te f A* *: THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY 94404 t/.l OTTO HARRASSOWTZ BUCHHANDLUNG f. tt^'v V >.*eur d'Histoire a I'Kcole Folytechnique fed^rale de Zurich Edition revue par I' an. leu r ,( preci-dee !: MIKAKEAU qui en auraient eu tout autant s'ils eussent ele raes enfants... L'on a dans ce pays-ci et 1'on emporte assez communement une prevention centre les negres qui est injusle. Je regarde ce peuple-la comme tout a fait le meme que nous, a la couleur pres. Je doule meme que 1'esclavage ne nous rendit pas pire que lui. Lc regard toujours fixe sur les grands devoirs du present et de 1'avenir, il voyait souvent plus loin que quelques- uns des plus illustres de ses contemporains assis au gouvernail de 1'Etat : il previt ainsi des 1754 que les colonies americaines finiraient par se separer de 1'An- gleterre. Dans les spheres gouvernementales on savait appre- cier le talent du gouverneur de la Guadeloupe, mais on lui reprochait d'etre severe a 1'exces et 1'on se plai- gnait de la multitude de ses projetsde reformes. G'etait un fonctionnaire incommode. En vain le Marquis, son frere, qui lui cherchait des amis a la cour pour lui faire avoir de 1'avancement, lui recommande-t-il de baisser un peu le ton. Si c'est pour moi, lui repond-il, que tu te donnes le soin d'aller a Versailles, n'y va pas ; tu auras beau faire et beau dire, je ne ferai pas fortune... Veux-tu que je sois honnete homme et me casse le col, ou bien veux-tu que je fasse une fortune dont je rou- gisse pendant la vie et fremisse a Particle de la mort? En realite, ses previsions etaient justes. 11 ne fit point fortune, dansle sens ou 1'entendait le Marquis, ni pen- dant qu'il etait gouverneur, ni apres que sa mauvaise sant6 1'eut force d'abandonner ce poste. Sans doute, on 1'employa, apres que la guerre maritime eut eclate, dans Texpedition centre Minorque ; la surveillance des milices garde-cotes lui fut confiee, et il eut maintes lois 1'occasion de deployer devant 1'ennemi ses talents d'organisateur. Mais la perspective de voir donner a tant de talent et tant de courage une recompense ecla- tanle, le ministere de la Marine par exemple, s'enfuit CHVP. 1. LA FAMILLE MIRA13EAU 13 aussi vite qu'elle etait apparue. II n'etait point fait pour se pousser par la flatterie aupres d'une Pompadour; ennemi declare des plumes comme il appelait avec mepris ceux qui conduisaient la machine administra- tive, il dut renoncer a operer, comme ministre, les re- formes qu'il savait necessaires dans ce domaine dont, mieux que tout autre, il connaissait le triste etat. II ressentait une patriotique douleur en constatant la superiorite maritime de 1'Angleterre, et il consumait ses forces en efforts impuissants pour eveiller en France les cceurs engourdis. Fatigue a la fin de pre- cher a des sourds, il abandonna, apres la mort de son protecteur, le marechal de Belle-Isle, tout espoir d'arri- ver a une haute situation dans 1'Etat et se decida a se retirer dans son <* couvent, comme il appelait en plai- santant 1'ordre de Malte. En prononcant ses VCBUX il dit adieu a tout projet de manage, subordonnant sur ce point meme ses desirs particuliers a ceux du Marquis, son frere aine. Sa conduite envers ce frere nous etonne. Pleinement conscient de ses defauts, il le seconde cependant en toute occasion, par ses paroles et par ses antes. 11 le regarde comme le chef de la famille ; c'est a lui de lui montrer le chemin qu'il doit suivre. II ne fait jamais de comptes avec lui ; vingt-cinq ans apres la mort de son pere il ne sait pas encore ce qui lui revient de la succession. 11 accepte de devenir general des galeres de Malte parce qu'il sait faire plaisir a son frere qui espere trouver dans les revenus du chevalier de Malte une reserve pour ses propres enfants. Le calcul avait cependant quelque chose de hasardeux; il fallait verser avant tout, pour des depenses de toute sorte, une grosse somme d'argent que le Marquis se chargea de trouver. Le Bailli pouvait mourir avant d'etre arrive a une riche commanderie. Mais le Marquis decida qu'il en serait ainsi et sa decision fit loi pour son frere. 14 I \ VIK DK MIRAUEAU Le Bailli arriva a Malte pendant 1'ete de 1761, et y re- trouva Toccasion d'exercer sa critique centre des abus inveteres. L'ordre etait en pleine decadence, les freres, sauf quelques glorieuses exceptions, tombes dans la mollesse,les statats foules aux pieds ; toute la corruption du monde avait penetre dans cetie societe de moines- chevaliers, autrefois si respectable. Le Bailli, dont la simplicite de mreurs egalait la bravoure, essaya, dans la mesure de son pouvoir, de restreindre le luxe et d'habituer les jeunes chevaliers au metier de marin. Les freres les mieux intentionnes applaudirent a ces efforts et le pauvre peuple de 1'ile regardait avec admi- ration cet homme imposant, a la tete si expressive. Mais ailleurs il rencontra des obstacles. D'infames calomniateurs le peignirent au grand-maitre sous les couleurs les plus noires. II parvint a demasquer ses ennemis, et eut, apres une longue attente, la satisfac- tion d'avoir entre les mains le moyen de recompenser son frere pour tons les sacrifices qu'il avait fails, et d'assurer 1'avenir de ses neveux et de ses nieces. II echangea une commanderie peu lucrative, qui lui etait d'abord tombee en partage, centre une des plus riches de la langue provencale. Plus tard une autre comman- derie vint s'ajouter a la premiere, et ses revenus s'ele- verent jusqu'a cinquante mille livres par an. On lui faisait meme esperer qu'a la mort du grand-maitre, dont Fage etait fort avance, il serait appele a lui suc- ceder. Mais son frere desira le voir revenir en France : sa presence au chateau de Mirabeau pouvait etre de quelque utilite; et il quitta Malte au commencement de 1767. J'ai compris que tu desirais mon retour, lui ecrit-il, et ne me regardant que comme un morceau de la famille, j'ai cru devoir suivre les idees du chef. G'est a contre-creur qu'on le laissa quitter l'ile. 11 n'y revint que dix ans plus tard, pour un chapitre gene- ral, et n'y demeura que peu de temps. Pendant la OH A I', 1. -- LA FAMILLE MIRABEAU 15 tourmente revolutionnaire, il se fixa de nouveau au siege de 1'ordre, dont il ne vit point la fin lamentable. 11 mourut en effet a Malte en 1794, quatre ans avant que Napoleon, partant pour 1'Egypte, prit Malte sur son chemin. 11 avail passe tout le reste de sa vieillesse en France ; la plus grande intimite n'avait cesse de regner entre lui et son frere, qui, deja, s'etait rendu celehre corame auteur de 1* Ami des hommes avant de 1'etre comme pere de Mirabeau. CHAP1TRE 11 LE PERE DE MIRABEAU II n'est pas rare que les peres dcs grands hommes aient ete juges par la posterite avec une rigaeur imme- ritee. Qaelquefois les fils eux-memes y ont contribue. G'est ce qui est arriv6 pour le pere de Mirabeau. L'accusateur le plus ardent et le plus eloquent qu'il ait rencontre est celui qui lui devait 1'existence. Le temoi- gnage d'un fils sembla d'une puissance irresistible. L'image du pere de Mirabeau devint une caricature; on fit de lui Tincarnation de la tyrannic hypocrite, et on laissa de cote toutes les circonstances attenuantes que Ton aura.it pu invoquer en sa faveur. L'anlipathie que son nom inspirait etait si grande que meme ses qualites de penseur et d'ecrivain resterent pendant longtemps dans 1'oabli. Et cependant Ton peut preten- dre que beaucoup de ses meilleures idees, Mirabeau les avait puisees a 1'ecole de son pere. Peu de temps avant le debut de la Revolution, et, a vrai dire, pour un motif tout egoiste, il voulut, dans la dedicace de 1'oeuvre la plus considerable qu'il ait composee, rompre une lance pour la renommee scientifique de son pere. Mais il etait trop tard : 1'opinion publique avait pro- nonce son jugement. CHAP. 11. LE PERE DE M1RABEAU 17 II n'entrait pas dans les idees d'un vieux et brave soldat com me le Marquis Jean-Antoine de faire d'un de ses rejetons un maitre de la plume au lieu d'en faire un heros de 1'epee. Son fils Victor, ne Ie4 octobre 1715, fut, comme sesfreres, destine au metier des armes. Atreize ans, avant meme d'avoir fini ses etudes chez les Je- suites, il entra dans le regiment de Duras dont son pere avait ete colonel. Deux ans plus tard, parvenu au grade d'enseigne, il fut place a Paris dans une de ces ecoles ou les jeunes nobles achevaient leur education. Son temperament passionne le jeta bientot dans le tour- billon de la vie de plaisir; le theatre et une actrice fort aimable jouerent a cette epoque un grand role dans son existence. La nature se vengea et il fit une grave maladie. L'argent lui manquait pour conti- nuer a vivre sur le pave de Paris. Abandonne par son inexorable pere, il se vit force de recourir a la bourse de ses camarades. Le vieux marquis etait a bout de patience. II donna a son fils 1'ordre de rejoindre son regiment, et le jeune homme prit part a la courte campagne de 1734 centre 1'Empire, dans la guerre de succession de Pologne. Si tout avait marche comme le desirait son pere, il se serait alors mis bien en cour afin de pouvoir acheter un regiment ; un credit considerable lui etait meme ouvert chez un banquier de Paris. Malheureuse- ment, ni le pere ni le fils n'avaient le talent de s'insi- nuer dans la faveur des puissants du jour. Le Cardinal Fle.ury et le ministre de la guerre firent aussi peu Tun que 1'autre pour ce solliciteur maladroit; il fut presenle au roi, a Versailles, mais ses affaires n'en avancerent point plus rapidement. En peu de temps la vie dissipee qu'il menait dans la capitale le conduisit a des de- penses dont le chilTre depassait, dans de grandes pro- portions, 1'argent dont il pouvait disposer, llreconnais- sait, il est vrai, qu'un des axiomes de la science econo- 1 STERN, Mirabeau, I. 2 18 LA VIE DE MIRABKAU mique est qu'il ne faut rien devoir a personne ; mais le moyen de rester fidele a cette belle theorie, quand nn banqaier qai savait, en effet, qu'il n'aurait point de peine a rentrer dans SBS fonds des que son jeune debi- teur serait solvable, s'offrait obligeamment a lui avancer de 1'argent a 1'insu de son pere, meme sans qu'il eut un regiment ! A la mort de son pere il herita du marquisat de Mirabeau qui lui donnait, deduction faite de ce qu'il devait a sa mere, a ses freres, etc. un revenu d'environ seize mille francs. Mais ce revenu ne suffit point a re- mettre ses affaires en ordre. Saisi de cette fureur de speculation qui ne le quitta jamais, il acheta pour un prix fort eleve la terre de Bignon, pres Nemours, qui etait en tres mauvais etat et ne lui rapporta rien pen- dant de longues annees ; il fit 1'acquisition d'un hotel a Paris et, trois ans apres, il pleuvait encore a travers le toit de cette maison ; il commenca, a grands frais, la reparation d'un canal pour son chateau de Mirabeau et echoua completement dans cette entreprise. II n'avait point encore renonce a briller dans 1'armee, a la tete d'un regiment, et brulait du desir de se couvrir de gloire dans la guerre que la France venait d'entre- prendre, comme alliee de Charles VII. En 1742, il repa- rut a 1'armee, mais cette fois encore sans recevoir la recompense qu'il attendait. 11 se decida alors a prendre son conge et a se faire un nom ailleurs que dans les armes. Depuis longtemps deja 1'armee ne 1'attirait plus seule ; il avait trouve une autre carriere a son ambi- tion. 11 se representait parfois, sous des couleurs brillantes, le bonheur de ceux qui excellaient dans la republique des sciences et deslettres. Sa plume courait sans reluche ; vers et prose coulaient a torrents. II fut quelque temps en garnison a Bordeaux, il y connut Montesquieu, doat la gloire dut contribuer a faire naitre en lui cette passion si vive pour la renommee CHAP. II. LE PERE DE MIRABEAU 19 litteraire. Peu a peu ses etudes prennent une direction fixe; il se tourne vers 1'agrtculture et les sciences voi- sines ; comme il le disait lui-meme, un philosophe doit finir par la. Le temps n'est plus ou un homme de qua- lite rougitdes talents que luipeutdisputer un homme de rien, ecrivait-il a un ami devant Sequel il ne craignait point d'ouvrir son ame, auquel il ne rougissait point d'avouer que les femmes faisaient toute 1'occupation de sa folle jeunesse et que le derangement des mceurs lui etait devenu une seconde nature. Get ami etait Vauvenargues, le philosophe delicat et noble, que son Introduction a la connaissance de 1'es- prithumain a renducelebre f . Cen'est pas un medio- cre temoignage en faveur du marquis de Mirabeau que rintimite dans laquelle il vecut avec Vauvenargues jusqu'a la mort prematuree de ce dernier. Mais si Vau- venargues n'ignorait point les qualites superieures de son ami, il osait aussi lui signaler les defauts qui les accompagnaient. Vous, mon cher Mirabeau, vous etes ardent, bilieux, plus agite, plus superbe, plus inegal que la mer et souverainement avide de plaisirs, de science et d'honneurs. Le marquis de Mirabeau n'avait point ete juge trop severement par son ami; il se chargea de le prouver lui-meme en se lancarit dans 1'aventure la plus grosse de consequences ou il put se jeter, un mariage ou rien ne promettait un heureux succes et ou tout faisait prevoir le contraire. D'une famille illustre, jeune, spirituel, d'un exterieur fort distingue, quoique inferieur en cela a son frere le che- valier de Malte, il lui etait arrive plus d'une ibis d'etre accueilli d'une maniere tres affable par les parents de demoiselles a marier. Une fois meme on alia jusqu'a acheter les cadeaux de noces, puis tout se rompit. 1 QEuvres de Vauvernargues, 1857. Cf. Saiate-Beuve, Causeries du lundi, 3 e ed. Tome XIV. 20 I'-V VIE DE MlUAHIiAi; Quelque temps apres, aa moment ou le Marqais s& disposaita dire adieu a la carriere militaire, un Pari- sien de ses amis, qui etait loin de ccnnaitre le coeur humain comme Vauvenargues, lui parla d'un parti dont les avantages apparents le frapperent aussitot ; car, bien que tres desireux de se marier, il avait etc jusqu'alors tres circonspect. 11 s'agissait de la fille unique du genecal de brigade de Vassan, que le Marquis connaissait depuis long- temps deja. La mere, nee de Ferrieres, etait heritiere du mnrquisat de SaulvebcBuf en Perigord. La jenne fille, Marie-Genevieve, nee le 3 decembre 1725, avait deja tout un roman, pour Intelligence duquel il faut se reporter aux mceurs et aux coutumes juridiques de 1'epoque. Pour mettre fin a un prooes eritre les deux branches de sa famille maternelle au sujet de la lerre de Saulveboeuf, elle fut mariee a douze ans a un de ses cousins, qui pretendait avoir des droits a cette terre. A 1'origine, le contrat ne la concernait point, mais sa soeur ainee, a laquelle il se rapportait, elant morte, elle dut, comme il etait convenu, prendre sa place. Le cousin mourutavant que le mariage cut pu etre con- somme, et M" e de Vassan se trouva veuve sans avoir jamais ete femme. Le marquis de Mirabeau ne 1'avait probablement. ja- mais vue : elle habitait ordinairement avec sa mere un chateau du Limousin. En tout cas, son coeur n'etait aucunement de la partie. Sur le pere, M. de Vassan, il n'avait pas d'opinion bien particuliere. II pensait, comme il 1'a dit plus tard, conclure un excellent mar- che. Les de Vassan avaient une fortune considerable ; on evaluait leur revenu, qui avait pour source principale des biens-fonds, a trente mille livres ; et Ton pensait que leur fille unique serait richementdot^e. Mais M. de Vassan ne voulut pas s'engager a plus de quatre mille livres de rente; et encore cette somme ne devait pas CHAP. II. LE PERE DE MIRABEAU 21 etre comptee en especes, mais basee sur le revenu d'une terre qui dependait de Saulveboeuf ; il se delendil en effet en disant qu'il ne vivait pas en communaule de biensavec sa i'emme. Celle-ci,de son cole, refusa toute cession et se reserva meme le droit de disposer a son gre de la plus graride partie de. sa fortune. Ce fut en vain que Ton conseilla instamment au Marquis de ne pas s'avancer davanlage. Trop epris, il signa le contrat de mariage avec son ruse beau-pere, esperant qu'avec le temps il arriverait toujours a s'arranger avec les femmes. Aussitot apres, comme s'il eiit ete le plus impatient des amoureux, il partit en toute hate pour le Limousin ; quoique la mere ne lui cut pas fait une excellente im- pression et qu'il eut pu a peine dire quelques mots a la fille, il etait si presse qu'il souscrivit a tout ce qu'on voulut et se maria le 21 avril 1743. Sa conduite, quelque fougueuse que Ton suppose son caractere d'apres le portrait qu'en a trace Vauvenargues, serait incomprehensible si Ton n'avait soin d'ajouter qu'il etait conduit par une idee fixe. II se croyait appele a relever la gloire de sa famille et a faire, comme il di- sait a son frere le Bailli, d'une maison en Provence une maison en France. 11 voyaitdeja reunis a ses pro- pres possessions et aux terres qu'il pensait acheter, oelles dont M" e de Vassan devait heriter dans les pro- vinces de 1'ouest ; il se voyait a la tete de toute celte for- tune, 1'administrant scientifiquument et la leguant, en meilleur etat, a ses descendants. Mais il lui advint comme a la lailiere de la fable. Tandis qu'il faisait des chateaux en Espagne, tout ce qu'il avail disparut, et, en meme temps le bonheur de sa maison, qui n'etait fonde que sur un marche a la maniere d'une emptio spei. Peu d'hommes ont tenu leur livre de Doit et Avoir aussi exactement que le marquis de Mirabeau. Nous avons les inventaires les plus scrupuleux, ecrits de sa main* 22 I>A VIE DE MIRAIIEAU II se livrait a un travail penible, non seulement pour se rendre compte a lui-meme de ses receltes et de ses depenses, mais encore pour pouvoir les justifier devant ses enfants. Tel etait son desir de paraitre devant ce tribunal que des vingt ans, longtemps avantde songer au raariage, il avouait avoir ecrit et parle a ceux qui lui succederaient. Ce n'etait point un homme capable de dissiper sa fortune en frivolites que celui qui avail cette passion pour ses livres de comptes. 11 etait, person- nellement, tres simpledans sa vie etvoulaitque les siens le fussent aussi. Ses creanciers avouaient qu'il payait ponctuellement, jusqu'au dernier liard. 11 est vrai qu'il etait oblige d'emprunter d'un cote pour payer d'un autre ; etc'estainsique deses comptes en si bel ordre ressortait toujours un fait indeniable : un deficit toujours crois- sant. Homme a projets il etait et resta toujours, sans pouvoir jamais se corriger, ce qui devait faire de lui un detestable maitre de maison. Quand une des entre- prises qu'il avait concues menacait ruine, il so tournait immediatement vers une autre qui devait, croyait-il, le dedommager amplement des pertes qu'il venait de su- bir. II perdit d'abord une de ses illusions a la vue de cette terre de Saulveboauf appelee a fournir les quatre mille livres de rente que sa femme lui apportait en dot. Les de Vassan y conduisirent le jeune couple ; ils ne purent nier que la maison avec ses poutres brisees, ses fenetres sans vitres ne fut dans un pitoyable etat, et qu'on n'eut laisse les terres dans un abandon absolu. Au lieu de rapporter quelque chose, Saulveboauf reclamait avant tout des depenses considerables. De la fout le monde partit pour Mirabeau, en Provence. La respectable mere du Marquis avait ele loin d'approuver son mariage pre- cipile. Cependant, pour recevoir convenablement ses holes, elle avait appele macons et menuisiers, et or- donne des reparations qui furent du gout du Marquis, CHAP. II. LE PERE DE MIRAEEAU 23 mais firent une large breche a sa bourse. Trois mois durant, 1'essaim de visiteurs fut a ses trousses. Quand enfin la maison fut netloyee, pour employer son expression, il jeta un coup d'oeil sur ses affaires et s'apercut, ce qui ne fut pas sans 1'etonner un peu, que le mieux etait encore d'aller le plus tot possible se refu- gier a Saulvebceuf. II se rapprochait ainsi, il est vrai, de ses beaux-parents, mais il se decida a partir en son- geant a 1'etat dedelabrement de ce domaine, qui recla- mait Toeil du maitre ; le desir de connaitre et d'etre connu dans les provinces ou il devait avoir un jour de grands etablissements ne fut pas sans influer aussi sur sa determination. II mit done un regisseur a Mira- beau, le chargea de louer tout ce qu'il pourrait et d'en retirer le plus possible, vendit une partie du mobilier et s'installa avec sa fern me et sa mere a Saulvebosuf. II y travailla sans relache pendant deux ans, jusqu'aujour ou il trouva un tenancier a un prix convenable. Sans negliger de tenir un registre exact de ses droits sei- gneuriaux, il avait egalement trouve utile de faire abattre pour 20,000 francs de bois, ce qui fit crier au vol les parents de sa femme et les revolta. Debarrasse de Saulveboeuf, il s'occupa de sesautres proprietes.Son hotel de Paris necessitait des reparations couteuses et ne lui rapportait rien. II parvint a s'en del'aire, non sans perte, et en acheta un de proportions plus mo- desles, dans lequel il put convenablement habiter avec sa famille qui allait croissant. Eut-il eprouve le desir d'habiter la campagne, sans etre trop eloigne de la capitale, il avait cette terre de Bignon pres Nemours qu'il avait achete avant son ma- riage. Mais la aussi il y avait des murs ecroules a re- lever, des poutres pourries a etayer, des arbres a plan- ter, des fosses a ouvrir, et tous ces travaux, commences avec une hate fievreuse, absorberent des sommes assez importantes. Ce ne fut point tout. Aussitot que le Mar- ;>{. LA vn: DE MIKAKEAU quis eut appris que le due de Rohan desirait se defaire de son duche de Roquelaure, en Gascogne, pour la mo- dique somme de quatre cent cinquante mille livres, il ne reva plus que d'assurer a sa famille ce fief seigneu- rial, qui avail fait partie de 1'aneien comle d'Armagnac, avec ses treize paroisses, ses vingt-trois metairies, ses pres et ses forets. Sa mere, toujours raisonnable, le suppliait de ne point acheter chat en poche et de s'as- surer avant tout de la valeur reelle de son duche. Mais leduc desirait que tout fut termine promptement; il s'engagea a remplacer au double tout ce qui, mentionne dans le contrat de vente, se trouverait-inanquer. Le marquis signa, demanda a son notaire, etonne de son audace, quatre-vingt mille francs pour le premier ver- sement, et emprunta celle somme a gros inlerets. 11 se dirigea ensuite vers son duche et reconnut bienlot que 1'ensemble elail loin de repondre a la peinture brillante qu'on lui en avail faite. La reconnaissance de ses droils seigneuriaux donna lieu a plus d'un combal. el il fut oblige de soutenir un proces couteux contre un parent du due de Rohan ; et, au milieu de ces soucis, i! avail la consolation de savoir que ses beaux-parents disaient a. qui voulait les entendre que leur gendre etait un homme completement ruine. Apres avoir eu le plaisir de s'entendre nommer pen- dant huit ans due de Roquelaure, il s'estima heureux de pouvoir ceder a l'lat le fief qui lui avail coute si cher. Qu'il n'ait rien profile dans celte enlreprise, on peut Ten croire sur sa parole. 11 faut ajouler que, bien que fort econome en theorie, il aimait cependant i jouer le grand seigneur aux yeux du monde ; qu'il donna a son frere les moyens d'entrer dans 1'ordre de Malte et d'y servir les interels de la famille ; que, pour marier brillammenl saseconde fille, il lui versa comme dot en especes sonnantes une grosse somme d'argent. Et cependant, malgre les soucis qui, certes, ne lui man- CHAP. Jl. LE PERE DE M1RABEAU 25 quaient point, la fievre des speculations n'etoit pas en- core eteinte chez lui. En 1763, il fonda, pour Fexploita- tion d'une mine de plomb situee dans le Limousin, une sociele par actions ; ou plutot, carc'eut ete deroger que de se livrer a un semblable trafic, il s'abrita derriere un homme de confiance, son secretaire Garcon. Amis et amies du Marquis figuraient sur la liste des Action- naires; on y trouve des noms fort connus ; Turgot, alors intendant a Limoges, avait pris une action. L'en- treprise ne semble pas avoir ete fort heureuse : treize ans plus tard, le Marquis en parlant de sa mine de plomb convenait qu'elle ne donnait encore que de belles apparences. Cependant, avec le temps, ses revenus avaient fini par augmenter. Son administration avait ca et la porte des fruits. Apres la mort de son beau-pere, en 1756, il obtint enfin une partie, bien minime il est vrai, de 1'heritage de sa femme. Avec son consentement il se defit alors pour 80,000 livres de la terre de Saulveboeuf qui ne rapportait toujours pas autant qu'elle aurait du rapporter. Mais comme il lui fallait a tout prix mainte- nir son credit intact, une grande partie de ses revenus passait dans la poche de ses creanciers, et il continuait toujours a en changer souvent. Parfois 1'optirnisme qui d'ordinaire lui faisait toutvoir sous un beau jour 1'aban- donnait entierement, C'est dans une de ces crises qu'il ecrivit a son amie, M me de Rochefort : Mon plus continuel et poignant souci a toujours ete d'avoir de 1'argent pour tout ce que j'en avals affaire, et qui, sur mon ame, ne fut jamais pour moi ; et plus je vais et traine ma laborieuse vie, plus ce souci augmente el plus j'en vois reculer les fruits... Toute ma vie n'a ete qu'un tissu de soucis poignants pour 1'avenir qui, a chaque heure devient present, et le resultat, tout en parantet en faisant face, a ete de me forcer a vivre de jour en jour, methode qui n'est pas meilleure pour vivre que 20 LA VIE DK MIRABEAU pour regner, et qui, a la fin, met en peril la nef en an- nihilant le pilote. Le Bailli n'etait pas homme a laisser son frere dans 1'ernbarras. Si celui-ci lui avait permis de deve- nir general des galeres de Malte, il se fit un devoir de lui rendre alors, avec usure, tout ce qu'il avait dp- bourse pour lui. Bien plus, il lui assura une pension annuelle de 15,000 livres. Mais cela ne su ffit point encore. La source des embarras financiers du Marquis etait plus loin. Le Bailli 1'avaitbien reconnu, lorsqu'il lui ecrivait : Tes beaux plans m'ont souvent paru fondes sur les brouillards de la peine. II lui signale egalement une autre circonstance a laquelle on doit preter attention si Ton veut comprendre comment cet utopiste, avec les meilleurs desseins du monde, devait fatalement tomber dans une situation precaire. Tu etais fait pour etre a la tete d'une grande machine, et tu as etc a la tele d'une petite que tu as voulu mener en grand. Je te dirai un paradoxe incroyable et qui est cependant tres avant dans ma tete, c'est qu'un homme juste mene plus faci- lement un Elatqu'une maison, parce que, dans un Etat, il choisit ses outils, dans une maison il n'a que ceux qu'on lui donne. Un roi peut changer de premier mi- nistre, un mari ne peut pas changer de femme, et quiconque en a une destructrice travaillera en vain a faire une maison, quelque habile qu'il soit. Or, depuis la creation du monde, on ne vit pas une femme de I'es- pece de celle que Dieu t'a donnee, ni des enfants de 1'espece des tiens. Ill LE PERE DE MIRABEAU COMME ECRIVAIN II me paratt que les graces et le bon gout sont ban- nis de France et ont cede la place a la metaphysique embrouillee, alapolitiquedescerveaux creux, a des dis- cussions enormes sur les finances, sur le commerce, sur la population, qui ne mettront jamais dans 1'Etat ni un ecu ni un homme de plus '. Telles etaient les plaintes que faisait entendre Voltaire en 1759, alors qu'il etait depuis longtemps deja parvenu au comble de sarenom- mee. Si nous laissons de cote le ton satirique du pas- sage, on ne peut rnettreendoute qu'il ne contienne une verite. Beaucoup d'autres temoignages s'accordent sur ce point avec celui de Voltaire. Les gens cultives se las- saient de parler de questions esthetiques et d'oeuvres artistiques. On se mit dans les salons de Paris a discu- ter sur la reforme de 1'impot et sur la circulation des cereales avec la meme passion qu'auparavant sur une nouvelle tragedie ou un nouvel opera. Le marquis de Mirabeau pouvait se vanter d'avoir beaucoup fait pour ce changement dans Fesprit de la societe. Dans sa vieillesse, il ecrivait: Si ma main etait de 1 Voltaire a M me du Bocage, 2 fev. H59, XL, 26. 28 J A VI K BE M1RABEAU bronze, ily a longtemps qu'elle serait usee. Et, de fait' on ne peut que s'etonner de sa prodigieuse fecondite litteraire, meme si on laisse de cote tous les ecrits qui ne se rapportent point a des questions sociales. Depuis longtemps deja, longtemps encore avant de songer a livrer au public le fruit de ses meditations, il s'etait ha- bitue a trailer ces sujets avec le serieux d'un connais- seur. Parmi ses manuscrits il s'en trouve un qui porte le titre pretentieux de Testament politique. G'est dans cet ecrit qu'a trente-deux ans, il pose, a 1'usage de sa poslerite actuelle et future, les bases du sysleme d'apres lequel son etat, c'est-a-dire sa maison, est gou- vernee par lui, et doit continuer a etre gouvernee du- rant les generations suivantes. II y parle un langage quelque peu ambitieux et qui convient mieux a Riche- lieu qu'au marquis de Mirabeau. Son idee favorite, que les Mirabeau sont destines ase mettre, par leurs posses- sions et leur influence, au premier rang de la noblesse du pays, en forme le fond. II ose meme presenter les Guise en exemple a ses enfants et petits-enfants. Avec des sentiments aussi aristocratiques, il devait etre neoessairement 1'implacable ennemi desintendants et subdelegues, dans la personne desquels 1'autorite puissante de Tadministration centrale se rendaitde plus en plus sensible aux seigneurs feodaux, malgre leurs resistances, et sans oependant porter atteinte a leurs privileges de classe. II enjoint a ses descendants a d'en- tretenir une guerre sourde et cachee contre les prepo- ses de la cour. 11 donne quelques instructions sur la conduite a tenir envers les gens de cette clique, sur la facon dont on doit les traiter dans certaines occasions donnees, et les prendre par leurs cotes foibles. Le droit de justice du proprietaire noble et ses droits feodaux doivent etre maintenus intacts ; rien ne lui semble plus naturel, si ce n'est peut etre le privilege qu'a la no- blesse de ne point payer 1'impot. En revanche, il s'atta- CHAP. 111. LE PERE DE MIRABEAU COMME EGR1VAIN 29 che a rappeler a sa posterite que la formule Noblesse oblige n'est point un vain mot. La plupart des sei- gneurs, dit-il, meme les plus soigneux, se bornent a deux points: a rechercher tous leurs droits, les bienetablir et faire valoir leurs fonds. 11 ne faut que cela pour faire un bon fermier, mais quant a un seigneur, il oublie la plus noble et la plus indispensable partie de ses devoirs quand il neglige de prendre soin de ses vassaux et su- jets. Usez-en autrement ; commencez d'ailleurs par bien etablir votre autorite, car vous trouverez cent fois plus d'opposition a faire le bien autorise que le mal : mais cette autorite une fois en train servez-vous-en pour cor- riger les abus et multiplier les avantages. On reconnait dans le marquis de Mirabeau 1'eleve docile de son pere. Le marquis Jean-Antoine, ce gen- tilhomme de 1'ancienne ecole, aurait pu souscrire a ces reflexions et aux sorties contre les preposcs de la cour. Ge qui marque la difference des temps, c'est que le pere se contentait d'agir d'apres ces principes, et que le ills y trouve matiere a des considerations phi- losophiques. Trois ans plus tard, en 1750, il publia son premier ouvrage, un petit opuscule tres substantiel, intitule Memoire sur 1'utilite des Etats provinciaux. Dans cetecrit, encore anonyme, ses idees politiques ont fait un progres considerable. On y retrouve, il est vrai, les memes sentiments aristocratiques quo dans son Tes- tament. 11 faut qu'un prince soil aveugle pour vouloir que tous ses sujels soient egaux devant lui. Dans toute monarchic bien ordonnee, il doit exister des dis- tinctions de classe, fondees principalement sur la nais- sance ; et le souverain devrait laisser aux notables de chaque province lo soin de veiller aubon ordre et rendre la justice '. Mais s'il refuse d'admettre 1'egalite de tous 1 Partie II, sect. n. Hierarchic de 1'autorile, fid. de 1759. LA VIE DE M1RABEAU les citoyens, ce n'est pas qu'il soit seulement aveugle par 1'interet et I'esprit de classe, c'est aussi qu'il pense que si Ton considere le peuple comme un troupeau ou tout le monde est egal, le gouvernement ne tarde pas a se centraliser. Une fois etablie cette centralisation, dont les agents sont les fonctionnaires salaries, toute vie disparait des provinces : Tout le sang de 1'Etat se porte a la Gapitale. On s'accoutume a vivre dans le voisi- nage de la COUP, soupce de tous les biens. Le contpepoids le plus efficace a cette tendance funeste dans le developpement de la nation est, suivant le Mar- quis, 1'existence d'Etats provinciau'x. Les nobles, rete- nus dans les provinces pap leur participation a ces assemblies, habitues des la jeunesse a se considerep comme citoyens et a ne point dedaignep les moin- dres details qui peuvent servip a 1'utilite de leup patpie n'y jouent point le role d'arbitres, mais de membpes a droits egaux. Pres d'eux siegent les repre- sentants du clerge, qui enseignentchaque jour 1'obeis- sance et ceux du Tiers-Etat, destine a porter le principal poids des charges. > Dans une assemblee ainsi eomposee regne 1'harmonie ; elle offre un tableau dis- tinct de 1'etat interieur d'une province ; 1'autorite royale n'a rien a craindre d'elle ; les Etats provinciaux ne peuvent qu'etre utiles a ses interets. Gar plus les su- jets sont gouvernes par des regies invariables d'equite plus ils reconnaissent le pouvoir qui veille a leurs inte- rets. Au moment ou ecrivait le pere de Mirabeau il n'y avait plus d'Etats provinciaux, exception faite de quel- quespetits districts, que dansquatregpandes provinces. Geux de Languedoc avaient incontestablement le plus d'impoptance. Ges provinces portaient le nom de pays d'etats, en opposition au pays d'elections, dont le nom, avec le temps, etait devenu une simple ironie, cap de- puislongtemps deja la commission elue pour la repar- tition des impots s'etait transformee en une administra- CHAP. 111. LE IM-:RE DE MIRABEAU GOMME KCRIVAIN 31 tion nommee par 1'Etat. Le dessein du marquis de Mirabeau etait non seulement de defendre les assem- blies des pays d'Etats centre lesentreprises des bureau- crates, mais encore d'etendre cette institution a toute la monarchie et de la faire revivre dans toutes les pro- vinces. La description qu'il fait de 1'etat actuel du royaume, quoique tres courte, montre qu'il connait la question dont il s'occupe ; et il a gard6 assez de liberte d'esprit poar reconnaitre les defauts des institu- tions provinciates encore existantes. Ses projets de re- forme n'exigent point qu'on modifie trop profondement 1'etat du royaume, tel que 1'histoire 1'a fait. Dans im langage eloquent il montre combien le systeme em- ploye pourrecuei/lir\&s impotsest plus juste et plus salu- taire dans les pays d'etats que dans les pays d'election ; quel plaisir ressent 1'homme, avec son amour naturel pour la liberto a travailler a ses propres affaires, a etre taxe par ses egaux au lieu d'aller porter a un propose avide et interesse une taxe arbitraire. Avec non moins d'ardeur il accumule les preuves pour demontrer que les pays d'etats ne paient point, comme on le leur reproche, moins d'impots que les pays d'elec- tion. Ses exemples sont surtout empruntes a la Pro- vence ilont il connaissait bien les affaires, a laquelle il avait meme rendu de grands services en servant d'in- termediaire entre la noblesse etles deux autres classes . Dans les pf\ys d'election, dit-il, les hommes vivent comme des troupeaux sans pasteurs, dont le loup ravit tantot 1'un tnrilot 1'autre. Dans les pays d'etats regnent la securile etle bonheur. Dans les grandes crises, ceux- ci mettent leur credit au service de 1'Etat. Personne ne refuse de vanir au secours du roi, car tout le monde le benit ; chacun se regarde comme libre si on lui laisse 1 Arch. nat. k 692. Ji'al de Provence. Correspoadance avec le marquis de Mirabeau 1759 GO. Cf. Mejan, i, 45. 32 LA VIE DE M1RABEAU quelque part au gouvernement. 11 n'y a done rien a craindre de la representation du peuple '. Que les princes soient toujours en garde contre la cour et jamais contre leurs peuples. Malheur aux minis- tresqui veulent separer Tinteretdu Princedeceluide ses sujets, rien n'est plas irreparable de sa nature... rien ne peut mieux eclaircir la verite et la faire percer jus- ques au trone que ce rapport, cette relation interieure des sujets au souverain. Les idees que le marquis de Mirabeau avait develop- pees dans ce memoire so rattachaient a celles d'ecrivains anterieurs. II rappelait tantot Vauban, tantot Bjis-Guil- lebertot Fenelon. Mais jamaison n'avait encore defendu avec tantd'energiele principede la decentralisation ad- ministrative. Deux ans auparavant Montesquieu avait, dans son Esprit des Lois, effleure en passant lo sujet traite par M. de Mirabeau. On crut le marquis ne pou- vait s'attendreaplus grand honneur reconnaitredans 1'ouvrageanonymequ'il venait de faire paraitrela main de son illustre ami. Depuis la publication de ce me- moire jusqu'a la Revolution la question des Etats pro- vinciaux reste constamment a 1'ordre du jour. Le Mar- quis fut encore temoin d'essais de reforme qui parta- geaient avec beaucoup d'autres le grave defaut de venir trop tard. Un des premiers ecrivains politiques que la France ait eus dans notre siecle, approuve en ces termes, sans le nommer, Tidee fondamentale de son opuscule : Une partie de la perseverance et de 1'effort que les princes ont mis a abolir ou a deformer les elats provinciaux, auraient suffi pour les perfectionner de cette fncon et pour les adapter tous aux necessites de la civilisation moderne, si ces princes avaientvoulu autre chose que devenir et rester les maitres 2 . -> 1 Est-ce d'un tcl psuple que les representants sont a eviter? p. 172. 11 ne s'agit ici que d<;s etats provinciaux. 8 DE TOCQUEVILLE, L'Ancien Regime et la Revolution. (OEuvres iv,327). CHAP. III. LE PERE DE MIRABEAU COMME EGRIVAtN 33 Le petit memoire sur les elafs provinciaux fut bien- tot suivi par une ceuvre de dimensions plus c.onsidera- bles qui fit connattre au grand public le marquis de Mi- rabeau. En 1756 parut a Avignon. L'Ami des hommes ou traile de la population. Le litre etail heureusement choisi. 11 etait con forme aux tendances humanitrures de 1'epoque, et indiquait nettement la these soutenue dans 1'ouvrage. Celui qui pourrait apprendre aux hommes comment le precepte de la Bible : Croissez et multipliez, doit etre observe pour le salut et non pour la perte des enfants des hommes, celui-la aurait le droit de se direle plus grand de leurs amis. A un litre sem- blable le marquis de Mirabeau croyait pouvoir eleven quelques preventions. 11 posait en principe qu'un pays est d'autant plus riche qu'il nourrit plus d'habitants, et trouvait qu'en France en faisait juste le contraire de ce qu'il eut fullu faire pour rendre la vie supportable a un maximum d'individus. Le memoire sur les Etats provin- ciaux contenait deja quelques allusions a ce sujet, il le developpa completement dans son nouvel ouvrage. L'Etat, dit-il en se servant d'une comparaison souvent repetee, est un arbre; les racines sont 1'agriculture, le tronc est la population, les branches sont 1'industrie, les feuilles sont le commerce proprement dit et les arts. G'est de ses racines que 1'arbre tire le sue nourri- cier *. Or, les racines sont malades et 1'arbre menace de perir si Ton ne se hate d'y apporter remede. On doit eviter tout ce qui peut empecher le developpement de 1'agriculture, et faire tout ce qui peut le stimuler. Les gros brochets depeuplent les elangs, les grands proprie- taires etoufTent les petils. 11 faudrait s'appliquer i accroitre et a fortifier la classe moyenne rurale, tandis If, Ch. I, p. 176 de 1'edition publiee, dans la Collection des Economises et publicities modernes. Paris Guillaumin, 1883, avec introductioo de ilouxel. 11 y est dcnaontre p. i, et n, que Mirabeau doit avoir travaille a cet ouvrage des 1755. STERX, Mirabeau I. 3 34 LA VID Dli M1RAHEAU qu'au contraire tout semble en France concourir a la deprimer. Le cultivateur est ecrase de corvees et d'im- pots. 11 grandit dans la misere et la grossierete. Les routes, sauf les voies principales, sont dans 1'abandon. Le travail des champs, le plus noble qui existe, est un objet de mepris, et les douanes rendent impossible la libre circulation des produits du sol. Partant de la, 1'ami des hommes s'eleve jusqu'a une critique du systeme alors regnant du mercantilisme. L'or ne constitue pas la richesse d'-un peuple; accumu- ler le metal precieux et 1'attirer dans le pays n'est point augmenter le bien-etre de la nation. 11 voudrait que le commerce Cut delivre de tant d'edits, de declarations, de reglements et d'inspecteurs. 11 demande qu'on laisse volerde leurs propres ailes les arts mercenaires du frivole et de la vanite. 11 voit peu 1'utilite des colo- nies qui au lieu de franciser les sauvages ont sauva- gise les Francais. Les droits de douane, au moyen desquels un pays cherche a rencherir sur 1'autre, lui semblent le produit d'une absurde et scelerate science. C'est seulement en etablissant la liberte du commerce entre tous les peuples que Ton parviendra a etouffer dans leur germe des guerres terribles et eter- nelles. Ainsi, avant d'avoir pti subirl'influencedeQuesnay ou de Gournay, le marquis exprime un grand nombre des idees qu'on leur attribue communement en propre. L'ou- vrage de Cantillon Essai sur la nature du commerce, qu'il connut en manuscrit longtemps avant sa publica- tion, a puissamment influe sur le developpement de ses idees. 11 connut peut-etre de la mememanierequelques- unes des opinions de d'Argenson qui n'ont ete livrees au public quebeaucoup plus tard '. Mais la plus grande par- 1 ROUSSEAU. Ses amis et ses ennemis. Gorrespondance publice par Streckaiseu-Moultou 1835. n, 365. Memoire et journal du Marquis d'Argenson, 1857, i. p. cxvm. CHAP. UL. LE I'ERE DE MIRAIJEAU COMME EGR1VA1N 35 tie de 1'ouvrage est due a ses propres reflexions et a une observation penetrante de 1'etat de choses environnant. II est clair que son frere lui avait aussi fourni de nom- breux renseigneraents sur les points qu'il connaissait particulierement. Entraine par son sujet, il laisse courir fort librement sa plurae. Admirateur de Montesquieu, il n'avait point un enthousiasme sans reserve pour C Esprit des Lois; il 1'a cependant imite; dans son livre, comme Montesquieu dans le sien, il deroule devant les yeux du lecteur un tableau presque sans fin, compose de pe- tits tableaux quise rattachent Tun a 1'autre, et ou mal- heureusement bien des erreurs se sont glissees dans les chitl'res l . Tout est ici-bas, dit-il, lie par des chaines necessaires, et un bon traite de 1'agriculture en grand pourrait porter le litre de la these de Pic de Mirandole : De omni re scibili, a plus forte raison un traite de la po- pulation. D'apres ce principe, il s'etend sur les cloi- tres et les maisons d'enfants trouves, 1'ivrognerie et la oharite, les prisons et les hopitaux, la navigation et la canalisation, le systeme d'impots et le credit public, 1'administration de la justice et la police, la marine mi- litaire et 1'armee de terre, et mille autre sujets qu'il par- vient a relier a son sujet principal. Le domaine moral n'est point etranger a ses meditations. II est un de ces economistes qui cherchent avant tout et surtout a de- montrer 1'etroite liaison des interets materiels et des in- terets moraux. Un chapitre tout entier est consacre aux moeurs. Lorsqu'elles sont en decadence dans la maison et dans la famille, la nation court a sa ruine. Elles sont les cordes de 1'instrument politique, dont les lois ne sont que les sons. Mais la comme partout d'ailleurs, la contrainte est le plus detestable expedient de 1'autorite. Rien n'est plus efficace que le bon exem- ple, c'est avant tout a la noblesse de le donner. 1 BAUDIULLAIIT, La question de la population en France au xvin* siecle. (Journal des Economises, 1885, xxx, 173). M LA VIE DE MIRABUAU Ici se place un panegyrique du bon vieux temps tout a i;iit digne de Gaton. L'auteur compare le luxe du temps present et la simplicile antique, 1'autorite pa- triarcale des seigneurs de la vieille roohe, qui habitaient en province, dans les chateaux de leurs ancetres, et la vie frivole, la prodigalite de leurs rejetons qui ne trou- vent de plaisir qu'a respirerl'air enervant de la cour de Versailles, qu'avivre dans 1'atmosphere enivrante de la capilale et au milieu de ses seductions. Au portrait qu'il fait du seigneur des anciens temps, Her, vaillant, de- sinleresse, il est facile do reconnaitre que son pere lui a servi de modole, comme du resle il le clit lui-meme expressement. Son indignation centre la bureaucratic, ses trails saliriques contre les gens de plume et d'eeritoire, et surtout ses maledictions contre Tor, corrupteur dans toutes les professions sont dignes du marquis Jean-Antoinede Mirabeau. Celui-ci n'aurait pas moins approuve les plaintes de son (ils sur 1'hyper- trophic enorme de la capitale et les privileges de tout& sorte qu'on lui accorde, et le souhait qu'il forme de lui voir pratiquer une forte saignee au profit des pro- vinces. Malheureusement, on ne pent le nier, les theories de 1'Ami des hommes sont souvent en disaccord avec ses actions. II meprisait Tor, mais il ri'en savait point sup- porter Tabsence. S'il quittait quelquefois le voisinage de Paris, c'etait moins par gout que par necessile. Et quant a la purete des moeurs, il no pouvait pas non plus passer pour un modele. En general, on sent dans sa facon de penser deux courants opposes. Au fond il reste aristocrate, mais les tendances democratiques du jour 1'ont entraine, et c'est a cela que son livre dut une grande part de son succes. Expliquait-il que, suivant lui, les differences de classe sont absolument indispen- sables pour le bonheur d'une nation, on passait sur la page sans y attacher d'importance. On s'en tenait a sa CHAP. 111. LE FERE DE MIRABEAU COMME ECR1VA1N 37 defense chnleureuse des petits qui suent sous le faix, aux portraits idealises qu'il tracait du laboureur, cnenant une existence idyllique au milieu de ses trou- peaux, aux averlissements severes qu'il adressait aux princes, de faire en sorte que dans leur faveur les der- niers soient les premiers. II paraissait peut-etre inex- plicable a certains de ses lecteurs, formes par les ou- vrages de Voltaire et de Diderot, qu'il ne condamnat point comme eux les monasteres et les moines. Mais si i'Aoii des homines n'avait point contre 1'Eglise la haine i: MlltAHKAU < les proverbes, les marotismes et les mots forges. Mais, ajoutait-il, au fond, dans tout mon jargon rustique vous trouverezdu vrai. Qu'il se livre a des considera- tions sentimeritales ou qu'il trace des portraits satiri- ques, le lecteur ne doute point un instant .qu'il ne parle de son sujet serieusement et avec la conviction la plus profonde. Les eloges les plus enthousiasles lui furent prodigues. Un critique affirma que 1'auteurde 1'Ami des hommes ecrivait comme Montaigne et pensait comrne Montes- quieu. Grimm, dans sa correspondance litteraire, se tientsagementeloignedesemblables hyperboles. II juge meme trop durement le style de 1'ouvrage, qu'il trouve bas et trivial. Mais il avoue que Pceuvre fait egale- ment honneur au cosur et a 1'esprit de 1'Ami des hommes. 