T'WI? T TTVT\71?B fltT r V . JLUJu Uiiiv Jiiixoi i. ^* <; - ' -,'t ', *" OF ILLINOIS LIBRABY . ;-. - 845D2S O6 1895 The person charging this material is re- sponsible for its return to the library from which it was withdrawn on or before the Latest Date stamped below. Theft, mutilation, and underlining of books are reasons for disciplinary action and may result in dismissal from the University. To renew call Telephone Center, 333-8400 UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA-CHAMPAIGN MAR 6 DEC 3 19! L161 O-1096 LETTRES DE WON MOULIN PAH ALPHONSE DAUDET EDITION DEFINITIVE PARIS BIBLIOTHEQUE-CHARPENTIER 6. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, EDITEURS 11, RUE DE CRENELLE, ii 1895 9 4 (S>JL MA FEMME AVANT-PROPOS Par devant maitre Honorat Grapazi, no- taire a la residence de Pamperigousle, A comparu .JLe sieur Gaspard Mitifio, 6poux de Vivette Cornille, menager au lieudit des Cigalieres et y demeurant: Lequel par ces presentes a vendu et transporte sous les garanties de droit et de fait, et en franchise de toutes dettes. privi- leges et hypolheques, 4 AVANT-PROPOS. AusieurAlphonseDaudet,poete,demeu- rant a Paris, a ce present et ce accepiant, Un moulm a vent et a farine, sis dans la vallee d Rhone, au plein cceur de Provence, sur une cote boise"e de pins et de chenes verts; e"tant ledit moulin abandonne depuis plus de vingt annees et hors d'etat de mou- dre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et autres verdures para- sites qui lui grimpent jusqu'au bout des ailes ; o Ce nonobstant, tel qu'il est et se com- porte,avec sa grande roue cassee. sa plate- forme ou Therbe pousse dans les briques, declare le sieur Daudet trouver ledit moulin a sa convenance et pouvant servir a ses tra- vaux de poesie, Faccepte a ses risques et perils, et sans aucun recours contre le ven- deur, pour cause de reparations qui pour- raicnt y etre faites. Gette vente a lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur DauJel, poeLe, AVAM-PROPO. 5 a mis et depose sur le bureau en especes do cours, lequel prix a ete de suite louche' ct retire par le sieur Mitifio, le tout a la vue des notairesetdes tcmoins soussignes, dont quittance sous reserve. Acte fait a Paiupcrigouste, en 1'etude Honorat, en presence de Francet Mamai', joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, porte-croix des fienitcnts Wanes; Qui ont signe avec les parties et le notaire apres lecture... LETTRES DE 1XSTALLATION. Ce sont Ics lapins qui ont 6t6 e'tonne's!... Depuis si lontemps qu'ils voyaient la porte du raoulin fermde, les murs et la plate- forme envahis par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers 6tait e"teinte, et, trouvant la place bonne, ilji en. avaient fait.quelquc chose conimc un uarlier !, un centre d'operations loulin de Jcmnupes des mon arrivcc,il y en avail S LETTOES DE MON MOULIN. bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-fprme, en train de se chauffer les pattes'a un rayon de lune... Le temps d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voila le bivouac en deroute, et tons ces petits derrieres blancs qui detalejnt, la queue en 1'air, dans le fourre". J'cspere bien qu'ils reviendront. Quelqu/un de tres etonne" aussi, en me voyant, c'est le locataire du premier, un vieux hibou sinistre, a tete'de penseur, qui habile le moulin depuis plus de vingt ans. Je 1'ai trouve dans la chambre du haut, im- mobile et droit sur 1'arbre de couche, au milieu des platras. des tuiles tombees. n m'a regarde" un moment avec son ceil rond; puis, tout effare" de ne pas me reconnaitre. il s'est mis a faire : Hou! hou! . et a . secouer peniblemeflt ses ailes grises de poussiere;- ces diables de penseurs! ga ne se brosse jamais... N'importe! t'el qu'il est, avec ses yeux clignotants et sa mine renfrognee, ce locataire encore mieux qu'un au empresse de lui comme dans le avec une entn reserve la blanchie a la un refectoire de ION. 9 T son bail. II garde le liaut du moulin | toit; moi je me une petite piece et voute"e comme C'est do la trie je vo;:s ecris ? ma porte grande ouvertt . an bon soleil. Un ioli bois de pins tout etincelant de lu- j r i ^_ miere.degringole devant moi jusqu'au bas de la cote. A 1'horizon, les Alpilles decoupcnt leurs cretes fines... Pas de bruit... A pcine, de loin en loin, un son de fifre, un courlfs dans les lavandes, un grelot de mules sur la route... Tout ce beau paysage provengal ne vit que par la lumiere. Et maintenant, comment voulez-vous q'ue je le r'egrette, votre Paris bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin ! C'est si bien le com que je JJHM^US, un petit coin.par- fuuie et chaut^^^^B lieues des jouniaux, 10 I.ETTHKS des fiacres, du bro choacs autour de jours quo jo suis i ^N&J,. bourrce d impres Tenez! pas plus ta a la rentree des tr ferine) qui est au jure quo jo ne do pour - toutes les 10ULIN. . Etque de jolies a a peine liuit j'ai deja la tete de souvenirs... soir, j'ai assiste" ans un mas (une cote, et je vous as ce spectacle eres quo vous avez cues a Paris cetlc semaine. Jugez plutot. II faut vous diro qu'en Provence, c'est 1'usage, quand viennent les chaleurs, d'en- voyer le betail dans les Alpes. Betes et gens passcnt cinq ou six mois la-baut, loges a la belle 6toile, dans 1'herbe jusqu'au ventre ; puis, au premier frisson de 1'automne on redescend au mas, et Ton revient brouter bourgeoisemcnt les petites collines grise? quo parfume le romarin... Done hier soir les troupeaux rentraient. Depuis le matin, le portail attendait, ouvert a deux battants-, les bergeries etaient pleines de paille frai- clu>. D'heure en heu^M||disait : Main- tenant i/s sont a Ey^fl ^piaiiilciianl au INSTALLATION. 11 Paradou. Puis, tout a coup, vcrs le soir, un grand cri : Les voila ! et la-bus, au lointain, nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussierc. Touto la route semble marcher avec lui... Les vieux beliors viennent d'abord, la corne on avant, Fair sauvage; derriere eux le gros des rnoutons, les meres un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes; les mules a pompons rouges portant dans des paniers jes_agna- lets d'un jourqu'elles bercent en marchant; puis les cbiens tout suants, avec des langues jusqu'a terre, et deux grands /coquins do bergers drapes dans des manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes. Tout cela defile devant nous joyeuse- ment et s'engouflYe sous le portail, en pie- tinant avec un bruit d'averse... II faut voir quel emoi dans la maison. Du haut de leur perchdir, les gros paons vert et or, h creto de tulle, out re'connules arrivants et les ac- cueillent par flMttMttidable coup de trom- pette. Le po^^^^Bqui s'endormail so re- 42 LETTRES DK MON MOULIN. veille en sursaut. Tout le monde est sur pied : pigeons, canards dindons, pintados. La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer la nuit!... On dirait que chaque mouton a rapportc dans sa laine, avec uh parfum d'Alpe sauvagei, un peu de cet air vif des montagnes qui grisc ct qui ait dartser. C'est au milieu de tout ce train que le r e T&VX&Z & L- (f^-f troupeau gagne son gite. Rien de charmant comme cette installation. Les vieux beliers s'atteridrissent en revoyant leur creche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nes dans le voyage -et n'.ont jamais vu la y&rme, regardent autour d'eux avec e"tonne- inent. Mais le plus touehant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de berger, tout af- fair6s apres leurs betes et ne voyant (fu'elles dans le mas. Le-chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche : le f seau du puits, tout plein d'eau fraiche, a beau leur faire signe : ils ne veulent rien voir, rien entendre, avant que \Q^jjjjfjpii rentre, le i INSTALLATION. 13 U-Vch ' gros loquct pousse sur la petite porte a claire-voie, et les bergers attables dans la' salle basse. Alors settlement ils consentent ^Qv\r\,\ a gagner le cKenw, et la, tout en lapant leur ecuellee de soupe, ils racontent a leurs ca-. marades de la ferme ce qu'ils ont fait la- haut dans la montagne, un pays nojr ou il y a des loups et de grandes digitales de pourpre picines de rosee jusqu'au bord. LA DILIGENCE DE BEAUCAIRR. C'ctait le jour de mon arrivee ici. J'avais pris la diligence de Beaucaire, une bonne vieille patacne qui n'a pas grand chemin a faire avant d'etre rendue chez elle, mais qui ilane tout le long de la route, pour avoir Tair, le soir, d'arriver de tres loin. Nous etions cinq sur 1'imperiale sans compter le conducteur. D'abord un gardieri de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le fauve, avec de grps yeuxpleins de sang et des anneaux d'argent aux oreilles; puis deux Beaucai- rois, un boulanger et son gindre. tous deux tres rouges, tres poussifs, mais des profils superbes, deux medailles romaiiies a 1'ef- IK LETFKES DE WON MOULIN. figie de Vitcllius. Enfin. sur le devant,jpr6s du conducteur, un homme... non! une cas- c*z\r , quette, une enorme casquette en peau de lapin, qui ne disait pas grand'chose et re- gardait la route d'un air triste. Tous ces gens-l se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de leurs affaires, Ires librement. Le Camarguais racontait qu'il venait de Nimes, mande par le juge d'instruction pour un coup de fourche donne a un berger. On a le sang vif en Ca- raargue... Et a Beaucaire done! Est-ce que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'e- gorger a propos de la Sainte Vierge? II pa- rait que le boulan^er etai.t d'uno depuis longtemps vou'ee r ^la madone, celle que les Provengaux appellent la bonne mere et qui porte le petit Jesus dans ses bras; le ^indte, au contraire, chantait au lutrin d'une eglise toute neuve qui s'etait consa- cree a 1'Immaculee Conception, cette belle irnage,souriante qu'on represente les l)ras pendants, les mains pleines de rayons. La qucrclle venait do la. II fallait voir comme LA DILIGENCE DE BEAUCA1RE. 47 ces deux bons catholiques se traitaient, cux et leurs madonqp : Ello est jolie, ton immaculee ! Ya-t'ea done avec ta bonne mere! Elle en a vu de grises, la tienne, on Palestine! - Et la tienne, hpu! la laide! Qui sait ce qu'elle n'a pas fait... Demande plutot a saint Joseph. Pour se croire BUT le port de Naples, il ne manquait plus quo de voir luire les cou- teaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi theologique se serait termine ,par la si le conducteur n'etait pas intervenu. Laissez-nous done tranquillas avec vos madones, dit-il en riant aux Beaucairois : tout c,a, c'est des histoires de femmes, les hommes ne dbivent pas s'en meler. . La-dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique qui rangea tout le monde de son avis. LETTKKS DE MU.N MOULIN. , La discussion etait finie; mais le boulan- erer, mis en train, avail besoin de d6penser , le restant de sa verye_, et, se tournant vers la malheureuse casquette , silencieuse et triste dans son coin, il lui dit d'un air gogue- nard : Ettafemme, a toi, remouleur?... Pour quclle paroisse tient-elle? II faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention tres comique, car 1'imperiale tout entiere partit d'un gros eclat de rire... Le remouleur ne riaitpas, lui. II n'avait pas 1'air d'entendre. Voyant cela, le boulanger se tourna de mon cote : Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur? une drole de paroissienne, allezl II n'y en en a pas deux comme elle dans Deaucaire. Les rires redoublerent. Le r^mouleur ne bougea pas; il se contenta de dire tout bas, sans lever la tete : Tais-toi, boulanger. Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie dc se taire, et il reprit de plus belle : LA DILIGENCE DE (iEAUCAlflfE. 19 - - Viedase ! Lc camarade n'est pas a plain- dr- d'avoir une femmc comnic celle-la... < T f moyen de s'ennuyer un moment avec elle... Pensez done! une belle qui se fait calever to us les six mois, elle a to uj ours quelque chose a vous raconter quand elle revient... C'est egal, c'cst un drole de petit menage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils n'etaient pas mane's dcpuis un an, paf ! voila la femme qui part en Espagne avcc un mar- chand de chocolat. Le mari reste seul chez lui a plcurer ct a boire... II etait comme fou. Au bout de quelque temps, la belle cst revenue dans le pays, habillee en Espagnole , avec un petit tambour a grelots. Nous lui disions tous : - Cache-toi ; il va te tucr. t Ah ! ben oui ; la tuer. . . Us se sont remis ensemble bien tranquillement, et elle lui a appris a jouer du tambour de basque. II y eut une nouvelle explosion de rires. Dans son coin, sans lever la tete, le remou- leur munnura encore : 20 LETTRES DE MON MOULIN. Tais-toi, boulangcr. Le boulanger n'y prit pas garde et conti- nua : * Vous croyez peut-etre, monsieur, qu'a- pres son retour d'Espagne la belle s'est tenue tranquille... Ah mais mon!... Son mari avail si bien pris la chose! a lui a donne" envie de recommencer... Apres 1'Es- pagnol.g'a ete un ofQcier, puis un marinier du Rhone, puis un musicien, puis un... Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, c'est que chaque fois c'est la memo com6die. l^a femme part, le mari pleure; elle revient, il se console. Et toujours on la lui enleve, ettouj ours ilia reprejad... Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-la! II faut dire aussi qu'elle cst cranement jolie, la petite r^mouleuse... un vrai morceau de cardinal : vive, mignonne, b'ien roulee; avec c,a, xme peau blanche et des yeux couleur de noi- sette /jui regardent toujours les hommes en riant... Ma foi! mon Parisicn, si vous re- passez jamais par Beaucaire. Oh! tais-toi, boulanger, je t'cn prie..., LA DILIGENCE DE BEAUCA1R& 21 fit encore une fois le pauvre remouleur avcc une expression de voix dechirante. A ce moment, la diligence s'arreta. Nous etions au mas des Anglores. C'est la que les deux B icairois descendaient, et je vous jure que je ne les retins pas... Farceur de boulanger ! II etait dans la cour du mas qu'on 1'entendait rire encore. Ces gens-la partis, rimperialesembla vide. On avail laisse" le Camarguais a Aries ; le conducteur marchait sur la route a cote de ses chevaux... Nous etions seuls la-haut, le remouleur et moi chacun dans notre coin, sans parler. II faisait chaud; le cuir de la capote brulait. Par moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tete devenir lourde; mais impossible de dormir. J'avais toujours dans^les oreilles ce Tais-toi. je t'cn prie, si navrant et si doux... Ni lui non plus, le pauvre homme! il ne dormait pas. De der- riere, je voyais ses grosses 6paules fris- 2-2 LETTBES DE MON MOULIN 7 . sonner, et sa main, unc longuc main bla- farde et bete, trembler sur le dos de la banquette, comme une main de vieux. II pleurait... Vous voila chcz vous, Parisien ! me cria tout a coup le conducteur ; et du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin pique dessus comme un gros papillon. Je m'empressai de descendre. . . En passant pres du remouleur, j'essayai de regarder sous sa casquette; j'aurais voulu le voir avant de partir. Comme s'il avail compris ma pens-ee, le malhcureux leva brusquement la tele, et, plantant son regard dans le mien : Regardez-moi bien, 1'ami, me dit-il d'une voix sourde, et si un de ces jours vous ap- prencz qu'il y a eu un malhcur a Beaucaire, vous pourrez dire que vous connaissez celui qui a fait le coup. C'etait une figure eleinle et triste, avec de petits yeux fanes. II y avail- des larmesdans ces ycux, mais dans cctte voix il y avail de -a haine. La haine, c'est la colere des faibles }... Si j'etais la remoulcuse, je me mcfierais. LE SLCUET DE MAITUE COttMLLE Francet Mamai, un vicux joucur de fifrc, qui vient de temps en temps faire la veillee chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconte 1'autre soir un petit drame de village dont mon moulin a dte tcmoin il y a quelque vingt ans. Le rccit du bonhomme m'a louche, et je vais essayer de vous le redire tel que je 1'ai entendu. Imaginez-vous pour un moment, chcrs lecteurs,' que vous etes assis devant un pot de vin tout parfume\ et que c'est un vieux joueur de fiire qui vous parle. .Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas toujours ete un endroit mortetsans renom, coiume il est aujounl'hui. Autre temps, il 2i LETTUES DE MON MOULIN. s'y faisait un grand commerce de meunerie, et, dix lieues a la ronde, les gens des mas nous apportaient leur ble* a moudre..'. Tout autour du village, les collines ^talent cou- vertes de moulins a vent. De droite et de- gauche on ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des ribam- bellcs de.pctits anes charges de sacs, m,on- lant et devalant le long des chemins; et toute la semaine c'etait plajsir d'entendre sur la hauteur le bruit des fouets, le craque- ment de la toile et le Dia hue! des aides- meunicrs... Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes. La-haut, les meuniers payaient le muscat. Les raeunieres taient belles comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d'or. Mqi, j'appor- tais mon fifre, et jusqu'a la noire nuit on dansait des farandoles. Ces moulins-la, voyez-vous, faisaient la joie et la richesse de notre pays. Malheureusement, des Frangais de Paris eurent Tidee d'etablir une minoterje a va- peur, sur la route de Tarascou. Tout beau t LE SECRET DE MAITRK COKNILLE. 25 i ut nouveau ! Les gens prireni 1'liabitude d'envoyer leurs bles aux minotiers, et les pauvres moulins a vent reslerenl sans ou- vrage. Pendant quelque temps ils essayerent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et 1'un aprcs 1'autre, pecaire! ils furent tous obliges de fermer... On ne vit plus venir les petits anes. . . Les belles meunieres vendirent leurs croix d'or... Plus de muscat! plus de farandole ! . . . Le mistral avail beau souffler, les ailes restaient . immobile' s... Puis, un beau jour, la commune fit jeter toutes ces masures a bas, et Ton sema a leur place de la vigne et des oliviers. Pourtant, au milieu de la debacle, un moulin avail tenu bon et continuait de virer courageusemenl sur sa butte, a la barbe des minoliers. C'etail le moulin de maitre Cor- nille, celui-la meme ou nous sommes eu train de faire la veillee en ce moment. Mattre Cornille 6tail un vieux. meumer, vivanl depuis soixante ans dans la farine el 26 LMTTIU-.S DI-: MOX MOULIN. cnr-"/- pour sun elat. L'inslaiiution dcs mi- noterics 1' avail rcndu comino fou. Pendant ImiL jours, on lc vil courir par Ic village, ameutanl le monde aulour dc lui ct crianl de toutcs scs forces qu'on voulait empoison- ncr la Provence avec la farinc des minotiers. t N'allez pas la-bas, disail-il; ces brigands- la, pour fairelepain,sescrvcntdelavapcur, qui est une invention du diablc, tandis quo moi je travaille avec le mistral ctla tramon- tane, quisontla respiration dubon Dieu... > Et il trouvait comme cola unc foulc de belles paroles a la louange dcs moulins a vent, mais personne ne les ecoutait. Alors, de male rage, le vieux s'cnferrna dans son moulin et v6cut tout soul comme une bete farouche. II ne voulut pas meme garder pros de lui sa netite-fille Viveltc, une enfant.de quinze ans, qui,depuis la mortde ses parents, n'avait plus quo son grand au monde. La pauvre petite fut obligee de gagner sa vie et de se louer un pcu pariout dans les mas, pour la moisson, les magnans ou les olivadcs. Et pourtant son grand-pcre Li; SKCKET D!-] Jl.VITKli COR.XILI.lv 27 avail 1'air de bicn 1'aimer, cettc enfanl-la. II lui arrivait souvent de faire scs quatre iicues a pied par le grand soleil pour aller la voir au mas ou elle travaillait, et quand il etailpresd'elle,ilpassaildes heures enliercs i la regarder en pleurunl... Dans le pays on pensait quo le vieux rneu- nier, en renvoyant Vivette avail agi par avarice; el cela ne lui faisail pas honneur de laisser sa pelite-fille ainsi Irainer d'une ferme a 1'aulre, exposee aux brulalites des bailee el a loules les miseres des jeunesses en condition. On Irouvail tres mal aussi qu'un homme du renom de mailre Cornille, el qui, jusque-la, s'elail respecle, s'en allal mainlenanl par les rues comrne un vrai bohemien, pieds nus, le bonnel troue, la taillole en lambeaux... Le failest que le di- manche, lorsque nous le voyions enlrer a la messe, nous avions honle pour lui, nous au- Ires les vieux; ct Cornille le senlail si bien qu'il n'osail plus venir s'asseoir sur lc bane d'oeuvre. Toujours il reslail au fond de 1'e- glise, pros du bcnilier, avec les pauvres. 28 LETTRES DK MO.N MOULIN. Dans la vie de maitre Cornille il y avail quelque chose qui n'etait pas clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui por- tait plus de ble, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux meunier poussant devant lui son ane charge degros sacs -de farine. - Bonnes vepres, maitre Cornille! lui criaient les paysans ; c.a Va done toujours, la meunerie. Toujours, mes enfants, r^pondait le vieux d'un air gaillard. Dieu merci, ce n'est pas Touvrage qui nous manque. Alors, si on lui demandait d'ou diable pouvait venir tant d'ouvrage, il se mettait un doigt sur les levres et repondait grave- ment : Motus! je travaille pour 1'exporta- tion... Jamais on n'en put tirer davantage. Quant a mettre le nez dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La petite Vivette elle-meme n'y entrait pas... Lorsqu'on passaif. devant, on voyail la porte toujours fermee, les grosses ailes LE SECRET DE MA.ITRE COUNILLE. 89 toujours en mouvement, le vieil ane brou- tant le gazon de la plate-forme, et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le re- bord de la fenetre et vous regardaifc d'un air mediant. Tout cela sentait le mystere et faisait beaucoupjaserlemonde. Chacun expliquait a safagon le secret de maitre Cornille, mais le bruit general etait qu'il y avait dans ce moulin-la encore plus de sacs d'ecus que de sacs de farine. Ala longue pourtant tout se dccouvrit; voici comment : En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'apergus un beau jour que 1'aine de mes gargons etla petite Vivette s'etaient rendus amoureux 1'un de 1'autre. Au fond je n'en fus pas fache, parce qu'aprcs tout le nom de Cornille etait en honneur chez nous, et puis ce joli petit passereau de Vivette m'aurait fait plaisir a voir trotter 3. 30 LETT RES DS MOX MOULIN. dans ma maison. Sculcmcnt, comme nos amourcux avaient souvent occasion d'etre cnsemMe, je voulus, de peur d'accidents, reg'er 1'aflaire tout de suite, et je montai jusqu'au inoulin pour en toucher deux mots au grand-pcre... Ah! le vieux sorcier! il faut voir de quelle maniere ilme recut! Im- possible de lui faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes raisons tant bien que mal, travers le trou de la serrure ; et tout le temps que je parlais, il y avail ce coquin de chat maigre qui soufflait comme un diable au- dessus de ma tete. Le vieux no me donna pas le temps de finir, et me cria fortmalhonnetement de re- tourner a rna flute; que, si j'etais presse de marier mon gargon, je pouvais bien aller chercher des Giles a la minoterie... Pensez que le sang memontait d'entendre ces mau- vaises paroles ; mais j'eus tout de meme assez de sagesse pour me contenir, et, laissant ce vieux fou a sa meule, je revins annoncer aux enfants ma deconvenue... Ces pauvres agncaux ne pouvaicnt pas y croire : ils me LE SEGUE F l)E MAITUE COUNILLE. 31 demanderent comme une grace de monter tous deux ensemble au moulin, pom- parlcr au grand-pore... Je n'eus pas le courage r, en ayant soin dc lui laisser beaucoup de corde, et de temps en temps il venait voir si elle etait bien. La chevre se trouvait tres heureuse et broutait 1'herbe de si bon coeur que M. Seguin e"tait ravi. Enfin, pensait le pauvre homme, en voila une qui ne s'ennuiera pas chez moi ! M. Seguin se trompait, sa chevre s'en- nuya. Un jour, elle se dit en regardant la mon- tagne : Comme on doitetre bien la-haut! Quel plaisir de gambader dans la bruyere, sans cette maudite longe qui vous ecorche le coul... G'est bon pour 1'ane ou pour le bceuf de brouter dans un clos!... Les che- vres, il leurTaut du large. A partir de ce moment, 1'herbe du clos lui parut fade. L'ennui lui vint. Elle maigrit, son lait se fit rare. G'etait pitie de la voir tirer tout le jour sur sa longe, la tete tour- LA CIIEVRE DE M. SEGUIN. 41 ne'e du ccte" de la montagne, la narine ou- verte, en faisant Me!... tristement. M. Seguin s'apercevait bien que sa chevre =tvait quelque chose, mais il ne savait pas ce que c'dtait... Un matin, comme il ache- vait de la traire, la chevre se retourna e.t lui dit dans son patois : Ecoutez, monsieur Seguin, je me lan- guis chez vous, laissez-moi aller dans la montagne. Ahl mon Dieul... Elle aussi! cria M. Seguin stupefait, et du coup il laissa tomber son e*cuelle; puis, s'asseyant dans 1'herbe a cot6 de sa chevre : . Comment Blanquette, tu veux me quitter 1 Et Blanquette repondit : Oui, monsieur Seguin : Est-ce que 1'herbe te manque ici? - Oh! non! monsieur Seguin. Tu es peut-etre attachee de trop court; veux-tu quo j'allonge la corde ! Ce n'est pas la pcine., monsieur Se- guin. 42 LETTIIKS DE MON MOULIN. Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'cst-CR qut, tu veux? Je veux allcr dans la montagne. mon- sieur Seguin. Mais, malheureuse, tune sais pas qu'il y aleloup dans la montagne... Que feras-tu quand il viendra?... ' Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Scguin. Le loup se moqiic hicn deles cor,nes. II m'a mange des biques autremcnt encornees quo toi... Tu sais bien, la pauvre vieilleRe naude qui 6tait ici Tan dernier? une mai- tresse chevre, forte et mechanic comme im liouc. Elle s'est battue avec le loup toutc la nuit... puis, le matin, le loup 1'a mangee. Pecai're! Pauvre Renaude!... (^a ne fait rien, monsieur Seguin,laissez-moi allcr dans la montagne. Bonle divine!... dit M, Seguin; mais qu'est-ce qu'on leur fait done a mes chevres? Enco r e une queleloup vame manger... Eh bien, non... je te sauvcrai malgre toi, co- quine ! ct de pcur que tu ne rompes ta corde, LA CHEVRE DE M. SEGL'IN. 43 je vais t'enfcrmcr dans 1'etablc. ct tu y rcs- teras toujours. La-dessus, M. Seguin emporta la dievro dans une etable toute noire, dont il ferma la porte a double tour. Malbeuretiscment, il avail oubli6 la fenetre, et a'peine eut-il le dos tourne, que la petite s'en alia... Tu ris, Gringoire? Parbleu ! "je crois bion ; tu es du parti des chevres, toi, centre ce bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras tout a 1'heure. Quand la chevrc blanche arriva dans la monlagne, ce fut un ravissement general. Jamais Jes vieux sapins n'avaioot rien vu d'aussi joli. On la recut comme une petite .1 > i reine. Les chataigniers sebaissaient jusqu'a terre pour la caresser du bout de leurs bran- ches. Les genets d'or s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pou- vaient. Toute la montagne lui fit fete. Tu pcnses, Gringoire, si notrs chevre etait hsureuse! Plus decorde, plus depieu... rien qui 1'empechat de gambader, de !irou- ter a sa guise... C'est la qu'il y en avait de U LETTRES DE MON MOULIN. 1'herbe! jusque par-dessus les corncs, mon eher!... Et quelleherbe! Savoureuse. fine, derilelee, faite de mille plantcs... O6tait bien autre chose que le gazon du clos. Et les fleurs done!... De grandes campanules bleues, des djgi tales de pourpre a longs ca- lices, toute tine foret de fleurs sauvages de- bofdant de sues capiteuxl... La chevre blanche, a moitie soule, se vau- trait la dedans les jambes en 1'air et roulait le long des talus, pele-mele avec les feuilles tombees et les chataignes... Puis, tout a coup elle se redressait d'un bond sur ses pattes. Hop ! la voila partie, la tete en avant, a travers les maquis et les buissieres, tan- tot sur un pic, tantot au fond d'un ravin, Ja-haut, en bas, partout... On aurait dit qu'il y avait dix chevres de M. Seguin dans la montagne. C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blan- quette. Elle franchissait d'un saut de grands tor- rents qui 1'^claboussaient au passage de poussiere humide et d'ccume.' Alors, toute LA CIlfiVRE DE M. SEGUIN. i ruisselante, elle allait s'etendre sur quelque roche plate etsefaisaits6cherparle soleil... Une fois, s'avanQant au bord d'un plateau, une fleur de cyiise aux dents, elle apergu en has, tout en has dans la plaine, la mai- son deM. Seguin avecle clos derriere. Cela la fit rire aux larmes. Quo c'est petit! dit-elle; comment ai-je pu tenir la dedans ? Pauvrette ! de se voir si haut perchee, elle se croyait au moins aussi grande que le monde... En somme, cefut une bonne journee pour la chevre de M. Seguin. Vers le milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une troupe de chamois en Jtram_de croquer une lambrusque a belles dents. Notre petite coureuse enrobe blanche fit sensation. On lui donna la meilleure place a la lambrusque, et tous ces messieurs fu- rent tres galants... II parait meme, ceci doit rester entre nous, Gringoire, qu'un jeune chamois a pelage noir, eut la bonne fortune de plaire a Blanquette. Les deux 46 LETTRES DE MON MOULIN. arnourcux s'egarerent parmi le bois une heure ou deux, et situ veux savoir ce qu'ils se dirent, va le demander aux sources ba- vardesquicourent invisibles dans la mousse. Tout a coup le vent fraichit. La montagne devint violette ; c'etait le soir... Deja! dit la petite chevre ; et elk s'ar- reta fort e'tonnee. En bas, les 'champs etaient noyes de brume. Le clos de M. Seguin disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette-on ne voyait plus que le toil avec un peu de fumee. Elle ecouta les clochettes d'un troupcau qu'on ramenait, et se sentit 1'ame toute triste... Un gerfaut, qui Ventrait, la frola de ses ailes en passant. Elle tressaillit... puis ce fut un burlement dans la montagne : Hou ! bou ! Elle pensa au loup ; de toutle jour la folle n'y avail pas pense. . . Au nxeme moment une trompesonnabien loin dans la vallce'. C'dtait LA C1IEVRE DE M. SEGIJIN. 