OAK ST. HDSF a I 5 RARY OF THE UNIVERSITY .OF ILLINOIS -133-4 > The person charging this material is re- , sponsible for its return to the library from which it was withdrawn on or before the Latest Date stamped below. Theft, mutilation, and underlining of books are reasons for disciplinary action and may result in dismissal from the University. To renew call Telephone Center, 333-84OO UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA-CHAMPAIGN 2 198 FEB 2 8 1! L161 O-1096 J. MICHELET SORCIERE PARIS COLLECTION I1ET/EL DM NTI, L mm UK -K h man 1'ALAls-llOYAL, 15, CAI.EP.lt l)'ol!LEAN> MOVEMLI1I-; I'SO'2 LA SORClERE ERRATUM. J'r[C 4 i'2, avant-demiere ligne, au lieu dc dans, il taut lire sans. PAIUS. IMP. S1MO.N ISAgON ET COMP., tUJE n'ERFUJVril, 1. J. MICHELET LA SORCIERE PARIS COLLECTION HETZEL E. DEMU LIRKAIRE-EDITEUR 13, I'Ai.Aii-r.oy.u., GALERIK i>'or.LEAX3. NOVEMBRE 1802 INTRODUCTION Sprengerdit (avant 1500) : II faut dire Yhe'resic des sorcieres y et non des sorciers; ceux-ci sont peu de chose. -- Et un aulre sous Louis XIII. Pour un sorcier, dix mille sorcieres. Nature les fait sorcieres. C'est le genie propre a la Femme et son temperament. Elle nait Fee. Par le retour regulier de 1'exaltatioii, elle est Sibylle. Par 1'amour, elle est Magicienne. Par sa finesse, sa malice (souvent fantasque et bienfai- sante), elle est Sorciere et fait le sort , du moins endort, trompe les maux. Tout peuple primitif a mtae debut ; nous le voyons par les Voyages. L'homme chasse et com- bat. La femme s'ingenie, imagine; elle enfante des songes et des dieux. Elle est voyante a certain jour; elle a 1'aile infmie du desir et du reve. Pour mieux vi INTRODUCTION. compter les temps, elle observe le ciel. Mais la terre n'a pas moins son coeur. Les yeux baisses sur les ileurs amoureuses, jeune et fleur elle-m^me, elle fait avecellesconnaissance personnelle. Femme, elle leur demande de guerir ceux qu'elle aime. Simple et touchant commencement des religions et des sciences! Plus tard, tout se divisera; on \erra commencer Thomme special, jongleur, astro- logue ou prophete, necromancien, pr6tre, medecin. Mais, au debut, la Femme est tout. Une religion forte et vivace, comme fut le paga- nisme grec, commence par la sibylle, finit par la sorciere. La premiere, belle vierge, en pleine lu- miere, le berc.a, lui donna le charme et 1'aureole. Plus tard, dechu, malade, aux tenebres du moyen age, aux landes et aux for6ts, il fut cache par la sorciere; sa piti6 intrepide le nourrit, le fit vivre encore. Ainsi , pour les religions , la Femme est mere,tendre gardienne et nourrice fidele. Les dieux sont comme les hommes; ils naissent et meurent sur son sein. Quc sa fidelite lui coute!... Reines mages de la INTRODUCTION. vj, Perse, ravissanle Circe! sublime Sibylle, helas ! qu'etes-vous de venues? et quelle barbare transfor- mation!... Celle qui, du trone d'Orient, enseigna les vertus des plantes et le voyage des etoiles, cello qui, au trepied de Delplies, rayonnante du dieu dc lumiere, donnait ses oracles au monde a genoux , c'est elle, mille ans apres, qu'on cbasse commc une bete sauvage, qu'on poursuit aux carrefours, honnie, tiraillee, lapidee, assise sur les charbons ardents!... Le clerge n'a pas assez de buchers, le peuple assez d'injures, 1'enfanl assez de pierres, centre 1'infortunee. Le poete (aussi enfant) lui lance une autrepierre, plus cruelle pour une femme. II sup- pose, gratuitement, qu'elle etait toujours laide et vieille. Au mot Sorcierc, on voit les affreuses vieilles de Macbeth. Mais leurs cruels proces ap- prcnnerit le contraire. Beaucoup perirent pr6cise- ment parce qu'elles elaient jeunes et belles. La Sibylle predisait le sort. Et la Sorciere le fail. C'est la grande, la vraie difference. Elle evoque, elle conjure, opere la deslinee. Ce n'est pas la Cassandre antique qui voyait si bien 1'avenir, le de- plorait, Taltendait. Cellc-ci cree cet avenir. Plus que viii INTRODUCTION. Circe, plus que Med6e, elle a en main la baguette du miracle naturel, et pour aide et soeur la Nature. Elle a dcja des traits du Promethee moderne. En elle commence 1'industrie, surtout 1'industrie sou- veraine qui guerit, rcfait I'homme. Au rebours de la Sibylle, qui semblait regarder 1'aurore elle regarde le couchant; mais justement ce couchant sombre donne, longtemps avant 1'aurore (comme il arrive aux pics des Alpes), une aube anticipee du jour. Le prtre entrevoit Men que le peril, 1'ennemie, la rivalite redoulable, est dans celle qu'il fait sem- blant de mepriser, la pretresse de la Nature. Des dicux anciens, elle a con^u des dieux. Aupres du Satan du passe, on voit en elle poindre un Satan de Tavenir. L' unique medecin du peuple, pendant mille ans, fut la Sorciere. Les empereurs, les rois, les papes, les plus riches barons, avaientquelques docteurs de Salerne, des Maures, des Juifs, mais la masse de tout elat, et Ton peut dire le monde, ne consultait que la Saya ou Sage-femme. Si elle ne guerissait, INTRODUCTION. , x onrinjuriait, on 1'appelait sorciere. Mais generale- ment, par un respect mele de crainte, on la nom- mait Bonne dame, ou Belle dame (bella donna), du nom meme qu'on donnait aux Fees. II lui advint ce qui arrive encore a sa plante fa- vorite, la Belladonne, a d'autres poisons salulaires qu'elle employak et qui furent 1'antidote des grands ileaux du Moyen 5ge. L'enfani, le passant ignorant, maudit ces sombres fleurs avant de les connaitre. Elles 1'effrayent par Icurs couleurs douteuses. II recule, il s'eloigne. Ce sont la pourtant les Conso- lantes (Solanees), qui, discretement administr6es, ont gueri si souvent, endormi tant de maux. Vous les trouvez aux plus sinistres lieux, isolees, mal fames, aux masures, aux decombres. C'est en- core la une ressemblance qu'elles ont avec celle qui les employait. Ou aurait-ellevecu, sinonaux landes sauvages, 1'inforlunee qu'on poursuivit tellement, la maudite, la proscrite, Tempoisonneuse qui guc- rissait, sauvait? la fiancee du Diable et du Mal in- carne, qui a fait tant de bien, au dire du grand medecin de la Renaissance. Quand Paracelse, a Bale, en 1527, briila toute la medecine, il declara ne savoir rien que ce qu'il apprit des sorcieres. x INTRODUCTION. Cela valait une recompense. Elles 1'eurent. On les paya en tortures, en buchers. Onlrouva des sup- plices expres; on leur inventa des douleurs. On les jugeait en masse, on les condamnait sur un mot. II n'y eut jamais une telle prodigalite de vies hu- maines. Sans parler de 1'Espagne, terre classique des buchers, ou le Maure et le Juif ne vont jamais sans la sorciere, on en brule sept mille a Treves, et je ne sais combien a Toulouse, a Geneve cinq cents en trois mois (1515), huit cents a Wurlzbourg, presque d'une fournee, mille cinq cents aBamberg (deux tout petits eveches!). Ferdinand II lui-meme, le bigot, le cruel empereur de la Guerre de Trenle ans, fut oblige de surveiller ces bons eveques; ils eussent brule tous leurs sujets. Je trouve, dans la liste de Wurlzbourg, un sorcier de onze ans, qui etait a 1'ecole, une sorciere de quinze, a Bayonne deux de dix-sept, damnablement jolies. Notez qu'a certaines epoques, par ce seul mot Sorciere^ la haine tue qui elle veut. Les jalousies de femmcs, les cupidites d'hommes, s'emparent d'une arme si commode. Telle est riche?... Sorciere. Telle est jolie?... Sorciere. On verra la Murgui, une petite mendiante, qui,de cettepierre terrible, mar- INTRODUCTION. xi que au front pour la mort, la graride dame, trop belle, la chatelaine deLancinena. Les accusees, si elles peuvent, previennent la tor- ture etse tuent. Rerny, 1'excellent juge de Lorraine, qui en brula huit cents, triomphe de cette Terreur. Ma justice est si bonne, dit-il, que seize, qui furent arr6tees 1'autre jour, n'attendirent pas, s'etranglerent tout d'abord. ] Sur la longue voie de mon Hisloire, dans les trente ans que j'y ai consacres, cette horrible litlerature de sorcellerie m'a passe, repasse fre- quemment par les mains. J'ai epuise d'abord et les manuels de requisition, les aneries des do- minicains (Fouets, Marteaux, Fourmilieres, Fusti- yations, Lanlernes, etc., ce sont les titres de leurs livres). Puis, j'ai lu les parlementaires, les juges lais qui succedent a ces moines, les meprisent et ne sonl guere moins idiots. J'en dis un mot ailleurs. Ici, une seule observation, c'est que, de 1500 a 1600, et au dela, la justice est la meme. Sauf un petit entr'acte dans le Parlement de Paris, c'est toujours et par tout meme ferocite de sotlise. Les x;i INTRODUCTION. talents n'y font rien. Le spirituel De Lancre, ma- gislrat bordelais du regne d'Henri IV fort avance en politique, des qu'il s'agit de sorcellerie, retombe au niveau d'un Nider, d'un Sprenger, des moines imbeciles du quinzieme siecle. On est saisi d'etonnement en voyant ces temps si divers, ces hommes de culture differente, ne pou- voir avancer d'un pas. Puis oncomprend tres-bien que les uns et les autres, furent arretes, disons plus, aveugles, irremediablement enivres et ensau- vag6s, par le poison de leur principe. Ce principe est le dogme de fondamentale injustice : Tous perdus pour un seul, non-seulement punis, mais dignesde l'6tre, gates d'avance et pervertis, morts a Dieu meme avant de nailre. L'enfant qui tette est un damne. Qui dit cela? Tous, Bossuet m6me. Un docteur important de Rome, Spina, Maitre du Sacre Palais, formule nettement la chose : Pourquoi Dieu per- met-il la mort des innocents ? II le fait justement. Car s'ils ne meurent a cause des pechs qu'ils ont faits, ils meurent toujours coupables pour le pech6 originel. (De Strigibus, c. 9.) De celte enormite, deux cboses derivent, et en justice et en logique. Le juge est toujours sur de INTRODUCTION. xm son affaire; celui qu'on lui amene est coupablc cer- tainement, et, s'il se defend, encore plus. La justice n'a pas a suer fort, a se casser la tele, pour distin- guer le vrai du faux. En tout, on part d'un parti pris. Le logicien, le scolastique n'a que faire d'ana- lyser 1'ame, et de se rendre compte des nuances par ou elle passe, de sa complexite, de ses opposi- tions interieures et de ses combats. II n'a pas besoin , comme nous , de s'expliquer comment celte ame, de degre en degre, peut devenir vi- cieuse. Ces finesses, ccs tatonnements, s'il pouvait les comprendre, oh ! comme il en rirait, hocherait la tete. Et qu'a\ec grace alors oscilleraient les su- perbes oreilles dont son crane vide est orne ! Quand il s'agit surtout du Pacle diabolique, du traite effroyable, ou pour un petit gain d'un jour, Fame se vend aux tortures eternellcs, nous cher clierions nous autres a retrouver la voie maudite, 1'epouvantable echelle de malheurs et de crimes qui 1'auront fait descendre la. Notre homme a bicn affaire de tout cela! Pour lui 1'ame et le diable ilaient nes Tun pour 1'autre, si bien qu'a la premiere tentation, pour un caprice, une envie, a. xiv INTRODUCTION. une idee qui passe, du premier coup Tame se jette a cetle horrible extremite. Je ne \ois pas non plus que nos modernes se soient enquis beaucoup de la chronologie morale de la sorcellerie. Us s'altachent trop aux rapports du moyeri age avec 1'antiquite. Rapports reels, mais faibles, de petite importance. Ni la vieille Magicierme, ni la Voyanle celtique et germanique ne sont encore la vraie Sorciere. Les innocenles Sabasies (de Bacchus Sabasius), petit sabbat rural, qui dura dans le moyen age, ne sont nullement la Messe noire du quatorzieme siecle, le grand defi solennel a Jesus. Ces conceptions terribles n'arri- verent pas par la longue filiere de la tradition. Elles jaillirent de 1'horreur du temps. D'ou date la Sorciere? je dis sans hesiter : Des temps du desespoir. Du desespoir pro fond que fit le monde de 1'E- glise. Je dis sans hesiler : La Sorciere esi son crime. Je ne m'arrete nullement a scs doucereuses ex- plications qui font semblant d'altenuer: Faible, INTRODUCTION. XT legere, elait la creature, molle aux tenlalions. Elle a ete induite a mal par la concupiscence. Helas! dans la misere, la famine de ces temps, ce n'est pas la ce qui pouvait troubler jusqu'a la fureurdia- bolique. Si la femme amoureuse, jalouse et delais- sce, si 1'enfant chassee par la belle-mere, si la mere battue de son fils (vieux sujels de legendes), si elles ont pu etre tentees, invoquer le mauvais Esprit, tout cela n'est pas la Sorciere. De ce que ces pau- \res creatures appellent Satan, il ne suit pas qu'il les accepte. Elles sont loin encore, et bien loin d'etre mures pour lui. Elles n'ont pas la haine de Dieu. Pour comprendre un peu mieux cela, lisez lesre- gistres execrables qui nous reslent de requisition, non pas dans les exlraits de Llorente, de Lamothe- Langon, etc., mais dans ce qu'on a des registres originaux de Toulouse. Lisez-les dans leur plati- tude, leur morne secheresse, si effroyablement sauvage. Au bout de quelqucs pages, on se sent morfondu. Un froid cruel vous prend. La mort, la mort, la mort, c'est ce qu'on sent dans chnque xvi INTRODUCTION. ligne. Vous etes deja dans la biere, ou dans unc petite loge de pierre aux murs moisis. Les plus heureux sont ceux qu'on tue. L'horreur, c'est Yin pace. C'est ce mot qui revient sans cesse, comme une cloche d' abomination qu'on sonne et qu'on re-sonne, pour desoler les morts vivants, mot tou- jours le meme : Emmures. Epouvantable mecanique d'ecrasement, d'apla- tissement , cruel pressoir a briser Tame. De tour de \is en tour de vis, ne respirant plus et cra- quarit, elle jaillit de la machine, et tomba au monde inconnu. A son apparition, la Sorciere n'a ni pere, ni mere, ni fils, ni epoux, ni famille. C'est un mons- tre, un aerolithe, \enu on ne sait d'ou. Qui ose- rait, grand Dieu! en approcher? Ou est-elle? aux lieux impossibles, dans la foret des ronces, sur la lande, ou 1'epine, le chardon emmeles, no perrnettent pas le passage. La'nuit, sous quelque \ieux dolmen. Si on 1'y trouve, elle est isolee ppr 1'horreur commune; elle a autour comme un cercle de feu. Qui le croira pourtant? c'est une femme encore. Mcme cette \ie terrible presse et tend son ressort INTRODUCTION. xvu de femme, 1'electricite feminine. La voila douce de deux dons : L'illumimsme de la folie hicide, qui, selon ses de- gres, est poesie, seconde vue, penetration perc.ante, la parole naive et rusee, la faculte surtout de se croire en tous ses mensonges. Don ignore du sor- cier male. Avec lui, rien n'eut commence. De ce don un autre derive, la sublime puissance de la conception solitaire, la parthenogenese que nos physiologistes reconnaissent maintenant dans les femelles de nombreuses especes pour la fecondite du corps, et qui n'est pas moins sure pour les con- ceptions de 1'esprit. Seule, elle congut et enfanta. Qui? Un autre elle- meme qui lui ressemble a s'y tromper. Fils de haine, congu de 1'amour. Car sans 1'a- mour, on ne cree rien. Celle-ci, tout effrayee qu'elle est de cet enfant, s'y retrouve si bien, se complait tellement en cette idole, qu^elle la place a 1'instant sur 1'autel, 1'honore, s'y immole, et se donne comme victime et vivante hostie. Elle-m^me xvm INTRODUCTION. bien souvent le dira a son juge : Je ne crains qu'une chose : souffrir trop peu pour lui. (Lancre.) Savez-vous bien le debut de Tenfant? c'est un terrible eclat de rire. IS'a-t-il pas sujet d'etre gai, sur sa libre prairie, loin des cachots d'Espagne et des emmure's de Toulouse. Son in pace n'est pas moins que le monde. II va, \ient, se promene. A lui la foret sans limite ! a lui la lande des loin- tains horizons ! a lui toute la terre , dans la ron- deur de sa riche ceinture ! La sorciere lui dit ten- drement : Mon Robin du nom de ce vaillant proscrit, le joyeux Robin Hood, qui vit sous la \erte feuillee. Elle aime aussi a le nommer du petit nom de Verdelet, Joli-bois, Vert-bois. Ce sont les lieux favoris de Fespiegle. A peine eut-il vu un buisson, qu'il lit Yecole bitissonniere. Ce qui etonne, c'est que du premier coup la Sorciere vraimentiit unetre. II a tous les semblants de la realite. On Ta vu, entendu. Cliacun peut le decrire. Les saints, ces bien-aimes, les fils de la maison, se remuent peu, contemplent, revent ; ils attendent INTRODUCTION. xix en attendant, surs qu'ils auront leur part d'Elus. Le peu qu'ils ont d'aclif se concentre dans le cercle resserre de V Imitation (ce mot est tout le moyen age). Lui, le balard maudit, dont la part n'est rien que le fouet, il n'a garde d'attendre. II va cherchant et jamais ne repose. II s'agite, de la lerre au ciel. II est fort curieux, fouille, en Ire, sonde, et met le nez partout. Du Consiimmatum est il se rit, il se moque. II dit toujours : Plus loin ! et En avant ! Du reste, il n'est pas difficile. II prend tous les rebuts; ce quele ciel jette, il ramasse. Par exemple, 1'Eglise a jele la Nature, comme impure et suspecte. Satan s'en saisit, s'en decore. Bien plus, il 1'ex- ploite et s'en sert, en fait jaillir des arts, acceptant le grand nom dont on veut le fletrir, celui de Prince du monde. On avail dit imprudemmcnt : Malheur a ceux qui ricnl ! C'etait donner d'avance a Satan une trop belle part, le monopole du rire et le procla- mer amusant. Bisons plus : necessaire. Carle rire est une fonction essentielle de notre nature. Com- ment porter la vie, si nous ne pouvonsriie, tout au moins parmi nos douleurs? xx INTRODUCTION, L'Eglise, qui ne voit dans la vie qu'une epreuve, sc garde de la prolonger. Sa medecineest la resigna- tion, 1'attenteetl'espoirdelamort. Yaste champ pour Satan. Le voila medecin, guerisseur des vi- vants. Bien plus, consolateur; il a la complai- sance de nous montrer nos morts, d'evoquer Ics ombres aimees. Autre petite chose rejetee de 1'Eglise, la Logique, la libre Raison. C'est la la grande friandise dont Yautre avidement se saisit. L'Eglise avail bati a chaux et a ciment un petit in pace, elroit, a voute basse, eclaire d'un jour borgne, d'unecertaineferite. Cela s'appelait YEcole. On y lachait quelques tondus, et on leur disait : Soyez libres. Tons y devenaient culs-de-jatte. Trois cents, quatre cents ans confirment la para- lysie. Et le point d'Abailard est juslement celui d'Occam ! II est plaisant qu'on aille chercher la Torigine de la Renaissance. Elle cut lieu, mais comment? par la satanique entreprise des gens qui ont perce la voute, par 1'effort des damnes qui youlaient voir le ciel. Et elle eut lieu bien plus encore, loin de 1'Ecole et des leltres , dans YEcole buissonniere, INTRODUCTION. xxi oil Satan fit la 'classe a la sorciere et au berger. Enseignement hasardeux, s'il en fut, mais dont les hasards meme cxaltaient Tamour curieux, le desir effrene de voir et de savoir. La commen- cerent les mauvaises sciences, la pharmacie defen- due des poisons, et I'execrable anatomic. Le ber- ger, espion des etoiles, avec 1'observation du ciel, apportait la ses coupables recettes, ses essais sur les animaux. La sorciere apportait du cimetiere voisin un corps vole ; et pour la premiere fois (au risque du bucher) on pouvait conlempler ce miracle de Dieu qu'on cache soltement, au lieu de le com- prendre (comme a dit si bien M. Serres). Le seul docteur admis la par Satan, Paracelse y a vu un tiers, qui parfois se glissait dans 1'assem- blee sinistre, y apportait la chirurgie. C'etait le chirurgien de ces temps de bonte, le bourreau, rhomme a la main bardie, qui jouait a propos du fer, cassait les os et savait les remettre, qui tuait et parfois sauvait, pendait jusqu'a un certain point. L'universile criminelle de la sorciere, du berger, du bourreau, dans ses essais qui furent des sacri- leges, enhardit 1'autre, forc,a sa concurrente d'elu- dier. Car chacun \oulait Tivre. Tout eiit ete a la XMI INTRODUCTION. sorciere; on aurait pour jamais tourrie le dos an medecin. II fallut bien que 1'Eglise subit, permit ces crimes. Elle avoua qu'il est de bons poisons (Grillandus). Elle laissa, eontrainte et forcee, dis- sequer publiquement. En 1506, 1'Ilalien Mondino ouvre et disseque unefemme; une en 1515. Re- velation sacree, Decouverte d'un monde (c'est bien plus que Christophe Colomb). Les sots fremirenl, hurlercnt. Et les sages tomberent a genoux. Avec de telles victoires, Satan 6lait bien sur de vivre. Jamais 1'Eglise seule n'aurait pu le detruire. Les buchers n'y firent rien, mais bien certaine po- lilique. On divisa habilement le royaume de Satan. Centre sa fille, son epouse, la Sorciere, on arrna son fils, le Medecin. L'Eglise, qui, profondement, de tout son coeur, haissait celui-ci, ne lui fonda pas moins son mo- nopole, pour 1'extinction de la Sorciere. Elle de- clare, au quatorzieme siecle, que si la femme ose guerir sans avoir etudie', elle est sorciere et meurt. INTRODUCTION. XXUI Mais comment tudierait-elle publiquement? Imaginez la scene risible, horrible, qui eut eu lieu, si la pauvre sauvage eut risque d'entrer aux Ecoles ! Quelle fete et quelle gaiete ! Aux feux de la Saint-Jean, on brulait des chats enchaines. Mais la sorciere liee a cet enfer miaulant, la sorciere hur- lanle et rotie, quelle joie pour 1'aimable jeunesse des moinillons et des cappels ! On verra tout au long la decadence de Satan. Lamentable recit. On le verra pacific, devenu un bon vieux. On le vole, on le pille, au point que des deux masques qu'il avail au Sabbat, le plus sale est pris par Tartuffe. Son esprit est partout. Mais lui-meme, de sa personne, en perdant la Sorciere, il perdait tout. Les sorciers furent des ennuyeux. Maintenant qu'on 1'a precipite tellement vers son declin, sait-on bien ce qu'on a fail la? N'etait-il pas un acteur ndcessaire, une piece indispensable de la grande machine religieuse, un peu detraquee aujourd'hui? - - Tout organisme qui fonctionne bien est double, a deux c6les. La vie ne va guerc autrement. C'est un certain balancemeril de deux XX1V INTRODUCTION. forces, opposees, symetriques, mais inegales; 1'in- ferieure fait contre-poids, repond al'autre. La supe- rieure s'impatiente, et veut la supprimer. A tort. Lorsque Colbert (1672) destitua Satan avec peu de fagon en defendant aux juges dc recevoir les pro- ces de sorcellerie, le tenace parlement Normand, dans sa bonne logique normande, montra la portee dangereuse d'une telle decision. LeDiablen'est pas moins qu'un dogme, qui tient a tous les autres. Toucher a Feternel vaincu, n'est-ce pas toucher au vainqueur? Douter des actes du premier, cela mene a douter des actes du second, des miracles qu'il fit precisementpour combattre le Liable. Les colonnes du ciel ont leurpied dansl'abime. L'6tourdi qui re- mue cette base infernale, peut lezarder le paradis. Colbert n'ecouta pas. II a\ait tant d'autres af- faires. Mais le diable peut-eire entendit. Et cela le console fort. Dans les petits metiers ou il gagne savie (spiritisme ou tables tournantes), il se resi- gne, et croit que du moins il ne meurt pas seul. LIVRE PREMIER LA MORT DES DIEUX. Certains auteurs nous assurent que, peu qui ne sait qu'ecrire, qui est curieux, qui croit tout, toutes les choses merveil- leuses. II ecrit celle-ci, la brode de sa plate rheto- rique, gate un pen. Mais la \oici consignee et con- sacree, qui se lit au refectoire, bient6t a 1'eglise. Copiee, chargee, surchargee d'ornements souvent grotesques, elle ira de siecle en siecle, jusqu'a ce que honorablement elle prenne rang a la fin dans la Legende doree. Lorsqu'on lit encore aujourd'hui ces belles histoires, quand on entend les simples, naives et graves melodies ou ces populations rurales ont mis tout leur jeune coeur, on ne peut y meconnaitre un grand souffle, et Ton s'attendrit en songeant quel fut leur sort. Us avaient pris a la lettre le conseil touchant de POURQUOI LE MOYEN AGE DESESPERA. 17 I'Eglise : Soyez des enfants nouveau-nes. Mais ils en firent 1'application a laquelle on songeait le moinsdans la pensee primitive. Autant le christia- nisme avail craint, hai la Nature, autant ceux-ci 1'aimerenl, la crurent innocente, la sanctifierent meme en la melant a la legende. Les animaux que la Bible si durement nomme les veins, dont le moine se deiie, craignant d'y trouver des demons, ils entrent dans ces belles his- toires de la maniere la plus touchante (exemple, la biche qui rechauffe, console Genevieve de Brabant). Meme hors de la vie legendaire, dans Texis- tence commune, les humbles amis du foyer, les aides courageux du travail, remontent dans res- lime de Fhomme. Ils ont leur droit 1 . Ils out leurs eles. Si, dans 1'immense bonte de Dieu, il y^a place pour les plus petits, s'il semble avoir pour eux une preference de pitie, pourquoi, dit le peu- ple des champs, pourquoi mon ane ri'aurait-il pas entree a 1'eglise? II a des defauts, sans doute, et ne me ressemble que plus. II est rude travailleur, mais il a la lete dure; il est indocile, obstine, en- fin, c'est tout comme moi. De la les fetes admirables, les plus belles du moyen age, des Innocents, des Fous, de YAne. C'est 1 V. J. Grimm, Kechts alter thilmer, et mes Origines du droit. 18 POURQUOI LE MOYEN AGE DESESPERA. le peuple m6me d'alors, qui, dans Tane, traine son image, se presents devant 1'autel, laid, risible, humi- lie ! Touchant spectacle ! Amene par Balaam, il entre solennellement entre la Sibylle et Virgile *, il entre pour temoigner. S'il regimba jadis centre Balaam, c'est qu'il voyait devant lui le glaive de 1'ancienne loi. Mais ici la Loi est finie, et le monde de la Gra"ce semble s'ouvrir a deux battants pour les moindres, pour les simples. Le peuple innocemment le croit. De la, la chanson sublime ou il disaital'ane, comme il se fut dit a lui-meme : A genoux, et dis Amen! Assez mange d'herbe et de foin ! Laisseles vieilles choses, et va! Le neuf emporte le vieux ! La verite fait fuir 1'ombre ! La lumiere chasse la nuit - \ 1 C'est le rituel de Rouen. V. Ducange, verbo Feslum; Car- pentier, verbo Kalendx, et Martene, III, HO. La sibylle etait couronnee, suivie des juifs et des gentils, de Moise, des pro- phetes, de Nabuchodonosor, etc. De tres-bonne heure, et de siecle en siecle, du septieme au seizieme, TEglise essaye de proscrire les grandes fetes populaires de TAne, des Innocents, des Enfants, desFous. Elle n'y reussit pas avant Tavenement de Tesprit moderne. 2 Vetustatem novitas, Umbram fugat claritas, Nactem lux eliminat! (Ibidem.) POURQUOI LE MOYEN AGE DESESPERA. 19 Rude audace ! Est-ce bien la ce qu'on vous de- mandait, enfants emportes, indociles,quand on vous disait d'etre enfants? On offrait le lait. Vous buvez le vin. On vous conduisait doucement bride en main par 1'etroit sentier. Doux, timides, vous he- sitiez d'avancer. Et tout a coup la bride est cas- see... La carriere, vous la franchissez d'un seul bond. Oh I quelle imprudence ce fut de vous laisser faire vos saints, dresser 1'autel, le parer, le charger, 1'enterrer de fleurs! Voila qu'on le distingue a peine. Et ce qu'on voit, c'est 1'heresie antique condamnee de 1'Eglise, 1' innocence de la nature; que dis-je! une heresie nouvelle qui ne finira pas demain : V independence de riiomme. Ecoutez et obeissez : Defense d'inventer, de creer. Plus de legendes, plus de nouveaux saints. On en a assez. Defense d'innover dans le culte par de nouveaux chants ; 1'inspiration est interdite. Les martyrs qu'on de- couvrirait doivent se tenir dans le tombeau, mo- destement, et attendre qu'ils soient reconnus de 1'Eglise. Defense au clerge, aux moines, de donner aux colons, aux serfs, la tonsure qui les affranchit. Voila Fesprit etroit, tremblant de 1'Eglise carlovin- 20 POURQUOI LE MOYEN AGE DESESPERA. gienne 1 . Elle se dedit, se dement, elle dit aux en- fants : Soyez vieux ! Quelle chute ! Mais est-ce serieux? On nous avait dit d'etre jeunes. Oh ! le prelre n'est plus le peuple. tin divorce infini commence, un abime de separation. Le pretre, seigneur et prince, chantera sous une chape d'or, dans la langue souveraine du grand empire qui n'est plus. Nous, triste trou- peau, ayant perdu la langue de I'homme, la seule que veuille entendre Dieu, que nous reste-t-il, sinon de mugir et de beler, avec 1'innocent compagnon qui ne nous dedaigne pas, qui Fhiver nous rechauffe a 1'etable et nous couvre de sa toison ? Nous vivrons avec les muets et serons muets nous-me"mes. En verite, Ton a moms le besoin d'aller a 1'eglise. Mais elle ne nous tient pas quittes. Elle exige que Ton revienne ecouter ce qu'on n'entend plus. Deslors un immense brouillard, un pesant brouil- lard gris-de-plomb, a enveloppe ce rnonde. Pour combien de temps, s'il \ous plait? Dans une ef- froyable duree de mille ans ! Pendant dix siecles cntiers, une langueur inconnue a tous les ages an- terieurs a tenu le moyen age, meme en partie les 1 Yoir passim les Capitulaires. POURQUOI LE MOYEN AGE DESESPERA. 21 derniers temps, dans un etat mitoycn entre la veille et le sommeil, sous 1'empire d'un phenomene de- solant, intolerable; la convulsion d'ennui qu'on appelle : le baillement. Que 1'infatigable cloche sonne aux heures accou- tumees, Ton bailie; qu'un chant nasillard continue dans le vieux latin, Ton bailie. Tout est prevu; on n'espere rien de ce monde. Les choses reviendront les memes. L'ennui certain de demain fait bailler des aujourd'hui, et la perspective des jours, des annees d'ennui qui suivront, pese d'avance, degoute de vivre. Du cerveau a 1'estomac, de 1'estomac a la bouchc, 1'automatique et fatale convulsion va dis- tendant les machoires sans fin ni remede. Veritable maladie que la devote Bretagne avoue, 1'imputant, il est vrai, a la malice du diab e. II se tient lapi dans les bois, disent les paysans bretons; a celui qui passe et garde les betes il chante vepres et lous les offices, et le fait bailler a mort 1 . Eire vieux, c'est etre faible. Quand les Sarrasins, 1 Un tres-illustre Breton, dernier homme du moyen age^ qui pourtant fut mon ami, dans le voyage si vain qiTil fit pour convertir Rome, y recut des offres brillantes. u Que voulez- vous? disait le Pape. Une chose : etre dispense du Bre- viaire... Je meurs d'ennui. 22 POURQUOI LE MOYEN AGE DESESPERA. les Northmans, nous menacent, que deviendrons- nous si le peuple reste vieux? Charlemagne pleure, 1'Eglise pleure. Elle avoue que les reliques, centre ces demons barbares, ne protegent plus 1'autel 1 . Ne faudrait-il pas appeler le bras de 1'enfant indocile qu'on allait lier, le bras du jeune geant qu'on voulait paralyser? Mouvement contradictoire qui remplit le neuvieme siecle. On retient le peuple, on le lance. On le craint et on 1'appeUe. Avec lui, par lui, a la hate, on fait des barrieres, des abris qui arreteront les barbares, couvriront les pretres et les saints, echappes de leurs eglises. Malgre le Chauve empereur, qui defend que Ton batisse, sur la montagne s'eleve une tour. Le fugi- tif y arrive. Recevez-moi au nom de Dieu, au moins ma femme et mes enfants. Je camperai avec mes betes dans votre enceinte exterieure. La tour lui rend confiance et il sent qu'il est un homme. Elle 1'ombrage. II la defend, protege son protecteur. Les petits jadis, par famine, se donnaient aux grands comme serfs. Mais ici, grande difference. II se donne comme vassal, qui veut dire brave et vaillant 2 . 1 (Test le celebre aveu cTHincmar. 2 Difference trop pen sentie, trop peu marquee par ceux qui ont parle de la recommandation personnelle, etc. rOURQUOI LE MOYEN AGE DESESPERA. 23 II se donne et il se garde, se reserve de renon- cer. J'irai plus loin. La terre est grande. Moi aussi, tout comme un autre, je puis la-bas dresser ma tour... Si j'ai defendu le dehors, je saurai me garder dedans. C'est la grande, la noble origine du monde feo- dal. L'homme de la tour recevait des vassaux, mais en leur disant : Tu t'en iras quand tu voudras, et je t'y aiderai, s'il le faut; a ce point que, si tu t'em- bourbes, moi je descendrai de cheval. C'est exac- tement la formule antique 1 . Mais, un matin, qu'ai-je vu? Est-ce que j'ai la vue trouble? Le seigneur de la vallee fait sa chevauchee autour, pose les bornes infranchissables, et mme d'invisibles limites. Qu'est cela?... Je ne com- prends point. Cela dit que la seigneurie est fermee : Le seigneur, sous porte et gonds, la tient close, du ciel a la terre. Horreur ! En vertu de quel droit ce vassus (c'est- a-dire vaillant) est-il desormais retenu? On sou- tiendra que vassus peut aussi vouloir dire esclave. De meme le mot servus, qui se dit pour serviteur (souvent tres-haut serviteur, un comte ou prince 1 Grimm, Rechts alterthilmer, et mes Origines du droit. 24 POURQUOI LE MOYEN AGE DESESPERA. d'Empire), signitiera pour le faible un serf, un miserable dont la vie vaut un denier. Par cet execrable filet, ils sont pris. La-bas ce- pendant, il y a dans sa terre un homme qui sou- tient que sa terre est libre, un aleu, un fief du so- leil. II s'assoit sur une borne, il enfonce son chapeau, regarde passer le seigneur, regarde pas- ser 1'Empereur 1 . Va ton chemin, passe, Empe- reur, tu es ferme sur ton cheval, et moi sur ma borne encore plus. Tu passes, et je ne passe pas... Car je suis la Liberte. Mais je n'ai pas le courage de dire ce que dc- vient cet homme. L'air s'epaissit autour delui, et il respire de moins en moins. II semble qu'il soit enchante. II ne peut plus se mouvoir. II est comme paralyse. Ses betes aussi maigrisserit, comme si un sort etait jete. Ses serviteurs meurent de faim. Sa terre ne produit plus rien. Des esprils la rasent la nuit. II persiste cependant : Povre homme en sa maison roy est. Mais on ne le laisse pas la. II est cite, et il doit repondre en cour imperiale. II va, spectre du vieux monde, que personne ne connait plus. Qu'est-ce que c'est? disent les jeunes. Quoi ! il n'est seigneur, ni serf! Mais alorsil n'est done rien? 1 Grimm, au mot Alev. POURQUOI LE MOYEN AGE DESESPERA. 25 Qui suis-je?jesuis celui quibatit la premiere tour, celui qui vous defendit, celui qui t laissant la tour, alia bravement au pont attendre les pai'ens Northmans...Bienplus, je barrai la riviere, je cul- tivai 1' alluvion, j'aicree la terre elle-m6me, comme Dieu qui la tira des eaux.... Cette terre, qui m'en chassera? Non, mon ami, dit le voisin, on ne te chassera pas. Tu la cultiveras, cette terre... mais autrement que tu ne crois... Rappelle-toi, mon bonhomme, qu'etourdiment, jeune encore (il y a cinquante ans de cela), tu epousas Jacqueline, petite serve de mon pere... Rappelle-toi la maxime : Qui monte ma poule est mon coq. Tu es demon poulailler. Deceins-toi, jelte 1'epee... Des ce jour, tu es mon serf. Ici, rien n'est d'invention. Cctle epouvanlable histoire revient sans cesse au moyen age. Oh! de quel glaive il fut percel J'ai abrege, j'ai supprime, car chaque fois qu'on s'y reporte, le meme acier, la meme pointe aigue traverse le coeur. II en fut un, qui, sous un oulrage si grand, en- tra dans une telle fureur, qu'il ne trouva pas un seul mot. Ce fut comme Roland trahi. Tout son sang lui remonta, lui arriva a la gorge... Ses ycux flam- boyaient, sa bouche muette, effroyablement elo- quente, lit palir toute 1'assemblee... Us recule- 2 26 POURQUOI LE MOYEN AGE DESESPER . rent... II etait mort. Ses veines avaient eclate... Ses arteres lanc,aient le sang rouge jusqu'au front deses assassins 1 . * L'incertitude de la condition, la pente horrible- ment glissante par laquelle 1'homme libre devient vassal, le vassal serviteur, et le serviteur serf, c'est la terreur du moyen age et le fonds de son desespoir. Nul moyen d'echapper. Car qui fait unpas est perdu. II est aubain, epave, gibier sauvage, serf ou tue. La terre visqueuse retienl le pied, en- racine le passant. I/air contagieux le tue, c'est-a- dire le fait de main morte, un mort, un neant, une bete, une ame de cinq sous, dont cinq sous expie- ront le meurtre. Voila les deux grands traits generaux, exterieurs, de la misere du moyen age, qui firent qu'il se donna au Diable. Voyons maintenant Finterieur, le fonds des moeurs, et sondons le dedans. 1 C'est ce qui arriva au comte d'Avesnes, quand sa terre libre fut declaree un simple fief, et lui le simple vassal, I'homme du comte de Hainaut. Lire la terrible histoire du grand chancelier de Flandre, premier magistral de Bruges, qui n'en fut pas moins reclame comme serf. Gualterius, Scriptores rerum Francicarum, xm, 334. Ill LE PETIT DEMON DU FOYER. Les premiers siecles du moyen age ou se creerent les legendes ont le caractere d'un r6ve. Chez les populations rurales, toutes soumises a 1'Eglise, d'un doux esprit (ces legendes en temoignent), on sup- poserait volontiers une grande innocence. C'est, ce semble, le temps du bon Dieu. Cependant les Peni- tentiaires, ou Ton indique les p6ches les plus ordi- naires, mentionnent des souillures etranges, rares sous le regne de Satan. C'etait 1'effet de deux choses, de la parfaite igno- rance, et de 1'habitation commune qui melait les proches parents. II semble qu'ils avaient a peine connaissance de notre morale. La leur, malgre 28 LE PETIT DEMON DU FOYER. les defenses, semblait celle des patriarches, de la haute antiquite, qui regarde comme libertinage]le mariage avec Tetrangere, et ne permet que la pa- rente. Les families alliees n'en faisaient qu'une. 'N'osant encore disperser leurs demeures dans les deserts qui les entouraient, ne cultivant que la banlieue d'un palais Merovingien ou d'un monas- tere, ils se refugiaient chaque soir avec leurs bes- tiaux sous le toit d'une vaste villa. De la des incon- venients analogues a ceux de eryastulum antique, ou Ton entassait les esclaves. Plusieurs de ces com- munautes subsisterent au moyen age et au dela. Le seigneur s'occupait peu de ce qui enresultait.il re- gardait comme une seule famille cettetribu, cette masse de geris levants et couchants ensemble,)) mangeant a un pain et a un pot. Dans une telle indistinction, la femme etait bien peu gardee. Sa place n' etait guere haute. Si la Vierge, la femme ideale, s'elevait de siecle en sie- cle,. la femme reelle comptait bien peu dans ces masses rustiques, ce melange d'hommes et de trou- peaux. Miserable fatalite d'un etat qui ne changea que par la separation des habitations, lorsqu'on prit assez de courage pour vivre a part, en hameau, ou pour cultiver un peu loin des terres fertiles et creer des huttes dans les clairieres des forets. Le foyer isole fit la vraie famille. Le nid fit Foiseau. LE PETIT DEMON DU FO\ER. 29 DCS lors, ce n'etaient plus des choses, mais des ames... La femme etait nee. Moment fort attendrissant. La voila chez die. Elle peut done etre pure et sainte, enfm, la pauvre creature. Elle peut couver une pensee, et, seule, en filant, rver, pendant qu'il est a la foret. Cette miserable cabane, humide, mal close, ou siffle le ventd'hiver, en revanche, est silencieuse. Elle a cer- tains coins obscurs ou la femme va loger ses r6ves. Maintenant, elle possede. Elle a quelque chose a elle. La quenouille, le /it, le coffre^ c'est tout, dit la vieille chanson 1 . La table s'y ajoutera, le bane, ou deux escabeaux... Pauvre maisoribien de- nuee! mais elle est meublee d'une ame. Le feu 1'egaye; le buis benit protege le lit, el Ton y ajoute parfois un joli bouquet de verveine. La darne de ce palais file, assise sur sa porte, en surveillant quelques brebis. On n'est pas encore assez riche pour avoir une vache, mais cela viendra a la longue, si Dieu beriit la maison. La foret, un peu de pa- Trois pas du cote du bane, Et trois pas du cole du lit. Trois pas du cote du coffre, Et trois pas. Revenez id. (Vieille chanson du Native de danse}. 2. -.0 LE PETIT DEMON DU FOYER. tures, des abeilles sur la lande, voila la vie. On cultive peu de ble encore, n'ayant nulle securite pour une recolte eloignee. Cette vie, tres-indigente, est moins dure pourtant pour la femme ; elle n'est pas brisee, enlaidie, comme elle le sera aux temps de la grande agriculture. Elle a plus de loisir aussi. Ne la jugez pas du tout par la litterature grossiere des Noels et des fabliaux, le sot rire et la licence des contes graveleux qu'on fera plus tard. Elle est seule. Point de voisine. La mauvaise et mal- saine vie des noires petites villes fermees, 1'espion- nage mutuel, le commerage miserable, dangereux, n'a pas commence ! Point de vieille qui vienne le soir, quand 1'etroite rue devient sombre, tenter la jeune, lui dire qu'on se meurt d'amour pour elle. Celle-ci n'a d'ami que ses songes, ne cause qu'avec ses beles ou 1'arbre de la foret. Us lui parlent; nous savons de quoi. Us re- veillent en elle les choses que lui disait sa mere, sa grand' mere, choses antiques, qui, pendant des siecles, out passe de femme en femme. C'est Pin- nocent souvenir des vieux esprits de la contree, touchante religion de famille, qui, dans 1' habita- tion commune et son bruyant pele-mele, eut peu de force sans doute, mais qui revient et qui hante la cabane solitaire. Monde singulier, delicat, des fees, des lutins, fait LE PETIT DEMON DU FOYER. 31 pour une ame de femme. Des que la grande crea- tion de la Legende des saints s'arrte et tarit, cette legende plus ancienne et bien autrement poetique vient partager avec eux, regne secretement, douce- ment. Elle est le tresor de la femme, qui la choie et la caresse. La fee est une femme aussi, le fan- tastique miroir ou elle se regarde embellie. Que furent les fees? Ce qu'on en dit, c'est que, jadis, reines des Gaules, fieres et fantasques, a Farrivee du Christ et de ses ap6tres, elles se mon- trerent impertinentes, tournerent le dos. En Bre- tagne, elles dansaient a ce moment, et ne cesse- rent pas de danser. De la leur cruelle sentence. Elles sont condamnees a vivre jusqu'au jour du Jugement 1 . Plusieurs sont reduites a la taille du lapin, de la souris. Exemple, les Kowrig-gwans (les fees naines) , qui , la nuit , autour des \ieilles pierres druidiques, vous enlacent de leurs danses. Exemple, la jolie reine Mab, qui s'est fait un char royal dans une coquille de noix. Elles sont un peu capricieuses, et parfois de mauvaise humeur. Mais comment s'en etonner, dans cette triste destinee? Toutes petites et bizarres qu'elles puissent tre, 1 Les textes de toute epoque ont 6te recueillis dans les deux savants ouvrages de M. Alfred Maury (les Fees, 1843; la Magie, 1860). Voir aussi, pour le Nord, la Mythologie de Grimm. 52 LE PETIT DEMON DU FOYER. clles ont un coeur, elles ont besoin d'etre aimees. Elles sont bonnes, elles sont mauvaises et pleines de fantaisies. A la naissance d'un enfant, elles des- cendent par la cheminee, le douent et font son destin. Elles aiment les bonnes fileuses, filent elles- memes divinement. On dit : Filer commeune fee. Les Conies de fees, degages des ornements ridicules dont les derniers redacteurs les ont af- fubles, sont le coeur du peuple meme. Us rnar- quent une epoque poetique, entre le commu- nisme grossier de la villa primitive, et la licence du temps ou une bourgeoisie naissante fit nos cyniques fabliaux. Ces contes ont une partie historique, rappellent les grandes famines (dans les ogres, etc). Mais ge- neralement ils planent bien plus haut que toute histoire, sur I'aile de YOiseau bleu, dans une eter- nelle poesie, disent nos voeux, toujours les memes, rimmuable histoire du coeur. Le desir du pauvre serf de respirer, de reposer, de trouver un tresor qui finira ses miseres, y re- vient souvent. Plus souvent, par une noble aspi- ration, ce tresor est aussi une ame, un tresor d'a- inour qui sommeille (dans la Belle au bois dormant; mais souvent la charmante personne se trouve ca- chee sous un masque par un fatal enchantement. LE PETIT DEMON DU FOYER. 53 De la a trilogie touchante,le crescendo admirable, de Riquet a la houppe, de Peau-cVAne, et de la Belle et la Bete. L' amour ne se rebute pas. Sous ces laideurs, il poursuit, il atteint la beaute cachee. Dans le dernier de ces contes, cela va jusqu'au su- blime, et je crois que jamais personne n'a pu le lire sans pleurer. Une passion tres-reelle, tres-sincere, est la-des- sous, 1'amour malheureux, sans espoir, que sou- vent la nature cruelle mit eritre les pauvres ames de condition trop differente, la douleur de la pay- sanne de ne pouvoir se faire belle pour etre aimee du chevalier, les soupirs etouffes du serf quand, le long de son sillon, il voit, sur un cheval blanc, passer un trop charmant eclair, la belle, 1'adoree chatelaine. C'est, comme dans 1'Orient, 1'idylle melancolique des impossibles amours de la Rose et du Rossignol. Toutefois, grand e difference : 1'oiseau et la fleur sont beaux, meme egaux dans la beaute. Mais ici Tetre inferieur, si bas place, se fait 1'aveu : Je suis laid, je suis un monstre! Que de pleurs!.. En meme temps, plus puissam- ment qu'en Orient, d'une volonte hero'ique, et par la grandeur du desir, il perce les vaines enve- loppes. II aime tant, qu'il est aime, ce monstre, et il en devient beau. Une tendresse infmie est dans tout cela. Cette 34 LE PETIT DEMON DU FOYER. ame enchantee ne pense pas a elle seule. Elle s'occupe aussi a sauver toute la nature et toute la societe. Toutes les victimes d'alors, F enfant battu par sa maratre, la cadette meprisee, maltraitee de ses ainees, sont ses favorites. Elle etend sa compas- sion sur la dame meme du chateau, la plaint d'etre dans les mains de ce feroce baron (Barbe-Bleue). Elle s'attendrit sur les betes, les console d'etre en- core sous des figures d'animaux. Cela passera, qu'elles patientent. Leursames captives unjourre- prendront des ailes, seront libres, aimables, aimees. (Test Fautre face de Peau-d'Ane et autres contes semblables. La sur tout on est bien sur qu'il y a un cceur de femme. Le rude travailleur des champs est assez dur pour ses betes. Mais la femme n'y voit point de betes. Elle en juge comme 1' enfant. Tout est humain, tout est esprit. Le monde entier est ennobli. Oh! 1'aimable enchantement ! Si humble, et se croyant laide, elle a donrie sa beaute, son charme a toute la nature. Est-ce qu'elle est done si laide, cette petite femme de serf, dont rimagination r6veuse se nour- rit de tout cela? Je 1'ai dit, elle fait le menage, elle file en gardant ses betes, elie va a la foret, et ra- masse un peu de bois. Elle n'a pas encore les rudes LE PETIT DEMON DU FOYER. 55 travaux, elle n'est point la laide paysanne que fera plus tard la grande culture du ble. Elle n'est pas la grasse bourgeoise, lourde et oisive, des villes, sur laquelle nos ai'eux ont fait tant de contes gras. Celle-ci n'a nulle securite, elle est timide, elle est douce, elle se sent sous la main de Dieu. Elle voit sur la montagne le noir et menac.ant chateau d'ou mille maux peuvent descendre. Elle craint, honore son mari. Serf ailleurs, pres d'elle il est roi. Elle lui reserve le meilleur, vit de rien. Elle est svelte et mince, comme les saintes des eglises. La tres- pauvre nourriture de ces temps doit faire des crea- tures fines, mais chez qui la vie est faible. Im- menses mortalites d'enfants. Ces pales roses n'ont que des nerfs. De la eclatera plus tard la danse epileptique du quatorzieme siecle. Maintenant, vers le douzieme, deux faiblesses sont attachees a cet elat de demi-jeune : la nuit,le somnambulisme, et, le jour, 1'illusion, la reverie et le don des larmes. Cette femme, tout innocente, elle a pourtant, nous Favons dit, un secret qu'elle ne dit jamais a 1'eglise. Elle enferme dans son coeur le souvenir, la compassion des pauvres anciens dieux 1 , tombes 1 Rien de plus touchant que celte fidelite. Malgre la pme au quinzieme siecle. Dans la nuit qui dure encore, avant 1'aube, les deux amants, I'homme et la na- ture, se retrouvent, s'embrassent avec transport, et, dans ce moment meme (horreur ! ) ils se voient frappes d'epouvantables fleaux! On croit entendre encore 1'amante dire a 1'amant : C'en est fait... Tes cheveux blanchiront demain... Je suis morte, tu mourras. Trois coups terribles en trois siecles. Au premier, la metamorphose choquante de Texterieur, les ma- ladies de peau, la lepre. Au second, le mal inte- rieur, bizarre stimulation nerveuse, les danses epi- Icpliques. Tout se calme, mais le sang s'altere, 108 SATAN MEDECIN. 