T'WI? T TTVT\71?B fltT r V . JLUJu Uiiiv Jiiixoi i. ^* <; - ' -,'t ', *" OF ILLINOIS LIBRABY . ;-. - 845D2S O6 1895 The person charging this material is re- sponsible for its return to the library from which it was withdrawn on or before the Latest Date stamped below. Theft, mutilation, and underlining of books are reasons for disciplinary action and may result in dismissal from the University. To renew call Telephone Center, 333-8400 UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA-CHAMPAIGN MAR 6 DEC 3 19! L161 O-1096 LETTRES DE WON MOULIN PAH ALPHONSE DAUDET EDITION DEFINITIVE PARIS BIBLIOTHEQUE-CHARPENTIER 6. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, EDITEURS 11, RUE DE CRENELLE, ii 1895 9 4 (S>JL MA FEMME AVANT-PROPOS Par devant maitre Honorat Grapazi, no- taire a la residence de Pamperigousle, A comparu .JLe sieur Gaspard Mitifio, 6poux de Vivette Cornille, menager au lieudit des Cigalieres et y demeurant: Lequel par ces presentes a vendu et transporte sous les garanties de droit et de fait, et en franchise de toutes dettes. privi- leges et hypolheques, 4 AVANT-PROPOS. AusieurAlphonseDaudet,poete,demeu- rant a Paris, a ce present et ce accepiant, Un moulm a vent et a farine, sis dans la vallee d Rhone, au plein cceur de Provence, sur une cote boise"e de pins et de chenes verts; e"tant ledit moulin abandonne depuis plus de vingt annees et hors d'etat de mou- dre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et autres verdures para- sites qui lui grimpent jusqu'au bout des ailes ; o Ce nonobstant, tel qu'il est et se com- porte,avec sa grande roue cassee. sa plate- forme ou Therbe pousse dans les briques, declare le sieur Daudet trouver ledit moulin a sa convenance et pouvant servir a ses tra- vaux de poesie, Faccepte a ses risques et perils, et sans aucun recours contre le ven- deur, pour cause de reparations qui pour- raicnt y etre faites. Gette vente a lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur DauJel, poeLe, AVAM-PROPO. 5 a mis et depose sur le bureau en especes do cours, lequel prix a ete de suite louche' ct retire par le sieur Mitifio, le tout a la vue des notairesetdes tcmoins soussignes, dont quittance sous reserve. Acte fait a Paiupcrigouste, en 1'etude Honorat, en presence de Francet Mamai', joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, porte-croix des fienitcnts Wanes; Qui ont signe avec les parties et le notaire apres lecture... LETTRES DE 1XSTALLATION. Ce sont Ics lapins qui ont 6t6 e'tonne's!... Depuis si lontemps qu'ils voyaient la porte du raoulin fermde, les murs et la plate- forme envahis par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers 6tait e"teinte, et, trouvant la place bonne, ilji en. avaient fait.quelquc chose conimc un uarlier !, un centre d'operations loulin de Jcmnupes des mon arrivcc,il y en avail S LETTOES DE MON MOULIN. bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-fprme, en train de se chauffer les pattes'a un rayon de lune... Le temps d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voila le bivouac en deroute, et tons ces petits derrieres blancs qui detalejnt, la queue en 1'air, dans le fourre". J'cspere bien qu'ils reviendront. Quelqu/un de tres etonne" aussi, en me voyant, c'est le locataire du premier, un vieux hibou sinistre, a tete'de penseur, qui habile le moulin depuis plus de vingt ans. Je 1'ai trouve dans la chambre du haut, im- mobile et droit sur 1'arbre de couche, au milieu des platras. des tuiles tombees. n m'a regarde" un moment avec son ceil rond; puis, tout effare" de ne pas me reconnaitre. il s'est mis a faire : Hou! hou! . et a . secouer peniblemeflt ses ailes grises de poussiere;- ces diables de penseurs! ga ne se brosse jamais... N'importe! t'el qu'il est, avec ses yeux clignotants et sa mine renfrognee, ce locataire encore mieux qu'un au empresse de lui comme dans le avec une entn reserve la blanchie a la un refectoire de ION. 9 T son bail. II garde le liaut du moulin | toit; moi je me une petite piece et voute"e comme C'est do la trie je vo;:s ecris ? ma porte grande ouvertt . an bon soleil. Un ioli bois de pins tout etincelant de lu- j r i ^_ miere.degringole devant moi jusqu'au bas de la cote. A 1'horizon, les Alpilles decoupcnt leurs cretes fines... Pas de bruit... A pcine, de loin en loin, un son de fifre, un courlfs dans les lavandes, un grelot de mules sur la route... Tout ce beau paysage provengal ne vit que par la lumiere. Et maintenant, comment voulez-vous q'ue je le r'egrette, votre Paris bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin ! C'est si bien le com que je JJHM^US, un petit coin.par- fuuie et chaut^^^^B lieues des jouniaux, 10 I.ETTHKS des fiacres, du bro choacs autour de jours quo jo suis i ^N&J,. bourrce d impres Tenez! pas plus ta a la rentree des tr ferine) qui est au jure quo jo ne do pour - toutes les 10ULIN. . Etque de jolies a a peine liuit j'ai deja la tete de souvenirs... soir, j'ai assiste" ans un mas (une cote, et je vous as ce spectacle eres quo vous avez cues a Paris cetlc semaine. Jugez plutot. II faut vous diro qu'en Provence, c'est 1'usage, quand viennent les chaleurs, d'en- voyer le betail dans les Alpes. Betes et gens passcnt cinq ou six mois la-baut, loges a la belle 6toile, dans 1'herbe jusqu'au ventre ; puis, au premier frisson de 1'automne on redescend au mas, et Ton revient brouter bourgeoisemcnt les petites collines grise? quo parfume le romarin... Done hier soir les troupeaux rentraient. Depuis le matin, le portail attendait, ouvert a deux battants-, les bergeries etaient pleines de paille frai- clu>. D'heure en heu^M||disait : Main- tenant i/s sont a Ey^fl ^piaiiilciianl au INSTALLATION. 11 Paradou. Puis, tout a coup, vcrs le soir, un grand cri : Les voila ! et la-bus, au lointain, nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussierc. Touto la route semble marcher avec lui... Les vieux beliors viennent d'abord, la corne on avant, Fair sauvage; derriere eux le gros des rnoutons, les meres un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes; les mules a pompons rouges portant dans des paniers jes_agna- lets d'un jourqu'elles bercent en marchant; puis les cbiens tout suants, avec des langues jusqu'a terre, et deux grands /coquins do bergers drapes dans des manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes. Tout cela defile devant nous joyeuse- ment et s'engouflYe sous le portail, en pie- tinant avec un bruit d'averse... II faut voir quel emoi dans la maison. Du haut de leur perchdir, les gros paons vert et or, h creto de tulle, out re'connules arrivants et les ac- cueillent par flMttMttidable coup de trom- pette. Le po^^^^Bqui s'endormail so re- 42 LETTRES DK MON MOULIN. veille en sursaut. Tout le monde est sur pied : pigeons, canards dindons, pintados. La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer la nuit!... On dirait que chaque mouton a rapportc dans sa laine, avec uh parfum d'Alpe sauvagei, un peu de cet air vif des montagnes qui grisc ct qui ait dartser. C'est au milieu de tout ce train que le r e T&VX&Z & L- (f^-f troupeau gagne son gite. Rien de charmant comme cette installation. Les vieux beliers s'atteridrissent en revoyant leur creche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nes dans le voyage -et n'.ont jamais vu la y&rme, regardent autour d'eux avec e"tonne- inent. Mais le plus touehant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de berger, tout af- fair6s apres leurs betes et ne voyant (fu'elles dans le mas. Le-chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche : le f seau du puits, tout plein d'eau fraiche, a beau leur faire signe : ils ne veulent rien voir, rien entendre, avant que \Q^jjjjfjpii rentre, le i INSTALLATION. 13 U-Vch ' gros loquct pousse sur la petite porte a claire-voie, et les bergers attables dans la' salle basse. Alors settlement ils consentent ^Qv\r\,\ a gagner le cKenw, et la, tout en lapant leur ecuellee de soupe, ils racontent a leurs ca-. marades de la ferme ce qu'ils ont fait la- haut dans la montagne, un pays nojr ou il y a des loups et de grandes digitales de pourpre picines de rosee jusqu'au bord. LA DILIGENCE DE BEAUCAIRR. C'ctait le jour de mon arrivee ici. J'avais pris la diligence de Beaucaire, une bonne vieille patacne qui n'a pas grand chemin a faire avant d'etre rendue chez elle, mais qui ilane tout le long de la route, pour avoir Tair, le soir, d'arriver de tres loin. Nous etions cinq sur 1'imperiale sans compter le conducteur. D'abord un gardieri de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le fauve, avec de grps yeuxpleins de sang et des anneaux d'argent aux oreilles; puis deux Beaucai- rois, un boulanger et son gindre. tous deux tres rouges, tres poussifs, mais des profils superbes, deux medailles romaiiies a 1'ef- IK LETFKES DE WON MOULIN. figie de Vitcllius. Enfin. sur le devant,jpr6s du conducteur, un homme... non! une cas- c*z\r , quette, une enorme casquette en peau de lapin, qui ne disait pas grand'chose et re- gardait la route d'un air triste. Tous ces gens-l se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de leurs affaires, Ires librement. Le Camarguais racontait qu'il venait de Nimes, mande par le juge d'instruction pour un coup de fourche donne a un berger. On a le sang vif en Ca- raargue... Et a Beaucaire done! Est-ce que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'e- gorger a propos de la Sainte Vierge? II pa- rait que le boulan^er etai.t d'uno depuis longtemps vou'ee r ^la madone, celle que les Provengaux appellent la bonne mere et qui porte le petit Jesus dans ses bras; le ^indte, au contraire, chantait au lutrin d'une eglise toute neuve qui s'etait consa- cree a 1'Immaculee Conception, cette belle irnage,souriante qu'on represente les l)ras pendants, les mains pleines de rayons. La qucrclle venait do la. II fallait voir comme LA DILIGENCE DE BEAUCA1RE. 47 ces deux bons catholiques se traitaient, cux et leurs madonqp : Ello est jolie, ton immaculee ! Ya-t'ea done avec ta bonne mere! Elle en a vu de grises, la tienne, on Palestine! - Et la tienne, hpu! la laide! Qui sait ce qu'elle n'a pas fait... Demande plutot a saint Joseph. Pour se croire BUT le port de Naples, il ne manquait plus quo de voir luire les cou- teaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi theologique se serait termine ,par la si le conducteur n'etait pas intervenu. Laissez-nous done tranquillas avec vos madones, dit-il en riant aux Beaucairois : tout c,a, c'est des histoires de femmes, les hommes ne dbivent pas s'en meler. . La-dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique qui rangea tout le monde de son avis. LETTKKS DE MU.N MOULIN. , La discussion etait finie; mais le boulan- erer, mis en train, avail besoin de d6penser , le restant de sa verye_, et, se tournant vers la malheureuse casquette , silencieuse et triste dans son coin, il lui dit d'un air gogue- nard : Ettafemme, a toi, remouleur?... Pour quclle paroisse tient-elle? II faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention tres comique, car 1'imperiale tout entiere partit d'un gros eclat de rire... Le remouleur ne riaitpas, lui. II n'avait pas 1'air d'entendre. Voyant cela, le boulanger se tourna de mon cote : Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur? une drole de paroissienne, allezl II n'y en en a pas deux comme elle dans Deaucaire. Les rires redoublerent. Le r^mouleur ne bougea pas; il se contenta de dire tout bas, sans lever la tete : Tais-toi, boulanger. Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie dc se taire, et il reprit de plus belle : LA DILIGENCE DE (iEAUCAlflfE. 