r A L3 « «&8 /7 A Ult )| 11.1 IN AT l AIGN m s S (K- n ,^ rt« V 1 "V- M # > * •"N .- r« **, - / 'i rr^t il $ V V * jCjuL^£* a j&.*rl /■ Y > > . . MS^ct - CONTES DE MISS BARRIET MARTINEAC IUR L'ÉCONOMIE POLITIQUE. TOME VIII, imi klii : m: I \f | T r i U | CONTES ni: MISS HARMET MAIIT1NEAU S\ i l'économie politique ili*mii> DE t'àUQLkU V \R H. B. MAI aiGE, kl i -. i i>i i \ m il \ \i KCOLI ROM v ' rOME HUITIEME. LA CRIQUE AUX HOiVCIS. LES TROIS SIÈCLES. — LA FAMILLE FARRER. — APPENDICE. — vly ■ PARIS , LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSEUN, ■ Il <.-r.lUMAI>-UIS-rBKS, s" 9. M i" l l \\\l\. BRIERYG11EEK (LA. CRIQUE AUX RONGES). VIII. SOMMAIRE DES PRINCIPES DÉVELOPPÉS DANS CE CONTE. Il y a deux sortes de consommation , l'une produc- tive, l'autre improductive. La première rend avec accroissement sous une autre forme ce qui est consommé. La seconde a pour objet la jouissance au prix de la chose consommée. Ce qui se consomme d'une manière productive est un capital qui reparaît pour un nouvel usage. Ce qui se consomme d'une manière improductive , cesse d'être un capital, ou quoi que ce soit. C'est quelque chose d'entièrement perdu. Une telle perte est désirable ou regrettable, suivant que le plaisir qui résulte du sacrifice est supérieur ou inférieur à celui de posséder l'objet qui peut ainsi se consommer. La somme de ce qui est produit, s'appelle le produit brut. Ce qui reste après la déduction du capital consommé, s'appelle le produit net. Tant que l'homme ne produit que ce qu'il con- somme lui-môme , il n'y a ni demande ni marchandise pour y satisfaire. Si un homme produit plus d'une chose qu'il ne sau- rait en consommer , c'est dans le but d'obtenir quel- 4 SOJIMAIIIE. qu'attire chose que produit un autre homme au-delà de ce qu'il en peut consommer. Tous les deux o firent les conditions d'un marché; le désir de posséder une chose, et une autre contre la- quelle l'échanger. Ainsi, la denrée est l'instrument de la demande, en même temps que celui de l'approvisionnement. Encore que les denrées de deux producteurs ne puissent pas être l'équivalent exact de ce qu'ils dési- rent respectivement se procurer , toutefois , comme l'instrument de la demande de chacun est identique avec l'instrument de son approvisionnement, il en ré- sulte que la somme totale de la demande dans une so- ciété est précisément égale à la somme totale de ses approvisionnements. En d'autres termes, un encombrement général est impossible. Un encombrement partiel est un mal qui porte son remède en lui-même , et celui-ci agit d'autant plus vite que le mal est plus grand. Puisque la de- mande totale et l'approvisionnement total sont toujours éuaux, la surabondance d'une marchandise atteste tou- jours l'insuffisance d'une autre, et que tous les échan- gistes s'empressant de troquer l'article trop abondant contre celui qui ne l'est pas assez, il en résulte plus d'activité dans la production de celui-ci et un ralentis- sèment dans la production de celui-là. IJne nouvelle création de capital appliqué à la pro- duction de l'article qui manque, peut ainsi remédier à l'encombrement d'un autre. Une nouvelle création de capital est toujours un bienfait pour la société , en constituant une nouvelle demande. Il s'ensuit qu'une consommation improductive est SOMMAIRE. 5 un tort envers la société, en resserrant la demande. En d'autres termes, une dépense qui excède le revenu et qu'on eût pu éviter, est un crime social. Toute intervention qui dérange Jes calculs des pro- ducteurs et occasionne ainsi le danger d'une surabon- dance de la marchandise, est aussi un crime contre la société. BRIERY CREEK (LA CRIQUE AUX RONCES). CHAPITRE PREMIER. l'intérieur d'un philosophe. Le soleil — le brillant soleil de mai dans le monde occidental , descendait sur le rivage de Briery Creek (la crique aux ronces), et à peine restait-il dans toute son enceinte un seul habitant pour contempler les om- bres s'allongeant sur la prairie , excepté le docteur Sneyd et encore le docteur Sneyd, était-il trop occupé pour prêter à ce beau spectacle l'attention qu'il méri- tait. Il y avait longtemps qu'on n'avait reçu d'Angle- terre ni lettres, ni journaux; les pluies avaient retardé la poste, et depuis un mois la petite colonie n'avait pas su un mot de ce que les ministres projetaient à Londres, et de ce que la populace faisait à Paris. Dans son temps le docteur Sneyd avait fait de profondes études en as- tronomie, il commençait à lui tarder d'apprendre des nouvelles de l'ancien monde , qu'il avait été obligé de quitter au moment où les événements politiques l'in- téressaient le plus vivement. Il y avait eu des parties de nuits étoilées dans les intervalles des orages printa- niers , et il en avait profité pour travailler utilement dans son observatoire; mais aucun messager n'avait paru dans ces mêmes intervalles , porteur du précieux sac de cuir. Chaque jour !e docteur avait fixé ses yeux in- quiets sur le gué de la petite baie, chaque nuit claire ou obscure, il s'était vainement relevé quand les chiens avaient aboyé dans la cour, ou qu'il avait cru entendre le pas d'un cheval dans la route herbeuse qui bordait la maison. Le soir où commence notre récit, le docteur Sneyd s'armait de résolution pour réunir à la collection les derniers journaux qu'il eût reçus, pour inscrire et mettre de côté les lettres qu'il avait lues si souvent, qu'il n'avait plus un atome de sens à y découvrir. Il fit l'opération pour les journaux avec la même méthode et la même gaîté que d'habitude, mais la main lui trem- bla quand il inscrivit la dernière de ses lettres ; il l'en- tt ouvrit lentement, pour regarder encore une fois la si- gnature, — non par sentiment , et parce que c'était une signature ( le docteur Sneyd n'était pas un homme de sentiment ), mais pour voir une fois de plus si quelcu'hésitation de la main qui l'avait tracée pou- vait affecter la chance que les deux vieux amis dussent encore se rencontrer dans ce monde; chance qu'il lui répugnait de croire aussi petite qu'elle le paraissait à sa femme et à son fils Arthur. Il ne put rien découvrir de nouveau dans l'écriture de son correspondant , et il renferma résolument la lettre dans son secrétaire. Les regards du docteur se portèrent ensuite sur un télescope d'un grand prix, qui gisait inutile dans un coin de la chambre, jusqu'à l'arrivée de certains verres qui devaient remplacer ceux qui s'étaient brisés dans un voyage long et difficile. Il le démonta , le remonta pièce à pièce, et puis le remit en sa place. Un sourire :tnïma la ligure du philosophe, quand son œil s'arrêta sur le disque membraneux de la lune qui se montrait déjà, quoique le soleil n'eût pas encore touché l'extré- mité occidentale de la prairie. C'était quelque chose que d'avoir la même lune à regarder à travers les mê- » _ « __. _». L LNTEBIEUR D UN PHILOSOPHE. 9 mes télescopes que lorsqu'il n'était pas éloigné du monde savant, dans les profondeurs d'un nouveau con- tinent. La face de la terre avait changé, il ne s'était que trop familiarisé avec l'aspect delà mer; une partie même des cieux avait disparu pour lui, et de nouveaux mondes lumineux l'avait remplacée; mais le même so- leil brillait à la fenêtre méridionale de son cabinet ; la même lune croissait et décroissait au-dessus de son ob* servatoire; et il lui tardait de reconnaître encore une fois ses volcans et ses plaines à l'aide de l'instrument qu'il était parvenu à perfectionner. Cela lui rappela qu'il avait à coucher par écrit les résultats de ses der- nières observations ; en une minute , aucun symptôme ne resta plus pour indiquer que le docteur Sneyd avait de l'autre côté de la mer de vieux amis qu'il brûlait de revoir; de la contrariété qu'il éprouvait d'être privé de nouvelles; de son impatience de voir en état son grand télescope; en une minute il fut tout entier absorbé par son occupation. Cependant il entendit frapper doucement à sa fenê- tre, et regardant par dessus ses lunettes le petit garçon qui était dehors , il trouva le temps de lui dire d'entrer et d'attendre qu'il lui fût permis de parler. Le docteur continua d'écrire, le visage toujours souriant, et Temmy — autrement Tempie, Temple, héritier de Tem- ple Lodge — entra par la fenêtre et s'amusa tranquille- ment dans un coin et dans un autre de la chambre, en attendant que son grand papa eût le loisir de s'oc- cuper de lui. — Où est votre grand'maman, Temmy? demanda enfin le docteur Sneyd, serrant ses papiers. Savez-vous si elle va venir faire un tour avec moi ? — Je ne puis la trouver, répondit l'enfant. Je suis allé dans tout le jardin, dans le verger... 10 BIUBBT GREftK. — Et dans la basse cour? — Oui , partout. Toutes les portes sont ouvertes; il n'y a personne dans la maison , non plus que dans tout le village , excepté chez nous. — Ils sont tous allés à la chasse aux écureuils , ou plutôt au-devant des chasseurs , car la chasse doit être finie à l'heure qu'il est; mais votre grand'maman ne chasse pas l'écureuil. Nous allons sortir et la chercher. Je parierais qu'elle est allée du côté de la baie pour voir si le facteur ne vient pas. — J'espère qu'on n'aura pas tué tous les écureuils. Quoiqu'il y en ait eu dernièrement beaucoup trop , je serais fâché qu'ils disparussent entièrement. — Dans tous les cas, vous aurez les deux vôtres , dans leur jolie petite cage, Temmy. Les yeux pleins de larmes, les doigts crispés et la rougeur de Temmy dirent le «- non » qu'il n'avait pas en ce moment la force de prononcer. Grand'papa aimait toujours à aller au fond des choses, bientôt il décou- vrit que le père de l'enfant, pour quelque raison incon- nue, avait décidé qu'on ne verrait plus d'écureuils dans sa maison , et que le cou des deux favoris de Temmy serait tordu. Temmy n'avait pas d'autres animaux poul- ies remplacer. Il ne voulait pas commencer à s'attacher à quelque bote, sans savoir s'il lui serait permis de la conserver , et il n'avait pas encore osé demander à son père quels animaux il l'autorisait à posséder. — Il nous faut tous prendre patience pour les objets que nous aimons le plus. J'ai été, moi, bien désap- pointé pour l'un des miens. Temmy essuya ses larmes pour apprendre quels favo- ris grand'papa pouvait avoir. Il n'avait jamais vu dans la maison ni chat , ni écureuil , ni oiseau , cl les chiens l'intérieur d'un PMLOSOPHE. 1 1 dans la cour étaient pour la garde, et non pour l'agré- ment. Le docteur Sneyd lui montra du doigt son grand té- lescope , et dit que le cylindre sans les lentilles n'était rien de plus pour lui qu'une cage sans écureuils pour Temmy. — Mais vous aurez les verres bientôt, grand'papa, et moi — Oui , j'espère les avoir dans plusieurs mois d'ici, quand la neige aura durci sur la terre , et qu'un traî- neau pourra me les apporter sans qu'ils soient cassés comme l'ont été ceux qui sont venus par la route en bois. Mais pendant ce temps-là les étoiles se meuvent au-dessus de nos têtes , et par ces belles soirées de printemps, j'aimerais à étudier une foule de choses qu'il faut que j'ignore jusqu'à l'année prochaine. Or, maintenant, je ne puis pas perdre une année entière, aussi facilement que lorsque j'étais plus jeune. — Ne sauriez-vous faire quelqu'autre chose en atten- dant? demanda Temmy. — Son oncle Arthur en serait aussi charmé que le doc- teur lui-même; le fait était que M. Sneyd avait toujours deux fois plus de travaux en chemin qu'on ne pensait qu'il pût jamais en terminer. Temmy ne savait pas quel grand livre il écrivait: ni jusqu'à quel point encore il pouvait travailler avec les télescopes de moindre gran- deur ; quels livres il devait lire et quelle grande cor- respondance entretenir avant que la neige couvrît de nouveau la terre. — Maintenant, allons nous promener du côté de la petite baie. Cette parole sonna agréablement aux oreilles du petit garçon, qui se hâta d'aller chercher le grand cha- peau de paille du docteur. Quand le philosophe en eut la BRIiiRY CIUSIiK. couvert ses cheveux blancs et clairsemés , il se tourna vers l'un de ses nombreux miroirs d'optique , et rit de sa propre image. — Temmy , dit-il , vous rappelez-vous la figure que j'avais avant de porter ce grand chapeau? Vous rap- pelez-vous mon énorme perruque? — Oh oui! et votre chapeau noir à trois cornes; je ne vous reconnaissais plus la première fois que je vous ai rencontré sans perruque. Mais il me semble que je n'en ai vu une pareille à personne. — Et eu Angleterre j'aurais l'air fort étrange sans une perruque de ce genre-là. Je me demandais à l'inslant ce que le docteur Rogers dirait de moi s'il me voyait comme me voilà; il m'appellerait un Améri- cain — et presque un républicain. — Êtes vous américain ? En êtes-vous un républi- cain? — J'étais républicain en Angleterre, en France, et partout ailleurs où je me suis trouvé autant que je le suis maintenant. Pour Américain, c'est, je suppose, la qualification qu'il me faut prendre , mais je suis tendrement attaché à l'Angleterre. J'aimerais mieux y habiter que partout ailleurs , si je n'y courais pas de dangers, mais nous pouvons nous rendre heu- reux ici. Quoi qu'il nous arrive , nous voyons toujours après , ou nous le verrons plus tard que c'est pour notre bien. Quelques personnes en Angleterre se sont étrangement trompées à mon égard , mais toutes les erreurs s'éclairciront un jour ou un autre , mon cher ami. En attendant, nous ne devons pas nourrir de ressentiments les uns contre les autres , encore que nous ne puissions éviter d'être chagrins de ce qui est arrivé. — Je crois que mon oncle Arthur eu a beaucoup l'intérieur d'un philosophe. i5 de ressentiment. Il disait un jour que jamais il ne consentirait à vivre de nouveau au milieu des Anglais. — Je ne pense pas que l'occasion s'en présente pour lui ; mais il m'a promis de leur pardonner de m 'avoir méconnu et persécuté. Il faudra que vous me fassiez la même promesse quand vous serez assez âgé pour comprendre la valeur d'une promesse. — Venez ici , mon petit ami. Tenez-vous où je suis , et regardez un peu au-dessous du bord du toit. Voyez-vous quelque chose ? — Je vois voltiger un petit oiseau. Temmy ne pouvait dire quel oiseau. C'était un enfant assez lourd — on l'appelait ordinairement slupide — et en effet il paraissait trop souvent tel. Son intelligence était-elle lente à se développer , ou bien n'en avait-il aucune , c'est ce que personne ne pouvait dire. Son père pensait qu'il était impos- sible que Temple Temple, héritier de Temple Lodge, ne fût pas par la suite un personnage Irès-important. M rs Temple était intérieurement convaincue que per- sonne , elle exceptée , ne comprenait son enfant. Le docteur Sneyd ne prétendait pas comprendre suffisam- ment les enfants , pour établir une comparaison entre celui-là et les autres ; mais Temmy lui semblait un bon petit garçon, et il ne doutait pas qu'il ne dût bien faire. Quant à M rs Sneyd, ses espérances et ses craintes pour l'avenir de son petit fils se succédaient les unes aux autres , mais sa tendresse pour lui ne se ralentissait jamais. Arthur était plein d'indignation contre Temple qui intimidait sans cesse cet enfant au point de l'abrutir. Pour tous les autres obser- vateurs, il n'était que trop évident que Temmy ne distinguait pas un martinet d'une corneille , ou un sycomore d'une épine. l^ BRIERY CREEK. — Cet oiseau , mon cher ami , est un martinet venu pour bâtir son nid sous notre toit ; si nous y plaçons une boîte je parie qu'il va se mettre aussitôt à l'ouvrage. Temmy approuva fort cette idée , et son grand-papa qui ne désirait rien tant que de lui procurer un amusement innocent, loin des regards et de la tyrannie de M. Temple, monta bientôt sur une petite échelle pour réaliser leur projet. Avant que d'en descendre le docteur promena les yeux sur le singulier aspect d'un village floris- sant , mais où l'on n'apercevait pas un seul habitant. Il semblait que tout le monde fût allé au devant des chasseurs d'écureuils. Cependant quand il fut arrivé sur une hauteur qui dominait la petite baie, le docteur s'aperçut que la famille Temple n'avait pas quitté la maison. Sur la terrasse on voyait le gentleman lui-même se promenant en long et en large , comme il avait coutume de le faire après dîner. Sa femme, la fille unique de M. Sneyd, était penchée au milieu de ses fleurs; Ephraïm, le petit nègre, la suivait par derrière , tandis qu'on voyait paraître et disparaître les autres domestiques, suivant que leur maître les appelait ou les renvoyait. La taverne tenue par le chirurgien de l'endroit était vide , à en juger par ses portes ouvertes où l'on ne voyait passer personne. Dods n'était pas non plus dans sa bri- queterie, ce qui paraissait extraordinaire , car Dods était uq rude travailleur , et la grande quantité de briques nécessitées parles changements que M. Temple faisait sans cesse à son habitation, avait été tellement retardée par les dernières pluies , qu'on avait droit de supposer que Dods ne perdrait pas un jour , pas une heure , maintenant que le beau temps était l'intérieur d'un philosophe. l5 revenu. M r * Dods n'était pas à l'ouvrage sur le seuil de sa porte , comme on l'y voyait habituellement à cette heure; le jeune jurisconsulte, M. Jonhson, ne courait pas à son ordinaire de maison en maison pour y porter ou y chercher les nouvelles de ce qui avait pu se passer depuis le matin. Du côté de la cabane , située sur la lisière de la forêt, on voyait à l'ordinaire voltiger la volaille , on entendait à l'ordinaire aboyer les chiens ; mais on n'apercevait pas, sa hache sur l'épaule, le bûcheron demi-sauvage auquel on ne connaissait pas d'autre nom que celui Brawn , et ses filles tout aussi peu civilisées , les Brawnees n'étaient pas à leurs cuves à sucre sous la longue rangées d'érables. Pas un seul être vivant ne diversifiait l'immense prairie. Un arbre isolé , ou un bouquet de buissons ça et là, étaient tout ce qui brisait la monotonie du paysage qu'une forêt noire encadrait à l'horison. — Jevoisgrand'maman qui sort de la cour de Dods, s'écria Temmy. Qu'y a-t-elle été faire toute seule? — Je crois qu'elle aura fait une tournée dans le village , donnant à manger aux poules et aux porcs, sachant que tous les voisins sont absents. C'est bien un trait de votre grand'maman , voilà pourquoi nous ne l'avons pas vue depuis si longtemps. Vous voyez comme elle s'empresse de venir nous rejoindre. Main- tenant dites-moi si vous entendez quelque bruit de l'autre côté de la baie. Temmy entendait quelque chose , mais il ne pouvait dire quoi — ■ peut-être le vent , les vagues , des chevaux, des insectes, peut-être tout cela à la fois. Le docteur Sneyd croyait entendre les roues d'une charrette qui s^approchait le long de la route naturelle qui condui- sait de la forêt dans la prairie. Le sol à la fois ferme et léger de cette sorte de route était si favorable pour |() BRIKllI CREER. les voitures, que leur approche ne s'y annonçait pas par ces roulements et ces craquements criards si communs sur les routes en troncs d'arbres qui coupent les marais. Le messager de la poste était le premier individu qui se présentait à l'esprit du docteur Sneyd, lorsqu'un bruit de roues de voiture ou de pas de che- vaux arrivait à son oreille. Son espoir cette fois ne fut ni trompé, ni réalisé entièrement. Un charriot sortait de la forêt, mais il ne contenait personne qu'on pût supposer porteur de lettres — on n'y voyait qu'Isaac, le valet de ferme d'Arthur et Julian, le domestique noir de M. Temple , rapportant un assortiment d'épiceries et d'autres marchandises qu'ils étaient allés acheter dans un comptoir assez éloigné. Le charriot fit une halte de l'autre coté de la crique, et c'était bien naturel , car on ne voyait pas comment il irait plus loin. La crique était très-belle à voir en ce moment, mais peu tentante pour les voyageurs. Les eaux qui coulaient ordinairement claires et peu profondes, dès qu'il y en avait plus qu'il n'en fallait pour remplir les trous profonds de leur lit , ame- naient maintenant de la vase de leur source et en- traînaient sur leur surface troublée de grosses branches, et même des troncs d'arbres. Les dernières pluies les avaient tellement enflées qu'il n'était pas facile d'évaluer leur profondeur. Isaac et Julian descendirent tour à tour sur le bord de la baie en divers endroits, sans pouvoir s'assurer si elle étajt guéable ou non. Il s'avisèrent ensuite d'une expérience , ce fut de dé- charger le charriot et de le conduire ainsi dans l'eau. Elle ne le remplit qu'à moitié , le cheval eut parfai- tement pied, il ne restait donc plus qu'à retourner et amener les marchandises , — partie sur le siège qui n'avait pas été mouillé , partie sur le dos d'Isaac L'INTÉRIEUR d'U5 PHILOSOPHE. et de Julian , tandis que l'un conduisait et que l'autre prenait soin des paquets. On supposait que deux voyages suffiraient pour amener le tout sain et sec de l'autre côté. — Qu'est-ce que vous faites là? demanda M" Sneyd, qui était arrivée inaperçue, tandis que son mari et son petit-fils surveillaient le passage de la crique. Les marchandises qui arrivent! Dieu soit béni ! J'espère qu'on les passera sans accident. Ce serait trop déses- pérant que le pauvre Arthur perdît son premier appro- visionnement. 11 y a si long temps qu'il vil de blé de Turquie , de dindes sauvages et de lait , il niérile bien d'avoir maintenant du pain de froment et du thé. — Et voici le drap pour son habit neuf, grand'- maman. — Oui , et quantité d'épiceries et de bonnes choses pour votre papa. Je ne sais trop ce qu'il dirait si tout cela était emporté par les eaux ; mais je suis bien plus inquiète pour votre café , mon cher ami , dit-elle , en se tournant du côté du docteur. Je crains que vos observations et leur rédaction ne se ressentent de votre privation à cet égard. Essayez d'élever la voix et de faire entendre à Isaac qu'il faut prendre un soin particulier de votre café. — Non pas, ma chère, répondit le docteur Sneyd en riant. Si j'avais quelque chose à recommander, ce serait plutôt les paquets d'Arthur. Mais ces deux hommes me paraissent prendre toutes les précautions ima- ginables. J'aurais été d'avis qu'ils laissassent le charriot et les marchandises de l'autre côté , si je n'avais craint que nous n'ayons encore de la pluie d'ici à demain malin , ce qui augmenterait la difficulté du passage , outre que cela pourrait gâter les marchandises. — Ah les voici ! voilà le moment périlleux ! Comme ils sont vin. 2 1 .S 111.11 I . -V i I M k . i Mil .nu. > sur ii gl ÎM • ' I è . I- Mftl \< 1 risi - Mi lif ti m i pa i .iitriititiii. — ( c 'jio .iilu. [ni flotte t i le? lYnv chavirer. QuM do in m ge qu'il De l'aienl pas aperçu à tetnp4. VHonsI je m'j Le i ilheuf l'i.iit r ail. Le i ronc 'i ai brc pdn - pài uni' vague \ in' IV. ]'['• r ' outre le éharrîol , qui versh . i • - 1 1 1 1 r Julian a li s |. ■,.[• i milieu dû courant bourbeux. Isa ,- . dès r|n*ïl cal pris pi< d, se hi- t.i de <1' wôer lo chetal . tandis nue Julian . s'èssuyaût l.i fade , s\ fforfait de saisïr I l s baquets qui nageaient autour uV lui a\anl dette éhiporl< - par Je Qol «>u de s'aMmer »ù fond de h èrîkjfje'. Le doetériHSoé) il saisit fe i hèi al effrayé* dès qu'il eut _iir la rive couverte <1< ronces. Sa femme donna une infinité dé cofaseils qui crissent été* excellents peut-être si elle Btall pta se faire entendre. Quand à Temmt, il contentait de h _• irdèr nVtin air itupidé. — Appelez > ic. Je crois que vous les nutnn- ik u i | .ii — i i. L'eu faut se mil i courir, il ne Ulrda pas .i rencontrer 1rs chasseurs et à les amener mu le théâtre de l'acci- dent . — Arthur, l'en luiabieo Gâché poui vous, «lit le doc- teur, quand il vil son nJs arriver k la liàtc. ("c litimiiins. mon cher fils. Il i';nil eu pren- dre notre parti. I — .Oui, mon père , quand ce sont dé simple acci- dent-; niais ceoi est BRIERY CRfiEK. de guerre, lorsqu'ils se séparèrent dans les termes d'une bienveillance réciproque. CHAPITRE III. LE JOUR DU MARCHE. Les colons de Briery Creek avaient conservé l'usage de la métropole , de tenir leur marché le samedi. C'é- tait donc un jour important pour quelques-uns , un jour de plaisir pour quelques autres , un jour très-oc- cupé pour tous. Plus d'une mère se rendait au marché, se demandant si elle pourrait y acheter la nourriture délicate que demandait son enfant nouvellement sevré, ou son mari convalescent de la fièvre , qui suivaient d'un œil inquiet les progrès de sa cuisine. Tout le vil- lage était de bonne heuresur pied, et le docteur Sneyd, quand il préférait un tour sur les bords de la crique à un tour dans le marché avec sa femme, pouvait re- marquer à distance la solitude qui régnait dans les fer- mes et les maisons; tandis que tous les habitants, à pied, à cheval et en voilure, convergeaient vers le point général d'attraction. Arthur se voit l'objet de toutes les observations. Il offrait plus en vente que qui que ce fût, il achetait davan- tage, et il occupait la plus grande place dans le marché, excepté toujours celle réservée au marchand ambu- lant qui y étalait des richesses bien supérieures à celles mômes dont Arthur lui-même s'enorgueillissait. Le jeune fermier lui laissait exposer des peaux d'ours ou de castor, des cuirs ou de la venaison salée , s'il ve- LE JOUR DU MARCHÉ. 47 nait du Nord ou de l'Ouest; de la poterie, du colon, du drap, des soieries, des livres et de la papeterie , s'il ve- nait du côté de l'Est. Arthur achetait quelques-uns et quelquefois un peu de tous ces articles; mais, ces ven- tes, toutes variées qu'elles paraissaient, ne consistaient qu'en un petit nombre de substances alimentaires. Il ne trafiquait pas pour devenir riche en argent, mais en comforts. Ces acquisitions étaient de deux sortes, dont aucune n'était destinée à la revente, comme celles du marchand auquel il cédait le pas au marché. Il ache- tait des outils et des ustensiles pour remplacer ceux qui étaient usés; ce genre d'acquisition ressemblait aux semis confiés à la terre , c'était un capital dépensé pour se reproduire avec intérêts. Avec ce qui lui res- tait après avoir ainsi replacé son premier capital , et l'avoir sans cesse augmenté , Arthur achetait des ob- jets de consommation improductive ; quelques-uns pour sa maison qui devenait tellement supérieure à la maison d'un célibataire, que les commères du village se demandaient de qui il avait fait choix pour la partager; quelques-uns pour sa table, comme le sucre desBraw- nees; quelques autres pourson habillement, comme les bas grossiers que Dods s'amusait à fabriquer dans la saison pluvieuse ; d'autres pour des parents et amis , comme quand il pouvait se procurer un journal poli- tique pour son père, un manchon pour sa mère, ou une boîte de crayons pour Temmy. Arthur allait rare- ment chez M. Temple , mais il trouvait souvent le temps de donner une leçon de dessin à son neveu, quand celui-ci venait à la ferme. Maintenant qu'Arthur avait non-seulement un capital croissant, mais un sur- plus après l'avoir replacé — un revenu qui lui procu- rait perpétuellement plus de comforts , il désirait que sa sœur en voulût moins à son mari , pour ne l'avoir 48 BRIERY CRKEK. pas aidé d'une partie de ses fonds au moment où il avait pris sa ferme sous forme d'une prairie inculte. Au commencement de son entreprise , il eût été réelle- ment reconnaissant pour un prêt qui l'aurait mis à même de cultiver une plus grande portion de terrain, et lui aurait permis de vivre moins péniblement en at- tendant cpje son capital se fût accru. Mais maintenant qu'il avait surmonté les premières difficultés, et acquis le droit d'étendre ses dépenses improductives, il dé- sirait voir M 13 Temple oublier que son mari avait refusé d'aider son frère, pour se réjouir seulement de ce que l'homme riche n'avait pu empêcher la prospérité qu'il n'avait pas voulu favoriser. La prospérité du village enlier aurait accru plus ra- pidement qu'elle ne le faisait, si tous les habitants eus- sent été aussi prudents qu'Arthur dans leurs dépenses. INon-sculement Temple en faisait de complètement inutiles, et pour satisfaire ses caprices, et bien des pe- tits propriétaires et des artisans dépensaient en whiski dans la taverne du chirurgien , ce qui aurait dû être employé, sinon productivement, au moins à des jouis- sances innocentes, 1 — mais il régnait déjà dans la petite colonie des habitudes ruineuses, contre lesquelles la con- duite d'Arthur et ses résultats auraient dû prévaloir. Le mérite de l'ordre qu'on remarquait dans sa ferme , était dû, partie à lui-même, partie à M r8 Sneyd, qui sui- vait ses intérêts d'un œil de mère, partie à la femme d'Isaac qui prenait soin djî la laiterie et de la maison d'habitation. Le matin de ce jour de marché, après une journée de fatigue extraordinaire, l'état de la ferme, à six heures, eût pu faire honte à beaucoup de celles où il y a plu- tôt trop que pas assez de servantes. La femme d'Isaac n'avait pour l'aider que ses deux petites filles de quatre LE JOUR DU MARCHÉ. 4*.) et de trois ans; et cependant, à six heures, tandis que- son maître conduisait sa charrette au marché , le lait était proprement recueilli dans des vases convenables, la volaille avait reçu sa nourriture, et le suif dont elle allait faire des chandelles fondait, tandis qu'elle fai- sait les lits et que les petites filles lavaient dans la cui- sine les ustensiles du déjeûner. Les porcs étaient dans un endroit conveuable, entouré d'une haie vigoureuse, où se trouvait un coin abrité par un toit, en cas de mauvais temps. Les chevaux et le bétail étaient tous marqués, et tous avaient une sonnette quand on les lâ- chait dans le bois. Il y avait un puits d'une eau pure , des précautions avaient été prises pour que des enfants ou des jeunes animaux ne vinssent pas s'y jeter impru- demment, et toutes les bêtes sauvages avaient en vain essayé leurs forces contre les clôtures. Arthur n'avait donc pas eu de tribut à payer à ces ennemis de la terre, consommation improductive dans le sens spécial du mot, puisqu'elle ne procure ni subsistance au corps de l'homme , ni jalousie à son esprit. Si l'on avait eu les mômes précautions dans toute la colonie, la somme de son revenu annuel se serait accrue plus rapidement, et l'on aurait pu en détacher une portion plus considé- rable, pour avancer la civilisation de la petite société, en augmentant les comforts de chaque individu. Brawnet ses filles n'avaient jamais pu s'astreindre à ces idées si simples d'économie. Les ressources qu'ils gâ- chaient auraient cultivé un acre de bonne terre , bâti une école, ou changé leur chaumière de troncs d'ar- bres en une honnête maison en briques avec jardin et potager. Ils préféraient ce qu'ils appelaient leurs aises et leur liberté, en sorte que ce qu'ils perdaient, pou- vait être regardé comme un revenu dépensé en un plai- sir — bien inintelligent, sans doute, — mais en un vin. 4 f)0 BRIERY CREER. plaisir de leur choix. Tant qu'ils se suffisaient à eux- mêmes sans frauder leurs voisins, et la fraude eût été la dernière chose qu'ils eussent comprise , personne n'avait le droit de critiquer leur manière de jouir, pas plus que la serre de M. Temple, la bibliothèque du doc- leur Sneydj ou la passion de M rs Dods pour les glaces et la vieille porcelaine. Mais on pouvait déplorer un goût si détestable , et entretenir une opinion décidée du tort qu'il faisait à la société, et de ses conséquences immorales. Ce matin , le petit coin de terre qu'ils habitaient était dans la dernière confusion. Depuis quelques jours, les filles avaient été à la chasse aux abeilles, désireuses d'apporter au marché le premier miel de l'année. Ce matin-là, pour réparer le temps perdu la veille à la construction du pont, elles se levèrent avant le jour pour suivre les abeilles dans leur premier vol; leur chasse fut heureuse, et ce ne fut qu'au retour qu'elles s'aperçurent qu'elles avaient perdu pendant cette ex- pédition, ce dont beaucoup d'expéditions semblables ne suffiraient pas pour les indemniser. La première chose qui attira leur attention , ce fut un grand bruit et de grands gloussements de volaille. Il était était évident que quelques-unes des pauvres poules que leur père avait coutume de plumer vivantes, six fois par an , s'étaient échappées demi-plumées de ses mains, et qu'elles fuyaient loin de la maison avec toute la vitesse que leur laissaient leurs ailes mutilées, en sorte qu'il était probable qu'elles iraient rejoindre les dindes et les poules sauvages de la prairie , plutôt que de rentrer au juchoir. Puis parut — tantôt embar- rassant son train de derrière dans les vignes, tantôt en- fonçant son grouin dans un terrier d'écureuil — un bel et jeune porc qu'on tenait renfermé depuis quelque LE JOUR DU MARC HK. 5l temps. Les deux sœurs lui donnèrent la chasse , mais tout à fait en vain; leur poursuite ne fit que l'engager à s'enfoncer plus avant dans la forêt, elles se hâtèrent de courir à la maison pour annoncer ce double malheur. Elles n'aperçurent pas leur père autour de la maison, mais ne purent le chercher plus longtemps avant d'avoir découvert la cause d'une légère fumée qui sor- tait par-dessous la porte etparlesinterstices de la cloison de troncs d'arbres. La plus belle robe de Black Brawnee brûlait devant le feu , — la magnifique robe de coton à fleurs d'or sur un fond rouge, qu'au grand étonne- ment de tout le monde il lui avait pris fantaisie d'a- cheter d'un colporteur, — sa belle robe qu'elle avait lavée et mise à sécher pour le marché de ce jour-là, — elle était en cendres et il n'en restait plus qu'un dé- plorable morceau. Puis elles entendirent des gémisse- ments dans un petit enclos derrière la maison, et là, elles trouvèrent étendu un petit ânon favori avec deux jambes tellement brisées, qu'il était clair que le pauvre animal ne se pourrait plus tenir dessus. Comment cet accident était-il arrivé , c'est ce quelles ne purent ap- prendre de la pauvre bête, non plus que de deux ou trois autres, acculées dans ce recoin qui n'était pas leur place. Il semblait que sous le sentiment de quelque grande terreur, ces animaux se fussent précipités les uns sur les autres, et que le pauvre ânon eût été le plus maltraité. Mais où était Brawn lui-même? 11 gémissait aussi dans un fossé à l'entrée du bois où il s'était donné une entorse en courant après le porc fuyard. — Qui diable vous a conduit ici? demanda Brawn Brawnee, relevant son père d'un tour de main. — Qui a conduit le porc dans la forêt? répondit ce- lui-ci. UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRAR' 5? BRIBRY CREER. — Demandez-le-lui, dit l'une, nous ne l'avons pas fait sortir. — Il n'en était pas besoin, reprit J'aulre. Qui est-ce qui a laissé la porte ouverte? — Nous deux ce matin , parce qu'il n'y avait pas de quoi la fermer. — 11 n'y a pas de loquet, mais il y a une corde. Je l'avais nouée hier au soir, et vous eussiez pu en faire autant ce matin. La perte du porc vient de la perte de l'agneau. — Mon agneau ! répétèrent les deux demoiselles se lamentant. Il n'était que trop vrai, faute d'un loquet la porte de l'enclos se fermait avec une corde. Les demoiselles avaient trouvé trop long de la nouer et s'étaient con- tentées de pousser la porte après elles. Peu à peu elle s'était entre-bâillée. Un chat sauvage était entré pour faire choix d'un bon mets et avait emporté le joli petit agneau. Le maître avait suivi l'agneau, le porc avait profité de l'occasion pour prendre de l'exercice. De là Je tumulte dans lequel les autres animaux avaient foulé aux pieds le pauvre ânon , tandis que la robe écarlate dont Brawn avait poussé la manche dans le feu , en se hâtant de sortir, se consommait et contribuait à en- fumer les morceaux de bœuf séché pendus à la cré- maillère. Que de consommation improductive pour une seule matinée ! Ce fut un jeu pour les deux demoiselles de porter leur père à la maison , de bassiner son pied et de le coucher sur le dos dans son lit, pour y compter les troncs d'arbres dont se composait la chambre jusqu'à ce qu'elles fussent revenues du marché. Il n'était pas aussi aisé de s'y rendre. Leurs porcs leur donnèrent bien du mal ce jour-là. Au lieu de les tuer et de les porter au LE JOUR DU MARCIIÏ . 55 marché dans cet état tranquille, les demoiselles avaient résolu d'essayer à les y conduire vivants, parce qu'à cause de la grande abondance de porcs en ce moment, il était fort incertain qu'elles pussent les vendre. Ce n'est pas déjà chose aisée que de conduire des porcs sur une grande route, que devait-ce donc être dans un pays sauvage , où il est difficile de suivre leurs tours et leurs détours, et plus difficile de les retrouver une fois qu'on a perdu leurs traces. Les Brawnees tombèrent d'accord que pour arriver au marché à temps, il ne fallait pas que les animaux pussent s'éga- rer, et pour cela elles leur attachèrent à chacun une clochette. L'état de maigreur où ils étaient ne rendait pas la tâche plus aisée. Us s'arrêtèrent opiniâtrement chaque fois qu'ils rencontrèrent quelques débris de foin aux endroits où des voyageurs avaient campé ; en sorte que les deux sœurs furent vingt fois tentées de les laisser faire à leur volonté et de pas vendre de porcs ce jour-là. Mais si elles ne vendaient pas, elles ne pourraient pas acheter, el cette pensée leur suggéra de nouveaux efforts de patience et d'habileté. Quand elles arrivèrent sur la place du marché , qu'elles eurent jeté un coup d'œil sur l'étalage de M" Dods , sur ses étoffes de coton , ses capotes et ses bonnets; sur des mottes de beurre qu'elles n'étaient pas assez soigneuses pour faire aussi beau; sur des paniers de poterie, sur l'am- ple assortiment de couvertures, de couteaux, de cuil- lers de corne, de plumes rouges et bleues qu'étalait le marchand ambulant, elles sentirent qu'il eût été réellement cruel de s'en aller sans acheter quelques- unes des belles choses qui appelaient leur choix. Per- sonne cependant ne leur demanda le prix de leurs porcs. Un de leurs voisins se permît même de se mo- quer de leur maigreur. 54 BlUI'.llY GlllitK. — Je vous conseillerais de m -acheter une partie de mes citrouilles, dïtKendall, le chirurgien-tavernier ; vos porcs feront meilleure figure au prochaien mar- ché , quand vous les aurez nourris pendant une se- maine, — Quand nous aurons besoin de citrouilles , répon- dit l'une des Brawnees, nous nous adresserons à ceux qui ont un terrain pour en cultiver. Vous n'avez pas acheté un champ et l'ait pousser des citrouilles d'hier à aujourd'hui, je suppose? — Non certes. J'ai un petit coin de jardin , et en- core qu'il soit bien petit, j'y fais venir plus de citrouilles que je n'en peux consommer. 11 y a un de ces deux lots qu'on me marchande quatre dollars (20 fr.), et vous prendrez l'autre, si vous êtes raisonnables. J'ai aussi quelques gourdes. — Des gourdes! eh que voulez-vous qu'on en fasse de vos gourdes? — Qu'est-ce qu on n'en fait pas? au contraire. Nous ne saurions nous en passer daus ma taverne , au prix où la poterie se vend ici. Prenez une gourde , coupez lui la tête, vous avez une bouteille ; coupez-la du haut en bas, vous avez un entonnoir; coupez-la en deux, vous avez deux tasses ; coupez-la en tranches, vous avez des cuillers. Prenez mes gourdes et moquez- vous de ce marchand de poteries et des prix mons- trueux qu'il met à ses marchandises fragiles. — Nous ne recevons pas d'ivrognes pour casser nos bouteilles et nos verres; quant au prix, que savez-vous si nous y regardons. Si nous faisons une affaire , ce sera pour Jes citrouilles sans les gourdes. — Eh bien , soit; arrangez-vous de mes citrouilles. — Oui si vous voulez vous payer en porc ou en miel ; nous avons besoin de nos dollars pour le faïencier. LE JOUR DU MARCHÉ. 55 — En porc, non ! nous en avons par dessus les yeux. Pas de danger qu'un juif vienne se fixer parmi nous. Nous avons du lard à déjeûner, du cochon à dîner, et du porc fumé à souper. On ne peut faire un pas ici sans rencontrer un cochon ; nos enfants apprennent à gro- gner avant de savoir parler. Je ne veux pas de porc, nous en avons surabondamment. — Du miel donc, votre femme en a besoin pour ses tartes aux citrouilles, et l'on m'a dit que vous faisiez de l'hydromel quelquefois dans votre taverne. — Et jusqu'à ce que vous diminuiez votre sucre , nous avons besoin de miel pour le café de nos voya- geurs et pour régaler les enfants ; combien voulez-vous me donner de miel pour mon lot de citrouilles? La demoiselle allait répondre, lorsqu'elle en fut em- pêchée par sa sœur qui s'aperçut que beaucoup de personnes avaient les yeux sur leur denrée, et qu'au- cun autre chasseur d'abeilles ne se présentait au mar- ché. Un dollar (5-fr. ) le galon (4 pintes de Paris) fut le prix que demandèrent les deux sœurs après s'être un moment consultées. M. Kendall secoua la tête et se tint quelques instants à l'écart; le fait est qu'il avait autant besoin de miel pour sa pharmacie que sa femme pour son café et ses pâtisseries. Il en voulait donc à quelque prix que ce fût, mais il attendait l'occasion favorable de faire son offre. Arthur n'était pas moins résolu à en acheter; sa mère commençait à être inquiète pour ses confitures, les fruits étaient mûrs et ne demandaient qu'à être cueil- lis, mais le sucre qui leur était destiné était allé édulcorer les eaux de la crique. Elle avait donc prié son fils de lui apporter du miel , on n'en pouvait trou- ver dans la partie du bois qui avoisinait la ferme ; tout le monde faisait ses foins ou allait les faire, de sorte 5G BR1KRY CREliK. qu'on n'avait pas le temps de donner la chasse aux abeilles. Les iîrawnees étaient la seule ressource. — J'ai besoin d'un peu de votre miel, dit-il , jetlant à travers le groupe un coup d'œil à la demoiselle à la robe brûlée. — Vous l'aurez et personne autre , fut sa réponse. Elle fut de nouveau arrêtée par sa sœur qui savait sa disposition à servir Arthur aux dépens de ses propres intérêts et de ceux de qui que ce fût? — Qu'est-ce que vous voulez donner? demanda l'au- tre , plus prudente. — Des porcs ; nous conviendrons facilement de prix. La sœur secoua la tête ; l'autre découvrit aussitôt que ce serait une bonne idée que d'augmenter leur trou- peau de porcs tandis qu'ils étaient à bon marché. Elle offrit cinq galons de miel' pour un porc gras; cette offre consterna sa sœur, et Kendall espéra que le miel finirait après tout par lui appartenir. — Non, dit Arthur, cela n'est pas juste. — En ce cas, j'irai en chercher encore un galon ou deux avant le coucher du soleil pour parfaire la somme. — Vous ne me comprenez pas; je voulais dire tout le contraire , je ne veux pas vous forcer à prendre mes porcs; mais si vous les prenez vous les aurez à bon marché, puisqu'aujourd'hui ils ne sont guère demandés; vous aurez deux porcs gras pour vos cinq galons, et si votre sœur pense que ce ne soit pas encore assez, je vous ferai l'appoint en beurre frais. Tandis que le marché se discutait, l'une des sœurs, contrôlant la générosité de l'autre, qui admirait celle d'Arthur, tandis que celui-ci cherchait, non pas à être généreux, mais à être juste, Kendall se retira, voyant qu'il n'y avait plus là de chances pour lui. — Vous n'avez pas par hasard de miel à vendre, LE JOI'R DU MARCHÉ. 