1'ulcere prepare la syphilis, le fleau du seizieme siecle. Les maladies du moyen age, autant qu'on peut 1'entrevoir, moins precises, avaient ete surtout la faim, la langueur et la pauvrete du sang, cette etisie qu'on admire dans la sculpture de ce temps- la. Le sang etait del'eau claire; les maladies scro- fuleuses devaient etre universelles. Sauf le medecin arabe ou juif, cherement paye par les rois, la me- decine ne se faisait qu'a la porte des eglises, au benitier. Le dimanche, apres 1'office, il y avait force malades; ils demandaient des secours, et on leur donnait des mots : Vous avez peche, et Dieu vous afflige. Remerciez ; c'est autant de moins sur les peines de 1'autrevie. Resignez-vous, souffrcz, mou- rez. L'Eglise a ses prieres des morts. Faibles, languissants, sans espoir, ni envie de vivre, ils sui- vaierit tres-bien ce conseil et laissaient aller la vie. Fatal decouragement, miserable etat qui dut indefmiment prolonger ces ages de plomb, et leur fermer le progres. Le pis, c'est de se resigner si aisement, d'accepter la mort si docilement, de ne pouvoir rien, ne desirer rien. Mieux valait la nou- velle epoque, cette fin du moyen &ge, qui, au prix SATAN MEDECIN. 109 d'atroces douleurs, nous donne le premier moyen de rentrer dans Factivite : la resurrection du desir. L'Arabe Avicenne pretend que I'immense erup- tion des maladies de la peau qui signale le treizieme siecle, fut 1'effet des stimulants, par lesquels on cherchait alors a reveiller, raviver, les defaillances de 1'amour. Nul doule que les epices brulanfes, apportees d'0rient,n'y aient ete pour quelque chose. La distillation naissante et certaines boissons fer- mentees purent aussi avoir action. Mais une grande fermentation, bien plus gene- rale, se faisail. Dans Taigre combat interieur de deux mondes et de deux esprits, un tiers survit qui les fit taire. La foi palissante, la raison nais- sante disputaient : entre les deux, quelqu'un se saisit de 1'homme. Qui? 1'Esprit impur, furieux, des acres desirs, leur bouillonnement cruel. N'ayant nul epanchement, ni les jouissances du corps, ni le libre jet de 1'esprit, la seve de vie refou- lee se corrompit elle-meme. Sans lumiere, sans voix, sans parole, elle parla en douleurs, en sinistres ef- florescences. Une chose terrible et nouvelle advient alors : le desir ajourne, sans remise, se voit arrete 7 110 SATAN MEDECIK. par un cruel enchantement, une atroce metamor- phose 1 . L'amour avanc,ait, aveugle, les bras ou- verts... II recule, fremit; mais il a beau fuir; la furie du sang persiste, la chair se devore elle- meme en litillations cuisarites, et plus cuisant au dedans sevit le charbon de feu, irrite par le des- espoir. Quel remede TEurope chretienne trouve-t-elle a ce double mal? La mort, la captivite : rien de plus. Ouand le celibat amer, 1'amour sans espoir, la pas- sion aigue, irritee, t'amene a 1'etat morbide; quarid ton sang se decompose, descends dans un in pace, ou fais ta hutte au desert. Tu vivras la clochette en main pour que Ton fuie devant toi. Nul etre hu- 1 On imputa la lepre aux croisades, a TAsie. L'Europe Tavait en elle-meme. La guerre que le moyen age declara et a la chair, et a laproprete, devait porter son fruit. Plus d'une sainte est vante pour ne s'etre jamais lave meme les mains. Et com- bien moins le reste! La nudite d'un moment eut ete grand peche. Les mondains suivent fidelement ces legons du mona- chisme. Cette societe subtile et raffmee, qui immole le ma- riage et ne semble animee que de la poesie de Tadultere, elle garde sur ce point si innocent un singulier scrupule. Elle craint toute purification comme une souillure. Nul bain pen- dant mille ans! Soyez sur que pas un de ces chevaliers, de ces belles si etherees, les Parceval, les Tristan, les Iseult, ne se lavaient jamais. De la un cruel accident, si peu poetique, en plein roman, les furieuses demangeaisons du treizieme siecle. SATAN MEDECIN. 111 main ne doit te voir : tu n'auras nulle consolation. Si tu approches, la mort! La lepre est le dernier degre et 1'apogee du fleau; mais inille autres maux cruels moins hideux, scvi- rent partout. Les plus pures et les plus belles fu- rent frappees de tristes fleurs qu'on regardait comrne le peche visible, ou le chatiment de Dieu. On tit alors ce que 1'amour de la vie n'eut pas fait faire; on transgressa les defenses; on deserta la vieille medecine sacree, et Finutile benitier. On alia a la sorciere. D'habitude, et de crainte aussi, on frequentait toujours 1'Eglise; mais la vraie Eglisc des lors fut chez elle, snr la lande, dans la foret, au desert. C'est la qu'on portait ses vceux. Vceu de guerir, voeu de jouir. Aux premiers bouillonnements qui ensauvageaient le sang, en grand secret, aux heures douteuses, on allait a la sibylle : Que ferai-je? et que sens-je en moi?... Je brule, donnez-moi des calmants. . . Je brule, donnez- moi ce qui fait mon intolerable desir. Demarche bardie et coupable qu'on se reproche le soir. II faut bien qu'elle soil pressante, cette fata- hte nouvelle, qu'il soitbien cuisant ce feu, que tous 112 SATAN MEDECIN. les saints *soient impuissanls. Mais, quoi! le proces du Temple, le proces de Boniface, ont devoile la Sodome qui se cachait sous Tautel. Un pape sor- cier, ami du diable et emporte par le diable, cela change toutes les pensees. Est-ce sans 1'aide du demon que le pape qui nest plus a Rome, dans son Avignon, Jean XXII, fils d'un cordonnier de Cahors, a pu amasser plus d'or que 1'empereur et tous les rois? Tel le pape, et tel 1'eveque. Guichard, 1'eveque de Troyes, n'a-t-il pas obtenu du diable la mort des filles du roi?... Nous ne demandons nulle mort, nous, mais de douces choses : vie, sante, beaute, plaisir... Choses de Dieu, que Dieu nous refuse... Que faire? Si nous les avions de la grace du Prince du monde? Le grand et puissant docteur de la Renaissance, Paracelse, en brulant les livres savants de toute 1'an- cienne medecine, les grecs, les juifs et les arabes, declare n'avoir rien appris que de la medecine populaire, des bonnes femmes *, des bergers et des bourreaux; ceux-ci etaient souvent d'habiles chirur- giens (rebouteurs d'os casses, demis), et de bons veterinaires. Je ne doute pas que son livre admirable et plein 1 (Test le nom poli, craintif, qu'on donnak aux sorcieres. SATAN MEDECIN. 115 de genie sur les Maladies des femmes, le premier qu'on ait ecrit sur ce grand sujet , si profond, si atten- drissant, ne soil sorti specialement de 1'experience des femmes meme, de celles a qui les autres de- mandaient secours : j'enlends par la les sorcieres qui, partout etaient sages-femmes. Jamais, dans ces temps, la femme n'eut admis un medecin male, ne se fut confiee a lui, ne lui eut dit ses secrets. Les sorcieres observaient seules, et furent, pour la femme sur tout, le seul et unique medecin. Ce que nous savons le mieux de leur medecine, c'est qu'elles employaient beaucoup, pour les usages les plus divers, pour calmer, pour stimuler, une grande famille de plantes, equivoques, fort dange- reuses, qui rendirent les plus grands services. On les nomme avec raison : les Consolantes (Solanees) '. 1 I/ingratitude des hommes est cruelle a observer. Mille autres plantes sont venues. La mode a fait prevaloir cent ve- getaux exotiques. Et ces pauvres Consolantes qui nous ont sauves alors, on a oublie leurs bienfaits? Au reste, qui se souvient?qui reconnait les obligations antiques de Thuma- nite pour la nature innocente? L' Asclepias acida, SARCO- STEMMA (la plante-chair), qui fut pendant cinq mille ans Yhostie de fAsie, et son dieu palpable, qui donna a cinq cent millions d'hommes le bonheur de manger leur dieu, cette plante que le moyen age appela le Domple-Venin (Yince- 114 SATAN MEDECIN. Famille immense el populaire, dont la plupart des especes sont surabondantes, sous nos pieds, aux haies, partout. Famille tellement nombreuse, qu'unseul de ses genres a huit cents especes *. Rien de plus facile a trouver, rien de plus vulgaire. Mais ces plantes sont la plupart d'un emploi fort hasar- deux. II a fallu de 1'audace pour en preciser les do- ses, 1'audace peut-etre du genie. Prenons par en bas I'echelle asceridante de leurs energies 2 . Les premieres sont tout simplement po- tageres et bonnes a manger (les aubergines, les to- mates, mal appe!6es pommes d'amour). D'autres de ces innocentes sontle calme et la douceur meme, venenum), elle n'a pas un mot d'histoire dans nos livres de botanique. Qui sail? dans deux mille ans d'ici, ils oublie- ront le froment. V. Langlois, sur la soma de 1'Inde, et le horn de la Perse. Mem. de VAc. des Inscriptions, XIX, 526. 1 Diet, dhist. nat. de M. d'Orbigny, article Morelles de M. Duchartre, d'apres Dunal, etc. 2 Je n'ai trouve cette echelle nulle part. Elle est d'autant plus importante, que les sorcieres qui firent ces essais, au risque de passer pour empoisonneuses, commencerent cer- tainement par les plus faibles et allerent peu a peu aux plus fortes. Chaque degre de force donne ainsi une date relative, et permet d'etablir dans ce sujet obscur une sorte de chro- nologie. Je completerai aux chapitres suivants, en parlant de la Mandragore et du Datura. J'ai suivi surtout : Pouchet, Solanees et Botanique generate. M. Pouchet, dans son impor- tante monographic, n'a pas dedaigne de profiler des anciens auteurs, Matthiole, Porta, Gessner, Sauvages, Gmelin, etc. SATAN MEDECIN. 115 les molenes (bouillon blanc), si utiles aux fomen- tations. Vous rencontrez au-dessus une plante deja sus- pecte, que plusieurs croyaient un poison, la plante miellee d'abord, amere ensuite, qui semble dire le mot de Jonathas : J'ai mange un peu de miel, et voila pourquoi je meurs. Mais cette mort est utile, c'est ramortissement de la douleur. La douce-amere, c'est son nom, dut etre le premier essai de I'homoeopathie bardie, qui, peu a peu, s'eleva aux plus dangereux poisons. La legere irri- tation, les picotements qu'elle donne purent la de- signer pour remede des maladies dominantes de ces temps, celles de la peau. La jolie fille desolee de se voir f>ar6e de rou- geurs odieuses, de boutons, de dartres vives, \e- nait pleurer pour ce secours. Chez la f femme, F alteration etait encore plus cruelle. Le sein, le plus delicat objet de toute la nature, et ses vais- seaux qui dessous forment une fleur incompa- rable 1 , est, par la facilite de s'injecter, de s'en- gorger, le plus parfait instrument de douleur. Douleurs apres, impitoyables, sans repos. Combien de bon coeur elle eut accepts tout poison 1 Elle ne 1 Voir la planche d'un excellent livre, lisible aux demoiselles meme, le Cours de M. Auzoux. 116 SATAN MEDECIN. marchandait pas avec la sorciere, lui mettait entre ses mains la pauvre mamelle alourdie. De la douce-amere, trop faible, on montait aux morelles noires, qui ont un peu plus d'action. Cela calmait quelques jours. Puis la femme revenait pleurer : Eh bien, ce soir, tu reviendras... Je te chercherai quelque chose. Tu le veux. C'est un grand poison. La sorciere risquait beaucoup. Personne alors ne pensait qu'appliques exterieurement, ou pris a tres-faible dose, les poisons sont des remedes. Les plantes que Ton confondait sous le nom d'herbes aux sorderes semblaient des ministres de mort. Telles qu'oneut trouveesdans ses mains, 1'auraient fait croire empoisonrieuse ou fabricatrice de char- mes maudits. Une foule aveugle, cruelle en pro- portion de sa peur, pouvait, un matin, 1'assommer a coups de pierres, lui faire subir 1'epreuve de 1'eau (la noyade). Ou enfm, chose plus terrible, on pou- vait, la corde au cou, la trainer a la cour d'eglise, qui en eut fait une pieuse fete, eut edifie le peuple en la jetant au bucher. SATAN MEDECIN. 117 Elle se hasarde pourtant, va chercher la terrible plante; elle y va au soir, au malin, quand elle a moins peur d'etre rencontree. Pourtant, un petit berger etait la, le dit an village : Si vous Faviez vue comme moi, se glisser dansles decombres de la masure ruinee, regarder de tous cotes, marmotter je ne sais quoil... Ohl elle m'a fait bien peur... Si elle m'avait trouve, j'etais perdu... Elle eut pu me transformer en lezard, en crapaud, en chauve-sou- ris... Elle a pris une vilaine herbe, la plus vilaine que j'aie vue ; d'un jaune pale de malade, avec des traits rouge et noir, comme on dit les flammes d'enfer. L' horrible, c'est que toute la tige etait velue comme un homme, de longs poils noirs et collants*. Elle Fa rudement arrachee, en grognant, et tout a coup je ne 1'ai plus vue. Elle n'a pu courir si vite; elle se sera envolee... Quelle terreur que cette femme! quel danger pour tout le pays ! II est certain que la plante effraye. C'est la jus- quiame, cruel et dangereux poison, mais puissant emollient, doux cataplasme sedatif qui resout, dd- tend, endort la douleur, guerit souvent. Un autre de ces poisons, k belladone, ainsi nommee sans doute par la reconnaissance, etait puissante pour calmer les convulsions qui parfois s urviennent dans I'enfantement, qui ajoutent le danger au danger, la terreur a la terreur de ce su- 7. 118 SATAN MEDECIN. prtoe moment. Mais quoi! une main maternelle insinuait ce doux poison 4 , endormait la mere et charmait la porte sacree; 1'enfant, tout comme aujourd'hui, ou Ton emploie le chloroforme, seul operait sa liberte, se precipitait dans la vie. La belladone guerit de la danse en faisant danser. Audacieuse homoeopathie, qui d'abord dut effrayer; c'etait la medecine a rebours, contraire generale- ment a celle que les chreliens connaissaient, esti- maient seule, d'apres les Arabes et les juifs. Comment y arriva-t-on?Sans doute par 1'effet si simple du grand principe satanique que tout doit se faire d rebours, exactement a 1'envers de ce que fait le monde sacre. Celui-ci avait 1'horreur des poisons. Satan les emploie, et il en fait des remedes. L'E- glise croit par des moyens spirituels (sacrements, prieres), agirmemesurles corps. Satan, aurebours, emploie des moyens materiels pour agir meme sur Tame; il fait boire 1'oubli, 1'amour, la reverie, toute passion. Aux benedictions du pretre il oppose des 1 Madame La Chapelle et M. Chaussier ont fort utilement renouvele ces pratiques de la vieille medecine populaire. (Pou- chet, Solanees, p. 64.) SATAN MEDECIN. 119 passes magnetiques, par de douces mains de fem- mes, qui endorment les douleurs. Par un changement de regime, et surtoutde vete- ment (sansdoute en substituant la toile a lalaine), les maladies de la peau perdirent de leur inlensite. La lepre diminua, mais elle sembla rentrer et pro- duire des maux plus profonds. Le quatorzieme siecle oscilla entre trois fleaux, 1'agitation 6pileptique, la peste, les ulcerations qui (a en croire Paracelse) prSparaient la syphilis. Le premier danger n'etait pas le moins grand. II 6clata, vers 1350, d'une effrayante rnaniere par la danse de Saint-Guy, avec cette singularite qu'elle n'etait pas indrviduelle; les malades, comme em- porles d'un meme courant galvariique, se saisis- saient par la main, formaient des chaines immen- ses, tournaient, tournaient, a mourir. Les regar- dants riaient d'abord, puis, par une contagion, se laissaient aller, tombaient dans le grand courant, augmentaient le terrible choeur. Que serait-il arrive si le mal cut persiste, comme fit longlemps la lepre dans sa decadence meme? 120 SATAN MEDECIN. C'etait comme un premier pas, un acheminement versl'epilepsie. Si cette generation de maladesn'eut ete guerie, elle en eut produit une autre decide- ment epileptique. Effroyable perspective ! L'Europe couverte de fous, de furieux, d'idiots ! On ne dit point comment ce mal fut traite, et s'arreta. Le re- mede qu'on recommandait, 1' expedient de tom- ber sur ces danseurs a coups de pied et de poing, etait infmiment propre a aggraver 1'agitation et la faire aboutir a 1'epilepsie veritable. II y eut, sans nul doute, un autre remede, dont on ne voulut pas parler. Dans le temps ou la sorcellerie prend son grand essor, Timmense emploi des So- lanees, surtout de la belladone, generalisa le medi- cament qui combat ces affections. Aux grandes reunions populaires du sabbat dont nous parleroris, I'herbe aux sorcieres, melee a 1'hydromele, a la biere, aussi au cidre 1 , au poire (les puissantes boissons de 1'Ouest), mettait la foule en danse, une danse luxurieuse, mais point du tout epilep- tique. Mais la grande revolution que font les sorcieres, 1 Alors tout nouveau. II commence au douzieme siecle. SATAN MEDECIN. 121 le plus grand pas d, rebours contre 1'esprit du moyen age, c'est ce qu'on pourrait appeler la reha- bilitation du venire et des fonctions digestives. Elles professerent hardiment : Rien d'impur et rien d'immonde. L'etude de la matiere fut des lors illimitee, affranchie. La medecine fut pos- sible. Qu'elles aient fort abus6 du principe, on ne le nie pas. II n'est pas moins evident. Rien d'impur que le mal moral. Toute chose physique est pure; nulle ne peut etre eloignee du regard et de 1'etude, interdite par un vain spiritualisme, encore moins par un sot degout. La surtout le moyen age s'etait montre dans son vrai caractere, Y Anti-Nature^ faisant dans 1'unite de 1'elre des distinctions, des castes, des classes hie- rarchiques. Non-seulement 1'esprit est noble, selon lui, le corps non noble, mais il y a des parties du corps qui sont nobles, et d'autres non, rotu- rieres apparemment. De meme, le ciel est no- ble, et 1'abime ne 1'est pas. Pourquoi? C'est que le ciel est haut. Mais le ciel n'est ni haul ni bas. II est dessus et dessous. L'abime, qu'est-ce? Rien du tout. Merne sottise sur le monde, et le petit monde de 1'homme. Celui-ci est d'une piece ; tout y est solidaire de tout. Si le venire est le serviteur du cerveau et le 122 SATAN MEDECIN. nourrit, le cerveau, aidant sans cesse a lui prepa- rer le sucre de digestion 1 , ne travaille pas moins pour lui. Les injures ne manquerent pas. On appela les sorcieres sales, indecentes, impudiques, immo- rales. Cependant leurs premiers pas dans cette voie furent, on peut le dire, une heureuse revolution dans ce qui est le plus moral, la bonte, la charite. Par une perversion d'idees monstrueuse, le moyen age envisageait la chair, en son representant (maudit depuis five), la Femme ^ comme impure. La Vierge, exaltee comme vierge, et non comme Notre-Dame, loin de relever la femme reelle, V avail abaissee en mettant Thomme sur la voie d'une scolastique de purete ou Ton allait encherissant dans le subtil et le faux. La femme meme avait iini par partager 1'odieux prejuge et se croire immonde. Elle se cachait pour accoucher. Elle rougissait d'aimer et de don- ner le bonheur. Elle, generalement si sobre, en comparaison de l'homme, elle qui n'est presque partout qu'herbivore et frugivore, qui donne si peu * G'est la decouverte qui immortalise Claude Bernard. SATAN MEDECIN. 123 a la nature, qui, par un regime lacte, vegetal, a la puret6 de ces innocentes tribus, elle demandait presque pardon d'etre, de vivre, d'accomplir les conditions de la vie. Humble martyr de la pudeur, elle s'imposait des supplices, jusqu'a vouloir dissi- muler, annuler, supprimer presque ce ventre adore, trois fois saint, d'ou le dieu homme nait, renait eternellemeut. La medecine du moyen age s'occupe unique- ment de l'6lre superieur et pur (c'est I'homme), qui seul peut devenir pretre, et seul a i'autel fait Dieu. Elle s'occupe des bestiaux; c'est par e.ux que Ton commence. Pense-t-on aux enfants? P.are- ment. Mais a la femme? Jamais. Les romans d'alors, avec leurs subtilites, repre- sentent le contraire du monde. Hors des cours, du noble adultere, le grand sujet de ces romans, la femme est partout la pauvre Griselidis, nee pour epuiserla douleur, souvent battue, soignee jamais. II ne faut pas moins que le Diable, ancien allie de la femme, son confident du Paradis, il ne faut pas moins que cette sorciere, ce monstre qui fait 124 SATAN MEDECIN. tout a rebours, a 1'envers du monde sacre, pour s'occuper de la femme, pour fouler aux pieds les usages, et la soigner malgre elle. La pauvre crea- ture s'estimait si peu!... Elle reculait, rougissait, ne voulait rien dire. La sorciere, adroite et ma- ligne, devina et penetra. Elle sut enfm la faire parler, lira d'elle son petit secret, vainquit ses re- fus, ses hesitations de pudeur et d'humilite. Plu- tot que de subir telle chose, elle aimait mieux presque mourir. La barbare sorciere la fit vivre. X CHARMES , PHILTRES Qu'on ne se hate pas de conclure du chapitre precedent que j'entreprends de blanchir, d'innocen- ter sans reserve, la sombre fiancee du diable. Si elle fit souvent dubien, elle put faire beaucoup de mal. Nulle grande puissance qui n'abuse. Et celle-ci eut trois siecles ou elle regna vraiment dans 1'entr'acte des deux mondes, Tancien mourant et le nouveau ayant peine a commeneer. L'Eglise, qui retrouvera quelque force (au moins de combat) dans les luttes du seizieme siecle, au quatorzieme est dans la boue. Lisez le portrait veridique qu'en fait Clemangis. La noblesse, si fierement paree des armures nou- velles, d'autant plus lourdement tombe a Crecy, Poitiers, Azincourt. Tous les nobles a la fin prison- niers en Angleterre! Quel sujet de derision! Bour- 126 CHARMES, PHILTRES. geois et pay sans meme s'en moquent, haussent les epaules. L' absence generale des seigneurs n'en- couragea pas peu, je pense, les reunions du sab- bat, qui toujours avaient eu lieu, mais purent alors devenir d'immenses fetes populaires. Quelle puissance que celle de la bien-aim6e de Satan, qui guerit, predit, devine, evoque les jimes des morts, qui peut vous jeter un sort, vous changer en lievre, en loup, vous faire trouver un tresor, et, bien plus, vous faire aimer!... Epou- vantable pouvoir qui reunit tous les autres ! Com- ment une ame violente, le plus souvent ulceree, parfois devenue tres-perverse, n'en eut-elle pas us6 pour la haine et pour la vengeance, et parfois pour un plaisir de malice ou d'impurete? Tout ce qu'on disait jadis au confesseur, on le lui dit. Non-seulement les peches qu'on a fails, mais ceux qu'on veut faire. Elle tient chacun par son secret honteux, 1'aveu des plus fangeux de- sirs. On lui confle a la fois les maux physiques et ceux de Tame, les concupiscences ardentes d'un sang acre el enflamme, envies pressantes, furieu- ses, fines aiguilles dont on est pique, repique. Tous y viennent. On n'a pas honte avec elle. On dit crument. On lui demande la vie, on lui de- mande la mort, des remedes, des poisons. Elle y vient, la fille en pleurs, demander un avorternent. CIIARMES, PHILTRES. 127 Elle y vientj la belle-mere (texte ordinaire au moyen age), dire que 1' enfant du premier lit mange beau- coup et vit longtemps. Elle y vient, la triste epouse accablee chaque annee d'enfants qui ne naissent que pour mourir. Elle implore sa compassion, ap- prend a glacer le plaisir, au moment, le rendre in- fecond. Voici, an contraire, un jeune homme qui acheterait a tout prix le breuvage ardent qui peut troubler le coeur d'une haute dame, lui faire ou- blier les distances, regarder son petit page. Le mariage de ces temps n'a que deux types et deux formes, toutes deux extremes, excessives. L'orgueilleuse heritiere des fiefs, qui apporte un tr6ne ou un grand domaine, une Eleonore de Guyenne, aura, sous les yeux du mari, sa eour d'amants, et se contraindra fort peu. Laissons les romans, les poemes. Regardons la realite dans son terrible progres jusqu'aux effrenees fureurs des filles de Philippe le Bel, de la cruelle Isabelle, qui, par la main de ses amants, empala Edouard II. L'insolence de la femme feodale eclate diabolique- ment dans le triomphal bonnet aux deux cornes ct autres modes effrontees. 128 CIIARMES, PHILTRES. Mais, dans ce siecle ou les classes commencent i* se meler un peu, la femme de race inferieure, epousee par un baron, doit craindre les plus dures epreuves. C'est ce que dit 1'histoire, vraie et reelle, de Griselidis, 1'humble, la douce, la patiente. Le conte, je crois, tres-serieux, hislorique, de Barbe- Bleue, en est la forme populaire. L'epouse, qu'il tue et remplace si souvent, ne peut etre que sa vassale. II compterait bien autrement avec la fille ou la sceur d'un baron qui put la venger. Si cette conjecture specieuse ne me trompe pas, on doit croire que ce conte est du quatorzieme siecle, et non des siecles precedents, ou le seigneur n'eut pas daigne prendre femme au-dessous de lui. Une chose fort remarquable dans le conte tou- chant de Griselidis, c'est qu'a travers tant d'epreu- ves elle ne semble pas avoir 1'appui de la devotion ni celui d'un autre amour. Elle est evidemment fi- dele, chaste, pure. II ne lui vient pas a I' esprit de se consoler en aimant ailleurs. Des deux femmes feodales, I'Herittere, la Grise- lidis, c'est uniquement la premiere qui a ses che- valiers servants, qui preside aux cours d'amour, qui favorise les amants les plus humbles, les encou- rage, qui rend (comme Eleonore) la fameuse deci- sion, devenue classique en ces temps : Nul amour possible entre epoux. CHARMES, PHILTRES. 129 De la un espoir secret, mais ardent, mais vio- lent, commence en plus d'un jeune coeur. Dut-il se donner au diable, il se lancera lete baissee vers cet aventureux amour. Dans ce chateau si bien ferme, une belle porte s'ouvre a Satan. A un jeu si peril- leux, entrevoit-on quelque chance? Non, repon- drait la sagesse. Mais si Satan disait : Oui? II faut bien se rappeler combien, entre nobles mSme, 1'orgueil feodal meltait de distance. Les mots trompent. II y a loin du chevalier au cheva- lier. Le chevalier banneret, le seigneur qui menait au roi touteunearmee devassaux,voyait a sa longue ta- ble, avec le plus parfait mepris, les pauvres cheva- liers sans terre (mortelle injure du rnoyen age, comme on le sail par Jean sans terre). Combien plus les simples varlets, ecuyers, pages, etc., qu'il nourrissait de ses restes! Assis au bas bout de la table, tout pres de la porte, ils grattaient les plats que les personnages d'en haut, assis au foyer, leur envoyaient souvent vides. II ne tombait pas dans 1'esprit du haut seigneur que ceux d'en bas fussent assez oses pour elever leurs regards jusqu'a leur belle maitresse, jusqu'a la fiere heri- tiere du fief, siegcant pres de sa mere sous un chapel de roses blanches. Tandis qu'il souffrait a merveille 1'amour de quelque etranger, chevalier 130 CHARMES, PHILTRES. declare de la dame, portant ses couleurs, il eut puni cruellement 1'audace d'un de ses serviteurs qui aurait \ise si haul. G'est le sens de la jalousie furieuse du sire du Fayel,mortellement irrite, non de ce que sa femme avail un amant, mais de ce que cet amant etait un de ses domestiques, le chatelain (simple gardien) de son chateau de Coucy. Plus Tabime etait profond, infranchissable, ce semble, entre la dame du fief, la grande heritiere, et cet ecuyer, ce page, qui n'avait que sa chemise et pas meme son habit qu'il recevait du seigneur, plus la tentation d'amour etait forte de sauter 1'abime. Le jeune homme s'exaltait par 1'impossible. En- fin, un jour qu'il pouvait sortir du donjon, il courait a la sorciere, et lui demandait un coriseil. Un philtre suffirait-il, un charme qui fascinat? Et si cela ne suffisait, fallait-il un pacte expres? II n'eut point du tout recule devant la terrible idee de se donner a Satan. On y songera, jeune homme. Mais remonte. Deja tu verras que quelque chose est change. Ce qui est change, c'est lui. Je ne sais quel es- poir le trouble; son ceil, baisse, plus profond, CHARMES, PHILTRES. 151 creuse d'une flamme inquiete, la laisse echapper malgre lui. Quelqu'un (on devine bien qui) le voit avant tout le monde, est touchee, lui jette au pas- sage quelque mot compatissant... delire! 6 bon Satan ! charmante, adorable sorciere ! . . . II ne peut manger ni dormir qu'il n'aille la re- voir encore. II baise sa main avec respect et se met presque a ses pieds. Que la sorciere lui demande, lui commande ce qu'elle veut, il obeira. Voulut- elle sa chaine d'or, \oulut-elle 1'anneau qu'il a au doigt (de sa mere mourante), il lesdonnerait a 1'in- stant. Mais d'elle-meme malicieuse, haineuse pour le baron, elle trouve une grande douceur a lui por- ter un coup secret. Un trouble vague deja est au chateau. Un orage muet, sans eclair ni foudre, y couve, comme une \apeur electrique sur un marais. Silence, profond silence. Mais la dame est agitee. Elle soupgonne qu'une puissance surnaturelle a agi. Car enfm pourquoi celui-ci, plus qu'un autre qui est plus beau, plus noble, illustre deja par des exploits re- nommes? II y a quelque chose la-dessous. Lui a-t-il jete un sort? A-t-il employe un charme?... Plus elle se demande cela, et plus son cosur est trou- ble. 132 CHARMES, PHILTRES. La malice de la sorciere a de quoi se satisfaire. Elle regnait dans le village. Mais le chateau vient a elle, se livre, et par le cote ou son orgueil risque le plus. L'interet d'un tel amour, pour nous, c'est Felan d'un coeur vers son ideal, conlre la barriere sociale, centre 1'injustice du sort. Pour la sor- ciere, c'est le plaisir, apre, profond, de rabaisser la haute dame et de s'en venger peut-elre, le plai- sir de rendre au seigneur ce qu'il fait a ses vas- sales, de prelever chez lui-meme, par 1'audace d'un >enfant, le droit outrageant d'epousailles. Nul doute que,dans ces intrigues ou la sorciere avait son role, elle n'ait souvent porte un fond de haine niveleuse, naturelle au paysan. C'etait deja quelque chose de faire descendre la dame a 1'amour d'un domestique. Jean de Saintre, Cherubin, ne doivent pas faire illusion. Le jeune serviteur remplissait les plus basses fonctions de la domestici te. Le valet proprement dit n'existe pas alors, et d'autre part peu ou point de femmes de service dans les places de guerre. Tout se fait par ces jeunes mains qui n'en sont pas degradees : le service, surtout corporel, du seigneur et de la dame, honore ct releve. Neanmoins il mettait sou- vent le noble enfant en certaines situations assez tristes, prosaiques, je n'oserais dire risibles. Le seigneur ne s'en genait pas. La dame avait bien CHARMES, PHILTRES. 133 besoin d'etre fascinee par le diable pour ne pas voir ce qu'elle voyait chaque jour, le bien-aime en oeuvre malpropre et servile. C'est le fait du moyen age de mettre toujours en face le tres-haut et letres-bas. Ce que nous cachent les poemes, on peut 1'entrevoir ailleurs. Dans ces passions etherees, beaucoup de choses grossieres sont melees visiblement. Tout ce qu'on sait des charmes et philtres que les sorcieres employaient est tres-fantasque, et, ce semble, souvent malicieux, mele hardiment des choses par lesquelles on croirait le moins que J'amour put 6tre eveille. Elles allerent ainsi tres- loin, sans qu'il aperc.ut, 1'aveugle, qu'elles faisaient de lui leur jouet. Ces philtres etaient fort differents. Plusieurs etaient d'excitation, et devaient troubler les sens, comme ces stimulants dont abusent tant les Orien- taux. D'autres etaient de dangereux (et souvent perfides) breuvages d'illusion qui pouvaient livrer la personne sans la volonte. Certains enfin furent des epreuves ou Ton defiait la passion, ou Ton vou- lait voir jusqu'ou le desir avide pourrait transpo- 8 134 CIIARMES, PHILTRES. ser les sens, leur faire accepter, comme faveur su- preme et comme communion, leschoses les moins agreables qui viendraient de 1'objet aime. La construction si grossiere des chateaux, tout en grandes salles, livrait la vie interieure. A peine, assez tard, fit-on, pour se recueillir et dire les prie- res, un cabinet, le retrait, dans quelque tourelle. La dame etait aisement observee. A certains jours, guettes, choisis, 1'audacieux, conseille par sa sor- ciere, pouvait faire son coup, modifier la boisson, y rneler le philtre. Chose pourtant rare et perilleuse. Ce qui etait plus facile, c'etait de voler a la dame telles choses qui lui echappaient, qu'elle negligeait elle-meme. On ramassait precieusement un fragment d'ongle imperceptible. On recueillait avec respect ce que laissait tomber son peigne, un ou deux de ses beaux cheveux. On le portait a la sorciere. Celle-ci exigeait souvent (comme font nos somnambules) tel objet fort personnel et imbu de la personne, mais qu'elle-meme n'aurait pas donne, par exem- ple. quelques fils arraches d'un vetement longtemps porte et sali, dans lequel elle eut sue. Tout cela, bien entendu, baise, adore, regrette. Mais il fallait le.mettre aux flammes pour en recueillir la cendre. Un jour ou Fautre, en revoyant son \etement, la line personne en distinguait la dechirure, devinait, CIIAKMES, PHILTRES. 135 mais n' avail garde de parler et soupirait... Lc charme avail eu son effel. 11 esl cerlain que, si la dame hesitail, gardait le respecl du sacrement, celte vie dans un etroit es- pace, ou Ton se voyail sans cesse, ou Ton etail si pres, si loin, devenail un veritable supplice. Lors m6me qu'elle avail eie faible, cependanl, devant son mari el d'aulres non moins jaloux, le bonheur sans doute etait rare. De lamainle violenle folie du desir inassouvi. Moins on avail 1'union, el plus on 1'eul voulue profonde. L'imaginalion dereglee la cherchail en choses bizarres, hors nalure el insen- s6es. Ainsi, pour creer un moyen de communica- tion secrele, la sorciere a chacun des deux piquait sur le bras la figure des lellres de 1'alphabet. L'un voulait-il Iransmeltre a Taulre une pensee, il ravi- vait, il rouvrail, en les suc.anl, les letlres sanglanles du mol voulu. A 1'instant, les leltres correspon- dantes (dil-on) saignaienl au bras de 1'autre. Quelquefois, dans ces folies, on buvail du sang Tun de 1'autre, pour se faire une communion qui, disail-on, m61ail les ames. Le coeur devore de Coucy que la dame trouva si bon, qu'elle ne mangea 130 CIIARMES, PHILTRES. plus de sa vie, est le plus tragique exemple de ces monstrueux sacrements de 1'amour anthropo- phage. Mais quand F absent ne mourait pas, quand c'etait Famour qui mourait en lui, la dame consul- tail la sorciere, lui demandaitles moyens de lelier, le ramener. Les chants de la magicienne de Theocrile et de Virgile, employes m6me au moyen age, etaient ra- rement efiicaces. On tachait de le ressaisir par un eharme qui parait aussi imite de 1'antiquite. On avait recours au gateau, a la confarreatio, qui, de 1'Asie a 1'Europe, fut toujours 1'hostie de F amour. Mais ici on voulait lier plus que Tame, Her la chair, creer 1'identification, au point que, mort pour toute femme, il n'eut de vie que pour une. Dure etait la ceremonie. Mais, madame, disait la sorciere, il ne faut pas marchander. Elle trouvait 1'orgueilleuse tout a coup obeissante, qui se lais- sait docilement oter sa robe et le reste. Car il le fallait ainsi. Quel triomphe pour la sorciere ! Et si la dame elait celle qui la fit courir jadis, quelle vengeance et quelles represailles I La voila nue sous sa main. Ce n'est pas tout. Sur ses reins, elle etablit une planchette, un petit fourneau, et la fait cuire le gateau... Oh! ma mie, je n'en peux plus. De- p6chez, je ne puis rester ainsi. C'est ce qu'il CHARMES, PHILTRES. 157 nous fallait, madame, il faut que vous ayez chaud. Le gateau cuit ; il sera chauffe de vous, de votre flamme. C'est fini, et nous avons le gateau de 1'antiquite, du mariage indien et romain, assaisonne, re- chauffe du lubrique esprit de Satan. Elle ne dit pas comme celle de Virgile : Revienne, revienne Daphnis! ramenez-le-moi, mes chants! Elle lui envoie le gateao, impregne de sa souffrance et reste chaud de son amour... A peine il y a mordu, un trouble etrange, un vertige le saisit... Puis un flot de sang lui remonte au coeur; il rougit. II brule. La furie lui revierit, et 1'inextinguible desir 1 . 1 J'ai tort de dire inextinguible. On voit que de nouveaux philtres deviennent souvent necessaires. Et ici je plains la dame. Car cette furieuse sorciere, dans sa malignite mo- queuse, exige que le philtre vienne corporellement de la dame elle-meme. Elle 1'oblige, humiliee, a fournir a son amant une etrange communion. Le noble faisait aux juifs, aux s^rfs, aux bourgeois meme(V. S. Simon, sur son frere), un outrage de certaines choses repugnantes que la dame est. forcee par la sorciere de livrer ici comme philtre. Vrai supplice pour elle- meme. Mais d'elte, de la grande dame, tout est recu a ge- noux. Voir plus bas la note tiree de XI LA COMMUNION DE R^VOLTE. - LES SABBATS. LA MESSE NOIRE. II faut dire les Sabbats. Ce mot evidemment a de- signe deschoses fort diverses, selon les temps. Nous n'en avons malheureusement de descriptions de- laillees que fort tard (au temps d'Henri IV) l . Ce n'e- tait guere alors qu'ime grande farce libidineuse, sous 1 La moins rnauvaise est celle de Lancre. II est homme d'esprit. II est visiblement lie avec certaines jeunes sorcieres, et il dut tout savoir. Son sabbat malheureusement est mele et surcharge des ornements grotesques de Tepoque. Les des- criptions du jesuite Del Rio et du dominicain Michaelis sont des pieces ridicules de deux pedants credules et sots. Dans celui de Del Rio, on trouve je ne sais combien de platitudes, de vaiues inventions. II y a cependant, au total, quelques belles traces d'antiquite dont j'ai pu profiler. 140 LA COMMUNION DE REVOLTS. pretexte de sorcellerie. Mais dans ces descriptions rneme d'une chose tellement abatardie, certains traits fort antiques temoignent des ages successifs, des formes differentes par lesquelles elle avail passe. On peut partir de cette idee tres-sure que, pen- dant bien des siecles, le serf mena la vie du loup et du reriard, qu'il fut un animal nocturne, je veux dire agissant le jour le moins possible, ne vivant vraiment que de nuit. Encore jusqu'a Fan 1000, tant que le peuple fait ses saints et ses legendes, la vie du jour n'est pas sans interet pour lui. Ses nocturnes sabbats ne sont qu'un reste leger de paganisme. II honore, craint la Lune qui influe sur les biens de la terre. Les vieilles lui sont devotes et briilent de petites chandelles pourDzanom (Diane-Lune-Hecate). Tou- jours le lupercale poursuit les femmes et les en- fants, sous un masque* il est vrai, le noir visage du revenant Hallequin (Arlequin). On fete exactement la perviliyium Veneris (au l er mai). On tue a la Saint-Jean leboucde Priape-BacchusSabasius, pour celebrer les Sabasies. Nulle derision dans tout cela. '(Test un innocent carnaval du serf. Mais, vers Tan 1000, 1'eglise lui est presque LES SABBATS. LA MESSE NOIRE. 141 fermee par la difference des langues. En 1100, les offices lui deviennent ininlelligibles. Des Mysteres que Ton joue aux portes des eglises, ce qu'il retient le mieux, c'est le cote comique, le boeuf et 1'arie, etc. II en fait des noe'ls, mais de plus en plus derisoires (vraie litterature sabbatique). Croira-t-on que les grandes et terribles re\ r oltcs du douzieme siecle furent sans iufluence sur ces mysteres et cette \ie nocturne du loup, de Yadvole, de ce gibier sauvage, comme 1'appellent les cruels barons. Ces revoltes purent fort bien commencer souvent dans les fetes de nuit. Les grandes com- munions de revolte entre serfs (buvant le sang les uns des autres, ou mangeant la terre pour hostie 1 ) purent se celebrer au sabbat. La Marseillaise de ce temps, chanlee la nuit plus que le jour, est peuU tre un chant sabbatique : Nous sommes hommes comme ils sont ! Tout aussi grand coeur nous avons ! Tout autant souffrir nous pouvons ! Mais la pierre du tombeau relombe en 1200. Le pape assis dessus, le roi assis dessus, d'une pesan- teur enorme, ont scelle l'homme. A-t-il alors sa vie 1 A la bataille de Courtrai. V. aussi Grimm et mes Origines. 142 LA COMMUNION DBS REVOLTES. nocturne ?D'autant plus. Lesvieillesdansespaiennes durent etre alors plus furieuses. Nos negres des Antilles, apres un jour horrible de chaleur, de fa- ligue, allaient bien dansera six lieuesde la. Ainsi leserf. Mais, aux danses, durent se meler des gaie- tes de vengeance, des farces satyriques, des moque- ries et des caricatures du seigneur et du pretre. Toute une litterature de nuit, qui ne sut pas un mot de celle du jour, peu meme des fabliaux bour- geois. Voila le sens des sabbats avant 1500. Pour qu'ils prissent la forme etonnante d'une guerre declared au Dieu de ce temps-la, il faut bien plus encore, il faut deux choses; non-seulement qu'on descende au fond du desespoir, mais que tout respect soil perdu. Cela n'arrive qu'au quatorzierne siecle, sous la papaute d 1 Avignon et pendant le Grand Schisme, quand TEglise a deux tetes ne parait plus TEglise, quand toute la noblesse et le roi, honteusement prisonniers des Anglais, exterminent le peuple pour lui exlorquer leur rangon. Les sabbats ont alors la forme grandiose et terrible de la Messe noire, de I'office a 1'envers, ou Jesus est defie, pri6 LES SABBATS. LA MESSE NOIRE. 143 de foudroyer, s'il peut. Ce drame diabolique eut ete impossible encore au treizieme siecle, ou il eiit fait horreur. Et, plus tard, au quinzieme sie- cle, ou tout etait use, et jusqu'a la douleur, un tel jet n'aurait pas jailli. On n'aurait pas ose cette creation monstrueuse. Elle appartient au siecle de Dante. Cela , je crois, se fit d'un jet ; ce fut 1'explosion d'une furie de genie, qui monta I'impiete a la hauteur des coleres populaires. Pour comprendre ce qu'elles etaient, ces coleres, il faut se rappeler que ce peu- ple, eleve par le clerge lui-meme dans la croyance et la foi du miracle, bien loin d'imaginer la fixite des lois de Dieu, avait attendu, espere un miracle pendant des siecles, et jamais il n'etait venu. II 1'appelait en vain, au jour desespcre de sa necessite supreme. Le ciel des tors lui parut comme 1'allie de ses bourreaux feroces, et lui-meme feroce bour- reau. De la la Messe noire et la Jacquerie. Dans ce cadre elaslique de la Messe noire purent 144 LA. COMMUNION DES REVOLTES. se placer ensuite mille variantes de detail ; mais il est fortement construit, et, je crois, fait d'une piece. J'ai reussi a retrouver ce drame en 1857 (Hist, de France) . Je 1'ai recompose en ses quatre actes, chose peu difficile. Seulement, a celte epoque, je lui ai trop laisse les ornements grotesques que le sabbat rec.ut aux temps modernes, et n'ai pas pre- cise assez ce qui est du \ieux cadre, si sombre et si terrible. Ce cadre est date fortement par certains traits atroces d'un age maudit, mais aussi par la place dominante qu'y tient la Femme, grand caractere du quatorzieme siecle. (Test la singularile de ce siecle que la Femme, fort peu affranchie, y regne cependant, et de cent fagons violentes. Elle herite des fiefs alors; elle apporte des royaumes au roi. Elletrdne ici-bas, et encore plus au ciel. Marie a supplante Jesus. Saint Francois et saint Dominique ont vu dans son sein les trois mondes. Dans rimmensite de la Grace, elle noie le peche ; que dis-je? aide a pecher. (Lire la legende de la religieuse dont la Vierge tient la place au choeur, pendant qu'elle va voir son amant.) LES SABBATS. LA MESSE NOIRE. 14> Au plus haul, au plus has, la Femme. Beatrix est au del, au milieu des etoiles, pendant que Jean de Meung, au Roman de la Rose, preche la commu- naute des femmes. Pure, souillee, la Femme est partout. On en peut dire ce que dit de Dieu Rai- mond Lulle : Quelle part est-ce du monde? Le Tout. Mais au ciel, mais en poesie, la Femme celebree, ce n'est pas la feconde mere, paree de ses enfants. (Test la Vierge, c'est Beatrix sterile, et qui meurt jeune. line belle demoiselle anglaise passa, dit-on, en France vers 1300, pour pre"cher la redemption des femmes. Elle : meme s'en croyait le Messie. **_ _ La Messe noire, dans son premier aspect, sera- I blerait etre celte redemption d'Eve, maudite par le christianisme. La Femme au sabbat remplit tout. Elle est le sacerdoce, elle est 1'autel, elle est 1'hostie, dont lout le peuple communie. Au fond, n'est-elle pas le Dieu m6me? 146 LA COMMUNION DE REVOLTE. 11 y a la bien des choses populaires, et pourtant tout n'est pas du peuple. Le paysan n'estime que la force ; il fait peii de cas de la Femme. On ne le voit que trop dans toutes nos vieilles Coulumes (V. mes Origlnes). II n'aurait pas donne a la Femme la place dominante qu'elle a ici. C'est elle qui la prend d'elle-meme. Je croirais volontiers que le Sabbat, dans la forme d'alors, fut 1'oeuvre de la Femme, d'une femme desesperee, telle que la sorciere Test alors. Elle voit, au qualorzierne siecle, s'ouvrir devant elle son horrible carriere de supplices, trois cents, quatre cents ans illumines par les buchers! Des 1500, sa medecine est jugee malefice, ses remedes sont pu- nis comme des poisons. L'innocent sortilege par le- quel les lepreux croyaient alors ameliorer leur sort, amene le massacre de ces infortunes. Le pape Jean XXII fait ecorcher vif un eveque, suspect de sorcellerie. Sous une repression si aveugle, oser peu, ou oser beaucoup, c'est risquer tout autanl. L'audace croit par le danger meme. La sorciere peut hasarder touL Fraternite humaine, d6tl au ciel chretien, culte LES SABBATS. LA MESSE NOIRE. 117 denature du dieu nature, c'est le sens de la Messe- noire. L'autel etait dresse an grand serf Revolte, Gelui a qui on a fait tort, le vieux Proscrit, injustement chassedu ciel, 1'Esprit qui a cree la terre, leMaitre qui fait germer les plantes. C'est sous ces tilres que rhonoraient les Luciferiens, ses adorateurs, et (selon une opinion vraisemblable), les chevaliers du Temple. Le grand miracle, en ces temps miserables, c'est qu'on trouvait pour la cene nocturne de la frater- nite ce qu'on n'eut pas trouve le jour. La sorciere, non sans danger, faisait contribuer les plus aises, recueillait leurs offrandes. La charite, sous forme satanique, etant crime et conspiration, etant une forme de revolte, avail grande puissance. On se vo- lait le jour son repas pour le repas cormnun du soir. Representez-vous, sur une grande lande, et sou- vent pres d'un vieux dolmen celtique, a la lisiere d'un bois, une scene double : d'une part, la lande bien eclairee, le grand repas du peuple; d'autre part, vers le bois, le choeur de cette eglise dont le d6me est le ciel. J'appelle cboeur un tertre qui 148 LA COMMUNION DE REVOLTE. domine quelque peu. Entre les deux, des feux re- sineux a flamme jaune et de rouges brasiers, une vapeur fantastique. Au fond, la sorciere dressait son Satan, un grand Satan de Lois, noir et velu. Par les comes et le bouc qui etait pres de lui, il cut ete Bacchus; mais par les atlributs virils, c'etait Pan et Priape. Te- nebreuse figure que chacun voyait autrement; les uns n'y trouvaient que terreur; les autres etaient emus de la fierte melancolique ou semblait absorbe 1'eternel Exile 1 . Premier acte. L'lntro'it magnifique que le christianisme prit a Tantiquite (a ces ceremo- nies ou le peuple, en longue file, circulait sous les colonnades, enlrait au sanctuaire) le \ieux dieu, revenu, le reprenait pour lui. Le lavabo, de meme, emprunte aux purifications pai'enries. II revendi- quait tout cela par droit d'antiquite. Sa pretresse est toujours la vieille (litre d'hon- neur); mais elle peut fort bien etre jeune. Lancre parle d'une sorciere de dix-sept ans, jolie, hor- riblement cruelle. 1 Ceci est de Del Rio, mais n'est pas, je crois, exclusive- ment espagnol. C'est un trait antique et marque de 1'inspira- tion primitive. Les faceties viennent plus tard. LE8 SABBATS. LA MESSE NOIRE. 149 La fiancee du Diable ne peut 6tre un enfant ; il lui faut bien trente ans, la figure de Medee, la beaute des douleurs, 1'ceil profond, tragique et fie- vreux, avec de grands flots de serpents descendant au hasard; je parle d'un torrent de noirs, d'in- domptables cheveux. Peut-etre, par-dessus, la cou- ronne de verveine, le lierre des tombes, les vio- lettes de la mort. Elle fait renvoyer les enfants (jusqu'au repas). Le service commence. J'y entrerai, a cet autel... Mais, Seigneur, sauve-moi du perfide et du violent (du pretre, du seigneur). Puis vient le reniement a Jesus, I'hommage an nouveau maitre, le baiser feodal, comme aux re- ceptions du Temple, ou Ton donne tout sans re- serve, pudeur, dignite, volonte, avec cette ag- gravation outrageante au reniement de I'aricien Dieu qu'on aime mieux le dos de Satan 1 . A lui de sacrer sa pretresse. Le dieu de bois Taccueille comme autrefois Pan et Priape. Confor- mement a la forme pai'enne, elle se donne a lui, siege un moment sur lui, comme la Delphica au 1 On lui suspendait au bas du dos un masque ou second visage. Lancre, Inconstance, p. 68. 