LI B RAR.Y OF THE UNIVERSITY Of ILLINOIS &4-5F64 Oh cop. a REMOTE STORAGE The person charging this material is re- sponsible for its return to the library from which it was withdrawn on or before the Latest Date stamped below. Theft, mutilation, and underlining of books are reasons for disciplinary action and may result In dismissal from the University. To renew call Telephone Center, 333-840O UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA CHAMPAIGN FEB 8 1 L161 O-1016 A\ HISTOIRE COMIQUE CALMANN-LfiVY, fiDITEURS DU MEME AUTEUR Format grand in-18. BALTHASAR 1 Vol. LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD ( Ouvrage couronne par V Academic franfaise) 1 L'ETUI DE NACRE 1 LE JARDIN D'EPICURE 1 JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE 1 LE LIVRE DE MON AMI 1 LE LYS ROUGE 1 LES OPINIONS DE M . Jl'.ItoME COIGNARD .... 1 LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE 1 LA R6TISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE. . . . 1 THAIS 1 LA VIE LITTERAIRE 4 HISTOIRE CONTKMPORAINE i. L'ORME DU MAIL 1 vol. II. LE MANNEQUIN D'OSIER 1 in. L'ANNEAU D'AMETHYSTE 1 IV. MONSIEUR BERGERET A PARIS 1 EDITION ILLUSTREE CLIO (Illustrations en couleurs de Mucha) 1vol. IMPR1XERIE CHAIX, RUE BERGERE, JO, PARIS. 3124-1-03. ANATOLE FRANCE OE L'ACADEMIE FRANAISE HISTOffiE COMIQUE c L PARIS CALMANN-LfiVY, fiDITEURS 3, RUE AUBER, 3 Droite de reproduction et de traduction r&ervds pour tous les pays y compris la Sufcde, la Norvfege et la Hollande. HISTOIRE COMIQUE C'etait dans une loge d'actrice, a 1'Odeon. Sous la lampe electrique, Felicie Nanteuil, la tete poudree, du bleu aux paupieres, du rouge aux joues et aux oreilles, du blanc au cou et aux epaules, donnait le pied a madame Michon, 1'habilleuse, qui lui met- tait de petits souliers noirs a talons rouges. Le docteur Trublet, m6decin du theatre et ami des actrices, appuyait sur un coussin du divan son crane chauve, et, les mains 2 HISTOIRE COMIQUE jointes sur le ventre, croisait ses jambes courtes. II interrogeait : Quoi encore, ma chere enfant? Est-ce quo je sais ! . . . Des etoufiements. . . des vertiges... Tout d'un coup, unc angoisse comme si j'allais mourir. CTcst me'me c.a le plus penible. fites-vous prise quelquefois d'une sou- daine envie de rire ou de pleurer, sans cause apparente, sans raison? a, je ne peux pas vous dire, parce que, dans la vie, on a tant de raisons de rire ou de pleurer!... files- vous sujette a des 6blouissements? Non... Mais imaginez-vous, docteur, que je crois voir, la nuit, sous les meubles, un chat qui me regarde avec des yeux de braise. Tdchez de ne plus rever de chat, dit madame Michon; parce que c'est mauvais signe... Voir un chat, ca annonce trahison par des amis et perfidie de femme. HISTOIRE COMIQUE 3 Mais ce n'est pas en revant que je vois un chat ! C'est tout e'vcille'e. Trublet, qui n'6tait de service a 1'Odeon qu'une fois par mois, y venait en voisin presque tous les soirs. II aimait les come"- diennes, prenait plaisir a causer avec elles, leur donnait des conseils et jouissait de leur confiance avec delicatesse. II promit a Felicie de lui faire tout de suite une ordonnance : - Ma chere enfant, nous soignerons 1'es- tomac et vous ne verrez plus de chats sous les meubles. Madame Michon rectifiait le corset. Et le docteur, subitement assombri, la regardait qui tirait sur les lacets. Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit Felicie, je ne me serre jamais. Avec la taille que j'ai, ce serait vraiment b6te de ma part. Elle ajouta, pensant a sa meilleure cama- rade du theatre : C'est bon pour Fagette, qui n'a ni epaules ni hanches... Elle est toute droite... 4 HISTOIRE COMIQUF. Michon, tu peux gagner encore un peu... Je sais que vous files 1'ennemi des corsets, docteur. Je ne peux pourtant pas m'habiller comme les femmes esthetes, avec des langes. . . Venez passer votre main, vous verrez que je ne me serre pas trop. II se defendit d'etre 1'ennemi des corsets, ne condamnant que les corsets trop serr6s. II d6plora que les femmes n'eussent aucun sens de 1'harmonie des lignes et qu'elles attachassent a la finesse de la taille une id6e de grace et de beaute, sans comprendre que cette beaute consistait tout entiere dans les molles inflexions par lesquelles le corps, apres avoir fourni le superbe epanouissement delapoitrine, s'amincit lentement au-dessous du thorax pour se magnifier ensuite dans 1'ample et tranquille evasement des flancs. La taille, dit-il, la taille, puisqu'il faut employer ce mot affreux, doit 6tre un passage lent, insensible et doux entre les deux gloires de la femme, sa poitrine et son HISTOIRE COMIQUE 5 venire. Et vous 1'etranglez stupidement, vous vous deToncez le thorax, qui entraine les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez les fausses c6tes, vous vous creusez un hor- rible sillon au-dessus du nombril. Les ne"- gresses, qui se taillent les dents en pointe et qui se fendent les levres pour y intro- duire un disque de bois, se deTigurent avec moins de barbaric. Car, enfin, on coiiQoit qu'il reste encore de la splendeur feminine a une creature qui s'est passe un anneau dans les cartilages du nez et dont la levre est distendue par une rondelle d'acajou grande comme ce pot de pommade. Mais la devasta- tion est entiere quand la femme exerce ses ravages dans le centre sacre" de son empire. Insistant sur un sujet qui lui tenait a cocur, il reprit une a une les deformations du squelettc et des muscles causers par le corset, et fit des descriptions imagees et precises, des peintures lugubres et bouf- fonnes. Nanteuil riait en 1'ecoutant. Elle 6 flIStOlRfc COMIQUE riait parce que, 6tant femme, elle avail du penchant a rire des laideurs et des miseres physiques, parce que, rapporlant tout a son petit monde d'artistes, chaque difformite" de"crite par le docteur lui rappelait une camarade du theatre et s'imprimait d:ius son esprit en caricature, et parce que, se sachant bien faite, elle se rejouissait de sou jeuue corps, en se representant toutes ces disgraces de la chair. Riant d'un rire clair, elle allait par la loge vers le docteur, entrai- nant madame Michon, qui tenait les lacets comme des renes, avec un air de sorciere emportee au sabbat. Restez done tranquille ! fit-elle. Et elle objecta que les femmes de la cam- pagne, qui ne mettaient pas de corset, etaient encore plus abime'es que les femmes de la ville. Le docteur reprocha amerement aux civi- lisations occidentals leur mepris et leur ignorance de la beaut6 vivanlo. HISTOIRE COMIQUE 7 Trublet, no dans Tombre des tours de Saint-Sulpice, (Hait alle, jeune, exercer la m6decine au Caire. II en avail rapporte un peu d'argent, une maladie de foie et la con- naissance des moeurs diverses des hommes. En son age mur, de retour au pays natal, il ne quittait plus guere sa vieille rue de Seine et prenait grand plaisir vivre, un pen triste seulement de voir ses contem- porains si malhabiles a se reconnaitre dans le deplorable malentendu qui, voila dix- huit siecles, brouilla 1'humanitg avec la nature. On frappa; une voix de femme cria du couloir : C'est moi 1 Felicie, tandis qu'elle passait sa jupe rose, pria le docteur d'ouvrir la porte. Madame Doulce entra, pesante, laissant a 1'abandon son corps massif, qu'elle avait su longtemps rassembler sur la scene, et tendre a la dignite des meres nobles. 8 HISTOIRE COMIQUE Bonjour, mignonne. Bonjour, docteur... Tu sais, Felicie, je ne suis pas complimen- teuse. Eh bien ! je t'ai vue avant-hier et je t'assure que dans le deux de la Mere confidente tu fais des choses tres bien et qui ne sont pas faciles. Nanteuil sourit des yeux, et, comme il arrive toujours quand on recoit un compli- ment, elle en attendit un autre. Madame Doulce, invitee par le silence de Nanteuil, murmura de nouvelles louanges : ... des choses excellentes, des choses personnelles. Vous trouvez, madame Doulce? Tant mieux! parce que je ne sens pas bien ce role-la. Et puis la grande Perrin m'6te tous mes moyens. C'est vrai ! quand je m'assois sur les genoux de cette femme-la, ca me fait un effet... Vous ne savez pas toutes les horreurs qu'elle me dit a 1'oreille pendant que nous sommes en scene. Elle est enra- ge^.. . Je comprends tout, mais il y a des HISTOIRE COMIQUE 9 choses qui me degoutent... Michon, est-ce que le corsage ne fronce pas dans le dos, a droite? Ma chere enfant, s'ecria Trublet avec enthousiasme, vous venez de prononcer une parole admirable. Laquelle? demanda simplement Nan- teuil. Vous avez dit : Je comprends tout, mais il y a des choses qui me degoutent. Vous comprenez tout; les actions et les pen- s6es des hommes vous apparaissent comme des cas particuliers de la mecanique univer- selle, vous n'en concevez ni colere ni haine. Mais il y a des choses qui vous degoutent; vous avez de la delicatesse, et il est bien vrai que la morale est affaire de gout. Mon enfant, je voudrais qu'on pensAt aussi sai- nement que vous a I'Academie des Sciences morales. Oui, vous avez raison. Les instincts que vous attribuez a votre camarade, il est aussi vain de les lui reprocher que de repro- 10 HISTOIRK COMIQUE cher a 1'acide lactique d'etre un acide a fone- lions mixtes. Qu'est-ce que vous dites? Je dis que nous ne pouvons plus louer ni blamer aucune pens6e, aucune action humaine, une fois que la necessity de ces actions el de ces pens^es nous est demontree. Alors, vous approuvez les moeurs de la grande Perrin, vous, un homme decore ! C'est du propre ! Le docteur se souleva et dit : Mon enfant, prelez-moi, je vous prie, un moment d'attention. Je vais vous faire un recit instructif : Autrefois, la nature humaine etait diffe- rente de ce qu'elle est aujourd'hui. II y avail non seulement des hommes et des femmes, mais aussi des androgynes, c'est-a-dire des 6tres qui re"unissaient en eux les deux sexes. Ces trois sortes d'hommes avaient quatre bras, quatre jambes et deux visages. Us etaienl robustes et tournaient rapidement HISTOIRK COMIQUE 1 1 sur eux-memes comme des roues. Leur force leur inspira 1'audace de combaltre les dieux a 1'exemple des Geants. Jupiter, ne pouvant souffrir une telle insolence... Michon, est-ce que la jupe ne traine pas trop a gauche? demanda Nanteuil. - ... resolut, poursuivit le docteur, de les rendre inoins forts et moins hardis. II separa chaque homme en deux, de ma- niere qu'il n'eul plus que deux bras, deux jambes et une t^. Et cela se comprend, poursuivit ob- stinement madame Doulce. L'art de la com&lie est un art d'imitation. Or, ce qu'on n'ances. II aimait la paix, les livres et les femmes. Nanteuil n'avait qu'a se louer de Pradel et elle parlait de lui sans malveillance, avec une honn6te liberty. II a et6 ignoble, il a e"te degoutant, infect, dit-elle; il m'a refuse" le r61e d'Agnes pour le donner a Falempin. II faut dire aussi que je ne le lui avais pas demande comme il fallait. Tandis que Falempin, elle sait la maniere, elle! je vous en rSponds. Mais ca m'est egal : si Pradel ne me laisse pas jouer Agnes, je 1'envoie promener, lui et son sale guignol ! Madame Doulce continua de prodiguer ses enseignements inecoute"s. Comedienne de m^rite, mais vieillie, us6e, jamais plus en- gag6e, elle donnait des conseils aux debu- tantes, leur 6crivait leurs lettres, et gagnait HISTOIRE COMIQUE 17 ainsi 1'unique repas qu'elle faisait presque chaque jour, le matin ou le soir. Felicie, tandis que madame Michon lui nouait un velours noir autour du cou, inter- rogea Trublet : Docteur, vous dites que mes vertiges vienncntde 1'estomac: vous files sur? Avant que Trublet cut pu repondre, ma- dame Doulce s'6cria que les vertiges venaient toujours de 1'estomac, et qu'elle avaitausien, deux ou trois heures apres les repas, des gonflements doulouroux. Puis, elle demanda u n remede au docteur. Cependant Felicie reflechissait, car elle e"tait capable de reflexion. Tout a coup: Docteur, je voudrais vous faire une question que vous trouverez peut-elre drole... mais je voudrais bien savoir si, de connaltre tout cc qu'il y a dans le corps, d'avoir vu toutes les affaires que nous avons au dedans de nous, ca ne vous gfine pas, des moments, avec les femmes. II me semblc 2 18 HISTOIRE COMIQUE que, d'avoir 1'idee de tout ca, ca devrait vous degouter. Trublet, du fond de ses coussins, envoya un baiser a Fe"licie : Ma chere enfant, il n'y a pas de plus fin, de plus riche, de plus beau tissu que la peau d'une jolie femme. C'est ce que je me disais a Tinstant, en contemplant votre nuque, et vous concevez aisement que, sous cette impression... Elle lui fit une grimace de guenon dedai- gneuse. Croyez-vous que c'est spirituel, de repondre par des imbe"cillites a une question se"rieuse? Eh bien, mademoiselle, puisque vous le voulez, je vais vous faire une reponse ins- tructive. II y a vingt ans, nous avions a 1'hdpital Saint- Joseph, dans la salle d'au- topsie, un vieux surveillant ivrogne, le pere Rousseau, qui, tous les jours, & onze heures du matin, dt'jeunait au bord de la table sur HISTOIRE COMIQUE 19 laquelle le cadavre e"tait etendu. II dejeunait parce qu'il avail faim. Ceux qui ont faim, rien ne les emp6che de manger, des qu'ils ont de quoi. Seulement, le pere Rousseau disait : Je ne sais pas si c'est 1'air de la salle qui le veut, mais je ne peux rien manger que de frais et d'appour lui, la prit toute et ne laissat rien d'elle a Robert de Ligny. L'id6e que la jeune fille etait avec Girmandel soulageait sa jalousie, et il tremblait d'apprendre qu'elle avait quitte Thuissier. 38 liisfoiRE coMiQtifi Certes, il ne se serait jamais permis d'in- terroger une mere sur les amants de sa fille. Mais on pouvait parler de Girmandel a madame Nanteuil, qui ne voyait rien quo d'honorable dans ses relations de famille avec I'officier ministcriel, homme riche, marie et pere de deux filles charmantes. II fallait seulement, pour amener le nom de 1'huissier dans la conversation, user d'un artifice. Chevalier en trouva un qui lui parut ing6nieux. A propos, dit-il, j'ai rencontre Gir- mandel en voiture. Madame Nanteuil ne fit point de reponse. II passait en fiacre sur le boulevard Saint-Michel. J'ai bien cru le reconnattre. Je serais surpris si ce n'etait pas lui. Madame Nanteuil ne fit point de reponse. Sa barbe blonde, son visage rouge... II est tres reconnaissable, Girmandel. Madame Nanteuil ne fit point de reponse. Vous eliez tres liees avec lui, dans le IhSTOIRE COMIQUK 39 temps, vous et F6licie. Est-ce que vous le voyez toujours? Madame Naiiteuil r^pondil mollement : Monsieur Girmandel ? mais oui, nous le voyons toujours... A cette parole, Chevalier ressentit presque de la joie. Mais elle 1'avait Irompe ; elle n'avait pas dit la verile. Elle avail menti par amour-propre et pour ne pas r6v6ler un secret domeslique, qu'elle ne jugeait point a 1'honneur de sa maison. Ce qui 6tait vrai, c'est que, clans I'emportement de son amour pour Ligny, Felicie avail plaqu6 Gir- mandel, et Thuissier, qui pourtant elait hornme du monde, avail cess6 net d'eclai- rer. Madame Nanteuil, a son age, avail repris un amanl par amour malernel el pour que sa fille ne fut pas dans le besoin, Elle avail renou6 sa vieille liaison avec Tony Meyer, le marchand de tableaux de la rue de Clichy. Tony Meyer ne rempla^ail pas tvantageusement Girmandel : il donnail peu 40 HIST01RK COMIQUE d'argent. Madame Nanteuil, qui etait sage et savait le prix des choses, n'en murmurait pas, et elle etait recompensed de son devoue- ment, car, depuis six semaines qu'elle 6tait aime"e a nouveau, elle rajeunissait. Chevalier, qui suivait son idee, de- manda r Girmandel, il n'est plus jeune? II n'est pas vieux, dit madame Nan- teuil. Un homme n'est pas vieux a quarante ans. Est-ce qu'il n'est pas ramolli? Mais non, r6pondit madame Nanteuil avec tranquillite. Chevalier, songeur, se tut. Madame Nan- teuil s'assoupit. Puis, tire"e de sa somnolence par la bonne qui apportait la saliere et la carafe, elle demanda : Et vous, monsieur Chevalier, t. Tres intelligente, elle ne lui avait jamais trouv6 beaucoup d'intelligence; mais il 1'avait surprise plusieurs fois par 1'obsti- nation de sa volonte\ Elle se rappelait de lui des actes d'energie sauvage. Naturelle- ment jaloux, il y avait dcs choses qu'il comprenait. II savait a quoi une femme est obligee, pour se faire une place au theatre, ou pour avoir dcs toilettes; mais il ne vou- lait pas qu'on le trompat par amour. Etait- ce un homme a commettre un crime, a faire un malheur? Voila ce qu'elle ne pouvait decouvrir. Elle se rappelait la manie que ce garcon avait de manier des armes. Quand elle allait le voir, rue des Martyrs, elle le 62 IIISTOIRE COMIQUE trouvait toujours dans sa chambre demon- tant ct nettoyant un vieux fusil. Pourtant il ne chassait jamais. II se