ii v . X I r J * \ LIBRARY OF THE UNIVERSITY OF ILLINOIS AT URBANA-CHAMPAIGN 301 CENTRAL CIRCULATION BOOKSTACKS The person charging this material is re- sponsible for its renewal or its return to the library from which it was borrowed on or before the Latest Date stamped below. You may be charged a minimum fee of $75.00 for each lost book. CHKI UflvOnffHlV0 OT for disciplinary action and may reulf In dismissal from MM University. TO RENEW CALL TELEPHONE CENTER, 333-84OO UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA-CHAMPAIGN APR 1 m &PR 2 5 139 MAR 2 4 2004 When renewing by phone, write new due date below previous due date. L162 Km LES LOIS 1)E LIMITATION. AUTRES PUBLICATIONS DU MEME AUTEUR. La Philosopttie penale, 1 vol. in-8 (Paris-Lyon,Storck et Steintbeil, oditours, 1890). La Criminalite compane, 2 edition, \ vol. in- 16 dc la Bibliothcque tie philosophic contemporaine (Felix Alcan, 1890). Principales eludes publiees dans les Revues suivantes : REVUE PIIILOSOPHIQUE : La Croyame et le Dcsir, possibility do leur mesure (t. x). La psychologic en economic politique (t. xn). Les traits communs de la nature et de I'fiistoire (t. xiv). L'archeolo- gie et la statistique (t. xvi). -- Darwinisme naturel et darwinisme social (t. xvn). Qu'est-ce qu\me societe? (t. xvin.) Avcnir de la moralite (t. xxn). - - La dialectique sociale (t. xxvi). Categories logiqucs et institutions sociales. La morale, I'art et la religion d'aprcs M, Guyau (t. xxvin). --La statistique criminelle (t. xv).- Le type criminel (t.xix). Problvmesde criminalite (t. xxi). Sur le socialisme contemporain (t. xvin). Sur quelques crimina- listes italiens (t. xv). La crise de la Morale et du Divit penal (t. xxvi). Le crime et t'epilepsie (t. xxvni), etc. ARCHIVES DE L \NTHROPOLOGIE CRIMINELLE : Positivisme et Criminalite (liv. 7). Affaire Chambige (liv. 19). ]Satavisme moral (liv. 2d), etc. REVUE D'ECONOMIE POLITIQUE : Les deux sens de la valeur (1888)~ (Voir aussi Revue d'anthropologie, 1889, et Revue scientifique, novembre 1889.) Introduction biographique aux Chroniques de J. de Tarde, aumonier de Henri IV, pour servir a 1'histoirc du Perigord, 6dit6es et annolees par le vicomle de Gerard, 1 vol. in-4 (Oudin, La Roquede Gaj'ac,monographie archeologique (Bulletin de la Soci6te historique et arcbeologique du Perigord, 1881). Contes et poemes (Caiman I.6vy, 1879). Sarlat. Imprimerie MICIIELET, run dc la Charite. 3012-<0 LES LOIS DE LIMITATION ETUDE SOCIOLOGIQUE G. TARDE PARIS ANCIO.NE LIIMAIIUE GEU.MEK BAILLIEUE ET C ie FELIX ALCAN, fiDITEUR 108, BOULEVARD SA.IXT-GERMAIN, 108 1890 A la Memoir e ^UGUSTIN ClOURNOT JE DEDIE CE LIVRE 301 AVANT-PROPOS Dans ce livre, j'ai essaye de degager, avec le plies de nettete possible, le cote purement social des faits hu- mains, abstraction faite de ce qui est en eux simplement mtal ou physique. Mais, precisement, il s'est trouve que le point, de vue a la faveur duquel j'ai pu l)ien marquer cette di/erence, m'a montre entre les phenomenes sociaux et les phenomenes d'ordre naturel les analogies les pins nombreuses, les plus suivies, les moins forcees. II y a de longues annees deja que fai enonce et developpe ca et la, dans la Revue philosophique, mon idee principale, clef qui ouvre presque toutes les serrures, a eu I'obli- geance de m'ecrire nn de nos plus grands historiens philosophies; et, comme le plan de cet outrage etait des lors dans ma pensee, plusieurs des articles dont il s'agit ont pu sans peine entrer dans sa composition sous forme de chapitres (1). Je riaifait que les rendre de la sorte, en (1) Ce sont les chapitres premier, troisieme, quatrieme et cinquiemc, modifies ou amplifies. Le premier a ete publie en septembre 1882, le troisieme en 1884, le quatrieme en octobre et novembre i883, le cin- quie'me en 1888. Je n'ai pas cru devoir reproduire id bien d'autres articles sociologiques publies dans le meme recueil, mais destines a une revision ulterieure. Dans un ouvrage qui va paraitre incessamment (La Philoso- phic peniilo, Storck et Steintheil, cditeurs, 1890), j'ai developpe /' appli- cation de mon point de vue au cote criminel et penal des societes, comme je I'avais essaye deja dans ma Crimiualite comparer (Alcan, editeur, 1886). VI AVANT-PROPOS. Us refondant, a leur destination premiere. Les sociologis- tes qui m'ont fait I'honneur, parfois, de remarquer ma maniere de voir, pourront maintenant, s'ils le jugent ' propos, la critiquer en connaissance de cause et non d'apres desfragments detaches. Je leur pardonnerai d'etre severes pour moi s'ils sont bienveillants pour mon idee, ce qui n'aurait rien d' impossible. Elle peut, en e/et, avoir a se plaindre de moi, comme la semence de la terre. Mais je souhaite, en ce cas, que, par suite de cette publi- cation, elle lombe dans un esprit mieux prepare que le mien a la mettre en valeur. J'ai done tdchd d'esquisser ime sociologie pure. Autant vaut dire nne sociologie generale Les lois de celle-ci, telle queje la comprends, sappliquent a toutes les socie- tes actuelles, passees ou possibles, comme les lois de la physiologie generale a toutes les especes vivantes, eteintes ou concevables. ll est bien plus aise, je n'en disconviens pas, de poser et de prouver meme ces principes, d'une simplicite egaie a leur generaHle, que de les suivre dans le dedale de leurs applications particulieres ; mais il n'en est pas moins necessaire de lesformuler. Par philosophie de 1'histoire, au contraire, et par philosophic de la nature, on entendait jadis un systeme etroit d explication historique ou d 1 interpretation scien- lifique, qui cherchait a rendre raison du groupe entier ou de la serie entiere des fails de I'Mstoire ou des phenomenes naturels, mais presences de telle sorte que la possibility de tout autre groupement et de tout autre succession flit exclue. De la I'arortement de ces tentatives. Le reel nest explicable que rattache d I'immensite du possible, c'est-a-dire du necessaire sous condition, oil il nage comme leloile dans I'espace inftni. Lidee meme de loi est la conception de cejirmament desfaits. Certes, tout est rigoureusement determine, et la realite ne pouvait etre diferente, ses conditions primordiales et AVANT-PROPOS. VII inconnues ctant donnees. Mais pourquoi celles-ci et non d'autres? Ily a de I'irrationnel a la base du necessaire. Aussl, dans le domaine physique et le domaine m- vant, comme dans le monde social, le realise semble n'etre qu'un fragment du realisable. Voyez le caractere epars et morcele des deux, ai'ec lenr dissemination arbi- traire de soleils et de nebuleuses; I 1 air bizarre des faunes et desjlores; I' aspect mutile et incoherent des societes qui se juxtaposent, pele-mele d'ebauches et de ruines. Sous ce rapport, comme a tant d'autres egards que je signalerai en passant, les trois grands compartiments de la realite se ressemblent trop lien. Un chapitre de ce livre, celui qui est intitule les lois logiques de 1'imitation, riy est place que comme pierre d'attente d'un our rage tilterieur, destine a computer celui-ci. Sifavais donne au sujet tons les developpements qu'il comporte, ce volume n'aurait pas suffi. Les idees que femets pourraient fournir, je crois, des solutions nouvelles aux questions politiques ou autres qui nous divisent maintenant. Je n'ai pas cru devoir les deduire, et la classe de lecteurs a laquelle je m'adresse ne me reprocliera pas d'avoir neglige cet attrait d'actualite. Je ne i'aurais pu, d'ailleurs, sans sortir des limites de mon travail. - Encore un mot, pour justifier ma dedicace. Je ne suis nl I'eleve, ni le disciple meme de Cournot. Je ne I'ai jamais vu ni connu. Mais je tiens pour une chance heu- reuse de ma me del'avoir beaucoup lu au sortir du college; j'ai soment pense qu'il lui a manque uniquement d'etre ne anglais ou allemand et d'avoir ete traduit dans un francais fourmillant de solecismes pour t'tre illustre parmi nous; surtoiit, je n'oublierai jamais que, dans une periode nefaste de ma jeunesse, malade des yeux, devenu par force imius libri, je lui dois de n'etre pas tout a fait mort de faim mentale. Mais on se moquerait de moi, a VIII AVANT-PROPOS. coup swv, si je ne me hat n is d'ajouter qu'a ce sentiment demode de gratitude intellect uelle auquel j'obeis, s'en joint ten a litre, beaucoup mo ins desinteresse . Simon lime, eventualite qu'un philosophe en France doit loujours prevoir, meme apres ri avoir eu, encore qua se louer de la bienveillance du public, etait mal accueilli, ma dedi- cace m'offrirait a propos un sujet de consolation. En songeant, alors, que Cournot, ce Sainte-Beuve de la critique philosophique, cet esprit aussi original que judi- cieux, aussi ency elope dique et comprehensifque penetrant, ce geometre profond, ce logicien hors ligne, cet economiste hors cadres, precurseur meconnu des economistes nou- veaux, et, pour tout dire, cet Auguste Comte epure, condense, afjine, a toute sa me pense dans lowibre et nest pas meme tres connu depuis sa mort, comment oserais-je unjour me plaindre de ri avoir pas eu plus de succes? LES LOIS DE LIMITATION LA REPETITION UNIVERSELLE. Y a t-il lieu a une science, ou seulement a une histoire et tout au plus a une philosophic ties faits sociaux? La question est toujours pendante, bien que, a vrai dire, ces faits, si Ton y regarde de pres et sous un certain angle, soient susceptibles tout comme les autres de se re'sotidre en series de petits faits similaires et en formules nom- inees lois qui r6sument ces series. Pourquoi done la science sociale est-elle encore a naitre ou a peine nee au milieu de toutes ses soetirs adultes et vig-oureuses? La prmcipale raison, a mon avis, c'est qu'on a ici lache la proie pour 1'ombre, les re"alites pour les mots. On a crti ne pouvoir donner a la sociologie une tournure scientifique qu'enlui donnant un air biolog'ique, ou, mieux encore, un air rnecanique. C'etait chercher a eclaircir le connu par 1'inconnu, c'6tait transformer un systeme solaire en nebuleuse non resoluble pour le mieux comprendre. LES LOIS DE L IMITATION. En matiere sociale, on a sous la main, par im privilege exceptionnel, les causes veritables, les actes individuels dont les faits sout faits, ce qui est absolument soustrait a nos regards en toute autre matiere. On est done dispense^ ce senible, d' avoir recours pour 1'explication des pli6no- menes de la societe a ces causes, dites generates, que les physiciens et les naturalistes sont bien obligees de creer sous le nom de forces, d'energies, de conditions d'exis- tence et autres palliatifs verbaux de leur ignorance du fond clair des choses. Mais les actes humains considers coinme les seuls facteurs de 1'bistoire ! Cela est trop sim- ple. On s'est impose Fobligation de forger d' autres causes sur le type de ces fictions utiles qui out ailleurs cours force, et Ton s'est felicit^ d'avoir pu preter ainsi parfois aux faits humains vus de tres haut, perdus de vue a vrai dire, une couleur tout a fait impersonnelle. Gardons-nous de cet idealisme vague ; gardons-nous aussi bien de 1'individualisme banal qui consiste a expliquer les trans- formations sociales par le caprice de quelques grands homines. Disons plutot, par 1'apparition, accidentelle dans une certaine mesure, quant a son lieu et a son mo- ment, de quelques grandes idees, ou plutot d'un nombre considerable d'idees petites ou grandes, faciles ou diffici- les, le plus souvent inapercues a leurnaissance, rarement glorieuses, en general anonymes, mais d'idees neuves toujours, et qu'a raison de cette nouveaute je me per- mettrai de baptiser collectivement inventions ou dccou- vertes. Par ces deux termes j'entends une innovation quelconque ou un perfectionnement, si faible soit-il, apporte a une innovation anterieure, en tout ordre de phenomenes sociaux, langage, religion, politique, droit, Industrie, art. Au moment ou cette nouveaute", petite ou graude, est concue ou resolue par un homme, rien n'est change qn^apparence dans 1'etat social, dememe que rien n'est change dans 1'aspect physique d'un organisme oil LA REPETITION UXIVEKSELLE. un microbe soit fimeste, soit bienfaisant, est entre, et les chang-emeuts graduels qu'apporte 1'introduction de cet element nouveau dans le corps social semblent faire suite, sans discontinuity visible, aux changements ante"- rieurs dans le courant desquels ils s'inserent. De la, une illusion trompeuse, qui porte les historiens philosoplies a affirmer la continuite reelle et fondamentale des meta- morphoses historiques. Leurs vraies causes pourtant se resolvent en une cliaine d'idees tres nombreuses a la verite, mais distinctes et discontinues, bien que reunies entre elles par les actes d'imitation, beaucoup plus nom- breux encore, qui les ont pour mocleles. II faut partir de la, c'est-a-dire d'initiatives renovatrices, qui, apportant au monde a la fois des besoins uouv-eaux et de nouvelles satisfactions, s'y propag-ent ensuite ou tendent a s'y propag-er par imitation forcee ou spontanee, elective ou inconsciente, plus ou moins rapidement, mais d'un pas reg'tilier, a la facon d'une onde lumineuse ou d'une famille de termites. La reg-ularite dont je parle n'est g-uere apparente dans les faits sociaux, mais on l'y decouvrira si on les decompose en autant d'elemeiits qu'il y a en eux, dans le plus simple d'entr'eux, d'inventions distinctes combinees, d'eclairs de g'enie accumules et devenus de banales lumieres : analyse^ il est vrai, fort difficile. Tout n'est socialement qu'inventions et imita- tions, et celles-ci sont les fleuves dont celles-la sont les montag-iies ; rien de moins subtil, a coup sfir, que cette vue; mais, en la suivant hardiment, sans reserve, en la de"ployant depuis le plus mince detail jusqu'au plus complet ensemble des faits, peut-etre remarquera-t-on combien elle est propre a mettre en relief tout le pittores- que et, a cote, toute la simplicite de Thistoire, a y reveler des perspectives ou aussi bizarres qu'un paysag-e de rochers ou aussi regfulieres qu'une allee de pare. C'est de 1'idealisme encore si Ton vent, mais de 1'idealisme qui 4 LES LOIS DE L IMITATION. consiste a expliquer 1'histoire par les idees de ses acteurs et nou par celles de I'historien. Tout d'abord, et c'est la la these speciale du present chapitre, de ce point de vue on voit Fobjet de la science sociale presenter une analog-ie remarquable avec les autres domaines de la science g-ene'rale et se reincorpo- rer ainsi, pour ainsi dire, au reste de 1'univers dans le sein duquel il faisait 1'effet d'un corps etrang'er. En tout champ d'etudes, les constatations pures et simples excedent prodig-ieusement les explications. Et partout ce qui est simplement constate, ce sont les donne"es premieres, accidentelles et bizarres, premisses et sources d'oii decoule tout ce qui est explique". 