150 LA COMMUNION DE HEVOLTE. trepied d'Apollon. Elle en regoitle souffle, Tame, la \ie, la fecondation simulee. Puis, non moins solennellement, elle se purifie. Des lors, elle est 1'autel vivant. L'lntro'it est fini, et le service interrompu pour le banquet. Au rebours du festin des nobles qui siegent tous Tepee au cote, ici, dans le festin des freres, pas d'armes, pas meme de couteau. Pour gardien de la paix, chacun a une femme. Sans femrne on ne peut etre admis. Parente ou non, epouse ou non, vieille, jeune, il faut une femme. Quelles boissons circulaient? hydromele?biere? vin? Le cidre capiteux ou le poire? (Tous deux ont commence au douzieme siecle) . Les breuvages- d'illusion, avec leur dangereux melange de belladone, paraissaient-ils deja a cette table? Non pas cerlainement. Les enfants y etaient. D'ailleurs, Texces du trouble cut empeche la danse. Celle-ci, danse tournoyante, la fameuse ronde du Sabbat, suffisait bien pour completer ce premier degre de 1'ivresse. Us tournaient dos a dos, les bras LES SABBA.TS. LA MESSE NOIRE. 151 en arriere, sans se voir ; mais souvent les dos se touchaient. Personne peu a peu ne se connaissait bien, ni celle qu'il a\ait a cote. La vieille alors n'e- tait plus \ieille. Miracle de Satan. Elle etait femme encore, et desirable, confinement airnee. Acte deuxieme. Au moment ou la foule, unie dans ce vertige, se sentait un seul corps, et par 1'attrait des femmes, et par je ne sais quelle vague emotion de fraternity, on reprenait 1'office au Glo- ria. L'autel, Thostie apparaissait. Quels? La Femme elle-m6me. De son corps prosterne, de sa personne humiliee, de la vaste soie noire de ses cheveux, perdus dans la poussiere, elle (rorgueilleuse Pro- serpine) elle s'offrait. Sur ses reins, un demon officiait, disait le Credo, faisait 1'offrande 1 . * Ce point si grave que la Femme etait autel elle-m&me, et qu'on officiait sur elle, nous est connu par le proces de la Voisin, que M. Ravaisson aine va publier avec les autres Pa- piers de la Bastille. Dans ces imitations, recentes, il est vrai, du sabbat, qu'on fit pour amuser les grands seigneurs de la cour de Louis XIV, on reproduisit sans nul doute les formes antiques et classiques du sabbat primitif, m6me en tel point qui avail pu 6tre abandonne dans les temps intermediaires. 152 LA COMMUNION DE REVOLTE. Cela fut plus tard immodesle. Mais alors, dans les calamites du quatorzieme siecle, aux temps terribles de la Peste noire et de tant de famines, aux temps de la Jacquerie et des brigandages exe- crables des Grandes Compagnies, pour ce peuple en danger, 1'effet etait plus que serieux. L'assemblee tout entiere avail beaucoup a craindre si elle etait surprise. La sorciere risquait extrSmement, et vraiment, dans cet acte audacieux, elle donnait sa vie. Bien plus, elle affrontait un enfer de douleurs, de telles tortures, qu'on ose a peine les dire. Te- naillee et rompue, les mamelles arrachees, la peau lentement ecorchee (comme on le fit a I'&v&que sor- cier de Cahors), brulee a petit feu de braise, et membre a membre, elle pouvait avoir une eternite d'agonie. Tous, a coup sur, elaient emus quand, sur la creature devouee, humiliee, qui se donnait, on fai- sait la priere, et Toffrande pour la recolte. On pre- sentait du ble a I'Esprit de la terre qui fait pousser le ble. Des oiseaux envol&s (du sein de la Femme sans doule) portaient au Dieu de liberte le soupir et le voeu des serfs. Que demandaient-ils? Que nous autres, leurs descendants lointains, nous fussions affranchis l . 1 Cetle offrande charmante du ble et des oiseaux est parti- culiere a la France. (Jaquier, Flagellans,51. Soldan, 225.) En LES SABBATS. LA MESSE NOIRE. 153 Quelle hostie distribuait-elle? Non 1'hostie de ri- see, qu'on verra aux temps d'Henri IV, mais, vrai- semblablement, cette confarreatio que nous avons vue dans les philtres, 1'hostie d'amour, un gateau cuit sur elle, sur la victime qui demain pouvait elle- meme passer par le feu. C'elait sa vie, sa mort, que Ton mangeait. On y sentait deja sa chair brulee. En dernier lieu, on deposait sur elle deux of- frandes qui semblaient de chair, deux simulacres : celui du dernier mort de la commune, celui du dernier ne. 11s participaienl au merite de la femme autel et hoslie, et I'assemblee (ficlivement) com- muniait de Tun ct de 1'aulre. Triple hostie, toute humaine. Sous 1'oinbre vague de Satan, le peuple n'adorait que le pouple. C'etait la le vrai sacrifice. II etait accompli. La Femme, s'elant donnee a manger a la foule, avail fmi son oeuvre. Elle se relevait, mais ne quittait la place qu'apres avoir fierement pose et comme con- state la Icgilimitc de tout cela par 1'appcl a la fou- dre, un defi provoquant au Dieu dcstitue. Lorraine et sans doule en Allernagne, on olVrait des betes noires : le chat noir, le bouc noir, le taurcau noir. 154 LA COMMUNION DE REVOLTS. En derision des mots : Agnus Dei, etc., et de la rupture de Thostie chretienne, elle se faisait appor- ter un crapaud habille et le mettait en pieces. Elle roulait ses yeux effroyablement, les tournait vers le del, et, decapitant le crapaud, elle disait ces mots singuliers : Ah! Philippe 1 , si jete tenais, je t'en ferais autant! Jesus ne disant rien a ce.defi, ne lancjant pas la foudre, on le croyait vaincu. La troupe agile des demons choisissait ce moment pour elonner le peuple par de petits miracles, qui saisissaient, ef- frayaicnt les credules. Les crapauds, bete inoffensive, mais qu'on croyait tres-venimeuse, etaient mordus par eux, et dechires a belles dents. De grands feux, 1 Lancre, 136. Pourquoice nomPhilippe,)enen saisrien. 11 reste d'autant plus obscur qu'ailleurs, lorsque Satan nomme Jesus, il Tappelle le petit Jean, ouJanicol. Le nommerait-elle ici Philippe, du nom odieux du roi qui nous donna les cent an- nees des guerres anglaises, qui, a Crecy, commerifa nos de- faites et nous valut la premiere invasion? Apres une longue paix, fort peu interrompue, la guerre fut d'aulant plus hor- rible au peuple. Philippe de Valois, auteur de cetle guerre sans fin, fut maudit et laissa peut-etre dans ce rituel popu- laire une durable malediction. LES SABBATS. LA MESSE NOIRE. 155 des brasiers, etaient sautes impunement pour amu- ser la foule et la faire rire des feux d'enfer. Le peuple riait-il apres un acte si Iragique, si hardi? je ne sais. Elle ne riait pas, a coup stir, celle qui, la premiere, osa cela. Ces feux durent lui pa- raitre ceux du prochain bucher. A elle de pourvoir a 1'avenir de la monarchic diabolique, de creer la future sorciere. XH SUITE. L'AMOUR, LA MORT. - SATAN S'EVANOUIT. Voila la foule affranchie, rassuree. Le serf, un moment libre, est roi pour quelques heures. II a bien pen de temps. Deja change le ciel, et les etoiles inclinent. Dansun moment, I'aube severe va le re- mettre en servitude, le ramener sous 1'oeil ennemi, sous 1'ombre du chateau, sous 1'ombre de 1'e- glise, au travail monotone, a 1'eternel ennui reg!6 par les deux cloches, dont 1'une dit : Tonjours, et 1'autre dit : Jamais. Chacun d'eux, humble et morne, d'un maintien compose, paraitra sortir de ehez lui. Qu'ils 1'aient du moins, ce court moment! Que chacun des desherites soil comble une ibis, et trouve ici son reve!... Quel coeur si malheureux, si fletri, 158 L'AMOUR LA MORT. qui parfois ne songe, n'ait quelque folle envie, ne dise : Si cela m'arrivait? Les seules descriptions detaillees que Ton ait sont, je 1'ai dit, modernes, d'un temps de paix et de bonheur, des dernieres annees d'Henri IV, ou la France refleurissait. Annees prosperes, luxurieu- ses, tout a fait differentes de Tage noir, ou s'orga- nisa le sabbat. II ne tient pas a M. de Lancre et autres que nous ne nous figurions le troisieme acte comme la ker- messe de Rubens, une prgie tres-confuse, un grand bal travesti qui permettrait toute union, surtout entre proches parents. Selon ces auteurs qui ne veulent qu'inspirer 1'horreur, faire fremir, le but principal du sabbat, la lec,on, la doctrine expresse de Satan, c'est 1'inceste, et, dans ces grandes as- semblees (parfois de douze mille ames), les actes les plus monstrueux eussent ete commis devant tout le monde. Cela est difficile a croire. Les memes auteurs di- sent d'autres choses qui semblent fort contraires a un tel cynisme. Us disent qu'on n'y venait que par couples, qu'on ne siegeait au banquet que SATAN S'EVAXOUIT. 159 deux a deux, que m6me, s'il arrivait une personne isolee, on lui deleguait un jeune demon pour la conduire, lui faire les honneurs de la fete. Us di- sent que des amants jaloux ne craignaient pas d'y venir, d'y amener les belles curieuses. On voit aussi que la masse venait par families, avec les enfants. On ne les renvoyait que pour le premier acte, non pour le banquet ni 1'ofiice, et non me" me pour ce troisieme acte. Cela prouve qu'il y avail une certaine decence. Au reste, la scene etait double. Les groupes de families res- taient sur la laride bien eclaires. Ce n'etait qu'au dela du rideau fantastique des fumees resineuses que commerigaient des espaces plus sombres ou Ton pouvait s'ecarter. Les juges, les inquisiteurs, si hostiles, sont obli- ges d'avouer qu'il y avait uri grand esprit de dou- ceur et de paix. Nulle des trois choses si choquan- tes aux feles des nobles. Point d'epee, de duels, point de tables ensanglantees. Point de galantes perfidies pour avilir Yintime ami. L'immonde fra- ternite des Templiers, quoi qu'on ait dit, elait in- connue, inutile; au sabbat, la femme etait tout. Quant a Tincesle, il faut s'entendre. Tout rap- port avec les parentes, meme les plus permis au- jourd'hui, etait compte comme crime. La loi mo- derne, qui est la charite meme, comprend le cocur ICO L'AMOUR. LA MORT. de 1'homme et le bien des families. Elle permet au veuf d'epouser la soeur de sa femme, c'est-a-dire de dormer a ses enfants la meilleure mere. Elle per- met a 1'oncle de proteger sa niece en 1'epousant. Elle permet surtout d'epouser la cousine, une epouse sure et bien connue, souvent aimee d'en- fance, compagne des premiers jeux, agreable a la mere, qui d'avance Tadopta de coeur. Au moyen age, toutcela, c'est Tinceste. Le paysan, qui n'aime que sa famille, etait des- espere. Meme an sixieme degre, c'eut ete chose enorme d'epouser sa cousine. Nul moyen de se ma- rier dans son village, ou la parente mettait tant d'empechements. II fallait chercher ailleurs, au loin. Mais, alors, on communiquait peu, on ne se connaissait pas, et on detestait ses voisins. Les vil- lages, aux fetes, se battaient sans savoir pourquoi (cela se voit encore dans les pays tant soit peu ecar- tes). On n'osait guere aller chercher femme au lieu meme ou Ton s'etait battu, ou Ton eut ete eri danger. Autre difficulte. Le seigneur du jeune serf nelui permettait pas de se marier dans la seigneurie d'a cote. II lut devenu serf du seigneur de sa femme, cut ete perdu pour le sien. Ainsi le pretre defendait la cousine, le seigneur I'etrangere. Bcaucoup ne se mariaient pas. SATAN S'EVANOUIT. 161 Cela produisait justement ce qu'on prelendait eviter. Au sabbat eclataient les attractions natu- relles. Le jeune homme retrouvait la celle qu'il connaissait, aimait d'avance, celle dont, a dix ans, on 1'appelait le petit mari. II la preferait a coup sur, et se souvenait peu des empe*chements cano- niques. Quand on connait bien la famille du moyen age, on ne croit point du tout a ces imputations declamatoires d'une vaste promiscuite qui cut mele une foule. Tout au contraire, on sent que chaque petit groupe, serre et concentre, est infmiment loin d'admettre 1'etranger. Le serf, peu jaloux (pour ses proches), mais si pauvre, si miserable, craint excessivement d'em- pirer son sort en multipliant des enfants qu'il ne pourra nourrir. Le pretre, le seigneur, voudraient qu'on augmentat leurs serfs, que la femme fut tou- jours enceinte, et les predications les plus etranges sefaisaient a ce sujet 1 ; parfois des reproches san- glants et des menaces. D'autant plus obstinee etait la prudence de 1'homme. La femme, pauvre crea- ture qui ne pouvait avoir d'enfants viables dans de telles conditions, qui n'enfantait que pour pleu- rer, avail la terreur des grossesses. Elle ne se 1 Fort recemment encore, mon spirituel ami, M. Genin, avail recueilli les plus curieux renseignements lii-dessus. 162 L'AMOUR. LA MORT. hasardait a la fete nocturne que sur cette expresse assurance qu'on disait, repetait : Jamais femme n'en revint enceinte 1 . Elles venaient, attirees a la fete par le banquet, la danse, les lumieres, I'amusement, nullement par le plaisir charnel. Les unes n'y trouvaient que souf- france. Les autres detestaient la purification glac6e qui suivait brusquement 1'amour pour le rendre sterile. N'importe. Elles acceptaient tout, plut6t que d'aggraver leur indigence, de faire un mal- heureux, de donner un serf au seigneur. Forte conjuration, entente tres-fidele, qui resser- rait 1'amour dans la famille, excluait 1'etranger. On ne se flait qu'aux parents unis dans un meme servage, qui, partageant les memes charges, n'a- vaient garde de les augmenter. Ainsi, nul entrainement general, point de chaos confus du peuple. Tout au contraire, des groupes serres et exclusifs. C'est ce qui devait rendre le sab- bat impuissant comme re volte. II ne melait nulle- ment la foule. La famille, attentive a la sterilite, Tassurait en se concentrant en elle-m6me dans 1'a- 1 Boguet, Lancre, tous les auteurs sont cTaccord la-dessus. Rude contradiction de Satan, mais tout a fait selon le vceu du serf, du paysan, du pauvre : Satan fait germer la mois- son, mais il rend la femme infeconde. Beaucoup de ble et point d'enfant. SATAN S'EVASOUIT. 163 mour des tres-proches, c'est-a-dire des interesses. Arrangement triste, froid, impur. Les moments les plus doux enelaient assombris, souilles. Helas !jus- qu'a 1'amour, lout etait misere et revolte. Cette societe etait cruelle. L'autorite disait : Ma- riez-vous. Mais elle rendait cela tres-difficile, et par 1'exces de la misere, et par cette rigueur insen- see des empechements canoniques. L'effet etait exactement contraire a la purete que Ton prechait. Sous apparence chretienne, le pa- triarchat de 1'Asie existait seul. L'aine seul se mariait. Les freres cadets, les soaurs, travaillaient sous lui et pour lui l . Dans les fermes isolees des montagnes du Midi, loin de tout voisinage et de toute femme, les freres vivaient avec leurs soeurs, qui etaient leurs servantes et leur appartenaient en toute chose. Moeurs analogues a celles de la Genese, aux manages des Parsis, aux usages toujours subsistants de certaines tribus pas- torales del' Himalaya. Ge qui etait plus choquant encore, c' etait le sort 1 Chose tres-generale dans Tancienne France, me disait le savant et exact M. Monteil. 164 L'AMOUR. LA MORT. de la mere. Elle ne mariait pas son ills, ne pouvait 1'unir a une parente, s'assurer d'une bru qui eut eu des egards pour elle. Son fils se mariait (s'il le pouvait) a une fille d'un village eloigne, souvent hostile, dont 1'invasion etait terrible, soit aux en- fants du premier lit, soit a la pauvre mere, que I'etrangere faisait souvent chasser. On ne le croira pas, mais la chose est certaine. Tout au moins, on la maltraitait : on 1'eloignait du foyer, de la table. Une loi suisse defend d'oter a la mere sa place au coin du feu. Elle craignait extremement que le fils ne se ma- rial. Mais son sort ne valait guere mieux s'il ne le faisait point. Elle n'en etait pas moins servante du jeune maitre de maison, qui succedait a tous les droits du pere, et m6me a celui de la battre. J'ai vu encore dans le Midi cette impiete : le fils de \ingt-cinq ans chatiait sa mere quand elle s'eni- \rait. Combien plus dansces temps sauvages!... C'etait lui bien plutot qui revenait des fetes dans 1'etat de demi-ivresse, sachant tres-peu ce qu'il faisait. Meme chambre, m6me lit (car i! n'y en avait jamais deux) . Elie n'etait pas sans avoir peur. II avait vu ses amis SATAN S'EVANOUIT. 165 maries, et cela 1'aigrissait. De la, des pleurs, une extreme faiblesse, le plus deplorable abandon. L'in- fortunee, menacee de son seul dieu, son fils, brisee de coeur, dans une situation tellement contre na- ture, desesperait. Elle tachait de dormir, d'igno- rer. II arrivait, sans que ni 1'un ni 1'autre s'en rendit compte, ce qui arrive aujourd'hui encore si frequemment aux quartiers indigents des grandes villes, ou une pauvre personne, forcee ou effrayee, battue peut-etre, subit tout. Domptee des lors, et, malgre ses scrupules, beaucoup trop resignee, elle endurait une miserable servitude. Honteuse et douloureuse vie, pleine d'angoisse, car, d'annee en annee, la distance d'age augmentait, les separait. La femme de trente-six ans gardait un fils de vingt. Mais a cinquante, helas ! plus tard encore, qu'advenait-il? Du grand sabbat, ou les lointains villages se rencontraient, il pouvait ramener 1'etrangere, la jeune maitresse, inconnue, dure, sans coeur, sans pitie, qui lui prendrait son fils, son feu, son lit, cette maison qu'elle avail faile elle-meme. A en croirc Lancre et autres, Satan faisait au fils un grand merite de rester iidele a la mere, tenait ce crime pour verlu. Si cela est vrai, on peut sup- poser que la femme defendait la femme, que la sor- ciere etait dans les inlerets de la mere pour la 166 L'AMOUR. LA MORT. mainlenir au foyer contre la belle-fille, qui 1'eut envoyee mendier, le baton a la main. Lancre pretend encore qu'il n'y avail bonne sorciere qui ne naquit de 1'amour de la mere et du fils. II en fut ainsi dans la Perse pour la naissance du mage, qui, disait-on, devait provenir de cet odieux mystere. Ainsi les secrets de magie restaient fort concentres dans une famille qui se renouvelait elle-meme. Par une erreur impie, ils croyaient imiter 1'in- nocent mystere agricole, Teternel cercle vegetal, ou le grain, resseme au sillon, fait le grain. Les unions moins monstrueuses (du frere et de la soeur), communes chez les Juifs et les Grecs, etaient froides et tres-peu fecondes. Elles furent tres-sagement abandonnees, et Ton n'y fut guere revenu sans 1' esprit de revolte, qui, suscite par d'absurdes rigueurs, se jetaient follement dans 1'extreme oppose. Des lois contre nature firent ainsi, par la haine, des moeurs contre nature. temps dur! temps maudit! et gros de deses- poir! Nous avons disserte. Mais voici presque 1'aube. Dans un moment, 1'heure sonne qui met en fuite SATAN S'EVANOUIT. 167 les esprits. La sorciere, a son front, sent secherles lugubres fleurs. Adieu sa royaute! sa vie peut- etre!... Que serait-ce si le jour la trouvait encore? Que fera-t-elle de Satan ? une flamme? une cendre? II ne demande pas mieux. II sait bien, le ruse, que, pour vivre, renaitre, le seul moyen, c'est de mourir. Mourra-t-il, le puissant evocateur des morts qui donna a celles qui pleurent la seule joie d'ici-bas, 1' amour evanoui et le reve ador6? Oh ! non, il est bien sur de vivre. Mourra-t-il, le puissant esprit qui, trouvant la Creation maudite, la Nature gisante par terre, que 1'Eglise avail jetee de sa robe, comme un nourrisson sale, ramassa la Nature et la mit dans son seiri? Cela ne se peut pas. Mourra-t-il, 1'unique medecin du moyen age, de 1'age malade, qui le sauva par les poisons, et lui dit : Yis done, imbecile! Comme il est sur de vivre, le gaillard, il meurt tout a son aise, II s'escamote, brule avec dexterite sa belle peau de bouc, s'evanouit dans la flamme et dans 1'aube. Mais, elle, elle qui fit Satan^ qui fit tout, le bien et le mal, qui favorisa tant de clioses, d'amour, de devouements, de crimes!... que devient-elle? La voila seule sur la lande deserte ! 168 L'AMOUR. LA MORT SATAN S'EVANOUIT. Elle n'est pas, comme on dit, 1'horreur de tous. Beaucoup la beniront 1 . Plus d'un 1'atrouvee belle, plus d'un vendrait sa part du paradis pour oser approcher... Mais, autour, il est un abime, on 1'ad- mire trop, et on en a tantpeur! de cette toute-puis- sante Medee, de ses beaux yeux profonds, des volup- tueuses couleuyres de cheveux rioirs dont elle est inondee. Seule a jamais. A jamais, sans amour! Qui lui reste? Rien que 1'Espritqui sederoba tout a 1'heure. Eh bien, mon bon Satan, partons... Car j'ai bien hate d'etre la-bas. L'enfer vaut mieux. Adieu le monde ! Celle qui la premiere fit, joua le terrible drame, dut survivre tres-peu. Satan obeissant, avait, tout pres, selle un gigantesque cheval noir, qui, des yeux, des naseaux, lanc,ait le feu. Elle y monta d'un bond... On les suivit des yeux... Les bonnes gens epou- vantes disaient : Oh! qu'est-ce qu'elle va done devenir? En partant, elle rit, du plus terrible eclat de rire, et disparut comme une fleche. On voudrait bien savoir, mais on ne saura pas ce que la pauvre est devenue 2 . 1 Lancre parle de sorcieres aimees et adorees. * G'est a peu pres la fin d'une sorciere anglaise dont parle \Vyer. LIVRE DEUXIEME 10 I. SORCIEKE DE LA DECADENCE. SATAN MULTIPLIE, VULGARISE. Le delicat bijou du Diable, la petite sorciere conc,ue de la Messe noire ou la grande a dis- paru, elle est venue, elle a fleuri, en malice, en grace de chat. Celle-ci, toute contraire a 1'autre; fine et oblique d'allure, sournoise, filant doucette- ment, faisant volontiers le gros dos. Rien de tita- nique, a coup sur. Loin de la, basse de nature. Des le berceau, lubrique et toute pleine de mauvaises friandises. Elle exprimera toute sa vie certain mo- ment nocturne, impur et trouble, ou certaine pen- see dont on eut eu horreur le jour, usa des libertes du r6ve. Celle qui nait avec ce secret dans le sang, cette 172 LA SORCIERE DE LA DECADENCE. science instinctive du mal, qui a \u si loin et si has, elle ne respectera rien, ni chose ni personne en ce monde, n'aura guere de religion. Guere pour Satan lui-meme, car il est encore un esprit, et celle-ci a un gout unique pour toute chose de ma- tiere. Enfant, elle salissait tout. Grandelette, jolie, elle etonne de malproprete. Par elle, la sorcel- lerie sera je ne sais quelle cuisine de je ne sais quellechimie. De bonne heure, elle manipule sur- tout les choses repugnantes, les drogues aujour- d'hui, demain les intrigues. C'est la son element, les amours et les maladies. Elle sera fine entre- metteuse, habile, audacieuse empirique. On lui fera la guerre pour de pretendus meurtres, pour 1'emploi des poisons. A tort. Elle a peu 1'instinct de telles choses, peu le gout de la mort. Sans bonte, elle aime la vie, a guerir, prolonger la \ie. Elle est dangereuse en deux sens : elle vendra des recettes de sterilite, d'avortement peut-etre. D'autre part, effrenee, libertine d'imagination, elle aidera volon- tiers a la chute des femmes par ses damnes breu- vages, jouira des crimes d' amour. Oh ! que celle-ci differe de Tautre ! C'est un in- dustriel. L'autre fut 1'Impie, le Demon ; elle fut la grande Revolte, la femme de Satan, et, on peut dire, sa mere. Car il a grandi d'elle, et de sa SATAN MULTIPLIE, VULGARISE. 1T3 puissance interieure. Mais celle-ci est tout au plus la fille du Diable. Elle a de lui deux choses, elle est impure, et elle aime a manipuler la vie. C'est son lot; elle y est artiste, deja artiste a vendre, et nous entrons dans le metier. On dit qu'elle se perpetuera par 1'inceste dont elle est nee. Mais elle n'en a pas besom. Sans male, elle fera d'innombrables petits. En moins de cin- quante ans, au debut du quinzieme siecle, sous Charles VI, une contagion immense s'etend. Qui- conque croit avoir quelques secrets, quelques re- cettes, quiconque croit deviner, quiconque reve et voyage en revant, se dit favori de Satan. Toute femme lunatique prend pour elle ce grand nom : Sorciere. Nom perilleux, nom lucratif, lance par la haine du peuple, qui, tour a tour, injurie et implore la puissance inconnue. II n'en est pas moins acceple, revendique souvent. Aux enfants qui la suivent, aux fcmmes qui menacent du poing, lui jettent ce mot comme une pierre, elle se retourne, et dit avec or- gueil : C'est vrai ! vour 1'avez dit! 10. 174 LA SORCIERE DE LA DECADENCE. Le metier devient bon, et les hommes s'en melent. Noirvelle chute pour Tart. La moindre des sorcieres a cependant encore un peu de la Sibylle. Ceux-ci, sordides charlatans, jongleurs grossiers, taupiers, tueurs de rats, jetant des sorts aux betes, vendant les secrets qu'ils n'ont pas, empuantissent ce temps de sombre fumee noire, de peur et de betise. Satan devient immense, immensement multiplie. Pauvre triomphe. II est ennuyeux, plat. Le peuple afflue pourtant a lui, ne veut guere d'autre Dieu. C'est lui qui se manque a lui-meme. Le quinzieme siecle, malgre deux ou trois gran- des inventions, n'en est pas moins, je crois, un siecle fatigue, de peu d'idees. II commence tres-dignement par le sabbat royal de Saint-Denis, le bal effrene et lugubre que Charles YI fit dans cette abbaye pour Tenterrement de Duguesclin, enterre depuis tant d'annees. Trois jours, trois nuits, Sodome se roula sur les tombes. Le fou qui n'etait pas encore idiot, for^a tous ces rois, ses ai'eux, ces os sees saulant dans leur biere, de partager son bal. La mort, bon gre mal gre, de- vint entremetteuse, donna aux voluptes un cruel SATAN MULTIPLIE, VULGARISE. 175 aiguillon. La eclaterent les modes immondes de 1'epoque ou les dames, grandies du hennin diabo- lique, faisaient valoir le ventreet semblaient toutes enceintes (admirable moyen de cacher les gros- sesses) 4 . Elles y linrent; cette mode dura quarante annees. L'adolescence, d'autre part, effrontee, les eclipsait en nudites saillantes. La femme avait Satan au front dans le bonnet cornu; le bachelier, le page, 1'avaient au pied dans la chaussure a fine pointe de scorpion. Sous masque d'animaux, ils s'offraient hardiment par les bas cot6s de la bete. Le celebre enleveur d'enfants, Retz,lui-meme alors page, prit la son monstrueux essor. Toutes ces grandes dames de fiefs, effrenees Jezabels, moins pudibondes encore encore que Thomme, ne dai- gnaient se deguiser. Elle s'etalaient a face nue. Leur furie sensuelle, leur folle ostentation de de- bauche, leurs outrageux defis, furent pour le roi, pour tous, pour le sens, la vie, le corps, Tame, 1'abime et le gouffre sans fond. Ce qui en sort, ce sont les vaincus d'Azincourt, pauvre generation de seigneurs epuises qui, dans les miniatures, font grelotter encore a voir sous 1 Meme au sujet le plus mystique, dans une oeuvre de ge- nie, VAgneau de Van Eyck (Jean dit de Bruges), toutes les Vierges paraissent enceintes, G'est la grotesque mode du quin- zieme siecle. 175 LA SORCIERE DE LA DECADENCE. un habit perfidement serre leurs tristes membres amaigris *. Je plains fort la sorciere, qui, au retour de la grande dame apres la fete du roi, sera sa confi- denteet son ministre, dont elle exigera Timpos- sible. Au chateau, il est vrai, elle est seule, 1'unique femme, ou a peu pres, dans un monde d'hommes non maries. A en croire les romans, la dame au- rait eu plaisir a s'entourer de jolies filles. L'his- toire et le bon sens disent justement le contraire. Eleonore n'est pas si sotte que de s'opposer Rosa- monde. Ces reines et grandes dames, si licen- cieuses, n'en sont pas moins horriblement jalouses (exemple, celle que conte Henri Martin, qui fit mourir sous les outrages des soldats une fille qu'ad- mirait son mari). La puissance d'amour de la dame, repetons-le, tient a ce qu'elle est seule. Quelle que soit la figure et 1'age, elle est le reve de tous. La sorciere a beau jeu de lui faire abuser de sa divi-. 1 Get amaigrissement de gens uses et enerves me gatent toutes les splendides miniatures de la cour de Bourgogne, du due de Berry, etc. Les sujets sont si deplorables, que nulle execution n'en peut faire d'heureuses oouvres d'art. SATAN MULTIPLIE, VULGARISE. 477 nite, de lui faire faire risee de ce troupeau de males assotis et domptes. Elle lui fait oser tout, les traiter comme b6tes. Les voila transformed. Us tombent a quatre pattes, singes flatteurs, ours ridicules, ou chiens lubriques, pourceaux avides a suivre 1'outrageuse Circe. Tout cela fait pitie! Elle en a la nausee. Elle repousse du pied ces betes rampantes. C'est im- monde, pas assez coupable. Elle trouve a son mal un absurde remede. C'est (lorsque ceux-ci sont si nuls) d' avoir plus nul encore, de prendre un tout petit amant. Conseil digne de la sorciere. Susciter, avant Theure, 1'etincelle dans 1'innocent qui dort du pur sommeil d'enfance. Voila la laide histoire du petit Jehan de Saintre, type des Cherubin, et autres poupees miserables des ages de decadence. Sous tantd'ornementspedantesqueset de mora- Iit6 sentimentale, la basse cruaute du fonds se sent tres-bien. On y tue le fruit dans la fleur. C'est, en un sens, la chose qu'on reprochait a la sorciere, de manger des enfants. Tout au moins, on en boit la vie. Sous forme tendre et maternelle, la belle dame caressante n'est-elle pas un vampire pour epuiser le sang du faible? Le resultat de ces enor- mites, le roman meme nous le donne. Saintre, dit- il, devient un chevalier parfait, mais parfaitement frele et faible, si bien qu'il est brave, defie, par le 178 LA SORCIERE DE LA DECADENCE. butor de paysan abbe, en qui la dame, enfm mieux avisSe, voit ce qui lui convient le mieux. Ces vains caprices augmentent le blasement, la fureur du vide. Circe, au milieu de ses betes, ennuyee, excedee, voudrait etre bete elle-meme. Elle se sent sauvage, elle s'enferme. De la tourelle, elle jette un regard sinistre sur la sombre foret. Elle se sent captive, et elle a la fureur d'une louve qu'on tient a la chaine. Yienne a 1'instant la \ieille!... Je la veux. Courez-y. Et deux mi- nutes apres : Quoi! n ? est-elle pas deja venue? La voici. Ecoute bien... J'ai une envie... (tu le sais, c'estinsurmontable), Tenviede t'etrangler, de te noyer ou de te donner a 1'eveque qui deja te de- mande... Tun'asqu'unmoyend'echapper, c'est de me satisfaire une autre envie, de me changer en louve. Je m'ennuie trop. Assez rester. Je veux, au moins la nuit, courir librement la foret. Plus de sots serviteurs, de chiens qui m'etourdissent, de chevaux maladroits qui heurtent, evitent les four res. Mais, madame, si Ton vous prenait... In- solente... Oh! tu periras. Du moins, vous savez SATAN MULTIPLIE, VULGARISE. 179 bien 1'histoire de la dame loirve dont on coupa la patte 1 ... Que de regrets j'aurais!... C'est mon affaire... Jenet'ecouteplus...J'ai hate, etj'ai jappe deja... Quel bonheur! chasser seule, au clair de lune, et seule mordre la biche, l'homme aussi, s'il en vient; mordre Fenfant si tendre, et la femme surlout, oh! la femme, y mettre la dent!... Je les hais toutes... Pas une autant que toi.. Mais ne re- cules pas, je ne te mordrai pas ; tu me repugnes trop, et, d'ailleurs, tu n'aspas de sang... Du sang, du sang! c'est ce qu'il faut. 1 Cette terrible fantaisie n'etait pas rare chez ces grandes dames, nobles captives des chateaux. Elles avaient faim et soif de liberte, de libertes cruelles. Boguet raconte que, dans les montagnes de TAuvergne, un chasseur tira, certaine nuit, sur une louve, la manqua, mais lui coupa la patte. Elle s'en- fuiten boitant. Le chasseur se rendit dans un chateau voisin pour demander Thospitalite au gentilhomme qui Thabitait. Celui-ci, en Tapercevant, s'enquit s'il avail fait bonne chasse. Pour reporidre a cette question, il voulut tirer de sa gibeciere la patte qu'il venait de couper a la louve; mais quelle ne fut point sa surprise, en trouvant, au lieu d'une patte, une main, et a Tun des doigts un anneau que le gentilhomme reconnut pour etre celui de sa femme! II se rendit immediatement au- pres d'elle, et la trouva blessee et cachant son avant-bras. Ce bras n'avait plus de main; on y rajusta celle que le chasseur avait rapporlee, et force fut a la dame d'avouer que c'etail bien elle qui, sous la forme de louve, avait attaque le chas- seur, et s'etait sauvee ensuite en laissant une patte sur le champ de bataille. Le mari eut la cruaute de la livrer a la justice, et elle fut briilee. 180 LA SORCIERE DE LA DECADENCE. ll n'y a pas a dire non : Rien de plus aise, ma- dame. Ce soir, a neuf heures, \ous boirez. Enfer- mez-vous. Transformer, pendant qu'on vous croit la, vous courrez la foret. Cela se fait, et la dame, au matin, se troirve ex- cedee, abattue ; elle n'en pent plus. Elle doit, cette nuit, avoir faittrente lieues. Elle a chasse, elle a tue; elle est pleine de sang. Mais ce sang vient peut-etre des ronces ou elle s'est dechiree. Grand orgueil, et peril aussi pour celle qui a fait ce miracle. La dame qui Texigea, cependant, la rec,oit fort sombre : sorciere, que lu as la un epouvantable pouvoir ! Je ne 1'aurais pas devine ! Mais maintenant j'ai peur et j'ai horreur. . . Oh ! qu'a bon droit tu es haie ! Quel beau jour ce sera, quand tu seras brulee ! Je te perdrai quand je vou- drai. Mes paysans, ce soir, repasseraient sur toi leurs faux, si je disais un mot de cette nuit... Va- t'en, noire, execrable vieille! Elle est precipitee par les grands, ses patrons, dans d'etranges aventures. N'ayant que le chateau qui la garde du pretre, la defende un peu du bucher, que refusera-t-elle a ses terribles protecteurs? Si le SATAN MULTIl'LIE, VULGARISE. 181 baron, revenu des croisades, de Nicopolis, par cxemple, imitateur de la vie turque, la fait venir, la charge de voler pour lui des enfants? que fera- l-elle? Ces razzias, immenses en pays grec, ou par- i'ois deux mille pages entraient a la fois au serail, n'etaient nullement inconrius aux Chretiens (aux barons d'Angleterre des le douzieme siecle, plus tard aux chevaliers de Rhodes ouMalte). Le fameux Gilles de Relz, le seul dont on fit leproces, fut puni non d'avoir enleve ses petits serfs (chose peu rare), rnais de les avoir immoles a Satan. Celle qui les vo- lait, et qui, sans doute, ignorait leur destin, se Irouvait enlre deux dangers. D'une part, la fourche et la faux du paysan, de 1'autre, les tortures de la tour qu'un refus lui aurait values. L'homme de Retz, son terrible It alien 1 , cut fort bien pu la piler au mo r tier. 1 Voir nion Histoire da France, et surtout la savante el exacte notice de notre si regrettable Armand Gueraud : Notice sr Gilles de Rais, denies, 1855 (reproduite dans la Biogra- phic bretonne de M. Levot). On y voit que les pourvoyeurs de riiurrible charnier d'enfanls etaient gentTalement des homines. La Meffraye, qui s'en inelait aussi, etait-elle sor- ciere? On ne le dit pas. M. Gueraud devait publier le Proces. 11 est a desirer qu'on fasse cette publication, mais sincere, in- tegrale, non mutilee. Les nianuscrits sont a Nantes, a Paris. MOD savant ami, M. Dugast-Malifeux.nfapprend qu'il en existe une copie plus complete que ces originaux aux archives de Thouars (provenant des la Tremouille et des Serranl). 11 182 LA SORCIERE L'E LA DECADENCE. Detous cotes, perils et gains. Nulle situation plus horriblement corruptrice. Les sorcieres elles-memes neniaientpas les absurdes puissances que lepeuple leur attribuait. Elles avouaient qu'avec une poupee percee d'aiguilles, elles pouvaient envouter, faire mai- grir, faire perir qui elles voulaient. Elles avouaient qu'avec la mandragore, arrachee du pied du gibet (par la dent d'un chien, disaient-elles, qui ne man- quait pas d'en mourir), elles pouvaient pervertir la raison, changer les hommes en be"tes, livrer les femmes ali6n6es et folles. Bien plus terrible encore le delire furieuxde laPomme epineuse (ou Datura) qui fait danser a mort *, subir mille hontes, dont on n'a ni conscience, ni souvenir. De la d'immenses haines, mais aussi d' extremes terreurs. L'auteur du Marteau desSorcieres, Spren- ger raconte avec effroi qu'il vit, par un temps de neige, toutes les routes etant defoncees, une mise- 1 Pouchet, Solanees et Botanique generale. Nysten, Dic- tionnaire de medecine (edition Littre et Robin), article Datura. Les voleurs n'emploient que trop ces breuvages. Us en firent prendre un jour au bourreau d'Aix et a sa femme, qu'ils vou- laient depouiller de leur argent ; ces deux personnes entrerent dans un si etrange delire, que pendant loute une nuitilsdan- serwit lout nus dans un cimeliere. SATAN MULT1PL1E, VULGARISE 183 ruble population, eperdue de peur, et maleficiee de inaux trop reels, qui couvrait tous les abords d'une petite \ille d'Allemagne. Jamais, dit-il, vous ne \ites de si nombreux pelerinages a Notre-Dame de Grace ou Notre-Dame des Ermites. Tous ces gens, par les fondrieres, clochant,setrairiant, tom- bant, s'en allaient a la sorciere, implorer leur grace du Diable. Quels devaient 6tre 1'orgueil et Fempor- tement de la vieille de voir tout ce peuple a ses pieds 1 ! 1 Get orgueil la menait parfoisa un furieux libertinage. De la ce mot allemand : La sorciere en son grenier a monlre a sa camarade quinze beaux fils en habit vert, et lui a dit : Choisis; ils sont a loi. Son triomphe etait de changer les roles, d'infliger comme epreuves d'amour les plus cho- quants outrages aux nobles, aux grands, qu'elle abrutissait. On salt que les reines, aussi bien que les rois, les hautes da- mes (en Ilalie encore au dernier siecle, Collection Maurepas, XXX, 111), recevaient, tenaient cour au moment le plus re r butant, et se faisaient servir aux choses les moins desirables par les personnes favorisees. De la fantasque idole, on adorail, on se disputait tout. Pour peu qu'elle f'ut jeune et jolie, mo- queuse, il n'etait pas d'epreuve si basse, si choquante que ses animaux domestiques (le sigisbe, I'abbe, un page fou) ne fus- sent prets a subir, sur Tidee sotte qu'un philtre repugnant avail plus de vertu. Cela deji est triste pour la nature hu- maine. Mais que dire de cette chose prodigieuse que la sor- ciere, ni grande dame, ni jolie, ni jeune, pauvre, et peut-etre une serve, en sales haillons, par sa malice seule, je ne sais quelle furie libertine, une perfide fascination, hebetat, de- gradat a ie puml les plus graves personnages ? Oes inoi- 184 LA SORCIERE DE LA DECADENCE, ETC. nes cTun couvent du Rhin, de ces liers couvents germa- niques ou Ton nVntrait qu'avec quatre cents ans de no- blesse, firent a Sprenger ce triste aveu : Nous favons vue ensorceler trois de nos abbes tour a tour, tuer !e quatrieme, disant avec effronterie : Je Tai fait et le ferai, et ils ne pourront ae tirer de la, parce qu'ils out mange, elc. (Comederuntmeam..., etc. Sprenger, Malleus male fie a rum, yuxstio VII, p. 84.) Le pis pour Sprenger, et ce qui fait son desespoir, c'est qu'elle est tellement protegee, sans doule par ces fous, qu'il n'a pu la bruler. Fateor quia nobis non aderat ulciscendi ant inquirendi super earn facultas; idea adhuc superest. tl LE MARTEAU DBS SORCIERES. Los sorcieres prcnaicnt pen depcinc pour caclior lour jeu. Elless'en vantaient plutdt, et c'est dc lour Louche m6me que Sprengor a rccueilli unc grandc partie des histoires qui ornent son manucl. C'csl 11 n livre pedantesque, caique ridiculement sur les divisions et subdivisions usitees par les Thomistes. maisnaif, tres-convaincu,d'unhomme vraimenl ef- fraye, qui, dans ce duel terrible entre Dicu et le Diable ou Dieu permefgeneralement que le Diablc ait I'avantage, ne voit de remede qu'a poursuivre celui-cila flamme en main, brulaut an plus vile les corps ou il el it domicile. Sprenger n'a en que le merilc de fairc un livre plus complet, quicouronneun vasle systemo, loulo 186 LE MARTEAU DBS SORCTERES. une litterature. Aux anciens pSnitentiaires, aux manuels des confesseurs pour 1'inquisition des pe- ches, succederent les directoria pour 1'inquisition de I'heresie, qui est le plus grand peche. Mais pour la plus grande heresie, qui est la sorcellerie, on frt des directoria ou manuels speciaux, des Marteaux pour les sorcieres. Ces manuels, constamment en- richis par le zele des dominicains, ont atteint leur perfection dans le Malleus de Sprenger, livre qui le guida lui-meme dans sa grande mission d'Allema- gne et resta pour un siecle le guide et la lumiere des tribunaux d'inquisition. Comment Sprenger fut-il conduit a etudier ces matieres? II raconte qu'etanta Rome, au refectoire ou les moines hebergeaient des pelerins, il en vit deux de Boheme ; 1'un jeune pretre, 1'autre son pere. Le pere soupirait et priait pour le succes de son voyage. Sprenger, emu de charite, lui demande d'ou vient son chagrin. C'est que son fils est pos- sede; avec grande peine et depense, il Tamene a Rome, au tombeau des saints. Ge fils, ou est-il! ditle moine. -- A cote de vous. A cette reponse, j'eus peur, et me reculai. ,1'envisageai le jeune pre- LE MAHTEAU DE* SORCIERES. 187 tre et fus 6tonne de le voir manger d'un air tres-mo- deste et repondre avec douceur. II m'apprit qu'ayant parle un peu durement a une vieille, elle lui avail jete un sort ; ce sort etait sous un arbre. Sous le- quel? la sorcieres'obstinaita ne pas le dire. Spren- ger, toujours par charit6, se mil a mener le pos- sed6 d'eglise en eglise et de relique en relique. A chaque station, exorcisme,fureur, cris, contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades. Tout cela devant le peuple, qui les suivait, admi- rait, frissonnait. Les diables, si communs en Al- lemagne, elaient plus rares en Italic. En quelques jours, Rome ne parlait d'autre chose. Cette af- faire, qui fit grand bruit, recommanda sans nul doute le dominicain a 1'attention. II etudia, com- pilla tous les Mallei et autres manuels manuscrits, et devint de premiere force en procedure demonia- que. Son Malleus dut etre fait dans les vingt ans qui s6parent cette aventure de la grande mission don- nee a Sprenger par le pape Innocent VIII, en 1484. fl Ce solide scolastique, plein do mots, vide de sens, ennemi jure de la nature, autant que de la i aison, siege avec une foi superbe dans ses livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussierc. Sur la table de son tribunal; il a la Somme d'un cole, de 1'autre le Directorium. II n'en sort pas. A tout le reste il sourit. Ce n'est pas y un homme cominc lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui donnera dans 1'astrologie ou dans 1'alchi- inie, soltises pas encore assez sotles, qui mene- roient a ^observation. Que dis-je? Sprcnger esl esprit fort, il doute des vieiiles recetles. Quoiquc Albert le Grand assure que la sauge dans une fon- taine suffit pour fa ire un grand orage, il secoue la tele. La sauge? a d'aulres 1 je vous prie. Pour peu qu'on ait d'experience, on reconnait ici la ruse de Celui qui voudrait faire perdresa piste ct dormer le change, 1'astucieux Prince de 1'air; inais il y aura du mal, il a affaire a un docleur plus malin que J'aurais voulu voircu face ce type admirable du juge et Ics gens qu'ori lui amenait. Des creatures que Dieu prendrait dans deux globes difiV-mits ne 194 LE MARTEAU DES SORCIER.ES. seraient pas plus opposees, plus etrangeres 1'une a l'au Ire, plus depourvues de langue commune. La vieille, squelette deguenille a 1'oeil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la foret Noire ou des hauts de- serts des Alpes : voila les sauvages qu'on presente a 1'ceil terne du savantasse, au jugement du sco- lastique. Us ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice. Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais apres, pour complement et ornement du proces-verbal. 11s expliquent et con- tent par ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est Fintime ami du berger, ei il couche av.ec la sorciere. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle jouit visible- ment de la terreur de 1'assemblee. Voila une vieille bien folle ; le berger ne Test pas rnoins. Sots? Ni Tun ni 1'autre. Loin de la, ils sent affmes, subtils, entendent pousser Fherbe et voient a travers les murs. Ce qu'ils voient le mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d'ane qui ombra- gent le bonnet du docteur. C'est surtout la peur qu'il a d'eux. Car il a beau faire le brave, il tremble. Lui-meme avoue que le pretre, s'il n'y prend garde, en conjurant le demon, le decide parfois a changer de gite, a passer dans le pretre meme, trouvant plus flatteur de loger dans un corps corisacre a Dien , LE MARTkAU DBS SORCIERES. 195 Qui salt si ces simples diables de bergers et de sor- cieres n'auraient pas Tambition d'habiter un inqui- siteur? 11 n'est nullemenl rassure lorsque, de sa plus grosse voix, il dit a la vieille : S'il est si puis- sant, ton maitre, comment ne sens-je point ses at- teintes? Et je ne les senlais que trop, dit le pauvre homme dans son livre. Quand j'etais a Ra- lisbonne, que de fois il venait frapper aux carreaux de ma fenetre ! Que de fois il enfonc.ait des epingles a mon bonnet! Puis c'etaient cent visions, des chiens, des singes, etc. La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c'est de pousser au docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments embarrassants, d'insidieuses questions, auxquels il n'echappe guere qu'en fai- sant comme ce poisson qui s'enfuit en troublant 1'eau et la noircissant comme 1'encre. Par exemple: Le Diable n'agit qu'oiitant que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments? Ou bien : Nous ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir qui n'est pas libre? Sprenger s'en tire en disant : JOli LE MARTEAU DES SORCIERES. Yousetes des 6tres libres (ici force textes). Vous n'etcs seifs que de volre pacle avec le Malin. A quoi la reponse scrait trop facile : Si Dieu pcrrnet au Malin de nous tenter de fa ire un pacte, il rend ce pacte possible, etc. Je suis bien bon, dit-il, d'ecouter ces gens-la! Sot qui dispute avec le Diable. Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au proces; tous sont emus, fremissants, impatients de 1'execution. De peridus, on en voit assez. Mais le sorcier et la sorciere, ce sera une curieuse fe"te de voir comment ces deux fagots petilleront dans la tlamme. Le juge a le peuple pour lui. II n'est pas embar- rassed Avec le Director him, il suffirait de trois te- moiris. Comment ifa-t-on pas trois temoins, surtout pour ternoigner le faux? Dans toute ville rnedisante, dans tout village envieux, plein de haines de voi- sins, les temoins abondent. Au reste, le Directorium est un livre suranne, vieux d'un siecle. Au quin- zieme, siecle de lumiere, tout est perfectionne. Si Ton n'a pas de temoins, il suffit de la voix pubhque, du cri general 1 . 1 Fauslin Helie, dans son savant et lumineux Traite de I -inslrnclion criminelle (t. I, 598), a parfaitement explique LE MARTEAU DES SORClfiRES. 197 Cri sincere, cri de la pcur, cri lamentable des victimes, des panvres ensorceles. Sprenger en est fort louche. Ne croyez pas que ce soil de ces scolas- tiques insensibles, hommcs de seche abstraction. II a un coeur. C'est justernent pour cela qu'il tue si fa- cilement. II est pitoyable, plein de charite. II a pi- lie de cette femme eploree, naguere enceinte, dont la sorciere etouffa 1'enfant d'un regard. II a pi tie du pauvre homme dont elle a fait gr61er le champ. II a pitie du mari qui, n'elant nullement sorcier, voit bicn que sa femme est sorciere, etlatraine, la corde an cou, a Sprenger, qui la fait b ruler. A vec un homme cruel, on s'en tircrait peut-6tre ; mais, avec ce bon Sprenger, il n'y a rien a espe- ivr. Trop forte est son humanite ; on est brule sans remede, ou bien ilfautbien del'adresse, une grande presence d'esprit. Un jour, on lui porle plainte de la part de trois bonnes dames de Strasbourg qui, au meme jour, a la m6me heure, ont ete frappees de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent ac- cuser qu'un homme de mauvaise mine qui leur aura jete un sort. Mamie (levant 1'inquisiteur, comment Innocent III, vers 1200, supprime les garanties de V Accusation, jusqne-!a necessaires (surtoul la peine de la ca- lomnie que pouvait encourir Paccusateur). On y substitue les procedures tenebreuses, la Denoncialion, Y Inquisition. Voir dans Suldan la legerele terrible des dornirrrs procedures. On versa le sang eomine IVnu. 198 LEMARTEAU DES SORCIERES. Thomme proteste, jure par tous les saints qu'il ne connait point ces dames, qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande pitie pour les dames le ren- dait inexorable, indigne des denegations. Et deja il se levait. L'homme allait etre torture, et la il cut avoue, comme faisaient les plus innocents, II ob- tient de parler et dit : J'ai memoire, en effet, qu'hier, a cette heure, j'ai battu... qui? non des creatures baptisees, mais trois chattes qui furieu- sement sont venues pour me mordre aux jam- bes... Le juge, en homme penetrant, vit alors toute Taffaire ; le pauvre homme etait innocent ; les dames etaient certainement a tels jours transfor- mees en chattes, etleMalin s'amusait a les Jeter aux jambes des Chretiens pour perdre ceux-ci et lesfaire passer pour sorciers. Avec un juge moins habile, on n'eut pas devine ceci. Mais on ne pouvait toujours avoir un tel homme. II etait bien necessaire que, toujours sur la table de 1'Inquisition, il y eut un bon guide-ane qui revelat au juge, simple et peu experimente, les ruses du vieil Ennemi, les moyens de les dejouer, la tactique habile et profonde dont le grand Spren- ger avait si heureusement fait usage dans ses cam- pagnes du Rhin. Dans cette vue, le Malleus, qu'on devait porter dans la poche, fut imprime g6nerale- LE MARTEAU DBS SORCIERKS. 