vantait d'etre un excellent tireur et portait un revolver sur lui. Mais qu'est-ce que cela prouvait? Jamais encore elle n'avait tant pense a lui. Nanteuil s'inquietait ainsi, dans sa bai- gnoire, quand Jenny Fagette vint 1'y rejoin- dre, Jenny Fagette, fine et frele, la Muse d'Alfrcd de Musset, qui, la nuit, brulait ses yeux de pervenche a rediger des courriers mondains et des articles de modes. Come- dienne mediocre, mais femme adroite, mer- veilleusement active, c'etaitla meilleure amie de Nanteuil. Elles se reconnaissaient Tune a 1'autre de grandes qualites, et des quality diffcrentes de celles qu'elles se trouvaient a elles-mSmes, et elles agissaient de concert comrne les deux grandes puissances de 1'Odeon. Cependant Fagelte faisait tout son possible pour prendre Ligny a son amie, non par gout, car elle ftait seche comme un HISTOIRE COMIQUE 63 cotret et meprisait les hommes, mais dans 1'idee qu'une liaison avec un diplomate lui procurerait certains avantagcs et surtout pour ne pas perdre 1'occasion d'etre rosse. Nanteuil le savait. Elle savait que toutcs ses camarades, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise Dalle, habillee conime une mailresse de piano, ayant toujours 1'air d'escalader Tomnibus et gardant j usque dans ses pro- vocations et ses fr61ements les apparences d'une irremediable honnetete, poursuivre Ligny de ses jambes trop longues et 1'obse- der de ses regards de Pasiphae pauvre. Et elle avait surpris, dans un couloir, la doyenne, cette bonne mere Ravaud, decou- vrant a 1'approche de Ligiiy ce qui lui restart encore, ses magniliques bras, depuis quarante ans illustres. Fagette montra a Nanteuil avec degout, d'un bout de doigt gante, la scene sur 64 H1STOIRE COMIQUE laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury et Marie-Claire. Regarde-moi ces gens-la. Us ont 1'air de jouer a soixante metres sous 1'eau. C'est parce que les herses ne sont pas allumes, observa Nanteuil. Non, non. Ce theatre a toujours 1'air d'etre au fond de I'eau. Et dire que moi aussi, tout a 1'heure, je vais entrer dans 1'aquarium... Nanteuil, il ne faut pas que tu restes plus d'une saison dans ce theatre. On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les done! Durville devenait presque ventriloque, pour paraitre plus grave et plus male : La paix, 1'abolition des droits reunis et de la conscription, une haute solde pour la troupe; a defaut d'argent, quelques mandats sur la banque, quelques grades distribus a propos, ce sont la des moyens infaillibles. Madame Doulce entra dans la loge. Ayant H1STOIRE COMIQUE 65 entr'ouvert son manteau tragiquement doti- bl6 d'antiques peaux de lapin, elle d6couvrit u n petit livre ecorne. Ce sont les lettres de madame de S6vigne, dit-elle. Vous savez qtie je fais, dimanche prochain, une lecture des plus belles lettres de madame de S6vign6. Oil ca? demanda Fagette. Salle Renard. Ce devait etre une salle ignoree et loin- taine. Nanteuil et Fagette ne la connais- saient pas. Je donne cette lecture au benefice des trois pauvres orphelins qu'a Iaiss6s 1'artiste Lacour, mort si tristement de phtisie, cet hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous pour placer des billets. C'est vrai, tout de meme, qu'elle est ridicule, Marie-Claire! dit Nanteuil. On gratta a la porte de la baignoire. C'etait Constantin Marc, le jeune autctir d'unc piece quo 1'Odeon allait mettre tout 66 IIISTOIRE COMIQUE de suite en repetition, la Grille, et Constan- tin Marc, bien que campagnard et vivant dans les bois, ne pouvait plus d6sormais respirer que dans le the&tre. Nanteuil devait jouer le grand r61e de la piece : il la regar- dait avec emotion, comme 1'amphore pr6- cieuse destinee a contenir sa pens6e. Cependant Durville s'enrouait : Et si la France ne peut etre sauvee qu'au prix de notre vie et de notre honneur, je dirai avec l'homme de 93 : Perisse notre memoire I Fagette designa du doigt tin jeune homme bouffi qui se tenait, la canne sous le men- ton, a 1'orchestre. Est'ce que ce n'est pas le baron Deutz? Tu le demandes ! r6pondit Nanteuil. Mien Midi est de la piece. Elle joue dans le quatre. Le baron Deutz est venu se montrer. Attendez un peu, mes enfants, je vais dire un mot & ce malotru, qui m'a rencon- HISTOIRE COMIQUE 67 tree hier sur la place de la Concorde et qui ne m'a pas salue"e. Le baron Deutz?... ll ne t'a pas vuel... II m'a parfaitement vue. Mais il etait en famille. Je vais le moucher; vous allez voir, mes amis. Elle 1'appela tout doucement : Deutz! Deutz! Le baron s'approcha et vint s'accoudcr, souriant et satisfait, au rebord de la bai- gnoire. Dites done, monsieur Deutz, hier, quand vous m'avez rencontre^, vous eliez done en bien mauvaise compagnie, que vous ne m'avez pas salue"e? II la regarda, surpris : Moi? J'etais avec ma soeur. Ah!... Et, sur la scene, Marie-Claire, suspendue au cou de Durville, s'6criait : Va ! triomphe ou succombe ; dans la bonne ou la mauvaise fortune, ta gloire est 68 IIISTOIRE COMIQUE egale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me montrer la femme d'un heros. Passez , madame Marie-Claire ! dit Pradel. A ce moment, Chevalier fit son entree, et tout aussit6t 1'auteur, s'arrachant les che- veux, vomit des imprecations : Ce n'est pas une entree, c'est un ecrou- lement, c'est une catastrophe, c'est un cata- clysme. Bont6 divine ! un bolide, un a6ro- lithe, un morceau de la lune tomberait sur la scene que ce ne serait pas un si effroyable desastre... Je retire ma piece!... Chevalier, recommencez votre entree, mon garc.on. Le peintre qui avait dessine les costumes Michel, jeune homme blond a la barbe mys- tique, 6tait assis a la premiere trav6e, sur un bras de fauteuil. II se pencha a 1'oreille de Roger, le d6corateur : Et dire que c'est la cinquante-sixieme fois qu'il attrape Chevalier avec cette impe- tuosite, 1'auteur! HISTOIRE COMIQUK 69 - Tu sais : il est bigrement mauvais, Chevalier, re"pondit Roger sans hesitation. Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit Michel avec indulgence. Mais il a toujours 1'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un comique. Je 1'ai connu tout petit a Mont- martre. A la pension, ses maitres lui deman- duicnt : Pourquoi riez-vous? II ne riait pas, il n'avait pas envie de rire : il recevait des gifles toute la journ&j. Ses parents vou- laient le mettre dans les produits chimi- ques. Mais il r6vait le theatre et passait ses journe'es sur la butte, dans 1'atelier du peintre Montalent. Montalent travaillait alors, nuit et jour, a sa Mort de saint Louis, une grande machine qui lui 6tait commandee pour la cathedrale de Carthage. Un jour, Montalent lui dit... Un peu de silence! cria Pradel. ... lui dit : Chevalier, puisque tu n'as rien a faire, pose-moi done Philippe le Hardi. Je veux bien , dit Chevalier. Mon- 70 IIISTOIRE COMIQUE talent lui fit prendre 1'attitude d'un homme accabl6 de doulcur. De plus, il lui plaqua sur les joues deux larmes grandes comme des verres de lunettes. 11 termine son tableau, l'expe~die a Carthage et fait monter six bou- teilles de champagne. Trois mois apres, il recevait du Pere Cornemuse, chef des mis- sions franchises en Tunisie, une lettre lui annoncant que le tableau de la Mort de saint Louis, ayant e"te" mis sous les yeux du car- dinal-archevtkjue, avait etc" refuse par Son Eminence a cause de 1'expression indecente de Philippe le Hardi, qui regardait en riant le saint roi, son pere, expirant sur la paille. Montalent n'y comprenait rien ; il e"tait fu- rieux et voulait faire un proces au cardinal- archev^que. II re^oit son tableau, le deballe, le contemple dans un sombre silence, et s'e"crie tout a coup : C'est vrai que Philippe le Hardi a 1'air de se gondoler. J'ai etc stu- pide : je lui ai donne la tete de Chevalier, qui a toujours 1'air de rire, 1'animal ! HISTOIRE COMIQUE 71 - Taisez-vous done I hurla Pradel. Et 1'auteur s'6cria : Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout ce monde-la dehors. II mettait en scene infatigablement : Un peu plus en arriere, Trouville, la... Chevalier, vous vous approchez de la table, vous prenez les papiers les uns apres les a utres, et vous dites : Se"natus-consulte... ordredu jour... de"p6ches pour les d6par- tements... proclamation... Comprenez- vous? Oui, maitre... Se"natus-consulte... ordre du jour... ttepeches pour les dSparte- menls... proclamation... Aliens, Marie-Claire, mon enfant, du mouvement, sacrebleu ! passez... C'est ca, tres bien... Repassez; tres bien, tres bien, hardi done!... Ah I la miserable; elle f... tout par terre!... II appela le directeur de la scene : Romilly, donnez un peu de lumiere. 72 HISTOIRE COMIQUE On n'y voit goutte. Danville, mon bon ami, qu'est-ce que vous faites la devant le Irou du souffleur ? Vous n'en bougez pas 1 Mettez- vous done une fois pour toutes dans la tele que vous n'6tes pas la statue du general Malet, que vous 6tes le general Malet lui- meme, et que ma piece n'est pas un cata- logue de figures de cire, mais une trag&lie vivante, emouvante, qui vous arrache des larmes et... II ne put achever et sanglota longtemps dans son mouchoir. Puis il rugit : Sacre tonnerre ! Pradel!... Romilly!... ou est Romilly? Ah! le voila, le gredin... Romilly, je vous avais dit de rapprocher le po61e de la lucarne. Vous ne 1'avez pas fait. A quoi pensez-vous, mon ami? On se trouvait arrtHe tout a coup par une difficult^ grave. Chevalier, porteur de papiers d'ou dependait le sort de 1'Empire, devait s'echapper de la maison d'arrel par la lucarno. Le jeu de scene n'avait pas e"te" r6gl6 encore : HISTOIRE COMIQUE 73 il n'avait pu l'6tre avant la plantation du decor. Et Ton s'apercevait que les mesures avaient ete" mal prises et que la lucarne n'6tait pas praticable. L'auteur sauta sur la scene. Romilly, mon ami, le poele n'est pas au repere. Comment voulez-vous que Che- valier passe par la lucarne ? Poussez-moi tout de suite ce poele a droite. Je veux bien, dit Romilly ; mais nous boucherons la porte. Comment, nous boucherons la porte? Parfaitement. Le directeur du theatre, le directeur de la scene, les machinistes, examinaient le de"cor avec une morne attention et 1'auteur se taisait. Ne vous inquie"tez pas, maitre, dit Chevalier. II n'y a besoin de rien changer : je sauterai bien. Mon 16 sur le poele, il parvint en effet a saisir le Lord do la lucarne et a s'elever sur 74 HISTOIRE COMIQUE les coudes, ce qui n'avait pas semble" pos- sible. Un murmurc d'admiration s'gleva de la scene, des coulisses et de la salle : Chevalier avait donn6 une ide"e 6tonnante de sa force et de son adresse. Tres bien 1 s'ecria 1'auteur. Chevalier, c'est parfait, mon ami... Get animal-la est agile comme un singe. Pas un de vous ne serait fichu d'en faire autant. Si tous les r61es elaient tenus comme celui de Floren- tin, la piece irait aux nues. Nanteuil, dans sa loge, 1'admirait pres- que. Pendant une seconde, il lui etait ap- paru plus qu'homme, homme et gorille, et la peur qu'elle avait de lui s'etait demesu- re"ment agrandie. Elle ne 1'aimait pas, elle ne 1'avait jamais aime ; elle ne le desirait pas ; le temps 6tait loin ou elle avait bien voulu de lui, et, depuis quelques jours, elle n'imaginait pas le plaisir avec un autre que Ligny; mais si elle s'etait trouvee, en ce HISTOIRE COMIQUE 75 moment, seule avec Chevalier, elle se serai t sentie sans force, et elle aurait tache" de 1'apaiser par sa soumission comme on apaise une puissance surnaturelle. Sur la scene, pendant qu'un salon Empire descendait des irises, Tauteur, dans le bruit de la manoeuvre, sous la chute des portants, tenait a la fois dans sa main toute la troupe et tous les figurants et donnait en m6me temps a tous des conseils ou des exemples. Vous, la grosse, la marchande de ga- teaux, madame Ravaud, vous n'avez done jamais entendu crier dans les Champs-Ely- se"es : Regalez-vous ! Via le plaisir, mes- dames! a se chanle. Apprenez-moi cet air-la pour demain... Et tpj, le tapin, passe- moi ta caisse : je vais t'enseigner comment on fait un roulement, sacrebleu 1 . . . Fagette, mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au bal du Ministre de la police, si tu n'as pas de bas a coins d'or? Enfile-toi des bas de laine tricot^e, tout de suite... C'est bien la 76 HISTOIRE COMIQUE derniere piece que je donne ce theatre... Ou est le colonel de la dixieme cohorte? C'est toi?... Eh bien ! mon ami, tes soldats defilent comme des pores... Madame Marie- Claire, approchez un peu, que je vous ap- prenne a faire la reverence. II avail cent yeux, cent bouches, et des bras, des mains partout. Dans la salle, Romilly serrait la main a M. Gombaut, des Sciences morales, venu en voisin. Vous direz ce que vous voudrez, mon- sieur Gombaut, ce n'est peut-6tre pas exact au point de vue des faits, mais c'est theatre. La conspiration de Malet, rSpondit M. Gombaut, reste, et restera sans doute longtemps encore, une enigme historique. L'auteur de ce drame a profits des points obscurs pour y introduire des elements dra- matiques. Mais ce qui, pour moi, est hors de doute, c'est que le general Malet, bien qu'associe a des royalistes, elait lui-meme HISTOIRE COMIQUE 77 republicain et travaillait a r6tablir le gou- vernement populaire. II prononca dans son interrogatoire une parole sublime et pro- fonde. Quand le president du conseil de guerre lui demanda : Quels taient vos complices? Malet r6pondit : Toute la France, et vous-m6me, si j'avais reussi. Appuye a la loge de Nanteuil, un vieux sculpteur, venerable et beau comme un sa- tyre antique, contemplait, Toeil humicle et la bouche riante, la scene en ce moment agit6e et bouleversSe. files- vous content de la piece, maitre? lui demanda Nanteuil. Et le maitre, qui ne connaissait au mondc que des os, des tendons et des muscles, respond it : Oh! oui, mademoiselle, oh ! oui. II y a la une petite, la petite Midi, qui a une attache d'epaule, un joyau... II la dessina du pouce. Des larmes lui venaient aux yeux. 78 HISTOIRE COMIQUE Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans la baignoire. II ign6, avec commentaire, au b6nefice des trois pauvres orphelins qu'a laiss^s 1'artiste Lacour, qui est mort cet hiver d'une maniere si deplorable. Avait-il du talent ? demanda Constan- tin Marc. Pas du tout, dit Nanteuil. Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle deplorable ? Oh ! mattre, soupira madame Doulce, n'affectez pas 1'insensibilite. Je n'affecte pas 1'insensibilite. Mais il y a une chose qui me surprend, c'est le prix que nous attachons a des existences qui ne nous inte>essent en rien. Nous avons 1'air de croire que la vie est en elle-m6me quel- HISTOIRE COHIQUE 81 que chose de precieux. Pourtant la nature nous enseigne assez que rien n'est plus vil ni plus meprisable. Autrefois, on etait moins barbouill6de sentimentalisme. Chacun tenait sa propre vie pour infiniment precieuse, mais ne professait aucun respect pour la vie d'autrui. On e"tait alors plus pres de la na- ture : nous sommes faits pour nous manger les uns les autres. Mais notre race faible, enerv6e, hypocrite, se plait dans un canni- balisme sournois. Tout en nous entre-devo- rant, nous proclamons que la vie est sacree, et nous n'osons plus avouer que la vie c'est le meurtre. La vie, c'est le meurtre, r6p6ta Cheva- lier songeur et sans comprendre. Puis il jaillit en idees fumeuses. Le meurtre et le carnage, peut-etre ! Mais le carnage amusant et le meurtre dr61e. La vie, c'est la catastrophe burlesque, c'est le comique terrible, c'est le masque de carnaval sur des joues sanglantes. Voila 6 82 HISTOIRE COMIQUE ce que c'est que la vie pour 1'artiste ; 1'ar- tiste au theatre et 1'artiste en action I Nanteuil inquiete cherchait un sens a ces paroles confuses. L'acteur exalte" poursuivit : La vie, c'est autre chose encore : c'est la fleur et le couteau, c'est de voir rouge un jour et bleu le lendemain, c'est la haine et 1'amour, la haine delicieuse et ravissante, 1'amour cruel. Monsieur Chevalier, demandaConstantin Marc, du ton le plus tranquille, ne trouvez- vous pas naturel d'etre meurtrier et ne croyez-vous pas que c'est seulement la peur d'etre tue" qui nous empeche de tuer? Chevalier repondit d'une voix pensive et profonde : Certes, non ! ce n'est pas la peur d'etre tu6 qui m'empe'cherait de tuer. Je n'ai pas peur de la mort. Mais j'ai le respect de la vie d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort que moi J'ai s6rieusement examine depuis HISTOIRE COMIQUE 83 quelque temps la question que vous me posez, monsieur Constantin Marc. J'y ai r^flechi pendant des jours et des nuits, et je sais maintenant que je ne pourrais tuer person ne. Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un regard de mepris. Elle ne le craignait plus et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir fait peur. Elle se leva. Bonsoir, j'ai mala la tete... A demain, monsieur Constantin Marc. Et elle sortit lestement. Chevalier la poursuivit dans le couloir, de" vala derriere elle 1'escalier de la scene, et la rejoignit devant la loge du concierge. Felicie, viens diner ce soir avec moi au cabaret. Je serai si content ! Veux-tu ? Oh ! non, par exemple ! Pourquoi ne veux-tu pas ? Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies. 84 HISTOIRE COMIQUE Elle voulut s'6chapper. II la retint. Je t'aime tant ! ne me fais pas troj souffrir. Elle s'avanca sur lui, et, leslevresretrous- s6es, serrant les dents, lui siffla aux oreilles : C'est fini ! fini ! fini ! tu entends. J'en ai soup6, de toi. Alors, tres doux, tres grave : C'est la derniere fois que nous causons nous deux, ficoute, Felicie, avant qu'il y ait un malheur, je dois t'avertir. Je ne peux pas te forcer a m'aimer. Mais je ne veux pas que tu en aimes un autre. Pour la derniere fois, je te conseille de ne pas revoir monsieur de Ligny. Je t'emp6cherai d'etre a lui. Tu m'empecheras, toi ? Pauvre ami ! Plus doucement, encore il repondit : Je le veux, je le ferai. On obtient ce qu'on veut; seulement, il faut y mettre le prix. Rentree chez elle, Fe"licie eut une crise de larmes. Elle revoyait Chevalier 1'implorant d'une voix lamentable, avec un airde pauvre. Elle avail entendu cette voix et vu cette mine aux chemineaux exte"nu6s sur la route, quand sa mere, craignant que sa poitrine ne se prit, 1'avait eminence passer 1'hiver a Antibes, chez une tante riche. Elle m^prisait Cheva- lier de sa douceur et de sa tranquillity. Mais le souvenir de ce visage et de cette voix lui faisait mal. Elle ne put rien manger. Elle avait des etouffements. Le soir, une angoisse 86 HISTOIRE COMIQUE si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut peur de mourir. Elle pensa qu'elle 6prouvait un tel e"nervement parce qu'elle 6tait reside deux jours sans voir Robert. II a le trouver encore chez lui et mit son chapeau. Maman, il faut que j'aille ce soir au theatre. Je file. Par e"gard pour sa mere, elle usait ainsi d'un langage voile". Va, mon enfant, et ne rentre pas trop tard. Ligny habitait chez ses parents. II avait, sous les combles du joli h6tel de la rue Vernet, un petit appartement de garcon, 6clair6 par des fenfires rondes, et qu'il appe- lait son oeil-de-boeuf . Feliciele fit avertir par le portier qu'on 1'attendait dans une voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes vinssent trop souvent le relancer dans sa famille. Son pere, diplomats de carriere, tres occup6 des intents exte>ieurs de la HISTOIRE COMIQUE 87 France, demeurait dans une ignorance in- croyable de ce qui se passait chez lui. Mais madame de Ligny se montrait attentive a faire observer les convenances dans sa mai- son. Et son fils e"tait soucieux de satisfaire des exigences qui portaient sur les formes, sans jamais s'6tendre au fond des choses. Elle le laissait entierement libre d'aimer qui il voulait et c'est a peine si parfois, en de graves 6panchements , elle lui donnait a entendre que la fr6quentation des femmes du monde est utile aux jeunesgens. Aussi Robert avait-il toujours detourne" Felicie de venir rue Vernet. II avait loue", boulevard de Vil- liers, une petite maison ou ils pouvaient se voir tout a 1'aise. Mais, cette fois, apres deux jours passes sans elle, il fut tres content de sa visite impr6vue et descend it tout de suite. Blottis dans le fiacre, ils allerent a travers 1'ombre et la neige, au pas tranquille du canasson, par les rues et les boulevards, et l'e"paisse nuit enveloppa leurs amours. 88 HISTOIRE COMIQUE L'ayant ramen^e a sa porte : A demain, dit-il. Oui, a demain, boulevard de Villiers. Viens de bonne heure. Elle s'appuyait sur lui pour descendre de voiture. Brusquement, elle se rejeta en ar- riere. La! la I entre les arbres... II nous a vus... II nous guettait. Qui done? Un homme... que je ne connais pas. Elle venait de reconnaitre Chevalier. Elle descendit, sonna et, tremblante, atten- dit, plonge"e dans la pelisse de Robert, que la porte s'ouvrit. Puis elle le retint. Robert, monte avec moi. J'ai peur. Non sans un peu d'impatience, il la suivit dans 1'escalier. Chevalier avait attendu Felicie, dans la petite salle a manger, devant l'armure de Jeanne d'Arc , en compagnie de madame Nanteuil, jusqu'a une heure du matin. Puis HISTOIRE COMIQUE 89 il 6tait descendu et 1'avait guette"e sur le trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'ar- reter devant la porte, il s'6tait dissimule derriere un arbre. II savait bien qu'elle reviendrait avec Ligny ; mais, en les voyant ensemble, il lui avait semble" que la terre s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber, il s'6tait retenu au tronc de i'arbre. II resta jusqu'a ce que Ligny fut sorti de la maison; il J'observa qui, serre" dans sa pelisse, gagnait sa voiture, fit deux pas pour s'elancer sur lui, s'arr6ta, puis a grands pas descendit le boulevard. II allait, chass6 par la pluie et le vent. Ayant trop chaud, il 6ta son feutre et prit plaisir a sentir les gouttes d'eau froide sur son front. II eut une vague conscience que des maisons, des arbres, des murs, des lumieres passaient indeTmiment a ses c6tes; il allait, songeant. II se trouva, sans savoir comment il y 6tait venu, sur un pont qu'il connaissait a peine et au milieu duquel se dressait une statue 00 HISTOIRE COMIQUE colossale de femme. Maintenant il elait tran- quille, il avail pris une resolution. C'e"tait une vieille ide qu'il avait cette fois enfoncee dans son cerveau comme un clou, et qui le traversait de part en part. II ne 1'examinait m6me plus. II calculait froidementlesmoyens d'exe"cuter ce qu'il avait re"solu. II marcha devant lui, au hasard, absorbe", pensif, calme comme un ge"ometre. Sur le pont des Arts, il s'aperc.ut qu'un chien le suivait. C'etait un grand chien rus- tique a long poil, dont les yeux vairons, pleins de douceur, exprimaient une detresse infinie. II lui parla : Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas heureux. Mon pauvre ami, je ne peux rien pour toi. A quatre heures du matin, il se trouva dans 1'avenue de 1'Observatoire. De"couvrant les maisons du boulevard Saint-Michel, il en ressentit une impression douloureuse et, brusquement, rebroussa vers 1'Observatoire. HISTOIRE COMIQUE 91 Le chien avait disparu. Pres du Lion de Belfort, Chevalier s'arr^ta devant une tran- ch6e profonde qui coupait la chauss^e. Centre le remblai, sous une bache soutenue par quatre pieux, un vieil homme veillait devant un brasier. Les oreilles de son bonnet de poil de lapin 6taient rabattues ; son nez enorme flamboyait. II leva la t6te; ses yeux, qui pleuraient, paraissaient tout blancs, sans prunelles dans un cercle de feu et de larmes. II fourrait au fond de son brule- gueule quelques brins de tabac de cantine, mel6s a des mies de pain, qui ne remplis- saient pas m6me d. demi le fourneau de la petite pipe. Voulez-vous du tabac, le vieux? de- manda Chevalier en lui tendant sa blague. L'homme fut lent a re"pondre. II ne com- prenait pas vite, et les politesses l'6ton- naient. Enfin il ouvrit une bouche toute noire : C'est pas de refus, dit-il. 92 IIISTOIRE COMIQUK Etil se souleva demi. Un de ses pieds 6tait chauss6 d'un vieux soulier, 1'autre entoure de linges. Lentement, de ses mains engour- dies, il bourrait sa pipe. De la neige fondle tombait. Vous permettez ? dit Chevalier. Et il se coula, sous la bache, a c6t6 du vieil homme. De temps en temps, ils echan- geaient une parole. Sale temps ! C'est un temps de saison. L'hiver est dur. L'et6 est preferable. Alors vous gardez le chantier, la nuit, mon bonhomme? Le vieux r6pondait volontiers aux ques- tions. Avant qu'il parlat, sa gorge faisait entendre un susurrement tres long et tres doux: Je fais un jour une chose, un jour 1'au- tre. Je bricole, quoi ! Vous n'eles pas de Paris? Je suis natif de la Creuse. J'ai travaille HISTOIRE COMIQUE 93 comme terrassier dans les Vosges. Je m'en suis parti I'ann6e qu'il est venu des Prussiens et d'autres peuples... II y en avail des mil- liers. On ne peut pas comprendre d'ou ils venaient... Tu as peut-6tre entendu parler de cette guerre des Prussiens, mon gargon ? II resta longtemps sans parler, puis : Comme ga tu es en bord6e, mon gar- con. Tu ne veux pas rentrer au chantier? Je suis artiste dramatique, re"pondit Chevalier. Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda : Ou qu'il est, ton chantier? Chevalier voulut 6tre admir6 du vieillard : Je joue la com^die dans un grand theatre, dit-il; je suis un des principaux acteurs de I'Od&m. Vous connaissez I'Od&m? Le gardien secoua la tete. II ne connais- sait pas 1'Odeon. Apres un tres long silence, il rouvrit sa bouche noire : Comme ca, mon garcon, tu es en bord6e. Tu veux pas rentrer au chantier, pas vrai ? 94 HISTOIRE COMIQUE Chevalier lui repondit : Lisez le journal apres-demain. Vous y verrez mon nom. Le vieil homme essaya de trouver un sens a ces paroles ; mais c'etait trop difficile, il y renon^a et revint a ses pensees familieres. Quand on est en bord6e, c'est, des fois, pour des semaines et des mois... Au petit jour, Chevalier reprit sa course. Le ciel etait de lait. Les roues lourdes r6veil- laient les paves. Des voix, c et la, reson- naient dans 1'air frais. La neige ne tombait plus. II allait au hasard devant lui. A voir renaitre la vie, il s'egayait presque. Sur le pont des Arts, il regarda longtemps couler la Seine, puis il reprit sa course. Sur la place du Havre, il vit un caf6 ouvert. Une faible lueur d'aurore rougissait les glaces de la facade. Les gardens sablaient le carrelage et posaient les tables. II se jeta sur une chaise : Gargon, une verte 1 VI Dansle fiacre, par dela les fortifications oil s'allongeait le boulevard desert, Fe"licie et Robert se tenaient presses 1'un centre 1'autre. Tu ne 1'aimes pas ta Felicie, dis?... Est-ce que ca ne te flatte pas d'avoir une petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit et dont on parle dans les journaux?... Maman colle dans un album les articles qu'on fait sur moi. L'album est deja rempli. II lui re"pondit qu'il n'avait pas attendu qu'elle eut du succes pour la trouver char- 96 HISTOIRE COMIQUE mante. Et, de fait, leur liaison avail com- ment lorsqu'elle d6butait obscurement a 1'Odeon dans une reprise ignoree. Quand tu m'as dit que tu me voulais, je ne t'ai pas fait attendre, hein? Qa a etc fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu raison? Tu es trop intelligent pour me juger mal de ce que je n'ai pas traine les choses. En te voyant pour la premiere fois, j'ai senti que je serais a toi. Alors, ce n'6tait pas la peine de tarder. Je ne regrette pas. Et toi? Le fiacre s'arr^ta, a peu de distance des fortifications, devant une grille de jardin. La grille, qui n'avait pas ete peinte depuis longtemps, posait sur un mur enduit de cailloutage, assez has et assez large pour que les enfants vinssent s'y percher. Elle etait aveugl6e a mi-hauteur par une plaque de t61e dentelee, et ne haussait pas a plus de trois metres du sol ses pointes rouillees. Au mi- lieu, entre deux piliers de maconnerie sur- montes de vases de fonte, cette grille formait HISTOIRE COMIQUE 97 une porte a double battant, pleine a sa partie inferieure et garnie, au dedans, d'une jalousie vermoulue. Us descendirent do voiture. Les arbres du boulevard dressaient sur quatre lignes, dans la brume, leurs legers squelettes. On enten- dait, a travers un vaste silence, le bruit decroissant de leur fiacre, qui regagnait la barriere, et le trot d'un cheval venant de Paris. Elle dit en frissonnant : Gomme c'est triste, la campagne ! Mais, ma cherie, le boulevard de Vil- liers, ce n'est pas la campagne ! II ne reussissait pas a ouvrir la grille, et la serrure grinQait. Agacee elle lui dit : Ouvre, je t'en prie : ce bruit me fait mal aux nerfs. Elle s'apercut que le fiacre venu de Paris etait arrete pres de leur maison, a la dis- tance d'une dizaine d'arbres ; elle observa le t 98 HISTOIRE COMIQUE cheval maigre et fumant, le cocher sordide, et demanda : Qu'est-ce que c'est que cette voiture? G'est un fiacre, ma ch6rie. Pourquoi s'amHe-t-il ici ? II ne s'arrete pas ici. II s'arrele devant la maison a cdt6. II n'y a pas de maison ci c6t6 ; il y a un terrain vague. Eh bien ! il s'arrete devant un terrain vague ; qu'est-ce que tu veux que je te dise ?. . . Je ne vois personne en sortir. Le cocher attend peut-etre un voya- geur. Devant le terrain vague ? Sans doute, ma che>ie... Gette serrure est rouill6e. Elle alia, en se dissimulant derriere les arbres, jusqu'a 1'endroit ou le fiacre 6tait arrete, puis elle revint vers Ligny qui avail enfin r6ussi a ouvrir la grille. Robert, les stores sont baisses. HISTOIRE COMIQUE 99 C'est qu'il y a des amoureux dedans. Est-ce que tu ne trouves pas que ce fiacre est bizarre? II n'est pas beau. Mais tous les fiacres sont vilains. Entre. Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui nous suit? Qui veux-tu qui nous suive ? Je ne sais pas... Une de tes femmes. Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait. Entre done, ma ch6rie. Quand elle fut entree : Referme bien la grille, Robert. Devant eux s'etendait une petite pelouse ovale. Au fond s'elevait la maison, avec son perron de trois marches, sa marquise de zinc, ses six fenetres et son toil d'ardoise. Ligny 1'avait prise en location, pour une annee, a un vieil employ^ de commerce, degout6 de ce que les r6deurs lui volaient la nuit ses poules et ses lapins. Des deux c6tes de la pelouse, une allee sablee con- 100 HISTOIRE COMIQUE duisait au perron. Us prirent 1'allee qui elait a leur droite. Le sable criait sous leurs pas. Aujourd'hui encore, dit Ligny, ma- dame Simonneau a oublie" de fermer les volets. Madame Simonneau etait une femme de Neuilly qui venait tous les matins faire le menage. Un grand arbre de Jude"e, tout penche et qui semblait mort,allongeait jusqu'a la mar- quise une de ses branches rondes et noires. Je n'aime pas bien cet arbre, dit Felicie; ses branches ont 1'air de gros ser- pents. II y en a une qui entre presque dans notre chambre. Us monterent les trois marches du per- ron. Et, tandis qu'il cherchait dans le trousseau la cle" de la porte, elle posa sa t6te sur son e"paule. Felicie avait dans ses devoilements nnc HISTOIRE COMIQUE 101 fierte tranquille qui la rendait adorable. Elle montrait un si paisible orgueil de sa nudite" que sa chemise, a ses pieds, semblait un paon blanc. Et quand Robert la vit nue et claire comme les ruisseaux et les e"toiles : Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas prior, toil... C'est singulier : il y a des femmes qui, sans m6me qu'on leur demande rien, font tout ce qu'il est possible de faire et ne veulent pas qu'on leur voie pendant ce temps-la seulement un petit- bout de pea u. Pourquoi? demanda F6licie, en jouant avec les fils lexers de sa chevelure. Robert de Ligny avait la pratique des femmes. Pourtant il ne sentit pas combien cette question 6tait insidieuse. II avait recu des enseignements moraux et il s'inspira, dans sa reponse, des professeurs dont il avait suivi les cours. Cela tient sans doute, dit-il, a l'6du- 102 HISTOIRE COMIQUE cation, a des principes religieux, a un sentiment inne" qui subsiste alors m6me que... Ce n'etait point ainsi qu'il fallait repondre, car Felicie, haussant les e"paules et mettant les poings sur ses hanches polies, 1'inter- rompit vivement : Tu es naif, toi... C'est qu'elles sont mal faites... L'6ducation ! la religion!... !a me fait bouillir, d'entendre des choses pareilles... Est-ce que j'ai ele" plus mal elev6e que les autres ? Est-ce que j'ai moins de religion qu'elles?... Dis done, Robert, combien en as-tu vu de femmes bien faites? Compte un peu sur tes doigts... Oui, il y en a des tas de femmes qui ne montrent n i leurs e"paules, ni rien! Tiens, Fagette, elle ne se montre pas me'me aux femmes : pendant qu'elle passe une chemise blanche, elle tient la vieille entre ses dents. Bien sur, que j'en ferais autant, si j'6tais batie comme elle! HISTOIRE COMIQUE 103 Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans son orgueil, elle coula lentement la paume de ses mains sur ses flancs, sur ses reins, et dit fierement : Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il n'y en a pas trop. Elle savait ce que I'e"l6gante minceur de ses formes donnait de grdce a sa beaute". Maintenant sa tele renverse"e baignait dans la chevelure blonde qui coulait de toutes parts; son corps gracile, un peu souleve par un oreiller glisse" sous les reins, e"tait etendu sans mouvement; une jambe allonge^ au bord du lit brillait et le pied aigu la terminait en pointe d'ep6e. La clarte du grand feu allume dans la cheminee dorait cette chair, faisait palpiter des lumieres et des ombres sur ce corps inerte, le revetait de splendeur et de mystere, tandis que les vfitements et le linge, couches sur les meu- bles, sur le tapis, attendaient comme un troupeau docile. 