11 y a ou il y a eu telles nebuleuses, tels g-lobes celestes, de telle masse, de tel volume, a telle distance; il y a telles substances chimiques; il y a tels types de vibrations e"therees, appeles lumiere, electricity, mag-ne'tisme; il y a tels types organiques principaux, et d'abord il y a des animaux, et il y a des plantes; il y a telles chaines de montag-nes, appelees les Alpes ou les Andes, etc. Quand ils nous apprennent ces faits capitaux d'oii se de"duit tout le reste, 1'astronome, le chimiste, le physicien, le natura- liste, le geographe font-ils oauvre de savants proprement dits? Non, ils font un simple constat et ue different en rien du chroniqueur qui relate 1'expedition d'Alexandre ou la decouverte de l'imprimerie. S'il y a une difference, nous le verrons, elle est toute a 1'avantag'e de I'historien. Que savons-nous done au sens sax ant du mot? On repondra sans doute : les causes et les fins; et, quand nous sommes parvenus a voir que deux faits differents sont produits Fun par 1'autre ou collaborent a un meme but, nous appelons cela les avoir expliques. Pourtant, supposons un monde ou rien ne se ressemble ni ne se repete, hypothese etrang-e, mais intelligible a la rig-ueur; un monde tout d'imprevu et de nouveaute, oil, sans LA REPETITION UNIVERSELLE. O nulle memoire en quelque sorte, i'imagination creatrice se douue carriere, on les mouvements des astres soient sans periode, les agitations de Tether sans rythme vibratoire, les generations successives sans caracteres communs et sans type hereditaire. Rien n'empeche de supposer malg're cela que chaque apparition dans cette fantasmagorie soit produite et determinee meme parune autre, qu'elle travaille meme a en amener une autre. II pourrait y avoir des causes et des fins encore. Mais y aurait-il lieu a uue science quelconque dans ce monde- la? Non; et pourquoi? Parce que, encore une fois, il n'y aurait ni similitudes ni repetitions. C'est la 1'essentiel. Connaitre les causes, cela permetde prevoir parfois; mais connaitre les ressemblances, cela permet de nombrer et de inesurer toujours, et la science, avanttout, vit de nombre et de mesure. Du reste, essentiel ne siguiifie pas suffisant. Une fois son champ de similitudes et de repetitions propres trouve,une science nouvelledoit les comparer entre elles et observer le lien de solidarite qui unit leurs variations concomitantes. Mais, a vrai dire, 1'esprit ne comprend bien, n'admet a titre definitif le lien de cause a etfet, qu'autant que 1'effet ressemble a la cause, repete la cause, quand, par exemple, une ondulation sonore entendre une autre ondulation sonore, ou une cellule une autre cellule pareille. Rien de plus mysterieux, dira-t-on, que ces reproductions-la. C'est vrai; mais, ce mystere accepte, rien de plus clair que de telles series. Et chaque fois que produire ne sig-nifie point se reprocluire, tout devient tenebres pour nous. (1) Quand les chosQssemblables sont les parties d'un meme (1) l.a connaissance scitMitifiquc ne doit y>as necessairoinent partir des plus petiles clioses hypOlh6tiques et inconnuos. Kilo trouve son commencement parloul ou la matiere a forme des unites d'ordre semblable, qui peuvent se comparer entre elles et se mesurer les 6 LES LOIS DE LIMITATION. tout ou jugees telles, comme les molecules d'un meme volume d'bydrogene, ou les cellules ligneuses d'un meme arbre, ou les soldats d'un meme regiment, la similitude prend le nom de quantity et non simplement de groupe. Quand, autrement dit, les choses qid se repetent demeu- rent annexees les unes aux autres en se mnltipliant, comme les vibrations calorifiques ou electriques, qui, en s'accumulant dans 1'interieur d'un corps, I'echauffent ou 1'electrisent de plus en plus, ou comme les formations de cellules similaires qui se multiplient dans le corps d'un enfant en train de grandir, ou comme les adhesions a une meme religion par la conversion des infideles, la repetition alors s'appelle accroissement et non simple- ment serie. En tout ceci, je ne vois rien qui singularise 1'objet de la science sociale. Interieures ou exterieures, d'ailleurs, quantites ou groupes, accroissements ou series, les similitudes, les repetitions phenomeriales sont les themes n^cessaires des differences et des variations universelles, les canevas de ces broderies, les rnesures de cette musique. Le monde fautasmagorique que je supposais tout a 1'heure serait, au fond, le mo ins ricliement differencie des mondes possibles. Combien dans nos societe's le travail, accumu- lation d' actions calquees les unes sur les autres, n'est-il pas plus renovateur que les revolutions! Et qu'y a-t-il de plus monotone que la vie e'mancipe'e da sauvage comparee a la vie assujettie de 1'homme civilise? Sans 1'heredite, y aurait-il un progres organique possible? Sans la periodicite des mouvements celestes, sans le rythme ondulatoire des mouvements terrestres, 1'exu- unos par les autros; parlout ou cos unites so rcunisscnt on unites composers d'onlro plus eleve, fournissant ollos-memcs la mcsuro de comparaison de cos dornieres. (Von Nffigeli, Discours au congrcs des natural, allem. en 1877.) LA REPETITION UNIVERSELLE. 7 berante variete des ages geologiques et des creations vivantes aurait-elle eclate? Les repetitions sont done pour les variations. Si Ton admettait le contraire, la necessite de la mort problems juge presque insoluble par M. Delboeuf dans sou livre sur la matiere brute et la matiere vivante, ne se com- prendrait pas, car, pourquoi la toupie vivante, une fois lancee, ne tournerait-elle pas eternellernent? Mais, si les repetitions n'ont qu'une raison d'etre, celle de montrer sous toutes ses faces une originalite unique qui cherche a rfe faire jour, dans cette hypothese la mort doit fata- lement survenir avec 1'epuisement des modulations exprimees. Remarquons en passant, a ce propos, que le rapport de I'liniversel au particuliery*aliment de toute la controverse pliilosophique du rnoyen-age sur le nominalisme et le realisme, est precisement celui de la repetition a la variation. Le nominalisme est la doctrine d'apres laquelle les individus sont les seules realites qui comptent; et par individus il faut entendre les etres envisages par leur cote differentiel. Le realisme, a 1'inverse, ne considere comme dig-nes d'attention et du nom de realite, dans un individu donne, que les caracte- res par lesquels il ressemble a d'autres individus et tend a se reproduire dans d'autres individus semblables. L'interet de ce genre de speculation apparait quand on songe que le liberalisnie individualiste en politique, est une espece particuliere de nominalisme, et que le socialisme est une espece particuliere de realisme. Toute repetition, sociale, organique on physique, n'importe, c'est-a-dire imitative, hereditaire ou xibra- tolre (pour nous attacher uniquement aux formes les plus frappantes et les plus typiques de la Repetition universelle), precede d'une innovation, comme toute lumiere precede d'un foyer; et ainsi le normal, en tout ordre de reconnaissance, parait deriver de 1'accidentel. 8 LES LOIS DE LIMITATION. Car, autant la propagation d'une force attractive ou d'une vibration lumineuse a partir d'un astre, ou celle d'une race animale a partir d'un premier couple, ou celle d'une idee, d'un besoin, d'un rite religieux, dans toute une nation, a partir d'un savant, d'un inventeur, d'un missionnaire, sont a nos yeux des phenomenes naturels et regulierement ordonnes, autant 1'ordre en partie informulable dans lequel ont apparu ou se sont juxta- poses les foyers de tous ces rayonnements, par exemple, les diverses industries, religions, institutions sociales, les divers types organiques, les diverses substances chimiques ou masses celestes, nous surprend toujours par son etrangete. Toutes ces belles uniformites ou ces belles series, 1'hydrogene identique a lui-meme dans 1'infinie multitude de ses atonies disperses parmi tous les astres du ciel, ou 1'expansion de la lumiere d'une etoile dans rimmensit6 de 1'espace; le protoplasme identique a lui-meme d'un bout a 1'autre de l'e"chelle vivante, ou la suite invariable d'incalculables generations d'especes marines depuis les temps geologiques; les racines ver- bales des langues indo-europeennes identiques dans presque toute 1'humanite civilise"e, ou la transmission remarquablement fidele des mots, de la langue cophte des anciens Egyptiens a nous, etc., toutes ces foules innombrables de choses semblables et semblablement liees, dont nous admirons la coexistence ou la succession egalement harmonieuses, se rattachent a des accidents physiques, biologiques, sociaux dont le lien nous deroute. Encore ici, 1'analogie se poursuit entre les faits sociaux et les autres phenomenes de la nature. Si cependant les premiers, consideres a travers les histo- riens et meme les sociologistes, nous font 1'objet d'un chaos, tandis que les autres, envisages a travers les physiciens, les chimistes, les physiologistes, laissent rimpression de mondes fort bien ranges, il n'y a pas LA REPETITION UNIVERSELLE. 9 a en etre surpris. Ces derniers savants ne nous montrent 1'objet de leur science que par le cote des similitudes et des repetitions qui lui sont propres, relegfuant dans une ombre prudente le cote des hc^terog'eiieites et des trans- formations (ou transsubstantiations) correspondantes. Les historiens et les sociologies, a 1'inverse, jettent mi voile sur la face monotone et r6g-lee des faits sociaux, sur les faits sociaux en tant qu'ils se ressemblent et se repetent, et ne presentent a nos yeux que leur aspect accidente et interessant, renouvele" et diversifies a 1'infini. S'il s'ag-it des Gallo-Romains, 1'historien meme philoso- phe n'aura point 1'idee, iminediatement apres la con- quete de Cesar, de nous promener pas a pas dans toute la Gaule pour nous montrer chaque mot latin, cliaque rite remain, cliaque commandement, chaque mouve- rnent, cliaque manoeuvre militaire, a 1' usage des leg-ions romaines, chaque metier, chaque usag-e, chaque service, chaque loi, chaque idee speciale enfin et chaque besoin special importes de Rome, en train de rayonner pro- gressivement des Pyrenees au Rhin et de g-ag-ner successivement, apres une lutte plus ou moins vive contre les anciennes idees et les anciens usages celtiques, toutes les benches, tons les bras, tous les coeurs et tons les esprits gaulois, copistes euthousiastes de Ce"sar et de Rome. Certainement, s'il nous fait faire une fois cette long-lie promenade, il ne nous la fera pas refaire autant de fois qu'il y a de mots ou de formes grammaticales dans la lang-ue romaine, qu'il y a de formalite's rituelles clans la relig-ion romaine ou de manoeuvres apprises aux legionnaires par leurs ofh'ciers instructeurs, qu'il y a de varietes de 1'architecture romaine, temples, basiliques, theatres, cirques, acqueducs, villas avec leur atrium, etc., qu'il y a de vers de Virgile ou d'Horace enseig^nes dans les ecoles a des millions d'ecoliers, qu'il y a de lois dans la legislation romaine, qu'il y a de precedes iudus- 10 LES LOIS DE LIMITATION. triels et artistiques transmis fidelement et indefiniment d'ouvrier a apprentis et de inaitre a eleves dans la civili- sation romaine. Pourtant, ce n'est qu'a ce prix qu'on pent se rendre u n compte exact de la dose enorrae de regularite que les societes les plus ag-itees contiennent. Puis, qtiand le christianisme aura apparu, le meme historien se g'ardera bien, sans nul doute, de nous faire recommencer cette ennuyeuse peregrination a propos de cliaque dogrne, de chaque rite Chretien qui se propag-e dans la Gaule pai'enne non sans resistance, a la maniere d'une onde sonore dans un air deja vibrant. En revanche, il nous apprendra que, a telle date, Jules Cesar a conquis la Gaule, et qu'a telle autre date tels saints sont venus precher la doctrine chretienne dans cette contree. II nous enumerera peut-etre aussi les di- vers elements dont se composent la civilisation romaine ou la foi et la morale chretiennes, introduites dans le monde g-aulois. Le probleme alors se posera pour lui de comprendre, de presenter sous un jour rationnel, log'i- que, scientifique, cette superposition bizarre du chris- tianisme au romanisme, ou mieux de la christianisation graduelle a la romanisation graduelle; et la difficulte ne sera pas moindre d'expliquer rationnellement, dans le romanisme et le christianisme pris a part, la juxtaposi- tion etrang-e de lambeaux etrusques, grecs, orientaux et autres, fort heterog-enes eux-memes, qui constituent Fun, et des idees juives, ^g-yptiennes, byzantines, fort peu coherentes d'ailleurs, meme dans chaque g-roupe distinct, qui constituent 1'autre. C'est Dependant cette tiiche ardue que le philosophe de 1'histoire se proposera; 11 ne croira pas pouvoir reluder s'il vent faire ceuvre de savant, et il se fatig-uera le cerveau a faire de 1'ordre avec ce desordre, a chercher la loi de ces hasards et la raison de ces rencontres. II vaudrait mieux chercher comment et pourquoi il sort parfois de ces rencontres LA REPETITION UNIVERSELLE. 11 des harmonies, et en quoi celles-ci consistent. Nous 1'essaierons plus loin. Eii somine, c'est comme si un botaniste se croyait tenu a negliger tout ce qui concerne la generation des vegetaux d'une meme espece ou d'une meme variete, et aussi bien leur croissance et leur nutrition, sorte de generation cellulaire ou de regeneration des tissus; on bien c'est comme si un physicien dedaignait 1'etude des ondulations sonores, lumineuses, calorifiques et de leur mode de propagation a travers les diff^rents milieux, eux-memes ondulatoires. Se figure-t-on Tun persuade que 1'objet propre et exclusif de sa science est 1'enchai- nement des types specifiques dissemblables, depuis la premiere algue jusqu'a la derniere orchidee, et la justification profonde de cet enchamement; et 1'autre convaincu que ses 6tudes ont pour but unique de re- chercher pour quelle raison il y a precisement les sept modes d'ondulation lumineuse que nous connaissons, ainsi que 1'electricite et le magnetisme, et non d'autres especes de vibration etheree? Questions interessantes assurement et que le philosoplie pent agiter, mais non le savant, car leur solution ne parait point susceptible de comporter jamais le haut degre de probability exige par ce dernier. II est clair que la premiere condition pour etre anatomiste ou physiologiste, c'est 1'etude des tissus, agregats de cellules, de fibres, de vaisseaux semblables, ou 1'etude des fonctions, accumulations de petites con- tractions, de petites innervations, de petites oxydations ou desoxydations semblables, enfin et avant tout la foi a I'lieredite, cette grande ouvriere de la vie. Et il n'est pas moins clair que, pour etre chimiste ou physicien, avant tout il fa ut examiner beaucoup de volumes gazeux, liquides, solides, faits de corpuscules tout pa- reils, ou de soi-disant forces physiques qui sont des masses prodigieuses de petites vibrations similaires 12 LES LOIS I)E LIMITATION. accumulees. Tout se ramene, en effet, ou est en voie d'etre ramene' , dans le monde physique, a 1'ondulation ; tout y revet de plus en plus un caractere essentiellement ondulatoire, de meme que dans le monde vivant la facult6 ge'neratrice, la propriete de transmettre h6redi- tairement les moindres particularites (nees,.le plus sou- vent, on ne salt comment) est de plus en plus jugee inherente a la moindre cellule. Aussi bien, on reconnaitra peut-etre, en lisant ce travail, que 1'etre social, en tant que social, est imitateur par essence, et que limitation joue dans les socie'tes un role analogue a oelui de There" dit6 dans les organismes ou de 1'ondulation dans les corps bruts. S'il en est ainsi, on devra admettre, par suite, qu'une invention humaine, par laquelle un nouveau genre d'imitation est inau- gure, une nouvelle serie ouverte, par exemple, Finven- tion de la poudre a canon (1), ou des moulins a vent, ou du telegraphe Morse, est a la science