199 ment dans un format rare alors, le petit-18. II n'eut pas ete seant qu'a 1'audience, embarrasse, le juge ouvrit sur la table un in-folio. II pouvait, sans affectation, regarder du coin de 1'ceil, et sous la ta- ble, fouiller son manuel de sottise. Le Malleus^ comme tous les livres de ce genre, contient un singulier aveu, c'est que le Diable gagne du terrain, c'est-a-dire que Dieu en perd; que le genre humain, sauve par Jesus, devient laconquete du Diable. Celui-ci, trop \isiblement, avance dele- gende en legende. Que de chemin il a fait depuis les temps de 1'Evangile, ou il etait trop heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu'a Tepoque de Dante, ou, theologien et juriste, il argumente avec les saints, plaide, et, pour conclusion d'un syllo- gisme vainqueur, emportant Tame disputee, dit avec un rire triomphant : Tu ne savais pas que j'etais logicien ! Aux premiers temps du moyen age, il attend en- core Fagoriie pour prendre 1'ame et 1'emporter. Sainte Ilildegarde (vers 1100) croit qu line pent pas entrer dans le corps d'un Iwmme vivant, autre- ment les membres se disperseraient ; c'est Tombre 200 LE MARTEAU DES SORCIERES. et la fumee du Diable qui y entrent seulement. Celte derniere lueur de bon sens disparait au douzieme siecle. Au treizieme, nous voyons un prieur qui craint tellemerit d'etre pris vivant, qu'il se fait gar- der jour et nuit par deux cents hommes armes. La commence vine epoque de terreurs croissan- tes, ou 1'homme se (ie de moins en moins a la pro- lection divine. Le Demon n'est plus un esprit furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les tenebres; c'est Tiritrepide adversaire, 1'audacieux singe de Dieu, qui, sous son soleii, en plein jour, contrefait sa creation. Qui dit cela? La legende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme lous les elres, dit Albert le Grand. Saint Thomas va bien plus loin. Tous les changements, dit-il, qui peu- vcntse faire de nature et parlesgermes, le Diable peut les imiter. Etonnante concession, qui, dans uric bouche si grave, ne va pas a moins qu'a consti- tuer un Createur en face du Createur ! Mais pour ce qui peut se faire sans germer, ajoute-t-il, une metamorphose d'homme en bete, la resurrection d'un rnort, le Diable ne peut les faire. Voila la part de Dieu petite. En propre, il n'a que le mira- cle, I'aclion rare et singuliere. Mais le miracle quo- (idien, la vie, elle n'est plus a lui scul : le Demon, son imilateur, partage aveclui la nature. Pour 1'homme, dont les faiblos yeux ne font pas LE MAKTEAU DES SORCIEUES. -2Ui difference de la nature creee de Dieu a la nature cr&je du Diable, voila le monde parlage. line ter- rible incertitude planera sur toute chose. L'inno- cence de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit oiseau, sont-ilsbien de Dion, ou de perfides imitations, des pieges lendus a I'homme?... Arriere ! tout devient suspect. Drs deux creations, la bonne, comme 1'aulre en suspi- cion, est obscurcie et envahie. L'ombre du Diablo voile le jour, elle s'etend sur toute vie. A juger par 1'apparence et par les terreurs humaines, il ne par- tage pas le monde, il I'a usurpe tout entier. Les choses en sonl la an temps de Sprenger. Son livre est pleiri des aveux les plus tristes sur 1'im- puissance de Dieu. 11 permet, dit-il, qu'il en soil ainsi. Permettre une illusion si complete, laisser croire que le Diable esl tout, Dieu rien, c'est plus que permettre, c'est decider la damnation d'un monde d'ames infortun^es que rien ne defend con- tre cette erreur. Nulle priere, nulle penitence, mil p.eierinage ne suffit; non pas meme (il en fait I'a- veu) le sacrernent de 1'autel. Etrange mortification! Des nonnes, bien confessees, I'hostiedans labourite, avouerit qu'ace moment meme elles resseritent Tin- fernal arnant, qui, sans vergogne rii peur, les trou- ble el nelache pas prise. Et,presseob de questions. 202 LE MARTEAU DES SORC1EKES. elles ajoutent, en pleurant, qu'il a le corps, parce quil a I'dme. Les anciens Manicheens, les modernes Albigeois, furent accuses d' avoir cru a la puissance du Mai qui luttait a cote du Bien, et fait le Diable egal de Dieu. Mais ici il est plus qu'egal. Si Dieu, dans 1'hostie, ne fait rien, le Diable parait superieur. Je ne m'etonne pas du spectacle etrange qu'offre alors le monde. L'Espagne, avec une sombre fu- reur, TAllemagne, avec la colere effrayee et pedan- tesque dont temoigne le Malleus, poursuivent Tin- solent vainqueur dans les miserables ou il elit domicile; on brule, on detruit les logis \ivants ou il s'etait etabli. Le trouvant trop fort dans Tame, on veut le chasser des corps. A quoi bon? Brulez cette vieille, il s'etablit chez la voisine; que dis-je? il se saisit parfois (si nous en croyons Sprenger) du pretre qui 1'exorcise, triomphant dans son juge meme. Les dominicains, aux expedients, conseillaient pourtant d'essayer 1'intercession de la Vierge, la repetition conlinuelle de I'Ave Maria. Toutefois Sprenger avoue que ce reinede est ephemere. On LE MARTEAU DBS SORCIERES. 203 peut 6tre pris entre deux Ave. De la 1'invention du Rosaire, lechapelet des Ave, par lequel on peut sans attention marmotter indefiniment pendant que 1* es- prit est ailleurs. Des populations entieres adoptent ce premier essai de 1'art par lequel Loyola essayera de mener le monde, et dont ses Exercltia sont 1'in- genieux rudiment , Tout ceci semble contredire ce que nous avons dit au chapitre precedent sur la decadence de la sorcellerie. Le Diable est maintenant populaire et present parlout. II semble avoir vaincu. Mais profite-t-il dela victoire? Gagne-t-il en substance? Oui, sous 1'aspect nouveau de la Revolte scienti- fique qui va nous faire la lumineuse Renaissance. Non, sous 1'aspect ancien de 1'Esprit tenebreux de la sorcellerie. Ses legendes, au seizieme siecle, plus nombreuses, plus repandues que jamais, tour- nent volon tiers au grotesque. On tremble, et ce- pendant on rit 1 . 1 \" mes Memoires de Luther, pour les Kilcrops, etc. II! A.NS DE TOLERANCE EN FKANCE. REACTION. L'Eglise donnait au juge et a 1'accusateur la con- fiscation des sorciers. Parlout ou le droitcanoniquc resle 1'ort, los proees de sorcellerie se multiplient, enrichissent le clerge. Partout ou les tribunaux laiques revendiquent ces affaires, elles devieiment rares ei disparaissenl, du moins pour cent annees chcznous, 1450-1550. Un premier coup de lumiere se fait deja an mi- lieu du quinzierne siecle, et il part de la France. L'exameri du proces de Jeanne d'Arc par le Parle- nient, sa rehabilitation, font refleclrir sur le com- merce des csprils, bons ou mauvais, sur les er- reurs des Iribunaux ccclesiastiques. Sorciere pour les Anglais, pour les plus grands docteurs duConcile 206 CENT ANS DE TOLERANCE EN FRANCE. de Bale, elle est pour les Frangais une sainte, une si- bylle. Sa rehabilitation inaugure chez nous une ere de tolerance. Le Parlement de Paris rehabilite aussi les pretendus Vaudois d'Arras. En 1498, il renvoie comme fou un sorcier qu'on lui presente. Nulle condamnation sous Charles VIII, Louis XII, Fran- cois I er . Tout au contraire, TEspagne, sous la pieuse Isa- belle (1506), sous le cardinal Ximenes, commence a bruler les sorcieres. Geneve, alors sous son eve- que (1515), en brula cinq cents en trois mois. L'empereur Charles-Quint, dans ses constitutions allemandes, veut en vain etablir que la sorcelle- rie, causant dommage aux biens et aux personnes, est une affaire civile (non ecclesiastique). En vain il supprime la confiscation (sauf le cas de lese-ma- jeste). Les petits princes-eveques, dont la sorcelle- rie fait un des meilleurs revenus, continuent de bruler en furieux. L'imperceptible eveche de Bam- berg, en un moment, brule six cents personnes, et celui de Wurtzbourg neuf cents ! Le procede est simple. Employer tout d'abord la torture conlrc les temoins, creer destemoins a charge par la clou- REACTION. 207 leur, 1'effroi. Tirer de 1'accuse, par 1'exces des souffrances, un aveu, et croire cet aveu centre 1'e- vidence des faits. Exemple. line sorciere avoue avoir tire du cimetiere le corps d'un enfant mort recemment, pour user de ce corps dans ses com- positions magiqnes. Son mari dit : Allez au cime- tiere. L'enfant y est. On le deterre, on le re- trouvejustement dans sabiere.Mais lejuge decide, contre le temoignage de ses yeux, que c'est une apparence, une illusion du diable. II prefere 1'aveu de la femme au fait lui-meme. Elle est brulee 1 , Les choses allerent si loin chez ces bons princes - eve"ques, que plus tard Tempereur le plus bigot qui fut jamais, 1'empereur de la guerre de Trente Ans, Ferdinand II, est oblige d'intervenir, d'etablir a Bamberg un commissaire imperial pour qu'on suive le droit de I'Empire, et que le juge episcopal ne commence pas ces proces par la torture qui les tranchait d'avance, menait droit au bucher. On prenait les sorcieres fort aisement par leurs aveux, et parfois sans tortures. Beaucoup etaient 1 Voir Soldnn pour c<* fait el pour tout ce qni regard e 1'AI- lemagne. 208 CENT ANS DE TOLERANCE EN FRANCE. de demi-folles. Elles avouaient se transformer en bStes. Souvent les Italiennes se faisaient chattes, et, glissant sous les portes, suc.aient, disaient-elles, le sang des enfants. Au pays des grandes forets, en Lorraine etau Jura, les femmes volontiersdevenaient louves, devoraientles passants, ales encroire(rnerne (juand il ne passait personnc). On les brulait. Des filles assuraient s'etre livrees au diable, et on les trouvait vierges encore. On les brulait. Plusieurs somblaient avoir hate, besoin d'etre brulees. Par- fois folie, fureur. Et parfois desespoir. line An- glaise, menee au bucher, dit au peuple : N'accu- sez mes juges. J'ai voulu me perdre moi-meme. Mes parents s'etaient eloignos avec horreur. Mori mari m'avait reniee. Je ne serais renlree dans la vie que deshonoree... J'ai voulu mourir... J'ui mend. Le premier mot expres de tolerance, conlre le sot Sprenger, son affreux Manuel et ses domini- cains, fut dit par un legiste de Constance, Molitor. II dit cette cbose de bon sens, qu'on ne pouvait prendre an seiieux les aveux des sorcieres, pnis- qu'en elles, celui qui parlail, c'etait juslemenl le HE ACTION. 209 pore du monsonge. Ji se moqua dcs miracles du diable, soutint qu'ils etaient iilusoires. Indirecle- ment les rieurs, Hutlen, Erasme, dans les satires qu'ils firent des idiots dominicains, porlerent un coup violent a 1'Inquisition. Cardan dit sans de- tour : Pour avoir la confiscation, les monies ac- cusaient, condamnaient, et a 1'appui inventaient inille histoires. L'apotre de la tolerance, Chatillori, qui soutint, con Ire les catholiques et les protestants a la fois, qu'on ne devait point bruler les heretiques, sans parler des sorciers, mit ies esprils dans une meil- leure direction. Agrippa, Lavatier, Wyer surtout, 1'illustre medecin de Cleves, dirent juslement que, si ces miserables sorcieres sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre au Diable plus qu'a elles, les guerir et rion les bruler. Quelques medecins de Paris poussent bientot Tincredulite jusqu'a preten- drc que les possedees, les sorcieres, ne sont que des fourbes. C'etait aller trop loin. La plupart etaient des malades sous 1'einpire d'une illusion. Le sombre regne d'Henri II el de Diane de Poi- tiers iiuil Us temps de tolerance. On brule, sous 1*2. '210 GENT ANS DE TOLERANCE EN FRANCE. Diane, les heretiques et les sorciers. Catherine de Medicis, au contraire, entouree d'aslrologues et de magiciens, eut voulu proteger ceux-ci. Us multi- pliaient fort. Le sorcier Trois-Echelles, juge sous Charles IX, les compte par cent mille et dit que la France est sorciere. Agrippa et d'autres soutiennent que toute science est dans la Magie. Magie blanche, il est vrai. Mais la terreur des sots, la fureur fana- tique, en font fort peu de difference. Centre Wyer, contre les vrais savants, la lumiere et la tolerance, une violente reaction de tenebres se fait d'ou on 1'eut attendu le moins. Nos magistrats, qui, depuis pres d'un siecle, s'etaient montres eclaires, equitables, maintenant lances en grand nombre dans le Catholicon d'Espagne et la furie Li- gueuse, se montrent plus pretres que les pretres. En repoussant 1'inquisition de France, ils 1'egalent, voudraient 1'effacer. A ce point qu'cn une fois le seul Parlement de Toulouse met au bucher quatre cents corps humains. Qu'on juge de 1'horreur, dc la noire fumee de tant de chair, de graisse, qui, sous les cris pergants, les hurlements, fond horrible- ment, bouillonne ! Execrable et nauseabond spec- tacle qu'on n'avaii pas YU depuis les grillades el les rotissades albigeoises! Mais cola, c'est trop pen encore pour Bodin, le REACTION. 211 legiste d' Angers, 1'adversaire \iolent de Wyer. II commence par dire que les sorciers sont si nom- breux, qu'ils pourraierit en Europe refaire une ar- mee de Xerces, de dix-huit cent mille hommes. Puis il exprime (a la Caligula) le voeu que ces deux millions d'hommes soient reunis pour qu'il puisse, lui Bodin, les juger, les bruler d'un seul coup. La concurrence s'en mele. Les gens de loi com- mencent a dire que le pretre, souvent trop lie avec la sorciere, n'est plus un juge sur. Les juristes, en effet, paraissent un moment plus surs encore. L'a- vocat jesuite Del Rio en Espagne, Remy (1596) en Lorraine, Boguet (1602) au Jura, Leloyer (1605) dans le Maine, sont gens incomparables, a faire mourir d'envie Torquemada, En Lorraine, ce fut comme une contagion terri- ble de sorciers, de visionnaires. La foule, desespe- r<' i e par le passage continuel des troupes et des bandits, ne priait plus que le diable. Les sorciers entrainaient le peuple. Maints villages, effrayes, cntre deux terreurs. celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de laisser la leurs terres et de s'enfuir, si Ton en croit Remy, le juge de Nancy. 21-2 CENT AiNS DE TOLERANCE EN FRANCE. Dans son livre dedie an cardinal de Lorraine (1596), il assure avoir brule en seize annees huit cents scr- cieres. Ma justice est si bonne, dit-il, que, 1 an dernier, il y en a eu seize qui se sont tuees pour nc pas passer par mes mains. Les prtoes etaienthumilies. Auraient-ils pu fa ire mieux que ce laiique? Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs sujets, adonnes a la sor- cellerie, prirent pour jugc un laique, I'honnete Bo- guet. Dans ce triste Jura, pays pauvre de maigres palurages et de sapins, le serf sans espoir se don- nait au Diable. Tons adoraient le chat noir. Le livre de Boguet (1602) eut une autorite im- mense. Messieurs des Parlemerits etudierent, comme uri manuel, ce livre d'or du petit juge de Saint- Claude. Boguet, en realite, est un vrai legiste, scru- puleux merne, a sa maniere. II blame la perfidie dont on usait dans ces proces; il ne veut pas que 1'avocat trahisse son client ni que le juge promette grace a 1'accuse pour le faire mourir. 11 blame les rpreuves si pen sures auxquelles on soumettait en- core les sorcieres. La torture, dit-il, est super- flue; elles n'y cedent jamais. Enfni il a 1'huma- I', FACTION. 213 riite de les faire etrangler avant qu'on les jette au feu, sauf toutefois les loups-garous, qu'il faut avoir bien soin de briiler vifs. II ne croit pas que Satan veuille faire pacte avec les enfarits : Satan est fin; il sail trop bien qu'au-dessous de quatorze ans ce marche avec im mineur pourrait etre casse pour defaut d'age et de discretion. Voila done les cnfarils sauves? Point du tout; il se contrcdit; ail- leurs, il croit qu'on ne purgera cette lepre qu'en brulant tout, jusqu'aux berceaux. II en fut verm la s'il eut vecu. II lit du pays un deserl. II n'y cut jamaisijin juge plusconsciencieusement extermina- teur. Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'esl pousse le cri de victoire de la juridiclion laique dans le livre de Lancre : Inconstance des demons (1610 et 1613). L'auleur, homme d'esprit, conseil- ler de ce Parlement, raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque, oil, en inoins de trois mois, il a expedie je ne sais combien de sorcieres, et, ce qui est plus fort, trois pretres. II regarde en pitie 1'Iriquisition d'Espagne,qui, pres de la, a Logrono (frontiere de Navarre et Castille), a Irairie deux ans un proces et fini maigrerncntpar un petit auto-da fe, en relachant lout un peuplede lorn i ues. IV LES SOKCIERES BASQUES. 1K09. Celte vigoureuse execution de pretres indique assez que M. de Lancre est un esprit independant. II Test en politique. Dans son livredM Prince (16 17), il declare sans ambages que la Loi est au-dessus du Roi. Jarnais les Basques rie furent mieux caracte- rises que dans le livre de I'Inconstance. Chez nous, comme en Espagne, leurs privileges les mel- taient quasi en republique. Les notres ne devaient au roi que de le servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clerge ne pesait guere; il poursuivait peu les sorciers, Tetant lui- meme. Le prelre dansait, portait 1'epcc, menait sa 210 LES SORCIERES BASQUES. 100U. maitresse au sabbat. Cette maitresse etait sa sacris- tine ou benedicte, qui arrangeait 1'eglise. Le cure ne se brouillait avec personne, disail a Dieu sa rnesse blanche le jour, la nuit au Diablo la messe noire, et parfois dans la meme eglise. (Lancre.) Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, letes hasardeuses et excentriques, d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nom- bre de veuves. Us se jeterent en masse dans les co- lonies d'Henri IV, 1'empire du Canada, laissant leurs i'emmes a Dieu ou au Diable. Quant aux enfants, ces marins, fort honn^tes et probes, y auraient songe davantage, s'ils en eussent ele surs. Mais, au re- tour de leurs absences, ils calculaient, comptaient les mois, et ne trouvaient jamais leur compte. Les femmes, tres-jo!ies, tres-hardies, irnaginati- ves, passaient le jour, assises aux cimetieres sur les tombes, a jaser du sabbat, en attendant qu'elles y allassent le soir. C'etait leur rage et leur furie. Nature les fait sorcieres : ce sont les filles de la nier et de 1'illusion. Elles nagent comine des pois- sons, jouent dans les flots. Leur maitre naturel est le Prince de Fair, roi des vents et des reves, celui qui gonllait la sibylle et lui soufflait 1'avenir. Leur juge qui les brule est pourtant charme d'elles : Quancl on les voit, dit-il, passer, les die- LES SORC1ERES BASQUES. 1609. 217 veux ail vent et sur les epaules, elles vont, dans cette belle chevelure, si parees et si bien armees, que, le soleil y passant comme a tra- vers une nuee, 1'eclat en est violent et forme d'ardents eclairs... De la, la fascination de leurs yeux, dangereux en amour, autant qu'en sorti- lege. Ce Bordelais, aimable magistral, le premier type de ces juges mondains qui ont egaye la robe au dix- septieme siecle, joue du luth dans les entr'actes, et fait m6me danser les sorcieres avant de les faire biuler. II ecrit bien; il est beaucoup plus clair que tous les autres. Et cependant on demele chez lui une cause nouvelle d'obscurite, inhercnte a 1'epo- que. C'est que, dans un si grand nombre de sor- cieres, que le juge ne peutbruler toutes, la plupait sentent iinement qu'il sera indulgent pour celles qui entreront le .nieux dans sa pensee et dans sa pas- sion. Quelle passion? D'abord, une passion popu- laire, 1'amour du merveilleux horrible, le plaisir d'avoir peur, et aussi, s'il faut le dire, i'amuse- ment des choses iridecentes. Ajoutez une affaire de vanite : plus ces femmes habiles montrent le Dia- ble terrible et furieux, plus le juge est flatle de dompter un tel adversaire. II se drape dans sa vic- toire, trone dans sa sottise, triomphe de ce fou ba- vardage. 15 218 LES SORClfeRES BASQUES. 1609. La plus belle piece, en ce genre, est le proces- verbal espagnol de l'auto-da-fe de Logrono (9 no- vembre 1610), qu'on lit dans Llorente. Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le deprecier, avoue le charme infini de la fete, la splendeur du spec- tacle, 1'effet profond de la musique. Sur un echa- faud etaient les brulees, en petit nombre, et sur un autre, la foule des relachees. L'heroine repentante, dont on lut la confession, a tout ose. Rien de plus fou. Au sabbat, on. mange des enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorciers deterres. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent amou- reusement de leurs maitresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit poliment les sorcieres, en les eclairant avec le bras d'un enfant mort sans bapteme, etc. La sorcellerie, chez nos Basques, avait 1'aspect rnoins fantastique. II semble que le sabbat n'y fut alors qu'une grande f6te ou tous, les nobles meme, allaient pour 1' amusement. Au premier rang y figu- raient des personnes voilees, masquees, que quel- ques-uns croyaient des princes. On n'y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des Landes. Aujourd'hui, on y voit des gens de qualite. Sa- tan, pour fter ces notabilites locales, creait par- Ibis en ce cas un eveque du sabbat. C'est le titre que rec.ut de lui le jeune seigneur Lancinena, avec LES SORCIERES BASQUES. 1609. 219 qui le Diable en personne voulut bien ouvrir la danse. Si bien appuyees, les sorcieres regnaient. Elles exergaient sur le pays une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se croyaient leurs victimes, et reellement devenaient gravement ma- lades. Beaucoup etaient frappees d'epilepsie et aboyaient comme des chiens. La seule petite ville d'Acqs comptait jusqu'a quarante de ces malheu- reux aboyeurs. Une dependance effrayante les liait a la sorciere, si bien qu'une dame appelee comme temoin, aux approches de la sorciere qu'elle ne voyait meme pas, se mit a aboyer furieusement, et sans pouvoir s'arreter. Ceux a qui Ton attribuait une si terrible puis- sance etaient maitres. Personne n'eut ose leur fer- mer sa porte. Un magistral meme, Fassesseur cri- minel de Bayonne, laissa faire le sabbat chez lui. Le seigneur de Saint-Pe, Urtubi, fut oblig6 de faire la fete dans son chateau. Mais sa t6te en fut ebran- lee au point qu'il s'imagina qu'une sorciere lui su- ait le sang. La peur lui donnant du courage, avec un aulre seigneur, il se rendit a Bordeaux, s'adressa auParlement, qui obtintduroi quedeuxdeses mem- bres, MM. d'Espagnet et de Lancre, seraient com mis pour juger les sorciers du pays basque. Com- mission absolue, sans appel, qui proceda avec une 220 LES SORCIERES BASQUES. 1609. vigueur inouie, jugea en quatre mois soixante ou qualre-vingts sorcieres, et en examina cinq cents, egalement marquees du signe du Diable, mais qui ne figurerent au proces que comme temoins (mai- aout 1609). Ce n'etait pas une chose sans peril pour deux hommes et quelques soldats d'aller proceder ainsi au milieu d'une population violente, de tele fort exaltee, d'une foule de femmes de marins, hardies et sauvages. L'autre danger, c'etaient les pretres, dont plusieurs etaient sorciers, et que les coinmis- saires laiques devaient juger, malgre la \ive oppo- sition du clerge. Quand les juges arrivererit, beaucoup de gens se sauverent aux montagnes. D'autres hardiment res- terent, disant que c'etaient les juges qui seraient briiles. Les sorcieres s'effrayaient sipeu, qu'a 1'au- Jience elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au reveil avoir joui, au tribunal meme, des beatitudes de Satan. Plusieurs dirent : Nous ne souffrons que de ne pouvoir lui temoi- gner que nous brulons de souffrir pour lui. Celies que Ton interrogeait disaient ne pouvoir LES SORCIERES BASQUES. 1609. 221 parler. Satan obstruait leur gosier, et leur montait a la gorge. Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui ecrit cette histoire, elait homme du monde. Les sorcieres entrevirent qu'avec nn pareil homme il y avail desmoyensde salut. Laligue fut rompue.Une mendiante de dix-sept ans, la Murgui (Margarita), qui avait trouve lucratif de se faire sorciere, et qui, presque enfant, menait et offrait des enfants au Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de meme age) a denoncer toutes les autres. Elle dit tout, decrivit tout, avec la vivacite, la violence, 1'emphase espagnole, avec cent details impudiques, vrais ou faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les mena comme des idiots. Us confierenl a cette fille corrompue, legere, enragee, la charge terrible de chercher sur le corps des filles et gar- C.OHS Tendroit ou Satan aurait mis sa marque. Get endroit se reconnaissait a ce qu'il etait insensible, et qu'on pouvait impunement y enfoncer des ai- guilles. Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle les jeunes, qu'on appelait comme temoins, mais qui, si elle les disait marquees, pouvaient etre ac- cus^es. Chose odieuse que cette fille effrontee, de- venue maitresse absolue du sort de ces infortunes, allat leur enfongant 1'aiguille, et put a volonte desi- gner ces corps sanglants a la mort! 222 LES SORCIERES BASQUES. 1609. Elle avail pris un tel empire sur Lancre, qu'elle lui fait croire que, pendant qu'il dort a Saint-Pe, dans son hotel, entoure de ses serviteurs et de son escorte, le Diable est entre la nuit dans sa cham- bre, qu'il y a dit la Messe noire, que les sorcieres ontete jusque sous ses rideaux pour 1'empoisonner, mais qu'elles 1'ont trouve bien garde de Dieu . La Messe noire aete servie par la dame de Lancinena, a qui Satan a fait 1'amour dans la chambre meme du juge. On entrevoit le but probable de ce mise- rable conte : la mendiante en \eut a la dame, qui etait jolie, et qui eut pu, sans cette calomnie, prendre aussi quelque ascendant sur le galant com- missaire. Lancre et son confrere, effrayes, avancerent, n'osant reculer. Us tirent planter leurs potences royales sur les places meme ou Satan avait tenu le sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et armes du bras du roi. Les denonciations plurent comme grele. Toutes les femmes, a la queue, \inrent s'ac- cuser Tune 1'autre. Puis on fit venir les enfants, pour leur faire denoncer les meres. Lancre jugo, LES SORCIERES BASQUES. 1609. 225 dans sa gravity qu'un temoin de huit ans est bon, suffisanl et respectable. M. d'Espagnet ne pouvait donner qu'un moment a cette affaire, devant se rendre bientdt aux Etats de Beam. Lancre, pousse a son insu par la violence des jeunes revelatrices qui seraient restees en peril si elles n'eussent fait bruler les vieilles, mena le proces au galop, bride abattue. Un nombre suffi- sant de sorcieres furent adjugees au bucher. Se voyant perdues, elles avaient fini par parler aussi, denoncer. Quand on mena les premieres au feu, il y eut une scene horrible. Le bourreau, 1'huissier, les sergents, se crurent a leur dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces malheureuses de retracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le poignard a la gorge ; elles faillirent perir sous les ongles de leurs compagnes furieuses. La justice s'en tira pourtant a son honneur. Et alors les commissaires passerent au plus difficile, au jugement de huit pretres qu'ils avaient en main. Les revelations des filles avaient mis ceux-cia jour. Lancre parle de leurs moeurs comme un homme qui sait tout d' original. II leur reproche non-seule- ment leurs galants exercices aux nuits du sabbat, mais surtout leurs sacristines, benedictes ou mar- guillieres. II repete meme des contes : que les 224 LES SORCIERES BASQUES. 1609, prelres ont envoye les maris a Terre-Neuve, et rapporte du Japon les diables qui leur livrent les femmes. Le clerge etait fort emu. L'eveque de Bayonne aurait voulu resister. Ne 1'osant, il s'absenla, el designa son vicaire general pour assister au juge- ment. Heureusement le Diable secourut les accuses mieux que I'evSque. Comme il ouvre toutes les por- tes, il se trouva, un matin, que cinq des huit echap- perent. Les commissaires, sans perdre de temps, brulerent les trois qui restaient. Cela vers aout 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient a Logrofio leur proces n'arriverent a l'auto-da-fe qu'au 8 novembre 1610. Us avaient eu bien plus d'embarras que les ndtres, vu le nombre immense, 6pouvantable, des accuses. Comment bruler tout un peuple? Ils consultererit le pape et les plus grands docteurs d'Espagne. La reculade fut decidee. II fut entendu qu'on ne brulerait que les obstines, ceux qui persisteraient a nier, et que ceux qui avoueraient seraient relaches. C'est la me- thode qui deja sauvait tous les pr6tres dans les LES SORCIERES BASQUES. 1609. i>25 proces de libertinage. On se contenlait de lour aveu, ct d'une petite penitence. (V. Llorente.) L'inquisition, exterminatrice pour les hereti- ques, cruelle pour les Maures et les Juifs, Fetait bien moins pour les sorciers. Ceux-ci, bergers en grand nombre, n'etaient nullement en lutte avec 1'Eglise. Les jouissances fort basses, parfois bes- tiales, des gardeurs de chevres, inquietaient peu les ennemis de la libert de penser. Le livre de Lancre a ete ecrit surtout en vue de montrer combien la justice de France, laique et parlementaire, est meilleure que la justice de pre"- tres. II est ecrit legerement et au courant de la plume, fort gai. On y sent la joie d'un homme qui s'est tire a son honneur d'un grand danger. Joie gasconne et vaniteuse. II raconte orgueilleusement qu'au sabbat qui suivit la premiere execution des sorcieres, leurs enfants vinrent en faire des plain- tes a Satan. II repondit que leurs meres n'etaient pas brulees, mais vivantes, heureuses. Du fond de la nuee, les enfants crurent en effet entendre les \oix des meres, qui se disaient en pleine beatitude. Cependant Satan avait peur. II s'absenta quatre 226 LES SORCIERES BASQUES. 1609. sabbats, se substituant un diablotin de nulle im- portance. II ne reparut qu'au 22 juillet. Lorsque les sorciers lui demanderent la cause de son ab- sence, il dit : J'ai ete plaider votre cause contre Janicot (Petit-Jean, il nomme ainsi Jesus). J'ai ga- gne Faffaire. Et celles qui sont encore en prison ne seront pas brulees. Le grand menteur fut dementi. Et le magistral vainqueur assure qu'a la derniere qu'on brula on vit une nuee de crapauds sortir de sa tete. Le peu- ple se rua sur eux a coups de pierres, si bien qu'elle fut plus lapidee que brulee. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas a bout d'un crapaud noir, qui echappa aux flammes, aux batons, aux pierres, et se sauva, comme un demon qu'il etait, en lieu ou on ne sut jamais le trouver. SATAN SE FAIT ECCLESIASTIQUE 1(i10. Quelle que soil Tapparence de fanatisme satani- que que garden! encore les sorcieres, il ressort du recit de Lancre et autres du dix-septieme siecle que le sabbat alors est surtout une affaire d'argent. Elles levent des contributions presque forcees, font payer un droit de presence, tirent une amende des absents. A Bruxelles et en Picardie, elles payent, sur un tarif fixe, celui qui amene un membre nou- veau a la confrerie. Aux pays basques, nul mystere. 11 y a des assem- blees de douze mille ames, et de personnes de tou- tes classes, riches et pauvres, pr&res, genlilshom- mes. Satan, lui-meme gentilhomme, par-dessus ses trois comes, porte un chapeau, comme un Mon- sieur. II a trouve trop dur son vieux siege, la pierre 228 SATAN druidique; il s'est donne un bon fauteuil dore. Est- ce a dire qu'il vieillit? Plus ingambe que dans sa jetmesse, il fait I'espiegle, cabriole, saute du fond d'une grande cruche ; il ofticie les pieds en 1'air, la tele enbas. II veut que tout se passe tres-honorablement, et fait des frais de mise en scene. Outre les flammes ordinaires, jaunes, rouges, bleues, qui amusentla vue, montrent, cachent de fuyantes ombres, il de- lecte 1'oreille d'une etrange musique, surtout de certaines clochettes qui chatouillent les nerfs, a la maniere des vibrations penetrantes de 1'har- monie. Pour comble de magnificence, Satan fait ap- porter de la vaisselle d'argent. II n'est pas jusqu'a ses crapauds qui n'affectent des preventions; ils de- viennent elegants, et, comme de petits seigneurs, vont habilles de velours vert. L'aspect, en general, est d'un grand champ de foire, d'un vaste bal masque, a deguisements fort transparents. Satan, qui sait son monde, ouvre le bal avec 1'eveque du sabbat, ou le roi et la reine. Dignites constitutes pour flatter les gros person- nages, riches ou nobles, qui honorent Tassemblee de leur presence. Ce n'est plus la la sombre f6te de revoke, sinistre orgie des serfs, des Jacques, communiant la nuit dans 1'amour, et le jour dans la mort. La violente SE FAIT ECCLESIASTIQUE. 1010. -22 Dominicain flamand qu'il avail, le docteur Dompl, qui venait do Louvain, qui avait deja exorcise, elail ferre en ces sottises. Ce que le Flamand d'ailleurs avail a faire de mieux, c' elail de ne rien faire. On lui donnail en Louise un auxiliaire lerrible, trois fois plus zele que 1'Inquisilion, d'une inexliriguible fureur, d'une brulanle eloquence, bizarre, baroque parfois, mais a faire fremir, une vraie torche infemale. La chose fut reduile a un duel enlre les deux diables, enlre Louise el Madeleine, par-devant le peuple. Des simples qui venaienl la au pelerinage de la Sainle-Baume, un bon orfevre par exemple el un drapier, gens de Troyes en Champagne, etaient ra- vis de voir le demon de Louise batlre si cruellemenl les demons el fusliger les magiciens. Us en pleu- raienl de joie, et s'en allaienl en remercianlDieu. Speclacle bien lerrible cependanl (meme dans la lourde redaction des proces-verbaux du Flamand) de voir ce combal inegal; celle fille, plus a* gee el si forle, robusle Provencal e, vraie race des cailloux de la Crau, chaque jour lapider, assommer, ecraser celle viclime, jeune el presque enfanl, deja suppli- cieepar son mal, perdue d'amour el de honte, dans les crises de 1'epilepsie... Le volume du Flamand, avcc 1'addilion de Mi- 246 GAUFFRIDI. 1610. chaelis, en tout quatre cents pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces que cette fille vomit cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle pr6chait sur toutes choses, surles sacrements, sur la vue prochaine de 1' Antichrist, sur la fragilite des femmes, etc., etc. De la, au nom de ses Dia- bles, elle revenaita la fureur, et deux fois par jour reprenait 1' execution de la petite, sans respirer, sans suspendre une minute 1'affreux torrent, a moins que 1'autre, eperdue, un pied en enfer, dit-elleelle-mme ? ne tombat en convulsion, et ne frappat les dalles de ses genoux, de son corps, de sa tete evanouie. Louise est bien au quart folle, il faut Favouer; nulle fourberie n'eut suffi a tenir cette longue ga- geure. Mais sa jalousie lui donne, sur chaque en- droit ou elle peut crever le coeur a la patiente et y faire entrer Paiguille, une horrible lucidile. C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possedee du Diable, communie tant qu'elle veut, Elle gourmande les personnes de la plus haute au- torit6. La venerable Catherine de France, la pre- miere des Urselines, vient voir cette merveille, Tin- terroge, et tout d'abord la surprend en flagrant delit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente, en est quitte pour dire, au nom de son Diable : Le Dia- ble est le pere du mensonge. >4 GAUPFRIDI. 1010. 547 Un minime, homme de sens, qui est la, releve ce mot, et lui dit: Alors tu mens. Et aux exor- cistes : Que ne faites-vous taire cette femme? II leur cite I'liistoire d'une Marthe, une fausse posse- dee de Paris. Pour reponse, on la fait commu- nier deyant lui. Le Diable communiant, le Diable recevaht le corps de Dieu!...Lepauvre homme est stupefait... II s'humilie devant 1'Inquisition. II a trop forte partie, ne dit plus un mot. Un des moyens de Louise, c'est de terrifier 1'as- sistance, disant : Je \ois des magiciens... Cha- cun tremble pour soi-meme. Victorieuse, de la Sainle-Baume, elle frappe jus- qu'a Marseille. Son exorciste flamand, reduit a 1'6- trange r61e de secretaire et confident du Diable, ecrit sous sa dictee cinq lettres : Aux Capucins de Marseille pour qails somment Gauffridi de se convertir; aux memes Capucins pourqu'ilsarretentGauffridi,le garrottent avec une etole et le tiennent prisonnier dans telle maison qu'elle indique; plusieurs lettres aux moderns, a Catherine de France, aux Pr6tres de la Doctrine, qui eux-m^mes se declaraient contre elle. Enfin, cette femme effrenee, debordee, insulte sa propre superieure : Vous m'avez dit au depart d'etre humble et obeissante... Je vous rends votre con- seil. '248 GAUFFRIDI. 1610. Verrine, le Diable de Louise, demon de 1'air et du vent, lui soufflait des paroles folles, legeres et d'orgueil insense, blessant amis et ennemis, 1'In- quisition meme. Un jour elle se mit a rire de Mi- chaelis, qui se morfondait a Aix a precher dans le desert tandis que tout le monde venait 1'ecouter a la Sainte-Baume. Tu preches, 6 MichaelisI tu dis vrai, mais avances pen... Et Louise, sans etudier, a atteint, compris le sommaire de la perfection. Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir brise Madeleine. Un mot y avait fait plus que cent ser- mons. Mot barbare : Tu seras brulee ! (1 7 decem- bre). La petite fille, eperdue, dit des lors tout ce qu'elle voulait et la soutint bassement. Elles'humilia devant tous, demanda pardon a sa mere, a son superieur Romillion, a Fassistance, a Louise. Si nous en croyons celle-ci, la peureuse la prit a part, la pria d'avoir pitie d'elle, de ne pas trop la chatier. L'autre, tendre comme un roc, clemente comme un ecueil, senlit qu'elle etait a elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit, Fenveloppa, I'elour- dit et lui ota le peu qui lui restait d'ame. Second ensorcellement, mais a i'envers de Gauffridi, une possession par la terreur. La creature aneantie marchant sous la verge et le fouet, on la poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur GAUFFRIDI. 1610. '240 d'accuser, d'assassiner celui qu'elle aimait encore. Si Madeleine avail resiste, Gauffridi cut echappe. Tout le monde etait centre Louise. Michaelis mtae, a Aix, eclipse par elle dans ses predications, traile d'elle si legerement, eut tout arrete plut6t que d'en laisser 1'honneur a cette fille. Marseille defendait Gauffridi, etant effrayee de voir 1'inquisilion d' Avignon pousser jusqu'a elle, et chez elle prendre unMarseiltais. L'eveque surtout et le chapitre defendaient leur pretre. Us soutenaient qu'il n'y avail rien en tout cola qu'une jalousie de confesseurs, la haine ordi- naire des moines centre les pretres seculiers. Les Doctrinaires auraient voulu tout fmir. Us etaient desoles du bruit. Plusieurs en eurent tant de chagrin, qu'ils etaient pres de tout laisser et de (fitter leur maison. Les dames etaienl indign6es, surlout madame Li- bertal, la dame du chef des royalistes, qui avail rendu Marseille au roi. Toutes pleuraient pour Gauffridi et disaient que le demon seul pouvait at- taquer cet agneau de Dieu. Les Capucins, a qui Louise si imperieusement or- donnail de le prendre au corps, 6taient (commetous les ordres de Saint-Francois) ennemis des Domini- cains. Us furent jaloux du relief que ceux-ci tiraient 250 GAUFFRIDI. 1610. de leur possedee. La vie erranted'ailleurs qnimet- tait les Capucins en rapport continuel avec les fem- mes leur faisait souvent des affaires de moeurs. Us n'aimaient pas qu'on se mil a regarder de si pres la vie des ecclesiastiques. Us prirent parti pour Gauf- fridi. Les possedes n'etaient pas chose si rare qu'on ne put s'en procurer; ils en eurent im a point nom- me. Son Diable, sous I'influence du cordon de saint Francois, dit toutle contraire du Diable de Saint- Dominique, il dit, et ils ecrivirent en son nom : Que Gauffridi n'etait riullement magicien, qu'on ne pouvait 1'arreter. On ne s'attendait pas a cela, a la Sainte-Baume. Louise parut interdite. Elletrouva a dire seulement qu'apparemment les Capucins n'avaient pas fait ju- rer a leur Diable de dire vrai. Pauvre reponse, qui fut pourtant appuyee par la tremblante Made- leine. ^ Celle-ci, comme un chien battu et qui craint de Fetre encore, etait capable de tout, meme de mordre et de dechirer. C'est par elle qu'en cette crise Louise horriblement mordit. Elle-meme dit seulement que 1'eveque, sans le savoir, offensait Dieu. Elle cria centre les sorciers de Marseille, sansnommer personne. Mais le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine, line femme qui depuis deux ans avait perdu son enfant GAUFFRIDI. 1610. 251 fut designee par celle-ci comme Payant Strangle. La femme, craignant les tortures, s'enfuit ou se tint cachee. Son mari, son pere, en larmes, vinrent a la Sainte-Baume, sans doute pour flechir les inquisi- teurs. Mais Madeleine n'eut jamais ose sededire; elle repetal'accusation. Qui etait en surete? Personne. Du moment que le Diable etait pris pour vengeur de Dieu, du mo- ment qu'on ecrivait sous sa dictee les noms de ceux qui pouvaient passer paries flammes, chacun eut de nuit et de jour le cauchemar affreux du bucher. Marseille, contre une telle audace de 1'Inquisi- tion papale, eut du s'appuyer du Parlement d'Aix. Malheureusement elle savait qu'elle n'etait pas ai- mee a Aix. Celle-ci, la petite ville officielle de ma- gistrature et de noblesse, a toujours ete jalouse de Fopulente splendeur de Marseille, cette reine du Midi. Ce fut tout au contraire 1'adversaire de Mar- seille, 1'inquisiteur papal, qui, pourprevenir Tap- pel de Gauffridi au Parlement, y eut recours le pre- mier. C'etait un corps tres-fanatique dont les grosses t6tes etaient des nobles enrichis dans 1'autre siecle au massacre des Vaudois. Comme juges lai'ques, d'ailleurs, ils furent ravis de \oir un inquisiteur du pape creer un tel precedent, avouer que, dans 1'af- faire d'un pretre, dans une affaire de sortilege, 1'In- quisition ne pouvait proceder que pour I'instruc- 252 GAUFFRIDI. 1610. tion preparatoire. C'etait comme une demission que donnaientlesinquisiteurs detoutesleursvieilles pre- lentions. Un cote flatteur aussi ou mordirent ceux - d'Aix, comme avaient fait ceux de Bordeaux, c'etait qu'eux laiques, ils fussent eriges par 1'Eglise elle- meme en censeurs et reformateurs des moaurs ec- clesiastiques. Dans cette affaire, ou tout devait etre etrange et miraculeux, ce ne fut pas la moindre merveille de voir un demon si furieux devenir tout a coup flat- teur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise charma les gens du roi par un eloge du feu roi. Henri IV (qui 1'aurait cru?) fut canonise par le Diable. Un matin, sans a-propos, il eclata en eloges de ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel. Untel accord des deux anciens ennemis, le Par- lement et requisition, celle-ci desormais sure du bras seculier, des soldals et du bourreau, une com- mission parlementaire envoyee a la Sainte-Baume pour examiner les possedees, ecouter leurs deposi- tions, leurs accusations, et dresser des listes, c'e- tait chose vraiment effrayante. Louise, sans me- nagement, designa [les Capucins , defenseurs de Gauffridi, et annonc.a qu'ils seraient punis tem- norellement dans leur corps et dans leur chair. Les pauvres Peres furent brises. Leur Diable rie GAUFFRID1. 1810, 253 soufila plus mot. Us allerent trouver I'6v6que, etlui dire qu'en effet on ne pouvait guere refuser de re- presenter Gauffridi a la Sainte-Baume, et de faire acte d'obeissance; mais qu'apres cela I'ev6que et le chapitre le reclameraient, le replaceraient sous la protection de la justice episcopate. On avait calcule aussi sans doute que la vue de cet homme aime allait fort troubler les deux filles, que la terrible Louise elle-meme serait ebranlee des reclamations de son coeur. Ce coeur, en effet, s'eveilla a Vapproche du cou- pable; la furieuse semble avoir eu un moment d'attendrissement. Je ne connais rien de plus bru- lant que sa priere pour que Dieu sauve celui qu'elle a pousse a la mort: Grand Dieu, je vous offre tous les sacrifices qui ont ete offerts depuis 1'origine du monde et le seront jusqu'a la fin... le tout pour Louis!... Je vous offre tous les pleurs des saints, toutes les extases des anges... le tout pour Louis! Je voudrais qu'il y eut plus d'ames encore pour que 1'oblation fut plus grande... le tout pour Louis! Pater de coelis Deus, miserere Ludovici! Fili re- demptor mundi Deus, miserere Ludovici!... etc. Yaine pitie! funeste d'ailleurs!... Ce qu'elle eut voulu, c'etait que 1'accuse ne s'endurcit pas, qu'il s'avouat coupable. Auquel cas il etait sur d'etre brule, dans notre jurisprudence. 15 254 GAUFFRIDI. 1610. Elle-m6me, du reste, etait finie, elle ne pouvait plus rien. L'inquisiteur Michaelis, humilie de n'a- voir vaincu que par elle, irrite centre son exorciste flamand, qui s'etait tellement subordonne a elle et avail laisse voir a tons les secrets ressorts de la tragedie, Michaelis venait justement pour briser Louise, sauver Madeleine et la lui substituer, s'il se pouvait, dans ce drame populaire. Ceci n' etait pas maladroit et temoigne d'une certaine entente de la scene. L'hiver et TAdvent avaient ete remplis par la terrible sibylle, la bacchante furieuse. Dans une sai- son plus douce, dans un printernps de Provence, au Careme, aurait figure un personnage plus touchant, un demon tout feminin dans une enfant malade et dans une blonde timide. La petite demoiselle ap- partenant a une famille distinguee, la noblesse s'y interessait, et le Parlement de Provence. Michaelis, loin d'ecouter son Flamand, rhomme de Louise, lorsqu'il voulut entrer au petit conseil des parlementaires, lui fermalaporte. Un Capucin, venu aussi, au premier mot de Louise, cria : Si- lence, Diable maudit ! Gauffridi cependant etait arrive a la Sainte-Bau- me,ou il faisait triste figure. Homme d'esprit, mais faible et coupable, il ne pressentait que trop la fin d'une pareille tragedie populaire, et, dans sa cruelle catastrophe, il se voyait abandonne, trahi de Ten- GAIIFFRIDI. 1610. 255 fant qu'il aimait. II s'abandonna Iui-m6me, et,quand on le mil en face de Louise, elle apparut comme uri juge, un de ces vieux juges d'Eglise, cruels et sub- tils scolastiques. Elle lui posa les questions de doc- trine, et a tout il repondait oui, lui accordant meme les choses les plus contestables, par exemple, que le Diable peut Stre cru en justice sur sa parole et son serment. Cela ne dura que huit jours (du l er au 8 Janvier), Le clerge de Marseille le reclama. Ses amis, lesCa- pucins, dirent avoir visite sa chambre et n'avoir rien trouve de magique. Quatre chanoines de Mar- seille vinrent d'autorite le prendre et le ramenerent chez lui. Gauffridi etait bien bas.Mais ses adversaires n'e- laient pas bien haut. M6me les deux inquisiteurs, Michaelis et .le Flamand, etaient honteusement en discorde. La parlialite du second pour Louise, du premier pour Madeleine, depassa les paroles meme, et Ton en vint aux voies de fait. Ce chaos d'accusa- tioris, de sermons, de revelations, que le Diable avait dictees par la bouche de Louise, le Flamand, qui 1'avait ecrit, soulenait que tout cela etait parole de Dieu, et craignait qu'on n'y touchat. II avouait une grande defiance de son chef Michaelis, craignant que, dans Finteret de Madeleine, il n'alterat ces pa- piers de manierea perdre Louise. II les defendit tant 350 GAUFFKIDI, 1610. qu'ii put, s'enferma dans sa chambre, et soulint un siege. Michaelis, qui avail les parlementaires pour lui, ne put prendre le manuscrit qu'au nom du roi et en enfongant la porte. Louise, qui n'avait peur de rien, voulait au roi opposer lepape. Le Flamand porta appel centre son chef Michaelis a Avignon, au legat. Mais laprudente cour papale fut effrayee du scandale de voir un in- quisitenr accuser un inquisiteur. Elle n'appuya pas le Flamand, qui n'eut plus qu'a se soumettre. Mi- chaelis, pour le faire taire, lui restitua les pa- piers. Ceux de Michaelis, qui Torment un second proces- verbal assezplat et nullement comparable a 1'autre, ne sont remplis que de Madeleine. On lui fait de la musique pour essayer de la calmer. On note tres- soigneusement si elle mange ou ne mange pas. On s'occupe trop d'elle en verite, et souvent de fagon peu edifiante. On lui adresse des questions etranges sur le magicien, sur les places de son corps qui pouvaient avoir la marque du Diable. Elle-meme fut examinee. Quoiqu'elle dut 1'etre a Aix par les medecins et chirurgiens du Parlement (p. 70), Mi- chaelis, par exces de zele, la visita a la Sainte-Bau- me, et il specific ses observations (p. 69). Point de matrone appelee. Les juges, laiques et moines, ici reconcilies et n'ayant pas a craindre leur surveil- GAUFFRIDI. 