5*} M r ' Dods ? dit-il, en passant devant la boutique où étaient étalés les cotons et les mousselines. — Mon Dieu non, M. Kendall, c'est ce dont j'au- rais le plus besoin moi-même; en vérité , il est impos- sible de persuader qui que ce soit de regarder seule- ment mes bonnets aujourd'hui , encore que le patron en soit tout nouveau ; ce serait peine perdue que d'essayer à faire des affaires avec des demoiselles qui s'habillent d'une aussi étrange façon que les filles de Brawn. Rien n'aurait bonne mine sur elles, autrement je ferais le sacrifice même de ce joli chapeau , pour avoir quelque chose pour sucrer le vin chaud de mon mari. Dans tous les cas, je vois bien qu'il faudra que j'en fasse des sacrifices, je vous prie de le dire à votre femme. Cette abondance de porcs et cette disette de miel ont arrêté toutes les affaires. — Comment cela est-il arrivé , M rs Dods? — D'abord, on dit qu'on n'a jamais vu autant de petits cochons que cette année; les prix ont baissé, en sorte que cette abondance fait plus de mal que de bien à leurs maîtres; vous savez que les fermiers se plaignent toujours quand la moisson est plus qu'ordi- naire et que le marché est limité. Ensuite, il paraît qu'il y a eu de faux calculs; il semble que tout le monde se soit donné le mot pour amener des porcs au marché et ne pas y apporter de miel, si ce n'est ces sales filles-là. — Ah ! ah ! les deux causes d'encombrement opè- rent à la fois ! le caprice des saisons et les faux calculs de l'homme. — i Et de la femme aussi , M. Kendall. J'ai travaillé jour et nuit de celte semaine à mes modes ; j'ai refusé d'aller voir finir le pont, j'ai reculé le repas anniversaire de mes noces, afin d'avoir un petit magasin bien monté 1 08 BIUE11Ï CIUiEIy. pour Je marché d'aujourd'hui , et je n'ai pas eu une offre depuis qu'il est ouvert; vous êtes le premier qui m'ayez adressé la parole. Je n'avais pas calculé que tout le monde demanderait du miel et qu'on négligerait tout le reste. Nous nous plaignons tous de la même chose. — Il semble étrange qu'ayant tous le désir d'acheter et de vendre , nous ne puissions accorder nos besoins. J'offre mes citrouilles à M. Arthur, et je lui demande du miel ou du sucre. Il n'a ni sucre ni miel , et n'a pas besoin de citrouilles. Je vous fais la même offre , vous ne voulez pas non plus de citrouilles et vous me pro- posez des bonnets. Maintenant, il ne serait pas impos- sible que j'obtinsse des dollars pour mes citrouilles , mais dans tous les cas , il ne me faudrait qu'un seul bonnet.. . — Ah î vous en avez donc besoin d'un , au moins! tenez , voilà quelque chose de délicieux et qui ira parfaitement à votre femme... — Laissez-moi continuer. Je porte ma demande aux deux brunes ; le bon de la chose est qu'elles ont besoin de citrouilles et pourraient me vendre du miel ; mais le jeune fermier se jette à la traverse avec son superflu de porcs , et leur offre un meilleur marché. En sorte que je souflré à la fois de l'abondance de porcs et de la disette de miel. — Nous souffrons tous, et un étranger pourrait croire qu'il y a encombrement de tout, le miel excepté. On n'a encore vendu ni modes, ni couvertures, ni couteaux, ni semence , et je parierais bien cependant qu'il n'y a surabondance que de porcs seulement. Si nous pouvions les jeter hors du marché et ôter de la tête des gens l'idée d'acheter du miel , je ne doute pas que nous ne LE JOUR DE MARCHÉ. 0 pas plus long à sa famille. Son mari attendait prochai- nement des amis qu'elle ne connaissait, pas, dont elle avait peu entendu parler. Il arrivait rarement que M. Temple fît visite à son beau-père , — surtout dans ie courant de la journée , quand il pouvait trouver de quoi s'occuper moins en- nuyeusement. Cependant , un beau jour , on le vit ar- river à midi, conduisant le char-à-bancs dans lequel se trouvaient deux dames et un monsieur, outre l'héri- tier présomptif de Temple-Lodge. Le docteur Sneyd descendit dans le jardin, alla au-devant de ses visiteurs jusqu'auprès de la grille, et fut présenté au révérend Raph Hesseldel , pasteur de Briery Creek, ainsi qu'à M"Hesseldel. Ces deux personnages témoignèrent tout le respect extérieur possible au vénérable vieillard qu'ils avaient devant eux. Us oublièrent un moment qu'on leur avait dit que ses opinions étaient mauvaises, très-mauvaises, déplorables, pour se rappeler seulement qu'il était le père de la femme de leur hôte. Ce ne fut qu'au bout d'une grande demi-heure qu'ils s'avisèrent de se scan- daliser qu'un homme de talent comme lui, se fui. aban- donné aux illusions de la raison humaine et eut eu la témérité de prétendre servir de guide aux autres , tan- dis que lui-même était plongé dans les ténèbres de l'erreur. Il y avait si peu d'illusion dans la figure calme et simple du docteur', si peu de témérité profane dans ses manières douces et graves, qu'il n'est pas étonnant que les nouveaux venus eussent mis une demi-heure à découvrir tout ce dont il était coupable. M r9 Sneyd était dans ce moment plongée dans une occupation à laquelle elle n'attachait pas peu d'impor- tance; elfe avait entendu dire qu'il ne se peut rien manger d'aussi bon que de la confiture de grenades vin. G 8i> BIUJ.RY CIUiliK. bien faite. Elle avait donc fait venir des grenades, de concert avec Arthur, et maintenant ses plus beaux fruits bouillaient avec le sirop, dans la bassine reluisante, quand son mari vint lui annoncer la visite qu'il recevait, et la prier de paraître au parloir. — Monsieur et Mislriss qui? — Un pasteur? un méthodiste? — > chapelain de la Lodge et pasteur de BrieryCreek! — mon cher, c'est une méchanceté con- tre vous. — Il n'est guère possible de supposer que telle ait été leur intention, puisque je n'ai prêché que faute d'autre ; — je ne puis les laisser seuls, vous allez venir, n'est-ce pas , ma chère ? — Mais je ne le peux pas trop; — prendre ainsi les gens par surprise, à coup sûr, cela a été fait exprès. — Allons, chagrinons-nous-en le moins possible; Peggy va prendre votre place. — Et gâter tout ce que j'étais en train de faire. Et puis, je suis si rouge, il n'y a pas moyen de me mon- trer. — Ecoutez-moi bien , ajouta-t-elle , passant à Peggy son grand tablier. Je veux bien recevoir mainte- nant ces gens-là, mais pour aller entendre cet homme- là prêcher, c'est ce que je ne ferai jamais. — Nous aurons le temps d'y penser quand diman- che sera venu, dit le docteur, qui tourna les talons à sa femme et se hâta de rejoindre sa compagnie, occupée à admirer les premiers dessins de M* s Temple, oruements du parloir de sa mère. Le docteur reparut, tenant à la main un journal littéraire d'une date plus récente qu'aucun de ceux qu'on eût encore reçus à la Lodge, et personne ne se douta qu'il venait d'exhorter sa femme à la politesse. M rs Temple n'était pas sans inquiétude sur la manière dont se passerait cette présentation. Cependant ses inquiétudes étaient sans sujet. M" DE rsOUVEAUX VISAGES. ' SÔ Sneyd savait comment se conduire dans l'intérêt de la dignité de son mari. Elle parut au bout d'un moment et se montra si polie, si maîtresse d'elle-même, que personne n'aurait pu s'apercevoir du peu de plaisir que lui causait cette visite inopportune. Les couleurs qu'elle avait gagnées à faire ses confitures, furent prises par les nouveaux venus pour ce teint de santé qu'on gagne à la campagne, et ils eurent la bienveillance de se réjouir de ce qu'elle semblait avoir quelque temps devant elle encore pour se repentir de tout ce qu'elle avait cru , de tout ce qu'elle avait fait jusque-là. C'était une pensée consolante que la chance qui restait, si elle pouvait survivre au docteur et tomber sous leur direction im- médiate. Les dames se retirèrent en un coin , Temple se mit à grimacer et à frotter de son mouchoir l'extrémité relui- sanle de sa botte droite, tandis que l'autre gentleman fai- sait un plongeon dans les questions de science et de lit- térature , sur lesquelles le docteur amenait toujours la conversation dès qu'il mettait la main sur un homme d'é- ducation. La contrariété ht passer un nuage sur sa phy- sionomie, lorsqu'il entendit son interlocuteur lui deman- der si tel philosophe ne poussait pas ses recherches dans des régions d'où beaucoup étaient revenus infidèles, — si tel patriote distingué ne vivait pas dans l'athéisme, — en- fiu, si l'on pouvait continuer à se fier à un vénérable phi- lanthrope qui avait pris pour collaborateur à un bon livre un homme dont la conduite était taxée de légèreté. A la fin , sa patience parut s'épuiser et ça fille l'entendit s'écrier : — Fort bien, Monsieur, ni vous ni moi ne sommes des infidèles; il n'est pas probable non plus que nous devions le devenir — si nous changions de conversa- tion. Il n'appartient cpi'à Dieu de sonder le fond des cœurs. 84 BRIIinY CBfiEK. — Mais, Monsieur, considérez la valeur d'une âme perdue. — J'espère tellement que beaucoup d âmes seront sauvées par l'adoption de chaque mesure vraiment po- litique et philanlhropique , que je ne puis troubler la satisfaction que j'en éprouve par des doutes que rien ne justifie, sur le salut de ceux qui l'ont proposée. Profitons de l'avantage qui nous est accordé dans l'E- vangile de les juger par leurs fruits, et alors nous ne nous tourmenterons pas de ce que pourront devenir leurs âmes. Pourriez-vous m'éclairer sur cette nouvelle et importante manière de polir et d'user les vers con- M. Hesseldel ne put en écouter davantage , choqué qu'il était de la légèreté et du relâchement que met- tait le docteur dans sa conduite, s 'empressant à faire connaître à l'homme de nouveaux mondes, tandis que les gens pieux doutaient que celui qui les avait envoyés daignât s'occuper du salut des agents de la sagesse et de la bonté céleste. — M. Hesseldel leva solennelle- ment les sourcils, en jetant à sa femme un coup-d'œil mystique dont elle comprit parfaitement la portée, car elle adressa immédiatement une série de questions à M" Sneyd sur les affaires spirituelles de la petite co- lonie. — J'espère que les esprits y ont une tournure sé- rieuse et grave. — Ma foi, Madame, répondit M rs Sneyd, les cho- ses ont été de façon ici à laisser peu de place pour les goûts ou les occupations frivoles. Les circon- stances d'une nature ou d'une autre qui nous ont forcés à quitter notre patrie, étaient choses très-sérieuses. Il n'y a rien de gai à quitter sa patrie , sa famille et ses amis. Les premiers travaux pour assu- DE NOUVEAUX VISAGES. 85 rer sa subsistance dans un pays vierge , suffiraient pour faire entrer la réflexion dans le cerveau le plus léger; et maintenant que nous nous sommes entourés de quelques comforts , que nous pouvons remercier la providence de tout notre cœur, il nous reste peu de temps à donner à l'oisiveté et aux plaisirs futiles. Je vous assure que le docteur Sneyd a eu plus souvent besoin dans ses exhortations d'alléger nos inquiétudes pour le lendemain, que de nous prêcher contre l'insou- ciance ou la vaine gloire. — Je me réjouis de ce que vous me dites— là ; tout cela n'est pas mal en soi, mais ma question se reportait sur des choses plus importantes. — Eh bien, pour ces choses plus importantes, j'es- père que vous trouverez comme nous qu'il y a lieu d'être content et d'avoir bonne espérance. Nous som- mes naturellement exempts des vices qu'enfante l'ex- trême richesse ou l'extrême pauvreté. Parmi ceux, en petit nombre, dont les travaux ont été couronnés de succès , il y a une simplicité, une régularité de mœurs qui vous plaira, j'en suis sûre, et aucuns ne sont assez pauvres ici pour être tentés de commettre nne action déshonnête ou se laisser tomber dans l'abrutissement de la misère. Le cri de : « au voleur » n'a jamais été en- tendu dans Briery Creek, vous n'y rencontrerez non plus ni un ivrogne de profession, ni une femme de celles que je n'ai pas besoin de nommer ■ — Puisque les habitants sont ici d'une telle moralité, dit M rS Hesseldel, tournant tout à fait de face son énorme chapeau vers M rs Sneyd, j'espère qu'il n'y a pas ici d'amusements publics. — Je regrette de dire qu'il n'y en a pas eu quant à présent. Le docteur Sneyd et mon Gis doivent commen- cer la semaine prochaine sur une échelle tout à fait (S(> nniiiRv ensuit. modeste, un lieu de réunion du soir ; et maintenant que voici M. votre mari pour les aider, j'espère que nos voisins vont avoir un nombre suffisant d'amusements innocents. — Vous commencez la sem;:iiie prochaine? — Un quoi? — un meeting de prières? — Nous avonsdéjà nos réunions pourcet objet, répon- dit M" Sncyd; je croyais que vous me parliez de réu- nions de plaisirs. Mon Gis a fait dernièrement cadeau à la petite colonie d'un jeu de mail, — Un mail I reprit M" Temple; je croyais que c'é- tait une blanchisserie, et que c'était aux dames que mon frère avait fait cette politesse. — Et cela est vrai aussi. Le même terrain sert aux blanchisseuses le lundi malin, et aux joueurs de mail le samedi soir. Il faut que vous sachiez , M rs Hesseldel, qu'on a beaucoup de peine ici à se procurer assez de savon et de chandelle pour tous les besoins; il n'y a ((ne les pies riches qui en puissent faire venir d'une manière régulière, et ce sont précisément les plus pau- vres à qui il en coûte le plus de peines et d'argent pour s'en procurer. Mon lils, sachant tout ce qu'on épargne sur la consommation par l'association, a eu précisément en vue les plus pauvres des colons, en ouvrant celte blanchisserie. Us sont fort satisfaits d'avoir leur linge deux fois mieux blanchi sur le pré qu'ils ne le pour- raient faire chez eux, et en employant moitié moins de vavon. Us ne demandent pas mieux que de débarras- ser la place troi-s fois par semaine, pour les joueurs de mail, et déjà ils ont payé une partir des frais pour la construction du séchoir couvert, des chaudières et des ( uves. .le ne sais en vérité lequel est le plus agréable à voir, des jeux de jeunes hommes actifs oubliant les cal- culs mondains auxquels on est Irop porté à se livrer DE NOUVEAUX VISAGES. 87 dans une colonie naissante , ou de joyeuses jeunes filles étalant sur le pré du linge et des couvertures, dont la blancheur et l'éclat feraient l'envie de bien des blan- chisseuses de profession. — Tout cela , reprit M rs Hesseldel , n'est que d'une médiocre importance en comparaison de ce dont je voulais parler. — C'est très-vrai , aussi je ne vous en parle que pour vous dire où nous en sommes, et non comme de la li- mite à laquelle nous puissions amener nos perfection- nements. Il nous tarde d'ouvrir une salle de lecture pour les adultes, en même temps qu'une école pour les enfants. Ma fille vous aura sans doute parlé de la part qu'elle prend à l'établissement d'une école. Nous avons vu que les journaux politiques et littéraires qu'on ap- portait ordinairement au mail , faisaient tant de plaisir aux joueurs dans l'intervalle des parties, que mon fils et mon mari ont résolu d'échauffer et d'éclairer la salle d'école dans les soirées d'hiver, et d'en faire un lieu de réunion pour tous ceux qui voudront y venir. Le docteur y déposera les modestes commencements d'un muséum d'histoire naturelle. Ce sera l'affaire des habi- tants de le perfectionner. Cela leur sera aisé en échan- geant les produits de nos forêts et de nos prairies con- tre ce que fourniront les sociétés dont le docteur est le correspondant en France et en Angleterre. Tous les livres et journaux reçus dans la colonie seront déposés dans l'école , et quand la neige permettra qu'un traî- neau nous apporte les verres que nous attendons de- puis si longtemps, le docteur montera son grand té- lescope, et descendra le petit a l'école pour l'usage des astronomes agriculteurs. M' Sncyd. remarquant le silence dédaigneux de M 1 Iksseldel, continua en souriant : 88 BRIERY CREER. — J'ai eu nia pai l dans l'arrangement Je celle affaire, et j'ai emporté deux points sans conteste. Les femmes ont leur entrée aussi librement que leurs maris et leurs frères. Je vous ai dit tout à l'heure que les chandelles étaient chères et rares; d'un autre côté, vous compre- nez qu'il y a beaucoup à coudre dans nos ménages. En apportant leur ouvrage à l'école, qui se trouve à un jet de pierre de la plupart des maisons, un grand nom- bre de nos mères de famille s'épargneront la peine et la moitié de la dépen c e que leur auraient coûtée les chandelles dans les longues soirées d'hiver. Ce qui est plus important , elles profiteront des lectures qui s'y feront et des conversations récréatives qui pourront y avoir lieu. Mon autre point concerne la danse; j'ai dit à mon mari que s'il apportait son télescope et Jes faisait se geler à contempler les étoiles, il fallait qu'il me per- mît d'amener un violon pour se réchauffer les pieds après. Nous avons déjà découvert deux violonistes et il est question d'une flûte. J'ai à moitié promis à mon pe- tit iils de conduire la première contre-danse, s'il pou- vait persuader à mon lils d'être mon partenaire. — J'espère, répondit M" Hesseldei , que d'autres emporteront aussi leurs points; j'espère qu'il y aura des prières publiques au commencement et à la fin de chaque réunion. Si l'on venait à trouver que ces exer- cices religieux s'accordent mal avec la danse, vous comprenez lequel des deux devrait disparaître du programme. M rs Sneyd répondit qu'il n'entrait pas dans ses intentions de patroniser aucune pratique incompa- tible avec les devoirs religieux. Dans l'espèce, il lui paraissait que la seule concession qu'on pût demander, c'était que chaque chose eût son temps. Aucune des objections, contiuua-t-elle , qu'on fait ordinairement DE NOUVEAUX VISAGES. 89 ton Ire h, danse ne pourrait s'appliquer ici. Il n'y avait point de pauvres mourant de faim à la porte, tandis nue les riches s'amusaient en dedans. Il n'y avait rien qui poussât à l'extravagance, à l'imprudence, à la paresse. La danse allait être pour les habitants de Briery Crieek , ce qu'elle serait pour beaucoup d'autres si on la permettait : un plaisir innocent propre à adoucirles moeurs sans les corrompre. Dans une société où le plus grand danger était dans un esprit exclusif d'enrichissement, les plaisirs sociaux formaient un antidote qu'aucun moraliste ne voudrait condamner, et qu'aucun n'oserait mépriser. M ls Hesseldel , craignant de ne pouvoir jamais faire comprendre à M" Sneyd combien elle et son mari étaient au dessus de simples moralistes, quitta ce sujet jusqu'à ce qu'elle pût expliquer à M rs Temple , en retournant à Lodge , qu'encore que la présence des Sneyd eût été d'une grande utilité pour nourrir une moralité qui valait mieux que rien , cependant il était grand temps qu'un secours céleste arrivât, et que c'était un grand bienfait pour Briery Creek , que son mari et elle fussent venus souffler l'inspiration divine dans une masse sociale qui , si elle n'était pas morte , gémissait certainement sous l'ombre de la mort. Avant de retourner à ses confitures de grenades, M' 9 Sneyd prit le temps de jeter un coup d'oeil étonné sur l'ample et riche chapeau de la femme du pasteur. — < Je ne conçois pas , dit-elle à son mari , comment un grand nombre de ces rigoristes s'habillent avec tant de luxe. Yoici par exemple cette dame — infiniment scandalisée, à ce que je vois, que nous parlions d'intro- duire ici la danse — et qui suit dans sa toilette des modes dont nos jeunes filles n'avaient pas d'idée. Si dorénavant elles dépensent en chiffons l'argent qu'elles quelques-uns ne croient pai qu'elle v,> I inutile , ma mèi e ; ils :nt qui Les paie toujours en ei . ' ujoui si ut le tour du m u i !n , • i , i •• »:iiiim' li' disent cci Laios | ,li- palais roj aux < t du t! ain de gi and u s ruinés , ils vantent le 1 it de d i » libérales . i i Le p Irii li&oie de ceui nui emploient beuucqup de lu — Toutcela serait bel çt bon, si les Iravaill i • lieul de la \'i«- seulement < 1 « - l'argent Qui les paie; mais longtemps que c< I argent se i hange | lu içurs fois pour du pain,, pour des vêtements qui s'usent et <1 J- paraj&sent, il est difficile de voir qu'où retire rien dune pareille dépense, si « n'es! le plaisir — Lequel ;. . -l Imiim 'te <>u iimi , tuil a u t la pi m tune de «i n\ ijui oui piis tout ce travail , tout < et argett{ uioin . ne m. En- 4e rnière analyse, I.. nt en i lil.iiion reste la même, i i pu lieu (J'iiu»' masse liollj'l illlli' Cl <1«' « rlrmi'llt» |";imi;ii;iii : 5 ) j| \ jillli p.ll.ii' princ'n i . Maintenant si ce palai^ princier pe \>>\.- p,l . pu vous i .iImIIuv pour le i e< pnstruire , la i d'argeqt reste toujours l.i mèin . i I il y a yme dp^bJe quantité de nourriture et de v$i isom,m< .i \i.ii- n'avez toujours qu'un pa|ajs. !.<■ ffiux i muiifiii «Ioiit \ (iu> parlez, «iii Ir dptÇtj ur §ney4, x ; di^ laCiQpfusion qu'on fait d'une de dépende im- productive avec u,ne .miir. I. entendent dire que c'est une 1 > « - ï 1 * - i pose que d'euaployçr, une multitude île ltii- i ouvrir une route où à l».'nir un pont,, et aussitôt ilssupposapl qufl i e >lo.i . h i te de | ,al1 "" li-u.i' (|in' il', ii i } !« >\ it uii'- l"liK' (!«• l'i.i h.'ilir" (jiiu' <[!!• 'il. ni; Muvr.vrx \isvm |, ft5 — Il me semble qu'ils devraient voir qu encore que Je blé Oe pOOSSe pas 8Ur DOC grande roule, et que des ponts ne manufacturent rien, cependant l.i valeur du l»le et de la marchandise quelconque peut doubler, ai on lui ouvre un nouveau marché'! en construisant une i"iite ou un pont. (.'est un malheur pour Brierv-lircek (pie I emj)!e >oit plutôl un de 66S égoïstes ttUÎ démolis- it des palais pour les réédilier, qu'un patriotique i onstructeur de ponts et de grandes routes. Le pi< mier dimanche où s'ouvrit la chapelle. Tem- ple parut sous un aspect où il n'avait qu'une seule fois auparavant osavé de Se inonlrer. Le jour où l'on s'é- tait servi de halle pour v célébrer le ctdle, il avait en ti oovértja porte, jeté un coup d 'œil sur la compagnie de soldats et ia population villageoise, réunies pour prier SOUS la direction de leur vieil ami ; puis il partit rapide- ment, remerciant Dieu de ce qu'il avait trop de piété poilr prendre parla un service comme celui-là. Il avait donc pris le rôle d'un homme religieux, et le moment était venu de le jouer une seconde fois. Soupçonnant que peut-être la halle sciait ouverte, comme à l'ordi- naire, pour la pelite congrégation du docteur Snevd, ce qui donnerait à sa chapelle un air de concurrence, il h ' pargoa rien pour s'assurer l'avantage d'un plus grand nombre de fidèles. Il prit un prétexte pour pousser sa promenade à cheval au-delà du poste militaire, et se montra très-gracieux avec les soldats. Ses domestiques eurent ordre de faire mousser au marché du samedi la chapelle el le chapelain, et d'annoncer aux principaux d'entre les habitants du village , que de bonnes places leurreraient héservéoS. Il eût pu s'éviter tant de peines. Le docteur Snevd, sa femme, son Glset tous ses servi- •eurs, avaient l'intention de venir dans sa chapelle, et cela leur paraissait une chose toute simple. «»«» Il IVi 1. 1: \ CRI I.K Qiiaod ils entrèrent , Temple eul l'air aussi surpris que' s'ils arrivaient immédiatement de I Angleterre. I! fil un fracas prodigieux poui les placer dans le bonc immédiatement à côté du sien. Il poussa la complai- sance jusqu'à leur envoyer ( h aneelières en fourrure comme fort commodes en hiver. Les Iîrawnees, qui n'étaient gênées par aucuns autres vêtements que ceux de tous les jours, étaient peut-être celles qui écoulaient le plus attentivement. Temmy était si alarmé de l'idée que peut-être il allait avoir, pour la première fois, à rendre compte à son père du sermon, qu'il n'aurait pu en retenir un mol, quand bien même il n'eût passauilêrt de voiries larmes tomber., l'une après l'autre, sur les joues de sa mère, pendant toute la durée du service. Plu de jours après eut lieu l'ouverture de l'assem- blée du soir dans l'école du village. Tous les cœurs, ui'ineceuv des marchandes de modes rivales, s'épauoui rent à la vue d'un feu de bois pétillant , des chandelles de première qualité, de l'accueil bienveillant cl de la joyeuse compagnie qui attendait les arrivants. Tandis que les hommes se réunissaient autour de la petite bi- bliothèque, pourvoir, en quoi elle consistait, les cbtr- seuses placèrent leurs bancs autour de la laW • «!•• - 1 VIII. -j l)S BIUjBRI CRBEK. pin , et ouvrirent leurs sacs à ouvrage. M" Dods ne faisait point mystère de sa tâche ; elle coupait un grand chapeau de femme pour en faire deux petits à sou garçon et à sa Ijlle, parce que, n'ayant compté sur aucune concurrence, die avait «jra té ses affaires en en- combranl le marché. Elle avait regardé la femme de l'homme de loi comme une pratique sûre pour un grand chapeau comme celui de M" Hesseldel. Cette dame en avait bien acheté un ,mais voilà que la femme du constructeur s'était mise à faire concurrence à la femme du briquetier , et qu'elle avait étalé à sa fenêtre des chapeaux un peu meilleur marché que ceux de M" Dods. Il ne restait donc plus à celle-ci qu'un parti à prendre ., c'était de montrer combien ses enfants se- raient gentils avec des petits chapeaux de cette étoffe , dans l'espoir que la mode en pourrait être adoptée pour les autres enfants du village. — Si cela arrive, M" Dods , Marlha Jenkins aura la même raison de se plaindre de vous , que vous avez de vous plaindre de la concurrence qui vous est faite. On ne sait pas tout le mal que Jenkins s'est donné à re- monter la rivière jusqu'à ce qu'il rencontrât les castors, à les chasser, à préparer leurs peaux, et tout cela tan- dis que Marlha travaillait du malin au soir à faire des chapeaux de castor pour tous les enfants de la colonie. Ce sera une chose triste pour elle , si vous lui enlevez les pratiques. — Et vous ne pouvez le faire sans abaisser vos prix d'une manière ruineuse pour vous, reprit Al" Sneyd. Par le temps qu'il fait, il n'y a pas une mère qui ne préfère coiffer ses enfants d'un chapeau de castor que de vos légères étoffes de soie. Il n'y aurait qu'une grande différence dans le prix qui pourrait vous faire donner La préférence» DE .NOLVK.Al X VISAUKS. (ji) — Lli bien ! il faudra bien que je la tasse , cetle dif- férence. J'aime mieux vendre bon marché que de ne pas vendre du tout. Une autre fois, j'aurai soin de mieux calculer ce qui peut se vendre d'une mode nouvelle parmi les femmes les plus aisées de la colonie. M" Sneydfut d'opinion que ceux-là étaient engagés dans le commerce le plus sûr, qui travaillaient dans les articles d'un usage plus commun, et qui se proposaient pour pratiques les classes les plus infimes, c'est-à-dire les plus nombreuses de la société. Par leur nombre, ces classes sont toujours les plus grands consomma- teurs, et par la régularité de leur industrie productive, elles sont aussi les consommateurs les plus réguliers. Il semblait donc probable qu'au bout du compte, la demande serait plus considérable pour les castors de Martha que pour les chapeaux de soie de Ai" Dods , encore que la première pût souflVir passagèrement de la surabondance des produits de la second^'. On vit bientôt que les dames n'avaient pas été seules à apporter leur ouvrage. Quand on en vint à se deman- der qui serait le lecteur, on convint unanimement que ce devoir écherrait à quelqu'un qui n'aurait rien à faire. Dods coupait des mitaines de cuir pour les moins ha- biles des bûcherons. D'autres tressaient de la paille , faisaient des balais, des chevilles pour les couvreurs, ou raccommodaient des souliers; Arthur dessinait un modèle pour Temmy. C'était là le prétexte d'Arthur- toutes les fois qu'il prenait son crayon, mais un voisin qui jetait un coup-d'œil par-dessus son épaule, ne put s'empêcher de penser que ce que dessinait Ar- thur c'était la réunion actuelle, y compris le docteur Sneyd, assis à la place d'honneur près du feu. Lorsque sur la fin de la soirée on ouvrit les fenêtres Kio BRIK11Y CREEK. pour examiner le ciel, on fut étonné de voir que la neige tombait par gros llocons. — Voyez, s'écria Arthur, il n'y a pas moyen de faire de l'astronomie ce soir, non plus que de danser, je m'imagine, à moins que vous ne vouliez attendre pour retourner chez vous que vous en ayez jusqu'aux ge- noux. Temmy, neigeait-il quand vous êtes venu? — Oli ! oui , répondit l'enfant, ce souvenir Jui fai- sant encore claquer les dents l'une contre l'autre. — Pourquoi ne nous l'avez-vous pas dit, mon cher? demanda M rs Sneyd. Le docteur fut intérieurement content qu'il y eût une aussi bonne raison pour expliquer l'absence de M. Hesseldel. — Il n'est pas étonnant, dit l'un des travailleurs, que nous n'ayons pas entendu le trot du cheval. Allons, mes- dames, serrez votre ouvrage, à moins que vous ne vouliez rester ici jusqu'au dégel. Un ou deux enfants qui se trouvaient-Ià , se réjoui- rent de penser que le chemin pour aller à l'école se- rait impraticable jusqu'au dégel. — Attendez un peu, s'écria Rundelle, entr'ouvrant la porte et la refermant précipitamment , je ne sors pas sans une torche, et une fameuse, avec un bruit comme celui qui se fait dehors ! — Quel bruit ? — Les loups, et il y en a une belle troupe, à en ju- ger par les cris qu'ils poussent. Tous ceux qui possédaient des moutons furent alors en proie aux craintes les plus vives, qui ne s'augmentè- rent pas peu quand Temmy eut enfin la force de dire que les loups avaient hurlé de tous côtés après le groom et lui, depuis la Lodge jusque-là. L'enfant n'avait ja- mais été ausài vivement alarmé de sa vie et se cram- DE NOUVEAUX VIS\fiES. lOl ponna à la redingote d'Arthur, dès qu'il fut question de retourner chacun chez soi. — Lâchez-moi , Temmy, il faut que j'aille voir a mes moutons sans perdre de temps davantage. Si vous n'a- viez pas été le plus étrange enfant du monde, vous nous auriez avertis de le faire il y a longtemps. Je ne puis concevoir ce qui vous rend silencieux à ce point sur toul ce qui arrive. M" Sneyd s'expliquait très-bien ce qu'Arthur ne comprenait pas ; elle connaissait , elle , les enfants. Elle avait suivi avec une mortelle anxiété l'abrutisse- ment progressif de son petit-fils, et s'expliquait com- ment , à force d'être réprimandé et brusqué , il en était venu à ne point oser dire qu'il neigeait et qu'il avait rencontré des loups. — Allons , camarades , s'écria Arthur, qui est-ce qui tient à ses moutons? allez chercher vos armes, joignez- moi au grand peuplier près de la briqueterie, nous cernerons les porcs et donnerons la chasse aux loups. L'annonre de cette partie fut reçue avec d'autant plus de plaisir qu'on ne s'attendait pas que l'occasion pût s'en présenter si tôt. L'hiver arrivait tout d'un coup et les loups seuls semblaient avoir été avertis de son ap- proche. Le docteur Sneyd éclaira et guida jusqu'à la maison sa femme et son fds, presque aussi joyeux que les plus jeunes des chasseurs de loups. La saison des traîneaux était venue, et il pourrait enfin recevoir son fameux pa- quet de lentilles. Malgré les petits désastres qui assailli- rent la troupe chemin faisant, —bien que tous fussent mouillés, que quelques-uns perdissent le sentier, que d'autres tombassent; malgré la crainte des bêtes fauves et la disparition de Temmy pendant dix minutes dans un trou assez profond , le docteur ne put prendre sur J02 JMWKIU CRLIk. lui de regretter 1 étal de ) 'atmosphère. Sa pensée était fixée sur Jes intérêts de la science, et il se consolait fa- cilement de tous ces petits malheurs. S'il avait pu prévoir le résultat de l'aventure de celle nuit , il n'aurait pas pris tant de plaisir à suivre de 1 œil les torches des chasseurs dans la forêt, et à compter le lendemain matin les têtes de loups déposées devant sa porte en forme de tribut. CHAPITRE VI, LK CtHSUK I) UN PI.Hi:. Il y avait quelque temps qu'un silence lugubre ré- gnait dans la maison du docteur Sneyd , — depuis le jour où la fièvre qui dévorait Arthur avait pris un ca- ractère sérieux. Tant qu'on avait supposé que ce n'é- tait qu'un rhume violent gagné pendant la nuit de la chasse aux loups, tout avait marché dans la maison à peu près comme à l'ordinaire ; mais du moment qu'on avait compris qu'il pouvait y avoir du danger, tout y était devenu studieusement calme. Le chirurgien mon- tait les escaliers d'un air digne, les servantes faisaient lous leurs efforts pour qu'on n'entendît point leurs pas ; M" Temple ne se consultait avec sou père qu'à voix basse , encore que la porte de son cabinet lût fer- mée, en sorte qu'on n'entendait que trop bien les cris du patient dans toute la maison lorsqu'il était dans un accès de délire. Temmy ne voulait pas s'éloigner, encore qu'il fût bien malheureux dans la maison ; quand il ne pouvait se LE CŒUR D'UN PÎCRli. J o5 glisser dans l'escalier derrière le chirurgien , il entrait dans le cabinet du docteur par la fenêtre du jardin. Là, il pouvait s'asseoir dans une petite chaise sans être vu, et mieux encore sans être occupé. Il avait un violent dé- sir d'être utile, mais une conviction si intime qu'il n'était propre à rien, qu'il souffrait horriblement cha- que fois qu'on le prii.it de faire quelque chose. Si on l'envoyait faire la moindre commission, ou même sim- plement veiller à l'arrivée d'un messager, il lui sem- blait que la vie de son oncle dépendait de ce qu'il pourrait voir, dire ou faire dans l'espace de quelques minutes; aussi lui arrivait-il tout naturellement de voir et de parler de travers, de faire précisément le contraire de ce qu'il aurait dû. Tout cela lui paraissait, encore préférable au malheur de rester chez lui , — soit seul tremblant à tout moment de voir arriver son père, — soit avec son père, entendant des plaintes sur l'ab- sence de M" Temple ou quelques plaisanteries déplacées auxquelles il n'osait refuser de prendre part, quelque chagrin qu'il eût au fond du cœur. Un matin, il venait de se glisser dans le grand fau- teuil, supposant que le docteur Sneyd , absorbé par la lettre qu'il écrivait, ne l'avait pas vu entrer, quand M" Temple parut revenant de la chambre du malade. Comme elle trouva le temps de poser d'abord un baiser sur le front de son enfant, qu'elle n'avait pas vu depuis la veille au soir, il prit le courage de demander : — Mon oncle Arthur va-t-il mieux? M" Temple ne répondit qu'en secouant tristement la tête; le docteur Sneyd leva la sienne. **■ ISon, mon ami, dit-il , votre oncle ne va pas mieux. — Louisa, il faut prendre du repos; celte dernière nuit a été de trop pour vous. M râ Temple dit qu'Arthur venait enfin de s'endor- lo/f BB1£A1 r.I'.l-.KK. mir d'un sommeil agité, il est vrai, et qu'elle craignait devoir être de courte durée. Mais elle avait vu veuil- le chirurgien et avait désiré le recevoir en bas pour lui demander une pensée soudaine sembla la frapper. — Mon cher entant, montez dans la chambre dévo- ile oncle Temmy fit deux pas en arrière et dit presque : non. — Laissez vos souliers au bas des escaliers, dites à votre grand' -maman de descendre ici, asseyez vous à sa place au chevet du lit, el surveillez le sommeil de votre oncle; s'il s'éveille, appelez-moi, sinon, tenez-vous tranquille jusqu'à ce que je vienne. Temmy se mit Lentement en marche; il n'avait pas mis une seule fois le pied dans la chambre depuis le commencement de la maladie, et rien ne surpassait l'ef- froi qu'il avait de ce qu'il pourrait y voir. 11 entra tout d'un coup, et parla si bas à sa grand'-mère, que celle-ci ne put comprendre le message dont il était chargé que lorsqu'elle l'eut entraîné sur le palier. Alors elle des- cendit, lui faisant signe de prendre sa place ; force lui fut bien alors de regarder dans le lit. Temmv s'assit, les yeux fixes jusqu'à ce que la têle lui tournât des efforts qu'il faisait pour regarder constamment la figure de son oncle. Celte figure semblait changer de forme, de couleur el de mouvement à chaque instant. Quelque- fois Temmy s'imaginait que le patienl étouffait, d'au- tres fois qu'il avait cessé de respirer, suivant l'état dans lequel se trouvaient ses sens à lui-même. Par moment, la main amaigrie et balante semblait faire un effort pour saisir le? draps et les couvertures, et alors Temmy bon- dissail vers la sonnette qu'il avait ordre de tirer pour appeler au secours. Comme elle était changée, la fi- gure qu'il avait devant lui, comme elle était creuse el comme la souffrance s'j lisait ! il \ restait assez de le et*: in i) urs vv.he. iah ressemblance de l'oncle Arthur pour faire croire à Te mm y que c'était lui, et assez peu pour lui faire noire crue ce ne l'était pas. Il aurait douné beaucoup pour voir entrer quelqu'un , et se demandait quand ce .spectacle serait assez effrayant pour l'autoriser à tirer la sonnette. La question fut bientôt décidée. Sans que rien eût averti son garde-malade, Arthur ouvrit tout à coup les yeux tout grands, s'assit sur son séant et regarda si fixement Temmy, que celui-ci fut près de pousser des cris et ne pensa pas à tirer la sonnette. Mais cependant, quand il vit qu'Arthur s'efforçait de sortir du lit, il sonna précipitamment, puis courut au malade et lui dit : — Oh! mon oncle, couchez-vous tranquillement, que je vous parle de l'agneau qui a été mordu par le le loup , vous savez. J'ai beaucoup de choses à vous dire de cet agneau et de la vieille brebis. Isaac dit que... . — Ah ! oui , l'agneau , l'agneau , dit faiblement Ar- thur, se laissant retomber sur son oreiller. Quand' le docteur Sneyd arriva , il trouva Arthur qui écoutait péniblement, les yeux fixés sur le petit garçon, la longue histoire que celui-ci lui faisait avec une gaîlé forcée de l'agneau qui commençait à aller mieux. Il coupa court son récit, dès qu'il vit arriver du secours. — Oh! grand-papa, il s'est réveillé si soudainement, il a essayé de sortir du lit, grand-papa ! — Oui, mon cher ami , je comprends; vous avez fait précisément ce qu'il fallait faire, Temmy, et mainte- nant vous pouvez descendre ; chacun de nous n'aurait pu faire mieux, mon enfant. Quiconque eût rencomré Temmy pleurant sur l'es- calier, aurait supposé au contraire qu'on venait de le gronder pour n'avoir pas fait ce qu'il fallait. Cependant 1 1'<> nnn H i m i k. i eomptei de Ce moment ce lut un un Ire entant, et il lai sembla même qu'il n 'aurai! pas" t r < < | > de répugnance ,i retourner dans la chambre de l'oncle àrtbur, >>il plais ail .1 quelqu'un da I j envoyé». Il sa passa quelque temps ;i\;mt que I issue de la maladie ne lut retardée comme décidée j el 1 mesure quelle faisait des progrès, Icinim tut moins besoin , ,,, pou ri apporter des changements qui pourraient être a désirer , \u l'accroissement qu'a- vait pris depuis quelque temps sa petite fortune. Il n'était pas étrange que M. Temple lit ces questions, et que 1 1 femme y répondît brièvement et eu pleurant; mais il éts 1 étraogeque&f . rem-pie fût atté un j dur danses 1 terre, qu'il v eût coupé de ses propres mains les plus belles grappes peur Arthur, el qu'il eût permit a Teoran de les lui porter lui-même, bien qu'elles remplissent on grand panier. Il était étrange que M. ILendall, disposé qu'il était quand tout le monde se portait bien 1 plaisanter à propos ci hors de propos avec ses hôtes et ses voisins, lût maintenant grave du matin au soir, el qoe souvent même il passât la nuit à garder Je malade, à étudier, i chercher, .1 .secourir, au point que M ! Sneyd disait qne si Arthur en revenait , ce sérail , après Dieu . son ami le chirurgie a qui l'aurait sauvé. H 1 tait étrange de voir un médecin arrivei dune grande distance, deux I I ( <« i l> Il l .\ VI l.l . ) i>~ l'ois pai semaine el repartit aussitôt que son < heval était reposé, bien qu'il n'\ eût rien de plus naturel que l'anxiété des villageois qui se tenaient sur leurs portes, pour accoster tour ù tour le médecin quand il s'en allait, et lâcher de savoir quelle espéfaooe on pouvait conser- ver out sans se plaindre; mais il lui avait paru affreux, bien affreux, de le voir s'anéantir gra- duellement, -vins lui donner un signe de sentiment et d'amitié. — Que doit-ce donc être, ma chère fdle , dit !