17 co ben M. Seguin qni tcntait un dernier effort. Hou! hou!... faisait le loup. Reviens! reviens!... criait la trompe. Blanquette cut envie de revenir; mais en sc rappclant le pieu, la cordc, la haie du clos, elle pensa que ipn in tenant ellenepou- vait plus se faire a cette vie, et qu'il valait inieux rester. La trompe ne sonnait plus... La chevre entendit derriere elle un bruit dc feuilles. Elle se retourna et vitdansl'om- bre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux ycux qui reluisaient... C'etait le loup. Enorme, immobile, assis surson train de derriere, il etait la regardant la petite che- vre blanche et la degustant par avance. Comme il savait bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas; seulement, quand elle se rclourna, il se mil a rire mecliam- mcnt. 48 LKTTRES DE MON MOULIN. ( Ha! ha ! la petite chevre de M. Seguin.' et il passa sa grosse langue rouge sur ses babines d'amadou. ) Blanquette se sentit perdue. . . Un moment en se rappelant 1'histoire de la vieille Re- naude, qui s'6tait battue toute la nuit pour etre mangee le matin, elle se dit qu'il vau- drait peut-etre mieux se laisser manger tout de suite; puis, s'etant ravisee, elle tomba en garde, la tete basse et la corne en avant, comme une brave chevre de M. Seguin qu'elle etait... Non pas qu'elle eiit 1'espoir de tuer le loup, les chevres ne tuent pas le loup, mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi longtemps que la Re- naude... Alors le monstre s'avanc,a, et les petites comes entrerent en danse. Ah! la brave chevrette, comme elle y allait de bon cosur! Plus de dix fois, je ne niens pas, Gringoire, elle forga le loup a reculer pour reprendre haleine. Pendant cos troves ,, dune minute, la gourmanae cuonla^ en hate encoms-un brin de sa chere herbe; puis LA UIEVRE DE M. SEGLIN. 49 elle retournait au combat, la Louche plcine. . . Cela. dura toute la nuit. De temps en temps la chevre de M. beguin regardait les etoiles danser dans le ciel clair, et elle se disait : Oh! pourvu que je tienne jusqu'a 1'aube... L une apres 1'autre, les etoiles s'cteigni- rent. Blanquette redoubla de coups de cor- nes, le loup de coups de dents... Une lueur pale parut dans 1'horizon... Le chant d'un coq enroue monta d'une metairie. Eniin ! dit la pauvre bete, qui n'atten- daitplus que le jour pour mourir; et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachee de sang... Alors le loup se jeta sur la petite chevre et la mangea. A.dieu, Gringoirel L'histoire que tu as entendue n'est pas un conte de mon invention. Si jamais tu viens en Provence, nos menagers te parlerontsou- 5 SO LETTRES DF, MON MOULIN. vent de la cabro de moussu Segnin, que se battegue touto la neui erne lou loup, e pie ; lou matin lou loup la mange J . Tu m'entcnds bien, Gringoire : E piei lou matin lou loup la rnanne. ******- J \. La chevre de monsieur Seguin, qui se battit toute la noil avec le loup, ct puis, le matin, le loup la man- ge a LES ETOILKS. RECIT DUN BERGER PROVEN g>L Du temps que je gardais Ics betes sur le Luberon, je re'stais des semaines enticres sans voir ame qui vive, seul dans le patu- rage avec mon chien Labri et mes ouailles. De temps, en temps Termite du Mont-de- 1'Ure passait par la pour cherchei* des sim- ples ou bien j'apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piemont; mais c'etaient des gens naifs, silencieux a force de solitude, ayant perdu le gout de parlerct ne sachant nen de ce qui se disait en bas- dans ]es villages etles villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque j'entcndais, sur ie che- 52 LETTRES DE MON MOULIN. min qui monte, les sonnailles du mulct de notre ferme m'apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais apparaitre peu a peu, au-dessusde la cote, la tete eveillee du petit miarro (garc.on de ferrae), ou la coiffc rousse de la vieille tante Norade, j'etais vraiment bien heureux. Je me faisais racon- ter les nouvelles du pays d'en has, les bap- temes, ies manages; mais ce qui m'inte- ressait surtout, c'6tait de savoir ce que devenait la fille de mes maitres, notre de- moiselle Stephanette, la plus jolie qu'ily eut a dix lieues a la ronde. Sans avoir 1'air d'y prendre trop d'inte"ret, je m'informais si elle allait beaucoup aux fetes, aux veillees, s'il lui venait toujours de nouveaux galants ; et a ceux qui me demanderont ce que ces choses-la pouvaient me faire, amoi pauvre berger de la montagne, je rdpondrai que j'avais vingt ans et que cette Stephanette etait ce que j'avais vu de plus beau dans ma vie. Or, un dimanche que j'attendais 'es vivres de quinzaine, il se trouva qu'ils n'arriverent LES E"TOILES, 53 quo ires tard. Le matin je me disais : c C'est la taute de la grand'messe; puis, vers midi, il vint un gros orage, et je pensai que la mule n'avait pas pu se mettre en route a cause du mauvais etat des chemins. Enfm, sur les trois heures, le ciel etant lave, la montagne luisante d'eau et de soleil, j'en- tcndis parmi I'egouttement des feuilles etle debordement dps ruisseaux gonfles les son- nailles de la mule, aussi gaies, aussi alertes qu'un grand carillon de cloches un jour de Paques. Mais ce n'etait pas le petit miarro y nilavieilleNoradequilaconduisait.C'etait... devinez qui!... notre demoiselle, mes en- fants ! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs d'osier, toute rose de 1'air des montagnes et du rafraichissement de 1'orage. Le petit etait malade. tante Norade en vacances chez ses enfants. La belle Stepha- nette m'apprit tout ga, en descendant de sa mule, et aussi qu'elle arrivait tard parce qu'ehe s'etait perdue en route; mais a la voir gibien endimanchee,avecson rubanafleurs, 5 S4 LETTRES DE MON MOULIN. sa Jupe brillante et ses dentelles, elle avail j plut6t 1'air de s'etre attardee a quelqur danse que d'avoir cherch6 son chemin dans 'ies buissons. la mignonne creature ! Mes 3 yeux ne pouvaiont se. lasser de la regarder. j II est vrai que je ne 1'avais jamais vuo do si pres. Queiquefois 1'hiver, quand Ies trou- ] peaux etaient descendus dans la plaine et quejerentrais lesoiralafermepour souper, \ elle traversal t la saile vivement, sans guere parler aux serviteurs, toujours par^e et \m peu fiere... Et maintenant je 1'avais la de- vant moi, rien que pour moi ; n'etait-ce pas a en perdre la tete? Quand elle eut tire Ies provisions du pa- nier, Stephanette se mil a regarder curieu- sement autour d'elle. Relevant un peu sa belle jupe du dimanche qui aurait pu s'abi- . mer, elle entra dans le pare, voulut voir le coin ouje couchais,la creche de paille avec la peau de mouton, ma grande cape accro- ch6e au mur, ma crosse, mon fusil a pierre. Tout cela Tamusait. Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre , LES ETOILES. !Sl berger? Comme tu dois t'ennuyer d'etre toujours seul ! Qu'est-ce que tu fais? A quoi penses-tu?... J'avais envie derepondre : A yous, mai- tresse, et je n'aurais pas meriti ; mais mon trouble etait si grand que je ne pouvais pas seulement trouver une parole. Je crois bicn qu'elle s'eh apercevait, et que la m6cbante prenait plaisir a redoubler raon embarras avec ses malices : Et ta bonne aniie, berger, est-ce qu'elle monte te voir quclquefois?... Qa doit etre bien sur la chevre d'or, ou cette fee Esle- relle qui ne court qu'a la pointe des monta- gnes... Et elle-meme, en me parlanl, avail bien Tair de la fee Esterelle, avec le joli rire de sa tele renversee et sa hate de s'en aller qui faisait de sa visitc une apparition. Adieu, bcrger. - Salut, maitressc. Et la /oila partie, emportant ses corbeilles vidcs. Lorsqu'elle disparut dans le senlier en 56 LETTRES DE MON MOULIN. pcnte, il me semblait que les cailloux, rou- lant sous les sabots de la mule , me tombaient un a un sur le coaur. Je les entendis long- temps, longlemps ; el jusqu'a la fin du jour je reslai comme ensommeille, n'osant bou- ger, de peur de faire en aller mon reve. Vers le soir, comme le fond des vallees commen- c,ail a devenir bleu et que les betes se ser- raient en belant 1'une contre 1'autre pour rcntrer auparc, j'entendis qu'on m'appelait dans la descente, et je vis paraitre notre de- moiselle, non plus rieuse ainsi que tout a 1'heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. II parait qu'au bas de la cote elle avail trouve" la Sorgue grossie par la pluie d'orage, et qu'en voulant passer a toute force elle avail risque" de se noyer. Le ter- rible, c'est qu'a cette heure de nuil il ne fallail plus songer a relourner a la ferme ; car le chemin par la traverse, notre demoi- selle n'aurait jamais su s'y relrouver toute seule. et moi je ne pouvais pas quitter le troupeau. Cette ide"ede passer la nuit sur la montagnela tourmentait bcaucoup, surtout LES tiTOILES. 57 a cause de 1'inquietude dessiens. Moi, je la rassurais de mon mieux : En juillet, les nuits sont courtes, mai- trcsse... Ce n'est qu'un mauvais moment. Et j'allumai vite un grand feu pour secher scs pieds et sa robe toute trempee de 1'eau de la Sorgue. Ensuite j'apportai devantelle du lait, des fromageons; maislapauvre pe- ti te ne songeait ni a se chauffer, ni a manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux, j'avais envie de pleurer, moi aussi. Cependant la nuit etait venue tout a fait. II ne restait plus sur la crete des montagnes qu'une poussiere de soleil, une vapeur de lumiere du cote du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrat se reposer dans le pare. Ayant etendu sur la paille fraiche une belle peau toute neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors devant la porte... Dieu m'est temoin que, malgre le feu d'air.our qui me brulait le sang, aucune mauvaise pensee ne me vint; rien qu'une grande fierte de songer que dans un.coin du 58 LETlUliS DE MOX MOULIN. pare tout pros du troupeau curicux qui !a regardail dormir, Ja fille de mes maitres. comme une brebis plus pre"cieuse et plus blanche que toules les autres, reposait, confine a ma garde. Jamais le ciel ne m'avait paru si profond, les e"toiles si brillantes... Tout a coup, la claire-voie du pare s'ouvrit et la belle Stephanette parut. Elle ne pou- vait pas dormir. Les betes faisaient crier la paille'cn remuant, ou belaient dans leurs reves. Ellc aimait mieux venir pres du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de bique sur les epaules, j'activai la flamme, et nous restames assis 1'un pres -de 1'autre sans parler. Si vous avez jamais passe la'nuil a la belle etoile, vous savez qu'a 1'heure ou nous dormons, un monde mysterieux s'c- veille dans la solitude et le silence. Alors les sources chahtent bien plus clair, les etangs allument des petites flamme.s. Tous les esprits de la montagne vont et viennent liKrernent ; et il y a dans 1'air des frolements, des Bruits imperceptibles, comme si Ton en- tendait les branches grandir, ITierbe pous-. LKS ElOILES. 59 or. Le jour, c'est la vie des etrcs; mais la mil. c'est la vie des choses. Quand on n'en i pas 1'habitude, c.a fait peur... Aussi notre lemoiselle e"tait toute frissonnante et so scr- ait centre moi au moindre bruit. Une fois, in cri long, me'lancolique, parti de I'^tang jui luisait plus has, monta vers nous en mdulant. Au meme instant une belle 6toile ilante glissa par-dessus nos tetes dans la neme direction, comme si cette plaintc quo ious venions d'entendre portait une lumiere ivec elle. Qu'est-ce que c'est? me demanda St6- ihanette a voix basse. Une ame qui entrc en paradis, mai- resse; et je fis le signe de la croix Elle se signa aussi, etrestaun moment la ,ete en 1'air, tres recueillie. Puis elle me dit : C'est done vrai, berger, que vous etes iorc^ers^ vous autres? Nullement, notre demoiselle. Mais ici ious vivons plus pres des ^toiles, et nous iavans ce qui s'y passe mieux que des gens le la plaine. 60 LETTRES DE MON MOULIN. Elle regardait toujours en haul, la tete ap^uyee dans la main, entouree de la peau de motiton comme un petit patre celeste : Qu'il y en a ! Que c'est beau ! Jamais je n'en avais tant vu... Est-ce que tu sais leurs noms, berger? Mais oui, maitresse... Tenez! juste au-dessus de nous, voila le Chemin de saint Jacques (la voie lacte"e). II va de France droit sur 1'Espagne. C'est saint Jacques de Galice qui 1'a trace" pour montrer sa route au brave Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux Sarrasins *. Plus Join, vous avezle Chardcs dmes (la grande Ourse) avec ses quatre essieux resplendissants. Les trois etoiles qui vont devant sont les Trois bties, et cette toute petite contre la troisieme c'est le Charretier. Voyez-vous tout autour cette pluie d'etoiles qui tombent? ce sont les ames dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un I peu plus bas, voici le Rdteau ou les Trois rois (Orion). C'est ce qui nous sert d'horloge, & ' i. Tous ces details d'astronomie populaire som tra- duits d&l' Almanack provenpal quisepublie en Avignoa I.KS BTOILES. i. ous autres. Ricn qu'en Ics regardant, je ais maintenant qu'il est minuit passe. Un cu plus has, toujours vers le midi, Grille can de Milan , le flambeau des astres (Sirius). ur cette etoile-la, voici ce que les bergers acontent. II parait qu'une nuit Jean de Mi- an, avec les Trois rois et la Poussiniere (la 'leiade), furent invites a la noce d'une etoile e leurs amies. La Poussiniere, plus pressee, artit, dit-on, la premiere, etprit le chemin aut. Regardez-la, la-haut, tout au fond du iel. Les Trois rois couperent plus bas et la attraperent ; mais ce paresseux de Jean de Ulan, qui avait dormi trop tard, resta tout fait derriere, et furieux, pour les arreter, ur jeta son baton. C'estpourquoiles Trois ois s'appellent aussi le Baton de Jean de aw... Mais la plus belle de toutes les etoi- es, maitresse, c'est la notre, c'est V Etoile ] u beryer, qui nous eclaire a 1'aube quand ous sortons le troupeau, et aussi le soir uand nous le rentrons. Nous la nommons neon 1 Maguelonne , la belle Maguelonn*; ui court apr5s Pierre de Provence- (Sa- 62 LEITUES DE MON MOULIN. turne) et se marie avec lui tous les sept ans. Comment! berger, il y a done des ma- riages d'eioiles? Mais oui, maitresse. Et comme j'essayais de lui expliquer ce que c'etait que ces manages, je sentis quel- que chose de frais et de fin peser legerement sur mon e"paule. C'etait sa tete alourdie de sqmmeil qui s'appuyait centre moi avec un joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux onde~s. Elle resta ainsi sans bouger jusqu'au moment ou les astres du ciel palirent, effaces par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu trouble au fond de mon etre, mais saintcmcnt pro- tege par cette claire nuit qui ne m'a jamais donne que de belles pensees. Autour de nous, les 4toiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand trou- peau ; et par moments je me figurais qu'une de ces 6toiles, la plus fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, 6tait venue se poser sur mon'epaule pour dormir... L'ARLK si I:\XE Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant un mas bati pros de la route au fond d'une grande cour plantee de micocouliers. C'est la'vraie mai- son du menager de Provence, avec ses tuiles rouges, sa large fagade brune irrdgulie- rement percee,.puis tout en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les metrics, et quelques touffes de foin brun qui. depas- sent... Pourquoicettemaisonm'avait-ellefrappe? Pourquoi ce portail forme me serrait-il le conur? Je n'aurais pas pu le dire, etpourtant ce logis me faisait froid. II y avail trop do silence autour... Quahdonpassait,leschiens 64 LETTRES DE MON MOULIN. n'aboyaient pas, les pintados s'enfuvaient sans crier... A 1'intericur, pas une voix! Rien, pas menie un grelot de mule... Sans les ndeaux blancs des fenetres et la fumee qui montait des toits, on aurait cru Fendroit inhabite. Hier, sur le coup de midi, je revenais du village, et, pour eviter le soleil, je.longeais Jes murs de la ferme, dans 1'ombre des mico- pouliers... Sur la route, devant le mas, des valets silencieux achevaient de charger une charrette de foin... Le portail etaitreste ou- vert. Je jetai un regard en passant, et je vis, au fond de la cour, accoude, la tete dans ses mains, sur une large table depierre, un grand vieux tout blanc, avec une veste trop courte et des culottes en lambeaux... Je m'arretai. Un des hommes me dit tout bas : Chut! c'est le maitre... II est comme Ca depuis le malheur de son fils. A ce moment une femme et un petit gar- gon, vetus de noir, passerent pres de nous avec de gros paroissiens dores, et enlrerent a la ferme. L'ARL&iEME. 65 L'homme ajouta : ... La maitresse et Cadet qui revien- ont pe en levant les yeux... Mais elle est done dc venue folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien desccndre, malheureusel... Pecaire ! elle n'aurait pas mieux dcmande, elle, que de descendre...; mais par ou?L'es- calier, il n'y fallait pas songer : ca se monte encore, ces choses-la; mais, a la descente, il y aurait de quoi se rompre cent fois les jambes... Et la pauvre mule se desolait, et, tout en rodant sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait a Tistet Vedene : Ah! bandit, si j'en rechappe... quel coup de sabot demain matin ! Cette idee de coup de sabot lui redonnait un peu de cosur ail vcntre; sans ccla elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint a la tirer de la-haut; mais ce fut touto une alTaire.il fallutla dcsccrnlrcavecun eric, des cordos. uno civicro. El votis pcnsoz quellc hu- miliation pour la mule d'un pape de so voir puinlue a cette hauteur, nageant des pulles dans le vide comme un hanneton au bout 86 I.ETTRES DE MOX MOULIN. d'un III. Et lout Avignon qui la rogardait. La malhcurcusc bete n'en dorniit pas de la nuit. II lui semblait toujours qu'elle tour- nait sur cettc maudite plate-forme, avec les rircs dc la ville au-dcssous, puis elle pensait a cct infamo Tistet Vedene et au joli coup de sabot qu'elle allait lui detacher le lende- main matin. Ahl mes amis, quel coup de sabot! De Pampcrigouste on en verrait la fumee... Or, pendant qu'on lui preparait cette belle reception a 1'ecurie, savez-vous ce que faisait Tistet V6dene? II descendait le Rhone en chantant sur une galere papale et s'en allait a la cour de Naples avec la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans pres de la reine Jeanne pour s'exercer a la diplomatic et aux belles ma- nieres. Tistet n'clait pas noble ; mais le Pape tenait a le recompcnser des soins qu'il avail donncs a sa bete, ct principalement de 1'ac- tivite qu'il venait de deployer pendant la journde du sauvetage. C'est la mule qui fut desappointde le len- demain i LA MULE DU PAP 2. &7 Ah ! le bantlil ! il s'est doule de qiielque chose !...pousail-ellc en secouantses grelots avecfureur... ; maisc'estegal, va, mauvais! lu le retrouveras au retour, ton coup de sabot..., je te le garde 1 Etclle lelui garda. Apres le depart de Tistct, la mule du Pape retrouva son train de vie tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Beluguet a 1'ccurie. Les beaux jours du vin a la francaise etaient revenus, et avec eux la bonne humour, les longues siestes, etle petit pas de gavotte quand elle passait sur le porit d'Avignon. Pourtant, depuis son aventure, on lui marquait tou- jours un peu de froideur dans la ville. II y avail des chuchotemenls sur sa route; les vieilles gens hucbaient la tele, les enfants riaient en se monlrant le clocheton. Le bon Pape lui-memc n'avait plus autant de con- fiance en son ainie, et, lorsqu'il se laissail aller a faireun petit somme sur son dos, le dimancbe, en revenant de la vigne, il gar- dail ioujours cette arriere-pensee : Si 88 LETTRES DE MON MOULIN. j'allais me reVeiller la-haut, sur la plate- forme 1 La mule voyait cela et elle en souflraiL sans rien dire; seulement, quand on pronongait le nom de Tistet Vedene devant elle, ses longues oreilles fremis- saient, et elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pave"... Sept ans se pass6rent ainsi; puis, an bout de ces sept anndes, Tistet Vedene re- vint de la cour de Naples. Son temps n'etait pas encore fini la-bas; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il etait arrive en grande hate pour se mettre sur les rangs. Quand cet intrigant de Vedene entra dans la salle du palais, le Saint-Pere cut peine a le reconnaitre, tan t il avait grandi etpris du corps. 11 faut dire aussi que le bon Pape s'etait fait vieux de son cote\ et qu'il n'y voyaijL pas bien sans besides. Tistet ne s'intimida pas. Comment! grand Saint-Pere, vous ne LA HULB DU 1'Al'E. 89 me reconnaissez plus?... C'cst moi. Tistet VeMene!... Ve~dene?... Mais oui, vous savcz bien... celui qui portait le vin frangais a votre mule. Ah! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garc,onnet, ce Tistet Vedenel... Etmaintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous? Oh! peu de chose, grand Saint-Pere... Je venais vous demander... A propos, est- ce quo vous 1'avcz toujours, votre mule? Et elle va bien?... Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier moutar- dier qui vient de mourir. Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel age as-tu done? Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que votre mule. . . Ah ! palme de Dieu, la brave bete !... Si vous sa- viez comme je 1'aimais cette mule-la!... comme je me suis langui d'elle en Italic !... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir? Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon 8. 90 LETTRES DE MON MOULIN. Pape tout emu... Et puisquo tu 1'aimes tant, cette brave bete, je no vcuxplus quo tuvives loin d'elle. Dos ce jour, je t'attache a ma personne en qualite do premier moutar- dier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j'y suis habitue... Viens nous trouver domain, a la sortie de vepres, nous te re- mcttrons les insignes de ton grade en pre"- sence de notre chapitre, et puis... je te menerai voir la mule, et tu vicndras a la vigne avec nous deux... he! he! Aliens! va... Si Tistet VSdene dtait content en sortant de la grande salle, avec quelle impatience il attcndit la cere'monie du lendemain, je n'ai pas besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un de plus heureux encore et de plus impatient que lui : c'etait la mule. Depuis le retour de Ve*dene jusqu'aux vepres du jour suivant, la terrible bete ne cessa dp se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots de dcrriere. Elle aussi se preparait pour la ccremonie.,. LA MULE DU PAPE. Et done, le lendemain, lorsque vepres furent dites, Tistct V6dcnc fit son entree dans la cour du palais papal. Tout le haul clerg6 etait la)4es cardinaux en robes rou- ges, 1'avocat du diable en velours noir, les abbes de couvent avcc leurs petites mitres, les marguilliers de Saint-Agrico, les camails violets de la maitrise, le bas clerge aussi, les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confreriesde penitents, les ermites du mont Yentoux avec leurs mines farouches etle petit clerc qui va derriere en portant la ciochette, les freres flagellants nus jus- qu'a la ceinture, les sacristains fleuris en robs* de juges, tous, tous, jusqu'aux don- neurs d'eau benite, et celui qui allume, et celui qui eteint... il n'y on avail pas un qui manquat.y4h ! c'etait une belle ordination f DCS cloches, des petards, du soleil, de la musique, et toujours ces 'enrages de lam- bourins qui menaient la danse, la-bas, sur le pont d' Avignon... Quand Vedene parut au milieu de 1'as- semblcc, sa prestance et sa belle mine y 92 LKTT11CS UK -MO.N .MOULIN. Crcnt courir un inurmure d'admi^ation. C'elait un magnifique Provcngal, mais des blonds, avec de grands chcvcux frises au bout et une petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin metal tombo du burin de son pere, le sculpteur d'or. Lo bruit courait quo dans cette barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quel- quefois joue; et le sire de Vedene avail bien. en effet, 1'air glorieux et le regard distrait des hommes quo les reines ont aimes... Ce jour-la, pour faire honneur a sa nation, il avail remplace ses vetcments napolitains par une jaquetle bordee do rose a la Provengale, el sur son chaperon trem- blait une grande plume d'ibis de Camargue. Sitot entr6, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea vers le haul perron, ou le Pape 1'attendait pour lui re- mettre les insignes de son grade : la cuiller de buis jaune et 1'habit de safran. La mule 6tait au bas de 1'escalier, toute harnachee et prete a partir pour la vigne... Quand il passa pres d'elle, Tislel Vedene eut un bon LA MULK DU PA PR sourirc et s'arrcta pour lui donncr deux ou trois petites tapes amicales sur le dos. en regardant du coin de 1'ceil si le Pape le voyait. La position 6lait bonne... La mule prit son elan : _- Tiens ! attrape, bandit ! Voila sept ans que je te le garde! Et elle vous lui dStachaun coup de sabot si terrible, si terrible, que de Pamperi- gouste meme on en vit la fumee, un tour- billon de fumee blonde ou voltigeait une plume d'ibis; tout ce qui restait de 1'infor- tuneTislet V6dene!... Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyantsd'ordinaire; mais celle-ci 6tait une mule papale; et puis, pensez done! elle le lui gardait depuis sept ans..>ll n'y a pas de plus bel exemple de rancune eccle- siastique. LE TIIARE DCS SANGUI.VAIUES Cettc nuit jo n'ai pas pu dormir. Le mis- tral e"tait en colere, et les e"clats de sa grande voix m'ont tenu e>eillc jusqu'au matin. Balancant lourdement scs ailes mu- tilees qui sifflaient a la bise comme les agres d'un navire, toul le moulin craquait. Des tuiles s'envolaient de sa toiture en deroute. Au loin, les pins serres dont la colline est couverte s'agitaient et bruissaient dans 1'ombre. On se serait cm en pleine mer... Cela m'a rappe!6 tout a fait mes belles insomnies d'il y a trois ans, quand j'ha- bitais le phare des Sanguinaires, la-bas, sur la cote corse, a I'entrde du golfe d'A- jaccio 96 LETTBES DE WON MOULIN. Encore un joli coin quo j'avais4rouv<$ Ici pour rSver et pour etre seul. Figurez-vous une ile rougeatre et d'aspect farouche; le phare a une pointe, a 1'autre une vieille tour ge"noise ou, do mon temps, logeait un aigle. En has, au bord de 1'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout par les herbes; puis, des ravins, des maquis' de grandes roches, quelques chevres sau- vages, de petits chevaux corses gambadant la criniere au vent; enfin la-haut, tout en haut, dans un tourbillon d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en magonnerie blanche, ou les gardiens se prornenent de long en large, la porte verte en ogive, la petite tour de fonte, et au- dessus la grosse lanterne facettes qui flarnhe au soleil et fait de la lumiore meme pendant le jour... Voila File des Sangui- nairos, comme je 1'ai revue cette nuit, en enlcndant ronfler mcs pins. C'6tait dans cetU i ile enchantce qu'avant d'avoir un moulin. j'allaism'enfermcr quelqucfois, lors- que j'avais besoin degrand air etde solitude. LE PIIARE DES SANGULNAIRES. 