1610. 257 lance mutuelle, se passerent apparemment ce me- prisdes formalites. Us avaient un juge en Louise. Cette fille bardie stigmatisa ces indecences au fer chaud: Ceux qu'engloutit le Deluge n'avaient pas tant fait que ceux-ci!... Sodome, rien de pareil n'ajamais ete dit de toil... Elle dit aussi : Madeleine est livree a 1'impu- rete! C'etait, en effet, le plus triste. La pauvre iblle, par une joie aveugle de vivre, de n'etre pas brulee, ou par un sentiment confus que c'etait elle maintenant qui avail action sur les juges, chanta, dansa par moments avec une liberte honteuse, im- pudique et provocante. Le pretre de la Doctrine, le vieux Romillion, en rougit pour son Ursuline. Choque de voir ces hommes admirer ses longs che- veux, il dit qu'il fallait les couper, lui 6ter cette va- nite. Elle etait obeissante et douce dans ses bons mo- ments. Et on aurait bien voulu enfaire une Louise. Mais ses Diables etaient vaniteux, amoureux, non eloquents etfurieux, comme ceux deTautre. Quand on voulut les faire pr6cher, ils ne dirent que des pauvretes. Michaelis fut oblige de jouerla piece tout seul. Comme inquisiteur en chef, tenant a depasser de loin son subordonne Flamand, il assura avoir deja tire de ce petit corps une armee de six mille 258 GAUFFRIDI. 1610. six cent soixante diables; il n'en restait qu'une centaine. Pour mieux convaincre le public, il lui fit rejeter le charme ou sortilege qu'elle avait avale, disait-il, et le lui lira de la bouche dans une matiere gluante. Qui eut refuse de se rendre a cela? L'as- sistance demeura stupefaite et convaincue. Madeleine etait en bonne voie de salut. [/obstacle etait elle-meme. Elle disait a chaque instant des choses imprudentes qui pouvaient irriter la jalousie de ses juges et leur faire perdre patience. Elle avouait que tout objet lui represent ait Gauffridi, qu'elle le voyait toujours. Elle ne cachait pas ses songes erotiques. Cette nuit, disait-elle, j'etais au sabbat.Les magiciens adoraient ma statue toute do- ree. Chacun d'eux, pour Phono rer, lui offrait du sang, qu'ils tiraient de leurs mains avec des lan- cettes. Luiy il etait la, a genoux, la corde au cou, me priant de revenir a lui et de ne pas le trahir... Je resistais... Alors il dit : Y a-t-il quelqu'un ici qui veuille mourir pour elle? Moi, dit un jeune homme, et le magicien 1'immola. Dans un autre moment, elle le voyait qui lui de- mandait seulement un seul de ses beaux cheveux blonds. Et, commeje refusals, il dit: La moitie au moins d'un cheveu. Elle assurait cependant qu'elle resistait toujours. Mais un jour, la porte se trouvant ouverte, voila GAUFFRIDI. 1610 250 notre convertie qui courait a toutes jambes pour rejoindre Gauffridi. On la reprit, au moins le corps. Mais 1'ame? Mi- chaelis ne savait comment la reprendre. II avisa heureusemerit son anneau magique. II le lira, le coupa, le detruisit, le brula. Supposant aussi que 1'obstination de cette personne si douce venait des sorciers invisibles qui s'introduisaientdans la cham- bre, il y mil un homme d'armes, bien solide, avec une epee, qui frappait de tous les c6t6s, et taillait les invisibles en pieces. Mais la meilleure medecine pour convertir Made- leine, c'etait la mort de Gauffridi. Le 5 fevrier,l'in- quisiteur alia precher le Care"me a Aix, vit les juges et les anima. Le Parlement, docile a son impulsion, envoya prendre a Marseille 1' imprudent, qui, se voyant si bien appuy6 de I'ev6que, du chapitre, des Capucins, de tout le monde, avait cru qu'on n'ose- rait. Madeleine d'un cote, Gauffridi de Tautre, arrive - rent a Aix. Elle etait si agitee, qu'on fut contrainl de la Her. Son trouble etait epouvantable, et Ton n'etait plus sur de rien. On avisa un moyen bien hardi avec cette enfant si malade, une de ces peurs qui jettent une femme dans les convulsions et par- fois donnent la mort. Un vicaire general de 1'arche- v6che dit qu'il y avait en ce palais un noir et etroit 260 GAUFFRIDT. 1610. charnier, ce qu'on appelle en Espagne un pourris- soir (comme on en voit a FEscurial). Anciennement on y avail mis se consommer d'anciens ossements de morts inconnus. Dans cet antre sepulcral, on introduisit la fille tremblante. On 1'exorcisa en lui appliquant au visage ces froids ossements. Elle ne mourut pas d'horreur, mais elle fut des lors a dis- cretion, et Ton cut ce qu'on voulait, la mort de la conscience, 1' extermination de ce qui restait de sens moral et de volonte. Elle devint un instrument souple, a faire tout ce qu'on voulait, flatteuse, cherchant a deviner ce qui plairaita ses maitres. Onluimontra des huguenots, et elle les injuria. On la mit devant Gauffridi, et elle lui dit par cceur les griefs d'accusation, mieux quen'eussent fait les gensduroi. Celanel'emp6chait pas de japper en furieuse quand on la rnenait a 1'e- glise, d'ameuter le peuple centre Gauffridi en fai- sant blasphemer son Diable au nom du magicien. Belzebub disait par sa bouche: Je renonce a Dieu, au nom de Gauffridi, je renonce a Dieu, etc. Et au moment de Televation : Retombe sur moi le sang du Juste, de la part de Gauffridi ! Horrible communaute. Ce Diable a deux damnait 1'un par les paroles de 1'autre; tout ce qu'il disait par Madeleine, on 1'imputait a Gauffridi. Et la foule epouvantee avait hAte de voir bruler le blasphema- GAUFFRIDI. 1610. 2bl teiir muet dont 1'impiete rugissait par la voix de cette fille. Les exorcistes lui firent cette cruelle question, a laquelle ils eussent eux-memes pu repondre bien mieux qu'elle: Pourquoi, Belzebub, parles-tu si mal de ton grand ami? Elle repondit ces mots affreux : S'il y a des traitres entre les hommes, pourquoi pas entre les demons? Quand je me sens avec Gauffridi, je suis a lui pour faire tout ce qu'il voudra. Et quand vous rne contraignez, je le trahis et m'en moque. Elle ne soutint pas pourtant cette execrable risee. Quoique le demon de la peuret de la servilite sem- blat T avoir toute envahie, il y eut place encore pour le desespoir. Elle ne pouvait plus prendre le moin- dre aliment. Et ces gens qui depuis cinq mois 1'ex- terminaient d'exorcismes et pretendaient 1'avoir allegee de six mille ou sept mille diables, sont obliges de convenir qu'elle ne voulait plus que mourir et cherchait avidement tous les moyens de suicide. Le courage seul lui manquait. Une fois, elle se piqua avec une lancette, mais n'eut pas la force d'appuyer. Une fois, elle saisit un couteau, et, quand on le lui 6ta, elle tacha de s'etrangler. Elle s'enfongait des aiguilles, enfm essaya follement de se faire entrer dans la tSte une longue epingle par 1'oreille. 15. i!02 GAUFFRIDI. 1610. QuedevenaitGauffridi?L'inquisiteur, si long sur les deux filles, n'en dit presque rien. II passe comme sur le feu. Lepeu qu'il dit est bien etrange. II conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des ai- guilles on cherchait sur tout son corps la place in- sensible qui devait etre la marque du Diable. Quand on lui 6ta le bandeau, il apprit avec etonnement et horreur que, par trois fois, on avait enfonce 1'ai- guille sans qu'il la sentit; done il etait trois fois marque du signe d'Enfer. Et Tinquisiteur ajouta : Si nous etions en Avignon, cet homme seraitbru!6 demain. II se sentit perdu, et ne se defendit plus. II re- garda seulement si quelques ennemis des Domini- cains ne pourraient lui sauver la vie. II dit vouloir se confesser aux Oratoriens. Mais ce nouvel ordre, qu'on aurait pu appeler le juste-milieu du catholi- cisme, etait trop froid et trop sage pour prendre en main une telle affaire, si avancee d'ailleurs et de- sesperee. Alors il se retourna vers les moines Mendiants, se confessa aux Capucins, avoua tout et plus que la verite, pour acheter la vie par la honte. En Espa- gne, il aurait ete relaxe certainement, sauf une penitence dans quelque couvent. Mais nos parle- ments eiait plus severes; ils tenaient a constater la purete superieure de la juridiction lai'que. Les Ca- GAUFFRIDI. 1610. 263 pucins, eux-m6mes peu rassures sur 1'article des mceurs, n'elaient pas gens a atlirer la foudre sur eux. Us enveloppaient GaufFridi, le gardaient, le consolaient jour et nuit, mais seulement pour qu'il s'avouat magicien, et que, la magie restantle grand chef d'accusaiion, on put laisser au second plan la seduction d'un directeur, qui compromettait le clerge. Done ses amis, les Capucins, par obsession, ca- resses et tendresses, tirent de lui Taveu mortel, qui, disaient-ils, sauvait son ame, mais qui bien certainement livrait son corps au bucher. L'homme etant perdu, fmi, on en finit avec les filles,qu'on ne devaitpasbruler. Ce fut une facetie. Dans une grande assemblee du clerge et du Parle- ment, on fit venir Madeleine, et, parlant a elle, on somma son Diable, Belzebub, de vider les lieux, si- non de donner ses oppositions. II n'eut garde de le faire, et partit honteusement. Puis on fit venir Louise, avec son Diable Verrine. Mais avant de chasser uri esprit si ami de 1'Eglise, lesmoines regalerentlesparlementaires, novices en ces choses, du savoir-faire de ce Diable, en lui fai- sant executer une curieuse pantomime. ((Comment font les Seraphins, les Cherubins, les Trones, devant Dieu? Chose difficile, dit Louise, ils n'ont pas de corps. Mais, comme on r6peta Fordre, elle fit ef- 20 GAUFFRIDI. 1610. tort pour obeir, imitant le ^ 7 ol des uns, le brulant desir des autres, et enfin 1' adoration, en se cour- bant devant les juges, prosternee et la tete en bas. On vit cette fameuse Louise, si fiere et si indomptee, s'humilier, baiser le pave, et, les bras etendus, s'y appliquer de tout son long. Singuliere exhibition, frivole, indecente, par la- quelle on lui fit expier son terrible succes popu- laire. Elle gagna encore 1'assemblee par un cruel coup de poignard qu'elle frappa sur Gauffridi, qui etait la garrotte: Maintenant, lui dit-on, ou est Belzebub, le Diable sorti de Madeleine? Je le vois distinctement a Foreille de Gauffridi. Est-ce assez de honte et d'horreurs? Resterait a savoir ce que cet infortune dita la question. On lui donna Tordinaire et Textraordinaire. Tout ce qu'il y dut reveler eclairerait sans nul doute la curieuse histoire des cou vents de femmes. Les parlemen- taires recueillaient avidement ces choses-la,comme armes qui pouvaient ser\ir, mais ils les tenaient sous le secret de la cour. L'inquisiteur Michaelis, fort attaqu6 dans le pu- blic pour tant d'animosite qui ressemblait fort a la jalousie, fut appele par son ordre, qui s'assemblait a Paris, et ne vit pas le supplice de Gauffridi, brule vifa Aix quatre jours apres (30 avrillGll). La reputation des Dominicains, entamee par ce GAUFFRIDI. 1610. i55 proems, ne fut pas fort relev6e par une autre affaire de possession qu'ils arrangerent a Beauvais (novem- bre) de maniere a se donner tous les honneurs de la guerre, et qu'ils imprimerenl a Paris. Comme on avail reproche surtout au Diable de Louise de ne pas parler latin, la nouvelle possedee, Denise La- caille, en jargonnait quelques mots. Us en iirent grand bruit, la montrerent souvent en procession, la promenerent m6me de Beauvais a Notre-Dame de Liesse. Mais Taffaire resta assez froide. Ce peleri- nage picard n'eut pas 1'effet dramatique, les ter- reurs de la Sainte-Baume. Cette Lacaille, avec son lalin, n'eut pas la brulante eloquence de la Proven- c.ale, ni sa fougue, ni sa fureur. Le tout n'aboutit a rien qu'a amuser les huguenots. Qu'advint-il des deux rivales, de Madeleine et de Louise? La premiere, du moins son ombre, fut te- nue en terre papale, de peur qu'on ne la fit parler sur cette funebre affaire. On ne la montrait en pu- blic que comme exemple de penitence. On la menait couper avec de pauvres femmes du bois qu'on ven- dait pour aumones. Ses parents, humilies d'elle, Tavaient repudiee et abandonnee. Pour Louise, elle avail dit pendant le proces : Je ne m'en glorifierai pas.,. Le proces fini, j'en mourrai ! Mais cela n'arriva poinl. Elle ne mourut pas; elle tua encore. Le Diable meurtrier qui etait 266 GAUFFRIDI. 1610. en elle'etait plus furieux que jamais. Elle se mit a declarer aux inquisiteurs par noms, prenoms et surnoms, lous ceux qu'elle imaginait aftilies a la magie, entre autres une pauvre fille, nominee Ho- noree, aveugle des deux yeux, qui fut brulee vive. Prions Dieu, dit en finissant le P. Michae- lis, que le tout soit a sa gloire et a celle de son Eglise. VI! LES POSSMES DE LOUDUN. URBAIN GRANDIER. 1632-1634. Dans les Memoires d'Etat qu'avait ecrits le fa- meux pere Joseph, qu'on ne connait que par ex- traits, et que Ton a sans doute prudemment supprimes comme trop instructifs, ce bon pere expliquait qu'en 1633 il a\ait eu le bonheur de decouvrir une heresie, une heresie immense, ou trempaient un nombre infini de confesseurs et de directeurs. Les capucins, legion admirable des gardiens de 1'Eglise, bons chiens du saint troupeau, avaient flaire, surpris non pas dans les deserts, mais en pleine France, au centre, a Chartres, en Picardie, partout, un terrible gibier, les alumbrados de TEs- pagne (illumines ou quietistes), qui, trop perscu- '268 LES POSSEDEES DE LOUDUN. tes la-bas, s'etaient refugies chez nous, et qui, dans le monde des femmes, surtout dans les couvenls, glissaient le doux poison qu'on appela plus tard du nom de Molinos. La merveille, c'etait qu'on n'eut pas su plus t6t la chose. Elle ne pouvait guere tre cachee, etant si etendue. Les capucins juraient qu'en la Picardie seule (pays ou les filles sont faibles et le sang plus chaud qu'au Midi) cette folie de 1' amour mystique avail soixante mille professeurs. Tout le clerge en etait-il? tous les confesseurs, directeurs ? II fautsans doute entendre qu'aux directeurs officiels nombre de laiques s'adjoignirent, brulant du meme zele pour le salut des ames feminines. Un de ceux-ci qui eclata plus tard avec talent, audace, est 1'auteur des Delices spirituelles, Desmarets de Saint-Sorlin. On ne peut comprendre la toute-puissance du di- recteur sur les religieuses, cent ibis plus maitre alors qu'il ne le fut dans les temps anterieurs si Ton ne se rappelle les circonstances nouvelles. La reforme du concile de Trente pour la cloture des monasteres, fort peu suivie sous Henri IV, ou les religieuses recevaient le beau monde. donnaient URBA1N GRANDIER. 1633-1654. 269 des bals, dansaient, etc., cette reforme commence serieusement sous Louis XIII. Le cardinal de la Ro- chefoucauld, ou plutot les jesuiles qui le menaient, exigerent une grande decence exterieure. Est-ce a dire que Ton n'entrat plus aux couvents? Un seul homme y entrait chaque jour, et non-seulement dans la maison, mais a volonte dans chaque cellule (on le voit dans plusieurs affaires, surtout par David a Louviers). Cette reforme, cette cloture, ferma la porte au monde, aux rivaux incommodes, donna le tete-a-tete au directeur, et I'influence unique. Qu'en resulterait-il ? Les speculatifs en feront un probleme, non les hommes pratiques, non les me- decins. Des le seizieme siecle, le medecin Wyer nous I'explique par des histoires fort claires. II cite dans son livre IV nombre de religieuses qui devin- rent furieuses d'amour. Et, dans son livre III, il parle d'un pretre espagnol estime qui, a Rome, entre par hasard dans un couvent de nonnes, en sortit fou, disant qu'epouses de Jesus, elles etaient les siennes, celles du pretre, vicaire de Jesus. II faisait dire des messes pour que Dieu lui donnat la grace d'epouser bientot ce couvent 1 . Si cette visile passagere cut cet effet, on peut ! \Vyer, liv. Ill, cli. v. 270 LES POSSfeDEES DE LOUDUN. comprendre quel dut etre P6tat du directeur des monasteres de femmes quand il fut seul chez elles, et profita de la cloture, put passer le jour avec elles, recevoir a chaque heure la dangereuse confi- dence de leurs langueurs, de leurs faiblesses. Les sens ne sont pas tout dans 1'etat de ces lilies. II faut compter surtout 1'ennui, le besoin absolu de varier 1'existence, de sortir d'une vie monotone par quelque ecart ou quelque r6ve. Que de choses nou- velles a cette epoque ! Les voyages, les Indes, la de- couverte de la terre ! Timprimerie ! les romans sur- tout ! . . . Quand tout cela roule au dehors, agite les esprits, comment croire qu'on supportera la pe- sante uniformite de la vie monastique, 1'ennui des longs offices, sans assaisonnement que de quelque sermon nasillard? Les laiques meme, au milieu de tant de distrac- tions, veulent, exigent de leurs confesseurs la va- riete du plaisir, Tabsolution de Tinconstance. Lepretre est entraine, force de proche en proche. Une litterature immense, variee, erudite, sefaitde la casuistique, de Fart de tout permettre. Littera- URBAIN GRANDIER. 1633-1634. 271 ture tr6s-progressive, ou Findulgence de la veille paraitrait severite le lendemain. La casuistique fut pour le monde, la mystique pour les cou vents. L'aneantissement de la personne et la mort dela volonte, c'estle grand principe mystique. Desmarets nous en donne tres-bien la vraie portee morale. Les devoues, dit-il, immoles en eux et aneantis, n'existent plus qu'en Dieu. Des lors Us ne peuvent mal faire. La partie superieure est tellement divine, qu'elle ne sait plus ce que faitl'autre 1 . 1 Doctrine tres-ancienne qui reparait souvent dans le moyen age. Au dix-septieme siecle, elle est commune dans les cou- vents de France et d'Espagne, nulle part plus claire et plus naive que dans les lecons d'un ange normand a une religieuse (affaire de Louviers). L'ange enseigne a la nonne premie- rement le mepris du corps et Tindifference a la chair. Jesus l'a tellement meprisee, qu'il 1'a exposee nue a la flagellation, et laisse voir a tous... II lui enseigne Tabandon de Tame et de la volonte, la sainte, la docile, la toute passive obeis- sance. Exemple : la sainte Vierge, qui ne se detia pas de Ga- briel, mais obeit, concut. Courait-elle au risque? Non. Car un esprit ne peut causer aucune impurete. Tout au con- traire, il purifie. A Louviers, cette belle doctrine fleurit des 1623, professee par un directeur age, autorise, David. Le fond de son enseignement etait de faire mourir le peche par le peche, pour mieux rentrer en innocence. Ainsi firent nos premiers parents. Esprit de Bosroger (capucin). La Pie't.e affligec, 1645; p. 167, 171, 175, 174, 181, 189, 190, 196. 272 LES POSSEDEES DE LOUDUN. On devait croire que le zele Joseph, qui avail pousse si haul le cri d'alarme centre ces corrup- teurs, ne s'en tiendrait pas la, qu'il y aurait une grande et lumineuse enquete; que ce peuple in- nombrable, qui, dans une seule province, comptait soixante mille docteurs, serait connu, examine de pres. Mais non, ils disparaissent, et Ton n'en a pas de nouvelles. Quelques-uns, dit-on, furent em- prisonnes. Mais nul proces,un silence profond. Se- lon toute apparence, Richelieu se soucia peu d'ap- profondir la chose. Sa tendresse pour les capucins ne Taveugla pas au point de les suivre dans une af- faire qui eut mis dans leurs mains requisition sur Lous les confesseurs. En general, le moine jalousait, haissait le clerge seculier. Maitre absolu des femmes espagnoles, il etait peu goute de nos Franchises pour sa malpro- prete ; elles allaient plutot au pretre, ou au jesuile, confesseur amphibie, demi-moine et demi-mon- dain. Si Richelieu avait lache la meute des capu- cins, recollets, carmes, dominicains, etc., qui eut ete en surete dans le clerge ? Personne. Quel directeur, quel pretre, meme honnete, n'avait use et abuse du doux langage des.quietistes pres de ses penitentes? Richelieu se garda de troubler le clerge lorsque deja il preparait 1'assemblee generale ou il de- ma nda un don pour la guerre. Un proces fut per- URBAIN GRANDIER. 1633-1654. 275 mis aux moines, un seul, centre un cure, mais centre un cure magicien, ce qui permettait d'em- brouiller les choses (comme en 1' affaire de Gauf- fridi),desorte qu'aucunconfesseur, aucundirecteur, ne s'y reconnut, et que cbacun, en securite pleine, put toujours dire : Ce n'est pas moi. Grace a ces soins tout prevoyants, une certaine obscurite reste en effet sur 1'affaire de Grandier 1 . Son historien, le capucin Tranquille, prouve a mer- veille qu'il fut sorcier, bien plus un diable, et il est nomme dans le proces (comme on aurait dit d'As- taroth) Grandier des Dominations. Tout au con- traire, Menage est pres de le ranger parmi les grands hommes accuses de magie, dans les martyrs de la libre pensee. 1 VHistoire des diables de Loudun, du protestant Aubin, est un livre serieux, solide, et confirme par les Proces-verbaux ineme de Laubardemont. Celui du capucin Tranquille est une piece grotesque. La Procedure est a noire grande Bibliotheque de Paris. M. Figuier a donne de toute 1'affaire un long et ex- cellent recit (Histoire du merveilleux) . Je suis, comme on va voir, centre les bruleurs, mais nullement pour le brule. II est ridicule d'en faire un martyr, en haine de Richelieu. C'e- lait un fat, vaniteux, libertin, qui meritait, non le bucher, mais la prison perpetuelle. 274 LES POSSEDEES DE LOUDUN. Pour voir un peu plus clair, il ne faut pas pren- dre Grandier a part, mais lui garder sa place dans la trilogie diabolique du temps, dont il ne fut qu'un second acte, 1'eclairer par le premier acte qu'on a vu en Provence dans 1'affaire terrible de la Sainte- Baume ou perit Gauffridi, 1'eclairer par le troi- sieme acte, par 1'affaire de Louviers, qui copia Loudun (comme Loudun ava it copie), et qui eut a son tour un Gauffridi et un Urbain Grandier. Les trois affaires sont unes et identiques. Tou- jours le pretre libertin, toujours le moine jaloux et la nonne furieuse par qui on fait parler le Diable, et le pretre brule a la fin. Voila ce qui fait la lumiere dans ces affaires, et qui permet d'y mieux voir que dans la fange obs- cure des monasteres d'Espagne et d' Italic. Les reli- gieuses de ces pays de paresse meridionale etaient etonnamment passives, subissaient la vie de serail, et pis encore 1 . Nos Frangaises, au contraire, d'une personnalite forte, ardente, exigeante, furent terribles de jalousie et terribles de haine, vrais diables (et sans figure), partant indiscretes,' bruyantes, accusatrices. Leurs revelations furent Jtres-claires, et si claires vers la fin, que tout le monde en eut honte, et qu'en trente 1 V. Del Rio, Llorente. Ricci, elc. URBAIN GRANDIER. 1633-1634. 275 ans, en trois affaires, la chose, commencee par I'hor- reur, s'eteignit dans la platitude, sous les sifflets et le degout. Ce n'etait pas a Loudun, en plein Poitou, parmi les huguenots, sous leurs yeux et leurs railleries, dans la \ille meme ou ils tenaient leurs grands synodes nationaux, qn'on eut attendu une affaire scandaleuse pour les catholiques. Mais justement ceux-ci, dans les vieilles villes protestantes, vivaient comme en pays conquis, avec une liberte tres- grande, pensant non sans raison que des gens sou- vent massacres, tout recemment vaincus, ne di- raient mot. La Loudun catholique (magistrals, preHres, moines, un peu de noblesse et quelques artisans) vivait a part de 1'autre, en vraie colonie conquerante. La colonie se divisa, comme on pou- vait le deviner, par Topposition du pr6tre et du moine. Le moine, riombreux et altier, comme mission- naire convertisseur, tenait le haut du pave contre les protestants, et confessait les dames catholiques, lorsque, de Bordeaux, arriva un jeune cure, eleve des Jesuites, lellre et agreable, ecrivantbien et par- lant mieux. 11 eclata en chaire, et bientdt dans le 270 LES POSSfiDfeES DE LOUDUN, monde. II etait Mariceau de naissance et disputeur, mais meridional d'education, de facilite bordelaise, hableur, leger comme un Gascon. En peu de temps, il sut brouiller a fond toute la petite ville, ayant les femmes pour lui, les hommes centre (du moins presque tous). II devint magnifique, insolent et in- supportable, ne respectant plus rien. II criblait de sarcasmes les carmes, deblaterait en chaire centre les moines en general. On s'etouffait a ses sermons. Majestueux et fastueux, ce personnage apparaissait dans les rues de Loudun comme un pere de 1'E- glise, tandis que la nuit, moins bruyant, il glissait aux allees ou paries portes de derriere. Toutes lui furent a discretion. La femme de 1'a- vocat du roi fut sensible pour lui, mais plus encore la fille du procureur royal, qui en eut un enfant. Ce n'etait pas assez. Ce conquerant, maitre des da- mes, poussant toujours son avantage, envenait aux religieuses. II y avait partout alors des Ursulines, soeurs vouees a 1'education, missionnaires femelles en pays protestant, qui caressaient, charmaient les meres, attiraient les petites filles. Celles de Lou- dun etaient un petit couvent de demoiselles nobles et pauvres. Pauvre couvent lui-merne; en les fon- dant, on ne leur donna guere que la maison, an- cien college huguenot. La superieure, dame de URBAIN ORANDIER. 1033^1834. 27T bonne noblesse et bien apparentee, brulait d'elever son convent, de 1'amplifier, de 1'enrichir et de le faire connaitre. Elle aurait pris Grandier peut-etre, I'homme a la mode, si deja elle n'eut eu pour direc- teur un pretre qui a\ait de bien autres racines dans le pays, etant proche parent des deux principaux magistrals. Le chanoine Mignon, comme on 1'appe- lait, tenait la superieure. Elle et lui en confession (les dames superieures confessaient les religieu- ses), tous deux apprirent avec fureur que les jeuries nonnes ne r6vaient que de ce Grandier dont on parlait tant. Done, le directeur menace, le mari trompe, la pere outrage (trois affronts en meme famille), uni- rent leurs jalousies et jurerent la perte de Grandier. Pour reussir, il suffisait de le laisser aller. II se perdait assez lui-meme. Une affaire eclata qui fit un bruit a faire presque ecrouler la \ille. Les religieuses, en cette vieille maison huguc- note ou on les avait mises, n'etaient pas rassurees. Leurs pensionnaires, enfanls de la \ille, et peut- etre aussi de jeuries nonnes, avaient trouve plaisant d'epouvanter les aulres en jouant aux revenants. 278 LES POSSEDETES DE LOUDIUN. aux fantdmes, aux apparitions. 11 n'y avait pas trop d'ordre en ce melange de petites filles riches que Ton gatait. Ellcs couraient la nuit les corridors. Si bien qu'elles s'epouvanterent elles-memes. Quel- ques-unes en etaient malades, ou malades d'esprit. Mais ces peurs, ces illusions, se melant aux scan- dales de ville dont on leur parlait trop le jour, le revenanl des nuits, ce fut Grandier. Plusieurs dirent 1'avoir vu, senti la nuit pres d'elles, audacieux, vainqueur, et s'etre reveillees trop tard. Etait-ce il- lusion? Etaiem>ce plaisanteries de novices? Etait-ce reellement Grandier qui avait achete la portiere ou risque 1'escalade ! On n'a jamais pu I'eclaircir. Les trois des lors crurent le tenir. Us suscite- rent d'abord dans les petites gens qu'ils protegeaient deux bonnes ames qui declarerent ne pouvoir plus garder pour leur cure un debauche, un sorcier, un demon, un esprit fort, qui, a 1'eglise, pliait un genou et non deux ; enfm qui se moquait des re- gies, et donnait des dispenses centre les droits de I'ev6que. Accusation habile qui mettait contre lui TevSque de Poitiers, defenseur naturel du pre- tre, et livrait celui-ci a la rage des moines. Tout cela monte avec genie, il faut Favouer. En le faisant accuser par deux pauvres, on trouva tres- utile de le batonner par un noble. En ce temps de duel, 1'homme, impunementbatonne, perdait dans URBAIN GRANDIER. 1633-1C34 579 le public, il baissait chez les femmes. Grandier sen- tit la profondeur du coup. Commeentout il aimait Feclat, il alia au roi meme, se jeta a ses genoux, de- manda vengeance pour sa robe de pretre. II 1'aurait cue d'un roi devot ; mais il se trouva la des gens qui dirent au roi que c'etait affaire d' amour et fureur de maris trompes. Au tribunal ecclesiastique de Poitiers, Grandier fut condamne a penitence et a 6tre banni de Lou- dun, done deshonore comme pretre. Mais le tri- bunal civil reprit la chose et le trouva innocent. II eut encore pour luil'autorite ecclesiastique dont re- levait Poitiers, 1'archeveque de Bordeaux, Sourdis. Ce prelat belliqueux, amiral et brave marin, autant et plus que pretre, ne fit que hausser les epaules au recit de ces peccadilles. 11 innocenta le cure, mais en mme temps lui conseilla sagemerit d'aller vivre partout, excepte a Loudun. C'est ce que Torgueilleux n'eut garde de faire. II voulut jouir du triomphe sur le terrain de la bataille et parader devant les dames. II rentra dans Loudun au grand jour, a grand bruit ; toutes le regardaient des fen^tres; il marchait tenant un laurier. 280 LES POSSEDEES DE LOUDUN. Non content de cette folie, il menac,ait, voulait reparation. Ses adversaires, ainsi pousses, a leur tour en peril, se rappelerent 1'affaire de Gauffridi, ou le Diable, le pere du mensonge, honorablement rehabilite, avait ete accepte en justice comme un bon temoin veridique, croyable pour FEglise et croyable pour les gens du roi. Desesperes, ils invo- querent un Diable et ils 1'eurent a commandement. II parut chez les Ursulines. Chose-hasardeuse. Mais que de gens interesses au succes! La superieure voyait son couverit, pauvre, obscur, attirer bientot les yeux de la cour, des pro- vinces, de toute la terre. Les moinesy voyaient leur victoire sur leurs rivaux, les preHres. Ils retrou- vaient ces combats populaires livres au Diable en Tautre siecle, souvent (comme a Soissons) devant la porte des eglises, la terreur et la joie du peuple a voir triompher le bon Dieu, Taveu tire du Diable que Dieu est dans le Sacrement, 1'humiliation des huguenots convaincus par le demon meme. Dans cette comedie tragique, 1'exorciste repre- sentait Dieu, ou tout aumoins c'etait Tarchange ter- rassant le dragon. II descendait des echafauds, epuise, ruisselant de sueur, mais triomphant, porte dans les bras de la foule, beni des bonnes femmes qui en pleuraientde joie. Voila pourquoi il fallait toujours un peu de sor- URBAIN GRANDIER. 1655-1634. 281 cellerie dans les proces. On ne s'interessait qu'au Diable. On ne pouvait pastoujours le voir sortir du corps en crapaud noir (comme a Bordeaux en 1610). Mais on etait du moins dedommage par une grande, une superbe mise en scene. L'apre desert de Made- leine, 1'horreur de la Sainte-Baume, dans 1'affaire de Provence, firent une bonne partie du succes. Lou- dun eut pour lui le tapage et la bacchanale furieuse d'une grande armee d'exorcistes divises en plu- sieurs eglises. Enfin Louviers, que nous verrons, pour raviver un peu ce genre use, imagina des sce- nes de nuit ou les diables en religieuses, a la lueur des torches, creusaient, tiraient des fosses les char- mes qu'on y avait caches. L'affaire de Loudun commenga par la superieure et par une soeur converse a elle. Elles eurent des convulsions, jargonnerent diaboliquement. D'au- tres nonnes les imiterent, une surtout, bardie, reprit le r6le de la Louise de Marseille, le merne diable Leviathan, le demon superieur de chicane et d'accusation. Toute la petite ville entre en branle. Les moines de toutes couleurs s'emparent des nonnes, les di- .10. 282 LES POSSEDEES DE LOUDUN. visent, 1'es exorcisent par trois, par quatre. Us se partagent les eglises. Les capucins a eux seuls en occupent deux. La foule y court, toutes les femmes, et, dans cet auditoire effraye, palpitant, plus d'une crie qu'elle sent aussi des diables ; six lilies de la ville sont possedees. Et le simple recit de ces choses effroyables fait deux possedees a Chinon. On en parla partout, a Paris, a la cour. Notre reine espagnole, imaginative et devote, envoie son aumonier ; bien plus, lord Montaigu, 1'ancien pa- piste, son fidele serviteur, qui vit tout et crut tout, rapporla tout aupape. Miracle constate. II avait vu les plaies d'une nonne, les stigmates marquees par le Diable sur les mains de la superieure. Qu'en dit le roide France ? Toutesa devotion etait tournee au Diable, a 1'enfer, a la crainte. On dit que Richelieu fut charme de 1'y entretenir. J'en doute ; les diables etaient essentiellement espagnols et du parti d'Espagne ; s'ilsparlaientpolitique, c'eiit ete contre Richelieu. Peut-etre en eut-il peur. II leur rendit hommage, et envoya sa niece pour temoigner interet a la chose. La cour croyait. Mais Loudun m6me ne croyait pas. Ses diables, pauvres imitateurs des demons de URBAIN GRANDIER. 1633-1654. 285 Marseille, repetaient le matin ce qu'on leur appre- nait le soir d'apres le manuel connu du pere Mi- chaelis. Us n'auraient su que dire si des exorcismes secrets, repetition soignee de la farce du jour, ne les eussent chaque nuit prepares et styles a figurer devant le peuple. Un ferme magistral, le bailli de la ville, eclata, vint lui-meme trouver les fourbes, les menac,a, les denonga. Ce fut aussi le jugement tacite del'arche- veque de Bordeaux auquel Grandier en appelait. II envoya un reglement pour diriger du moins les exorcistes, finir leur arbitraire; de plus son chirur- gien, qui visita les iilles, ne les trouva point posse- dees, ni folles, ni malades. Qu'etaient-elles? Fourbes a coup sur. Ainsi continue dans le si&cle ce beau duel du medecin centre le Diable, de la science et de la lu- miere centre le tenebreux mensonge. Nous 1'avons vu commencer par Agrippa, Wyer. Certain docteur Duncan continua bravement a Loudun, et sans crainte imprima que cette affaire n'6tait que ridi- cule. Le Demon, qu'on dit si rebelle, eut peur, se tut, perdit la \oix. Mais les passions 6taient trop ani- mees pour que la chose en restat la. Le flot remonta pour Grandier avec une telle force, que les assaillis dewnrent assaillants. Un parent des accusateurs, '284 LES POSSfeDEES DE LOUDUN. un apothicaire, fut pris a partie par une riche de- moiselle de la ville qu'il disait etre maitresse du cure. Comme calomniateur, il fut condamne a 1'ameride honorable. La superieure etait perdue. On eut aisement constate ce que vit plus tard un temoin, que ses stigmates etaient une peinture, rafraichie tous les jours. Mais elle etait parente d'un conseiller du roi, Laubardemont, qui la sauva. II etait justement charge de raser les forts de Loudun. II se fit don- ner une commission pour faire juger Grandier. On fit entendre au cardinal que T accuse elait cure et ami dela Cordonniere de Loudun^ un des nombreux agents de Marie deMedicis; qu'il s'etait fait le secre- taire de sa paroissienne, et, sous son nom, avail ecrit un ignoble pamphlet. Du reste, Richelieu eut voulu etre magnanime et mepriser la chose, qu'il Feut pu difficilement. Les capucins, le Pere Joseph, speculaient la-dessus. Richelieu lui aurait donn6 une belle prise contre lui pres du roi s'il n'eut montre du zele. Certain M. Quillet, qui avail observe serieusement, alia voir Richelieu et 1'avertit. Mais celui-ci craignit de 1'e- couter, et le regarda de si mauvais ceil, que le don- neur d'avis jugea prudent de se sauver en Italic. URBAIN GRANDIER. 1653-1634. 285 Laubardemont arrive le 6 decembre 1653. Avec lui la terreur. Pouvoir illimite. C'est le roi en per- sonne. Toute la force du royaume, une horrible massue, pour ecraser une mouche. Les magistrals furent indignes, le lieutenant civil avertit Grandier qu'il I'arr&terait le lendemain. II n'en tint compte et se fit arreler. Enleve a 1'instant, sans forme de proces, mis aux cachots d' Angers. Puis ramene, jete ou? dans la maison et la chambre d'un de ses ennemis qui en fait murer les fene"tres pour qu'il etouffe. I/ execrable examen qu'on fait sur le corps du sorcier en lui enfongant des aiguilles pour trouver la marque du Diable est fait par les mains me"mes de ses accusateurs, qui prennent sur lui d'avance leur vengeance prealable, 1'avant-gout du supplice! On le traine aux eglises en face de ces filles, a qui Laubardemont a rendu la parole. II trouve des bacchantes que 1'apothicaire condamne soulait de ses breuvages, les jetant en de telles furies, qu'un jour Grandier fut pres de perir sous leurs ongles. Ne pouvant imiter 1'eloquence de la possedee de Marseille, elles suppleaient par le cynisme. Spec- tacle hideux! des filles, abusant des pretendus diables, pour lacher devant le public la bonde a la furie des sens! C'est justement ce qui gros- sissait 1'auditoire. On venait ouir la, de la bou- 286 LES POSSfiDfcES DE LOUDUN. che des femrnes, ce qu'aucune n'osa dire jamais. Le ridicule, ainsi que 1'odieux, allaient croissant. Le peu qu'on leur soufflait de lalin, elles le disaient tout de travers. Le public trouvait que les diables n'avaient pas fait leur quatrieme. Les capucins, sans se deconcerter, dirent que, si ces demons etaient faibles en latin, ils parlaient a merveille 1'iroquois, le topinambour. La farce ignoble, vue de soixante lieues, de Saint- Germain, du Louvre, apparaissait miraculeuse, ef- frayante et terrible. La cour admirait et tremblait. Richelieu (sans doute pour plaire) fit une chose lache. II fit payer les exorcistes, payer les reli- gieuses. Une si haute faveur exalta la cabale et la rendit tout a fait folle. Apres les paroles insensees vinrent les actes honteux. Les exorcistes, sous pretexte de la fatigue des nonnes, les firent promener hors de la ville, les promenererit eux-memes. Et 1'une d'elles en revint enceinte. L'apparence du moins etait telle. Au cinquieme ou sixieme mois, tout disparut, et le demon qui etait en elle avoua la malice qu'il avail URBAIN GRANDIER. 1633-1634. 287 cue de calomnier la pauvre religieuse par cette illu- sion de grossesse. C'est I'historien de Louviers qui nous apprend cette histoire de Loudun 1 . On assure que le pere Joseph virit secretement, inais vit Taffaire perdue, et s'en tira sans bruit. Les Jesuites \inrent au'ssi, exorciserent, firent peu de chose, flairerent I'opinion, se deroberent aussi. Mais les moines, les capucins, etaient si engages, qu'il ne leur restait plus qu'a se sauver par la ter- reur. Us tendirent des pieges perfides au courageux bailli, a la baillive, \oulant les faire perir, eteindre la future reaction de la justice. Enfin ils presserent la commission d'expedier Grandier. Les choses ne pouvaient plus aller. Les nonnes m6me leur echap- paient. Apres cette terrible orgie de fureurs sen suelles et de cris impudiques pour faire couler le sang humain, deux ou trois defaillirent, se prirent en degout, en horreur; elles se vomissaient elles- m6mes. Malgre le sort affreux qu'elles avaient a attendre si elles parlaient, malgre la certitude de finir dans une basse-fosse % elles dirent dans l'- glise qu'elles etaient damnees, qu'elles avaient joue le Diable, que Grandier etait innocent. 1 Esprit de Bossuet, p. 135. * C'etait 1'usage encore; voir Mabillon 288 LES POSSfiDfiES DE Elles se perdirent, mais n'arreterent rien. line reclamation generate de la \ille au roi n'arr6ta rien. On condamna Grandier a tre brule (18 aout 1634). Telle etait la rage de ses ennernis, qu'avant le bucher ils exigerent, pour la seconde fois, qu'on lui plantat partout 1'aiguille pour chercher la mar- que du Diable. Un des juges eut voulu qu'on lui arrachat m6me les ongles , mais le chirurgien refusa. On craignait 1'echafaud, les dernieres paroles du patient. Comme on avait trouve dans ses papiers un ecrit contre le celibat des pretres, ceux qui le disaient sorcier le croyaient eux-m6mes esprit fort. On se souvenait des paroles hardies que les martyrs de la librepensee avaient lancees contre leurs juges, on se rappelait le mot supreme de Jordano Bruno, la bravade de Vanini. On composa avec Grandier. On lui dit que, s'il etait sage, on lui sauverait la flamme, qu'on 1'etranglerait prealablement. Le fai- ble pretre, homme de chair, donna encore ceci a la chair, et promit de ne point parler. II ne dit rien sur le chemin et rien surl'echafaud. Quand on le vit bien lie au poteau, toute chose prSte, et le feu dispose pour I'envelopper brusquement de flamme et de fumee, un moine, son propre confesseur, sans attendre le bourreau, mit le feu au bucher. Le pa- tient, engage, n'eut que le temps de dire : Ah! URBAIN GRANDIER. 1653-1034. 289 vous m'avez trompe ! Mais les tourbillons s'ele- verent et la fournaise de douleurs... On n'entendit plus que des cris. Richelieu, dans ses Memoires, parle peu de celte affaire et avec une honte visible. II fait entendre qu'il suivit les rapports qui lui vinrent, la voix de 1'opinion. II n'en avait pas moins, en soudoyant les exorcistes, en lachant la bride aux capucins, en les laissant triompher par la France, encourage, tenle la fourberie. Gauffridi, renouVele par Grandier, va reparaitre encore plus sale, dans 1' affaire de Lou- viers. C'est justement en 1634 que les diables, chasses de Poitou, passent en Normandie, copiarit, reco- piant leurs sottises de la Sainte-Baume, sans inven- tion et sans talent, sans imagination. Le furieux Leviathan de Provence, contrefait a Loudun, perd son aiguillon du Midi, et ne se tire d'affaire qu'en faisant parler couramment aux vierges les langues de Sodome. Helas! tout a Theure, a Louviers, il perd son audace meme; il prend la pesanteur du Nord, et devient un pauvre d' esprit. VIII POSSEDEES DE LOUVIERS. MADELEINE BlVEiNT. 1633-1647. Si Richelieu n'eut refuse 1'enquete que deman- dait le P. Joseph centre les trente mille directeurs illumines, on aurait d'etranges lumieres sur 1'inte- rieur des cloitres, la vie des religieuses. Au defaut, 1'hisioire de Louviers, beaucoup plus instructive que celles d'Aix et de Loudun, nous montre que le directeur, quoiqu'il eut dans Yillummisme un nou- veau moyen de corruption, n'en employait pas moins les vieilles fraudes de sorcellerie, d'appari- tion diabolique, angelique, etc. *. 1 II etait trop facile de tromper celles qui desiraient Tetre. Le celibat elait alors plus difficile qu'au rnoyen age, les jeunes, les saignees monastiques ayant diminue. Beaucoup mouraient de cette vie cruellement inactive el de plethore nerveuse. Elles ne cachaient guere leur marlyre, le disaient 292 POSSEDEES DE LOUVIERS. Des Irois directeurs successifs du couvent deLou- viers, en trente ans, le premier, David, est illumine et molinosiste (avant Molinos); le second, Picart, agitpar/0 diable et comme sorcier; le troisieme, Boule, sous la figure d'ange. Voici le livre capital sur cette affaire : Histoire de Magdelaine Bavent, religieuse de Lou- \iers, avec son interrogatoire, etc., 1652, in-4, Rouen 1 . La date de ce livre explique la parfaite a leurs soaurs, a leur confesseur, a la Vierge. Chose tou- chante, bien plus que ridicule, et digne de pitie. On lit dans un registre d'une inquisition d'ltalie cet aveu d'une reli- gieuse ; elle disait innocemment a la Madone : De grace, sainte Vierge, donne-rnoi quelqu'un avec qui je puisse pe- cher (dans Lasteyne, Confession, p. 205). Emharras reel pour le directeur, qui, quel que fut son age, etait en vrai peril. On sail Thistoire d'un certain convent russe : un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez les notres, le directeur entrait etdevait entrer tous les joura. Elles croyaient communement qu'un saint ne pent que sanctifier, et qu'un etre pur purifie. Le peupte les appelait en riant les sanctiftees (Lestoile). Cette croyance etait fort serieuse dans les cloitres. (V. le capucin Esprit de Bosroger, chap, xi, p. 156.) 1 Je ne connais aucun livre plus important, plus terrible, plus digne d'etre reimprime (Bibliotheque Z, ancien 1016). C'est rhistoire la plus forte en ce genre. La Piete affligee, du capucin Esprit de Bosroger, est un livre immortel dans les annales de la betise humaine. J'en ai tire, au chapilre pre- cedent, des choses surprenantes qui pouvaient le faire bru- ler; mais je me suis garde de copier les liberles amoureuses que Tange Gabriel y prend avec la Vierge, ses baisers de co- MADELEINE BAVENT. 1635-1647. 293 liberte avec laquelle ii fut ecrit. Pendant la Fronde, im pretre courageux, un oratorien, ayant trouve aux prisons de Rouen cette religieuse, osa ecrire sous sa dictee Thistoire de sa vie. Madeleine, nee a Rouen en 1607, fut orpheline a neuf ans. A douze, on la mit en apprentissage chez une lingere. Le confesseur de la maison, un fran- ciscain, y etait le maitre absolu; cette lingere, fai- sant des vetements de religieuses, dependait de 1'Eglise. Le moine faisait croire aux apprenties (enivrees sans doute par la belladone et autres breirvages de sorciers) qu'il les menait an sabbat et les mariait au diable Dagon. II en possedait trois, et Madeleine, a quatorze ans, fut la quatrieme. Elle etait fort devote, surtout a saint Fran- c,ois. Un monastere de Saint-Franc, ois vena it d'etre fonde a Louviers par une dame de Rouen, veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie. La dame voulait que cetle ceuvre aidat au salut de son mari. Elle consulta la-dessus un saint homme, le vieux pretre David, qui dirigea la nouvelle fonda- tion. Aux porles de la ville, dans les bois qui 1'en- lombe, etc. Les deux admirables pamphlets du vaillant chi- rurgien Yvelin sont a la Bibliotheque de Sainte-Genevieve. VExamen et YApologie se trouvent dans un volume relie et mal intitule Eloges de Richelieu (Lettre X, 550). UApologie s'y trouve en double au volume Z, 899. 294 POSSEDEES DE LOUVIERS. tourent, ce couvenl, pauvre et sombre, ne d'une si tragique origine, semblait un lieu d'austerite. David etait connu par un livre bizarre et violent contre les abus qui oalissaient les cloitres, le Fouet des palllards i . Toutefois, cet homme si se- vere avail des idees fort etranges de la purete. II etait adamite, precbait la nudite qu'Adam eut dans son innocence. Dociles a ses lec,ons, les re- ligieuses du cloitre de Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre a 1'obeissance, exigeaient (en ete sans doute) que ces jeunes Eves revinssent a 1'etat de la mere commune. On les exerc,ait ainsi dans certains jardins reserves et a la cbapelle m6me. Madeleine, qui, a seize ans, avait obtenu d'etre rec,ue comine novice, etait trop fiere (trop pure alors peut-etre) pour subir cette vie Strange. Elle deplut et flit grondee pour avoir, a la communion, essaye de cacher son sein avec la nappe de 1'autel. Elle ne dcvoilait pas plus volontiers son ame, ne se confessait pas a la superieurc (p. 42), chose ordinaire dans les couvents et que les ab- besses aimaient fort.' Elle se confiait plutot au vieux David, qui la separa des autres. Lui-meme se con- fiait a elle dans ses maladies. II ne lui cacba point 1 Y. Floquet, Parl. de Normandie, t. V, p. 656. MADELEINE BAVENT. 1653-16*7. 295 sa doctrine interieure, celle du couvent, 1'illumi- nisme : Le corps ne peut souiller Fame. II faut, par le peche qui rend humble et guerit de 1'orgueil, tuer le peche, etc. Les religieuses, imbues de ces doctrines, les pratiquant sans bruit entre elles, ef- frayerent Madeleine de leur depravation (p. 41 et passim). Elle s'en eloigna, resta a part, dehors, ob- tint de devenir touriere. Elle avail dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand age ne lui avait guere permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le cure Picart,son successeur, la poursuivit avec furie. A la confession, il ne lui parlait que d'amour. II la fit sacristine, pour la voir seule a la chapelle. II ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui defendaient tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguat leurs petits myste- res. Cela la livrait a Picart. II 1'attaqua malade, comme elle etait presque mourante; et il 1'attaqua par la peur, lui faisant croire que David lui avail transmis des formules diaboliques. II Fattaqua en- fin par la pitie, en faisant le malade Iui-m6me, la priant de venir chez lui. Des lors il en fut maitre, et il parait qu'il lui troubla Tesprit des breuvages 296 POSSEDEES DE LOUVIERS. du sabbat. Elle en cut les illusions, crut y etre en- levee avec lui, etre autel et \ictime. Ce qui n'etait que trop vrai. Mais Picart ne s'en tint pas aux plaisirs steriles du sabbat. II brava le scandale et la rendit en- ceinte. Les religieuses, dont il savait les moeurs, le redoutaient. Elles dependaient aussi de lui par 1'interet. Son credit, son activite, les aumones et les dons qu'il attirait de toutes parts, avaient enrichi leur couvent. 