ii v . X I r J * \ LIBRARY OF THE UNIVERSITY OF ILLINOIS AT URBANA-CHAMPAIGN 301 CENTRAL CIRCULATION BOOKSTACKS The person charging this material is re- sponsible for its renewal or its return to the library from which it was borrowed on or before the Latest Date stamped below. You may be charged a minimum fee of $75.00 for each lost book. CHKI UflvOnffHlV0 OT for disciplinary action and may reulf In dismissal from MM University. TO RENEW CALL TELEPHONE CENTER, 333-84OO UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA-CHAMPAIGN APR 1 m &PR 2 5 139 MAR 2 4 2004 When renewing by phone, write new due date below previous due date. L162 Km LES LOIS 1)E LIMITATION. AUTRES PUBLICATIONS DU MEME AUTEUR. La Philosopttie penale, 1 vol. in-8 (Paris-Lyon,Storck et Steintbeil, oditours, 1890). La Criminalite compane, 2 edition, \ vol. in- 16 dc la Bibliothcque tie philosophic contemporaine (Felix Alcan, 1890). Principales eludes publiees dans les Revues suivantes : REVUE PIIILOSOPHIQUE : La Croyame et le Dcsir, possibility do leur mesure (t. x). La psychologic en economic politique (t. xn). Les traits communs de la nature et de I'fiistoire (t. xiv). L'archeolo- gie et la statistique (t. xvi). -- Darwinisme naturel et darwinisme social (t. xvn). Qu'est-ce qu\me societe? (t. xvin.) Avcnir de la moralite (t. xxn). - - La dialectique sociale (t. xxvi). Categories logiqucs et institutions sociales. La morale, I'art et la religion d'aprcs M, Guyau (t. xxvin). --La statistique criminelle (t. xv).- Le type criminel (t.xix). Problvmesde criminalite (t. xxi). Sur le socialisme contemporain (t. xvin). Sur quelques crimina- listes italiens (t. xv). La crise de la Morale et du Divit penal (t. xxvi). Le crime et t'epilepsie (t. xxvni), etc. ARCHIVES DE L \NTHROPOLOGIE CRIMINELLE : Positivisme et Criminalite (liv. 7). Affaire Chambige (liv. 19). ]Satavisme moral (liv. 2d), etc. REVUE D'ECONOMIE POLITIQUE : Les deux sens de la valeur (1888)~ (Voir aussi Revue d'anthropologie, 1889, et Revue scientifique, novembre 1889.) Introduction biographique aux Chroniques de J. de Tarde, aumonier de Henri IV, pour servir a 1'histoirc du Perigord, 6dit6es et annolees par le vicomle de Gerard, 1 vol. in-4 (Oudin, La Roquede Gaj'ac,monographie archeologique (Bulletin de la Soci6te historique et arcbeologique du Perigord, 1881). Contes et poemes (Caiman I.6vy, 1879). Sarlat. Imprimerie MICIIELET, run dc la Charite. 3012-<0 LES LOIS DE LIMITATION ETUDE SOCIOLOGIQUE G. TARDE PARIS ANCIO.NE LIIMAIIUE GEU.MEK BAILLIEUE ET C ie FELIX ALCAN, fiDITEUR 108, BOULEVARD SA.IXT-GERMAIN, 108 1890 A la Memoir e ^UGUSTIN ClOURNOT JE DEDIE CE LIVRE 301 AVANT-PROPOS Dans ce livre, j'ai essaye de degager, avec le plies de nettete possible, le cote purement social des faits hu- mains, abstraction faite de ce qui est en eux simplement mtal ou physique. Mais, precisement, il s'est trouve que le point, de vue a la faveur duquel j'ai pu l)ien marquer cette di/erence, m'a montre entre les phenomenes sociaux et les phenomenes d'ordre naturel les analogies les pins nombreuses, les plus suivies, les moins forcees. II y a de longues annees deja que fai enonce et developpe ca et la, dans la Revue philosophique, mon idee principale, clef qui ouvre presque toutes les serrures, a eu I'obli- geance de m'ecrire nn de nos plus grands historiens philosophies; et, comme le plan de cet outrage etait des lors dans ma pensee, plusieurs des articles dont il s'agit ont pu sans peine entrer dans sa composition sous forme de chapitres (1). Je riaifait que les rendre de la sorte, en (1) Ce sont les chapitres premier, troisieme, quatrieme et cinquiemc, modifies ou amplifies. Le premier a ete publie en septembre 1882, le troisieme en 1884, le quatrieme en octobre et novembre i883, le cin- quie'me en 1888. Je n'ai pas cru devoir reproduire id bien d'autres articles sociologiques publies dans le meme recueil, mais destines a une revision ulterieure. Dans un ouvrage qui va paraitre incessamment (La Philoso- phic peniilo, Storck et Steintheil, cditeurs, 1890), j'ai developpe /' appli- cation de mon point de vue au cote criminel et penal des societes, comme je I'avais essaye deja dans ma Crimiualite comparer (Alcan, editeur, 1886). VI AVANT-PROPOS. Us refondant, a leur destination premiere. Les sociologis- tes qui m'ont fait I'honneur, parfois, de remarquer ma maniere de voir, pourront maintenant, s'ils le jugent ' propos, la critiquer en connaissance de cause et non d'apres desfragments detaches. Je leur pardonnerai d'etre severes pour moi s'ils sont bienveillants pour mon idee, ce qui n'aurait rien d' impossible. Elle peut, en e/et, avoir a se plaindre de moi, comme la semence de la terre. Mais je souhaite, en ce cas, que, par suite de cette publi- cation, elle lombe dans un esprit mieux prepare que le mien a la mettre en valeur. J'ai done tdchd d'esquisser ime sociologie pure. Autant vaut dire nne sociologie generale Les lois de celle-ci, telle queje la comprends, sappliquent a toutes les socie- tes actuelles, passees ou possibles, comme les lois de la physiologie generale a toutes les especes vivantes, eteintes ou concevables. ll est bien plus aise, je n'en disconviens pas, de poser et de prouver meme ces principes, d'une simplicite egaie a leur generaHle, que de les suivre dans le dedale de leurs applications particulieres ; mais il n'en est pas moins necessaire de lesformuler. Par philosophie de 1'histoire, au contraire, et par philosophic de la nature, on entendait jadis un systeme etroit d explication historique ou d 1 interpretation scien- lifique, qui cherchait a rendre raison du groupe entier ou de la serie entiere des fails de I'Mstoire ou des phenomenes naturels, mais presences de telle sorte que la possibility de tout autre groupement et de tout autre succession flit exclue. De la I'arortement de ces tentatives. Le reel nest explicable que rattache d I'immensite du possible, c'est-a-dire du necessaire sous condition, oil il nage comme leloile dans I'espace inftni. Lidee meme de loi est la conception de cejirmament desfaits. Certes, tout est rigoureusement determine, et la realite ne pouvait etre diferente, ses conditions primordiales et AVANT-PROPOS. VII inconnues ctant donnees. Mais pourquoi celles-ci et non d'autres? Ily a de I'irrationnel a la base du necessaire. Aussl, dans le domaine physique et le domaine m- vant, comme dans le monde social, le realise semble n'etre qu'un fragment du realisable. Voyez le caractere epars et morcele des deux, ai'ec lenr dissemination arbi- traire de soleils et de nebuleuses; I 1 air bizarre des faunes et desjlores; I' aspect mutile et incoherent des societes qui se juxtaposent, pele-mele d'ebauches et de ruines. Sous ce rapport, comme a tant d'autres egards que je signalerai en passant, les trois grands compartiments de la realite se ressemblent trop lien. Un chapitre de ce livre, celui qui est intitule les lois logiques de 1'imitation, riy est place que comme pierre d'attente d'un our rage tilterieur, destine a computer celui-ci. Sifavais donne au sujet tons les developpements qu'il comporte, ce volume n'aurait pas suffi. Les idees que femets pourraient fournir, je crois, des solutions nouvelles aux questions politiques ou autres qui nous divisent maintenant. Je n'ai pas cru devoir les deduire, et la classe de lecteurs a laquelle je m'adresse ne me reprocliera pas d'avoir neglige cet attrait d'actualite. Je ne i'aurais pu, d'ailleurs, sans sortir des limites de mon travail. - Encore un mot, pour justifier ma dedicace. Je ne suis nl I'eleve, ni le disciple meme de Cournot. Je ne I'ai jamais vu ni connu. Mais je tiens pour une chance heu- reuse de ma me del'avoir beaucoup lu au sortir du college; j'ai soment pense qu'il lui a manque uniquement d'etre ne anglais ou allemand et d'avoir ete traduit dans un francais fourmillant de solecismes pour t'tre illustre parmi nous; surtoiit, je n'oublierai jamais que, dans une periode nefaste de ma jeunesse, malade des yeux, devenu par force imius libri, je lui dois de n'etre pas tout a fait mort de faim mentale. Mais on se moquerait de moi, a VIII AVANT-PROPOS. coup swv, si je ne me hat n is d'ajouter qu'a ce sentiment demode de gratitude intellect uelle auquel j'obeis, s'en joint ten a litre, beaucoup mo ins desinteresse . Simon lime, eventualite qu'un philosophe en France doit loujours prevoir, meme apres ri avoir eu, encore qua se louer de la bienveillance du public, etait mal accueilli, ma dedi- cace m'offrirait a propos un sujet de consolation. En songeant, alors, que Cournot, ce Sainte-Beuve de la critique philosophique, cet esprit aussi original que judi- cieux, aussi ency elope dique et comprehensifque penetrant, ce geometre profond, ce logicien hors ligne, cet economiste hors cadres, precurseur meconnu des economistes nou- veaux, et, pour tout dire, cet Auguste Comte epure, condense, afjine, a toute sa me pense dans lowibre et nest pas meme tres connu depuis sa mort, comment oserais-je unjour me plaindre de ri avoir pas eu plus de succes? LES LOIS DE LIMITATION LA REPETITION UNIVERSELLE. Y a t-il lieu a une science, ou seulement a une histoire et tout au plus a une philosophic ties faits sociaux? La question est toujours pendante, bien que, a vrai dire, ces faits, si Ton y regarde de pres et sous un certain angle, soient susceptibles tout comme les autres de se re'sotidre en series de petits faits similaires et en formules nom- inees lois qui r6sument ces series. Pourquoi done la science sociale est-elle encore a naitre ou a peine nee au milieu de toutes ses soetirs adultes et vig-oureuses? La prmcipale raison, a mon avis, c'est qu'on a ici lache la proie pour 1'ombre, les re"alites pour les mots. On a crti ne pouvoir donner a la sociologie une tournure scientifique qu'enlui donnant un air biolog'ique, ou, mieux encore, un air rnecanique. C'etait chercher a eclaircir le connu par 1'inconnu, c'6tait transformer un systeme solaire en nebuleuse non resoluble pour le mieux comprendre. LES LOIS DE L IMITATION. En matiere sociale, on a sous la main, par im privilege exceptionnel, les causes veritables, les actes individuels dont les faits sout faits, ce qui est absolument soustrait a nos regards en toute autre matiere. On est done dispense^ ce senible, d' avoir recours pour 1'explication des pli6no- menes de la societe a ces causes, dites generates, que les physiciens et les naturalistes sont bien obligees de creer sous le nom de forces, d'energies, de conditions d'exis- tence et autres palliatifs verbaux de leur ignorance du fond clair des choses. Mais les actes humains considers coinme les seuls facteurs de 1'bistoire ! Cela est trop sim- ple. On s'est impose Fobligation de forger d' autres causes sur le type de ces fictions utiles qui out ailleurs cours force, et Ton s'est felicit^ d'avoir pu preter ainsi parfois aux faits humains vus de tres haut, perdus de vue a vrai dire, une couleur tout a fait impersonnelle. Gardons-nous de cet idealisme vague ; gardons-nous aussi bien de 1'individualisme banal qui consiste a expliquer les trans- formations sociales par le caprice de quelques grands homines. Disons plutot, par 1'apparition, accidentelle dans une certaine mesure, quant a son lieu et a son mo- ment, de quelques grandes idees, ou plutot d'un nombre considerable d'idees petites ou grandes, faciles ou diffici- les, le plus souvent inapercues a leurnaissance, rarement glorieuses, en general anonymes, mais d'idees neuves toujours, et qu'a raison de cette nouveaute je me per- mettrai de baptiser collectivement inventions ou dccou- vertes. Par ces deux termes j'entends une innovation quelconque ou un perfectionnement, si faible soit-il, apporte a une innovation anterieure, en tout ordre de phenomenes sociaux, langage, religion, politique, droit, Industrie, art. Au moment ou cette nouveaute", petite ou graude, est concue ou resolue par un homme, rien n'est change qn^apparence dans 1'etat social, dememe que rien n'est change dans 1'aspect physique d'un organisme oil LA REPETITION UXIVEKSELLE. un microbe soit fimeste, soit bienfaisant, est entre, et les chang-emeuts graduels qu'apporte 1'introduction de cet element nouveau dans le corps social semblent faire suite, sans discontinuity visible, aux changements ante"- rieurs dans le courant desquels ils s'inserent. De la, une illusion trompeuse, qui porte les historiens philosoplies a affirmer la continuite reelle et fondamentale des meta- morphoses historiques. Leurs vraies causes pourtant se resolvent en une cliaine d'idees tres nombreuses a la verite, mais distinctes et discontinues, bien que reunies entre elles par les actes d'imitation, beaucoup plus nom- breux encore, qui les ont pour mocleles. II faut partir de la, c'est-a-dire d'initiatives renovatrices, qui, apportant au monde a la fois des besoins uouv-eaux et de nouvelles satisfactions, s'y propag-ent ensuite ou tendent a s'y propag-er par imitation forcee ou spontanee, elective ou inconsciente, plus ou moins rapidement, mais d'un pas reg'tilier, a la facon d'une onde lumineuse ou d'une famille de termites. La reg-ularite dont je parle n'est g-uere apparente dans les faits sociaux, mais on l'y decouvrira si on les decompose en autant d'elemeiits qu'il y a en eux, dans le plus simple d'entr'eux, d'inventions distinctes combinees, d'eclairs de g'enie accumules et devenus de banales lumieres : analyse^ il est vrai, fort difficile. Tout n'est socialement qu'inventions et imita- tions, et celles-ci sont les fleuves dont celles-la sont les montag-iies ; rien de moins subtil, a coup sfir, que cette vue; mais, en la suivant hardiment, sans reserve, en la de"ployant depuis le plus mince detail jusqu'au plus complet ensemble des faits, peut-etre remarquera-t-on combien elle est propre a mettre en relief tout le pittores- que et, a cote, toute la simplicite de Thistoire, a y reveler des perspectives ou aussi bizarres qu'un paysag-e de rochers ou aussi regfulieres qu'une allee de pare. C'est de 1'idealisme encore si Ton vent, mais de 1'idealisme qui 4 LES LOIS DE L IMITATION. consiste a expliquer 1'histoire par les idees de ses acteurs et nou par celles de I'historien. Tout d'abord, et c'est la la these speciale du present chapitre, de ce point de vue on voit Fobjet de la science sociale presenter une analog-ie remarquable avec les autres domaines de la science g-ene'rale et se reincorpo- rer ainsi, pour ainsi dire, au reste de 1'univers dans le sein duquel il faisait 1'effet d'un corps etrang'er. En tout champ d'etudes, les constatations pures et simples excedent prodig-ieusement les explications. Et partout ce qui est simplement constate, ce sont les donne"es premieres, accidentelles et bizarres, premisses et sources d'oii decoule tout ce qui est explique". 11 y a ou il y a eu telles nebuleuses, tels g-lobes celestes, de telle masse, de tel volume, a telle distance; il y a telles substances chimiques; il y a tels types de vibrations e"therees, appeles lumiere, electricity, mag-ne'tisme; il y a tels types organiques principaux, et d'abord il y a des animaux, et il y a des plantes; il y a telles chaines de montag-nes, appelees les Alpes ou les Andes, etc. Quand ils nous apprennent ces faits capitaux d'oii se de"duit tout le reste, 1'astronome, le chimiste, le physicien, le natura- liste, le geographe font-ils oauvre de savants proprement dits? Non, ils font un simple constat et ue different en rien du chroniqueur qui relate 1'expedition d'Alexandre ou la decouverte de l'imprimerie. S'il y a une difference, nous le verrons, elle est toute a 1'avantag'e de I'historien. Que savons-nous done au sens sax ant du mot? On repondra sans doute : les causes et les fins; et, quand nous sommes parvenus a voir que deux faits differents sont produits Fun par 1'autre ou collaborent a un meme but, nous appelons cela les avoir expliques. Pourtant, supposons un monde ou rien ne se ressemble ni ne se repete, hypothese etrang-e, mais intelligible a la rig-ueur; un monde tout d'imprevu et de nouveaute, oil, sans LA REPETITION UNIVERSELLE. O nulle memoire en quelque sorte, i'imagination creatrice se douue carriere, on les mouvements des astres soient sans periode, les agitations de Tether sans rythme vibratoire, les generations successives sans caracteres communs et sans type hereditaire. Rien n'empeche de supposer malg're cela que chaque apparition dans cette fantasmagorie soit produite et determinee meme parune autre, qu'elle travaille meme a en amener une autre. II pourrait y avoir des causes et des fins encore. Mais y aurait-il lieu a uue science quelconque dans ce monde- la? Non; et pourquoi? Parce que, encore une fois, il n'y aurait ni similitudes ni repetitions. C'est la 1'essentiel. Connaitre les causes, cela permetde prevoir parfois; mais connaitre les ressemblances, cela permet de nombrer et de inesurer toujours, et la science, avanttout, vit de nombre et de mesure. Du reste, essentiel ne siguiifie pas suffisant. Une fois son champ de similitudes et de repetitions propres trouve,une science nouvelledoit les comparer entre elles et observer le lien de solidarite qui unit leurs variations concomitantes. Mais, a vrai dire, 1'esprit ne comprend bien, n'admet a titre definitif le lien de cause a etfet, qu'autant que 1'effet ressemble a la cause, repete la cause, quand, par exemple, une ondulation sonore entendre une autre ondulation sonore, ou une cellule une autre cellule pareille. Rien de plus mysterieux, dira-t-on, que ces reproductions-la. C'est vrai; mais, ce mystere accepte, rien de plus clair que de telles series. Et chaque fois que produire ne sig-nifie point se reprocluire, tout devient tenebres pour nous. (1) Quand les chosQssemblables sont les parties d'un meme (1) l.a connaissance scitMitifiquc ne doit y>as necessairoinent partir des plus petiles clioses hypOlh6tiques et inconnuos. Kilo trouve son commencement parloul ou la matiere a forme des unites d'ordre semblable, qui peuvent se comparer entre elles et se mesurer les 6 LES LOIS DE LIMITATION. tout ou jugees telles, comme les molecules d'un meme volume d'bydrogene, ou les cellules ligneuses d'un meme arbre, ou les soldats d'un meme regiment, la similitude prend le nom de quantity et non simplement de groupe. Quand, autrement dit, les choses qid se repetent demeu- rent annexees les unes aux autres en se mnltipliant, comme les vibrations calorifiques ou electriques, qui, en s'accumulant dans 1'interieur d'un corps, I'echauffent ou 1'electrisent de plus en plus, ou comme les formations de cellules similaires qui se multiplient dans le corps d'un enfant en train de grandir, ou comme les adhesions a une meme religion par la conversion des infideles, la repetition alors s'appelle accroissement et non simple- ment serie. En tout ceci, je ne vois rien qui singularise 1'objet de la science sociale. Interieures ou exterieures, d'ailleurs, quantites ou groupes, accroissements ou series, les similitudes, les repetitions phenomeriales sont les themes n^cessaires des differences et des variations universelles, les canevas de ces broderies, les rnesures de cette musique. Le monde fautasmagorique que je supposais tout a 1'heure serait, au fond, le mo ins ricliement differencie des mondes possibles. Combien dans nos societe's le travail, accumu- lation d' actions calquees les unes sur les autres, n'est-il pas plus renovateur que les revolutions! Et qu'y a-t-il de plus monotone que la vie e'mancipe'e da sauvage comparee a la vie assujettie de 1'homme civilise? Sans 1'heredite, y aurait-il un progres organique possible? Sans la periodicite des mouvements celestes, sans le rythme ondulatoire des mouvements terrestres, 1'exu- unos par les autros; parlout ou cos unites so rcunisscnt on unites composers d'onlro plus eleve, fournissant ollos-memcs la mcsuro de comparaison de cos dornieres. (Von Nffigeli, Discours au congrcs des natural, allem. en 1877.) LA REPETITION UNIVERSELLE. 7 berante variete des ages geologiques et des creations vivantes aurait-elle eclate? Les repetitions sont done pour les variations. Si Ton admettait le contraire, la necessite de la mort problems juge presque insoluble par M. Delboeuf dans sou livre sur la matiere brute et la matiere vivante, ne se com- prendrait pas, car, pourquoi la toupie vivante, une fois lancee, ne tournerait-elle pas eternellernent? Mais, si les repetitions n'ont qu'une raison d'etre, celle de montrer sous toutes ses faces une originalite unique qui cherche a rfe faire jour, dans cette hypothese la mort doit fata- lement survenir avec 1'epuisement des modulations exprimees. Remarquons en passant, a ce propos, que le rapport de I'liniversel au particuliery*aliment de toute la controverse pliilosophique du rnoyen-age sur le nominalisme et le realisme, est precisement celui de la repetition a la variation. Le nominalisme est la doctrine d'apres laquelle les individus sont les seules realites qui comptent; et par individus il faut entendre les etres envisages par leur cote differentiel. Le realisme, a 1'inverse, ne considere comme dig-nes d'attention et du nom de realite, dans un individu donne, que les caracte- res par lesquels il ressemble a d'autres individus et tend a se reproduire dans d'autres individus semblables. L'interet de ce genre de speculation apparait quand on songe que le liberalisnie individualiste en politique, est une espece particuliere de nominalisme, et que le socialisme est une espece particuliere de realisme. Toute repetition, sociale, organique on physique, n'importe, c'est-a-dire imitative, hereditaire ou xibra- tolre (pour nous attacher uniquement aux formes les plus frappantes et les plus typiques de la Repetition universelle), precede d'une innovation, comme toute lumiere precede d'un foyer; et ainsi le normal, en tout ordre de reconnaissance, parait deriver de 1'accidentel. 8 LES LOIS DE LIMITATION. Car, autant la propagation d'une force attractive ou d'une vibration lumineuse a partir d'un astre, ou celle d'une race animale a partir d'un premier couple, ou celle d'une idee, d'un besoin, d'un rite religieux, dans toute une nation, a partir d'un savant, d'un inventeur, d'un missionnaire, sont a nos yeux des phenomenes naturels et regulierement ordonnes, autant 1'ordre en partie informulable dans lequel ont apparu ou se sont juxta- poses les foyers de tous ces rayonnements, par exemple, les diverses industries, religions, institutions sociales, les divers types organiques, les diverses substances chimiques ou masses celestes, nous surprend toujours par son etrangete. Toutes ces belles uniformites ou ces belles series, 1'hydrogene identique a lui-meme dans 1'infinie multitude de ses atonies disperses parmi tous les astres du ciel, ou 1'expansion de la lumiere d'une etoile dans rimmensit6 de 1'espace; le protoplasme identique a lui-meme d'un bout a 1'autre de l'e"chelle vivante, ou la suite invariable d'incalculables generations d'especes marines depuis les temps geologiques; les racines ver- bales des langues indo-europeennes identiques dans presque toute 1'humanite civilise"e, ou la transmission remarquablement fidele des mots, de la langue cophte des anciens Egyptiens a nous, etc., toutes ces foules innombrables de choses semblables et semblablement liees, dont nous admirons la coexistence ou la succession egalement harmonieuses, se rattachent a des accidents physiques, biologiques, sociaux dont le lien nous deroute. Encore ici, 1'analogie se poursuit entre les faits sociaux et les autres phenomenes de la nature. Si cependant les premiers, consideres a travers les histo- riens et meme les sociologistes, nous font 1'objet d'un chaos, tandis que les autres, envisages a travers les physiciens, les chimistes, les physiologistes, laissent rimpression de mondes fort bien ranges, il n'y a pas LA REPETITION UNIVERSELLE. 9 a en etre surpris. Ces derniers savants ne nous montrent 1'objet de leur science que par le cote des similitudes et des repetitions qui lui sont propres, relegfuant dans une ombre prudente le cote des hc^terog'eiieites et des trans- formations (ou transsubstantiations) correspondantes. Les historiens et les sociologies, a 1'inverse, jettent mi voile sur la face monotone et r6g-lee des faits sociaux, sur les faits sociaux en tant qu'ils se ressemblent et se repetent, et ne presentent a nos yeux que leur aspect accidente et interessant, renouvele" et diversifies a 1'infini. S'il s'ag-it des Gallo-Romains, 1'historien meme philoso- phe n'aura point 1'idee, iminediatement apres la con- quete de Cesar, de nous promener pas a pas dans toute la Gaule pour nous montrer chaque mot latin, cliaque rite remain, cliaque commandement, chaque mouve- rnent, cliaque manoeuvre militaire, a 1' usage des leg-ions romaines, chaque metier, chaque usag-e, chaque service, chaque loi, chaque idee speciale enfin et chaque besoin special importes de Rome, en train de rayonner pro- gressivement des Pyrenees au Rhin et de g-ag-ner successivement, apres une lutte plus ou moins vive contre les anciennes idees et les anciens usages celtiques, toutes les benches, tons les bras, tous les coeurs et tons les esprits gaulois, copistes euthousiastes de Ce"sar et de Rome. Certainement, s'il nous fait faire une fois cette long-lie promenade, il ne nous la fera pas refaire autant de fois qu'il y a de mots ou de formes grammaticales dans la lang-ue romaine, qu'il y a de formalite's rituelles clans la relig-ion romaine ou de manoeuvres apprises aux legionnaires par leurs ofh'ciers instructeurs, qu'il y a de varietes de 1'architecture romaine, temples, basiliques, theatres, cirques, acqueducs, villas avec leur atrium, etc., qu'il y a de vers de Virgile ou d'Horace enseig^nes dans les ecoles a des millions d'ecoliers, qu'il y a de lois dans la legislation romaine, qu'il y a de precedes iudus- 10 LES LOIS DE LIMITATION. triels et artistiques transmis fidelement et indefiniment d'ouvrier a apprentis et de inaitre a eleves dans la civili- sation romaine. Pourtant, ce n'est qu'a ce prix qu'on pent se rendre u n compte exact de la dose enorrae de regularite que les societes les plus ag-itees contiennent. Puis, qtiand le christianisme aura apparu, le meme historien se g'ardera bien, sans nul doute, de nous faire recommencer cette ennuyeuse peregrination a propos de cliaque dogrne, de chaque rite Chretien qui se propag-e dans la Gaule pai'enne non sans resistance, a la maniere d'une onde sonore dans un air deja vibrant. En revanche, il nous apprendra que, a telle date, Jules Cesar a conquis la Gaule, et qu'a telle autre date tels saints sont venus precher la doctrine chretienne dans cette contree. II nous enumerera peut-etre aussi les di- vers elements dont se composent la civilisation romaine ou la foi et la morale chretiennes, introduites dans le monde g-aulois. Le probleme alors se posera pour lui de comprendre, de presenter sous un jour rationnel, log'i- que, scientifique, cette superposition bizarre du chris- tianisme au romanisme, ou mieux de la christianisation graduelle a la romanisation graduelle; et la difficulte ne sera pas moindre d'expliquer rationnellement, dans le romanisme et le christianisme pris a part, la juxtaposi- tion etrang-e de lambeaux etrusques, grecs, orientaux et autres, fort heterog-enes eux-memes, qui constituent Fun, et des idees juives, ^g-yptiennes, byzantines, fort peu coherentes d'ailleurs, meme dans chaque g-roupe distinct, qui constituent 1'autre. C'est Dependant cette tiiche ardue que le philosophe de 1'histoire se proposera; 11 ne croira pas pouvoir reluder s'il vent faire ceuvre de savant, et il se fatig-uera le cerveau a faire de 1'ordre avec ce desordre, a chercher la loi de ces hasards et la raison de ces rencontres. II vaudrait mieux chercher comment et pourquoi il sort parfois de ces rencontres LA REPETITION UNIVERSELLE. 11 des harmonies, et en quoi celles-ci consistent. Nous 1'essaierons plus loin. Eii somine, c'est comme si un botaniste se croyait tenu a negliger tout ce qui concerne la generation des vegetaux d'une meme espece ou d'une meme variete, et aussi bien leur croissance et leur nutrition, sorte de generation cellulaire ou de regeneration des tissus; on bien c'est comme si un physicien dedaignait 1'etude des ondulations sonores, lumineuses, calorifiques et de leur mode de propagation a travers les diff^rents milieux, eux-memes ondulatoires. Se figure-t-on Tun persuade que 1'objet propre et exclusif de sa science est 1'enchai- nement des types specifiques dissemblables, depuis la premiere algue jusqu'a la derniere orchidee, et la justification profonde de cet enchamement; et 1'autre convaincu que ses 6tudes ont pour but unique de re- chercher pour quelle raison il y a precisement les sept modes d'ondulation lumineuse que nous connaissons, ainsi que 1'electricite et le magnetisme, et non d'autres especes de vibration etheree? Questions interessantes assurement et que le philosoplie pent agiter, mais non le savant, car leur solution ne parait point susceptible de comporter jamais le haut degre de probability exige par ce dernier. II est clair que la premiere condition pour etre anatomiste ou physiologiste, c'est 1'etude des tissus, agregats de cellules, de fibres, de vaisseaux semblables, ou 1'etude des fonctions, accumulations de petites con- tractions, de petites innervations, de petites oxydations ou desoxydations semblables, enfin et avant tout la foi a I'lieredite, cette grande ouvriere de la vie. Et il n'est pas moins clair que, pour etre chimiste ou physicien, avant tout il fa ut examiner beaucoup de volumes gazeux, liquides, solides, faits de corpuscules tout pa- reils, ou de soi-disant forces physiques qui sont des masses prodigieuses de petites vibrations similaires 12 LES LOIS I)E LIMITATION. accumulees. Tout se ramene, en effet, ou est en voie d'etre ramene' , dans le monde physique, a 1'ondulation ; tout y revet de plus en plus un caractere essentiellement ondulatoire, de meme que dans le monde vivant la facult6 ge'neratrice, la propriete de transmettre h6redi- tairement les moindres particularites (nees,.le plus sou- vent, on ne salt comment) est de plus en plus jugee inherente a la moindre cellule. Aussi bien, on reconnaitra peut-etre, en lisant ce travail, que 1'etre social, en tant que social, est imitateur par essence, et que limitation joue dans les socie'tes un role analogue a oelui de There" dit6 dans les organismes ou de 1'ondulation dans les corps bruts. S'il en est ainsi, on devra admettre, par suite, qu'une invention humaine, par laquelle un nouveau genre d'imitation est inau- gure, une nouvelle serie ouverte, par exemple, Finven- tion de la poudre a canon (1), ou des moulins a vent, ou du telegraphe Morse, est a la science sociale ce que la formation d'une nouvelle espece vegetale ou animale (ou bien, dans riiypothese de revolution lente, chacune des modifications individuelles qui 1'ont amenee) est a la biologic, et ce que serait a la physique 1'apparition d'un nouveau mode de mouvement venant prendre rang & cote de 1'electricite, de la lumiere, etc , ou ce qu'est a la chimie la formation d'un nouveau corps. A 1'historien philosophe qui s'evertue a trouver une loi des inventions scientifiques, industrielles, artistiques, politiques, succes- sivement apparues et bizarrement groupees, il faudrait done comparer, pour faire une juste comparaison, non pas le physiologiste ou le physicien tel que nous le (1) Quand je dis Tinvenlion de la poudre a canon, ou du tclegraphe, ou des chemins de f'er, etc., il est bien entendu que je veux dire le groupe des inventions accumulees (discernables pourlant (^t noni- brables) qui out etc necessaires pour produire la poudre a canon, Je telegraplie, les chemins de I'er. LA REPETITION UN1VERSELLE 13 connaissons, Claude Bernard ou Tyndall notamment, mais un philosophe de la nature, tel que Schelling 1 1'a 6te\ tel que Haickel parait 1'etre dans ses heures d'ivresse imaginative. On s'apercevrait alors que 1' incoherence indigeste des faits de 1'histoire, tous resolubles en courants d'exemples differents dont ils sont la rencontre, elle-meme destinee a etre copie"e plus ou moins exacte- ment, ne prouve rien contre la regularite fondamentale du monde social et contre la possibilite d'une science sociale, qu'a vrai dire cette science existe, a 1'etat epars, dans la petite experience de chacun de nous, et qu'il suffit d'en raj uster les fragments. Au surplus, le recueil des faits historiques sera loin de paraitre plus incoh6- rent, a coup sur, que la collection des types vivants et des substances chimiques; et pourquoi exigerait-on du pliilosophe de 1'histoire le bel ordre symetrique et rationnel qu'on ne songe pas a demander au philosophe de la nature? Mais il y a ici une difference tout a 1'honneur du premier. C'est a peine si les naturalistes ont entrevu recemment avec quelque clarte que les especes vivautes precedent les unes des autres ; les historiens n'ont pas attendu si lougtemps pour savoir que les faits de 1'histoire s'enchainent. Quant aux chimistes et aux physiciens, n'en parlous pas. Ils n'osent encore prevoir 1'epoque oil il leur sera permis de dresser a leur tour 1'arbre gen^alogique des substances simples et ou 1'un des leurs publiera sur Vorlg'me des atomes un livre destine a autant de succes que L'origine des especes de Darwin. II est vrai que M. Lecoq de Boisbaudran et M. Mendeleef ont cru entrevoir une serie naturelle des corps simples et que les speculations toutes philosophi- ques du premier a ce sujet ne sont pas etrang-eres a la decouverte du Gallium. Mais si Ton y regarde de pres, peut-etre ne trouvera-t-on pas a ces essais rernarquables et aussi bien aux divers systemes de nos evolutionnistes 14 LES LOIS DE LIMITATION. sur hi ramification genealogique des types vivants, plus de precision et de certitude qu'on n'en voit bril- ler dans les ide"es d' Herbert Spencer et meme de Vico sur les evolutions sociales soi-disant periodiques et fatales. De ce qui precede, il ressort qti'autre chose est la science, autre chose la philosophic sociales; que la science sociale doit porter exclusivement, comme toute autre, sur des faits similaires multiples, soigneusement caches par les historiens, et que les faits nouveaux et dissemblables, les faits historiques proprement dits, sont le domaine reserve a la philosophie sociale ; qif a ce point de vue la science sociale pourrait bien etre aussi avancee que les autres sciences, et que la phi- losophie sociale Test beaucoup plus que toutes les au- tres philosophies. Dans le present volume, c'est de la science sociale seulement que nous nous occupons; aussi n'y sera-t-il question que de 1'imitation et de ses lois Ailleurs et plus tard nous aurons a etudier les lois ou les pseudo-lois de 1'invention, ce qui est une question toute autre, quoique non entierement separable de la premiere. II Ces long's preliminaires tennines, je dois deg-ag-er une these importante qui s'y montre enveloppe"e et obscure. II n'y a de science, ai-je dit, que des quantites et des accroissements, ou, en termes plus g-eneraux, des simi- litudes et des repetitions phenomenales. Mais, a dire vrai, cette distinction est superflue et LA REPETITION UNIVERSELLE. 1& superficielle. Chaque progres du savoir, en effet, tend a nous fortifier dans la conviction qne towf.es les similitudes sont dues a des repetitions. II y anrait, je crois, a de"velopper cette proposition gene" rale dans les trois suivantes : 1" Tontes les similitudes qui s'observentdans le monde chimique, physique, astronomique (atonies d'un ineme corps, ondes d'un meme rayon lumineux, couches concentriques d'attraction dont chaque globe celeste est le foyer, etc.) out pour unique explication et cause possible des mouvements pth'iodiques et principalement vibratoires. 2 Toutes les similitudes, d'origine vivante, du monde vivant, resultent de la transmission he"reditaire, de la generation soit intra, soit extra-organique. C'est par la parente des cellules et par la parente des especes qu'on explique aujonrd'hui les analogies ou homologies de toutes sortes relevees par Fanatomie compared entre les especes et par 1'histologie entre les elements corporels. 3" Toutes les similitudes, d'origine sociale, qui se remarquent dans le monde social sont le fruit direct ou indirect de I'iinitation sous toutes ses formes, imita- tion-coutume ou imitation-mode, imitation-sympathie on imitation-obeissance, imitation-instruction ou imitation- Education, imitation naive ou imitation reflechie, etc. De la 1'excellence de la methode contemporaine qui explique les doctrines ou les institutions par leur histoire. Cette tendance ne pent que se generalise!'. On dit que les grands genies, les grands inventeurs se rencontrent; mais, d'abord, ces coincidences sont fort rares. Puis, quand elles sont averees, elles out toujours leur source dans un fonds d'instruction commune oil ont puise independammeut Fun de 1'autre les deux auteurs de la meme invention; et ce fonds consiste en un amas de traditions du passe, d'experiences brutes ou plus ou 16 LES LOIS DE LIMITATION. moins organisers, et transmises imitativement par le grand veliicule de toutes les imitations, le langage. C'est, remarquons-le, en se fondant impliciteraent sur notre troisieme proposition, que les philologues de notre siecle, par la comparaison analogique du Sanscrit avec le latin, le grec, 1'allemand, le russe et les autres langues de la meme famille, ont ete conduits a adrnettre quec'est bien la en effet une famille, et qu'elle a pour premier ancetre une meme langue traditionnellement transmise, a des modifications pres, dont chacune a ete une veri- table invention linguyti^que anonyme, elle-meme per- p6tu6e par imitation. Mais nous reviendrons sur cette troisieme these pour la developper et la rectifier, dans le chapitre suivant. II n'y a qu'une seule grande categoric des similitudes universelles qui ne paraisse pas de prime-abord avoir pu etre produite par une repetition quelconque : c'est la similitude des parties jugees juxtaposees et immobiles de 1'espace immense, conditions de tout mouveinent, soit vibratoire, soit g-e'nerateiir, soit propagateur et conqu6- rant. Mais ne nous arretons pas a cette exception apparente, qu'il nous suffit d'indiquer. Sa discussion nous entrainerait trop loin. Laissant done de cote cette anomalie, peut-etre illusoire, tenons pour vraie notre proposition g6nerale, et signalons une consequence qui en decoule directement. Si quantite signifie similitude, si toute similitude provient d'une r6p6tition, et si toute repetition est une vibration (on tout autre mouveinent periodique), une generation ou une imitation, il s'ensuit que, dans I'liypothese ou nul mouveinent ne serait ni n'aurait ete vibratoire, nulle fonction hereditaire, nulle action ou idee apprise et copiee, il n'y aurait point de quant I te dans I'univers, et les mathematiques y seraient sans emploi possible, sans application concevable. II s'eusuit aussi que, dans LA REPETITION UNIVERSELLE. 17 1'hypothese inverse, si notre univers physique, vivant, social, deployait plus largement encore ses activites vibratoires, g-enitales, propagatrices, le champ du calcul y serait encore plus etendu et profond. Cela est visible dans nos societes europeennes, ou les progres extraordi- naires de la mode sous toutes les formes, de la mode appliquee aux vetements, aux aliments, aux log-ements, aux besoins, aux idees, aux institutions, aux arts, sont en train de faire de 1'Europe 1'eilition d'un meme type d'homme tir6 a plusieurs centaines de millions d'exeni- plaires. Ne voit-on pas, des ces debuts, ce prodigieux nivellement rendre possible la naissance et le d6 velop- pement de la statistique et de ce qu'on a si bien nomine la physiqiw sociale, 1'economie politique ? Sans la mode et la coutume, il n'y aurait point de quantite sociale, notamment point de valeur, point de monnaie, et partant point de science des richesses ni des finances. (Comment done est-il possible que les economistes aient song'e a donner des theories de la valeur ou Fide'e d'imitation n'intervient jamais?) Mais cette application du nombre et de la mesure aux societes, qu'on essaye a present, ne saurait etre encore que timide et partielle ; 1'avenir nous reserve a ce sujet bien des surprises! Ill Ce serait ici le lieu de developper les analogies frappan- tes, les differences non moins instructives et les relations mutuelles que presentent les trois principales formes de la repetition universelle. Nous aurions bien aussi a 2 18 LES LOIS UK LIMITATION. chercher la raison de ces rythmes grandioses echelonnes et entrelaces, a nous demander si la matiere de ces formes leur ressemble ou 11011, si le dessous actif et substantiel de ces phenomenes bien ordonnes participe a leur sage uniformite, ou s'il ne contrasterait pas avec eux peut-etre par son heterogeneite essentielle, tel qu'un peuple ou rien n'apparait, a sa surface administrative et militaire, des originalite's tumultueuses qui le constituent et qui font aller cette machine. Ce double sujet serait trop vaste. Toutefois, sur le premier point, il est des analogies manifestos que nous devons signaler. Et d'abord, ces repetitions sont en meme temps des multiplications, des contagions qui se repan- deut. Une pierre tombe dans 1'eau, et la premiere onde produite se repete en s'elargissant jusqu'aux limites du bassin; j'allume une allumette, et la premiere ondulation que j'imprime a Father se propag-e eu un instant dans un vaste espace. II suffit d'un couple de termites ou de phylloxeras transporte sur un continent pour le ravager en quelques annees; VErigeron du Canada, mauvaise herbe, assez nouvellement importee en Europe, y foi- sonne deja partout dans les champs incultes. On connait les lois de Malthus et de Darwin sur la tendance des individus d'une espece a progresser geom6triquement : veritables lois du rayonnement g-^nerateur de siudividus vivants. De meme, un dialecte local, a 1'usag-e de quelques families, devient pen a peu, par imitation, un icliome national. Au debut des soci6tes, Fart de tailler le silex, de domestiquer le chien, de fabriquer un arc, plus tard de faire lever le pain, de travailler le bronze, d'extraire le fer, etc., a du se repandre contag-ieusement, chaque fleche, chaque morceau de pain, chaque fibule de bronze, chaque silex taille etaut a la fois copie et modele. Ainsi s'opere de nos jours la diffusion rayonnante des bonnes recettes de tout genre, a cette difference pres que la LA REPETITION UNIVERSELLE. 19 densite croissante de la population et les progres accom- plis accelerent prodigieusement cette extension, comme la rapidite du son est en raisou de la deusit6 du milieu. Cheque chose sociale, c'est-a-dire chaque invention ou cliaque decouverte, tend a s'etendre dans son milieu social, milieu qui lui-meme, ajouterai-je, tend a s'6ten- dre, puisqu'il se compose essentiellement de choses pareilles, toutes ambitieuses a 1'infini. Mais cette tendance, ici comme dans la nature exte- rieure, avorte le plus souvent par suite de la concurrence des tendances rivales, ce qui importe peu en theorie. En outre, elle est metaphorique ; pas plus a 1'oiide et a 1'espece qu'a 1'idee, on ne saurait attribuer un desir propre, et il faut entendre par la que les forces eparses, individuelles, inherentes aux innombrables etres dont se compose le milieu ou ces formes se propagent, se sont donn6 une direction commune. Ainsi entendue, cette tendance suppose que le milieu en question est homo- g-ene, condition que le milieu ether6 ou aerien de 1'onde parait realiser dans une bonne mesure, le milieu g*eo- graphique-et chimique de 1'espece beaucoup moins, et le milieu social de I'id6e a un degre infiniment plus faible encore. Mais on a tort, je crois, d'exprimer cette diff6rence en disant que le milieu social est plus complexe que les autres. C'est au contraire peut-etre parce qu'il est nume"- riquement bien plus simple, qu'il est bien plus ^loig^ne de presenter I'homog'eneit^requise, car une homog > en6it6 superficiellement reelle suffit. Aussi, a mesure que les agglomerations humaines s'etendent, la diffusion des idees, suivant une progression g-eometrique reg-uliere, est-elle plus marquee. Poussons a bout cette augmenta- tion numerique, supposons que la sphere sociale ou une id6e peut se repandre soit composee non seulement d'un groupe assez nombreux pour faire eclore les principales vari^tes morales de 1'espece humairie, mais encore de 20 LES LOIS 1)E LIMITATION. collections completes de ce genre re'p^te'es uniformement des milliers de fois, en sorte que I'uniformite de ces repetitions rende le tout bomog*eue a la surface, malg-re la complexite interne de chacune de ses parties. N'avons- nous pas quelques raisons de penser que c'est la le g-enre d'homog'ene'ite propre a tout ce que la nature exterieure nous presente de re"alites simples et uniformes d' aspect? Dans cette hypothese, il est clair que le succes plus ou moins grand, la vitesse de propagation plus ou moins g'rande d'une idee, le jour de son apparition, donnerait la raison mathematique en quelque sorte desa progression ulterieure. Des maintenant, les producteurs d' articles re- pondant a des besoins de premiere n^cessite", et par suite destines a une consommation universelle, peuvent pre"dire, d'apres la demande d'une aunee a tel prix, quelle sera la demande de 1'ann^e suivante au meme prix, si du moins nulle entrave proliibitionniste ou autre n'intervient, ou si mil article similaire et plus perfectionne n'est decou- vert. On dit : Sans faculte de prevision, point de science. Rectifious : oui, sans faculte de prevision conditionnelle . A la vue d'une fleur, le botaniste peut dire d'avance quelle sera la forme, la couleur du fruit qu'elle produira, a moins que la secheresse ne la ti^e ou qu'une vari^te individuelle nouvelle et inattendue (sorte d'invention biolog*ique se- condaire) n'apparaisse. Le physicien peut annoncer que ce coup de fusil parti a 1'instant meme sera entendu dans tel nombre de secondes, a telle distance, pourvu que rien n'intercepte le son sur ce trajet ou que, dans cet intervalle de temps, un bruit plus fort, un coup de canon par exemple, ne se fasse pas entendre. Eli bien, c'est precisement au meme titre que le sociologiste merite le nom de savant a proprement parler; etant donne qu'ily a aujourd'hui tels foyers de rayonnements imitatifs et qu'ils tendent a clieminer separement ou concurremment LA REPETITION UNIVERSELLE. 