9T Ce que je faisais? Cc que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras de 1'eau, au milieu des goelands, des merles, des hirondelles, et j'y restais presque tout le jour dans cctte es- pece de stupeur et d'accablement delicieux que donne la contemplation de la mer. Vous connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de 1'ame? On ne pense pas, on ne reve pas non plus. Tout votre etre vous echappe, s'envole, s'eparpille. On est la mouette qui plonge, la poussiere d'ecume qui flotte au soleil entre deux vagues, la fumee blanche de ce paquebot qui s'eloigne, ce petit corail- leur a voile rouge, cette perle d'eau, ce flocon de brume, tout excepte soi-meme... Oh! que j'en ai pass6 dans mon ile de ces belles hcurcs de demi-sommeil et d'epar- pillcmentl... Les jours de grand vent, le bord de 1'eau n'etanl pas tenable, je m'cnfermais dans la eour du lazaret, une petite cour melanco- 9 98 LETTUES DE MON MOULIN. lirjuc. toute embaumce do rornarin ct ''.'ab- sinthe sauvage, cl la, blolli conlrc uu pan do vicux mur, je me laissais cnvahir dou- ccment par le vague parfum d'abandon ct do trislessc qui floLtait avcc le soleil dans les logettes de pierre, ouvertes lout autour comme d'ancicnnes lombcs. De temps en temps un battcment de porte, un bond leger dans 1'herbe... c'e"tait une chevre qui venait brouter a 1'abri du vent. En me voyant, elle s'arretait interdite, etrestaitplantee devaut moi, 1'air vif, la corne haute, me regardant d'un ceil enfantin... Vers cinq heures, le porte-voix des gar- diens m'appelait pour diner. Je prenais alors un petit senticr dans le maquis grim- pant a pic au-dessus de la mer, et je reve- nais lentement vers le phare, me retournanl a chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumiere qui semblait s'elargir a me- sure que je montais LR PHARE DUS SANGUINAIRES. 99 La-haut c'etait charmant. Je vois cm-ore cette belle salle a manger a larges dalle.-, a lambris de chene, l a bouillabaisse fumant au niilied, la porte grande ouverle sur la terrasse blanche et tout le couchant qui en- trait... Les gardicns etaicntla, m'attendant pour so mettre a table. II y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits, barbus, le meme visage tannd, cre- vasse, le meme pelone (caban) en poil de chevre, mais d'allure et d'humeur enliere- ment opposees. A la fagon de vivre de ces gens, on sen- tait tout de suite la difference des deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affaire", to uj ours en mouvement, courait 1'ile du matin au soir, jardinant, pechant, ramassant des oeufs de gouailles, s'embusquant dans le maquis pour traire une chevre au passage; et toujours quelque a'ioli ou quelque bouillabaisse en train. Les Corses, eux, en dehors do leur ser- vice, ne s'occupaient absolument de ncn; ils se consideraient comme des fonction-^ 400 LETTKES DE MON MOULIN. naires, et passaicnt toutes leurs journdcs dans la cuisine h jouer d'interminaijles parties . s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave et hacher avec des ciscaux, dans le creux de leurs mains, de grandes feuilles de tabac vert... Du restc, Marseillais et Corses, tous trois dc bonnes gens, simples, naVfs, et pleins de provenances pour leur hote, quoique au fond il dut leur paraitre un monsieur bien extraordinaire... Pcnsezdonc! venir s'enfermer au phare pour son plaisirl... Eux qui trouvent les journees si longues, et qui sont si heureux quand c'est leur tour d'aller a terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur leur arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de phare, voila le reglernent ; mais avec 1'hiveret les gros temps, il n'y a plus de reglement qui tienne. Le vent souffle, la vague rnonte, les Sanguinaires sont blan- ches d'ecume, et les gardiens de service r<\s- tcnt bloqu6s deux ou trois mois de suite, LE HIAHE DBS SANGUINAIRES. 101 ; quelqucfois memo dans de tcrribles condi- tions. Voici ce qui m'est arrive", a moi, mon- sieur, me contait un jour le vieux 13ar- toli, pendant quc nous dinions, voici co qui m'est arrive il y a cinq ans, a cette meme table ou nous sommes, un soir d'hiver, | commc maintenant. Ce soir-la, nous nations quc deux dans le phare, moi etun ccma- rado qu'on appelait Tcheco... Lcs autres etaicntaterre, malades, en conge, jene sais I plus... Nous fmissionsde diner, bien tran- i quilles... Tout a coup, voila mon cama- rade qui s'arrete de manger, me regarde un moment avec de droles d'yeux, et, pouf ! tombe sur la table, les bras en avant. Jc vais a lui, je le secoue, je 1'appelle : t Oh!Tch6t... OhTche!... Rien ! il etait mort... Vous jugez quelle Emotion! Je restaiplus d'une heure stupide et trcmblaiit devant ce cadavre, puis, subi- tcment cette id6e me vient : Et le phare ! Je n'eus que le temps de montcr dans I a lanterne et d'allumcr. La nuit etait deja la. . 9. 102 LETTRKS DE MON MOULIN. Quelle nuit, monsieur! La mcr, le vent, n'avaient plus lours voix naturelles. A tout moment il me semblait quo quclqu'un m'ap- pelaitdans 1'escalier... Aveccelaunefievre, une soif! Mais vous ne m'auricz pas fait descendre... j'avais trop peur du mort. Pourtant, au petit jour, le courage me rc- vint un peu. Je porlai mon camarade sur soa lit; un drap dessus, un bout de priere, et puis vile aux signaux d'alarme. ot Malheureusement. la mer e"tait trop grosse; j'cus beau appeler, appeler, per- sonnc ne vint... Me voila seul dans le pliare avee mon pauvre Tcheco, et Dieu sait pour combien de temps... J'csperais pouvoir le garder pros de moi jusqu'a 1'arrivee du ba- teau ! mais au bout de trois jours ce n'elait plus possible... Comment faire? le porter debors? 1'enterrer? La roche 6tait trop dure, et il y a tout do corbeaux dans 1'ile. C'6tait pitie de lour abandonncr ce chrelien. Alors je songeai a le desccndre dans une des lo- getles du lazaret. . . Qa me prit tout une apres- midi cette tristc corvce-la, et je vous re- LE PHARE DES SANG UIN AIRES. i03 ponds qu'il m'en fallut,du courage... Tenez! monsieur, encore aujourd'hui, quand je des- cends ce cote de 1'ile par une apres-midi de grand vent, il me semble que j'ai toujours le mort sur les epaules... Pauvre vieux Bartolil La sueur lui en coulait sur le front, rien que d'y penser. Nos repasse passaient ainsi a causer lon- guement : le phare, la mer, des re"cits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour tombant, le gardien du pre- mier quart allumait sa petite lampe, prenait sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque a tran- che rouge, toute la bibliotheque des San- guinaires, et disparaissait par le fond. Au bout d'un moment, c'etait dans toutle phare un fracas de chaines, de poulies, de gros poids d'horloges qu'on remontait. Moi, pendant ce temps, j'al'ais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le soleil deja tres bas, descendait vers 1'eau de plus en plus 404 LETTRES 1)E MON MOULIN. vile, entrainant tout 1'horizon apres lui. Le vent fraichissait, 1'ile devenait violette Dans le cicl, pros de moi, un gros oiseau passait lourdcment : c'^tait 1'aigle de la tour ge- noise qui rentrait... Peu a pcu la brume de mer montait. Bientoton ne voyait plus quo 1'ourlet blanc de 1'ecume autour de 1'ile... Tout a coup, au-dessus de ma tete, jaillissait un grand flot de lumiere douce. Le phare lait allume. Laissant toute 1'ile dans 1'om- bre, le clair rayon allait tomber au large sur la mer, et j'etaisla perdu dans la nuit, sous ces grandes ondes lumineuses qui m'ecla- boussaient a peine en passant... Mais le vent fraichissait encore. II fallait rentrer. A tatons, je fermais la grosse porte, j'assu- rais les barres de fer; puis, toujours taton- nant, je prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes pas, et j'arrivais au sommet du phare. Ici, par exemple, il y en avail de la lurniere. Imaginez une lampe Carcel gigantesque a six rangs de meches, autour de laqnelle pivotent lentement les parois de lalanterne, LE PIJARE DES SAXGULNAIRES. 103 les unes remplies par une c"norme Icntille de cristal. Ics autrcs ouvertes sur un grand vitrage immobile qui met la flamme al'abri du vent... En entrant j'e"tais bloui. Ces cuivres, ces etains, ces rdflecteurs de me'- tal blanc, ces murs de cristal bombe" qui tournaient avcc des grands cercles bleua- tres, tout ce miroitement, tout ce cliquetis de Iumi6res, me donnait un moment de vcrtige. Peu a peu, cependant, mes yeux s'y fai- saient, ct je venais m'asseoir au pied memo de la lampe, a cote du gardien qui lisait son Plutarque a haute voix, de peur de s'en- dormir;.. Au dehors , le noir, 1'abime. Sur le petit balcon qui tourne autour du vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer ronfle. A la pointe de 1'ile, sur les brisants, les lames font comme des coups de canon... Par moments un doiirt. invisible frappo aux carreaux : quel- que oi'seau de nuit, que la lumiere attire, et qui vientse casser la tetc contre le cri laJ... 106 LETTRES DE MON MOULIN. Dans la lanterno ctincelantc et cbaude, ricn quo- le crepitcment dc la flammc, Ic bruit do 1'huile qui s'egoutte, de la chainc qui so -lc- vide; et une voix monotone psalmodiant la vie de D6rn6trius de Phalcre... A minuit, le gardicn se Icvait, jctait un dernier coup d'onil a ses meches, et nous dcscendioris. Dans 1'escalier on renconlrait le camarade du second quart qui moritait en se frottantles yeux; on lui passait la gourde, lePlutarque...Puis,avantdc gagner noslits, nous cntrions un moment dans la chambre du fond, toute encombrc'e de chaines, de gros poids, de r6servoirs detain, de cor- dages, et la, a la lueur de sa petite lampe, le gardien ccnvait sur lo grand livre du phare, toujours ouvert : Minuit. Grosse mer. Tcmpete. Navire au large. L'AGOME OE LA SEM1LLANTB Puisque le mistral dc 1'autre nuit nous a jotes sur la cote coisc, laisscz-rnoi vous ra- center une terrible histoire de mer dont les pecheurs de la-Las parlent souveut a la veil- lee, et sur laquelle le hasard m'a fourni des renseigneraents fort cureux ... II y a deux au trois ans de cela. Je courais la mer de Sardaigne en cora- pagnie de sept ou huit matelots douaniers. Rude voyage pour un novice ! De tout le mois le mars, nous n'eumes pas un jour de bon. Le vent d'est s'etait acharne apres nous, et ?. mer no decolerait pas. Un soir que nous fuyions devant la lem- , iiutre bateau vint se refugier al'entrde 108 LETTKES DE IV.ON MOIUN. du detroit de Bonifacio, au milieu d'un mas- sif de petites ilcs... Leur aspect n'a' r an ricn fl'engagcant : grands rocs pelcs, couvcrts d'oiseaux, quelques toufies d'absinthe, des maquis de lentisques, et, c.a et la, dans la vase, des pieces de bois en train de pourrir: mais, ma foi, pour passer lanuit, ces roches sinistres valaient encore mieux que le rouf d'une vieille barque a demi pontee, ou la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentames. A peine debarques, tandis que les mate- lots allumaient du feu pour la bouillabaisse, le patron m'appela. et, me montrant un petit enclos de mac.onnerie blanche perdu dans la brume au bout de 1'ile : Venez-vous au cimetiere? me dit-il. Un cimetiere, patron Lionetli! Ou somrnes-nous done? Aux iles Lavezzi, monsieur. C'est ici qu;. sont cnterre's les six cents hommts de la SJmillante, a J'endroit memo ou lear fri- gate s'est perdue, il y a dix ans... Pauvres gens! ils ne regoivent pas beaucoup de \i- L'AGOXIE DE LA SEMILLA1NTE. 109 ites; c'est bien le moins que nous allions eur dire bonjour, puisque nous voila... De tout mon cocur, patron. Qu'il 6tait triste le cimetiere de a Se'mil- ante!... Je le vois encore avec sa petite nuraille basse, sa porte de fer, rouillee, lure a ouvrir, sa chapelle silencieuse, et les centaines de croix noires cachets par i/herbe... Pas une couronne d'immortelles, oas un souvenir! rien... Ah! les pauvres (norts abandonn^s, comme ils doivent avoir roid dans leur tombe de hasard ! Nous restamesla un moment, agenouilles. je patron priait a haute voix. D'e"normes ;o61ands, seuls gardiens du cimetiere, tour- noyaient sur nos tetes et melaient leurs cris jrauques aux lamentations de la mer. La priere finie, nous revinmes tristement yers le coin de 1'ile ou la barque etait amar- ee. En notre absence, lesmatelots n'avaient jas perdu leur temps. Nous trouvames un 10 UO LETTRES DE MON MOULIN grand feu llambant a 1'abri d'unc roclic?, et la marmile qui fumait. On s'assit en rond, les pieds a la flarnme, ct bientot chacun eul sur ses genoux, dans une ecuelle de tcrre rouge, deux tranches do pain noir arro- sees largernent. Le repas fut silencieux : nous etions moui!16s, nous avions faim, ct puis le voisinage du cimetiere... Pourtant, quand les ecuelles furent videos, on al- luma les pipes et on so mit a causer un pcu. Naturellcment, on parlait de la Semii- lanle. Mais enfin, comment la chose s'est-clle pass6e? demandai-je au patron, qui, la tete dans ses mains, regardait la flamme d'un air pensif Comment la chose s'est passee? mo repondit le bon Lionetti avec un gros sou- pir, helas! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire. Tout ce quo nous s.a- vons, c'est que la Semillwite, chargce de troupes pour la Crime'e, 6tait parlie de Toulon, la veille au soir, avec le mauvais temps. La nuit, c.a se gata encore. Du L'AGOMli DE LA SfcMILLANTE. Ill vent, de la pluie, la mer enorme commc on no 1'avait jainais vue... Le nmlin, le vent tomha un peu, mais la mer 6tait loujours dans tous ses e*tats, ct avec cela unc sacree brume du diable a ne pas distinguer un fanal a quatrc pas... Cos brumes-la, mon- sieur, on ne se doute pas comme c'est traltre... a ne fait ricn, j'ai idee que la Stmillaute a du perdre son gouvernail dans la matinee; car, il n'y a pas de brume qui tienne. sans une avaric, jamais le capitaine ne serait venu s'aplatir ici centre. G'6tait un rude marin, que nous connaissions tous. II avail commande la station en Corse pen- dant trois ans, et savait sa cote aussi bien que moi, qui ne sais pas autre chose. Et a quelle heure pense-t-on que la Semillante a peri? Ce doit etre a midi; oui, monsieur, en plein midi... Mais dame! avec la brume de mer, ce plein midi-la ne valait gucre "nieux qu'une nuit noire comme la gueuler d'un loup... Un douanier de la cote m'a roconte" que ce jour-la, vers onze heurcs et demie, 412 LETTRES DE MON MOULIN. elant sorli desa maisonnette pour rattacher ses volets, il avail eu sa casquette emportee d'un coup de vent, et qu'au risque d'etre enleve" lui-meme par la lame, il s'e"tait mis a courir apres, le long du rivage, a quatre pattes. Vous cornprenez! les douaniers ne sont pas riches, et une casquette, c.a coute cher. Or il paraitrait qu'a un moment notre homme, en relevant la tete, aurait apergu tout prcs de lui, dans la brume, un gros navire a sec de toiles qui fuyait sous le vent du cote" des iles Lavezzi. Ce navire allait si vile, si vite, que le douanier n'eut guere le temps de bien voir. Tout fait croire cependant que c'etait la Semillante, puis- que une demi-heure apres le berger des iles a entendu sur ces roches... Mais prcci- sement voici le berger dont je vous parle, monsieur; il va vous conter la chose lui- meme... Bonjour, Palombo!... viens te chauffer un peu ; n'aie pas peur. Un homme encapuchonne, que je voyais roder depuis un moment autour de rotre feu et que j'avais pris pour quclqu'un de L'AGOXIE DE LA SEMILLANTE. 113 , 1'equipage, car j'ignorais qu'il y cut un bcrger dans 1'ile, s'approclia de nous era! tivcment. C etait un vieux lepreux, au trois quart idiot, atteint de je ne sais quel mal scorbu- tique quilui faisait de grosses levres lippues, horribles a voir. On lui expliqua a grand'- peiiio de quoi il s'agissait. Alors, soulevant du doigt sa levre malade.le vieux nous ra- conta qu'en effet, le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un craque- mcnt effroyablesur ies roches. Comme 1'flo. etait toute eouverte d'eau, il n'avait pas pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu en'ouvrant saporte il avail vu le rivage encombre de debris et de cadavres laisses la par la mer. Epouvante, il s'etait enfui en courant vers sa barque, pour aller a Boni- facio chercherdu monde. Fatigue d'en avoir tant dit, le bergcr, s'assit, etle patron reprit la parole : 10 iU LKTTRES DE MON MOULIN. Oui, monsieur, c'est cc pauvre vieux qui est venu nous pr<$venir. II ctait presque fou de peur; et, del' affaire, sa ccrvcllc en est restee detraquee. Le fait est qu'il y avait de qtioi... Figurez-vous six cents cadavres, en las sur le sable, pele-mele avcc les Eclats de bois et les lambeaux de toile... Pauvre Semi/lantef... la mer 1'avait broyce du coup, et si bicn mise en miettes que dans tous ses debris le. berger Palombo n'a trouve qu'a grand'peine de quoi faire une palissade aulour dc sahutte... Quant aux hommes, presque tous defigures, mutiles affreusement... c'etait pitie de les voir ac- croches les uns aux autrcs, par grappes... Nous trouvames le capitaine en grand cos- tume, I'aumonier son etole au cou; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait encore; mais non! II etait dit que pas un n'en rechapperait... Ici le patron s'interrompit : -- Attention, Nardi! cria-t-il, le feu s'eteint. L'AGOME DE LA SOIILLANTE. 115 Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronndes qui s'enllarnmercnt. et Lionetti continua : Ce qu'il y a de plus triste dans cctte histoire, le voici... Trois semaines avant le sinistrc, unc petite corvette, qui allait en Crimee comme la Semillante, avait fait naufrage de la memo fac.on, presque au memo endroit; seulemcnt, cette fois-la, nous eiions parvenus a sauver 1'equipage et vingt soldats du train qui se trouvaient a bord... Ccs pauvres tringlos n'etaient pas a Icur affaire, vous pensez! On les emruena a Bonifacio et nous les gardames pendant deux jours avec nous, a la marine... Une fois bien sees et remis sur pied bonsoir! bonne chance! ils retournerent a Toulon, ou, quelque temps apres, on les embarqua de nouveau pour la Crime^e... Devincz sur quel navirc! .. Sur la Semillante, mon- sieur... Nous les avons rclrouves tous, tous les vingt, couches parmi les morts, a la place ou nous sommes... Je relevai moi- meme un joli brigadier a fines moustaches, *16 LETTRES DE MON MOULIN. un blondin de Paris, que* j'avais couche" a la maison et qui nous avail fait rire tout le temps avec ses histoires... De le voir la, ga me creva le coaur... Ah! Santa Madref... La-dessus, le brave Lionetti, tout e"mu, secoua les cendres de sa pipe et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit... Pendant quelque temps encore, les matelots causerent entrs eux a demi-voix... Puis, 1'une apresl'autre, les pipes s'eteigni- rent... On ne parla plus... Lc vieux berger s'en alia... Et je restai seul & rever au milieu de I'dquipage endormi. Encore sous 1'impression du lugubre re'cit quejevenais d'entendre, j'essayais de re- construire dans ma pensee le pauvre navire d^funt et 1'histoire de cette agonie dont les goe"lands ont ete seuls t^moins. Quelque^ details qui m'avaient frappe, le capitate en grand costume, 1'etole de I'aumonicr, l es vingt soldats du train, m'aidaient a deviner L'AGOME DE LA. SfiMILLANTE m toutes les pcrip6lics du drame... Je voyais la Ircgate partant de Toulon dans la nuit... Elle sort du port. La mer est mauvaise, le vent terrible ; mais on a pour capitaine un vaillant marin, et tout le monde est tran- quille a bord... Le matin, la brume de mer se leve. On commence a etre inquiet. Tout l'quipage est en haul. Le capitaine ne quitte pas la dunette... Dans 1'entre-pont, ou les soldats sont renfermes il fait noir; F atmosphere est chaude. Quelques-uns sont malades, cou- ches sur leurs sacs. Le navire tangue horri- blement; impossible de, se tenir debout. On cause assis a terre, par groupes, en se cramponnant aux banes; il faut crier pour s'entendre. II y en a qui commencent a avoir peur... Ecoutez done! les naufrages sont frequents dans ces parages-ci; les trihglos sont la pour le dire, et ce qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur briga- dier surtout, un Parisien qui blague tou- jours. vous donne la cbair de poule nvec ses plaisanterics : H8 LETTRES DS MON MOULIN. Un naufrage!... mais c'est tres amu- sant, un naufrage. Nous en serons quittes pour un bain a la glace, et puis on nous menera a Bonifacio, histoire de manger dcs merles chez le patron Lionetti. Et les tringlos de rire... Tout a coup, un craquement... Qu'est-ce que c'est? Qu'arrive-t-il?... Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout mouille qui traverse 1'cntre- pont en courant*- Bon voyage! crie cet enrage de briga- dier; mais cela ne fait plus rire personne. Grand tumulte sur le pont. La brume empeche de se voir. Les matelots vont et viennent, effrayes, a tatons... Plus de gou- vernail! La mano3uvre est impossible... La Semillante, en derive, file comme levent... C'est a ce moment que le douanier la voit passer; il est onze beures et demie. A Tavant de lo fregate, on entend comme un coup de canon... Les brisants! les brisants!... C'est fini, il n'y a plus d'espoir, on va droit a la cote... Le capitainc descend dans sa ca- L'AGONIE DE LA SEMILLANTE. 119 Line... Au bout d'un moment, il vicnt re- prendre sa place sur la dunette, en grand costume... II a voulu se faire beau pour mourir. Dans 1'entre-pont, les soldats, anxicux, se regardent, sans rien dire... Les malades essayentdese redresscr... le petit brigadier n rit plus... G'est alors que la porte s'ou- vre et que 1'aumonier parait sur le scuil avec son etole : A genoux, mes enfants! Tout le monde obeit. D'unc voix reten- tissante, le pretre commence la priere des agonisants. Soudain un choc formidable, un cri, un soul cri, un en immense, des bras tendus, dos mains qui se cramponnent, des regards effarcs ou la vision de la mort passe comme un eclair... Miscricorde!... G'cst ainsi que je passai toute la nuit a rever, 6voquant, a dix ans de distance, 1'ame du pauvre navire dont les debris m'entouraient... Au loin, dans le ddlroit, iM LETTRES DE MON MOULIN. la tempete faisait rage; la flamme du bivac se courbait sous la rafale; et j'entendais notre barque dansor au pied des rochcs en faisant crier son amarre. LES DOUAMtUS Le bateau VEmitie, de Porto-Vecchio, bord duquel j'ai fait ce lugubre voyage aux iles Lavezzi, etait une vieille embarcation de ladouane, a demi pontee, ou Ton n'avait pour s'abriter du vent, dcs lames, do la pluie, qu'un petit rouf goudronne, a peine assez large pour tenir une table et deux couchettes. Aussi il fallait voir nos mate- lots par le gros temps. Les figures ruis- selaient, les vareuses trempecs fumaient comme du linge a 1'etuve, et en plein hiver les malheureux passaient ainsi dcs journecs entires, meme des nuits, accroupis sur leurs banes mouille's, a grelotter dans celle humidit^ malsaine; car on ne pouvait pas 11 422 LETTKES DE MON MOULIN alJumcr do feu a bord, ct la rive elait sou- vent difficile a altcindre... Eh bien, pas un dc ces hommes ne so plaignait. Par Ics temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la memo placidite, la memo bonne hu- meur. Et pourtant quclle triste vie que cello de ces matelots douaniers! Presque tous maries,ayant femme et en- fants a terre, ils restent des mois dehors, a louvoyer sur ces cotes si dangereuses. Pour se nourrir, ils n'ont guere que du pain moisi et des oignons sauvages. Jamais de vin, jamais de viande, parce que la viande cl lo vin coutcnt cher et qu'ils ne gagnent c;uc cinq cents francs par an! Cinq cents francs par an! vous pensez si la hulte doit clre noire la-bas a la marine, et si Ics en- fants doivent aller piedsnus!... N'importe! Tous ces gens-la paraissent contents. II y avail a 1'arriere, devant le rouf, un grand baquet plein d'cau de pluie ou 1'equipage venait coire, et je me rappclle que, la der- niere gorgde finie, cbacun de ces pauvres diables secouait son gobelet avec un 'AM. Tous les ans, a la Chandclcur, les poetcs provenc.aux publient en Avignon un joyeux petit livre rempli jusqu'aux bords dc beaux vers et de jolis contcs. Cehii dc cclle annee in'arrive a rinstant, et j'y trouve un ado- rable fabliau quo je vais essayer de vous traduire en 1'abregeant un pcu... Pansiens, tendez vos manncs. C'est dc la fine llcur de farine provencjale qu'on va vous servjr celle luis... L'abbe Martin etait cur6... dc CucugTiau. Bon comme le pain, franc comme Tor, il aiinaitpaternellementsesCucugnanais;pour 432 LETTRES DK MON MOULIN. lui, son Cucugnan aurait ele le paradis sur tcrrc, si les Cucugnanais lui avaicnl doime un peu plus de satisfaction. Mais, helasl les araignees filaient dans son confessionnal, et, le beau jour de Paques, les hosties rcs- taient au fond de son saint-ciboire. Le bon pretre en avail le crcur meurtri, et toujours il demandait a Dieu la grace de ne pas mourir avant d'avoir ramene" au bercail son Iroupeau dispersed Or, vous allez voir que Dieu 1'entendit. Un dimanche, apres 1'Evangile, M. Martin monta en chaire. Mes freres, dit-il, vous me Croirez si vous voulez : 1'autre nuit. je me suis trouve, moi mis6rable pecheur, ala porte du paradis. c Je frappai : saint Pierre m'ouvritl c Tiens! c'est vous, mon bravo mon- sieur Martin, me fit-il; quel bon vent...? et qu'y a-t-il pour votre service? t Beau saint Pierre, vous qui tenez le LE CURti DE CUCUGNA.N. 133 grand livre et la clef, pourncz-vous me dire, si je ne suis pas trop curicux, combi'cn vous avez de Cucugnanais en paradis? Je n'ai rien a vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous, nous aliens voir la chose ensemble. Et saint Pierre prit son gros livre, 1'ou- vrit, mit ses besides : Voyons un peu : Cucugnan, disons- nous. Cu. . . Cu. . . Cucugnan. Nous y sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la page est toute blanche. Pas une ame... Pas plus de Cucugnanais que d'aretes dans une dinde. Comment! Personne de Cucugnan ici ? Personne? Ge n'est pas possible ! Regar- dez mieux... Personne, saint homme. Regardez vous-meme, si vous croyez que je plaisante. Moi, pecaire! je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais misericorde. Alors, saint Pierre : Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le cceur a 1'envers, 13i LET IRKS DE MON MOULIN car vous pourriez en avoir quelque mau- vais coup de sang. Ce n'est pas votre faute, apivs tout. Vos Cucugnanais, voycz-vous, doivent faire a coup sur leur petite quaran- taine en purgatoire. o Ah! parcharite, grand saint Pierre! failes que je puissc au moins les voir et les consoler. a Volontiers, mon ami... Tenez, chaus- scz vile ces sandales, car les chemins ne sont 5>as beaux de reste... Voila qui est bien.. Maintenant, cheminez droit devant vous. Voyez vous la-bas, au fond, en tour- nant? Vous trouverez une porte d'argent toute constellee de croix noires... a main droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias 1 Tenez-vous sain et gaillardet. Et je cheminai... je cheminai! Quclle battue! j'ai la chair de poule, rien que d'y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d'escarboucles qui luisaient et de serpents LE CURE DE CUCUGNAN. 135 qui sifflaient, rn'amenajusqu'a laporte d'ar- gcnt. Pan ! pan ! Qui frappe! me fait une voix rauque el tlolente. .Le cure" de Cucugnan. De...? De Cucugnan. Ah!... Entrez. J'entrai. Un grand bel ange, avec dcs ailes sombres coinmc la nuit, avcc une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de,diamant pendue a sa ceinture, 6cri- vait, era-era, dans un grand livre plusgros quo celui de saint Rierre... a Finalement, que voulez-vous et que dcmandez-vous? dit 1'ange. Bel ange de Dieu, je veux savoir, je suis bien curieux peut-etre, si vous avez ici les Cucugnanais. Les?... Les Cucugnanais, les gens de Ct:- cugnan que c'est moi qui suis leur prieur. LETTllCS DE MILN MOULIN. All! 1'abbe Martin, ii'est-ce pas* c -- Pour vous servir, monsieur 1'ange t Vous dites done Cucugnan... Et Tango ouvre et feuilletle son grand livre, mouillant son doigt de salive pour que Ic fcuillet glisse micux... Cucugnan, dit-il en poussant un long soupir... Monsieur Martin, nous n'avons en purga'oire personne de Cucugnan. a Jesus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en purgatoire! grand Dieul ou sont-ils done? Eh I saint homme, ils sont en paradis. Ou diantre voulez-vous qu'ils soient? Mais j'en viens, du paradis... t Vous en venez! !... Eh bien? t Eh bicn! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mere des anges!... Que voulez-vous, monsieur le cure? s'ils 1'ie sont ni en paradis ni en purgatoire, i) n'y a pas de milieu, ils sont... LE Cl'HK DE CICUG.NAN. 137 Saintc croix! Jesus, fils do David! AV! ai'! aY ! ost-il possible?... SeraiL-ce un mcnsonge du grand saint Pierre?... Pour- taut jc n'ai pas entcndu chanter Ic coq!... AT ! pauvres nous ! comment irai-je en paradis si ines Cucugnanais n'y sont pas? Ecoutez, mon pauvrc monsieur Mar- tin. puisquevousvoulez,coutcquecoute,ctre siir de tout^eci, et voir de vos yeux do quoi il rctourne, prenez ce scnticr, filez en cou- rant, si vous savez courir... Vous trouverez, a gauche, un grand pcrtail. La, vous vous renseignerez sur tout. Dieu vous le donnel Et 1'ange ferma la porte. c C'e'tait un long sentier tout pav6 de braise rouge. Je chancelais comme si j'avais bu; a chaque pas, je trebuchais; j'6tais tout en eau, chaque poil de mon corps avail sa gouttedesucur, etjehaletais de soif...Mais, ma foi, grace aux sandales que le bon saint Pierre m'avait pretces, je ne me brulai pas les picds. li. 138 LETTHES DK MOX MOULIN. Q'iand j'eus fait assez de faux pas olopin- clopant,je visa ma main gauche unepi-rie... non, un portail, un dnorme portail, tout baillant, comme la porte d'un grand four. Oh! mcs cnfants, quel spectacle! La on ne demande pas mon nom ; la, point de registre. Par fournecs et a pleine porte, on enlre la, mes freres, comme le dimanche vous cnlrcz au cabaret. Je suais a grosses gouttes, et pourtant j'e"tais transi, j'avais le frisson. Mes chcveux se- dressaient. Je scntais le brule, la chair rotie, quelque chose comme 1'odeur qui se repand dans notre Cucugnan quand Eloy, le marechcl, brule pour la ferrer la hotte d'un vieil ane. Je perdais haleine dans cet air puant et cmbrase; j'entendais une clamour horrible, des gemissements, des hurlements et des jurements. Eh bien ! entres-tu ou n'entres-tu pas, toi? me fait, en me piquant de sa fourche, un demon cornu. Moi? Je n'cntre pas. Je suis un ami de Dieu. LE CURE DE CUOJGNAN. i39 t Tu es un ami do Dieu... Eh! b... de teigneux! que viens-tu faire ici?... a Jo viens... Ah! ne m'cn parlcz pns, que je ne puis plus me tenir sur mes jambes. . . Je viens... je viens de loin... humblemcnt vous demander... si... si, par coup de ha- sard... vous n'auriez pas ici... quelqu'un... quelqu'un de Cucugnan... a Ah! feu de Dicu! tu fais la bete, toi, comme si tu ne savais pas que tout Cucu- gnan est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, et tu verms comme nous les arrangeons ici, tes fameux Cucugnanais... Et je vis, au milieu d'un 6pouvantable lourbillon de flamme : t Le long Coq-Galine, vous 1'avez tous connu, mes freres, Coq-Galine, qui se grisait si souvent, et si souvent secouait les puces a sa pauvrc Clairon. Je vis Catarinet... cctte petite gueuse... avec son nez en 1'air... qui couchait toute 440 LKTTRES DE MON MOULIN. seule a la grange... II vous en souvient, rncs droles !... Mais passons, j'en ai trop dit. Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec les olives de M. Julien. Je vis Babel la glaneuse, qui, en glanant.7 pour avoir plus vite noue sa gerbe, puisait a poignees aux gerbiers. Je vis maitre Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa brouette. Et Dauphine, qui vendail si cher 1'eau dc son puits. Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me ren- contrail portant le bon Dieu, filait son che- min, la barrette sur la tete et la pipe au bee... el fier comme Artaban... comme s'il avail rencontre un chien. Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et Toni... Emu, bleme de peur, 1'auditoire gemit, en voyant, dans 1'enfer tout ouvert, qui son pore et qui sa mere, qui sa grand' mbre et qui sa soaur... LE CUKE OE CUCUGNAN. U< Vousseniez bien. mes frercs. repritle bon abbe Martin, vous scnlcz bicn quo ceci nc peut pas durer. J'ai cliarge d'ames, et je veux, je vcux vous sauver de 1'abime oil vous etcs Lous en train dc rouler tete pre- miere. Domain je me mcts a 1'ouvrage, pas plus tard que domain. Et 1'ouvrage ne man- qucra pas! Voici comment je m'y prendrai. Pour que tout so fasse bien, il faut tout faire avecordre. Nous irons rangpar rang, comme a Jonquieres quand on dansc. Domain lundi, je confcsserai les vieux ctles vieilles. Co n'cst ricn. Marai, les enfants. J'aurai bientot fait. a Mercredi, les gargons ct les filles. Cola I>ouiTa-etre long. Jeudi, les liommes. Nous couperons court. Vcndrcdi, les femmes. Je dirai : Pas d'iiistoires ! Samedi,le raounier!... Co n'cst pas trop d'un jour pour lui tout soul... Et, si dimanchc nous uvons fini, nous serons bien bcurenx. U-2 LETTIIES DZ MON MOULIN. * Voyez-vous, mes enfanLs, qunnd le b!6 est mur, il faut le couper; quand le vin est tir6, il faut le boire. Voila assez de linge sale, il s'agit de le laver, et de le bien lavcr. C'est la grace que je vous souhaite. Amen! Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive. Depuis ce dimanche memorable, le par- fum des vertus de Cucugnan se respire a dix lieues a 1'entour. Et le bon pasleur M. Martin, heureux et plein d'allegresse, a reve 1'autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en resplendissante procession, au milieu des cierges allumes, d'un nuage d'encens qui cmbaumait et des enfants de chosur qui ehantaient Te Deum, le chemin eclaire de la cite de Dieu. Et voila 1'histoire du cure de Cucugnan, telle que m'a ordonn6 de vous le dire ce grand gueusard de Roumanille, qui la tenait lui-meme d'un autre bon compagnon. LES VlliUX. Uno Ictlrc, p6re Azan? Oui, monsieur... ca vicnt dc Paris. II elail lout fier que c.a vint de Paris, ce brave pcre Azan... Pas moi. Quelque chose me disait que cello Parisienne de la rue Jean-Jacques, lombanl sur ma lable a 1'im- proviste el de si grand malin, allail me faire perdre toule ma journie. Je ne me Irompais pas, voyez plulol : // faut que tu me, rendes un service, mon ami. Tuvas fermer ton moulin pour un jour et fen aller tout de suite a Eyguicres... Eyguicres est un gros bourg d trois on quatre lieues de chez toi, tine promenade. En ar- rivant, tu demanderas le convent des Orphe- 144 LETTllKS DE MON MOI UN. lines. La premiere maison apres le convent est ime maison basse a volets gris avec un jardinet derriere. Tu entreras sans f rapper, la porte est toujours ouverte, et, en entrant, tu crieras bien fort : Bonjoiir, braves gens! Je suis I' ami de Maurice... Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mats vieux, vieux, archivieux, te tendre les bras du fond de leurs grands fautcuils, et tu les embrasseras de ma part, avec tout ton co3itr, comme s'ils etaienl a toi. Puis vous causerez; Us te parleront de moi, rien que de moi; ils te raconteronl mille folies que tu e'c out eras sans rire... Tu ne riras pas, hein?.^ Ce sont mes grands-parents, deux etres dont je suis toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix ans... Dix ans, c'est long! Mais que veux-tu? moi, Paris me tient; eux, c'est le granddge... Us sont si vieux, s'ils venaienl me voir, ils se casseraient en route... Beureusement, tu es ld-bas i mon chermeunier,et, en C embrassant , les pauvres gens croiront m'embrasser un pen moi-meme... Je leur ai si souvent parle de nous et de cette bonne amitie dont... LliS VIEUX. ii* Le diable soil Je 1'amitie! Justement cc matin-la il faisait un temps admirable, rnais qui ne valait rien pour courir les routes : / trop de mislral et trop de soleil, une vraie / journee de Provence. Quand cette mauditei lettre arriva, j'avais deja choisi mon cagnard (abri) entre deux roches, et je revais do rester la tout le jour, comme un lezard, a boire de la lumiere. en ecoutant chanter les pins... Enfin, que voulez-vous faire? Je fer- mai le moulin en maugreant, je mis la clef sous la chatiere. Mon baton, ma pipe, et me voila parti. J'arrivai a Eyguieres vers deux heures. Le village 6tait desert, tout le monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussiere, les cigales chantaient comme en pleine Grau. t ll y^avait bien sur la place de . . d>-*te^. *, la maine un ane qaf prenait le soleil, un vol de pigeons sur fa fontaine de Teglise ; mais porsonne pour m'indicnier 1'orphelinat. Par bonheur une vieille fee m'apparut tout a coup T aciccoup|e etfilant dans 1'encoignure de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; 13 U6 LETTRES DE MOM MOULIN. et comme cette fee etait tres puissante, elle n'eut qu'a lever sa quenouille : aussitot le couvent des Orphelines se dressa devant moi comrae par magie... C'^tait une grande maison maussade et noire, toute fiere de montrer au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de gres rouge avec un peu de latin autour. A c6t6 de cette maison, j'e aperc.us une autre plus petite. Des volets gris, le jardin derriere... Je la reconnus tout de suite, et j'entrai sans frapper. Jc reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille peinte en rose, le jardinet qui tremblait au fond a travers un store de couleur claire, et sur tous les pan- neaux des fleurs et des violons fanes. II me semblait que j'arrivais chez quelque vieux bailli du temps de Sedaine... Au bout dm couloir, sur la gauche, par une porte en- tr'ouverteon entendaitla tic tacd'une grosse ' Tiorlbge et une toix d'enfant, mais d'enfant a 1'ecole, qui lisait en s'arrctant a ch qi\Q syllabe : A... LORS... SAINT... I... RE.. N L. .. *'... cm... A... JE... suis... LE... PRO. LI:S vn;i;x. 147 DU... Szir.NEUR... IL... FAUT... QL'E... JE... SOIS... MOU... LU... PAR... LA... DENT... DE... CE*-. A... M... MAUX... Je m'approchai doucement de cette porte et je regardai. Dans le calme et le demi-jour d'une peli! chambre, un bon vieux a. pommettes roses, /rrae jusqu au bout des doigts, dormait au fond d'un fcmteinV'lk' bouche ouverte, les mains sur ses genoux. A ses piods, une fillette habillee de bleu, grande ^le^ne et petit beguin^Je costume des orphelines, lisait la Vie de saint Irdnee dans un livre plus gros qu'elle... Cette lecture miracu- leuse avait jipcre-sur toute la maison. Le vieux dormait dans son fauteuil, les mou- ches au plafond, les canaris dans leur cage, la-bas sur la fcnetre. La grosse horloge ronflait, tic tac, tic tac. II n'y avait d'e"veill<$ dans toute la chambre qu'une grande bande de lumiere qui tombait droite et blanche entre Ics^goTcts^clos , pleine d'e"lincelles vivantes et de valses microscopiques... Au milieu de 1'assoupissement general, 1'cn- fant continuait sa lecture d'un air grave : U8 LETTRES DE MON MOULIN. AUS...SI...TOT... DEUX... LIONS... SE... riu*...ci... PJ. . .TE. . .RENT. . . SUR. . . LUI. . . ET. . . LE. . . DE. . .VO. . . RE... RENT... C'estace moment quoj'entrai... Les lions de saint Irenee se precipitant dans la chambre n'y auraientpas produit plus de stupeur quo moi. Un vrai coup de theatre ! La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les canaris, les mouches se reVeillent, la pendule sonne, le vieux se dresse en sur- saut, tout efFare', et moi-meme, un peu trou- ble, je m'arrete sur le seuil en criant bien fort: - Bonjour, braves gens ! je suis 1'ami de Maurice. Oh! alors, si vous 1'aviez vu, le pauvre vieux, si vous 1'aviez vu venir vers moi les bras tendus, m'embrasser, me serrer les mains, courir egare dans la chambrc, en faisant : Mon Dieu! mon Dieu!... Toutes les rides de son visage riaient. II elait rouge. II begayait : Ah! monsieur... ah! monsieur... Puis il allait vers le fond en appelant : LES VIEUX. 449 Mamette! Une porte qui s'ouvre, un trot de souris dans le couloir... c'ctait Mamettc. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bon- net a coquc, sa robe carmelite, et son mou- choir brode qu'elle tenait a la main pour me faire honneur, a 1'ancienne mode... Chose attendrissante! ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes. il aurait pu s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la vraie Mamette avait du beaucoup pleurer dans sa vie, et elle etait encore plus ride"e que Fautre. Comme 1'autre aussi, elle avait pres d'elle une enfant de 1'orphelinat, petite garde en pelerine Lleue, qui ne la quittait jamais; et de voir ces vieillards proteges par ces orphelines, c'etait ce qu'on peut imaginer de plus touchant. En entrant, Mametle avait commence par me faire une grande reverence, mais d'un rnot le vieux lui coupa sa reverence en deux : C'est 1'ami de Maurice... Aussitot la voila qui tremble, qui pleure, 13. 150 LETTIIES DE MON MOULIN. perdson mouchoir, qui devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui... Ces vieux! Qa n'a qu'une goutte de sang dans les veines, et a la moindre emotion clle leur saute au visage... Vite, vite, une chaise... dit la vieille a sa petite. Ouvre les volets... crie le vieux a la sienne. Et, me prenant chacun par une main, ils m'emmenerent en trottinant jusqu'a la fe- netre, qu'on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On approche les fauteuils, je rn'installe entre les deux sur un pliant, les petites bleues derriere nous, et 1'inter- rogatoire commence : Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas? Est-ce qu'il est content?... Et patati! etpatata! Gomme cela pendant des heures. Moi, je repondais de moil mieux a toutes leurs questions, donnant sur mon ami les details que je savais, inventant effront6- LES TIEUX. 151 mentceux qucje ne savais pas, megaraant surtout d'avouer que je n'avais jamais re- marque si ses fenetres fcrmaient bien ou do quello couleur 6tait le papier de sa cham- bre. Lo papier de sa chambre!... II est bleu, madame, bleu clair, avec des guir- iandes... Vraiment? faisait la pauvre vieille at- tendrie; et elle ajoutait en se tournant vers son mari : C'est un si brave enfant! Ob! oui, c'est un brave enfant ! rcpre- nait 1'autre avec enthousiasme. Et, tout le temps que je parlais, c'6taient entre eux des hochements de tete, de petits rires fins, des clignements d'yeux, des airs entendus, ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire : Parlez plus fort... Elle a 1'oreille un peu dure. Et elle de son cote" : Urtpeu plus haul, je vous prie!... II n'entend pas tres bien... Alors j'elevais la voix;- et tous deux me 152 LETTRES DE 5 ON MOULIN. remerciaient d'un sourirc; et dans ces sou- rires fanes qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu'au fond de mes yeux 1'image de leur Maurice, moi, j'e"tais tout emu de la retrouver cette image, vague, voilee, presque insaisissable, comme si je voyais mon ami me sourire, tres loin, dans un brouillard. Tout a coup le vieux se dresse sur son fauteuil : Mais j'y pense,Mamette...,iln'apeut- etre pas dejeune! Et Mamette, efFaree, les bras au ciel : Pas dejeune!... Grand Dieu! Je croyais qu'il s'agissait encore de Mau- rice, et j'allais repondre quo ce brave enfant n'attendait jamais plus tard que midi pour se mettre a table. Mais non, c'etait bien de moi qu'on parlait; et il faut voir quel branle- bas quand j'avouai que j'etais encore a ieun : LES VIEUX. i33 Vite le couvcrt, petites bleues! La table au milieu de la chambre, la nappe du dimanche, les assiettes afleurs. Et ne rions pas tant, s'il vous plait! et depechons- nous... Je crois bien qu'elles se d6pecbaient. A peine le temps de casser tr-ois assiettes le dejeuner se trouva servi. Un bon petit dejeuner ! me disait Ma- mctte en me conduisant a table; seulement vous serez tout seul... Nous autres, nous avons de"ja mange ce matin. Ces pauvres vieux ! a quelque heure qu'on les prenne, ils ont toujours mange le matin. Le bon petit dejeuner deMamette, c'etait deux doigts de lait, des dattes et une bar- qiftte, quelque chose comme un echaude; de quoi la nourrir elle et ses canaris au moins pendant huit jours... Et dire qu'a moi seul je vins a bout de toutes ces provi- sions!... Aussiquelle indignation autour de la table ! Comme les petites bleues chucho- taient en se poussant du coude, et la-bas, au fond de leur cage, comme les canaris 154 LETTUES DE MOM MOULIN. avaient Fair de se dire : Oh ! ce monsieur qui mango toute la barquette! Je la mangeai toute, en effet, et presque sans m'en apercevoir, occupe que j'dtais a regarder autour de moi dans cette chambre claire et paisible ou flottait comme une odeur de choses anciennes... II y avait sur- tout deux petits lits dont je ne pouvais pas detacher mes yeux. Ces lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour, quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux a franges. Trois heures sonnent. C'est 1'heure ou tous les vieux se reveillent : Tu dors, Mamette? Non, mon ami. N'est-ce pas que Maurice est un brave enfant? Oh ! oui c'est un brave enfant. Et j'imaginais comme cela toute une cau- serie, rien que pour avoir vu ces deux petits lits de vieux, dresses Tun a cot4 de Fautre... Pendant ce temps, un drame terrible se passait a 1'autre bout de la chambre, devant LES VIEUX. -155 larmoire. II s'agissait d'atteindre la-haut, sur le dernier rayon, certain bocal de cerises a 1'eau- de-vie qui attendait Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire 1'ouver- ture. Malgre les supplications de Mamette, le vieux avail tenu a aller chercher ses ce- rises lui-meme; et, monte sur une chaise au grand effroi de sa fcmme, il essayait d'arriver la-haut... Vous voyez le tableau d'ici, le vieux qui tremble et qui se hisse. les petites bleues cramponne'es a sa chaise, Mamette derriere lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un leger parfum de bergamote qui s' exhale de Tarmoire ouverte et des grandes piles de linge roux... C'etait charmant. Enfin, apres bien des efforts, on parvint a le tirer de 1'armoire, ce fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d'argent toute bosselee, la timbale de Maurice quand il etait petit. On me la remplit de cerises jus- qu'au bordj Maurice les aimait tant, les cerises! Et tout en me servant, le vieux me disait a i'oreille d'un air de gourmandise : 156 LETTRES DE MON MOULIN. Vous eles bien heureux, vous, de pou- voir en manger!... C'est ma femme qui les a faltes... Vous allez gouler quelque chose de bon. Helas sa femme les avail faites, mais elle avail oublie de les sucrer. Que voulez-vous? on devient dislrail en vieillissanl. Elles etaienl alroces, vos cerises, ma pauvre Ma- melle... Mais cela ne m'empecha pas de les manger jusqu'au boul, sans* sourciller. Le repas lermine, je me leva! pour pren- dre conge de mes holes. Us auraienl bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfanl, mais le jour baissail, le moulin elail loin, il fallail parlir. Le vieux s'elail leve en meme lemps que moi. Mamelle, mon habil!..; Je veux le conduire jusqu'a la place. Bien sur qu'au fond d'elle-meme Mamette trouvail qu'il faisail deja un peu frais pour me conduire jusqu'a la place; mais elle n'en LES VIEUX. 157 laissa rien paraitre. Seulement, pendant qu'elle 1'aidait a passer les manches de son habit, un bel habit tabac d'Espagne a bou- tons de nacre, j'enttendais la chere creature qui lui disait doucement : Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-co pas ? Et lui, d'un petit air malin : He! h6 I... je ne sais pas... peut-etre... La-dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient de les voir rire, et dans leur coin les canaris riaient aussi a leur maniere... Entre nous, je croisque I'o- deur des cerises les uvait tous un peu grises. ... La nuittombait, quandnous sortimes, le grand-pere et moi. La petite bleue nous suivait de loin pour le ramener; mais lui ne la voyait pas, et il 6tait tout fier de mar- cher a mon bras, comme un homme. Ma- mette,rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous regardant de j olis hochements de tete qui semblaient dire : Tout de meme, mon pauvre homme!... il marche encore. BALLADES EN PROSE. En ouvrant ma porte ce matin, il y avail autour de mon moulin un grand tapis <:u gelee blanche. L/herbe luisait et craquait comme du verre; toute la collinc grelot- ^tait... Pour un jour ma chore Provence s'etait deguisee en pays du Nord; et c'est parmi les pins franges de givre, les touffes de lavandes e"panouies en bouquets de cris- tal, que j'ai 6crit ces deux ballades d'une fantaisie un peu germanique, pendant que la gelee m'envoyait ses 6tincelles blanches, et que la-haut, dans le ciel clair, de grands triangles de cigognes venues du pays de Henri Heine descendaient vers la Camargue en criant : II fait froid... froid... froid. t 460 LETTRES DE MOM MOULIN. I LA MORT DU DAUPHIN Le petit Dauphin est malade, le petit Dau- phin va mourir... Dans toutes les eglises du royaume , le Saint- Sacrement demeure expose nuit et jour et de grands cierges brulent pour la gueYison de Fenfant royal. Les rues de la vieille residence sont tristes et silencieuses,les cloches ne sonnent plus, les voitures vont au pas... Aux abords du palais, les bourgeois curieux regardent, a travers les grilles, des suisses a bedaines dories qui causent dans les cours d'un air important. Tout le chateau est en e'moi... Des cham- bellans, des majordomes, montent et des- cendentencourantles escaliersdemarbre... Les galeries sont pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d'un groirpe a 1'autre queter des nouvelles a voix basse... Sur les larges perrons, les dames d'honneur e"plorees se font de grandes rev6- BALLADES EN PROSE. 161 rences en essuyant leurs yeux avec de jolis mouchoirs brodes. Dans I'Orangerie, il y a nombreuse assem- blee de medecins en robe. On les voit, h travers les vitres, agiter leurs longues man- dies noires et incliner doctoralemcnt leurs perruques a marteaux... Le gouverneur et 1'ecuyer du petit Dauphin se promenent devant la porte, attendant les decisions do la Faculte. Des marmitons passent a cote d'eux sans les saluer. M. 1'ecuyer jure comme un paien, M. le gouverneur recite des vers d'Horace... Et pendant ce temps-la, la-bas, du cot^ des ecuries, on entendun long hen- nissement plaintif. C'est 1'alezan du petit Dauphin que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa mangeoirevide. Et le roi? Ou est monseigneur le roi?... Le roi s'est enferme tout seul dans une chambre, au bout du chateau... Les Majestes n'aiment pas qu'on les voie pleurer... Pour lareine, c'estautre chose... Assise au chevet du petit Dauphin, elle a son l;eau visage baigne de larmes, et sanglote bien haul u. 162 LETTRES DE MON MOULIN. devant tous , comme ferait une drapiere. Dais sa couchette de dentelles, le petit Dauphin, plus blanc que les coussins sur lesquels il est e"tendu, repose, les yeux fer- mes. On croitqu'il dort; mais non: Le petit Dauphin ne dort pas... II se retourne vers sa mere, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit : Madame la reine, pourquoi pieurez- vous? Est-ce que vous croyez bonnement que je m'en vas mourir? La reine veut repondre. Les sanglots I'em- pechent de parler. Ne pleurez done pas, madame la reme ; vous oubliez que je suis le Dauphin, et que les Dauphins ne peuventpas mourir ainsi... La reine sanglote encore plus fort, et le petit Dauphin commence a s'effrayer. Hola, dit-il, je ne veux pas que la mort vienne me prendre, et je saurai bien Tem- pecher d'arriver jusqu'ici .. Qu'on fasse venir sur 1'heure quarante lan^uenets tres' forts pour monter la garde autour de notre lit!... Que cent gros canons veillent nuit et jour, meche allumee, sous nos fenetres ! Et BALLADKS EN I'UOSE. 163 malheur a la mort, si ellc ose s'approcher de nous !... Pour complaire a 1'enfant royal, la reine fait un signe. Sur 1'heure, on entend les gros canons qui roulent dans la cour; et quarante grands lansquenets, la pcrtuisane au poing, viennent se ranger aulour de la chambre. Ce sont de vieux soudards a moustaches grises. Le petit Dauphin bat des mains en les voyant. II en reconnait un et 1'appelle : Lorrain ! Lorrain ! Le soudard fait un pas vers le lit : Je t'aime bien, in on vieux Lorrain... Fais voir un'peu ton grand sabre... Si la mort veut me prendre, il faudra la tuer, n'est-ce pas? Lorrain rdpond : Oui, monseigneur... Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues tannees. A ce moment, I'aumonier s'approche du petit Dauphin et lui parle longtemps a voix basse en lui montrant un crucifix. Le petit 164 LETT 11 ES DE MON MOULIN. Dauphin 1'ecoute d'un air fort etonne\ puis tout a coup 1'interrompant : Je comprends bien ce que vous me dites, monsieur I'abb6 ; mais enfin est-ce que mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir a ma place, en lui donnant beaucoup d'ar- gent?... L'aumonier continue a lui parler a voix basse, et le petit Dauphin a 1'air de plus en plus etonne. Quand I'aumonier a fini, le petit Dauphin reprend avee un gros soupir : Tout ce que vous me dites la est bien triste, monsieur I'abb6- mais une chose me console, c'est que la-haut, dans le paradis des toiles, je vais etre encore le Dauphin... Je sais que le bon Dieu est mon cousin et ne peut pas manquer de me trailer selon mon rang. Puis il ajoute, en se tournant vers sa mere : Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, mon pourpoint d'hermine blanche et mes escarpins de velours ! Je veux me faire brave BALLADES EN PROSE. i65 pour les anges et entrer au paradis en cos- tume de Dauphin. line troisieme fois, I'aumonier se penche vers le petit Dauphin etlui parle longuement a voix basse... Au milieu de son discours, 1'enfant royal 1'interrompt avec colere : Mais alors crie-t-il, d'etre Dauphin, ce n'est rien du tout! Et, sans vouloir plus rien entendre, le petit Dauphin se tourne vers la muraille, et il pleure amerement. II LE SOUS PREFET AUX CHAMPS M. le sous-prefet est en tournee. Cocher devant, laquais derriere, la caleche de la sous-prefecture 1'emporte majestueusement au concours regional de la Combe-aux-Fees. Pour cette journee memorable, M. le sous- prefet a mis spn bel habil^brode, SOD petit claque, sa cmotte collante abandes d'argent 166 LETTUES DE MON MOULIN. et son e"pee de gala a poignee dc nacre... Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufre qu'il regarde tristement. M. le sous-prefet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufre'; il songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout 1'heure devant les habitants de la Combe-auxFee s : Messieurs et chers administres... * Mais il a beau tortiller la soie blonde^ de ses fateris et re'pe'ter vingt fois de suite : Messieurs et chers adrhinistres... la suite du discours ne vient pas. La suite du discours ne vient pas... 11 fait si chauc^ dans cette caleche!... A perte de vue, la route de la Combe-aux-Fees poudroie sous le soleilduMidi... L'air est embrase... et sur les ormeaux du bord du chemin, tout couverts de poussiere blanche, des milliers de cigales se repondent d'un arbre al'autre. . . Tout a coup M. le sous-prefet tressaille. La- bas, au pied d'un coteau, il vient d'aper- cevoir un petit bois de chenes verts qui semble lui faire signe. IULLADES EN PROSE. 167 Le petit bois de chenes verts semble lui faire signe : Venez done par ici, monsieur le sous- preTet; pour composer votre discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres... M. le sous-prelet est seduit; il saute a bas de sa caleche et dit a ses gens de 1'attendre, qu'il va composer son discours dans le petit bois de chenes verts. Dans le petit bois cle chenes VeKs il y a des oiseaux, des violeUes, et des sources sous 1'herbe fine... Quand ils ont apergu M. le sous-pr6fet avec sa belle culottc et sa serviette en chagrin gaufre", les oiseaux ont eu peur et se sont arretes de chanter, les sources n'ont plus ose" faire de bruit, et les violettcs se sont cachets dans le gazon... Tout ce petit monde-la n'a jamais vu de sous-prefet, et se demandeavoix basse quel est ce beau seigneur qui se promene en cu- lotte d' argent A voix basse, sous la feuill^e, on se de- mande quel est ce beau seigneur en culotte qui sont devenus fous; Ogurez-vous tout cela, raconte", de"taille, ges- ticule" par un grimacier de genie, vous aurez alors une idee de ce que fut 1'improvi- sation de Bixiou. Son toast fini 4 son verre bu , il me demanda 1'heure et s'en alia, d'un air farouche, sans me dire adieu... J'ignore comment les huis- siers de M. Duruy se trouverent de sa visite ce matin-la; mais je sais bien que jamais de ma vie je ne me suis senti si triste., si mal en train qu'apres le depart de ce terrible aveugle. Mon encrier m'6cceurait, ma plume 16 182 LETTRE8 DE MON MOULIN. me faisait liorreur. J'aurais voulu m'en alien loin, courir, voir des arbres, sentir quelquo chose de bon... Quelle haine. grand Dieuf que de fiel ! quel besoin de baver sur tout, de tout salir ! Ah! le miserable... i Et j'arpentais ma chambre avec fureur, croyant toujours entendre le ricanement do degout qu'il avail eu en me parlant de sa fille. Tout k coup, pros de la chaise ou 1'aveugle s'e"tait assis, je sentis quelque chose rouler sous mon pied. En me baissant, je reconnus son portefeuille, un gros portefeuille luisant, a coins casses, qui ne le quilte jamais et qu'ii appelle en riant sa poche a venin. Cette poche, dans notre monde, e"tait aussi re- nomm^o que les fameux cartons de M. de Girardin. On disait qu'il y avail des choses terribles la dedans. . . L'occasion se presentait belle pour m'en assurer. Le vieux porte- feuille, trop gonfle", s'6tait creve en lombant, et tous les papiers avaient roule sur le tapis ; il me fallut les ramasser Tun apres 1'autre... Un paquet de lettres ecrites sur du papier LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU 183 a fleurs, commenganl loutes : Mon cherpapa, el signees : Celine Bixiou des Enfants de Marie. D'anciennes ordonnances pour des mala- dies d'enfants : croup, convulsions, scarla- tine, rougeole... (la pauvre petite n'en avail pas echappe une !) Enfin une grande enveloppe cachetee d'ou sortaient, comme d'un bonnet do fillette, deux ou trois crins jaunes tout frisecs; et sur 1'enveloppe, en grosse ecriture trembled, une ecriiure d'aveugle : Cheveux de Celine, coupes le 13 mai, le jour de son entree Id-bas. Voila ce qu'il y avail dans le porteleuille do Bixiou. Allons, Purisiens. vous etes tous les monies. Le degoul, 1'ironie, un rire infernal, des blagues feroces, ol puis pour finir :... Cheveux dc Celine coupes le 13 mai. LA LEGE1NDE DE L'lIOMMK A LA CERYELLE D'OR. A LA DAME QUI DEMANDS DBS HISTOIRES GAIES. En lisant votre lettre, madame, j'ai cu comme un remords. Je m'en suis voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mcs historiettes, et je m'etais pro mis 'de vous offrir aujourd'lmi quelque chose de joyeux, de follement joyeux. Pourquoi serais-je triste, apres tout? Je vis a mille lieues des brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et musique ; j'ai des orchestres de culs-blancs, des or- pheons de mdsanges; le matin, les courlis 16. LA LEGEXDE DE L'lIOMiME A LA CERVELLE D'OR. A LA DAME QUI DEMANDS DBS HISTOIRES GAIES. En lisant votre lettre, madame, j'ai cu comme un remords. Je m'en suis voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mcs historiettes, et je m'etais promis'de vous offrir aujourd'lmi quelque chose de joyeux, de follement joyeux. Pourquoi serais-je triste, apres tout? Je vis a mille lieues des brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et musiquc ; j'ai des orchestres de culs-blancs, des or- pheons de mdsanges; le matin, les courlis 16. 