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A MONSIEUR FRÉDÉRIC CREUZER, AUTEUR DE LA SYINIBOLIQUE ET DE LA MYTHOLOGIE DES PEUPLES ANCIENS, HOMMAGE D'Ui\E PROFONDE RECOKiVAISSAKCE. •««»« «s »s »€«} «««a«€>«@ «e«« «e«s «««3 «««9^«e«@ «««^«««««««o «<»«9 »4« INTRODUCTION. Une grande gloire pour les peuples modernes est d'avoir conçu l'histoire universelle. Ce point de vue transcendental est resté entièrement in- connu des anciens j ils se confiaient trop ferme- ment dans l'état présent des choses, ils avaient vu trop peu de ruines, pour penser jamais que les annales du monde eussent à révéler d'autre vérité qiie le maintien de la loi contemporaine. Au commencement, quand les nations, avec une énergie naissante , s'établirent sur un sol jeune comme elles , à peine si elles croyaient devoir mourir un jour- et chacune d'elles, se faisant le centre et le but de l'univers, se proposait elle- même à l'adoration du genre humain. Mais, quand chacune de ces idoles eut péri à son tour, le monde qui leur avait donné sa foi commença à s'inquiéter et à chercher au-delà le prix du sang versé et des travaux des générations qui les avaient précédées : alors , pour tout achever , ap- parut une croyance nouvelle, qui transporta les esprits par-delà les limites de l'espace et du temps, en sorte qu'en contemplant l'immuable et l'ab- 8 INTRODUCTION. soin, on se mit à s'olFrayer de tout ce qui n'est pas éternel. De ce jour, on fut moins avare des siècles : on comprit qu'ils pouvaient être prodi- gues sans danger, et les empires, qui jusque-là semblaient si permanens , remplirent les âmes d'épouvante par la brièveté de leur existence et la rajiidité de leur cliute. La pensée ne se reposa plus sur chacun d'eux isolément. Pour combler le vide, on les ajouta les uns aux autres; on les embrassa tous d'un même regard. Ce ne furent plus des individus qui se succédèrent les uns aux autres , mais des êtres collectifs qu'on resserra dans d'étroites sphères. Puis, voyant que cela encore ne servait qu'à manifester le néant , on s'appliqua à chercher s'il n'y amait pas du moins, au sein de cette instabilité, une idée permanente, un principe fixe autour duquel les accidens des civilisations se succéderaient dans un ordre éter- nel. Comme on avait ramené la vie individuelle, ou la carrière d'un peuple, à une pensée domi- nante, dont il était le développement, on s'étu- dia à coordonner la succession des empires à une seule et même loi. Et parce que le fait qui venait de donner cette haute direction à l'histoire, jirès de tomber par l'influence du despotisme sous la forme incom- plète et dégradée de la {)i()graphie, était d'une nature prodigieuse, l'univers resta promptement INTRODUCTION. 9 convaincu que c'était là le but qu'il cliercliait et la grande pensée qu'il avait à accomplir. On crut s'apercevoir qu'une main invisible poussait de toutes parts les hommes et les empires à servir les progrès de la loi du Christ; et qu'au-dessus ' des circonstances locales et des développemens individuels , une destinée commune ramenait tous les phénomènes du monde civil à ce grand , oeuvre de la Providence. Cette idée est la pre- . mière qui ait marqué l'histoire d'un cai^actère philosophique, en donnant aux actions humai- nes une carrière , un enchaînement et un élément de fixité. On en découvre les traces dans les Médi- tations de S. Augustin. Déjà elle est clairement développée par Eusèbe et par Sulpice- Sévère : rien n'est plus facile que d'en suivre les grossières applications dans toute la suite du moyen âge, jusqu'à ce qu'elle vint tomber aux pieds de Bos- « suet. Comment il l'a recueillie, on le sait, et par quel art l'histoire du genre humaine devint une épopée qui a son commencement, ses péripéties, son unité , son merveilleux , et dont la manifes- tation du dieu-homme est le tiénouement néces- saire. Ainsi , la même puissance qui avait agrandi la sphère de 1 histoire, se posa elle-même comme centre de toutes les activités humaines; elle pro- posa le problème de la nouvelle science, et îa 10 INTRODUCTION. • solution qu'elle en donna , fut le fait même de son existence. Tant que la conscience admit ce fait comme une conviction primitive, essentielle, inhérente à sa nature, cette solution fut admira- ble. Car quelle autre destinée se peut imaginer digne de l'univers, si ce n'est de voir l'être éter- nel, inlini, s'associer à lui par quelques points, influer sur ses formes et marcher avec lui? Au- jourd'hui même que le génie de l'analyse et le scepticisme semblent avoir tout changé, nous n'avons pas d'autre croyance historique. Seule- ment ce qui était particidier est devenu général; ce qui avait été touché au doigt est devenu im- palpable; ce qui avait paru dans tel lieu, dans tel siècle, est devenu l'oeuvre de tous les lieux et de tous les siècles. Mais , nous aussi , nous croyons que les tribus de Jacob , que les anciens peuples des bords de l'Euphrate, que les Ammonites et les Moabites sont tous entraînés, par une loi unique, à la révélation de Dieu, c'est-à-dire à la raison, à la justice et à la liberté, exprimées par des formes. De plus, nous savons bien que la cou- ronne d'épines, que l'hyssope et le fiel ne seront point épargnés; cela fait-il qu'aucun de nous se repose dans le sein de l'absolu, avec moins de confiance que le disciple bien-aimé sm' l'épaule de ccdui (jul allait être immolé? De tous les êtres soumis aux pouvoirs organi- INTRODUCTION. 11 qiies , riiomme seul a la conscience des temps qui ont précédé son individualité 5 avec lui vivent ' sur la terre des millions de créatures pour qui les annales de l'univers remontent à un jour, à une heure d'antiquité. L'homme seul ne mesure pas le développement de^s choses sur la succession fugitive des impressions qui se sont multipliées pour lui. En vain, dans le cercle étroit de sa pen- sée, d'immortelles douleurs, d'infinis désirs, ont laissé dans son souvenir de longues , de brûlantes empreintes; il classe tout cela, selon ce que cela vaut, dans l'échelle immense des âges et des des- tinées. Dans sa nature complexe , il sent en lui , il reconnaît en lui l'oeuvre combinée des siècles. Seul, il sait qu'avant qu'il soit né, des êtres sem- blables à lui ont préparé, à leur insçu, la place qu'il occupe aujourd'hui dans le temps. Seul, il sait qu'il meurt, et que tout lui survit, et l'uni- vers qui le repousse, et l'humanité dont il fait partie. Quelles seront les formes et les individus qui se reproduiront après lui ? il l'ignore. Mais il sait qu'au-dessus des formes qui passent s'élève la puissance de la raison, de la justice et de la liberté , qui vont se grossissant de chaque année qui s'écoule , de chaque vertu qui s'exerce en silence. Produit des âges, l'humanité, être impala pable, toujours momant, toujours changeant, supporte toutes les existences en les absorbant 12 INTRODUCTION. toutes; et l'empire qui s'écroule, et le coeur qui se brise, vont l'un et l'autre se perdre dans son sein, et le modifier de leur substance. Ainsi la mort n'est pi us qu'une transformation ascendante , et la vie des peuples qu'un rajiide moment dans la vie universelle, une l'euille d'un arbre, une page d'un livre, où nous nous efforçons de dé- chiffrer l'instant présent à travers les révélations du passé. Avec cela (,'était peu que d'avoir conçu fhis- toire de l'humanité. Comme tout système qui n'est pas renfermé dans un fait primitif, fhistoire considérée scientifiquement, ne peut se servir à elle-même de point de départ. Tant qu'elle se présente isolée, sans connexion établie avec un point fixe, une vérité éternelle, dont elle est le développement externe, elle n'est qu'une collec- tion de formes; pittoresque, éloquente, je le crois j mais la plus frêle, la plus variable, la plus pré- caire de toutes , elle ne vit que de contradiction et d'incertitudes, toujours prête à se récuser, si ses témoignages éphémères viennent à lui man- quer, et à s'égarer, quoi qu'il arrive. Dans les autres classes de faits, quelque contingens quils puissent être, on aperçoit du moins, dans quel- que lieu de l'espace et du monde réel , des mani- festations présentes, qui ont avec eux des lapports nécessaires. Mais, ici, où est le lieu des corps, où , INTRODUCTION. 13 est l'objet qu'on puisse toucher? L'homme a con- servé de ses anciennes années des souvenirs qxi il raconte avec complaisance. Combien, peut-être, de faux leurres d'espérances fugitives ne prend-il pas , à son insçu , pour des événemens réels ! Ce qui n'a jamais eu vie sur la terre, que sais- je, un fantôme éphémère, une image décevante, qui? un jour est apparue à la pensée, cela est égal à la réalité, qui a le plus opprimé le monde de son poids; et rien dans Thistoire ne distingue l'être du non-étre , et ils suivent dans l'immensité des temps des espaces égaux; ils se rapprochent, se mêlent, se confondent; tant nos passions les plus brûlantes laissent de faibles empreintes sur les objets , et si promptement les traces de l'homme sont effacées par le souffle des âges ! C'est un monde qui ne m'instruit de sa présence que par le bruit de sa chute : sa loi est de changer son essence et de n'en avoir pas. Si ce reten- tissement de ruines venait à s'arrêter , je ne sau- rais plus rien de lui; bien plus, il aurait cessé d'être : sous peine de disparaître il faut qu'il ne conserve pas même une apparence de diu'ée; et, chose étrange, ce qui fait qu'il est, est ce qui en fait éclater l'illusion et le néant. Il restait donc à fonder la science en intro- duisant dans l'histoire des élémens de fixité, et en donnant un caractère de consistance aux 14 INTRODUCTION. phénomènes jiiscf ne-là éphémères et presque in- saisissahles , dont elle se composait. Or , ce n'était point du sein de l'instabilité, ni du chaos des âges, que pouvaient sortir l'immuable et l'éter- nel. Le désordre ne pouvait pas lui-même ensei- gner Tordre universel. Il fallait sortir du cercle des vicissitudes, quiiler les formes précaires des empires et des faits traditionnels, remonter par- delà les traces de la civilisation, et devancer l'expérience de l'humanité, jusqu'à ce que l'on vint à rencontrer un être, un fait irrécusable qui eût avec elle, même avant qu'elle ne fut, les rapports que la loi conserve éternellement avec le phénomène, non encore existant, qui doit servir un joiu- à la manifester. Jusque-là , flot- tante au hasard, au milieu de la confusion des scènes historiques , et des vaines images de la tradition, à peine la pensée est-elle arrivée jus- ques à l'essence des formes et des mouvemens des peuples, quelle s'y arrête avec joie. Il ne s'agit point ici de quelques règles passagères que l'humanité peut rejeter, quand le mouvement progressif a détruit l'harmonie qui existait entre elles et la raison générale. Conséc[uences néces- saires d'un fait comme elles inaltérable, sans ja- mais ni diminuer, ni grandir, elles étaient avant que ne fussent les empires , ni les langues ; par elles , les temps ont un lien , les gthiératious une INTRODUCTION. 15 carrière, et l'énigme du genre linmain s'explique à mesure que ces phénomènes, naguère si frêles, empruntent de leur concordance avec elles une consistance et une valeur réelle. La loi qu'ils ex- priment dans l'univers visible, les marque de ses caractères j revêtue de leurs formes, elle pé^ nètre au loin dans tout le système des actions humaines, pour leur donner véritablement l'être. Ce ne sont plus de purs symboles que les siècles se renvoient en passant. Brisez-les, et vous trou- verez la loi- la loi qui les conserve intacts, et qid répand en eux la force, la sagesse, l'ordre et l'harmonie. Je ne sais rien au monde des choses qui m'ont précédé dans le temps. Jamais ma pensée n'a re- monté plus loin que les souvenirs de mon en- fance. Ce que furent mes pères, je l'ignore com- plètement. Jamais les noms de Rome , d'Athènes , de Jérusalem, n'ont frappé mes oreilles : ja- mais mon cœur ne s'est ému pour Sydney , Jeanne Gray , Thémistocle, Philopœmen. J'ai rencontré sur mon chemin des ruines, sans m'inquiéter de demander à personne pourquoi eRes sont là, et qui les y a laissées. Sans doute j'aurais perdu ainsi beaucoup de consolations dans mes mi- sères , et d'imposantes leçons dans mes égare- mens ; mais enfin, si, au sein de cette ignorance, je connais la loi suprême des nations, le type 16 INTRODUCTIOiN. idéal de leurs diverses périodes, si je suis arrive juscjues à l'essence même des mouvemens et des formes; si, en supposant (jue des empires m'aient précédé dans la durée, je puis dire quelle est la pensée, l'élément rationnel qu'ils ont mani- festé, celte connaissance, la seule que j'aie, mais éternelle, immuable, qui m'est coexistante, et qui sera encore quand je ne serai plus , est- elle, au fond, moins parfaire que la vôtre, vous qui avez prêté votre pensée à toutes les vicis- situdes des âges, à tous les contours des images les plus fugitives, qui avez composé votre science de contingences éphémères, d'individualités tou- jours défaillantes que ni vous ni moi ne pou- vons ni rappeler, ni prolonger un seul instant. Ainsi tombée dans les bornes du monde , la science nouvelle dut en subir les lois. Jusque-là errante, indécise, plus ou moins mêlée aux questions du jour et du lendemain, il fallut que l'esprit bumain la revêtît de ses formes, et que, fidèle à ses deux méthodes, il la marquât dune double empreinte. L'éternel débat de facadémie et du lycée , du spiritualisme et de la sensation, étendit son cercle jusques à elle, et enferma dans sa querelle un nouveau concours d'objets. Deux hommes parurent alors, \ ico et Herder, qui représentent chacun à sa manière les deux écoles qui venaient de naître, et qu'ils avaient INTRODUCTION. 17 créées. Tous deux pleins de génie, zélés nova- teurs, puissans par l'ame et les convictions : l'un enthousiaste avec méthode , recueilli dans sa force, concis, nerveux jusqu'à la rudesse; l'autre, tout éclatant de poésie, tout brillant de jeunesse et d'illusions , paré comme la nature qui le séduit par les formes, riche, abondant, sans obscurités, sans mystères, mais non pas sans profondeur, il était permis de penser que leur cortège serait nombreux et leur influence im- médiate. Mais, soit qu'ils eussent devancé le monde de quelques pas, soit que l'ancienne lutte, venant alors à se réveiller , ait tout entraîné dans sa sphère , il est certain qu'il ne leur resta qu'un petit nombre de disciples, et qu'aujourd'hui même leur gloire est loin d'être égaie à leui' génie. Qu'a-t-il donc fait le Napolitain Giambatista Vico ? Le premier, il a j)0sé les lois universelles de l'humanité. De la représentation il s'est élevé jusqu'à l'idée, des phénomènes jusqu'à l'essence. Frappé du principe de la nature identique de toutes les nations , il a rassemblé en un seul tout les phénomènes qui sont communs à chacune d'elles , dans les diverses périodes de leur durée , et, leur ôtant leur couleur et leur individualité, il a composé de leur ensemble une histoire abs- ' traite, une forme idéale, qui tient à tous les • I. 2 18 INTRODUCTION. temps, qui se reproduit chez tous les peuples sans en rappeler spécialement aucun. Ce qui nous apparaît de la succession des nations , de leur naissance, de leurs développemens, de leur i^randeur et de leur chute, n'est que l'expression du rapport du monde avec cette indestructihle cité. Elle s'ahaisse vers lui et le marque de son em- preinte; delà, une suite indéfinie de ruines, d'em- pires naissans, de trônes hrisés, de changemens et de déhris qui tous ont leurs représentations dans Tahsolu. Les peuples, à mesiu^e qu'ils se succèdent dans l'ordre des âges , entrent en rapport avec elle , et s'établissent dans son enceinte ; ils la parent de leui'S couleurs , et , pendant qu'ils existent par elle et en elle , ils lui communiquent en retour un mouvement apparent ; ils la revêtent de tous les emblèmes que les temps leur ont aj^portés : ils ^iromènent quelque temjjs leur gloire ou leur misère, dans ses immuables détours; ils font en- tendre en passant leiu'S voix sous ses voûtes si- lencieuses; et quand ils périssent, elle ne périt point : elle se dégage de leui^s ruines, et reparait toute radieuse dans la région des idées. Cependant, où trouver ces annales impéris- sables qu aucune main n'a écrites, qu'aucune tradition n'a portées jusqu'à vous? — Dans le fait de la Providence, manifesté sur la terre par les lois de la pensée humaine. C'est dans ce svs- INTRODUCTION. 19 lème intelligent , partout identique à lui-même dans son essence, que reposent les règles qui donnent aux nations leurs formes et leur mode d'existence. Livrés tout au présent , que les peuples et les civilisations s'agitent, se heurtent, se pré- cipitent dans le temps ; povu^ elles , elles restent immuables dans un inaltérable repos. Quand tout disparaîtrait sur la terre , les empires , les inonumens , quelques noms épars , quelques traces de sang , elles n'en existeraient pas moins ; et cette histoire qui les renferme toutes ne serait pas pour cela, ou moins remplie, ou plus im- possible à tracer; car si les faits et l'expérience s'y introduisent, ce n'est que comme de purs symboles, qui la confirment sans lui servir de fondement.' Imaginez quelque méthode contraire en tout à celle qui a été suivie ^^ar Vico, ce sera celle de Herder. Si le premier donne pom^ point d'appui à la série des actions humaines, la pensée dans i sa plus sublime essence, le second s'élève de la manifestation la plus grossière de l'être matériel ; ! il enchaîne dans une seule idée, partout présente et partout modifiée, l'espace qui renferme les forces de la création, et le temps qui les per- 1. Vico. Scie/lia nuova intorno alla commune naluia délie nazioni f i^aS, 20 INTRODUCTION. ' fectionne en les développant. Depuis la plante qui végète , depuis l'oiseau qui fait son nid , jus- qu'au phénomène le plus élevé du corps social , il vit tout procéder à V épanouissement de la ' /leur de r humanité, les mondes se débrouiller du chaos, et l'être organique préparer, par des mo- difications successives , la substance dont les siècles s'emparent pour l'élaborer à leur tour. Par quel enchaînement merveilleux toutes les formes se préparent l'une l'autre! Dans cette série im- mense, tous les intervalles sont remplis, et des êtres mixtes servent de transition entre des na- tures entièrement dissemblables. Chacun j rem- plit sa mission en développant ses germes, en produisant ce qu'il peut produire. D'ailleurs, ce mouvement des choses n'est pas un vain conflit de forces, qui se limitent et s'altèrent sans que de là ne ressorte une idée dominante, que cha- que être accomplit dans sa sphère. Si aucune activité n'est en repos , aucune n'est rétrograde. Par une identité adm.irable elles s'avancent toutes d'une forme inférieure à une forme supérieure , de la pierre à la plante, de la plante à l'animal. En suivant ainsi la marche des choses, il recueille en passant toutes les analogies que lui présentent les divers degrés de la création ; et quand, enfin, il arrive sans secousse, par une voie uniforme, jusqu'à l'homme, il n'a point à s'étonner de ses INTRODUCTION. 21 merveilles : il reconnaît en lui l'être que prépa- rait et qu'annonçait le concom^s des formes et des instincts qui se sont succédé devant lui. A peine s'est-on élevé jusqu'au premier élé- ment de l'humanité, que le système prend un caractère singulièrement neuf et hardi. La créa- tion se divise dès -lors en deux mondes. Im- ' mobile comme l'espace où il déploie ses pou- voirs , l'un a beau changer ses saisons , ses climats -, ses fléaux et ses bienfaits ; identique à lui-même ^ ce mouvement apparent n'est rien autre qu'un éternel repos. L'autre., qui se meut dans le temps, n'est pas moins changeant que lui. Il fuit sur son aile, il s'égare, il se brise, il se recompose, il grandit, il diminue. Variable à l'infini, le sui- vez-vous dans sa coiu-se, il vous épuise en vains détoms , sans que vous sembliez approcher d'au- cun butj détournez-vous les yeux» bientôt vous avez peine à le reconnaître, tant ses forces pro- gressives ont reçu de développemens. Herder fait naître ces deux mondes l'un de l'autre, ou plutôt il n'en fait qu'un seul et même être. Si les lois physiques ont construit l'imivers, les lois de l'humanité ont construit le monde de l'histoire. Or, comme l'homme n'est dans sa nature mul- tiple que l'abrégé le plus complet , et, poiu* ainsi dire , le point central de toutes les forces orga- niques , les lois de son espèce ne sont autres que 22 INTRODUCTION. celles de la création inerte, qui vont de toutes parts se réunir en lui, pour se manifester sous des formes correspondantes. Si la nature s'eiForce à travers mille modifications, d élever son ou- vrage justpià la puissance de la pensée, celle- ci poursuit la voie du perfectionnement à travers les vicissitudes des siècles et des civilisations j et il y a dans cette chaîne non interrompue, à la fois correspondance dans les pliénomènes et unité dans la loi. De là il n'arrive point brusquement au mi- lieu des mouvemens de l'histoire. Il commence par étudier la scène avant qu'elle soit remplie, et que le tumulte des événemens rempêche de marquer avec précision les accidens du sol. La demeiu-e de Thomme détermine déjà, par les circonstances du voisinage , des habitudes qui deviennent des lois. Avant qu'aucune action humaine eut paru dans le monde, les chaînes des montagnes, les replis de terrain, les sinuo- sités des rivières et des fleuves , marquaient déjà en traits ineffaçables la physionomie future de fhistoire. Cest avec un art j^rodigieux qu'il suit le contour des rochers et des fleuves, qu'il s'égare dans les déserts, qu'il pénètre d'un re- gard tout fintérieur d'une contrée, pour re- trouver dans la nature externe le premier mo- bile des peuchans et des déterminations des INTRODUCTION. 23 peuples. Au milieu de cette nature toute nou- velle, où aucun sentier n'est encore tracé, sa marche est si bien assurée, ses couleurs sont si vives , si pénétrantes , que cela rappelle les pre- miers jours du monde naissant, quand l'Eternel montrait à l'homme sa demem^e, et lui appre- nait les noms des animaux qui l'entouraient et des fleurs qu'aucun souffle n'avait encore flétries. Un de nos plus illustres voyageurs^ cite ses des- criptions des zones comme des chefs-d'œuvre inimitables de vérité et d'éloquence pittoresque. On comprend, en effet, qu'il doit y avoir plus d'un rapport entre le génie qui pénètre la phy- sionomie morale des peuples qui ne sont plus, et celui qui pressent les convenances naturelles et l'aspect d'une contrée qu'il n'a point visitée. Mais où est-il , le personnage qui doit remplir ce théâtre? La terre est encore nue et désolée; il faut qu'il sorte du sein des forces qu'elle ren- ferme, et cela sans que nous perdions de vue un seul instant la chaîne qui le précède et qui nous sert d'appui. Sans doute, il a en lui des principes spéciaux, des lois propres qui expliquent d'a- vance le long drame qu'il est appelé à représen- ter. Je ne puis dire quel intérêt le tableau phy- siologique des capacités humaines emprunte d'un 1. M. de Huniboldt. 24 INTRODUCTION. pareil point de \ue : les puissances cle l'huma- nité sont encore oisives , il est vrai ; mais déjà on aperçoit de loin le mouvement confus et la scène agitée qu'elles présagent; l'anatomie s'élève par là à la plus haute philosophie et aux plus" grands effets d'éloquence. C'est avec une atten- tion extrême que l'on écoute les hattemens du coeur, que l'on suit la direction des fîhres et tous les détails de l'organisme, quand la corres- pondance a été marquée entre ces faits , en appa- rence si restreints , et les lois suprêmes qui ont présidé aux révolutions des âges. Souvent, avant Herder, on avait fait la description générale des facultés natives de l'Homme. L'oeuvre de génie, la pensée à jamais originale qui survivra à toutes les vacations des sciences , a été de l'unir inti- mement aux développemens de l'histoire pour leur servir de hase. C'est de là qu'il part pour déterminer les limites de l'humanité et la sphère de ses actions ; il l'environne de caractères fixes , il la protège de lois générales qui doivent ré- pondre à tous les cas ; il lui trace l'itinéraire de Son long voyage, puis il la suit des yeux sur un sol ferme dont il connaît d'avance les acci- dens et les détours. Quelle que soit la hardiesse de ces méthodes, comme déjà elles sont vaguement répandues dans les esprits, et que le siècle est près de les pro- INTRODUCTION. 25 clamer, nous nous étonnons moins aujoiUTlhui de leur résultat que du peu de gloire qu'ont acquis parmi nous les génies qui les ont aper- çues. Car telle est la marche des choses , quand le temps est venu pour une grande idée : il se trouve en avant des siècles comme égaré dans sa rêverie, un homme qui la recueille dans sa pensée, qui lui marque ses limites, qui lui élève un monument dans le désert • après quoi, il faut qu'il meure. Mais après lui , au-dessous de lui , arrive le monde, qui poursuit sa carrière avec sérénité jusqu'à ce que , venant à rencontrer des empreintes inconnues là où il ne croyait laisser que les siennes , il commence à s'étonner et à se demander comment de telles puissances ont pu passer au milieu de lui sans qu'aucui;i hruit l'ait averti ; et là-dessus il se livre à diverses conjec- tures, semblable au voyageur qui , perdu dans une île déserte, se met à tressaillir s'il aperçoit sui* le sable d'autres traces que les traces de ses pas. Si le point de départ de Vico est plus solide que celiji de Herder, c'est une question qui rentre dans le domaine de l'ontologie. Qu'il nous suffise ici de montrer qiie le philosophe allemand n'a pu, dans son système, résoudre pleinement le problème de l'histoire, et cjue ce génie conscien- cieux a été obligé de dévier, à son insçu, de ses- " propres principes. 26 INTRODUCTION. Quand , sorti des préparations snccessives de la natnre créatrice, le genre humain, semblable à la statue de Pygmalion, commença à s'animer et à respirer, au sein des pouvoirs organiques, il neut d abord, comme elle, qu'un sentiment confus de son être, qu'il confondit avec tous les objets environnans, se soumettant à leurs lois comme à sa loi, prenant leur destinée pour sa destinée, leur essence pour son essence, sans que son regard encore troublé piit déterminer les limites de sa nature. Ne s'étant point encore distingué du reste des êtres, il n'avait pas d'his- toire, ou plutôt elle faisait partie de celle du monde physique ; tout se réduisait à une des- cription de l'individu, dans laquelle n'entraient pour rien , ni la différence des temps , ni la suc- cession des générations, ni divers accidens de la vie primitive, des arts que le hasard faisait découvrir, et que le hasard faisait naître, des luttes sanglantes, des associations fortuites. Or, pour sortir de ces bornes, quelle est la loi que Herder a établie? L'humanité n'est et ne fut jyartout, conformément aux circonstances du temps et du lieu, que ce quelle pouvait être, et rien que ce quelle pouvait être. Avec cette loi , réduite à elle seule , le mouvement sem]3le impossible. On conçoit, en effet, qu'à peine la destinée IIVTRODUCTION. 27 de riiomme eut été séparée de celle de l'univers , par un acte, une pensée, non -seulement il se trouva sorti d'une sphère où il ne devait plus rentrer, mais jusqu'à un certain point il ren- ferma en lui la succession entière des tribus et des empires. Arrivée siu' ses traces, la génération CjTii le suivit, empressée de recueillir son oeuvre, signala un système différent de ceux qui l'avaient précédée ; il j avait entre elle et ce qui n'était pas elle une relation que ses prédécesseurs n'ayant point connue n'avaient pu exprimer. Ce rapport suffisait poui" qu'elle fut nécessairement autre que ce qui avait été avant elle. Du mélange de ses forces propres avec la tradition , sortit un résul- tat nouveau, qu'elle légua à ses desceudans; ceux- ci modifièrent à leur tour la combinaison qui s'était présentée à eux, et la trace qu'ils laissèrent ne fut ni la tradition primitive, ni l'héritage de leurs pères, mais un troisième résultat, qui se composa des deux précédens. Au contraire, avant que ce premier pas eût été fait , quand riiumanité , sous la forme la plus abjecte , n'existait pas encore, et que , captive et enchaînée sous le règne des sens , elle n'avait fait aucun effort poui' sortir de cette sujétion, l'homme, sans langage, sans religion, sans société, avait pour toute tradition l'éternelle loi de la création inerte qu'il reproduisait incessamment, 28 INTRODUCTION. sans avancer d'un seul degré. Produit nécessaire du monde matériel , son action se bornait à en réfléchir l'image : comme lui , immobile au sein d'un changement apparent, elle croissait ou décroissait, s'animait ou languissait aACC lui. Sans lui rien ajouter, sans lui rien retrancher, elle était lui sous une autre forn^e. Qu'elle appa- rût ou non , il n'y avait pas un seul système de plus ou de moins dans le système général des choses. En la rencontrant, les générations sui- vantes rencontraient le monde; ainsi, roulant dans la même sphère, réduites à se multiplier incessamment sans que la valeur augmentât ja- mais , leurs obscures annales ne faisaient cju'ex- primer un rapport toujours identique. Cette première impulsion ne vint pas de la nature extérieure, elle ne vint pas de l'homme qui lui était asservi ; force est donc qu'elle sortît d'une puissance étrangère à l'un et à l'autre. Telle est, en effet , la conséquence où Herder a été con- duit. Dans l'impossibilité de donner le mouve- ment à cet être qu'il a si profondément lié à l'organisme, partout où il aperçoit un élément de progrès, la parole encore grossière, des rites religieux, un premier degré de civilisation, il prononce que la tradition a fait ces prodiges; non pas une tradition locale que chaque peuple voit naître et se développer dans son sein, qui lui INTRODUCTION. 29 appartient en propre et n'appartient qu'à luij mais une révélation première , fondamentale , qui , I donnée dans tel lieu, dans tel temps, s'est ré- pandue de là , sous mille formes dilFérentes, chez toutes les nations cultivées. Les peuples même les plus grossiers en ont quelque connaissance, dès qu'ils sont parvenus à une loi morale, à une ' sorte de langage et de cultuie : jusque-là leurs capacités , quelque grandes qu'elles puissent être, ne sont point éveillées, et l'image de la pensée divine, vaguement répandue dans leur être, s'efforcerait en vain de se dégager et de se mani- fester au dehors par une série d'actes perfectibles. Ainsi, il faut qu'il y ait eu un point dans l'es- pace,^ un moment dans le temps, où Dieu se soit communiqué à l'homme , pour apprendre à cet enfant égaré le chemin qu'il devait suivre: le trouvant confondu avec le reste des choses, il l'a ramené dans ses voies, il la muni d'un lan- gage , d'une forme de religion ; il l'a élevé au pre- mier degré de perfectionnement, laissant aux fa- cultés dont il l'avait anciennement doué, le soin de faire le reste. Or , voyez l'enchaînement des choses ! Si cette première tradition est insuffisante, faudra -t- il que la toute -puissance revienne incessamment répandre un nouvel esprit de vie sm' sa créatme toujours prête à languir, et l'humanité , rejetée SO INTRODUCTION. de nouveau dans la lice, perdra-t-elle chaque fois le souvenir de son contact avec l'être su- prême, sans quelle ait pour excuse, comme dans les temps primitifs, l'imbécillité de l'en- fance ? dans tous les cas , que devient le système des pouvoirs progressifs , qui s'élevaient , sans concours étrangers , de la forme la plus grossière à la manifestation la plus haute ? Il n'est, disiez- vous, qu'une loi, qu'une pensée, qu'un être qui va, en se perfectionnant, par des voies succes- sives; pourtant vient le moment où il faut dé- clarer que le monde ne se suffit pas. Après une série de transformations qui aboutissent à de sublimes capacités, son impuissance est mise au jour; il s'arrête et réclame un pouvoir qui, ne venant j)as de son sein, qui n'y retournant pas, le tire de l'inertie et supplée à ses forces épuisées ; et quel pouvoir ! sans bornes , sans vicissitude, sans défaillance, qui n'a pas d'ex- pression dans nos langues, qui confond et épou- vante notre intelligence. Voilà ce qui s'est inter- posé entre Funivers organique et les premières apparitions de fhumanité ! et ce milieu ne suf- firait pas à faire de la création inerte et de la création progressive deux mondes distincts ! Comment naîtraient- ils furi de l'autre? il y a l'infini entre eux. Au contraire, qu'embrassant Tordre entier tNTRODUCTION. 31 des faits , sans exclusion , on se confie dans cette métapliysicfue qui est écrite sur les tombeaux des peuples, et qu'on écoute jusqu'à la fin de la lente argumentation des siècles, tout s'explique sans mystères. Ce premier affranchissement qui semble si inexplicable, reparaît sous mille faces diverses dans toute la succession des âges. Loin d'être une merveille dans fliumanité , c'est parce qu'il n'a pas cessé, parce qu'il se répétait hier, parce qu'il se répète aujourd'hui, que nous avons des moaumeas, des traditions, des annales, qui ont une suite et un sens. A cette heiue, par quel enchantement ne vivons-nous 2)as sous la loi du moyen âge, ou sous celle du grand roi de 3Ia- cédoine? si ce n'est parce qu'à diilérentes pé- riodes, le genre humain a déclaré que les éta- blissemens qui s'ofliaient à lui, il voulait ou les modifier, ou les renverser, et se faire à son i^ré , à ses risques et périls, une destinée nouvelle. Toujours conforme à lui-même, ce n'est pas au- trement qu'il a consommé la première révolu- tion , alors qu'il avait à lutter contre l'univers ex- tériem- qui fopprimait tout entier de son poids. Il brisa le joug de la nature sensible comme il a brisé depuis celui des Nemrod, des Antiochus, des Hippias, des Denys, des Césars, de tous ceux dont j'oublie le nom. Quand, jioiu' se soustraire à ua monde qui n'était pas le sien , Caton déchi- 32 INTRODUCTION* rait ses entrailles; quand Thomas Morus, lord Riissel et tous les autres montaient sur l'écliafaud pour une cause qu'ils croyaient bonne et du prix de leur sang , il y avait sans doute plus d'hé- roïsme dans ces actions que dans celle du premier homme, qui, par sa volonté, affronta, hors du mouvement aveugle de la création externe, un ave- nir qui n'appartint qu'à lui. Mais sous des form^es diverses , ces deux ordres de faits dérivaient d'un principe commun. L'un et l'autre ils révèlent une activité qui ne relève que de soi ; et cette activité, nous la connaissons, nous la sentons, nous savons comment on la nomme, et si c'est un prodige que le ciel fait un jour et ne renou- velle plus. En un mot, l'histoire, dans son commen- cement comme dans sa lin , est le spectacle de la liberté , la protestation du genre humain contre le monde qui fenchaîne, le triomphe de l'infini sur le fini , l'affranchissement de l'esprit , le règne de lame : le jour où la liberté man- querait au monde serait celui où l'histoire s'ar- rêterait. Poussé par une main invisible, non- seulement le genre humain a brisé le sceau de l'univers et tenté une carrière inconnue jusque- là, mais il triomphe de lui-même, se dérobe à ses propres voies, et changeant incessamment de formes et d'idoles, chaque efïort atteste que INTRODUCTION. 3S l'univers l'embarrasse et le gène. En vain l'Orient, qui s'endort sur la foi de ses symboles, croit-il l'avoir, encbaîné de tant de mystérieuses en- traves j sur le rivage opposé s élève un peuple enfant qui se fera un jouet de ses énigmes et l'étouffera à son réveil. En vain la personnalité romaine a-t-elle tout absorbé pour tout dévorer j au milieu du silence de l'empire , est-ce une illusion décevante, un leurre poétique, que ce bruit sorti des forêts du Nord , et qui n'est ni le frémissement des feuilles, ni le cri de l'aigle, ni le mugissement des bétes sauvages ? Ainsi , captif dans les bornes du monde, l'infini s'agite pour en sortir ; et l'iiumanité (p.ii l'a recueilli , saisie comme d'un vertige , s'en va , en présence de l'univers muet, cheminant de ruines en ruines , sans trouver ou s'arrêter. C'est un voya- geur pressé, j)lein d'ennui, loin de ses foyers: parti de l'Inde avant le jour, à peine s'est- il re^Dosé dans l'enceinte de Babylone, qu'il brise Babylone, et, restant sans abri , il s'enfuit chez les Perses, chez les Mèdes, dans la terre d'Egypte. Un siècle , une heure , et il brise Palmyre , Ecbatane et Memphis, et toujours renversant l'enceinte qui l'a recueilli , il quitte les Lydiens pour les Hellènes , les Hellènes pour les Etruscpies , les Etrusques pour les Romains, les Romains poin^ les Gètes, les Gètes. . . . Mais que sais -je ce qui va suivre ? I. 3 %^ U INTRODUCTION. quelle aveugle précipitation! qui le presse? com- ment ne craint-il pas de défaillir avant l'arrivée ? Ali ! si dans l'antique Epopée nous suivons de mers en mers les destinées errantes d'Ulysse jus- qu'à son île chérie, qui nous dira quand fini- ront les aventures de cet étrange voyageur , et quand il verra de loin fumer les toits de son Ithaque? Ainsi, nous touchons aux premières limites de l'histoire ; nous quittons les phénomènes phy- siques pour entrer dans le dédale des révolutions qui marquent la vie de l'humanité. Adieu ces douces et paisibles retraites , ce repos immuable, cette fraîcheur et cette innocence dans les ta- bleaux j l'air que nous allons respirer est dé- vorant, le terrain que nous foulons aux pieds est souillé de sang; les objets y vacillent dans une éternelle instabilité : où reposer mes yeux? Le moindre grain de sable battu des vents a en lui plus d'élémens de diuée, que la fortune de Rome ou de Sparte. Dans tel réduit solitaire je connais tel petit ruisseau, dont le doux miu^mure, le cours sinueux et les vivantes harmonies sui'- passent en antiquité les souvenirs de Nestor et les annales de Babyîone. Aujourd'hui, comme aux: jours de Pline et de Columelle , la jacinthe se plaît dans les Gaules, la pervenche en lUyrie, la marguerite sur les ruines de ISfumance , et peu- •** INTRODUCTION. 35 dant qu'autour d'elles les villes ont cliangé de maîtres et de nom, qae plusieurs sont rentrées dans le néant, que les civilisations se sont cho- quées et brisées, leurs paisibles générations ont traversé les âges , et se sont succédé l'une à l'autre jusqu'à nous, fraîches et riantes comme aux jours des batailles. Cette permanence du monde matériel, ne doit-elle donc ici qu'exciter de vains regrets, et cette masse imposante n'est- elle là que pour mieux faire sentir ce qu'il y a d'éphémère et de tumultueux dans la succession des civilisations ? A Dieu ne plaise! tout au contraire, elle se ré- fléchit dans le système entier des actions hu- maines, et les marques d'un profond caractère de paix et de sérénité. Quand il a été établi que les vicissitudes de l'histoire ne naissent pas d'un vain caprice des volontés, mais qu'elles ont leurs fondemens dans les entrailles mêmes de l'univers , qu'elles en sont le résultat le plus élevé, et que c'était une condition du monde que nous voyons, de faire naître à telle époque, telle forme de civilisation, tel mouvement de pro- gression; que ces divers phénomènes entrent en rapport avec le domaine entier de la nature et participent de son caractère, ainsi que toute autre espèce de production terrestre ; les actions humaine» se présentent alors comme un nou- 36 INTRODUCTION. veau règne, qui a ses harmonies, ses contrastes et sa sphère déterminée. Le mouvement y est si heureusement ménagé, les phénomènes sont si fortement liés entre eux, qu'en passant de la science des choses à la science des volontés, vous ne faites que revoir sous des formes ana- logues et plus épurées le même ordre, la même stahilité qui s'étaient offerts à vous dans la con- templation du monde physique. De plus, il faut dire que les souvenirs de la nature, trans- portés au milieu du trouhle des âges 3 ces ac- cidens de la vie des Heurs qui servent à ex- pliquer des phénomènes correspondans dans l'existence des corps politiques; tant de paisihles ohjets, de suaves images, en portant le repos des champs au milieu des scènes de l'histoire, lui donnent une physionomie entièrement originale et un charme indicible. Ils pénètrent toute la série des âges , répandant sur les vieux siècles la fraîcheur de la rosée, faisant circuler autour des groupes historiques l'air matinal des monta- gnes. Cest le bouclier de fimpitoyable Achille, sur lequel on voyait gravé le tableau des moissons et les joyeux apprêts des vendanges. Vous rencontrez çà et là ces peuples , ces ré- volutions, ces accidens des âges dont on a depuis si long-temps bercé votre souvenir ; mais tous, par la puissance des rapports, ils ont grandi, INTRODUCTION. 37 ils sont renouvelés poiu' la science. Arrêtés ou détruits clans leur marche par une force supé- rieui^e , cjuelques-uns d'eux n'ont point accompli le com-s entier de leur destinée. Comme il y a dans la nature organique des mouches éphé- mères qui ne voient qu'un soleil, il y a aussi des peuples qui ne vivent qu'un jour; assez pour laisser des urnes funéraires et des lampes où l'on recueille des larmes ! D'autres ont rempli le cercle entier de leur mission : avec quelle gloire ! ou le sait; avec quel profit pour les âges suivans! voilà la question. Tout est bien , quand tout est conforme à sa loi ; ce qui peut être , est ; ce qui doit périr, périt. Les royaumes se brisent, mais la justice et la raison s'enrichissent de leurs débris et dominent leurs formes passagères. Quand l'histoire semblait être la propriété absolue de l'homme , le seul système de choses qui lui appartint en propre et n'appartint qu'à lui, c'est une concep- tion hardie de l'en avoir dépossédé , et de l'avoir fait descendre ainsi du premier rang qu'il s'était arrogé , pour mettre à sa place la pensée univer- selle, dont il n'est plus que l'expression docile. Une fois que c'est entre les idées, et non plus entre les personnalités des peuples que la lutte est engagée , il se fait autour de vous un grand calme ; ni l'amour ni la haine n'ont plus aucune prise j à peine si à cette hauteui' vous entendez i 38 INTRODUCTION. le fracas des empires, et si le bruit de la gloire individuelle arrive jusqu'à vous. Lorsque nous suivions, avec le génie sévère de Machiavel^ les jmissances occultes, les voix cachées, les éclats de la foudre, et les oiseaux de nuit, qui annoncent , avant le temps, la chute des villes et des institutions, nous étions loin de sourire de sa méprise, et nous nous effrayions à bon droit de la destinée qui trouble une rai- son si austère, et qui échappe à tous ses efforts pour y porter la lumière. Mais ici il y a de quoi se rassurer, tant la part faite à la fortune et aux agens mystérieux est diminuée. L'homme a pour compagnon, dans sa carrière, l'univers entier; et quand je vois se dérouler à mes yeux , comme une déduction non interrompue, toutes les vicissitudes de son histoire passée, non-seu- lement je m'égare avec ravissement dans la con- templation des lois qui ont été celles de tous mes frères , non-seulement je m'enchante à mon gré de la sévère harmonie des siècles ; mais je me confie moi-même dans l'ordre majestueux des temps; et je me berce de cet espoir, que la puissance qui a su peser et balancer les siècles et les empires, qui a compté les jours de la vieille Chaldée, de l'Egypte, de la Phénicie , de 1. Liv. I , chap. 56. INTRODUCTION. 39 Thèbes aux cent portes, de l'héroïque Sagonte, de rimplacable Ptome, saura bien aussi coordon- ner ce peu d'instans qui m'ont été réservés, et ces mouvemens éphémères qui en ixîmplissent la durée. Mais peut-être que cette manière d'envisager le passé lui ôte le mouvement, la vie, et n'en fait plus qu'une froide abstraction. Il est remar- I quable que l'homme qui a fondé si sévèrement i les lois organiques de l'humanité, soit aussi un des premiers qui aient commencé la réforme dans l'histoire, en rendant aux siècles qui ne sont plus , leur couleur naturelle , leiu* allure et leur individualité. Sans doute dans un ouvrage I consacré au développement entier d'une période ! historique, comme le chef-d'œuvre de son ad- I mirateur Muller, quand l'auleur a un champ 1 vaste pour rassembler et coordonner les détails, j quand la description d'une nature; encore pré- ! sente fixe la scène, quand il peut s'arrêter dans |! la grotte de Rutli pour écouter le serment hé- I roïque des bergers, dans les métairies de Sempach pour dépeindre l'innocence , la foi du peuple , pro- fonde comme ses lacs, quand le son de la clo- chette des troupeaux retentit dans les montagnes, et que toute la rudesse du moyen âge s'unit aux images les plus douces, les plus attendrissantes qui aient ému les enti^ailles de l'homme j il faut 40 INTRODUCTION. bien qu'il y ait là une étonnante force de vérité , une illusion, une sympathie toute vivante. Au lieu Je cela, quand les peuples se pressent en foule, qu'ils se hâtent vers leur déclin, et que l'on n'a qu'un instant pour saisir d'un regard le caractère de chacun d'eux, quel heureux génie que celui à qui ce court intervalle suffit pour les faire revivre avec tous leurs traits , de telle sorte qu'ils sont réellement présens, et que chaque point de la durée aous laisse l'impression animée et palpable d'une couleur, d'une forme, d'un en- semble de tons harmonieux que vous n'avez vu, que vous n'avez senti que là ! Herder est, en sui- vant le cours des siècles historiques, ce que nous sommes avec les souvenirs de notre propre vie ; plus il est séparé deux par un long interA^alle, plus ils sont empreints dans sa pensée de couleurs vives, et marqués par des images distinctes j il nous intéresse à leurs destins comme à une affec- tion individuelle, et quand ils disparaissent de l'histoire, vous sentez en vous un profond ennui, sachant bien que dans ce drame nul personnage ne revient une seconde fois , et qu'il s'agit ici d'un éternel adieu. Or, cette puissance qui évoque devant vous les images du passé , est une langue qui emprunte sa marche, ses effets, sa physio- nomie au lieu, au temps pour les faire revivre avec tous leurs attributs. Soit qu'il revête le INTRODUCTION. 