sociale ce que la formation d'une nouvelle espece vegetale ou animale (ou bien, dans riiypothese de revolution lente, chacune des modifications individuelles qui 1'ont amenee) est a la biologic, et ce que serait a la physique 1'apparition d'un nouveau mode de mouvement venant prendre rang & cote de 1'electricite, de la lumiere, etc , ou ce qu'est a la chimie la formation d'un nouveau corps. A 1'historien philosophe qui s'evertue a trouver une loi des inventions scientifiques, industrielles, artistiques, politiques, succes- sivement apparues et bizarrement groupees, il faudrait done comparer, pour faire une juste comparaison, non pas le physiologiste ou le physicien tel que nous le (1) Quand je dis Tinvenlion de la poudre a canon, ou du tclegraphe, ou des chemins de f'er, etc., il est bien entendu que je veux dire le groupe des inventions accumulees (discernables pourlant (^t noni- brables) qui out etc necessaires pour produire la poudre a canon, Je telegraplie, les chemins de I'er. LA REPETITION UN1VERSELLE 13 connaissons, Claude Bernard ou Tyndall notamment, mais un philosophe de la nature, tel que Schelling 1 1'a 6te\ tel que Haickel parait 1'etre dans ses heures d'ivresse imaginative. On s'apercevrait alors que 1' incoherence indigeste des faits de 1'histoire, tous resolubles en courants d'exemples differents dont ils sont la rencontre, elle-meme destinee a etre copie"e plus ou moins exacte- ment, ne prouve rien contre la regularite fondamentale du monde social et contre la possibilite d'une science sociale, qu'a vrai dire cette science existe, a 1'etat epars, dans la petite experience de chacun de nous, et qu'il suffit d'en raj uster les fragments. Au surplus, le recueil des faits historiques sera loin de paraitre plus incoh6- rent, a coup sur, que la collection des types vivants et des substances chimiques; et pourquoi exigerait-on du pliilosophe de 1'histoire le bel ordre symetrique et rationnel qu'on ne songe pas a demander au philosophe de la nature? Mais il y a ici une difference tout a 1'honneur du premier. C'est a peine si les naturalistes ont entrevu recemment avec quelque clarte que les especes vivautes precedent les unes des autres ; les historiens n'ont pas attendu si lougtemps pour savoir que les faits de 1'histoire s'enchainent. Quant aux chimistes et aux physiciens, n'en parlous pas. Ils n'osent encore prevoir 1'epoque oil il leur sera permis de dresser a leur tour 1'arbre gen^alogique des substances simples et ou 1'un des leurs publiera sur Vorlg'me des atomes un livre destine a autant de succes que L'origine des especes de Darwin. II est vrai que M. Lecoq de Boisbaudran et M. Mendeleef ont cru entrevoir une serie naturelle des corps simples et que les speculations toutes philosophi- ques du premier a ce sujet ne sont pas etrang-eres a la decouverte du Gallium. Mais si Ton y regarde de pres, peut-etre ne trouvera-t-on pas a ces essais rernarquables et aussi bien aux divers systemes de nos evolutionnistes 14 LES LOIS DE LIMITATION. sur hi ramification genealogique des types vivants, plus de precision et de certitude qu'on n'en voit bril- ler dans les ide"es d' Herbert Spencer et meme de Vico sur les evolutions sociales soi-disant periodiques et fatales. De ce qui precede, il ressort qti'autre chose est la science, autre chose la philosophic sociales; que la science sociale doit porter exclusivement, comme toute autre, sur des faits similaires multiples, soigneusement caches par les historiens, et que les faits nouveaux et dissemblables, les faits historiques proprement dits, sont le domaine reserve a la philosophie sociale ; qif a ce point de vue la science sociale pourrait bien etre aussi avancee que les autres sciences, et que la phi- losophie sociale Test beaucoup plus que toutes les au- tres philosophies. Dans le present volume, c'est de la science sociale seulement que nous nous occupons; aussi n'y sera-t-il question que de 1'imitation et de ses lois Ailleurs et plus tard nous aurons a etudier les lois ou les pseudo-lois de 1'invention, ce qui est une question toute autre, quoique non entierement separable de la premiere. II Ces long's preliminaires tennines, je dois deg-ag-er une these importante qui s'y montre enveloppe"e et obscure. II n'y a de science, ai-je dit, que des quantites et des accroissements, ou, en termes plus g-eneraux, des simi- litudes et des repetitions phenomenales. Mais, a dire vrai, cette distinction est superflue et LA REPETITION UNIVERSELLE. 1& superficielle. Chaque progres du savoir, en effet, tend a nous fortifier dans la conviction qne towf.es les similitudes sont dues a des repetitions. II y anrait, je crois, a de"velopper cette proposition gene" rale dans les trois suivantes : 1" Tontes les similitudes qui s'observentdans le monde chimique, physique, astronomique (atonies d'un ineme corps, ondes d'un meme rayon lumineux, couches concentriques d'attraction dont chaque globe celeste est le foyer, etc.) out pour unique explication et cause possible des mouvements pth'iodiques et principalement vibratoires. 2 Toutes les similitudes, d'origine vivante, du monde vivant, resultent de la transmission he"reditaire, de la generation soit intra, soit extra-organique. C'est par la parente des cellules et par la parente des especes qu'on explique aujonrd'hui les analogies ou homologies de toutes sortes relevees par Fanatomie compared entre les especes et par 1'histologie entre les elements corporels. 3" Toutes les similitudes, d'origine sociale, qui se remarquent dans le monde social sont le fruit direct ou indirect de I'iinitation sous toutes ses formes, imita- tion-coutume ou imitation-mode, imitation-sympathie on imitation-obeissance, imitation-instruction ou imitation- Education, imitation naive ou imitation reflechie, etc. De la 1'excellence de la methode contemporaine qui explique les doctrines ou les institutions par leur histoire. Cette tendance ne pent que se generalise!'. On dit que les grands genies, les grands inventeurs se rencontrent; mais, d'abord, ces coincidences sont fort rares. Puis, quand elles sont averees, elles out toujours leur source dans un fonds d'instruction commune oil ont puise independammeut Fun de 1'autre les deux auteurs de la meme invention; et ce fonds consiste en un amas de traditions du passe, d'experiences brutes ou plus ou 16 LES LOIS DE LIMITATION. moins organisers, et transmises imitativement par le grand veliicule de toutes les imitations, le langage. C'est, remarquons-le, en se fondant impliciteraent sur notre troisieme proposition, que les philologues de notre siecle, par la comparaison analogique du Sanscrit avec le latin, le grec, 1'allemand, le russe et les autres langues de la meme famille, ont ete conduits a adrnettre quec'est bien la en effet une famille, et qu'elle a pour premier ancetre une meme langue traditionnellement transmise, a des modifications pres, dont chacune a ete une veri- table invention linguyti^que anonyme, elle-meme per- p6tu6e par imitation. Mais nous reviendrons sur cette troisieme these pour la developper et la rectifier, dans le chapitre suivant. II n'y a qu'une seule grande categoric des similitudes universelles qui ne paraisse pas de prime-abord avoir pu etre produite par une repetition quelconque : c'est la similitude des parties jugees juxtaposees et immobiles de 1'espace immense, conditions de tout mouveinent, soit vibratoire, soit g-e'nerateiir, soit propagateur et conqu6- rant. Mais ne nous arretons pas a cette exception apparente, qu'il nous suffit d'indiquer. Sa discussion nous entrainerait trop loin. Laissant done de cote cette anomalie, peut-etre illusoire, tenons pour vraie notre proposition g6nerale, et signalons une consequence qui en decoule directement. Si quantite signifie similitude, si toute similitude provient d'une r6p6tition, et si toute repetition est une vibration (on tout autre mouveinent periodique), une generation ou une imitation, il s'ensuit que, dans I'liypothese ou nul mouveinent ne serait ni n'aurait ete vibratoire, nulle fonction hereditaire, nulle action ou idee apprise et copiee, il n'y aurait point de quant I te dans I'univers, et les mathematiques y seraient sans emploi possible, sans application concevable. II s'eusuit aussi que, dans LA REPETITION UNIVERSELLE. 17 1'hypothese inverse, si notre univers physique, vivant, social, deployait plus largement encore ses activites vibratoires, g-enitales, propagatrices, le champ du calcul y serait encore plus etendu et profond. Cela est visible dans nos societes europeennes, ou les progres extraordi- naires de la mode sous toutes les formes, de la mode appliquee aux vetements, aux aliments, aux log-ements, aux besoins, aux idees, aux institutions, aux arts, sont en train de faire de 1'Europe 1'eilition d'un meme type d'homme tir6 a plusieurs centaines de millions d'exeni- plaires. Ne voit-on pas, des ces debuts, ce prodigieux nivellement rendre possible la naissance et le d6 velop- pement de la statistique et de ce qu'on a si bien nomine la physiqiw sociale, 1'economie politique ? Sans la mode et la coutume, il n'y aurait point de quantite sociale, notamment point de valeur, point de monnaie, et partant point de science des richesses ni des finances. (Comment done est-il possible que les economistes aient song'e a donner des theories de la valeur ou Fide'e d'imitation n'intervient jamais?) Mais cette application du nombre et de la mesure aux societes, qu'on essaye a present, ne saurait etre encore que timide et partielle ; 1'avenir nous reserve a ce sujet bien des surprises! Ill Ce serait ici le lieu de developper les analogies frappan- tes, les differences non moins instructives et les relations mutuelles que presentent les trois principales formes de la repetition universelle. Nous aurions bien aussi a 2 18 LES LOIS UK LIMITATION. chercher la raison de ces rythmes grandioses echelonnes et entrelaces, a nous demander si la matiere de ces formes leur ressemble ou 11011, si le dessous actif et substantiel de ces phenomenes bien ordonnes participe a leur sage uniformite, ou s'il ne contrasterait pas avec eux peut-etre par son heterogeneite essentielle, tel qu'un peuple ou rien n'apparait, a sa surface administrative et militaire, des originalite's tumultueuses qui le constituent et qui font aller cette machine. Ce double sujet serait trop vaste. Toutefois, sur le premier point, il est des analogies manifestos que nous devons signaler. Et d'abord, ces repetitions sont en meme temps des multiplications, des contagions qui se repan- deut. Une pierre tombe dans 1'eau, et la premiere onde produite se repete en s'elargissant jusqu'aux limites du bassin; j'allume une allumette, et la premiere ondulation que j'imprime a Father se propag-e eu un instant dans un vaste espace. II suffit d'un couple de termites ou de phylloxeras transporte sur un continent pour le ravager en quelques annees; VErigeron du Canada, mauvaise herbe, assez nouvellement importee en Europe, y foi- sonne deja partout dans les champs incultes. On connait les lois de Malthus et de Darwin sur la tendance des individus d'une espece a progresser geom6triquement : veritables lois du rayonnement g-^nerateur de siudividus vivants. De meme, un dialecte local, a 1'usag-e de quelques families, devient pen a peu, par imitation, un icliome national. Au debut des soci6tes, Fart de tailler le silex, de domestiquer le chien, de fabriquer un arc, plus tard de faire lever le pain, de travailler le bronze, d'extraire le fer, etc., a du se repandre contag-ieusement, chaque fleche, chaque morceau de pain, chaque fibule de bronze, chaque silex taille etaut a la fois copie et modele. Ainsi s'opere de nos jours la diffusion rayonnante des bonnes recettes de tout genre, a cette difference pres que la LA REPETITION UNIVERSELLE. 19 densite croissante de la population et les progres accom- plis accelerent prodigieusement cette extension, comme la rapidite du son est en raisou de la deusit6 du milieu. Cheque chose sociale, c'est-a-dire chaque invention ou cliaque decouverte, tend a s'etendre dans son milieu social, milieu qui lui-meme, ajouterai-je, tend a s'6ten- dre, puisqu'il se compose essentiellement de choses pareilles, toutes ambitieuses a 1'infini. Mais cette tendance, ici comme dans la nature exte- rieure, avorte le plus souvent par suite de la concurrence des tendances rivales, ce qui importe peu en theorie. En outre, elle est metaphorique ; pas plus a 1'oiide et a 1'espece qu'a 1'idee, on ne saurait attribuer un desir propre, et il faut entendre par la que les forces eparses, individuelles, inherentes aux innombrables etres dont se compose le milieu ou ces formes se propagent, se sont donn6 une direction commune. Ainsi entendue, cette tendance suppose que le milieu en question est homo- g-ene, condition que le milieu ether6 ou aerien de 1'onde parait realiser dans une bonne mesure, le milieu g*eo- graphique-et chimique de 1'espece beaucoup moins, et le milieu social de I'id6e a un degre infiniment plus faible encore. Mais on a tort, je crois, d'exprimer cette diff6rence en disant que le milieu social est plus complexe que les autres. C'est au contraire peut-etre parce qu'il est nume"- riquement bien plus simple, qu'il est bien plus ^loig^ne de presenter I'homog'eneit^requise, car une homog > en6it6 superficiellement reelle suffit. Aussi, a mesure que les agglomerations humaines s'etendent, la diffusion des idees, suivant une progression g-eometrique reg-uliere, est-elle plus marquee. Poussons a bout cette augmenta- tion numerique, supposons que la sphere sociale ou une id6e peut se repandre soit composee non seulement d'un groupe assez nombreux pour faire eclore les principales vari^tes morales de 1'espece humairie, mais encore de 20 LES LOIS 1)E LIMITATION. collections completes de ce genre re'p^te'es uniformement des milliers de fois, en sorte que I'uniformite de ces repetitions rende le tout bomog*eue a la surface, malg-re la complexite interne de chacune de ses parties. N'avons- nous pas quelques raisons de penser que c'est la le g-enre d'homog'ene'ite propre a tout ce que la nature exterieure nous presente de re"alites simples et uniformes d' aspect? Dans cette hypothese, il est clair que le succes plus ou moins grand, la vitesse de propagation plus ou moins g'rande d'une idee, le jour de son apparition, donnerait la raison mathematique en quelque sorte desa progression ulterieure. Des maintenant, les producteurs d' articles re- pondant a des besoins de premiere n^cessite", et par suite destines a une consommation universelle, peuvent pre"dire, d'apres la demande d'une aunee a tel prix, quelle sera la demande de 1'ann^e suivante au meme prix, si du moins nulle entrave proliibitionniste ou autre n'intervient, ou si mil article similaire et plus perfectionne n'est decou- vert. On dit : Sans faculte de prevision, point de science. Rectifious : oui, sans faculte de prevision conditionnelle . A la vue d'une fleur, le botaniste peut dire d'avance quelle sera la forme, la couleur du fruit qu'elle produira, a moins que la secheresse ne la ti^e ou qu'une vari^te individuelle nouvelle et inattendue (sorte d'invention biolog*ique se- condaire) n'apparaisse. Le physicien peut annoncer que ce coup de fusil parti a 1'instant meme sera entendu dans tel nombre de secondes, a telle distance, pourvu que rien n'intercepte le son sur ce trajet ou que, dans cet intervalle de temps, un bruit plus fort, un coup de canon par exemple, ne se fasse pas entendre. Eli bien, c'est precisement au meme titre que le sociologiste merite le nom de savant a proprement parler; etant donne qu'ily a aujourd'hui tels foyers de rayonnements imitatifs et qu'ils tendent a clieminer separement ou concurremment LA REPETITION UNIVERSELLE. 