THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY S4-5M54 Return this book on or before the Latest Date stamped below. A -harge is made on all overdue books. University of Illinois Library AUG.I 196 ' * CEUVRES COMPLETES DE PROSPER MERIMEE PUBLIEES SOUS LA DIRECTION DE PIERRE TRAHARD ET EDOUARD CHAMPION DERNIERES NOUVELLES T E X T E E T A B L I E T A N X O T K AVEC UXF. INTRODUCTION PAR LEON LEMONNIER Avec sept fac-similes hors texts PARIS LIBRAIRIE ANCIENNE HONORE CHAMPION 5 et 7, QUAI MALAQUAIS, VI e 1929 I (EUVRES COMPLETES DE PROSPER MERIMEE PUBLIEES SOUS LA DIRECTION DE PIERRE TRAHARD ET EDOUARD CHAMPION (EUVRES COMPLETES DE PROSPER MERIMEE DERNIERES NOUVELLES A ETE TIRE DE CET OUVBAGE Vingt-cinq exemplaires sur papier des manufactures imperiales du Japon, numerates de 1 a 25. Cent exemplaires sur papier a* Arches, numerates de 26 a 125. Onze cents exemplaires sur papier velin pur fit- des Papeteries Lafuma, de Voiron, numerates de 126 a 1225. 444 * Copyright by Librairie Honore Champion. Mai 1929 DERNIERES NOTJVELLES DE PROSPER MfiRIMfiE DE L'ACADEMIE F R A x f A I s E LOKIS VICCOLO DI MADAMA LUCREZI^ LA CHAMBRE BLEb'E DJOUMANE LE COUP DE PISTOLET FEDERIGO JLES 90RCIERES ESPAGNOLES PARIS MICHEL LEVY FRERES, EDITEURS RUE AUBER, 3, PLACE DE L*OPERA LIBRAIRIE NOUVELLE BOCLEVARD DBS ITALJENS, 15. AC COIlt DB LA RUE DE GIUMUONT 1873 Droiu de reproduelion et de tnductien rwrve PROSPER MERIMEE DERNIERES NOUVELLES TEXTE ETABLI ET ANNOTE AVEC UNE INTRODUCTION PAR LEON LEMONNIER A vec sept fac-similes Iiors texte PARIS LIBRAIRIE ANCIENNE HONORE CHAMPION 5 et 7, QUAI MALAQUAIS, VI e 1929 I INTRODUCTION o rv) - En 1873, la librairie Michel Levy publiait un recueil intitule les Dernieres nouvelles de Prosper Merimee. Deux d'entre elles, a vrai dire, etaient fort anciennes : Federigo et les Sorcieres espagnoles datent de 1829 et de 1830; une troisieme enfin etait une traduction. Restent done quatre nouvelles originates qui peuvent justement porter le litre de Dernieres nouvelles et qu'on trouvera reunies ici : // Viccolo di Madama Lucrezia, la Cliambre bleue, Djoumane et Lokis. Elles presentent certainement une unite. Elles forment un post-scriptum a 1'ceuvre de Merimee conteur, puis- qu'elles furent composees pendant ces vingt annees ou Merimee se consacra a des travaux historiques. Aucune d'elles ne fut ecrite pour le public, et une seule, Lokis, parut de son vivant. Merimee les destinait a ceux qu'il frequentait et notamment a 1'imperatrice Eugenie. Elles ont d'ailleurs entre elles des affinites litteraires marquees : 1'auteur cherche surtout a y faire preuve d'in- geniosite dans 1'arrangement des details; et elles ont toutes un fond de grivoiserie plus ou moins deguise. Ge double aspect, Merimee 1'exprime dans sa correspon- dance en les designant toutes indifferemment sous le nom de petites droleries. Derni&res Nouvelles. a 710937 II INTRODUCTION I. -- IL VICCOLO DI MADAMA LUCREZIA La plus ancienne de ces quatre nouvelles esl certaine- ment // Viccolo. II existe, en effet, un manuscrit de Me- riraee portant a la fin, et de la main de 1'auteur, la date : 27 avril 1846. Ge manuscrit, orne de deux jolies aqua- relles de Merimee, fut offert par lui a M mc Odier, nee de Laborde*. Le cadre de la nouvelle a ete fourni a 1'ecrivain par les visiles qu'il fit a Rome en 1839 et 1841. II en avail rapporte de Ires beaux souvenirs, comme le prouve sa correspondance. II ecrit en effet a 1'Inconnue, en mars 1842 : ... Pourquoi n'iriez-vous pas a Rome et a Naples voir des tableaux et du soleil? Vous eles digne de com- prendre 1'Ilalie, et vous en reviendrez riche de quelques idees et de quelques sensations. Je ne vous conseille pas la Grece. Vous n'avez pas la peau assez dure pour resis- ler a loules les vilaines beles qui mangenl le monde. Les porlraits et les stalues de femmes 1'avaient beau- coup frappe, omme le montre une lellre a 1'Inconnue, datee du 27 aout 1842 : ... Si vous vous etonnez que loules les deesses soient blondes, vous vous etonnerez bien davanlage a Naples, en voyant des stalues donl les cheveux sonl peints en rouge. II parait que les belles dames autrefois se pou- draienl avec de la poudre rouge, voire meme avec de la poudre d'or. En revanche, vous verrez aux peinlures des Sludij quanlile de deesses avec des cheveux noirs... 1. II est actuellement en la possession du vicomte de Suzannet, qui nous 1'a fort obligeamment communique. INTRODUCTION III Beaucoup plus tard, Merimee indique, dans une lettre a 1'Inconnue datee du 26 avril 1863, quels monuments 1'ont particulierement interesse : ... J'adresse ma lettre a Florence ou j'espere que vous vous arre"tez quelque temps. G'est, de toutes les villes d'ltalie que je connais, celle qui a conserve le mieux son caractere du moyen age. Ayez soin seulement de ne pas vous enrhumer si vous demeurez au Lung'Arno, comme font les honnetes gens. Quant a Rome, je suis tres hors d'etat de vous donner conseils, car il y a tres long- temps que je n'y suis alle. Je vous ferai seulement les deux recommandations suivantes : d'abord de ne pas etre a 1'air au moment de la chute du jour, parce que vous pourriez fort bien atlraper la fievre. II faut se faire con- duire un quart d'heure avant V Angelas a Saint-Pierre et attendre que 1'etrange precipite humide qui se fait dans 1'atmosphere a cette heure-la soit passe. II n'y a rien, d'ailleurs, de plus beau pour la reverie que cette eglise a la chute du jour. Elle est sublime en verite, lorsqu'on n'y voit rien distinctement. Pensez-y a moi. Ma seconde re- commandation, c'est, s'il fait jour de pluie, de 1'employer a voir les Catacombes. Quand vous y serez, allez-vous- en dans un de ces petits corridors donnant dans les rues souterraines ; eteignez votre bougie et restez seule trois ou quatre minutes. Vous me direz les sensations que vous aurez eprouvees. J'aurais du plaisir a faire 1'expe- rience avec vous; mais alors vous ne sentiriez peut-etre pas la meme chose. II ne m'est jamais arrive a Rome de voir ce que je m'etais propose de voir, parce que, a chaque coin de rue, on est attire par quelque chose d'im- prevu, et c'est le grand bonheur de se laisser aller a cette sensation. Je vous engage encore anepastrop vous livrer a la visile des palais qui sont, pour la plupart, un peu surfaits. Occupez-vous des fresques en fait d'objets d'art, et des vues en fait de nature melee d'art. Je vous recom- IV INTRODUCTION mande la vue de Rome et de ses environs prise de Saint- Pierre in Montorio. II y a la aussi une tres belle fresque du Vatican. Faites-vous montrer au Capitole la louve de la Republique, qui porte la trace de la foudre qui 1'a frap- pee du temps de Ciceron. Ce n'est pas d'hier. Groyez que vous ne pourrez pas voir la centieme partie de ce que vous voudriez voir dans le peu de temps que vous pouvez consacrer a votre voyage, mais qu'il ne faut pas trop le regretter. II vous restera un grand souvenir d'en- semble qui vaut mieux qu'une foule de petits souvenirs de detail... II avail d'ailleurs visite Rome en collectionneur, Le 20 mai 1863, il ecrivait encore a 1'Inconnue : ... N'oubliez pas de vous faire montrer la statue de Pompee, qui est tres probablement celle aux pieds de la- quelle Cesar fut assassine; et, si vous decouvrez la bou- tique d'un nomme Cades, qui vend de faux antiques et des poteries, achetez-moi une entaille de quelque belle pierre. Si vous passez par Civita-Vecchia, allez chez un marchand de curiosites nomme Bucci, et faites-lui mes compliments et remerciements pour le platre de Bayle qu'il m'a envoye. Vous lui acheterez pour rien des vases noirs etrusques, des pierres gravees, etc. Vous pouvez vous faire une garniture de cheminee charmante avec ces vases noirs... Ses souvenirs etaient fort exacts et ses conseils etaient bons. On le devine d'apres la lettre du vendredi 12 juin 1863, adressee toujours a la premiere Inconnue : ... II me semble que vous vous etes raise en frais de coquetterie vraiment extraordinaire pour avoir ainsi ex- ploite cet infortune Bucci. Si je vous avais donne une lettre pour lui, suivant mon intention, vous auriez em- porte toute sa boutique, sans avoir recours aux precedes d'enjolement qui vous sont familiers. Au fond, c'est un tres brave homme qui a conserve INTRODUCTION V un culte pour Bayle, dont il etait la seule ressource pen- dant son exil a Givita-Vecchia. Plus tard encore, Merimee parle de Rome dans une lettre a 1'Autre Inconnue, datee du 12 decembre 1867 : ... Que faites-vous a Rome quand vos fonctions de sceur de charite vous donnent quelque loisir? Y a-t-il beaucoup d'etrangers, et qu'y font-ils? Je voudrais savoir tout cela. Je connais la rue que vous habitez et j'y ai de- meure il y a bien longtemps. Je vous y vois par les yeux de 1'esprit, et j'aimerais bien a m'y retrouver avec vous et a errer par les rues de Rome, oil on trouve 4 chaque instant quelque chose qui interesse et sur quoi on aime- rait a echanger des idees. Malheureusement, je n'ai plus d'espoir de voyage a present. On peut dire que, jusqu'a la fin de sa vie, Merimee garda la nostalgic de cette ville ou il a place 1'action de // Viccolo. S'il a, pour son decor, utilise des souvenirs de voyage, il s'est inspire, pour 1'ambiance du sujet, des auteurs fantastiques qui 1'ont precede et, en particulier, d'Ann Radclifie. Apres nous avoir longtemps tenus dans 1'an- goisse, Merimee, comme Ann Radcliffe, nous donne une explication simple et naturelle des evenements. G'est 1'ecole du supernatural explained. D'ailleurs, Merimee lui-meme, dans la Guzla, dans la Vision de Charles XI, dans la Chronique du regne de Charles IX et surtout dans la Venus d'llle, avail traite des sujets voisins. Dans cette derniere nouvelle, pourtant, remarquons-le, aucune explication rationnelle n'interve- nait et le lecteur restait sous 1'impression du merveilleux. VI INTRODUCTION Mais c'est surtout a Nodier que Merimee est rede- vable. Son conte, il faut le dire, ressemble etrangement a Ines de las Sierras. C'est peut-etre pour cette raison qu'il ne le publia pas. II avait cleja, a propos de la Guzla, eu maille a partir avec Nodier qui se plaignait d'avoir ete pille*. Voici 1'anecdote contee par Nodier. Au temps de 1'oc- cupation, trois officiers franc,ais voyagent en Espagne. La veille de Noel, ne trouvant pas a se loger dans une auberge, ils se dirigent vers un chateau en ruines. En chemin, on leur raconte que, chaque veille de Noel, le chateau est visile par le spectre d'Ines de las Sierras qui fut jadis tuee par son mari d'un coup de poignard. Ceci n'empeche point nos trois officiers de reveillonner dans le chateau. Mais voici qu'apparait une femme qui repond au nom d'Ines, qui ressemble a un vieux portrait qu'ils ont vu tout a 1'heure dans une des salles et qui porte la trace d'un coup de poignard a 1'endroit precis voulu par la legende. L'apparition, apres avoir chante et danse, s'evanouit. Puis, dans une seconde partie du conte, Nodier se donne beaucoup de peine pour nous expliquer cette appa- rition de fac.on naturelle. Gette Ines de las Sierras qui a surgi, c'est bien une creature de chair, descendant de 1'ancienne Ines et portant le meme prenom. Blessee et abandonnee par son amant, ayant perdu la raison, elle etait venue se refugier dans le chateau. 1. Gf. Yovanovitch, la Guzla de Prosper Merimee. De plus, lorsqu'il avait remplace Nodier a 1'Academie frangaise, 1'eloge qu'il avail fait de son predecesseur avait paru terne et volontai- rement insuffisant. Merimee n'aimait pas Nodier : tout opposait les deux ecrivains. INTRODUCTION VII La ressemblance est evidente avec le recit de Meri- mee : une creature vivante, apparaissant dans un lieu abandonne et suppose hante, est prise pour un fantome. Mais la superiorite de Merimee n'est pas douteuse. Le recit de Nodier est compose lourdement et maladroite- raent. G'est d'abord la legende, puis 1'apparition, et en- fin la laborieuse explication, qui dure pendant des pages, qui oblige Xodier a remonter au deluge et nous fait ou- blier le gracieux et troublant fantome. Merimee est beaucoup plus adroit. L'explication natu- relle, il la prepare des le debut et sans avoir 1'air d'y tou- cher : don Ottavio et le conteur se ressemblent, puis- qu'ils sont tous deux fils du meme pere. Ensuite, la le- gende est intercalee dans le recit ; elle n'est contee qu'apres la premiere apparition, laquelle d'ailleurs dure une seconde et non pas une nuit. A la fin du conte, il suf- fira a Merimee de quelques mots pour satisfaire notre raison. Nodier, sentimental et romanesque, s'est enfonce lour- dement dans cette histoire de revenants. II faut beaucoup de bonne volonte pour accepter la ressemblance entre les deux Ines et surtout 1'identite de leurs deux bles- sures. Merimee, sceptique et leger, donne a 1'aventure un tour piquant. La ressemblance entre les deux heros est traitee plaisamment. La laborieuse raise en scene que Nodier a du prendre a son compte et qui nuit a 1'emo- tion, Merimee en a fait la ruse de deux amants presses de se rencontrer, et a ainsi accru notre plaisir devant cette machination ingenieuse. Si vraiment c'est la crainte de rivaliser avec Nodier qui a empche Merimee de publier sa nouvelle, il a eu VIII INTRODUCTION tort; on peut, au contraire, saisir la sur le vif son talent alerte de conteur. II. LA CHAMBRE BLETJE La seconde en date de ces Dernieres nouvelles parait e"tre la Chambre bleue, qui fut certainement ecrite en sep- tembre 1866, vingt ans apres 11 Viccolo. Merimee passait ses vacances a Biarritz, chez 1'imperatrice Eugenie, quand il en consul 1'idee. Une lettre a 1'Inconnue, datee de Paris, le 5 novembre 1866, nous donne les details sui- vants : Etant a Biarritz, on disputa, un jour, sur les situa- tions difficiles ou on peut se trouver, comme par exemple Rodrigue entre son papa et Chimene, Mademoiselle Ca- mille entre son pere et Guriace. La nuit, ayant pris un the trop fort, j'ecrivis une quinzaine de pages sur une si- tuation de ce genre. La chose est fort morale au fond, mais il y a des details qui pourraient etre desapprouves par Monseigneur Dupanloup. II y a aussi une petition de principe necessaire pour le developpement du recit : deux personnes de sexe different s'en vont dans une auberge ; cela ne s'est jamais vu, mais cela m'etait necessaire, et, a cote d'eux, il se passe quelque chose de tres etrange. Ce n'est pas, je pense, ce que j'ai ecrit de plus mal, bien que cela ait ete ecrit fort a la hate. J'ai lu cela a la dame du logis. II y avail alors a Biarritz la grande-duchesse Marie, la fille de Nicolas, a laquelle j'avais ete presente il y a quelques annees. Nous avons renouvele connais- sance. Peu apres ma lecture, je rec.ois la visile d'un homme de la police, se disant envoye par la grande-du- chesse. Qu'y a-l-il pour volre service? Je viens de la part de Son Allesse Imperiale vous prier de venir ce soir chez elle avec volre roman. Quel roman? Celui que vous avez lu 1'aulre jour a Sa Majeste. Je INTRODUCTION IX repondis que j'avais 1'honneur d'etre le bouffon de Sa Majeste, et que je ne pouvais aller travailler en ville sans sa permission; et je courus tout de suite lui conter la chose. Je m'attendais qu'il en resulterait au moms une guerre avec la Russie, et je fus un peu mortifie que non seulement on m'autorisat, mais encore qu'on me priat d'aller le soir chez la grande-duchesse, a qui on avail donne le policeman comme factotum. Cependant, pour me soulager, j'ecrivis a la grande-duchesse une lettre d'assez bonne encre, et je lui annonc.ai ma visile. J'allais porter ma lettre a son hotel ; il faisait beaucoup de vent et, dans une ruelle ecartee, je rencontre une femme qui menagait d'etre emportee en mer par ses jupons, ou le vent etait entre, et qui etait dans le plus grand embar- ras, aveuglee et etourdie par le bruit de la crinoline et tout ce qui s'ensuit. Je courus a son secours, j'eus beau- coup de peine a 1'aider efficacement, et, alors seulement, je reconnus la grande-duchesse. Le coup de vent lui a epargne quelques petites epigrammes. Elle a etc, d'ail- leurs, tres bonne princesse avec moi, m'a donne de tres bon the et des cigarettes, car elle fume comme presque toutes les dames russes. II semble que Merimee ait tire quelque vanite de cette aventure et qu'il ait ete flatte de voir qu'une Altesse Im- perial e envoyat chercher une nouvelle de lui pour la lire. Quelques jours auparavant, en effet, dans une lettre du 27 octobre 1866, il avait deja raconte brievement la meme aventure a 1'Autre Inconnue : Je vous ai ecrit de Biarritz que j'y avais vu la grande- duchesse et le due de Leuchtenberg. Tous les deux ont fait ma conque"te. La grande-duchesse m'a fait lire une petite drolerie de ma fac.on, ma foi assez gaillarde, et 1'a bien prise. 11 m'a semble que c'etait Madame votre soeur qui m'avait trahi aupres de Son Altesse Imperiale. Merimee fit sans doute une lecture de la nouvelle a X INTRODUCTION 1'Autre Inconnue. II en cut du moins 1'intention, annon- cee dans la lettre qu'il lui ecrivait le 3 decembre 1869 : Si vous etes d'humeur patiente, il (lui-mme, Meri- mee) vous lira une petite drolerie qu'il a faite pour la dame de Biarritz. Mais il est bien entendu que cestpour vous touts seule. Je ne vous donne pas la chose pour trop morale par la forme. Pourvu qu'elle le soil par le fond, c'est 1'important. Quoiqu'il la lut ainsi a quelques intimes, Merimee n'etait pas fort content de sa nouvelle. II ecrivait le 10 fevrier 1869 a Albert Stapfer, a propos de la Charnbre bleue et de Lokis : Elles m'ont fort amuse, mais elles ne verront pas le jour. Pour Lokis, il se laissa tenter, mais la Chambre bleue ne parut pas de son vivant. Le reproche qu'il faisait a cette oeuvre nous a ete rap- porte par Othenin d'Haussonville dans la Revue des Deux Mondes du 15 aout 1879 ' : Gomme M. Emile Augier lui faisait un jour compli- ment (a Merimee) d'une petite nouvelle intitulee la Chambre I leue : II y a cependant un grand defaut, repon- dit-il, qui tient a ce que j'ai change le denoument; je comptais d'abord donner a mon recit un denoument tra- gique, et, naturellement, j'avais raconte 1'histoire sur un ton plaisant; puis j'ai change d'idee et j'ai termine par un denoument plaisant. II aurait fallu recommencer et raconter 1'histoire sur un ton tragique, mais cela m'a en- nuye et je 1'ai laissee la. Augustin Filon, qui connaissait bien Merimee pour 1. Cf. p. 771. INTRODUCTION XI avoir souvent cause avec lui, a repris et developpe la me'me idee dans son livre Merimee et ses amis : Au fond, Mf'rimee n'en pensait pas grand bien. Sui- vant lui, elle etait contraire a 1'esthetique du genre. Trai- t^e legerement, elle aurait du aboutir a une surprise tra- gique. Du moment que le denouement est une surprise gaie, il aurait fallu accentuer la terreur dans 1'histoire elle-meme. Voila une recette a discuter pour ceux qui croient encore a la vertu des recettes en litterature. Dans 1'espece, le cas peutetre propose ainsi. Deux amants, en- fermes dans une chambre d'hotel ou ils tremblent a chaque instant d'etre surpris, voient filtrer sous la porte de la chambre voisine, ou un voyageur anglais est cou- che, nn ruisseau de vin de Porto, qu'ils prennent pour un ruisseau de sang, et ils s'epouvantent jusqu'au mo- ment ou le quiproquo s'explique. Retournez 1'hypothese : ils prennent un ruisseau de sang pour un ruisseau de porto et s'en egaient jusqu'au moment ou 1'erreur est decouverte. Dans le premier cas, c'est un homme gris qui a renverse sa bouteille, et, dans le second, il y a mort d'homme. J'essaie de me figurer ce qu'aurait ete la Chambre bleue recrite en sens inverse, et je la trouve toujours mediocre 1 . Quoi qu'il pensat de cette nouvelle, Merimee la jugea assez bonne pour 1'Imperatrice, a qui il envoya le ma- nuscrit, accompagne d'une lettre datee du 30 octobre 1866. G'etait un carnet de quarante-huit feuilles in-18 achete a la papeterie Marquet, rue de la Bourse. II por- tait en te"te 1'indication : Biarritz, septembre 1866. La nouvelle occupait les quarante-trois premiers feuillets, le reste etant laisse en blanc. Elle se terminait par ces 1. Cf. 2 e edition. Paris, Hachettc, 1909, p. 307. XII INTRODUCTION mots : Compose et ecrit par Prosper Merimee, fou de S. M. 1'Imperatrice ' . La nouvelle obtint quelque succes a la cour de Biar- ritz ; Merimee ecrivit a ce propos : ... Lorsqu'on ne joue pas aux petits papiers, on lit. J'ai propose de lire Wilhelm Meister de Goethe, mais, apres le premier chapitre, on 1'a declare la plus ennuyeuse chose du monde. On a trouve aussi tres ennuyeuses des nouvelles de Turghenef (sic) que moi je trouve tres jo- lies. Par compensation, on s'est amuse d'une petite his- toire que le desoeuvrement m'a fait ecrire. II est vrai qu'elle est fort immorale... Le manuscrit resta aux Tuileries jusqu'en septembre 1870; il tomba aux mains des membres du nouveau gou- vernement, avec d'autres papiers, que M. Burty songea a publier sous le litre Papiers et correspondance de la fa- mille imperiale. Le livre, de format in-8 carre, fut meme compose. La C/iambre bleue formait le dixieme chapitre et occupait les pages 110 a 128. Puis il sembla a Burty que la nouvelle n'etait pas assez serieuse pour figurer avec les autres documents officiels, et il decida d'en faire une edition a part, a tirage reduit. Gette edition fut preparee avec beaucoup de soin, puisque, sur 1'un des exemplaires d'epreuves qui restent, on lit cette note manuscrite de Philippe Burty : Je prie instamment le correcteur de respecter toutes les bizarre- ries d'orthographe. Elles sont au compte de Merimee lui- rneme, dont le manuscrit a etc soigneusement transcrit. 1. D'apres les renseignements groupes par Georges Vicaire dans son Manuel de I'amateur de litres du XIX' siecle, a 1'article Chambre bleue (Paris, Rouquette, 1904, t. V, colonne 738). INTRODUCTION XIII Le texte se terminait par la note suivante : La Chambre bleue, manuscrit entierement auto- graphe, couvre les quarante-cinq premiers feuillets d'un carnet in-12, relie en peau noire souple et dore sur tranches. Son existence a deja ete signalee par la presse. II doit etre depose au departement des manuscrits de la Bibliotheque nationale'. L'incendie qui preceda 1'entree de 1'armee de Ver- sailles dans le quartier Saint-Germain devora la maison qu'avait habitee Merimee et aneantit du meme coup ses manuscrits, ses notes, ses correspondances, sa biblio- theque. La copie textuelle et 1'impression de cette Nou- velle inedite sont done une double bonne fortune. La C/iambre bleue ajoute a 1'ceuvre de Merimee une note de vivacile et de sourire qui ne lui est point habi- tuelle. Elle a le naturel, 1'accent, et jusqu'a la brievete d'une histoire reellemenl arrivee . Mais arrivee ou? Et quand? Quel estceM. Leon dont le petit sac noir contenait un pantalon turc ? Quelle est cette dame dont la mule sentait le Bouquet a la vanille ? Sur quelle ligne rencontre-t-on la ville de N*** et son hotel propret ? Cela importe peu. En publiant ce manuscrit pos- thume avec un tel scrupule que nous avons exige du correcteur qu'il respectat les fantaisies d'orthographe nous n'avons cherche qu'k faire partager aux amis de cet exquis et fin talent le plaisir que nous avions goute. Peut-etre, aussi, n'est-il point indifferent a 1'histoire des academies et des senats contemporains de surprendre un homme grave se declarant fou d'une Majeste. C'est un trait qui accentue la physionomie d'une epoque, et la comedie humaine n'y perd point. Merimee avail vu M lle de Montijo tout enfant. II 1'avait suivie dans sa fortune. Prendre le litre de fou en composant et ecrivant pour 1. II ne s'y trouve pas actuellement; peut-6tre le dep6t n'a-t-il jamais et4 fait ? XIV INTRODUCTION 1'Imperatrice une folle Nouvelle dediee a M me de la Rhune, c'etait se maintenir avec une spirituelle desinvolture dans les strides liraites du respect que 1'usage des cours im- pose a la familiarite. La Cltambre bleue a vraiserablablement ete compo- see et ecrite a Biarritz, pendant une de ces saisons de bains qu'y passa souvent la famille imperiale. La Rhune, pittoresque montagne des environs, servait par- fois de but aux excursions des familiers de la villa Eu- genie. Une aquarelle d'un ton agreable orne, en guise de cul-de-lampe, la fin du manuscrit. Nous avons pris un caique du sujet, ainsi que trois lignes caracteristiques qui terminent la page 1 . Notons, pour les curieux, que la mule de Madame Daumont est couleur bleu tendre, avec le talon rouge vif et la bouffette amarante. Fils d'artiste, lie intimement avec Eugene Delacroix et les ateliers romantiques, habitue en face d'un monument ou d'une sculpture a abreger ses notes par un croquis, Me- rimee maniait avec aisance le crayon et le pinceau. II eut pu, mieux que personne, illustrer lui-meme ses ceuvres. Gette Nouvelle posthume n'a ete imprimee qu'a un petit nombre d'exemplaires. Le tout etait de sauver ce frele bijou du neant ou mille causes pouvaient le reje- ter. Bien que cette note fasse un grand eloge du merite ar- tistique de Merimee, il ne faut pas se dissimuler qu'elle est malveillante a certains egards. L'auteur souligne le litre de fou que prenait Merimee et pretend que ce trait accentue la physionomie du regime qui vient de disparaitre. Mais c'est la une attaque politique qui 1. Compose et ecrit par P. Merimee, fou de S. M. l'Impe>a- trice. INTRODUCTION XV peut passer pour de bonne guerre, in o ins d'un an apres la chute de 1'Empire. Malheureusement, 1'auteur de la note ne s'en est pas tenu la. II indique que 1'histoire est reellement arri- vee , et il nous invite a en chercher les heros. II releve certains details. Quel est ce M. Leon dont le petit sac noir contenait un pantalon turc ? Quand on connait le gout de Merimee pour les vetements exotiques, on est amene a penser qu'il s'agit de lui. L'auteur pose encore une autre question : Quelle est cette dame dont la mule sentait le bouquet a la vanille? La reponse qui vient a 1'esprit est celle qui est fournie par le texte de Merimee : (La mule) sentait la vanille; son amie avait pour parfum le bouquet de 1'imperatrice Eugenie. Le sens cache et perfide de cette note n'est pas dou- teux. L'insinuation est une calomnie. Gertes, Merimee parait avoir ete fort libre avec les dames de la Cour et meme avec 1'Imperatrice. On trouve, par exemple, dans sa correspondance, la lettre suivante, ecrite deLondres, le 28 juillet 1865, et qui surprend quand on pense qu'elle est adressee a la princesse Julie : Pendant que je suis sur ce sujet, je vous dirai que je demeure sur un grand square, dans un quartier assez tranquille et qui passe pour moral. Hier, vers minuit, je fumais a ma fenetre et, precisement au-dessous, s'est pas- see une scene de seduction tres complete. Les acteurs, dont je ne pouvais voir les traits distinctement, semblaient des gens convenables, du moins quant au costume. Leur amour devait etre tres violent. Merimee ne se contentait pas de ces libertes de Ian- XVI INTRODUCTION gage; il allait encore parfois beaucoup plus loin, comme en temoigne ce passage d'une lettre adressee a Viollet- le-Duc, le 17 decembre 1862 : J'ai envoye a 1'Imperatrice une patate douce de ce pays (Cannes) qui pesait 7 kilogs 300 grammes. Je ne sais si elle etait mangeable. Elle avail un air indecent, quoi- qu'elle vint du jardin d'un puritain ecossais. En avez- vous eu connaissance 4 ? II est certain que, en aout 1871, dans 1'entourage des membres du gouvernement provisoire, on estimait que Merimee ne s'en etait pas tenu a des plaisanteries de ce genre. La Cliambre bleue fut, dans des conversations par- ticulieres, comrnentee dans un sens scandaleux. Aussi 1'annonce de la publication prochaine souleva- t-elle des protestations. De bonnes ames voulurent inno- center Merimee en pretendant que la nouvelle etait apo- cryphe. Le dernier secretaire de Sainte-Beuve, Jules Troubat, se fait 1'echo de ce scandale et remet les choses au point dans ses Souvenirs et indiscretions publics en 1873, mais ecrits en 1871 : M. Merimee, qui n'a jamais cherche a deguiser ses relations avec la famille imperiale elles etaient affi- chees en plein soleil et a qui Ton ferait en vain aujour- d'hui un crime et un scandale de certaine nouvelle recem- ment exhumee (il faut bien prendre les hommes comme ils sont, surtout quand de grandes et serieuses qualites rachetent leur faiblesse), M. Merimee a raconte lui-meme, un soir, en petit comite, qu'il avail ecrit une petite chose tres drole pour 1'Imperatrice et qu'il la lui avail meme le- guee par testament. Jules Troubat expose ensuite, d'apres les souvenirs 1. Lettres & Viollet-le-Duc (edit. Champion, p. 81). INTRODUCTION XVII qu'il a gardes de cette conversation de Merimee, mais avec quelques erreurs de detail, comment une noble dame fit demander cette nouvelle a Merimee. Et il ajoute en note, a la page 286 : Gette curiosite, intitulee la Chambre bleue, je crois, devait revenir tot ou tard a la litterature, comme toutce qui echappe a la plume d'un ecrivain de bonne trempe. Mais il serait pueril d'essayer de defendre M. Merimee en pretendant, comme on 1'a fait, qu'elle n'est pas de lui. II n'en reniait pas la paternite, comme on vient de le voir. Troubat n'envisageait la question que du point de vue litteraire. Mais le scandale etait surtout politique. A ce moment, en effet, le ministre de la Justice, M. Dufaure, defendit la publication des papiers de la famille impe- riale. Quoique la nouvelle ne presentat evidemment pas le moindre caractere politique, Philippe Burty, a la suite de denonciations passionnees, dut donner ordre a son imprimeur, M. Glaye, de detruire la composition. Seuls six exemplaires d'epreuves echapperent a la destruction'. Gomme il devenait des lors impossible de publier cette nouvelle en France, on songea a la Belgique et elle fut envoyee a 1' 'Independan.ee beige, journal auquel bien des refugies francais avaient collabore pendant leur sejour a Bruxelles. La nouvelle parut done dans 1' Independance, les 6 et 7 septembre 1871. Elle etait precedee de la note anonyme 1. Voir Georges Vicaire, ouvr. cite. L'un des exemplaires est en la possession du vicomte de Suzannet, qui nous 1'a obligeamment communique La premiere page porte les indications suivantes, faites avec un timbre a date : 2 [epreuve] 7 aout 1871. Re- tour 12 aout 1871. Derni&res Nowotlles. b XVIII INTRODUCTION suivante, due a Gustave Frederix, alors critique du jour- nal 1 : Nous avons la bonne fortune de pouvoir offrir a nos lecteurs une nouvelle inedite de Prosper Merimee. Gela s'appelle la Cliambre bleue. De 1'inedit de 1'auteur du Theatre de Clara Gazul, de Colomba et de toutes ces oeuvres qu'on n'oubliera pas, on conceit que nous nous soyons empresses de le recueillir. Ges pages, qui arrivent maintenant au public, n'etaient pas ecrites pour lui. C'est de la litterature de boudoir, du drame de chateau. Gela vient, non pas d'une bibliotheque ou d'un cabinet de travail, mais de cet amas de toutes sortes, dont on n'a pas vu les parties les plus curieuses, et qui formait : les papiers des Tuileries. L'histoire des lettres n'offre guere de chef-d'oeuvre clandestin. Les belles choses veulent le grand air, le so- leil et le bruit. La Chambre bleue n'est pas destinee a dementir cette verite. Merimee a ecrit pour une lectrice dont le gout n'etait pas severe. II avail fait pour Sa Ma- jeste le public : la Prise d'une redoute, Mateo Falcone ; \\ a juge suffisant de faire pour S. M. 1'Imperatrice : la Chambre bleue. Pourtant, 1'auteur de Colomba n'est pas absent de cette nouvelle innocente que nous publions. On le re- trouve avec son art de serrer le recit et de n'assembler que des details necessaires et vrais. Merimee, a dit Mus- set dans un vers d'une image frappante, Incruste un plomb brtilant sur la r^alile. Cette image de 1'emporte-piece, qui s'applique si bien a tant de contes et de drames enleves dans leur brievete saisissante, peut etre rappelee k propos de la Chambre bleue. Gette Chambre bleue, c'est du Merimee retour de 1. D'aprfes Vicaire, ouvr. cite. INTRODUCTION XIX Compiegne, du Merimee de charades et de jeux inno- cents ; mais c'est encore du Merimee. On a public le catalogue de la bibliotheque de Marie- Antoinette catalogue singulierement chetif et malheu- reux. Ce n'est pas la meme curiosite qui nous fait pu- blier ce qui a du etre une lecture favorite de 1'admira- trice la plus officielle de Marie-Antoinette. Mais les moindres fantaisies d'une plume comme celle de Meri- rimee ont droit au plein jour. G'est pourquoi nous sommes heureux d'ouvrir la fene"tre de 1' Independence beige k la Chambre bleue. Quelques jours apres, le 12 septembre 1871, un jour- nal parisien, la Liberte, reproduisait la Chambre bleue, en la faisant preceder de la note ci-dessous : La nouvelle suivante, que nous empruntons a I'fn- dependance beige, a ete composee et ecrite par M. Pros- per Merimee, Fou de S. M. 1'Imperatrice . Restee manuscrite, elle a ete trouvee, parait-il, dans les papiers de la famille imperiale, apres le 4 septembre. Mais un journal bonapartiste, I'Avenir liberal, s'emut de cette publication qui jetait un jour facheux sur les mceurs de la cour imperiale, et, le 24 septembre, il im- primait 1'article suivant : UN COUP DE BERARDI L'Independance beige a public, il y a quelque temps, une nouvelle du plus mauvais gout, graveleuse me"me, in- titulee la Chambre bleue. Dans quelques lignes explica- tives, ou 1'on sent la main de son directeur, M. Berardi, la feuille beige annongait que cette nouvelle manuscrite avail ete trouvee aux Tuileries, apres le 4 septembre, dans la bibliotheque de S. M. 1'Imperatrice, et qu'elle etait signee : Prosper Merimee, fou de S. M. 1'Imperatrice. Les journaux re'publicains de Paris ont immediate- XX INTRODUCTION ment fait des gorges chaudes de cette nouvelle ; ils s'en sont donne a coeur joie sur le compte de Prosper Meri- mee, s'intitulant, au dire de Yfndependance, fou de S. M. f Imperatrice. Voyez, se sont-ils vertueusement ecries en choeur, jusqu'a quel degre de servilisme, jusqu'a quel abaisse- ment descendaient les senateurs de 1'Empire, pour com plaire a 1'epouse du maitre! etc., etc. Nous n'avons pas juge necessaire alors de nous oc- cuper de la publication de cette nouvelle; nous etions persuades qu'elle ne pouvait etre qu'apocryphe. L'lnde- pendance beige, qui 1'introduisait en France, nous etait plus que suspecte de veracite; nous n'avions pas oublie que ce journal , organe officiel des contrefagons litte- raires, a etc et est encore le deversoir habituel des haines de la famille Hugo et la boite aux calomnies des republi- cains franc. ais. Nous nous souvenions des insultes, des sarcasmes que cette feuille langait contre la France, au debut de la guerre, en echange des thalers que M. de Bismarck lui comptait; nous nous rappelions la joie qu'elle manifestait a la nouvelle de nos desastres et nous nous disions : pas un Frangais ne donnera dans le piege grossier que tend a ses lecteurs un journal aussi meprise ! Mais quel n'a pas ete notre etonnement de voir la Liberte donner la Chambre bleue dans son feuilleton du 12 septembre. M. Emile de Girardin, qui dirige toujours la Liberte, s'est-il done laisse prendre a une contrefac,on aussi impudente? II suf- fit pourtant d'une simple lecture pour se convaincre que jamais Prosper Merimee n'a ecrit une ligne de la Chambre bleue, et que jamais non plus cette nouvelle graveleuse n'a pu etre composee pour S. M. 1'Imperalrice. Quoi done! En admettant meme que Prosper Meri- mee fut 1'auteur de cette nouvelle, qu'aucun ecrivain frangais qui se respecte ne voudrait avoir signee, la plus simple delicatesse et la convenance la plus vulgaire ne devaient-elles pas empecher M. Emile de Girardin de la INTRODUCTION XXI publier! Cette publication n'a-t-elle pas pour but, en ef- fet, de venir jeter la honte sur 1'une des plus grandes gloires de notre litterature, sur un merabre de 1'Acade- mie franchise, sur 1'auteur de Colombo., sur la tombe d'un homme eminent. N'etait-il pas du devoir de M. Emile de Girardin, qui a ete norome senateur par 1'Empire, de faire silence sur une publication ignominieuse, altribuee a un membre du Senat, a 1'un de ses collegues ! Nous au- rions cru que le directeur de la Liberte laissait aux repu- blicains le role aussi triste qu'habituel d'editeurs de calom- nies et d'insultes centre les morts. Oui, nous sommes persuades que c'est a 1'insu de M. de Girardin que la Chambre bleue s'est glissee dans la Liberte; nous sommes certains qu'il n'a pas voulu, comme Eugene Pelletan 1'a fait pour Proud'hon, vomir de basses calomnies contre un ecrivain mort et contre une femme. Et il est si facile de demontrer que la Chambre bleue est 1'ceuvre d'un faussaire, et d'un faussaire beige, qui n'a me'me pas pris la peine de pasticher tant soit peu 1'au- teur de Colomba. Dans une nouvelle qu'il attribue a 1'un des meilleurs maitres de la litterature franchise, ce faus- saire emploie des expressions beiges completement in- connues en France : les vulgarites de style y fourmillent, les insinuations graveleuses surgissent a chaque ligne ; que faut-il done de plus pour affirmer que Prosper Me- rimee n'a jamais ete 1'auteur d'une nouvelle qui n'a pu tre