nombre en allait tou- jours croissant, eu proportion inverse du nombre de ban- ques qui résistaient encore,en sorte quecbacun se demanda où le mal s'arrêterait, et s'il finirait parrester unenionnaie quelconque dans le pays. Avant que cette épouvantable crise commerciale lût passée, quatre-vingt-douze banques LK JOUR DK MARCHÉ. 277 de province fîrciit banquiMoure, et un nombre plus con- sltiérahie encore suspendirent leurs paycnicns pour un temps |)lus ou moins considérable. A pi'oportion de 1 avautaj^e pour la condition morale cl matérielle des classes ouvrières d'avoir un endroit .sûr oïl déposer leurs éconouîies pour les multiplier par l'ad- dition lies intérêts composés, fut le tort qu éprouva cette même condition par l" désappoinlemcnc d'une confiance mal placée. Aujourd hui des caisses d'i-pargnes existent partout, qui oient à l'imprévoyance l'excuse de dire qu'il est difficile de trouver des d('pôls sûrs et des emplois avantageux de ses économies. Mais à l'époque dont nous parions, les caisses d'épargnes n'existaient pas encore; aussi il faisait bi-au voir les paresseux et les imprévoyant se moquer des gens rangeas et économes qui avaient perdu le fruit de leurs travaux et de leurs privations; aussi il était triste de voir ceux-ci abandonner toute id('e d'améliorer leur condition , puisque leur confiance avait été si bassement Iraliie, et leurs justes cspc'rances anéanties. Il n'y eut pas lani d'individus de la classe ou- vrière qui furent ruinés par la perle de leurs dépôts, que de ceux qui perdirent pour avoir eu entre les mains les nofes des banques en faillite, parce que peu de ban» ques recevaient de petits dépôts; mais ceux qui perdirent ainsi le fruit dcjeurs économies étaient préciséiricnl les plus mérilans. Datîs cette catégorie se trouvaient les victimes du banquier d'iîalebam, les Cliapman, les Ehoda, les gens laborieux et rangés, ceux qu'on eût dû traiter avec une probité plus scrupuleuse que les autres, et ce fut précisément l'exiguité de leur petit avoir qui les jeta en proie aux escrocs, à de prétendus ban(|uiers don! le crédit valait moins encore que le capital. Vu jour que M. Craig venait d'annoncer aux Berkeley quelque nouvelle faillite, Melea demanda si jaujais d'au- 278 BERKELEY, LE BANQUIER. 1res États avaient souffert ainsi du vice de leur système monétaire, ou si les gouverncmens étrangers avaient depuis long-temps appris par nos désastreuses erreurs à en éviter les causes. — Avant la moitié du dernier siècle, répondit son père, la banque de Copeiiliague reçut le privilège d'é- mettre un papier-monnaie Inconvertible; et il y a quel- ques années que le roi, jalouxdc posséder iemonopolede l'avantage de battre monnaie si aisément, a pris seul l'affaire en son nom ; aujourd'hui ses sujets l'en félicitent de tout leur cœur, un dollar en argent valant précisé- ment seize dollars en papier. — 11 est étrange, reprit Melea qu'aucun de ces gou- vernemens ne veuille voir que ia valeur d'une monnaie quelconque dépend du rapport dans lequel elle se trouve avec les marchandises; et que la valeur relative des monnaies métalliques et de papier dépeiul de la propor- tion dans laquelle elles se trouvent les unes par rapport aux autres. — Catherine de Russie paraît en avoir quelque idée, car elle fut très-modérée d'abord dans l'émission de son papier, après qu'elle eut doté ses sujets de cette nouvelle moîuiaie; mais aujourd'hui le rouble papier vaut lequart du rouble argent. Marie-Thérèse j)assa le but dès le commencement, A peine avait-elle introduit le papier- monnaie en Autriche, qu'un florin d'argent valait treize florins de papier. Tous les efforts subscquens du gouver- nement pour rétablir la proportion ont échoué. Il a rappelé l'ancien papier, et en a émis un nouveau; tout ce qu'il a obtenu c'est que le papier est aujourd'hui à l'argent comme un esta huit. Mais la chose la plus in- croyable est qu'un gouvernement ait jamais institué un signe représentatif qui , dans le fait, no représente rien du tout. LE JOUR DE MARCHÉ. 