21 avec telles vitesses approximatives, il est en mesure de predire quel sera 1'etat social dans dix, dans vingt ans, a la condition que quelque reforme ou revolution politique ne viendra point entraver cette expansion et qu'il ne surg'ira point de foyers rivaux. Sansdoute I'evenement conditionnel est ici tres probable, plus probable peut-etreque la. Mais ce n'estqu'une diffe- rence de dog-re 1 . Remarquons d'ailleurs que, dans une certaine mesure (ce qui est 1'affaire de la philosophic et non de la science de 1'histoire), lesdecouvertes, les initia- tives deja faites et propag-ees avec succes, determinent vag-uement le sens clans lequel a uront lieu lesdecouvertes et les initiatives reussies de 1'avenir. Puis, les forces so- ciales qui ag*isseut avec une importance reelle a une epoque donnee se composent non des rayonnements imitatifs necessairernent faibles encore, emanes d'inventions re- centes, mais bien des rayonnements imijatifs emanes d'inventions antiques, a la fois beaucoup plus 6tendus et plus intenses parce qu'ils ont eu le temps voulu pour se deployer et s'etablir en habitudes, en moeurs, en instincts de races soi-disant physiolog-iques (1). Done Tig-no- rance ou nous sommes des decouvertes inattendues qui s'accompliront dans dix, vingt, cinquante ans, des chefs- d'osuvre renovateurs de Tart qui y apparaitront, des batailles et des coups d'Etat ou de force qui y feront leur bruit, ne nous empecherait pas de predire presque a coup sur, dans 1'hypothese ou je me.suis place plus haut, sui- vant quelle direction et a quelle profondeur coulera le fleuve d'aspirations et d'idees que les ing-enieurs politi- ciens, les g-rands g-eneraux, les grands poetes, les grands (I) On voudra hicn no pas mi 1 pivler I'idco absurdo do. nier en tout ccci rinlluonce do la raco. sur los fails sociaux. Mais jc crois quo, par nombro do sos traits acquis, la raco ost fille ot non mere do cos fails, et c'est par cot aspect oublic soulcinont qu'ollo me parait routrer dans lo dnmaino propro du sociologisto. 22 LES LOIS BE LIMITATION. musiciens auront a descendre on a remonter, a canaliser ou a combattre. Comme exemples a I'appni de la progression geometri- que des imitations, je pourrais invoquer les statistiques relatives a la consommation du cafe, du tabac, etc., depuis leur premiere importation jusqu'a 1'epoque ou le marche a commence a en etre inonde, ou bien an nombre des locomotives construites depuis la pre- miere, etc. (1) Je citerai une decouverte moins favorable en apparence a ma these, la decouverte de 1'Amerique. Elle a ete imitee en ce sens que le premier voyage d'Europe en Amerique, imagine et execute par Colomb, a ete refait un nombre toujours croissant de fois par d'autres navires avec des variantes dont chacune a ete une petite decouverte, greffee sur celle du grand Gthiois, et a eu a son tour des imitateurs. Je profite de cet exemple pour ouvrir une parenthess. L'Am^rique aurait pu etre abordee deux siecles plus tot ou deux siecles plus tard par un navig-ateur d'imagina- tion. Deux siecles plus tot, en 1292, sous Philippe le Bel, pendant les demeles de ce monarque avec Rome et sa tentative hardie de la'icisation et de centralisation admi- nistrative, un tel debouche d'un inonde nouveau oft'ert a son ambition n'eiit point manque de la surexciter et (I) On m'objeclera que les progressions croissanles ou decroissantes revelees par les slalisliques continuees un certain nombre d'annees no sont jamais regulieros et sont frequemment coupees d'arrr-ts ou de mouvcments inverses. Sans entrer dans ce detail, je dois dire qu'a inon sens ces arrels ou ces reculs sont loujours 1'indice de rinl.erven- tion de quelquc nouvelle invention qui deviont contagieuse a son luiir. J'explique de nieine les progressions decroissantes, d'ou il landrail se garder d'induire qu'au bout d'un temps, apnvs avoir etc imilee de plus en plus, une chose sociale tend a etre desimitce. Mon, sa tendance a envahir le inonde reste toujours la ineme ; el, si elle ust non pas desi- mitee, mais bien de moins en moins iiuilrc. la 1'aute, en esl a scs rivales. LA REPETITION UNIVERSELLE. 23 de precipiterl'avenement du monde moderne. Deux siecles plus tard, en 1692, elle aurait profite a la France de Henri IV, plus qu'a FEspagnie assurement, qui, n'ayant pas eu cette riclie proie a de"vorer depuis deux cents ans, eut 6t6 moins riche et moins prospere alors. Qui sait si, dans la premiere hypothese, la guerre de Cent Ans n'eut pas et6 evitee, et, dans la seconde, 1'empire de Charles-Quint ? Dans tous les cas, le besoin d' avoir des colonies, besom cree et satisfait en meme temps par la decouverte de Christophe Colomb, et qui a joue un role si capital dans la vie politique de FEurope depuis le xv c siecle, eut pris naissance au xvn" siecle seulement, et, a 1'heure qu'il est, 1'Amerique du Sud serait francaise, 1'Amerique du Nord ne compterait pas encore politique- raent. Quelle difference pour nous ! Et il s'en est fallu de 1'epaisseur d'un cheveu que Christophe Colomb echouat duns son entreprise ! Mais treve a ces speculations sur les passes contingents, non moins importants d'ailleurs a mes yeux et non moins fondes que les futurs contin- g'ents. Autre exemple, et le plus eclatant de tous. L'empire romain est torn be ; mais, on 1'a tres bien dit, la conquete romaine vit toujours et se prolonge. Par Charlemag'ne, elle s'est 6tendue aux Germains qui, en se christianisant, se sont romanises ; par Guillaume le Conquerant, aux Ang-lo-Saxons ; par Colomb, aTAm^rique; parlesRusses et les Ang-lais, a l-'Asie, a 1'Australie, bientot a 1'Oceanie tout entiere. Le Japon deja vent etre envahi a son tour; seule, la Chine parait devoir otfrirune serieuse resistance. Mais adrnettons qu'elle aussi s'assimile un jour. On pourra dire alors qu'Athene et Rome, y cornpris Jerusalem, c'est- a-dire le type de civilisation forrne par le faisceau de leurs initiatives et de leurs idees de g'enie, coordonnees et combinees, ont conquis tout le monde. Toutes les races, toutes les nationalites auront concouru a cette contagion 24 LES LOIS DE L IMITATION. imitative illimitee de la civilisation greco-romaine. II n'en cut pas ete de meme certainement, si Darius ou Xerces eussent vaincu et reduit la Grece en province persane, ou si 1'islamisme eut triomphe de Charles Martel et envahi 1'Europe, ou si la Chine, depuis trois mille ans, eut et6 aussi guerriere qu'industrieuse et tourn6 vers les armes autant que vers les arts de la paix son esprit d'in- vention, ou si, au moment dela decouvertedel'Amerique, les Europeens n'eussent pas encore invente la poudre et rirnprimerie et se fussent trouves dans un etat d'inferio- rite militaire a 1'egard des Azteques et des Incas. Mais le hasard a voulu que de tous les types de civilisation, de toutes les gerbes liees d'inventions rayonnantes qui avaieiit spontanement jailli en divers points du globe, le type auquel nous appartenons 1'ait emporte. S'il n'eut pas prevalu, toutefois, un autre eut fiui par triompher, car ce qui etait certain et inevitable, c' etait qu'a la longue 1'un quelconque d'entre eux deviut universel, puisque tous pretendaient a I'universalite, c'est-a-dire puisque tous tendaient a se propager imitativement suivant une progression geometrique, comme toute onde lumineuse ou sonore, comme toute espece animale ou vegetale. Indiquons maintenant un nouvel ordre d'analogies. Les imitations (mots d'une langue, mythes d'une reli- gion, secrets d'un art militaire, formes litteraires, etc.) se modifient en passant d'une race ou d'une nation a une autre, des Hindous aux Germains par exemple ou des Latins aux Gaulois, comme les ondes physiques ou les types vivants en passant d'un milieu a un autre. Dans certains cas, les modifications constatees de la sorte ont ete assez nombreuses pour permettre de remarquer le sens general et uniforme suivant lequel elles s'operent. C'est le cas des langues notamment : aussi peut-on dire des lois de Grimm et mieux encore de Raynouard en philologie que ce sont des lois de refraction linguistique. LA REPETITION UNIVERSELLE. 25 Elles nous apprennent, celles-ci, qu'en passant du milieu remain dans le milieu espag-nol ou gaulois, les mots latins divers out ete transformers d'une maniere identique et caracteristique, chaique lettre devenant une autre lettre detenninee; celles-la, que telle consonne de I'allemand oudel'anglais^quivaut a telle autre consonne du Sanscrit ou du g'rec, ce qui signifie au fond qu'en pas- sant du milieu aryen primitif dans le milieu germairi, hellene ou hindou, la lang-ue-mere a permute ses con- sonnes dans le sens indiqu6, ici substituant 1'aspiree a la forte, ailleurs la forte a 1'aspiree, etc. Si les religions etaient aussi nombreuses que les lang'ues (qui elles - memes ne le isont pas trop pour donner une base de comparaison suffisante a des re- marques g&ierales formulables en lois), et surtout si, dans chaque religion, les idees religieuses etaient aussi nombreuses que le sont les mots dans chaque langue, il pourrait y avoir en mythologie comparee des lois de refraction mythologique, analogues aux precedentes. Or, nous pouvons bien suivre un inythe donne, celui de Ceres ou d'Apollon, a travers les modifications que lui a irnprimees le genie des peuples divers qui Font adopte. Mais il y a si peu de mythes a comparer de la sorte qu'on ne saurait voir clans les plis qu'ils out separement recus d'un meme peuple des traits communs saisissables et autre chose qu'un air de famille. Malgr6 tout, n'y a-t-il point, dans 1'etude des formes que les rnemes idees religieuses out revetues en passant du vedisme au brahmanisme ou a Zoroastre, du mosai'sme au Christ on a Mahomet, ou en circulaut a travers les sectes chretiennes dissidentes et les diverses Eg-lises grecque, romaine, anglicane, g'allicane, bien des observations a faire? Ou plutot, tout ce qu'il est possible de remar- quer a ete dit en pareille matiere, et il n'y a qu'a trier, Les critiques d'art n'ont pas manque non plus de pres- 26 LES LOIS DE LIMITATION. sentir confinement ce qu'on pourrait appeler les loisdela refraction artistique propre a cliaque peuple, a chacuu de ses moments, a cliaque region artistique determi- nee, hollandaise, italienne, francaise, en peinture, en musique, en architecture, en poesie. Je n'insiste pas. Toutefois, est-ce une pure meiaphore et une puerilite de dire que Th6ocrite s'est refract6 dans Virgile, Menan- dre dans Terence, Platon dans Cicerou, Euripide dans Racine ? Autre analogue. II y a des interferences d'imitations, de choses sociales, aussi bien que des interferences d'ondes et de types vivants. Quand deux ondes, deux choses physiques a peu pres semblables, apres s'etre propagees separement a partir de deux foyers distincts, viennent a se rencontrer dans un merne etre physique, dans une meme particule de matiere,-leurs impulsions se fortifient ou se neutrali- sent, suivant qu'elles ont lieu dans le meme sens ou eu deux sens precis6ment contraires sur la meme ligiie droite. Dans le premier cas, une onde nouvelle, complexe et plus forte surgit, qui tend elle-meme a se propager. Dans le second cas, il y a lutte et destruction partielle jusqu'a ce que l'une des deux rivales 1'emporte sur 1'autre. De meme, quand, apres s'etre reproduits se- parement de g-eneration en generation, deux types spe- cifiques assez voisins, deux choses vitales, viennent a se rencontrer, non pas simplement en un meme lieu (des animaux differents qui se battent ou seinangent), ce qui serait une rencontre purement physique, mais en outre, en un meme etre vital, en une meme cellule ovulaire fecond^e par un accouplemeut hybride, seul genre de rencontre et d' interference vraimeut vital, on sait ce qui arrive alors : ou bien le produit, d'une vitalite su- perieure a celle de ses parents, et en meme temps plus iecond et plus prolifique, transmet a une posterite tou- jours plus nombreuse ses caracteres distinctifs, veritable LA REPETITION UNIVERSELLE. 27 decouverte de la vie; ou bien, plus ou moins chetif, il donue le jour a quelques descendants abatardis ou les caracteres incompatibles des prog&iiteurs, violemment rapproches, ne tardent pas a operer leur divorce par le triomphe definitif de 1'un et 1' expulsion de 1'autre. De meme encore, quand deux croyances et deuxd^sirs ouun desir et une croyance, quand deux choses sociales en un mot (car il n'y a que cela en derniere analyse dansles faits sociaux, sous les noms divers de dogmes, de senti- ments, de lois, de besoins, de coutumes, de moeurs, etc.) out fait un certain temps et s6parement leur chemin dans le monde par la vertu de 1'education ou de 1'exemple, c'est-a-dire de 1'imitation, elles finissent souvent par se rencontrer. II faut, pour que leur rencontre et leur inter- ference vraiment psychologique et sociale ait lieu, non seulement qu'elles coexistent dans un meme cerveau et fassent a la fois partie d'un meme e"tat d'esprit ou de coeur, mais en outre que 1'une se presente, soit comme un moyen ou un obstacle a regard de 1'autre, soit comme un principe dont 1'autre est la consequence ou une affir- mation dont 1'autre est la negation. Quant acelles qui ne paraissent ni s'aider, ni se uuire, ni se confirmer, ni se contredire, elles ne sauraient interferer, pas plus que deux ondes heterogenes ou deux types vivants trop eloig'nes pour poiivoir s'accoupler. Si elles paraissent s'aider ou se confirmer, elles se combinent, par le fait seul de cette apparence, de cette perception, en une decouverte nouvelle, pratique ou theorique, destined a se repandre a son tour comme ses composantes en une contagion imitative. II y a eu, danscecas, augmentation de force de desir ou de force de foi, comme, dans les cas correspondants d'interferences physiques ou biologiques heureuses, il y a eu augmentation de force motrice et de vitalite. Si, au contraire, les choses sociales interferentes, theses ou desseins, dogmes ou inte"rets, convictions ou 28 LES LOIS DE LIMITATION. passions, se nuisent ou se contredisent dans une ame ou dans les Times de tout un peuple, il y a stag-nation morale de cette Time, de ce peuple, dans 1'indecision et le doute, jusqu'a ce que, par un effort brusque ou lent, cette ame ou ce peuple se dechire en deux et sacrifie sa croyance ou sa passion la moins chere. Ainsi fait la vie son option entre deux types mal accoup!6s. Un cas leg-erement dis- tinct du precedent et particulierement important est celui ou les deux croyances, les deux d6sirs et aussi bieu la croyance et le desir qui interferent d'une maniere favorable ou facheuse dans 1'esprit d'un individu, appar- tiennent non a cet homme seulement, mais en partie a lui, en partie a quelqu'un de ses semblables. L'interfe- rence consiste alors en ce que 1'individu dont il s'agit percoit la confirmation ou le dementi donnes par 1'idee d'autrui, I'avantage ou le prejudice causes par la volonte d'autrui a son id6e et a sa volonte propres. De la une sympathie et un contrat, ou bien une antipathic et une guerre. Mais tout ceci a besoin, je le sens, d'6claircissements. Distinguons trois hypotheses : interference heureuse de deux croyances, de deux desirs, d'une croyance et d'un d6sir ; et subdivisons chacune de ces divisions suivant que les choses interferentes appartiennent ou non an meme individu. Puis nous dirons un mot des interferen- ces facheuses. 