41 coloris vague, les symboles cliangeans des re- ligions de llnde, soit qu'il marche avec pesan- teur et circonspection au milieu des obélisques et des énigmes de l'Egypte, soit qu'il roule, avec les sables de la Messénie, un or pur, liem^eux reflet de l'astre de Platon, jusqu'à ce que ses formes sveltes, hardies, se voilent peu à peu de tristesse et de mélancolie, quand il faut remuer le fond des urnes et déchiffrer les inscriptions tumu- laires de l'Etrurie ; partout sa nature flexible s'u- nit intimement à l'objet qu'elle contemple comme la draperie légère qui entoure la Vénus-Uranie, et qui palpite avec son sein harmonieux de toute l'harmonie des mondes. Une des parties les plus remarquables de l'ou- vrage est incontestablement celle où l'auteur, près de quitter les civilisations antiques pour entrer dans le labyrinthe du moyen âge, s'arrête au mi- lieu des ruines qui fentourent pour recueillir ce que les siècles ont développé d'idées générales et de principes éternels. Ces intérêts gigantesques des empires qui s'écroulent, des corps politiques qui se brisent comme l'argile, consument promp- tement les puissances de notre imagination , faite pour des malheurs moins grands et des tristesses plus circonscrites. Après ce mouvement prodi- gieux , cette scène si remplie , c'est véritablement une impression de bonheur, que de rentrer 42 INTRODUCTION. dans rimmiiaLle. De tant de cités qui ont brillé sur la terre, de tant de nobles pensées qui ont ébranlé les peuples, de tant d'agitation et de bruit, voilà qu'il reste quelques vérités abstraites que les empires ont révélées dans la rapide succes- sion de leur existence ; mais , sans rapport visible avec les événemens qui les recelaient, elles sur- vivent sans rappeler ni la couleur, ni le lieu, ni le temj)s, ni rien de ce qui toucbe au monde réel. C'est la voix des âges, sans aucun des attri- buts de la vie, sans accent, sans passion, et pour- tant l'éloquence ne lui manque pas, parce que sous ces formules scientifiques on sait que se cacbent tous les intérêts qui ont ému l'univers, la gloire que l'on a conquise et le sang que l'on a versé. C'est une noble pensée que d'avoir ralîermi nos croyances pliilosopbiques au moment même où le trouble ajiparent du moyen âge eût pu facilement les ébranler. Époque véritablement unique, que celle qui réunissait tous les défauts et tous les cbarmes de l'inexpérience avec quel- ques-uns des tristes avantages d'une société vieil- lie j époque étrange, où il y avait de la naïveté dans les esprits et de la profondeur dans les affec- tions, de la grâce dans les pensées, et je ne sais quoi de contrefait dans les formes; à la fois igno- rante et pédanlesque, pleine de rudesse et d'émo- INTRODUCTION. 43 tion, quand les caractères étaient inébranlables, les cœurs soumis et le dévouement facile. La plu- part des idées qui ont illustré les siècles suivans , erraient déjà vaguement dans les esprits- mais elles n'apportaient alors , au lieu du repos et de l'espérance, que de l'inquiétude et de l'effroi; comme toutes les inspirations qui se réveillent en nous sans trouver d'expressions. Il y avait un fond de tristesse qui se réjiandait sur toutes les relations de la vie; jetait sur les coutumes, sur les traditions, sur les monumens, sur la physiono- mie des hommes, la marque d'une inextinguible douleur. On accueillait de toutes parts les paroles le mort, les présages funestes; l'ordre social, tou- ours défaillant, inspirait tant de défiance et l'alarme, qu'au retour de chaque année l'univers emblait arrivé à son terme et près de retomber lans le chaos. Au milieu de la foule de mobiles qui semblent )riser l'unité historique de ces siècles , l'influence lu christianisme est le fait que Herder s'est sur- out attaché à reproduire sous son véritable joTu\ V-vant lui , Lessing avait traité le même sujet dans m petit écrit étincelant de verve et plein d'ori- inalité; malgré quelque ressemblance avec la béologie mystique du deuxième siècle, la révé- ition n'est plus considérée dans cet essai comme 3 dernier terme de la progression universelle. 44 INTRODUCTION. Lessing' ne la range point non plus dans le pur domaine de l'histoire; mais il cherche un milieu qui satisfasse également au besoin de croire et aux exigences de la nouvelle science. Selon lui, la révélation est l'instrument mobile dont Dieu se sert et se servira à jamais pour développer l'éducation de l'humanité ; comme la colonne de feu des Israélites, elle précède la marche des nations : à de longs intervalles, quand l'esprit général s'est élevé jusqu'à elle, elle subit une mé- tamorphose et brille sur le genre humain d'une lumière toute nouvelle. Dans l'origine des choses, l'Eternel choisit, entre tous, un peuple pour ser- Tir de type aux autres ; les croyances et les véri- tés qu'il lui révéla , étaient enveloppées de formes gicssières, telles que l'enfance de l'humanité pou- vait les percevoir et les retenir. Mais sous ces symboles était caché le christianisme, qui se dé- gagea de ses liens , et apparut au monde quand Je temps en fut venu. L'univers le recueillit, et s'éleva avec lui à de plus hautes destinées dans l'adolescence du genre humain toutes les pas- sions devaient aller se briser avec une foi aveu- gle devant l'autorité du maître; il fallait que k jeune homme s'accoutumât à regarder son livre élémentaire comme la limite des connaissances I. De Tcducalion du genre humain. INTRODUCTION. 45 possibles. Mais enfin, quand la jeunesse aura per- du sa première candeur et que 1 âge mùr récla- mera son indépendance, ce livre élémentaire suf- fîra-t-il à ses nouveaux besoins ? Non , répond Les- sing. De même que la loi de Moïse renfermait implicitement la loi du Christ, celle-ci à son tour renferme de hautes vérités philosophiques, qui resteront des mystères pour nous jusqu'à ce que la raison vienne à les déduire de celles qui sont déjà en notre pouvoir. L'évangile que nous con- naissons caclie dans ses profondem^s un nouvel évangile, où les dogmes seront changés en véri- tés rationnelles : ces dogmes n'étaient point, à l'apparition de la loi, ce qu'ils seront un jour; ils n'ont été révélés que pour se transformer. Herder est plus sévère, son génie répugne étran- gement à toute espèce d'exception; la connais- sance précise des faits et des mœurs lui suffit pour porter une immense lumière sur les pro- grès et l'influence de la révélation. Si le vicaire savoyard eût pensé jamais à écrire l'histoire du christianisme, c'est ainsi qu'il l'aurait conçue, et le ministre protestant a avec lui plus d un rap- port par l'élévation constante de son ame, le ton d'inspiration; le charme, la douce magie de son langage, qui, tour à tour véhément, réfléchi, plein d'onction et de tendresse, parle à tous nos souve- nirs et nous transporte d'aise en réveillant jus- 46 IiNTRODUCTlOr^. qu'aux sympathies qui nous semblaient s'étrê éteintes pour jamais. Cherchez quelque part un livre qui parcoure une plus grande carrière dans la sphère de l'ex- périence, vous n'en trouverez aucun; aucun qui soit marqué d'un caractère plus frappant de gran- deur, de majesté et d'universalité. Où est celui qui a établi l'harmonie dans le corps gigantesque de l'histoire? qui a manifesté Tordre et la sagesse au sein du chaos apparent des âges? Le monde progressif ne déroulant que successivement ses plans et ses aspects divers, la plupart des hommes s'arrêtaient avant lui à quelques accidens parti- culiers sans en saisir l'ensemble , et ainsi ils lui contestaient cette sage ordonnance, cette unité de destination et ces voies providentielles qui les frappaient dans le spectacle de l'univers 2>hy- sique, dont les masses toujours présentes s'of- fraient instantanément à leur admiration. Sans doute , il ne faut chercher ici ni l'impas- sibilité de Machiavel, ni la netteté de Montes- quieu; quand l'esprit seul fait d'immenses pro- grès, et que l'ame reste jeune avec toute sa fraî- cheur et quelques-unes de ses illusions, on a beau choisir un sujet, u.n système qui semble n'appar- tenir qu'aux combinaisons positives de l'intelli- gence ; vos sentimens , vos souvenirs affluent mal- gré vous, et ils vous importunent au milieu de INTRODUCTION. 47 ces abstractions, presque autant qu'au milieu de la froide contrainte du monde. Pourtant il faut leur donner place sous des formes plus ou moins générales, et cela ne se fait qu'aux dépens de la régularité du plan et de la parfaite harmonie des tons. C'est un spectacle singulièrement inat- tendu que celui d'un homme qui pénètre au loin dans les lois de l'organisme, pour y découvrir les plus étonnantes merveilles de l'être moral, sa conscience et son immortalité, joignant ainsi à la verve austère de Lucrèce les saintes inspira- tions de Platon. Il faut voir le soin qu'il met à éviter tout rapj)rochement avec la métaphysique, comme une mésalliance qu'aucune concession à l'univers visible ne pourrait racheter. Vous diriez qu'il n'y a que le présent et le palpable pour un esprit si lent à s'émouvoir, si rebelle à la con- viction; et voilà que l'instant d'après ce génie tout positif vous entraîne au-delà des mondes et les formes connus, dans des sphères de beauté, de justice et de perfection, auxquelles nous tous aussi nous nous sommes élevés un jour, quand (me émotion sincère exaltait nos cœurs, et les éclairait peut-être. Ainsi c'est un de ses caractères principaux que, reposant sur le sensualisme le plus rigoureux , le premier développement de ses doctrines morales nous conduise, non point à fégoisme d'Helvétius, non à la raillerie si fine d 48 INTRODUCTION. et si désespérante de Voltaire, pas même au prin- cipe d'utilité d'Hutclieson ; mais à cette noble théorie du devoir, plus absolue encore que celle du philosophe de Kœnigsberg. Placé entre le scep- ticisme du dix-huitième siècle, dont il adoptait en partie la métaphysique et dont il repoussait la morale, et l'école de Kant, dont il aimait la tendance et dont il réfutait le principe, Herder, avec la solennité de ses paroles pleines d'onction, semble avoir reçu d'en haut la mission d'adoucir des discordes qu'une entière réconciliation ne peut pas terminer. On a du voir que sa doctrine est l'idéalisme dans la sensation, une sorte de panthéisme dé- guisé. En général, cette philosophie a pour carac- tère de substituer des présomptions à la science, et de faire succéder par degrés à la certitude l'es- pérance, et enfin le doute absolu. Elle explique d'une manière satisfaisante un certain nombre de faits d'un ordre inférieur; et comme elle s'en- vironne d'un grand appareil d'évidence, comme elle ne quitte pas l'être matériel , qu'elle embrasse de toutes parts, et que de plus elle a grand soin d'avertir qu'elle est ennemie de toute abstraction m.étaphysique, elle a pour elle un air de circon- spection qui gagne promptement les esprits. En m.ême temps, parce qu'en se jouant elle fait al- liance avec la poésie, comme elle prête des cou- INTRODUCTION. 49 leurs animées aux formes les plus insaisissables, comme l'imagination la devance clans le cliamp illimité des inductions, elle séduit par son aban- don autant que par sa méthode. Pourtant, à me- sure que l'ordre des phénomènes s'élève, elle a plus de peine à les saisir j son point d'appui va- cille, et son langage devient de plus en plus in- décis, si bien que, lorsqu'il s'agit de fonder les grandes lois de la destinée, ces étonnans problèmes ' qui épouvantent et glacent le cœur d'effroi , s'il est encore à en chercher la solution, elle aban- donne l'homme qui s'était reposé sur elle. La poésie, qui n'était d'abord qu'un luxe, devient le fondement auquel il faut se confier. Des allé- gories, des analogies, des pressentimens secrets, des prodiges de divination , voilà ce qui nous reste. Mais cet éclat éphémère, ces fêtes de l'ima- gination, ne sont plus qu'un leurre décevant et sans empire, quand l'abîme de Pascal est devant nous , et que nous en sommes avertis. Or , que l'on m'explique comment il se fait que dans Herder cette philosophie n'a point ce carac- tère effrayant d'instabilité? Pourquoi, au con- traire, on s'y arrête sans trouble, comme sui' la science éternelle? Eh quoi! dans cet ensemble de choses et d'idées, je reconnais des formes indé- cises, des parties qui se refusent, qui se retirent dans fombre; d'autres qui se limitent ou s'ex- I. 4. 50 INTRODUCTION. cluent; et pourtant ma pensée se repose ici avec sérénité ! Sans être tronhlée par ce concours d'ob- jets toujours flottans, elle trouve où s'arrêter et se reconnaître ! C'est qu'il y a véritablement sous ce terrain mobile un point fixe, un refuge invio- lable. La conscience de l'être, le sentiment reli- 1,'ieux, pur, universel comme la conviction spon- tanée du génie, sont ici tellement inliérens à toute connaissance, ils ont pénétré si avant, si intime- ment dans la profondeur et la substance du sujet, ils se présentent avec des caractères si irrécusables, quils suppléent paitout au point de départ du moi pliilosopbique qui se proclame par eux. C'est là l'élément scientifique qui soutient tous les autres. Partout il est présent pour rassurer sur la solidité de l'édifice, et, si ce dernier s'écroule, pour nous recueillir avant l'abîme. Il est une cbose que je ne peux pas oublier. Quand Herder mourut, ses amis trouvèrent, en approcliant de son lit, sa main froide arrêtée sur quelques lignes qu'il venait de tracer. On lut ce qui suit : « ...... Transporté clans de nouvelles ré- tc gions, je jette autour de moi un regard ins- ,( pire. Je vois le monde réflécbissant leclat de (( l'être sublime qui l'a créé j le -ciel fo^^mant ce comme le tabernacle de réternel: ma (c faible intelligence, courbée vei^ la poussière. INTRODUCTION. 51 tt ne peut soutenir le spectacle de ces augustes « merveilles: elle s'arrête dans le silence '' C'était un hymne à Dieu par lequel cet excel- lent génie aclievait sa carrière. Le sentiment qui avait vivifié ses écrits, et répandu sur chacun d'eux un air de fête et de solennité, devait être le dernier à s'éteindre dans son ame. Et cet homme est presque inconnu parmi nous! et son nom n'y réveille ni souvenirs, ni sympathie ! Pour moi , je puis dire que depuis l'âge où l'on commence à être ému par le génie, et à souffrir par son coeur et par celui des autres, ce livre a été pour moi une soiu*ce intarissahle de con- solations et de joie. Il a suppléé pour moi aux affections réelles , qui sont si semées d'amertume cuisante et qui remuent si tôt cette inguérissable plaie que vous apportez avec vous en naissant. Dans les maladies, dans la détresse de l'absence, plus cruelle que les maladies, dans les lents dé- chiremens de l'ame, et fisolement qui les suit, il a soutenvi mes forces. Jamais, non jamais, il ne m'est arrivé de le quitter sans avoir une idée plus élevée de la mission de l'homme sur la terre- jamais sans croire plus profondément au règne de la justice et de la raison j jamais sans me sentir plus dévoué à la liberté, à mon pays, et en tout plus capable d'une bonne action. Que de fois ne 52 IINTRODUCTION. me suis-je pas écrié, en déposant ce livre, le cœur tout ému de joie : voilà l'homme que je voudrais jDOur mon ami ! Mais il n'est pas si facile de rencontrer dès sa jeunesse celui à qui on a voué d'avance une secrète admiration. Il faut se con- tenter de ses paroles glacées, à travers la tombe. Surtout, il faut attendre le jour qui doit réunir toutes les intelligences grandes et petites; car je ne puis croire qu'il en soit alors de même que de nos temps, oîi l'amour et l'admiration, qui ne sont pas mutuels , restent sans récompense, quel- quefois dédaignés, plus souvent ignorés de celui qui les a fait naître. Prenons donc garde de perdre la chaîne qui nous lie aux siècles passés, de peur que par ce moyen nous ne nous trouvions entièrement égarés sur la terre. C'est un assez grand mystère que la vie en elle-même; malheur à qui le sonde! Ne laissons pas dans une égale obscurité ce concours d'êtres traditionnels qui la modifient; ne sachant pas ce que nous sommes, sachons du moins ce qu'ils sont, d'où ils viennent, et par quelle suc- cession de phénomènes ils sont arri^^és jusqu'à notre obscur réduit. Sur cette idée, il reste ici à indiquer çà et là quelques rajiports entre l'his- toire du genre humain et la philosophie morale: comment les souvenirs de l'espèce se reflètent-ils dans l'individu? comment se coordonnent-ils avec INTRODUCTION. 53 ses impressions propres? quelle loi imposent-ils à son activité personnelle? en un mot, quelles vérités sont contenues pour lui clans les harmo- nies du spectacle de la durée? Grandes questions, qu'il faudrait de longs livres pour résoudre 3 ici tous les monumens restent impuissans et muets , si l'on ne consent à descendre en soi, pleinement, franchement. Ce n'est plus l'histoire telle que cha- cun peut la lire dans les ouvrages des hommes, ou sur les pierres, ou sur le sol ; mais telle qu'elle est réfléchie et écrite dans le fond de nos âmes, | en sorte que celui qui se rendrait véritahlement attentif à ses mouvemens intérieurs, retrouverait la série entière des siècles comme ensevelie dans sa pensée. Si véritahlement il voulait donner une base à sa science historique, il partirait de l'en- ceinte étroite de son moi individuel, pour re- monter de là, par des conséquences nécessaires, à travers la suite des empires et des peuples, jusqu'à la chaumière d'Evaiidre, jusqu'à la tente de Jacob, jusqu'au palmier de Zoroastre. En effet, plus je m'interroge, plus je m'assure que rien n'a égalé pour moi le jour oîi, las de recueillir quelques images éparses qui me sem- blaient flotter dans la durée, mais sans suite et sans ordre apparent, venant enfin à reconnaître j \e lien qui les rassemble, j'aperçus, pour la pre- mière fois, comme d'un lieu élevé, le nombre 54 INTRODUCTION. presque infini d'êtres semblables à moi , qui m.'a- vaient précédé. A la vue de cet immense assemblage de siècles et de peuples divers , je sentis avec joie que je n'étais pas seul dans le temps. Une merveilleuse sympathie m'attirait vers chacun de mes frères, qui, distribués dans toute l'étendue des âges, ont reçu la même vie, ont joui avant moi de ce même soleil, de cette même terre; se sont assis aux bords de ces mêmes fleuves; et, faits comme moi pour le jour et pour le lendemain , ont connu les mêmes vicissitudes de joie et de douleur, d'amour et de haine. Je ne pouvais dire quels ont été leurs figures et leurs traits, ni les appeler par leur nom; mais je savais qu'ils ont été, et que lorsqu'ils s'inquiétaient de la postérité, indirec- tement compris dans leur pensée, je vivais en eux comme ils vivent en moi. En même temps je découvrais que, si telle forme de l'humanité eut manqué au monde, mon être, quelque frêle et circonscrit qu'il soit, n'eut point été ce qu'il est. De tous les points de la durée, chaque em- pire avait envoyé jusqu'à moi la loi, l'idée, l'es- sence des phénomènes dont s'est composé sa des- tinée. A mon insçu, la vieille Chaldée, la Phé- nicie, Babylone, Memphis, la Judée, l'Egypte, l'Etrurie, s'étaient résumées dans l'éducation de ma pensée et se mouvaient en moi. Ce m'était un INTRODUCTION. 65 sjiectacle étrange d'y retrouver leurs ruines vi- vantes, et de sentir s'agiter dans mon sein, au lieu d'un souflle errant, éphémère, que chaque soupir consume, l'ame de l'humanité, que mon être a recueilli comme un son lointain apporté fl'échos en échos jusqu'à lui. A mesure que se développait cette longue suite d'aventures, je recueillais épars les élémens dont se compose mon individualité; pour comprendre le secret de mon être, il me fallait aller interroger les débris de l'Orient, les oracles muets de la Grèce, les bruyères des Gaules, les forêts silen- cieuses de la Germanie. Ainsi , je m'arrêtais pour écouter au fond de mon ame le som'd retentis- sement des siècles passés. Je vivais, non plus en moi , mais dans cette masse confuse de nations et d'existences diverses cpii m'ont précédé; et je me livrais si bien à elles, que je crus quelque temps que ma personnalité allait être absorbée dans la conscience universelle du genre humain. Mais voici un autre phénomène qui m'atten- dait. Ni tant de ruines amoncelées, ni tant d'em- pires croulans, de noms épars, de sang, de gloire , de siècles réunis, n'avaient rempli le vide de mon ame : une immense place y restait pour d'éphé- mères images, de longs combats qu'aucune mé- moire ne recueille. En vain mon coeur s'était-il gonflé des larmes que le genre humain a lente- 56 INTRODUCTION. ment versées; souvent j'avais à m'étonner que, fait pour renfermer les souvenirs de tant de siè- cles, il ne put contenir un souvenir né d'hier, qui le brisait sans retour. Moi , qui , pour amuser la rapide succession de mes jours, avais à con- ter la chute de tant de Babylones, la captivité de tant de Judas, je m'en allais çà et là, prêtant l'oreille à de vains récits que répètent les femmes et les enfans, et je cherchais encore autour de moi je ne sais quels jouets , quand mes yeux étaient attachés au spectacle immense de la durée. Les noms de tant de héros inconnus que j'avais sur- pris dans l'intérieur d une vie vulgaire, habitaient et fraternisaient dans ma jiensée, avec les noms glorieux des Possidonius , des d'Assas , des Vincent de Paule ; et elle pesait plus sur ma poitrine que les obélisques de lEgypte , que les tombeaux de r l'Italie, que les urnes des Etrusques, que les mon- ceaux de jDierre des Gallois et des Calédoniens, la pierre, la pierre étroite qui couvre les restes de celui dont moi seul, sur terre, je sais l'histoire. Tout ce qui est soumis à des pouvoirs humains, subit les grandes lois du changement, et notre être isolé , sans appui et sans liens avec le monde, y obéit plus que tout le reste. Ne nous étonnons plus de l'inconstance de nos voeux et de l'insta- bilité de nos imjiressions , depuis que les emj)ires se fanent comme des fieiu's, et que les institutions INTRODUCTION. 57 les plus solides sont si promptement renversées. Au milieu de cette tempête qui précipite les uns sur les autres ces immenses corps politiques, il nous a été donné un jour pour aimer, pour ou- blier et pour suivre en tout, par la fragilité de notre être, leurs lois suprêmes. La même puis- r f sance qui renverse l'Asie sur l'Egvpte, l'Egypte sur la Grèce, la Grèce sur lltalie, étend ses ra- vages jusqu'au fond de notre ame , en brisant une espérance par une autre espérance , un désir par un autre désir, une douleur par une autre dou- leur. Et toutefois il faut croire que dans la lente ex- périence de cette foide d'êtres qui nous ont pré- cédés, avec des affections et des passions en tout semblables aux nôtres , il est des trésors de force où l'homme n'a point encore suflisamment puisé. La destinée individuelle, si obscure quand on la renferme dans un cercle d'objets limités, se révèle à nous par l'enchaînement successif des corps politiques; et ce peu de jours que nous avons à passer sur la terre, quelque arides qu'ils nous paraissent, ne sortent pas tellement de l'harmo- nie universelle des siècles, qu'ils ne s'expliquent par elle, et ne lui dérobent quelque charme. Ou l'histoire raconte la vie d'un individu, ou celle d'un peuple, ou celle de fhumanité, dans la- quelle les peuples et les individus vont se perdre ; 58 INTRODUCTION. or, ces trois modes d'être, quelque dilTérens de grandeur qu'ils soieut , ont entre eux la même si- militude que le tout et la partie qui le i-epré- sente; ils comprennent un espace plus ou moins étendu dans l'universalité des choses; mais dans chacun des cercles qu'ils parcourent, sont des identités et des points correspondans ; ce que l'on aflirme de l'un, on peut l'adirmer de l'autre; ils se reproduisent mutuellement, et, soumis aux nuracs lois, ils présentent dans leur développe- ment des phénomènes tout semblables. C'est de cette unité que naît la beauté harmonique de riiistoire, dans ses plus vastes proportions. Ainsi, la même série progressive qui se manifeste dans la marche des corps politi([ues, se reproduit dans la succession de nos pouvoirs individuels, et c'est en y obéissant que nous nous rendons conformes à Ihuraanité. Nous n'avons, pour atteindre le bien, ni la longévité des nations, ni leurs tra- ditions antiques : nous avons quelques souvenirs nés d'hier; mais cela sullit pour remplir la des- tinée, et l'homme qui, dans son étroite sphère, poursuit avec constance l'être idéal qu'il enferme en lui, est égal devant 1 Eternel à l'empire qui dans sa longue durée manifeste les lois saintes de la raison et de la liberté. A peine a-t-on fait de la loi de l'humanité la loi de son être, que Ton commence à vivre de la vie universelle, et à INTRODUCTION. 59 jouir de toute la plénitude du moi. Le coeur qui ne savait où se reposer, partout repoussé par les choses, a son rôle et son importance dans l'ordre des temps; et pendant qu'il le remplit, il jouit d'une sympathie toujours renaissante et qui ja- mais n'est déçue de son objet. Si l'heure présente et ce peu d'objets qui se sont oiFerts à lui, l'ont laissé vide et cliancelant, il trouve dans la pen- sée des siècles avec lesquels il est en rapport, de quoi se nourrir et se for ti lier. Ne croyez pas qu'ar- rivé à ce point, l'être individuel soit séparé par aucun intervalle de l'humanité dont il s'est ap- proprié la loi ; elle s'est concentrée en lui , elle se prolonge en lui avec toute la série de ses destinées futures : le voilà conforme à elle, identique à elle; il la porte en lui, il la continue, et tant que dure cette union, il est fort, il est puissant, invincible au monde; il a le repos et le bien suprême. Et de là dérive une belle conséquence : chaque être poursuit sa carrière de perfectionnement avec une rapidité proportionnée à la brièveté de sa vie. Le genre humain compte par siècles ies diverses périodes de son éducation ; pour nous , nous avons des jours et des heures pour exprimer un intervalle correspondant dans le développe- ment de nos pouvoirs particuliers. Au bout de [.quelques années, nous arrivons au degré où l'hu- manité n'est parvenue qu'après sa longue et pé- I 60 INTRODUCTION. nible carrière; alors, il faut que nous mourions : quant à elle, elle poursuit son chemin et s'avance vers des contrées que nous n'avons pu atteindre dans le cours passat^er de notre existence. Or, dès ce moment, la chaîne qui nous liait à elle, est-elle brisée? l'unité, le rapport commun de des- tination ont-ils disparu? n'était-ce qu'une vaine contingence que cette représentation du tout dans la partie, que cette identité dans la loi, que cette marche haimonique de deux êtres vers un centre commun? l'un a-t-il été brisé dans sa course, pendant que l'autre est ainsi condamné à une éternelle solitude? Non, Dieu infini ! je ne puis le croire. J'en conclus que, pendant que le genre humain poursuit sur cette terre sa carrière de perfectionnement , l'être individuel continue sa marche parallèle dans quelque séjour et sous quel- que forme que la Providence lui a préparés de sa main. Si de la loi de l'humanité nous passons à l'hu- manité elle-même, et si, après l'avoir suivie dans toutes ses vicissitudes, on demande à la Ihi quel sentiment doit inspirer un être ballotté ainsi au gré de tant de hasards ; je réponds : un respect i profond et pour ainsi dire religieux. De toutes les A volontés intelligentes l'Etre des êtres lui seul n'a point d'histoire. L n seul âge , une seule langue , im seul monument. ()ue l'humanité soit un jour INTRODUCTION. 61 îmmiiaLle, elle n'est plus, ou plutôt elle est tout, perdue et confondue dans la pensée divine. L'or- dre des choses la condamnait au changement; mais ces changemens sont des progrès, et le même signe exprime sa faiblesse et sa force. Que dès l'origine elle eut possédé l'empire quelle ac- quiert par degrés sur le monde, aveugle et sans expérience, qui peut dire ce qu'elle eut fait de sa puissance, et jusqu'à quel point elle l'eut tournée contre elle-même? En voyant brusquement par combien de larmes il fallait l'acheter, qui sait si elle n'eût pas refusé d'entrer dans la voie où elle est aujourd'hui et dont nul ne pressent l'issue. Au contraire, par quelle lente éducation la nature a voulu qu'elle s'accoutumât à la force créatrice qui lui a été départie ! Il est telle parole de l'homme qui embrasse l'histoire entière des empires. Quand tout ce qui l'entoure, l'astre qui l'éclairé, le flot qui le porte au rivage, connaît dès l'origine son oeuvre de chaque ]our, sa car- rière et son but, lui seul il ne sait pas ce qu'il sera demain; il marche à l'aventure, et chaque siècle lui révèle de nouveaux secrets de son être. Or, cette sublime ignorance où il est de lui- même, et que quelques-uns ont apportée en té- moignage de son néant, est ce qui atteste à l'u- nivers sa gloire et son impérissable puissance; de nos temps même il faut croire par tout ce qu'il 62 INTRODUCTION. y a d'obscur et d'indéterminé dans le fond de nos âmes, que le développement de l'homme mo- ral est loin d'être achevé. Un jour viendra, peut- être, où ces mystères qui nous troublent à cette heure, et que nous pressentons sans pouvoir les circonscrire par la parole, deviendront une source générale de vertus et de beautés morales, dont nous ne pouvons avoir aucune idée, pas plus que Sapho n'avait l'idée de l'amour d'Héloïse, pas plus que Zenon ou ses disciples n'avaient l'idée de la philosophie de Saint-Vincent de Paule. Mais, quelles qu'elles puissent être, elles auront leurs ibndemens dans les temps qui auront précédé; et sans qu'il nous soit donné de déterminer leurs formes, ce jour que nous voyons, ces mœurs, ces lois qui sont les nôtres, y entreront pour quel- que chose. Etre véritablement étrange! Quand un seul de sa race survivrait à une destruction eé- nérale, il porterait l'empreinte des âges passés, et rappellerait le monde qui ne serait plus; car la nature a fait de chacun des membres de l'hu- manité à la fois le produit et l'image du tout. Enfin, près de sortir du conflit des choses ter- restres, persuadé que les mêmes vérités que l'on a déduites du spectacle et des lois du monde phy- sique, se reproduisent dans les consonnances et les harmonies de l'histoire, quand je cherchais dans le chaos apparent des âges la pensée divine, INTRODUCTION. €3 -je trouvais avec ravissement que celui tjui a re- j vêtu d'or les genêts des prairies et parsemé d'a- zur l'aîle du colibri, n'a point trop négligé la gloire de Babylone, et qu'il a paré d'assez riches habits l'antique Persépolis, Thèbes aux cent por- tes, Tyr, Memphis et Sidon : elles ne fatiguent pas plus sa main que le nid du rougc-gorge et qu'une palme de fougère, les cités des Chaldéens, des Assyriens, des Mèdes et des Hébreux, et il a pris soin de leurs destinées comme il veillait sur la famille de l'oiseau et qu'il déployait soUs le chêne les rameaux de l'arbuste. S'il a penché selon de justes lois l'urne des fleuves, s'il a dis- tribué avec ordre les rochers et les vallées, les déserts et les lieux fertiles j s'il a varié jusqu'à l'inhni les attitudes des plantes, la voix des ani- maux et les harmonies qui en résultent, il a de même répandu avec sagesse, dans le temps, les générations et les familles , les nations et les lan- gues j chaque cité apparaît quand son jour est venu, sous la forme que le monde réclame. A toutes il a donné une forme particulière, une physionomie propre; et certes, si l'on a pu Jire, sans paraître insensé, que la voûte des cieux, que l'écho des montagnes , que ce })assin des mers, que ce mélange de couleurs, de bruits, de par- fums qui vivifient l'espace et amusent nos sens d'une vaine et inconstante joie, sont les exprès- 64 INTRODUCTION. sions de ses idées ; c'est, je le jure, une autre poé- sie, une autre éloquence, qui s'échappent toutes vivantes des harmonies des âges; pour celui qui les a écoutées un seul joiu', tous les autres dis- cours semblent frivoles et passagers. Chaque peu- ple qui tombe dans l'abîme est un accent de sa voix; chaque cité n'est elle-même qu'un mot inter- rompu, qu'une image brisée, qu'un vers inachevé de cet éternel poëme que le temps est chargé de dérouler. Entendez-vous cet immense discours qui roule et s'accroît avec les siècles, et qui, toujours repris et toujours suspendu, laisse chaque géné- ration incertaine de la parole qui va suivre? Il a, comme les discours humains, ses circonlocutions, ses exclamations de colère, ses mouvemens et ses repos, pendant lesquels on n'entend que les sou- pirs des peuples haletans, et le sourd craquement des empires vieillis. Au reste, si jamais cette philosophie de l'his- toire devient un recours dans la détresse ou pu- blique ou j)rivée, ce doit être surtout dans ces temps où, tout flottant au gré des serviles convoi- tises de quelques-uns et de la lâche incurie du plus grand nombre, ceux qui ont conservé au moins le souvenir d'une patrie, la cherchent vai- nement au milieu d'un débordement de paroles traîtresses , sans plus savoir que penser de l'heure présente. Rien ne rassure alors comme le témoi- INTRODUCTION. 65 gnage des siècles passés, rien ne calme dans la lutte, rien ne fortifie, rien ne cause une joie sainte, inépuisable, comme de se sentir protégé de l'au- torité de tout le genre humain. Il est vrai que, voyant notre vie qxii s'épuise avec chaque heure qui s'écoule, et que, si près de mourir, le spectacle des choses humaines va bientôt nous échapper, nous voudrions hâter le dénouement pour y assis- ter encore; il faudrait que les progrès de l'huma- nité se succédassent aussi vite que les battemens de nos coeurs. Mais tel n'est pas Tordre des choses; ce n'est pas à ces heures rapides qui nous ont été données, que sont coordonnés les générations et les empires, et l'aveugle empressement de nos âmes ne réglera pas la marche lente et majes- tueuse des siècles. Nous, qui nous étonnons si fort de l'épuisement où semblent réduits nos pères, et qui tirons tant d orgueil de notre jeunesse, nous mourrons aujourd'hui ou demain, ou le jom^ qui suivra, et cette oeuvre, où se sont con- sumées avant nous tant de générations, ne sera point accomplie. Sans nous plaindre du poids du jour, et sans nous inquiéter de notre salaire, travaillons donc selon nos forces à vivre et à mourir dans la place que le genre humain nous a donnée. Paris, Juin 1825. ETUDE SUR LE CARACTERE ET LES OUYRAGES i)!»©«<3 CiOMME étude morale, les premiers ouvrages de Herder mériteraient seuls une haute attention par leur étonnant constraste avec ceux qui les ont suivis et avec l'âge où ils ont été écrits. Au lieu de cette ame expansive, qui plus tard ne songera qu'à se prodiguer, un coeur aigri, fermé, mécontent de lui-même et des autres ; au lieu de ce calme antique qu'il répandra plus tard sur tous les objets, une ardente polémique qui cherche à se produire, mais pleine de force et d'énergie ; peu d'ornemens , peu de poésie , le mépris du succès , des formes âpres qui rap- pellent l'humeur souffrante de Rousseau fugitif 3t vieilli. C'est que la jeunesse dans ses plus bril- antes années n'est pas toujours l'âge où l'ame a e plus de fraîcheur et d'éclat ; ou elle succombe ;ous ses propres richesses, ou ses immenses désirs l'oppressent jusqu'à rétoulfer, quand dans le 68 ÉTUDE monde entier elle ne possède qu'une couronne de fleurs; ou elle s épuise à embrasser l'univers, ou elle languit et se fane d'elle-raême. Si à cela s'ajoute la détresse, une vie errante, un pain amer et mouillé de larmes, plus elle se sent ornée de mille charmes, plus son abandon la navre. Dans cette première lutte, où le faible succombe, où le fort reçoit une force nouvelle, le génie adolescent cache autant qu'il peut son cœur saignant sous la guirlande d'immortelles. Mais, quoi qu'il fasse, son accent le trahit et prouve qu'il est blessé jusqu'à lame. ' Sous cette expression imparfaite et voilée s< découvre pourtant le germe des grandes pensée qu'il développa plus tard. Spectateur passionné d'une littérature naissante', il cherche comment ces premiers essais ont été modifiés par l'imita- tion de l'Orient , de la Grèce , de Rome , des temps modernes, et rassemblant tout dans cette première vue, poésie, beaux-arts, philosophie, il presse le génie national de se livrer avec in- dépendance à ses propres voies. S'il assiste à une époque de renaissance ou de déclin, il ne le sait; et de là un mélange unique de plaintes amères et d'espérances exaltées. l\e rencontrant nulle 1 Fragmeiis sui la litléralure allemande, 1767. Feuilles cii- li(jues,. 1769. SUR HERDER. 69 part ni monumens consacrés par un respect lié- re'ditaire, ni aucune des entraves du passé, sa critique peut être à son gré large, fîère, in- domptée, comme les pensées de son âge. Déjà même le grand artiste se trahit tout entier dans son Examen du génie de la langue allemande. Le sentiment inné du beau dans la parole, et qui se découvre pour la première fois , ses juge- mens inspirés, le ton du discours plus élevé, l'âme qui enfin s'émeut et s'attendrit, tout an- nonce un homme qui vient de reconnaître sa mission. En comparant avec orgueil sa langue ; à d'autres langues, il leur cherche à toutes une règle commune, et l'instinct de l'écrivain devient en lui le premier guide du philosophe. Une fois sur cette voie, il ne l'abandonne plus j I et puisque l'humanité vit tout entière une et in- divisible dans chacune de ses oeuvres, il la ren- contre avec toutes ses lois fondamentales là où il ne croyait trouver que la théorie d'un fait isolé. A cette époque appartient son premier discours sur l'origine de la parole. Monument simjile et sévère, dont les principes et l'ame de l'histoire font la seule beauté ; là se trouvent entourés d'une éclatante lumière , chaque fait primitif du monde civil, la puissance créatrice de l'activité libre opposée à l'oeuvre morte de la sensation, l'unité, la progression, le rapport 70 ETUDE avec l'espace et la durée ; tout cela , il est vrai , circonscrit à la sphère cle la parole, n'est point encore (lé^asé cle son lien et formellement élevé à l'idée d'essence génératrice des choses humaines. Mais le moment n'est pas loin où cette séparation se fera d'une manière éclatante ^ Comme un peintre, avant d'entreprendre le chef- d'oeuvre auquel il consacre sa vie, dépose sa première inspiration dans une esquisse, qui elle-même est une oeuvre immortelle, de même il fera bientôt l'essai de ces aperceptions synthétiques sur toute l'étendue des siècles. Accord vivant de lumière et domhre, de silence et de bruit, d'action et de repos , l'asjDect pittoresque de l'unité histo- rique voilera tous les autres de son éclat dans cette soudaine intuition. De chaque point de la durée s'élève un mélange de cris de guerre, d hymnes , de chants ; un sourd retentissement de ruines, triste, confus, inégal pour ceux qui y sont ensevelis ; mais plus harmonieux poiu' celui qui le domine, que le chant matinal de l'alouette, que le frémissement de l'onde, que le souffle du vent dans la profondeur des forêts. Il se représentera à lui-même ce sj)ectacle du tout organique du monde civil; il en tracera à grands traits les contours et les oppositions ; il ï Encore une philosophie de Thistoire de rhuraanilé. SUR HÈRDER. 71 îe divisera en groupes, ou plutôt il fera le dé- nombrement épique des peuples j et si, à ce dé- but, la vue est encore mal assurée; si une ardeur passionnée, qui mêle et confond tous les tons, trouble la sévère ordonnance des sociétés bu- maines; si l'entbousiasme tumultueux de la jeu- nesse brise et précipite la marcbe solennelle des siècles; malgré cela, beureux génie, jouis en paix de ta première contemplation ; qu elle op- presse lentement ton ame et s'y imprime à ja- mais ; qu'elle la fatigue et l'épuisé. C'est le prix de ta détresse passée et le gage de ta gloire à venir. En effet, depuis ce jour, quoique le tissu en- tier de ses idées laisse voir encore des nuances variées, il ne fait plus qu'un tout indivisible, une pensée, ime œuvre. Un livre explique l'autre, et ce qui a été pressenti dans l'adolescence est confirmé par l'âge mur. IN on -seulement cela, mais la loi même de son esprit se confond avec la progression bistorique de l'bumanité qu'il vient de reconnaître. On s'étonne de la puis- sance avec laquelle cette ame se laisse subjuguer et absorber par le génie des temps passés, au point d'oublier avec eux ses professions de foi les plus clières , et de passer à leur gré du sen- sualisme au spiritualisme, de la croyance au doute et du doute à la foi , sans commotion , 72 ETUDE sans révolte, sans presque aucune impression de changement. Tout au présent, toujours chan- geant, toujours imprévoyant, les uns l'appellent épicurien, les autres platonicien; la vérité est qu'il cède au cours des âges. A l'extrémité des temps, il reprend seul patiemment et lentement la carrière entière du genre humain, et dans sa marche séculaire , changeant de contrées , de patrie, d'images et de cultes, à mesure que lui- même il change d'âge, l'ordre qui nous est im- jiosé dans l'examen de ses œuvres, est le même dont la nature a marqué dans l'univers la suc- cession des temps. Au sein de ces formes colos- sales, ouhliant le jour et les saisons, ne réglant plus sa vie que sur les périodes de la vie uni- Acrselle, sa rêverie se prolonge, se herce, se re- nouvelle au hruit monotone et permanent du pendule des siècles. Aussi , retenu imprudem- ment en Orient, était-il trop tard lorsqu'il ar- riva chez les peuples modernes. Il fallut se hâter vers le terme, et laisser son oeuvre inaccomplie. En rentrant dans la philosophie de l'histoire, la première question qui se présente à nous, est celle des origines humaines; et si nous avons essayé autre part^ de montrer comhien la solu- tion de notre auteur était ailleurs incomplète, nous le retrouvons ici laborieusement occupé à ï Voyez Tintroduction, p. 26. SUR HERDER. 73 combler cet abîme. Non une fois, non cent fois, en portant nos regards vers ces premiers ài^es, alors que la vie enfantait de toutes parts de nouveaux prodiges, si nous demandions où était alors le roi de la création, il nous semblait mer- veilleux qu'on nous le niontrât retiré dans les ténèbres au fond de quelque antre inaccessible, dans toute l'abjection de la misère, sans nul pressentiment de sa destinée futm-e. Plus nous considérions, sur son lit de roseau, ce roi tel qu'ils l'ont fait, sans voix, sans ame, sans mé- moire , ni désir , moins nous concevions com- ment, sans cbanger ni de forme, ni d'être, sans nid intervalle appréciable dont il ait conservé le souvenir, nous le trouvions, l'instant d'après, plongé dans ce ravissement de l'infini qui éclate dans tout l'Orient, aussi loin, aussi tôt que la vue peut y atteindre. Lui que je viens de laisser dans le sommeil de l'imbécillité , qui lui a donné ces vastes dieux qu'il trace sur le sable, et dont ma pensée, après tant de milliers d'années, a peine à mesurer l'immensité ? Quelle vision l'a ^orti de son sommeil et l'a jeté dans ce délire ? Ajoutez à cela que l'iiistoire, dans son ensemble iiinsi que dans ses parties, nous apparaissait tout lîntière comme une vaste et éternelle déduction ilu général au particulier; c'est le travail du moi jui se fait jour peu à peu, se dégage par degrés "Ï4 ÉTUDE de ce qui lui est étranger, et aspire à se produira sous sa forme la plus libre. Semblable au sta- tuaire qui dépouille son bioc de marbre jusqu'q ce qu'il reconnaisse à la lumière les traits qui contemple en lui - même , la personnalité de l'homme au sein de l'univers tend à se circons- crire pour se fortifier, brisant avec les siècl^ un assemblage qui renaît avec eux, toujours di visé et toujours indestructible. D'abord plonge au sein du monde cosmique, il étend son étr< sur l'espace et la durée sans bornes. De soi souffle de vie il anime les cieux errans, les vasfe mers. C'est Empédocle qui agite des mouA^emen précipités de son sein la cime des monts, le voûtes des forets, le cours des fleuves. Dans ce premier culte, embrassant tout, adorant tout, n'oubliant que lui-même, il a une cosmogonie, une théogonie, et point d'histoire. C'est llnde et l'Orient, sitôt qu'il apparaît. De l'univers il descend aux empires, auxquels son être est si bien attaché qu'il n'est rien que par eux ; sans force, sans valeur, presque sans nom, soit que de vastes générations se confondent sous une seule personne, soit que lui-même il ne puisse se distinguer dans ses prières aux dieux. C'est la Médie, la Perse, l'Egypte et l'Assyrie. Des empires il retombe par degrés sur lui-même, quoique son moi, encore à demi confondu avec; SUR HERDER. 75 la cité, n'emprunte encore que d'elle sa valeur et son indépendance. La cité se brise avec la Grèce, avec Rome, et son moi restant seul, dé- pouillé du signe qui en cachait la grandeiu' ab- solue, découvre en lui-même un infini plus vaste que le premier qu'il vient de parcourir. C'est l'univers chrétien. Cet infini, il le divise encore, aspirant après des siècles à ne relever que de soi. C'est la réforme, c'est le cartésianisme et ce qui en est la suite, c'est l'héritage de la féodalité et l'aA^enir que j'ignore. Ne pouvant donc concilier dans l'humanité cette marche synthétique dont l'histoire fait foi , avec cette étroite et presque imperceptible ori- gine qu'ils assignent gratuitement à son cours, ne trouvant entre ces choses aucun rapport lo- gique, également incapable de les accorder et de les nier, je flottais dans une araère perplexité; et si l'homme me troublait parce qu'il meurt, il ne me troublait pas moins parce qu'il naît, ne me laissant de lui par-delà le berceau et par-delà la tombe qu'une ombre fugitive dont je ne puis même assurer qu'elle est, ni où elle est. Tel était mon état d'ignorance, lorsque je lus pour la première fois l'un des écrits ^ de Herder il ^ . l 1 Archives primitives de Tespèce humaine {Aelleste Urkundc des Menschengeschlechts) , i7j3. 