188 LETTRES DE MON MOULIN. Alors le petit avail grand'peur d'etre vole" ; il i dtourriait jouer tout seul, sans rien dire, et se trimbalait lourdement d'une salle a 1'autre... A dix-huit ans seulement, ses parents lui reVelerent le don monstrueux qu'il tenait du destin ; et, comme ils 1'avaient eleve" et nourri jusque-la, ils lui demanderent en retour un peu de son or. L'enfant n'hesita pas; sur 1'heure meme, comment? par quels inoyens? la legende nel'a pas dit, il s'ar- racha du crane un morceau d'or massif, un morceau gros comme une noix, qu'il jeta fierement sur les genouxde sa mere... Puis tout e"bloui des richesses qu'il portait dans la tete, fou de de"sirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s'en alia par le monde en gaspillant son tresor. Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant 1'or sans compter, on aurait dit que sa cervelle 6tait inepuisable... Elle s'6- L'HOMME A LA CERVELLE D'OR. 189 puisait cepcndaiil, et a mesure OD pouvait voir les yeux s'etcindre, la joue devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d'une de- bauche folle, le malheureux, resteseul parrni les debris du festin et les lustres qui palis- saient, s'e"pouvanta de l'norme breche qu'il avail deja faite & son lingot; il etait temps de s'arreter. Des, lors, ce fut une existence nouvelle. L'homme a la cervelle d'or s'en alia vivre, a l'4cart, du travail de ses mains, soup- c.onneux et craintif comme un avare, fuyant les tentations, tachant d'oublier lui-meme ces fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur, un ami 1'avait suivi dans sa solitude, etcetami connaissait. son secret. Une nuit, le pauvre homme fut reveil!6 en sursaut par une douleur a la tete , une ef- froyable douleur; il se dressa e"perdu, et vit, dans un rayon de lune, 1'ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau... Encore un peu de cervelle qu'on lui em- portait!... 190 LEITRES DE MO.N MOULIN. A quelque temps de la^ 1'liornmc a la cer- velle d'or devint amoureux, et cette fois tout fut iini... II aimait du meilleur de son ame une petite femmc blonde, qui Faimait bien aussi,mais qui preTerait encore les pompons, les plumes blanches et les jolis glands mor- dores battant le long des bottines. Entre les mains de cette mignonne cr6a- ture, moitie oiseau, moitie poupee, les pieccttes d'or fondaient quo c'etait un plaisir. Hie avail tous les caprices ; et lui ne savait jamais dire non ; meme, de peur de la peiner, il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de sa fortune. Nous sommes done bien riches? disait- elle. Le pauvre homme repondait : Oh! oui... bien riches! Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crane innocemment. Quelquefois cependant la peur le prenait, il aviit des envies d'etre avare ; mais alors la petite femme venait vers lui en sautiliant, et lui disait : L'HOMME A LA CEHVr.LLE D'OR. 191 Mor mari, qui etcs si riche! achetez- moi queique chose de bien cher... Et il lui achctait queique chose de bien cher. Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, un matin, la petite femme mourut, sans qu'on sut pourquoi, comme un oiscau... Le tresor touchait a sa fin; avec ce qui lui en restait, le vduf fit faire a sa chere morte un bel en- terrement. Cloches a toute voice, lourds carrosses tendus de noir, chevaux empa- naches, larmes d'argent dans le velours, Hen ne lui parut trop beau. Que lui impor- tait son or maintenant?... II en donna pour 1'eglise, pour les porteurs, pour les reven- deuses d'immortelles ; il en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetiere, il ne lui restait presque plus ricn de cette cervelle merveilleuse, a peine quel- ques parcelles aux parois du crane. Alors on le vit s'en aller dans les rues, 1'air egare, les mains en avant, trebuchant comme un homme ivre. Le soir, a 1'heure ou les bazars s'illuminent, il s'arreta devant 192 LETTRES;DE MON MOULIN. une large vitrine dans laquelletout un fouillis d'eloiTes et de parures reluisait aux lumieres, et resta la longtemps a regarder deux bot- tines de satin bleu bordees de duvet de cygne. Je sais quelqu'un a qui ces bottines feraient bien plaisir, se disait-il en sou- riant; et, ne se souvenant deja plus que la petite femme 6tait morte, il entra pour les acheter. Du fond de son arriere-boutique, la mar- chande entendit un grand cri ; elle accourut et recula de peur en voyant un homme de- bout, qui s'accotait an comptoir et la regar- dait douloureusement d'un air h6b6te\ II tenait d'une main les bottines bleues a bor- dure de cygne, et presentait 1'autre main toute sanglante, avec des raclures d'or au bout des ongles. Telle est, madame, la le"gende de I'homme a la cervelle d'or. Malgre ses airs de conte fantastique, cette 14gende est vraie d'un bout & 1'autre... II y L'HOMMB A LA CERVELLE D'OR. 193 f a par le monde de pauvres gens qui sont condamnes a vivre de leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur sub- stance, les moindres choses de la vie. C'est pour eux une douleur de chaque jour ; et puis, quand ils sont las de souffrir... C.E POETE MISTRAL. Dimanche dernier, en me levant, j'ai cm me reveiller rue du Faubourg-Montmartre. 11 pleuvait, le ciel etaft gris, le moulin triste. J'ai eu peur de passer chez moi cette froide jcurnee de pluie, et tout de suite 1'envie m'est venue d'aller me rechauffer un brin aupres de Frederic Mistral, ce grand poete qui vit a trois lieues de mes pins, dans son petit village de Maillane. Sitot pense", ^itot parti : une trique en bois de myrte, mon Montaigne, une cou- verture, et en route ! Personne aux champs... Notre belle Pro- vence catholique laisse la terre se reposer le dimanche... Les chiens seuls au logis, les 496 LETTRES DE MON MOULIN. fermes closes... De loin en loin, une char- rette de,. roulier avec sa bache ruisselante, une vieille encapuchonnee dans sa mante feuille morte, des mules en tenue de gala, housse de sparterie bleue et blanche, pom- pons rouge, grelots d'argent, emportant au petit trot toute une carriole de gens de mas qui vont a la messe ; puis, la-bas, a tra- vers la brume, une barque sur la roubine et un pecheur deboutqui lance son 6pervier... Pas moyen de lire ep route ce jour-la. La pluic tombait par torrents, et la tramontane vous la jetait a pleins seaux dans la figure... Je fis le chemin toutd'une haleine, et enfin, apres trois heures de marche, j'aperQus devant moi les petits bois de cypres au mi- lieu desquels le pays de Maillane s'abrite de peur du vent Pas un chat dans les rues du village ; toutle monde etait a la grand'messe. Quand je passai devant 1'eglise, le serpent ronflait, et je vis les cierges reluire travers les vi- tres de couleur. Le logis du poele est a 1'extre'mite du LE POETE MISTRAL. 197 r pays; c'est la derniere maison a main gau- che, sur la route de Saint-Remy, uno maisonnette a un etage avec un jardin devant... J'entre doucement... Personnel La porte du salon est fermee, mais j'en- tends derriere quelqu'un qui marche et qui parle a haute voix... Ce pas et cette voix me sont bien connus... Je m'arrete un mo- ment dans le petit couloir peint a la chaux, la main sur le bouton de la porte, tres emu. Le coeur me bat. II est la. II travaille... Faut-il attendre que la strophe soil finie?... Ma foil tant pis, entrons. Ahi Parisiens, lorsque le poete de Mail- lane est venu chez vous montrer Paris a sa Miieille, et que vous 1'avez vu dans vos salons, ce Chactas en habit de ville, avec un col droit et un grand chapeau qui le genait autant que sa gloire, vous avez cru que c'etait la Mistral... Non, ce n'e*tait pas lui. 11 n'y a qu'un Mistral au monde, cclui 17. 198 LETTRES DE MON MOULIN. quo j'ai surpris dimanche dornier dans son village, le chaperon de feutre sur 1'oreille, sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole ca- talane autour des reins, 1'ooil allurae, le feu de 1'inspiration aux pommettes, superbe avec un bon sourire, e"le"gant comme un patre grec, et marchant a grands pas, les mains dans ses poches, en faisant des vcrs... Comment! c'est toi? cria Mistral en me sautant au cou; la bonne idee que-tu as euede venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est la fete de Maillano. Nous avons la musique d'Avignon, les taureaux, la procession, la farandole, ce sera magnifique... La mere va rcntrer de la messe; nous dejeunons, et puis, zou! nous aliens voir danser les jolies filles... Pendant qu'il me parlait, je regardais avec Emotion ce petit salon a tapisserie claire, que je n'avais pas vu depuis si long- temps, et ou j'ai passe deja de si belles heu- rcs. Rien n'etait change. Toujoursle canape" a carreaux jaunes, les deux fauteuils de LE POfcTE MISTUAL. 199 paille, la Venus sans bras et la Venus d'Ar- les surla cheminee, le portrait du poete par Hebert, sa photographic par Etienne Carj'at, et, dans un coin, pres de la fcnetre, le bu- reau, un pauvre petit bureau de receveur d'enregistrement, tout charge de vieux bouquins et de dictionnaires. Au milieu de ce bureau, j'apergus un gros cahierouvert... C'etait Calendal, le nouveau pocme dc Fre- deric Mistral, qui doit paraitre a la fin de cette annee le jour de Noel. Ce poeme, Mistral y travaille depuis sept ans, et voila pres de six mois qu'il en a e*crit le dernier vcrs; pourtant, il n'ose s'en s^parer encore. Vous comprenez, on a toujours "une strophe a polir, unc rime plus sonore a-trouver... Mistral a beau ecrire en provencal, il tra- vaille ses vers comme si tout le monde de- vait les lire dans la langue et lui tenir compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh! le brave poete, et que c'est bien Mistral, dont Montaigne aurait pu dire : Souvienne- vons de celuy a qui, comme on demandoit a quoy faire il se peinoit si fort en un art qui 200 LETTRES DE MON MOULIN. ne pouvoit venir a la cognoissance de guere des gens, J'en ay assez de peu, repondil-il. Ten ay assez d'un. J'en ay assez de pas un. Je tenais le cahier de Calendal entre mes mains, et je le feuilletais, plein d'emotion... Tout a coup une musique de fifres et de tambourins delate dans la rue, devant la fenetre, et voila mon Mistral qui court a 1'armoire, en tire des verres, dcs bouteilles, traine la table au milieu du salon, et ouvre la porte aux musiciens en me disant : Ne ris pas... Us viennent me donncr 1'aubade... je suis conseiller municipal. La petite piece se remplit de monde. On pose les tambourins sur les chaises, la vieille banniore dans un coin ; et le vin cuit circule. Puis quand on a vide quelques bouteilles a la sante de M. Frederic, qu'on a caus6 gra- vement de la fete, si la farandole sera aussi belle que 1'an dernier, si les taureaux se comporteront bien, les musiciens se reti- LE POETE MISTRAL. 201 rent et vont donner 1'aubade chez les autres conseillcrs. A ce moment, la mere de Mis- tral arrive. En un tour de main la table est dressee : un beau linge blanc et deux couverts. Je connais les usages de la maison ; je sais que lorsque Mistral a du monde, sa mere ne se met pas a table... La pauvre vieille femme ne connait que son provencal et se sentirait mal SL 1'aise pour causer avec des Frangais... D'ailleurs, on a besoin d'elle a la cuisine. Dieu ! le joli repas que j'ai fait ce matin- la : un morceau de chevreau roti, du fromage de montagne, de la confiture de mout, des figues, des raisins muscats. Le tout arrose de ce bon chateauneuf des papes qui a une si belle couleur rose dans les verres... Au dessert, je vais chercher le cahier de poeme, et je 1'apporte sur la table devant Mistral. Nous avions dit que nous sortirions, fait le poete en souriant. Non! nonl... Calendal! Calendall 41*2 LETTRES DE MON MOULIN. Mistral se resigne, et dc sa voix musicale ct douce, en battant la mesure de ses vers avec la main, il en tame le premier chant ; D\me fille folle d 1 amour, a present que fdi dit la triste aventure, je chanterai, si l)ieuveut, un enfant de Cassis, unpauvre petit pecheur d'anchois... Au dehors, les cloches sonnaient les ve- pres, les petards eclataient sur la place, les fifres passaient et repassaient dans les rues avec les tambourins. Les taureaux de Ca- margue, qu'on menait courir, mugissaient. Moi, les coudes sur la nappe, des larmes dans les yeux, j'ecoutais 1'histoire du petit pecheur provengal. Calendal n'etait qu'un pecheur; 1'amour en fait un heros... Pour gagner le cosur de sa mie, la belle Est^relle, il entreprend des choses miraculeuses, et les douze tra- vaux d'Hercule ne sont rien a cote des siens. LE POfiFE MISTRAL. 203 Une fois, s'ctant mis cii tele d'etre riche, il a invente de formidables engins de peche, et ramcne au port tout le poisson de la mer. Une autre fois, c'est un terrible bandit des gorges d'Ollioulcs, le comte Severan, qu'il va relancer jusque dans son aire, parmi ses coupe-jarre ts et ses concubines... Quelrude gars que ce petit Calendal ! Un jour, a la Sainte-Baume, il rencontre deux partis de compagnons venus la pour vider leur que- relle a grands coups de compas sur la tornbc de maitre Jacques, un Provencal qui a fait la charpente du temple de Salomon, s'il vous plait. Calendal se jette au milieu de la tuerie, et apaise les compagnons en leur parlant... Des entreprises surhumaines !... II y avail la-haut, dans lesrochers de Lure, une foret de cedres inaccessibles, ou jamais bucheron n'osa monter. Calendal y va, lui. II s'y in- stalle tout seul pendant trente jours. P?u- dant trente jours, on entend le bruit de sa hache qui sonne en s'enfongant dans les troncs. La foret crie; Tun apres 1'aulre. les 0i LETTRES DE MON MOULIN. vieux arbres geants tombent et roi^ent au fond des abiines et quand Calendal redes- cend, il ne reste plus un cedre sur la mon- tagne... Enfin en recompense de tant d'exploits, le pecheur d'anchois obtient 1'amour d'Es- terelle, et il est nomm6 consul par les habi- tants de Cassis. Voila 1'histoire de Calen- dal... Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y a avant tout dans le poeme, c'est la Pro- vence, la Provence de la mer, la Pro- vence delamontagne, avec son histoire, sesmceurs, sesl^gendes, sespaysages, tout un peuple nai'f et libre qui a trouve son grand poete avant de mourir... Et mainte- nant, tracez des chemins de fer, plantez des poteaux a telegraphes, chassez la langue provengale des ecoles! La Provence vivra eternellement dans Mireille et dans Calen- dal. Assez de po^sie! dit Mistral en fermant son cahier. II faut aller voir la fete. LE POETE MISTRAL. 205 Nous sortimes ; tout le village etait dans les rues ; un grand coup de bise avait balaye" le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur les toits rouges mouilles de pluie. Nous arrivames a temps pour voir rentrer la pro- cession. Ce fut pendant une heure un inter- minable defile de penitents en cagoule,pe- nitents blancs, penitents bleus, penitents gris, confreries de filles voices, bannieres roses 9, fleurs d'or, grands saints de bois d^dores portes a quatre e"paules, saintes de faience colorizes cpmme des idoles avec de gros bouquets a la main, chapes, ostensoirs, dais de velours vert, crucifix encadr^s de soie blanche, tout cela ondulant au vent dans la lumiere des cierges et du soleil, au milieu des psaumes, des litanies, et des cloches qui sonnaient a toute vole"e. La procession finie, les saints remises dans leurs chapelles, nous allames voir les taureaux, puis les jeux sur 1'aire, les luttes d'hommes, les trois sauts, 1'^trangle-chat, le jeu de 1'outre, et tout le joli train des f^tes de Provence... La nuit tombait quand 48 806 LETTHES DE MON MOULIN. N nous rentrames a Maillane. Sur la place, devant le petit cafe ou Mistral va fpir?. le soir, sa partie avec son ami Zidore, on avail allum un grand feu de joie... La farandole s'organisait. Des lanternes de papier de- coupe s'allumaient partout dans 1'ombre; la jeuaesse prenait place; et bientot, sur un appel des tambourins, commenca autour de la flamme une rondo folle, bruyante, qui devait durer toute la nuit. Apres souper, trop las pour courir encore, nous montames dans la chambre de Mistral. C'est unemodeste chambre de paysan, avec deux grands lits. Les murs n'ont pas de pa- pier; les solives du plafond se voient... II y a quatre ans, lorsque 1' Academic donna a 1'auteur de Mireille le prix de trois mille francs, M me Mistral cut une id4e. Si nous faisions tapisser et plafonner la chambre? dit-elle a son fils. - - Non! non! repondit Mistral... ^!a, c'est LE POETF MISTRAL. 207 1'argent dcs poetes , on n'y louche pas. Et la chambre est restee toute nuo ; mais tant que 1'argent des poetes a dur<5, ccnx qui ont frapp chez Mistral ont toujours trouve sa bourse ouverte... J'avais emporte le cahicr de Calcndal dans la chambre, et je vculus m'en faire lire encore un passage avant do m'endormir. Mistral choisit l'e"pisode des faiences. Le voici en quelques mots : C'est dans un grand repas je ne sais ou. On apportei sur la table un magnifique ser- vice en faience de Moustiers. Au fond de chaque assiette, dessine en bleu dans 1'email, il y a un sujet provenc.al; toute 1'liistoire du pays tient la dedans. Aussi il faut voir avec quel amour sont decrites ces belles faiences ; une strophe pour chaque assiette, autant de petits poemes d'un travail naif et savant, acheves comme un tableautin de Theocrite. Tandis que Mistral me disait ses vers dans cette belle langue provengale, plus qu'aux trois quarts latine, que les reinos ont parlee autrefois et que maintcnant nos 208 LETTKES DE BION MOULIN. patres seuls compronnent, j'admirais cot homme au dedans de moi, et, songeant a 1'elat de mine ou il a trouve sa langue ma- ternelle et ce qu'il en a fait, je me figurais un de ces vieux palais des princes des Baux comme on en voit dans les Alpilles : plus de toits, plus debalustres aux perrons, plus de vitraux aux fenetres, le trefle des ogives cass6, le blason des portes mange de mousse, des poules picorant dans la cour d'honneur, des pores vautres sous les fines colonnettes des galeries, 1'ane broutant dans la chapelle ou 1'herbo pousse, des pigeon? venant boire aux grands benitiers remplis d'eau de pluie, et enfin, parmi ces decom- bres, deux ou trois families de paysans qui se sont bati des huttes dans les flancs du vieux palais. Puis, voila qu'un beau jour le fils d'un de ces paysans s'eprend de ces grandes ruines et s'indigne de les voir ainsi profanees; vite, vite, il chasse le'be'tail hors de la cour d'bonneur ; et, les fees lui venant en aide, a lui tout seul il reconstruit le grand esca- LE POETE MISTRAL. 209 lier, remet des boiseries aux murs. des vi- traux aux fenetres, releve les tours, redoro la salle du trone, et met sur pied le vaste palais d'autre temps, ou logerent dcs papes et des imperatrices. Ce palais restaure, c'est la langue proven- gale. Ce fils.de paysan, c'est Mistral, 18. LCS TROIS MESSES BASSES. f.OXTE DK NOEL. Deux dindcs truffles, Garrigou?... Oui, mon reverend, deux dindes ma- gnifiques bounces de truffes. J'en sais quel- que chose, puisque c'est moi .qui ai aide les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rotissant, tenement elle etait tendue... Jesus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon surplis, Gar- rigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore apergu a la cuisine?... Oh! touLcs sorlcs de bonnes choses... 2i2 LETTKES DE MON MOULIN. Depuis midi nous n'avons fait que plumer des faisans, des huppes, des gdinottes, des coqs de bruyere. La plume eri volait par- tout... Puis de 1'etang on a apporte des anguilles, des carpes dorees, des truites, des... Grosses comment, les truites, Gar- rigou? Grosses comme c.a, mon reverend... finormes!... Oh ! Dieu ! ilme semble que je les vois.. As-tu mis le vin dans les burettes? Oui. mon reverend, j'ai mis le vin dans les burettes. . . Mais dame ! il ne vaut pas celui que vous boirez tout a 1'heure en sortant de la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle a manger du chateau, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs. . . Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciseles, les fleurs, les caridela- bres!... Jamais il ne se sera vu un reveillon pareil. Monsieur le marquis a invite tousles seigneurs du voisinage. Vous sercz au rnolns quarante a table, sans compter le bailli ni le LES TROIS MESSES BASSES. 213 tabellion... Ah! vous etes bien heurcux d'cn etre, mon reverend!... Rien quo d'avoir flaire" ces belles dindes, 1'odeur des truffes me suit partout... Meuh!... Aliens, aliens, mon enfant. Gardons- nous du pech6 de gourmandise, surtout la nuit de la Nativite... Va bien vite allumer les cierges et sonner le premier coup de la messe; car voita que minuit est proche, et il ne faut pas nous mettre en retard... Cette. conversation se tenait une nuit de Noel de 1'an de grace* mil six cent et tant, entre le reverend dom Balaguere, ancien prieur des Barnabites, presentement chape- lain gage des sires de Trinquelage, et son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait etre le petit clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-la, avail pris la face ronde et les traits ind^cis du jeune sa- cristain pour mieux induire le reverend pere en tentation et lui faire commettre un epou- vantable peche de gourmandise. Done, pen- dant que le soi-disant Garrigou (hum ! hum !) faisait a tour de bras carillonner les cloches SU LETT RES DE MON MOULIN. de la chapelle seigneuriale. Le reverend achevait de revetir sa chasuble dans la petite sacristie du chateau; et, 1'esprit deja trouble par toutes ces descriptions gastronomiques, il se repetait a lui-meme en s'habillant : Des dindes roties... des carpesdorees... des truites grosses comme c.a!... Dehors, le vent de la nuit soufflait en eparpillant la musique des cloches, et, a mesure, des lumieres apparaissaient dans 1'ombre aux flancs du mont Yentoux, en haul duquel s'elevaient les vieilles tours de Trinquelage. C'etaient des families de me- tayers qui venaient entendre la messe de minuit au chateau. Us grimpaientla cote en chantantpar groupes de cinq ou six, le pere en avant, la lanterne en main, les fcmmes enveloppees dans leurs grandes mantes brunes ou les cnfants se scrraient et s'abri- traient. Malgre 1'heure et le froid. tout ce brave peuple marchait allegrement,soutenu par 1'idee qu'au sortir de la jnesse il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les cuisines. De temps en temps, LES TROIS MESSES BASSES. '213 sur la rude montee, le carrosse d'un sei- gneur precede de porteurs de torches, faisait miroiter scs glaces au clair de June, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et a la lueur des falots enveloppes de brume, les metayers reconnaissaient leur bailli etle saluaient au passage : Bonsoir, bonsoir, maitre Arnoton ! Bonsoir, bonsoir, mes enfants ! La nuit etait claire, les etoiles avivees de froid ; la bise piquait, 91 un fin gresil, glis- sant sur les vetements sans les mouiller, gardait fidelement la tradition des Noels blancs de neige. Tout en haul de la cote, le chateau apparaissait comme le but, avec sa masse enorme de tours, de pignons, le clo- jgher de sa chapelle montant dans le ciel bleu noir, et une foule de petites lumieres qui clignotaient, allaient, venaient, s'agi- taient a toutes les fenetres, et ressemblaient, sur le fond sombre du batiment, aux 6tin- celles courant dans des cendres de papier brule.'.. Passe le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se rendre a la chapelle, traverser 216 LETTRES DE MON MOULIN. la premiere cour, pleine de carrosses, de valets, de chaises a porteurs, toute clafre du feu des torches et de la flambe'e des cuisines. On entendait letintementdestournebroches, le fracas des casseroles, le choc des cristaux et de 1'argenterie remue's dans les apprets d'un repas; par la-dessus, une vapeur tiede, qui sentait bon les chairs roties etles herbes fortes des sauces complique'es, faisait dire aux metayers comme'au chapelain, comme au bailli, comme a tout le monde : Quel bon re"veillon nous allons faire apres la messe 1 II Drelindin din!.. Drelindin dinf... C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du chateau, une cathedrale en miniature, aux arceaux entrecroise"s, aux boiseries de chene, montant jusqu'a hauteur des murs, les tapisseries ont e^e" tendues, tous les cierges allumes. Et quo de monde! LES TROIS MESSES BASSES. -217 Et que de toilettes ! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptees qui entourentlo choeur, le sire deTrinquelage, en habit de tafletas saumon, et pres de lui tous les nobles sei gneurs invites. En face, sur des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise douairiere dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de Trinque- lage, coiffee d'une haute tour de dentelle gaufre'e a la derniere mode de la cour de France. Plus bas on >voit, vetus de noir avec de vastes perruques en pointe et des visages rases, le bailli Thomas Arnoton et le tabellion maitre Ambroy, deux notes graves parmi les soies voyantes et les damas broche's. Puis viennent les gras majordpmes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe. toutes ses clefs pendues sur le cote a un clavier d'ariient (in. Au fond, sur les banes, c'est le bas office, les servantes, les metayers avec leurs families ;etenfin,la-bas, tout centre la porte qu'ils entr'ouvrent et refennent digcretement, messieurs les mar- niiions qui viennent entre deux sauces 513 LETTRES DE MOiN MOULIN. prendre un petit air de messc .et apporter une odtmr de r^vcillon dans 1'eglise loute en fete et tiede de tant de cierges allumes. Est-ce la vue de ces petitcs barrettes blan- ches qui donnc des distractions a 1'ofiiciant?, Ne serait-ce pas plutot la sonnette de Gar- rigou, cette enragee petite sonnette qui s'agite au pied de 1'autel avec une precipi- tation infernale et semble dire tout le temps : Depechons-nous, depechons-nous... Plus tot nous aurons fmi, plus tot nous serons a table. Lo fait est quo chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le chapelain oublie sa mcsse et ne pense plus qu'au reveillon. II se figure les cuisiniers en rumeur, les four- neaux ou brule un feu de forge, la buee qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans cette bucc deux dindes magnifiques, bour- rees, tendues, marbr^es do trufl'es... Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats envelopp^s de va- pours tentantes, et avec eux il entredansJa grande salle ddja prete pour le festin. LES TROIS MESSES BASSES. 219 delicesl vcUal'Immense table toute charge e et flamboyante, les paons habiltas de leurs plumes, les faisans, e*cartant leurs ailes mor- dorees, les flacoris couleur de rubis, les pyramides de fruits eclatants parmi les bran- ches vertes, et ces merveilleux poissons dont parlait Garrirou (ah! bien oui, Garri- _ r * > v goul) elales sur un lit de fenouil, I'dcaillo nacree comme s'ils sortaient de 1'eau, aveo un bouquet d'herbes adorantcs dans leurs narmes de moiistres. Si vive est la vision do cesmerveilles.qu'il semble a dprn Balagucro quo tous ces plats mirifigues sont servis devant lui sur les broderies de la nappo d'autel, et deux ou trois fois, au lieu do Dominus vobiscurn! il so surprcnd a dire la Benedicite. A part ces 16geres meprises, lo digne homme d^bite son office tres conscien- cieusemcnt, sans passer uno ligne, sans omettre une genuflexion; et tout inarche assez bien jusqu'a la fin de la premiere messe, car vous savez que le jour de Noel le meiiie officiant doit celebrer trois messes consecutives. 