«■ doc- teur, que d'attendre en vain un pareil signe pendant des mois, pendant des an , Le docteur tenait à la main une lettre dont Temmv avait remarqué qu'il ne pouvait se séparer depuis quel- ques jours. Il dit alors que le meilleur de ses vieux amis avait eu une attaque de paralysie, et qu'il était peu probable qu'il put dorénavant lui écrire ou lui donner de ses nouvelles. — Paut-il que cela arrive en ce moment ! dit Loui. et la perte de ce e... mais, | :ir votre mère et pour moi, le coup * »t moins affreux. Noos ne po - avoir longtemps a rester sur cotte terre, et plus Dieu brisera des liens qui nous v rattachent, moins nous aurons de peine à la quitter. Si les vieux amis que nous aimon*. m jeunes, sur lesquels nous comptions, partent avant COUS, le monde à >enir n'en est que plus brillant, et .h ciel , pr« sque exclusivement . que nou* defODS . u|u î a notre LE CiF.lR d\» PLR1-. \0H Une pieuse conversation continua longtemps entre lt père et la fille, Louisa s'écriant , qu'elle ne voulait pas m île iTec ses parents, qu'il ne fallait pas que le ciel enlevât Arthur, que jamais elle n'avait été pour eux ce qu'il était, que jamais elle ne pourrait le rem- placer. Son père la consolait , l'encourageait et lui expliquait que c'était sur elle et sur Temmv qu'al- laient r« poser dorénavant toutes leurs chances de bon- heur en ce monde. La nei^e avait fondu entièrement avant le matin où le cortège funèbre sortit de la maison du docteurSneyd. En quittant la grille, il se dirigea non pas du côté de la chapelle, mais vers la forêt. Comme .M. He-seldel ne pouvait en conscience approuver une mort comme celle d'Arthur, — dans l'erreur et dans le péché, on résolut de procédera l'enterrement, comme s'il n'y avait pas eu de II. Hesseldel ni de chapelle dans le pays. Tout se 6t comme tout s'était fait une première fois déjà, depuis l'établis-ement de la petite colonie. La bière, sans aucun ornement, était portée par qua- tr e villageois, et suivie par tous les autres, à l'exception d'un bien petit nombre qui habitaient près de la Lodge. M" Snevd ne voulut pas entendre parler de laisser son mari seul pendant toute la durée du service t et sans que quelqu'autre membre de la famille fût là. M rs Temple n'était pas en état d'y assister. M" Snevd pril donc Temmv parla main, et accompagna le doc- teur. Quand on fut arrivé au point choisi dans la forêt , la famille s'assit près du cercueil , tandis que les hom- mes qui avaient apporté des bêches, creusaient la . et que ceux qui avaient apporté des haches, abattaient des arbres pour assurer le cadavre contre l'avidité des animaux sauvages. Aucun de ceux qui assistèrent à ces funérailles n'avait 1 I <> l'.I.IIHY cï.MK. jamais entendu un service aussi touchant que les prières «le ce vieillard à cheveux blancs, sur le cercueil de son Bis. Les larmes en bien pelîl nombre qui s'échappaient des yeux du père, au moment de la dernière séparation, n'ôtaieni certainement rien \ la dignité du ministre. Le docteur voulut voir lui-môme la Fosse ' remplie , et les arbres abattus, disposés de manière à en assurer le respect. Cela fait, il donna le bras à sa femme pour la ramènera la maison ; et quand il y fut arrivé, il n'ou- blia aucun de ceux qui avaient donné a son Bis celte dernière marque de considération et de sympathie. Il leur donna à tOUS la main, et leur ôta son chapeau avant que de rentrer chez lui. M n Sneyd le suivit dans son cabinet, au lieu de se rendre auprès de sa fille, et lui demanda s'il allait écrire. — Qui , ma chère amie. Il y a quelqu'un en Angle- terre à qui nous devons être les premiers à annoncer cette nouvelle. Ma lettre sera courte, car l'affliction de cette jeune femme sera bien grande. Du moins il est naturel au père d'Arthur de le penser ainsi. Voulez- vous rester avec moi, ou bien aller auprès de Louisa .' — .l'ai à écrire à M" Rogers, et je crois que je vais le l'aire à côté de vous. Cependant... Louisa... dites- moi, mon ami , que faut-il que je fasse? Il y avait quelque chose dans l'indifférence et l'indé- cision du ton avec lequel cela fut dit, qui tut plus près de renverser le courage du docteur Sneyd, que quoi que ce fut qui avait eu lieu ce jour-là. Cepen- dant il surmonta son émotion , et dit : — Allons tous deux faire un tour dans le jardin d'a- bord, puis après nous verrou-. Il prit sa femme sous le bras, et l'emmena au jardin. Temmy v était, errant, solitaire, désespéré, dans l'une LE CCBITB D'OH l'I lu . 1 1 1 des allées. Les domestiques lui avaient dit qu'il ne fal- lait pas mot) ter près de sa mère, qu'ils croyaient en- dormie^ en sorte que Temmy ne savait où aller , non plus ce qu'il pouvait se permettre ou ne se permettre; pas en un jour de funérailles. Le docteur et sa femme se ranimèrent l'un l'autre par les efforts qu'ils firent pour ranimer Temmy , et lorsque .Al" Temple se fut levée , fiévreuse , la tête en feu, et qu'elle eut ouvert sa fenêtre pour chercher un peu d'air, elle fut sur- prise de voir son père, la bêche à la main, tandis que M r * Sneyd et Temmy cherchaient dans le verger les derniers fruits de l'automne. Lorsque cette soirée, qui parut si longue , fut pas- sée , et que les lettres les plus urgentes eurent été écrites, on ne vit plus guère autre chose à faire que de prendre soin de M" Temple, dont le chagrin avait singulièrement altéré la santé. Elle était couchée gre- lottante sur un sopha , au coin du feu, et sa mère com- mençait à être si inquiète de ia prolongation de ses maux de tête, qu'elle fut réellement satisfaite quand .M. Kendall arriva de l'autre bout du village , pourvoir comment allait la famille. Il recommanda à la malade de prendre autant de repos qu'il serait possible, de détourner son esprit d'idées pénibles , et surtout de rester où elle se trouvait. Il dit qu'elle ne devait pas songer, quant à présent, à retourner chez son mari, — déclaration dont chacun lui sut gré au fond du cœur. Quand Temmy eut reconduit le chirurgien jusqu'à la porte, il rentra, et, au lieu de s'asseoir à son dessin, comme auparavant, il allait de fenêtre en fenêtre, prêtant l'oreille et paraissant très-inquiet. Le docteur Sneyd l'invita à s'approcher du feu , et lui fit place en- tie sps genoux ; mais Temmv ne pouvait être heureux l i '}. i: i il ! 1 I ;.: I K. même là. — La nuit, u de la tempête. Nous ne l'oublierons p;:s pendant que nous sommes, comme vous le dites, comforlablemenl au coin du feu ; mais c'est nous, les vivants, qui avons besoin d'être abrités et environnés de soins comme des enfants, tandis que ceux (jiii sont partis se rient peut-être do ces choses, et regardent peut-être les soins que nécessite le corps, comme des hommes faits re- gardent l'osier dans lequel ils ont été bercés, et les la- pis qu'on étendait devant eux pour qu'ils y tombas- sent en apprenant a marcher. Votre oncle Arthur en sait peut-être maintenant plus que nous sur la cause et la nature des orages; mais ce que nous savons, nous, c'esl qu'il ne peut plus en souffrir. M" Sneyd croyait tout ce que son mari venait de dire à Temmv , et le passage de l'Ecriture, qu'il lut le soir à sa famille, concernant la supériorité des cho- ses spirituelles sur les temporelles, ne frappa pas vai- nement sou oreille; cependant elle sympathisait telle- ment avec les idées de Temmy, qu'elle regarda long* temps par la fenêtre du côté de la forêt, avant que d'essayer à prendre i\u repos, et que la première aube du jour la trouva a cette même fenêtre. Elle lut sur- prise de deux choses qu'elle vit: — d'abord une quan- tité de lumières s'agi tant dans le village et aux envi- ions de la Lodge, puis une lumière bien plus faible, LE COEUR D'IIS PfiftB. Il") el comme celle d'un ver luisant, dans la direction op- posée, et comme précisément à l'endroit solitaire où reposait Arthur. Le docteur Sneyd ne put distinguer cette lumière à cause de la tempête, mais comme ou lui assurait qu'elle existait certainement, il supposa que ce devait être quelque feu météorique comme il s'en exhale souvent des endroits marécageux. Ouant au mouvement extraordinaire qui avait lieu dans le vil- lage, il ne pouvait se l'expliquer aussi facilement, et ne se donna pas non plus beaucoup de peine pour y parvenir. 11 était épuisé de fatigue; — le repos de l'innocent, le repos du juste l'attendait. Il fut arraché à ce sommeil à l'aube du jour , par M rs Sneyd, qui lui dit que certainement elle voyait un homme soigneu- sement caché dans son manteau, se promener dans le jardin; elle ajouta qu'il lui avait semblé auparavant entendre le pas d'un cheval sur la route. Mon amie , dit le docteur, qui pourrait-ce être? Nous n'avons pas de voleurs en ce pays, et comment un au- tre qu'un voleur aurait-il affaire dans notre jardin à cetteheure? — Eh bien , — vous ne croyez pas ? — J'ai idée, — je ne puis m'empêcher de croire que c'est Temple. Sans attendre un mot de plus, le docteur sauta à la fenêtre; il faisait encore si sombre qu'il ne put distin- guer l'inconnu , jusqu'au moment où celui-ci passa di- rectement devant la fenêtre. — M. Temple, est-ce vous? demanda le docteur; qui est-ce qui vous amène ici? Le gentleman paraissait singulièrement agité; il dit qu'il avait.besoin de voir sa femme; — qu'il fallait qu'il vît M" Temple à l'instant même; ■ — • qu'il fallait qu'elle descendît vers lui; qu'elle parût à la fenêtre au moins. Il ne pouvait entrer dans la maison; il n'avait point un vin. 8 1 i 4 nnii m i i.i i k. moment à perdr< : i était une affaire de vie et dé mort. Jl insistait donc pour qu'on appelât M Temple. On lui dit qu'on allait le faire, après lui avoir- an- noncé qu'elle était malade, ce qoi ne ehau^ea point l,i résolution «lu gentleman, qui paraissait croire qu'elle aurait tout le temps de se remettre après. Quand sa mère eul pris l«' soin de la biefa envelopper dàtta un grarid châle . el que le docteur eut ouvert lui-même la fenêtre de son cabinet, pour éviter d'éveiller In rurin- si té dés dom< s tiques, ton- deui se retirèrent dans leur chambre à coucher 1 , saHa adresser d'autres questions à M. ! emple. — A vi '/-vous vu quelqu'un, nuire lui, ma chère? de- manda le doclébr. — .Non; VOUS me surprenez, pourquoi celte ques- tion '} ■ — Parce qute j*al vu quelqu'un, moi. N'avti-Vous vu ni torche ni lanterne derrière la palissade? Je suis m'it ipic j'ai vu une figure noire (jui se cachait derrière, et regardait Ce que nous lai-ions. Une horrible angoisse traversa l'âme de M r * Sneyd, quàhd elle demanda à son mari s'il pensait que ee fût un Indien. — Non, senlemeOi un demi-sauvage. — 11 croyait <}ne e Y-lait une (\<^ Brawnees. Dans ee cas, AI" SneVd pouvait s'expliquer les lumières dans la fo- nM , et aUSSl , pOO rquoi cette fille ('-tait hors de ch'-mc douleur la veille a l'enterrement; d'autres cbOfeel qui s'étaient passées auparavant, lui faisaient supposer Oue le tombeau d'Arthur avait été éclairé et gardé par une femme qui se serait trouvée trop heureuse de veiller sur lui tant qu'il \ ivait. Cette supposition n'était pas fausse ; |f M Sneyd en acquit la preuve par la suite. La jeune fille suspendit CONCLUSION* 1 1 5 des lanternes allumées toutes les nuits autour du tom- beau, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus à craindre que les restes d'Arthur lussent troublés p;ir les animaux sau- fases. La famille ne put s'empêcher d'être reconnais- sante de cette marque de dévotion , — excepté Tem- ple, qui aurait préféré que les ombres de la nuit ca- chassent plus complètement ses actes à la curiosité. Quand la porte de la grille eut grondé sur ses gonds, et qu'on entendit de nouveau le pas d'un cheval sur la route, M" Sneyd crut qu'elle pouvait se présenter sur l'escalier, et attendre sa fille qui allait remonter dans sa chambre. Mais celle-ci y était déjà; elle était mon- tée à petit bruil, désirant éviter les questions, en sorte que ses parents, ne voulant pas la déranger, durent attendre jusqu'au matin pour satisfaire leur inquiète curiosité. CHAPITRE VII. CONCLUSION. La vérité ne fut pas longtemps à être connue. Dès que le jour appela les villageois dehors, Temple était parti ; il avait fui ses créanciers et la vengeance du Land- Office, pour le détournement de sommes qui lui avaient été confiées à raison de ses fonctions. Ses créanciers pouvaient faire ce qu'ils voudraient de ce qu'il laissait; mais ses propriétés, en les vendant le mieux possible, pourraient tout au plus représenter l'argent qu'elles avaient coûté dans leur état actuel, et rien ne pourrait reproduire les sommes énormes dépensées dans des changements capricieux. 1 iG BRIERY CIU:tK. Temple avait dépensé au-delà de son revenu , depuis le moment où il avait mis le pied en Amérique, si ce n'est auparavant. D'abord, il n'avait été qu'insouciant, négligeant de se prémunir contre les circonstances qui pouvaient se présenter, et s'étonnant régulièrement chaque fois qu'il examinait ses affaires, de découvrir combien ses dépenses avaient excédé ses prévisions. Bientôt il trouva plus commode de ne plus compter avec lui-même , que de restreindre son goût pour l'os- tentation, et, à compter de ce moment, il descendit d'un pas rapide le grand chemin de la ruine , faisant de l'argent par tous les moyens qu'il pouvait imaginer, et se disant que le sort viendrait peut-être à son se- cours, avant que tout ne fût consommé. Le sort ne vint pas, et bientôt il ne lui resta plus rien qu'il pût convertir en dollars, sans l'humiliation de paraître re- tranché de ses dépenses, ce dont il ne pouvait être question. Alors il força sa femme à repriser, à teindre, à faire servir et reservir les objets de sa garde-robe. Il la restreignit dans toutes les dépenses de la maison qui ne le concernaient pas personnellement, puis il atta- qua l'argent qui lui était confié , ce qui le fit vivre en- core quelque temps. Mais le jour des funérailles d'Ar- thur, on remarqua qu'un étranger était venu à laLodge sans y être invité par M. Temple. Les ouvriers qu'il occupait avaient pris, depuis quelque temps, la liberté de lui demander leur argent, et, poussés par je ne sais quelle influence, ils étaient venus ce soir-là, avec des torches, au milieu de la pluie, pour avoir une expli- cation avec le gentleman, et lui signifier qu'ils n'en- tendaient pas qu'on se jouât d'eux davantage. Il était temps de partir. Temple avait attendu que le village fût endormi ; il s'était glissé dans son écurie , avait sellé son cheval lui-même, et s était présenté chez son beau- CONCLUSION. II7 père, pour dire à sa femme qu'il ne savait pas s'il l'en- verrait chercher, si jamais elle devait le revoir ou en- tendre parler de lui. Puis il avait tourné le dos pour toujours à Briery-Creek. Un voyageur, contemplant ce village du haut d'une colline voisine, aurait peut-être demandé le nom du bienfaiteur social qui avait embelli ce district d'un si beau château , qui lui avait fait présent d'une chapelle et d'un presbytère; mais cet étranger n'aurait pas dû employer le mot de bienfaiteur, jusqu'à ce qu'il eût su par quels moyens tous ces travaux avaient été accomplis. Si de pareils embellissements se tirent du revenu, après que toutes les dépenses plus utiles et plus nécessaires ont été payées, rien de mieux; c'est alors réellement un bienfait, c'est un acte digne d'éloge que d'embellir la terre de Dieu, pour l'usage et le plaisir de l'homme. Mais, s'il n'y a point assez de revenu pour de pareils objets, — si on ne les accomplit que par lesacriûce de fonds sur la reproduction desquels la société compte pour sa subsistance, cet acte, loin d'être digne d'é- loge, devient criminel. Le château se bâtit avec les aliments du pauvre, et ce qui aurait dû fournir du pain à la génération suivante, se change en pierres sté- riles. Temple était criminel avant que d'être un voleur. Il avait fait tort à la société en épuisant ses ressources matérielles, et ne lui laissant rien à la place. S'il avait dépensé son capital , comme le docteur Sneyd son re- I venu, à cultiver la science, peut-être le bien qu'il au- I rait opéré aurait-il dépassé le mal qu'il avait fait, en sorte [ que la société serait restée sa débitrice. C'est ce qui : est arrivé quelquefois, lorsque des savants ont dépensé leur fortune entière à poursuivre ou à perfectionner une découverte. Mais Temple n'avait rien fait de sem- blable ; la beauté de son château , quelque désirable i i S nr.itiiT ( iu:lk. qu'elle lïit en elle-même, n <on, celle de ses ouvriers, accroissant chaque aooée en Dombre et i d comfort, étaient aus-i belle» -i I ail d'un obseryaleur ju- dicieux , que le château plus grandiose de sou beau- frère, et cependant, loin de louffrir par les dépense i d'Arthur, tout le monde y a\.iit gagée, A la lin de cha- que année, il restait un fond plus considérable pour em- pl<>\ er des bras l'année suivante ; et si de nouveaux co- Jons étaient induit* à venir se fixer sur ses terres, ce n'était pas pour y être occupés el pavés excessivement pendant un temps, puis laissés sans emploi, el volés d'une partie de leur dû ; c'était pour qu'eux et leurs enfants continuassent de prospérer en même temps que prospérait celui qui les Taisait travailler. Temple avait lui, laissant un nom qui serait cil»' avec horreur et mépris tant qu'on daignerait se le rappeler. Arthur était mort couvert des bénédictions de ceux qui le re- gardaient comme leur bienfaiteur. Il avait laissé un hé- ritage de richesses substantielles à la société dans la- quelle il aviil vécu , et uu nom qui S v perpétuerait avec honneur. Il était a espérer que |ea effets d< la b uine conduite d'Arthur survivraient longtemps à ceux de la mauvaise conduite de Temple, Dans tout. - lefl communautés ar- river.-, à un degré élevé de oifiiisatiofl , il y a plusieurs ai > uniul iteurs pour un prodigue. Le principe d'accu- mulation est si fort, qu'il a toujours triomphé des ex- travagances de gouvernements ostenuieurs, et de la ruiue en grand qu'amène la guerre. Le capital de tout COMCI.USIOM. 1 Kj état tolérablement gouverné, a toujours été s'accrois- sant, quelque misère que ses fautes aient pu infliger à une partit- de la population. On pouvait espérer qu'il en serait de même à Briery Greek; que les petits capi- taux épargnés par 1rs autres colons, s'emploieraient plus aisément à activer le travail , maintenant que le gentleman n'était plus là pour acheter celui qui s'of- frait. On pouvait espérer que les pertes des ouvriers qu'il avait fraudés se répareraient ainsi avec le temps. Il n'y avait plus personne pour gêner les échanges au marché, pour troubler les calculs des producteurs, amenant la disette de quelques articles et la surabon- dance de quelques autres. Chacun allait se trouver libre de manger autant de viande fraîche, et aussi peu de salaisons qu'il le voudrait; le goût général régulari- serait l'approvisionnement des marchés, pour la sécu- rité de ceux qui vendraient et la satisfaction de ceux qui achèteraient. Il serait heureux, pour certaines na- tions, qu'on put se délivrer aussi promptement que de Temple , de ceux qui essaient de gêner le commerce sur une plus large échelle , et que leurs primes et leurs prohibitions expirassent avec eux. A proportion de leur influence plus grande sur la société , la joie qu'on éprou- verait à leur départ, serait plus grande que celle dont saluèrent le départ de Temple ses pauvres créanciers, dès qu'ils furent remis de leur premier découragement. Sa fuite ne fut pas heureuse seulement pour ceux qui avaient des affaires de commerce avec lui. Personne ne voulait dire tout haut ce qu'il pensait d'un sujet si dé- licat, mais on souriait d'une manière signilicative quel- ques mois après, quand on remarquait quelle bonne mine avait M h Temple, comme elle était devenue gra- cieuse, et comme Temniy promettait maintenant d'ê- tre un tout autre enfant que ce qu'on avait cru jus- c r, i y r, \ | r, r i k . qii alors, (>n s accordai! à dire que l'air de la fefm< riait bien boa poor tous les deux. Oui la ferme, la ferme d'Arthur, M r( Temple s'y était établie avec Isaac ei sa femme, jusqu'à ce que Temmy lût assez grand el ass< i sage pour en prendre la direc- tion. C'était elle-même qui avait proposé ce plan, il était heureux qu'elle eût toujours aimé la laiterie, la basse-cour et l'ensemble de la vie champêtre. Bette réserve, qu'on prenait pour (!>■ l'orgueil dans le temps qu'elle était malheureuse, disparut graduellement sous l'influence de l'aisance él de la liberté. S^s parents re- connurent enfin en elle cette l.oui-a Snevd, h lon"- temps perdue pour eux. et tout le monde, les Hessel- del exceptés, trouvèrent qu'elle avait tant i^a^né ^ms tous les rapports, même celui de la beauté, qu'on n'au- rait p is pu croire que ce fût la même personne. Elle ne craignait jamais de venir de trop bonne heure «liez son père. Le docteur Sneyd aimait autant qu'elle les occupations champêtres, et, quand il n'avait pas passé la moitié de la nuit dans son observatoire, on était sûr de le trouver au point du jour, bêchant ou plantant dans son jardin. La perte douloureuse qu'il avait faite . n'avait point détruit son énergie, elle l'avait an con- traire stimulée, en l'attachant, pour le peu de temps - faotioPi et puis il appela w femme. Cette fois Temmy en tendit et il leta virement la tète, — d'est très-ressemblant, mon cher enfant ; c'est la peine il 'a voir vécu pour qu'on se rappelle ainsi de nous. — Il est si aisé, grand-père , de se i ippeler la li- gure, de reproduire les traits — Oui, de copier la figure d'un homme. Ce nous est un grand plaisir do voir que FOUS le trouviez facile; niais nous en éprouvons bien plus l vous voir copier et reproduire son âme. Temmv, vous «tes aujourd'hui pour nous le meilleur et le plus fidèle portrait d'Ar- thur. n> du rntMiLR conti:. LES TROIS SIECLES. SOMMAIRE DES PRINCIPES DÉVELOPPÉS DANS CE CONTE. Tl est nécessaire pour la sécurité et l'avancement d'une communauté, qu'une portion de sa richesse soit dépensée dans des vues de défense , d'ordre public et de perfectionnement social. Comme une dépense publique , quoique nécessaire, est improductive , elle doit ôtre limitée , et comme les fonds sont fournis pour cette dépense par le peuple pour des objets définis, il est facile de vérifier cette li- mite. Il n'y a de dépenses publiques qui se puissent justi- fier, que celles qui sont nécessaires a la défense, à l'or- dre public et au perfectionnement social. Il n'y ad'autre moyen d'assurer une telle direction aux dépensespubliques, qu'en rendant lesfonctionnaires qui la font complètement responsables envers le public. Faute de cette responsabilité , la dépense publique dans les anciens gouvernements, dépense qui avait pour objet une vaine ostentation , la guerre ou le favo- ritisme, était excessive et faite par quelques-uns au mépris du plus grand nombre. Faute d'un degré convenable de cette responsabilité, la dépense publique, daus un siècle postérieur, dé- pense qui avait pour objet le luxe , la guerre et le 1*6 lOHHAIlli patronage , lut excessive et i.iite par quehpies-uns rjui craignaient cependant le plus grand nombre j tout ru Ici ronipaol et l«' v< riant. Faute d'an degré suffisant de cette responsabilité , la dépense publique du temps où nous vivons, dépense qui consiste principalement s soutenir les charges nue noii^ oui imposées les siècles précédents, perpétue bien des i1pu>. Encore que beaucoup améliorée par une distribution moins inégale du pouvoir» la dépense pu- blique est encore bien loin «1 être réglée pour le plus grand avantage du plus grand nombre, et le plus grand nombre est loin d'exiger du plus petit une responsa- bilité et des services convenables. Quand ces services et celte responsabilité seront dû- ment exigés, alor> il y aura — Les places nécessaires seulement dont les devoirs seront clairement définis, dont il sera rendu complète- ment compte et qui seront libéralement rétribué* - ; Peu de patronage , et ce peu à la disposition du peuple ; Point de pompe, — aux dépens de ceux qui gagnent a peine du pain : mais des mesures libéralement prises pour l'avancement de l'industrie et les progrès de l'in- telligence nationale. LES TROIS SIÈCLES. PREMIER SIÈCLE Par un beau jour d'été, il y a environ trois cent dix ans, tout Whitehall était en confusion par suite de la multitude de gens qui s'y pressaient, pour voir milord le Cardinal sortir du palais épiscopal et se rendre au parlement. Les serviteurs du grand homme étaient réu- nis depuis quelque temps, — les porteurs de crosses d'argent, de croix étincelantes et de masses dorées, ceux qui portaient les haches d'armes , les coureurs et les grooms qui tenaient les mules richement capara- çonnées. Les serviteurs du palais faisaient le cercle, au milieu duquel vint se placer une troupe de gentils- hommes en costume étranger dont on n'eût pu devi- ner le pays par leur teint, puisque tous portaient un masque peint dans la perfection dans toutes les parties qui n'étaient point couvertes par une barbe de fil d'or ou d'argent. Lorsque milord le Cardinal sortit enfin vt'tu d'une éclatante robe de pourpre, et dominant tout le monde par la hauteur de la barrette de velours qu'il portait sur sa tète, les étrangers se hâtèrent de se ran- ger autour de sa mule qui n'était guère moins déguisée qu'eux , et d'offrir un hommage qui sentait presque autant la moquerie, que celui de quelques passants qui avaient de bonnes raisons pour ne voir qu'avec impa- tience les triomphes et l'ostentation du chien de boucher, ainsi qu'un homme en colère , avait dernièrement ap- pelé milord le Cardinal. Wolsey Gt une halte soudaine, et son soulier magnifique, brillant de pierreries, ren- is8 i i > i ROIS lll I m s. coa Ira la terre moins délicatement qu'il n'avait cou- tume de le faire. Le cardinal, qui s'arrêtait pour jeter un coup d'oeil sur les étrangers, écarta de dessous sou nez K: morceau d'écorce d'orange qu'il tenait plein de parfuma <{»ii pouvaient défier les exhalaisons du vul- gaire, et le | > ; i s s a a un page .ivee un mouvement qui indiquait qu'il se \ < > \ «t i t dans une atmosphère OÙ il pouvait respirer sans crainte. Ceci fut suivi d applau- dissements unanimes. — Plaise a Votre Grâce, dit l'un de ces étrangers, il v a certaines gens dans Blackfriars qui attendent le pas- sade et l'arrivée de Voire Grâce, pour le succès d'une petite affaire dans laquelle la présence et l'appui de \ ti- tre Grâce leur sont indispensables. Vous plairait-il leur épargner la perplexité d'une plus longue attente? Le cardinal fil une profonde révérence à celui qui venait de lui parler, monta sur sa mule avec grande solennité, et demanda à voix basse a être honoré des derniers ordres de l'étranger pour son très-humble et très-obéissant parlement. — Faites-leur nos compliments bien sincères et voyez à ce qu'ils obéissent volontiers; nous les recomman- dons à la tutelle et au gouvernement de Votre Grâce. ISous attendrons , pour être informés de leur réponse, dans une certaine jolie petite maison de Chelsea où n ous nous divertirons jusqu'au coucher du soleil. Plaise au ciel que Votre Grâce s'amuse autant à Blackfriars. Les étrangers renouvelèrent leur révérence et s'écar- tèrent pour permettre au pompeux cortège de se former et de se mettre'en marche. Le gros des spec- tateurs suivit le corlége,]et il n'en resta que bien peu pour observer les mouvements des étrangers, quand on eut perdu de vue Ic/lernier manteau écarlatc et que la dernière masse d'or eut brillé dans le lointain. Celui P&EHIER Sli.CLi.. \ go qui semblait le chef des étrangers, quitta alors la grille I KO| S -,11 t.l.K-. nu il gémissait pour n .i\dii |ni paver SS part de> diiti.s volontaire! nra chevani de manière a l'entourer, le priant de les favoriser, de la vue et de l'odeur des mets savpureux que son paniec eou- ledait sans doute, et dont ils avaient faim et soif, n'ayant guette rencontré que du pain noir dans toutes les mat- gons qu!ill avaient visitées depuis le déjeûner; I ■ moine ne demanda p. - mieux de déployer si s trésoib, bien qu'ils m- ressent pas lAvovreus-j élans, l'espoir de i« oevoir quel qu'aumône, Ainsi U - y< ua des éjrang* i turent régalés de la vue des rognures d'ongles dus pieds de saint j.dinoiid. celui «rentre tOUS l*S -uut» qui devait les couper le plus souvent . a en piger | PR1.MI: B -h Cl !.. l.H la quantité de nogwirea de cette espèce, qu'avaient vaea quelques-uns dei soldats depuis le sac des mo- nastères. H y avait deux dei charbons qui ont rôti saini I. auront assez refroidis pour qu'on pûl math- t tii.in t les manier sans danger; une tète de sainte l r- sule, qui avait tout à fait l'air d'ans haleine, mais qui indubitablement était une tête de sainte l rsule , puis- qu'elle avait la propriété d'empêcher les mauvaises her- bea de pooaser dans les blés. On recommanda au moine d'en faire cadeau au pauvre diable qu'on avait vu arracher ta haie de son ebamp stérile; mais le chef de la troupe ne voulut pas encore laisser aller le moine. Le saint homme ne savait pas son âge au juste; on dé- cida à l'unanimité qull avait moins de vingt-quatre ans, et que sa gaîlé contrasterait admirablement avec la gravité de la plus jeune des nonnes qui venaient de passer. Deux cavaliers lurent détachés pour courir après celle-ci , et la conduire en toute bâte à Chelsea , où on la marierait avec le moine avant la fm du jour, S. \. la roi se chargeant desadol. Le moine feignit de trouver celle plaisanterie singulièrement de sou goût, et chargea les deux cavaliers de ses complimente pour sa future, cherchant in térieu renient un moyen de s'é- chapper avant qu'on arrivât à (Ihelsea. Tous ses plans lurent vains, on lui ordonna de mon- ter derrière l'un des cavalier- ; SOU précieux panier de reliques lut confié a un autre, et tous gardèrent lés yeux tellement fixés sur le saint homme, qu'il n'essaya pas de te laisser descendre et de s'échapper, (/est ainsi qu'on arriva devant une petite maison située sur le bord -le la Tamise. A l'approche de la troupe, plusieurs femmes parurent suce.ssi\, inent , et disparurent à la porte, jusqu à ce qu'enfin une vieille s'uvauea chargée de beaux fruits, 1 .) ' LES I nOIS 51 1 (Il 5. el senjranl comme d'un centre auprès duquel se rallièrent trois ou quatre jeunes et jolies femmes, un homme de trente à quarante ans, qui était le mari d'une d'entre elles, et un bon nombre d'enfants. La vieille dame adou- ci! (!<■> sourcils qui évid< m ment étaient ordinairement frpncés, prit l'air le plus poli qu'il lui fut possible, et, âpre- avoi l'ordonné à des domestiques de prendre soin dei mules elle i Oh il au roi les plus beaux fruits du jar- din et de ii serre, pendant qu'on préparait uw petil dîner. Les gentilshommes < 1 < * la soi te trouvaient le jar- din de leur goût, el se réjouissaient à l'idée de se pro- mener dans ses vastes allées ou de s'i irau bord de l'eau avec les gracieuses el jolies Rlles de sir Thomas More'; mais Henry préféra se reposer dans la maison s il quelques-uns de ses serviteurs furent, en consé- quence, obligés d'y entrer avec lui. Tandis «lu ac < quelques-uns s'étaient éshapj aient à trou- ver quelque ressemblance < ûtre une des jennes de- moiselles et \r cygne qui s'ébattait dans un étang carré, ou à jeter à sa sœur quelques gouttes d'eau de la fontaine qui répandait la fraîcheur sur une pièce de gazon circulaire, d'antres furentobligés de suivre le roi depuis le vestibule, qui avait l'air de l'antichambre de l'arche de Noë, et la galerie où un jeune artiste plein d'avenir, Holbfetn, avait suspendu deux ou trois por- traits, jusqu'au eabinel , le grand el magnifique cabinet d'étude, jonché «le Heurs QOUVelleS, orné de livre;, de manuscrits; de cartes; de violes, d'autres instruments de musique et de différents ouvrages de femme. — Vraiment, dil je roi, promenant les yeua autour de lui, il n'y a pas besoin ici des dorun - qu'on voit chez tnilord le i ardinal el dans d'autres palais. Ces cartes et ces ni aussi beaux qu'aucun des draj)s d'or d Ilamplon ou qu'aucune des tapissefi PBEUlliH SlliCLL. 1 55 d'York-House. Mes belles dames, ce saint moine, .si vous le désirez; va nous faire L'explication de choses figurées ici. Les dames avaient été accoutumées à entendre un saint homme, bien que ce ne fût pas un moine, discou- rir de choses dool l'existence n'était pas même soupçon- née dans la philosophie vulgaire ; mais elles attendirent respectueusement de nouvelles lumières da moine , qui s'avança pour expliquer comment il ne pouvait pas y avoir de carte complète , parce que l'extrémité de la terre et de la nier, où il y avait un précipice donnant ii pic sut renier, était couverte d'un brouillard épais. Il trouva avec une étonnante promptitude le pays des in- fidèles, le lieu précis du saint sépulcre, et le pays où des voyageurs avaient récemment trouvé la race d'ànes à laquelle appartenait l'ànesse sur laquelle le Christ était entré à Jérusalem. Celte race se distinguait des ânes ordinaires, non-seulement parce qu'elle portait la marque commune du Christ, la croix, mais encore parce qu'elle ne se laissait monter par personne, si ce n'est par quelque saint égaré, que le hasard leur tai- sait rencontrer sur la route. Le moine étala bien d'autres trésors de science naturelle aux oreilles de ses auditeurs, et parla , sans être interrompu , avec une étonnante laconde ; mais lorsque les jeunes dames, suivant qu'elles en avaient l'habitude lorsqu'elles dis- couraient sur des sujets scientifiques avec leur père ou leur gouverneur, lui eussent adressé leurs questions en latin , il perdit son éloquence, et ramena la con- versation à la théologie, la seule chose dont il pùl dis- courir en latin. C'était trop pour le goût de Henry. Il pouvait à loul moment entendre toutes les questions de théologie traitées par les premiers maîtres du royau- me, mais il n'avilit pas chaque jour SOUS la main, pour l'a- î.V, ii i raoïa ai ëclbSi muser par bouc conversation . des jeunes femmes aussi gracieuses et aussi spiritueiles que sages. Cependanl la maison retentissait du son d'instru- ments de nmsiqee; l<- roi était moulé sur la plate* forme d'où souvent il s'était amusé a contemplée les ('toiles avec son hôle bien-aimé, l'honorable ora- ii'iir (i). — Lé dîner fui enfin annoncé. La dame dé la maison s'était donné tant de mouve- ment que le service d'étain brilla d'un vif éclat sur les buffets, et S. A. le roi ne fui pas obligé de se contenter du simple ordinaire d'une ferme , comme on le lui avait annoncé, il veut en tr 'au tirs un pudding qui flatta mer- veilleusement le royal palais, et Henry voulut savoir qui en avait si ingénieusement combiné les ingrédients. — Plaise à Votre Grâce, répondit la dame de la mai- son , l'honneur en doit être partagé entre moi et Mar- garct, assise en ce moment à la droite de Votre Grâce. J'ai mis la chose en bon train quant à la composition principal a et matérielle ; mais, quant à la dernière tou- che, quand à ce dernier zeste qui fait tout... — .C'est ma chère madame Marguerite, reprit Ilenrv. Ce.'a nous rappelle que nous devons reconnaître la grande peine et la grande habileté que vous avez corn- plaisamment employées dans celte affaire , et. pour récompense, nous vous accordons les biens, meubles et immeubles du premier monastère dont nous ferons la conquête. La seule gricc que nous vous dem nde- rons, ce sera de marier les moines qui nous devront leur liberté. Vous plairait-il s saint homme, nous indi- quer quelque riche monastère dont nous pourrions ai- sément ouvrir les portes.' (j) C'est ainsi qu'on appelle le j résident île la cliamlirc tics commu- ni s , non pa< qu'il prononce des discours . mais parce que c'est toujour? n lui que ceux qui co prononcent s'adfeîsenf. PRI'MlliR Sll'CLE. 1 55 — Je supplie Votre Grâce de se rappeler que ce que le pouvoir royal peut renverser, le pouvoir papal le réédifiera. Tous mauvais procèdes contre les gens d'é- glise pourront amener de sévères châtiments sur la tôle des serviteurs de Votre Altesse. — De la part du serviteur des serviteurs de Dieu, dit le roi en riant. Qu'il vienne au secours des moines de Bèggftil»* quand ils sonneront la cloche de l'abbaye, et qu'il les aide à emporter les sommes qui sont dans leur trésorerie des mains de M" Margaret à qui nous les donnons. Allons, M" Margaret, pas de remerciemenl, acceptez celte largesse aussi volontiers qu'elle vous est laite , et soyez convaincue que ce qui est bien donné en ce moment , a été autrefois mal acquis. Le moine désirait probablement se faire chasser de la présence du roi , avant que sa future n'arrivât, car il grommela entre ses dents que les chiens et les vils empoisonneurs qui mettaient leur principale espé- rance en ce monde , étaient toujours prêts à tenir des discours scandaleux et calomnieux contre ceux que la sainte Trinité porte en son cœur. Le pauvre moine re- çut, non pas l'ordre de s'en aller, pour avoir supposé qu'Henry fût dans l'erreur, mais un coup de poing sur l'oreille de la main du vigoureux monarque, et la pro- messe qu'il essaierait du plus sombre cachot de la tour, s'il ne retenait pas sa langue traîtresse en présence de son souverain. Un silence général suivit cette rebuf- fade, causée en partie par la légèreté avec laquelle Henry traitait les matières papales, en partie par le chagrin de voir accroître inutilement les sentiments de haine que nourrissait déjà pour lui le clergé régulier et séculier de son royaume. Le seul moyen de ramener la g.'iîté, ce fui de faire entrer le bouffon , qui avait coutume d'égayer dé ces facéties les repas du roi. l56 LfcS TROI Ml Cl l I. Au ii 1 1 > H 1 ' - 11 * ou la bouflon entra , on \ il un m. royal qui setenail en dehors de la porte, anxieux di mettre li lettre dont il était porteui , cl . quoique !<• moment p. uni peu convenable, elle fut au sitâl dans les mains de Henry, Son contenu sembla ne pas le lais- ii i in liutiicur de fête ou de plaisantei ie . eai il n'avait donné au coi il pour ramener la . : , quand arri- \enni -"ii bii ii-aiinc illerj le cardinal . el son l'i- dèle hôte, l'honorable orateur: — le premier ^ pour briller dans son coûteux appareil ,-el se régaler de far- sans, l'hôte, pour reprendre rnplesalluri s doues- tiques, Plaise a \ . A., dit le cardinal , avec une liberté de langage qui dans de moment rie déplut pas a son maître , nous avons rites affaires pins importantes que l.i lettre d'une femme de mauvaise humeur. — Qu'cst-ee? un autre péri perdu par la sjotwer-' n iule de la prin i nu nom île <>n ail ermettea «[ue nous boos amusions à parcourir son inventaire, tandis ejue vous vous rafraîchissez plus solidement qui notre hôte l'ieu-jiuié. PfiBMlEA SIECLE. 1.)^ \\ lait i inpalitMi t de consulter mm les mesures à prendra pour exécuter la résolution arrachée aux. commooes de fournir des subsides au roi. Mais Henry avait pris l'envie de Bi'amuser, il vouhil examiner par lui-même la !i>te des demandes de l'intendant de Ja maison de la princesse, liste adressée régulièrement au eardioal qui aimait à surveiller les plus poli ts détails. Passant son bras autour du oou de More , le roi plaisanta suc les item du compte. — Le vaisseau d'argent > • 1 1 nombre de pan vies diables qui auraient trouvé- erl i de merveill. :i\ d.ni> lel glaees de \ t ni^e. rjtj'il n'v auraient pas reconnu leur propre ligure. — Ces glaces n'ont pas la propriété d'allonger les PMM1EB Mi. CLE. l5(| figures, dit le îoi, où ceries , nous en emploierions ii ut- nous-mèine. — ( )n peut voir quelquefois, répondit tranquillement sir Thomas , des figures longues sans les regarder dans D une irlace. — i Oui, dit le roi, eu regardant le moine; on peut aus>i voir des têtes de Tous rasées ailleurs que dans la maison de la princesse. Sir Thomas pria !e moine de dire les grâces et d'entretenir les dames de pieux discours , tandis que S. A. ie roi écouterait le récit de ce qui s'était passé dans la matinée. Henry regarda tour à tour l'un et l'autre de ses deux conseillers, pour savoir comment ils avaient réussi à obtenir un don volontaire de ses fidèles communes. Le cardinal lui détailla ses plans pour assurer la levée d'un énorme subside ; Wolsey lui-même ne s'était jamais montré plus habile, plus subtile cl plus empressé que dans cette occasion. Il avait trouvé des prétextes pour envover dans les provinces les plus éloignées ceux dont on pouvait craindre Je refus obstiné. Il a\ait convoqué à la chambre tous ceux des serviteurs du roi qui y avaient voix délibéralive. Il avait aisément absous de leurs péchés ceux des membres dont la conscience se sentait inquiète dans les matières d'im- pôts , et avait déployé le cortège le plus imposant pos- sible en se rendant à lilackiriars, pour y raisonner avec ies membres qui pensaient que le peuple ne pouvait plus rien payer davantage. — i Fort bien , dit le roi; quel a été le résultat? — Il plaira à Votre Grâce de comprendre que nous avons eu ce malin à la chambre , la discussion la plus vise et la plus animée qu'on ait jamais vue, je crois, dan- aucun parlement. Les choses ont été à ce point qu'il y i i - i • •"- -in i i i. aurai) eu division, si l'orateur ne se lui gracieusement interposé entre V. A. el les juifs avares qui me résis- taient en Lire. — Interposé ! s'écria !<■ roi ; et pourquoi n'a-t-il pas commandé , ainsi qu'il convenait a mon orateur? — L'orateur, répondit Wolsey, avec nne certaine méchanceté, est doux dans ses manières. 9 - paroles ont été respectueuses pour V. M. et propres à servir d'exemple à tout le p:u lement* — Et quels ont été ses acte — 11 m'a déclare qlie Ie6 communes n'ont pas coutume de délibérer devant des étrangers . et que la splendeur de mou pauvre coi tége était de nature à ôter toute liberté à leurs délibérations. — Soit, nous avons trop longtemps et trop profon- dément délibéré pour notre satisfaction royale sur la nécessité de remplir nos coffres. -Nous prétendons que nos communes les remplissent sans pins de délibé- rations. Pourquoi ces délais el cette mauvaise grâce? — Parée que les fidèles serviteurs de V . M. vou- draient que cette somme considérable lût levée paisi- blement, sans exciter de murmures. — Peu nous importeraient encore les murmures , reprit llenrv , si nous étions sûrs qu'elle put être payée. — Nous voudrions que Votre Grâce ne perdit pas les coeurs de ses sujets?, répondit l'orateur, parce que nous les regardons comme des trésors plus précieux «pu- l'or et l'argent. — lu pourquoi perdrais-je leurs cœurs? s'rmagi- nent-ils qu'ils n'v ail qu'eux qui doivent élre bien nom i i- el bien vêtis ? — Cette question, ils l'ont précisément posée au lord cardinal ce mfetin, lorsqu'il leur parient de la rnKJiiER siècle. 