76 ETUDE les plus imporlans à tous égards, et peut-être faut-il s'y replacer pour apprécier dignement la hardiesse et la i:;randeur de cet essai. Du centre de l'Orient, il étend son regard sur toute cette terre de prodige et cherche à travers les débris des traditions nationales les vestiges du premier ! fait psychologique de l'humanité naissante. Des doctrines du sabéisme, du mosaïsme, des reli- gions de la Perse et de l'Egypte, des traditions éparses de la Phénicie, de la Thrace, et des sou- venirs des écoles d'Ionie, il recompose le premier moi du genre humain. Impression de poésie et de génie, enthousiasme du premier né, puissance sublime dans son apparent délire, et que ne peut retracer que celui qui de nos temps est encore sous son joug. Tout dort dans les ténèbres pri- mitives. Au bord du chaos, sur l'arbre qui vient de naître , l'oiseau repose encore la tête pliée sous son aile, pendant que le monde civil de- meure enseveli au fond de l'abîme éternel. Enfin il paraît, l'esprit de vie, et nous assistons à la première leçon que Dieu fait entendre à l'homme par le langage de l'univers. Sa voix retentit par l'organe de la nature entière, et le premier rayon de lumière est la première révélation. De même que dans les déserts d Egypte la statue de Mem- non résonne aux premières heures du jour, ainsi la pensée de l'homme, atteinte et ébranlée par SUR HERDER. 77 1 apparition de l'univers visible, y répond par une soudaine harmonie de symboles et d'idées, de cultes et d'images, fidèle éclio du Dieu cosmique. Or, nul écrivain n'a représenté plus au vif cette intuition de l'homme sur le monde naissant. Je ne sais quel nom donner à cette psychologie qui découvre l'univers entier, l'espace et la durée sans bornes cachés et renfermés sous chacune des aperceptions primitives du genre humain. Cette unité sans limites, qui s'appelle Infini, ap- paraît successivement à l'homme sous des faces diverses; mais toujoiu^s entière, toujours indivi- sible, c'est d'elle que naît toute foi, toute science. D'abord elle est son Dieu, d'où sortiront avec les âges tous les dieux qu'il connaît. Bientôt il réfléchit dans ses actes l'oeuvre de la création, qui devient le premier type dinstitution civile. Puis il veut la peindre aux yeux, et ce symbole devient son premier signe; il veut la faire re- tentir à son oreille, et voilà le premier accent de sa parole, l'origine de toute langue, de toute écriture, de tout monument. J'ai même tort de distinguer ainsi dans cette rapide contemplation ce qui fut en soi-même indivisible comme le tout qui lui servit d'objet ; car telle fut cette première intuition qui précède et contient toutes les autres. De l'Orient à l'Occident, celles qui l'ont suivie n'en sont que des fragmeus epars. 78 ETUDE des ruines mutilées. Et nous, qui voyons danS son enfance le genre humain se peindre sous mille formes, l'univers qui l'entoure, s'en faire des emblèmes , de puériles images qu'il suspend à son cou, qu'il grave sur son tombeau, quand même nous ne saurions rien de ce qui a suivi, nous nous informons de sa destinée; nous de- mandons comment ont Uni de tels jeux, et ce qu'est devenu l'élève du Centaure ! A cette question répond le livre de la poésie hébraïque , puisqu'il comprend dans son en- semble tout le développement du génie oriental. Avant Herder, quand le sage Lowtli veut pé- nétrer dans la pensée du peuple de Moïse , il com^mence par s'entourer d'une bibliothèque de livres grecs, puis à rechercher dans quelle ca- tégorie d Aristote il placera les lamentations de Jérémie, où sont les trois unités du drame de Job, si les psaumes sont des idylles ou des di- thyrambes. Voilà l'érudit, voyons le poète. Deux jeunes amis se réunissent avant le lever du soleil sur le sommet d'une montagne. L'obs- curité qui les enveloppe encore à demi , mais qui fuit par degrés , ce souffle frais , pénétrant des heures qui précèdent le jour, cette renais- sance graduée de tous les objets, éveille malgré eux dans leurs âmes la pensée des premiers jours du monde. Eux-mêmes, en sentant dans lem^s SUR HERDER. -^9 coeurs ce doux réveil de toutes choses, croient retrouver avec l'aube les premières im2:)ressions de riiumanité à son berceau. Lorsqu'enlîn la dernière étoile a disparu, et que la chaleur, comme le souille de vie, commence à pénétrer à travers les feuilles humides des bois, il s'élève du fond de leurs âmes un canticjue de grâces à l'Autem^ des choses. Au milieu du ravissement où les plongent ces premières heures d'innocence et d'inspiration, ils commencent à s'entretenir de la poésie hébraïque. Mais alors, intimement unie au spectacle du lever du jour, elle en est le dernier acte. C'est l'hymne de Thumanité naissante qui célèbre à son tour l'Autem- de la création, après que, pour l'adorer, les arbres ont incliné leurs cimes et que la fleur des champs s'est penchée sur sa tige. Ainsi l'écrivain tire la critique littéraire de la poussière des livres eC ies académies , pour l'étendre sur les herbes Ddorantes des vallées, sur le rideau des forets, >ur l'azur des lacs, sur les eaux, sur la terre, :lans le ciel. Il appelle tout l'univers, pour com- menter quelques paroles échappées au cœur des liommes, et nous, qui pensions lire la disserta- ;ion d'un rhétem^, nous ne rencontrons le plus souvent qu'un chant de Milton, qu'un dialogue ie nos premiers pères sous les berceaux d'Eden. L'ouvrage commence par 4es observations sur 80 ÉTUDE la langue hébraïque j mais la philologie consi- dérée sous cet aspect est en effet l'histoire de la première famille , de la première émotion de joie et de douleur. Sur ses traces on remonte vers ces âges où 1 homme, entrevoyant à peine la suc- cession des temps , et se croyant une stabilité quil n'a pas, confond encore à demi dans sa pensée et appelle presque du même nom le passé et le présent , le présent et l'avenir. Il n'a point d'annales à raconter , et tous ses souvenirs se concentrent dans son impression actuelle. De là, il y revient incessamment , il l'étend sans la changer , et ce retour alternatif d'une même pensée, cet écho que l'on nomme parallélisme, détermine la forme dominante de sa poésie. Re- fluant ainsi sur elle-même, elle imite les batte- mens d'un cœur qui , jeune encore , plein de sentimens vivaces, déborde flots à flots par un mouvement continu, toujours varié et toujours semblable. Si dans ses élémens elle apparaît sous la forme de deux choeurs de voix qui se ré- pondent l'un à l'autre, si ses chants didactiques donnent l'idée d'une leçon faite tour à tour à l'enfant par le père et par la mère, si ses can- tiques d'amour sont l'écho de deux âmes qui se réfléchissent mutuellement; sous une vue plus haute, elle est fopposilion, l'écho, le parallélisme du ciel et de la terre. A l'un, est attachée l'idée SUR HERDER. 81 d'immensité, à l'autre celle de petitesse, d'im- puissance. Sur ce fondement, Tinfîni et le fini, le tout et le néant, se répondent alternativement comme la strophe et l'anti -strophe des Grecs. L'homme unit en lui ces deux termes opposes. De l'un il tient son soufîle de vie , de Tautre son corps et ses sens. Comme le grain de sable qu'il habite est entouré des vagues espaces du firma- ment, le cercle de son intelligence est enveloppé de 1 infini, de l'éternel. Au-dessus de cette double sphère il établit une puissance qui la comprend et la règle; c'est-à-dire l'unité du créateur, d'où se révèle, avec l'unité de plan dans les choses, la loi naturelle de la sagesse, de l'amour, de la beauté; en sorte que cette première poésie fut le premier hymne à Dieu, le premier acte de foi en sa volonté. Ces principes posés , ce livre , tout à coup agrandi, prend un essor si rapide, une figure si extraordinaire, si étincelante, que peu de drames offrent dans leur ensemble une scène plus pittoresque que ce genre de critique. Pour recomposer eux-mêmes les principaux élémens du "énie des David et des Isaie, les deux amis s'abandonnent passivement aux impressions que l'univers fait sur eux. Ils écoutent le langage mystérieux de la nature, et le traduisent im- médiatement dans le langage des hommes. Deux j. ^ 6 82 ÉTUDE harpes éoliennes suspendues dans une foret ne répètent pas plus fidèlement les sons que le vent leur apporte. Sans presque aucun concours actif de leurs âmes, ils rélléchissent , non pas seule- ment les scènes imposantes de la création , mais tout ce qui arrive jusqu'à eux, le bruit d'une eau lointaine, les derniers rayons d'une étoile, la fleur qui s'entrouvre au matin, la rosée que leurs pas ont foulée; et tout cela devient aussi- tôt , sans effort , sans artifice , sans réflexion , comme par l'essence seule de la pensée humaine, autant de symboles ou d'images du sentiment religieux. Cette poétique d'une forme nouvelle imite ainsi le mouvement de la rêverie. Le vent qui souffle dans les arljres, la pluie qui tombe au fond de la vallée, le tonnerre qui roule au loin , retentissent dans la pensée des deux con- templateurs, traversent avec elle toute l'étendue des âges , et vont expirer par degrés sous les tentes de la Mésopotamie et sur les tombeaux des patriarches. L'objet qui frappe le sens, le retour personnel sur une affection privée, Fé- branlement qui se communique au fond de lame et y réveille l'homme primitif, et avec lui les anciens jours, les anciens peuples, le premier culte, le premier hymne, se confondent dans une seule et même impression prolongée à l'in- fini. Il en résulte que les antiques traditions SUR HERDER. gS d'Abraham , de Moïse , de David , d'Isaïe sem- blent jaillir pour la première fois du cœur de l'homme avec toute la fraîcheur d'une création soudaine. Incroyable puissance de lame, qui n'a besoin que de se recueillir en elle-même pour retrouver dans ses profondeurs, par-delà ces vagues chimères et ce secret ennui qui en efïleurent la surface, les trésors et les ruines des anciens âges; je ne connais que ce livre qui l'ait, non pas observée ou mesurée, mais aperçue de loin et par instinct Dans toute la poésie orientale, le paradis est l'idéal du bonheur de l'homme. Premier rêve de la jeunesse, terre des fables, où les peuples de l'ancien monde ont placé lems chimères et l'accomplissement de leurs désirs, là sont leurs puits d'espérance illimitée et leurs premiers re- grets. Mais tout ce charme, n'est-ce qu'un songe, et l'histoire entière de l'humanité n'est-elle pas cachée sous ces mythes ? Outre cette terre d'il- lusion, il en était une autre plus particulière- ment propre au génie hébraïque , et dont les peuples de l'Europe ne semblent avoir eu au- cune idée. Règne sans forme, sans lumière et sans vie , ce n'est pas le néant , ce n'est pas en- core l'Etre. Région des ténèbres , que les créa- tures habitent avant de naître, les âmes des en- fans y flottent endormies jusqu'à ce que le soufUe 84 ETUDE de Dieu les appelle sur terre. Là repose leter- nelle nuit en attendant le matin, et les jours se réjouissent quand ils sont évoqués pour faire 2:)artie du cercle de l'année. Cet empire a son roi, et dans ses insaisissables limites il ne pré- sente pas à limagination moins de merveilles que les nuages des Scandinaves , ou que les mys- tiques? visions du moyen âge ; c'est-à-dire que le monde poétique des Hébreux s'étend par-delà la naissance, comme celui des autres peuples par-delà la mort, dans l'idée de la survivance de lame. D'ailleurs un chapitre entier de ce livre est destiné à déînontrer qu'il n'est pas vrai que cette tribu du genre humain ait méconnu la croyance de limmortalité. Cachée sous les idibtismes de l'Orient, elle est seulement plus circonscrite. L'essence de l'homme vient de TE- ternel et y retourne. Le souille de Dieu qui l'a- nime est le Fils de Dieu , mais un lils déchu , fait pour souffrir et défaillir sans cesse. Victime du monde, il ne revient pas sur terre; il vit dans le tombeau, sans voix et sans figure. Quel- ques favoris du ciel, Hénoch, Elie, Abraham, vont seuls dans riiabitation de leur ami céleste, chercher un meilleur pays de Canaan. Enfin, de la même manière que nous avons vu ridée de Jéhovah personnifiée dans toutes les scènes de la nature visible, il faudrait re- SUR HERDER. 85 chercher comment cette m^énie croyance, réflé- chie dans le champ des actions humaines, a fait de chaque événement de l'histoire, de chaque détermination individuelle , un mythe de la Providence, un symhole de l'Eternel, non moins frapjjant, non moins vivant que l'arc-en-ciel dans le déluge, que le buisson ardent de IMoïse, ou que les cimes déchirées du mont Thabor. L histoire d'Ahel, cette humble fleur teinte de sang, est la manifestation de sa justice; la ruine de Babel, le symbole de sa puissance; le sacri- fice d'Abraham, le type de toute 1 alliance, le gage d'une amitié pesante; la luUe mystérieuse de Jacob, le signe de la domination de sa race qui n'aura rien à redouter d'Esaù, puisque son chef a vaincu Elohim par son bras, Jéhovah par ses prières. Mais, moi-même, je me lasse d'analyser ce qui ne peut pas l'être. Quand j'aurais suivi les mille détours de cette marche inégale et cent fois in- terrompue, quand j'aui^ais recueilli le souvenir de tous les objets, de tous les faits, de leurs formes, de leurs couleurs; quand je n'aurais pas oublié une seule de cette foule d'observations sur les institutions publiques et privées du peuple, sur le caractère de ses chefs, sur la vie et la mission de ses prophètes, une seule des explications de ses mythes, que sei'ail-ce que 86 ETUDE tout cela , cjiiune œuvre fausse . une œuvre morte ? Ce qu'il faudrait montrer , c'est un homme tle lOccident. dont la pensée ne se dé- veloppe en liberté que sous le ciel de lOrient. Echappé à ces tristes réijions ou il ne respira jamais a l'aise, il s'en va de lEgvpte à la Judée sans but bien apparent, s'arrètant où il lui plait, jouissant avec extase de respirer après une longue absence le souffle de sa terre natale. Il va dé- rouler sa bible sur le mont Oreb, ou près dune citerne de lldumée, ou sur les fleuves de Baby- lone : il va dans le désert chercher les cendres de Job. Avec cela, il est remarquable que ce n'est jioint une ame solitaire. Il ne s'enfuit pas à 1 écart pour mieux jouir de son culte : et nous qui sommes mal préparés à de tels flots de lu- mière, nous trouverons toujours quil ne con- naît point assez des secrets de Ihomme intérieur. Mais en y mieux pensant, voilà pomquoi il pa- raît parmi nous comme un envové de l'antique Orient , apportant , avec le parfum des temps passés, lencens de la Perse, l'or de llndus et la mvrrhe de l'Arabie. Lne marche irré"ulière, quoique majestueuse et grave, une éternelle jeu- nesse, un petit nombre d'idées simples, sur les- quelles il revient incessamment avec un éclat toujours nouveau, rendent ce rapport plus frap- pant. Quand nos écrivains orientalistes, à la SUR HERDER. 87 tête desquels est Bossuet, sont le mietix inspirés, ils ne peuvent, quoi qpils fassent, se dépouiller des sombres j>ensées des temps modernes, et sous la tente des patriarches ils portent tous les sou- cis des sociétés vieillies. Au contraiie. s il est im spectacle à la fois doux et ravissant, c'est un liomme qui a cent fois recueilli dans son ame le souvenir des siècles passés , sans qp ils aient seidement effleuré de leurs tristes atteintes le premier rêve de sa jeunesse. Cent fois les ruines des empires , les harpes des peuples exilés se sont réfléchies dans lazur de ce fleuve limpide où ne paraissent plus que le ciel solitaire d Abra- ham, le palmier de la Mésopotamie et la cruche de Pœbecca. Ajoutons néanmoins une considération qui nous a toujours frappé. Herder excelle à peindi-e les peuples dans lem^s rapports extérieui^. ?>ul ne décrira mieux lintluence sur eux de la na- ture visible; il n"v aui-a pas dans le lieu une circonstance, une ima^e. dans le temps une tra- dition . un souvenir qui ne soient hem^usement placés poui' éclairer le passé de sa lumière vé- ritable. Est-ce là tout? il y a peu despoir qu'il soit jamais sm'passé dans telles parties qu il nous serait facile d indiquer. Mais cette méthode, la seide convenable poui' l'univers des Pline et des Billion , se trouve singulièrement incomplète 88 ETUDE quand il s'agit de rimmanité. Outre ce ciel qui s étend, autour d'elle, outre ce chaos d'événeniens étrangers qui s'en détachent avec les âges, il est un autre objet qu'elle contemple incessamment, qui réagit sur elle d'une manière plus continue, plus immédiate; car cet objet, c'est elle-même. Or, ce rapport réfléchi, cette attilude des peuples qui se prennent eux-mêmes pour objet de leurs pensées, à la fois acteurs et spectateurs, dans ce long monologue où l'univers reste muet, sont autant d'aspects auxquels il ne s'est point attaché. A travex's ces formes éclatantes , sous lesquelles il fait revivre les nations, rarement arrive-t-il jusqu'au moi intime et permanent du genre hu- main. Même lorsqu'il examine ce qui semble appartenir de plus près à son essence, ses insti- tutions, son génie et ses diverses créations, c'est encore comme autant d'influences étrangères, déjà tombées dans le domaine de la nature, et seulement, pour parler avec l'école, sous le point de vue objectif. Ainsi, pour mieux préciser notre idée, nous demanderons si, pour le peuple hé- breux, il était, il pouvait être un spectacle plus poétique que le peuple hébreux lui-même? L'hu- manité na présenté qu'une fois l'image étrange de ce rêve prolongé de tout un peuple, qui, les yeux ouverts, et que l'on croirait dans la veille, mais au reste sans rien voir, sans rien entendre, SUR HERDER. 89 sans que les pierres aiguës qui ensanglantent ses 2^ieds puissent le tirer de son profond sommeil , est entraîné à chaque pas dans un abîme et croit monter les degrés d'un trône. Pendant que la Perse triomphe, que la Grèce ivre de joie court à ses olympiques, et que Rome naissante laboure en paix les champs du Latium, où va-t-il, ce favori du ciel, qui lui-même s'appelle le roi des peuples ? Les mains liées , comme un vil crimi- nel , il traverse le désert sous la garde de quel- ques archers du Taurus. Or, ce long rêve avait ses intervalles ; quand , s'arrêtant près des ci- ternes, ou sur les fleuves de Babylone, le peuple élu apercevait son image qui se lamentait au fond de l'eau; au lieu de la mitre et du sceptre, sa tête coiu^bée sous le poids du jour, ses mem- bres meurtris par la verge et les fers. Alors, jusqu'à ce que le charme revint, s'élevait un cri de détresse, tel que jamais l'Orient ni l'antiquité tout entière n'en firent entendre de semblable. De là dans cette poésie deux caractères frappans, dont le monde extérieur ne peut expliquer qu'un seul. Les illusions, la foi du premier âge, ses innocentes fables, sa douce paix, ses naïfs récits; et avec cela une connaissance précoce du mal- hem% une profondeur de regrets, qu'ont à peine reproduites au milieu des sociétés modernes le Dante, Shakespeare et Bossuet. Ce sont les traits 90 ÉTUDE de l'adolescence et presque de l'enfance; mais où est restée l'empreinte d'une douleur trop poi- gnante pour cet âge? Encore si jeune, la poésie hébraïque en a été mortellement atteinte ; et quoiqu'elle ait les mêmes goûts que ses soeurs d'Orient , quoiqu'elle fasse partie d'un même choeur, passionnée comme elles pour les fables, les contes, les chants et les danses, il reste dans son accent et sa démarche une ineffaçable marque de souffrance et de deuil. Le génie de l'Orient ainsi étudié dans ses tra- ditions et sa poésie, vient le moment de l'exa- miner dans les ruines de ses édifices, et l'archéo- logie de Herder pourrait nous arrêter long- temps ^ Sans se laisser préoccuper d'aucune idée particulière, avec toute l'imprévoyance du poète, il va s'asseoir sur les débris d'un monument et le laisse agir sur son intelligence et s'expliquer lui-même. Comme si son moi était réellement confondu avec celui du genre humain, ce spec- tacle n'éveille en lui que des idées, des formes propres à tel lieu, à tel temps; et pendant que l'histoire des Acheménides, des Parlhes, des Sas- sanides, de leurs cultes, de leurs symboles, jaillit de sa joensée, vous diriez le récit d'un vieillard I qui revoit les lieux où il est né. Non-seulement i Lellres sur Persépolis. SUR HERDER. 91 ce fut lui qui le j)remier en Allemagne appela î'attenlion des archéologues sur les ruines de Persépoiis , mais il en donna une explication liistoricjTie que la science semble avoir adoj^lée. Appuyé sur le projilièle Daniel et l'Homère per- san, Ferdousi, il pénètre à travers ces colonnes, rend la vie à ces bas- reliefs, aux animaux fabu- leux leur sens moral, aux personnages leur ca- ractère traditionnel, et découvre sur ces tom- beaux le symbole des institutions primitives de la Perse, et l'apothéose de son roi idéal , Dschem- schid. Peu d'écrivains ont dévoilé avec plus de liardiesse les rapports des mythes de la Judée 3t de la Perse j en retrouvant dans les visions les jirophètes, confuses et mutilées, ces mêmes igures qui sont gravées çà et là sur le marbre, )n croit entendre un interprète expliquer les mages incohérentes d'un songe par les appari- [ions de la veille. A mesure que le passé se ré- èle à lui sous de nouveaux asj^jecls, il donne c'veil à la science, il lui trace sa tâche de chaque >ur, il trouble la paix des érudits par une foule 'e problèmes où l'Orient et l'Occident sont ren- ermés. Depuis ce temps, hisloire, mythologie, leaux-arts, pas un livre remarquable sur ces Lijels ne l'a suivi et dépassé où l'on ne sente lus ou moins immédiatement son influence l'éatrice. Pour parler sa langue, il ressemble à 92 ETUDE ce lotus sacré des védas qui, balancé çà et là sur les eaux primitives, porte au loin dans son frêle calice tout un univers naissant. Oulre ses nombreuses imitations de l'antbo- logie orientale et classique dans lesquelles éclate au plus liaut degi'é le sentiment de ce qu'il y a de plus délicat et de plus insaisissable dans l'exis- tence poétique des peuples , ses études sur la Grèce embrassent tout le cercle de l'antiquité. Sans suite, répandues çà et là au gré de cliaque besoin, dans cliacun de ses livres, elles en font néanmoins le lien. Tandis que les formes de riiistoire se succèdent et varient, le choeur grec, toujours présent , souvent interrompu sur la scène du genre humain, tôt ou tard reprend ses droits, et, expliquant son génie et ses oeuvres, fournit à chaque période des temps un type im- muable de comparaison. Ou c'est le monde d'Ho- mère mis en opposition avec le monde d'Ossian, ou celui de Phidias et de Xeuxis avec celui de Michel-Ange et de Raphaël, ou le Laocoon de Lessing, commenté par le Philoctète de Sophocle. En transportant ainsi ce même type à des épo- ques éloignées l'une de l'autre , il observe sa convenance ou sa disconvenance avec chaqiie point de la durée. Lorsqu'ensuite il recueille ces résultats dans une suite de discours sur la théorie des arts, le sentiment du beau, l'influence SUR HERDER. 93 de la poésie, aucune critique n'est plus large et plus féconde. De l'antiquité au moyen âge, le passage est marqué j^ar une suite nombreuse d'ouvrages sur les som'ces et l'esprit du mosaïsme et du chris- tianisme, dans lescruels les mythes de l'Orient se laissent peu à peu pénétrer par le sens réfléchi I du monde moderne. Les premières idées de l'au- teur sur ce sujet fm-ent développées dans son Prédicateur. C'est alors un jeune ministre dans la première ferveur du zèle évangélique, et que la majesté de sa mission trouble encore d'une émotion confuse. Il faut qu'il retrace au monde la dignité du sacerdoce dont son ame est rem- plie. Lui qui vient d'être indissolid^lement uni aux patriarches, aux prophètes, aux jjremiers législateurs, aux premiers poètes de l'antiquité, quels projets de doctrine ne fait-il pas, quel idéal de vertu, quels rêves d'éloquence! Sans doute c'est la chimère de sa jeunesse sur laquelle il veut régler sa vie. Pourtant il est encore dans a lutte, flottant entre la tradition et la nature, jans pouvoir s'expliquer ni sa foi ni ses doutes. .1 cherche et ne peut découvrir la loi qui doit concilier sa croyance et sa philosophie. Ou elle lui nanque, il s'abandonne à la tradition révélée^ il ;e couvre de son ombre, et attend des jours meil- feurs sans inquiétude, comme sans empressement. 94 ÉTLDE Déjà la scène a bien cliangé dans les Lettres sur l'étude de la théologie. Le jeune prédica- teur est alors lui homme dans toute la maturité de 1 ài^e, qui aide de ses conseils paternels l'inex- périence d'un néojîhyle. Déjà il est terminé, ce combat si paisible, qui agitait son ame sans la troubler. La science et la croyance, l'écriture et la nature se balancent et s'interprètent l'une l'autre; la science de l'ange est devenue la science de l'homme. Toute la discussion repose sur ces mots de nature, de raison, de grâce, iX écritures , de ré^'élation. S'ils sont des présens du même Dieu, probablement ils sont loin de s'exclure et se contiennent l'un l'autre. A la nature semble s'opposer la lettre écrite ; mais la nature est elle- même un livre assez vaste, qui existait quand rien n'avait encore été gravé ni sur la pierre, ni sur le bronze; et la tradition peut-elle être autre chose que le commentaire de ces premières archives? Reste donc à considérer la révélation, sous uii point de vue plus large, comme l'ins- titutrice de la raison humaine. Pour cela, est-ce à dire que nous n'aurons ici que l'éternelle lo- gomachie de ceux qui s'en vont renverser la raison pour fonder sur la raison je ne sais quel arbre mystique sans racine et sans sève! Loin de là , la première loi de la révélation sera de SUR HERDER. 95 se plier, ainsi que le langage d'une mère, à Tin- tell ieence de son enfant. Elle n'émanera d'en haut, elle ne sera juste, elle ne sera vraie qu'au- tant qu'elle sera promptement et complètement comprise, non par le ciel, mais par la terre, par l'homme tel qu'il est, ou tel qu'il fut avant ce jour. Si ses facultés se développent ou varient, elle en suivra les changemens, grandira et dé- faillera avec elles. Tout ce que l'humanité peut voir à chaque époque de sa vie, elle le verra comme elle, sans aller au-delà. Puissance véri- tahlement incarnée dès l'origine, et qui se meut dans toute l'étendue des siècles, avec toutes les formes de l'existence humaine, parlant, voyant, entendant par la bouche, les yeux et les oreilles des peuples, sans jamais rien produire qui ne naisse nécessairement de la direction des forces contemporaines, c'est ce rapport exact qui cons- tituera sa beauté, sa vérité, son divin caractère. Ces deux termes changeront, quoique sans jamais se désunir l'un l'autre; plus leur conformité sera manifeste, plus ils seront remplis d'une céleste vertu. Telle est en soi-même la nature des choses. Mais pour nous , (fui vouions la connaître et n'occu- pons qu'un point au sein de cet éternel chan- gement, j)ar lequel de ces deux termes commen- jcer notre étude? Par la révélation dans son type 96 j:tudk absolu, ou par rintcUigcnce clans son mouvement progressif, par la doctrine ou par rinsloire ? Il s'agit pour nous de l'univers entier dans cette classification. Heureusement elle est déterminée par les réflexions qui précèdent. Admettre que, s'il y a eu une révélation, elle a été faite pour la raison humaine, c'est prononcer en d'autres termes que pour savoir ce qu'elle fut, il faut savoir ce qu'elle dut être, ou ce que l'homme a pu comprendre. Nous ne connaîtrons les limites de la parole qu'en connaissant les limites de l'intelligence; et si nous suivions une marche inverse, débutant par la tradition et finissant par la nature, nous courrions risque de nier ou d'affirmer de la première , des choses sur les- quelles la seconde a porté avant nous des juge- mens contraires. Avec cela, nous n'aurons rien fait encore , si nous nous arrêtons à l'examen de l'état actuel de la pensée. Comme le psycho- logue, en vain aurions-nous à grand'peine cons- taté, comparé, classé les faits dont l'homme in- térieur compose aujourd'hui sa scieoce , nous n'aurions encore le droit que de juger d'au- jourd'hui. Il faut que nous répétions incessam- ment ce même examen, sous des formes diverses, depuis Moïse jusqu'aux tribus conduites à Baby- lone, jusqu'au propliète du Jourdain, jusqu'au Dieu-Homme, sans oublier les temps qui ont I SUR HERDER. 97 suivi jusqu'à cette heure. Plus nous serons près du simple, c'est-à-dire de la nature des choses, plus nous serons près de Dieu. Nous ne le tou- cherons vraiment que si , remontant , descen- dant, traversant en tous sens la suite entière des siècles, et nous asseyant au foyer de chaque peuj^le, notre ame est assez grande pour vivre, souffrir , aimer , croire , espérer avec chacun d'eux, dans toutes les contrées et tous les âges. D'où il suit que toute question de théologie se résoudra dans une question d'histoire. Notre po- lémique sera de l'archéologie, et nous ne saui^ons sur les dogmes que ce que nous en apprendra l'étude comparée des langues et des traditions populaires. Quoi! tant d'efforts n'aboutiront qu'à retrou- ver sur les croyances hébraïques la science du jeune Tobie ou des moissonneurs de Booz? En eliet, nous n'avons rien en France qui donne l'idée de cette critique calme et ferme, appli- quée sans amour et sans iiaine aux livres sur lesquels repose la croyance nationale; ceux qui l'ont sérieusement tenté ont subi l'amer supplice de Pascal, et, sentant leur chimère s'échapper, ils n'ont pu achever. Tous les peuples modernes pouvaient concourir à la philosophie; je ne con- nais que l'Allemagne où put naître la véritable Exégèse. Là seulement le sentiment religieux s'est 98 ÉTUDE trouvé assez fort, assez confiant en lui-même pour consentir à s'examiner au grand jour, non par le besoin de s éprouver, mais par celui de se connaître, de savoir d'où il vient, où il va, ce qu'il fut, ce qu'il doit être. Là seulement il a été assez riche pour consentir, sans crainte de s'appauvrir, à perdre ce que ne confirmerait pas la science. Or, en s'éclairant, il est arrivé qu'il n'a fait que se retremper. Moins il doute de lui- même, moins il craint de se mésallier j plus il s'étend, plus son univers devient libre et spa- cieux. Véritablement, quand on a lu ces lettres, il semble qu'on connaissait mal auparavant sa puissance créatrice. A peine l'histoire et la phi- losojihie ont-elles comblé un de ses abîmes , qu'il s'en creuse un second et invoque une autre so- lution. A mesure que la lumière augmente, la pensée se replie, se crée une chimère nouvelle j et ces vains efforts de la science pour atteindre le cœur de Ihomme, et du coeur de l'homme pour s'en laisser pénétrer, ces deux puissances qui se cherchent et s'enfuient à l'infini , sans pouvoir jamais se confondre, ni s'absorber l'une l'autre, sont le plus vivant témoignage d'une vérité éternellement impalpable, éternellement insondable, éternellement la source et la fin de toutes les autres. De tous les ouvrages de Herder les moins SUR HERDER. 99 brillans et les plus touclians , ceux qui ont le plus de charmes, et le cliarme le plus vrai, le plus pénétrant, ceux que l'on voudrait relire le plus souvent, sont ses écrits chrétiens. L'élan poétique y est presque nulj adieu les larges di- gressions , le mouvement épique , l'abandon de l'improvisation ; il procède avec une sorte d'exac- titude qui tiendrait plutôt de la sécheresse de la chronique j et cependant rien ne vous ravive, rien ne rafraîchit votre sang comme ce simple commentaire. Pourquoi cela? uniquement parce que vous avez vécu quelques heures sous le ciel de la Judée, aux bords des lacs de la Galilée, à l'ombre des figuiers de Béthanie, de la vie de ces pécheurs qui quittaient leurs filets pour suivre le Messie. Vous sentez comme eux la cu- riosité qui vous attire, un secret ascendant qui vous retient, l'admiration qui naît, puis l'amitié, l'amour, la charité fraternelle qui vous enivrent de leurs charmes j enfin, la conviction, l'ardente conviction qui a soif de se répandre et cherche à simmoler. Aujourd'hui que nos coeui^s glacés et notre imagination tarissante ne conçoivent plus, ne produisent plus que de tièdes amitiés, des transports raisonnes, mais plus de vrai en- thousiasme, plus de fraternité, plus de liberté, plus de convictions, parce que nous ignorons la force du ressort moral , nous appelons miracle 100 ÉTUDE tout ce qui échappe à nos chétives et languis- santes étreintes. Pour lui, il interroge chacun des sentimens naturels, afin de savoir quels pro- diges ils peuvent enfanter, et il trouve que le cœur de l'homme est encore assez grand pour ' expliquer toutes les merveilles du christianisme. Considérée sous cet aspect, je ne sais si la puis- sance visihle de l'Auteur des choses ne paraît plus assez; ce que je sais, c'est que nulle part la puissance de l'ame n'éclate à un si haut degré. Si la divinité se manifeste avec moins de pompe au milieu des élémens et de la nature extérieure, elle se retire et jette plus d'éclat dans la cons- cience de l'homme. Moins il se fait de miracles sur les bords de la Tibériade, plus il y a de m.iracles d'amitié, d'amour, d'admiration, d'hé- roïsme. Il y a moins de tempêtes apaisées sur les lacs de la Galilée, mais au fond des âmes plus de douleurs consolées; un éclat moins merveil- leux sur le sommet de la montagne, mais dans les coeurs plus d'espérance , plus d'avenir , un culte plus profond, un rayon plus céleste. Le commentaire sur S. Jean appelle surtout notre attention. Peu avant sa mort, un vieillard rassemble dans l'exil les souvenirs de sa jeunesse. Il les embellit de ses regi^ets, et fidèle à l'ami dont il a reçu le dernier souffle, il oublie ce fp^i'il y avait en lui de terrestre; il n'eu voit SUR HERDER. JOl plus que l'immortel et le divin. Né dans l'Egypte des Ptolémées, placé entre le culte de la Perse et la Grèce platonicienne, il les unit dans sa pensée et fait le lien du christianisme naissant avec ces antiques doctrines du genre humain. C'est à la fois une profonde étude morale, et un spectacle étrange de voir ainsi se réfléchir et s'ordonner peu à peu les souvenirs individuels du disciple hien-aimé, sous les formes inspirées des m^ythes de Zoroastre et de Platon. Il recueille dans son ame ces traditions philosophiques, déjà près de s'évanouir, pour les ranimer du souffle saint de l'amitié, de l'espérance, de l'éternelle jeunesse j et son Evangile devient ainsi un vaste symholisme, oii se concentrent de toutes parts les vagues pressentimens de l'univers. Trop éloi- gné du temps dont il raconte Thistoire, pour en suivre servilement le fil, il le brise et le recom- pose à son gré. D'ailleurs, ces scènes qui se suc- cèdent dans son livre divin sont des faits allé- goriques, des formes animées, sous lesquels il enferme la doctrine de son maître. Inséparables l'une de l'autre, toutes elles se tiennent, elles s'enchaînent , elles se préparent , elles se con- firment mutuellement; chaque miracle est un mythe qui a en lui son sens et sa vertu inté- rieure. Le prodige explique le précepte; le pré- cepte explique le prodige; et il n'est pas dans 102 ETUDE ce tableau un groupe, une figure, un person- nage, qui ne soit un type, une image agissante de l'éternelle et impalpable vérité. La colombe qui descend du ciel n'est-elle pas dès l'origine des siècles l'emblème de l'esprit de douceiu- et de paix ? Le prodige de l'eau cliangée en vin , n'est-ce pas la pensée renouvelée, la force où était la faiblesse, la sainteté où était la corrup- tion? La multiplication des pains, n'est-ce pas la parole qui se répand sans s'épuiser, l'esprit du genre humain dont le moi du Christ fait l'aliment éternel. Vous demandez s'il est le Fils de Dieu? Et comment la vérité ne serait-elle pas Fille de Dieu, comment la parole de vie ne sortirait-elle pas de l'Auteur de toute vie. Oui, il a fait des signes, il a paru éclatant de lumière sur le mont Thabor, puisque l'Evangile tout entier est une sublime transfiguration de sa vie 5 et, en vérité, il a mieux fait encore que de ressusciter le Lazare j il a tiré du sépulcre l'humanité, déjà à demi corrompue depuis plus de trois jours; il l'a délivrée de ses bandelettes; il a déchiré son linceuil; il l'a éveillée à une vie qui ne doit plus finir. Une pensée vous vient en lisant ces écrits. Soit misère, soit grandeur, l'humanité s'ignore si bien qu'outre son culte légitime, elle est toujours près de s'adorer comme un être au-dessus d'elle et SUR HERDER. lOS de s'incliner devant son ombre. Mais le Dieu cfu'elle sert n'est pas moins généreux qu'elle ; et tôt ou tard il rend à l'homme ce qui appartient à l'homme. Le fini se contemple au sein des temps comme l'infini au sein de l'éternité j mais, loin de s'apercevoir comme lui d'un seul et même regard , parce qu'il ne vient à se connaître que par parties, à mesure qu'il commence à dé- couvrir en soi de nouveaux abîmes, il j fait descendre un Dieu pour les combler. Pendant de longs siècles il y plonge des coupes d'or, des trépieds d'airain , et l'écho lui répond en se rapprochant chaque fois. Lorsqu'enfin la lu- mière éclate, il aperçoit avec orgueil que ces vagues espaces tout remplis de ses temples rui- nés, de ses symboles, de ses idoles, de ses fau- cilles sacrées, de ses guirlandes de verveine et de gui , font partie de lui-même et se meuvent avec lui. Le moyen âge a fourni à Herder une série de poèmes sous le nom de légendes, dans les- quels il fait quelquefois effort pour descendre à la naïveté des traditions des monastères ; mais en ce qui touche à ces temps, son oeuvre véri- table a été d'associer au génie de fhistoire, des monumens qui en étaient jusque-là exclus chez les modernes. Frêles archives, et cependant im- mortelles , que le vent emporte au loin avec les 104 ETUDE feuilles des Lois, nous ne pouvons ici qu'en in- diquer rapidement le caractère. ^ Comme autant de moissonneuses qui clier- client à alléger le poids du jour, les nations haletantes et courbées sous la main qui les presse, s'en vont en chantant dans leur longue carrière. Chaque période nouvelle de croissance ou de déclin fait naître un chant nouveau; et, frivoles et légères, elles oublient plus prompte- ment que ces monumens si frêles en apparence, l'émotion des révolutions et le nom de leurs op- presseurs. Il ne faut pas long-temps pour que le bruit des batailles s'éteigne et que les margue- rites des champs couvrent les tombes des che- valiers; mais après de longs siècles, les jeunes filles viennent encore sous les voûtes de l'Al- hambra répéter les romances d'Abénamar, du roi Juan et des guerres civiles de Grenade; le montagnard d'Ecosse prolonge ses soirées en en- tonnant les ballades d'Edouard, de Piobin Hood, des querelles des Percy et des Douglas ; les enfans du nord de l'Allemagne grossissent leurs voix pour redire les accens rudes et surannés des Meistersàngers du moyen âge; et tous ceux qui passent près de là, sentant la puissance des vieux 1 Voix des peuples dans les chants. Le Cid , d'après les romances espagnoles. SUR HERDER. 105 siècles, disent en eux-mêmes : « En vérité, jamais ce je n'entendis ces chants sans être plus ému « que par le bruit du clairon 5 et pourtant ceux « qui les psalmodient sont des enfans et des (( mendians aveugles. " Le rare mérite de Herder est d'avoir reproduit dans le rhytlime original ^ les plus remarquables de ces poèmes, convaincu que le ton, la cadence, l'accent musical en font véritablement l'essence, et que, détachés de ce fond nécessaire, il en reste à peine l'ombre. Ainsi réunis, ils forment une sorte d'histoire universelle, où le retentis- sement des empires , réduit à une impression fugitive, à un soupir de l'ame, se prolonge sous une forme iriéfléchie de générations en généra- tions, dans la conscience des peuples. Non-seu- lement l'historien y retrouve les grands rapports des races , les haines et les affections nationales ; mais ils répandent sur les classes inférieures lin- térét des longs souvenirs. Du fond des vallées et des forets, du bord des haies et des ruisseaux, de naïfs rhapsodes font entendre des stances épiques , qui à chaque point de la durée forment le lien du peuple avec le passé, attachent au 1 La traductiou que Herder a faite du Romancier du Cid s'éloigne beaucoup trop encore du texte original. C'est une critique qui s'applique aussi à son recueil intitulé : Voix du ^enre humain. 106 ETUDE . pays où Ton est né, et associent à l'honneur des temps anliques ceux qui en ont supporté tout le fardeau. Poursuis ta complainte dans tes bruyè- res, heureux enfant, et que cette guirlande de verveine te soit une auréole de gloire. Ton an- cêtre fut un des Bardes de Fingal, et c'est sur le tombeau du roi de Morwen cpie commença ce triste chant d adieu qu'il t'a légué. Repose-toi sur ton sillon, vieillard rempli d'années; que tes gerbes soient dorées, que tes troupeaux soient abondans : il portait le même nom que toi et mourut près de ton champ , celui qui sauva dans Alcocer la bannière du Cid et atteignit de sa dague le chef des mécréans. Bénie soit cette tour à demi ruinée; que le lilas et le chèvre-feuille l'ombragent de toutes parts ; que l'oiseau le plus aimé du Ciel y fasse chaque année son nid. Berceau cVune Iliade nouvelle, dans ce manoir vécurent, plus renommés que les Héraclides des Grecs, les quatre fils Aymond ; leur histoire, née des chants et répétée sous le chaume, étend l'horizon du berger de la vallée par-delà la cour tiidesque de Charlemagne, jusqu'au tombeau du prophète de l'Arabie et aux palais des Péris de l'Iran. Dans l'impossibilité d'analyser isolément la foule des fragmens de notre auteur sur la civi- lisation féodale et chrétienne, si nous cherchons SUR HERDER. 107 à les comprendre sous une seule pensée et à les résumer dans une vue psychologique de l'uni- vers civil et de l'individu qui s'en fit l'image, nous trouvons que tant que l'activité spontanée domine dans le genre humain, il est son histo- rien fidèle. La haute antiquité tout entière, étant comme lui-même poésie, il en occupe le centre. A peine la réflexion philosophique commence à se développer, l'alliance est moins parfaite; et déjà Rome lui est moins familière que la Grèce, la Grèce moins que l'Orient. L'élément rationnel dont il a ])u négliger dans la Judée le faible germe, continuant à grandir dans l'histoire, son horizon de poète se circonscrit chaque joiu\ De là, au moyen îl";e, il poursuit un à un les derniers rayons de lumière primitive, qui , éma- nés de l'astre naissant de l'humanité, après avoir effleuré sans se refléter les cendres du passé, se révèlent encore, quoique pâles et peu nombreux, non plus dans les institutions et les cultes, mais dans de Yares stances lyriques et dans quelques fragmens d'épopée. A mesm^e que, la poésie cé- dant à la science, la religion à la philosophie, l'existence des sociétés s'approfondit davantage, porté par une direction constante vers leurs sommités idéales, il se trouve, presque soustrait à leur sphère, planer sur elles de la région où se forment les mythes et l'histoire des symboles. r 108 ÉTUDE Enfin, de ces liaïUeurs que, sous les tliéories du Phèdre et de la république platonicienne, on se représente tantôt nettes et précises, tantôt con- fuses comme la vision d'un prophète, les scènes du monde moderne ,^ que la narration soit fré- quemment et brusquement coupée par le dithy- l'ambe, et que de chaque point de l'histoire les peuples soient appelés à juger dans les dernières générations le produit de toutes les autres , ou aura conçu le plan qu'il appliqua presque à son insçu à l'étude des temps les plus voisins de nous, et qu'il réalisa dans l'Adrastée. Cet ouvrage est en efFet le spectacle de la lutte de deux principes distincts, le génie de l'Europe moderne qui comprend son siècle et qui l'ad- mire, et une ame sortie de l'Orient qui souffre et se trouve à l'étroit au milieu des formes cir- conscrites du monde de Louis XIV. De là ces dialogues fréquens qui interrompent le récit et où l'Occident et l'Orient sont aux prises. Vous diriez un Brame transporté dans les jdVdins de Versailles, à la cour de la reine Anne, dans les chantiers de Pierre le Grand, parmi les armées de Charles XII , dans les sociétés polies des poètes et des philosophes. Il les juge avec un merveil- leux bon sens ; quoique souvent , fatigué d'un monde qui n'est pas le sien, il ait besoin de se recueillir à l'écart, et de revenir à ses contem- SUR HERDER. , 109 platious habituelles et aux souvenirs de l'Inde et de la Perse. Cest ainsi qu'en présentant des vues très-étendues sur l'influence morale des dé- couvertes des Leibnitz, des Keppler, des Newton, il s'interrompt au milieu d'une nuit dété pour rêver, à la clarté des étoiles, sur l'éternelle mé- tempsycose et le rapport de la lumière à la pen- sée. On entend des voix invisibles chanter des hymnes, des chœurs antiques. D'autres fois, après avoir exposé quelques idées propres à la philo- sophie du dix-huitième siècle , lorsqu'il semble le mieux appliqué à les réfuter, une harpe éo- lienne retentit tout à coup, et avec elle un des chants enivrans du Midi. A peine a-t-il cessé, qu'une jeune Néri arrive d'Orient, et sous la fable qu'elle raconte, il y a à la fois tant de sagesse, de vérité, de grandeur, qu'en dépit du sophisme de Mandeville, il se répand sur tout cet âge un céleste parfum de poésie et de vertu. L'histoire des missions étrangères le ramène au bord du Gange, dans l'xirchipel indien, et tout le génie de l'Orient est dans le peu de paroles qu'il place dans la bouche des indigènes pour défendre les traditions de leurs pères. Lui-même ne s'intéresserait à l'établissement du christia- nisme dans ces lieux que s'il pouvait y descendre comme la rosée, sans changer la figure des ob- jets. Les formes nationales sont pour lui des liO ETUDE vases sacrés sortis de la main Je Dieu avec runivers qui les maintient ; le spectacle varié qu'elles présentent, lui semble le seul culte ex- térieur dicne de l'Auteur des choses. On conçoit ce qu'il doit y avoir de fécond dans cette oppo- sition constante des deux extrémités opposées de riiumanité. Ramenée pour quelque temps aux lieux où elle est née, elle raconte avec orgueil après ce long voyage quelles ont été ses oeuvres et quels fruits elle rapporte. Mais la sagesse an- tique qui avait mis plus haut ses destinées, la réprimande avec autorité, ou elle s'abandonne à ses prophétiques rêveries, et décrit pour lave- nir une nouvelle Atlantide. C'est l'histoire qui se compare à sa loi primitive , et qui , malgré ses changemens, s'y trouve encore conforme. Ayant ainsi parcouru à grands pas toute l'é- tendue des temps et des lieux, il veut revoir les mêmes objets, mais d'une manière plus fami- lière, plus intime. Au lieu d'une marche épique, ce ne sera plus qu'un pèlerinage. Plus de longs traités, plus de monumens, plus de livres j de simples lettres familières^, et encore à quelques amis, auxquels il pourra décrire son impression la plus secrète et faire librement sa profession de foi sur chaque culte, sur chaque illusion du 1 Lettres sur les progrès de rhiimanile, 3 vol., 1795. SUR HERDER. 