21 avec telles vitesses approximatives, il est en mesure de predire quel sera 1'etat social dans dix, dans vingt ans, a la condition que quelque reforme ou revolution politique ne viendra point entraver cette expansion et qu'il ne surg'ira point de foyers rivaux. Sansdoute I'evenement conditionnel est ici tres probable, plus probable peut-etreque la. Mais ce n'estqu'une diffe- rence de dog-re 1 . Remarquons d'ailleurs que, dans une certaine mesure (ce qui est 1'affaire de la philosophic et non de la science de 1'histoire), lesdecouvertes, les initia- tives deja faites et propag-ees avec succes, determinent vag-uement le sens clans lequel a uront lieu lesdecouvertes et les initiatives reussies de 1'avenir. Puis, les forces so- ciales qui ag*isseut avec une importance reelle a une epoque donnee se composent non des rayonnements imitatifs necessairernent faibles encore, emanes d'inventions re- centes, mais bien des rayonnements imijatifs emanes d'inventions antiques, a la fois beaucoup plus 6tendus et plus intenses parce qu'ils ont eu le temps voulu pour se deployer et s'etablir en habitudes, en moeurs, en instincts de races soi-disant physiolog-iques (1). Done Tig-no- rance ou nous sommes des decouvertes inattendues qui s'accompliront dans dix, vingt, cinquante ans, des chefs- d'osuvre renovateurs de Tart qui y apparaitront, des batailles et des coups d'Etat ou de force qui y feront leur bruit, ne nous empecherait pas de predire presque a coup sur, dans 1'hypothese ou je me.suis place plus haut, sui- vant quelle direction et a quelle profondeur coulera le fleuve d'aspirations et d'idees que les ing-enieurs politi- ciens, les g-rands g-eneraux, les grands poetes, les grands (I) On voudra hicn no pas mi 1 pivler I'idco absurdo do. nier en tout ccci rinlluonce do la raco. sur los fails sociaux. Mais jc crois quo, par nombro do sos traits acquis, la raco ost fille ot non mere do cos fails, et c'est par cot aspect oublic soulcinont qu'ollo me parait routrer dans lo dnmaino propro du sociologisto. 22 LES LOIS BE LIMITATION. musiciens auront a descendre on a remonter, a canaliser ou a combattre. Comme exemples a I'appni de la progression geometri- que des imitations, je pourrais invoquer les statistiques relatives a la consommation du cafe, du tabac, etc., depuis leur premiere importation jusqu'a 1'epoque ou le marche a commence a en etre inonde, ou bien an nombre des locomotives construites depuis la pre- miere, etc. (1) Je citerai une decouverte moins favorable en apparence a ma these, la decouverte de 1'Amerique. Elle a ete imitee en ce sens que le premier voyage d'Europe en Amerique, imagine et execute par Colomb, a ete refait un nombre toujours croissant de fois par d'autres navires avec des variantes dont chacune a ete une petite decouverte, greffee sur celle du grand Gthiois, et a eu a son tour des imitateurs. Je profite de cet exemple pour ouvrir une parenthess. L'Am^rique aurait pu etre abordee deux siecles plus tot ou deux siecles plus tard par un navig-ateur d'imagina- tion. Deux siecles plus tot, en 1292, sous Philippe le Bel, pendant les demeles de ce monarque avec Rome et sa tentative hardie de la'icisation et de centralisation admi- nistrative, un tel debouche d'un inonde nouveau oft'ert a son ambition n'eiit point manque de la surexciter et (I) On m'objeclera que les progressions croissanles ou decroissantes revelees par les slalisliques continuees un certain nombre d'annees no sont jamais regulieros et sont frequemment coupees d'arrr-ts ou de mouvcments inverses. Sans entrer dans ce detail, je dois dire qu'a inon sens ces arrels ou ces reculs sont loujours 1'indice de rinl.erven- tion de quelquc nouvelle invention qui deviont contagieuse a son luiir. J'explique de nieine les progressions decroissantes, d'ou il landrail se garder d'induire qu'au bout d'un temps, apnvs avoir etc imilee de plus en plus, une chose sociale tend a etre desimitce. Mon, sa tendance a envahir le inonde reste toujours la ineme ; el, si elle ust non pas desi- mitee, mais bien de moins en moins iiuilrc. la 1'aute, en esl a scs rivales. LA REPETITION UNIVERSELLE. 23 de precipiterl'avenement du monde moderne. Deux siecles plus tard, en 1692, elle aurait profite a la France de Henri IV, plus qu'a FEspagnie assurement, qui, n'ayant pas eu cette riclie proie a de"vorer depuis deux cents ans, eut 6t6 moins riche et moins prospere alors. Qui sait si, dans la premiere hypothese, la guerre de Cent Ans n'eut pas et6 evitee, et, dans la seconde, 1'empire de Charles-Quint ? Dans tous les cas, le besoin d' avoir des colonies, besom cree et satisfait en meme temps par la decouverte de Christophe Colomb, et qui a joue un role si capital dans la vie politique de FEurope depuis le xv c siecle, eut pris naissance au xvn" siecle seulement, et, a 1'heure qu'il est, 1'Amerique du Sud serait francaise, 1'Amerique du Nord ne compterait pas encore politique- raent. Quelle difference pour nous ! Et il s'en est fallu de 1'epaisseur d'un cheveu que Christophe Colomb echouat duns son entreprise ! Mais treve a ces speculations sur les passes contingents, non moins importants d'ailleurs a mes yeux et non moins fondes que les futurs contin- g'ents. Autre exemple, et le plus eclatant de tous. L'empire romain est torn be ; mais, on 1'a tres bien dit, la conquete romaine vit toujours et se prolonge. Par Charlemag'ne, elle s'est 6tendue aux Germains qui, en se christianisant, se sont romanises ; par Guillaume le Conquerant, aux Ang-lo-Saxons ; par Colomb, aTAm^rique; parlesRusses et les Ang-lais, a l-'Asie, a 1'Australie, bientot a 1'Oceanie tout entiere. Le Japon deja vent etre envahi a son tour; seule, la Chine parait devoir otfrirune serieuse resistance. Mais adrnettons qu'elle aussi s'assimile un jour. On pourra dire alors qu'Athene et Rome, y cornpris Jerusalem, c'est- a-dire le type de civilisation forrne par le faisceau de leurs initiatives et de leurs idees de g'enie, coordonnees et combinees, ont conquis tout le monde. Toutes les races, toutes les nationalites auront concouru a cette contagion 24 LES LOIS DE L IMITATION. imitative illimitee de la civilisation greco-romaine. II n'en cut pas ete de meme certainement, si Darius ou Xerces eussent vaincu et reduit la Grece en province persane, ou si 1'islamisme eut triomphe de Charles Martel et envahi 1'Europe, ou si la Chine, depuis trois mille ans, eut et6 aussi guerriere qu'industrieuse et tourn6 vers les armes autant que vers les arts de la paix son esprit d'in- vention, ou si, au moment dela decouvertedel'Amerique, les Europeens n'eussent pas encore invente la poudre et rirnprimerie et se fussent trouves dans un etat d'inferio- rite militaire a 1'egard des Azteques et des Incas. Mais le hasard a voulu que de tous les types de civilisation, de toutes les gerbes liees d'inventions rayonnantes qui avaieiit spontanement jailli en divers points du globe, le type auquel nous appartenons 1'ait emporte. S'il n'eut pas prevalu, toutefois, un autre eut fiui par triompher, car ce qui etait certain et inevitable, c' etait qu'a la longue 1'un quelconque d'entre eux deviut universel, puisque tous pretendaient a I'universalite, c'est-a-dire puisque tous tendaient a se propager imitativement suivant une progression geometrique, comme toute onde lumineuse ou sonore, comme toute espece animale ou vegetale. Indiquons maintenant un nouvel ordre d'analogies. Les imitations (mots d'une langue, mythes d'une reli- gion, secrets d'un art militaire, formes litteraires, etc.) se modifient en passant d'une race ou d'une nation a une autre, des Hindous aux Germains par exemple ou des Latins aux Gaulois, comme les ondes physiques ou les types vivants en passant d'un milieu a un autre. Dans certains cas, les modifications constatees de la sorte ont ete assez nombreuses pour permettre de remarquer le sens general et uniforme suivant lequel elles s'operent. C'est le cas des langues notamment : aussi peut-on dire des lois de Grimm et mieux encore de Raynouard en philologie que ce sont des lois de refraction linguistique. LA REPETITION UNIVERSELLE. 25 Elles nous apprennent, celles-ci, qu'en passant du milieu remain dans le milieu espag-nol ou gaulois, les mots latins divers out ete transformers d'une maniere identique et caracteristique, chaique lettre devenant une autre lettre detenninee; celles-la, que telle consonne de I'allemand oudel'anglais^quivaut a telle autre consonne du Sanscrit ou du g'rec, ce qui signifie au fond qu'en pas- sant du milieu aryen primitif dans le milieu germairi, hellene ou hindou, la lang-ue-mere a permute ses con- sonnes dans le sens indiqu6, ici substituant 1'aspiree a la forte, ailleurs la forte a 1'aspiree, etc. Si les religions etaient aussi nombreuses que les lang'ues (qui elles - memes ne le isont pas trop pour donner une base de comparaison suffisante a des re- marques g&ierales formulables en lois), et surtout si, dans chaque religion, les idees religieuses etaient aussi nombreuses que le sont les mots dans chaque langue, il pourrait y avoir en mythologie comparee des lois de refraction mythologique, analogues aux precedentes. Or, nous pouvons bien suivre un inythe donne, celui de Ceres ou d'Apollon, a travers les modifications que lui a irnprimees le genie des peuples divers qui Font adopte. Mais il y a si peu de mythes a comparer de la sorte qu'on ne saurait voir clans les plis qu'ils out separement recus d'un meme peuple des traits communs saisissables et autre chose qu'un air de famille. Malgr6 tout, n'y a-t-il point, dans 1'etude des formes que les rnemes idees religieuses out revetues en passant du vedisme au brahmanisme ou a Zoroastre, du mosai'sme au Christ on a Mahomet, ou en circulaut a travers les sectes chretiennes dissidentes et les diverses Eg-lises grecque, romaine, anglicane, g'allicane, bien des observations a faire? Ou plutot, tout ce qu'il est possible de remar- quer a ete dit en pareille matiere, et il n'y a qu'a trier, Les critiques d'art n'ont pas manque non plus de pres- 26 LES LOIS DE LIMITATION. sentir confinement ce qu'on pourrait appeler les loisdela refraction artistique propre a cliaque peuple, a chacuu de ses moments, a cliaque region artistique determi- nee, hollandaise, italienne, francaise, en peinture, en musique, en architecture, en poesie. Je n'insiste pas. Toutefois, est-ce une pure meiaphore et une puerilite de dire que Th6ocrite s'est refract6 dans Virgile, Menan- dre dans Terence, Platon dans Cicerou, Euripide dans Racine ? Autre analogue. II y a des interferences d'imitations, de choses sociales, aussi bien que des interferences d'ondes et de types vivants. Quand deux ondes, deux choses physiques a peu pres semblables, apres s'etre propagees separement a partir de deux foyers distincts, viennent a se rencontrer dans un merne etre physique, dans une meme particule de matiere,-leurs impulsions se fortifient ou se neutrali- sent, suivant qu'elles ont lieu dans le meme sens ou eu deux sens precis6ment contraires sur la meme ligiie droite. Dans le premier cas, une onde nouvelle, complexe et plus forte surgit, qui tend elle-meme a se propager. Dans le second cas, il y a lutte et destruction partielle jusqu'a ce que l'une des deux rivales 1'emporte sur 1'autre. De meme, quand, apres s'etre reproduits se- parement de g-eneration en generation, deux types spe- cifiques assez voisins, deux choses vitales, viennent a se rencontrer, non pas simplement en un meme lieu (des animaux differents qui se battent ou seinangent), ce qui serait une rencontre purement physique, mais en outre, en un meme etre vital, en une meme cellule ovulaire fecond^e par un accouplemeut hybride, seul genre de rencontre et d' interference vraimeut vital, on sait ce qui arrive alors : ou bien le produit, d'une vitalite su- perieure a celle de ses parents, et en meme temps plus iecond et plus prolifique, transmet a une posterite tou- jours plus nombreuse ses caracteres distinctifs, veritable LA REPETITION UNIVERSELLE. 27 decouverte de la vie; ou bien, plus ou moins chetif, il donue le jour a quelques descendants abatardis ou les caracteres incompatibles des prog&iiteurs, violemment rapproches, ne tardent pas a operer leur divorce par le triomphe definitif de 1'un et 1' expulsion de 1'autre. De meme encore, quand deux croyances et deuxd^sirs ouun desir et une croyance, quand deux choses sociales en un mot (car il n'y a que cela en derniere analyse dansles faits sociaux, sous les noms divers de dogmes, de senti- ments, de lois, de besoins, de coutumes, de moeurs, etc.) out fait un certain temps et s6parement leur chemin dans le monde par la vertu de 1'education ou de 1'exemple, c'est-a-dire de 1'imitation, elles finissent souvent par se rencontrer. II faut, pour que leur rencontre et leur inter- ference vraiment psychologique et sociale ait lieu, non seulement qu'elles coexistent dans un meme cerveau et fassent a la fois partie d'un meme e"tat d'esprit ou de coeur, mais en outre que 1'une se presente, soit comme un moyen ou un obstacle a regard de 1'autre, soit comme un principe dont 1'autre est la consequence ou une affir- mation dont 1'autre est la negation. Quant acelles qui ne paraissent ni s'aider, ni se uuire, ni se confirmer, ni se contredire, elles ne sauraient interferer, pas plus que deux ondes heterogenes ou deux types vivants trop eloig'nes pour poiivoir s'accoupler. Si elles paraissent s'aider ou se confirmer, elles se combinent, par le fait seul de cette apparence, de cette perception, en une decouverte nouvelle, pratique ou theorique, destined a se repandre a son tour comme ses composantes en une contagion imitative. II y a eu, danscecas, augmentation de force de desir ou de force de foi, comme, dans les cas correspondants d'interferences physiques ou biologiques heureuses, il y a eu augmentation de force motrice et de vitalite. Si, au contraire, les choses sociales interferentes, theses ou desseins, dogmes ou inte"rets, convictions ou 28 LES LOIS DE LIMITATION. passions, se nuisent ou se contredisent dans une ame ou dans les Times de tout un peuple, il y a stag-nation morale de cette Time, de ce peuple, dans 1'indecision et le doute, jusqu'a ce que, par un effort brusque ou lent, cette ame ou ce peuple se dechire en deux et sacrifie sa croyance ou sa passion la moins chere. Ainsi fait la vie son option entre deux types mal accoup!6s. Un cas leg-erement dis- tinct du precedent et particulierement important est celui ou les deux croyances, les deux d6sirs et aussi bieu la croyance et le desir qui interferent d'une maniere favorable ou facheuse dans 1'esprit d'un individu, appar- tiennent non a cet homme seulement, mais en partie a lui, en partie a quelqu'un de ses semblables. L'interfe- rence consiste alors en ce que 1'individu dont il s'agit percoit la confirmation ou le dementi donnes par 1'idee d'autrui, I'avantage ou le prejudice causes par la volonte d'autrui a son id6e et a sa volonte propres. De la une sympathie et un contrat, ou bien une antipathic et une guerre. Mais tout ceci a besoin, je le sens, d'6claircissements. Distinguons trois hypotheses : interference heureuse de deux croyances, de deux desirs, d'une croyance et d'un d6sir ; et subdivisons chacune de ces divisions suivant que les choses interferentes appartiennent ou non an meme individu. Puis nous dirons un mot des interferen- ces facheuses. 1" Quand une conjecture que je regardais comme assez probable vient a coexister en moi, dans le meme etat d'esprit, avec la lecture ou la reminiscence d'un fait que je tiens pour presque certain, si je m'apercois tout a coup que ce fait confirme cette conjecture, qu'ilen d6coule (c'est-a-dire que la proposition particuliere exprimant ce fait est incluse dans la proposition g-enerale exprimant cette hypothese), aussitot cette hypothese devient beau- coup plus probable a mes yeux, et en meme temps ce fait LA REPETITION UNIVERSELLE. ^'.> me parait tout a fait certain. En sorte qu'il y a eu gain de fol sur toute la ligne. Et le resultat est une decou- verte. Car e'en est une que la perception de cette inclusion logique. Newton n'a pas decouvert autre chose quand, apres avoir conjecture la loi de 1'attraction, il 1'a confron- ted avec le calcul de la distance de la lune a la terre et a percu la confirmation de cette hypothese par ce fait. Supposez que tout un peuple, tout un siecle, a la suite d'un de ses docteurs, de saint Thomas d'Aquin, par exemple, ou d'Arnaud, on de Bossuet, constate ou croie constater un accord pareil entre ses dogmes et 1'etat momeutane de ses sciences., et vous voyez s'epan- cher ce fleuve debordant de foi qui feconde le xnr siecle raisonneur, inventif et guerrier, et aussi bien le xvn sie- cle janseniste et gallican. Cette harmonie-la, elle aussi, n'est qu'une decouverte dont la Somme, le catechisme de Port-Royal et du clerge de France, et a divers degres tons les systemes philosophiques du ineme temps, depuis Descartes lui-meme jusqu'a Leibnitz, sont 1'expression diverse. Modifions un peu uotre hypothese generale maintenant. J'incline a admettre un principe qu'un de mes amis, avec qui je cause, n'admet nullement. Mais j'apprends par lui des faits qu'il tient pour vrais et dont la preuve, a inon sens, n'est point faite. Puis il me parait, ou plutotil iiifipparait que ces faits, s'ils etaient prouv^s, contirmeraient pleinement nion principe. Des lors, j'in- cline aussi a les accepter; mais il n'y a gain de foi qu'en ce qui les concerne, non relativement au principe. Aussi cette espece de d^couverte est-elle incomplete et n'aura- t-elle point d'effet social avant que mon ami soit parvenu a me communiquer sa croyance, superieure a la mienne, * en la realite de ces faits, en m'en fournissantlespreuves, ou que je sois parvenu moi-meine a lui demontrer la verite de mon principe. Mais c'est justemeut la 1'avantage d'un commerce intellectuel plus libre et plus large. 30 LES LOIS DE LIMITATION. 2 Le premier marchand du moyen ag-e, a la fois cupide et vaniteux, desireux de s'enrichir par le commerce et afflig^ de n'etre point noble, qui a entrevu la possibility de faire servir sa cupidite" aux fins de sa vanite et d'ac- querir plus tard pour soi et les siens la noblesse a prix d'arg'ent, a cru faire la une belle decouverte. Et, de fait, il a eu force imitateurs. N'est-il pas vrai que, a partir de cette perspective inesperee, il a senti redouble! 1 a la fois ses deux passions, 1'une parce que 1'or prenait un prix nouveau a ses yeux, 1'autre parce que 1'objet de son reve ambitieux et decourag-e devenait accessible? Sans remonter si haut peut-etre dans le passe, ce n'a pas 6te non plus une bien mauvaise ide, ni une initiative pen suivie, que celle du premier avocat qui s'est avise a 1'inverse de faire de la politique pour faire sa fortune. Autres exemples : Je suis amoureux et j'ai la fureur de versifier, et je fais servir mon amour, qui s'avive, a inspirer ma metromanie, qui devient suraig'ue. Que d'oauvres po6tiques sont nees d'uue interference pareille ! Je suis philanthrope et j'aime a faire parler de moi, et je cherche a rn'illustrer pour faire plus de bien a mes semblables oualeur etre utilepour me faire un nom, etc., etc. Historiquement envisag-e, le meme fait s'exprime notamment par 1'elan des croisades, du au mutuel appui que se pretaient la passion des expeditions g-uer- rieres et la ferveur chretienne, apres avoir long-temps ete opposees, ou bien par 1'invasion de 1'islam, par les jacqueries de 89 et des annees suivantes, et par toutes les revolutions oil taut de passions viles s'attellent a des passions nobles. Mais, par bonheur, plus contag-ieux encore, en remontant a Torigine des societes, a ete 1'exemple du premier homme qui s'est dit : J'ai faim et mon voisin a froid, offrons-lui ce vetement qui m'est inutile, en 6chang*e de cet- aliment qu'il a de trop, et qu'ainsi mon besoin de maug-er serve a satifaire son LA REPETITION UNIVERSELLE. 31 besom d'etre Tetu, et reciproquement. Excellente id6e, bien simple aujourd'hui, bieu originate au debut de 1'histoire, et d'ou le travail, le commerce, la momiaie, le droit et tous les arts sont nes (je ne dis pas d'ou est nee la societe, car elle existait deja sans doute avant 1'e- change, depuis le jour ou un homme quelconque en a copie im autre). Qu'on le remarque, chaque nouveau genre de travail professionnel, chaque nouveau metier a pris naissance par suite d'une decouverte analogue a la precedente, anonyme le plus souvent, mais non moins certaine, nou moius importante pour cela. 3 Comme importance historique cependant, nulle in- terference mentale n'egale celle d'un d6sir et d'une croyance. Mais il ne faut pas s faire rentrer dans cette categoric les cas nombreux ou une conviction, une opinion qui vient se greffer sur un penchant n'agit sur lui qu'en suscitant un desir autre. Ces cas elimines, il en reste encore un nombre considerable ou 1'idee surve- nante agit en tant que proposition sur le desir rencontre et redouble par elle. Je voudrais bien etre orateur a la Chambre, et un compliment d'ami me persuade que je viens de reveler tout a 1'heure un vrai talent oratoire; cette persuasion accroit mon ambition, qui contribue du reste a me laisser persuader. Par la merne raison, il n'est pas d'erreur historique, de calomnie atroce ou extrava- gante, d'insanite qui ne s'accre"dite aisement a la faveur d'une passion politique, qu'elle concourt precisement a attiser. Une croyance d'ailleurs attise un desir, tantot parce qu'elle fait juger plus realisable 1'objet de celui-ci, tantot parce qu'elle en est 1'approbation. II arrive aussi, pour continuer jusqu'au bout notre parallele, qu'un homme apercoive le profit qu'il peut tirer pour ses desseins propres d'une croyance propre a autrui, quoi- qu'il ne la partage pas et qu' autrui ue partage pas sou 32 LES LOIS DE LIMITATION. dessein. Cette aperception-la est une trouvaille que force imposteurs out exploitee on exploitent encore. Ce genre special d'interferences et les decouvertes iuominees et majeures qui en sont le fruit comptent parrai les forces capitales qui menent le monde. Qu'est-ce que le patriotisme du Grec et du Remain, si ce n'est une passion alimentee d'une illusion et vice 'versa : une passion, 1' ambition, 1'avidite, 1'amour de la gloire; une illusion, la foi exageree en leur superiorite, le prejuge anthropocentrique, 1'erreur de s'imaginer que ce petit point dans 1'espace, la terre, etait 1'univers, et que sur ce petit point Rome ou Athenes seules etaient dignes du regard des dieux ? Et qu'est-ce en grande partie que le fanatisme de 1'Arabe, le proselytisme Chretien, la propagande jacobine et revolutionnaire, si ce n'est de telles croissances prodigieuses de passions sur des illu- sions, d'illusions sur des passions, les unes nourrissant les autres? Et c'est toujours a partir d'un homme, d'un foyer, que ces forces naissent (bien avant, il est vrai, le moment oil elles eclateut et prennent rang histo- riquement). Un homme passionue, ronge d'un desir impuissant de conquete, d'immortalite, de regeneration humaine, rencontre une idee qui ouvre a ses aspirations une issue inesperee : I'id6e de la resurrection, du mil- 16nium, le dogme de la souveramete du peuple et les autres formules du Contrat social. II 1'etreint, elle 1'exalte; et le voilaqui se fait apotre. Ainsi se repand une contagion politique ou religieuse. Ainsi s'opere la con- version de tout un peuple au christianisme, a 1'isla- misme, au socialisrne peut-etre demain. Mais il n'a et question dans ce qui precede que des inter ferences-combinaisons, d'ou resulte une decouverte, uue addition, un accroissement de desir et de foi, les deux quantites psychologiques. L'histoire pourtant, cette longue suite d'operations d'arithmetique morale, fait LA REPETITION UNIVERSELLE. 33 eclort; an moins autant ftinterftrences-lultes, d'anta- g-onismes internes qui, lorsqu'ils se produisent entre desirs ou croyances propres a un meme individu, mais non hors de ce cas, s'accompag-nent d'une perte seche, d'une Boustraction de ces quantity's. Quand ces inter- ferences ont lieu a et la, obscurement, dans des indi- vidus isoles, ce sont des phenomenes peu reroarques, si ce n'est du psychologue ; nous avons alors : 1 d'une part, les deceptions et le doute graduel des th6oriciens tem^raires, des prophetes politiques, qui voient les fails de'mentir leurs theories, rire de leurs predictions; 1'af- faissement intellectuel des croyants sinceres et instruits, qui sentent leur science en conflit avec leur religion ou avec leurs systemes ; d'autre part, les discussions privees, judiciaires, parlementaires, oil la foi se rechauffe au contraire au lieu de s'attiedir. Nous avons encore : 2 d'une part, 1'inaction forced, poignante, le suicide lent d'un homme combattu entre deux aptitudes ou deux penchants incompatibles, entre ses appetits de science et ses aspirations litteraires, entre son amour et son ambition, entre sa paresse et son orgueil; d'autre part, les concurrences, les competitions de tout g"eure, qui mettent en activite" tous les ressorts, ce qu'on appelle de nos jours la lutte pour la vie. Nous avons enfin : 3 d'une part, la maladie du de'couragement, etat d'une ame qui veut tres fort et qui croit tres fort ne pouvoir pas, abime ou tombent les amoureux et les partis las d'attendre, ou bien Tangoisse du scrupule ou du remords, 6tat d'une Time qui jug-e mauvais 1'objet de ses voeux ou qui jug-e bon Tobjet de ses repulsions; d'autre part, les resistances faites aux entreprises 'et aux passions des cnfants, qui veulent tres fort quelque chose, par leurs parents, qui croient tres fort qu'elle est impossible ou dang'ereuse, ou bien aux entreprises et aux passions des novateurs quelconques par des g-ens prudents et 3 34 LES LOIS 1)E LIMITATION. experimentes : resistances nullement calmantes, on le sait assez. Accomplis sur une grande 6chelle, multiplies par la vertu d'un large courant social, d'un puissant entraine- ment imitatif, ces memes phenomenes, toujours les memes au fond, obtiennent sous d'autres noms les honneurs de 1'histoire. Us deviennent : 1 d'une part, le scepticisme enervant d'un peuple pris entre deux religions ou deux Eg-lises opposees, ou eutr'e ses pretres et ses savants qui se contredisent ; d'autre part, les guer- res religieuses de peuple a peuple quand elles ont le disaccord des croyauces pour seul ou principal motif; 2 d'une part, 1'inertie et 1'avortement d'uu peuple ou d'une classe qui s'est cre6 des besoins nouveaux opposes a ses interets permanents, le besoin du confort et de la paix, par exemple, quand un redoublement d'esprit mi- litaire lui serait indispensable, ou des passions factices contraires a ses instincts naturels (c'est-a-dire au fond a des passions qui ont commence a etre factices aussi, importees et adoptees, inais qui sont beaucoup plus anciennes); d'autre part, la plupart des guerres politi- ques exterieures; --3 d'une part, le desespoir amer d'un peuple ou d'une classe qui rentre par degres dans le neant historique, d'ou un elan d'enthousiasme et de foi 1'avait fait sortir, ou bien la gene et 1'oppression penible d'une societ6 dont les vieilles maximes tradition- nelles, chretiennes et chevaleresques, jurent avec ses aspirations nouvelles, laborieuses et utilitaires; d'autre part, les oppositions proprement dites, les luttes des conservateurs et des revolution naires, et les g'uerres civiles. Or, qu'il s'agisse des individus ou des peuples, ces etats douloureux, scepticisme, inertie, desespoir, et en- core mieux ces etats violents, disputes, combats, opposi- tions, presseut vivement 1'homine de les franchir. Mais, LA REPETITION UNIVBRSELLE. 35 comme les derniers, quoique plus penibles, sont, jusqu'a un certain point et momentanement, des gains de foi et de clesir, ce soul precisement ceux-la qu'il ne franchit jamais ou dont il ne sort que pour y rentrer aussitot, tandis que, bien souvent, et pour de longues pe"riodes, il parvient a se delivrer des premiers, qui sont des affaiblissements immediats de ses deux forces mattres- ses. De la ces interminables dissidences, rivalite"s, contrarietes, entre hoinmes dont cliacun s'est mis fina- lement d' accord avec lui-meme par 1'adoption d'un systeme logique d'idees et d'une conduite consequente. De la rhnpossibilite ou la presque impossibility, ce semble, d'extirper la guerre et les proces dont tout le monde souffre, quoique la bataille interne des desirs ou des opinions, dont quelques-uns souffrent, aboutisse le plus souvent en eux a des traites de paix definitifs De la la renaissance infinie de cette hydre aux cent tetes, de cette eternelle question sociale, qui n'est pas propre a notre epoque, mais a tous les temps, car elle ne consiste pas a se demander comment se termineront les 6tats dtibilitants, mais comment se termineront les etats vio- lents. En d'autres termes, elle ne consiste pas a se demander : De la science ou de la religion, laquelle 1'emportera et doit 1'emporter dans la grande majorite" des esprits? Est-ce le besoin de discipline sociale ou les elans d'envie, d'orgueil et de haine en revolte qui pre- vaudrbnt et doivent prevaloir finalementjlans les coeurs? Est-ce par une resignation courageuse, active, et une abdication de leurs pretentious passees, ou an contraire ]>ar une nouvelle explosion d'esperance et de foi dans le succes, que les classes anciennement dirigeantes sorti- ront a leur honneur de leur torpeur actuelle? Et la nouvelle societ6 refondra-t-elle legitimement la morale et le point d'honneur a son effigie, ou la vieille morale aura-t-elle la force et le droit de ref rapper la societe"? 36 LES LOIS DE LIMITATION. Problemes qui assur^ment ne tarderont pas beaucoup a etre resolus et dont il est aise" des a present de pressen- tir la solution. Mais tout autrement ardus et malaises a extirper sont les problemes suivants, qui constituent vraiment la question sociale : Est-ce un bien, est-ce un mal que I'unanimite complete des esprits s'etablisse un jour par 1'expulsion ou la conversion plus ou moins forc6e d'une minorite dissidente, et la verra-t-on jamais s'6tablir? Est-ce un bien, est-ce un mal que la concur- rence comrnerciale, professionnelle, ambitieuse, des individus, et aussi bien la concurrence politique et militaire des peuples viennent a etre supprimees par 1'organisation tant revee du travail ou tout au moins par le socialisme d'Etat, par une vaste confederation universelle ou tout au moins par un nouvel ^quilibre europeen, premier pas vers les Etats-Unis d'Europe ; et Vavenir nous r6serve-t-il cela? Est-ce un bien, est-ce un mal que, s'affranchissant de tout controle et de toute resistance, une autorit6 sociale forte et libre, absolument souveraine et susceptible de tres grandes clioses, se montre enfin, toute-puissante c^sarienne ou conven- tionnelle d'un parti ou d'un peuple, le plus philanthrope d'ailleurs et le plus intelligent qu'on pourra imaginer ; et faut-il nous attendre a cette perspective? Voila la question, et c'est parce qu'elle est ainsi pos6e qu'elle est redoutable. Car il en est de 1'humanite comme de 1'homme, qui se meut toujours dans le sens de la plus grande verite et de la plus grande puissance, de la plus grande somme de conviction ou de confiance, de foi, en un mot, a obtenir; et on pent douter si c'est par le d6veloppement de la discussion, de la concurrence et de la critique, ou a 1'inyerse par leur etouffement, par I'e'panouissement imitatif illimite' d'une pensee unique, d'une volont^ unique, consolidee en se repandant, que ce maximum peut etre atteiut. LA REPETITION DNIVERSELLE. 37 IV Mais la digression qui precede nous a fait anticiper sur des questions qui seront mieux traitees ailleurs. Re venous au sujet de ce chapitre, et, apres avoir passe en revue les principales analogies des trois formes de la Repetition, disons un mot de leurs differences, qui ne sont pas moins instructives. D'abord, la solidarity de ces trois formes est unilaterale, non reciproque. La genera- tion ne saurait se passer de 1'ondulation, qui n'a pas besoin d'elle, et 1'imitation depend des deux qui n'en dependent pas. Apres 2,000 ans, le manuscrit de la Republique de Ciceron est retrouve, on 1'impriine, on s'en inspire : imitation posthume qui n'aurait pas eu lieu si les molecules du parchemin n'avaient dure et certainement vibre (ne serait-ce que par 1'effet de la temperature ambiante) et si, en outre, la generation humaine n'eut fonctionne sans interruption depuis Ciceron jusqu'a nous. II est remarquable, ici, comme partout, que le terme le plus complexe, le plus libre, est servi par ceux qui le sont le moins. L'iuegalite des trois termes a cet egard est, en effet, manifesto. Tandis que les ondes s'enchainent, isochrones et contigues, les etres vivants, d'une duree assez variable, se detachent et se separent, d'autant plus independants qu'ils sont plus eleves. La generation est une ondulation libre dont les ondes font monde a part. Limitation fait mieux encore, elle s'exerce, non seuleinent de tres loin, mais a de grands intervalles de temps. Elle etablit un rapport iY'cond entre un inventeur et un copiste separes par des millions d'annees, entre Lycurgue et un couven- tionnel de Paris, entre le peintre remain, qui a peint une fresque de Ponipei.' et le dessinateur moderne qui 38 LES LOIS DE LIMITATION. s'en inspire. Limitation est une generation a distance. On dirait que ces trois formes de la Repetition sont trois reprises d'uu meme effort pour etendre le champ oil elle s'exerce, pour fermer successivernent toute issue a hi rebellion des elements toujours prets a briser le joug des lois, et pour contraindre leur foule tumultueuse, par des precedes de plus en plus inge"nieux et puissants, a mar- cher au pas en masses de plus en plus fortes et mieux organisees. Pour montrer le progres accompli en ce sens, comparons un ouragan, une epidemic, une insur- rection. Un ouragan se propane de proche en proche, et jamais on ne voit une onde se detacher pour aller porter au loin, omisso medio, le virus de la tempete. L'epidemie sevit autrement, elle frappe a droite et a gauche, epargnant telle maison, ou telle ville entre plusieurs autres, tres eloignees, qu'elle atteint presque a la fois. Plus librement encore se repand I'insurrection de capitale en capitale, d'usine en usine, a partir d'une nouvelle annoncee par le telegraphe. Parfois meme la contagion vient du passe, d'une epoque morte. Autre difference importante. L'reuvre imite'e Test d'or- dinaire dans son etat de deVeloppement complet, sans passer par les tatonnements preliminaires du premier ouvrier. Ce proced6 artistique est done superieur en ce!6rite au proc^de vital; il supprime les phases em- bryonnaires, Fenfance et 1'adolesceuce. Ce n'est pas que la vie elle-meme ignore 1'art des abreviations; si la serie des phases embryonnaires repete, comme on le croit, (non sans restriction), la serie zoolog-ique et paleontolo- g'ique des especes anterieures et parentes, il est clair que ce resume individuel de la lente elaboration vivante est devenu prodig'ieusement succinct a la long-ue; mais, dans la suite des generations qui s'ecoulent sous nos yeux, on n'observe point que la duree de la gestation et de la croissance aille s'abregeant. Tout ce que Ton LA. REPETITION UNIVERSELLE. 39 constate a ce point de vue, c'est que les maladies et les caracteres individuels quelconques, transmis par un pere a ses.enfants, se produisent chez ceux-ci a un age un pen plus precoce que l'age de leur apparition chez celui- la. Que Ton compare ce faible progres a ceux de nos fabrications : nos montres, nos tissus, nos epingles, nos articles de tous genres, se fabriquent dix fois, cent fois plus vite qu'a 1'origine. Quant a 1'ondulation, dans quelle mesure infinitesimale elle participe a cette faculte d' acceleration ! Les ondes qui se suivent seraient rigou- reusement isochrones, c'est-a-dire mettraient le meine temps a naitre, croitre et mourir, si leur temperature restait constante. Mais leur agitation (Laplace, du moins, corrigeant sur ce point la formule de Newton, a relev6 ce fait en ce qui concerne les ondes sonores) a pour effet n^cessaire d'echauffer leur milieu, et, par consequent, d'accelerer leur succession. Toutefois, on gag-iie bien peu de temps de la sorte, on en gagne infiniment plus par les mecanisrnes repetiteurs propres a la vie, et surtout a la societe, puisque les oauvres d'imitation, avons-nous dit, sont entierement affranchies de 1'obligation de traverser, meme en abrege, les etapes des progres ant6rieurs. Aussi les transformations de la nature vivante sont-elles bien moins rapides que celles du monde social. Si partisan qu'on puisse etre de 1'evo- lution brusque et non lente, on admettra sans peine que 1'aile des oiseaux n'a pas remplace la premiere paire de pattes des reptiles aussi rapidement que nos locomo- tives se sont substitutes aux diligences. Cette remarque, eutre autres consequences, relegue a sa vraie place le naturalisme historique, suivant lequel les institutions, les lois, les idees, la litterature, les arts d'un peuple doivent n6cessairement et toujours naitre de son fonds, germer avec lenteur et s'epanouir comme des bour- geons, sans qu'il soit permis do rien rrrer dc toutes 40 LES LOIS DE LIMITATION. pieces sur le sol d'une nation. Cette these est juste, tant qu'un peuple n'a pas epuis6 la phase naturelle de son existence, celle oil, sous 1'empire dominant de limitation-coutume, comme nous le dirons plus loin, il reste, dans ses changements, aussi asservi a 1'heredite qu'a 1'imitation pure et simple. Mais, a mesure que celle-ci s'emancipe, quand on so trouve en presence d'un radicalisme quelconque qui menace d'appliquer son pro- gramme revolutionnaire du soir au lendemain, il fau- drait se garder de se rassurer outre mesure centre la possibilite de ce danger en se fondant sur de pretendues lois de la vegetation historique. L'erreur, en politique, est de ne pas croire a Tinvraisemblable et de ne jamais prevoir ce que Ton n'a jamais vu. CHAPITfiE DEUXIEME. LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. Dans le precedent chapitre, nous avons 6nonce, sans la developper, cette these, que toute similitude sociale a 1'imitation pour cause. Mais cette formule ne saurait etre acceptee a la leg-ere, et il importe de la bien com- prendre pour reconnaitre sa verite aussi bien que celle des deux autres formules analogues relatives aux simili- tudes biologiques et physiques. Au premier reg'ard jet6 sur les societe"s, il semble que les exceptions et les objec- tions abondent. I. En premier lieu, il y a souvent entre deux especes vivantes appartenant a des types distincts force traits de ressemblance, soit anatomiques, soit physiologiques, qui ne peuvent s'expliquer, semble-t-il, par la re'pe'tition hereditaire, puisque, dans bien des cas, le proge'niteur commun auquel il est permis de les rattacher Tune et 1'autre e"tait ou devait etre d6pourvu de ces caracteres. La conformation exterieure, par laquelle la baleine res- semble aux poissons, ne lui vient pas assurement de 1'ancetre hypothe'tique comrnun aux poissons et aux mammiferes, et a partir duquel ces deux classes se se- raient formees. A plus forte raison, si 1'abeille rappelle 1'oiseau par la fonction du vol, ce n'est pas que 1'oiseau et 1'abeille aient herite 1'aile ou 1'elytre de leur tres 42 LES LOIS DE LIMITATION. antique a'ieul, rampant sans cloute et non volant. La meme remarque s' applique aux instincts similaires que presentent beaucoup d'animaux d'especes tres distantes, comme 1'ont observ6 Darwin et Romanes; par exemple, a 1'instinct qui fait simuler la mort pour echapper a un danger, instinct commun au renard, a des insectes, a des araign^es, a des serpents, a des oiseaux. Ici, c'est seulement par 1'identite du milieu physique dont ces etres h6terogenes ont cherch a tirer parti en vue de satisfaire des besoins fondamentaux, esseiitiels a toute vie, et identiques en chacun d'eux, que la similitude observee s'explique. Or, 1'identite du milieu physique, qu'est-ce, sinon la propagation uniforme des memes ondulations lumineuses, calorifiques ou sonores a tra- vers Fair ou 1'eau, composes eux-memes d'atomes vi- brant toujours, et toujours de la meme maniere? Quant a 1'identite des fonctions et des proprietes fondamentales de toute cellule, de tout protoplasme (la nutrition par exemple, et 1'irritabilite), ne faut-il pas en demander la cause a la constitution moleculaire des elements chimiques de la vie, toujours les inemes, c'est-a-dire, par hypothese, a leurs rythmes inte"rieurs de mouvements indefiniment rpe"t6s plutot qu'aux singularites propres, transmises par generation, scissipare ou autre, du pre- mier noyau de protoplasme, en admettant qu'il ne s'en soit form6 qu'un seul spontan^ment a rorig-ine? Par consequent, les analogies dont je parle trouvent leur source dans la repetition, il est vrai, mais dans la forme physique, oridulatoire, et non dans la forme vitale, he'reditaire, de la Repetition. II y a, de meme, toujours, entre deux peuples parve- nus se'parement, par des voies independantes, a une civilisation originate, des ressemblances generates an point de vue linguistique, mythologique, politique, in- duritriel, artistique, litt^raire, ou Fimitation de I'un par LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 43 1'autre n'entre pour rien. A Fepoque ou Cook visitait les Neo-Zelandais, dit Quatrefage (Espece humaine, p. 336), ceux-ci offraient des ressemblances etranges avec les Highlanders de Rob-Roy et de Mac Yvov. Cette ressemblance entre 1'organisation sociale des Mao- ris et les anciens clans d'Ecosse n'est certainement due a aucun fonds commun de traditions, et les linguistes ne s'amuseront pas a faire deriver leurs langues d'une ineme langue-mere. A Farriv6e de Cortez au Mexique, les Aztecs possedaient, comme tant de peuples de 1'an- cien continent, un roi, une noblesse, une classe agricole, une classe industrielle ; leur agriculture, avec ses iles flottantes et son irrigation perfectionhe'e, rappelait la Chine; leur architecture, leur peinture, leur ecriture hieroglyphique, rappelaient 1'Egypte; leur calendrier, malgre son e"trangete, attestait des connaissances as- tronomiques voisines des notres a la ineme epoque; leur religion, quoique sanguinaire, ne laissait pas de ressembler a la notre par quelques-uns de ses sacrements, le bapteme et la confession notarament. Les coinciden- ces de detail sont parfois si etonnantes qu'on y a vu des raisons de croire (1) a une importation directe des institu- tions et des arts de 1'ancien monde par quelques naufrage"s. (1) Le fait est que les rapprochements sont multiples et f'rappants. La civilisation, en Amerique comme en Europe, a passe successive- ment de 1'age de la pierre a 1'age du bronze par des methodes et sous des formes identiques. Les teocalli du Mexique repondent aux pyramides d'Egypte, comme les mounds de 1'Amerique du Nord aux tumuli de Bretagne et de Scythie, comme les pylones du Perou reproduisent ceux d'Elrurie et d'Egypte. (Clemence Royer, Revue scientifique, 31 juillet 1886.) Co qui est plus surprenant encore, la langue basque ne presente d'affmites qu'avec certaines langues americaines. Co qui affaiblit la portee de ces similitudes, c'est que les points de comparaison en sont puises un peu artificiellement, non pas entre deux civilisations, mais entre un grand nombre de civilisa- tions (lifferentt's, soil de 1'ancien, soit du nouveau monde. 