11 est possible, comme il I'affirme, que la cir- culation du livre ait ete interdite ; en ce cas on arriva, comme d'ordinaire, au resultat oppose. En quatre ans, il en parut au moins quatre editions, et 1'ouvrage se repanditbien au-dela des i'rontieres francaises. A Paris, le Marquis fut accable d'honneurs. 11 fut fete par toute la societe parisienne ; son portrait fut expose au salon et on en publia une reduction en taille-douce. Mais 1'evenement le plus important de sa lune de miel litte- raire fut sa liaison avec Francois Quesnay, qui trouvait dans 1'ouvrage du Marquis la plupart de ses idees, quoiqu'il tint pour faux le point de depart de ses raison- nements. Ce fut peut-etre encore pour Quesnay un bonhcur plus grand de rencontrer le marquis de Mira- beau que pour le Marquis de rencontrer Quesnay. Ce Messie d'un nouvel Evangile venait en effet de trouver le plus ardent des apotres. Le medecin de Louis le Bien-aime et de la Pom- padour etait loin d'avoir alors la renommee universelle qu'il eut plus tard. En France meme, sauf parmi lesme- decins de la Capitale, son nom etait encore presque in- CHAP. 111. LK PKKIi DE MlRAREAl' CO.MMi: KCRLVA1N 39 connu. Ceux qui vivaient sous le meme toit que lui, M m ' du Hausset par exemple, la cameriere de la belle peche- resse sa patienle, pressentaient quelque chose de sa valeur intellectuelle, sans etre capables de suivre ses audacieuses speculations. Louis XV lui accorda des let- tres de noblesse et 1'appelait familierement son pen- seur. Petit, de chetive apparence, avec une figure de singe que ses admirateurs comparerent plus tard a la tete de Socrate , il etait 1'objet des plaisanteries des courtisans. Us se moquaient de ce vieil original qui passait des heures dans son cabinet de travail a couvrir d'innombrables feuilles de chiffreset de raison- nements incomprehensibles, tandis que, dans le salon voisin, M me de Pompadour discutait les plus graves af- faires de 1'Etat, de cet homme qui ne demandait jamais aucune faveuret se contentaitdefairede temps en temps quelque remarque caustique sur les personnes et les choses au milieu desquelles il vivait. En 1756 Quesnay fit paraitre dans 1'Encyclopedie, le grand arsenal de tous les champions de la philosophic du xvm e siecle, ies articles Fermiers et Grains. C'etait le premier fruit de ses meditations sur 1'economie politique. Ce qu'il y disaitde la triste condition de 1'agriculture en France, de la diminution de la population depuis le regne de Louis XIV, et les reformes qu'il proposait, tout cela etait d'accord avec de nombreux passages de L Ami des homines, mais Qesnay se rendait coupable d'exagerations beaucoup plus fortes. II systematisa ses idees sur 1'eco- nomie politique dans son Tableau economique qui fut imprime en 1758 sous les yeux et pour 1'usage du roi. Deux ans plus tard, on fit une nouvelle edition qu'on ne tira qu'a trois exemplaires. Le seul exemplaire tout-a- fait oublie jusqu'a nos jours a ete trouve, joint au ma- nuscrit de la premiere edition, parmi les papiers du pere de Mirabeau '. *Arcb. nat. M. 784, Gf. Stephan Bauer: Zur Entstehung der 40 LA ME Dli MIltAHL'AU On ne connaissait jusque-la que d'apres des travaux posterieursl'Evangile de la nouvelle ecole economique a laquelle, d'apres le litre d'un ouvrage de Dupont, on donna le nom d'ecole des Physiocratcs. A la simple ins- peclion d'une serie de chifCres et de lignes il devait appa- raitre clairement que toute nation se divise en trois clas- ses : la classe productive, c'est-a-dire celle des labou- reurs ; la classe des proprietaires dans le sens strict, c'est-a-dire des proprietnires fonciers ; la classe sterile, qui comprend les eommercants et les industriels, et tous les citoyens qui n'appartiennent point aux deux pre- mieres classes. De la decoulaient une foule de conse- quences, tendant generalement a demontrer que le commerce et 1'industrie etaient en France injustement trailes en enfants gales, tandis qu'on traitait 1'agricul- ture en maratre. C'etait en somme une protestation rai- sonnee contre le systeme du mercantilisme ; mais les allusions menacantes aux classes steriles qui s'y ren- contraient faisaient craindre que Ton ne se servit de Beelzebuth pour chasser le diable. Quesnay n'ignorait pas lul-meme combien la durete et 1'obscurite de son style faisait perdre de valeur a ses decouvertes. Dans ses Maximes generates du gomerne- ment economique d'un royaume agricole, qui sont une mine inepuisable d'idees revolutionnaires, il s'efforca de parler un langage plus clair et plus modere. Mais pour le marquis de Mirabeau le Tableau economique demeura le compendium des decouverles de Quesnay. II le considere comme la grande invention qui fait la gloire du xviii 6 siecle; il complete 1'invenlion de 1'ecriture et celle de la monnaie qui 1'ont precede, et qui, de concert avec lui, donnent aux socieles politi- ques leur principale solidite. Physiokratie. AufGrund ungedruckter Schriften Frangois Quesnay's. (Conrad's Jahrbiicher \ur Nationalo konomie und Stutixlik, Nouville Se- rie. vol. XXI, 1890, p. 115, 131). CHAP. III. - - LE I'ERE DE MIRABEAU COMME ECR1VA1N 41 Un an et demi avant 1'apparition du Tableau econo- mique, Qaesnay avail fait deja la plus grande de ses conquetes, celle de L 'Ami des homines. 11 le fit prier de venir au chateau de Versailles, pour disculer avec lui SUP le point le plus faible d'un systeme dont les con- clusions etaientau demeurantd'accord avec les siennes. II lui expliqua qu'il avail mis la charrue avant les boeufs ; qu'il avail regarde la populalion com me la source de la richesse publique, tandis qu'au contraire, le nombre des habitants dependait de la richesse pu- blique. Gelle-ci, d'apres Quesnay, derivail de la predo- minance de 1'agricullure. Le Marquis se refusa long- temps a donner raison a 1'inflexible docteur. A la fin, il se decida a courber le front : David, comme il disait plus tard, avail vaincu Goliath. Se regardait-il comme a jamais vaincu, telle est la question. On a remarque que du renversement de sa proposition fon- damentale, il ne lira jamais les conclusions ou est arrive Malthus '. Dans le reste de ses ouvrages, il laissa de cote le point sur lequel Quesnay et lui differaient d'opinion. Toute la construction economique, polilique et morale qu'il avail elevee dans V Ami des hommcs demeurait debout, quelque fondement qu'on lui donnal. Une chose est certaine, c'est qu'a partir de ce jour, fete dans les^4/z- nales des Physiocrates a 1'instar de Paul converli sur le chemin de Damas, Quesnay n'eut point de sectateur plus ardenl que 1'auteur de L And des hommes. 11 lui arriva ce qui arrive souvent aux hommes d'esprit, passionnes el de forte originalite. 11s ne peuvent se soustraire a 1'imposante impression que fait sur eux un beau systeme, el ils mettent son a service tous leurs * L. LAVERGNE, Les economises frartfaisau xviii 6 siccl". Paris, 1870, a dit de Quesnay en parlantde lu 26 des Uaximesge'ndidles: Toule la doctrine de iVlalthus est d'avance contenue en cetle maxime et en des termes moins susceptibles de mauvaiscs interpretations. 42 LA VIK UK MIKAHKAI talents, au risque meme de perdre par la beaucoup de qualites propres et le meilleur de leur genie. Tel fut le sort qu'eut, ainsi que maint autre, le marquis de Mi- rabeau. On le regarda d'ordinaire comme un simple disciple de Quesnay, tandis qu'il s'etait fraye sa voie, avant que ce dernier eut rien ecrit. II n'echappa meme pas au peril de remplacer la libre observation de 1'etat social par des dogmes dont la seule enonciation doit fairela felicile d'un peuple, et de porter dans une lutte entreprise pour la propagation de verites scientifiques quelque chose de 1'intolerance d'une propagande reli- gieuse. G'est ce qu'il montra surtout par 1'ardeur avec laquelle il defendit la doctrine fondamentale de Ques- nay, la doctrine du produit net. A en croire 1'auteur du Tableau tconomique, 1'agriculture seule pouvait donner un produit net, un produit superieur aux frais qu'exigeait la main-d'oeuvre. Plus ce produit net etait eleve, et plus la nation etait riche. Quesnay se char- geait meme d'indiquer quelle portion de ce produit net les proprietaires devaient abandonner a la classe pro- ductive, pour assurer une nouvelle recolte, combien ils devaient en donner a la classe sterile, pour 1'achat de marchandises, objets manufactures, etc., combien ceux-ci, de leur cote, pour se procurer les choses neces- saires a la vie, devaient rendre aux agriculteurs ; il promettait que dans un etat ainsi regie regnerait 1'har- monie la plus complete, et que le bien-etre de la nation ne subirait aucune vicissitude. Mais tous les calculs de Quesnay reposaient sur des hypotheses arbitraires. Ne considerer comme valeurs que les produits agri- coles, est une idee insoutenable et d'une simplicite grossiere. G'est ne penser 'qu'au producteur et negliger totalement le consommateur. Mais la domination du mercantilisme etait devenue si intolerable que beau- coup d'hommes d'un esprit fort distingue et pleins CHAP. III. LK PKHI-; DK M:K\lii:A( COMMK KC.HtVAIN 43 d'excellentes intentions ne furent point faches de voir la balance pencher de 1'autre cote, et accueillirent la theorie du produit net comme un Evangile libe- rateur. Aux yeux du marquis de Mirabeau, qui avail toujours regarde la condition economique et la condition morale comme intime*ment unies, cet Evangile, applique a la vie pratique, paraissait presque plus important encore quo les preceptes de la religion. Comme il essayait, mais en vain, d'amener Rousseau a la physiocratie, il lui ecrivait : Tout 1'avantage physique et moral des societes se resume en un point : un accroissement de produit net : Tout altentat centre la societe se deter- mine parce fait 1 .)) Apres la mortde Quesnay, adressant en presence d'une reunion de Gdeles fort emus quelques mots d'admiration et de regret a la memoire de ce mo- derne Mo'fse et de ce nouveau Confucius, il s'exprimait ainsi : Socrate, dit-on, fit descendre du ciel la morale, notre maitre la fit germer sur la terre. La morale du ciel ne rassasie que les ames privilegiees, celle du produit net procure d'abord la subsistance aux erifants des hommes, empeche qu'on ne la leur ravisse par violence ou par fraude, enonce sa distribution, assure sa reproduction et, nous mettant a 1'abri des genes de la nature imperieuse, nous oblige au culte d'obeissance par le travail et nous amene au culte d'amour et de reconnaissance par ses succes 2 . Quelles que puissent etre les consequences morales d'une doctrine comme la theorie du produit net, une chose etait certaine : c'est que pour la realiser d'une 'J.-J. ROUS^FAU. Ses amis elses ennermj.Correspondance publiee par M. G. Streckeisen-Moultou, p. 361. La figurenl aussi les autres lettres du Marquis a Rousseau. Les leltres de Rousseau se trouvent dans le tome IV des ccuvres de Rousseau, 1852. V. 1'index. 2 filoge funebre de Quesnay, reimprime dans les OEuvres de Ques- nay publ. par A. Oncken, 1888. {{ l.A YIK l)li MIHABEAU rnaniere complete il fallait profondement modifier 1'an- cien regime. Elle 1'atteignait en efTet dans Tun des points les plus vulnerables, son systeme d'imposition. En ce royaume de France, ou le poids des impots directs tombait presque lout entier sur le liers-etat, pendant que la famille la plus pauvre gemissait sous le fardeau d'impots indirects de toute nature, les revenus publics ne devaient plus avoir, a Tavenir, qu'une source unique, le produit net de la terre. L'impot foncier reposerait sur le produit net; il monterait ou descendrait avec lui. Mais une objection se presentait immediatement. Les physiocrates voulaient porter secours au petit pro- prietaire foncier et, au contraire, augmentaient des charges en supprimant tout impot, sauf Timpot sur le produit net. Cette objection, Voltaire la presenta avec beaucoup d'esprit dans son dialogue satirique de 1'homme aux quarante ecus. Les physiocrates y repondirent par deux remarques. En premier lieu, il allait de soi que tous les privileges des proprietaires nobles et ecclesiastiques disparaitraient. Le marquis de Mirabeau qui jusqu'a ce jour avait trouve tout naturel le droitde la noblesse a ne point payer d'impots, se decida, apres quelque hesitation, a sacrifier egalement au principe nouveau les privileges de sa classe '. Les disciples de Quesnay ajoutaient que, d'apres leurs calculs, le petit proprietaire gagnerait plus qu'il ne perdrait au nouvel impot, si on lui donnait en meme temps la possibilite d'acheter et de ceder a de meilleures conditions beaucoup d'objets que le systeme d'impots indirocts en vigueur les empechait d'acquerir et de vend re. 1 STOURM (Les finances de Vuncien rdgime, etc, 115) a tort d'en douter. En 1761 dans sa Tlie'orie de Vnnpol (p. 136) le marquis est encore pour I'exomption. Mais il sacrifie les privileges de la noblesse dans les Lallrea sur la legislation, It, 402, 782, et flans le disconrs d'ouverture do la societe des (^conomistes, en 1777 (Arch. n&t. M. 780) : Les privileges de la noblesse sout gaudies, etc. CHAP. 111. LE PERE DE M1RAUEAU COMME ECRIVAIN 45 Les impots surle sel et sur les boissons, les douanes exlerieures et interieures, et tant d'autres impots in- directs qui faisaient soufFrir principalement les classes inferieures de la population, auraient ete par eux- memes fort difficiles a supporter. Mais ce qui les faisait execrer bien davantage encore c'est que I'Etat en affer- mait le revenu, c'est qu'il livrait les particuliers aux tracasseries incessantes et aux exactions des gens d'affaire qui ne cherchaient qu'a retirer de leur bail le plus de profit possible, penetraient dans la salle a man- ger, goutaient au sel, et quand ils le trouvaient de trop bonne qualite dressaient un proces-verbal pour contre- bande, attendu que le sel dela ferrae etait ordinairement mele de gravois. Le collecteur de 1'accise descendait a la cave, dressait une liste de ce qu'elle contenait, et per- cevait la sotnme qui lui etait due. Un autre surveillait la route que d^vait prendre un chargement de vin pour se rendre a la ville. Toute une armee d'employes etait occupee autour das stations douanieres. De Pon- tarlier a Lyon il fallait payer vingt-cinq fois ' et il res- tait encore a passer Toctroi de la ville. Les grandes compagnies des fermiers geneiaux, en echange d^3s avarices a gros interets qu'ils I'aisaient a I'Etat, iemplissaient leurs escarcelles ainsi que celles de leurs illustres protecteurs et protectrices et s'appro- priaient une partie considerable du revenu public. Com- ment les pauvres diables qu'on livrait a leur rapacite n'auraient-ils pas ete tentes d'avoir recours a la con- trebande, de cacher leur sel et leur argent, d'exercer en un mot leur droit de legitime defense ? Entre opprimes et oppresseurs se livrait chaque annee une lutte terrible, et chaque annee I'Etat arrachait au peuple des millions, tandis que des centaines de 1 TAINE, L'Ancien Regime 470, 472. 40 \.\ VIE 1)K MIRAIiKAU miserables mouraient de faim, fuyaient leur patrie, ou s'en allaient ramer sur les galeres du roi. Tel etait le deplorable etat de choses que le marquis de Mirabeau mit en pleine lumiere, quand, sur les ins- tances de Quesnay, il se decida a publier en 1760 sa Theorie de Cimpot. La guerre de Sept ans avait entiere- ment epuise la France, mais au chateau de Ver- sailles regnaient le luxe et la prodigalite. Gomme au- trefois dans U Ami des homines le Marquis osait, dans son nouvel ouvrage, s'en prendre direr-lenient au roi. 11 avait eu cependant la precaution de se placer deux ge- nerations en arriere et c'est a Louis XIV qu'en appa- rence il adressait ses conseils. II rappelle au roi qu'il n'est que le premier des employes de ses etats , et que son devoir le plus sacre est de travailler au bien public de toutes ses forces et de toute son ame. 11 lui rappelle que I'irnpot n'est point une sorte de butin que le roi conquiert sur ses sujets, et que ni la repartition ni la perception n'en devrait etre faite sans le concours des Etats de chaque province. Un impot foncier, complete, si Ton ne veut point qu'il soit unique, par une contri- bution personnelle portant sur tous les citoyens, 1'abo- lition des impots sur les objets de consommation, reserve faite des octrois communaux, la liberte du commerce, surtout et en premier lieu 1'abolition de la ferme des impots., tellesetaient les reformes qu'il recla- mait, sans se dissimuler d'ailleurs qu'il mettait la main dans un guepier. Sans cesse son indignation eclate contre les fermiers generaux, ces vampires, qui ont achete du prince la nation pour arriver enfin, au moment ou le gouvernement n'espere plus rien des hommes et ou les hommes n'esperentplus rien du gou- vernement, a detruire la nation, le prince et eux-me- mes. 11 allait jusqu'a pretendre qae de 600 millions que le peuple payait, il en entrait a peine 250 dans les caisses de 1'Etat. CHAP. III. - - LE PK HE Di: M1RABEAU GOMME ECRIVAIN 47 La fureur des fermiers generaux et des financiers leurs amis ne connut pas de bornes. Us obtinrent du roi, sans grande peine, tine lettre de cachet en vertu de laquelle le Marquis fut enferme au chateau de Vin- cennes. Traite avec toutes sortes d'egards et flatte de la popularite qu'il avail conquise, il supporta d'autant plus aisement son martyre peu penible qu'il dura tout juste une semaine. Quesnay representa a la marquise de Pompadour qua son ami aimait le peuple et le roi, la toute-puissante maitresse joignit ses prieres a celle de son medecin, et le 21 decembre 1760, le Mar- quis fut remis en liberte. 11 lui etait interdit de resider dans la capitale. II devait se rendre, jusqu'a nouvel or- dre, dans sa terre de Bignon, sejour qui, au C03UP de 1'hiver, n'etait point sans quelque desagrement. Mais les attentions de ses amis et de ses amies, et la gloire que ses souffrances lui attiraient ', compenserent lar- gement d'abord ces legers inconvenients. Cependant, il arriva bientot un temps ou son exil lui devint insup- portable. Tantot il essayait de decider sa mere malade a se rendre aupres du roi pour demander son rappel, tantot il menacait de partir lui-meme, sans permission, si on le poussait a bout, afin de se faire rendre justice, et c'est avec peine que son frere parvint a lui persua- der de continuer a supporter son malheur avec dignite. 11 n'avait plus d'ailleurs longtemps a attendre. Le Bailli, Quesnay et diverses autres personnes, influentes aupres de la maitresse du roi, travaillaient a 1'envi en sa fa- veur. Au bout de quelques semaines finit cet exil qui, comme dit ironiquement Mirabeau, fut dans les fastes de la secte des economistes comme 1'hegire du pro- phete dans celle des mahometans a . * II cut un jour a payer 27 francs de port pour les lettres qu'on lui remit. V. L. DE LOMEXIE, La comtesse de Rockeforl et ses amis. Paris, G. Levy, 1879, p. 104. * Letlres de Vincennes I, 183. Zerboni, grand admirateur de L'Ami 48 L.V VIE DE MIRABEAU Le Marquis etait en elTet le prophete d'un nouvel Evangile; les physiocrates le considererent comme un mnrlyr d'un courage heroique ; ses ecrits, ses paroles, son exemple n'avaienJL pour but que la propngation de 1'Evangile physiocratique. Avnnt son hegire, il avnit essaye deja d'amener aux idees de -Que^nay la sociele economiquedc Berne, qui venait alors dese fonder; il avail envoye clans ce dessein a un concours organise par cet!e societe un memoire sur la necessile de la culture des cereales '. Ses Leltrcs sur les corvees avaient, quelque temps apres, devoile les vices d'une institution qui pour I'entretieu des routes faisait souffrir les paysans francais. Dins sa P/illosophie rural.e il avait entreprisde faire connaitre a tous 1'ordre irnmuable des lois physiques et morales qui assurent le bien des Etats. II serait trop long d'enumerer les innombrables livres et publications de 1'inl'atigable L. D. II. (L'Ami des hommes); et si son ton devenait toujours plus dogma- tique, sa maniere plus prolixe, ces defauts ne dimi- nuaient aucunement reslime dans laquelle le tenaient Francais et etrangers. Personne, apres Quesnay, n'a travaille plus ardemmcntque luia la formation de cette ecole, que rendirent tout d'abord celebre 1'abbe Bau- deau, Dupont (de Nemours), Mercierde la Riviere et Le Trosne. Personne ne savait comme L'Ami des hommes celebrer la maxime fameuse : Laissez faire et laissez passer, pour laquelle on se croyait en droit d'invoquer Tautorite de 1'intendant du commerce Gournay. Tous lesmardis se reunissnient a sa table les ennemis jures du mercantilisme. Apres le dessert, on discutait les ds kommex, croit quo c'est 1'avenement de Louis XVI qui H onvert au marquis de Mirabeau lea porlos d l - la Bastille. (Einige Gedan~ ken ub j r dm Bil'lun^f/e^cli.'il'i. wi Sulpreussen 180-), p. Ii7). 7 A. O.VCXEV. Der iiltere Mi.r.ibe7 sage bailli ne savait pas Men pourquoi son frere trou- vait subitement que, dans un arret juridique, 1'exil n'etait plus compatible avec son honneur, lui qui, au- paravant, avait si stoiquement supporte son martyre. L'eloignement de M me de Pailly expliquait tout. De son cote, celle-ci ne laissa pas d'agir en sa faveura Paris et elle parait avoir joue un role capital dans son retour en grace. A mesure que, dans la suite, ses liens avec son mari se relacherent, elle devint de plus en plus 1'hotesse de son spirituel ami. La Marquise, s'etait deja rendue en Limousin, se sentant coupable, et s'etait declaree prete, moyennant une transaction pecuniaire, a de- meurer loin de son mari et de ses enfants. Le train de maison du Marquis etait dirige par sa digne mere qui avait a ses cotes, pour la seconder, la veuve de son dernier fils, 1'airnable et douce Allernande. Dans ces conditions, il n'y avait rien d'inconvenant a ce que la belle Bernoise passat des semaines entieres sous le meme toitque son ami. Ellesutgagner labienveillance depresque toute la famille ; les descriptions de scenes de famille et de divertissements champetres qui echap- pent au Marquis dans sa correspondance. montrent qu'on la regardait absolument comme etant de la mai- son. A Paris, ils n'habiterent jamais ensemble. Gepen- dant M me de Pailly prit part, comme si elle eut ete la maitresse de la maison, aux banquets des economis- tes et aux reunions du mardi. A 1'age de 70 ans, le Marquis cherchait encore avec le plus grand soin a sauvegarder le decor et 1'appareil exterieur. II passa la derniere partie de sa vie, apres qu'il eut ete force de vendre Bignon, dans une propriete qu'il avait louee a Argenteuil. M me de Pailly 1'y suivit et fut la compagne fidele du vieillard accable par les soucis et les souf- frances physiques ; mais leurs appartements etaient separes par une cour. 08 LA VIE DK MIKAI'.KAr Les relations du Marquis avec M me de Pailly depas- serent-elles les bornes de 1'amitie, au temps ou la Mar- quise ne vivait pas encore separee de lui? Cela est peu vraisemblable. S'il en etait autrement, celle-ci, dans les reproches qu'elle lui adressait Ie3 fevrier 1763, se serait exprimee plus clairement. Neanmoins, il y avait la une tentation et le Marquis ne fit rien pour s'y soustraire. Quand il succomba, il pouvait fournir du moins de meilleurs sujets d'excuse que bien des membres con- tamines de cette societe pourrie. Assurement, il etait dur, pour une vieille catholique de moeurs austeres comme sa mere, d'avoir a fermer les yeux. Mais la cal- viniste insinuante et devouee qui, devant le monde, etait seulement ramie de son fils, avait tout a gagner a etre comparee avec la Marquise, qui, pendant des annees, avait assombri sa vie. Regulierement, une re- conciliation suivait des explications violentes etla force de 1'habitude finissait par 1'emporter. Le bailli lui- meme, qui n'avait pas de mot trop dur pour sa belle- sceur, evita longtemps de reprocher a son frere une re- lation dont le veritable caractere ne pouvait v rai- ment lui echapper. L'habile etrangere avait su faire de lui son oblige. G'etait elle qui, en 1763, avait avance au Marquis SO.OOOlivres sur sa fortune pour qu'il put don- nerau chevalier de Malfe les moyens immediats d'en- trer en possession de la charge de general des galeres. Lorsque, pres de vingt ans plus tard, il eut un echange de lettres tres-vif avec le Marquis au sujet de M me de Pailly, il n'agissait pas tout a fait spontanement. Meme alors il etait pret a reconnaitre volontiers les bonnes qualites de 1'amie deson frere et il se resignait, comme a un fait accompli, a la voir devenue pour lui plus qu'une amie. Mais il etait d'avis qu'elle oubliait sa place dans cette maison : Elle est femme, osait-il dire a son frere, et consequemment veut commander; elle suit mecaniquement et sans malice ce penchant . CHAP. IV. GUERRE ENTRE LES PARENTS DE MIRABEAU 69 M m * de Pailly sentaitcombien sa situation etait fausse et delicate. Elle savait que la Marquise la poursuivait de sa haine, et celle-ci, avec le temps, trouva des allies dans plusieurs de ses enfants. Parfois aussi, des scru- pules I'assaillaitjnt et elle se demandait comment le monde jugerait sa conduite. Elle avait ses jours de me- lancolie et d'humeur ; il fallait alors que le Marquis mit beaucoup de complaisance a 1'apaiser et a la consoler. Plusieurs fois, elle partit tout a coup et refusa pendant quelque temps de revenir. Mais elle n'avait pas la force de s'arracher pour longtemps a ce commerce equivo- que. L'orgueil, flatte par 1'inclination d'un homme qui portait un si grand nom, la conscience qu'elle etait la cause d'un bonheur nouveau pour lui, et, plus tard, le sentiment qu'il ne pouvait plus se passer d'elle, acca- ble comme il 1'etait de peines et de soucis, toutes ces forces la maintenaient solidement dans le cercleou elle avait penetre sans titre legitime. Pendant ce temps, la Marquise, dont une etrangere avait usurpe la place, menait une vie decousue, jouant, faisant des dettes, anticipant sur la pension que son mari devait lui payer tous les mois et tres irritee quand celui-ci, presse de son cote par les creanciers, lui en retenait a dessein des quartiers. Sa mere, malgre tout son desir de prendre le parti de sa fille, ne put endurer longtemps sa societe. Elle se retira chez une de ses petites-filles, cette meme marquise duSaillantqui, plus tard, vecut avec les siens chez son pere et a qui celui-ci ne rougissait pas de depein- dre son mariage sous des couleurs si sombres. 11 y avait longtemps que la marquise de Mirabeau s'etaitbrouillee avec les du Saillant. 11s refuserent de 1'accueillir sous leur toit, quand elle le demanda a son gendre. Provisoi- rement, elle vivait comme pensionnaire dans un cou- vent de Limoges. Le marquis de Mirabeau eprouvait un vif desir de Fy maintenir par force d'une facon du- rable. Independamment des embarras financiers qui 70 KA VIE DE MIRABEAU menacaient de 1'engloutir, si elle pouvait continuer a vivre a sa guise, une raison particuliere existait encore pour lui inspirer ce desir. Si elle restait libre, la femme qui portait son nom pouvait aisement tomber de plus en plus has. On lui apprit qu'elle entretenait des relations scandaleuses avec un garde du corps. Apresl'experience qu'ilavait faite deja, il n'y avait pas la de quoi s'eton- ner; mais il ne pouvait meme manquer de redouter de frequentes recidives. Dans cette pressante necessite, il recourut a un remede desastreux dont il avait reconnu auparavant le danger par son experience personnelle, et qu'il avait alors denonce comme un grand abus '. 11 ne voulait aucun deni de justice par la sollicitation d'une lettre de cachet. Mais la commodite de la pratique triom- pha de cette belle theorie. A supposer que, dans un proces, les affaires de la fa- mille Mirabeau fussent etalees au grand jour, on ne pouvait pas dire a Tavance si la Marquise ne rendrait pas a son accusateur accusation pour accusation. Si, au contraire, elle disparaissait derriere les murs d'un cloi- tre, peut-etre sa voix serait-elle reduite au silence. Comme 1'avenirle prouva, c'etait un faux calcul. L'amer- tume qu'elle ressentit de 1'acte arbitrairedont elle avait ete la victime, fit de la Marquise, sitot qu'elle recouvra sa liberte, une ennemie plus dangereuse encore. Mais le pere de Mirabeau prefera assurer son repos et sa secu- rile presente plutot que de parer a un avenir encore in- certain. II sut obtenir du ministre Bertin, un parent de sa femme cependant, un mandat d'arretcontre celle-ci. Auterme de cet acte, elle etait tenue a ne pas quitter le couvent de Limoges oil elle habitait. Elle entra dans la plus violente colere et la digne superieure de cette pieuse maison eut toiites les peines du monde a se d6- 1'endre centre elle. Peu de temps apres, en juillet 1766, 1 Cf. DE LOMLNIE, II, 473. CHAP. IV. GUERRE ENTRE LES PARENTS DE MIRABEAU 71 un contrat authentique et en bonne forme fut etabli en- tre les deux epoux, et, pour plus de surete, une copie en fut deposee entre les mains d'un collegue de Berlin. La marquise s'engageait a etablir son domicile dans un cou- vent quelconque de Limoges et a ne le quitter que pour faire en ville des visites de convenance. Pour toute au- tre visite, ou pour un voyage, le Marquis se reservait le droit de donner son assentiment. En retour, il pro- mettaitle retrait de la lettre de cachet et le paiement r6gulier de la pension. Les choses en resterent quelque temps a ce compro- mis. La Marquise se tenait a Limoges ; puis elle obtint la permission de sejournerdans labourgade deSaint-Ju- nien. Mais elle couvait sa vengeance et elle trouva 1'occa- sion d'assouvir son ressentiment a la fin de 1770, apres la mort de sa mere. Celle-ci, bien que surveillee par les Du Saillant et fmalement tombee dans 1'enfance, avait encore pu cependant faire un testament regulier qui preparait au marquis de Mirabeau la plus penible deception. 11 avait espere que la mort de cette belle- mere eternelle , ainsi que ses amis appelaient M me de Vassan, realiserait enfin la speculation qu'il avait faite en se mariant. II comptait sur des dedomma- gements pour les sacrifices qu'il s'etait imposes et sur des secours pecuniaires qui lui permettraient de doter ses enfants. G'etaient la de purs chateaux en Espagne. M me de Vassan se prevalut de son droit a disposer librement d'une grande partie de ses biens pour leguer a sa fille 1'usufruit exclusif d'une rente annuelle sur le domaine de Brie, dont le montant etait de 8000 livres. La-dessus la Marquise exigea de son mari', outre la pen- sion qui devait s'elever a 10000 livres apres la mort de sa mere, 8000 livres de plus et elle pretendit qu'i! s'en tirait encore a tres bon marche puisque, }>ar suite de la communaute des biens, il touchait lui-meme au moins le triple, sinon plus, cornme rentes de sa propre fortune. I'l LA VIE DE MIRABEAU Le Marquis trouva cette estimation fort exageree et fit remarquer que, pendant de longues annees, il n'avait presque rien recu d'elle, alors qu'il avait depense de grosses sommes pour sa famille : il allajusqu'a refuser d'augmenter, comme il 1'avait promis, la pension annuelle de sa femme. Aussitot oelle-ci commenca a plaider contre lui et il ne manqua pas alors d'avocats pour 1'exciter a continuer la lutte, dans 1'espoir d'un riche butin. Le Marquis ne s'expliquait pas ou sa femme, de plus en plus endettee, pouvait bien prendre 1'argent necessaire au proces. G'est seulement plus tard qu'il decouvrit avec effroi que dans cette guerre contraire a la nature, sa plus jeune fille Louise livrait sans relache de nouvolles armes a sa mere. Gette fille d'une rare beaute, cherie de son pere, s'etait montree tres difficile vis-a-vis des partis qu'on lui presentait. Lorsqu'elle epousa vers la fin de 1769 le marquis de Cabris, elle recut de son pere, comme sa soeur ainee Caroline, une dot de 80 000 livres, somme qui dut etre empruntee. A cette 6poque, la grand'mere vi- vait encore. Mais on ne put la decider a donner quel- que chose de son bien, bien qu'elle ne s'y fut pas refu- see lors du mariage de Caroline. Depuis lors, la belle Louise poursuivit d'une haine furieuse non seulement sa sceur, mais encore son pere. Le Marquis pourtant de- sirait vivement qu'elle ne fut pas plus pauvre que son ai- nee. Cabris n'etait qu'une poupee dans la main de sa femme et la laissait disposer a sa fantaisie de sa dot. G'est pourquoi, lorsque sa mere entra en lutte avec le Marquis, elle mit 20 000 livres a sa disposition et obtint d'elle en retour la promesse d'un legs triple dans son testament. Ainsi 1'Ami des hommes , sans s'en dou- ter, se trouvait paye de la plus vive ingratitude et 1'ar- gent qu'il avait rassemble a grand'peine pour un deses enfanls fut employe a sa ruine. Sure de i'aide pecuniaire de sa fille, la Marquise CHAP. IV. GUERRE ENTRE LES PARENTS DE MIRABEAU 73 n'hesita pas a frapper un grand coup. Violant le com- prorais de 1766 elle apparut soudain a Paris, aa com- mencement de decembre 1773, accompagnee d'unavoue et d'un abbe. Le Marquis ne se contenta pas de requerir 1'aide du ministre qui detenait une copie du contrat et qui s'etait porte garant de 1'execution ; il s'eloigna le plus vite possible de la capitale pour eviter toute entre- vue. Mais il voulait enlever a sa femme le droit de con- siderer sa propre maison comme etant le domicile con- jugal. Profitant de la presence de son frere le bailli, son allie toujours fidele, il lelaissa chezlui comme locataire a sa place. Le bailli reussit en ellet a repousserl'attaque et la Marquise, intimidee, negligea de faire ce que son mari redoutait le plus, une plainte en separation de corps en attendant une plainte en separation de biens. Elle s'en tint a une demande de paiement pour les sommes qui lui etaient dues. Le jugement lui adjugeal'usufruit a ve- nir du domaine de Brie, mais allegea notablement les charges du Marquis qui ne devait plus payer que 4 000 li- vres de pension par an. Cependant comme il lui impor- tait avant tout d'eviter de nouveaux ennuis, il fit quelque chose de plus. 11 s'engagea a de nouveaux sacrifices pe- cuniaires et promit d'orner confortablement le chateau de Brie, si elle retournait pour toujours dans la province de Limousin. Cettefois encore le ministre Bertin s'inter- posaet fit conclure un deuxieme contrat. Le calme ne dura pas longtemps. La Marquise, pres- see par des creanciers et des agents d'affaires, reparut bientot sur le champ de bataille. Elle pretendit que son mari n'avait pas satisfait a ses engagements et reclama a tout prix une separation de biens. Rien n'eut ete plus efficace pour atteindre ce but que dedemontrer tout d'a- bord qu'on avait refuse de la recevoir sous le toit de son mari. II importait done fort d'attaquer le Marquis a 1'improviste et del'entrainer a une action irreflechie. Le Marquis etait encore dans sachambre a coucherlorsque 74 LA VIE DE MIRABEAU le 30 mai 1775, au matin, flanquee de deux notaires elle fit irruption dans le salon de son hotel. Le domes- tique lui dit que son maitre n'etait plus le possesseur de la maison et la ramena a 1'antichambre. Sur ces entre- faites, sa fille, M me Du Saillant, arriva et tenta de la calmer. Mais elle ne quitta la place qu'apres avoir redige devant ses deux temoins une protestation ecrite contre ce refus de Faccueillir. Pendant ce ternps le Marquis n'etait pas reste absolument invisible et le fait fut consigne au proces-verbal. L'affaire n'etait pas bonne pour lui, malgre 1'insouciance avec laquelle il affecta de depeindre 1'aventure au bailli. II ne voulait plus de la vie en commun avec sa femme et il ne voulait pas non plus etresepared'elle. Dans cette affaire, la sepa- ration pecuniaire etait encore le moindre des dangers qu'il eut a craindre. II voulait seulement quelque chose pour ses enfants et se declarait pret a de grands sacri- fices personnels, pourvu qu'il se put epargner la honte et 1'ennui d'interminables debats publics. Mais la Mar- quise passa oatre a ces considerations ; d'ailleurs, ainsi qu'un demon malfaisant, sa fille Louise de Gabris se tenait derriere elle. Elle intenta une demande en sepa- ration de corps le 4 Janvier 1776, et sur ce point elle eut gain de cause en premiere instance. Le Marquis en appela au Parlement, mais un homme qui, comme lui, partageait les idees de Turgot ne pouvait compter sur les sympathies de cette Gourde justice. Or, Turgot tomba en mai 1776 ; 1'etoile des Physiocrates palissait et 1'au- teur de YAmi des hommes ne pouvait pas esperer non plus que Topinion publique lui serait favorable. On profita de 1'occasion pour trainer son nom dans la boue a la face du monde entier. En septembre de la meme annee, un ecrit diffama- toire fut repandu a Paris, signe en toutes lettres de la marquise de Mirabeau et contre-signe par un de ses avocats. II affectait la forme d'un factum ou d'un CHAP. IV. GUERRE EXTRE LES PARENTS DE M1RABEAU 7') memoire d'avocat; ce n'etait qu'un tissu des accusa- tions les plus redoutables a 1'adresse du Marquis. Les libelles de ce genre jouent un trop grand role dans 1'histoire de la maison de Mirabeau pour qu'on neglige de rappeler qu'ils jouissaient d'un privilege particulier dans ce temps oil la censure etait si puissante. 11s pou- vaient librement etre portes a 1'imprimerie par les parties en proces pourvu qu'un avocat eut prete son nom. A la verite, une declaration de 1774, survenue peut- etre a la suite du scandale souleve par les Memoires de Beaumarchais en interdisait la vente avant le pro- nonce dujugement et meme un certain temps apres. Mais ellen'etait pas severement appliquee et meme, dans la suite, des plaintes elevees centre Tabus d'une liberte qui souvent compromettait sans pudeur 1'honneur d'une famille, demeurerentsanseffet. On trouvaitdans cette liberte le seul correctif possible aux lacunes juri- iiques. Un avocat qui rendait d'excellents services a Mirabeau et a sa mere se permettait, en 1784, d'ecrire : ;< Si quelque chose peut nous rapprocher de la constitu- tion anglaise ou le particulier le plus faible, lese de sa Dersonne et de sa propriete, est sur de iaire condamner e citoyen le plus riche et le plus accredite, c'est la iberte que tout sujet a de donner en France de lapubli- jite a sa cause. Malheur a celui qui osera porter atteinte i ce beau privilege ! La Marquise sut a merveille tirer parti du beau Drivilege. On pouvait croire que M me de Pailly figu- v erait parmi ses plus vifs sujets de plainte. Or, elle est implement designee, sans etre nommee, comme la aersonne qui parait avoir fixe 1'inconstance du 1 GUYOT, Repertoire universel et raisonne de jurisprudence (1784) i. v. Mdmoire. Encyclopedic mclhodique. Jurisprudence, Paris, 1784- 'ankoucke, tome IV, p. 457-460 s. v. Factum signe M. DE LA CROIX? .vocat. 76 LA VIE DE MIRABEAU Marquis. On employait ici des armes plus grossieres II est un passage surtout dont on peut deduire le ton di memoire entier. La Marquise declare que son mari i souffertde la syphilis, et elle ajoute, non sansune cer taine ironie, que cette maladie du disciple de Quesna] ne provenait certes pas d'un u produit net. Elle s'etenc sur ce sujet, elle insiste sur le danger qu'a fait courir i sa propre sante 1'horrible etat de son mari, elle exprimi 1'espoir que le sang corrompu de leur pere ne sera pa une source de maux pour ses enfants. Apres une accu sation pareille, toutes les autres disparaissent presque merae celte declaration suivant laquelle le marqui avait deux enfants illegitimes. II y eut des gens qu parcoururenl ce libelle avec curiosite et non san une maligne joie ; mais les adversaires eux-memes d 1'Ami des hommes trouverent la forme de ce factur trop grossiere. Lui-meme jugea au-dessous de sa dignit de donner a ces paroles malpropres une reponse qu pensait-il, ne ferait que susciter de nouveaux men songes . Plus tard on eut beau le couvrir d'autre ordures, il ne se laissa pas ecarter de cette ligne de cor duite. Un seul reproche le toucha, celui d'avoir me administre sa maison. En Janvier 1777, dans un memoir fort etendu, il chercha a le refuter. Ses amis et se admirateurs, nombreux encore, meme hors des limite de la France, s'etonnaient de son silence. Son frere 1 pressait de riposter. II s'opiniatra cependant asuppo: ter seul le poids de ses chagrins domestiques. S'il dedaignait de descendre lui-meme dans 1'arem il lui restait toujours la possibilite de se faire entendr en justice. Des ecrits de la main de sa femme, tels qu ceux qu'il possedait, rauraientcertainementaneantie. serefusa a entrer dans cette voie, sans doute par egar pour son amie dont il eut ete bien difficile que le nor ne fut pas prononce en pareille circonstance. G'etait 1 le point le plus vulnerable. Une fois de plus il cherch CHAP. IV. GUERRE KNTRE LES PARENTS DE MIRAREAU i I son salut dans un appel a la violence sans bornes qui se moque des formes juridiques ; il n'y eut pas recours settlement centre sa femme et sa fille ; son fils aine s'etait declare leur allie. Le futur tribun de la Consti- tuante etait alors le mandataire de son indigne mere, et c'6tait son pere, d'ailleurs peu exempt de reproches, qu'il avait choisi pour etre 1'objet de ses attaques pas- sionnees. OHAP1TRE V LA JEUNESSE DE MIRABEAU JUSQU'A I/KPOQUE DE SON MARIAGE 9 mars 1749 22 juin 1172. Lajoie fut grande a Bignon, le 9 mars 1749, lorsquele marquis de Mirabeau eut un fils : c'etail le deuxieme enfant male. Le premier, a 1'age de quatre ans a peine, s'etail empoisonne en buvant le contenu d'un encrier qui lui etail tombe sous la main dans cette maison ou / Ton avail la rage d'ecrire. II y avail deux filies ; mais elles ne pouvaienl pas suppleer a 1'absence d'un futur chef de famille. Les paysans du pays manifesterentleur joie el declarerenl que si le fils ressemblail au pere, ils ne seraienl pas forces, comme leurs voisins 1'annee precedenle, de vivre de glands. Cependanl, si Ton jugeait le caraclere par 1'exlerieur, on n'avail pas de bonnes raisons pour croire a la ressemblance du pere el du fils. Avanl meme que le Marquis eul vu le nou- veau-ne, il avail enlendu sorlir de la chambre de Fac- couchee ces mots alarmants : Ne vous effrayez pas. L'enfanl avail une jambe lordue el la tele paraissail demesuremenl grosse. La pelite verole, dontle petitGabriel-Honore ful atteint CHAP. V. LA JEUNESSE DE M1RABEAU, ETC- 79 dans sa troisieme annee et que sa mere traita avec des pommades de son choix, ne rendit guere son visage plus beau. 11 etait, au jugement de son pere, laid comme Satan. En revanche, tant qu'il s'agissait de developpement intellectuel, il pouvait derier tous les enfants de son age. A cinq ans, il devorait tous les imprimes qui lui tombaient sous la main. Quatre ans apres, un jour qu'on lui expliquait, a Toccasion de sa confirmation, que Dieu ne pouvait rien faire de contra- dictoire, comme par exemple un baton qui n'eut qu'un seul bout, il scandalisa sa grand'mere devote en lui demandant si un miracle n'etait pas un baton qui n'eut qu'un bout. Le Marquis lui donna comme precepteur un certain Poisson, homme tres habile aussi comme intendant, dont il vante sans restrictions la fidelite et envers lequel Mirabeau se montra plus tard reconnaissant. II etait difficile pour Poisson de suffire a sa tache dans une famille qui manquait des conditions essentielles du bonheur et de la paix. G'etait chose tres delicate de gagner la confiance du fils sans perdre celle du pere. Le Marquis ne voyait qu'une chose, c'etait la difficulte extreme qu'il y aurait a faire un homme ordinaire de ce petit monstre qu'il avait du engen- drer. 11 loue, il est vrai, son esprit, sa memoire, son amour-propre, son bon cceur. Mais presque chacune des qualites de 1'enfant etait a son avis accouplee a un defaut. La vivacite de son intelligence le disposait au bavardage, sa puissance d'assimilation a la paresse, sa fierte a la vantardise. Le jeune homme allait tout-a-fait centre le systeme de 1'Ami des hommes , lorsque, a 1'exemple de sa mere, il glissait une piece d'argentdans la main de tous les mendiants et arrivait ainsi a faire despauvres au lieu d'en soulager. Tout autre pere eut peut-etre vu avec joie ce penchant de son fils ; le Marquis le trouva subversif. A tout prendre, il croyait pouvoir 80 LA V1K I)K MIKAHKAK esquisser ainsi le portrait de I'enfant a douzeans. G'est un esprit de travers, fantasque, fougueux, incommode, penchant vers le mal avant de le connaitre et d'en etre capable. Ge qui contrariait surtout le Marquis, c'etait la res- semblance du caractere du fils et de la. mere, qui lui paraissait s'accentuer tous les jours. La Marquise avait deja. quitte depuis un an sa maison, quand il avouait au bailli combien cette ressemblance 1'efFrayait ; il croyait pouvoir predire que le sang des Vassan fmirait un jour par la folie manifeste. Sa mere 1'entretenait dans ces craintes. Quant a Poisson, le pere trouvait qu'il ne tenait pas assez severement les guides. Sigrais, un vieil ami de la maison, qui avait renonce au metier militaire, dut accepter le role de Mentor et se chargea de reparer ce detraquement de tete incurable. Le pere lui- meme, tres occupe comme chef des physiocrates, n'en avait pas le temps. Sigrais habitdt alors Versailles, ou sa femme etait femme de chambre de la Dauphine. Le jeune Mirabeau n'etait pas plutot installe dans la maison de son nouveau maitre qu'il 1'avait deja ensorcele. 11 vante, ecrit le pere peu edifie au bailli, cette memoire qui absorbe tout, sans vouloir comprendre que le sable aussi recoit toutes les empreintes et qu'il ne s'agit pas de recevoir, mais qu'il faut retenir et garder ; il magnifie sa bonte de coeur qui n'est que flasque et banale debon- nairete envers les petites gens.... il loue son esprit de perroquet, enfin il me 1'acheve, et j'y vais pourvoir. II semble que tout ne se passa pas sans encombre. Si Ton ajoute foi au temoignage posterieur du Marquis, I'honnete couple des Sigrais lui aurait declare au bout de deux mois, en pleurant, qu'ils ne pouvaient etre pour son fils que des geoliers et 1'aurait prie de les delivrer de ce lourd fardeau '. 