1 41 richesse île la nation , comme d'une raison de vous accorder un don d'une valeur dont vos ancètret a 'avaient pas d'idée. — Et qui est-ce qui a ainsi tenu tête à milord le cardinal ? — Celui qui a parlé de la pauvreté de la nation , n'a que trop le droit de le faire d'après ce qu'il a vu de ses propres veux et dans sa propre maison. C'est un nommé Richard llead , un honorable alderman de Londres, autrefois riche et qui a gagné au service de S. M. le droit de parler de pauvreté. — Parbleu , je voudrais qu'il parlât de la notre aussi énergiquement que de la sienne. A-t-il été insulté par la France ? s'attend-il à une invasion du côté de l'Ecosse r a- 1— il des démêlés avec le pape et des guerres à soutenir ? — Telles ont été exactement les questions que lui a adressées milord le cardinal qui paraît deviner tout ce que pense V. M. — Et quelle a été la réponse? — Hue le feu roi ne lui avait pas laissé , à lui , près de deux millions de livres sterling (cinquante millions); qu'il n'avait pas levé l'année dernière un subside ni emprunté vingt mille livres sterling à la ville de Lon- dres. Que si toutes ces choses n'avaient pas eu lieu, on n'aurait peut-être pas occasion aujourd'hui d'allé- guer, d'une part, de si grands besoins du coté du roi, ni de l'autre, une si grande pauvreté que celle qu'ex- primaient , non-seulement les communes , les citoyens et les bourgeois, mais les chevaliers , les écuyers et les gentilshommes de toutes les provinces. — Le lord cardinal n'a pas laissé passer cet argu- ment de prétendue pauvreté : comment s'y esl-il pris pour réprimander ce traître de ses discours insolents? l4'2 LUI MHS Ml mi 5. — Sauf le bon plaisir de Votre Grâce, Richard Read a été condamné aujourd'hui à la prison , mais il est en- core on liberté. Il se regarde lui el sa famille comme dépouillés par les demandes incessantes d'impôts; ci pa- raît s'occuper peu de tout ce qu'on pourrait lui faire. Il v on a un si grand nombre dans la même position que lui , que peut-être il ne serait pas prudent «l'en vouloir tirer vengeance avant que la première efferves- cence soit calmée. Le roi se leva en grande colère, et demanda àW'ol- st v pourquoi il n'avait pas envoyé en quelque pro- vince éloignée , tons ceux qui semblaient devoir discu- ter le subside qu'il demandait. Le cardinal répondit que cela était plus aisé à dire qu'à faire, parce qu'il v avait un bien grand nombre qui désirait qu'on ne cher- chât plus à faire de conquêtes en France, disant que la victoire coûterait plus qu'elle ne rapporterait, el que la conservation serait plus coûteuse encore que la victoire. Le cardinal déclarait que c'étaient là de- chiens audacieux, mais qu'il les fallait fouetter avec circonspection, de peur que l'un ne vous sautât a la gorge, tandis qu'on châtierait l'autre. Il ajouta qu'un jour viendrait où des sujets qui devraient se trouver trop honorés de subvenir aux besoins de leur roi . ces- seraient de calculer impertinemment les sommes im- menses déjà dépensées pour l'invasion de la France , invasion qui n'avait rien rapporté en comparaison de ce qu'elle coûtait. Si Sa Majesté voulait s'en rapportei du soin de sa vengeance , sur son pauvre conseiller, il saurait bien faire repentir tous ces drôles. — Repentir de quoi? demanda More, des larme* amères qu'ils ont versées, ne sachant où trouver de l'argent pour contenter le roi ? — Le feu de mu, vengeance fera bouillir ces larmes rnEMiEn HàCU. i45 sur leurs joues, s'écria Henry; envoyez ce traître de Read en prison , qu'il réponde de ses paroles. S'il con- serve sa tête, il en sortira avec un tel Irou à la langue que dorénavant il aura soin de ne lui pas faire dépasser les dents. Le cardinal s'elforça de détourner la fureur du roi. Il désirait, autant que son royal maître, que l'honnête alderman souffrît pour s'être opposé aux exactions du gouvernement ; mais il savait qu'envoyer en prison un murmurateur dans ce moment de crise , ce serait pousser à la rébellion des milliers de gens des classes les plus relevées, et donner des chefs aux insurrections qui commençaient à se déclarer dans les comtés de l'Ouest. Il se hâta d'assurer Henry qu'il n'avait pas manqué d'un petit nombre d'hommes choisis pour le soutenir et gourmander la stupidité de ceux qui se plaignaient de l'appauvrissement de la nation , ainsi que pour leur expliquer que ce qui était donné au roi pour subvenir à ses besoins, le roi le rendait précisé- ment en y satisfaisant. — Après qu'on eut beaucoup discouru , ajouta-t-il, sur l'embarras où se trouverait la nation quand chaque homme aurait donné tout ce qu'il avait d'argent, sur l'ébranlement qu'éprouveraient tous les rapports so- ciaux, si les fermiers, payant les propriétaires en blé et en bestiaux, ceux-ci n'avaient plus d'argent pour les transactions de la vie et retombaient dans une sorte de barbarie ignoble; il futrépondu que l'argent ne disparais- sait pas, mais passait seulement d'un individu à un autre dans une même nation, comme dans un vaste marché où tout le monde s'approvisionne, précisément parce que l'argent ne demeure jamais oisii. — Je vais me dépêcher, dit More, d'envoyer ces consolantes nouvelles à l'un de mes cousins germains > . I qui 86 désespère, peree que « j 1 1 »• I « j 1 1 . -; frii t\ :. de la munificence royale-, que lorsqu'elle sorl ri- des ui.iiiis de les indignes sujets. Sa Majesté ne faisait qu'a* cepter pour un temps I arg< al qu'elle rendait em* baume deSaGrftce,et devenu agréable à Loucher dans une i espectueuse exta — Encore de bonnes nouvelles à annoncer à d cousin , s'écria .More; si l'argent qui lui a été volé esl employé à lui acheter son lin' et ses bestiaux', il n'a rien perdu ; le Lui qu'on lui avait fait esl réparé, et sa fille. recouvre sa dot. O précieuse réparation ! le gentle- man n'\ perd pas, et les voleurs \ gagnent son blé el ses bestiaux. — A ce compte , monsieur le philosophe, dit Heo ]e moyen d'enrichir I g as, c'est de les voler, et char- ger un peuple <\r taxes, c'est augmenter ses ricb< si \ ous aves de l'esprit , et vous dite- ea plaisantant des choses s,'i iens.'s. Mais qu'est-ce qui prouve Ces larnn S amères donl on a parlé. — l.si_, ,. (pi,, tous les rapports qui vous viennent de l'Ouest n'en parient pas? Est-ce qOC les iiieines eau n'amèneront pas les mêmes effets dans les antres comtés i — C'eSl !«' parlement, interrompit le cardinal. Votre Grâce peut en élresùre. c'est votre fidèle chambre (i) AngetbU, aheienoe raoafadie d'or tf'AègltJtcrrt valatll <\)\ sbillii ou douze (ranci cinquante çcntiiD PRtMlI.R SU OLE. l4") des communes qui inventent tous 00s tristes contes de tannes amères pour émouvoir la pitié de CGOUn sensi- bles comme celui île l'honorable orateur. Si Votre Grâce avait vu quels repartis envieux ils jetaient sur mon pauvre cortège , elle s'émerveillerait qu'on ne nous ait pas parlé aussi île larmes de sang. — Patience, dit .More, le premier vent d'est nous amènera des récits comme ceux dont vous parlez ; une vague rumeur s'en est déjà répandue. — Le parlement ne nous les jettera pas à la face, s'écria Henry. Sur notre conscience, nous avons été trop endurant envers nos infidèles communes; elles auront sept autres années pour espionner la pauvreté au-dessus d'elles , tandis que nous n'écouterons pas leurs impertinents récits sur celle qui peut exister au- dessous. Milord cardinal, qu'on les ajourne pour sept ans. — Et alors , dit More , ils auront le temps d'appren- dre ce que la sagesse de Votre Majesté a déjà décou- vert : — combien la pauvreté est plus fatale dans les situations élevées que dans les basses. L'artisan mé- prisé, en consommant sa maigre nourriture d'aujour- d'hui, peut produire sa nourriture de demain, tandis que les galants de la cour de Votre Grâce, — tout no- bles gentilshommes qu'ils sont, doivent mendier de l'artisan pour réparer demain ce qu'ils consomment magnifiquement aujourd'hui. — Mes nobles ne sont pas des mendiants , s'écria le roi; ils paient la pompe dont ils s'environnent. — C'est très-vrai , et leur or est soigneusement net- toyé de la rouille des larmes amères qui , sans cela , pourrait salir leurs doigts délicats. Mais ne vaudi ait-il pas mieux pour eux , prendre tout de suite sur le peu- ple l'argent qui alimente leur luxe, sous forme de blé, vin. 10 i^i» Lts thoi> mi ci \ |. de \ i .m < 1< ■ el de \in, puisque l'argent qu'ils manient n oV j.i «te touche par le propriétaire foooier m . il- ' idée, ^ea geas étaient m' fal _";• - de payée ;| '« tat leurs rentes 4 kaun bénéfices et leurs m> laires, qu'iucrssjimmeut il faudrait pour le service du mi. prendra le ohamp «lu propriétaire, les mareban- dtsefl «lu boutiquier et... . — Et quoi ensuite ? car il ne restera plus de salaires pour I artisan. La cardinal prit bout à coup Le ton d un oracle peau 1 parler de la vicissitude des affaires humaines , et de I « présomption qu'il y avait a vouloir pénétrer I avenir. L'orateur s'inclina humblement devant le discours du saint .homme , el le roi tut rassuré. — te m'éloune, dit-il . qu'avec cotre esprit, vous n inventiez pas quelque p.t- e-temp> pour dissiper la mauvaise humeur du peuple. I ne vie ennuyeuse i em- plit li esprit de vapeur, el Votre Grâee eal trop >tricte envers mes sujets pour les spectacles et les pompes extérieurs. Mes galautS n'ont pas encore cessé de rire de ce vieillard auquel Votre (iràee a de ses propn II mains arraclié sa jacquette cramoisie . ornée de ruhaus. On dit qu'il manque plusieurs piloris pour cens qui ont porté des chemises d'une étoffe plus liue qu'il ne convient à Votre < n icc. — Est-ce qu il n'y a point assez d amusement pour le peuple* demanda .More, à regarder le corlé-e de milord le cardinal? Pour nia part, je ne connais pas de spectacle plus curieux. S'il leur faut quelque chose de plus, \oiei venir le légat; et qui est-ce qui l mesui' PREMitn sjkci ! . i/,7 drap écarta fc ënvo^iS à Calais pour vêlîr le cortège de Gampeggio? il y aura de quoi exciter l'admiration «lu people pour bien dés fours , fti toutefois la peur qu'ils ont dos loi^ socoptuairei de Olilord le cardinal leur permet de mettre le pied li l I I I allées de son jardin , an moment où le soleil coucbanl présentait ope magnificence contre laquelle Wolseï et Campeggio ne pourraient jamais lutter, i t !• la populace, m ses viii\ n'avaient pas été affaiblis par la misère, et soo esprit abâtardi par l'oppression. .Mon 1 avait cou- tume de se moquer de lui-même , comme d'un pantin, quand il se voyait revota des ornements et des insignes de -a place, h il se figurait que le futur défenseur de la foi et le pieux cardinal avaient ■ peu près la même opinion que lui de la dignité. Par lois aussi , il se rappelait que les dépenses pu- bliques pourraient avoir d'autres objets que l'en tic lieu de la pompe extérieure qui environne le souverain. Ses filles et lui s'étaient confirmés les uns les autres dans Cette idée que le revenu public devrait être employé à payer quelqu avantage public; qu'on pourrait pardon- ner a la nation de jeter les yeux au-delà de la DBFXK6I du territoire, de demander une ample administration de la justice* une part libérale pour des tbavacx m- bucs, et peut-être, dans Quelque siècle pins philoso- phe, un vaste établissement dTaoccATiOM ratior/axi. Il s'en reniellait ^aiment à la proi idence de Dieu des choses auxquelles il ne pouvait rien ohanger. Mais il s'en fallait de beaKiOOOp qu'il ne crût que les sommes énormes, prodiguées pour faire du mal à la France, rvissenl en rien à la défense de l'Angleterre; qu'il fût vraisemblable que ceux-là obtiendraient justice, qui avaient le plus besoin qu'on la leur rendit, tant qu'il faudrait la venir demander an présent à la main, sua lequel l« partie adverse m- pût pas enchérir; OU que les magistrats itinérants de cette époque dissent de bons ni BglStratS dn peuple, tant que leur salaire et leur rré- di t en haut lieu dépendraient de la somme qu'ils rap- ï'Rtxiii.n siir.i.E. i^O portaient comme amendes levées sur les coupables. Il n'était pus du lout sûr que le paysan , qui avait fait son possible pour satisfaire le collecteur de taxes, fût pour cela plus certain de conserver le reste de ses proprié- tés, dès qu'un puissant oppresseur jugerait à propos de s'en emparer. En fait de travaux publics, il ne voyait pas qu'on fit rien dont la masse des contribuables put retirer aucun avantage. Les bâtiments publics se dété- rioraient plus rapidement encore que les propriétés privées, et s'il y avait encore çà et là, dans le pays, quelques producteurs aisés, qui eussent craint la con- currence pour leurs denrées ou marchandises, ils pou- vaient se tranquilliser là-dessus, quant à présent. La concurrence était singulièrement restreinte, non seu- lement par la diminution du capital , mais par l'état de dégradation des routes et des ponts qu'on ne pouvait réparer faute de fonds. Pour ce. qui est de l'éducation, la seule chance était que le peuple gagnât quelque chose aux outrages auxquels les hommes d'église étaient alors en proie. Autrement toutes ses connaissances in- tellectuelles semblaient devoir se borner à deux points que, du reste, on lui enseignait chaleureusement, — la suprématie du roi et l'infaillibilité du cardinal. More n'était pas très-enclin à la rêverie. Pendant que d'autres discouraient , son esprit prompt manquait rarement d'intervenir, de vivifier et d'éclairer ce qui se disait. Sa prononciation lente et sonore lui permet- tait de se faire entendre au milieu d'éclats de rires ou d'accents de colère qui eussent étouffé la voix de tout autre. La convenance et la facilité de son langage le faisaient également rechercher dans les salons du roi, et regretter dans le sien, quand il n'était pas làpourdiri- get el animer les éludes de sa famille. Il s'abandonnait volontiers à ses réflexions, dau> ses petits voyages pour J | I - 1 IlOlN Ml I 1 - aller .» l.i çoui ci tu k \( un, ii,..,- rarement il s'y livrait en société. Cependant ocjlte. fois, tandis qu'Henry et Wolseï i -t»:iil. i :. u ml leurs plans, pour forcer tous les sujets du roi .i déclarer par termes t ce qu'ils possé- daient , et 1.-- i \. i eu conséquence» — noOrSeulemotot >,hh I assistance du parlement, mais taudis que lescoib- iijuiic.s étaient dispersées j »« • n i' sept ans, — More phi- losophait eu lui-même sur le sujet de la dignité royale. — Il v a une xute de dignité , pensait-il , qui cadre avec les desseins de celui qui rflgSJ.de ses concitoyens pomme ses 5< n items, et une autre .sorte avec le dé- gjr de celui qui <• regarde comme le serviteur de ses sujets. Quant aux monarques Cjui vivent dans des temps où il y a lutte pour savoir qui du peuple ou du roi sera esclave, que la clémence de Dieu soit sur eux et leur peuple ! Leur trône s'agite comme le char d'une idole, sur les Ossements de ceux qui ont adoré ou délie leur pouvoir. Dans de tels Jours, le peuple ne paie pas de taxes, parce que le monarque n'a qu'a ('tendre la main et prendre. Celait à son lover que le&'psûâns adoraient le soleil, comme si son glorieux éclat n'était pas dû aux la; nus de la rosée qu'il enlevait à la terre. Mais quand Le midi arrive, le soleil se contentait d'éclaiier 1 - travaux des hommes, M ih ,-n elie adoré. J.Vul-étre un jour vieiidra-l-il un roi vraiment comparable au so- leil , quand la vue de l'homme , comme celle de l'aigle, sera devenue assez loi le pour contempler sa splen- deur sans en être éblouie. Il n 'arraeliei a pas ses sujets à leurs travaux, pour passer le temps a le contempler; il n'enlèvera pas tons Ks sucs de la terre pour qu'il y ait sécheresse eu bas, nuages el orages en haut. I a tel roi se contentera de laisser dans la main de i> , de sa gloire; il essuiera de sa main la sueur qui baigne le front du l'artisan , plutôt que d'< I«g< r que ce- iMUiMlliK SÙ.C1.E. l 5 1 Jtii-ci pei 'de son temps précieux à se profité met) devant loi pour lui otfrir l'hommage d'une idolâtrie menteuse. Bien qu'il soit de beaucoup au-dessus du laboureur, il n'est pas le maître absolu du laboureur, mais il estièn quelque sorte son serviteur, encore que ce service soit plus glorieux qu'aucune domination. La pompe d'un roi absolu est différente de Ja dignité d'un roi qui sert et bénit. Cette dernière est si noble, que, s'il se trouvait un roi qui ne lût pas satisfait de la simple < ilé de cet office , mais qui crût devoir l'enjoliver de < biffons et de joujous, qu'on dise à celui-là qu'il est autant au-dessous de l'homme qu'il est au-dessus du si n fie. Ce jour fut un jour de désappointements pour Hen- ry. Non seulement ses communes n'étaient rien moins que disposées à lui accorder le don gratuit demandé, mais Ja jeune nonne ne voulut pas venir pour qu'on la mariât avec le moine. Les deux cavaliers qu'on avait; euvoyés à sa poursuite, se présentèrent devant le roi, tremblants de crainte. Ils avaient suivi la jeune fille jusque dans la maison de son père , un nommé Richard Read, et s'étaient efforcés de l'entraîner avec eux, nonobstant sa propre résistance, les prières et les lar- mes de sa mère et de ses sœurs. Au milieu de la dis- pute, son père était revenu de Blackfriars, environné des amis qui s'étaient joints à lui pour refuser un tribut qu'en vérité il ne pouvait pas payer. Echauffé par les paroles insolentes du cardinal, exaspéré par les mauvais traitements faits à sa Glle, Read avait prononcé quelques motsbien mal sonnants à l'oreille de courtisans de celle époque , et qui furent actuellement répétés au roi sous fatale de message. — Read avait donné le (Ihrist pour '■poux à si fille, et il l'avait dotée eu conséqence ; il ne convenait pas à son orgueil paternel, qu'elle devînt i > I.fc.i TSOIS MICLE*. maintenant l'épouse il un moine vagabond pou i l'appât • l'une «lut offerte par le roi, * 1 < > t que dans le fait on enlev;iit I son père sous le i»"in de > i t pour le service militaire. Henry embrassa aussitôt cette idée, sachant bien que le service qu'on faisait sur les fron- tières d'Ecosse, n'était pis l'occupation du monde la plus agréable pour un aiderai an de Londres, précisé- ment dans le moment où sa famille appauvrie avait le plus besoin de la protection. Il perdit «!•■ vue, ainsi que le désiraitW olsev. la lille, pour tramei quelque nouvelle tvrannie contre le père. ( In épargnerait donc a l'Eglise 1<" scandale d'un mariage ridicule comme celui qu'on avait projeté, si la jeune fille, ainsi que le cardinal l'espé- rait, se cachait de manière à n'être pas découverte le lendemain matin. L'àme religieuse de .More formait des VCBUX dans le même sens. — (l'est détourner les voies de la nature, dirait-il, que de faire des oiseaux de nuit de ces jeunes et ten- dres hirondelles; mais ceux-là commettent un crime qui I-- .'ira. lient de Nui nid ou elles étaient a l'abri rilLMlM'. »ll.Cl.E. l.)> <1< - tempêtes. Plaise BU Dieu des armées d'ouvrir un coin dans quelques-uns de ses autels à ee pauvre oi- :u embéguiné. Les douées et gracieuses filles de More ne se dou- aient guères pour quel message on leur demandait une plume et du papier, en même temps qu'on appelait un des eoureurs du roi. Leur père ne fut pas requis de concourir à cet exercice de tyrannie royale. Saper- i ( vant qu'on ne désirait pas sa présence , il descendit dans son verger pour causer avec sa famille de la posi- tion dans laquelle il se trouvait par rapport au roi et à son tout-puissant ministre. — Je m'étonne, lui dit sa femme, que votre opi- niâtreté à suivre vos idées mesquines, vous fasse faire des choses plus propres à indisposer Sa Grâce qu'à prouver votre bonne éducation. Quand vous vous ha- billez comme vous voilà, que vous ne mangez que des fruits, et ne buvez que de l'eau , Son Altesse pourrait aisément s'imaginer que vous n'avez aucun besoin de ses largesses. — C'est précisément comme cela que je l'entends, les honneurs mondains sont une chose que j'ai cessé de désirer; et quant aux prolits mondains, l'expérience prouve et prouvera chaque jour davantage que je n'en ai jamais été bien avide. — Je ne comprends, dit M. Roper son gendre , ni les reproches, ni les craintes de ma belle-mère. Quand est-ce que Son Altesse le roi a passé plus aflectueu- m ment le bras autour du cou de l'un de ses sujets, qu'aujourd'hui quand elle caressait l'honorable orateur de ses iidèles communes? — Il y a trop peu l'espace, M. Roper, entre ma trie cl mes épaules, pour que les caresses d'un roi s'y reposent longtemps; croyez-moi, s'il eût été un Samson i i i LU i n<>i> m! h i i, et qui c cul été s«Mi bon plaisii . il m « àt ôté la lèle de dessus les « pailles devant rous lotis. Il eil heureus pour des hommes qui disenl toul ce qu'ils pensent , que lepouceel index d'un roi do soient pas plus forts que oi di de / < » 1 1 * autre. Ilciiiv ri s, m pauvre conseiller sortirent 'ii ce moment de l'appartement , bayant rien perdu de leur gaîté pour avoir consommé la ruine entière d une famille ddni le -^ ml crime étatl sa paui reté, l ne lettre avait été écrite au général commandant a Is frontière d'Ecosse, pour (jiic Richard Reid «pion envoyait servir à propres frais comme simple soldat , lui rendu aussi misérable que possible, qu'on le plaçai aUz piMi^ les plus périlleux, qu'on le soumît en garnison aux prii i- tioos les plus sévères, qUeo toute chose oa le traitai avec toute la rigueur de la discipline, pour lui appr< ;\ !vluir , aucune odeur de viande ne s'exhalait d'aucune maison , on n'entendait aucun instrument de musique , les rues étaient désertes, l'heure de se réunir pour le culle n'élant pas encore arrivée , et les habitants n'ayanl aucune autre raison de sortir. 11 y avait plus que la pureté d'un jour de sabbat dans l'at- mosphère qu'aucune i'umée ne souillait, et qui ne pouvait se Irouver lelle qu'en un jour de jeûne général et en été. Le petit nombre de bateaux qui amenaient quelques fidèles pour prendre part à la cérémonie solennelle qui se célébrait dans la ville, glissait sans bruit sur la rivière. On ne voyait pas déployer de pavil- lons ; les conducteurs des barques ne poussaient aucuns cris et ne luttaient pas de vitesse les uns contre les autres. L'aunée dans laquelle on se trouvait, avait été une mauvaise année sous plusieurs rapports pour la prospérité nationale. Le peuple et la cour , égaleuu ni iatigués des i è tes qui avaient suivi le mariage du roi . :i\ aient vuluuliei; embrassé l'avis de plusieurs ihéolo- i .-i, i ii non ukcLEi. riens , de détourner la colère du ciel en célébrant un o jour de jeûne solennel , dans lequel <>n lui demanderait de la" pluie el la victoire lui les ennemis de la nation. La tristesse la plus profonde ne se trouvait pas l.i où peut-être l'auraient cherchée lea esprits légers qui regardaient une pareille observance comme trea-salo/- taiie pour le commun do peuple, maia extrêmement fatigante pour eux-mêmes. J.e docteur Reede, jeune ecclésiastique presbytérien, pasteur bien aimé des grandes paroisses de Londres, sortit de son cabinet une heure avant celle du service , avec une figure qui n'avait rien de lugubre , encore qu'elle efit cette douceur sérieuse qui convenait à la circonstance. Il venait de préparer son sermon et maintenant il cher- chait sa femme. Il la trouva avec ses deux petits enfants: l'aîné, assis sur une grande chaise, s'occupnit à tourner les pages dorées d'un livre neuf, tandis que le plus jeune se reposait sur le sein de BS unie , laquelle allait d'un pas agité d'un bout de la chambre à l'autre. — On'e.vt-il arrivé, Esther? Le petit est-il malade ' — L'enfant se porte bien , mon ami , et mon péché n'en est que plus grand de me tourmenter ainsi. Je ne veui plus le foire , continua-t*elle , retournant prés de la eliai.se où l'entant jouait avec le livre; et COmuM la parole de Dieu le commande , je ne m'inquiéterai plus de ce que font les méchants. — Est-CC là ce qui vous tourmentait ? demanda son mari f prenant le volume — le nouveau livre de In liturgie anglicane ( Book of Co mmo n Prayer ) , livre dont chaque ecclésiastique allait être incessamment obligé de jurer qu'il croyait tout le contenu, sous peine de perdre as place. Nous savions, Esther, ce qu'il devait v avoir dm- ce livre ; non- savions qu'il contien- drait ce qui en brait pour COUS comme le taux évangile Dlfftlkll SlLCLli. I 5 7 dos infidèles, et une fois que nous savions cela, ce livre est sans danger pour nous. En vérité, ajouta-t-il en le feuilletant , voilà un bien petit livre pour perdre une si belle paroisse. Je pourrais couvrir du doigt le passage qui met entre mon église et moi un abîme que je ne puis pas franchir ; il v a peu de levain , mais puisque ce peu y est , il suffit pour aigrir toute la pute. — Pensez-vous, demanda Eslher en hésitant, que KMM vos confrères, que beaucoup d'entr'eux voient les choses comme vous le faites? — Le temps nous montrera combien il y en a qui se font une affaire de conscience des serments qu'ils prêtent en présence de Dieu. Pour ma part, il me suf- fit que je ne croie pas tout ce que contient ce livre. Si la question était de savoir si le roi exigerait ou non le serment, j'aurais pu m'humilier à ses pieds et le sup- plier d'épargner la conscience , ce jeune qu'aucun roi ne peut lier; mais puisqu'il est maintenant trop tard pour cela, il nous faut descendre avec résignation à une position plus basse aux yeux des hommes, pour nous élever devant Dieu. — Sans doute , je suis loin de diie le contraire. Mais quand partirons-nous et où irons-nous? — Dans quelques jours , à moins qu'il ne plaise à Dieu de toucher les cœurs qu'il a endurcis, dans quel- ques jours il faudra nous ceindre et partir. — Avec ces petits enfants ! et où irons-nous ? — Où Dieu voudra; qu'il nous ouvre un sentier à droite ou à gauche , peu importe. — Oui , pourvu qu'un sentier nous soit ouvert. Mais ces pauvres petits — Dieu a fait descendre la manne au milieu du dé- sert où il n'y avait pas de sentiers , et l'Ecriture aune parole pour les petits corbeaux qui crient. )69 LBS TIOU -TuCLks. — (. est vrai , avec l.i l i Ci de Dieu , je ne tournerai plus mes regards sur le don iine que mon père a perd a précisé ménl ponr ce roi i mais sans lui en demander compte , 1rs impies eux* mêmes sont indignés de roir comment il m conduit dans cas temps funestes-., — jouant danf les jardin- de son palais ce malin même . tandis qu'il Cl uvic d'un sac et de cendres la têle de tous ses sujets. Bdmond vient de voir le roi debout sur la pelouse dans ftOO jardin, plaisanter avec l.i Jeza- b( I qui trouve moyen d'être toujours quand il passe', cette grande fenêtre sur le derrière. Je voudrais que le peuple le sût, afin qu'ils évitassent le scandale de prier pour un profanateur, qu'ils supposent adorer I) avec eux , tandis qu'il ne pense à adorer rien que ses courtisanes. — Si Kdniond est sur de ce qu'il dit là . il est temps que j'allonge nia prière pour le roi; si pour les bons nous prions Sept lois, ne devrioiis-n pays, habitait quelque coin éloigné du pal aie et qu'elle n'en- tendait pas encore la bague dans laquelle chacun ra- contait ouvertement les excès de Charles. Les corpo- rations de Londres n'avaient pas eflSCOrc fini de ièter cette malheureuse niai . et] tous supposaient déjà qu'il n'y avait plus sujet de la féliciter. Le clergé du ULLXltMB SltGLli. 1,",(, royaume priait pour elle autant par compassion que par devoir, et son sort, bien que son nom ne fût pas prononcé, servait de texte à bien des sermons sur la vanité des grandeurs mondaines. Les mères d'Angle- terre versaient des pleurs sur cette étrangère , isolée et insultée; et leurs filles soupiraient de pitié pour la la jeune épouse délaissée. Edmond entra dans ce moment , dans la chambre, et sa toilette fit plus de peine au docteur Reede que tout le reste. Bien qu'Edmond eût une place d'hon- neur et de confiance à l'amirauté, il y avait trop peu de temps qu'il la possédait pour expliquer le luxe avec lequel il se vèlissait. Dans ce jour de jeûne solennel, il ne semblait pas avoir pensé à se couvrir d'un sac et de cendres; il était vêtu d'un léger costume de soie noire orné de rubans écarlates, d'un manteau de ca- melot bordé de même, une immense perruque, et d'un castor neuf à grands bords. — Qu'elles nouvelles apportez-vous des chantiers de la marine? demanda le docteur Reede; y a-t-il es- poir qu'on sortira de ces voies funestes et qu'on s'oc- cupera enfin de la défense du pays? — Bien peu, à moins que la coutume ne prenne de payer les marins et les ouvriers. L'ennemi est plein d'activité, nos gens dont on ne paie pas les salaires tra- vaillent lentemeut, les chefs courent les spectacles et les passe-temps de la cour ; d'autres se tiennent les bras croisés, faute de ce qui serait nécessaire pour agir; — c'est au point que certaines personnes pru- dentes disent qu'il ne serait pas étonnant que l'en- nemi vint nous délier jusque sur nos côtes, et brûler nos vaisseaux dans la Tamise. — Comment se f.iii-il donc que vous avez obtenu 1 Go il s ti\ois ftlfeCLIS. votre traitement 3 vous pourriez difficilement paver ce COStamc brillant avec votre revenu particulier. — Il est temps qae je m'habille conformément à ma condition, exposé que fe suis à paraître devant le i«>i et le duc. Je pourrais nie plaindre comme les autre-, de ne recevoir que bien peu d'argent de ma place ; mais enfin, avec le peu que j'ai de mon cÔté, il faut que je fasse honneur au roi que probablement je ver- rai aujourd'hui. M r< Rcede appréhendait tellement qu'Edmond ne fût bientôt, comme beaucoup d'autres, obligé de se pas- serdeson traitement, qu'elle voyait de l'imprudence el quelque chose de peu honorable à dépenser en toilette l'argent aussitôt qu'on le recevait, ou avant même de l'avoir reçu. Si les serviteurs du gouvernement n'eus- sent point été infestés de sa vanité , ils se fussent pré- parés contre les mauvais jours qui s'approchaient évi- demment, au lieu de faire croître leur luxe avec leur pauvreté. — lien est toujours ainsi, dit Reede; lorsque les vices du gouvernement sont austères ou plaisants. On s'ha- billait el on parlait gravement quand Cromwell était grave , et maintenant le peuple anglais tout entier sem- ble être changé en une immense troupe de masques, parce que la cour est gaie. Mais il y a une différence entre les deux exemples que les gens sages ne peuvent manquer d'apercevoir. Tous les hommes sont égaux quant à la gravité religieuse , c'est une affairé entr'eux et Dieu. Mais le gouvernement a une autre responsa- bilité quant à ses extravagances. Il en est responsable envers les hommes , car le gouvernement ne gagne pas la richesse qu'il dépense; tout acte de prodigalité est un tort envers ceux qui en ont fourni les fonds et une DJ i \lliMi: sii-.n i . iGl insulte envers ceux qui travaillent péniblement pour gagner un, peu do pain. — Ou ne saurait s'attendre, dit Edmond, à ce que le gouvernement regarde de trop près dans ces maliè- k *.. Tous les gouvernements ont été plus ou moins ex- travagants, et probablement ils le seront toujours. — Parce qu'ils vivent du travail d'aulrui. Il y aurait un remède, ce serait de forcer le gouvernement à tra- vailler par lui-môme. — Voilà ce que je voudrais bien voir, s'écria M" Recde. Je voudrais bien voir Je roi débrouiller ses comptes embarrassés, et le duc scdonnantdu mal dans la marine ou dans l'armée, au lieu de s'attribuer l'hon- neur de ce que font de plus braves ou de plus habiles que lui. Je voudrais voir les dames de la cour diriger leurs ménages, tandis que leurs maris se prépareraient a montrer quels services ils ont rendus à la nation. Alors, mon cher, vous prêcheriez un peuple modeste , sage , reconnaissant et unanimement disposé à vous écouter. — . 11 en est malheureusement tout autrement aujourd'hui ; parmi mes auditeurs , quelques-uns endurcissent leur cœur dans un mépris peu chrétien de tout ce qui n'est pas sombre et lugubre comme eux-mêmes, et d'autres ne s'occupent à l'église que de voir si leur manteau tombe gracieusement sur leurs épaules. Ml cependant, Jamais il n'y a plus besoin de faire entendre la parole de Dieu que lorsque les hommes sont divisés, lorsque la vertu est oppri- mée et que les égoïstes se livrent au plaisir. De ceux qui plient pour le roi, combien qui lui ont donné le pain de leurs ruf mis, M.uiïrent et garnissent, tandis que que les courtisans qu'ils nourrissent n'ont aucun souci de leur misère. Edmond lui-même convient que nos matelots naufragés retournent dans leurs foyers sans \ m. 1 1 Hiv i I - l ROII 11] Cl i I. ifoir reçu leur solde, tandis que lui qui ne travaille pour ainsi dire pas «lu tout , peut se ?ôtir de drap de soie et dé rubans écartâtes. En vérité, Edmond , je trouverais moins «l»" cIhki.s dans mon eteur à dire à ces malheureux hommes dupés pour avoir volé dans les magasins (le la marine du pain [unir leurs enfants affamés, qu'à vous qui attirez sur vous leurs yeux ja- loux. Les gros appointements qui paient m»^ petits services, de qui est-ce l'argent? n'est-ce pas celui de ces artisans.' l'argent qu'ils ont gagné péniblement, qu'ils ont payé entre les mains du roi pour Être em- ployé en perruque^ et en bas de soie. Des bommes dont les uns subissent un tort si considérable, et les autres qui le leur font subir, écouleront-ils d'un cœur et d'un esprit unanimes la parole de Dieu'. 1 Edmond représenta à son beau-frère que , quoiqu'il n'eût encore pas fait grand'chose pour mériter ses ap- pointements, il avait cependant I intention de faire beaucoup. Ce jour-là même, le roi devait conférer avec quelques personnes de confiance sur une a flaire dans laquelle les services d'Edmond seraient née - saires. Les choses en étaient arrivées à an tel état dans la marine et dans l'armée, qu'il fallait prendre des me- sures quelconques pour satisfaire le peuple. Reede et sa femme firent cette observation qu'il fallait que ce qui nécessitait la présence d'Edmond à cette conférence, fût quelque chose de bien pressé, puisqu'on L'avait fixée à ce jour de jeûne solennel. L'i- dée ne leur était pas venue que ce devait être un jour d'ennui pour Charles el sa cour, et que puisque les affaires devaient être faites, il v avait économie de plaisirs à les faire ce jour-l t. Il v avait quelque chose dans la contenance d'Ed- mond et dans -a manière de marcher pour se rendn nr.rxii MB BlfeCLB. lf 7> réélise ce jour-là, qui lit craindre à sasobur que pen- dant le service, il ne pensai davantage à sou eotrevoc atec le roi qu'au discours éloquent de son mari. C< lui-ii exposa comment les fautes du gouvernement étaient les fautes de la nation , comment le gbuverne- menl «l la nation avaient mérité le châtiment que ce jour de patience avait pour but de détourner. Le ser- mon était hardi, mais la nation le devenait sous le ientimenl de KS injures et de l'inconsistance du gou- vernement. Le temps était passé où ceux qui disaient hautement leur opinion étaient envoyés à la guerre pour v être ruinés, laits prisonniers ou tués. Le doc- teur Reede savait et se rappelait ce qui était arrivé à l'un de nefl ancêtres, et dans son cœur il rendait grâce- à Dieu de ce qu'on fût avancé dans la reconnaissance des droits sociaux jusque-là qu'il lui fût permis d'être aussi honnête que ses agents avec plus d'impunité. Il résolut, en ce moment, de faire une chose plus hardie qu'il n'en eut jamais méditée, — de profiter de ce qu'Edmond avait ses entrées au palais pour y aller avec lui, pour s'efforcer d'obtenir une entrevue du roi, et intercéder en faveur des ecclésiastiques presbytériens qui allaient être obligés d'abandonner leurs paroisses ou de fausser leurs consciences, à moins qu'il ne plût à Charles de se rappeler, avant qu'il ne fût trop tard, qu'il leur avait donné sa parole de roi qu'ils ne se- raient point inquiétés. Charles n'était point d'un accès difficile, surtout en un jour de jeûne, la chose valait la peine d'être tentée. Les rues étaient tristes et désertes, quand les deux beaux-frères se rendirent au bord de l'eau pour passer en bateau a Palais. Il v avait un peu plus de bruit dans lei rues (pii BVOisinaîeOt le quai, les mariniers ayant '•u tout le temps ce jour-là pour boire et se quereller. i C t LBI rftOIl I1&CLBA Il n \ .i\.iii d'abord, sur toute la surface de la large rivière, d'autre embarcation que celle qui les portait, mais cette solitude ne dura pas longtemps. Le docteur Heede n'était pas encore las de contempler à distance l'église de Saint-Paul dontWreu, l'artiste, renail d'en- treprendre la réparation. Il se livrait en conjectures sur l'effet probable dune coupole , forme déjà décrite en Angleterre et qu'on n'y avait pas encore vue. Il se demandait quel motif avait porté Cromwell à faire du chœur de Saint-Paul une caserne de cavalerie, tandis ({no tant d'autres bâtiments dans le voisinage lui eus- sent été plus propres. Le docteur lleedo pensait à tout cela plutôt qu'il n 'écoutait la description que faisaient les mariniers , d'un navire de forme nouvelle nommé un yacht dont la compagnie des Indes hollandaises avait fait présent au roi , quand on aperçut une barge monter la rivière avec tant de hâte que cela excita l'at- tention d'Edmond, et interrompit le récit des bate- liers. — C'est Palmer, apportant des nouvelles, j'en suis SÛr, dit Edmond ; — quelle rapidité ! — ramer sur cette barge. Des nouvelles de la mer, — bonnes ou mauvai- ses, elles doivent être importantes. Nous les attrape- rons au passage. — Palmer, le messager du roi! il ne nous dira pas ses nouvelles , Edmond. — Il nous les dira, sachant qui je suis et où je rais. Palmer les dit en effet Sa Majesté avait subi une défaite signalée sur le continent. La question était de Bavoir où trouver le roi ou le duc, puisqu'on disait qu'ils étaient quelque part sur la rivière. Palmer avait VU une course entre deux bateaux royaux au-dessous de Greenwich . mais il n'avait aperçu à bord aucun des membres de la famille royale. DBOIllrilB Slici.i:. iGû — Lej \ i » i c i , s'ils sont sur la rivière, s'écria Ed- mond, s'informent des bateliers si l'embarcation ex- traordinaire qui commençait à être en vue n'était pas le yacht dont il venait de lui faire la description. C'é- tait en effet le yacht, et il fallait que le Roi lut à bord puisque nul autre n'eût pensé à s'amuser sur la rivière ce jour-là. Edmond s'arrangea si bien pour être remarqué pen- dant que Palmer hélait le navire, que tous deux furent appelés à bord du yacht. L'ecclésiastique ressemblait si peu à aucun de ceux avec qui les lords et les gentle- men avaient ordinairement à faire, qu'ils ne lui permi- rent pas de rester derrière. Ils parurent curieux de sa- voir si un ministre presbytérien mangeait comme les autres hommes, car ils le pressèrent vivement de s'as- seoir à leur table , — table couverte de viandes exqui- ses, fournies par le bateau-cuisine qui suivait toujours le yacht. Le docteur Reede répondit simplement que c'était jour déjeune, et ne voulut pas se laisser con- vaincre qu'il était absous de cette observance par cette double circonstance, qu'il se trouvait sur la rivière et en noble compagnie. Tous les autres semblaient d'une opinion différente, car non contents du plaisir delà belle musique qui suivait ordinairement le roi, les lords et les gentilshommes avaient grisé les musiciens, et leur faisaient chanter tout ce que leur mémoire leur pouvait fournir de plus licencieux. On préparait du punch en abondance , et il y avait du vin des Canaries d'une bonté incomparable, qui avait fait deux fois le voyage des Indes. Deux personnes de la compagnie étaient trop occupées pour songer à la musique ou au vin en ce moment. Charles et le duc d'Ormond a»i- taient le cornet à dés, l'enjeu était de i ,000 livres sterling le coup (20,000 f.). Il était de quelque impor- I i l - l SOIS -11 ' i i -. lance pour le roi de le '_' igoer, puisque , depuis le ma- lin, il rivait perdu 23,000 livre- Bterling ( ï' ),( 00 lr. ) .i (!< s paris avec le duc d'York el d'autrt . d ms la coui de bateaui qu'ils avaient faite, tandis que le reste de la nation était à l'église , s'eflbrçantde détourner la co- lère de Dieu. I ae fois qu'il eut encore perdu ces ï ,<>«.»«» Ht, iter., il se tourna vers les étrangers, comme s'il en attendait quelque nouvel amusement. Il fil signe à Edmond qu'il aurait bientôt à lui parler en particulier, et puis il de- d ûda au docteur Reede ce que le clergé avait décou- vert des raisons que ponvail avoir Dieu pour allliger ainsi le royafume . — I.e i lergé, répondit le docteur Reede, met plu- tôt m - soins à obtenir le pardon de Dieu, qu'à expli- quer ses (ugèménts. — Vous vous trompez, mon ami. Notre révérend doyen de Windsor a prêché que c'était notre mollesse a laisser les têtes df<< régicides sur leur- épaules, 1 1 > i non ukcLEt. plt)i \i\t\r condition. Si donc S. .M. foui : l i lerccr sa prérogative, et lever dés subsides [mur >■<<•- besoin comme ses apcfctres l'avaient fait . toul pouvait encore se réparer, sans qu'il fûl besoin d'apaiser ou u gouverne m en l au njoy< :> d'un pamphlet qui flatterait le peuple . h lui ferait croire qu'il faisait li • affaires. C'était là le plus court moyen de comment er à se rendre le peuple favorable. — Mais sur quels faits ass< oirce pamphlet ^demanda le docteur Reede. Charles, complètement abattu par l< ^ nouvelles qu'il venait de recevoir, et qui s'ajoutaient à une quantité de contrariétés particulières, déclara que rien n'était plus aisé que de Coucher su rie papier un compte vrai de la pauvreté 1 1 < 1 1 î«- 7- pns que les dames royalistes de Londres se cotisassent i ur m ■ ii \ 01 er dt s chemi ses et des — En outre, dil le doc, en admettant qu'il soit trèi de raconter notre pair. il n<' le serait peut pas ntant d'y faire croire. iu.lNli.ui" mi ( 1 1 . Un. l ,ir Recde >'éi:ini permis involontairement un Bisoe d'assentiment à cotte dernière idée, le roi voulut avoir son avis. L<- docteur le donna franchement >t teùl entier, comme à son ordinaire. Le peuple, chant qu< Iles sommes étaient tombées depuis p<-u de mois dans li' Irésôt royal , croirait difficilement que son souverain manquât des vêtement snécessaires. — De quelles sommes parlez-vous ? du présent fait à li reine pai !