19 - - Viedase ! Lc camarade n'est pas a plain- dr- d'avoir une femmc comnic celle-la... < T f moyen de s'ennuyer un moment avec elle... Pensez done! une belle qui se fait calever to us les six mois, elle a to uj ours quelque chose a vous raconter quand elle revient... C'est egal, c'cst un drole de petit menage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils n'etaient pas mane's dcpuis un an, paf ! voila la femme qui part en Espagne avcc un mar- chand de chocolat. Le mari reste seul chez lui a plcurer ct a boire... II etait comme fou. Au bout de quelque temps, la belle cst revenue dans le pays, habillee en Espagnole , avec un petit tambour a grelots. Nous lui disions tous : - Cache-toi ; il va te tucr. t Ah ! ben oui ; la tuer. . . Us se sont remis ensemble bien tranquillement, et elle lui a appris a jouer du tambour de basque. II y eut une nouvelle explosion de rires. Dans son coin, sans lever la tete, le remou- leur munnura encore : 20 LETTRES DE MON MOULIN. Tais-toi, boulangcr. Le boulanger n'y prit pas garde et conti- nua : * Vous croyez peut-etre, monsieur, qu'a- pres son retour d'Espagne la belle s'est tenue tranquille... Ah mais mon!... Son mari avail si bien pris la chose! a lui a donne" envie de recommencer... Apres 1'Es- pagnol.g'a ete un ofQcier, puis un marinier du Rhone, puis un musicien, puis un... Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, c'est que chaque fois c'est la memo com6die. l^a femme part, le mari pleure; elle revient, il se console. Et toujours on la lui enleve, ettouj ours ilia reprejad... Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-la! II faut dire aussi qu'elle cst cranement jolie, la petite r^mouleuse... un vrai morceau de cardinal : vive, mignonne, b'ien roulee; avec c,a, xme peau blanche et des yeux couleur de noi- sette /jui regardent toujours les hommes en riant... Ma foi! mon Parisicn, si vous re- passez jamais par Beaucaire. Oh! tais-toi, boulanger, je t'cn prie..., LA DILIGENCE DE BEAUCA1R& 21 fit encore une fois le pauvre remouleur avcc une expression de voix dechirante. A ce moment, la diligence s'arreta. Nous etions au mas des Anglores. C'est la que les deux B icairois descendaient, et je vous jure que je ne les retins pas... Farceur de boulanger ! II etait dans la cour du mas qu'on 1'entendait rire encore. Ces gens-la partis, rimperialesembla vide. On avail laisse" le Camarguais a Aries ; le conducteur marchait sur la route a cote de ses chevaux... Nous etions seuls la-haut, le remouleur et moi chacun dans notre coin, sans parler. II faisait chaud; le cuir de la capote brulait. Par moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tete devenir lourde; mais impossible de dormir. J'avais toujours dans^les oreilles ce Tais-toi. je t'cn prie, si navrant et si doux... Ni lui non plus, le pauvre homme! il ne dormait pas. De der- riere, je voyais ses grosses 6paules fris- 2-2 LETTBES DE MON MOULIN 7 . sonner, et sa main, unc longuc main bla- farde et bete, trembler sur le dos de la banquette, comme une main de vieux. II pleurait... Vous voila chcz vous, Parisien ! me cria tout a coup le conducteur ; et du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin pique dessus comme un gros papillon. Je m'empressai de descendre. . . En passant pres du remouleur, j'essayai de regarder sous sa casquette; j'aurais voulu le voir avant de partir. Comme s'il avail compris ma pens-ee, le malhcureux leva brusquement la tele, et, plantant son regard dans le mien : Regardez-moi bien, 1'ami, me dit-il d'une voix sourde, et si un de ces jours vous ap- prencz qu'il y a eu un malhcur a Beaucaire, vous pourrez dire que vous connaissez celui qui a fait le coup. C'etait une figure eleinle et triste, avec de petits yeux fanes. II y avail- des larmesdans ces ycux, mais dans cctte voix il y avail de -a haine. La haine, c'est la colere des faibles }... Si j'etais la remoulcuse, je me mcfierais. LE SLCUET DE MAITUE COttMLLE Francet Mamai, un vicux joucur de fifrc, qui vient de temps en temps faire la veillee chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconte 1'autre soir un petit drame de village dont mon moulin a dte tcmoin il y a quelque vingt ans. Le rccit du bonhomme m'a louche, et je vais essayer de vous le redire tel que je 1'ai entendu. Imaginez-vous pour un moment, chcrs lecteurs,' que vous etes assis devant un pot de vin tout parfume\ et que c'est un vieux joueur de fiire qui vous parle. .Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas toujours ete un endroit mortetsans renom, coiume il est aujounl'hui. Autre temps, il 2i LETTUES DE MON MOULIN. s'y faisait un grand commerce de meunerie, et, dix lieues a la ronde, les gens des mas nous apportaient leur ble* a moudre..'. Tout autour du village, les collines ^talent cou- vertes de moulins a vent. De droite et de- gauche on ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des ribam- bellcs de.pctits anes charges de sacs, m,on- lant et devalant le long des chemins; et toute la semaine c'etait plajsir d'entendre sur la hauteur le bruit des fouets, le craque- ment de la toile et le Dia hue! des aides- meunicrs... Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes. La-haut, les meuniers payaient le muscat. Les raeunieres taient belles comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d'or. Mqi, j'appor- tais mon fifre, et jusqu'a la noire nuit on dansait des farandoles. Ces moulins-la, voyez-vous, faisaient la joie et la richesse de notre pays. Malheureusement, des Frangais de Paris eurent Tidee d'etablir une minoterje a va- peur, sur la route de Tarascou. Tout beau t LE SECRET DE MAITRK COKNILLE. 25 i ut nouveau ! Les gens prireni 1'liabitude d'envoyer leurs bles aux minotiers, et les pauvres moulins a vent reslerenl sans ou- vrage. Pendant quelque temps ils essayerent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et 1'un aprcs 1'autre, pecaire! ils furent tous obliges de fermer... On ne vit plus venir les petits anes. . . Les belles meunieres vendirent leurs croix d'or... Plus de muscat! plus de farandole ! . . . Le mistral avail beau souffler, les ailes restaient . immobile' s... Puis, un beau jour, la commune fit jeter toutes ces masures a bas, et Ton sema a leur place de la vigne et des oliviers. Pourtant, au milieu de la debacle, un moulin avail tenu bon et continuait de virer courageusemenl sur sa butte, a la barbe des minoliers. C'etail le moulin de maitre Cor- nille, celui-la meme ou nous sommes eu train de faire la veillee en ce moment. Mattre Cornille 6tail un vieux. meumer, vivanl depuis soixante ans dans la farine el 26 LMTTIU-.S DI-: MOX MOULIN. cnr-"/- pour sun elat. L'inslaiiution dcs mi- noterics 1' avail rcndu comino fou. Pendant ImiL jours, on lc vil courir par Ic village, ameutanl le monde aulour dc lui ct crianl de toutcs scs forces qu'on voulait empoison- ncr la Provence avec la farinc des minotiers. t N'allez pas la-bas, disail-il; ces brigands- la, pour fairelepain,sescrvcntdelavapcur, qui est une invention du diablc, tandis quo moi je travaille avec le mistral ctla tramon- tane, quisontla respiration dubon Dieu... > Et il trouvait comme cola unc foulc de belles paroles a la louange dcs moulins a vent, mais personne ne les ecoutait. Alors, de male rage, le vieux s'cnferrna dans son moulin et v6cut tout soul comme une bete farouche. II ne voulut pas meme garder pros de lui sa netite-fille Viveltc, une enfant.de quinze ans, qui,depuis la mortde ses parents, n'avait plus quo son grand au monde. La pauvre petite fut obligee de gagner sa vie et de se louer un pcu pariout dans les mas, pour la moisson, les magnans ou les olivadcs. Et pourtant son grand-pcre Li; SKCKET D!-] Jl.VITKli COR.XILI.lv 27 avail 1'air de bicn 1'aimer, cettc enfanl-la. II lui arrivait souvent de faire scs quatre iicues a pied par le grand soleil pour aller la voir au mas ou elle travaillait, et quand il etailpresd'elle,ilpassaildes heures enliercs i la regarder en pleurunl... Dans le pays on pensait quo le vieux rneu- nier, en renvoyant Vivette avail agi par avarice; el cela ne lui faisail pas honneur de laisser sa pelite-fille ainsi Irainer d'une ferme a 1'aulre, exposee aux brulalites des bailee el a loules les miseres des jeunesses en condition. On Irouvail tres mal aussi qu'un homme du renom de mailre Cornille, el qui, jusque-la, s'elail respecle, s'en allal mainlenanl par les rues comrne un vrai bohemien, pieds nus, le bonnel troue, la taillole en lambeaux... Le failest que le di- manche, lorsque nous le voyions enlrer a la messe, nous avions honle pour lui, nous au- Ires les vieux; ct Cornille le senlail si bien qu'il n'osail plus venir s'asseoir sur lc bane d'oeuvre. Toujours il reslail au fond de 1'e- glise, pros du bcnilier, avec les pauvres. 28 LETTRES DK MO.N MOULIN. Dans la vie de maitre Cornille il y avail quelque chose qui n'etait pas clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui por- tait plus de ble, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux meunier poussant devant lui son ane charge degros sacs -de farine. - Bonnes vepres, maitre Cornille! lui criaient les paysans ; c.a Va done toujours, la meunerie. Toujours, mes enfants, r^pondait le vieux d'un air gaillard. Dieu merci, ce n'est pas Touvrage qui nous manque. Alors, si on lui demandait d'ou diable pouvait venir tant d'ouvrage, il se mettait un doigt sur les levres et repondait grave- ment : Motus! je travaille pour 1'exporta- tion... Jamais on n'en put tirer davantage. Quant a mettre le nez dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La petite Vivette elle-meme n'y entrait pas... Lorsqu'on passaif. devant, on voyail la porte toujours fermee, les grosses ailes LE SECRET DE MA.ITRE COUNILLE. 89 toujours en mouvement, le vieil ane brou- tant le gazon de la plate-forme, et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le re- bord de la fenetre et vous regardaifc d'un air mediant. Tout cela sentait le mystere et faisait beaucoupjaserlemonde. Chacun expliquait a safagon le secret de maitre Cornille, mais le bruit general etait qu'il y avait dans ce moulin-la encore plus de sacs d'ecus que de sacs de farine. Ala longue pourtant tout se dccouvrit; voici comment : En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'apergus un beau jour que 1'aine de mes gargons etla petite Vivette s'etaient rendus amoureux 1'un de 1'autre. Au fond je n'en fus pas fache, parce qu'aprcs tout le nom de Cornille etait en honneur chez nous, et puis ce joli petit passereau de Vivette m'aurait fait plaisir a voir trotter 3. 30 LETT RES DS MOX MOULIN. dans ma maison. Sculcmcnt, comme nos amourcux avaient souvent occasion d'etre cnsemMe, je voulus, de peur d'accidents, reg'er 1'aflaire tout de suite, et je montai jusqu'au inoulin pour en toucher deux mots au grand-pcre... Ah! le vieux sorcier! il faut voir de quelle maniere ilme recut! Im- possible de lui faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes raisons tant bien que mal, travers le trou de la serrure ; et tout le temps que je parlais, il y avail ce coquin de chat maigre qui soufflait comme un diable au- dessus de ma tete. Le vieux no me donna pas le temps de finir, et me cria fortmalhonnetement de re- tourner a rna flute; que, si j'etais presse de marier mon gargon, je pouvais bien aller chercher des Giles a la minoterie... Pensez que le sang memontait d'entendre ces mau- vaises paroles ; mais j'eus tout de meme assez de sagesse pour me contenir, et, laissant ce vieux fou a sa meule, je revins annoncer aux enfants ma deconvenue... Ces pauvres agncaux ne pouvaicnt pas y croire : ils me LE SEGUE F l)E MAITUE COUNILLE. 31 demanderent comme une grace de monter tous deux ensemble au moulin, pom- parlcr au grand-pore... Je n'eus pas le courage r, en ayant soin dc lui laisser beaucoup de corde, et de temps en temps il venait voir si elle etait bien. La chevre se trouvait tres heureuse et broutait 1'herbe de si bon coeur que M. Seguin e"tait ravi. Enfin, pensait le pauvre homme, en voila une qui ne s'ennuiera pas chez moi ! M. Seguin se trompait, sa chevre s'en- nuya. Un jour, elle se dit en regardant la mon- tagne : Comme on doitetre bien la-haut! Quel plaisir de gambader dans la bruyere, sans cette maudite longe qui vous ecorche le coul... G'est bon pour 1'ane ou pour le bceuf de brouter dans un clos!... Les che- vres, il leurTaut du large. A partir de ce moment, 1'herbe du clos lui parut fade. L'ennui lui vint. Elle maigrit, son lait se fit rare. G'etait pitie de la voir tirer tout le jour sur sa longe, la tete tour- LA CIIEVRE DE M. SEGUIN. 