2-20 LETTRES DE MON MOULIN. Et d'une t se dit le chapelain avec un soupir de soulagement ; puis, sans perdre une minute, il fait signe a son clerc ou ce- lui qu'il croit etre son clerc, et... Drelindin din !... Drelindin din ! C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le peche de dom Balaguere. Vite, vile, depechons-nous, lui cne de SB. petite voix aigrelette la sonnette de Gar- J rigou, et cette fois le malheureux officiant. ' tout abandonne au demon de gourmandise, ' i se rue sur le missel et devore les pages avec 1' avidit6 de son appetit en surexci- tation. Frenetiquement il se baisse, se re- leve, esquisse les signes de croix, les ge- nuflexions, raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tot fini. A peine s'il etend ses bras a 1'Evangile, s'il frappe sa poitrine au Confiteor. Entre le clerc et lui c'est a qui bredouillera le plus vite. Verscts et repons se precipitent, se bousculent. Les mots a rnoiti6 prononces, sans ouvrir la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'a- LES TROIS MESSES BASSES. 224 chevent en rnurmures incomprehensibles. Oremusps:.. ps... ps... Mea culpa... pa... pa... Pareils a des vendahgeiirs presses foulant _ le raisin de la cuve, tous doux barbottent dans le latin de la messe, en cnvoyant des eclaboussures de tous les cotes. Dom... scum!... dit Balaguere. ... Stutuo!... rpond Garrigou ; ettout le temps la damne*e petite sonnette est la qui tinte a leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met aux chevaux de poste pour les faire galoper a la grande vitesse. Pensez que de ce train-la une messe basse est vite expedite. Et de deux ! dit le chapelain tout es- souffle'; puis sans prendre le temps.de res- pirer, rouge, suant, il degringole les mar- ches de 1'autel et... Drelindin din!... Drelindin din!... C'est la troisieme messe qui commence. II n'y a plus que quelques pas a faire pour arriver a la salle a manger; mais, helas ! a mesure que le reveillon approche, 1'infor- 19 225 LETTRES DE MON MOULIN. tune" Balaguere so sentpris d'une folie d'im- patience et de gourmandise. Sa vision s'ac- centue, les carpcs dorees, les dindes roties, sont la, la.., II Ie3 louche;... il les... Oh! Dieu !... Les plats fument, les vins embau- ment; et sccouant son grelot enraged la petite sonnette lui eric : Vite, vite, encore plus vite !... Mais comment pourrait-il aller plus vite ? Ses levres remuent a peine. II ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout a fait le bon Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le malheu- reux!... De lentation en tentation il com- mence par sauter un verset, puis deux. Puis 1'epitre est trop longue, il ne la finit pas, effleure 1'evangile, passe devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin la preface, et par bonds et par elans se preci- pite ainsi dans la damnation 6ternelle, tou- jours suivi deFinfame Garrigou (pade retro, Satanas !} qui le seconde avec une mer- veilleuse entente, lui releve sa cha uble, tourne les feuillets deux par deux, bouscule Li:S TKOIS MESSES BASSES. 223 les pupitros,.renvcrse les burettes, et sans cesse secoue la petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vile. II faut voir la figure effarce que font tous les assistants ! Obliges de suivre a la mimi- que du pretre cette messe dont ils n'enten- dent pas un mot, les uns so levent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand les autres sont debout ; et toules les phases de ce singulier office 50 confondent sur les banes dans une foule d'attitudes diverses. L'6toile de Noel en route dans les chemins du ciel, la-bas, vers la petite (Stable, palit d'epouvante en voyant cette confusion... L'abbe" va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille douairiere en agi- tant sa coitFe avec dgaremcnt. Maitre Arnoton, ses grandes lunettes d'a- cier sur le nez, cherche dans son paroissien ou (iiantre on peut bien en etre. Mais au fond, tous ces braves gens, qui eux aussi pensent reVeillonner, ne sont pas fachcs que la messe aille ce train de poste ; et quand dom Balaguere, la figure rayonnante, so 1*1 LETTRKS DE MON MOULIN. tourne vers 1'assistance en criant de loutes ses forces : //ien si leger, si pur, la neige semblait une poussiere de nacre. Elle avail des reflets de plumes de paon blanc. Le plus beau, c'eiait le bois d'orangers. Les feuilles solides gardaient la neige intacte et droite comme des sorbets sur des plateaux de laque, et tous les fruits poudr^s a fnmas avaient une douceur splendide, un rayonnement discret cimme de 1'or voile de claires eto fifes blan ches. Cela donnait vaguement 1'impression d'une fete d'^glise, de soutanes rouges sous des robes de dentelles, de dorures d'autel envelopp^es de guipures... Mais mon meilleur souvenir d'oranges me vient encore de Barbicaglia, un grand jardin aupres d'Ajaccio ou j'allais faire la sieste auxheures de chaleur. Ici les Grangers, plus hauls, plus espacesqu'aB]idah,descendaient jusq'&, la route, donlle jardin n'elait separ6 que par une haie vive el un foss6. Tout de suite apres, c'elait la mer, 1'immense mer bleue... Quelles bonnes heures j'ai passers LES ORANGES. 23S dans ce jardin! Au-dessus de ma tele, les Grangers en fleur et en fruit brulaient leurs parfums d'essences. De temps en temps, une orange mure, d6tache tout & coup, tombait pres de moi comme alourdie de chaleur, avec un bruit mat, sans 6cho, sur la terre pleine. Je n'avais qu'a allonger la main. C'etaient des fruits superbes, d'un rouge pourpre & 1'inte'rieur. Us me paraissaient exquis, et puis 1'horizon 6tait si beau ! Entre les feuilles, la mer mettait des espacesbleus eblouissants comme des morceaux de verre brisks qui miroitaient dans la brume de 1'air. Avec cela le mouvement du flot agitant 1'at-, mosphere a de grandes distances, ce mur- mure cadence qui vous berce comme dans une barque invisible, la chaleur, 1'odeur des oranges... Ah! qu'on etait bien pour dormir dans le jardin de Barbicaglia ! Quelquefois cependant, au meilleur mo- ment de la sieste, des Eclats de tambour me reveillaient en sursaut. C'6taient de mal- heureux tapins qui venaient s'exercer en has, sur la route. A travers les trous de la 23 i LETTRES DE MON MOULIN. Jiaie, j'apercevais le cuivre des tambours et les grands tabliers blancs sur les pantalons rouges. Pour s'abriter un peu de la lumiere aveuglante que la poussiere de la route leur renvoyait impitoyablernent, les pauvres dia- bles venaient se mettre au pied du jardin, dansl'ombre courte delahaie.Etilstapaient! et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de force a mon hypnotisme, je m'amusais a leur jeter quelques-uns de ces beaux fruits d'or rouge qui pendaient pres de ma main. Le tambour vis s'arretait. II y avait une minute d'hesitation, un regard circulaire pour voir d'ou venait la superbe orange roulant devant lui dans le fosse"; puis il la ramassait bien vite et mordait a pleines dents sans meme enlever 1'ecorce. Je me souviens aussi que tout a cote" de Barbicaglia, et separe seulement par un petit mur bas, il y avait un jardinet assez bizarre que je dominais de la hauteur ou je me trouvais. C'etait un petit coin de terro botirgeoisement dessine. Ses allees blondes de sable, bordees de buis tres vert, ]ej deux LES ORANGES. 235 cypres de sa porte d'entree, lui donnaient 1'aspect d'une basLide marseillaise. Pas uue ligne d'ombre. Au fond, un batiment tie pierre blanche avec des jours de caveau au ras du sol. J'avais d'abord cru a une maison de campagne; mais, en y regardant mieux, la croix qui la surmontait, une inscription quo je voyais de loin creusee dans la pierre, sans en distinguer le t^xte, me flrent recon- naitre un tombeau de famille corse. Tout autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces petites chapelles mortuaires, dressees au milieu de jardins a elles seules. La famille y vient, le dimanche, rendre visite a ses morts. Ainsi comprise, la mort est moins lugubre quo dans laconfusiondescimetieres, Des pas amis troublent seuls le silence, De ma place, je voyais un bon vieux trot- tiner tranquillement par les allees. Tout le jour il taillait les arbres, bechait, arrosait, enlevait les fleurs fandes avec un soin minu- tieux; puis. au soleil couchant. il entrait dans la petite chapelle ou dormaient les morts de sa famille ; il resserrait la beche, 23fi LETTRES DE MON MOULIN. les rateaux, les grands arrosoirs ; tout cela avec la tranquillity, la s6rnite d'un jardinier de cimetiere. Pourtant, sans qu'il s'en rendit bien compte, ce brave homme travaillait avec un certain recueillement, tous les bruits amortis et la porte du caveau refermee, chaque fois discretement comme' s'il eut craint de reVeiller quelqu'un. Dans le grand silence radieux, 1'entretien de ce petit jardin ne troublait pas un oiseau, et son voisinage n'avait rien d'attristant. Seulement la mer en paraissait plus immense, le ciel plus liaut, et cette sieste sans fin mettait tout autour d'elle,parmi la nature troublante,accablante & force de vie, le sentiment de 1'eternel repos... 1.ES DEUT AUBERCCS. C'etait en revenant de Nimes, une aprcs midi de juillet. II faisait une chaleur jacca- blanifi- A perte de vue, la route blanche, embrasee, poudroyait entre les jardins d'oli- viers et de petits chenes, sous un grand soleil d'argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache d'ombre, pas un souffle de vent. Rien que la vibration de 1'air chaud et le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante. a temps presses, qui semble la sonorite meme de cette immense vibration lummeuse... Je marchais en plein desert depuis deux heures, quand tout a coup, devantmoi, un groupe de maisons blanches se d^gagea de la poussiere de la route. 238 LETTRES DE MON MOULIN. C'etait ce qu'oo appclle le relais de Saint- Vincent : cinq ou six mas, de longue^ gran- ges a toilure rouge, un abreuyojr sans eau dans un bouquet de figuiers maigres, et, tout au bout du pays, deux grandes auberges qui se regardent face a face de chaque cote du chemin. Le voisinage de ces auberges avait quel- que chose de j^sissant. D'un cote\ un grand batiment ncuf, plein de vie, d'anima- tion. toutes les portes ouvertes, la diligence arretee dcvant, les chevaux fumants qu'on detelait, les voyageurs descendus buvant a la hate sur la route dans 1'ombre courte des rnurs; la cour encombr^e de nmlets, de charrettes; des rouliers couches sous les * hangars en attendant lafraiche. A 1'interieur, des cris, des jurons, des coups de poing sur les tables, le choc des verres, le fracas des billards, les bouchons de limonades qui sau- taient, et, dominant tout ce tumulte, une voix joyeuse, eclatante, qui chanlail a faire trembler les vitres : LKS DEUX AUBERGES. 239 La belle Mar^cton Tant matin s'est leve"e, A pris son broc d' argent, A 1'eau s'en est alle"e... ... L'auberge d'en face, au contraire. etait silencieuse et commeabandonnee. Del'herbe sous le portail, des volets casses, sur la porte un rameau de petit houxtout rouille qui pen- dait comme un vieuxjianaclie, les marches da ssuil calces avec des pierres de la route... Tout cela si pauvre, si pi toy able, que c'etait une charit^ vraiment de s'arreter la pour boire un coup. En entrant, je trouvai une longue salle deserte et^norne.Jque le jour ^blouissanj de trois grandes fenetres sans rideaux fait plus morne et plus deserte encore. Quelques tables boiteuses ou trainaient des verres ternis par la poussiere, un billard creve qui tendait ses quatre blousescommedessebiles, un divan jaune, un vieux comptoir, dor- 240 LE1TRES DE MON MOULIN. maient la dans une chaleur malsaine et lourde. Et des mouches! des mouches! jamais je n'en avais tant vu : sur le plafond, collees aux vitres, dans les verres, par grap- pes... Quand j'ouvris la porte, ce fut un bourdonnernent, un fr^missement d'ailes comme si j'entrais dans une ruche. Au fond de la salle, dans 1'embrasure d'une crois^e, il y avail une femrne debout centre la vitre, tres occup^e a regarder de- hors. Je I'appelai deux fois : He! 1'hotesse ! Elle se retourna lenteraent, et me laissa voir une paiure figure de paysanne, rid6e, crevassee, couleur de terre, encadree dans de longues barbes de dentelle rousse comme en portent les vieilles de chez nous. Pourtant ce n'etait pas une vieille femme; mais les larmes 1'avaient toute fan^e. Qu'cst-cequevousvoulez?medemanda- t-elle en essuyant ses yeux. M'asseoir un moment et boire quelqua chose... Elle me regarda tres 6tonnee,san3 bouger LES DEUX AUBERGES. 241 de sa place, comme si elle ne comprenait pas. Ce n'est done pas une auberge ici? La femme sonpira : Si.. . c'est une auberge, si vous vonlez. . . Mais pourquoi n'allez-vous pas en face comme les autres? C'est bien plus gai... C'est trop gai pour moi. . . J'aime mieux rester chez vous. Et, sans attendre sa re"ponse, je m'installai devant une table. Quand elle fut bien sure que je parlais se"rieusement. 1'hotesse se mit a aller et venir d'un air tres affaire", ouvrant des tiroirs, remnant des bouteilles, essuyant des verres, deYangeant les mouches... On sentait que ce voyageur a servir 6tait tout un 6vene- ment. Par moments la malheureuse s'arre- tait, et se prenait la tete comme si elle de- sesperait d'en venir a bout. Puis elle passait dans la piece du fond; je 1'entendais remuer de grosses clefs, tour- menter des serrures, fouiller dans la huche au pain, souffler, 4pousseter, laver des 242 LETTRES DE MON MOULIN. assiettes. De temps en temps, un gros sou- pir, un sanglot mal 6touffe... Apres un quart d'heure de ce manege, j'eus devant moi une assiett^e de passerilles (raisins sees), un vieux pain de^Beaucaire aussi dur quo du gres, et une bouteille de piquette. Yous etes servi, ditl'etrange creature, et elle retourna bien vite prendre sa place devant la fenetre. Tout en buvant, j'essayai de la faire causer. II no vous vient pas souvent du monde, n'est-ce pas, ma pauvre femme? Oh! non. monsieur, jamais personne... Quand nous 6tions seuls dans le pays, c'dtait different : nous avions le relais, des repas de chasse pendant le temps des macreuses, desvoituros toutel'ann^e... Maisdepuis que les voisins sont venus s'^tablir, nous avons tout perdu... Lemonde aime mieux aller en LES DEUX AUDERGES. 253 face. Chez nous, on trouvo quo c'est trop triste... Le fait est quo la maison n'est pas bien agreable. Je ne suis pas belle, J'ai les fievres, mes deux petites sont mortes... La- bas, au contraire, on rit tout le temps. C'est une Arlesienne qui tientl'auberge, une'belle femme avec des dentelles et trois tours de chaine d'or au cou. Le conducteur, qui est son amant, lui amene la diligence. Avec ga un tas d'enjoleuses pour chambrieres... Aussi, il lui en vient de la pratique! Elle a toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, de Jonquieres. Les rouliers font un detour pour passer par chez elle... Moi, je reste ici tout le iour, sans personne,.a me consumer. Elle disait cela d'une voix distraite, indif- ferente, le front toujours appuye centre la vitre. II y avait 6videmment dans 1'auberge d'en face quelque chose qui la preoccupait. . . Tout a coup, de 1'autre cote de la route, il se Ht un grand mouvcmcnt. La diligence s'ebranlait dans la poussiere. On entendait des coups de fouet, les fanfares du postilion, les filles accourues sur la portc qui criaient : 2U LETTHES DE MON MOULIN. Adiousias I... adiousias 1... et par la- dessus la formidable voix de tantot reprenant do plus belle : A pris son broc d'argent, A 1'eau s'cn est .alle"e ; De la n'a vu venir Trois chevaliers d'arme'e... ... A cette voix 1'hotesse frissonna de tout son corps, et, se tournant vers moi : Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas qu'il chante bien? Je la regardai, stupeTait. Comment? votre mari!... II va done la-bas, lui aussi? Alors elle, d'un air Havre", mais avec une grande douceur : Qu'cst-ce que voulez, monsieur? Les hommos sont comme c,a, ils n'aiment pas voif pleurer; et moi je pleure toujours depuis la mort des petites... Puis, c'est si triste cette grande baraque ou il n'y a jamais personne... Alors, quand il s'ennuie LfcS DEUX AUUKLIGKS. 245 trop, mon pauvro Jose va Loire en face, et comme il a une belle voix, 1'Arlesienne le fait chanter. Chut!... le voila qui recom- mence. Et, tremblante, les Qiains en avant, avec de grosses larmes qui la faisaient encore plus laide, elle e"tait la comme en extase devant lafenetre a e"couter son Jose chanter pour 1'Arlesienne : Le premier lui a dit : n Bonjour, belle mignonnej 21. A MI MAIN A II. NOTSS DE VOYAGE Cette fois, je vous emrnene passer la journeedans uriejolie petie=ville d'Algerie, a. deux ou trois cents lieues du moulin... Cela nous cliangera un pen des tambourins et des cigales... ... II va pleuvoir, le ciel est gris, les cretes du moot. Zaccar s'enveloppent de brume. Dimanche triste... Dans ma petite chambre d'hotel, la fenetre ouverte sur les remparts arabes, j'essaye de me dislraire en allumant des cigarettes... On a mis a ma disposition toute labibliotheque de 1'hotel ; 248 LETTRES DE MON MOULIN. entre une histoire tres detaillee do 1'enre- gistreriHMit et quelques romans de Paul de Kock jc decouvre un volume d^pareille de Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu I'admirable lettre sur la mort dc laBotie... Me voila plus reveur et plus sombre que jamais... Quelques gouttes de pluie tombent deja. Chaque goutte, en tombant sur le re- bord de la croise, fait une large etoile dans la poussiere entassee la depuis les pluies de 1'an dernier... Mon livre me glissedes mains, et je passe de longs instants a regarder cette etoile melancolique... Deux heures sonnent a 1'horloge de la ville, un ancien marabout dont j'aper^ois d'ici les greles murailles blanches... Pauvre diable de marabout ! Qui lui aurait dit cela, il y a trente ans, qu'un jour il porterait au milieu de la poitrine un gros cadran muni- cipal, et que, tous les dimanches, sur le coup de deux heures, il donnerait aux eglises de Milianah le signal de snnner les vepres?... Ding! dong! voila les cloches parties!... Nous enavons pour longtemps... A MILIA.NAII. 2J3 De"cid4ment, cetle chambre est triste. Les grosses araign6es du matin, qu'on appelle pensees philosophiques, on tisse leurs toiles dans tous les coins... Aliens dehors J'arrive sur la grande place. La musique du 3 e de ligne, qu'un peu de pluie n'epou- vante pas, vient de se ranger autour de son chef. A une des fenetres de la division, le general parait, entoure de ses demoiselles; sur la place le sous-prefet se promene de long en large au bras du juge de paix. Une demi-douzaine de petits Arabesamoitie nus, jouent aux billes dans un coin avec des cris feroces. La-bas. un vieux juif en gue- nilles\ 7 ientchercherun rayon de soleil qu'il avail Iaiss6 hier a cet endroit et qu'il s'etonne de no plus trouver... Une, deux, trois, partez! La musique entonne une ancienne mazurka de Talexy, que les orgues de Bar- barie jouaient Thiver dernier sous mes fenetres. Cette mazurka m'ennuyait autre- 2"0 LETTRES DE MON MOULIN. fois; aujourd'hui elle m'emeut jusqti'aux larmes. Oh! comme ils sont hcureux les musiciens du 3",' L'ocil fixe sur les doubles croches, ivres de rythme ct de tapage, ils ne songent a rien qu'a compter leurs mesures. Leur ame, toute leur ame tient dans ce carre de papier large comme la main, qui tremble auboutde 1'instrumenL entre deux dents de euivre. Une, deux, trois, partez! Tout est la pour ces braves gens; jamais les airs nationaux qu'ils jouent ne leur ont donn6 le mal du pays... Helas! moi qui ne suis pas de la musique, cette musique me fait peine, et je m'eloigne... Ou pourrais-je bien la passer, cette grise apres-midi de dimanche? Bon! la boutique de Sid'Ornar est ouverte... Entrons chez Sid'Omar. Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Ornar n'est point un boutiquier. C'est un prince du sang, A MILIANAH. 25< le fils d'un ancicn dey d'AJger qui mourut etrangle par les janissaires... A la mort de son pere, Sid'Omar se refugia dans Milianah avec sa mere qu'il adorait, et vecut la quel- ques annees comme un grand seigneur phi- losophe parmi ses 16vriers, ses faucons, ses chevaux et ses femmes, dans de jolis palais tres frais, pleins d'orangers et de Fontaines. Vinrent les Franc, ais. Sid'Omar, d'abord no- tre ennemi et 1'alli^ d'Abd-el-Kader, finit par se brouiller avec 1'^mir et fit sa soumission. L'emir, pqur se venger, entra dans Milianali en Tabsence de Sid'Omar, pilla ses palais, rasa ses Grangers , emmena ses chevaux et ses femmes, et fit ^eraser la gorge de sa mere sous le couvercle d'un grand coffre... La colere de Sid'Omar f u t terrible : surl'heure meme il sc mit au service de la France, et nous n'eumes pas de meilleur ni de plus fe- roce soldat quo lui tant que dura notre guerre contre 1'emir. La guerre finie. Sid'O- mar revint a Milianah; mais encore aiijour- d'liui, quand onparle d'Abd-el-Kader dcvant lui, il devient pale et ses yeux s'allument. 252 LETTRRS DE MON MOULIN Sid'Omar a soixante ans. En depit de 1'age et de la petite vcrole, son visage est reste" beau : de grands cils, un regard de femme, un sourire charmant, 1'air d'un prince. Ruine par la guerre, il ne lui reste do son ancienne opulence qu'une ferme dans la plame du Ch61if et une maison a Milianah, ou il vit bourgeoisement avec ses trois fils eleves sous ses yeux. Les chefs indigenes 1'ont en grande veneration. Quand une discussion s'6l6ve, on le prend volontiers pour arbitre, et son jugement fait loi presque toujours. II sort peu : on le trouve toutes les apres-midi dans une boutique attenant a sa maison et qui ouvre sur la rue. Le mobilier de cette piece n'est pas riche : des raurs blancs points a la chaux, un bane de bois circulaire, des coussins, de longues pipes, deux bra- seros... G'est la quo Sid'Omar donne audience et rend la justice. Un Salomon en boutique. Aujourd'hui dimanche, 1'assistance est \ MILIANAH. 253 nombreuse. Une douzaine de chefs sorit accroupis, dans leurs beurnouss, tout autour tie la salle. Chacun d'eux a pres de lui une grande pipe, et une petite tasse de cafe dans un fin coquetier de filigrane. J'entre, per- sonne ne bouge... De sa place, Sid'Omar envoie a ma rencontre son plus charmant sourire et m'invite de la main a m'asseoir prcs de lui, sur un grand coussin de soie jaune; puis, un doigt sur les levres, il me fait signe d'ecouter. Voicilecas: LecaiddesBeni-Zougzougs ayant eu quelque contestation avec un juif de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les deux parties sont convenues de porter le differend devant Sid'Omar et de s'en remet- tre a son jugement. Rendez-vous est pris pour le jour meme, les temoins sonl con- voqu^s; tout a coup voila mon juif qui se ravise, et vient, seul, sans temoins, declarer qu'il aime mieux s'en rapporter au juge de paix des Frangais qu'a Sid'Omar... L'affaire en est la a mon arriv6e. Le juif vieux, barbe terreuse, veste 82 554 LETTRES DE MON MOULIN. marron, bas Meus, casqucltc en velours levelenezau ciel,roule desyeux suppliants, baise les baboucbes de Sid'Omar, penche la I6te, s'agenouille, joint les mains... Jo ne comprends pas 1'arabe, mais a la pantomime du juif, au mot : Zouge de paix, zoitge de paix., qui revient a chaque instant, je devine tout ce beau discours : Nous ne doutons pas de Sid'Omar, Sid'Omar est sage, Sid'Omar est juste... Toutefois le zouge de paix fera bien micux notre affaire. L'auditoire, indigne, demeure impassible comme un Arabe qu'il est. . . Allonge sur son coussin, 1'ceil noye\ le bouquin d'ambre aux levres, Sid'Omar dieu de 1'ironie sourit en 6coutant. Soudain, au milieu de sa plus belle pe"riode, le juif est interrompu par un energique carambalqm 1'arrete net; en meme temps un colon espagnol, venu Ik comme ternoin du cai'd, quitle sa place et, s'appro- chant d'Iscariote, lui verse sur la tete un plein panier 'd'impr6cations de toutes langues , de toutes couleurs, entre autres certain A M1LIA.YU1. 255 vocable frangais trop gros monsieur pour qu'on le re*pete ici... Le fils de Sid'Omar, qui comprend le frangais, rougit d'entendre un mot pareil en presence de son pere et sort de la salle. Retenir ce trait de 1'e'du- cation arabe. L'auditoire est toujours impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le juif s'est releve et gagne la porte a reculons, tremblant de peur, mais gazouillant de plus belle son kernel zouge de paix, zouge de paix... II sort. L'Espagnol, furieux, se pre- cipite derriere lui, le rejcint dans la rue et par deux fois vli! vlan! le frappe en plein visage... Iscariote tombe a genoux, les bras en croix... L'Espagnol, un peu honteux, rentre dans la boutique... Des qu'il est rentre, le juif se releve et pro- mene un regard sournois sur la foule bariolee qui 1'entoure. II y a la des gens de tout cuir, Maltais. Mahonais, negres, Arabes, tous unis dans la baine du juif et joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote hesite un instant, puis, prenant un Arabe par le pan de son beurnouss : 2S6 LETTHES DE MON MOULIN. Tu 1'as vu, Achmed. tu 1'as vu... tu eHais la... Le chretien m'a frappe... Tu seras temoin... bien... bien... tu seras temoin. L'Arabe degage son beurnouss et repousse )e juif... II ne sail rien. il n'a rien vu : juste a.u moment, il tournait la tete... Mais toi, Kaddour, tu 1'as vu... tu as vu le cbretien me battre,... crie le malheu- reux Iscariote a un gros negre en train cTeplucher une figue de Barbaric... Le negre crache en signe de mepris et jj'eloigne, il n'a rien vu... II n'a rien vu non phis, ce petit Maltais dont les yeux de char- bon luisent mechamment derriere sa bar- rette ; elle n'a rien vu, cette Mahonaise au teint dc brique qui se sauve en riant, son panier de grenades sur la tete... Le juif a beau crier, prier, se demener... pas de temoin! personne n'a rien vu... Par bonbeur deux de ses coreligionnaires passent dans la rue a ce moment, 1'oreille basse, rasant les murailles. Le juif les avise : Vite, viln, mes freres! Yite a 1'bomme A MILIANAH. 257 d'affaires! Vite au zouge de paixf... Vous 1'avez vu, vousautres... vous avez vu qu'on a batlu le vieux ! S'ils 1'ont vu!... Je crois bien. ... Grand emoi dans la boutique de Sid'- Omar... Le cafetier remplit les lasses, ral- lume les pipes. On cause, on rit a belles dents. G'est si amusant de voir rosser un juif!... Au milieu du brouhaha et de la fumee, je gagne la porte doucement; j'ci envie d'aller roder un peu du cote d'Israel pour savoir comment les coreligionnaires d'lscariote ont pris 1'affront fait & leur frere... Viens diner ce soir, moussiou, me crie le bon Sid'Omar... J'accepte, je remercie. Me voila dehors. Au quartier juif, tout le monde est sur pied. L'affaire fait deja grand bruit. Per- sonne aux echoppes. Brodeurs, tailleurs, bourreliers, tout Israel est dans la rue... Les hommes en casquette de velours, en bas de laine bleue gesticulant bruyam- ment, par groupes... Les femmes, pales, 2.n LETTUES DE MON MOULIN. bouffies, raides commc des idoles de bois dans lours robes plates a plastron d'or, lo visage entoure" de bandelettes noires, vont d'un groupe a 1'autre en miaulant... Au moment ou j'arrive, un grand mouvement so fait dans la foule. On s'empresse, on se precipite... Appuye sur ses te*moins, le juif h6ros de 1'aventure passe entre deux haies de casquettcs, sous une pluie d'exhor- tations : Venge-toi, frere, vonge-nous, venge le peuple juif. Ne crains.rion; tu as la loi pour toi. Un affreux nain, puaut la poix et le vieux cuir, s'approche de moi d'un air piteux, avec de gros soupirs : Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, comme on nous traite! G'est un vieillard! regarde. Us 1'ont presque tue\ De vrai, le pauvre Iscariote a 1'air plus mort que vif. II passe devant moi, 1'oeil 6temt, le visage defait; ne marchant pas, se trainant... Une forte indemnit6 est seule capable de le gu^rir; aussi ne le mene-t-on A MILlANAll. i-,9 pas chez le m6dccin, mais chezl'agent d'af- faires. II y a bcaucoup d'agents d'affaires en Algerie, presquc aulant que de sauterelles. Le metier est bon, parait-il. Dans tous lea cas, il a cet avantage qu'on y peut entrer de plain-pied, sans examens,ni cautionnoment, ni stage. Comme a Paris nous nous faisons homines de lettres, on se fait agent d'affaires en Alge"rie, II suffit pour cela de savoir un peu de frangais, d'espagnol, d'arabe, d' avoir toujours un code dans ses fontes, et sur toute chose le tempdrament du metier. Les fonctions de 1'agent sont tres variees : tour a tour avocat, avoue, courtier, expert, interprete, teneur de livres, commission- naire, 6crivain public, c'estlemaitre Jacques de la colonie. Seulement Harpagon n'en avail qu'un, de maitre Jacques, etla colonie en a plus qu'il ne lui en faut. Rien qu'a Milianah, on les compte par douzaines. En general, pour eviter les frais de bureau, ces 260 LET IRES DE MON MOULIN. messieurs regoivent leurs clients au cafe Je la grand'place et donnent leurs consultations les donnent-ils? entre 1'absinthe et le champoreau. C'est vers le cafe de la grand'place que le digne Iscariote s'achemine, flanque dc ses deux temoins. Ne les suivons pas. En sortant du quartier juif, je passe devantlamaisondubureauarabe.Dudehors, avec son chapeau d'ardoises et le drapeau francais qui flotte dessus, on la prendrait pour une mairie de village. Je connais 1'interprete, entrons fumer une cigarette avec lui. De cigarette en cigarette, je fmirai bien par le tuer, ce dimanche sans soleil ! La cour qui precede le bureau estencom- br6e d'Arabes en guenilles. Us sont la une cinquantaineafaire antichambre, accroupis, le long du mur, dans leurs beurnouss. Cette antichambre bedouine exhale quoique en A MILIANAII. 