111 genre linmain; éloquente chronique de l'iiuma- nité, ce livre réunit ainsi le charme de l'intimité et des sentimens individuels à la puissance des vastes siècles. Quelques écrivains , dans leurs mémoires privés , ont répandu un charme éton- nant sur certains lieux où ils ont long-temps vécu. Ces lettres causent une impression sem- blable , avec cette différence qu'au lieu d'une retraite au pied des Alpes, qu'au lieu de l'om- brage d'une foret, de la fraîcheur d'un lac, c'est telle forme, tel âge de l'humanité où l'écrivain aurait voulu se circonscrire. Plus souvent , sa marche errante est celle d'un homme qui se décide à briser le fîl chronologique sui" lequel il s'est dirigé jusque-là , et , sans autre guide , qu'une synthèse inspirée , s'en va à l'aventure tenter des voies nouvelles. Cette entière liberté donne une incroyable activité à sa pensée. Il suit tous ses pressentimens , accourt à tous les 'bruits, quitte Homère pour Franklin, Franklin pour Luther , Luther pour Frédéric ; il va , il revient, il s'égare 5 tantôt il arrive à de vagues bruyères , tantôt à des lieux inconnus où il a devancé la science. A l'aj^pui de tout cela , quelle preuve que le cinquième livre ! L'auteur est à Rome, enfermé dans les salles du Vatican. Libre, sans témoin , d'abord il se livre à l'impression poétique des objets , et Winkelmann seiU égale ,«» 112 ETUDE ce jiremier et soudain entliousiasine de l'artiste. Peu à peu naît une rapide réflexion, qui enfin se fixe et se développe. De la contemplation de CCS groupes épars, il s'élève avec une admirable jDuissance à la pensée religieuse et sociale de l'antiquité. Il erre au milieu de ces marbres comme parmi des êtres animés; il leur parle, il les interroge,' il les fait descendre jusqu'à lui, il apprend de cbacun d'eux d'où ils viennent, quelle pensée les a fait naître: C'est le monologue pas- sionné de Pjgmalion ; il sent peu à peu s'animer et respirer sous le marbre le génie de la Grèce primitive lorsqu'elle inventa ses dieux. La my- thologie étant pour lui un symbole de l'huma- nité idéale, il part d'un point supérieiu' à l'homme pour retrouver et expliquer l'homme. Difficile- ment croirait-on tout ce que cette méthode, qui lui est étrangère, lui inspire ici de grand, de hardi , d'éternellement a rai. Ces innombrables m^jthes , pour lesquels tout l'univers cosmique semble à peine assez vaste, réfléchis dans le cœur de l'homme, y portent une étonnante lu- mière; ils en font apercevoir la grandeur infinie. Cette voie où Herder s'était engagé par hasard, menait à mille secrets. Conduit par les statues, par les groupes des dieux, jDar les pierres funé- raires, pourquoi s'est- il arrêté sur le seuil de ces abîmes intérieurs ? A présent , je saurais I SUR HERDER. 113 i|^eiit-etre ce que j'ignore et que je clierclie, et que nul ne peut me dire, s'il n'est entré dans ce chemin. , . Sous un autre aspect, ces lettres se distinguent ' par l'expression vive et pure de l'amour du pays. Plus il a vécu loin de lui , plus il revient avec joie s'associer à la gloire naissante de ses amis, de ses maîtres, de ses frères d'armes. Il y a quel- que chose d'antique dans les conseils qu'il donne à son pays au retour de ses voyages à travers les siècles. Il semble que tant de travaux n'ont été entrepris que pour lui léguer ce tribut de l'ex- périence d'un de ses lîls. Pendant que l'Alle- magne, encore incertaine, doute de son génie, comme il relève avec orgueil ses longues espé- rances ! lui qui vient de parcourir toutes les phases de l'humanité, sa voi>: a bien quelque autorité, quand il assure que nulle part il n'a trouvé une seule forme stable où la pensée puisse remonter et se circonscrire. Au milieu de cette lociété d'hommes , tous nouveaux , presque du nême âge, Herder exerce un véritable sacer- loce; il va incessamment bénir leurs travaux, il es encourage, il les ranime- il leur distribue es couronnes, des étendards j il élève des pierres iinéraires à ceux qui succombent avant l'âge, Test un ami qui met sa gloire dans son ami, m frère dans son. frère, un disciple dans soa I. 8 I 114 ÉTUDE maître. Tous ont leur juste place, la chanson populaire de Gleim, l'hymne de Klopstock, le génie mâle et ferme de Lessing, les oracles de Haraann, la verve mesurée d'Uz et de Kleist, et l'humeur indomptée, les imaginations colossales de Jean-Paul, les controverses de Jacohi et les drames de Schiller et de Goethe : nous choisis- sons, pour les citer, quelques traits du portrait suivant. ,< J'ai eu le honheur de connaître un philo- ,^ soplie dont j'ai été l'élève. Dans ses plus hril- « lantes années, il avait la franche gaieté d'un ,( jeune homme, et elle Faccompagua jusque dans „ sa dernière vieillesse. Sur son front ouvert et „ fait pour la méditation hrillait une sérénité, „ ime joie inaltérahle; la grâce, une élégance (, naturelle ne l'ahandonnait jamais, et rien (c n'attachait comme ses savantes leçons. Le (c même génie qui soumettait à son examen K Leihnitz, Wolf, Baumgarten, Crusius, Humej « qui développait les lois naturelles de Keppler, « de Newton et de la physique générale, re- « cueillait avidement les ouvrages alors nou- « veaux de Rousseau, son Emile, sa Julie, toutes (( les découvertes des sciences naturelles , sans (c jamais perdre de vue les lois de l'homme mo- « rai. Histoires des peuples, de la nature, sciences « positives , mathématiques , expérience , il ré-^ SUR HERDER. 115 tt panclait clans son enseignement toutes ces sour- ce ces de vie. Rien ne lui était indifférent. Point « de cabale, point de sectes, point de préjugés. « Jamais l'ambition d'un nom n'eut pour lui la « moindre valeur, mis en balance avec les inté- K rets de la vérité. Les joies de la pensée étaient K tout le fruit de ses travaux, et rien ne de- « meura plus étranger que le despotisme à son « esprit tolérant. Cet homme, que je nomme te ici avec la plus profonde reconnaissance et « le plus haut respect , est Emmanuel Kant. Son K image restera précieusement dans mon coeur, ft Je ne graverai pas sur sa tombe l'inscription jff barbare que lui a consacrée autrefois un phi- « losophe très-peu digne de ce nom^ il m'est « plus doux de l'appeler un Socrate et d'espérer i« avec lui, qu'après que les épines des sophistes « auront été arrachées, sa philosophie accélérera :« de nouveau le progrès de la raison, de l'in- « telligence, de la loi morale dans son auguste « pureté 3 non point par l'oppression d'une doc- « trine absolue , mais par le principe de la liberté cf intérieure. '* J I Après le drame du genre humain vient son épilogue ^ Comme si l'écrivain était étonné' de 1 Postscenien, 116 ETUDE sentir les formes des peuples lui échapper si vite, il en poursuit encore quelque temps l'image dans l'Elysée. Cette paisible histoire des ombres, qui s'éteint par degrés; ces vagues murmures qiii se prolongent, sans se confondre, sous le tertre des Celtes, sous le marbre des Grecs, sous le dattier du Sauvage, achèvent l'histoire poli- tique; et il y a un mélange inexprimable de philosophie, de repos et d'abandon, lorsque de l'immense mausolée, où sont ensevelis l'Orient et l'Occident , s'élève le chant d'adieu d'une jeune indienne, à ses fleurs, à son ruisseau qui fuit, à sa cabane de roseau. A ces traditions na- tionales il mêle çà et là ses méditations à lui sur la survivance de l'ame et la palingénésie des formes. Mais cette sérénité dans le doute, cet éclat de fête là où vous vous attendez à trouver le deuil , vous étonne sans vous imposer. Ce chant de Sirène ne peut endormir lame. En vain, pour apaiser sa soif de l'infini , il lui jette comme un leurre l'immortalité historique, dont le genre humain est le principe et la lin : on ne peut s'arrêter dans ces jardins d'Armide; lui-même il faudra bientôt qu'il cherche ailleurs un meil- leur refuge. En effet, si l'imivers visible privé de Dieu, semble s'égarer à l'aventure, si dans ce dénue- ment il se fait dans les cieux, sur les eaux, sur SUR ÏIERDER. 117 la terre un silence de mort, de loin à loin un cri de détresse, mais au reste plus d'harmonie, plus d'écho, plus de sympathie, plus d'être; un songe, une fable, une insaisissable chimère, qu'est-ce à dire, et dans le spectacle de la diu^ée, nous laissons-nous imposer par le bruit des ruines? Qu'une pierre se détache de l'édilîce des généra- tions humaines et tombe avec fracas, est-ce le Néant ou l'Etre? Encore dans le monde naturel j'aperçois une sorte de permanence où ma pensée peut s'arrêter un jour. Pour être éphémères, ces vastes cieux, ces astres immobiles, ces rochers, ces lacs, ces grottes, ne périssent pas d'une seule fois et sans retour. Le vent qui gronde au. loin ne comblera pas la vallée du soir au matin ; cette pluie, qui refroidit mon coeur, ne changera pas le cours du fleuve. Tels que mes pères les ont vus, tels je les verrai demain, après-demain, toute ma vie; et mon égarement se conçoit, si, trompé par cette immutabilité feinte , je m'y confie sans m'elIVayer, et sans rien chercher au-delà. Sur ce fondement, loin que cet éternel chan- gement de peuples, de langues, de destinées soit pour moi un vain amusement à ma curiosité, il ferait l'elFroi de ma vie, s'il n'en faisait la force. Mais de ce concours de choses incertaines et flottantes, je tire avec une irrésistible foi l'idée 118 ÉTUDE d'une cause première, immuable autant que su- périeure à la durée. Quand, flétrie par l'habi- tude, ou resserrée par les ennuis, mon ame se fermerait au langage de la nature, je ne pourrais du moins me soustraire pleinement aux souvenirs que m'a laissés le genre humain. Je ne pourrais tout-à-fait effacer de ma pensée les noms de ces peuples qui remplissent toutes les bouches j et ma démonstration de Dieu la plus frappante, Ja plus imminente, se tirerait encore de ce spec- tacle du passé, où tout vacille et semble se con- fondre. Je me dirais : où tout périt ne cherchons pas l'être j ne nous faisons pas notre idole de Babylone, de Ninive, de Memphis, ni de Rome. Mais l'ombre suppose l'objet, l'accident suppose la substance, et je ne vois rien, je n'entends rien à ces empires épars, à ces colosses, à ces tombeaux, si je n'aperçois au-dessus d'eux, dif- férente d'eux, une cause suprême et permanente qui les renfex^me dans son sein pour en faire un seul tout. Si donc l'histoire est la plus haute puissance de la nature, elle n'est pourtant, comme elle, que la science des modiiîcations. Dans le même tondent, dont elles ne peuvent ni comprendre, ni suspendre la fuite, également ignorantes, éga- lement imprévoyantes , l'une laisse tomber ses générations de peuples et d'idées , l'autre ses SUR HERDER. 119 globes d'or et ses feuilles de saule. Mais leur pa- renté vient de plus loin , et toutes deux ne se ressemblent tant que parce qu'elles sont la figure changeante d'une indivisible unité. Soit qu'elles entrelacent dans le même univers leurs attributs mutuels, l'espace et la durée, le corps et la pen- sée, soit qu'elles mêlent les pleurs des hommes et la rosée des fleurs , la vieillesse des empires ' et la jeunesse des forets , elles forment de leur concours la ceinture de l'éternelle beauté, qui du sein de l'infini parcourt, vivifie et soutient toutes choses. Comment cette unité substantielle est-elle ap- parue à notre auteur? il est facile de le pres- sentir; et sa métaphysique est aussi bien que sa poésie d'origine orientale. Pendant que l'être gigantesque de Spinosa, violemment altéré dans son cours , dépouillé par Berkeley et Leibnitz de la réalité de ses représentations extérieures, ; par Hume du fondement absolu de ses connais- sances , puis brusquement enlevé à l'univers et réduit par Fichte à l'étroite enceinte de la pensée de l'homme, y perdait jusqu'à la vérité de son moi intellectuel , et , privé de sens et de pensée , expirait aux derniers confins du néant , Herder , sans s'inquiéter de ces chan- gemens, comme un artiste tout à l'objet de sa contemplation , s'en faisait une image perma- 120 ÉTUDE nente ' , qu'il ornait à son gré de tout l'éclat du inonde organique. A la place de ce Dieu abs- trait, solitaire, insaisissable aux sens, il substitue l'éblouissante image de la nature vivante. Il em- bellit des couleurs de l'arc-en-ciel , des perles du matin, les cercles et les lignes géométriques du maître; perdu sur un vague Océan, qui, roulant sur lui-même et prolongé à l'inlini, n'atteint au- cun rivage, il se laisse encore encbanter de je ne sais quelles naïades et d'une illusoire beauté qui naît au loin de l'écume des flots. Plus son art est merveilleux, plus on cliercbe à y écliap- per, car l'ame est moins attristée de l'effroyable profondeur et de la vérité nue des tbéorèmes du géomètre, que des fêtes du poète dans le dé- sert. Dans Spinosa , l'admirable puissance de cette intelligence vous étonne, vous subjugue. Loin du spectacle des cboses sensibles , il vous entraîne aux entrailles de Funivers pour vous en révéler le secret; là, tandis que tout le monde extérieur pèse sur vous , autour de vous , la pen- sée abstraite, dépouillée de symbole et de corps, joue un si grand rôle, il y a tant de stoïcisme dans les formes, partout au loin un si grand silence de l'univers visilde, que vous tondiez à la fois aux deux limites du matérialisme et du 1 Dialogue sur Dieu et Tame, 1799- SUR HERDER. 121 Spiritualisme. Ce caractère disparaît dans le pan- théisme de Herder. Au reste, que ce système brise ou confonde nos âmes , la question n'est pas là ; et la vérité est qu'il était indispensable au premier développement de la philosophie de l'histoire. Long-temps confondue avec les tradi- tions religieuses et populaires, lorsqu'elle voulut s'en dégager, elle se trouva si bien enlacée du lien arbitraire des causes finales, qu'elle ne put y échapper que par un violent effort. Comme le principe de liberté providentielle était allé se perdre dans une succession flottante de ca- prices éphémères, l'idée de loi fut poussée jus- qu'au fatalisme; et la science de l'humanité, menacée d'être étouffée en naissant, dut natu- rellement se réfugier et grandir sous l'armure long-temps impénétrable de Spinosa. De ce qui précède, il résulte que l'œuvre in- tellectuelle de Herder fut une o})position cons- tante et quelquefois irréfléchie au spiritualisme de l'Allemagne moderne. Par une conséquence nécessaire, restait tôt ou tard à l'attaquer corps à corps dans tout l'appareil de sa puissance. Le règne absolu de Kant et l'oppression qui en fut la suite, décidèrent cette réaction. Entre la cri- tique de la raison pure et sa A^iolente réfutation', 1 MélacritiquC; i vol., 1800. 122 ÉTUDE si le choix n'est pas douleiix, ce fut néanmoins l'acte d'une noljle indépendance et d'un pliilo- soplie pratique, que cette insurrection contre la tyrannie, l'aveugle vandalisme des faux disciples. L'expérience était proscrite; il osa la rappeler et la célébrer. La nature, voilée sous les intui- tions du moi, semblait se décolorer et s'évanouir; menacé dans son culte, il en releva fidèlement la magnificence. Un appareil exagéré de logique tendait au dénigrement des beaux -arts; il les rétablit^ en triomphe dans leurs droits. L'infini solitaire et muet du monde intérieur lui resta , ce nous semble, toujours plus ou moins étranger; il lui opposa, du moins, non pas le frêle édifice es branches, et il s'imagine que sa tête touchera es cieux. C est ainsi que la nature lintroduit dans la vie, jusqu'à ce qu'avec des pouvoirs agrandis I 68 LIVRE II. et ries eflforts plus efficaces il ait acquis dans ce champ , où il a élé planté de sa main , tout le développement qu'elle lui avait assigné. A peine a-t-il accompli ses desseins, qu'elle l'abandonne. Dans la fleur de l'enfance et de la jeunesse, de quelles ricliesses la nature n'abonde-t-elle pas en tous lieux ! L'homme croit que ce monde de fleurs produira le germe d'une création nouvelle, cepen- dant, après quelques mois, combien la scène est changée! Presque toutes les fleurs sont tombées, et quelques fruits , encore verts , leur succèdent. L'arbre s'efforce de les porter à leur maturité, et aussitôt après les feuilles se fanent; il jette ses tristes regards sur ces enfans chéris qui l'ont quitté; il reste défeuillé. L'orage le sépare de ses branches mortes, jusqu'à ce qu'à la lin il tombe sur le sol et rende à l'ame de la nature le peu de phlogislique qu'il contenait. En est-il autrement de l'homme, considéré comme plante? Quelles vastes espérances, quels spectacles, quels motifs d'action frappent par des impressions ou distinctes ou obscures, son ame pleine de jeu- nesse! Il se confie en chaque chose, et pendant qu'il se confie, il réussit; car le succès est le compa- gnon de la jeunesse. Après quelques années tout est changé autour de lui, uniquement parce qu'il n'est plus le même; il n'a achevé que la moindre partie des choses qu'il se proposait de faire, et il faut se CHAPITRE II. 69 réjouir s'il ne désire plus accomplir ce que le temps ne permet plus d'exécuter, mais s'il se résigne à vieillir en paix. Aux yeux d'un être supérieur, les superbes entreprises de l'homme sur la terre n'ont peut-être pas une valeur plus réelle, ou au moins, sans aucun doute, sont-elles aussi déterminées et aussi circonscrites que les actions et que les entre- prises d'un arbre. Il développe tout ce qu'il peut développer, et se rend maître de tout ce qu'il est en son pouvoir de posséder. Il pousse des boutons et des feuilles; il produit des fruits et donne l'être à de jeunes arbres : mais jamais il ne quitte la place que la nature lui a assignée; jamais il n'acquiert un seul pouvoir dont la nature ne lui ait fourni le germe. Selon moi, il est surtout humiliant pour l'homme que, dans la douce impulsion qu'il nomme amour et dans laquelle il met tant de spontanéité, il obéisse aux lois de la nature presque aussi aveuglément qu'une plante. Le chardon même, d'après ce que l'on a observé, a une sorte de beauté quand il est en fleur, et nous savons que dans les plantes la saison de la floraison est la saison de l'amour. Le calice est la couche, la corolle sert de rideaux; les autres parties de la fleur sont les organes de la génération, que la nature a exposés à la vue dans ces êtres innocens et qu'elle a ornés avec magni- ficence : elle a découpé la fleur d'amour comme la couche nuptiale de Salomon, et elle en a fait no LIVRE II. une coupe CHAPITRE III. Du règne animal dans ses rappoi^ts avec Vhistoire de Ihomnie, Les animaux sont les frères aînés de l'homme j ils étaient avant qu'il ne fût. Étranger sur la terre, l'homme trouva à son arrivée chaque contrée déjà occupée, au moins dans quelques-uns de ses élé- 8o LIVRE II. mens; car, si vous exceptez les végétaux, de quoi le nouveau -venu aurait -il pu se nourrir? Ainsi toute histoire de l'honime qui le considère sans cette rektion, est nécessairement partielle et incom- plète. Le monde, il est vrai, fut donné à l'homme: mais non pas à lui seul, non pas à lui pour la pre- mière fois. Il n'est pas d'élément où les animaux ne lui disputent le pouvoir suprême. Il faut qu'il ap- privoise telle espèce, qu'il lulte long-temps contre telle autre; quelques-unes échappent à son empire, d'autres engagent avec lui une guerre éternelle; en un mot, toutes les espèces étendent leur domaine sur la terre à proportion de leur capacité, de leui adresse, de leur force ou de leur courage. Il ne s'agit pas ici de savoir si l'homme a la raison en partage, et si elle est refusée aux animaux. Dans ce dernier cas, ils ont quelque autre avantage; car assurément la nature n'a laissé sans protection aucune de ses créatures; si une seule était négligée d'elle, de qui pourrait-elle être secourue, puisque toute la création n'est qu'une guerre, et que les pouvoirs les plus contraires se touchent et se limi- tent l'un l'autre? Ici l'homme, ce demi -dieu, est tourmenté par les serpens, là par des insectes; ici un requin le dévore, là un tigre : c'est une lutte générale entre des êtres qui se font obstacle l'uni à l'autre; chacun pourvoit à sa propre subsistances et défend sa propre vie. CHAPITRE m. Si Pourquoi la nature en agit-elle ainsi? et pourquoi limite- t- elle ses créatures l'une par l'autre? C'est afin de produire dans le moindre espace le plus grand nombre et la plus grande variété possible d'êtres vivans , de sorte que l'un balance l'autre, et que l'équilibre des pouvoirs établisse la paix dans la création. Cliaque espèce prend soin d'elle seule, comme si elle était seule à l'existence. Mais à côté d'elle une autre s'élève, qui la confine entre deux limites : et par cet équilibre de pouvoirs op- posés, la nature créatrice a trouvé le vrai moyen de maintenir le toutj elle a pesé les pouvoirs, elle a compté les membres, elle a déterminé les instincts des espèces et leurs penchans mutuels, et a laissé la terre produire ce qu'elle était capable de pro- duire. Je ne m'inquiète donc point de savoir si des espèces entières d'animaux ont disparu de dessus la surface de la terre. Les nains ont-ils disparu? Il en a été de même des géans; pendant qu'ils existaient, les rapports des créatures entre elles étaient ditférens. Dans les choses, telles qu'elles sont maintenant, nous apercevons un équilibre évident, non-seulement sur la surface du globe en général, mais dans des contrées et des régions déterminées. L'agriculture peut aisé- ment enfermer les animaux dans des limites plus étroites; mais il ne lui est pas facile de les exter- miner, au moins n'a-t-elle pu le faire dans une I. G 82 Ll^-RE II. grande étendue de pays, el elle a multiplié le nom- bre des anuiiaux domestiques à la place des ani- maux sauvages, qu'elle a rendus plus rares. Ainsi, dans la constitution présente de notre terre, aucune espèce n'a été perdue, quoique je ne mette pas en doute que d'autres aient pu exister quand sa cons- titution était différente ; et si à quelque époque future, l'art ou la nature devaient la changer com- plètement, il s'établirait entre les créatures vivantes un rapport différent. En un mot, Tliomme est entré dans un monde habité; tous les élémens, les rivières et les marais, la terre et l'air, étaient remplis ou se remplissaient de créatures vivantes; aidé de ses qualités presque divines, de son habileté et de sa puissance, il fallut qu'il fit lui-même la conquête de son empire. Com- ment y parvint-il? c'est là ce qui constitue l'histoire de la civilisation , partie la plus intéressante de l'histoire de l'homme, et qui embrasse jusqu'aux nations les plus grossières. Je dois remarquer ici, une fois pour toutes, que f homme reçut unique- ment des animaux cette première instruction qui lui fit étendre par degrés son domaine sur tous; ce furent les étincelles vivantes de l'intelligence divine^, dont l'homme condensa en lui les rayons 1. Il faut se garder de confondre cette manifestation uni- verselle delà pensée divine avec cette éducation spéciale que Tauleur réclame plus loin. Cest ici une de ces propositions CHAPITRE III. 85 dans une sphère plus ou moins grande, pour les réfléchir dans ses arts , ses insilncls , ses moyens de se nourrir et de se vêtir, son industrie et ses coutumes; plus il mit en cela de persévérance et d'adresse, plus les animaux qui Fentouraient étaient industrieux, plus il se familiarisa avec eux, plus il vécut avec eux, soit en paix soit en guerre, plus aussi il se perfectionna, de telle sorte que l'histoire de sa culture est en grande partie zoologique et geograph ique. Secondement, quelles que soient sur notre terre les variétés du sol et du climat, des pierres et des plantes, combien les variétés des êtres animés sont plus nombreuses! Ne les confinons pas toutefois à la terre; car, dans l'air, dans l'eau, même dans les parties internes des plantes et des animaux, par- tout fourmille la vie. Multitudes innombrables, pour qui le monde a été créé aussi bien que pour l'homme ! Surface mouvante de la terre, sur laquelle, aussi loin que s'étendent les rayons du soleil, s'étendent la jouissance, la vie et l'activité! Je ne veux point ici entrer dans cette proposition générale, que chaque animal a son élément, son climat et son lieu propre; que quelques espèces sont peu répandues , d autres davantage, et quelques-unes indécises par lesquelles il se prépare à tomber du général dans le particulier, sans qu'aucune secousse avertisse de la chute. {ISote du traducteur.) 84 LIVRE 11. presque auUmi que l'homme lui-même; car nous avons sur ce sujet un ouvrage profond, écrit avec un génie vraiment philosophique , par Zimmer- mann, sur l'iiistoire géographique de l'homme et' sur les quadrupèdes universellement répandus ^ Il ' me suffira d'indiquer ici quelques observations par- f ticulières, que nous trouverons confirmées par l'his- toire de l'homme. l 1. Les espèces qui habitent à proprement parler, toutes les parties du globe, reçoivent des formes'! difTérentes dans presque chac]ue climat. En Lapo- nie, le chien est petit et laid; en Sibérie, il estj! mieux formé, il u les oreilles droites et une taillei médiocre. Dans les pays, dit BufFon, où nous trou- vons les plus belles races d'hommes, nous voyons aussi les chiens les plus beaux et les plus grands : dans les cercle^ arctique et antarctique le chien perd; sa voix , et dans l'état sauvage il ressemble aul 1 chacal. A Madagascar, le bœuf a sur le dos une' i bosse du poids de cinquante livres , qui disparaîi s peu à peu à mesure que l'on s'éloigne de ce climat i \ d'ailleurs, cet animal diffère beaucoup de couleur 1 de grandeur, de force et de courage dans presqm tous les lieux de la terre. Le mouton dEuiop* k traîne, au cap de Bonne-Espérance, une queue dcj i 1. Geo^raijhische Geschichte des Menschen und der allgemeiii i ' -verbreiteten vie/^ussigen Thierej Lcipsic, i 778- 17835 en troiij i ' volumes, avec uue belle mappemoncU- ïoologitjue. CHAPITRE III. 85 dix-neuf livres pesant; en Islande, ses cornes vont jusqu'à cinq; dans le comté d'Oxford, en Angle- terre , il a la taille d'un âne ; et en Turquie , la laine est tachetée comme la peau du tigre. Ainsi varient tous les animaux; comment donc l'homme, qui est aussi, par la structure de ses nerfs et de ses muscles, un animal, ne changerait-il pas avec le climat ! D'après l'analogie de la nature ce serait un miracle s'il demeurait invariable. 2. Tous les animaux domestiques que nous avons, ont commencé par être sauvages : bien plus, on trouve encore les races sauvages dont ils descen- dent, surtout dans les montagnes de l'Asie, qui furent probablement le pays natal de l'homme, au moins dans notre hémisphère, et le berceau de la civilisation. Plus on s'éloigne de cette contrée, par- ticulièrement dans les lieux où les communications avec elle sont difficiles , plus le nombre des espèces d'animaux domestiques va en diminuant, jusqu'à ce qu'à la fm le chien, le cochon et le chat soient les seuls animaux de ce genre que possèdent la Nou- velle-Guinée, la Nouvelle-Zélande et les îles de rOcéan pacifique. 5. L'Amérique a un grand nombre d'animaux qui lui sont propres; parfaitement appropriés à son climat, ils sont tels qu'ils doivent naturellement être produits sur ses hauteurs immenses et dans ses val- lées long-temps inondées. Peu ou point de grands 86 LIVRE 11. animaux, et moins encore qui soient apprivoisés ou capables de l'tlre : mais elle a porportionnelle- ment plus d espèces de chauve -souris, de tatous, de rats et de souris; le unau, le ai, une foule din- secies , d amphibies, de crapauds, de lézards, etc. On peut concevoir quelles conséquences ont dû résulter de là pour l'histoire de l'homme. 4. Dans les contrées où les pouvoirs de la nature sont plus actifs, où la chaleur du soleil se com- hine avec des vents réguliers, de grandes inonda- lions, de violentes explosions du fluide électrique, et, en un mot, avec tout ce qui dans la nature produit la vie et reçoit la dénomination de vivi- fiant, nous trouvons les animaux les plus forts, les plus grands, les plus hardis, les plus parfaits, aussi bien que les plantes les plus aromatiques. L'Afrique a ses troupeaux déléphans, de zèbres, de daims, de sangliers et de buffles; c'est là que le lion, le tigre, le crocodile, l'hippopotame parais- sent dans toute leur force ; c'est là que les plus grands arbres du monde s'élèvent dans les airs, chargés des fruits les plus nourrissans et les plus savoureux. Tout le monde sait c|ue l'Asie possède une quantité prodigieuse de plantes et d'animaux, et qu'ils sont plus nombreux là où les pouvoirs électriques du soleil , de l'air et de la terre sont en plus grande abondance. Au contraire, là où ces agens sont plus fliibles et plus irréguliers, repoussés CHAPITRE III. 8y et confinés dans les eaux, dans des sels dissolvans ou dans des bois humides, là ne se développent point ces créatures qui ont besoin pour se former du jeu libre de l'électricité. Combinée avec lliumi- dité, une chaleur lourde produit des essaims d'in- sectes et d'amphibies ; mais non pas les formes admirables de l'ancien monde, qui sont animées de la chaleur d'un feu vivifiant. La force muscu- laire du lion, l'œil perçant et l'élasticité du tigre, l'adroite sagacité de l'éléphant, la souplesse de la gazelle, la méchanceté insidieuse du sanglier d'Afrique et d'Asie, ne se retrouvent dans aucun des animaux du nouveau continent. Parmi ceux- ci l'un semble s'être dégagé avec difficulté d'une glaire échauffée; l'autre n'a point de dents; celui- ci n'a ni pattes, ni griffes; celui-là n'a point de queue, et la plupart manquent de force, de cou- rage et d'adresse. Ceux qui habitent les montagnes sont plus intelligens , mais ils n'égalent pas les animaux de l'ancien monde; et dans la conforma- tion coriace et écailleuse du plus grand nombre, on aperçoit que l'élément électrique leur manque essentiellement. 6. Enfin, il est probable qu'en ce qui concerne les animaux, il y a encore de plus grandes singu- larités à observer que celles que nous avons remar- quées dans les plantes , en parlant des qualités qu'elles empruntent et de la lenteur qu'elles mettent S8 LIVRE II, à -se flimiliariser avec un climat étranger ou antipode. L'ours d Amérique, décrit par Linnée ' , observait même en Suède le jour et la nuit d'Amérique. Il donjjait dej)uis minuit jusqu'à midi, et depuis midi jusqu'à minuit il errait, connue si c'eût été son jour d'Amérique : il conservait ainsi avec ses autres instincts, les divisions du temps, telles qu'il les avait apprises dans sa patrie. Cette remarque ne s'appllque-t-elle pas à d'autres contrées de la terre et aux deux hémisphères oriental et méridional? et SI cette variété d'effets a heu parmi les animaux, l'homme, malgré son caractère particulier, devra-t-il en être exempt? CHAPITRE IV. L'Jwjnme est une créature centrale au milieu des animaux terrestres. 1. Quand Linnée comptait deux cent trente espèces d'animaux vivipares, parmi lesquels il com- prenait ceux qui sont aquatiques, il distinguait neuf cent quarante - six espèces d'oiseaux., deux cent quatre-vmgt-douze d'amphibies, quatre cent quatre de poissons, trois mille soixante d'insectes et douze cent cinq de vers. Les mammifères étaient donc en plus petit nombre, et les amphibies qui leur res- 1. Transactions de rAcadémie suédoise, vol. IX, p. 3o'o. CHAPITRE IV. 89 semblent le plus , venaient immédiatement après. Dans l'air, dans l'eau, dans les marais, et dans les déserts sablonneux, les genres et les espèces aug- mentent, et je suis persuadé qu'à mesure que nous étendrons nos découvertes, nous les verrons s'aug- menter dans une égale proportion- car, après la mort de Linnée, les animaux vi^ Ipares furent portés au nombre de quatre cent cinquante. Buffon compta deux mille oiseaux, et Forster découvrit à lui seul, pendant un court séjour dans quelques-unes des îles de la mer du Sud, cent neuf espèces nouvelles, sans rencontrer une seule espèce nouvelle de qua- drupèdes. Si la même proportion subsiste, et que dans les temps à venir on découvre plus d'insectes, d'oiseaux et de reptiles, que d'espèces entièrement nouvelles de quadrupèdes, bien qu'il y en ait sans doute plusieurs dans les contrées encore inconnues de l'Afrique, nous pouvons, selon toute proba- bilité, établir comme un fait : que les classes des créatures s'étendent à mesure qu^ elles diffèrent plus de l'homme; que, plus elles se rapprochent de lui, plus le nombre des espèces d'' animaux les plus par- faits, comme on a coutume de les appeler, va en diminuant. 2.. Maintenant il est incontestable que , dans toute la création animée, on voit dominer parmi tant d'êtres différens une certaine uniformité d'or- ganisation, et pour ainsi dire un type exemplaire, 90 LIVRE II qui se modifie au sein de la plus abondante variété. On voit au premier coup d'œil combien il y a de ressemblance dans la structure osseuse de tous les animaux terrestres. Les parties principales dans tous sont : la tête, le corps, les mains et les pieds, et même leurs membres principaux sont configurés d'après un seul prototype, diversifié à l'infini. La structure interne des animaux rend cette proposi- tion encore plus évidente , et plusieurs fijrmes gros- sières à l'extérieur ressemblent beaucoup à celles de l'homme dans leurs parties internes. L'amphibie s'éloigne davantage de ce modèle, moins pourtant que les oiseaux , les poissons , les insectes et les animaux aquatiques, qui vont à la fin se perdre dans le monde végétal ou fossile. Nos yeux ne peuvent pas pénétrer plus avant ; mais ces transi- tions n'empêchent pas de conjecturer que dans les productions marines, dans les plantes et dans les objets inanimés, comme on les appelle, il ne se trouve un seul et même type d'organisation, quoique infiniment plus grossier et plus confus. A l'œil de l'Etre éternel, qui voit toutes choses dans un seul tout indivisible, peut-être que la forme d'une par- celle de glace, telle qu'elle est engendrée, et que le flocon de neige qui se développe par elle, ont quelque analogie avec l'embryon dans le sein qui le nourrit. Nous pouvons donc encore admettre cette grande proposition ; plus les créatures se rap- CHAPITRE IV. gi prochent de l'homme , plus elles ont de ressem- blance a^ec lai dans leur forme générale ; et la nature^ dans la variété infinie qii'elle aime, semble avoir construit toutes les créatures vivantes sur noire terre diaprés un seul et même type d^orga- nisation. 3. Ainsi il est évident que, comme ce type doit varier nécessairement avec la race, l'espèce, la des- tination et les élémens, une copie est expliquée par une autre copie. Ce que la nature a donné à un animal comme accessoire, elle l'a fait fondamental dans un autre , soit qu'elle le produise au jour, qu'elle l'agrandisse ou qu'elle y fasse concouiir les autres parties, toujours dans une harmonie parfaite. Ailleurs, ce sont ces parties dépendantes qui prédo- minent; ainsi tous les êtres de la création organique apparaissent comme disjecti membra poetœ. Celui qui veut les étudier, doit les étudier l'un dans l'au- tre. Une partie semble-t-elle négligée ou cachée, il a recours à une autre créature, dans laquelle elle a été achevée et développée parla nature. Cette vérité se confirme par tous les phénomènes qui résultent de l'extrême divergence des êtres. 4- Pour conclure, l'homme semble être parmi les animaux cette parfaite créature centrale qui, sans briser l'individualité de sa destinée, réunit en elle le plus grand nombre possible de rayons et de formes. Il ne pouvait pas tout enfermer en 92 LIVRE II. lui à un même degré : ainsi, tel animal le surpasse par la finesse cVun sens particulier, tel autre par la force de ses muscles, un troisième par l'élasti- cité de ses libres; mais il réunit tout ce qui pou- vait réellement s'unir en lui. Il a les membres, les instincts, les sens, les facultés et les industries qui sont communs à tous les quadrupèdes; sil n'en a pas lié rite, il les a acquis, sinon dans leur perfec- tion , au moins dans leurs élémens. Si nous lui comparions les animaux qui se rapprochent le plus de lui, nous pourrions presque nous hasarder à dire qu'ils sont des rayons divergens de son image, réfractés par un miroir caloptrique; et ainsi nous pouvons admettre pour quatrième proposition : que rhomme est une créature centrale entre les animaux, c est- à- dire, la forme la plus parfaite, qui réunit les traits de tous dans l'abrégé le plus complet. J'espère que la similitude dont je parle entre l'homme et les animaux, ne sera confondue par personne avec ce jeu de fimagination qui a fait dé- couvrir des images de la figure humaine dans les plantes, dans les pierres, et qui d'après cela a bâti des systèmes. Tout homme raisonnable sourit de ces chimères; caria nature créatrice couvre et cache la similitude interne de structure sous la différence des formes externes. Combien d'animaux, quoique différens de l'homme dans leur conformation exté- CHAPITRE IV. g5 rieure, sont intérieurement, dans la structure du squelette, dans les parties principales de la sensa- tion et de la vitalité, et même dans les fonctions vitales, entièrement semblables à lui! C'est ce qui sera évident pour celui qui aura étudié les dissec- tions de Daubenton, de Pallas, de Perrault et d'au- tres académiciens- car l'enfance et la prenûère jeu- nesse peuvent seules se contenter, dans l'iiistoire naturelle, de quelques distinctions de formes exté- rieures, pour aider l'œil et la mémoire : l'homme et le philosophe observent à la fois la structure externe et interne de l'animal, pour les comparer avec son mode de vie, et découvrir son caractère et le degré qu'il occupe dans l'échelle ; c'est ce que l'on a appelé, par rapport aux plantes, la mélhode. naturelle: l'anatomie comparée est le guide qui doit nous y conduire pas à pas dans l'étude des animaux. L'homme trouve ainsi naturellement un fil pour se diriger à travers le grand labyrinthe de la création vivante; et si nous pouvons dire de quelque mé- thode que notre intelligence peut par son secours se hasarder à scruter l'ame profonde et immense de Dieu, assurément c'est de celle-là. A chaque dévia- tion de la loi , que le suprême artisan nous présente comme la règle de Polyclète ^ , nous sommes rame- nés à une cause : Pourquoi a,-t-il dévié ici? dans Plin«. 94 LIVRE 1/, quel but a-t-il formé d'autres êtres avec une mé- lliode ciifférente? Ainsi la terre, l'air et l'eau, et même les abîmes les plus profonds de la création animée, sont pour nous autant d'expressions de ses pensées et de ses invemions , conformément a un lype suprême d'art ci de sagesse. Quel grand spectacle ce point de vue ne nous présente- 1- il pas dans l'histoire des êtres, tant de ceux qui nous lessemblent, que de ceux qui sont différens de nous ! Il divise les régnes de la nature, il classe les êtres d'après leurs élémens, et il les unit l'un à l'autre. Dans une perspective éloignée on peut apercevoir le rayon prolongé à l'infini, tendre à un seul et même centre. Dans l'air et au fond des eaux, sur les hauteurs et dans les abîmes, je vois les animaux s'avancer vers l'homme, comme ils s'avançaient vers le premier père de notre race, et s'approcher pas à pas de sa forme. L'oiseau fuit dans les airs : on peut expliquer par l'élément où il vit , toutes ses déviations de la conformation du quadrupède ; et aussitôt qu'il se rapproche de la terre dans un genre hideux et équivoque, comme dans la chauve-souris et le vampue, il ressemble au squelette de Ihomme. Le poisson nage au milieu des flots : ses pieds et ses mains sont des queues et des nageoires; ses m^nbres n ont que peu d'articu- lations. Si, comme il arrive dans le lamantin, il rase la terre, ses pieds de devant sont libres et la CHAPITRE IV. g5 femelle a des mamelles. L'ours et le lion de mer ont les quatre pieds bien distincts- quoiqu'ils ne puis- sent pas se servir séparément de ceux de derrière, et que leurs orteils traînent après eux conmie des portions de nageoires, ils se glissent pourtant aussi pronjptement que possible pour se réchauffer aux rajons du soleil, et ils s'élèvent au moins d'un degré au-dessus de l'informe et stupide chien de mer. Ainsi, depuis la glaire du ver, depuis l'asile calcaire du mollusque testacé, depuis la toile de l'insecte, s'élève graduellement une organisation plus com- plète. De l'amphibie nous montons au quadrupède; et parmi ceux-ci, depuis le unau dégoûtant avec ses trois doigts et ses deux mamelles pectorales, on aperçoit déjà l'analogie la plus frappante avec notre forme propre. Alors la nature se joue de son oeuvre, et avant d'arriver à l'homme, elle essaie ses pouvoirs sur une immense variété d'ébauches et d'organisations : elle divise les modes de vie et les instincts, et forme des espèces ennemies les unes des autres; mais toutes ces contradictions apparentes conduisent à la même fin. Ainsi il est anatomique- ment et physiologiquement vrai, que toutes les in- ductions nous ramènent à un seul et même mode d'organisation, qui comprend sous sa dépendance le système entier de la création vivante. Seulement, plus l'animal s'éloigne de fhomme, plus la diffé- rence entre l'élément vital de l'un et de l'autre g6 LIVRE 11. CHAP. IV. augmenie ; c'est dans la môme proportion que la nature, toujours conforme à elle-même, dévie de son tvpe général d'organisation : plus les êtres se rapprochent des foraies humaines, plus elle resserre étroilement les classes et les rayons , jusqu'à ce qu'elle finisse par enfermer toutes les combinaisons possibles dans le centre divin de la création ter- restre. Réjouis-toi de ton état, ô homme! et étudie- toi, noble créature centrale, dans tout ce qui vit autour de toi ! LIVRE III. CHAPITRE I. LIVRE III. 97 CHAPITRE PREMIER. De la structure des plantes et de celle des animaux , considérées dans leurs rap- ports avec V organisation de llionime, La première chose qui distingue un animal à nos yeux, c'est la bouche; or, la plante, si je peux m'exprimcr ainsi, n'est que bouche. Elle suce par ses racines, par ses feuilles et par ses pores: comme un enfant qui vient de naître, elle repose sur le sein et sur les genoux de sa mère. Aussitôt que la créa- ture a atteint l'organisation animale, on peut aper- cevoir en elle une bouche, même avant de distin- guer une tète. Les bras du polype sont des espèces de bouches : dans les vers, où il n'y a que peu de parties distinctes , on peut voir un canal de nutri- tion; et dans la plupart des animaux à coquilles, ce canal, à son ouverture inférieure, est situé comme si c'était une racine de la créature. Ainsi la nature forme d'abord ce canal dans les êtres ani- més, et elle le conserve dans ceux qui ont l'orga- nisation la plus parfaite. A 1 état de larve, les in- sectes ne sont quun composé de bouches, d'esto- I- 7 gS LIVRE HT. macs et d'inleslins ; c'est ce qui a lieu aussi dans les ampliibies et les poissons , dans les oiseaux et les animaux terrestres, du moins à la partie hori- zontale de leurs corps. Toutefois, à mesure que l'on s'élève, les parties se compliquent; l'ouverture diminue, l'estomac et les intestins occupent une région plus profonde; enfin, dans la station droite de l'homme, la bouche, qui est à l'extérieur la partie toujours la plus proéminente de la tête de l'animal, se retire sous la protubérance du front. Les parties les plus nobles remplissent la poitrine, et les organes de la nutrition s'établissent dans les régions les plus basses : la créature souveraine n'est pas faite pour être l'esclave de son ventre, qui tient une si grande place dans l'économie des ani- maux, soit que l'on considère les fonctions vitales, soit que l'on n'ait égard qu'à la configuration externe. Ainsi, la première loi à laquelle obéit l'instinct d'une créature vivante , c'est la nutrition : elle est commune aux animaux et aux plantes; car, les parties de leur être qui recueillent et élaborent la nourriture, préparent des sucs et ressemblent par leur structure aux appareils de la végétation. Toute la différence est dans l'organisation, qui est plus ou moins limitée, selon la place qu'elle occupe dans Téchelle de la création. Plus délicate, elle concourt, à l'aide de l'épuration, de la combinai- CHAPITRE I. gg son et de l'élaboration des sucs vitaux, à former une rosée plus pure , pour humecter des parties plus nobles. Homme superbe, jette tes regards sur les premiers besoins des créatures qui te suivent; tu les portes aussi en toi, et, comme tes frères inférieurs, tu commences par être un canal de nutrition. Toutefois la nature nous a élevés infiniment au- dessus d'eux : les dents qui, dans les insectes et dans d'autres animaux, doivent tenir lieu de mains pour saisir et déchirer leurs proies; les mâchoires qui ont une force étonnante dans les poissons et dans les carnassiers , sont heureusement repoussés en arrière dans l'homme, et elles n'ont qu'une force médiocre ^ Les estomacs multiples des créatures inférieures se réunissent en un seul, dans son or- ganisation, et dans celle de quelques autres ani- maux qui approchent intérieurement de sa forme; et ce qui achève de consacrer sa bouche, c'est le langage, ce don précieux de la divinité. Les vers, les insectes, les poissons et la plupart des amphi- bies sont entièrement muets. L'oiseau ne chante que du gosier : chaque animal n'a qu'un petit nombre de sons particuliers , qui suffisent à la conservation de l'espèce; l'homme seul possède réellement l'or- 1. Pour la force de ces parties, voyez les Élémens physiolo- giques de Haller, \ol. VI, pag. i/f et i5. lOO LIVRE Uî. gane de la parole, combiné avec ceux du goût el de la nutrition : de sorte que le plus noble de tous est uni en lui aux marques extérieures des besoins* les plus bas. Ce qui prépare la nourriture du corps, est aussi ce qui pitpare par la parole laliment de la pensée. La seconde mission de la créature est la propa- gation de V espèce. Cette destinée se montre évidem- ment jusque dans la structure des plantes : à quoi servent les racines, la lige, la feuille et les branches? Quelle est la partie qui a été placée dans le lieu le plus élevé et le plus sûr? c'est la fleur, la couronne de la plante. Nous avons déjà vu que là sont les organes de la génération ; c'est donc là la partie principale et la plus belle de la créature; là que se développent la vie, les fonctions, le plaisir; et jus- qu'à cet unique ébranlement qui est en apparence volontaire , et que nous appelons le sommeil des plantes : celles dont les graines trouvent un abri suffisant au fond de leurs capsules, ne s'endorment pas; après la fructification la plante ne dort plus. Elle ne se ferme donc avec un soin maternel que pour protéger contre les rigueurs de l'hiver les parties inlérieures de la fleur. Ainsi, tout en elle est calculé , aussi bien que la fécondation et la pro- pagation, que p(^ur la croissance et la nutrition; quant à un autre résultat d'action , elle n en était \ pas susceptible. I CHAPITRE I. lOl 11 n'en est pas ainsi des animaux : les organes génitaux ne sont point la partie principale et l'or- nement de leur être; ils sont plutôt, conformément à la destination de la créature, subordonnés aux membres les plus nobles. Ce n'est que dans un petit nombre des plus basses classes, qu'ils se rappro- chent de la tête; le cœur et les poumons occupent la poitrine. La tête est appropriée aux sens les plus exquis; et en général, dans tout l'organisme la struc- ture des fibres, avec le système entier de leurs pou- voirs , est subordonnée à l'élasticité irritable des muscles et à la susceptibilité du système nerveux. L'économie vitale des animaux suit évidemment l'esprit de leur conformation. Un mouvement vo- lontaire, une activité puissante, des perceptions et des penchans , voilà ce qui constitue l'œuvre prin- cipale d'un animal, à proportion que son organi- sation est plus développée. Dans plusieurs genres^ les appétits sexuels sont limités à une courte pé- riode de temps; d'autres vivent plus indépendans de ce penchant que beaucoup d'hommes flétris , qui s'efforcent de tomber dans la condition des plantes; aussi n'ont-ils à vrai dire pas d'autres des- tinées que celles des plantes : les plus nobles incli- nations, la force musculaire et nerveuse,^ la volonté et l'intelligence sont affaiblis en eux : ils vivent d'une vie végétale, et meurent d'une mort végétale et prématurée. 