44 LES LOIS DE LIMITATION. Mais sous ces rapprochements et une infinite d'autres du meme genre, n'est-il pas plus vraisemblable d'aperce- voir, d'une part, I'unit6 fondamentale de la nature humaine, 1'identite de.ses besoins organiques dont la satisfaction est le but de toute Evolution sociale, et 1'identite de ses sens, de sa conformation c^rebrale; d'autre part, 1'uniformite de la nature exterieure qui, offrant a des besoins presque pareils a peu pres les memes ressources, et a des yeux presque pareils a peu pres les memes spectacles, doit provoquer in6vitable- ment partout des industries, des arts, des perceptions, des mythes, des theories assez semblables? Ces ressem- blances, comme celles dont il a ete parle plus haut, rentreraient done, il est vrai, dans le principe gene'ral que toute similitude est n6e d'une repetition; mais, quoique sociales, elles auraient pour cause des re- p6titions d'ordre biologique et d'ordre physique, des transmissions her^ditaires de fonctions et d'organes qui constituent les races humaiues, et des trans- missions vibratoires de temperature, de couleurs, de sons, d'dectricite, d'affinites chimiques, qui consti- tuent les climats habites et les sols cultives par 1'homme. Voila Tobjection ou 1'exception dans toute sa force. Fut-elle admise, il en resulterait simplement qu'il y a lieu d'6tablir en sociologie une distinction calquee sur celle des analogies et des liomologies, usuelle en anatomie comparee. Or, les conformit^s du premier genre dont il a ete question ci-dessus, par exemple, la comparaison de 1'elytre de 1'insecte avec 1'aile de 1'oiseau, paraissent superficielles et insig-nifiantes an naturaliste, si frap- pantes qu'elles puissent etre, il ne daigne pas s'y arreter, il les nie presque, tandis qu'il attache le plus haut prix aux similitudes tout autrement profondes et precises a son point de vue entre 1'aile de 1'oiseau, la patte du LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 45 reptile et la nageoire clu poissou. (1) Si cette maniere de juger lui est permise, je ne vois pas pourquoi on refuserait au sociologiste le droit de trailer les analogies foitctionncUes des diverses langues, des diverses reli- gions, des divers gouvernements, des diverses civilisa- tions, avec un egal mepris, et leurs homologies anato- miques avec un egal respect. Deja les linguistes et les mythologues se penetreut de cet esprit. Le mot teotl, dans la langue des Aztecs, a beau sigiiifier dieu aussi bien que le mot theos en grec, aucun linguiste ne verra la autre chose qu'une rencontre (2) et; par mite, n'avouera que leotl et theos sont le meme mot, mais il prouvera que Uschop est le meme mot qtfepiscopos. La raison en est qu'un element d'une. langue ne saurait etre, a un moment donne de son evolution, detache" de toutes ses transformations anterieures, ni considere a part des autres elements qu'il refiete et qui le refletent; d'oii il suit qu'une ressemblance constatee entre une de ses phases isolee et une des phases d'un autre vocable emprunte a une autre famille de langues et separe de meme de tout ce qui fait sa vie et sa realite, est un rapport factice entre deux abstractions, non un lien veritable entre deux etres re" els. Cette consideration peut etre generalise" e. (3) ({} II pretc plus d'attention aux cas do mimosisme, enigmc jus- qu'ici indecliilTrable, mais (jui, si la selection naturelle en donnait vraiment la cle, se trouverait expliquee par les lois ordinaires de I'ln'-redile, par la fixation et ('accumulation hereditaires des variations individuelli's les plus iavorables au salut de I'espijcc parvenue di- la sorle a revt-lir comme un deguisement la Hvree d'un autre. (2) La rencontre est d'autant plus singuliere d'ailleurs que tl dans teotl ne compte pas, puisque cet accouplement de consonnes est la terminaison liubiluclle des mots mexicains. Teo et theo (au datit') out absolument le meme sens et le meme son. i:t) Si la coulume de mutilations de diverses sortes, de la cir- concision par exemple, du tatouage, des cheveux coupes, en signe de 46 LES LOIS DE LIMITATION. Mais cette re"ponse, qui consiste, au fond, a nier les similitudes embarrassantes, ne saurait suffire. Je tiens pour vraies et serieuses, au contraire, bien des ressem- blances qui se sont produites spoutaneme'nt entre des civilisations rest6es sans communication connue ni pro- bable les unes avec les autres; et j'admets, en general, qu'une fois lance dans la voie des inventions et des decouvertes, le genie humain se trouve resserre par un ensemble de conditions internes ou exte"rieures, comme un fleuve par des coteaux, entre des limites etroites de de"veloppement, d'ou resulte, en des bassins meme eloi- subordination a un dieu ou a un chef, existc sur les points du globe les plus distants, en Amerique et en Polyn6sie, comme dans 1'ancien monde, si les totems des sauvages de 1'Amerique du Sud rappellent quelque pen meme les blasons de nos chevaliers du moyen-age, etc., on peut voir simplement, dans ces rencontres, dans ces similitudes, la preuve que les actions sont gouvernees par les croyances, ct quo les croyances, dans une grande mesure, sont suggtirees a I'liomme par les penchants innes de sa nature partout identique au fond, et par les phenomenes de la nature exterieure, beaucoup plus semblables entrt 1 eux que differents, malgr6 la diversite des climats. Ces analogies, il est vrai, peuvent bien ne pas avoir 1'imitation pour cause. Mais aussi ne sont-elles que grossieres, vagues, sans signification sociolo- gique, absolument comme le fait, pour les insectes, de possedcr des membres ainsi que les vertebres, des yeux et des ailes ainsi que les oiseaux, est insignifiant biologiquement. L'ailc de 1'oiseau et celle de la chauve-souris, quoique fort dilKrentes d'aspect, font parfie de la meme evolution, ont le meme pass6 et la possibility d'un meme avenir, ces organes se touchent par une infinite de points de lours transformations successives; aussi sont-ils homologues; tandis que 1'aile de 1'insecte et celle de I'oiseau n'ont quelque chose de commun qu'a 1'une des phases de leurs evolutions Ires dissemblables. La circoncision chez les Azteques s'accompagnait-elle des memes c6r6monies, avait-elle le meme sens religieux que chez les Hebreux? Non, pas plus que leur confession ne resscmblait a la noire-. Ce detail des ceremonies est pourtant ce qui importe socialtMiient, car c'est la part propre du milieu social dans la direction de I'aclivite indivi- duelle. Et cette part v a sans cesse grandissant. LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 47 gfnes, une certaine similitude approximative de son cours, et meme par hasard, moins souvent pourtant qu'on ne le suppose, le parallelisme d'idees g-^niales (1), soit tres simples, soitparfois assez compliquees, apparues independamment, et equivalentes sinon identiques (2). Mais d'abord, en tant que riioinme a ete contraiut, par 1'uniformite de ses besoins organiques, de suivre ce meme chemin d'idees, il s'agit la de similitudes d'ordre biologique et non social, et c'est alors ma seconde, non ma troisieme formule qui est applicable. C'est ainsi que, lorsque les conditions toutes pareilles des phenomenes lumineux ou sonores a percevoir en vue de leurs fins contraignent les animaux de divers ernbranchements a avoir des yeux et des oreilles qui ne sont pas sans quelque rapport, leur ressemblance a cet e^ard est phy- sique, non vitale, et, comme telle, releve de 1'ondulation, conforrn^ment a notre premiere formule. Ensuite, com- ment et pourquoi le genie humain a-t-il parcouru la carriere en question, si ce n'est en vertu des causes initiales qui 1'ont arrach6 a sa torpeur premiere, et qui, en le reveillant, out fait aussi sortir tour a tour de leur sommeil les besoins virtuels et profonds de 1'ame hu- (1) A plus forte raison, d'idees tres simples, et qui n'exigent qu'un faiblc effort d'imagination. G'est le cas de bien des particulariles de moeurs, meme des plus singulieres. Par exemple, en lisant 1'ouvrage de M. Jamclel sur la Chine, j'avais etc surpris d'y voir relat6 I'usage de reructation par politesse, chez les convives, a la (in d'un rcpas. Or, d'apres M. Gamier et M. Hugonnet (La Grece nouvelle, 1889), les Grecs modernes pratiquent la meme observance ctiremonielle... Evidemment, ici et la, le besoin de fournir la preuve evidente qu'on est rassasie, a sugger6 Pidee, ridicule rnais naturelle, de celte bizarre coutume. (2) Par exemple, les memes besoins ont donne 1'idee, dans 1'ancien continent, de domesliquer le bneuf, et, en Amerique, d'apprivoiser le bison el le buffle (Voir Bourdcau, Conquete du monde animal, p. 212.), ou bien, la, d'apprivoiser le cbameau, ici, d'apprivoiser le lama. 48 LES LOIS DE L' IMITATION. maine? Et ces causes, quelles sont-elles, si ce n'est quelques inventions et quelques decouvertes primordia- les, capitales, qui, ayant commence a se repandre par imitation, out mis leurs imitateurs en gout de decouvrir et d'inventer? A 1'origine, un anthropoi'de a imagine 1 (je conjecturerai plus loin comment) les rudiments d'un langage informe et d'une grossiere religion : ce pas difficile qui faisait franchir a 1'homme j usque-la bestial le seuil du monde social, a dii etre un fait unique, sans lequel ce monde, avec toutes ses richesses ulterieures, fut demeure plough dans les limbes des possibles irreali- se"s. Sans cette etincelle, 1'incendie du progres ne se fut jamais declare dans la foret primitive pleine de fauves; et c'est elle, c'est sa propagation par imitation qui est la vraie cause, la condition sine qua non. Get acte originel d'imagination a eu pour effets non seulement les actes limitation directement emanes de lui, mais encore tons les actes d'imagination qu'il a suggeres et qui eux- memes en ont suggere de nouveaux, et ainsi de suite inden'niment. Ainsi, tout se rattache a lui, toute simili- tude sociale provient de cette premiere imitation dont il a ete 1'objet; et je crois pouvoir le comparer a cet 6v6nement non moins exceptionnel qui, bien des milliers de siecles auparavant, s'etait produit sur le globe, quand, pour la premiere fois, une petite masse de pro- toplasme se forma, on ne sait comment, et se mit a se multiplier par generation scissipare. De cette premiere repetition liereditaire precedent toutes les similitudes qui s'observent a Theure actuelle entre tons les etres vivants. II ne servirait de rien, d'ailleurs, de conjecturer, fort gratuitement, que les premiers foyers de creation protoplasmique, aussi bien que de creation linguistique et mythologique, ont ete non uniques, mais multiples : en effet, dans 1'hypothese de cette multiplicite, on ne saurait nier qu'apres une concurrence et une lutte plus LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 49 on moins long-lies, la meilleure, la plus feconde des ebauches diffe"rentes, ecloses ainsi spontanement, a seule du triompher et exterminer ou absorber ses rivales. II no faut pas perdre de vue, d'une part, que le besoin d'inventer et de de'couvrir se developpe, comme tout autre, en se satisfaisant ; d'autre part, que toute inven- tion se reduit au croisement heureux, dans un cerveau intelligent, d'un courant d'imitation, soit avec un autre courant d'imitation qui le renforce, soit avec line per- ception exterieure intense, qui fait paraitre sous un jour imprevu une idee reeue, ou avec le sentiment vif d'un besoin de la nature qui trouve dans un procede" usuel des ressources inesperees. Mais, si nous decomposons les perceptions et les sentiments dont il s'ag-it, nous verrons qu'eux-memes se resolvent presque entierement, et de plus en plus completement a mesure que la civili- sation avance, en elements psycholog-iques formes sous T influence de 1'exemple. Tout phenomene naturel est vu a travers les prismes et les lunettes colorees de la lang-ue maternelle, de la religion nationale, d'une preoccupation dominante, d'une theorie scientifique re"g - nante, dont 1'observation la plus libre et la plus froide ne saurait se depouiller sans s'aneantir ; et tout besoin org-anique est ressenti sous une forme caracteristique, consacree par l'exemple ambiant, et par laquelle le milieu social, en le precisant, en 1'actualisant a vrai dire, se 1'approprie. II n'est pas jusqu'au besoin de s'alimenter, devenu le besoin de manger du pain bis oudu pain blanc et telles ou telles viandes ici, du riz et tels ou tels leg'umes la; il n'est pas jusqu'au besoin meme de rapports sexuels, devenu le besoin de se marier ici ou la, suivant tels ou tels rites sacramentels, qui ne se soient transformes en produits nationaux, pour ainsi parler. A plus forte rai- son cela est-il vrai du besoin uaturel de distraction, deveuu le besoin des jeux du cirque, des combats de , 4 50 LES LOIS DE LIMITATION. taureaux, des tragedies classiques, des romans natura- listes, des echecs, du piquet, du whist. Par suite, lorsque l'ide"e vint pour la premiere Ibis, an dernier siecle, de faire servir la machine a vapeur, deja employee dans les usines, a satisfaire le besom de voyager an loin sur les mers, besoin n6 de toutes les inventions navales ante- rieures et de leur propagation, nous devons voir dans cette idee de g*enie le croisement d'une imitation avec d'autres presque aussj bieu que dans l'ide"e, venue plus tard, d'adapter 1'helice au navire a vapeur, Tun etl'autre deja coniius depuis longtemps. Et quand la constatation visuelle des valvules des vaisseaux, se rencontrant dans 1'esprit d'Harvey avec le souvenir de ses anciennes connaissances anatomiques, lui fit decouvrir la circula- tion du sang 1 , cette decouverte n'^tait presque, en somme, que la rencontre d'enseignements traditionnels avec d'autres (a. savoir avec les methodes et les pratiques qui, longtemps suivies docilement par Harvey, disciple, lui avaient seules permis de faire un jour sa constatation magistrate), tout comme, ou peu s'en faut, le rapproche- ment de deux the"oremes deja enseigue's en fait luirc un troisieme a un g6ometre. . Toutes les inventions et toutes les decouvertes, done, etant des composes qui out pour elements des imitations anterieures, sauf quelques apports exterieurs infeconds par eux-memes, et ces composes, imites ^, leur tour, 6tant destines a devenir les elements de nouveaux com- poses plus complexes, il suit de la qu'il y a un arbre g-enealog-ique de ces initiatives reussies, un enchaine- ment non pas rig-oureux, mais irreversible, de leur apparition, qui rappelle 1'emboitement des germes rev6 par d'anciens philosophes. Toute invention qui eclot est un possible realise, entre mille, parmi les possibles differents, je veux dire parmi les ne"cessaires condi- tiounels, que I'inveutiou-mere d'ou elle decoule portait LES SIMILITUDES SOCIA.LES ET LIMITATION. 51 dans ses flancs; ct, en apparaissant, elle rend impos- sibles, desormais, la plupart de ces possibles, elle rend possibles une foule d'autres inventions qui ne 1'etaient pas nag'iiere. Celles-ci seront on ne seront pas, suivant la direction et 1'etendue du rayon de son imitation *\ travers des populations deja. eclair^es de telles on telles antres lumieres. II est vrai que, parmi celles qui se- ront, les plus utiles seules, si Ton veut, survivront, mais entendez par la celles qui repondront le mieux aux problemes du temps ; car, toute invention, comme toute decouverte, est une reponse a un probleme. Mais, outre que ces problemes (1), toujours indetermines comme les besoms dont ils sont la traduction vag-ue, comportent les solutions les plus multiples, la question est de savoir comment, pourquoi et par qui ils se sont poses, a telle date et non a telle autre, et ensuite pourquoi telle solu- tion a ete adoptee de preference ici, telle autre ailleurs (2). Cela depend d'initiatives individuelles, cela depend de la nature des inventeurs et des savants anterieurs, en remontant jusqu'aux premiers, peut-etre les plus grands, qui, du faite de 1'histoire, ont precipite sur nous 1'avalan- che du progres. (1) En politique, c'est ce qu'on appelle des questions : la question d'Oricnt, la question sociale, etc. (2) II arrive quelquefois que, presque partout, la solution accepted soil la meme, quoique le probleme en comportiit d'autres. G'est que cette solution, dira-t-on, etait la plus naturclle. Oui, mais n'est-ce pas justemeut pour cela, peut-etre, que, 6close quelque part seulement, et non partout a la fois, elle a tini par se repandre en tous lieux ? Par exemple, la demeure des mauvais morts a presque partout etc considered, chez les peuples primitifs, comme soulerraine, et celle des bienheureux comme celeste. La similitude va souvent fort loin. Les Indians Salisles de 1'Oregon, d'apres Tylor, disent que les mediants vont habiter apres leur mort un lieu couvert dc neiges ^ternelles, ou, veritable supplice de Tentale, ils voient perpetuellement du gibier qu'ils ne peuvent pas tuer et de I'eau qu'ils ne peuvent pas boire. LIBRARY UNIVERSITY OF ILLINOIS 52 LES LOIS DE LIMITATION. Nous avons de la peine a imag'iner combien les idees les plus simples ont exig-e de g'enie et de chances sing-u- lieres. Ou peut croire, & premiere vue, que, de toutes les initiatives, celle qui consiste a asservir pour les exploi- ter, au lieu de les chasser simplement, les animaux inoffensifs repandus dans une contree, est la plus na- turelle, non moins que la plus feconde; et Ton est porte a la jug'er inevitable. Cependant, nous savons que le clieval, apres avoir fait partie tres anciennement de la faune americaine, avait disparu de 1'Amerique au mo- ment de la decouverte de ce continent, et Ton s'accorde a expliquer sa disparition en admettant, dit Bourdeau (Conqudte du monde animal), que les chasseurs durent 1'aneantir (pour le mang-er) en beaucoup de lieux (car le fait s'est produit aussi dans 1'ancien monde), avant que les pasteurs songeassent a le priver. L'idee de 1'appri- voiser etait done loin d'etre forcee. II a fallu un accident individuel pour que le cheval soit deveuu domestique quelque part, d'ou, par imitation, sa domestication s'est repandue. Mais ce qui est vrai de ce quadrupede Test sans doute de tous les animaux domestiques et de toutes les plantes cultivees. - - Or, se represente-t-on ce que pouvait etre 1'humanite sans ces inventions-meres ! En general, si Ton veut que les similitudes sociales des peuples separes par des obstacles plus on moins infranchissables (mais qui ont pu ne pas 1'etre dans le passe) ne s'expliquent pas par un modele primitif dont tout souvenir a ete perdu, il ne reste, le plus souvent, qu'a les expliquer par . I'epuisement, en chacun d'eux, de toutes les inventions possibles sur un sujet donne et l'elimination de toutes les idees inutiles ou moins utiles. Mais cette derniere hypothese est contre- dite par la sterilite relative d'imagination qui caracterise les peuples naissants. II convient done de s'attacher de preference a la premiere et de n'y jamais renoncer sans LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 53 raison manifeste. Est-il certain, par exemple, que I'id6e de construire des habitations lacustres, commune aux anciens habitants de la Suisse et de la Nouvelle-Guinee, leur soit venue sans suggestion imitative? Meme ques- tion relativement a 1'idee de tailler des silex ou de les polir, de coudre avec des aretes de poisson et des ten- dons, de frotter deux morceaux de bois pour en faire jaillir du feu. Avant de nier la possibilite de la diffusion de ces idees par une lente et g-raduelle imitation qui aurait h'ni par couvrir presque tout le globe, il faut se rappeler d'abord 1'immense dure'e des temps dont dis- pose la prehistoire, et song-er aussi que nous avons la preuve de relations entretenues a de grandes distances non seulement par les peuples de l'age de bronze, qui devaient parfois faire venir retain de tres loin, mais encore par les peuples de la pierre polie et peut-etre de la pierre 6clat6e. Les grandes invasions conquerantes qui ont sevi de tout temps ont du faciliter et universaliser fr^quem- ment, dans la prehistoire meme, ou plutot dans la prehistoire surtout, car les grandes conquetes sont d'au- tant plus aisees que les peuples a conquerir sont plus morceles et plus primitifs, la diffusion des idees civilisa- trices. L'irruption des Mongols an xin" siecle est un bon echantillon de ces deluges periodiques ; et nous savons qu'elle a eu pour effet de rompre, en plein moyen-ag'e, les barrieres des peuples les inieux clos, de mettre la Chine et rHindoustan en communication ent-re eux et avec rEurope. Mais, a defaut meme de ces evenements violents, 1'echang'e universel des exemples n'eut pas manque de s'operer a la long-lie. A ce sujet, faisons une remarque g-enerale. La plupart des historiens sont portes a n'ad- mettrc 1 'influence d'une civilisation sur une autre ar voie d'exorcisme. Mais je reponds que, si une certaine orientation log-ique de I'liomme pre-social n'est pas^ niable, le besoin de coordination log'ique, accru et precise par les influences du milieu social, y est snjet anx variations les jtlus etendues, les pins etrang'es, et s'y fort in' e, s'y dirig'e comme tout autre, dans la mesure et an g*re des satisfactions qu'il y recoit. Nous en verrons ailleurs la })reuv(>. LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 57 II. Ceci m'amene a examiner une autre objection capitale qui pent m'etre faite. Je n'aurai pas gagne grand'chose, en effet, a prouver que toutes les civilisa- tions, meme les plus diverg'entes, sont ties rayons d'un meme foyer primitif, s'il y a des raisons de penser que, passe tin certain point, leur divergence va diminuaut an lieu de s'accroitre, et que, quelqu'eut 6t6 le point de depart, revolution des langues, des mythes, des metiers, des lois, des sciences et des arts, eut 6t6 se rapprochant de plus en plus de la voie suivie, en sorte que, inevita- blernent, le terine devait toujours etre le meme, pred6- termine, fatal. Reste a savoir si cette hypothese est vraie. Elle ne Test pas. Montrons d'abord la consequence extreme qu'elle implique. II s'ensuit que, n'importe par quelle route speculative, moyennant un temps suffisant, 1'esprit scientilique devait aboutir, en mathematiques, au calcul infinitesimal, en astronomic a la loi de Newton, en physique a 1'unite des forces, en chimie & 1'atomisme, en biologic a la selection naturelle on a toute autre forme ulterieure du transformisme, etc. Et comme c'est sur cette science soi-disant une et inevitable que devrait s'appuyer rimagination industrielle, militaire on artis- tique, en quete de reponses a des besoins virtuellenient i lines, Tin vent ion, par exemple, de la locomotive et du telegraphe electrique, des torpilles et des canons Krupp, de 1 'opera Wagnerien et du roman naturaliste, etait chose necessaire, plus necessaire peut-etre que 1'art du potier reduit a sa plus simple expression. Or, ou je m'abuse fort, ou autant vaudrait-il dire qiie, des ses premiers debuts, a travers toutes ses metamorphoses, la vie tendait a faire eclore certaines formes vivantes, et que, par exemple, 1'ornithorynque ou le cactus, le lezard ou 1'ophrys, ou meme rhomme, ne pouvaient pas ne pas apparaitre. Ne semble-t-il pas plus plausible 58 LES LOIS DE LIMITATION. (1'admettre que le probleme pose a chaquc instant par la vie etait indetermine en soi, susceptible de multiples solutions ? L'illusion que je combats doit sa vraisemblance a une sorte de quiproquo. II est certain que le prog-res de la civilisation se reconnait an nivellement graduel qu'elle etablit sur un territoire toujours plus vaste, si bien qu'un jour, peut-etre, un meme type social, stable et d^finitif, couvrira 1'entiere surface du globe (1), jadis morcelee en mille types sociaux differents, etraug'ers ou rivaux. Mais cette O3uvre d'uniformisation univer- selle, & laquelle nous assistous, revele-t-elle le moins du monde une orientation commune des societes diver- ges vers un meme pole? Nullement, puisqu'elle a pour cause manifesto la submersion de la plupart des civilisations originates sous le d&ug-e de 1'une d'elles, dont le flux avance en nappes d'imitation sans cesse elarg'ies. Pour voir h quel point les civilisations inde- pendantes sont loin de tendre & converter spontanement, comparons deux civilisations parvenues a leur terme et s'y reposant, 1'Empire byzantin du moyen-ag-e, par exemple, a 1'Empire cbinois de la meme epoque. L'une et 1'autre civilisation alors avaieut depuis long-temps porte tout leur fruit et atteint leur limite extreme de croissance. La question est de savoir si, en cet etat de ronsoimnation finale, elles se resseinblaient plus entre elles qu'elles ne s'etaient ressemble dans le passe. II n'en est rien, et le contraire me semble bien plus vrai. Com- parez Sainte-Sophie avec ses mosaiques a une pag'ode (1) On verru cepcndant plus loin quo, (inalomont, la coatumc, c'esl-a-dire 1'imitation exclusive, doit I'einporter sur la mode, sur rimitation pros6lytique, of que, par suite de cette loi, le fractionne- nient de rinunanite en etats distincls, en civilisations diflVrentes, seulement moins nombrouses et plus vastes (ju'a present, pent Fort bien Olre I'etat final, aussi bien qu'actuel et pas.se, des social'' 1 -. LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 59 avee ses porcelaines, les mystiques miniatures des ma- nuscrits aux plates peintures des potiches, la vie d'un mandarin occupe de pointilleries litteraires, et, entre temps, dormant 1'exemple de labourer, & la vie d'un eveque de Byzance passionne pour des subtilites de th6o- logie entremelees de ruses diplomatiques; et ainsi de suite. Tout est contraste entre 1'ideal de jardiuage raffine, de famille pullulante, de moralite rabaissee, cher a Fun de ces peuples, et 1'ideal de salut chr^tieu, de celibat monastiqtie, de perfection ascetique, dont 1'autre est hallucine. On a peine a ranger sous le meme vocable de religion le culte des ancetres sur lequel Tun d'eux est fonde, et le culte des personnes divines ou des saints qui est 1'ame de I'autre. Mais si je remonte aux plus anciens ages de ces Grecs et de ces Remains dont la double culture s'est amalgame'e etcompletee dans le Bas- Empire, j'y trouve une organisation familiale qu'on dirait calquee sur celle de la Chine. Dans 1'antique famille aryenne, en effet, et j'ajoute s^mitique, comme dans la famille chinoise, nous trouvons non seulement le culte du feu de 1'atre et de 1'ame des ai'eux, mais encore les m ernes procedes imagines pour honorer les morts, c'est- a-dire les offrandes d'aliments et le chant des hymnes accompagne de genuflexions, et aussi les memes fictions, a savoir, Tadoption notamment, pour atteindre, en depit de la st^rilite accidentelle des femmes, le but capital, qui est de perpetuer avec la famille la petite religion du foyer. On aura la contre-epreuve de cette ve'rite, si, an lieu de comparer deux peuples originaux a deux phases successives de leur histoii'e, on met en parallele deux classes ou deux couches sociales de chacune d'elles. Le voyageur, il est vrai, qui traverse plusieurs }>ays d'Eu- rope, meme les plus nrrieres, observe plus de dissem- blance entre les gens du peuple restes fideles a leurs 60 LES LOIS DE LIMITATION. vieilles coutumes, qu'entre les personnes des classes superieures. Mais c'est que celles-ci ont et6 touchees les premieres du rayon de la mode envahissante : ici la similitude est visiblement fille de 1'imitation. Au cou- traire, quand deux nations sont demeurees hermetique- ment fermees rune a 1'autre, les membres de leurs noblesses ou de leurs clerg'6s different certainement plus entre eux par leurs id^es, leurs gouts et leurs habitudes, que leurs cultivateurs ou leurs manoeuvres. La raisou en est que plus uue nation ou une classe se civilise, plus elle echappe aux bords etroits ou la servitude des besoins corporels, partout les memes, enserrait son de>eloppement, et de^bouche dans le libre espace de la vie esthetique, oil la nef de 1'art vogue au gre des vents que son propre passe lui souffle. Si la civi- lisation n'etait que le plein 6panouissement de la vie organique par le milieu social, il n'en serait pas ainsi ; inais on dirait que la vie, en s'^panouissant de la sorte, cherche, avant tout, a s'emanciper hors d'elle-meme, a rompre son propre cercle, et ne tend a fleurir que pour s'essorer; comme si rien ne lui 6tait plus essentiel, comme a toute realite peut-etre, que de s'affranchir de son essence meme. Le superfiu done, le luxe, le beau, j'entends le beau special que cliaque epoque et chaque nation se cr6e, est, en toute societe, ce qu'il y a de plus eminemment social, et c'est la raison d'etre de tout le reste, de tout le n^cessaire et de tout Futile. Or, nous allons voir que 1'orig'ine exclusivement imitative des similitudes devient de plus en plus incontestable a mesure qu'on s'eleve du second au premier de ces deux ordres de faits. Les habitudes artistiques de 1'oeil, nees des anciens caprices individuels de Tart, deviennent des besoins hyper-organiques auxquels 1'arttste est oblig-e de donner satisfaction, et qui limitent sing'uliere- mentle champ de sa fantaisie ; mais cette limitation, <{ui LES SIMILITUDES SOCIAI.ES ET LIMITATION. 61 n'a rien de vital, est on ne peut plus variable d'apres les temps et les lieux. C'est ainsi que 1'oeil du Grec, a partir d'une certaine epoque, avait besoin de voir, en fait de colonnes, une forme ionique et corinthienne, tandis que 1'oeil egyptien, sous 1'ancien Empire, exig-eait un pilier carre, et, sous le rnoyen Empire, une colonne terminee en bouton de lotus. Ici, dans cette sphere de 1'art pur ou plutot presque pur, car I'architecture reste toujours un art industriel, ma formule relative a 1' imi- tation, consideree comme la cause unique des similitudes sociales vraies, s'applique deja a la lettre. Elle s'appliquerait plus exactement encore en sculp- ture, en peinture, en musique, en poesie. Les id^es du g^out, en effet, et les jug-ements du gout, auxquels 1'art repond, ne lui preexistent pas; ils n'ont rien de fixe ni d'uniforme comme les besoins corporels et les percep- tions des sens qui predetermined dans une certaine mesure les ceuvres de 1'industrie et les forcent a se repe- ter vag-uement chez des peuples divers. Quand un ouvrage releve a la fois de 1'industrie et de 1'art, il faut done s'attendre a ce que, semblable par ses caracteres industriel s a d'autres produits de provenance etrangere et independante, il en differe par son cote esthetique. En general, cet element differentiel para it de mince importance a 1'homme positif; n'est-ce pas seulement par le detail que se differencient les monuments, les vases, les meubles quelconques, les hymnes, les epopees des diverses civilisations? Mais ce detail, cette nuance caracteristique, ce tour de phrase, ce coloris propre, c'est le style et la maniere, qui importe a 1'artiste par- dessus tout. C'est le sig'nalement a la fois le plus visible et le plus profond d'une societe, ici l'og*ive, la le fronton, ailleurs le plein cintre, la forme maitresse qiii s'impose aux utilites au lieu de les subir, et, en cela, est parfaitement comparable a ces caracteres morpholog'i- 62 LES LOIS DE LIMITATION. ques, dominateurs des fonetions, par lesquels les typos vivants se reconuaissent. Yoila pourquoi il est perm is de nier, esthetiquement, c'est-a-dire an point de rue social le plus pur, la similitude vraie d'ceuvres qui se disting-uent par le detail seulement. II est permis de dire, par exemple, que le gracieux petit temple egyptien d'Elephantine ne ressemble pas a un temple grec perip- tere, malgre 1'apparence, et d'ecarter, par consequent, la question de savoir si cette ressemblance ne serait pas une preuve que la Grece a copie 1'Egypte, com me le pensait Champollion. En definitive, cela revient a dire que ma formule s'applique d'autant plus exactement qu'il s'agit d'oeuvres semblables repondant a des besoins plus factices, inoins uaturels, c'est-a-dire d'un ordre moins vital, plus social. D'oii Ton pent induire que, si des oeuvres se rencontraient jamais, inspirees par des mobiles exclusivement sociaux, absolument etrangers aux fonctions vitales, ce principe se verifierait dans toute sa rig'ueur. On a beaucoup parle, entre estheticiens, d'une pre- tendue loi du developpement des beaux-arts qui les assujettirait a tourner dans le meme cercle et a se reediter indefiniment. Le malheur est que mil n'ait jamais pu la formuler avec quelque precision sans se heurter au dementi des faits; et cette observation n'est pas sans s'appliquer aussi, mais moins bien, comme on doit s'y attendre d'apres ce qui precede, aux soi-disant lois du d6veloppement des religious, des langues, des gouver- nements, des legislations, des morales, des sciences. Tout en partag'eant ce prejuge de notre epoque, M. Per- rot, dans son Histoire de I' art, -est forc6 de convenir que 1'evolution des ordres d'architecture n'a pas traverse en Egypte et en Grece des phases analog-ues. Sans doute, la comme ici, la colonne de pierre des plus vieux ages, en succedant an poteau de bois, a comment par 1'imiter LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 63 plus on moins fidelement et a long'temps retenu la marque de cctte contrefacon ; et dans Tim et 1'autre pays, ce sont des plantes locales, 1'acanthe dans Fun, le lotus ou le palmier dans 1'autre, qui out ete reproduites sur les chapiteaux pour les embellir. Sans doute, encore, g'rec ou eg-yptien, le pilier massif et indivis au debut, a ete se subdivisant en trois parties, le chapiteau, le fiit et la base. Sans doutc, enfin, la decoration du cha- piteau en Grece, et de la coloune tout entiere en Egypte, a ete se compliquant, se surcharg-eant d'ornements nouveaux. Mais, de ces trois analogies, la premiere ne fait qu'at- tester une fois de plus notre principe premier, I'imitativite instinctive de I'liomme social, et la troisieme nous deduit uue consequence forcee de ce principe, raccumulation graduelle des inventions qui ne se contredisent pas, g-race a la conservation et a la diffusion de chacune d'elles par 1'imitatiou raj'onnante dont elle est le foyer. Quant a la seconde, elle est une de ces analogies fonc- tionnelles dont j'ai parle plus haut : Cette division tripartite de la colonne, en effet, etait a peu pres com- mande'e par la nature des materiaux employes et la loi de la pesanteur, des que le besoin d'abri en arrivait a exig-er des demeures d'une certaine elevation. Si Ton vent faire aux pseudo-lois du developpement reli- g'ieux, politique ou autre, que je viens de critiquer en passant, leur part de verite, on verra qu'elle se resout en similitudes qui rentrent dans les trois categ'ories precedeutes. S'il en est qu'on ne puisse y faire rentrer, c'est que 1'iinitation est intervenue. Par exemple, les points de similitude entre le christianisme et le boud- dhisme, mais surtout entre le christianisme et le culte de Krishna, sont si multiplies qu'ils out i)aru suffisants a divers savants des plus autorises, notamment Weber, ])our aftirmer une Filiation historique de ces religions 64 LES LOIS DE LIMITATION. similaires. La conjecture a d'autant moins lieu d'etonner qu'il s'ag-it de religions proselytiques. D'ailleurs, et ici les divergences sig-nificatives vont eclater, chez les Grecs les proportions des supports se sont modifiees toujours dans le meme sens; c'est par un chiffre de plus en plus eleve que s'est exprime le rapport qui represente la hauteur du tut compare a son diametre. Le dorique du Parthenon est plus elance que celui du vieux temple de Corinthe; il Test moins que le dorique remain.. . II n'en fut pas de meme en Egypte; les formes ne tendirent point a s'y efiiler a mesure que les siecles s'ecoulaient. La colonne a seize pans et la colonne fasciculee de Beni-Hassen n'ont pas de propor- tions plus ramassees que les colounes des monuments tres posterieurs. Le contraire meme se rencontre, pre"- cisement 1'inverse de revolution helleuique. II y a done, conclut 1'auteur cite, dans la marche de 1'art egyptien, des oscillations capricieuses. Cette marche est moins regniliere que celle de Fart classique, elle ne sem- ble pas g'ouvernee par une log'ique interne aussi severe. Je dirai plutot : II suit de la que 1'art ne vent pas se laisser enfermer dans une formule, puisque cette for- mule, si formule il y a, tantot parait s'appliquer, tantot, manifestement, ne s'applique en aucune maniere, et precisement en ce qui concerne les caracteres les plus importants aux yeux du conuaisseur, les plus expressifs, les plus profonds. Quand il s'ag-it de la colonne envisag*ee du point de vue utilitaire, les conditions exterieures circonscrivent etroitement le champ de 1'invention ar- chitecturale et lui imposent certaines idees fondamen- tales, comme des themes a varier. Mais, une fois ce detroit f ranch! , le long- duquel toutes les ecoles devaient suivre un cours presque parallele, elles ont vog-ue chacune a part, diversement orient6es, non pas plus libres du reste, rnais chacune d'elles u'obeissant qu'aux LES SIMILITUDES SOCIA.LES ET L IMITATION. 65 inspirations de ses propres g^nies. Des lors, les coinci- dences ne se produisent plus, et les dissemblances se creusent (1). Alors devient preponderate, souveraine, 1'influence individuelle des Maitres, soit passes, soit actuels, sur les transformations de leur art. Ainsi peu- vent s'expliquer les capricieuses oscillations de 1'architecture egyptienne; et, si le developpement de rarchitecture grecque parait plus rectiligne, n'est-ce pas uue illusion? Si Ton ne se borne pas a considerer deux ou trois siecles remarquables de ce developpement, si Ton embrasse 1'entier deroulement de 1'art grec depuis ses debuts mal connus jusqu'a ses dernieres transforma- tions byzantines, ne verra-t-on pas le besoin d'elance- ment croissant signale par M. Perrot, diminuer a partir d'une certaine epoque? C'est une suite d' elegants et gracieux artistes qui ant fait naitre et croitre ce besoin visuel, comme ce sont des generations de solides cons- tructeurs qui ont rendu general et permanent sur les bords du Nil le besoin de solidite massive, non pourtant sans des acces de goiit different, quand se faisait jour un architecte d'un temperament original, moins port6 a se conformer au g-enie national qu'a le reformer. Mais combien ces considerations g-agneraient a etre illustrees par des exemples empruntes aux arts supe- rieurs, a la peinture, a la poesie, a la musique ! (i) Trouve-t-on rien d'analogue a 1'obelisque aillcurs qu'en fc]gypto? C'cst que 1'obelisque repondait non a un besoin principalement nature!, cornnie les portes, les fenetres, les colonnes en tant que supports, mais a un besoin presque entierement social. CHAPITRE TROISIEME. QU'EST-CE QU'UNE SOCIETE? Ce que j'entends par soctttt requite assez claireraent de ce qui precede, mais il importe de preciser davantage encore cette notion fondamentale. I. Qu'est-ce qu'une societe? On a repondu en gen6- ral : un groupe d'individus distincts qui se rendent de mutuels services. De cette definition aussi fausse que claire sont nees toutes les confusions si souvent etablies entre les soi-disant societ^s animalesoulaplupart d'entre elles et les seules veritables societes, parmi lesquelles il en est, sous un certain rapport, un petit nombre d'ani- males (1). A cette conception toute economique, qui fonde le groupe social sur la mutuelle assistance, on pourrait avec avantage substituer une conception toute juridique qui donnerait a un individu quelconque pour associes non tous ceux auxquels il est utile ou qui lui sont utiles, mais tous ceux, et ceux-la seulement, qui ont sur lui des droits etablis par la loi, la coutume et les conve- nances admises, ou sur lesquels il a des droits analogues, avec ou sans reciprocite. Mais nous verrons que ce (I) Je serais fach6 qu'on vit, dans ces lignes, une critique implicit^ de 1'ouvragc de M. Espinas sur les Societes animates. I.a confusion signalee y est rachetee par trop d'apcrrus justcs appareils, de nianiere a rompre la rnonotonie du travail. C'est le travail de la machine qui se specialise de plus en plus, mais I'inverse se produit pour le travail de 1'ouvrier, qui devient, dit Rouleaux, plus machinal a mesure que la machine devient meilleure travailleusc. 72 LES LOIS DE L IMITATION. s rapport a 1'organisme ,le plus imparfait, La solidarite juridique a un caractere exclusivement social, mais pourquoi? Parce qu'elle suppose la similitude par imita- tion. Et quand cette similitude existe sans qu'il y ait de droits reconnus, il y a deja pourtant un commencement de societe. Louis XIV ne reconnaissait a ses sujetsaucun droit sur lui ; ses sujets partageaient son illusion ; cepen- dant il etait avec eux en rapport social, parce qu'ils etaient, eux et lui, les produits d'une meme education classique et chretienne, parce qu'on avait Tosil sur lui pour le copier depuis lacour et Paris jusqu'au fond de la Provence et de la Bretagne, et parce que lui-meme a son insu subissait 1'influence de ses courtisans, sorte d'imita- tion difuse recue en retour de son imitation rayonnante. On est, je le r^pete, en rapport de societe bien plus etroit avec les personnes auxquelles on ressemble le plus par identity de metier et d'education, fussent-ils nos rivaux, qu'avec ceux dont on a le plus grand besoin. C'est manifeste entre avocats, entre journalistes, entre magistrats, dans toutes les professions. Aussi a-t-on bien raison d'appeler soci6te, dans le langage ordinaire, un groupe de gens semblablement 61ev6s, en disaccord d'idees et de sentiments peut-etre, mais ayant un meme fonds cominun, qui se voient et s'entre-influencent par plaisir. Quant aux employes d'une meme fabrique, d'un meme magasin, qui se rassemblent pour s'assister ou collaborer, il forrnent une societe commerciale, indus- trielle, non une societe sans epithete, une societe pure et simple. Autre chose est la nation, sorte d'organisme hyper- organique, forme de castes, de classes ou de professions collaboratrices, autre chose est la societe. On le voit bien de nos jours, quand des centaines de millions d'hommes sont en train a la fois de se denationaliser et de se socialiser de plus en plus. II ne me parait pas de"montre QU'EST-CE QU'UNE SOCIETE. 73 que ces uniformites multiples vers lesquelles nous cou- rons (cle langage, d'instruction, d' education, etc.) soient ce qu'il y a de plus propre a assurer I'accomplissement des besognes innoinbrables que les individus associes se sont divisees entre eux, que les nations se sont divisees entre elles. Pour etre devenu lettre, un paysan pourra bien n'etre pas un plus fin laboureur, un soldat pourra bieu n'etre pas plus discipline ni meme, qui sait? plus brave. Mais, quand on objecfce ces eventualites mena- cantes aux partisans du progres quand meme, c'est qu'on ne se place pas a leur point de vue, dont eux-memes n'ont peut-etre point conscience. Ce qu'ils veulent, c'est la socialisation la plus intense possible, et non, ce qui est bien different, 1'organisation sociale la plus forte et la plus haute possible. Une vie sociale debordante dans un organisme social amoindri leur suffirait a la rigueur. Reste a savoir dans quelle mesure ce but est desirable. Reservons cette question. L'instabilite et le malaise de nos societes modernes doivent sembler inexplicables aux yeux des e"conomistes, et en general des sociolog'istes quelconques qui foudent la societe sur 1'utilite reciproque. En effet, la reciprocite des services que se rendent les diverses classes de nos nations, et les diverses nations entre elles, est manifesto et croit chaque jour, grace au concours des moaurs et des lois, avec toute la rapidite Immainement possible. Mais on oublie que les individus de ces classes et de ces nations tendent a une assimilation imitative beaucoup plus grande, beaucoup plus rapide, qui rencontre encore dans les moeurs et meme dans les lois d'irritantes entra- ves, d'autant plus irritantes peut-etre qu'elles se montrent moins decourageantes. Suis-je en rapport social avec les autres hommes, en tant qu'ils ont le meme type physique, les memes orga- nes et les memes sens que moi? Suis-je en rapport social 74 LES LOIS DE LIMITATION. avec un sourd-rauet non instruit qui me ressemble beaucoup de corps et de visage? Non. A 1'inverse, les animaux de La Fontaine, le renard, la cigogne, le chat, le chien (1), malgre la distance specifique qui les separe, vivent en societe, car ils parlent une meme langue. On mange, on boit, on digere, on marche, on crie, sans 1'avoir appris. Aussi cela est-il purement vital. Mais pour parler il faut avoir entendu parler ; 1'exemple des sourds- muets le prouve, car ils sont muets parce qu'ils sont sourds. Done, je commence a me sentir en rapport (1) Dans V Evolution mcntale chez les animaux, par Romanes, il y a un chapitre tres inte>essant consacre a 1'influence de 1'imitation sur la formation et le developpement des instincts. Celle influence est bien plus grande et plus repandue qu'on ne le suppose. Non seule- ment les individus de la meme espece, parents ou meme non parents, s'imitent, beaucoup d'oiseaux chanteurs ont besoin que leurs meres ou leurs camarades lour apprennent. a chanter, mais encore des individus d'espece diflerente s'emprimtent des particulariles utiles ou insignifiantes. Ici se revele le besoin profond d'imitcr pour iiniter, source premiere de nos arts. On a vu un merle reproduire a tel point le cbant d'un coq que les poules memes s'y trompaient. Darwin a cru observer que des abeilles avaient emprunte a un frelon 1'idee ingenieuse de sucer certaines fleurs en les perforant par cote. 11 y a des oiseaux, des insectes, des betes quelconques de genie, et le genie, meme dans le monde animal, peut compter sur quelque succes. Seulement, faute de langage, ces 6bauches sociales avortent. Ce n'esl pas I'liomme uniquement, c'est tout animal qui, en tant qu'etre spiriluel a divers degres, aspire a la vie sociale comme a la condition sine qua non du developpement de son etre mental. Pourquoi? Parce que la fonction cm'' bra I e, 1'esprit, so distin- gue des autres fonctions en ce qu'elle n'est pas une simple adaptation a une fin precise par un moyeii pn'-cis, mais une adaptation a des fins multiples et indeterminees qui doivent etre precisees plus ou moins fortuitement par le moyen nu" > me qui sert a les poursuivre et qui est immense, a savoir par 1'imitation du debors. Ce debors infini, ce debors peint, represenle, write par la sensation et 1'intelligence, c'est d'abord la nature universelle qui exerce sur le cerveau, puis sur le sysir-me musculairi- de ['animal, une suggestion continuelle et irr'sistible; mais cnsuile et surlout, c'est le milieu social. EST-f'E QU UNE SOCIETE. 