104 HISTOIRE COMIQUE Elle se souleva sur son coude, et, la joue dans la main : Ah I tu cs bien le premier. Je ne te mens pas : les autres, ca n'existe pas. II n'e"tait pas jaloux du passe" et ne crai- gnait pas les comparaisons. II la questionna. Alors, les autres?... D'abord, il n'y en a que deux : mon professeur, et, naturellement, celui-la ne compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un homme serieux, que ma mere m'avait donne. Pas d'autre? Je te jure. Et Chevalier? Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne voudrais pas ! Et Thorn me serieux, que ta mere t'avait donne" , il ne compte pas non plus ? Je t'assure qu'avec toi, je suis une autre femme. Ah! bien vrai! tu es le pre- mier qui m'ait cue... C'est dr61e, tout de me"me. Des que je t'ai vu, je t'ai voulu. HISTOIRE COMIQUE 105 Tout de suite, j'ai eu envie de toi. J'avais devine". A quoi? Je serais bien embarrassed de le dire... Oh ! je n'ai pas r6fle"chi !... Avec tes manieres correctes, seches, froides, ton air de petit loup bichonn6, tu m'as plu, voila!... Maintenant, je ne pourrais pas me passer de toi. Oh ! non, je ne le pourrais pas. II 1'assura qu'en la possedant il avait eu de delicieuses surprises et il lui dit des choses caressantes et jolies, qui toutes avaient et6 dites avant lui. Elle lui prit la tete dans ses mains : (Test vrai que tu as des dents de loup. Je crois que c'est tes dents, qui, le premier jour, m'avaient donn6 envie de toi. Mords- moi. II la pressa centre lui et sentit ce corps souple et ferme repondre a son 6treinte. Tout a coup elle se degagea : Est-ce que tu n'entends pas crier le sable? 106 HISTOIRE COMIQUE -Non. ficoute : j'entends un bruit de pas dans 1'allee. Assise, replied sur elle-m6me, elle tendait 1'oreille. 11 elait de"cu, agac6, irrite, et peut-etre un peu bless6 dans son amour-propre. Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide. Elle lui cria tres sec : Tais-toi done ! Elle 6piait un bruit leger et proche comme de branches cassees. Tout a coup elle sauta du lit avec une telle vivacite d'instinct et un mouvement si rapide de jeune animal que Ligny, bien qu'il fut peu litteraire, songea a la chatte m^tamorphos^e en femme. Tu es folle! ou vas-tu? Elle souleva un bord du rideau, essuya la buee sur un coin de vitre et regarda par la fenetre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout bruit avait cesse. HISTOIRE COMIQUE 107 Pendant ce temps, Ligny, rencogne" dans la ruelle, maussade, grognait : Gomme tu voudras, mais, si tu attrapes un rhume, tant pis pour toi ! Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui garda un peu rancune; mais elle 1'enveloppa d'une fraicheur deUicieuse. Et quand ils revinrent a eux, ils furent ^tonne's de voir a la montre qu'il 6tait sept heures. II alluma la lampe, une lampe a parole en forme de colonne, avec une ampoule de cristal, dans laquelle la meche s'enroulait comme un te"nia. Elle se rhabilla tres vite. Ils avaient un Stage a descendre par un escalier de bois 6troit et noir. II passa le premier, la lampe a la main, et s'arreta dans le couloir. Sors, ma che>ie, avant que j'6teigne. Elle ouvrit la porte, et, aussitdt, elle recula en poussant un grand cri. Elle venait de voir Chevalier sur le perron, les bras 6tendus, long, noir, dress6 comme une croix. II tenait 108 HISTOIRE COMIQUE un revolver a la main. L'arme ne brillait pas. Pourtant elle la vit tres distinctement Qu'est-ce qu'il y a ? clemanda Ligny qui baissait la meche de la lampe. ficoutez, et n'approchez pas ! cria Che- valier d'une voix forte. Jevous defends d'etre 1'un a 1'autre. G'est ma derniere volonte. Adieu, Felicie. Et il mit dans sa bouche le canon du revolver. Blottie au mur du couloir, elle ferma les yeux... Quand elle les rouvrit, Chevalier etait couch6 sur le c6t6 en travers de la porle. II avait les paupieres grandes ouvertes, 1'air de regarder et de rire. Un filet de sang coulait de sa bouche sur la dalle du perron. Un tremblement convulsif agitait son bras. Puis il ne bougea plus. Replie sur lui-merne, il avait 1'air plus petit qu'avant. Au coup de revolver, Ligny 6tait accouru. II souleva le corps dans la nuit noire. Et, tout de suite, le reposant doucement sur la HISTOIRE COMIQUE 109 dalle, il frotta des allumettes que le vent soufllait aussit6t. Enfin, dans une lueur, il vit que la balle avail emporte" un morceau du crane et que les m6ninges elaient mises a d6couvert sur une surface grande comme le creux de la main, grise et sanguinolente, tres irre'guliere, et dont les contours lui rap- pelerent 1'Afrique telle qu'elle est figuree dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort d'un respect subit. 11 le tira par les aisselles avec des precautions minutieuses jusque dans Tantichambre. La, il 1'abandonna et courut par la maison, cherchant et appelant Felicie. II la trouva dans la chambre a coucher qui, la tete sous les draps du lit defait, criait : Maman ! maman ! et re"citait des prieres. Ne reste pas la, Felicie. Elle descendit avec lui 1'escalier. Mais dans le corridor : Tu sais bien qu'on ne peut pas passer. II la fit sortir par la porte de la cuisine. VII Demeure seul dans la maison silencieuse, Robert de Ligny ralluma la lampe. II com- mencait a entendre des voix graves, et m6me un peu solennelles, qui parlaient au dedans de lui. Form6 des 1'enfance aux regies de la responsabilite morale, il eprouvait un regret douloureux, qui ressemblait a un remords. Songeant qu'il avait caus6 la mort de cet homme, bien que c'eut 6t6 sans le vouloir et sans le savoir, il ne se sentait pas tout a fait innocent. Des lambeaux d'enseignement phi- losophique et religieux revenaient troubler sa HISTOIRE COMIQUE \\\ conscience. Des phrases de moralistes et de sermonnaires, apprises au college et tomb^es tout au fond de sa memoire, lui remontaient subitement a la pens6e. Ses voix inte"rieures les lui r^citaient. Elles disaient, d'apres quel- que vieil orateur sacr6 : En se livrant aux desordres les moins coupables dans 1'opinion du monde, on s'expose a commettre les actes les plus condamnables... Nous voyons par d'effroyables exemples que la volupte conduit au crime. Ces maximes, sur lesquelles il n'avait jamais r&lechi, prenaient pour lui, tout a coup, un sens precis et rigoureux. II y songea se"rieusement. Mais, parce qu'il n'avait pas 1'esprit profondement religieux et qu'il n'etait pas capable de nourrir des scrupules exage>enement. II acceptait le fait accompli, mais il chicanait la destine"e HISTOIRE COM1QUE 117 sur les circonstances. Puisqu'il fallait un inort, il conseiitait a ce qu'il y en eut un, mais il en aurait prefe"r6 un autre. II e"prou- vait a regard de celui-ci un sentiment de dugout et de repulsion. II se disait vague- ment : J'admets un suicide. Mais a quoi bon un suicide ridicule et d^clamatoire? Get homme ne pouvait-il se tuer chez lui ? Ne pouvait-il, si sa resolution 6tait in^branlable, I'ex^cuter avec une vraie fiert6, d'une fac.on discrete? C'est ainsi qu'a sa place eftt agi un galant homme. On aurait plaint et respecte" sa memoire. II se rappela mot pour mot les paroles que, dans la chambre a coucher, une heure avant le drame, il avait e"chang6es avec Felicie. II lui avait demande" si elle n'avait pas e"te" un peu avec Chevalier. II le lui avait demand^, non pour le savoir, car il n'en doutait guere," mais pour montrer qu'il le savait. Et elle lui avait r6pondu, indign6e : 118 HISTOIRE COMIQUE Lui ! Ah! non, par exemple... Tu no voudrais pas ! . . . II ne la blAmait pas d'avoir menti. Toutes les femmes mentent. II goutait plut6t la jolie d6sinvolture avec laquelle elle avail jete" ce garcon hors de son passe". Mais il lui en voulait de s'6tre donn6e a un bas cabot. Sa d6licatesse en 6tait blesse"e. Chevalier lui gatait F6licie. Pourquoi prenait-elle des amants de cette espece ? Elle manquait done de gout ? Elle ne choisissait done pas ? Elle faisait done comme les filles? Elle n'avait done pas le sens d'une certaine proprete" qui avertit les femmes de ce qu'elles peuvent faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire ? Elle ne savait done pas se tenir ? Eh bien ! voila ce qui arrive quand on n'a pas de tenue ! II la chargea du malheur advenu et fut soulage' d'un grand poids. Madame Simonneau n'6taitpaschez elle. II la demanda aux garcons du caf, aux gar- cons de l'6picier, aux filles de la blanchis- HISTOIRE COMIQUE H9 seuse, aux gardiens de la paix, au facteur. Enfin, sur 1'indication d'une voisine, il l a trouva qui mettait des cataplasmes a une vieille dame, car elle 6tait garde-malade. Son visage 6tait pourpre et elle puait 1'eau- de-vie. II 1'envoya veiller le mort. II lui recommanda de le recouvrir d'un drap etde se tenir a la disposition du commissaire et du me"decin qui viendraient pour les consta- tations. Elle repondit, un peu blessed, qu'elle savait, Dieu merci, ce qu'elle avait a faire. Elle le savait, en effet. Madame Simonneau ess6e aux fournitures, la mai- son exhalait une violente odeur de ph6nol et brillait de bougies allum6es. Et madame Simonneau s'agitait dans un pressant d6sir de procurer au mort un crucifix et un ra- meau de buis b6nit. A la clart6 d'une bougie, le medecin examina le cadavre. C'6tait un gros horame, au teint rouge et a la respiration forte, qui venait de diner. La balle, de gros calibre, dit-il, a pe- nctr6 par la voute palatine, elle a traverse le cerveau, et elle est venue briser le parietal gauche, emportant une partie de la subs- tance cerebrale et faisant sauter un morceau du crdne. La mort a 6te instantan6e. II remit la bougie a madame Simonneau, et poursuivit : Des Eclats du crane ont 6t6 projetes a une certaine distance. On pourra les retrou- ver dans le jardin. Je conjecture que la balle elait ronde. Une balle conique aurait cause moins de ravages. 122 IIISTOIRE COMIQUE Cependant le commissaire, M. Josse- Arbrissel, grand et maigre, a longue mous- tache grise, ne semblait ni voir ni entendre. Un chien hurlait devant la grille. La direction de la blessure, dit le me- decin, ainsi que les doigts de la main droite encore replies, prouvent surabondamment le suicide. II alluma un cigare. Nous sommes suffisamment 6difi6s, dit le commissaire. Je regrette, messieurs, de vous avoir deranges, dit Robert de Ligny, et je vous remercie de la bonne grace avec laquelle vous avez rempli votre office. Le secretaire du commissariat et 1'agent de police, conduits par madame Simonneau, monterent le corps au premier tage. M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles et regardait dans le vague. Un drame de la jalousie, dit-il, rien de plus commun. Nous avons ici, a Neuilly, HISTOIRE COMIQUE 123 une moyenne constante de morts volontaires. Sur cent suicides, trente ont pour cause le jeu. Le reste est dft a des de"sespoirs d'amour, a la misere ou a des maladies incurables. Chevalier ? demanda le docteur Hibry, qui e"tait amateur de spectacles, Chevalier ? attendez done, je 1'ai vu... Je 1'ai vu dans un b&iefice, aux Varie'te's. Parfaitement. II r^citait un monologue. Le chien hurlait devant la grille. On ne peut s'imaginer, reprit le com- missaire, les ravages que le pari mutuel exerce dans cette commune. .Je n'exagere pas, trente pour cent au bas mot des sui- cides que je constate sont causes par le jeu. Tout le monde joue, ici. Autant de bouti- ques de coiffeurs, autant d'agences clandes- tines. Pas plus tard que la semaine derniere, un concierge de 1'avenue du Roule a 6t6 trouve" pendu dans le Bois. Encore, les ou- vriers, les domestiques, les petits employe's qui jouent, ne sont pas re"duits a se tuer. 124 IIISTOIRE COMIQUE Us changent de quartier, ils disparaissent. Mais un homme etabli, un fonctionnaire que le jeu a mine, qui est accable de dettes criardes, menac6 de saisie et sous le coup de plaintes au parquet, il ne peut pas dis- paraltre. Que voulez-vous qu'il devienne? J'y suis ! s'6cria le docteur. II recita le Duel dans la Savane. On est un peu fati- gu6 des monologues ; mais celui-la est tres dr61e. Vous vous rappelez : Voulez-vous vous battre a 1'epee? Non, monsieur. Au pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au cou- teau ? Non, monsieur. Alors je vois ce que vous voulez. Vous n'etes pas degout6. Vous voulez le duel dans la savane. J'y consens. Nous remplacerons la savane par une maison a cinq Stages. Vous 6tes autorise a vous dissimuler dans le feuillage. Chevalier disait tres dr6lement le Duel dans la Savane. II m'a beaucoup amus6 ce soir-la. H est vrai que je suis bon public. J'adore le theatre. HISTOIRE COMIQUE 125 Le commissaire de police n'entendait pas 11 suivait sa pensee. On ne saura jamais ce que le pari mutuel d6vore par ann6e de fortunes et d'existences. Le jeu ne lache jamais ses vic- times ; quand il leur a tout pris, il reste leur unique esperance. En effet, par quel autre moyen peut-on esperer?... II s'arreta de parler, tendit 1'oreille au cri lointain d'un camelot, se jeta sur 1'ave- nue a la poursuite de 1'ombre fuyante et glapissante, 1'appela, lui arracha un journal de courses qu'il d6ploya sous un bee de gaz pour y chercher des noms de chevaux, Fleur- des-pois, la Chdtelaine, Lucrece. Puis, 1'cfiil hagard, les mains tremblantes , stupide, assomm6, il laissa tomber la feuille : son cheval ne gagnait pas. Et le docteur Hibry, en 1'observant de loin, songeait que, m^decin des morts, il pourrait bien etre appel6 un jour a consta- ter le suicide de son commissaire de police, 126 HISTOIRE COMIQUB et il se delerminait par avance a conclure autant que possible a la mort accidentelle. Tout a coup, saisissant son parapluie : Je file. On m'a donn6 pour ce soir une place a 1'Opera-Comique. Ce serait dom- mage de la perdre. Avant de quitter la maison, Ligny de- manda a madame Simonneau : Ou 1'avez-vous mis? Dans le lit, repondit madame Simon- neau. C'etait plus convenable. 11 ne fit point d'objection, et, levant les yeux sur la facade de la maison, il vit aux fenetres de la chambre a coucher, a travers les rideaux de mousseline, la lueur des deux bougies que la femme de menage avail allu- m6es sur la table de nuit. On pourrait peut-etre, dit-il, faire venir une religieuse pour le veiller. G'est inutile, r6pondit madame Simon- neau qui avait invit6 des voisines et coin- UISTOIRE COMIQUE 127 mande son vin et son fricot, c'est inutile : je le veillerai moi-meme. Ligny n'insista pas. Le chien hurlait encore devant la grille. En regagnant a pied la barriere, il vit sur Paris une lueur rouge qui remplissait tout le ciel. Aux faltes des cheminieures du culte. Je suis pour toutes les autorit6s, pour le juge, pour le soldat, pour le pretre. Je ne puis done 6tre suspect de favoriser les enterrements civils. Mais je ne comprends guere que vous vous obstimez a offrir au cur6 de Saint-fitienne-du-Mont un mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous done que ce malheureux Chevalier aille a 1'eglise? 111STOIRE COMIQUE 141 Pourquoi ? repondit madame Doulce. Pour le salut de son ame et parce que c'est plus convenable. Ce qui serait convenable, repliqua Constantin Marc, ce serait d'obeir aux lois de I'figlise, qui excommunie les suicides. Monsieur Constantin Marc, avez-vous lu les Soirees de Neuittyt demanda Pradel qui 6tait grand bouquineur et liseur. Vous n'a- vez pas lu les Soirees de NeuiUy, par M. de Fongeray ? Vous avez eu tort. C'est un livre curieux, qu'on trouve parfois encore sur les quais. II est orne d'une lithographic d'Henry Monnier representant, je ne sais pourquoi, Stendhal en caricature. Fongeray est le pseu- donyme de deux liberaux de la Restauration, Di timer et Cave. Cet ouvrage se compose de comedies et de drames qui ne peuvent etre joues, mais qui contiennent des scenes de moeurs fort interessantes. Vous y verrez comment, sous le regne de Charles X, un vicaire d'une des ^glises de Paris, 1'abbe 142 IIISTOlllK COM1QUE Mouchaud, refusa d'enterrer une dame pieuse et voulut a toute force enterrer un athee. Madame d'Hautefeuille etait pieuse, mais elle poss6dail des biens nationaux. Elle mourut adminislree par un pretre janseniste. C'est pourquoi apres sa mort elle ne fut pas rec.ue par 1'abbe Mouchaud dans l'e"glise oil elle avail passe sa vie. En m6me temps que madame d'Hautefeuille, sur la m6me paroisse, un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa mourir. Par son testament, il avait ordonn6 qu'on le portal directement au cimetiere. C'esl un catholique, pensa 1'abbe Mou- chaud, il nous appartient, Aussit6t il fil un paquet de son 6tole et de son surplis, courut chez le mort, lui donna I'extrSme- onction et Tamena dans son 6glise. Eh bien ! repondit Constantin Marc, ce vicaire 6tail un excellent politique. Les athees ne sont pas pour 1'Eglise des ennemis redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. Us ne peuvent elever une Eglise contre elle, HISTOIRE COM1QUE 143 ct ils n'y songent pas. II y a eu de tout temps des athfes parmi les chefs et les princes de 1'Eglise, et plusieurs d'entre eux out rendu a la papaute d^clatants services. Au contraire, quiconque ne se soumet pas strictement a la discipline ecctesiastique et rompt sur un point avec la tradition, qui- conque oppose une foi a la foi, une opinion, une pratique a 1'opinion recue et a la pra- tique commune, est une cause de desordre, une menace de peril, et doit etre extirpe. Le vicaire Mouchaud 1'avait compris. II fallait en faire un e"v6que et un cardinal. Madame Doulce avail eu 1'art de ne pas tout dire a la fois ; elle ajouta : - Je ne me suis pas laisse abattre par la resistance de monsieur le cure. J'ai prie, j'ai supplie. Et il m'a repondu : Nous sommes respectueusement soumis a 1'ordinaire. Allez 4 i'archevechS. Je ferai ce que Monseigneur mordonnera. 