1 Memoire de 1776. Arch. nat. k. 104. Cf. la reproduction dans 1'appendice III. OH A I'. /. LA JEUNESSK DE MIRABEAU, ETC. 81 Le jeune homme, a quinze ans, fut soumis a une dis- cipline plus severe et entra dans la pension de 1'abbe Choquart, a Paris. Le Marquis lui-meme designait 1'ins- titution Ghoquart cornme une ecole de correction. Le nom deMirabeau ne devait pas figurer sur les registres de I'institution ; c'etait au nouveau pensionnaire a le gagner. II fut inscrit sous celui de Pierre Buftiere, nom d'une terre importante de sa mere, qui devait un jour revenir au Marquis. Sous le toit de 1'abbe Cho- quart, les choses n'allerent pas aussi mal qu'on aurait pu s'y attendre. Mirabeau rencontra meme beaucoup de camarades appartenantaux meilleures families et se lia rictamment avec deux jeunes ecossais, Gilbert et Hugh Elliot, fils du baron de Minto '. II apprit avec eux les langues anciennes et modernes, le dessin, la musi- que, les mathematiques. La rapidite avec laquelleil re- solvait les problemes de mathematiques etait, bien des annees apres, attestee publiquement par un de ses pro* fesseurs *. G'est devant le meme maitre que le jeune homme, a qui il avait donne a lira CEssai sur rentende. ment liwnain de Locke, s'ecria, enthousiasme j>ar sa lecture : G'est le livre qu'il me faut. Les exercices physiques n'etaieut pas negliges dans Tinstitution et 1'on attachait une importance toute particuliere aux exercices militaires a la prussienne. II y avait meme un cours d'economie politique dont le programme avait ete redige par 1'Ami des hommes. Bientot 1'abbe Ghoquart put annoncer au pere qu'il avait dompte et ramene plus qu'a demi 1 Gf. Life and letters of Sir Gilbert Elliot, Lon ton 1874 (on y voit merne erronement figurer le cornte de La Marck coname camarade des Elliot et de Mirabeau) et A memoir of Hugh Elliot ed. by the couniess of Minto. E linburgh, 1868. - Journal de Paris, 22 avnl 17t>l, n 112, Anecdote, sigaee LE CAR- PENTIKR. Celui-ci preiend qu' uae satire qu'il avait composee centre une amie dt; son pore (M me de Pailly) I'avait fait .. releguer dans la pension de 1'abbe Ghoquart. STERN, Mirabeau, I. 6 82 LA VIE DE M1RABEAU M. Pierre Buffiere. II apprenait avec facilite ; a 1'equitation, a 1'escrime, a la natation, a la danse, il surpassait ses camarades ; sa conduite etait irrepro- chable. 11 prononca un Eloge du prince de Conde mis en parallels avec Scipion VAfricain dont quelques journaux de 1'epoque firent mention. Le Marquis eut ete au comble du bonheur s'il n'avait appris que le jeune homme recevait en cachette del'argent desa mere: tout etait done encore gate. On intercepta toute correspon- dance de Mirabeau et 1'idee de Penvoyera 1'etranger se fit jour. Le pere se laissa cependant fleehir une fois de plus et meme, peu de temps apres, il exprima 1'espoir de sauver encore son fils aine ; mais il revintbientot a son projet d'eloigner le plus possible ce fleau de son existence. On cherche en vain ce que ce fils avait commis d'assez grave pour trouver dans son pere un juge aussi severe. Le souvenir des annees orageuses de sa propre jeunesse peut avoir hante 1'esprit du Marquis ; mais ce n'est pas une raison suffisante pour exp'iquer sa durete. II a obei a une repulsion instinctive et peut-etre a un sentiment de crainte. Gette crainte n'etait pas lout-a- fait denuee de fondement. Un jeune homme comme Mirabeau devait avoir remarque de tres bonne heure que tout n'etait pas pour le mieux dans la maison paternelle. Lorsque la mere avait quitte la place, il etait naturellement dispose a se ranger de son parti, d'au- tant plus que le pere le tenait a court d'argent. En quoi M m * de Pailly contribua-t-elle a augmenter les soupcons du Marquis, on ne saurait le dire. II lui confiait que tous ses soucis n'etaient rien aupres de la crainte de voir son fils se liguer avec sa mere contre lui. Voila pourquoi, de bonne heure, il lui tint rigueur. Son jeune fils lui aussi, Andre-Boniface-Louis, ne cinq ans apres Gabriel, lui causa plus tard beaucoup de chagrin ; le marquis a peint sous les couleurs les plus sombres le CHAP. V. LA JEUNESSE DE MiRABKAU, KTC. 83 caractere sauvage de cette tete chaude que 1'ou appela Mirabeau-Tonneaa a 1'epoque de la Revolution. Mais jamais il ne montra a son egard des sentiments aassi proches de la haine qu'a 1'egard de 1'aine ; il pressentait en lui le complice futur de la femme abjecte qui portait son nom pour le deshonorer. Les amis de la maison exprimaient tout hautleurs previsions. Plusieursannees apres, Fun d'euxedivait dans ses memoires : Je 1'avais dit souvent qu'iis en feraient un grand scelerat, pouvant en faire un grand homme. 11 est devenu 1'un efc 1'autre '. Le Marquis croyait qu'il n'y avail pas de meilleure education pour son fils que la vie militaire, sans comp- ter qu'il acque.-ait ainsi la possibilite de 1'eloigner de la maison. II le fit entrer comme volontaire dans le re- giment de cavalerie du marquis de Lambert, officier fort distingue qui tenait garnison a Saintes. Ge Lam- bert etait 1'homme qu'il fallait au pere de Mirabeau ; il etait redoute comme le grand-prevot . 11 se recom- mandait de plus au Marquis comme un de ses disciples en economic politique. 11 promit de placer le nouveau venu sous la surveillance particuliere de son adjudant, connu pour sa severite, et pour que rien n'y manquat, le marquis de Mirabeau chargea un vieux serviteur de sa maison, un ruse compere, qui avait deja fait le metier d'espion, d'accompagner le jeune homme dans sa gar- nison. Lorsque le bailli apprit plus tard a connaitre 1'homme de confiance de son frere, il declara qu'il n'etait ni capable ni digne de remplir la mission qui lui avait ete donnee. En juillet 1767, ils arriverent dans la petite ville, ou, pour un caractere ardent comme celui de Mirabeau et pour cette nature tourmentee par les desirs sensuels, la seule chose qui devait avoir de 1 Souvenirs de C. H. Baron d? Gleichen. Paris, Techener, 1868, p. 116. 84 I-A VIE I)K MIRAHKAF 1'importanee etait 1'heureponctuelledu service. De fait, 1'epreuve ne reussit guere. Le jeune volontaire passa une partie de sa premiere annee de service a la prison du regiment. Un peu plus tard, le Marquis apprit que son fils avait fait au jeu une dette de 80 louis. Le voila bien moule sur le type de sa race maternelle, qui man- geraitvingt heritages et donze royaumes, si on les lui mettait sous la main ! Mais de celui-la du moins, je n'endurerai qu'autant que je voudrai, et une geole bien fraiche et bien close va moderer son appetit et amincir sa taille. Le jeu n'avait pas ete le seul passe-temps de Mirabeau dnns cette petite ville sans distraction d'aucune sorte. Son coaur brulant sut bientot se faire ecouter d'une jolie jeune fille. A en croire Mirabeau, le colonel Lambert aurait ete son rival et aurait cherche a rhumilier par des precedes condamnables. En tout cas le jeune homme trouva sa position insupportable et s'enfuit de sa garnison. Un beau jour il se presenta a Paris chez le due de Nivernois et lui fit un tableau pathetique des souf- frances immeritees qu'il avait eu a supporter. Le pro- tecteur qu'il avait choisi n'etait certes pas des plus mauvais '. L'Anacreon de la politique , moins celebre par les services diplomatiques qu'il avait rendus a Rome, a Berlin ou a Londres que par ses agreables jeux d'esprit en vers ou en prose, successeur de Mas- sillon a 1'Academie des 1'age de 26 ans, en possession d'un nom glorieux et s'efforcant d'unir la noblesse et la culture, la dignite et Tamabilite, faisait partie du cercle des amis les plus intimes et les plus influents du Mar- quis de Mirabeau. Gelui que Lord Chesterfield designait a son fils comme le modele accompli de Fhomme de bonne compagnie ne se laissa pas seduire par le roman 1 L. PEREY, Un petit-neveu de Mazarin, due de Nivernois. La fin du siicle. Paris, G. Levy, 189U-1891. CHAP. V. LA JELNKSSK I)K M1HABKAU, ETC. 85 dont il entendit le recit. II confia Mirabeau a son beau- frere du Saillant pour le ramener a Sainles. Mais le jeune homme ne pouvaitguerey rester longtemps apres 1'aventure qui lui etait arrivee. 11 semblait en fin de compte que le meilleur parti ful de 1'envoyer outre-mer. Le bailli lui aussi etait loul-a-fail indispose centre son neveu par les rapports qu'on lui avail fails : Vois, ecrivail-il au Marquis, si les exces de ce miserable meritent qu'il soil a jamais exclu de la societe ; et, dans ce cas, 1'envoi aux colonies hollandaises esl, comme tu le dis, le meilleur de lous : on a la surele de ne voir jamais reparaitre sur 1'horizon un malheureux ne pour faire le chagrin de ses parents et la honte de sa race. Cependanl un aulre moyen parut preferable : on n'avait qu'a remplir un de ces mandats d'arrel delivres en blanc, pourvus de la signalure du roi et de Tempreinte de son pelit sceau, que dans les temps les plus mauvais les ministres vendaient meme a prix d'argent. Une lettre sans cachet appelee de cachel, c'est ainsi que Beaumarchais definissait dans une plaisan- terie amere cette lettre de cachel a laquelle il avail du son emprisonnement a Forl-1'Eveque, une residence bien aeree, munie de solides jalousies, bien fermee de tous coles, meublee economiquemenl el admirablement a 1'abri des voleurs. Le jeune Mirabeau ne disposail pas de la meme provision de bonne humeur que 1'auteur de Figaro quand il eprouva pour la premiere fois la realite de eel inslrumenl de 1'Ancien Regime, deteste surtoul parce qu'il servail non seulemenl au gouverne- menl centre la liberte individuelle, mais encore a un membre d'une famille contre un autre, sans uucun motif politique. 11 s'agissail loutefois dans ce cas d'un chatiment militaire bien merite. Le colonel de Lamberl 1'avail reclame el c'elail du minislre de la guerre que lalettrede cachet emanail, Poureviter toul bruil, il elait entendu entre lui el le marquis de Mirabeau que Ton 86 LA VIE DE MIR A BEAU enverrait Pierre Buffiere avec une lettre a la Rochelle, aupres du marechal de Senneterre. Le marechal, deja prevenu, fit arreter le porteur de cette missive et le fit conduire dans File de Re. 11 y etait depuis deux raois a peine qu'il avait gagne a sa cause le commandant de la place. Celui-ci lui permit de circuler librement el s'inlerposa pour faire retirer la lettre de cachet. Le Marquis consentit : il entrevoyait une nouvelle issue. En Corse, precisement a la meme epoque, le parti national dirige par Paoli faisait tous ses efforts pour echapper a la domination francaise menacante. D'un autre cote Ghoiseul cherchait a s'appuyer sur le traite qu'il avait arrache aux Genois, pour operer une prise de possession complete de 1'ile. Au printemps de 1769, une armee francaise importante avait ete concentree dans le pays ; le fils du marquis de Mirabeau, alors age de vingt ans, fut attache comme sous-lieutenant a la suite a la legion de Lorraine. 11 a, en 1789, exprime du haut de la tribune ses regrets d'avoir souille sa jeunesse par sa participation a cette guerre contre un peuple amoureux de la liberte. Mais a cette epoque de de sa vie ce sentiment lui etait etranger. 11 donna tant de preuves de bravoure et de prudence, il gagna si vite I'affection de ses officiers et de ses camarades qu'il arracha a son pere meme des paroles d'etonnement. En meme temps il employait ses loisirs a rassembler des materiaux pour une h'istoire et une description de 1'ile. II avait pour collaborateur un nomme Buttafuoco, par- tisan de la France. Les aventures galantes avec les filles ardentes du pays des Bonaparte ne firent pas non plus defaut. Quand le jeune homme, qui n'etaitplus un novice a 1'ecole de la vie, revint apies l'achevement de la campagne, en mai 1770, il alia surprendre en Pro- vence son oncle le chevalier de Malte, qui n'avait pas voulu le recevoir sans la permission du Marquis, et ilen fit rapidement la conquete. Ce brave soldat ne trotive CHAP. V. LA JEUNESSE DE M1RABEAU, ETC. 87 pas d'expressions assez vives pour depeindre a son frere combien son neveu se repent sincerement de ses peches de jeunesse et combien il parait promettre pour 1'ave- nir : S'il n'est pas pire que Neron, il sera meilleur que Marc-Aurele... 11 me parut avoir le coeur sensible. Pour de 1'esprit, je t'en ai parle, et le diable n'en a pas tant... ou c'est le plus habile persifleur de 1'univers, ou ce sera le plus grand sujet de 1'Europepour elre pape, ministre, general de terreou de mer, chancelier et peut-etre agri- culteur. Le pointilleux chapelaindu chateau lui-meme etait absolument ravi du fils de la maison, qu'il avait pu considerer, par oui-dire, comme un garcon perdu. Quant au pere mefiant, il tenait pour legerement suspecte cette brusque conversion. 11 ne voulait pas encore revoir Pierre Buffiere. II 1'engagea fortement a se preparer avant tout par 1'etude des physiocrates a faire un bon agriculteur. A la verite, ce. n'etait guere dans les idees du fils qui se croyait ne pour le metier militaire. Dans le cas ou il ne reussirait pas a faire un general celebre, il voulait essayer de la marine. Mais le Marquis qui lui-meme s'etait degoute de bonne heure -de la carriere militaire, ne voulait pas entendre parler de ces reveries romanesques. II avait refuse 1'offre d'une compagnie de cavalerie accordee par M. de Choi- seul, ne voulant ni desoeuvrer son fils ni le voir encore camarade dans un nouveau corps. II desirait aussi eviter la depense qu'entrainait 1'achat d'une compagnie. 11 ne demandait pour lui qu'une commis- sion de capitaine a la suite et il mit beaucoup d'insis- tance dans ses sollicitations. Avant tout il desirait que le jeune homme se familiarisat sous la direction du bailli avec sa science , 1'economie politique, et ce n'etait pas un simple amour-propre d'auteur qui lui inspirait ce voeu. II se plaignait que le mal general en France fut la resistance au travail et la chasse aux brevets et aux rubans . Quiconque s'attribuait la 88 LA VIE DE M1RABEAU propriete da sol devait s'habituer a considerer ses tenan- ciers comme ses freres et non com me des eponges apresserpour aller a 1'opera et avoir des roues dorees sur le pave de Paris. Sous cet aspect, le fils pouvait aisement finir par gouter la science paternelle. L'en- thousiasme pour la fraternite des grands et des petits etait a la mode. Mais en general, Mirabeau trouvait les discussions theoriques des Ephemerides fort en- nuyeuses et lestravaux pratiques auxquels son oncle le dressait assez peu rejouissants. 11 travaillait cependant en se faisant violence, comme un forcat, faisait de 1'arpentage, des calculs, des plans, songeait aux mesures de protection contre les inondations de la Du- rance, notait par ecrit tout ce qu'il apprenait de nou- veau et usait en huit jours les fournitures de papier que le bailli lui donnait pour huit mois. Gelui-ci comparait sa tete a un moulin a pensees et idees, a un fourneau tres chaud et trouvait qu'en depit de sa vanite, on pouvait tres bien le conduire par la douceur et la raison. Le pere se decida a la fin a revoir son fils pour lui pardonner. Pierre Buffiere dut se rendre dans le Limou- . sin oil le marquis avait alors affaire, pendant 1'automne de 1770 et, par 1'entremise de du Saillant, il recouvra son nom de famille. Le pere si rigoureiix trouva que son attente avait ete surpassee. 11 esperait qu'en traitant con- venablement ce mout aigre, on pourrait en faire un bon vin. G'est avec surprise qu'il constata la puissance de travail de son fils, le zele infatigable dont il faisait preuve aux champs ou a son bureau, la promptitude avec laquelle il aida les paysans pendant une famine et Thabilete qu'il apportait en toutes choses. II reduirait le diable, ecrivait-il a son frere. G'est le demon de la chose impossible. Que diable fera-t-on de cette exube- rance intellectuelle et sanguine?... Je ne connais que 1'imperatrice de Uussie avec laquelle cet homme peut CHAP. V. LA JEUNESSE DE MIRABEAU, ETC. 89 etre encore bon a marier. Si jadis 1'alliance de son aine avec sa mere 1'avait indigne et inquiete, il se Iran- quillisait maintenant en remarquant que son fils embrassait son parti dans les querelles de famille. G'etait 1'epoque ou la marquise, apres lamortdesa belle-mere, entamait la guerre centre lui, a propos de la question de succession. Mirabeau revit sa mere, fut le temoin oculaire et auriculaire de ses explosions de colere, mais se garda bien de se brouiller denouveau avec son pere. Celui-ci lui accordait de plus en plus sa confianee et cherchait a 1'associer aux experiences multiples qu'il faisait sur ses terres. L'une des plus remarquables etait 1'institution d'un tribunal de conciliation pour les tenanciersde cette proprieie dont Mirabeau avail du por- ter un moment le nom. Des arbitres nommes a 1'elec- tion devaient rendre gratuitement des decisions equi- tables. Au cas ou ils n'auraient pas reussi a concilier les parties, le marquis s'engageait a supporter les frais de la defense devant les tribunaux de la partie qui aurait accepte la sentence des prud'hommes. Le jeune Mira- beau prit fort a coeur cette tentative heureuse, mais peu durable, il chercha a agir par les cures sur leurs paroissiens, a les gagner a ses idees, et apres une messe solennelle il ouvrit le nouveau tribunal des elus du peuple dans le chateau d'Aigueperse. 11 lut a cette oc- casion un discours de l' Ami des hommes alors ab- sent, dans lequel les arbitres etaient tres flattes d'ap- prendre qu'ils donneraient 1'exemple de 1' equite, de la bonte, des lumieres et il ne manqua pas de f'aire sa- voir a 1'auteur que 1'emotion avait presque etoufle sa voix. Une conduite aussi bonne meritait une recompense. Le marquis surmonta les doutes penibles qu'il avait eus et dans les premiers jours de 1771 il fit venir 1' oura- gan a Paris, ou il s'etablissait alors. Le brevet de- DO LA VIE DE MIHABEAU mande avail ete expedie : Mirabeau etait nomme capi- taine de dragons, attache a la legion de Lorraine. Le jeune officier se presenta a la cour. A Versailles tout le monde, de 1'aveu meme du pere, ne tarissait pas d'eloges sur la tenue et 1'entrain de ce jeune homme bouillant dont le visage, pour 6tre marque de la petite verole, n'en avait pas moins quelque chose d'attrayant et dont 1'allure lourde etait cependant imposante. Uans les diners, les soupers, les chasses et les promenades, il etudia ce monde d'apparence seduisante, qui cachait la pourriture sous une enveloppe brillante. 11 trouva acces aupres des princes et des dues et toutes les portes s'ou- vrirent a lui sans qu'il parut trop importun. En merne temps il visitait les bibliotheques de la capitale, ques- tionnait les doctes amisde son pere et acquerait ainsi a la hate une foule de connaissances superficiellesqui, de 1'avis du marquis, formaient dans sa tete un chaos inextricable. Gelui-ci trouvait surtout, a mesure qu'il etudiait son fils, qu'il etait plus que jamais prudent de ne pas trop lui abandonner les renes et parfois il se di- sait qu'un eleve aussi presomptueux, aussi bavard et aussi depourvu de tact etait de taille a tenir en haleine trente surveillants. Toutefois le pere et le fils semblaient encore en bons termes. Pendant 1'ete de 1771, le marquis rele- vant d'une grave maladie, le diable d'homme orga- nisa en son honneur une fete rustique avec Te Deum, banquet, feu d'artifice, illuminations : le heros de la fete en fait une description plaisantea une de ses amies- L'hiver suivant, on envoya Mirabeau en Provence pour faire rentrer dans Tobeissance les vassaux re- voltes du chateau de Mirabeau, avec lesquels on avait des demeles au sujet des droits de ban et de 1'exploita- tion des forets. L'Ami des hommes se montra cette fois sous un autre jourque naguere dans ses entreprises gfinereuses du Limousin. Le jeune homme crut agir CHAP . V. LA JEUNESSE UE M1RABEAU, ETC. 91 tout a fait selon ses idees en affectant des airs de sei- gneur hautain qui usait des injures, des menaces et meme des coups de baton ou la bienveillance ne per- mettait pas de trancher le conflit. Mais 1'affaire se compliqua par suite de la resistance des vassaux et le marquis eut a se plaindre maintes fois de son envoye. Quelques espiegleries couteuses que son fils avaitfaites pendant son voyage dans le midi augmenterent encore sa mauvaise humeur. Mirabeau de son cote brulait de se rendre independent et il ne fit que suivre 1'exemple donne malheureusementpar le marquis lui-meme dans sa jeunesse, en cherchant a parvenir a ses fins par un mariage avec une jeune fille riche. Ce qu'il souhaitait, il le trouva contre son attente a Aix oil il passa le printemps de 1'annee 1772 ; d'ailleurs il faut avouer qu'il ne fut guere plus heureux que ne Tavait ete jadis son pere. Parmi les dames les plus dis- tinguees de la ville se trouvait Marie-Emilie de Covet, agee de dix-huit ans, fille du marquis de Marignane, tres recherchee depuis quelque temps, comme etant une des plus riches heritieres de la Provence. On savait qu'un jour il lui reviendrait des terres d'une valeur d'au moins un demi-million de livres. Cette circons- tance dorait tous les defauts qui 1'empechaient d'etre une femme ideale. Commune de visage et nonchalante d'allure, elle manquait de finesse d'esprit, mais savait raconter avec agrement une foule d'anecdotes grave- leuses, observant en cela le ton de la societe du temps ; toutefois ce talent ne plaidait pas en faveur de sa pu- rete. Cependant des yeux noirs et vifs, une chevelure abondante, une belle voix, un naturel gai etaient autant d'appointsagreables auxbrillantesesperancesattachees a sa main. La jeune fille elait toute prete a en disposer ; car elle aspirait elle aussi a sortir d'une situation into- lerable. Son perevivait separedesa femme, tout comme le pere de Mirabeau. 11 avait confie sa fille a la garde 92 LA VIE DE MIRABEAU d'une grnnd'mere reveche tandis que lui se divertissait dans le chateau d'un parent, le comte de Valbelle, au milieu d'une societe dissolue qui se parait du nom de cour d'amonr emprunte au Moyen Age. Dans ce cercle, d'aucuns speculaient sur la main de la jeune fille, pendant que d'autres pretendants cherchaient ailleurs unappui. La jeune heritiere etait ainsi devenue une proie que les partis se disputaient, lorsque Mirabeau parut le dernier sur la scene. Son exterieur peu favorise de la nature, sa situation de fortune inferieure a celle de tous les aulres preten- dants, le firent eoonduire par le marquis de Marignane. Ge refus 1'irrita d'abord au plus hautdegre et des lors il s'appliqua a battre un rivalqui etait sur le point d'arri- ver a ses fins. 11 se servit d'un moyen peu noble pour gagner la victoire, il 1'avoualui-meme plus tard. llavait compromis la jeune fille de maniere a faire croire a tout le monde qu'elle avait donne au fougueux amant ce qu'un fiance meme n'aurait jamais ose demander '. En realite, le cnlcul 1'emportait chez lui sur la passion. La jeune fille d'ailleurs se laissa facilemerit conquerir, une partie des membresde sa famille maternelle se mit du cote du prelendant, le marquis de Marignane, fidele a Taxiome vivre et laisser vivre donna son con- sentement et, des le 22juin 1772, le mariage fut celebre en grande pompe. Le marquis de Mirabeau, a qui naguere 1'imperatrice de toutes les Russies avait paru etre le seul parti conve- 1 c M" e de Marignane 6tait essentiellement compromise. Je 1'airnais, je me cmyais aime, je resolus d'en flnir. Mirubeau a Malesherbes, 1776. Cf. DE LOM^NIE, III, 86-87. Dans son memoire supprim6 au moment m6me de sa publication... 1784, p. 5, 6 (cf. infra, chap, ix) Mirabeau a nie ce qu'il pretend ici. Oppndant DUMONT, dans ses Souvenirs sur Mirabeau, p. 270, et MATTHISSON, Briefe (1795, 1,158), Lyon, 20 fev. 1791, conflrment cc que Mirabeau avouait dans sa lettre Malesherbes. CH.U'. V. LA JEUXESSE DIv MIUAIJ^AU. ETC. 93 nablepourson ills, avait prevenu les Mnpignane. 11 leur avail declare qa'un pere de famille ne devait pas se laisser prendre aussitot aux menees d'un jeune etourdi, et qu'il etait prudent d'observer encore quelque temps ses fails et gestes dans la petite ville. Mais a la fin, comme on ne lachait pas prise, il avait onvoye d'un ton aigre-doux sa benediction '. Une fois resolu a laisser les choses suivre leur cours, il ne lesina pas sur la question financiere. Mi ra beau luia reproche plus lard fortinjus- tementd'avoirdonne des sommesinsigniliantes. Mais si Ton songe au mauvais etat dans lequel s trouvaientles finances de 1'economiste prodigue, on est I'orce d'avouer qu'il agit assez largement. H aftecta les re VMI us des fermes de la terre de Mirabeau au paiement d'une pension an- nuelle de 6000 livres a son fils, pension q-ii, a partir de 1773, devaitaugmenter chaque annee (! 500 livres jus- qu'au chiffre de 8 500. 11 lui donna au detriment de son second fils, en le nommant aux substitu'ionsde sa mai- son, des droits irrevocables a la plus gr.inde partie de ses proprietes de Provence. 11 fit cadeau a sa bru de dia- mants d'une valeur de 12 000 livres et d'autres objets precieux. Le bon bailli se cbargea de la corbeille. De son cote le riche Marignane avait lais-e entrevoir au jeune couple une simple pension de 3 000 livres. De sa mere, Mirabeau n'avait rien a attendee. Au contraire, profondement indignee de voir le fils s? ranger dans le parti du pere, elle laissa sans reponse la lettre lui an- noncant les fiancailles et ne voulut pas otre representee a la signature du contrat. Le chevalier de Malte a tou- jours regrette de n'avoir pas ete pres d^ son neveu quand son mariage s'etait decide. II se flattait ses plaintes sur 1'oppression terrible de la fiscalite et des depredations en tout genre de finances, sur la con- centration de la France entiere a Paris, sur la manie des ministres de s'entourer de scribes, toutes ces recriminations sont des emprunts a 1'arsenal des argu- ments que le Marquis de Mirabeau et ses amis avaient amasses avec une ardeur infatigable. On voit sans peine comment 1'etude des O3uvres du pere avait eveille une foule d'idees dans 1'esprit du fils. L'enseignement aride de sa science avait porte ses fruits. La dedicace au Dauphin et les con- seils que Mirabeau lui donne, 1'apostrophe bardie qu'il adresse en passant a tous les princes, rappellent des passages du meme genre de 1'Ami des hommes. Le passe avait ete gros de conflits et 1'avenir pouvait cacher bien des surprises : malgre tout, le jeune Mirabeau restait vis-a-vis de son pere dans une dependance d'i- dees dont il ne pouvait s'affranchir. II marchait encore CHAP. VI. DIFF1CULTES DOMESTIQUES, ETC. 105 sur ses traces quand il prophetisait une revolution violente. Gependant chez lui il est manifestement ques- tion d'une constitution democratique. La nation finit toujours par etre plus puissante que le tyran, lorsque le pouvoir arbitraire parvenu a son dernier delire a dissous tous les liens de 1'opinionet epuise les ressources que la terre offre a ceux qui la cultivent en liberte, ainsi les horames se vengent tot ou tard. Ce sont la, il faut 1'avouer, des paroles de vieillard dans la bouche d'un jeune homme de vingt-cinq ans. Dans 1'eloge touchant qu'il fait du bonheur domestique et du respect filial, ce noeud sacre comme etant les fondements les plus solides d'une societe encore pure, on sent plutotles resultats des lectures que 1'experience de la vie. Mais a tout prendre, qu'au milieu des soucis de tous genres qui 1'accablaient, il ait pris le temps et le gout de composer cet ecrit, ce n'en est pas moins une preuve de son energie. A la fin de septembre 1774 , Mirabeau arriva au chateau d'lf, situe sur un rocher desert dans la rade de Marseille. Naguere encore il avait lui-meme jete les yeux sur cette forteresse battue de tous cotes par la mer comme sur un abri ou il pourrait se derober a ses creanciers. Mais aujourd'hui il se trouvait, dans la double prison des murs et des flots, absolument separe du monde exterieur. Selon la volonte de son pere, il nedevait, en effet, corres- pondre par lettre avec personne, sauf avec la jeune comtesse, et le commandant du fort avait meme ete averti parle Marquis du caractere dangereux de son prisonnier '. Sans aucun doute, son desir principal etait de rompre tout lien entre Mirabeau et sa so3ur M me de Gabris, dont le caractere mechant se revelait chaque jour plus clairement. Tant qu'elle conserverait quelque 1 D'ALLEGRE (commandant d'lf) au due de la Vrilliere (?) 8. d. Copie. Arch, nat., K. 164. 1(H> LA VIE DE M1RABEAU influence sur son frere, il ne fallait pas esperer qu'elle le guiderait dans la bonne voie. Le Marquis n'atteignit pas cependant son but. Le commandant permit a son nouvel hote de correspondre avec qui il voudrait. II Ini donna 1'autorisation de se mouvoir librement dans 1'enceinte de la forteresse. Plus il observait son pri- sonnier, plus il se sentait pris lui-meme-de sympathie pour lui. Aussi le frere de Mirabeau, qui avail appris a Malte, ou il servait alors, le sort de son aine, put-il avoir acces aupres de lui. II etait convaincu de son innocence et aurait de bon coeur fait sentir d'une maniere palpa- ble au baron de Villeneuve toute sen indignation. II est cependant permis de croireque Mirabeau devait commencer a s'apercevoir que sa femme se jouait de lui. Le ton de ses lettres temoignait de son irritation. II lui demandait, puisqu'elle n'obtenait rien du Marquis, de venir a la hate pres de lui a If ou au moins dans le voisinage, a Aix. Les subterfuges auxquels sa femme avait recours finirent par 1'aigrir, la correspondance des epoux en souffrit et le tutoiement de 1'intimite dis- parut. Les affaires se gaterent completement le jour ou sur son rocher le prisonnier apprit, au mois d'avril 1775, que Gassaud menacait de se rapprocher de nouveau de sa femme. Le jeune mousquetaire devait retourner avec son regiment a Paris ou se preparait une fete en 1'hon- neur du nouveau roi Louis XVI. Tourmente par la jalousie, Mirabeau conjura la comtesse par son fils, par elle-meme qu'il avait toujours aimee, de fuir un danger qui 1'avait trouvee trop faible. Si son voyage en Provence etait impossible, elle n'avait qu'a se retirer dans un couvent sous un pretexte quelconque. La des- tinataire de cotte lettre y repondit par un faux-fuyant et tres froidement. Elle avait etedeja informeede ceque Ton racontait a If sur les relations que 1'auteur de ces epitres morales entretenait avec la cantiniere du fort. Le mari trompe s'etait plaint a elle-m6me de son infor- CHAP. VI. DIFFICULTIES DOMESTIQUES, ETC. 107 time dans une lettre touchante. Dans ces conditions, la femme de Mirabeau se croyait en droit de s'estimer tres vertueuse, en confessant quejusqu'alors elle n'avait vu que deux fois le redoute Gassaud. 11 etait done certain que de son cote Ton ne devait attendre aucune demarche aupres du pere en faveur du prisonnier. Cependant au bout de sept mois, le vieillard jugea qu'il etait temps de donner a son fils un pen plus de liberte. En meme temps qu'il cherchait par 1'intermediaire de son gendre du Saillant a cbnclure un accord avec les creanciers de Provence, il songea a mettre Mirabeau a de nouvelles epreuves 1 . Le commandant du chateau d'lf envoyait sur lui les temoignages les plus favorables. Le chevalier de Malte pria son frere de ne pas donner plus longtemps au monde le spectacle d'une severite poussee aussi loin. D'un autre cote, on lui demandait s'il n'etait pas prudent d'eloigner le jeune homme d'une province ou il avait trop de rapports et d'un lieu qui avait des communications journalieres avec Mar- seille. Ge fut peut-etre cette derniere consideration qui decida du sort de Mirabeau. Dans sa lutte avec sa femme, le marquis n'avait rien tant a redouter que de voir son ingrate fille enroler le prisonnier d'lf dans le parti de sa mere. II importait grandement de separer encore plus le frere et la soeur. Ainsi vint au pere 1'idee de faire transferer son fils dans la forteresse escarpee de Joux, non loin de Pontarlier, en Franche-Comte. a Sans etre a porteed'une grande villeou il pouvait exercer d'une maniere nuisible son esprit fertile en ressources, il pourrait eprouver quelques condescendances de la part du commandant, s'il s'en rendait digne. De cette deci- sion devaient dependre tous les evenements qui sui- virent. Une .demande adressee au ministre suffit ; le 1 Lemeltre ^dc nouvelles epreuves. Memoire. Arch, nut., K. 164. J'utilise ceite pifece aussi pour ia suite du recit. 108 LA VIE 1)E MIRABEAU 25 mai 1775 Mirabeau arrivait dans sa nouvelle resi- dence. De procedure reguliere, il n'en etait pas plus question qu'auparavant. La machine fonctionnait sous le nouveau roi, qui avait cependant dans son conseil un Turgot, aussi ponctuellement que sous Louis XV. Relegue parmi les ours du mont Jura, comme le disait plus tard Mirabeau, dans un vrai nid de hiboux ou il pretendait avoir trouve, le jour de son arrivee, le sol encore couvert de neige, le prisonnier se trouva cependant beaucoup plus libre et bien moins attache a la glebe que jadis a If. Le gouverneur du fort, le comte de Saint-Mauris, lui donna une chambre dans son habitation particuliere, lui permit d'aller a la chasse et lui preta meme son propre fusil. 11 crut cependant de- voir lui interdire dans les premiers temps de descendre a Pontarlier. Mais, au mois de juin, apres le sacre et le couronnement du roi, quand ses sujets voulurent dans cette ville aussi temoigner leur joie par un Te Deum,des salves d'artillerie et des feux de joie, il se fit accompa- gner par son hote distingue a ces fetes ou il etait le per- sonnage le plus important. Mirabeau se fit un plaisir d'etre I'historien de cette fete en miniature et la muni- cipality fut si flattee de cet honneur qu'elle vint en corps adresser a 1'auteur ses remerciements. Depuis cette epoque, le prisonnier put rendre visite a son gre a la petite ville et dans les derniers mois de 1'annee 1775, il y loua meme un apparternent. Son nom, ses aventures, les talents lui gagnerentdes amis parmi lesquels aucun ne lui montra plus d'attachement que Michaud, le pro> cureur du roi 1 . Occupe par les travaux que reclamaient sesdomaines de Joux, Michaud etait tout a fait 1'homme 1 GEORGES LELOIR, Mirabeau a Pontarlier. fitude biographique contenant plusieurs documents inddits. Pontarlier, '1886. Ce travail, qui repose s-ur des documents nombreux, sert a controlerles rensei- gnements tres souvent peu dignes de foi de Mirabeau et de Lucas de Moutigny. CHAP. VI. DIFFICULTIES DOMEST1QUES, ETC. KM) qu'il fallait pour satisfaire la curiosite insatiable de Mirabeau et pour lui permettre, grace aux livres qu'il lui pretait, de se familiariser avec 1'histoire de la province. Pour le fils du physiocrate, les etudes historiques don- naient la main aux etudes d'economie politique. Bientot il se mit avec acharnement a preparer un traite sur les salines du pays, ouvrage danslequel il attaquait, suivant les idees de son pere, la gabelle et les satellites des fermiers gerieraux. 11 composa une serie de memoires sur ce sujet et fit avec son nouvel ami de petits voyages dans les environs pour recueillir des renseignements plus etendus. II toucha de temps en temps le territoire suisse, arriva jusqu'a Neufchatel, et noua des relations avec Fauche, un libraire de cette ville.Tout cela, inde- pendamment de son train de vie habituel, coutait de 1'argent. Or Mirabeau, depuis qu'il avait ete place en curatelle, etait reduit, lui et sa famille, a une pension mensuelle de 250 livres, dont il ne lui revenait pour sa part que cent livres, c'est-a-dire moins de la moitie. Si Ton s'en rapporte a lui, cette petite somrue ne lui arri- vait meme pas regulierement. En tout cas, ce qu'il rece- vait etait tout a fait insuffisant pour ses besoins. II dut chercher des auxiliaires complaisants pour lui donner avec ou sans billets de change de 1'argent comptant et il entrouva. Si sa femme avait eu le coaur de repondre au dernier appel pressant qu'il lui adressa, il aurait eu 1'espoir d'ameliorer sa situation. La comtesse ne se serait pas trouvee dans la detresse et sa presence aurait peut-etre conjure un autre malheur. Mais pour toute reponse elle ne lui adressa que quelques lignes glacees. En reli- sant cette correspondance, Mirabeau s'ecriait dans la suite : Je suis convert d'enormes souillures, mais j'ai ecrit cette lettre, et vous seul savez, grand Dieu, si j'eusse ete aussi coupable que je le suis, si 1'ori eut repondu convenablement a cette lettre. Alors meme 110 LA VIE DE MIRABEAU qu'on ne peserait pas ces paroles, on voit que la femme de Mirabeau merite les reproches qu'on lui a adresses. Elle contribua a faire sa destined. Le gouverneur du chateau Saint-Mauris laissait a Mi- rabeau pleine liberte, ce qui prouve deja qu'il n'etait pas untyran comme nous le representent les lettres de Vin- cennes et d'autres temoignages du meme genre peu dignes de foi. II avait seulement averti Michaud de ne pas-trop s'engager avec le jeune comte. Le procureur compatissant n'en persista pas moins a se Her entiere- ment avec cet ami aussi distingue que besogneux. II se sentait sans doufce flatte de ce que Mirabeau, des son arrivee a Pontarlier, avait adresseses premiers homma- ges a sa sosur. II vit avec joie que la premiere maison de Pontarlier, celle des de Monnier etait devenue pour Mirabeau comme une seconde famille, et il trouva tres nature! que celui-ci aimat a causer longuement de ses travaux avec le maitre de la maison. Le brave Michaud se trompait grandement en pensant que ce genre d'en- tretien seul rendait aussi agreable a Mirabeau lasociete de la famille Monnier. L'aimant qui 1'y attirait n'etait pas le maitre de la maison, vieillard de 70 ans chagrin et devot, mais sa jeune femme de 24 ans, jolie et pleine de gaiete. Sophie (c'est le nom sous leqtiel elle est devenue ce- lebre) etait nee de Ruffey : elle avait ete fiancee au Mar- quis de Monnier, ancien president de la Gour des comptes de Dole, sans que sa volonte eut ete consultee. G'etait la seconde femme de Monnier, qui 1'aurait epousee, a ce que pretendaient des medisants, pour se vengerainsi de sa fille unique mariee malgre lui avec M. de Valdahon et qui ne pourrait plus desormais compter sur son heritage '. Mirabeau accusa unjource personnage cy- 1 V. Correspondance lilt, de Grimm. ED. TOURNEUX, s. v. Valdahoc cf. FR. DE LA CROIX, Une se'iuction au xviii 6 siecle, (La Nouvelle Revue, 15 aoiit, 1, 15 sept. 1891). CHAP. VI. DIFFICULTIES DOMESTIQL KS, ETC. Ill nique verse dans la connaissance de la Bible d'avoir confesse plus de cent fois a sa femme qu'il serait bien heureux d'avoir un fils dut le Saint-Esprit le lui procu- rer. La conduite dece vieillard trompe ne dementirait pas ces paroles. On eut dit qu'il fermait les yeux a des- sein SUP les relations de cet etranger si interessant avec sa jeune et belle ferame touehee paries malheurs de Mi- rabeau. Les deux amants se genaient si peu qu'ils devin- renlbientot la fable de la ville. De plus, la resistance que Sophie opposaaux derniers debordements de la passion ne fut en rien aussi heroique que Mirabeau et la foule des biographes qui 1'ont sui vi, 1'ont represented dans des ter- mes touchants. II est difficile de trouver dans 1'histoire de Gabriel et de Sophie cet ideal de grandeur qui ap- partient aux autres amants celebres : Hero et Leandre, HeloTse et Ab61ard, Paolo et Francesca de Rimini. Ge qu'ils firent, tous deux assez jeunes et d'un naturel tres sensuel, n'etait ni plus ni moins que ce qui, dans la haute societe francaise d'alors, en pareilles circons- tances passait pour etre de bon ton. Leurs amours prirent un faux air de roman le jour ou la disparition subite de Mirabeau amena une longue suite d'evene- ments qu'on ne pouvait prevoir. Depuis le soir du 14 Janvier 1775 , ou il avail paru comme roi de la feve dans un bal donne chez les Mon- nier, on avait en effet perdu sa trace. Une semaine plus tard Saint-Mauris ne sachant pas encore ou il etait alle, ecrivit au ministre de la guerre : Faites-moi la grace, monsieur le Gornte, de ne pas m'envoyerde prisonniers, car ma foi, je ne m'accoutume pasa etre geolier '. Lors- qu'il apprit que Mirabeau se tenait cache dans la ville, il donna 1'ordre de Tarreter, mais seulement dans le cas ou il se montrerait en public. Ainsicelui-ciput-il rester pendant cinq semaines, cache d'abord par Sophie dans 1 Saint-Mauris i S Germain, 21 jaav. 1776. Arch, nat., K. 164. 112 LA VIE DE M1RABEAU la chambre a coucher de sa femme de chambre, puis dans la maison d'une de ses amies ; chaque jour, dans Tune ou 1'autre de ces cachettes, il recevait la visile de Sophie, qui lui apportait des livres et de lanourriture ; plus d'une fois pendant ses rendez-vous nocturnes dans la maison des Monnier, il courut le danger d'etre arrete. Une autre circonstance digne de remarque venait s'y ajouter: c'est que Michaud, le procureur du roi, faisait tous ses efforts pour soustraire son ami aux recherches du commandant de la forteresse royale. En ce qui concerne celui-ci, Mirabeau a pretendu qu'il avait eu a redouter en lui la vengeance d'un rival econduit jadis par M me de Monnier et que cette crainte 1'avait determine a se cacher. Une lettre d'adieu qu'il adressa a Saint-Mauris et qu'il copia en meme temps pour son pere, pour les ministres et pour Monsieur de Monnier, contenait ce passage plein de rhetorique : Si mon sejour dans ce pays-ci deplaisait a votre vanite, si vous m'imputiez les dedains d'une femme respectable quevous avez odieusementdechiree,parceque vous n'a- vez pu la seduire, deviez-vous vous livrer a de tels motifs, lorsqu'il etait question de sauver un gentilhomme, un homme, un infortune ? Peut-etre etait-ce simplement une ruse pour obscurcir les fails puisque six ans plus tard, confronte avec Saint-Mauris, Mirabeau declarait se repentir sans restriction de cette lettre. Ge qu'il avait a redouter de Saint-Mauris, c'etaitde trouver en lui moins un rival jaloux et desireux de se venger qu'un surveil- lant severe qui ne se faisait pas faute d'avertir son pere de saconduite. Saint-Mauris avait vouludeja,avant le 14 Jan- vier, 1'obliger a residerde nouveau dans la citadelle et 1'empecher de ccmmettre librement des folies, d'intro- duireparcontrebande 1'Essaisurle despotisme 1 qu'on 1 La premiere edition (Londres, 1775, v. DE LOMENIE, V, 459) fut en verite iinprimee par Faucbe a Neui'chalel. CHAP. VI. niFFlCUI/TES DOMESTIQUES, ETC. 113 venait d'imprimer et de faire des dettes. II etait a croire que le Marquis ne se laisserait pas jouer ; il etait impor- tant de prevenir sa colere par tous les moyens. C'est alors que Tesprit inventif de Mirabeau trouva un expedient auquel il se rangea, des qu'il eut pris la resolution de se soustraire a la surveillance de Saint- Mauris. II etait capitaine a la suite d'un regiment de dragons. 11 se resolut d'implorer la protection du minis- tre de la guerre, le comte de Saint-Germain, en le con- jurant de le mettre a 1'epreuve au service. II avait dejk avant sa disparition du bal des Monnier, adresse a Saint- Germain une lettre pathetique dans laquelle il invoquait sa conduite en Corse. II 1'avait prie de laisser ignorer pendant quelques moments sa retraite pour le met- tre a 1'abri d'ordres que pourrait obtenir son pere. Sa mere par les mains de qui la lettre parvint au Ministre devait aussi recevoir la reponse. Pour la premiere fois depuis longtemps la mere et le fils paraissent de nouveau en bons termes. Les efforts perseverants de M" e de Oabris avaient reussi a recon- cilier la marquise irritee avec son fils aine et a les reunir tous les deux pour une action commune contre le pere. La marquise venait alors de triompher en premiere instance dans sa demande en separation de corps. Gette victoire etait un rayon d'espoir pour elle au milieu de la triste existence qu'elle menait a Paris dans le couvent des dames de la Trinite. Mais sa cause n'etait pas encore gagnee, car le Marquis en appelait de ce jugement. Kile ne desirait rien tant que d'avoir pres d'elle son fils et de pouvoir se servir de son appui. Etant donne la situation lamentable dans laquelle il se trou- vait Mirabeau n'etait que trop dispose a faire cause com- mune avec sa mere. II changea une seconde fois de parti et lui ecrivit : Delivre-moi et je t'aiderai. Tous les efforts de la marquise furent des lors diriges vers ce but. Elle prit sa defense dans des lettres nombreuses ecri- STERX, Uirabeau, I. 8 114 LA VIE DE MIRABEAU tes de sa main, lettres qui se distinguent par un manque absolu d'orthographe, et dans des requeues que le fils avait compose, mais pour lesquelles la mere pretait son nom *. Elle pressa de sollicitations le ministre de la guerre, le priant de reclamer aupres de M. de Ma- lesherbes un capitaine de dragons qui deplorait depuis si longtemps une jeunesse inutile au roi 2 . Elle demanda a Malesherbes lui-meme de laisser toucher son co3urjuste et genereux et d'avoir pi tie des suppli- cations d'une mere affligee. Les exngerations ne man- quaient pas. Elle pretendait que le pere faisait expier depuis dix ans une peccadille facilement excusable. On lisait en propres termes que le malheureux avait parcouru toutes les prisons d'Etat de France. On ap- prenait que rhomme qui avait aprisle litre solennel d'ami des hommes, 1'ennemi jure de sa femme et de ses enfants, cherchait a perpetuer les chaines de son fils. Mirabeau lui-meme n'hesita pas a faire adresser par 1'intermediaire de sa mere un memoire au nouveau se- cretaire d'Etat de la maison du roi, de qui dependait la delivranee et le retrait des lettres de cachet. On savait deja combien Malesherbes brulait du desir de faire ces- ser autant que possible cet abus de I'absolutisme, s'il ne reussissait pas a extirper completement le mal. Mirabeau attendait son salut du ministre citoyen d'un roi citoyen. II gardait encore des menagemenls portant plainte contre son pere. Peu de fils ont aimeleur perecomme j'ai idolatre le mien. J'en fais serment, jamais je ne m'e- leverai contre celui qui m'a donne le jour ; mais si une aveugle prevention 1'acharne a ma perte, je respecte 1 Voy. une preuve dans 1'appendice I et II. 2 Memoire contre une letirede cachet, signd )>ar la mere de Mirabeau. Arch, nut., K. 164 ; l aussi se trouvent la pluparl des pieces que j'ai utilisees dans la suite du recit. CHAP. VI. DIFFICULTES 13OMESTIQUKS, ETC. 115 assez son coeur pour croire que je Fobligerai si je par- viens a me sauver de sa violence 1 . Peut-etre suppo- sait-il que ces lignes tomberaient sous les yeux de son pere et en concevait-il encore quelque esperance. Le Marquis apprit, en effet, par son ami le due de Ni- vernois tout le detail de ses demarches et prit ses me- sures en consequence. II prefera ecrire plutot que de parler, craignant de rencontrer dans une audience la femme la plus remuante et la plus menteuse qui futen France. Effraye par la nouvelle alliance de sa femme avec son fils, il cherchaitavanttout a empecher que ce dernier reparut a Paris. Ce danger etait menacant puis- queMalesherbesfaisaitminede vouloir faire uneenquete serieuse sur le cas de Mirabeau. Le Marquis demanda done, quelque resolution que Ton prit, de ne pas laisser revenir dans la capitale ce fol atroce. II pouvait en effet y faire quelque scene deshonorante dont la comtesse, unejeune femme interessante et malheu- reuse refugiee aupres de lui, aurait particulierement a souffrir 2 . Le malheureux talent de mon fils pour 1'escroquerie, que sa folie peut-etre, qui est tres reelle, lui deguise sous de chimeriques esperances ou que le derangement d'une tete qui n'a nulle suite lui fait oublier le moment d'apres, ferait en peu de temps iciun ravage sans exemple et vous ne voudriez pas, Monsieur, qu'un malheureux pere qui n'a jamaisfait de mal a personne, en fut le temoin dans sa vieillesse et mourut de chagrin en benissant leciel et la nature de prevenir lejourou il verrait son nom deshonore et son sang peut-etre sur 1'e- chafaud 3 . D'ailleurs tout le reste lui etait egal. Dans 1 L. DE LOMEVIE, II, 534 ; cet anteur (p. 583) signale-le fait que LUCAS DE MONTIGNY, dans son devoueraent pour son heros, a supprim6 uae phrase dans la letlre de Mirabeau a S'-Germain. 