75 social, bien faible, il est vrai, et insuflisant, avec tout liomine qui parle, meme en langue 6trang-ere; mais a la condition que nos deux lang-ues me paraissent avoir une source commune. Le lien social va se resserrant a mesure que d'autres traits commims se joigneut a celui-la, tous d'origine imitative. Ue la cette definition du groupe social : une collection d'etres en taut qu'ils sont en train de s'imiter entre eux ou en tant que, sans s'imiter actuellement, ils se ressem- blent et que leurs traits communs sont des copies an- ciennes d'un meme modele. II Distinguons bien du groupe social le type social tel que, a une date et en un pays donnes, il se reproduitplus ou moins incompletement dans chacun des membres du groupe. De quoi se compose ce type? D'un certain nom- bre de besoins et d'idees crees par des milliers d'inven- tions et de decouvertes accumulees dans la suite des ag'es; de besoins plus ou moins d' accord entre eux, c'est-a-dire, concourant plus ou moins au triomphe d'un desir dominant qui est Fame d'une e"poque et d'une nation ; et d'idees, de croyances plus ou moins d'accord entre elles, c'est-a-dire se rattachant logiquement les unes aux autres ou du moins ne se contredisant pas en general. Ce double accord, toujours incomplet et non sans notes discordantes, etabli a la long-ue entre choses fortuitement produites et rassemblees, est parfaitement comparable a ce qu'on appelle V adaptation des org-anes d'un corps vivant. Mais il a l'avantag*e de ne pas etre affecte du mystere inherent a ce dernier genre d'harmo- nie, et de signitier en terrnes fort clairs, rapports de 76 LES LOIS DE LIMITATION. inoyeris a une fin ou de consequences a un principe, deux rapports qui, en definitive, n'en font qu'un, le dernier. Que sig-nifie 1'incompatibilite, le disaccord de deux org-anes, de deux conformations, de deux carac- teres empruntes a deux especes differentes? Nous n'en savons rien. Mais quand deux idees sont incompatibles, c'est que 1'une, nous le savons, implique la neg-ation de ce que 1'autre affirme. De meme, quand elles sont com- patibles, c'est qu'elles n'impliquent ou ne paraissent impliquer cette negation a aucun degre". Enfin, quand elles sont plus ou moins d' accord, c'est que, par un plus ou moins grand uombre de ses faces, Tune implique 1' affirmation d'un nombre plus ou moins grand des choses que 1'autre affirme. Affirmer et nier : rien de moins obscur, rien de plus lumineux que ces actes spiri- tuels auxquels toute vie de 1'esprit se ramene ; rien de plus intelligible que leur opposition. En elle se resout celle du d6sir et de la repulsion, du velle et du nolle. Un type social done, ce qu'on appelle une civilisation particuliere, est un veritable systeme, une theorie plus ou moins coherente, dont les contradictions interieures se fortifient ou eclatent a la tongue et la forcent a se dechirer en deux. S'il en est ainsi, nous comprenons clairement pourquoi il est des types purs et forts de civilisation, et d'autres melanges et faibles; pourquoi, a force de s'enrichir de nouvelles inventions qui suscitent des desirs nouveaux ou des croyances nouvelles et derangent la proportion des anciens desirs ou des anciennes fois, les types les plus purs s'alterent et finissent par se disloquer; pour- quoi, autrement dit, toutes les inventions ne sont pas accumulates et beaucoup ne sont que substituables, a savoir celles qui suscitent des desirs et des croyances implicitement ou explicitement contradictoires dans toute la precision logique du mot. II n'y a done dans les fluc- tuations ondoyantes de 1'histoire que des additions ou QU'EST-CE QU'UNE SOCIETE. 77 des soustractions perpetuelles de quantites de foi ou de quantites de desir qui, soulevees par des decouvertes, s'ajoutent ou se neutralisent, comme des ondes qui in- terferent. Tel est le type national qui se r6 pete, disons-nous, dans tous les membres d'une nation. II peut se comparer a un sceau tres grand dont 1'empreinte est toujours partielle sur les di verses cires plus ou moins 6troites auxquelles on 1'applique, et qui meme ne saurait etre reconstitue en entier sans la confrontation de toutes ces empreintes. Ill A vrai dire, ce que j'ai d^fini plus haut, c'est moins la socttte telle qu'on 1'eritendcommunement, que \SiSOi;iaUt6. Une societ6 est toujours, a des degre"s divers, une associa- tion, et une association est a la socialite, a \imitatimU, pour ainsi dire, ce que I'org'anisation est a la vitalite ou meme ce que la constitution moleculaire est a Felasticite de Tether. Ce sont la de nouvelles analogies a joindre a celles que m'ont deja paru presenter en si grand nombre les trois grandes formes de la Repetition Universelle. Mais peut-etre conviendrait-il, pour bien entendre la socialite relative, la seule qui nous soit presentee a des degres divers par les faits sociaux, d'imag'iner par hypo- these la socialite absolue et parfaite. Elle consisterait en une vie urbaine si intense, que la transmission a tous les cerveaux de la cite d'une bonne idee apparue quelque part au sein de 1'un d'eux y serait instantanee. Cette hypo- these est analog-ue a celle des physiciens, d'apres lesquels, si 1'elasticite de 1'ether etait parfaite, les excitations lu- mineuses ou autres s'y transmettraient sans intervalle de temps. De leur cote, les biolog-istes ne pourraient-ils pas 78 LES LOIS DE LIMITATION . utilement concevoir ime irritability absolue, incarnee dans une sorte de protoplasrae ideal qui leur servirait a apprecier la vitalite plus ou moins grande des protoplas- mes reels? Partant de la, si nous voulons que 1' analogue se rnain- tienne dans les trois mondes, il faut que la vie soit simplement 1'org-anisation de Tirritabilite du protoplasme, et que la matiere soit simplement Torg-anisation de 1'e- lasticite de Tether, de meme que la societe n'est que 1'org'anisation de Fimitativite. Or, il est a peine utile de faire rernarquer que la conception de Thompson, adoptee par Wurtz, surTorigfine des atonies et des molecules, a savoir I'hypothese tout au moins si specieuse et si vrai- semblable des atomes-tourbillons, repond parfaitement a 1'une des exigences de notre maniere de voir, aussi bieu que la theorie protoplasmique de la vie aujourd'hui acceptee par tous. Une masse d'enfants eleves en com- inun, ayantrecu la meme education dans le meme milieu, et non encore differenciee en classes et en professions : telle est la matiere premiere de la societe. Elle petrit cela, et en forme, par voie de differenciation fouctionnelle, inevitable et forcee, une nation. Une certaine masse de protoplasme, c'est-a-dire de molecules org'anisables mais non org-ani- ses, toutes pareilles, toutes assimilees les unes aux autres par la vertu de ce mode obscur de reproduction d'ou elles sont sorties; voila la matiere premiere de la vie. Elle fait de cela des cellules, des tissus, des individus, des especes. Enfin, une masse d'ether homog-ene, composee d'elements ag-ites de vibrations toutes semblables, rapi- dement echangees : voila, si j'en crois nos chimistes speculatifs, la matiere premiere de la matiere. Avec cela se sont faits tous les corpuscule^ et tous les corps, si heterog-enes qu'ils puissent etre. Car un corps n'est qu'un accord de vibrations diff^renciees et hierarchisees, sepa- rement reproduites en series distinctes et entrelacees, QU'EST-CE QU'UNE SOCIETE. 79 com me un org-anisme n'est qu'un accord ftintra-genera- ^(raselementaires, differentesetharmonieuses, delignees distinctes et entrelacees d'elements histologiques, comme une nation n'est qu'un accord de traditions, de moaurs, d'educations, de tendances, d'ide'es, qui se propag-ent imitativement par des voies differentes, mais se subor- donnent hierarclriquement, et fraternellement s'entr'ai- dent. La loi de differentiation intervient done ici. Mais il n'est pas inutile de faire remarquer que I'homog'ene sur lequel elle s'exerce, sous trois formes superposees, est un ho- mogrene superficiel, quoique reel, et que notre point de vue sociolog'ique nous conduirait, par le prolong'ement de I 1 analogic, a admettre dans le protoplasme des ele- ments aux physionomies tres individuelles sous leur masque uniforme, et dans Tether lui-meme, des atomes aussi caracterises individuellement que peuvent 1'etre les enfants de 1'ecole la mieux disciplinee. L'heterog'ene et non 1'homog'ene est au coeur des choses. Quoi de plus invraisemblable, ou de plus absurde, que la co-existence d'elements innombrables nes co-eternellement similaires? On ne nait pas, on devient semblables. Et d'ailleurs la diversity inn6e des elements, n'est-ce pas la seule justi- fication possible de leur alterite? Nous irions volontiers plus loin : sans cet heterog'ene initial et fundamental, I'homog-ene qui le recouvre et le dissimule n'aurait jamais ete ni n'aurait pu etre. Toute homog-eneite, en etfet, est une similitude de parties, et toute similitude est le resultat d'une assimilation pro- duite par repetition volontaire ou forcee de ce qui a ete au debut une innovation individuelle. Mais cela ne suffit pas. Quand 1'homog-ene dont je parle, ether, proto- plasme, masse populaire eg-alisee et nivelee, se differencie pour s'org'aniser, la force qui le contraint a sortir de lui-ineme, n'est-ce pas encore la merne cause, du moins 80 LES LOIS DE LIMITATION. si nous en jug-eons par ce qui se passe dans nos societe's? Apres le proselytisme qui assimile un peuple, vient le despotisme qui 1'emploie et lui impose une hierarchie; mais le despote et 1'apotre sont eg-alement des refractai- res, a qui pesait le joug 1 niveleur on aristocratique d'autrui. Pour une dissidence, pour une rebellion indi- viduelle qui triomphe ainsi, il en est, il est vrai, des millions et des milliards qui sont etouffees sous leur ombre; mais celles-ci n'en sont pas moins la pepiniere des grandes renovations de 1'avenir. Ce luxe de varia- tions, cette exuberance de fantaisies pittoresques et de capricieuses broderies, que la nature d^ploie inagnifi- quement sous son austere appareil de lois, de repetitions, de rythmes seculaires, ne peut avoir qu'une source : I'originalite tumultueuse des cements mal domptes par ces Jong's, la diversite profonde et inne qui, a travers toutes ces uniformites legislatives, reapparaitjaillissante et transfig-ur^e a la belle surface des choses. Nous ne poursuivrons pas ces dernieres considerations qui nous ecarteraient de notre sujet. J'ai seulement voulu montrer que la recherche des lois, c'est-a-dire des faits similaires, soit dans la nature, soit dans Fhistoire, ne doit point nous faire oublier leurs ag-ents caches, individuels et originaux. Laissant done de cote ceux-ci. nous pouvons deduire de ce qui precede un ensei- g-nement utile : 1'assimilation jointe a 1'eg-alisation des membres d'une societe n'est point, comme on est porte a le penser, le terme final d'un progres social anterieur, mais au contraire le point de depart d'un progres social nouveau. Toute nouvelle forme de la civilisation com- mence par la : communautes ^g-alitaires et uniformes des premiers Chretiens oil l'6veque etait un fidele comme un autre, et ou le pape ne se disting-uait pas de 1'eveque; armies franques oil la distribution du butin se faisait par eg-ales portions entre le roi et ses compag-nons QU'RST-CE QU'UNE SOCIKTK. 81 d'armes, societe musulmane a ses debuts, etc. Les pre- miers califes qui ont succe"de" a Mahomet plaidaient devant les tribunaux comme de simples mahometans; l'e"galite de tous les fils du prophete devant le Goran n'etait pas encore devenue une simple fiction comme est destinee ale devenir un jour, inevitablement, 1'ega- lite des Francais ou des Europeens devant la loi. Puis, par degres, une inegalite profonde, condition d'urie, organisation solide, s'est creusee dans le monde arabe, a peu pres comme s'est formee la hierarchic clericale du catholicisme ou la pyramide fe"odale du moyen age. Le passe repond de 1'avenir. L'egalite n'est qu'une transition eutre deux hierarchies, comme la liberte n'est qu'un passage entre deux disciplines. Ce qui ne veut pas dire que la confiance et la puissance, le savoir et la securite" de chaque citoyen n'aillent graudissant toujours au cours des ages. Reprenons maintenant sous un autre aspect 1'id^e de tout a 1'heure. Les communautes homogenes et egali- taires, disons-nous, precedent les Eglises et les Etats par la meme raison pour laquelle les tissus precedent les organes; et, en outre, la raison pour laquelle les tissus et les communautes une fois formes s'organisent, s'hierar- chisent, n'est pas autre que la cause meme de leur formation. La croissance du tissu non encore differencie" ni utilise" atteste 1' ambition, Tavidite speciale du germe qui s'est ainsi propage, comme la creation d'un club, d'un cercle, d^une confrerie d'egaux, atteste 1'ambition de 1'esprit entreprenant qui lui a donn6 naissance, en propageant de la sorte son idee personnelle, son plan personnel. Or, c'est pour se r^pandre encore davantage et se defendre contre les ennemis apparus ou pre"vus, que la communaute se consolide en corporation hierar- chisee, que le tissu se fait org-ane. Agir et.fonctionner, pour 1'etre vivant ou social, c'est une condition sine qua, 6 82 LES LOIS DE LIMITATION. iwn de conservation et d'extension de 1'idee-maitresse qu'il porte en lui-meme et a laquelie il a d'abord suffi de se multiplier en exemplaires uniformes pour se develop- per quelque temps. Mais ce que veut la chose soclale avant tout, com me la chose vitale, c'est se propager et non s'org-aniser. L'org'anisation n'est qu'un moyen dont la propagation, dont la repetition generative ou imita- tive est le but. En resume, a la question que nous avons posee en commencant : Qu'est-ce que la socie"te? nous avons repondu; c'est 1'irnitation. II nous reste a nous deman- der : Qu'est-ce que 1'imitation? lei le sociologuste doit ceder la parole au psychologue. IV I. Le cerveau, dit tres bien M. Taine resumant sin- ce point les physiologistes les plus emineuts, est un org-ane repetiteur des centres sensitifs, et lui-meme compose d' elements qui se repetent les uns les autres. Le fait est qu'a voir tant de cellules et de fibres simi- laires pelotonnees, on ue saurait s'eu faire uue autre idee. La preuve directe est d'ailleurs fournie par les experiences et les observations nombreuses qui montrent que 1'ablation d'un hemisphere du cerveau et meme le retrauchement d'uue portion considerable de subs- tance dans 1' autre, atteig'nent seulement 1'intensite mais n'alterent point 1'integrite des fonctious intellectuelles. La partie tranchee ne collaborait done pas avec la partie restante; les deux ne pouvaient que se copier et se renforcer mutuellement. Leur rapport n'etait point eco- ' nomique, utilitaire, mais imitatif et social, dans le sens ou j'eutends ce dernier mot. Quelle que soit la fonction cellulaire qui provoque la pensee (une vibration tres QU'EST-CE QU'UNE SOCIETE. 83 complexe peut-etre?) on ne peut clouter qu'elle se repro- duit, qu'elle se multiplie dans 1'interieur du cerveau a chaque instant de notre vie mentale, et que, a chaque perception distincte, correspond une fonction cellulaire distincte. C'est la continuation indefinie, intarissable de ces rayonnements enchevetres, riches en interferences, qui constitue tantot la memoire seulement, tantot 1' ha- bitude, suivant que la repetition multipliante dont il s'agit est reste"e renfermee dans le systeme nerveux ou que, debordante, elle a gagne le systeme musculaire. La memoire est, si Ton veut, une habitude purement nerveuse ; 1'habitude, une memoire musculaire. Ainsi, tout acte de perception, en tant qu'il implique un acte de memoire, c'est-a-dire toujours, suppose une sorte d'habitude, une imitation inconsciente de soi- meme par soi-meme. Celle-ci, evidemment, n'a rien de social. Quand le systeme nerveux est assez fortement excite" pour, mettre en branle un groupe de muscles, 1'habitude proprement dite apparait, autre imitation de soi-meme par soi-meme, nullement sociale non plus. Je dirais plutot pre-sociale ou sub-sociale . Ce n'est pas a dire que l'ide"e soit une action avorte"e, comme on 1'a pretendu ; Faction n'est que la poursuite d'une id6e, une acquisition de foi stable. Le muscle ne travaille qu'a enrichir le nerf et le cerveau. Mais si I'ide'e ou 1' image rememor^e a 6te deposee orig-inairement dans 1'esprit par une conversation ou une lecture, si 1'acte habituel a eu pour orig-ine la vue ou la connaisssance d'une action analogue d'autrui, cette memoire et cette habitude sont des faits sociaux en meme temps que psychologiques; et voila 1'espece d'imi- tation dont j'ai tant parle plus haut. Celle-ci est une memoire et une habitude, uon individuelles, mais col- lectives. De meme qu'im homme ne regarde, n'^coute, ne marche, ne se tient debout, n'ecrit, ne joue de la 84 - LES LOIS DE LIMITATION. flute, et qui plus est n'invente et n'imagine qu'en vertu de souvenirs musculaires multiples et coordonnes, de meme la societe ne saurait vivre, faire un pas en avant, se modifier, sans un tresor de routine, de singerie et de moutonnerie insondable, incessamment accru par les generations successives. II. Quelle est la nature intime de cette suggestion de cellule a cellule cerebrale, qui constitue la vie mentale? Nous n'en savons rien (1). Connaissons-nous mieux 1'essence de cette suggestion de personne a personne, qui constitue la vie sociale? Non. Car, si nous prenons ce dernier fait en lui-meme, dans son etat de purete et d'intensite sup^rieures, il se trouve ramene a un pheno- mene des plus myst^rieux que nos alienistes philosophies etudient de nos jours avec une curiosite passionnee, sans parvenir a le bien comprendre : le somnambulisme. Qu'on relise les travaux contemporains a ce sujet, no- tamment ceux de MM. Richet, Binet et Fer6, Beaunis, Bernheim, Delboeuf, et on se convaincra que je ne me livre a aucun 6cart de fantaisie, en regardant I'homme social comme un veritable somnambule. Je crois me conformer au contraire a la methode scientifique la plus rigoureuse en cherchant a eclairer le complexe par le sim- ple, la combinaison par 1'element, et a expliquer le lien social melange et complique, tel que nousle connaissons, par le lien social a la fois tres pur et reduit a sa plus simple expression, lequel, pour 1'instruction du sociolo- (1) A la date ou les considerations qui precedent et qui suivent ont el6 imprimees pour la premiere fois (en nov. 1884), dans la Revue philosopkique, on commencait a peine a parler de suggestion hypno- tique, et 1'on m'a reproche comme un paradoxe insoutenable I'iddse dc suggestion sociale universelle, qui, depuis, a et6 si fortement appuyee par Bernheim et autres. Actuellement, rien cle plus vulgarise que cette vue. QD'EST-CE QU'UNE SOCIETE. 85 giste, est realise si heureusem.ent dans 1'etat somnambu- lique. Supposez un homme qui, soustrait par hypothese a toute influence extra-sociale, a la vue directe des objets naturels, aux obsessions spontanees de ses divers sens, n'ait de communication qu'avec ses semblables, et, d'abord, qu'avec 1'un de ses semblables, pour simplifier la question : n'est-ce pas sur ce sujet de choix qu'il conviendra d'etudier, par I'experience et 1'observation, les caracteres vraiment essentiels du rapport social, deg'ag'e ainsi de toute influence d'ordre naturel et phy- sique propre a la compliquer? Mais 1'hypnotisme et le somnambulisme ne sont-ils pas precise" ment la realisation de cette hypotliese? On ne s'etonnera done pas de me voir passer en revue les principaux phe"nomenes de ces 6tats sing-uliers, et les retrouver a la fois agrandis et atte"nues, dissimules et transparents dans les pheno- menes sociaux. Peut-etre, a 1'aide de ce rapprochement, comprendrons-nous mieux le fait repute anormal, en constatant a quel point il est general, et le fait general en apercevaut en haut relief dans Fanomalie apparente ses traits distinctifs. L'etat social, comme l'e"tat hypnotique, n'est qu'une forme du reve, un reve de commande et un reve en action. N'avoir que des idees sug-g-erees et les croire ./ spontane"es : telle est 1'illusion propre au somnambule, et aussi bien a Fhomme social. Pour reconnaitre 1'exacti- tude de ce point de vue sociologlque, il ne faut pas nous considerer nous-memes ; car admettre cette verite en ce qui nous concerne, ce serait echapper a raveugiementqu'elle affirme, et par suite fournir un arg-ument centre elle. Mais il faut songer a quelque peuple ancien d'une civili- sation bien etraug'ere a la notre, Eg'yptiens, Spartiates, He"breux... Est-ce que ces g-ens-la ne se croyaient pas autonomes comme nous, tout en e"tant sans le savoir des automates dont leurs ancetres, leurs chefs politiques, 86 LES LOIS DE LIMITATION. leurs prophetes, pressaient le ressort, quand ils ne se le pressaient pas les uns aux autres? Ce qui distingue notre societe contemporaine et europeenne de ces socie- t6s etrang^eres et primitives, c'est que la magnetisation y est devenue mutuelle pour ainsi dire, dans une certaine mesure au moins; et, cornme nous nous exag-erons un peu cette mutualite dans notre org-ueil ^g-alitaire, comme en outre nous oublions qu'en se mutualisant cette ma- gnetisation, source de toute foi et de toute ob^issance, s'est g-en6ralisee, nous nous flattens a tort d'etre moins credules et moins dociles, moins imitatifs en un mot que nos ancetres. C'est une erreur, et nous aurons a la relever. Mais, cela fut-il vrai, il n'en serait pas moins clair que le rapport de modele a copie, de maitre a sujet, d'apotre a neophyte, avant de devenir reciproque ou alternatif, comme nous le voyons d'ordinaire dans notre monde eg-alise, a dti necessairement commencer par etre unilateral et irreversible a I'orig'ine. De la les castes. Merne dans les societes les plus eg-alitaires, 1'unilat^ralite et Tirreversibilit^ dont il s'agit subsistent toujours a la base de 1'initiation sociale, dans la famille. Car le pere est et sera toujours le premier maitre, le premier pretre le premier modele du fils. Toute societe, meme aujour- d'hui, commence par la. II a done fallu a fortiori au debut de toute societe ancienne un grand deploiement d'autorite exercee par quelques hommes souverainement imperieux et affirma- tifs. Est-ce par la terreur et 1'imposture, comme on 1' affirms, qu'ils ont surtout r^g-ne? Non, cette explica- tion est manifestement insuffisante. Ils ont reg-ne par leur prestige. L'exemple du mag-netiseur nous fait seul entendre le sens profond de ce mot. Le mag-netiseur n'a pas besoin de mentir pour etre cru aveug-l^ment par le magnetise; il n'a pas besoin de terrorise? pour etre passivement obei. II est prestig-ieux, cela dit tout. Cela QU'EST-CE QU'UNE SOCIETE. 87 signifie, a mon avis, qu'il y a dans le magnetise une certaine force potentielle de croyance et de d6sir immo- bilisee en souvenirs de tout genre, endormis mais non morts, que cette force aspire, a s'actualiser comme 1'eau de 1'etang a s'ecouler, et que seul, par suite de circons- tances singulieres, le magnetiseur est en mesure de lui ouvrir ce deboiich.6 necessaire. An degre pres, tout prestig-e est pareil. On a du prestige sur quelqu'un dans la mesure ou Ton r^pond a son besoin d'affirmer ou de vouloir quelque chose d'actuel. Le magnetiseur n'a pas non plus besoin de parler pour etre cru et pour etre obei; il lui suffit d'agir, de faire un geste si imperceptible qu'il soit. Ce mouvement, avec la pensee ou le sentiment dont il est le signe, est aussitot reproduit. Je ne suis pas sur, dit Maudsley (Pathologic de I' esprit, p. 73), que le somnambule ne puisse arriver a lire inconsciemrnent dans 1'esprit par une imitation inconsciente de Fattitude et de i 1 expression de la personne dont il copie instincti- vemenl et avec exactitude les contractions musculaires. Remarquons que le magnetise imite le magneiiseur, mais non celui-ci celui-la. C'est seulement dans la vie dite eveillee, et entre gens qui paraissent n'exercer aucune action magnetique 1'un sur 1'autre, que se pro- duit cette mutiwlle imitation, ce mutuel prestige, appe!6 sympathie, au sens d'Adam Smith. Si done j'ai place le prestige, non la sympathie, a la base et a 1'origine de la societe, c'est parce que, ai-je dit plus haut, I'linilateral a du preceder le reciproque. Quoique cela puisse sur- prendre, sans un age d'autorite, il n'y aurait jamais eu un age de fraternite relative. Mais revenons. Pourquoi nous etonner, au fond, de Limitation a la fois unilaterale et passive du somnambule? Une action quelconque de 1'un quelconque d'entre nous donne a ceux de ses sem- blables qui en sont temoins 1'idee plus ou moins irre- flechie de 1'imiter; et, si ceux-ci resistent parfois a cette SO LES LOIS DE L IMITATION. tendance, c'est qu'elle est alors neutralises en eux par des suggestions antag-onistes, nees de souvenirs pr6- sents ou de perceptions exte"rieures. Momentanement prive, par le somnambulisme, de cette force de resistance, le somnambule peut servir a nous reveler la passivite imitative de 1'etre social,, en tant que social, c'est-a-dire en tant que mis en relations exclusivement avec ses semblables, et d'abord avec 1'un de ses semblables. Si 1'etre social n'etait pas en meme temps im etre naturel, sensible et ouvert aux impressions de la nature exte"rieure et aussi des soci6te"s etrang*eres a la sienne, il ne serait point susceptible de chang'ement. Des associes pareils resteraient toujours incapables de varier sponta- nement le type d'idees et de besoins traditionnels que leur imprimerait 1' education des parents, des chefs et des pretres, copies eux-memes du passe. Certains peuples connus se sont sing-ulierement rapproch^s des conditions de mon hypothese. En general, les peuples naissants, de meme que les enfants en bas-age, sont indiffe"rents, insensibles a tout ce qui ue touche pas 1'homme et 1'espece d'homme qui leur ressemble, 1'homrne de leur race et de leur tribu (1). Le somnam- bule ne voit et n'entend, dit A. Maury, que ce qui rentre dans les preoccupations de son reve. Autrement dit, toute sa force de croyance et de desir se concentre sur son pole unique. N'est-ce pas la justement Feffet de Fobeissance et de 1'imitation par fascination, verita- ble n^vrose, sorte de polarisation inconsciente de 1'amour et de la foi? (1) La source premiere de loutes les revolutions sociales, c'est done la science, la recherche extra-sociale, qui nous ouvre les fene- tres du phalanslere social ou nous vivons, et 1'illuinine des claries de 1'univers. A cette lumiere, que dc fantomes M- dissipent ! Mais aussi que, de cadavres part'ailement conserves jusque-la tombent en poussiere ! QU'EST-CE QU'UNE SOCIETE. 89 Mais combien de grands hommes, de Ramses a Alexan- dre, d' Alexandra a Mahomet, de Mahomet a Napoleon, ont ainsi polarise" 1'ame de leur peuple ! Combien de fois la fixation prolong-ee de ce point brillant, la gloire ou le genie d'un homme, a-t-elle fait tomber tout un peuple en catalepsie ! La torpeur, on le sait, n'est qu'ap- parente dans l'e"tat somnambulique; elle masque une surexcitation extreme. De la les tours de force ou d'adresse que le somnambule accomplit sans s'en douter. Quelque chose de pareil s'est vu au d6but de notre siecle quand, tres engourdie a la fois et tres surexcite"e, aussi passive que fievreuse, la France militaire obe"issait au g-este de son fascinateur imperial et accomplissait des prodigies. Rien de plus propre que ce ph6nomene atavi- que a nous faire plonger dans le haut passe, a nous faire comprendre Faction exercee sur leurs contempo- rains par ces grands personnag-es demi-fabuleux que toutes les civilisations differentes placont a leur tete, et a qui leurs leg'endes attribuent la revelation de leurs metiers, de leurs connaissances, de leurs lois : Cannes en Babylonie, Quetz-alcoatl au Mexique, les dynasties divines ant6rieures a Menes, en Egypte, etc. (1) Regar- (\ ) Dans ses profondes Etudes sur les moeurs religieuses et sociales de I' Extreme-Orient, sir Alfred Lyall (qui semble avoir pris sur le fait, dans certaines parties de 1'lnde, le ph6nomene de la formation des tribus et des clans) atlribue une influence preponderante a 1'action individuelle des hommes marquants dans les societ6s primitives : Pour nous servir, dit-il, des termes de Carlyle, la jongle enchevfi- tree de la societe primitive a de nombreuses racines, mais le heros est la racine pivotante qui alimentc en grande partie tout le reste. En Europe, oil les bornes-frontieres des nationalites sont fixes et les edifices de la civilisation fortcment retranches, on incline souvent a traitor de legendaire Tenorme part que les races primitives attribuent ;\ leur ancetre hiroi'que clans la fondation de leur race et de leurs institutions. Et cependant il serait peut-etre difficile d'exag6rer I'iinpression qu'ont du produire, sur le monde primitif, des exploits 90 LES LOIS DE LIMITATION. dons-y de pres, tous ces rois-dieux, principe commun de toutes les dynasties humaines et de toutes les mytholo- gies, ont ete des inventeurs ou des importateurs d'in- ventions etrang-eres, des initiateurs en un mot. Grace a la stupeur profonde et ardente caused par leurs premiers miracles, chacune de leurs affirmations, chacun de leurs ordres, a eteun debouche immense ouvert a I'immensite des aspirations impuissantes et indeterminees qu'ils avaient fait naitre, besoins de foi sans idee, besoms d'activite sans moyen d'action. Quand nous parlous d'obeissance a present, nous en- tendons par la un acte conscient et voulu. Mais I'obe'is- sance primitive est tout autre. L'ope"rateur ordonne an somuambule de pleurer, et celui-ci pleure : ici ce n'est pas la personne seulement, c'est 1'org-anisme tout entier qui obeit. L'obeissance des foules a certains tribuns, des armies a certains capitaines, est parfois presque aussi etrang-e. Et leur credulite ne Test pas moins. C'est un curieux spectacle, dit M Ch. Richet, que de voir un somnambule faire des g'estes de d^g-out, de nausee, eprouver une veritable suffocation, quand on lui met sous le nez un flacon vide, en annoncant que c'est de audacieux el recompenses par le succes, alors que 1'impulsion communiquee par le libre jeu des forces d'un grand homme ne subissait guere I'entrave de barrieres artiticielles... En ces temps-la, savoir si un groupe forme a la surface de la societe se developperait en un clan ou une tribu, ou s : il se briserait prematur6ment, semblait d^pendre beaucoup de la force et de 1'energie de son fondaleur. Je n'ai rien a ajouter a ces lignes, si ce n'est que, dans les temps modernes, la diminution du prestige des grands liommes est plus que compensee par I'accroissement de leurs moyens d'action, et que, si preponderate au debut, elle n'a cesse de 1'etre encore... Mais, encore une fois, tous les grands hommes n'ont du leur force qu'aux grandes id6es dont ils ont et6 les ex6cuteurs encore plus que les inventeurs, et qui ont ete le plus souvent inventees par de petits hommes inconnus. QU'EST-CE QU'UNE SOCIETE^ 91 1'ammoniaque, et, d'autre part, quand on lui aunonce que c'est de 1'eau claire, respirer de rammoniaque sans paraitre en etre g-ene le moins du monde. Une etran- g-ete analog-lie nous est presentee par les besoins aussi factices qu'energiques, par les croyances aussi absurdes que profondes, aussi extravag-antes qu'opiniatres, des peuples anciens, meme du plus libre et du plus delicat de tons, et longtemps apres qu'il a eu termini sa pre- miere phase de theocratic autocratique. N'y voyons-nous pas les monstruosites les plus abominables, par exemple I'amour grec, jug'ees dig'nes d'etre chantees par Anacreon et Theocrite, on dog-matisees par Platon, ou bien des serpents, des chats, des breufs ou des vaches adores par des populations ag-enouillees, ou bien les dogrnes les plus contraires an temoig-nag-e direct des sens, mys- teres, metempsycoses, sans parler d'absurdites tellesque 1'art des aug-ures, 1'astrolog'ie, la sorcellerie, unanime- ment cms? N'y voyons-nous pas, d'autre part, les senti- ments les plus naturels (I'amour paternel chez les peuples ou 1'oncle passait avant le pere, la jalousie en amour dans les tribus ou reg-nait la communaut^ des femmes, etc.) repousses avec horreur, ou les beautes naturelles et artistiques les plus frappantes mepris^es et ni6es, parce qu'elles sont contraires au gmit de 1'epoque, meme en nos temps modernes (le pittoresque des Alpes et des Pyrenees chez les Remains, les chefs-d'oauvre de Shaks- peare, de 1'art g'othique, de la peinture hollandaise, dans notre xvn e et notre xviir siecles)? N'est-il pas certain, en un mot, que les experiences et les observations les plus claires sont contestees, les verites les plus palpables combattues, toutes les fois qu'elles sont en opposition avec les idees traditionnelles, filles antiques du prestig-e et de la foi? Les peuples civilises se flattent d' avoir echapp^ a ce sommeil dogmatique. Leur erreur s'explique. Lamagneti- 92 LES LOIS BE I/IMITATION. sation d'une personne est d'autant plus prompte et facile qu'elle a 6te" plus souvent magn^tisee. Cette remarque nous dit pourquoi les peuples s'imitent de plus en plus ais^ment et rapidement, c'est-a-dire en s'en doutant de moins en moins, a mesure qu'ils se civilisent, et, par suite, qu'ils se sont imites davantage. L'humanite' en cela ressernble a 1'individu. L'enfant, on ne le niera pas, est un vrai somnambule dont le reve se complique avec l'age jusqu'a ce qu'il croie se reVeiller a force de compli- cations. Mais c'est une erreur. Quand un 6colier de dix a douze ans passe de la famille au college, il lui semble d'abord qu'il s'est demagn6tise\ re"veil!6 du songe respec- tueux ou il avait vecu j usque-la dans 1' admiration de ses parents. Nullement, il devientplusadmiratif, plus imitatif que jamais, soumis a 1'ascendarit ou de Fun de ses maitres ou plutdt de quelque camarade prestigieux, et ce r6veil pretendu n'est qu'un changement ou une superposition de sommeils. Quand la magnetisation-mode se substitue a la magnetisation-costume, symptome ordinaire d'une revolution sociale qui commence, un phenomene analo- gue se produit, seulement sur une plus grande echelle. Ajoutons, cependant, que, plus les suggestions del'exem- ple se multiplient et se diversifient autour de 1'individu, plus 1'iutensite de chacune d'elles est faible, et plus il se determine dans le choix a faire entre elles, par des pr6- ferences tire"es de son propre caractere, d'une part, et, d'autre part, en vertu des lois logiques que nous expose- rons ailleurs. Ainsi, il est bien certain que le progres de la civilisation a pour effet de rendre 1'asservissement a 1'imitation de plus en plus personnel et rationnel en meme temps. Nous sommes aussi asservis que nos ance- tres aux exemples ambiants, mais nous nous les appro- prions mieux par le choix plus logique et plus individuel, plus adopte a nos fins et a notre nature particuliere, que nous en faisons. Cela n'empeche pas d' ailleurs la part des QU'EST-CE QU'UNE SOCIETE. 93 influences extra-logiques et prestigieuses d'etre toujours tres considerable comme nous le verrons. Elle est remarquablement puissante et curieuse a etu- dier chez 1'iudividu qui passe brusquement d'un milieu pauvre en exemples a un milieu relativement riche en suggestions de tout genre. II n'est pas besoin alors d'un objet aussi brillant, aussi 6clatant que la gloire ou le gnie d'un homme pour nous fasciner et nous endormir. Non-seulement un nowvean qui arrive dans une cour de college, mais un Japonais voyageant en Europe, mais un rural debarque a Paris, sont frapp^s de stupeur compara- ble a 1'etat cataleptique. Leur attention, a force de s'attacher a tout ce qu'ils voient et entendent, surtout aux actions des etres humains qui les entourent, se detache absolument de tout ce qu'ils ont vu et entendu jusqu'alors, meme des actes et des pense"es de leur vie passee. Ce n'est pas que leur mernoire soit abolie, elle n' a jamais ete si mve, si prompte a entrer en scene et en mouvement au moindre mot qui evoque en eux la patrie lointaine, 1'existence anterieure, le foyer, avec une ri- chesse de details hallucinatoire. Mais elle est de venue toute paralysed, depourvue de toute spontaneity propre. Dans cet 6tat singulier d' attention exclusive et forte, d'imagination forte et passive, ces etres stupe"fie"s et enfievres subissent invinciblement le charme magique de leur nouveau milieu ; ils croient tout ce qu'ils voient croire, ils font tout ce qu'ils voient faire. Ils resteront ainsi longtemps. Penser spontanement est toujours plus fatigant que penser par autrui. Aussi, toutes les fois qu'un homme vit dans un milieu anime, dans une soci6te intense et varied, qui lui fournit des spectacles et des concerts, des conversations et des lectures toujours renouveles, il se dispense par degres de tout effort intel- lectuel; et, s'engourdissant a la fois et se surexcitant de plus en plus, son esprit, je le repete, se fait somnambule. 94 LES LOIS DE LIMITATION. C'est la F6tat mental propre a beaucoup de citadins. Le mouvement et le bruit des rues, les etalag-es des mag-a- sms, 1'ag-itation effrenee et impulsive de leur existence, leur font 1'effet de passes mag-netiques. Or, la vie urbaine, n'est-ce pas la vie sociale concentric et par excellence? S'ils finissent pourtant, quelquefois, par devenir eocem- plaires a leur tour, ri'est-ce pas aussi par imitation? Supposez un somnambule qui pousse 1'imitation de son medium jusqu'a devenir medium lui-meme et magTie"ti- ser un tiers, lequel a son tour 1'imitera, et ainsi de suite. N'est-ce pas la la vie sociale? Cette cascade de magneti- sations successives et enchaine"es est la reg-le ; la magne- tisation mutuelle dont je parlais tout-a-l'heure, n'est que 1' exception. D'ordinaire, un homme naturellement presti- gieux donne une impulsion, bientot suivie par des milliers de g'ens qui le copient en tout et pour tout, et lui empruntent meme son prestige, en vertu duquel ils agissent sur des millions d'liommes infe"rieurs. Et c'est seulement quand cette action de haut en bas se sera epuisee qu'on verra, en temps de"mocratique, Faction inverse se produire, les millions d'hornmes fasciner collectivement leurs anciens mediums et les mener a la baguette. Si toute societe pre^ente une hierarchic, c'est parce que toute societe presente la cascade dont je viens de parler, et a laquelle, pom' etre stable, sa hierarchic doit correspondre. Ce n'est point la crainte, d'ailleurs, je le repete, c'est 1'admiration, ce n'est point la force de la victoire, c'est 1'eclat de la superiorite sentie et g-enante, qui donne lieu au soinnambulisme social. Aussi arrive-t-il parfois que le vainqueur est magnetis6 par le vaincu. De meme qu'un chef sauvag-e dans une grande ville, un parvenu dans un salon aristocratique du dernier siecle, est tout yeux et tout oreilles, et charme ou intimide malg-re son org-ueil. Mais il n'a d'yeux et d' oreilles que pour tout ce qui QU'EST-CE QU'UNE SOCIETE. 95 1'etonne et deja le captive. Car un melange singulier d'anesthesie et d'hyperesthesie des sens est le caractere dominant des somnambiiles. II copie done tons les usages de ce monde nouveau, son Ian gage, son accent. Tels les Germains dans le monde romain ; ils oublient 1'allemand et parlent latin, ils font des hexametres, ils se baignent dans des baignoires de marbre, ils se font appeler patrices. Tels les Remains eux-memes importes dans Athenes vaincue par leurs armes. Tels les Hycsos conquerants de 1'Egypte et subjugues par sa civilisation. Mais qu'est- il besoin de fouiller 1'histoire? Regardons autour de nous. Cette espece de paralysie momentane'e de 1' esprit, de la langue et des bras, cette perturbation profonde de tout 1'elre et cette depossession de soi qu'on appelle I 1 intimi- dation, meriterait une e"tude a part. L'intimide", sous le regard de quelqu'un, s'echappe a lui-meme, et tend a devenir maniable et malleable par autrui; il le sent et veut resister, mais il ne parvient qu'a s'immobiliser gauchement, assez fort encore pour neutraliser 1'impul- sion externe, mais non pour reconquerir son impulsion propre. On m'accordera peut-etre que cet etat siugulier, par lequel nous avons tous plus ou moins passe a un certain age, presente avec 1'etat somnarnbulique les plus grands rapports. Mais, quand la timidite a pris fin, et qu'on s'est, comme on dit, mis a 1'aise, est-ce a dire qu'on s'est demag-netise! Loin de la. Se mettre a 1'aise, dans une societe, c'est se mettre au ton et a la mode de ce milieu, parler son jargon, copier ses gestes, c'est eufin s'abandonner sans resistance a ces multiples et subtils courants d'infiuences ambiantes contre lesquels iiag'uere on nageait en vain, et s'y abandonner si bien qu'on a perdu toute conscience de cet abandon. La timidite est une magnetisation consciente, et par suite incomplete, comparable a cette demi-somnolence qui precede le sommeil profond oil le somnambule paiie et se meut. 96 LES LOIS DE I/IMITATION. C'est un Mat social naissant, qui se produit toutes les fois qu'on passe d'une societe a une autre, ou qu'on entre dans la vie sociale exterieure au sortirdelafamille. Voila peut-etre pourquoi les gens dits sauvages, c'est-a- dire particulierement rebelles a toute assimilation et a vraidire insociables, restent timides toute leur vie, sujets a demi refractaires au somnambulisme; a 1'inverse, ceux qui n'ont jamais ete gauches ni embarrasses en rien, ceux qui n'ont jamais eprouve ni timidite proprement dite a leur apparition dans un salon ou une cour de college, ni une stupeur analogue lors de leur premiere entree dans une science ou un art quelcouque (car le trouble produit par Finitiation a un nouveau metier dont les difficultes effrayent, dont les precedes a copier font violence a d'anciennes habitudes, est parfaitement com- parable a 1'intimidation), ne sont-ils pas ceux qui, socia- bles au plus haut degre\ excellents copistes, c'est-a-dire depourvus de vocation propre et d'id^e-maitresse, pos- sedent eminemment la faculte chinoise ou japonaise de se modeler tres vite sur leur entourage, somnambules de premier ordre, extremement prompts a s'endormir? - Sous le nom de Respect, I'lntimidation joue socialement, de 1'aveu de tous, un role immense, mal compris parfois, mais uulleinent exagere. Le Respect, ce n'est ni la crainte, ni 1' amour seulernent, ni seulement leur combi- naison, quoiqu'il soit une crainte aimee de celui qui l'6prouve. Le respect, avant tout, c'est une impression exemplaire d'une personne sur une autre, psychologi- quement polarisee. II y a sans doute a distinguer le respect dont on a conscience, et celui qu'on se dissimule a soi-meme sous des mepris affectes. Mais, en tenant compte de cette distinction, on verra que tous ceux qu'on imite on les respecte, et que tous ceux qu'on respecte, on les imite ou on tend a les imiter. II n'y a pas de signe plus certain du d^placement de 1'autorite socialo que les QU'EST-CE QU'UNE SOCIETE. 