261 plcin air -- une forte odeur de cuir humain. Passons ^ite... Dans Ic bureau, je trouve i'interprete aux prises avec deux grands braillards entierement nus sous de longues couvertures crasseuses, et racontant d'une mimique enrage'e je ne sais quelle histoire de chapelet vole". Je m'assieds sur une natte dans un coin, etje regarde.. . Unjoli costume, ce costume d'interprete; et comme 1'inter- prete de Milianah le porte bien ! Us ont 1'air tailles 1'un pour 1'autre. Le costume est bleu de ciel avec des brandebourgs noirs et des boutons d'or qui reluisent. L'interprete est blond, rose, tout fris6; un joli hussard bleu plein d'humour et de fantaisie; un peu bavard, il parle tant de langues ! un peu sceptique, il a connu Renan a 1'ecole orien- taliste! grand amateur de sport, a Taise au bivouac arabe comme aux soirees de la sous-prefete, mazurkant mieux que per- sonne, et faisint le cousscouss comme pas un. Parisien. pour tout dire; voila mon homme, et ne rous 4toanezpas queles dames en raffolent.. Comme dandysme, il n'a 262 LETTRES DE MON MOULIN. qu'un rival : le sergent dii bureau arabe. Celui-ci avec sa tunique de drap fin et ses guetres a boutons de nacre fait le deses- poiret 1'envie de toutelagarnison. De"tache au bureau arabe, il est dispense des corve'es, et toujours se montre par les rues, gant6 de blanc, frise de frais, avec de grands registres sous le bras. On 1'admire et on le redoute. C'est une autorite'. De'cidement, cette histoire de chapelet vole menace d'etre fort longue. Bonsoir ! je n'attends pas la fin. En m'en allantje trouve I'antichambre en e"moi. La foule se presse autour d'un indi- gene de haute taille, pale, fier, drape" dans un beurnouss noir. Get homme, il y a huit jours, s'est battu dans le Zaccar avec une panthere. La panthere est niorte ; mais I'liomme a eu la moitie du bras mangee. Soir et matin il vient se faire panser au bu- reau arabe, et chaque fois on Tarrete dans la cour pour lui entendre raconter son his- toire. II parle lentement, d'une belle voix gutturale. De temps en temps, il e*carte son A MILIA.NA.H. 263 beuf/iouss et montre, attache centre sapoi- trine, son bras gauche entoure" de linges sanglants. A peine suis-je dans la rue, voila un vio- lent oragequi delate. Pluie,tonnerre, Eclairs, siroco... Vile, abritons-nous. J'enfile une porte au hasard, et je tombe au milieu d'une niched de bohemiens, empile's sous les ar- ceaux d'une cour moresque. Cette cour tient & la mosquee de Milianah; c'est le refuge habituel de la pouillerie musulmane, on Tap- pelle la cour des pauvres. De grands 16vriers maigres, tout cou verts do vermine, viennent roder autour de moi d'un air me"chant. Adosse" contre un des piliers de la galerie, je tache de faire bonne contenance, et, sans parler a personne, je rogarde la pluie qui ricoche sur les dalles colorizes de la cour. Lcs bohemiens sont a terre, couches par tas. Pres de moi, une joune femme, presque belle, la gorge et les jambes ddcouvertes, de gros bracelets de . fitii LETTRES DE MON MOULIN. fer aux poignets et aux chevilles, chante un air bizarre a trois notes me'lancoliques et nasillardes. En chantant, elle allaite un pe- tit enfant tout nu en bronze rouge, et, du bras rest6 libre, elle pile de 1'orge dans un mortier de pierre. La pluie, chassee par un vent cruel, inonde parfois les jambes de la nourrice et le corps de son nourrisson. La bohemienne n'y prend point garde et con- tinue a chanter, sous la rafale, en pilant 1'orge et donnant le sein. L'orage diminue. Profitant d'une em- bellie, je me hate de quitter cette cour des Miracles et je me dirige vers le diner de Sid'Omar; il est temps... En traversant la grand'place, j'ai encore rencontre^ mon vieux juif de tantot. II s'appuie sur son agent d'af- faires ; ses t^moins marchent joyeusement derrierelui ; unebandede vilains petits juifs gambade a 1'entour... Tous les visages rayonnent. L'agent se charge de 1'affaire : II demandera au tribunal deux mille francs d'indemnite'. A MILIANAH. 265 Chez Sid'Omar, diner somptueux. La salle a manger ouvre sar une Elegante cour moresque, ou chantent deux ou trois fon- taines... Excellent repas turc, recommande au baron Brisse. Entre autres plats, je re- marque un poulet aux amandes, un couss- couss a la vanille, une tortue a la viande, un peu lourde mais du plus haut gout, et des biscuits au miel qu'on appelle bouchees dukadi. .. Comme vin, rien que du champa- gne. Malgr6 la loi musulmane Sid'Omar en boit un peu, quand les serviteurs ont le dos tourne... Apresdinor, nouspassons dans la chambre de notre hole, ou Ton nous ap- porte des confitures, des pipes et du cafe... L'ameublement de cette chambre est des plus simples : un divan, quelques nattes; dans le fond, un grand lit tres haut sur le- quel flanent de petits coussins rouges brodes d'or... Ala muraille est accrochee une vieille peinture turque representant les exploits d'un certain amiral Hamadi. II parait qu'en Turquie les peintres n'emploient qu'une couleur par tableau : ce tableau-ci est voue" 23 266 LETTRES DE MON MOULIN . au vert. La mer, le ciel, les navires, 1'amiral Hamadi lui-meme, tout est vert, et de quel vert!... L'usage arabe veut qu'on se retire de bonne heure. Le cafe" pris, les pipes fumes, je souhaite ?a bonne nuit a mon hote et je le laisse avec ses femmes. Ou fmirai-je ma soiree? II est trop tot pour me coucher, les clairons des spahis n'ontpas encore sonn6 la retraite. D'ailleurs, les coussinets d'rr de Sid'Omar dansent au- tour de moi des farandoles fantastiques qui m'empecheraient de dormir... Me voici de- vant le theatre, entrons un moment. Le theatre de Milranah est un ancien ma- gasin de fourrages, tant bien que mal dc- guis6 en salle de spectacle. De gros quin- quets, qu'on remplit d'huile pendant 1'en- tr'acte. font 1'office de lustres. Le parterre est deDout, 1'orchestre sur des banes. Les galeries sont tres fieres parce qu'elles ont A MILIAXAH. 2 7 des chaises de paille... Tout autour de la salle, unlong couloir, obscur, sans parqu et. . . On se croirait dans la rue, ricn n'y manque. . . La piece est deja commencee quand j'arrive. A ma grande surprise, les acteurs ne sont pas mauvais, je parle des hommes ; ils ont de 1'entrain, de la vie... Ce sont presque tous des amateurs, des soldats du 3 e ; le re"- giment en est fier et vient les applaudir tous les soirs. Quant aux femmes, helas I... c'est encore et toujours cet e"ternel f^minin des petits theatres de province, pr^tentieux. exageYe" et faux... II y en a deux pourtant qui m'in- teressent parmi ces dames, deux juives de Milianah, toutes jeunes, qui debutent au theatre... Les parents sont dans la salle et paraissent enchanted. Ils ont la conviction que leurs filles vont gagner des milliers de douros a ce commerce-la. La legende de Rachel, israelite, millionnaire et com6- dienne, est deja r^pandue chez les juifs d'Orient. Rien de comique et d'attendrissant comme 2fi8 LETTRES DE MON MOULIN. ces deux petites juives sur les planches. Elles se tiennent timidement dans un coin de la scene, poudre"es, fard^es, d^colletees et toutes raides. Elles ont froid, elles ont honte. De temps en temps elles baragouinent une phrase sans la comprendre, et, pendant qu'elles parlent, leurs grands yeux h^braT- ques regardent dans la salle avec stupeur. Je sors du theatre.., Au milieu del'ombre qui m'environne, j'entends des cris dans un coin de la place... Quelques Maltais sans doute en train de s'expliquer a coups de couteau... Je reviens a 1'hotel, lentement, le long des remparts. D'adorables senteurs d'oran- gers et de thuyas montent de la plaine. L'air est doux, le ciel presque pur... La-bas, au bout du chemin, se dresse un vieux fan tome de muraille, debris de quelque ancien tem- ple. Ce mur est sacre : tous les jours les femmes arabes viennent y suspendre des A MILIANAH. 269 ex-voto, fragments do hai'cks et de foutas, longues tresses de cheveux roux lies par des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout cela va flotlant sous un mince rayon de iune, au souffle ti6de de la nuit... 23. LES SALTERELLES. Encore un souvenir d' Algeria, ct puis nous reviendroiis au moulin... La nuit de mon arrives dans cette ferme du Sahel,jenepouvais pas dormir. Le pays nouveau, 1'agitation du voyage, les aboie- ments des chacals, puis une chaleur 6ner- vante, oppressante, un etouffementcomplet, comme si les mailles de la moustiquaire n'avaient pas laisse passer un souffle d'air... Quand j'ouvris ma fenetre, au petit jour, une brume d'el^lourde, lentement remu^e, frang^e aux bords de noir et de rose, flot- tait dans Tair comme un nuage de poudre sur un champ debataille. Pas une feuille ne bougeait, et dans ces beaux jardins que j'a- 272 LETTRES DE MON MOULIN. vais sous les yeux, les vigncs espacees siir Jes pentes au grand solcil qui fait les vms sucres, les fruits d'Europe abrites dans un coin d'ombre, les petits Grangers, les man- dariniers en longues files microscopiques, tout gardait le memo aspect morne, cette immobilite des feuilles attendant 1'orage. Les bananiers eux-memes, ces grands ro- seaux vert tendre, toujours agit^s par quel- que souffle qui emmele leur fine chevelure si legere, se dressaient silencieux et droits, en panaches reguhors. Je restai un moment a regarder cette plantation merveilleuse, ou tous les arbres du monde se trouvaient reunis, donnant chacun dans leur saison leurs fleurs et leurs fruits d6payss. Entre les champs de ble et les massifs de chenes-lieges, un cours d'eau luisait, rafraichissant a voir par cette ma- tinee etouffante ; et tout en admirant le luxe et 1'ordre de ces choses, cette belle ferme avec ses arcades moresques, ses terrasses toutes blanches d'aube, les ^curies et les hangars groupes autour, je songeais qu'il y LES SAUTERELLES. 273 a vingt ans, quand ces braves gens 6tai creva, et cette grele d'insectes tomba drue et bruyante. A perte de vue les champs 6taient couverts de criquets, de criquets e"normes, gros comme le doigt. Alors le massacre commenga. Hideux murmure d'ecrasement, de paille broyee. Avec les herses, les pioches, les charrues, on remuait ce sol mouvant; et plus on en tuait, plus il y en avail. Elles grouillaient par couches, leurs haules pattes encheve- tr^es ; celles du dessus faisant des bonds de delresse, sautant au nez des chevaux atteles pour cet etrange labour. Les chiens de la ferme, ceux du douar, lance's a travers champs, se ruaient sur elles, les broyaient avec fureur. A ce moment, deux compa- gnies de turcos, clairons en tete, arriverent au secours des malheureux colons, et la tuerie changea d'aspect. Au lieu d'ecraser les sauterelles, les sol- dats les flambaient en repandant de longues trac6es de poudre. Fatigu6 de tuer, 4coeur4 par 1'odeur in- fecte, je rentrai. A I'int&rieur de la ferme, 24 278 LETTRES DE MON MOULIN il y en avail presque autant quo dehors. Ellei? elaienl entrees par les ouvertures des portes, des fenetres, la bale des cheminees. Au bord des boiserics, dans les rideaux deja tout mangds, elles se trainaient, tombaient, volaient. grimpaient aux murs blancs avec une ombre gigantesque qui doublait leur laideur. Et toujours cette odeur 6pouvan- table. A diner, il fallut se passer d'eau. Les citernes,' les bassias, les puits, les viviers, tout elait infecte". Le soir, dans ma chambre, ou Ton en avail pourtant tu<5 des quantites, j'entendis encore des grouillemenls sous les meubles, et ce craquement d'elytrcs sem- blable au pe"tillement des gousses qui 6cla- tent a la grande chaleur. Cette nuit-la non plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour de la ferme toutrestait6veill6. Desflammes couraient au ras du sol d'un bout a 1'autre de laplaine. Les turcos en tuaient toujours. Le lendemain, quand j'ouvris ma fenetre comme la veille, les sauterelles 6taient par- ties ; mais quelle ruine. elles avaient laissee derriere elles! Plus une fleur, plus un brin LES SAUTERELLES. 279 d'herbe : toute"taitnoir, ronge. calcine. Les banariiers, les abricotiers, les pechers, les mandariniers, se reconnaissaient seulement a 1'allure de leurs branches de"pouillees, sans le charme, le flottant de la feuille qui est la vie de 1'arbre. On nettoyait les pi6ces d'eau, les citernes. Partout des laboureurs creu- saient la terre pour tuer les oeufs laisses par les insectes. Chaque motte etait retournee, brise'e soigneusement. Et le coeur se serrait de voir les mille racines blanches, pleines de seve, qui apparaissaient dans ces e"crou- lements de tcrre fertile... L ELIXIR DU REVEREND PERE GAUCIIER. Buvez ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles. Et, goutte a goutte, avec le soin minu- tieux d'un lapidaire comptant des perles, le cure de Graveson me versa deux doigts d'une liqueur verle, doree, chaude, 6tince- lante, exquise... J'en eus 1'estomac tout ensoteille. / C'est 1'elixir du Pere Gaudier, la joie et la sant4 de notre Provence, me fit le brave homme d'un air triomphant; on le fabrique au convent des Premontrds, a deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas que cela vautbien toutes les chartreuses du monde?... Et si vous saviez comme elle est U. 282 LETTRES DE MON MOULIN. amusante, 1'histoire do cct elixir! Ecoutez plutot.., Alors, tout naivemciit, sans y entendre malice, dans cette salle a manger de pres- bytere, si candido et si calme avec son Chemin de la croix en petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empeses comme des sur- plis, 1'abbe" me commenQa une historiette legerement sceptique et irr6verencieuse, & la fagon d'un conte d'Erasme ou de d'As- soucy : II y a vingt ans, igs, Premontres. ou plutjotj'les Peres blancs^jcomnie les appellent nos Pro venc. auxjj dtaient tomhes dans une grande misere. Si vous aviez vu leur mai- son de ce temps-la, elle vous aurait fait peine. Le grand mur, la tour Pacome, s'en al- laient en morceaux. Tout autour du cloitre rempli d'herbes,les colonnettes se fendaient, les saints de pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail dcbout, pas une porte L'tfLIXIR DU RtiVERE.ND PERE GAUCHER 283 qui lino Dans les preauxjilans les chapelles, Ic ventjdu Rh6ne]soufflait comme en Carnar- gue, eteignant les cierges, cassant le plomb des vitrages, chassant 1'eau des bdnitiers Mais le plus triste de tout, c'etait le clocher du couvent, silencieux comme un pigeon- nier vide; et les Peres, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obliges de sonner ma- tines avec des cliquettes de bois d'aman- dier!... Pauvres Peres blancs! Jeles vois encore, a la procession de la Fete-Dieu, deTilant tris- tement dans leurs capes rapieces, pales, maigres, nourris de citres et de pasteques, et derri6re eux monseigneur I'abb6, qui ve- nait la tete basse, tout honteux de montrer au soleil sa crosse dedoree et sa mitre de laine blanche mangee des versJ Les dames de la confrerie en pleuraient de piti6 dans les raiigs, et les gros porte-banniere rica- naient entre eux tout bas en se montrant les pauvres moines : - - Les etourncaux vont maigres quand ils vont en troupe. 23i LETTUES DE MON MOULIN. (Le fait est queues infortunes Peres blancs en e"taient arrives eux-memes a se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre lour vol a travers le monde et de chercher pature chacun de son cote". Or, mi jour que cette grave question so d6battait dans le chapitre, on vint annonccr au prieur que le frere Gaucher demandait a etre entendu au conseil... Vous saurez pour votre gouverne que co frere Gaucher etait le bouvier du convent; c'est-a-dire qu'il passait ses journees a rouler d'arcade en arcade dans le cloitre, en poussant devant lui deux vaches etiques qui cherchaie,nt 1'herbe aux fentes des pave"s. Notwri jus- qu'a douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu'on appelait tante Begon, re- cueilli depuis chez les nioines, le malheu- reux bouvier n'avait jamais pu ricn appren- dre qu'a conduire ses betes et a reciter son Pater noster; encore le disait-il en proven- gal, car il avait la cervelle dure et 1'esprit comme(une dague jde plomb. Fervent chr^- . lien du reste, quoique un peu visionnaire^ L'tiLIXIR DU REVEREND PERE GAUCHEU. -J_<5 1'aise sous le cilice et se donnant la disci- pline avec une conviction robuste, et des bras!... Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple et balourd, saluant 1'as- semble'e la jambe en arriere, prieur, cha- noines, argentier, tout le monde se mit a rire. C'etait toujours 1'effet que produisait, quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa barbe de chevre et ses yeux un peu fous; aussi le frere Gau- cher ne s'en emut pas. Mes reverends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de noyaux d'oli- ves, on a bien raison de dire que ce,sont lea tormeauxvides qui chantent le mieux. Fi- gurez-vous qu'a force de creuser ma pauvro tete deja si creuse, je crois que j'ai trouve le moyen de nous tirer tous de peine. Voici comment. Vous savez bien tante Begon, cette brave femme qui me gardait quand jetait petit. (Dieu ait son ame. la vieille coquine ! elle chantail de bien vilaines chansons apres boire.) Je vous dirai done, 2&> LETTIIES DE MON MOULIN. mes re"vrends peres, que tante Begon, de son vivant, se connaissait aux hei-bes de montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire, elle avait compost sur la fin de ses jours un Elixir incompa- rable en m61angeant cinq ou six especes de simples que nous allions cueillir ensemble dans les Alpilles. II y a belles annees de cela-; mais je pense qu'avec 1'aide de saint Augustin et la permission de notre pere abbe, je pourrais en chercljant bien retrouver la composition de ce mysterieux elixir. Nous n'aurions plus alors qu'a le mettre en bouteilles, et a le vendre un peu cher, ce qui permettrait a la communaute de s'enrichir doucetternent, comme ont fait nos freres de la Trappe et de la Grande... [1 n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'6tait Iev6 pour lui sauter au con. Les cba- noines lui prenaient les mains, L'argehtier, encore plus 6mu que tous les autres, lui bair sail avec respect le bord tout effrang6 de sa etnniiB. . . Puis cbacun revint a sa chaire pour delib6rer; et, seance tenante, le chapitre L'EVXIR DU RtfVtiREND PERE GAUCHER. ?87 de*cida qu'on conficrait les vaches air frere Thrasybule, pour quo lo frerc Gaucher put se dormer lout entier a la confection de son elixir. Comment le bon frere parvint-il a retrou- ver la recette de tante Be'gon? au prix de quels efforts? au prix de quelles veilles? L'histoire ne le dit pas. Seulement, ce qui est sur, c'est qu'au bout de six mois, 1'elixir des Peres blancs etait dej'a tres populairc. Dans tout le Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un mas, pas une grange qui n'eut au fond de sa depense, entre les bou- teilles de vin cuit et les jarres d'olives a la picholine. un petit flaconde terre brune ca- chet6 aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une Etiquette d'argent. Grace a la vogue de son elixir, la maison des Pr6montr6s s'enrichit tres rapidement. On releva la tour Pacome. Le prieur cut une mitre neuve, l'4glise de jolis vitraux ouvrages; et. dans la fine dentelle du clo- MS - LETTRES DE MON MOULIN. it cher, toute uno compagnie de cloches et do clochettes vint s'abattre, un beau matin de Paques, tintant et carillonnant a la grande voice. Quant au frere Gaucher, ce pauvre frere lai dont les rusticit^s 6gayaient tant le cha- pitre, il n'en fut plus question dans le cou- vent. On ne connut plus de"sormais que le Reverend Pere Gaucher, homme de tete et de grand savoir, qui vivait completement isole" des occupations si menues et si multiples du cloitre, et s'enferrnait tout le jour dans sa distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui chercher des herbes odorantes... Cette distillerie, ou personne, pas meme le prieur, n'avait le droit de p6netrer, 6tait une ancienne cha- pelle abandonee, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicity des bons peres en avait fait quelque chose de mysterieux et de formidable; et si, par aventure, un moinil- lon hardietcurieux, s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu'a la rosace du porlail, il en degringolait bien vite, effare" L'ELIXIR DU REVEREND PERE GAUCHER. 28S d'avoir vu le Pere Gaucher, avec sa barbe dc necroman, penche sur ses fourneaux, le pcse-liqueur a la main ; puis, tout autour, des cornues de gres rose, des alambics gi gantesques, des serpcntins de cristal, tout un encombrement bizarre qui flamboyait ensorcele dans la lueur rouge des vitraux... Au jour tombant, quand sonnait le dernier Ange"Ius, la porte de ce lieu de mystere s'ouvrait discretement , et le reverend se rcndait a 1'^glise pour 1'office du soir. II fullait voir quel accueil quand il traversait le monastere! Les freres faisaient la haie sur son passage. On disait : Chutl... il a le secret!... L'argentier le suivait et lui parlait la tete basse... Au milieu de ces adulations, le pere s'en allait en s'epongeant le front, son tricorne aux larges bords pos4 en arriere comme une aureole, regardant autour de lui d'unair de complaisancelesgrandes cours plantees d'orangers, les toits bleus ou tour- naient des girouettes neuves, el, dans le cloitre eclatant de blancheur, entre les 23 290 LETTRES DE MON MOULIN. colonnettes elegantes et fleuries, les chanoineshabillesde frais qui defilaient deux par deux avec des mines reposees. G'esta moi qu'ils doivent tout cela! so disait le reverend en lui-meme; et chaquo fois cette pense"e lui faisail monter des bouffdes d'orgueil. Le pauvre homme en futbien puni. Yous allez voir... Figurez-vous qu'un soir, pendant I'office, il arriva a I'e'glise dans line agitation extra- ordinaire : rouge, essouffle, le capuchon de travers, et si trouble" qu'en prenant de 1'eau be*nite il y trempa ses manches jusqu'au coude, On crut d'abord que c'e'taitl'e'motion d'arriver en retard; mais quand on le vit faire de grandes reverences a 1'orgue et aux tribunes au lieu de saluer Is, nwtitfee-autel, traverser I'eglise en coup de vent, errer dans le choeur pendant cinq minutes pour chercher sa statte, puis une fois assis, s'incliner de droite et de gauche en souriant d'un air bdat, un L'E"LIXIR DU REVEREND PERE GAUCHEK. 291 murmure d'etonnement courut dans les trois nofs- On chuchotait do bi'd v idil'e & bi B vidii e : Qu'adoncnotre Pere Gaudier?... Qu'a done notre Pere Gaucher? Par deux fois le prieur, impatient^, fit tomber sa crosse sur les dalles pour com- mander le silence... La-bas, au fond du cho3ur, les psaumes allaient toujours; mais les repons manquaient d'entrain... Tout a coup, au beau milieu de YAve ve- rum, voila mon Pere Gaucher qui se ren- verse dans sa slalleet eritonne d'une voix 6clatante : Dans Paris, il y a un Pere blanc, Patalin, patatap, tarabin, taraban.. Consternation generale. Tout ie monde se leve. On crie : Emportez-le... il est possede ! Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se demene... Mais le Pere Gaucher ne voitrien, n'ecoute ricn; et deux inuines vigoureux sont obliges dcl'entraincr par la petite porte du choeur, se debattant 392 LETTRES DE MON MOULIN. co.mme un exorcist et continuant de plus belle ses patatin et ses taraban. Le lendemain, au petit jour, le malheu- rcux etaitagenoux dans 1'oratoire du prieur, et faisait sa coulpe avec un ruisseau de larmes : C'estl'e'lixir, Monseigneur, c'estl'elixir qui m'a surpris, disait-il en se frappant la poitrine. Et de le voir si marri, si repen- tant, le bon prieur en 6tait tout 6mu lui- - Aliens, aliens, Pere Gaucher, calmez- vous, tout cela sechera comme la rosee au soleil... Apres tout, le scandale n'a pas etc" aussi grand que vous pensez. II y a bien eu la chanson qui 6taitunpeu... hum! hum!... Enfin il faut esperer que les novices ne Fauront pas entendue... A present, voyons, dites-moi fcien comment la chose vous est arrivee... C'est en essayant 1'elixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop lourdo... L'tiLIXIR DU RtiVEREND PERE GAUCIIER. 293 Oui, GUI, je comprends... C'est comme le frcre Schwartz, 1'inventeur de la poudre : vous avcz et6 vic'time de votre invention... Et dites-moi, mon brave ami, est-il bien necessaire que vous 1'essayiez sur vous- meme, ce terrible elixir? Malheureusement, oui,Monseigneur... I'eprouvette me donne bien la force et le degre de 1'alcool; mais pour le fini, le ve- loute, je ne me fie guere qu'a ma langue... Ah! tres bien... Mais ecoutez encore un peu que je vous dise... Quand vous goutez ainsi 1'elixirparnecessite, est-ceque cela vous semble bon? Y prenez-vous du plaisir?... Helas! oui, Monseigneur, fit le mal- heureux Pere en devenant tout rouge... Voila deux soirs que je lui trouve un bou- quet, un arome!... C'est pour sur le demon qui m'a joue ce vilain tour... Aussi je suis bien decide desormais a ne plus me servir que de I'eprouvette. Tant pis si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la perle... 96. 29i LKTTRES DE MON MOULIN. Gardez-vous-en bien. interrompit Ic prieuravecvivacite. II ne fautpass'exposer ft mecuntenter la clientele... Tout ce que vous avez a faire maintenant que vous voilk pre- venu, c'est de vous tenir sur vos gardes... Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte?... Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas?... meltons vingt gouttes... Le diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes... D'ailleurs, pour prevenir tout accident, je vous dispense dorenavent de venir a 1'eglise. Vous direz 1'office du soir dans la distillerie... Et maintenant, allez en paix, mon Reverend, et surtout... comptez bien vos gouttes. Helas 1 le pauvre Reverend eutbeaucomp- ter ses gouttes... le demon le tenait, et ne le lacha plus. C'est la distillerie qui entendit de singu- liers offices ! Le jour, encore, tout allait bien. Le Pere etait assez calme : il preparait ses rechauds, DU REVEREND PERE GAUCHER. 2:13 ses alambics, triait soigneusement ses hcr- bes , toutes herbes de Provence , fines , Arises, dentelees, brulees de parfums et de soleil... Mais, le soir, quand les simples etaient infuses et que 1'elixir tiedissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre du pauvre homme commengait. ... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt!... Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces vingt-la, le pere les avalait d'un trait, presque sans plaisir. II n'y avail que la vingt et unieme qui lui faisait envie. Oil! cette vingt et unieme gouttel... Alors, pour echapper a la tenta- lion, il allait s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abimait dans ses patenotres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumee toute chargee d'aromates, qui venait roder autour de lui et, bon malgre, le ramenait vers les bassines... La liqueur etait d'un beau vert dore... Pench6 dessus, les narines ouvertes, le pere la re- muait tout doucement avec son chalumectu, % LETTRES DE MON MOULIN. et dans les petites paillettes elincelantes que roulait le flot d'6meraude, il lui semblait Toir les yeux de tante B6gon qui riaient et petillaient en le regardant... Aliens ! encore une goutte ! Et de goutte en goutte, I'infortunS finis- gait par avoir son gobelet plein jusqu'au bord. Alors, a bout de forces, il se laissait tomber dans un grand fauteuil, et, le corps abandonne, la paupiere a demi close, il d6- gustait son p6ch6 par petits coups, en se disant tout bas avec un remords delicieux : Ah! je me damne... je me damnc... Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet elixir diabolique, il retrouvait, par je ne sais quel sortilege, toutes les vilaines chan- sons de tante Be"gon : Ce sont trois petites commeres, qui parlent de fairs un banquet. . , ou: Bergerette de maitre Andre s'en va-t-au bois seulette... et toujours la fameuse des Peres blancs : Patatin patatan. Pensez quclle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui faisaient d'un air malin L'fiLIXIR DU REVEREND PERE GAUCHER. 297 Eh ! eh 1 Pcre Gaucher, vous aviez des cigales en tete, hier soir en vous couchant. Alors c'etaient des larmes, des desespoirs, et le jeune^et le cilicejet la discipline. Mais rien ne pouvait centre le demon de 1'elixir; et tous les soirs, a la meme heure, la pos- session recommengait Pendant ce temps, les commandes pleu- vaient a 1'abbaye que c'6lait une benedic- tion . II en venai t de Nimes , d' Aix , d' Avignon , de Marseille... De jour en jour le convent prenait un petit air de manufacture. II y avail des freres emballeurs, des freres eti- queteurs, d'autres pour les ecritures, d'autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait bien par-ci par-la quelques coups de cloches ; mais les pauvres gens du pays n'y perdaient rien, je vous en reponds... Et done, un beau dimanche matin, pen- dant que 1'argentier lisait en plein chapitre son inventaire de fin d'annee et que les bons 298 LETTRES DE MON MOULIN. chanoines 1'ecoutaient les yeux brillants et lo sourire aux levres, voila le Pere Gaucher qui se pr6cipite au milieu do la conference en criant : C'est fmi... Jen'enfais plus... Rendez- moi mes vaches. Qu'est-ce qu'ily a done, Pere Gaucher? demanda le prieur, qui se doutait bien un peu de ce qu'il y avail. Ce qu'il y a, Monseigneur?... II y a que je suis en train de me pr^parer une belle eternite de flammes et de coups de fourche... II y a que je bois, que je bois comme un miserable... Mais je vous avais dit de compter vos gouttes. Ah! bien oui, compter mes gouttes f c'est par gobelets qu'il faudrait compter maintenant... Oui, mes Reverends, j'en suis la. Trois Holes par soiree. . . Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi, faites faire 1'elixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me brule si je m r en mele encore I L'ELIXIR DU REVEREND PERE GAUCHER. 29 C'est le chapitre qui ne riait plus. Mais, malheureux, vous nous ruinez ! criait 1'argentier en agitant son grand-livre. Preferez-vous que je me damne? Pour lors, le prieur se leva. Mes Reverends, dit-il en e"tendant sa belle main blanche ou luisait 1'anneau pas- toral, il y a moyen de tout arranger... C'est le soir, n'est-ce pas, mon cher fils, que lo de*mon vous tente?... Oui, monsieur le pricur, r6gulierement tous les soirs... Aussi, maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre res- pect, les sueurs qui me prennent, comme Tane de Capitou quand il voyait venir le bat. Eh bien ! rassurez-vous... Dorenavant, tous les soirs, a 1'office, nous reciterons a votre intention 1'oraison de saint Augustin, a laquclle 1'indulgence pl^niere est atta- ch6e... Avec cela, quoi qu'il arrive, vous etes a couvert... G'est 1'absolution pendant Je pechc. Oh 'bien I alors, merci, monsieur le prieur I SOO LETTRES DE MON MOULIN. Et, sans en demander davantage, le Gaudier retourna a ses alambics, aussi ieger qu'une alouette. Effectivement, a partir de ce moment-la, tous les soirs, a la fin des complies, 1'offi- ciant ne manquait jamais de dire : PrionspournotrepauvrePereGaucher, qui sacrifie son ame aux int^rets de la com- munaute\.. Oremus Domine... Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosterne'es dans 1'ombre des nefs, 1'oraison courait en fremissant comme une petite bise aur la neige, la-bas, tout au bout du couvent, derriere le vitrage enflamm^ de la distillerie, on entendait le pere Gau- cher qui chantait a tue-tete : Dans Paris il y a un P6re blanc, Patatin, patatan, taraban, tarabin; Dans Paris il y a un P6re blanc Qui fait danser des moinettcs, Trin, trin, trin, dans un jardin Qui fait danser des... L'tiLIXIR DU RtfvtfREND PfcRK GALCMMK. 301 ... Ici le bon cur6 s'arreta plein d'epou- vante : Misericorde 1 si mes paroissiens m'en- tendaJent 1 26 I LE DEPART Grande rumeur au chateau. Le messager vient d'apporter un mot du garde, moiti6 en frangais, moitie" en provenc.al, annongant qu'il y a eu dej'a deux ou trois beaux pas- sages de Galejons, de Charlottines, et que les oisedux de prime non plus ne manquaient pas. Vous etes des notres I m'ont ecrit mes aimables voisins; et ce matin, au petit jour de cinq heures, leur grand break, charge* de fusils, de chiens, de victuailles, est venu me prendre au bas de la cote. Nous voila rou- lant sur la route d'Arles, un peu seche, un 304 LETTRES DE MON jfOULIN. peu d^pouillee, par ce matin de d^cembre ou la verdure pale des oliviers est peine visible, et la verdure crue des chenes-kermes un peu trop hivernale et factice. Les etables se remuent. II y a des reVeils avant le jour qui allument la vitre des fermes ; et dans les decoupures de pierre de 1'abbaye de Mont- majour, des orfraies encore engourdies de sommeil battent de 1'aile parmi les ruines. Pourtant nous croisons deja le long des fosses de vieillos paysannes qui vont au marche au trot de leurs bourriquets. Elles viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes lieues pour s'asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophyme et vendre des petits paquets de simples ramasses dans la montagne!... Maintenant voici les remparts d' Aries; des remparts bas et cre"neles, comme on en voit sur les anciennes estampes ou des guer- riers armes de lances apparaissent en haul de talus moins grands qu'eux. Nous tra- versons au galop cette merveilleuse petite ville, une des plus pittoresques de France, lEN CAMARGUE. 303 avec ses Lalcons sculpted, arrondis, s'avan- gant comme des moucharabies jusqu'au milieu des rues e'troites, avec sea vieilles maisons noires aux petites portes, mores- ques, ogivales et basses, qui vous reportent au temps de Guillaume Court-Nez et des Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore personne dehors. Le quai du Rhone seul est anime. Le bateau a vapeur qui fait le service de la Camargue chauffe au bas des marches, pret a partir. Des menagers en veste de cadis roux, des filles de La Roquette qui vont se louerpour des travaux des fermes, montent sur le pont avec nous, causant et riant entre eux. Sous les longues mantes brunes rabat- tues a cause de 1'air vif du matin, la haute coiffure arlesienne fait la tete Elegante et petite avec un joli grain d'effronterie, une envie de se dresser pour lancer le rire ou la malice plus loin... La cloche sonne; nous partons. Avec la triple vitesse du Rhone, de 1'helice, du mistral, les deux rivages se deroulent. D'un cote c'est la Crau, une plaine aride, pierreuse. De 1'autre. la Camargue, 26. 306 LETT RES DE MON MOULIN. plus verte, qui prolonge jusqu'a la mer son liorbe courte et ses marais pleins de roseaux. y De temps en temps le bateau s'arrete pr6s d'un ponton, a gauche ou a droite, a Empire ou a Royaume, comme on disait au moyen dge, du temps du Royaume d'Arles, et, comme les vieux mariniers du Rhone disent encore aujourd'hui. A chaque ponton, une ferme blanche, un bouquet d'arbres. Les travailleurs descendent charges d'outils, les femmes lour panier au bras, droites sur la passerelle. Vers Empire ou vers Royaume peu a peu le bateau se vide, et quand il ar- rive au ponton du Mas-de-Giraud ou nous descendons, il n'y a presque plus personne a bord. Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane, ou nous en- trons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher. Dans la haute cuisine, tous les hommes de la ferme, laboureurs, vigne- rons, bergers, bergerots, sont attables, graves, silencieux, mangeant lentement. et F<;rvis par les femmes qui ne mangeront ILN CAM ARGUE. 307 qu'apres. Bientot le garde parait avec la carriole. Vrai type a la Fenimore, trappeur de terre et d'eau, garde-peche et garde- chasse, les gens du pays 1'appellent lou Roude'irou (le rodeur), parce qu'on le voit toujours, dans les brumes d'aube ou de jour tombant,cachepourraffutparmilesroseaux, ou bien immobile dans son petit bateau, oc- cup6 a surveiller ses nasses sur les clairs (les e* tangs) et les roubines (canaux d'irri- gation). C'est peut-6tre ce m6tier d'eternel guetteur qui le rend aussi silencieux, aussi concentre. Pourtant, pendant que la petite carriole chargee de fusils et de paniers marche devant nous, il nous donne des nou- velles de la chasse, le nombre des passages, les quartiers ou les oiseaux voyageurs se sont abattus. Tout encausant, on s'enfonce dans le pays. Les terres cultive"es de"passe*es, nous voici en pleine Camargue sauvage. A perte de vue, parmi les paturages, des marais, des roubines, luisent dans les salicornes. Des bouquets de tamaris et de roseaux font des 308 LETTRES DE MO? MOULIN. ilots comme sur une mcr caln;3. Pas (Tarbres hauls. L'aspect uni, immense, de la plaihe, n'est pas trouble. De loin en loin, des pares de bestiaux e"tendent leurs toils bas presque au ras de terre. Des troupeaux disperses, couches dans les herbes salines, ou chemi- nant serre's autour de la cape rousse du berger, n'interrompent pas la grande ligne uniforme, amoindris qu'ils sont par cet espace infini d'horizons bleus et de ciel ou- vert. Comme de la mer unie malgre ses vagues, il se de"gage de cette plaine un sen- timent de solitude, d'immensite", accru en- core par le mistral qui souffle sans relache, sans obstacle, et qui, de son haleine puis- sante, semble aplanir, agrandir le paysage. Tout se courbe devant lui. Les moindres arbustes gardentTempreinte de son passage, en restent tordus, couches vers le sud dans 1'attitude d'une fuite perpetuelle... EN CAM ARC LB. 309 JJ LA CABANR. Un toil de roseaux, des murs de roseaux desseches et jaunes, c'est la cabanc. Ainsi s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type de la maison camarguaise, la cabane se Compose d'une unique piece, haute, vaste, sans fenetre, et prenant jour par une porte vitrde qu'on ferme le soir avec des volets pleins. Tout le long des grands murs crepis, blanchis a la chaux, des rateliers attendent les fusils, les carniers, les bottes de marais. Au fond, cinq ou six berceaux sont ranges autour d'un vrai mat plante au sol et mon- tant jusqu'au toil auquel il sert d'appui. La nuit, quand le mistral souffle et que la mai- son craque de partout, avec la mer lointaine ct le ventqui la rapproche, porte son bruit, I e continue en 1'enflant, on se croirait couche dans la chambre d'un bateau. LETTRES DE MON MOULIN. Mais c'est 1'apres-midi surtout que la ca- ba.ne est charmante. PJIT nos belles journrr- d'h/ver meridional, j'aime rcster tout scul pres de la haute chemin^e ou fument quel- ijues pieds de tamaris. Sous les coups du mistral ou de la tramontane, la porte saute, les roscaux crient, et toutes ces secousses sont un bien petit echo du grand ebran- lement de la nature autour de moi. Le soleil d'hiver fouett6 par I'enorme courant s'6par- pille, joint ses rayons, les disperse. De grandes ombres courent sous un ciel bleu admirable. La lumicre arrive par saccades, les bruits aussi; et les sonnailles des trou- peaux entendues tout a coup, puis oub!iees, perdues dans le vent, reviennent chanter sous la porte ebranlee avec le charme d'un refrain... L'heure exquise, c'est le crepus- cule, un peu avant que les chasseurs n'arri- vent. Alors le vent s'est calme. Je sors un moment. En paix le grand soleil rouge des- cend, enllamme, sans chaleur. La nuit tombe, vous frole en passant de son aile noire tout humidc. La-bas, au ras du sol, la EN CAMARGUE. 3tl lumiere d'un jpoup de feu passe avec 1'dclat d'une etoile rouge avivee par 1'ombre envi- ronnante. Darts ce qui reste de jour, Ja vie se hate. Un long triangle de canards vole tres has, comme s'ils voulaient prendre terre ; mais tout a coup la cabane, ou le caleil est allume, les eloigne : celui qui tient la tete de la colonne dresse le cou, remonte, et tous les autres derriere lui s'emportent plus haut avec des cris sauvages. Bientot un pietinement immense se rap- proche, pareil a un bruit de pluie. Des mil- liers de moutons, rappe!4s par les bergers, harceles par les chiens, dont on entend le galop confus et 1'haleme haletante, se pres- sent vers les pares, peureux et indisciplines. Je suis envahi, fr616, confondu dans ce tour- billon de laines frise'es, de belements ; une houle veritable o\i les bergers semblent portes avec leur ombre par des flots bon- dissants... Derriere les troupeaux, voici des pas connus, des voix joycuses. La cabane est pleine, anim6e, bruyante. Les sarments flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus 312 LETT RES DE MON MOULIN. las. G'est un etourdissement d'heureuSe fatigue, les fusils dans un coin, les grandes bottes jetees pele-mele, les carniers vides, et a cote" les plumages roux, dore"s, verts, argentes, tout taches de sang. La table est mise ; et dans la fumee d'une bonne soupe d'anguilles,le silence se fait, le grand silence des appetits robustes, interrompu seulement par les grognements feroces des chiens qui iapentleur ecuelle a tatons devant la porte... La veillee sera courte. Dej'a pres du feu, clignotant lui aussi, il ne reste plus que le garde et moi. Nous causons, c'est-a-dire nous nous jetons de temps en temps Tun a Tautre des demi-mots a la fagon des paysans, de ces interjections presque indiennes, courtes et vite eteintes comme les dernieres etincelles des sarments consumes. Enfin le garde se 16ve, allume salanterne, et j'ecoute son pas lourd qui se perd dans la nuit... EN CAMAKolE. 313 III A. L'ESPERE! (A L'AFFUT!) L'espere! quel joli nom pour designer 1'affut, 1'attente du chasseur embusque, et ces heures ind4cises ou tout attend, espere, hesite entre le jour et la nuit. L'affut du matin un peu avant le lever du soleil, 1'affut du soir au crepuscule, C'est ce dernier que je prefere, surtout dans ces pays marecageux ou 1'eau des clairs garde si longtemps la lu- miere... Quelquefois on tient Taffut dans le ncgo- chin (le naye-chien), un tout petit bateau sans quille etroit, roulant au moindre mou- vement. Abrite par les roseaux, le chasseur guetteles canards du fond de sa barque, que depassent seulement la visiere d'une cas- quette, le canon du fusil et la tete du chien flairant le vent, happant les moustiques, ou bien de ses grosses pattes tendues penchant 3l i LETTRES DE MON MOULIN. tout le bateau d'un cote et le remplissant d'eau. Get affut-la est trop compliqutS pour mon inexperience. Aussi, le plus souvent, je vais k Vespere & pied, barbotant en plein marecage avec d'enormes bottes taillees dans toute la longueur du cuir. Je marche lentement, prudemment, de peur de m'en- vaser. J'ecarte les roseaux pleins d'odeurs saumatres et de sauts de grenouilles... Enfin, voici un ilot de tamaris, un coin de terre seche ou je m'installe. Le garde, pour me faire honneur, a laisse son chicn avec moi ; un e"norme chien des Pyrenees & grande toison blanche, chasseur et pecheur de premier ordre, et dont la presence ne laisse pas que de m'intimider un peu. Quand une poule d'eau passe a ma porte"e, il a une certaine fagon ironique de me regarder en rejetant en arriere, d'un coup de tete a 1'ar- tiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans les yeux; puis de? poses a 1'arrel, des frdtillements de queue, toute une mimique d'impatience pour me dire : Tire... tire done! EN CAM.YKGUE. 315 Je tire, je manque. Alors, allonge" de tout son corps, il bailie et s'etire d'un air las, decourage", et insolent... Eh bien ! oui. j'en conviens, je suis un mauvais chasseur. L'affut, pour moi, c'est 1'heure qui tombe, la lumiere diminuee, refugiee dans 1'eau, les Clangs qui luisent, polissant jusqu'au ton de 1'argent fin la teinle grise du ciel assombri. J'aime cette odeur d'eau, ce frolement myst6rieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe et roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C'est le butor qui plonge au fond de 1'eau son bee immense d'oiseau-pecheur ct souffle... rrrououou! Des vols de grues filent sur ma tele. J'entends le froissement des plumes, I'ebouriffement du duvet dans 1'air vif, et jusqu'au craquement de la petite armature surmenee. Puis, plus rien. C'est la nuii, la nuit profonde, avcc un peu de jour reste sur 1'eau... Tout a coup j'cprouve un tressaillement, 816 LETTRES DE MON MOULIN. une espece de gene nerveuse, comme si j'avais quelqu'un derriere moi. Je me re- tourne, et j'apergois le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui se leve doucement, avec un mou- vement d'ascension d'abord tres sensible, et se ralentissant a mesure qu'elle s'eloigne de Thorizon. Deja un premier rayon est distinct pres de moi, puis un autre un peu plus loin... Maintenant tout le marecage est allume. La moindre touffe d'herbe a son ombre. L'affut est fini, les oiseaux nous voient : il faut rentrer. On marche au milieu d'une inon- dation de lumiere bleue, legere, poussie- reuse ; et chacun de nos pas dans les clairs, dans les roubines, y remue des tas d'etoiles tombees et des rayons de lune qui traversent I'eau jusqu'au fond. KN CAMARGUE. 317 IV LE ROUGE ET LE BLANC. Tout pros de chcz nous, a une portde de fusil de la cabane, il y en a une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. G'est la quo notre garde habile avec sa femme et ses deux ;iines:lafille, qui soigne lerepas des hommes, raccommode les filets Je peche; le gargon, qui aide son pere a relever les nasses, & surveiller lesm#;VzV/eres(vannes) des 6tangs. Les deux plus jeunes sont a Aries, chez la grand'mere; et ils y resteront jusqu'a ce qu'ils aient appris a lire et qu'ils aient fait leur bon jour (premiere communion), car ici on est trop loin de l'6glise et de 1'ecole, et puis Fair de la Camargue ne vaudrait rien pour ces petits. Le fait est que, I't6 venu, quand les marais sont & sec et que la vase blanche des roubines se crevasse a la g-^ande chaleur, Tile n'est vraiment pas habitable. 27. 3!3 LETTRES DE MON MOULIN. J'ai vu cela une fois au mois d'aout, en venant lircr Ics hallebrands, et je n'oublierai jamais 1'aspect Iriste etferocede cepaysage embrasd. De place en place, les etangs fumaient au soleil commed'immensescuves, gardant tout au fond un reste de vie qui s'agitait, un grouillement de salamandres, d'araign^es, de mouches d'eau cherchant des coins humides. II y avail la un air de peste, une brume de miasmes lourdement flottanle qu'epaississaienl encore d'innom- brables tourbillons de moustiques. Chez le garde, tout le monde greloltail, tout le monde avail la fievre, el c'etait pilie dc voir les visages jaunes, tirs, les yeux cercles, trop grands, de ces malheureux condamnes a se trainer, pendant trois mois, sous ce plein soleil inexorable qui brule les fievreux sans les r^chauffer. . . Triste et penible vie que celle de garde-chasse en Camargue! Encore celui-la a sa femme et ses enfants pres de lui; mais a deux lieues plus loin, dans le mar^cage, demeure un gardieii de chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un KN C\MARGUE. 319 bout de 1'annee a 1'autre et mene une veri- table existence de Robinson. Dans sa cabane de roseaux, qu'ila construitelui-meme, pas un ustensile qui ne soil son ouvrage, depuis le hamac d'osier tress6, les trois pierres noires assemblies en foyer, les pieds de tamaris tailles en escabeaux, jusqu'a la ser- rure et la cle de bois blanc fermant celte singuliere habitation L'homme est au moins aussi Strange que son logis. C'est une espece de philosophe silencieux comme les solitaires, abritant sa mefiance de paysan sous d'epais sourcils en broussailles. Quand il n'est pas dans le patu- rage, on le trouve assis devant sa porte. dechiffrant lentement, avec une application enfantine et touchante, une de ces petites brochures roses, bleues ou jaunes, qui entourent les fioles pharmaceutiques dont il se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable n'a pas d'autre distraction que la lecture, ni d'autres livres que ceux-la. Quoique voisins de cabane, notre garde et lui ne se voient pas. Us eVitent meme de se rencontrer. Un 320 LETTRES DE MON MOULIN. jour que je demandais aii roudeiroii la raison de cette antipathic, il me r^pondit d'un air grave : G'est a cause des opinions... II cst rouge, et moi je suis blane. Ainsi, meme dans ce desert dont la soli- tude aurait du les rapprocher, ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi na'ifs 1'un que 1'autre, ces deux bouviers de Theocrite, qui vont a la ville a peine une fois par an et a qui les petits cafes d' Aries, avec leurs dorures et leurs glaces, donnent 1'eblouis- sement du palais des Ptole"mees, ont trouv6 moyen de se hai'r au nom de leurs convic- tions politiques ! LB VACCARfes. Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, c'est le Vaccares. Souvent, abandonnant la EN CAM ARGUE. 321 chasse, je viens m'asseoir au bord de ce lac sale, une petite mer qui semble un mor- ceau de la grande, enferme" dans les terres et deveriu familier par sa captivite meme. Au lieu de ce dess^chement, de cette aridite qui attristent d'ordinaire les cotes, le Vac- cares, sur son rivage un peu haut, tout vert d'herbe fine, veloute"e, e"tale une flore origi- nale et charmante : des centaurees, des trefles d'eau, des gentianes, et ces jolies saladelles, bleues en hiver, rouges en ete, qui transfor- ment leur couleur au changement d'atmo- sphere, et dans une floraison ininterrompue marquent les saisons de leurs tons divers. Vers cinq heures du soir, a 1'heure ou le soleil decline, ces trois lieues d'eau sans une barque, sans une voile pour limiter, trans- former leur e"tendue, ont un aspect admi rable. Ce n'est plus le charme intime des clairs, des roz^mes,apparaissant de distance en distance entre les plis d'un terrain mar neux sous lequel on sentl'eau filtrer partout, pretp- a se montrer a la moindre depression du sol. Ici, 1'impression est grande, large. 322 I.E1TRES DE MON MOULIN. De loin, ce rayonnement. de vagues attire des troupes de macreuses, dcs herons, cles butors, des flamants au ventre bianc, uux ailes roses, s'alignant pour pecher tout le long du rivage, de fagon a disposer leurs teintes diverses en une longue bande e"gale; et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, bien chez eux dans ce soleil splendide et ce paysage muet. De ma place, en effet, je n'entends rien que 1'eau qui clapote, et la voix du gardien qui rappelle ses' chevaux disperses sur le bord. Us ont tous des noms retentissants : Cifer!... (Lucifer)... L'Es- tello!... L'Estournello!... Chaque bete, en s'entendant nommer, accourt, la criniere au vent, et vient manger 1'avoine dans la main du gardien... Plus loin, toujours sur la meme rive, se trouve une grande manado (troupeau) de boBufs paissant en liberte comme les che- vaux. De temps en temps, j'aperc.ois au- dessus d'un bouquet de tamaris 1'arete de leurs dos courbes, et leurs petites comes en croissant qui se dressent. La plupart de ces C.N CAM ARGUE. 3-23 bceufs de Camargue sont elevens pour courir dans les ferrades, les fetes de villages; et quelques-uns ont des noras deja celebres par tous les cirques de Provence et de Lan- guedoc. C'est ainsi que la manado voisine compte entre autres un terrible combattant appele le Romain, qui a decousu je ne sais combien d'hommes et de chevaux aux courses d'Arles, de Nimes, de Tarascon. Aussi ses compagnons 1'ont-ils pris pour chef; car dans ces etranges troupeaux les betes se gouvernent elles-memes, groupees autour d'un vieux taureau qu'elles adoptent comme conducteur. Quand un ouragan tombe sur la Camargue, terrible dans cette grande plaine ou rien ne le d^tourne, ne 1'arrete, il faut voir la manado se serrer derriere son chef, toutes les teles baissees tournant du cote du vent ces larges fronts ou la force du bo3uf se condense. Nos ber- gers provengaux appellent cette manoeuvre : vira la bano au giscle tourner la come au vent. Et malheur aux troupeaux qui ne s'y conferment pasl Aveugle"e par la pluie. 3ii LETTRES DE MON MOULIN entrainee par 1'ouragan, la manado en de*route tourne sur elle-meme, s'effare, se disperse, et les boeufs e"perdus, courant devant eux pour echapper a la tempete, se pre"cipitent dans le Rhone, dans le Vaccares ou dans la mer. NOSTALGIES DE CASERNE. Ce matin, aux premieres claries de 1'aube, un formidable roulement de tambour me reveille en sursaut... Ran plan plan! Ran plan plan!... Un tambour dans mes pins a pareille heure!... Voila qui est singulier, par exemple. Vite, vite, je me jette bas de mon lit et je cours ouvrir la porte. Personnel Le bruit s'est tu... Du milieu des lambrusques mouill^es, deux ou trois courlis s'envolent en secouant leurs ailes... Un peu de brise chante dans les arbres... Vers 1'orient, sur la crete fine des Alpilles. s'entasse une poussiere d'or d'ou le soleil S26 LETTRES DE MOiN MOULIN. sort lentement... Un premier rayon frise deja le toil du moulin. Au meme momnt, le tambour, invisible, se met a battre aux champs sous le couvert... Ran... plan... plan, plan, plan. Le diable soil de la peau d'ane! Je 1'avais oubliee. Mais enfin, quel est done le sauvage qui vient saluer 1'aurore au fond des bois avec un tambour?... J'ai beau regarder, je ne vois rien. . . rien que les touffes de lavande, et les pins qui degringolent jusqu'en baa sur la route... II y a peut-etre par-la dans le fourr6 quelque lutin cache en train de se moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, ou maitre Puck. Le drole se sera dit, en passant devant mon moulin : Ce Parisien est trop tranquille la dedans, allons lui donner 1'aubade. Sur quoi, il aura pris un gros tambour, et... ran plan plan!... ran plan plan!... Te tairas-tu gredin de Puck! tu vas reVeiller mes cigales. NOSTALGIES DE CASERNE. 327 Ce n'etait pas Puck. C'dtait Gouguet Francois, dit Pistolet, tambour au 3i e de ligne, etpour le moment en conge de semestre. Pistolet s'ennuie au pays, il a des nostalgies, ce tambour, et quand on veut bien lui preter 1'instrument de la commune il s'en va, melancolique, battre la caisse dans les bois, en revant de la casgrne du Prince-Eugene. C'est sur ma petite colline verte qu'il est venu rever aujourd'hui... II est la, dcbout contre un pin, son tambour entre ses jambes et s'en donnant a co3ur joie... Des vols de perdreaux effarouches partent a ses pieds sans qu'il s'en apercoive. La fdrigoule embaume autour de lui, il ne la sent pas. II ne voit pas non plus les fines toiles d'araign&e qui tremblent au soleil entre les branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent sur son tambour. Tout entier a son reve et a sa musique, il regarde amoureusement voler ses baguettes, et sa grosse face nfaise s'epanouit de plaisir a chaque roule- ment 328 LETTRES DE MON MOULIN. Ran plan plan! Ran plan plan!... Qu'elle est belle, la grande caserne, avec sa cour aux larges dalles, ses ranges de fenetres bien alignees, son peuple en bonnet de police, et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles ! . . . Ran plan plan! Ran plan plan!... Oh! 1'escalier sonore, les corridors peints a la chaux, la chambree odorante, les ceinturons qu'on astique, la planche au pain, les pots de cirage, les couchettes de fer a couverture grise, les fusils quireluisent au ratelier! Ran plan plan ! Ran plan plan ! Oh! les bonnes journees du corps de garde, les cartes qui poissent aux doigts, la dame de pique hideuse avec des agreements a la plume, le vieux Pigault-Lebrun depa- reille qui traine sur le lit de camp!... Ran plan plan ! Ran plan plan ! Oh! les longues nuits de faction a la porte des ministeres, la vieille guerite ou la piuie entre, les pieds qui ont froid!... les ventures de gala qui vous eclaboussent ea NOSTALGIES DE CASERNE. 329 passant!... Oh! la corvee supplemental, les jours de bloc, le baquet puant, 1'oreiller de planche, la diane froide par les matins pluvieux, la retraite dans les brouillards a 1'heure ou le gaz s'allume, 1'appel du soirou Ton arrive essouffle! Ran plan plan! Ran plan plan! o Oh ! le bois de Vincennes, les gros gants de colon blanc, les promenades sur les for- tifications... Oh! la barriere de 1'Ecole, les filles a soldate, le piston du Salon de Mars, 1'absinthe dans les bouisbouis, les confl- dences entre deux hoquets, les briquets qu'on degaine, la romance sentimentale chante'e une main sur le cceurl... Reve, reve, pauvre homme! ce n'est pas moi qui t'en empcherai... ; tape hardiment sur ta caisse, tape tours de bras. Je n'ai pas le droit de te trouver ridicule. Si tu as la nostalgic de ta caserne, est-ce que, /noi, je n'ai pas la nostalgie de la mienne? 330 LETTRES DE MON MOULIN. Moil Paris me poursuit jusqu'ici comme le lien. Tu joues du tambour sous les pins, toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons Proven