41 ne'e du ccte" de la montagne, la narine ou- verte, en faisant Me!... tristement. M. Seguin s'apercevait bien que sa chevre =tvait quelque chose, mais il ne savait pas ce que c'dtait... Un matin, comme il ache- vait de la traire, la chevre se retourna e.t lui dit dans son patois : Ecoutez, monsieur Seguin, je me lan- guis chez vous, laissez-moi aller dans la montagne. Ahl mon Dieul... Elle aussi! cria M. Seguin stupefait, et du coup il laissa tomber son e*cuelle; puis, s'asseyant dans 1'herbe a cot6 de sa chevre : . Comment Blanquette, tu veux me quitter 1 Et Blanquette repondit : Oui, monsieur Seguin : Est-ce que 1'herbe te manque ici? - Oh! non! monsieur Seguin. Tu es peut-etre attachee de trop court; veux-tu quo j'allonge la corde ! Ce n'est pas la pcine., monsieur Se- guin. 42 LETTIIKS DE MON MOULIN. Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'cst-CR qut, tu veux? Je veux allcr dans la montagne. mon- sieur Seguin. Mais, malheureuse, tune sais pas qu'il y aleloup dans la montagne... Que feras-tu quand il viendra?... ' Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Scguin. Le loup se moqiic hicn deles cor,nes. II m'a mange des biques autremcnt encornees quo toi... Tu sais bien, la pauvre vieilleRe naude qui 6tait ici Tan dernier? une mai- tresse chevre, forte et mechanic comme im liouc. Elle s'est battue avec le loup toutc la nuit... puis, le matin, le loup 1'a mangee. Pecai're! Pauvre Renaude!... (^a ne fait rien, monsieur Seguin,laissez-moi allcr dans la montagne. Bonle divine!... dit M, Seguin; mais qu'est-ce qu'on leur fait done a mes chevres? Enco r e une queleloup vame manger... Eh bien, non... je te sauvcrai malgre toi, co- quine ! ct de pcur que tu ne rompes ta corde, LA CHEVRE DE M. SEGL'IN. 43 je vais t'enfcrmcr dans 1'etablc. ct tu y rcs- teras toujours. La-dessus, M. Seguin emporta la dievro dans une etable toute noire, dont il ferma la porte a double tour. Malbeuretiscment, il avail oubli6 la fenetre, et a'peine eut-il le dos tourne, que la petite s'en alia... Tu ris, Gringoire? Parbleu ! "je crois bion ; tu es du parti des chevres, toi, centre ce bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras tout a 1'heure. Quand la chevrc blanche arriva dans la monlagne, ce fut un ravissement general. Jamais Jes vieux sapins n'avaioot rien vu d'aussi joli. On la recut comme une petite .1 > i reine. Les chataigniers sebaissaient jusqu'a terre pour la caresser du bout de leurs bran- ches. Les genets d'or s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pou- vaient. Toute la montagne lui fit fete. Tu pcnses, Gringoire, si notrs chevre etait hsureuse! Plus decorde, plus depieu... rien qui 1'empechat de gambader, de !irou- ter a sa guise... C'est la qu'il y en avait de U LETTRES DE MON MOULIN. 1'herbe! jusque par-dessus les corncs, mon eher!... Et quelleherbe! Savoureuse. fine, derilelee, faite de mille plantcs... O6tait bien autre chose que le gazon du clos. Et les fleurs done!... De grandes campanules bleues, des djgi tales de pourpre a longs ca- lices, toute tine foret de fleurs sauvages de- bofdant de sues capiteuxl... La chevre blanche, a moitie soule, se vau- trait la dedans les jambes en 1'air et roulait le long des talus, pele-mele avec les feuilles tombees et les chataignes... Puis, tout a coup elle se redressait d'un bond sur ses pattes. Hop ! la voila partie, la tete en avant, a travers les maquis et les buissieres, tan- tot sur un pic, tantot au fond d'un ravin, Ja-haut, en bas, partout... On aurait dit qu'il y avait dix chevres de M. Seguin dans la montagne. C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blan- quette. Elle franchissait d'un saut de grands tor- rents qui 1'^claboussaient au passage de poussiere humide et d'ccume.' Alors, toute LA CIlfiVRE DE M. SEGUIN. i ruisselante, elle allait s'etendre sur quelque roche plate etsefaisaits6cherparle soleil... Une fois, s'avanQant au bord d'un plateau, une fleur de cyiise aux dents, elle apergu en has, tout en has dans la plaine, la mai- son deM. Seguin avecle clos derriere. Cela la fit rire aux larmes. Quo c'est petit! dit-elle; comment ai-je pu tenir la dedans ? Pauvrette ! de se voir si haut perchee, elle se croyait au moins aussi grande que le monde... En somme, cefut une bonne journee pour la chevre de M. Seguin. Vers le milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une troupe de chamois en Jtram_de croquer une lambrusque a belles dents. Notre petite coureuse enrobe blanche fit sensation. On lui donna la meilleure place a la lambrusque, et tous ces messieurs fu- rent tres galants... II parait meme, ceci doit rester entre nous, Gringoire, qu'un jeune chamois a pelage noir, eut la bonne fortune de plaire a Blanquette. Les deux 46 LETTRES DE MON MOULIN. arnourcux s'egarerent parmi le bois une heure ou deux, et situ veux savoir ce qu'ils se dirent, va le demander aux sources ba- vardesquicourent invisibles dans la mousse. Tout a coup le vent fraichit. La montagne devint violette ; c'etait le soir... Deja! dit la petite chevre ; et elk s'ar- reta fort e'tonnee. En bas, les 'champs etaient noyes de brume. Le clos de M. Seguin disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette-on ne voyait plus que le toil avec un peu de fumee. Elle ecouta les clochettes d'un troupcau qu'on ramenait, et se sentit 1'ame toute triste... Un gerfaut, qui Ventrait, la frola de ses ailes en passant. Elle tressaillit... puis ce fut un burlement dans la montagne : Hou ! bou ! Elle pensa au loup ; de toutle jour la folle n'y avail pas pense. . . Au nxeme moment une trompesonnabien loin dans la vallce'. C'dtait LA C1IEVRE DE M. SEGIJIN. 17 co ben M. Seguin qni tcntait un dernier effort. Hou! hou!... faisait le loup. Reviens! reviens!... criait la trompe. Blanquette cut envie de revenir; mais en sc rappclant le pieu, la cordc, la haie du clos, elle pensa que ipn in tenant ellenepou- vait plus se faire a cette vie, et qu'il valait inieux rester. La trompe ne sonnait plus... La chevre entendit derriere elle un bruit dc feuilles. Elle se retourna et vitdansl'om- bre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux ycux qui reluisaient... C'etait le loup. Enorme, immobile, assis surson train de derriere, il etait la regardant la petite che- vre blanche et la degustant par avance. Comme il savait bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas; seulement, quand elle se rclourna, il se mil a rire mecliam- mcnt. 48 LKTTRES DE MON MOULIN. ( Ha! ha ! la petite chevre de M. Seguin.' et il passa sa grosse langue rouge sur ses babines d'amadou. ) Blanquette se sentit perdue. . . Un moment en se rappelant 1'histoire de la vieille Re- naude, qui s'6tait battue toute la nuit pour etre mangee le matin, elle se dit qu'il vau- drait peut-etre mieux se laisser manger tout de suite; puis, s'etant ravisee, elle tomba en garde, la tete basse et la corne en avant, comme une brave chevre de M. Seguin qu'elle etait... Non pas qu'elle eiit 1'espoir de tuer le loup, les chevres ne tuent pas le loup, mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi longtemps que la Re- naude... Alors le monstre s'avanc,a, et les petites comes entrerent en danse. Ah! la brave chevrette, comme elle y allait de bon cosur! Plus de dix fois, je ne niens pas, Gringoire, elle forga le loup a reculer pour reprendre haleine. Pendant cos troves ,, dune minute, la gourmanae cuonla^ en hate encoms-un brin de sa chere herbe; puis LA UIEVRE DE M. SEGLIN. 49 elle retournait au combat, la Louche plcine. . . Cela. dura toute la nuit. De temps en temps la chevre de M. beguin regardait les etoiles danser dans le ciel clair, et elle se disait : Oh! pourvu que je tienne jusqu'a 1'aube... L une apres 1'autre, les etoiles s'cteigni- rent. Blanquette redoubla de coups de cor- nes, le loup de coups de dents... Une lueur pale parut dans 1'horizon... Le chant d'un coq enroue monta d'une metairie. Eniin ! dit la pauvre bete, qui n'atten- daitplus que le jour pour mourir; et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachee de sang... Alors le loup se jeta sur la petite chevre et la mangea. A.dieu, Gringoirel L'histoire que tu as entendue n'est pas un conte de mon invention. Si jamais tu viens en Provence, nos menagers te parlerontsou- 5 SO LETTRES DF, MON MOULIN. vent de la cabro de moussu Segnin, que se battegue touto la neui erne lou loup, e pie ; lou matin lou loup la mange J . Tu m'entcnds bien, Gringoire : E piei lou matin lou loup la rnanne. ******- J \. La chevre de monsieur Seguin, qui se battit toute la noil avec le loup, ct puis, le matin, le loup la man- ge a LES ETOILKS. RECIT DUN BERGER PROVEN g>L Du temps que je gardais Ics betes sur le Luberon, je re'stais des semaines enticres sans voir ame qui vive, seul dans le patu- rage avec mon chien Labri et mes ouailles. De temps, en temps Termite du Mont-de- 1'Ure passait par la pour cherchei* des sim- ples ou bien j'apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piemont; mais c'etaient des gens naifs, silencieux a force de solitude, ayant perdu le gout de parlerct ne sachant nen de ce qui se disait en bas- dans ]es villages etles villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque j'entcndais, sur ie che- 52 LETTRES DE MON MOULIN. min qui monte, les sonnailles du mulct de notre ferme m'apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais apparaitre peu a peu, au-dessusde la cote, la tete eveillee du petit miarro (garc.on de ferrae), ou la coiffc rousse de la vieille tante Norade, j'etais vraiment bien heureux. Je me faisais racon- ter les nouvelles du pays d'en has, les bap- temes, ies manages; mais ce qui m'inte- ressait surtout, c'6tait de savoir ce que devenait la fille de mes maitres, notre de- moiselle Stephanette, la plus jolie qu'ily eut a dix lieues a la ronde. Sans avoir 1'air d'y prendre trop d'inte"ret, je m'informais si elle allait beaucoup aux fetes, aux veillees, s'il lui venait toujours de nouveaux galants ; et a ceux qui me demanderont ce que ces choses-la pouvaient me faire, amoi pauvre berger de la montagne, je rdpondrai que j'avais vingt ans et que cette Stephanette etait ce que j'avais vu de plus beau dans ma vie. Or, un dimanche que j'attendais 'es vivres de quinzaine, il se trouva qu'ils n'arriverent LES E"TOILES, 53 quo ires tard. Le matin je me disais : c C'est la taute de la grand'messe; puis, vers midi, il vint un gros orage, et je pensai que la mule n'avait pas pu se mettre en route a cause du mauvais etat des chemins. Enfm, sur les trois heures, le ciel etant lave, la montagne luisante d'eau et de soleil, j'en- tcndis parmi I'egouttement des feuilles etle debordement dps ruisseaux gonfles les son- nailles de la mule, aussi gaies, aussi alertes qu'un grand carillon de cloches un jour de Paques. Mais ce n'etait pas le petit miarro y nilavieilleNoradequilaconduisait.C'etait... devinez qui!... notre demoiselle, mes en- fants ! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs d'osier, toute rose de 1'air des montagnes et du rafraichissement de 1'orage. Le petit etait malade. tante Norade en vacances chez ses enfants. La belle Stepha- nette m'apprit tout ga, en descendant de sa mule, et aussi qu'elle arrivait tard parce qu'ehe s'etait perdue en route; mais a la voir gibien endimanchee,avecson rubanafleurs, 5 S4 LETTRES DE MON MOULIN. sa Jupe brillante et ses dentelles, elle avail j plut6t 1'air de s'etre attardee a quelqur danse que d'avoir cherch6 son chemin dans 'ies buissons. la mignonne creature ! Mes 3 yeux ne pouvaiont se. lasser de la regarder. j II est vrai que je ne 1'avais jamais vuo do si pres. Queiquefois 1'hiver, quand Ies trou- ] peaux etaient descendus dans la plaine et quejerentrais lesoiralafermepour souper, \ elle traversal t la saile vivement, sans guere parler aux serviteurs, toujours par^e et \m peu fiere... Et maintenant je 1'avais la de- vant moi, rien que pour moi ; n'etait-ce pas a en perdre la tete? Quand elle eut tire Ies provisions du pa- nier, Stephanette se mil a regarder curieu- sement autour d'elle. Relevant un peu sa belle jupe du dimanche qui aurait pu s'abi- . mer, elle entra dans le pare, voulut voir le coin ouje couchais,la creche de paille avec la peau de mouton, ma grande cape accro- ch6e au mur, ma crosse, mon fusil a pierre. Tout cela Tamusait. Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre , LES ETOILES. !Sl berger? Comme tu dois t'ennuyer d'etre toujours seul ! Qu'est-ce que tu fais? A quoi penses-tu?... J'avais envie derepondre : A yous, mai- tresse, et je n'aurais pas meriti ; mais mon trouble etait si grand que je ne pouvais pas seulement trouver une parole. Je crois bicn qu'elle s'eh apercevait, et que la m6cbante prenait plaisir a redoubler raon embarras avec ses malices : Et ta bonne aniie, berger, est-ce qu'elle monte te voir quclquefois?... Qa doit etre bien sur la chevre d'or, ou cette fee Esle- relle qui ne court qu'a la pointe des monta- gnes... Et elle-meme, en me parlanl, avail bien Tair de la fee Esterelle, avec le joli rire de sa tele renversee et sa hate de s'en aller qui faisait de sa visitc une apparition. Adieu, bcrger. - Salut, maitressc. Et la /oila partie, emportant ses corbeilles vidcs. Lorsqu'elle disparut dans le senlier en 56 LETTRES DE MON MOULIN. pcnte, il me semblait que les cailloux, rou- lant sous les sabots de la mule , me tombaient un a un sur le coaur. Je les entendis long- temps, longlemps ; el jusqu'a la fin du jour je reslai comme ensommeille, n'osant bou- ger, de peur de faire en aller mon reve. Vers le soir, comme le fond des vallees commen- c,ail a devenir bleu et que les betes se ser- raient en belant 1'une contre 1'autre pour rcntrer auparc, j'entendis qu'on m'appelait dans la descente, et je vis paraitre notre de- moiselle, non plus rieuse ainsi que tout a 1'heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. II parait qu'au bas de la cote elle avail trouve" la Sorgue grossie par la pluie d'orage, et qu'en voulant passer a toute force elle avail risque" de se noyer. Le ter- rible, c'est qu'a cette heure de nuil il ne fallail plus songer a relourner a la ferme ; car le chemin par la traverse, notre demoi- selle n'aurait jamais su s'y relrouver toute seule. et moi je ne pouvais pas quitter le troupeau. Cette ide"ede passer la nuit sur la montagnela tourmentait bcaucoup, surtout LES tiTOILES. 57 a cause de 1'inquietude dessiens. Moi, je la rassurais de mon mieux : En juillet, les nuits sont courtes, mai- trcsse... Ce n'est qu'un mauvais moment. Et j'allumai vite un grand feu pour secher scs pieds et sa robe toute trempee de 1'eau de la Sorgue. Ensuite j'apportai devantelle du lait, des fromageons; maislapauvre pe- ti te ne songeait ni a se chauffer, ni a manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux, j'avais envie de pleurer, moi aussi. Cependant la nuit etait venue tout a fait. II ne restait plus sur la crete des montagnes qu'une poussiere de soleil, une vapeur de lumiere du cote du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrat se reposer dans le pare. Ayant etendu sur la paille fraiche une belle peau toute neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors devant la porte... Dieu m'est temoin que, malgre le feu d'air.our qui me brulait le sang, aucune mauvaise pensee ne me vint; rien qu'une grande fierte de songer que dans un.coin du 58 LETlUliS DE MOX MOULIN. pare tout pros du troupeau curicux qui !a regardail dormir, Ja fille de mes maitres. comme une brebis plus pre"cieuse et plus blanche que toules les autres, reposait, confine a ma garde. Jamais le ciel ne m'avait paru si profond, les e"toiles si brillantes... Tout a coup, la claire-voie du pare s'ouvrit et la belle Stephanette parut. Elle ne pou- vait pas dormir. Les betes faisaient crier la paille'cn remuant, ou belaient dans leurs reves. Ellc aimait mieux venir pres du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de bique sur les epaules, j'activai la flamme, et nous restames assis 1'un pres -de 1'autre sans parler. Si vous avez jamais passe la'nuil a la belle etoile, vous savez qu'a 1'heure ou nous dormons, un monde mysterieux s'c- veille dans la solitude et le silence. Alors les sources chahtent bien plus clair, les etangs allument des petites flamme.s. Tous les esprits de la montagne vont et viennent liKrernent ; et il y a dans 1'air des frolements, des Bruits imperceptibles, comme si Ton en- tendait les branches grandir, ITierbe pous-. LKS ElOILES. 59 or. Le jour, c'est la vie des etrcs; mais la mil. c'est la vie des choses. Quand on n'en i pas 1'habitude, c.a fait peur... Aussi notre lemoiselle e"tait toute frissonnante et so scr- ait centre moi au moindre bruit. Une fois, in cri long, me'lancolique, parti de I'^tang jui luisait plus has, monta vers nous en mdulant. Au meme instant une belle 6toile ilante glissa par-dessus nos tetes dans la neme direction, comme si cette plaintc quo ious venions d'entendre portait une lumiere ivec elle. Qu'est-ce que c'est? me demanda St6- ihanette a voix basse. Une ame qui entrc en paradis, mai- resse; et je fis le signe de la croix Elle se signa aussi, etrestaun moment la ,ete en 1'air, tres recueillie. Puis elle me dit : C'est done vrai, berger, que vous etes iorc^ers^ vous autres? Nullement, notre demoiselle. Mais ici ious vivons plus pres des ^toiles, et nous iavans ce qui s'y passe mieux que des gens le la plaine. 60 LETTRES DE MON MOULIN. Elle regardait toujours en haul, la tete ap^uyee dans la main, entouree de la peau de motiton comme un petit patre celeste : Qu'il y en a ! Que c'est beau ! Jamais je n'en avais tant vu... Est-ce que tu sais leurs noms, berger? Mais oui, maitresse... Tenez! juste au-dessus de nous, voila le Chemin de saint Jacques (la voie lacte"e). II va de France droit sur 1'Espagne. C'est saint Jacques de Galice qui 1'a trace" pour montrer sa route au brave Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux Sarrasins *. Plus Join, vous avezle Chardcs dmes (la grande Ourse) avec ses quatre essieux resplendissants. Les trois etoiles qui vont devant sont les Trois bties, et cette toute petite contre la troisieme c'est le Charretier. Voyez-vous tout autour cette pluie d'etoiles qui tombent? ce sont les ames dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un I peu plus bas, voici le Rdteau ou les Trois rois (Orion). C'est ce qui nous sert d'horloge, & ' i. Tous ces details d'astronomie populaire som tra- duits d&l' Almanack provenpal quisepublie en Avignoa I.KS BTOILES. i. ous autres. Ricn qu'en Ics regardant, je ais maintenant qu'il est minuit passe. Un cu plus has, toujours vers le midi, Grille can de Milan , le flambeau des astres (Sirius). ur cette etoile-la, voici ce que les bergers acontent. II parait qu'une nuit Jean de Mi- an, avec les Trois rois et la Poussiniere (la 'leiade), furent invites a la noce d'une etoile e leurs amies. La Poussiniere, plus pressee, artit, dit-on, la premiere, etprit le chemin aut. Regardez-la, la-haut, tout au fond du iel. Les Trois rois couperent plus bas et la attraperent ; mais ce paresseux de Jean de Ulan, qui avait dormi trop tard, resta tout fait derriere, et furieux, pour les arreter, ur jeta son baton. C'estpourquoiles Trois ois s'appellent aussi le Baton de Jean de aw... Mais la plus belle de toutes les etoi- es, maitresse, c'est la notre, c'est V Etoile ] u beryer, qui nous eclaire a 1'aube quand ous sortons le troupeau, et aussi le soir uand nous le rentrons. Nous la nommons neon 1 Maguelonne , la belle Maguelonn*; ui court apr5s Pierre de Provence- (Sa- 62 LEITUES DE MON MOULIN. turne) et se marie avec lui tous les sept ans. Comment! berger, il y a done des ma- riages d'eioiles? Mais oui, maitresse. Et comme j'essayais de lui expliquer ce que c'etait que ces manages, je sentis quel- que chose de frais et de fin peser legerement sur mon e"paule. C'etait sa tete alourdie de sqmmeil qui s'appuyait centre moi avec un joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux onde~s. Elle resta ainsi sans bouger jusqu'au moment ou les astres du ciel palirent, effaces par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu trouble au fond de mon etre, mais saintcmcnt pro- tege par cette claire nuit qui ne m'a jamais donne que de belles pensees. Autour de nous, les 4toiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand trou- peau ; et par moments je me figurais qu'une de ces 6toiles, la plus fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, 6tait venue se poser sur mon'epaule pour dormir... L'ARLK si I:\XE Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant un mas bati pros de la route au fond d'une grande cour plantee de micocouliers. C'est la'vraie mai- son du menager de Provence, avec ses tuiles rouges, sa large fagade brune irrdgulie- rement percee,.puis tout en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les metrics, et quelques touffes de foin brun qui. depas- sent... Pourquoicettemaisonm'avait-ellefrappe? Pourquoi ce portail forme me serrait-il le conur? Je n'aurais pas pu le dire, etpourtant ce logis me faisait froid. II y avail trop do silence autour... Quahdonpassait,leschiens 64 LETTRES DE MON MOULIN. n'aboyaient pas, les pintados s'enfuvaient sans crier... A 1'intericur, pas une voix! Rien, pas menie un grelot de mule... Sans les ndeaux blancs des fenetres et la fumee qui montait des toits, on aurait cru Fendroit inhabite. Hier, sur le coup de midi, je revenais du village, et, pour eviter le soleil, je.longeais Jes murs de la ferme, dans 1'ombre des mico- pouliers... Sur la route, devant le mas, des valets silencieux achevaient de charger une charrette de foin... Le portail etaitreste ou- vert. Je jetai un regard en passant, et je vis, au fond de la cour, accoude, la tete dans ses mains, sur une large table depierre, un grand vieux tout blanc, avec une veste trop courte et des culottes en lambeaux... Je m'arretai. Un des hommes me dit tout bas : Chut! c'est le maitre... II est comme Ca depuis le malheur de son fils. A ce moment une femme et un petit gar- gon, vetus de noir, passerent pres de nous avec de gros paroissiens dores, et enlrerent a la ferme. L'ARL&iEME. 65 L'homme ajouta : ... La maitresse et Cadet qui revien- ont pe en levant les yeux... Mais elle est done dc venue folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien desccndre, malheureusel... Pecaire ! elle n'aurait pas mieux dcmande, elle, que de descendre...; mais par ou?L'es- calier, il n'y fallait pas songer : ca se monte encore, ces choses-la; mais, a la descente, il y aurait de quoi se rompre cent fois les jambes... Et la pauvre mule se desolait, et, tout en rodant sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait a Tistet Vedene : Ah! bandit, si j'en rechappe... quel coup de sabot demain matin ! Cette idee de coup de sabot lui redonnait un peu de cosur ail vcntre; sans ccla elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint a la tirer de la-haut; mais ce fut touto une alTaire.il fallutla dcsccrnlrcavecun eric, des cordos. uno civicro. El votis pcnsoz quellc hu- miliation pour la mule d'un pape de so voir puinlue a cette hauteur, nageant des pulles dans le vide comme un hanneton au bout 86 I.ETTRES DE MOX MOULIN. d'un III. Et lout Avignon qui la rogardait. La malhcurcusc bete n'en dorniit pas de la nuit. II lui semblait toujours qu'elle tour- nait sur cettc maudite plate-forme, avec les rircs dc la ville au-dcssous, puis elle pensait a cct infamo Tistet Vedene et au joli coup de sabot qu'elle allait lui detacher le lende- main matin. Ahl mes amis, quel coup de sabot! De Pampcrigouste on en verrait la fumee... Or, pendant qu'on lui preparait cette belle reception a 1'ecurie, savez-vous ce que faisait Tistet V6dene? II descendait le Rhone en chantant sur une galere papale et s'en allait a la cour de Naples avec la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans pres de la reine Jeanne pour s'exercer a la diplomatic et aux belles ma- nieres. Tistet n'clait pas noble ; mais le Pape tenait a le recompcnser des soins qu'il avail donncs a sa bete, ct principalement de 1'ac- tivite qu'il venait de deployer pendant la journde du sauvetage. C'est la mule qui fut desappointde le len- demain i LA MULE DU PAP 2. &7 Ah ! le bantlil ! il s'est doule de qiielque chose !...pousail-ellc en secouantses grelots avecfureur... ; maisc'estegal, va, mauvais! lu le retrouveras au retour, ton coup de sabot..., je te le garde 1 Etclle lelui garda. Apres le depart de Tistct, la mule du Pape retrouva son train de vie tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Beluguet a 1'ccurie. Les beaux jours du vin a la francaise etaient revenus, et avec eux la bonne humour, les longues siestes, etle petit pas de gavotte quand elle passait sur le porit d'Avignon. Pourtant, depuis son aventure, on lui marquait tou- jours un peu de froideur dans la ville. II y avail des chuchotemenls sur sa route; les vieilles gens hucbaient la tele, les enfants riaient en se monlrant le clocheton. Le bon Pape lui-memc n'avait plus autant de con- fiance en son ainie, et, lorsqu'il se laissail aller a faireun petit somme sur son dos, le dimancbe, en revenant de la vigne, il gar- dail ioujours cette arriere-pensee : Si 88 LETTRES DE MON MOULIN. j'allais me reVeiller la-haut, sur la plate- forme 1 La mule voyait cela et elle en souflraiL sans rien dire; seulement, quand on pronongait le nom de Tistet Vedene devant elle, ses longues oreilles fremis- saient, et elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pave"... Sept ans se pass6rent ainsi; puis, an bout de ces sept anndes, Tistet Vedene re- vint de la cour de Naples. Son temps n'etait pas encore fini la-bas; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il etait arrive en grande hate pour se mettre sur les rangs. Quand cet intrigant de Vedene entra dans la salle du palais, le Saint-Pere cut peine a le reconnaitre, tan t il avait grandi etpris du corps. 