97 deviations du courant des exemples. L'homme du monde qui reflete Farg-ot et le debraille de 1'ouvrier, la femme du monde qui reproduit en chantant les intonations de 1'actrice, out pour 1'actrice et pour 1'ouvrier plus de respect et de deference qu'ils ne croient. Or, sans une circulation generate et continuelle de respect sous les deux formes indiquees, quelle societe vivrait un seul jour? Maisje ne veux pas insister davantage surle rappro- chement qui precede. Qtioi qu'il en soit, j'espere au moins avoir fait sentir que le fait social essentiel, tel que je 1'apercois, exig-e, pour etre bien compris, la connais- sance de faits cerebraux infiniment delicats, et que la sociologie la plus claire en apparence, la plus superfi- cielle raeme d'aspect, plong-e par ses racines au sein de la psychologic, de la physiologic, la plus intime et la plus obscure. La societe, c'est limitation, et limitation c'est une espece de somnambulisms; ainsi peut se resumer ce chapitre. En ce qui concerne la seconde partie de la these, je prie le lecteur de faire la part de 1' exaggeration. Je dois ^carter aussi une objection possible. On me dira peut-etre que subir un ascendant, ce n'est pas toujours suivre Texemple de celui auquel on obeit ou en qui Ton a foi." Mais croire en quelqu'un n'est-ce pas toujours croire ce qu'il croit ou parait croire? Obeir a quelqu'un, u'est-ce pas toujours vouloir ce qu'il veut ou parait vouloir? On ne commande pas une invention, on ne sug-gere pas par persuasion une d6couverte.a faire. Etre credule et docile, et 1'etre au plus haut degre" comme le somuambule ou l'homme en tant qu'etre social, c'est done avant tout etre imitatif. Pour innover, pour decou- vrir, pour s'eveiller un instant de son reve familial ou national, 1'individu doit echapper momentanement a sa societe. II est supra-social, plutot que social, en ayant cette audace si rare. 7 08 LES LOIS DE LIMITATION. Encore un mot seulement. Nous venons de voir que chez les somnambules ou quasi-somnambules, la me- moire est tres vive, et aussi bien 1'habitude (memoire musculaire, avons-nous dit plus haut), pendant que la credulite et la docilite sont poussees a bout. En d'autres terraes, limitation d'eux-memes par ewx-memes (la me- moire et 1'habitude, en effet, ne sont pas autre chose) est chez eux aussi remarquable que 1'iinitation d'autrui. N'y aurait-il pas un lien entre ces deux faits? On ne peut trop clairement comprendre, dit Maudsley avec insistance, qu'il y a dans le systeme nerveuxune tendance innee a 1'imitation. Si cette tendance est inherente aux derniers elements nerveux, il est permis de conjecturer que les relations de cellule a cellule dans I'interieur d'un meme cerveau pourraient bien n'etre pas sans analogic avec la relation sing-uliere de deux cerveaux dont Tun fascine Fautre, et consister, a 1'instar de celle-ci, en une polarisation particuliere de la croyance et * du desir emmagasines dans chacun de ses elements. Ainsi peut-etre s'expliqueraient certains faits etranges, par exemple, dans le reve, Tarrang-ement spontane des imagoes qui se combinent suivant une certaine log-ique a elles, evidemment sous 1'empire de Tune d'entre elles qui s'impose et donne le ton, c'est-a-dire sans doute par la vertu predominante de 1' element nerveux ou elle residait et d'oii elle est sortie (1). (1) Gette vue s'accordo avec ridee-maitresse devoloppee par M. Paulhan dans son livre, si profond6ment pense, sur Vactivitc mentalc (Alcan, 1889). CHAP1TRE QUATKIEME gC'EST-CE QUE L'HISTOIRE ? L'Archeologie et la Statistique. Xous serous amenes par le chemin le plus naturel a Ibnnuler les lois de 1'imitation, en nous occupant de deux sortes de reclierches bien distinctes que notre temps a mises en grand honneur, les etudes arch6olog*iques et les Etudes statistiques. Nous allons montrer qu'elles sont conduites inconsciemment, an fur et a mesure qu'elles se frayent mieux leur voie utile et feconde, a envisag-er les phenomenes sociaux sous un aspect semblable au notre, et qu'a cet eg'ard les resultats g'eneraux, les traits saillants de ces deux sciences, ou plutot de ces deux methodes si differentes, presentent une remarquable concordance. Considerous d'abord rarcheologie. Si des cranes humains sont trouves. dans un tombeau g'allo-romain ou dans une caverne de 1'ag-e de la pierre. a cote d'ustensiles divers. L'arch6ologue retiendra les ustensiles et enverra les cranes a 1'anthropolog-iste. Pendant que celui-ci s'occupe des races, celui-la s'oc- 100 LES LOIS DE LIMITATION. cupe des civilisations. Us out beau se cotoyer ou s'entre- penetrer, ils n'en sout pas nioins radicalenieut differeuts, autant qu'une lig'ne liorizontale peut 1'etre de sa perpen- diculaire, meme a leur point d'intersection. Or, de meme que 1'un, ig'norant totalement la biog'raphie de 1'liomme de Cro-Mag-non ou de Neanderthal qu'il etudie, et ne s'eu souciant g'uere, s'attache exclusivement a demeler de crane en crane, de squelette en squelette, un meme caractere de race, reproduit et multiplie par 1'heredite" a partir d'une sing'ularite individuelle jusqu'a laquelle il s'efforcerait d'ailleurs en vain de remonter, 1'autre, pa- reillement, sans savoir les trois quarts du temps le nom des morts pulverises qui lui ont laisse" leur depouille a dechiffrer comme une 6nig'me, ne voit et ue cherche en eux que les precedes artistiques ou industriels, les dogmes, les rites, les besoins et les croyances caracte- ristiques, les mots et les formes grammaticales, attestes par le contenu de leur tombe, toutes choses transmises et propag'ees par imitation a partir d'un inventeur pres- que toujours ig-nore, multiples rayonnements dont cliacun de ces exhumes anonymes a ete le vehicule epheniere et le simple lieu de croisement. A mesure qu'il s'enfonce dans un passe plus profond, 1'archeolog-ue perd davan- tag*e de vue les iudividualit^s ; au dela du xn e siecle, les manuscrits deja commencent a lui faire defaut, et eux-memes d'ailleurs, actes officiels le plus souvent, 1'interessent surtout par leur caractere impersonnel. Puis les Edifices ou leurs ruines, enfin quelques debris de poterie ou de bronze, quelques armes ou instruments de silex, s'offrent seuls & ses conjectures. Et quelle mer- veille de voir le tresor d'inductions, de faits, de rensei- g*nements inappreciables, que les fouilleurs de notre ag'e ont extrait, sous cette humble forme, des eutrailles de la terre, partout ou leur pioche a heurte, en Italic, en Grece, en Eg'ypte, en Asie Miueure, en Mesopotamie, en QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 101 Amerique ! II fiit un temps oil rarcheolog-ie, comme la numismatique, n'etait que la servante de I'histoire prag 1 - matique, oil Ton n'aurait vu dans le labeur actuel des egyptologues que le merite de confirmer le fragment de Manethon. Mais, a present, les roles sont intervertis ; les historiens ne sont plus que les guides secondaires et les auxiliaires des piocheurs, qui, nous revelant ce que ceux-la nous taisent, nous detaillent pour ainsi dire la faune et la flore des pays dessines par ces paysag-istes, les richesses de vies et de regularites harmonieuses dissimulees sous ce pittoresque. Par eux, nous savons de quel faisceau d'idees particulieres, de secrets profes- sionnels ou hieratiques, de besoins propres, secomposait ce que les annalistes appellent un Romain, unEtrusque, un Grec, un Egyptien, un Persan ; et, au pied en quelque sorte de ces faits violents, reputes culminants, qu'on nonime conquetes, invasions, revolutions, ils nous font entrevoir 1'expansion journaliere et indefinie et la su- perposition des sediments de I'histoire vraie, la stratifi- cation de decouvertes successives propag-ees contag'ieu- sement. Ils nous placent done au meilleur point de vue pour juger que les faits violents, dissemblables entre eux et alignes en series irreg'ulieres, telles que des cretes de monts, out simplement servi a favoriser ou a entraver, a resserrer ou a etendre dans des cantonnements plus ou moins mal delimites, la propagation reguliereet tranquille de telles ou telles idees de g'enie. Et, comme Thucydide, Herodote, Tite-Live deviennent de simples cicerones,- quelquefois utiles, quelquefois trompeurs, a 1'usag-e des antiquaires, ainsi les heros des premiers, capitaines, homines d'Etat, leg-islateurs, peuvent passer pour les serviteurs incouscients et parfois contrariants de ces innombrables et obscurs inventeurs, dont les seconds decouvrent ou circonscrivent avec tant d'efforts la date et le berceau encore plus que le nom, 1'inventeur du 102 LES LOIS DE LIMITATION. bronze, 1'inventeur de la rame et de la voile, de la charm e, de Tart de tissor, rinventeur de 1'ecriture! Ce n'est pas quo les "-rands politiques et les Brands g-uer- riers n'aient eu, certes, des idees neuves et brillantes, veritables inventions dans le sens larg-e dn mot, mais inrentions destinees a ne pas Hre imiUes (l).'Qu'on les nomine plans de campag-ne on expedients parlemen- taires quelconques, lois, decrets, coups d'Etat, elles ne prennent rang- dans 1'histoire que si elles contribnent a importer on a refouler d'autres categories d'inventions deja connues, destinies, elles, & etre imitees pacifique- ment. L'histoire ne s'occuperait pas plus des manoeuvres de Marathon, d'Arbelles ou d'Austerlitz que des belles parties d'^checs, si ces victoires n'avaient eu sur le deploiement asiatique ou europ^en des arts g-recs ou des institutions francaises I'innuence que Ton salt. L'his- toire, telle qu'on 1'entend, n'est en somme que le secours prete ou 1'obstacle oppose^ par des inventions non imita- bles et d'une utilite momentanee, a un ensemble d'inven- tions indefiniment imitables et utiles. Quant a susciter directement celles-ci, celles-la n'y reussissent pas plus que le soulevement des Pyrenees n'a suffi a faire naitre 1'izard ou le soulevement des Andes a faire pousser 1'aile du condor. II est vrai que leur action indirecte est consi- d^rable : une invention n'etant, apres tout, que 1'effet d'une rencontre sing-uliere d'imitations heterog-enes dans un cerveau, tout ce qui ouvre aux rayonnements imita- tifs differents de nouveaux debouches tend a multiplier les chances de sing-ula rites pareilles i2}. Mais j'ouvre une ])arenthese pour prevenir une objec- (1) Si olios lo sont, c'osl confro In volonlo do lours nutours, par oxonipli 1 ]c mouvoinonl lonrnanl d'FIni ([no les Alloinand^ mil MI copior si habilomcnl conlrc le nevou do Napoleon. (2) Exomplo do I'influenco indiroctc do ['imitation sur Finvontion : QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 103 tion. Yous exag*erez, me dira-t-on, la moutonnerie humaine et son importance sociale ainsi que celle de rimag'ination inventive. L'homme n'invente pas pour le plaisir d'in venter, raais pour repondre a line necessite sentie. Le g'enie eclot a son heure. C'est done la serie des besoins, non celle des inventions, qu'il importe surtout de noter, et la civilisation est la multiplication on le remplacement graduels des besoins autant que ['accumulation et la substitution graduelles des indus- tries et des arts. D'autre part, 1'hoinme n'imite pas toujours pour le plaisir d'imiter soit ses ancetres, soit les etrang*ers ses contemporains. Parmi les inventions qui s'offrent a son imitation, parmi les decouvertes ou idees theoriques qui s'oifreut a son adhesion (a son imitation intellectuelle), il imite, il adopte seulement, le plus souvent, ou de plus en plus, celles qui lui paraissent utiles on vraies. C'est done la recherche de 1'utilite" et de la verite, non le penchant a 1'imitation, qui caracterise I'lioinme social, et la civilisation pourrait etre definie l'utilisation croissante des travaux, la verification crois- sante des pensees, bien plutot que 1'assimilation crois- sante des activites musculaires et cerebrales. Je reponds en rappelant d'abord que, le besoin d'un objet ne pouvant preceder sa notion, aucun besoin social n'a pu etre anterieur a ['invention qui a permis de con- cevoir la denree, 1'article, le service propre a la satisfoire. II est vrai que cette invention a ete la reponse a un desir vag-ue, que, par exemple, 1'idee du teleg-raphe electrique a repondu au probleme, depuis long'temps pose, d'une communication epistolaire plus rapide; mais c'est en se specifiant de la sorte que ce desir s'est repandu et fortifie, par suito dc la mode croissant.*' d'allcr anx caux, 1'ulilite (?) dc decouvrir dc nouvelles sources mincralcs s'i'taiit lait sontir, on fii a decouverl ou capte en France, dc 1838 a I8fi3, 234 nouvelles. 104 LES LOIS DE LIMITATION. qu'il est ne au monde social; et lui-meme d'ailleurs n'a- t-il pas toujours ete developpe par line invention on une suite d'inventions plus anciennes, soit, dans 1'exemple choisi,.par 1'etablissement des postes, puisdu telegraphe aerien? Je n'excepte pas ineme les besoins physiques, lesquels ne devieunent forces sociales, eux aussi, que par une specification analogue, comme j'ai deja eu occasion de le faire remarquer. II est trop clair que le besoin de fumer, de prendre du cafe, du the, etc., n'a apparu qu'apres la decouverte du cafe, du the, du tabac. Autre exemple entre mille : Le vetement ne suit pas la pudeur, dit tres bien M. Wiener (Le Perou}; mais, au contraire, la pudeur se manifesto a la suite du vetement, c'est-a-dire que le vetement qui cache telle ou telle partie du corps humain fait paraitre inconvenante la nudit6 de cette partie qu'on a 1 'habitude de voir cou- verte. En d'autres termes, le besoin d'etre vetu, en tant que besoin social, a pour cause la decouverte du vetement et de tel vetement. Loin d'etre le simple effet des necessites sociales, done, les inventions en sont la cause, et je ne crois pas les avoir surfaites. Si les inven- teurs a un moment donne tournent en general leur imagination du cote que leur indiquent les besoins vagues du public, il ne faut pas onblier, je le repete, que le public a ete pousse dans le sens de ces besoins par des inventeurs anterieurs, qui eux-memes ont cede a I'innuence indirecte d'inventeurs plus antiques; et ainsi de suite, jusqu'a ce qu'en definitive, a 1'origine de toute societe et de toute civilisation, on trouve, comme denudes primordiales et necessaires, d'une part, sans doute, des inspirations tres simples quoique tres diffici- les, dues a des besoins innes et purement vitaux en tres petit nombre, d'autre part, et plus essentiellement en- core, des decouvertes nccidentellos i'aites pour le plaisir de decouvrir. de simples jeux (rimagination naturelle- QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 105 ment cicatrice. Que de langnes, que de religions et de poesies, que d'industries memes, ont ce point de depart! Voila pour 1'invention. Mmerp6nse pour limitation. On ne fait pas toutce qu'on fait par routine oupar mode; on ne croit pas tout ce qu'on croit par prejuge" ou sur parole; c'est vrai, quoique la credulite\ la docilite\ la passivite populaires depassent immensement les bornes admises. Mais, alors meme que 1'imitation est elective et re'flechie, qu'on fait ce qui parait le plus utile, qu'on croit ce qui parait le plus vrai, les actions et les pens^es qu'on a choisies 1'ont 6te\ les actions parce qu'elles etaient les plus propres a satisfaire et developper des besoins dont 1'imitation anterieure d'autres inventions avait depose le premier g-erme en nous (1), les pensees parce qu'elles s'accordaient le mieux avec la connais- sance deja acquise par nous d'autres pensees accueillies elles-memes a raison de leur confirmation par d'autres idees venues jusqu'a nous prealablemeut, ou par des impressions tactiles, visuelles et autres que nous nous sommes procurees en renouvelant pour notre compte des experiences ou des observations scientifiques, a 1'exemple de leurs premiers auteurs. On voit ainsi les imitations, comme les inventions, s'enchaiuer successi- (1) Ce n'est pas seulemenl par la nature des besoins ou des des- seius anlerieurs, c'est encore par celle des lois du pays relatives, par exemple, a la prohibition de lelle Industrie, ou au libre echange, ou a 1'instruction obligatoire de telle ou telle branche du savoir, que Ton est influence ou determine' dans le choix de sa carriere et de sa doctrine, de scs actions et de ses idees, toujours copi6es sur autrui. Mais les lois agissent sur 1'imitation de la meme maniere, au fond, que les besoins ou les desseins. Ceux-ci nous commandent comme dies, et entre ce genre de commandement et 1'aulre il y a cette seule dillerence que 1'un est un maltre externe et 1'autre un tyran interieur. Au surplus, les lois ne sont que 1'expression des besoins ou des desseins dominants de la classc gouvernante a un moment donne, besoins et desseius toujours explicables de la. maniere deja indique"e. 106 LES LOIS DE LIMITATION. vement, s'appuyer les unes sur les autres, sinon chacune sur soi-meme, et, si Ton remonte cette seconde chaiue comme la premiere, on arrive enfin log'iqueinent a I'imitation nee de soi pour ainsi dire, a 1'etat mental des sauvag-es primitifs, parmi lesquels, comme chez les enfauts, le plaisir d'imiter pour imiter est le mobile determinant de la plupart des actes, de tous ceux de leurs actes qui appartiennent a la vie sociale. Ainsi, je n'ai done pas surfait non plus 1'importance de rimita- tion. II En somme, une faible imagination folle clair-semee ca et 1& an milieu d'une vaste imitatimte passive qui accueille et perpetue tous ses caprices, comme les ondu- lations d'un lac prolong-out le coup d'aile d'un oiseau : voila le tableau de la societe des premiers temps tel qu'il se presente a notre esprit. II est pleinement confirme, ce nous semble, par les recherches des archeologaies. M. Tylor fait observer avec raison, dit Sumner Maine dans ses Institutions primitives, que le veritable resultat de la science nouvelle de la Mytholog-ie comparee, c'est de mettre en relief la sterilite dans les temps primitifs de cette faculte de 1'esprit dont nous faisons la meilleure condition de la fecondite intellectuelle, I'lmag-iiiation. Le droit compare conduit plus infailliblement encore a la meme conclusion, comme on pouvait s'y attendre en raison de la stabilite de la loi et de la continue. Cette observation ne demande qu'a etre g'^neralisee. Par exemple, quoi de plus simple que de representer la Fortune avec une corne d'abondance on Venus avec une pomme a la main ? Cependant Pausanias prend la peine do nous ap])rendre que le premier de ces attributs a ete QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 107 imagine original rein ent par Bupalus, un des plus an- cieus statuaires do la (Ti-ece, et le second par Canaclius, sculptcur d'Eg'ine. D'une idee insig'uifiante qui- a tra- verse 1'esprit de ces deux liommes derivent done les inuombrables statues de la Fortune et de V6nus, qui presentent les attribute indiqut's. Uii a utre resultat aussi important et moins remarqu6 des etudes archeolog-iques est de montrer 1'homme aux epoques anciennes, comme beaucoup moins hermeti- quement cantonne dans ses traditions et ses coutumes locales, beaucoup plus imitatifdu dehors et ouvert aux modes etranjreres, en fait de bijoux, d'armes, d'institu- tions meme et d'industries, qu'on n'etait port6 a le penser. On est vraiment surpris de voir, a un certain age anti- que, une substance aussi inutile que 1'ambre, importee depuis la Baltique, son pays d'origine, jusqu'aux extre- mites de 1'Europe meridionale, et de constater la simili- tude des decorations de tombeaux contemporains sur des points tres eloig'iies occupes par des races differentes. A une meme epoque tres reculee, dit M. Maury (Journal des savants, 1882, a propos des antiquites euganeennes], un meme art, dont nous commencous ^, distin^'uer les produits, etait repandu dans les provinces 1 morales de 1'Asie Mineure, dans 1'Archipel et dans la (Irece. C'est a cette ecole que paraisseut s'etre mis les Etrusques. Chaque nation en moditia les principes suivant son -enie. Enrin, aux ag-es prehistoriques meme les plus primitifs, on s'emerveille de ces types de silex, de dessins. d'outils en os, partout les memes sur presque toute 1'etendue du -lobe (1). II semble que toute (\) On pourrait voir a premiere vue, dans la similitude si frappante des liaches, des pointes dc fleches ct des autres armes ou instruments en silex dtVniivert.s en Amt^rique et dans 1'anrien continenl, 1'effet d'une simple co'incidcnce que 1'idenlite des besoins humains de guerre, de chasse, de vt'-tement, etc., suflirail a expliquer. Mais nous savons 108 LES LOIS DE I'lMITATION. p^riode arch^ologique tranchee se sig'nale par le pres- tig-e preponderant d'une civilisation particuliere qui a couvert de son rayonnement et empreint de sa coloration toutes les civilisations concurrentes on vassales ; a pen pres comme chaque periode pal^ontolog-ique est le regne de quelque grande espece animale, d'un mollusque, d'un reptile, d'un pachyderme. L'archeologie pent nous apprendre encore que les hommes ont toujours e"te beaucoup moins originaux qu'ils ne se flattent de 1'etre. -- On finit par ne plus apercevoir ce qu'on ne reg-arde plus et par ne plus reg-arder ce qu'on voit toujours. Voila pourquoi les visages de nos compatriotes, au milieu desquels nous vivons, nous frappent tons par leur dissemblance et leurs caracteres distinctifs, quoiqu'ils appartiennent a la meme race, dont les traits communs s'effacent a nos yeux, et pourquoi au contraire, en voyag-eant a travers le monde, on trouve que tons les Arabes, tons les Chinois, tous les negres se ressemblent. On dira peut- etre que la verit6 est comprise entre ces deux impressions opposes. Mais ici, comme presque partout, cette methode du juste milieu se montre erronee. Car la cause de 1'illu- sion qui aveugle en partie 1'liomme s^dentaire parmi ses concitoyens, la taie de 1'habitude, n'obscurcit point 1'ceil du voyag-eur a travers des etrang'ers. L'impression de celui-ci a done lieu de paraitre bien plus exacte que celle de celui-la, et elle nous revele clairement que, chez les objections qu'on peut I'aire a cette explication. Ajoutons le fait que des baches polies, des pointes de fleches, des idoles merries en n6phrite ou en jacleite, roches absolument inconnues sur tout le continent americmn, ont et6 trouvt3es au Mexique. N'est-ce pas une preuve que, des I'dge de pierre, les germes de la civilisation avaient 6te" importds de 1'ancien dans le nouveau continent? Pour les ages poste>ieurs, le fait de cette importation est douteux. (V. M. de Nadail- lac, I'Amerique prehistorique, p. 542.) QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 109 des individus de la me'me race, les traits de similitude, dus a 1'heredite, 1'emportent toujours sur les traits de dissemblance. Eh Men, pour une raison analogue, si maintenant nous passons du monde vital au monde social, nous sommes toujours frappes, en parcourant les tableaux ou les statues de nos peintres et de nos sculp- teurs contemporains dans nos expositions, en lisant nos ecrivains dujour dans nos bibliotheques, en observant les manieres, les gestes, les tours d'esprit de nos amis et conuaissances dans nos salons, nous sommes toujours et exclusivement frappes en general de leurs differences apparentes, nullement de leurs analogies. Mais quand, au inusee Campana, nous jetons un coup d'ceil sur les produits de 1'art etrusque, quand, dans une galerie hol- landaise, venitienne, florentiue, espagnole, nous voya- geons pour la premiere fois a travers des peintures de la meme ecole et de la meme epoque, quand, dans nos archives, nous parcourons des manuscrits du moyen age, ou que, dans un musee d'art retrospectif, les exhu- mations des cryptes egyptiennes s'etalent a nos yeux, il nous semble que ce sont la autant de copies a peiue discernables d'un meme modele, et qu'autrefois toutes les ecritures, toutes les facons de peindre, de sculpter, de batir, toutes les manieres de vivre socialement, a vrai dire, se ressemblaient a s'y meprendre dans un meme temps et un meme pays. Encore une fois, ce ne pent etre la uue appareuce meiisongere, et nous devrions, par analogic, , reconnaitre que, meme de nos jours, nous nous imitons infiniment plus que nous n'innovons. Ce n'est pas une mediocre lecon a retirer des etudes ar- cheologiques. Dans un siecle, a coup sur, presque tous ces romanciers, ces artistes, ces poetes surtout, la plupart singes ou plutot Umuriens de Victor Hugo, dont nous vantons uaivement 1'origiualite, passeront, et a bon droit, pour de serviles copistes les uns des autres. 110 LES LOIS DE LIMITATION. Nous avonsessay6 d'etablir dansuu precedent chapitre "que toute ou presque toute similitude sociale derive do 1'imitation, comme toute on presque toute similitude vitale a pour cause 1'heredite. Ce priucipe si simple a ete implicitement accepte, a ruuanimite, par les archeolo- g'ues de uotre siecle, comme n'l conducteur daus le tres obscur labyrinthe de leurs immenses fouilles souterrai- nes ; et 1'ori pent presseutir par les services qu'il leur a rendus ceux qu'il est appe!6 a leur rendre encore. Un vieux tombeau etr usque decore de fresques est decou- vert. Comment apprecier son age? Quel est le sujet de ses peintures V On resout ces problemes en sig'iialant les similitudes, 16g-eres et insaisissables parfois, de ces pein- tures avec d'autres d'orig-ine g-recque, d'ou Ton conclut immediatement que la Grece etait dej'a imitee par 1'Etrurie a 1'epoque ou ce caveau fut creuse. II ne vient pas a 1'esprit d'expliquer ces ressemblances par tine coincidence fortuite. Tel est le postulat qui sort de g-uide en ces questions et qui, employe par des esprits sag*aces, ne trompe jamais. Trop souvent, il est vrai, entrames par les pr6jug*es naturalistes de leur ag % e, les savants ne se bornent pas a deduire des similitudes 1'imitation, et ils en induisent la parente. Par exemple, des fouilles faites a Este, en Venetie, ayaut donue des vases; des situles et autres objets qui presentent des ressemblances 6trang-es avec le produit des fouilles faites a Verone, a Bellune et ailleurs, M. Maury incline a penser que les auteurs de ces tombeaux divers apparteiiaient a un meme peuple, conjecture que rien ue parait justifier. mais il a soin d'ajouter : ou du mains a des popula- tions observant les memes rites funeraires et ayaut ime Industrie commune , ce qui n'est pas tout a fait la meme cbose. En tout cas, il semble bien certain que les soi-disant Etrusques du Nord, de la Venetie, si tant est qu'ils eussent du sang' etrusque dans les veines, le QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. Ill melang'eaient fortement de sang- celtique. D'ailleurs, M. Maury remarque a ce propos 1'influence qu'une nation civilised a toujours exercee sur les barbares ses voisius, meme sans conquete. Les Gaulois de la Gaule cisalpine, dit-il, imiterent visiblement le travail etrus- que. Ainsi la similitude des produits artistiques ne prouve rien en faveur de la consang-uinite et revele seulement une contag-ion imitative. Obliges, pour rattacher 1'inconnu au connu, de cher- cher dans les analogies les plus lointaines, les plus inappreciables a 1'oeil profane, en fait de formes, de styles, de scenes, de legendes fig'UFees, de lang-ues, de costumes, etc., le secret des g-enerations disparues, les archeolog'ues se sont exerces a en decouvrir partout d'inattendues, les unes certaines, les autres vraisembla- bles a divers degres suivant une echelle fort etendue de probability. Par la, ils out merveilleusement contribue a etendre et approfoudir le domaine de Vimitatimte liumaine, et a resoudre presque entierement en un faisceau d'imitatious combinees des autres peuples la civilisation de chaque peuple, meme la plus orig-inale au premier aspect. Ils savent que 1'art arabe, de physio- nomie si nette, est pourtant uue simple fusion de 1'art persan avec 1'art g'rec, que 1'art g-rec a emprunte a 1'art eg-yptien, et peut-etre a d'autres sources, tels et tels precedes, et que 1'art egyptien s'est forme ou grossi successivement d'apports multiples, asiatiques ou meme africains. II n'est point de terme assig-nable a cette decomposition archeologique des civilisations, il n'est point de molecule sociale que leur chimie n'espere a bon droit dissoudre en atonies plus simples. En attendant, c'est a trois ou quatre dans 1'ancien monde, a un ou deux dans le nouveau, que leurs labeurs out reduit le nomhre des foyers encore indecoinposables de civilisa- tion, tons situes, chose etrang'e, ici sur des plateaux 112 LES LOIS DE L' IMITATION. (Mexique et Perou), la a 1'embouchure on au bord de g-rands fleuves (Nil, Euphrate, Gang-e, flcuves chinois), quoique les grands cours d'eau, remarque avec raison M. de Candolle, ne soient nullement plus rares ni plus malsains en Amrique qu'en Europe et en Asie, et que les plateaux habitables ne manquent pas non plus a ces dernieres parties du monde. L'arbitraire qui a preside au choix des premiers civilisateurs ou importateurs de civilisation pour la fixation de leurs tentes se manifeste ici. Et jusqu'a la fin des temps, peut-etre, nos civilisa- tions, derives d'eux, porteront l'einpreinte ineffacable de ce caprice primordial ! Grace aux archeolognes, nous apprenous ou et quand, pour la premiere fois, a apparu une decouverte nouvelle, jusqu'ou et jusqu'a quelle 6poque elle a rayonne, et par quels chemins elle est parvenue de son lieu d'orig-ine a sa patrie d'adoption. Us nous font remonter, sinon au premier fourneau d'ou sortit le bronze ou le fer, du moins, a la premiere contree et au premier siecle ou 1'ogive, ou la peinture a 1'huile, ou 1'imprimerie, et meme, bien plus anciennement, ou les ordres d'architecture grecs, ou 1'alphabet ph^nicien, etc., se sont reveled au monde justement ebloui. Toute leur curiosite (1), toute leur activit6 s'emploient a suivre dans ses modifi- cations et ses travestissements multiples une invention donnee a reconnaitre sous le cloitre 1'atrium, sous 1'eglise romane le pretoire du magistrat romain, sous la chaise curule le sieg-e etrusque, ou bien a tracer les (I) Je sais que la curiosit6 des antiquaires osl souvent puerile et vaniteuse. Les plus grands memes, tels que Schliemami, semblent plus preoccup6s de d6couvrir ce qui a trail a quelque individu celebre, Hector, Priam, Agamemnon, que de suivre les destindes des inventions capitales du passe. Mais autre est le mobile ou le but personnel des travailleurs, autre le produit net et le benefice deTmitif du travail. QU'EST-CE QUE L'HISTOIKK. 113 limites du domaine oil une invention, en se propa- g'eant par deg'res, s'est repandue et que, pour des raisons a rechercher (toujours, a notre avis, par suite de la concurrence d'inventions rivales), elle n'a pu franchir ; ou bien a etudier les effets du croisement des diverses inventions qui, a force de se propag-er, se sont reucon- trees enfin dans un cerveau imaginatif. Ces erudits, en un mot, euvisag-ent par force et peut- etre a leur insu le inonde social du passe a un poiiit de vue de plus en plus rapproche de celui auquel je pre- tends que le sociolog'iste devra.it se placer sciemment et volontairement. A la. difference des historiens qui ne considerent dans Phistoire que des individus en concours ou en conflit, c'est-a-dire des bras et des jambes aussi bien que des cerveaux, et, dans ces cerveaux, des idees et des de^sirs de provenances les plus diverses, parmi lesquels il s'en giisse ca et la de nouveaux, de person- nels, presenters pele-mele dans le tas des simples copies ; a la difference de ces mauvais e'cuyers tranchants de la realit6, qui n'ont pas su saisir la veritable jointure des faits vitaux et des faits sociaux, le point oil ils se sepa- rent sans dechirement, les archeolog'ues, eux, font de la sociolog-ie pure, parce que les individus exhumes par eux leur etant impenetrables, et les oauvres de ces morts, vestig-es d'id^es et de besoins archai'ques, se pretant seules a leur examen, ils entendeiit en quelque sorte, suivant I'id6al de Wag-ner, la musique du passe sans voir I'orchestre. C'est une cruelle privation a leursyeux, je le sais, d'en etre reduits la ; mais le temps, qui a detruit les cadavres et les memoires des peintres, des fabricants, des ecrivains, dont ils d6chiffrent les inscrip- tions ou interpretent p^niblement les fresques, les torses, les tessons de vases, les palimpsestes, ne leur en a pas moins rendu le service de deg-ag-er ce qu'il y a eu de proprement social dans les faits humains, en eliminant 114 LES LOIS DK LIMITATION. tout co qu'il y a cu de vital et rojctant comrac une impurete le contenu charnel et fragile de cette forme g'lorieuse vraiment dig-no de resurrection. Pour eux done, 1'liistoire, simplified et transfig'uree, consiste simplement en apparitions et en deploiements, en concours et en conflits d'idees orig'inales, de besoins originaux, d'inventions, en un seul mot, qui deviennent de la sorte les grands personnag-es liistoriques et les vrais agents du progres humain. La preuve que ce point de vue tout idealiste est juste, c'est qu'il est fe- cond. N'est-ce pas en s'y placant, par force, je le repete, mais aussi par bonlieur, que le philolog'iie, le mytholo- g'ue, 1'archeolog'ue contemporain sous ses noms divers, denoue tons les noeuds g-ordiens, elucide toutes les obs- curites de I'histoire, et, sans lui rien oter de son pitto- resque et de sa g-race, lui prete 1'attrait d'une theorie? Si 1'histoire est en voie de se faire science, n'est-ce pas a lui qu'on le doit? 1U A lui, et au statisticien aussi. Celui-ci, comme celui-la, jette sur les faits humains uu reg'ard tout abstrait et impersonuel; il ne s'occupe pas des individus, de Pierre ou de Paul, mais de lours oeuvres, on inieux de leurs actes, revelation de leurs besoins et de leurs idees; acte de fabriquer, de vendre ou d'acheter tel produit, acte de commettre ou de reprimer tel delit, acte de plaider en separation de corps, acte de voter en tel ou tel sens ; et meme actes de naitre, de se marier, de devenir pere, de mourir, tous actes de la vie individuelle qui, par certains cotes, se rattachent aussi a la vie sociale, en tant que la propagation dc certains exemples, de certains prejug'es. QU'EST-CE QUE L'HISTOIHE. 115 parait influer sur raccroisscment plus ou inoins aceoleiv on ralenti du uombre des naissanccs on des manages, sur le degTe de fecondite des mariag-es, sur la mortalite des uouveau-nes. Si Farcbeolog-ie est uue collection et un classement d'oeuvres shmlaires, dont la similitude la plus exacte possible est ce qui importe le plus, la statistique est un denombrement d'actions similaires le plus similaires qu'il se pent. L'art ici est dans le clioix des unites, d'autant meilleures qu'elles sont plus sem- blables et plus eg'ales entre elles. De quoi s'occupe la statistique, comme 1'arclieologie, sinou des inventions et des editions imiltnin^ qu'ou en fait? Seulement, Tune traite d'inventions pour la plupart mortes, epuisees par leur propre debordement, 1'autre d'inventions vivantes, souvent modernes ou coirtemporaines, en train de de- border encore et de monter toujours, ou de s'arreter, ou de decroitre. L'une est la paleontologie, 1'autre la pliy- si^log-ie sociale. Pendant que 1'une nous dit jusqu'oii et avec quelle rapidite les vaisseaux phenicieus ont porte les poteries g'recques sur les rives de la Mediterranee et bien au-dela, 1'autre nous apprend jusqu'irquellesilesde rOce"anie, jusqu'a quelle proximite du pole Nord ou du pole Austral les vaisseaux ang-lais apportent aujourd'hui les cotounades ang-laises, et, en outre, quel nombre de metres ils en exportent et en debitent ainsi par annee. - II faut reconnaitre pourtant que le champ de Finvention parait plus specialement propre a Farcheolog-ie, et celui de 1'imitation a la statistique. Autant la premiere s'attache a demeler la filiation des decouvertes successives, autant la seconde excelle a mesurer 1'expansion de chacune d'elles. Le domaine de Farcheolog-io est plus philosojthi- que, celui de la statistique plus scientifique. La metbode de ces deux sciences est precisement in- verse, il est vrai; mais cela tient a leurs conditions exterieures de travail. L'une etudie longtemps les exem- 116 LES LOIS DE LIMITATION. plaires diss6min6s d'un meme art, avaiit de pouvoir se hasarder a conjecturer 1'orig'ine et la date du procede magistral d'ou il est eclos ; elle doit connaitre toutes les lang-ues indo-europeennes avant de les rattacher a leur mere commune, 1'aryaque, ou a leur soeur aiuee, le Sanscrit; elle remonte peniblement des imitations a leur source. L'autre, qui presque toujours connait les sources dont elle mesure les epanchenients, va des causes aux effets, des decouvertes a leurs succes plus on moins g-rands suivant les annees et les pays. Elle vous dira, par des enreg'istremeuts successifs que, depuis le mo- ment ou 1' invention des machines & vapeur a commence a repaudre et fortifier par deg-res en France le besoin de la houille, la production de cette substance dans ce pays a suivi une progression parfaitement regnliere et, de 1759 a 1869, est deveuue de la sorte 62 fois et demie i)lus forte. Elle vous dira encore qu'a partir de la decouverte du sucre de betterave, ou plutot a partir du moment ou 1'utilite de cette decouverte a cesse d'etre contestee, la fabrication de cette denree s'est elevee, non moins regulierement, de 7 millions de kilogrammes en 1828 (jusque-la, elle etait presque stationnaire par le motif indique) a 150 millions de kilogrammes trente ans apres (Maurice Block). Je choisis 1^, les exemples les moins interessants, et cependant n'assiste-t-on pas, par la vertu de ces chiffres arides, a la naissance, an progres, a raffermissement g'raduels d'un besoin nouveau, d'une mode nouvelle du public? Rien de plus instructif en general que les tableaux chronologiques des statisti- ciens, ou, annee par anuee, ils nous revelent la hausse ou la baisse croissante d'une consommation on d'une production spe"ciale, d'une opinion politique particuliere traduite en bulletins de vote, d'un besoin de securite determinee exprime en primes d'assurances contro 1'in- cendie, ou en livrets de caisses d'eparg-ne. etc., c'est-a- QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 117 dire au fond, toujours, les destinees d'une croyance ou d'un desir importes et copies. Cliacun de ces tableaux, ou mieux chacune des courbes graphiques qui les repre- sente, est une monographic historique en quelque sorte. Et leur ensemble est la meilleure histoire qu'on puisse narrer. Les tableaux synchroniques presentant des com- paraisons de pays ;'i p;iys, de province a province, offrent d'ordinaire beaucoup moins d'interet. Mettez en regard, comme matiere a reflexion philosopliique, la carte fran- caise de la criminalite departement par d^partement, et la courbe graphique de la progression des recidives depuis 50 ans. Ou bien, confrontez la proportion de la population urbaine par rapport a la population rurale, departement par departement, avec la proportion de cette population urbaine annee par annee : en voyant, par exemple, que, de 1851 a 1882, la proportion dont il s'ag'it s'est elevee de 25 pour 100 a 33 pour 100, c'est-a- dire du quart au tiers, suivantuneprogTession reg'uliere et ininterrompue, vous prendrez sur le fait 1'action d'une cause sociale determinee, tandis que le contraste de la proportion 26 pour 100, par exemple, et de la proportion 28 pour 100, entre' deux departements voisins, ne vous apprendra pas grand'chose. Autant un tableau, pr^sen- tant la progression des enterrements civils depuis dix ans a Paris on en province, serait sig'nificatif, autant la comparaison du nombre des enterrements civils en France, en Angieterre et en Allemag-ne, a un moment don ne, serait relativement denuee de valeur. Je ne pretends pas qu'il soit inutile de mentionner qu'en 1870 il y a eu 14 millions de depeches teleg-raphiques privees en France, 11 millions en Allemag-ne et 24 millions en Angieterre. Mais il est tout autrement ins- tructif d'apprendre qu'en France, notamment, les 9,000 depeches dc 1851 se sont elevees a 4 millions en 1859, a 10 millions en 1869, puis a 14 millions en 1879; et on ne 118 LES LOIS BE L' IMITATION. pout suivre cette progression acceleree d'abonl, puis ralentie, sans se rappelor la croissance dc tout etre vivant. Pourquoi cette difference? Parce que les courbes seules, en general, et non les cartes, quoiqu'il y ait force exceptions, out trait a uue progression imitative. La statistique, on le voit, suit une marche bien plus uaturelle que 1'archeolog'ie, et elle est tout autrement precise dans les renseig'nements, de meme nature du reste, qu'elle nous fournit. Aussi est-elle la methode sociolog-ique par excellence, et c'est faute de pouvoir 1'appliquer aux societes mortes, que nous leur ap- pliquous, comme pis aller, la methode archeolog-ique. Combien ne donnerions-nous pas de medailles et de mosai'ques banales, d'inscriptions funeraires, d'urnes, pour une statistique industrielle et commerciale, ou meme criminelle, de 1'empire romain ! Mais pour rendre tons los services qu'on attend d'elle, pour repondre victorieusement aux critiques ironiques dont elle est I'objet, il faut que la statistique, comme I'archeolog-ie, ait conscience a la fois de sa vraie utilite et de son insuffisance reelle, qu'elle sache ou elle va, ou elle doit aller, et ne s'abuse pas sur le danger des cheinins qui la menent a son but. Elle-meme n'est qu'un pis aller. Une statistique psycholog-ique, notant les accroissements et les decroissements individuels des croyances sjieciales, des besoins speciaux, crivs orig'inairement par un nova- teur, donnerait seule, si elle etait pratiquement possible, la raison profonde des chitfros foiirnis par la statistique ordinaire (1). Celle-ci ne pese point, elle compte seule- ment, et ne ,compte que des actes, achats, ventes, fabrications, consommations, crimes, proces, etc. Mais (i) D'apres la sliitisliijiic des clioinins tic fcr, des omnibus, dos liatciuix a vapciir dc plaisancc, etc., les rcccllcs baissonl regulicrc- nicn! le vendredi do chaquo scinaino: cc, eine decru, comme on le voit par les scrutins a la veille meme d'un effondrement subit : d'oii une cause d'illusion pour ceux que les statistiques electorales rassureraient ou decourag-eraient plus que de raison . Les imitations realisees sont nombreuses ; mais qu'est- ce aupres des imitations desirees ! Ce qu'ou appelle les vu'iix d'uue population, d'une petite ville par exemple ou d'une classe a un moment donne, se compose exclusi- vement de tendances, par malheur irrealisables encore, a singer de tous points telle autre ville plus riche ou telle classe superieure. Get ensemble de convoitises simiennes constitue 1'energ'ie potentielle d'une societr. II suffira, pour la convertir en (Mioi-g'ie actuelle, d'un traite de commerce, d'une decouverte nouvelle et aussi bien d'une revolution politique, qui rende accessibles a des bourses moindres ou a dos capacites moindres tel pr^juge si repanclu, et pourtant si alTaibli, relatif au danger d'entre- prendn' ii'linporle quoi ce jour-la. Kn suivant. d'annee on annoe les variations de cette baisse pcriodiiiue, on mesurcrait facilemenl le drclin tn'i'duel de 1'absurde croyance en question. 120 LES LOIS DE LIMITATION. luxe ou tel pouvoir reserve nag-uere a d'heurcux privi- h'-g-H's do la fortune ou de 1 'intelligence. Elle a done une Brando importance, et il serait bon de se tenir an cou- rant de ses variations en plus et en moins ; cependant la statistique habituelle no parait pas s'en inquieter et jug*erait ce tourment ridicule, bien que, par maints procedes indirects, revaluation approximative de cette force puisse parfois etre a sa portee. A cet 6g"ard, rarcheologie se montre sup^rieure dans les informations que nous lui devons sur les societes ensevelies ; car, si elle nous renseigne avec moins de detail et de precision sur leur activite, elle nous peint plus fidelement leurs aspirations. Une fresque de Pompe'i nous revele beau- coup mieux 1'etat psycholog'ique d'une ville de province, sous 1'empire romain, que tons les volumes de statisti- que ne nous font connaitre les voeux actuels d'un chef- lieu de departement francais. Ajoutons que, n6e d'hier, la statistique n'a pu encore 6mettre toutes ses branches, tandis quesacollaboratrice, plus ancienne, s'est deja ramifiee dans tous les sens. II v a une archeolog'ie ling'uistique, la philolog'ie compa- ree, qui nous monographic a part chaque racine et sa destine"e, caprice verbal d'une bouche antique mdeh'ni- ment reproduit et multiplie par leconformismefrappant d'innombrables generations ; une archeolog'ie relig'ieuse, la mytholog'ie comparee, qui traite a part de chaque mythe et de ses editions imitatives sans fin, comme la philolog'ie de chaque mot ; une archeologie juridique, politique, etlinolog-iciue. artistique enfin et industrielle, qui cousacre pareillement a chaque idee ou fiction de droit, a chaque institution, a chaque trait de inoaurs, a chaque type on crration de 1'art, a chaque precede de 1'industrie, et a sa puissance propre de reproduction exemplaire, un article srpaiv; aiitanl. d(> sciences distinc- tcs et florissantes. Mais il faut nous contenter jusqu'ici, QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 121 en fait de statistiques vraiment et exclusivement socio- log-iques, de la statistique industrielle et commerciale, et de la statistique judiciaire, sans parler de certaines statistiques hybrides, qui chevauchent a la fois sur le monde physiolog'ique et le monde social, statistique de la population, de la natallte, de la matrimonialite , de la mortalite, statistique medicale, etc. De la statistique politique nous n'avons qu'un germe, sous forme de cartes electorales. Quant a la statistique relig'ieuse, qui a ura it a nous fig'iirer graphiquement le mouvement annuel de la propagation relative des di verses sectes, et les variations en quelque sorte thermometriques de la foi de leurs adherents ; quant a la statistique lingnisti- que, qui devrait nous chiffrer non seulement 1'expansion comparee des divers idiomes, mais, dans chacun d'eux, la vog-ue ou le declin de chaque vocable, de chaque forme du discours ; nous craindrions, en parlant plus long-temps de ces sciences hypothetiques, de faire sourire le lecteur. Mais nous en avons assez dit pour justifier cette assertion, que le statisticien envisage les faits humains du meme point de vue que rarcheolog-ue, et que ce point de vue est conforme au notre. -- Resumons-le en deux mots, au risque de le mutiler en le simplifiant, avant d'aller plus loin. Au milieu de ce pele-mele incoherent des faits historiques, song-e ou cauchemar enig-matique, la raison cherche en vain un ordre et ne le trouve pas, parce qu'elle refuse de le voir ou il est. Parfois elle I'imag-ine, et, concevant 1'histoire comme un poeme dont un fragment ne saurait etre intellig-ible sans le tout, elle nous renvoie pour 1' intelligence de cette enigme au moment oil les destinees finales de I'humanite seront accomplies et ses orig'ines les plus recul^es parfaitement connues. Autant vaut repeter le fameux mot : Ignorabi- mus. Mais reg-ardons par-dessous les noms et les dates, 122 LES LOIS DE LIMITATION. Irs l>a tallies et les revolutions, que voyons-nous? Des desirs speciaux, provoques on surexcites par des inven- tions on des initiatives pratiques dont cliacune appar.