3 iWmoire sur le comte de Mirabeau. Arch, nal., 1. c. 3 Le marquis de Mirabeau a Malesherbes, 15 fevr. 1776. Arch, nat., I.e. 116 LA VIE 1)E MIR A BEAU deux memoires il donnait aussi un resume de 1'histoire de son fils, non sans quelques assertions pen fondees, mais en tout cas sans alteration de la verite aussi fla- grante que celle dont ses adversaires se rendaient coupa- bles. Sa conclusion etait qu'il avait cherche jusqu'alors a sauver son fils, mais qu'il abandonnait maintenant la partie et s'en remettait completement a la sagesse du ministre. Qu'on essaie ses talents, qu'on entire tout le parti qu'on croira possible; je ne crois pas qu'il en manque ma main se lasse. Se desinteresser de la cause de ce forcene pourvu qu'on le tint eloigne de Paris, tel etait selon toute apparence son dernier mot. Le Marquis informa aussi de cette resolution le pro- cureur Michaud, qui avait plaide la cause de son ami. De meme que c'etait sans doute Mirabeau qui parlait par la bouche de Michaud ', la reponse du marquis s'adressait directement a son fils. 11 lui donnait a en- tendre qu'il ferait tres bien de quitter son pays, qu'on lui paierait chaque mois la pension qui lui avait ete promise en justice, quand on saurait le lieu ou il se serait fixe que d'ailleurs tous les ponts devaient etre coupes entre le pere et le fils. Une deuxieme lettre de Michaud resta sans reponse. La situation de Mirabeau etait desesperee ; sa liberte, il est vrai, n'avait a redouter aucune atteinte du cote de son pere. Mais si celui-ci lui lachait completement la main, une question restait encore dans une obscurite impenetrable : comment retrouverait-il dans la societe une situation reguliere ? Son unique esperance etait dans une intervention des ministres ; mais pour les ga- gner, il fallait absolument se remettre au plus tot sous la surveillance du commandant de Joux. Le jeu que le capitaine de dragons jouait a Pontarlier ne pouvait pre- 1 Cf. Une lettre de Mirabeau communiquee par A. Lods dans les Annales Francs -Comtoises, 1891. in, p. 95-99. CHAP. VI. D1FFICULTE8 DOMEST1QUES, LTC. Ill venir personne en sa faveur. Mais il ne lui suffit pas d'afficher son intention de ne pas revenir dans la forte- resse : il se lanca encore dans une nouvelle aventure qui menaca de gater plus encore sa cause. En presence de sa conduite, Saint-Mauris dut a lafin diriger serieusement les poursuites. Le soir du 21 fevrier il apprit que le fu- gilif etait chez Michaud avec M me de Monnier. Le lendemain, le nid etait vide. Mirabeau etait parti de Pontarlier a la premiere heure, en compagnie d'un avocat de ses amis. Le jour suivant, Sophie s'eloignait aussi pour cherchor un refuge a Dijon aupres de ses pa- rents. Mirabeau 1'y suivit sous un faux nom. Etait-ce le desir violent d'etre reunis qui les fit agir ou bien Mira- beau esperait-il trouver a Dijon les ressources finan- cieres dontil avait un besoin pressant ? II est difficile de le dire. M me de Monnier avait bien songe a un enleve- ment ; mais lui n'y pensait guere serieusement ; il se se- rait ainsi coupe toute voie de recours aupres de Malesher- bes et de Saint-Germain. En tout cas samaladresse etait insigne: etlui-meme 1'avoua plus tard. Je conviens, ecrivait-il a Vincennes, en parlant du voyage de M me de Monnier a Dijon, que ce fut moi qui lui donnai ce conseil si funeste par ses suites et je soutiens qu'il etait sage et decent ; mais il n'etait ni 1'un ni 1'autre que j'allasse me cacher dans la ville ou elle se retirait, etje le fis. CHAPITRE VII LA CAPTIV1TE DE DIJON. LA VIE DIJ FUG1TIF. ENLEVE- MENT DE SOPHIE EN HOLLANDS 1776-1777. On eut dit que Mirabeau a Dijon etait tombe de Cha- rybdeen Scylla. M me de Ruffey etait une mere trop severe et trop avisee pour ne pas decouvrirles relations qui exis- taient entre sa fille dont 1'arrivee avait ete si soudaine et 1'etranger suspect qui 1'avait suivie. Elle denonca aussitot le fait au grand-prevot, M. de Montherot. Ce magistral avait sans doute deja vu souvent dans sa carriere des affaires de ce genre ; 1'eloquence de Mira- beau fit le reste. 11 ne considera pas le cas comme grave et se contenta de placer provisoirement le prisonnier echappe de Joux sous une surveillance tres douce, dans 1'appartement qu'il avait loue a Dijon. Le fils de Tami des hommes, ecrivait-il a Malesherbes, n'est pas fait pour etre traduit dans les prisons. II passa sans rien dire sur la denonciation de M me de Ruffey et ne montra que plus d'empressement a intervenir aupres de Malesherbes en faveur de ce nouveau venu si interes- sant, qui certainement, quand 1'effervescence de la jeunesse aurait passe, deviendrait un sujet utile a CHAP. Vll. LA CAPTIV1TE PE DIJON, ETC. 119 1'Etat. Dans le dessein de faire revenir de son escapade ce jeune homme plein d'esperances et de le renvoyer a la hate a son regiment, dans la demande d'une prompte reponse, dans les recriminations sur la severite du pere a qui Ton cachait autant que possible la derniere equipee de son Pils, on n'a pas de peine a reconnaitre la propre main de Mirabeau '. Celui-ci alia meme jusqu'a adresser a Malesherbes et a Saint-Germain deux me- moires dans lesquels il leur demandait sur un ton de supplication de le rendre a la societe et de le repla- cercommesoldatsouslecontrole severe desessuperieurs. II ne savait expliquer sa fuite a Dijon qu'en alleguant la presence d' amis chez lesquels il avail cherche un refuge centre la colerede Saint-Mauris. II pressaitsa mere de se rendre aussi vite que possible a Versailles aupres de Malesherbes et d'appuyer verbalement sa re- quete, avant que rien ne fut arrive aux oreilles de son pere 2 . Si je rentre dans un fort, disait-il, il est sur que toute correspondance me sera interdite, qu'on vous ca- chera peut-etre a vous-meme ou je serai, et qu'infailli- blement je succomberai a tant de maux. ma respecta- ble et malheureuse mere, vous perdrez un fils qui voulait bien sincerement essuyer vos larmes et adoucir vos malheurs. La respectable mere fit aussitot agir tous les le- viers. Elle ne vit pas, il est vrai, les ministres, mais elle leur ecrivit : Sauvez mon fils, exilez-le & la suite d'un corps.... c'est une mere en pleurs qui vous demande la grace d'un fils s'etant echappe a la tyrannie d'un per (s?'c) qui est son tyran et le mien. Cependant le pere s'etait decide a sortir du role passif dont il voulait se contenter pour 1'avenir. Les nouvelles qui lui etaient 1 Montherot i Malesherbes, 3 mars 1778. Arch, naf., K. 164. 2 Mirabeau a sa mere, 1 mars 1776. Arch, nat., 1. c. et au racme endroit les deux lettres de Mirabeau aux ministres. 120 LA VIE DE MIRABEAU parvenues surles derniers evenements avaient emu sa pauvre bru. M. de Marignane, qui avec le comte Val- belle etait arrive a Paris, et son frere le bailli lui avaient deja reproche son inaction. Sur sa demande, Montherot recut 1'ordre de faire reconduire Mirabeau a Joux aax frais de sa families S'il avail quelqtie chose a dire pour sa defense, disait Malesherbes, il le signifieraitde sa resi- dence. Montherot prit cependant sur lui de laisser sans effet 1'ordre du ministre. Seduit completement par Mira- beau, une fleur qui vient d'eclore et qui pour avoir mon- tre quelques epines n'en deviendra pas moins precieuse 11 representa a Malesherbes que la sante du jeune homme ne permettrait pas le transport J . En outre il donna a en- tendre qu'il n'etait guere prudent de replacer Mirabeau dans levoisinage immediat de Pontarlier. C'etaitrendre auxRuffey et au vieux Monnierun tres mauvais service et porter a son corable la fureur de Saint-Mauris tour- mente par la jalousie. Comme exemple de la correspon- dance officielle du temps, on peut citer les passages suivants d'unelettre de Montherot : La belle Helene a cause 1'iricendie de Troyes, une autre a cause celle-ci (sic) qui fera tout le mal possible si Ton n'y met obsta- cle. La belle Helene et son Paris n'avaient guere a se plaindre de la vigilance de ce representant mondain de 1'autorite. Le 9 mars, Montherot avait ecrit a Males- herbes qu'il laissait a Mirabeau quelque liberte appa- rente * pour voir comment il en usait ; il trouvait d'ailleurs que vis a-vis de la dame qui habitait la meme ville, il gardait jusqu'a present la plus grande reserve et ne faisait rien qui ne fut compatible avec la plus grande honnetete. Jeudi 14 mars, ecrit Mirabeau dans ses notes, je passe la nuit avec Sophie. 1 Le marquis de Mirabeau h Malesherbes, 4 mars 1776. Malesherbes a Montherot, 6 mars 1776. Arch, nat., 1. c. 2 II exagere le derangement de ma sante Mirabeau a sa mere, 12 mars 1776. Arch. nat.. 1. c. 3 Letlres de Vincennea, IV, 352. Lettres de Montherot a Malesherbes, CHAP. VII. LA CAPTIVITY DE DIJON, ETC. 121 Les representations de Montherot firent si bien que le premier ordre fut remplace par un autre assignant a Mirabeau comme residence le chateau de Dijon. A peine y etait-il installe que Sophie se decida a retourner avec un frere et une sceur a Pontarlier, dans la maisonde son mari. Cette resolution etait en partie 1'oBuvre de Mon- therot qui se flattait de remettre les affaires en etat et agissait de son initiative privee comme une sorte de providence. Mirabeau avail, en attendant, lout lieu d'etre satisfait. Le commandant du chateau, M. de Changey, lui laissait beaucoup de liberte. 11 fut aussi vite epris de lui que jadis Montherot et celui-ci lui recommanda en- core en des termes pressants de le trailer avec dou- ceur. G'etait un malheureux qui n'avait d'autre desir que de remplir tous ses devoirs de fils, de mari, de pere et de citoyen. 11 est plein d'honneurelde senti- ment, disait Montherot, il pelille d'esprit ; tout en lui esttrop sensible ; les fautes dans lesquelles il a pu tom- ber ne peuvent venir que de la. 11 adore Monsieur son pereetiln'en faitaucune plainte. G'esta regret qu'ils'est vu force de me dire que Monsieur son pere qui ne ne lui fait qu'une pension de 1.200 livresetaiten arriere detrois mois. Dans la correspondance de Mirabeau avec Males- herbes, on trouvait de moins en moins, ilfaut 1'avouer, le langage d'un fils qui adore son pere. II demandait une declaration expresse des fails qui lui etaient imputes et il ajoutait : Je serais fache d'etre force de tout dire : mais enfin je dois a mon fils, a mon nom, a moi, peut-etre, Monsieur, oserais-je dire a la so- ciele, de me sauverd'un acharnementimplacableetdont je ne suis pas la seule victime a citer de ma lamille. 11 est des manoeuvres qu'on peut devoiler, des illusions fa- 9 et 11 mars 1776. Arch, no/., 1. c. et au m6me endroitles pieces dont je me suis servi ci-dessous. 122 LA VIE 1)E M1RABEAU ciles a detruire ; mais les moyens me repugnent et je ne m'en servirai que quand j'y serai force pour malegitime defense . Un peu plus tard, il apprit par sa mere tout ce qu'on lui imputait depuis ses relations avec la can- tiniere d'lf qu'il avait etablie chez Briancon et qu'il avait aidee, au dire dumoins de ses accusateurs, a voler son mari trompe, jusqu'au pretendu plan d'enlevement de M me de Monnier. 11 se defendit dans un memoire d'une rhetorique fort habile, mais parseme de nouvelles sorties centre son pere : Je ne suis pas, concluait-il, laseule victimed'un plan bien noir, bien odieux, bien trame, bien suivi, etil renvoyait le ministre a samere pour avoir des explications orales '. Plus son incertitude sur son sort se prolongeaitet plus iletait decide a rester 1'allie de la femme avide de ven- geance qui, au moyen des diffamations les plus violentes, cherchait a agir centre son mari sur Malesherbes et ses agents. Elle cherchait aussi a noircir son gendre du Saillant qui, a ce qu'elle prelendait, dirigeait abso- 1 ument le marquis et travaillait a la perte de son fils pour s'emparer de ses biens et de sa fortune, theme sur lequel Mirabeau fit aussitotdes variantes. Et cependant ce meme du Saillant s'etait loyalementefforce derendre conciliants les creanciers de Mirabeau en Provence et Mirabeau lui-meme du fond de sa prison d'lf 1'avaitcha- leureusement remercie de sonzele. II eut ete conforme a 1'usage que le ministre coupat court a 1'afTaire. D'un cote se trouvait une femme qui, en tout cas, n'etait pas seulement guidee par 1'amour maternel et un jeune homme dont le passe ne manquait certes pas de points noirs. De 1'autre cote il y avait un homme celebre comme ecrivain, jouissant de 1'estime generale etsoutenu non seulement paries parents de sa 1 Mirabeau Malesherbes, 21 mars 1776. Second mdmoire, 28 mars 1776. Arch, nat., 1. c. CHAP. VII. LA CAPT1VITE DE DIJOX, ETC. 123 bru, mais encore par son frere le Chevalier de Malte. Tel que nous le connaissons, celui-ci etait certainement dis- pose a faire parler son coeur plulot en faveur de son ne- veu.Maison trouvesonnom au milieu d'un ante compose par le marquis etqui devnitexprimerlesvreux des deux families. On demandait au roi d'ordonnerl'emprisonne- ment de Mirabeau au chateau de Pierre-en-Scise, pres de Lyon. La toute communication avec le monde exte- rieur lui serait coupeeetsa captivitedurerait jusqu'a ce que le pere demandat sa mise en liberle. Lorsque le marquis apprit que sa fille Louise de Gabris voulait a cette epoque serendre a Lyon, le chateau de Pierre-en- Sciselui parut etre un fort mauvais choix. 11 voulait em- pecher a tout prix la reunion du frere et de la sceur. < C'est une tete plus froide et plus machinante que celle deson frere, ecrivait-il a Malesherbes, mais (malheur a moi) qui part d'un vilain coeur, ce que son frere n'a pro- prement pas... S'ils setrouvent ensemble, il sortiral'en- ferde cecongres-la. Ilresolutde choisir une place eloi- gnee comme par exemple en Alsace, et en tout cas de veil- lereffectivementaceque le commandant fut un homme raisonnableetnon subalterne aquileprisonnierjetterait de la poudreaux yeux j . Gependant Mirabeau continuait a soulager son co3ur dans une suite de memoires. Toute la retenue des pre- miers jours etait maintenant oubliee. 11 reprochait a son pere d'avoir mange son bien . Au lieu de lui savoir gre de la substitution que le marquis avait faite en sa fa- veur, a titre purement gratuit, il n'y trouvait qu'une oc- casion de redoublersHS plaintes. II accusait sonbeau-frere d'avoir employe les plus vils moyens pours'insinuer dans la confiance du marquis et 1'exciter centre le reste 1 Memoire qui date cerlaineraeot de la fin de mars ou du commen- cement d'avril 1776, signe du pere de Mirabeau, de son oncle, de M. de Marignane, et de M. de Valbelle, imprime dans l'appen avait meme ete arrete par M. de Monnier 2 . L'amant de Louise, Briancon, n'hesita pas a cacher pendant quelque temps Mirabeau dans ses pro- prietes. II eut meme un jour une entrevue avec son 1 LELOIR, p. 35. 1 LELOIR, p. 22. DE LOME.NIE, IN, 271. 128 LA VIE DE M1RABEAU frere, et plus d'un ami vint en aide au fugilif dans tous ses dangers. Chose remarq uable, malgre le nombre assez considera- ble depersonnes qui etaient aucourant de savie, Mira- beau echappa aux limiers mis a ses trousses. Son pere avail d'abord hesitea se mettre en frais pour le poursui- vreetil avail songe a laisserau gouvernemenl lesoin de reprendre le fugilif. II etait deja assez conlrarie de voir qu'on voulail le rendre responsable des delles que le malheureux avail failes a Dijon. II se plaignail que dans celle ville Ton n'eul prele aucune atlenlion a ses avertissements sur les dangereux penchanlsdecet ha- bile pillard el qu'on eul laisse au prison nier une Irop grande liberte '. II pretendail que son fils n'avail eu a lou- cher qu'une pension mensuelle de 100 livres pour son enlrelien el designail comme etanl le curaleur assigne a Mirabeau, el donl le consenlemenletail necessaire pour toul acle juridique, son factolum Garcon, ciloyen de Paris, demeuranl chez 1'avocal Desjoberls. Pen- danl que Ton disculail peniblemenl celle affaire, les vues du marquis changerenl. II voulail faire croire a son frere qu'il etail oblige d'ecouler le cri de la cons- cience el de 1'honneur consulles dans le silence des nuils. Mais assuremenl la voix de la crainle ful plus forte : le marquis ne savait pas ce que le fils pourrail comploler avec la mere ella sreur, s'il lui etail permis d'er- rer libremenl. Au minislere, on n'avail pas eu jusqu'au commencemenl de juin le moindre renseignemenl sur le domicile du fugilif. Le 9 juillel seulemenl, Hennin, le resident francais a Geneve, put annoncer le passage de Mirabeau dans celle ville et le nom sous lequel il y avail sejourne. II recut alors la nouvelle que probable- menl sous peu on placerail pres de lui un agenl de la 1 Le marquis a Amelot, 12 juin 1776. Arch. nat. 1. c. et d'autres cor- respondances qui se rapportent au ra6me sujet. CHAP. VII. LA CAPT1VITK DE DIJON, ETC. 129 police que le pere avail pris a son service '. En effet, et ceci etait une des particularises da bon vieux temps, le gouvernement ceda au marquis un inspecteurde po- lice experiment^ et deux auxiliaires eprouves qui de- vaientsuivrea la trace la bete dangereuse. L' ami des hommes gemissait surla depense, 25 livres de gages par jour, sans compterles fraisde poste, de recompense d'espions,etc., mais il esperait parvenir surement a son but. S'il reussissaita mettre la main sur le fugitif, on lui assignerait cornme prison le Mont Saint-Michel sur la cote de Normandie. Les policiers parurent a Geneve, munis du signale- ment exact du fugitif, et le resident francais ne douta pas que celui-ci netombatdans leurs filets. Mais il re- sulte de leurs rapports, qui nous sont parvenus,, qu'ils durent faire, sans succes, bien des pas et demarches inu- tiles, que bien des fois ils trouverent le filet vide et qu'ils i'urent obliges, a bout de forces, d'avouer que le fils etait encore plus ruse que le pere ne 1'avaitdepeint. Gelui-ci, furieux centre ses gens , qui etaient des fourbes ou des idiots , pressentait qu'il depenserait tout son argent en pure perte. Apres quelques semaines Dependant, on crut que la chasse allait prendre fin et qu'onallaitsonner le hallali. M me de Gabris et Briancon, pour se degager sans doute de toute responsabilite, de- voilerent le secret de la marche de Mirabeau ; mais ce- lui-ci avait deja reussi a prevenir les sbires. De Nice il s'etait dirige sur Turin en traversant les Alpes, etait redescendu dans le Valais et etait arrive sans encombre dans son ancien cantonnement de Verrieres. Gette fois aucune des puissances de la terre ne devait empecher la fuite de Sophie. Ne recevrai-je done ja- mais le signal du depart? lui avait-elle ecrit; ... au- 1 Hennin 5i V.jpgennei, 2, 9, 21 juillet 1776. Vergermes a Heania, 12juillet 1776. Arch, dlraigeres, Gen&ve. STEBX, Mirabeau, I 9 130 LA VIE Dli MIRABliAU cun parti ne m'efTraierait et je le suis horriblement de mon etat actuel ; je ne puis plus le supporter; il faut que cela finisse, je le repete, Gabriel ou mourir. Elle a montre plus tard qu'elle ne savait pas seulement jouer avec 1'idee du suicide. Tout etait prepare avec soin, des messagersavaient ete envoyes de partetd'autre, lesder- nieres dispositions etaient arretees. Le soir du 24 aout, a 1'heure ou les domestiques de M. de Monnier se reu- nissaient pour la priere habituelle, on remarqua 1'ab- sence de la rnaitresse de la maison. Le lendemain matin, on trouva les echelles de corde dont elle s'etait servie pour escalader les murs du jardin, ainsi que les robes sous lesquelles elleavait cache ses vetements d'homme. Quelques jours apres, on decouvrit une fausse clef des- tinee a ouvrir le coffre-fort de son mari, et qui avait ete confectionnee en secret. Quel etait le chiffre de la somme qu'elle avait derobee et qu'elle apportait a Mira- beau, c'est ce qu'on ne peut guere etablir. 11 a lui-meme toujours pretendu avec audace qu'elle n'avait rien em- porte et 1'homme de confiance qui 1'avait accompagnee ajoutait: pas meme un paquet dans un mouchoir ^ ce qui, pris alalettre, etait peut-etre exact '. 11s nefirent tous deux devant leurs hotesses, deux femmes au coeur compatissant, aucun mystere sur leurs relations et SUP leurs noms. Sophie disait meme a desseiri qu'elle n'avait jamais ete en fait la femme du vieux Monnier, et elle ajoutait, non moins a dessein, que son amant ne 1'avait pas enlevee,mais qu'elle etait venue le retrouver de son propre mouvement. 1 Touaces details sont pris de la brochure de Leloir. Je dois a 1'obli- geance de M. PINGAUD, professeura Besangon, la communication de quelques extraita des papiers du president de Vergennes qui se trouvait alors en Suisse cornme envoye extraordinaire. (Bibliothcque de Dijon, Ma. 439). Dans une lettre a son frereleministre Soleure,2sept. 1776,> il parle de 33,000 francs emporles par M me de Monnier: c'eat assurement une exageration. CHAP. VII. LA CAPTIVITE 1)E DIJON", ETC. 131 Au premier abord, on ne comprend pas comment ils pouvaient se croire en surete a Verrieres. Ils etaient a quatre pas de Pontarlier. Les policiers da marquis elaient parvenus a decouvrir le lieu de leur residence l . Aussi la mere de Sophie voulait-elle presser activement les poursuites ; M. de Monnier seul, entoure de ses di- recteurs de conscience se tint en repos, absolumerit comme si 1'affaire ne le concernait en rien. Les fugitifs comptaient sur cette circonstance qu'ils ne foulaient plus le sol francais ; les policiers n'osaient, en effet, rien entreprendre contre eux. Leur dernier espoir etait d'obtenir 1'appui des autoritesde Bale, grace aux lettres de recommandation qu'ils allerent solliciter a Soleure de I'envoye extraordinaire Vergennes. II etait a presu- mer que Mirabeau et Sophie passeraient par Bale. Des lettres interceptees laissaient croire qu'ils voulaient se rendreen Angleterre ; d'autres temoignages designaient la Hollande comme etant le but de leur voyage. En tout cas s'il etait certain que Mirabeau tournerait le dos a son pays, la principale raison pour laquelle le pere 1'avait fait poursuivre cessait des lors d'exister. Le marquis n'avait plus a redouter son apparition subite a Paris et ses demarches personnelles en faveur de sa mere ; il pou- vait s'epargner du depit et des depenses. G'etait deja sut'fisant, s'il reussissait a debarrasser a jamais la famille de ce miserable fou. Aussibienle couple romanesqueput-il quitter Verrieres sansetreinquiete. Al'abridetoutes les poursuites, apres un voyage au cours duquel il ne manqua pas d'inci- dents scandaleux, il atteignit la Hollande a la fin de sep- 1 Le lieutenant de la murechaussee de Dijon h Amolot, 3 sept. 1776. Arch. nat. Le Prdaident Vergennes 4 son frere, 2 sepl., 1. c. Henniu k Vergennes, Geneve 13 sapi. 1776. Dans le dernier rapport (Arch, trang.), on lit sur Mirabeau ceci : II compliquajt sa rnarcbe depuis six semaines comme le plus vieux lievre vis-a-vis des chiens et avail mis une gratiJe quantite de gens dans son parti. 132 LA VIE DE MUIABEAU tembre. Apres un court sejour a Rotterdam, les amants allerent s'etablir a Amsterdam et resolurent d'y demeu- rer sous le nom de M. et M me de S l -Mathieu, pseudonyme emprunte a un domaine de la mere de Mirabeau. Deux jours auparavant, la courde Grasse avail enfm prononce son verdict dans le proces ridicule qui, dans ses details, fait songer a la caricature d'un debat judiciaire dans le mariage de Figaro. Dur au-dela de toute mesure, il condamnait Mirabeau a une amende de6.000 livres des- tinee au baron de Villeneuve et a 1'humiliation du blame qui contenait implicitement la perte de ses droits de citoyen. Jamais on ne songea a executer cette sentence. Quand Mirabeau se mit sur les rangs pour ob- tenir un siege aux fitats-Generaux, person ne ne se sou- vint que, quelques annees auparavant, un tribunal d'une partialite evidente lui avait inflige 1'humiliation du blame. A Pontarlier commencait precisement a cette meme epoque un autre proces bien autrement important. M. de Monnier, le mari delaisse et depouille, n'etait pas tres empresse a recourir a la justice. 11 envoya meme un homme de confiance pour s'entendre avec la femme qui avait fait de son nom un objet de railleries. Le mes- sager reussita parvenir jusqu'a elle, grace a la legerete de Mirabeau qui, dans une lettre adressee au libraire Fauche de Neufchatel, 1'editeur de son Essai sur le despotisme, avait divulgue son lieu de residence Mais la mission de cet envoye echoua. Le flegme de M. de Monnier fut-il vaincu, ou bien ceda-t-il aux excitations de sa fille du premier lit, M me de Val- dahon, desireuse d'obtenir 1'heritage, et a celles de sa famille? toujours est-il qu'il adressa a la Gourde Pon- tarlier une plain te centre Tenlevement de sa femme 1 Essai sur le Despotisme, avec la fausse indication du lieu d'im- pression Londres MDGGLXXV. CHAP. Til. - - LA CAPTIVITE DE DIJON, ETC. 133 qui donna naissance a une enquete interminable. Mi- chaud, le procarear du roi, invoqua sa parente avec M. de Monnier pour rester etranger aux poursuites di- rigees centre son ami. Mirabeau etait cependant misau courantparlettre de tousles details du proces. Indepen- damment des depositions do nombreux temoins parmi lesquels comparaissait 1'ancien contrebandier Jeanret, personnage fort suspect, ce qui contribua le plus a charger 1'accuse, ce fut une lettre ecrite de sa main a Sophie et qui avail ete interceptee. Mirabeau fut prevenu a temps de la tournure grave que ce proces menacait de prendre. Mais il se crut, comme il en faisait part a sa mere, a 1'abri de toute surprise, conformement aux lois en vigueur a Amsterdam, en sa qualite de locataire fixe a demeure. La marquise tres mecontente tout d'abord de ses dernieres aventures, lui ecrivit dans les termes les plus durs et lui demanda de renvoyeraussitot Sophie a Pontarlier '. Elle avait espere avoir son fils aupres d'elle dans sa Jutte contre le mar- quis ; 1'enlevement de Sophie vint bouleverser ses cal- culs. Elle avait deja fait paraitre en septembre un li-, belle diffamatoire qui devait aneantir a jamais le nom de 1'ami des hommes. Un peu plus tard, au com- mencement d'octobre, elle avait fait imprimer dans un memoire les lettres adressees par son fils a Ma- lesherbes, ou le pere etait traite avec fort peu de res- pect. Le successeur de Malesherbes lui avait livre ces pieces et elle s'empressa d'en envoyer des exemplaires aux amis memes du marquis comme le due de Niver- nois. Sa fille, M me de Gabris, lui vint en aide dans cette besogne. Venue a Paris, elle avait d'abord cher- chea se raccommoder avec son pere ; puis, voyant qu'il ne repondait pas a ses avances, elle avait embrasse 1 La mfere de Mirabeau a Amelot, 18 juillel!776. Reponse d'Amelot, 20 juillet 1776. Arch, nat., 1. c. de LOMNIE, II, 492, 587. 134 LA VIE DE M1RABEAU avec d'autant plus d'ardeur le parti de ses adversaires 4 . La mere et la fille s'etaient tellement pressees qu'elles n'avaient raeme pas pris la peine d'effacer dans les lettres de Mirabeau les passages ou il se defendait de songer & 1'enlevement de M me de Monnier. G'est une preuve suffisante que la publication avail ete faite k son insu. dependant I'entri'prise une fois achevee, il ne la desavoua pas. 11 n'etait que trop dispose, mal- gre son eloignement, offrir son concours k la vic- time d'une si longue, d'une si effrenee persecution, a venir en aide a cette femme malheureuse et respec- table et a arracher le masque A 1'hypocrisie s . Les mauvaises dispositions de la respectable mere & son egard changerent aussitot ; elle entra meme en cor- respondance avec Sophie, selaissavolontiers trailer par elle de chere maman et fit avec elle un echange de portraits vraiment touchant.. Ge que nous venons de ra- conter montre d'une maniere frappantel'opposition qui existait entre les pensees et le langage de ce qu'on ap- pelait alors en France la bonne societe ; dans cette so- ciete les paroles les plus sentimentales pouvaient fort bien se concilier avec les actions les plus immorales. Le marquis observaitles meneesde sa femme et de sa fille avec une attention qui n'etait pas exempte de crainte ; mais il n'attachait aucune importance a la conduite du fils, depuis qu'il s'etait lui-meme ferme le chemin du retour en France. Je suis resolu, ecrivait- il au bailli, de ne plus courir apres ce miserable. 11 voulait faire connaitre nux creanciers de ce fou fu- rieux qui 1'avait denonce dans ses lettres a Ma- lesherbes, qu'ils abandonnaient la curatelle, lui et son mandataire. Tous les ponts entre le fugitif et lui de- 1 Lettres de Vincennes, IV, 136. *Mirabeau&sa mere, 19 octobre!776. Lettres incites deMiraheau, doot je duis la communication a la complaisance de M. DE CHAP. VII. LA CAPTIV1T& DE DIJON, ETC. 135 vaientetre a jamais coupes ; aussi de ce cote, a la condi- tion de se tenir tranquille, Mirabeau n'avait rien a redouter. Avant tout le principal etait de savoip s'il reussiraita s'assurer des moyens d'existence. Bien des aventuriers etaient parvenus, dans des circonstances analogues, a se creer des situations lucratives. 11 connaissaitplus d'un exemple fait pour 1'encourager. D'ailleups, presse par le besoin, il se mit immediatement al'ceuvre. Les deux amants si legers de caractere n'avaient pas su con- server 1'argent emporle de la maison de M. deMonnier; mais Mipabeau avail sa plume. II traita avec des li- braipes fpancais d'Amstepdam, fit paraitre une nou- velle edition augmentee de son essai anonyme sur le despotisme, tpaduisit des ouvrages anglais et publia en meme temps un petit essai SUP la musique qui, abstrac- tion faite del'influence de Rousseau, temoigne chez son auteup de dispositions serieuses pour le sujet qu'il traite ' . En fait, Mipabeau avait eu de bonne heupebeaucoup de gout pour la musique ; sa compagne partageait ce gout et longtemps apres il racontait avec ravissement com- bien, appes un travail acharne, il s'etait souvent senti re- conforte par une heure de chant et de musique. Si Ton tient pour sincepes et dignes de foi quelques-unes des declarations qu'ils firent dans la suite, cette vie calme a Tetranger, ce partage des joies et des privations leur semblait une idylle charmante dopee d'un rayon de bonheup et de paix. Mais, s'il faut en croipe d'autres temoignages, les orages et les tempetes ne manque- rent pas. llsn'etaient pas de nature a papaitre loujours, 1'un le modele d'un vrai amant et 1'autre la femme d'une inalterable douceur . Acela venaient s'ajouter les embappas fmancieps et les dettes sans lesquels on ne pouvait vivre. Dans ces conditions, Mirabeau dut s'eloi- 1 Le lecteur y meltra le litre, Loadres, MDCCLXXVII. LA VIE J)K MIR AREA U gner d'Amsterdam pour chercher de nouvelles res- sources. 11 appritainsi a connaitre le pays et ses habi- tants, agrandit 1' horizon de ses connaissances et s'en- gagea d'une maniere decisive dans la voie de la poli- tique. Ses ecrits posterieurs montrent que ses convictions 1'avaient completement pousse du cote du parti republi- can! et qu'il ne voyait dans celui de la maison d'Orange qu'un soutien du despotisme. Dans un memoire trouve dans ses papiers et ecrit de la main d'un copiste, il est question d'une reforme de la confrerie des francs-ma- cons : on y saisit clairement les idees qu'il avail a cette epoque sur 1'organisalion de la societe et des etats. Membre de la confrerie, il etait persuade, comme ses contemporains enthousiastes, qu'elle pourrait contri- buer a la chute du systeme de legislation qui dominait alors. 11 se rencontrait, sans le savoir, avec le fondateur de la secte des illumines. II esperait pouvoir amener ses freres les plus eclaires a realiser 1'abolition des cor- vees, des droits feodaux, des corporations, de la juri- diction ecclesiastique, de la censure, la diminution des douanes et des impots indirects, 1'etablissement de la tolerance religieuse, 1'institution d'une education natio- nale saine, enfin la repression de 1'arbitraire en matiere de justice. La feodalite et 1'absolutisme, dorit 1' union n'etait nulle part aussi sensible qu'en France, sont signa- les comme les grands fleaux de 1'humanite. Ce memoire contient aussi une allusion a un des faits les plusodieux de 1'epoque, qui portait le plus atteinte a la dignite humaine et que Mirabeau put voir de tres pres. G'etait le commerce de soldats que faisaient les princes allemands pour I'Amerique. L'Angleterre leur devait la majeure partie des troupes qui allaientcombattre ses colonies revoltees. Deja une quantile notable d'Alle- mands avaient ele vendus par ces princes infames, lorsqu'en fevrier 1777, le prince heritier de Hesse-Gassel, CHAP. Vll. LA CAPTIVITY DE DIJON, ETC. 137 conclul avec le negociateur anglais uri nouveau traite en vertu duquel il s'engageait alivrer un corps de chas- seurs. Le premier convoi quitta Hanau en mars ; le reste fut embarque sur le Mein et le Rhin aa commen- cement d'avril. En route, il y eut, comme naguere parmi les soldats d'Anspach-Bayreuth, une compagnie qui se revolta, et les paysans hollandais prirent parti pour les soldats, dont la tentative reussit ; ce qui n'empe- cha pas legrosducontingentd'etreconcentreaNimegue pourle depart. Mirabeau ecrivit alors son Avis aux Hessois et aux autres peuples de 1'Allemagne, vendus par leurs princes a 1'Angleterre . Dans ces pages d'une eloquence bru- lante, il conjure les braves descendants des anciens Germains, d'imiter leurs freres et de refuser obeissance a leurs seigneurs. 11 leur demande de suivre le noble exemple des Americains, au lieu de jouer le role degra- dant de sbires de la tyrannie, et il saisit 1'occasion pour s'ecrier : Les hommespassentavantles princes... Lais- sez a d'infames courtisans, a d'impies blasphemateurs, le soin de vanter la prerogative royale et ses droits illi- mites ; mais n'oubliez pas que tous nefurent pas faits pour eux. Mirabeau a pretendu que cet ecrit avait ete traduit en cinq langues, ce qui est d'autant moins cro- yable que Ton chercha du cote Hessois a acheter en masse tous lesexemplaires. II y eutd'ailleurs une reponse qui souleva une replique immediate ou le futur orateur de la Conslituante defendait avec plus de force encore les devoirs de 1* opposition a 1'arbitraire et le droit de la souverainete du peuple '. 11 ne recourt pas au 1 Avis aux Hessois et autres peuples de PAllemagne venr/us par leurs princes al'Angleterre, Cleves, 1777. II faut y rattacher les Gonseils de la raison contre 1'avis aux Hessois, Amsterdam, 1777, la replique de Mirabeau : ulidponse aux conseils de la raison. Amsterdam, 1777. Les deux ecrits de Mirabeau sent riimprim^s dans la 3 e edition de YEssai sur le Despotisme, 1792. Gf. F. KAPP : Der Soldatenhandel 138 LA VIK DE MIRABEAU sentiment com me le poete Schiller, 1'auteur de Cabale et amour ; mais ses axiomes politiques pleins de har- diesse sont aussi bien 1'expression vivante de son indi- gnation que les paroles emouvantes par lesquelles le vieux valet de chambre touche le cosur de Lady Mil- ford. Plut au ciel que Mirabeau eut mis toujours sa plume au service de causes aussi nobles ! mais, pour son malheur, il en fit un autre usage fort peu digne. 11 etait a peine installe en Hollande qu'il demanda a sa mere des raateriaux pour ecrire contre son pere. 11 n'hesita pas non plus a lui preter son nom, lorsqu'elle se mit a poursuivre la lutte avec des armes dignes de la bassesse de son premier memoire imprime. Ses relations avec la presse lui donnaient les moyens de trainer dans la boue 1'ami des hommes au moyen d'articles anonymes. Dans le Gourrierdu Bas-Rhin une feuille alors fort en vogue et qui s'imprimait a Cleves, il fit paraitre toute une serie d'artioles igriobles, et prit soin d'en envoyer a sa mere un grand nombre d'exemplaires destines a etre repandus. La Gazette litteraire , publication d' Amsterdam, fut aussi pourvue, probablement grace a son concours, de notices mensongeres sur le proces de ses parents '. Un ecrit separe, plus eteridu, mais du meme carac- tere, fut suscite par une critique bienveillante que la deiitscher Fiirsten nach Amerika, 1864. Le r(5cit de Kapp re- dresse des erreurs que Lucas de Montipny et apres lui d'autres biographes do Mirabeau ont commises. II ressort aussi du hvre de Kapp, p. 115, que le pere de Mirabeau dans des leltres citees par Lucas de Montigny (IV, 43, 44) confond le landgrave de Hesse avec le margrave d'Anspach. 1 Le numdro de novembre 1776 contient (p. 75) dans la letlre aux editeurs, datee de Paris, 23 oct. 1776, un arliclc sur le proces des parents de Mirabeau, trds haineux contre le marquis de Mirabeau ; Mirabeau 1'a repris plus tard dans son Anecdote a ajouter au nombreax recueil des hypocrisies philosophiques. CHAP. VII. LA CAI'TiVlTE DE DIJON, ETC. 139 meme Gazette litteraire avait publie a propos de la derniere edition de 1' Essai sur le despotisme . Mira- beau y repondit par une lettre datee soi-disant du 15 d6- oembre 1776 et de Londres, signee aux initiales S. M. (S'-Mathieu) et imprimee sous le litre Anecdote a ajouter au nombreux recueil des hypocrisies philoso- phiques . Les lecteurs y recevaient d'un pretendu parent de 1'auteur des avis tres importants. Mira- beau, nomme en propres termes, apparaissait sous le meilleur jour. Le tableau de sa jeunesse etait presente avec une telle partialite qu'il ne pouvait qu'attirer la sympathie. Ghacun devait former les meilleurs vosux pour ce noble caractere qui, echappant au double des- potisme de son pere et de son pays , s'etait refugie chez un peuple ou il se croyait libre. Par centre on ne pouvait voir dans le pere qu'un etre abominable et ridicule en meme temps. Ce n'etait pas seulement un tyran hypocrite qui portait toujours la vertu a la bouche tout en maltraitant sa femme et ses enfants, mais encore un ignorant presomptueux qui s'etait erige en legislateur des rois et des agricoles , quand il ne savait pas distinguer un grain de seigle d'un grain de froment J . Mirabeau mit le couronnement a tout Tedifice en 1 D'apres LUCAS DE MONTIGNY, FV, 47, 1'anecdote aurait paru aussiflt dans la Gazette litteraire. (Amsterdam, chez E. van Harrevell, libraire daos le Kalverstraat). Mais les annees 1776 el 1777 que j'ui pu con- suiter, grace a 1'obligeance des bibliotbecaires de 1'universite d'Ams- tpniara, ne la contiennent pas ; dans le numero de mars 1777, p. 61, il y a seulement une allusion a un ecrit compose pour la defense de Mirabeau cet iniortune jeune bonume avec cette phrase : Nous attencions avec impatience, pour vous en faire part, cet ouvrage compose, a ce qu 'on assure, par M. I.INGUET (sic) au milieu de'ses courses vagabondes. L' Anecdote existe en brochure, petit in-8<> dalee de 1777, a la Bibl. nat. (Cf. DE LOMENIE, III, 282, V, 472). Plus tard 1' Anecdote a ajouter au notnbreux recueil des hypocrisies philo- sophiques a etc reimprimee dans la 3 e edition de I'Etsaisur le Des- potisme, 1792. Cf. Chronique de Paris, 1792, 25 juillet, n 208. 140 L.V VIE DE MIRABKAU composantdeson propre mouvement pour la malheu- reuse et respectable ferame un memoire dans lequel il traitait grossierement non seulement son frere, mais encore son beau-frere du Saillant, et, ce qui devait etre le plus sensible au marquis, M me de Pailly. 550 exem- plaires de 1' anecdote et 600 du memoire furent ex- pedies a la mere sous 1'adresse du ministre de Sartines en qui la marquise, dans sa legerete, croyait trouver un protecteur dignedeconfiance. Mirabeau recommandait d'user de prudence en repandarit ce libelle : cette mission devait etre remplie tres rapidement et en secret par un colporteur adroit. II estimait qu'on provoquerait sans cela une edition contrefaitedel' anecdote , et vous sentez bien, ajoutait-il avec une franchise cynique, que je desire retirer au moins mes frais. 11 suivait, avec la plus grande attention, le proces de ses parents : 1'affaire devait etre portee tres prochainement en derniere ins- tance devant le Parlementde Paris. II esperait que son pere serait ruine, qu'il perdrait en tout cas son hotel de Paris et sa propriete de Bignon. Je donnerais plu- sieurs annees de ma vie, ecrivait-il a sa mere le 28 avril 1777, pour etre aupres de vous dans ces mo- ments d'angoisses et de craintes, et pour pouvoir ecrire de concert avec votre avocat, car on vous donne beau jeu, et quelque habile qu'il soit, il ne sait pas les anec- dotes domestiques comme moi '. A Vincennes Mirabeau a cherche a attenuer les fautes dont il se rendit coupable par cette conduite a 1 Tout ceci, qui perraet de rectifier les ronseignements de Lucas de Montigny et les re~cits que Ton a fails jusqu'ici, est ecrit d'iipres les Retires de Mirabeau a sa mere du 19 oct. 11, 21 nov., 16, 23, 29 dec. 1776, 10 avril 1777, dont M. CH. DE LOM&ME a eu la honte"de me communiquer des extraits. (Cf. DE LOM*NIE, II, 492-496, 590-595, et les passages qui s'y rapportent dans les Leltres de Pincennes, III, 346, 353, 371, 400, 401, 410, 479-481, 585, qui doivent eire exa- mines soigneusement.) CHAP. VII. LA GAPT1VITE UE IUJO.V, LTG. 141 1'egard de son pere. 11 a pretendu avoir ete exaspere par une accusation d'inceste avec sa mere que le mar- quis aurait repandue sur son compte parmi les juges de Paris. Nous sommes, il est vrai, habitues aux choses les plus monstrueuses, dans 1'histoire de la famille de Mirabeau. On s'etonne a peine d'apprendre que le pere lui-meme pouvait accuser le fils et la fille d'inceste ' . Mais pour controler 1'assertion du prisonnier de Vin- cennes, nous n'avons pas 1'ombre d'une preuve. Ce qui reste incontestable, c'est qu'il versa le fiel sur son pere le jour ou, par sa fuite a 1'etranger, il se sentit a 1'abri du bras paternel. Dans 1'hypothese d'un denoue- ment favorable, si le proces etait gagne par sa mere, il pouvait esperer qu'il partagerait avec elle. Dans le cas contraire, il pourrait attendre d'elle au moins une recompense pour sa peine. 11 ne prevoyait pas que le premier lecteur atteritif de son libelle en France serait precisementceluiqui aurait duen avoir le dernier connaissance. Les ballots exper dies de Hollande ne furent pas plus tot parvenus a Sar- tines que celui-ci informa le Marquis de leur con- tenu. N'etait-il pas naturel que le marquis fut ebranle dans sa premiere resolution a de ne plus courir apres ce miserable ? D'ailleurs, s'il avait encore hesite a reprendre les poursuites, son frere le bailli, si modere d'ordinaire, aurait triomphe de ses scrupules. Je ne crois pas, lui ecrivait il, que la plus grande rigueur vis- a-vis de cette megere et de son indigne fils puisse jamais te donner 1'air de la tyrannic. Peu de temps apres une occasion s'offrit au marquis de se rendre maitre du dangereux ennemi qu'il avait en Hollande. La famille Huffey cherchait, par 1'intermediaire du mi- nistre des affaires etrangeres, M. de Vergennes,aobtenir 1'extradition de Sophie. Ses parents craignaient sans 1 PEOCHET, I, 38, 142 415. 142 LA VIE DJi MlRABliAL doute que, vu la misere croissante des deux amants, elle ne fut abandonnee par son seducteur et qu'elle ne tombat dans les bas-fonds de la societe. De Bruguieres, un des exempts de police qui avaient pris deja part, mais sans succes, a la poursuite de Mirabeau, fut charge de faire les demarches necessaires aupres du due de La Vauguyon, le ministre de France a la Haye, et de ramerier la jeune pecheresse. Bien que 1'entreprise, d'apresles dernieres experiences, put etre tres couteuse, la famille Huffey etant parvenue a persuader le mar- quis de faire arreter egalement son fils, il donna a Bruguieres pleins pouvoirs d'agir pour son compte. Les fugitifs furent avertis. Mais peut-etre secroyaient- ils completement en surete ; peut-etre aussi le manque d'argent empecha-t-il leur fuite ; ils furent done arretes avec la permission des Etats-Generaux le 14 mai 1777 1 . Un obstacle s'opposait encore a leur transfert en France. On s'opposait a leur depart tant que leurs dettes ne se- raient pas payees. Le Marquis dut faire de necessite vertu et rembourser au ministre fraricais la petite somme de 9.500 livres que celui-ei avait avancee. Des le debut, il avail songe pour son fils a une residence plus sure, telle que le chateau de Vincennes. Sophie devait, d'apres le premier projet, etre envoyee a Sainte-Pelagie, maison d'arret de la capitale ou Ton enfermait les prostituees. Les prieres, les representations de Bruguieres et des mi- nistres, qui faisaient valoir sa condition et sa grossesse, la firent interner a Paris, dans la maison d'une certaine demoiselle Douay, ou elle rencontra un grand nombrfr de compagnes d'infortuae et fut soumise a un regime tres severe 2 . 1 Cf. Charles DE LOM^NIE, Un raemoire inedit de Mirabeau au gou- vernement Hollandais pourse defendre centre la demande d'extradi- tion dont il etait 1'objet pour l'enlvement de M me de Monnier, Nou- velle Revue, !' aout 1893. s Jc me sers, en dehors de la lilterature iraprimee, et notamment CHAP. VII. LA CAPTIV1TE DE DIJON, LTC. 143 Quatre jours avant 1'arrestation qui avail eu lieu a Amsterdam un jugement par contumace qui, lui aussi nous est un temoignage de 1'anoienne justice criminelle, avail ete rendu a Pontarlier. Reconnu coupable de seduction et de rapt, Mirabeau etail condamne a la decapitation apres le paiement d'une somme de 40. QUO livres a M. de Monnier, ce qui provisoirement se reduisaita une execution en effigie sur 1'echafaud par les mains du bourreau. La femme adultere devait perdre lous les droits ressortissanl du conlral de mariage el toute prevention a sa dot. Elle aurait les cheveux coupes, serait enfermee pour le reste de sa vie dans une maison religieuse de correction et la, meme, elle ne recevrait qu'une pension insignifiante. Tant que les deux amants etaient en vertude la lettre de cachet sous la main du roi, ils n'avaienl nullement a redouter 1'fxecution de cetarret, mais il n'en subsislait pas moins comme un glaive suspjndu sur leurs teles. Presque en meme temps se decida un autre proces auquel Mirabeau avail prete un interet autremenl con- siderable 1 . Sa mere fut le 12 mai deboutee de sa plainte par le Parlement de Paris, bien que beaucoup des membres de celte cour ne fussent guere favorables a 1'apolre de la physiocratie. La consequence fut que le soir meme, la Marquise fil une nouvelle irruplion dans la maison du Marquis el declara ne vouloir pas quitter la place. Gette fois 1'invasion ful faile avec lant de bruil el de scandale que 1'autorite jugea bon de s'en meler. Le marquis el ses amis obtinrent une lettre des lettres de Vincennes qui contiennent beaucoup de renseignemenls suspects, d'un certain nombre de documents tires des Arck. nat, K. 164 : entre autres il y a aux archives une correspondance entre Ver- gennes, Amelot, Lenoir, 30 avril-21 mai 1777. 1 Voir la Gazette littdrairede juillct 1777, p. 45,46 : On y raentionne le memoire de la marquise dont Mirabeau etait 1'auteur, signe par son avocat M. de la Croix de Prainville. 