ecrite que par un de ces ecrivains beiges, faussaires de profession et fournisseurs de livres obscenes qui pul- lulent a Bruxelles. Est-ce que Prosper Merimee a jamais dit : Se par- ler en anglais ! A-t-il jamais ecrit le franc.ais ainsi : a II ajouta quelques mots trop bas pour etre entendus de la Chambre bleue. Ajouter des mots trop bas pour etre entendus, avec o un s! mais il n'y a pas d'eleve de rhetorique qui oserait u ecrire ainsi ! XXII INTRODUCTION Est-ce que 1'auteur de Colombo, le membre de 1'Aca- demie dont il fut 1'une des gloires, peut se servir de 1'ex- pression suivante que je trouve frequemment repetee dans la Chambre bleue : Se lever de table des avant minuit. Commander le diner des en arrivant a I'h6tel. A-t-on jamais entendu personne a Paris, en France, dire : Je me couche des avant minuii .' Je donne 1'ordre de servir den en arrivant chez moi ! Mais c'est du beige pur que ce des en arrivant, ce des avant minuit! II n'y a qu au Palais-Royal, a Bruxelles, que Ton entende une expression aussi brabanc.onne. Tous ceux qui ont visile la Belgique en temoigneront suffi- samment. Nous le repetons, pour qui sait lire, il suffit de jeter les yeux sur la Chambre bleue pour y voir la main du faussaire beige qui 1'a ecrite. Mais, en publiant cette nouvelle, les republicains de 1' Independance beige commettaient deux infamies. Us sa- lissaient la reputation d'un grand ecrivain, d'un senateur, et ils calomniaient une femme : ils n'ont pas hesite a etre infames. En effet, si Prosper Merimee merite le mepris pour avoir ecrit la Chambre bleue, cette nouvelle graveleuse, et pour s'etre intitule Fou de $. M. I'Imperatrice, que dire de la femme auguste qui faisait ses delices d'une semblable lecture ! La feuille beige, il estvrai, s'yest pris trop grossie- rement pour que son infame contrefac.on atteigne le but qu'elle devrait atteindre ; et tous les honnetes gens diront comme nous a la lecture de cette phrase ignoble : Apres tout, c'etait contre la curiosite une barriere bien plus efficace que les stores d'une voiture, et com- bien de gens se croient isoles du monde dans un fiacre. Non! 1'auteur de Colomba, le senateur, 1'academicien n'a pas ecrit la Chambre bleue! Non! 1'imperatrice n'a ja- mais lu de litterature pareille, et si une nouvelle aussi INTRODUCTION XXIII repugnante de forme et de fond pouvait se lire quelque part, ce n'etait pas aux Tuileries, c'etait a Rueil ! Trois jours apres, le 27 septembre, 1' Independance beige publiait a son tour la replique suivante, inseree dans sa Revue politique : II existe a Paris nos lecteurs le savent, car nous avons ete amenes a en citer quelques extraits, pour mon- trer jusqu'ou peuvent aller les turpitudes bonapartistes - il existe done a Paris, depuis quelque temps... di- rons-nous un journal? Non, car nous ne voulons pas faire cette injure a tous nos confreres en journalisme... un carre de papier fonde et dirige par les plus bas agents de 1'Empire. Gela s'appelle I'Avenir liberal. Ghaque jour, ces insulteurs a gages adressent quelques lignes grossieres a 1' Independance. Passons. Les honnetes gens nes'emeuvent pas de ces choses-la. Mais, dans son dernier numero, ce carre de papier, s'en prenant a la Liberte de Paris , qui a reproduit, d'apres 1' Independance , la nouvelle de Prosper Merimee intitulee la Chambre bleue, lui declare qu'elle a ete dupe d'une mystification, et que la nouvelle attribute au defunt senateur-academicien est une invention beige. Nous ne voulons pas que nos confreres de la Liberte puissent se croire, de par notre fait, victimes d'un faux. Nous leur affirmons que la nouvelle intitulee la Chambre bleue a ete trouvee, en manuscrit, parmi les pa- piers des Tuileries, non seulement signee, mais ecrite entierement de la main de Prosper Merimee. Entre notre affirmation et celle de I'Avenir liberal, nous acceptons nos confreres de la Liberte pour juges. Gomme nous faisons cette declaration pour eux seuls et non pour repondre a YAvenir liberal, nous laisserons desormais passer, comme nous 1'avons fait jusqu'ici, sans y preter la moindre atten- tion, les malpropretes que les gagistes de 1'homme de Chislehurst pourrbnt encore vomir contre nous, XXIV INTRODUCTION L'affaire s'arrta done la. Le conte eut ensuite a Bruxelles deux editions a tirage limite avant de trouver enfin asile dans les Dernieres nouvettes. III. -- DJOUMANE II est difficile de fixer la date a laquelle fut compose Djoumane. Dans une lettre du 2 septembre 1868, Meri- mee ecrit a la premiere Inconnue : Pendant que j'etais a Fontainebleau, il m'est arrive un accident assez etrange. J'ai eu 1'idee d'ecrire une no'u- velle pour mon hotesse, que je voulais payer en monnaie de singe. Je n'ai pas eu le temps de la terminer; mais. ici, j'y ai mis le mot fin, auquel je crains qu'on ne trouve des longueurs. Mais le plus etrange, c'est que j'avais a peine fini quej'ai commence une autre nouvelle... La suite de la lettre montre clairement que cette autre nouvelle, c'est Lokis. La premiere n'estni // Fi'cco/o, ecrit en 1846, ni la Chambre bleue, qui date de 1866. On peut done penser qu'il s'agit de Djoumane; c'est peut-tre, en effet, la seule nouvelle de Merimee a laquelle il soil pos- sible de trouver des longueurs . En 1'absence de toute autre indication, il est done per- mis de supposer que Djoumane fut acheve en 1868. Merimee s'interessait a 1'Algerie depuis longtemps deja. Vingt-quatre ans plus tot, il devaity faire une tour- nee pour inspecterles monuments historiques. II ecrivait de Paris a 1'Inconnue, le 19 aout 1844 : II est tout a fait decide que je partirai pour I'Algerie du 8 au 10 du mois prochain. Je resterai ou plutot je courrai ga et la, jusqu'a ce que la fievre ou les pluies viennent m'interrompre. De toute fagon, je ne vous re INTRODUCTION XXV verrai qu'en Janvier... Pendant que vous apprenez le grec, j'etudie 1'arabe. Mais cela me semble une langue diabolique, et jamais je ne pourrai en savoir deux mots. II surgit un contretemps, raconte dans une lettre du 14 septembre 1844 : a Tout etait pret et nous allions partir aujourd'hui, quand est venue une bourrasque qui a jete nos projets au vent. II y a conflit entre la Guerre et 1'Interieur. La Guerre ne veut point de nous. Nous restons ou, pour mieux dire, je ne vais pas en Afrique. Je vais passer une quinzaine de jours en courses, et je reviendrai a Paris. A part la vexation qui accompagne tout le projet avorte et le regret tres vif d'avoir employe deux mois a ap- prendre un tas de choses inutiles, j'ai pris mon parti avec la plus grande impassibilite. Quinze ans plus tard songeait-il alors a composer Djoumane? il voulait se documenter sur 1'Algerie. II ecrit, le 12 decembre 1859, a M. Clerc de Landresse' : Vous seriez aimable de dire a M. Dumont que je lui serai oblige de m'avoir la Grande Kabylie, les Chevaux du Sahara et les autres ouvrages sur 1'Algerie du gene- ral Daumas. L'annee suivante, comme 1'Inconnue fait un voyage en Algerie, Merimee espere tirer d'elle des renseignements. II lui ecrit le 7 octobre 1860 : Je comprends fort bien 1'eblouissement et 1'interet que doit avoir pour vous la premiere vue de la vie orien- tale. Vous dites tres bien que vous trouvez a chaque pas des choses bouffonnes et d'autres admirables. II y a en effet toujours quelque chose de bouffon dans ces Orien- taux, comme dans certaines betes etranges et pompeuses que nous voyions autrefois au Jardin des Plantes. De- 1. F. Chambon, Lettres inedites. Moulins, p. 211. XXVI INTRODUCTION camps a fort bien saisi cette apparence bouffonne, mais il n'a pas rendu le c6te tres grand et tres beau. Je vous remercie beaucoup de vos descriptions, seulement je les trouve un peu incompletes. Vous avez eu le rare privi- lege de voir des femmes musulmanes et vous ne me dites pas ce que je voudrais savoir. Font-elles en Algerie, comme en Turquie, une grande exhibition de leurs ap- pas? Je me souviens d'avoir vu la gorge de la mere du sultan actuel comme je vous ai vu le visage. Je voudrais encore savoir quel etait le caractere des danses que vous avez vu danser, et s'il etait modeste, et, s'il ne 1'etaitpas, dites-moi pourquoi. Mais 1'Inconnue ne s'execute point, et Merimee insiste, le 16 octobre : Vous m'avez promis une description exacte et cir- constanciee de quantites de choses interessantes que je ne puis voir. Grace aux privileges de votre sexe, vous pouvez entrer dans les harems et causer avec les femmes. Je voudrais savoir comment elles sont habillees, ce qu'elles font, ce qu'elles disent, ce qu'elles pensent de vous. Vous m'avez aussi parle de danses. Je suppose que c'est plus interessant que ce qu'on voit aux bals de Paris ; mais il me faudrait une description un peu detaillee. Avez-vous compris le sens de ce que vous voyez? Vous savez que tout ce qui se rapporte a 1'histoire de 1'huma- nite est plein d'interet pour moi. Pourquoi n'ecririez- vous pas sur un papier ce que vous voyez et ce que vous entendez? L'Inconnue donne enfin des explications ; mais elles ne satisfont pas encore Merimee, qui ecrit le 24 octobre sui- vant : ... Je vous remercie des descriptions que vous me donnez, qui auraient cependant besoin d'un commentaire perpetuel et d'illustrations, particulierement en ce qui INTRODUCTION XXVII concerne les danses des natives; d'apres ce que vous me dites, cela doit ressembler un peu aux danses des gita- nas de Grenade. II est probable que les intentions sont les me"mes et que les Moresques representent les me'mes choses. Je ne doute pas qu'un Arabe du Sahara qui ver- rait valser a Paris ne conclut, et avec beaucoup de vrai- semblance, que les Francois jouent aussi la pantomime. Quand on va au fond des choses, on arrive toujours aux rae'mes idees premieres. Vous 1'avez vu lorsque vous etu- diiez la mythologie avec moi. Je n'admets pas du tout la timidite de vos explications. Vous avez assez d'euphe- mismes a votre disposition pour tout dire, et ce que vous en faites n'est que pour qu'on vous prie. Allons, execu- tez-vous dans votre prochaine lettre. II insiste encore le l er novembre 1860 : ... Vous ne m'avez donne que des croquis des moeurs algeriennes, je voudrais des details et tres precis. Je ne conc.ois pas pourquoi vous n'entreriez pas dans toutes les explications que je vous demande. II n'y a rien que vous ne puissiez me dire et, d'ailleurs, vous etes juste- ment renommee pour 1'euphemisme. Vous savez dire les choses academiquement. Je comprendrai a demi-mot; seulement, je voudrais des details; autrement, je ne sau- rai que ce que tout le monde sail. Je voudrais savoir tout ce que vous avez appris, et je suis sur que cela vaut la peine d'etre dit. Je vous felicite de votre courage si vous apprenez reellement 1'arabe ; il en faut beaucoup. J'ai mis une fois le nez dans la grammaire de M. de Sacy et j'ai recule epouvante. Je me rappelle qu'il y a des lettres lu- naires et solaires et des verbes a je ne sais combien de conjugaisons. En outre, c'est une langue lourde qu'on peut parler avec un baillon. Mon cousin, qui etait un des plus savants arabisants et qui avait passe vingt-cinq ans en Egypte ou a Djeddah, me disait qu'il n'ouvrait jamais un livre sans apprendre quelque mot nouveau et qu'il y en avait cinq cents pour dire bien, par exemple... Que XXVIII INTRODUCTION faut-il penser du couscoussou (sic) ? Y a-t-il encore dans les bazars des curiosites bien baroques et sont-elles a des prix honne'tes...? Me'rimee demande des details de plus en plus precis. La toilette des femmes I'interesse beaucoup, comme le montre une lettre du 18 novembre 1860 : ... Etes-vous allee voir les bains maures? Quelles femmes avez-vous vues a ces bains? Je suis porte a croire que 1'habitude de vivre les jambes croisees doit leur faire des genoux horribles. Si vous n'approuvez pas leur fac.on de toilette, je suppose que vous adopteriez le kohl pour les yeux. Outre que cela est tres joli, on dit encore que 1'usage en est excellent pour se preserver des ophtal- mies, tres ordinaires et tres dangereuses pour les yeux europeens dans les climats chauds. Je vous accorde done mon autorisation sur cet article... Jamais il ne possede assez de renseignements. II en de- sire encore le 13 decembre 1860 : Vous ecrivez avec une concision toute lacedemo- nienne et, de plus, vous avez un papier qui, sans doute, ne se fabrique qu'expres pour vous. Pourtant vous avez beaucoup de choses interessantes a me center. Vous vi- vez parmi les barbares, ou il y a toujours a observer, et vous pouvez voir mieux que personne, a cause de la cri- noline que vous portez et qui est un passeport tres utile. Malgre cela, vous ne m'avez appris qu'une particularite, que je soupgonnais deja, encore que vous ne m'avez pas dit ce que vous en pensiez et si vous trouviez que cela fut digne d'etre imite. Vous avez du voir dans les ba- zars une grande quantite de brimborions, et vous au- riez pu les examiner et me rendre compte de ce qui au- rait du me convenir. Enfin vous ne vous acquittez pas du tout de votre role de voyageuse. INTRODUCTION XXIX La coquetterie de Merimee se me"le a la curiosite. II fait une commande a 1'Inconnue, le 20 Janvier 1861 : ... Si vous trouvez quelque jolie etoffe de soie qui se lave et qui n'ait pas 1'air d'une robe de femme, faites- m'en faire une robe de chambre, la plus longue qu'il soil possible, boutonnant sur le cdte gauche, et a la mode orientale. Djoumane resta inedit du vivant de Merimee. Le l er Janvier 1873, le Moniteur universel publiait la note suivante, placee en tete du journal avant mme le som- maire : Nous sommes heureux de pouvoir annoncer a nos lecteurs que nous inaugurerons 1'annee 1873 par la pu- blication d'une Nouvelle inedite de Prosper Merimee. Le conte parut en efiet les 9, 10 et 12 Janvier, avant d'etre repris dans les Dernieres nouvelles. En somme, ce sont les renseignements donnes, d'un cote par les lettres de 1'Inconnue, d'un autre cote par differents iivres , et notamment par ceux du general Daumas, qui ont fourni a Merimee les details de son recit. Pour 1'idee generale, il a utilise le songe, et ainsi il s'est rattache a Nodier, qui avail nettement indique quel profit un conteur fantastique peut tirer des r6ves et des cauchemars. On ne sera pas sans remarquer encore que, comme la plupart des Dernieres nouvelles, celle-ci a un fond gri- vois. L'officier rentre de campagne, presse de revoirCon- XXX INTRODUCTION cha, ayant en lui le grand fond de tendresse qu'on rap- porte du desert . II est oblige de repartir aussit6t, sans avoir pu epancher la dite tendresse. Ge desir inassouvi, la vue d'une petite danseuse seront les elements qui de- termineront le reve. Cette nouvelle est sans doute la plus faible que Meri- mee ait ecrite; c'est la seule, en tous cas, qui garde une allure incoherente; et par la on pourra, si Ton veut, la rattacher a la maniere d'HofFraann '. IV. - - LOKIS Nous possedons de nombreux renseignements sur Lo- kis. Grace a la correspondance de Merimee, on peut suivre la genese de la nouvelle dans son esprit. Des la fin de 1866, et probablement sans le savoir, il avait trouve le modele de son heroine. II ecrivait en effet, le 27 oc- tobre 1866, a 1'Autre Inconnue : Madaroe votre soeur est la derniere personne quej'ai vue a Biarritz. Elle a ete tres aimable pour moi et elle me plait beaucoup. Elle vous ressemble par beaucoup de points, elle est comme vous curieuse et coquette, jalouse de plaire au premier chien coifle autant qu'au plus bel homme et au plus grand du monde. Elle a de plus tous les genres d'esprit, de beaute et d'humeur qui me charment; cependant, nos atomes crochus ne se con- viennent pas. II lui manque quelque chose que vous avez, queje ne sais pas, mais qui fait que je vous aime. Vers la meme epoque, et sans songer encore a ecrire une nouvelle, Merimee s'occupait de la langue lithua- 1. M. Raoul Roche a publie, en octobre 1928, dans la Grande Revue, un tres curieux commentaire de Djoumane. On le trouvera plus loin, dans noire Revue de la Presse. INTRODUCTION XXXI nienne, comme le montre ce passage d'une lettre ecrite a 1'Autre Inconnue le jeudi 11 mai 1867 : M. X. , qui est venu me voir pendant vine grippe, s'est beaucoup moque de moi parce que je lui avals dit que la langue lithuanienne etait un dialecte slave. II pretend que c'estune langue tres particuliere. Or, je viens de re- courir aux grandes autorites, Max Muller, etc... Le li- thuanien est un dialecte slave, division vendique. G'est ce qui ressemble le plus au Sanscrit parmi les langues europeennes. On peut done dire que, des ce moment, Merimee avail rencontre 1'herome de sa nouvelle et avail en vue le lieu ou se passerait 1'aclion. II manquail encore 1'incidenl cenlral, 1'etincelle; elle ne tarda pas a jaillir. Le 25 juin 1867, Merimee ecrit en eff'et a 1'Aulre Inconnue : Vous me parlez de chasse avec lanl d'ardeur que vous voudriez deja, je pense, vous irouver en face d'un loup, voire meme d'un ours. Passe pour la premiere de ces vilaines betes, mais je vous interdis absolumenl les ours : ils sont Irop mal eleves pour avoir du respecl pour les chasseresses. La nouvelle, a celle dale, n'etait sans doute pas ecrite, mais Merimee en avail tous les elements dans 1'espril, peul-e"lre sans savoir dans quel sens il les uliliserail. Ge qui frappe, en loul cas, c'est le role preponderanl joue par 1'Aulre Inconnue comme inspiralrice involon- laire de Lokis. Elle-me'me, ou sa sceur, qui lui ressem- blail beaucoup, a fourni 1'hero'me. Podolienne, elle allira 1'imagination de Merimee vers les regions septentrio- nales. Ghasseresse enfin, c'est au cours d'une lellre a elle ecrile que Merimee a peul-elre, pour la premiere fois, Irouve le iheme de son conle. XXXII INTRODUCTION Mais, si 1'Autre Inconnue a etc en quelque maniere 1'inspiratrice du conte, c'est la premiere Inconnue qui a exerce son influence sur la redaction meme. Le 2 sep- tembre 1868, a propos d'un sejour qu'il avail fait chez 1'Imperatrice, a Fontainebleau, Merimee annonce a 1'In- connue qu'il vient d'achever une nouvelle, et il ajoute : Mais le plus elrange, c'est que j'avais apeine fini que j'ai commence une autre nouvelle; la recrudescence de cette maladie de jeunesse m'alarme et ressemble beau- coup a une seconde enfance. Bien entendu, rien de cela n'est pour le public. Lorsque j'elais dans ce chateau, on lisait des romans modernes prodigieux, dont les auteurs m'elaienl parfaitement inconnus. G'est pour imiter ces messieurs que cette derniere nouvelle est faite. La scene se passe en Lithuanie, pays qui vous est fort connu. On y parle le Sanscrit presque pur. Une grande dame du pays etant a la chasse a eu le malheur d'etre prise et em- portee par un ours depourvu de sensibilite, de quoi elle est restee folle; ce qui ne 1'a pas empechee de donner le jour a un garc.on bien constitue qui grandit et devient charmant; seulement il a des humeurs noires et des bi- zarreries inexplicables. On le marie et, la premiere nuit de ses noces, il mange la femme toute crue. Vous qui connaissez les ficelles, puisque je vous les devoile, vous devinez tout de suite le pourquoi. C'est que ce monsieur est le fils illegitime de cet ours mal eleve. Che invenzione prelibata! Veuillez m'en donner votre avis, je vous en prie. II y tient d'ailleurs beaucoup, car il repele dans le post-scriptum de la meme lettre : Dites-moi Ires candidement votre avis sur 1'inven- tion de 1'ours. Dans le courant de septembre, Merimee lutla nouvelle a 1'Inconnue. II avail redige la scene de Tours avec beau- INTRODUCTION XXXIII coup de tact et de discretion, comme le prouve la lettre du mardi 29 septembre 1868 : Chere amie, 1'important est que cette lecture ne vous ait pas fatiguee. Est-il possible que vous n'ayez pas tout de suite devine combien cet ours etait mal leche? Pen- dant que je lisais, je voyais bien sur votre visage que vous n'admettiez pas ma donnee. II me faut done subir la votre. Croyez-vous que le lecteur, moins timore que vous, acceptera ce conte de bonne femme, du regard? Ainsi, c'est un simple regard de 1'ours qui a rendu folle cette pauvre femme et qui a valu a monsieur son fils ses instincts sanguinaires ? II sera fait selon votre volonte. Je me suis toujours bien trouve de vos conseils, mais, cette fois, vous abusez de la permission. Pour faire plaisir a 1'Inconnue, Merimee retouche done la scene en question et attenue encore quelques details. Le 16 novembre 1868, il ecrit de Cannes a la me'me cor- respondante : J'ai fait, au milieu de mes insomnies, une copie soi- gnee du Trouveur de miel, avec les changements que vous m'avez conseilles et qui paraissent 1'avoir ameliore. II demeure douteux que 1'ours ait pousse ses attentats jusqu'au point de troubler une genealogie illustre. Cepen- dant, les personnes intelligentes comme vous compren- dront qu'il est arrive un accident tres grave. J'ai envoye cette nouvelle edition a M. Tourguenieff pour la revision de la couleur locale dont je suis en peine. Le diable, c'est que ni lui ni moi n'avons pu trouver un Lithuanien qui sut sa langue et connut son pays. J'avais quelque envie d'envoyer cela a 1'Imperatrice pour sa fete; mais j'ai re- siste a la tentation et j'ai bien fait. Dieu sait ce que 1'ours serait devenu au milieu du monde qui est a Corn- pi egne. Merimee preferait sans doute lire la nouvelle lui-me'me Dernifres Nouvelles. c xxxiv INTRODUCTION en petit comite. De Montpellier, le 21 octobre 1868, il ecrivait a la princesse Mathilde : Quand je serai de retour a Paris (si?), j'aurai une autre petite drolerie a lire a Votre Altesse, si elle a le malheur de m'en donner la permission. La lecture eut lieu a Saint-Gratien. Merimee annongait encore sa nouvelle, le 29 novembre, au comte de Gobi- neau : Pour tuer le temps, qui est beaucoup plus long ici qu'a Paris, et peut-e"tre aussi par la tendance que les vieillards ont a redevenir enfants, je me suis mis a faire des nouvelles. J'aurais voulu vous en montrer une dont le sujet est d'ailleurs scabreux. G'est une dame qui a ete pendant quelque temps seule a seul avec un ours dont la conduite est demeuree inconnue. Elle est devenue folle et a donne le jour a un fils dont 1'histoire est racont^e. Bien entendu, cela n'est pas destine au respectable pu- blic ' . Cependant, les premieres retouches faites par Meri- mee ne semblent pas avoir satisfait 1'Inconnue; ainsi le montre la leltre qu'il lui ecrit de Cannes le 2 Janvier 1869 : J'ai recopie I'Ours que vous savez et je 1'ai leche avec un certain soin. Beaucoup de choses sont changees, en mieux, je crois. Le litre et les noms changes egalemenl. Pour les personnes aussi peu intelligentes que vous, les manieres de cet ours resteront fort mysterieuses. Mais on ne pourra rien conclure a son desavantage, quelque perspicace que Ton soit. 11 y a une quantite de choses qui restent inexpliquees. Les medecins me disent que les plantigrades sont, plus que d'autres betes, en mesure de 1. Revue des Deux Mondes, 1" novembre 1902, p. 51. INTRODUCTION XXXV s'allier a nous; mais naturellement les exemples sont rares, les ours etant peu avantageux... Avez-vous eu la curiosite d'aller entendre les dis- cussions dans la salle du Pre-aux-Clercs sur le mariage et I'heredite? On dit que cela est tres amusant pendant quelques minutes et, par reflexion, tres effrayant lors- qu'on se represente combien de fous et de chiens enrages courent les rues. Mais 1'Inconnue demande encore des corrections, que Merimee execute avant de recopier une fois de plus la nouvelle. II ecrit de Cannes, le 23 fe"vrier 1869 : Je pense que vous trouverez mon ours plus presen- table sous sa nouvelle forme. Quand je puis peindre, j'y fais des illustrations pour le donner a 1'Imperatrice quand je reviendrai a Paris. Ne croyez pas que je repre- sente toutes les scenes, celle par exemple ou cet ours s'oublie. Apres ces ultimes retouches, Merimee etait enfin decide a ofTrir sa nouvelle a 1'Imperatrice. II en fit me'me, devant elle. une lecture dont Augustin Filon nous a laisse le re- cit dans son livre Merimee et ses amis, a la page 303 : Je crois voir Merimee s'installant avec son petit ca- hier relie pour lire Lokis devant 1'Imperatrice. G'etait pendant 1'ete de 1869, au chateau de Saint-Cloud, dans le salon qui occupait le milieu du premier etage ', au fond 1 . Le salon de la Verite ou de famille occupc 1'avant-corps de la facade d'honneur, trois portes-fenetres entre les colonnes io- aiques de Girard. II se degage d'un cote sur le salon de Venus, de S'autre sur celui de Mercure, et au fond sur la bibliotheque... La tenture murale en daruas cramoisi provient de la fabrique de Lyon. Le meuble en tapisserie a fleurs est Empire, mais, au mi- lieu de la piece, s'etale une table a patins semblable a celle du salon de Venus, et devant la cheminee s'alignent. sur deux files, qua t re u confortables .- capitonnes. Deux encoignures en ebene et xxxvi INTRODUCTION de la cour d'honneur, salon contigu a cette originate bi- bliotheque, si ingenieusement arrangee par Louis-Phi- lippe et dont Jules Sandeau etait le gardien nominal. La soiree etait chaude, mais on ferma les fenetres par egard pour le lecteur. Les portes des salles voisines, eclairees, mais desertes, demeurerent ouvertes, et bientot il n'y eut que la voix de Merimee qui resonnat dans cette quietude et ce recueillement du grand palais ensommeille. L'lmpe- ratrice etait assise a une table ronde placee dans un coin de la piece, devant un buste du roi de Rome a vingt ans ' . A sa gauche, Merimee. Autour de la table, les deux dames du palais, qui faisaient le service de la semaine, les de- moiselles d'honneur, M" e de Lerminat et M lle d'Elbee, enfin les nieces de 1'Imperatrice, Marie et Louise, avec la femme tres aimable et tres distinguee qui dirigeait alors leur education 2 . Une lourde lampe eclairait le ca- hier blanc oil Lokis etait ecrit d'une ecriture large et ferme, les eventails qui battaient 1'air lentement, les bro- deries qu'agitaient sans bruit des doigts agiles et menus, tous ces fronts penches et ces yeux de jeunes filles qui se levaient quelquefois vers le lecteur avec une expression de curiosite et de reverie. Deux ou trois hommes, assis un peu plus loin, completaient ce petit cercle. Merimee lut de sa voix indifferente et monotone, interrompu seule- ment par des sourires ou de legers murmures dont 1'Im- peratrice donnait le signal. Lokis est un petit roman tres bien fait, tres vigou- reux d'execulion, tres habilement varie de ton et ou 1'iro- nie se soutient a la hauteur voulue pour ne point gater la couleur sombre du sujet. En le relisant ces jours-ci, il laque du Japon, ornees de bronzes dores a dessus de marbre blanc... supportent des busies dans les angles du fond. H. Clou- zot, Des Tuileries a Saint-Cloud, p. 176-177. 1. L'un des bustes representant le due de Reichstadt a etc emporte par un general prussien qui trouvait qu'il lui ressem- blait. Note de H. Clouzot, Des Tuileries a Saint^Cloud, p. 7. 2. M lle Redel, qui devint M me Victor Duruy. INTRODUCTION XXXVII m'a semble que c'etait une des meilleures oeuvres de Me- rimee. Mais, ce soir-la, son ingrat et malheureux debit m'empecha de m'en apercevoir. Un peu apres avoir fini, il se leva et me dit a demi- voix, d'un ton brusque : Avez-vous compris, vous? Je dus avoir 1'air assez niais. J'aurais peut-e'tre fini par trouver une reponse encore plus niaise, mais il ne m'en donna pas le temps : - Vous n'avez rien compris, c'est parfait. Et il me laissa completement abasourdi. L'epreuve de la lecture ayant ete favorable, Merimee songea a publier la nouvelle dans la Revue des Deux Mondes. II annonce cette intention dans une lettre a 1'In- connue datee de Paris, mercredi soir 5 aout 1869 : A Saint-Cloud, j'ai lul'Oars devant un auditoire tres select, dont plusieurs demoiselles qui n'ont rien com- pris, a ce qu'il m'a semble; ce qui m'a donne idee d'en faire cadeau a la Revue, puisque cela ne cause pas de scandale. Dites-moi votre fac.on de penser la-dessus, en tachant de vous representer tres exactement le pour et le centre. II faut tenir compte des progres en hypocrisie que le siecle a faits depuis quelques annees. Qu'en diront vos amis ? Aussi bien faut-il se faire des histoires a soi- meme, car celles qu'on vous fait ne sont guere amu- santes. Le directeur de la Revue des Deux Mondes, de meme que 1'Inconnue, dut donner un avis favorable, car Meri- mee ecrit a celle-ci de Paris, le 7 septembre 1869 : Buloz est parvenu a me seduire. A Saint-Cloud, 1'Im- peratrice m'avait fait lire YOurs cela s'appelle a pre- sent Lokis (c'est ours enj'moude] devant de petites de- moiselles qui, ainsi que je crois vous 1'avoir dit, n'y ont rien compris du tout. Cela m'encourage et, le 15 de ce XXXVIII INTRODUCTION mois, la chose paraltra dans la Revue. Je n'ai fait que quelques changements outre les noms et j'aurais voulu en faire beaucoup d'autres, mais le courage m'a manque. Vous me direz ce que vous en pensez. Avec la me"me indulgence ironique a 1'egard de lui- meme, il repete, le 12 septembre 1869, au comte de Go- bineau : Comme je commence a entrer dans la seconde en- fance, je me suis laisse aller a commettre une nouvelle un peu hasardee. Cela s'appelle Lokis et cela paraitra dans la prochaine Revue. Je crains qu'elle ne vous fasse dresser les cheveux sur la tete, mais c'est vous qui y chercherez malice ' . La nouvelle parut dans la Revue des Deux Mondes le 15 septembre. Seule la princesse Julie se montra curieuse et demanda des explications. C'est a elle, en effet, que Merimee fait allusion lorsqu'il ecrit le 10 octobre [1869] a Tourgueniev : Je m'etais laisse embobeliner par Buloz, et je ne lui ai pas plutot livre mon ours que la peur m'a pris. Heu- reusement personne n'y a rien vu d'immoral. Une prin- cesse m'a ecrit pour me demander si cet ours n'avait pas abuse de sa position : j'ai repondu en m'etonnant que pareille idee lui flit venue en tete, et je 1'ai renvoyee a Cuvier. Veuillez remercier M. Schmidt, que je ne con- nais pas, mais qui doit avoir le gout excellent. Merimee avail en effet repondu a la princesse, un sa- medi soir : ... Vous soulevez une question fort grave et que je n'ai jamais ose discuter. L'ours est mort sans faire de re- velations. Les regards, les peurs et les envies expliquent 1. Revue des Deiuc Mondes, l cr novembre 1902, p. 5'J. INTRODUCTION XXXIX beaucoup de choses, notamment pourquoi les fils ne res- semblent pas toujours a leurs peres. Je ne puis que vous renvoyer 1'article du D r Froeber dans la Severna'ia Ga- zeta de Saint-Petersbourg, ou il rapporte le fait, mais il ne conclut pas. Get infortune jeune hommene savait pas bien la nature du sentiment qui le portait vers cette jeune demoiselle, et ne 1'a su qu'apres 1'avoir mangee. Pas plus que les demoiselles d'honneur de 1'Impera- trice, les lecteurs de la Revue ne furent cheques, ainsi que le montre une lettre ecrite par Merimee aPanizzi et datee de Paris, 2 octobre 1869 : Avez-vous lu mon Ours? II n'a fait aucun scandale, et on tient pour certain qu'il n'y a eu dans 1'aff'aire qu'une peur de femme grosse. II faut croire, d'ailleurs, que la nouvelle n'avait point frappe Panizzi, car il ne parut pas comprendre de quoi il s'agissait, et Merimee dut lui rafraichir la memoire le 4 decembre 1869 : L'Ours dont je vous parlais est le heros d'une nou- velle que je vous ai lue a Montpellier: mais je vous soup- conne d'avoir dormi tout le temps. Aucun scandale ne fut done cause par ce recit, pour lequel trois femmes avaient influence Merimee. En pen- sant a 1'Autre Inconnue, il avait eu une vision scabreuse, quasi senile. Grace a la premiere Inconnue, la nouvelle etait devenue parfaitement innocente. L'Imperatrice, en- fin, parce qu'elle ne fut point choquee, donna 1'impri- matur. Merimee etait trop blase pour tirer quelque vanite de la publication de cette nouvelle. Tout au plus gouta-t-il le plaisir ironique de la faire passer pour un conte a XL INTRODUCTION 1'usage des jeunes filles. G'etait une supercherie de"dai- gneuse et Elegante qui devait seduire 1'auteur vieilli du Theatre de Clara Gazul. Recueilli en 1873 avec les Dernieres nouvettes, Lokis fut repris en feuilleton cinquante-quatre ans plus tard par un journal quotidien. Le 23 fevrier 1927, \(Euvre publiait la note suivante, reproduite encore le lendemain : On salt que 1'reuvre de Prosper Merimee, le grand conteur de Carmen, de Colombo, de la C/ironique du regne de Charles IX, vient de tomber dans le domaine public. Nous allons publier, a cette occasion, une nouvelle de Merimee qui, pour etre moins connue du grand public que les ouvrages die's plus haul, n'en est pas moins une des plus caracterisliques de son talent. LOKIS est une des nouvelles ecrites par Prosper Merimee peu de temps avant sa mort, en 1869, alors qu'il etudiait et traduisait Pouchkine, Gogol et Tourgueneff. On y dis- cerne 1'influence slave. Mais on y trouve surtout ce qui fait 1'agrement de cet ecrivain, son art sobre, sa preci- sion, son ironie en demi-teinte. La publication commenga le 25 fevrier pour se termi- ner le 11 mars. Nous nous sommes adresse, a ce pro- pos, a M. Leon Deffoux, 1'erudit connu, redacteur litte- raire a VCEuvre. II a bien voulu rediger pour nous la note suivante : Le manuscrit du professeur Wittembach, Lokis, fut reproduit en feuilleton par Y(Euvre sous le litre de Lokis. INTRODUCTION XLI Le texte repris fut celui de la Revue des Deux Mondes, livraison du 15 septembre 1869. On supprima la deuxieme phrase de la note placee page 257 (Mic/iaelium cum Lokide ambo [duo] ipsissimi] ; la premiere phrase de cette note (les deux font la paire : mot a mot Miclion [Mi- chel] avec Lokis, tous les deux les me"mes) fut repet^e dans le dernier feuilleton en renvoi a 1'epigraphe egalement repetee page 290 : Miszka zu Lokiu Abu du tokiu On ne suivit pas 1'orthographe de la Revue des Deux Mondes (instans, diamans, bruyans, etc.). Cette publication obtint un vif succes. Nous re- e.umes de nombreuses demandes de reassortiment et plu- sieurs lettres nous parvinrent de Prague, nous priant d'indiquer le volume de Merimee qui contient cette nou- velle. Leon DEFFOUX. Etudions maintenant 1'histoire en elle-me'me. La cou- leur locale a des sources fort nettes : Merimee 1'a emprun- te a Mickiewicz. La Pologne etait fort a la mode en France vers 1864; aucun autre pays ne lui disputait 1'attention. Graceanos troupes, en effet, 1'Italie avail dej conquis son indepen- dance, et il ne restait guere en suspens que la question romaine, qui devait paraitre assez mesquine aux esprits aventureux. La Pologne, au contraire, restait divise aux mains de ses ennemis. En 1863 et en 1864, 1'agitation fut grande dans toute la partie soumise a la Russie : ce fut la periode de 1'insurrection. De la Pologne, d'ailleurs, on ne separait guere la Lithuanie : le 10 octobre 1861, a Dernieres Nouuelles. t c* XLII INTRODUCTION Horodlo, sur la frontiere commune des deux pays, une foule immense, coraposee de Polonais et de Lithuaniens, avail celebre 1'anniversaire de leur longue union. Les Polonais refugies en France ne permettaient pas a 1'opinion publique d'oublier ce qui se passait la-bas. Et, parmi eux, il y avait un homme qui depassait de beau- coup les autres par son genie poetique : c'etait Mickie- wicz. De 1840 a 1844, il professa un cours au College de France sur la litte'rature polonaise. Les revues lui consa- crerent des articles. Ses ceuvres furent traduites en fran- c.ais, et 1'un de ses traducteurs fut le prince Napoleon lui-me'me. Un ouvrage important consacre a la litterature polo- naise et public en franc,ais parut a cette epoque; c'est la Pologne captive et ses trois poetes : Mickiewicz, Krasinski, Slowaki* . L'ouvrage est anonyme, mais 1'auteur est connu : c'est un certain Ghoiecki, refugie polonais, qui, sous le pseudonyme de Charles Edmond, a signe plu- sieurs pieces en collaboration avec Adolphe d'Ennery. Get ouvrage, Me"rimee 1'a connu, puisqu'il le cite dans une note de Lokis. Mais il est loin d'avoir indique tout ce qu'il lui doit : en fait, c'est toute la couleur locale de la nouvelle. Quoique litteraire, le livre de Charles Edmond se rat- tache nettement a 1'agitation politiqu'e de 1'epoque et com- memore les grands evenements de 1831. Les premieres phrases sont caracteristiques a ce sujet : Trente-trois ans se sont ecoules depuis les funestes 1. 