11 leur batissait une grande eglise. On a vu par Taffaire de Loudun quelles etaient F ambition, les rivalites de ces maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se sur- passer Tune 1'autre. Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait eleve au role de bien- faiteur et second fondateur du couvent. Mon coeur, disait-il a Madeleine, c'est moi qui batis cette su- perbe eglise. Apres ma mort, tu verras des mer- veilles... N'y consens-tu pas? Ce seigneur ne se genait guere. II paya pour elle une dot, et de soeur laie qu'elle etait, il la fit reli- gieuse, pour que, n'etant plus touriere, et vivant a Tinterieur, elle put commodement accoucher ou avorter. Avec certaines drogues, cerlaines connais- sances, les couvents etaient dispenses d'appeler les medecins. Madeleine (Interroy., p. 13) dit qu'elle MADELEINE BAVENT. 1G33-1647. 297 accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que devinrent les nouveau-ries. Picart, deja age, craignait la legerete de Made- leine, qu'elle ne convolat un matin a quelque autre confesseur a qui elle dirait ses remords. II prit un moyen execrable pour se 1'attacher sans retour. II exigea d'elle un testament ou elle promettait de mourir quand il mourrait, et d'etre oil il serait. Grande terreur pour ce pauvre esprit. Devait-il, avec lui, 1'entrainer dans sa fosse? Devait-il la met- tre en enfer? Elle se crut a jamais perdue. Devenue sa propriete, son ame darrmee, il en usait et abu- sait pour toutes choses. II la prostituait dans un sabbat a quatre, avec son vicaire Boulle et une au- tre fern me. II se servait d'elle pour gagner les au- tres religieuses par un charme magique. Une hostie, trempee du sang de Madeleine, enlerree au jardin, devait leur troubler les sens et 1'esprit. C'elaitjustementrannee ou Urbain Grandier fut brule. On ne parlait par toute la France que des diables de Loudun. Le penitencier d'Evreux, qui avait ete un des acteurs de cette scene, en rappor- tait en Norrnandie les terribles recits. Madeleine se 17. 298 POSSEDEES DE LOUVIERS. sentit possedee, battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'arnour. Peu a peu, d'autres religieuses, par un mouvement conta- gieux, eprouverent des agitations bizarres, surna- turelles. Madeleine avait demande secours a un ca- pucin, puis a 1'eveque d'Evreux. La superieure, qui ne put Tignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la richesse qu'une semblable affaire avait donnees au couvent de Loudun. Mais, pendant six annees, 1'eveque lit la sourde oreille, craignant sans doute Richelieu, qui essayait alors une reforme des cloitres. II voulait fmir ces scandales. Ce ne fut guere qu'au moment de sa mort et de la mort de Louis XIII, dans la debacle qui suivit, sous la reine et sous Ma- zarin, que les pretres se remirent aux oeuvres sur- naturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart etait mort, et Ton craignait moins une affaire ou cet homme dangereux eiit pu en accuser bien d'au- tres. Pour combattre les visions de Madeleine, on chercha, on trouvaune visionnaire. On tit entrer au couvent une certaine soeur Anne de la Nativite, san- guine et hysterique, au besoin furicuse et demi- folle, jusqu'a croire ses propres mensonges. Le duel ful organise comme entre dogues. Elles se lar- daient de calomnies. Anne voyait le diable tout nu a cote de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle avait MADELEINE BAVENT 1635-1647. '299 vu Anne au sabbat, avec la superieure, la mere vi- caire et la mere des novices. Rien de nouveau, du reste. C' etait un rechauffe des deux grands proces d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les relations irnprimees. Nul esprit, nulle invention. L'accusalrice Anne et son diable Leviathan avaient 1'appui du penitencier d'Evreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son avis, 1'eveque d'E- vreux ordonne de deterrer Picart, pour qne son corps, eloigne du couvent, en eloigne les diables. Madeleine, condamnee sans 6tre entendue,doit etre degradee, visitee, pour trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la robe; la voila nue, miserable jouet d'une indigne curiosite, qui eut voulu fouiller jusqu'a son sang pour pou- voir la bruler. Les religieuses ne se remirent a per- sonne de cette cruelle visite qui etait deja un sup- plice. Ces vierges, converges en matrones, veri- fierent si elle etait grosse, la raserent par tout, et de leurs aiguilles piquees, plantees dans la chair palpitante, rechercherent s'il y avait une place in- sensible, comme doit etre le signe du diable. Par- tout elles trouvercnt la douleur; si elles n'enrent le bonheur de la prouver sorciere, du moins elles jouirent des larmes et des cris. 5110 POSSEDEES DE LOUVIERS. Mais la soeur Anne ne se tint pas conlente; sur la declaration de son diable, 1'eveque condamna Ma- deleine, que la visite justifiait, a un eternel in pace. Son depart, disait-on, calmerait le couvent. II n'en fut pas ainsi. Le diable sevit encore plus; une ving- taine de religieuses criaient, prophetisaient, se de- battaient. Ce spectacle attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris meme. Un jeune chirurgien de Paris, Yvelin, qui deja avail vu la farce de Loudun, vint voir celle de Louviers. II avait amene avec lui un magistral fort clairvoyant, conseiller des aides a Rouen. Ilsy mirent une attention perseverante, s'e- tablirent a Louviers, etudierent pendant dix-sept jours. Du premier jour, ils virent le comperage. Une conversation qu'ils avaient cue avec le peniten- cier d'Evreux, en entrant a la ville, leur fut redite (comme chose revelee) par le diable de la soeur Anne. Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jar- din du convent. La mise en scene etait fort saisis- sante. Les ombres de la nuit, les torches, les lu- mieres vacillanles et fumeuses, produisaient des ei'fets qu'on n'avait pas eus a Loudun. La methode etait simple, du reste; une des possedees disait : On trouvera un charme a tel point du jardin. On creusait, et on le trouvait. Par malheur, 1'ami MADELEINE BAVENT. 1635-1647. 501 d'Yvelin, le magistral sceptique, ne bougeait des cotes de 1'actrice principale, la soeur Anne. Au bord meme d'un trou que Ton venait d'ouvrir, il serre sa main, et, la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir) qu'elle allait jeter dans la terre. Les exorcistes, penitencier, pretres et capucins, qui etaient la, furent converts de confusion. L'in- trepide Yvelin, de son autorite, commenga une en- quete et \it le fond du fond. Sur cinquante-deux re- ligieuses, il y en avait, dit-il, six possedees qui eus- sent merite correction. Dix-sept autres, les charmees, etaient des victimes, un troupeau de filles agitees du mal des cloitres . II le formule avec precision ; ellessont reglees, mais hysteriques, gonflees d'ora- ges a la matrice, lunatiques surtout, et devoyees d'esprit. La contagion nerveuse les a perdues. La premiere chose a faire est de les separer. II examine erisuite avec une verve voltairienne les signes auxquels les prtoes reconnaissaient le carac- tere surnaturel des possedees. Elles predisent, d'ac- cord, mais ce qui n'arrive pas. Elles traduisent, d'ac- cord, mais ne comprennent pas (exemple : ex parte Virginis, veut dire le depart dela Vierge). Elles sa- vent le grec devant le peuple de Louviers, mais ne le parlent plus devant les docteurs de Paris. Elles font des sauts, des tours, les plus faciles, montent a un gros tronc d'arbre ou monterait un enfant de trois 302 POSSEDEES DE LOUVIERS. ans. Bref, ce qu'elles font de terrible et \ raiment contre la nature, c'est de dire des choses sales, qu'un homme ne dirait jamais. Le chirurgien rendait grand service a Fhumanite en leur otant le masque. Car on poussait la chose; on allait faire d'autres victimes. Outre les charmes, on trouvait des papiers qu'on attribuait a David ou a Picart, sur lesquels telle ou telle personne etait nominee sorciere, designee a la mort. Chacun trem- blait d'etre nomme. De proche en proche gagnait la terreur ecclesiastique. C'etait deja le temps pourri deMazarin, le debut de la faible Anne d'Autriche. Plus d'ordre, plus de gouvernemerit. II n'y avail plus qu'un mot dans la langue : La reineest si bonne. Cette bonte donnait au clerge une chance pour dominer. L'autorite laique etant enterree avec Richelieu, eveques, pretres et moines allaient regner. L'audace impie du magis- tral et d'Yvelin compromettait ce doux cspoir. Des voix gemissantes vinrent a la bonne reine, non cel- les des victimes, mais celles des fripons pris en fla- grant delit. On s'en alia pleurer a la cour pour la religion outragee. MADELEINE BAVENT. 167)5-1647. 303 Yvelin n'atlendait pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant depuis dix ans un litre de chirurgien de la reine. Avantqu'ilnerevinldeLouviersaParis, on obtint de la faiblesse d'Anne d'Autriche d'autres experts, ceux qu'on voulait, un \ieux sot en enfance, un Diafoirus de Rouen et son neveu, deux clients du clerge. Us ne manquerent pas de trouver que 1'affaire de Louviers etait surnaturelle, au-dessus de tout art huinain. Tout autre qu' Yvelin se fut decourage. Ceux de Rouen, qui etaient medecins, traitaient de haut en has ce chirurgien, ce barbier, ce frater. La cour ne le soutenait pas. II s'obstina dans une brochure qui restera. II accepte ce grand duel de la science centre le clerge, declare (com me Wyer au seizieme siecle) que le vrai juge en ces choses n'est pas le pretre, mais Fhomme de science. A grand'peine, il trouva quelqu'un qui osat impri- mer, mais personne qui voulut vendre. Alors, ce jeune homme heroi'que se fit en plein soleil distri- buteur du petit livre. II se posta au lieu le plus pas- sager de Paris, au pont Neuf, aux pieds d'Henri IV donna son factum aux passants. On trouvait a la fin le proces-verbal de la honteuse fraude, le magistral prenant dans la main des diables femelles la piece sans replique qui conslatait leur infamie. 504 POSSEDEES DE LOUVIEUS. Revenons a la miserable Madeleine. Le peni- tencier d'Evreux, son ennemi, qui Favait fait pi- quer (en marquant la place aux aiguilles! p. 67), Femportait, comme sa proie, au fond de Yin pace episcopal de cette ville. Sous une galerie souter- raine plongeait une cave, sous la cave une basse- fosse ou la creature humaine fut mise dans les te- nebres humides. Ses terribles compagnes, comptant qu'elle allait crever la, n'avaient pas meme eu la charite de lui donner un peu de linge pour panser son ulcere (p. 45). Elle en souffrait et de douleur et de malproprete, couchee dans son ordure. La nuit perpetuelle eiait troublee d'un va-et-vient inquie- tant de rats voraces, redoutes aux prisons, sujets a manger des nez, des oreilles. Mais 1'horreur de tout cela n'egalait pas encore celle que lui donnait son tyran, le penitencier. II venait chaque jour dans la cave au-dessus, parler au trou de Yin pace, menacer, commander, et la confesser malgre elle, lui faire dire ceci et cela coritre'd'autres personnes. Elle ne mangeait plus. II craignit qu'elle n'expirat, la lira un moment de Yin pace, la mit dans la cave superieure. Puis, fu- rieux du factum d'Yvelin, il la remit dans son egout d'en bas. La lumiere eritrevue, un peu d'espoir saisi, et perdu tout a coup, cela'Combla son desespoir. L'ul- MADELEINE BAVENT. 1G53-1647. 305 cere s'etait ferme, et elle avail plus de force. Elle fut prise an coeur d'un furieux desir de la mort. Elle avalait des araignees, vomissail seulement, n'en mourait pas. Elle pila du verre, 1'avala. En vain. Ayant trouve un mediant fer coupant, elle travailla a se cou- per la gorge, ne put. Puis, prit un endroit mou, le venire, et s'enfonc,a le fer dans les enlrailles. Quatre heures durant, elle poussa, tourna, saigna. Rien ne lui reussil. Cette plaie meme se ferma bienlot Pour comble, la vie si odieuse lui revenait plus forte. La mort du coaur n'y faisait rien. Elle redevint une femme, helas! et desirable en- core, unetentation pour ses geoliers, valets brutaux de 1'eveche, qui, malgre 1'horreur de ce lieu, 1'in- fection et 1'etat de lamalheureuse,venaientse jouer d'elle, se croyaient tout permis sur la sorciere. Un ange la secourut, dit-elle. Elle se defendit et des hommes et des rats. Mais elle ne se defendit pas d'elle-meme. La prison deprave 1'esprit. Elle revait le diable, 1'appelait a la visiter, implorait le retour desjoieshonteuses,atroces, dont il la navrait a Lou- viers. II ne daignait plus revenir. La puissance des songes etait finie en elle, les sens depraves, mais eteints.D'autant plus revint-elle au desir du suicide. Un ge61ier lui avail donne une drogue pour detruire les rats du cachot. Elle allait Favaler, un ange Tarreta (un ange ou un demon?) qui la reservail pour le crime . 306 POSSEDEES DE LOUVIERS. Tornbee des lors a l'6tat le plus vil, a un indicible neant de lachete, de servilite, elle signa des listes irilerininables de crimes qu'elle n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brulat? Plusieurs y re- nonc,aient. L' implacable penitencier seul y pensait encore. II offrit de 1'argent a un sorcier d'Evreux qu'on tenait en prison s'il voulait lemoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68). Mais on pouvait desormais se servir d'elle pour un bien autre usage, en faire un faux temoin, un instru- ment de calomnie. Toutes les ibis qu'on \oulait per- dre un homme, on la trainait a Louviers, a Evreux. Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts. On 1'amena ainsi pour luer de sa langue un pauvre homme, nomme Duval. Le penitencier lui dicta, elle repeta docilement; il lui dit a quel signe elle reconnaitrait Duval qu'elle n'avait jamais vu. Elle le reconnut et dit I'avoirvu au sabbat. Par elle, il fut brule ! Elle avoue cet horrible crime, et fremit de pen- ser qu'elle en repondra devant Dieu. Elle tomba dans un tel me'pris, qu'on ne daigna plus la garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait les clefs. Ou aurait-elle ete, devenue un objet d'horreur? Le monde, des lors, la repous- sait, la vomissait; son seul monde etait son ca- chot. MADELEINE HAVEN T. 1655-1647. 507 Sous 1'anarchie dc Mazarin el de sa bonne dame, les Parlements restaient la seule autorile. Celui de Rouen, jusque-la le plus favorable au clerge, s'iri- digna cependant de 1'arrogance avec laquelle il pro- cedait, regnait, brulait. line simple decision d'eve- quc avail fait deterrer Picart, jeter a la voirie. Maintenant on passait au vicaire Boulle, et on lui faisait son proces. Le parlement ecouta la plainle des parents de Picart, el condamna 1'eveque d'E- vreux a le replacer a ses frais au lombeau de Lou- viers. II fil venir Boulle, se chargea du proces, et a cette occasion lira enfin d'Evreux la miserable Ma- deleine, el la prit aussi a Rouen. On craignait fort qu'il ne fit comparaitre et le chirurgien Yvelin et le magistral qui avail pris en flagrant delit la fraude des religieuses. On courul a Paris. Le fripon Mazarin prolegea les friporis; loute 1'affaire ful appelee au Conseil du roi, tri- bunal indulgenl qui n'avail point d'yeux, point d'oreilles, el donl la charge elail d'enterrer, d'e- touffer, de faire la nuit en loule chose de juslice. En m^me lemps, des pr^tres doucereux, aux cachots de Rouen, consolerenl Madeleine, la con- icscerenl, lui enjoignirenl pour penitence de de- mander pardon a ses perseculrices, les religieuses de Louviers. Des lors, quoi qu'il advinl, on ne pul plus faire temoigner centre elles Madeleine 308 POSSEDEES DE LOUVIEHS, ETC. ainsi liee. Triomphe du clerge. Le capucin Es- prit de Boisroger, un des fourbes exorcistes, a chante ce triomphe dans sa Piete affliyee, bur- lesque monument de sottise ou il accuse, sans s'en apercevoir, les gens qu'il croit defendre. On a vu un peu plus haut (dans une note) le beau texte du capucin ou il donne pour legons des anges les maximes honteuses qui eussent effraye Molinos. La Fronde fut, je 1'ai dit, une revolution d'hon- netete. Les sotsn'ont vu que la forme, le ridicule; le fond, tres-grave, fut une reaction morale. En aout 1647, au premier souffle libre, .le parlement passa outre, trancha le noeud. II ordonna 1 qu'on detruisit la Sodome de Louviers, que les filles dis- persees fussent remises a leurs parents; 2 que desormais les eveques de la province envoyassent qualre fois par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses pour rechercher si ces abus immondes ne se renouvelaient point. Cependant il fallait une consolation au clerge. On lui donna les os de Picart a bruler, et le corps vivant de Boulle, qui, ayant fait amende honorable a la cathedrale, fut traine sur la claie au Marche aux poissons, ou il fut devore des flammes (21 aout 1647). Madeleine, ou plutot son cadavre, resta aux prisons de Rouen. IX SATAN TRIOMPHE AU XVIP SIECLE. La Fronde est un Voltaire. L'esprit voltairien, aussi vieuxquela France, mais longtemps contenu, eclate eri polilique et bienlot en religion. Le grand roi veut en vain imposer un serieux solcnnel. Le rire continue endessous. Mais n'est-ce done que rire et risee? Point du tout, c'est I'avenement de la Raison. Par Keppler, Galilee, par Descartes et Newton, s'etablit triom- phalement le dogme raisonnable, la foi a Yimmuta- bilite des lois de la Nature. Le miracle n'ose plus parailre, ou, quand il 1'ose, il est siflle. Pour parler mieux encore, les fantasques mira- cles du caprice ayant disparu, apparait le grand miracle universel et d'autant plus diviri qu'il est plus regulier. 510 SATAN TRIOMPHE G'est la grande Revolte qui decidement a vaincu. Vous la reconnaissez dans les formes hardies de ces premieres explosions, dans 1'ironiede Galilee, dans le doute absolu dont part Descartes pour commen- cer sa construction. Le Moyen age eut dit : C'est 1'esprit du Malin. Victoire non negative pourtant, mais fort affir- mative et deferme fondation. L' Esprit de la nature et les sciences de la nature, ces proscrits du vieux temps, rentrent irresistibles. C'est la Realite, la Substance elle-meme qui vient chasser les vaines ombres. On avait follement dit : Le grand Pan est mort. Puis, voyant qu'il vivait, on 1'avait fait un Dieu du mal; a travers le chaos, on pouvait s'y tromper. Mais le voici qui vit, et qui vit harmonique dans la sublime fixite des lois qui dirigent 1'etoile et qui non moins dirigent le mystere profond de la \ie. On peut dire de ce temps deux choses qui ne sont point contradictoires : 1'esprit de Satan a \aincu, mais c'est fait de la sorcellerie. Toute thaumalurgie, diabolique ou sacree, est bien malade alors. Sorciers, theologiens, sont ega- AU XVII 9 SlfiCLE. 311 lement impuissants. Us sont a 1'etat d'empiriques, implorant en vain d'un hasard surnaturel et du ca- price de la Grace, les merveilles que la science ne demande qu'a la Nature, a la Raison. Les jansenistes, si zeles, n'obtiennent en toutun siecle qu'un tout petit miracle ridicule. Moins heu- reux encore les jesuites, si puissants et si riches, ne peuvent a aucun prix s'en procurer, et se conten- tent des visions d'une fille hysterique, soeur Marie Alacoque, enorrnement sanguine, qui ne voyait que sang. Devant une telle impuissance, la magie, la sorcellerie pourront se consoler. Notez qu'en celte decadence de la foi au surna- turel, Tun suit 1'autre. Us etaient lies dans 1'ima- gination, dans la terreur du Moyen age. Us sont lies encore dans le rire et dans le dedain. Quand Mo- liere se moqua du Diable et des chaudieres bouil- lantes, le clerge s'emut fort; il sentitque la foiau Paradis baissait d autant. Un gouvernement tout laique, celui du grand Colbert (qui fut longtemps le vrai roi), ne cache pas son mepris de cos vieilles questions. II vide les prisons des sorciers qu'y entassait encore le Parlement de Rouen, defend aux tribunaux d'ad- mettre I accusation de sorcellerie (1672). Ce parle- meni reclame et fait tres-bien entendre, qu'en niant la sorcellerie, on compromet bien d'aulres choses. 512 SATAN TRIOMPHJE En doutant des mysteres d'en has, on ebranle dans beaucoup d'ames la croyance aux mysleres d'en haul. Le sabbat disparait. Et pourquoi? C'est qu'il est partout. II entre dans les moeurs. Ses pratiques sont la vie commune. On disait du sabbat : Jamais femme n'en revint enceinte. On reprochait au diable, a la sorciere, d'etre 1'ennemi de la generation, de detester la \ie, d'aimer la mort et le neant, etc. Et il se trouve jus- tement qu'au pieux dix-septieme siecle, ou la sor- ciere expire 1 , 1'amour de la sterilite et la peur d'en- gendrer, sont la maladie generate. Si Satan lit,ilasujet de rireenlisanllescasuistes ses continuateurs. Y a-t-il pourtant quelque diffe- * Je ne prends pas la Voisin pour sorciere, ni pour sabbat la contrefacori qu'elle en faisait pour amuser des grands sei- gneurs biases, Luxembourg et Vendome, son disciple, et les effrontees Mazarines. Des pretres scelerats, associes a la Voi- sin, leur disaient secretement la rnesse noire, et plus obscene certainement qu'elle n'avait pu etrejadisdevant lout unpeu- ple. Dans une miserable victime, autel vivant, on piloriait la nature. Une femme livree a la risee! horreur!... jouet bien moins des hommes encore que de la cruaute des femmes, d'une Bouillon, insolente, effrenee, ou de la noire Olympe, profonde en crimes et docteur en poisons (1031). ATI XVII" SIECLE. 315 rence? oui. Satan, dans des temps effroyables fut pre- voyant pour 1'affame; il eut pitie du pauvre. Mais ceux-ci ont pi lie du riche. Le riche, avec ses vices, son luxe, sa viede cour, est un necessiteux, un miserable, un mendiant. II vient en confession, humblemerit menac,ant,extorquer du docteur une autorisalion de pecher en conscience. Un jour quelqu'un fera (si on en a le courage) la surprenante histoire des lache- tes du casuiste qui veut garder son penitent, des expedients honteuxou il descend. De Navarro a Es- cobar, un marchandage etrange se fait aux depens de 1'epouse, et on dispute encore un peu. Mais ce n'est pas assez. Le casuiste est vaincu, lache tout. De Zoccoli a Liguori (1670-1770), il ne defend plus la nature. Le Diable, au sabbat, comme on sait, eut deux \isages, 1'un d'en baut, menac,ant, et 1'autre au dos, burlesque. Aujourd'hui qu'il n'en a que faire, il dormera ce dernier genereusement au casuiste. Ce qui doit amuser Satan, c'est que ses fideles se trouvent alors chez les honnetes gens, les menages serieux qui se gou\ernent par 1'Eglise 1 . La mon- 1 La sterilite va toujours croissant dans le dix-septieme si6- cle, specialement dans les families rangees, reglees a la stride mesure du confes^ionnal. Prenez meme les jansenistes. Suivez les Arnauld; void leur decroissance : d'abord vingt enfants, quinze enfanls; puis cinq! et enfin plus d'enfant. Gette race 18 314 SATAN TRIOMPHE daine, qui releve sa maison par la grande ressource du temps, 1'adultere lucratif, se rit de la prudence et suit la nature hardiment. La famille devote, ne suit que sonjesuite. Pour conserver, concentrer la for- tune, pour laisser un fils riche, elle entre aux voies obliques de la spiritualite nouvelle. Dans 1'ombre et le secret, la plus fiere, au prie-Dieu, s'ignore, s'oublie, s'absente, suit la lec.on de Molinos : Nous sommes ici-bas pour souffrir ! Mais la pieuse indif- ference, a la longue, adoucit, endort. On obtierit un neant. La mort? Pas tout a fait. On ressent quel- que peu les affaires d'a cote. Sans se meler, ni re- pondre de rien, on en a 1'echo, vague et doux. (Test comme un hasard de la Grace, suave et penetrante, nulle part plus qu'aux abaissements ou s'eclipse la volonte. Exquisesprofondeurs... Pauvre Satan! que tu es depasse ! Humilie-toi, admire, et reconnais tes fils. Les medecins, qui bien plus encore sont ses fils legitimes, qui naquirent de rempirisme populaire energique (et melee aux vaillants Colbert) finit-elle par ener- vation? Non. Elle s*est resserree peu a peu pour faire un aine riche, un grand seigneur et un ministre. Elle y arrive et meurt de son ambitieuse prudence, certainement autorisee. AU XVII" SIECLE. 315 qu'ori appelait sorcellerie, eux ses heriliers preferes a qui il a laisse son plus haul patrimoine, ne s'en souviennent pas assez. Us sont ingrals pour la sor- ciere qui les a prepares. Us font plus. A ce roi dechu, a leur pere et au- teur, ils indigent certains coups de fouet... Tu quoque, fill mi!... Ils donnent contre lui desarmes cruelles aux rieurs. Deja ceux du seizieme siecle se moquaientde FEs- prit, qui de lout temps, des sibylles aux sorcieres, agita et gonfla la femme. Ils soulenaient qu'il n'est ni Diable, ni Dieu, mais, comme disait le Moyen age : le Prince de 1'air. Satan ne serait qu'une maladie I La possession ne serait qu'un effet de la vie captive, assise, seche et tendue, des cloitres. Les 6,500 diables de la petite Madeleine de Gauffridi, les legions qui se battaient dans le corps des nonnes exasperees de Loudun, de Louviers, ces docteurs les appellent des orages physiques. Si Eole fait trembler la terre, dit Yvelin, pourquoi pas le corps d'une fille? Le chirurgien de la Cadiere (qu'on va voir tout a Fheure), dit sechement : Rien autre chose qu'une suffocation de matrice. Etrange decheance ! L'effroi du Moyen age vaincu, mis en deroule devant les plus simples remedes, les exorcismes a la Moliere, fuirait et s'evanouirait? 516 SATAN TRIOMPHE. C'est trop reduire la question. Satan est autre chose. Les medecins n'en voient ni le haut, ni le has, ni sa haute Revolte dans la science, ni les etranges compromis d'intrigue devote et d'im- purete qu'il fait vers 1700, unissant Priape et Tar- tuffe. On croit connaitre le dix-huitieme siecle, et Ton n'a jamais vu une chose essentielle qui le carac- terise. Plus sa surface, ses couches superieures, furent civilisees, eclairees, inondees de lumiere, plus her- metiquement se ferma au-dessous la vaste region du monde ecclesiastique, du couvent, des femmes credules, maladives et pretes a tout croire. En at- tendant Cagliostro, Mesmer et les magnetiseurs qui viendront vers la iin du siecle, nombre de pretres exploitent la defunte sorcellerie. 11s ne parlent que d'ensorcellements, en repandent la peur, et se char- gent de chasser les diables par des exorcismes in- decents. Plusieurs font les sorciers, sachant bien qu'ils y risquent peu, qu'on ne brulera plus desor- mais. Us se sentent gardes par la douceur du temps, par la tolerance que prechent leurs ennemis les AU XVII SlfeCLE. 517 pliilosophes, par la legerete des grands rieurs, qui croient tout fini, si Ton rit. Or, c'est justement parce qu'on rit que ces tenebreux machinistes vont leur chemin et craignent peu. L'esprit nouveau, c'est celui du Regent, sceptique et debonnaire. II eclate aux Lettres persanes, il eclate partout dans le tout-puissant journaliste qui remplit le siecle, Vol- taire. Si le sang humain coule, tout son coeur se souleve. Pour tout le reste, il rit. Peu a peu la maxime du public mondain parait etre : Ne rien punir, et rire detout. La tolerance permet au cardinal Tencin d'etre publiquement le mari de sa soeur. La tolerance as- sure les maitres des convents dans une possession paisible des religieuses, jusqu'a declarer les gros- sesses, constater legalement les naissances 1 . La to- 1 Exemple. Le noble chapitre des chanoines de Pignan, qui avail 1'honneur d'etre represented aux Etats de Provence, ne tenait pas moins fierement a la possession publique des reli- gieuses du pays. Us elaient seize chanoines. La prevote, en une seule annee, regut des rionnes seize declarations de grossesse. (Histoire manuscrite de Besse, par M. Renoux, communiquee par M. Th.) Cette publicite avail cela de bon que le crime mo- nastique, Tinfanticide, dut elre moins commun'. Les religieu- ses, soumises a ce qu'elles consideraient cornme une charge de leur etat, au prix d'une pelite honte, elaient humaines et bonnes meres. Elles sauvaient du moins leurs enfants.Celles de Pignan les mettaient en nourrice chez les paysans, qui les adoplaient, s'en servaient, les elevaient avec les leurs. Ainsi 18. 318 SATAN TRIOMPHE AU XVII 6 SIECLE. lerance excuse le P. Apollinaire, pris dans un hon- teux exorcisme 1 . Cauvrigny, legalantjesuite,idole des couvenls de province, n'expie ses aventures que par un rappel a Paris, c'est-a-dire un avancement. Autre ne fut la punition du fameux jesuite Gi- rard; il merita la corde el fut comble d'honneur, mourut en odeur de saintete. C'est 1'affaire la plus curieuse du siecle. Elle fait toucher au doigl la me- thode du temps, le melange grossier des machines les plus opposees. Les suavites dangereuses du Can- tique des canliques etaient, comme toujours, la pre- face. On continuait par Marie Alacoque, par lema- riage des Coeurs sanglants, assaisonne des morbides douceurs de Molinos. Girard y ajouta le souffle dia- bolique et les terreurs de 1'ensorcellement. II fut le diable et il fut Texorciste. Enfin, chose terrible, 1'infortunee qu'il immola barbarement, loin d'ob- tenir justice, fut poursuivie a mort. Elle disparut, probablement enfermee par lettre de cachet, et plongee vivante au sepulcre. nombre d'agriculteurs sont connus aujourcThui meme pour enfants de la noblesse ecclesiastique de Provence. 1 Garinet, 344. LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. Les jesuites avaient du malheur. Etant si bien a Versailles, maitres a la cour, ils n'avaient pas le moindre credit du cote de Dieu. Pas le plus petit miracle. Les jansenistes abondaient du moins en touchantes legendes. Nombre infini de creatures ma- lades, d'infirmes, de boiteux, de paralytiques, trou- vaient au tombeau du diacre Paris un moment de guerison. Ce malheureux peuple ecrase par une suite effroyable de fleaux (le grand Roi, premier fleau, puis la Regence, le Systeme qui firent tant de men- diants), ce peuple venait demander son salut a un pauvre homme de bien, un vertueux imbecile, 320 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1750. un saint, malgre ses ridicules. Et pourquoi rire apres tout? Sa vie est bien plus touchante encore que risible. II no faut pas s'etonner si ces bonnes gens, emus, au tombeau de leur bienfaiteur, ou- bliaient tout a coup leurs maux. La guerison ne durait guere ; n'importe, le miracle avail eu lieu, celui de la devotion, du bon coeur, de la reconnais- sance. Plus tard, la friponnerie se mela a toutcela; mais alors (en 1728) ces etranges scenes populaires etaient tres-pures. Les jesuites auraient tout donne pour avoir le moindre de ces miracles qu'ils niaient. Us travail- laient depuis pres de cinquante ans a orner de fa- bles et de petits contes leur legende du Sacre-Coeur, l'histoire-de Marie Alacoque. Depuis vingt-cinq ou trente ans, ils avaient tache de faire croire que leur confrere, Jacques II, non content de guerir les ecrouelles (en qualite de roi de France), apres sa mort s'amusait a faire parler les muets, faire mar- cher droit les boiteux, redresser les louches. Les gueris louchaient encore plus. Quant aux muets, il se trouva, par malheur, que celle qui jouait ce role etait une coquine averee, prise en flagrant delit de vol. Elle courait les provinces, et, a toutes les cha- pelles de saints renommes, elle etait guerie par mi- racle et recevait les aumones; puis recommenc,ait ailleurs. LE P. GIRAUD ET LA CADIERE. 1730. 521 Pour se procurer des miracles, le Midi vaut mieux. II y a la des femmes nerveuses, de facile exaltation, propres a faire des somnambules, des miraculees, des stigmatisees, etc. Les jesuites avaient a Marseille un eveque a eux, Belzunce, homme de co3ur et de courage, illustre depuis la fameuse peste, mais credule et fort borne, sous 1'abriduquel on pouvait hasarder beaucoup. Us avaient mis pres de lui un jesuite franc-comtois, qui ne manquait pas d'esprit; qui, avec une appa- rence austere, n'en prechait pas moins agreable- ment dans le genre fleuri, un peu mondain, qu'ai- ment les dames. Vrai jesuite qui pouvait reussir de deux manieres, ou par i'intrigue feminine, ou par le santissimo. Girard n'avait pour lui ni Tage, ni la figure; c'etait un homme de quarante-sept ans, grand, sec, qui semblait extenue; il avait 1'oreille un peu dure, 1'air sale et crachait partout (p. 50, 69, 254) *. II avait enseigne longtemps, jusqu'a Fage de trente-sept ans, et gardait certains gouts de college. Depuis dix ans, c'est-a-dire depuis la grande peste, il etait confesseur de religieuses. II y avait reussi et avait obtenu sur elles un assez 1 Dans une affaire si disculee, je cite constamment, et surtout im volume in-folio : Procedure du P. Girard et de la Cadiere. Aix, 1733. Pour ne pas multiplier les notes, j'in- dique seulement dans mon texte la page de ce volume. 522 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. grand ascendant en leur imposant ce qui semblait le plus contraire au temperament de ces Pro- vengales, les doctrines et les disciplines de la mort mystique, la passivete absolue, 1'oubli parfait de soi-meme. Le terrible everiement avait aplati les courages, enerve les coeurs, amollis d'une cerlaine langueur morbide. Les Carmelites de Marseille, sous la conduite de Girard, allaient loin dans ce mysticisme, a leur tete, une certaine soeur Re- musat, qui passait pour sainte. Les jesuites, malgre ce succes, ou peut-etre pour ce succes meme, eloignerent Girard de Marseille ; ils voulurent 1'employer a relever leur maison de Toulon. Elle en avait grand besoin. Le magnifique etablissement de Colbert, le seminaire des aumd- niers de la marine, avait ete confie aux jesuiles pour decrasser ces jeunes aumoniers de la direction des Lazaristes, sous laquelle ils etaient presque partout. Mais les deux jesuites qu'on y avait mis etaient peu capables. L'un etait un sot,l'autre(leP. Sabbatier), un homme singulierement emporte, malgre son age. II avait 1'insolence de notre ancierme marine, ne daignait garder aucune mesure. On lui re- prochait a Toulon, non d'avoir une maitresse, ni meme une femme mariee, mais de 1'avoir inso- lemment, outrageusement, de maniere a desespe- rer le mari. II voulait que celui-ci. surtout, con- LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. 325 nut bien sa honte, sentit toutes les piqures. Les choses furent poussees si loin que le pauvre homme en mourut 1 . Du resle, les rivaux des jesuiles offraient encore plus de scandale. Les Observantins, qui dirigeaient les Clarisses (ou Clairistes) d'Ollioules, avaienl pu- bliquement des religieuses pour maitresses, et cela ne suffisant pas, ils ne respectaient pas me"me les petites pensionnaires.Lepere gardien, un Aubany, en avail \iole une de treize ans; poursuivi par les parents, il s'etait sauve a Marseille. Girard, nomme directeur du seminaire des aumd- niers, allait, par son austerite apparenle, par sa dexlerile reelle, rendre 1'ascendant aux jesuites sur des moines lellement compromis, su r des pr- tres de paroisse peu instruits et fort vulgaires. En ce pays ou I'homme est brusque, souvent apre d'accent, d'exterieur, les femmes apprecient fort la douce gravite des hommes du Nord; elles leur savent gre de parler la langue aristocratique, officielle, le frangais. Girard, arrivant a Toulon, devait connaitre par- faitement le terrain d'avance. 11 avail la deja a lui une certaine Guiol qui venait parfois a Marseille, ou 1 Biblioth. de la ville de Toulon, Pieces et chansons manu- scrites. 1 vol. in-lblio, tres-curieux. 524 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. elle avail une fille carmelite. Cette Guiol, femme d'un petit menuisier, se mit entierement a sa dis- position, autant et plus qu'il ne voulait; elle etait fort mure, de son age (quarante-sept ans), extreme- ment vehemente, corrompue et bonne a tout, prete a lui rendre des services de toute sorte, quoi qu'il fit, quoi qu'il fut, un scelerat ou un saint. Cette Guiol , outre sa fille carmelite de Marseille, en avait une qui etait soeur converse aux Ursulines de Toulon. Les Ursulines, religieuses enseignantes, etaient partout comme un centre; leur parloir, fre- quente des meres, etait un intermediate entre le cloitre et le monde. Chez elles, et par elles, sans doule, Girard vit les dames de la ville, entre autres une de quarante ans, non mariee, M lle Gravier, fille d'un ancien entrepreneur des travaux du roi a 1' Arsenal. Cette dame avait comme une ombre qui ne la quittait pas, la Reboul, sa cousine, fille d'un patron de barque, qui etait sa seule heritiere, et qui, quoiqu'a peu pres du merne age (trente- cinq ans), pretendait bien heriter. Pres d'elles, se formait peu a peu un petit cenacle d'admiratrices de Girard qui devinrent ses penitentes. Des jeunes filles y etaient parfois introduites, comme M lle Ca- diere, fille d'un marchand, une couturiere, la Lau- gier, la Katarelle, fille d'un batelier. On y faisait de pieuses lectures et parfois de petils gouters. Mais LE P. GIUARD ET LA CADIERE. 1730. 325 rien n'interessait plus que certaines leltres ou Ton contait les miracles et les extases de soeur Remusat, encore vivante (elle mourut en fevrier 1730). Quelle gloire pour le P. Girard qui Tavait menee si haut! On lisait cela, on pleurait, on criait d'admiration. Si Ton n'avait encore d'extases, on n'etait pas loin d'en avoir. Et la Reboul, pour plaire a sa parente, se mettait deja parfois dans un etat singulier par le precede connu de s'etouffer tout doucement et de se pincer le nez 1 . De ces femmes et filles, la moins legere cer- tainement etait M lle Catherine Cadiere, delicate et maladive personne de dix-sept ans, tout occu- pee de devotion et de charite, d'un visage mortifie, qui semblait indiquer que, quoique bien jeune, elle avail plus qu'aucunc autrc ressenti les grands malheurs du temps, ceux de la Provence et de Toulon. Cela s'explique assez. Elle etait nee dans 1'affreuse famine de 1709, et, au moment ou une filledevicnt vraie fille, elle cut le terrible spectacle de la grande Peste. Elle semblait marquee de ccs 1 V. le Proces, et Swift, Mecanifjae de I'cnlhotisiasmc. 19 526 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. deux evenements, un peu hors de la vie, et deja de Fautre cote. La triste fleur etait tout a fait de Toulon, de ce Toulon d'alors. Pour la comprendre, il faut bien se rappeler ce qu'est, ce qu'etait cette ville. Toulon est un passage, un lieu d'embarquement, F entree d'un port immense et d'un gigantesque ar- senal. Yoila ce qui saisit le voyageur et 1'empe'che de voir Toulon meme. II y a pourtant la une ville, une vieille cite. Elle contient deux peuples diffe- rents, le fonctionnaire etranger, et le vrai Toulon- nais, celui-ci peu ami de Fautre, enviant Femploye et souvent revolte par les grands airs de la Marine. Tout cela concentre dans les rues tenebreuses d'une \ille etranglee alors de Fetroite ceinture des forti- fications. L'originalite de la petite ville noire c'est de se trouver justemententre deux oceans de lumieres, le merveilleux miroir de la rade et le majestueux amphitheatre de ses montagnes chauves d'un gris eblouissant et qui vous aveuglent a midi. D'autant plus sombres paraissent les rues. Celles qui ne vont pas droit au port et n'en tirent pas quelque lu- miere, sont a toute heure profondement obscures. Des allees sales et de petits marchands, des bou- tiques mal garnies, invisibles a qui vient du jour, c'est Faspect general. L'interieur forme un la- byrinthe de ruelles, ou Fon trouve beaucoup LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1750, 327 d'eglises, de vieux couvents, devenus casernes. Be forts ruisseaux, charges et salis des eaux mena- geres, courent en torrents. L'air y circule peu, et Ton est etonne, sous un climat si sec, d'y trouver tant d'humidite. En face du nouveau theatre, une ruelle appelee la rue de I'Hdpital va de la rue Royale assez etroite, a 1'etroiterue des Canonniers (S.-Sebastien). On di- rait une impasse. Le soleil cependanty jette un re- gard a midi, mais il trouve le lieu si triste qu'a Finstant meme il passe et rend a la ruelle son om- bre obscure. Entre ces noires maisons, la plus petite etait celle du sieur Cadiere, regrattier, ou revendeur. On n'entrait que par la boutique, et il y avait une chambre a chaque etage. Les Cadiere etaient gens honnetes, devots, et madame Cadiere un miroir de perfection. Ces bonnes gens n'etaient pas absolu- ment pauvres. Non-seulement la petite maison etait a eux, mais, comme la plupart des bour- geois de Toulon, ils avaient une bastide. C'est une masure le plus souvent, un petit clos pierreux qui donne un peu de vin. Au temps de la grande marine, sous Colbert et son fils, le prodigieux mouvement du port profitait a la ville. L'ar- gent de la France arrivait la. Tant de grands sei- gneurs qui passaient, trainaient apres eux leurs 328 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. maisons, leurs nombreux domestiques, un peuple gaspillard, qui derriere lui laissait beaucoup. Tout cela finit brusquement. Ce mouvement artificiel cessa; on ne pouvait plus meme payer les ouvriers de 1'Arsenal ; les vaisseaux delabres restaient non repares, et Ton finit par en vendre le bois 1 . Toulon sentit bien fort le contre coup de tout cela. Au siege de 1707, ilsemblait quasi mort. Mais que fut-ce dans la terrible annee de 1709, le 93 de Louis XIV ! quand tous les fleaux a la fois, cruel hi- ver, famine, epidemic, semblaient vouloir raser la France ! Les arbres de Provence, eux-mtoes, ne furent pasepargnes. Les communications cesserent. Les routes se couvraient de mendiants, d'affames ! Toulon tremblait, entoure de brigands qui coupaient toutes les routes. Madame Cadiere, pour comble, en cette annee cruelle, etait enceinte. Elle avait trois gargons. L'aine restait a la boutique, aidait son pere. Le se- cond etait aux Precheurs et devait se faire moine do- minicain (jacobin, comme on disait). Le troisieme etudiait pour etre pretre au serriinaire des Jesuites. Les epoux voulaient une fUle ; madame demandait a Dieu une sainte. Eile passa ses neuf mois en priere, jeunant ou ne mangeant que du pain de seigle. 1 Y. une tres-bonne dissertation manuscrite de M. Brun. LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. 399 Elle eut une fille, Catherine. I/enfant etait tres- delicate, et, comme ses freres, un peu malsaine. L'humidite de la maison sans air, la faible nour- riture d'une mere si econome et plus que so- bre, y contribuaient. Les freres avaient des glan- des qui s'ouvraient quelquefois ; et la petite en eut dans les premieres annees. Sans etre tout a fait ma- lade, elle avait les graces souffrantes des enfants maladifs. Elle grandit sans s'affermir. A 1'age oules autres ont la force, la joie de la vie ascendante, elle disait deja : J'ai peu a vivre. Elle eut la petite verole, et en resta un peu mar- quee. On ne sait si elle fut belle. Ce qui est sur, c'est qu'elle etait gentille, ayant tous les charmants contrastes des jeunes Provengales et leur double nature. Vive et reveuse, gaie et melancolique, une bonne petite devote, avec d'innocentes echappees. Entre les longs ofiices, si on la menait a la bastide avec les filles de son age , elle ne faisait difficulte de faire comme elles, de chanter ou danser, en se pas- sant au cou le tambourin. Mais ces jours etaient rares. Le plus souvent, son grand plaisir etait de monter au plus haul de la maison (p. 24), de se trou- ver plus pres du ciel, de voir un peu de jour, d'a- percevoir peut-etre un petit coin de mer, ou quel- que pointe aigue de la vaste thebaide des monta- gnes. Elles etaient serieuses des lors, mais un peu 530 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. moins sinistres, moins deboisees, moins chauves, avec une robe clair-semee d'arbousiers, de melezes. Cette morte villc de Toulon , au moment de la peste, comptait 26,000 habitants. Enorme masse resserree sur un point. Et encore, de ce point, otez une cein- ture de grands couverits adosses aux remparts, mi- nimes, oratoriens, jesuites, capucins, recollets, ur- sulines, visitandines, bernardines, Refuge, Bon-Pas- teur, et tout au centre, le couvent enorme des dominicains. Ajoutez les eglises paroissiales, pres- byteres, eveche, etc. Le clerge occupait tout, le peuple rien pour ainsi dire. On devine combien, sur un foyer si concentre, le ileau aprement mordit. Le bon coeur de Tou- lon lui fut fatal aussi. Elle rec,ut magnanime- ment des echappes de Marseille. Us purent bien amener la peste, autant que des ballots de laine auxquels on attribue rintroduction du fleau. Les notables effrayes allaient fuir, se disperser dans les campagnes. Le premier des consuls, M. d'Antre- chaus, coeur heroiique, les retint, leur dit severe- ment : Etle peuple, queva-t-ildevenir, messieurs, dans cette ville denuee, si les riches emportent leurs bourses? II les retint et forga toutle monde 1 V. le livre de M. (TAntrechaus et Texcellente brochure de M. Gustave Lambert. LE P. GtRARD ET LA CAD1ERE. 1730. "1 de restcr. On attrlbuait les horreurs de Marseille aux communications entre habitants. D'Antrechaus essaya d'un systeme tout contraire. Ce fut d'isoler, d'enfermer les Toulonnais chez eux. Deux h6pitaux immenses furent crees et dans la rade et aux mon- tagnes. Tout ce qui n'y allait pas, dut rester chez soi sous peine de mort. D'Antrechaus, pendant sept grands mois, soutint cetle gageure qu'oneut cm em- possible, de garder, de nourrir a domicile, une po- pulation de 26,000 ames. Pour tout ce temps, Tou- lon fut un sepulcre. Nul mouvement que celui du matin, de la distribution du pain de porte en porte, puis de renlevement des morts. Les medecins pe- rirent la plupart, les magistrals perirent, sauf d'Antrechaus. Les enterreurs perirent. Des deser- teurs condamnes les remplaQaient, mais avec une brutalite precipitee et furieuse. Les corps, du qua- trieme etage, etaient, la tele en bas, jetes au tom- bereau. TJne mere venait de perdre sa fille, jeune enfant. Elle eut horreur de voir ce pauvre petit corps precipite ainsi, et, a force d'argent, elle obtint qu'on la descendit. Dans le trajet, 1'enfant revient, se ranime. On la remonte; elle survit. Si bien qu'elle fut 1'ai'eule de notre savant M. Brun, auteur de 1'excel- lente histoire du port. La pauvre petite Gadiere avait justement 1'age de cette mort qui survecut, douze ans, 1'age si vulne- 552 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. rable ponr ce scxe. La fermelure generate des egli- ses, la suppression des fetes (de Noel! si gai a Tou- lon), tout cela pour 1'enfant elait la fin clu monde. II sernble qu'elle n'en soit jamais bien revenue. Toulon non plus ne se releva point. Elle garda 1'as- pectd'un desert. Tout etait ruine, en deuil, veuf, or- phelin, beaucoup desesperes. Au milieu, une grande ombre, d'Antrechaus, qui avait\u tout inourir, ses fils, frereset collegues, et qui s'etait glorieusement ruine, a ce point qu'il lui fallut manger chez ses voi- sins; les pauvres se disputaient 1'honneur de le nourrir. La petite dit a sa mere qu'elle ne porterait jamais plus ce qu'elle a\ait de beaux habits, et il fallut les vendre. Elle ne voulait plus queservir les malades; elle entrainaittoujours sa mere a I'hopital qui etait au bout de leur rue. Une petite voisine de qualorze ans, la Laugier, avail perdu son pere, vivait avecsa mere fort miserablement. Catherine y allait sans cesse et y portait sa nourriture, des vetements, tout ce qu'elle pouvait. Elle demanda a ses parents qu'on payat pour la Laugier les frais d'apprenlis- sage chez une couturiere, et tel etait son ascendant, qu'il ne refuserent pas cette grosse depense. Sa piete, son charmant petit cceur la rendaient toute- puissante. Sa charite etait passionnee; elle ne donnait pas seulement; elle aimait. Elle eut LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730, 533 voulu que cette Laugier fut parfaite. Elle 1'avait volontiers pres d'elle, la couchait sou vent avec elle. Toutes deux avaient etc revues dans les filles de Sainte-Therese, un tiers ordre que les carmes, avaient organise. M lle Cadiere en etait I'exemple, et, a treize ans, elle semblait une carmelite ac- complie. Elle avait emprunte d'une visitandine des livres de mysticite qu'elle devorait. La Lau- gier, a quinze ans, faisait un grand contraste; elle ne voulait rien faire, rien que manger et etre belle. Elle 1'elait, et pour cela on 1'avait fait sa- cristine de la chapelle de Sainte-Therese. Occasion de grandesprivautes avec les pretres; aussi, quand sa conduite lui merita d'etre chassee de la congrega- tion, une autre autorite, un vicaire general, s'em- porta jusqu'a dire que, si elle 1'etait, on interdirait la chapelle (p. 36, 57). Toutes deux elles avaient le temperament du pays, Textreme agitation nerveuse, et des 1'enfance, ce qu'on appelait des vapeurs de mere (de matrice) . Mais le resultat etait oppose; fort charnel chez la Lau- gier, gourmaride, faineante, \iolente; tout cerebral chez la pure et douce Catherine, qui, par suite de ses maladies on de sa vive imagination qui ab- sorbait tout en elle, n'avait aucune idee du sexe. A vingt ans, elle en avait sept. Elle ne songeait a rien qu'a prier et donner, ne voulait point se ma- 19 554 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 4750. rier. Au mot de manage elle pleurait, comme si on lui cut propose de quitter Dieu. On lui avait prete la vie de sa patronne, sainte Catherine de Genes, et elle avait achete le Chateau de lame de sainte Therese. Peu de confesseurs la suivaient dans cet essor mystique. Ceux qui par- laient gauchement de ces choses lui faisaient mal. Elle ne put garder ni le confesseur de sa mere, pretre de la cathedrale, ni un carme, ni le vieux jesuite Sabatier. A seize ans, elle avait un pretre de Saint-Louis, de haute spiritualite. Elle passait des jours a 1'eglise, tellement que sa mere, alors veuve, qui avait besoin d'elle, toute devote qu'elle etait, la punissait a son retour. Ce n'etait pas sa faute. Elle s'oubliait dans ses extases. Les filles de son age la tenaient tellement pour sainte, que parfois, a la messe, elles crurent voir 1'hostie, attiree par la force d'amour qu'elle exer- c.ait, voler a elle et d'elle-meme se placer dans sa bouche. Ses deux jeunes freres etaient disposes fort diver- sement pour Girard. L'aine, chez les Precheurs, avait pour le jesuite Tantipathie naturelle de Fordre de Saint-Dominique. L'autre, qui, pour etre pretre, etudiait chez lesjesuites, regardait Girard comme un saint, un grand homme; il en avait fait son he- ros. Elle aimait ce jeune frere, comme elle, maladif. LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1750. 