2']C) — Qui ne représente rien du tout ! Comment cela se peut-il? — Demandez à votre mère c\e vous raconter l'hisJoire des assignats. Je sais qu'il lui est pénible de se reporter par la pensée vers cette époque désastreuse ; mais sans doute elle sentira comme moi qu'il vous peut être avan- tageux de savoir quelles ont été les conséquences au sys- tème monétaire le plus extraordinaire que le monde ait jamais vu. M. Craig se rendit compte alors de l'air sérieux que prenait toutàcoup mistress Berkeley, toutes les fois que, de près ou de loin, on faisait allusion à un système moné- taire vicieux. Il supposa qu'elle avait été ruinée ainsi que sa famille, à l'époque où toute la France fut réduite à la misère par l'explosion du système des assignats. — Comment pouvait-il se faire, demanda de nouveau Melea, qu'un signe représentatif ne représentât rien du tout ? — Les assignats furent déclarés monnaie légale, ré- pondit mistress Berkeley, mais il n'y eut rien de spécifie qu'il dussent représenter. Quant à leur forme, c'étaient des billets sur les([uels était écrit : « Propriétés Natio- nales, Assignat de cent francs , etc. » La pi-emière ques- tion était de savoir ce que c'étaient que les propriétés nationales; et la seconde, de déterminer la valeur de cent francs. — Et qu'est-ce que c'étaient que les propriétés na- tionales ? — Dans ce cas, cela voulait dire les propriétés con- fisquées par l'État sur les émigrés, propriétés qu'il met- tait on vente publique. Coite nouvelle espèce de monnaie était donc mise en circulation sous prétexte que l'État, quelque riche qu'il fÛL d'ailleurs en propriétés confisquées, avait grand besoin d'argent, et péfisaitqué aSo BERKELEY, LE BANQUIER. c'était un bon moyen de convertir ses immeubles en espèces. Vous voyez âcp (|ue, encore qu'on eût écrit cent francs sur ces cliiffons de papier, la valeur réolîe des assignats d('pendait de la proportion de leur émission avec les propriétés à vendre, et de la proportion de ces propriétés et des assignais avec la monnaie métallique et la quantité des autres marchandises. ~ Probablement le ijouverncmenl français altéra con- linuellement cette j)roporlion par de nouvelles émissions de papier-moiniaie, tandis tju'il n'existait pas un aecrois- sesnenl analogue des propriétés qu'il représentait. — Vous avez deviné jusîe. il y eut de nouvelles pro- priétés confisquées, mais les assignats se multiplièrent dans une proportion décuple, chassant de dessus la place la monnaie métallique, et toujours trop abondans. Les prix haussèrent énormément; et à mesure qu'ils haussè- rent , les gens devinrent plus extravagans. — Il paraît que c'est toujours la conséquence d'une excessive élévation des j)rix. — Si les prix avaient haussé par su. te de la rareté des marchandises, les gens en seraient devenus plus éco- nomes; mais, dans ce cas, l'élévatjondesprix n'indiquait qu'une chose, la dépréciation de l'argent. Je me rap- pellerai toujours mo!i père venant nous dire qu il avait acheté un château en province avec tous ses meubles meublans. Vous avez acheté un château ! s'écria ma mère. Quand vous n'avez pas de fortime à laisser à vos enfans, quelle folie d'acheter un domaine en province! Ce serait une folie bien plus grandi* , répondit mon père, de garder mon aigent jusqu'à ce que ce dont j'achète aujourd'hui un château ne puisse pas me donner une livre de viande. Si je pouvais mettre mon argent décote, je le ferais volontiers ; comnui je ne le puis pas, je pro- fite du premier placement qui se présente. L'événement LE JOUR DE MARCHÉ. 28 1 prouva qu'il avait raison , car la pauvreté déplorable à laquelle nous nous trouvâmes hieiitôL réduits, était ce- pendant un malheur moins grand que les peines que mon père aurait pu encourir et qu'il aurait difficilement évitées s'il avait gardé ses assignais. — Voulez-vous parler de peines légales? — Oui. Le gouvernement prit des arrêtés pour que le plan qu'il avait si habilement combiné ne vînt pas à échouer, il décida qu'il ne serait permis de faire entre les assignats et la monnaie métallique aucune ilifférence, sous peine de six années de fers, par chaque marché dans lequel les uns auraient été pris pour une valeur moindre que celle de l'autre. — Que cela était stupide! que cela était barbare! La presque totalité de la population aurait dû être envoyée aux galères en exécution de cette loi, car ils n'avaient guère d'autre monnaie que les assignats; et il n'y a pas de puissance au monde qui pût donner une valeur réelle au papier, seulement en lui en attribuant une nominale. — Eh bien ! quand on vit que la loi était inefficace, on augmenta la pénalité. Au lieu de six ans de fers, les accusés convaincus devaii.nt être condamnés à vingt. Comme ce nouvel épouvantail ne fut pas moins impuis- sant, on eut recours h des moyens de plus en plus vio- lens, jusqu'à ce que ce fût une oppression intolérable. Tous ceux qui cachaient leurs denrées ou marchandises, tous ceux qui ne voulaient pas les porter au marché pour les y vendre au prix fixé par le gouvernement, tous ceux qui refusaient l'occasion de vendre ainsi , même a perte, tous ceux-là durenl actuellement être punis de mort. — Alors pourquoi tous les citoyens ne se sont-ils pas individuellement refusés à acheter quoi que ce fût, plutôt que d'exposer les vendeurs à de tels dangers? 