«• lord-maire et les aldermén (conseillers manicipaux) r quelques milliers de livres sterling? la belle allaite ! — Personne ne Suppose que le roi ait jamais dû bé- néficier de présents oll'erls à sa femme, répondit le docteur Reede. Charles leva aussitôt les yeux pour voir si le docteur avait eu l'intention de lui faire un reproche, car le fait était qu'il s'était approprié, autant qu'il l'avait pu, tout ce que ses fidèles sujets avaient offert à la reine à l'occasiou de son mariage. La figure du prêtre n'annon- çait pas qu'il eût eu celte intention, et le roi continua: — Quant à sa dot , le peuple doit savoir que vingt dots comme celle-là ne suffiraient pas pour soutenir la guerre un an; et puis j'aurai bientôt celle de ma sœur à payer au duc d'Orléans. Si le peuple vovait, comme nous le défij rerions, l'état de nos affaires inté- rieures et extérieures, nous ne serions pas obligés d'em- prunter à la France, et le courage ne nous manque- rait pas pour annoncer à nos fidèles sujets que nous avons été obligés de le faire. i.dmond promit de faire tous ses efforts pour leur donner les opinions qur son maître désirait. Le docteur Reede dit qu'il était dommage que tous les sujetsdu roi ne fussent pas en ce moment i mains des Français — Dunkerque pris par les Français! s'écria le docteur Reede, ne pouvant croire ce qu'il entendait Pour le coup nous sommes perdus si les Français font de pareilles aggressions. — Patience, mon frère, dit Edmond à demi-voix; il n'y a pas eu d'agression dans cette alïaire ; elle s\ 5l traitée d'un consentement mutuel. Le docteur Reede comprenait de moins en moins, jusqu'à ce que le duc dit d'un air indifférent que Dunkerque avait été vendu au roi de France. Il était fâcheux d'avoir celte nouvelle a annoncer au peuple, parée qu'elle ne sera pas de ion goût — Tas de son goût ! Dunkerque vendu ! de qui était- ce la propriété ? demanda le docteur II» ede , reportant sa pensée au temps où l'acquisition de Dunkerque p Cromwell avait été célébrée comme un triomphe national. — C est 'i nous qu'il appartient de faire des mar< U<^ pour la nation , dit le duc. Autrefois les peuples n< iuuxilmi: sil ( il. ) ; i désiraient pas d'autres directeurs de leurs affaires que leurs rois. — Il est étonnant alors qu'ils se donnent la peine d'a?oir des parlements ; plaise à Dieu que la nation soit contente de ce ({utile recevra en échange d'une conquête dont elle faisait tant de cas. Sans doute on nous aura donné quelque autre bonne ville, quelque côte avantageuse pour la pêche , ou quelque forteresse importante qui nous donnera l'avantage sur nos enne- mis et épargnera le sang de nos soldats. — Autant eût valu garder Dunkerque , dit le roi, que faire un semblable échange. Notre position deman- dait un autre genre de paiement. — Un paiement en argent? — • et ainsi les taxes seront tant soit peu allégées j le peuple verra avec plaisir ce soulagement , encore qu'il n'ait pas été consulté. — Vous vous trompez, nous ne pouvons, quant à présent, diminuerlesimpôts. Les quatre cent millelivres sterling ( dix millions), prix de Dunkerque, sont encore insuffisantes pour les besoins de notre dignité. .Notre maison d'IIampton-Cort n'est pas encore convenable- ment décorée , les tapisseries y sont tellesque le monde ne peut rien montrer de plus beau , mais les plafonds , quoique récemment peints , ne sont pas encore dorés ; le canal n'est pas parfait et la salle du banquet, dans le paradis , est encore nue. — Les merveilleux oiseaux sauvages dans le parc de S'. -James n'y sont pas venus sans qu'il en ait coûté quelque chose, dit le duc. — Quelques-uns n'ont rien coûté. La poule d'eau d'Aslracan a été donnée par l'ambassadeur de Russie , et certains marchands qui venaient demander justice , ont apporté les grues et le corbeau blanc Mais les |*il LES TBOIS SlfeCLBS. animaux qu'il a fallu acheter pour se compléter — l< - antilopes, leschèvr< - d< Guinée, les moutons d'Arabie, etc. — ont coûté presque leur pesant d'or. Les rois paient toujours cber. Windsor esl mal meublé et tombe en ruines, il en coulerait un autre Dunkerque pour If restaurer. . . . — Suivant le goût des dames de la cour, interrompit le duc. Il leur faut la galerie de cornes meublée des plus beaui bois d'élans et d'antilopes qui soient au monde. I.e voiiluilc ci les escaliers doivent être étincelants d'armes en lésions r t en trophées , tandis que les chambres sont orntVs de tableaux curieux et efféminés, formant un doux contraste avec ce qui ne présentait que la guerre et ses horreurs. — Et puis il v a la démolition des palais de Green- wich pour en construire un autre. Outre ce qu'il en coûtera pour les bâtiments , on nous conseille d'où \ ri r une tranchée el d'y faire entrer la Tamise en une baie carrée, ce cpii sera fort cher. — Toutes ces dépenses doivent-elles être ordonnées par le parlement? ou bien le peuple apprendrà-t-il qu'une de ses possessions d'outre-mer s'en est allée 6H oiseaux sauvages et en peintures efféminées — Et puis i! v | l'armée, continua le roi ; chaque jour on nous parle du manque d'hôpitaux, en sorte que nos soldats blessés meurent exposés aux injure- de l'air. Cette défaite nouvelle, dont la ville va bientôt retentir, a été causée par le défaut de munitions, et nous n'avons pas été pris a Hmproviste, car ce jeune homme avait eu l'audace de nous le prédire. — Mieux aurait valu, {'écria le docteur Ke< de, vcndi e tout vivants les soldats et le général à l'en ne mi . que de le envoyer au combat sans moyens de défens< suffisant. — Gesl c( que pense Sa Majesté . reprit le duc; m ixii.Mi BlkCLB. ) ;. aussi a-l-elle agi sagement en recevant une bonne somme des Hollandais, pour retarder le départ de sa fluiu* du LeTant jusqu'à ce que la saison soit trop avan- pouragir. N'est-ce j>asun grandayanlage pourleroi que de recevoir l'argent dont il a si grand besoin , et de sauver eu même temps la vie de tant d'hommes qui au- trement eussent péri faute des munitions convenables? Le docteurlleede était trop indigné de cette vente hon- teux' de l'honneur national pour se hasarder à parler. Edmond dit qu'il insisterait dans son pamphlet sur ce que la guerre était bien plus coûteuse à cette époque que dans les temps où les soldats y allaient , se fournis- sant chacun à ses propres frais , son arc et ses flèches, ou sa hache d'arme et ses provisions de bouche. Depuis l'invention de la poudre ù canon — depuis que la jruerre était devenue une science , elle était devenue aussi extrêmement coûteuse, et le peuple devait payer en conséquence, comme il le ferait bien voir. — Vous ferez voir aussi sans doute., dit l'ecclésias- tique , que c'est une raison de plus pour consulter le peuple avant que d'engager aucune lutte. — INon , dit le duc , je suis pour des moyens plus courts et plus aisés ; il nous faut une armée dispen- dieuse , mais c'est trop d'avoir en même temps un parlement importun. Je suis pour qu'on mette l'armée sur un pied honorable et qu'on abaisse le parlement. Sa Majesté se rangera à mon opinion , quand elle aura fait encore une fois l'épreuve de la mauvaise hum-jur de ce peuple changeant. Le docteur lleede pensait qu'une pareille innovation pourrait bien ne pas être le dernier changement, si par hasard la nation aimait mieux être représentée par un parlement que gouvernée par une armée. Abus le duc ne cacha pas son mépris pour cette nouvelle ma- i ; i i 1 - i KOI! SIECLES. oière de regarder le pcupli el ses représentants. On n< savait on on en arriverait quand les rois étaient réduits aux expédients pour se procurer de l'argent , el que les peuples se Bguraienl avoir un contrôle sur son emploi. I! semblait oublier qu'il y avait eu un père, el ce que eje père étail devenu ; il citait comme un exemple bon à imiter le vieux roi Henry VIII, d'insolente mémoire, ijui étendait la main el prenait c i qui lui plaisait, et qui envoyait ceux qui murmuraient chercher des aventures au Nord ou au Midi , à l'Est ou à l'Ouest. Si le roi voulait suivre son avis, il montrerait à la nation un exemple du pn mier devoir d'un roi — de prot ses sujets contre la violence ■ — i et il !«■ ferait d'une façon qui ne laisserait pas gi and'chose à dire au parlement, si toutefois on lui permettait de l'assembler. Sa Majesté devait porter tous ses soins paternels sur son arm — Il est vrai , dit le docteur Reede , que le premier devoir d'un roi est de donner de la sécurité à son peuple. Dans lé premier âge d'une nation le danc vient du dehors, el (eux qui ont cultivé la terre pour lui faire produire la nourriture vont à la guerre , chacun i ses frais el ai ec ses propres armes ; le roi ne fait autre chose que de les appeler, leur montrer le chemin et les ramener chez eux. Apres, quand les hommes sont fixés sur le pays, qu'ils sont devenus la propriété des plus riches i i des plus torts, ils vont a la guerre aux (Vais de leurs seigneurs . el le roi n'a encore rien autre chose à faire qu'à les commander, fout homme est on peut être soldat ; c'est I celui qui livrent son sang et sa force, sa nourriture el ses armes, à décider de la conduite de la guerre; mais à une époque pins avanc< quand les hommes mêlent et partagent leurs travaux à volonté, et «pie le temps de l'esclavage est passé , tous les hommes ne sont plus soldats; quelques-uns s «e les iiploi. e que eboa loire, it,« r dfi 1S aatioa Jtéger façon ent, si ajeslé ée, emter à soit Miçer ; pour bcuo 3U(re elle? sont té des re aux autre est on set sa delà locée, ms DElXlkMK SlfeCLI. Ij5 battent moyennant un salaire, tandis que ceux qui les paient, s'occupent dans le pays de leurs affaires. — Ou de leurs plaisirs, dit le duc, échangeant un coup d'oeil avec son frère. — Mon ; sauf votre respect, répliqua le docteur. Ce n'est pas dans mon idée le roi qui paie l'armée pour faire ce qui lui plaît, mais le peuple qui la paie ' pour sa défense, comme il paie le roi pour diriger et conduire l'entreprise. Si le vœu de la nation n'est pas consulté sur sa défense, — si par hasard elle pense qu'elle n'a pas besoin de défenseurs armés , si elle perd sa passion pour les conquêtes, d'où viendra le salaire des soldats ? — Ils se paieront de leurs propres mains , dit le duc d'un air indifférent. — Et s'ils trouvent un géant à la porte de chaque maison — un lion à l'entrée de chaque champ? — Vos savantes lectures vous ont troublé Tesprit , mon cher, nous ne sommes plus à l'époque des enchan- teurs, à l'époque des monstres et des géants. — Pardonnez-moi ; il n'y à point d'époque où l'hom- me ne puisse se métamorphoser ainsi , pourvu que l'influence du mal sous lequel il agit soit assez forte; il n'y a point d'époque où les dieux du foyer ne puissent faire un géant de l'homme armé pour le défendre. — Que l'art de la guerre se perfectionne comme les autres arts , notre canon fera taire vos lions et couchera dans la poussière les géants dont vous parlez. — Je croirais plutôt le contraire; la dépense de la guerre augmente à mesure que l'art se perfectionne, non seulement pour ce qu'elle coûte avant, mais pour la destruction qu'elle amène. Le soldat est un travail- leur destructeur, et comme tel ne sera pas à jamais toléré |nr une nation appauvrie , dont le consentement , -I, i i - «OIS ili CI i 8. ,,,Hn la guerre est d 'autan l plus né< i ssaire , qu'elle lui devi< ut plus coûteuse. Eo outre les hommes commen- cent à considérer le sang comme quelque chose de plus précieui <|n<' l'eau , el les âmes humaines comme d'une nature plus relevée que I > pi< tes d'artifice que nos cli i mi -t' s i n voient dans l'air, là où l'œil ne saurait les suivre. Notre canoo abat une Qle entière quand la hache d*armes ne l>ri-ait qu'un crâne à la fois. I hommes commencenl à trembler de ce jeu auquel on eipose la vie humaine. Si quelque jour <>n découvre un engin puissant prêl à réduire en atome la moitié d'une armée j on pourra trouver une multitude de cours cou r;igfiix pour affronter cette macbine; mais trouvera-t-on un homme assez brave pour y mettre le feu , même quand il serait sûr de la gloire d'être appelé fléau de Dieu .' — Est-ce que tqp frère sollicite un brevet pour quelque nouvelle invention de machines de guerr< demanda Charles au prêtre. Ce discours a l'air d'une préface pour arriver à une proposition de ce genre. — Plût à Dieu qu'il en fût ainsi , car les brevets d'in- vention soutiennent noire échiquier. — i Plût à Dieu qu'il en lût ainsi, dii le duc, car avec une pareille macbine sous la main, un roi pourrait l'aire enfin sa volonté. — Plût à Dieu qu'il en fût ainsi, mêlent de ses affaires. — Kt comment trouvez-vous que j'aie par!.'.' dit le roi; n'ai-je pas assuré les communes que je ne leur aurais pas demandé de subsides si je n'en avais pas besoin ; que ce besoin provenait, non pas de mes pro- pres extravagances, mais du désordre des temps» N'est- ce p;is bien d ■ la bonté à moi , quand mes gentils- hommes du palais, et d'autres qui s'y connaissent encore mieux , me répètent journellement que ma volonté est au-dessus de tous les privilèges du parlement el des villes, et que je n'ai de comptes à rendre à personne? Comment trouvez-vous que j'aie parlé? ■ — Comme si votre esprit eût été an près de [a reine on (le quelqu'autre (hune, tandis que votre discours étail sous vos veux. Il va quelques mots que vos com- munes ne sauraient manquer de se rappeler pour les avoir entendu si souvent répéter ; quant au reste... — Bah! s'écria le roi, vexe delà critique qu'il avait provoquée , ce prêtre ne sait pas de quoi se composa notre parlement. Il n'y a que deux. marins et une ving- taine «le marchands; les autres ne se font pas scrupule de venir 'ivres à la chambre. Qu'importe la manière dont je leur parle ? — Il est vrai que ce n'est pas là le peuple , dit Iteedc, au,ssi je préviens Votre Majesté que leur consentement n'est pas le consentement du peuple. Le parlement a beau battre des mains à vos entreprises et à vos ventes vin. 1 1 . r8 1 1 • mois »iiic lus. particulières^ l<- peuple a'en reporte pas moins -.1 pen- sée eo arrière, vers le temps de Cromweli. — Kl ( 11 a\ ;ii: I \ 1 1 s iimi , tlil Je dDCj m riant. — El eo nvaul vers !<• temps où le père de fa- mille ue sera plus exposé •■ voir son lil> unique re- venir pieds nus, déguenillé., d'une guerre où il a versé bod san£, ou sa ûllé, victime d'abord de la violence, el ensuite de la moquerie, à l'exemple de la, cour du i<»i. où il n'y a pas de justice si be n'es! pour celui qui peut payer le |u$e le plus cher ; — en avant vers lé temps où uei cavaliers ivres a ronl plus regardée pomme les représentauts convenables d'un peuple affarné . où l'argent , produil des soeurs de la Dation, sera dépense pour l'avantage de la Dation. Quand on se demandera comment Rome est tombée, < ( nu h if ni la 1 ranci ■ louibc , et qu'on trouvera (ju 'il eu i-t ainsi parce qu'on a lait une prérogative d'une au- torité confiée en dépôt , < 1 que la profusiob dans les rangs élevés est responsable de ia misère qui afflige les classes infimi — Je suis sûr, s'écria le n>i, qu'il y a de la misère dans les classes supérieures, et du luxe dans les inférien- res. Je vois beaucoup de dame- qui éclipsent la reine de l'éclat de leurs joyaux j el si vous voulez jeter les yens dans certaines petites maisons, que je pourrais vous indiquer, vous verriec quels monceaux d'or on j expose au 'Vu le plus forcené. — C'est vrai, el c'est là que la coor croil trouver ,.;i excuse. Elfe dii : Quand la nation est livrée an luxe , la cour < 1 < > i 1 être prodigue dans ses extruva- g m ces. — Silence, l'ami j voudriet*vous vous (aire mettre au pilori comme un libellîsi — C'esl ' >urd'hui . 1 <•- M i Kll ml H) QLB. i -i| pondit 'e prêtre* pour attirer beaddoup l'attention; I.' - libeUei sonl , pour ainsi dire , tes primeurs d'une multitude ignorante. On ne s'est pas donné le sin*n d'instruire régulièrement le peuplé] il'comme'oJce pat 1 (I \oicr a v idem en l les libelles, puis il ♦a les voir 1>iù- ler par la main du bourreau, et jette îles pierres aux malheureux mis an pilori. — Il me semble que vous nie voulez provoquer; VOUS feriez mieux de prier pour moi du haut de votre chaire, comme un fidèle sujet du Christ cl de voire roi, — Je l'ai fait jusqu'ici , mais il plaît à Y. M. que je ne prie plus pour elle, du haut de ma chaire au moins, — Hélas! s'écria t-il , jetant les yeux à la fenêtre au moment où le navire allai! aborder, quel terrible l'eu! un second! un troisième! — Ce sont les feux de joie pour notre victoire, ré- pondit tranquillement Edmond. — Il fut enjoint au docteur lleede de ne semer au- cun doute vin ee fait annoncé au peuple, que les An- glais venaient de remporter une victoire magnifique. Le roi avait ordonné des feux de joie à la lin de ce jour • le je une ; un les avait al lûmes, à ce qu'il paraît , un peu prématurément, mais cela rie montrait que mieux la joie impatiente du peuple. Les cloches des églises se prépa- rèrent évidemment a e\eenter des sonneries foyeûs'e's aMfkÔI que la dernière heure du jeûne sérail expirée. L'ordre dû roi s'était transmis de bombe en bouHie. il convenait à ses projets de gagner une victoire dan- ce moment-là, il avait donc déeidé qu'il en avait gagné une. Lorsque |<> peuple 1 1 . ■< . m \ i i i ai I la tromperie . il ne serait plus temps de rattraper les largesses qu'il au- rail laites à l'occasion dC Cette prétendue victoire. Tout LU i ion iîicu «. m 'on pourrait faire , c'élail ce qu'on avait déjà fait, — ail» r chacun chei SOI, et ne pas <*tr • content. Ce fut aussi loul ce que pu l faire le docteur Reede, quand il vit que li' débarquement «lu roi était attendu I > n r une troupe de u r 'n s don( la conversation ; t \ ait p< u d'affinité avec rien qui ressemblai a de sages conseils. Certains courtisans, déplorablement ennuy< - de l'ab- sence <'u roi . couraient '/à ( 't '' dans les jardins, et tournaient les y< ux vers la rivière , ■ Dunkerque en habits : i la mode, pour offenser les yeux du peuple anglais insulté. Ce ne lut quelorsqu'Edmond, qui n'avait pas été con- gédié avec le docteur Reede, répéta à la maison les confidences dont il avait été honoré, que le doct< ur et sa femme comprirent quels enseignements ces I iiis ac- complis pouvaient apporter ;'i ( harles delà part de leur maître extravagant. Louis \H était plus habile dana l'art de lever de l'argent , que Charles lui-même. Il - lait pris à créer de nouveaux offices, pom les vi ndre . « t les dames de la cour s'amusaient à leur In u\< r des noms. On laissait au peuple, qui les pavait, le pa temps de deviner leur ol>je| et leur nlililé. On lirait dans |c bulletin de la cour, et c'étaient autant d Mes énigm< s. que l'inspecteur do beurre frais avait I lise les main- de S. M. , par suite de sa nomination ; que l'ordonnateur des fagots avait en l'honneur de dî- ner avec S. M. ; que quelque puissant et riche person- nage venait d'être nommé directeur des maîtres perru- quiers-barbiers. L'exemple de Lonis, dans cette circonstance et dans bien d'autres, était trop bon pour n'être pas suivi par un roi qui avait un égal besoin d'argent. Edmond reçut l'ordre de rédiger avec la plus grande diligence le pana* ni imLme sikci i . 181 plot qui lierait amadouer le peuple, et lui donner une satisfaction mensongère. Il devait porter aux nues la conduite du due dans la direction des affaires mariti- mes; Falsifier autant qu'il le pourrait les comptes de l'amirauté, exagérant les dépenses, atténuant la re- cette et présentant les résultats comme les plus beaux du monde. Il devait regarder comme chose convenue l'empressement d'un peuple reconnaissant à soutenir la dignité du souverain , tandis qu'il insinuerait la me- nace de l'établissement d'une liste civile, chose qu'on ne connaissait pas à cette époque. Il devait réserver cependant une partie de son éloquence pour faire digérer au peuple la vente de Dunkerque , l'emprunt lait à la France, et l'argent reçu de la Hollande, — toutes choses qui étaient autant de monuments de la sagesse du roi et de sa paternelle sollicitude à épargner la bourse de ses sujets. Cependant une idée brillante était venue à l'esprit de quelques courtisans , c'était que la création de plusieurs nouveaux ambassadeurs pourrait faire rentrer quelqu'argent dans la bourse du roi. !1 y avait plus d'un homme à la cour qui ne de- mandait pas mieux que d'accepter un pareil poste, et de laisser à la couronne une bonne partie des appoin- tements auxquels le peuple serait obligé de faire face. On envoya donc un grand seigneur en Espagne pour s'amuser à y lire Calderon , et un autre dans quelque ville de l'Orient pour s'y asseoir les jambes croisées sur des coussins , y fumer aux dépens du peuple anglais et au prolit particulier du monarque. Au milieu de tous ces arrangements ingénieux, rien ne fut fait pour la sécurité de l'avance/m nt de la communauté. Il ne fut pris aucune nouvelle mesure pour la défense du terri- toire , pour une meilleure administration de la justice. Aucuns travaux publia ne furent uii!»ment entrepris; - -Il 1 I I -. on m tenta aucun |»1.iii d'éducation nationale, el quani .1 l.i dignift du souverain, elle était perdue sana i -lu: ;ç. Mai- . au ni' \ i a de la rente en ! i ; • 1 j î ~ i » i i de ce uni • était 1 1 propriété de la nation . pa? l«i vente dea cl pqbltques, par les somnies honteusem< ni de la Hollande, par |cs falsifications de la comptabilité , les brèches «lu crédit royal furent un moment comblées, el l'on recula le jour ou il faudrait rendre no compte sérieux. Si le duc d'York avait prévu de qui el dans (jinl temps on les demanderait, peut-être se fût-il montré moins subtile e| moins téméraire dans sea avis, peut-être, lui u . on i it sur la I atniâe le plu magnil qui s'j fût i tm M I Ali Ml. Il] I I ! . |85 promené. Celte cérémonie effaçait en édal colle des Vénitiens, pour le mariage du doge et de l'Adriatique' La Cité de Londres donnait à dîner an roi <'t à la reine , et le roi n'était pas fâché que le peuple s'amu- i , tandis (ju'il se demandait si , après avoir dissous le parlement aotuei, il en convoquerai! un autre qui lui accorderait obligeamment ton! ce qu'il voudrait , ou si l'on ne \ errait pas, suivant l'opinion du duc, qu'il n'y avait plus besoin de parlement du tout; tandis qu'as- a côté de la reine, dans un navire de forme antique, MMM un dttt de drap d'or, supporté par des pilastres inlliiens, entouré de Heurs, de festons et de guir- landes , il médifait sur la commodité qu'il v aurait d'un • ùie a roir toutes ses dettes payées par la vente des biens du clergé, de l'autre à l'absence de toute res- ponsabilité' dont il jouirait quand il n'aurait plus de discoure à faire aux communes, plus de remontrances OOUtet d'elles, fondées sur les tristes peintures de la misère du peuple, toutes choses dont il aimait mieux ne pas entendre parler. Lee trônes et les arcs de triomphe pouvaient amuser la corporation de Londres, ainsi que les petits garçons et les petites filles qui de l'autre côté delà rivière regardaient, la bouche béante d'admiration, mais cela ('tait trop enfant pour plaire à la majorité des spectateurs, autrement que comme une imitation des amusements antiques. Dans l'embarcation royale, la reine jetait ses yeux kftgUisSaDlS et pleins de bonté sur la fêle qu'on lui dh»nn*il . rendait aux citoyens de Londres les saints <|u'< l!e < mi recevait en passant , et de temps à autre, échangeait quelques moi-, en portugais avec ses dames d honneur , le roi ayant trop de choses en tôte pour CUper d'elle. - h rque qni suivait immédiatement, quel- , s i 1 1 * j sois iifeCLMi que s favoris du roi s'amusaient s se moquer de la coiffure de la reine, «lu teint olivâtre , des monstrueux rerlugadins et de l'organe désagréable de ses dames portugaises; — de son vieui < hevalîer ar< il souverain. i p"i i' e d'entendre les hou ras du cortège e| la i»u- àiquede la barque royale, il \ avait quelquCà-rims des m:ixii;Mi; sù.i.u . 187 deux mille ecclésiastiques qui devaient abandonner leurs paroisses le lendemain, et qui profitaient de ce que la Bête ne laissait personne dans le voisinage, pour déménager et se retirer partout où les justes pussent reposer la tète. Le docteur Reede était l'un d'entr'eux. Jl avait travaillé toute la journée avec sa femme à dé- molir tout l'ensemble des comforts formés sous sa direction. Par un sentiment que lui-même eût refusé sans doute d 'analyser, le docteur an osait pour la der- nière fois ce petit jardin qu'il allait quitter, et sa femme profila de ce moment pour déménager son cabinet, la dernière pièce qui ne l'eût pas été dans la maison. M" Reede avait en vain renfermé sa douleur toute la journée , il fallut qu'elle eût son cours : — -Les enfants, dit-elle, s'amusent comme si de rien n'était. Dieu sait ce qu'ils penseront un jour, d'a- voir été ainsi arrachés d'une belle et honorable de- meure pour aller, — oh ! mon Dieu , quel so:t les at- tend ? si tous avaient regardé ce sacrifice comme nécessaire , je l'aurais supporté jusqu'au bout sans regrets, mais quelques-uns de vos plus anciens amis pensent que vous avez tort.... — Envers Dieu , ou envers vous, mon amie? — Envers ces enfants, je suppose: il ne leur entre pas dans l'idée que vous vouliez faire quelque chose qui puisse leur préjudiciel"; quant à moi, je ne pense qu'à vous d'abord, et puis à ces enfants. Dire que vous avez si longtemps prêché ici , tenant dans vos mains les âmes de vos paroissiens pour les façonner à votre guise , et maintenant qu'il faille nous en aller là, où \<>lre éloquence et votre caractère de prêtre ne seront plus rien ; là , où vous ne serez plus qu'un homme comme un autre! Et pour ces pauvres • •niants . que de- viendront-ils? lbi riou -ii ci i !• — Quand l'oiseau conduit sa petite couver hors du nid bieo chaud où elle reposai! , parce que des piégea out été tendus tout autour, sait-il quel sort l'attend? Il peut y avoir dans Pair des oiséaui de proie, ou bien un veut trop fort pour leurs ailes encore mal affermies. I. 'oi- seau ne sait pas ce qui arrivera à sa jeune famille , il il ne sait qu'une chose, c'esl qu'il faut l'arracher au pièges qui l'entourent, quelque chaud que soi > le nid, Quelque douce que soit la mousse sur laquelle elle re- pose. Les yeui de M r Reede se remplirent encore de lar- mes, lorsque les sons lointains de la musique arrivèrent de nouveau à son oreille. — Est-ce que vous serez plus tranquille, demanda Je docteur Reede en souriant, lorsque les sons de cette gaîté si inopportune pour nous, auront cessé de se faire entendre? i — Il semble pénible que ceux qui nous dépouillent, se livrent à la joie quand nous quittons nus loyers, pour aller nous ne savons où. — Il se passera peut-être longtemps sans qu'on nous régale de musique, et puisque c'est un plaisir que de l'entendre, goùtons-le, de quelque côté qu'elle vienne. Il lit écouter les enfants jusqu'à ce qu'ils frappassent leurs petites mains de plaisir, et que le sourire fût re- venu sur les lèvres ,| ( . leur mère , puis il leur dit : — Si cette joie est coupable, ce n'est pas une raison pour que nous nous en scandalisions plutôt que tout autre jour, parce qu'aujourd'hui nous ne sommes pas joyeux nous-mêmes. Si elle est innocente , nous de- vrions remercier Dieu de ce que quelques-uns sont plus beureui que nous. Quanl à moi, je ne -m^ pas malheureux au fond du coeur. C'est un jour dont je ne me repentirai jamais. DU IIBMS siLcle. 18g — Il v en a qui disent que vous vous en repentirez , — niais ce n'est pas la même chose que si notifl étions tout seuls. On dit que beaucoup d'ecclésiastiques vont comme vous se séparer de l'Kglisc. — Dieu soit loué , non pas de ce qu'il nous envoie des compagnons , mais de ce qu'il a permis que d'au- tres restassent avec vous fidèles à sa parole. — Partons, s'écria M" Reede , cflaçant la trace de ses larmes, et prenant un de ses enfants ,' tandis que l'autre restait dans les bras de son mari. Il profila de ce moment de courage , et résolut de la conduire im- médiatement jusqu'à l'humble logement qu'il avait préparé , de revenir ensuite seul pour achever le dé- ménagement. Bien que le docteur Ileede fut inaccessible à aucun ressentiment personnel, nul n'étaitaussi énergique pour sentir et blâmer le mal , surtout dans les hautes classes, parce que le mal qu'on y fait détruit une plus grande portion de félicité humaine. Le lendemain , dans son discours d'adieu , il se livra à des considérations en fa- veur de la société, plus élevées que celles qu'il s'était jamais permises. — Ce n'est pas une chose nouvelle, dit-il, que de voir les hommes appelés à jurer ce qu'ils ne croient point, ou à affirmer qu'ils croient ce qu'ils ne compren- nent ni dans le fait, ni dans l'expression. Il n'est pas nouveau non plus qu'on se méprenne sur une pareille protestation. Si un homme dit qu'il croit qu'un champ ensemencé produira du blé. encore qu'il ne sache pas commentée blé se produit et mûrit, on partira de là pour exiger qu'il croie une proposition présentée dans une langue inconnue, quand il ne sait même pas ce dont on lui veut parler. Ce n'est pas une chose nou- velle que les serviteurs de Dieu préfèrent obéir à ses I QO I iS 1 ROIS SIfiCLJ loi-- éternelles plutôt qu'aux ordres de l'homme. Il a'esl pas nouveau que !<• Dieu qu'ils serrent change la face des choses de manière à leur rendre aise l<- joug le plus dur, el léger le plus lourd fardeau » qu'il leur ôl e le pn'ii :e de l'administration de sa maison et du bien-être de ceux qu'il y a laissés. C'est un avertissement de ce genre que je donne 3 et que donnent avec moi tous ceux qui soutirent aujourd'hui, qui, par cela même qu'ilshonorent la royauté, comme la place laplus sainte dans le beau temple de la société, et les agents du roi comme les prêtres de ce temple, peuvent moins sup- porter de voir la nation outragée , comme si l'ange vengeur de Jehovah ne volait pas au-dessus d'elle, et sans consolation dans sa misère , comme si Jehovah lui- iij'iiic n'était pas au milieu d'elle. l!it ii en arriva au docteur Reede de s'être dit, de- puis longtemps, qu'il se sentait la force de supporter le pilori , car il fut mis au pilori pour le discours qui pré- 1 > (le. iga i i .> i ROIS sikci BS. TROISIÈME SIÈCLE. L'histoire se lait quant aux moyens qu'employaient les hommes, pour supporter l'ennui (Je longs royas par les lourdes Toitures d'autrefois. Il esl vrai que peut- être on doit compter en première ligne l'ignorance de tous autres moyens «le voyager plus vile, avantage que ne possèdenl pas la plupart des voyageurs d'aujourd'hui, puisque le voyageur de malle-poste , auquel porte en- vie celui qui se trouve en pa tache , est lui-même ja- loux des êtres privilégiés qui fendent l'air sur les che- mins de Ter de nos roules du .Nord. Dès que l'idée qu'il ne doil pas aller vite s'empare d'un voyageur, l'ennui ne saurait manquer de le prendre bientôt , et c'est peut-être à celte circonstance qu'on doit attribuer la patience de nos aïeux , quand ils se voyaient empri- sonnés pour si longtemps dans leur lourdes voitures. Maintenant celui qui voyage, trop accoutumé à le faire pour s'amuser comme un enfant de ce fait seul qu'il change déplace, s'ennuie également qu'il ait beau- coup de compagnons d'infortune, OU qu'il se trouve seul dans la voilure. Dans le premier cas. il y a dan- ger d'être retardé par la nécessité d'arrêter souvent, pour déposer des personnes ou des bagages ; dans le second , il y a danger d'être également retardé' par suite de celte circonstance , que le conducteur a tout son temps ;i lui. On a de plus la certitude de n'a- voir aucune occasion d'éviter la monotonie de la so- ciele. M. Reid . jeune avocat, qui jamais ne s'était trouve MOISlfcVB sii ci.i:. lc).~» embarrassé en voyage, fui laissé seul uo jour do l'été dernier, au moment où il s'y attendait le moins. Il ve- nait de conduire «a femme et son enfant, pour quel- ques semaines, sur le bord de la mer, et il revenait maintenant à Londres par la diligence , dans une com- pagnie fort agréable, à ce qu'il avait pensé pendant le premier relui, mais à présent absolument abandonné à Lui-même. Supposant que ses compagnons fe raiexi l tout le chemin', il avait cru pouvoir prendre son temps pour en tirer tout le parti possible, et avait ainsi laissé passer l'occasion. Il y avait un fermier plein de bon sens, qui faisait des observations sur les troupeaux qu'on rencontrait à droite et à gauche, et sur les différentes méthodes de culture essayées dans diverses localités. De plus, il avait une masse de renseignements à fournir sur le sujet habituel des plaintes du fermier, — l'é- tat du paupérisme. Il faisait l'histoire de tous les essais bienveillants de lord ceci., de lady cela, du colonel un tel pour trouver de l'emploi aux pauvres , et instituer des prix dans les maisons de charité^ Cependant , dans le coin opposé, une jeune et jolie femme expliquait à la veuve qui lui servait de chaperon , pourquoi elle dé- testait la campagne , et ne serait plus tentée de quitter à l'avenir son Londres chéri; à savoir, parce que les routes à la campagne étaient d'un terrain calcaire, ce qui avait blanchi le bas de ses jupons. De son côté, la veuve assurait à la jeune Glle incrédule, que la campa- gne n'offrait pas*"Sirrterrain calcaire dans tout le monde entier, et qu'elle , qui lui parlait, avait de ses propres yeux vu un carrefour où aboutissaient trois routes; une blanche , une rouge et une noire, — ce qui était bien agréable , puisqu'on pouvait choisir sa promenade d'après la couleur de sa robe. Après cela, la veuve laissa tomber quelques mots du désir qu'elle avait de se TIM. 10 H)/» i i s mois SlfeCLBSt charger* — uniquement pour le plaisir de s'occuper, — de la maison d'un veuf, aux filles duquel elle pourrait donner une éducation complète, Surtout si ellesétaient dcstinéesà gouverner une laiterie, une basse-cour, etc. — Merci, madame, répondit le fermier, auquel elle avait semblé faire un appel direct; quelques-unes de mes filles sont déjà grandes, et elles ont été parfaite- ment élevées, sans qu'on ait pris la peine de leur en- seigner grand'chose depuis (pie leur mère est morte. Kl. Reid se promettait d'en apprendre plus long sur le cas que faisait la veuve de ses propres talents, mais elle n'allait pas encore en ce moment jusqu'à Londres, non plus que sa chère compagne ; elles s'arrêtèrent à la première ville sur la roule, juste au moment où le fer- mier venait de se jeter à moitié par la portière, pour faire arrêter la diligence, et s'élancer sur une vigou- reuse jument qui l'attendait à l'entrée d'un chemin de traverse. M. Il e i cl eut bientôt fini de songer à la veuve et à la demoiselle qui avait déployé une connaissance si in- time des choses de la campagne. Le paupérisme était un sujet plus durable de réflexions, mais ce n'était qu'une version nouvelle d'une triste histoire qui ne lui était que trop familière. Il désira donc penser à quelqu'autre chose. Il découvrit qu'il avait trop de soleil en allant en arrière, et trop de vent en se pla- çant dans l'autre direction, que cependant il finit par choisir. Il découvrit, après quelques instants de doute, il découvrit que son parapluie était sain et sauf, et qu'il n'avait plus besoin , maintenant qu'il était seul, de ra- mener sur ses genoux les basques de sa redingote. Il s'aperçut que la voilure avait été nouvellement tapis- sée, et que le galon s'adaptait parf.iilement bien au drap. Il se demanda si l'on serait nu^si long à ehanger TKOISll-MF. SIF.CI.F. 1<)5 de chevaux à chaque relai, qu'on l'avait été au pre- mier. Il serait tout à fait désagréable d'arriver à Lon- dres l r<>[> t ii r « 1 pour dîner chez M. G***. Il s'amusa à regarder des femmes qui étendaient du ling", pour le faire sécher, le long de la route. Le pays lui paraissait beau, les maisons bourgeoises y étaient suflisamment abritées, et celles des paysans comfortables à tout prendre , surtout à cause des petits jardins de rapport, qui se trouvaient derrière chacune d'elles. Puis l'idée lui vint de commencer un article pour le New-Mon- thfyt et d'en placer la scène sur la roule même où il se trouvait en ce moment. Il lira de sa poche trois dos de lettres et un crayon ; un paquet, qui se trouvait dans celle de la voilure, lui servit de pupîlre, et le voilà convenablement assis sur une banquelle, tandis qu'il étendait les pieds sur l'aulre. Les lignes ne furent pas toutes des plus droites. Les points et les virgules s'écartèrent d'abord de leur place légitime, et les mots trop longs avaient un peu l'air d'hiérogh plies. Mais la voiture s'arrêta, et M. Reid ne pensa pas à remarquer si l'on mettait plus de temps à changer de chevaux, maintenant qu'il se trouvait seul de voyageur. "Ricntôt il fut aussi contrarié de se trouver en mar- che, qu'il l'avait été de s'arrêter. Les chevaux étaient vigoureux, et la route rocailleuse; son crayon sautait < à et là, décrivant à chaque instant des courbes ou des lignes droites. Les veux commencèrent à lui faire mal, et ses idées n'étaient pas des plus claires. Il était im- possible de rien composer, quand l'acte manuel d'é- crire était si fatigant ; c'était folie que de s'y entêter. Il n'y avait rien autre chose à faire dans une dili- gence qu'à se tenir oisif, et bientôt il raffraîchit de nouveau ses veux en contemplant la nature. 1 i|!> I tfi i r> * . 1 - si] | I 1 -. li'itl se m i L à examiner les paquets contenus «luis le pin t» feuillq de la voiture; il f en avail dem au trois gros, pour «1rs I,,,, , de loiâ, el un autre plus petit, probablement destiné à une puisloière, puisque l'a- dresse uc contenait. pasoi,oins desepl ligaes. I ne odeur de Croises s'échappait d'un petit panier tapissé «le feuil- les de vigne , et adressé à un jeune garçon à l'école, dans une ville qu'on allait bientôt traverser. Reid espéra, dans l'intérêt du garçon, que le paquel contenait aussi une leiire. Il trouva un interstice à travers lequel il lit entrer une demi-douzaine de pralines qui étaient res- tées dans sa poche, après qu'il ei eut régalé soq propre entant. A quelles conjectures ne se livrerait-on pas le premier jour de conjjé, pour savoir pomment les pra- lines s'étaient trouvées dans le petit panier de fraises? Il y avail encore deux ou trois autres paquets que Reid dédaigna, lorsqu'il en trouva un au milieu d'eux, bien* plus important pour lui que tout le rote. Trois jour- naux liés ensemble par un bout de lil rouge , avec une adresse au crayon , qui indiquait qu'il devait être; laissé à l'auleii: • du Lion-Bluc (du Lion-bleu). Reid prit la liberté de dénouer le fil ronge, et s'amusa à lire les journaux que le hasard faisait tomber si opportuné- ment dans ses mains. Il s'y trouvait peu de nouvelles politiques , et encore étaient-elles de \ ieille date , mais un vova ;eur solitaire l'ait beaucoup avec peu. Quand on a lu les parties |es plus importantes d'un journal, il reste encore assez, dans les colonnes les plus arides, pour employer une intelligence qui ne demande qu'à s*qç< uper. Ce qui arrive toutes les fois que notre esprit esl presque exclusivement absorbé par une idée, ar- surtoul pour un journal; tout ce qu'on lit semble s'y rattacher et la confirmer. Reid venait d'entendre le fermier parler longtemps el bien . du mil que fait aux moisii mi: silci.i:. n»; individus le mauvais emploi des ressources publiques, el seè m n\ semblèrent découvrir quelque chose qui Se rattachait à ce sujet , daus quelque coin du journal qu'il parcourait. • Coalition a \**\ — Tous les ouvriers aetnelle- * nient occupée a la construction de ce magnifique valais » ont quitte hier matin les travaux à l'arrivée de l'entre- * preneur; celui-ci ayant décidément refuse Fuugmcnta- » tion de salaire qu'ils demandaient , les hommes ont » quitte le chantier * et les travaux sont suspendus depuis- » et moment. Une foule considérable s'est assemblée et » parait disposée à prendre parti pour les ouvriers, qui , » deptiis longtemps s à ee qu'on assure , machinai nt une » coalition pour obtenir une augmentation de salaire. » L'entrepreneur déclare qu'il est décide à ne leur faire * aucune concession, t Lu foule prenant parti pour les ouvriers! alors la foule sait encore moins que les ouvriers ce qu'elle fait. C'est celte foule elle-même qui paie les salaires , etc'est parce que ceux-ci sortent de la bourse publique, que lesouvriersse Ggurent qu'ils peuvent en demander de plus élevés que s'ils travaillaient pour un grand sei- gneur ou pour un simple particulier. L'entrepreneur, adjudicataire des travaux, n'est qu'un intermédiaire entre les contribuables et les ouvriers, et les conditions de Son contrat doivent nécessairement dépendre du taux des salaires de ceux qu'il emploie. J'espère que l'entrepreneur ne fera effectivement aucune concession , car c'est le peuple qui dans ce cas serait appelé à paver plus qu'il ne doit, et c'est un principe qu'on a trop longtemps regardé comme conve- nu , que le public doit payer tout plus cher que les hldifidus. Je ne sciais pas étOUné qire les ouvriers dont U s'agit se fussent mis dans la lêle. comme un mien ami de la même profession* que puisqu ils paient des constructions, pour les coul i ibu I ions publiques , ils oui droit de rallrapper le plus qu'ils peuvent do leur argent, oubliant que si loua les contribuable! ea taisaient ;iul;mt, il n'v aurait pas 1 1 1 < » \ * ■ 1 1 de bâtir de |>;d;iis ; — ee u'ol pas qu'il n'y eu ail deux OU trois doAl nous pourrions Irès-iùblemenl nous passer — ou dont on ne puisse at] moins ajourner les interminables changements el embellissements , du détail desquels on régale chaque année la nation , pour reconnaître la complaisance qu'elle a de fournir de l'argent. Certai- nement Leurs Majestés doivent être noblement logées et satisfaites dans l'exercice de goûts mille fois plus dignes que ceux de nos rois à l'époque des draps d'or , et plus raflinés que ceux des monarques qui te don- naient infiniment de passe-temps aux dépens de leurs peuples. La question, après tout, est celle-ci: — qu'est- ce qui est nécessaire pour la dignité de l'administration et qu'est-ce qui ne sert qu'à une vaine pompe? .Notre époque n'est pas celle de: pompes publiques, Dans nn sens y le temps en est passé; dans l'autre mu-, il n est pas encore venu; — > c'est-à-dire jj que nous devrions être devenus assez hommes pour laisser de coté ces enfantillages , el que nous ne sommes pas assez à notre aise pour en l'aire la dépense. Deux ou trois nobles palais royaux qu'on laisserait tranquilles, une fois qu'ils seraient terminés., suffiraient, a mon avis, pour la dignité du monarque. Oui, oui; que le souverain soit noblement logé) mais qu'on se rappelle que les su- jets ont le droit de l'être déee mmenl aussi. a Iai motion de M. A/*'* #/ <7< perdw MUM (iirtsion , » ( rejetée sans être mise aux voix). — Ali ! oui c'esl juste ; l'essence concentrée de la na- tion couj me la chambre des commun* s prétends appeler, TftOMlkMI sii.t il . li|»> «li)il se trouver heureuse d'un sordide logement, quel- que nombre de palais royaux que possède l'Angleterre. Ils ne sont pas aussi précieux qu'ils prétendent l'être, ou bien ils ne voudraient pas s'exclure eux-mêmes de leur droit. 