102 LIVRE III. Les animaux qui se rapprochent le plus des plantes, restent conformes, à la fois dans l'économie de leur structure et dans le but de leur destina- tion, au principe de formation expliqué ci-dessus; tels sont les zoopliytes et les insectes : par sa struc- ture, le polype n'est rien autre qu'une tige vivante et organique de jeunes polypes; la plante du corail est l'habitalion organique des animaux marins qui 1 lui sont propres. Enfin , dans une classe très-élevée au-dessus d'eux, l'insecte, en vivant dans un milieu plus subtil, montre à la fois, par sa vie et sa struc- ture , combien il approche de la destination des plantes : sa tête n'a point de cerveau ; trop petite pour pouvoir contenir les organes des sens, elle les porte en avant dans des antennes. Sa poitrine est resserrée; elle manque de poumons, et dans plusieurs cas, rien en elle ne présente la moindre analogie avec un cœur; mais aussi, voyez la gros- seur de son abdomen avec ses anneaux phytomor- phiques ! c'est la partie principale de l'animal ^ ; car la nutrition et la multiplication abondante de l'espèce composent à elles seules presque toute sa destinée. Dans les animaux d'un plus noble genre, la na- ture, ainsi qu'il a été dit, place plus bas les organes de la génération, comme par un sentiment de pu- ■ !■ J i ■■ -■-■■—1 ■■ I I ■ . m . I II I ■! III I ■ I I ■ !■ I I ■ I II ' '■■■ ■ ™» t. C'est par là que respirent plusieurs de ces animaux. CHAPITRE I. 105 deur naissante ; elle donne à une seule et même partie les fonctions les plus dissemblables, et réserve ainsi les capacités de la poitrine pour de plus nobles parties. De plus, les nerfs qui conduisent à ces par- lies , elles les fait naître des branches inférieures et très-loin de la tête, afin de les soustraire, pour la plupart, avec leurs muscles et leurs fibres, à l'em- pire de l'ame. Ici le fluide séminal s'élabore à la manière des sucs végétaux, et le jeune fruit est nourri comme une plante. Comme dans une plante, les pouvoirs de ces organes et de ces instincts com- mencent à se développer, quand le cœur com- mence à battre plus vite, et la tête à penser plus solidement. La croissance du corps humain, selon ce que Martinet ^ a attentivement remarqué, est moindre dans la partie supérieure que dans la par- tie inférieure, comme si l'homme était un arbre qui se déploie par le pied. En un mot, quelque com- pliquée que soit la structure de nos corps, il est toutefois évident que les parties qui servent uni- quement à la nutrition et à la propagation de l'es- pèce, ne devaient et ne pouvaient être, même par rapport à l'organisation, les parties prédominantes qui marquent la destination , je ne dis pas del'homme , mais de l'animal. 1. Voyez Katechismus der Natur, par Martinet, -vol. I, pag. 3 16. 104 LIVRE III. Quelles sont donc celles que la nature à choisies pour cela? Il faut examiner leur structure interne et externe. Dans toute la chaîne des créatures vivantes, c'est une loi établie, 1.^ Que les animaux à oreillette et à ventricule unique dans le cœur, comme les poissons et les amphibies, ont le sang froid; 2.° Que ceux qui n'ont qu'un ventricule sans oreillettes, n'ont, au lieu de sang, qu'un fluide blanc, comme les insectes et les vers; 3.° Mais que les animaux dont le cœur a quatre cavités, ont le sang chaud, comme les oiseaux et les mammifères. On a également remarqué : 1° Que dans les deux premières classes, il n'y a ni poumons, ni respiration, ni circulation du sang; 2." Mais que les animaux à quatre cavités dans le cœur ont des poumons. On ne saurait croire combien ces simples dis- tinctions établissent de différences dans l'échelle des créatures. Premièrement. La formation d'un cœur, même dans son état le plus imparfait, suppose un sys- tème (T organisation interne., tel que la plante ne peut y atteindre dans aucun cas; dans les insectes et dans les vers eux-mêmes, nous apercevons déjà CHAPITRE I. 105 des artères et d'autres vaisseaux de sécrétion, et, jusqu'à un certain point, des muscles et des nerfs, qui sont remplacés dans les plantes par des tubes , et dans les zoophytes par un appareil équivalent. Dans les créatures les plus parfaites, il y a une élaboralion supérieure des sucs dont elles se nour- rissent, et qui en même temps provoque la cha- leur propre à la vitalité. Ainsi s'élève l'arbre de vie, depuis la végétation jusqu'au fluide blanc des animaux exsanguins; de là jusqu'au sang rouge; et, enfin, jusqu'aux êtres les plus parfaits, à ceux dont le sang est le plus ardent et l'organisation la plus complète. A mesure que cette chaleur augmente, l'organi- sation interne devient plus complic^uée, en même temps que s'agrandit le cercle dont le mouvement seul a pu, selon toute probabilité, développer cette chaleur interne. Il paraît qu'un principe unique de vie domine dans toute la nature ; c'est le fluide éthéré ou électrique qui, dans les tubes des plantes, dans les artères et les muscles des animaux, et enfin dans le système nerveux, est de plus en plus éla- boré, jusqu'à ce qu'il produise tous ces instincts merveilleux et ces facultés intelligentes qui excitent notre étonnement dans les animaux et dans les hommes. La croissance des plantes est provoquée par l'électricité , quoique leurs sucs vitaux soi en: organisés avec beaucoup plus de perfection que le 106 LIVRE III. # pouvoir électrique qui se développe dans les parties inanimées de la nature. Les animaux et les hommes sont aussi soumis à l'action du fluide électrique, et non -seulement dans les parties les plus gros- sières de leur être, mais encore peut-être dans celles qui touchent de plus près à la pensée; excités par une essence dont les lois sont probablement au- dessus de celles de la matière, puisqu'elle agit avec une sorte d'ubiquité, les nerfs obéissent aussi au pouvoir électrique. En un mot, la nature a donné à ses enfans ce qu'elle avait de meilleur à leur don- ner, V équivalent organique de son propre pouvoir créateur, la chaleur vivifiante. Par le moyen de certains organes, la créature se dégage de la vie végétative, et elle s'élève jusqu'à produire d'actifs siimulans, qui, purifiés par des canaux plus déli- cats, deviennent le milieu par lequel se transmet la perception. Le résultat des -^timulans est l'ins- tinct; le résultat de la perception est la |Snsée : progression éternelle de l'organisation créatrice, départie à tout être vivant. L'intensité de chaleur organique (non telle que nous l'apercevons au de- hors par nos instrumens g-ossiers) détermine le degré de perfection de l'espèce , et vraisemblable- ment aussi la capacité qu'elle a de jouir du bien- être au milieu de ce fleuve sans rivage dont la source, qui répand partout le mouvement, la vie et la jouissance, se suffit à elle-même par la seule conscience de l'être. CHAPITRE I. 107 Secondement. A mesure que l'organisation in- terne 'de la créature se complique, et qu'elle pro- duit une chaleur plus pure, le pouvoir qu'elle a reçu de concevoir et de produire des êtres viçanSy augmente dans le même rapport. C'est là une autre branche du même grand arbre de vie qui s'étend sur toutes les espèces de créatures. ' Il est bien reconnu que la plupart des plantes se fécondent elles-mêmes , et que là où les organes de la génération sont séparés , on trouve beaucoup d'androgynes et de polygames. Il est également re- marquable que, dans le dernier degré de l'anima- lité, comme dans les zoophytes, les limaçons et les insectes, les deux organes de la génération animale manquent également, et que la créature semble ger- mer comme une plante; souvent même on y trouve des hermaphrodites , des androgynes et d'autres anomalies qu'il n'est pas besoin de détailler ici; plus l'organisation de l'animal est compliquée, plus nettement les sexes sont séparés. Ici la nature ne pouvait plus se contenter de germes organisés; la formation d'un être si multiple et si divers dans 1. Que l'on n'objecte pas que les polypes, quelques lima- çons, et même les pucerons, donnent naissance à des créatures ■vivantes; car, dans ce sens, il faudrait dire que les plantes, en poussant des boutons, produisent des rejetons vivans. Je ne parle ici que des animaux vivipares qui allaitent leurs petits. ÏOS LIVRE 111. ses formes, eût mal réussi, s'il eut été laissé au pou- voir du hasard de se jouer sur des formes organi- ques. La nature a donc séparé et distingué les sexes j mais ici elle a donné pour loi à l'organisation , qu'au moment de la chaleur vitale et organique la plus intense, quand deux créatures s'uniraient en une seule, il en naîtrait une troisième, qui serait l'image fidèle des deux premières. Par cela seul, le nouvel être s'élève à l'existence; la chaleur maternelle l'environne et le développe: pourtant ses pounions ne respirent pas encore et son thymus fait l'office d'absorbant. H paraît que le ventricule droit du cœur manque même dans l'embryon humain ; et au lieu de sang on ne voit qu'un fluide blanc circuler dans les veines. Puis, à proportion que la chaleur interne est augmen- tée par celle de la mère, le cœur prend sa forme, le san^ se colore et acquiert une circulation éner- gique, quoiqu'il ne puisse pas encore entrer en contact avec les poumons. La créature commence à se mouvoir quand le pouls commence à battre; et enfin elle vient au monde parfaitement for- mée, douée de tous les instincts de perception et de mouvement volontaire , qui pouvaient être réunis dans une créature vivante de son genre. Aussitôt après, l'air, le lait, la nourriture, sou- vent même la douleur et les besoins, lui fournis- sent l'occasion d'absorber la chaleur de mille ma- CHAPITRE I. lOg nières, et de l'élaborer par le moyen des fibres, des muscles et des nerfs, jusqu'à une essence qu'au- cune organisation inférieure ne pourrait produire. Elle augmente jusqu'à ces années où une surabon- dance de chaleur viiale pousse le nouvel être à se propager et à se multiplier lui-même, et ainsi le cercle de la vie organique recommence une seconde fois. C'est ainsi que la nature agit dans les créatures quelle a douées de la puissance de produire un rejeton vivant : mais il n'en est pas ainsi de toutes; par exemple, des animaux à sang froid. Il faut que le soleil leur prête assistance el qu'il partage avec eux les soins de la maternité; il fait éclore l'em- bryon, preuve évidente que dans toute la création la chaleur organique est la même, seulement plus ou moins élaborée par de nombreux canaux. Les oiseaux même, quoique leur sang soit plus chaud que celui des reptiles , ne sont pas capables de produire un être vivant, peut-être à cause de leur élément, qui est plus froid; peut-être aussi à cause de leur genre de vie et de leur destination générale. Comme la nature a exempté ces animaux du soin d'allaiter leurs petits, elle n'a point voulu non plus qu'ils fussent obligés de les porter dans les airs, jusqu'au moment où ils pourraient les mettre au jour tout vivans. Quand l'oiseau, dans une espèce hideuse et intermédiaire, se traîne sur la terre, il 1 10 LIVRE m. les allaite : aussitôt que l'animal aquatique a atteint l'organisation et le degré de chaleur qui sont néces- saires pour produire des êtres vivans, l'obligation de les allaiter lui est imposée. Combien la nature a contribué par là à la per- • fection des espèces! Destiné à voler, l'oiseau ne peut que couver ses petits; et cette première éco- nomie domestique, quels instincts délicats ne dé- veloppe-t-elle pas dans les deux sexes! L'amour con- jugal bâtit le nid; la tendresse maternelle l'échauffé: au milieu de cela, le père ne reste point oisif, il va chercher la nourriture. Avec quel courage la mère défend ses petits ! Qu'il est chaste , l'amour con- jugal, dans ces espèces formées pour le lien du mariage ! Cette obligation, partout où elle pouvait naître, devait être encore plus étroite parmi ceux des ani- maux qui restent confinés à la terre; ainsi, c'est de la partie la plus délicate d'elle-même qu'il faut que la mère nourrisse le nouveau -né. Il n'y a qu'un pourceau grossièrement organisé qui puisse dévorer ses propres enfans; il n'y a que le froid amphibie qui confie ses œufs au sable ou au marais : toutes les espèces qui allaitent ont une vive affection pour leurs petits. La tendresse du singe a passé en proverbe, et peut-être aucune espèce ne lui est- elle inférieure en cela. Il n'est pas jusqu'aux ani- maux aquatiques qui ne partagent ce sentiment, et CHAPITRE I. m l'on raconte du lamantin des traits extraordinaires d'amour conjugal et maternel. Sublime bienfaiteur du monde ! par quels simples liens organiques tu as resserré les relations les plus nécessaires et les instincts les plus délicats de tes enfans! Une seule cavité dans les muscles du cœur, un seul couple de poumons respirans, et voilà que la créature vit avec une chaleur plus pure et plus intense; elle produit, elle allaite des êtres vivans, et elle s'élève à des instincts plus délicats que ceux de la propa- gation de l'espèce, à l'économie domestique et à l'affection pour ses enfans, et même dans quelques espèces jusqu'à l'amour conjugal. C'est de la plus grande chaleur du sang, cet agent de l'ame uni- verselle du monde, que tu as fais sortir la flamme qui excite les émotions les plus douces du cœur humain. Je devrais enfin parler de la tète, comme de la plus haute région de la forme animale; mais il se présente d'autres considérations avant que d'exa- miner les figures et les parties du corps. 112 LIVRE 111. CHAPITRE II. Comparaison des divers pouvoirs organi- ques qui agissent dans les animaux. L'immortel Ilaller a clislingué les différens pou- voirs qui se déploient physiologiquement dans \i corps animal, tels que rélaslicité des fibres, Tirri- tabilité des muscles et la sensibilité du système ner- veux, avec une exactitude qui non -seulement ne laisse plus aucune prise à la controverse, mais qui promet les plus heureuses applications à la phy- siologie de la pensée, même dans d'autres corps que celui de l'homme. Je n'examinerai pas maintenant si ces trois phé- nomènes, difTérens comme ils le paraissent, ne peu- vent pas naître au sein d'un seul et même pouvoir, qui se déploie de telle manière dans les fibres, de telle autre dans les muscles , et sous une troi- sième forme dans les nerfs. Comme tout est lié dans la nature, et que ces trois effets sont inti- mement et diversement combinés dans les corps vivans, à peine pouvons -nous conserver quelque doute sur ce sujet; l'élasticité et firritabilité se servent fuiie à l'autre de limites, et c'est aussi ce qui ari'ive pour les libres et les muscles. Puisque les muscles ne sont qu'une structure de fibres CHAPITRE II. Il5 artistement entrelacées, il est probable que l'irrita- bilité n'est rien autre que l'élasticité élevée à un très - haut degré , et qui , combinée intimement , s'excite elle-même dans cet agencement organique des parties, depuis la sensation inanimée d'une fibre jusqu'à la première apparition du sentiment animal. La sensibilité du système nerveux serait alors une forme plus élevée du même pouvoir, un résultat de tous ces pouvoirs organiques j car la circulation du sang en général, et tous les vais- seaux qui y concourent, semblent préparés, comme autant de racines nerveuses, pour humecter le cerveau par le moyen de ce fluide délicat qui, considéré comme le médium de perception, a une si grande supériorité au-dessus des fibres et des muscles. Quoi qu'il en soit, c'est avec une sagesse infinie que le Créateur a combiné ces pouvoirs avec les différentes parties organiques du corps animal et a subordonné le degré inférieur au plus élevé. Les fibres sont le fondement de tout notre organisme; c'est par elles que l'homme se développe. Les vaisseaux lymphatiques et chylifères préparent des sucs pour toute la machine. Sans parler de la force musculaire qui ébranle les muscles et leur com- munique un mouvement qu'ils reproduisent au dehors, le cœur est le premier excitateur du sang, de ce fluide composé de plusieurs autres fluides. L 8 1 l4 LIVRE 111. qui non - seulement échauffe tout le corps, mais monte jusqu'à la tète, et, après une nouvelle élabo- ration, vivifie le système des nerfs. Comme autant de plantes célestes, ceux-ci étendent leurs racines dans les parties inférieures, et de là ils s'élèvent jusqu'au sommet. Mais qui nous dira comment se fait cette ramification ? quel est le plus haut point de pureté auquel ils arrivent? quelles sont les par- ties avec lesquelles ils sont en contact immédiat? la mesure de l'irritabilité de tel ou tel muscle? les sucs que préparent les vaisseaux alimentaires? quel est le degré de température de tel système comparé à tel autre ? avec quel genre de struc- ture il est en rapport nécessaire ? à quel mode de vie il conduit ? quelle est la conformation , la figure externe de l'organisation à laquelle il appartient? Si l'étude attentive de ces questions sur cer- tains animaux, particulièrement ceux qui appro- chent le plus de l'homme, ne nous donne pas de lumières sur leurs caractères et leurs instincts, dans les rapports mutuels des espèces, et par dessus tout, sur les causes de la supériorité de Ihomme, je ne sais d'où nous pouvons tirer quelques éclaircisse- mens physiques sur ce sujet. Mais heureusement que Camper, AVrisberg, Wolf, Sœmmering, et plusieurs autres habiles analomistes, appliquent ce mode judicieux de comparaisons physiologiques CHAPITRE II. n5 aux pouvoirs des organes vitaux de différentes espèces. Maintenant je vais essayer d'établir, conformé- ment à mon plan , quelques propositions fonda- mentales, pour servir d'introduction aux réflexions qui suivront sur les pouvoirs inliérens et organi- ques de divers êtres, et enfin de l'homme j car sans cela l'examen de la nature humaine, dans ses besoins et ses perfections, ne pourrait être que très-sûper- ficiel. K I. Partout où un effet existe dans la nature, « il doit y avoir un pouvoir agissant; là où l'irri- „ tabilité se déploie dans un effort ou un spasme, « il doit y avoir une excitation interne. " Si ces propositions sont fausses, il n'y a plus ni con- nexion dans nos observations, ni analogie dans la nature. « 2. On ne peut déterminer avec précision les „ circonstances où une action apparente sera une K preuve d'un pouvoir inhérent, et celle où elle « cessera d'en être une. Nous attribuons le senti- « ment et la pensée aux animaux qui vivent avec (c nous, parce que journellement nous les voyons K agir devant nous; mais nous ne pouvons pas les « refuser aux autres , parce que nous ne les connais- a sons pas assez intimement, ou que nous sommes « trop disposés à regarder leurs ouvrages comme (( le produit d'un art qui dépasse leur instinct; i Il6 LIVRE m. « car notre ignorance ou notre manque d'art, ne « sont pas le type absolu de toutes les idées mé- ,( caniques, ni celui des sentimens de la création « animée. '* 5. Ainsi , partout ou Vart est app/U/ue, il y a un sens jnécanique (pii existe et qui est exercé; et quand une créature montre par ses actions qu'elle prévoit des accidens naturels, d'autant mieux qu'elle s'efforce de s'y J3réparer, il faut qu'elle ait un sens interne, un organe, un médium de cette prévoyance, que nous puissions le comprendre ou nonj car les pouvoirs de la nature ne changent pas d'après cela. 4. Il peut y avoir dans la création plusieurs mi- lieux dont nous n'avons pas la moindre connais- sance, parce que nous n'avons pas d'organes qui leur sont appropriés; il doit même en exister un grand nombre, car nous voyons dans presque toutes les créatures des actes que nous ne pouvons expli- quer d'après notre organisation. 6. Un monde, dans lequel des millions de créa- tures de sens et d'instincts divers jouissent chacune de leur propre univers, et poursuivent chacune leur propre carrière, est infiniment plus parfait que ne serait un désert dont l'homme , avec ses cinq sens égarés, percevrait seul rimmensité. 6. Celui qui a quelque sentiment de la grandeur et du pouvoir de la nature, toujours riche en sen- sation, en art et en vilahté, acceptera avec recon- CHAPITRE II. 117 naissance les avantages qui résultent pour lui de l'organisation qu'elle lui a donnée , mais sans méconnaître pour cela l'esprit de tous ses autres ouvrages. La création toute entière se réduit à la jouissance, au sentiment et à l'action; il doit donc exister sur chaque point des créatures pour jouir, des organes pour percevoir, des forces pour agir: qu'ont de commun entre eux le crocodile et le colibri, le condor et le pipa? Cependant chacun est organisé convenablement pour vivre et se mou- voir dans son élément; il n'est pas un point dans la création sans jouissance, sans organes et sans habitans; chaque créature a son monde propre et déterminé. Être des êtres, mystérieuse nature, je m'égare dans l'infini, quand , entouré d'un millier de preuves et le cœur agité de tant de sentimens divers, j'entre dans ton temple sacré : tu n'as négligé aucune créature; tu t'es communiquée à chacune aussi pleinement que son organisation le permettait. Cha- cun de tes ouvrages a été ww, parfait et seulement semblable à lui-même; tu agis du dedans au dehors, et quand tu as été obligée de refuser quelque avan- tage, les compensations que tu as départies ont été celles que pouvait départir la mère de toutes choses. Jetons maintenant un regard sur la balance relative des divers pouvoirs qui agissent dans les 1 l8 LIVRE m. différens genres d'organisailon; par là nous éclai- rerons noire marche vers le lieu physiologique de l'homme. 1. Les plantes existent pour végéter et pour porter des fruils: il nous semble que celte fin soit secondaire, et pourtant dans l'ensemble de la créa- tion c'est la base fondamentale de toutes les des- tinées ; elles la remplissent en entier et y travaillent avec d'autant p^/us de zèle et de succès, qu'elle est plus simple et admet moins de divisions : elles existent là où elles le peuvent, dans le germe entier, et elles poussent de nouveaux rejetons et de nou- veaux boutons; une seule branche représente l'arbre tout entier. Ici donc nous appelons à notre secours une des propositions précédentes, et nous sommes fondés à dire, suivant toute l'analogie de la nature: là où est un effet, là doit être un pouvoir ; là ou est une nouvelle vie, là doit être un principe d'une nouvelle vie; et dans toute crtAixxve phytoniorphique ce principe doit reposer sur l'activité la plus grande. La théorie des germes, que l'on a prise pour expli- quer la végétation, n'explique rien en dernière ana- lyse, car le germe est déjà une forme j et là où est une forme, il doit exister un pouvoir organique de formation. Jamais le scalpel de l'anatomiste n'a découvert, dans le premier point créé, tous les germes futurs; ils ne sont visibles pour nous que lorsque la plante a acquis la plénitude de ses pou- CHAPITRE IL 1 19 voirs; et toute notre expérience ne nous donne pas le droit de les attribuer à autre chose qu'au pouvoir organique de la plante elle-même, lequel opère sur eux avec une silencieuse intensité. La nature a donné à cette créature tout ce qu'elle pouvait lui donner, et ce qu'elle a été obligée de lui refuser, elle l'a compensé par l'intensité du pouvoir qu'elle lui a confié. Quel bienfait serait-ce que la puissance de sympathie animale pour la plante qui ne peut sortir de sa place? pourquoi serait -elle capable de con- naître d'autres plantes dans son voisinage, puisque cette connaissance serait pour elle une source de chagrin? mais elle jouit à la manière des plantes, de l'air, de la lumière et des sucs qui la nourris- sent et qu'elle attire à elle; et elle exerce avec plus d'efficacité qu'aucune autre créature les penchans qu'elle a à croître , à fleurir et à propager son espèce. 2. Si l'on passe des plantes aux divers zoophytes qui ont été découverts Jusqu'ici, cela paraît plus évident encore : dans ces derniers, les organes de la nutrition sont déjà séparés ; ils possèdent une espèce de sens animal et de mouvement volontaire: leurs principaux pouvoirs organiques sont la nu- trition et la propagation. Le polype n'est pas un réceptacle de germes qui demeurent préformés en lui pour exercer peut-être le cruel scalpel des phi- losophes; mais comme les plantes sont la vie orga-^ IPO LIVRE III. nique ^ il est aussi la vie organique. Coniriie elles, il pousse des rejetons, et le scalpel de l'anatomiste ne peut qu'exciter, ne peut que stimuler ce pou- voir: comme un muscle stimulé ou partagé déploie plus de force, ainsi un polype torturé met en œuvre tout ce qu'il peut pour réparer ses pertes, il pro- duit des membres jusqu'à ce que ses pouvoirs soient épuisés et que l'art ait entièrement détruit sa nature. Dans quelques membres , dans quelques circons- tances, quand la partie est trop petite, quand ses pouvoirs sont trop affaiblis, il ne peut plus exercer le pouvoir de reproduction; ce qui n'arriverait pas, si un germe préformé était déposé dans chaque point de son corps. Tout ce qui frappe nos regards, c'est l'action intime des forces organiques qui opè- rent en lui, comme dans le bourgeon des plantes, et même, à un degré moins élevé, dans de faibles et d'obscurs rudimens. 5. Les animaux testacés sont des créatures or- ganiques douées d'autant de vie qu'il pouvait en être rassemblé et organisé dans leur élément et leurs coquilles; c'est ce que nous appelons sentiment, parce que nous n'avons pas d'autres mots. Mais c'est le sentiment d'un limaçon , c'est un océan, un chaos des pouvoirs vitaux les plus obscurs, qui ne se développent que dans quelques membres. Voyez leurs antennes si délicates, le muscle qui supplée aux nerfs optiques, leur bouche ouverte, le com- CHAPITRE II. J21 mencement des pulsations d'un cœur et leur ex- trême pouvoir de reproduction. L'animal renou- velle sa tête, ses cornes, ses mâchoires, ses yeuxj non -seulement il construit le savant édifice de sa coquille , et il la porte au loin , mais il crée des êtres vivans avec de pareilles coquilles, et plusieiirs animaux de cette espèce sont à la fois mâles et femelles. Ainsi il y a en eux une foule de pouvoirs organiques, par le moyen desquels la créature est capable, dans son étroite sphère, de certaines opé- rations qui sont interdites à tel autre être, quoiqu'il ait des membres plus parfaits, et que l'action du mucus plastique soit en lui plus intime et plus continue. 4. L'insecte, si étonnant dans ses ouvrages, ne l'est pas moins dans sa structure, à laquelle les pouvoirs organiques se conforment même dans les parties qui semblent avoir une existence distincte; mais il n'a en lui de place que pour un cerveau d'un très-petit volume et pour des nerfs extrême- ment déliés : ses muscles sont si fragiles qu'ils sont recouverts au dedans d'un fort tissu, et son orca- I nisation ne peut pas se prêter au mouvement cir- culatoire qui a lieu dans les animaux plus grands. Mais examinez sa tête, ses yeux, ses antennes, ses pieds, ses défenses, ses ailes; voyez le poids énorme que porte un escarbot, une mouche, une fourmi, ou I la force que développe une guêpe irritée; voyez 121i LIVRE III. les cinq mille muscles que Lyonnel a comptés dans la chenille du saule à double queue, pendant que l'homme, malgré sa force, en possède à peine quatre cent cinquante; considérez, enfin, les ou- vrages d'art quils entreprennent avec leurs sens et leurs membres, et concluez de là qu'une plénitude organique de pouvoirs inhérens opère dans cha- cune de leurs parties. Qui peut voir la jambe arra- chée et tremblante d'une araignée ou d'une mquche, sans être frappé de la force d'irritabilité vitale qu'elle conserve, même en étant séparée du tronc? La tête de l'animal était trop petite pour la con- tenir en entier; aussi la nature abondante l'a-t-elle distribuée entre tous les membres, sans en excepter les plus petits. Ses antennes sont des sens, ses jambes déliées sont des muscles et des bras. Chaque plexus nerveux est un petit cerveau; chaque vais- seau irritable est presque un cœur en pulsation ; et ainsi s'accomplissent les opérations délicates aux- quelles sont destinés plusieurs êtres de cette espèce, et qui leur sont commandées par leurs organisa- tions et leurs besoins. De quelle puissance d'élas- ticité est doué le fil de l'araignée ou du ver à soie ! Or l'artiste l'a tiré de lui-même; preuve évidente qu'il est tout élasticité et irritabilité, et dans ses Instincts et ses opérations un artiste réel, une ame en miniature du monde agissant dans cette organisation. CHAPITRE II. 12D 5. Dans les animaux à sang froid on aperçoit la même surabondance d'irrilahililé. La tortue con- tinue à se mouvoir avec force long- temps après qu elle n'a plus de tête. La dent d'une vipère fait une blessure mortelle, trois, huit et même douze jours après que la tête a été séparée du corps. Si les mâchoires d'un crocodile mort sont arrachées, elles peuvent encore couper les doigts imprudens. , Quant aux insectes; l'aiguillon d'une abeille cherche encore à blesser après qu'il a été arraché. Voyez la grenouille en copulation; on peut lui briser les membres, sans qu'elle abandonne son dessein. Voyez la salamandre torturée : elle peut perdre les doigts , les mains, les pieds, les jambes, et les remplacer par d'autres, tant il y a de plénitude et de surabon- dance dans les pouvoirs vitaux organiques de ces animaux à sang froid! et, en un mot, plus l'ani- mal est abject, c'est-à-dire, moins la faculté orga- nique a fait d'efforts pour élever l'irritabilité et les muscles à des pouvoirs nerveux plus parfaits, moins elle a développé le volume du cerveau, et plus le principe vital se manifeste avec force dans une toute-puissance organique , qui conserve ou répare la vie. 6. De plus , on a observé dans les animaux à sang chaud que leur chair est plus lente à se mettre en rapport intime avec les nerfs , et que les entrailles sont plus puissamment irritées par 124 LTTRE ITI. des excitans après la mort de l'animal. Dans la mort, les convulsions deviennent plus fortes à mesure que In puissance de perception diminue ; et un muscle quia perdu son irritabilité, la recouvre, s'il est mis en pièces. Ainsi , à mesure que le sys- tème nerveux se complique, il semble que le pou- voir vital, qui ne s éteint que difficilement, diminue dans une égale proportion. La faculté de repro- duire des parties, sans parler ici de membres aussi complets que la tête, les mains ou les pieds, est perdue pour les animaux les plus parfaits, comme on les appelle : à de certains âges , à peine peuvent- ils reproduire une dent, ou guérir une blessure ou une fracture. Mais alors les sensations et les perceptions sont éminemment développées, jus- qu'à ce qu'à la fm elles aillent se concentrer, dans riiomme , dans le phénomène de la raison , le plus parfait et le dernier degré de l'organisation terrestre. Ces inductions nous conduisent à recueillir quel- ques résultats qu'il sera à propos de réduire à un seul. 1. Dans toute créature vivante le cercle des pouvoirs organiques paraît être un tout complet, qui d'ailleurs est modifié et distribué différemment dans chacune d'elles. Dans l'une il approche de la végétalion , et il est en conséquence assez puissant pour reproduire l'espèce et restaurer des parties. CHAPITRE II. 125 Dans telle autre ces facultés diminuent à mesure que les membres sont construits avec plus d'ar- tifice, et que les organes et les sens sont plus parfaits. ^ 1. Au-dessus de la sphère de végétation com- mence le système de l'irritabilité vitale : elle est unie étroitement à la faculté qu'a la structure fibreuse de l'animal de croître, de pousser des re- jetons et de se renouveler elle-même. Seulement elle apparaît sous une forme savante et calculée, et pour une fin d'opération vitale circonscrite dans de plus étroites limites. Déjà chaque muscle est en rapport réciproque avec plusieurs autres. Il dé- ploira donc non pas seulement les pouvoirs d'une fibre, mais aussi les siens propres, c'est-à-dire, ceux d'une irritabifité vivante au sein d'un mouvement actif La torpille ne renouvelle pas ses membres, conmie le lézard, la grenouille ou le polype; et ces animaux , qui possèdent la faculté reproductive, ne reproduisent pas les parties dans lesquelles les pouvoirs musculaires sont concentrés, comme celles qui semblent n'être que des boutures de plantes. L'écrevisse de mer peut bien reproduire de nou- velles griffes, mais non pas une nouvelle queue. Ainsi dans les pouvoirs moteurs, artistement com- binés, la sphère de l'organisation végétale s éva- nouit par degrés, ou plutôt elle est conservée sous une forme plus délicate, et apphquée dans son 126 LIVRE III. ensemble aux desseins dune organisation plus composée. 5. Plus les pouvoirs musculaires pénètrent au loin dans la sphère des nerfs , plus ils sont en- chaînés à celte organisation et soumis aux jins de la perception. Le système organique est d'autant plus intelligent et plus parfait, que le système ner- veux est plus composé, plus délicat, plus varié, plus vigoureux, joint à des parties et à des sens plus nobles, et que le cerveau, foyer de toute per- ception, est mieux épuré et plus abondant: au con- traire, dans les animaux, en qui l'irritabilité et la force musculaire surpassent, l'une, la faculté de percevoir, et l'autre, le système nerveux; quand d'ailleurs ce dernier ne s'exerce que sur des fonc- tions et des instincts grossiers, et surtout quand la faim, le plus impérieux de tous les instincts, est celui qui domine, l'espèce est, conformément à notre type invariable, d'un côté moins parfaite dans sa structure, de l'autre plus grossière dans ses habitudes. Qui donc ne se réjouirait pas , si quelque ana- tomiste philosophe ^ entreprenait de donner une 1. Sans parler de quelques autres morceaux assez connus, je trouve dans les œuvres d'Alexandre Monro l'aîné, Edimb. « 1781, un Essai d'anatomie comparée, qui mérite bien d'être traduit. Voyez aussi les squelettes d'animaux de l'Ostéographie CHAPITRE II. Ï27 physiologie comparée de divers animaux, surtout de ceux qui approchent le plus de Thomme, en examinant les pouvoirs, tels qu'ils ont été classés et établis par l'expérience, d^ns leurs rapports avec l'organisation générale de Ta créature? La nature nous montre ses ouvrages sous une forme déguisée à l'extérieur, comme un réceptacle caché d'agens intérieurs : nous voyons un mode de vie animale; de la physionomie du visage et de la relation des parties, nous conjecturons ce qui existe au dedans. Mais ici les organes et la masse des pouvoirs orga- niques sont eux-mêmes placés sous nos yeux; et plus nous approchons de l'homme, plus nous avons d'objets de comparaison. Sans être anatomiste, j'es- sayerai de suivre les observations de quelques ana- tomistes célèbres dans un ou deux exemples qui nous prépareront à la structure et à la nature phy- siologique de l'homme. de Cheselden , Lond. , 1 ^83. Ce serait rendre service k la science que d'en faire des copies^ mais il serait difficile de reproduire en Allemagne la correction et la beauté des originaux. ijS livre m. CHAPITRE III. Exemples de la structure physiologique de queTques animaux. Quelque informe qu'il paraisse , l'éléphant ^ a pour lui de nombreuses preuves physiologiques de sa supériorité sur les autres animaux et de sa res- semblance avec l'homme. Son cerveau, il est vrai, n'est pas très-volumineux à proportion de sa taille; mais ses cavités et toute sa structure présentent des similitudes frappantes avec l'espèce humaine. « J'ai (( été étonné, dit Camper, de trouver tant de res- (c semblance entre \a glande pinéale et les tubercules (c (juadrljuineaux du cerveau de cet animal et les (( mêmes parties du cerveau de l'homme; si on doit « trouver un sensoriuni commune^ c'est là qu'il « faut le chercher. " Le crâne est petit à propor- tion de la tète, puisque les fosses nasales se pro- longent sur le cerveau et remj)lissent d'air non- seulement les sinus frontaux, mais encore d'autres cavités-; car, pour mouvoir sa pesante mâchoire, il faut une grande force dans les muscles, et une vaste capacité que le Créateur a remplie d'air, afin 1. D'après Buffon, Daubenlon, Camper, et en partie d'après la Description du fœtus d'un éle'phaut par Zimmermann. 