1" Quand une conjecture que je regardais comme assez probable vient a coexister en moi, dans le meme etat d'esprit, avec la lecture ou la reminiscence d'un fait que je tiens pour presque certain, si je m'apercois tout a coup que ce fait confirme cette conjecture, qu'ilen d6coule (c'est-a-dire que la proposition particuliere exprimant ce fait est incluse dans la proposition g-enerale exprimant cette hypothese), aussitot cette hypothese devient beau- coup plus probable a mes yeux, et en meme temps ce fait LA REPETITION UNIVERSELLE. ^'.> me parait tout a fait certain. En sorte qu'il y a eu gain de fol sur toute la ligne. Et le resultat est une decou- verte. Car e'en est une que la perception de cette inclusion logique. Newton n'a pas decouvert autre chose quand, apres avoir conjecture la loi de 1'attraction, il 1'a confron- ted avec le calcul de la distance de la lune a la terre et a percu la confirmation de cette hypothese par ce fait. Supposez que tout un peuple, tout un siecle, a la suite d'un de ses docteurs, de saint Thomas d'Aquin, par exemple, ou d'Arnaud, on de Bossuet, constate ou croie constater un accord pareil entre ses dogmes et 1'etat momeutane de ses sciences., et vous voyez s'epan- cher ce fleuve debordant de foi qui feconde le xnr siecle raisonneur, inventif et guerrier, et aussi bien le xvn sie- cle janseniste et gallican. Cette harmonie-la, elle aussi, n'est qu'une decouverte dont la Somme, le catechisme de Port-Royal et du clerge de France, et a divers degres tons les systemes philosophiques du ineme temps, depuis Descartes lui-meme jusqu'a Leibnitz, sont 1'expression diverse. Modifions un peu uotre hypothese generale maintenant. J'incline a admettre un principe qu'un de mes amis, avec qui je cause, n'admet nullement. Mais j'apprends par lui des faits qu'il tient pour vrais et dont la preuve, a inon sens, n'est point faite. Puis il me parait, ou plutotil iiifipparait que ces faits, s'ils etaient prouv^s, contirmeraient pleinement nion principe. Des lors, j'in- cline aussi a les accepter; mais il n'y a gain de foi qu'en ce qui les concerne, non relativement au principe. Aussi cette espece de d^couverte est-elle incomplete et n'aura- t-elle point d'effet social avant que mon ami soit parvenu a me communiquer sa croyance, superieure a la mienne, * en la realite de ces faits, en m'en fournissantlespreuves, ou que je sois parvenu moi-meine a lui demontrer la verite de mon principe. Mais c'est justemeut la 1'avantage d'un commerce intellectuel plus libre et plus large. 30 LES LOIS DE LIMITATION. 2 Le premier marchand du moyen ag-e, a la fois cupide et vaniteux, desireux de s'enrichir par le commerce et afflig^ de n'etre point noble, qui a entrevu la possibility de faire servir sa cupidite" aux fins de sa vanite et d'ac- querir plus tard pour soi et les siens la noblesse a prix d'arg'ent, a cru faire la une belle decouverte. Et, de fait, il a eu force imitateurs. N'est-il pas vrai que, a partir de cette perspective inesperee, il a senti redouble! 1 a la fois ses deux passions, 1'une parce que 1'or prenait un prix nouveau a ses yeux, 1'autre parce que 1'objet de son reve ambitieux et decourag-e devenait accessible? Sans remonter si haut peut-etre dans le passe, ce n'a pas 6te non plus une bien mauvaise ide, ni une initiative pen suivie, que celle du premier avocat qui s'est avise a 1'inverse de faire de la politique pour faire sa fortune. Autres exemples : Je suis amoureux et j'ai la fureur de versifier, et je fais servir mon amour, qui s'avive, a inspirer ma metromanie, qui devient suraig'ue. Que d'oauvres po6tiques sont nees d'uue interference pareille ! Je suis philanthrope et j'aime a faire parler de moi, et je cherche a rn'illustrer pour faire plus de bien a mes semblables oualeur etre utilepour me faire un nom, etc., etc. Historiquement envisag-e, le meme fait s'exprime notamment par 1'elan des croisades, du au mutuel appui que se pretaient la passion des expeditions g-uer- rieres et la ferveur chretienne, apres avoir long-temps ete opposees, ou bien par 1'invasion de 1'islam, par les jacqueries de 89 et des annees suivantes, et par toutes les revolutions oil taut de passions viles s'attellent a des passions nobles. Mais, par bonheur, plus contag-ieux encore, en remontant a Torigine des societes, a ete 1'exemple du premier homme qui s'est dit : J'ai faim et mon voisin a froid, offrons-lui ce vetement qui m'est inutile, en 6chang*e de cet- aliment qu'il a de trop, et qu'ainsi mon besoin de maug-er serve a satifaire son LA REPETITION UNIVERSELLE. 31 besom d'etre Tetu, et reciproquement. Excellente id6e, bien simple aujourd'hui, bieu originate au debut de 1'histoire, et d'ou le travail, le commerce, la momiaie, le droit et tous les arts sont nes (je ne dis pas d'ou est nee la societe, car elle existait deja sans doute avant 1'e- change, depuis le jour ou un homme quelconque en a copie im autre). Qu'on le remarque, chaque nouveau genre de travail professionnel, chaque nouveau metier a pris naissance par suite d'une decouverte analogue a la precedente, anonyme le plus souvent, mais non moins certaine, nou moius importante pour cela. 3 Comme importance historique cependant, nulle in- terference mentale n'egale celle d'un d6sir et d'une croyance. Mais il ne faut pas s faire rentrer dans cette categoric les cas nombreux ou une conviction, une opinion qui vient se greffer sur un penchant n'agit sur lui qu'en suscitant un desir autre. Ces cas elimines, il en reste encore un nombre considerable ou 1'idee surve- nante agit en tant que proposition sur le desir rencontre et redouble par elle. Je voudrais bien etre orateur a la Chambre, et un compliment d'ami me persuade que je viens de reveler tout a 1'heure un vrai talent oratoire; cette persuasion accroit mon ambition, qui contribue du reste a me laisser persuader. Par la merne raison, il n'est pas d'erreur historique, de calomnie atroce ou extrava- gante, d'insanite qui ne s'accre"dite aisement a la faveur d'une passion politique, qu'elle concourt precisement a attiser. Une croyance d'ailleurs attise un desir, tantot parce qu'elle fait juger plus realisable 1'objet de celui-ci, tantot parce qu'elle en est 1'approbation. II arrive aussi, pour continuer jusqu'au bout notre parallele, qu'un homme apercoive le profit qu'il peut tirer pour ses desseins propres d'une croyance propre a autrui, quoi- qu'il ne la partage pas et qu' autrui ue partage pas sou 32 LES LOIS DE LIMITATION. dessein. Cette aperception-la est une trouvaille que force imposteurs out exploitee on exploitent encore. Ce genre special d'interferences et les decouvertes iuominees et majeures qui en sont le fruit comptent parrai les forces capitales qui menent le monde. Qu'est-ce que le patriotisme du Grec et du Remain, si ce n'est une passion alimentee d'une illusion et vice 'versa : une passion, 1' ambition, 1'avidite, 1'amour de la gloire; une illusion, la foi exageree en leur superiorite, le prejuge anthropocentrique, 1'erreur de s'imaginer que ce petit point dans 1'espace, la terre, etait 1'univers, et que sur ce petit point Rome ou Athenes seules etaient dignes du regard des dieux ? Et qu'est-ce en grande partie que le fanatisme de 1'Arabe, le proselytisme Chretien, la propagande jacobine et revolutionnaire, si ce n'est de telles croissances prodigieuses de passions sur des illu- sions, d'illusions sur des passions, les unes nourrissant les autres? Et c'est toujours a partir d'un homme, d'un foyer, que ces forces naissent (bien avant, il est vrai, le moment oil elles eclateut et prennent rang histo- riquement). Un homme passionue, ronge d'un desir impuissant de conquete, d'immortalite, de regeneration humaine, rencontre une idee qui ouvre a ses aspirations une issue inesperee : I'id6e de la resurrection, du mil- 16nium, le dogme de la souveramete du peuple et les autres formules du Contrat social. II 1'etreint, elle 1'exalte; et le voilaqui se fait apotre. Ainsi se repand une contagion politique ou religieuse. Ainsi s'opere la con- version de tout un peuple au christianisme, a 1'isla- misme, au socialisrne peut-etre demain. Mais il n'a et question dans ce qui precede que des inter ferences-combinaisons, d'ou resulte une decouverte, uue addition, un accroissement de desir et de foi, les deux quantites psychologiques. L'histoire pourtant, cette longue suite d'operations d'arithmetique morale, fait LA REPETITION UNIVERSELLE. 33 eclort; an moins autant ftinterftrences-lultes, d'anta- g-onismes internes qui, lorsqu'ils se produisent entre desirs ou croyances propres a un meme individu, mais non hors de ce cas, s'accompag-nent d'une perte seche, d'une Boustraction de ces quantity's. Quand ces inter- ferences ont lieu a et la, obscurement, dans des indi- vidus isoles, ce sont des phenomenes peu reroarques, si ce n'est du psychologue ; nous avons alors : 1 d'une part, les deceptions et le doute graduel des th6oriciens tem^raires, des prophetes politiques, qui voient les fails de'mentir leurs theories, rire de leurs predictions; 1'af- faissement intellectuel des croyants sinceres et instruits, qui sentent leur science en conflit avec leur religion ou avec leurs systemes ; d'autre part, les discussions privees, judiciaires, parlementaires, oil la foi se rechauffe au contraire au lieu de s'attiedir. Nous avons encore : 2 d'une part, 1'inaction forced, poignante, le suicide lent d'un homme combattu entre deux aptitudes ou deux penchants incompatibles, entre ses appetits de science et ses aspirations litteraires, entre son amour et son ambition, entre sa paresse et son orgueil; d'autre part, les concurrences, les competitions de tout g"eure, qui mettent en activite" tous les ressorts, ce qu'on appelle de nos jours la lutte pour la vie. Nous avons enfin : 3 d'une part, la maladie du de'couragement, etat d'une ame qui veut tres fort et qui croit tres fort ne pouvoir pas, abime ou tombent les amoureux et les partis las d'attendre, ou bien Tangoisse du scrupule ou du remords, 6tat d'une Time qui jug-e mauvais 1'objet de ses voeux ou qui jug-e bon Tobjet de ses repulsions; d'autre part, les resistances faites aux entreprises 'et aux passions des cnfants, qui veulent tres fort quelque chose, par leurs parents, qui croient tres fort qu'elle est impossible ou dang'ereuse, ou bien aux entreprises et aux passions des novateurs quelconques par des g-ens prudents et 3 34 LES LOIS 1)E LIMITATION. experimentes : resistances nullement calmantes, on le sait assez. Accomplis sur une grande 6chelle, multiplies par la vertu d'un large courant social, d'un puissant entraine- ment imitatif, ces memes phenomenes, toujours les memes au fond, obtiennent sous d'autres noms les honneurs de 1'histoire. Us deviennent : 1 d'une part, le scepticisme enervant d'un peuple pris entre deux religions ou deux Eg-lises opposees, ou eutr'e ses pretres et ses savants qui se contredisent ; d'autre part, les guer- res religieuses de peuple a peuple quand elles ont le disaccord des croyauces pour seul ou principal motif; 2 d'une part, 1'inertie et 1'avortement d'uu peuple ou d'une classe qui s'est cre6 des besoins nouveaux opposes a ses interets permanents, le besoin du confort et de la paix, par exemple, quand un redoublement d'esprit mi- litaire lui serait indispensable, ou des passions factices contraires a ses instincts naturels (c'est-a-dire au fond a des passions qui ont commence a etre factices aussi, importees et adoptees, inais qui sont beaucoup plus anciennes); d'autre part, la plupart des guerres politi- ques exterieures; --3 d'une part, le desespoir amer d'un peuple ou d'une classe qui rentre par degres dans le neant historique, d'ou un elan d'enthousiasme et de foi 1'avait fait sortir, ou bien la gene et 1'oppression penible d'une societ6 dont les vieilles maximes tradition- nelles, chretiennes et chevaleresques, jurent avec ses aspirations nouvelles, laborieuses et utilitaires; d'autre part, les oppositions proprement dites, les luttes des conservateurs et des revolution naires, et les g'uerres civiles. Or, qu'il s'agisse des individus ou des peuples, ces etats douloureux, scepticisme, inertie, desespoir, et en- core mieux ces etats violents, disputes, combats, opposi- tions, presseut vivement 1'homine de les franchir. Mais, LA REPETITION UNIVBRSELLE. 35 comme les derniers, quoique plus penibles, sont, jusqu'a un certain point et momentanement, des gains de foi et de clesir, ce soul precisement ceux-la qu'il ne franchit jamais ou dont il ne sort que pour y rentrer aussitot, tandis que, bien souvent, et pour de longues pe"riodes, il parvient a se delivrer des premiers, qui sont des affaiblissements immediats de ses deux forces mattres- ses. De la ces interminables dissidences, rivalite"s, contrarietes, entre hoinmes dont cliacun s'est mis fina- lement d' accord avec lui-meme par 1'adoption d'un systeme logique d'idees et d'une conduite consequente. De la rhnpossibilite ou la presque impossibility, ce semble, d'extirper la guerre et les proces dont tout le monde souffre, quoique la bataille interne des desirs ou des opinions, dont quelques-uns souffrent, aboutisse le plus souvent en eux a des traites de paix definitifs De la la renaissance infinie de cette hydre aux cent tetes, de cette eternelle question sociale, qui n'est pas propre a notre epoque, mais a tous les temps, car elle ne consiste pas a se demander comment se termineront les 6tats dtibilitants, mais comment se termineront les etats vio- lents. En d'autres termes, elle ne consiste pas a se demander : De la science ou de la religion, laquelle 1'emportera et doit 1'emporter dans la grande majorite" des esprits? Est-ce le besoin de discipline sociale ou les elans d'envie, d'orgueil et de haine en revolte qui pre- vaudrbnt et doivent prevaloir finalementjlans les coeurs? Est-ce par une resignation courageuse, active, et une abdication de leurs pretentious passees, ou an contraire ]>ar une nouvelle explosion d'esperance et de foi dans le succes, que les classes anciennement dirigeantes sorti- ront a leur honneur de leur torpeur actuelle? Et la nouvelle societ6 refondra-t-elle legitimement la morale et le point d'honneur a son effigie, ou la vieille morale aura-t-elle la force et le droit de ref rapper la societe"? 