1864. Leipzig, F. A. Brockhaus; Londres, Trubner and Gomp. ; Paris, chez tous les libruires. INTRODUCTION XLIII evenements qui ont disperse sur la terre la partie de la na- tion polonaise qui courut aux armes pour defendre sa li- berte... La France accueillit genereusement les exiles... Nul doute que si aujourd'hui la nationalite polonaise tres- saille et s'agite sous la main qui 1'opprime, 1'influence des ecrivains polonais etablis sur le sol franc,ais n'ait beaucoup contribue au mouvement. Charles Edmond, examinant 1'ceuvre etla personnalite de Mickiewicz, est amene a s'occuper de la Lithuanie : Les elements dont se compose le genie de Mickiewicz sont divers, quelquefois tres difficiles a saisir; un des plus importants et des plus manifestes est 1'influence du sol natal. La Lithuanie, sa patrie, est un pays bizarre, generalement peu connu. L'auteur traite d'abord des anciens habitants et de leur religion. Voici, par exemple, quelques-uns des details qu'il donne, et dont Merimee s'est manifestement sou- venu ' : Dans la religion des Lithuaniens... chaque source etait remplie de nymphes et d'ondines... Un Dieu ter- rible, 1'impitoyable Perkounas, dechalnait les orages, langait la foudre... Quand un Lithuanian mourait, on lui elevait un haul bucher, on parait le cadavre de ses habits de fetes, de ses armes les plus precieuses... Le Lithua- nien nourrissait des serpents apprivoises qui souvent, a 1'heure de ses repas, rampaient tranquillement sur la table et, enlagant les coupes, s'abreuvaient de miel et de lait. On comprend combien Merimee devait etre seduit par ces details pittoresques. qui interessaient en lui a la fois 1'erudit et le conteur. II a su d'ailleurs les elaborer et les 1. On trouvera plus loin, dans les notes, les rapprochements de detail les pins nets. XLIV INTRODUCTION fondre dans son recit, notamment au debut du cha- pitre in. Ge cliapitre contient en outre une description de la fo- ret lithuanienne que Merimee a encore empruntee au me*me livre. Mais, cette fois, c'est a un passage de Mickiewicz lui-me'me, traduit par Charles Edmond. On y voit tous les details donnes par Merimee : Si I'onpenetrait dans ces fore"ts immenses, dans leurs taillis e"pais, on trouverait, dans leurs profondeurs, des remparts de troncs, de branches, de racines, defendus par des raarais, par mille ruisseaux, par un reseau d'her- bages entrelaces, par des fourmilieres, par des nids de gufipes et de taons et par des monceaux de serpents se dressant en spirales. Et quand, par un courage surhumain, on sortirait vainqueur de ces epreuves, on devrait plus loin faire face a de plus grands dangers encore. Plus loin, en effet, et & chaque pas, comme des fosses a loups, de petits lacs guettent leur proie, a moitie ca- ches par la verdure, si profonds qu'on n'en trouvera ja- le fond... Ghauves, rabougris, vermoulus, maladifs, s'atfaissant vers la terre sous leurs branches couvertes de mousses entortillees, et courbant leurs troncs herisses d'affreux champignons, ces arbres sont accroupis autour de ces marais comme une bande de sorcieres se chauffant au- tour de la chaudiere ou elles font bouillir un cadavre hu- main Gette foret, Merimee la decrit a son tour, et il fait al- lusion a la vieille legende lithuanienne qui veut que, au centre de la fore"t, se trouve une sorte de republique d'animaux. G'est encore a Mickiewicz qu'il a pris ce 1. La Pologne captive, p. 39 et 40. INTRODUCTION XLV detail, toujours au me'me poeme de Messire Thad4e, el sans doute a la traduction qu'en donne Charles Edmond dans son livre. C'est d'ailleurs la seule dette que Meri- mee reconnaisse ouvertement, puisque c'est a la fin de sa description de cette republique d'animaux que, dans une note, il cite le livre de Mickiewicz et celui de Charles Edmond. Voici le passage de Mickiewicz, tel que le donne le traducteur : La, comme dans 1'arche de Noe, se conserve, pour la reproduction de 1'espece, une paire au moins de tous les animaux. Au milieu, dit-on, s'elevent les chateaux du vieil au- roch, du bison et de 1'ours, ces monarques des forets. Au- tour d'eux, comme des ministres vigilants, se nichent sur les arbres 1'once agile et le glouton vorace. Plus loin, pareils a de nobles vassaux tout respec- tueux, demeurentles sangliers, les loups et les elans aux larges cors. Cette description de la foret et de ce qu'elle recele est en effet le seul emprunt direct que Merimee ait fait a Mickiewicz. Mais il a trouve, dans 1'auteur polonais, d'autres indications qui lui ont fourni des scenes qu'il n'a point traitees avec ampleur, par peur peut-etre de copier Mickiewicz, ou de se montrer inferieur a lui en repre- nant le sujet. C'est ainsi que 1'auteur polonais fait un re- cit minutieux d'une chasse a 1'ours, que Merimee traite succinctement. De meme, Mickiewicz decrit un banquet, avec la joie populaire qui 1'accompagne et les vieilles danses aux- quelles tous prennent part. Merimee emprunte 1'idee, mais a soin de n'imiter aucun detail et de ne pas faire allusion, notamment, a la danse decrite par Mickiewicz. XLVI INTRODUCTION Me*rimee transforme d'ailleurs le banquet en un festin de noces, suivant en cela une simple indication fournie par le poete polonais dans la phrase suivante, prononceepar un noble seigneur : II y a une coutume dans notre fa- mille de se marier au son de la musique du village. Ainsi, Merimee a emprunte sa couleur locale a Mickie- wicz ou a un commentateur de celui-ci. Mais, tout en s'inspirant de son modele, il ne 1'a vraiinent imite que dans la description de 1'etrange fore 1 ! lithuanienne. La, sa personnalite s'est trahie seulement par une louche iro- nique ; cette republique d'animaux que Mickiewicz decrit imperturbablenaent, elle a amuse Merimee, et ce n'est pas sans humour qu'il parle de 1'ours marechal de la diete . Mais, chaque fois que Mickiewicz fournissait a Meri- mee une description complete, 1'auteur framjais s'est con- tente d'une simple allusion. Au contraire, des indications rapides ont etc transformers par lui en scenes entieres. G'est ainsi qu'il a imagine la danse de la roussalka. G'est ainsi encore que 1'episode de la sorciere, invente par lui, est sorti de divers details qu'il a groupes en un tout : abondance des champignons et des serpents dans la foret, coutume qu'avaient les anciens Lithuaniens d'apprivoiser les reptiles. Si done il a imite Mickiewicz, il 1'a fait en homme de gout qui a soin de ne pas copier servilement son modele, et qui tient a conserver sa propre elegance. Quelle que soit la dette de Merimee envers Mickiewicz, il est evident que Lokis doit beaucoup a Hoffmann, et d'abord au Majorat. INTRODUCTION XLV1I De simples details montrent que le conte allemand est present a 1'esprit de Mrimee. II cherche des noms pour les deux auditeurs du professeur Wittembach , et il trouve Adelaide et Theodore ; ce sont les noms de deux personnages importants du Majorat; Theodore est le prenom d'Hoffmann lui-me'me, qui parle a la premiere personne. Mais 1'atmosphere surtoutest semblable. Nous sommes, ici et la, dans un chateau des provinces baltiques situe au milieu des forets. Le proprietaire est un baron aux al- lures sauvages qui chasse le loup et 1'ours. Une aventure de chasse une femme emportee par un ours, un loup tue par un jeune homme devient 1'incident capital du rcit. Dans 1'un et 1'autre chateau vitune femme etrange, folle peut-etre ; et le baron a une epouse qui souffre de le voir si rude et si grossier. Enfin, pour servir de temoin aux evenements, se trouve un personnage tres different du 'baron, ici un homme d'eglise, la un homme de loi, tous deux gens d'etude et de reflexion, un peu etonnes de se trouver en ce milieu farouche. Entre le Majorat et Lokis, il n'y a pourtant aucune res- semblance si Ton envisage le sujet lui-meme. Mais, a cet egard, il faut noter 1'analogie entre Lokis et un autre conte d'Hoffmann, Mademoiselle de Scudery, surtout si, dans la nouvelle de Merimee, on s'en tient a 1'explica- tion du regard , la seule qui reste dans la forme defi- nitive. Dans le conte des Phantasiestiicke, le tres riche or- fevre Cardillac est victime d'une sorte de dedoublement de la personnalite qui le pousse, la nuit venue, a sortir de son hotel pour aller assassiner, d'un coup de dague XLVIII INTRODUCTION au cceur, les jeunes seigneurs attardes, qu'il depouille ensuite de leurs bijoux. II souffre profondement des crimes qu'il commet, cependant il cede a des impulsions irresistibles. Or, elles lui viennent d'un drame effroyable qui s'est produit pendant la grossesse de sa mere. II arriva a celle-ci de rencontrer un jeune seigneur es- pagnol qui avail autrefois eprouve pour elle une brulante passion. L'envie que lui causa le magnifique collier porte par 1'etranger la decida a lui accorder un rendez- vous. Or, au moment ou elle avangait la main vers le collier, le jeune homme tomba mort, sans cause appa- rente ; le cadavre 1'entraina dans sa chute et, les bras encore crispes autour d'elle, la regardait toujours de ses yeux vitreux. Chez Hoffmann comme chez Merimee, un incident sur- venu pendant la grossesse de la mere explique les impul- sions criminelles dont le fils n'est pas responsable. C'est done certainement a Hoffmann 1 que Merimee a emprunte 1'atmosphere et le sujet de Lokis. Trac.ant un parallele entre les deux ecrivains dans la Revue d'/iistoire litteraire de la France en Janvier-mars 1907, M. Marcel Breuillac ecrit : Voila pourquoi (parce que Hoffmann est poete) et sans mme se soucier de la date de 1'oeuvre qui est pourtant bien significative : 1868, une des annees ou diminuc 1'in- 1. II s'etait deja inspire de lui dans // Viccolo di Madama Lu- crezia (cf. le type de I'Allemande M" de Strahlenheim et les scenes de telepathic). INTRODUCTION XLIX fluence d'Hoffmann, ou grandit celle d'Edgar Poe, on ne peut comparer aux P/iantasiesturke 1'oeuvre la plus fan- tastique qu'ait jamais conc.ue Merimee : Lokis. L'auteur de Carmen reprend, apres Nodier, le theme du vampi- risme : il depeint un type monstrueux, le comte Michel Szemioth, qui, la nuit de son mariage, tue sa femme pour boire le sang qu'il voit couler a travers la chair douce et legere de son cou. Hoffmann a refuse de trailer certains sujets qui ressemblaient beaucoup a celui de cette nouvelle : il aurait recule devant celui-ci. Si, dans son ensemble, la these semble inexacte, puis- que Hoffmann a traite le me"me sujet, il n'en reste pas moins qu'il faut citer, a propos de Lokis, et le vampi- risme de Nodier et les Hisloires extraordinaires d'Ed- gar Poe. II est evident que, en reprenant le theme du vampi- risme, Merimee le perfectionne. D'abord, il le rend plus simple et plus humain. Le vrai vampire, c'est un cadavre qui, la nuit, quitte sa tombe pour venir sucer le sang des vivants. Le vampire de Merimee est, lui aussi, vivant et, en la circonstance, cela peut passer pour un merite et pour une excuse a des moeurs singulieres. Mais il y a mieux. Pour Nodier, le vampirisme est une superstition exotique et populaire qu'il faut accepter sans controle. Avec Merimee, la manie du personnage est si- tuee dans 1'ame humaine : c'est ce que les medecins ap- pellent une impulsion. Et ici intervient 1'influence d'Ed- gar Poe; car c'est lui qui, a la superstition, a substitue la science et qui a transform^ le fantastique en une veri- table etude des maladies mentales. Celle du comte Szemioth, Merimee 1'e'tudie avec beau- coup de soin. Elle a une explication uterine fortnette; de L INTRODUCTION plus, elle s'empare de lui par degres. Quelqu'un, dans la conversation, a racont qu'il avail bu du sang de cheval et voici la curiosite du comte allumee; le soir me'me, il re"ve qu'il suce du sang et voila 1'impulsion inslalle chez lui; elle n'a pas encore d'objet; peut-dtre me'me, comme le dit le docteur, trouverait-elle un derivalif si le comte avail une maitresse; mais la chaslele" exaspere le desir impulsif qui s'assouvira finalemenl dans la gorge de Ce crescendo d'une image morbide tendant peu b. peu a se resoudre en acle, c'est la formule meme de certains contes de Poe, du Demon de la perversity comme du Coeur revelateur. Ainsi, dans Lokis, Merime"e a uni la couleur locale de Mickiewicz, 1'atmosphere d'Hoffmann el la methode d'Ed- gar Poe. Est-ce a dire qu'il n'ait point fait oeuvre originale? D'abord, il n'a jamais copie personne. II n'a point suivi Mickiewicz pas pas, il a traite un sujet plus au- dacieux que celui d'Hoffmann, el il savail composer un conle avec des gradalions savanles avanl me'me que pa- rul Edgar Poe. II a d'ailleurs su eviler les defauls de chacun de ses mo- deles. II ne donne poinl dans les superslilions grossieres de Nodier, il n'est poinl incoherenl comme Hoffmann, ni lendu el fievreux comme Edgar Poe. Son originalile , c'esl precisemenl d'avoir su unir ces influences en un loul harmonieux. Si Ton croyait a 1'evolution des genres et que Ton voulut ecrire 1'hisloire INTRODUCTION LI du conte fantastique, il faudrait certainement faire une place a Lokis. La superstition, qui etait la principale source avec Nodier, s'affine et se perfectionne ici jusqu'a pouvoir admettre I'explication scientifique chere a Ed- gar Poe. V. -- NOUVELLES PERDUES A vrai dire, quand on a lu et commente les quatre contes reunis ici, on n'est point sur d'en avoir fini avec les Dernieres nouvelles de Merimee. Sa correspondance, en effet, contient des allusions nombreuses a de petites drdleries ou a des histoires terribles que nous ne semblons pas toutes connattre. Voici, par exemple, un passage de la Correspondance Inedite : vieille me montrait une console sculptee qui soutenait la maitresse poutre de la salle. C'etait une sirene fort grossiere- ment executee. Dame, reprit la vieille, elle aimait a s'amuser. Et, comme son pere aurait pu y trouver a redire, elle s'etait fait batir cette maison oil nous sommes. Toutes les nuits, elle descendait du Quirinal et venait ici pour se divertir. Elle se mettait a cette fe- netre, et quand il passait par la rue un beau cavalier AQUARELLE DE MERIMEE (Manuscrit de M. le Vicomte de Suzannety IL VICCOLO DI MADAMA LUCREZIA 21 comme vous voila, monsieur, elle 1'appelait; s'il etait bien rec,u, je vous le laisse a penser. Mais les hommes sont babillards, au moins quelques-uns, et ils auraient pu lui faire du tort en jasant. Aussi y mettait-elle bon ordre. Quand elle avait dit adieu au galant, ses estafiers se tenaient dans 1'escalier par on nous sommes montes. Ils vous le depechaient, puis vous 1'enterraient dans ces carres de broccoli. Allez! on y en a trouve des ossements, dans ce jardin ! Ce manege-la dura bien quelque temps. Mais voila qu'un soil 1 son frere, qui s'appelait Sisto Tar- quino, passe sous sa fenetre. Elle ne le reconnait pas. Elle 1'appelle. 11 monte. La nuit tous chats sont gris. II en fut de celui-la comme des autres. Mais il avait oublie son mouchoir, sur lequel il y avait son nom ecrit. Elle n'eut pas plus tot vu la mechancete qu'ils avaient faite, que le desespoir la prend. Elle defait vite sa jarretiere et se pend a cette solive-la. Eh bien, en voila un exemple pour la jeunesse! Pendant que la vieille confondait ainsi tous les temps, melant les Tarquins aux Borgias, j'avais les yeux fixes sur le plancher. Je venais d'y decouvrir quelques petales de rose encore frais, qui me don- naient fort a penser. Qui est-ce qui cultive ce jardin? demandai-je a la vieille. - C'est mon fils, monsieur, le jardinier de M. Va- 22 PROSPER MERIMEE nozzi, celui a qui est le jardin d'a c6te. M. Vanozzi est toujours dans la Maremme; il ne vient guere a Rome. Voila pourquoi le jardin n'est pas tres-bien entrelenu. Mon fils est avec lui. Et je crams bien qu'ils ne reviennent pas de sit6t, ajouta-t-elle en soupirant. II est done fort occupe avec M. Vanozzi? Ah ! c'est un drole d'homme qui 1'occupe a trop de choses... Je crains qu'il ne se passe de mauvaises affaires... Ah! mon pauvre fils! Elle fit un pas vers la porte comme pour rompre la conversation. Personne n'habite done ici? repris-je en 1'ar- retant. Personne au monde. Et pourquoi cela? Elle haussa les epaules. Ecoutez, lui dis-jeen lui presentant une piastre, dites-moi la verite. II y a une femme qui vient ici. Une femme, divin Jesus! Oui, je 1'ai vue hier au soir. Je lui ai parle. Sainte Madone! s'ecria la vieille en se preci- pitant vers 1'escalier. C'etait done madame Lucrece ? Sortons, sortons, mon bon monsieur! On m'avait bien dit qu'elle revenait la nuit, mais je n'ai pas vouluvous le dire, pour ne pas faire de tort au pro- prietaire, parce que je croyais que vous aviez envie de louer. IL VICCOLO DI MADAMA LUCREZIA 23 II me fut impossible de la retenir. Elle avail hate de quitter la maison, pressee, disait-elle, d'aller por- ter un cierge a la plus proche eglise. Je sortis moi-meme et la laissaialler, desesperant d'en apprendre davantage. On devine bien que je ne contai pas nion histoire au palais Aldobrandi : la marquise etait trop prude, don Ottavio trop exclusivement occupe de politique pour etre de bon conseil dans une amourette. Mais j'allai trouver mon peintre, qui connaissait tout a Rome, depuis le cedre jusqu'a 1'hysope, etje luide- mandai ce qu'il en pensait. Je pense, dit-il, que vous avez vu le spectre de Lucrece Borgia. Quel danger vous avez couru! si dangereuse de son vivant, jugez un peu ce qu'elle doit etre maintenant qu'elle est morte! Cela fait trembler. Plaisanterie a part, qu'est-ce que cela peut etre ? - C'est-a-dire que monsieur est athee et philo- sophe et ne croit pas aux choses les plus respec- tables. Fort bien ; alors que dites-vous de cette autre hypothese ? Supposons que la vieille prete sa maison a des femmes capables d'appeler les gens qui pas- sent dans la rue. On a vu des vieilles assez depravees pour faire ce metier-la. A merveille, dis-je; mais alors j'ai done 1'air d'un saint pour que la vieille ne m'ait pas fait d'offres 24 PROSPER MERIMEE de service. Cela m'offense. Et puis mon cher, rap- pelez-vous 1'ameublement de la maison. II faudrait avoir le diable au corps pour s'en contenter. Alors, c'est un rcvenant a n'en plus douter. Attendez done ! encore une derniere hypothese. Vous vous serez trompe de maison. Parbleu! j'y pense : pres d'un jardin? petite porte basse?... Eh! c'est ma grande amie la Rosina. II n'y a pas dix-huit mois qu'elle faisait 1'ornement de cette rue. II est vrai qu'elle est devenue borgne, mais c'est un detail... Elle a encore un tres beau profil. Toutes ces explications ne me satisfaisaient point. Le soir venu, je passai lentement devant la maison de Lucrece. Je ne vis rien. Je repassai, pas davan- tage. Trois ou quatre soirs de suite, jc fis le pied de grue sous ses fenetres en revenant du palais Aldo- brandi, toujours sans succes. Je commencais a ou- blier 1'habitante mysterieuse de la maison n 13, lorsque, passant vers minuit dans le viccolo, j'en- tendis distinctement un petit rire de femme derriere le volet de la fenetre, oil la donneuse de bouquets m'etait apparue. Deux fois j'entendis ce petit rire, et je ne pus me defendre d'une certaine terreur, quand, en meme temps, je vis deboucher a 1'autre extremite de la rue une troupe de penitents eiica- puchonnes, des cierges a la main, qui portaient un mort en terre. Lorsqu'ils furent passes, je m'etablis en faction sous la fenetre, mais alors je n'entendis plus rien. J 'essay ai de jeter des cailloux, j'appelai II. VICCOLO DI MADAMA LUCREZIA 25 meme plus ou moins discretement ; personne ne parut, et une averse qui survint m'obligea de faire retraite. J'ai honte de dire combien de fois je m'arretai de- vant cette raaudite maison sans pouvoir parvenir a resoudre 1'enigme qui me tourmentait. Une seule fois je passai dans le viccolo de Madame Lucrezia avec don Ottavio et son inevitable abbe. Voila, dis-je, la maison de Lucrece. Je le vis changer de couleur. - Oui, repondit-il, une tradition populaire fort incertaine veut que Lucrece Borgia ait eu ici sa petite maison. Si ces murs pouvaient parler, que d'horreurs il nous reveleraient ! Pourtant, mon ami, quand je compare ce temps avec le notre, je me prends a le regretter. Sous Alexandre VI, il y avait encore des Remains. II n'y en a plus. Cesar Borgia etait un monstre, mais un grand homme. II voulait chasser les barbares de 1'Italie, et peut-etre, si son pere eut vecu, eut-il accompli ce grand dessein. Ah! que le ciel nous donne un tyran comme Borgia et qu'il nous delivre de ces despotes humains qui nous abrutissent! Quand don Ottavio se lancait dans les regions po- litiques, il etait impossible de 1'arreter. Xous etions a la place du Peuple que son panegyrique du despo- tisme eclaire n'etait pas a sa fin. Mais nous etions a cent lieues de ma Lucrece a moi. Certain soir que j'etais alle fort tard rendre mes 26 PROSPER MERIMEE devoirs a la marquise, elle me dit que son fils etait indispose et me pria de monter dans sa chambre. Je le trouvai couche sur son lit tout habille, lisant un journal francais que je lui avais envoye le matin soi- gneusement cache dans un volume des Peres de o 1'Eglise. Depuis quelque temps, la collection des saints Peres nous servaita ces communications qu'il fallait cacher a 1'abbe et a la marquise. Les jours de courrier de France, on m'apportait un in-folio. J'en rendais un autre dans lequel je glissais un journal, que me pretaient les secretaires de 1'ambassade. Cela donnait une haute idee de ma piete a la marquise et a son directeur, qui parfois voulait me faire parler theologie. Apres avoir cause quelque temps avec don Ottavio, remarquant qu'il etait fort agite et que la politique meme ne pouvait captiver son attention, je lui re- commandai de se deshabiller et je lui dis adieu. II faisait froid et je n'avais pas de manteau. Don Ot- tavio me pressa de prendre le sien, je 1'acceptai et me fis donner une lecon dans 1'art difficile de se draper en vrai Remain . Emmitoufle jusqu'au nez, je sortis du palais Aldo- brandi. A peine avais-je fait quelques pas sur le trot- toir de la place Saint-Marc, qu'un homme du peuple que j'avais remarque, assis sur un bane a la porte du palais, s'approcha de moi et me tendit un papier chiffonne. Pour 1 amour de Dieu, dit-il, lisez ceci, IL VICCOLO DI MADAMA LUCREZIA 27 Aussit6t, il disparut en courant a toutes jambes. J'avais pris le papier et je cherchais de la lumiere pour le lire. A la lueur d'une lampe allumee devant une madone, je vis que c'etait un billet ecrit au crayon et, comme il semblait, d'une main trem- blante. Je dechiffrai avec beaucoup de peine les mots suivants : Ne viens pas ce soir, ou nous sommes perdus ! On sait tout, excepte ton nom, rien ne pourra nous separer. Ta LUCRECE. Lucrece! m'ecriai-je, encore Lucrece! quelle diable de mystification y a-t-il au fond de toutcela? Ne viens pas. Mais ma belle quel chemin prend- on pour aller chez vous? Tout en ruminant sur le contenu de ce billet, je prenais machinalement le chemin du viccolo di Ma- dama Lucrezia, et bientot je me trouvai en face de la maison n 13. La rue etait aussi deserte que de coutume, et le bruit seul de mes pas troublait le silence profond qui regnait dans le voisinage. Je m'arretai et levai les yeux vers une fenetre bien connue. Pour le coup, je ne me trompais pas. Le contrevent s'ecartait. Voila la fenetre toute grande ouverte. Je crus voir une forme humaine qui se detachait sur le fond noir de la chambre. Lucrece, est-ce vous? dis-je a voix basse. On ne repondit pas, mais j'entendis un petit cla- quement, dont je ne compris pas d'abord la cause. 28 PROSPER MERIMEE Lucrece, est-ce voiis? repris-je un peu plus haut. Au meme instant, je recus un coup terrible dans la poitrine, une detonation se fit entendre, et je me trouvai etendu sur le pave. Une voix rauque me cria : De la part de la signora Lucrece! Et le contrevent se referma sans bruit. Je me relevai aussitot en chancelant, et d'abordje me tatai, croyant me trouver un grand trou au milieu de 1'estomac. Le manteau etait troue, mon habit aussi, mais la balle avail ete amortie par les plis du drap, et j'en etais quitte pour une forte contusion. L'idee me vint qu'un second coup pouvait bien ne pas se faire attendre, et je me trainai aussitot du cote de cette maison inhospitaliere, rasantles murs de facon a ce qu'on ne put me viser. Je m'eloignais le plus vite que je pouvais, tout haletant encore, lorsqu'un homme que je n'avais pas remarque derriere moi me prit le bras et me de- manda avec interet si j 'etais blesse. A la voix, je reconnus don Ottavio. Ce n'etait pas le moment de lui faire des questions, quelque sur- pris que je fusse de le voir seul et dans la rue a cette heure de la nuit. En deux mots, je lui dis qu'on ve- nait de me tirer un coup de feu de telle fenetre et que je n'avais qu'une contusion. C'est une meprise! s'ecria-t-il. Mais j'entends IL VICCOLO DI MADAMA LUCREZIA 29 venir du monde. Pouvez-vous marcher? Je serais perdu si Ton nous trouvait ensemble. Cependant, je ne vous abandonnerai pas. 11 me prit le bras et m'entraina rapidement. Nous marchames on plut6t nous courumes tant que je pus aller; mais bientot force me fut de m'asseoir sur une borne pour reprendre haleine. Heureusement, nous nous trouvions alors a pen de distance d'une grande maison ou Ton donnait un bal. II y avait quantite de voitures devant la porte. Don Ottavio alia en chercher une, me fit monter de- dans et me reconduisit a mon hotel. Un grand verre d'eau que je bus m'ayant tout a fait remis, je lui ra- contai en detail tout ce qui m'etait arrive devant cette maison fatale, depuis le present d'une rose jusqu'a celui d'une balle de plomb. II m'ecoutait la tete baissee, a moitie cachee dans une de ses mains. Lorsque je lui montrai le billet que je venais de recevoir, il s'en saisit, le lut avec avidite et s'ecria encore : C'est une meprise ! une horrible meprise ! - Vous conviendrez, mon cher, lui dis-je, qu'elle est fort desagreable pour moi et pour vous aussi. On manque de me tuer, et Ton vous fait dix ou douze trous dans votre beau manteau. Tudieu! quels jaloux que vos compatriotes ' Don Ottavio me sen-ait les mains d'un air desole, et relisait le billet sans me repondre. 30 PROSPER MERIMEE Tachez done, lui dis-je, de me donner quelque explication de toute cette affaire. Le diable m'em- porte si j'y comprends goutte. II haussa les epaules. Au moins, repris-je, que dois-je faire? A qui dois-je m'adresser, dans votre sainte ville, pour avoir justice de ce monsieur, qui canarde les pas- sants sans leur demander seulement comment ils se nomment. Je vous avoue que je serais charme de le faire pendre. Gardez-vous-en bien ! s'ecria-t-il. Vous ne con- naissez pas ce pays-ci. Ne dites mot a personne de ce qui vous est arrive. Vous vous exposeriez beaucoup. - Comment, je m'exposerais? Morbleu! je pre- tends bien avoir ma revanche. Si j'avais offense le maroufle, je ne dis pas; mais pour avoir ramasse une rose,... en conscience, je ne meritais pas une balle. Laissez-moi faire, dit don Ottavio. Peut-etre parviendrai-je a eclaircir ce mystere. Mais, je vous le demande comme une grace, comme une preuve signalee de votre amitie pour moi, ne parlez de cela a personne au monde. Me le promettez-vous ? II avail Pair si triste en me suppliant, queje n'eus pas le courage de register, et je lui promts tout ce qu'il voulut. II me remercia avec effusion, et apres m'avoir applique lui-meme une compresse d'eau de Cologne sur la poitrine, il me serra la main et me dit adieu. IL VICCOLO DI MADAMA LUCREZIA 31 A propos, lui demandai-je comme il ouvrait la porte pour sortir, expliquez-moi done comment vous vous etes trouve la, juste a point pour me venir en aide? J'ai entendu le coup de fusil, repondit-il, non sans quelque embarras, et je suis sorti aussit6t, craignant pour vous quelque malheur. II me quitta precipitamment, apres m'avoir de nouveau recommande le secret. Le matin, un chirurgien, envoye sans doute par don Ottavio, vint me visiter. II me prescrivit un ca- taplasme, mais ne me fit aucune question sur la cause qui avait mele des violettes aux lis de mon sein. On est discret a Rome et je voulus me con- former a 1'usage du pays. Quelques jours se passerent sans que je pusse causer librement avecdon Ottavio. Iletaitpreoccupe, encore plus sombre que de coutume, et, d'ailleurs, il me paraissait chercher a eviter mes questions. Pendant les rares moments que je passai avec lui, il ne dit pas un mot sur les h6tes etranges du viccolo di Madama Lucrezia. L'epoque fixee pour la cere- monie de son ordination approchait, et j'attribuai sa melancolie a sa repugnance pour la profession qu'on 1'obligeait d'embrasser. Pour moi, je me preparais a quitter Rome pour aller a Florence. Lorsque j'annoncai mon depart a la marquise Aldobrandi, don Ottavio me pria, sous je ne sais quel pretexte, de monter dans sa chambre,. PROSPER MERIMEE La, me prenant les deux mains : Mon cher ami, dit-il, si vous ne m'accordez la grace que je vais vous demander, je me brulerai certainement la cervelle, car je n'ai pas d'autre moyen de sortir d'embarras. Je suis parfaitement re- solu a ne jamais endosser le vilain habit que Ton veut me faire porter. Je veux fuir de ce pays-ci. Ce que j'ai a vous demander, c'est de m'emmener avcc vous. Vous me ferez passer pour votre domestique. II suffira d'un mot ajoute a votre passe-port pour fa- ciliter ma fuite. J'essayai d'abord de le detourner de son dessein en lui parlant du chagrin qu'il allait causer a sa mere; mais, le trouvant inebranlable dans sa reso- lution, je finis par lui promettre de le prendre avec moi, et de faire arranger mon passe-port en conse- quence. - Ce n'est pas tout, dit-il. Mon depart depend encore du succes d'une entreprise ou je suis engage. Vous voulez partir apres-demain. Apres-demain, j'aurai reussi peut-etre, et alors, je suis tout a vous. Seriez-vous assez fou, lui demandai-je, non sans inquietude, pour vous etre fourre dans quelque conspiration ? - Non, repondit-il; il s'agit d'interets moins graves que le sort de ma patrie, assez graves pour- tant pour que du succes de mon entreprise depende ma vie et mon bonheur. Je ne puis vous en dire da ^ ,/>3 ^rtelde N***; la nuit etait douce, la lune dans son plein. Depuis un temps immemorial les amants se plaisent a regarder notre satellite. Leon et son amie ouvrirent leur fenetre qui donnait sur un peti jardin, et aspirerent avecplaisir l'air frais qu'embaumaitun berceaudeclematites. Ils n'y resterent pas longtemps toutefois. Un homme se LA CHAMBRE BLEUE 53 promenait dans le jardin, la tete baissee, les bras croises, un cigare a la bouche. Leon crut reconnaitre le neveu de 1' Anglais qui aimait le vin de Porto. Je hais les details inutiles, et, d'ailleurs je ne me crois pas oblige de dire au lecteur tout ce qu'il peut facilement imaginer, ni de raconter, heure par heure, tout ce qui se passa dans 1'hotel de N***. Je dirai done que la bougie qui briilait dans la cheminee sans feu de la chambre bleue etait plus d'a-moitie consumee, quand dans 1'appartement de 1'Anglais, naguere silencieux, un bruit etrange se fit entendre, comme un corps lourd peut en produire en tombant. A ce bruit se joignit une sorte de craquement non moins etrange, suivi d'un cri etouffe et de quelques mots indistincts semblables a une imprecation. Les deux jeunes habitants de la chambre bleue tressail- lirent. Peut-etre avaient-ils ete reveilles en sursaut. Sur 1'un et 1'autre, ce bruit qu'ils ne s'expliquaient pas avait cause une impression presque sinistre. C'est notre Anglais qui reve , dit Leon en s'efforgant de sourire, mais il voulait rassurer sa compagne, et il frissonna involontairement. Deux ou trois minutes apres une porte s'ouvrit dans le corridor avec precaution comme il semblait; puis elle se referma tres-doucement. On entendit un pas lent et mal assure qui, selon toute apparence, cherchait a se dissimuler. - Maudite auberge! s'ecria Leon. 54 PROSPER MERIMEE Ah! c'est le Paradis! repondit la jeune femme en laissant tomber sa tete sur 1'epaule de Leon. Je meurs de sommeil!... Elle soupira et se rendormit presque aussitdt. Un moraliste illustre a dit que les hommes ne sont jamais bavards lorsqu'ils n'ont plus rien a de- mander. Qu'on ne s'etonne done point si Leon ne fit aucune tentative pour renouer la conversation, ou disserter sur les bruits de I'h6tel de N***. Malgre lui il en etait preoccupe, et son imagination y rattachait maintes circonstances auxquelles dans une autre disposition d'esprit il n'eut fait aucune attention. La figure sinistre du neveu de 1' Anglais lui revenait en memoire. II y avait de la haine dans le regard qu'il jetait a son oncle, tout en lui parlant avec humilite, sans doute parce qu'il lui demandait de 1'argent. Quoi de plus facile a un homme jeune encore et vigoureux, desespere en outre, que de grimper du jardin a la fenetre de la chambre voisine? D'ail- leurs, il logeait dans 1'hdtel, puisque la nuit il se promenait dans le jardin. Peut-etre,... probable- ment meme... indubitablement, il savait que le sac noir de son oncle renfermait une grosse liasse de billets de banque. . . Et ce coup sourd comme un coup de massue sur un crane chauve... ce cri etouffe!... ce jurement affreux! et ces pas ensuite! Ce neveu avait la mine d'un assassin... Mais on n'assassine pas .dans un hotel plein d'officiers. Sans doute cet LA CHAMBRE BLEUE 55 Anglais avait mis le verrou en homme prudent, sur- tout sachant le drole aux environs. II s'en defiait, puisqu'il n'avait pas voulu 1'aborder avec son sac a la main... Pourquoi se livrer a des pensees hideuses quand on est si heureux? Voila ce que Leon se disait mentalement. Au mi- lieu de ses pensees que je me garderai d'analyser plus longuement et qui se presentaient a lui presque aussi confuses que les visions d'un reve, il avait les yeux fixes machinalement vers la porte de commu- nication entre la chambre bleue et celle de 1' Anglais. En France, les portes ferment mal. Entre celle-ci et le parquet il y avait un intervalle d'au moins deux centimetres. Tout d'un coup, dans cet intervalle a peine eclaire par le reflet du parquet, parut quel- que chose de noiratre, plat, semblable a une lame de couteau, car le bord, frappe par la lumiere de la bougie presentait une ligne mince, tres-brillante. Cela se mouvait lentement dans la direction d'une petite mule de satin bleu, jetee indiscretement a peu de distance de cette porte. Etait-ce quelque insecte comme un mille-pattes?. .. Non ce n'est pas un in- secte. Cela n'a pas de forme determinee... Deux ou trois trainees brunes, chacune avec sa ligne de lu- miere sur le bord, ont penetre dans la chambre. Leur mouvement s'accelere grace a la pente du parquet... Elles s'avancent rapidement, elles vien- nent effleurer la petite mule. Plus de doute! C'est un liquide, et ce liquide, on en voyait maintenant 56 PROSPER MERIMEE distinctement la couleur a la lueur de la bougie, o ' c'etait du sang! Et tandis que Leon immobile re- gardait avec horreur ces trainees effroyables, la jeune femme dormait toujours d'un sommeil tran- quille, et sa respiration reguliere echauffait le cou et 1'epaule de son amant. Le soin qu'avait eu Leon de commander le diner des en arrivant dans 1'hotel de N***, prouve suffi- samment qu'il avait une assez bonne tete, une intel- ligence elevee et qu'il savait prevoir. II ne dementit pas en cette occasion le caractere qu'on a pu lui re- connaitre deja. II ne fit pas un mouvement, et toute la force de son esprit se tendit avec effort pour prendre une resolution , en presence de I'affreux malheur qui le menacait. Je m'imagine que la plupart de mes lecteurs, et surtout de mes lectrices, remplis de sentiments he- roiiques, blameront en cette circonstance la conduite et 1'immobilite de Leon. II aurait du, me dira-t-on, courir a la chambre de 1'Anglais et arreter le meurtrier; tout au moins tirer sa sonnette et caril- lonner les gens de 1'hdtel. A cela je repondrai d'abord que dans les hotels, en France, il n'y a de sonnettes que pour 1'ornement des chambres, et que leurs cordons ne correspondent a aucun appareil metallique. J'ajouterai respectueusement, mais avec fermete, que s'il est mal de laisser mourir un An- LA CHAMBRE BLEUE 57 glais a c6te de soi, il n'est pas louable de lui sacrifier tine femme qui dort la tete sur votre epaule. Que serait-il arrive si Leon cut fait un tapage a reveiller I'h6tel ? Les gendarmes, le procureur imperial et son g re flier seraient arrives aussitot. Avant de lui de- mander ce qu'il avait vu ou entendu, ces messieurs sont par profession si curieux qu'ils lui auraient dit toutd'abord : Comment vous nommez-vous? Vos papiers? Et madame? Que faisiez-vous en- semble dans la chambre bleue? Vous aurez a comparaitre en cour d'assises pour dire que le tant de tel mois, a telle heure de nuit, vous avez ete les temoins de tel fait. Or, c'est precisement cette idee de procureur im- perial et de gens de justice qui la premiere se pre- senta a 1'esprit de Leon. II y a parfois dans la vie des cas de conscience difliciles a resoudre. Vaut-il mieux laisser egorger un voyageur inconnu, ou des- honorer et perdre la femme qu'on aime? II est des- agreable d'avoir a se poser un pareil probleme. J'en donne en dix la solution au plus habile. Leon fit done ce que probablement plusieurs eus- sent fait a sa place : il ne bougea pas. Les yeux fixes sur la mule bleue et le petit ruisseau rouge qui la touchait, il demeura longtemps comme fascine, tandis qu'une sueur froide mouillait ses tempes et que son coeur battait dans sa poitrine a la faire eclater. Une foule de pensees et d'images bizarres 58 PROSPER MERIMEE et horribles 1'obsedaient, et une voix interieure lui criait a chaque instant : Dans une heure, on saura tout, et c'est ta faute! Cependant, a force de se dire : Qu'allais-je faire dans cette galere? on finit par apercevoir quelques rayons d'esperance. II se dit enfin : Si nous quittions ce maudit hotel avant la decouverte de ce qui s'est passe dans la chambre a c6te, peut- etre pourrions-nous faire perdre nos traces. Per- sonne ne nous connait ici; on ne m'a vu qu'en.lu- nettes bleues; on ne 1'a vue que sous son voile. Nous sommes a deux pas d'une station, et en une heure nous serions bien loin