-ut en un point et rayonne de la incessamment .comme une sphere lumineuse, s'entre-croisant harinonieusemeut avec des milliers d'ondulations analogues dont la mul- tiplicite" u'est jamais de la confusion ; et aussi des croyances speciales, apportees par des decouvertes on des conjectures theoriques, qui rayonnent semblable- ment avec une rapidite et dans des limites variables. L'ordre dans lequel eclosent et se succedent ces inven- tions et ces decouvertes n'a rien que de capricieux et d'accidentel dans une larg'e mesure; inais, a la long-ue, par relimination inevitable de celles qui se contrarient (c'est-a-dire au fond qui se contredisent plus ou moins par quelques-unes de leurs propositions implicites), le groupe simultane qu'elles forment devient concert et cohesion. Consideree ainsi, comme une expansion d'ondes emanees de foyers distincts, et comme un arrangement lo^ique de ces foyers et de leurs corteges ondulatoires, une nation, une cite, le plus modeste episode du soi- disant poeme de Thistoire, devient un tout vivant et individual, et un spectacle beau a contempler pour une retine de philosophe. IV Si ce point de vue est vrai, si vraiment il est le plus propre a eclairer les faits sociaux par leur cote reg'ulier, mesurable et nombrable, il s'ensuit que hi statistique sociologMque devrait s'y placer, non pas a peu pres et a son insu, mais sciemment et tout a fait, ce qui lui epnrg'nerait, comme a I'archeologie, bien des tatoiuic- QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 123 incuts ot des enxegistrements studies. Et nous allons enumerer les principales consequences qui en resulte- raient. D'abord, en possession d'une pierre de touche ])our reconnaitre ce qui lui appartient et ce qui ne lui appartient pas, convaincue que 1'immense champ de 1'imitation humaine est a elle tout entier, mais rien que ce champ, elle laisserait, par exemple, aux naturalistes, le soin de dresser la statistique, purement anthropolo- rique par ses resultats, des exemptions pour le service militaire dans les divers departements francais, ou d'etablir les tables de mortalite (je ne dis pas de natality, car ici I'exemple d'autrui iutervient puissamment pour restreindre ou stimuler la fecondite de la race). Cela est de la biologic pure, aussi bien que 1'emploi de la me- thodo g-raphique de M. Marey ou 1'observation des maladies par le myographe, le sphyg-mog'raphe, le.pneu- mo^raphe, sort.es de statisticiens me'caniques des con- tractions, des pulsations, des mouvements respiratoires. En second lieu, le statisticien sociolog'iste ne perdrait jamais de vue que sa tache propre est de mesu- rer des croyances spe"ciales, des d^sirs speciaux, et d'employer les procedes les plus directs pour serrer le plus pres possible ces quantit^s si difficiles a atteindre ; que les denombrements d'actions, le plus possible simi- laires entre elles (condition inal remplie par la statistique criminelle entre autres), et, a leur d6faut, les de"nombre- ments d'a-uvres, par exemple d'articles de commerce, similaires aussi, doivent toujours tendre et se rapporter a ce but final, ou plutot a ces deux buts : 1 par des enre-istrenicnts d'actions ou d'oeuvres, tracer la courbe des accroissements, des stationnements ou des decrois- semcnts success! t's de chaque id^e nouvelle ouancienne, do chaque besoin ancien on nouveau, a mesure qu'ils se repandent et sc consolident, ou qu'ils sout refoules et 2" par des rapprochements habiles entre les 124 LES LOIS DE LIMITATION. series ainsi obtenues, par la mise en relief de leurs variations concomitantes, marquer 1'entrave on le se- cours plus on moms grand on nul qne se pretent on s'opposent ces di verses propagations on consolidations imitatives de besoins et d'ides (snivant qn'ils consis- tent, comme ils consistent toujonrs, en propositions implicites qui s'entre-affirment on s'entre-nient plus ou moins et en plus ou moins grand nombre) ; sans negli- ger toutefois 1'influence qne peuvent avoir snr elles le sexe, 1'age, le temperament, le climat, la saison, causes naturelles dont la force est d'ailleurs mesuree, s'il y a lieu, par la statistique physique ou biologique. -- En d'autres termes, il s'agit, pour la statistique sociologi- que : 1 de determiner la puissance imitative propre a chaque invention, dans un temps et un pays donnes; 2 de montrer les effets favorables ou nuisibles produits par limitation de chacune d'elles, et, par suite, d'influer chez ceux qui auront connaissance de ces rsultats nume'riques, sur le penchant qu'ils auraient a suivre ou a ne pas suivre tels ou tels exemples. En definitive, constater ou influence!* des imitations, voila tout 1'objet des recherches de ce genre. Comme exemple de la maniere dont la seconde de ces deux fins a ete atteinte, on pent citer la statistique medicale, laquelle se rattache en effet a la science sociale en tant qu'elle compare, pour chaque maladie, la proportion des malades gueris par 1'application des divers precedes, des divers specifi- ques anciennement ou nouvellement de" converts. Elle a contribue" de la sorte a generalise!* la vaccination, le traitement de la gale par les insecticides, etc. La statis- tique des crimes, des suicides et des alienations mentales, en montrant que le sejour des villes les multiplie dans de larges proportions, serait de nature aussi a moderer, bien faiblement il est vrai, le grand courant imitatif qui porte les habitants des campagnes vers la vie QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 125 urbaine. M. Bertillon nous assure meme que la statisti- que du manage nous serait un encouragement a faire mi plus grand usage encore de cette tres antique invention de nos ai'eux, plus originate qu'il ne semble, entre parentheses, en nous revelant la moiu- dre mortalite des hommes maries compares aux celiba- taires du meme age. Mais ne nous attardons pas sur ce delicat sujet. Des deux problemes que je viens de distinguer et qui me paraissent s'imposer an statisticien, le second ne sauraitetre resolu qu'apres le premier; il est peut-etre bon de le noter. Chorcher par exemple, comme on le fait souvent, a mesurer Faction de telle penalite, de telles croyances religieuses, de telle education, sur les penchants criminals, avant d'avoir mesure la force de ces penchants livres a eux-memes, tels que, aux jours de jacqueries, chez des populations libres de tout gen- darme, de tout pretre et de tout precepteur, ils se deploient en incendies, en egorgements, en pillages tout pareils, instantanement imites d'un bout d'un pays a 1'autre ; proceder de la sorte, n'est-ce pas faire passer la charrue avant les bo3iifs? La premiere operation preliminaire doit done etre de dresser une table des priucipaux besoins innes ou graduellement acquis, a commencer par le besoin social de se niarier ou de devenir pere, des principales croyan- ces, anciennes ou nouvelles ; ou, ce qui est unum et idem, &es families d'actes, exemplaires d'un meme type, qui expriment ses forces internes avec plus ou moins d'exactitude. A cela pent servir surtout la statistique commerciale et industrielle, qui devient si interessante quand on la regarde sous cet angle. Chaque article fabrique ou vendu ne repond-il pas, en effet, a un besoin sprrial, a une idee })articuliere? Les progres de sa vente et de sa fabrication, dans un temps et un lieu 126 LES LOIS DE LIMITATION. donnas, ne traduisent-ils pas sa force motrice, c'est-a- dire sa vitesse de propagation, ainsi que sa masse en quelque sorte, c'est-a-dire son importance? La statistique de 1'industrie et du coininerce est done le fondement principal de toutes les autres. Ce qui vandrait mieux encore, si la chose etait praticable,ce serait 1'application. sur une plus larg-e echelle, aux vivants, de la methode d'investig'ation que 1'archeologie se permet a 1'eg'ard ties morts : je veux dire I'inventaire precis et complet, maison par maison^ de tout le mobilier d'un pays et des variations numeriques de chaque espece de meubJe anne"e par annee. Excellente photographic de notre etat social, a pen pres comme, en inventoriant avec le soin que Ton sait, le contenu des tombeaux, de la de- meure des morts, en Eg-ypte, en Italic, en Asie Mineure, en Amerique, partout, les fouilleurs du i>asse se sont trouves nous avoir fourni lg meilleure imag-e des civili- sations 6teintes. Mais, a defaut du receusement inquisitorial que j'ima- g-ine et des maisons de verre qu'il suppose, la statistique du commerce et de 1'industrie, completee et systematise^, la statistique de la librairie, notamment, qui nous revele les chang-ements survenus dans la proportion relative des categories de livres publies chaque annee, suftit deja a nous procurer les donnees, dont nous avons besoin. La statistique judiciaire ne vient theoriquement qu'apres, et il faut convenir (jne, malg-re son interet pins profond, d'uu g-enre different, elle lui est inferieure encore sous un autre rapport. Les unites qu'elle addi- tionne manquentde similitude. On me dit que cette forg-e a fabrique cette annee 1 million de rails d'acier, que cette manufacture a recu 10.000 balles de coton; voila des unites semblables, se referaut a des besoins sembla- bles. Mais on a beau detailler les vols. par exemple, ou les proces de servitude, en classes et sous-classes, on ne QD'EST-CE QUE L'HISTQIRE 127 parvient janiais a no -pas grouper ensemble ties actes assez dissemblables, inspires par des besoins et ties idees differents, d'origine distincte, et se rattachant de la sorte a de multiples families d'actions. Tout au plus pourrait-on faire line colonne separee pour les assassi- nats de femmes couples en morceaux, on pour les empoisonnements par la strychnine, et autres forfaits, de recente invention, qui font reellement groupe et constituent des modes criminelles caracterise"es. C'est surtout d'apres lours precedes d' execution, qu'il faudrait classer les crimes et les delits, pour les cataloguer convenablement. On verrait alors quel est 1'empire de 1'imitation en pareille matiere. II faudrait descendre au detail. Si Ton pouvait Hassor les mefaits d'apres la nature de la proie reclierchee on de la pcine evitee par leur moyeu, on aurait un classement different, mais naturel encore, qui reproduirait, sous une forme nou- velle, celui des articles on services industriels dont I'ach'at procure aux honnetes g - ens ties satisfactions pareilles. Le champ de la statistique sociolog'itjue etant nettement circonscrit, les courbes gTaphiques relatives a la propa- gation, c'est-a-dire aussi bien a la consolidation de chatjue besoin special, de chaque opinion speciale, pendant un certain nombre d'annees et dans un certain nombre de pays, etant clairement tracees, il reste a interpreter ccs courbes hierog'lyphiques, parfois pittoresques et bizarres comme le profil des monts, plus souvent sinueuses et gracieuses comme les formes de la vie. Ou je m 'abuse fort, on uotre point de vue ici nous est d'un tres grand 128 LES LOIS DE LIMITATION. secours. -- Les lignes dont il s'ag-it sont tonjours on moutantes, on horizontals, ou descendautes, on bien, si elles sont irreg'ulieres, on pent toujours les decomposer de la meme maniere en trois sortes d'elements lineaires, escarpements, plateaux, de'clivites. D'apres Quetelet et son ecole, les plateaux seraient le sejour eminent du statisticien, leur decouverte serait son triomphe le plus beau ou devrait etre son aspiration constante. Rieu de plus propre, suivant lui, a fonder la physique sociale, que la reproduction uniforme des memes nombres, non seulement de naissances et de manages, mais meme de crimes et de proces, pendant une periode de temps considerable. De la 1'illusion (dissipee, ilestvrai, depuis, notamment par la derniere statistique officielle sur la criminalite progressive du dernier demi-siecle) de penser que ces derniers nombres se reproduisaient effectivement avec uniformity. Mais, si le lecteur a pris la peine de nous suivre, il reconnaitra que, sans diminuer en rien 1'importance des lig'nes liorizontales, on doit attribuer aux lig-nes montantes, signesde la propagation reg-uliere d'un g-enre d'imitation, une valeur theorique bien supe- rieure. Voici pourquoi : Par le fait meme qu'une idee nouvelle, qu'un g-out nouveau, a pris raciue quelque part dans un cerveau fait d'une certaine facon, il n'y a pas de raison pour que cette innovation ne se propag-e pas plus ou moins rapi- dement dans un nombre indelini de cerveaux supposes pareils et mis en communication. Elle se propag-erait instantanement dans tons ces cerveaux si leur similitude etait parfaite et s'ils communiquaient entre eux avec une entiere et absolue libert^. C'est vers cet ideal, par bonheur inaccessible, que nous marchons a grands pas, comme on peut s'en convaincre par la diffusion si rapid e des telephones en Amerique des le leudemain de leur apparition. II est deja a pen pres atteint en ce qui yu'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 129 coiicerne les innovations legislatives, lois on decrets, qui, a d'autres epoques, ne s'appliquaient que penible- ment, successivement et avec lenteur aux diverses pro- vinces de chaque Etat, et maintenant s'executent d'un bout a 1'autre du territoire le jour meme de leur promul- gation. C'est qu'ici il n'y a nulle entrave. -- Le defaut de communication joue, en physique sociale, le memerdle que le defaut d'elasticite en physique. L'un nuit a 1'imitation autant que 1'autre a 1'ondulation. Mais la propagation imitative de certaines inventions que Ton sait (chemins de fer, telegraphes, etc.), tend sans cesse a diminuer, au profit de toutes les autres, cette insuffi- sance des contacts d'esprits. Et, quant a la dissemblance des esprits, elle tend a s'effacer pareillement par la propagation meme des besoins et des idees nes d'in- ventions passees, laquelle travaille ainsi en ce sens a faciliter la propagation des inventions futures, j'eri tends de celles qui ne la contrediront pas. D'eux-memes done, une idee ou un besoin, une fois lances, tendent toujours a se repandre davantage, sui- vant une vraie progression geometrique (1). C'est la le scheme ideal auquel se couformerait leur courbe graphi- que s'ils pouvaient se propager sans se heurter entre eux. Mais, comme ces chocs sont inevitables un jour ou 1'autre, et vont se multipliant, il ne se pent qu'& la longue chacune de ces forces sociales ne rencontre sa limite momentanement infrauchissable et n'aboutisse, par accident, nullement par necessity de nature, a cet 6tat stationnaire pour un temps, dontles statisticiens en general paraissent avoir si peu compris la signification. (d) En meme temps, ils tendent a s'enraciner, et leur progres en etendue hate leur progres en profondeur. Et, par la mutuelle action de ces deux imitations de soi et d'autrui, il n'est pas, remarquons-le incidemment, d'enthousiasme ou de tanatisme du present ou du passe, de force historique, qui ne s'explique. 9 130 LES LOIS DE LIMITATION. Stntionnement ici, comme partout d'ailleurs, signifie equilibre, mutiiel arret de forces concurrentes. Je suis loin de nier 1'interet theorique de cet etat, puisque ces equilibres sont autant d'equations. En voyant, par exemple, la consommation de telle substance, caf ou chocolat, cesser de croitre dans une nation a partir de telle date, je sais que la force du besoiu correspondant est precisement egale a celle des besoins rivaux dont une satisfaction plus ample du premier exigerait le sacrifice, vu le niveau des fortunes. La-dessus se regie le prix de chaque objet. Mais est-ce que chacun des chiffres annuels des series progTessives, des cotes, n'ex- primait pas, lui aussi, une equation entre la force du besoin dont il s'agit a la date indiquee et la force des besoins concurrents qui, a la meme date, 1'ont empeche de se developper da vantage? Si d'ailleurs la progression s'est arretee a tel point plutot qu'a tel autre, si le plateau n'est pas plus eleve" ou plus bas dans chaque cas, n r est-ce pas un pur hasard historique qui en est cause, c'est-a-dire le fait que les inventions contradictoires d'ou sont nes les besoins liostiles par lesquels la progression est endi- gu6e, ont apparu ici plutot que la, a telle epoque plutot qu'a telle autre, et enfin ont apparu au lieu de ne pas apparaitre? Ajoutons que les plateaux sont toujours des equilibres iustables. Apres une horizontalite plus ou moins approximative, plus ou moins prolongee, la courbe va se remettre a monter ou a dcscendre, la serie a croitre ou a decroitre, suivant qu'il surviendra uue nouvelle invention auxiliaire ou hostile, confirmative ou contradictoire. Quant aux series decroissantes, on le voit, elles sont un simple effet des croissances victorieuses qui refoulent 1'opiniou ou le gout public en voie de declin, naguere ou jadis en voie de progres, et elles ne m^ritent d'etre considerees par le theoricien que comme V image renrersee des series croissantes qu'elles supposent. QU'BST-CB QUE L'HISTOIRE. 131 Aussi constatons-nousque, toutes lesfois qu'il est donne au statisticien de prendre une invention a sa naissance et de tracer annuellement le cours numerique de ses desti- nees, il met sous nos yeux des lignes constamment ascendantes, du moins jusqu'a une certaine e"poque, et meme (res regulurement ascendantes pendant un certain temps beaucoup plus court. Si cette regularite parfaite ne persiste pas, cela tient a des causes que nous allons indiquer bientot. Mais quand il s'agit d'inventions tres anciennes, telle que le manage monogamique et chre"- tien, qui out eu le temps de traverser leur p^riode progressive et de remplir jusqu'aux bords pour ainsi dire tout leur bassin propre d'imitation, il ne faut pas s'eton- ner si la statistique, qui n'a pas assiste a leurs debuts, deroule a leur egard des horizontals a peine flexueuses. Que le nombre annuel de manages reste en proportion a peu pres constante avec le chiffre de la population fsauf en France par exemple, oil il y a une lente diminution proportionnelle), et merne que 1'influence du mariage sur la criminalite ou sur le suicide se traduise annuelle- ment par des chiffres a peu pres egaux, rien de moins merveilleux, d'apres ce qui vient d'etre dit. II en est des vieilles institutions passees dans le sang d'un peuple, comme des causes naturelles, le climat, le temperament, le sexe, Tage, la saison, qui influent sur les actes humaius pris en masse avec une si frappante uniformite (bien exag6ree pourtant et bien plus circonscrite qu'on ne le croit gene"ralernent) et avec une regularite tout autre- ment remarquable encore sur les faits vitaux, tels que la maladie ou la mort. Et cependant, meme ici, que trou- vons-nous au fond de ces series uniformcs? Voyons; ce sera une courte digression. La statistique, par exemple, a reveleque, de un a cinq ans, la mortalite" est toujours trois fois plus graude dans nos de"partements riverains de la Mediterranee que dans le reste de la France, ou du 132 LES LOIS DE L IMITATION. moins que dans les departemeuts les plus favorises. L'explication du fait se trouve, parait-il, dans 1'extrenie ardeur du climat provencal pendant I'et6, saison aussi nuisible a la premiere enfance (encore une revelation de la statistique contraire au prejuge) que 1'hiver Test a la vieillesse. Quoi qu'il en soit, le climat intervient ici comme une cause fixe, toujours egale a elle-meine. Mais le climat, qu'est-ce, sinon une entite nominale, oil s'ex- prime un certain groupement des r6alites suivantes : le soleil, radiation lumineuse qui tend a s'epanouir indefini- ment dans I'illiinite des espaces et que 1'obstacle de la terre contrarie en 1'arretant; les vents, c'est-a-dire des fragments de cyclones, plus ou moins definis,qui tendent sans cesse a s'elargir, a s'espacer sur tout le globe, et ne sont arretes que par des chaines de montagnes ou d'au- trescyclones heurtes; 1'altitude, c'est-a-dire 1'effet deforces souterraines de soulevement qui aspiraient a uue expan- sion sans fin de la croute terrestre, heureusement resis- tante; la latitude, c'est-a-dire 1'eftet de la rotation du globe terrestre encore fluide dans ses efforts impuissauts pour se contractor de plus en plus; la nature du sol, c'est-a-dire des molecules dont les affiuites, toujours incompletement satisfaites, s'exercent autour d'elles vainernent, et dont 1'attraction, s'exercant a toute dis- tance, tend a d'impossibles contacts; la flore enfin, dans une certaine mesure, c'est-a-dire diverses espe- ces ou varietes v6g6tales dont chacune, m^contente de son cantoiiuement, envahirait de ses exemplaires in- nombrables le globe tout entier, si la concurrence de toutes les autres ne refrenait son avidite. Ce que nous disous du climat, nous pourrions le dire aussi bien de 1'age, du sexe et des autres influences d'ordre naturel. En somme, ph^'siques ou vivantes, toutes les realites exterietires nous donnent le me me spectacle d'ambitious infinies, irr^alisees et irrealisables, QU'EST-CE QDE L'HISTOIRE. 133 qui s'aignillorment et se paralysent reciproqueinent. Ce qu'on nomme en elles fixite, immutabilite des lois de la nature, r6alite" par excellence, n'est au fond que leur impuissance d'aller pins loin dans leur voie vraiment naturelle et de se realiser plus pleinement. Eli bien, il en est de meme de ces influences fixes (momentanement fixes), d'ordre social, que la statistique de"couvre ou pretend decouvrir; car les realites sociales, idees et besoins, ne sont pas moins ambitieuses que les autres, et c'est en elles que se resolvent a 1'analyse ces entite"s sociales qu'on nomine les moeurs, les institutions, la lang'ue, la legislation, la religion, les sciences, 1'industrie et 1'art. Les plus vieilles de ces choses, celles qui ont pass6 1'ag-e adulte, ont cesse de croitre, mais les jeunes se de"ploient, comme on en a la preuve, entre autres, par le g-rossissement incessant de nos budg-ets, qui ont enfle, enflent et enfleront toujours jusqu'a la catastrophe finale, point de depart d'une nouvelle progression destinee a un denouement analogue, et ainsi de suite infiniment. Sans remonter plus haut que 1819, depuis cette date jusqu'en 1869, le montant des perceptions indirectes s'est tres regfulierement eleve de 544 a 1323 millions de francs. Quand 37 millions d'hommes ont des besoins croissants, parce qu'ils se copient de plus en plus les uns les autres, ils doivent produire et consommer de plus en plus pour les satisfaire, et il est inevitable que leurs depenses communes s'elevent en proportion de leurs depenses privees (1). Si notre civilisation europeenne avait depuis long"- temps donne, comme la civilisation cliinoise, tout ce qn'elle etait susceptible de douner en fait d'inventions (1) Cetle progression n'est pas le privilege de notre siecle. Sous 1'iincien regime, dit M. Delahante (Une famillc de finances au xviii siecle), la ferine generate a represenle pour le gouverneni;'iil un produit toujours croissant de cent a cent soixante millions. 134 LES LOIS DE LIMITATION. et de decouvertes; si, vivant sur un capital antique, elle se composait exclasivement de vieux besoins et de vieilles idees, sans nulle addition re"cente tant soit peu notable, il est probable, d'apres ce qui precede, que le vceu de Quetelet serait accompli. La statistique appliquee a tons les aspects de notre vie sociale aboutirait partout a des series uniformes, horizontalement de>oulees et parfaitement comparables aux fameuses lois de la nature . C'est peut-etre parce que la nature est beaucoup plus vieille que nous et a eu tout le temps voulu pour amener a cet etat d'epuisement inventif toutes ses civilisations a elle, je veux dire ses types vivants (ye" ri tables societ^s cellulaires, commo on sait), qu'on remarque en elle cette fixit6 ou cette rotation sur place dont on la loue si fort. De la la belle pe>iodicite" reguliere, tant admiree, des chiffres fournis par la statistique sociologico-pbysiologique pour ainsi dire, qui s' attache opiniatrement a mettre en relief les influen- ces constarnment egales de 1'age, du sexe, sur la crimi- nalite, sur la nuptialite . On pouvait, certes, etre certain d'avance de cette regularity-la, comme on pent etre sur que, si Ton divisait les accuses en nerveux, bilieux, lymphatiques, sanguins, qui sait meme, en blonds et en bruns, la participation annuelle de chacune. de ces categories aux delits annuellernent commis se montre- rait toujours la meme. Ce qu'on ferait peut-etre mieux de signaler, c'est que certaines regulurit^s statistiques, en apparence d'un autre genre, se ramenent an fond a celles-la. Par exemple, pourquoi, depuis cinquante ans au moins, les pr^venus condamn6s en police correction- nelle, font-ils appel a tres peu pres 45 fois sur 1.000, tandis que le ministere public, pendant la meme periode, a fait appel suivant une proportion sans cesse decroissante, tin double au simple? La decroissance, en cequi concerne 1'appel des parquets, est un effet direct de 1'imitation QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 135 professionnelle sans eesse croissante. Mais le stationne- ment numerique, en ce qui concerne 1'appel des prevenus, comment 1'expliquer? Observous que lecondamne, quand il se demande s'il doit faire appel, ne se regie pas en general sur ce que font ou feraient ses pareils en cas semblable, exemple qu'il ignore le plus souvent. II cousulte encore moins la statistique, ou il pourrait lire la preuve que les cours d'appel sont de plus en plus portees a confirmer les decisions des premiers juges. Mais, entre i'espe"rance du succes et la crainte de l'6chec, toutes choses egales d'ailleurs (c'est-a-dire les motifs d'esperer ou de craindre tires des circonstances de la cause ayant en moyenue le meme poids annuel), c'est sa nature plus ou moins bardie qui le fait pencher d'un cot6 plutot que de Fautre. Ici intervient done, com me poids supplemen- taire qui Femporte dans la balance, une dose determine'e de bardiesse et de confiance qui fait partie du temp^ra- ment inoyen des delinquants et qui, comme telle, se traduit n^cessairement par la proportion uniforine de leurs appels. L'erreur de Quetelet s'explique historiquement. Les premiers essais de statistique ont en effet porte sur la population, c'est-a-dire sur la natalite ou la mortalite aux divers ages de hi vie en divers lieux, clans les deux sexes, aussi bien que sur le manage; et, comme ces effets de causes climateriques et physiologiques ou de causes sociales tres antiques out naturellement donne lieu a des repetitions regulieres de chiffres presque egaux, on a eu le tort de ge"neraliser cette observation, dementie par la suite. Et c'est ainsi que la statistique, dont la regularite n'exprime, an fond, que Fasservisse- ment imitatif des masses a des fantaisies ou a des conceptions individuelles d'hommes superieurs, a pu etre invoquee comme confirmation du prejuge a la mode, suivant lequel les faits generaux de la vie sociale 136 LES LOIS DE LIMITATION. seraient reg-is, non par des volontes ou des intelligences humaines, mais par des mythes appeles lois nattirelles ! Deja, cependant, la statistique de la population anrait du faire ouvrir les yeux. Le chiffre de la population ne reste stationnaire en aucun pa} r s; il croit ou decrott avec une lenteur ou une rapidite singnilierement variable de peuple a peuple, de siecle a siecle. Comment expliquer cela dans 1'hypothese de la physique sociale; et nous- meme comment expliquerons-nous cela? Voila un besoin assurement tres antique, le besoin de paternite, dont le chiffre annuel des naissances exprime 61oquemment le degre de hausse ou de baisse dans le public. Or, tout antique qu'il est, la statistique nous le montre soumis a d'6normes oscillations, et 1'histoire consulted nous laisse apercevoir dans le passe, dans celui de notre France par exemple, une succession de depeuplements et de repeu- plements graduels, alternatifs, du territoire. C'est que ce caractere d'antiquit6 est purement apparent. Autre est le d^sir instinctif et naturel, autre est le desir social, imitatif et raisonne, de devenir pere. Le premier peut etre constant; mais le second, qui se greffe sur le premier a chaque grand chang'ement de moeurs, de lois ou de religion, est sujet a des fluctuations et a des renouvelle- ments seculaires. L'erreur des economistes est de con- fondre celui-ci avec celui-la, ou plutot de ne considerer que celui-la, tandis que celui-ci importe seul au sociolo- g-iste. Or, il y a autant de besoins distincts et nouveaux de paternit^, dans le second sens, qu'il y a de motifs distincts et successifs pour lesquels 1'homme en societe veut avoir des enfants. Et toujours, a Torig-ine de chacun de ces motifs, comme explication de leur naissance, nous trouvons des decouvertes pratiques ou des conceptions theoriques. L'Espag-nol ou 1'Ang-lo-Saxon de I'Amerique est fecond, parce qu'il a I'Amerique a peupler; sans la decouverte de Christophe Colomb, combien de millions QU'BST-CE QUE L'HISTOIRE. 137 d'hornmes ne seraient pas! L' Anglais insulaire est fe"cond, parce qu'il a le tiers du globe a coloniser : consequence directe, entre autres causes, de cette suite d'heureuses explorations et de traits de genie maritime ou guerrier, ou d'initiatives privees surtout, qili lui ont valu ses colonies. En Irlande, 1'introduction de la pomme de terre a eleve la population de 3 millions en 1766, a 8 millions 300.000 en 1845. L'Aryen antique veut une poste'rite' pour que la flam me de son foyer ne s'eteigne pas et soit arrose"e tons les jours de sa liqueur sacree, car sa religion lui persuade que cette extinction serait un malheur pour son ombre. Le Chretien zele" reve d'etre chef d'une famille nombreuse, pour ob6ir docilement au midtiplica- mini biblique. Avoir des enfants, pour le Remain des premiers ternps, c'est donner des guerriers a la re"publi- que, laquelle ne serait pas sans ce faisceau d'inventions, d'institutions militairesou politiques, d'origine etrusque, sabine, latine ou autre, dont Rome fut 1'exploitation. Pour 1'ouvrier des mines, des chemins de fer, des manu- factures de coton, c'est donner de nouveaux bras a ces industries nees d'inventions modernes. Christophe Co- lomb, Watt, Fulton, Stephenson, Ampere, Parmentier peuvent passer, celibataires ou non, pour les plus grands multiplicateurs de 1'espece humaine qu'il y ait jamais ens. - - Arretons-nous, en voila assez pour me faire comprendre. II est possible qu'on regarde ses enfants presents toujours du meme oeil depuis qu'il y a des peres ; mais a coup sur on envisage tout autrement ses enfants futurs, suivant qu'on voit en eux, comme le paterfamilias ancien, des esclaves domestiques sans droits 6ventuels centre soi, ou, comme 1'Europeen actuel, des maitres et des creauciers peut-etre exigeants dont on pourra etre 1'esclave un jour. Effet de la difference des mceurs et des lois, que les idees et les besoins ont faites. On le voit, ici comme partout, ce sont des initiatives 138 LES LOIS DE LIMITATION. individuelles, contagieusement imitees, qui ont tout fait, j'entends socialement. Depuis des milliers de siecles sans doute, 1'espece humaine, reduite a un nombred'individus derisoire, aurait cesse de progresses a 1'instardes bisons ou des ours, si de te*mps a autre, au cours de 1'histoire, quelque homme de genie n'etait venu donner un fort coup de fouet a sa force de reproduction, tan tot en ou- vrant de nouveaux debouches, coloniaux ou industriels, a 1' activity de 1'homme; tantot, novateur religieux, tel que Luther, en ranimant ou plutot en rajeunissant sous une forme toute nouvelle la ferveur populaire et la foi generale dans la Providence, nourrice des oiseaux des champs. A chaque coup de fouet de ce genre, on pent dire qu'un nouveau besoin de paternite, dans le sens social, prenait naissance, et, ajoute ou substitue aux precedents, plus souvent ajoute que substitue, allait entrer a son tour dans sa voie propre de developpement. Maintenant, prenons a ses debuts 1'un quelconque de ces besoins purement sociaux de reproduction, et sui- vons-le dans sa carriere. Autant vaut nous attacher a cet exemple qu'a tout autre pour degager une loi generale que nous aliens bientot formuler. Au milieu d'une popu- lation devenue depuis longtemps stationnaire parce que le desir d'y avoir des enfants s'y trouvait balanc6 exac- tement par la peur de la misere plus forte qu'ils entrai- neraient en se multipliant davantage, la nouvelle se repaud tout a coup qu'une grande ile, decouverte et conquise par un compatriote, procure un moyen nouveau de grossir sa famille sans s'appauvrir, en s'enrichissant meme. A cette nouvelle, et a mesure qu'elle se propage et se confirme, le desir general de paternite redouble, c'est-a-dire, que le precedent desir est double d'un nou- veau. Mais celui-ci ne se realise pas immediatement. II entre en lutte avec tout impeupled'habitudesenracinees, de routines antiques, d'oii nait la persuasion generale QU KST-CE QUE L HISTOIRE. 139 qu'on ne pent s'acclimater sur cette terreldintaine, qu'on doit y mourir de faim, de fievre et de nostalgic. De ton- gues anuees s'ecoulent avant que cette resistance ain- biante soit gene" rale in en t vaincue. Alors un courant d'e"migration s'etablit, et les colons, affranchis de tout pre"juge, se mettent a deployerleurfe'condite' exuberante. C'est le moment oil la tendance a une progression geometrique, loi de tout besoin et non pas seulement du besoin de reproduction, passe a 1'acte et se satisfait dans une certaine mesure. Mais ce moment ne dure pas. Bientot, par 1'effet meme de la prosperite ascendante qui accompagne les progres de cette fecondite, celle-ci se ralentit, entravee chaque jour davantage par les besoins de luxe, de loisir, d'independance fantaisiste qu'elle a fait naitre elle-merne et qui, parvenus a un certain degre", posent a 1'homme ultra-civilise ce dilemme : Entre les joies que nous t'offrons et les joies d'une famille uom- breuse, choisis; qui vent celles-ci renonce a celles-la. De la un arret inevitable de la progression signalee; puis, si la civilisation a entrance se prolonge, une depopulation commencante, quel'Empire remain a connue, que TEu- _/ rope moderne et meme TAmerique connaitront certaine- ; ment un jour, mais qui n'a jarnais 6te ni jamais n'ira tres loin, puisque, poussee au-dela d'une certaine limite, elle produirait un recul de la civilisation, une diminution des besoins de luxe, qui releverait le niveau de la popula- tion. Done, si rien de nouveau ne surgit, apres quelques oscillations, 1'etablissement d'un etat stationnaire, d^fi- nitif jusqu'a nouvel ordre du hasard ou du genie, s'impose necessairement. Nous pouvons sans crainte g4n6raliser cette observa- tion. Puisqu'elle s'est trouvee applicable a un besoin aussi primitif en apparence que celui de paternite, avec quelle facilite plus grande s'appliquerait-elle encore aux besoins dits 6 sur les premiers? Mais, quand un debouch^ inattendu a et6 ouvert a une Industrie locale, par exem- ple, a celle du fer, grace a une suppression de douanes interieures ou a un traite international qui a double ou triple la vente de ses produits, ne verrons-nous pas encore la un simple confluent heureux de deux grands courants irnitatifs dont Tun a eu pour source Adam Smith, et 1'autre, s'il faut en croire la mythologie, Tubalcai'n, ou n'importe quel autre premier ai'eul de nos metallurgistes? Voyez, a telle date, se soulever subite- ment la courbe des incendies ou celle des separations de corps, cherchez et vous trouverez pour explication du premier fait 1'invention des compag^nies d'assurances importee dans le pays, a la date correspondante; pour explication du second, 1'invention legislative, immedia- tement anterieure, de F assistance judiciaire, qui permet aux pauvres gens de plaider pour rien. Quand, par exception, une courbe irreguliere de sta- tistique est refractaire a 1' analyse precedente et refuse de se resoudre en courbes ou fragments de courbes immense echelle. Voir a ce sujet le livre de M. Delaliante, Une fa- mille de finance au xviii siecle, t. II, p. 312 et suiv. Nofons la progression de la consommation du labac. Les 13 millions de 1730 sont devenus, en 1835, 74 millions, puis 153 en 1855, et 290 en 1875. Cette marche toutelbis tend a se ralentir. II est a remarquer que les Indiens d'Am6rique, apres nous avoir initi^s aux usages du tabac, ont tout a fait perdu de nos jours 1'habitude de fumer et de priser. QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 147 norm ales, c'est qu'elle est insignifiante en soi, fondee sur des denombrements peut-etre curieux, mais nulle- ment iustructifs, d'unites dissemblables, d'actes ou d'ob- jets arbitrairement groupes, a travers lesquels cependant un ordre soudain apparait si la presence d'un desir ou d'une croyance determines vient a s'y reveler au fond. - Reg-ardons le tableau des depenses faites annuellement pour les travaux publics de FEtat francais depuis 1833 jusqu'a nos jours. Rien de plus tortueux que la serie de ces chiffres annuels, quoique, dans 1'ensemble, elle accuse une progression remarqiiable, mais point conti- nue. J'observerai seulement que, de 1843 a 1849, ces chiffres, grossis brusquement, se maintiennent a -un niveau tres elev6 de' 120 millions environ, d'ou ils re- descendent tres vite ensuite. Cette elevation brusque, on le sait, est due a la construction des chemins de fer entreprise a cette epoque. Ce qui revient a dire que, a cette epoque, le rayonnement imitatif de cette invention est venu interferer en France avec les autres rayouue- ments imitatifs de decouvertes bien plus anciennes, qui constituent Tensemble des autres travaux publics (routes, ponts, canaux, etc.). - - Le malheur est, sans doute, pour la r^g'ularite de la serie, que FEtat s'est mel6 de la chose, qu'il a monopolise ce nouveau g-enre de travail et substitue de la sorte a la contiuuite de pro- gression que 1'initiative privee, laissee a elle-meme, n'eut point manqu^ de produire, la discontinuite propre aux explosions intermittentes de la volonte collective appelees lois. Mais, malgre tout, sous ces soubresauts de chiffres que Fintervention de FEtat offre au statisticien interpre- tateur, il y a une reg'ularite tres reelle et incontestable qu'ils nous dissimulent. Pourquoi, en effet, a-t-on vote la loi du 11 juin 1842, qui present Fetablissement de notre premier grand reseau de chemin de fer, si ce n'est parce que, avant cette date, Fidee des chemins de fer avait 148 LES LOIS DE LIMITATION. circuit dans le public, et que la confiance, d'abord si fai- ble et si combattue, dans 1'utilite de cette uouvelle decouverte, ainsi que le desir, d'abord de curiosite seule- ment, de la voir realisee, avaient grand! silencieusement? Voila la progression constante et reguliere que le tableau ci-dessus nous masque et qui seule pourtant 1'explique. Car, n'est-ce pas a cause du cours ininter- rompu de cette double progression de confiance et de desir suivant sacourbe norm ale, que nous avons vu dans ces dernieres anneesla Chambre adopter le plan Freycinet et les defenses pour travaux publics s'elever de nouveau d'une facon effrayante? Maintenant, n'est-il pas clair que, si Ton s'etait propose par hasard de mesurer appro- ximativement en chiffres cette progression de 1'opinion publique, I'id6e de dresser le tableau ci-dessus etait certainemeut la moins appropriee au but '! II aurait certes mieux valu figurer Taccroissement annuel du nombre des voyag*es, des voyag-eurs et des transports de mar- cliandises par voies ferrees. VI Apres avoir dit ainsi 1'objet, le but, les ressources de la statistique sociolog'ique consider^e comme Tetude appliquee de 1'imitation et de ses lois, j'aurais a parler de ses destiuees probables. L'avidite speciale qu'elle a d6ve- loppee encore plus qu'assouvie, cette soif de renseig*ne- ments sociaux d'une precision mathematique et d'une impartiality impersonnelle, ne vient que de naitre et a 1'avenir devant soi. Elle n'en est encore qu'a sa premiere phase. Et avant d'aboutir, comme tout autre besoiu, a QU'EST-CE QDE L'HISTOIRE. 149 son terme fatal, elle peut rever a bon droit d'immenses conquetes. Reg-ardons une courbe graphique quelconque, celle des re"cidives criminelles ou correctionnelles depuis cinquante ans par exemple. Ces traits-la n'ont-ils pas de la physio- nomie, sinon comme ceux du visage humain, du moins comme la silhouette des monts et des vallees, ou plutot, puisqu'il s'agit ici de mouvement, car on dit fort bien en statistique le mouvement de la criminalite, ou des naissances, ou des manages, comme les sinuosites, les chutes subites, les brusques relevements du vol d'une hirondelle? -- Je m'arrete a cette comparaison, et je me demande si elle n'est pas specieuse. Pourquoi, dirais-je, les dessins statistiques traces a la longue sur ce papier par des accumulations de crimes et de delits successifs transmis en proces-verbaux aux parquets, des parquets, en 6tats annuels, au bureau de statistique a Paris, et de ce bureau, en volumes broche"s, aux magistrats des divers tribunaux, pourquoi ces silhouettes, qui expriment, elles aussi, et tracluisent aux yeux des amas et des series de faits coexistants ou successifs, sont-elles reput^es seules symboliques, tandis que la ligne tracee dans ma retine par le vol d'une hirondelle est juge"eune realite iuhe'rente a 1'etre meme qu'elle exprime et qui consisterait essen- tiellement, ce nous semble, en fig'ures mobiles, en mou- veinents dans 1'espace fig'ure? Est-ce que, au fond, il y a moins de symbolisme ici que la? Est-ce que mon imag'e retinienne, ma courbe graphique retinienne du vol de cette hirondelle n'est pas seulement 1'expression d'un amas de faits (les divers elements corporels de cet oiseau) et d'une serie de faits (les divers etats de cet oiseau) que nous n'avons aucune raison de regarder comme analo- gues le moins du monde a notre impression visuelle? S'il en est ainsi, et les philosophes me 1'accorderont sans trop de peine, poursuivons. 150 LES LOIS DE LIMITATION. La difference la plus saisissable qui subsiste des lors entre les courbes graphiques des statisticiens et les images visuelles, c'est que les premiers content de la peine a 1'homme qni les trace et meme a celui qui les interprete, tandis que les secondes se font en nous et sans nul effort de notre part, et se laissent interpreter le plus facilement du monde ; c'est encore que les premieres sont tracees long-temps apres 1' apparition des faits et la production des chang-ements qu'elles traduisent de la ma- niere la plus intermittente, la plus irreguliere anssi bien que la plus tardive, tandis que les secondes nous revelent ce qui vient de se faire ou ce qui est meme en train de se faire, et nous le revelent toujours regulierement, sans in- terruption. Mais si Ton prend a partchacune de ces diffe- rences, on verra qu'elles sont toutes plus apparentes que replies, et qu'elles sc reduisent a des differences de degres. Si la statistique continue a faire les progres qu'elle a faits depuis plusieurs anuses, si les informations qu'elle nous fournit vont se perfectionnant, s' accelerant, se regulari- sant, se multipliant toujours, il pourra venir un moment oil, de chaque fait social en train de s'accomplir, il s'echappera pour ainsi dire automatiquement un chiffre, lequel ira immediatement prendre son rang- sur les re- gistres de la statistique continuellement communiquee an public et repandue en dessins par la presse quoti- dienne. Alors, on sera en quelque sorte assailli a cha- que pas, a chaque coup d'oeil jete sur une aftiche ou un journal, d' in form at ions statistiques, de renseignements precis et svnthetises sur toutes les particularites de 1'etat social actuel, sur les hausses ou les baisses commercia- les, sur les exaltations ou les attiedissements politiques de tel ou tel parti, sur le progres ou le declin de telle ou telle doctrine, etc., exactement de meme que, en ouvrant les yeux, on est assailli de vibrations etherees qui vous renseig-nent sur le rapprochement ou 1'eloig-nement de QU'EST-CE QUE L'HISTOIBE. 