36 LES LOIS DE LIMITATION. Problemes qui assur^ment ne tarderont pas beaucoup a etre resolus et dont il est aise" des a present de pressen- tir la solution. Mais tout autrement ardus et malaises a extirper sont les problemes suivants, qui constituent vraiment la question sociale : Est-ce un bien, est-ce un mal que I'unanimite complete des esprits s'etablisse un jour par 1'expulsion ou la conversion plus ou moins forc6e d'une minorite dissidente, et la verra-t-on jamais s'6tablir? Est-ce un bien, est-ce un mal que la concur- rence comrnerciale, professionnelle, ambitieuse, des individus, et aussi bien la concurrence politique et militaire des peuples viennent a etre supprimees par 1'organisation tant revee du travail ou tout au moins par le socialisme d'Etat, par une vaste confederation universelle ou tout au moins par un nouvel ^quilibre europeen, premier pas vers les Etats-Unis d'Europe ; et Vavenir nous r6serve-t-il cela? Est-ce un bien, est-ce un mal que, s'affranchissant de tout controle et de toute resistance, une autorit6 sociale forte et libre, absolument souveraine et susceptible de tres grandes clioses, se montre enfin, toute-puissante c^sarienne ou conven- tionnelle d'un parti ou d'un peuple, le plus philanthrope d'ailleurs et le plus intelligent qu'on pourra imaginer ; et faut-il nous attendre a cette perspective? Voila la question, et c'est parce qu'elle est ainsi pos6e qu'elle est redoutable. Car il en est de 1'humanite comme de 1'homme, qui se meut toujours dans le sens de la plus grande verite et de la plus grande puissance, de la plus grande somme de conviction ou de confiance, de foi, en un mot, a obtenir; et on pent douter si c'est par le d6veloppement de la discussion, de la concurrence et de la critique, ou a 1'inyerse par leur etouffement, par I'e'panouissement imitatif illimite' d'une pensee unique, d'une volont^ unique, consolidee en se repandant, que ce maximum peut etre atteiut. LA REPETITION DNIVERSELLE. 37 IV Mais la digression qui precede nous a fait anticiper sur des questions qui seront mieux traitees ailleurs. Re venous au sujet de ce chapitre, et, apres avoir passe en revue les principales analogies des trois formes de la Repetition, disons un mot de leurs differences, qui ne sont pas moins instructives. D'abord, la solidarity de ces trois formes est unilaterale, non reciproque. La genera- tion ne saurait se passer de 1'ondulation, qui n'a pas besoin d'elle, et 1'imitation depend des deux qui n'en dependent pas. Apres 2,000 ans, le manuscrit de la Republique de Ciceron est retrouve, on 1'impriine, on s'en inspire : imitation posthume qui n'aurait pas eu lieu si les molecules du parchemin n'avaient dure et certainement vibre (ne serait-ce que par 1'effet de la temperature ambiante) et si, en outre, la generation humaine n'eut fonctionne sans interruption depuis Ciceron jusqu'a nous. II est remarquable, ici, comme partout, que le terme le plus complexe, le plus libre, est servi par ceux qui le sont le moins. L'iuegalite des trois termes a cet egard est, en effet, manifesto. Tandis que les ondes s'enchainent, isochrones et contigues, les etres vivants, d'une duree assez variable, se detachent et se separent, d'autant plus independants qu'ils sont plus eleves. La generation est une ondulation libre dont les ondes font monde a part. Limitation fait mieux encore, elle s'exerce, non seuleinent de tres loin, mais a de grands intervalles de temps. Elle etablit un rapport iY'cond entre un inventeur et un copiste separes par des millions d'annees, entre Lycurgue et un couven- tionnel de Paris, entre le peintre remain, qui a peint une fresque de Ponipei.' et le dessinateur moderne qui 38 LES LOIS DE LIMITATION. s'en inspire. Limitation est une generation a distance. On dirait que ces trois formes de la Repetition sont trois reprises d'uu meme effort pour etendre le champ oil elle s'exerce, pour fermer successivernent toute issue a hi rebellion des elements toujours prets a briser le joug des lois, et pour contraindre leur foule tumultueuse, par des precedes de plus en plus inge"nieux et puissants, a mar- cher au pas en masses de plus en plus fortes et mieux organisees. Pour montrer le progres accompli en ce sens, comparons un ouragan, une epidemic, une insur- rection. Un ouragan se propane de proche en proche, et jamais on ne voit une onde se detacher pour aller porter au loin, omisso medio, le virus de la tempete. L'epidemie sevit autrement, elle frappe a droite et a gauche, epargnant telle maison, ou telle ville entre plusieurs autres, tres eloignees, qu'elle atteint presque a la fois. Plus librement encore se repand I'insurrection de capitale en capitale, d'usine en usine, a partir d'une nouvelle annoncee par le telegraphe. Parfois meme la contagion vient du passe, d'une epoque morte. Autre difference importante. L'reuvre imite'e Test d'or- dinaire dans son etat de deVeloppement complet, sans passer par les tatonnements preliminaires du premier ouvrier. Ce proced6 artistique est done superieur en ce!6rite au proc^de vital; il supprime les phases em- bryonnaires, Fenfance et 1'adolesceuce. Ce n'est pas que la vie elle-meme ignore 1'art des abreviations; si la serie des phases embryonnaires repete, comme on le croit, (non sans restriction), la serie zoolog-ique et paleontolo- g'ique des especes anterieures et parentes, il est clair que ce resume individuel de la lente elaboration vivante est devenu prodig'ieusement succinct a la long-ue; mais, dans la suite des generations qui s'ecoulent sous nos yeux, on n'observe point que la duree de la gestation et de la croissance aille s'abregeant. Tout ce que Ton LA. REPETITION UNIVERSELLE. 39 constate a ce point de vue, c'est que les maladies et les caracteres individuels quelconques, transmis par un pere a ses.enfants, se produisent chez ceux-ci a un age un pen plus precoce que l'age de leur apparition chez celui- la. Que Ton compare ce faible progres a ceux de nos fabrications : nos montres, nos tissus, nos epingles, nos articles de tous genres, se fabriquent dix fois, cent fois plus vite qu'a 1'origine. Quant a 1'ondulation, dans quelle mesure infinitesimale elle participe a cette faculte d' acceleration ! Les ondes qui se suivent seraient rigou- reusement isochrones, c'est-a-dire mettraient le meine temps a naitre, croitre et mourir, si leur temperature restait constante. Mais leur agitation (Laplace, du moins, corrigeant sur ce point la formule de Newton, a relev6 ce fait en ce qui concerne les ondes sonores) a pour effet n^cessaire d'echauffer leur milieu, et, par consequent, d'accelerer leur succession. Toutefois, on gag-iie bien peu de temps de la sorte, on en gagne infiniment plus par les mecanisrnes repetiteurs propres a la vie, et surtout a la societe, puisque les oauvres d'imitation, avons-nous dit, sont entierement affranchies de 1'obligation de traverser, meme en abrege, les etapes des progres ant6rieurs. Aussi les transformations de la nature vivante sont-elles bien moins rapides que celles du monde social. Si partisan qu'on puisse etre de 1'evo- lution brusque et non lente, on admettra sans peine que 1'aile des oiseaux n'a pas remplace la premiere paire de pattes des reptiles aussi rapidement que nos locomo- tives se sont substitutes aux diligences. Cette remarque, eutre autres consequences, relegue a sa vraie place le naturalisme historique, suivant lequel les institutions, les lois, les idees, la litterature, les arts d'un peuple doivent n6cessairement et toujours naitre de son fonds, germer avec lenteur et s'epanouir comme des bour- geons, sans qu'il soit permis do rien rrrer dc toutes 40 LES LOIS DE LIMITATION. pieces sur le sol d'une nation. Cette these est juste, tant qu'un peuple n'a pas epuis6 la phase naturelle de son existence, celle oil, sous 1'empire dominant de limitation-coutume, comme nous le dirons plus loin, il reste, dans ses changements, aussi asservi a 1'heredite qu'a 1'imitation pure et simple. Mais, a mesure que celle-ci s'emancipe, quand on so trouve en presence d'un radicalisme quelconque qui menace d'appliquer son pro- gramme revolutionnaire du soir au lendemain, il fau- drait se garder de se rassurer outre mesure centre la possibilite de ce danger en se fondant sur de pretendues lois de la vegetation historique. L'erreur, en politique, est de ne pas croire a Tinvraisemblable et de ne jamais prevoir ce que Ton n'a jamais vu. CHAPITfiE DEUXIEME. LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. Dans le precedent chapitre, nous avons 6nonce, sans la developper, cette these, que toute similitude sociale a 1'imitation pour cause. Mais cette formule ne saurait etre acceptee a la leg-ere, et il importe de la bien com- prendre pour reconnaitre sa verite aussi bien que celle des deux autres formules analogues relatives aux simili- tudes biologiques et physiques. Au premier reg'ard jet6 sur les societe"s, il semble que les exceptions et les objec- tions abondent. I. En premier lieu, il y a souvent entre deux especes vivantes appartenant a des types distincts force traits de ressemblance, soit anatomiques, soit physiologiques, qui ne peuvent s'expliquer, semble-t-il, par la re'pe'tition hereditaire, puisque, dans bien des cas, le proge'niteur commun auquel il est permis de les rattacher Tune et 1'autre e"tait ou devait etre d6pourvu de ces caracteres. La conformation exterieure, par laquelle la baleine res- semble aux poissons, ne lui vient pas assurement de 1'ancetre hypothe'tique comrnun aux poissons et aux mammiferes, et a partir duquel ces deux classes se se- raient formees. A plus forte raison, si 1'abeille rappelle 1'oiseau par la fonction du vol, ce n'est pas que 1'oiseau et 1'abeille aient herite 1'aile ou 1'elytre de leur tres 42 LES LOIS DE LIMITATION. antique a'ieul, rampant sans cloute et non volant. La meme remarque s' applique aux instincts similaires que presentent beaucoup d'animaux d'especes tres distantes, comme 1'ont observ6 Darwin et Romanes; par exemple, a 1'instinct qui fait simuler la mort pour echapper a un danger, instinct commun au renard, a des insectes, a des araign^es, a des serpents, a des oiseaux. Ici, c'est seulement par 1'identite du milieu physique dont ces etres h6terogenes ont cherch a tirer parti en vue de satisfaire des besoins fondamentaux, esseiitiels a toute vie, et identiques en chacun d'eux, que la similitude observee s'explique. Or, 1'identite du milieu physique, qu'est-ce, sinon la propagation uniforme des memes ondulations lumineuses, calorifiques ou sonores a tra- vers Fair ou 1'eau, composes eux-memes d'atomes vi- brant toujours, et toujours de la meme maniere? Quant a 1'identite des fonctions et des proprietes fondamentales de toute cellule, de tout protoplasme (la nutrition par exemple, et 1'irritabilite), ne faut-il pas en demander la cause a la constitution moleculaire des elements chimiques de la vie, toujours les inemes, c'est-a-dire, par hypothese, a leurs rythmes inte"rieurs de mouvements indefiniment rpe"t6s plutot qu'aux singularites propres, transmises par generation, scissipare ou autre, du pre- mier noyau de protoplasme, en admettant qu'il ne s'en soit form6 qu'un seul spontan^ment a rorig-ine? Par consequent, les analogies dont je parle trouvent leur source dans la repetition, il est vrai, mais dans la forme physique, oridulatoire, et non dans la forme vitale, he'reditaire, de la Repetition. II y a, de meme, toujours, entre deux peuples parve- nus se'parement, par des voies independantes, a une civilisation originate, des ressemblances generates an point de vue linguistique, mythologique, politique, in- duritriel, artistique, litt^raire, ou Fimitation de I'un par LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 43 1'autre n'entre pour rien. A Fepoque ou Cook visitait les Neo-Zelandais, dit Quatrefage (Espece humaine, p. 336), ceux-ci offraient des ressemblances etranges avec les Highlanders de Rob-Roy et de Mac Yvov. Cette ressemblance entre 1'organisation sociale des Mao- ris et les anciens clans d'Ecosse n'est certainement due a aucun fonds commun de traditions, et les linguistes ne s'amuseront pas a faire deriver leurs langues d'une ineme langue-mere. A Farriv6e de Cortez au Mexique, les Aztecs possedaient, comme tant de peuples de 1'an- cien continent, un roi, une noblesse, une classe agricole, une classe industrielle ; leur agriculture, avec ses iles flottantes et son irrigation perfectionhe'e, rappelait la Chine; leur architecture, leur peinture, leur ecriture hieroglyphique, rappelaient 1'Egypte; leur calendrier, malgre son e"trangete, attestait des connaissances as- tronomiques voisines des notres a la ineme epoque; leur religion, quoique sanguinaire, ne laissait pas de ressembler a la notre par quelques-uns de ses sacrements, le bapteme et la confession notarament. Les coinciden- ces de detail sont parfois si etonnantes qu'on y a vu des raisons de croire (1) a une importation directe des institu- tions et des arts de 1'ancien monde par quelques naufrage"s. (1) Le fait est que les rapprochements sont multiples et f'rappants. La civilisation, en Amerique comme en Europe, a passe successive- ment de 1'age de la pierre a 1'age du bronze par des methodes et sous des formes identiques. Les teocalli du Mexique repondent aux pyramides d'Egypte, comme les mounds de 1'Amerique du Nord aux tumuli de Bretagne et de Scythie, comme les pylones du Perou reproduisent ceux d'Elrurie et d'Egypte. (Clemence Royer, Revue scientifique, 31 juillet 1886.) Co qui est plus surprenant encore, la langue basque ne presente d'affmites qu'avec certaines langues americaines. Co qui affaiblit la portee de ces similitudes, c'est que les points de comparaison en sont puises un peu artificiellement, non pas entre deux civilisations, mais entre un grand nombre de civilisa- tions (lifferentt's, soil de 1'ancien, soit du nouveau monde. 