11 faut dire aussi que le bon Pape s'etait fait vieux de son cote\ et qu'il n'y voyaijL pas bien sans besides. Tistet ne s'intimida pas. Comment! grand Saint-Pere, vous ne LA HULB DU 1'Al'E. 89 me reconnaissez plus?... C'cst moi. Tistet VeMene!... Ve~dene?... Mais oui, vous savcz bien... celui qui portait le vin frangais a votre mule. Ah! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garc,onnet, ce Tistet Vedenel... Etmaintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous? Oh! peu de chose, grand Saint-Pere... Je venais vous demander... A propos, est- ce quo vous 1'avcz toujours, votre mule? Et elle va bien?... Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier moutar- dier qui vient de mourir. Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel age as-tu done? Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que votre mule. . . Ah ! palme de Dieu, la brave bete !... Si vous sa- viez comme je 1'aimais cette mule-la!... comme je me suis langui d'elle en Italic !... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir? Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon 8. 90 LETTRES DE MON MOULIN. Pape tout emu... Et puisquo tu 1'aimes tant, cette brave bete, je no vcuxplus quo tuvives loin d'elle. Dos ce jour, je t'attache a ma personne en qualite do premier moutar- dier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j'y suis habitue... Viens nous trouver domain, a la sortie de vepres, nous te re- mcttrons les insignes de ton grade en pre"- sence de notre chapitre, et puis... je te menerai voir la mule, et tu vicndras a la vigne avec nous deux... he! he! Aliens! va... Si Tistet VSdene dtait content en sortant de la grande salle, avec quelle impatience il attcndit la cere'monie du lendemain, je n'ai pas besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un de plus heureux encore et de plus impatient que lui : c'etait la mule. Depuis le retour de Ve*dene jusqu'aux vepres du jour suivant, la terrible bete ne cessa dp se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots de dcrriere. Elle aussi se preparait pour la ccremonie.,. LA MULE DU PAPE. Et done, le lendemain, lorsque vepres furent dites, Tistct V6dcnc fit son entree dans la cour du palais papal. Tout le haul clerg6 etait la)4es cardinaux en robes rou- ges, 1'avocat du diable en velours noir, les abbes de couvent avcc leurs petites mitres, les marguilliers de Saint-Agrico, les camails violets de la maitrise, le bas clerge aussi, les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confreriesde penitents, les ermites du mont Yentoux avec leurs mines farouches etle petit clerc qui va derriere en portant la ciochette, les freres flagellants nus jus- qu'a la ceinture, les sacristains fleuris en robs* de juges, tous, tous, jusqu'aux don- neurs d'eau benite, et celui qui allume, et celui qui eteint... il n'y on avail pas un qui manquat.y4h ! c'etait une belle ordination f DCS cloches, des petards, du soleil, de la musique, et toujours ces 'enrages de lam- bourins qui menaient la danse, la-bas, sur le pont d' Avignon... Quand Vedene parut au milieu de 1'as- semblcc, sa prestance et sa belle mine y 92 LKTT11CS UK -MO.N .MOULIN. Crcnt courir un inurmure d'admi^ation. C'elait un magnifique Provcngal, mais des blonds, avec de grands chcvcux frises au bout et une petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin metal tombo du burin de son pere, le sculpteur d'or. Lo bruit courait quo dans cette barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quel- quefois joue; et le sire de Vedene avail bien. en effet, 1'air glorieux et le regard distrait des hommes quo les reines ont aimes... Ce jour-la, pour faire honneur a sa nation, il avail remplace ses vetcments napolitains par une jaquetle bordee do rose a la Provengale, el sur son chaperon trem- blait une grande plume d'ibis de Camargue. Sitot entr6, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea vers le haul perron, ou le Pape 1'attendait pour lui re- mettre les insignes de son grade : la cuiller de buis jaune et 1'habit de safran. La mule 6tait au bas de 1'escalier, toute harnachee et prete a partir pour la vigne... Quand il passa pres d'elle, Tislel Vedene eut un bon LA MULK DU PA PR sourirc et s'arrcta pour lui donncr deux ou trois petites tapes amicales sur le dos. en regardant du coin de 1'ceil si le Pape le voyait. La position 6lait bonne... La mule prit son elan : _- Tiens ! attrape, bandit ! Voila sept ans que je te le garde! Et elle vous lui dStachaun coup de sabot si terrible, si terrible, que de Pamperi- gouste meme on en vit la fumee, un tour- billon de fumee blonde ou voltigeait une plume d'ibis; tout ce qui restait de 1'infor- tuneTislet V6dene!... Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyantsd'ordinaire; mais celle-ci 6tait une mule papale; et puis, pensez done! elle le lui gardait depuis sept ans..>ll n'y a pas de plus bel exemple de rancune eccle- siastique. LE TIIARE DCS SANGUI.VAIUES Cettc nuit jo n'ai pas pu dormir. Le mis- tral e"tait en colere, et les e"clats de sa grande voix m'ont tenu e>eillc jusqu'au matin. Balancant lourdement scs ailes mu- tilees qui sifflaient a la bise comme les agres d'un navire, toul le moulin craquait. Des tuiles s'envolaient de sa toiture en deroute. Au loin, les pins serres dont la colline est couverte s'agitaient et bruissaient dans 1'ombre. On se serait cm en pleine mer... Cela m'a rappe!6 tout a fait mes belles insomnies d'il y a trois ans, quand j'ha- bitais le phare des Sanguinaires, la-bas, sur la cote corse, a I'entrde du golfe d'A- jaccio 96 LETTBES DE WON MOULIN. Encore un joli coin quo j'avais4rouv<$ Ici pour rSver et pour etre seul. Figurez-vous une ile rougeatre et d'aspect farouche; le phare a une pointe, a 1'autre une vieille tour ge"noise ou, do mon temps, logeait un aigle. En has, au bord de 1'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout par les herbes; puis, des ravins, des maquis' de grandes roches, quelques chevres sau- vages, de petits chevaux corses gambadant la criniere au vent; enfin la-haut, tout en haut, dans un tourbillon d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en magonnerie blanche, ou les gardiens se prornenent de long en large, la porte verte en ogive, la petite tour de fonte, et au- dessus la grosse lanterne facettes qui flarnhe au soleil et fait de la lumiore meme pendant le jour... Voila File des Sangui- nairos, comme je 1'ai revue cette nuit, en enlcndant ronfler mcs pins. C'6tait dans cetU i ile enchantce qu'avant d'avoir un moulin. j'allaism'enfermcr quelqucfois, lors- que j'avais besoin degrand air etde solitude. LE PIIARE DES SANGULNAIRES. 9T Ce que je faisais? Cc que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras de 1'eau, au milieu des goelands, des merles, des hirondelles, et j'y restais presque tout le jour dans cctte es- pece de stupeur et d'accablement delicieux que donne la contemplation de la mer. Vous connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de 1'ame? On ne pense pas, on ne reve pas non plus. Tout votre etre vous echappe, s'envole, s'eparpille. On est la mouette qui plonge, la poussiere d'ecume qui flotte au soleil entre deux vagues, la fumee blanche de ce paquebot qui s'eloigne, ce petit corail- leur a voile rouge, cette perle d'eau, ce flocon de brume, tout excepte soi-meme... Oh! que j'en ai pass6 dans mon ile de ces belles hcurcs de demi-sommeil et d'epar- pillcmentl... Les jours de grand vent, le bord de 1'eau n'etanl pas tenable, je m'cnfermais dans la eour du lazaret, une petite cour melanco- 9 98 LETTUES DE MON MOULIN. lirjuc. toute embaumce do rornarin ct ''.'ab- sinthe sauvage, cl la, blolli conlrc uu pan do vicux mur, je me laissais cnvahir dou- ccment par le vague parfum d'abandon ct do trislessc qui floLtait avcc le soleil dans les logettes de pierre, ouvertes lout autour comme d'ancicnnes lombcs. De temps en temps un battcment de porte, un bond leger dans 1'herbe... c'e"tait une chevre qui venait brouter a 1'abri du vent. En me voyant, elle s'arretait interdite, etrestaitplantee devaut moi, 1'air vif, la corne haute, me regardant d'un ceil enfantin... Vers cinq heures, le porte-voix des gar- diens m'appelait pour diner. Je prenais alors un petit senticr dans le maquis grim- pant a pic au-dessus de la mer, et je reve- nais lentement vers le phare, me retournanl a chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumiere qui semblait s'elargir a me- sure que je montais LR PHARE DUS SANGUINAIRES. 99 La-haut c'etait charmant. Je vois cm-ore cette belle salle a manger a larges dalle.-, a lambris de chene, l a bouillabaisse fumant au niilied, la porte grande ouverle sur la terrasse blanche et tout le couchant qui en- trait... Les gardicns etaicntla, m'attendant pour so mettre a table. II y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits, barbus, le meme visage tannd, cre- vasse, le meme pelone (caban) en poil de chevre, mais d'allure et d'humeur enliere- ment opposees. A la fagon de vivre de ces gens, on sen- tait tout de suite la difference des deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affaire", to uj ours en mouvement, courait 1'ile du matin au soir, jardinant, pechant, ramassant des oeufs de gouailles, s'embusquant dans le maquis pour traire une chevre au passage; et toujours quelque a'ioli ou quelque bouillabaisse en train. Les Corses, eux, en dehors do leur ser- vice, ne s'occupaient absolument de ncn; ils se consideraient comme des fonction-^ 400 LETTKES DE MON MOULIN. naires, et passaicnt toutes leurs journdcs dans la cuisine h jouer d'interminaijles parties . s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave et hacher avec des ciscaux, dans le creux de leurs mains, de grandes feuilles de tabac vert... Du restc, Marseillais et Corses, tous trois dc bonnes gens, simples, naVfs, et pleins de provenances pour leur hote, quoique au fond il dut leur paraitre un monsieur bien extraordinaire... Pcnsezdonc! venir s'enfermer au phare pour son plaisirl... Eux qui trouvent les journees si longues, et qui sont si heureux quand c'est leur tour d'aller a terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur leur arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de phare, voila le reglernent ; mais avec 1'hiveret les gros temps, il n'y a plus de reglement qui tienne. Le vent souffle, la vague rnonte, les Sanguinaires sont blan- ches d'ecume, et les gardiens de service r<\s- tcnt bloqu6s deux ou trois mois de suite, LE HIAHE DBS SANGUINAIRES. 