deN***. Puis, comme il avait longuemeiit etudie Ylndicateur pour orga- niser son expedition, il se rappela qu'un train pas- sait a huit heures, allant a Paris. Bientot apres on serait perdu dans I'immensite de cette ville ou se cachent tant de coupables. Qui pourrait y decouvrir deux innocents? Mais n'entrerait-on pas chez 1' An- glais avant huit heures? Toute la question etait la. Bien convaincu qu'il n'avait pas d'autre parti a prendre, il fit un effort desespere pour secouer la torpeur qui s'etait emparee de lui depuis si long- temps; mais, au premier mouvement qu'il fit, sa jeune compagne se reveilla et I'embrassa al'etourdir. Au contact de sa joue glacee, elle laissa echapper un petit cri : Qu'avez-vous ? lui dit-elle avec inquietude. Votre front est froid comme un marbre! LA CHAMBRE BLEUE 59 Ce n'est rien , repondit-il d'une voix mal assuree. J'ai entendu un bruit dans la chambre a cote... II se degagea de ses bras, et d'abord ecarta la mule bleue et placa un fauteuil devant la porte de communication, de maniere a cacher a son amie 1'af- freux liquide qui, ayant cesse de s'etendre, formait maintenant une tache assez large sur le parquet. Puis il entr'ouvrit la porte qui donnait sur le cor- ridor et ccouta avec attention. II osa meme s'ap- procher de la porte de 1' Anglais. Elle etait fermee. II v avait deja quelque mouvement dans I'hotel. Le jour se levait. Les valets d'ecurie pansaient les che- vaux dans la cour, et du second etage un officier descendait les escaliers en faisant resonner ses eperons : il allait presider a cet interessant travail, plus agreable aux chevaux qu'aux humains et qu'en termes techniques on appelle la botte. Leon rentra dans la chambre bleue, et avec tous les managements que 1'amour peut inventer, a grand renfort de circonlocutions et d'euphemismes, il ex- posa a son amie la situation ou ils se trouvaient. Danger de rester ; danger de partir trop precipi- tamment; danger encore plus grand d'attendre dans I'h6tel que la catastrophe de la chambre voisine fut decouverte. Inutile de dire I'effroi cause par cette communication, les larmes qui la suivirent, les pro- positions insensees qui furent mises en avant. Que de fois les deux infortunes se jeterent dans 60 PROSPER MERIMEE les bras l'un de I'autre/en se disant : Pardonne- moi! pardonne-moi! Chacun se croyait le plus coupable. Ils se promirent de mourir ensemble, car le jeune homme ne doutait pas que la justice ne les trouvat coupables du meurtre de 1'Anglais, et comme ils n'etaient pas surs qu'on leur permit de s'embrasser encore sur 1'echafaud, ils s'embrasserent a s'etouffer. s'arrosant a 1'envi de leurs larmes. Enfin , apres avoir dit bien des absurdites et bien des motstendres et dechirants, ils reconnurent, au milieu de mille baisers, que le plan medite par Leon, c'est- a-dire le depart par le train de huit heures, etait en realite le seul praticable et le meilleur a suivre. Mais restaient encore deux mortelles heures a passer. A chaque pas dans le corridor, ils fremissaient de tous leurs membres. Chaque craquement de bottes leur annoncait 1'entree du procureur imperial. Leur petit paquet fut fait en un clin d'oeil. La jeune fenime voulait bruler dans la cheminee la mule bleue, mais Leon laramassa, et, apres 1'avoir essuyee a la descente de lit, il la baisa et la mit dans sa poche. II fut surpris de trouver qu'elle sentait la vanille; son amie avait pour parfum le bouquet de I'lmperatrice Eugenie. Deja tout le monde etait reveille dans I'hdtel. On entendait des garcons qui riaient, des servantes qui chantaient, des soldats qui brossaient les habits des ofliciers. Sept heures venaientdesonner. Leonvoulul LA CHAMBRE BLEUE 61 obliger son amie a prendre une tasse de cafe au lait, mais elle declara que sa gorge etait si serree qu'elle mourrait si elle essayait de boire quelque chose. Leon muni de ses lunettes bleues descendit pour payer sa note. L'hote lui demanda pardon du bruit qu'on avait fait et qu'il ne pouvait encore s'expliquer; ces Messieurs les officiers etaient toujours si tran- quilles! Leon 1'assura qu il n'avait rien entendu et qu il avait parfaitement dormi. - Par exemple, votre voisin de 1'autre c6te , continua I'hdte, n'a pas du vous incommoder. II ne fait pas beaucoup de bruit celui-la. Je parie qu il dort encore sur les deux oreilles. Leon s'appuva fortement au comptoir pour ne pas tomber, et la jeune femme qui avait voulu le suivre, se cramponna a son bras, en serrant son voile de- vant ses yeux. - C'est un my lord , poursuivit 1'hote impi- toyable. II lui faut toujours du meilleur. Ah! c'est un homme bien comme il faut! Mais tous les An- glais ne sont pas comme lui. II y en avait un ici qui est ping-re ! II trouve tout trop cher, 1'appar- tement, le diner. II voulait me compter son billet pour cent vingt-cinq francs; un billet de la banque (v d'Angleterre de cinqlivres sterling... Pourvu en- core qu'il soit bon!... Tenez, monsieur, vous de- vez vous y connaitre, car je vous ai entendu parler anglais avec Madame... Est-il bon? 62 PROSPER MERIMEE En parlant ainsi, il lui presentait une bank-note de cinq livres sterling. Sur un des angles il y avait une petite tache rouge que Leon s'expliqua aussit6t. Je le crois fort bon , dit-il d'une voix etranglee. Oh ! vous avez bien le temps reprit I'hOte ; le train ne passe qu'a huit heures et il est toujours en retard. Veuillez done vous asseoir, madame. Vous semblez fatiguee... En ce moment, une grosse servante entra : Vite de 1'eau chaude , dit-elle, pour le the de mylord ! Apportez aussj une eponge ! II a casse sa bouteille et toute sa chambre est inondee. A ces mots, Leon se laissa tomber sur une chaise ; sa compagne en fit de meme. Une forte envie de rire les prit tous deux, et ils eurent quelque peine a ne pas eclater. Le jeune homme lui serra joyeusement la main. Decidement , dit Leon a I'h6te, nous ne partirons que par le train de deux heures. Faites- nous un bon dejeuner pour midi. COMPOSE ET ECRIT PAR P. MERIMEE FOU DE s. M. L'IMPERATRICF. DJOUMANE Le 21 mai 18.., nous rentrions a Tlemcen. L'ex- pedition avail etc heureuse; nous ramenions boeufs, moutons, chameaux, des prisonniers et des otages. Apres trente-sept jours de campagne ou plutot de chasse incessante, nos chevaux etaient maigres, ef- flanques, mais ils avaient encore I'oail vif et plein de feu; pas un n'etait ecorche sous la selle. Nos hommes, bronzes par le soleil, les cheveux longs, les buffleteries sales, les vestes rapees, montraient cet air d'insouciance au danger et a la misere qui ca- racterise le vrai soldat. Pour fournir une belle charge, quel general n'evit prefere nos chasseurs aux plus pimpants escadrons habilles de neuf ! Depuis le matin je pensais a tous les petits bon- heurs qui m'attendaient. Comme j'allais dormir dans mon lit de fer apres avoir couche trente-sept nuits sur un rectangle de toileciree! Je dinerais sur une chaise, j'aurais du pain tendre etdu sela discretion! Puis, je me demandais si M elle Concha aurait une fleur de grenadier ou du jasmin dans ses cheveux, et si elle aurait tenu les serments pretes a mon depart; mais, fidele ou in- constante, je sentais qu'elle pouvait compter sur le grand fond de tendresse qu'on rapporte du desert. Dernieres Nouvelles. 5 66 PROSPER MERIMEE II n'y avail personne dans notre escadron qui n'eut ses projets pour la soiree. Le colonel nous recut fort paternellement, et meme il nous dit qu'il etait content de nous; puis il prit a part notre commandant, et pendant cinq mi- nutes lui tint a voix basse des discours mediocre- ment agreables, autant que nous en pouvions juger sur 1'expression de leurs physionomies. Nous observions le mouvement des moustaches du colonel qui s'elevaient a la hauteur de ses sour- cils, tandis que celles du commandant descendaient, piteusement defrisees, jusque sur sa poitrine. Un jeune chasseur, que je fis semblant de ne pas en- tendre, pretendit que le nez du commandant s'al- longeait a vue d'oeil; mais bientot les notres s'allon- gerent aussi, lorsque le commandant revint nous dire : Qu'on fasse manger les chevaux et qu'on soit pret a partir au coucher du soleil ! Les officiers dinent chez le colonel a cinq heures, tenue de cam- pagne; on monte a cheval apres le cafe... Est-ce que par hasard vous ne seriez pas contents, mes- sieurs ?. . . Nous n'en convinmes pas et nous le saluames en silence, 1'envoyant a tous les diables, a part nous, ainsi que le colonel. Nous n'avions que peu de temps pour faire nos pe- tits preparatifs. Je m'empressai de me changer, et, apres avoir fait ma toilette, j'eus la pudeur de ne pas m'asseoir dans ma bergere, de peur de m'y en- dormir. DJODMANE 67 A cinq heures, j'entrai chez le colonel. II demeu- rait dans line grande maison moresque, dont je trou- vai le patio rempli de monde, Francais et indigenes, qui se pressaient autour d'une bande de pelerins ou de saltimbanques arrivant du Sud. Un vieillard, laid comme un singe, a moitie nu sous son burnous troue, la peau couleur de choco- lat a 1'eau, tatoue sur toutes les coutures, les che- veux crepus et si touffus qu'on aurait cru de loin qu'il avait un colback sur la tete, la barbe blanche et herissee, dirigeait la representation. C'etait, disait-on, un grand saint et un grand sor- cier. Devant lui, un orchestre compose de deux flutes et de trois tambours faisait un tapage infernal, digne de la piece qui allait se jouer. II disait qu'il avait recu d'un marabout fort renomme tout pouvoir sur les demons et les betes feroces, et, apres un petit compliment a 1'adresse du colonel et du respectable public, il proceda a une sorte de priere ou d'incan- tation, appuyee par sa musique, tandis que les ac- teurs sous ses ordres sautaient, dansaient sur un pied et se frappaient la poitrine a grands coups de poing. Cependant les tambours et les flutes allaient tou- jours precipitant la mesure. Lorsque la fatigue et le vertige eurent fait perdre a ces gens le peu de cervelle qu'ils avaient, le sor- cier en chef tira de quelques paniers places autour de lui des scorpions et des serpents, et, apres avoir 68 PROSPER MERIMEE montre qu'ils etaient pleins de vie, il les jetait a ses farceurs qui tombaient dessus comme des chiens sur un os, et les mettaient en pieces a belles dents, s'il vous plait. Nous regardions d'une galerie haute le singulier spectacle que nous donnait le colonel, pour nous preparer sans doute a bien diner. Pour moi, detour- nant les yeux de ces coquius qui me degoutaient, je m'amusais a regarder une jolie petite fille de treize ou quatorze ans qui se faufilait dans la foule pour se rapprocher du spectacle. Elle avait les plus beaux yeux du monde, et ses cheveux tombaient sur ses epaules en tresses me- nues terminees par de petites pieces d'argent, qu'elle faisait tinter en remuant la tete avec grace. Elle etait habillee avec plus de recherche que la plu- part des filles du pays : mouchoir de soie et d'or sur la tete, veste de velours brodee, pantalons courts en satin bleu, laissant voir ses jambes nues entourees d'anneaux d'argent. Point de voile sur la figure. Etait-ce une Juive, une idolatre? Ou bien apparte- nait-elle a ces hordes errantes dont I'origine est in- connue et que ne troublent pas de prejuges reli- gieux? Tandis que je suivais tous ses mouvements avec je ne sais quel interet, elle etait parvenue au pre- mier rang du cercle ou ces enrages executaient leurs exercices. En voulant s'approcher encore davantage, elle fit DJOUMANE 69 tomber un long panier a base etroite qu'on n'avait pas ouvert. Presque en meme temps le sorcier et 1'enfant firent entendre un cri terrible, et un grand mouvement s'opera dans le cercle, chacun reculant avec effroi. Un serpent tres gros venait de s'echapper du pa- nier, et la petite fille 1'avait presse de son pied. En un instant le reptile s'etait enroule autour de sa jambe. Je vis couler quelques gouttes de sang sous 1'anneau qu'elle portait a la cheville. Elle tomba a la renverse, pleurant et grincant des dents. Une ecume blanche couvrit ses levres, tandis qu'elle se roulait dans la poussiere. Courez done, cher docteur, criai-je a notre chirurgien-major. Pour 1'amour de Dieu, sauvez ce pauvre enfant. Innocent! repondit le major en haussant les epaules. Ne voyez-vous pas que c'est dans le pro- gramme? D'ailleurs mon metier est de vous couper les bras et les jambes. C'est 1'affaire de mon con- frere la-bas de guerir les filles mordues par les ser- pents. Cependant le vieux sorcier etait accouru, et son premier soin fut de s'emparer du serpent. - Djoumane! Djoumane, lui disait-il d'un ton de reproche amical. Le serpent se deroula, quitta sa proie et se mit a ramper. Le sorcier fut leste a le saisir par le bout de la queue et, le tenant a bout de bras, il fit le tour du 70 PROSPER MERIMEE cercle montrant le reptile qui se tordait et sifflait sans pouvoir se redresser. Vous n'ignorez pas qu'un serpent qu'on tient par la queue est fort empeche de sa personne. II ne pent relever qu'un quart tout an plus de sa longueur, et, par consequent, ne peut mordre la main qui 1'a saisi. Au bout d'une minute le serpent fut remis dans son panier, le couvercle bien assujetti, et le magi- cien s'occupa de la petite fille qui criait et gigotait toujours. II lui mit sur la plaie une pincee de poudre blanche qu'il tira de sa ceinture, puis murmura a 1'oreille de 1'enfant une incantation dont 1'effet ne se fit pas attendre. Les convulsions cesserent; la pe- tite fille s'essuya la bouche, ramassa son mouchoir de soie, en secoua la poussiere, le remit sur sa tete, se leva, et bientot on la vit sortir. Un instant apres, elle montait dans notre galerie pour faire sa quete, et nous collions sur son front et sur ses epaules force pieces de cinquante cen- times. Ce fut la fin de la representation, et nous allames diner. J'avais bon appetit et je me preparais a faire hon- neur a une magnifique anguille a la tartare, quand notre docteur, aupres de qui j'etais assis, me dit qu'il reconnaissait le serpent de tout-a-1'heure. II me fut impossible d'en manger une bouchee. Le docteur, apres s'etre bien moque de mes pre- DJOUMANE 71 juges, reclama ma part de 1'anguille et m'assura que le serpent avait un gout delicieux. Ces coquins que vous venez de voir, me dit-il, sont des connaisseurs. Us vivent dans des tavernes comme des Troglodytes, avec leurs serpents; ils ont de jolies filles, temoin la petite aux culottes bleues. On ne sait quelle religion ils ont, mais ce sont des malins, et je veux faire connaissance de leur cheyk. Pendant le diner nous apprimes pour quel motif nous reprenions la campagne. Sidi-Lala, poursuivi chaudement par le colonel R..., cherchait a gagner les montagnes du Maroc. Deux routes a choisir : une au sud de Tlemcen en passant a gue la Moulaiia, sur le seul point ou des escarpements ne larendentpas inaccessible; 1'autre par la plaine, au nord de notre cantonnement. La il devait trouver notre colonel et le gros du regi- ment. Notre escadron etait charge de 1'arreterau passage de la riviere, s'il le tentait; mais cela etait peu pro- bable. Vous saurez que la Moulaia coule entre deux murs de rochers, et il n'y a qu'un seul point, comme une sorte de breche assez etroite, oudeschevauxpuissent passer. Le lieu m'etait bien connu, et je ne com- prends pas pourquoi on n'a pas encore eleve un blockhaus. Tant il y a que pour le colonel il y avait toutes chances de rencontrer 1'ennemi, etpour nous de faire une course inutile. 72 PROSPER MERIMEE Avant la fin du diner, plusieurs cavaliers de Magh- zen avaient apporte des depeches du colonel R... L'ennemi avait pris position et montrait comme une envie de se battre. II avait perdu du temps. L'infanterie du colonel R... allait arriver et le cul- buter. Mais par ou s'enfuirait-il ? Nous n'en savions rien, et il f allait le prevenir sur les deux routes. Je ne parle pas d'un dernier parti qu'il pouvait prendre, se jeter dans le desert; ses troupeaux et sa smala y seraient bientot morts de faim et de soif. On convint de quelques signaux pour s'avertir du mouvement de 1'ennemi. Trois coups de canon tires a Tlemcen nous pre- viendraient que Sidi-Lala paraissait dans la plaine, et nous emportions, nous, des fusees pour faire sa- voir que nous avions besoin d'etre soutenus. Selon toute vraisemblance, 1'ennemi ne pourrait pas se montrer avant le point du jour, et nosdeux colonnes avaient plusieurs heures d'avance sur lui. La nuit etait faite quand nous montames a che- val. Je commandais le peloton d'avant-garde. Je me sentais fatigue, j'avais froid; je mis mon manteau, j'en relevai le collet, je chaussai mes etriers, et j'al- lai tranquillement au grand pas de ma jument, ecoutant avec distraction le marechal des logis Wa- gner, qui me racontait 1'histoire de ses amours mal- heureusement terminees par la fuite d'une infidele qui lui avait emporte avec son coaur une montre d'ar- CHASSEUR D'AFRIQUE EN 1843 pnr RAFFET DJOUMANE 73 gent et une paire de bottes neuves. Je savais deja cette histoire et elle me semblait encore plus longue que de coutume. La lune se levait comme nous nous mettions en route. Le ciel etait pur, mais du sol s'elevait un pe- tit brouillard blanc, rasant la terre qui semblait eouverte de cardes de coton. Sur ce fond blanc, la lune lancait de longues ombres, et tous les objets prenaient un aspect fantastique : Tantot je croyais voir des cavaliers arabes en vedette, en m'appro- chant je trouvais des tamaris en fleur; tantdt je m'arretais, croyant entendre les coups de canon de signal, Wagner me disait que c'etait un cheval qui courait. Nous arrivames au gue, et le commandant pritses dispositions, Le lieu etait merveilleuxpour la defense, et notre escadron aurait sufR pour arreter la un corps con- siderable. Solitude complete de 1'autre c6te de la ri- viere. Apres une assez longue attente, nous entendimes le galop d'un cheval, et bient6t parut un Arabe monte sur un magnifique cheval qui se dirigeait vers nous. A son chapeau de paille surmonte de plumes d'autruche, a sa selle brodee d'or d'oii pen- dait une djebira ornee de corail et de fleurs d'or, on reconnaissait un chef; notre guide nous dit que c'etait Sidi-Lala en personne. C'etait un beau jeune homme, bien decouple, qui menait son cheval a 74 PROSPER MERIMEE merveille. II le faisait galoper, jetait en 1'air son long fusil et le rattrapait en nous criant je ne sais quels mots de defi. Les temps de la chevalerie sont passes, et Wagner demandait un fusil pour decrocher le marabout, a ce qu'il disait; mais je m'y opposai, et, pour qu'il ne fut pas dit que les Francais eussent refuse de combattre en champ clos avec un Arabe, je deman- dai au commandant la permission de passer le gue et de croiser le fer avec Sidi-Lala. La permission me fut accordee, et aussitot je passai la riviere, tandis que le chef ennemi s'eloignait au petit galop pour prendre du champ. Des qu'il me vit sur 1'autre bord, il courut sur moi le fusil a 1'epaule. Mefiez-vous , me cria Wa- gner. Je ne crains guere les coups de fusil d'un cavalier et, apres la fantasia qu'il venait d'executer, le fusil de Sidi-Lala ne devait pas etre en etat de faire feu. En effet, il pressa la detente a trois pas de moi, mais le fusil rata, comme je m'y attendais. Aussitot mon homme fit tourner son cheval de la tete a la queue si rapidement qu'au lieu de lui planter mon sabre dans la poitrine, je n'attrapai que son burnous flot- tant. Mais je le talonnais de pres, le tenant toujours a ma droite et le rabattant bon gre mal gre vers les escarpements qui bordent la riviere. En vain es- saya-t-il de faire des crochets, je le serrais de plus en plus. DJOUMANE 75 Apres quelques minutes d'une course enragee, je vis son cheval secabrer tout-a-coup, etlui, tirant les renes a deux mains. Sans me demander pourquoi il faisait ce mouvement singulier, j 'arrival sur lui comme un boulet, je lui plantai ma latte au beau mi- lieu du dos en meme temps que le sabot de ma ju- ment frappait sa cuisse gauche. Homme et cheval disparurent; ma jument et moi nous tombames apres eux. Sans nous en etre apercus, nous etions arrives au bord d'un precipice et nous etions lances... Pendant que j'etais encore en 1'air la pensee va vite je me dis que le corps de 1'Arabe amortirait ma chute. Je vis distinctement sous moi un burnous blanc avec une grande tache rouge, c'estla queje tombaia pile ou face. Le saut ne fut pas si terrible que je 1'avais cru; grace a la hauteur de 1'eau; j'en eus par-dessus les oreilles, je barbotai un instant tout etourdi, et je ne sais trop comment je me trouvai debout au milieu de grands roseaux au bord de la riviere. Ce qu'etaient devenus Sidi-Lala et les chevaux, je n'en sais rien. J'etais trempe, grelottant, dans la bone, entre deux murs de rochers. Je fis quelques pas, esperant trouver un endroitou les escarpements seraient moins roides; plus j'avancais etplus ils me semblaient abrupts et inaccessibles. Tout d'un coup, j'entendis au-dessus de ma tete des pas de chevaux et le cliquetis des fourreaux de sabre heurtant contre les etriers et les eperons. Evi- 76 PROSPER MERIMEE demment c'etait notre escadron. Je voulus crier, mais pas un son ne sortit de ma gorge; sans doute, dans ma chute, jc m'etais brise la poitrine. Figurez-vous ma situation. J'entendais les voix de nos gens, je les reconnaissais, et je ne pouvais les appeler a mon aide. Le vieux Wagner disait : S'il m'avait laisse faire, il aurait vecu pour etre colonel. Bientot le bruit diminua, s'affaiblit, je n'entendis plus rien. Au-dessus de ma tete pendait une grosse racine, et j'esperais, en la saisissant, me guinder sur la berge. D'un effort desespere, je m'elangai, et... SSS... la racine se tord et m'echappe avec un siffle- ment affreux... C'etait un enorme serpent... Je retombai dans 1'eau; le serpent, glissant entre mes jambes, se jeta dans la riviere, oil il me sembla qu'il laissait comnie une trainee de feu... Une minute apres j'avais retrouve mon sang-froid, et cette lumiere tremblotant sur 1'eau n'avait pas disparu. C'etait, comme je m'en aperc,us, le reflet d'une torche. A une vingtaine de pas de moi, une femme emplissait d'une main une cruche et, de 1'autre, elle tenait un morceau de bois resineux qui flambait. Elle ne se doutait pas de ma presence. Elle posa tranquillement sa cruche sur sa tete et, sa torche a la main, disparut dans les roseaux. Je la suivis et me trouvai a 1'entree d'une caverne. La femme s'avangait fort tranquillement et mon- tait une pente assez rapide, une espece d'escalier DJOUMANE 77 taille centre la paroi d'une salle immense. A la lueur de la torche, je voyais le sol de cette salle qui ne de- passait guere le niveau de la riviere, mais je ne pou- vais decouvrir quelle en etait 1'etendue. Sans trop savoir ce que je faisais, je m'engageai sur la rampe apres la femme qui portait la torche et je la suivis a distance. De temps en temps sa lumiere disparais- sait derriere quelque anfractuosite de rocher, et je la retrouvais bient6t. Je cms apercevoir encore 1'ouverture sombre de grandes galeries en communication avec la salle principale. On eut dit une ville souterraine avec ses rues et ses carrefours. Je m'arretai, jugeant qu'il etait dangereux de m'aventurer seul dans cet im- mense labyrinthe. Tout d'un coup, une des galeries au-dessous de moi s'illumina d'une vive clarte. Je vis un grand nombre de flambeaux qui semblaient sortir des flancs du rocher pour former comme une grande procession. En meme temps s'elevait un chant mo- notone qui rappelait la psalmodie des Arabes reci- tant leurs prieres. Bientot je distinguai une grande multitude qui s'avancait avec lenteur. En tete marchaitunhomme noir, presque nu , la tete couverte d'une enorme masse de cheveux herisses. Sa barbe blanche tom- bant sur sa poitrine tranchait sur la couleur brune de sa poitrine tailladee de tatouages bleuatres. Je reconnus aussit6t mon sorcier de la veille, et bien- 78 PROSPER MERIMEE t6t apres je retrouvai aupres de lui la petite fille qui avait joue le r6le d'Eurydice, avec ses beaux yeux, ses pantalons de sole et son mouchoir brode sur la tete. Des femmes, des enfants, des hommes de tout age les suivaient, tous avec des torches, tous avec des costumes bizarres a couleurs vives, des robes trai- nantes, de hauls bonnets, queiques-uns en metal, qui refletaient de tous c6tes la lumiere des flam- beaux. Le vieux sorcier s'arreta juste au-dessous de moi, et toute la procession avec lui. II se fit un grand si- lence. Je me trouvais a une vingtaine de pieds au- dessus de lui protege par de grosses pierres der- riere lesquelles j'esperais toutvoir sans etre apercu. Aux pieds du vieillard, j'apercus une large dalle a peu pres ronde, ayant au centre un anneau de fer. II pronongaquelques mots dans une langue a moi inconnue, qui, je crois en etre sur, n'etait ni de 1'arabe, ni du kabile. Une corde avec des poulies, suspenduejene saisou, tombaa ses pieds; quelques- uns des assistants 1'engagerent dans 1'anneau, et a un signal vingt bras vigoureux faisant effort a la fois, la^pierre, qui semblait tres lourde, se souleva, et on la rangea de c6te. J'apergus alors comme 1'ouverture d'un puits, dont 1'eau etait a moins d'un metre du bord. L'eau, ai-je dit, je ne sais quel affreux liquide c'etait, re- couvert d'une pellicule irisee, interrompue et bri- DJOUMANE 79 see par places et laissant voir une boue noire et hi- deuse. Debout, pres de la margelle du puits, le sorcier tenait la main gauche sur la tete de la petite fille, de la droite il faisait des gestes etranges pendant qu'il prononcait une espece d'incantation au milieu du re- cueillement general. D De temps en temps il elevait la voix comme s'il appelait quelqu'un : Djoumane ! Djoumane ! criait-il; mais personne ne venait. Cependant il roulait les yeux, grincait des dents et faisait entendre des cris rauques qui ne semblaient pas sortir d'une poitrine hurnaine. Les momeries de ce vieux coquin m'aga- caient et me transportaient d'indignation; j'etais tente de lui jeter sur la tete une des pierres que j'avais sous la main. Pour la trentieme fois peut- etre il venait de hurler ce nom de Djoumane quand je vis trembler la pellicule irisee du puits, et a ce signe toute la foule se rejeta en arriere; le vieillard et la petite fille demeurerent seuls au bord du trou. Soudain un gros bouillon de boue bleuatre s'eleva du puits, et de cette boue sortit la tete enorme d'un serpent, d'un gris livide, avec des yeux phosphores- cents... Involontairement, je fis un haut-le-corps en ar- riere; j'entendis un petit cri et le bruit d'un corps pesant qui tombait dans 1'eau... Quand je reportai la vue en bas, un dixieme de seconde apres peut-etre, j'apercus le sorcier seulau 80 PROSPER MERIMEE bord du puits, dont 1'eau bouillonnait encore. Au milieu des fragments de la pellicule irisee flottait le mouchoir qui couvrait les cheveux de la petite fille... Deja la pierre etait en mouvement et retombait sur 1'ouverture de 1'horrible gouffre. Alors tous les flambeaux s'eteignirent a la fois, et je restai dans les tenebres au milieu d'un silence si profond que j'entendais distinctement les battements de mon cceur... Des que je fus un peu remis de cette horrible scene, je voulus sortir de la caverne, jurant que si je parvenais a rejoindre mes camarades, je reviendrais exterminer les abominables hdtes de ces lieux, hommes et serpents. II s'agissait de trouver son chemin; j'avais fait, a ce que je croyais, une centaine de pas dans 1'inte- rieur de la caverne, ay ant le mur de rocher a ma droite. Je fis demi-tour, mais je n'apergus aucune lumiere qui indiquat 1'ouverture du souterrain; mais il ne s'etendait pas en ligne droite, et d'ailleurs j'avais toujours monte depuis le bord de la riviere; de ma main gauche je tatais le rocher, de la droite je tenais mon sabre et sondais le terrain, avangant lentement et avec precaution. Pendant un quart d'heure, vingt minutes..., une demi-heure peut-etre, je marchai sans trouver 1'entree. L'inquietude me prit. Me serais-je engage sans FEMME MAURESQUE VERS \ 84O dnpres un ciessin original de BRO DJOUMANE 81 m'en apercevoir dans quelque galerie lalerale au lieu de revenir par le chemin que j'avais suivi d'abord?... J'avancais toujours, tatanl le rocher, lorsqu'au lieu du froid de la pierre je sentis une lapisseriequi, cedanl sous ma main, laissa echapper un rayon de lumiere. Redoublant de precaution, j'ecartai sans bruit la tapisserie et me trouvai dans un petit cou- loir qui donnait dans une chambre fort eclairee dont la porte etait ouverte. Je vis que cette chambre etait tendue d'une etoffe a fleurs de soie et d'or. Je dis- tinguai un tapis de Turquie, un bout de divan en velours. Sur le tapis il y avail un narguileh d'ar- gent et des cassolettes. Bref, un appartement somp- tueusement meuble dans le gout arabe. Je m'approchai a pas de loup jusqu'a la porte. Une jeune femme etait accroupie sur ce divan, pres duquel etait posee une petite table basse en mar- queterie, supportant un grand plateau de vermeil charge de tasses, de flacons et de bouquets de fleurs. En entrant dans ce boudoir souterrain, on se sen- tail enivre de je ne sais quel parfum delicieux. Tout respirait la volupte dans ce reduit; partout je voyais briller de 1'or, de riches eloffes, des fleurs rares el des couleurs variees. D'abord la jeune femme ne m'apergul pas ; elle penchail la lele el d'un air pensif roulail enlre ses doigls les grains d'ambre jaune d'un long chapelel. C'elail une vraie beaule. Ses Irails ressemblaienl a ceux de la malheureuse Dernieres Nauvelles. 6 82 PROSPER MERIMEE enfant que je venais de voir, mais plus formes, plus reguliers, plus voluptueux. Noire comme 1'aile d'un corbeau, sa chevelure, Longue comme uri manteau de roi, s'etalait sur ses epaules, sur le divan et jusque sur le tapis a ses pieds. Une chemise de soie transpa- rente, a larges raies, laissait deviner des bras etune gorge admirables. Une veste de velours soutachee d'or serrait sa taille, et de ses pantalons courts en satin bleu sortait un pied merveilleusement petit, auquel etait suspendue une babouche doree qu'elle faisait danser d'un mouvement capricieux et plein de grace. Mes bottes craquerent, elle releva la tete et m'apercut. Sans se deranger, sans montrer la moindre sur- prise de voir entrer chez elle un etranger le sabre a la main, elle frappa dans ses mains avec joie et me fit signe d'approcher. Je la saluai en portant la main a mon coaur et a ma tete pour lui montrer que j'etais au fait de 1'etiquette musulmane. Elle me sou- rit, et de ses deux mains ecarta ses cheveux qui cou- vraient le divan; c'etait me dire de prendre place a c6te d'elle. Je cms que tous les parfums de 1'Arabie sortaient de ces beaux cheveux. D'un air modeste, je m'assis a 1'extremite du di- van en me promettant bien de me rapprocher tout- a-1'heure. Elle prit une tasse sur le plateau et, la te- nant par sa soucoupe en filigrane, elle y versa une DJOUMANE 83 mousse de cafe et, apres 1'avoir effleuree de ses levres, elle me la presenta : Ah! Roumi, Roumi, dit-elle... A ces mots, j'ouvris les yeux comme des portes cocheres. Cette jeune femme avait des moustaches enormes, c'etait le vrai portrait dumarechal des lo- gis Wagner... En effet, Wagner etait debout devant moi et me presentait une tasse de cafe, tandis que, couche sur le cou de mon cheval, je le regardais tout ebaubi. II parait que nous avons pionce tout de meme, mon lieutenant. Nous voila au gue et le cafe est bouillant. LE MANUSCRIT PROFESSEUR WITTEMBACH Theodore, dit M. le professeur Wittembach, veuillez me donner ce cahier relie en parchemin, sur la seconde tablette, au-dessus du secretaire; non, pas celui-ci, mais le petit in-octavo. C'est la que j'ai reuni toutes les notes de mon journal de 1866, du moins celles qui se rapportent au comte Szemioth. Le professeur mit ses lunettes, et au milieu du plus profond silence hit ce qui suit : LOKIS avec ce proverbe lithuanien pour epigraphe : Mizska zu Lokiu, Abu du to kiu *. Lorsque parut a Londres la premiere traduction des SaintesEcritures en langue Hthuanienne, je pu- bliai dans la Gazette scientifique et litteraire de Koe- nigsberg un article dans lequel, tout en rendant pleine justice aux efforts du docte interprete et aux pieuses intentions de la Societe biblique, je crus de- 1. Les deux font la paire; mot a mot, Michon (Michel) avec Lokis, tous les deux les memes. Michaelium cum Lokide, ambo \duo] ipsissimi. 88 PROSPER MERIMEE voir signaler quelques legeres erreurs, et de plus je fis remarquer que cette version ne pouvait etre utile qu'a une partie seulement des populations lithua- niennes. En effet, le dialecte dont on a fait usage n'est que diflicilement intelligible aux habitants des districts ou se parle la langue jomaUique, vulgaire- ment appeleey'/;zow^e, je veux dire dans le palatinat de Samogitie, langue qui se rapproche du Sanscrit encore plus peut-etre que le haut lithuanien. Cette observation, malgre les critiques furibondes qu'.elle m'attira de la part de certain professeur bien connu a 1'universite de Dorpat, eclaira les honorables membres du conseil d'administration de la Societe biblique, et il n'hesita pas a m'adresser I'offre flat- teuse de diriger et de surveiller la redaction de 1'Evangile de saint Matthieu en samogitien. J'etais alors trop occupe de mes etudes sur les langues transouraliennes pour entreprendre un travail plus etendu qui eutcompris les quatre Evangiles. A jour- nan t done mon manage avec mademoiselle Gertrude Weber, je me rendis a Kowno (Kaunas] avec 1'inten- tion de recueillir tons les monuments linguistiques imprimes ou manuscrits en langue jmoude que je pourrais me procurer, sans negliger, bien entendu, les poesies populaires, dalnos, les recits ou legendes, pasakos, qui me fourniraient des documents pour un vocabulaire jomaitique, travail qui devait necessai- rement preceder celui de la traduction. On m'avait donne une lettre pour le jeune comte LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 89 Michel Szemioth, dont le pere, a ce qu'on m'assu- rait, avait possede le fameux Catechismus Samogiti- cus du pere Lawicki, si rare, que son existence meme a ete contestee, notamment par le professeur de Dorpat auquel je viens de faire allusion. Dans sa bi- bliotheque se trouvait, selon les renseignements qui m'avaient ete donnes, une vieille collection de dai- nos, ainsi que des poesies dans 1'ancienne langue prnssienne. Ayant ecrit au comte Szemioth pour lui exposer le but de ma visite, j'en recus 1'invitation la plus aimable de venir passer dans son chateau de Medintiltas tout le temps qu'exigeraient mes re- cherches. II terminait sa lettre en me disant de la facon la plus gracieuse qu'il se piquait de parler le jmoude presque aussi bien que ses paysans, et qu'il serait heureux de joindre ses efforts aux miens pour une entreprise qu'il qualifiait de grande et d'inte- ressante. Ainsi que quelques-uns des plus riches proprietaires de la Lithuanie, il professait la reli- gion evangelique, dont j'ai 1'honneur d'etre ministre. On m'avait prevenu que le comte n'etait pas exempt d'une certaine bizarrerie de caractere, tres hospita- lier d'ailleurs, ami des sciences et des lettres, et par- ticulierement bienveillant pour ceux qui les cultivent. Je partis done pour Medintiltas. Au perron du chateau, je fus recu par 1'intendant du comte, qui me conduisit aussitdta 1'appartement prepare pour me recevoir. Monsieur le comte, me dit-il, est desole de ne pouvoir diner aujourd'hui 90 PROSPER MERIMEE avec Monsieur le professeur. II est tourmente de la migraine, maladie a laquelle il est malheureusement un peu sujet. Si Monsieur le professeur ne desire pas etre servi dans sa chambre, il dinera avec M. le docteur Froeber, medecin de Madame la comtesse. On dine dans une heure; on ne fait pas de toilette. Si Monsieur le professeur a des ordres a donner, voici le timbre. II se retira en me faisant un pro- fond salut. L'appartement etait vaste, bien meuble, orne de glaces et de dorures. II avait vue d'un c6te sur un jardin ou plutdt sur le pare du chateau, de 1'autre sur la grande cour d'honneur. Malgre 1'avertisse- ment : On ne fait pas de toilette , je crus devoir tirer de ma malle mon habit noir. J'etais en manches de chemise, occupe a deballer mon petit bagage, lorsqu'un bruit de voiture m'attira a la fenetre qui donnait sur la cour. Une belle caleche venait d'en- trer. Elle contenait une dame en noir, un monsieur et une femnie vetue comme les paysannes lithua- niennes, mais si grande et si forte que d'abord je fus tente de la prendre pour un homme deguise. Elle descendit la premiere; deux autres femmes, non moins robustes en apparence, etaient deja sur le perron. Le monsieur se pencha vers la dame en noir, et a ma grande surprise deboucla une large ceinture de cuir qui la fixait a sa place dans la caleche. Je re- marquai que cette dame avait de longs cheveux blancs fort en desordre, et que ses yeux, tout grands LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR VVITTEMHACH 91 ouverts, semblaient inanimes : on eutdit une figure de cire. Apres 1'avoir detachee, son compagnon lui adressa la parole, chapeau has, avec beaucoup de respect; mais elle ne parut pas y faire la moindre at- tention. Alors, il se tourna vers les servantes en leur faisant un leger signe de tete. Aussitotles trois femmes saisirent la dame en noir, et, en depit de ses efforts pour s'accrocher a la caleche, elles 1'enle- verent comme une plume, et la porterent dans 1'in- terieur du chateau. Cette scene avait pour temoins plusieurs serviteurs de la maison qui semblaient n'y voir rien que de tres ordinaire. L'homme qui avait dirige 1'operation tira sa montre et demanda si on allait bientot diner. Dans un quart d'heure, Mon- sieur le docteur, lui repondit-on. Je n'eus pas de peine a deviner que je voyais le docteur Frceber, et que la dame en noir etait la comtesse. D'apres son age, je conclus qu'elle etait la mere du comte Sze- mioth, et les precautions prises a son egard annon- caient assez que sa raison etait alteree. Quelques instants apres, le docteur lui-meme en- tra dans ma chambre. Monsieur le comte etant souffrant, me dit-il, je suis oblige de me presenter moi-meme a Monsieur le professeur. Le docteur Fro3ber, a vous rendre mes devoirs. Enchante de faire la connaissance d'un savant dont le merite est connu de tous ceuxqui lisent la Gazette scientifique et litteraire de Kosnigsberg. Auriez-vous pour agreable qu'on servit? 