44 LES LOIS DE LIMITATION. Mais sous ces rapprochements et une infinite d'autres du meme genre, n'est-il pas plus vraisemblable d'aperce- voir, d'une part, I'unit6 fondamentale de la nature humaine, 1'identite de.ses besoins organiques dont la satisfaction est le but de toute Evolution sociale, et 1'identite de ses sens, de sa conformation c^rebrale; d'autre part, 1'uniformite de la nature exterieure qui, offrant a des besoins presque pareils a peu pres les memes ressources, et a des yeux presque pareils a peu pres les memes spectacles, doit provoquer in6vitable- ment partout des industries, des arts, des perceptions, des mythes, des theories assez semblables? Ces ressem- blances, comme celles dont il a ete parle plus haut, rentreraient done, il est vrai, dans le principe gene'ral que toute similitude est n6e d'une repetition; mais, quoique sociales, elles auraient pour cause des re- p6titions d'ordre biologique et d'ordre physique, des transmissions her^ditaires de fonctions et d'organes qui constituent les races humaiues, et des trans- missions vibratoires de temperature, de couleurs, de sons, d'dectricite, d'affinites chimiques, qui consti- tuent les climats habites et les sols cultives par 1'homme. Voila Tobjection ou 1'exception dans toute sa force. Fut-elle admise, il en resulterait simplement qu'il y a lieu d'6tablir en sociologie une distinction calquee sur celle des analogies et des liomologies, usuelle en anatomie comparee. Or, les conformit^s du premier genre dont il a ete question ci-dessus, par exemple, la comparaison de 1'elytre de 1'insecte avec 1'aile de 1'oiseau, paraissent superficielles et insig-nifiantes an naturaliste, si frap- pantes qu'elles puissent etre, il ne daigne pas s'y arreter, il les nie presque, tandis qu'il attache le plus haut prix aux similitudes tout autrement profondes et precises a son point de vue entre 1'aile de 1'oiseau, la patte du LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 45 reptile et la nageoire clu poissou. (1) Si cette maniere de juger lui est permise, je ne vois pas pourquoi on refuserait au sociologiste le droit de trailer les analogies foitctionncUes des diverses langues, des diverses reli- gions, des divers gouvernements, des diverses civilisa- tions, avec un egal mepris, et leurs homologies anato- miques avec un egal respect. Deja les linguistes et les mythologues se penetreut de cet esprit. Le mot teotl, dans la langue des Aztecs, a beau sigiiifier dieu aussi bien que le mot theos en grec, aucun linguiste ne verra la autre chose qu'une rencontre (2) et; par mite, n'avouera que leotl et theos sont le meme mot, mais il prouvera que Uschop est le meme mot qtfepiscopos. La raison en est qu'un element d'une. langue ne saurait etre, a un moment donne de son evolution, detache" de toutes ses transformations anterieures, ni considere a part des autres elements qu'il refiete et qui le refletent; d'oii il suit qu'une ressemblance constatee entre une de ses phases isolee et une des phases d'un autre vocable emprunte a une autre famille de langues et separe de meme de tout ce qui fait sa vie et sa realite, est un rapport factice entre deux abstractions, non un lien veritable entre deux etres re" els. Cette consideration peut etre generalise" e. (3) ({} II pretc plus d'attention aux cas do mimosisme, enigmc jus- qu'ici indecliilTrable, mais (jui, si la selection naturelle en donnait vraiment la cle, se trouverait expliquee par les lois ordinaires de I'ln'-redile, par la fixation et ('accumulation hereditaires des variations individuelli's les plus iavorables au salut de I'espijcc parvenue di- la sorle a revt-lir comme un deguisement la Hvree d'un autre. (2) La rencontre est d'autant plus singuliere d'ailleurs que tl dans teotl ne compte pas, puisque cet accouplement de consonnes est la terminaison liubiluclle des mots mexicains. Teo et theo (au datit') out absolument le meme sens et le meme son. i:t) Si la coulume de mutilations de diverses sortes, de la cir- concision par exemple, du tatouage, des cheveux coupes, en signe de 46 LES LOIS DE LIMITATION. Mais cette re"ponse, qui consiste, au fond, a nier les similitudes embarrassantes, ne saurait suffire. Je tiens pour vraies et serieuses, au contraire, bien des ressem- blances qui se sont produites spoutaneme'nt entre des civilisations rest6es sans communication connue ni pro- bable les unes avec les autres; et j'admets, en general, qu'une fois lance dans la voie des inventions et des decouvertes, le genie humain se trouve resserre par un ensemble de conditions internes ou exte"rieures, comme un fleuve par des coteaux, entre des limites etroites de de"veloppement, d'ou resulte, en des bassins meme eloi- subordination a un dieu ou a un chef, existc sur les points du globe les plus distants, en Amerique et en Polyn6sie, comme dans 1'ancien monde, si les totems des sauvages de 1'Amerique du Sud rappellent quelque pen meme les blasons de nos chevaliers du moyen-age, etc., on peut voir simplement, dans ces rencontres, dans ces similitudes, la preuve que les actions sont gouvernees par les croyances, ct quo les croyances, dans une grande mesure, sont suggtirees a I'liomme par les penchants innes de sa nature partout identique au fond, et par les phenomenes de la nature exterieure, beaucoup plus semblables entrt 1 eux que differents, malgr6 la diversite des climats. Ces analogies, il est vrai, peuvent bien ne pas avoir 1'imitation pour cause. Mais aussi ne sont-elles que grossieres, vagues, sans signification sociolo- gique, absolument comme le fait, pour les insectes, de possedcr des membres ainsi que les vertebres, des yeux et des ailes ainsi que les oiseaux, est insignifiant biologiquement. L'ailc de 1'oiseau et celle de la chauve-souris, quoique fort dilKrentes d'aspect, font parfie de la meme evolution, ont le meme pass6 et la possibility d'un meme avenir, ces organes se touchent par une infinite de points de lours transformations successives; aussi sont-ils homologues; tandis que 1'aile de 1'insecte et celle de I'oiseau n'ont quelque chose de commun qu'a 1'une des phases de leurs evolutions Ires dissemblables. La circoncision chez les Azteques s'accompagnait-elle des memes c6r6monies, avait-elle le meme sens religieux que chez les Hebreux? Non, pas plus que leur confession ne resscmblait a la noire-. Ce detail des ceremonies est pourtant ce qui importe socialtMiient, car c'est la part propre du milieu social dans la direction de I'aclivite indivi- duelle. Et cette part v a sans cesse grandissant. LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 47 gfnes, une certaine similitude approximative de son cours, et meme par hasard, moins souvent pourtant qu'on ne le suppose, le parallelisme d'idees g-^niales (1), soit tres simples, soitparfois assez compliquees, apparues independamment, et equivalentes sinon identiques (2). Mais d'abord, en tant que riioinme a ete contraiut, par 1'uniformite de ses besoins organiques, de suivre ce meme chemin d'idees, il s'agit la de similitudes d'ordre biologique et non social, et c'est alors ma seconde, non ma troisieme formule qui est applicable. C'est ainsi que, lorsque les conditions toutes pareilles des phenomenes lumineux ou sonores a percevoir en vue de leurs fins contraignent les animaux de divers ernbranchements a avoir des yeux et des oreilles qui ne sont pas sans quelque rapport, leur ressemblance a cet e^ard est phy- sique, non vitale, et, comme telle, releve de 1'ondulation, conforrn^ment a notre premiere formule. Ensuite, com- ment et pourquoi le genie humain a-t-il parcouru la carriere en question, si ce n'est en vertu des causes initiales qui 1'ont arrach6 a sa torpeur premiere, et qui, en le reveillant, out fait aussi sortir tour a tour de leur sommeil les besoins virtuels et profonds de 1'ame hu- (1) A plus forte raison, d'idees tres simples, et qui n'exigent qu'un faiblc effort d'imagination. G'est le cas de bien des particulariles de moeurs, meme des plus singulieres. Par exemple, en lisant 1'ouvrage de M. Jamclel sur la Chine, j'avais etc surpris d'y voir relat6 I'usage de reructation par politesse, chez les convives, a la (in d'un rcpas. Or, d'apres M. Gamier et M. Hugonnet (La Grece nouvelle, 1889), les Grecs modernes pratiquent la meme observance ctiremonielle... Evidemment, ici et la, le besoin de fournir la preuve evidente qu'on est rassasie, a sugger6 Pidee, ridicule rnais naturelle, de celte bizarre coutume. (2) Par exemple, les memes besoins ont donne 1'idee, dans 1'ancien continent, de domesliquer le bneuf, et, en Amerique, d'apprivoiser le bison el le buffle (Voir Bourdcau, Conquete du monde animal, p. 212.), ou bien, la, d'apprivoiser le cbameau, ici, d'apprivoiser le lama. 48 LES LOIS DE L' IMITATION. maine? Et ces causes, quelles sont-elles, si ce n'est quelques inventions et quelques decouvertes primordia- les, capitales, qui, ayant commence a se repandre par imitation, out mis leurs imitateurs en gout de decouvrir et d'inventer? A 1'origine, un anthropoi'de a imagine 1 (je conjecturerai plus loin comment) les rudiments d'un langage informe et d'une grossiere religion : ce pas difficile qui faisait franchir a 1'homme j usque-la bestial le seuil du monde social, a dii etre un fait unique, sans lequel ce monde, avec toutes ses richesses ulterieures, fut demeure plough dans les limbes des possibles irreali- se"s. Sans cette etincelle, 1'incendie du progres ne se fut jamais declare dans la foret primitive pleine de fauves; et c'est elle, c'est sa propagation par imitation qui est la vraie cause, la condition sine qua non. Get acte originel d'imagination a eu pour effets non seulement les actes limitation directement emanes de lui, mais encore tons les actes d'imagination qu'il a suggeres et qui eux- memes en ont suggere de nouveaux, et ainsi de suite inden'niment. Ainsi, tout se rattache a lui, toute simili- tude sociale provient de cette premiere imitation dont il a ete 1'objet; et je crois pouvoir le comparer a cet 6v6nement non moins exceptionnel qui, bien des milliers de siecles auparavant, s'etait produit sur le globe, quand, pour la premiere fois, une petite masse de pro- toplasme se forma, on ne sait comment, et se mit a se multiplier par generation scissipare. De cette premiere repetition liereditaire precedent toutes les similitudes qui s'observent a Theure actuelle entre tons les etres vivants. II ne servirait de rien, d'ailleurs, de conjecturer, fort gratuitement, que les premiers foyers de creation protoplasmique, aussi bien que de creation linguistique et mythologique, ont ete non uniques, mais multiples : en effet, dans 1'hypothese de cette multiplicite, on ne saurait nier qu'apres une concurrence et une lutte plus LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 49 on moins long-lies, la meilleure, la plus feconde des ebauches diffe"rentes, ecloses ainsi spontanement, a seule du triompher et exterminer ou absorber ses rivales. II no faut pas perdre de vue, d'une part, que le besoin d'inventer et de de'couvrir se developpe, comme tout autre, en se satisfaisant ; d'autre part, que toute inven- tion se reduit au croisement heureux, dans un cerveau intelligent, d'un courant d'imitation, soit avec un autre courant d'imitation qui le renforce, soit avec line per- ception exterieure intense, qui fait paraitre sous un jour imprevu une idee reeue, ou avec le sentiment vif d'un besoin de la nature qui trouve dans un procede" usuel des ressources inesperees. Mais, si nous decomposons les perceptions et les sentiments dont il s'ag-it, nous verrons qu'eux-memes se resolvent presque entierement, et de plus en plus completement a mesure que la civili- sation avance, en elements psycholog-iques formes sous T influence de 1'exemple. Tout phenomene naturel est vu a travers les prismes et les lunettes colorees de la lang-ue maternelle, de la religion nationale, d'une preoccupation dominante, d'une theorie scientifique re"g - nante, dont 1'observation la plus libre et la plus froide ne saurait se depouiller sans s'aneantir ; et tout besoin org-anique est ressenti sous une forme caracteristique, consacree par l'exemple ambiant, et par laquelle le milieu social, en le precisant, en 1'actualisant a vrai dire, se 1'approprie. II n'est pas jusqu'au besoin de s'alimenter, devenu le besoin de manger du pain bis oudu pain blanc et telles ou telles viandes ici, du riz et tels ou tels leg'umes la; il n'est pas jusqu'au besoin meme de rapports sexuels, devenu le besoin de se marier ici ou la, suivant tels ou tels rites sacramentels, qui ne se soient transformes en produits nationaux, pour ainsi parler. A plus forte rai- son cela est-il vrai du besoin uaturel de distraction, deveuu le besoin des jeux du cirque, des combats de , 4 50 LES LOIS DE LIMITATION. taureaux, des tragedies classiques, des romans natura- listes, des echecs, du piquet, du whist. Par suite, lorsque l'ide"e vint pour la premiere Ibis, an dernier siecle, de faire servir la machine a vapeur, deja employee dans les usines, a satisfaire le besom de voyager an loin sur les mers, besoin n6 de toutes les inventions navales ante- rieures et de leur propagation, nous devons voir dans cette idee de g*enie le croisement d'une imitation avec d'autres presque aussj bieu que dans l'ide"e, venue plus tard, d'adapter 1'helice au navire a vapeur, Tun etl'autre deja coniius depuis longtemps. Et quand la constatation visuelle des valvules des vaisseaux, se rencontrant dans 1'esprit d'Harvey avec le souvenir de ses anciennes connaissances anatomiques, lui fit decouvrir la circula- tion du sang 1 , cette decouverte n'^tait presque, en somme, que la rencontre d'enseignements traditionnels avec d'autres (a. savoir avec les methodes et les pratiques qui, longtemps suivies docilement par Harvey, disciple, lui avaient seules permis de faire un jour sa constatation magistrate), tout comme, ou peu s'en faut, le rapproche- ment de deux the"oremes deja enseigue's en fait luirc un troisieme a un g6ometre. . Toutes les inventions et toutes les decouvertes, done, etant des composes qui out pour elements des imitations anterieures, sauf quelques apports exterieurs infeconds par eux-memes, et ces composes, imites ^, leur tour, 6tant destines a devenir les elements de nouveaux com- poses plus complexes, il suit de la qu'il y a un arbre g-enealog-ique de ces initiatives reussies, un enchaine- ment non pas rig-oureux, mais irreversible, de leur apparition, qui rappelle 1'emboitement des germes rev6 par d'anciens philosophes. Toute invention qui eclot est un possible realise, entre mille, parmi les possibles differents, je veux dire parmi les ne"cessaires condi- tiounels, que I'inveutiou-mere d'ou elle decoule portait LES SIMILITUDES SOCIA.LES ET LIMITATION. 51 dans ses flancs; ct, en apparaissant, elle rend impos- sibles, desormais, la plupart de ces possibles, elle rend possibles une foule d'autres inventions qui ne 1'etaient pas nag'iiere. Celles-ci seront on ne seront pas, suivant la direction et 1'etendue du rayon de son imitation *\ travers des populations deja. eclair^es de telles on telles antres lumieres. II est vrai que, parmi celles qui se- ront, les plus utiles seules, si Ton veut, survivront, mais entendez par la celles qui repondront le mieux aux problemes du temps ; car, toute invention, comme toute decouverte, est une reponse a un probleme. Mais, outre que ces problemes (1), toujours indetermines comme les besoms dont ils sont la traduction vag-ue, comportent les solutions les plus multiples, la question est de savoir comment, pourquoi et par qui ils se sont poses, a telle date et non a telle autre, et ensuite pourquoi telle solu- tion a ete adoptee de preference ici, telle autre ailleurs (2). Cela depend d'initiatives individuelles, cela depend de la nature des inventeurs et des savants anterieurs, en remontant jusqu'aux premiers, peut-etre les plus grands, qui, du faite de 1'histoire, ont precipite sur nous 1'avalan- che du progres. (1) En politique, c'est ce qu'on appelle des questions : la question d'Oricnt, la question sociale, etc. (2) II arrive quelquefois que, presque partout, la solution accepted soil la meme, quoique le probleme en comportiit d'autres. G'est que cette solution, dira-t-on, etait la plus naturclle. Oui, mais n'est-ce pas justemeut pour cela, peut-etre, que, 6close quelque part seulement, et non partout a la fois, elle a tini par se repandre en tous lieux ? Par exemple, la demeure des mauvais morts a presque partout etc considered, chez les peuples primitifs, comme soulerraine, et celle des bienheureux comme celeste. La similitude va souvent fort loin. Les Indians Salisles de 1'Oregon, d'apres Tylor, disent que les mediants vont habiter apres leur mort un lieu couvert dc neiges ^ternelles, ou, veritable supplice de Tentale, ils voient perpetuellement du gibier qu'ils ne peuvent pas tuer et de I'eau qu'ils ne peuvent pas boire. LIBRARY UNIVERSITY OF ILLINOIS 52 LES LOIS DE LIMITATION. Nous avons de la peine a imag'iner combien les idees les plus simples ont exig-e de g'enie et de chances sing-u- lieres. Ou peut croire, & premiere vue, que, de toutes les initiatives, celle qui consiste a asservir pour les exploi- ter, au lieu de les chasser simplement, les animaux inoffensifs repandus dans une contree, est la plus na- turelle, non moins que la plus feconde; et Ton est porte a la jug'er inevitable. Cependant, nous savons que le clieval, apres avoir fait partie tres anciennement de la faune americaine, avait disparu de 1'Amerique au mo- ment