101 ; quelqucfois memo dans de tcrribles condi- tions. Voici ce qui m'est arrive", a moi, mon- sieur, me contait un jour le vieux 13ar- toli, pendant quc nous dinions, voici co qui m'est arrive il y a cinq ans, a cette meme table ou nous sommes, un soir d'hiver, | commc maintenant. Ce soir-la, nous nations quc deux dans le phare, moi etun ccma- rado qu'on appelait Tcheco... Lcs autres etaicntaterre, malades, en conge, jene sais I plus... Nous fmissionsde diner, bien tran- i quilles... Tout a coup, voila mon cama- rade qui s'arrete de manger, me regarde un moment avec de droles d'yeux, et, pouf ! tombe sur la table, les bras en avant. Jc vais a lui, je le secoue, je 1'appelle : t Oh!Tch6t... OhTche!... Rien ! il etait mort... Vous jugez quelle Emotion! Je restaiplus d'une heure stupide et trcmblaiit devant ce cadavre, puis, subi- tcment cette id6e me vient : Et le phare ! Je n'eus que le temps de montcr dans I a lanterne et d'allumcr. La nuit etait deja la. . 9. 102 LETTRKS DE MON MOULIN. Quelle nuit, monsieur! La mcr, le vent, n'avaient plus lours voix naturelles. A tout moment il me semblait quo quclqu'un m'ap- pelaitdans 1'escalier... Aveccelaunefievre, une soif! Mais vous ne m'auricz pas fait descendre... j'avais trop peur du mort. Pourtant, au petit jour, le courage me rc- vint un peu. Je porlai mon camarade sur soa lit; un drap dessus, un bout de priere, et puis vile aux signaux d'alarme. ot Malheureusement. la mer e"tait trop grosse; j'cus beau appeler, appeler, per- sonnc ne vint... Me voila seul dans le pliare avee mon pauvre Tcheco, et Dieu sait pour combien de temps... J'csperais pouvoir le garder pros de moi jusqu'a 1'arrivee du ba- teau ! mais au bout de trois jours ce n'elait plus possible... Comment faire? le porter debors? 1'enterrer? La roche 6tait trop dure, et il y a tout do corbeaux dans 1'ile. C'6tait pitie de lour abandonncr ce chrelien. Alors je songeai a le desccndre dans une des lo- getles du lazaret. . . Qa me prit tout une apres- midi cette tristc corvce-la, et je vous re- LE PHARE DES SANG UIN AIRES. i03 ponds qu'il m'en fallut,du courage... Tenez! monsieur, encore aujourd'hui, quand je des- cends ce cote de 1'ile par une apres-midi de grand vent, il me semble que j'ai toujours le mort sur les epaules... Pauvre vieux Bartolil La sueur lui en coulait sur le front, rien que d'y penser. Nos repasse passaient ainsi a causer lon- guement : le phare, la mer, des re"cits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour tombant, le gardien du pre- mier quart allumait sa petite lampe, prenait sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque a tran- che rouge, toute la bibliotheque des San- guinaires, et disparaissait par le fond. Au bout d'un moment, c'etait dans toutle phare un fracas de chaines, de poulies, de gros poids d'horloges qu'on remontait. Moi, pendant ce temps, j'al'ais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le soleil deja tres bas, descendait vers 1'eau de plus en plus 404 LETTRES 1)E MON MOULIN. vile, entrainant tout 1'horizon apres lui. Le vent fraichissait, 1'ile devenait violette Dans le cicl, pros de moi, un gros oiseau passait lourdcment : c'^tait 1'aigle de la tour ge- noise qui rentrait... Peu a pcu la brume de mer montait. Bientoton ne voyait plus quo 1'ourlet blanc de 1'ecume autour de 1'ile... Tout a coup, au-dessus de ma tete, jaillissait un grand flot de lumiere douce. Le phare lait allume. Laissant toute 1'ile dans 1'om- bre, le clair rayon allait tomber au large sur la mer, et j'etaisla perdu dans la nuit, sous ces grandes ondes lumineuses qui m'ecla- boussaient a peine en passant... Mais le vent fraichissait encore. II fallait rentrer. A tatons, je fermais la grosse porte, j'assu- rais les barres de fer; puis, toujours taton- nant, je prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes pas, et j'arrivais au sommet du phare. Ici, par exemple, il y en avail de la lurniere. Imaginez une lampe Carcel gigantesque a six rangs de meches, autour de laqnelle pivotent lentement les parois de lalanterne, LE PIJARE DES SAXGULNAIRES. 103 les unes remplies par une c"norme Icntille de cristal. Ics autrcs ouvertes sur un grand vitrage immobile qui met la flamme al'abri du vent... En entrant j'e"tais bloui. Ces cuivres, ces etains, ces rdflecteurs de me'- tal blanc, ces murs de cristal bombe" qui tournaient avcc des grands cercles bleua- tres, tout ce miroitement, tout ce cliquetis de Iumi6res, me donnait un moment de vcrtige. Peu a peu, cependant, mes yeux s'y fai- saient, ct je venais m'asseoir au pied memo de la lampe, a cote du gardien qui lisait son Plutarque a haute voix, de peur de s'en- dormir;.. Au dehors , le noir, 1'abime. Sur le petit balcon qui tourne autour du vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer ronfle. A la pointe de 1'ile, sur les brisants, les lames font comme des coups de canon... Par moments un doiirt. invisible frappo aux carreaux : quel- que oi'seau de nuit, que la lumiere attire, et qui vientse casser la tetc contre le cri laJ... 106 LETTRES DE MON MOULIN. Dans la lanterno ctincelantc et cbaude, ricn quo- le crepitcment dc la flammc, Ic bruit do 1'huile qui s'egoutte, de la chainc qui so -lc- vide; et une voix monotone psalmodiant la vie de D6rn6trius de Phalcre... A minuit, le gardicn se Icvait, jctait un dernier coup d'onil a ses meches, et nous dcscendioris. Dans 1'escalier on renconlrait le camarade du second quart qui moritait en se frottantles yeux; on lui passait la gourde, lePlutarque...Puis,avantdc gagner noslits, nous cntrions un moment dans la chambre du fond, toute encombrc'e de chaines, de gros poids, de r6servoirs detain, de cor- dages, et la, a la lueur de sa petite lampe, le gardien ccnvait sur lo grand livre du phare, toujours ouvert : Minuit. Grosse mer. Tcmpete. Navire au large. L'AGOME OE LA SEM1LLANTB Puisque le mistral dc 1'autre nuit nous a jotes sur la cote coisc, laisscz-rnoi vous ra- center une terrible histoire de mer dont les pecheurs de la-Las parlent souveut a la veil- lee, et sur laquelle le hasard m'a fourni des renseigneraents fort cureux ... II y a deux au trois ans de cela. Je courais la mer de Sardaigne en cora- pagnie de sept ou huit matelots douaniers. Rude voyage pour un novice ! De tout le mois le mars, nous n'eumes pas un jour de bon. Le vent d'est s'etait acharne apres nous, et ?. mer no decolerait pas. Un soir que nous fuyions devant la lem- , iiutre bateau vint se refugier al'entrde 108 LETTKES DE IV.ON MOIUN. du detroit de Bonifacio, au milieu d'un mas- sif de petites ilcs... Leur aspect n'a' r an ricn fl'engagcant : grands rocs pelcs, couvcrts d'oiseaux, quelques toufies d'absinthe, des maquis de lentisques, et, c.a et la, dans la vase, des pieces de bois en train de pourrir: mais, ma foi, pour passer lanuit, ces roches sinistres valaient encore mieux que le rouf d'une vieille barque a demi pontee, ou la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentames. A peine debarques, tandis que les mate- lots allumaient du feu pour la bouillabaisse, le patron m'appela. et, me montrant un petit enclos de mac.onnerie blanche perdu dans la brume au bout de 1'ile : Venez-vous au cimetiere? me dit-il. Un cimetiere, patron Lionetli! Ou somrnes-nous done? Aux iles Lavezzi, monsieur. C'est ici qu;. sont cnterre's les six cents hommts de la SJmillante, a J'endroit memo ou lear fri- gate s'est perdue, il y a dix ans... Pauvres gens! ils ne regoivent pas beaucoup de \i- L'AGOXIE DE LA SEMILLA1NTE. 109 ites; c'est bien le moins que nous allions eur dire bonjour, puisque nous voila... De tout mon cocur, patron. Qu'il 6tait triste le cimetiere de a Se'mil- ante!... Je le vois encore avec sa petite nuraille basse, sa porte de fer, rouillee, lure a ouvrir, sa chapelle silencieuse, et les centaines de croix noires cachets par i/herbe... Pas une couronne d'immortelles, oas un souvenir! rien... Ah! les pauvres (norts abandonn^s, comme ils doivent avoir roid dans leur tombe de hasard ! Nous restamesla un moment, agenouilles. je patron priait a haute voix. D'e"normes ;o61ands, seuls gardiens du cimetiere, tour- noyaient sur nos tetes et melaient leurs cris jrauques aux lamentations de la mer. La priere finie, nous revinmes tristement yers le coin de 1'ile ou la barque etait amar- ee. En notre absence, lesmatelots n'avaient jas perdu leur temps. Nous trouvames un 10 UO LETTRES DE MON MOULIN grand feu llambant a 1'abri d'unc roclic?, et la marmile qui fumait. On s'assit en rond, les pieds a la flarnme, ct bientot chacun eul sur ses genoux, dans une ecuelle de tcrre rouge, deux tranches do pain noir arro- sees largernent. Le repas fut silencieux : nous etions moui!16s, nous avions faim, ct puis le voisinage du cimetiere... Pourtant, quand les ecuelles furent videos, on al- luma les pipes et on so mit a causer un pcu. Naturellcment, on parlait de la Semii- lanle. Mais enfin, comment la chose s'est-clle pass6e? demandai-je au patron, qui, la tete dans ses mains, regardait la flamme d'un air pensif Comment la chose s'est passee? mo repondit le bon Lionetti avec un gros sou- pir, helas! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire. Tout ce quo nous s.a- vons, c'est que la Semillwite, chargce de troupes pour la Crime'e, 6tait parlie de Toulon, la veille au soir, avec le mauvais temps. La nuit, c.a se gata encore. Du L'AGOMli DE LA SfcMILLANTE. Ill vent, de la pluie, la mer enorme commc on no 1'avait jainais vue... Le nmlin, le vent tomha un peu, mais la mer 6tait loujours dans tous ses e*tats, ct avec cela unc sacree brume du diable a ne pas distinguer un fanal a quatrc pas... Cos brumes-la, mon- sieur, on ne se doute pas comme c'est traltre... a ne fait ricn, j'ai idee que la Stmillaute a du perdre son gouvernail dans la matinee; car, il n'y a pas de brume qui tienne. sans une avaric, jamais le capitaine ne serait venu s'aplatir ici centre. G'6tait un rude marin, que nous connaissions tous. II avail commande la station en Corse pen- dant trois ans, et savait sa cote aussi bien que moi, qui ne sais pas autre chose. Et a quelle heure pense-t-on que la Semillante a peri? Ce doit etre a midi; oui, monsieur, en plein midi... Mais dame! avec la brume de mer, ce plein midi-la ne valait gucre "nieux qu'une nuit noire comme la gueuler d'un loup... Un douanier de la cote m'a roconte" que ce jour-la, vers onze heurcs et demie, 412 LETTRES DE MON MOULIN. elant sorli desa maisonnette pour rattacher ses volets, il avail eu sa casquette emportee d'un coup de vent, et qu'au risque d'etre enleve" lui-meme par la lame, il s'e"tait mis a courir apres, le long du rivage, a quatre pattes. Vous cornprenez! les douaniers ne sont pas riches, et une casquette, c.a coute cher. Or il paraitrait qu'a un moment notre homme, en relevant la tete, aurait apergu tout prcs de lui, dans la brume, un gros navire a sec de toiles qui fuyait sous le vent du cote" des iles Lavezzi. Ce navire allait si vile, si vite, que le douanier n'eut guere le temps de bien voir. Tout fait croire cependant que c'etait la Semillante, puis- que une demi-heure apres le berger des iles a entendu sur ces roches... Mais prcci- sement voici le berger dont je vous parle, monsieur; il va vous conter la chose lui- meme... Bonjour, Palombo!... viens te chauffer un peu ; n'aie pas peur. Un homme encapuchonne, que je voyais roder depuis un moment autour de rotre feu et que j'avais pris pour quclqu'un de L'AGOXIE DE LA SEMILLANTE. 113 , 1'equipage, car j'ignorais qu'il y cut un bcrger dans 1'ile, s'approclia de nous era! tivcment. C etait un vieux lepreux, au trois quart idiot, atteint de je ne sais quel mal scorbu- tique quilui faisait de grosses levres lippues, horribles a voir. On lui expliqua a grand'- peiiio de quoi il s'agissait. Alors, soulevant du doigt sa levre malade.le vieux nous ra- conta qu'en effet, le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un craque- mcnt effroyablesur ies roches. Comme 1'flo. etait toute eouverte d'eau, il n'avait pas pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu en'ouvrant saporte il avail vu le rivage encombre de debris et de cadavres laisses la par la mer. Epouvante, il s'etait enfui en courant vers sa barque, pour aller a Boni- facio chercherdu monde. Fatigue d'en avoir tant dit, le bergcr, s'assit, etle patron reprit la parole : 10 iU LKTTRES DE MON MOULIN. Oui, monsieur, c'est cc pauvre vieux qui est venu nous pr<$venir. II ctait presque fou de peur; et, del' affaire, sa ccrvcllc en est restee detraquee. Le fait est qu'il y avait de qtioi... Figurez-vous six cents cadavres, en las sur le sable, pele-mele avcc les Eclats de bois et les lambeaux de toile... Pauvre Semi/lantef... la mer 1'avait broyce du coup, et si bicn mise en miettes que dans tous ses debris le. berger Palombo n'a trouve qu'a grand'peine de quoi faire une palissade aulour dc sahutte... Quant aux hommes, presque tous defigures, mutiles affreusement... c'etait pitie de les voir ac- croches les uns aux autrcs, par grappes... Nous trouvames le capitaine en grand cos- tume, I'aumonier son etole au cou; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait encore; mais non! II etait dit que pas un n'en rechapperait... Ici le patron s'interrompit : -- Attention, Nardi! cria-t-il, le feu s'eteint. L'AGOME DE LA SOIILLANTE. 