2. Les cavités et sinus des éminences mamillaires, etc. CHAPITRE m. 129 d'épargner à la créature un fardeau insupportable. Le cerveau ne repose pas au-dessus du cervelet et ne le déprime pas sous le poids de sa masse; la membrane qui les sépare reste perpendiculaire. Les nerfs nombreux de l'animal sont principalement répandus entre les organes des sens les plus par- faits, et sa trompe seule en reçoit autant que la masse énorme de son corps. Les muscles qui ser- vent à la mouvoir, partent du front. Elle est sans cartilages, et l'organe d'un toucher délicat, d'un odorat exquis et du mouvement le plus libre. Ainsi donc elle réunit plusieurs sens, qui se prêtent par là un secours mutuel. L'œil de l'éléphant, qui par l'expression de son regard rappelle celui de l'homme, est garni de poils; il se meut dans son orbite par l'artifice des muscles qui lui correspondent, et il a dans son voisinage les sens de l'ordre le plus élevé. Ces derniers sont séparés de l'organe du goût, qui domine dans les autres animaux. La bouche, qui dans les quadrupèdes , particulièrement ceux du genre carnassier, est la partie principale de la face, est placée ici bien au-dessous du front et de la trompe, de telle sorte qu'elle est pour ainsi dire cachée. Sa langue est encore plus petite : les dé- fenses qu'il porte dans sa bouche, sont distinctes des dents de nutrition, car il n'est point fait pour une sauvage voracité. Comparé au volume énorme de ses entrailles, son estomac est petit et simple. I. 9 l50 LIVRE III. Ainsi, il est probable qu'il n'est point sujet à la faim dévorante des bêles fauves. Il coupe l'herbe nettement et sans précipitation ; et comme l'organe de l'odorat est séparé en lui de la bouche, il em- ploie à cette opération beaucoup de temps et use de grandes précautions. La nature l'a instruit à la même prudence en étanchant sa soif et dans toutes les autres fonctions de son corps massif, sans excep- ter la propagation de son espèce; l'instinct sexuel ne l'enflamme pas de rage. Sa femelle porte neuf mois son petit, comme la femme, et elle l'allaite. Les pé- riodes de sa vie, celles de sa croissance, de sa ma- turité et de son déclin , ont entre elles les mêmes rapports de durée que celles de l'homme. Avec quelle noblesse la nature a converti en lui les dents inci- sives en longues défenses! et quelle délicatesse dans l'organe de l'ouïe, puisqu'il peut comprendre le lan- gage de rhomme , jusques dans les inflexions légères qui appartiennent aux passions ou au commande- ment! Ses oreilles, plus grosses que celles d'aucun autre animal, s'amincissent et s'étendent sur les bords. Le conduit auditif est placé très-haut, he petit occiput n'est dans son ensemble que l'enfoncement d'un écho rempli d'air. Ainsi, la nature a sagement djminué le poids de l'animal et uni la plus grande force muscu- laire à l'économie nerveuse la plus délicate : c'est un Roi des animaux, qu'une organisation plus pure et plus intelligente maintientdans un repos majestueux. CHAPITRE m. l5l Quelle différence avec cet autre roi des animaux, le lion ^ ! Ca nature a établi ses droits sur la force musculaire, et non pas sur la douceur et la supé- riorité de l'intelligence. Elle ne lui a donné qu'un cerveau peu volumineux , et des nerfs si faibles qu'ils ne sont pas même proportionnés à ceux d'un cliatj mais ses muscles sont gros et vigoureux, et elle les a fixés aux os dans la position qui devait produire le plus de force, sans songer ni à la va- riété, ni à la délicatesse du mouvement. A cela, elle a ajouté, comme autant d'instrumens de la destinée qu'elle lui assignait, un grand muscle, celui qui élève le cou, un muscle du pied de devant, qui lui sert à saisir sa proie; une patte terminée par de longues griffes si courbées qu'elles ne touchent jamais la terre, et que leurs pointes ne peuvent être émous- sées: son estomac est long et très-courbé; le frot- tement des parois et par conséquent la faim de l'ani- mal doivent être terribles : son cœur est petit, mais les cavités sont délicates et larges, beaucoup plus longues et plus profondes que dans l'homme. Les pamls de son cœur sont deux fois aussi minces et la grande artère deux fois aussi petite, de telle sorte 1. Entièrement conforme à rexcellente description de Wolf, dans les Now- comment, yicad. scient, petrop. , tom. XV et XVI. Il serait à souhaiter que nous eussions un grand nombre de lescripiions auatomico-physiologicjues exécutées avec le rnéra» bonheur. l52 LIVRE III. que le sang du lion , aussitôt qu'il abandonne le cœur, s'écoule avec quatre fois autant de vitesse, et dans les branches artérielles avec une fois plus de vitesse que dans la circulation humaine. Le cœur de l'éléphant, au contraire, bat lentement, presque comme dans les animaux à sang froid. La vésicule du fiel du lion est grosse et le fluide noirâtre. Sa langue large est roulée par devant et munie de pa- pilles rudes de la longueur d'une ligne et demie, qui s'étendent toutes dans la partie antérieure avec leurs pointes dirigées en arrière; de là le danger de lui laisser lécher la peau; puisqu'il fait couler immédiatement le sang et qu'il excite ainsi sa soif, sa soif dévorante, avide même du sang de son ami et de son bienfaiteur. Une fois qu'il a goûté le sang humain, il n'abandonne pas volontiers une proie que convoite son palais sillonné. La lionne produit plusieurs lionceaux, qui croissent lentement : elle est donc obligée de pourvoir long- temps à leurs besoins, et son affection maternelle, jointe à sa pro- pre faim, augmente sa férocité. Comme dans le lion le sens du goût a une grande délicatesse, et que sa faim redouble avec la soif qui le consume, il ne peut pas se contenter d'une chair corrompue. Tuer l'animal qui doit lui servir de nourriture, et sucer le sang quand il est encore chaud, telle est sa suprême jouissance, et l'effroi d'une première sur- prise est souvent tout ce que demande sa magna- CHAPITRE m. i33 nimité royale. Son sommeil est d'autant plus léger, que son sang est plus chaud et que la circulation en est plus rapide. Quand il est rassasié, il est pares- seux; car il ne peut se servir d'une provision qui n'est pas fraîche : il n'y pense plus, et n'est excité au courage que par la faim présente. La nature bienveillante a émoussé ses sens; son oeil est effrayé du feu, et il ne peut même supporter l'éclat du soleil. Il était inutile que son odorat fût moins grossier; car, par l'effet de la disposition de ses muscles, il bondit plutôt qu'il ne court, sans pou- voir s'arrêter à flairer sur les traces de l'animal qu'il poursuit; et d'ailleurs son instinct repousse toute espèce de proie putréfiée. Son front, couvert et ridé, est petit, si on le compare à la partie infé- rieure de la face, aux articulations et aux muscles des mâchoires. Son nez est large et long; son cou et ses jambes de devant sont de fer; sa crinière et les muscles de sa queue sont d'une grosseur énorme; mais ses parties de derrière sont plus faibles et plus déliées. La nature a épuisé ses pouvoirs terrifians, et elle en a fait, lorsqu'il n'est pas tourmenté de la soif du sang, un animal noble et généreux : teî est le caractère physiologique de cette créature. L'unau, en apparence le dernier et le plus in- forme des quadrupèdes , masse de boue qui s'est élevée à l'organisation animale , peut nous servir de troisième exemple. Sa tête est petite et sphériquej l54 LIVRE 111. tous ses membres sont de même ronds, épais, in- formes et ressemblent à des coussins d'étoffe j son cou est raide, et paraît ne faire qu'une seule pièce avec la tête- ses ciins ont une direction contraire à la longueur de Tanimal, comme si la nature l'avait formé suivant deux directions, ne sachant laquelle préférer; enfin, elle choisit, pour les par- ties principales, le ventre et les parties postérieures, auxquelles la tête est subordonnée dans sa place, sa forme et ses fonctions. La femelle porte ses petits dans ses parties postérieures; l'estomac et les en- trailles remplissent l'abdomen; le cœur, les pou- mons et le foie sont grossièrement formés, et la vésicule biliaire semble manquer entièrement. Son sang est si froid qu'il diffère peu de celui des am- phibies : son cœur et ses intestins palpitent long- temps après qu'ils ont été arrachés, et les jambes de l'animal s'agitent même après que le cœur est mort, comme s'il était endormi. Amsi , nous re- connaissons ici une des compensations de la na- ture, qui, si elle est obligée de refuser des nerfs susceptibles d'impressions rapides, et même des forces musculaires, répand et partage plus intime- ment une irritabilité extrême. Ce singulier animal peut donc être moins malheureux qu'il ne semble. Il aime la chaleur, le repos du sommeil, et jouit dans l'un et l'autre d'une sorte de bien-être vis- queux. Quand la chaleur lui manque, il s'endort j CHAPITRE III. l35 et comme s'il lui était pénible même de se cou- cher, il s'accroche à un rameau avec ses pattes, pendant que l'une d'elles lui sert à prendre sa nourriture, et que, suspendu comme un sac, il jouit à la chaleur des rayons du soleil, de sa bizarre existence. Ainsi la disposition informe de ses pieds est un bienfait pour lui. Par la singularité de leur structure, l'animal ne peut se soutenir sur leur plante, mais seulement sur la courbure des griffes, qui , comme les roues d'un chariot , aident sa marche lente et tranquille. Ses quarante-six côtes, qu'aucun autre quadrupède ne possède en pareil nombre, forment une longue voûte pour le ma- gasin de ses provisions, et elles sont, si je puis m'exprimer ainsi, les anneaux osseux d'un sac de pulpe vorace et la charpente d'un monstre. Ces exemples suffisent. On voit évidemment ce qu'il faut entendre par une ame animale et un instinct animal, si l'on prend pour guide la physiologie et l'expérience. L'une est la somme et le résultat de toutes les forces vitales qui agissent dans un sys- tème organisé; l'autre est la direction que la nature a donnée à ces forces collectives , en les plaçant dans un tempérament donné et non dans un au- tre , en les organisant suivant telle structure et non telle autre. i36 LIVRE m, CHAPITRE IV. Des instincts des animaux, • Reimarus nous a laissé sur les instincts des ani- maux un traité excellent i, qui restera, ainsi que son ouvrage sur la religion naturelle, comme un monument de son esprit de recherches et de son profond amour de la vérité. Après des observa- tions judicieuses et savantes sur les instincts di- vers des animaux, il lâche de les expliquer par le mécanisme des sens et par le tact interne. Son opinion est qu'il faut admettre, surtout pour les arts instinctifs, certains pouçoirs déterminés et na- turels, certaines capacités naturelles innées, qui ne sont pas susceptibles d'une explication plus rigoureuse. Je ne peux acquiescer à la dernière partie de ces idées; car la composition de toute la machine, d'après tels pouvoirs, tels sens, tels sentimens et telles perceptions; en un mot, l or- ganisation même de la créature, c^est là ce qui constitue la direction la plus sûre , la détermi- I . Reimarus allgemeiire Betrachtungen iiber die Triebe der Ttiiere^ Hamb., 1773- ^ngefangene Betrachtungen iiber die hesondern Arten der thierischen. Kunsttriebe. A cet ouvrage est joint , en forme d'appendice , un Essai aussi ingénieux que riche en résultats, de J. A. H. Reimarus, sur la nature des zoophytes. CHAPITRE IV. iSy nation la plus parfaite^ que la nature puisse im- primer à son ouvrage. Puisque le Créateur a formé des plantes, qu'il les a divisées en certaines parties, et qu'il leur a attribué certains pouvoirs , pour attirer et assimiler la lumière, l'air et d'autres matières subtiles qui leur sont fournies en abondance par le milieu de l'atmosphère ou de l'eau; et puisqu'il les a placées dans leurs élémens propres, où chaque partie dé- veloppe naturellement les pouvoirs qui lui sont essentiels, il ne me semble pas nécessaire qu'il leur ait départi un nouvel et aveugle instinct de végé- tation. Chaque partie remplit sa tâche avec ses forces vitales, et c'est ainsi que se manifeste en définitif le résultat organique qui pouvait être pro- duit dans tel système et non dans tel autre. Les principes actifs de la nature sont tous des principes vitaux, chacun dans leurs genres. Ils doivent ren- fermer au dedans quelque chose qui réponde à leurs effets extérieurs , ainsi que Leibnitz l'a avancé et que toute l'analogie semble le confirmer. Que nous n'ayons pas de mot pour désigner cet état interne des plantes, ou les forces qui agissent en elles, c'est un défaut du langage; car la sensation ne s'emploie que pour exprimer la modification hi- terne qui est produite en nous par le système nerveux. Toutefois il peut exister quelque obscure analogie entre ces choses, et s'il en est autrement, l38 LIVRE III. ces instincts nouveaux, ces pouvoirs de végétation qui sont départis au tout, sont autant de mots qui ne nous laissent aucune idée précise. On aperçoit évidemment dans les plantes deux instmcts naturels, ceux de nutrition et de propa- gation, et leurs résultats sont des ouvrages d'art, tels qu'ils sont à peine égalés par les constructions de l'insecte vivant, quelque savantes qu'elles puis- sent être. Quand la nature fait une transition de la plante ou de la pierre au règne animal, nous révèle-t-elle plus clairement les instincts des pou- voirs organiques? Le polype semble s'épanouir comme une plante, et pourtant c'est un animal. Comme un animal , il cherche et digère sa nour- riture. Il pousse des bourgeons, et ces bourgeons sont des animaux vivans. Il les renouvelle tant qu'il jouit d'un pouvoir de renouvellement, et cette œuvre, la plus étonnante de toutes, est le prodige de la créature. Où y a-t-il plus d'art que dans la maison du limaçon? la cellule de l'abeille peut à peine lui être comparée. La toile de la chenille, celle du ver- à -soie, sont loin de l'emporter sur cette fleur artificielle. Et de quels moyens la nature s'est- elle servie pour produire ce chef-dœuvre? De pouvoirs organiques, qui, partagés entre un très -petit nombre de membres, sont réunis en uriF faisceau, dont les volvules , en suivant pour la plupart les progrès du soleil, forment cette figure CHAPITRE IV. 139 régulière. Les parties internes fournissent la ma- tière première , de même que l'araignée tire sa toile de ses entrailles, et l'air n'entre que dans la composition des parties les plus grossières. Il me semble que cette transition démontre suffisamment à quelle cause il faut rapporter tous ces instincts et le mécanisme des animaux les plus ingénieux: à des pouvoirs organiques qui agissent d'une ma- nière donnée sur des membres donnés. Que ces eflfets soient accompagnés d'une sensation plus ou moins vive, c'est ce qui dépend des nerfs de la créature; mais à ces premiers agens il faut ajouter des fibres et des forces musculaires; et ces deux systèmes de pouvoirs indépendans des nerfs et imbus d'une vie végétative qui se développe sans s'épuiser, conipensent suffisamment dans la créature ce qui lui manque en nerfs et en cerveau. Ainsi la nature elle-même nous conduit aux arts instinctifs que nous avons coutume d'attribuer plus spéciale- ment à certains insectes, parce que nous ne voyons qu'en petit leurs œuvres et que nous les comparons avec les nôtres. Plus les instrumens de la créature sont distincts les uns des autres, plus son irrita- bilité est vive et délicate, et moins nous devrions nous étonner de lui voir exécuter des choses qui sont interdites à des animaux d'une structure plus grossière et d'une irritabilité moins grande, quels que soient d'ailleurs les avantages que ces derniers l4o LI-VRE III. possèdent. La petitesse de la créature et la délica- tesse même de ses membres la conduisent à Vart, qui ne peut être que le résultat de toutes ses sen- sations, de toutes ses activités et de toutes ses irritabilités. Ici les exemples parleront plus clairement que les principes; car par la constance industrieuse d'un 3\vanimerdam, d'un Réaumur, d'un Lyonel, d'un Rœsel et de quelques autres , ces exem- ples ont été présentés sous un jour admirable. Quand la chenille s'environne elle-même d'une toile, que fait- elle de plus que tant d'autres créa- tures qui changent de peau? Le serpent quitte sai dépouille, l'oiseau perd ses plumes, et plusieurs quadrupèdes leur poil : par là ils se rajeunissent et renouvellent leurs pouvoirs. La chenille aussi se rajeunit, mais d'une manière plus difficile, plus calculée et plus savante. Elle se débarrasse de son enveloppe hérissée, qui emporte avec soi quelques- unes des pattes de l'animal, et, par une transition ou plus lente ou plus rapide, elle apparaît sous une forme entièrement nouvelle. La première pé- riode de sa vie, qu'elle a employée sous la forme de chenille à la seule fonction de la nutrition, lui fournit les pouvoirs qui maintenant doivent servir à propager l'espèce, et c'est pour cela que ses an- neaux se forment et que ses membres se dévelop- pent. Ainsi, dans l'organisation de cette créature, CHAPITRE IV. l4l la nature n'a fait que séparer par de plus longs intervalles les diverses périodes de sa vie et les ins- tincts qui tous concourent à préparer une certaine métamorphose, aussi involontaire de la part de la créature que celle du serpent quand il se dépouille de sa peau. Qu'est - ce que la toile de l'araignée , sinon r araignée elle-même, alongée pour atteindre l'ani- malcule dont elle se nourrit? Comme le polype étend ses bras pour étreindre sa proie, comme elle a reçu des griffes pour serrer la sienne, de mêaie elle a, pour l'enlacer dans ses pièges, des papilles entre lesquelles se forme le fil de sa toile. Les sucs qui en composent le tissu, sont en assez grande abondance pour l'entretenir de filets pendant toute sa vie; mais, s'ils viennent à lui manquer, il faut qu'elle ait recours à des moyens violens, ou qu'elle meure. Le pouvoir qui a organisé tout son corps et toutes ses facultés , la formée ainsi organiquement pour la fabrication de cette toile. La république des abeilles présente les mêmes résultats; chacune d'elles, dans son espèce particu- lière, est préparée pour un but particulier; et elles s'associent entre elles, parce qu'aucune d'elles ne peut exister sans les autres. Les abeilles ouvrières sont organisées pour aller quêter le miel et pour construire les cellules. Elles vont quêter le miel, comme d'autres animaux vont chercher leur nour- t42 LIVRE m. riturej et ainsi que leur manière de vivre l'exige, elles en font une provision qu'elles disposent avec ordre. Elles construisent leurs cellules de même que beaucoup d'autres animaux bâtissent leurs habita- tions, chacun à sa manière. Quoiqu'elles n'aient pas de sexe, elles nourrissent les jeunes abeilles de la ruche, comme d'autres nourrissent leurs petits, et elles tuent les guêpes comme tout animal tue ce- lui qui, en dérobant ses provisions, est un fardeau pour sa famille. Bien que tous ces effets fassent supposer un système de sens et une sorte de sen- timens, pourtant il n'y a là que le sentiment, que le tact d'une abeille, et ce n'est ni un pur méca- nisme tel que Buffon l'entend, ni une raison com- pliquée, mathématique et politique, comme d'au- tres le prétendent. Son ame est enfermée dans l'or- ganisation et intimement unie à elle. Elle s'y con- forme avec art dans ses opérations, mais dans un cercle très-rétréci et très-limité. La ruche est son monde, et le Créateur a divisé ses travaux en trois parties par une triple organisation. Il ne faut pas non plus nous méprendre sur ce mot habileté, quand nous sommes frappés des arts organiques de divers animaux, dès les premiers mo- mens de leur naissance. Notre habileté vient de la pratique j il n'en est pas ainsi de la leur. Leur orga- nisation est -elle complète? leurs forces ont leur entier développement. Qu'est-ce qui dans le monde CHAPITRE IV. 1^5 a la plus grande habileté? la jDierre qui tombe, la plante qui fleurit. L'une tombe, l'autre fleurit, con- formément à sa nature. Le cristal se développe avec plus d'habileté et de régularité que n'en peut mon- trer l'abeille dans la construction de sa cellule, ou l'araignée dans le tissu de sa toile. Il n'y a dans la matière brute qu'un instinct aveugle, mais infaillible. Dans l'insecte, il est organisé pour servir divers membres et divers instrumens : or, ceux-ci peuvent être en défaut, et c'est de leur concours unanime à un même but, que naît Thabileté, aussitôt que la créature existe dans la plénitude de ses forces. Par là nous voyons pourquoi, à mesure que les créatures s'élèvent, leurs instincts sont plus indé- terminés, en même temps que la puissance infail- lible de leur habileté va en diminuant. Par ex,em- ple, à mesure que le principe organique que nous désignons par les mots de forces de formalion, à' impulsion ^ de sensation, de combinaison arti- ficielle, mais qui en dernier résultat n'est qu'un seul et même pouvoir organique, se sous -divise en un plus grand nombre d'organes et de mem- bres ; à mesure que les sphères d'action où il réside se multiplient avec les obstacles et les er- reurs de détail , la force de l'instinct s'affaiblit , et l'empire de la volonté, et par conséquent ce- lui de l'erreur, augmentent en égale proportion. Il faut que les sensations se tiennent l'une l'autre l44 LIVRE lU. en équilibre et qu'elles soient en harmonie entre elles. Salut, donc, instinct tout -puissant, guide infaillible! L'irritation obscure, qui dans une sphère déterminée, séparée de toutes les autres, renferme en soi une sorte d'omniscience et d'omnipotence, se partage alors en rameaux et en branches. Puis- qu'elle reçoit de la nature moins de connaissances instinctives , la créature capable d'instruction est obligée d'apprendre j il faut qu'elle exerce ses forces, précisément parce qu'elle est naturellement plus faible et moins industrieuse : mais, par l'effet de son perfectionnement progressif et de la division de ses pouvoirs, elle a obtenu de nouveaux moyens d'actions , des organes plus nombreux et plus parfaits pour distinguer ses sensations et pour faire le meilleur choix; ce qui lui manque en intensité d'impulsion, est compensé par une com- position plus étendue et plus parfaite. Elle est susceptible d'un contentement intérieur plus pur- elle fait un usage plus libre et plus varié de ses forces et de ses membres; et tout cela, parce que, pour m'exprimer ainsi, son ame organique est dis- tribuée avec plus de pureté et de variété entre ses organes. Examinons maintenant quelques-unes de ces lois admirables qui président au développement graduel de la créature, et cherchons par quels moyens le Créateur l'a accoutumée peu à peu à combiner CHAPITRE V. ' 145 plusieurs idées ou sentimens, et à se servir libre- ment^ dans une sphère donnée y de plusieurs sens et de plusieurs membres. CHAPITRE V. Par quelle progression la créature s élevé jusqua combiner plusieurs idées entre elles ^ et à faire un usage plus libre de ses sens et de ses membres. 1. Un instinct obscur, mais puissant, voilà tout ce que la nature inanimée possède. Les parties se pressent l'une l'autre par des énergies internes; toute créature tend à acquérir une forme qu'elle se donne elle-même. Tout est donc renfermé dans cet instinct qui se répand indestructiblement sur tout l'être. La plus petite partie d'un cristal ou d'un sel est un sel ou un cristal : indivisible au dehors, indestructible au dedans, la force de for- mation agit sur chacune des parties les plus petites aussi bien que sur le tout. 2. Les plantes se composent de tubes et d'autres parties, dont il est inutile ici de faire le détail. Dans ces parties, l'instinct commence à se modi- fier, quoique dans le tout il opère encore d'une manière uniforme. La racine, la tige et les branches sont toutes des absorbans; mais elles agissent de différentes manières, par différens conduits et sui" I. 10 l46 LIVRE llï. différentes subslances. Linslinct du Tout qui se modifie avec elles et en elles, reste identique et indivisible dans le Tout; car la propagation n'est en elle-même rien autre que la floraison de lu croissance^ et ces deux penchans sont essentiels à la nature de la créature. 3. Dans les zoopliytes la nature commence im- perceptiblement à séparer certains organes et avec eux, leurs pouvoirs inhérens : les organes de la nutrition deviennent visibles; le fruit se détache déjà dans le sein de la mère, quoiqu'il continue à être nourri comme une plante. Plusieurs polypes sont les rejetons d'une seule et même tige; la nature a fixé leur place, et les a dispensés de la locomo- tion. Le limaçon a un pied large pour fuir dans sa maison. Les sens de cette créature sont obtus et confus; ses penchans agissent avec lenteur, mais avec une force intime; la copulation du limaçon dure plusieurs jours. Ainsi, autant qu'elle le pou- vait, la nature a dispensé ce commencement d'or- ganisation vitale, de la variété d action, qu'elle a concentrée dans un mouvement simple et obtus : la vie tenace du limaçon est presque indestructible. 4. En s'élevant à un degré plus haut dans l'échelle animale , elle continue à observer avec sagesse la même précaution pour préparer la créature à une plus grande variété de sens et d'instincts. L'in- secte ne peut accomplir en une seule fois tout CHAPITRE V. lArj le qu'il doit accomplir : il fliut donc qu'il change le forme et detre; d'abord, sous la figure de la ilienille, il satisfait au penchant de la nutrition, ;t ensuite, comme papillon, à celui de la pro- pagation. Il lui eût été impossible de remplir ces leux destinées , s'il n'eût eu qu'une seule forme. Une espèce seule d^ abeilles ne pourrait suffire à out ce qu'exigent les besoins et la propagation lu genre : aussi la nature les a divisées en trois lasses; la première faite pour travailler, la se- ;onde pour féconder et la troisième ^)our per- >étuer l'espèce. Il ne lui a fallu que modifier très- iiblement l'organisation pour donner aux pou- oirs de la créature une direction nouvelle. Le ésullat (jiHl lui était impossible d'atteindre par z moyen d'un seul modèle, elle Va obtenu en ^ivisant le modèle en trois parties, en rapport 'une avec Vautre, comme les Jragmens d'un tout. insi elle a partagé la mission des abeilles entre 'ois espèces, comme elle a enseigné au papillon t à d'autres insectes leurs innocens travaux sous eux formes différentes. 5. A mesure qu'elle avance dans sa marche pro~ ressive et qu'elle cherche à multiplier les sens et les unir à l'action de la volonté , elle fliit dispa- \ître les membres inutiles et simplifie la structure 1 terne et externe. En se dévêtissant de sa peau, la benille se débarrasse de cette multitude de pieds l48 LIVRE m. qui ne seront plus nécessaires au papillon. Les créatures plus relevées sont loin d'avoir autant de pieds que les insectes, ni autant d'yeux avec toutes les variétés qu'ils présentent, ni leurs antennes et beaucoup d'autres de leurs petits instrumens. La tête de ces derniers ne renferme qu'un cerveau très -peu volumineux. Il a son siège très -bas en avant de la moelle épinière , et chaque ganglion nerveux constitue un nouveau centre de sensation. Ainsi l'ame du petit artiste est répandue dans tout son corps"*. Plus la créature devait recevoir de spon- tanéité et d'intelligence, plus son cerveau est grand et perfectionné j et de là, les trois parties princi- pales du corps sont entre elles dans des rapports plus exacts que dans les insectes, les vers, etc., où elles manquent entièrement de proportion. L'amphibie traîne après lui une queue d'une force et d'une grosseur énormes ; mais ses pieds sont difformes et mal assortis entre eux. La nature a relevé son ouvrage dans les quadrupèdes: les jambes sont plus longues et se rapprochent davantage l'une de l'autre ; la queue , avec la portion de la ver- tèbre qui s'unit à elle, se raccourcit et diminue j elle perd la force musculaire qu'elle a dans le cro- codile, et devient plus flexible et plus mince; dans les animaux les plus parfaits, elle n'est plus qu'un rameau chevelu, qui à la fin disparaît entièrement lorsque la nature approche de la forme droite : la CHAPITRE V. 1^9 noelle en est portée plus haut, et se répand dans les parties plus nobles. 6. En même temps que l'artisan créateur éta- îlissait dans h quadrupède la proportion la plus convenable pour l'instruire à exercer certains sens, certains pouvoirs combinés^ et à les concentrer dans me seule forme de pensée et de sensation, il chan- geait la figure de chaque espèce suivant la manière ^e vivre à laquelle il la destinait, et avec les mêmes Darlies et les mêmes membres il composait pour chaque genre une harmonie propre, et déposait dans chacun d'eux une intelligence particulière et différente de toutes les autres. Cependant il ne laissait pas de maintenir une certaine ressemblance sntre les destinées des êtres, et tout parut indiquer qu'il poursuivait une grande fin. Cette grande fin est évidemment d'approcher par degré de la forme organique qui s'accorde avec la plus grande com- binaison d idées, et l'usage le plus varié et îe plus libre de divers sens et de divers membres; et c'est là ce qui constitue le plus ou le moins d'humanité des animaux. Ce n'est point ici, il est vrai, un artifice de la volonté, mais un résultat de diverses formes, qui ne pouvaient être combinées que pour remplir le but particulier que la nature leur a assigné , c'est-à-dire, pour mettre en œuvre des pensées, des sens, des instincts et des désirs, dans telle propor- tion , pour telle fin et non pas pour telle autre. l5o LIVRE III. Les parties de chaque animal sont l'une à l'autre dans la proportion la plus exacte, selon la place qu'elles occupent, et je suis persuadé que toutes les formes sous lesquelles peut exister une créature vivante sur la terre, existent réellement. Les ani- maux marchent à quatre pattes, parce qu'ils ne peuvent pas se servir de leurs pieds de devant, comme de mains humaines; mais par cela même, il leur est plus facile de grimper, de courir, de sauter, et de mettre en action leurs autres sens | instinctifs. Ils ont la tête penchée vers la terre , ^ parce qu'ils tirent leur nourriture du sol : la plu- part d'entre eux ont l'odorat très -délicat, parce , qu'il doit éveiller ou guider leur instinct. L'un a j pour lui une vue perçante, l'autre l'excellence de l'ouïe; et ainsi la nature a choisi, non-seulement dans la constitution générale des quadrupèdes, mais encore dans la formation de chaque espèce en par- ticulier, le système de pouvoirs et de sens qui de- vait le mieux s'exercer dans une pareille organisa- lion. D'après cela, elle a ou raccourci ou alongé les membres; elle a augmenté ou diminué la force. Toute créature est un numérateur du grand déno- minateur, qui est la nature même : l'homme lui- même n'est qu'une fraction du tout, un ensemble de pouvoirs qui ont à se former eux-mêmes en un seul tout, suivant telle organisation et non pas telle autre, par le concours général de divers membres. CHAPITRE V. l5l 7. Il faut nécessairement, dans une organisation teirestre ainsi établie, qu'aucun pouvoir, (ju^aucun penchant n'en détruise un autre; et c'est une chose merveilleuse que le soin que la nature met à remplir ce but. La plupart des animaux ont leur climat pro- pre ^ qui est précisément celui où ils peuvent le plus aisément se nourrir et propager leur espèce. Que la nature les eût organisés d'une manière plus indé- terminée, avec la faculté de supporter divers cli- mats; à quels besoins, à quel isolement plusieurs espèces n'eussent -elles pas été exposées, si bien qu'elles eussent fini par périr? C'est ce que nous voyons par les espèces les plus flexibles et qui ont suivi riiomme dans toutes les contrées. Chaque pays leur a laissé une empreinte particulière, et le chien est un des animaux les plus féroces lors- qu'il devient sauvage. L'instinct de la propagation augmenterait encore la férocité de la créature, s'il était enfermé dans des limites moins déterminées; mais il a été enchaîné par le Créateur. Il ne s'éveille qu'à une certaine époque, quand la chaleur orga- nique de l'animal est au plus haut degré; et comme cet effet dépend des révolutions physiques de la croissance, de celles des saisons, de l'abondance de la nourriture, et que d'ailleurs le suprême ordon- nateur des choses a déterminé le temps de la gesta- tion , il y a autant de précautions prises pour l'en- fance que pour fàge mûr. Le nouveau -né arrive ] 32 LIVHF. Iir. dans le monde, s'il esi en éfat d'v prospérer, ou il passe la mauvaise saison enfermé dans un œuf, jusqua ce rju'il soit. é\eillé pjr un soleil plu>> bien- veillant- ladulie ne sent, en lui la force de cet ins- tinct, quf qu.jnd il n'en conirru te plus d'autres: cest aussi par la que séi.ablissent les rapports des espèces dans la durée et la furce de ce penchant. On ne peut dire avec quelle affection toute ma- ternelle la nature a suivi cette marche dans l'édu- cation de la créature \ naine, qu'elle a accoutumée pf-u a peia au genre d actions, de pensées et de veitu.:> qui convenaient a 1 organisation rlont elle Tavait pourvue : elle a préconçu cet ordre, quand elle a déposé ces pouvo;r-> d.ins une organisalion donnée, et quelle a fait .1 la créature une loi de voir, de désirer et d agu dans cette organisation, fie la manière quelle prévoyait, et selon les be- soins, ]e-> pr)uvoirs, lespace qu'elle lui donnait dans les limites de ce tout organique. Il n'est pas de vertus, de penchans dans le cœur humain, qui naient quelque part dans le monde animé, un point correspondant auquel la mère de toutes les forme.^ a accoutumé organiquement 1 ani- mal. Il fiut qu'il pourvoie à ses propres besoins; il faut qu'il apprenne a aimer ses petits. La néces- sité et les saisons lobliiient a se réunir en société avec les individus de son espèce, quand ce ne serait que pour avoir des compagnons de voyage. CHAPITRE V, l55 L'instinct pousse tel animal à l'amour; la nécessité conduit tel autre au mariage, à une sorte de répu- blique et d'ordre social. Quelque confus que soit ce fait intérieur, et quelque courte que soit la lurée de son action, il est empreint dans la nature :1e l'animal, il s'y manifeste avec évidence, et ses "etours sont irrésistibles, indestructibles. A mesure lue ses opérations i.e concentrent davantage dans a profondeur de l'organisme, qu'elles sont plus confuses, à mesure qu'il v a moins de pensées en nouvement, et que la force d'impulsion agit plus arement, l'instinct a plus d'empire et ses effets iont plus parfaits. Ainsi partout se reproduisent, lans la sphère où les animaux se développent, des eprésentalions de certains actes propres à l'espèce jumaine; et s'il est un péché contre nature, c'est le s obstiner à les considérer comme des machines, juand nous voyons de nos yeux leur système ner- veux , leur constitution , qui ressemblent aux nô- res, leurs besoins et leurs genres de vie qui sont es mêmes. Il ne faut donc pas s'étonner que plus une espèce •essemble à l'homme, plus son art mécanique di- ninue; car alors elle est déjà dans un cercle pra- ique de pensées plus conformes à l'humanité. Le castor, qui n'est autre qu'un rat deau, bâtit avec irt son habitation- le renard, le mulot, et d'autres mimaux semblables, ont leurs constructions arti- l54 LIVRE III. fîcielles et souterraines. Le chien, le cheval, le chameau, l'éléphant, n'ont pas besoin de ces arts élémentaires ; ils ont des idées comme celles de l'homme. Poussés par la main plastique de la nature, ils développent leurs penchans comme il le fait lui-même. CHAPITRE VI. Différence organique entre Vhoinme et les animaux. C'est une graiïde erreur que de dire à la louange de l'homme , que les pouvoirs et les capacités de toutes les autres espèces sont concentrés en lui avec la perfection la plus achevée : une telle asser- tion est non-seulement sans preuves , mais elle se détruit d'elle-même. Comment l'homme pourrait- il en même temps s'épanouir comme la fleur , palper comme l'araignée, bâtir comme l'abeille, i| sucer comme le papillon, et de plus posséder la force musculaire du lion, la trompe de l'éléphant et l'art du castor? Possède -t- il, je dirai plus, comprend -il un seul de ces pouvoirs avec cette înlensité que l'animal met à en jouir et à le dé- velopper? D'autre part, il en est qui l'ont, non pas dégradé jusqu'au rang des animaux, mais entièrement dé- pouillé du caractère de son espèce j et ils en ont CHAPITRE VI. l55 ait un animal dégénéré, qui, s'efforçani incessam- nent d'atteindre à un plus haut degré de perfec- ion, a tout-à-fait perdu l'individualité de son espèce. !]'est ce qui est évidemment contraire à la vérité t au témoignage de son histoire naturelle. Il a, ans aucun doute, des qualités qu'aucun autre ani- iial ne possède, et il fait des actions dont le bien et e mal lui appartiennent véritablement en propre. Lucun animal n'a le langage de l'homme, et encore fioins ses écritures, ses traditions, sa religion, ses roits et ses lois arbitraires; en un mot, aucun nimal n'a la figure, le vêtement, l'habitation, les rts, la manière de vivre indépendante, les pen- hans indomptés et les opinions flottantes qui dis- nguent presque chaque individu du genre humain, ous n'examinons point si tout cela est à l'avantage u au détriment de notre espèce; il suffit que ce )it là son caractère dominant. Puisque tout animal îste conforme, dans l'ensemble de sa vie, aux ualités du genre dont il fait partie, et que nous îuls avons fait un Dieu de notre volonté et non e la nécessité , cette différence doit être exami- ée comme un fait; car c'en est un incontesta- lement : que si l'on demande comment 1 homme >t arrivé à cette différence; si elle est naturelle,, Il circonstaniielle et acquise? Ces questions sont un autre genre et n'appartiennent qu'à riiistoire. 'ailleurs la faculté qu'il a de se perfectionner ou de l56 LIVRE III. se corrompre, et qu'aucun animal ne partage avec lui, est un des caractères distlnciifs de son espèce. Laissant donc de côté toute métaphysique, nous nous bornerons à la physiologie et à l'expérience. 1. L"^ attitude de V homme est droite; en cela, il a sur la terre un caractère distinctif; car, bien que l'ours ait aussi un pied large, et qu'il se tienne droit quand il combat; bien que le singe et le pygmée ^ se mettent quelquefois à marcher et à courir, le corps dressé, l'espèce humaine est la seule pour laquelle cette position soit naturelle et constante. Le pied de l'homme est plus ferme et plus large; son orteil est gros et long, tandis que le singe n'a qu'un pouce opposable; en même temps son talon est de niveau avec la plante du pied. Tous les muscles dont le concours est nécessaire, sont appropriés à ce mode de station. Le gras de la jambe s'arrondit; le bassin se retire en arrière; l'épine du dos est moins courbée; la poitrine s'élargit; les épaules ont des clavicules; les mains ont des doigts exercés au toucher : pour couron- ner son organisation, la tête, en se retirant, s'élève sur les muscles du cou. L'homme est ccvÔ^ûottos^', il regarde au loin, au-dessus et autour de lui. Il faut avouer toutefois que ce mode de station n'est pas tellement essentiel à l'homme, que le 1. Le simia troglodytes de Linné. 2. De ctvcti ; en /laut, et de 3'iùùùîcô ^ regarder. CHAPITRE VI. lÔy contraire lui soit aussi impossible que de voler; non seulement cela se voit par les enfans, mais encore l'expérience l'a démontré par l'exemple des hommes qui ont été élevés au milieu des animaux. On connaît onze ou douze exemples de ce genre', et quoiqu'ils n'aient pas été tous suffisamment ob- servés et décrits, pourtant quelques-uns prouvent évidemment que la démarche la plus incommode à l'homme n'est pas impraticable à sa nature flexible. Sa tête et son abdomen font une légère saillie; son corps peut donc tomber en avant, comme quand la tête penche dans le sommeil. Nul corps privé de vie ne peut rester debout. Ce n'est que par l'exer- cice combiné d'actions innombrables que notre manière artificielle de nous tenir droit et de mar- cher, devient possible. Ainsi , on peut concevoir aisément qu'en se prêtant à la démarche des quadrupèdes, plusieurs membres du corps humain doivent changer de formes et de proportions; c'est ce que l'on voit par les hommes sauvages. L'enfant irlandais, décrit par Tulpius, avait le front plat, l'occiput élevé, le gosier alongé et d'où sortait une espèce de bêle- ment, la langue épaisse et qui touchait presque au palais, et le creux de l'estomac profondément enfoncé : c'est précisément ce qui doit arriver dans 1. Voyez le Système naturel de Linné j le Supplément de Martini à Buffon , etc. l58 LIVRE III. la marclie quadrupède. La jeune fille flamande, qui marchait droite, «t qui conservait encore beau- coup de choses de la nature de la femme, comme j ^ de se parer d'un tablier de paille , avait la peau | \ brune, épaisse et velue, et de longs cheveux épais. La jeune fille trouvée à Songi, en Champagne, avait l'air sombre et hagard; ses doigts étaient sin- gulièrement nerveux et ses ongles d'une longueur démesurée; ses pouces surtout étaient si forts et si alongés, qu'elle s'élanrait d'arbre en arbre comme un écureuil : son pas rapide n'était pas celui de la marche; elle semblait fuir en sautillant et en glissant; à peine pouvait-on distinguer le mouve- ment de ses pieds. Le son de sa voix était fluble et tendre; son cri, perçant et glacé : elle avait k une force et une agilité extraordinaires, et il lui ^ était si difficile de se priver de sa nourriture accou- tumée, qui se composait de chair crue et saignante, de poisson, de feuilles et de fruits, que non-seu- lement elle fit tous ses efforts pour échapper à ses gardiens , mais qu'elle tomba dangereusement malade, et qu'elle ne put trouver de soulagement qu'en suçant du sang chaud , qui glissait dans ses veines comme une sorte de baume. Ses dents et ses ongles tombèrent à mesure qu'elle s'accoutuma à notre nourriture. Des douleurs insupportables resserraient son estomac et ses entrailles, particu- lièrement Tœsophage, qui se dessécha et se con- CHAPITRE TI. 169 suma; preuve incontestable que la nature flexible d'un être humain, même quand il est né et a été élevé pendant quelque temps au milieu des hommes, peut s'habituer en peu d'années au mode inférieur de la vie des animaux, parmi lesquels il a été jeté par quelque hasard funeste. Comment pourrais -je décrire l'odieux spectacle que l'homme eût présenté, s'il eût été condamné par le destin à être un fœtus animal dans le sein d'un quadrupède ? Quels sont ceux de ses pou- voirs qui auraient été fortifiés ou affaiblis? quelles seraient la démarche, l'éducation, la manière de vivre, la structure physique de l'animal humain? Mais, loin de moi, image impie, image épouvan- table! monstre effrayant dont la ]N"ature s indigne! tu n'existes pas dans le monde j ma plume ne dessinera pas tes traits. 2. Uaititude droite de Vhomme n'est naturelle qii^à lui; mais cette forme d^ organisation est com- mune à toute son espèce^ dont elle est le caractère distinct if. On n'a trouvé sur la terre aucune nation qui marchât sur les pieds et sur les mains. Les plus sauvages, quelque rapprochées qu'elles soient des animaux dans leurs formes et leur manière de vivre, en diffèrent toutes par le mode de station. Il n'est pas jusqu'aux automates de Diodore, et à quelques autres êtres llibuleux des écrivains de fantiquité et l6o LIVRE III. du moyen âge, qui ne soient des êtres bipèdes; el je ne puis concevoir, conmient l'espèce humaine, si elle n'a reçu de la nature qu'une attitude abjecte et horizontale, a pu jamais s'élever à une attitude ■ si contiainte et si compliquée. Que n'a-t-il pas fallu j pour accoutumer à notre nourriture et à notre manière de vivre, les hommes sauvages que l'on a découverts; pourtant ils n étaient pas sauvages ori- ginairement, et ne l'étaient devenus qu'en demeu- rant quelques années au milieu des animaux. La jeune fille de la terre de Labrador avait quelques idées de son premier état, et elle conservait quel- ques traces du langage et des instincts de son pays natal; mais sa raison ne dépassait pas le cercle de l'instinct animal : il ne lui restait aucun souvenir ni de la traversée, ni de la vie sauvage. Celles dont nous avons parlé plus haut, non-seulement étaient privées de la parole , mais semblaient en être privées pour toujours. — Et l'animal hu- main, s'il eiit été pendant des siècles de siècles dans cet état abject, et que par des proportions entièrement différentes il eût reçu la forme qua- drupède dans le sein de sa mère, eiit abandonné cet état de son propre mouvement et se fût élevé à l'attitude droite ! De la condition de l'animal qui le courbait vers la terre, comment eût-il pu s'élever à l'état d homme, et avant qu'il ne fût homme, inventer la parole humaine ? Si l'homme eût com- CHAPITRE VJ, l5l mencé par marcher sur les pieds et sur les mains assurément il n'aurait point changé^ et il n'y a que le prodige d'une seconde création qui eût fait de lui ce qu'il est maintenant, et ce que son histoire et l'expérience nous attestent à chaque pas. Pourquoi donc embrasserions -nous des para- doxes dénués de preuves, et même entièrement contradictoires, quand la constitution de l'homme, l'histoire de son espèce, et, comme je le pense, toute l'analogie de l'organisation terrestre, nous conduisent à d'autres résultats. De toutes les créa- tures que nous connaissons, aucune ne s'est éloi- gnée de son organisation originelle, jusqu'à se fréter à une autre qui soit inconciliable avec la première. Elles ne peuvent agir qu'avec les pou- i^oirs inhérens à leur organisation, et la nature ne nanque pas de moyens pour retenir chaque créa- ure dans la sphère qu'elle lui a assignée. Tout, dans 'homme, est approprié à la forme que nous lui r^oyons maintenant. C'est par elle que tout s'ex- )lique dans son histoire : sans elle il n'y a plus ju' obscurité et contradiction ; et puisque toutes les ormes de la création animale semblent converser i la sienne, comme à l'image élevée de la divinité :t à la beauté la plus achevée, la plus parfaite jue la terre puisse présenter; puisque sans elle le nonde serait privé de son ornement suprême et le sa couronne, comme si la domination de l'homme I. Il , 102 LIVRE9 III. CHAPITRE VI. manquait à l'univers; pourquoi abaisserions -nous dans la poussière le diadème de notre destinée, et fermerions - nous obstinément les yeux à l'éclat dont resplendit ce point central dans lequel pa- raissent se réunir tous les rayons du cercle. Quand l'auteur des choses eut achevé son ouvrage et épuisé en apparence toutes les formes possibles sur notre terre, il s'arrêta et contempla le produit ; de ses mains; et comme il vit que la terre manquait encore de son principal ornement, de son souve- rain, et d'un second Créateur, il prit conseil en lui - même , il combina entre elles les formes et composa son chef-d'œuvre, la beauté humaine. Avec une affection de père , il tendit la main à la dernière créature de sa pensée, et lui dit : Sois debout sur la terre! Abandonné à toi-même, tu eus été un animal , semblable aux autres animaux ; mais par mon appui et mon amour, marche la tête levée, et sois le Dieu des animaux. Considérons, avec des yeux de reconnaissance, dans cet acte sacré, le bienfait qui fit de nôtre race une espèce véritablement humaine; nous remar- querons avec admiration quel nouvel ordre de pou- voirs commença avec l'attitude droite de l'homme, et comment par cela seul l'homme devint Homme. t LIVRE IV. CHAPITRE I. i55 LIYRE lY. CHAPITRE PREMIER. L'hojjime est par son oj^ganisation un être raisonnable. L'orang-outang ressemble intérieurement et ex- îrieurement à l'homme; son cerveau a la même )rme; il a d'ailleurs la poitrine large, les épaules lates; son visage se rapproche du nôtre, et son râne est jeté dans le même moule. Son cœur, îs poumons, le foie, la rate, l'estomac et les in- istins sont semblables à ceux de l'homme. Tjson ^ distingué quarante - huit parties dans lesquelles ressemble plus à notre espèce qu'à celle du nge ; et lès actions que l'on raconte de lui jus- u'à ses vices et ses folies, et probablement aussi i menstruation , présentent des similitudes avec îspèce humaine. Il est donc incontestable que dans ses actes in- rnes, dans les opérations de sa pensée, il doit résenter aussi quelque ressemblance avec l'homme, les philosophes qui voudraient ne voir en lui 1 . Tjsoris j4natoniy of a pjgmj compared with that qf a onkejr, an ape, and a mon. Lond., l'^Si, pag. 93-94. l64 LIVRE IT. qu'une simple machine animale, manqueraient à n'en pas douter de termes de comparaison. Le castor se bâtit une habitation, mais il n'obéit qu'à l'instinct; tout le mécanisme de son être est com- biné pour cette opération : mais il ne peut rien faire de plus, ni s'associer avec l'homme, ni pren- dre part à ses idées et à ses passions. Le singe, au contraire, n'a pas un instinct déterminé; son mode de pensée, qui touche d'une part aux limites de la raison, ne quitte pas le champ de l'imitation. Il imite tout, et ainsi il faut que son cerveau soit propre à des milliers de combinaisons d'idées sen- sibles, dont aucun autre animal n'est capable; car ni le sage éléphant , ni ne chien industiieux , ne peuvent faire ce que fait le singe. Que serait-ce, s'il se perfectionnait lui-même! mais c'est ce qui lui est impossible ; il y trouve un obstacle invin- cible : son cerveau est incapable de combiner avec ses propres idées celles d'autrui, et de faire ce qu'il imite comme une chose qui lui serait propre. La femelle décrite par Bontius, avait une sorte de modestie et se voilait de sa main quand un étranger entrait : elle soupirait , pleurait et semblait accom- plir des actions humaines. Les singes dont parle Battel, marchent en sociétés, s'arment de massues, et chassent les éléphans de leur voisinage. Le singe que de la Brosse mettait à table, se servait d'un couteau et d'une fourchette; il était susceptible de CHAPITRE I. l65 tristesse, de confiance et de toutes les passions hu- maines. L'amour des mères pour leurs petits, leur éducation, la manière dont elles leur apprennent les arts et les ruses de la vie des singes, les régle- mens de leur société , les châtimens qu'ils infligent aux malfaiteurs , jusqu'à leurs tours plaisans et leurs malices , prouvent par un grand nombre d'exemples incontestables, que ces créatures res- semblent intérieurement à l'homme autant que l'indique leur extérieur. C'est en vain que Buffon prodigue les efforts de son génie, quand à l'occa- sion de ces animaux il combat la ressemblance de ['organisme interne avec l'organisme externe. Les faits qu'il a lui-même rassemblés suffisent pour le réfuter; et l'uniformité de l'organisme, au dedans st au dehors, si elle est bien définie, est tellement naanifeste qu'on la saisit à travers toutes les formes île l'être animé. D'où vient donc qu'un être si semblable à ['homme n'est pas homme? C'est peut-être uni- quement du langage? Mais on a pris la peine d'en élever plusieurs; et si cet animal, qui imite tout, pouvait reproduire la parole, c'est ce qu'il aurait commencé par imiter sans attendre qu'on l'eût instruit; n'est-ce que l'organe qui lui manque? Non, certainement; car, bien qu'il comprenne ce qu'il y a de vulgaire dans le langage de l'homme, et qu'il ne cesse de gesticuler, pourtant le singe l66 LIVRE IV. n'a jamais acquis la faculté de converser par la pantomime avec son maître, et de discourir par gestes. Il faut donc chercher ailleurs pour quelle raison l'intelligence humaine a été refusée à cette créature, qui peut-être en a un obscur pressenti- j ment , ' sans être pour cela plus en état d'arriver jusqu'à elle. Or, comment l'expliquer? Il est remarquable que presque toute la différence que la dissection découvre entre ces deux êtres paraît consister dans les parties appropriées à la marche. Le singe est formé comme pour la station droite j aussi est-il plus semblable à l'homme que ses frères ; mais il n'est pas formé en entier pour cela, et cette diffé- rence semble le priver de tous ses autres avantages. Suivons cette lueur, et la nature elle-même nous guidera dans le sentier où nous devons chercher les premiers fondemens de la supériorité de l'homme. L'orang - outang ^ a les bras longs , les mains grosses, les jambes courtes, et les pieds gros avec 1. Voyez Camper : Kort Beiigt wegens de Ontleding van verschiedene Orang-Outangs j Mémoire abre'ge sur la dissection de quelques orang-outangs; Amsterdam^ 1780. Je ne connais ce Mémoire que par le long extrait qui en a été fait dans la Re\'ue littéraire de Gœttiugue {Gœttingische gelehrte Anzeigen, Zugabe, St. 29; 1780), et il faut espérer que cet ouTrage , ainsi que l'Essai sur les organes de la parole dans les singes, seront insérés dans la collectiou des Traités de ce célèbre ana- tomiste. (Leipsic, 1781.) CHAPITRE I. , 167 des doigts alongés 5 mais le pouce de la main et le grand orteil du pied sont comparativement très- petits. BufFon , et Tyson avant lui , donnent d'après cela au singe le nom d'espèce quadrumane ; et il est évident que la base qui permet à l'homme de se tenir droit, manque au singe, à cause delà petitesse de ces articulations : la partie postérieure de son corps est amaigrie; ses genoux sont plus gros que ceux de l'homme et placés plus haut. Les muscles qui meuvent les genoux partent de l'os de la cuisse plus bas que dans l'homme, de telle sorte que l'animal ne peut jamais se tenir parfaitement droit; mais, avec ses genoux arqués, il semble pour ainsi dire apprendre à se dresser. La tète de l'os de la cuisse pend dans sa cavité sans aucun ligament. Les os du bassin sont comme ceux des quadru- pèdes; les cinq dernières vertèbres du cou ont des appendices longs et pointus, qui empêchent la tête de se porter en arrière. Ainsi la créature n'est pas for- mée pour rester droite, et les conséquences qui en résultent sont fâcheuses pour elle. Son cou est court et les clavicules sont si longues que la tête semble enfoncée entre les épaules ^ Les parties antérieures prennent beaucoup de développement ; les mâ- choires sont fortement articulées, et le nez est aplati. Les yeux sont placés près l'un de l'autre ; la pru- 1. Voyez dans Tyson une figure de face et par derrière. l68 LIVRE IV. nelle de l'œil est si petite qu'on ne voit aucun blanc ; au contraire, la bouche est grande , le ventre replet, la poitrine longue et le dos très-faible. Les cavités orbitaires sont rapprochées l'une de l'autre; l'arti- culation de la tête est postérieure comme chez les autres animaux, et non plus centrale et angulaire comme dans l'homme. La mâchoire inférieure est proéminente et l'os intermaxillaire achève de dé- truire toute ressemblance entre la face du singe et celle de l'homme ^ Or, de la forme même de la tête, dont la partie inférieure se projette en avant, et dont la partie postérieure se rejette en arrière, de la manière dont elle est placée sur le cou, des rapports de situation qu'ont avec elles les vertèbres du dos, il résulte que le singe n'est qu'un animal, quelque grande que soit sa ressemblance avec l'homme. Pour nous amener à cette conséquence , consi- dérons l'habitude générale du corps de l'homme, laquelle semble se rapprocher, quoique de loin, des formes de l'animal. Que faut-il pour le rabaissera nos yeux vers \a brûle , pour lui donner un aspect bas et hideux ? Que les mâchoires soient proémi- 1. Voyez un dessin de cet os dans Blumenbacli , De generis Jiumani varietate natii^d , tab. i , fig. 2 : mais il ne paraît pas que tous les singes aient cet os intermaxillaire au même degré de développement; car Tyson, dans son mémoire de dissection, dit positivement cjull ne l'a point trouvé. CHAPITRE I. 169 lentes, que la tête soit rejetée en arrière; en un not, la ressemblance la plus éloignée avec Torga- lisation quadrupède. Au moment où le centre de ;ravité, sur lequel le crâne humain repose sa oûte élevée, est changé, la tète semble fixée à épine, la mâchoire se projette en avant, et le nez 'élargit et s'aplatit comme dans les brutes. Au- lessus, les cavités orbitaires se rapprochent davan- 3ge l'une de l'autre j le front se retire en arrière , t il présente latéralement cette dépression qui, lans le crâne du singe, marque son infériorité ans l'échelle animale; la tête se termine en pointe u-dessus et par derrière; la cavité du crâne se étrécit, et tout cela parce que la direction de la gure , la forme dégagée de la tête dans l'attitude roite de l'homme, est changée. Que ce point seul soit disposé autrement, et 3ute la forme s'embellira et s'ennoblira. Le front e produira en avant; rempli de vastes pensées, et 3 crâne s'arrondira en voûte avec un caractère im- osant de grandeur et de calme ; le nez épaté de animal se contractera, et sa forme sera mieux des- Inée et plus délicate ; la bouche en se retirant sera ordée et recouverte d'un tissu plus précieux, et insi se formeront les lèvres de l'homme, qui man- [uent aux espèces les plus remarquables des singes, .e menton s'abaissera pour s'arrondir en un ovale jerpendiculaire ; les joues s'enfleront légèrement, 170 LIVRE IV. €t l'œil considérera les objeis de dessous le front, qui s'avance comme le leniple sacré de la pensée. Et d'où vient tout cela? de ce que la tête est formée pour l'atliiude droite; de ce qu'elle est intérieure- ment et extérieurement organisée pour un centre particulier de gravités Que celui qui n'en est pas persuadé examine les crânes du singe et de l'homme, et il ne lui restera pas l'ombre de son doute. Toute forme externe dans la nature indique ses opérations internes; et ainsi, mère suprême de toutes choses, nous approchons du plus sacré de les ouvrages terrestres, du laboratoire de l'intelli- gence humaine ! On s'est donné beaucoup de peine pour com- parer la masse du cerveau humain avec celle du cerveau des autres animaux ; et pour avoir les poids relatifs des cerveaux et des corps. Mais celte snanière de peser et de calculer ne peut donner aucun résultat exact pour trois raisons. 