de la decouverte de ce continent, et Ton s'accorde a expliquer sa disparition en admettant, dit Bourdeau (Conqudte du monde animal), que les chasseurs durent 1'aneantir (pour le mang-er) en beaucoup de lieux (car le fait s'est produit aussi dans 1'ancien monde), avant que les pasteurs songeassent a le priver. L'idee de 1'appri- voiser etait done loin d'etre forcee. II a fallu un accident individuel pour que le cheval soit deveuu domestique quelque part, d'ou, par imitation, sa domestication s'est repandue. Mais ce qui est vrai de ce quadrupede Test sans doute de tous les animaux domestiques et de toutes les plantes cultivees. - - Or, se represente-t-on ce que pouvait etre 1'humanite sans ces inventions-meres ! En general, si Ton veut que les similitudes sociales des peuples separes par des obstacles plus on moins infranchissables (mais qui ont pu ne pas 1'etre dans le passe) ne s'expliquent pas par un modele primitif dont tout souvenir a ete perdu, il ne reste, le plus souvent, qu'a les expliquer par . I'epuisement, en chacun d'eux, de toutes les inventions possibles sur un sujet donne et l'elimination de toutes les idees inutiles ou moins utiles. Mais cette derniere hypothese est contre- dite par la sterilite relative d'imagination qui caracterise les peuples naissants. II convient done de s'attacher de preference a la premiere et de n'y jamais renoncer sans LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 53 raison manifeste. Est-il certain, par exemple, que I'id6e de construire des habitations lacustres, commune aux anciens habitants de la Suisse et de la Nouvelle-Guinee, leur soit venue sans suggestion imitative? Meme ques- tion relativement a 1'idee de tailler des silex ou de les polir, de coudre avec des aretes de poisson et des ten- dons, de frotter deux morceaux de bois pour en faire jaillir du feu. Avant de nier la possibilite de la diffusion de ces idees par une lente et g-raduelle imitation qui aurait h'ni par couvrir presque tout le globe, il faut se rappeler d'abord 1'immense dure'e des temps dont dis- pose la prehistoire, et song-er aussi que nous avons la preuve de relations entretenues a de grandes distances non seulement par les peuples de l'age de bronze, qui devaient parfois faire venir retain de tres loin, mais encore par les peuples de la pierre polie et peut-etre de la pierre 6clat6e. Les grandes invasions conquerantes qui ont sevi de tout temps ont du faciliter et universaliser fr^quem- ment, dans la prehistoire meme, ou plutot dans la prehistoire surtout, car les grandes conquetes sont d'au- tant plus aisees que les peuples a conquerir sont plus morceles et plus primitifs, la diffusion des idees civilisa- trices. L'irruption des Mongols an xin" siecle est un bon echantillon de ces deluges periodiques ; et nous savons qu'elle a eu pour effet de rompre, en plein moyen-ag'e, les barrieres des peuples les inieux clos, de mettre la Chine et rHindoustan en communication ent-re eux et avec rEurope. Mais, a defaut meme de ces evenements violents, 1'echang'e universel des exemples n'eut pas manque de s'operer a la long-lie. A ce sujet, faisons une remarque g-enerale. La plupart des historiens sont portes a n'ad- mettrc 1 'influence d'une civilisation sur une autre ar voie d'exorcisme. Mais je reponds que, si une certaine orientation log-ique de I'liomme pre-social n'est pas^ niable, le besoin de coordination log'ique, accru et precise par les influences du milieu social, y est snjet anx variations les jtlus etendues, les pins etrang'es, et s'y fort in' e, s'y dirig'e comme tout autre, dans la mesure et an g*re des satisfactions qu'il y recoit. Nous en verrons ailleurs la })reuv(>. LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 57 II. Ceci m'amene a examiner une autre objection capitale qui pent m'etre faite. Je n'aurai pas gagne grand'chose, en effet, a prouver que toutes les civilisa- tions, meme les plus diverg'entes, sont ties rayons d'un meme foyer primitif, s'il y a des raisons de penser que, passe tin certain point, leur divergence va diminuaut an lieu de s'accroitre, et que, quelqu'eut 6t6 le point de depart, revolution des langues, des mythes, des metiers, des lois, des sciences et des arts, eut 6t6 se rapprochant de plus en plus de la voie suivie, en sorte que, inevita- blernent, le terine devait toujours etre le meme, pred6- termine, fatal. Reste a savoir si cette hypothese est vraie. Elle ne Test pas. Montrons d'abord la consequence extreme qu'elle implique. II s'ensuit que, n'importe par quelle route speculative, moyennant un temps suffisant, 1'esprit scientilique devait aboutir, en mathematiques, au calcul infinitesimal, en astronomic a la loi de Newton, en physique a 1'unite des forces, en chimie & 1'atomisme, en biologic a la selection naturelle on a toute autre forme ulterieure du transformisme, etc. Et comme c'est sur cette science soi-disant une et inevitable que devrait s'appuyer rimagination industrielle, militaire on artis- tique, en quete de reponses a des besoins virtuellenient i lines, Tin vent ion, par exemple, de la locomotive et du telegraphe electrique, des torpilles et des canons Krupp, de 1 'opera Wagnerien et du roman naturaliste, etait chose necessaire, plus necessaire peut-etre que 1'art du potier reduit a sa plus simple expression. Or, ou je m'abuse fort, ou autant vaudrait-il dire qiie, des ses premiers debuts, a travers toutes ses metamorphoses, la vie tendait a faire eclore certaines formes vivantes, et que, par exemple, 1'ornithorynque ou le cactus, le lezard ou 1'ophrys, ou meme rhomme, ne pouvaient pas ne pas apparaitre. Ne semble-t-il pas plus plausible 58 LES LOIS DE LIMITATION. (1'admettre que le probleme pose a chaquc instant par la vie etait indetermine en soi, susceptible de multiples solutions ? L'illusion que je combats doit sa vraisemblance a une sorte de quiproquo. II est certain que le prog-res de la civilisation se reconnait an nivellement graduel qu'elle etablit sur un territoire toujours plus vaste, si bien qu'un jour, peut-etre, un meme type social, stable et d^finitif, couvrira 1'entiere surface du globe (1), jadis morcelee en mille types sociaux differents, etraug'ers ou rivaux. Mais cette O3uvre d'uniformisation univer- selle, & laquelle nous assistous, revele-t-elle le moins du monde une orientation commune des societes diver- ges vers un meme pole? Nullement, puisqu'elle a pour cause manifesto la submersion de la plupart des civilisations originates sous le d&ug-e de 1'une d'elles, dont le flux avance en nappes d'imitation sans cesse elarg'ies. Pour voir h quel point les civilisations inde- pendantes sont loin de tendre & converter spontanement, comparons deux civilisations parvenues a leur terme et s'y reposant, 1'Empire byzantin du moyen-ag-e, par exemple, a 1'Empire cbinois de la meme epoque. L'une et 1'autre civilisation alors avaieut depuis long-temps porte tout leur fruit et atteint leur limite extreme de croissance. La question est de savoir si, en cet etat de ronsoimnation finale, elles se resseinblaient plus entre elles qu'elles ne s'etaient ressemble dans le passe. II n'en est rien, et le contraire me semble bien plus vrai. Com- parez Sainte-Sophie avec ses mosaiques a une pag'ode (1) On verru cepcndant plus loin quo, (inalomont, la coatumc, c'esl-a-dire 1'imitation exclusive, doit I'einporter sur la mode, sur rimitation pros6lytique, of que, par suite de cette loi, le fractionne- nient de rinunanite en etats distincls, en civilisations diflVrentes, seulement moins nombrouses et plus vastes (ju'a present, pent Fort bien Olre I'etat final, aussi bien qu'actuel et pas.se, des social'' 1 -. LES SIMILITUDES SOCIALES ET LIMITATION. 59 avee ses porcelaines, les mystiques miniatures des ma- nuscrits aux plates peintures des potiches, la vie d'un mandarin occupe de pointilleries litteraires, et, entre temps, dormant 1'exemple de labourer, & la vie d'un eveque de Byzance passionne pour des subtilites de th6o- logie entremelees de ruses diplomatiques; et ainsi de suite. Tout est contraste entre 1'ideal de jardiuage raffine, de famille pullulante, de moralite rabaissee, cher a Fun de ces peuples, et 1'ideal de salut chr^tieu, de celibat monastiqtie, de perfection ascetique, dont 1'autre est hallucine. On a peine a ranger sous le meme vocable de religion le culte des ancetres sur lequel Tun d'eux est fonde, et le culte des personnes divines ou des saints qui est 1'ame de I'autre. Mais si je remonte aux plus anciens ages de ces Grecs et de ces Remains dont la double culture s'est amalgame'e etcompletee dans le Bas- Empire, j'y trouve une organisation familiale qu'on dirait calquee sur celle de la Chine. Dans 1'antique famille aryenne, en effet, et j'ajoute s^mitique, comme dans la famille chinoise, nous trouvons non seulement le culte du feu de 1'atre et de 1'ame des ai'eux, mais encore les m ernes procedes imagines pour honorer les morts, c'est- a-dire les offrandes d'aliments et le chant des hymnes accompagne de genuflexions, et aussi les memes fictions, a savoir, Tadoption notamment, pour atteindre, en depit de la st^rilite accidentelle des femmes, le but capital, qui est de perpetuer avec la famille la petite religion du foyer. On aura la contre-epreuve de cette ve'rite, si, an lieu de comparer deux peuples originaux a deux phases successives de leur histoii'e, on met en parallele deux classes ou deux couches sociales de chacune d'elles. Le voyageur, il est vrai, qui traverse plusieurs }>ays d'Eu- rope, meme les plus nrrieres, observe plus de dissem- blance entre les gens du peuple restes fideles a leurs 60 LES LOIS DE LIMITATION. vieilles coutumes, qu'entre les personnes des classes superieures. Mais c'est que celles-ci ont et6 touchees les premieres du rayon de la mode envahissante : ici la similitude est visiblement fille de 1'imitation. Au cou- traire, quand deux nations sont demeurees hermetique- ment fermees rune a 1'autre, les membres de leurs noblesses ou de leurs clerg'6s different certainement plus entre eux par leurs id^es, leurs gouts et leurs habitudes, que leurs cultivateurs ou leurs manoeuvres. La raisou en est que plus uue nation ou une classe se civilise, plus elle echappe aux bords etroits ou la servitude des besoins corporels, partout les memes, enserrait son de>eloppement, et de^bouche dans le libre espace de la vie esthetique, oil la nef de 1'art vogue au gre des vents que son propre passe lui souffle. Si la civi- lisation n'etait que le plein 6panouissement de la vie organique par le milieu social, il n'en serait pas ainsi ; inais on dirait que la vie, en s'^panouissant de la sorte, cherche, avant tout, a s'emanciper hors d'elle-meme, a rompre son propre cercle, et ne tend a fleurir que pour s'essorer; comme si rien ne lui 6tait plus essentiel, comme a toute realite peut-etre, que de s'affranchir de son essence meme. Le superfiu done, le luxe, le beau, j'entends le beau special que cliaque epoque et chaque nation se cr6e, est, en toute societe, ce qu'il y a de plus eminemment social, et c'est la raison d'etre de tout le reste, de tout le n^cessaire et de tout Futile. Or, nous allons voir que 1'orig'ine exclusivement imitative des similitudes devient de plus en plus incontestable a mesure qu'on s'eleve du second au premier de ces deux ordres de faits. Les habitudes artistiques de 1'oeil, nees des anciens caprices individuels de Tart, deviennent des besoins hyper-organiques auxquels 1'arttste est oblig-e de donner satisfaction, et qui limitent sing'uliere- mentle champ de sa fantaisie ; mais cette limitation, <{ui LES SIMILITUDES SOCIAI.ES ET LIMITATION. 61 n'a rien de vital, est on ne peut plus variable d'apres les temps et les lieux. C'est ainsi que 1'oeil du Grec, a partir d'une certaine epoque, avait besoin de voir, en fait de colonnes, une forme ionique et corinthienne, tandis que 1'oeil egyptien, sous 1'ancien Empire, exig-eait un pilier carre, et, sous le rnoyen Empire, une colonne terminee en bouton de lotus. Ici, dans cette sphere de 1'art pur ou plutot presque pur, car I'architecture reste toujours un art industriel, ma formule relative a 1' imi- tation, consideree comme la cause unique des similitudes sociales vraies, s'applique deja a la lettre. Elle s'appliquerait plus exactement encore en sculp- ture, en peinture, en musique, en poesie. Les id^es du g^out, en effet, et les jug-ements du gout, auxquels 1'art repond, ne lui preexistent pas; ils n'ont rien de fixe ni d'uniforme comme les besoins corporels et les percep- tions des sens qui predetermined dans une certaine mesure les ceuvres de 1'industrie et les forcent a se repe- ter vag-uement chez des peuples divers. Quand un ouvrage releve a la fois de 1'industrie et de 1'art, il faut done s'attendre a ce que, semblable par ses caracteres industriel s a d'autres produits de provenance etrangere et independante, il en differe par son cote esthetique. En general, cet element differentiel para it de mince importance a 1'homme positif; n'est-ce pas seulement par le detail que se differencient les monuments, les vases, les meubles quelconques, les hymnes, les epopees des diverses civilisations? Mais ce detail, cette nuance caracteristique, ce tour de phrase, ce coloris propre, c'est le style et la maniere, qui importe a 1'artiste par- dessus tout. C'est le sig'nalement a la fois le plus visible et le plus profond d'une societe, ici l'og*ive, la le fronton, ailleurs le plein cintre, la forme maitresse qiii s'impose aux utilites au lieu de les subir, et, en cela, est parfaitement comparable a ces caracteres morpholog'i- 62 LES LOIS DE LIMITATION. ques, dominateurs des fonetions, par lesquels les typos vivants se reconuaissent. Yoila pourquoi il est perm is de nier, esthetiquement, c'est-a-dire an point de rue social le plus pur, la similitude vraie d'ceuvres qui se disting-uent par le detail seulement. II est permis de dire, par exemple, que le gracieux petit temple egyptien d'Elephantine ne ressemble pas a un temple grec perip- tere, malgre 1'apparence, et d'ecarter, par consequent, la question de savoir si cette ressemblance ne serait pas une preuve que la Grece a copie 1'Egypte, com me le pensait Champollion. En definitive, cela revient a dire que ma formule s'applique d'autant plus exactement qu'il s'agit d'oeuvres semblables repondant a des besoins plus factices, inoins uaturels, c'est-a-dire d'un ordre moins vital, plus social. D'oii Ton pent induire que, si des oeuvres se rencontraient jamais, inspirees par des mobiles exclusivement sociaux, absolument etrangers aux fonctions vitales, ce principe se verifierait dans toute sa rig'ueur. On a beaucoup parle, entre estheticiens, d'une pre- tendue loi du developpement des beaux-arts qui les assujettirait a tourner dans le meme cercle et a se reediter indefiniment. Le malheur est que mil n'ait jamais pu la formuler avec quelque precision sans se heurter au dementi des faits; et cette observation n'est pas sans s'appliquer aussi, mais moins bien, comme on doit s'y attendre d'apres ce qui precede, aux soi-disant lois du d6veloppement des religious, des langues, des gouver- nements, des legislations, des morales, des sciences. Tout en partag'eant ce prejuge de notre epoque, M. Per- rot, dans son Histoire de I' art, -est forc6 de convenir que 1'evolution des ordres d'architecture n'a pas traverse en Egypte et en Grece