144 LA VIE DE MIRABRAU de cachet invitant la superieure du coavent de Saint- Michel a Paris a recevoir la dame de Mirabeau dans sa maison et a 1'y garder jusqu'a nouvel ordre de sa part au moyen de sa pension qui serait payee par M. le Mar- quis ! . Celte decision parait avoir ete prise sur la pro- position de Maurepas dans un conseil de cabinet preside par Louis XVI en personne. Le Marquis etait enchante ; mais son ennemie la plus dangereuse, M me de Gabris, etait encore a craindre. 11 est vrai qu'apres la decouverte de certaines lettres fort compromettantes, interceptees par la mere de Sophie, elle avail completementrompuavee Mirabeau. La haine la plus profonde avail remplace la tendresse plus que fraternelle qu'il avail professee autre- fois pour cette sosur. II ecrivil d'Amslerdam a sa mere sur le compte de M me de Gabris : 11 m'est impossible de la me- priseretde 1'abhorrer autanl que je devrais. Mais lare- doutable coalition de ses troisennemis etail encore pre- sente aux yeux du Marquis : Tanl que je ne liendrai pas celle-ci sous clef, ecrit-il dans une leltre a son frere, je ne tiendrai rien... elle est 1'ame de cette ligue debrigands.... elle est du bois precis dont on fail les damnes. Mais il esperait reussir a la rendre aussi peu nuisible que son frere. La destinee de celui-ci devait etre terrible, a en croire 1'ami des hommes : Mon plan, ecrivait-il au bailli en lui annoncant 1'emprisonnement du scelerat, est que 1'autorite seule et moi nous sachions ou il sera, et qu'a ma mort un billet cachete 1'apprenne a mon subs- titut. 1 Leltre de cachet du 19 mai 1777. Arch, nat., 1. 1068, ainsi qu'une se>ie d'autres pieces qui se rapportent au sejour de la mere de Mirabeau au couvent de S l -Michel, et entre autres un permis de Le Noir (30 ncai 1777) autorisant 1'internee a voir sa fille M me de Cabry (sic) en prenanl les precautions d'usage. Cf. DE LOM&NIE, II, 607 et suivaates. GHAP1TRE VIII LA CAPTIVITE DE VINCENNES 7 juio 1777 13 d^cembre 1780. Le chateau de Vincennes avec ses larges fosses, ses lourds ponts-levis, ses murs epais, ses cachots sombres et ses fenetres grillees evoque avec la Bastille les sou- venirs de la France ante-revolutionnaire, qui se sont le moins brouilles dans la memoire de la posterite. Personne n'a plus contribue a attirer 1'attention sur ce monument de 1'ancien Regime que 1'homme qui, charge de graves accusations, mais condamne a une expiation encore plus dure, dut pendant trois ans et demi soupi- rer apres sa liberte dans ce lieu si celebre. Les quatre volumes des lettres ecrites dans sa prison et imprimees un an apres sa mort sont devenus un des documents les plus connus de 1'histoire de la civilisation au xvin e siecle. Non seulement en France, mais encore en Allemagne, goutees par les esprits les plus divers, par Rahel et par F. L. Stolberg, elles n'ont, jusqu'a ce jour, rien perdu de leur renommee. Ontrouveraitdiffici- lement une autre oeuvre portant le nom de Mirabeau qui ait eu un nombre de lecteurs aussi grand ; aucune ne tient dans les analyses de ses biographes une aussi large place. STERN, Mirabeau I. 10 146 LA VIE DE MIRABEAU Mais ces lettres soulevent une difficulte particuliere. Lorsque Manuel, procureur syndic de la commune de Paris, les livra au public, il en fit une ceuvre de librairie et de speculation et augmenta sa publication d'un tissu de mensonges. II pretendit avoir trouve les pieces de cette correspondance sous les decombres de la Bas- tille et a la mairie, ou les avoir recues moyennant argent, en pret ou en cadeau des amis de Gabriel et de Sophie. 11 se reclama meme d'une pretendue vo- lonte de Mirabeau qui lui aurait donne 1'autorisation de faire connaitre ces tresors au monde apres sa mort. Or cette affirmation se trouve en contradiction formelle avec certains passages de cette correspondance du pri- sonnier de Vincennes. La plume de Mirabeau dans ses entretiens epistolaires ne reculaita la verite devant rien, mais iln'auraitvoulua aucun prix laisser decouvrir au grand public beaucoup de details qui le touchaient de pres. Les membres survivants de safamille reclamerent doncl'appuide la justice contre Manuel, maisfurentim- puissants contre un homme dont Tinfluence etait alors preponderate. La verite est que Manuel avail simplement derobe aux archives de la police ce qu'il appelait les lettres origi- nales du donjon de Vincennes. Ges papiers peuvent avoir ete, comme il le pretend, souvent illisibles et dechires ; mais beaucoup de pieces n'avaient pas pris le chemin des archives de la police, Gomme Manuel n'ignorait pas les nombreuses lacunes qui existaient dans ses materiaux, il chercha a les suppleer par sa propre imagination. II ne se fit aucun scrupule de changer les noms des destinataires pour donner aux circonstances plus d'attrait et de piquant, de modifier les dates ou meme de les ajouter. En un mot, suivre la vie de Mirabeau pendant ces quarante-deux mois de supplice, au moyen de cette publication de Manuel qui n'est ni complete ni digne de confiance serait une erreur CHAP. VIII. LA CAPT1V1TB DE VIXCEXXES 147 profonde. Elle a besoin d'etre controlee par d'autres temoignages et utilisee avec une critique tres circons- pecte. Et de plus, quarid on peut etre sur de tenir les propos memes de Mirabeau, on ne doit jamais oublier que c'est un prisonnier qui parle, c'est-a-dire un homme qui se met en defense, il ne faut pas jurer sur ses paro- les, parce qu'il veut peut-etre en iraposer tout d'abord a ses gardiens. En tenant compte de tous ces avertisse- ments, lacorrespondancedu chateau de Vincennes reste un livre digne de la plus grande attention, sans lequel nous n'aurions aucun tableau precis de 1'etat d'ame et de la vie materielle du prisonnier. Les debuts furent assez tristes pour lui. Sans argent, dans un accoutrement lamentable, tourmente d'ailleurs par des souffranees physiques, reduit a une heure de promenade par jour sous la surveillance des gardiens, il se sentait bien plus durement traite que dans toutes les residences forcees aveclesquelles il avait faitmalgre lui connaissance. Le commandant de Vincennes, M. de Rougemont, n'etait pas, il est vrai, un mechant homme,, mais il observaitscrupuleusement les regies de son ser- vice. Ce qui parut surtoutla privation la plus dure pour le prisonnier, ce fut de se sentir dans son cachotcomple- tement isole du monde exterieur. 11 ne recut dans les premiers temps ni livres, ni papier, ni plumes. 11 ne pouvait s'entretenir ni avec les vivants ni avec les morts. Alors intervint le lieutenant de police Le Noir, dans le ressort duquel se trouvait la prison d'Etat de Vincennes. L'interet qu'il portaita Mirabeau est facile a comprendre, sans tenir compte deses sentiments d'hu- manite. II avait ete destitue pendant la guerre des fa- rines sur la demande de Turgot et par suite il etait plutot sympathique au fils persecute de Fun des pre- miers physiocrates qu'au perelui-meme. Mirabeau sut en profiter etdes le debut il se posa comme unevictime de 1'opposition a la secte, bien qu'il se fut approprie 148 LA VIE DE MIRABEAU bien des principes decette doctrine. Ges considerations firent-elles plus ou moins d'impression sur Le Noir : ce qu'on ne saurait nier en tout cas, c'est que bientot il songea a adoucir le sort de Mirabeau. II accorda au pri- sonnier la permission de lire et d'ecrire et s'attira sa reconnaissance, exprimee d'ailleurs dans des termes im- moderes. Bientot il dut partager les louanges de Mirabeau avec Boucher, son premier secretaire qui, dans la cor- respondance de Vincennes, estdesignecommele bon ange et qui a tous egards fit honneur a ce tiire. Doue d'une ame sensible, franc-macon comme Mirabeau, il voua a celui-ci la plusvive sympathie. Ce qui jusqu'ici s'etait presque toujours produit dans 1'histoire de Mira- beau se reproduisait encore : ceux qui etaient charges de le surveiller etaient ses bienfaiteurs et ses protec- teurs. II fallait bien qu'il y eut dans sa personne un charme qui faisait oublier toutes ses fautes. 11 put dans ses relations suivies avec ces fonctionnairessepermettre meme des familiarites que les rapports anormaux de la societe d'alors peuvent seuls expliquer. A 1'un, il es- quissa parfois des portraits de ses plus proches parents avec des traits que Ton hesiterait a reveler au plus vieil ami ; quant & 1'autre, il chercha de temps en temps Tegayer en racontant sur sa propre vie des anecdotes graveleuses qu'un debauche, dans ses confidences de table, oserait a peine raconter a ses compagnons d'orgie. Gette franchise poussee aussi loin parait cependant lui avoir plutotservi que nui. Aussitot qu'il eut & sa disposition plumes, encre et papier, Mirabeau commenca a epancher son- coeur dans des lettres dont la majeure partie etait adressee a Sophie. Ceslettres, pleinesd'explosions de sentiments tour a tour farouches ettendres,d'effusions d'amour, de jalousie, de douleur, font songer sans cesse a la Nouvelle Heloi'se qui les a precedees. Mais elles sont aussi tant de fois CHAP. VIII. LA GAPTIVITE DE V1NCENNES 149 souillees par des obscenites plus ou moins crues que Ton est de meme toujours tente de les rapprocher des aven- tures du chevalier Faublas. II est rare devoir la senti- mentalite etlecynisme aussi etroitement unis que dans ces confessions destinees aux yeux d'une femme et appe- lees a passer sous les yeux de la police, comme 1'auteur le savait fort bien. Dans le cas ou elle expediait les lettres, celle-ci reclamaitlesoriginaux. Elledecidait elle-meme ce qui, dans la correspondance d'un prisonnier, devait ou non parvenir a destination ; des fragments restaient ainsi en chemin sans que Tauteur s'en doutat et quand on lui delivrait une reponse, elle devait revenir selon la regie dans la main de la police. Cependant les amants separes trouvaientle moyen de se donner de Jews nou- velles par d'autres voies. Us se servaient de petites ruses : ils ecrivaient par exemple sur les enveloppes avec du jus de citron. Leurs messagers etaient des per- sonnes qui pouvaient visiter le prisonnier, comme le medecin qui le soignait ou ce Bruguieres qui dejaa Ams- terdam avail ete initie-aux secrets les plus intimes du couple extrade l . D'ailleurs des semaines s'ecoulerent souventsans que Tun entendit parler del'autre,jusqu'au jour ou, apres bien des mois, ils reussirent a etablir a cote dela correspondance controlee une correspondance reguliere et intime dans laquelle Sophie rivalisait sou- vent d'obscenite avec Gabriel 2 . Les lettres de Mirabeau a Sophie ont un charmeparti- culier a 1'epoque qui precede et suit immediatement la naissance de leur enfant. Les angoisses du pere devant 1'incertitude de 1'evenement futur, sa joie exuberanteen apprenant 1'heureuse delivrance, lesmilleconseilsaffec- 1 Letlres de Vincennes, IV, 124. 2 DE LOMEME, III, 186, 320-322. De cette manure furent echangees dans le cours d'une seule annee enlre Mirabeau et Sophie 360 lettres dont aucune ne se Irouve dans le recueil du Manuel. 150 LA VIE DE MIRABEAU tueux repondant aux questions de Sophie sur les soins a dormer et les precautions a prendre, les reves sur 1'educa- tion physique et intellectuelle du nouveau-ne auxquels le pere s'abandonne volontiers : il semble que tout cela s'eleve comme dans un rayon d'or des profondeurs obs- cures de son cachot. L'enfant, une fille, fut baptisee le 8 Janvier 1778, comme fille de la femme du marquis de Monnier, sous le nom de Sophie-Gabrielle. La mere resta encore quelques mois a Paris. En avril, elle se rendit, sur 1'ordre de ses parents, au couvent des Clarisses de Gien, etablissement place sous la surveil- lance d'un M.deMarville, amide la famille Ruffey. Non loin dela, aMontargis, vivaitlasceurainee deMirabeau; elle etait religieuse, ce qui valut a sa superieure d'etre assaillie comme tout le monde de lettres et de requetes de Sophie. L'enfant, objet de repulsion pour la famille Ruffey, pour le vieux Monnier et sa fille du premier lit, M me de Valdahon, fut mis, selon 1'usage, en pension chez une nourricea lacampagne. Les parents de Sophie detestaient le batard dont 1'existence traversait leur projel de reconciliation. Le vieillard trompe protesta devant la justice contre une paternite qu'on lui impo- sait. Les Valdahon craignaient pour le riche heritage qui paraissait devoir leur revenir surement apres la sentence du tribunal de Pontarlier. Moins quejamais Mirabeau ne pouvait done attendre quelque bien de Fun quelconque de ces partis. De ses propres parents il n'y avait rien non plus a es- perer. II etait, il est vrai, en relations avec sa mere ; car Bruguieres avait ete autorise a lui rendre visite dans son couvent aussi souvent qu'il le voudrait *. Plus 1 Le Noir a la superieure du couvent de Si-Michel, 26 juin 1777, Arch. nat. } L 1068. Une lettre de Mirabeau sa mere, datant de son sejour a Vincennes, se trouve dans LESCURE, Les aulographes. Paris, 1865, p. 248. CHAP. VIII, LA CAPTIV1TE DE VINCENNES 151 tard meme, selon toute apparence, il y eut un echange direct de lettres entre la mere et le fils. Mais si le pere venaita en avoir connaissance. la situation de Mirabeau ne pouvait que s'aggraver. II hesitait a s'adresser a son oncle dont il avait pousse la patience a bout. 11 ne lui restait plus qu'un moyen, et encore etait-il ha- sardeux d'y recourir. 11 n'avait pas manque, aussitot qu'il en avait eu le moyen, d'ecrire a sa femme et a son beau-frere et d'implorer leur pardon. Les lettres alle- rent en Provence ou le marquis de Marignane avait rappele depuis longtemps sa fille. 11s avaient do y sup- porter tout le scandale provoque par Mirabeau. Exas- peres par certaines assertions de ses memoires impri- mes, dont le sens n'etait que trop connu de la frivole Comtesse, et reellement epouvantes par la sentence du tribunal de Pontarlier qui semblait attacher au nom de Mirabeau une marque d'infamie ineffacable, ils com- mencerent a respirer de nouveau, quand ils surent leur homme enferme dans un cachot en vertu d'une nouvelle lettre de cachet. Leur intention etait d'intro- duire une plainte en separation de corps perpetuelle. On s'imagine la colere de M. de Marignane en voyant que Le Noir avait laisse passer les lettres ehontees de ce fol forcene. II s'en plaignit aupres du ministre Amelot et le sollicita vivement de renoncer a rendre le prisonnier a la societe . C'etait abonder dans les idees du pere de Mirabeau : Quand un forcene, ecri- vait celui-ci a sa belle-fille, dont le caractere a etc tate tant de fois, serait susceptible d'amendement, chose absolument impossible, il s'est ferme toutes les portes a une reintegration quelconque par les libelles infames et repetes qu'il a publics contre son pere.... Le pire, pourun tel homme, serait de devenir honnete homme ; il se pendrait de honte de lui-meme. Et le bailli, jugeant les choses de sang-froid, ajoutait : Le con- 152 LA VIE DE MIRABEAU sell que je prendrais pour moi serait d'ajouter trois serrures et double verrou '. Dans de telles conditions, de qui Mirabeau pouvait-il attendre quelque secours ? Une lettre adressee au due de Nivernois, 1'ami du pere et le beau-frere du puissant Maurepas, n'eut aucun effet. Une epitre au marechal de Noailles, parent de la mere et personnage en vue, ne fut meme pas expediee. Le Noir avait pour principe de laisser ecrire les prisonniers pour calmer leur fermentation.)* Mais il se reservait de retenir ces ecrits 2 . G'est ainsi qu'un gros memoire, adresse par Mirabeau a son pere, resta, conformement d'ailleurs a ses previsions, enfoui dans les archives de la police. G'est un plaidoyer de premier ordre ou les faits sont fort habilement groupes, plein d'affirmations hardies et encore plus de silences impudents, mais remarquable par un art dans la composition et une chaleur dans le style qui font prevoir le grand orateur de 1'avenir. Les ques- tions par lesquelles tout le plaidoyer se terminait etaient categoriques : Les lois sont-elles done sans force en France ? Le souverain n'en est-il pas le protec- teur et le gardien? Si la justice est respect.ee, si les tri- bunaux sont ouverts pour tous, on peut me faire juger en toute surete, soit que je sois innocent ou coupable. La possibilite de poser de pareilles questions etaitla cri- tique la plus dure du regime existant. 1 Le marquis de Marignane a Amelot, 28 aoul 1777. Le Noir a Ame- lot, 10 sept. 1777. Arch. nat. K. 164. Le marquis de Mirabeau et le bailli a la comtesse de Mirabeau, 2 sept. 18 sept. 1777, imprime" dans MEJAN, Recueil des causes cdlebres, VIII, 180-182. 2 Je garde aux dossiers les lettresque je ne juge pas devoir faire remettre soit relativement a la nature de 1'affaire du prisonnier ou a 1'intertH des families. J'ai souvent remarque que ces permissions d'e"crire elaient d'un grand secours pour calmer la fermentation des esprits echauffes par la solitude et la caplivite ! Le Noir a Amelot 10 sept. 1777. Arch. nat. K. 164. CHAP. V11I. LA GAPT1V1TE DE V1XCEXXES 153 Le Noir fit bien, en tout cas, de garder pour lui les de- clamations de son protege. Elles auraient .fort mal reussi aupres du pere de Mirabeau. Celui-ci etait en lutte avec lajustice au sujet des bagages de son fils, ve- nus de Hollande. dont il voulait saisir le contenu : il se refusait de regler le compte d'apolhicaire qui grossis- sait a Vincennes el declarail ne vouloir pas ajouter un sou aux 600 livres qu'il payait par an au prisonnier. Les soucis et les depenses que lui occasionnaient line femme enragee et une fille diabolique ne !e disposaient guere mieux. La Marquise qui, malgre sonincarceralion dans le couventde Saint-Michel, avail trouve le moyen d'enlrer en communicalion avec le monde exlerieur, etait deja prete a recommencer son proces. Afin de Ten empecher, on avail resolu de 1'envoyer, pour etre sou- mise a une surveillance plus etroite, a Charenton, oil Ton ne recevail d'ordinaire que des fous, bien que son mari declarat avec regret qu'elle n'etail qu'a moilie insensee. Deja une chambre etait meublee pour elle dans sa nouvelle residence ; on s'etail mis en quete d'une femme de chambre el la pension d'un trimestre avail ete payee d'avance lorsque son opposition en- Iraval'execulion de ceplan. Elle declara qu'elle se lais- serail mellre en morceaux plulol que de quiller le cou- vent de Saint-Michel. On redoutail une scene : Maurepas decida, a la grande colere du Marquis, qu'elle reslerail, el, peu de lemps apres,elleassiegea de nouveau le pro- cureur royal el les conseillers du Parlement de ses plaintes el de ses memoires. Elle ne se laissail meme pas decourager par 1'eloignemenl de sa fille Louise de Gabris. Gelle-ci venail, apres avoir fail par Irop de scan- dale dans la capilale, d'elre exilee a Lyon. La elle me- dilait une vengeance : elle diffama non seulemenl son pere, mais encore son oncle, indisposa conlre elle loule la famille Gabris el se conduisil d'une maniere si exlra- vagante qu'une Irenlaine de parents, le bailli en tete, LA VIE DE MIRABEAU demanderent une lettre de cachet pour mettre fin a ses equipees. Lorsqu'elle vit 1'orage arriver, elle se rappro- cha de nouveau de son mari dont le cerveau etait tou- jours malade, se placa avec lui sous la protection du Parlement d'Aix, mais dut se laisser enlever du lit con- jugal, ou elle attendait les sbires, et conduire au couvent des ursulines de Sisteron. Des lors, cette femme demo- niaque ne joue plus aucun role dans la vie de son frere a laquelle elle avait ete si intimement melee. Seul le jugement terrible qu'il porta plus tard sur cette sueur jadis tendrement aimee, rappela 1'attention sur une exis- tence dont la fin, longtemps apres la Revolution, fut relativement paisible. La femme et les deux enfants de 1'Ami des hommes etaient done enfermes sous les verroux, grace a 1'inter- vention reiteree des ordres du roi. L'opinion publi- que commencait a s'emouvoir de Temploi si frequent des lettres de cachet dans cette seule famille. Le Mar- quis, bravant 1'opinion publique, se donnait d'ordinaire devant la societe 1'air d'un fier contempteur d'un siecle effemine. 11 se drapait volontiers dans cette austerite antique du chef de famille qui, au mepris de ses inlerets particuliers, ne songeait qu'a defendre 1'ordre social. A la verite ses confidences montrent que cette fierte n'etait qu'une attitude et que sa severite ne reposait jamais que sur des motifs tres personnels. Tout en perdant par la son caractere rigide, il nous apparaitplus humain. Nous admirons sans le comprendre un fier emule des vieux Remains; mais nous comprenons ce gentilhomme du xvm siecle poursuivi par le deshonneur, parla mauvaise fortune, par le sentiment de ses propres erreurs, et qui, avec 1'esperance de se reposer de tous ses tourments dans la tombe, ne crut cependant pas devoir renoncer a cette lutte forcee contre sa famille, pour sauver au moins du naufrage de sa vie les epaves qui lui etaient restees. II calcula que pour rendre la chose pos- CHAP. VIII. LA CAPTIVITY DE VINCENNES 155 sible, il fallait traverser les projets de sa femme, et a cet effet, il etait, a en croire 1'experience du passe, de la plus grande importance de ne pas mettre trop tot en liberte le prisonnier de Vincennes. La question etait de savoir si le gouvernement ne se fatiguerait pas de porter la responsabilite de pareilles mesures. Mirabeau ne laissa pas de s'adresser aux plus hauts representants de 1'autorile. Le printemps de 1778 etait arrive et il n'entrevoyait encore aucun rayon d'espoir. Alors, il composa des lettres pour Amelot, pour Maure- pas, pour le roi ; il y demandait en substance qu'on le mit en presence de ses accusateurs et qu'un arbitre impartial comme Le Noir decidat entre lui et son pere. Ces lettres ne manquaient pas de passages risques et imprudents ; il declarait, par exemple, au roi que son pere etait un avare en possession de lOOOOOlivres de rentes. Ailleurs, il rappelait au premier ministre la dis- grace qu'il avait subie lui-meme un jour sous Louis XV. Aussi Le Noir se garda-t-il bien d'expedier ces pieces. On comprendrait que Tauteur, se voyant sans espoir de salut et n'ayant pas meme de reponsepour sa demande de secours, eut completement perdu courage. II pouvait croire que sa vie se terminerait dans ce cachot. Ainsi s'expliqueraient ces lettres d'adieu, si souvent citees, a Sophie, a sa mere, a son pere, a son frere, a Le Noir et a Boucher, qu'il confia a ce dernier pour le cas de sa mort. 11 est cependant surprenant qu'il lui demandat deja, en les lui expediant, de les lire, comme s'il se fut propose de produire un effet theatral sur les fonction- naires charges de le surveiller *. Quoiqu'il en soit, les seules pensees melancoliques n'etaient pas mattresses de soname. 11 conservait jusque dans ces moments toutes les ressources de son esprit et son activite inepuisable conjura tous les orages. Si nous 1 LUCAS DE MONTIGNY, II, 242, 243. 156 LA VIE DE MIR A BEAU rassemblons ici tout cequi fait partie des travaux litte- raires de Mirabeau pendant sa captivite a Vincennes, nous voyons que pendant cette periode de sa vie, il n'a guere manque de matiere a lecture. 11 obtenait en outre, non sans peine, il est vrai, 1'envoi regulier de deux journaux periodiques, le Mercure de France et TEsprit des Journaux . Personne n'epjouvait plus que lui le besoin de faire des emprunts aux oeuvres ou aux recits d'autrui, pour pouvoir produire lui-meme quelque chose. Meme dans sa correspondance avec Sophie, on a trouve des fragments de tragedies a la mode qui emaneraient difficilement de Manuel. So- phie elle-meme s'apercut qu'il s'ornait ca et la des plumes du paon '. Son talent consistait a lire la plume a la main,, a entasser extraits sur extraits, a prendre note de mots et de citations, et quand le bon moment etait arrive de trailer quelque sujet, a sortir de son riche arsenal ce qui convenait a la situation et a fondre les morceaux en un tout au moyen de sa rhetorique. II ne se contentait pas d'ailleursd'une repe- tition. Ge qui lui avail deja servi deux ou trois fois dans ses lettres, lui paraissait toujours assez bon pour etre imprime une quatrieme fois. 11 lui etait ainsi facile d'en imposer a un lecteur depourvu de critique, par une erudition et une abondance de pensees en appa- rence remarquables. Quiconque regarde de pres ne se laisse pas eblouir et s'apercoit de combien de vols a du s'enrichir ce copiste infatigable. Et cependant, on ne peutluicontestercertainesideespurement personnelles. On trouve aussi souvent dans les notes manuscrites qui nous sont parvenues des reflexions jetees a la hate sous forme d'epigrammes, qu'il appelait spirituellement 1 DE LOM&NIE, III, 326. Gf. la notice de Chuquet : Shakespeare, Klopstock et Mirabeau dans la Revue d'Ui&loire litteraire de la France, 15 Janvier 1894. CHAP. V1I1. LA CAPTIVITE DE V1XCEXXES 157 Pierres d'attente. C'etaienl les pierces fondamentales d'un edifice encore a 1'elal de projet, dont 1'execution etait reservee a 1'avenir ; mais pour 1'achever, Mirabeau avail besoin d'ordinaire d'utiliser les secours d'autrui. Gette maniere de travailler qui lui etait habituelle fat particulieremenl favorisee par la longue captivite de Vincennes. II avail la tout loisir de faire une ample provision de citations et d'extraits. Sa plume etail d'une infatigable aclivite, et ce qui, au debut, avail ete un passe-temps indispensable devinl bientol un besoin el une necessite pratique. La misere, en effel, 1'obligea de bonne heure a speculer sur les honoraires des edileurs, afm de gagner quelque argenl pour subvenir a ses besoins el a ceux de Sophie, aussi pauvre que lui. Plus son emprisonnement durait, el moins il se sentait gene par ses surveillants, qui lui pretaienl, au contraire, leur appui. Les services de Boucher surlout etaient pour lui sans prix. Comment s'etonner qu'il se soil avise d'offrir au gout raffine d'un grand cercle de lecteurs des tradue- lions, des imitations et des inventions obscenes, pro- duits d'une imagination surchauffee, el qu'il ait reussi encore plus a les charmer, lorsqu'il jetait un voile leger sur ces nudiles. Ge qui caracterise les moeurs el la sociele d'alors, c'est qu'il se plaisait a mettre aucou- rant Sophie des progres de la composition d'ecrits obscenes tels que le roman de Ma conversion. Quel contraste avec le petit traite manuscrit de Finoculation que, dans sa sollicitude palernelle, il adresse a son amante pourservir a son enfant, el dont la preparation lui avail demande 1'elude d'urie foule de livres de mede- cine ! Une autre fois, c'est un courl abrege de graromaire francaise, dans lequel sa fille apprendra un jour a bien ecrire la langue malernelle ! . Ces essais n'ont pas ete 1 Cf. details sur les deux raanas. dans le Catalogue dela Collection... de feu M. Lucas de Montigny. Paris, 1860. p. 377, 379 et aussi sur le 158 LA VIE DE MIRABEAU imprimes a cette epoque, pas plus que les considera- tions sur la tolerance, des esquisses d'histoire ancienne et moderne, des memoires sur 1'histoire de la littera- ture et de la mythologie, des traductions fragmentaires de I'lliade d'apres 1'anglais de Pope, d'Ovide, de Tacite et d'autres auteurs, d'apres 1'originalaussi. Une histoire des circonstancesquiavaient jete Sophie dans ses bras, redigee en partie d'apres des notes qu'elle composait elle-meme pour lui et mise sous forme de dialogue, etait destinee seulement au couple amoureux l . Un parallele amer des theories et de la conduite de 1'Ami des hommes devait servir a egayer Le Noir. Get opuscule du prisonnier a ete pour la premiere fois connu par la publication de Manuel. Plus tard en- core, sept ans apres la mort de Mirabeau, un editeur hardi publia une traduction de Tibulle en prose, fort mediocre, que Mirabeau avait composee a Vincennes et dont les parties essentielles etaient dues au fils de son ancien maitre Poisson 2 . II nous reste encore a parler d'un ouvrage, le plus important de tous ceux qui ont ete composes a Vin- cennes ; c'est le livre public en 1782, apres la mise en liberte de Mirabeau : Des lettres de cachet et des prisons d'Etat. L'auteur fut assez hardi pour dedier la seconde partie a son bienfaiteur Le Noir, et pour soumettre le manuscrit entier, alors qu'il etait encore second M. PELLET, Varietes re'volutionnaires. Deuxieme serie, 1887, p. 147-153. Le traite de 1'inoculation a ele imprime" en entier dans la Revue retrospective, 1835, IV, 398. 430. V, 51-93. Le Chapitre d'His- toire Romaine autographe inedit de Mirabeau, publie par P. Ga- chon dans Is Revue kistorique, Tome LIV, 272-294, 1894, appartient sans doule k 1'epoque de la captivite de Mirabeau a Vincennes. 1 SAINTE-BEUVE, Causeries du lundi. Troisieme ed. tome IV. Mira- rabeau et Sophie. Dialogues inedits. DE LOMENIE, 111, 196^217. 1 L'affirmation de La Ghabeaussiercs, nom de guerre du fils de Poisson, est confirmee par BRISSOT, Mtmoircs, p. 378. CHAP. Vlll. LA CAPT1VITE DE VINCENNES 159 a Vincennes, au jugement de Boucher qui le lui ren- voya d'ailleurs sans 1'avoir lu. Ici, les citations ra- massees a la hate et prises indifferemment dans Hesiode, Platon, Giceron ou dans Machiavel, Blackstone et Robertson ne representent sans doute pas la moindre partie del'ceuvre. Mais la longue experience de 1'auteur donne au tableau qu'il nous presente de 1'un des cotes sombresde 1'ancien regime, unecouleur originaled'une force irresistible. Ge qu'il nous apprend sur les defauts de la police de Paris, comparee a celle d'Amsterdam, est aussi tres vivant. II renonce si peu a parler de lui que des morceaux entiers de sa correspondance et des allusions tres comprehensibles a son pere trouvent place dans son livre. Les violentes sorties qu'il fait centre M. de Rougemont, le commandant de Vin- cennes, font une facheuse impression. Elles ne s'accor- dent guere avec d'autres assertions contemporaines de la captivite de Mirabeau. Mais s'il est vrai, comme le pretend Brissot, que Mirabeau avait su nouer des rela- tions avec M me de Rougemont, on pourrait s'expli- quer les injures qu'il adresse au mari dans 1'ouvrage imprime posterieurement '. Malgre la couleur personnelle que nous trouvons dans le livre sur les lettres de cachet, son interet essen- tiel est qu'il nous permet de savoir quelle direction prenaient de plus en plus les idees du prisonnier de Vincennes, sur les questions relatives au bien public. On n'a qu'a rapprocher de cet ouvrage, pour le com- pleter, toute une serie d'assertions ulterieures du meme 1 LUCAS DE MONTIGNY, IV, 69. (LUCHET) : Memo! res pour scrvir a I'histoire de 1'annce 1189, II, 97-100. Dans un memoire colleclif de 1789, dirige centre Mirabeau, un des auteurs, Bertrand, qui pretend avoir die" geolier au donjon de Vincennes, dit : II semblait effectivement que M. de Rougemont fut un t'erraier general, M. de Mirabeau donnait ses ordres. Arch. nat. Section adminisl. F. 7, 4343, carton 149, N. 51. 160 LA VIK l)K MIRABEAU auteur, se rapportant a cette epoque ; on aura ainsi un tableau suffisamment net de ses idees politiques '. Ici aussi sa maniere de penser reflete la puissante influence des physiocrates. II va sans dire qu'il deteste le pere dans TAmi des hommes ; mais il se voit force, en bien des circonstances, de s'incliner devant 1'ecrivain. Des pages entieres qui contiennent la critique la plus dure de Louis XIV, ce sultan orgueilleux, ne sontque la reproduction dumodele fourni par le pere. Gependant Turgot et Du. Pont Font aussi influence. Son enthou- siasme pour le projet d'une armee nationale composee des milices, montre qu'il a etudie leurs idees, de meme quele reve qu'il caresse d'une alliance entredes nations jusqu'alors ennemies, la France et 1'Angleterre. Avec Turgot et Du Pont, il se prononce ouvertement centre la theorie du despotisme legal, a laquelle son pere avait fait de grandes concessions. 11 s'indigne de voir assimiler 1'autorite monarchique a 1'autorite patriar- cale. 11 se moque des romans chinois que produi- sent maintenant les ecrivains politiques. Une idee qu'il soutient avec energie, c'est qu'il faut des contre-poids politiques dans 1'Etat, sans quoi Ton arriverait a la reunion des pouvoirs dans une seule main, c'est-a- dire a la mort de toute liberte. On pourrait croire, d'apres cela, que Mirabeau appar- tient a 1'ecole de Montesquieu. 11 1'a etudie et le tient en haute estime ; mais il est bien eloigne de le suivre servilement. Il le trouve trop modere, et refuse de partager son idee que la constitution anglaise est le chef-d'osuvre del'esprit humain. Montesquieu, dit-il quelque part, compose partout avec les pretres et les rois, et tres souvent, il sacrifie le droit naturel au droit positif. Cependant, il ne faudrait pas non plus le 1 FR. DEGRUE, Les ideea politiques de Mirabeau. Revue hulori- que, 1883. CHAl>. VIU. LA CAPT1V1TE DE V1XCKNNES 161 compter parmi les partisans absolus de Rousseau. 11 est certain qu'a cette epoque sa plume temoigne combien, en general, cet esprit a eu d'influence sur lui. II avait connu Rousseau> efc sa vie, comme sa mort, lui apparaissaient comme celles d'une ame su- blime. L'axiome, laissez faire la nature, qui fait souvent le fond de bien des conseils qu'il adresse a Sophie comme femme et comme mere, montre que Mirabeau avait ete profond6ment atteint par la grande revolution accomplie par YEmile dans 1'education. 11 appelait plus tard YEmile le livre le plus parfait que jamais homme aitpeut-etreecrit '. Maisil fait, au con- traire, la critique du Contrat social. 11 admet,il est vrai, sans discussion, que ledroit de la souverainete reside uniquernent et inalienablement dans le peuple, et que le souverain n'est que le premier magistral des peuples. Mais la democratie tumultueuse des etats de 1'antiquite lui est antipathique, et ii se revolte contre 1'idee de faire reposer la souverainete sur 1'eta- blissement d'une religion d'Etat, alors meme qu'elle ne consisterait que dans un ou deux articles de foi. Passant ensuite de la th6orie aux questions pratiques qui se poseront dans un avenir tres proche, etant donnee la situation de son pays, il se plaint a plusieurs reprises du manque d'une constitution qui donnerait a la nation le droit de participer, par 1'intermediaire de representants regulierement et librement elus, a la con- fection des lois et de consentir aux impots. II depasse meme les vceux de Turgot et de Du Pont 2 . Sans Cons- 1 De la monarchic prussienne, etc., V, 117. Je 1'ai connu . Leltres de Vincennes, IV, 246. Cf. p. haut, Chap, in, p. 43, 2 Les idees politiques de Du Ponl avant la Revolution sont singu- lierement raises en lumiere dans sa longue lettre au ministre badois de Edelaheim, 11 juillet 1787. (Corresp. politique de Charles-Frederic de Bade, public'e parEnDMANNSDORFFER, Heidelberg, 1888, 1,269-276). Malheureusement, Schelle, le dernier biographe de Du Pont n'a pas mis a profit ses lettres conservees dans les archives de Carlsruhe. STEUN, Mirabeau, I. 11 162 LA VIE DE MIRABEAU titution nous sommes des esclaves s'ecrie-t-il dix ans avant la reunion de la Gonstituante. 11 salt que tout n'est pas encore fait quand on a des droits ecrits et des ar- ticles de constitution. Mais il soutient que les formes legales , en tenant corapte de 1'imperfection des choses humaines, constituent sous tous les rapports la meilleure garantie. 11 ne meconnait pas non plus que chezune nation legere commela France, qui a perdu toute habitude de la vie politique, ou tout est mode et caprice, 1'etablissement d'une constitution sera tres penible. Mais il vit dans la conviction qu'il n'est point de servitude qui ne laisse une porte ouverte a la liberte. Lorsqu'il ecrivait ces paroles, il ne voyait encore aucune porte ouverte pour sa propre liberte. II se pro- duisit, il est vrai, le 8 octobre 1778, un evenement qui pouvait vraisemblablement faire esperer un retour de fortune : ce fut la mort de son fils age de cinq ans, le continuateur de la race des Mirabeau. Ge fut un rude coup pour lui, bien que, dans les dernieres annees, il n'eut guere ete au courant des progres de son enfant et bien qu'il s'en fut lui-meme fort peu soucie. Mais ce ne fut pas un coup moindre pour son pere qui voyait ainsi son nom s'eteindre et 1'heritage des Marignane perdu pour sa maison. Aussi ne fut-il pas convaincu que les parents de la jeune Comtesse qui convoitaient ses biens ne s'etaient pas debarrasses de 1'enfant. La malheureuse mere, qu'elle eut ou non partage ces soupcons, exprima le desir de changer de residence et d'aller demeurer chez son beau-pere, ce qui fit croire au bailli qu'inevitablement elle songerait a se rappro- cher de son mari. Mais son frere fit la sourde oreille et le voyage de la Comtesse n'ayant pas eu lieu, tout ce, beau plan s'ecroula. L'hiver de 1778 a 1779 ne vlt pas non plus s'ouvrir la porte du cachot de Mirabeau. II ecarta de lui-meme CHAP. V11I. LA. CAPTIVITE DE V1NCENNES 163 toute idee de fuite. II se heurtait a de grosses difficultes et, eut-il reussi, que pourrait-il faire de saliberte, denue de ressources comme il 1'etait? II revint plus souvent a 1'idee de se faire enroler dans les troupes francaises qui allaient combattreles Anglais en Amerique. II avail eu connaissance des grands evenements qui se pas- saient alors dans le monde : il saluait avec enthou- siasme la conclusion d'un traite entre la France et les colonies anglaises, et il vit avec joie que la liberte avait encore un asile sur la terre. L'interet qu'il prenaita 1'alliancefranco-americaine nefitqu'augmenter dans la suite : son frere, par son -naturel sauvage, s'etait rendu la vie impossible dans la vieille Europe. La guerre centre 1'Angleterre devait etre une ecole pour lui et, en effet,il se couvrit de gloire dans les combats sur terre et sur mer. Mirabeau, de son cote, etait loin de sympathiser et non sans raison avec Monsieur le chevalier. Peu de temps avant son depart pour 1' Amerique, ce frere s'avisa de composer un roman dont le sujet etait une visile chez Sophie et dont il etait lui-meme le heros : Leprisonnier en garda longtemps rancunea 1'auteur. II se refusait aussi a reconnaitre sa bravoure militaire. Son frere, pensait-il, ne ferait que se perdre avec les negresses de 1'autre cote de 1'ocean tandis que luiaurait pu faire un officier utile. Pendant qu'il formait ces pro- jets lointains, le sejour de son etroite prison menacaitde plus en plus de compromettre sa sante. Les gardiens s'en etaient apercus deja depuis longtemps, son sommeil etait agite, sa vue s'aflaiblissait, il avait des hemorrha- gies. Par moment il eprouvait des douleurs si vives que Ton craignait pour lui la pierre. II demanda un eclai- rage, du linge, des habits plus-confortables, un domes- tique et un autre medecin que celui de la prison. Le Noir transmit quelques-uns de ces voeux au ministre Amelot 1 ; mais comme pour les satisfaire il fallait faire 1 Le Noir a Amelot. 13 janv. 1779. Arch. nat. k, 164. 164 LA VIE DE MTRABEAU des depenses qui auraient ete a la charge du pere, on n'avait guere lieu d'esperer. Les negociations entreprises par la famille Ruffey pour operer une reconciliation de Sophie avec son mari paraissaient offrir plus de chances de succes. On ne peut dire ce que Mirabeau apprit de ces demarches qui ne menageaient pas les humiliations a Sophie. Toujours est-il que les efforts de celle-ci tendirent a servir autant que possible la cause de son amant captif et a unir sa propre cause a la sienne. En toutcas elle insista sur la demande de faire casser pour tous deux a la fois 1'arret du tribunal de Pontarlier. Cependant, quelle que fut Tissue des negociations, 1'elargissement de Mirabeau ne pouvait etre obtenu que par une revocation de la lettre de cachet. II etait douteux que Maurepas ou Amelot y travailleraient d'eux-memes ; on ne pouvait avoir confiance que dans une proposition du pere. Or, celui- ci n'avait encore fait connaitre par aucun indice qu'il etait decide a changer de ton. Mais depuis le printemps de 1779 etait intervenu, avec le consentement tacite du vieillard, un mediateur pret a rapprocher le pere et fils. G'etait Du Pont, 1'ami de la famille de Mirabeau, le seul veritable economiste de genie d'apres le juge- ment du prisonnier de Vincenries. Depuis longtemps celui-ci desirait s'adresser a Du Pont dans lequel il avait grande confiance, sachant combien ce disciple de son pere etait en honneur aupres de son maitre. Du Pont, de son cote, prit a coeur sa mission dans laquelle Boucher et Le Noir lui-meme, bien qu'il fut brouille depuis longtemps avec lui, 1'assisterent de toutes leurs forces. Us aiderent Mirabeau a confec- tionner une lettre de repentir a son pere et se flrent forts d'en assurer 1'expedition. La fin de cette lettre etait quelque peu emphatique ; mais le prisonnier disait que, quand il le fallait, il etait preferable de debiter des phrases que Ton aime a entendre que CHAP. V11I. LA CAPTIVITE DE V1NCENNES 165 celles que Ton n'aime pas a entendre. Cette missive fut suivie d'une autre adressee a cet oncle dont le bon cceur lui donnait encore des esperances. Mais le mor- ceau capital fut une lettre a la Comtesse qui devait in- terceder pour son mari. G'etait, selon Du Pont, le seul moyen de venir a bout de I'obstination du pere. Sophie ne pouvait rien dire centre une demarche qui n'avait d'autre but que la mise en liberte de Mirabeau. Elle se mit en relations avec Du Pont et osa meme ecrire de sa main au pere de son amant une lettre roman- tique. Mais rien n'etait encore fait. Le Marquis se borna a accuser reception a Le Noir des phrases qu'il lui avait fait parvenir, il se rejouit fort de voir que tous les fols et folles de 1'univers s'etaient donne le mot de le respecter, et renvoya sa belle-fille aux conseils de son pere. Gehii-ci, sollicite a la fois par Mirabeau et Du Pont, ne manifesta pas la moindre envie de travailler a une reunion de sa fllle Emilie avec un furieux , et d'ailleurs la Comtesse elle-meme se refusait a reprendre la vie commune avec 1'homme qui Favait injuriee d'une maniere impardonnable dans des ecrits imprimes. Apreslamort de son enfant elle avait obtenu, par voie judiciaire, la dissolution de la communaute de biens entre les deux epoux et elle ne considerait cette mesure que comme un acompte provisoire. Quant au bailli, il conforma strictement sa reponse a la volonte de son frere et laissa sans reponse la ques- tion de savoir si le Marquis pourrait jamais pardonner a ce fils devoye. Comme on le voit, Du Pont ne trouva guere d'encou- ragement ni a Bignon ni en Provence. En outre, il ne recolta guere de reconnaissance a Vincennes. On ne peut s'imaginer un malheureux plus exigeant que Mi- rabeau. II ne voulait pas comprendre que 1'ami qui s'etait devoue pour lui put etre distrait de sa mission 166 LA VIE DE MIRABEAU par la maladie ou par ses propres affaires. 11 faisait, la plupart du temps, bon marche de ses conseilsavises et mauvaise figure aux reproches sur sa vie passee qui, cependant, n'etaient que trop fondes. 11 le compro- mettait parfois dans sa correspondance qui passait par les mains de Le Noir. Mais Du Pont etait infa- tigable, allait d'un parti a 1'autre, calmait les uns, excitait les autres, et ne perdait pas 1'espoir de briser les chaines du prisonnier devore par 1'impatience. Celui-ci puisait aussi quelque espoir dans la corres- pondance qu'il poursuivait avec son oncle. Tout en faisant a son neveu des remontrances energiques, toujours sous I'oeil vigilant de son frere, le digne bailli etait cependant arrive a discuter avec Mirabeau sur les moyens d'obtenir du pere le pardon et la reconciliation. A cela venaient s'ajouter les encouragements conti- nuels de Le Noir qui, maintenant, le pressait d'ecrire des lettres aux personnages les plus marquants et lui assurait que Maurepas lui-meme trouvait sa detention trop longue. Peu a peu la situation materielle du prisonnier fut aussi notablement amelioree. On lui donna un petit coin de jardin, ou dans la belle saisori, ilpouvait pren- dre le frais toute la journee. On lui permit ensuite d'6vo- luer a cheval dans un espace determine, ce qui retablit son sommeil et ses nerfs. Le fils d'un des geoliers de la prison lui servit de secretaire. Ses chants atti- raient a leurs fenetres les dames qui habitaient le chateau et il put faire plus ample connaissance avec plusieurs d'entre elles. 11 put aussi, en dehors de Du Pont, recevoir d'autres jvisiteurs comme ce M. de Marville qui voulait utiliser 1'influence de Mirabeau sur Sophie pour mettre a execution les plans que ses parents preparaient pour elle. II etait d'une extreme im- portance pour eux de 1'amener a declarer que la petite Sophie-Gabrielle portait a tort le nom de Monnier. CHAP. VIII. LA CAPT1V1TE DE VINGENNES 167 Deja le vieux Monnier avait ete astreint, par un arret du tribunal de Pontarlier au paiement provisoire d'une pension alimentaire. Si la mere persistait a faire passer sa fllle pour un enfant issu du mariage, toutes les ten- tatives de rapprochement, dont le succes etait incer- tain, devaient necessairement echouer. Get obstacle disparut fort a propos en mai i780. L'enfant qui, pro- bablement ne recevait pas desanourrice touslessoins desirables, mourut en faisant ses dents. Le pere n'avait vu dans sa prison que le portrait de 1'enfant. Sa douleur etait accrue par le souci de savoir comment Sophie supporteraitcette perte. Gependanton remarque que la mort de 1'enfant relacha les liens qui 1'attachaient a Mirabeau. On trouve encore, il est vrai, dans leslettres de Mirabeau, d'ardentes promesses d'amour et de fide- lite eternelles et 1'esperance d'un avenir plus heureux. Mais la marche des evenements les rendit vaines : le prisonnier entretenait par ailleurs une correspondance galante avec une personne de condition peu relevee *. De son cote la Gomtesse, pendant 1'ete de 1780, en- treprit de faire aupres de son beau-pere une demarche en faveur de Mirabeau. Peut-etre craignait-elle que, rentre dans le monde, il ne revint aux allusions qu'il avait faites a ses relations passees avec le jeune Gassaud. Mirabeau savaiten tout cas a quoi s'en tenir sur les vrais sentiments de sa femme ; les siens etaient completement conformes a ceux de la Gomtesse. 11 plaisantait sur une lettre charmante qu'il avait tournee pour elle et qui pourrait faire le second volume d'Anacreon. Gependant la demarche de la Comtesse eut quelque 1 DE LOMENIE, III, 352, 353, 372. II y a plus de trente leltres ecrites k cette adresse d'octob. et de novemb. 