92 PROSPER MERIMEE Je repondis de mon mieux a ses compliments, et lui dis que, s'il etait temps de se mettre a table, j'etais pret a le suivre. Des que nous entrames dans la salle a manger, un maitre d'hotel nous presenta, selon 1'usage du Nord, un plateau d'argent charge de liqueurs et de quelques mets sales etfortement epices propresa exciter 1'ap- petit. Permettez-moi, Monsieur le professeur, me dit le docteur, de vous recommander, en ma qualite, de medecin, un verre de cette st,arka, vraie eau-de-vie de Cognac, depuis quarante ans dans le fut. C'est la mere des liqueurs. Prenez un anchois de Drontheim, rien n'est plus propre a ouvrir et preparer le tube digestif, organe des plus importants... Et mainte- nant a table. Pourquoi ne parlerions-nous pas alle- mand? Vous etes de Koenisberg, moi de Memel, mais j'ai fait mes etudes a lena. De la sorte, nous serons plus libres, et les domestiqnes, qui ne savent que le polonais et le russe, ne nous compren- dront pas. Nous mangeames d'abord en silence, puis, apres avoir pris un premier verre de vin de Madere, je de- mandai an docteur si le comte etait frequemment in- commode de 1'indisposition qui nous privait aujour- d'hui de sa presence. Oui et non, repondit le docteur; cela depend des excursions qu'il fait. Comment cela? LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 93 Lorsqu'il va sur la route de Rosienie , par exemple, il en revient avec la migraine et 1'humeur farouche. Je suis alle a Rosienie moi-meme sans pareil accident. - Cela tient, Monsieur le professeur, repondit-il en riant, a ce que vous n'etes pas amoureux. Je soupirai en pensant a mademoiselle Gertrude Weber. C'est done a Rosienie, dis-je, que demeure la fiancee de Monsieur le comte? Oui, dans les environs. Fiancee?... je n'en sais rien. Une Tranche coquette! Elle lui fera perdre la tete, comme il est arrive a sa mere. En effet, je crois que Madame la comtesse est... malade ? Elle est folle, mon cher monsieur, folle ! Et le plus grand fou, c'est moi d'etre venu ici! Esperons que vos bons soins lui rendront la sante. Le docteur secoua la tete en examinant avec at- tention la couleur d'un verre de vin de Bordeaux qu'il tenait a la main. Tel que vous me voyez, Monsieur le professeur, j'etais chirurgien-major au regiment de Kalouga. A Sebastopol, nous etions du matin au soir a couper des bras et des jambes ; je ne parle pas des bombes qui nous arrivaient comme des mouches a un cheval ecorche; eh bien! mal loge, mal nourri comme j'etais alors,je ne m'ennuyais pas 94 PROSPER MERIMEE comme ici, ou je mange et bois du meilleur, oil je suis loge comme un prince, pave comme un medecin de cour... Mais la liberte, mon cher monsieur!... Figurez-vous qu'avec cette diablesse, on n'a pas un moment a soi ! Y a-t-il longtemps qu'elle est confiee a votre experience? Moins de deux ans; mais il y en a vingt-sept au moins qu'elle est folle, des avant la naissance du comte. On ne vous a pas conte cela a Rosienie ni a Kowno? Ecoutez done, car c'est un cas sur lequel je veux un jour ecrire un article dans le Journal medical de Saint-Petcrsbourg. Elle est folle de peur... De peur? Comment est-ce possible? D'une peur qu'elle a cue. Elle est de la famille des Keystut... Oh! dans cette maison-ci, on ne se mesallie pas. Nous descendons, nous, de Gedymin... Done, Monsieur le professeur, trois jours... ou deux jours apres son mariage, qui eut lieu dans ce chateau ou nous dinons (a votre sante !)..., le comte, le pere de celui-ci, s'en va a la chasse. Nos dames lithua- niennes sont des amazones, comme vous savez. La comtesse vaaussi a la chasse... Elle reste en arriere ou depasse les veneurs..., je ne sais lequel... Bon? tout d'un coup le comte voit arriver bride abattue le petit cosaque de la comtesse, un enfant de douze ou quatorze ans. Maitre, dit-il, un ours emporte la maitresse ! Ou cela? dit le comte. Par la, dit le petit cosaque. LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 95 Toute la chasse accourt au lieu qu'il designe ; point de comtesse ! Son cheval etrangle d'un cote, de 1'autre sa pelisse en lambeaux. On cherche, on bat le bois en tout sens. Enfin un veneur s'ecrie : Voila 1'ours! En effet 1'ours traversait une clairiere, trainant toujours la comtesse, sans doute pour aller la devorer tout a son aise dans un fourre, car ces animaux-la sont sur leurbouche. Us aiment, comme les moines, a diner tranquilles. Marie de deux jours, le comte etait fort chevaleresque, il voulait se jeter sur Fours, le couteau de chasse au poing; mais, mon cher monsieur, un ours de Lithuanie ne se laisse pas transpercer comme un cerf. Par bonheur, le porte- arquebuse du comte, un assez mauvais dr6le, ivre ce jour-la a ne pas distinguer un lapin d'un chevreuil, fait feu de sa carabine a plus de cent pas, sans se soucier de savoir si la balle toucherait la bete ou la femme... Et il tua Tours? Tout raide. II n'y a que les ivrognes pour ces coups-la. II y a aussi des balles predestinees, Mon- sieur le professeur. Nous avons ici des sorciers qui en vendent a juste prix... La comtesse etait fort egratignee, sans connaissance, cela va sans dire, une jambe cassee. On 1'emporte, elle revient a elle; mais la raison etait partie. On la mene a Saint-Pe- tersbourg. Grande consultation, quatre medecins chamarres de tous les ordres. Us disent : Madame la comlesse est grosse, il est probable que sa deli- vrance determinera une crise favorable. Qu'on la 96 PROSPER MERIMEE tienne en bon air, a la campagne, du petit-lait, de la codeine... On leurdonne cent roubles a chacun. Neuf mois apres, la comtesse accouche d'un garcon bien constitue; mais la crise favorable? ah bien oui!... Redoublement de rage. Le comte lui montre son fils. Cela ne manque jamais soneffet... dans les romans. Tuez-le ! tuez la bete ! qu'elle s'ecrie; peu s'en fallut qu'elle ne lui tordit le cou. Depuis lors alternatives de folie stupide ou de manie fu- rieuse. Forte propension au suicide. On est oblige de 1'attacher pour lui faire prendre 1'air. II faut trois vigoureuses servantes pour la tenir. Cependant, Monsieur le professeur, veuillez noter ce fait : quand j'ai epuise mon latin aupres d'elle sans pouvoir m'en faire obeir, j'ai un moyen pour la calmer. Je la me- nace de lui couper les cheveux. . . Autrefois, je pense, elle les avaittres beaux. La coquetterie! voila le der- nier sentiment humain qui est demeure. N'est-ce pas drole? Si je pouvais 1'instrumenter a ma guise, peut- etre la guerirais-je. Comment cela? En la rouant de coups. J'ai gueri de la sorte vingt paysannes dans un village on s'etait declaree cette furieuse folie russe, le hurlement^ ; une femme se met a hurler, sacommere hurle. Au bout de trois jours, tout un village hurle. A force de les rosser, j'en suis venu a bout. Prenez une gelinotte, elles 1. On appelle en russe une possede'e : une hurleuse ; klikoucha, dont la racine est klih, clameur, hurlement. LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 97 sont tendres. Le comte n'a jamais voulu que j'es- sayasse. Comment! vous vouliez qu'il consentit a votre abominable traitement! Oh! il a si peu connu sa mere, et puis c'est pour son bien ; mais dites-moi, Monsieur le profes- seur, auriez-vous jamais cru que la peur put faire perdre la raison ? La situation de la comtesse etait epouvan table. . . Se trouver entre les griffes d'un animal si feroce ! Eh bien ! son fils ne lui ressemble pas. II y a moins d'un an qu'il s'est trouve exactement dans la meme position, et, grace a son sang-froid, il s'en est tire a merveille. Des griffes d'un ours? D'une ourse, et la plus grande qu'on ait vue depuis longtemps. Le comte a voulu 1'attaquer 1'epieu a la main. Bah! d'un revers elle ecarte 1'epieu, elle empoigne Monsieur le comte et le jette par terre aussi facilement que je renverserais cette bouteille. Lui, malin, fait le mort... L'ourse 1'a flaire, flaire, puis, au lieu de le dechirer, lui donne un coup de langue. II a eu la presence d'esprit de ne pas bou- ger, et elle a passe son chemin. L'ourse a cru qu'il etait mort. En effet, j'ai ou'i dire que ces animaux ne mangent pas les ca- davres. II faut le croire et s'abstenir d'en faire 1'expe- rience personnelle; mais, a propos de peur, laissez- Dernitres Nouvelles. 7 98 PROSPER MERIMEE moi vous center une histoire de Sevastopol. Nous etions cinq on six autour d'une cruche de biere qu'on venait de nous apporter derriere 1'ambulance du fa- meux bastion n 5. La vedette crie : Une bombe! Nous nous mettons tous a plat venire, non pas tous, un nomine..., niais il est inutile de dire son norn..., un jeune officier qui venait de nous arriver resta de- bout, tenant son verre plein, juste au moment oil la bombe eclata. Elle emporta la tete de nion pauvre camarade Andre Speranski, un brave garcon, et cassa la cruche: heureusement, elle etait a pen pres vide. Quand nous nous relevames apres 1'explosion, nous voyons au milieu de la fumee notre ami qui avalait la derniere gorgee de sa biere, comme si de rien n'etait. Nous le criimes un heros. Le lendemain, je rencontre le capitaine Ghedeonof, qui sortait de 1'hopital. II me dit : Je dine avec vous autres au- jourd'hui, et, pour celebrer ma rentree, je paie le cbampagne. Nous nous mettons a table. Le jeune officier de la biere y etait. II ne s'attendait pas au champagne. On decoiffe une bouteille pres de lui... Paf ! le bouchon vient le f rapper a la tempe. 11 pousse un cri et se trouve mal. Croyez que mon heros avait eu diablement peur la premiere fois, et que, s'il avait bu sa biere au lieu de se garer, c'est qu'il avait perdu la tete, et il ne lui restait plus qu'un mouvement machinal dont il n'avait pas conscience. En effet, Monsieur le professeur, la machine humaine... Monsieur le docteur, dit un domestique en en- LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 99 trant dans la salle, la Jdanova dit que Madame la comtesse ne veut pas manger. Que le diable 1'emporte! grommela le docteur. J'y vais. Quand j'aurai fait manger ma diablesse, Monsieur le professeur, nous pourrions, si vous 1'aviez pour agreable, faire une petite partie a la pre- ference ou aux douratchki? Je lui exprimai mes regrets de mon ignorance, et, lorsqu'il alia voir sa malade, je passai dans ma chambre et j'ecrivis a mademoiselle Gertrude. II La nuit etait chaude, et j'avais laisse ouverte la fe- netre donnant sur le pare. Ma lettre ecrite, ne me trouvant encore aucune envie de dormir, je me mis a repasser les verbes irreguliers lithuaniens et a re- chercher dans le Sanscrit les causes de leurs diffe- rentes irregularites. Au milieu de ce travail qui m'absorbait, un arbre assez voisin de ma fenetre fut violemment agite. J'entendis craquer des branches mortes, et il me sembla que quelque animal fort lourd essayait d'y grimper. Encore tout preoccupe des histoires d'ours que le docteur m'avait racon- tees, je me levai, non sans un certain emoi, et a quelques pieds de ma fenetre, dans le feuillage de 1'arbre, j'apergus une tete humaine, eclairee en plein par la lumiere de ma lampe. L'apparition ne dura qu'un instant, mais 1'eclat singulier des yeux qui ren- 100 PROSPER MERIMEE contrerent mon regard me frappa plus que je ne saurais dire. Je fis involontairement un mouvement de corps en arriere, puis je courus a la fenetre, et, d'un ton severe, je demandai a 1'intrus ce qu'il vou- lait. Cependant il descendait en toute hate, et, sai- sissant une grosse branche entre ses mains, il se laissa pendre, puis tomber a terre, et disparut aus- sit6t. Je sonnai; un domestique entra. Je lui racon- tai ce qui venait de se passer. Monsieur le pro- fesseur se sera trompe sans doute. Je suis su,r de ce que je dis, repris-je. Je crains qu'il y ait un voleur dans le pare. Impossible, monsieur. Alors, c'est doncquelqu'un de la maison?... Le domestique ouvrait de grands yeux sans me repondre. A la fin il me demanda si j'avais des ordres a lui donner. Je lui dis de fermer la fenetre et je me mis au lit. Je dormis fort bien, sans rever d'ours ni de vo- leurs. Le matin, j'achevais ma toilette, quand on frappa a ma porte. J'ouvris et me trouvai en face d'un tres grand et beau jeune homme, en robe de chambre boukhare, et tenant a la main une longue pipe turque. Je viens vous demander pardon, Monsieur le professeur, dit-il, d'avoir si mal accueilli un h6te tel que vous. Je suis le comte Szemioth. Je me hatai de repondre que j'avais au contraire a le remercier humblement de sa magnifique hospi- talite, et je lui demandai s'il etait debarrasse de sa migraine. LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 101 A peu pres, dit-il. Jusqu'a une nouvelle crise, ajouta-t-il avec une expression de tristesse. Etes-vous tolerablement ici? Veuillez vous rappeler que vous etes chez les barbares. II ne faut pas etre difficile en Samogitie. Je 1'assurai que je me trouvais a merveille. Tout en lui parlant, je ne pouvais m'empecher de le con- siderer avec une curiosite que je trouvais moi-meme impertinente. Son regard avait quelque chose d'etrange qui me rappelait malgre moi celui de rhomme que la veille j'avais vu grimpersur 1'arbre... Mais quelle apparence, me disais-je, que M. le comte Szemioth grimpe aux arbres la nuit? II avait le front haut et bien developpe, quoique un peu etroit. Ses traits etaient d'une grande regu- larite, seulement ses yeux etaient trop rapproches, et il me sembla que d'une glandule lacrymale a 1'autre il n'y avait pas la place d'un oeil, comme 1'exige le canon des sculpteurs grecs. Son regard etait per- c,ant. Nos yeux se rencontrerent plusieurs fois mal- gre nous, etnous les detournions 1'un et 1'autre avec un certain embarras. Tout a coup le comte eclatant de rire s'ecria : Vous m'avez reconnu! Reconnu? Oui, vous m'avez surpris hier, faisant le franc polisson. Oh! monsieur le comte!... J'avais passe toute la journee tres souffrant, enferme dans mon cabinet. Le soir, me trouvant 102 PROSPER MERIMEE mieux, je me suis promene dans le jardin. J'ai vu de la lumiere chez vous, et j'ai cede a un mouvement de curiosite... J'aurais dn me nommer et me presenter, niais la situation etait si ridicule... J'ai eu honte et me suis enfui... Me pardonnez-vous de vous avoir derange au milieu de votre travail? Tout cela etait dit d'nn ton qui voulait etre badin; mais il rougissaitet etait evidemment mal a son aise. Je fis tout ce qui dependait de moi pour lui persua- der que je n'avais garde aucune impression facheuse de cette premiere entrevue, et pour couper court a ce sujet je lui demandai s'il etait vrai qu ? il possedat le Catechisme samogitien du pere Lawicki. Cela se pent; mais, a vous dire la verite, je ne connais pas trop la bibliotheque de mon pere. II ai- mait les vieux livres et les raretes. Moi, je ne lis guere que des ouvrages modernes; mais nous cher- cherons, Monsieur le professeur. Vous voulez clone que nous lisions 1'Evangile en jmoude? Ne pensez-vous pas, Monsieur le comte, qu'une traduction des Ecritures dans la langue de ce pays ne soit tres desirable ? Assurement; pourtant, si vous voulez bien me permettre une petite observation, je vous dirai que, parmi les gens qui ne savent d'autre langue que le jmoude, il n'y en a pas un seul qui sache lire. Peut-etre, mais je demande a Votre Excel- lence t la permission de lui faire remarquer que la 1. Siatelstvo, Votre Eclat lumineux, c'est le titre qu'on donne a un comte. LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 103 plus grande des difficultes pour apprendre a lire, c'est le manque de livres. Quaud les paysans samo- gitiens auront un texte imprime, il voudront le lire, et ils apprendront a lire. C'est ce qui est arrive deja a bien des sauvages..., non que je veuille appliquer cette qualification aux habitants de ce pays... D'ail- leurs, ajoutai-je, n'est-ce pas une chose deplorable qu'une langue disparaisse sans laisser de traces? De- puis une trentaine d'annees, le prnssien n'est plus qu'une langue morte. La derniere personne qui sa- vait le cornique est morte 1'autre jour... Triste! interrompit le comte. Alexandre de Ilumboldt racontait a mon pere qu'il avait connu en Amerique un perroquet qui seul savait quelques mots de la langue d'une tribu aujourd'hui entierement detruitc par la petite verole. Voulez-vous permettre qu'on apporte le the ici? Pendant que nous prenions le the, la conversation roula sur la langue jmoude. Le comte blamait la ma- niere dont les Allemands ont imprime le lithuanien, et il avait raison. Votre alphabet, disait-il, ne convient pas a notre langue. Vous n'avez ni notre J, ni notre L, ni notre Y, ni notre E. J'ai une collec- tion de dainos publiee 1'annee passee a Koenigsberg, et j'ai toutes les peines du monde a deviner les mots, tant ils sont etrangement figures. - Votre Excellence parle sans doute des dainos de Lessner? Oui. C'est de la poesie bien plate, n'est-ce pas? Peut-etre evit-il trouve mieux. Je conviens que, 104 PROSPER MERIMEE tel qu'il est, ce recueil.n'a qu'un interet purement philologique; mais je crois qu'en cherchant bien on parviendrait a recueillir des fleurs plus suaves parmi vos poesies populaires. Helas! j'en doute fort, malgre toutmon patrio- tisme. II y a quelques semaines, on m'a donne a Wilno une ballade vraiment belle, de plus historique... La poesie en est remarquable... Me permettriez-vous de vous la lire? Je 1'ai dans mon portefeuille. Tres volontiers. II s'enfonga dans son fauteuil apres m'avoir de- mande la permission de fumer. Je ne comprends la poesie qu'en fumant, dit-il. Cela est intitule les Trois Fils de Boudrys. Les Trois Fils de Boudrys >' s'ecria le comte avec un mouvement de surprise. Oui. Boudrys, Votre Excellence le sait mieux que moi, est un personnage historique. Le comte me regardait fixement avec son regard singulier. Quelque chose d'indefinissable, a la fois timide et farouche, qui produisait une impression presque penible, quand on n'y etait pas habitue. Je me hatai de lire pour y echapper. LES TROIS FILS DE BOUDRYS Dans la cour de son chateau, le vieux Boudrys appelle ses trois fils, trois vrais Lithuaniens comme lui. II leur dit : Enfants, faites manger vos che- LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 105 vaux de guerre, appretez vos selles; aiguisez vos sabres et vos javelines. On dit qu'a Wilno la guerre est declaree centre les trois coins du monde. Olgerd marchera centre les Russes; Skirghello contre nos voisins les Polo- nais; Keystut tombera sur les Teutons 1 . Vous etes jeunes, forts, hardis, allez combattre : que les dieux de la Lithuanie vous protegent! Cette annee je ne ferai pas campagne, mais je veux vous donner un conseil. Vous etes trois, trois routes s'ouvrent a vous. Qu'un de vous accompagne Olgerd en Russie, aux bords du lac Ilmen, sous les murs de Novgorod. Les peaux d'hermine, les etoffes brochees s'y trouvent a foison. Chez les marchands autant de roubles que de glacons dans le fleuve. Que le second suive Keystut dans sa chevau- chee. Qu'il mette en pieces la racaille porte-croix! L'ambre, la, c'est leur sable de mer; leurs draps, par leur lustre et leurs couleurs, sont sans pareils. II y a des rubis dans les vetements de leurs pretres. Que le troisieme passe le Niemen avec Skir- ghello. De 1'autre c6te, jl trouvera de vils instruments de labourage. En revanche, il pourra choisir de bonnes lances, de forts boucliers, et il m'en rame- nera une bru. Les filles de Pologne, enfants, sont les plus belles de nos captives. Folatres comme des chattes, 1. Les chevaliers de 1'ordre Teutonique. 106 PROSPER MERIMEE blanches comme cle la preme! sous leurs noirs sour- cils, leurs yeux brillent comme deux etoiles. Quand j'etais jeune, il y a un demi-siecle, j'ai ramene de Pologne une belle captive qui fut ma femme. Depuis longtemps, elle n'est plus, mais je ne puis regarder de ce cote du foyer sans penser a elle! II donne sa benediction aux jeunes gens, qui deja sont armes et en selle. Us partent; 1'automne vient, puis 1'hiver..., ils ne reviennent pas. Deja le vieux Boudrys les tient pour morts. Vient une tourmente de neige; un cavalier s'ap- proche, couvrant de sa bourka 1 noire quelque pre- cieux fardeau. C'est un sac, dit Boudrys. II est plein de roubles de Novgorod?... Non, pere. Je vous amene une bru de Pologne. An milieu d'une tourmente de neige, un cava- lier s'approche et sa bourka se gonfle sur quelque precieux fardeau. Qu'est cela, enfant? De I'ambre jaunc d'Allemagne? Xon pere. Je vous amene une bru de Pologne. La neige tombe en rafales; un cavalier s'avance cachant sous sa bourka quelque fardeau precieux... Mais avant qu'il ait montre son butin, Boudrys a convie ses amis a une troisieme noce. Bravo ! Monsieur le professeur, s'ecria le comte : vous prononcez le jmoude a merveille; mais qui vous a communique cette jolie daiina? 1. Manteau de feutre. LE MANl'SCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 107 - Une demoiselle dont j'ai eu 1'honneur de faire la connaissance a Wilno, chez la princesse Kata- zyna Pac. - Et vous 1'appelez? - Lsijjanna Iwinska. Mademoiselle loulka ' ! s'ecria le conite. La pe- tite folle ! J'aurais dii la deviner ! Mon cher profes- seur, vous savez le jmoude et toutes les langues sa- vantes, vous avez hi tons les vieux livres, mais vous vous etes laisse mystifier par une petite fille qui n'a hi que des romans. Elle vous a traduit, en jmoude plus on moins correct, une des jolies ballades de Mickiewicz, que vous n'avez pas hie, parce qu'elle n'est pas plus vieille que nioi. Si vous le desirez, je vais vous la montrer en polonais, on si vous prefe- rez une excellente traduction russe, je vous donne- rai Pouchkine. J'avoue que je demeiirai tout interdit. Quelle joie pour le professeur de Dorpat, si j'avais publie comrae originale la dai'na des fils de Boudrys! An lieu de s'amuser de mon embarras, le comte, avec une exquise politesse, se hata de detourner la conversation. - Ainsi, dit-il , vous connaissez mademoiselle loulka? J'ai eu 1'honneur de lui etre presente. Et qu'en pensez-vous .* Soyez franc. C'est une demoiselle fort aimable. 1, Julienne. 108 PROSPER MERIMEE Cela vous plait a. dire. Elle est tres jolie. Hon ! Comment! n'a-t-elle pas les plus beaux yeux du monde? Oui... Une peau d'une blancheur vraiment extraordi- naire... Je me rappelle un ghazel persan ou un amant celebre la finesse de la peau de sa maitresse. Quand elle boit du vin rouge, dit-il, on le voit pas- ser le long de sa gorge. La patina Iwinska m'afait penser a ces vers persans. Peut-etre mademoiselle loulka presente-t-elle ce phenomene, mais je ne sais trop si elle a du sang dans les veines... Elle n'a point de coeur!... Elle est blanche comme la neige et froide comme elle!... II se leva et se promena quelque temps par la chambre sans parler, et, comme il me semblait, pour cacher son emotion; puis, s'arretant tout a coup : Pardon, dit-il; nous parlions, je crois, de poesies populaires... En effet, Monsieur le comte. - II fa ut convenir apre"s tout qu'elle a tres joli- ment traduit Mickiewicz... Folatre comme une chatte... blanche comme la creme... ses yeux brillent comme deux etoiles... C'est son portrait. Ne trouvez-vous pas ? Tout a fait, Monsieur le comte. Et quant a cette espieglerie... tres deplacee LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 109 sans doute... la pauvre enfant s'ennuie chez une vieille tante... Elle mene une vie de couvent. A Wilno, elle allait dans le monde. Je 1'ai vue dans un bal donne par les officiers du regiment de... Ah!... oui, de jeunes officiers, voila la societe qui lui convient... Rire avec 1'un, medire avec 1'autre, faire des coquetteries a tous... Voulez-vous voir la bibliotheque de mon pere, Monsieur le pro- fesseur? Je le suivis jusqu'a une grande galerie ou il y avail beaucoup de livres bien relies, mais rarement ou- verts, comme on en pouvait juger a la poussiere qui en couvrait les tranches. Qu'on juge de ma joie lors- qu'un des premiers volumes que je tirai d'une ar- moire se trouva etre le Catechismus Samogiticus! Je ne pus m'empecher de jeter un cri de plaisir. II faut qu'une sorte de mysterieuse attraction exerce son influence a notre insu... Le comte prit le livre, et, apres 1'avoir feuillete negligemment, ecrivit sur la garde : A M. le professeur Wittembach, offert par Michel Szemiolh. Je ne saurais exprimer ici le trans- port de ma reconnaissance, et je me promis menta- lement qu'apres ma mort ce livre precieux ferait 1'or- nement de la bibliotheque de 1'universite ou j'ai pris mes grades. o Veuillez considerer cette bibliotheque comme votre cabinet de travail, me dit le comte, vous n'y serez jamais derange. 110 PROSPER MERIMEE III Le lendemain, apres le dejeuner, le comte me pro- posa de faire une promenade. II s'agissait de visitor un kapas (c'est ainsi que les Lithuaniens appellent les tumulus auxquels les Russes donnent le nom de kourgdne) tres celebre dans le pays, parce qu'autre- fois les poetes et les sorciers, c'etait tout un, s'y reu- nissaient en certaines occasions solennelles. J'ai, me dit-il, un cheval fort doux a vous offrir; je re- grette de ne pouvoir vous mener en caleche; mais en verite le chemin ou nous allons nous engager n'est nullement carrossable. J'aurais prefere demeurer dans la bibliotheque a prendre des notes, mais je ne crus pas devoir expri- mer un autre desir que celui de mon genereux hote, et j'acceptai. Les chevaux nous attendaient au bas du perron; dans la cour, un valet tenait un chien en laisse. Le comte s'arreta un instant, et, se tournant vers moi : Monsieur le professeur, vous connais- sez-vous en chiens? Fort peu, Votre Excellence. Le staroste de Zorany, ou j'ai une terre, m'en- voie cet epagneul, dont il dit merveille. Permettez- vous que je le voie? II appela le valet, qui lui amena le chien. C'etait une fort belle bete. Deja familiarise avec cet homme, le chien sautait gaiement et sem- blait plein de feu; mais a quelques pas du comte il mit la queue entre les jambes, se rejeta en arriere et parut frappe d'une terreur subite. Le comte le ca- LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 111 ressa, ce qui le fit hurler d'une fagon lamentable, et apres 1'avoir considere quelque temps avec 1'oeil d'un connaisseur il dit : Je crois qu'il sera bon. Qu'on en ait soin. Puis il se mit en selle. Monsieur le professeur, me dit le comte, des que nous fumes dans 1'avenue du chateau, vous ve- nez de voir la peur de ce chien. J'ai voulu que vous en fussiez temoin par vous-meme... En votre qualite de savant, vous devez expliquer les enigmes... Pour- quoi les animaux ont-ils peur de moi? En verite, Monsieur le comte, vous me faites 1'honneur de me prendre pour un (Edipe. Je ne suis qu'un pauvre professeur de linguistique comparee. II se pourrait... Notez, inter rompit-il, que je ne bats jamais les chevaux ni les chiens. Je me ferais scrupule de don- ner un coup de fouet a une pauvre bete qui fait une sottise sans le savoir. Pourtant vous ne sauriez croire 1'aversion que j 'in spire aux chevaux et aux chiens. Pour les habituer a moi, il me faut deuxfois plus de peine et deux fois plus de temps que n'en mettrait un autre. Tenez, le cheval que vous montez, j'ai ete longtemps avantde le reduire; maintenantil est doux comme un mouton. Je crois, Monsieur le comte, que les animaux sont physionomistes, et qu'ils decouvrent tout de suite si une personne qu'ils voient pour la premiere fois a on non du gout pour eux. Je soupgonne que vous n'aimez les animaux que pour les services qu'ils vous rendent; an contraire quelques personnes ont 112 PROSPER MKR1MEE une partialite naturelle. pour certaines betes, qui s'en apergoivent a 1'instant. Pour moi, par exemple, j'ai depuis mon enfance une predilection instinctive pour les chats. Rarement ils s'enfuient quand je m'approche pour les caresser; jamais un chat ne m'a griffe. Cela est fort possible, dit le comte. En effet, je n'ai pas ce qui s'appelle du gout pour les animaux... Ils ne valent guere mieux que les hommes... Jevous mene, Monsieur le professeur, dans une foret ou, a cette heure, existe florissant 1'empire des betes, la matecznik, la grande matrice, lagrande fabrique des etres. Oui, selon nos traditions nationales, personne n'en a sonde les profondeurs, personne n'a pu at- teindre le centre de ces bois et de ces marecages, excepte, bien entendu, MM. les poetes et les sor- ciers, qui penetrent partout. La vivent en republique les animaux... ou sous un gouvernement constitu- tionnel, je ne saurais dire lequel des deux. Les lions, les ours, les elans, lesjoubrs, ce sont nosurus, tout cela fait tres bon menage. Le mammouth, qui s'est conserve la, jouit d'une tres grande consideration. II est, je crois, marechal de la diete. Ils ont une po- lice tres severe, et quand ils trouvent quelque bete vicieuse, ils la jugent et 1'exilent. Elle tombe alors de fievre en chaud mal. Elle est obligee de s'aven- turer dans le pays des hommes. Peu en rechappent 1 . 1. Voir Messire Thaddee, de Migkiewicz ; la Pologne captive , de M. Charles Edmond. LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 113 Fort curieuse legende, m'ecriai-je; mais, Mon- sieur le comte, vous parlez de I'urus; ce noble ani- mal que Cesar a decrit dans ses Commentaires, et que les rois merovingiens chassaient dans la foret de Compiegne, existe-t-il reellement encore en Li- thuanie, ainsi que je 1'ai ou'i dire? Assurement. Mon pere a tue lui-meme un joubr, avec une permission du gouvernement, bien entendu. Vous avez pu en voir la tete dans la grande salle. Moi, je n'en ai jamais vu, je crois que les joubrs sont tres rares. En revanche, nous avons ici des loups et des ours a foison. C'est pour une ren- contre possible avec un de ces messieurs que j'ai ap- porte cet instrument (il montrait une tchekhole ' cir- cassienne qu'il avait en bandouliere), et mon groom porte a 1'argon une carabine a deux coups. Nous eommencions a nous engager dans la foret. Bient6t le sentier fort etroit que nous suivions dis- parut. A tout moment, nous etions obliges de tour- ner autour d'arbres enormes, dont les branches basses nous barraient le passage. Quelques-uns, morts de vieillesse et renverses, nous presentaient comme un rempart couronne par une ligne de che- vaux de frise impossible a franchir. Ailleurs, nous rencontrions des mares profondes couvertes de ne- nuphars et de lentilles d'eau. Plus loin, nous voyions des clairieres dont 1'herbe brillait comme des eme- raudes; mais malheur a qui s'y aventurerait, car 1. Etui de fusil circassieti. Dernieres Nouvelles. b 114 PROSPER MERIMEE cette riche et trompeuse vegetation cache d'ordi- naire des gouffres de boue ou cheval et cavalier dis- paraitraient a jamais... Les difficultes de la route avaient interrompu notre conversation. Je mettais tous raes soins a suivre le comte, et j'admirais 1'im- perturbable sagacite avec laquelle il se guidait sans boussole, et retrouvait toujours la direction ideale qu'il fallait suivre pour arriver au kapas. II etait evi- dent qu'il avait longtemps chasse dans ces forets sauvages. Nous apercumes enfin le tumulus au centre d'une large clairiere. II etait fort eleve, entoured'un fosse encore bien reconnaissable malgre les broussailles et les eboulements. II parait qu'on 1'avait deja fouille. Au sommet, je remarquai les restes d'une construc- tion en pierres, dont quelques-unes etaient calci- nees. Une quantite notable de cendres melees de charbon et ca et la des lessons de poteries grossieres attestaient qu'on avait entretenu du feu au sommet du tumulus pendant un temps considerable. Si on ajoute foi aux traditions vulgaires, des sacrifices hu- mains auraient etc celebres autrefois sur les kapas; mais il n'y a guere de religion eteinte a laquelle on n'ait impute ces rites abominables, et je doute qu'on putjustifier pareille opinion a 1'egard des anciens Lithuaniens par des temoignages historiques. Nous descendions le tumulus, le comte et moi, pour retrouver nos chevaux que nous avions laisses de 1'autre cote du fosse, lorsque nous vimes s'avan- LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 115 cer vers nous une vieille femme s'appuyant sur un baton et tenant une corbeille a la main. Mes bons seigneurs, nous dit-elle en nous joignant, veuillez me faire la charite pour 1'amour du bon Dieu. Don- nez-moi de quoi acheter un verre d'eau-de-vie pour rechauffe r mon pauvre corps. Le comte lui jeta une piece d'argent et lui de- manda ce qu'elle faisait dans le bois, si loin de tout endroit habite. Pour toute reponse, elle lui montra son panier, qui etait rempli de champignons. Bien que mes connaissances en botanique soient fort bor- nees, il me sembla que plusieurs de ces champignons appartenaient a des especes veneneuses. Bonne femme, lui dis-je, vous ne comptez pas, j'espere, manger cela? Mon bon seigneur, repondit la vieille avec un sourire triste, les pauvres gens mangent tout ce que le bon Dieu leur donne. Vous ne connaissez pas nos estomacs lithua- niens, reprit le comte; ils sont doubles de fer-blanc. Nos paysans mangent tous les champignons qu'ils trouvent, et ne s'en portent que mieux. Empechez-la du moins de gouter de Vagarious necator que je vois dans son panier, m'ecriai-je. Et j'etendis la main pour prendre un champignon des plus veneneux; mais la vieille retira vivementle panier. Prends garde, dit-elle d'un ton d'effroi; ils sont gardes... Pirkuns! Pirkuns! Pirkuns, pour le dire en passant, est le nom sa- 116 PROSPER MERIMEE mogitien de la divinite que les Russes appellent/ ) e- roune; c'est le Jupiter tonans des Slaves. Si je fus surpris d'entendre la vieille invoquer un dieu du pa- ganisme, je le fus bien davantage de voir les cham- pignons se soulever. La tete noire d'un serpent en sortit et s'eleva d'un pied au moins hors du panier. Je fis un saut en arriere, et le comte cracha par-des- sus son epaule selon 1'habitude superstitieuse des Slaves, qui croient detourner ainsi les malefices, a 1'exemple des anciens Remains. La vieille ppsa le panier a terre, s'accroupit a c6te, puis, la main etendue vers le serpent, elle prononga quelques mots inintelligibles qui avaient 1'air d'une incantation. Le serpent demeura immobile pendant une minute, puis, s'enroulant autour du bras decharne de la vieille, disparut dans la manche de sa capote en peau de mouton, qui, avec une mauvaise chemise, com- posait, je crois, tout le costume de cette Circe li- thuanienne. La vieille nous regardait avec un petit rire de triomphe, comme un escamoteur qui vient d'executer un tour difficile. II y avait dans sa physio- nomie ce melange de finesse etde stupidite qui n'est pas rare chez les pretendus sorciers, pour la plupart a la fois dupes et fripons. Voici, me dit le comte en allemand, un echan- tillon de couleur locale; une sorciere qui charme un serpent, au pied d'un kapas, en presence d'un savant professeur et d'un ignorant gentilhomme lithuanien. Cela ferait un joli sujet de tableau de genre pour votre compatriote Knauss... Avez-vous envie de vous LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 117 faire tirer votre bonne aventure? Vous avez ici une belle occasion. Je lui repondis que je me garderais bien d'encou- rager de semblables pratiques. J'aime mieux, ajoutai-je, lui demander si elle ne sait pas quelque detail sur la curieuse tradition dont vous m'avez parle. Bonne femme, dis-je a la vieille, n'as-tu pas entendu parler d'un canton de cette foret ou les betes vivent en communaute, ignorant 1'empire de 1'homnie? La vieille fit un signe de tete affirmatif, et avec son petit rire moitie niais, moitie malin : J'en viens, dit-elle. Les betes ont perdu leur roi. Noble, le lion, est mort; les betes vont elire un autre roi. Vas-y, tu seras roi peut-etre. Que dis-tu la, la mere? s'ecria le comte, ecla- tant de rire. Sais-tu bien a qui tu paries ?Tu ne sais done pas que monsieur est. .. (comment diable dit-on un professeur en jmoude?) monsieur est un grand savant, un sage, un waldelote^, La vieille le regarda avec attention. J'ai tort, dit-elle; c'est toi qui dois aller la-bas. Tu seras leur roi, non pas lui ; tu es grand, tu es fort, tu as griffes et dents... Que dites-vous des epigrammes qu'elle nous de- cochePme dit le comte... Tu sais le chemin, ma pe- tite mere? lui demanda-t-il. Elle lui indiqua de la main une partie de la foret. 