115 Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronndes qui s'enllarnmercnt. et Lionetti continua : Ce qu'il y a de plus triste dans cctte histoire, le voici... Trois semaines avant le sinistrc, unc petite corvette, qui allait en Crimee comme la Semillante, avait fait naufrage de la memo fac.on, presque au memo endroit; seulemcnt, cette fois-la, nous eiions parvenus a sauver 1'equipage et vingt soldats du train qui se trouvaient a bord... Ccs pauvres tringlos n'etaient pas a Icur affaire, vous pensez! On les emruena a Bonifacio et nous les gardames pendant deux jours avec nous, a la marine... Une fois bien sees et remis sur pied bonsoir! bonne chance! ils retournerent a Toulon, ou, quelque temps apres, on les embarqua de nouveau pour la Crime^e... Devincz sur quel navirc! .. Sur la Semillante, mon- sieur... Nous les avons rclrouves tous, tous les vingt, couches parmi les morts, a la place ou nous sommes... Je relevai moi- meme un joli brigadier a fines moustaches, *16 LETTRES DE MON MOULIN. un blondin de Paris, que* j'avais couche" a la maison et qui nous avail fait rire tout le temps avec ses histoires... De le voir la, ga me creva le coaur... Ah! Santa Madref... La-dessus, le brave Lionetti, tout e"mu, secoua les cendres de sa pipe et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit... Pendant quelque temps encore, les matelots causerent entrs eux a demi-voix... Puis, 1'une apresl'autre, les pipes s'eteigni- rent... On ne parla plus... Lc vieux berger s'en alia... Et je restai seul & rever au milieu de I'dquipage endormi. Encore sous 1'impression du lugubre re'cit quejevenais d'entendre, j'essayais de re- construire dans ma pensee le pauvre navire d^funt et 1'histoire de cette agonie dont les goe"lands ont ete seuls t^moins. Quelque^ details qui m'avaient frappe, le capitate en grand costume, 1'etole de I'aumonicr, l es vingt soldats du train, m'aidaient a deviner L'AGOME DE LA. SfiMILLANTE m toutes les pcrip6lics du drame... Je voyais la Ircgate partant de Toulon dans la nuit... Elle sort du port. La mer est mauvaise, le vent terrible ; mais on a pour capitaine un vaillant marin, et tout le monde est tran- quille a bord... Le matin, la brume de mer se leve. On commence a etre inquiet. Tout l'quipage est en haul. Le capitaine ne quitte pas la dunette... Dans 1'entre-pont, ou les soldats sont renfermes il fait noir; F atmosphere est chaude. Quelques-uns sont malades, cou- ches sur leurs sacs. Le navire tangue horri- blement; impossible de, se tenir debout. On cause assis a terre, par groupes, en se cramponnant aux banes; il faut crier pour s'entendre. II y en a qui commencent a avoir peur... Ecoutez done! les naufrages sont frequents dans ces parages-ci; les trihglos sont la pour le dire, et ce qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur briga- dier surtout, un Parisien qui blague tou- jours. vous donne la cbair de poule nvec ses plaisanterics : H8 LETTRES DS MON MOULIN. Un naufrage!... mais c'est tres amu- sant, un naufrage. Nous en serons quittes pour un bain a la glace, et puis on nous menera a Bonifacio, histoire de manger dcs merles chez le patron Lionetti. Et les tringlos de rire... Tout a coup, un craquement... Qu'est-ce que c'est? Qu'arrive-t-il?... Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout mouille qui traverse 1'cntre- pont en courant*- Bon voyage! crie cet enrage de briga- dier; mais cela ne fait plus rire personne. Grand tumulte sur le pont. La brume empeche de se voir. Les matelots vont et viennent, effrayes, a tatons... Plus de gou- vernail! La mano3uvre est impossible... La Semillante, en derive, file comme levent... C'est a ce moment que le douanier la voit passer; il est onze beures et demie. A Tavant de lo fregate, on entend comme un coup de canon... Les brisants! les brisants!... C'est fini, il n'y a plus d'espoir, on va droit a la cote... Le capitainc descend dans sa ca- L'AGONIE DE LA SEMILLANTE. 119 Line... Au bout d'un moment, il vicnt re- prendre sa place sur la dunette, en grand costume... II a voulu se faire beau pour mourir. Dans 1'entre-pont, les soldats, anxicux, se regardent, sans rien dire... Les malades essayentdese redresscr... le petit brigadier n rit plus... G'est alors que la porte s'ou- vre et que 1'aumonier parait sur le scuil avec son etole : A genoux, mes enfants! Tout le monde obeit. D'unc voix reten- tissante, le pretre commence la priere des agonisants. Soudain un choc formidable, un cri, un soul cri, un en immense, des bras tendus, dos mains qui se cramponnent, des regards effarcs ou la vision de la mort passe comme un eclair... Miscricorde!... G'cst ainsi que je passai toute la nuit a rever, 6voquant, a dix ans de distance, 1'ame du pauvre navire dont les debris m'entouraient... Au loin, dans le ddlroit, iM LETTRES DE MON MOULIN. la tempete faisait rage; la flamme du bivac se courbait sous la rafale; et j'entendais notre barque dansor au pied des rochcs en faisant crier son amarre. LES DOUAMtUS Le bateau VEmitie, de Porto-Vecchio, bord duquel j'ai fait ce lugubre voyage aux iles Lavezzi, etait une vieille embarcation de ladouane, a demi pontee, ou Ton n'avait pour s'abriter du vent, dcs lames, do la pluie, qu'un petit rouf goudronne, a peine assez large pour tenir une table et deux couchettes. Aussi il fallait voir nos mate- lots par le gros temps. Les figures ruis- selaient, les vareuses trempecs fumaient comme du linge a 1'etuve, et en plein hiver les malheureux passaient ainsi dcs journecs entires, meme des nuits, accroupis sur leurs banes mouille's, a grelotter dans celle humidit^ malsaine; car on ne pouvait pas 11 422 LETTKES DE MON MOULIN alJumcr do feu a bord, ct la rive elait sou- vent difficile a altcindre... Eh bien, pas un dc ces hommes ne so plaignait. Par Ics temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la memo placidite, la memo bonne hu- meur. Et pourtant quclle triste vie que cello de ces matelots douaniers! Presque tous maries,ayant femme et en- fants a terre, ils restent des mois dehors, a louvoyer sur ces cotes si dangereuses. Pour se nourrir, ils n'ont guere que du pain moisi et des oignons sauvages. Jamais de vin, jamais de viande, parce que la viande cl lo vin coutcnt cher et qu'ils ne gagnent c;uc cinq cents francs par an! Cinq cents francs par an! vous pensez si la hulte doit clre noire la-bas a la marine, et si Ics en- fants doivent aller piedsnus!... N'importe! Tous ces gens-la paraissent contents. II y avail a 1'arriere, devant le rouf, un grand baquet plein d'cau de pluie ou 1'equipage venait coire, et je me rappclle que, la der- niere gorgde finie, cbacun de ces pauvres diables secouait son gobelet avec un 'AM. Tous les ans, a la Chandclcur, les poetcs provenc.aux publient en Avignon un joyeux petit livre rempli jusqu'aux bords dc beaux vers et de jolis contcs. Cehii dc cclle annee in'arrive a rinstant, et j'y trouve un ado- rable fabliau quo je vais essayer de vous traduire en 1'abregeant un pcu... Pansiens, tendez vos manncs. C'est dc la fine llcur de farine provencjale qu'on va vous servjr celle luis... L'abbe Martin etait cur6... dc CucugTiau. Bon comme le pain, franc comme Tor, il aiinaitpaternellementsesCucugnanais;pour 432 LETTRES DK MON MOULIN. lui, son Cucugnan aurait ele le paradis sur tcrrc, si les Cucugnanais lui avaicnl doime un peu plus de satisfaction. Mais, helasl les araignees filaient dans son confessionnal, et, le beau jour de Paques, les hosties rcs- taient au fond de son saint-ciboire. Le bon pretre en avail le crcur meurtri, et toujours il demandait a Dieu la grace de ne pas mourir avant d'avoir ramene" au bercail son Iroupeau dispersed Or, vous allez voir que Dieu 1'entendit. Un dimanche, apres 1'Evangile, M. Martin monta en chaire. Mes freres, dit-il, vous me Croirez si vous voulez : 1'autre nuit. je me suis trouve, moi mis6rable pecheur, ala porte du paradis. c Je frappai : saint Pierre m'ouvritl c Tiens! c'est vous, mon bravo mon- sieur Martin, me fit-il; quel bon vent...? et qu'y a-t-il pour votre service? t Beau saint Pierre, vous qui tenez le LE CURti DE CUCUGNA.N. 133 grand livre et la clef, pourncz-vous me dire, si je ne suis pas trop curicux, combi'cn vous avez de Cucugnanais en paradis? Je n'ai rien a vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous, nous aliens voir la chose ensemble. Et saint Pierre prit son gros livre, 1'ou- vrit, mit ses besides : Voyons un peu : Cucugnan, disons- nous. Cu. . . Cu. . . Cucugnan. Nous y sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la page est toute blanche. Pas une ame... Pas plus de Cucugnanais que d'aretes dans une dinde. Comment! Personne de Cucugnan ici ? Personne? Ge n'est pas possible ! Regar- dez mieux... Personne, saint homme. Regardez vous-meme, si vous croyez que je plaisante. Moi, pecaire! je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais misericorde. Alors, saint Pierre : Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le cceur a 1'envers, 13i LET IRKS DE MON MOULIN car vous pourriez en avoir quelque mau- vais coup de sang. Ce n'est pas votre faute, apivs tout. Vos Cucugnanais, voycz-vous, doivent faire a coup sur leur petite quaran- taine en purgatoire. o Ah! parcharite, grand saint Pierre! failes que je puissc au moins les voir et les consoler. a Volontiers, mon ami... Tenez, chaus- scz vile ces sandales, car les chemins ne sont 5>as beaux de reste... Voila qui est bien.. Maintenant, cheminez droit devant vous. Voyez vous la-bas, au fond, en tour- nant? Vous trouverez une porte d'argent toute constellee de croix noires... a main droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias 1 Tenez-vous sain et gaillardet. Et je cheminai... je cheminai! Quclle battue! j'ai la chair de poule, rien que d'y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d'escarboucles qui luisaient et de serpents LE CURE DE CUCUGNAN. 135 qui sifflaient, rn'amenajusqu'a laporte d'ar- gcnt. Pan ! pan ! Qui frappe! me fait une voix rauque el tlolente. .Le cure" de Cucugnan. De...? De Cucugnan. Ah!... Entrez. J'entrai. Un grand bel ange, avec dcs ailes sombres coinmc la nuit, avcc une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de,diamant pendue a sa ceinture, 6cri- vait, era-era, dans un grand livre plusgros quo celui de saint Rierre... a Finalement, que voulez-vous et que dcmandez-vous? dit 1'ange. Bel ange de Dieu, je veux savoir, je suis bien curieux peut-etre, si vous avez ici les Cucugnanais. Les?... Les Cucugnanais, les gens de Ct:- cugnan que c'est moi qui suis leur prieur. LETTllCS DE MILN MOULIN. All! 1'abbe Martin, ii'est-ce pas* c -- Pour vous servir, monsieur 1'ange t Vous dites done Cucugnan... Et Tango ouvre et feuilletle son grand livre, mouillant son doigt de salive pour que Ic fcuillet glisse micux... Cucugnan, dit-il en poussant un long soupir... Monsieur Martin, nous n'avons en purga'oire personne de Cucugnan. a Jesus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en purgatoire! grand Dieul ou sont-ils done? Eh I saint homme, ils sont en paradis. Ou diantre voulez-vous qu'ils soient? Mais j'en viens, du paradis... t Vous en venez! !... Eh bien? t Eh bicn! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mere des anges!... Que voulez-vous, monsieur le cure? s'ils 1'ie sont ni en paradis ni en purgatoire, i) n'y a pas de milieu, ils sont... LE Cl'HK DE CICUG.NAN. 137 Saintc croix! Jesus, fils do David! AV! ai'! aY ! ost-il possible?... SeraiL-ce un mcnsonge du grand saint Pierre?... Pour- taut jc n'ai pas entcndu chanter Ic coq!... AT ! pauvres nous ! comment irai-je en paradis si ines Cucugnanais n'y sont pas? Ecoutez, mon pauvrc monsieur Mar- tin. puisquevousvoulez,coutcquecoute,ctre siir de tout^eci, et voir de vos yeux do quoi il rctourne, prenez ce scnticr, filez en cou- rant, si vous savez courir... Vous trouverez, a gauche, un grand pcrtail. La, vous vous renseignerez sur tout. Dieu vous le donnel Et 1'ange ferma la porte. c C'e'tait un long sentier tout pav6 de braise rouge. Je chancelais comme si j'avais bu; a chaque pas, je trebuchais; j'6tais tout en eau, chaque poil de mon corps avail sa gouttedesucur, etjehaletais de soif...Mais, ma foi, grace aux sandales que le bon saint Pierre m'avait pretces, je ne me brulai pas les picds. li. 138 LETTHES DK MOX MOULIN. Q'iand j'eus fait assez de faux pas olopin- clopant,je visa ma main gauche unepi-rie... non, un portail, un dnorme portail, tout baillant, comme la porte d'un grand four. Oh! mcs cnfants, quel spectacle! La on ne demande pas mon nom ; la, point de registre. Par fournecs et a pleine porte, on enlre la, mes freres, comme le dimanche vous cnlrcz au cabaret. Je suais a grosses gouttes, et pourtant j'e"tais transi, j'avais le frisson. Mes chcveux se- dressaient. Je scntais le brule, la chair rotie, quelque chose comme 1'odeur qui se repand dans notre Cucugnan quand Eloy, le marechcl, brule pour la ferrer la hotte d'un vieil ane. Je perdais haleine dans cet air puant et cmbrase; j'entendais une clamour horrible, des gemissements, des hurlements et des jurements. Eh bien ! entres-tu ou n'entres-tu pas, toi? me fait, en me piquant de sa fourche, un demon cornu. Moi? Je n'cntre pas. Je suis un ami de Dieu. LE CURE DE CUOJGNAN. i39 t Tu es un ami do Dieu... Eh! b... de teigneux! que viens-tu faire ici?... a Jo viens... Ah! ne m'cn parlcz pns, que je ne puis plus me tenir sur mes jambes. . . Je viens... je viens de loin... humblemcnt vous demander... si... si, par coup de ha- sard... vous n'auriez pas ici... quelqu'un... quelqu'un de Cucugnan... a Ah! feu de Dicu! tu fais la bete, toi, comme si tu ne savais pas que tout Cucu- gnan est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, et tu verms comme nous les arrangeons ici, tes fameux Cucugnanais... Et je vis, au milieu d'un 6pouvantable lourbillon de flamme : t Le long Coq-Galine, vous 1'avez tous connu, mes freres, Coq-Galine, qui se grisait si souvent, et si souvent secouait les puces a sa pauvrc Clairon. Je vis Catarinet... cctte petite gueuse... avec son nez en 1'air... qui couchait toute 440 LKTTRES DE MON MOULIN. seule a la grange... II vous en souvient, rncs droles !... Mais passons, j'en ai trop dit. Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec les olives de M. Julien. Je vis Babel la glaneuse, qui, en glanant.7 pour avoir plus vite noue sa gerbe, puisait a poignees aux gerbiers. Je vis maitre Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa brouette. Et Dauphine, qui vendail si cher 1'eau dc son puits. Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me ren- contrail portant le bon Dieu, filait son che- min, la barrette sur la tete et la pipe au bee... el fier comme Artaban... comme s'il avail rencontre un chien. Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et Toni... Emu, bleme de peur, 1'auditoire gemit, en voyant, dans 1'enfer tout ouvert, qui son pore et qui sa mere, qui sa grand' mbre et qui sa soaur... LE CUKE OE CUCUGNAN. U< Vousseniez bien. mes frercs. repritle bon abbe Martin, vous scnlcz bicn quo ceci nc peut pas durer. J'ai cliarge d'ames, et je veux, je vcux vous sauver de 1'abime oil vous etcs Lous en train dc rouler tete pre- miere. Domain je me mcts a 1'ouvrage, pas plus tard que domain. Et 1'ouvrage ne man- qucra pas! Voici comment je m'y prendrai. Pour que tout so fasse bien, il faut tout faire avecordre. Nous irons rangpar rang, comme a Jonquieres quand on dansc. Domain lundi, je confcsserai les vieux ctles vieilles. Co n'cst ricn. Marai, les enfants. J'aurai bientot fait. a Mercredi, les gargons ct les filles. Cola I>ouiTa-etre long. Jeudi, les liommes. Nous couperons court. Vcndrcdi, les femmes. Je dirai : Pas d'iiistoires ! Samedi,le raounier!... Co n'cst pas trop d'un jour pour lui tout soul... Et, si dimanchc nous uvons fini, nous serons bien bcurenx. U-2 LETTIIES DZ MON MOULIN. * Voyez-vous, mes enfanLs, qunnd le b!6 est mur, il faut le couper; quand le vin est tir6, il faut le boire. Voila assez de linge sale, il s'agit de le laver, et de le bien lavcr. C'est la grace que je vous souhaite. Amen! Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive. Depuis ce dimanche memorable, le par- fum des vertus de Cucugnan se respire a dix lieues a 1'entour. Et le bon pasleur M. Martin, heureux et plein d'allegresse, a reve 1'autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en resplendissante procession, au milieu des cierges allumes, d'un nuage d'encens qui cmbaumait et des enfants de chosur qui ehantaient Te Deum, le chemin eclaire de la cite de Dieu. Et voila 1'histoire du cure de Cucugnan, telle que m'a ordonn6 de vous le dire ce grand gueusard de Roumanille, qui la tenait lui-meme d'un autre bon compagnon. LES VlliUX. Uno Ictlrc, p6re Azan? Oui, monsieur... ca vicnt dc Paris. II elail lout fier que c.a vint de Paris, ce brave pcre Azan... Pas moi. Quelque chose me disait que cello Parisienne de la rue Jean-Jacques, lombanl sur ma lable a 1'im- proviste el de si grand malin, allail me faire perdre toule ma journie. Je ne me Irompais pas, voyez plulol : // faut que tu me, rendes un service, mon ami. Tuvas fermer ton moulin pour un jour et fen aller tout de suite a Eyguicres... Eyguicres est un gros bourg d trois on quatre lieues de chez toi, tine promenade. En ar- rivant, tu demanderas le convent des Orphe- 144 LETTllKS DE MON MOI UN. lines. La premiere maison apres le convent est ime maison basse a volets gris avec un jardinet derriere. Tu entreras sans f rapper, la porte est toujours ouverte, et, en entrant, tu crieras bien fort : Bonjoiir, braves gens! Je suis I' ami de Maurice... Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mats vieux, vieux, archivieux, te tendre les bras du fond de leurs grands fautcuils, et tu les embrasseras de ma part, avec tout ton co3itr, comme s'ils etaienl a toi. Puis vous causerez; Us te parleront de moi, rien que de moi; ils te raconteronl mille folies que tu e'c out eras sans rire... Tu ne riras pas, hein?.^ Ce sont mes grands-parents, deux etres dont je suis toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix ans... Dix ans, c'est long! Mais que veux-tu? moi, Paris me tient; eux, c'est le granddge... Us sont si vieux, s'ils venaienl me voir, ils se casseraient en route... Beureusement, tu es ld-bas i mon chermeunier,et, en C embrassant , les pauvres gens croiront m'embrasser un pen moi-meme... Je leur ai si souvent parle de nous et de cette bonne amitie dont... LliS VIEUX. ii* Le diable soil Je 1'amitie! Justement cc matin-la il faisait un temps admirable, rnais qui ne valait rien pour courir les routes : / trop de mislral et trop de soleil, une vraie / journee de Provence. Quand cette mauditei lettre arriva, j'avais deja choisi mon cagnard (abri) entre deux roches, et je revais do rester la tout le jour, comme un lezard, a boire de la lumiere. en ecoutant chanter les pins... Enfin, que voulez-vous faire? Je fer- mai le moulin en maugreant, je mis la clef sous la chatiere. Mon baton, ma pipe, et me voila parti. J'arrivai a Eyguieres vers deux heures. Le village 6tait desert, tout le monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussiere, les cigales chantaient comme en pleine Grau. t ll y^avait bien sur la place de . . d>-*te^. *, la maine un ane qaf prenait le soleil, un vol de pigeons sur fa fontaine de Teglise ; mais porsonne pour m'indicnier 1'orphelinat. Par bonheur une vieille fee m'apparut tout a coup T aciccoup|e etfilant dans 1'encoignure de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; 13 U6 LETTRES DE MOM MOULIN. et comme cette fee etait tres puissante, elle n'eut qu'a lever sa quenouille : aussitot le couvent des Orphelines se dressa devant moi comrae par magie... C'^tait une grande maison maussade et noire, toute fiere de montrer au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de gres rouge avec un peu de latin autour. A c6t6 de cette maison, j'e aperc.us une autre plus petite. Des volets gris, le jardin derriere... Je la reconnus tout de suite, et j'entrai sans frapper. Jc reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille peinte en rose, le jardinet qui tremblait au fond a travers un store de couleur claire, et sur tous les pan- neaux des fleurs et des violons fanes. II me semblait que j'arrivais chez quelque vieux bailli du temps de Sedaine... Au bout dm couloir, sur la gauche, par une porte en- tr'ouverteon entendaitla tic tacd'une grosse ' Tiorlbge et une toix d'enfant, mais d'enfant a 1'ecole, qui lisait en s'arrctant a ch qi\Q syllabe : A... LORS... SAINT... I... RE.. N L. .. *'... cm... A... JE... suis... LE... PRO. LI:S vn;i;x. 147 DU... Szir.NEUR... IL... FAUT... QL'E... JE... SOIS... MOU... LU... PAR... LA... DENT... DE... CE*-. A... M... MAUX... Je m'approchai doucement de cette porte et je regardai. Dans le calme et le demi-jour d'une peli! chambre, un bon vieux a. pommettes roses, /rrae jusqu au bout des doigts, dormait au fond d'un fcmteinV'lk' bouche ouverte, les mains sur ses genoux. A ses piods, une fillette habillee de bleu, grande ^le^ne et petit beguin^Je costume des orphelines, lisait la Vie de saint Irdnee dans un livre plus gros qu'elle... Cette lecture miracu- leuse avait jipcre-sur toute la maison. Le vieux dormait dans son fauteuil, les mou- ches au plafond, les canaris dans leur cage, la-bas sur la fcnetre. La grosse horloge ronflait, tic tac, tic tac. II n'y avait d'e"veill<$ dans toute la chambre qu'une grande bande de lumiere qui tombait droite et blanche entre Ics^goTcts^clos , pleine d'e"lincelles vivantes et de valses microscopiques... Au milieu de 1'assoupissement general, 1'cn- fant continuait sa lecture d'un air grave : U8 LETTRES DE MON MOULIN. AUS...SI...TOT... DEUX... LIONS... SE... riu*...ci... PJ. . .TE. . .RENT. . . SUR. . . LUI. . . ET. . . LE. . . DE. . .VO. . . RE... RENT... C'estace moment quoj'entrai... Les lions de saint Irenee se precipitant dans la chambre n'y auraientpas produit plus de stupeur quo moi. Un vrai coup de theatre ! La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les canaris, les mouches se reVeillent, la pendule sonne, le vieux se dresse en sur- saut, tout efFare', et moi-meme, un peu trou- ble, je m'arrete sur le seuil en criant bien fort: - Bonjour, braves gens ! je suis 1'ami de Maurice. Oh! alors, si vous 1'aviez vu, le pauvre vieux, si vous 1'aviez vu venir vers moi les bras tendus, m'embrasser, me serrer les mains, courir egare dans la chambrc, en faisant : Mon Dieu! mon Dieu!... Toutes les rides de son visage riaient. II elait rouge. II begayait : Ah! monsieur... ah! monsieur... Puis il allait vers le fond en appelant : LES VIEUX. 449 Mamette! Une porte qui s'ouvre, un trot de souris dans le couloir... c'ctait Mamettc. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bon- net a coquc, sa robe carmelite, et son mou- choir brode qu'elle tenait a la main pour me faire honneur, a 1'ancienne mode... Chose attendrissante! ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes. il aurait pu s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la vraie Mamette avait du beaucoup pleurer dans sa vie, et elle etait encore plus ride"e que Fautre. Comme 1'autre aussi, elle avait pres d'elle une enfant de 1'orphelinat, petite garde en pelerine Lleue, qui ne la quittait jamais; et de voir ces vieillards proteges par ces orphelines, c'etait ce qu'on peut imaginer de plus touchant. En entrant, Mametle avait commence par me faire une grande reverence, mais d'un rnot le vieux lui coupa sa reverence en deux : C