1780. Mirabeau se vante effrontement aupres de sa correspondante d'etre en faveur aupres de M" e de Lamballe 1 168 LA VIE DE MIRABE.U effet sur la conduite du pere ; il I'avait toujours con- sideree comme la condition premiere de la mise en li- berte de son fils. Possede de la posteromanie comme il 1'etait, suivant 1'expression du bailli, il avouait que le monde serait fini, si les fous n'engendraient pas. Mais le desir de voir propager sa race, meme par un fou, n'etait pas seul a le determiner. Une autre consi- deration avail encore plus de poids pour lui. On voyait de jour en jour plus clairement que sa femme, dans son couvent de Saint-Michel, avait encore trouve le moyen de fairedumal. Aucune interdiction neTempechaitdepour- suivre la lutte en repandant des libelles diffamatoires. Aucune tentative de mediation ne pouvait 1'amener a traiter a 1'amiable. Assiegee par des conseillers retors quil'excitaient et 1'exploitaient, elle ne laissait pas de treve au Marquis et dissipait autant que possible son bien. Le bailli avait a plusieurs reprises conseille a son frere d'acheter enfm la paix en lui abandonnant ce qui lui appartenait. Mais celui-ci avait toujours oppose des objections tres vives. C'est qu'avant tout, en homme qui avait parfaitement conscience de la mauvaise gestion de ses finances, il craignait, si la communaute des biens venait a etre dissoute, d'etre aussitot enveloppe dans des proces interminables, au sujet de la dissipa- tion de 1'heritage des Vassan. Mais, tout compte fait, il n'apercevait d'autre issue que celle que lui indiquait le bailli. 11 etait pret a consentir a la dissolution de la communaute, a la condition qu'on le rassurerait pour 1'avenir. II desirait aussi prelever quelque chose pour certains de ses enfants. On pouvait prevoir que les ne- gociations avec la pensionnaire intraitable du couvent de Saint-Michel seraient une tache penible.ll fallait choi- sirun negociateur avise. Et si Ton mettait le prisonnier de Vincennes au courantde cette affaire, si, pour la con- duire, on lui rendait la liberte ! 11 est vrai que Mirabeau dans la lutte centre le pere s'etait mis au service de sa CHAP. VIII. LA CAPT1V1TE DE V1XCEXXES 169 mere. Mais ce ne serait pas la premiere fois qu'il chan- gerait de parti et, cetle fois, il y allait de la recompense supreme. Le vieillard etait tout pret a mettre a contribution son fils ; mais son orgueil lui defendait de faire lui- meme les premiers pas. Sa fille Caroline, M me Du Sail- lant, qui demeurait chez lui, devait entamer 1'affaire et Du Pont etait charge de determiner Mirabeau a preter son concours. On voulait lui faire croire que le pere ne savait rien de la correspondence du frere et de la soeur. Si Ton songe combien de fois et dans quels termes Mirabeau avail injurie les Du Saillant, on n'aura jamais trop d'estime pour la generosite dont la soeur fit preuve. Si elle n'a pas eu la meilleure tete de tous les enfants du Marquis, c'est bien elle qui a eu le meilleur coeur. L'esprit penetrant de Mirabeau demela le f!l de Fhistoire d'autant plus facilement que Du Pont lui avait deja montre dans un accord entre ses parents le moyen d'arriver a la liberte. 11 se hata de prendre son role dans cette comedie qui se deroula pendant I'ete et 1'automne de Tannee 1780, a travers une correspondance des plus fournies. 11 la jouait quel- quefois avec passion, comme quand il s'ecriait : Jamais je n'ai aime autant mon pere que depuis que je n'ai plus le droit de le lui dire. Cependantle pere ne s'offensait pas du pathos specieux de a cet enfant de trente-un ans. II se reservait de rabattre 1'orgueil de ce monsieur . Les efforts de 1'oncle, devant lequel le Marquis essayait toujours de garder sa gravitepatriar- cale, ceux des amis de Paris et de la Provence, les dispositions favorables de Le Noir et de Boucher, tout concourait au succes de 1'affaire. 11 y eut des retards : car il fallut necessairement remettre sur le tapis tout ce qui se trouvait sur le livre de comptes du passe. Aussi Mirabeau put craindre que les divulgations de Briancon ou les indiscretions de la 170 LA VIE DE MIRABEAU Cabris ne lui fissent du tort. Gependant peu a peu 1'affaire avanca. A la fin de septembre, il etait question de placer le pecheur repentant sous la surveillance pro- visoire de Le Franc de Pompignan, un ami eprouve de son pere ; mais le projet echoua, Le Franc etant tombe malade. Mirabeau etait d'ailleurs deja satisfait de quitter le donjon pour le chateau de Vincennes ou son pere avait eu autrefois a supporter son martyre de huit jours. II aurait encore mieux aime, il est vrai, qu'on lui donnat la permission de passer incognito deux semaines a Paris, sous bonne garde, afin d'arracher a sa mere les con- cessions qu'on voulait obtenir. Enfm le 19 novembre sa soeur Caroline put ecrire a Maurepas, Amelot et Le Noir pour leur demander de donnera cette penible co- medie le denouement que souhaitait le pere. En meme temps Mirabeau lui-memes'adressait au due de Niver- nois, a Maurepas et a Amelot, pour les assurer qu'il etait pret a reparer ses torts et a aller et a rester ou son perel'ordonnerait '. Le Marquis trouva que son fils avait montre assez de soumission, mais il ajoutait: II ecrit d'un ton tel que Francois I er en prison n'en eut pu sortir avec plus de dignite. Un incident faillit se produire encore a la derniere minute. Le Marquis avait recu a 1'improviste du Parle- ment de Paris une assignation pour 1'affaire de sa femme. 11 parut croire qu'on voulait lui forcer la main par cette mesure d'intimidation et il fit dependre toute mesure favorable au prisonnier de l'ajournement de la cause. Quand il y eut reussi, il se declara pret a se rendre aux prieres de ses enfants et de sa belle- fille. Mais comme garant de la surete publique et de 1'honneur de sa famille, il demandait que le roi mit 1 Letlre de Mirabeau a Amelot, 19 nov. 1780 (avec la note atten- dre les demarches du pere. ) Arch, nat. K. 164, imprimee dans 1'app. V. CHAP. VIII. LA CAPT1V1TE DE V1NGENNES 171 a son entiere disposition son fils repentant. 11 desirait meme que Ton remit entre ses mains 1'original d'un ordre explicite du roi. Mais meme dans ce regime de 1'arbitraire il y avail des reglements. Le ministre trouva que la demande du Marquis etait centre toutes les regies. 11 transmit la lettre originale de remission a Le Noir afm que 1'autorite put la revoquer si le pere desirait plus tard un changement de residence pour son fils i. Mirabeau ayant declare par ecrit qu'il con- sentait a se soumettre aux ordres du roi en tout et pour tout, sa detention prit fin. Le 13 decembre 1780, Du Saillant et Du Pontallerent le chercher. 11 etait, assure Du Pont, profondement emu et il tomba, sans pouvoir dire un mot, dans les bras de ce beau-frere qui avait tant a lui pardonner. L'epoque la plus triste de sa vie etait terminee. Bien qu'elle n'eut pas corrige son caractere elle avait ete neanmoins une ecole pour son esprit. Celui qui, empri- sonne par une lettre de cachet, avait eu pendant trois ans et demi le temps de reflechir a Yincennes sur 1'an- cien regime et sur 1'ancienne societ6 devait en etre plus tard 1'ennemi le plus irreconciliable. 1 Le marquis de Mirabeau a Le Noir, 3 dec. 1780. Le Noir a Ame- lot, 7 dec. 1780. Araelot au Marquis, 8 dec. 1780. Arch. not. K. 164 et une serie d'autres documents se rapportant a ces fails qui com- plelent les renseignements donnes par LUCAS DE MONTIGNY. GHAPITRE IX PROCES DE PONTARLIER ET D AIX Mirabeau avait quitte son cachot de Vincennes ; mais 11 n'etait pas encore son propre raaitre. Dans les pre- miers mois qui suivirent sa mise en liberte, il etait a Paris sous la garde de Boucher dont la famille 1'avait recu comme pensionnaire. Son pere etait pour le mo- ment inaccessible. Mirabeau ne le vit qu'une fois par hasard devant la maison de son avocat, mais ne lui adressa pas la parole ; il n'y avait meme pas de oorres- pondance etablie entre eux. Parmi ses parents, ce fut son beau-frere du Saillant qui resta son mentor et c'est aussi lui qui dut s'occuper de 1'habiller convenabte- ment. Garil etait, au temoignagedu Marquis lui-meme, nu comme un ver quand il etait sorti de prison. 11 ne put pas encore porter son vrai nom, ce nom qui, comme I'ecrivait le pere a Le Noir, pourrait causer 1'efTroi a trois provinces, etdont la renommee aurait des consequences facheuses pourun homme condamne a plusieurs reprises. Devant le monde, il s'appela d'abord Monsieur Honore. G'est sous ce nom qu'il eut aussitot acces dans lecouventde Saint-Michel ; car sa premiere etsa plus grave occupation devait etre la conduite des negociations entreprises avec sa mere. 11 se mit a TOBU- CHAP. IX. PROCES DE PONTARLIER ET D'AIX 173 vre avec une ardeur qui contraslait etrangempnt avec les sentiments que lui avail inspires jusqu'alors la mal- heureuse et 1'honorable femrae. II avail ecrit a sa sceur Caroline que seul il pouvait faire entendre rai- sonasamere. Je gagnerai la bataille, disait-il, ou je mourrai aux pieds de mon pere. 11 y avait quelque presomption dans ees paroles. La mere obsedee par des flagorneurs qui la pillaient, suivant 1'expression de Mirabeau, et furieuse de sa defection, resta sourde a toutes ses propositions orales et refusa meme a la fin de le recevoir. 11 se mit alors en quete des parents de sa mere qui avaient demande au roi de la faire sortirdu cou- vent, obtint d'eux un ajournement et montra tant d'ar- deur a soutenir lesinterets de son pere que sa conduite ne parut pas meme a celui-ci tres digne . Toutefois, M. Honore ne negligeait en aucune maniere ses propres affaires. La question la plus importante etait d'attaquer 1'arret de la Gour de Pontarlier. Tant que cet arret subsistait, il n'etait pas en surete et toute tentative de rapprochement avec la famille Marignane n'avait aucune chance de succes. Car qui aurait pu reprocher a cette famille de repousser la societe d'un homme qui avait ete condamne a mort pour seduction et pour enlevement ? Le vieux Mirabeau le comprit et des lors il se decida serieusement a remettre a son fils la tete sur les epaules. 11 persista encore, il est vrai, a ne pas )e recevoir, mais encouragea ses demarches, s'entendit avec les Ruffey et consentit a soumettre le cas a des hommes de loi. Bon gre malgre, il dut supporter que Ton mit aussi en question les interets de Sophie. II fut stupefait de voir la desin- volture avec laquelle le prisonnier, a peine sorti de Vincennes, traitait les ministres, toujours pr6t d'ailleurs en apparence a recevoir de bonnes lecons et ne desesperant jamais du succes de sa cause. S'il pou- vait s'en rapporter au temoignage des Du Saillant ou 174 LA VIE DE M1RABEAU d'autres observateurs bienveillants, Mirabeau, apres les longues souffrances qui 1'avaient eprouve, etait un homme fait , un homme qui voyait comme un ai- gle, et qui, malgre sa vivacite, avait quelque chose d'imposant. Gependant, cette bonne opinion ne dura pas longtemps. Apres un examen plus attentif, le pere trouva que sa tete ressemblait a une bibliotheque ren- vers6e et que son principal talent consistait a eblouir par des superficies. 11 fut cependant force de reconnaitrel'empressement avec lequel son fils, plein de gratitude, lui pretaitcontre la marquise un concours presque aussi puissant que celui qu'il avait naguere prete a cette meme mere centre lui. Celle-ci avait tant fait par ses prieres qu'a la fin le Parlement de Paris avait fmi par accepter une seconde plainteen separation. Cette nouvelle phase duproceseut encore plus de retentissement que la premiere. Le nom de (d'Ami deshommes a qui Ton reprochaitd'etre insatia- ble delettres de cachet, etait deteste dans beaucoup de milieux et lorsque les debats s'ouvrirent le l er mai, ce fut devant un public nombreux et hostile au Marquis. Aucune des deux parties n'etait venue en personne. Le Marquis s'etait fait representer, independamment de son avocat, par son gendre Du Saillant et par son fils qui, pour la premiere fois, put montrer au public ses dispositions oratoires. 11 desavoua si impudemment le role qu'il avait joue autrefois, pour se mettre au service de son pere, qu'il eut 1'audace de s'ecrier lorsque 1'avo- cat general conclut en faveur de la Marquise : Dites done que c'est couronner le vice I Le Marquis ne dis- simulait pas que la comparution devant un tribunal d'un homme decapite en effigie n'etait possible que dans ce royaume etdans ce siecle. Ge fut lui aussi qui trouva que son nouveau partisan depassait les bor- nesde la decence. Gela ne 1'empecha pas neanmoins de permettre au fougueux Honore de composer un CHAP. IX. PROGES DE PONTARLIER ET D AIX memoirs en sa faveur et de le mettre CD circulation sous le nom de son avocat. Malheureusement, jusqu'ici on n'a pas encore pu decouvrir cet ecrit et il est impos- sible de se rendre compte par une comparaison si 1'au- teur avoulu en faire une compensation pour les injures qu'il avait naguere adresses a son pere dans des libelles du meme genre. Tous ces efforts en paroles et en ecrits furent cepen- dant inutiles. Le Parlement decida cette ibis, dans sa seance du 18 mai, la separation et, il faut le dire, d'une maniere blessante et ruineuse a la fois pour le Mar- quis. Non seulement les frais du proces furent mis a sa charge ; mais encore on ne prit aucune mesure en fa- veur de sesenfants etaucun commissaire nefut nomme pour veiller a la liquidation fmanciere. Us m'ont tue le 18 mai ! ecrivait-il a son frere. II etait maintenant livre tout entier a la vengeance de sa femme qui vint se pavaner devant la porte de son ancienne maison de Paris ; elle fit dans la suite une entree triomphale dans sa propriete du Limousin et aussitot apres entre- prit contre son adversaire une nouvelle campagne destinee a empoisonner le reste de son existence. Elle lui reprochait d'avoir, pendant de longues an- nees, mal administre et gaspille sa] fortune; 1'unique consolation du Marquis etait de voir que sa femme, elle aussi, par suite de ses dettes, de sa passion pour le jeu et de 1'activite des pretendus amis qui s'attachaient a elle, etait reduite a une situation encore plus lamenta- ble que la sienne J . 1 DE LOMEME, If, 630-645, en partie d'apres les Plaidoye.net ceuvres diverges de M. Delamalle (1'avocat de la Marquise) 1827. Aux Arch, nat. L. 1068, on trouve 1'ordre du roi du 21 mai 1781 ddlivrant la Marquise internee au couvent de St-Michel, mais en m6me temps une requete de Le Noir a la superieure du couvent, (30 dec. 1784) ou il demande si elle a une chambre libre pour une personne interes- sante , sans doute pour Tancienne pensionnaire. Gf. Arch. nat. M. 176 LA VI K DK MIR ABE AU Les esperancesque le Marquis avail fondees sur 1'in- tervention de son fils avaient ete decues. En tout cas, on ne pouvait reprocher a Mirabeau d'avoir manque de bonne volonte. Aussi son peren'attendit pas plus long- temps, une fois la solution de I'affaire connue, pour re- clamer son fils a Boucher et le reintegrer sous son toit. Boucher lui-meme lui demanda cette faveur en pleu- rant et se porta garant de la bonne conduite de son pro- tege. Apres avoir ete separes pendant neuf ans et demi, le pere et le fils se retrouverent face a face. Tous les as- sistants furent etonnes de voir le pere relever son fils tombe a ses pieds et lui tendre amicalement la main. Le Marquis le trouva plus gros et plus fort, le front et les yeux avaient plus d'expression qu'autrefois, sa pa- role etait moins recherchee. A quelque temps de la, quittant sa maison de Paris pour sa residence habituelle de Bignon, il emmena son fils avec lui. Les occupations de la campagne, la chasse, la lecture et les travaux ecrits remplissaient tout le temps de Mirabeau. Apres des observations prolongees, le pere ne manqua pas de s'apercevoir des qualites de son fils, de son esprit, de sa puissance de travail, de sa facilite d'assimilation et de son assurance dans ses rapports avec les hommes. Mais il trouva en revanche que c'etait un virtuose de premier ordre pour jeter de la poudre aux yeux par ses exagerations, son aplomb imperturbable et 1'art qu'il avait de nier la verite. Gependant, il inclinait a croire que le mal avait encore moins de racines dans son ame que le bien et les plus grands defauts qu'on put lui repro- cher devaient etre mis sur le compte de son tempe- rament fougueux. A peine rentre dans la maison paternelle, Mirabeau 783, les papiers de 1'intendanl de Brie ou se trouvent les comptes de la Marquis, notamment ceux des 8 et 20 oct. 1781, ecrile de la main de Mirabeau. CHAP. IX. PROCES DE PONTARLIER ET D*AIX 177 avail donne des preuves de ce temperament fougueux. Poursuivi par ses creanciers, il avail quitte Paris ; en route, il se resolul a rendre visile a Sophie au couvent de Gien. Depuis quelque temps deja le ton de sa cor- respondance avec elle elail devenu assez aigre. Qaand il elail encore prisonnier a Vincennes, il lui repro- chail de recevoir des visiles qui lui paraissaienl sus- pecles. 11 voyait avec un deplaisir parliculier les assi- duiles de deux moines, jaloux d'ailleurs 1'un de Taulre. Ses plaintes conlinuerenl quand 1'image de Sophie fut effacee dans son cceur par d'aulres. Sophie ne voyait que trop la verite; elle prelait a soa amanl, a lorl ou a raison, 1'inlenlion de vouloir amener une rupture el affectail dans sesletlres le meme ton passionne que lui. Alors le medecin du couvent, le Docteur Isabeau, qui s'interessait depuis longtemps a Sophie, se mela de 1'affaire. A son insligalion Mirabeau vinl secrelemenl a Gien; il ful conduil par lui au couvenl el y eut un rendez-vous avec Sophie. 11 resla deux semaines dans la ville ; mais les amanls ne se reconcilierenl pas. Mirabeau resla sourd aux plaintes de sa compagne d'autrefois el quilla Gien en se declaranl complelemenl degage de tout lien avec la femme qui lui avail tout sacrifie '. Gela ne voulail pas dire cependanl qu'il eul 1'inlenlion, en allaquanl 1'arrel de Ponlarlier, de separer sa cause de la sienne. 11 se faisait un point d'honneur de lui donner ainsi une sorte de salisfaclion el le pere ne remarquail pas sans deplaisir qu'il ne renoncail pas a s'echauffer pourla folle qu'il ne voulail pas laisser en Gontumace. Gependanl il s'ecoula des mois avanl que Ton decou- vril a Paris les pieces de ce proces, donl 1'elude prealable paraissail indispensable a Mirabeau el aux juristes qui 1 Cf. DE LOMENIE, III, 384, 385, ou le reoit de Lucas de Montigny est restifie. STERN, Mirabeau, I. 12 178 LA VIE DE M1RABEAU le conseillaient. Gelui-ci trouvait fort ennuyeux, surtout au commencement de 1'hiver, le sejour monotone de Bignon, sous I'o3il paternel. Dans une lettre a un certain Vitry, employe au ministere des finances, dont il s'etait fait un ami a Paris, et dont il mit alors 1'obligeance a contribution en maintes circonstances. il se plaignait d'etre tourmente de sa propre activite, et d'etre oblige de savoir s'ennuyer, avec le sentiment qu'il n'y a rien d'impossible a, 1'homme qui peut et sait vouloir avec suite. Tandis qu'il exercait ainsi sa patience, il lui vint a 1'idee que son oncle et son beau-frere de- vraient faire elever un monument a 1' Ami des hommes dans le pare du chateau de Bignon, par le sculpteur Lucas qu'il connaissait. 11 composa lui-meme un projet superbe et put esperer flatter le vieux Mar- quis a bon marche et par un simple hommage sur le papier. En meme temps il cherchait, avec le concours de ses amis, a poursuivre la publication de quelques-uns des ecrits de Vincennes qui n'avaient pas encore ete imprimes. G'etait un moyen de garnir un peu sa cassette vide. II recut enfin les pieces de procedure attendues avec impatience, en fit pour lui les extraits necessaireset put s'occuper de son voyage en Franche-Comte. Son com- pagnon de route etait un avocat, Des Birons, sous la sur- veillance duquel le pere le placait, conformement aux pleins pouvoirs qu'il avait recus du roi et dont il pos- sedait le texte par une copie. En chemin, a Dijon, Des Birons eut une entrevue avec la mere de Sophie, fort bien disposee d'avance pour toute demarche suscep- tible d'assurer 1'avenir de sa fille. Le marquis de Mon- nier, au contraire, et sa fille, M ma de Valdahon, se tenaient tout a fait a 1'ecart a Pontarlier. 11 n'y avait pas a esperer un accommodement de ce cote ; on n'avait qu'a engager la lutte ouverte. Rien ne montre mieux 1'etat de la justice dans 1'ancienne France que la maniere dont on put entre- CHAP. IX. PROCES DE PONTARL1ER ET D*AIX 179 prendre cette lutte. Mirabeau, qui avait ete condamne a mort par coutumace, se constitua d'abord prisonnier et eut de la peine a faire comprendre au chef de la police qu'il desirait volontairement etre mis sous les verroux. Alors commencerent les interrogators sur 1'histoire de la seduction, plus penibles d'ailleurs pour les accusateurs et les juges que pour Faccuse : car il se montra au courant de tous les tours et detours du me- tier d'avocat. 11 ne se laissa pas deconcerter lorsqu'on lui mit sous les yeux la lettre ou il s'nccusait lui- meme, lettre qui avait ele saisie apres Fevasion de Sophie. 11 ecarta, par ses delegations impudentes, toutes les questions captieuses et par sa brusquerie il mit les temoins en deroute. 11 tint de longs discours ou sur un ton tantot pathetique, tantot ironique, il combattait les abus de la justice d'alors et joua un coup de mata- dor en s'opposant a 1'audition des temoins venus de Neufchatel pour deposer sur des evenements qui ne s'etaient pas passes sur le territoire suisse '. II se montre la comme un autre Beaumarchais ; mais chez un homme comme lui, gentilhomme par son origine et par son education, Figaro et Almaviva se fondent en un seul personnage. 11 avait espere elre mis en li- berte provisoire aussitot apres le premier interrogatoire. Mais les Valdahon reussirent a le faire garder dans la prison triste et sale de la petite ville. 11s voulaient, Mi- rabeau s'en doutait bien, gagner du temps, travailler contre lui a Paris, a Versailles, ou chez son pere, et le rendre plus docile en prolongeant sa captivite. Quant a lui, il etait resolua ne reculer devantaucune demarche et pour le fortifier dans cette intention, il avait les conseils et les exhortations de son vieux confident, le procureur royal Michaud. 1 Prolocoles du Conseil d'Etat dc Neufchatel, 1782 ; 4, 12, 13 mars 1, 18 avril. Archives d'Etat de Neufchatel. Leloir. 180 LA VIE DE MIRABEAU Michaud sut cette fois encore, comme pendant le proces de 1776, se tenir au fond de la scene. II vit avec une joie maligne la facon cavaliere dontleprevenuen usait avec son substitut Sombarde, de vive voix et par ecrit. Rival de Beaumarchais en ceci aussi, Mirabeau prit la plume et essaya, par des m6moires piquants, de mettre de son cote 1'opinion publique. Un premier memoire, decore d'une epigraphe pompeuse de Virgile et com- pose, a son dire, en une matinee, etait encore relative- ment modere dans la forme '. Mais eri fait le langage en etait tres violent. II montraitque 1'accusation portait sur 1'enlevement d'une femme majeure venue aupres de lui d'elle-meme et niait 1'adultere. Mirabeau ne fai- sait pas valoir ici, pour prouver 1'impossibilite de 1'p.dultere, que le vieillard et Sophie n'avaient jamais vecucommo mari et femme. Mais il soutenait que pour poursuivre 1'adultere, il manquait une proposition du mari. Le vieux Mirabeau etait deja tres mecontent de ce memoire et il cherchait a en empecher la diffu- sion. II est vrai que 1'auteur le vantait aux yeux du public comme le plus genereux, le plus clement et le meilleur des peres. Mais il n'avait pu s'empe- cher de toucher a certains points de son histoire dont le vieillard n'aimait pas qu'on le fit souve- nir. 11 etait a pre voir, en outre, que plus 1'affaire trai- nerait en longueur, plus elle couterait d'argent et 1'impression de memoires etait peut-etre un mauvais moyen de concilier les partis opposes. Une seconde production du meme genre, mais plus forte encore, pleine de railleries a 1'adresse du personnel de la Gour de Pontarlier, augmenta encore 1'irritation du Marquis. Cela achevera, disait-il, de lui casser le col et de piloriser cet extravagant enrage. 1 Les memoires de Mirabeau qui se rapporlent a ce proces se trou- vent lout au long a la ttibliothdque de Neufcliatcl CHAP. IX. PROCES DE PONTARL1ER ET D'AIX 181 Mirabeau etait tres mecontent des reproches et des obstacles qu'il rencontraitdu cote desonpere. 11 croyait devoirlesattribuerenpartiearhostilitede M me dePailly. Cette dame etait revenue a Bignon et avait repris dans la maisori sa place d'autrefois. Le Marquis lui donnait d'autant plus d'autorite qu'il lui savait un grand gre de sacrifices pecuniaires dont il ne pouvait guere alors se passer. Dans sa situation d'homme besogneux, il se sen- tait tout dispose a ecouter ses conseils et, avant tout, a abreger le plus possible le sejour couteux de Paris avec la nombreuse famille Du Saillant. De leur cote, les Du Saillant trouvaient de nouveau la presence de 1' amie de la maison fort genante. 11s cherchaient a indisposer le pere centre elle. llsetaientvigoureusement secondes dans cet oftice par Mirabeau et sollicitaient le concours du bailli. Le Marquis s'engagea ayec ce der- nier dans une des rares discussions que les deux freres eurent ensemble. 11 defendit a ses enfants de revenir encore sur ce theme. M me de Pailly etait trop avisee pour ne pas penetrer les desseins du bailli, des Du Saillant et de Mirabeau. Mais elle ne se laissa pas en- trainer a une rupture avec eux, meme avec le dernier qui, cependant, 1'avait naguere insultee publiquement etd'une manieresi grossiere. Tout au contraire, elle lui envoya des lettres de recommandation a Pontarlier et y ajouta des protestations d'amitie. Lorsqu'elle se ren- dit en Suisse, elle allajusqu'a le visiter dans sa pri- son ! . De son cot6 Mirabeau resta avec elle dans de bons termes, exterieurement du moins ; mais, interieure- ment, il donna cours a sa colere. Personne, ecrivait-il a Vitry qu'il chargeait de distribuer ses memoires, ne redoutait plus son succes que cette femme. Dans des lettres a sa so2ur, il la nommait la harpie dont la bouche impure empoisonne tout. 1 DE LOMENIE, II, 540-555, III, 433. 182 LA VIE DE MIRABEAU En depit de tous ces contretemps, il gardait encore un courage imperturbable. 11 avait paralyse la justice de Pontarlier par 1'audace de sa tactique. II etait resolu a poursuivre la lutte meme devant le Parlement de Besancon auquel, dans cette phase du proces, le parti du Monnier voulait en appeler. La, sa situation etait en tout cas fort compromise. Parmi les conseillers du Parlement, beaucoup etaient en relations etroites avec Monnier et les Yaldahon. De plus, il n'etait guere facile, etant donne la gravite de ces gens de robe, de recourir aux petits artifices par lesquels il en avait impose au petit tribunal de Pontarlier. En vain Mirabeau chercha- t-ila utiliseren safaveur 1'influenceet le nom de plusieurs connaissances des deux sexes. En vain eut-il recours a trois avocats celebres. Le 4 mars la Chambre Criminelle du Parlement, a qui le cas fut soumis, renvoya 1'affaire, avec un avis defavorable, a Pontarlier, devant d'autres juges, ecarta sa demande de mise en liberte provisoire et ordonna la destruction de ses deux memoires. Cette derniere partie de la sentence ne fut pas, il est vrai, approuvee par le garde des sceaux a qui Mirabeau avait fait appel. Mais le reste ne fut pas conteste. Alors Mirabeau tira de son carquois un trait qu'il avait jusqu'alors garde en reserve pour prouver la nul- lite de toute la procedure. Dans un troisieme memoire orne, pour changer, d'une epigraphe d'Ovide, il preten- dit que Sombarde, le remplacant de son ami Mi- chaud, etait allie de si pres avec le marquis de Monnier qu'il n'avait pas plus de droit que 1' honorable Mi- chaud a prendre part a 1'affaire. II redigea une veri- table Philippique contre ce prevaricateur qui exercait son ministere en faveur de ses parents. L' insatiable M me de Valdahon , Saint-Mauris et d'autres interesses, furentaussi prisviolemment a partie et cela en presence de toute la France , a la face de la nation , qui devait apprendre de Pauteur, combien CHAP. IX. PROCES DE PONTARL1ER ET D^AIX 183 la confusion des lois criminelles rend le citoyen esclave des magistrals. Avec un adversaire, qui tenait un pareil langage, il n'y avail pas a plaisanler. 11 parais- sail vouloir faire reellemenl ce qu'il avail ecril a Vitry. Je veux montrer, disail-il, ce que dans ce siecle d'iner- lie el d'esclavage un hommede courage peul encore. Si la grand'Chambre du Parlement rejelail son pourvoi en cassalion, il voulait s'adresser au conseil du roi et faire soumeltre la decision a un aulre Parlemenl. L'audace de ses demarches produisil son effet. Les Valdahon elaienl deja depuis longtemps disposes a enlrer en negocialion ; mais ils desiraienl ecarter M me de Mon- nierde cetaccommodemenl. Mirabeau s'en elail indigne el avail declare qu'aussi longtemps qu'il ne serait pas libre, il refuserait d'enlendre loule proposilion ; depuis 1'impression de son Iroisieme memoire il elail plus hautain que jamais, G'esl alors que, subitement, son beau-frere Du Saillant arriva a Besancon pour Iravailler a un arrangemenl equilable. II avail ete depeche par son beau-pere forl emu de la senlence du Parlemenl. Mirabeau elail furieux de cette intervention gratuite ; il craignail, en effet, que 1'accord conclu malgre lui ful Ires desavanlageux pour lui. A la fin les efforts de son beau-frere aboutirenl a des condilions qui pouvaienl le contenler lui-meme aussi bien que les parents de Sophie. II fut decide que Sophie, separee de son mari, perdrail tous les droits emananl de son central de mariage el que, pendanl loule la duree de la vie de M. de Monnier, meme encore apres sa morl, elle reslerait au couvenl de. Gien. La jouissance du revenu de la dol el un douaire annuel de 1200 livres lui etaient accordes. Quant a Mirabeau, en echange de son acces- sion au traite, on renoncait a poursuivre le proces de seduclion el M. de Monnier voulait bien considerer de tous points la senlence du 10 mai 1777 comme non avenue. D'apres le lexle meme du Iraile, Thomme 184 LA VIE DE MIRABEAU qui naguere avail ete decapite en effigie apparaissait comme ayant souffert patiemment 1'emprisonnement de quelques mois pour assurer a sa complice une satis- faction. C'etait un grand triomphe. Si vous eussiez reflechi, ecrivait-il a Vitry, que M me de Monnier avail de plus que moi : 1 une evasion de la maison de son mari bien prouvee ; 2 la naissanced'un enfant aussi bien prouvee, apres dix-neuf mois d'absence, vous trouveriez mon accommodement miraculeux *. Sophie vit bientot tomber les lourdes chaines que le traite lui avait imposees : carle vieux Monnier mourut le 4 mars 1783. Mais, comme elle perdit aussi sa mere, elle resta pensionnaire du couvent de Gien, frequenta beaucoup des premieres families de la petite ville el des environs et se vit, non sans plaisir, recherchee du sexe masculin. Les relations qu'elle eut avec un certain M. de Poterat paraissaient devoir aboutir a un mariage lorsque le pauvre homme succomba a une maladie de poitrine. Sophie s'abandonna a un de ces acces de de- sespoir que Mirabeau lui avait deja connus bien des fois. Le 9 septembre 1789, dans la matinee, on la trouva dans sa chambre a coucherasphyxiee par un rechaud. Mira- beau etait alors, comme orateur de la Constituante, a 1'apogee de sagloire. Un de ses collegues a 1'assemblee, le cure de Gien, a qui son beau-frere, le docteur Isa- beau, avait fait part dela mort de Sophie, lui annonca pendant une seance comment sa compagne d'autrefois avait termine ses jours. II lut la lettre de malheur, pa- lit, sortil tout bouleverse et, pendant deux jours, il ne reparut pas a sa place*. La conclusion de 1'accord conclu a Pontarliern'avait 1 Mirabeau & Vitry. il juillet 1782, lettre qui manque dans le re- cueil de Vitry. (Lettres inedites de Mirabeau, etc. Paris, 1806). Diblio- theque de la ville de Geneve. 3 SAINTE-BEUVE, Causeries du tundi, IV, 50. CHAP. IX. PROCES DE PONTARLIER ET D*AIX 185 pas ouvert tout aussitot a Mirabeau les portesdesa pri son. L'acte original devaitetre d'abord homologue; il y eut tellement de lenteur que Mirabeau dut patienter encore quelques semaines. Lorsqu'il fut mis en liberte, au milieu d'aout 1782, il se montratriomphant pendant quelques jours dans les rues de Pontarlier et fit ensuite son apparition a Neufchatel a la stupefaction de ses amis. C'etait beaucoup oser : car il agissait a 1'insu et contre le gre de son pere.qui desirait le voir aussitot que pos- sible en Provence. Mais, selon son habitude, il se trou- vait completement a sec. Le pere, tourmente lui-meme par des preoccupations financieres, se refusait a lui rien preter ou a s'obliger pour lui en dehors de ce qu'il avait deja depense pour son voyage a Poritarlier. Mira- beau n'en avait pas moins, selon ses assurances, fait 12000 livres de frais pendant ce proc.es couteux, il etait reste debiteur de grosses sommes envers ses amis et ses avocats ; lemeilleurmoyen etait, a sesyeux, dechercher au plus tot un refuge sur le territoire etranger. Le gou- vernementde cette petite principaute vassalede la Prusse ne lui etait pas hostile; il avait deja eu 1'occasion de 1'eprouver. Aussi avait-il lieu d'esperer que la vente de quelques manuscrits a la Societe des imprimeurs de Neufchatel, Fauche et Vitel,lui procurerait un peu d'ar- gent. Us avaient deja edite V Essai sur le despotisme ; il pouvait maintenant leur offrir divers ecrits qui avaient vu le jour a Vincennes. II devait, il est vrai, deja depuis 1776, 2300 livres a Samuel Fauche, le proprietaire de 1'imprimerie de la Societe. Mais le creancier n'en serait que plus dispose a chercher, pour les ecrits de Mirabeau, un debouche rapide et lucratif 1 . A peine arrive a Neufchatel, il pria le conseil d'Etat de faire enregistrer dans ses proces-verbaux le 1 DAGUET, Mirabeau et ses e"ditcurs Neufchatelois en 1772, Mira- beau a Neufcbatel. Musde Xeufchalelois. 1887, 1890. 186 LA VIE DE MIRABEAU traite conclu avec le vieux Monnier, attendu qu'il im- portait asa reputation dans ce payset a la conservation de son honneur, que le resultat et la fin de ceprocesfus- sent connus partout ou les commencements avaient pu faire qaelque impression ' . Les affaires avec son editeur s'arrangerent alors si bien que celui-ci accepta trois de ses manuscrits et les fit imprimersansnom d'auteur, avec une fausse mention du lieu d'impression ou rneme sans cette indication. C'etait un usage commun d'en- voyer de Neufchatel a travers le Jura, et de faire entrer en France par contrebande, des livres prohibes. Mira- beau livra a ce genre de commerce un roman obscene Ma conversion , 1'ouvrage sur les lettres de cachet et les prisons d'Etat et enfin un ramassis d'anecdotes, de poesies et de compositions legeres relatives surtout a 1'histoire de la cour et du gouvernement de la France au xvm e siecle. Le titre etait allechant : F Espion de- valise. Les morceaux les plus importants de ce petit volume sont un eloge de Turgot et le conseil aux Hes- sois (cf. plus haut, p. 137). II y a tout lieu de croire que pour la composition de cet ouvrage decousu, Mirabeau utilisale bien d'autrui et notamment des ecrits de Bau- douin, un de ses compagnons d'infortune de Vincen- nes 2 . Un evenement plus important que ces entreprises de librairie se place a cette epoque de la vie de Mirabeau ; nous voulons parler du debut des relations qu'il se crea a Neufchatel. La petite ville etait pleine de refugies po- litiques que les querelles de partis avaient chasses de 1 Protocoles du Conseil d'Etat. 22 aoiit 1782. Archives d'Etat de Neufchatel. 2 Ma conversion, 1783 5. Des leltres de cachet et desprisons d'Etal. Ouvrage posthume compose en 1778. A Hambourg MDCCLXXXII. L'espion de'valise. Londres MDCCDXXXII. Cf. sur la question de 1'au- teur de ce dernier ecrit LUCAS DE MONTIGNY, IV, 80-83. DE LOMENIE, V, 462 et Biogr. universelle, 1821, art. Mirabeau. CHAP. IX. PROCES DE PONTARL1ER ET D*A1X 187 Geneve sur son territoire. Apres la longue lutte des Representants et des Negatifs Geneve avait ete pendant 1'etede Fanneel782 investiepar les troupes de la France, de la Sardaigne et de Berne. La place se ren- dit et tandis que les Negatifs attendaient de 1'appui du ministre Vergennes la realisation de leurs plans, les chefs des Representants decouragesquitterent la ville de plein gre oa par necessite. Deja de Pontarlier Mira- beau, dont les sympathies etaientacquises a lacausede- mocratique, correspondait aveceux '. Lorsqu'il lesren- contra eux-memes, il se presenta a eux comme un allie. II leur preditque la France obtiendrait la reunion des Etats-Generaux et qu'il travaillerait comme depute a la delivrance de leur ville natale 2 . Aucun des exiles ge- nevois n'entra en relations plus etroites avec lui qu'Etienne Glaviere. Tres verse, en sa qualite de ban- quier, dans les affaires commerciales et financieres, lance depuis des anneesdans le courantdela politique, ambitieux, communicalif, serviable, Claviere avait pour Mirabeau une valeur inestimable. Leurs rapports furent troubles dans la suite assez souvent et ils echangerent meme des paroles ameres. Mais ils se raccommoderent toujours;l'un ne pouvantse passer du grand nom de Mi- rabeau et 1'autre des grandes connaissances de Glaviere . Du Roveray lui aussi, disgracie comme procureur gene- ral de la republiquede Geneve, entra en relations avec Mirabeau qui, certainement, ne manqua pas de s'ins- truire aupresd'un jurisconsulteet d'un homme d'affaires aussi distingue. Dans cette societe genevoise vivait alors un compa- triote de Mirabeau, Brissot, qui, comme lui, faisait tra- 1 Mirabeau a Th. Rilliet. Pontarlier, 19 juillet 1782 (extrait d'une letlre de Rilliet a H. B. de Saussure s. 1. n. d. qui m'a ete cotnmuni- que" obligeamment par M. H. Edmond Pictet de Geneve). 8 DUMONT, p. 292. 188 L.A VIE DE M1UABEAU vailler les imprimeries de Neufchatel. Le monde n'ap- prit a bien connaitre cet ecrivain remuant que le jour ou Brissotins et Girondins devinrent deux expres- sions synonymes. Mais Mirabeaueprouva, sinon a cette epoque, du moins peude temps apres, combien pouvait etre utile, le cas echeant, la plume de 1'habile publi- ciste '. II se forma ainsi dans ce petit coin de terre une reu- nion remarquable d'hommes d'un esprit eminent. Tous comptaientsur 1'avenir, parce que tous etaient mecon- tents du present. Mais, parmi eux, personne n'avait moins dedroit que Mirabeau d'etre satisfait. J'attends tous les jours le tour de roue, ecrivait-il a Vitry, et tous les jours je recois unesecousse nouvelle etsouvent desa- greable. Le peud'argent qu'il avait obtenu jusqu'alors de son editeur avait fondu dans ses doigts. 11 ne savait rien offrir a ses nombreux creanciers que de belles pa- roles. De son pere, il n'avait a attendre que des repro- ches pour ses dissipations, s'il osait encore reclamer son secours, etla proposition qu'il faisait de s'expatrier sous la promesse d'une pension annuelle reussissait aussi peu que les jeremiades qu'il adressait aux Du Saillant. Alors il resolut de se tourner d'un autre cote. II ecrivit au ministre Vergennes. Celui-ci avait, il est vrai, autrefois demande son extradition aux Etats-Generaux. Mais dernierement il lui etait venu en aide dans le pro- ces de Pontarlier, comme ami de la f'amille Ruffey. Mi- rabeau lui exposa la situation et le pria de lever 1'ordre royal auquel il avait du se soumettre en quittant Vin- cennes. II etait completement lie a la volonte de son pere par la teneur de cet ordre. Mais 1'experience du passe lui avait suffisamment appris que celui-ci neplai- santait guere, quand il s'agissaitde dettes. S'il revenait en France, il n'etait pas sur de ne pas voir s'elever en- i BRISSOT, Mdmoires, p. 255 et suivantes. CHAP. IX. PROCES DE PONTARLIER ET D'AIX 189 core une fois entre lui et ses creanciers les murs d'une prison. Trente-huit lettres de cachet, disait-il, avec une forte exageration, ont deja frappe ma famille ; j'ai ete la victime d'une partie de ces ordres ; je ne saurais me resoudre a 1'etre du trente-neuvieme. II desirait obtenir par la reponse du Ministre 1'assurance que le spuverain ne sevirait plus contre lui sans 1'entendre et il lui demandait de faire des demarches pour ame- ner son pere a des sentiments plus justes. La conclu- sion de cette epitre supplicatoire etait conforme a son audace habituelle : il laissait entrevoir a Vergennes, comme premier temoignage de reconnaissance un avis important sur les affaires de Geneve 1 . En effet, bientot apres arrivait a Paris un gros me- moire de Mirabeau, compose tout en faveur de ses amis de Geneve, et malgre toutes les flatteries dont il etait emaille, si franc et si reflechi, qu'il dut singulierement ebranler son lecteur eminent. Le conseiller volontaire engage Vergennes a ne pas laisser 1'emigration gene- voise gagner d'autres pays. 11 1'exhorte a rappeler les troupes qu'il a envoyees. II lui dicte d'avance les paroles de conciliation qu'il devra prononcer. II parle avec lui comme avec un egal, comme un homme d'Etat a un autre, et setransforme de suppliant en protecteur 2 . Mi- rabeau n'atteignit pas son but. Sous la protection des armes etrangeres, 1'aristocratie fut retablie a Geneve et les amis de Mirabeau resterent exiles. Mais Vergennes ne dut pas oublier 1'homme qui savait unir a tant de serviabilile un pareil don d'observation. 1 Mirabeau ft Vergennes, 29 sept. 1782. Arch. nat. K. 164 imprim6 dans 1'app. VI. 2 Mernoire de Mirabeau a Vergennes, ecrit de la main d'un copiste avec la mention autographs : Neafchatel, 8oct. 1782. Arch, dtrang. Geneve, vol. 93 avec une autre preface que celle donne"e par Lucas de Monligny, IV, Hi- 139. (II y a la aussi par erreur au cornmencement ; 4 nov. au lieu de 4 oct ). J90 LA VIE DE M1RABEAU Gependant le vieux Mirabeau avail fait une petite concession formelle, non sans ceder peut-etre a quel- que influence etrangere. II se croyait, il est vrai, non seulement le droit, mais meme le devoir en sa qualite de pere et surtout en celle de curateur institue par jus- tice , d'attaquer toutes les obligations que son fils avail contractees depuis qu'il elait place en curalelle. II con- sentit cependant afaire une exception pour deux crean- ciers de Ponlarlier dont 1'un etait Michaud. 11s devaienl elre payes sur la parl d'herilage que le debiteur rece- vrait un jour de lui et le pere placait tous ses biens en gage. Gette combinaison ne desinleressail sans doute pas les creanciers ; mais Mirabeau crut pouvoir nean- moins conciure des paroles de son pere que sa rentree en France ne serait pas le premier pas vers une nouvelle prison. 11 annonca a Vergennes, pour enlever au mar- quis tout pretexte de ressentiment, qu'il parlail pour la Provence ; il lui demandail seulement encore une au- dience avant qu'on ne lancat centre lui une lettre de ca- chet et il se recommandait a sa protection puissante ! . Mirabeau etait sur le point de quitter Neufchatel lors- que Samuel Fauche se plaignit aupresdu Conseil d'Etat que des sommes pretees depuis 1'annee 1776 ne lui avaient pas encore ete rendues. Fauche declarait n'avoir rien pu obtenir de la femme de Mirabeau ni de ses pa- rents et demandait la saisie des effets du debiteur. Le Conseil d'Etat tint compte cependant de la nature des titres produits et rejeta la demande de Fauche 2 . Une autretempete s'eleva lorsque Mirabeau avait deja tourne le dosa la Suisse et cette fois ce fut Le Noir,son ancien pro- 1 Le mar.juis de Mirabeau k son fils, 25 sept. 1782 CGopie), Mira- beau a son pere, 3 oct. 1782 (Gopie, imprimee dans 1'app. VII), Mi- rabeau a Vergennes, 3 oct. 1782. Arch. nat. K. 164. 1 Protocole du Conseil d'Etat du 10 oct. 178^. Archives d'Etat de Neufchutel. CHAP. IX. PROCES DE PONTARLIER ET D'AIX 191 tecteur, qui la souleva. Le Noirsavait peut-etre bien que Mirabeau avait depuis longtemps 1'intention de lui de- dier la seconde partie de son livre sur les lettres de ca- chet et les prisons d'Etat. Get hommage ne pouvait que lui deplaire, en sa qualite de chef de la police : aussi n'en mit-il que plus d'empressement a avertir le comte de Vergennes que ce livre devait etre introduit en con- trebande de Neufchatel en France. II etendit sa denon- ciation au roman obscene de Mirabeau Ma conver- sion , passa cependant sous silence le nom de 1'auteur qu'il n'ignorait pas et ajouta a la liste 1' Espion de- valise , ouvrage ecrit avec une audace inadmissible contre la cour et lesmembres du Conseil. Vergennes transmit aussitot la plainte a 1'ambassadeur de Prusse a Paris, M. de Goltz, et colui-ci, de son cote, fit donner 1'ordre auGonseil d'Etat de Neufchatel de prendre toutes les mesures necessaires pour empecher la publication de ces livreset pour detruire les manuscrits. A Neufchatel cependant, a la suite d'une enquete, on ne trouva a la fin d'octobre aucune trace de Tim- pression des deuxderniers ouvrages. Quant au livre sur les lettres de cachet, les imprimeurs Fauche, Favre et Vitel reconnurent avoir expedie deja en septembre 9 000 exemplaires de la premiere partie et 4 000 de la seconde, le jour ou la justice avait defendu de continuer Fim- pression et la vente. Sollicites de divers cotes, ils don- nerent aussi les adresses des libraires etrangers, sauf des Francais, et pretendirent avoir rendu chaque fois les manuscrits au comte Mirabeau Que 1'impression eiit ete poussee au mepris de la censure, ils ne pouvaient le nier. M. de Tribolet, lecenseur en titre, fut etfraye de constater par une lecture tardive que 1'auteur avait tente d'aneantir la religion en la faisant envisager comme une invention humaine et semblait, de plus, inviter les Francais a mettre des bornes a 1'autorite pretendue ab- solue de leur souverain. L'affaire prit meme la tour- 192 LA VIE DE MIRABEAU nure (Tune question de haute politique, les demarches spontanees du Conseil d'Etat de Neufchatel devant etre consideraes comme une confirmation des relations ami- cales qui unissaient les deux cours de France et de Prusse. Aussi Frederic-le-Grand, quand le cas vint asa connaissance, ne manquapas de temoigner son appro- bation complete par la bouchede sonministre, lecomte Finkenstein. L'ambassadeur de France a Berlin, le comte d'Esterno, avouait lui-meme qu'il etait impos- sible de parler d'une bagatelle avec plus d'importance. Cependant le roi se declara tres satisfait de voir que la punition des imprimeurs n'etait pas trop severe. Us s'etaient resignes a un emprisonnement de trois jours, et 1'apposition des scelles sur leurs presses leur avail fait eprouver des pertes considerables. On ne devait pas leur causer un prejudice plus long. Esperant que la punition si bien meritee que le Gonseil avait fait su- bir a ces imprimeurs les rendrait plus sages dans la suite, Vergennes demanda lui-meme la levee des scelles et 1'on se prononca a Neufchatel dans le meme sens . Mirabeaune s'inquietaguere detoutecette affaire dont il eut connaissance en Provence. 