1. Parce que l'un des membres de la compa- raison, la masse du corps, est trop indéterminé et ne conserve pas un rapport invariable avec l'autre I. Je n'ai pas lu l'Essai de Daubenton sur les différences de la situation du grand trou occipital dans Thomme et dans les animaux (Mémoires de TAcade'mie de Paris, 1764). Je ne sais pas davantage quelles sont les conséquences que l'auteur en de'duit, ni jusqu'où il pousse ses idées. Les miennes me sont fournies par l'examen d'un certain nombre de crânes d'hommes et d'animaux que j'ai sous les yeux. CHAPITRE I. ifji îiemLre, qui est déterminé avec précision. Qui ignore combien il y a peu d'homogénéité dans la nature les choses qui composent le poids d'un corps et îombien les proportions qu'on serait tenté de leur issigner peuvent changer! Le corps lourd de l'élé- )hant, aussi tien que sa tête massive, sont allégés )ar le moyen de l'air, et quoique son cerveau ne soit >as très- volumineux, il ne laisse pas que d'être le )lus intelhgent des animaux. Qu'est-ce qui pèse le •lus dans le corps de l'animal? ce sont les os; •r le cerveau ne leur est pas strictement propor- ionné. 2. Il est sans doute d'une grande importance le savoir quelle est la fm à laquelle le cerveau con- ourt dans l'économie animale, et la part qui lui ppartient dans les fonctions où il assiste les nerfs, i donc le cerveau et le^^'ystème nerveux étaient ►esés ensemble, on obtiendrait une proportion plus pproximalive, sans qu'elle fût encore d'une exac- iiude rigoureuse; d'ailleurs leur poids n'indique- ait ni la délicatesse des nerfs, ni leur destination. 5. Ainsi, en dernière analyse, tout dépend de i perfection de l'élaboration, des rapports de ituation des parties entre elles, de la capacité et u développement d'une organisation où les im- •ressions et les perceptions des nerfs vont se com- liner avec une grande force, avec une justesse xquise, avec une liberté et une variété inépui- lys LIVRE IV. sables, et surlout de l'énergie avec laquelle elles s'unissent clans l'entité divine et mystérieuse que nous nommons pensée, et sur laquelle nous ne pouvons tirer aucun éclaircissement de l'évalua- tion de la masse du cerveau. Toutefois les calculs que l'expérience consacre sont précieux et méritent bien d'être pris en con- sidération ^ S'ils ne nous fournissent aucun ré- sultat définitif, du moins ils nous conduisent à des inductions préliminaires dont l'importance se fait promptement sentir ; j'en mentionnerai ici quelques-unes pour montrer l'uniformité ascen- dante du cours de la nature. 1. C'est dans les animaux les plus petits, dans ceux où la circulation et la chaleur organique ne sont qu'imparfaitement développés , que le cerveau présente, toute propoi^ion gardée, un moindre volume, et que le svstème nerveux est le plus incomplet. La nature, comme nous l'avons déjà remarqué, a fait pour ces derniers en irritabilité intime ou expansive, ce qu'elle a été obligée de 1. On trouve un grand nombre de ces données dans le grand ouTrage de Haller sur la physiologie, et il est bien à désirer que le professeur "Wrisberg fasse connaître les nombreuses ex-r péricnccs qu''il indique dans ses Notes sur le petit Traité de la physiologie de Haller; car nous verrons bientôt que le poids spécifique du cerveau, tel qu'il Ta évalué, est un type plus exact que celui qui a été employé dans les calculs précédens. CHAPITRE I. irjS- leur refuser en sensibilité; car il est probable que l'organisme de ces créatures ne pouvait, dans son élaboration, ni produire, ni comporter un plus grand cerveau. • 2. Dans les animaux à sang chaud , la masse du cerveau augmente à proportion que leur organisa- tion est plus élaborée; mais ici surviennent d'autres considérations, qui sont fondées plus spécialement sur la connaissance des rapports établis entre les nerfs et les forces musculaires. Dans les animaux de proie le cerveau est plus petit : ce qui domine dans ces derniers, c'est l'irritabilité animale, c'est la force musculaire , à laquelle le système nerveux est presque toujours assujetti. Dans les animaux pacifiques et herbivores, le cerveau est plus déve- loppé , mais encore il semble être surtout employé dans les nerfs des sens. Les oiseaux ont beaucoup de cerveau; car dans leur élément plus froid, il leur faut un sang plus chaud. La circulation est confinée d'ailleurs dans une sphère plus étroite dans leur corps , qui est en général petit. Dans le moineau lascif, le cerveau remplit toute la tète, et est égal en poids à un cinquième du corps. 3. Dans les créatures jeunes, le cerveau est plus volumineux que dans celles qui ont atteint touc leur développement; ce qui vient évidemment de ce qu'il est plus mou, plus tendre, qu'il présente ainsi un plus grand volume sous un poids égal. I 17^ LIVRE IV. C'est alors aussi que se prépare en abondance cette substance exquise dont il se fait une grande dé- pense, puisqu'elle concourt à toutes les fonctions vitales et aux opérations internes, par lesquelles la Hi créature doit dans ses plus jeunes années former et développer ses facultés. Avec les années le cer- veau devient plus ferme et plus dur ; car alors les capacités sont acquises, et la créature, homme ou animal, cesse de recevoir des impressions si lumineuses, si douces et si fugitives. En un mot, il paraît que la grandeur du cerveau est une con- dition nécessaire , quoique non la première de toutes , pour que la créature s'élève à de Lautes capacités, et enfin à l'exercice de l'intelligence. L'honmie, tel que les anciens eux-mêmes l'ont connu, est un des êtres qui ont proportionnel- lement le plus grand cerveau; mais en ce point le singe ne lui est pas inférieur , et l'àne l'emporte même en cela sur le cheval. Les facultés les plus nobles de la pensée exi- gent sans doute d'autres conditions pliysiologiques d'existence , et d'après l'échelle d'organisation que la nature a placée devant nos yeux, il faut com- prendre par là , la structure même du cerveau, l'éla- boration plus ou moins parfaite de ses parties et de ses sucs , les circonstances de sa position et ses proportions, qui sont plus ou moins favorables pour recueillir les perceptions et les idées les plus t^ . CHAPITRE I. 1-^5 spirituelles au sein de la chaleur vliale la plus salutaire. Revenons donc sur les lignes du livre de T.i^ \ la nature, et livrons à notre examen les plus belles ■ quelle ait jamais tracées, les tablettes même du ; cerveau; car, comme les organisations qu'elle a établies ont pour but la sensation, le bien-être, le bonheur de la créature, il faut croire que la tête uj^ est la partie de ses oeuvres où nous pouvons éiu- ^ ^ dier sa pensée avec l'espérance la mieux fondée de ! la découvrir. 1. Dans les créatures où il n'est encore qu'à son commencement, le cerveau paraît très-simple : c'est un bouton , ou un couple de boutons , formé de l'efllorescence de la moelle épinière, et il ne dis- tribue des nerfs qu'aux sens les j)lus indispensables. Dans les oiseaux et dans les poissons dont les cer- j, veaux, suivant l'observation de Willis, ont une structure presque pareille, le nombre des tuber- cules va jusqu'à cinq ou même plus, et ils sont aussi plus distincts les uns des autres; enfin, dans les aniniaux à sang chaud, la distinction du cer- veau et du cervelet est mieux marquée. Les lobes I du premier, selon l'organisation de l'animal, sont I unis ou séparés entre eux , et chacune des parties I se conforme à celte disposition générale. Ainsi la i nature, aussi bien dans fentière formation de l'es- pèce que dans l'abrégé et le ternie de son œuvre, ( le cerveau, n'a qu'un seul prololype, dont elle ne rrK ira- Cl 1-6 LITRE IT. s'écarte nulle part , pas même cLn5 le moindre ver, le moimlre in&ecte, et qu'elle change d'une presque imperceptible dins cha<{ue espèce, suivant la variété de rorganisaiion externe ; mtii^ tooâ en le modiùant, elle le développe, elle l'agran- dii, elle le perfectionne, juàqu'à ce quà la tin il atteigne «on plus baat degré d'épuration danfti rbomme Le cervelet sachèTe a^~ant le cerveau . plus éiroileflieni uni a la moelle epimère, dont il i se rapproche davantage par son origine, il établit i des points de ressemblance entre plusieurs espèces, i <|in n'en préscnient d'ailleurs aucun dans la con- . iî^uratioo du cerveau. Eli il ne £uit paa que ceô nous étonne , puisque des nerti d'une grande io»^ portaAce pour l'économie animale parlent du cer» veiet, de telle sorte, que La nature, pour produire L tletir de la pensée, en jeta les premiers germes dons 1 épine dorsale et les développa dan» les partia i. 2. Les lobe» du cerreui parainet soos rapports plus achevés dbns leurs plus nol parties^ >oD-seu Uit1 leurs circonvolutions soaiB#~ plus profoodement et plus sotgnetisemcnt mir m^ ^^^ quées, plus nombreuses et plus diversifiées dÉOM^ 1 hocniBe que dans aucun autre animal ; noo-seole-! Bient b partie corticale du cerveau humain en la {^>ruvn la plus tendre et L plus dehcate, pt qu'il peut être réduit par la dessiccation au vi -• i \y J'y 8 LIVRE IV. moire et rimaglnalion dans une autre, les passions et les pouvoirs sensitifs clans une troisième; car la pensée de notre ame est indivisible , et chacun de ses effets est un résultat de la pensée. Il serait donc absurde, jusqu'à un certain point, de tenter de disséquer les relations abstraites, comme autant de corps , et de morceler l'ame , comme Médée fit des membres de son frère. Si la matière de la sensation, qui est entièrement distincte du fluide nerveux (en admettant qu'il existe), échappe à nos observations dans les sens les plus grossiers , com- bien devons-nous être plus incapables de découvrir la connexion spirituelle qui est établie entre tous nos sens et nos perceptions , et non-seulement de les voir et de les sentir, mais de pouvoir les exciter à volonté dans les diff'érentes parties du cerveau, comme les touches d'un clavecin, que nous faisons résonner quand il nous plaît ! Je suis loin d'entre- tenir le moins du monde une telle espérance. 4. J'en suis encore plus éloigné, quand je con- sidère la structure du cerveau et celle des nerfs. Combien ici l'économie de la nature est diff^érente de ce que serait tentée de supposer une physio- logie abstraite des sens et des facultés de l'ame ! Où est celui qui, d'après des notions purement métaphysiques, inférerait que les nerfs naissent, se divisent et se réunissent , comme cela arrive réellement? et encore ces parties du cerveau CHAPITRE I. l-jg )ni- elles les seules dont nous connaissions les ouvoirs organiques, parce que leurs effets sont lacés sous nos yeux. Il ne nous reste donc qu'à Dnsidérer ce laboratoire sacré des idées, le cer- 3au interne , où les sens convergent de toutes arts, comme le sein où l'embryon invisible et [divisible de la pensée commence à se former. il a atteint son complément, s'il est dans un heu- l'ux état de santé, et qu'il fournisse à l'embryon on - seulement ce qu'il lui faut de chaleur meu- le et vitale pour naître, mais encore une capacité isez vaste, une situation assez fixe pour que les ouvoirs organiques et invisibles , qui s'étendent i à toutes choses, puissent recueillir les impres- ons des sens, celles du corps entier, et les com- mer pour ainsi dire en un point lumineux qui )proche du sentiment ; alors la créature, délicate- lent organisée, s'élève à la puissance de la raison, elle est aidée par les circonstances externes de éducation et du développement moral. Que le Dntraire ait lieu ; que le cerveau manque de aides élaborés, de certaines partijs essentielles; ne les sens les plus grossiers l'occupent; qu'il )it resserré dans d'étroites limites; qu'arrive-t-il ? omme elle manque de ce rayonnement subtil , e cette convergence intellectuelle qui donnent à iiomme sa supériorité, la créature n'est plus qu'un ifant des sens. l80 LIVRE IV, 5. C'est aussi ce que semble démontrer la con- formation de Tencéphale de divers animaux , et même en la comparant à l'organisation externe et au genre de vie de l'animal, nous pouvons recon- naître pourquoi la nature a été obligée de s'écartei tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, du type général qu'elle s'est imposé. Dans plusieurs ani- maux le sens dominant est celui de l'odorat : c'esi le plus nécessaire à leur conservation, et le guidt infaillible de leur instinct. Voyez comme le ne; est fortement marqué sur la face de ces animaux c'est ainsi que se prononcent dans le cerveau leî nerfs olfactifs, comme si le front n'était fait que pour eux : larges, creux et médullaires, ils semblem n'être que la continuation des ventricules du cer- veau; et si dans plusieurs espèces l'os frontal reçoii tant de développement , c'est probablement poui renforcer le sens de l'odorat, de telle sorte que pour ainsi parler, la plus grande partie de l'ame animale est olfactive. Les nerfs optiques vienneni immédiatement après; le sens de la vue étant le plus nécessaire à l'animal après celui de l'odorat Us tiennent davantage de la région moyenne du cerveau, et concourent à un sens plus délicat. Leî autres nerfs, qu'il est inutile d'énumérer ici, suivent graduellement selon leur importance dans l'organi- sation dont ils servent à lier les parties entre elles comme , par exemple , les nerfs et les muscles dt CHAPITRE I. l8l ï'occiput qui soutiennent et animent la bouche , le menton, etc. Ils terminent pour ainsi dire l'habi- tude générale du corps et moulent la figure externe sur un seul tout, de même que la forme interne ré- sulte des rapports des pouvoirs internes. Toutefois, dans ce point de vue, il ne faut pas nous borner seulement à la face , mais étendre ces considéra- tions au corps entier. Il est intéressant d'étudier les rapports des diverses formes en les comparant entre elles et en étudiant les principes internes par lesquels la nature a mis chaque créature en mouvement. Ce qu'elle a été obligée de refuser, slle l'a compensé d'une autre manière ; ce qu'elle i été obligée de rendre complexe, elle l'a com- Dliqué avec sagesse, c'est-à-dire, qu'elle a mis l'or- ganisation externe de la créature en harmonie avec >on genre spécial de vie; cependant elle a toujours ;on modèle en vue, et elle ne s'en écarte qu'à egret; car le grand but qu'elle s'est imposé en créant toutes les organisations de la terre, est de distribuer une sensibilité et une intelligence par- tout analogues dans des corps différens. C'est ce :jue l'on peut remarquer, suivant une progression constante, dans les oiseaux, dans les poissons et es animaux terrestres, malgré les variétés presque nfmies qu'ils présentent. ' 6. Et ainsi nous arrivons à la supériorité de l'homme dans la structure du cerveau. Or, d'où «83 LIVRE IV. peut-elle provenir, sinon de la perfeclion générale de son organisation , et surtout du mode de station qui lui est propre? Le cerveau de chaque animal est formé d'après le moule de sa têtej ou plutôt il fliudrait retourner la proposition , puisque la nature travaille du dedans au dehors. Selon l'atti- tude , le rapport des parties entre elles, et les habitudes auxquelles elle a destiné la créature, elle a distribué et approprié différemment les pouvoirs organiques. D'après ces pouvoirs et les rapports de leurs actions réciproques, le cerveau est ou grand ou petit , étroit ou profond , léger ou pesant , simple ou compliqué, et les sens de la créature sont faibles ou forts, actifs ou languissans. Les cavités et les muscles des parties antérieures de la tète et de l'occiput se forment eux-mêmes à mesure que la lymphe y afflue; en un mot, suivant \ angle de la direction organique de la tête. Sans multiplier ici les preuves qui viennent de toutes parts à l'ap- pui de cette assertion , il suffira d'en indiquer quelques-unes. D'où vient la différence organique qui distingue la tête de l'homme de celle du singe? De l'angle de direction. Le singe a toutes les parties du cerveau qui sont propres à l'homme; mais en lui , elles sont rejetées en arrière dans la position qui est commandée par la forme de son crâne; et cela, parce que sa tête est inclinée sous un angle différent et qu'il n'est pas fait pour marcher droit. CHAPITRE I. l85 Par là, tous les pouvoirs organiques agissent d'une manière différente : plus étroite, la tête n'a ni au- tant de hauteur, ni autant de profondeur que dans rhomme. Les sens d'un degré inférieur dominent IV ec les parties basses de la face, et déterminent le ::aractère de la face de la brute, comme son cer- ceau rejeté en arrière n'est encore que le cerveau 3'un animal. Ainsi, quoiqu'il ait toutes les parties lu cerveau humain, il les a dans une situation, ^ans une proportion différentes. Les anatomistes Tançais ont trouvé, dans les singes qu'ils ont dis- séqués, que les parties antérieures sont exactement pareilles à celles de l'homme ; mais que les parties nternes, depuis le cervelet, sont, toute propor- tion gardée, beaucoup plus massives; que la glande ^inéale est conique, avec sa pointe tournée vers le lerrière de la tête, etc. Ainsi, il y a un rapport îvident entre l'angle de direction de la tête et le node de station , la forme de l'animal et son genre 3e vie. Le singe disséqué par Blumenbach ^ , te- nait encore plus de la brute; il était probable- lîent d'une espèce inférieure , puisque son cervelet était plus grand, et qu'il manquait des parties les plus importantes. Ces différences n'existent pas :3ans l'orang-outang, dont la tête est moins rejetée en arrière , et dont le cerveau n'est pas si com- 1. Blumenbach, De varict. nativ. gen. hum., pag. 32. l84 LIVRE IV. primé entre les parties de derrière , hien qu'il le soit encore assez, si on le compare avec la courbe hardie du cerveau humain, seule enceinte digne de la formation des idées raisonnables. Pourquoi le cheval n'a -t- il pas aussi bien que d'autres ani- maux le rete mirahlle. ? parce que sa tête reste droite, et que l'artère carotide s'élève en quelque sorte, comme celle de l'homme, sans empêcher pour cela le cours du sang, comme dans les ani- maux qui ont la tête pendante. Aussi est-ce un animal noble, fier, courageux, plein de chaleur et d'un sommeil léger. Au contraire , dans les créa- tures dont la tête pend vers la terre, la nature a plusieurs précautions à observer dans la construc- tion du cerveau, même en séparant les parties prin- cipales par une construction osseuse. Ainsi, toiit dépend de la direction que la tête a dû prendre pour se conformer à l'organisation générale du corps. Je me bornerai à ces exemples , espérant que des anato^nistes zélés s'appliqueront, surtout en disséquant les animaux qui ressemblent à l'homme, à étudier les proportions des parties entre elles, d'après les circonstances de leurs situations com- parées^ et d'après la direction de la tète dans ses rapports avec le système entier d'organisation. C'est là, je crois, que se trouve la différence qui produit tel on tel instinct , qui élabore une ame animale ou humaine j car toute créature est dans CHAPITRE I, l85 hacune de ses parlles un Tout vivant coordonné our une seule et même fin. 7. Et même il parait que la beauté de la tête umaine se détermine et s'apprécie en général par i loi qui la rend propre à l'attitude droite; car omme cette configuration de la tête, cette expan- ion du cerveau dans ses vastes et superbes liémi- phères, et les dispositions internes qui lui permet- înt de recueillir la raison et la liberté, ne pouvaient accorder qu'avec la fi^rme droite (ainsi que cela 5t démontré par le rapport et le poids des parties Iles-mêmes, par le degré de chaleur qu'elles pos- ïdent et le mode de circulation du sang), la forme umaine était le seul résultat que cette proportion iterne pût produire. Pourquoi le haut de la tête recque penche -t -il en avant avec tant de grâces? l'est qu'elle laisse au cerveau un vaste espace pour î développer en liberté, et qu'elle marque de si rofondes cavités dans l'os frontal, qu'il peut être onsidéré comme le sanctuaire sacré où la pensée lit ses sublimes et immortelles apparitions. La artie postérieure de la tête, au contraire, va en amincissant, afin que le cervelet qui la remplit e domine pas. Il en est de même des autres port- ons de la face; organes de sensation, elles in- iquent les rapports les plus délicats des facultés ^nsibles du cerveau , et la moindre déviation de es rapports est un pas fait vers la forme animale. lS6 LIVRE IV. Je suis persuadé qu'on (lèvera un jour sur l'accord de ces parties entre elles une science estimable, à jamais supérieure à celle de la physionomie , qui procède par conjectures. Les fondemens de la forme externe reposent dans lintérieur : car tout a été façonné, du dedans au dehors, par l'action des pouvoirs organiques, et la nature a fait de chaque être un tout complet, comme si elle n'avait jamais créé rien autre. Lève les yeux vers le ciel; ô homme, et réjouis- toi, en tremblant, de l'immense supériorité qup le Créateur du monde t'a donnée, et qu'il a établie sur un principe aussi simple que la station droite. Si tu marchais incliné vers la terre comme l'animal, si ta tète était grossièrement formée pour le gont et l'odo- rat, si la structure de tes membres répondait à ces transformations, que deviendrait la puissance im- mortelle de ta pensée? Combien l'image de la divi- nité en toi ne serait-elle pas dégradée? Le malheu- reux qui descend au rang des animaux l'a perdue; sa raison est égarée, ses ficuliés sont abruties et les sens les plus grossiers le confinent à la terre; mais en formant les membres pour l'attitude droite , la nature a tracé les nobles contours de ta tête ; elle en a marqué dignement la place, et a commandé au cerveau, ce germe délicat et éthéré du ciel, d'en remplir les capacités et d'étendre au loin ses bran- ches. Le front s'élève, riche de pensées et de sou- CHAPITRE I. 187 enirs; les organes animaux se retirent et font place la forme humaine. A mesure que le cerveau s'é- ïve , l'oreille descend : elle est plus étroitement nie à l'œil, et ces deux sens ont un accès plus itime auprès de l'enceinte sacrée où se forment îs idées. Le cervelet, la moelle épinière et les rincipes vitaux des sens qui dominent dans l'ani- lal, sont subordonnés à l'encéphale. Les rayons ui, par leur arrangement merveilleux, forment !s corps striés , sont mieux marqués et plus élicats dans l'honmie ; ce qui indique qu'une imière infiniment plus pure se concentre dans ette région et part de là en divergeant. C'est ainsi, our me servir de cette image, que se forme la lante qui , donnant naissance au bouton de la loelle épinière, s'épanouit en une fleur éthérée, ont le germe ne pouvait se trouver que dans cet rbre céleste. Bien plus, la proportion générale des pouvoirs rganiques dans les animaux est contraire au déve- )ppement de la raison. Leur organisation est sou- iise à la force musculaire et à l'irritabilité sen- uelle, qui, distribuées sous des formes diverses, glon la destinée de la créature, constituent Tins- nct dominant de chaque espèce. Avec la figure roite de l'homme , s'élève un arbre fait pour ransmettre les fluides les plus délicats et les plus bondans au cerveau, cette fleur qui couronne le l88 LIVRE IV. tout. Cliaque pulsation du cœur envoie à la lèie seulement plus de la sixième partie du sang que contient le corps humain. Le grand ruisseau s'élève, s'éloigne , suit une courbe adoucie et se partage par degrés , de telle sorte que les parties de la tête même les plus éloignées tirent de là et des canaux correspondans leur chaleur et leur nour- riture. La nature a mis tout son art à fortifier les vaisseaux qui servent de conduit au fluide, à affai- blir et à modérer la force du courant, à le retenir long -temps dans le cerveau, et à le faire redes- cendre du haut de la tête, quand il a achevé son cours. Il s'élève des régions qui, voisines du cœur, agissent encore avec toute la force du mouvement primitif; et dès le conm)encement de la vie, c'est sur elles, c'est-à-dire, sur les plus nobles et les plus sensibles de toutes, que le cœur exerce ses pou- voirs nalssans. Les extrémités n'ont pas encore reçu leurs formes, que la tête et les parties internes sont déjà entièrement développées. On voit avec surprise non - seulement que leurs rapports sont déjà établis et marqués , mais encore que leur structure est achevée dans les organes des sens de l'embryon. Vous diriez que le grand artisan ne l'a créé que pour le cerveau et pour le principe du mouvement intérieur , en attendant qu'il ajoute à ces premières conditions de son existence, des n'.embres qui semblent n être plus que des organes CHAPITRE I. l8i) X des produits des parties internes. Ainsi, l'homme ist formé dans le sein de sa mère pour l'altitude Iroite et pour tout ce qui en dépend. Il n'est pas »é, comme l'animal, dans un sein incliné vers la erre. Une cavité composée avec plus d'artifice et |ui repose sur la base même du sein maternel, a lié préparée pour lui donner sa forme. C'est là que epose le petit dormeur, et le sang monte à sa tête usqu'à ce qu'elle retombe par son propre poids. En m mot, l'homme est ce qu'il devait être, et toutes es parties concourent à cette fm ; c'est un arbre ^ui s'élève , couronné par la plus belle fleur de outes, par le siège de la pensée perfectionnée. CHAPITRE IL De r organisation de rhomme comparée à celle des cj^éatures inférieures qui se rappj^o client de lui par la forme de la tête. S'il est vrai que nous avons suivi jusqu'à présent [a voie la plus sûre, la même analogie des rapports de la tête avec la structure générale du corps doit reparaître dans les créatures inférieures , puisque la nature est uniforme dans ses opérations; et, en effet, c'est ce qui a lieu de la manière la plus frap- pante. Comme tout le travail de la plante aboutit à produire la fleur, de même, dans les créatures igO LIVRE IV. vivanles , si rorgaiiisalion développe ses pouvoirs, c'est pour nourrir la lèle, comme sa couronne. On pourrait dire, dans un sens, que la nature em- ploie tout l'organisme des créatures, selon le degré qu'elles occupent, à préparer et à épurer de plus | en plus le cerveau, afm d'y réunir, comme dans un point central, les puissances de la sensibilité et de l'intelligence. Plus elle s'élève dans réclielle ani- male, plus aussi elle donne d'importance à cette partie de son œuvre; du moins autant que cela se peut, sans rendre la tête de la créature trop pesante, et sans nuire aux facultés physiques. Examinons quelques anneaux de cette chaîne ascendante de sensibilité organique, tant dans la forme externe que dans la direction de la tête. 1. Dans les animaux dont la tête conserve une position horizontale comme le corps , le cerveau est moins élaboré : la nature a répandu l'irritabilité et l'instinct plus généralement sur tout l'être. Tels sont les vers et les zoophytes, les insectes, les pois- sons et les animaux amphibies ; à peine si l'on aperçoit la marque d'une tête dans lanneau infé- rieur de la chaîne organique; dans d'autres ce n'est qu'un point saillant. Dans les insectes , elle est d'une extrême petitesse; dans les poissons, elle ne fliit qu'un seul tout avec le corps, et dans les animaux amphibies elle est le plus souvent hori- zontale et attachée à un corps rampant. A mesure CHAPITRE II, ir)i le la tête se dresse et qu'elle se sépare davantage ! la masse qu'elle domine, la créature sort de stupidité brutale j en même temps la bouche retire et cesse d'occuper toute la partie anté- îure de la conformation qui n'est plus liorizon- e. Si nous comparons le requin, qui ne semble le bouche et gosier, ou le crocodile vorace et :îipant, à des créatures moins grossièrement or- nisées, nous serons conduits, par de nombreux emples, à cette proposition: qii'à mesure que tête et le corps de Vanimal se rapprochent y ns leurs directions relatives^ de la ligne droite rizoniale, la région encéphalique se resserre et baisse ; et les mâchoires , en devenant plus 'les ei plus proéminentes , tendent à être la partie minante du corps. 2. Plus l'animal est parfait , plus il s'élève au-des- > de la surface du sol : ses jambes s'alongent- les du cou s'articulent d'une manière appropriée à rganisation générale, et la tête prend la position la direction qui conviennent au tout. Compa- is ici le porc-épic, le rat, le glouton et d'autres >èces inférieures, aux animaux les plus nobles ; îs les premiers, les jambes sont couutes, la tète enfoncée j les épaules, les mâchoires s'alon- it et se projettent en avant; dans les derniers, démarche est plus libre, la tête plus légère, le a plus flexible, les mâchoires sont plus courtes; ig^ LIVRE IV. et par là le cerveau se maintient naturellement danâ une position plus élevée, et se développe dans un plus grand espace. Ainsi, nous pouvons admettre cette seconde proposition : que la forme de la créature se perfectionne à mesure que le corps tend à s^ élever et la tête à se dégager librement du sque- lette. Toule[ois cette proposition, ainsi que la pré- cédente, ne s'appliquent pas à certains membres en particulier, mais aux rapports généraux de la structure animale. 3. Plus la partie inférieure de la face diminue ou se relire, à mesure que la tête s'élève, plus les traits sont nobles et plus le front est intelligent : comparez le loup et le chien, le chat et le liony le rhinocéros et l'éléphant, le cheval et l'hippo- potame. Au contraire, plus les parties basses du visage sont massives et pesantes , plus elles pen- chent vers la terre et plus le crâne et le front sont petits. Sous ce rapport, non-seulement les diverses espèces d'animaux diffèrent entre elles, mais encore les animaux de la même espèce, dans différens climats. Voyez l'ours blanc des régions arctiques et l'ours des climats chauds, ou encore les diffé- rentes variétés de chiens , de cerfs et de chevreuils ; en un mot, moins les mâchoires sont massives , plus le crâne est profond., et plus ranimai ap- proche de la forme raisonnable. Pour éclairer davanloge ce sujet, tirons des lignes depuis la CHAPITRE II. ig5 ernière vertèbre cervicale du squelette jusqu'au ommet du crâne , à la partie de devant de l'os "Ontal et à l'extrémité de la mâchoire supérieure; DUS verrons alors que la grande variété que pré- mte l'angle facial se divise en espèces et en genres ifférens , et en même temps nous reconnaîtrons u'elle résulte primitivement de la station plus ou loins horizontale de l'animal. Mes remarques s'accordent ici avec les excellentes bservations de Camper sur la figure des singes et ir celle d'hommes de race différente : en effet, il re une ligne droite de l'ouverture de l'oreille à partie inférieure du nez, et une autre de la pro- ction la plus reculée de l'os frontal à la partie plus proéminente de la mâchoire supérieure. ^ prétend découvrir dans cet angle non-seulement différence qui existe entre des genres variés d'a- jnaux, mais encore ce qui distingue les nations me de l'autre, et il suppose que la nature s'est rvie de cet angle pour distinguer toutes les va- stes de la création animale, et s'élever par degrés la forme la plus parfaite de beauté, dans l'homme. îs oiseaux décrivent le plus petit angle , et l'angle ilargit à mesure que l'animal approche de la forme miaine. Les têtes des singes atteignent de 42 à 5o i. Camper's kleinere Schriften, t. i, p. i5; Essai de Camper r les rapports de Fanatomie et de Tart du dessin. I. i3 194 LIVRE IV. degrés; ces derniers approchent du type humain. Chez le Nègre et le Calmouc, cet angle est de 70 degrés; chez l'Européen de 80 degrés, et les Grecs portèrent leur beauté idéale jusqu'à 90 et même 100 degrés. Tout ce qui dépasse cette mesure de- vient monstrueux; aussi est-ce le point le plus élevé auquel les anciens aient porté le caractère de leurs têtes. Comme cette remarque est frappante de justesse, je prends grand plaisir à la ramener, ainsi i que je crois l'avoir fait, à son principe physique, qui est la tendance progressive de la création ani- male à la position et à la forme soit horizontale ^ soit perpendiculaire , de la tête , d'où l'heureuse situation du cerveau et la beauté et la proportion de tous les traits dépendent en dernier résultat. Si donc nous voulions compléter la théorie de Camper, et en même temps développer son prin- cipe fondamental, nous n'aurions besoin que de prendre la dernière vertèbre cervicale pour point central, au lieu de l'oreille, et de tirer de là des lignes à l'extrémité de l'occiput, au point le plus élevé du couronnement de la tête, à celui qui se projette le plus en avant et au plus proéminent de la mâchoire supérieure. Ainsi, non-seulement nous montrerions à l'œil celte foule de configurations diverses que présente la tête, mais encore le prin- cipe général qui leur sert de fondement; savoir: ifue tout., dans sa forme et sa direction , dépend CHAPITRE ir. ig5 du mode de station, ou horizontale , ou perpen- diculaire, de la créature y c'est-à-dire de lliabiiude générale du corps, et ainsi, en vertu d'un principe unique, l'unité se produit au sein de la variété la plus grande. Oh ! plût à Dieu qu'un nouveau Galien suppléât 3e nos jours au livre de cet ancien sur les parties lu corps humain , en développant d'une manière spéciale la perfection de notre forme en tant qu'ap- aropriée à l'altitude droite dans toutes ses propor- ions et ses mouvemens! Quel intérêt il exciterait, ;i, dès le moment oii les fonctions physiques et norales font leurs premières apparitions , il com- parait les pouvoirs de l'homme avec ceux des ani- naux qui s'en rapprochent le plus , sil suivait les •apports progressifs des parties , s'il s'élevait avec 'arbre de vie jusqu'au sommet , le cerveau , et s'il nontrait enfin que l'homme seul réunit les condi- ions nécessaires à la formation d'un cerveau intel- igent! L'attitude droite est la plus belle et la plus latureUe de toutes pour les plantes de la terre. ]omme l'arbre pousse ses rejetons vers la cime, et [ue la plante fleurit à son sommet, il est à croire ue. le caractère des plus nobles créatures est d'a- loir un développement analogue, un pareil mode ! e station , sans ramper sur le sol conune un sque- "îlte appuyé sur quatre piliers; mais, dans les pre- uières périodes de son abjection, il faut que la ig6 LIVRE IT. créature développe ses facultés animales, et qu'elle " apprenne à exercer ses sens et ses instincts avant de parvenir à notre attitude à la fois plus libre et plus parfaite. Elle en approche par degrés. Le ver rampant élève autant que possible sa tête hors de la poussière du sol , et l'amphibie se glisse , en traî- nant son corps, sur le rivage. Le cerf orgueilleux , le noble cheval marchent, le cou élancé : les ins- tincts de l'animal apprivoisé sontamortisj son intel- ligence est nourrie d'idées qui sont hors de sa portée, qu'il prend sur parole sans pouvoir les comprendre, et auxquelles il finit par s'accoutumer aveuglément. D'abord obscure et presque inefficace, une loi du règne invisible de la nature excite par degrés le corps affaissé de l'animal à s'élever de lui- même j l'arbre organique s'élance en ligne droite, et ses fleurs s'épanouissent avec plus de liberté. La poi- trine s'arrondit, les hanches se resserrent, le cou se détache ; les sens se perfectionnent et se con- centrent dans une conscience plus intime, et bien- tôt dans le phénomène divin de la pensée : et ces prodiges quand ont-ils paru dans le monde ? si ce n'est au moment où, les pouvoirs organiques étant suffisamment développés par le verbe créateur, il prononça cette parole : Que la créature se lève et (jue ses regards contemplent le ciel! CHAPITRE III. CHAPITRE IIL '97 L'homme, doué de sens plus parfaits que les animaux, est formé par son orga- nisation pour Vart et le langage. Si l'homme eût rampé sur la terre, tous ses sens, renfermés dans un cercle plus étroit, eussent été rabaissés sous le domaine des instincts inférieurs, comme le prouve l'exemple des hommes sauvages j l'odorat et le goût eussent été, de même que dans les animaux, ses guides constans. Élevé au-dessus de la terre et des plantes, ce n'est plus le sens de l'odorat qui domine en lui, mais celui de la vue. Ce dernier a un champ plus vaste : il se développe depuis l'enfance dans la géométrie la plus délicate des lignes et des couleurs. Placée en descendant sous la projection du cerveau, l'oreille est plus voisine du réceptacle interne des idées , tandis que dans les animaux elle se dresse, pour ainsi dire, comme une sentinelle, et que sa forme externe n'est pas moins délicate que le pouvoir dont elle est l'organe. Le mode de station droite rend l'art naturel à l'homme; car par cet art, le premier et le plus difficile que l'homme connaisse, il est initié à la pratique de la connaissance et devient pour ainsi jgS LIVRE IV. dire un art vivant et actif. Voyez l'animal ! Jusqu'à un certain point, il a des doigts comme ceux de l'homme; mais tantôt ils sont enfermés dans un sabot, tantôt terminés par des griffes, ou toute autre forme. Destiné à marcher droit, l'homme a les mains libres; instrumens adroits des opéra- tions les plus délicates, elles sont toujours prêtes à recevoir des impressions nouvelles et distinctes ; et ce ne fut pas sans raison qu'Helvétius pré- ! lendit qu'elles sont d'un grand secours à la rai- son de l'homme; car combien d'idées l'éléphant n'acquiêrt-il pas par le moyen de sa trompe? D'ailleurs, ce tact délicat est répandu sur tout le corps, et des hommes privés de leurs bras ont fait avec les doigts des pieds des ouvrages d'art aux- quels les mains ne suffiraient pas toujours. Le pouce de la main , le grand orteil , qui sont formés dans leur structure nmsculaire avec un soin si particu- lier, quoiqu'ils nous semblent avoir peu d'impor- tance dans la conformation générale du corps , sont d'une uiihté presque indispensable, l'un pour se tenir droit et pour marcher, l'autre pour saisir les objets, et en général pour tOus les besoins de la pensée qui exerce un art. On a souvent répété que l'homme a été créé sans défense, et qu'un des caractères qui le distinguent, c'est l'impuissance où il est réduit. Rien n'est plus faux que cette assertion j il a des armes pour se CHAPITRE III. igg défendre, comme toutes les autres créatures. Le singe manie le bâton ; il jette de la boue et des pierres ; il grimpe sur les arbres , et il échappe au serpent, son plus cruel ennemi. Il découvre les toits des maisons et va même jusqu'à tuer des hommes. La jeune fille sauvage de Songi s'était armée contre sa compagne d'un bâton , dont elle l'avait frappée à la tête , et la force qui lui manquait , était bien compensée par l'habileté qu'elle avait à courir ei à grimper. Ainsi l'homme, à l'état sauvage , n'est pas, par la nature de son organisation, privé de défense; et quand il est debout et civilisé, quel animal a les inslrumens qu'il possède dans ses bras, dans ses mains, dans la mobilité de son corps et dans toutes ses facultés ? L'art est la plus puissante des armes, et l'homme est un art vivant , une arme organisée pour la défense. Il n'a, il est vrai, ni griffes, ni dents pour attaquer ; mais il était destiné à être une créature douce etpacifique^ et non pas à devenir un cannibale. Combien n'est-il pas de facultés qui, cachées dans chacun des sens de l'homme , ne sont ré- ivélées que par la nécessité, le besoin, la maladie, le manque de quelques autres sens, une coiifor- imation monstrueuse ou un accident fortuit! et par là nous pouvons conjecturer que nous renfermons ! en nous d'autres sens qui ne doivent pas se mani- fester dans ce monde. Si des aveugles ont élevé le 200 LIVRE IV. sentiment du toucher et de l'ouïe, la mémoire, le pouvoir de calculer, à un degré de perfection qui paraît incroyable aux hommes ordinaires, n'est-il pas à présumer qu'une foule de trésors inconnus , aussi précieux par leur variété que par leur beauté , restent enfouis dans d'autres sens , sans avoir été développés dans notre constitution présente? Déjà, à quelle finesse de perception , à quelle exactitude, à quelle délicatesse , dans les rapports de la vue et de l'ouïe , l'homme n'est-il pas parvenu ! Or, il faut croire que ce mouvement de perfection augmen- tera dans un état supérieur, puisque, selon l'obser- vation de Berkley, la lumière est le langage de la divinité , dont nos sens les plus parfaits ne font qu'épeler ici-bas les élémens dans un millier de formes et de couleurs. La mélodie, que l'oreille humaine perçoit et que Tart développe , n'est autre que la science mathématique pure que l'ame ne fait qu'appliquer par l'entremise des sens, et c'est aussi ce qui arrive pour les lois de la géométrie la plus rigoureuse. Sans avoir une conscience nette de ses théorèmes , elle en fait l'application exacte par le moyen de l'œil que frappent les rayons de lumière. Dans quel étonnement tomberions-nous, si, nous élevant d'un degré, nous pouvions voir distincte- ment tout ce que nous exécutons au sein des té- nèbres avec nos sens et nos facultés dans le sys- tème compliqué de notre machine divine : noble CHAPITRE III. 301 destinée , à laquelle l'animal semble se préparer lui-même d'une manière conforme à son organi- sation ! Toutefois, ces instrumens de l'art, le cerveau, les sens et les mains, seraient inutiles, même avec l'attitude droite, si le Créateur ne nous eût pas accordé, pour les mettre en œuvre, le don céleste de la parole. C'est par elle que s'éveille la raison endormie, ou plutôt, la capacité pure de la raison, qui d'elle-même condamnée à une éternelle oisiveté, acquiert par la parole une puissance et une effica- cité vitales. Ce n'est que par la parole que l'œil et l'oreille , en un mot , que les impressions de tous les sens sont réunies en un seul et même foyer dans la pensée souveraine, dont les mains et les autres membres ne sont que les instrumens serviles. L'exemple des sourds et muets de naissance prouve combien il est difficile à l'homme privé de la pa- role, d'atteindre à des idées raisonnables, même en vivant au milieu d'autres hommes, et jusqu'à quel point l'état animal domine avec tous ses ins- tincts les plus dégradans. Sans s'inquiéter en rien de la valeur morale de leurs actes , ils imitent tout ce que leur œil aperçoit, mais avec moins de per- fection que le singe, parce qu'ils n'ont pas de sen- sorium interne pour distinguer les objets, ni même de sympathie pour leur propre espèce. On a des exemples de sourds et muets de naissance qui ont 202 LIVRE IV. égorgé leur frère, parce qu'ils avaient vu égorger un poTc , et qui sans frcniir lui ont arraché les entrailles, pour mieux imiter ce qui s'était passé sous leurs yeux ' ; preuve eftroyable de ce que peuvent fliire d'eux-mêmes l'inielligence si frêle de l'homme et les sentimens de l'espèce. 