1. Mauyaise traduction du mot professeur. Les waidelotes etaient des bardes lithuaniens. 118 PROSPER MERIMEE Oui-da? reprit le comte, et le marais, comment fais-tu pour le traversal 1 ? Vous saurez, Monsieur le professeur, que du c6te qu'elle indique est un ma- rais infranchissable, un lac de boue liquide recon- vert d'herbe verte. L'annee derniere, un cerf blesse par moi s'est jete dans ce diable de marecage. Je 1'ai vu s'enfoncer lentement, lentement... Au bout de deux minutes, je ne voyais plus que son bois; bientot tout a disparu, et deux de mes chiens avec lui. Mais moi je ne suis pas lourde, dit la vieille en ricanant. Je crois que tu traverses le marecage sans peine, sur un manche a balai. Un eclair de colere brilla dans les yeux de la vieille. Mon bon seigneur, dit-elle en reprenant le ton trainant et nasillard des mendiants, n'aurais-tu pas une pipe de tabac a donner a une pauvre femme ? Tu ferais mieux, ajouta-t-elle en baissant la voix, de chercher le passage du marais, que d'aller a Dowghielly. Dowghielly! s'ecria le comte en rougissant. Que veux-tu dire? Je ne pus m'empecher de remarquer que ce mot produisait sur lui un effet singulier. II etait evidem- ment embarrasse; il baissa la tete, et, afin de cacher son trouble, sc donna beaucoup de peine pour ou- vrir son sac a tabac, suspendu a la poignee de son couteau de chasse. LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 119 Non, ne va pas a Dowghielly, reprit la vieille. La petite colombe blanche n'est pas ton fait. N'est-ce pas, Pirkuns? En ce moment, la tete du serpent sortit par le collet de la vieille capote et s'allongea jusqu'a 1'oreille de sa maitresse. Le reptile, dresse sans doute a ce manege, remuait les machoires comme s'il parlait. II dit que j'ai raison, ajoutala vieille. Le comte lui mit dans la main une poignee de ta- bac. Tu me connais? lui demanda-t-il. Non, mon bon seigneur. Je suis le proprietaire de Medintiltas. Viens me voir un de ces jours. Je te donnerai du tabac et de l'eau-de-vie. La vieille lui baisa la main, et s'eloigna a grands pas. En un instant, nous 1'eumes perdue de vue. Le comte demeurait pensif , nouant et denouant les cor- dons de son sac, sans trop savoir ce qu'il faisait. Monsieur le professeur, me dit-il apres un as- sez long silence, vous allez vous moquer de moi. Cette vieille dr6lesse me connait mieux qu'elle ne le pretend, et le chemin qu'elle vient de me montrer... Apres tout, il n'y a rien de bien etonnant dans tout cela. Je suis connu dans le pays comme le loup blanc. La coquine m'a vu plus d'une fois sur le che- min du chateau de Dowghielly... II y a la une de- moiselle a marier ; elle a conclu que j'en etais amou- reux... Puis quelque joli gargon lui aura graisse la patte pour qu'elle m'annongat sinistre aventure... 120 PROSPER MERIMEE Tout cela saute aux yeux; pourtant... malgre moi, ses paroles me touchent. J'en suis presque effraye... Vous riez et vous avez raison... La verite est que j'avais projete d'aller demander a diner au chateau de Dowghielly, et maintenant j'hesite... Je suis un grand fou! Voyons, Monsieur le professeur, decidez vous-meme. Irons-nous? Je me garderai bien d'avoir un avis, luirepon- dis-je en riant. En matiere de mariage, je ne donne jamais de conseil. Nous avions rejoin t nos chevaux. Le comte sauta lestement en selle, et, laissant tomber les renes, il s'ecria : Le cheval choisira pour nous. Le che- val n'hesita pas; il entra sur-le-champ dans un pe- tit sentier qui, apres plusieurs detours, tomba dans une route ferree, et cette route menaita Dowghielly. line demi-heure apres, nous etions au perron du chateau. Au bruit que firent nos chevaux, une jolie tete blonde se montra a une fenetre entre deux rideaux. Je reconnus la perfide traductrice de Migkiewicz. Soyez le bienvenu, dit-elle. Vous ne pouviez ve- nir plus a propos, comte Szemioth. II m'arrive a 1'instant une robe de Paris. Vous ne me reconnai- trez pas, tant je serai belle. Les rideaux se refermerent. En montant le per- ron, le comte disait entre ses dents. Assurement, ce n'est pas pour moi qu'elle etrennait cette robe... II me presenta a Madame Dowghiello, la tante de LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 121 la panna Iwinska, qui me recut fort obligeamment et me parla de mes derniers articles dans la Gazette scientifique et litteraire de Koenigsberg. Monsieur le professeur, dit le comte, vient se plaindre a vous de mademoiselle Julienne, qui lui a joue un tour tres mechant. C'est une enfant, Monsieur le professeur. II faut lui pardonner. Souvent elle me desespere avec ses folies. A seize ans, moi, j'etais plus raisonnable qu'elle ne Test a vingt; mais c'estune bonne fille au fond, et elle a toutes les qualites solides. Elle est tres bonne musicienne, elle peint divinement les fleurs, elle parle egalement bien le francais, 1'alle- mand et 1'italien... Elle brode. . - Et elle fait des vers jmoudes! ajouta le comte en riant. Elle en est incapable! s'ecria madame Dow- ghiello, a qui il fallut expliquer 1'espieglerie de sa niece. Madame Dowghiello etait intruite et connaissait les antiquites de son pays. Sa conversation me plut singulierement. Elle lisait beaucoup nos revues al- lemandes, et avait des notions tres saines surla lin- guistique. J'avoue que je ne m'aperc.us pas du temps que mademoiselle Iwinska mit a s'habiller; mais il parut long au comte Szemioth, qui se levait, se rasseyait, regardait a la fenetre, et tambourinait de ses doigts sur les vitres comme un homme qui perd patience. 122 PROSPER MERIMEE Enfin au bout de trois quarts d'heure parut, suivie de sa gouvernante franchise, mademoiselle Julienne, portant avec grace et fierte une robe dont la descrip- tion exigerait des connaissances bien superieures aux miennes. Ne suis-je pas belle? demanda-t-elle au comte en tournant lentement sur elle-meme pour qu'il put la voir de tous les c6tes. Elle ne regardait ni le comte ni moi, elle regardait sa robe. Comment, loulka, dit madame Dowghiello, tu ne dis pas bonjour a Monsieur le professeur, qui se plaint de toi? Ah! Monsieur le professeur! s'ecria-t-elleavec une petite moue charmante, qu'ai-je done f ait ?Est-ce que vous allez me mettre en penitence? Nous nous y mettrions nous-memes, Mademoi- selle, lui repondis-je, si nous nous privions de votre presence. Je suis loin de me plaindre; je me felicite au contraire d'avoir appris, grace a vous, que la muse lithuanienne renait plus brillante que jamais. Elle baissa la tete, et mettant ses mains devant son visage, en prenant soin de ne pas deranger ses cheveux. Pardonnez-moi, je ne le ferai plus! dit- elle du ton d'un enfant qui vient de voler des confi- tures. Je ne vous pardonnerai, chere Pani, lui dis-je, que lorsque vous aurez rempli certain e promesse que vous avez bien voulu me faire a Wilno, chez la prin- cesse Katazyna Pag. LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 123 Quelle promesse? dit-elle, relevant la tete et en riant. Vous 1'avez deja oubliee? Vous m'avez promis que, si nous nous rencontrions en Samogitie, vous me f eriez voir une certaine danse du pays dont vous disiez merveille. Oh! la roussalka! J'y suis ravissante et voila justement l'homme qu'il me faut. Elle courut a une table ou il y avait des cahiers de musique, en feuilleta un precipitamment, le mit sur le pupitre d'un piano, et s'adressant a sa gouver- nante : Tenez, chere amie, allegro presto. Et elle joua elle-meme, sans s'asseoir, la ritournelle pour indiquer le mouvement. Avancez ici, comte Michel, vous etes trop Lithuanien pour ne pas bien danser la roussalka...; mais dansez comme un pay- san, entendez-vous? Madame Dowghiello essaya d'une remontrance, mais en vain. Le comte et moi nous insistames. II avait ses raisons, car son rdle dans ce pas etait des plus agreables, comme Ton verra bientot. La gou- vernante, apres quelques essais, dit qu'elle croyait pouvoir jouer cette espece de valse, quelque etrange qu'elle rut, et mademoiselle Iwinska, ayant range quelques chaises et une table qui auraient pu la ge- ner, prit son cavalier par le collet de 1'habit et 1'amena an milieu du salon. Vous saurez, Mon- sieur le professeur, que je suis une roussalka, pour vous servir. Elle fit une grande reverence. Une 124 PROSPER MERIMEE roussalka est line nymphe des eaux. II y en a une dans toutes ces mares pleines d'eau noire qui embel- lissent nos forets. Ne vous en approchez pas! La roussalka sort, encore plus jolie que moi, si c'est possible; elle vous emporte au fond, ou selon toute apparence elle vous croque... Une vraie sirene! m'ecriai-je. Lui, continua mademoiselle Iwinska en mon- trant le comte Szemioth, est un jeune pecheur, fort niais, qui s'expose a mes griffes, et moi, pour faire durer le plaisir, je vais le fasciner en dansantun peu autour de lui... Ah! mais pour bien faire il me fau- drait une sarafane 1 . Quel dommage!... Vous vou- drez bien excuser cette robe, qui n'a pas de carac- tere, pas de couleur locale... Oh! et j'aides souliers, impossible de danser la roussalka avec des sou- liers!... et a talons encore! Elle souleva sa robe, et, secouant avec beaucoup de grace un joli petit pied, au risque de montrer un peu sa jambe, elle envoya son soulier au boutdu sa- lon. L'autre suivit le premier, et elle resta sur le parquet avec ses bas de soie. Tout est pret, dit- elle a la gouvernante. Et la danse commenca. La roussalka tourne et retourne autour de son ca- valier. II etend les bras pour la saisir, elle passe par-dessous lui et lui echappe. Cela est tres gra- cieux, et la musique a du mouvement et de 1'origi- nalite. La figure se termine lorsque le cavalier, 1. Robe des paysannes, sans corsage. LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 125 croyant saisir la roussalka pour lui dormer un bai- ser, elle fait un bond, le frappe sur 1'epaule, et il tombe a ses pieds conime mort... Mais le comte im- provisa une variante, qui fut d'etreindre 1'espiegle dans ses bras et de 1'embrasser bel et bien. Made- moiselle Iwinska poussa un petit cri, rougit beau- coup et alia tomber sur un canape d'un air boudeur, en se plaignant qu'il 1'eut serree, comme un ours qu'il etait. Je vis que la comparaison ne plut pas au comte, car elle lui rappelait un malheur de famille; son front se rembrunit. Pour moi, je remerciai vi- vement mademoiselle Iwinska, et donnai des eloges a sa danse, qui me parut avoir un caractere tout an- tique, rappelant les danses sacrees des Grecs. Je fus interrompu par un domestique annoncant le general et la princesse Veliaminof. Mademoiselle Iwinska fit un bond du canape a ses souliers, y enfonca a la hate ses petits pieds et courut au-devant de la prin- cesse, a qui elle fit coup sur coup deux profondes reverences. Je remarquai qu'a chacune elle relevait adroitement le quartier de son soulier. Le general amenait deux aides de camp, et, comme nous, ve- nait demander la fortune du pot. Dans tout autre pays, je pense qu'une maitresse de maison eut etc un peu embarrassee de recevoir a la fois six h6tes inattendus et de bon appetit; mais telle est 1'abon- dance et 1'hospitalite des maisons lithuaniennes que le diner ne fut pas retarde, je pense, de plus d'une demi-heure. Seulementily avaittropde pates chauds et froids. 126 PROSPER MERIMEE IV Le diner fut fort gai. Le general nous donna des details tres interessants sur les langues qui se parlent dans le Caucase, et dont les unes sont dryennes et les autres touraniennes, bien qu'entre les differentes peuplades il y ait une remarquable conformite de moeurs et de coutumes. Je fus oblige moi-meme de parler de mes voyages, parce que le comte Szemioth m'ayant felicite sur la maniere dont je monta,is a cheval, et ayant dit qu'il n'avait jamais rencontre de ministre ni de professeur qui put fournir si leste- ment une traite telle que celle que nous venions de faire, je dus lui expliquer que, charge par la Societe biblique d'un travail sur la langue des Charruas, j'avais passe trois ans et demidans la republique de I'Uruguay, presque toujours a cheval et vivant dans les pampas, parmi les Indiens. C'est ainsi que je fus conduit a raconter qu'ayant ete trois jours egare dans ces plaines sans fin, n'ayant pas de vivres ni d'eau, j'avais ete reduit a faire comme les gauchos qui m'accompagnaient, c'est-a-dire a saigner mon cheval et a boire son sang. Toutes les dames pousserent un cri d'horreur. Le general remarqua que les Kalmouks en usaient de meme en de semblables extremites. Le comte me demanda comment j'avais trouve cette boisson. Moralement, repondis-je, elle me repugnait fort; mais physiquement je m'en trouvai fort bien, LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMRACH 127 et c'est a elle que je dois 1'honneur de diner ici au- jourd hui. Beaucoup d'Europeens, je veux dire de blancs, qui ont longtemps vecu avec les Indiens, s'y habituent et meme y prennent gout. Mon excellent ami, don Fructuoso Rivero, president de la repu- blique, perd rarement 1'occasion de le satisfaire. Je me souviens qu'un jour, allant au congres en grand uniforme, il passa devant un raticho ou 1'on saignait un poulain. II s'arreta, descendit de cheval pour de- mander un chupon, une sucee, apres quoi il prononga un de ses plus eloquents discours. C'est un affreux monstre que votre president! s'ecria mademoiselle Iwinska. - Pardonnez-moi, chere Pani, luis dis-je, c'est un homme tres distingue, d'un esprit superieur. II parle merveilleusement plusieurs langues indiennes fort difiiciles, surtout le charrua, a cause des innom- brables formes que prend le verbe, selon son re- gime direct on indirect, et meme selon les rapports sociaux existant entre les personnes qui le parlent. J'allais donner quelques details assez curieux sur le mecanisme du verbe charrua, mais le comte m'in- terrompit pour me demander ou il fallait saignerles chevaux quand on voulait boire leur sang. Pour 1'amour de Dieu, mon cher professeur, s'ecria mademoiselle Iwinska avec un air de frayeur comique, ne le lui dites pas. II est homme a tuer toute son ecurie, et a nous manger nous-memes quand il n'aura plus de chevaux. 128 PROSPER MERIMEE Sur cette saillie, les dames quitterent la table en riant, pour aller preparer le the et le cafe, tandis que nous fumerions. Au bout d'un quart d'heure, on envoya demander au salon M. le general. Nous vou- lions le suivre tous ; mais on nous dit que ces dames ne voulaient qu'un homme a la fois. Bient6t nous entendimes au salon de grands eclats de rire et des battements de main. Mademoiselle loulka fait des siennes, dit le conite. On vint le demander lui- meme; nouveaux rires, nouveaux applaudissements. Ce fut mon tour apres lui. Quand j'entrai dans le sa- lon, toutes les figures avaient pris un semblant de gravite qui n'etait pas de trop bon augure. Je m'at- tendais a quelque niche. Monsieur le professeur, me dit le general de son air le plus officiel, ces dames pretendent que nous avons fait trop d'accueil a leur champagne, et ne veulent nous admettre aupres d'elles qu'apres une epreuve. II s'agit de s'en aller les yeux bandes du milieu du salon a cette muraille, et de la toucher du doigt. Vous voyez que la chose est simple, il suf- fit de marcher droit. Etes-vous en etat d' observer la ligne droite? Je le pense, Monsieur le general. Aussit6t mademoiselle Iwinska me jeta un mou- choir sur les yeux et le serra de toute sa force par derriere. Vous etes au milieu du salon, dit-elle, etendez la main. . . Bon ! Je parie que vous ne touche- rez pas la muraille. LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 129 En avant, marche! dit le general. II n'y avait que cinq ou six pas a faire. Je m'avan- gai fort lentement, persuade que je rencontrerais quelque corde ou quelque tabouret, traitreusement place sur mon chemin pour me faire trebucher. J'en- tendais des rires etouffes qui augmentaient mon embarras. Enfin je me croyaistouta faitpres du mur lorsque mon doigt, que j'etendais en avant, entra tout a coup dans quelque chose de froid et de vis- queux. Je fis une grimace et un saut en arriere, qui fit eclater tous les assistants. J'arrachai mon ban- deau, et j'apercus pres de moi mademoiselle Iwinska tenant un pot de miel ou j'avais fourre le doigt, croyant toucher la muraille. Ma consolation fut de voir les deux aides de camp passer par la meme epreuve, et ne pas faire meilleure contenance que moi. Pendant le reste de la soiree, mademoiselle Iwinska ne cessa de donner carriere a son humeur folatre. Toujours moqueuse, toujours espiegle, elle prenait tant6t 1'un, tantdt 1'autre pour objet de ses plaisan- teries. Je remarquai cependant qu'elle s'adressait le plus souventau comte, qui, je dois le dire, ne se pi- quait jamais, et meme semblait prendre plaisir a ses agaceries. Au contraire, quand elle s'attaquaita 1'un des aides de camp, il froncait le sourcil, et je voyais son ceil briller de ce feu sombre qui en realite avait quelque chose d'effrayant. Folatre comme une chatte et blanche comme la creme. II me semblait Dernieres Niiuvvllus. 130 PROSPER MERIMEE qu'en ecrivant ce vers Mickiewicz avail voulu faire le portrait de la panna Iwinska. On se retira assez tard. Dans beaucoup de grandes maisons lithuaniennes, on voit une argenterie ma- gnifique, de beaux meubles, des tapis de Perse pre- cieux, et il n'y a pas, comme dans notre chere Al- lemagne, de bons lits de plume a offrir a un h6te fa- tigue. Riche ou pauvre, gentilhomme ou paysa'n, un Slave sait fort bien dormir sur une planche. Le cha- teau de Dowghielly ne faisait point exception a la regie generale. Dans la chambre ou 1'on nous con- duisit, le comte et moi, il n'y avait que deux cana- pes reconverts en maroquin. Cela ne m'effrayait guere, car dans mes voyages j'avais couche souvent sur la terre nue, et je me moquai un peu des excla- mations du comte sur le manque de civilisation de ses compatriotes. Un domestique vint nous tirer nos bottes et nous donna des robes de chambre et des pantoufles. Le comte, apres avoir 6te son habit, se promena quelque temps en silence, puis, s'arretant devant le canape ou deja je m'etais etendu : Que pensez-vous, me dit-il, de loulka? Je la trouve charmante. Oui, mais si coquette!... Croyez-vous qu'elle ait du gout reellement pour ce petit capitaine blond ? L'aide de camp?... Comment pourrais-je le savoir? LE MA.NUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 131 C'est un fat... done il doit plaire aux femmes. Je nie la conclusion, Monsieur le comte. Vou- lez-vous que je vous disc la verite? M lle Iwinska pense beaucoup plus a plaire au comte Szemioth qu'a tous les aides de camp de 1'armee. II rougit sans me repondre; mais il me sembla que mes paroles lui avaient fait un sensible plaisir. II se promena encore quelque temps sans parler, puis, ayant regarde a sa montre : Ma foi, dit-il, nous ferions bien de dormir, car il est tard. II prit son fusil et son couteau de chasse, qu'on avait deposes dans notre chambre, et les mit dans une armoire dont il retira la clef. Voulez-vous la garder? me dit-il en me la re- mettant a ma grande surprise, je pourrais 1'oublier. Assurement vous avez plus de memoire que moi. Le meilleur moyen de ne pas oublier vos armes, lui dis-je, serait de les mettre sur cette table pres de votre sofa. Non... Tenez, a parler franchement, je n'aime pas a avoir des armes pres de moi quand je dors... Et la raison, la voici. Quand j'etais aux hussards de Grodno, je couchais un jour dans une chambre avec un camarade, mes pistolets etaient sur une chaise aupres de moi. La nuit, je suis reveille par une de- tonation. J'avais un pistolet a la main; j'avais fait feu, et la balle avait passe a deux pouces de la tete de mon camarade... Je ne me suis jamais rappele le reve que j'avais eu. Cette anecdote me troubla un peu. J'etais bien as- 132 PROSPER MERIMEE sure de ne pas avoir de balle dans la tete; mais, quand je considerais la taille elevee, la carrure her- culeenne de mon compagnon , ses bras nerveux couverts d'un noir duvet, je ne pouvais m'empecher de reconnaitre qu'il etait parfaitement en etat de m'etrangler avec ses mains, s'il faisait un mauvais reve. Toutefois je me gardai de lui montrer la moindre inquietude ; seulement je plagai une lumiere sur une chaise aupres de mon canape, et je me mis a lire le Catechisme de Lawicki, que j'avais apporte. Le comte me souhaita ie bonsoir, s'etendit sur son sofa, s'y retourna cinq ou six fois; enfin, il parut s'assoupir, bien qu'il fut pelotonne comme 1'amant d'Horace, qui, renferme dans un coffre, touche sa tete de ses genoux replies : ... Turpi clausus in area, Conlractum genibus tangas caput... De temps en temps il soupirait avec force, ou fai- sait entendre une sorte de rale nerveux que j'attri- buais a 1'etrange position qu'il avait prise pour dor- mir. Une heure peut-etre se passa de la sorte. Je m'assoupissais moi-meme. Je fermai mon livre, et je m'arrangeais de mon mieux sur ma couche, lors- qu'un ricanement etrange de mon voisin me fit tres- saillir. Je regardai le comte. II avait les yeux fermes, tout son corps fremissait, et de ses levres entr'ou- vertes s'echappaient quelques mots a peine arti- cules. LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 133 Bien fraiche!... bien blanche!... Le professeur ne salt ce qu'il dit... Le cheval ne vaut rien... Quel morceau friand ! . . . Puis il se mit a mordre a belles dents le coussin on posait sa tete, et en meme temps il poussa une sorte de rugissement si fort qu'il se reveilla. Pour moi, je demeurai immobile sur mon canape et fis semblant de dormir. Je 1'observaispourtant. II s'assit, se frotta les yeux, soupira tristement et de- meura pres d'une heure sans changer de posture, absorbe, comme il semblait, dans ses reflexions. J'etais cependant fort mal a mon aise, et je me pro- mis interieurement de ne jamais coucher a c6te de M. le comte. A la longue, pourtant, la fatigue triom- pha de 1'inquietude, et lorsqu'onentra le matin dans notre chambre, nous dormions 1'un et 1'autre d'un profond sommeil. VI Apres le dejeuner, nous retournames a Medintil- tas. La, ayant trouve le docteur Froeber seul, je lui dis que je croyais le comte malade, qu'il avail des reves affreux, qu'il etait peut-etre somnambule, et qu'il pouvait etre dangereux dans cet etat. Je me suis aper^u de toutcela, me dit le mede- cin. Avec une organisation athletique, il est nerveux comme une jolie femme. Peut-etre tient-il cela de sa mere... Elle a ete diablement mechante ce matin... Je ne crois pas beaucoup aux histoires de peurs et 134 PROSPER MERIMEE d'envies de femmes grosses ; mais ce qui est certain, c'est que la comtesse est maniaque, et la manie est transmissible par le sang... Mais le comte, repris-je, est parfaitement rai- sonnable; il a 1'esprit juste, il estinstruit, beaucoup plus que je ne 1'aurais cru, je vous 1'avoue; il aime la lecture... D'accord, d'accord, mon cher monsieur, mais il est souvent bizarre. II s'enferme quelquefois pen- dant plusieurs jours; souvent il r6de la nuit* il lit des livres incroyables..., de la metaphysique alle- mande..., de la physiologic, que sais-je! Hier en- core, il lui en est arrive un ballot de Leipzig. Faut-il parler net? un Hercule a besoin d'une Hebe. II y a ici des paysannes tres jolies... Le saniedi soir, apres le bain, on les prendrait pour des princesses... II n'y en a pas une qui ne fut fiere de distraire mon- seigneur. A son age, moi, le diable m'emporte!... Non, il n'a pas de maitresse, il ne se marie pas, il a tort. II lui faudrait un derivatif. Le materialisme grossier du docteur me choquant au dernier point, je terminai brusquement 1'entre- tien en lui disant que je faisais des vreux pour que le comte Szemioth trouvat une epouse digne de lui. Ce n'est pas sans surprise, je 1'avoue, que j'avais ap- pris du docteur ce gout du comte pour les etudes philosophiques. Get oflicier de hussards, ce chasseur passionne lisant de la metaphysique allemande et s'occupant de physiologic, cela renversait mes idees. LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 135 Le docteur avait dit vrai cependant, et des le jour meme j'en eus la preuve. Comment expliquez-vous, Monsieur le profes- seur, me dit-il brusquement vers la fin du diner, comment expliquez-vous la dualite ou la duplicile de notre nature?... Et comme il s'apercut que je ne le comprenais pas parfaitement, il reprit : Ne vous etes-vous jamais trouve au haut d'une tour ou bien au bord d'un precipice, ayant a la fois la tenta- tion de vous elancer dans le vide et un sentiment de terreur absolument contraire?... Cela peut s'expliquer par des causes toutes physiques, dit le docteur : 1 la fatigue qu'on eprouve apres une marche ascensionnelle determine un af- flux de sang au cerveau, qui... - Laissons la le sang, docteur, s'ecria le comte avec impatience, etprenons un autre exemple. Vous tenez une arme a feu chargee. Votre meilleur ami est la. L'idee vous vient de lui mettre une balle dans la tete. Vous avez la plus grande horreur d'un assassinat, et pourtant vous en avez la pensee. Je crois, Messieurs, que si toutes les pensees qui nous viennent en tete dans 1'espace d'une heure..., je crois que si toutes vos pensees, Monsieur le profes- seur, que je tiens pour un sage, etaient ecrites, elles formeraient un volume in-folio peut-etre, d'apres le- quel il n'y a pas un avocat qui ne plaidat avec succes votre interdiction, pas un juge qui ne vous mit en prison ou bien dans une maison de fous. PROSPER MERIMEE Cejuge, Monsieur le comte, ne me condamne- rait pas assurement pour avoir cherche ce matin pendant plus d'une heure la loi mysterieuse d'apres laquelle les verbes slaves prenncnt un sens futur en se combinant avee une preposition; mais si par ha- sard j'avais cu quelque autre pensee, quelle preuve en tirer centre moi ? Je ne suis pas plus maitre de mes pensees quo des accidents exterieurs qui me les suggerent. De ce qu'une pcnsec surgit en moi, on ne pent pas conclure un commencement d'ex,ecu- tion , ni meme une resolution. Jamais je n'ai eu 1'idee de tucr personne; mais si la pensee d'un meurtre me venait, ma raison n'est-elle pas la pour 1'ecarter? Vous parlez de la raison bien a votre aise; mais est-elle toujours la, comme vous ditcs, pour nous di- riger? Pour que la raison parle et se fasse obeir, il iaut de la reflexion, c'est-a-dire du temps et du sang- froid. A-t-on toujours l'un et 1'autrc? Dans un com- bat, je vois arriver sur moi un boulet qui ricoche, je me detourne et je decouvre mon ami, pour lequel j'aurais donne ma vie, si j'avais eu le temps de refle- chir... J'essayai de lui parler de nos devoirs d'homme et de chreticn, de la neeessite ou nous sommes d'imitcr le guerrier de 1'Ecriture, toujours pret an combat; enfin je lui fis voir qu'en luttant sans cesse centre nos passions nous acquerions des forces nouvelles pour les affaiblir et les dominer. Je ne reussis, je le LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTE.A1BACH 137 crains, qu'a le reduire au silence, et il ne paraissait pas convaincu. Je demeurai encore une dizaine de jours au cha- teau. Je fis une autre visite a Dowghielly, mais nous n'y couchames point. Comme la premiere fois, ma- demoiselle Iwinska se montra espiegle et enfant ga- tee. Elle exercait sur le comte une sorte de fascina- tion, et je ne doutai pas qu'il n'en fut fort amou- reux. Cependantil connaissait bien ses defauts etne se faisait pas d'illusions. II la savait coquette, fri- vole, indifferente a tout ce qui n'etait pas pour elle un amusement. Souvent je m'apercevais qu'il souf- frait interieurement de la savoir sipeu raisonnable; mais des qu'elle lui avait fait quelque petite mignar- dise, il oubliait tout, sa figure s'illuminait, il rayon- nait de joie. II voulut m'amener une derniere fois a Dowghielly la veille de mon depart, peut-etre parce que je restais a causer avec la tante pendant qu'il al- lait se promener au jardin avec la niece; mais j'avais fort a travailler, et je dus m'excuser, quelle que fut son insistance. Il revint diner, bien qu'il nous eut dit de ne pas 1'attendre. 11 se mit a table, et ne put manger. Pendant tout le repas, il fut sombre et de mauvaise humeur. De temps a autre, ses sourcils se rapprochaient et ses yeux prenaient une expression sinistre. Lorsque le docteur sortit pour se rendre aupres de la comtesse, le comte me suivit dans ma chambre, et me dit tout ce qu'il avait sur le cceur. Je me repens bien, s'ecria-t-il, de vous avoir 138 PROSPER MERIMEE quitte pour aller voir cette petite folle, qui se moque de moi et qui n'aime que les nouveaux visages; mais heureusement tout est fini entre nous, j'en suis profondementdegoute, et je ne la reverrai jamais... II se promena quelque temps de long en large se- lon son habitude, puis il reprit : Vous avez cru peut-etre que j'en etais amou- reux? C'est ce que pense cet imbecile de docteur. Non, je ne 1'ai jamais aimee. Sa mine rieuse m'amu- sait. Sa peau blanche me plaisait a voir... Voila'tout ce qu'il y a de bon chez elle... la peau surtout. De cervelle, point. Jamais je n'ai vu en elle autre chose qu'une jolie poupee, bonne a regarder quand on s'ennuie et qu'on n'a pas de livre nouveau... Sans dotite on pent dire que c'est une beaute... Sa peau est merveilleuse!... Monsieur le professeur, le sang qui est sous cette peau doit etre meilleur que celui d'un cheval?... Qu'en pensez-vous? Et il se mit a eclater de rire, mais ce rire faisait mal a entendre. Je pr\s conge de lui le lendemain pour continue! 1 mes explorations dans le nord du Palatinat. VII Elles durerent environ deux mois, et je puis dire qu'il n'y a guere de village en Samogitie oil je ne me sois arrete et ou je n'aie recueilli quelques docu- ments. Qu'il me soit permis de saisir cette occasion LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 139 pour remercier les habitants de cette province, eten particulier MM. les ecclesiastiques, pour le concours vraiment empresse qu'ils ont accorde a mes re- cherches et les excellentes contributions dont ils ont enrichi mon dictionnaire. Apres un sejour d'une semaine a Szawle, je me proposals d'aller m'embarquer a Klaypeda (port que nous appelons Memel) pour retourner chez moi, lorsque je regus du comte Szemioth la lettre sui- vante, apportee par un de ses chasseurs : Monsieur le professeur, Permettez-moi de vous ecrire en allemand. Je ferais encore plus de solecismes, si je vous ecrivais en jmoude, et vous perdriez toute consideration pour moi. Je ne sais si vous en avez deja beaucoup, et la nouvelle que j'ai a vous communique! 1 ne 1'aug- mentera peut-etre pas. Sans plus de preface, je me marie, et vous devinez a qui. Jupiter se rit des ser- ments des amoureux, Ainsi fait Pirkuns, notre Jupi- ter samogitien. C'est done mademoiselle Julienne Iwinska que j'epouse le 8 du mois prochain. Vous seriez le plus aimable des hommes si vous veniezas- sister a la ceremonie. Tous les paysans de Medintil- tas et lieux circonvoisins viendront chez moi man- ger quelques boeufs et d'innombrables cochons, et, quand ils seront ivres, ils danseront dans ce pre, a droite de 1'avenue que vous connaissez. Vous verrez des costumes et des coutumes dignes de votre obser- 140 PROSPER MERIMEE vation. Vous me ferez le plus grand plaisir et a Ju- lienne aussi. J'ajouterai que votre refus nous jette- rait dans le plus triste embarras. Vous savez que j'ap- partiens a la communion evangelique, de memeque ma fiancee; or notre ministre, qui demeure a une trentaine de lieues, est perclus de la goutte, et j'ai ose esperer que vous voudriez bien oflicier a sa place. Croyez-moi, mon cher professeur, votre bien devoue, Michel SZEMIOTH. . Au bas de la lettre, en forme de post-scriptum, une assez jolie main feminine avait ajoute en jm oude : Moi, muse de la Lithuanie, j'ecris en jmoude. Michel est un impertinent de douter de votre appro- bation. II n'y a que moi en effet qui sois assez folle pour vouloir d'un garcon comme lui. Vous verrez, Monsieur le professeur, le 8 du mois prochain, une mariee un peu chic. Ce n'est pas du jmoude, c'est du francais. N'allez pas au moins avoir des distractions pendant la ceremonie! Ni la lettre ni le post-scriptum ne me plurent. Je trouvai que les fiances montraient une impardon- nable legerete dans une occasion si solennelle. Ce- pendant, le nioyen de refuser ? J'avouerai encore que le spectacle annonce ne laissait pas de me don- ner des tentations. Selon toute apparence, dans le grand nombre de gentilshommes qui se reuniraient LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 141 au chateau de Medintiltas, je ne manquerais pas de trouver des personnes instruites qui me fourniraient des renseignements utiles. Mon glossaire jmoude etait tres riche ; mais le sens d'un certain nombre de mots appris de la bouche de paysans grossiers de- meurait encore pour moi enveloppe d'une obscurite relative. Toutes ces considerations reunies eurent assez de force pour m'obliger a consentir a la de- mande du comte, et je lui repondis que dans la ma- tinee du 8je serais a Medintiltas. Combien j'euslieu de m'en repentir! VIII En entrant dans 1'avenue du chateau, j'apercus un grand nombre de dames et de messieurs en toilette du matin, groupes sur le perron ou circulant dans les allees du pare. La cour etait pleine de paysans endimanches. Le chateau avait un air de fete; par- tout des fleurs, des guirlandes, des drapeaux et des festons. L'intendant me conduisit a la chambre qui m'avait etc preparee au rez-de-chaussee, en me de- mandant pardon de ne pouvoir m'en offrir une plus belle; mais il y avait tant de monde au chateau qu'il avait ete impossible de me conserver 1'appartement que j'avais occupe a mon premier sejour, et qui etait destine a la femme du marechal de la noblesse; ma nouvelle chambre d'ailleurs etait tres conve- nable, ayant vue sur le pare, et au-dessous de 1'ap- partement du comte. Je m'habillai en hate pour la 142 PROSPER MERIMEE ceremonie, je revetis ma robe; mais ni le comte ni sa fiancee ne paraissaient. Le comte etait alle la chercher a Dowghielly. Depuis longtemps ils au- raient du etre arrives; mais la toilettte d'une m%- riee n'est pas une petite affaire, et le docteur aver- tissait les invites que, le dejeuner ne devant avoir lieu qu'apres le service religieux, les appetits trop impatients feraient bien de prendre leurs precau- tions a un certain buffet garni de gateaux et de toute sorte de liqueurs. Je remarquai a cette occa- sion combien 1'attente excite a la medisance; deux meres de jolies demoiselles invitees a la fete ne ta- rissaient pas en epigrammes centre la mariee. II etait plus de midi quand une salve de boites et de coups de fusil signala son arrivee, et bientot apres une caleche de gala entra dans 1'avenue trai- nee par quatre chevaux magnifiques. A 1'ecume qui couvrait leur poitrail, il etait facile de voir que le retard n'etait pas de leur fait. Iln'y avait dans la ca- leche que la mariee, madame Dowghiello et le comte. II descendit et donna la main a madame Dowghiello. Mademoiselle Iwinska, par un mouvement pleiu de grace et de coquetterie enfantine, fit mine de vou- loir se cacher sous son chale pour echapper aux re- gards curieux qui 1'entouraient de tous les cc A >tes. Pourtant elle se leva debout dans la caleche, et elle allait prendre la main du comte, quand les chevaux du brancard, effrayes peut-etre par la pluie de fleurs que les paysans langaient a la mariee, peut-etre aussi LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 143 eprouvant cette etrange terreur que le comte Sze- mioth inspirait aux animaux, se cabrerent en s'ebrouant; une roue heurta la borne au pied du per- ron, et on put croire pendant un moment qu'un ac- cident allait avoir lieu. Mademoiselle Iwinska laissa echapper un petit cri... On fut bientot rassure. Le comte, la saisissant dans ses bras, 1'emporta jus- qu'au haut du perron aussi facilement que s'il n'avait tenu qu'une colombe. Nous applaudissions tous a son adresse et a sa galanterie chevaleresque. Les paysans poussaient des wVaZformidables, la mariee, toute rouge, riait et tremblait a la fois. Le comte, qui n'etait nullement presse de se debarrasser de son charmant fardeau, semblaittriompher en le mon- trant a la foule qui 1'entourait... Tout a coup une femme de haute taille, pale, maigre, les vetements en desordre, les cheveux epars, et tous les traits contractes par la terreur, parut au haut du perron, sans que personne put sa- voir d'ou elle venait. A Fours! criait-elle d'une voix aigue; a Tours! des fusils!... II emporte une femme! tuez-le! Feu ! feu ! C'etait la comtesse. L'arrivee de la mariee avait attire tout le monde au perron, dans la cour, ou aux fenetres du chateau. Les femmes memesqui surveil- laient la pauvre folle avaient oublie leur consigne ; elle s'etait echappee, et sans etre observee de per- sonne etait arrivee jusqu'au milieu de nous. Ce fut 144 PROSPER MERIMEE une scene Ires penible. II fallut 1'emporter malgre ses cris et sa resistance. Beaucoup d'invites ne con- naissaient