151 ce qu'on appelle un corps ou tel corps, et sur toutes autres choses du meme genre, interessantes au point de vue de la conservation et du de"veloppement de nos organes, comme les nouvelles prec^dentes au point de vue de la conservation et du developpement de notre etre social, de notre reputation et de notre fortune, de notre pouvoir et de notre honneur. Par suite, en admettant un perfectionnement et une extension de la statistique pouss^s a ce point, ses bu- reaux seraient tout a fait comparables a 1'oeil ou a 1'oreille. Corame I'oail ou 1'oreille, ils synth6tiseraient, pour nous e"viter cette peine, des collections d'unit^s similaires dis- persees, et nous presenteraient le resultat clair, net, liqtiide, de cette elaboration. Et certainement, dans ce cas, il n'en coiiterait pas plus a un homme instruit de se tenir constamment au courant des moindres change- ments de 1'opinion religieuse ou politique du moment, qu'a une vue affaiblie par Tag-e de reconnaitre un ami a distance ou de voir venir un obstacle assez a temps pour ne pas le heurter. Un jour viendra, esp6rons-le, ou un depute, un 16g"islateur, appele a reformer la mag-istrature ou le code pe'ual, et ignorant (par hypothese) la statisti- que criminelle, sera chose aussi introuvable, aussi in- concevable que pourrait 1'etre de nos jours un coclier d'omnibus aveug-le ou un chef d'orchestre sourd (1). Je dirais done volontiers que nos sens font pour nous, chacun a part et a leur point de vue special, la statistique de 1'univers exte>ieur. Leurs sensations propres sont en (1) Suivant Burckhardt, Venise et Florence auraient ete le berceau de la stalistique. Flottes, armees, tyrannic el influence politique, tout cela etait inscrit par Doit et Avoir comme dans un grand-livre. Des 1288, nous trouvons une statistique minutieuse a Milan. A vrai dire, de tout temps, il a du y avoir dims les Elats les plus insouciants et les plus ignorants quelques embryons de statistique, de inf-me que les animaux les plus inferieurs out clos sens rudimentaircs. 152 LES LOIS DE LIMITATION. quelque sorte leurs tableaux graphiques speciaux. Chaque sensation, couleur, son, saveur, etc., n'est qu'un nombre, une collection d'innombrables unites similaires de vibra- tions representees en bloc par ce chiffre sing'ulier. Le caractere affectif des diverses sensations est tout sim- plement leur marque distinctive, analogue a la difference qui caracterise les chiffres de notre numeration. Que nous apprend le son de ce do, de ce re, de ce ml, sinon qu'il y a dans 1'air ambiant, pendant telle unite de temps, tel nombre proportionnel par seconde de vibrations dites sonores? Que sig-nifie la couleur rouge, bleue, jaune, verte, etc., si ce n'est que 1' ether est agit6 de tel nombre proportionnel de vibrations dites lumineuses, pendant telle unite de temps? Le tact, comme sens de la tempe- rature, n'est aussi qu'une statistique des vibrations ca- lorifiques de lather, et, comme sens de la resistance et du poids, qu'une statistique de nos contractions musculaires. Seulement, a la difference des impressions de la vue et de 1'oui'e, celles du toucher se suivent sans proportions definies; il n'y a pas de gamme tactile. De la 1'mferiorite" relative de ce dernier sens. Ainsi font les statisticiens quand ils negligent de joindre aux chiffres bruts qu'ils nous fournissent leur rapport proportionnel. Quant a Fodorat et au gout, s'ils sont juges, et a bon droit, tout a fait inferieurs, n'est-ce pas parce que, en mauvais sta- tisticiens qu'ils sont, ne se conformant pas a nos regies 61ementaires, ils se contentent de chiffres mal faits, expression d'additions mal faites oil les unites les plus dissemblables, vibrations nerveuses de toutes sortes et actions chimiques out ete'groupees, pele-mele, compa- rables au desordre d'un mauvais budget? On a pu observer que les jouruaux commencent a donner quotidiennement des courbes graphiques qui expriment les variations des diverses valeurs de la Bourse et autres chaugements utiles a connaitre. Rele"guees a la QU EST-CE QUE L HISTOIRE. 153 quatrieme page, ces courbes tendent a envahir les autres, et bientot peut-etre, dans 1'avenir a coup stir, elles prendront les places d'honneur, quand, sature"es de d6- claraations et de polemiques comme les esprits tres lettres commencent a 1'etre de litte'rature, les populations ne rechercheront plus dans les journaux que des avertis- sements precis, froids et multiplies. Les feuilles publiques alors devienclront socialement ce que sont vitalement les organes des sens. Chaque bureau de redaction ne sera plus qu'un confluent de divers bureaux de statistique, a peu pres comme la retine est un faisceau de nerfs sp6- ciaux apportant chacuu son impression caracte"ristique, ou comme le tympan est un faisceau de nerfs acousti- qnes. Pour le moment, la statistique est une sorte d'oail embryonnaire, pareil a celui de ces animaux inferieurs qui y voient juste assez pour reconnaitre Fapproche d'un ennemi ou d'une proie; mais c'est deja un grand service qu'elle nous rend, et elle pent nous empecher ainsi de courir des dangers serieux. L' analogic est manifesto ; elle se fortifie si Ton compare le role des sens dans toute I'animalite', depuis le plus bas jusqu'au plus hautdegre de I'^chelle intellectuelle, au role des journaux pendant le cours de la civilisation. Pour le mollusque, pour Finsecte, pour le quadrupede meme, les sens ne se bornent pas a etre des moniteurs de 1'intelli- gence, -ils sont 1'intellig'ence presque tout entiere, d'au- tant plus importants qu'ils sont plus imparfaits. Mais leur mission s'amoindrit en se precisant, et ils se subor- donnent en se perfectionnant, a mesure qu'on s'^leve vers 1'homme. Pareillement, dans les civilisations nais- santes et inferieures, telles que la ndtre (car nos neveux nous jug-eront de haut, comme nous jugeons nos freres inferieurs), les journaux ne fournissent pas seulement a leur lecteur des informations propres a exciter la pensee; ils pensent pour lui, ils decident pour lui, il est forme" et 154 LES LOIS DE LIMITATION. conduit par eux m6caniquement. Le sig*ne certain du progres de la civilisation chez une classe de lecteurs, c'est la part moindre faite aux phrases et la plus grande part reserved aux faits, aux chiffres, aux renseig-nements brefs et sfirs, dans le journal qui s'adresse a cette classe. L'ide"al du g*enre, ce serait im journal sans article politi- que et tout plein de courbes graphiques, d'entrefilets sees on d'adresses. On voit que nous ne sommes pas portes a amoindrir le rdle et la mission de la statistique. Toutefois, si impor- tante qu'elle doive devenir, est-ce qu'on ne la surfait pas quand on emet, a propos d'elle, certaine esperance qu'il me faut indiquer en finissant? Com me on voit ses re"sul- tats nume"riques se re'g'ularise^affecterplus de Constance, a mesure qu'elle porte sur de plus grands nombres, on est quelquefois enclin a penser que, bien plus tard, si la maree montante de la population continue a croitre et les grands Etats a grandir, un moment viendra ou tout, dans lesphenomenessociaux, sera re"ductible en formules mathematiques. D'ou Ton induit abusivement que le statisticien pourra un jour prMire 1'etat social futur aussi siirement que 1'astronome la procliaine eclipse de Venus. En sorte que la statistique serait destinee a plonger toujours plus savant dans 1'avenir comme Farcheolog'ie dans le passe". Mais nous savons par tout ce qui precede que la statis- tique est circonscrite dans le champ de 1'imitation et que celui de 1'invention lui est interdit. L'avenir sera ce que seront ses inveuteurs, qu'elle ig-nore, et dont les appari- tions successives n'ont rien de formulable en loi. L'avenir en cela sera semblable au passe" ; il n'appartient pas non plus a 1'archeolog'ue, qui constate les process d'art ou de metier dont un ancien peuple a fait usag-e a une 6poque de son histoire, de dire pre'cisement quels ont ete a une epoque ant^rieure les precedes que ceux-ci ont remplaces. QU EST-CE QUE L HISTOIRE. 155 Comment le statisticien en sens inverse serait-il plus heureux? Loin de diminuer, 1'empire des grands hommes, perturbat.eurs 6ventuels des courbes prvues, ne peut que s'accroitre; le progres de la population ne fera qu'^ten- dre leur clientele imitatrice; le progres de la civilisation ne fera que faciliter, qu'accelerer 1'imitation de leurs exemples, en meme temps que multiplier un certain temps les genies inventifs. Plus nous aliens, plus, sem- ble-t-il, 1'impre 1 vu deborde en nouveautes de tout genre dans la classe gouvernante des decouvreurs, pendant que, dans la classe gouvernee des copistes, le pre'vu s'etale plus uniform e et plus monotone que jamais, mais le prevu a partir de 1'imprevu seulernent. Cependant, a y regarder de plus pres, le progres a plutot stimule" I'ingeniosite de 1'imitation, simulant 1'in- vention, qu'elle n'a feconde le genie inventif. L'invention vraie, celle qui merite ce nom, devient chaque jour plus difficile, et il ne se peut des lors qu'elle ne de- vienne pas, deinain ou apres-demaiu, chaque jour plus rare. II faudra done qu'elle s'epuise enfin, car le cerveau d'une race donnee n'est pas susceptible d'une extension indefinie. Par suite, plus tot ou plus tard, toute civilisation, asiatique ou europ^enne, n'importe, est appelee a heurter sa propre limite et a tourner dans son cercle sans fin. -- Alors, sans doute, la statistique aurait le don de prophetic qu'on lui promet. Mais nous sommes loin de ce rivage. Tout ce qu'ou peut dire en attendant, c'est que, le sens des inventions futures 6tant determine en grande partie par la direction des inven- tions anterieures, et la part de celles-ci devenant, par leur accumulation, de plus en plus preponderante, les predictions deduites de la statistique pourront etre ha- sardees un jour avec quelque probabilite; de meme que, avec assez de vraisemblance aussi, 1'archeologie pourra jeter des lueurs sur les origines de 1'histoire. 156 LES LOIS DE LIMITATION. VII II n'est pas inutile de faire remarquer que, au resume\ ce chapitre est une reponse a cette difficile question : qu'est-ce que 1'histoire? comrae le chapitre precedent a repondu a cette autre : qu'est-ce que la societe ? On s'est beaucoup demanded inutilement, quel est le signe dis- tinctif des faits historiques, a quel caractere on reconnait les eVenements humains ou naturels qui me"ritent d'etre signales par 1'historien. L'histoire, d'apres les erudits, serait la collection deschosesles pluscelebres. Nousdirons plutot : des choses les plus reussies, c'est-a-dire des initia- tives les plus imit^es. Telle chose qui a eu un immense succes peut n'avoir eu aucune celebrite; par exemple, un nouveau mot qui se glisse, un jour, dans une langue et 1'envahit peu a peu sans attirer 1'attention; un rite religieux, une idee nouvelle, qui fait insensiblement et obscur^ment son chemin dans le peuple; un procede industriel, sans nom d'auteur, qui se r6pand a travers le monde. II n'est pas de fait vraiment historique en dehors de ceux qui peuvent etre ranges dans 1'une des trois categories suivantes : 1 le progres ou le declin d'un genre d'imitation ; 2 1'apparition d'une de ces combinai- sons d'imitations differentes que je nomme des inven- tions, imitees a leur tour ; 3 les actions, soit des person- nes humaines, soit meme des forces animales, veg^tales, physiques, qui ont pour effet d'imposer des conditions nouvelles a la propagation des imitations quelconques dont elles rnodiJfient le cours et les rapports. -- A ce dernier point de vue done, une eruption volcauique, Faffaissement d'une ile ou d'un continent, une Eclipse meme, quand elle a occasionn6 la d6faite d'une armee superstitieuse, et, a plus forte raison, une maladie QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE. 157 accidentelle ou la mort d'un grand personnag-e, peuvent avoir une importance historique 6g"ale et semblable a celle d'une bataille, d'un traite de paix, d'une alliance entre Etats. Souvent Tissue d'une g-uerre, ou s'est jou6 le sort d'une civilisation, a dependu d'une intempe'rie ; la rigueur de 1'hiver en 1811 a influe sur les destinees de la France et de la Russie au meme titre que le plan de campag'ne adopte par Napoleon. Consid6r6e de la sorte, 1'histoire prag-matique, et meme anecdotique, reprend son rang 1 , que les philosophes lui out souveut contest^. II n'en est pas moins vrai que, en somme, le destin des imitations est la seule chose qui interesse 1'histoire, et que c'est la sa veritable definition. CHAPITRE C1NQU1EME. LES LOIS LOGIQUES DE LIMITATION. La statistique nous fournit, pour cliaque espece de propagation imitative isolement consideree, une sorte de loi empirique, forraule graphique de causes tres complexes. II s'ag-it, maintenant, de de^gager les lois generates, vraiment dignes du nom de science, qui re"gissent toutes les imitations, et, dans ce but, il faut etudier separement les diverses categories de causes, pr6ce"demment confondues. Pourquoi, parmi cent innovations diverses simul- tanement imagine"es, et essayees par cent individus diffrents, qu'il s'agisse de formes verbales, d'ide"es mythologiques, ou de precedes industriels et autres, y en a-t-il dix qui se re"pandent dans le public a Fexem- ple de leurs auteurs, et quatre-vingt-dix qui restent dans 1'oubli? Voila le probleme. Pour y repondre avec ordre et methode, divisons d'abord en causes physiques et causes sociales, les influences qui out favorise" la diffusion des innovations reussies, et contrarie le succes des autres. Mais ^cartons dans cet ouvrag-e les causes du premier genre, celles par exemple, qui, dans un climat meridional, feront preferer les mots nouveaux composes de voyelles sonores aux mots nouveaux formes de voyelles sourdes, et 1'inverse dans le nord. II y a ainsi, en linguistique, en mythologie, en technique industrielle LES LOIS LOGIQUES DE LIMITATION. 159 ou artistique, en politique, beaucoup de particularity qui tiennent a la conformation du larynx ou de 1'oreille chez chaque race, a ses predispositions cerebrales, a la nature de sa faune, de sa flore, de ses meteores habituels. Laissons tout cela de cot6. - - Maintenant, les causes sociales sont de deux sortes : log'iques ou non log'iques. Cette distinction a la plus grande importance. Les causes log'iques ag'issent quand 1'innovation choisie par un homme Test parce qu'elle est jug^e par lui plus utile ou plus vraie que les autres, c'est-a-dire plus d'accord que celles-ci avec les buts ou les principes deja etablis en lui (par imitation toujours). Ici, il n'y a en presence que des inventions ou des decouvertes anciennes ou r^centes, abstraction faite de tout prestige ou de tout discredit attache a la personne de leurs colporteurs, ou au temps et au lieu d'oii elles proviennent. Mais il est tres rare que 1'action logique s'exerce de la sorte dans toute sa purete. En g-ene"ral, les influences extra-logiques, auxquelles je viens de faire allusion, interviennent dans le choix des exemples a suivre, et souvent les plus mauvais logfique- inent, sont preferes a raison de leur orig'ine ou meme de leur date, comme nous le verrons plus loin. Si Ton n'a g-ard constamment a ces distinctions necessaires, il est impossible de rien comprendre aux phenomenes sociaux les plus simples. La linguistique, notammeut, qui me parait pouvoir se debrouiller sans peine, par 1'application de ces idees (si un ling-uiste de profession (1) nous faisait I'lionneur de les adopter), n'est qu'un e"cheveau inextricable sans cela. Les ling'uistes cliercheut les lois qui leur paraissent devoir regier la (I i A vrai dire, il nous a semble que, sur bien des points, 1'un de nos nouveaux linguistes les plus distiogu6s, M. Kegnaud, dans ses Essais de linguistique ewlutionniste (1886) et dans son Origine et philosophic du langage (1888;, se placait a un point de vue tresvoisin du notre, mais sans le forniuler expressemenl. 160 LES LOIS DE LIMITATION. formation et la transformation des langues. Mais, jus- qu'ici, ils n'ont pu formuler que des regies sujettes a de tres nombreuses exceptions, en ce qui concerne le chan- gement des sons (loisphonetiques!, ou le changement des sens, 1' acquisition de nouveaux mots par la combinaison d'auciens radicaux, ou celle de nouvelles formes gram- maticales par modification des formes anciennes, etc. Pourquoi? Parce que, a vrai dire, 1'imitation seule, et nullement rinveation, est soumise a des lois proprement dites. Or, ce sont toujours de petites inventions succes- sives qui ont du s'accumuler pour former ou transformer un idiome. Aussi faut-il commencer par faire une large part, en linguistique, a 1'accident et a 1'arbitraire, d'ori- gine individuelle, par suite duquel, entre autres parti- cularites, les racines d'une langue s'e"levent a tel chiffre, sont faites de trois consonnes ici et d'une seule syllabe ailleurs, pourquoi telle desinence et non telle autre a ete affectee a la designation d'une nuance de la pensee. Cette part faite a la fois a 1'invention et aux influences d'ordre physiologique ou climate'rique, il reste un grand do- maine ouvert aux lois linguistiques. En effet, dans une large mesure, et a partir des donne"es, je ne dirai pas geniales, mais irrationuelles et capitales a la fois, dont je viens de parler, il est une foule de petites inventions linguistiques dont l'ide"e a etc" sugge"re"e a leurs premiers auteurs inconnus par voie d 'analogic, c'est-a-dire par imitation de soi ou d'autrui (1) ; et c'est par la qu'elles sont susceptibles d'etre le'gife're'es. Le premier qui a eu 1'idee, pour exprimer 1'aptitude au respect, d'ajouter au radical de veneratio la desinence Hlis, d6ja employee, par hypothese, dans la combinaison amabilis, ou qui a cre"e germanicus sur le modele ttitalicus, a e"te" un inven- (i) Tous les philologues reconnaissent le role immense de 1'analo- gie dans 1'objet de leur science. V. surtout Sayce a ce sujet. LES LOIS LOGIQUES DE LIMITATION. 161 teur sans le savoir, mais, en somme, il a ete imitatif en inventant. Toutes les fois qu'une desinence quelconque s'est ainsi etendue et generalised de proche en proche, et, pareillemeut, une declinaison on line conjugaison, il y a en imitation de soi et d'autrui; et, dans cette mesure precisement, la formation et la transformation des lan- gues sont sournises a des regies formulables. Mais ces regies, qui doivent nous expliquer pourquoi, parmi plusieurs manieres de parler x a peu pres synonymes et offertes coucurremment a 1'esprit de la peuplade, de la cit6 on de la nation, line seule a prevalu dans 1'usage general, sont de deux categories bien tranches. Nous voyons, d'une part, ce concours incessant de petites inventions linguistiques qui se termine toujours par 1'iinitation de 1'une d'elles et 1'avortement des autres, aboutir a transformer la langue dans le sens d'une adaptation, plus ou moins rapide et complete, suivant le genie des peuples, a la r^alite" exte"rieure et aux fins socia- les du langage. Le dictionnaire, en s'enrichissant, cor- respond a un plus grand nombre d'etres et de modalit^s de ces etres; la grammaire, par une conjugaison plus flexible des verbes ou un arrangement plus clair et plus logique des phrases, se plie a 1'expression de relations plus dedicates dans 1'espace ou le temps. Une langue devient de plus en plus commode et maniable, quand les voyelles vont s'y adoucissant et s'y differenciant (en Sanscrit, tout n'est que sonorit^s ^clatantes, en a ou en o; en grec, en latin, Ye, \'w, You, Yi, se sont ajoute"s au clavier vocal), ou bien quand les mots s'y abregent, s'y contractent. Aussi des linguistes distingu6s, tels que M. Regnaud (1), ont-ils eleve a la hauteur d'une loi, dans la famille indo-europeenne, 1'adoucissement vocali- que et la contraction des mots. Le fait est que, en zend, (1) V. scs Essais de linguistique evolutionniste deja citi's. 11 162 LES LOIS DE LIMITATION. en grec, en latin, en francais', en anglais, en allemand, etc., Ye se montre, dans ime infinite de cas, comme le substitut affaibli de a, tandis que jamais on presque jamais 1'inverse n'a lieu. Joli exemple, entre paren- theses, d'irreversibilite ling'uistique, si la regie enoncee pouvait etre admise sans reserve. Mais, (Taut re part, nous voyons que, meme dans les idiomes les plus parfaits, meme dans la lang'ue grecque, dont on a pu dire que sa conjugaison est un modele definitif de logique appliquee (1), beaucoup de modi- fications op6re"es au cours des ages sont loin d'etre des progres en utilite et en verite. Est-il utile en rien a la langue gTecque d' avoir perdu le j et le v (le di- gamma), ainsi que la sifflante initiale dans bien des cas, et n'est-ce point la plutot une cause d'inferiorite? Est-ce que, contrairement a la loi de contraction des mots, nous n'avons pas vu, en France, succMer a des formes contractees des formes developp6es, portique a porche, capital a cheptel, etc? C'est qu'ici des influences, ou le besoin de logique et de finalite n'entrait pour rien, out 6te preponderantes; dans le dernier exemple clioisi, nous savons que des litterateurs en renom out cree de toutes pieces, par imitation servile du latin, des mots tels que portique et capital, et, par le prestige inherent a leur personne, sont parvenus a les mettre en circulation (2). Mais je ne veux pas m'etendre davantage sur la lin- guistique. II me suffit d'avoir indiqu6, par ces quelques (\} Ainsi s'exprime Curlius I'liislorien, d'apres son frere le philolo- gue, dans son Histoire grecque, I. I. (2) Nous savons aussi que lorsqu'un dialecte, primitivement en lulto avt'C un grand nonibre d'autres sur un territoire tel que la Grfece ou la France du Moyen age. (inil par supplanler tons ses rivaux et. les rcfouler au rang de patois, il ne doit pas toujours, et ne doit jamais uniquement ce privilege, a ses merites iutrinseques ; il le doit surlout aux triomphes politiques et a la superiorite reelle ou presumee de la LES LOIS LOGIQUES DE L'lMITATION. K>:j remarques, la portee des lois que nous avons a formuler. Dans ce chapitre, les lois log'iques nous occuperont exclusivement. I L'invention et 1'imitation sont 1'acte social elementaire, nous le savons. Mais quelle est la substance ou la force sociale dont cet acte est fait, dont il n'est que la forme? En d'autres termes, qu'est-ce qui est invente ou imite? Ce qui est invente, ce qui est imite, c'est toujours une ide on un vouloir, un jugenient ou un dessein, oil s'exprime une certaine dose de croyance et de desir, qui est en effet toute Fame des mots d'une lang-ue, des prieres d'une religion, des administrations d'un Etat, des articles d'un code, des devoirs d'une morale, des travaux d'une Industrie, des procedes d'un art. La croyance et le d6sir : voila done la substance et la force, voila aussi les deux quantites psychologiques (1) que province qui le parlait seule d'abord. C'est grace au prestige de Paris que le parlcr de 1'Isle de France est deveuu le francais. On voit, en passant, que les inemes lois de rimilation nous servent a expli- quer les transformations internes d'une langue et sa diffusion au debars. (1) Je me permets de renvoyer le lecleur psychology a deux articles que j'ai publics, en aout et septembre 1880, dans la Revue philosophique, sur la croyance et le desir et la possibilitc de I cur mesure. Depuis lors, mes idt-es a ce sujet se sont un peu modi- fiees, mais voici dans quel sens. A pn-senl, je reconnais (|ue j'ai peut-etre un peu e.\ag6re le role du croirc et du de'sirer en psycbolo- gie individuelle, etje n'oserais plus aflirmer, avec lant d'assurance, que ces deux asperls du moi sont les seulcs cboses en nou< susrepti- bles de plus et de moins. Mais, en revancbe, je leur attribue une importance toujours plus grande en psychologic sociale. Admeltons qu'il y ail dans 1'ame d'aulres quantites, concedons, par exemple, aux psycho-physiciens que 1'intensite des sensations, considered a part .le 164 LES LOIS DE L IMITATION. 1' analyse retrouve au fond de toutes les qualit^s sensa- tionnelles avec lesquelles elles se combinent; et lorsque 1'invention, puis 1'imitation s'en emparent pour les or- ganiser et les employer, ce sont la, pareillement, les vraies quantites sociales. C'est par des accords ou des opposi- tions de croyances s'entre-fortifiant ou s'entre-limitant, que les societes s'organisent; leurs institutions sont surtout cela. C'est par des concours ou des concurrences de desirs, de besoms, que les societ6s fonctionnent. Les croyances, religieuses et morales principalemeut, mais aussi juridiques, politiques, linguistiques meme (car, que d'actes de foi impliqu^s dans le rnoindre discours, et quelle puissance de persuasion, aussi irresistible qu'in- consciente, possede sur nous notre langue maternelle, vraiment maternelle en cela!), sont les forces plastiques des societes. Les besoins, econorniques ou esthetiques, sont leurs forces fonctionnelles. Ces croyances et ces be- soins, que 1'invention et 1'imitation specifient et qu'en ce sens elles creent, mais qui virtuellement preexisteut a leur action, ont leur source profonde au-dessous du monde social, dans le monde vivant. C'est aiusi que les forces I'adb6sion judiciaire et de la force d'attention dout elles sont 1'objet, changent de degr6 sans changer de nature et se pretent, par suite, aux mesures des exp6rimentateurs ; il n'en est pas moins vrai que, au point de vue social, la croyance et le desir se signalent par un caractere unique, tres propre a les distinguer de la simple sensation. Ce caractere consiste en ce que la contagion de I'exemple mutuel s'exerce socialement sur les croyances et les desirs similaires pour les renl'orcer, el sur les croyances et les desirs contraires pour les alTaiblir ou les renl'orcer, suivant les cas, chez tons ceux qui les ressentent en meme temps et ont conscience de les ressentir ensem- ble; landis que la sensation visuelle ou auditive qu'on eprouve, au theatre par exeiuple, au milieu d'une Ibule attentive au meme spectacle ou au meme concert, n'esl nullernent modiliee en soi par la simullaneite des impressions analogues ressenties par le public cnvi- roimant. LES LOIS LOGIQUES DE LIMITATION. 165 plastiques et les forces fonctionnelles de la vie, speci- fie"es, employees par la generation, out leur source au-dessous du monde vivant, dans le monde physique, et que les forces moleculaires et les forces motrices de celui-ci, regies par 1'ondulation, out aussi leur source, insondable a nos physiciens, dans un monde hypo- physique que les uns nomment Noumenes, les autres Energie, les autres Inconnaissable. Energie est le nora le plus repandu de ce mystere. Par ce terme unique on designe une realite" qui, comme on le voit, est tou- jours double en ses manifestations ; et cette bifurcation e"ternelle qui se reproduit sous des metamorphoses sur- prenantes a chacun des Stages superposes de la vie universelle, n'est pas le moindre des traits communs a signaler entre eux. Sous les appellations diverses de inatiere et de mouvement, d'organes et de fonctions, destitutions et de prog-res, cette grande distinction du statique et du dynamique, ou rentre aussi celle de 1'Espace et du Temps, partage en deux 1'univers entier. II importe de la poser tout d'abord et de bien etablir la relation de ses deux termes. II y a une intuition profonde an fond de la formule spencerienne de 1'Evolution, suivant laquelle toute evolution serait un gain de ma- tiere accompagne d'une perte relative de mouvement, et toute dissolution 1'inverse. Cela peut signifier, si Ton inodifie un peu cette pens^e et si on la traduit dans une langue moins materialiste, que tout developpement vi- vant ou social est un accroissement d'organisation compense ou plutot o~btenu par une diminution relative de fonctionnement. A mesure qu'il grandit en poids et en dimension, qu'il precise et deploie ses formes caracteris- tiques, un organisme perd de sa vitalit6 (1), precis^ment (1) A masse egale, le corps de 1'enfant contiont plus d'aclivile vitale que le corps de I'hornine mur. f-a vitalit*' 1 relative de celui-ci a diniinue. 166 LES LOIS DE LIMITATION. parce qu'il 1'a employee ainsi, ce que M. Spencer neglige de dire. A mesure qu'elle s'etend, s'accroit, perfectionue et complique ses institutions, langue, religion, droit, gouvernement, metiers, arts, une society perd de sa fougue civilisatrice et progressiste, car elle en a fait cet usage. Autrement dit, elle s'enrichit de croyances pins que de de"sirs, s'il est vrai que la substance des institutions sociales consiste dans la somme de foi et d'assurance, de verite et de securite, de croyances unaniines en un mot qu'elles incarnent, et que la force motrice du progres social consiste dans la somme de curiosity's et d'ambi- tions, de desirs solidaircs, dont il est 1'expression. Le veritable et final objet du desir, done, c'est la croyance; la seule raison d'etre des mouvements du cceur, c'est la formation des hautes certitudes on des pleines assuran- ces de 1'esprit, et phis une societe a progresse, plus on trouve en elle, comme chez un esprit mfir, de solidite et de tranquillite, de convictions fortes et de passions mortes, celles-la lentement formees et cristallise'es par celles-ci (1). La paix sociale, la foi unanime en un meme ide"al on une meme illusion, unanimite qui suppose une assimilation cliaque jour plus etendue et plus profonde de rimmanite : voila le terme ou courent, qu'on le veuille on 11011, toutes les revolutions sociales. Tel est le progres, c'est-a-dire 1'avancement du monde social dans les voies logiques. Or, comment le progres s'opere-t-il ? Quand un (1) Entendons-nous bicn encore une fois : au cours de la civilisa- tion, les besoins se inulliplienl, ma is on s'affaiblissant, et les verites, les s^curiles vont se multipliant plus vite encore ef se Ibrlifianf. Le contraste esl frappant si I'on prond pour point do depart do 1'evolu- lion civilisatrice, la barbaric, et non la sauvagerie, laquelle, lelle qu'ou pout 1'obsorver do nos jours, ost le dernier lorine d'une evolulion sociale complete en soi, non le premier terme d'une evolution superieure. LES LOIS LOGIQUKS DE LIMITATION. 167 homme medite sur un sujet donne, TIRO idee lui vient, puis une a litre idee, jusqu'a, ce quo, d'idee en idee, de rature en rature, 11 saisisse enfin par le bon bout la solution du probleme et, a parti r de ce moment, coure de hieur en lumiere. X'en est-il pas de meme en histoire? Quand une societe elabore quelque trrande conception que sa curiosite seculaire pressent avant que sa science, en la developpant, la precise, par exemple 1'eiplication mecanique du monde, on quelque grande conquete que son ambition reve avant que sou activite la deploie, par exemple la fabrication on la locomotion on la navi- gation a vapeur, que voit-on? D'abord le probleme ainsi pose suscite toutes sortes d'inveutions, d'imaginations contradictoires, apparues ici on la, disparues bientot, jusqu'a la venue de quelque formule claire, de quelque machine commode, qui fait oublier tout le reste et sert desormais de base fixe a la superposition des perfectiou- nements. des developpements ulterieurs. Le pro ff yes est done uue espece de meditation collective et sans cerveau propre, mais rendue possible par la solidarite (grace a Limitation) des cerveaux multiples d'inventeurs, de savants qui . echang'ent leurs decouvertes successives. (Ici la fixation des decouvertes par Tecriture, qui permet leur transmission a distance et a de long-s intervalles de temps, est I'equivalent de cette fixation des images qui s'accomplit dans le cerveau de 1'individu et constitue le cliche cellulaire du souvenir.) II en resulte que le progres social comme le prog-res individuel s'opere par deux precedes, la substitution et ['accumulation. II y a des decouvertes ou des inventions qui ne sont que substituables, d'autres qui sont accumu- lables. De la ilcscoinhflfs log-iqueset des unions log'iques. C'est la g-rande division que nous aliens adopter et on nous n'aurons nulle peine a repartir tons les evenements de 1'histoire. 168 LES LOIS DE LIMITATION. Du reste, le disaccord entre im nouveau besoin qui surgit et les besoms ancieus, entre une idee scientifique nouvelle et certains dog-mes relig'ieux, n'estpas toujours senti immediatement, on ne met pas toujours le meme temps a se faire sentir, dans les diverges societes. Et quand il est senti, le desir d'y mettre fin n'est pas toujours d'eg'ale force. Son intensite, sa nature varient, d'apres les temps et les lieux. II existe, en effet, une Raison pour les societes, comme pour les individus; et cette Raison, pour celles-la, comme pour ceux-ci, n'est qu'un besoin comme un autre, im besoin special, plus on moins developpe par ses satisfactions memes, a la ma- niere des autres besoins, et n aussi des inventions on des decouvertes qui 1'ont satisfait, c'est-a-dire des sys- temes ou des programmes, des catechismes on des constitutions qui, en commencant a rendre les idees et les volontes plus coherentes, ont cree ou active le d6sir de leur cohesion. II s'ag-itbien ici d'une force vraie, qui reside dans le cerveau des individus, qui s'eleve ou s'abaisse, devie a droite ou a g-auche, se touriie vers tel ou tel objet, suivant les epoques ou les pays; tantot se reduit & une brise insig'nifiante, tantot devient un oura- g-an, aujourd'hui s'attaque aux g-ouvernements politi- ques, hier aux relig'ions on avant-hier aux langaies, demaiu a I'org'anisation industrielle, un autre jour aux sciences, mais ne s'arrete point dans sou labour inces- sant, reg'enerateur ou revolutioimaire. Ce besoiu, ai-je dit, a ete suscite et accru par une suite d'initiatives et d'initiatious; mais autant vaut dire par une suite d'imi- tations, puisqu'une innovation non imitee est comme n'existaut pas socialement. Par consequent, tons les ruisseaux on les rivieres de foi et do desir, qui se lieur- tent ou s'abouchent dans la vie sociale, quantites dont la log'ique sociale, sorte d'alg'ebre, rog-le les soustractions et les additions, - - tons, y compris memo le desir de LES LOIS LOGIQCJES DE L IMITATION. 169 cette sommationtotale et la foi dans sa possibilite, soiit derives de riinitation. Car, rien ne se fait tout seul en liistoire, pas menie son unite toujours incomplete; fruit seculaire d'eiforts constants pins ou moins reussis. Un drame, il est vrai, nne piece de theatre, fragment d'histoire oil se mire le tout, est un accord logique, difficile et graduel, qui a 1'air de se faire tout seul sans avoir ete vonlu par personne; mais on sait que cette apparence est trompeuse, et cet accord ne s'opere si rapidement, si infailliblement, qne parce qu'il r^pond & uu besoiu imperieux d'unite eprouve par le dramaturg-e, et aussi par son public, auquel il Ta suggere" . II n'est pas jusqu'au besoin $ invention qui n'ait la memeorigine. A vrai dire, il complete le besoin d'unifica- tiou log'ique et en fait partie s'il est vrai que la logique, comme je pourrais le montrer, soit a la fois un pro- bleme de maximum et uu problerne d'equilibre. Un peuple devient d'autant plus iuventif et avide de nou- velles decouvertes, & une poque donnee, qu'il a plus invente et decouvert a cette epoque; et c'est par imita- tion aussi que cette haute avidite g'ag'ue les intelligences dig-nes d'elle. Or, les decouvertes sont un gain de certi- tude, les inventions un g-ain de confiance et de se'curite'. Le besoin de decouvrir et d'inventer est done la double forme que revet la tendance au maximum de foi publi- que. Cette tendance cicatrice, propre aux esprits synthe- tiques et assimilateurs, alterne souvent, parfois marclie de front, mais en tons cas N s'accorde toujours avec la tendance critique a 1'equilibre des croyances par 1'elimi- nation des inventions on des decouvertes en contradic- tion avec la majorite des autres. Tour a tour le VOBU de majoratiou on le voeu d'epuration de foi est plus pleinement satisfait; mais, en general, leurs succes coincident ou se suivent de pres. Car, precisenient parce qne 1'imitation est leur source commune, 1'uu et 170 LES LOIS DE LIMITATION. 1'autre, aussi bien le besoin d'une foi pleine que celui (Tune foi stable, ont un deg're d'inteusite proportionne, cceleris paribus, au deg-re d'anirnation de la vie sociale, c'est-a-dire a la multiplicity des rapports de persoime a personne. Pour qu'une bonue combinaison d'idees eclaire les esprits d'uiie nation, il taut qu'elle luise d'abord . dans un cerveau isole; et elle aura d'autant plus de chance de se produire ainsi, que les echang-es intellec- tuels d'esprit a esprit seront plus frequents. Pour qu'uue contradiction entre deux institutions, entre deux princi- pes, soit g-enante dans une societe, il faut qu'elle y ait 6te d'abord remarquee par un esprit plus sagace que les autres, parun penseur systematique qui, dans ses efforts conscients pour unifier son faisceau d'idees, a ete arrete par cette difficulte et 1'a signalee ; cl'oii 1'importance sociale des philosophes ; et plus il y aura de stimulations mutuelles des esprits, et, par suite, de mouvements d'idees dans une nation, plus cette difficult^ y sera aisee a apercevoir. Par exemple, les rapports, les contacts d'homme a homme s'etant multiplies au-dela de toute esperance dans le courant de notre siecle, par suite des inventions locomotrices, et 1'action de l'imitationy etant devenue tres forte, tres larg-e et tres prompte, on ne doit pas s'etonner d'y voir la passion des rformes sociales, des reorganisations sociales rationnelles et systematiques, prendre les proportions que 1'on sait, de meme que la passion des conquetes sociales, surtout industrielles, sur la nature, n'a plus connu de frein, a .force d'avoir deja conquis. Apres le siecle des decouver- tes, done (n'est-ce pas le nom que merite le notre?) on pent predire, a coup sur, un siecle d'liarinonisation des decouvertes ; la civilisation exig'e a la fois on successive- ment cet afflux et cet effort. Dans leurs phases peu inventives, a 1'inverse, les societes sont aussi peu critiques, et reciproquement. LES LOIS LOGIQUES DE LIMITATION. 171 Elles acceptent de divers cotes, par mode, on recoivent de divers passes, dont elles heritent par tradition, lescroyan- ces les plus contradictoires (1). sans que personne s'avise de remarquer ces contradictions; mais, en meme temps, elles portent en elles, par suite de ces apports multiples, bien des idees et des connaissances ^parses, qui, vues sous un certain angle, reveleraient leur mutuelle et feconde confirmation, dont nul esprit ne s'apercoit. De meme, elles empruntent curieusement aux nations voisines differentes, on gardent pieusemeut en heritage de leurs differentes parents, les arts, les industries les plus dissemblables, qui de"veloppent en elles des besoins mal conciliables, des courants d'activite" en opposition les uns avec les autres ; etces antinomies pratiques, aussi bien que les contradictions theoriques qui precedent, ne sont senties et formulees par personne, quoique tout le monde souffre du malaise entretenu par elles. Mais, en meme temps, ces peuples primitifs ne voient point que, parmi leurs procedes artistiques, leurs outils me^cani- ques, il en est de propres a se preter le plus grand secours, a concourir puissamment an meme but, 1'un servant a 1'autre de moyen efficace, comme certaines perceptions servent d'intermediaire explicatif a certaines hypothe- ses qu'elles confirment. On a connu longiemps separe- ment la pierre a broyer le ble et la roue a aubes sans se (i) Par excmple, Ic boudbisme, dit M. Bartli, portait on lui la negation, non du regime des castes en general, mais de la caste des brahmanes, et cela independamment de toute doctrine egalitaire, et sans qu'il y eut de sa part aucune velleite de revolte. Aussi est-il fort possible que cette opposition soit restee assez longtemps inconscicnli 1 de part et d'aulre. Mais, a la longue, ellc est devcnue llagrante. Ce qui n'empeche pas, autre contradiction inconsciente aussi, que le nom de brahmane resta un litre honorifique du boudbisme, et qu'a Ceylan il t'ul donne aux rois, 11 pen pres connue les noms de comle el de marquis sont des litres recberches dans notre societ6 democra- tique elle-menie, bien qu'elle soit la negaliou des principcs fiodaux. 172 LES LOIS DE LIMITATION. douter que, moyennant un certain artifice (c'est-a-dire par une troisieme invention, 1'idee du moulin ajoutee & ces deux), la seconde pouvait aider extraordinairement la premiere a remplir son office, et la premiere offrir a la seconde un emploi inespere, A Babylone deja, on g-ravait sur les briques, par impression de caracteres mobiles ou de cachets, le nom du fabricant, et on com- posait des livres; mais on n'avait pas 1'idee de joindre ces deux idees, et de composer des livres au moyen de cachets mobiles, ce qui eftt ete si simple et eut avance de quelques milliers d'annees 1'apparition de 1'impri- merie. Longtemps aussi, la voiture et le piston a vapeur out coexiste sans qu'on ait song'e (toujours moyennant d'autres inventions) a voir dans le piston a vapeur le moyen de faire marcher la voiture. A 1'oppose, vers la fin du Moyen ag'e en dissolution, par exemple, combien de g-outs de luxe licencieux et pai'en, imported du monde arabe ou exhumes de 1'anti quite, se g-lissaieut,se faufilaient a travers les meurtrieres des chateaux et les vitraux des monasteres, et y formaient des melanges hardis, nulle- ment choquants pour les homines d'alors, avec les pratiques de piete chretienne et les moeurs de rudesse f^odale subsistantes ! De nos jours encore, combien de buts opposes, contradictoires, ne se propose pas journel- lement notre activite industrielle ou nationale ! Cepen- dant, a mesure que rechaug-e et le frottement des idees, que la communication et la transfusion des besoins / sont plus rapides, I'elimination des idees et des besoins ' les plus faibles par les idees et les besoins les plus forts qu'ils contredisent, s'accomplit plus vite, et, simultane- ment, en vertu des memes causes, les idees et les buts qui s'entre-confirment ou s'entr'aident arrivent plutot & se rencontrer dans un ing'enieux esprit. Par ces deux voies, la vie sociale doit atteindre necessairement LES LOIS LOGIQUES DE LIMITATION. 173 un deg*r d'unit6 et de force log-ique inconnu aupa- ravant (1). Nous avons montre, dans ce qui precede, comment nait et se developpe le besoin de log'ique sociale, par lequel seul la log'ique sociale se fait. II s'agit de faire voir a present comme il procede pour se satisfaire. Nous savons deja qu'il se divise en deux tendances, 1'une creatrice, 1'autre critique, 1'une fertile en combinaisons d' inventions ou de decouvertes anciennes accumulables, 1'autre en lutte d'inventions ou de decouvertes sitistl- tuables. Nous allons etudier a part chacune d'elles, et la seconde avant la premiere. II LE DUEL LOGIQUE 3). Une decouverte, line invention apparait. II y a deux faits a noter : ses augmentations de foi, par propagation de proche en proche; et les diminutions de foi qu'elle (I) On voit maintenant pourquoi le procede de majoration de foi nationale, qui consiste a expulser du sein d'un peuple ses contradic- leurs religieux ou politiques (revocation de I'edil de Nantes, persecu- tions religieuses de tout genre), est toujours loin d'atteindre son but. On maintient de la sorle, il est vrai, les populations dans ['ignorance des contradictions qui peuvent atteindre leurs croyances; mais, si le laisceau de celles-ci est maintenu par la, on empeche aussi qu'il en receive des accroissements. Car 1'ignorance des contradictions, qui emousse le sens critique, sterilise aussi 1'imagination et obscurcit la conscience des mutuelles confirmations. D'ailleurs, il vicnt un moment ou, comme dit Colins, 1'examen est incompressible. 2 Nous disons duel logique, mais nous aurions aussi bien pu dire teleologique, de meme que plus loin union logique signifiera aussi bien union leleologique. Nous avons cru devoir meler les deux points de vue, du moins dans ce chapitre. 174 LES LOIS DE LIMITATION. fait subir & une autre decouverte ou invention ayant le meme objet ou r^pondant an meme besom, quand elle vient a la rencontrer. Cette rencontre donne lieu an duel logique. Par exemple, dans toute 1'Asie anterieure, I'ecriture cuneiforme s'est propag-ee long'temps seule, de meme que 1'ecriture phenicienne dans tout le bassin de la Mediterranee. Mais, un jour, ces deux alphabets se sont dispute le terrain de la premiere, qui, lentement a recule et a disparu seulement vers le premier siecle de notre ere. L'histoire des societes, comme revolution psycholog'i- que, etudiee par le menu* est done uue suite ou une simultaneity de duels logiques (quand ce n'est pas d'uiiions log'iques). Ce qui s'est pass6 pour 1'ecriture avait deja eu lieu pour le laugrag'e. Le progres ling-uisti- que s'opere toujours, par imitation d'abord, puis par lutte entre deux lang-ues ou deux dialectes qui se dispu- tent un meme pays, et dont Tune refoule 1'autre, ou entre deux locutions et deux, tournures de phrases qui respondent a la meme idee. Cette lutte est un conflit de theses opposees, impliquees dans chaque mot ou dans chaque tournure, qui tend a se substituer a un autre mot ou a une autre forme grammaticale. Si, au moment ou je pense au cheval, deux termes, equus et caballus, empruntes a deux dialectes differents du latin, se pre- sentent ensemble a nion esprit, c'est comme si ce jug'e- ment : il vaut mieux dire equus que caballm pour desig^ner cet animal, etait contredit en moi par cet autre jug-ement : il vaut mieux dire caballus que equus. Si, pour exprimer le pluriel, j'ai a choisir entre deux terminaisons, i et s, par exemple, cette option s'accompag-ne eg-alement de jug-ements an fond contra- dictoires. Quand les lang-ues romanes se sont formees, des contradictions de ce g-enre existaient par milliers dans les cerveaux g-allo-romains, espag-nols, italiens; et LES LOIS LOGIQUES 1>F LIMITATION. 