353 e qu'il disait sans cesse de Girard dut agir. Un jour, elle le rencontra dans la rue; elle le vit, si grave, mais si bon et si doux qu'une voix interieure lui dit Ecce homo (le void, Thornine qui doit te con- duire). Le samedi, elle alia se confesser a lui, et il lui dit : Mademoiselle, je vous attendais. Elle flit surprise et emue, ne songea nullement que son frere cut pu 1'averlir, mais pensa que la voix mys- terieuse lui avail parle aussi, et que tous deux par- tageaient cette communion celeste des avertisse- ments d'en haut (p. 81, 383). Sixmois d'etese passerentsans que Girard, qui la confessait le samedi, fit aucun pas vers elle. Le scandale du vieux Sabatier 1'avertissait assez. 11 eut le de sa prudence de s'en tenir au plus obscur attachement, a la Guiol, il est vrai, bien mure, mais ardente et diable incarn6. C'est la Cadiere qui s'avanga vers lui innocem- menl. Son frere, 1'etourdi Jacobin, s'etait avise de preler a une dame et de faire courir dans la ville une satire intitulee La Morale des Jesuites. 11s en furcnt bientot avertis. Sabatier jure qu'il va ecrire en cour, obtenir une leltre de cachet pour enfer- mer le jacobin. Sa sceur se trouble, s'effraye; elle va, les larmes aux yeux, implorer le P. Girard, le prier d'intervenir. Peu apres, quand elle y re- tourne, il lui dit : Rassurcz-vous; votre irere n'a 536 LE P. GIIIARD ET LA CADIERE. 1750. rien a craindre, j'ai arrange son affaire. Elle fut tout attendrie. Girard sentit son avantage. Un homme si puissant, ami du roi, ami de Dieu, et qui venait de se montrer si bon! quoi de plus fort sur un jeune coeur? II s'aventura, et lui dit (tou- tefois dans sa langue equivoque) : Remettez-vous a moi; abandonnez-vous tout entiere. Elle ne rougit point, et, avec sa purete d'ange, elle dit : Oui, n'entendant rien, sinon 1' avoir pour di- recteur unique. Quellos etaient ses idees sur elle? En ferait-il une maitresse ou un instrument de charlatanisme? Gi- rard flotta sans doute, mais je crois qu'il penchait vers la derniere idee. II avait a choisir, pouvait trouver des plaisirs sans perils. Mais M Ile Cadiere etait sous une mere pieuse. Elle vivait, avec sa famille, un frere marie et les deux qui etaient d'e- glise, dans une maison tres-etroite, dont la bouti- que de Faine etait la seule entree. Elle n'allait guere qu'a 1'eglise. Quelle que fut sa simplicile, elle sen- tait d'instinct les choses impures, les maisons dan- ^ereuses. Lespenitentes desjesuites se reunissaienl volontiers au haut d'une maison, faisaient des man- geries, des folies, criaient en provencal : Vivent \esjesuitons! Une voisine que ce bruit derangeait, vint, les vit couchees sur le venire (5b), chantarit et mangeant des beignets (le tout, dit-on, paye par LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. 537 1'argent des aumones). La Cadiere y fut invitee, mais elle en eut degoiit et n'y retourna point. On ne pouvait 1'attaquer que par Tame. Girard semblait n'en vouloir qu'a Tame seule. Qu'elle obeit, qu'elle acceptat les doctrines de passivite qu'il avait enseignees a Marseille, c'etait, ce sem- ble, son seul but. II crut que les exemples y fe- raient plus que les preceptes. La Guiol, son ame damnee, fut chargee de conduire la jeune sainte dans cette ville, ou la Cadiere avait une amie d'en- fance, une carmelite, fille de la Guiol. La rusee, pour lui inspirer confiance, pretendait, elle aussi, avoir des exlases. Elle la repaissait de contes ridicules. Elle lui disait, par exemple, qu'ayant trouve a sa cave qu'un tonneau de vin s'etait gate, elle se mit en prieres et qu'a 1'instant levin redevint bon. Une autre fois, elle s'etait senti entrer une couronne d'epines, mais les anges pour la consoler avaient servi un bon diner, qu'elle mangeait avec le pere Girard. La Cadiere obtint de sa mere qu'elle put aller a Marseille avec cctte bonne Guiol, et madame Cadiere paya la depense. C'etait au mois le plus brulant de la brulante contree, en aout (1729), quand toule la campagne tarie n'offre a 1'oeil qu'un apre rniroir de rocs et de caillou. Le faible cerveau dessecbe de la jeune mnlade, sous la fatigue du voyage, rec,ut 338 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. d'autant mieux la funeste impression de ces mortes de couvent. Le vrai type du genre etait cette soeur Remusat, deja a 1'etat de cadavre (et qui reellement mourut). La Cadiere admira une si haute perfec- tion. Sa compagne perfide la tenta de Fidee or- gueilleuse d'en faire autant, et de lui succeder. Pendant ce court voyage, Girard, reste dans le brulant etouffement de Toulon, avait fort tristement baisse. 11 allait frequemment chez cette petite Lau- gier qui croyait aussi avoir des extases, la consolait (si bien que tout a 1'heure elle est enceinte! ). Lors- que mademoiselle Cadiere lui revint ailee, exaltee, lui, au contraire, charnel, tout livre au plaisir, lui jcta un souffle d'amour (p. 6, 383). Elle en fut embrasee,mais(onlevoit)a sa maniere,pure, sainte et genereuse, voulant 1'empecher de tomber, s'y de- vouant jusqu'a mourir pour lui (septembre 1729). Un des dons de sa saintete, c'est qu'elle voyait au fond des coeurs. II lui etait arrive parfois de con- naitre la vie secrete, les moeurs de ses confesseurs, de les avertir de leurs fautes, ce que plusieurs, etonnes, atterres, avaient pris humblement. Un jour de cet ete, voyant entrer chez elle la Guiol, elle lui dit tout a coup : Ah! mechante, qu'avez-vous fait? Et elle avait raison, dit plus tard la Guiol elle-meme. Je venais de faire une mauvaise action. Laquelle? Probablement de livrer la LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. 339 Laugier. On est tente de le croire, quand on la voit Fannie suivante vouloir livrer la Batarelle. La Laugier, qui souvent couchait chez la Cadiere, pouvait fort bien lui avoir confie son bonheur et 1'amour du saint, ses paternellcs caresses. Dure epreuve pour la Cadiere et grande agitation d'es- prit. D'une part, elle savait a fond la maxime de Girard : Qu'en un saint, tout acte est saint. Mais d'autre part, son hormetete naturelle, toute son education anterieure, 1'obligeaient a croire qu'une tendresse excessive pour la creature etait toujours un peche mortel. Cette perplexite douloureuse entre deux doctrines acheva la pauvre fille, lui donna d'horribles tempetes, et elle se crut obsedee du demon. La parut encore son bon coeur. Sans humilier Girard, elle lui dit qu'elle avait la vision d'une ame tourmentee d'impurete" et de peche mortel, qu'elle se sentait le besoin de sauver cette ame, d'offrir au diable victime pour victime, d'accepter Y obsession et de se livrer a sa place. II ne le lui defendit pas, lui permit d'etre obsedee^ mais pour un an seulement (novembre 1729). Elle savait, comme toute la ville, les scandaleuses amours du vieux P. Sabatier, insolent, furieux, nul- lement prudent comme Girard . Elle voyait le mepris ou les jesuites (qu'elle croyait le soutien de rEgiise) 5iO LE P. GIRARD ET LA CAD1ERE. 1750. ne pouvaient manquer de tomber. Elle dit un jour a Girard : J'ai eu une vision : une mer sombre, un vaisseau plein d'ames,battu de 1'orage des pensees impures, et sur le vaisseau deux jesuites. J'ai dit au Redempteur que je voyais au ciel : Seigneur! sauvez-les, noyez-moi... Je prends sur moi tout le naufrage. Et le bon Dieu me 1'accorda. Jamais, dans le cours du proces etlorsque Girard, devenu son cruel ennemi, poursuivit sa mort, elle ne revint la-dessus. Jamais elle n'expliqua ces deux paraboles de sens si transparent. Elle eut cette no- blesse de n'en pas dire un mot. Elle s'etait devouee. A quoi? sans doute a la damnation. Voudra-l-on dire que, par orgueil, se croyant impassible et morte, elle deliait 1'impurete que le demon infligeait a 1'homme de Dieu. Mais il est tres-certain qu'elle ne savait ricn precisement des choses sensuelles; qu'en ce mysteie elle ne prevoyait rien que dou- leurs, tortures du demon. Girard etait bien froid, et bien indigne detout cela. Au lieu d'etre attendri, il se joua de sa credulite par une ignoble fraude. I! lui glissa dans sa cassette un papier, ou Dieu lui disait que, pour elle, cffeclivement il sauverait le vaisseau. Mais il se garda d'y.laisser cette piece ri- dicule ; en la lisant et relisarit, elle aurait pu s'aper- cevoir qu'elle etait fabriquee. L'ange qui apporta le papier, un jour apres le remporta. LE P. GIRAP.D ET LA CADIERE. 1730. 341 Avec la meme indelicatesse, Girard, la voyant agitee et incapable de prier, lui permit legerement de communier tant qu'elle ^ 7 oudrait, tous les jours, dans differentes eglises. Elle n'en fut que plus mal. Deja pleine du demon, elle logeait ensemble les deux ennemis. A force egale, ils se batlaierit en elle. Elle croyait eclater et crever. Elle tombait, s'evanouissait, et restait ainsi plusieurs heures.En decembre, elle ne sortit plus guere, meme de son lit. Girard eut un trop bon pretexte pour la voir. II fut prudent, s'y faisant toujours conduire par le petit frere, du moins jusqu'a la porte. La chambre de la malade etait au haut de la maison. La mere restait a la boutique discretement. II elait seul, tant qu'il voulait, et, s'il voulait, tournait la clef. Elle etait alors tres-malade. II la traitait comme un enfant; il 1'avanQait un peu sur le devant du lit, lui tenait la tete, la baisait paternellement. Tout cela rec,u avec respect, tendresse, reconnais- sance. Tres-pure, elle etait tres-sensible. A tel contact leger qu'une autre n'eut pas remarque, elle per- dait connaissance; un frolement pres du sein suffi- sait. Girard en fit 1'experience, et cela lui donna de mauvaises pensees. II la jetait a \olonte dans ce sommeil, et elle ne songeait nullement a s'en 342 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1750. defendre, ayant toute confiance en lui, inquiete seulement, un peu honteuse de prendre avec un tel homme tant de liberte et de lui faire perdre un temps si precieux. II y restait lorigtemps. On pouvait prevoir ce qui arriva. La pauvre jeune fille, toute malade qu'elle fut, n'en porta pas moins a la t6te de Girard un invincible enivrement. Une fois, en s'eveillant, elle se trouva dans une posture tres-ridiculement indecente; une autre, elle le sur- prit qui la caressait. Elle rougit, gemit, se plaignit. Mais il lui dit impudemment Je suis votre maitre, votre Dieu... Vous devez tout souffrir au nom de I'obeissance. Vers Noel, a la grande fete, il perdit la derniere reserve. Au reveil, elle s'ecria : Mon Dieu! que j'ai souffert ! Je le crois, pauvre enfant! dit-il d'un ton compatissant. Depuis, elle se plaignit moins, mais ne s'expliquait pas ce qu'elle eprouvait dans le sommeil (p. 5, 12, etc.). Girard comprenait mieux, mais non sans terreur, ce qu'il avail fait. En Janvier, fevrier, un signetrop certain 1'avertit de la grossesse. Pour comble d'em- barras, la Laugier aussi se trouva enceinte. Ces parties de devotes, ces mangeries, arrosees indis- cretement du petit vin du pays, avaient eu pour premier efiet 1'exaltation naturelle chez une race si inflammable, 1'extase contagieuse. Chez les ru- sees, tout etait contrefait. Mais chez cette jeune LE P. G1RARB ET LA CADlfiRE 1730. 3i5 Laugier, sanguine et vehemente, 1'extase fut reelle. Elle eut, dans sa chambrette, de vrais delires, des defaillances, surtout quand Girard y venait. Elle fut grosse un peu plus tard que la Cadiere, sans doute aux fetes des Rois (p. 37, 113). Peril Ires-grand. Elles n'etaient pas' dans un de- sert, ni au fond d'un couvent, interesse a elouffer la chose, mais, pour ainsi dire, en pleine rue. La Laugier au milieu des voisines curieuses, la Cadiere danssa famille. Son frere, le jacobin, commengaita trouver mauvais que Girard lui fit de si longues vi- sites. Un jour, il osa rester pres d'elle, quand Gi- rard y vint, comme pour la garder. Girard, hardi- ment, le mit hors de la chambre, et la mere, indi- gnee, chassa son ills de la maison. Cela tournait \ers un eclat. Nul doute que ce jeune homme, si durement traite, chasse de chez lui, gonfle de colere, n'allat crier auxPrecheurs, et que ceux-ci, saisissant une si belle occasion, ne courussent r6peter la chose, et en dessous, n'a- meutassent toute la \ille centre le jesuite. II prit un etrange parti, de faire face par un coup hardi t de se sauver par le crime. Le libertin devint un scelerat II connaissait bien sa \ictime. II avail vu la trace des scrofules qu'elle avail cues enfant. Cela ne ferme pas nettement comme une blessure. La peau y resle 544 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. rosee, mince et faible. Elle en avail eu aux pieds. Et elle en avail aussi dans un endroil delical, dan- gereux, sousle sein. II eut 1'idee diabolique de lui renouveler ces plaies, de les donner pour des slig- males, lels qu'en onl obtenus du ciel sainl Fran- c,ois el d'aulres sainls, qui, cherchanl Y imitation et la con for mite complete avecle Crucifie, portaienl et la marque des clous el le coup de lance au cote. Les jesuiles etaient desoles de n'avoir rien a opposer aux miracles des jansenistes. Girard elait sur de les char- mer par un miracle inallendu. II ne pouvait man- quer d'etre soutenu par les siens, par leur maison de Toulon. L'un, le vieux Sabatier, etail pret a croire loul; il avail ete jadis le confesseur de la Cadiere, et la chose lui eiil fail honneur. Un autre, le P. Gri- gnel, elail un beal imbecile, qui verrait tout ce qu'on voudrait. Si les carmes ou d'autres s'avisaient d'avoir des doules, on les ferail averlir de si haul, qu'ils croiraienl prudenl de se taire. Meme le ja- cobin Cadiere, jusque-la ennemi el jaloux, Irou- verail son comple a revenir, a croire une chose qui ferait la famille si glorieuse el lui le frere d'une sainle. Mais, dira-l-on, la chose n'elait-elle pas nalu- relle? On a des exemples innombrables, bien con- stales, de vraies stigmatisees l . 1 Voyez surtout A. Maury. Magie. LE P. GIUARD ET LA CADIERE. 1730. 545 Le contraire est probable. Quand elle s'aperc.ut de la chose, elle fut honteuse et desolee, craignant de deplaire a Girard par ce retour des petits maux d'enfance. Elle alia vite chez une voisine, une ma- dame True, une femme qui se melait de medecine, et lui acheta (comme pour son jeune frere) un on- guent qui brulait les plaies. Pour faire ces plaies, comment le cruel s'y prit- il? Erifonga-l-il les ongles? usa-t-il d'un petit cou- teau, que toujours il portait sur lui. Ou bien altira-t-il le sang la premiere ibis, comme il le fit plus tard, par une forte succion? Elle n'avait pas sa connaissance, mais bien sa sensibilile; nul doute qu'a travers le sommeil, elle n'ait senti la douleur. Elle cut cru faire un grand peche, si elle n'eut tout dit a Girard. Quelque crainte qu'elle eut de deplaire et de degouter, elle dit la chose. 11 vit, et il joua sa comedie, lui reprocha de vouloir guerir et de s'opposer a Dieu. Ce sont les celestes stigmates. !1 se met a genoux, baise les plaies des pieds. Elle se signe, s'humilie, elle fait difficulte de croire. Girard insiste, la gronde, lui fait decouvrir le cote, admire la plaie. Etmoi aussi, je 1'ai, dit-il, mais interieure. La \'oila obligee de croire qu'elle est un miracle vivant. Ce qui aidait a lui faire accepter une chose si elonnanle, c'est qu'a ce moment la soeur Rcmu- 346 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730. sat venait de mourir. Elle 1'avait vue dans la gloire, et son coeur porte par les anges. Qui lui succederait sur la terre? qui heriterait des dons sublimes qu'elle avail eus, des faveurs celestes dont elle etait comblee. Girard lui offrit la succession et la corrompit par 1'orgueil. Des lors, elle changea. Elle sanctiila vaniteu- sement tout ce qu'elle sentait des mouvements de nature. Les degouts , les tressaillements de la femme enceinte auxquels elle ne comprenait rien, elle les mit sur le compte des violences interieures de 1'Esprit. Au premier jour de careme, etant a table avec ses parents, elle voit tout a coup le Seigneur. Je veux te conduire au Desert, dit-il, t'associer aux exces d'amour de la sainte Quarantaine, t'asso- cier a mes douleurs... Ellefremit, elle a horreur de ce qu'il faudra souffrir. Mais seule elle peut se donner pour tout un monde de pecheurs. Elle a des visions sanglantes. Elle ne voit que du sang. Elle apenjoit Jesus comme un crible de sang. Elle- meme crachait le sang, et elle en perdait encore d'aulre fagon. Mais en meme temps sa nature sem- blait changee. A mesure qu'elle souffrait, elle de- venait amoureuse. Le vingtieme jour du careme, elle voit son nomuni a celui de Girard. L'orgueil alors exalte, stimule du sens nouveau qui lui ve- nait, 1'orgueil lui fait comprendre le domaine spe- LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1750. 347 cial que Marie (la femme) a sur Dieu. Elle sent combien 1'ange est inferieur au moindre saint, a la moindre sainte. Elle voit le palais de la gloire, et se confond avec 1'AgneauI... Pour comble delusion, elle se sent soulevee de terre, monter en 1'air.a plusieurs pieds. Eile peut a peine le croire, mais une personne respectee, M lle Gravier le lui assure. Chacun vient, admire, adore. Girard amene son collegue Grignet, qui s'agenouille et pleure de joie. N'osant y aller tous les jours, Girard la faisait ve- nir souvent a 1'eglise des jesuites. Elle s'y trainaita une heure, apres les offices, pendant le diner. Per- sonne alors dans 1'eglise. II s'y livrait devant 1'au- tel, devant la croix, a des transports que le sacri- lege rendait plus ardents. N'y avait-elle aucun scrupule? pouvait-elle bien s'y tromper? II semble que sa conscience, au milieu d'une exaltation sin- cere encore et non jouee, s'etourdissait pourlant deja, sobscurcissait. Sous les stigmates sanglants, ces favours cruelles de FEpoux celeste, elle commen- ait a sentir d'etranges dedommagements. Heureuse de ses defaillances, elle y trouvait, disait-elle, des peines d'infmie douceur et je ne sais quei flot de la Grace jusqu'au consentement parfait (p. 425, in-12.) Elle fut d'abord etonnee et inquiete de ces choses 348 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1750. nouvelles. Elle en parla a la Guiol, qui sourit, lui dit qu'elle etait bien sotte, que ce n'etait rien, et cyniquement elle ajoula qu'elle en eprouvait tout autant. Ainsi ces perfides commeres aidaient de leur mieux a corrompre une fille nee tres-honnete, et chez qui les sens retardes ne s'eveillaient qu'a grand'peine sous Fobsession odieuse d'une autorite sacree. Deux choses attend rissent dans ses reveries : 1'une, c'est le pur ideal qu'elle se faisait de Furiion fidele, croyant voir le nom de Girard et le sien unis a jamais au Livre de vie. L'autre chose touchante, c'est sa bonte qui eclate parmi les folies, son char- mant coeur d'enfant. Au jour des Rarneaux, en voyant la joyeuse table de famille, elle pleura trois heures de suite de songer qu'au meme jour per- sonne n'invita Jesus a diner. Pendant presque tout lecareme, elle ne put pres- que pas manger ; elle rejetait le peu qu'elle pre- nait. Aux quinze derniers jours, elle jeuna entiere- ment, et arriva au dernier degre de faiblesse, Qui pourrait croire que Girard, sur cetle mourante qui n' avail plus que le souffle, exercja de nouveaux se- vices? II avail empeche ses plaies de se fermer. II lui en vint une nouvelle au flanc droit. Et enfm au Vendredi saint, pour Fachevernent de LE P GIRARD ET LA CADIERE. 1730 549 sa cruelle comedie , il lui fit porter unc cou- ronne de fil de fer, qui, lui entrant dans le front, lui faisait couler sur le visage des gouttes de sang. Tout cela sans trop de mysterc. II lui coupa d'a- bord ses longs cheveux, les emporta. II commanda la couronne chez un certain Bitard, marchand du port, qui faisait des cages. Elle ri'apparaissait pas aux \isiteurs avec cette couronne ; on n'en voyait que les effets, les gouttes de sang, la face sanglante. On y imprimait des serviettes, on en tirait des Ve- roniques, que Girard emportait pour les dormer sans doute a des personnes de piete. La mere se trouva malgre elle complice de la jon- glerie. Mais elle redoutait Girard. Elle commencait a voir qu'il etait capable de tout, et quelqu'un de bien confident (tres-probablement la Guiol) lui avait dit que, si elle disait un mot, sa fille ne vivrait pas vingt-quatre heures. Pour la Cadii'ire, elle ne mentit jamais la-dessus. Dans le recit qu'elle a dicte de ce careme, elle dil expressement que c'est une couronne a pointes qui, enfoncee dans sa tete, la faisait saigner. Elle ne cache pas non plus 1'origine des pctites croix qu'elle donnait a ses visiteurs. Sur un modele fourni par Girard, elle les commanda a un de ses parents, charpentier de 1' Arsenal. Elle fut, le vendredi saint, vingt-quatre heure 20 350 LE P. GIRARD ET A CAD I ERE. 1730 dans une defaillance qu'on appelait une extase, li- vree aux soins de Girard, soins enervants, meur- triers. Elle avail Irois mois de grossesse. II voyait deja la sainte, la martyre, la miraculee, la transfi- guree, qui commenc.ait a s'arrondir. II desirait et redoutait la solution violented'unavortement. II le provoquait en lui donnant tous les jours de dange- reux breuvages, des poudres rougeatres. II 1'aurait mieux aimee morte ; cela 1'aurait tire d'affaire. Du moms, il aurait voulu 1'eloigner de chez sa mere, la cacher dans un convent. II con- naissait ces maisons, et savait, comme Picart (voir plus hautlaffaire de Louvters), avec quelle adressc, quelle discretion, on y couvre ces sortes de choses. II voulait Fenvoyer on aux chartreuses de Premole, ou a Sainte-Glaire d'Ollioules. 11 en parla meme le vendredi saint. Mais elle paraissait si faible, qu'on n'osait la tirer de son lit. Enfm, quatre jours apres Paques, Girard etant dans sa chambre, elle eut un besoin douloureux et perdit d'un coup une forte masse qui semblait du sang coagule. II prit le vase, regarda attentivement a la fentre. Mais elle, qui ne soupconnait nul mal a cela, elle appela la ser- \ante, lui donna le vase a vider. Quelle impru- dence ! Ce cri echappa a Girard, et sottement il le repeta (p. 54, 588, etc.). On n'a pas autant de details sur l'avortemcnl de LE P. GIRARD ET LA CAD1ERE. 1730 351 la Laugier. Elle s'etait aperc,ue de sa grossesse dans le meme careme. Elle y avail eu d'etranges convul- sions, des commencements de stigmates assez ridi- cules; Tun etait un coup de ciseau qu'elle s'etait donne dans son travail de couluriere, 1'autre line dartre vive au cot6 (p. 38). Ses extases tout a coup tournerent en desespoir impie. Elle crachait sur le crucifix. Elle criait contre Girard : Ou est-il, ce diable de Pere, qui m'a mise dans cet etat?... II n'e- tait pas difficile d'abuser une fille de vingt-deux ans!... Ou est-il? II me laisse la. Qu'il vienne! Les femmes qui 1'enlouraient etaient elles-memes des maitresses de Girard. Elles allaient le chercher, et il n'osait pas venir affronter les emportements de la fille enceinte. Ces commeres, interessees a di- minuer le bruit, purent, sans lui, trouver un moyen de tout iinir sans eclat. Girard etait-il sorcier, comme on le soutint plus tard? On aurait bien pu le croire en voyantcom- bien aisement, sans etre ni jeune ni beau, il avail fascine tant de femmes. Maisle plus etrange, cefut, apres s'etre tellement compromis, de maitriser I'o- pinion. II parul un moment avoir ensorccle la ville elle-meme. En realite, on savait les jesuites puissants; per- sonne ne voulait entrer en lutte avec eux. Mdme on ne croyait pas sur d'en parler mal a voix basse. La 552 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730 masse ecclesiastique etait surtout de petits moines d'ordres Mendiants sans relations puissantes ni hautes protections. Les Carmes mtae, fort jaloux et blesses d'avoir perdu la Cadiere, les Carmes se turent. Son frere, le jeune Jacobin, preche par une mere tremblante, revirit aux managements politi- ques, se rapprocha de Girard, enfin se donna a lui autant que le dernier frere, au point de lui preter son aide dans une etrange manoeuvre qui pouvait faire croire que Girard avait le don de prophetic. S'il avait a craindre quelque faible opposition, c'etait de la personne meme qu'il semblait avoir le plus subjuguee* La Cadiere, encore soumisc, donnait pourtant de legers signes d'une indepen- dance prochaine qui devait se reveler. Le 30 avril, dans une partie de campagne que Girard organisa galamment, et ou il envoya, avec la Guiol, son troupeau de jeunes devotes, la Cadiere tomba en grande reverie. Ce beau moment du printemps, si charmant dans ce pays, eleva son coeur a Dieu. Elle dit, avec un sentiment de veritable piete : Yous seul, Seigneur!... Je ne veux que vous LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730 353 seul!... Vos anges ne me suffisent pas. Puis une d'elles, fille fortgaie, ayant, a la provenc,ale, pendu a son cou un petit tambourin, la Cadiere fit comme les autres,sauta, dansa, se mit un tapis en echarpe, fit la bohemienne, s'etourdit par cent folies. Elle etait fort agitee. En mai, elle obtint de sa mere de faire un voyage a la Sainte-Baume, a 1'e- glise de la Madeleine, la grande sainte des filles penitentes. Girard ne la laissa aller que sous Tescorte de deux surveillantes fideles, la Guiol et la Reboul. Mais en route, quoique par moments elle eut encore des extases, elle se montra lasse d'etre Instrument passif du violent Esprit (in- fernal ou divin) qui la troublait. Le terme an- nuel de 1' obsession n'etait pas eloigne. N'avaiF- elle pas gagne sa liberte? Une fois sortie de la sombre et fascinante Toulon, replacee dans le grand air, dans la nature, sous le soleil, la cap- tive reprit son ame, resista a Tame elrangere, osa etre elle-meme, vouloir. Les deux espionnes de Girard en furent fort mal edifices . Au retour de ce court voyage (du 1 7 au 22 mai) , elles Tavertirent du changement. II s'en convainquit par lui-meme. Elle resista a 1'extase, ne voulant plus, ce semblait, obeir qu'a la raison. 11 avait cm la tenir, et par la fascination, et par Fautorite sacree, entin par la possession et 1'habi- 20. 354 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730 ude charnelle. II ne tenait rien. La jeune ame qui, apres tout, avait etc moins conquise que surprise (traitreusement) , revenaii a sa nature. 11 fut blesse. De son metier de pedant, de la tyrannic des en- fants, chaties a volonte,de celle des religieuses, non moins dependantes, il lui restait un fond dur de domination jalouse. II resolut de ressaisir la Ca- diere en punissant cette premiere petite revolte, si Ton peut nommer ainsi le timide essor de Tame comprimee qui se releve. Le 22 mai, lorsque, selon son usage, elle se con- fessa a lui, il refusa de 1'absoudre, disant qu'ellc etait si coupable, qu'il devait lui infliger le lende- main une grande, tres-grande penitence. Quelle serait-elle? Le jeune? Mais elle etait deja affaiblie et exteriuee. Les longues prieres, autre peni- tence, n'etaient pas dans les habitudes du directeur quietiste ; il les defendait. Restait le chatiment cor- porel, la discipline. C'etait la punition d'usage uni- versel, prodiguee dans les couvents autant que dans les colleges. Moyen simple et abrege de rapide exe- cution qui, aux temps simples et rudes, s'appli- quait dans 1'eglise meme. On voit, dans les fa- bliaux, narves peintures des mceurs, que le pre- tre, ayant confesse le mari et la femme, sans fac,on, sur la place meme, derriere le confes- sionnal, leur clonnait la ; discipline. Les ceo- LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1750 355 liers, les moines, les religieuses, n'etaient pas pu- nis autrement 1 . Girard savait que celle-ci, nullement habituee a la honte, tres-pudique (n'ayant rien subi qu'a son insu dans le sommeil) souffrirait extrmement d'un chatiment indecent, en serait brisee, perdrait lout ce qu'elle avait de ressort. Elle de\ait etre morti- fiee plus encore peut-etre qu'une autre, patir (s'il faut 1'avouer) en sa vanite de femme. Elle avait tant souffert, lant jeune! Puis etait venu 1'avorte- ment. Son corps, delicat de lui-meme, semblait n'etre plus qu'une ombre. D'autant plus certaine- ment elle craignait de rien laisser voir de sa pauvre personne, maigrie, delruite, endolorie. Elle avait les jambes cnflees, et telle petite infirmite qui ne pouvait que 1'humilier extrememenl. 1 Le grand dauphin etait fouelte cruellement. Le jeune Uoufflers (de quim-e am] mournt de douleur de Tavoir ete (Saint-Simon). La prieure de 1'Abbaye-aui-Bois, menacee par son superieur de chatiment afflictif, reclama aupres du roi; elle fut, pour 1'honneur du couvent, dispensee de la honte publique, mais remise au superieur, et sans doute la punition fut recue a petit bruit. De plus en plus on sentait ce qu'elle avait de dangereux, d'immoral. L'efTroi, la honte, amenaient de tristes supplications et d'indignes traites. On ne Tavail que trop vu dans le grand proces qui, sous Tempereur Joseph, devoila Tinterieur des colleges des jesuites, qui plus tard fut reimprime sous Joseph II et de nos jours. 550 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1750 Nous n'avons pas le courage de raconter ce qui suivit. On peut le lire dans ses trois depositions si naives, si manifeslement sinceres, ou, deposant sans serment, elle se fait un devoir de declarer meme les choses que son interet lui commandait de cacher, meme celles dont on put abuser contre elle le plus cruellement. La premiere deposition faite ci I'improviste devant le juye ecde'siastique qu'on envoya pour la sur- prendre; ce sont, on le sent partout, les mots sortis d'un jeune cceur qui parle comme devant Dieu. La seconde devant le roi, je veux dire devant le magistral qui le representait, le lieutenant civil et criminel de Toulon. 'La dernier e enfin devant la grande chambre du Parlement d'Aix. (Pages 5, 12, 584 du Procds, in-folio.) Notez que toutes les trois, admirablement con- cordantes, sont imprimees a Aix sous les yeux de ses ennemis, dans un volume ou Ton veut (je 1'eta- blirai plus tard) attenuer les torts de Girard, fixer 1'attention du lecteur sur tout ce qui peut etre de- favorable a la Cadiere. Et cependant 1'editeur n'a pas pu se dispenser de dormer ces depositions ac- cablantes pour celui qu'il favorise. Inconsequence monstrueuse. II effraya la pauvre LE P. GIRARD ET LA CAD1ERE. 1730 557 fille, puis brusquement abusa indignement, barba- rcment de sa terreur l . L'amour n'est point du tout ici la circonstance attenuante. Loin de la. II ne 1'aimait plus. C'est ce qui fait le plus d'horreur. On a vu ses cruels breu- vages, et Ton va voir son abandon. II lui en voulait de valoir mieux que ces femmes avilies. II lui en voulait de 1'avoir tente (si innocemment), compro- mis. Mais surtoul il ne lui pardonnait pas de garder une ame. II ne voulait que la dompter, mais accueil- lait avec espoir le mot qu'elle disait souvent : Je le sens, je ne vivrai pas. Libertinage sceleral! II donnait de honteux baisers a ce pauvre corps brise qu'il eut voulu voir mourir! Comment lui expliqua-t-il ces contradictions cho- quantes de caresses et de cruaute? Les donna-t-il pour des epreuves de patience et d'obeissance? ou bien passa-t-il hardiment au vrai fonds de Molinos : Que c'est a force de peches qu'on fait mourir le peche. Prit-elle cela au serieux?et ne comprit-elle pas que ces semblants de justice, d'expiation, de penitence, n'etaient que libertinage? Elle ne voulait pas le savoir, dans Tetrange de- 1 On a mis ceci en grec, en le falsifiant deux feis, a la p. 6, el a la p. 589, afm de diminuer le crime de Girard. La ver- sion la plus exact e ici est celle de sa deposition devant le lieu- tenant-criminel de Toulon, p. 12, etc. 358 LE P. GIRARD ET LA CADIERE. 1730 bade morale qu'elle eut apres ce 25 mai, en juin, sous Tinfluence de la molle etchaude saison. Elle su- bissait son maitre, ayant peur un peu de lui, et d'un elrange amour d'esclave, continuant cette comedie de recevoir chaquejour de petites penitences. Gi- rard la menageait si peu qu'il ne lui cachait pas me" me ses rapports avec d'autres femmes. II voulait la metlre au couvent. Elle etait, en attendant, son jouet; elle le voyait, laissait faire. Faible et affaiblie encore par ces hontes enervantes, de plus en plus melancolique, elle tenait peu a la \ie, et repel ait ccs paroles (nullement tristes pour Girard) : Je le sens, je mourrai bienlot. XI LA CADlfiRE AU COUVENT. 1730 L'abbesse du couvent d'Ollioules etait jeunc pour une abbesse; elle n'avait que Irente-buit ans. Elle ne manquait pas d'esprit. Elle etait vive, soudaine a aimer ou hair, emportee du coeur on des sens, ayanl fort peu le lact et la mesure que demande le gou- vernement d'une telle maison. Cette maison vivait de deux ressources. D'unc part, elle avail de Toulon deux ou trois religieuses de families consulates qui, apportant de bonnes dots, faisaient ce qu'elles voulaient. Elles vivaient avec les moines Observantins qui dirigcaient le couvenl. D'autre part, ccs moines, qui avaient leur ordre repandu a Marseille et partout, procuraient de petites pensionnaires et des novices qui payaient; 560 LA CADIERE AU COUVENT. 1730 contact facbeux, dangereux pour les enfants. On 1'a vu par 1'affaire d'Aubany. Point de cloture serieuse. Peu d'ordre interieur. Dans les brulantes nuits d'ete de ce climat africain (plus pesant, plus exigeant aux gorges etouffees d'Ol- lioules), religieuses et novices allaient, venaient fort librement. Ce qu'on a vu a Loudun en \ 630 existait a Ollioules, tout de meme, en 1730. La masse des religieuses (douze a pen pres sur les quinze que comptait la maison), uri peu delaissee des moines qui preferaient les hautes dames, etaient de pauvres creatures ennuyees, desheritees; elles n'avaient de consolations que les causeries, les enfantillages,cer- taines intimites entre elles et avec les novices. L'abbesse craignait que la Cadiere ne vit trop bien tout cela. Elle lit difficulte pour la recevoir. Puis, brusquement, elle prit son parti en sens tout contraire. Dans nne Icttre charmante, plus flatteuse que ne pouvait 1'attcndre une petite fille d'une telle dame, elle exprima Fespoir qu'elle quitterait la di- rection de Girard. Ce n'etait pas pour la transmettre a ses Observanlins, qui en etaient peu capables. Elle avail 1'idee piquante, bardie, de la prendre elle-meme et de diriger la Cadiere. Elle etait fort vaniteuse. Elle comptait s'appro- prier cctte merveille, la conquerir aisement, se sen- tant plus agreable qu'un vieux directeur jesuite. LA CADIERE AU COUVENT. 1150. 361 Elle eut exploite la jeune sainte au profit de sa maison. Elle lui fit 1'honneur insigne de la recevoir au seuil, sur la porte de la rue. Elle la baisa, s'en em- para, la mena chez elle dans sa belle chambre d'abbesseet lui dit qu'eJle la partagerait avec elle. Elle fut enchantee de sa modestie, de sa grace maladive, d'une certaine 6trangete, mysterieuse, attendrissante. Elle avail souffert extremement de ce court trajet. L'abbesse voulut la coucher, et la mettre dans son propre lit. Elle lui dit qu'elle 1'aimait tant qu'elle voulait le lui faire partager, coucher ensemble comme soeurs. Pour son plan, c'etait peut-etre plus qu'il ne fal- lait, c'etait trop. II eut suffi que la sainte logeat chez elle. Par cette faiblesse singuliere de la cou- cher avec elle, elle lui donnait trop 1'air d'une petite favorite, line telle privaute, fort a la mode entre les dames, etait chose defendue dans les couvents, furtive, et dont une superieure ne devait pas don- ner I'exemple. La dame fut pourtant etonnee de 1'hesitation de la jeune fille. Elle ne venait pas sans doute unique- ment de sa pudeur ou de son humilite. Encore moins certainement de la personne de la dame, re- lativement plus jeune que la pauvre Cadiere, dans une fleur de vie, de sante, qu'elle eut voulu com- 21 362 LA CADIERE AU COUVENT. 1730. muniquer a sa petite malade. Elle insista tendre- ment. Pour faire oublier Girard, elle comptait beau- coup sur 1'effet de cet enveloppement de toutes les heures. C'etait la manie des abbesses, leur plus chere prevention, de confesser leurs religieuses (ce que permel sainle Therese). Cela se fut fait de soi- meme dans ce doux arrangement. La jeune fille n' aurait dit aux confesseurs que le menu, eut garde le fond de son coeur pour la personne unique. Le soir, la nuit, sur 1'oreiller, caressee par la cu- rieuse, elle aurait laisse echapper maints secrets, les siens, ceux des autres. Elle ne put se degager d'abord d'un si vif enla- cement. Elle coucha avec 1'abbesse. Celle-ci croyait bien la tenir. Et doublement, par des moyens con- traires, et comme sainte, et comme femme, j'en- tends comme tille nerveuse, sensible et, par fai- blesse, peut-etre sensuelle. Elle faisait ecrire sa le- gende, ses paroles, tout ce qui lui echappait. D'au- tre part, elle recueillait les plus humbles details de sa vie physique, en envoyait le bulletin a Tou- lon. Elle en aurait fait son idole, sa mignonne poupee. Sur une pente si glissante, 1'entrainement, sans doute, alia vite. La jeune fille eut scrupule et comme peur. Elle fit un grand effort, dont sa lan- gueur 1'eut fait croire incapable. Elle demanda LA CADlfiRE AU COUVENT. 1750. 363 humblement de quitter ce nid de colombes, ce trop doux lit, cette delicatesse, d'avoir la vie commune des novices ou pensionnaires. Grande surprise. Mortification. L'abbesse se crut dedaignee, se depita centre l'ingrate,et ne lui par- donna jamais. La Cadiere trouva dans les autres un excellent accueil. La maitresse des novices, M me de Lescot,une religieuse parisienne, fine et bonne, valait mieux que 1'abbesse. Elle semble avoir compris ce qu'elle etait, une pauvre victime du sort, un jeune cceur plein de Dieu, mais cruellement marque de fata- lites excentriques qui devaient la precipiter a la honte, a quelque fin sinistre. Elle ne fut occupee que de la garder, de la preserver de ses impru- dences, d'interpreter, d'excuser ce qui pouvait etre en elle de moins excusable. Sauf les deux ou trois nobles dames qui \ivaient avec les moines et goutaient peu les hautes mys- ticites, toutes 1'aimerent et la prirent pour uri ange du ciel. Leur serisibilite, peu occupee, se concentra sur elle et n'eut plus d'aulre objet. Elles la trou- \aient non-seulement pieuse et surnaturellement 364 LA CADIERE AU COUVENT. 1730.. devote, mais bonne enfant, bon coeur, gentille et amusante. On ne s'ennuyait plus. Elle les occupait, les edifiait de ses songes, de contes vrais, je veux dire sinceres, toujours meles de pure tendresse. Elle disait : Je vais la nuit partout, jusqu'en Ame- rique. Je laisse partout des lettres pour dire qu'on se convertisse. Cette nuit, j'irai vous trouver, quand meme vous vous enfermeriez. Nous irons ensemble dans le Sacre-Coeur. Miracle. Toutes a minuit, recevaient, disaient- elles, la charmante visile. Elles croyaient sentir la Cadiere qui les embrassait, les faisait entrer dans le Coeur de Jesus (p. 81,89,93). Elles avaient bien peur et etaient heureuses. La plus tendre et la plus credule etait une Marseillaise, la soeur Raim- baud, qui eut ce bonheur, quinze fois en trois mois, c'est-a-dire a peu pres tous les six jours. Pur effet d'imagination. Ce qui le prouve, c'est qu'au meme moment, la Cadiere etait chez toutesa la fois. L'abbesse cependant fut blessee, d'abord etant jalouse et se croyant seule exceptee, ensuite sentant bien que, toute perdue qu'elle fut dans ses reves, elle n'apprendrait que trop par tant d'amies intimes les scandales de la maison. Us n'etaient guere caches. Mais, comme rien ne pouvait venir a la Cadiere que par voie illuminative, elle crutles savoir par revelation. Sa bonte eclata. LA CADIERE AU COUVENT. 1750. 365 Elle eut grande compassion de Dieu qu'ori outra- geait ainsi. Et, cetle fois encore, elle se figura qu'elle devait payer pour les autres, epargner aux pecheurs les chatiments merites en epuisant elle- m6me ce que la fureur des demons peut intliger de plus cruel. Tout cela fondit sur elle le 25 juin, jour de la Saint-Jean. Elle elait le soir avec les sceurs au novi- ciat. Elle tomba a la renverse, se tordit, cria, per- dit connaissance.Au re 1 veil, les novices 1'entouraient, altendaient, curieuses de ce qu'elle allait dire. Mais la maitresse, M me Lescot, devina ce qu'elle dirait, sentit qu'elle allait se perdre. Elle 1'enleva, la mena tout droit a sa chambre, ou elle se trouva toute ecorchee et sa chemise sanglante. Comment Girard lui manquait-il au milieu de ces combats interieurs et exterieurs? Elle ne pouvait le comprendre. Elle avail besoin de soutien. Et il ne venait pas, tout au plus au parloir, rarement et pour un moment. Elle lui ecrit le 28 juin (par ses freres, car elle lisait, mais elle savait a peine ecrire). Eile 1'appelle de la maniere la plus \ive, la plus pressante. Et il repond par un ajournement. II doit precher a Hye- res, il a mal a la gorge, etc. Chose inattendue, ce fut Tabbesse m6me qui le fit venir. Sans doute elle etait inquiete de ce que 566 LA CADlfiRE AU COUVENT. 1730. la Cadiere avail decouvert de I'interieur du cou- vent. Sure qu'elle en parlerait a Girard, elle voulut la prevenir. Elle ecrivit au jesuite un billet le plus flatteur et le plus tendre (3 juillet, p. 327), le priant que, quand il viendrait, il la visitat d'abord, voulant etre, en grand secret, son eleve, son disciple, comme le fut de Jesus 1'humble Nico- deme. Jepourrai a peu de bruit faire de grands progres a la vertu, sous votre direction, a la faveur de la sainte liberteque me procuremon poste. Le pre- texte de noire pretendante me servira de couvert et de moyen (p. 327). Demarche etonnante et legere, qui montre dans 1'abbesse une tele peu saine. N'ayant pas reussi a supplanter Girard aupres de la Cadiere, elle entre- prenait de supplanter la Cadiere aupres de Girard. Elle s'avangait, sans preface et brusquement. Elle tranchait, en grandedame, agreable encore, et bien sure d'etre prise au mot, allant jusqu'a parler de la liberte qu'elle a vait! Elle etait partie, dans cette fausse demarche, de 1'idee juste que Girard ne se souciait plus guere de la Cadiere. Mais elle aurait pu deviner qu'il avaita Toulon d'aulres embarras. II etait inquiet d'une af- faire ou il ne s'agissait plus d'une petite fille, mais d'une dame mure, aisee, bien posee, la plus sage de ses penitentes, M lle Gravier. Ses quarante LA CADIERE AU COUVENT. 1730. 367 ans ne la defendirent pas. II ne voulut pas au ber- cail une brebis independante. Un matin, elle fut surprise, bien mortifiee, de se trouver enceinte, et se plaignit fort (juillet, p. 395). Girard, preoccupe de cette nouvelle aventure, vit froidement les avances si inattendues de 1'ab- besse. II craignit qu'elle ne fussent un piege des Observanlins. II resolut d'etre prudent, vit 1'ab- besse, deja embarrassee de sa demarche impru- dente, \it ensuite la Cadiere, mais seulement a la chapelle, ou il la confessa. Celle-ci fut blessee sans doute de ce peu d'em- pressement. Et en effet cette conduite etait etrange, d'extrme inconsequence. 11 la troublait par des lettres legeres, galantes, de petites menaces ba- dines qu'on aurait pu dire amoureuses. (Depos. Lescot, et p. 335). Et puis il ne daignait la \oir autrement qu'en public. Dans un billet du soir meme, elle s'en venge as- sez fmement, en lui disant qu'au moment ou il lui a donne 1'absolution, elle s'est sentie merveil- leusement detachee et d'elle-meme et de toule cre'a- ture. C'est ce qu'aurait youlu Girard. Ses trames etaient fort embrouillees, et la Cadiere etait de trop. II fut ravi de sa lettre, bien loin d'en elre pique, lui pr6- cha le detachement. II insinuait en meme temps 368 LA CADIERE AU COUVENT. 1730. combien il avail besoin de prudence. II avail rec.u, disait-il, urie letlre ou on 1'averlissail severemenl de ses faules. Cependant, comme il parlail le jeudi 6 pour Marseille, il la verrail en passanl (p. 329, 4juillell730). Elle allendil. Poinl de Girard. Son agilalion ful exlreme. Le flux monta ; ce ful comme une mer, une lempele. Elle le dil a sa chere Raimbaud, qui ne voulul pas la quiller, coucha avec elle (p. 73) conlre les reglements, sauf a dire qu'elle y elail venue le malin. C'etail la nuil du 6 juil- let, de chaleur concenlree, pesanle, en ce four elroil d'Ollioules. A qualre ou cinq heures, la voyant se deballre dans de vives souffrances, elle crul qu'elle avail des coliques, chercha du feu a la cuisine. Pendanl son absence, la Cadiere avail pris un moyen exlre"me qui sans doule ne pouvail manquer de faire arriver Girard a r instant.. Soil qu'elle ail rouverl de ses ongles les plaies de la tele, soil qu'elle ail pu s'enfoncer la couronne a poinles de fer, elle se mil toul en sang. II lui coulail sur le visage en grosses goulles. Sous cette dou- leur, elle elail Iransfiguree el ses yeux etincelaienl. Cela ne dura pas moins de deux heures. Les re- ligieuses accoururenl pour la voir dans eel etal, admirerenl. Elles voulaient faire entrer leurs Ob- servanlins; la Cadiere les en empecha. LA CADIERE AU COUVENT. 1750. 369 L'abbesse se serait bien gardee d'avertir Gi- rard pour la voir dans cet etat pathetique, ou elle etait Irop touchante. La bonne M me Lescot lui donna cette consolation et fit avertir le Pere. II virit, mais au lieu de monter, en vrai jongleur, il eut lui-meme une extase a la chapelle, y resta une heure prosterne a deux genoux devant le Saint- Sacrement (p. 95). Enfin, il monte, trouve toutes les religieuses autour de la Cadiere. On lui conte qu'elle avait paru un moment comme si elle etait a la messe, qu'elle semblait remuer les levres pour recevoir 1'hostie. Qui peut le savoir mieux que moi? dit le fourbe. Un ange m'avait averti. J'ai dit la messe, et je 1'ai communiee de Toulon. Elles furent renversees du miracle, a ce point que Tune d'elles en resta deux jours malade. Girard s'adres- sant alors a la Cadiere avec une indigne legerete : a Ah ! ah ! petite gourmande, vous me volez done moitie de ma part? On se retire avec respect ; on les laisse. Le voici en face delavictime sanglante, pale, affaiblie, d'au- tant plus agitee. Tout homme aurait ete emu. Quel aveu plus naif, plus violent de sa dependance, du besoin absolu qu'elle avait de le voir? Cet aveu, expriine par le sang, les blessures, plus qu'aucune parole, devaitaller aucoeur. C'etaitunabaissement. Mais qui n'en aurait eu pitie? Elle avait done un 21. 