11 ne me reste plus qu'a sui- vre ce conseil. Je cours a I'archevdch6. 144 111STOIRE COMIQUE Travaillons, dit Pradel. Romilly appela Nanteuil : Nanteuil, aliens, Nanteuil, reprends toute ta scene. Et Nanteuil reprit : , Mon cousin, je me suis 6veillee toute joyeuse ce matin... IX Ce qui rendait difficiles les negotiations du Theatre avec 1'figlise, c'etait 1'eclat donn6 par les journaux au suicide du boulevard de Vil- liers. Les reporters en avaient publie toutes les circonstances, et, comme le disait M. 1'abbe Mirabelle, second vicaire de 1'archeveque, au point ou en etaient les choses, ouvrir a Cheva- lier les portes de sa paroisse, c'etait publier le droit des excommunies aux prieres de 1'figlise. D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, dans cette affaire, plein de sagesse et de prudence, indiqua la voie. 10 146 HISTOIRE COMIQUE Vous comprenez bien, dit-il a madame Doulce, que ce n'est pas 1'opinion des jour- naux qui peut nous toucher. Elle nous est absolument indiffrente, et nous ne nous inquietons en aucune matiere de ce que cinquante feuilles publiques disent de ce malheureux jeune homme. Que les journa- listes aient servi ou trahi la verite, c'est ' leur affaire et non la mienne. J'ignore et veux ignorer ce qu'ils ont e"crit. Mais le fait du suicide est notoire. Vous ne pouvez lo contester. II conviendrait maintenant d'exa- miner de pres, avec les lumieres de la science, les circonstances dans lesquelles ce fait a Me accompli. Ne vous etonnez pas que j'invoque ainsi la science. Elle n'a pas de meilleure amie que la religion. Or la science medicale peut nous 6tre ici d'un grand secours. Vous allez tout de suite le com- prendre. L'figlise ne retranche de son sein le suicide" qu'en tant que le suicide constitue un acte de de"sespoir. Les fous qui attentent a IIISTOIRR COMIQUE Ii7 leur vie ne sont pas dcs dsesperes, et 1'figlise ne leur refuse point ses prieres : elle prie pour tous les malheureux. Ah ! s'il pouvait etre etabli que ce pauvre enfant a agi sous rinfluence d'une fievre chaude ou d'une maladie mentale, si un medecin etait a me'me de certifier que cet infortune ne jotiissait pas de sa raison lorsqu'il se de- truisit de ses propres mains, le service reli- gieux serai t Celebris sans obstacle. Ayant recueilli ces paroles de M. 1'abbe Mirabelle, madame Doulce courut an theatre. La reper la volont6 de cinquante mille hommes. Ce ne serait pasde jeu, objecta Pradel. J'en conviens, ce ne serait pas de jeu. Mais ces substances ne sont pas essentiel- lement des produits de laboratoire. Le labo- ratoire combine, il ne cre rien. Ces subs- tances sont ^parses dans la nature. A l'6tat libre, elles nous enveloppent et nous pene- trent, elles determinent notre volont6 : elles conditionnent notre libre arbitre, qui n'est 11 162 HISTOIRE COMIQUE quo 1'illusion causee en nous par 1'ignorancc de nos exterminations. Qu'est-ce que vous dites ? demanda Pradel ahuri. Je dis que la volonte est une illusion causes par 1'ignorance ou nous sommes des causes qui nous obligent a vouloir. Ce qui veut en nous, ce n'est pas nous, ce sont des myriades de cellules d'une activite" prodi- gieuse, que nous ne connaissons pas, qui ne nous connaissent pas, qui s'ignorent les unes les autres, et qui pourtant nous cons- tituent. Elles produisent par leur agitation d'innombrables courants que nous appolons nos passions, nos pensees, nos joies, nos souffrances, nos desirs, nos craintes et notro volonte\ Nous nous croyons maitres de nous, et seulement unegoutte d'alcool excite, pour les engourdir ensuite, ces e~le"ments par les- quels nous sentons et voulons. Constantin Marc interrompit le docteur: Pardon ! Puisquevous parlez de 1'action HISTOinE COMIQUR 163 de 1'alcool, je voudrais vous consulter a ce sujet. Je bois un petit verre d'armagnac apres chaque repas. Ce n'est pas trop, dites- moi ? C'est beaucoup trop. L'alcool est un poison. Si vous avez chez vous une bouteille d'eau-de-vie, jetez-la par la fentre. Pradel etait pensif. II estimait qu'en sup- primant la volont6 et la responsabilite" chez tous les hommes, le docteur Socrate lui faisait un tort personnel. Vous direz ce qiie vous voudrez. La volonte et la responsabilite ne sont pas des illusions. Ce sont des realites tangibles et fortes. Je sais a quoi m'engage mon cahier des charges, et j'impose ma volon!6 a mon personnel. Et il ajonta avec amertume : Je crois a la volont6, a la responsabi- lite morale, a la distinction du bien et du nial. Sans doute, selon vous, ce sont dos idees b^tes.., 164 HISTOIRE COMIQUE Assurement, r6pondit le docteur, ce sont des idees betes. Mais elles nous sont tres convenables, puisque nous sommes des betes. On 1'oublie toujours. Ce sont des idees betes, augustes et salutaires. Les hom- mes ont senti que, sans ces idees, ils devien- draient tous fous. Ils n'avaient que le choix de la betise ou de la fureur. Ils ont raison- nablement choisi la betise. Tel est le fonde- ment des idees morales. Quel paradoxe 1 s'ecria Romilly. Le docteur poursuivit avec serenite : La distinction du bien et du mal dans les societes humaines n'est jamais sortie de I'empirisme le plus grossier. Elle a ete cons- titute dans un esprit tout pratique et par simple commodity. Nous ne nous en preoc- cupons pas pour un cristal ou pour un arbre. Nous pratiquons 1'indifference morale a 1'endroit des animaux. Nous la pratiquons a 1'endroit des sauvages. Cela nous permet de les exterminer sans remords. C'est ce 1I1ST01RE COMIQUE 165 qu'on appelle la politique coloniale. On ne voit pas non plus que les croyants exigent de leur dieu une haute morality. Dans l'6tat actuel de la society, ils n'admettraient pas volontiers qu'il fut libidineux et se compro- mit avec des femmes ; mais ils trouvent bon qu'il soit vindicatif et cruel. La morale est le consentement mutuel a garder ce qu'on a, terre, maisons, meubles, femmes, et notre vie. Elle n'implique chez ceux qui s'y sou- mettent aucun effort particulier d'inlelli- gence ou de caractere. Elle est instinctive et feroce. La loi 6crite la suit de pres et s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on que les hommes d'un grand coeur ou d'un beau genie furent presque tous accuses d'im- piete' et, comme Socrate, fils de Phenarete, et Benolt Malon, frappes par la justice de leur pays. Et Ton peut dire qu'un homme qui n'a pas ete condamn6 tout au moins a la prison honore m^diocrement sa patrie. 11 y a des exceptions, dit Pradel. 166 HISTOIKE COMIQUE II y en a peu, repondit le docteur Trublet. Mais Nanteuil suivait son idee : Mon petit Socrate, vous pouvez bien attester qu'il 6tait fou. C'est la verite. II n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi. Sans doute, il etait fou, ma chere enfant. Mais e'est une question de savoir s'il 1'etait plus que les autres hommes. L'histoire tout entiere de 1'humanite, rem- plie de supplices, d'extases et de massacres, est une histoire de dements et de furieux. Docteur, demanda Constantin Marc, est-ce que par hasard vous n'admireriez pas la guerre? G'est pourtant une chose splen- dide, quand on y pense. Les animaux se devorent simplement entre eux. Les hommes ont imagine de se massacrer en beaute. Us ont appris a s'entre-tuer avec des cuirasses etincelantes, sous des casques surmontes de panaches et desquels tombent des crinieres peintes en rouge. Par 1'usage de 1'artillerie HISTOIRE COMIQUE 167 et Tart des fortifications, ils ont introduit la chimie et les math6matiques dans la des- truction ne"cessaire. C'est une invention sublime. Et, puisque 1'extermination des 6tres nous apparait comme le but unique de la vie, la sagesse de rhomme est d'avoir fait de cette extermination une jouissance et une splendeur... Car enfm vous ne pouvez nier, docteur, que le meurtre est une loi de la nature, et que, par consequent, il est divin. A quoi le docteur Socrate repondit : Nous ne sommes que de malheureux animaux et pourtant nous sommes a nous- m6mes notre providence et nos dieux. Les animaux infe>ieurs, dont les regnes imme- moriaux ont precede le notre sur cette pla- nete, 1'ont transform6e par leur genie et leur courage. Les insecles ont trace" des chemins, fouille" la terre, creus6 les troncs d'arbres et les rochers, bati des maisons, fonde des cites, chang6 le sol, 1'air et les 168 I11ST01RE COMIQUK eaux. Le travail des plus humbles, des ma- drepores, a cr6e des lies et des continents. Tout changement materiel produit un chan- gement moral, puisque les mocurs depen- dent du milieu. La transformation que i'homme a son tour fait subir a la terre est certes plus pro fond e et plus harmonieuse que les transformations operees par les autres animaux. Pourquoi I'humanite ne parviendrait-elle pas a changer la nature jusqu'a la rendre pacifique? Pourquoi 1'hu- manite, tout infime qu'elle est et sera, ne reussirait-elle pas un jour a supprimer ou, du moins, a regler la concurrence vitale? Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du meurtre? On peut beaucoup attendre de la chimie. Pourtant je ne vous reponds de rien. 11 est possible que notre race persisle dans la melancolie, le delire, lamanie, la demence et la stupeur jusqu'a sa fin lamentable dans la glace et les te"nebres. Ce monde est peut- etre iiTeinediablement mauvais. En tout cas, HISTOIRE COMIQUE 169 je nvy serai bien amuse\ On y jouit d'un spec- tacle divertissant et je commence a croireque Chevalier etait plus fou que les autres hommes d'avoir volontairement quitte sa place. Nanteuil prit line plume sur le bureau et la tendit, trempee d'encre, au docteur. II commenca d'ecrire : Ayant er 1'importance. 11 jugea que e'en 6tait assez sur ce point et s'appliqua tout de suite a dissiper les 174 IIISTOIRE COMIQUE terreurs dont elle 6tait environ nee. II s'ef- forca de la persuader par des raisonnements simples qu'elle voyait des images sans r6a- Iit6, purs reflets de sa propre pensee. Pour illustrer sa demonstration, il lui conta une histoire rassurante : Un m6decin anglais, lui dit-il, soignait une dame, comme vous tres intelligente, qui, comme vous, voyait des chats sous les meubles et etait visitee par des fant6mes. II la persuada que ces apparences ne repon- daient a rien. Elle le crut et ne se troubla point. Un jour qu'apres une longue retraite elle reparaissait dans le monde, entrant dans un salon, elle vit la mattresse de la maison qui lui montrait un fauteuil et 1'invitait a s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil, un vieux gentleman narquois. Elle se dit que de ces deux personnes, 1'une elait ncessairement imaginaire et, d^cidant que le gentleman n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil. En touchant le fond, elle rospira. A comp- HISTOIRE COM1QUE 175 ter de ce jour, elle ne vit plus aucun fan- t6me d'homme ni de bete. Avec le vieux gentleman narquois, elle les avail etouffes tous sous son scant. Felicie secoua la tete: (la n ' a P^ de rapport. Elle voulait dire que son fant6me a elle n'6tait point un vieux monsieur falot, sur lequel on s'assied, que c'etait un mort jaloux, qui ne la visitait pas sans dessein. Mais elle craignait de parler de ces choses, et, laissant tomber ses bras sur ses genoux, elle so tut. La voyant ainsi accablee et morne, il lui representa que ces troubles de la vision n'etaient ni rares ni bien graves, et qu'ils se dissipaient promptement sans laisser de traces. Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision. Vous? Oui, j'ai eu une vision, il y a une vingtaine d'annees, en figypte. 176 HISTOIRE COMIQUE 11 s'apergut qu'ellc le regardait uvec curio- site et il commenca le r6cit de son halluci- nation, apres avoir allume toutes les lampes electriques, pour dissiper les fant6mes de 1'ombre. Du temps que j'etais m6decin au Caire, chaque ann6e, au mois de fevrier, je remon- tais le Nil jusqu'a Louksor, et de la, j'allais, avec des amis , visiter dans le desert les tombeaux et les temples. Ces promenades a travers les sables se font a dos d'ane. La derniere fois que je me rendis Louksor, je louai un jeune anier, dont 1'ane blanc, Rhamses, etait plus vigoureux que les a litres. Get anier, qui se nommait S6lim, 6tait aussi plus robuste, plus svelte et plus beau que les autres aniers. II avail quinze ans. Ses yeux doux et farouches brillaient sous un voile magnifique de longs cils noirs ; son visage brun etait d'un ovale ferme et pur. II marchait pieds nus dans le desert, d'un pas qui faisait songer a ces HISTOIRE COMIQUE ill danses de guerriers dont parle la Bible. Tous ses mouvements avaient de la grace ; sa gaiet6 de jeune animal 6 tail charmante En piquant de la pointe de son baton 1'echine de Rhamses, il causait avec moi dans un langage court, mel6 d'anglais, de francais et d'arabe; il parlait volontiers des voyageurs qu'il avail conduits et qu'il croyait 6tre tous des princes ou des prin- cesses; mais si je le questionnais sur ses parents et ses compagnons, il se taisait, d'un air d'indiffe"rence et d'ennui.Quand il men- diait la promesse d'un bonbaschich, le nasil- lement de sa voix prenait des inflexions ca- ressantes. II me"ditait des ruses subtiles et d^pensait des tresors de prieres pour se faire donner line cigarette. S'apercevant qu'il m'etait agreable que les aniers traitasscnt leurs animaux avec douceur, il baisait devant moi Rhamses sur les naseaux, et, durant les haltes, valsait avec lui. 11 se montrait par- fois ingenieux a obtenir ce qu'il d^sirait. 12 17-8 HIST01HE COMIQUE Mais il etait trop imprevoyant pour jamaia temoigner la moindre reconnaissance de ce qu'il avail obtenu. Avide de piastres, il con- voitait plus ardemment encore les menus objets qui brillent et qu'on peut cacher, les epingles d'or, les bagues, les boutons de manchettes,les briquets en nickel; quand il voyait une chalne d'or, son visage s'6clairait d'une lueur de volupt6. L'ete qui suivit fut le temps le plus dur de ma vie. Une epidemic de cholera avail eclat6 dans la Basse-figypte. Je courais la ville du matin au soir dans un air embrase". Les etes du Caire sont accablanls pour les Europeens. Nous traversions les semaines les plus chaudes que j'eusse encore connues. J'appris un jour que S6lim, amen6 devant le tribunal indigene du Caire, venait d'etre condamn6 a mort. II avail assassin^ une enfant de fellahs, une petite fille de neuf ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles, et il ravait jclce dans une citerne. Les an- HISTOIRE COMIQUE 179 neaux, tachds de sang, avaient ete" retrouves sous une grosse pierre, dans la vallee des Rois. C'etait de ces bijoux sauvages que les nubiens nomades faQonnent au marteau avec des shellings ou des pieces de quarante sous. On me dit que Selim serait certaine- ment pendu, parce que la mere de la fillette refusait le prix du sang. Le khtklive en effet n'a pas le droit de grace, et le meurtrier, selon la loi musulmane, ne peut racheter sa vie que si les parents de la victime acceptent de lui une sommc d'argent en compensation. J'etais trop occupe pour penser a cetle affaire. Je m'expliquai facilement que S6lim, rus6, mais irreflechi, caressant, insensible, eut jou6 avuc la fillette, lui eut arrache ses anneaux, 1'eut tu6e et cachee. Bientdt je n'y songeai plus. Du vieux Clr- rieux et profond. 