pas sa maladie. On dut leur donner des explications. On chuchota longtemps a voix basse. Tous les visages etaient attristes. Mauvais pre- sage! disaient les personnes superstitieuses, et le nombre en est grand en Lithuanie. Cependant, mademoiselle Iwinska demanda cinq minutes pour faire sa toilette et mettre son voile de mariee, operation qui dura une bonne heure. C'etait plus qu'il ne fallait pour que les personnes qui igno- raient la maladie de la comtesse en apprissent la cause et les details. Enfin la mariee reparut magnifiquement paree et couverte de diamants. Sa tante lapresentaa tons les invites, et, lorsque le moment fut venu de passer a la chapelle, a ma grande surprise, en presence de toute la compagnie, madame Dowghiello appliqua un soufflet sur la joue de sa niece, assez fort pour faire retourner ceux qui auraient eu quelque dis- traction. Ce soufflet fut regu avec la plus parfaite resignation, et personne ne parut s'en etonner; seulement un homme en noir ecrivit quelque chose sur un papier qu'il avail apporte et quelques-uns des assistants y apposerent leur signature de 1'air le plus indifferent. Ce ne fut qu'a la fin de la ceremonie que j'eus le mot de 1'enigine. Si je 1'eusse devine, je n'au- rais pas manque de m'elever avec toute la force de mon ministere sacre contre cette odieuse pratique, LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 145 laquelle a pour but d'etablir un cas de divorce en si- mulant que le mariage n'a eu lieu que par suite de violence materielle exercee contre une des parties contractantes. Apres le service religieux, je crus de mon devoir d'adresser quelques paroles au jeune couple, m'atta- chant a leur mettre devant les yeux la gravite et la saintete de 1'engagement qui venait de les unir, et comme j'avais encore sur le coeur le post-scriptum deplace de mademoiselle Iwinska, je lui rappelai qu'elle entrait dans une vie nouvelle, non plus ac- compagnee d'amusements etde joies juveniles, mais pleine de devoirs serieux et de graves epreuves. II me sembla que cette partie de mon allocution pro- duisit beaucoup d'effet sur la mariee, comme sur toutes les personnes qui comprenaient 1'allemand. Des salves d'armes a feu et des cris de joie ac- cueillirent le cortege au sortir de la chapelle, puis on passa dans la salle a manger. Le repas etait ma- gnifique, les appetits fort aiguises, et d'abord on n'entendit d'autre bruit que celui des couteaux et des fourchettes : mais bient6t, avec 1'aide des vins de Champagne et de Hongrie, on commenca a cau- ser, a rire et memeacrier. La sante de la mariee fut portee avec enthousiasme. A peine venait-on de se rasseoir, qu'un vieux. panea. moustaches blanches se leva, et d'une voix formidable : Je vois avec douleur, dit-il, que nos vieilles coutumes se perdent. Jamais nos peres n'eussent Dernieres Nouve//i's. 10 146 PROSPER MERIMEE porte ce toast avec des verres de cristal. Nous bu- vions dans le soulier de la mariee, et meme dans sa botte, car de mon temps les dames portaient des bottes en maroquin rouge. Montrons, amis, que nous sommes encore de vrais Lithuaniens. Et toi, Ma- dame, daigne me donner ton soulier. La mariee lui repondit en rougissant avec un pe- tit rire etouffe : Viens le prendre, monsieur...; mais je ne te fe- rai pas raison dans ta botte. Le pane ne se le fit pas dire deux fois : il se mit galamment a genoux, 6ta un petit soulier de satin blanc a talon rouge, 1'emplit de vin de Cham- pagne et but si vite et si adroitement, qu'il n'y en eut pas plus de la moitie qui coula sur ses ha- bits. Le soulier passa de main en main, et tous les hommes y burent, mais non sans peine. Le vieux gentilhomme reclama le soulier comme une relique precieuse, et madame Dowghiello fit prevenir une femme de chambre de venir reparer le desordre de la toilette de sa niece. Ce toast fut suivi de beaucoup d'autres, et bientot les convives devinrent si bruyants, qu'il ne me pa- rut plus convenable de demeurer parmi cux. Je m'echappai de la table sans que personne fit at- tention a moi, et j'allai respirer 1'air en dehors du chateau; mais la encore je trouvai un spectacle peu edifiant. Les domestiques et les paysans, qui avaient eu de la biere et de l'eau-de-vie a discretion, etaient deja ivres pour la plupart. II y avait eu des disputes LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 147 et des tetes cassees. Ca et la sur le pre, des ivrognes se vautraient prives de sentiment, et 1'aspect gene- ral de la fete tenait beaucoup d'un champ de ba- taille. J'aurais eu quelque curiosite de voir de pres les danses populaires; mais la plupart etaient me- nees par des bohemiennes effrontees, et je ne cms pas qu'il fut bienseant de me hasarder dans cette bagarre. Je rentrai done dans ma chambre, je lus quelque temps, puis me deshabillai et m'endormis bientot. Lorsque je m'eveillai, 1'horloge du chateau son- nait trois heures. La nuit etait claire, bien que la lune fut un peu voilee par une legere brume. J'es- sayai de retrouver le sommeil; je ne pus y parvenir. Selon mon usage en pareille occasion, je voulus prendre un livre et etudier, mais je ne pus trouver les allumettes a maportee. Je me levai et j'allais ta- tonnant dans ma chambre, quand un corps opaque, tres gros, passa devant ma fenetre, et tomba avec un bruit sourd dans le jardin. Ma premiere impres- sion fut que c'etait un homme, et je crus qu'un de nos ivrognes etait tombe par la fenetre. J'ouvris la mienne et regardai; je ne vis rien. J'allumai enfin une bougie, et, m'etant remis au lit, je repassai mon glossaire jusqu'au moment ou Ton m'apporta mon the. Vers onze heures, je me rendis au salon, ou je trouvai beaucoup d'yeux battus et de mines defaites; j'appris en effet qu'on avait quitte la table fort tard. Ni le comte ni la jeune comtesse n'avaient encore 148 PROSPER MERIMEE paru. A onze heures et demie, apres beaucoup de mechanics plaisanteries, on commengaa murmurer, tout has d'abord, bient6t assez haut. Le docteur Froeber prit sur lui d'envoyer le valet de chambre du comte frapper a la porte de son maitre. Au bout d'un quart d'heure, cet homme redescendit, et, un peu emu, rapporta au docteur Froeber qu'il avait f rappe plus d'une douzaine de fois, sans obtenir de re- ponse. Nous nous consultames, madanie Dowghiello, le docteur et moi. L'inquietude du valet de chambre m'avait gagne. Nous montames tous les trois avec lui. Devant la porte, nous trouvames la femme de chambre de la jeune comtesse tout effaree, assurant que quelque malheur devait etre arrive, car la fe- netre de madame etait toute grande ouverte. Je me rappelai avec effroi ce corps pesant tombe clevant ma fenetre. Nous frappames a grands coups. Point de reponse. Enfin le valet de chambre apporta une barre de fer, et nous enfoncames la porte... Non! le courage me manque pour decrire le spectacle qui s'offrit a nos yeux. La jeune comtesse etait etendue morte sur son lit, la figure horriblement laceree, la gorge ouverte, inondee de sang. Le comte avait disparu, et personne depuis n'a eu de ses nouvelles. Ledocteur considera 1'horrible blessure de la jeune femme. Ce n'est pas une lame d'acier, s'ecria-t-il, qui a fait cette plaie... C'est une morsure! .... Le professeur ferma son livre, et regarda le feu d'un air pensif. LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH 149 - Et 1'histoire est finie? demanda Adelaide. Finie! repondit le professeur d'une voix lu- gubre. Mais, reprit-elle, pourqnoi 1'avez-vous intitu- lee Lokis. ' } Pas un seul des personnages ne s'appelle ainsi. Ce n'est pas un nom d'homme, dit le profes- seur... Voyons, Theodore, comprenez-vous ce que veut dire Lokis? - Pas le moins du monde. Si vous etiez bien penetre de la loi de trans- formation du Sanscrit au lithuanien, vous auriez reconnu dans lokis le Sanscrit arkcha ou rickscha. On appelle lokis, en lithuanien, Fanimal que les Grecs ont nomme apy.TO?, les Latins ursus et les Al- lemands bar. Vous comprenez maintenant mon epigraphe : Miszka su Lokiu Abu du to l\ iu. Vous savez que, dans le roman de Renard, Tours s'appelle dampBrun. Chez les Slaves, on le nomme Michel, Miszka en lithuanien, et ce surnom rem- place presque toujours le nom generique, lokis. C'est ainsi que les Francais ont oublie leur mot neo- latin de goupil ou gorpil pour y substituer celui de re- nard. Je vous en citerai bien d'autres exemples... Mais Adelaide remarqua qu'il etait tard, et on se separa. EDITIONS Lokis, publie dans la Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1869. M. Leon Deffoux possede un exemplaire d'epreuves de cette Revue. Repris en feuilleton dans Y(Euvre, 25 fevrier-11 mars 1927. La Chambre bleue, exemplaire d'epreuves imprime par 1'Im- primerie nationale pour 1'edition des Papiers et Correspon- dance de la famille imperiale. In-8 carre. Get exemplaire unique se trouve a la bibliotheque de 1'Institut. II est imprime sur le recto seulement. La pre- miere page porte le numero 110, la derniere le numero 128. Sur la premiere page, au-dessous du chiffre 110, on lit le chiffre x et au-dessous encore, en trois lignes : La Chambre bleue. Nouvelle dedieea (sic) Madame de la Rhune. Biarritz, septembre 1866. La Chambre bleue, nouvelle dediee a M me de la Rhune. Pa- ris, impr. Jules Claye, 1871, petit in-8, couv. non impr., 53 p., y compris le titre, et 1 feuillet blanc. Tire a 6 exem- plaires d'epreuves. Dans un premier exemplaire, ayant appartenu a M. Charles Delafosse, le feuillet de titre est a 1'etat d'epreuve ; il porte des corrections manuscrites et dans le haut, imprime au composteur : l re epreuve, 4 aout 1871. La nouvelle fmit page 47 par la reproduction du croquis de 1'auteur. Les pages 49 a 53 sont occupees par une note de Ph. Burty sur la Chambre bleue. Le texte de la nouvelle est imprime en italique, celui de la note de Burty en ro- 152 EDITIONS main. Get exemplaire contient en outre un tirage a part du croquis, sur papier de Chine. Un deuxieme exemplaire, ayant appartenu a M. Mau- rice Tourneux, se compose de 44 pages, sans titre, ainsi que d'une epreuve sur Chine du croquis de Merimee. A la premiere page on lit, imprime : l re epreuve, 26 juillet 1871, avec une note manuscrite de Philippe Burty, priant les typographies de respecter 1'orthographe de Merimee, transcrite exactement par lui. Un troisieme exemplaire a appartenu a M. Paul Arnau- det et au vicomte Spoelberch de Lovenjoul. Un quatrieme exemplaire a appartenu a Philippe Burty et se trouve mentionne au catalogue de sa vente. Un cinquieme exemplaire, incomplet de titre, appar- tient a M. P. Dauze. Un sixieme exemplaire appartient au vicomte de Su- zannet ; le feuillet de titre est a 1'etat d'epreuve ; il porte des corrections manuscrites et ces mots imprimes au composteur : Le 7 aout 1871 ; oRetour 12 aout 1871. La nouvelle finit a la page 47 par la reproduction du croquis de 1'auteur, avec ces mots reproduisant son ecriture : Com- pose et ecrit par P. Merimee, fou de S. M. 1'Imperatrice. Outre un tirage a part du croquis, beaucoup plus net que celui de la fin du livre, il contient encore un tirage a part d'un autre croquis, completement distinct du premier, la pointe de la pantoufle etant tournee vers la gauche. Enfin, une autre page de titre, distincte de celle portant la date des epreuves, donne 1'indication suivante : Paris, chez Beauvais, Quai Voltaire, 25, 1871. La Chambre bleue, nouvelle parue dans YIndcpcndance beige, 6 et 7 septembre 1871. La Chambre bleue, nouvelle dediee a M me de la Rhune. Bruxelles, librairie de la place de la Monnaie, 1872, in-8, couverture imprimee. Tirage a 129 exemplaires, dont 20 sur vieux papier de Hollande de Blauw et 9 sur papier de Chine, avec vignette gravee a 1'eau-forte de Bracquemont, d'apres un croquis EDITIONS 153 de Merimee, vn pages d'avertissement, 59 pages de texte. Imprime par les soins de Poulet-Malassis (avec couver- ture en papier orange). La Chambre bleue, nouvelle ecrite pour 1'Imperatrice Eu- genie. Seconde edition augmentee. France et Belgique, chez tous les libraires. Bruxelles, impr.-librairie de la place de la Monnaie, 1872, in-16, couverture imprimee. vin pages d'avertissement, 53 pages de texte. En plus du tirage ordinaire, il a ete tire quelques exem- plaires sur papier verge et sur papier de Chine. La Chambre bleue, nouvelle dediee a M me de la Rhune, par Prosper Merimee. In-4, in-63 pages, avec une couverture illustree et soixante et une aquarelles d'apres Eugene Courboin. Imprimerie Lahure. Librairie Conquet, L. Car- teret et C le , successeurs. Titre bleu et noir. Papier de Hollande, quelques exem- plaires sur Japon. (Journal de la Librairie, 24 decembre 1901.) Djoumane, public dans le Moniteur universel, 9-12 Janvier 1873. Dernieres Nouvelles de Prosper Merimee, de 1'Academie francaise : Lokis ; II Viccolo di Madama Lucrezia; La Chambre bleue ; Djoumane ; Le Coup de Pistolet ; Federigo ; Les Sorcieres espagnoles. Paris, Michel Levy freres, edi- teurs, rue Auber, 3, place de 1'Opera. Librairie nouvelle, boulevard des Italiens, 15, au coin de la rue de Gram- mont. (Saint-Germain, impr. Eugene Heutte et G le ), 1873, in-18 jesus, 361 pages. Bibliotheque contemporaine. Edition originale, publiee a 3 fr. 50. II a ete tire en outre 10 exemplaires sur papier de Hollande a 12 fr. 50. II y a, page 184, en tete de la Chambre bleue, une vi- gnette sur bois qui ne se trouve pas dans tous les exem- plaires. (Journal de la Librairie, 3 Janvier 1874.) Dernieres Nouvelles, par Prosper Merimee, de 1'Academie 154 EDITIONS francaise, 5 e edition, in-18 jesus, 361 pages. Lagny, impr. Aureau ; Paris, libr. Michel Levy freres ; Librairie nou- velle. Bibliotheque contemporaine. (Journal de la Librairie, 28 mars 1874.) TEXTE Nous avons suivi : Pour // Viccolo, le texte du manuscrit en la possession de M. de Suzannet 1 . Pour la Chambre bleue, le texte des deuxiemes epreuves, en la possession de M. de Suzannet. Pour Djoumane, le texte du Moniteur universel, 9-12 Janvier 1873. Pour Lokis, le texte de la Revue des Deux Mondes, en ecar- tant seulement les particularites orthographiques de la Revue. Aucun de ces textes n'ayant ete corrige par Merimee ne peut comporter de variantes. 1. M. de Suzannet a bien voulu collationner lui-meme le texte de 1'edition Calmann-Levy avec celui du manuscrit. II nous a ecrit a ce propos : Je n'ai pas indique toutes les variantes dans la ponctua- tion, mais seulement celles pour lesquelles le texte imprimc ne me semblait pas avoir ameliore Poriginal. Je n'ai pas non plus retabli I'orthographe de Merimee. ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE IL VIGCOLO Titre. Le mot italien vicolo ne prend qu'un seul c. Meri- mee, dont 1'orthographe n'a jamais ete tres sure, redouble quelquefois une consonne. C'est ainsi qu'il ecrit ailleurs Gallicie, imbecille, cigarre, etc... Page 5, ligne 16. II ne parait pas exister de portrait de Lucrece Borgia par Leonard de Vinci. Le musee du Louvre possede, de ce peintre, le portrait d'une certaine Lucrezia Crivelli, qui ne ressemble en rien au portrait decrit par Merimee. Le meme musee possede aussi un Bacchus du Vinci. Peut-etre le tableau invente par notre auteur est-il ne dans son esprit du rapprochement de ces deux tableaux. Page 5, ligne 24. Par la force de mon genie, c'est-a-dire par une intuition mysterieuse. Ce detail contribue a 1'at- mosphere fantastique du conte. Page 7, ligne 3. ... sentant deja son cafard... : L'an- ticlericalisme de Merimee est connu. Je suis assez bien, ecrit-il par exemple a Viollet-le-Duc, malgre les orages et le mauvais sang que les ratichons m'ont fait faire la semaine passee. Quelle canaille ! et qu'ils seraient dangereux s'ils n'etaient pas si betes, si ignorants et si etourdis (26 mai 1867). Dans une lettre au meme, le 4 de- cembre 1860, nous trouvons deux fois le mot ratichon et deux fois ratichonnerie. Merimee n'etait pas baptise, et, si 156 ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE 1'on en croit Filon (Merimee et ses amis, p. 61), il mangea une cotelette le jour du vendredi saint 1847. Page 9, ligne 28. Bernin... : Giovanni Lorenzo Bernini, appele souvent en France le Cavalier, architecte, sculp- teur et peintre italien. Ce fut 1'artiste le plus celebre de de son temps (1598-1680). Page 10, ligne 12. Que je me promts bien de repeter, c'est-a-dire de renouveler, de recommencer. Page 10, ligne 22. Strahlenheim, le sejour des rayons lu- mineux. Le nom est evidemment ironique. Page 10, ligne 28. Voir les yeux de la Venus d'llle. Page 11, ligne 14. -- Katzenellenbogen. Merimee a sans doute rapporte ce nom de son voyage sur les bords du Rhin en juin 1836. Le village de Katzenelnbogen appar- tient au district de Wiesbaden ; les comtes de Katzeneln- bogen ont joue un role notable dans 1'histoire de 1'Alle- magne. Page 11, ligne 17. Les histoires merveiUeuses n'arrlvenl qu'a des personnes dont les noms sont difficiles a prononcer : Cf. ce joli passage de la Correspondence inedite : II (Sir David Brewster) a une fille qui a vu un revenant. Jusqu'alors, je n'avais rencontre que des personnes qui connaissaient ceux qui en avaient vu... Pourquoi les gens du Nord voient-ils plus de spectres que les Meridionaux, et pourquoi les protestants plus que les catholiques? Expli- quez-moi, madame, pourquoi en Italie, ou il y a tant de superstitions et d'imaginations, il ne se trouve pas de re- venants, tandis qu'en Angleterre il n'y a guere de famille un peu aristocratique qui n'ait son apparition. Avez-vous lu une histoire de revenants que j'ai faite et qui s'appelle la Venus d'llle? G'est, suivant moi, mon chef-d'oeuvre (Revue des Deux Mondes, 1896, II, p. 31-32). Page 11, ligne 20. ... rempli de patriotisme et de metaphy- sique... : Ce detail, comme beaucoup d'autres, montre la connaissance qu'avait Merimee des choses d'Alle- ECLAIRCJSSEMENTS DU TEXTE 157 magne. Le patriotisme allemand se colore volontiers, en effet, de metaphysique. Les philosophes ont eu une grande part dans la formation de ce sentiment et Ton en fait sou- vent remonter la naissance au Discours a la nation alle- mande de Fichte. Page 12. On a la une de ces scenes de telepathic que 1'influence de Swedenborg, de Hoffmann et de la Sera- phita de Balzac avaient mises fort a la mode. Pages 13-14. La similitude de cette anecdote avec la Venus cTIlle est frappante. Et comme cette derniere nouvelle pa- rait anterieure a // Viccolo, on pourra s'etonner que Meri- mee ait affaibli cette histoire de statue en la repetant et en 1'abregeant. Page 14, ligne 28. Littre donne le mot inflammabilite, mais le Dictionnaire de I' Academic ne le donne point. Page 18, ligne 9. On retrouve ici une de ces mises en scene de sorcellerie que Merimee affectionne et dont on trouve des exemples dans Carmen, dans la Chronique du regne de Charles IX et dans Lokis (voir pages 115 et suiv.). Page 18, ligne 18. Paul, monnaie d'argent des fitats du pape, valant 52 centimes, ainsi dite de Paolo, nom d'un pape. Littre. Page 19, 1. 28. Broccoli : Espece de chou-fleur origi- naire d'ltalie. Page 21, ligne 12. Sisto Tarquino, c'est-a-dire Sextus Tarquinus, celui-la meme qui viola Lucrece, fille de Lu- cretius Spirus. Merimee s'est amuse, comme il le dit lui- meme plus loin, a meler les Tarquins aux Borgias . Page 22, ligne 2. La Maremme est une region de 1' Italic situee le long du littoral, entre 1'embouchure de 1'Arno et Piombino. Elle s'etend sur une longueur de 140 kilometres et s'avance dans 1'interieur du pays jusqu'a 1'Orbitello, sur une largeur de 10 a 30 kilometres. G'est une terre marecageuse etinsalubre, mais tres fertile. La Maremme , dit un proverbe italion, enrichit son homme en un an, mais le tue en six mois. 158 ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE Page 23, ligne 20. Monsieur est athee et philosophe : Meri- mee explique fort bien dans la Correspondance inedite quelle est son attitude vis-a-vis du surnaturel : ... Vous ne pouvez pas comprendre, vous qui etes nee avec le cer- veau d'un poete, la difficulte que j'eprouve a croire, et la difference qu'il y a entre les choses qui me plaisent et celles que j'admets comme vraies. Je me plais a supposer des revenants et des fees. Je me ferais dresser les cheveux sur la tete en me racontant moi-meme des histoires de revenants. Mais, malgre 1'impression toute materielle que j'eprouve, cela ne m'empeche pas de ne pas croire aux revenants, et sur ce point mon incredulite est si grande que si je voyais un spectre, je n'y croirais pas daVantage (Lettre du 23 novembre 1856. Revue des Deux Mondes, 1896, II, p. 27). Page 25, ligne 14. Pourtant, mon ami, quand je compare ce temps avec le noire, je me prends a le regretter : Merimee a toujours partage, avec Stendhal et les romantiques, le gout des epoques violentes et en particulier du xvi e siecle. Sa Chronique du regne de Charles IX en est la preuve. Sa correspondance inedite avec M me de la Roche- jacquelin contient des passages sur le xvi e siecle. Voir Trahard, La Jeunesse de Merimee (Champion). Page 35, ligne 22. ... Vhistoire de la Nonne sanglante : Allu- sion a 1'episode le plus fameux, the Bloody Nun, du roman de Lewis, the Monk, paru en Angle terre en 1795. Le livre connut une vogue extraordinaire en France. On consultera a ce propos 1'ouvrage d'Alice M. Killen : Le roman terri- fiant ou roman noir de Walpole a Anne Radcliffe et son influence en France jusqu'en ISkO. Paris, Champion, 1915, in-8. Merimee connaissait bien le livre de Lewis, et il s'en est souvent inspire. Voir Trahard, ouvr. cite. Page 37, ligne 17. Sa famille... n'aurait jamais consenti a lui laisser epouser une fille d'une condition si fort au- dessous de la sienne : Merimee a traite ce theme de la me- salliance dans Ines Mindo (Theatre de Clara Gazul). ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE 159 Page 38, ligne 19. ... la fievre des maremmes : Les ma- remmes sont des terrains marecageux et malsains. On ap- pelle aussi la Maremme, comme on 1'a vu plus haut, une region particuliere. LA GHAMBRE BLEUE Madame de la Rhune est Flmperatrice Eugenie. Merimee 1'appelle souvent ainsi dans sa correspondance. Voici, entre autres, un passage qui ne laisse aucun doute. II est tire d'une lettre a Panizzi datee du 29 novembre 1866 : II n'est que trop vrai que notre amie M me de la Rune veut aller a Rome. Tous les gens de la maison, surtout les principaux commis, s'y opposent tant qu'ils peuvent. Je crains bien que M. de la Rune, qui a une peur bleue des scenes, n'ose pas dire son veto. On remarquera que Merimee orthographic ici Rune sans h. Mais son orthographe est souvent incertaine. Quant a 1'origine de ce nom, on en a trouve 1'explica- tion dans la note qui suivait 1'edition de 1871 (voir plus haut, p. XTV). Merimee cite souvent 1'endroit dans sa correspondance avec Panizzi : Je suis aussi fatigue de mes dix jours de cour que si je descendais de la Rune (18 novembre 1862). Nous avons fait hier en chemin de fer, en voiture et a pied, une promenade de six heures dans le voisinage de la Rune (17 octobre 1866). Je ne suis plus, comme vous, adaequato a une ascen- sion de la Rune (20 aout 1868). La Rhune est un pic qui se trouve entre Saint-Jean- de-Luz et Cambo et qui atteint 900 metres au-dessus du niveau de la mer. Du sommet, on decouvre tout le pays basque et une partie du Beam. C'est un des plus beaux points de vue des Pyrenees. Page 42, ligne 28. On ne se doute de rien : Cette phrase semble bien donner a entendre que la femme est mariee. Les contemporains de Merimee, comme on le verra dans 160 ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE la revue de la presse, oiit quelquefois essaye de diminuer ce qu'ils appellent 1'immoralite du recit en pretendant que la femme est libre. Page 43, ligne 6. Ursule est evidemment la femme de chambre. , ligne 20. Diligence... : Dans les chemins de fer, on nomme diligences des wagons de premiere classe qui, de- vant recevoir moins de voyageurs, ont en effet la forme d'une caisse de diligence (Littre). Page 45, ligne 1. Dans son adaptation dramatique de la Chambre bleue, Charles de la Rounat place 1'action a Ailly- sur-Somme. Rien n'indique que telle ait ete la pensee de Merimee. D'ailleurs, on peut se demander si Ailly-sur- Somme est veritablement sur la route d'Angleterre . Page 45, ligne 26. Sauta sur la plate-forme, du comparti- ment voisin : sauta, du compartiment voisin, surle quai. Page 46, ligne 6. Leave me alone, you wretch : Laisse-moi tranquille, miserable. , ligne 9. Don't drive me to despair : Ne me poussez pas a un acte desespere. L'anglais de Merimee est excellent. Page 50, ligne 23. Ratafia;... : Liqueur spiritueuse, composee d'eau-de-vie, de sucre et du jus de certains fruits ou de 1'arome de quelque fleur (Littre). , ... une bouteille a quinze... : Le porto fabrique par 1'au- bergiste est evidemment a base de vin ordinaire. Faut-il comprendre qu'il s'agit d'une bouteille de vin a quinze sous? Page 59, ligne 18. La botte... : Le matin, on donne aux chevaux une botte de paille et de foin. Page 60, ligne 24. Le bouquet de Vlmperatrice Eugenie : Merimee fait sa cour a 1'Imperatrice d'une facon que 1'on peut juger familiere, impertinente ou meme vulgaire. ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE 161 DJOUMANE Page 65, ligne 1. Le '21 mai 18... : L'annee pourrait etre 1843. Merimee place en effet son action dans la region de Tlemcen, a une epoque ou cette ville se trouvait sous la domination francaise. Or, apres une apparition de nos troupes en 1836, Tlemcen fut abandonnee en 1837 et de- vint la capitale d'Abd-el-Kader. Nos troupes la reprirent definitivement en 1842. Parmi les unites d'occupation, se trouvait un escadron du 2 e chasseurs d'Afrique (le heros de Merimee est un chasseur), qui prit part, sous les ordres du general Be- deau, a des operations chez les Djaffras du 8 au 16 mai 1843 (Leon Galibert, Histoire de VAlgerie ancienne et moderne, p. 625). Gette periode du printemps 1843 est celle des premiers succes importants de Bugeaud sur Abd-el-Kader. La prise de la smalah par le due d'Aumale eut lieu le 16 mai 1843. Page 65, ligne 2. Nous ramenions boeufs, moutons, cha- meaux... : Les troupes franchises operaient, on le sait, des razzias a la maniere arabe. Page 66, ligne 28. J'eus la pudeur de ne pas m'asseoir dans ma bergere, de peur de m'y endormir. .. : Ce detail prepare, de faQon discrete et habile, la suite du recit : 1'oflicier s'en- dormira sur son cheval. Page 67, ligne 4. Une bande de pelerins ou de sal- timbanques arrivant du Sud... : On peut penser qu'ils appartiennent a la secte des Aissaouas, dont les voya- geurs nous ont souvent decrit les exercices curieux, sem- blables a ceux que rapporte Merimee. Voir, par exemple, L? Algerie contemporaine illustree, par Lady Herbert, p. 108. Page 71, ligne 10. Sidi-Lala semble etre un personnage invente par Merimee. La-la signifie non. On trouve, par exemple, dans Pouvrage du general Daumas, La Vie Dernifrres Nouvelles. 11 162 ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE arabe, 1'injure suivante : Quid li aamer-ha ma galet la-la : enfant de celle qui n'a jamais dit non. Merimee, on 1'a vu dans notre introduction, connaissait les ouvrages du general Daumas. Page 71, ligne 14. ... la Moulaia : Le nom donne a penser qu'il s'agit de la Mouloui'a, ou Molouya, ou Malouia ou en- core M'loui'a, riviere marocaine situee a plus de cent kilo- metres de Tlemcen. Mais la vraisemblance voudrait plutot que Merimee eut ainsi designe 1'Oued-Mouilah, qui, lui, n'est guere qu'a une trentaine de kilometres de Tlemcen. , ligne 27. Tant il y a que, pour le colonel, il y avail... : La phrase est embarrassee, et la repetition de il y a temoigne de quelque negligence. Page 73, ligne 17. Gardes de colon... : Apparemment, les flocons qui s'echappent quand on carde le coton. Littre ne donne pas cette acception. Page 73, ligne 24. A son chapeau de paille surmonte d'une plume d'aulruche... : Merimee a peut-etre emprunte ce detail a la Vie arabe du general Daumas, qu'il connaissait. On lit, en effet, a la page 67 : Un Arabe ne se decouvre jamais la tete pour saluer. Les musulmans n'y sont point tenus, meme devant les sultans, et ils ne 1'exigent pas des etrangers. Le chapeau de paille medoll fait ce- pendant exception ; on ne le garde pas en parlant a un su- perieur... On en voit, dans le desert principalement, qui sont entierement converts de plumes d'autruche ; a che- val, c'est tres joli... Page 81, ligne 14. Cassolette : Rechaud de metal ou Ton fait bruler des parfums (Littre). LOKIS Page 85. Le manuscril du professeur Witlembach : Tel est le titre que porte la nouvelle dans la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1869, page 257, et tel est, en effet, le veritable titre de la nouvelle tout entiere. Lokis est seulement le titre du manuscrit que le professeur ECLAIRC1SSEMENTS DU TEXTE 163 est suppose lire a ses deux auditeurs, Theodore et Ade- laide. Dans nos commentaires, nous avons conserve le titre habituel, Lokis. G'est celui qui figure dans la table des matieres de la Revue des Deux Mondes, le titre veritable ayant sans doute etc considere comme encombrant au point de vue typographique. Le professeur Wittembach a plus d'un trait commun avec le philologue allemand Auguste Schleicher, ne a Meiningen le 19 fevrier 1821. II etudia d'abord la theolo- gie a Leipzig, puis abandonna en 1843 la carriere ecclesias- tique. Professeur de linguistique a Prague, il fit, aux frais de 1'Academie de Vienne, un voyage d'etudes en Lithuanie d'ou il rapporta des ceuvres capitales. II donna d'abord un Manuel de la langue lithuanienne compose d'un volume de grammaire (1856) et d'un livre de lecture accompagne d'un glossaire (1857). En 1857, il publia, en outre, des Legendes, proverbes, enigmes et chansons de la Lithuanie, et, en 1865, les ceuvres du poete lithuanien Christian Dona- leitis. II mourut le 6 decembre 1868, par consequent a peu pres a 1'epoque ou fut ecrit Lokis. On remarquera aussi que le professeur Wittembach n'est pas sans ressemblance avec le vieil antiquaire de la Venus d'llle, M. de Peyrehorade. Wittembach : II existe un village du nom de Wittewbach en Suisse, dans le canton de Saint-Gall, non loin du lac de Constance. Mais le nom donne par Merimee a son heros semble plutot rappeler (avec une intention parodique as- sez osee de la part d'un familier de la cour de France) le nom du village de Wittelsbach, ou se trouvent les ruines du chateau qui fut le berceau de la famille royale de Baviere. Page 85, ligne 1. Theodore : Merimee ne precise pas quels sontles liens quiunissentcepersonnage au professeur. fitant donne que celui-ci lui donne un ordre au debut et lui pose une question apres la lecture du manuscrit, on peut sup- poser que Theodore est son secretaire, ou un ancien eleve, ou un jeune ami, peut-etre les trois a la fois. 164 ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE Page 85, ligne 6. L'aventure du comte Szemioth est suppo- see se passer en 1866. La lecture du manuscrit par le pro- fesseur a sans doute lieu en 1868, 1'annee meme ou Meri- mee ecrivit la nouvelle. , ligne 7. Szemioth : Parmi les correspondants de Mickiewicz on trouve un certain Franciszk Szemioth. Me- rimee n'a done pas invente ce nom. Page 87, lignes 6 et 7. Merimee ne semble pas avoir in- vente ce proverbe. Pour verifier ses connaissances en lithuanien, nous nous sommes servi des livres suivants : An abridged dictionary of the Lithuanian-English langues (sic), compiled and edi- ted by the Rev. P. Saurusaitis, Pastor of Joseph Church, Waterbury, Conn. ; Schleicher : Handbuch der Litauischen Sprache, t. II. Prague, 1856-1857. Ces dictionnaires ne donnent pas Miszka, mais ils donnent les mots suivants : Lukys : Bar (ours) ; su : with (avec) ; abu : both (tous deux) ; abudu : both (tous deux) ; du : two (deux) ; tokiu : such (tel). Ces traductions sont, on le voit, conformes a celles de Merimee. , ligne 8. L'Ancien Testament parait n'avoir jamais etc traduit en samogitien. II existe une edition du Nouveau Testament, publiee en 1816 par la Societe biblique. Elle est en caracteres gothiques. L'edition en caracteres re- mains date de 1902 seulement. , ligne 9. La Gazette scientifique et liUeraire de Kcenigs- berg... : Nous n'avons pu trouver aucune preuve de 1'exis- tence de cette publication. Page 88, ligne 7. Jmoude : Au x e siecle, les Lithuaniens etaient divises en trois branches principales, les Borus- siens ou Prussiens habitant les cotes de la Baltique, du ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE 165 Niemen a la Vistule ; les Lettons plus au nord ; et, entre les deux, les Lithuaniens proprement dits divises en deux groupes, les Litvas et les Jmoudes ou Samogitiens, habitant la basse valle'e du Niemen, entre Kovno et la mer. Deja au xvn e siecle la langue prussienne avait disparu. Seuls sub- sistent de nos jours le letton et le lithuanien, divise en deux dialectes principaux : le haut-lithuanien, qui est la langue officielle, et le jmoude ou jomaitique ou samogi- tien. Le letton et le lithuanien sont deux langues parentes comme le latin et 1'italien, dit Schleicher. Elles sont, parait-il, si proches du Sanscrit que Ton a pu former en Sanscrit des phrases qui ont ete directement comprises des paysans lithuaniens. Schleicher fait la distinction suivante : En Prusse comme en Russie (bien que je n'aie sur ce point qu'une information livresque), le lithuanien se divise en dialectes divers qui pourtant peuvent etre classes en deux groupes principaux : le haut-lithuanien et le bas-lithuanien ou jo- maitique (zemaitiskas, tire de zemas, bas) ; on emploie ordinairement le mot de Jmoudes pour designer les Li- thuaniens de Russie ; pourtant, cet usage correspond mal a la realite, car sur le territoire russe aussi, on distingue les Lithuaniens (au sud) des Jmoudes (au nord), et le li- thuanien de Prusse (le haut-lithuanien) n'est parle que dans une partie du territoire (au sud) ; tout le nord parle le bas-lithuanien, c'est-a-dire le jmoude. En Prusse, le Memelstrom peut etre considere comme la limite des deux dialectes. En Russie le prolongement de cette ligne separe- t-il aussi les deux dialectes? Je n'oserais point raffirmer, mais je le presume. Les livres qui paraissent en Russie sont ecrits en differents dialectes. Pour les habitants du territoire prussien, meme pour ceux qui parlent bas- lithuanien, la langue ecrite est uniquement le haut-lithua- nien (dialecte de Pilkallen, Instersburg, principalement dans la partie sud du domaine linguistique, pourtant sous une forme un peu plus archai'que et un peu plus pure que la langue actuelle de la conversation)... La difference 166 ECLAIRCISSEMENTS D V TEXTE entre le haul et le bas-lithuanien cst comparable a celle qui separe le haul et le bas-allemand, le grec attique- ionien et le grec eolien-dorique, le slave de Test, celui de 1'ouest et celui du sud (serbe-slovene), 1'arabe hetra'ique et I'aramaique. Bien que la permanence des dentales de- vant le / soit la marque d'un stade plus ancien de 1'evohi- tion linguistique, et quoique beaucoup d'autres particu- larites du jmoude indiquent nettement une preservation des formes anciennes, pourtant le haut-lithuanien, c'est-a- dire la langue du sud du Memelstrom, qui concorde avec la langue ecrite prusso-lithuanienne, est plus importante pour la linguistique que le jmoude. Dans le jmoude usuel, en effet, 1'accent se deplace et passe des finales sur la syl- labe radicale : les terminaisons perdent ainsi beaucoup de leur nettete et de leur integralite ; mais en general le bas- lithuanien n'est guere inferieur au haut-lithuanien pour la fermete des regies. II est facheux que ce dialecte lithua- nien soit si faiblement defendu et que sans doute il soit le premier a devoir disparaitre. 11 nous a malheureusement ete impossible de nous pro- curer en France un dictionnaire samogitien. Nous nous sommes servi, comme nous 1'indiquions precedemment, d'un dictionnaire lithuanien-allemand et d'un vocabulaire lithuanien-anglais. En tout cas, la connaissance qu'avait Merimee du lithuanien et des langues parentes devait etre assez som- maire, puisqu'il ecrivait a la famille Childe, le 29 juillet 1869, c'est-a-dire au moment de la publication de Lokis : Je ne sais ce que c'est que le letton, probablement un dia- lecte du lithuanien (Revue de Paris, 1908, p. 340). Toute la dissertation philologique qu'il fait ici rappelle singulierement celle qui coupe le recit de la Venus d'llle et celle qui termine Carmen. Merimee, comme Nodier, a le gout de la philologie melee au roman. On s'en apercevra encore a la fin de Lokis. Page 88, ligne 7. Palatinat... 