11 y aurait autant de convenance pour la dignité de l'empire ï logQf le roi et la reine dans un COttage de trois pièces, qu'à s 'étouflèr eux-mêmes dans une chambre où il n'y a point de place convenable pour les séances , pour les commissions., pour le public el pour les journalistes. Je trouvais que ma femme avait parfaitement raison quand elle disait qu'elle ne voulait plus subir l'insulte d'être placée dans les ventilateurs. Vingt fois, moi- même, je me suis dit que la galerie était si détestable que je n'y mettrais plus le pied, et cependant je vais encore à la galerie. Et cependant je ne m'étonnerais pas qu'une fois ou deux ma femme mît de coté son dégoût à respirer de la vapeur et de la fumée, et son indignation de ce qu'on ne lui permet d'assister aux séances de la législature que dans un pigeonnier el à travers une grille. La présence des femmes, en dépit de telles insultes, est une preuve qu'elles sont dignes d'être traitées un peu moins comme des nonnes et un peu plus comme des êtres raisonnables. Plus il y a de loule et par conséquent de confusion dans la galerie , plus il est évident qu'il y a des gens pour qui c'est un besoin en même temps qu'un droit de voir de leurs propres yeux fonctionner la législature. Mais tout ceci ii'estrien en comparaison de la convenance qu'il y aurait à loger plus commodément tous Jes membres du parle- ment. De toutes les économies possibles, celle-là est la plus étrange qui gêne les exercices de Ja grande assemblée légùJaliye de la Dation — le corps le plus majestueux dr l'empire, s'il comprenait sa propre dignité* Il n'y a 800 LES TROIS Si] Cl ES. p. in de si grand seigneur qui ne dût se contenter d'une seule maison , de bourgeois qui ne dût se priver d'écu- rie pour ses chevaux el ses chiens, jusqu'à ce que ta chambre des communes ait un palais convenable. En vérité je crois qu'il n'y a pas de pauvre homme qui né donnai volontiers une pomme de terre sur trois pour aider à nue représentation fraie de ses intérêts. » Hier matin, Andrew II Uson a subi ht tentena d< » la loi , etc. etc. Quoiqu'il ri eût que vingt uns u peine, ■ il (diit vieux ai t on devrait savoir qu'il charge I» public d'un malfaiteur pour la \ie , et de tous ceux qui le deviendront par son exemple et ses conseils* Est-il donc étonnant que les chances croissantes d'impunité soient un appât croissant nu crime; il ne s'agit pas, comme ou le veut bien dire, de fournir aux criminels du vin de Porto et des tapis de Turquie , mais il y aurait plus de bon sens et plus d'économie, même quand on déploierait ce luxe inutile , pourvu qu'on adopte le Système (l'isolement, que dans celui qu'on s'obstine à pratiquer à la honte et a la ruine de l'huma- nité. Ah ! voici quelques exemples des moyens que nous employons pour grever notre budget d'un si grand nombre de jeunes diliquanl- : « John Ford , publicain , a été condamné a l'amende, » pouravoireu.de ta musique dans son établissement, etc. "Deux laboureurs y les frères ll'hitc, ont été envoyés » en prison, pour avoir exciit du bruit dans h voisinai >> de sir L. M . A . ()., qui , depuis quelque temps, avait voulu exercer mi droit qu'il a de clore un certain pas- » sage y etc. // Informant (espion prive) do (n>-r, " re%d I > < au, ■ d> , a -compté h nomort d(s bateaux qui 4M pause i r.oiMi mi. mî.ci.].. 2q3 » de midi au coucher du soleil, un dimanche d'été m sous » le pont de Putney, a nombre dépasse , etc. L< témoin affirma qu'il avait pu les deux prisonniers , malin % dans Régent' Srpark, vendant les imprimés » non timbrés en question} il en, urait acheté, un exemr i plaire u chacun, et puis il Us arait arrêtes Lts magis- » Irais condamnèrent UtS deux prisonniers à passer un » mois dans la maison de correction, ci 'jetèrent au fat lis ■ imprimés saisis. Quand on les a éloignés de la barre, o Us prisonniers riaient aux éclats. Le prisonnier raconta que son chien, lui ayant ante- » ricurcment rapporte un lierre de la même manière, le » garde-chasse avait décide qu'il si rail tue à coups de fusil; » que le fils de lui, prisonnier, arait troucc le moyen de a cacher le pauvre animal , mais qu'il pouvait jurer aux » magistrats que celui-ci serait immédiatement sacrifié , ■ si on daignait lui épargner la prison, qui serait une n ruine pour lui. » — Si l'on considère que l'un des objets de tout gou- vernement est d'assurer la sécurité, et l'autre l'amélio- ration du peuple) il semble que l'une des dépenses de ce gouvernement devrait être de procurer au peuple d'utiles et d'innocentes récréations. Il nous faut à tous quelque cliose qui nous occupe dans l'in- tervalle de nos travaux, et si les gens d'éducation sa- \cni se créer des amusemeuls, il appartient essentiel- lement aux tuteurs de la nation, de fournir des distrac- tions innocentes à ceux qui sont moins capables de bien choisir leurs plaisirs. Où sont donc les lorrains publics, où les pauvres de nos grandes \ il les peuvent venir prendre de l'air, et faire de l'exercice, en se livrant à des jeux de force et d'adresse ? où sont les théâtres, les muséum, les cabinets de lecture, où les pauvres puis- sent aller, sans encourir une dépense au-dessus deleun 90 , ) l.s TROIS 51BCI BS< moyens? qu'est devenu le principe de l'égalité chrétien- ne, quand un prélat chrétien murmure des efforts d< quelques pauvres ouvriers pour jouir, à de rares inter- valles, des pâturages verdoyants el des '-aux tranquille* . où un bon pasteur devrait aimer à conduire tout son troupeau, et cesbrebis-Ià surtout, (jui sortent trop peu souvent? INos administrateurs sont assez soigneux de garder les récréations de ceux qui , s'ils en étaient pri- vés, courraient le moindre danger d'être poussés à des extrémités lâcheuses. Les riches, qui peuvent se pro- curer le plaisir de la musique , de la danse, des théâ- tres, des galeries de peinture, des muséum, de la promenade dans les parcs, de la promenade à pied dans les champs tous les jours de la semaine, de la promenade en bateau el de la chasse, des voyages et de l'étude , doivent avoir un plaisir de plus, quoi qu'il en coûte de vice et de misère à leurs voisins moins fortunés, quoi qu'il en coûte à la société tout entière. Oui, leur gibier doit être protégé, quoique le pauvre ne puisse écouter dans les tavernes la musique qu'il ne saurait se procurer chez lui, ni lire dans sa maison les seules productions littéraires que ses moyens lui per- mettent d'acheter. Il faut qu'il tue son chien bien- aimé, si celui-ci a suivi par hasard un lièvre; il faut qu'il fasse sa promenade du soir sur une route cou- verte de poussière, s'il convient à un voisin puissant de lui fermer le petit sentier sur lequel il aurait joui de la verdure. C'est ainsi que nous le forçons à voir s'il ne pourra pas s'égayer dans le cabaret à bière, '-'il ne pourra s'amuser avec son chien la nuit dans le bois, puisqu'on lui défend de s'y amuser le jour. C'est ainsi que nous le jetons dans des lieux pires que ne le sérail un théâtre bon marché. C'est ainsi que nous lui prêchons l'amour et l'admiration tics ouvrages de Dieu,, taudis que nous TBOItlltXB SlkCLI. 20J en cachons une partie à ses regards, et que nous éloi- gnons l'autre de sa portée. En faisant pour lui du bon- (leur et du ciel une abstraction , que nous lui nions 'intelligence de comprendre, nous le forçons à essayer Je la misère et de l'enfer. Par nos actes, nous le pré- ?ipitons dans la voie de la perdition , et les vains aver- tissements de la loi se perdent dans le tourbillon de Ja tentation que nous avons nous-mêmes soulevée. Si l'administration de la justice pénale est une charge lourde pour une nation, il faut l'alléger par le respect pratique de celte justice plus haute , qui veut jue les intérêts de tous, nobles ou prolétaires, instruits au ignorants, soient d'une importance égale aux re- nards de l'administration. Ainsi le gouvernement de- vrait empêcher regorgement du chien du pauvre, pour la conservation de la chasse du riche, comme le pro- phète de Dieu empêcha le sacrifice de la brebis du pauvre qui allait servir au festin du riche. En attén- uant, les gens bien vêtus seulement peuvent entrer dans le jardin zoologique, et le laquais, qui ne saurait être autrement que bien vêtu, doit ôler sa cocarde, avant que de promener les yeux sur ce qui pourrait lut ouvrir quelques-une des gloires du psaume 10/1. Nous sommes prodigues de la parole de Dieu envers le peu- ple, mais avares de ses œuvres. Nous lui oflVons la let- tre morte, en lui retirant l'esprit qui la vivifie. » Hier, à l'occasion de l'assemblée annuelle des écoles » dans l'église de S 1 . -Paul, les enfants ont chante une a ftymme , l'église était excessivement pleine . — Sa Ma- i jesté la reine était présente. » Puis viennent les détails de certaines distributions de prix aux universités. Nous ne sommes pas sans quel- que éducation publique, mais ceux qui la reçoivent sont stigmatisés d'un certain costume pour indiquer I i - M, "|n Ml) 1 |.s. qu'ils sont élevés , les uns par la charité publique, l< i autres par des fondations pieuses. Si l'éducation étail ce qu'elle d<>it être — le souffle de la \i<' de la société, nous ne venions plus ces en- fantillages de rosi unies dégradants pour ceui chacun assez de loisir eu dehors de la seule profession mécani- que qui si nie occupe i<>us les instants, par suite de la division du travail, il est obligé de fournir le seul antidote effectif aux influences engourdissantes et délé- tères de travaux aUSSI S'en i!' - Jusqu'à ce que IY<1 n< a! ion cesse d'être an nn>iiis aussi 1 lire au bonheur de l'étal , que les talents militaires fêtaient à la défense des républiques gt< c- ques, il , st du devoir de l'état d*< 1 '-• : dé chaque individu un certain degré d'habileté intellectuelli comme la Gt ait de ses citoyens un degré fixé TnoisufcME Slî-CLE. 207 d'habileté militaire. Jusqu'à ce qu'arrivent toutes cet thoset 1 xlraordfnaires, il n'y g point d'excuse de pau- \ nt <•. d'excuse tirée de l'énormité de la dette publique, de justes murmures contre la li>te îles pensions, qui nous absolvent du devoir de confectionner et de mettre en mouvement un système d'éducation qui embrassera tous les enfants qui ne seront pas mieux élevés ail- leurs, et ce système n'exigerait pas de dépenses bien effrayantes. Il se fait aujourd'hui un énorme gaspillage de moyens d'éducation, faute de système et d'ensemble. Des lords et des ladies, des squires (écuyers) et leurs dames, des femmes de fermiers , des filles de négo- ciants et des sœurs d'ecclésiastiques, ont lenrs écoles, qu'ils ont établies avec bienveillance , et qu'ils conti- nuent avec courage , en dépit des inconvénients qui naissent de l'isolement et de la diversité de plans Si toutes ces écoles marcbaienl dans un seul et même système, largement compris , on économiserait infini- ment d'efforts individuels et d'argent. Ne voyez-vous pas ce qu'on pourrait épargner dans le nombre des maîtres et des bâtiments, aussi bien que pour le ma- tériel des classes, et enfin pour ces ignobles écharpes? Il n'y aura plus d'uniformes, de capotes blanches et d'é- charpes, quand il n'y aura plus de gloriole à acquérir à cette espèce de ebarité ; quand on ne trouvera plus personne pour accepter l'humiliation en même temps que le bienfait qu'elle déshonore; quand le peuple fera si bien ses allaircs, que nul ne se présentera pour recevoir des aumônes au son de la trompette, la trom- pette cessera nécessairement de sonner. Le jour vien- dra peut-être , où les robes bleues et des bas jaunes cesseront d'exciter la pitié des spectateurs; où une pauvre veuve ne sera pas obligée d'étouffer sa honte maternelle , pour couvrir de la livrée de l'aumône son io8 ' i - rao u uJ ci i -■ jeune fils, dont le caractère ne s'est pas encore plié celle humiliation. Mais celte absurdité n'esl pas celle de la nation, c'est celle de l>i» nfaiteurs a vue étroite, el 1 1 «h >i i Qoua être un avertissement .1 l'époque quelconque on nous nous occuperons d'un système d'éducation nationale. La stupidité de certaines/bndafteiu nous por- tera à en examiner d'autres, à éviter de consacrer de "•rosses sommes a l'enseignement dei choses le plus simples, «1 ins un langage inintelligible, on à celui de sciences prétendues, rpii depuis longtemps ont cessé de .mériter ce nom; à l'enseignement de vieillerii qui ne sont plus ni nécessaires ni utiles. Des écoles par fondations, noire attention pourra être portée sur les fondations de nos universités; nous comprendrons que ce dont nous avons besoin poor nos gentlemen aussi bien que pour nos pauvres . c'est un éveil de l'intelligence, sur d - objets d'utilité générale et immédiate, et non pas un travail de l'es- prit, qui laisse l'homme, après des années d'nue ap- plication extraordinaire, ignorant de t<>ut ce qui pour- rait le rendre le plus utile a la société , de LOUt ce qu'il emploierait et perfectionnerait le mieux dans le com- merce de la vie. Il restera toujours une poignée de rongeurs de vieux livres, et à Dieu ne plaise que les classiques tombent jamais dans le mépris ; mais que les honneurs dans nos écoles soient accordés suivant les s\ m pat lu es du plu- grand nombre, el . en nu'' me temps, que l'espril du plus grand nombre soit assez cultivé pour qu'il sympathise avec les irai aux de l'intelligence. A mesure que la science fait des progrès, elle a be- soin de se répandre entre mi plus grand nombre d'in- dividus. Plus le peuple a le pou\oir de se révolter el de faire du mal . plus il est nécessaire de lui enseigner à être au-dessus delà révolte et du mal. Gel ancien i r.uiMt.ML lll Ci. t. RUO, tvran, qui affichait ses lois .si haut et d'un caractère si menu que le peuple De pouvait les lire, et qui ensuite punissait les, coupables, alléguant que ses lois étaient publiées, n'était pafi plus injuste que nous ne le som- mes quand nous transportons ou (jue nous pendons nos concitoyens pour «les actes de sottise <>u île mé- chanceté», nous qui les avons privés de ce qui pouvait Irur donner l'espi il d'ordre, l'intelligence et de con- duite. Soumettez notre éducation publique à l'épreuve, VOUS verre/, que ces uniformes de la charité sont une vaine pompe, tandis que l'instruction universelle est ntielle au soutien de l'état. Ah! voila une jolie petite église toute neuve! mais je ne l'aurais pas trop crue nécessaire, puisque voilà une chapelle méthodiste d'un côté de la route, tmile neuve aussi, et une grande et vieille chapelle d'indé- pendants de l'autre. La petite église que celte dame dessine avant qu'on ne l'abatte , aurait pu servir quel- que temps encore, je l'imagine, si l'on avait compté le nombre de ceux qui vont à l'église, et non pas le nombre des âmes que renferme la paroisse. Regardez dans nos villes populeuses, cherchez dans ces caves et dans ces «reniera, dans ces allées et dans ces rues plus larges; demandez combien il y B d'habitants qui aient vu la figure de leur ministre': 1 Ils savent que celui qui BS1 pouivu du bénéfice, c'est-a-dire que celui qui dé- viait Être leur bienfaiteur, habite à Londres, ou qu'il vovaee sur le continent avec les fonds sortis de la bourse de ses paroissiens, tandis qu un cure (un vi- caire en français), choisi au hasard dans les annonces des journaux, va venir remplir ses fonOtlOBS. (le peut re ou n'être pas un instructeur religieux dans le sens véritable du mot. S'il l'est, il n'y a pas à en remercier son supérieur, l'état, ni l'université qu i l'a éb-vé; pour vin. »4 I 1 > I ROU Ml ( I I -. ion) ce qu'ils en surent bu s'en mquiètenl . il peu! felrc aussi igncp iiii que le dernier ouvrier d< sa paroisse, aussi induit nt que || Iciuinc ;i J a mode qui ipportl l'église son Bacon d'odeur. Personne ne conteste que nulle pari ailleurs la vertu ne Mil plus évidemment privée de>sea récompenses terrestrea, que dans l'église nationale. Nulle pari la luxure et l'indolence n'absor- bent plus honteusement les gains - l'étal c'est d'y pourvoir de telle façon que la moitié de la nation ne soit | don tram te, par l'absurdité du système, à payer d ministres au lieu d'un. Il n'y a pas de pouvoir dans |e ciel ou sur la U rre , qui puisse absoudre! une double obligation « soit de laisser .1 ses au cobras la direction des fonds qu'il consacre au culte et à leur instruction religieuse . soil de fournir a chaque individu les moyens d'apprendre l'Evangile, ri d'honorer son créateur. Le premier de ces plans a ci,- essayé ailleurs (Etats-Unis d'Amérique), et il a mieux réussi qu'aucun de roux que nous ayons jamais tentés. I e second ne réussira jamais, tan» qu'on se contentera d'ouvrir des égJj en abondant . • 1 qu'on I tissera à la cqpidilé humaine à décider celte chance . si la chaire d' 1 wèrité sera oc- cupée par un Singe OU parmi apôtre. Dmssi — Pahowsi di: C***. — Lundi . le réve- ritnl J/-/i*** a cnmmcnci îtt I îtù - pOW Ut Vmchtt de mtSSi I llolM: VI. >lyC.l.]i. g 1 1 n sons U seqiintri. Les jmroissi, us offcaiint caution futur ■ h lu lail . on l'a refuse , et ils ont résolu «/, laisser la loi ns de » fi nelos OÙ It'S raclas on! tic depost i s. 1 1 y a dt s corps- de-eajrdi et d'S .^/itinelles, en sorh t jnc le yays a /dntoi ■ l'air d'une cille il, -urre ifiie i/'n/t eilla^c futisiùlf. » Ah! ah ! ce- révérend .ll)li*** pren.u 1 peut-être pour son ic\if ( rs j, .ii-olcs de l'Ecriture : « Ce n'est pas In paix que je suis venu vous apporter sur la Icrrc, mais une épée. » Ses paroissiens paraissent regarder comme «i\e, Ja réclamation de \\~ti livres sterling par an (06,900 IV.), sur une propriété totale de f),opo livres , / •">, 000 fr. ). Mais son avocat déclare remplissent les offices de la « plus pénible domesticité , tandis que leurs enfants ac- » ceptrnt arec reconnaissance un fdat de pommes de terre » du fdus in jiau dis paroissii ns. » » La renée duo « a h sioslique irla/idais , d'une In n- » taim d' nom t s, désirerait Iruiircr uni -place f>our sir r ( il- » 1er de ji unis eu faut s eiu z un ci uj\ comme dame de com- » juin/ri , comme dame de co/i/ianct dans une riche maison, « ou comme maitnssc dans t/u< Ique institution de charité. 1 1 - rfcois iikcLEti ■ Blli serait heuteuu '//-> achana rf*jj ajouter en donnant des liants. » Hélas ! que de misères parmi un corps que les trois roteumi - sool taxés de soutenir; quelque pauvres que soient les ecclésiastiques dissidents, comme cori nous n'entendons [>as parler de tant pauvreté parmi tei uiembres considérés comme individus; e! puis cette veuve «lu n COnfrèré dansllngral ministère « Toute occupation quint serait pas positivement d* la domesti- cité .'... ses besoins ttunt des plus urgents!.... ■ Peut- être un purent pauvre aura pris soin d'un enfant, un autre se sera ebatgé d'un second, et le troisième porte peut-être . d.ms une école de charité, la livrée de cette dame d'un rang élevé, afin que la pauvre veuve , dé- sormais sans < -niants , puisse s'annoncer comme une femme sans aucune suite, prête à accepter toute posi- tion tolérable ! Pois Vient le curé, qui brûle d'entre- prendre plus qu'un homme ne petit Faire pour moins que ce qu'il faut à un homme pour vivre ; — à user ses outils intellectuels, forgés par lefravail, polis dans les privations, et dont l'application demande tons les ta- lents d'un philosophe , n'unis au zèle d'un .saint, — et cela , poux moins que ce que l'on donne \ l'artisan qui passe sa vie a ne taire qu'un seul et même acte mé- canique . ou au coenmii , dont tonte l'intelligence ne dépasse pas l. s limites du grand livre. Oe pauvre nui- . dont le ci ui saigne dans * ; , longue attente d'un cm- I l.ol^ll Ml. Ml . 1 I . | l ."> ploi, pourra en obtenir nu proportionné .1 ses capaci- tés, el peut-être même supérieur ; unis, s'il est à la hauteur de sa lâche, la rémunération no le sera pas. jusqu'à Ce qu'on la laisse clans les mains do ceux pour lesquels lui et ses confrères travaillent. Examines do près l'église nationale d'Angleterre, c'est un composé de pompes cl de misères, ei je vous délie do prouver que , dans son état acluel , «die soutienne l'état eu quoi que ce soit. Puisque le peuple ne jouit pas du bénéfice d'une éducation nationale, et qu'il n'en tire qu'un douteux de l'église nationale, voyons donc ce qu'on dépense pour lui. Voici des comptes qui semblent signifier quel- que chose , encore qu'il fallût plus d'intelligence qu'il 11 Vu .1 été donné à l'homme, pour comprendre réelle- mi ni le budget. « Les dépenses de Cannée dernière peuvent s'élever s eu » chiffres ronds, à plus de 5o millions de livres sterling » ( 1 .250 millions}. » Ma foi, nous sommes une magnifique nation! Si nous partons de celte idée, que soutiennent certaines personne habiles, à savoir : que les affaires du gouver- nement pourraient être faites, moyennant un pour cent de la somme totale des revenus individuels; le chiffre de celte somme totale nous représenterait comme assez riches pour acheter L'Europe et peut-être l'Amé- rique par-dessus le marché. Cola ferait une riches-, nationale dontCrésus lui-même ne pourrait se former une idée ; mais il s'en faut que nous ne soyons gouver- nés à si bon marché, Voyons comment se divisent ces 5o millons. Dar leur position d l M ë in dé- I liulMl.Ml. Mi < u a !•> [•"inl.jiil», doivent 86 siiiiiiiciliv ,i être nourris par la nui ion. C'est nu loi si plein dé mortification, qu'une nation chrétienne leur adoucira la chose aulant ({u'il se peut faire, en payant volontiers ce qu'il faut pour les soutenir dans une splendeur décente, unis non ce qui étant par trop au-delà, les exposerait aux railleries in- sultaules de ceux qui les font vivre. On doit ce ména- L'cmcnl à leur délicatesse, jusqu'à ce qu'arrive pour eux le jour de l'émancipation , jusqu'à ce que les coutumes sociales leur rendent les droits naturels à tous les hommes, le droit de travailler dans la société, et le droit d'y être indépendants. Cette position fausse d< > princes leur est tout à fait particulière. Aucune autre classe de la société n'est privée de jouir de soq patrimoine ou du produit de ses efforts individuels. On ne saurait s'attendre à ce que la nation approuve ou paie l'inlliction d'une semblable humiliation, à au- cun de ceux qui n'ont pas de leur propre personne ou dans celle de leurs parents les plus proches, rendu à I» nation des services insuffisamment rétribués d'une au- tre façon. Oue le soldat et le matelot, qui ont .sacrifié un membre ou leur santé pour la défense publique, soient pensionnés par la gratitude de la nation, rien de mieux; mais il n'y a pas de raisons pour que les descendants d'employés civils ou de diplomates, qui ont quitté un set vice déjà trop rémunéré, reçoivent entre eux plus que le chiifre total des pensions de la marine et de l'armée. Quant à la disproportion de i pensions de la marine et de l'armée avec les dépen de la défense effective, il faut espérer qu'une lon^m abstinence de guerre les rectifiera, ou qu'on y porte; • quelqu'atitre îemcile. Il est aussi par trop absurde que I' 1 nombre des militaires en retraite, en disponibi- lité, etc., dépasse de beaucoup celui des utilitaires en • i 6 M I i ROIS 5li CI I-. activité, et que les dépenses du service non efficace soient de beaucoup plus grandes que celles de l'année active. Quelle monstrueuse absurdité! la classe de ces préten- dus invalides coûte plus à la' nation que ceux qui font valoir le prétexte plus ou moids plausible de services ci- vils rendu- par eux-mêmes ou leurs parents immédiats ! ceux-ci coûtent plus à la nation que le corps en- tier de ses défenseurs vieillis, mutilés on blessés; et enfin ces dcrnier3, à leur tour, nous coûtent plus que l'armée et la marine actives) Est-il donc étonnant que ceux dont les sueurs doivent p;iver toutes ces dé- penses parient d'une milice nationale , — parlent de s'armer eux-mêmes, et de se dispenser d'une nrn . permanente? Cela n'est pas étonnant , mais, qnand nous leur permettrons d'être aussi sages qu'ils le désirent, ils s'apercevront que leurs meilleures armes, à présent, sont les langues de leurs représentants. On n'a pas en- core essayé si ces langues ne pourraient pas pronom un mot magique assez tort pour faire tomber le far- deau sous lequel ploie la nation. Mais que deviennent les i 5 m il lions du s en iee actuel ? » Trou millions et demi patient en frais de perception, huit million* im quart pour les armées de terre et >l> t mer. L'administration de la fuslia coûu un million: > Il faut un million pour le gouvernement civil et > » dépenses de la législation. Im diplomatie et h teri » civil des colonies absorbent un demi-million. I n autn r> demi million est dépensé (i> travaux publics, lin fin il ■ reste un demi-million ou à peu pris , pour V administra*- » don de la dette publique* services divers et dépenses im- ■ pn ei/i |. » isi nous, nation très chrétienne, avec une abon- dance de prélats chrétiens . une église qui doit veiller sur l'état avec uu soin apostolique; nous . énergiques TROISIEME Slkci.l.. 2 17 protecteurs d'uni religion de paix el de lumière — noua dépensons huit millions un quart pour la défense du pays! — cl combien pour l'éducation populaire? je suppose qui' ce dernier objet forme l'un des plus petits item de l'un des plus petits chiffres totaux , car je n'en aperçois nulle part la mention. Huit millions et un quart pour la défense, et trois quarts de million seule- ment pour l'administration de la justice ! huit millions cl un quart pour la défense, et un million seulement pour le gouvernement et la législation ! huit millions un quart pour la défense , et un demi-million seulement pour les travaux publics! oh! c'est là un péché mons- treux — trop monslreux pour qu'on en charge un seul gouvernant , un corps de gouvernants ou une succession de corps de gouvernants. Il faut placer ce redoutable re- proche sur les larges épaules du monde civilisé tout entier: — Le monde qui est chrétien depuis i3 siècles , et dont le royaume le plus chrétien consacre plus de la moitié de ses dépenses actives à préparer l'effusion du sang ou à la repousser! Cette proportion serait effrayanle même quand les autres item auraient une juste si- gnification, — quand une portion convenable des frais de perception seraient consacrés à l'éducation publi- que , quand la loi serait simple el la justice à bon marché; quand les serviteurs réels du gouvernement se- raient libéralement rémunérés et lous les sinécuristes mis de côté ; quand il n'y aurait point de coupables pa- tronages dans les service* diplomatique et colonial ; quand il n'y aurait pas de pots de vin dans les travaux publics. Quand toutes ces choses seraient ce qu'elles doivent être , le budget de la guerre et de la marine Suffirait pour nous faire nous demander dans quei de nous vivons, cl comment la providence se plait ■1 nous humilier en laiv-nnt une ux champs de carnage de l'Orient. L'on <-iaii le devoir du K ■!'. l'autre esl le devoii du i itoVen . mais ce derniei vieillira comme l'autre • «iu'« 1 1«- '.loue a i < tic époque de renverser l'ordre de dos dépens* - ' Bduc itioo , ira* vaan publics, gouvernement el législation , lois el jus* tice , diplomatie , défense du territoire, dignité de II couronne. Quand celte époerae viendrait-elle? nul ni le peut conjecturer. Mais que a oui ne devions pas ■ perpétuité payer buit millions ci demi pour notre dé- l'i'iiM' , c'est ce qui est certain — si la roii d'un sa qui esl toujours celle d'une multitude qui s'éveille, adk vrai: » L'iùlelligence humaine ne s'arrêtera pas, la i ujcme knpalsion Oui l'a pOftéè en avant jusqu'ici , !a » poussera à de nouveaux progrès. Cette circonstance • nicme, de l'accroissement des dépenses qu'entraîne » la guerre , rendra impossible aux gouvernements de » s\ engagei setai l'assentimenl publie, el cet assenti»- » ineni sera de pi as eu plus difficile à obtenir, à mesure » que le public connaiira plus généralement ses intéi » réels. Les forces militaires nationales seront réduit i ce qui suffit pour reponsfer une invasion étrangère, » c'est-à-dire à peu pr< i à ee qu'il faut de ces espè< - de troupes qu'on ne peut tonner .-ans on Lèng 1 1 1 -^ grand désir de le conquérir quand mi aura devant lès yeoi l'exemple du résultât de n<»^ conquêtes. Alors les journaux m- consacreront pas une colin i ne an \ détails dès revues, ci il-- l»'-;m\ messieurs crai mus cela n'auraient fenères chance de voir leur nom imbrimé . n'auront plus la peine de l'y chercher d la liste des promotions de I armée, (l'en sera l'ait de la pi > ii i j >< • militaire , et la défense n'en sera pas moins as- surée dans le cœur et p;ir lès bras tin peuple. Yest-ce pas une chose heureuse qu'am.sitot que le peuple ue veut plus paver pour une vaine pompe, celle vaine pompe disparaisse ? n'est-ce pas une chose heureuse qu'on ne puisse plus mettre le peuple hors de la quotion comme le faisait Henry A I II , en envo- yant à la guerre ses représentants,, chaque l'ois qu'ils ne .se montraient pas disposas à paver les barbes d'or et dament du roi , ou le bonnet de fou et les clochet- tes de la princesse Mary? N'cst-il pas heureux qu'on ne craigne plus le peuple tout en le bravant comme Chaflès 11 qui voulut gouverner sans parlement parce qu'il redoutait de leur dire les sommes qu'il avait reçues de l'étranger en trahison, les emprunts qu'il avait faits, les duplicités qu'il avait commises et les folles extrava- gances de ses goûts et de ses habitudes ! ah ! je vois ici qu'il nous plaît de payer les articles suivants : » Robes , collurs , éckafëtt, etc. pour les chevaliers rire • différents ordres. » Réparation* de la couronne du roi, dfel tnaces , etc. et ■ pour hâtons d'or et d'argent. « Argenterie au.r ?< en tains d'état. ■ Argtnlerit et frais divtirè et' équipa ga du lord lieutc- ■ nant et du lord clianalier d' Irlande. <.cla c'est le peuple qui le veut. Pas un homme rai- i i » mois Sli-.CI.hS. inable De se soucie de couronne et de bâloa d or, d< robes et de cojliers eo eux-mêmes. C'est le peuple à i il convienl de les conserver comme des curiosités an- tiques. Soit , aussi longtemps ÇUe Ce gOÛt lui durera, cl qu'il trouvera des hommes assez complaisants pour s li ■•- biller eo polichinelles el se donner en spectacle ; mais après un règne ou deux, il faudra fabriquer des pou- pées pour épargner à dt\s législateurs graves et affaîn - la fatigue et l'absurdité de figurer dan» de pareilh - mascarades, ou bien à cette époqoe, perrnettra-t-oo l'ouverture de petits théâtres . où les acteurs ordinaires de pantomimes condesendront à jouer toutes ces (ai là dans les joyeuses soirées de Noël? En attendant, s'il plaît au peuple d'entourer ses fonctionnaires de pom- pes et de parades, il doit paver et dire merci. Quand il lui plaira de se dispenser de gardes, d'harnachement* de chevaux et d'hommes, de respecter la simplicité el d'obéir aux lois en vue de quelque chose de plus véné- rable que les maces des huissiers et les perruques d< s juges, il n'aura qu'à le dire , le roi se trouvera bien soulagé, et ses ministres s'en montreront très recon* naissants. La loi fonctionnera tout aussi bien (pi and les juges auront le même air que les autres hommes; est-ce que les prescriptions des médecins ne sont |m aussi honnes aujourd'hui qu'ils portent leurs propres cheveux , quelles l'étaient autrefois lorsqu'i Is s'affu- blaient de perruques ridicules. Quel pays riche, animé, heureux, {'ai maintenant sous )es yeux ! les habitants 3 portent la tête haute, et sourient — bien différemment, je suppose, de ce qu'ils faisaient quand l'orgueilleux cardinal \\ olsey le traver- sait au milieu de son cortège, et quand les bruits s,. répandaient tout bas, de la vente de Duukerque, en iv.anl et en arrière du souverain qui avait sacrifié pou 1 inO!5ll:ME Sll-Cl.E. 22 1 une poignée d'or l'honneur de la nation ! Que les temps son! changés! quand an lieu de se plaindre que le roi et tes ministres sacrifient la nation à leurs pom- pes et à leurs vanités, le peuple ne murmure plus que de leur lenteur et de leur manque de courage à le sou- lager de fardeaux que lui a imposés la mauvaise admi- nistration des temps anciens. Quel changement! au lieu d'être écrasés par le roi , écrasés par lescourtisans, écrasés par les prêtres, écrasés par les ministres, — nous ne le sommes plus par le roi, nous le sommes moins par les courtisans, nous ne le sommes par les prêtres qu'aussi longtemps que cela nous conviendra, et, quant aux ministres qui nous gouvernent, il suffit d'un souille du peuple pour l'aire évanouir leur pouvoir. Il n'v a pas jusqu'à la dette qu'on ne puisse supporter quelque temps avec patience, convaincus que le véri- table instrument de redressement, — la responsabilité des gouvernants envers les gouvernés, est enfin dans nos mains. On pourrait presque souhaiter une lou- gue vie aux pensionnaires sinécurisles, et passer con- dainnatiou^sur les 5 millions et demi de frais de per- ception , si l'on jugeait du présent en le comparant avec le passé. Mais il y a encore assez d'abus devant nos veux, pour nous faire voir combien il reste à faire avant que les tuteurs de la nation lui rendent pleine et et entière justice. Par de petites économies sur diffé- rents articles du budget , ou par l'un des divers retran- chements que l'on reconnaît déjà comme possibles et nécessaires, une taxe tout entière avec ses frais de per- ception aurait depuis longtemps pu disparaître, et plus d'une famille à laquelle il n'a fallu que ce poids additionnel pour l'écraser, serait encore debout, heu- reuse , indépendante. Que de gens se font annoncer dans ce journal ! des demandes de secours, — qu'elles i b.i rapii -ii i • : s, sont pileuses ! Que 2-i7> marcheraient nu-pieds clans la boue, si leur condition avait été réglée selon leur mérite. QueJ est cet endroit? où sommes nous? Je connais piaux chêne, ii faut que j'aie dormi si nous avons traversé Croydon sans que je m'en aperçoive. C'est égal, je serai de bonne heure cliez mon ami G***. Mais non, il psi deux heures plus tard que je ne croyais. Allons, après tout, voyager seul est un excellent passe- temps; il faut que je refasse ce paquet de journaux. H est élonnaut qu'on ne les ait pas encore demandés pour l'auberge du Elue-Lion. Ma femme dirait que voilà bien le degré de lumière qui convient à l'abbave (de Westminster) ; mais elle en a dit autant de toutes les lumières, depuis l'écla- tanlsoleil d'un midi d'été jusqu'à la pale lueur du pre- mier quartier delà lune. Puisse l'abbaye se tenir long- temps debout immobile au milieu de la vie animée, moniteur éloquent pour nous parler du passé, et mur- murer de douces prophéties pour l'avenir. Ce sont de plus nobles archives que celles de la Tour, car là se trouvent en contraste immédiat les deux races de rois , — Jes souverains par la force physique, et les souve- rains par la force morale; — les royaux Henries, et le trois fois royal Shakspeare, et Locke , et Wilberforce ; et là il reste encore de la place pour quelque grand homme qui peut-être réunira en lui seul les attributs de tous ceux-là, — qui, exécutant la plus noble tâche d'un roi, en faisant le bonheur du peuple, remplira le rôle d'un séraphin , en le rendant sage et vertueux. Ouc les tours ne chancellent pas, que les murailles ne tombent pas avant qu'un tel roi ait été enterré ici, ayant pour requiem le regret d'un peuple vertueux. .Ma femme a pitié de ce vieux chêne devant lequel nous venons de passer ; il lui fait mal, dit-elle, de le j Lkl 1 KOII llfeCLfiS. voir dans sa vieillesse exposé à la poussière et à I éi I il de la lumière , lorsque «I ios sa jeunesse, il était j > < ■ 1 1 1 — être le centre d'un bouquet d'arbres frais el verts. M i 'est i.i peine de vivre longtemps pour voir tout ce dont ce chêne .1 été le té in; S'il n'étail pas donné I homme de jeter un regard prophétie] tutour de lui il me semble que je demanderais 1 élixir de longue vie . pour avoir une chance d*eri voir autant, aussi toi que ce chêne a < a un ombr ige i offrir, » j u ï est ce qui esl venu le chercher? Le pèlerin , dans son \ >] pé- nible à la chasse de quelque saint, se sei i rné pour demander à Dieu que la femme et les enfants qu'il laissait derrière lui ne fussenl pas, eu son abseû dépouillés parquelque puissant oppresseur; 1 1 nonne, <|ui pleurait dans sa cellule j et tremblait quand elle voyait au soleil de Dieu passant la plus brillante partie do sa vie ihrns celte triple alternative. — Qui est venu s'abriter sous ce chêne quelques siècles après ' — Le soldat . chancelant au sortir de la bataille, cherchant On réduit pour prier pour. m s enfa&IS, et mourir; — la jeune vierge fuyant la royale luxure, et son père mis hors la loi par la royale vengeance. El quand le \ habillée qu'à l'ordinaire, elle entendit au milieu de tous les bruits qui lui arrivaient par la rue étroite et populeuse, son nom appelé du bas de l'es- calier communiquant à la boutique. — On y va , mon père! — Ce ne peut être encore Henry. Je viens d'entendre la clochette du facteur, six heures viennent de sonner, et il y a au moins cinq mi- nutes de marche d'ici à Lad-Lane. Peut-être est-ce quelque chose à écrire sur les livres > en ce cas, je vais descendre avec mon tablier. — Ma foi , Morgan , j'ai bien manqué de vous jeter par terre. La figure de Morgan , enfoncée dans son chapeau d'étoffe, parut à l'extrémité de l'escalier raide et étroit, qui, de la boutique, montait directement dans les chambres d'habitation: elle venait dire à miss Jane que son père la demandait, qu'il était très-pressé, et pa- raissait avoir quelque bonne nouvelle à lui apprendre. M. Farrer courait ça et là dans le petit parloir der- rière la boutique, et semblait dans un véritable état de jubilation. Sa perruque châtain ne tenait que sur le sommet de sa tête ; il faisait craquer ses souliers en marchant ; il sifflait à demi , et donnait de grands coups de fourgon pour animer le feu , comme s'il avait oublié combien le charbon de terre coûtait le boisseau. Il étendit le bras quand sa fille parut d'un air qui sem- blait lui demander ce qu'il avait , etla baisa sur les deux jeues. — J'ai des nouvelles pour toi, ma chère. Morgan, ayez-nous des rôties beurées, quanlité de rôties, et bien chaudes. Lh bien! Jane , — la vie est courte pour certaines gens. Parmi nos connaissances, qui crois-tu qui soit mort ? Jane vit que ce devait être quelqu'un sur la perte de qui son père ne s'attendait pas à la voir pleurer. Llle '.">(» IV 1 UI1I.I.L. I A ItKl I. l'I. (JlDUt. IloW. i onnai>sail assez sa manière de penser pour conjectu- rer que ce devait être quelqu'une des vies auxquelles la sienne et celle de son père étaient associées dans une tontine. — Pauvre diable ! oui : Jerry (i) Ilill et son frère- tous deux enlevés par la fièvre dans la même maison; qui l'aurait cru? Tous deux étaient plus jeunes que moi de quelques années. A coup sûr, ils se sont pro- mis bien des fois le plaisir de m 'enterrer. C'est une belle invention que ces tontines, — encore que j'en lusse d'abord ennemi, trouvant que cela ressemblait trop à une loterie, pour qu'un homme prudent s'y aventurât. J'espère, Jane, que vous êtes contente que j'aie eu l'idée de vous faire ainsi placer votre argent. Vous aviez le droit, vous, d'espérer que leur part vous arriverait tôt ou tard., mais, à mon âge, je ne devais guère m'y attendre; et pourtant j'avais comme une idée qu'il en serait ainsi. Dès le commencement de cette conversation , le teint de Jane s'était singulièrement animé. Elle de- manda si son père, Alieliael son frère et elle, n'étaient pas les derniers survivants de la série. — A coup BÛr! nous avons le magot entre nous, à compter d'aujourd'hui. Le Datais trè ne demanderait pas mieux que de nous envoyer à la guerre , Miehael et moi, pour nous y faire tuer, encore que dans ce cas-là vous vivrir/ longtemps, vus. j'espère, pour le désap- pointer. .Mais, dit le vieillard . réprimant sou exaltation à cause de l'air grave qu'il voyait prendre à sa lîlle, la vie est quelque chose de bien incertain , eomme nous le montre ce qui vient d arriver. (0 Jorry abriJ\i.ilion pour Ji-rrnmrli. f.:ico!\e BUDfir:-RO\v. •>?■>- — Quant à moi, c'est la dernière chose à laquelle je me serais attendue. — Oui , cela fait une jolie addition à notre revenu, — deux actionnaires mourant ainsi à la fois ! et, comme je le disais, j'espère que vous en jouirez longtemps après que je serai mort et enterré. Dans tous les cas, vous le méritez, car vous avez été une bonne fille pour mo j ; — tenant la maison aussi bien q e votre mère le faisait avant vous, et les livres beaucoup mieux que je ne l'aurais fait moi-même, ce qui m'a permis de me consacrer tout entier à la vente. Mais, voyons, cette chambre est encore à moitié pleine de fumée , et vous médirez que cela vient de ce que j'attise le feu. Qu'est- ce que vous avez pour le thé de Harry? Ce garçon-là aura besoin de quelque chose de solide , tout savant qu'il soit. Je me rappelle qu'il me djsait, la dernière fois, qu'il n'y a pas de pires affamés que ceux qui ne sont nourris que de livres. Jane s'agita d'un côté et d'un autre, comme une personne qui aurait rêvé, jusqu'à ce que Morgan lut venue dire qu'on apercevait à l'autre extrémité de la rue, Michael et un gentleman avec lui. — C'est pitié, en vérité, dit le vieillard, que Patience ne puisse être ici ce soir; mais elle s'arrange toujours de manière à être en couches quand nous avons quel- que fête. C'est aussi absurde que son mari, qui n'a pas voulu prendre une action dans ta tontine, quand il avait de l'argent devant lui. Il verra maintenant qu'il a eu tort Je regrette de n'avoir pas songé à en faire une condition de son mariage avec Patience. — Eh bW-n ! Harry, mon garçon, j'espère que vous arrivez bien portant. A la bonne heure , vous ne rougissez pas de votre famille, bien que vous veniez de vivre au milieu de grands seigneurs. i V i amii i i i M.i.i.n m nriii.i. i..