175 le besom de les resoudre a donne naissance aux idi6mes modernes. Ce que les philolog-ues appellentla simplilica- tion graduelle des grammaires n'est que le resultat d'un travail d'elimination provoque par le sentiment vague de ces contradictions implicites. Voila pourquoi 1'italien dit toujours i et 1'espagiiol toujouxs s, par exemple, alors que le latin disait tantot i et tautot s. J'ai compare la lutte log*ique a un duel. C'est qu'en effet, dans chacun de ces combats pris a part, dans cliacun de ces faits elementaires de la vie sociale edites & innombrables exemplaires, les jugements on les des- seins en presence sont toujours au nornbre de deux. A vez-vous jamais vu, dans I'antiquite, le Moyen age ou les temps modernes, une bataille a trois ou a quatre? Jamais. II peut y avoir sept ou huit, dix ou douze armees de nationalites differentes, mais il n'y a que deux camps en presence, de meme que, dans le conseil de g-uerre qui a precede la bataille, il n'y a eu que deux opinions a la fois, en face et en lutte, a propos de cliaque plan, a savoir celle qui le preconisait et 1'ensemble de celles qui s'accordaient a le blamer. II est visible que le differend, la querelle a vider, sur un champ de bataille, se resume toujours en un oui oppos6 a un non. Tel est, au fond, tout cas-us belli. Sans doute, celui des deux adversaires qui uie la these de 1'autre (gnerres relig'ieuses principa- lement) ou qui contrecarre son dessein (guerres politi- ques), a bien sa these ou son dessein aussi; mais c'est seulement en tant que negation ou obstacle, plus ou moins implicite ou explicite, direct ou indirect, que sa pensee ou sa volonte rend le conflit inevitable. Voila pourquoi, par exemple, quel que soit dans un pays le nornbre ties partis politiques et des fractions de partis, il n'y a jamais, a propos de chaque question, qu'une dutvlite, celle du g'ouvernement et de ce qu'on appelle 1'opposition, fusion de partis lieterog-eiies reunis par 176 LES LOIS DE LIMITATION. leur cote negatif. Eh bieu, cette remarque doit s'ten- dre a tout. Partout et toujours la continuite apparente de I'histoire se decompose en petits ou grands eve'ne- ments, distiucts et separables, qui sont des questions suwies de solutions. Or, une question est, pour les societ^s comme pour les individus, une indecision entre une affirmation et une negation, ou entre im but et un obstacle ; et une solution, comme nous le verrons plus loin, n'est que la suppression de Tun des deux adversai- res ou de leur contrari^te. Nous ne parlous, pour le moment, que des questions. Cesont vraiment des discus- sions logiques. L'un (lit oui et 1'autre dit non. L'un veut oui, 1'autre veut non. Dans la categoric du langage ou de la religion, du droit ou du gouvernement, n'importe, la distinction du cot6 oui et du cote non est aisee a trouver. Dans le duel linguistique elementaire dont nous avons parle plus haut, le terme ou la locution recus afftrment, et le terme ou la locution nouveaux nient. Dans le duel religieux, le dogme officiel affirme, le dogme here"tique nie, comme plus tard, quand la science tend a remplacer la religion, la theorie admiseest raffirmation niee par la theorie nouvelle. Les luttes juridiques sont de deux sortes : 1'une au sein de chaque parlement ou de chaque cabinet qui delibere sur une loi ou un decret, 1'autre au sein de chaque tribunal ou Ton plaide une cause : or, pour le 16gislateur, il y a toujours a choisir entre 1'adop- tion d'un projet de loi, c'est-a-dire son affirmation, et son rejet, c'est-a-dire sa negation. Quant au juge, on sait bien que tout proces quelconque qui lui est soumis, singularite non remarqu^e et pourtant significative, a lieu entre uii demandeur qui affirme et un defendeur qui nie. Si le defendeur fait & son tour une demande dite reconveiitiounelle, c'est un proces accessoire greffe sur le principal. S'il y a des tiers inter veuants, chacun LES LOIS LOOHQUES DK LIMITATION. 177 d'eux revet, a tour de role, la qualite de demandeur on de defeudeur, et multiplie, par sa presence, le nombre des petits proces distincts renfermes dans le grand pro- ces complexe. Dans les luttes g'ouvernementales il faut disting-uer si les guerres sont exterieures ou internes. (5 nationale resistante, par la voloute nationale (hi vain- queur, plutot que 1'accord des deux, malgre le traite qui suit ct qui est un contrat force. L'histoire, en somme, est un tissu, un eiitrelaceinent dc tragedies et de comedies, de tragedies horribles et de comedies pen gaies, qu'il est aise, en y regardant de pres, d'en detacher. Voila peut- etre pourquoi, soit dit en passant, dans iiotre age beau- coup plus industriel encore quo militaire, il ne faut pas s'etonner de voir au theatre, image de la vie reelle, la tragedie, chaque jour plus negligee, reculer devant la comedie, qui graudit et progresse, mais s'attriste ou s'assombrit en graudissaut. Ill L'ACCOUPLEMENT LOGIQUE. Apres avoir parle des inventions ou des decouvertes qui se corabattent et se substituent, j'ai a traiter de celles qui s'entr'aident et s'accumulent. L'ordreque nous avons suivi ne doit pas laisser croire que le progres par substi- tution est, si Ton remonte aux origines, le predecesseur du progres par accumulation. En realite, celui-ci a dii preceder necessairement celui-la, de meine que, visible- ment, il le suit; il est 1' alpha et 1'oniega; et 1'autre n'est qu'un moyen terme. -- Les langues, par exemple, oiit certainement commence a se former par une acquisition successive de mots, de formes verbales, qui, exprirnant des iclees inexprimees encore, n'ont trouve aucune riva- lite a vaincre pour s'etablir; et cette circonstance a faci- lite sans doute leurs premiers pas. Au premier debut de la plus ancienne religion, leslegendes et les mythesdont elle s'est enrichie,reponses a des questions toutes neuves 190 LES LOIS DE LIMITATION. encore, n'ont trouve pour les contredire aucunes solutions anterieures, et il leur etait facile de ne pas se contredire entre eux, puisqu'ils repondaient separement a des ques- tions differentes. Les coutumes les plus primitives ont eu sans doute de la peine a s'implanter sur l'indiscipline propre a 1'etat de nature ; mais, repondant a des proble- mes juridiques non encore pos6s, reglant des rapports individuels sans regies encore, elles ont eu la chance de n'avoir aucunes coutumes preexistantes a combattre, et il leur 6tait aise de ne pas se combattre entre elles. Enfiu, les plus anciennes organisations politiques ont du croi- tre jusqu'a un certain point sans lutte interne, par voie de developpement non contrarie, soit militairement, soit industrielleinent. La premiere forme quelconque de gou- vernement a 6te une reponse au besoin de s6curite qui n'avait j usque-la recu aucune satisfaction, et cette cir- constance a ete favorable a son etablissement. Quand 1'art de la guerre venait de prendre naissance, toute arme nouvelle, tout exercice nouveau, toute nouvelle tactique pouvait s'ajouter aux precedents; de nos jours, il est Men rare qu'un nouvel eugin meurtrier ou un nouveau reglement militaire n'en rende pas quelqu'autre inutile, et ne se heurte quelque temps a cet obstacle. Quand 1'industrie naissait, sous sa forme pastorale et agricole, chaque nouvelle plante cultivee, chaque nouvel animal apprivois^ s'ajoutait aux faibles ressources deja acquises du potager et de 1'etable, du champ et de la grange, au lieu de se substituer, comme de nos jours, a d'autres plantes, a d'autres animaux domestiques k peu pres equivalents. Et pareillement alors chaque observa- tion nouvelle, astronomique ou physique, eclairant uu point j usque-la obscur de 1'esprit humain, prenait place sans entraves a cote des observations anterieures qu'elle ne contredisait guere. II s'agissait de tenebres a dissiper, non d'erreurs a combattre. II s'agissait de defricher des LES LOIS LOGIQUES DE I/IMITATION. 197 terres vagues et incultes, non de mieux cultiver des terres deja travaillees et possedees par d^autres. Mais, remarquons-le, 1'accumulation qui precede la substitution par duels logiques, ne doit pas etre con- fondue avec 1'accuraulation qui la suit. La premiere consiste en une aggregation lache d'elements dont le lien principal consiste a nepas se contredire; la seconde, en un faisceau vig-oureux d'elements qui, non-seulement ne se contredisent pas, mais le plus sou vent se conjlrment. Et cela devait etre, en vertu du besoin tou jours croissant de foi massive et forte. Nous avons deja pu voir ci- dessus la v6rite de cette remarque; elle nous apparaitra bien mieux tout a 1'heure. En toute matiere, nous aliens le montrer, il y a a disting-uer les inventions on les d6- couvertes susceptibles de s'accumuler indefiniment (quoi- qu'elles puissent aussi etre substitutes), et celles qui, passe" une certaine limite d'accumulation, ne peuvent qu'etre remplac^es si le prog-res continue. Or, le triage des unes et des autres s'opere assez naturellement au cours du prog'res; les premieres viennent avant les secondes, et se poursuivent encore apres 1'epuisement de celles-ci ; mais, apres, elles se presentent avec un carac- tere systematique qui, avant, leur faisait defaut. Une lang-ue peut s'accroitre d'une maniere illimitee par 1'addition de nouveaux mots, repondant a des idees nouvellement apparues; mais, si rien n'empeche le g'ros- sissement de son dictionnaire, les accroissements de sa grammaire ne sauraient aller bieu loin ; et, au-dela d'un petit nombre de regies et de formes grainmaticalespene- trees d'un ineme esprit, repondant plus ou moins bien a tows les besoins du laug-age, aucune reg*le, aucune forme nouvelle ne peut surgir qui n'entre en lutte avec d' au- tres et ne tende a refondre 1'idiome sur un plan different. Si, dans une langue qui possede la declinaison, Tidee vient d'exprimer la difference des cas par une preposition 198 LES LOIS DE LIMITATION. suivie de 1'article, il faudra que 1'article et la preposition eliminent a la Idng-ue la declinaison on que la declinai- son les repousse - - Or, remarquons-le, apres que la g-rainmaire d'une lang-ue est fixee, sou vocabulaire ne cesse pas de s'enrichir; an contraire, il s'aug-mente plus vite encore; et, on outre, a partir de cette fixation, chaque terme iinporte, non-seulement ne contredit pas les autres, mais encore confirme indirectement, en reve- tant a son tour la meme livree gTammaticale, les propo- sitions implicites contennes en eux. Parexeinple, chaque mot nouvoau qui entrait en latin avec la terminaison us on a, en se declinant semblait repeter et confirm er ce que disaient tous les autres mots termines et declines de meme, a savoir ces propositions g % en6rales : ns et a sont des signes de latinite; i, o, urn, @, am, sont les signes du g-enitif, du datif, de Faccusatif, etc. Les religions, comme les langnies, peuvent etre envisa- g-ees sous deux aspects. Elles out une partie narrative et leg'endaire, leur dictionnaire a elles, par laquelle elles debutent; et elles out aussi leur partie dog-matique et rituelle, sorte de g-rammaire relig'ieuse. La premiere, composee de recits bibliques ou mytholog'iques, d'histoi- res de dieux, de demi-dieux, de he"ros et de saints, pent se developper sans fin; mais la seconde ne comporte pas une extension pareille. Un moment vient oil tous les probleines capitauxqui tourmentent la conscience, ayant recu leur solution telle quelle dans une relig-ion, au point de vue de son principe propre, aucun dog*me nouveau ne pent s'y introduire sans contredire en partie les prece- dents ; et on, pareillement, un rite nouveau, en tant qu'expressif de dog*mes, ne pent y etre iinporte sans entrave quand tous les dogrnes out deja leur expression rituelle. - - Or, apres que le credo et le ritnel d'une religion sont arretes, son martyroiog-e, son hag-iog-ra- pliie, son histoire ecclesiastiqne, ne laissent pas d'aller LES LOIS LOGIQUES DE LIMITATION. 199 s'enrichissant, et meme plus rapidement que jamais. De plus, par le caractere conformiste, orthodoxe, de tous leurs actes, de toutes leurs pensees, de leurs miracles memes, les saints, les martyrs, les fideles de cette reli- gion adulte, non seulement ne se contredisent pas entre eux, mais se repetent et se confirment mutuellement; en quoi ils different des personnages divius on heroi'ques, des dieux et des demi-dieux, des patriarches et des apotres, et aussi bien des legendes et des prodiges, qui s'y sont succede avant la constitution du dogme et du culte. Nous devrons ouvrir ici une parenthese pour faire une observation assez import-ante. Suivant que la partie narrative d'une religion 1'emportera en elle sur sa partie dogmatique, ou vice versa, cette religion se presentera comme indefiniment modifiable et plastique, ou comme essentiellement immuable. Dans le paganisme gr^co- latin, le dogme n'est presque rien, et, des lors, le culte n'ayant presque pas de signification dogmatique, son symbolisme est du genre plutdt narratif. C'est, par exemple, une Episode de la vie de Ceres ou de Bacchus qu'on cherche a representer. Compris de la sorte, les rites deviennent accumulables a 1'infini. Si le dogme est pen de chose, la narration est presque tout dans le polytheisme antique. D'oii une incroyable facility d'en- richissement, analogue au gonflement d'un idiome mo- derne, tel que 1'anglais, qui, grammaticalement tres pauvre, s'incorpore toute espece de vocables venus de 1'etranger, moyennant un leger changement de leur termiuaison, sorte de bapteme linguistique. Pourtant, si cette aptitude a grossir sans mesure est une cause de viabilit6 pour une religion narrative, cela ne veut pas dire qu'elle soit particulierement resistante aux attaques de la critique. Toute autre est la solidite" d'un systeme theologique, d'un corps de dogme et de rites dogmati- 200 LES LOIS DE LIMITATION. ques, qui s'appuient ou paraissent s'appuyer 1'un 1'autre, et qui, combattus un jour par un contradicteur du dehors, se redressent tons pour protester en bloc. Mais revenons. II en est de la science comme de la reli- gion, qu'elle aspire a remplacer. La science, en tant qu'elle enumere et raconte simplement des faits, des donnees de nos cinq sens, est, il est vrai, susceptible d'une extension indefinie, et elle debute par n'etre de la sorte qu'une simple collection de phe"nomenes non ratta- ches les uns aux autres, non contradictoires non plus. Mais, en tant qu'elle dogmatise a son tour et legifere, qu'elle concoit des theories propres a donner aux faits 1'air de se confirmer mutuellement au lieu de se borner a ne pas se contredire; ou meme en tant qu'elle synthetise a son insu les apports de la sensation sous des formes mentales innees, qui sont des propositions generates implicites, et qu'on appelle le temps, 1'espace, la matiere, la force; a ce point de vue, la science est peut-etre la plus inextensible des oeuvres humaines. Sans doute les theories scientifiques se perfectionnent, mais c'est en se substituant, non sans des retours periodiques, pendant que les observations et les experiences s'accumulent; et Ton voit reparaitre d'ag-e en ag-e certains chefs g-eneraux d' explication, 1'atomisme, le dynamisme (appele evolu- tionisme de nos jours), la monadolog'ie, 1'idealisme (de Platon ou d'Hegel), cadres inflexibles du regiment gros- sissant et debordant des faits. Seulement, parmi ces idees mattresses, parmi ces hypotheses ou inventions scientiti- ques, il en est quelques-uiies qui se confirment de mieux en mieux entre elles et qui sont de plus en plus confir- mees par I'accuinulation continuelle des phenomenes d^couverts, lesquels, par suite, ne se bornent plus a ne pas se contredire, mais se repetent et se confirment les uns les autres comme rendant temoig-nag-e ensemble a une meme loi, a une meme proposition collective. Avant LES LOIS LOGIQUES DE LIMITATION. 201 Newton les d^couvertes qui se succedaient en astronomic ne se contredisaient point; depuis Newton elles se con- firment. L'ideal serait que chaque science distincte fut reductible, comme 1'astronomie moderne, a une formule unique, et que ces formules differentes eussent pour lien une foruiule superieure; qu'en un mot il n'y efit plus les sciences, mais la science; comme dans une religion polyth6iste qui est devenue monotheiste par voie de selection, il n'y a plus les dieux, mais Dieu. Seinblable- ment, dans une tribu, naguere pastorale, qui devient une nation agricole, puis manufacturiere, et qui ajoute de la sorte a ses paturages des terres a ble, des rizieres, des vergers, des jardins de plus en plus riches, des fabriques de plus en plus compliquees, les int^rets ne cessent de se multiplier, et les actes legislatifs ou les regies coutumieres qui s'y appliquent vont s'accumulant aussi, beaucoup plus que s'abrogeant. Mais les principes generaux du droit, qui finissent par se faire jour au milieu de ce pele-mele, sont en nombre toujours limite, et pour eux progres c'est remplacement. Or, apres la formation de cette grammaire juridique, le dictionnaire juridique appele en France Bulletin des Lois peut bien encore grossir a vue d'oeil et meme avec une activity redoublee, mais les lois qui se succedent, des lors, se presentent revetues d'un meme uniforme theorique qui les rend aptes a former un code, code rural, code de commerce, code maritime, etc... Syst6matisation impos- sible auparavant. Enfin, au point de vue gouvernemental (dans le sens large oil j'entends le mot gouvernement, c'est-a-dire comme I'activite dirigee d'une nation sous toutes ses formes), des distinctions analogues se produisent. Nous dirons que 1'activite nationale dirigee est soit belli- queuse, soit laborieuse, et que la premiere se subdivise en forces militaires et en forces politiques, suivant 202 LES LOIS DE LIMITATION. qu'elle consiste en g'uerre courte et sanglante d'armees ou en g'uerre long'ue et orag^euse de partis, en une oppression de I'etrang-er vaincu et tributaire ou en une oppression de 1'adversaire interieur battu et accable d'impots. Eh bien, il est remarquable que, dans ces deux subdivisions a la fois, le cote administratif se deploie et se perfectionne incessamment, au fur et a mesure que les fonctions se multiplient, tandis que 1'art de la g'uerre et 1'art de la politique se meuvent toujours dans un cercle etroit de strategies ou de constitutions qui se ramenent a un petit nombre de types differents entre lesquels il faut opter et dont run exclut 1'autre. Mais c'est seulement apres avoir 6t6 saisies et mises en oeuvre par ce plan strat^gique ou ce dessein constitutionnel que les fonctions soit civiles, soit militaires, deviennent conver- gentes au lieu de se borner a n'etre pas trop diverg-entes, et forment un veritable Etat ou une veritable arme au lieu de former une federation barbare ou une horde. Quant a la partie laborieuse, industrielle, de 1'activite nationale dirigee, elle comporte les memes remarques, mais sous le benefice de certaines observations. L'indus- trie ne saurait etre que par abstraction, avons-nous dit, isolee de la morale et de 1'esthetique dominante a chaque epoque. Si on 1'y rattache, comme il convient, on s'aper- coit que, panni les inventions ou les id^es nouvelles relatives au travail, les unes, mais non les autres, sont susceptibles, ainsi qu'on Fa tant repete, de prog-res indefinis, c'est-a-dire d'une accumulation presque sans fin. L'outillage industriel, en effet, ne cesse de s'accroi- tre ; mais les fins au service desquelles se met, au bout d'un temps, cet ensemble de moyens, ne se suivent qu'en s'eliminant Tune 1'autre. A premiere vue, et a prendre en bloc les moyens et les fins sans les disting-uer, il semble que les industries des diverses epoques se soient remplacees entierement. Rien ne ressernble moins LES LOIS LOGIQUES DE LIMITATION. 203 a 1'industrie g'recque on roinaine que rindustrie assy- rienne, a rindustrie de notre xvn e siecle qne celle du Moyen age, et a notre grande Industrie contemporaine qne la petite Industrie de nos aieiix. Etfectivement, cbacun de ces grands 1'aisceaux d' actions humaines a pour lien et pour Time quelque grand besoin dominant qni change en en tier d'un age a 1'autre : besoin de ' preparer sa vie posthume, besoin de flatter ses dieux, d'embellir et d'honorer sa cite, besoin d'exprimer sa foi religiense qu son orgueil monarcbique, besoin de nivel- lenient social. Et le changement de ce but superieur nous explique la succession de ces oeuvres saillantes oil toute une epoque se resume; le tombeau en Egypte, le temple en Grece, le cirque on Tare de triornphe a Rome, la cathedrale an Moyen age, le palais au xvn e siecle, les gares on plutot les constructions urbaines aujourd'hui. Mais, a vrai dire, ce qui a disparu de la sorte sans retonr, ce sont les civilisations plutot que les industries passees, si Ton doit entendre par civilisation 1'ensemble des buts mo rail x on esthetiques d'une epoque et de ses moyens industriels, la rencontre toujonrs acci- dentelle, en partie, des premiers avec les seconds. Car ces buts ont employe ces moyens parce qu'ils les ont rencontres, mais ils auraient pn en utiliser d'autres, et ces moyens ont servi ces buts, mais ils etaient prets a servir des fins differentes. Or, ces fins passent, mais ces moyens restent, en ce qn'ils ont d'esseutiel. Une macbine moins j)arfaite se survit, au fond, par une sorte de metempsychose, dans la machine plus parfaite et plus complexe qui en apparence on a certains egards 1'a tuee; et toutes les machines simples, le baton, le levier, la roue, se retrouvent dans nos outils plus modernes. L'arc subsiste dans 1'arbalete, 1'arbalete dans 1'arquebuse et le fusil. Le char primitif subsiste dans la voiture suspen- due, celle-ci dans la locomotive qui a uon pas chass6 204 LES LOIS DE LIMITATION. mais absorb^ la diligence en lui ajoutant quelque chose, a savoir, la vapeur et une velocite superieure, tandis que le besoin Chretien du salut mystique a reellement chasse" et non absorb^ le besoin romain de la gloire patriotique, comme la the'orie de Copernic le systerne de Ptolem^e. En somme, les inventions industrielles qui se poursui- vent depuis des millions d'annees sont comparables au dictionnaire d'une lang-ue ou aux faits de la science. Beaucoup d'outils et de produits, a la ve>ite\ comme je 1'ai dit plus haut, out ete detrones par d'autres, de meme que beaucoup d'informations moins exactes out 6te ex- pulsees par des connaissances plus vraies; mais, en somme, le nombre des outils et des produits, comme celui des connaissances, s'est toujours grossi. La science proprement dite, recueil des faits qui peuvent servir a prouver une theorie quelconque, fait pendant a Findus- trie proprement dite, tre"sor d'engins et de proc6d6s qui peuvent servir a realiser une esthetique ou une morale quelconque. L'industrie en ce sens est la matiere dont la forme est fournie par les idees r6gn antes sur la justice et la beaute\ sur le quid deceat quid non, pour la direction juge"e la meilleure de la conduite. Et, par 1'industrie, j'entends Fart aussi, en tant que distinct de Fideal chan- geant qui Finspire, et qui prete a ses secrets, a ses habilet^s multiples, leur ame profonde. Or, soit avant, soit apres la formation d'une morale et d'une esthetique arret^es, c'est-a-dire d'une hierarchic de besoins consa- cr6e par un jugement unanime, les ressources de 1'in- dustrie, y compris les ing^niosites des artistes et meme des poetes, vont se multipliant; mais, avant, elles s'epar- pillent, apres, elles se concentrent, et c'est alors seule- ment qu'une meme pensee implicite s'affirmant dans toutes les branches du travail national, elles donnent le spectacle de cette mutuelle confirmation, de cette orien- tation unique, de cette admirable harmonic interne que LES LOIS LOGIQUES DE LIMITATION. 205 la Grece et notre xn c siecle ont connues, qu6 nos petits- neveux reverront peut-etre. Pour le moment, il faut 1'avouer, et cette remarque nous conduit a de nouvelles considerations, notre epoque moderne et contemporaine cherche son pole. Ce n'est pas a tort qu'on a signal^, son caractere principalement scientifique et industriel. Par la, il faut entendre que, tlieoriquement, la recherche heureuse des faits 1'a em- porte sur la preoccupation des idees philosophiques, et que, pratiquement, la recherche heureuse des moyens 1'a emporte sur le souci des buts de 1'activite. Cela veut dire que, partout et toujours, notre monde moderne s'est precipite d'instinct dans la voie des decouvertes ou des inventions accumulables, sans se demander si les decou- vertes et les inventions substituables qu'il ne'giigeait, ne dounaient pas seules aux premieres leur raison d'etre et leur valeur. Mais nous, posons-nous maintenant cette question : est-il vrai que les cot6s non extensibles inde- finiment de la pensee et de la conduite sociales (gram- maires, dogmes et theories, principes de droit, strategic et programme politique, esth6tique et morale) meritent moins d'etre cultives queues cotes extensibles indefini- ment (vocabulaires, mythologies et sciences de faits ; coutumes et bulletins des lois, administrations militaires et civiles, industries)? Nullement. Le cote substituable, inextensible au-dela d'un certain degre, est toujours au contraire le cote essentiel. La grammaire, c'est toute la lang'ue. La theorie, c'est toute la science et le dog'me.ie toute la religion. Les principes, c'est tout le droit. La strategic, c'est toute la guerre. L'idee politique, c'est tout le gouvernement. La morale, c'est tout le travail, car 1'industrie vaut ce que vaut son but. Et 1'ideal, on me 1'accordera bien, c'est tout Fart. A quoi bon les mots, sinon a faire des phrases? A quoi bon les faits, sinon a faire des theories? A quoi 206 LES LOIS DE LIMITATION. bon les lois, sinon a faire eclore ou a consacrer des prin- cipes superieurs clu droit? A qnoi bon les armes, les manoeuvres, les administrations diverses d'une armee, sinon a entrer dans le plan strategique dn general en chef? A qnoi bon les services, les t'onctionnements, les administrations multiples d'un Etat, sinon a servir les desseins constitutionnels de I'liomme d'Etat dans leqnel s'incarne le parti vainqueur? A qnoi bon les metiers et les prodnits divers d'un pays, .sinon a concourir aux fins de la morale r^gnante? et a quoi bon les ecoles artistiques et litteraires et les oeuvres d'art d'une societe, sinon a fonnuler ou a fortifier son ideal propre? Seulement, il est bien plus facile de progresser dans la voie des acquisitions et des enrichissements tou jours possibles, que dans la voie des remplacements et des sacrifices toujours necessaires. II est bien plus aise d'en- tasser neologismes sur neologismes que de mieux parler salangue, et d'y introduire ainsi par degress des ameliora- tions grammaticales; de collectionner des observations et des experiences dans les sciences, que d'y apporter des theories plus generates et plus demontrees; de multiplier les miracles et les pratiques de piete dans sa religion que d'y substituer a des dogmes uses des dogmes plus ration- nels ; de fabriquer les lois a la douzaine que de concevoir le principe d'un Droit nouveau, plus propre a concilier tous les interets; de compliquer les armements et les manoeuvres, les bureaux et les functions, et d'avoir d'ex- cellents administrateurs militaires ou civils, que d'avoir des generauxou des homines d'Etat emiuents qui con- coivent a 1'instant voulu le plan qu'il faut et coutribuent par leur exemple a renouveler, a perfectionner Tart de la guerre et de la politique; de multiplier ses besoms, grace a la variete toujours plus riche tie ses consommations en- tretenues par les industries les plus diversifiees, que de substituer a son besoin dominant uu besoin superieur et LES LOIS LOGIQUES DE LIMITATION. 207 pre"f6rable, plus propre a faire reg-ner 1'ordre et la paix; eniin, de derouler artistiquemeut Finepuisable serie des habiletes et des tours de force, qued'entrevoir lamoindre luenr d'uu beau iiouveau, jug-e plus dig-ne de susciter I'enthousiasme et 1'ainour. Mais notre Europe moderne s'est un pen laisse entrai- ner par 1'attrait d'une facilite decevante. De la, le con- traste qui frappe, iiotamment entre son abondance legislative et sa faiblesse juridique iqu'on la compare, sous ce rapport, a Rome sous Trajan, a Constantinople meme sous Justinien , ou entre son exuberance indus- trielle et sa pauvrete esthetique iqu'on la compare a cet e'g'ard aux beaux jours du Moyen age- francais ou de la Renaissance italienne! . Je pourrais, dans une certaiue mesure, ajouter eutre ses sciences et la philosophic de ses sciences. Mais je me hate de reconnaitre que le cote philosophique de son savoir, quoique cultive avec uue neg'lig-ence relative, a ete 1'objet d'une culture bien autrement etendue et profonde que le cote moral de son activite. L'industrie, a ce point de vue, est notable- ment en retard sur la science. Elle a suscite de tons cotes des besoins factices qu'elle satisfait pele-mele sans s'in- quieter du triag'e a faire entre eux et de leur meilleur accord. En cela elle est semblable a la science mal dig^eree du xvi e siecle. qui provoquait dans tous les cerveaux une floraison d'hypotheses, de bizarreries pedantesques, inco- herentes, toutes separement nourries d'une certaine quantite de faits. II s'ag-it, pour 1'activite, pour la ci- vilisation contemporaiue, de liquider ce chaos de besoins he'te'rog'enes, comme il s'ag-issait pour la science du xvi' siecle de reg-ler 1'imag-iuation des savants et de retrancher la plupart de leurs conceptions, an profit de quelques au- tres,transformees en theories. Q.uels sont les besoins sim- ples et feconds que developpera 1'avenir, et quels sont les besoins touffus et steriles qu'il elag*uera ? La est le secret. 208 LES LOIS DE LIMITATION. II est difficile a trouver, mais il doit etre cherche. Tous ces besoins discordants ou mal accordes qui fleurissent sur tous les points du sol industriel, et out leurs adorateurs passionnes, constituent une sorte de fetichisme ou de polytheisme moral qui aspire a se repandre en un mono- the"isme moral, compre"hensif et autoritaire, en une es- thetique neuve, grande et forte. Aussi, est-ce bien plutot 1'industrie que la civilisation qui a progress^ dans notre siecle. Et j'en trouverais la preuve dans 1'embarras oil j'ai 6te tout a 1'heure pour specifier un g-enre de monu- ment ou 1'industrie propre a notre temps se resumat. Chose etrang-e, et qui ne s'est plus vue, ce que 1'industrie construit de plus grandiose a present, ce sont, non des produits, mais des outils industriels, a savoir de grandes fabriques, des g-ares immenses, des machines prodigieu- ses. Comparez a ces laboratoires de geants, qu'on appelle des forgoes ou des ateliers de construction, ce qui sort de la, meme de plus important : une belle maison, un beau theatre, un hotel de ville ; combien ces oeuvres de notre Industrie sont mesquines aupres de ces demeures ! Com- bien surtout les petites magnificences de notre luxe priv6 ou public palissent aupres de nos Expositions industrielles, ou la seule utilite des produits est de se niontrer? C'etait 1'inverse jadis, quand de miserables huttes de fellahs des Pharaons, quand d' obscures echop- pes d'artisans du Moyen age, entouraient la pyramide ou la cathedrale g-ig-antesque, dressee en Fair par le faisceau de leurs efforts combines. On dirait que 1'indus- trie maintenant est pour 1'industrie comme la science pour la science. AUTRES CONSIDERATIONS. Nous venons de voir que le progres social s'accomplit par une suite de substitutions et d'accumulations. II im- LES LOIS LOGIQUES DE LIMITATION. 209 porte assuremeut de distinguer ces deux precedes, et 1'erreur des evolutionuistesest de lesconfondreici comme partout. Le mot evolution peut-etre est mal choisi. On peut dire pourtant qu'il y a Evolution sociale quand une invention se repand tranquillement par imitation, ce qui est le fait elementaire des societes ; et rneme quand une invention nouvelle, imit^e a son tour, se greft'e sur une precedente qu'elle perfectionne etfavorise. Mais, dansce dernier cas, pourquoi ne pas dire plutot qu'il y a insertion, ce qui serait plus precis? Une philoso- phic de 1' Insertion universelle serait une heureuse rectifi- cation apportee a la theorie de 1'universelle Evolution. Enfin, quand une invention nouvelle, microbe invisible au debut, plus tard maladie mortelle, apporte a une invention ancienne, a laquelle elle s' attache, un germe de destruction, comment peut-on dire que 1'ancienne a evolu6? Est-ce que 1'Empire remain a evolue le jour oil la doctrine du Christ lui a inocule le virus de negations radicales opposees a ses principes fondamentauxV Non, il y a dans ce cas contr'6volution, revolution si Ton veut, nullement evolution. Au fond, sans nul doute, il n'y a ici, comme precedemment, que des Evolutions, e!6men- tairernent, puisqu'il n'y a que des imitations ; mais, puisque ces evolutions, ces imitations, se combattent, c'est une grande erreur de considerer le tout, forme de ces elements en conflit, comme une sewle Evolution. Je tenais a faire cette remarque en passant. Autre remarque plus importante. Quel que soit le precede employe pour supprimer le conflit des croyances ou des interets et pour 6tablir leur accord, il arrive presque toujours (n'arrive-t-il pas toujours?) que I'har- monie ainsi produite a cree un antag'onisme d'un genre nouveau. Aux contradictions, aux contrarietes de detail, on a substitu^ uiie contradiction, une contrariety de masse qui va chercher, elle aussi, a se resoudre, sauf a 14 210 LES LOIS DE LIMITATION. engendrcr des oppositions pins liautes, et ainsi de suite jusqu'a la solution finale. Au lieu de se disputer les uns aux autres le gibier, les tetes de betail, les objets utiles, un million d'hommes s'organisent militairement et collaborent pour 1'asservissement du peuple voisin. En cela leurs activites, leurs desirs de gain, trouvent leur point de ralliement. Et, de fait, avant le commerce et l'6change, le militarisme a du etre longtemps le seul denoiiment logique du probleme pose par la concur- rence des interets. Mais le militarisme engendre la guerre, la guerre de deux peuples substitute a des milliers de luttes privees. De meme, an lieu d'agir chacun de leur cote, de s'eutraver ou de se combattre, une centaine d'hommes se mettent a travailler en com- mun dans une usine : leurs actions cessent d'etre con- traires, mais une contrariete inattendue nait de la, a savoir la rivalite de cette usine avec telle ou telle autre qui fabrique les memes produits. Ce n'est pas tout. Les ouvriers de chaque fabrique sont interesses ensemble a sa prosperite, et, en tout cas, leurs desirs de production, grace a la division du travail organise, convergent vers le meme but; les soldats de chaque armee out un interet commun, la vjctoire. Mais en meme temps la lutte entre ce qu'on appelle le Capital et ce qu'on appelle le Travail, c'est-a-dire entre 1'ensemble des patrons et 1'ensemble des ouvriers (1), et aussi bien la rivalit6 entre les divers grades de I'arrnee, entre les diverses classes de la nation, sont provoquees par cet accord imparfait. Ce sout la des problemes teleologiques (i) Cela est tcllcment vrai quo, des Ic x\i'' sieclo (Voy. Louis Guiberl, Les anciennes corporations en Limousin, etc.), ou t'iico dos syndicats de patrons (des corporations), on Irouvo dos syndiculs d'ouvriers organises. Les coinpagnonntigos ;ilurs, a Paris, a Lyon et ailleurs, fournisscnt aux iinprimcurs, aux boulangors, aux c.hapo- liers, des ressources pour resistor aux inaitres. LES LOIS LOGIQUES DE I/IMITATION. 211 souleves par les progres memes de 1'organisation indus- trielle on militairo, de meme que le prog-res des sciences pose des problemes log'iques, revele des antinomies rationnelles, solubles ou insolubles, que I'ignorance anterieure dissimulait. Le systeme feodal d'une part, d'autre part la hierarchic ecclesiastique, avaient puis- samment pacifie les passions et solidarise les interets au Moyen ag-e. Mais le grand et saug'lant conflit entre le sacerdoce et 1'Empire, entre les Guelfes, partisans du pape, et les Gibelins, partisans de 1'Empereur (duel log'ique au debut, devenu plus tard duel teleolog-ique, c'est-a-dire politique), est ne du choc de ces deux harmo- nies non harmonisables entre elles sans la mise hors combat de 1'un des deux adversaires. La question est de savoir si ces deplacements de contradictions et de con- trarietes ont 6te avantag-eux, et si Ton peut espe"rer que riiarmouie des interets ou des esprits soit jamais com- plete, sans compensation de dissonance; si, end'autres tonnes, une certaiue somme de mensong-e ou d'erreur, de duperie ou de sacrifice, ne sera pas toujours necessaire pour maintenir la paix sociale. Quand le deplacement des contradictions ou des con- trari^tes cousiste a les centraliser, il y a assurement avautag-e. Si cruelles que soient les gaierres provoquees par 1' organisation des armees permanentes, cela vaut mieux encore que les mnombrables combats des petites milices feodales ou des families primitives ; si profonds que soient les mysteres reveles par le prog-res des scien- ces, si grand que soit 1'abime creuse entre les 6coles philosophiques par les questions nouvelles ou elles se combattent par des arg-umeuts puises au meme arsenal scientifique, il n'est pas permis de regretter les temps d'ig-norance ou ces problemes ne se posaient pas. La. science, en somme, a plus satisfait de curiosites poi- g-iiaiites qu'elle n'en a suscite, la civilisation a plus 212 LES LOIS DE L' IMITATION. satisfait de besoms qu'elle n'a fait naitre de passions. Les inventions et les decouvertes sout des cures par la methode substitutive. Les inventions, en calmant les besoius naturels et faisant surg-ir des besoins de luxe, substituent a des d^sirs tres pressants des desirs moins pressants. Les decouvertes remplacent les premieres ignorances, tres anxieuses, par des inconnues peut-etre aussi nombreuses, mais, a coup stir, moins inquietantes. Puis, ne voyons-nous pas le terme ou cette transforma- tion proteiforme de la contradiction et de la contrariete nous achemine? Le jeu de la concurrence aboutit fatale- ment a un monopole, le libre-echang-e et le laisser-aller courent a une organisation, socialiste du travail; et la g-uerre tend a hypertrophier les Etats, a produire d'e- normes ag-glome' rations, jusqu'a ce que 1'unite politiquc du monde civilise se consomme enfin et assure la paix g-enerale. Plus s'accentue, plus grandit le confiit de masse provoqu par la suppression des conflits de detail, au point meme de faire parfois regretter ceux-ci, et plus ce resultat pacifique devient inevitable. Quand 1'armee royale s'est substitute dans chaque Etat aux milices provinciales ou seigneuriales, cette armee a commence par compter un nombre de soldats tres inf6rieur a 1'ef- fectif total de ces milices, et, par suite, le conflit des armees royales etait loin d'eg-aler en etendue de peril la somme des conflits qu'il evitait; mais cet avantage, je le sais, a 6te en diminuant a mesure qu'une necessite ineluctable a force chaque Etat d'aug-menter son contin- gent militaire, si bien que de nos jours les graudes nations en sont venues a mettre sur pied tons les hom- mes valides. Alors tout le profit de la civilisation a cet 6gard s'evanouirait si, precisement, I'^normite des armees ne presag-eait 1'imminence de quelque conflagra- tion definitive suivie d'une conquete colossale, unifiaute et pacifiante. GHAPITRE S1X1EME. LES INFLUENCES EXTRA-LOGIQUES. Nous avons maintenant a etudier les causes non logi- ques de preference on de defaveur qui s'attachent aux diverses sortes d'imitations en concours, et motivent leur victoire ou leur defaite. Avant d'aborder ces considerations, disons, cependant, quelques mots de certaines modalites qui peuvent affecter une imitation quelconque, a savoir son exactitude ou son inexactitude, son caractere conscient ou inconscient. I. D'abord, 1'imitation peut etre vague ou precise. Demandons-nous si, a mesure que les actes ou les idees a imiter se multiplient et se compliquent au cours de la civilisation, 1'imitation devient plus rigoureuse ou plus confuse. On pourrait penser que chaque degre nouveau de complication entraine un accroissement d'inexactitude. C'est pourtant tout le contraire qu'on observe. Limitation est si bien 1'ame de la vie sociale, que, chez 1'homme ci- vilise, Faptitude et 1'habilete a imiter croissent plus vite encore que le nombre et la complexite des inventions. Aussi etablit-elle des similitudes de plus en plus parfai- tes ; et son analogic en cela se poursuit avec la generation et 1'ondulation. Les vibrations lumineuses, beaucoupplus nombreuses et plus dedicates que les vibrations sonores, se transmettent pourtant des etoiles a nous avec une merveilleuse rigueur que celles-ci n'atteignent pas. Les 214 LES LOIS DE LIMITATION. vibrations electriques, non moins nombreuses et non moins complexes, se propagent avec une fidelite incom- parable, qu'on jugerait incroyable si le telegraphe, le telephone et le phonographe, ne la demontraient avec eclat. Un bruit est une serie d'ondes tres peu semblables, tandis qu'un son est une s6rie d'ondes tres semblables ; ce qui n'empeche pas les ondes du son, avec leurs encheve- trements d'harmoniques, de Temporter en complexite sur les ondes du bruit. -- Est-il vrai que 1'heredite, quand elle a a reproduire des organismes superieurs, composes d'organes et de caracteres plus multiples, produise des ressemblances moins exactes que lorsqu'elle a a repe"ter des etres inferieurs? Nullement; le type d'un felin ou d'une orchidee est au moins aussi fidelement consent que celui d'un zoophyte on d'un champignon. II n'est pas jusqu'aux plus legeres varietes des races humaines qui, si on leur donne le temps de se fixer, ne se perpe- tuent hereditairement avec la plus grande perfection. Conside"ree sous n'importe quel aspect, la vie sociale, en se prolongeant, aboutit fatalement a la formation d'une etiquette, c'est-a-dire au triomphe le plus complet du conformisme sur la fantaisie individuelle. La langue, la religion, la politique, la guerre, le droit, 1'architecture, la musique, la peinture, la po6sie, la politesse, etc., donnent lieu a un conformisme d'autant plus parfait, a une etiquette d'autant plus exigeante et tyrannique, qu'ils ont dure plus longtemps et se sont plus paisible- rnent developpes. L'orthographe ou la correction puriste, etiquette de la langue, et le rituel, etiquette de la religion, sont a peu pres equivalents en rigueur arbitraire, quand la langue et la religion sont tres vieilles et tres origina- les toutes deux (1). De siecle en siecle, a partir de son (i) Rien n'egale 1'etrangete des culles quelconques, si ce n'est leur persistance. Mais Ton en pent dirt 1 autanl des langues. C'est un arbi- traire fixe, un desordn 1 elabli, eternel, comme le ciel etoile. Quoi de LES INFLUENCES EXTRA-LOGIQUES. 215 orig'ine, on voit le christianisme se montrer plus exi- g*eant en fait de reg-ularite, d'uniformite, d'ortbodoxie, quoiqu'il aille se compliquant. Les lang-ues sauvag-es, suivant Sayce et Whitney, sont, quoique tres pauvres, aussi variables, aussi continuellement altere"es et infide- lement transmises, que les langues civilisees, quoique tres riches, sont persistantes etuniformes. La procedure, Etiquette du droit, est aussi tres formaliste quand le droit est tres ancien, si complique qu'il soit devenu. Le ceremonial, etiquette des relations mondaines, est moins rig-oureux dans, les nations ou le monde reraonte moins hant que le droit et la religion. II ne Test pas moius dans la societe" chinoise pour tine raison opposee. La prosodie, Etiquette de la poesie, devient de plus en plus despotique a inesure qu'on versifie davantag*e, et, chose etrang-e, que I'imag-ination poetique s'est davantag-e de"- plus etrange, de moins justifiable rationnelleinent, que 1'emploi du mot cabinet pour designer un groupe de ministres, ou de la Porte pour designer le gouverntMiiont ottoman ? Quel rapport logique y a-t-il (Mitre ces articulations che-val, e-quus, ip-pos, et 1'auimal qu'elles representent?Cependant, il n'est pas de loi sisensee, si utile, qui soit obeie avec la meme ponctualite, la meme Constance, le mtime respect, que 1'usage d'employer les mots recus, si bizarres qu'ils paraissent. De meme, quelle ressemblance y a-t-il, an fond, entre cet enchaine- ment sacramontel de ceremonies qu'on appelle la messe, et le sentiment de haute monilite, de spiritualisme raffing, qu'elle 'sert a exprimer parmi les populations catboliques? La messe est un mot aussi; et Ton sail la tenacite de ce vieux mot. C'est que la difficulte, pour tout un peuple a la Ibis, de s'accorder sur le choix d'une expression meilleure ou de renoncer a ses besoins d'expression,sacres ou profanes, est ivellemenl insurmontable, 1'accord en question n'elant possible que par voie de propagation imitative, et non de convention. Voila pourquoi les persecutions religieuses, qui tendent a suppri- mer ou ;i remplaeer un culte, sont, ce qu'il y a, en apparence, de plus rationnel, et, en realile, de plus absurde, a peu pres comme les persecutions linguistiques. Ces dernieres, qui ont pour but la substitu- tion (rune langue a line autre, ne iviississenl parfois qu'a la faveur de limitation spontanee a la fin du Moyen