11 chargea, ilest vrai, le fidele Vitry de le faire defendre a Paris par des amis sursaupresdes ministres contrelescalomnies, tout en laissant entrevoir, dans son amour-propred'auteur, que 1'ouvrage a sensation sur les lettresdu cachet emariaitde lui.il etait d'ailleurssuffisamment certain que personne ne pourrait produire la preuve authentique de cette pa- ternite. II comptait aussi, avec beaucoupde raison, que le ministre ne s'attaquerait pas a un homme qui etait 1 Prolocoles du Gonseil d'Etat de Neufchatel 1782, oct. 21, 28 nov. 4, 5, 10, 18. Die. 2, 23, 30, 31. Archives d'Etat de Neufchatel. Le Noir & Vergennes, 11 oct. 1782. Vergennes ft Goltz, 17 oct. 1782. Goltz & Vergennes, 19, 3D oct. 1782. D'Esterno a Vergennes, 9 nov. 1782. Arch, etrang. Prusse Cf. Daguet 1. c. CHAP. IX. PROCES DE PONTARL1ER ET D'AIX 193 hors de saportee. Us savent bien declarait-il, effronte- ment, que je ne suis pas venu en Provence tout expres pour ecrire centre eux et que j'y ai quelque chose de plus utilea faire. Ce quelque chose de plus utile etait une tentative pour reconquerir sa femrae et avec elle la perspective de la jouissance de sa fortune. Dans ce but, il s'etait installe au chateau de Mirabeau aupres de son oncle qui, con forme men t a 1'ordre royal du 13 decembre 1780, avait recu du Marquis plein pouvoir de le garder chez lui. Le brave bailli s'etait longtemps defendu d'accepter la charge que son frere lui confiait. II avait fort peu de confiance en lacondescendance desMarignane. Lepere Marignane, flegmatique et desireux de vivre en paix, n'avait aucun desir plus vif que celui de garder sa fille aupres de lui a Aix. Gelle-ci menait alors la vie la plus joyeuse, se montrait dans les concerts, les bals et les theatres d'amateurs et se laissait faire la cour. Elle ne songeait nullement a echanger cette existence agreable centre la vie commune avec un homme dont le passe etait aussi mauvaisque celui de Mirabeau. Ellese voyait fortifiee dans ces sentiments par ses parents qui ne voulaient pas laisser sortir leur fortune de la famille. Le bailli memenepouvaitpardonnerason neveu quelques- uns de ses mauvais tours. II n'avait, lui aussi, aucun desir de le retrouver et sa presence lui faisait craindre quelque scandale. Mais quand il le revit apres un aussi long temps, le sang de la famille parla en lui. 11 fut heureuxde voir que les gens de ses terres patrimoniales saluaient tres affectueusement le fils de la maison, bien qu'il leur dut encore beaucoup d'argent. II trouva son hote digne de tout eloge, conciliant, tout pret a entre- prendre une nouvelle vie, et sa nature sauvage lui parut beaucoup plus que jadis domptee par la raison. 11 etait dispose a faire, par lettres, toutes les demarches possi- bles en safaveur aupres de la Comtesse. STERN, Mirabeau, I. 13 194 LA VIE DE MIRABEAU Malheureusement c'elail peine perdue. Mirabeau avail, il est vrai, prepare assez habilement lacampagne qu'il voulail mener. Deja, dans un des memoires qu'il avail composes a Ponlarlier, il avail parle de 1'epouse aimable, indulgenle que le ciel lui avail donnee dans un lemps oil il en elail peu digne. II avail pris soin de lui faire lire ces mols a Aix. Les premieres lellres qu'il adressa du chaleau de Mirabeau a sa femme el a son beau-pereelaienl ecriles sur le meme Ion. II avail appris par experience qu'il n'y a poinl de bonheur sans le bonheur domeslique. La Comlesse seule pouvail em- bellir desormais sa vie empoisonnee par Irop d'erreurs el de revers. Cependanl apres un long inlervalle qui s'ecoula jusqu'a 1'arrivee d'une reponse, les lermes el la forme de celle reponse couperenl courl la come- die. On repoussail froidemenl la lenlalive de rap- prochemenl. Mirabeau chercha a soulenir que la fille n'agissail pas volonlairemenlelque le pere 1'avail forcee a lenir son mari a 1'ecarl. Kile menaca ensuile de s'appuyerdusecours des lois pour mainlenirsa liberle. G'esl en vain qu'il s'inslalla a Aix en decembre. La maison des Marignane lui elail fermee : ses souhails empresses de nouvel an reslerenl sans reponse ; une derniere lellre a sa femme lui ful relournee sans avoir ele ouverle. Si Mirabeau nevoulail pas avoir fail un voyage inulile, il devail lenler la voie de la j uslice. La famille Marignane savail combien le vieux Mirabeau s'opposail a celle en- Ireprise. D'apresles declaralionsdu bailli, M me de Pailly lenail la jeune Gomlesse au couranl des inlenlions du Marquis el la forlifiail dans son opposilion. Personne en effel, ne savail mieux que le Marquis ce qu'un proces coulail d'argenl el de reputalion. Gelui-ci menacail d'etre le couronnemenl de loul le passe. Selon loule probabilile, la famille Marignane se servirail avec profil des lellres qu'il avail ecriles aulrefois, lellres ou il represenlail CHAP. IX. PROCES DE PONTARL1ER ET D ? AIX 195 son ills comme note d'infamie et perdu pour toujours et declarait la Gomtesse digne d'etre enfermee dans une maison de fous si elle consentait a pardonner au mise- rable sans le consentement de son pere. En outre, la famille Marignane, alliee par les liens du sang ou de 1'amitie a toute la magistrature, trouvait dans le Parle- ment d'Aix un appui serieux, et de leur cote les gens de robe avaient eu assez souvent a se plaindre de Mira- beau. Tout ce que le vieux Marquis pouvait prevoir n'etait que malheur. II se plaignait fort de M. Honore qui ne cherchait qu'a faire du bruit d'autant plus que le livre sur les lettres de cachet avec les anecdotes per- sonnelles qu'il contenait lui etait tombe sous les yeux. G'est de la folie seditieuse et dechainee, declarait le pere. Gependant, tous ses efforts pour amener a la con- ciliation sa belle-fille etaient inutiles. Le bailli le pressa d'autoriser une action judiciaire, puisqu'il ne restait plus d'autre ressource. Le pere se decida enfin, mais a contre-cceur, a laisser 1'affaire suivre son COUPS. Mirabeau ne meconnaissait pas un seul instant la dif- ficulte de sa tache. Ses adversaires avaient forme con- tre lui une ligue puissante. Us cherchaient a repandre dans toute la province autour de son nom tout le mal imaginable. Us pouvaient d'ailleurs comptersur les bonnes dispositions de lajustice. Quant a lui, il se trou- vait presque seul, charge des antecedents d'une vie tristement celebre, et il se voyait a Aix tenu a 1'ecart comme un lepreux par ce qu'on appelait. la bonne so- ciete. II considerait cependant son echec comme im- possible. Il etait certain que Ton ne pourrait trouver aucun motif legitime de separation pendant le temps qu'il avait vecu avec sa femme ; quant aux annees pos- terieures de sa vie orageuse, il se sentait arme par Tissue du proces de Pontarlier. Des extraits faits avec soin de vieilles lettres de sa femme qu'il fit imprimer devaient montrer a tout le monde les bons termes dans 19G LA VIE DE MIRABEAU lesquels il avail vecu avec elle. En outre, il esperait en son genie, en son autorite sur les hommes, en cette eloquence irresistible qu'il sentait en lui. II demanda done au lieutenant general de la senechaussee d'Aix d'inviter la Comtesse a rentrer dans les trois jours au domicile de son mari. La Comtesse refusa. Lorsqu'il re- nouvela sa demande, elle fit une plainte en separation et demanda 1'autorisation d'habiter sous le toit paternel. Sur cette question peremptoire, les debats oraux s'enga- gerent. Mirabeau demandait que sa femme se retirat dans le silence d'un couvent jusqu'a la conclusion de I'affaire, si elle ne voulait pas partager provisoirement son domicile. 11 reussit, dans ces debats preliminaires, a presenter 1'affaire sousle jour qui lui etaitle plus favo- rable. Le 20 mars 1783 fut, commeon 1'a dit avec raison, un grand jour dans 1'histoire de 1'eloquence francaise '. Mirabeau, accompagne de son avocat Jaubert, qui de- vait etre plus tard membre du Tribunal, parut devantle tribunal du senechal. Le discours qu'il lut emut meme son beau pe re present aux debats 2 . 11 jeta un trouble profond dans 1'assistance. On vitdansl'orateurlavictime qui, apres avoir supporte patiemment le regime de 1'arbi- traire et de la tyrannic paternelle, defendait maintenant lebon droitdesa cause contre une coterie aristocratique. On oublia ses fautes. L'on admira la facilite avec laquelle 1 JUSTIN SELIGMAN, Mirabeau devant le parlcment d'Aix. Paris, Alcan-Levy, 1884, p. i9. L'auteur se trompe quand il ecrit : C'est 'ce jour-lei que pour la premiere fois Mirabeau a pris la parole en pu- blic. Cf. plus haul p. 474. 8 On ne peut pas s'en rapporter aux propres affirmations de Mira- beau, rnais on a celles d'un de ses adversaires, M. de Montm^yan. 'Cf. Jolt/. 1. c. A cote" du livre de Joly se placent les extrails des pieces du proces chez Vitry, GDIBAL, Mirabeau et la Provence en 1789, Paris, 18^7. Premiere partie, MKJAN, Causes cdlebrcs, VIII, 1810. Gf. CH. FURBY, Les plaidoyers de Mirabeau decant la sdndcltausse'e d'Aix el le parlement de Provence, Aix, 1892. CHAP. IX. PROCES DE PONTARL1ER ET D'AIX 197 il changeait de ton ; les paroles affectueuses el tou- chantes qu'il prononca sur son Emilie si tendre, si douce, si sensible, dominee malheureusement par une influence etrangere ; le pathetiquesaisissantavec lequel il evoqua 1'ombre du petit Victor, leur enfant defunt, enfml'ironie fine qui lui servit a detruire les arguments de la partie adverse. Le jeune avocat qui repondit a Mirabeau n'etait rien moins que Portalis qui, quelques annees apres, eut une si grande part dans la redaction du Code civil. Le hasard mit en presence ces deux hommes qui eurent le premier rang Tun dans 1'ceuvre de destruction de 1'ancienne France, 1'autre dans 1'oeu- vre de reconstruction de la nouvelle. Portalis fut alors battu par Mirabeau. La justice reconnut la proposition de celui-ci bien fondee : la Gomtesse devrait demeurer itale du duche du meme nom, ou il rencontra le prince de Rohan- Guemenee, exile a la suite d'une banqueroute fraudu- leuse. 11 s'en fallut de peu qu'il ne se fit le defenseur de cette victi me de sa legerete et des fraudes d'autrui; CHAP. X. MIRAHEAU EN ANULETERRE ET AU SERVICE, ETC. 227 mais les amis du prince avaient encore plus a craindre qu'a esperer dela langue d'un pareil avocat. Mirabeau trouva d'ailleurs d'un autre cote tant do travail qu'il ne pul plus consacrer une minute a ce prince insolvable. Lorsque son livre, decore d'une belle epigraphe de Perse et d'une preface violente, fut introduiten contre- bande a Paris, et qu'il tomba sous les yeux de Calonne, celui-ci exprima le voeu de voir faire quelques cou- pures, afm d'adoucir la critique acerbe de 1'arret du 24 Janvier. Mirabeau pretend avoir repousse cette demande avec fierte : Je poursuivrai, dit-il, jusqu'au tombeau toute loi retroactive. Et il ajoute que la vic- toire lui resta et que la vente du memoire fut autorisee ofOciellement '. En tout cas, le ministre fit cette fois 1'experience que Thorn me qui portait le titre de comte et ses auxiliaires de la bourgeoisie n'etaient pas a mepriser. II le chargea d'ouvrir le feu contre cette banque de Saint-Charles qui le genait si fort, lui four-nit des materiaux et couvrit les frais. Au dire de Mirabeau, dix jours lui suffirent pour composer un in-octavo assez gros 1 . 11 n'y a larien d'impossible : car Brissot raconte dans ses memoires que le travail avait ete commence depuis longtemps par Claviere et lui, et meme, que quatre a cinq feuilles etaient deja imprimees. Mirabeau en aurait eu con- naissance, il aurait fait prier les auteurs par Galonne de lui confier leur ouvrage, aurait mis Fargent 1 De la Caifse d'Escompte par le comte de Mirabeau, Londres, MDCCLXXXV. * De la Uanque d'Etpagne, dilede Saint-Charles par le comte de Mira- beau, 1785. Dans son ecrit dirige contre Beaumarchais, Mirabeau dit Iui-ra6me (p. 10) : M. Glaviere est 1'auteur d'un memoire sur la Banque de Saint-Charles qui a servi de base a mon ouvrage sur cet important sujet. Gf. sur la banque de Saint-Charles le livre de Buumgarteii : Geschichte Spaaiens zar Zeit der franzosischea Re- volution, p. 381 et suivantes. 228 LA VIE DE M1RABKAU dans sa poohe et Glaviere se serait vn force de payer les frais d'impression. D'apr6s ces renseignements, a part quelques-unes de ces sorties dont il avait le secret et le choix de 1'epigraphe, tiree cette fois de Juvenal, la part personnelle de Mirabeau n'etait pas tres consi- derable. Personne n'ignorait d'ailleurs que sous son nom se cachaient d'autres collaborateurs. On nommait Panchaud parmi ceux qui 1'avaient aide dans son travail sur la Caisse d'Escompte. 11 avait, declare Mirabeau dans 1'avertissement du nouveau livre, prete souvent sa plume, mais jamais son nom. Gette phrase meme etait, d'apres les declarations de Brissot, la propriete de Glaviere a qui la preface entiere nurait appartenu. Avec ses sorties impetueuses contre le monstre devorant des monopoles , auquel avait abouti cette banque entre les mains de Cabarrus, le nouveau Law , et avec ses considerations sur 1'avenir incertain de cette institution, le livre produisit a Paris une im- pression si profonde que les actions de la banque de Saint-Charles baisserent presque demoitie. II y avait, il est vrai, une serieuse contradiction, a conjurer dans cet ouvrage les gouvernements eclaire"s de hater la grande revolution de la liberte du commerce et d'autre part a les engager a ne point souffrir les speculations tendant a precipiter les capitaux des na- tions dans une banque etrangere. Mais pour Calonne, il s'agissait uniquement du resultat pratique. 11 ne voulait pas cependant paraitre aux yeux du monde favoriser les adversaires de la banque de Saint- Charles, d'autant plus que le memoire de Mirabeau avait ete interdit en Espagne et que 1'ambassadeur d'Espagne a Paris avait depose aupres de Vergennes une plainte contre 1'auteur . Les administrateurs de la 1 Cela ressort du Tableau raisonne de I'c'tat acluel de la Banque de Saint-Charles. Amsterdam, 1786, p. 5. CHAP. X. MIRABEAU IN ANGLETERRE ET AU SERVICE, ETC. 229 Gaisse d'Escornpte se sentaient aussi partiellement atteints, notarnment ce Le Coulteux de la Noraye qui agissait comme agent de la banque de Saint-Charles. Deja ce dernier avail laisse echapper centre Mirabeau des paroles aigres qui lui attirerent une reponse empreinte de dedain et d'ironie, ou 1'auteur adressait a la Caisse d'Escompte meme de nouveaux reproches '. Deux jours apres, le livre commande par Calonne sur la banque de Saint-Charles fut interdit par arrete du conseil comme etant 1'ouvrage de 1'un de ces parti- culiers qui se hasardent a ecrire sur des matieres im- portantes, dont ils ne sont pas assez instruits pour pro- curer au public des connaissances utiles. Calonne ne voulait cependant pas rompre ses relations secretes avec ce particulier . II lui assura, si 1'ambassadeur d'Autriche etait bien renseigne, une indcmnite de (3000 livres et traita avec lui pour la composition d'un nouveau travail qui aurait pour sujet les emprunts d'Etat. Mais la lettre aLe Coulteux dela Noraye fut aussi condarnnee par un arret du conseil du 24 aout, bien que les epreuves eussent ete vues de Calonne et corrigees selon ses desirs. Mirabeau etait furieux de la maniere dont on le trai- tait. Cependant il ne desirait pas lui non plus rompre avec Calonne, dont ramabilite a son egard lui laissait toujours esperer pour 1'avenir une recompense durable, quelque poste qui repondit a son ambition. Avec le temps il put s'apercevoir qu'on le bercait simplement de belles paroles. En outre il condamna conformement a 1 Leltre du comle de Mirabe.iv. a M. Le Coulteux de la Noraye sur la Banque dc Saint-diaries el sur la Ciisse d'Escompte. A Bruxelles 1785. Le P. S. est date Paris, 15 jnillet 1785. La lettre esl done anterieure a la premiere decision du conseil centre Mirabeau ; ou on devrait admettre qu'il 1'avait antidalee. J'cmprunle quelques de- tails ci la de"peche de Mercy a Kaunitz du 12 aout 1785. Archives de Viennc. 230 LA VIE DE MIRABFAU ses principes une nouvelle immixtion du gouvernement dans les affaires de bourse projetee par Calonne. Enfin, a la suite de la derniere campagne lilteraire de cette annee 1785, il se heurta si violemmenl avec Calonne que 1'union des deux hommes se rompit pour quelque temps completement. Cette fois il s'agissait de la Compagnie privilegiee des eaux de Paris. Claviere, peut-etre aussi Panchaud, avail un interet capital a la baisse de ses actions. Que le premier ait de nouveau prete sa plume a Mirabeau, c'est a peu pres certain. Mais Panchaud et Claviere n'etaient deja plus en bons termes avec Galonne ; celui-ci effraye par les ottaques de ses ad- versaires de la haute finance, voulait se reconcilier avec eux. En outre, il souhaitait personnellement la hausse, lui et beaucoup de courtisans possesseurs d'un assez grand nombre d'actions de cette societe. Mira- beau tomba done dans un guepier, lorsqu'en automne, dans un ecrit soi-disant imprime a Londres et intitule Sur les actions de la Compagnie des eaux de Paris , il dissuadait le pere de famille credule de croire que Tor du Pactole roulerait dans ces canaux destines a distribuer de 1'eau dans Paris '. Calonne se tourna tout d'abord vers Claviere et le fit prevenir par le lieutenant de police. Lorsque Mirabeau revendiqua la paternite de 1'ouvrage, il lui fit savoir par le due de Lauzun qu'il avail blesse de grands et tres hauts personnages et que s'il pechait encore, il devait s'attendre a une punition severe. Mirabeau eut encore une entrevue avec lui ; mais Tissue ne fut pas de nature a le satisfaire ; il fit en consequence des pre- paratifs pour executer un plan qu'il nourrissait depuis 1 Sur les Actions de la Compagnie des eaux de Paris. Par M. le comic de Mirabeau. A Londres 1185. L'exemplaire de la bibliotheque de Neuf- chalel contient des corrections manuscriles quime paraissentemaner de la main de Mirabeau. CHAP. X. M1RABEAU EN ANGLETERRE ET AU SERVICE, ETC. 231 longtemps deja ; il s'agissait de quitter Paris et dans un nouveau voyage d'apprendre a connaitre les cours du nord de 1'Europe. Son premier but de voyage etait la resi- dence de Frederic ; il voulait, comme il le disait plus tard, s'epargner le regret d'avoir ete le contemporain d'un si grand homme sans 1'avoir connu. Cependant, avant de se mettre en route, il fit imprimer encore un ecrit ou il attaquait un des principaux actionnaires et un defenseur de la Compagnie des eaux et de son organisation. Ge n'etait rien moins que Beaumarchais, deja arrive au faite de la renommee comme publiciste, comme poete et comme homme d'affaires. Us n'etaient pas etrangers Tun pour 1'autre. Mirabeau avait tout der- nierement demande a 1'aimable millionnaire de lui preter 12 000 livres, ce que celui-ci avail, il est vrai, refuse dans les termes les plus courtois. Lorsque 1'au- teur du Figaro entreprit de refuter 1'ouvrage sur la compagnie des eaux, beaucoup de points faibles ne lui avaient pas echappe dans la brochure de Mirabeau. 11 avait formule sur 1'avenir de cette entreprise d'utilite publique des pronostics de pure imagination il est vrai, maisbien plus exacts cependant que ceux de Mirabeau. 11 ne s'etait pas fait faute de suspecter les desseins de Mirabeau en le representant comme un ecrivain a la solde des joueurs a la baisse et de faire sur son nom de mauvaises plaisanteries, au milieu desquelles s'interca- lait tant bien que mal un eloge a moitie ironique de son style. G'etait a la verite plutot le style de Claviere. Si Beaumarchais avait avec sa bonne humeur habituelle donne quelques coups de battoir, Mirabeau lui repondit par des coups de massue. On le voit ici fidele a 1'epi- graphe tiree de Tacite, prendre le ton d'un moraliste in- digne et signaler les points noirs de 1'existence ante- rieure de ce chevalier d'industrie, reprocher ses detours a maitre renard et arracher a 1'intrigant de cour la palme des martyrs. 11 maltraile aussi le 232 1A VIE DK MlRAIiKAT poete qui change la scene comique en ecole de mau- vaises mceurs, outrage tous les ordres de 1'Etat, toutes les biensearices. Quant a lui, il s'enveloppe dans la tcge du patriote qui detourne ses concitoyens d'encou- pager de folles speculations. 11 se presente comme le defenseurde ces classes populaires, nombreuses et sans ressources qui ne pourront payer 1'eau que les action- naires privilegies et cupides leur vendent si cher. Son principal but est d'etre 1'apotre de la verite pour faire oublier ainsi les erreurs de sa jeunesse. Au milieu de toutes ces tirades, rien ne devait etre plus comique pour les inities que de voir 1'auteur reprocher & son adver- saire son amitie et ses relations epistolaires avec le li- belliste Morande. G'etait ce meme Morande que Mira- beau avait a. Londres invite si cordialement a diner '. Le grand public qui se rejouissait manifestement de ce duel de deux celebres champions fut un peu etonne de voir Beaumarchais abandonner le dernier mot & son adversaire. Beaumarchais pressentait sans doute dans le puissant orateur une force superieure : le renard etait trop prudent pour lutter ouvertement avec le lion. Plus tard tous deux se rencontrerent sans que la moindre rancune subsistat. Lorsque pendant la Revo- lution le couvent des Carmes de Vincennes fut mis en vente et que tous deux eurent des vues sur lui, ils echangerent quelques lettres amicales. Mais dans les derniers jours de 1'annee 1785, Mirabeau etait tout 1 Reponse du comle de Mirabeau a l^crivain des Adrninislrateurs de la Compagnie des Eaux de Paris. A Bruxelles, 1785. Cf. L. DE LOM^NIE : Beaumarchais et son temps, II, 375 eUuivantes, et A. BETTELHKIM, Beau- marchais, Francfort 1886, p. 514-519. Dans un extrait d'une lettre de Beaumarchais a Vitry, de 1'annee 1799, que M. A. Beltelheim a eu 1'obligeance de nous communiquer (extraits de la collection parti- culiere de Charavay a Paris), nous lisons : Nous avons etc plus divises de sentiments que d'opinions. 11 revint a raoi et il y revint avec grace . Sur Morande, cf. suprap... note 1. CHAP. X. M1RABEAU EN ANGLETERRE ET AU SERVICE, ETC. 233 fier de sa victoire. 11 pouvait considerer comme un triomphe qu'aucun des membres du conseil d'adminis- tration pour lequel Beaumarchais avail ecrit n'eut ose le poursuivre en depit des sollicitations de son adversaire. J'espere, avait-il ecrit avec ironie dans la preface de son dernier ecrit, qu'ils ne demanderont pas de ma bonte de sacrifice trop long de mes interets et de mon plan de voyage. Et sur cette sortie brillante, il disparut pour quelques mois de la scene. CHAPITRE XI VOYAGE EN ALLEMAGNE. MISSION SECRETE A BERLIN L'annee 1785 tirait a sa fin, lorsque Mirabeau, muni des recommandations du ministre Vergennes, accom- pagne de sa horde comme il disait, prit la route d'Allemagne. II emmenait avec lui M me de Nehra, le petit Lucas, un petit chien et les domestiques neces- saires. D'apresles apparences on auraitdit un voyageur aise : en realite, c'etait uri pauvre here habitue, par necessite, a vivre sur les poches d'autrui. Le voyage fut rempli d'aventures. On souffrit d'un froid intense et Ton essuya deux coups de pistolet tires dans 1'ombre, apparemment par une troupe de brigands, entre Toul et Verdun. Apres de courts arrets a Nancy, Francfort et Leipsic, les voyageurs arriverent le 20 Janvier 1786 a Berlin et s'installerent a la Ville de Paris. Mirabeau etait deja une personnalite trop connue. pour que sa disparition de la capitale francaise n'eut pas fait sensa- tion. L'ambassadeur d'Autriche a Berlin jugea neces- saire d'en referer a Kaunitz : Quoique le but de ce voyage soit secret, il ne devait pas, pensait-il, rester longtemps cache ' . L'ambassadeur de France a Berlin 1 Mercy Kaunitz, 4 Janvier 1786. Archives de Vienne. CHAP. XI. VOYAGE FN ALLHMAGXE, ETC. 235 prit la chose avec moins de sang-froid. II ne fut nulle- ment satisfaitde Tarrivee deMirabeau, pas plusque des recommandations apportes. La plupart des Francais qui arrivaient lui donnaient sujet de meconlente- ment. Ou bien ils se laissaient aller, dans leur admi- ration pour tout ce qui etait prussien, a decrier 1'orga- nisation militaire francaise; ou bien, inversement, ils injuriaient les Berlinois de telle facon que des carac- teres moins flegmatiques, disait-il, ne 1'endureraient pas. 11 craigriait aussi que Mirabeau ne lui preparat de grands desagrements en faisant des dettes. Lorsqu'il entendit dire qu'au printemps le fils cadet de Y Ami des hommes viendrait pour prendre part aux ma- noeuvres, cette nouvelle lui arracha un cri de dou- leur : G'estbien assez du premier <. L'ambassadeur ne put cependant empecher Mirabeau d'obtenir ses entrees chez le prince royal et chez le comte Hertzberg ; il put s'assurer que le prince Henri trouvait de Tagrement a son entretien et que meme le grand roi, par une lettre amicale, lui avait accorde une audience. Mirabeau avait joint a sa demande d'au- dience un paquet d'imprimes, comprenant sans doute ses ecrits politiques et financiers des deux dernieres annees. Si, plus tard, il soutint que le roi 1'avait appele aupres de lui de son propre mouvement, ce fut une de ses exagerations habituelles. Ni comme homme, ni comme ecrivain, Mirabeau n'etait un etranger pour Frederic. Les ecarts et les souffrances de sa jeunesse etaient devenus celebres dans toute 1'Europe. Si peu que le prisonnier de Vin- cennes meritat d'etre mis en parallele avec le pri- sonnier de Kiistrin, on devait forcement se rappeler 1 D'Esterno & Vergennes, 24 janv. 1786. Reponse de Vergenncs, 8 fev. 1786. Arch, tfrang. Pour la suite je me sers encore des rapports de d'Esterno du 2 mars et du 18 avril 1786. 236 LA ME 1)E M1KABKAU que, dans Tun comme dans 1'autre cas, la main brutale d'un pere severe s'etail appesantie sur la vie du fils. D'autre part, Frederic comme souverain de Neuchatel avail du quelques annees auparavant s'occuper des ecrits de Mirabeau. II se rappelait la plainte que le gou- vernement francais avail alors elevee centre 1'impres- sion par Fauche el G h d'oeuvres offensantes. C'esl pour- quoi il ne negligea pas, par prudence, defairerechercher par Formey, le secretaire de son academic, quel etait le bul que poursuivail dans son voyage 1'auteur du livre sur les Lellres de cachet . Mais Frederic avail 1'ame Irop grande pour selaisser allarder longtemps a ces souvenirs. Le 25 Janvier 1786 le roi recut Mirabeau a Potsdam. Ces deux hommes qui en quelque sorle in- carnaienl deux siecles en eux se rencontrerent dans un des salons rococo de Sans-Souci. Mirabeau ful telle- menl enchanle de 1'audience, qu'il osa faire au roi des confidences sur ses projels d'avenir, projels qui, vrais ou faux, etaienl adroilemenl combines. Pendanl 1'audience il n'avail pu s'exprimer libremenl devanl des lemoins. Ce qu'il voulail dire, il le confia le len- demain au monarque dans une lellre Mon inlen- tion esl, je 1'avoue a vous seul, d'aller chercher de 1'emploi dans le pays que je connaisse qui ail le plus besoin des etrangers. Je pousserai done en Russie ; el cerles je n'aurais pas ele chercher celte nation ebauchee, el celte contree sauvage, s'il ne me paraissait que volre gouvernemenl esl Irop complete- menl organise pour que je puisse me flatter de devenir utiie a votre Majeste. La servir el non pas sieger oiseu- semenl dans des Academies eul, sans doute, ete la premiere de mes ambitions, Sire. Mais les oragesdema premiere jeunesse, el les deceptions de mon pays ont 1 La correspondance de Mirabeau et du Grand Frederic se trouve dans les QEuvres de Frederic, t. XXV, p. 321-328. CHAP. XI. VOYAU3 EX ALLEMAGXE, ETC. 237 trop longtemps detourne mes idees de ce beau dessein, et je crains bien qu'il ne soit trop tard. Mirabeau n'eut pas parle autrement s'il eut desire qu'on lui fit violence pour le retenir. Mais le vieux Fritz ne tomba pas dans le piege. II repondit par de simples compliments, exprimant 1'esperance de voir Mirabeau encore plus souvent. Gelui-ci commencait a s'accou- tumer a Berlin. Les cercles de la diplomatic etdu haut fonctionnariat furent les premiers a s'ouvrir devant le voyageur qui recevait bon accueil a la cour. M me de Nehra parle dans son journal des festins de ceremonie ouiletait convie, repas qui pour lui n'etaient pas de- pourvus d'attraits. Deja il rencontrait des hommes d'esprit et des savants dont il utilisa les relations autant qu'il put : c'etaient le secretaire de 1'ambassade d'Angleterre, Ewart, etle distingue Dohm, attache aux affaires etrangeres. Dohm etait apte mieux que per- sonne a lui eclaircir les preliminaires de la ligue des princes, le dernier grand succes de la politique de Frederic. 11 ne pouvait assez admirer comme ce Francais s'etait rapidement depouille de ses prejuges, quels immenses progres il avail fails dans 1'etude de la langue allemande et comme il s'etail efforc6 de s'ins- truire par les livres et par ses relations avec des hommes de toul elal, artisans aussibien que ministres. II possedait, dil-il, 1'arl dequestionner a un tel degre, qu'il est difficile d'en donner une idee a quelqu'un qui n'a pas ete habitue a sa conversation '. Mirabeau dut aussi maintrenseignemenlaux nombreux membres de la colonie francaise de Berlin. Le poete Louis Tieck se souvenait de 1'avoir vu, etant encore enfant, dans cetfce compagnie, alors qu'il visitait une taverne au- 1 Dohm sur Mirabeau, abstraction faile de ses Memoires, dans ses lettres a Bertuch, cditees par L. Geiger dans les Academische Blatter. -I, 13, 14. 238 LA VIE DE M1RABEAU dessous du Kreuzberg, surnommee la cave sombre l . Le spirituel Erman remplit Mirabeau d'enthousiasme pour les actes du Grand Electeur *. Le Marquis de Luchet, qui sur les recommandations de Voltaire avait recu la place de bibliothecaire et directeur de theatre a la cour du Landgrave de Hesse-Cassel, et qui avait passe ensuite au service du prince Henri, lui demeura depuis cetle epoque devoue de cceur et toujours pret a lui venir en aide. Chez le prince Henri, qui pendant un court sejbur a Paris quelques annees auparavant avait recu les hommages des Francais, Mirabeau se compor- tait comme un habitue de la maison ; il rejouissait le prince par le denombrement exagere des cinquante- quatre lettres de cachet dont avait use sa farnille et lui depeignait, au grand desespoir de d'Esterno, le triste etat des finances francaises. Mirabeau ne rencontra aucune difficulte pour pene- trer aupres des savants et des ecrivains. 11 sut profiter de ces relations pour corriger ses notions particulierement defectueuses sur les affaires prussiennes. De meme que Dohm, Nicola'i devint un de ses guides et conseillers. L' Allgemeine deutsche Bibliothek fut en tout cas pour Mirabeau, si apte a tout saisir, une vraie mine, bien plus encore que la Berlinische Monatsschrift. 11 put puiser a 1'aise dans les descriptions de pays et de voyages de Nicola'i. 11 examina 1'etat de la litterature d'alors avec les yeux du chef de cho3ur des rationa- listes de Berlin. De la provint sa haute appreciation de Lessing. Malgr6 quelques legeres reserves, il fit de celui-ci un brillant eloge comme il avait ete rarement donne a 1'auteur de la Dramaturgie de Hambourg d'en 1 Cf. 1'article de Guido Weiss, d'apres le recit de Tieck dans la G'a- zettede Franc fort, 1890, n 180. KOPKE, Tieck, I, 93. 2 ERMAN, Sur le projct d'une ville savante dans le Brandebourg, presente a Frederic Guillaume le GraaJ, 1792. Introduction. CHAP. XI. VOYAGE EN ALLEMAGXE, ETC. 239 recevoir de labouched'un compatriote de Voltaire. De la provint aussi son jugement contradictoire sur Kant qu'il proclamait un jour 1' un des plus grands pen- seurs de 1' Europe, pour soutenir a un autre moment qu' il s'etait perdu dans les speculations de la meta- physique la plus abstruse et que souvent il ne se com- prenait pas lui-meme ; de la enfin son erreur com- plete sur le caractere puissant de la periode du Sturm et Drang de la litterature allemande, dont il ose dire que ses fleurs se sont fanees avant d'etre epa- nouies. Personne ne pouvait mieux que Nicolai renseigner Mirabeau sur les tendances d'esprit de Moses Men- delssohn l . Get homme celebre etait mort un peu avant son arrivee. Mais 1'element juif de la societe berlinoise avait tiredeja trop de gloire de Mendelssohn, pour que Mirabeau n'eut pas a s'en occuper. 11 luiarriva d'enten- dre une de ces lecons de physique de Marcus Herz ou se pressait la haute societe. 11 fit une apparition dans le salon de la charmante femme de Herz, laquelle disait, bien des annees apres, qu' elle n' avait jamais entendu parler personned'une facon aussi ravissante , et Rahel, encore dans 1'adolescence, recut une extraor- dinaire impression de cet homme au visage couture par la petite verole, corpulent mais constamment en mouvement, dont les yeux sombres etincelaient comme des charbons ; de cet homme qui paraissait avoir beaucoup souffert et beaucoup discute. On remarque, dans le seul ecrit que Mirabeau ait fait imprimer pendant son sejour a Berlin, 1'influence de ceux qui de tons cotes lui donnaient des renseignements. Get ecrit traitait de Gagliostro, qui, mele au proces du collier de la reine et emprisonne, occupait au plus 1 Sur Moses Mendelssohn, p. 14-16, 41. DJ la Mon. prussienne, V. 192, 165. 2iO LA VIE DK M1RAKEAU haut point 1'attention du public parisien, ainsi que de Lavater, auquel les Berlinois et ceux qui partageaient leurs doctrines rationalistes n'avaient pas menage les attaques *. La malice du libelle de Mirabeau consistait en ce qu'il gardait encore beaucoup de mesure dans 1'expression de son jugement sur Gagliostro, lequel lui parait etre un simple extravagant, tandis que sur le comptede son admirateur Zurichois il s'exprimait en termes assez CPUS : Ge Lavater, doue sous les glaces du nord des plus bouillantes extases du midi, compose bizarre d'instruction et d'ignorance, de superstition et d'impiete, d'esprit et de demence ; devot et magicien ; galant et rigoriste; voluptueux et mystique; intrigant et studieux est gratifie d'une foule de remarques pleines de fiel, comme Mirabeau pouvait en emprunter aux journaux et aux pamphlets allemands qui lui etaient accessibles. Ge qu'il rapportait des relations de Lavater et de Sailer etait du a 1'information directe de Dohm et de Nicolai 2 . La verite se trouvait ca et la completement alteree. L'enthousiasme du celebre docteur evangelique pour les cures merveilleuses de Gassner et de Mesmer inspirait a Mirabeau le ridicule soupcon qu'il etait un instrument secret des jesuites. 1 Leltre du comte de Mirabeau a M... sur MM. Gagliostro et Lava- ter. A Berlin chez F. de la Garde, 1786 (termine le 25 mars 1786). Cf. la traduction allemande dans CAllgemeine deutsche Bibliothek. Appendice au volume 53-86, III 6 partie, p. 1608; voir p. 1607-1608, une critique. Une autre de Meister se trouve Corresp. litt. XIV, 395-400. Refutation : Lettre & M. le comte de Mirabeau au sujet d'une brochure centre M. Lavater a Francfort, 1786 (deux traductions allemandes. Francfort, Streng, 1786. Br6me, 1787, bibliotheque municipale de Zurich), et Schreiben an den Grafen von Mirabeau, von Johann Friedrich Reichardt, Konigl. Preuss. Gapellmeister. In Com- mission bei B. G. Hoffmann in Hamburg und bei Mazdorf in Ber- lin. (Preface : Berlin 6 sept. 1786). , 8 V. Une leltre de Dohm k Nicolai, 21 mars 1786, Bibliolheque de Berlin. Papiers de Nicolai, Vol. XV (je dois celte communication a mon ami L. Geiger). CHAI>. XI. VOYAGE EN ALLEMAUNE, ETC. 24 1 Mirabeaa termina son ecrit en reelamant une tolerance generale aussi bien pour les miserables charlatans et avenluriers qui se pressent autour des princes pour distraire par leurs jongleries leap attention des veri- tables sources de la prosperite publique , que pour les amis de la lumierequi cherchent a les demasquer et a contpariep leur honteux manege. La brochure de Mirabeau fut traduite en allemand, maisle traducteursansen rien direattenual'exagepation de quelques phrases, de celle pap exemple ou Mirabeau parlait des glaces du nord au milieu desquelles il avail place Zurich. Com me 1'ouvrage de Mirabeau, grace a la traduction, fut beaucoup remarque, les partisans de Lavater crurent devoir faipe quelque chose pour sa defense. Dans le courant de 1'annee 178(5 pa- rurent deux reponses k Mirabeau : L'une du Landgrave de Hesse-Homhourg, 1'autre de Reichardt, qui troqua volontiers le baton de chef d'orchestre contre la plume d'ecrivain. Reichardt a pretendu que la veritable raison de la rancune invetereede Mirabeau contre Lavater etait que celui-ci, presse a plusieurs reprises de donner au Francais une recommandation poup Gharles-Auguste de Weimar, aurait renvoye enfin un billet avec la sus- cription lettre de transport pour le comte de Mi- rabeau . Ge qu'il raconte plus loin d'un sejour de Mirabeau a Weimar est de pure invention. De meme le fond de 1'histoire racontee par Reichardt pourrait paraitpe oontestable. Dependant Mirabeau a lui-meme declare que par un Suisse de ses amis, qni connaissait son desir d'approcher de Goethe, il avait obtenu a Ber- lin une lettre de Lavater pour le souverain de ce mi- nistre. Seulement ce fait ne se serait produit que long- temps apres qu'il eut ecrit son ouvrage et la lettre aurait ete renvoyee par lui parce qu'il n'etait pas assez mo- deste pour croire que son nom avait besoin de la recommandation d'un Lavater. Quanta Lavater ce fut STER\, Mirabeau I. 16 LA VIE DE MIRAIJEAU plus tard qu'il epancha son coeur dans 1'appreciation physionomiste qu'il fit de Mirabeau d'apres le masque du grand orateur moule apres sa mort. Si Mirabeau n'avait pas ecoute de sages conseils, la brochure sur Cagliostro et Lavater eiit ete suivie d'un ouvrago d'un tout autre genre. Depuis son depart de France, Mirabeau s'etait occupe a dresser, sous forme de lettre publique adressee a Calonne, toute une liste 4'accusations centre ce ministre. A un recit de ses relations personnelles avec Calonne etait etroitement melee 1'histoire de I'administration des finances. II jetait a la face du ministre les plus violents reproches, il lui declarait la guerre et se targuait de le devoiler de telle sorte devant le roi et la nation, qu'il dut ignomi- nieusement abandonner son poste 1 . Le manuscrit du pamphlet avail ete envoye par Mirabeau a ses amis de Paris. Geux-ci, Talleyrand, Lauzun, d'Antraigues, Narbonne etaientsurun sibonpied avec Galonne, qu'ils empecberent 1'impression, dans 1'interet de Mira- beau. En meme temps ils firent comprendre au mi- niatre qu'il avait tout a gagner au silence d'un ecrivain aussi hardi et aussi habile. M. de Calonne, comme 1'e- crivit plus tard Mirabeau a son pere, trouva qu'il etait plus sur de m'employer, seule maniere de me muse- ler. Le ministre des finances s'entendit sur les moyens de 1'utiliser avec Vergennes, qui ne voyait aucun in- convenient a tolerer un surveillant secret a cote du representant officiel de la France a Berlin. Le prince Henri venait pr.ecisement d'exprimer le desir de voir dans un moment critique representer la France a Berlin par un homme done de plus d'energie et de plus d'habilete que d'Estemo. Le prince, a vrai dire, etait 1 L'original de la Lettrc du comte de Mirabeau a M. deCalonne, donl Lucas de Montigny avait fait imprimer une partie, se trouve mainteaant parrai les papiers do Mirabaau aux Arch, elrang. CHAP. XI. VOYAGE EX ALLEMAGNE. ETC. 243 bien loin de penser a Mirabeau 1 . Calonne neanmoins saisit 1'occasion aux cheveux. Mirabeau fut rappele a Paris pour recevoir de nouvelles instructions ; il con- siderait son prochain retour a Berlin comme si certain qu'il laissa sa horde dans cette ville. Avant son depart pour la France, Mirabeau desira prendre conge du vieux souverain dont les jours, il ne pouvait en douter, etaient comptes. Frederic, il est vrai,ne fut pas agreablement touche par ses importu- nites. Lorsque Mirabeau osa le prier d'intervenir en justice pour un banquier qu'il connaissait, le roi pres- crivit a son secretaire de repondre. Cela n'est point faisable : je ne puis me meler de cette affaire . Le comle d'Esterno rapporta que Mirabeau n'avait pu obtenir une seconde audience a Sans-Souci vers la fin de fevrier. II pretendait aussi savoir que Frederic dans une conversation de table, devant le ministre Heinitz, avail laisse tomber quelques paroles desagreables, a 1'adresse de son frere le prince Henri, a qui d'ailleurs, ajoutait 1'ambassadeur, la conduite effrontee de 1'etran- ger devenait a charge. Gependant lorsque Mirabeau fut pret a partir, le roi lui accorda, lors de son passage a Potsdam, le 17 avril, une longue audience de conge. Mirabeau trouva Frederic tres souffrant, assis dans un fauteuil, et accable par des suffocations. Frederic ne parlait plus qu'avec diffieulte, mais le charme de son entretien ravit et etonna son interlocuteur. La conversation roula surtout sur la question de la situa- tion des Juifs et sur la Tolerance. Le sujet interessait Mirabeau, car la brochure de Dohrn sur la reforme civile des juifs avait fait une profonde impression dans son esprit. II s'en etait deja servi dans son travail sur Cagliostro et Lavater, et il projetait d'ecrire quelque chose 1 DIEUDONNI-: TmfiBAULT, Mes souvenirs de vingt ans de sejour A Berlin, Paris, an XII, Vol. II, p. 193 et Vol. Ill, p. 276. 2i4 LA VIE DE MIUAUEAU sap Moses Mendelssohn et SUP ses copeligionnaipes. Je ne conseille pas aux fanatiques de se fpottep la, disait- il en songeant a 1'opinion exppimee pap Fpedepic. Un autpe sujet SUP lequel s'engagea la conversation etait analogue a celui que Schillepa tpaite dans les veps ma- gnifiques dedies au genie de la muse allemande. Poup- quoi, dernanda Mipabeau au roi, poupquoi le Gesap des Germains n'en a-t-il pas ete 1'Auguste? Poupquoi Fpede- ric le Gpand n'a-t-il pas daigne s'associep a la gloipe de la revolution litteraire, operee de son temps, la hater, la fecondep, aufdu deson genie, desa puissance? Mais, pepondit Fpedepic, qu'aurais-je pu faire aux gens de lettres allemands, qui leur valut le bien que je leup ai fait en ne m'occupant pas d'eux ? Plus tapd Mipabeau ajouta dans son ouvpnge SUP la monarchic ppussienne. En compapaison d'un tel bien, je regarde comme tres petit le malheur que la littepatupe allemande ait ete de- poupvue de 1'appui des gpands et des souvepains. 11 en est des lettpes comme du commepce; elles haissent la gene et la gene est la compagnie inseparable des gpands. Mirabeau se sepapa du philosophede Sans-Souci avec le sentiment qu'il ne le reverrait plus. II lui avail rendu hommage dans son ppemiep ouvrage 1'Essai SUP le Despotisme ; apres cet entpetien il garda dans son esppit une impression ineffacrable du plus grand reppe- sentant de 1'ancienne organisation de 1'etat. Dans un court sejoup a Brunswick, Mipabeau eppouva une desil- lusion : il n'y rericontpa pas le due Charles Guillaume Ferdinand, qui s'etait couvert de gloipe dans la paix et dans les combats. Toutefois il fit dans cette ville une connaissance dont il tipa les plus gpands profits. G'etait celle d'un ami de Dohm, nomme Mauvillon. Mauvillon remplissait les fonctions de major dans le copps des ingenieups et celles de ppofesseup de tactique au college Garolinum. Ses ancetres etaient opiginaires CHAP. X[. VOYAliK KX ALLEMAGNE, ETC. 245 de France, son pere meme etait natif de la Provence: toutes circonstances interessantes pour Mirabeau. Ce 1'ut aussi pour lui une heureuse surprise lorsqu'il con- nut les multiples efforts intellectuels de son nouvel ami. Mauvillon, a cote de ses travaux concernant la science militaire, avait etudie a fond dans sa jeunesse 1'economie politique et, soit comme auteur, soit comme traducteur, avait propage les enseignements desphysiocrates. Aces idees se rattachait etroitement sa polemique contre les ar- mees permanentes. Mirabeau partageait 1'enlhousiasme de Mauvillon pour une monarchic dotee d'une constitu- tion moderee, pour la liberte de penser et pour un rappro- chement pacifique de tous les peuples ; Mauvillon, avec son bagage d'experience et de connaissances acquises en dehors de Brunswick et dans differentes situations, devenait comme Claviere, Ghamfort, Dohm ettant d'au- tres une sorte de depot d'archives ou se satisfaisait 1'in- cessant desirde s'instruire de Mirabeau. Leur mariage d'ames, comme Mirabeau nomma unjour ces relations, devintbientottres favorable a une production litteraire. Les lettres de Mirabeau a Mauvillon, qui furent editees apres la mort du grand orateur par leur destinataire, en sont la meilleure preuve i . Arrive a Paris, Mirabeau trouva toute la ville en effervescence pour le proces du Collier de la reine . 11 fut temoin dela joie aveclaquelle le peuple accueillit la sentence du Parlement et put apprecier Timportance du desastre que 1'autorite monarchique venait d'eprou- ver. Dans ses rapports avec Galonne, il cacha tres sagement au ministre tout ce qu'il avait eu prece- demment sur le cceur contre lui. Le ministre, de son cote, se garda bien de lui faire mauvais visage. 11 parait meme hors de doute que dans leur conversation, il 1 Lettres du coratc de Mirabeau a un de ses amis en Allema- gne, MDCCXCII. 246 LA VIE DE MIRABEAU fut question de ces plans de reformes auxquels Calonne songeait alors et qui, six raois plus tard, devaient se faire jour a 1'Assemblee des Notables. A ces plans se rattachait une organisation d'assemblees pro- vinciales dans toutes les parties du royaume non pourvues d'etats. Une heureuse experience en avail ete faite par Necker dans le Berry et, la Haute-Guyenne, et il s'agissail de generaliser avec des modifications, les mesures deja prises. Aux assemblies provinciales devaient etre adjointes des assemblies de districts pour concourir, de degre en degre, a la repartition de 1'impot. Mirabeau se souvint qu'il avail en sa possession un document dont le contenu se rapportait a ce sujet. G'etait le memoire compose par Du Pont pour Turgot, memoire qui n'avait pu etre utilise (cf. p. 55). Mira- beau 1'avait obtenu a Vincennes de Du Pont en meme temps que nombre d'autres pieces et, selon son habi- tude, 1'avait copie. 