\v . — Comme . Jane i boooe iniiic! Ce lut la premièn remarque d'Henrj après les premiers compliments. Mlle ne ressemble pu ■> oe q u «I l<- était a mon derniei voyage. Henry nelail pas l<' seul à voir un changement dans la figure de Jane ce soir-là. Ses yeux brillaient a la clarté «lu feu, et i! \ avait, clan., ses manières, une ti- midité qui ne semblait guère appartenir a l'âge plus que raisonnable qu'elle avait atteint. Au lieu de 1 le thé promplement et tranquillement comme a l'or- dinaire, elle hésitait} elle était absente, et jetait un coup d'ieil sur Henry chaque lois que son père et Mi- cliael plaisantaient, ou que la porte ouverte donnait passage à l'odeur de fromage et des autres articles de la boutique d'épicier. M. Faner dit qu'Henry trouverait plus de mouve- ment a Londres qu'il n'y en avait quand il l'avait quitte. La ville ('lait dans un tel émoi, depuis le discours de la couronne, qu'il n'y avait pas moyen de revoir les gar- çons de boutique , une fois qu'on leur avait donné une commission. Les soldats réunis dans le parc , ceux qu'on embarquait, la nouvelle qu'on débitait sur les quais, les compagnies d'émigrés français qui encombraient les rues, tout cela suffisait bien pour faire oublier leui devoir à des jeunes gens paresseux. Je le crois bien . ditMichael, voila Sain ( i ), il a quitte la boutique pendant que | étais à un demi-mille de li . et la servante des T.ivlors est venue demander une de- mi-livre de raisin de Corinthe ; «Ile se serait en allée ailleurs, si le hasard n'avait pas voulu (pie Morgan l'ait aperçue par la porte vitrée du parloir. Que ClOyeE-VOUS que Sun m'ait dit pour s'excuser ' qu'il avait entendu (i) Alu i •> ialioa |>om Samu< I 1 M <>Ki: MJDGfc-ROW. SO9 des coups de fusil et les marchands de journaux qui sonnaient comme des enrages dans leurs cors, et qu'il était sorti pour savoir ce qu'il y avait de nouveau. — Ah! ali! je lui apprendrai , moi, s'écria M. Far- ter, cela ne sera pas perdu. Il est clair que nous avons besoin d'une paire d'autres yeux dans la boutique. Il n'.irrive pas souvent que nous soyons dehors tous les deux à la lois, mais.... Le père et le tils se mirent à parler de leurs plans commerciaux, et à préparer leur vengeance contre Sun, tandis qu'Henry racontait à sa sœur quels signes de réjouissance publique il avait vus sur la route : — des drapeaux à tous les clochers, — des processions de petits garçons, — des branches de verdure sur les diligences. La guerre paraissait en ce moment à la na- tion quelque chose de fort divertissant. — Les fonds sont en hausse aujourd'hui, le peuple est content. — Quand les gens sont disposés à être contents, un rien leur suffit pour cela. Nous étions très-contents iJ y a six ans, parce que quelques taxes odieuses avaient été supprimées, et nous le sommes plus encore aujour- d'hui, parce que la nécessité nous a contraints à les rétablir. — Allons, allons, Henry, dit son père, ne reprochez pas au peuple un peu de gaîlé quand il a l'occasion de s'en donuer. Vous verrez assez de longues ligures, quand il s'agira de payer ces taxes. J'espère que vous n'êtes plus aussi enragé contre le ministère qu'autre- fois, et aussi disposé a trouver mal tout ce qu'il fait. — Loin drtie l'ennemi du ministère, je crois qu'il 1 l bien fâi In ux pour la nation , que ceux qui préten- dent faire en tendre sa voix, aient tin tel goût pour I;» gu< qu'ils encourageai les ministres à s'y plonger LA ïAMiiir i \r.nrr. ni: IVDOB'BOW. imprudemment. CroyeÊ^lttO!, ceux-là même seront tes premiers à liii i ept oeher plus l:irv.,< pour montrer dans qu'elle* dispositions rti le paya. Soyeï sthr tfvtt Peek et les autres maris, dont les femmes ont des hauts et îles bas', seraient bien aises d'avoir un pareiïtber- nibrrJètrê pour mesurer l'humeur de ces dames. Il on est dé mette, jeerois, de M. Pèci èl de la nation. S'il désiré connaître Inhument de 9a maîtresse, il n'a qu'à demander comment sont les fonds. — OUI e'est parliitement cela , dit Miehael éti riant. — Pas tont à lait, dit llenrv. Pèét aimerait mieux se passer d'un pareil baromètre ou thermomètre, s'il fallait (jue Patience se ruinât pour le payer ; à plus forte raison , si elle devait laisser a ses enfants à le pavei après elle. Je ne me serais pas attendu, mon père, i vous voir l'avocat de la guerre et de la dette. — Qtiant à la détfe , cela procure un joli petit mou- vement qui amène plutôt les yeux dans ma boutique qu'il ne les eti éloigne, et qui nous aidera à payer Mi- tre part des taxes nouvelles, pourvu que nous gardions la boutique, au lieu de nous StiseY de \<>uloir \i\re en gentlemen. Mais je suis dé votre i\is quant au mi- nistère ; si le peuple veut la gàèrré: : .V, s'il est plein de l'espérance de. . .. de. .. — D'espérance de quoi. 1 qu'est-ce qu'il peut en ar- river de mieux ? — Oh ! tout bon Anglais espère remporter. Mais en- tin, s'ils veulent se précipiter tête baissée dans li guerre, ils n'ont pas le droit de blâmer le ministère . • I te n'est plus le fait de celui-ci s'ils ont de lourd*- taxes , paver. 1 ^COIIE BUDGK-ROW. U^l — Il ne devrait pas juger la nation d'après nu par- lement dont les membres battent d'autant plus les mains que de plus lourds fardeaux sont imposés aux enfants de leurs enfants. 11 devrait examiner le droit de ces députés à taxer ainsi les générations à venir. Je ne vois pas plus comment il peut être juste à nous de faire une guerre que nos arrière-neveux auront à payer, qu'à nos alliés de faire une guerre qu'en définitive c'est le peuple anglais qui paiera. — Nous payons aussi vite que nous le pouvons, ré- pliqua M. Farrer; j'ai passé plus d'une nuit blanche à réfléchir aux conséquences de ces nouvelles taxes sur un crand nombre de nos marchandises. Quant à la dette, elle est devenue si énorme, qu'elle ne peut guère grossir davantage , et c'est une consolation. Dire que quand mon père était enfant, elle était au-dessous de sept cent mille livres sterling (17 millions 5oo mille francs) et que maintenant elle est de près de 3oo mil- lions sterling (7 milliards 5oo millions de francs). — Et qu'est-ce qui vous fait croire, mon père , que la dette s'arrêtera là? — C'est qu'elle ne peut guère aller plus loin sans que la nation soit ruinée. Je ne crois pas qu'aucun ministre sur la terre veuille aller au-delà. Non , non; en bonne conscience , une dette de 3oo millions ster- ling, c'est assez pour une nation. Encore une fois, pas un ministre n'osera s'aventurer plus avant. — Mon , à moins que la nation ne le veuille, et quant à moi , je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour l'empêcher. — Et comment vous y prendrez-vous , je vous prie? — Cela dépendra de ce que vous aurez dessein de faire de moi. — 1 C'est assez juste. En attendant , mangez. Voyons vin. 16 i v i amii. u i wir./.r. n in I": n-n«-\\ . -i le goût dos litres vous i ôté eeèui des tartine* hcu- ries. Allons, <1 ? i «•-— i tous ce que vous penses «le nous ntilres, aptes avoir vécu si longtemps parmi de beaux un — leurs. Jane fui étonnée de cette question de son père; elle n'eût pas Ogè , elle , demander à Jlenrv ce qu'il pensait de la maison paternelle el de la société qui s'y trouvail. Henrv répondil que comme il l'avait déjà «lit. il était frappé de la bonne mine de Jane. Que, quant à Morgan, elle ne lui paraissait pas d'un jour plus vieille que dans lr temps où il lui prenait son eliapeau de castor pour la faire courir après lui. — Bien, bien; mais la maison, insista M. Farter; comment! vorts paraît-elle ? Autrefois vous aviez cou- tume d'écarter ce rideau vert pour regarder les gens "titrer dans la boutique el en sortir. La boutique vous fait-elle le même eftèt qu'autrefois.' Henrv répondit qu'il se rappelait parfaitement celle circonstance et il en cita quelques autres . espérant détourner ainsi les investigations de son père. Mais celui-ci s'opiniâlra à vouloir lui faire dire que les chambres étroites, obscures, mesquines lui parais- saient, à l'»gè d'homme, ce qu'elles lui avaient paru quand il était un enfant sans souci. Il était aussi im- possible à Henrv de dire cela que de croire, comme il l'avait fait autrefois , que son père était l'homme le plus habile et le plus savant du monde. Aussi M. Far- rri- n'eut-il pas lieu d'être nichante' de ses réponses. Il lui sembla que c'était là une pauvre récompense pour tout l'argent qu'il avait consacré à l'éducation de son fils, aussi mit -il sa cuiller dans sa tasse quand elle n'avait encore été remplie que quatre fois. — Etes-vons fatiguée, Jane? demanda Henrv. po- nftiou niDCK-now. 2/,5 sant son chandelier d'étain avec sa chandelle do douze Sur li table, quand son père se lut retiré après lui avoir itérative men ( recommandé de prendre bien garde | ne point mettre le l'eu, et que Michael fut allé voir si tout élail en bon ordre dans la boutique. Jane ne demandait pas mieux que de causer, et elle fut res- tée une heure de plus à raccommoder des bas, si lieu rv se lût allé coucher à dix heures comme son livre. Elle apporta son tricot, jeta des cendres sur le feu . éteignit une chandelle et fut prête à entendre les questions el les remarques d'Henry et à lui en présen- ter quelques-unes. Elle ne pouvait lui rendre le com- pliment qu'elle en avait reçu sur sa mine ; Henry lui paraissait aussi maigre et presque aussi pâle qu'aupa- ravant. Henry avait beaucoup étudié, et il avouait que de- puis quelque temps son esprit avait été fort inquiet. Il était si étrange qu'on ne lui eût pas dit un mot de l'é- tat qu'on lui voulait donner, qu'il s'en était tourmenté plus qu'il n'eût été bon pour sa santé et sa bonne hu- meur. Il demanda à Jane si elle avait quelque idée sur les intentions de son père. — - J'espère, Henry, qu'il n'y a point de pensée de mariage au fond de vos inquiétudes pour l'avenir. — Est-ce que l'homme ne doit s'inquiéter de ses de- voir- et de sou état que lorsqu'il pense au mariage , Jane? mais pourquoi avez-vous dit que vous espériez? i — Parce que je sais que mon père ne voudra pas en- tendre parler de vous marier. Vous savez comme il s'o- piniàlre quand il s'est une fois mis une chose dans la tète Vous n'avez pas besoin de me regarder ainsi , je ne parle pas de ce qui me regarde en particulier. Mais il a exprimé très-clairement sa volonté à Michac I . Nous, n'avons pas d'amis, nous dînons de bottai heure , et la maison en elle-même n'esl pas . fe le crains bien, de nature .1 vous plaire beaucoup. Vous pouv< 1 me parler plus librement que voue ne lave* -voulu bure .1 mon père. Ben 1*3 jeta les veux en sourianl autour de lui, '-t avoup que la glace oblique, placée entre les deux le- oêlres, ne lui paraissait plus aussi grande que lorsqu'il E \ regardait émerveillé dans son enfance. A cette < • j >< > - que, il no concevait pas qu'il pûl v avoir de fête plus grande que la veille du premier de l'an, lorsque AI. Jerry Hill et son frère venaient boire le punch, et qu'ils avaient la bouté de prendre chacun un des pe- tits garçons entre leurs genoux. Mais aujourd'hui, il lui semblait que, dans ce même parloir, il y avait a peine assez de place pour que ces deui messieui - jju— sent s'y retoumei à l'aise. Ils ne devaient plus \ passer une veille de premier de l'an. Ils étaient morts. Où: quand^? comment! La nouvelle eu et, lit arrivée ce jour-la même! i [ SOU | et Michael étaient si joyeux! Henry n'y comprenait rien. — Mai>, Jane . ne vous tourmontea pas pour savoir quel. s uni u sei uent i |e ti nui erai à la maison. S'il le faut, je puis m oir encore à mon ancienne place, sur le liane de la letiehe. et lire en dépit de tout le bruit de la rue. Ce que je voudrais savoir, 1 quelles 0000-e pitions on me destine. Je ne resterai pas oisif, vous le pouvez croire. •'<• n'accepterai pis le vêtement el 111 dure, pour qu'on fasse de moi un objet de CU- riosité, qu'on me montre comme le savant fils de mon ] ère , élevé à l'université. — Certainement non , dit Jane, assez mal a l'aise. Peut-être, d'ici a deux ou trois jours, quelque chose i RCOil nUDf.u-now. 2h / viendra-t-il tr.mi lier la question. Je suis sure que vous j' i*ait passé quelques jouis avec son ami John Slephens. — V a-t-il des dames- chez M. Slepliens? demanda Jane. — M" Stephens, sa fille, et une amie de celle-ci. Ah! voilà précisément le genre de vie que je préfére- rais, et mon père le pourrait si aisément s'il le voulait. Mais, comme vous disiez, dans quelques jours nous saurons à quoi nous en tenir. Je ne vois pas pourquoi il m'aurait fait venir, s'il n'avait eu quelque chose en vue. Jane continua à tricoter en silence. — Voulez-vous venir demain matin avec moi voir la pauvre Patience? Jane ne pouvait s'absenter le matin ; mais, le soir, elle pourrait s'échapper un instant, et serait charmée de présenter à Henry quelques-uns de ses neveux et de ses nièces, Patience, depuis son départ , ayant eu dt ux couches de deux jumeaux chacune. — Peek est un sujet du roi bien fidèle, dit Henry. Non-seulement il lève les taxes qui doivent payer la guerre du roi, mais il produit des hommes pour y combattre. — Ah! vous voilà , Morgan, je croyais que vous seriez allée au lit sans me dire un mol: allons, asseyez-vous là, et bavardons cinq minutes. Morgan posa sur la table le petit plateau avno l'eau chaude et la bouteille de fin indigène qu'elle avait ;ip- pottée sans en avoir reça l'ordre, eJ presqufen trem- blant KUe parut aaieui à l'aise, quand elle eut vu i\ iwiiu i.M.nir, Dl nux.L-iiow. maîtresse lirer i ce froid de m. us continuait. 1. V P \MII.I I I L1BBI PI M lu.I.-l'.OW . Pour pendant .1 l'agneau , il j avait une tour de lï il" l en fromage qui s'émiétait depuis quelque tempe; mais, quoique la tour lût infestée de souri-, l'opinion l: « • 1 1 < ■ - raie était qu'elle dorerait plus longtemps que l'agneau. 'I 1 1 1 < 1 Î-; que Jane, avec son tablier, sou se bal et mitaines, s'asseyait à son bureau, il v avait une longue histoire a raconter, — histoire réellement intéi essante pour Henry, — les perplexités introduites il a us le com- merce par la fluctuation des droits sur plusieurs arti- cles. Lorsque le tabac payait quelquefois noe taxe •!<• r )5o pour cent , puis de 200 seulement, et que celte taxe SC relevait tout a coup à 1 , ■ 00 pour cent, com- ment la vente pouvait-elle être régulière? comment le marchand pouvait-il asseoir ses calculs? Il aurait fallu être prophète pour réglera l'avance ses approvisionne- ment.-. I ne BJM&ée i! se consommait deux bis plus de tahae ipie l'autre, une troisième plus de sucre, une quatrième plus de tin'', tandis que la rente de l'un ou de l'autre de ces articles déclinait avec une rapidité qu'aucun homme n'aurait pu prédire. Eh! pourquoi n'aurait-on pis pu le prédire? N'était- il pas certain que quand la taxe s'accroissait sur un ar- ticle de consommation, cette consommation devait décroître d ins une proportion déterminée. Cela était certain, Mais bIots se présentattune nou- velle circonstance qui venait déranger les calcul-. Quand les droits étaient Lrès-élevés, on voyait naître la contrebande, et il n'était pas possible de prévoir dani quelle proportion elle satisferait a la demande. — IN i non plus ut saurait-on prévoir à quelle nou- velle taxe la contrebande donnerait naissance, ajouta Henry. Si la consommation des objets 1 ,\, ~ diminue, le revenu souffre. Si en même temps la contrebande s'accroît, il faut de nouvelles dépenses pour gani 1 l< iiaui àvic li> i m i's. î5i cotes. C'est encore le peuple qui paie , en sorte que de nouvelles taxes deviennent inévitables. — Ali ! d't U- vieillard en soupirant, on commence à pai 1er dune taxe SUT le revenu. Quelle que fût l'opinion de Henry SUT ce mode d'im- pôts, il savait que SOU père ne redoutait rien tant. M. Farrer, auquel ou supposait un demi-million de fortune ( i 2 millions joo fr.), s'arrangeait à payer moins dfl taxes que la plupart de ceux qui avaient 800 livres di rente (20,000 fr. ), et qui les dépensaient. M. Far- rerne se permettait en objets de luxe, qu'un petit nombre, et des moins coûteux; il se privait de com- iorts, et parvenait à ne payer que ce que personne ne pouvait éviter pour se procurer une nourriture frugale, des vèleineuts grossiers, et une maison à peine sulli- ^ntepourse loger. Ses contributions s'accroîtraient donc prodigieusement, s'il devait les payer en pro- portion de son revenu. C'était un sujet dont n'osait parler devant lui aucun membre de la famille, même le lendemain d'une bonne fortune. La taxe la plus mo- dérée sur le revenu lui enlèverait plus qu'il ne venait de gagner par deux extinctions dans sa tontine. — Ils feraient mieux, dit Micbael , de perfectionner leur ancien système, que d'en essayer un nouveau. S'ils savaient s'y prendre , il n'y a pas une taxe qui ne dût leur rapporter plus qu'elle ne fait. Peek dit qu'il n'y a pas un article taxé de nourriture, de boisson, de Fête — t l , etc., qui ne rapportât davantage , si la taxe était abaissée, et Peek sait ce qu'il dit. ■ — Lt vous devriez savoir, vous, que vous êtes le der- nier bomine qui devriez désirer un pareil changement, dit son père avec une grimace signiiicative. — Le gros rire de Miebacl mit son frère mal a l'abc sans qu'il com- prit bien positivement pourquoi. 2Ô2 LA FAMILLE FAflRER DE BUDGE-ROW. — C'est une grande faute , je crois, dit Henry, que de priver les classes pauvres de comforls dont elles pourraient jouir, si l'état asseyait ses contributions avec plus de discernement. — C'est vrai, Henry ; et c'est ce que je dis souvent , quand je vois un pauvre diable venir chercher du ta- bac, grogner quand je lui en dis le prix, et jurer qu'il en prend pour la dernière fois ; ou une pauvre femme marchander une once de thé, goûter le beurre, flairer le fromage, et s'en aller sans rien acheter. Quant une meilleure administration pourrait satisfaire de pauvres créatures comme celles-là, sans nous amener une taxe sur le revenu, je dis que c'est une honte qu'on ne le veuille pas faire. — Combien ne consommerait-on pas davantage dans votre famille, si les taxes étaient diminuées ainsi que vous le désirez? — Oh! quant à nous, nous avons, il me semble, tout ce qu'il nous faut. Il y aurait peu ou point de dif- férence dans notre famille , mais il y en aurait beau- coup chez nos pratiques. Les gens de boutique ne sauraient d'où leur viendraient tant d'acheteurs. — ' Et les contrebandiers pourraient se faire collec- teurs de taxes. — Et l'on ne parlerait plus d'impôts sur le revenu , dit le vieillard, de quelque manière que les Français arrangent leurs affaires. Henry n'était pas du tout sur de cela. Il lui semblait que plus l'état retirerait de contributions indirectes, plus clairement on verrait l'injustice d'élever des taxes sur ceux qui sont forcés de dépenser la totalité de leur revenu en objets de consommation, tandis que Jes ri- ches, qni voudraient vivre économiquement et amas- ser, éviteraient aisément de payer leur part. H entra- HURLER AVEC LES LOUPS. 2Ô3 un chalant dans la boutique, puis il fallut visiter le cellier au fromage. Puis M. Farrer voulut qu'Henry l'accompagnât chez deux ou trois de ses voisins, où l'on se livra à l'admiration de rigueur sur les avantages de l'éducation savante d'un côté, et de l'autre sur la pro- digieuse générosité, la sagesse et la gloire d'avoir fait un grand homme d'un membre de la famille, honneur qui rejaillissait sur ses parents et ses amis. On passa la soirée chez M rs Peek, qui put recevoir sa famille chez elle, bien qu'elle ne fut pas sortie de- puis ses couches. M" Peek était fière d'avoir un frère qui avait été au collège, encore que personne ne dé- plorât plus qu'elle ce qu'il en avait coûté pour cela. Elle n'avait pas voulu perdre cette occasion de s'en faire honneur, et de le montrer à quelques-unes de ses connaissances. Aussi, quand les Farrer arrivèrent , ils remarquèrent plusieurs schals et plusieurs manchons sur le banc de la fenêtre , dans le corridor qu'on vou- lait bien appeler le vestibule. Il y avait une des chan- delles de M. Farrer dans ce corridor, deux dans l'an- tichambre, ainsi qu'on appelait l'endroit où jouaient les enfants , et six dans le parloir, M" Peek n'ayant rien voulu négliger pour la réception d'un frère dont son éducation avait fait un gentleman. Il y avait un canapé et deux fauteuils d'un côté du mur, et quatre de l'autre. En traversant l'antichambre, les arrivants purent voir, par la porte ouverte, deux jeunes personnes cou- rir du canapé à l'autre bout de la pièce, en sorte que, lorsque tout le monde fut réuni, cinq demoiselles se trouvèrent former une ligne serrée en avant des trois chaises, près de celle qu'occupait M" Peek. Elles eu- rent l'air assez gauches pendant la cérémonie de la présentation réciproque, et bien davantage encore, 2Ô4 l'A. FAMILLF. FARRER DE BUDGE-ROW. quand le vieux monsieur Farrer insista pour que l'une d'elles vînt s'asseoir à côté de lui sur le canapé. Pas une ne bougea. — Miss Mills, ditM"Peek, si vous vous asseyiez sur le canapé ? — Non , merci , madame. — Miss Anne Mills, asseyez-vous donc sur le ca- napé. — Non, madame , merci. — En ce cas, miss Baker ou miss Grâce, — Henry, ma quatrième fille porte le nom de Mademoiselle; Grâce Baker est notre favorite. De grâce, ma chère, vous allez vous asseoir sur le canapé, j'en suis sûre. Quoi ! pas une de vous ne veut y aller? ajouta-l-elle , voyant que les cinq demoiselles disposaient leurs robes pour s'asseoir sur les trois chaises. Mon Dieu, dire qu'il y a tant de place de l'autre côté! Allons, je vois bien qu'il faut que j'aille m'asseoir sur le canapé , et Henry prendre ma place. Miss Mills sembla au moment de courir vers le ca- napé , quand Henry s'assit auprès d'elle, comme il en avait reçu l'ordre. Elle tortilla le bout de son gant sur ses doigts, baissa les yeux, et répondit , oui , monsieur, non, monsieur, à tout ce qu'il put lui dire, et s'avisa bientôt qu'il fallait qu'elle allât demander à M" Peek comment se portait le nouveau né. A ce mouvement inattendu, deux des quatre demoiselles qui restaient se levèrent à moitié de leurs chaises, mais se rassirent en disant : Mon Dieu! mon Dieu! Alors ce fut à la plus voisine à tortiller l'extrémité de son gant, à bais- ser les yeux, à répondre, oui, monsieur, non, mon- sieur, mais en laissant toutefois un bon tiers de chaise entre elle et le jeune savant. On ne put rien faire avant l'arrivée de M. Peek, que HURLER AVEC LES LOUPS. V 55 d'apprendre à Henry quelles étaient celles de ces de- moiselles qui jouaient du piano, et quelles étaient celles qui savaient dessiner. Henry n'avait rien à dire autre chose, si ce n'était qu'il désirait entendre les unes, et voir les dessins des autres. Là-dessus M rs Peek dit qu'elle était bien fâchée que son piano ait été monté au grenier, jusqu'à ce que ses filles fussent en âge de s'en servir. À la lin M. Peek arriva se frottant les mains, et de- mandant excuse aux dames de s'être fait attendre pour Je thé. Mais c'était le privilège d'une profession comme la sienne , de choisir, pour ainsi dire , le moment où il lui plaisait de travailler, et il avait profité de cet après- midi pour faire ses visites officielles là où on les atten- dait le moins. Quand Jane se fut assise à la table à thé avec l'une des miss Mills pour l'aider, que Peek eut fait venir une petite table pour lui et son beau-père , il se mit à causer plus particulièrement avec celui-ci , parce que, quant au jeune savant, son rôle devait être d'amuser les dames. — Vous connaissez les Browns, et la manière dont ils en ont agi envers ma femme et moi, en essayant d'embaucher notre bonne d'enfants , dit Peek à M. Farrer. — Oh! oui, j'espère que vous le leur avez bien fait payer. — Certes, ils auraient dû y regarder à deux fois, avant que de se mettre mal avec moi. Il m'est toujours aisé de savoir quand ils sont le plus occupés. C'est pré- cisément dans ce moment-là que j'entre, que je me- sure, que je pèse , que j'examine, que je mets sens dessus dessous le magasin ! Je leur ai consacré aujour- d'hui toute mon après-midi. 256 LA FAMILLE FARRER DE BUDGE -ROW. — ■ Eh bien ! leur avez-vous pris une livre de contre- bande? — Pas une once. Ils savent que je le voudrais si je le pouvais. C'est ce qui fait qu'ils sont toujours sur leurs gardes, et ce qui les amuse peu. Comment avez-vous trouvé le vin de Palmier que vous avez bu ici la der- nière fois? — Excellent. Est-ce que Brown y était pour quel- que chose? — Pas lui ; mais puisque vous l'avez trouvé si bon la dernière fois, vous en aurez un autre verre ce soir. Cette excellente liqueur est une des bonnes choses que l'on gagne à faire les choses avec douceur; c'est ce que je dis à Patience quand elle est en colère, et, dans ce cas, je garde quelque joli petit présent que j'avais intention de lui faire. — Oui , oui ; vous trouvez, je suppose, votre compte à avoir la vue mauvaise de temps en temps, et qui vou- lez-vous qui s'en aperçoive au milieu de cette multi- tude d'articles qui paient des droits? Oui, oui, c'est une des conditions sous-entendues du métier, comme nous disent ceux de vos collègues qui viennent chez nous. — J'espère que vous les trouvez accommodants. — Oui , maintenant nous savons comment les pren- dre, et ils sont merveilleusement bons pour Michael, eu égard à la masse de ses affaires. Michael témoigna son assentiment par l'un de ses gros rires stupides. Henry écoutait toute cette conversation sans man- quer à la politesse , qui voulait qu'il passât et repassât les tasses de thé , et qu'il amusât ses voisines. Il apprit plus qu'il n'en avait su jusque-là, par la facilité qu'avaient les collecteurs des contributions indirectes d'opprimer HURLER AVEC LES LOUPS. 207 lespelils, de taquiner les orgueilleux, de proléger et d'aider les négociants malhonnêtes. 11 sentit qu'il- ai- merait mieux balayer les rues qu'être un cxciseman comme Peek. Cette profession lui paraissait odieuse, pourne rien dire de plus. Il devintde moins en moinscapablede donner debons conseils aux demoiselles qui jouaient aux cartes, d'ad- mirer leurs têtes et leurs paysages, à mesure que Mi- chael se livra aune gaîté plus bruyante, et que Peek fut plus gai dans les histoires qu'il racon lait des bons tours qu'il faisait à ses viclimes les petits marchands. Il re- fusa de toucher au punch qu'on lui disait si bon , et préféra prendre avec les dames du nigus (1) et des petits gâteaux. Il se leva pour aider miss Grâce Baker à mellreson schall; mais on craignit dans la famille que ces demoiselles, en rentrant chez elles, ne rendissent pas un compte aussi enthousiaste qu'elles l'auraient pu faire, s'il avait déployé tous ses moyens. — Quel habile homme que ce Peek! dit M. Farrer à Henrv, comme ils s'en retournaient à la maison après avoir déposé les miss Mills à leur porte; quel habile homme, et comme il est bien fait pour son état! — Oui, comme vous dites, mon père, il est bien fait pour son état. Comme la nuit est froide ! — J'espère que vous avez entendu quelque chose de ce que disait Peek; il m'a semblé que cela devait vous amuser. Je l'inviterai quelqu'un de ces soirs, et alors je lui ferai raconter quelques autres histoires aussi bonnes que celles d'aujourd'hui, bien que plus an- ciennes peut-être. Vous m'entendez, Jenny? rappelez- vous d'inviter Peek et. Patience pour leur première soirée libre de la semaine prochaine, et alors nous (1) Viu chaud sacré, étendu d eau avec quelques gouttes de citron. vm. 17 iv FAMILLE : m iun..i - r,<>\v. les aui tjous seuls, Uloos, Michael, i en- core % il i si plus de dix heures, je parierais que Moi> "un el Sam dorment vis-à-vis I un de I autre bu coin «lu [eu ; n'a) i i pas p< ur, sonn les rév< illei . i i ^ journé< i se passèn ni ainsi les unes aprèsles ou - 1res d'une m i peu près semblable. Rien ne se i 1 d< i lisons qui avaient fail rappeler Henry \ la maison. Il s'accoutuma bientôt . plus aisément qu'il ne l'aurait cru, à ce que sa position avaitd'él , d'a- bord parce que l'homme s habitue à tout, et ensuite i irce que Londres était en émoi des grands événe- ments qui se passaient sur le continent , el dans l'at- tente des chapitres curieux dans l'histoire des nalioi ([tic le temps allait dérouler. M. Farrer ne trouvait pas mauvais que son fils s'absentât presque toute la jour- née, parce qu'il était sûr que le soir il lui rapporterait »lt>s nouvelles. I ne. fois, il avait rencontré une proces- sion allant planter l'arbre de la liberté à rleonington- Commoo ; une autre fois, il avait des récits intéressants a faire des infortunes des émigrés, que son père i un moment de comparer .à des sauterelles qui dévo- raient les fruits du pays, ou aux guêpes qui s'abattaient en essaims sur les sucres pendant l'été. Henry avait l< s nouvelles les plus récentes su r les progrès de l'émeute qu'excitait dans quelques contrées la cherté des vi- \ res, et sur certains jugements pour sédition, dans les- quels son cœur paraissait profondément ému , quoi- qu'il laissât son père se railler des traîtres qui encou- rageaient le peuple & p< nser que le gouvernement pût avoir t«>rt en quoi ([in- ce fût. Henry voyait toutes les n vues, il savait tous les embarquements de soldats . il pouvait «lire combien de nouveaux employés on avait pris i la banque, combien n- duite, avait soin qu'il trouvât toujours des chaussures bien saches quand il rentrait, recevait avec reconnais- sance tous les n-'its qu'il lui faisait , et ne se perrnet- tait pas de questions, h Ile luttait tant qu'elle pouvait contre une passion qui la devait dévorer un jour en- 'ibO LA FAMILLE F\BREB DE BUDGE-BÔW. tièrcment. EI!c lullait contre la pensée de nourriture prise, et de vêtements portés par un frère qui ne ga- gnait rien, et se disait, pour y répondre, que bien que Henry ne jouît plus des avantages d'un collège, il coûtait moins cher à la maison, et, somme toute, elle eût désiré que ce genre de vie pût continuer quel- que temps encore. Un matin, le thé de Michael étant resté dans sa tasse jusqu'à ce qu'il fût complètement refroidi, on décou- vrit que Michael n'était pas à la maison. M. Farrer finit par dire avec une apparente insouciance qu'il ne re- viendrait pas de deux ou trois jours. Jane but la tasse de thé froid pour qu'il ne fût pas perdu, et personne ne sembla y songer davantage, Une heure après le déjeûner , avant que Henry n'eût fermé un petit volume grec que depuis jquelque temps il lisait à ses moments perdus , M. Farrer mit Ja tête à la porte du parloir : — i Dites donc , ïîarry , nous sommes très-occupés dans la boutique aujourd'hui, et Michael qui n'y est pas ' — En vérité, monsieur, voulez-vous que j'aille chercher quelqu'un pour vous aid#r? — C'est très-joli ! et vous, vous resterez là assis à ne rien faire? allons venez vous-même, je vous aiderai à trouver le tablier de Michael. Henry commença par rire , puis après un moment d'hésitation, il mil son livre dans sa poche et suivit son père. Tandis qu'il essayait assez maladroitement de ceindre le fatal tablier, sa sœur l'aperçut à travers la petite fenêtre qui lui permettait de voir dans la bouti- que et l'appela pour savoir ce qu'il faisait. — Je vais essayer de couper du lard fumé et de pe- ser du beurre aussi bien que Michael. IllRLEK AVEC LES LOUl'S. SiGl — Est-ce de vous-même que vous vient ce ca- price? — Mon père me l'a mis dans la tête, mais c'est ma volonté de le faire jusqu'à ce que Michael revienne. 11 n'y avait pas un mot de plus à dire, mais Jane rougit jusqu'au blanc des yeux; et quand elle vit en- trer la première pratique et M. Farrer se planter de- vant Henry pour le regarder chercher à deviner le poids de savon demandé , il lui fut impossible de poser le lo- tald'une colonne de chiffres qu'elle venait d'additionner. Il se dit dans plusieurs maisons du voisinage, ce jour- là, que M. Farrer avait un nouveau garçon de boutique terriblement long à ficeler les paquets , et qui hachait le fromage comme s'il ne distinguait pas une once d'une livre à la vue. Henry ne s'était pas douté de com- bien il s'en fallait qu'il pût rivaliser avec Michael. Il faut une certaine habitude pour attraper les mouvements ar- rondis et gracieux avec lesquels un boutiquier adroit confectionne un paquet et le présente à une jolie pra- tique. De plus, Henry ne connaissait pas encore l'art de plaisanter avec les cuisinières et de tourner un compliment aux vieilles femmes. Lorsque fatigué , mal?de et troublé intérieurement plus qu'il ne pouvait se l'expliquer à lui-même, il ren- tra dans le parloir après avoir eu soin que les volets fussent convenablement fermés, au moment où il brû- lait de se purifier de toutes les saletés du comptoir, son père l'accueillit de ses compliments : — Bravo ! Henry, vous irez très-bien d'ici à quelque temps, et vous me rattraperez le fromage que vous m'avez gâché aujourd'hui. Je suis sûr que demain vous ne fe- rez déjà plus autant de miettes en cassant le sucre. Et a la lin de l'année nous verrons pour quelle part nous pourrons vous associer dans «os affaires. 262 LA FAMILLE FARRER DE RUDGE-ROW. — Voulez-vous dire , mon père, que je doive passer une année entière comme j'ai passé la journée d'au- jourd'hui ? — Sans doute, et toutes les années que vous pouvez encore avoir à vivre. Mon père a fait sa fortune daus cet étal-là, et je veux que mes fils y fassent la leur. Henry ne répondit qu'en présentant une chandelle à son père pour allumer sa pipe. — Ah ! ça, Henry, reprit M. Farrer, après un mo- ment de silence, vous descendrez demain malin à la boutique. — Certainement; jusqu'à ce que Michael soit re- venu , si , comme vous le disiez ce matin , il doit reve- nir avant la fin de la semaine. — Et quand il sera de retour, vous verrez qu'il vous mettra au fait beaucoup plus vite que je ne le saurais faire. — Et quand il sera de retour, j'espère trouver les moyens d'utiliser l'éducation que vous m'avez donnée, mon père. Ce serait autant de perdu , si je devais être épicier. Miss Farrer ne voyait qu'une perte à faire quoique ce fût autre chose, et de l'in gratitude à hésiter à accep- ter un étal qui permeUi ait à Henry de devenir, comme son frère et ses sœurs, créancier de l'Etat à des condi- tions très-avantageuses. Il inilia plus profondément son (ils dans le secret de sa richesse , qu'il ne l'avait fait jus- qu'à ce moment; et quand il vit que celle confidence n'avançait en rien ses desseins, il fut vexé de l'avoir hasardée, entra dans une grande colère, cassa sa pipe et ordonna que toute la famille allât se coucher. Le lendemain et le jour suivant, les choses se passè- rent si doucement dans la boutique, que chacune des deux parties espérait que l'autre avait entendu la rai- KVBLKB AVEC LliS LOUPS. '^G5 son. Le vendredi au soir Michael revint de joyeuse hu- meur. II y avait de la mer dans tous ses discours et tous ses vêtements sentaient le tabac. Le samedi malin ce fut Henry qu'à son tour on ne trouva plus. Morgan pa- rut les yeux rouges, dit qu'il était parti de très-bonne heure avec sa petite valise, lui laissant Ialettre qu'elle remettait maintenant à son maître. La lettre fut lue, froissée dans la main el jetée en silence sous la grille de la cheminée. Jane s'en empara ensuite. Henry y disait qu'il estimait trop l'éducation qu'il avait reçue pour n'en pas faire le meilleur usage possible ; qu'il avait toujours été de l'opinion de son père, que c'était un péché de rester oisif à la maison ; qu'en conséquence, il allait faire ses -efforts pour se procurer immédiatement un emploi qui le rendît indé- pendant; qu'il viendrait voir son père aussitôt qu'il au- rait quelque chose à lui apprendre, et qu'il s'empresse- rait toujours de reconnaître par ses respectueuses at- tentions l'éducation dont il lui était redevable. Morgan n'avait pas le plus léger soupçon de l'endroit où il pouvait être allé. 11 l'avait chargée de présenter ses amitiés à sa sœur et de lui dire qu'il la verraitbien- tôt et souvent. Morgan avait confiance dans ce qu'il lui avait dit qu'il ne se regardait pas comme haï ou chassé de sa famille , il lui avait paru tout aussi affectueux que jamais pour ses parents , et ne désirait rien tant que l'occasion de le faire voir. Jane fut entièrement de cette opinion, elle ne vou- lut pas qu'on dérangeât rien pour le moment dans sa chambre, et alla s'asseoir dans son peut bureau pour épier tous les habits noirs qui passeraient devant la boutique. 2G/1 LA FAMILLE FARRER DE BUDGE-llOW. CHAPITRE III. LE LIT DE MORT. La première fois que Henry vint voirsafamiile comme il l'avait promis, M. Farrer fut uu peu surpris de ce que son habit était encore noir et lustré; une vague image de chemise en lambeaux, d'une besace et. de croûtes de pain avait flotté dans l'esprit du bonhomme toutes les fois qu'il avait'prophétisé que Harry viendrait mendier à la porte de son père, tandis que celui-ci semblait n'avoir à se plaindre de rien , qu'il ne deman- dait rien à manger, qu'il ne parlait jamais d'argent et qu'il paraissait fort joyeux. 11 est impossible de dire qu'il fût plus pâle qu'à l'ordinaire, et, ce qui était plus surprenant , il ne faisait point de mystère et répondit à toutes les questions qu'on lui fit. Personne ne demanda s'il était marié , et il n'y eut que Jane qui désirât sa- voir où il demeurait. Mais il raconta comment il avait obtenu une occupation qui semblait devoir lui suffire quanta présent. Il essaya de faire comprendre à son père la nature du travail littéraire qu'il avait entrepris. Mais une fois qu'il eut confessé que ce travail ne lui rapportait pas autant par semaine que celui de son frère, M. Farrer ne voulut plus d'autres détails — Jane, vous viendrez me voir? dit Henry à sa sœur, quand ils furent restés seuls. — Mon père dit qu'il vaudrait mieux que ce fût vous qui vinssiez ici. — J'y viendrai aussi , mais cela n'empêchera pas que Lli LIT DL MORT. 265 vous veniez me voir; j'ai quelque ehose à vous mon- trer. — Peut-être pourriez-vous l'apporter ici, car mon père.... — ■ Ah ! il vous défend de venir me voir ! à coup sûr dans ce cas je viendrai, moi, et bientôt. Savez-vous, Jane, il me semble que papa a mauvaise mine. — Il est tourmenté parles affaires en ce moment — et non pas du parti que vous avez pris , car il disait en- core hier que par le temps qui court , mieux vaut n'être pas dans le commerce. — Qu'est-ce qu'il y a donc? est-ce que la clientelle diminue? — Beaucoup; et le profit est chaque jour moindre. On a tellement taxé tout ce qui est nécessaire aux clas- ses infimes de la société, qui sont après tout les con- sommateurs les plus importants à cause de leur nom- bre, qu'elles se passent de sucre et de thé, et qu'elles économisent plus que vous ne sauriez croire sur la chandelle et le savon. En outre, cette cherté fait aug- menter partout le prix des salaires, et nous nous en apercevons immédiatement à la décroissance de nos profits. Pour peu que les choses aillent encore en em- pirant, nous nous trouverons sans le sou. Maintenant c'est tout ce que nous pouvons faire que de balancer au bout de l'année le gain et la dépense. — Ce sera une chose bien déplorable , Jane, s'il vient à en être ainsi de toute la nation. Mais je ne crois pas que vous et mon père deviez vous en tourmenter beaucoup, d'après ce que vous avez, l'un et l'autre, mis de coté. Avez-vous appelé le docteur Say pour mon père? — 'Mais non; je craindrais de l'alarmer en lui en parlant, et puis je sais que son mal vient de contra- «66 LA FAMILLE FARREU DE BUDGE-UOW. riétés et de chagrins; cependant je vais l'observer de près, et s'il ne va pas mieux Mais jamais je ne lui ai vu l'air si malade qu'aujourd'hui. Morgan attendait près de la porte, lorsque Henry se disposa à sortir. — Je suis honteuse, mon cher ami , lui dit-elle, de ne vous avoir pas cru le matin où vous êtes parti, quand vous m'avez dit que vous reviendriez et que vous alliez être heureux. — Eh bien ! Morgan, vous me croyez maintenant? — Oui, mon cher Henry, et je vois à votre mine qu'il y a quelques bonnes raisons pour cela. Savez- vous que si ce n'était pas si étrange, je dirais presque que vous êtes marié. — Effectivement c'est là une étrange supposition. Si vous veniez quelque jour voir ce qu'il en est 9 et si vous ameniez Jane avec vous, la chose n'en vaudrait que mieux. — Ah, mon cher! ce serait un changement bien heureux pour elle avec le mal qu'elle se donne pour son père. Je l'entends la moitié de la nuit marcher à pas de loup pour s'assurer que son sommeil est tranquille , quand. par hasard il dort, et le consoler quand il ne dort pas, ce qui arrive Je plus souvent. — -Est-ce qu'il souffre beaucoup? — De l'esprit, mon cher Henry, beaucoup. Mais que peut-on attendre de ceux que Dieu à laissés se tromper sur le but de la vie et les efforts de l'homme ? A coup sûr je m'attends à ce que vous pourvoirez aux besoins de votre famille quand vous en aurez une; mais j'espère ne vous voir jamais vous tourner et vous re- tourner dans votre lit, tourmenté de l'inquiétude de savoir si vous aurez trois fois, ou seulement deux fois autant d'or que vous pourrez jamais en dépenser. LE LIT DE MORT. 267 — Soignez-le doucement, Morgan, et envoyez-moi chercher si vous croyez que Je puisse vous être d'aucun secours. — Mon cher ami, il n'y a pas d'enfant malade que je soignerais aussi doucement que votre père , même si je n'avais pas devant les yeux miss Jane pour me ser- vir d'exemple. Je vous enverrai chercher , je vous le promets, mais tout ce que nous pourrons faire ne ser- vira que de bien peu de chose dans une si sérieuse ma- ladie. En venant dans ce monde, nous n'y avons ap- porté ni or ni amis. Il est certain que nous ne pourrons non plus en emporter. Toutefois , comme ditMichael, si la vente reprenait tout d'un coup, il pourrait guérir encore. La vente ne reprit pas , et différentes circonstances concoururent pour attrister M. Farrer , et augmenter par conséquent son mal. Dans l'espace des huit mois qui suivirent, près de mille faillites vinrent attester la nature malfaisante des fardeaux qui pesaient sur le com- merce. Des bruits de la chute prochaine de l'Eglise et de l'Etat circulèrent avec assez de retentissement, pour ébranler les nerfs d'un homme malade qui ne conce- vait pas qu'on pût s'appuyer sur autre chose que sur l'Eglise et l'Etat. Chaque fois que Henry le venait voir, il le trouvait plus malade, quelque flatteuses que fus- sent les espérances du médecin. Il ne fallait pas songer à le faire changer d'air, c'eût été le tuer. Là où il était né, où il avait grandi, il devait mourir. Tout ce qu'un pouvait faire de mieux, c'était de l'envelopper dans sa grande redingote et de le laisser assis derrière le comp- toir, bavardant, ordonnant, pesant pour deux sous de quelque chose, et se plaignant de tout le monde, de- puis M. Peek jusqu'à Sainson garçon de boutique. Le dernier jour de l'année se leva brillant et pur. 868 LA FAMILLE FARRER, DE BUDGE-ROW. Lorsque Morgan sortit de la boutique avec son man- teau rouge et son chapeau de castor, costume gallois qu'elle continuait de porter, un soleil de cuivre se mon- trait sur les cheminées de la maison vis-à-vis , et Se re- flétait sur les sucres candis dans la montre et sur les* glaçons qui appendaient à l'auvent. Bien des sons joyeux traversaient l'atmosphère glacée; les éclats de rire des enfants qui glissaient dans la rue, le cri des marchands de journaux, ie trépiguement des chevaux sur le pavé glissant, le bruit des tasses et des cuillers dans les échoppes où l'on vendait du café brûlant : tout cela paraissait étrange aux yeux et aux oreilles de Morgan , non-seulement parce qu'elle ne mettait pas souvent le pied dehors, mais par contraste avec la scène de dou- leur qu'elle venait de quitter. Au moment où elle sortait de la chambre de M. Farrer , un jour rougeâlre commençait à percer les ri- deaux de stoff de la fenêtre, donnant le signal pour éteindre la petite chandelle jaune et pour dire quel- ques paroles encourageantes au patient à l'occasion de la nouvelle année. M. Farrer avait paru effroyable- ment ma! à la lumière incertaine du feu, assis qu'il était dans son grand fauteuil dont sa poitrine oppressée n'avait pas permis qu'on le bougeât. Mais quand le jour fut venu, il était d'une pâleur cadavérique, et Morgan avait compris qu'il était temps d'avertir Henry, sous prétexte d'aller acheter un gallon de vin. Son maître la rappela pour lui défendre d'aller ache- ter du vin étranger, quand il y en avait tant d'indigène dans la maison. Mais elle était déjà trop loin pour en- tendre sa faible voix, et toutes les personnes qui se trouvaient dans la chambre étaient d'avis de cette ac- quisition. Le docteur Say , apothicaire , qui passait fort bien pour médecin dans le voisinage, déclarait que LE LIT DE MORT. 269 le vin fait en Angleterre avec des raisins secs n'irait pas à l'estomac dn malade et ne le soutiendrait pas. Peek, son gendre, rappela au vieux gentleman que le coût de ce vin serait pris sur sa succession , puisqu'il était peu vraisemblable qu'il survécût assez pour payer la note. — Mais vous , dit le vieillard, dans l'intervalle de ses crises, vous me disiez encore , la semaine dernière, qu'il y a peu de gens qui se permettent de boire du vin étranger., a moins qu'ils ne dépensent leurs 600 livres sterling par an (i5,ooo fr.)