11 faut donc considérer les organes délicats de la parole comme les inslrumens qui ont servi à l'éducation de notre raison, et le langage comme l'étincelle céleste qui enflamme par degrés notre pensée et nos sens. Dans les animaux, nous apercevons des essais, des préparations qui ont pour but la parole; et, ici aussi la nature s'élève par degrés dans ses opérations jusqu'à la perfection de cet art dans l'homme. La fonction seule de la respiration exige le concours de la poitrine entière, avec ses os, ses ligamens et ses muscles, du diaphragme , d'une partie de l'abdomen, du cou et des épaules; c'est pour ce phénomène organique que la nature a construit toute la colonne épinière, avec ses liga- mens et ses côtes, ses muscles et ses vaisseaux. Elle a donné aux parties du thorax le degré de fixité et de mobilité nécessaire , et elle s'est élevée successivement des créatures inférieures, jusqu'à former, avec plus de perfection, des poumons et 1. Je me rappelle que Ton en cite un exemple dans SaclCs vertheidii^tein Glauben der Chrislen : Défense de la foi chré- tienne, par Saclc , et j'en ai vu plusieurs dans d'autres ouvrages. CHAPITRE m. 205 la trachée- artère. L'animal qui vient de naître, aspire avidement le premier souffle; mais bientôt après, il semble inquiet, comme s'il était arrivé quelque accident auquel il n'était pas préparé. D'innombrables parties sont destinées à concourir à cette fonction ; car presque toutes les parties du corps ont besoin d'air pour agir avec efficacité. Cependant quelque avidité que toutes les créatures aient pour ce divin souffle de vie, elles ne sont pas toutes douées de la voix et de la parole, qui, en dernier résultat, est l'effet combiné de l'action du sommet de la iracliée-artère, de quelques cartilages et de quelques muscles, et de ce simple membre, la langue. Cet artisan si varié de toutes les pen- sées et de toutes les paroles, nous apparaît sous la forme la plus simple ; c'est lui qui a mis en mou- vement non -seulement toute la sphère des idées humaines, mais qui a exécuté, par le moyen d'un peu d'air, que les lèvres mobiles laissent échapper en s'entr'ouvrant à demi , tout ce que l'homme a entrepris sur la terre. Rien n'est plus intéressant que d'observer la gradation que la nature a suivie pour conduire ses créatures, depuis le poisson, le ver et l'insecte muet, au phénomène de la voix et de la iparole. L'oiseau jouit de son chant, comme de l'oc- cupation la plus heureuse et de la qualité la plus excellente dont il a été doué par le Créateur. L'ani- mal qui a de la voix, a recours à elle, quand il suit 204 LIVRE IV. i quelque penchant, et qu'il cherche à exprimer ou 1 ses plaisirs ou ses souffrances ; il fait peu de gestes, et ceux auxquels la nature a refusé, toute propor- tion gardée, une voix animée, sont les seuls qui parlent par signes. Par sa conforniation, la langue de quelques animaux est en état de prononcer des paroles, dont ils ne comprennent pas le sens. L'or- ganisation externe, surtout quand elle est aidée par l'homme, hâte le développement de la capacité interne. Mais ici se trouve un obstacle invincible, et le singe, malgré toute sa ressemblance avec l'homme , est évidemment et forcément privé de la parole, à cause des masses de chair qui sont placées sur les côtés de la trachée-artère.^ Pourquoi le père de la nature humaine en a-t-il agi ainsi ? Pourquoi n'avoir pas permis au singe, imitateur de tout , d'imiter précisément ce critérium du genre humain , et lui en avoir interdit les moyens par des obstacles particuliers? Entrez dans un hô- pital de fous, et prêtez l'oreille à leurs discours; écoutez les cris inarticulés des monstres et des idiots : que leurs accens sont douloureux ; qu'il est triste d'entendre ainsi le don de la parole profané par eux ! Et combien ne serait-il pas plus profané encore dans la bouche du singe grossier, lascif et 1. Voyez l'Essai de Camper sur les organes de la parole dans- les singes. (Transact. philos., 1779, part, i.) CHAPITRE m. 20S brutal, s'il pouvait imiter le langage humain avec cette demi -intelligence que je n'hésite pas à lui accorder! Un mélange odieux de paroles combi- nées avec les pensées d'un singe ! Non ! la faculté divine du langage ne devait pas être ainsi désho- norée; aussi le singe est -il muet, plus muet que ses compagnons, qui ont chacun, même la gre- nouille et le lézard , une voix particulière. Mais la nature a formé l'homme pour l'usage de la parole, et c'est pour cela qu'elle lui a donné une attitude droite, et qu'elle a placé sa poitrine voûtée sur une colonne. Les hommes qui ont été par accident élevés parmi les animaux, non-seule- ment ont perdu l'usage du langage, mais jusqu'à un certain point la puissance de l'acquérir : preuve ; évidente que leur gosier s'était déformé et que la parole humaine ne peut se rencontrer qu'avec l'at- titude droite ; car, bien que plusieurs animaux aient les organes de la parole aussi bien que l'homme, aucun d'eux n'est capable de fournir ce flot con- tinu qui s'échappe librement de la poitrine de l'homme et des douces inflexions de ses lèvres. L'homme, au contraire , peut non seulement imiter tous leurs sons, tous leurs accens, de telle sorte j qu'il est, comme dit Monboddo, \ oiseau moqueur î des créatures terrestres; mais un Dieu lui a en- seigné l'art d'exprimer ses idées par des articulations de voix , de peindre des formes par des sons et de 200 LIVRE IV. gouverner la terre par la puissance de sa parole. Sa raison et son perfectionnement viennent du langage , car c'est par là seulement qu'il se gou- verne lui-même et qu'il réalise véritablement la réflexion et la liberté pour lesquelles son organi- sation n'avait fait que lui donner des capacités oisives p:u- elles-mêmes. Il peut, il doit exister des ^créatures supérieures dont la raison s'explique par le regard ; un caractère visible leur suffit pour former et distinguer des idées ; mais l'iiomme de cette terre est instruit par l'oreille à comprendre le langage de l'œil. Il faut d'abord que la diffé- rence des choses soit gravée dans son ame par la voix d'un autre ; et par là il apprend à communi- quer ses propres pensées, d'abord probablement par des inflexions fortement accentuées , et ensuite par le son vocal et par le chant. Les nations orien- tales ont un mot expressif pour désigner les ani- maux, qu'elles appellent les en/ans muets de la terre. Au moment où l'homme fut organisé pour la parole, il reçut le souffle de la divinité, le germe de la raison et de l'éternelle perfection , l'écho de cette voix faite pour gouverner la terre; en un mot, \art céleste des idées y le père de tous les arts. 1 CHAPITRE IV. CHAPITRE IV. 307 L'homme est organisé pour des instincts plus puj^s que ceux des animaux , et en conséquence pour la liberté d'action, - On répète incessamment que l'instinct manque à l'homme et que c'est là le caractère distinctif de l'espèce : mais il a tous les instincts que possèdent les animaux qui l'entourent : seulement , pour qu'ils soient conformes à son organisation, ils sont or- ionnés en lui suivant des rapports plus délicats. Il paraît que l'enfant , dans le sein de sa mère, passe par tous les états qui appartiennent à une créature terrestre. Il nage dans l'eau j il reste pen- ché, la bouche ouverte : ses mâchoires sont léjà développées avant d'être recouvertes par les èvres, qui ne se forment que tard. A peine est-il ^enu au monde, qu'il aspire l'air, et le premier icte qu'il accomplit sans en avoir été instruit, est le sucer. Tout le procédé de la digestion et de la lutrition, de la faim et de la soif, se fait par ins- inct, ou par quelque impulsion encore plus obs- ure. Les pouvoirs musculaires et générateurs endent également à acquérir leur développement omplet; et si quelque passion ou quelque maladie irive Ihomme de sa raison, on remarque aussitôt 208 LIVRE IV. en lui tous les instincts animaux. Le danger et la nécessité révèlent dans l'homme, et même dans des nations entières qui mènent une vie sauvage, les capacités, les sens et les pouvoirs des animaux. L'homme n'est donc pas, à proprement parler, privé d instincts ; mais ils sont réprimés en lui et subordonnés à un système plus parfait de nerfs el de sens ; sans eux, la créature, qui tient encore en grande partie de l'animal , ne pourrait pas vivre. Mais quel est le mode de répression ? comment la nature les range-t-elle sous l'empire du genre nerveux? Considérons leurs progrès depuis l'en- fance , et cet examen nous montrera sous un aspect très -différent, ce dont les hommes se sont affligés si follement , comme de la faiblesse humaine. L'homme, dans sa première enfance, est plus faible qu'aucun autre animal , et cela pour une raison évi- dente ; c'est qu'il est destiné à recevoir une figure qui ne peut pas se développer dans le sein de sa mère. Les quadrupèdes reçoivent leur forme avant de venir au jour; et, quoique d'abord la tête soit disproportionnée, autant que celle de l'homme, elle atteint bientôt son exacte proportion. Les ani- maux en qui le genre nerveux prédomine , sont très- faibles aux premiers momens de leur naissance j mais l'équilibre des pouvoirs s'établit en quelques jours ou quelques semaines. L'homme seul reste long- temps faible; car il semble que tout son corps n'est CHAPITRE IV. 209 feit que pour la tête, qui est d'une grosseur dis- proportionnée dans le sein et pendant la première époque de la naissance. Les autres parties, qui ont besoin d'une nourriture terrestre, d'air et de mou- vement, mettent plus de temps à atteindre leur maximum, quoique, durant toute la période de l'enfance et de la jeunesse, elles grandissent dans de justes mesures , sans que la tête continue de se développer avec elles dans une égale proportion. L'enfant, dans la première époque de sa vie, est donc frappé d'une sorte d'impuissance dans les parties qui composent le sommet de son organi- sation; aussi les pouvoirs qui en dépendent sont- ils ceux que la nature s'empresse le plus de perfec- tionner. Avant d'apprendre à marcher, il apprend ià voir, à entendre, à toucher, et à se servir du mécanisme délicat et de la géométrie de ces sens. Il les exerce, comme tous les animaux, d'une ma- nière instinctive, et seulement dans une sphère plus élevée, bien que ce ne soit pas toutefois en vertu d'un art et d'une habileté innée; car toute l'indus- trie des animaux résulte d'impulsions plus gros- sières, et si elles dominaient dès l'enfance, l'homme resterait animal. Capable de tout faire sans avoir rien appris, il n'apprendrait aucune chose qui lui ippartînten propre. En un mot, ou la raison innée n'est en lui quun instinct, ce qui semble impli- g^uer contradiction; ou il faut, pour qu'il puisse i. i4 r>lO LIVRE IV. apprendre la raison^ qu'il vienne au monde dans l'état de faiblesse où il se montre à nos yeux. C'est là depuis son enfance l'objet de son étude, et il est formé par l'art à la raison, à la liberté et à la parole, comme il l'est à sa manière de marcher. L'enfant à la mamelle repose sur le cœur de sa mère, qui développe, en le caressant, le fruit de ses entrailles et de sa jeunesse. Les sens les plus déli- cats, l'œil et l'oreille, s'éveillent les premiers; le son et les formes leur servent de guides : heureux, s'ils ne sont point égarés ! Le sens de la vue se dé- veloppe peu à peu de lui-même; l'enfant porte at- tentivement ses yeux sur les êtres semblables à lui qui l'entourent, en même tenjps que son oreille écoute leur langage , et c'est ainsi qu'il apprend à distinguer ses premières idées. De la même manière, la main apprend peu à peu à palper, et alors ses membres tendent à se fortifier par l'exercice. Il commence par être un élève des deux sens les plus délicats; car l'instinct scientifique qui doit être for- mé en lui, n'est autre que la raison^ V humanité , un genre de vie propre à Phomme^ et tel qu'aucun animal ne peut ni le posséder, ni l'acquérir. Les animaux domestiques acquièrent, il est vrai, quel- ques connaissances par l'entremise de l'homme, mais seulement en tant qu'animaux, et sans devenir pour cela des hommes. Par là, on voit ce qu'est la raison humaine, M CHAPITRE IV. 211 ce mot, si souvent profané dans des écrits mo- dernes, jusque là qu'on l'a considérée comme un automatisfne inné, qui ne peut conduire qu'à l'er- reur. Dans la théorie, aussi bien que dans la pra- tique, la raisori n'est que le résultat d'une étude in- volontaire, la connaissance acquise du système et des rapports moraux et intellectuels pour lesquels l'homme est formé en vertu de son organisation et de son genre de vie. Nous ne savons pas ce que c'est que la raison d'un ange, pas plus que nous ne sommes capables d'avoir une perception claire de l'état interne d'une créature qui nous est inférieure. La raison de l'homme est une raison humaine; dès son enfance il compare les idées et ! les impressions de ses sens les plus délicats, et les t résultats de cette opération dépendent de la finesse I et de l'exactitude avec lesquelles il perçoit les ob- I jets, du nombre de ses perceptions et de l'habileté interne avec laquelle il apprend à les coordonner. L'unité qui sort de cet ensemble de choses, est sa pensée; et les diverses combinaisons de ses sen- timens pour iuger du vrai ou du faux, du bien ou du mal, des sources de bonheur ou de mal- heur; voilà ce qui compose sa raison, l'œuvre progressive des divers phénomènes de la vie hu- maine. Admirable puissance, qui n'est point innée en lui , mais qu'il acquiert peu à peu , et c'est d'après la nature des impressions qu'il a reçues, i 3 1 i LIVRE IV. des idées qu'il s'est formées des objets; c'est d'a- près la force et l'énergie interne qu'il a dévelop- pées en assimilant ces impressions diverses à ses facultés morales, que sa raison est ou riche ou pauvre, ou saine ou malade, ou étroite ou éten- due, comme son corps même. Si la nature nous a trompés par de fausses perceptions sensibles, il faut nous abandonner à elle, et suivre les images décevantes qu'elle a placées devant nous. Tant que les hommes posséderont les mêmes sens, leurs erreurs seront les mêmes. S'ils nous trom- pent, et que nous n'ayons ni organes ni facultés pour reconnaître la fraude et pour ramener nos impressions à un type plus exact, notre raison est atteinte dans ses élémens pratiques, et il arrive souvent que cet état se prolonge pendant toute notre vie. Comme l'homme ne fait rien sans l'avoir appris, et que c'est là le caractère de sa destinée et de son instinct j comme il faut qu'il étudie jusqu'à sa manière de marcher, ce n'est qu'après plusieurs chutes qu'il parvient à se tenir debout, et souvent il n'atteint la vérité qu'à l'aide de l'erreur. L'animal, au contraire, se meut en sûreté sur ses quatre pieds; car il a pour guides les impulsions et les sensations les plus fortement imprimées. L'homme jouit de la prérogative royale de porter au loin ses regards dans l'espace, la tête élevée j mais il faut avouer qu'il voit plus obscurément et moins juste; CHAPITRE IV. 2l3 souvent même il s'oublie en marchant, et il n'est rappelé à lui que par le choc inattendu de l'étroite base sur laquelle repose tout l'édifice des idées et des jugemens que son cœur et sa tête ont rassem- blés. Mais il n'en reste pas moins , conformément à la haute destination de sa raison^ ce qu'il n'est donné à aucune autre créature d'être sur la terre, un fils de Dieu, un souverain du monde. Pour mieux reconnaître la prééminence de cette destinée, examinons ce qui est contenu dans le don. suprême de la raison et de la liberté y et combien la nature a hésité, pour ainsi dire, avant de con- fier ces puissances à une créature aussi frêle, aussi compliquée, aussi terrestre que l'homme. Les ani- maux ne sont que des esclaves courbés, bien que quelques-uns de l'espèce la plus noble portent la tête droite, ou au moins élèvent librement leur cou. Mais leurs intelligences, que la raison ne dirige point, sont subordonnées aux impulsions de la nécessité, et faites pour servir aveuglément les sens et les appétits. L'homme est de toutes les créatures la seule qui soit restée libre : il marche droit; il tient la balance du bien et du mal, du vrai et du faux ; il peut examiner et choisir. Comme la nature lui a donné deux mains libres pour lui servir d'ins- trumens, et un œil perçant pour diriger sa marche, non - seulement elle lui a donné le pouvoir de placer les poids dans la balance, mais encore elle 21 4 LIVRE IV. a permis qu'il fût lui-même, pour ainsi dire, un poids dans le bassin. Il peut tomber dans les plus 1 grandes erreurs et se tromper volontairement : il peut apprendre avec le temps à aimer les chaînes qui pèsent sur lui contre le droit de la nature et à les orner de fleurs. Ce qui a lieu pour sa raison égarée, arrive aussi pour sa liberté, ou méconnue ou effrénée; dans la plupart des hommes, le rap- port des forces et des penchans est tel quil a été établi par l'habitude ou la convenance. L'homme fait rarement attention à ces choses, et il peut tom- ber au-dessous de l'animal, lorsqu'il est dominé par de vils penchans et d'odieuses habitudes. C'est un roi, conservant encore l'apanage de sa liberté, même quand il en abuse de la manière la plus détestable. Il peut encore choisir; quand même c'est pour choisir le mal ; il obéit à son propre commandement, même quand, par sa propre vo- lonté, il se porte aux excès les plus méprisables. Devant celui qui sait tout, et qui lui a conféré ces pouvoirs, il est vrai que sa liberté et sa raison ont des bornes, et il est heureux qu'il en soit ainsi; car celui qui a fait surgir la source dont elles dériv.°nt, a sans doute prévu la pente qu'elles devaient suivre, et il n'ignore pas quelle direction il faut leur don- ner pour que le torrent, jusque dans son cours le plus impétueux, ne puisse échapper à ses atteintes. Mais ceci n'apporte aucun changement ni dans la CHAPITRE IV. 2l5 chose elle-même, ni dans la nature de l'homme; il est et demeure, en soi, une créature libre, quoi- que la bonté, qui comprend tout, l'embrasse jusque dans ses folies, et les fasse tourner à son bien par- ticulier et au bien général. Comme le boulet qui s'élance de la bouche du canon, ne peut s'échapper de l'atmosphère terrestre, et que, lorsqu'il tombe, c'est en vertu d'une loi uniforme de la nature, de même l'homme, dans l'erreur et dans la vérité, soit qu'il tombe ou qu'il s'élève, est encore l'homme; faible il est vrai, mais né libre; il est sinon raison- nable, du moins capable d'une raison supérieure, sinon formé à l'humanité, au moins doué du pou- voir de l'atteindre. Newton, Fénélon, les malheu- reux habitans de la Nouvelle-Zélande et de la Terre de feu, sont tous des créatures d'une seule et même espèce. Il paraît, en effet, que toute la variété possible dans l'usage de ces nobles attributs de la pensée, devait se présenter sur la terre. H y a évidemment une échelle progressive depuis l'homme qui sert de limite à l'animal, jusqu'au génie le plus élevé qui puisse apparaître sous la forme humaine. Et com- ment s'en étonner, quand nous voyons l'immense série des animaux s'approcher de nous, et le long cours que la nature a été obligée de prendre pour préparer organiquement en nous la fleur fécondante de la raison et de la liberté? H est à croire que toutes 2l6 LIVRE IV. les combinaisons qui pouvaient se présenter sur notre terre, existent réellement, et nous ne serons en état de donner une explication satisfaisante de l'ordre et de la sagesse dont cet immense univers nous fournit le spectacle, qu'au moment où, avancés de quelques degrés, nous apercevrons pour quelle lin une telle variété a été ordonnée dans le champ de la nature. Ce qu'il faut remarquer ici, ce sont des lois nécessaires, car il fallait que la terre entière fût habitée jusque dans ses déserts les plus lointains 5 et celui qui étendit ainsi sa surflice, peut seul dire pour- quoi il plaça dans ce monde les habitans de la Terre de feu et de la Nouvelle-Zélande. Le plus grand con- tempteur de la race humaine ne peut nier que les nobles plantes de la raison et de la liberté n'aient produit de beaux fruits, quand elles ont été échauf- fées par les rayons célestes du soleil, quoique plu- sieurs branches sauvages aient étendu leurs om- bres sur les enfans des hommes. A peine croirait- on, si l'histoire ne le confirmait, que la raison humaine a pu s'élever à de si grandes hauteurs, s'efForçant non-seulement de découvrir, mais en- core d'imiter la divinité qui crée et qui conserve. L'homme a cherché et découvert l'unité et l'intel- ligence, l'ordre et la beauté dans le chaos des êtres que les sens lui ont manifestés. Quant aux pouvoirs les plus secrets, dont il ne connaît point l'essence interne, il a observé leurs phénomènes externes et CHAPITRE IV. 217 suivi leur mouvementj il a calculé leur nombre et leur mesure, déterminé leur vie et leur être, pai- Lout où il a aperçu leurs effets, dans le ciel ou sur la terre. Tous ses essais, même quand ils sont erronés ou fantastiques, n'en sont pas moins des areuves de sa majesté, de sa grandeur, de son ori- 2,ine céleste. L'être qui a créé toutes choses, a jeté m rayon de sa lumière, une émanation de son es- îence dans la poussière de nos corps; et quelque lumble que soit l'homme, il peut se dire à lui-même : c J'ai quelque chose qui m'est commun avec Dieu; : je possède des facultés que l'Être suprême, que je : connais dans ses ouvrages, doit aussi posséder; : car il les a développées dans les objets environ- nans. '' Probablement que cette ressemblance est e but où tend toute la création terrestre. Il ne )Ouvait produire rien de plus parfait sur ce théâtre; nais il n'a point négligé de s'élever jusque là, et le porter à ce point extrême la série des êtres )rganisés. De là vient l'uniformité de la progres- ion à travers toute la variété des formes qui se )résentent. De la même manière, la liberté a produit de no- ies fruits, et a également bien mérité, et par ses laines, et par ses sympathies, et par ce qu'elle a re- toussé, et par ce qu'elle a recherché. Si les hommes int rejeté les lois d'un instinct aveugle, pour subir olontairement les liens du mariage, de l'amitié 21 8 LIVRE IV. sociale, de la fraternité et de la fidélité dans la vie et dans la mort ; s'ils ont abdiqué leurs propres volontés, pour se soumettre à l'empire des insti- tutions ; s'ils ont établi et défendu de leur sang l'autorité légale de l'homme sur l'homme , quoi- qu'elle reste encore loin de sa perfection ; si des mortels généreux se sont sacrifiés pour leur pays, si non-seulement ils ont perdu leur vie dans un moment tumultueux, mais, ce qui est bien pliis magnanime, si le jour et la nuit, pendant des mois et des années, ils n'ont pensé dans le travail non interrompu de toute une vie, qu'à préparer, au moins suivant leur opinion, la paix et le bonheur d'une multitude aveugle et ingrate; si des philo- sophes se sont soumis volontairement à la calom- nie et à la persécution, à la pauvreté et aux besoins par le désir glorieux de propager la vérité, la liberté et le bonheur dans l'espèce humaine; s'ils ont mis toute leur félicité à répandre sur leurs frères les plus sublimes bienfaits dont ils étaient capables; tout cela certainement atteste d'immenses vertus, et la puissance de cette destinée intérieure qui nous appartient et qui nous est inhérente; car,! à vrai dire, je ne saurais expliquer sans elle ces phénomènes de l'ordre social. Il faut avouer que le nombre de ceux qui se sont ainsi distingués de la foule , et qui , semblables à des médecins dévoués, se sont élevés à des actions que le mou- CHAPITRE V. 219 ^'einerit instinctif ne leur eût point commandés, ?st très-limité ; mais ce petit nombre a été la fleur ie l'espèce, ils sont les fils libres et immortels ie Dieu sur la terre; le nom d'un seul de ceux-là liépasse en gloire ceux d'un million d'autres. CHAPITRE V. Quelque délicate que soit la santé de Ihonnne, il est destiné^, par son o/'ga- nisaiion meniez à vivre plus lon^-teuips qu'aucune autre créature et a se répan- dre sur toute la surface de la terre. Par son mode de station, l'homme a acquis un legré de délicatesse, de chaleur et de force qu'au- :un animal ne peut atteindre. Dans l'état sauvage l est presque entièrement couvert de poils, surtout e long du dos ; et Pline l'ancien a fait un crime i la nature de ce qu'elle a refusé cette fourrure à 'homme civilisé. Dans sa bienveillance universelle, a mère de tous les êtres ne pouvait donner à homme une enveloppe plus précieuse que la peau lont elle l'a recouvert, et qui, malgré toute sa délicatesse , supporte les changemens de saisons et a température de tous les climats, quand elle est ddée d'un peu d'art, qui pour lui est une seconde nature. 220 LIVRE IV. Il est conduit à cet art non-seulenienl par rim- pulsion de la nécessité, mais encore par quelque autre puissance nioiiX5 sévère et mieux appropriée à son caractère. Quoi qu'en disent les philoso- phes, il est certain que la pudeur est naturelle à l'espèce humaine, et l'on ne peut nier que l'on aperçoit dans certains animaux des mouvemens instinctifs qui ont une sorte d'analogie avec ce sentiment. La femelle du singe se couvre de sa main, et l'éléphant, pour propager son espèce, sei cache dans quelque bois obscur et non fréquenté. A peine est-il sur la terre une nation ^ où les fem- mes ne fassent usage de quelque sorte de voiles, dès le moment où les passions commencent à s'éveiller: d'ailleurs, la sensibilité qui se développe alors, et d'autres circonstances, obligent l'homme à se vêtir. Avant même qu'il cherchât à protéger son corps contre la furie des élémens ou les ai- guillons des insectes par des vétemens ou des substances onctueuses, une sorte d'instinct naturel 1. On ne cile que deux nations entièrement nues, et dont la vie soit purement animale : les habilans de la Terre de feu, à l'extrémité de TAmérique du sud, et un peuple sauvage entre Arracan et Pégu. J'ai peine à croire que ces derniers soient réduits à un état aussi grossier qu'on nous le dit, et cela dans un pays si favorisé par la nature. Cependant ce fait est con- firmé par un des derniers voyageurs. (Mackintosh's Travels, vol. 1, pag. 3/ji ; London, lySa.) • OHAPITRE V. i221 le conduisit à la pudeur, dont la nature physique lui faisait un devoir. Dans les animaux les plus nobles la femelle ne s'offre pas elle-même ; il faut k^u'elle soit poursuivie. En cela, elle remplit à son insu les desseins de la nature : et dans l'espèce humaine, la femme est la gardienne de l'aimable pudeur , qui , en vertu du mode de station de l'espèce, ne pouvait manquer de se développer de bonne heure. Ainsi l'homme a été conduit à se vêtir lui-même. A peine eut -il acquis cet art et quelques autres encore, qu'il fut capable de supporter tous les climats, et de prendre possession de toutes les parties de la terre. Peu d'animaux , si l'on en excepte le chien, ont pu le suivre dans toutes les contrées; et encore combien ce dernier n'a-t-il pas changé de formes! combien sa constitution native n'a-t-elle pas été altérée! L'homme seul n'a subi que de légères modifications, et encore dans des parties qui ne sont point essentielles. On s'étonne Ide son immutabilité, quand on considère quelles variétés attendent les autres animaux dans leurs mi- grations. Sa nature délicate est si exactement dé- terminée, son organisation est si parfaite, qu'il occupe le degré le plus élevé et qu'il n'est suscep- tible que de quelques modifications, qui ne sont point des changemens caractéristiques. Comment expliquer cette différence? Par son ..*•*-' 222 LIVRE IV» allitude clroiie,el par rien autre. Si nous marchions sur les pieds et sur les mains, comme l'ours et le singGj on ne peut douter que les différentes espèces du genre homme (pour me servir de cette ignoble expression) ne fussent renfermées dans des limites ; plus étroites , qu'elles ne pourraient dépasser. L'homme-ours aimerait son climat froid, Ihomme- singe son climat chaud. Nous reconnaissons même maintenant que, plus une nation est grossière, plus elle est enchaînée, par ses habitudes physiques et morales, à sa contrée et à son climat. Si la nature a élevé l'honmie au-dessus du sol, c'est pour quil règne sur la terre. S'il se distingue des autres créatures par une constitution plus délicatement organisée , par une circulation du sang mieux élaborée, par un mélange plus varié des fluides; si un degré de chaleur vitale plus fixe et plus intime lui permet d'habiter la Sibérie 1 et la zone torride, c'est à son mode de station qu'il en est redevable. Composée avec plus d'artifice, c'est sa structure droite qui lui donne la faculté de supporter les deux extrêmes de chaleur et de froid. Nulle autre créature sur la terre ne peut résister à une température qui pourtant n'opère en lui que de très-faibles changemens. Il Hiut avouer que la délicatesse môme de sa cons- titution et toutes les conséquences qui en dérivent, ont donné Heu à une foule de maladies auxquelles I CHAPITRE V. 225 les animaux ne sont point sujets, et dont Moskati' a fait une éloquente énumération. Le sang qui cir- cule dans une machine perpendiculaire, le cœur qui est pressé dans une position oblique, et les entrailles qui accomplissent leurs fonctions dans une situation droite, sont exposés à des dangers plus fréquens que dans le corps des quadrupèdes. Il semble surtout que la délicatesse excessive des femmes est un don qu'elles doivent payer bien cher. Mais ces périls sont diminués et ces maux adoucis de mille manières par la bienfaisance de la nature. Notre santé, notre bien-être, toutes nos percep- tions et nos impulsions ont un caractère plus élevé et plus spirituel. Aucun animal ne jouit un seul instant de la santé et du bonheur de l'homme. Aucun d'eux ne goûte le nectar que l'homme boit à longs traits. Considérées même simplement par rapport au corps, les maladies des animaux sont moins nombreuses, il est vrai, parce que leur or- ganisation est plus grossière; mais aussi elles sont plus obstinées et plus constantes dans leurs effets. La couche cellulaire de leurs corps, le tissu de leurs nerfs, leurs artères^ leurs os et même leur cerveau, sont plus solides que les nôtres, et aussi, si l'on excepte l'éléphant, dont la vie est presque I . J^oni horperliclien und wesentlichen Untersehiede der Thiere und Mcnschen. Gôttingen, i77i' 2 24 LIVRE IV. aussi longue que celle de riiomme, tous les quadru- pèdes qui nous entourent aiiivent beaucoup plus rapidement que nous à la vieillesse et à la mort. Le Créateur *a donc donné à Tliomme la vie la plus longue, et en même temps la santé la mieux éta- blie, et l'existence la plus féconde en jouissances que pût comporter une organisation terrestre. Tou- jours secouru par sa nature mixte et habilement compliquée, c'est à elle qu'il doit sa force et sa durée; et si noire organisation est affaiblie et dé- tériorée, comme un grand nombre d'exemples em- pêchent de le nier, il faut l'attribuer à des excès, à des folies et à des vices dont aucun animal n'est capable. Dans chaque climat la nature bienveil- lante a multiplié les plantes qui guérissent les ma- ladies dont il est le foyer; mais la confusion de tous les climats a pu seule changer l'Europe en un gouffre de maux que ne connaîtront jamais les peuples qui vivent selon les lois de la nature. Il est vrai que ces maux, dont nous sommes les premiers auteurs , ont été suivis d'un bien qui nous appartient au même titre, de la seule com- pensation que nous méritions, de cette foule de médecins qui aident la nature, quand ils suivent ses traces, et qui, s'ils ne peuvent ou s'ils n'osent obéir à ses averlissemens, envoient du moins le malade au repos suivant les règles de l'art. Avec quel soin maternel, avec quelle sagesse CHAPITRE V. 225 toute divine les périodes de notre vie et la durée de notre existence n'ont-elles pas été déterminées ! Toutes les créatures vivantes sur la terre qui doi- vent atteindre brusquement à la perfection de l'es- pèce, ont un développement rapide : elles sont mûres de bonne heure, et elles ont bientôt par- couru Ja carrière de la mort. Élancé comme un arbre du ciel, l'homme grandit lentement j comme l'éléphant, il reste long-temps dans le sein qui le nourrit : sa jeunesse se prolonge beaucoup plus que celle d'aucun autre animal. La nature a fait durer autant que possible l'époque qui est la plus favorable à l'éducation , au développement des idées, au sentiment du bonheur et à l'innocence des plaisirs. Un grand nombre d'animaux attei- gnent leur plein développement au bout de quel- ques années ou de quelques jours, et même pres- que au moment de leur naissance; mais ils n'en sont que plus imparfaits, et leur vie est d'autant plus courte que leur croissance est plus rapide : il faut que l'éducation de l'homme soit longue, parce qu'il a beaucoup à apprendre. Tout en lui dépend de l'habileté naturelle , de la raison et de l'art. Si ensuite sa vie est abrégée par les dangers sans nombre et les accidens auxquels il est exposé, du moins il a joui d'une longue jeunesse, libre d'ennuis; pendant que son corps et sa pensée se développaient, le monde s'étendait autour de luij i5 2 2.6 LIVRE IV. pendant qu'il croissait lentement, l'horizon, où se portaient ses regards, agrandissait le cercle de ses espérances, et son cœur, plein de vie et d'amour, excité par une curiosité inquiète, battait dans un impatient enthousiasme pour tout ce qu'il y a de grand, de bon et de sublime. Les désirs des sexes se font sentir dans l'homme qui suit le cours die la nature, plus tard que dans aucun autre animal; car il est destiné à vivre de longues années, et non pas à prodiguer avant le temps le noble trésor de ses facultés physiques et morales. L'insecte, qui jouit de bonne heure des plaisirs de l'amour, ne tarde pas à mourir. Tous les animaux chastes et , monogames vivent plus long-temps que ceux qui n'obéissent pas au lien conjugal. Le coq lascif meurt promptement; le biset fidèle peut arriver jusqu'à cinquante ans. Le mariage est donc commandé ici-bas au favori de la nature; sans cette loi, comme une fleur non éclose, il eût dépensé sans fruit ses années de vigueur et d'innocence. Après cela vien- nent de longues années pendant lesquelles sa rai- son mûrit sous l'influence des pouvoirs virils, et, il conserve la faculté de reproduction plus lohg-j temps qu'aucun autre animal. A la fin il cède à une mort paisible qui brise une alliance mal ci- nienlée entre la poussière et l'intelligence. Ainsi lu nature a combiné avec la structure fragile du corps humain tous les arts qui pouvaient se dé- CHAPITRE VI, 227 velopper au sein d'une organisation terrestre; et jusque dans ce qui abrège et affaiblit la vie, on voit qu'elle a compensé la brièveté de la jouissance par la plénitude, et les pouvoirs destructeurs par l'intensité de la sensation. CHAPITRE VI. '^Uhonime est formé pour l'humanité et la religion. Je voudrais pouvoir étendre la signification du mot humanité, et comprendre sous cette expres- sion tout ce que j'ai dit jusqu'à présent de la ' nature de l'homme, de l'excellence de sa raison et de sa liberté, de la perfection de ses sens et de ses instincts, de la délicatesse de sa santé qui n'exclut ■ point la force, et enfin de la mission qu'il a reçue de gouverner la terre ; car l'homme n'a pas de mot plus auguste pour représenter à la pensée sa desti- nation même, que celui qui sert à le désigner lui- même, lui, en qui l'image du Créateur est aussi visiblement empreinte qu'elle peut l'être ici-bas : il suffit d'esquisser sa forme pour indiquer ses plus nobles devoirs. 1. Tous les instincts d'un être vivant peuvent être ramenés à la conserçatiun de soi-même et à des rapports de participation à une autre destinée que la sienne. La constitution organique de l'homme, 228 LIVRE IV. si on y ajoute une direction supérieure, donne à ses instincts une extrême délicatesse; son altitude droite assure sa stabilité, et pour plus de précau- tions, il présente la circonférence la plus petite au dehors et le mouvement le plus varié au de- dans. Il repose sur une étroite base, et il lui est ainsi plus facile de couvrir ses membres ; son centre de gravité tombe entre ses hanches, plus souples et plus fortes que celles d'aucune autre créature, car il n'est pas d'animal qui déploie dans ces parties autant de mobilité et de force que l'homme. La position de ses bras, l'aplatissement et la force de sa poitrine lui ménagent des moyens de défendre sa face, son cœur, et de protéger, de- puis la tête jusqu'aux genoux , les parties vitales les plus nobles. Il est certain que des hommes ont rencontré des lions et les ont terrassés : l'Africain, quand il combine la prudence, l'adresse avec la force, peut lutter contre eux même à nombre iné- gal. Il faut avouer toutefois que l'homme est fait bien moins pour l'attaque que pour la défense : dans l'une, il a besoin du secours de l'art; dans l'autre , il est naturellement la créature la plus puissante de la terre. Ainsi, sa forme elle-même lui commande de vivre en paix, et non point de verser le sang et de se gorger de rapines : tel est le premier caractère de l'humanité. 2. Parmi les instincts qui ont rapport à autrui, CHAPITRE VI. 239 le désir cîe propager son espèce est le plus puissant de tous; dans l'homme il est subordonné au carac- tère de l'humanité: ce qui dans les quadrupèdes, même dans le chaste éléphant, n'est que copula- tion, est en lui, à cause de sa conformation, baiser et embrassement. De tous les êtres "vivans, l'homme est le seul dont la bouche soit marquée par le doux renflement des lèvres, c'est la partie de la face qui est la plus lente à se former : le contour charmant de ces lèvres intelligentes est comme la dernière trace du doigt de' l'amour. L'expression la plus modeste des langues de la haute antiquité, qu'il connut sa femme ^ n'est applicable à aucun animal; et si d'an- ciennes fables disent que les deux sexes, d'abord formés en hermaphrodites, comme dans les fleurs, furent séparés par la suite, cette fiction expressive, et d'autres semblables, tendaient à confirmer, sous une forme allégorique, la supériorité de l'amour de l'homme sur celui des animaux. Que ce désir dans l'homme ne soit pas soumis à l'empire des saisons , comme dans les animaux, quoique l'on n'ait pas fait sous ce rapport des observations attentives sur les révolutions du corps humain, c'est ce qui" démontre évidemment qu'il n'est pas l'esclave de la nécessité^ mais qu'il cède à l'attrait de la sympathie. Placé sous le domaine de la raison , il est fait pour obéir à une tempérance volontaire , comme tout ce qui appartient à l'homme. Ainsi l'amour dans l'homme / / - 230 LIVRE IV. devait être humain^ et pour cela la nature a déter- miné, indépendamment de ses formes, le dévelop- pement, la durée et la puissance des désirs dans les deux sexes; d'ailleurs, elle l'a rangé sous la loi ^nne alliance sociale volontaire et d'une douce commu- nauté entre deux êtres qui se sentent unis en un seul pour la vie. 3. Comme toutes les affections tendres, excepté l'amour qui donne et qui reçoit, se contentent de la participation^ la nature, pour rendre l'homme plus propre qu'aucune autre créature h participer h des impressions étrangères, a marqué d'une part son in- dividualité de la manière la plus prononcée, et de l'autre lui a donné une organisation conforme à chaque partie de la création, de telle sorte qu'il peut jouir et souffrir avec chacune d'elles, La struc- ture de ses fibres est si délicate, si fine et si élas- tique, ses nerfs sont répandus avec tant d'artifice sur chaque partie de son corps vibrant, que, sem- blable à une image de la divinité qui sent tout, il peut en général se mettre à la place de chaque créature et sentir avec elle au degré nécessaire pour établir l'harmonie, sans que son organisme soit dérangé, et même au risque de le déranger. Ainsi notre machine, en lant qu'elle est un arbre qui croît et qui fleurit, sent même avec les arbres. Il y a d'îs hommes qui ne peuvent voir sans douleur un pune arbre verdoyant coupé par le pied ou CHAPITRE YI. 23 1 détruit. On regrette sa cime élevée; on voit avec tristesse une fleur favorite se faner. Ce n'est pas avec indifférence que les yeux s'arrêtent sur un ver écrasé qui se tord dans tous les sens; et plus une créature est parfaite, plus son organisation approche de la nôtre, plus ses souffrances exci- tent en nous de sympathie. Il faut qu'il ait une étonnante énergie, celui qui ouvre sans sourcil- ler une créature vivante, et qui examine de sang froid ses mouvemens convulsifs : il n'y a qu'une soif insatiable de la gloire et de la science qui puisse amortir par degrés la sensibilité organique. Plus délicates que nous, les femmes ne peuvent assister à la dissection d'un corps mort; elles souf- frent dans chaque membre, à mesure qu'elles sui- vent la marche du scalpel; et cette souffrance est plus aiguë à proportion que la partie est plus noble et plus sensible. Les entrailles, quand elles sont arrachées, excitent le dégoût et l'horreur: quand le cœur est percé, quand les poumons sont par- tagés, le cerveau mis en pièces, nous sentons en nous-mêmes la pointe aiguë de l'instrument. Nous sympathisons, jusque dans le tombeau, avec le corps d'un ami mort; nous sentons la froideur de la fosse qu'il ne sent pas, et nous frissonnons quand ntjius touchons ses os. C'est ainsi que la mère commune, qui a pris toutes choses d'elle- même, et qui sent pour tous avec la sympathie la m. 232 LITRE IV. plus intime, a sympathiquemenl combiné l'orga- nisme humain. Ses fibres vibrans, ses nerfs sym- pathiques, n'ont pas besoin de l'ordre de la raison; ils se précipitent avant elle, souvent ils lui déso- béissent obstinément. Un commerce avec des gens fous , pour qui nous sentons quelque affection , excite en nous la folie; et cet effet est d'autant plus prompt, qu'il est plus redouté. Il est remarquable que l'oreille excite et aug- mente la compassion beaucoup plus puissamment que l'œil. La vue d'un animal, le cri que lui arrache la douleur, attirent tous ses compagnons, qui, comme on l'a observé, restent tristement au- tour de celui qui souffre, et semblent chercher quel soulagement ils pourraient lui donner. Il est également certain que l'homme , à l'aspect de la douleur , est saisi d'une sorte d'effroi qui précède la pitié. Mais la voix de celui qui souffre ne se fait pas plus tôt entendre, que la stupeur cesse et qu'il accourt vers lui : il est atteint jusqu'au cœur: serait-ce que le son change le tableau en un être vivant, et qu'il concentre en un seul point le souvenir de nos sentimens individuels et toutes les puissances qui sont réveillées en nous par les affections d'autrui? ou, comme j'incline à le croire, faut-il rapporter ce phénomène à une)|cause|qui repose dans les lois les plus secrètes et les plus profondes de l'organisme? Il suffit que le fait soit \/ CHAPITRE tl. 2 55 vrai, et qu'il démontre que le son et le langage sont les sources principales de la compassion de l'homme. Nous sympathisons moins avec une créa- ture qui ne peut soupirer, et qui, n'ayant pas de poumons, est plus imparfaite et se rapproche moins de notre propre organisation. Quelques sourds et muets de naissance ont montré par des exemples de la cruauté la plus monstrueuse qu'ils ne sen- taient ni pitié ni sympathie pour les hommes jet les animaux j et il est facile de trouver un grand nombre de faits pareils dans la vie des peuples sauvages ; cependant , même parmi ces derniers , la loi naturelle n'est pas entièrement effacée. Les pères qui sont poussés par le besoin et par la faim à sacrifier leurs enfans, les dévouent à la mort dans le sein de leurs mères, avant qu'ils aient entendu le son de leur voixj et plusieurs infanticides ont déclaré que rien ne fut si cruel pour elles, que rien n'a laissé des traces si profondes dans leur sou- venir, que la faible voix, que le premier cri sup- pliant de leur enfant. 4. Par quels admirables liens la mère de toute affection n'a-t-elle pas uni les