11 n'hesita pas a presenter au mi- nislre la copie comme son osuvre personnelle, ce qui, a vrai dire, lui reussit assez mal. Car Du Pont n'eut pas de difficulte a prouver sa qualite d'auteur, et Brissot voulut a la meme epoque faire imprimer le fameux document qu'il avail su obtenir de Glaviere, a qui 1'oublieux Mirabeau lui-meme 1'avait communi- que a Neuchatel. Tout cela eut pour resultat d'amener de violentes querelles entre les bons amis. L'auteur des Lettres de cachet se laissa emporter jusqu'a menacer Brissot et Claviere de la Bastille. De retour en Allemagneil adressa encore a Talleyrand une lettre tres violente au sujet de cette affaire '. D'autres projets furent agites entre Mirabeau et Galonne ; plus tard 1 Cf. Une lettre de Mirabeau a Talleyrand, datee du'31 juillet (une partie de cette lettre est citee dans YHiatoire secr&te, I, 70). Arch. 4trang. V. cette letlre dans 1'appendice VII, BRISSCT, Memoires Ed. Lescure, 378-386. SCHELLE, Du Pont, 192-200. CHAP. XI. VOYAGE EN ALLEMAGNE, ETC. 247 dans ses rapports de Berlin, Mirabeau y fit allusion ; ils songerent entre autres choses a fonder une banque d'Etat, pour laquelle on esperait obtenir 1'argent prus- sien. Mais comme il etait probable que dans sa mission secrete Mirabeau donnerait ses avismoins sur les ques- tions fmancieres que sur les sujets de politique generate, on estima prudent de lui demander tout d'abord a titre d'essai, un memoire sur ces questions. C'est pourquoi il ecrivit Fesquisse, dalee du 2 juin 1786, sur la situation actuelle de l'Europe qui devint la preface des rapports diplomatiques qu'il fit imprimer plus tard. On trouve dans ces quelques pages une sorte de sup- plement a la brochure de Mirabeau sur la liberte de 1'Escaut . De merne que dans ce premier ouvrage, il y expose que les interets de la France et de la paix uni- verselle serontsauvegardes en imposant une digue aux ambitions de Joseph et de Catherine II. II croit aussi qu'une alliance franco-anglaise, ayant pour prelimi- naires un traite de commerce, ne doit pas etre mise au rang des choses impossibles. Ayant apprecie la situation a Berlin et convaincu d'y trouver Frederic Guillaume II a la place de Frederic, il se demande si le nouveau souverain ne va pas se voir oblige comme son predecesseur de prendre position centre les projets d'agrandissement de la puissance imperiale. Le fan- tome d'une triple alliance franco-anglo-prussienne se presentait a 1'imagination de Mirabeau, dont le but devait etre de garantir a chaque puissance 1'integrite de son territoire. Mais si en 1784 la faiblesse interieure de la France avait pu lui inspirer les plus facheux pro- nostics, en 1786 Thorizon lui apparaissait encore bien plus noir. 11 voyait sa patrie, malgre la richesse de ses ressources naturelles, reduite a une telle faiblesse par la ruine des finances de 1'Etat etpar le mecontentement du peuple qu'elle n'etait plus ni propre a maintenir LA VI K I)K MIHAI'.KAI la paix ni prete a soutenir la guerre. L'issue de la querelle entre 1'empereur et les Pays-Bas avail, quel- ques mois auparavant, rnontre cette faiblesse de la France, la puissance medialrice qui avail regie le differend. L'Escaul reslail ferme, il esl vrai, mais Joseph oblenail, oulre d'aulres concessions, une indemnite de dix millions de florins, donlla France paya desapoche presque la moitie. Ce dur sacrifice etail 1'une des clauses du Iraile d'alliance qui fut conclu enlre la France el les filats-Generaux de Hollande : reslail a savoir, si une lelle alliance n'allail pas preparer a la France, privee de forces comme elle 1'elail, de nouveaux desagremenls. L'Anglelerre se senlit aussitot alleinte par celte alliance. L'ambassadeur anglais a La Haye, Harris, pril, conformemenl aux vues de son pays, comme ligne de conduile, de defendre la cause du slalhouder avec encore plus de zele qu'auparavanl conlre le parli gouvernanl des Palriotes: en agissant ainsi il pouvail compler sur 1'approbalion complete de son gouvernemenl. Mais deja la lension enlre le parli orangisle el le parli palriole etail lelle qu'elle paraissail rendre presqu'inr evilable 1'explosion de la guerre civile. Rien ne pou- vail faire evanouir d'une facon plus cruelle le reve de Mi- rabeau louchanl une alliance anglo-francaise, que 1'ac- croissemenl de ces discordes qui menacaienl de forcer les deux puissances de 1'ouesl a une inlervenlion dans un sens oppose. On devail craindre aussi que la Prusse ne ful poussee dans le camp anlifrancais precisemenl par ces Iroubles de la Hollande. L'epouse de 1'heritier du slathouder, pour laquelle le parli des palrioles avail la haine la plus violenle, elail la niece du grand Frederic. Tanl que Frederic vivrail, la paix ne risquerail pas d'elre rompue, mais on se demandail si son successeur, qui elail en meme lemps le f rere de la princesse, saurail se monlrer aussi modere que son vieil oncle. Mirabeau CHAP. xi. YOYA<;K EN ALLEMAC.NE, ETC. apercevait de sombres images a 1'horizon. 11 groupa toutes les raisons qui pouvaient pousser le futur mo- narque prussien a une entreprise belliqueuse : la cons- cience de sa propre puissance ; la possession du plus grand general connu le due de Brunswick, peut-etre presse de cueillir des lauriers pour son compte ; un sentiment d'irritation centre les machinations de la France ; les solicitations auxquelles il serait soumis de la part de 1'Angleterre. Pour beaucoup de raisons il etait done evident que, de toutes les questions de poli- tique exterieure, 1'affaire bollandnise etait celle qui exigerait de Mirabeau la plus minutieuse attention. Toutefois, des la premiere ville allemande ou il s'ar- reta quelque peu, Mirabeau crut pouvoir donner des nouvelles moins inquietanles. 11 etait alors a Brunswick ou cette fois il rencontraleduc. L'accueilque le fameux prince lui fit ne 1'enchanta pas mediocrement, aussi traca-t-il du due un portrait plutot flatte. II voyait en lui le seul homme capable de prendre le timon apres la mort de Frederic et souhaitait ardemmerit qu'il put bientot reussir a gagner sur le successeur du grand roi une influence moderatrice. Dans une con- versation confidentielle le due 1'avaiten eflet eonvaincu qu'il etait lui-meme anime de pensees tres pacifiques. Mirabeau avait et6 completement surpris lorsque le due lui avait demande s'il estimait possible une alliance entre la France et 1'Angleterre, alliance dont le but serait d'assurer les possessions territoriales de chaque Etat en Europe. Mirabeau fut tout heureux d'entendre ses propres paroles repetees sans qu'il s'en doutat par le due, qui 1'assura encore que dans 1'ame de 1'heritier de Frederic ne vibrait pas la moindre fibre guerriere. Enchante de son sejour a Brunswick, Mirabeau se remit en route pour Berlin. Arrive a sa destination le 21 juillet, il eut a communi- quer des nouvelles relatives a la sante de Frederic. 11 250 LA VIE DE MIRABEAU crut que le roi vivrait encore jusqu'a 1'automne et il se rendit, au commencement d'aout, a une invitation du prince Henri, qui se trouvait a Rheinsberg. Mais des le 17 aout il avait a mander : L'evenement est con- somme : Frederic-Guillaume regne, et 1'un des plus grands caracleres qui aienfc occupe le trone est brise avec un des plus beaux moules que la nature ait jamais organises. Sa douleur fut plus profonde que celle du grand public. 11 accusa meme celui-ci de trop peu ressentir I'lmportance de cette perte, et d'eprouver meme un sentiment de soulagement. C'est done la qu'aboutissent tant de batailles gagnees, tant de gloire, un regne de pres d'un demi-siecle rempli de tant de hauls faits* 1 Mirabeau a plus tard supprime ces mots dans Tedition de ses rapports de Berlin, ayant insere la phrase dans son gros ouvrage sur la Monarchic prus- sienne de Frederic. II avait deja esquisse le plan de cet ouvrage et en avait cause avec Mauvillon. Avec 1'aide de cet ami instruit, a qui il envoyait lettre sur lettre pour qu'il se hatat, 1'ouvrage fut bientot entrepris, et dans un court delai une partie s'en trouva achevee. Ce dont Mirabeau se preoccupait surtout, ce n'etait pas de 1'ancien mais bien du nouveau roi. 11 osa s'offrir en Mentor avec une audace, comme il ne pouvait y en avoir que dans le siecle enthousiaste qui vit creer la figure ideale du marquis de Posa. Tout a fait a la ma- niere de 1'Ami des hommes , il adressa au jeune roi un discours plein divertissements et d'exhortations. Ge qui jusqu'alors n'avait ete que fiction dans les ouvrages du pere et du fils devint de la realite. La Lettre a Frederic Guillaume, programme de reformes aussi 1 Brouiilon original des depeches de Mirabeau, Arch, ttrang. a in- serer dans VHistoire secrete imprimee, I, 99. Cf. MIRABEAU : De la monarckie prussienne. La meme phrase revienl dans une lettre a Mauvillon : c'est un exemple de ces cas innombrables, 011 Mirabeau s'est copie lui-meme. CHAP. XI. VOYAGE EN ALI.KMACJXE, ETC. 251 bizarre par le fond que par la forme, fut remise au nouveau monarque, le jour de son avenement a la eouronne. La reponse de Frederic-Guillaume dafee du 20 aout, qui en accuse reception et qui en remercie 1'auteur d'une facon flatteuse, est un temoignage irre- cusable. Mais comme ce discours sous forme de lettre contient 62 pages dans Tedition imprimee plus tard, il est evident qu'il etait acheve depuis deja longtemps et recopie bien soigneusement au net pour le moment opportun. On ne se trompera guere en supposant que lorsque Mirabeau quitta Paris le manuscrit etait presque termine, et 1'affirmation d'un bon juge, selon laquelle Claviere aurait aide Fauteur, n'est pas sans va- leur 1 . L'audacieux donneur de conseils mettait a profit, en premiere ligne, tout ce qu'il avait vu, lu ou re- cueilli lui-meme dans ses voyages en Allemagne. Un ouvrage inedit qui ne manque pas de valeur, celui de Hertzberg, semble lui avoir ete fort utile 2 . Tous les materiaux qu'il eut a sa disposition, il les coula avec la virtuosite qui lui etait propre dans le moule de con- 1 Lettre remise a Frederic-Guillaume, roi regnant de Prusse, le jour de son avenement au trone par le comte de Mirabeau, Berlin, 1787. Dumont, p. 19 : Claviere lui avait donne lefond desalettreau nou- veau roi de Prusse ,cequi cependant est sans doule cxag(5re. Refu- tations : Der Brief des Grat'en von Mirabeau an des jetzt regierendcn Konigs von Preussen Majestat, nach der, von dem Herrn von Gros- sing (Staaten- Journal 1787, August), bekannt gemachten teutschen Uberset/ung etc. mit Bemerkungen eines miirkischen Patrioten. (Magnus Wilhelm von Arnim,conseil de la noblesse de I'Ukerniark et du cercle de Stolpe), Prenzlau, 1788. 143 pages in-12. Verleidigung Friedrichs des Grossen gegen den Grafen von Mirabeau, etc. von dem Hitter von Zimmermann. Hannover, 1788. 1 Je conclus ainsi d'apres le passage de la Leltre, p. 22, 23 et suivantes. RAXKE est du meme avis : Die deutschen Niichte und der Fiirstenbund. (Gf. OEuvres, XXXI, XXXII, p. 22, 197). PHILIPPSOX, Geschichte des preussischen Staaltwesens vom Tode Friedrichs des Gros- sen, I, 88, 89. LEHMANN, Scharnhorst, If, 75, 76. 252 LA VIK DK M1RADEAU siderations a moitie oratoires, a moitie didactiques, et dans la fierte de sa franchise, il les deposa sur les marches du trone. Ah ! cela me vaut mieux, devait penser, suivant Mirabeau, le nouveau monarque, cela me vaut mieux que 1'encens venal dont me suffoquent les faiseurs de vers et les panegyriques d'Academie. Je suis homme avant d'etre roi. Pourquoi m'offenserais-je parce que Ton me traite en homme? parce qu'un etran- ger, qui ne me demande rien, qui bientot quittera ma cour pour ne me revoir jamais, me parlera sans fard? On ne pouvait juger, d'une facon plus severe que Mira- beau ne le faisait, de nombreuses institutions de TEtat prussien, ni reclamer avec plus d'instance des chan- gements de la plus grande importance. Mirabeau s'est defendu d'avoir voulu faire de sa brochure une satire contre Frederic le Grand, et c'est avec raison. Mais il n'y a aucun motif de ne pas admettre qu'il reprochait au systeme de Frederic de n'etre plus en rapport avec son epoque. Or Mirabeau n'examinait ni les conditions du temps passe ni la coherence interieure du systeme, il embrouillait les projets realisables et les chimeres ; il esquissait en quelques traits le tableau d'un nouveau monde tel qu'il etait absolument impossible qu'aucun des hommes d'Etat prussiens du femps put se le repre- senter dans 1'esprit, tel encore qu'il ne put etre rea- lise apres lena qu'avec de fortes modifications. Metamorphoser 1'armee permanente, sujet d'oppres- sion pour le pays et qu'il nomme esclavage militaire, en une milice nationale, dans laquelle la presence sous les drapeaux serait courte et qjui n'admeltrait point dans ses rangs de soldats recrutes a 1'etranger ; per- mettre 1'emigration ; affranchir par une mesure generaleles serfs ; accorder les memes droits aux fonc- tionnaires civils qu'aux officiers ; supprimer la cen- sure ; proclamer une tolerance illimitee ; ameliorer les ecoles des campagnes ; mettre fin au fleau devor CHAP. XI. VOYAGE EN ALLEMAGNE, ETC. 253 rant du loto; substituer graduellement a la douane et aux impots indirects un impot foncier direct ; renon- cer a accumuler 1'or et 1'argent ; detruire le monopole et favoriser le commerce de transit : Voila, en resume, tous les conseils qai venaient s'abattre sur la tete da nouveau souverain. Ne pas trop gouverner , se gar- der contre la manie de reglementer , et laisser jouir chacan en paix de son travail : telle est la substance des preceptes de Mirabeau. G'est, comme on le remarque, un tres physiooratique marquis de Posa qui voudrait faire du bien sansyetre invite. Mirabeau se vante, dans ses memoires secrets, que le roi, apres 1'envoi de sa lettre, 1'aurait fait sonder, comme autrefois le Prince Henri, pour savoir s'il n'aurait aucun deplaisir a entrer au service de la Prusse '. Gette affirmation s'accorde mal, il est vroi, avec le rapport de d'Esterno qui, sans doute mal dispose par les tromperies de Mirabeau, soutient que le ton morigeneur de cet intempestif donneur de conseils a desagreablement affecte et a nui a la Nation. Le prince Henri, ajoute-t-il, s'est plaint a lui de Mirabeau et a trouve qu'il serait fort a propos de le faire partir des Etats de Prusse . D'ailleurs il est certain que le prince se gardait d'etre trop confidentiel vis-a-vis d'un homme dont les agissements importuns le genaient. Apres le changement de scene, comme un tout autre air soufflait d'en haut, il y eut encore moins d'obsta- cles a la curiosite de Mirabeau. D'ailleurs il s'apercut avec douleur de tout ce qu'il y avait d'equivoque dans sa situation. 11 n'etait qu'un bas-of(icier en diplo- matie, nulle part estime, et soupconne par beaucoup d'etre employe, a 1'espionnage subalterne des valets, 1 Mirabeau a Talleyran'J, 22aout 1786. An:h. dtrang . (H intercaler dans 1'ddition de Y His to ire secrdte, I, 115). Gomte d'Esterno a Ver- gennes,2 sept. 1786. Arcli. etrany. 25 i LA VIE DE M1RABEAU des courtisans, des secretaires. Quoi qu'il en soit, il fit tout ce qu'il put. Chez les ministres et les ambas- sadeurs, a la ceremonie funebre en 1'honneur de Frederic, aux exercices des troupes et a la parade : il se trouva partout et partout cherchant quel horoscope on pourrait tirer du nouveau gouvernement, au point de vue bien entendudes interetsdela France. Aune revue d'artillerie qui eut lieu dans la premiere semaine de septembre, il trouva de nouveau 1'occasion de parler au due de Brunswick. Mirabeau elait toujours ferme- ment persuade que le due serait bientot le maitre des affaires et que Hertzberg, en quiil haissaitet craignait 1'adversaire d'une alliance avec la France et le promo- teur d'une action decisive en faveur de la maison d'Orange, serait depossede du pouvoir. 11 attendait moins du prince Henri. Dans sa lettre il avait, il est vrai, chaleureusement recommande au roi le patron des manieres francaises comme aide et conseil. Mais s'il 1'y avait nomine un melange d'heroisme et de sa- gesse il le nommait aussi un peu plus tard dans ses rapports confldentiels un melange d'exaltation et de r odomontades. En attendant, Berlin ne restait pas son seul champ d'observations. II profita du temps ou la cour se rendit a Konigsberg, pour faire un voyage a Dresde. 11 prit part pendant deux semaines a des manoeuvres pres de Magdebourg, puis il se rendit en hate a Brunswick pour y passer deux jours. Ge n'etait pas seulement le due, qu'il avait pu admirer a la tete des troupes, qui 1'attirait ; il avait aussi a parler avec Mauvillon de beaucoup de choses difficiles a regler par lettre. 11 devait de bien chaleureux remerciements a cet ami infati- gable et sans pretentious. L'officier, a Tesprit delicat, dont il se servait pour la propagation de ses ecrits, 1'aidait en outre a la preparation de son grand ouvrage sur le gouvernement de Frederic ; il dressait des ta- CHAP. XI. VOYAGE EN ALLEMAGNE, ETC. 255 bleaux statistiques relatifs a la Prusse, a la Saxe et au Brunswick ; il compilait enfm des notices de toute sorte, politiqaes, militaires, economiques, avec les- quelles Mirabeau desirait rentrer a Paris. Le petit livre sur Moses Mendelssohn et sur la re- forme politique des Juifs que Mirabeau se preparait a faire imprimer, eutaussi besoindel'aide deMauvillon '. Le projet de consacrer sa plume a ce sujet n'etait pas nouveau chez Mirabeau. Mais il ne vint a maturite, que lorsqu'on apprit que les Juifs se flattaientde 1'esperance d'obtenir de la main de Frederic-Guillaume les adou- cissements depuis long-temps souhaites. Si le roi, dans son instruction pourledirectoire general, recomman- dait instamment de faire fort attention a ce que la na- tion juive deja opprimee sans cela fut soulagee autant que possible et n'eut pas tant a souffrir du procureur fiscal general , Mirabeau avait de son cote reclame dans son grand memoire qu'on accordat aux Juifs toute liberte civile. Son nouvel ouvrage poursuivait le but pratique d'appuyercette reclamation et de sou- tenirdansleurlutte les Juifs si cruellement tortures. En outre, 1'occasion s'offrait a lui de faire connaitre la vie et 1'activite de Moses Mendelssohn a ses compa- triotes, de profiter du recit des relations de Mendelssohn avec Bonnet et Lavater pour lancer centre celui-ci un 1 Sur Moses Mendelssohn, sur la reTorme politique des Juifs, eten particulier sur la revolution tentee en leur faveur en 1753, dans la Grande-Bretagne. Par le comte de MIRABEAU. A Londres^757. Tra- duction allemande. Berlin, Maurer, 1787, voir Allgemdne Deulfche Bibliolhek. Appendice au volume 53-86. Troisieme partie, p. 1459. Le critique pense, contrairement a 1'opinion de Dohm.qui est bien ren- seigne, que Mirabeau ne pouvait ni lire ni comprendre un livre allemand. Voir sur les plans et les esperances de la meme epoque au sujet de 1'amelioration de la situation des Juifs : RANKE 1. c. p. 553, PHILIPPSON I. c. H. I, 165, 373 et suivantes, If, 352, L. GEIGER, Geschichle der Juden in Berlin, I, 13 ',11, 159 et suivantes, supple- ment dans la Zeilsckrijt fur die Geschichle der Juden in Deutscli- lund, 1889. 236 LA VIE DE MIRABEAU dernier trait, de montrer les dents aux defenseurs du prophete de Zurich et surtoat de detournera. son profit Toeuvre de Dohm sur la reforme civile des Juifs . II ne pouvait plus obtenir de conseils de la bouche de Dohm, 1'excellent homme avait ete charge du poste diplomatique de Cologne ; lorsqu'il s'arreta en passant a Berlin, il evita de voir Mirabeau, craignantdes'aban- donner trop avec lui '. Outre le livre de Dohm, Mira- beau s'aida aussi particulierement des articles de Nicolai' et d'Engel. II insera dans son ouvrage un petit opuscule, qu'il dut a deux amis d'Outre-Manche, sur I'essai legislatif, tente en 1753, de naturaliser les Juifs en Angleterre par un Arret du Parlement. La coopera- tion de Mauvillon resta assuree a 1'ensemble de 1'oauvre : il put d'ailleursdonner des renseignements a Mirabeau sur les manuscrits de Mendelssohn qui etaient en la possession du due de Brunswick. Comme on levoit, le travail personnel de 1'auteur dans cette petite brochure se reduisit a fort peu de chose. La partie la plus origi- riale de Treuvre consiste dans les epigrammes per- sonnelles et dans 1'eloquence pleine de feu avec laquelle est defenduepar Mirabeau la cause deThumanite, dans le desinteressement national, qui lui fait recommander tres chaudement aux Francais 1'etude des litteratures etrangeres, de 1'allemande en particulier. Un tout autre caractere est celui des ecrits qui for- ment le resultat le plus important du sejour de Mira- beau en Allemagne : je veux parler de ces depeches qui, quelques annees plus tard, furent publiees mutilees, sous le litre d'Histoire secrete de la cour de Berlin , De toutes les productions de Tesprit de Mirabeau il n'y en a pas une qui porte d'une maniere plus visible sa marque personnelle. La on a lui-meme et on n'a que lui avec son esprit d'investigation, son don d'ob- 1 GRONAU : C. W. von Dohm, page 120. CHAP. XI. VOYAGE EN ALLEMAGNE, ETC. 257 servalion, sahardiesse de pensee et de parole, son am- bition et sa soif de gloire. Gependant, pour le suivre pas a pas, il faut retourner aux brouillons originaux ecritsde samain, et qui, parbonheur, nous ont ete con- serves. A ('exception de trois rapports qui furenl adres- ses au due de Lauzun, tous les autres messages chilVres furent envoyes a Talleyrand. Gelui-ci les dechifVrait et les faisait parveniraCalonne, non sans les avoir au prea- lable arranges selon ses propres vues ; cette mesure lui paraissait d'autant plus sage que Louis XVI lisait lui- meme les leltres de Mirabeau 1 . 11 y a un grand interet psychologique et litterairea examiner comment le pru- dent etdelicat abbeattenue, raccourcitcertaines phrases blessantes et malseantes de son ami ou bien meme les supprime completement. Malheureusement cette com- paraison ne peut etre faite qu'aussi longtemps que les rapporls passerent sous les yeux de Vergennes pour etre ensuite incorpores avec les depeches de d'Esterno dans les dossiers de son ministere. Or, des le commen- cement de septembre, Vergennes semble avoir cesse d'honorer d'un coup d'oail les communications du bas officier en diplomatic, probablement parce que le jugement de d'Esterno sur sa conduite a Berlin 1 avait rendu mefiant z . En echange, Calonne et le roi conti- nuerent a se delecter a cette piquante lecture qu'ils trouvaient, assure Talleyrand, beaucoup plus savou- reuse que celle des depeches de 1'ambassadeur accre- dite. Si on jette un coup d'oeil sur 1'ensemble de la cor- respondance secrete de Mirabeau, il faut admirer tout d'abord 1'application qu'il y mit. Abstraction faite des 1 Talleyrand & Mirabeau, 4 sept., 3 dec. 1786. Arck.&rang. (Papiers de Mirabeau). Jl y a en tout cinq leltres de Talleyrand a Mirabeau V. 1'impression chez DE LOMEME, V, 404-410. 2 Voir pour les details, DE LOMENIE, IV, 18 seq. STERN, Mirabeau, I. 17 258 LA VIE DE MIRABEAU eerits separes, des tableaux de statistique et autres choses de cet ordre, il envoya a ses correspondants, pendant les six mois de sa mission, pres de soixante leltres pour la plupart tres longues. Tl avail, il est vrai, deux secretaires, dont 1'un, le baron de Nolde, jeune noble courlandais au service de la France, montra de grandes capacites. Souvent aussi, pour ar- river a bout de toutes ses 6critures, il etait oblige d'y employer les nuits. Parfois, comme le raconte M me de Nehra, il se couchait a une heure du matin pour etre de nouveau debout a cinq ; il eveillait ses gens pour qu'on lui fit du feu et etait le premier a se remettre au travail. Cependant ses rapports ne sentent point du tout la lampe. On y remarque, il est vrai, des pages pleines de vie, puisees souvent a ces spheres im- pures ou les commerages et la perverse medisance s'exercent avec avantage. La chronique scandaleuse predomine. La vie privee du roi, si pleine de desordres, surtout sa liaison avec M lle de Voss, occupe la plus large place. Toutes les nouvelles ne sont pas authenti- ques, toutes les personnalites ne sont pas exactement saisies ; celui qui est le plus maltraite c'est peut-etre Charles Auguste, due de Weimar, personnage odieux a Mirabeau pour ses opinions politiques, et qu'il compte sans hesitation au nombre des adeptes de la secte des visionnaires. En general, Mirabeau ne sait pas dominer son penchant a exagerer, ce qui nuit sensi- blement a la justesse de ses observations. L'opinion trop avantageuse de lui-meme qui ressort aussi des rapports de Mirabeau ne fait pas, non plus, bonne impression. Que le roi, a une soiree, ait echange avec lui quelques mots indifferenls, que le ministre Struensee 1'ait questionne sur les plans financiers de Calonne, le fait est aussitot raconte sous des propor- tions exagerees. En meme temps Mirabeau ne neglige aucune occasion d'accuser Pambassadeur d'Esterno de CHAP. XI. VOYAGE EN ALLEMAGNE, ETC. 259 maladresse et de negligence 1 . Si cependant on refl6- chit a tous les detours qui furent imposes a Mirabeau par son incognito politique on sera etonne de la masse des informations qu'il recueillit et 1 Ton comprendra son orgueil en presence des resultats obtenus par son activite infatigable. II prevoit avec perspicacite la lutte des partis et le jeu des passions qui troublerent les six premiers mois du gouvernement de Frederic Guillaume II. II tire, de quelques faits separes qu'il observe, des inductions justes pour 1'avenir. La fluctuation des plans, d'ordres, de volontes en haut lieu, jointe a la disette de forces et de moyens ne lui echappe pas. II pressent la toute-puissance future des Woellner et des Bischoffswerder. Quel sera le sort du pays que vont se partager les pretres, les visionnaires et les catins? Pourriture avant maturite telle est la devise qu'il croit pouvoir donner a cette puissance qui s'ecroulera vingt ans plus tard pour ressusciter de nouveau plus noble apres s'etre epuree. On serait presque tente de penser que Mirabeau avait prevu sous ie sceptre de quel monarque cette epuration devait s'accomplir : 11 dit un jour de celui qui devait etre plus tard Frederic Guillaume 111 : Peut-etre ce jeune homme a-t-il de grandes destinees ; et quand il serait le pivot de quelque revolution memorable, les hommes qui voient de loin n'en seraienfc pas surpris. Le portrait de ce prince est un des rares qui ne soient pas pousses au noir. 1 Au chapitre de la presomption appartient la pape suivante em- pruntee a la lettre du 2 aout 1780 (d'apres les brouillons originaux de Mirabeau. Arch, ttrang. a insurer dans VHi^toire sec.-ete, 1, 77) : Le comte de Mirabeau sera president de 1'Academie il aura la direction des arts. Non : de 1'instruction publique? Eh non, c'est la place de De Launay (les accises et douanes), voila le bruit de Ber- lin, et pas un mot qui averlira la verite. Us veulent absolument que jo sois brouille avec le gouvernement de France. 260 LA VIE DE MIRABEAU De jour en jour Mirabeau critiquait les personnes et les choses avec plus d'amertume. L'adversaire du sys- teme mercantile dut, il est vrai, saluer avec joie des re- formes telles que t'abolition de la regie, la suppression des monopoles du cafe et du tabac, et 1'allegement des charges du commerce de transit. Mais il s'apercut de 1'absence complete d'uri plan coordonne et put ne pas se declarer satisfait de cette sorte d'acompte qu'on lui offrait sur les reformes qu'il avait reclamees dans sa lettre si pretentieuse. 11 se sentait aussi froisse du mou- vement d'opposition croissant qui se manifestait a 1'egard de tout ce qui etait francais, et particuliere- ment a 1'egard de De Launay, qui jusqu'ici avait dirige en chef 1'administration de la regie. Quoiqu'il fut un adversaire de ses vues d'economie politique, il ne manqua pas d'intervenir en faveur du malheureux. II chercha a attirer en France un homme dont le nom etait des plus celebres, Lagrange, que Frederic avait nomme a 1'academie de Berlin comme successeur d'Euler. II ne s'agissait la que d'une question d'argent, vu que depuis longtemps deja Lagrange etait degoute de son sejour a Berlin. Sur la solicitation de Mirabeau, d'Esterno s'employa aussi en sa faveur et leurs demar- ches faites de concert reussirent a souhait. Alors que des traces de 1'antique barbarie choquaient partout encore en Allemagne la vue de 1'atrabilaire observa- teur, il crut pouvoir glorifier sa France comme le seul pays ou 1' on honora d'une maniere durable le genie de la science et des arts J . Ce qui augmentait encore la mauvaise humeur de Mirabeau, c'etait la crainte toujours croissante de voir 1 D'Esterno & Vergennes, 9 dec. 1786. Arch, tirang. comme comple- ment a YHistoire secrete, II, 173-177, 234, et aux lettres & Mauviilon, p. 172, 185. Le passage imprime 1. c. page 143 avait ete copi6 par Mirabeau, mot pour mot, d'une leltre adress^e par lui auparavant fev. 1786) a Claviere. V. Patriote Pranpcw, 1791, 19 avril, p. 421, CHAP. XI. VOYAGE EN ALLEMAGNE, ETC. 26t' surgir de la question hollandaise un eonflit ou la France se trouverait isolee en face de la Prusse et de 1'Angle- terre. 11 se complait encore, il est vrai, dans 1'idee lumineuse que la France et 1'Angleterre unies pour- raient conserver la liberte et la paix des deux mon- des en faisant disparaitre non pas les rivalites de commerce mais leurs inimities absurdes et sanglantes qn'elles font naitre. 11 avait meme eu avec 1'ambas- sadeur anglais et son secretaire une conversation philosophique sur ce snjet. II n'y a qu'un grand plan, ecrivit-il au due de Lauzun qui, sur ce point, avait des vues idenliques aux siennes, pour tout em- brasser, pour tout concilier, pour tout terminer, c'est le votre. Tout recemment venait d'etre conclu entre les deux pays un traite de commerce, que les econo- mistes de 1'eeole de Quesnay et de Gournay purent considerer comme une victoire decisive; c'avait ete en grande partie I'oBuvre de Du Pont, 1'ami de Mira- beau. Mais la vieille rivalite subsistait toujours aussi violente que jamais, et avec elle le danger de nouveaux combats. Mirabeau ne pouvait se le dissimuler, et c'est le motif pour lequel, dans sa lettre a Lauzun, il admettait que 1' idee lumineuse put etre qualifiee de romantique, de chapitre de Gulliver , de magnifique illusion '. llcraignait aussi que les inte- rets anglais n'obtinssent a la cour de Berlin la prepon- derance sur ceux de la France. Moinson devait compter sur 1'influence du prince Henri, plus Mirabeau parlait de lui avec dedain. II erut meme remarquer que le prince 1 Mirabeau h Lauzun, 25 juillet, 12 novembre 1786. Arch. Strung. la premiere lettre qui manque dans I'Histoire secrete, est roproduite : dans 1'appendice ix ; la partie manquante de la deuxiemc, k inserer dans I' II istoire secrete, II, 110, avait ete deja lextuellement misea profit par Mirabeau Iui-m6me dans son ouvrage intitule : De la Monarchic Prussiennc, Vol. IV Partie 2, 315. 262 LA VIE DE MIRABEAU commencait deja a se degallomaniser. II pensait ee- pendant que, vu sa perfldie notoire, cela ne lui ser- virait de rien. 11 fondait sa derniere esperance sur le due de Brunswick, qu'il croyait incapable d'une con- duite antifrancaise a propos des affaires hollandaise?. En outre, il lui vint un instant a 1'esprit une idee tout a fait digne des temps passes. 11 s'agissait d'une jeune sirene francaise, M me Joly de Fleury, la niece du ministre du meme nom : elle s'etait mis dans la tete de conquerir le sensible roi de Prusse, avec 1'inten- tion louable de venir en aide a la France. C'etait, au jugementde Mirabeau, un vrai connaisseur, un de- mon de seduction bien propre a supplanter sous beaucoup de rapports, son physique et meme son moral convenant au roi, M lle de Voss, a laquelle il at- tribuait de fortes sympathies anglaises. Mirabeau sut, au grand etonnement de d'Esterno, amener le prince Henri a croire que M me de Fleury serait la maitresse convenable pour son neveu : ce projet n'eut cependant pas de suite '. Dans cette correspondance piquante se melaient ainsi des anecdotes equivoques, apprises de cote et d'autre, de mordants jugements sur des compatriotes passant a Berlin, comme par exemple sur 1'aine des Gustine, des communications sur la situation de la Courlande, ou Mi- rabeau avait envoye aux informations un de ses secre- taires, le baron de Nolde 2 . Mirabeau se donnait beau- coup de peine pour recueillir des nouvelles de toule sorte et cependant sa grande activite ne lui semblait etre qu'une sorte d'activite oiseuse. Talleyrand pouvait 1 D'Esterno a Vergennes, 2 dec. 1786, Arch, tirang. comme supple- ment a Yllistoire secrete, II, 112 suivantes, 141 et suivantes. 2 Instructions donnees par le comte de Mirabeau au baron de Nolde et lettres adresse"es par celui-ci au comie de Mirabeau. Arck. etrang. Papiers de Mirabeau. Cf. TITUS, Mirabeau's Kurlaendisches Project. Preussische Jakrbftcher, 1895, Vol. 81. CHAP, XI. VOYAGE EX ALLEMAGXE, ETC.. 203 bien 1'assurer chaleureusement qu'on etait tres content de lui : Mirabeau aurait voulu autre chose que des pa- roles louangeuses. 11 faisait a son ami le compte des de- penses que lui occasionnait, pour le service de 1'Etat, son etat-major de collaborateurs ; il ajoutait que la somme qu'on lui donnait pour seize a dix-sept heures de travail par jour et d'ennui pire que le travail n'etait pas suffisante, et que necessairementil se voyait oblige de contracter des dettes dont il reclamait le paiement. 11 se plaignait amerement qu'on le laissat des semaines sans nouvelles, comme s'il s'agissait d'un employe subalterne , et qu'on ne pensat pas a le recompenser en lui accordant une position officielle en rapport avec ses services. Deux cents pistoles chaque mois, mon cher maitre, ecrivit-il un jour a Talleyrand, et un avenir ou mon rappel, c'est mon dernier mot... je ne suis pas fait pour etre marchande. Ceci ne peut plusdurer : je ne puis, ninele veuxsouffrir; lanecessite des choses ordonne que cela change ; et n'y fut-elle pas invinciblement autant qu'elle y est en eflet, votre ami n'est pas fait apres tout pour nager plus longlemps entre deux eaux, pour etre traite en explorateur subal- terne ou en commis. Ma carriere passee fut semee de quelques chausse-trapes ; je crois que le gouvernement peut en accuser mon pere et lui-meme plus que moi ; si Ton me croit susceptible d'etre utile, peut-etre la reputation de talent que je me suis faite en donne- t-elle un assez juste pretexte, peut-etre doit-on trouver que j'ai passablement sollicite par les fails depuis quelques mois, qu'ou les autres demandent une grace, c'est un droit que je reclame. En un mot, je vaux mieux que la plupart des ministres du roi par la nais- sance, et pour ce qui est de la capacite, jugez-en vous- meme, car pour moi j'aurai honte'. 1 Mirabeau a Talleyrand, 7 nov. 1786. Arch, etrang. a inserer duns 264 LA vi ii ])!: \IIR\BK.U: Mirabeau ne pouvait esperer qu'on rappelat d'Es- terno et qu'on lui donnat un poste aussi important que celui que ce dernier occupait, raais il proposait qu'on lui confiat, comme champ de debut a sonactivite diplomatique, des postes provisoires, tels que Ham- bourg, Brunswick ou Munich. Dans les premiers jours de 1'annee 1787 une autre perspective seduisante sepre- senta, a 1'occasion des affaires de Hollande. L'ambassa- deur des Etats Generaux a Berlin, le baron de Reede, lui demanda s'il n'accepterait pas volontiers de se charger, en titre officiel, d'une mission a Nimegue pour y entrer personnellement en negociations avec la prin- cesse, femme du Slathouder. Le danger etait de s'exa- gerer 1'importance de cette communication et Mira- beau n'y manqua pas. Avec un optimisme tout prompt il crut cleviner que la princesse, dans la crainte de ne recevoir jamais de serieux secours de la Prusse, s'effor- cerait avant toutes choses de negocier avec Calonne, le ministre le plus influent en France. 11 se voyait deja. dans le role glorieux de pacificateur '. De retour en France, il accepterait avec joie une place de secretaire de TAssemblee des Notables dont la convocation etait imminente. Car en face du deficit terriblement accru et dans la juste crainte de ne pouvoir plus obtenir du Parlement un nouvel enregistrement d'emprunts, le gouvernement se voyait dans la necessite de mettre en ceuvre les plans sur lesquels, de sa propre bouche, Galonne, 1'ete precedent, avait fourni quelques details a Mirabeau. Deja Talleyrand lui donnait la commission de porter sur ce grand evenement, qui se preparait en YIHstoire secrete, II, 88. D'apres les brouillons originaux des passa- ges analogues sont k iusdrer I, 222, 303, du m6me ouvrage. 1 Trois lettres de de Reede a Mirabeau servent de complement a VHistoire secrete. Arch, ttrang. Les papiers de Mirabeau ont aussi servi a PIERRE DE WITT, Une invasion prussienne en Hollande en 1787, Paris, 1886. CHAP. XI. VOYAGE EN ALLEMAGNE, ETC. 265 France, des articles aux journaux allemands et d'y faire da ministre un chaleureux eloge 1 . Mirabeau sou- tenait, de son cote, avoir eu par bonheur cette idee de FAssemblee des Notables. II attendaitavec impatience la nouvelle de leur convocation et prophetisait : Elle precedera de peu celle de 1'Assemblee Nationale. Mirabeau elait encore incertain de la destinee qu'on se preparait a lui faire lorsque, soit de lui-meme, soit sur une lettre de rappel, il se decida a quitter Berlin pour revenir a Paris. 11 trouva dans Luchet, que le prince Henri mit a son service, un compagnon de voyage qu'il pouvait utiliser. 11 n'emmena du reste avec lui qu'un domestique et son secretaire; il ne sejourna pas a Brunswick chez Mauvillon. Par la tournure que pre- naieutles choses de France, il se croyait certain d'etre appele a de hautes destinees. Talleyrand a Mirabeau, 1" Janvier 1787. Arch, ttrang. CHAP1TRE XII POLEMIQUES PENDANT L ASSEMBLES DBS NOTABLES. SEJOUR A BRUNSWICK, 1787. Les circonstances sont si orageuses, les evene- mentssi imprevus, quej'ai besoin detout mon corps et de toute ma tete dans ce torrent de choses et de sou- dainetes . C'est en ces termes que, aussilot apres son retour, Mirabeau, dans une lettre du l er fevrier 1787 adressee a son ami Mauvillon, depeignait la situation creee par la convocation de 1'Assemblee des Notables. 11 ajoutait ensuite, avec une exageration evidente, que, si le courage et 1'habilete de 1'execution appartenaient en propre a Calonne, le merite de Fidee et du plan de- vait etre attribue a lui-meme. Avant son voyage a Ber- lin il avait pu parler au ministre de cette question. Mais personne mieux que lui n'elait a meme de savoir toute la part qui revenait a Du Pont dans 1'idee et le plan dont Calonne s'attribuait la paternite *. Du Pont obtint en recompense la place de deuxieme secretaire de 1'Assemblee des Notables. On disposa aussi d'une charge de premier secretaire en faveur d'Hennin qui, quelques annees auparavant, etant resident a 1 SCHELLE, Du Pont, p. 258 et suiv., CHEREST, I, 112 et suiv. CHAP. XII. SKJOUK A BRUNSWICK, 1787 267 Geneve, avail surveille les pas et demarches de Mira- beau alors en fuite. Ce dernier n'obtint rien pour lui- meme. 11 avait espere avoir une mission diplomatique a Nimegue ; il n'en fut pas meme question. La grave maladie de Vergennes, dont il fallait en cette circons- tance 1'assentiment, causait d'ailleurs un temps d'arret momentane dans les relations avec 1'etranger. Jusqu'a la mort de Vergennes, Galonne, souffrant lui- meme, avait pu ajourner 1'ouverture de 1'Assemblee des Notables. Lorsque 1'Assemblee s'ouvrit enfin le 22 fevrier, on negligea tout d'abord, comme on s'y attendait du reste, les questions de politique etrangere. Mirabeau, qui avait voyage nuit et jour, avec le senti- ment que son horizon s'elargissait, vit qu'il serait completement abandonne de Calonne s'il ne voulait se contenter du petit role d'ecrivain a la solde du mi- nistre. La deception lui fut d'autant plus penible qu'il etait accable par de nouvelles dettes contraclees a Berlin. Cependant, s'il n'y avait plus rien a gagner pour lui du cole de Galonne, ne serait-il pas plus heureux en se retournant centre lui? Le ministre devrait apprendre que s'il etait bon a prendre, il n'etait pas bon a laisser et s'apercevoir qu'il y avait encore du jus dans le citron qu'il avait jete. Mirabeau pouvait satisfaire ainsi une vengeance personnelle et defendre en meme temps le bien public. 11 pouvait prendre a tache d'instruire la nation et de lui ouvrir les yeux sur les abus de la plus recente adminis- tration des finances. Ce role en vue lui avait deja paru allechant, lorsqu'au cours de Fhiver 1785-1786, il avait voulu, dans une lettre publique, dresser le compte des bevues de Galonne. Depuis lors ce compte s'etait consi- derablement accru et si un accusateur se levait dans 1'Assemblee des Notables, il serait assure d'y trouver un formidable echo. D'ailleurs, Mirabeau avait deja prepare a Berlin 1'ouvrage qu'il fit paraitre alors. Mais au debut, 268 LA VIE DE M1RABEAU a ce qu'il semble, ses traits n'etaient pas tant diriges centre le ministre que centre les funestes agioteurs que seuls il voulait atteindre : dans la realite, il n'etait pas possible de les separer. Jusqu'a quel point Calonne s'etait, dans sa situation officielle, engage dans de perilleuses speculations de Bourse, il etait difficile a Mirabeau de le savoir exacte- ment. Gependant, il pouvait apprendre maints etmaints details des amis bien informes qu'il avait dans le monde des finances. Le nombre de ces amis s'etait multiplie avec les annees. A ceux que nous connaissons deja s'etaient ajoutes quelques nouveaux venus qui, de meme que les premiers, lui furent alors fort utiles. L'on doit nommer en premiere ligne Francois Jeanne- ret, de Neuchatel, personnage d'allure equivoque qui avait fonde une banque avec un de ses compatriotes, Jean-Gaspard Schweizer, de Zurich ; ce dernier fut d'autant plus prompt a se Her d'amitie avec le futur tribun que possedant lui-meme une exccllente educa- tion et doue de sentiments exaltes, il devait admirer davantage la flamme qui brulait en Mirabeau. G'etait lui qui s'etait ofiert a procurer a Mirabeau une lettre de recommandation de Lavater pour Charles-Auguste de Weimar. Sa maison, ou se reunissait toute la societe liberale de Paris, fut toujours pour Mirabeau ouverte a deux battants et sa caisse de meme. D'emprunts en emprunts, Mirabeau en arriva a lui devoir jusqu'a SOOOOlivres. Plus tard Schweizer ne laissa pas d'etre etonne de retrouver une aussi grosse somme lorsque, au coursde la Revolution, son amidevint solvable grace aux subsides de la cour. Mirabeau, de son cote, ne se lassait pas de vanter les connaissances, la delicatesse et la discretion de son genereux ami. Gela, a dire vrai, ne 1'empecha pas, dans un moment ou sa passion emportee devint de la fureur , de chercher a seduire Madeleine, 1'aimable et spirituelle femme de Schweizer. CHAP. Xll. SEJOUR A BRUNSWICK, 1787 269 Comme elle le reprimanda en des termes pleins de decence et qu'elle sut taire 1'aventure a son mari, 1'impure passion de Mirabeau se changea en une res- pectueuse admiration. 11 resta dans la suite, comme auparavant, 1'hote de la maison ou Ton n'avait d'yeux que pour ses grandes qualites '. La societe de Jeanneret et de Schweizer offrit a Mirabeau, mieux qu'aucune autre circonstance, 1'occa- sion de reconnaitre les fourberies des agioteurs et leurs liaisons avec Calonne. Les deux amis, en effet, Tun par son affinile d'esprit, 1'autre par sa credulite, se tenaient sur un bon pied d'amitie avec un des principaux affilies du ministre, 1'abbe d'Es- pagnac, vicaire general de Sens. Le pere de 1'abbe avail ete gouverneur des Invalides; son oncle, membre du Parlement de Paris, avait ete fort lie d'amitie avec le pere de Mirabeau. L'habit ecclesiastique n'etait pour d'Espagnac, de meme que pour beaucoup d'au- tres pretres de son temps, qu'un fort 'mediocre em- pechement a tenter les plus audacieuses operations de bourse. Ge libertin, doue par la nature de talents peu ordinaires, speculait, suivant les termes du bio- graphe de Schweizer, sur tout ce qui se presentaita lui ; il auraitagide meme avec des ames s'il en avait trouve Toccasion. 11 ne devait point etre pleure lorsque sa tete roula avec celles de Danton et de Desmoulins sous le couteau de la guillotine. Dans les derniers temps du ministerede Galonne, il est vrai, personne n'aurait ose predire ce sort a 1'apotre de la Bourse, au banquier 1 Tousles 6claircissements (sur d'Espagnac) se trouvent dans J. G. SCHWEIZER, Em Charakterbild aus dem Zei taller der (ranwetischen Re- volution, von David Hess, eingeleittt tind herausgegeben von J. Baech- told, Berlin, W. Henz, 1884. Cf. Deux lettres de Mirabeau & Schwei- zer dans la Revue hi*t., 1885, XXIX, 82-88. Le m6me cahier a la bibliotbeque municipale de Zurich, dans lequel se irouvent ces deux lettres, contient aussi quelques billets de M m de Nehru aSehweizer, 270 LA VIE HE M1RAREAU de la chaire comme le nommait Rivarol dans son Petit Almanack de nos grands homines. 11 sut se rendre necessaire, s'offrant aux agents de Galonne cornme un sauveur lorsqu'ils avaient justement besoin d'un tel homme. Jl preparait le chemin au ministre pour ses operations financieres. Autrefois il avail fletri des speculations qui etaient considerees comme de 1'agiotage. Maintenant, ilsoutenait secrelement, paries moyens de 1'Etat, un jeu des plus audacieux. D'Espagnac fit delivrer 11 500000 livres en billets du Tresor dans le but de faire monter certaines valeurs par d'immenses achats fictifs. En dehors des effets publics il y avait telles actions, comme cellesde la Compagnie des Eaux de Paris, a la hausse desquelles Galonne etait personnellement interesse. D'autres actions, et notam- merit celles de la Gompagnie privilegiee des Indes, de- vaient monter pour alTermir d'une maniere generale la confiance du public. Cela paraissait une question absolument sine qua non a une epoque aussi cri- tique que celle de la reunion de 1'Assemblee des Notables, alors qu'allait se faire 1'inevitable decouverte de 1'immense deficit. G'est du moins par cette consi- deration que, plus tard, le ministre a tente de justifier ses procedes. Toutefois, la manceuvre a 1'egard des actions de la Compagnie des Indes depassa de beau- coup son attente. Ses agents n'avaient ni le moyen, ni Tintention de realiser leurs achats et ils devaient craindre que le resultat voulu, la hausse du cours, ne se changeat en un resultat contraire. Alors se presenta d'Espagnac pret a leur racheter a terme toutes leurs actions, avec perte pour eux; il etait acheteur a terme de toutes les actions existantes et d'un plus grand nombre de ces valeurs qu'il n'en existait repllemenl en circulation. A la fin de mars 1787 il devait prendre 46 000 actions de la Gompagnie alors qu'il n'y en avait que 37 000" dans le commerce. Son calcul, pour la CHAP. Xll. SEJOUR A BRUNSWICK, 1787 271 realisation duquel il cherchait a se Her avec d'autres speculateurs, etait de rendre impossible aux vendeurs de remplir tous les engagements qa'ils avaient pris, afin de leur iraposer, a une epoque convenable, les plus dares conditions d'une transaction a laquelle ils auraientdd souscrire aveuglement. Mirabeau avait pu, sans doute chez Jeanneret et Schweizer, s'emparer d'un plan des operations de d'Espagnac, plan qui etait travaille avec grand soin. II le publia comme appendice a un de ses ecrits et cita, a cote du nom de d'Espagnac, ceux de plusieurs de ses collegues. Mais il montra aussi la main invisible qui semblait proteger ce plan audacieux d'escro- querie contre 1'indignation et la colere qu'il souleve. 11 demande au lecteur honnete d'ou pourraient venir des secours aux brigands. II rend Calonne responsable, sans le nommer pourtant, des mauvaises influences que devait avoir 1'enivrant spectacle de gains que Ton realisait a la Bourse, sur 1'honnete marchand, 1'arti- san aux moeurs simples, 1'ouvrier au modique salaire. Au reste, il se garde bien de declarer la guerre a une sorte d'operation de Bourse dontlacondamnation aurait marque du nom d'agioteurs ses amis, qui avaient spe- cule a la baisse comme leurs adversaires. II ne veut pas appliquer ce mot aux honnetes gens d'affaires, il le reserve a ceux qui, pour favoriser leurs speculations, emploient des ruses plus ou moins ooupables, donnent des avis faux, des conseils trompeurs.... forment des societes simulees pour faire de veritables dupes, solli- citent des privileges extravagants ou des annihilations odieuses, des defenses absurdes ou de scandaleuses permissions et trompent ainsi tour a tour I'autoril6, le public et leurs propres complices. Ge n'est pas a 1'aide de la loi que Mirabeau recommandait de refrener Ten- vahissante fureur du jeu s'elendant par 1'agiotage, mais il voulait eclairer le public au moyen d'une 272 LA VIE DE MIRABEAU