1I1ST01RE COM1QUE 227 11 no I'inlerrogea pas. Us se dirent des mots tendres. Et, comme elle avait tres 1 faim, il la mena dejeuner dans tin cabaret connu, dont le nom brillait en lettres d'or sur une des vieilles maisons de la place. Us se firent servir dans un jardin d'hiver , dont les rochers, le bassin et 1'arbre e*taient multi- plies par des glaces encadre"es de treillis vert. Devant la nappe, en consultant le menu, ils causerent avec plus d'abandon qu'ils n'a- vaient fait jusque-la. II lui disait que les Emotions et les tracas de ces trois derniers jours 1'avaient 6nerve, mais qu'il n'y pensait plus et que ce serait absurde de s'occuper encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa sante, se plaignait de ne pouvoir dormir que d'un mauvais sommeil et d'avoir des re"ves. Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait dans ses r&ves, et elle 6vitait de parler du mort. 11 lui dcmanda si elle n'avait paseu unc matinee fatigante et pourquoi elle 6tait allc'-c jusqu'au cimctierc, ce qui ne servait a rien, 228 HISTOIRE COMIQUE Incapable de lui expliquer les profondeurs de son ame soumise aux rites, aux ceremo- nies propitiatoires et aux incantations, elle secoua la tete comme pour dire : Fallait . Tandis qu'aux tables voisines des dejeu- neurs achevaient leur repas, ils causerent longtemps, tous deux a voix basse, en atten- dant d'etre servis. Robert s'elait promis, il s'etait jur6 de ne jamais reprocher a Felicie d'avoir eu Cheva- lier pour amant, on m6me de lui faire une seule question ce sujet. Et pourtant, par une sourde rancune, par une mauvaise humeur remont^e, par une naturelle curio- site, et aussi parce qu'il 1'aimait trop pour se contenir, il lui dit d'une voix amere : Tu as ete avec lui, autrefois. Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sen- tit qu'il etait d6sormais inutile de mentir. An contraire, elle avail 1'habitude de nier 1'evidence, et, certes, elle avail Irop le sens dcs homines pour ignorerqu'en amour iln'y HISTOIRE COMIQUE 229 a pas de mcnsonge si grossier qu'ils ne puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette fois, centre sa nature et son habitude, elle ne mentit pas. Elle avail peur d'oflenser le mort. Elle pensait que le renier ce serait lui faire tort, lui retrancher sa part, 1'irriter. Elle se tut, craignant de le voir venir s'ac- couder a la table avec son rire fixe et sa t6te troupe, et de 1'entendre dire de sa voix plaintive : Felicie, tu n'as pas oubli6, pour- tant, notre petite chambre de la rue des Martyrs ! . . . Ce que, depuis sa mort, il 6tait devenu pour elle, elle n'aurait pu le dire, tant c'elait hors de ses croyances et contraire a sa rai- son et tant les mots qui 1'eussent exprime lui semblaient vieux, ridicules et hors/Tusage. Mais, d'une heredit6 lointaine ou plut6t de quelques re"cits entendus dans son enfance, elle tirait le sentiment confus qu'il 6tait au nombre de ces morts qui tourmentaient autrefois les vivants et qu'exorcisaient les 230 IIISTOIUt: COMIQUK pretres : car, en pensant a lui, cllc com- menvait instinctivement le signe de la croix et ne s'arretait que pour ne pas paraitro ridicule. U^ny, la voyant triste et troublee, se reprocha ses paroles dures et inutiles, et, dans le moment m6me ou il se les repro- chait, il en ajoutait d'aussi dures et d'aussi inutiles : ^r Tu m'avais potirtant dit que ce n'elait pas vrai ! Elle repondit avec ferveur : C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne fut pas vrai. Elle ajouta : Ah ! mon cheri, depuis que je suis a toi, je t'assure bien que je n'ai pas et6 a un autre. Je n'y ai pas de merite : ca me serai t impossible. Comme les jeunes animaux,elle avaitbesoin tic ^aiete. Le vin, qui brillait dans son verre ainsi que de 1'ambre liquide, fut une joie IIISTOIUE COMIQUE 231 pour ses yeux et elle en mouilla sa langue avec volupto. Elle s'inte'ressa aux plats qu'on lui servait, et surtout aux pommes souf- flees, semblables a dos ampoules d'or. Puis elle observa les de*jeuneurs attables dans la salle et s'amusa d'eux, leur pr6tant, sur leur mine, des sentiments ridicules ou des pas- sions grotesques. Elle remarquait les regards malveillants quo lui jetaient les femmes, et les efforts quo faisaient les hommes pour lui paraitre beaux et considerables. Et elle fit une reflexion ge'ne'rale : Robert, as-tu rcmarque quo les gens ne sont jamais naturels? Us ne disent pas une chose parce qu'ils la pensent. Us la disent parce qu'ils croient que c'est celle-la qu'il fallait. dire. Cette habitude les rend tres ennuyeux. Et il est extr^mement rare de trouver quelqu'un de nature!. Toi, tu es naturel. En eflet, je ne crois pas os du docteur Socrate, de- vine de qui il est 1'amant... de la dame qui 16 -2'r> IMSTUlltK CUMIUII. tient le cabinet de lecture de la rue Maza- rine. Elle n'est plus tres jeune, mats elle est tres intelligente. Est-ce quetu crois qu'il la trompe?... J'6te mes has, c'est plusconve- nable. Et elle lui conta une histoire de theatre : Je crois que, de'cide'ment, je ne res- terai pas longtemps a 1'Od^on. Pourquoi ? Tu vas voir. Pradel m'a dit aujour- d'hui, avant la repetition : Ma petite Nan- teuil, il n'y a jamais rien eu entre nous. C'est ridicule... II a 6te tres convenable, mais il m'a fait comprendreque nous e"tions, Tun vis-a-vis de Pautre, dans une situation irre'guliere qui ne pouvait se prolonger inde"- finiment... Parce que tu sais que Pradel a etabli une regie. Autrefois il choisissait parmi ses pensionnaires. II avait des favo- rites, on criait. Maintenant, pour la bonne administration du theatre, il les prend toutes, mAme eel les qui ne lui plaisent pa*. HISTOIRE COMIQUE 243 memo celles qui lui d6plaisent. 11 n'y a plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est un vrai directeur, cet homme-la. Comme Robert, dans le lit, 6coutait sans Hen dire, elle alia le secouer : Alors, ca teserait cgalquoje me metle avec Pradel ? Non, ma cherie, non c.a ne me serai t pas e"gal. Mais ce n'cst pas ce que je dirais qui rempecherait. Penchee sur lui, elle lui donnait des caresses ardentes, en forme de menaces et de chatiment, et elle lui criait : Tu ne m'aimes done pas, que tu n'es pas jaloux? Je veux que tu sois jaloux. Puis, brusquemcnt, elle s'61oigna de lui, et, retenant sur son tipaule gauche la chemise qui avail gliss6 sous le sein droit, elle s'attarda devant la table de toilette et de- manda avec inquietude : Robert, tu n'as rien apport6 ici de 1'au Ire chambre ? 244 HISTOIRE COMIQUE Rien. Alors, doucement, timidement, elle se coula dans le lit. Mais, a peine y etait-elle 6tendue, qu'elle s'accouda 1'oreiller, et, le cou tendu, la bouche entr'ouverte, 6couta. II lui semblait entendre ce bruit leger de pas dans le sable qu'elle avail entendu dans la maison du boulevard de Yilliers. Elle courut a la fenetre, vit 1'arbre de Judee, la pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait voir encore, elle voulut secacher la tfitedans les mains. Mais elle ne put soulever les bras, et le visage de Chevalier se dressa devant elle. X11I Elle etait rentree chez elle avec une fievre ardente. Robert, ayant din6 en famille regagna son grenier. Dans 1'etat ou Nanteuil 1'avait laisse, il etait agace et de tres mau- vaise humeur. Sa chemise et son habit, prepares sur le lit par le valet de chambre, avaient 1'air de 1'attendre dans une attitude domestique et servile. II commenQa de s'habiller avec une vivacite un peu rageuse. II 6tait impatient de sortir. II ouvrit son uiil-de-boiuf, 6couta la rumeur de la ville et vit au-dessus des 246 HIST01RK COMIQUE toils la lueur que faisait Paris dans le ciel. II aspira toute la chair amoureuse amassed, par cette nuit d'hiver, dans les theatres et les grands cabarets, les cafes-concerts et les bars. Irrite" de ce que Felicie avail decu son desir, il etait decide a se contenter ailleurs, et, ne se sentant point de preference, il se croyait seulement embarrass^ de choisir ; mais il s'apercut bient6t qu'il n'avait envie d'aucune des femmes qu'il connaissait et qu'il n'avait me'me pas envie des inconnues. II ferma sa fenStre et s'assit devant le feu. C'etait un feu de coke : madame de Ligny, qui portait des manteaux de vingt-cinq mille francs, economisait sur la table et les feux. Elle ne souffrait pas qu'on brulat du bois dans les chambres. II re'fle'chit a ses affaires dont, jusque-Ia, il s'etait peu soucie", a la carriere ou il etait entr6 et qu'il voyait obscure devant lui. Le ministre etait grand ami de sa famillc. Mon- 111STOIRE COMIQUE 247 tognard c^venol, nourri de chataignes, ses yeux blouis clignaient aux tables fleuries. Trop fin pourtant et trop habile pour ne pas garder sur la vieille aristocratic qui 1'ac- cueillait 1'avantage des dures volont^s et des refus hautains. Ligny le connaissait et n'al- tendait de lui nulle faveur. En cela plus perspicace que sa mere, qui se croyail quelque pouvoir.sur ce petit homme non- et vein, submerge par ses jupes imp6- rieuses, chaque jeudi, du salon a la table. II le jugeait dtfsobligeanl. Et puis il y avail quelque chose entre eux. Robert, par mal- chance, avail pre"c6de son ministre dans rintimite d'une personne que celui-ci aimail jusqu'a rabsurdite", madame de Neuilles, une femme galanle. El il croyait voir que le petit homme velu s'en doulail el Ten regar- dail de Iravers. Enfin il s'etait fail au quai d'Orsay Tid6e que les minislres ne peuvenl et ne veulent jamais grand'chose. Mais il n'exagerail Hen et croyait Ires possible de 248 HISTOIRE COMIQUE se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici c'avait etc" son de"sir. II tenait beaucoup a ne pas quitter Paris. Sa mere, au contraire, eut prefere qu'il allat a La Haye, ou un poste de troisieme secretaire 6tait vacant. Main- tenant il se detidait tout a coup pour La Haye. Je partirai, se dit-il. Le plus t6t sera le meilleur. Sa resolution prise, il en examina les motifs. D'abord, c'etait excel- lent pour son avenir. Ensuite, le poste de La Haye elait agreable. Un camarade, qui 1'avait occupe, vantait 1'hypocrisie delicieuse de la petite capitale endormie, ou tout elait machine, truqu pour Fagrement du corps diplomatique. II considera meme que La Haye etait 1'auguste berceau d'un nouveau droit international, et il alia jusqu'i decro- cher cette raison qu'il ferait plaisir a sa mere. Apres quoi il s'aper^ut qu'il voulait partir seulement a cause de Felicie. II eut sur elle des pens^es qui n'elaient pas bienveillantes. II la savait menteuse et HISTOIRE COMIQUE 249 peureuse, mechanic pour ses amies. 11 avail la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots ou que, tout au moins, elle s'en arrangeait. II n'etait pas certain qu'elle ne le trompat pas, non qu'il eul rien decouvert de sus- pect dans la vie qu'elle menait, mais parce qu'il doutait raisonnablement de toutes les femmes. II se repre"senta tout le mal qu'il savait d'elle et se persuada que c'etail une petite rosse; et, sentant qu'il 1'aimait, il pensa qu'il 1'aimait seulement parce qu'elle e"tait Ires jolie. Cette raison lui parut bonne, mais, en y regardant, il s'apergut qu'elle n'expliquait rien ; qu'il aimait cette fille, non parce qu'elle e"tait tres jolie, mais parce qu'elle 6tait jolie d'une certaine maniere, parce qu'elle l'6tait a sa fagon, etrangement, qu'il 1'aimait pour ce qu'il y avail en elle de rare et d'incom parable, parce qu'enfin c'etait une merveilleuse chose d'arl el de volupte", un joyau vivant d'un prix inesti- mable. Alors, se sentant faible, il pleura, 250 HISTOIRK COM1QUE il pleura sa Iibert6 perdue, sa pensee cap- live, son ame trouble, sa chair et son sang devoues a un petit Mre faible et perfide. A regarder le coke rouge dans la grille de la chemin6e, il s'etait brule les yeux. II les ferma de douleur et vit, sous ses paupieres closes, des negres qui s'agitaient dans un lunmlte obscene et sanglant. Tandis qu'il cherchait de quel livre de voyages, lu dans des annees d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit diminuer, se resoudre en points impercepti- bles et disparaitre dans une Afrique rouge, qui peu a peu representa la blessure apercue a la lueur d'une allumetle la nuit du sui- cide. 11 songea : Get imbecile de Chevalier. Je n'y pen- sais guere. Tout a coup, sur ce fond de sang et de flam me parut la forme cambree de Felicie, et il sentit en lui se tendre un dsir cruel et chaud. XIV 11 1'alla voir le lendemain, dans le petit appartement du boulevard Saint-Michel. Ce n'etait pas son habitude. II n'aimait guere a se rencontrer avec madame Nanteuil, qui etait pourtant a son egard tres polie et meme obsequieuse, maisqui 1'ennuyait et le genait. Ce fut elle qui le re^ut dans le salon modique. Elle le reniercia de 1'inte'ret qu'il portait Jl la sante de Felicie, Tinstruisit que la pauvre enfant avait e!6, la veille au soir, agit6e et soulTrante, mais qu'elle allait mieux. Elle travaille son r61e, dans sachambre. 252 HISTOIRE COMIQUE Je vais 1'avertir que vous etes ici. Elle sera bien contente de vous voir, monsieur de Ligny. Elle sait que vous 1'aimez bien. Et les vrais amis sont rares, surtout dans le monde du theatre. Robert observait madame Nanteuil avec une attention qu'il ne lui avait pas encore pretee. II cherchait a voir en elle la figure que sa fille aurait plus tard. Volontiers il lisait en passant sur le visage des meres la bonne aventure des filles. Et cette fois il de"chiffrait obstine"ment les traits et les formes de cette dame comme une inte"res- sante prophetic. II n'y lut rien qui fut de mauvais augure, ni de bon. Madame Nan- teuil, grasse, le teint repose", la peau fraiche, n'e"tait pas desagreable, dans le mol empa- tement de ses chairs. Mais sa fille ne lui ressemblait pas du tout. La voyant toute calme et placide, ii lui dit : Vous n'6tes pas nerveuse, vous? Je ne 1'ai jamais 6t6. Ma fille ne tient HISTOIRE COMIQUE 253 pas de moi. C'est tout le portrait de son pere. II 6tait delicat, sans avoir une mau- vaise sant6. II est mort d'une chute de che- val... Vous prendrez bien une tasse de the, monsieur de Ligny. Felicie entra. Les cheveux repandus sur les tipaules, elle etait envelopp6e d'un pei- gnoir de laine blanche, retenu tres lache a la taille par une grosse cordeliere de passe- menterie, et trainait ses mules rouges ; elle avait 1'air d'un enfant. L'ami de la maison, Tony Meyer, marchand de tableaux, quand il la voyait dans ce vehement, d'aspect un peu monacal, 1'appelait frere Ange de Cha- rolais, parce qu'il lui trouvait de la ressem- blance avec un portrait de Nattier repr6- sentant mademoiselle de Charolais dans Thabit franciscain. Robert restait surpris et muet devant cette fillette. C'est gentil a vous, fit-elle, d'etre venu prendre de mes nouvelles. Je vous remercie. Je vais mieux. 254 IIISTOIRK COMIQUE Elle travaille beaucoup, elle travaille Irop, dit madamu Nanteuil. Son r61e de la Grille la fatigue. Mais non, maman. On parla theAtre, et la conversation fut pauvre. Dans un silence, madame Xanlcuil de- manda a M. de Ligny s'il recherchait tou- jours les vieilles gravures de modes. Felicie et Robert la regarderent sans comprendre. Us lui avaient naguere parle de gravures de modes pour expliquer des ren- dez-vous qu'ils n'avaient pu cacher. M;iis ils n'y songeaient plus. Depuis lors, un mor- ceau de la lune, comme disait le vieil auteur, etait tombe dans leur amour ; seule, ma- dame Nanteuil, en son respect profond des fictions, se rappelait : Ma fille m'a dit que vous aviez beau- coup de ces gravures anciennes et qu'elle y trouvait des id6es pour ses costumes. Parfaitement, madame, parfaitement. HISTOIRE COMIQUE 255 Venez, monsieur tie Ligny, dit Fe"licie. Je voudrais vous montrer un projet de cos- tume pour Cecile de Rochemaure. Et elle 1'entratna dans sa chambre. C'e"lait une petite chambre tendue do papier fleuri, meuble'e d'une armoire a glace, de deux chaises de crin et d'un lit de fer a courtepointe de pique blanc, surmonte d'un benitier et d'un rameau de buis. Elle lui donna un long baiser sur la bouche. Je t'aime, tu sais ! C'est bien sur? - Oh! oui. Ettoi? Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas cm que je t'aimerais autant. Alors, c'est venu apres. a vient toujours apres. C'est vrai, ce que tu dis la, Robert. Avant on ne sait pas. Elle secoua la tele. J'ai 616 bien malade hier* 256 IIISTOIRE COMIQUE Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a dit? II m'a dit que le repos, le calme m'6tait necessaire... Mon ch6ri, il faudra que nous soyons raisonnables une quinzaine de jours encore. Qa t'ennuie? Mais oui. Moi aussi, ca m'ennuie. Mais qu'est-ce que tu veux?... II fit deux ou trois tours, furetant dans les coins. Elle le regardait avec un peu d'in- quietude, craignant qu'il ne 1'interrogeat sur ses pauvres bijoux et ses pauvres bibe- lots, cadeaux modestes, mais dont on ne peut pas toujours expliquer Torigine. On dit ce qu'on veut, bien sur, mais on peut se couper, avoir des ennuis, et vraiment ca n'en vaut pas la peine. Elle detourna son attention. Robert, ouvre ma boite a gants. Qu'est-ce qu'il y a dans ta boite a gants ? HIST01RE COM1QUE 237 Les violettes que tu m'as donn^es la premiere fois. Mon cheri, ne me quitte pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que tu peux t'en aller d'un jour a 1'autre dans des pays etrangers, a Londres, a Constanti- nople, je deviens folle. II la rassura, lui dit qu'on avail pense 1'envoyer a La Haye. Mais qu'il n'irait pas, qu'il se ferait attacher au cabinet du mi- nistre. Tu me promets? II promit sincerement. Et elle devint tres gaie. Lui montrant la petite armoire a glace : Vois-tu, mon cheri, c'est la que j'6tu- die mon r61e. Quand tu es venu, je tra- vaillais ma scene du quatre. Je profile de ce que je suis seule pour chercher le ton juste. Je tache de dire large et fondu. Si j'6coutais Romilly, je detaillerais et ce serait mesquin. J'ai a dire : Je ne vous crains pas. C'est le grand eftet du r6le. Sais-tu 17 238 IllSTOlKK CO. Mini i comment Romilly voudrait que je dise : Je ne vous crains pas. Je vais t'expli- quer. Je mets la main sous le nez, j'ecarte les doigts et je dis un mot a chaque doigt, separement, sur un ton particulier, avec une physionomie spe"ciale : Je, ne, vous, crains, pas , comme si jc montrais les marionnettes ! Un peu plus, je mettrais a tous mes doigts un petit chapeau en papier. C'est fin, c'est spirituel, crois-tu? Puis, soulevant ses cheveux et decouvrant son front courageux : Je vais te montrer comment je fais ca. Subitement transfiguree et grandie, elle dit avec un air de fierte ingenue et de tran- quille innocence : Noil, monsieur, je ne vous crains pas. Pourquoi vous craindrais-je! Vous avez pense" me prendre a votre piege et vous vous etes mis a ma merci. Vous etes un homme d'honneur. Maintenant que je suis sous volre toil, vous me direz ce que vous 11ISTOIRE COMIUI'E 259 avez dit au chevalier d'Amberre, votre ennemi, quand il eut franchi cette grille. Vous me direz : Vous e"tes chez vous : com- mandez. Elle avail le don myste"rieux de changer d'ame et de visage. Ligny e"tait sous le charme du beau mcnsonge. Tu es etonnante! ficoute-moi, mon chat. J'aurai un grand bonnet de linon, avec des barbes qui me descendront en Stages sur les joues. Parce que, tu saig, dans la piece, je suis une jeune fille de la Revolution. Et il faut que je le fasse sentir. II faut que j'aie la Revolution en moi, tu comprends? Tu connais la Revolution? Mais oui!... Je ne sais pas les dates, bien sur. Mais j'ai le sentiment de 1'epoque. Pour moi, la revolution c'est d'avoir la poi- trine fiere sous un fichu croise" et les genoux bien libres dans une jupe raye"e, et c'est d'avoir un petit feu aux pommettes. Voila I 260 HISTOIRE COMIQUE II 1'interrogea sur la piece. Et il s'apenjut qu'elle ne la connaissait pas. Elle n'avait pas besoin de la connaitre. Elle devinait, elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fal- lait. Dans les repetitions, je n'indique pas un seul de mes effets. Je garde tout pour le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils seront tous embet6s... Ah! mon cheri, Fa- gette en fera une maladie. Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. Son front, tout a 1'heure d'un blanc de marbre, etait rose ; elle avait repris son air de gamine. II s'approcha, il la regarda dans le gris charmant des yeux, et, comme la veille au soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle etait menteuse et peureuse, mechante pour ses amies; mais il le pensa avec indul- gence. II pensa qu'elle aimait les plus sales cabots ou tout au moins qu'elle s'en arran- geait ; mais il le pensa avec une douce pitie ; HISTOIRE COMIQUE 261 il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, mais sans amertume. II sentit qu'il 1'aimait, que c'6tait moins parce qu'elle etait jolie que parce qu'elle l'6tait a sa maniere, qu'il 1'aimait enfin parce qu'elle 6tait un joyau vivant et une incomparable chose d'art et de volupte. II la regarda dans le gris char- mant des yeux, dans les prunelles ou nageaient sous une eau lumincuse comme de petits signes astrologiques. II la regarda d'un regard si profond qu'elle en sentit le fil la traverser tout entiere. Et sure qu'il avait vu en elle, elle lui dit, les yeux dans les yeux, en lui tenant la t6te serr6e entre ses deux mains : Eh bien ! oui, je suis une sale cabo- tine ; mais je t'aime et je me fiche de 1'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui me valent. Et tu le sais bien. XV Us se voyaient tous les jours aii theatre et faisaient ensemble des promenades a pied. Nanteuil jouait presque chaque soir et Iravaillait avec ardour le r61e de Cecile. Elle retrouvait peu a pen la tranquillite, passait des nuits moins agite"es, n'obligeait plus sa mere a lui tenir la main pendant qu'elle s'endormait, et n'etouflait plus dans des cauchemars. line quinzaine de jours s'ecoulerent ainsi. Puis, un matin, tandis qu'assise devant sa toilette elle se peignait les cheveux, comme le temps e"tait sombre, HISTOIRE COMIQUR 263 elle avanga la tSte vers la glace, et elle y vit, non pas son visage, mais celui du mort. Un filet de sang lui coulait d'un coin do la levre; il riait et la regardait. Alors elle se d6cida a ftiire ce qu'elle croyait utile et bon. Elle prit une voiture et alia le voir. En passant sur le boulevard Saint-Michel, elle avait achete" chez sa fleu- riste une botte de roses. Elle les lui appor- tait. Elle se mit a genoux devant la petite croix noire qui marquait 1'endroit ou on 1'avait mis. Elle lui parla. Et le pria d'etre raisonnable, de la laisser tranquille. Elle lui demanda pardon de 1'avoir traite autre- fois avec duret. On ne s'entend pas toujours dans la vie. Mais il devait comprendre maintenant et pardonner. A quoi lui ser- vait-il de la tourmenter ? Elle ne demandait pas mieux que de garder de lui un bon souvenir. Elle irait le voir de temps en temps. Mais qu'il renon^at a la poursuivre et a I'effrayer. 264 HISTOIRE COMIQUE Elle s'efforca de le flatter et de rendormir par de douces paroles : Je comprends que tu aies voulu le venger. C'est naturel. Mais tu n'es pas mediant au fond. Ne sois plus fache. Ne me fais plus peur. Ne viens plus. Je viendrai, moi, je viendrai sou vent. Je t'apporterai des fleurs. Elle avait bien envie de le tromper, de 1'endormir par de fausses promesses, de lui dire : Reste, ne t'agite plus, reste, et je te jure de ne plus rien faire qui te deplaise, je te promets d'obeir ta volonte. Mais elle n'osait pas mentir sur une tombe, et elle 6tait sure que ce serait inutile, que les morts savent lout. Un peu lasse, elle prolongea quelques moments encore, plus mollement, ses sup- plications et ses prieres, et elle s'apergut que 1'horreur que lui causaient les tombes, elle ne l'6prouvait pas, cette fois, et qu'elle n'avait pas peur du mort. Elle en chercha HISTOIRE COMIQUE 265 la raison et decouvrit qu'il ne Feffrayait pas parce qu'il n'etait pas la. Et elle songea : II n'est pas la; il n'est jamais la; il est partout, excepte la ou on Fa mis. II est dans les rues, dans les maisons, dans les cham- bres. Et elle se leva d6sespe>6e, sure mainte- nant de le rencontrer partout, excepte" dans le cimetiere. XVI Apres quinze jours de patience, Ligny la pressa de reprendre la vie d'autrefois. Le terme elait 6chu, qu'elle-mfime avail fixe. II ne voulait pas attendre davantage. Elle souffrait autant quelui de ne plus se donner. Mais elle craignait de voir revenir le mort. Elle trouva des prelextes gauches pour diffe- rer les rendez-vous, et puis elle avoua qu'elle avait peur. II la m^prisait de montrersi peu de raison et de courage. II ne sentait plus qu'elle 1'aimait et il lui disait des paroles dures. Et il la poursuivait sans cesse de son d6sir. HISTOIRE COMIQl'F. 267 Alors vinrent les jours Apres et les heures ingrates. Comme elle n'osait plus entrer avec lui sous un toit, ils montaient en fiacre et, apres avoir rou!6 longuement dans les banlieues, ils descendaient sur de mornes avenues, s'y enfoncaient sous I'&pre vent d'est, marchant a grands pas, comme flagell6s par le souffle d'une invisible co- lere. Une fois pourtant, le jour 6tait si doux, qu'il les p6n6tra de sa douceur. Ils suivaient c6te a c6te les allies de"sertes du Bois. Les bourgeons, qui commenc,aient a se gonfler la pointe des branches fines et noires, fai- saient aux arbres, sous le ciel rose, des cimes violettes. A leur gauche, s'gtendait la prairie sem6e de bouquets d'arbres nus, et Ton voyait les maisons d'Auteuil. Les lents coupe's clos des vieillards passaient sur la route, et les nourrices poussaient des voi- tures d'enfants. Un auto tra versa de son bourdonnement le silence du Bois. 268 HISTOIRE COMIQUE Tu aimes ces machines-la? demanda F6licie. Je trouve c.a commode, voila tout. C'est vrai qu'il n'etait pas chauffeur. II n'avait de gout pour aucun sport et ne s'oc- cupait que des femmes. Montrant un fiacre qui venait de les d6- passer : Robert, tu as vu? -Non. II y avait dedans Jeanne Perrin avec une femme. Et, comme 11 montrait une paisible indif- ference, elle lui dit sur un ton de reproche : Tu es comme le docteur Socrate : tu trouves it6 : tu n'as jamais aim6 que ce miserable cabotin. Alors elle 6clata de colere et g^mit de d^sespoir : Menteur! menteur! C'est abominable ce que tu dis la. Tu vois que je pleure et tu veux me faire souffrir davantage. Tu profiles de ce que je t'aime pour me rend re malheu- reuse. C'est lache ! Eh bien, non, je ne t'aime plus. Va-t'en 1 Je ne veux plus te voir. Va- t'en... Mais c'est vrai, qu'est-ce que nous faisons la? Est-ce que nous aliens passer notre vie a nous regarder comme ca avec fureur, avec desespoir, avec rage. Ce n'est pas de ma faute... Je ne peux pas, je ne peux pas. Pardonne-moi, mon chcri, mon 276 HISTOIRE COMIQUE amour. Je t'aime, je t'adore, je te veux. Mais chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce qu'il faut faire. Chasse-le. Tu 1'as tu', ce n'est pas moi. C'est toi. Tue-le done tout a. fait... Je deviens folle, mon Dieu! je deviens folle. Le lendemain, Ligny demanda a etre envoy6 comme troisieme secretaire a La Haye. II fut nomme huit jours apres et partit aussit6t, sans avoir revu Felicie. XVII Madame Nanteuil ne pensait qu'a sa fille. Sa liaison avec Tony Meyer, le marchand de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait des loisirs et la liberty du coeur. Elle ren- contra au theatre un fabricant d'appareils electriques, encore jeune, au-dessus de ses affaires et d'une extreme politesse, M. Bon- dois. II 6 que sa mere ne ve"cut et ne respirat que pour elle, soit qu'elle souffrit en sa pi6te filiale d'etre forcee de 1'estimer moins, soit qu'elle lui enviat un plaisir, soit qu'elle 6prouvat seu- lement ce malaise que nous causent les choses de 1'amour quand elles se font trop pres de nous, Felicie, tousles jours, de pre- f^rence durant les repas, reprochait amere- ment a madame Nanteuil, par allusions tres claires et en termes mal voiles, le nouvel ami de la maison, et te"moignaita M. Bondois Iui-m6me, chaque fois qu'elle le rencontrait, un degout expansif et une abondante aver- sion. Madame Nanteuil n'en ressentait qu'une affliction legere et elle excusait sa filleenconsi- 280 HISTOIRE COMIQUE de>ant que cette enfant n'avait encore aucune experience de la vie. Et M. Bondois, a qui F6licie inspirait une terreur surhumaine, s'efforcait de 1'apaiser par des signes respec- tueux et de menus presents. Elle 6tait violente parce qu'elle souffrait. Les lettres qu'elle recevait de La Haye irritaient son amour et le rendaient doulou- reux. Elle se desse"chait, en proie aux images brulantes. Quand elle voyait trop precise- ment son ami absent, ses tempes bourdon- naient, son co3ur battait violemment, puis une ombre lourde s'epaississait dans sa tete; toute la sensibilite de ses nerfs, toute la chaleur de son sang, toutes les forces de son tre coulaient en elle et descendaient pour s'amasser en dsir dans les profon- deurs de sa chair. Alors elle ne songeait plus qu'a retrouver Ligny. C'est lui seul qu'elle voulait, et elle s'etonnait elle-meme du d6gout qu'elle ressentait pour tout autre que lui. Car elle n'avait pas toujours eu HISTOIRE COMIQUE 281 Tinstinct si exclusif. Elle se promettait d'aller tout de suite demander de Targcnt a Bondois ct de prendre le train pour La Haye. Et elle ne le faisait pas. Ce qui 1'ar- retait, c'etait moins la pensee de deplaire a son amant,qui cut trouve ce voyage incor- rect, qu'une vague peur de reveiller 1'ombre endormie. Elle ne 1'avait pas revue depuis le depart de Ligny. Mais il se passait encore en elle et autour d'elle des choses troublantes. Dans la rue, un barbet la suivait qui apparaissait et s'evanouissait tout a coup. Un matin qu'elle etait couchtie, sa mere lui dit : Je vais chez la modiste , etsortit. Deux ou trois minutes apres, Felicie la vit, qui rentrait dans la chambre comme si elle y avait oublie quel- que chose. Mais Tapparition s'avanca sans regard, sans paroles, sans bruit et disparut en touchant le lit. Elle eut des illusions plus inquielantes. Un dimanche, elle jouait en matinee, dans 282 lllsTOIRK COM1QUK Athalie, le rdle du jeune Zacharie. Comme elle avail de Ires jolies jambes, ce travesti lui plaisait, et elle 6tait contente aussi de montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle remarqua qu'il y avail a 1'orcheslre un prelre en soulane. Ce n'elail pas la premiere fois qu'un ecclesiaslique assislail a une repr6- senlalion malinale de celle Iragedie liree de 1'ficrilure. Pourlanl elle en eprouva une impression p6nible. Quand elle enlra en scene , elle vil dislinclemenl Louise Dalle, coiffee du lurban de Jozabelh, charger un revolver devanl le Irou du souffleur. Elle eul le jugemenl assez ferme el 1'espril assez pr^senl pour 6carler celle vision absurde, qui disparul. Mais elle dil ses premiers vers d'une voix 6leinle. Elle se senlail a 1'eslomac des brulures. Elle souffrail d'elouffemenls ; parfois, sans cause, une angoisse indicible la prenail aux enlrailles, son coBur ballail d'un mouvemenl fou, el elle craignuil d(3 inourir. IlISTOIRK i uMi'ji r. 283 Le docteur Trublet la soignait avec une prudence attentive. Elle le voyait souvent au the'atre et parfois elle allait le consulter dans le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne passait pas par le salon d'attente; le domes- tique la faisait entrer tout de suite dans la petite salle a manger oil luisaient dans Tombre des faiences arabes, et elle passait toujours la premiere. Un jour Socrate par- vint a lui faire comprendre la maniere dont les images se forment clans le cerveau et comment ces images ne correspondent pas toujours a des objets exterieurs, ou du moins n'y correspondent pas toujours avec exactitude. Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont le plus souvent que de fausses perceptions. On voit ce qui est, mais on le voit mal, et Ton fait d'un plumeau une tte he"rissee, d'un oeillet rouge la gueule d'un monstre, d'une chemise un fant6me dans son lin- ceul. Insignifiantes erreurs. 284 HISTOIRE COMIQUK Elle trouva dans ces raisons la force de mepriser et de dissiper ses visions dc chiens, de chats ou de personnes vivantes et familieres. Mais elle craignait de revoir le mort. Et les terreurs mystiques nichees dans des plis obscurs de son cerveau elaient plus fortes que les demonstrations du sa- vant. On avait beau lui dire que les morts ne revenaient jamais, elle savait bien le contraire. Socrate lui recommanda cette fois encore de prendre des distractions, de voir des amis, et de preference des amis agreables, et de fuir, comme ses deux plus perfides ennemies, 1'ombre et la solitude. Et il ajouta cette prescription : Surtout evitez les personnes et les choses qui peuvent avoir quelque rapport avec 1'objet de vos visions. II ne s'apercevait pas que c'etait impos- sible. Et Nanteuil ne s'en apercut pas non plus. IIISTOIRE COMIQUE 285 Alors vous me gue>irez, inon bon Socrate? dit-elle en tournant vers lui ses jolis ycux gris, pleins de prieres. Vous vous gu6rirez vous-meme, mon enfant. Vous vous gu6rirez, parce que vous files laborieuse, raisonnable et courageuse... Mais oui, vous etes a la fois peureuse et brave. Vous avez peur du danger, mais vous avez du coeur a vivre. Vous guerirez, parce que vous n'etes pas en sympathie avec le mal et la souffrance. Vous gutTirez, parce que vous voulez guerir. Vous croyez qu'on gu6rit quand on veut? Quand on veut d'une certaine fac.on intime et profonde, quand ce sont nos cel- lules qui veulent en nous, quand c'est notrc inconscicnt qui veut; quand on veut avec la volonte sourde, abondante et pleine de 1'arbre vigoureux qui veut reverdir an prin- temps. XVIII Cette nuit-la, ne pouvant s'endormir, elle se retournait dans son lit et rejetait les couvertures. Elle sentait que le sommeil 6tait loin encore, qu'il viendrait sur les premiers rayons, pleins de poussieres dansantes, que le matin darde aux fentes des rideaux. La veilleuse, dont le petit coeur ardent luisait a travers sa chair de porcelaine, lui faisait une compagne mystique et familiere. Felicie souleva les paupieres et but d'un regard cette lueur blanche et laiteuse qui la tran- quillisait. Puis, refermant les yeux, elle HISTOIRE COMIQUF 287 retomba dans 1'ennui tumultueux de 1'in- somnie. Par instants, il lui venait a la memoire une phrase de son r61e, a laquelle clle n'attachait aucune signification et qui l'obsdait: Nos jours sont ce que nous les faisons. Et son esprit se fatiguait a retourner sans cesse quatre ou cinq idees. II faudra, demain, que j'aille essayer ma robe chez madame Royaumont. Hier, je suis entree avec Fagette dans la loge de Jeanne Perrin, qui s'habillait, et qui a montr6 ses jambes velues, comme si elle en 6tait fiere. Elle n'est pas laide, Jeanne Perrin ; elle a meme une belle tete ; mais c'est son expression qui me dplait. Com- ment madame Colbert fait-elle pour me reclamer trente-deux francs? Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui dois que vingt-six francs. Nos jours sont ce que nous les faisons. Que j'ai chaud ! D'un bond de ses reins souples, elle se retourna et ses bras nus s'ouvrirent pour 288 H1STOIRE COMIQUE etreindre 1'air comme un corps subtil et frais. II me semble qu'il y a un siecle que Robert est parti. C'est mal de sa part de m'avoir Iaiss6e seule. Je m'ennuie apres lui. Et, pelotonnee dans son lit, elle se rap- pelait studieusement comme c'etait quand ils se tenaient presses Tun contre 1'autre. Elle 1'appelait : Mon chat ! mon petit loup ! Aussitdt les idees recommeriQaient dans sa tete leur manege fatigant, Nos jours sont ce que nous les fai- sons. Nos jours sont ce que nous les fai- sons. Nos jours... Quatorze et trois, dix- sept, et neuf, vingt-six. J'ai bien vu quo Jeanne Perrin faisait expres de montrer ses longues jambes d'homme, toutes sombres de poils. Est-ce vrai, ce qu'on dit, que Jeanne Perrin donne de 1'argent aux femmes? II faudra que demain, a quatre heures, j'aille essayer ma robe. II y a une chose HISTOIRF, TOMIQUK 289 terrible, c'est que madame Royaumont ne salt jamais bien monter les manches. Que j'ai chaud ! So crate est un bon m^decin. Mais, des moments, il s'amuse a abrutir les person nes. Tout a coup elle pensa a Chevalier et elle sentit comme une influence de lui qui se coulait le long des murs de la chambre. Elle crut voir que la clart6 de la veilleuse en (Hait obscurcie. C'elait moins qu'une ombre et c'etait inqui6tant. L'idee la tra- versa tout a coup que cette chose subtile venait des portraits du mort. Elle n'en avail gard6 aucun dans sa chambre. Mais 1'appartement en contenait encore, qu'elle n'avait pas detruits. Elle en fit le compte avec soin et trouva qu'il devait en rester trois : un premier, tres jeune, sur un fond nuageux ; un autre, rieur et familier, a clicvnl sur une chaise; un troisieme, en don Ctfsar de Bazan. Dans sa hAte de les an^antir, olle sauta du lit, alluma une 19 290 IIISTOIRK COMIQUE bougie et, trainant ses mules, glissa, en chemise, dans le salon, jusqu'a la table de palissandre, surmontee d'un palmier ph6- nix, souleva le tapis, fouilla le tiroir. II contenait des jetons, des bobeches, quelques morceaux de bois decolles des meubles, deux ou trois pendeloques du lustre et quelques photographies , parmi lesquelles elle ne trouva qu'un seul Chevalier, le plus jeune, sur un fond nuageux. Elle chercha les deux autres dans un petit meuble facon de Boulle qui ornait 1'intervalle des fenetres et portait les lampes de Chine. La dormaient des globes de verre d6poli, des abat-jour, des coupes de cristal garnies de bronze dor6, un porte-allumettes en porcelaine pcinte, orne d'un enfant endormi pres d'un chien, centre un tam- bour, des livres d6broch6s, des partitions en lambeaux, deux eventails brises, une flute el un petit tas de portraits-cartes. Elle y de"couvrit un deuxieme Chevalier, le HISTOIRE COMIQUE 291 don Ce"sar de Bazan. Le dernier n'y 6tait pas. Elle se demanda inutilement ou on avail bien pu le fourrer. En vain elle fouilla les boltes, les coupes, les cache-pots, le easier a musique. Et tandis qu'elle le recherchait ardemment, le portrait grandis- sait et se precisait dans son imagination, atteignait la taille humaine, prenait un air moqueur et la narguait. Elle avait la tele en feu, les pieds glacis et sentait la peur lui entrer dans le creux tie 1'estomac. Au moment de renoncer et d'aller cacher sa tte dans 1'oreiller, elle se rappela que sa mere gardait des photographies dans son armoire a glace. Elle reprit courage. Douce- ment, elle entra dans la chambre demadame Nanteuil endormie, a pas muets gagna Tar- moire, 1'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et, rnont^e sur une chaise, explora la plus haute tablette, charged de vieux cartons. Elle mit la main sur un album qui datait du second Empire et qu'on n'avait pas 292 HISTOIRE COMIQUE ouvert depuis vingt ans. Elle remua des las de lettres, des liasses de papier timbre et de reconnaissances du Mont-de-Pi6t6. Re- veille par la lumiere de la bougie et par le bruit de souris que faisait la chercheuse, madame Nanteuil demanda : Qui est la? Aussitdt, voyant juche sur une chaise, en longue chemise de nuit, une grosse natte dans le dos, le petit fant6me familier : C'est toi, Felicie? Tu n'es pas ma- lade?... Qu'est-ce que tu fais la? Je cherche quelque chose. Dans mon armoire? Oui, maman. Veux-tu bien aller te coucher ! tu vas t'enrhumer... Dis-moi ce que tu cherches, au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la planche du milieu, a c6t6 du sucrier en argent. Mais Felicie avait saisi un paquet de pho- tographies qu'elle feuilletait rapidement. IIIST01KE COM1QUE 293 Sous ses doigts impatients passaient ma- dame Doulco, couverte de dentelles ; Fagette, eclatante et les cheveux devores de lumiere; Tony Meyer, les yeux rapproch6s Tun de 1'autre et le nez tombant sur les levres ; Pradel, a la barbe fleurie ; Trublet, chauve et camus ; M. Bondois, I'oiil craintif ct le nez roide sur une moustache epaisse. Bien qu'elle n'eut point la tete a s'occuper de M. Bondois, elle lui donna au passage un regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber sur le nez une goutte de bougie. Madame Nanteuil, tout a fait reveillee, s'etonnait : Felicie, qu'est-ce que tu as a four- gonner comme ca dans mon armoire ? Felicie, qui tenait enfin le portrait tant cherch6, ne repondit que par un cri de joie sauvage et s'envola de la chaise emportant son mort et, par megarde, M. Bondois avec. Rentree dans le salon, elle s'accroupit devant la cheminee et fit un feu de papier 294 1IIST01RK COMIQUE dans lequel elle jetu les trois photographies de Chevalier. Elle les regarda flamber, et quand les trois cartes, tordues et noircies, se furent envolees sans forme ni matiere, elle respira largement. Elle croyait bien, cette fois, avoir 6te au mort jaloux la subs- tance de ses apparitions et s'etre delivree de 1'obsession. En reprenant son bougeoir, elle vit M. Bondois dont le nez disparaissait sous un rond de cire blanche. Ne sachant qu'en faire, elle le jeta en riant dans la cheminee encore flambante. Rentr6e dans sa chambre, elle se mit devant sa glace et serra sa chemise sur elle, pour marquerses formes. Une reflexion, qui lui traversait parfois la t6te, s'y arreta cette fois un peu plus longtemps qu'a 1'or- dinaire. Elle se disait a elle-meme : Pourquoi est-on faite comme ca, avec une t6te, des bras, des jambes, des mains, des pieds, une poitrine, un ventre? Pour- HISTOIRE COMIQUE 205 quoi comme ca et pas autrement? G'est dr61e ! En cet instant, la forme humaine lui apparaissait arbitraire, bizarre, Strange. Mais son etonnement cessa vite. Et, se regar- dant, elle se plut. Elle avait d'elle un gout vif et profond. Elle d^couvrit ses seins, les tint delicatement sur le creux de ses mains, les contempla dans la glace avec tendresse, comme s'ils eussent et6 non pas d'elle, mais a elle, comme deux etres animes, comme une couple de colombes. Apres leur avoir souri, elle se recoucha. Se r6veillant a une heure tardive de la matinee, elle 6prouva une seconde de sur- prise d'elre couchee seule. Parfois, en songe, elle se dedoublait et, sentant sa propre chair, revait qu'elle recevait les caresses d'une femme. XIX La repetition generale de la Grille etait annoncee pour deux heures. Des une heure, le docteur Trublet avait pris sa place accou- tumee dans la loge de Nanteuil. Felicie, aux mains de madame Michon, reprochait a son docteur de ne rien lui dire. Mais c'est elle qui, preoccupee, 1'esprit tendu sur le r61e qu'elle allait jouer, n'ecoutait pas. Elle recommanda qu'on ne laissat entrer personne dans la loge. Pourtant elle rec.ut avec plaisir Constantin Marc, se trouvant en sympathie avec lui. HIST01RE COMIQUE 297 II etait tres 6mu. Pour cacher son trouble, il affectait de parler de ses bois du Vivarais, il comniencait des histoires de chasse et des contes de paysans, qu'il n'achevait pas. J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, monsieur Marc, est-ce que vous ne sentez pas des coups dans 1'estomac ? 11 se defendit d'eprouver aucune emotion. Elle insista: Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini. Eh bien, puisque vous y tenez, peut- 6tre que j'aimerais mieux que ce fut fini. Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air simple et d'une voix tranquille, lui adressa cette parole interrogative: Ne pensez-vous pas que ce qui doit s'accomplir ne soit deja accompli et n'ait 6te de tout temps accompli? Et, sans attendre de r^ponse, il ajouta : Si les ph6nomenes du monde parvien- nent successivement a notre connaissance, 298 IIISTOIUE COMIQUE nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en realite successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se produisent au moment ou nous les percevons. C'est Evident, dit Gonstantin Marc, qui n'avait pas ecoute". L'univers, poursuivit le docteur, nous apparait sans cesse imparfait, et nous avons 1'illusion qu'il s'acheve sans cesse. Comme nous percevons les phe"nomenes successive- ment, nous croyons qu'en effet ils succedent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux que nous ne voyons plus sont passes et que ceux que nous ne voyons pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des 6tres construits de telle iacon qu'ils decouvrent simultane'ment ce qui pour nous est le passe" et 1'avenir. On en peut concevoir qui perQoivent les phe"nomenes dans un ordre retrograde et les voient se derouler de notre futur a notre passe. Des animaux dis- posant de 1'espace autrement que nous et HISTOIRE COMIQUE 299 capables, par exemple, de se mouvoir avec une vitesse plus grande que celle de la lumiere, se feraient de la succession des phe"nomenes une ide"e tres difterente de celle que nous en avons. Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scene ! s'ecria Felicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous sa jupe. Constantin Marc 1'assura que Durville n'y songeait meme pas et il la supplia de ne pas s'inquie"ter. Et le docteur Socrate reprit sa d6mons- tration. Nous-me'mes, par une nuit claire, le regard sur l'pi de la Vierge, qui palpite a la cime d'un peuplier, nous voyons a la fois ce qui fut et ce qui est. Et Ton pent dire ega- lement que nous voyons ce qui est et ce qui sera. Car, si 1'etoile, telle qu'elle nous apparait, est le passe" par rapport a 1'arbre, 1'arbre est 1'avenir par rapport a 1'etoile. 300 H1STOIRE COMIQUE Cependant 1'astre qui, de loin, nous montre son petit visage de feu, non tel qu'il est au- jourd'hui, mais tel qu'il e"tait lors de notre jeunesse, peut-6tre m&me avant notre nais- sance, et le peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans Pair frais du soir, se rejoi- gnent en nous dans un meme moment du temps et nous sont presents 1'un et 1'autre a la fois. Nous disons d'une chose qu'elle est dans le present quand-nous la percevons pr6cis6ment. Nous disons qu'elle est dans le passe" lorsque nous n'en gardons qu'une image indistincte. Une chose fut-elle accom- plie depuis des millions d'annees, si nous en recevons une impression aussi forte que possible, ce ne sera pas pour nous une chose passe"e : elle nous sera presente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abimes de 1'univers nous est inconnu. Nous ne connais- sons que 1'ordre de nos perceptions. Croire que 1'avenir n'est pas, parce que nous ne le connaissons pas, c'est croire qu'un livre est IIISTOIRK COMIQUR 301 inacheve jtarce que nous n'avons pas fini de le lire. Ici le docteur s'arr^ta un moment. Et Nanteuil, dans le silence, entendit battre son (jceur. Elle s'e"cria : Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je n'ecoute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire des choses loin- taines, ca me distrait; ca me fait sentir qu'il n'y a pas que mon entree; ca m'em- peche de m'enfoncer dans le trou noir... Dites n'importe quoi, mais ne vous arretez pas... Le sage Socrate, qui sans doute avait prence, dont elle marqua les temps avec une amusante precision. Et elle ne s'arreta plus de reciter ni de faire des reverences aux endroits ou le texte et la tradition les indiquent. Soudain il me refait une autre reverence; Moi, j'en refais de rn6me une autre en diligence ; Rt lui, d'une troisieme aussit6t repartant, D'une troisieme aussi j'y repars a rinstant,.. 320 HISTOIRE COM1QUK Elle ex^cutait tous les jeux de scene serieusement, avec conscience et le soin de bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes d6conccrtaient parce qu'il eut fallu une jupe pour les expliquer, 6taient presque toutes jolies et toutes interessantes, en ce qu'elles accusaient dans un corps jeune des muscles fermes sous leur molle enveloppe, et rev&- laient, a chaque mouvement, des correspon- dances et des harmonies qu'on n'observe pas d'ordinaire. En revetant sa nudite de la bienseance des attitudes et de 1'ingenuite des expres- sions, elle realisait par fortune et caprice un joyau d'art, une allegoric de 1'Innocence dans le gout d'Allegrain ou de Clodion. Et, dans cette figurine animee resonnait avec une purete delicieuse le grand vers comique. Robert, charm6 malgr6 lui, la laissa aller jusqu'au bout. Ce qui 1'amusait surtout, c'6tait que la chose la plus publique de toutes, une scene de theatre, lui fut offerte HISTOIRE COMIQUE 321 ainsi d'unc facon priv6e et secrete. Et, en observant les facons ce>emonieuses de cette fille toute nue, il se donnait aussi le plaisir philosophique de decouvrir avec quoi Ton fait de la dignit6 dans les meilleures com- pagnies. II passe, vient, repasse et toujours de plus belle Me fait a chaque fois reverence nouvelle ; Et moi, qui tous ses tours fixement regardais, Nouvelle reverence aussi je lui rendais... Cependant elle admirait dans la glace ses seins fraichement 6clos, sa taille agile, ses bras u n peu minces, ronds et fuseles, ses jambes fines, ses beaux genoux polis, et, voyant tout cela servir au bel art de la comedie, elle s'animait, s'exaltait ; une I6gere rougeur, comme un fard, colorait ses joues. a Tant que si sur ce point la nuit nc fut venue, Toujours comme cela je me serais tenue, Ne voulant point ceder, ni recevoir 1'ennui Qu'il me put estimer moins civile que lui... 21 322 HISTOIRE COMIQUE II lui cria, du lit, ou il 6tait accoude" : Maintenant, viens I Alors, tout anim6e et empourpre'e : Et moi, tu crois done que je ne t'aime pas ! . . . Elle se jeta au c6t6 de son ami. Aban- donne"e et souple, elle renversa la tete, offrant aux baisers ses yeux voiles de cils ombreux et sa bouche entr'ouverte ou luisait un humide e"clair. Tout a coup elle se dressa sur ses ge- noux. Ses prunelles fixes 6taient pleines d'une horreur indicible. De sa gorge sortit un cri rauque, suivi d'une plainte douce et longue comme un son d'orgue. Elle montra du doigt, en detournant la t6te, la fourrure blanche 6tendue au pied du lit. La! la!... II est couche en chien de fusil, la tete troue"e... II me regarde en riant avec du sang au coin de la bouche... Ses yeux, grands ouverts, roulerent tout HISTOIRE COMIQUE 323 blancs. Son corps se tendit en arc, et quand -il eut repris sa souplesse, elle tomba comme morte. II lui mouilla les tempes d'eau froide et la ranima. D'une voix enfantine, elle se plai- gnit d'etre bris^e a toutes les jointures. Sen- tant une brulure au creux de ses mains, elle regarda et vit quo la paume