282 BERKELEY, LE BANQUIER. — Il n'y eut bientôt plus occasion de le faire. Les boutiques furent pour la plupart fermées; celles qui res- tèrent ouvertes , n'offrirent plus que quelques marchan- dises tout-à-fait inférieures, tandis que les bonnes con- tinuèrent à passer de main en main, vendues sous le manteau. — Et que fit-on par rapport à la vente du pain de la viande, et des autres choses nécessaires à la vie? — Vis-à-vis nos fenêtres était la boutique d'un bou- langer ; de sa porte partait une corde attachéeà un poteau à l'autre bout de la rue; dans l'intérieur de celte corde les pratiques faisaient la queue, suivant l'ordre de leur arrivée. Chaque pratique présentait un certificat de ci- visme, délivré par les commissaires nommés pour sur- veiller toutes les ventes et tous les achats; ce certificat attestait les principes politic{ues du porteur. — Quoi ! est-ce qu'on ne pouvait acheter un pain sans déclarer ses principes politiques? — Non; ni sans que le certificat spécifiât et autorisât la quantité de pain qu'on désirait avoir. — Quel temps il devait falloir à chaque boulanger pour satisfaire ses pratiques avec de telles formalités! — - J'ai souvent vu des malheureux faire queue dès la tombée du jour, et je les y ai retrouvés ie lendemain malin. Souvent noire sommeil était interrompu par des querelles dans lesquelles les plus exténués desdispulans étaient jetés à terre et foulés aux pieds. Les boulangers eussent volontiers fermé leurs boutiques, mais tous ceux qui se hasardèrent à le faire après avoir été établis un an, furent déclarés suspects, et h cette époque les sus- pects n'avaient devant eux ([uc la guillulinc en per- spective. — Un pareil système ne pouvait naturellement durer long-temps. Comment a-t-ilfini? l'avkkir. 283 — Le gouvernement clémonélisa les assignats quand Is furent tombés trois cents fois au-dessous de leur va- eur nominale ; mais ce ne fut pas avant que les assignats ù^usseut tué plus de gens que la guillotine. — Vous voulez dire par la n)isère, — par la faim. — Et aussi par les suicides qu'entraînent la misère et a faim. On retrouva un matin mon jjauvre père dans a Seine, après deux jours de vaines tentatives pour se u'ocurer les provisions nécessaires à sa famille. M. Berkeley ajouta que la foule se pressait tous les iiatiiis au bord de la rivière pour y voir repécher les adavres des suicidés, et cberclicr parmi eux les traits le quelque ami ou de quelque parent. Ainsi que Melea l'avait dit, cela ne pouvait pas durer ong temps; mais on en ressent encoreaujoiud'luii iescon- équeiices, et probablement on les ressentira loîjg-temps. rout clioc donné au crédit commercial est un malheur lational qu'il faut de longues années de tranquillité pour éparer. C'était là le sujet auquel M. Berkeley ramenait inva- iablement la conversation; et personne dans lu famille l'avait le talent de l'en détouiiicr long-temps. Dès que e mol de crédit commercial avait été prononcé, il était oujours suivi d'un moment de silence. Celait en effet m sujet bien pénible pour tous les habitant d'IIaleham. CHAPITRE IX. l'avenir. Tout cela est-il décidé? — complètement décidé ? a84 BERKELEY, LE BAKQCIEU. demanda Henry Ci'aigà Horace, au moment où celui-ci montait dans la diligence de Londres, quel(|nes semaines après la fermeture de la banque de D***. Et vos deux sœurs nous quittent immédialcment ? — Décidément, et immédiatement; mais demandez- leur d(;s détails; elles supportent ce sujet de conversation mieux que je ne le saurais faire. — Je savais dès le principe que c'était leur intention ; mais si vile, — si vite. Je n^.e refusais à le croire jusqu'à ce que je l'eusse entendu de la bouche de l'un d'entre vous. J'en suis fàclié, Horace, pour vous autant que pour M. et mistrcss Berkeley. — Et pour vous-même aussi, pensa Horace, qui alors savait parfaitement l'affection particulière que portait M. Craig à l'un des membres de la famille. Ne vous fi- gurez pas, Henry, que je blâme mes sœurs pour ce qu'elles ont fait. Elles ont pris ce parti comme une chose toute siniplc, comme une conséquence nécessaiie de la déconfitui'e de mon