« Je ne dépense pas 600 li- vres par an , et le vin de raisins secs de Jane m'aurait fort bien suffi. — Celait en parlant des taxes , — des taxes qui dou- blent le prix du vin. Je ne vois pas pourquoi ceux qui ne dépensent que 000 livres par an ne boiraient pas autant de vin que ceux qui en dépensent six , si le prix en était diminué de moitié , surtout quand ils sont ma- lades et mourants, — et ce serait une belle chose pour les commerçants en vins , car il y a bien plus de reve- nus de 000. livres que de six. Ainsi les vendeurs et les buveurs ont également raison de payer 10 shillings chaque gallon de vin qui ne devrait en coûter que cinq avec une taxe raisonnable. — Allons, M. Peek, ne rendez pas mon père mé- content de son vin avant qu'il ne l'ait goûté , dit Jane, remarquant que le front du vieillard se plissait à la simple mention de ce prix énorme. — Oh! n'importe, s'il eût été bien portant, il lui eût fallu du vin aujourd'hui et de l'eau-de-vie par des- sus le marché , si Jerry Hill et son frère eussent été de ce monde. — ■ Mais, allons, monsieur , si vous êtes mécontent du droit sur le vin, que voulez-vous? il n'y a pas d'autre remède à cela qu'une taxe sur nos rêve- 2^0 LA FAMILLE FARIUlR DE BUDGE-ROW. nus, et vous ne l'aimez pas, à ce que vous m'avez dît.' — ^ Ah ! mon Dieu , docteur Say , comme il devient pâle , comme ses dents claquent, il s'en va bien vite, le pau- vre cher homme ! — Dieu confonde la taxe du revenu ! eut encore la force de dire M. Farrer. Je meurs rien que d'en avoir entendu parler. — M. Peek, dit Jane, cessez , je vous prie, de par-» 1er de tout cela; ne voyez-vous pas que mon père ne peut le supporter? — Mais, ma chère Jane, il n'y a rien dont il aime tant à causer; il ne cesse jamais de m 'interroger sur tout ce que je vois et ce que j'apprends dans ma pro- fession. — Eh bien, conlez-lui des histoires pour l'amuser, si vous voulez, mais ne l'effrayez plus de la taxe sur le revenu. — De tout mon cœur. Il n'emportera que des idées plaisantes dans la tombe, s'il ne dépend que de moi. ■ — Dites donc, monsieur, il me semble que vous devez vendre beaucoup plus de chandelle, depuis qu'on a retiré le droit qui était dessus? — Ah! ah! je vois moi-même la. différence dans les plus pauvres maisons où je vais. Un sou par livre sur des chandelles de suif, c'était une taxe qui... — Qui empêchait plusieurs de mes malades d'être convenablement soignés, dit le docteur Say. Quand les gens sont si pauvres que le luminaire est pour eux une affaire , une taxe comme celle-là condamnait bien des malades à veiller dans l'obscurité, effrayés de leur propre imagination, tandis qu'une lumière, qui leur aurait montré les choses comme elles sont, leur au- rait permis du calme et du repos. C'était une mau- LE LIT DE MORT. 27 1 taise taxe, les riches se servant peu de chandelles de suif. — Si celle-là était mauvaise , il y en avait de pires. — Témoin celle sur les maisons à la campagne ayant moins de sept fenêtres ! Bon Dieu , bon Dieu , je n'ou- blierai jamais le mal que m'a donné celte taxe, et tout ce que j'en ai entendu dire. Il devait avoir un génie bien pervers, celui qui a inventé une pareille taxe, et il méritait d'être condamné à habiter lui-même une maison à deux fenêtres. — Vous entendez, M. Far- rer? on a retiré celte taxe-là; et à propos, vous en payiez une, je suppose, pour Morgan, qu'on ne vous demande plus aujourd'hui? M. Farrer prouva qu'il avait encore la force de rire, quand il raconta qu'il n'avait jamais payé un farthing pour Morgan avant le reirait de la laxe sur les domes- tiques femelles. Morgan se croyait elle-même cousine au quinzième degré, et, quand les collecteurs de la taxe devaient venir, Farrer trouvait toujours moyen de donner à Morgan quelqu'ouvrage qu'elle pût faire as- sise dans le parloir, au moyen de quoi il la présentait comme une parente. Jane comprit alors, pour la pre- mière fois, pourquoi son père s'opiniâtrait si étrange- ment, de temps à autre, pour que ses chemises ou le couvre-pied ne fussent raccommodés par nulle autre que par Morgan, et nulle part ailleurs que dans le par- loir. On convint, à l'unanimité , que le retrait de ces trois taxes, ainsi que d'une quatrième sur les charrettes et les haquels, étailune amélioration, quelque lourdes que fussent les charges actuelles, et quelque grande que fût la nouvelle taxe dont on parlait. Par suite de sa résolution de ne donner à M. Farrer que d'agréables idées à emporter dans la tombe , M. Peek se mit à établir que la nation était dans le 2^2 LA FAMILLE FARRER DE BLDGE-ROW. cas de supporter des fardeaux bien plus lourds qu'au- Jrefois. A lui seul, Arkwrighl avait procuré les moyens de payer une grande masse d'impôts, en dotant son pays de la filature du colon. Ah! murmura le vieillard, et qu'est-ce qu'il en est résulté? Arkwright est mort absolument comme un autre. — Oui, positivement comme s'il n'avait eu que ses ooo livres de rente toute sa vie. Mais c'est une noble chose que celle qu'il a faite, de mettre son pays à môme de supporter des temps comme ceux où nous vivons. Quanta moi, je crois que le ministère sera bien venu à nous demander plus d'argent encore, dès que nous aurons eu une découverte aussi heureuse que celle de notre manufacture de colon. Je ne suis plus autant contre la guerre, puisque nous avons ce moyen d'en payer les frais. — Vous oubliez, Peek, qile nous avons des dettes. Le devoir d'abord, le plaisir après. Charité bien or- donnée commence par soi-même. Payez vos dettes d'a- bord, et puis faites la guerre, s'il le faut. — r Oh ! mon Dieu , il s'élèvera quelque nouveau per- fectionnement ; nous avons tout le temps de payer les dettes. Quand la guerre sera finie, le ministère n'a qu'à trouver quelqu'un comme Arkwrighl , qui fera une grande invention , et il pourra payer la dette à son loisir. — Non , jamais ! s'écria Farrer avec une énergie dont il ne paraissait plus capable. Vous verrez Arkwiight dans l'autre monde avant de voir son semblable en ce- lui-ci. Je l'ai connu, moi, Arkwrighl. Quant à la dette, — comment sera-t-elle jamais payée? Le pays est ruiné , et Dieu sait ce que deviendront mes petites éco- nomies. LE LIT DE MORT. S 7.) Et le vieillard pleura comme s'il avait perdu toute sa fortune. C'était toujours un sujet de chagrin pour lui qu'Arkwright, qu'il s'était habitué à considérer comme le plus heureux des hommes, eût été obligé de se sé- parer de ses richesses, — de mourir comme un autre homme. Peeck essaya de le consoler, sans tenir compte des froncements de sourcils du docteur Say,ut des invitations que lui faisait Jane de retenir sa langue. — Eh bien! tout ce qui demande qu'on en prenne soin ira à Jane, je suppose, encore qu'une partie de votre mobilier serait mieux clans notre ménage que chez une femme seule. Vous avez là un bien mou ma- telas, et le lit tout entier est précisément ce qu'il nous faudrait pour la chambre brune , comme je le disais hier à ma femme. Mais Jane aura toutes ces choses-là , je le crains bien. — M. Peek, de deux choses l'une , dit Jane , faites- moi le plaisir de vous en aller ou de cesser cette con- versation. — M. Farrer passera encore bien de bonnes nuits dans ce lit-là , dit le docteur Say , lorsque nous aurons vaincu la petite obstruction qui gêne sa respiration. — Allons donc! nous savons tout le contraire, re- prit M. Peek, avec un soupir magnifique. Il est dur d'abandonner ce qui nous a coûté tant de peine à ga- gner. Je vous ai entendu dire, M. Farrer, combien vous aviez été fier la première fois que vous avez eu une "montre gagnée par votre travail. Sans doute c'est celle que nous voyons la sur la cheminée. Diable! il y a beaucoup d'argent là-dedans , à en juger par le poids; c'est encore pour Jane cela , je parie ? Ah ! mon Dieu , elle continuera à faire tic tac, tic tac , quand vous n'y serez plus, absolument la même chose. — -M. Farrer oublia ses souffrances pour suivre de vin. 18 274 IA FAMILLE FARRER DE RUDGE-ROW. l'œil la manière dont Peek maniait la vieille montre, et se jouer de ses suppositions sur l'emploi qu'il ferait de sa fortune. — Et croyez-vous que cet oiseau-là s'apercevra de votre perte ? demanda Peek faisant une caresse du doigt à un verdier dans sa cage. J'ai entendu parler d'oiseaux qui ont dépéri comme le font souvent les chiens à la mort de leur maîtrs ; mais, soyez tranquille, mes petits enfants apprendront bientôt une joyeuse chanson à ce gai 1 lard— là , et l'empêcheront bien de vous pleurer trop longtemps. — Jane, que personne n'emporte cet oiseau de la maison, si ce n'est Morgan, dit M. Farrer, vous m'en- tendez? — Cet oiseau n'est à personne qu'à vous, mon père, et personne n'y touchera. — Ah ! voilà le vieuxbol à punch, continua le gendre, naturellement ce sera pour vous cela encore, Jane? — Notre bon ami répondit le docteur Say , fera en- core bien des punchs dans ce bol, une fois que nous lui aurons rendu l'appétit. — - Non, non, docteur, il ne fera jamais plus de punch dans ce monde-ci. lise fit un silence après cette déclaration positive, et il ne fut rompu que lorsque Farrer dit à sa fille : — Vous ne dites pas le contraire. Vous ne pensez pas qu'il vaudrait mieux pour vous ne pas avoir mon héritage. Jane répondit d'une façon qui indiquait de grands combats et une grande agonie d'esprit. Elle dit qu'elle se trouverait comme un enfant si son père la devait quitter. Elle n'avait jamais vécu sans lui, elle ne sau- rait conduire sans lui ni ses affaires ni elle-même. En parlant ainsi , Jane était pleine de terreur et en même LE LIT DE MORT. 2JO temps , elle était livrée à des angoisses qui approehaient du remords. — Oh ! dès que je serai mort, vous vous marierez, et tout ce que j'ai ira je ne sais où, à je ne sais qui. Quant à vous faire des reproches, je n'y songe pas, car vous avez toujours été pour moi une bonne fille. Jane répondit qu'elle n'avait aucune idée de ma- riage. — Docteur, de quel côté allez-vous? voulez-vous que nous fassions route ensemble? dit Peek , dont les ap- préhensions sur la destination finale de l'héritage avaient doublé, en remarquant lamanière sentimentale dont le docteur Say regardait Jane depuis que la conversation roulait sur ce sujet. Le docteur Say répondit qu'il n'é- tait pas pressé , qu'il ne pouvait songer à abandonner son patient, qu'il voulait rester pour voir l'effet que ferait le vin , etc., etc. Le vieillard étendit sa main af- faiblie sur la manche du docteur et le pria de rester. — Une raison de ce désir, c'est qu'il lui semblait qu'il ne mourrait pas tant que le docteur serait à ses côtés 9 et une autre, c'est qu'il était bien aise qu'il y eût un étranger quand Henry était avec lui, et que Henry mon- tait en ce moment les escaliers. — On dit que je m'en vais, Henry; et maintenant peut-être vous repen tirez-vous de n'avoir pas fait ma volonté. — J'ai toujours été fâché , mon père, de ne le pou- voir pas. — Docteur, je ne sais pas au jour d'aujourd'hui ce que les pères peuvent faire de leurs fils; voilà Harry qui n'a pas voulu suivre mon commerce quoique j'aie pu lui dire , et voilà Michael qui laisse la boutique toute seule , tandis que moi je suis malade comme vous voyez. Il devait être de retour il y a déjà trois jours, nous 2^6 LÀ TAMILLE FARRKR DE BUDGE-ROW. n'avons pas reçu un mot de lui et je ne sais où tn'a- dresser pour le faire prévenir. Il ne faut s'attacher qu'à ses filles, après tout, — bien que mon père n'ait jamais eu rien à me reprocher, lui. J'étais en train de comp- ter nos paquets de chandelles de huit, quand on m'a appelé dans celte chambre pour le voir mourir. — Eh bien, Henry , je ne vous ai rien laissé, je vous en aver- tis. — Soit, mon père; je suis à même de gagner pour mes besoins. Vous m'avez déjà donné l'éducation qui vaut mieux que toutes les richesses du monde , et je ne l'oublierai jamais. — Je ne sais pas trop ce que vous voulez dire. — J'ai vu une lune au-dessus; — là au-dessus de l'église.... Evidemment le bonhomme divaguait , sa pensée mou- rante se reportait sur ce qu'il avait vu ou cru voir dans la nuit de la mort de son père, et il s'y mêlait d'étran- ges anxiétés sur la manière dont la boutique était né- gligée. Au bout de quelques minutes , Peek était parti pour aller consoler sa nonchalante femme et l'assurer que quelque diligence qu'elle fît , elle n'arriverait pas dans Budge-Row à temps pour voir son père vivant. Jane , pour essayer de calmer le vieillard, était descen- due au comptoir, tandis que le docteur Say et Henry restaient près de lui. Henry ne se souciait point d'y de- meurer seul, dans la crainte que quelque accès de gé- nérosité ne vînt à saisir son père au préjudice de ses enfants plus soumis. Quelques heures encore se passèrent dans ces soins inutiles, incessants, pénibles qui font la plus grande humiliation de la chambre d'un mourant, à fermer tout parce que la lumière le fatigue, et puis à tout ouvrir lorsqu'il ne peut supporter l'obscurité , à préparer des aliments auxquels il ne touchera pas, et des breuvages LE HT DE MORT. *77 ut, quelque chose de ce dégoût qu'où exprime souvent , mais qui était pour elle un sentiment nouveau. Ses idées se brouillé" renl peu à peu <-n réfléchissant sur l'incertitude el le vide de la vie qu'elle avait devant elle. Bile tomba en- dormie dans le fauteuil de SOU père, permettant ainsi à >a vieille amie de s erser les larmes nombreuses qu'elle avait retenues sous une apparente froideur, Dans la suite, Morgan conserva un souvenir plus distinct (pie Jane , de leur conversation de cette nuit. CHAPITRE IV. i I i.i RE BU CAUSANT. La seule chose que Hem v eût convoitée dans l'héri- e de son père, était l'oiseau que Peek avait justement Supposé devoir appartenir à Jane. 1 1 .• n i \ était I on- vaincu que c'était pour Inique cet oiseau avait été ori- ginairement acheté, puisqu'on lui en avait expressément laissé le soin; mais il q£ \oulait pas pour cela le de- mander davantage. Il n'aurait pas permis à sa feanrne île j.iui LSSer une épingle dans celte maison , ou d< 1 n adr< i I étalage le moindre morceau de sucre candi poui apaiser sa toux, si ou ne le lui avait offert, Mor- I 1 1,1. il. 1..N (. U > VN I . gan prit sur elle de porter l'oiseati ù Henry avec tes COflUplilBeoU de sa xetir; elle lui porta de plus une am- ple provision degraineè, et un magnifique morceau de candi pour becqueter Jl élail reelleuieul amusant de voir ce petit oiseau sauter d'un barreau à l'autre et chanter* lorsqu'à la lin <1< s courtes journées d'hiver la petite famille de Henry se préparait à ses travaux du soir. Henry, sa femme et Min beau-père n'avaient pas le temps de rester oisifs au coin du feu à deviser de guerres et de révolutions, à secouer la tète en parlant de trahisons prèles à éclater sous leurs pieds, de la perversité du peuple ou de la chute imminente de la monarchie. Ils n'étaient ni mé- « ban ta ni traîtres, ils ne souhaitaient pas la chute du trône , mais [Js ressemblaient au peuple en cela, qu'ils étaient obligés de travailler pour vivre. Les longues soirées d'hiver leur étaient très-favorables pour cela. .Marie était en ce moment en train d'allumer la lampe, et de disposer les papiers* les plumes. Cela fait, elle se mit .1 ta tâche, tandis que son père et son mari s'asseyaient près l'un de l 'au lie pour composer ce qu'elle devrait transcrire ensuite. Les occupations littéraires de Henry ne consistaient pas uniquement dans la correction d'é- pi euves de livres classiques, bien que ce fut là sa prin- cipale ressource. Il était de plus le principal, et pres- que le seul rédacteur d'un journal très-populaire, qui, grâce à son talent et surtout à sa franchise, causait beaucoup d'ennui à quelques-uns des ministres, et beaucoup de satisfaction aux membres de l'opposition , ainsi qu'a nue notable portion d'électeurs de Londres. Henry aurait proclamé dorant le inonde entier, s'il 1 avait pu , <;ue ses travaux devaient une grande partie OC leur valeur et de leur charme au concours de sou i ' peau-pere, qui avait vécu assez longtemps en Angle- 2&4 LA FAMILLE FARRER DE BUDGE-ROW. terre, pour entendre une grande partie de ses intérêts domestiques, aussi bien que ceux des puissances étran* gères, et qui apportait, dans Je travail commun , une longue observation des affaires du continent ainsi que l'expérience de leurs vicissitudes. M. Verblanc avait été l'un des premiers émigrés en Angleterre. Il n'y était venu d'abord que dans l'intention d'y conduire sa fille, et de retourner ensuite être utile dans son pays; mais la marche des événements avait été trop rapide. Les hommes modérés avaient perdu leur influence , et ne couraient que trop de risques de perdre aussi leurs têtes. M. Verblanc resta donc en Angleterre, espérant y rendre quelques services, jusqu'à ce que son pays ouvrît de nouveau les bras pour accueillir des hommes tels que lui. Henry Farrer s'était attaché à sa fille tan- dis qu'elle résidait dans la famille Stephens, et comme M. Verblanc pensait qu'il était très-probable que les enfants de deux pères très-riches ne seraient pas long- temps très-pauvres, il encouragea leur mariage , ré- solu de travailler avec eux jusqu'à ce qu'il pût recou- vrer une partie de la dot de Marie. Marie transcrivait un article sur la sténographie de son mari ; — elle y était tellement accoutumée que cela ne l'empêchait pas de prêter attention à ce qui se disait à l'autre bout de la table, de faire elle-même des observations de temps en temps. ■ — Et ies coqs mexicains y gagnent-ils? demanda-t^ elle, faisant allusion à quelque chose qui venait de se dire. Les amateurs de combats de coqs ont-ils re- noncé à ce jeu par suite de la taxe? — Ce jeu a singulièrement diminué, ma chère. Le gouvernement ne relire guère que 1^5 mille dollars (120,000 fr. ) de cette taxe; ainsi vous voyez qu'il n'y a plus beaucoup de combats de coqs. ÉCRIRE EN CAUSANT. 28a — S'il en est ainsi, je voudrais que dans votre pro- chain article, vous proposassiez une taxe très-lourde sur la guillotine, qui est bien le plaisir le plus barbare que je connaisse. — Vous êtes pour mettre un pouvoir moral entre les mains du gouvernement, Marie, — le pouvoir de contrôler les goûts et les amusements du peuple. Est-ce une bonne chose qu'un tel pouvoir? — Sans doute; on a pu diminuer le nombre des combats de coqs , on pourra donc diminuer la con- sommation des spiritueux, les jeux de dés, etc. Per- sonne n'est plus ennemi que vous de l'abus du jeu et des spiritueux. Je viens précisément de copier ce que vous dites du gin. — Mais ce même pouvoir peut inviter le peuple à jouer dans les loteries, le tenter à se livrer à la con- trebande, et le tyranniser de mille manières. Quand les taxes son levées sur ce qui se mange, sur ce qui se boit, sur ce qui sert, il peut y avoir, et il y a tou- jours une grande inconséquence dans les leçons mo- rales et pratiques que ces taxes donnent au peuple. Elles disent, par exemple : « Vous ne vous servirez pas de poudre à friser, et vous n'achèterez pas de blé, mais venez tenter la fortune à nos loteries, il y a un prix de 3o mille livres sterling (750,000 fr. ). Si vous voulez du tabac à fumer, il faut le demander à la con- trebande, mais nous vous ferons payer le savon que vous employez pour vous tenir propre , le sel que vous mettez dans la nourriture de vos enfants, l'air et le jour que vous cherchez à introduire dans vos maisons. » — A la bonne heure, mais ce serait-là un abus du pouvoir dont nous parlious. Nos législateurs ne pour- raient-ils faire comme le Mexicains, imposer les mau- vais amusements? -— les objets de pur luxe? 28() LA FAMILLE iARRF.r. DE B6KCE-ROW. — Et qui est-ce qui décidera quels amusements sont mauvais, et quels articles sont de luxe? S'il n'y a personne pour soutenir que les combats de coqs et de taureaux soient des amusements vertueux, il y a bien des opinions sur la chasse au renard ou à la bécassine, sur les foires et les danses de village. Quant aux objets de luxe, où est la ligne qui les sépare des objets de nécessité? — Notre blanchisseuse avait l'air très-sérieux quand elle m'a dit « Il me faut ma tasse de thé, je ne suis bonne à rien sans cela. » Je suppose que notre hôte en dit autant de son vin de Porto, et certainement il n'y a pas un lord qui ne regarde comme une nécessité pour lui d'avoir des domestiques mâles, des chevaux et des voitures. — Quant à moi, je ne vois pas que le gouvernement ait plutôt le droit de décider quels articles seront payés cher par le peuple, qu'un empereur n'en a de dire comment ses sujets attacheront leurs souliers. — Fort bien; mais que voulez-vous donc que l'on taxe? — La propriété. Tout ce que le gouvernement a le droit de faire en fait d'impôts, c'est de lever l'argent né- cessaire, et son principal devoir est de le faire delà ma- nière la plus équitable possible. Il n'a rien à voir avec ce que les citoyens font du reste de leur argent, et il n'a pas besoin d'altérer le prix des choses, pour le plai- sir d'exercer un prétendu pouvoir moral. — Peut-être sauverait-on beaucoup de frais, si le gouvernement prenait les articles de luxe eux-mêmes, au lieu de lever de l'argent sur eux; mais il faudrait de grands magasins pour loger toutes les choses étranges qu'on accumulerait, et alors le gouvernement se ferait marchand. Je ne sais si ce plan a jamais été essayé. ÉCRIRE EN CAUSANT. '287 — Oui, en Chine, le soleil de l'empire céleste a pris ses taxes en nature, » — surtout pour les substances ali- mentaires. — Ainsi , il est devenu un gros négociant en riz ? — Et l'agriculture s'est perfectionnée prodigieuse- ment. — Perfectionnée! Dans ce cas, je suppose qu'il v aurait un grand accroissement de toutes les bonnes choses que le gouvernement voudrait recevoir sous forme de taxe. — Jusqu'à un certain point, la taxation de quel- qu'article que ce soit agit comme un stimulant; mais ce point est facilement, dépassé. La nécessité de répon- dre à ce que demande l'état, excite i'homrne à l'indus- trie et à l'invention , en sorte que si la taxation est mo- dérée , le peuple finit par y gagner, à cause du stimulant qu'il lui doit; mais si le fardeau devient plus lourd, à mesure que le peuple double ses efforts, non-seule- ment il perd courage, mais ce qui devait produire des richesses dans l'avenir, se consomme sans profit, et les moyens de perfectionnement ultérieur disparaissent sans retour. — Ah! s'écria M. Verblanc, combien de fois avait-on dit à ceux qui naguère encore gouvernaient la France , que la taxe enlève au peuple non-seulement l'argent qui entre dans le trésor, et les frais de perception, mais encore la valeur de tout ce qu'elle empêche de créer ! Combien de fois leur a-t-on dit de regarder la Hollande, et de s'instruire par son exemple! — Voilà un cas qui vient à propos pour ce que nous sommes en train d'écrire ; prenons-en note. Quel pays pouvait se comparer à la Hollande, quand la Hollande était la reine du commerce, et la mère nourrice de toute richesse ?. Que lui est-il arrivé ? Son industrie 2iS8 LA FAMILLE FARRER DE BUDGE-ROW. s'est ralentie, son commerce a décliné, sa richesse a disparu, et elle a connu à la fin le fléau du paupé- risme. Pourquoi? Son propre comité des recherches a déclaré que ce changement est dû aux taxes dévo- rantes, qui, non contentes de s'approprier son revenu, avaient commencé à absorber son capital. D'abord, la création de valeurs fut limitée , puis empêchée, gê- née. De ce jour, la Hollande a été tombant du haut de sa prééminence. Il est dans la nalure de cette chute qu'elle doit aller s'accélérant, si on n'y met un vigou- reux obstacle, en sorte qu'il paraît infiniment vraisem- blable que la Hollande disparaîtra de la liste des na- tions. — Est-ce bien cela, Marie? — Oh! oui ; mais il faut encore donner deux ou trois exemples; du moins, quand je faisais des devoirs dans ma pension, on me disait qu'il fallait toujours citer trois exemples. — De tout mon cœur; il ne serait que trop aisé d'en trouver trois fois trois. Lequel prendrons-nous, mon- sieur, l'Espagne ? — L'Espagne, si vous voulez; mais il n'est pas be- soin d'aller plus loin que votre malheureux pays. Votre roi aurait-il été égorgé? — les Français auraient-ils souillé leur émancipation pardesatrocités, s'ils n'avaient pas été plongés dans la misère, excités par le sentiment de longues injustices, et par des taxes dévorantes. Ces taxes, on aurait pu les supporter, je crois, quant à leur chiffre ; mais on ne les levait pas du tout sur les riches et les nobles; elles frappaient exclusivement les tra- vailleurs et les nécessiteux. Les riches et les nobles dé- pensaient leur revenu aussi complètement que s'ils eussent été soumis à une juste taxe, tandis que les tra- vailleurs payaient d'abord leur revenu, puis leur capi- tal; en sorte qu'un beau jour, privés de salaire, ils se KCRIRIÎ EN CAUSANT. 28() retournèrent contre les riches, et les «anéantirent. Les oppresseurs ne sont plus, mais il n'y a pas moyen de recouvrer ce qu'ils ont prodigué sans profit. Le peuple appauvri peut maintenant , la tête levée, jeter à la face du ciel ses cris de famine; mais la subsistance qu'on lui a enlevée, nul ne pourra la lui rendre. — Assez pour la pauvre France, dit Henry écri- vant rapidement. Passons à L'Espagne. — Prenez une seule des taxes espagnoles, prenez l'alcavala, et vous aurez une raison suffisante pour comprendre comment avec son sol si fécond, sa ri- chesse métallurgique, ses colonies où envoyer ses con- sommateurs superflus, l'Espagne est plongée dans une irrémédiable pauvreté. L'alcavala, le monstrueux tant pour cent sur tous les articles bruts ou manufacturés, chaque fois qu'ils sont vendus, doit entamer de plus plus en plus le capital, source de la richesse. Avec l'alcavala, l'Espagne ne pouvait arriver à rien autre chose qu'à la ruine. — Excepté dans les provinces où il n'y avait pas d'al- cavala, — la Catalogne et le royaume de Valence; aussi se tinrent-ils longtemps debout, longtemps après l'a- baissement des autres provinces. Allons., Marie, voilà vos trois exemples. La place nous manque pour inscrire tous ceux qui se présenteraient encore. — ■ Non pas même pour l'Angleterre? — L'Angleterre! voulez-vous dire que l'Angleterre soit sur le chemin de sa ruine? Ma chère amie, vous ne comprenez pas les ressources de l'Angleterre. Peut-être non; mais vous m'avez parlé de huit cents faillites dans les sept derniers mois. N'avez-vous point quelques taxes qui atteignent votre capital? — Nous en avons quelques-unes, comme ma sœur Jane vous le dira; elle sait maintenant combien les vin. 19 2(jO LA TAMILLE FARRER DE BUDGE-ROW. héritages sont diminués par les frais de mutation. C'est une mauvaise pratique que de diminuer ainsi la propriété à chaque mutation ; cela consomme le capital, et gêne la circulation. Mais nous avons peu de taxes de cette nature. Il est vrai que dans un cer- tain sens, toute taxe provient plus ou moins directe- ment du capital; mais presque toutes les nôtres sont payées sur le revenu , et je crois que le revenu suffira pour payer toutes celles qu'on pourra encore propo- ser, pourvu qu'on y garde quelque modération. Avec le revenu que possède l'Angleterre , et l'ambition de son peuple de ne pas descendre dans l'échelle de la so- ciété, l'on fera des efforts pour maintenir son capital entier, aussi longtemps qu'on aura quelque espoir d'y réussir. Nous inventerons, nous perfectionnerons, nous épargnerons en grand, avant que de laiser sacrifier notre capital. —'Dans le cas de votre taxe sur la propriété? — Pourquoi pas? Le but d'une taxe sur la propriété ne serait pas de nous prendre plus, mais de nous prendre moins que nous ne payons aujourd'hui ; moins par l'économie des frais de perception , ce qui serait autant de sauvé. Si notre revenu paie maintenant une taxe plus forte , il suffirait bien alors pour en payer une moindre, et d'autant plus aisément que la taxe se- rait alors plus égale , — le riche sacrifiant une partie de sa dépense improductive— • au grand soulagement du capitaliste industrieux, qui maintenant paie bien plus que sa part. Oh! il faudrait qu'une taxe sur îa propriété fût bien énorme pour entamer notre capital ! Mon Dieu, ma chère, nous pourrions payer l'année prochaine, et cela sans toucher à notre capital, notre grande délie nationale de près de 3oo millions de li- vres slerliag (n milliards 5oo millions). fcCBIRL EN CAUSANT. 3()l — Dans ce cas, il me semble que vous devriez adop- ter cette taxe avant que votre grande dette ne grossisse encore. Coyez-vous qu'elle doive continuer à grossir? — Nos ministres et le parlement y semblent décidés. En attendant, nous jouons avec un fonds d'amortisse- ment; nous avons l'air de vouloir payer, et nous ne faisons que rendre le fardeau de plus en plus lourd. ■ — Vous jouez un jeu d'enfant, qui ne ressemble que trop à la misérable administration qui a réduit la nation française à la besace. Soyez plus sages que nous, débarrassez-vous de votre dette , si vous pouvez en effet payer vos 3oo millions st. sans diminuer votre capital. — INous sommes en guerre , dit Henry, d'une voix abattue, et, ce qui est pire, on déclare que la dette est très-populaire. — Le temps viendra où les fardeaux que vous aurez à supporter pendant la paix vous ôteront cet engou- aient de la dette. — INous ou nos enfants. A cette époque-là môme, je conseillerais encore des efforts immédiats pour payer, quand bien même la dette devrait s'élever au double de ces 3oo millions. — 600 millions sterling (i5 milliards)! mais ce serait une dette inouïe; que penser de vos gouvernants, s'ils préparent ainsi la ruine de votre beau pays? -—Eh bien, quand ils dépasseraient encore celte somme, j'insisterais pour qu'on s'efforçât de payer. A coup sûr, il est difficile de concevoir une dette de plus de 600 millions sterling; mais on conçoit plus difficilement encore qu'une nation consente à en payer l'intérêt annuel, qui serait, je crois, de 5o millions sterling (y5o millions) (1). (1) Dans le cas où il y aurait eu Angleterre un homme, une femme ou 2Q2 LA. FAMILLE FARRER DE BUDGE-ROW. — Ah ! cet intérêt est le grand fléau; si on laisse la detle s'accroître, la nation pourra être soumise, dans un demi-siècle d'ici, à une charge permanente d'inté- rêt, qui aurait suffi seule pour payer toutes les guerres depuis l'originede la dette. Oui, l'accroissementannuel de l'intérêt est un grand fléau , — puisqu'il fait passer des sommes énormes de la poche de certaines classes dans les mains de certaines autres, où elles ne seraient pas naturellement arrivées. Vos ministres ont beau dire que la dette n'est pas une perte réelle pour le pays, puisque la transactionne sort pas du pays, — cette cir- constance n'allégit pas le fardeau de ceux qui sont obli- gés de donner le fruit de leurs travaux aux créanciers de l'état, dont le capital s'en est allé en poudre à ca- non tirée à la mer, ou a été enseveli sur le continent avec les cadavres de leurs compatriotes. — De plus, dit Marie , s'il n'y a point de mal à con- server la dette nationale, parce que la transaction ne sort pas du pays, il n'y en aurait pas davantage à la payer, puisque ce serait encore une transaction toute nationale. — C'est très-vrai. Si tous étaient taxés pour payer les créanciers de l'état , il n'y aurait pas de perte totale. Quant aux inconvénients réels, — la distraction du ca- pital de ses canaux naturels et l'oppression de l'in- dustrie, — le remède serait un soulagement si inesti- mable, que, peu de temps après, ceux-là qui auraient payé la part la plus forte , s'étonneraient de leur pro- pre aisance , et ne comprendraient pas que ia nation ait tardé si longtemps à secouer un si pesant fardeau. un enfant qui aurait besoin qu'on le lui rappelât , mentionnons ici que notre detle nationale s'élève aujourd'hui à huit cent millions de livres sterling (20 milliards), et que l'intérêt annuel s'élève à viogt huit millions de livses sterling ( 700 millions^; RCRIUli UH CAUSAUX. 2(j5 — Comme l'héritier qui a le courage de vendre une partie de ses domaines hypothéqués, pour dégrever le reste. Mais quels sont ceux qui paieraient la plus forte part? — Naturellement les plus riches. Tous devraient contribuer pour une pari quelconque; même le jour- nalier donnerait volontiers une partie de son salaire une fois, afin que, dans là suite, son salaire lui ap- partînt tout entier. Mais c'est l'aristocratie qui a pro- posé celle dette, c'est pour elle qu'on l'a contractée, c'est par elle qu'elle s'est accumu'ée , et il est certain qu'il s'en faut de beaucoup qu'elle n'en supporte une juste part. Ce serait donc l'aristocratie que celte liqui- dation regarderait surtout. — Mais ne dites-vous pas que les membres des deux chambres battent des mains chaque fois que l'on pro- pose de grever de plus en plus la postérité ? — Oui, mais quel parlement est-ce cela? Si jamais M. Grey atteignait son grand but, — -si jamais nous avious un parlement où le peuple pût faire entendre sa voix, et si alors le peuple déclarait qu'il lui convient de continuer à supporter le fardeau que l'aristocratie ac- tuelle lui impose, dans ce cas je dirais que le peuple est le maître et je lui ferais compliment sur sa patience. Mais si , quand le peuple pourra protester et le faire de manière à ce qu'on doive entendre sa voix, si le peuple dis-je, se prononce pour une assiette d'impôts qui at- teindront tous les citoyens, mais qui tomberont prin- cipalement sur ceux-là à qui nous sommes redevables de la detle, je dis que le peuple fera alors non-seule- ment ce qui est juste abstraclivement, mais encore ce qu'il y a de plus aisé, de plus prudent et de plus heu- reux. 2f)4 LA FAMILLE FARRER DE ELDGE-ROW. — Vous écrivez à mesure que vous parlez , dit Marie, est-ce que vous allez laisser le mot aisé? — Oui, parce qu'il est employé ici comparativement. Il n'y a guère de plan qui ne fût plus aisé que de sou- tenir indéfiniment un pareil fardeau. Il n'en coûterait qu'une gêne et un bouleversement passagers pour s'en débarrasser une bonne fois. Je ne sais s'il v aurait un seul individu ruiné ; mais de tous ceux qui devraient sacrifier une partie de leurs propriétés , il n'en est pas un qui ne retirât de cette mesure certains avantages qui, avec le temps, compenseraient sa perte ou même fe- raient plus que la compenser pour lui et pour ses en- fants. Quant à la masse du peuple, ce serait un inesti- mable bienfait; il n'appartient pas à ceux qui se vantent si orgueilleusement des ressources du pays de douter que la chose ne soit faisable. — C'est un noble et beau pays que le vôtre , observa M. Verblanc, et il n'en est que plus étonnant et que plus honteux qu'il contienne tant de misère; — un si grand nombre d'individus qui manquent de tout. Quel- qu'énormes qu'aient été et que soient les dépenses de votre gouvernement, comment avez-vous non-seu- lement soutenu mais encore augmenté vos ressources? Comment, quand laguerre vous coûtait tant, avez-vous perfectionné votre agriculture , votre marine et vos ma- nufacîures? Comment avez-vous bâti vos docks , ouvert vos canaux et redressé vos routes? Et quand la nation s'enrichissait ainsi, comment des masses d'individus se sont-elles appauvries jusqu'à la misère? — Et comment en serait-il autrement quand le poids des emprunts publics tombe aussi inégalement qu'en Angleterre? Quelque terrible que soit Je chiffre de l'impôt , l'inégalité de sa répartition est plus terrible en- core. Il est très-possible, — en tenant compte de ce ÉCRIRE EN CAUSANT. 20, f> qu'il y a de stimulant pour l'industrie et l'invention dans une guerre populaire , — que le capital de la na- tion ne fût pas beaucoup plus considérable qu'il ne l'est aujourd'hui, si on nous avait épargné les guerres et les autres dépenses improductives que le trésor publie a payées depuis p.o ans; mais la répartition de l'impôt est très-fautive et il en résultera pour les générations à venir des embarras qu'on n'ose approfondir. — Cela vient de ce que vos gouvernements ontpoussé trop loin leursystême d'emprunt. Il y a à coup sûr toute la différence du monde entre un individu qui emprunte pour son commerce ou pour une entreprise lucrative quelconque , et les gouvernements qui empruntent ce qu'ils doivent dissiper dans l'air, dans la mer ou ense- velir sous la terre, de manière à ne pouvoir pas plus en être retiré que la pluie qui tombe sur un sol desséché. — Pourquoi, demanda Marie, l'argent que coûte la guerre ne serait-il pas levé chaque année? la nation alors saurait ce qu'elle ferait en entreprenant une guerre. Quand mon père rebâtissait son château, il payait cha- que partie à mesure qu'elle était terminée, en sorte qu'il a quitté la France sans reproches et sans dettes. — Quand les gouvernants et les gouvernés n'ont nul souci des générations à venir, ils trouvent plus aisé d'emprunter et de dépenser que de balancer leurs re- cettes et leurs dépenses. Quand les gouvernants n'o- sent pas demander autant qu'ils désirent dépenser, ils échappent à ce que les taxes nouvelles auraient de dé- plaisant en proposant des impôts. Quelques taxes dont notre gouvernement nous ait chargés, il n'a pas osé nous taxer actuellement assez , ■ — assez pour les plans proposés à la nation. — Il craignait de rendre le peuple impatient. — Précisément, et le peuple a montré ce que les -2(ji\ LA FAMILLL FAlir.LR Dli 1IUDGE-R0W. hommes d'Etat appelaient, il y a déjà bien des siècles, une ignorante impatience de l'impôt, c'est-à-dire , que ceux qui se disent les représentants du peuple ont ap- prouvé des projets dispendieux pour lesquels le peu- ple ne s'est pas trouvé disposé à payer. Les gouver- nants et le peuple paraissaient déraisonnables aux yeux les uns des autres. Le plus grand tort est d'appe- ler les représentants du peuple ceux qui ne le sont pas réellement. M. Grey et les amis du peuple font tout ce qu'ils peuvent pour amener les deux partis à se mieux comprendre. Quand ils y auront réussi, j'espère qu'on ne s'en ira plus en guerre aux dépens des générations à venir, — qu'on ne se précipitera plus dans des dé- penses sans avoir actuellement dans les coures de quoi y faire face. — Ceux qui les premiers inventèren