370 LA CADIERE AU COUVENT. 1730. moment de nature, cette innocente personne? Dans sa viecourteetmalheureuse, lapauvrejeune sainte, si etrangere aux sens, avait done une heure de fai- blesse? Ce qu'il avait eu d'elle a son insu, qu'e- tait-ce ? Peu ou rien. Avec Tame, la volonte, il allait avoir tout. La Cadiere est fort breve, commeon peutcroire, sur tout cela. Dans sa deposition, elle dit pudique- ment qu'elle perdit connaissance et ne sut trop ce qui se passa. Dans un aveu a son amie la dame Allemand (p. 178), sans se plaindre de rien, elle fail tout comprendre. En retour d'un si grand elan de coeur, d'une si charmante impatience, que fitGirard? II lagronda. Cette flamme qui eut gagne tout autre, 1'eut em- brase, le refroidit. Son ame de tyran ne vOulait que des mortes, purs jouets de sa volonte. Et celle- ci, par cette forte initiative, 1' avait force de venir. L'ecoliere entrainait le maitre. L'irritable pedant traita cela comme il eut fait d'une revolte de col- lege. Ses severites libertines, sa froideur egoi'ste dans un plaisir cruel, fletrirent 1'infortunee, qui n'en eut rien que le remords. Chose non moins choquante. Le sang verse pour lui n'eut d'auire effet que de lui sembler bon a exploiter pour son interet propre. Dans cette en- trevue, la derniere peut-elre, il voulut s'assurer LA CADIERE AU COUVENT. 1750. 371 la pauvre creature au moins pour la discretion, de sorte qu'abandonnee de lui, elle se crut encore a lui. II demanda s'il serait moins favorise que le couvent qui avail vu le miracle. Elle se fit saigner devant lui. L'eau dont il lava ce sang, il en but et lui en fit boire i , et il crut avoir lie son ame par cette odieuse communion. Cela dura deux ou trois heures, et il etait pr6s de midi. L'abbesse etait scandalisee. Elle prit le parti de venir elle-m6me avec le diner, et de faire ouvrir la porte. Girard prit du the; comme c'etait vendredi, il faisait croire qu'il jeunait, s'etant sans doute bien muni a Toulon. La Cadiere demanda du cafe. La soeur converse, qui etait a la cuisine, s'en elonnait dans un tel jour (p. 86). Mais, sans ce forlifiant, elle aurait defailli. II la remit un peu, et elle retint Girard encore. II resta avec elle (il estvrai, mm plus enferme) jusqu'a quatre heures, voulant effacer la triste impression de sa con- duite du matin. A force de mensonges d'amitie, de paternite, ii raffermit uri peu la mobile creature, lui rendit la sereriite. Elle le conduisit au depart, el, marchant derriere, elle fit, en veritable enfant, 1 C'etait Tusage des reitres, des soldats du Nord, de se faire freres par la communion du sang. (V. mes Origines du droit.) 372 LA CADlfiRE AU COUVENT. 1730. deux ou trois petits sauts de joie. II dit sechement : Petite folle ! (P. 89.) Elle paya cruellement sa faiblesse. Le soir meme, a neuf heures, elle eut une vision terrible, et on 1'entendit crier: mon Dieu, eloignez-vous... Retirez-vous de moi ! Le 8, au matin, a la messe, elle n'attendit pas la communion (s'en jugeant sans doute indigne), et se sauva dans sa cham- bre. Grand scandale. Mais elle etait si aimee, qu'une religieuse qui courut apres elle, par un compatissant mensonge, jura qu'elle avait vu Jesus qui la communiait de sa main. M me Lescot, finement, habilement, ecrivit en le- gende, comme ejaculations mystiques, pieux sou- pirs, devotes larmes, tout ce qui s'arrachait de ce cceur dechire. II y eut, chose bien rare, une con- spiration de tendresse entre des femmes pour cou- vrir une femme. Rien ne parle plus en faveur de la pauvre Cadiere et de ses dons charmants. En un mois, elle etait deja comme 1'enfant de toutes. Quoi qu'elle fit, on la defendait. Innocente quand meme, on n'y voyait qu'une victime des assauts du demon. Une bonne forte femme du peuple, fille du serru- LA CADIERE AU COUVENT. 1730. 373 Her d'Ollioules et touriere du couvent, la Mathe- rone, ayant vu certaines libertes indecenles de Gi- rard, n'en disait pas moins : fa ne fait rien; c'cst une sainte. Dans un moment ou il parlait de la retirer du couvent, elle s'ecria : Nous 6ter made- moiselle Cadiere !... Mais je ferai faire une porte de fer pour Fempecher de sortir! (P. 47, 48, 50.) Ses freres qui venaient chaqne jour, effrayes de la situation et du parti que 1'abbesse et ses moines pouvaient en tirer, oserent aller au-devant, et, dans une lettre ostensible, ecrite a Girard au nom de la Cadiere , rappelerent la revelation qu'elle avait eue le 25 juin sur les moeurs des Observan- tins, lui disant qu'il etait temps d'accomplir sur cette affaire les desseins de Dieu (p. 330), sans doute de demander qu'on en fit une enqueue, d'accuser les accusateurs. Audace excessive, imprudente. La Cadiere pres- que mourante etait bien loin de ces idees. Ses amies imaginerent que celui qui avait fait le trouble, ferait le calme peut-6tre. Elles prierent Girard de venir la confesser. Ce fut une scene terrible. Elle fit au confessionnal des cris, des lamentations, qu'on entendait a trente pas. Les curieuses avaient beau jeu d'ecouter, et n'y man- quaienl pas. Girard etait au supplice. II disait, repelait en vain : Calmez-vous, mademoiselle I 374 LA CADIERE AU COUVENT. 1750. (P. 95.) II avait beau 1'absoudre. Elle ne s'absolvait pas. Le 12, elle eut sous le coeur une douleur si aigue qu'elle crut que ses cotes ecla- taient. Lei 4, elle semblait a la rnort, et on appela sa mere. Elle rec.ut le vialique. Le lendemain, elle fit une amende honorable, la plus touchante, la plus expressive qui se soil jamais entendue. Nous fon- dions en larmes (p. 330-331). Le 20, elle eut une sorte d'agonie, qui perc.ait le coeur. Puis, tout a coup, par un revirement heureux et qui la sauta, elle eut une vision tres- douce. Elle vit la peche- resse Madeleine pardonnee, ravie dans la gloire, tenant dans le ciel la place que Lucifer avait per- due (p. 332). Cependant Girard ne pouvait assurer sa discre- tion qu'en la corrompant davantage, etouffant ses remords. Parfois, il venait (au parloir), Pembras- sait fort imprudemment. Mais plus souvent en- core, il lui envoyait ses devotes. La Guiol et autres venaient 1'accabler de caresses et d'embrassades, et quand elle se confiait, pleurait, elles souriaient, disaient que tout cela c'etaient les libertes divines, qu'elles aussi en avaient leur part et qu'elles etaient de meme. Elles lui vantaient les douceurs d'une telle union enlre femmes. Girard ne desapprouvait pas qu'elles se confiassent entre elles et missent en commun les plus honteux secrets. II etait si habi- LA CADIERE AU COUVENT. 1730. 375 tue a cette depravation, et la trouvait si naturelle qu'il parla a la Cadiere de la grossesse de M llc Gra- vier. II voulait qu'elle I'invitat a venir a Ollioules, calmat son irritation, lui persuadat que celte gros- sesse pouvait 6tre une illusion du diable qu'on sau- rait dissiper (p. 395). Ces enseignements immondes ne gagnaient rien sur la Cadiere. Us devaient indigner ses freres qui ne les ignoraient pas. Les lettres qu'ils ecrivent en son nom sont bien singulieres. Enrages au fond, ulceres, regardant Girard comme un scelerat, mais obliges de faire parler leur soeur avec une tendresse respectueuse, ils ont pourtant des echappees ou on entrevoit leur fureur. Pour les lettres de Girard, ce sont des morceaux travailles, ecrits visiblement pour le proces qui peut venir. Nous parlerons de la seule qu'il n'ait pas eu en main pour la falsifier. Elle est du 22 juillet. Elle est aigre-douce, galante, d'un homme impru- dent, leger. En voici le sens : L'ev^que est arrive ce matin a Toulon et ira voir le Cadiere... On concertera ce qu'on peut faire et dire. Si le grand vicaire et le P. Sabatier vont la voir et demandcnt a voir (ses plaies), elle dira qu'on lui a defendu d'agir, de parler. J'ai une grande faim de vous revoir et de tout voir. Vous savez que je ne demande que mon bien. 376 LA CADIERE AU COUVENT. 1730. Et il y a longtemps que je n'ai rien vu quit deml (il veut dire, a la grille du parloir). Je vous fati- guerai? Eh! bien, ne me fatiguez-vous pas aussi? etc. Lettre etrange en tous les sens. II se defie a la fois et de 1'eveque, et du jesuite m6me, de son collegue, le vieux Sabatier. C'est au fond la lettre d'un coupable inquiet. II sail bien qu'elle a en. main ses lettres, ses papiers, enfm de quoi le perdre. Les deux jeunes gens repondent au nom de leur soeur par une lettre \ive, la seule qui ait un accent vrai. Us repondent ligne par ligne, sans outrage, mais avec une aprete souvent ironique ou Ton sent 1'indignation contenue. Leur soaur y promet de lui obeir, de ne rien dire ct 1'eveque ni au jesuite. Elle le felicite d'avoir tant de courage, pour exhorter les autres a souffrir. Elle releve, lui renvoie sa choquante galanterie, mais d'une ma- niere choquante (on sent la une main d'homme, la main des deux etourdis). Le surlendemain, ils allerent lui dire qu'elle voulait sur-le-champ sortir du couvent. II en fut tres-effraye. II pensa que les papiers allaient echap- per avec elle. Sa terreur fut si profonde qu'elle lui otait 1'esprit. II faiblit jusqu'a aller pleurer au parloir d'Ollioules, se mit a genoux devant elle, LA CADIERE AU COUVENT. 1730. 577 demanda si elle aurait le courage de le quitter (p. 7). Cela toucha la pauvre fille, qui lui dit non, s'avanga et se laissa embrasser. Et le Ju- das ne voulait rien que la tromper, et gagner quelques jours, le temps de se faire appuyer d'en haut. Le 29, tout est change. La Cadiere reste a 01- lioules, lui demande excuse, lui promet soumis- sion (p. 559). II est trop visible que celui-ci a fait agir de puissantes influences, que des le 29 on a recju des menaces (peut-etre d'Aix, et plus tard de Paris). Les gros bonnets des jesuites ont 6crit, et de Versailles les protecteurs de cour. Que feraient les freres dans cette lutte ? ils con- sulterent sans doute leurs chefs, qui durent les avertir de ne pas trop attaquer dans Girard le confesseur libertin; c'eut ete deplaire a tout le clerge dont la confession est le cher tresor. II fal- lait, au contraire, 1'isoler du clerge en constalant sa doctrine singuliere, montrer en lui le quie'tiste. Avec cela seul, on pouvait le mener loin. En 1698, on avait brule pour quietisme un cure des environs de Dijon. Ils imaginerent de faire (en apparence sous la dictee de leur soeur, etrangere a ce projet), un memoire ou le quietisme de Girard, exalte et glorifie, serait constate, reellement denonce. Ce fut le recit des visions qu'elle avait cues dans le 578 LA CADIERE AU GOUVENT. 1730. care"me. Le nom de Girard y est deja au ciel. Elle le voit, uni a son nom, au Livre de vie. Us n'oserent porter ce memoire a 1'eveque. Mais ils se le firent voler par leur ami, son jeune au- m6nier, le petit Camerle. L'eveque lut, et dans la ville, il en courut des copies. Le 21 aout, Girard se trouvant a 1'eveche, le prelat lui dit en riant : Eh! Lien, mon pere, voila done votre nom au Livre de vie. II fut accable, se crut perdu, ecrivit a la Ca- diere des reproches amers. II demanda de nou- veau avec larmes ses papiers. La Cadiere fut bien etonnee, lui jura que ce memoire n'etait jamais sorti des mains de ses freres Mais, des qu'elle sut que c'etait faux, son desespoir n'eut point de bornes (p. 365). Les plus cruelles douleurs de Tame et du corps 1'assaillirent. Elle crut un mo- ment se dissoudre. Elle devint quasi-folle. J'eus un tel desir de souffrance! Je saisis la disci- pline deux fois, et si violemment que j'en tirai du sang abondamment (p. 362). Dans ce ter- rible egarement qui montre et sa faible tete et la sensibilile inlinie de sa conscience, la Guiol 1'acheva en lui depeignant Girard comme un homme a peu pres mort. Elie porta au dernier degre sa com- passion (p. 361). Elle allait lacher les papiers. II etait pourtant LA CADlfiRE AU COUYENT. 1730. 379 trop visible que seuls ils la defendaient, la gar- daient, prouvaient son innocence et les artifices dont elle avail ete victime. Les rendre, c'etait risquer que Ton changeat les roles, qu'on ne lui imputdt d'avoir seduit un saint, qu'enfm tout 1'odieux ne fut de son cote. Mais, s'il fallait perir ou perdre Girard, elle ai- mait mieux de beaucoup le premier parti. Un de- mon (la Guiol sans doute), la tenta justement par la, par 1'etrange sublimite de ce sacrifice. Elle lui ecrivit que Dieu voulait d'elle un sacrifice san- glant (p. 28). Elle put lui citer les saints qui, ac- cuses, ne se justifiaient pas, s'accusaient eux- m6mes, mouraient comme des agneaux. La Ca- diere suivit cet exemple. Quand on accusait Girard devant elle, elle le justifiait, disant : II dit vrai, et j'ai menti (p. 32). Elle eut pu rendre seulement les lettres de Girard, mais, dans cette grande echappee de coeur, elle ne marchanda pas; elle lui donna encore les minutes des siennes. II eut a la fois et ces minutes ecrites par le jacobin et les copies que 1'autre frere fai- sait et lui envoyait. Des lors il ne craignait rien. Nul controle possible. II put en 6ter, en remettre, detruire, biffer, falsifier. Son travail de faussaire etait parfaiternent libre, et il a bien travaille. De quatre-vingts lettres il en reste seize, et encore elles 380 LA CADIERE AU COUVENT. 1730. semblent des pieces laborieuses, fabriquees apres coup. Girard, ayant tout en main, pouvait rire de ses ennemis. A eux desormais de craindre. L'eveque, homme du grand monde, savait trop bien son Ver- sailles et le credit des jesuites pour ne pas les me- nager. II crut meme politique de luifaire une petite reparation pour son malicieux reproche relatif au Livre de vie, ct lui dit gracieusement qu'il voulait tenir un enfant de sa famille sur les fonts de bap- teme. Les eveques de Toulon avaient tou jours et6 de grands seigneurs. Leur liste offretous les premiers noms de Provence, Baux, Glandeves, Nicolai', For- bin, Forbin d'Oppede, et de fameux noms d'ltalie, Fiesque, Trivulce, la Rovere. De 1712 a 1757, sous la Regence et Fleury, 1'eveque etait un la Tour du Pin. II etait fort riche, ayant aussi en Lan- guedoc les abbayes d'Aniane et de Saint-Guilhem du Desert. II s'etait bien conduit, dit-on, dans la pesle de 1721 . Du reste, il ne residait guere, menait une vie toute mondaine, ne disait jamaisla messe, passait pour plus que galant. II vint a Toulon en juillet, et, quoique Girard Teut detourne d'aller a Ollioules et de visiter la Cadiere, il en eutpourtant lacuriosite. II la vitdans un de ses bons moments. Elle lui plut, lui sembla LA CADIERE AU COUVENT. 1750. 581 une bonne pelite sainte, et il lui crut si bien des lumieres superieures, qu'il eut la legerete de lui parler de ses affaires, d'interets, d'avenir, la con- sultant comrne il eut fait d'une diseuse de bonne a venture. II hesitait cependarit, malgre les prieres des freres, pour la faire sortir d'Ollioules et pour 1'oter a Girard. On trouva moyen de le decider. On fit courir a Toulon le bruit que la jeune fille avait manifesto le desir de fuir au desert, com me son modele sainte Therese 1' avait entrepris a douze ans. C'etait Girard, disait-on, qui lui mettait cela entete pour 1'enlever un matin, la mettre hors du diocese dont elle faisait la gloire, faire cadeau de ce tresor a quelque couvent eloigne oil les jesuiles, en ayant le monopole exclusif, exploiteraient ses miracles, ses visions, sa gentillesse de jeune sainte populaire. L'eveque se sentit fort blesse. II signifia a 1'abbesse de ne remettre M 1Ie Cadiere qu'a sa mere elle-melme, qui devait bientot la faire sortir du couvent, la me- ner dans une bastide qui etait a la famille. Pour ne pas choquer Girard, on fit ecrire par la Cadiere que, si ce changement le genait, il pouvait s'adjoindre et lui donner un second confesseur. II corriprit et aima mieux desarmer la jalousie en abandonnant la Cadiere. II se desista (15 septem- bre) par un billet fort prudent, humble, piteux, ou 582 LA CADIERE AU COUVENT. 1750. il tachait de la laisser amie et douce pour lui. Si j'ai fait des fautes a votre egard, vous YOUS sou- viendrez pourtant loujours que j'avais bonne vo- lonte de vous aider... Je suis et je serai toujours tout a vous dans le Sacre Coeurde Jesus. L'eveque cependant n'etait pas rassure. II pen- sait que les trois jesuites Girard, Sabatier et Gri- gnet voulaient 1'endormir, et un matin, avec quel- que ordre de Paris, lui voler la petite fille. II prit le parti decisif, 17 septembre, d'envoyer sa voiture (une voiture legere et mondaine, qu'on appelait phaeton), et de la faire mener tout pres a la bas- tide de sa mere. Pour la calmer, la garder, la mettre en bon che- min, il lui chercha un confesseur, et s'adressa d'a- bord a un carme qui 1'avait confessee avant Girard. Mais celui-ci, homme age, n'accepta pas. D'autres aussi probablement reculerent. L'eveque dut pren- dre un etranger, arrive depuis trois mois du Com- tat, le P. Nicolas, prieur des carmes dechausses. C'etait un homme de quarante ans, homme de tete et de courage, tres-ferme et meme obstine. II se montra fort digne de cette confiance en la re- fusant. Ce n'etait pas les jesuites qu'il craignait, mais la fille meme. II n'en augurait rien de bon, pensait que Fange pouvait etre un ange de tene- bres, et craignait que le Malin, sous une douce LA CADIERE ATI COUVENT. 1730. 385 figure de fille, ne fit ses coups plus maligne- ment. II ne put la voir sans se rassurer un peu. Elle lui parut toute simple, heureuse d'avoir enfm un homme stir, solide et qui piit 1'appuyer. Elle avait beaucoup souffert d'etre tenue par Girard dans une vacillation constante. Du premier jour, elle parla plus qu'elle n'avait fait depuis un mois, conta sa vie, ses souffrances, ses devotions, ses visions. La nuit m6me ne 1'arreta pas, chaude nuit du milieu de septembre. Tout etait ouvert dans la chambre, les trois portes, outre les fenetres. Elle continua presque jusqu'a 1'aube, pres de ses freres qui dor- maient. Elle reprit le lendemain sous la tonnelle de vigne, parlant a ravir de Dieu, des plus hauts mysteres.Le carme etait stupefait, se demandait si le Diable pouvait si bieri louer Dieu. Son innocence etait visible. Elle semblait bonne fille, obeissante, douce comme un agneau, folatre comme un jeune chien. Elle voulut jouer aux boules (jeu ordinaire dans les bastides), et il ne refusa pas de jouer aussi. Si un esprit elait en elle, on ne pouvait dire du moins que ce fut uri esprit de mensonge. En 1'ob- servant de pres, longlemps, on n'en pouvait dou- ter, ses plaies reellement saignaient par moments. II se garda bien d'en faire, comme Girard, d'im- 384 LA CADIERE All COUVENT. 1730. pudiques verifications. II se contenta de voir celle du pied. II ne vit que trop ses extases. line vive chaleur lui prenait tout a coup au coaur, circulait partout. Elle ne se connaissait plus, entrait dans des convulsions, disait des choses insensees. Le carme comprit tres-bien qu'en elle il y avail deux personnes, la jeune fille et le demon. La pre- miere etait honnete, et meme tres-neuve de coeur, ignorante, quoi qu'on lui eut fait, comprenant peu les choses meme qui 1'avaient si fort troublee. Avant sa confession, quand elle parla des baisers de Girard, le carme lui dit rudement : Ce sont de tres-grands peches. mon Dieu! dit-elle eri pleurant, je suis done perdue, car il m'a fait bien d'autres choses. L'ev6que venait la voir. La bastide etait pour lui un but de promenade. A ses interrogations, elle repondit naivement, dit au moins le commen- cement. L'eveque fut bien en colere, mortifie, indi- gne. Sans doute il devina le reste. II ne tint a rien qu'il ne fit un grand eclat contre Girard. Sans regarder au danger d'une lutte avec les jesuites, il entra tout a fait dans les idees du carme, admit qu'elle etait ensorcelee, done que Girard etait sor- cier. II voulait a 1'instant meme Tinterdire solennel- lement, le perdre, le deshonorer. La Cadiere pria pour celui qui lui avaitfait tant de tort, ne voulut LA CADIERE AU COUVENT. 1730. 385 pas etre vengee. Elle se mit a genoux devant I'6v6- que, le conjura de 1'epargner, de ne point parler de ces tristes choses. Avec une touchante humilite, elle dit : II me suffit d'etre eclairee maintenant, de savoir que j'etais dans le peche (p. 127). Son frere le jacobin se joignit a elle, prevoyant tous les dangers d'une telle guerre et doutant que Teveque y fiit bien ferme. Elle avait rnoins d'agitation. La saison avail change. L'ete brulant etait fmi. La nature entin fai- sait grace. C'etait 1'aimable mois d'octobre. L'eve"que eut la vive jouissance qu'elle fut delivree par lui. La jeune fille, n'elant plus dans l'etouffement d'Ol- lioules, sans rapport avec Girard, bien gardee par sa famille, par 1'honnete et brave moine, enfm sous la protection de Teveque, qui plaignait peu ses de- marches et la couvrait de sa constante protection, elle devirit tout a fail calme. Comme 1'herbe qui en octobre revient par de petites pluies, elle se releva, refleurit. Pendant sept semaines environ, elle paraissait fort sage. L'evque en fut si ravi qu'il eut voulu que le carme, aide de la Cadiere, agit aupres des autres penitentes de Girard, les ramenat a la raison. Elles durent venir a la bastide; on peut juger combien a contre-coeur et de mauvaise grace. En realite, il y avait une etrange inconvenance a 22 386 LA CADIERE AU COUVENT. 1730. faire comparaitre ces femmes devant la protegee de 1'ev^que, si jeune et a peine remise de son de- lire extatique. La situation se trouva aigrie, ridicule. II y eut deux partis en presence, les femmes de Girard, celles de 1'eveque. Du cote de celui-ci, la dame Al- lemand et sa fille, attachees a la Cadiere. De 1'autre c6te, les rebelles, la Guiol en tete. L'eveque nego- cia avec celle-ci pour obtenir qu'elle entrat en rap- port avec le carme et lui menat ses amies. II lui envoy a son greffier, puis un procureur, ancien amant de la Guiol. Tout cela n'operant pas, 1'eve- que prit le dernier parti, ce fut de les convoquer toutes a Feveche. La, elles nierent generalement ces extases, ces stigmates, dont elles s'etaient vantees. L'une, sans doute la Guiol, effrontee et malicieuse, 1'etonna bien plus encore en lui of- frant de montrer sur-le-champ qu' elles n'avaient rien sur tout le corps. On 1'avait cru assez leger pour tomber dans ce piege. Mais il le demela fort bien, refusa, remercia celles qui, aux depens de leur pudeur, lui eussent fait imiter Girard, et fait rire toute la \ille. L'eveque n'avait pas de bonheur. D'une part, ces audacieuses se moquaient de lui. Et, d'autre part, son succes pres de la Cadiere s'etait dementi. A peine rentree dans le sombre Toulon, dans LA CADIERE AU COUYENT. 1730. 387 son etroite ruelle de 1'Hopital, elle etait retom- bee. Elle etait precisement dans les milieux dan- gereux et sinistres ou commenc.a sa maladie, au champ meme de la bataille que se livraient les deux partis. Les jesuites, a qui chacun voyait la cour pour arriere-garde, avaient pour eux les politiques, les prudenls, les sages. Le carme n'a- vait que I'evfique, n'etait pas me"me soutenu de ses confreres, ni des cures. II se menagea une arme. Le 8 novembre, il tira de la Cadiere une autorisation ecrite de reveler au besoin sa confes- sion. Acte audacieux, intrepide, qui fit fremir Girard. II n'avait pas grand courage, et il eut ete perdu, si sa cause n'eut ete celle des jesuites. II se blottit au fond de leur maison. Mais son collegue Saba- tier, vieillard sanguin, colerique, alia droit a 1'eve- ch6. II entra chez le prelat, portant comme Popilius, dans sa robe, la paix ou la guerre. II le mit au pied du mur, lui fit comprendre qu'un proces avec les jesuites, c'tait pour le perdre a jamais lui- m^me, qu'il resterait eveque de Toulon a perpe- tuUe, ne serait jamais archeveque. Bien plus, avec la liberte d'un apotre fort a Versailles, il lui dit que si cette affaire revelait les moeurs d'un jesuite, elle n'eclairerait pas moins les mceurs d'un v- que. Une lettre, visiblement combinee par Girard 388 LA CADIERE AU COUVENT. 1730. (p. 354), ferait croire que les jesuites se tenaient prets en dessous a lancer centre le prelat de ter- ribles recriminations, declarant sa vie, non-seu- lement indigne de 1'episcopat, mais abominable. Le perfide et sournois Girard, le Sabatier apoplec- tique, gonfle de rage et de venin, auraient pousse la calomnie. Us n'auraient pas manque de dire que tout cela se faisait pour une fille, que si Girard 1'avait soignee malade, 1'eveque 1'avait eue bien portante. Quel trouble qu'un tel scandale dans la vie si bien arrangee de ce grand seigneur mondain! C'eut ete une chevalerie trop comique de faire la guerre pour venger la virginite d'une petite folle infirme, et de se brouiller pour elle avec tous les honnetes gens! Le cardinal de Bonzi mourut de cha- grin a Toulouse, mais au moins pour une belle dame, la noble marquise de Ganges. Ici 1'eveque risquait de se perdre, d'etre ecrase sous la honte et le ridicule, pour cette fille d'un revendeur de la ruedel'H6pital! Ces menaces de Sabatier firent d'autant plus d'impression que deja 1'eveque de lui-meme tenait moins a la Cadiere. II ne lui savait pas bon gr6 d'etre redevenue malade, d'avoir dementi son suc- ces, de lui donner tort par sa rechute. II lui en voulait de n'etre pas guerie. II se dit que Sabatier avait raison, qu'il serait bien bon de se compro- LA CADIERE AU COUVENT. 1730. 389 mettre. Le changement fut subit. Ce fut comme un coup de la Grace. II vit tout a coup la lumiere, comme saint Paul au chemin de Damas, et se con- \erlit aux jesuites. Sabatier ne le lacha pas. II lui presenta du papier, et lui fit ecrire, signer 1'interdiction du carme, son agent pres de la Cadiere; plus, celle de son frere le jacobin (10 riovembre 1750). . 22. XII LE PROCfiS DE LA CADIERE. 1730-1751 On peut juger ce que fut ce coup 6pouvantable pour la famille Cadiere. Les attaques de la malade devinrent frequentes et terribles. Chose cruelle, ce fut comme une epidemie chez ses intimes amies. Sa voisine, la dame Allemand, qui avail aussi des extases, mais qui jusque-la les croyait de Dieu, tomba en effroi et sentit 1'enfer. Cette bonne dame (de cinquante ans) se souvint qu'en effet elle avail eu souvent des pensees impures ; elle se crut livree au Diable, ne vit que diables chez elle, et, quoique gardee par sa fille, elle se sauva du logis, demanda asile aux Cadiere. La maison devint des lors inhabitable le commerce impossible. L'aine 592 LE PROCES DE LA CADIERE. 1751. Cadiere, furieux, invectivait centre Girard, criait: Ce sera Gauffridi... Lui aussi, il sera brule! Et le jacobin ajoutait : Nous y mangerions plutot tout le bien de la famille. Dans la nuit du 17 au 18 novembre, la Cadiere hurla, etouffa. On crut qu'elle allait mourir. L'aine Cadiere, le marchand, qui perdait la tele, appela par les fenetres, criant aux voisins : Au secours! Le diable etrangle ma soeur ! Us accouraient, pres- que en chemise. Les medecins et chirurgiens qua- lifiant son etat une suffocation de la matrice, vou- lurent lui mettre des ventouses. Pendant qu'on les allait chercher, ils parvinrent a lui desserrer les dents et lui firent avaler une goutte d'eau -de-vie, ce qui la rappela a elle-mme. Cependant les mede- cins de Fame arrivaient aussi a la file, un vieux pretre, confesseur de la mere Cadiere, puis des cu- res de Toulon. Tant de bruit, de cris, 1'arrivee de ces pretres en grand costume, 1'appareil de 1'exor- cisme, avait rempli la rue de monde ; les arrivants demandaient : Qu'y a-t-il? C'est la Cadiere, ensorcelee par Gir-ard. On peut juger de la pitie, de Tindignation du peuple. Lesjesuites, tres-effrayes , mais voulant ren- voyer 1'effroi, firent alors une chose barbare. Ils retournerent chez reveque, ordonnerent et exige- rent qu'on poursuivit la Cadiere, qu'on 1'attaquat LE PROCES DE LA. CADIERE 1731. 393 le jour meme, que cette pauvre fille, sur le lit ou elle ralait tout a Fheure, apres cette horrible crise, regiit a 1'improviste une descente de justice... Sabatier ne la"cha pas 1'eveque que celui-ci n'eut fait appeler son juge, son official, le vicaire general Larmedieu,et son promoteur (ou procureur episco- pal), Esprit Reybaud, et qu'il ne leur cut dit depro- ceder sur 1'heure. C'etait impossible, illegal, en Droit canonique. 11 fallait un in forme prealable sur les faits, avant d'aller interroger. Aulre difficulte : le juge ec- clesiastique n'avait droit de faire une telle des- cente que pour un refus de sacrement. Les deux legistes d'Eglise durent faire cette objection. Saba- tier n'ecouta rien. Si les choses trainaient ainsi dans la froide legalite, il manquait son coup de terreur. Larmedieu, ou Larme-Dieu, sous ce nom tou- chant, etait un juge complaisant, ami du clerge. Ce n'etait pas un de ces rudes magistrals qui vont tout droit devant eux, comme d'aveugles sangliers, dans le grand chemin de la loi, sans voir, distinguer les personnes. II avail eu de grands egards dans Faffaire d'Aubany, le gardien d'Ollioules. II avail poursuivi assez lentement pour qu'Aubany se sau- vat. Puis, quand il le sut a Marseille, comme si Mar- seille eut ete loin de France, ultima Thule, ou la 394 LE PROCES DE LA CADlfiRE. 1731. Terra incognita des anciens geographes, il ne bou- gea plus. Ici, ce fut tout autre chose : ce juge paralytique pour 1'affaire d'Aubany cut des ailes pour la Cadiere, et les ailes de la foudre. II etait neuf heures du matin lorsque les habitants de la ruelle virent avec curiosite arriver chez les Ca- diere une fort belle procession, messire Larmedieu en t6te, et le Promoteur de la cour episcopate, honorablement escortes de deux .\icaires de la pa- roisse, docteurs en theologie. On envahit la maison. On interpella la malade. On lui fit faire serment de dire vrai centre elle-m6me, serment de se diffamer en disant a la justice ce qui etait de conscience et de confession. Elle pouvait se dispenser de repondre, nulle for- malite n'ayant ete observee. Mais elle ne disputa pas. Elle jura, ce qui etait se desarmer, se livrer. Car, etant liee une fois par le serment, elle dit tout, m6me les choses honteuses et ridicules dont 1'aveu est si cruel pour une fille. Le proces-verbal de Larmedieu et son premier interrogatoire indiquent un plan bien arr6te entre lui et les jesuites. C'efait de montrer Girard com me la dupe et la \ictime des fourberies de la Cadiere. Un homme de cinquante ans, docteur, professeur, directeur de religieuses, qui cependant est reste si innocent et si credule,qu'il a suffi pour 1'attraper LE PROCES DE LA CADIERE. 1731. 395 d'une petite fille, d'un enfant! La rusee, la dever- gondee, 1'a trompe sur ses visions, mais non en- traine dans ses egarements. Furieuse, elle s'en est vengee. en lui pr&ant toute infamie que pouvait lui suggerer une imagination de Messaline. Bien loin que 1'interrogatoire confirme rien de tout cela, ce qu'il a de tres-touchant, c'est la dou- ceur de la victime. Visiblement elle n'accuse que contrainte et forcee par le serment qu'elle a prete. Elle est douce pour ses ennemis, m6me pour la perfide Guiol, qui (dit son frere) la livra, qui fit tout pour la corrompre, qui, eri dernier lieu, la perdit en lui faisant rendre les papiers qui eussent fait sa sauvegarde. Les Cadiere furent 6pouvantes de la naivete de leur sceur. Dans son respect pour le serment, elle s'etait livree sans reserve, helasl avilie pour tou- jours, chansonnee des lors et moquee des ennemis meme des jesuites, et des sots rieurs libertins. Puisque la chose etait faite, ils voulurent du moins qu'elle fut exacte, que le proces-verbal des pre"tres put etre controle par un acle plus serieux. D'accu- see qu'elle semblait 6tre, ils la firent accusatrice, prirent la position offensive, obtinrent du magis- tral royal, le lieutenant civil et criminel, Marteli Chantard, qu'il \int recevoir sa deposition. Dans cet acte, net et court, se trouve clairement etabli le 596 LE PROCES DE LA CADIERE. 1731. fait de seduction; plus, les reproches qu'elle faisait a Girard pour ses caresses lascives, dont il ne faisait que rire ; plus, le conseil qu'il lui donne de se lais- ser obse'der du demon; plus, la suction par laquelle le fourbe entreteriait ses plaies, etc. L'homme du roi, le lieutenant, devait retenir 1'af- faire a son tribunal. Car le juge ecclesiastique, dans sa precipitation, n'ayant pas rempli les formalites du droit ecclesiastique, avail fait un acte nul. Mais le magistrat lai'que n'eut pas ce courage. II se laissa atteler a ['information clericale, subit Larmedieu pour associe, et meme alia sieger, ecouter les te- moins au tribunal de I'e/veche. Le greffier de 1'eve- che ecrivait (et non le greffier du lieutenant du roi). Ecrivait-il exactement? On aurait droit d'en douter quand on voit que ce greffier ecclesiastique menac.ait les temoins, et chaque soir allait mon- trer leurs depositions aux jesuites 1 . Les deux vicaires de la paroisse de la Cadiere, que Ton entendit d'abord, deposerent sechement, sans faveur pour elle, mais nullement centre elle, nullement pour les jesuites (24 novembre). Ceux-ci virent que tout allait manquer. Us perdirent toute pudeur, et, au risque d'indigner le peuple, resolu- rent de briser tout. Us tirerent ordre de FevSque P. 80 de 1'in-folio, et I. 1 de l'in-12, p. 53. LE PROCES DE LA CADIERE. 1731. r,97 pour emprisonner la Cadiere et les principaux te- moins qu'elle voulait faire entendre. C'etaient les dames Allemand et la Batarelle. Celie-ci fut mise au Refuye, couvent-prison , ces dames dans une maison de force, le Bon-Pasteur, ou Ton jetait les folles et les sales coureuses en correction. La Cadiere (26 novembre), tiree de son lit, fut donnee aux ursulines, penitentes de Girard, qui la cou- cherent proprement sur de la paille pourrie. Alors, la terreur etablie, on put entendre les te- moins, deux d'abord (28 novembre), deux respec- tables et choisis. L'un etait cette Guiol, connue pour fournir des femmes a Girard ; langue adroite et aceree, qui fut cbargee de lancer le premier dard et d'ouvrir la plaie de la calomnie. L'autre etait la Laugier, la petite couturiere que la Cadiere nourrissait et dont elle avait pave 1'apprentissage. Etant enceinte de Girard, celte Laugier avait crie contre lui ; elle lava ici cette faute en se moquant de la Cadiere, salissant sa bienfaitrice, mais cela makidroitement, en dcvergondee qu'elle etait, lui prelant des mots effrontes, tres-conlraires a ses ha- bitudes. Puis vinrent M lle Gravier et sa cousine, la Reboul, enfin toutes les girar dines ^ comme on les appelait dans Toulon. Mais on ne pouvait si bien faire que, par mo- ments, la lumiere n'eclatat. La fernme d'un procu- 23 598 LE PROCES DE LA C ADIERE.. 1 731. rcur, dans la maison de laquelle s'assemblaient les girardines, dit brutalement qu'on ne pouvait y te- nir, qu'elles troublaient toute la maison ; elle conta leurs rires bruyants, leurs mange ries payees des collectes que Ton faisaii pour les pauvres, etc, (p. 55). On craignait extremement que les religieuses ne se declarassent pour la Cadiere. Le greffier de 1'e- veche alia leur dire (comme de la part de I'eveque) qu'on chatierait celles qui parleraient mal. Pour agir plus fortement encore, on fit revenir de Marseille leur galant P. Aubany, qui a\ait ascendant sur elles. On arrangea son affaire du viol de la petite fille. On fit entendre aux parents que la justice ne fern it rien. On estima 1'honneur de 1'enfanl a huit cents livres, qu'on paya pour Aubany. Done il revint plein de zele, tout jesuite, dans son troupeau d'Ol- lioules. Pau\ ? re troupeau qui trembla quand ce bon P. Aubany se dit charge de les avertir que, si elle-; n'etaient pas sages, elles auraient la question. (Procte in-12, t. II, p. 191.) Avec tout cela, on nc tira pas ce qu'on voulait des quinze religieuses. Deux on trois a peine etaientpourGirard,et toutes articulerent des fails, surtout pour le 7 juillet, qui directement 1'acca- blaient. Les jesuites desesperes prirent un parti heroi'que LE PROCES DE LA CADIER&. 1731. 509 pour s'assurer des temoins. Us s'etablirent a poste iixe dans une salle de passage qui menait au tribu- nal. La ils les arretaient, les pratiquaient, les mc- nacaient, et, s'ils etaient centre Girard, ils les em- pechaient d'entrer, et par force impudemment les mettaient a la porte (in-12, t. I, p. 44). Ainsi le juge d'Eglise et le lieutenant du roi n'e- taient plus que des mannequins entre les mains des jesuites. Toute la ville le voyait, fremissait. En de- cembre, Janvier, fevrier, la famille des Gadicrcs formula et repandit une plainte pour deni de jus- tice et subornation de temoins. Les jesuites eux- memes sentirent que la place n'etait plus tenable. Ils appelerent le secours 'd'en haul. Le meilleur paraissait etre un simple arret du Grand Conseil qui eut tout appele a lui et tout etouffe (comme tit Mazarin pour 1'affaire de Louviers). Mais le cbance- lier etait d'Aguesseau; les jesuites ne desiraieht pas que 1'affaire allat a Paris. Ils la retinrent en Pro- \ence. Ils firent decider par le roi (16 Janvier 1751) que le Parlement de Provence, ou ils avaient beau- coup d'amis, jugeat sur rinformation que deux de ses conseillers feraient a Toulon. Un laique, M. Faucon, ct un conseiller d'Eglise, M. de Charleval, vinrent en cffet, et tout droit des- cendirent chez les jesuites (p. 407). Ces commis- saires impetueux cacherent si peu leur violente 400 LA CADIERE AU COUVEXT. 1730. et cruelle partialite qu'ils lancerent a la Cadiere un ajournement personnel, comme on faisait a Fae- cuse, tandis que Girard fut poliment appele, laisse libre ; il continuait de dire la messe et de confes- ser. Et la plaignante etait sous les verrous, dans les mains de ses ennernis, chez les devotes de Gi- rard, a la merci de toute cruaute. La reception des bonnes ursulines avait ete celle qu'elles eussent faite si elles avaient ete chargees de la faire mourir. Elles lui avaient donne pour cbam- bre la loge d'une religieuse folle qui salissait tout. Elle coucha dans la paille de cette folle, dans cette odeur epouvantable. A grand'peine le lendemain ses parents purent-ils introduire une couverture et un matelas. On lui donna pour garde et garde-ma- lade Tame damnee de Girard, une converse, qui etait fille de cette meme Guiol qui 1'avait livree, fille tres-digne de sa mere, capable de choses sinis- tres, dangereuse a sa pudeur et peut-etre a sa vie meme. On la tint a la penitence la plus cruelle pour elle, celle de ne pouvoir se confesser ni com- munier. Elle retombait malade des qu'elle ne com- muniait pas. Son furieux ennemi, Sabatier le je- suite, vint dans cette loge, et, cbose bizarre, nou- velle, il enlreprit de la gagner, de la tenter par I'hostie! On marchanda. Donnant donnant : pour communier, il fallait qu'elle s'avouat calomnia- LE PROCES DE LA CADIERE. 1731. 401 trice, indigne de la communion. Elle 1'aurait peut- etre fait par exces d'humilite. Mais, en se per- dant, elle aurait aussi perdu et le carme et ses freres. Reduit auxarts pharisai'ques, on interpretait ses paroles. Ce qu'elle disait au sens mystique, onfei- gnait de le comprendre dans la realite materielle. Elle montrait, pour se demeler de tous ces pieges, ce qu'on eut le moins attendu, une grande presence d'esprit (voir surtout p. 391). Le plus perfide, combine pour lui oter I'interet du public, mettre contre elle les rieurs, ce fut de lui faire un amant. On pretendit qu'elle avail pro- pose a un jeune drole de partir avec elle, de cou- rir le monde. Les grands seigneurs d'alors qui aimaient a se faire servir par des enfants, des petits pages, pre- naient \olontiers les plus gentils des fils de leurs paysans. Ainsi avait fait 1'eveque du petit garc,on d'un de ses fermiers. II le debarbouilla. Puis, quand ce favori grandit, pour qu'il eut meilleure apparence, il le tonsura, lui donna figure d'abbe, titre d'aumonier, a vingt ans. Ce fut M. 1'abbe Ca- merle. Eleve dans la \aletaille et fait a tout faire, il fut, comme sont souvent les petits campagnards decrasses a demi, un rustre niais et finaud. 11 vil bien que le prelat, des son arrivee a Toulon, etait 402 LE PROCES DE LA CADIERE. 1751. curieux de la Cadiere, pen favorable a Girard. II pensa plaire et amuser, en se faisant, a Ollioules, espion de leurs rapports suspects. Mais, des que Feveque changea, eut peur des jesuites, Camerle, avec le meme zele, servit activement Girard et'l'aida contre la Cadiere. II vint, comme un autre Joseph, dire que M lle Ca- diere (comme la femme de Putiphar) 1'avait ten- te, essaye d'ebranler sa vertu. Si cela avail ete vrai, si elle lui eut fait taut d'honneur que de faiblir un peu pour lui, il n'en eut ete que plus lache de Ten punir, d'abuser d'un mot etourdi. Mais une telle education de page et de seminariste ne donne ni honneur ni 1' amour des femmes. Elle se demela vivement et tres-bien, le couvrit de honte. Les deux indignes commissaires du Parlement la voyaient repondre d'une maniere si victorieuse, qu'ils abregerent les confrontations, lui retrancherent ses temoins. De soixante-huit qu'elle appelait, ils n'en firent venir que trente- huit (in-12, t. I, p. 62). N'observant ni les delais, ni les formes de justice, ils precipiterent la con- frontation. Avec tout cela, ils ne gagnaient rien. Le 25 et le 26 fevrier encore, sans varier, elle repeta ses depositions accablantes. Ils etaient si furieux, qu'ils regrettaient de n'a- voir pas a Toulon le bourreau et la question pour LE PROCES DE LA CADIERE. 1731. 403 la faire un pcu chanter. C'etait Y ultima ratio. Les Parlements, dans tout ce siecle, en userent. J'ai sous les ycux un vehement eloge de la torture 1 , ecriten 1780 par un savant parlementaire, devenu membre du Grand Conseil, dedie au Roi (Louis XVI), et couronne d'une flatteuse approbation de Sa Sain- tele, Pie VI. Mais, au defaut de la torture qui 1'eut fait chan- ter, on la lit parler par un moyen meilleur encore. Le 27 fevrier, de bonne heure, la soeur converse qui lui servait de geoliere, la fille de la Guiol, lui ap- porte un verre de vin. Elle s'etonne; elle n'a pas soif; elle ne boit jamais de vin le matin, et encore moins de vin pur. La converse, rude et forte do- mestique, comme on en a dans les convents pour dompter les iridociles, les folles, ou punir les en- fants, enveloppe de son insistance menagante la faible malade. Elle ne veut boire, mais elle boit. Et on la force de tout boire, le fond meme, qu'elle trouve desagreable et sale (p. 243-247). Quel etait ce choquant breuvage? On a vu, a 1'e- poque de I'avortement, combien 1'ancien directeur de religieuses etait expert aux remedes. Ici le vin pur eutsuffi sur une malade debile. II eut suffi pour 1'enivrcr, pour en tirer le meme jour quelques pa- 1 Muyarl de Vouglans, a la suite de ses Loix crimindles, in-folio, 1780. 40i LE PROCES DE LA CADIERE. 1751. roles begayees, que le greffier cut redigees en forme de dementi complet. Mais urie drogue Jut sur- cijoutee (peut-etre 1'herbe aux sorcieres,qui trouble plusieurs jours) pour prolonger cet etat et pouvoir disposer d'elle par des actes qui 1'empecheraient de retracter le dementi. Nous avons la deposition qu'elle fit, le 27 fevrier. Changement subit et complet ! apologie de Girard ! Lcs commissaires (chose etrange)ne remarquent pas une si brusque variation. Le spectacle singulier, honteux, d'une jeune fille ivre, ne le 6tonne pas, ne les met pas en garde. On lui fait dire que Girard ne Fa jamais touchee, qu'elle n'a jamais eu ni plai- sir ni douleur, que tout ce qu'elle a senti tient a une infirmite. C'estle carme, ce sont ses freres qui lui ont fait raconter comme acles reels ce qui n'a ete que songe. Non contente de blanchir Girard, elle noircit les siens, les accable et leur met la corde aucou. Ce qui est merveilleux, c'est la clarle, la nettete de cette deposition. On y sent la main du greffier habile. Une chose etonne pourtant, c'est qu'etant en si beau chemin, on n' ait pas continue. On Tin- terroge un seul jour, le 27. Rien le 28. Rien du l er au 6 mars. Le 27 probablement, sous Tinfluence du viri, elle put parler encore, dire quelques mots qu'on LE PROCES DE LA CADIERE. 1751. 405 arrangea. Mais, le 28, le poison ayant eu tout son efiet, elle dut etre en stupeur complete ou dans un indecent delire (comme celui du Sabbat), et il fut impossible de la montrer. Une fois d'ail-leurs que sa tete fut absolument troublee, on put aise- ment lui donner d'autres breuvages, sans qu'elle en cut ni conscience ni souvenir. C'est ici, je n'en fais pas doute, dans les six jours, du 28 fevrier au 5 ou 6 mars que se place un fait singulier, qui ne peut avoir eu lieu ni avant ni apres. Fait tellement repugnant, si triste pour la pauvre Cadiere qu'il est indique en trois lignes, sans que ni elle ni son frere aient le coeur d'en dire davantage (p. 249 de 1'in-folio, lignes 10-15). 11s n'en auraient parle jamais si les freres pour- suivis eux-memes n'avaient vu qu'on en voulait a leur propre vie. Girard alia volr la Cadiere ! prit sur elle encore d'insolentes, d'impudiques libertes ! Cela eut lieu, disent le frere et la soeur, depuis que I affaire est en justice. Mais, Au 26 novembre au 26 fevrier, Girard fut intimide, humilie, toujours battu dans la guerre de temoins qu'il faisait a la Cadiere. Encore moins osa-t-il la voir, depuis le 10 mars, le jour ou ellerevint a elle, et sortit du convent ou il la tenait. II ne la vit qu'en ces cinq jours ou il etait encore maitre d'elle, et ou 1'infor- 23. 406 LE PROCES DE LA CADIERE. 1731. tunee, sous Finfluence du poison, n' etait plus elle- meme. Si la mere Guiol avail jadis livre la Cadiere, la iille Guiol put la livrer encore. Girard, qui avait alors gagne la partie par le dementi qu'elie se don- nait a elle-meme, osa venir dans sa prison, la voir dans 1'etat ou il 1' avait mise, hebetee ou desesperee, abandonnee du ciel et de la terre, et s'il lui res- tait quelque lucidite, livree a Fhorrible douleur d'avoir, par sa deposition, assassineles siens. Elle etait perdue, et c'etait fmi. Mais 1'autre proces commencait contre ses freres et le courageux carme. Le remords pouvait la tenter de flechir Gi- rard, d'obtenir qu'il ne les poursuivit pas, et sur- tout qu'on ne la mit pas a la question. L'etat de la prisonniere etait deplorable et de- mandait grace. De petites infirmites attachees a une vie toujours assise, la faisaient souffrir beau- coup. Par suite de ses convulsions, elle avait une descente, par moments fort douloureuse (p. 545). Ce qui prouve que Girard n'etait pas fortuitement criminel, mais un pervers, un sce- lerat, c'est qu'il ne vit de tout cela que la facilite d'assurer son avantage. II crut que, s'il en usait, avilie a ses propres yeux, elle ne se releverait ja- mais, ne reprendrait pas le cceur et le courage pour dementir son dementi. II la haissait alors, et LE PROCES DE LA CAD1ERE. 1751. -i07 pourtant, avec un badinage libertin et odieux, il parla de cette descenle, et il eut 1'indignite, voyant la pairvre personne sans defense, d'y porter la main (p. 249). Son frere 1'assure et 1'affirme, mais brievement, avec honte, sans pousser plus loin ce sujet. Elle-meme attestee sur ce fait, elle dit en trois lettres : Oui. Helas! son ame etait absente, et lui revenait lentement. C'est le 6 mars qu'elle devait etre eonfrontee, confirmer tout, perdre ses freres sans retour. Elle rie pouvait parler, etouffait. Les cha- ritables commissaires lui dirent que la torture etait la a cote, lui expliquerent les coins qui lui serreraient les os, les clievalets, les poinles de fer. Elle etait si faible de corps que le courage lui man- qua. Elle endura d'etre en face de son cruel mailre, qui put rire et triompher, 1'ayant avilie du corps, mais bien plus, de la conscience ! la faisarit meur- triere des siensl On ne perdit pas de temps pour profiler de sa llublesse. A 1'instant, on s'adressa au Parlement d'Aix, et on en obtint que le carme et les deux freres seraient desormais inculpes, qu'ils auraient leur proces a part, de sorte qu'apres que la Cadiere se- rait condamnee, punie, on en viendrait a eux, et on les pousserait a outra