père, cl, bien que je ne le ieureusse peut-être pas conseillé, jo ne saurais dire qu'elles aient eu tort. Toutefois, si j'avais su - — Je pensais que vous aviez toujours su.... Quanta moi, je savais positivement ce qu'elles feraient. — Je le savais !)iea aussi; mais si j'avais su qu'elles parlaient sérieusement. Un fait bien certain, c'est que les sœurs d Florace sup- portaient mieux que lui leur changement de fortune. Si elles lui avaient su moins de gré de son affection et do son orgueil pour elles, elles lui eussent l'cproehé la faiblesse de regrcller qu'elles désirassent, comme lui, devoir au travail une position irub'pendante. Le lendemain au soii', Craig consolait Lewis du dé- part prochain des deux demoiselles. — Nous laissons Lewis à la maison, dit Melea à L AVENÎft- -285 [. Craig; il s'est déjà fait aimer de sou oncle et de sa mfe; ilsleclicriront davantage encore, maintenant qu'il 1 leur tenir lieu du fils et des filles qu'ils perdent mo- lentanément. Je vous assure que ce qui nous console irlout c'est de laisser Lewis avec nos parens. Melea continua, expliquant qu'elles auraient eu tort B demeurer à la charge de leur vieux père, dans la •Iste position à laquelle il se trouvait réduit. Lewis )rtit doucement de la chambie pour cacher ses larmes. — Ah celalJMeîca, dit Henry Craig, Lewis n'est lus là pour profiler de toute cette morale; vous savez imliien je suis d'accord avec vous depuis long-temps ir le parti que vous prenez aujourd'hui. Ne me traitez onc pas comme si je n'avais pas été votre ami et votre ansciller dans toute cette affaire. Pourquoi toute celte xplicalion,à moi ? — Je ne sais, en vérité. — Ne vous figurez pas toute- )is que je murmure contre le lot que le destin m'as- igne. J'aime les enfans , j'aime à les instruire; et si je ou vais seulement me faire une idée de mon nouveau enre de vie sous d'autres rapports.... — Vous savez, Melea, continua lîenry après une ourle pause, vous savez combien j'aurais désiré vous auver le désagrément d'essayer ce nouveau genre de vie. /^ous avez compris , je suis sûr. — Oui, je vous ai compris. Je sais tout. N'en parlons )lus quant à présent. — Il faut que nous en parlions, Melea, si nous sommes •éellement destinés à porter ensemble le fardeau de la fie, à nous aimer de telle sorte que nous ne formions )!us qu'un seul et même être pondant toute la vie; le our est venu de nous porter muUiellement secours, de :oufesser mutuellement notre amour. — Nous ne saurions être plus sûrs l'un de l'autre que •-«86 BERKELEY, LE BANQUIER. nous le sommes déjà. Nous n'avons guère rien de nou- veau à nous apprendre sur nos sentimens réciproques. — Alors vous êtes à moi, Molea; vous savez depuis long-lemps f]ue je suis complètement à vous. Vous devez depuis loug-letnps.... ~ Sans doute, il y a long-temps que je sais tout cela. Vous ne vous figurez pas quelle consolation ce m'a été au milieu de notre affliction. — Ainsi ce n'est donc qu'un délai. Nous nous réuni- rons pour ne plus nous séparer en ce monde. Vous êtes à moi. Dites seulement que dès aujourd'hui vous êtes à moi. — Oui, je suis à vous, et j'espère que Dieu nous ac- cordera la grâce de faire notre devoir cliacun de notre côlé, jusqu'au moment où ~ Mais ce moment est néces- sairement encore bien éloigné; !a lâche que j'entreprends vous prouve que je parle sérieusement. Je n'aurais pas fait ce que j'ai fait, je n'aurais pas eu avec vous cet en- tretien, si je n'avais pensé que nous puiserions dans nos mutuelles confidences de nouveaux motifs de patience; car nous en aurons besoin de beaucoup. — Nous n'en manquerons pas , je l'espère. Il me semble que maintenant jepourrai tout supporter; — l'absence, le retard, — tout ce qu'il plaira à Dieu. Mais il me semble aussi qu'il n'y a rien que je ne puisse faire ; et qui sait si bientôt — Melea, n'est-il pas d'autres difficultés que celle (pje nos efforts peuvent vaincre? Votre père? Mistress Berkeley ? — Demandez leur, dit Meica, souriant. Je ne le leur ai pas demandé, mais je ne crains pas beaucoup. Quoique Henry et Melea se comprissent depuis bien long-temps, ils trouvèrent encore une infinité de choses à se dire. Ils furent très-contens que Fanny fut occupée dehors, et que Lewis n'eût pas le courage de rentrer au l'avf.ntr. 287 Filon avec ses yeux rouges. Comme le lendemain était imanche, on ne pouvait trouver mauvais que le jeune linislre se retirât sans attendre le reste do la famille; et omme Melea devait parlir le lundi, cette raison cxpli- uait d'u