3. Chaque province de la Pologne (Littre). Le palatinat de Samogitie designe done tout simplement la Samogitie, ancienne province de la ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE 167 Lithuanie, situee cntre la Baltique et la Courlande au nord, la Prusse a 1'ouest, la Haute-Lithuanie au sud et a Test. Dans 1'Empire des tsars, elle comprenait a peu pres les districts de Chavli, Rossieni et Talsze. Elle faisait par- tie du gouvernement de Kovno et avail pour capitale Rossieni. Page 88, ligne 12. Dorpat (en latin Tarbatum), ville de Livo- nie a 245 kilometres au nord-est de Riga, sur 1'Embach. Elle faisait partie du gouvernement de Livonie dans 1'Empire russe ; elle est actuellement en Esthonie. L'Universite de Dorpat, Academia Gustaviana, fondee en 1632 et recons- titute en 1802, etait si celebre qu'elle avait etc surnommee 1' Heidelberg du Nord . Longtemps, les cours y furent faits en allemand. C'est seulement a partir de 1889 que le gouvernement du tsar se mit a la russifier. Au commence- ment du xx e siecle, seuls etaient faits en allemand les cours de theologie protestante. , ligne 18. Les langues transouralienn.es : L'expres- sion ne semble pas d'un usage courant ; son sens est evi- dent. , ligne 20. Ajournant done mon mariage avec M lle Ger- trude. . . : Merimee raille ici les fiancailles allemandes, tou- jours tres longues, comme on sait. Des voyages a 1'etran- ger, une absence de plusieurs annees ne leur font point de tort, au contraire. Des lettres copieuses et touchantes apaisent la tristesse de 1'eloignement. En d'autres endroits de la meme nouvelle, Merimee raille encore la sentimentalite allemande. P. 93 : Je sou- pirai en pensant a M lle Gertrude Weber. P. 99 : Je pas- sai dans ma chambre et j'ecrivis a M lle Gertrude. Differents passages de Lokis sont certainement une ca- ricature, parfois tres appuyee, des moeurs allemandes. En toutes circonstances, le professeur se montre d'une politesse pesante, affectee, souvent proche de la naivete. P. 103-104 : Je demande a Votre Excellence la permission de lui faire remarquer que la plus grande difficulte pour apprendre a lire, c'est le manque de livres. 168 ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE Merimee est un des rares Frangais qui aient eu, avant 1870, une opinion franchement defavorable a 1'egard du peuple allemand. II ecrivait, par exemple : a Ce peuple-ci (le suisse) me plait ; je le soupconne d'etre un peu bete, mais il est bon et franc, le contraire des Allemands a mon avis (Revue des Deux Mondes, 1896, p. 273). Toutefois, il appreciait Bismarck, qu'il avait vu a Biarritz (Letires a une Inconnue, edit. Calmann-Levy, t. II, p. 275). Page 88, ligne 21. Kaunas est le nom lithuanien de la ville qui s'appelle Kowno en polonais et en russe. , ligne 25. Dainos, pluriel de da'ina. Daina : a profane song , c'est-a-dire une chanson profane (Dictionnaine du Rev. Saurusaitis). , ligne 26. Pasakos, pluriel de pasaka. Pasaka : legend, story (Saurusaitis). En 1867, avaient paru a Saint- Petersbourg des chants populaires lithuaniens, avec la traduction en langue russe par Ivan louchkevitch. Page 89, ligne 2. Le Catechismus samogiticus du Pere Lawi- cki : Le Pere Andre Lawicki est un jesuite polonais qui sui- vit le faux Demetrius a Moscou et revint ensuite en Po- logne. Merimee cite son nom dans les Faux Demetrius. Mais le jesuite ne parait pas avoir ecrit le catechisme dont parle ici Merimee. , ligne 9. Uancienne langue prussienne : Voir la note de la page 88, ligne 7. Page 91, ligne 25. Le docteur Froeber, a vous rendre mes devoirs : L'usage allemand autorise les gens a se presenter eux-memes aux inconnus en pronongant leur nom, sans oublier evidemment 1'enonce copieux de leurs titres. Page 92, ligne 11. Un verre de cette starka; litteralement, un verre de cette vieille . Starka est d'ailleurs un mot polonais. , ligne 13. Drontheim est le nom germanique de la ville norvegienne de Throndhejm. , ligne 17. Vous etes de Koenigsberg, moide Memel, mais faifait mes etudes a lena. II est assez difficile de comprendre ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE 169 1'opposition marquee par le mais. A 1'epoque ou fut ecrit Lokis, et d6s le xvm e siecle, Memel et Koenigsberg fai- saient partie du royaume de Prusse. Memel n'a ete separe de la Prusse et rattache a la Lithuanie qu'en 1919. II semble done naturel que le docteur ait fait ses etudes a lena. Faut-il supposer que Merimee ne connaissait pas tres bien la situation geographique de Memel? Si Ton veut une preuve de son ignorance en geographic, on relira ce pas- sage d'une lettre a 1'Inconnue datee du 5 decembre 1862 : Si vous aviez a votre portee quelque moyen d'infor- mation, tachez de savoir si une ville qui en russe s'appelle Lwow ne serait pas par hasard la meme que Lemberg en Gallicie (sic). Page 93, ligne 1. Rosienie est un chef-lieu de district dans le gouvernement de Kowno, a 80 kilometres de cette ville, a vol d'oiseau. Le nom lithuanien est Roseiniai. , ligne 25. Kalouga, chef-lieu de province, a 175 kilo- metres au sud de Moscou. Page 94, ligne 1. Du meilleur : Get usage un peu ar- chai'que de meilleur est note par Littre. Son exemple le plus moderne est celui-ci : Vivons libres, soutenons ses droits et buvons du meilleur . Voltaire, Faceties. Quest, sur les mir. Merimee adopte volontiers dans ses ouvrages, et meme dans ses lettres, un style legerement archai'que. Cf. note p. 94, ligne 25. , lignes 17 a 19. Elle est de la famille des Keystut... Nous descendons, nous, de Gedymin... Nous designe sans doute le pere de 1'actuel comte Sze- mioth, avec la famille de qui le docteur s'identifle. Gedymin est un grand-due de Lithuanie mort en 1339. Guerrier valeureux, il reprit la Samogitie aux chevaliers de 1'Ordre teutonique, conquit la Volhynie et penetra en Russie au dela de Kiev. Bien que paien lui-meme, et ad- versaire acharne des Teutoniques pour des raisons poli- tiques, il n'empecha point ses sujets de se faire Chretiens. II est le fondateur de Wilno, dont il fit sa capitale. Keystut, flls de Gedymin, un des heros de la Lithuanie, 170 ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE reprit, avec son frere Olgherd, la Samogitie, enlevee a leur pere par les Teutoniques. Si le comte descendait de Gedymin et la comtesse de Keystut, qui est le fils de Gedymin, Us avaient done la meme ascendance, et 1'opposition marquee par Merimee ne se comprend pas. II est probable qu'il ne connaissait pas les liens de parente unissant les deux heros lithua- niens, dont il n'avait retenu que les noms. Page 94,ligne 25. Ellereste en arriere ou depasse les veneurs, je ne sais lequel : Lequel est ici un pronom neutre. Peut-etre Merimee a-t-il voulu ajouter une touche de couleur locale en imitant le germanisme : ich weiss nicht was . Ou peut- etre emploie-t-il une tournure legerement archa'ique.' Voir le Mariage de Figaro, acte III, scene XII : Vous avez dit qu'elle etait passee chez elle. Passee... ou entree la, je ne sais lequel. Page 95, ligne 7. Sans doute pour oiler la devorer, ou plu- tot, comme le montre la correspondance de Merimee, pour une raison moins avouable. La comparaison avec les moines, quelques lignes plus loin, prend, dans le second cas, un sens qui rappelle les vieux fabliaux, et qui est tout a fait conforme a I'anticlericalisme de Merimee. Page 96, ligne 2. Codeine : Un des alcaloides extraits du sue de pavot et entrant dans la composition de 1'opium. On Pemploie sous forme de pilules et surtout de sirops. Je vais, pour ma part, tout doucement au monument [torn- beau]. Je me suis enrhume il y a quinze jours et j'ai tousse depuis lors a me rompre le crane. A force de codeine, j'en suis a peu pres quitte. Lettres a Viollet-le-Duc, l er Janvier 1869. Page 96, ligne 7. Tuez la bite : Si 1'on adopte 1'interpreta- tion la plus innocente, on peut supposer que la comtesse se rappelle ici confusement 1'agression de Tours. Mais il faut plutot comprendre, avec Merimee lui-meme, que la comtesse, dans sa folie, sait que le jeune comte est fils de 1'ours. ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE 171 Page 96, ligne 24. ... le hurlement : Les psychiatres mo- dernes ont note le caractere contagieux et epidemique de certaines formes de 1'hysterie. Klik, klikoucha. La note de Merimee est exacte. Page 97, ligne 22. Uourse... lui donne un coup de langue : Simplement pour s'assurer qu'il est bien mort, si la nou- velle est innocente. Mais plutot parce qu'elle se rend compte qu'elle a affaire a un male de son espece. Page 98, ligne 1. Sevastopol : Nous disons generalement Se- bastopol. La forme russe est Sevastopol, celle precisement que donne Merimee. , ligne 4. ... le fameux bastion n 5, attaque par le general Forey au debut du siege. Page 98. Cette conception de 1'heroiisme militaire se retrouve dans le Heros et le Soldat de Bernard Shaw. II y aurait d'ailleurs bien des rapprochements a faire entre le tableau ironique de 1'humanite que nous presente le dra- maturge irlandais et celui que nous off re Prosper Meri- mee. Page 99, ligne 7. La preference est un jeu de cartes qui se joue a trois et qui tire son nom de 1'ordre de preference suivant lequel sont hierarchisees les categories de cartes. La couleur superieure est le coeur, puis vient le carreau, puis le pique et enfin le trefle. , Les douratchki : De douratchok (singulier), dont le sens est sot . Le sot est naturellement celui qui perd. Ce jeu tres simple n'est guere pratique que par les enfants. II est assez singulier que le D r Froeber offre au professeur Wittembach de prendre part a des jeux aussi differents comme difficulte que la preference et les dou- ratchki. Est-ce la un trait d'ironie de Merimee ou une preuve de son ignorance? Page 99, ligne 29. V eclat de ses yeux... : On retrouvera cette meme fascination du regard dans la statue de la Venus d'llle et dans le portrait d'/J Viccolo. 172 ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE Page 100, ligne 21. ... robe de chambre boukhare : Boukhara ou Bokhara est une ville du Turkestan, chef-lieu d'un khanat du meme nom, situe entre Samarkand et 1'Afgha- nistan. Bokhara exporte des etoffes de pure sole et des etoffes de soie et coton. Page 102, note 1. Siatelstvo, plutot Votre Serenite, Votre Altesse Serenissime. Page 103, ligne 9. Depuis une trentaine d'annees, le prus- sien n'est plus qiCune langue morte... : II semble meme mort depuis le xvn e siecle. Voir la note de la page 88, ligne 7. , ligne 11. ... le cornique est un dialecte celtique, qua fut parle en Cornouailles. En 1865 parut a Londres le Lexicon Cornu-Britannicum de Williams. Page 104. Les Trois Boudris (titre polonais) est une legende lithuanienne racontee par A. Mickiewicz dans le Romancero (1845). Nous reproduisons la traduction litterale donnee par Ostrowski (t. II, p. 306). II est interessant de compa- rer les deux textes pour apprecier la fagon dont Merimee traduit Mickiewicz. Le vieux pere Boudris appelle ses trois fils, tous bons Lithua- niens comme lui, dans la cour du castel, et leur dit : Appretez les chevaux et les selles, aiguisez vos glaives et vos dards ; Car on m'a dit a Vilna qu'on va incontinent declarer la guerre aux trois coins du monde. Olgierd marchera contre les Russes, Skirgellon contre nos voisins les Polonais et le prince Keystout tombera sur les Teutons *. Vous Stes jeunes et dispos ; allez servir le pays ; que les dieux lithuaniens vous conduisent. Je ne sers pas en plaine cette annee ; mais je veux vous donner un conseil ; vous etes trois, et vous avez trois routes a suivre. Un d'entre vous doit suivre Olgierd en Russie vers les bords du lac Ilmen et les murs de Novgorod. La, il trouvera des queues d'hermine et des etoffes brodees a foison, et chez les marchands des roubles comme de la glace 2 . 1. Olgierd, Keystout et Skisgellon sont les trois fils de Ge"dymin. 2. Les roubles etaient autrefois taiI16s a coups de hache dans des barres d'argent. ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE 173 Que le second s'enrole dans les gardes du prince Keystout ; qu'il extirpe cette racaille de croises 1 ,!! trouverade 1'ambre jaune comme du sable, des draps d'un lustre merveilleux et des rubis dans les oripeaux des pretres. Que le troisieme passe le Nie'men a la suite de Skirgellon ; il y trouvera de chetifs instruments de menage, mais en revanche il pourra choisir de bonnes lances, de fameux boucliers, et qu'il en ramene une belle fille ! Car les amantes des Polonais ont plus d'attraits que les cap- tives de tous les pays : folatres comme de petites chattes, elles ont les joues plus blanches que le lait, les paupieres ornees de beaux sourcils noirs, et les yeux brillants comme deux 6toiles. C'est de la que j'amenai, il y a un demi-siecle, quand j'etais jeune, la captive polonaise qui fut ma femme, et, quoiqu'elle soit deja dans le tombeau, je ne puis regarder de ce cote 2 sans me la rappeler. Ayant ainsi donne ses avis, il ajouta sa be'ne' diction ; les gar- cons s'elancent a cheval, saisissent leurs armes et disparaissent. L'automne et 1'hiver passent, les fils ne reviennent pas ; le vieux Boudris pense deja qu'ils sont morts. A travers grele et vent, un guerrier accourt au village, et sa bourka se gonfle sur quelque doux fardeau. Ha ! Ha ! c'est une caisse ! et cette caisse est pleine de roubles de Novgorod ! Non, mon pere, c'est une belle fille de Pologne. A travers grele et vent, un guerrier accourt au village, et sa bourka se gonfle sur quelque doux fardeau. Ha! ha! sans doute tu nous apportes un sac d'ambre jaune d'Allemagne ! Non, mon pere, c'est une belle fille de Pologne. A travers grele et vent, un guerrier accourt au village, et sa bourka se gonfle sur quelque doux fardeau... mais, avant qu'il n'ait montre" son butin, le vieux Boudris fit prier ses amis pour une troisieme noce. Page 107, ligne 2. Katazyna. II faudrait Katarzyna, c'est- a-dire Catherine en polonais. , ligne 5. La panna Iwinska : o Pana, unmarried lady (Saurusaitis), Pana, fraiilein (aus des poln.) (Schleicher, Glossaire annexe au Handbuch der litauischen Sprache, t. II). Merimee adopte la forme polonaise panna. \. Les chevaliers de 1'Ordre teutonique. 2. Vers la Pologne, au couchant. 174 ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE Page 107, ligne 6. loulka, diminutif de Juliana. , ligne 10. Vous vous etes laisse mystifier. Cette mys- tification imaginaire du professeur Wittembach par M lle loulka est le souvenir d'une double mystification reelle. En effet, Mickiewicz, charme par la couleur locale de la Guzla, traduisit en polonais la ballade intitulee Le Mor- laque a. Venise, qu'Ostrowski, traducteur des ceuvres de Mickiewicz, remit ingenument en francais. M. Leger a publie le texte de Merimee et celui d'Ostrowski cote a cote dans la Nouvelle Revue (15 juin 1908). Pouchkine, qui y avait ete pris lui aussi, raconte pour s'excuser qu'il avait consulte Mickiewicz au sujet 'de la Guzla : Ce poete etait, dit-il, un critique clairvoyant et un delicat connaisseur de la poesie slave ; il ne doutait pas de 1'authenticite de ces chants. Voir le livre de M. Voyslav Yovanowitch (La Guzla de P. Merimee, p. 513), qui conteste d'ailleurs la competence de Mickie- wicz. D'autre part, Merimee lui-meme avait ete mystifie a propos de cette ballade des Fils de Boudrys. Dans YEpi- sode de Vhistoire de Russie, p. 79, il lui donne pour auteur Pouchkine. L'adaptation du poete russe fut ecrite en 1829 et publiee en 1833. Page 108, ligne 8. Le Ghazel est un poeme persan com- pose de cinq ou sept strophes de deux vers. , ligne 24. Folatre comme une chatte... : La panna Iwinska ressemble a la sceur de 1'Autre Inconnue, telle qu'elle apparait dans les Lettres de Merimee. C'est une de ces femmes perverses et captivantes comme Merimee en a tant decrit, et dont le type le plus acheve se trouve sans doute dans le Carrosse du Saint-Sacretnent. Page 110, ligne 21. Lestaroste... : Starosta designe primiti- vement, en polonais, un gentilhomme tenant un fief de la Couronne, avec ou sans juridiction. Le mot peut aussi s'appliquer au regisseur, a 1'intendant. II designe enfm, et c'est sans doute le cas ici, le prefet, le gouverneur. ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE 175 Page 112, ligne 3. ,7'ai. .. une predilection instinctive pour les chats... Jamais un chat ne m'a griff e... : Merimee prete au docteur son propre gout pour les chats, et sans doute aussi son experience personnelle des betes. II aimait tous les animaux, depuis la tortue, qui repondait a son nom et donnait des baisers , jusqu'au pregadiou, qui mangeait les mouches avec tant de plaisir; il fut seduit par une chouette a la physionomie tres drole, ressemblant aux gens remplis de pretentious par son air et son expression ultra-graves , mais sa plus grande affection etait pour les chats (F. Chambon, Prosper Merimee, Vecrivain, Vartiste, 1907, p. 21. Pour le pregadiou, voir les Lettres a une Incon- nue, t. I, p. 115). , ligne 10. Une foret ou, a cette heure, exists florissant I 'empire des betes : Voici le passage de Mickiewicz qui a ins- pire Merimee : La, comme dans I'arche de Noe, se conserve pour la reproduc- tion de Pespece une paire au moins de tous les animaux. Au milieu, dit-on, s'elevent les chateaux du vieil auroch, du bison et de Tours, ces monarques des fore"ts. Autour d'eux, comme des ministres vigilants, se nichent sur les arbres Tonce agile et le glouton vorace. Plus loin, pareils a de nobles vassaux, tout respectueux, de- meurent les sangliers, les loups et les elans aux larges cors. (Traduction de Charles Edmond, La Pologne captive.) , ligne 12. Matecznik : Mot polonais signifiant matrice. Page 112, ligne 20. Joubr : Le mot ne se trouve pas dans le vocabulaire lithuanien de Saurusaitis. En polonais, zubr designe le taureau sauvage, le bison, le buffle. Selon Elisee Reclus, il ne faut pas confondre 1'auroch et le bison. Si les aurochs ont completement disparu, les bi- sons ont longtemps persiste dans la foret de Beloviege. Les derniers ont ete tues pendant la guerre de 1914-1918. Page 112, note 1. Messire Thadee fut compose a Paris en 1834. Mickiewicz lui-meme 1'a appele poeme villageois . En meme temps qu'une tres belle epopee, c'est un ta- bleau saisissant de la vie de la vieille noblesse polonaise, 176 ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE dont 1'influence europeenne n'avait pas encore affadi les mceurs. Page 112, note 1. La Pologne captive et ses trois poetes Mickiewicz, Krasinski, Slowaki, 186b. Leipzig, F.-A. Brock- haus ; Londres, Trubner. A Paris, chez tous les libraires. L'ouvrage, anonyme, avait pour auteur un certain Choregki qui, sous le pseudonyme de Charles Edmond, a ecrit en francais de nombreuses pieces de theatre. Page 113, ligne 3. L'urus des Commentaires de Cesar, livre VI, chap. xxvm. Page 113, ligne 14. Une tchekhole, une housse. Le mot est masculin. Merimee en fait a tort un feminin. , ligne 17 : ... dans la foret : Les quelques lignes qui suivent sont inspirees de Mickiewicz (voir notre introduction, p. XLIV). Page 115, ligne 10. ... panier rempli de champignons : Mickiewicz parle des arbres couverts d'affreux champi- gnons (Charles Edmond, La Pologne captive, p. 40). Page 115, ligne 23. Agaricus necator : Ce champignon, dont le nom seul epouvante, passe pour etre tres dangereux. II parait pourtant qu'il n'en est pas ainsi, car M. Weimann dit qu'on le mange en Russie (Charles d'Orbigny, Dic- tionnaire universel d'histoire naturelle. Paris, 1847, t. I, p. 174). Agaricus necator. Proprietes : veneneux ou au moins indigeste et coriace. Est rejete par le vomissement chez les chiens. Habitat : toute la France, dans les bois decou- verts, les bruyeres ombragees, les gazons abrites (H. Bail- Ion, Iconographie de la flore francaise, t. V, planche 454). Page 115, ligne 29. Pirkuns : Un dieu terrible, 1'impi- toyable Perkounas, dechainait les orages, lanait la foudre (Charles Edmond, La Pologne captive, p. 7). Pirkuns serait done la forme samogitienne, Perkounas la forme haut-lithuanienne. Ce serait la premiere fois que Merimee citerait un mot samogitien. Le reste du temps, et malgre la distinction qu'il a lui-meme etablie, il n'a cite ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE 177 que du lithuanien, en precisant certes a chaque fois qu'il s'agissait d'un mot lithuanien, mais sans jamais 1'opposer au mot samogitien. Peut-etre d'ailleurs emploie- t-il ici, en 1'estropiant, la forme polonaise Perkuns. Page 116, ligne 18. Circe lithuanienne : Le Lithuanien nourrissait des serpents apprivoises, qui souvent, a 1'heure de ses repas, rampaient tranquillement sur la table et, en- lagant les coupes, s'abreuvaient de miel et de lait (La Pologne captive, p. 8). , ligne 22. ... les pretendus sorciers,pour la plupart a la fois dupes et fripons : La psychologic moderne confirme tout a fait 1'explication de Merimee. Elle admet couram- ment qu'il y a, chez les thaumaturges, un bizarre melange de supercherie et de naivete ; ils trompent leur public par des pratiques d'une habilete surprenante, mais ils sont les premiers a se prendre a leur propre jeu, un peu comme les menteurs qui, a force de se repeter, finissent par croire eux- memes a ce qu'ils disent. , ligne 25. ... couleur locale : Merimee se moque peut- etre de lui-meme et de la maniere dont, de brie et de broc, il a compose la couleur locale de cette nouvelle. Peut-etre aussi est-il, comme les pretendus sorciers dont il parlait tout a 1'heure, a la fois dupeur et dupe en matiere de cou- leur locale. , ligne 29. Knauss etait un peintre allemand estime qui travailla huit ans a Paris, de 1852 a 1860 : A 1'exacte observation de la realite et a la surete de metier qui carac- terisent les Franc.ais, dit le Brockhaus Lexikon, il ajouta la sincerite et la profondeur de la sensibilite allemande. II fut un brillant representant de cette peinture de genre qui tomba, a la fin du xix e siecle, dans un discredit com- plet et que les modernes ont appelee du nom pejoratif de peinture d'anecdote. Pour caracteriser la peinture de Knauss, il suffit de citer le titre de quelques-unes de ses ceuvres : Enterrement dans un village de Hesse, Le Social democrate, Le Colporteur, La Femme commissionnaire, Dernieres Nnuvelles. 12 178 ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE Enfants jouant avec une chevre, La Maison forestiere... La Promenade dans un pare fut achetee par le musee du Luxembourg en 1855. Page 117, note 1. Les wa'idelotes etaient des pretres char- ges de raconter au peuple, dans un langage rythmique, les faits des ai'eux, a 1'occasion des solennites, notamment de celle du Belier, en automne. Ce pape ou krive-kriveyto... habitait la foret sacree de Remove, sur le territoire de la Lithuanie prussienne ; en- toure de pretres-chanteurs ou vaidelots, groupes hierar- chiquement, il etait invisible au peuple des profanes... (filisee Reclus, Geographic universelle, t. V, p. 432). , ligne 22. C'est toi qui dois oiler la-bas... : D'apres Mic- kiewicz, ce n'est pas le lion Noble qui regne sur 1'empire des forets, mais bien le vieil auroch, le bison et enfin 1'ours. Le comte a done des droits hereditaires a cette mysterieuse couronne. Page 120, ligne 9. En matiere de mariage... : Reflexion personnelle. Dans la Venus d'llle, Merimee avouait qu'un mariage le rendait toujours triste (edit. Calmann-Levy, p. 280). Page 123, ligne 7. La roussalka est une danse du pays. Les Roussalki etaient des nymphes de la Ross, riviere de 1'Ukraine, chantees par Bohdan Zaleski. Elles ressem- blaient aux Willis, habitant la Wilia, affluent du Nie- men, et que Mickiewicz a chantees dans Konrad W alien- rod. Voir le resume de la mythologie lithuanienne dans les (Euvres poetiques d'Adam Mickiewicz, traduites par Christian Ostrowski, edition de 1845, p. 332. Page 124, ligne 1. La roussalka est a la fois dryade et nymphe des eaux. Ondine folatre sur les bords du Danube, elle est devenue, dans les sombres forets du Nord, un esprit malfaisant et vindicatif. Yeux verts, visage pale, cheveux en desordre, elle attire les gens pour se donner le malin plaisir de les noyer. Page 124, note 1. Sarafane, mot russe d'origine orientale ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE 179 (tatare ou persane), comme la plupart des termes de pa- rure. C'est un vetement sans manches, pince a la taille. Page 125, ligne 14. Rappelant les danses sacrees des Grecs : Cette danse les rappelle d'autant mieux que Merimee s'est probablement inspire des danses grecques pour de- crire cette danse lithuanienne. , ligne 21. Quartier de soulier : La piece ou les deux pieces de cuir qui environnent le talon (Littre). Page 126, ligne 13. Les Charruas : Indiens du Rio de la Plata. , lignes 21-23. II est possible que Merimee ait eu 1'idee de cet episode en lisant le livre du general Daumas, La Vie arabe, que nous avons deja cite a propos de Djoumane. On trouve, en effet, a la page 393 : ... Us saignerent im- mediatement soixante chamelles, burent leur sang, 1'eau qu'elles avaient dans I'estomac et furent sauves. C'est la, en effet, la ressource supreme des Touaregs en cas de di- sette d'eau. , ligne 25. Les Kalmouks forment la branche occiden- tale des Mongols. Us habitent les regions situees entre le Don et la Volga, 1'Alta'i et la Chine occidentale. , ligne 26. Le comte me demanda comment j'avais trouve cette boisson... : Nous sommes a un moment important dans la nouvelle et dans 1'evolution morbide du comte. Jusqu'ici, il etait un etre complexe, moitie homme, moitie ours, a qui 1'accident de sa naissance avait donne des instincts sanguinaires vagues. Le recit du professeur pola- rise ces instincts, les fixe sur une image precise. Avant, il etait simplement predispose ; maintenant, il va etre obsede. Page 127, ligne 10. ... chupon : En espagnol, sucee. Page 130, ligne 6. // n'y a pas, comme dans notre chere Alle- magne, de bons lits de plume... : En effet, 1'hote d'un lit allemand est couche sur une couette et recouvert d'un immense edredon. Comme il n'y a pas de drap superieur, 180 ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE c'est la housse de 1'edredon qui en tient lieu. Le dormeur est pour ainsi dire plonge dans la plume et ne craint pas le froid. Page 132,ligne 14. Turpi clausus... (Horace, Satire II, VII, 59-61). La citation exacte est : An turpi clausus in area, Quo te dimisit peccati conscia herilis, Contractum genibus tangas caput? L'esclave d'Horace, Dave, profitant de la liberte des Saturnales, montre a son maitre qu'en depit de ses pre- tentions il ne vaut pas mieux que lui. L'un et Pautre ont les memes instincts, mais Dave assouvit les siens en s'adressant a la premiere fllle venue, tandis qu'Horace s'introduit sous un deguisement chez une femme mariee, au risque d'etre oblige, par un retour imprevu du mari, a se refugier dans un coffre a habits, ou sa tete touche ses genoux. C'est la satire a laquelle Hugo fait allusion dans sa Derniere Gerbe, lorsqu'il ecrit : Surpris par un mari, lorsqu'une nuit, Horace S'enfuit en laissant choir ses gregues sur sa trace, Et conte 1'avenlure a son valet-mignon... Page 134, ligne 12. Physiologic : Ge mot a change de sens. A 1'epoque de Merimee, la physiologic comprend tout ce que nous rangeons maintenant dans la psychologie patholo- gique. La table des matieres de la Revue des Deux Mondes, 1831-1874, classe dans la physiologic des articles tels que ceux-ci : Des sciences occultes au xix e siecle ; Le Ma- gnetisme animal ; Le Merveilleux autrefois et aujourd'hui, etc... Page 135, ligne 6. La dualite, la duplicite de notre nature : Le passage qui suit parait inspire d'Edgar Poe : Le Demon de la Perversite (Nouvelles histoires extraordinaires). Page 139, ligne 6. SzawU : Ville importante ou se trouvent des tanneries. En lithuanien, Siauliai. ECLAIRCISSEMENTS DU TEXTE 181 Page 139, ligne 23. Tous les paysans de Medintiltas... : II y a une coutume dans notre famille de se marier au son de la musique du village (Mickiewicz, traduction Charles Edmond, La Pologne captive). Page 141, ligne 24. Le rnarechal de la noblesse : Les gentils- hommes de chaque province elisaient un president ou ma- rechal par district. Le mot russe est predsiedatel, le mot polonais marszalek szlachty. Page 145, ligne 26. Pane, masculin de pana (voir note de la p. 107, ligne 5). Page 147, ligne 4. J'aurais cu quelque curiosite de voir de pres les danses populaircs... Merimee, comme nous 1'avons deja dit, a eu soin de ne pas de'crire cette fete, pour ne pas imiter Mickiewicz. II avait d'ailleurs, on le sait, horreur de toute description. Page 149. ligne 1. Adelaide : La soeur ou Pepouse de Theo- dore. Page 1 49, ligne 11. Si vous etiez bien penetre. . . : Cf . Carmen. Merimee mele volontiers 1'e'rudition au roman. Au debut de Carmen, 1'auteur fait la connaissance de son heros, don Jose, en parcourant a cheval PAndalousie pour rechercher a quel endroit eut lieu exactement la bataille de Munda ou, pour la derniere fois, Cesar joua quitte ou double centre les champions de la Republique . Le roman se ter- mine par d'assez longues considerations sur la race, sur 1'organisation sociale et particulierement sur la langue des romanis (tziganes). II parait, dit Merimee, qu'un grand nombre de racines et beaucoup de formes grammaticales du romani se retrouvent dans des idiomes derives du Sanscrit. Par consequent, sans doute, dans le lithuanien. ADAPTATIONS I. LA CHAMBRE BLEUE, vaudeville. II existe une adaptation dramatique de la Chambre bleue par Charles de la Rounat, ancien directeur de 1'Odeon. Elle fut represented pour la premiere fois sur le theatre du Vau- deville, le 22 septembre 1873. Cette piece en un acte est fort mediocre. Comme dans la nouvelle de Merimee, elle oscille constamment entre le co- mique et le tragique. L'auteur a change le nom du heros, qu'il appelle Maxime, et il a baptise Juliette 1'heroine anonyme de Merimee. II a fait a la nouvelle le minimum de changements : il en a con- serve 1'intrigue, le ton et le mouvement. II a d'ailleurs donne lui-meme un resume de sa piece : on le trouvera plus loin, p. 188-192. Elle fut imprimee en 1873 : La Chambre bleue, comedie en un acte, tiree d'une nou- velle de Prosper Merimee, par Charles de la Rounat. Paris, Michel Levy freres, editeurs, rue Auber, 3, place de 1'Opera. Librairie nouvelle, boulevard des Italiens, 15, au coin de la rue de Grammont. (Chatillon-sur-Seine, imprimerie E. Cor- nillac), 1873, in-12, couverture imprimee. II. LA CHAMBRE BLEUE, opera-comique. La nouvelle de Merimee a fourni le sujet de la Chambre bleue, opera-comique en un acte, paroles d'Edouard Noel, musique de Jules Bouval, represente pour la premiere fois sur le theatre national de I'Opera-Comique le 16 Janvier 1902. 184 ADAPTATIONS Cette piece presente une-grosse superiorite, quant a 1'ha- bilete de 1'affabulation et a la gaite des repliques, sur le vau- deville de M. de la Rounat. L'action se passe a Fontainebleau le jour ou le comman- dant de Premaillac, personnage ajoute, fete son quatrieme galon en meme temps qu'il enterre sa vie de garcon. Dans 1'opera-comique, les deux amoureux sont, comme dans la nouvelle de Merimee, des amants clandestins, et, pour corser la situation, Leon est meme substitut. Pour la presentation des deux Anglais, la situation est habilement renversee. C'est avec le neveu, have, deguenille, que les amants ont voyage, et c'est par le bavardage de I'hote qu'ils apprennent 1'existence de 1'oncle ct sa parente avec 1'inquietant voyageur. D'ailleurs,le vieux milord signale lui-meme assez bruyam- ment sa presence en appelant la bonne tous les quarts d'heure pour obtenir une nouvelle ration de porto. C'est la un effet de comique a repetition assez banal, mais qui no doit point manquer d'etre efFicace au theatre. On entend bicntot, dans la piece voisine, les eclats de voix d'une dispute entre les deux Anglais, 1'oncle et le neveu. Comme dans le vaudeville de La Rounat, la maitresse de Leon s'endort, extenuee, et le petit jour peut venir sans trop d'invraisemblance. Quant au denoument, il se trouve corse avec quelque ma- ladresse. L'hotelier, voulant preparer la note, prend, sur la table de la chambre bleue, une feuille de papier a lettre ta- chee de rouge. C'est du sang. L'Anglais a ete assassine ! s'ecrie Leon devant I'hote et le commandant de Premaillac. En effet, de Premaillac, qui est entre la veille dans la chambre bleue sous un vague pretexte et qui a reconnu en Leon un vieux labadens, vient de revenir sous un pretexte encore plus vague. C'est lui qui, doue d'un sang-froid tout militaire, decouvre le premier 1'erreur de Leon en entendant eternuer le vieux milord. II est assez difficile de comprendre les raisons qui ont pousse 1'auteur a creer ce role inutile et inconsistant de Pre- maillac. Sans doute y a-t-il ete oblige par les necessites musi- cales, pour introduire une voix de baryton. ADAPTATIONS 185 III. MERIMEE AU CINEMA. La censure allemande vient, parait-il, d'interdire un film intitule Le Mariage de VOurs et dont voici le scenario, d'apres la Cinematographic franfaise : La naissance du dernier des comtes Schemmet est enve- loppee d'evenements sanglants. Le pere tue le pretendu amant de sa femme. Celle-ci, devant le cadavre de I'homme, est attaquee par un ours et devient folle. A trente-cinq ans, le jeune comte revient au domicile paternel. Drape dans une peau d'ours, il crre dans la foret, attaque une jeune paysanne et la mord au cou. Malgre la defense du medecin, il epouse Julia, la fille d'un comte voisin. A la noce, un ours qui danse reveille ses instincts, et la nuit de noce meme, il tue sa femme par des morsures et s'enfuit. Le bourgogne qu'il a bu a le gout du sang et lui rap- pelle le sang qu'il a suce au cou de la paysanne. Quand, apres quelque temps, il revient dans la region, il est tue a son tour et son chateau devient la proie des flammes. Le sujet de ce film est cyniquement emprunte a la nou- velle de Merimee qui a pour titre Lokis. L'auteur du scenario s'est contente d'ajouter quelques details melodramatiques : le meurtre de 1'amant de la comtesse, la peau de Fours que revet le jeune comte et 1'incendie du chateau. En somme, il n'a rien fait de plus que ce que font d'ordi- naire les adaptateurs de cinema : il a respecte le sujet en 1'exteriorisant par certains cotes. II a seulement oublie de citer le nom de Merimee. Quelques journalistes francais, scandalises par le sujet, ont declame centre la corruption allemande, ce qui, en la circonstance, parait fort imprudent. II eut ete plus juste et plus sage de crier : Au voleur ! Leon LEMONNIER. Mercure de France, 15 juillet 1926. COMPTES-RENDUS REVUE DE LA PRESSE Les comptes-rendus des Dernieres Nouvelles sont relative- ment peu abondants : le livre ne parait pas avoir remporte un grand succes. D'ailleurs, les journaux de Pepoque ne consacrent que tres rarement une rubrique reguliere aux livres. II arrive, comme dans le Journal des Debate ou le Soleil, qu'ils offrent a leurs lecteurs, sous le litre Varietes , des etudes litteraires co- pieuses, mais elles ont ordinairement trait a la litterature grave (histoire le plus souvent, quelquefois geographie, science ou poesie), tres rarement a la litterature d'imagina- tion. Enfm, les Dernieres Nouvelles paraissent le 29 septembre ; et le 6 octobre commence a Versailles le proces de Bazaine, qui occupera les journaux pendant de longues semaines. L'EVENEMENT, vendredi 26 septembre 1873. (Critique dramatique.) ... La Chambre bleue 1 n'offre rien de scandaleux dans le fond ni dans la forme, ainsi qu'on en avait fait courir le bruit avant sa publication. Quelques personnes s'etaient attendues a un pendant de la fameuse plaquette sur Henry Beyle ; elles en ont ete pour leurs frais de curiosite. C'est un recit piquant, sans doute, puisqu'il nous montre 1. II s'agit de la nouvelle de Me'rime'e, et non de 1'adaptation dra- matique de M. de la Rounat. 188 COMPTES-RENDUS deux amoureux en quete d'une chambre d'hotellerie pour y abriter leur bonheur, inais la s'arrete le cote egrillard. Une multiplicite de rnesaventures, d'obstacles, de hasards arrivent au secours de la morale. Bref, le jeune couple passe une nuit blanche dans la chambre bleue... On reconnait la le cornique de Merimee, un comique aigtt, faisant courir quelquefois le frisson dans les vcines. Charles MONSELET. , lundi 29 septembre 1873. (Courrier des theatres.) Aujourd'hui parait, chcz Michel Levy, le volume des Der- nieres Nouvelles dc Prosper Merimee, qui contient la Chambre bleue, d'ou a etc tiree la charmante piece arrangee par M. Gh. de la Rounat pour le Vaudeville. LE DIX-NEUVIEME SIECLE, mardi 30 septembre 1873. (Causeric dramatique.) ... La Chambre bleue... etait signee ainsi : Compose et ecrit par Prosper Merimee, fou de S. M. 1'Impera trice. Enfantillage pur et plaisanterie d'intimite. Le hasard ayant fait tomber entre mes mains un des excm- plaires publies a Bruxelles, il me sembla que cette nouvclle pouvait etre adaptee a la scene et qu'ellc fournissait un nombre suffisant de situations pour amuser le public. C'est ce que j'ai essaye de faire en transformant la Chambre bleue en piece de theatre. Le Vaudeville a bien voulu 1'accueillir et elle y a ete re- presentee lundi dernier 1 avec succes. II ne m'appartient pas d'insister sur ce point, d'une mince importance en somme, 1. Lundi 22 septembre 1873. COMPTES-RENDUS 189 et je m'en refere, comme je le ferai toujours, au jugement de la critique. Cette Chambre bleue est une chambrc d'auberge et jamais epithete n'a etc moins justifiee ; car cette couleur n'y est represented que par deux vieux fauteuils en velours d'Utrecht, caches sous des housses. Ce qu'elle a de plus bleu, c'est le coin de firmament qu'y croient voir deux tourte- reaux venus tout expres pour y roucouler a 1'aise. Les voila done arrives. Ou? A Ailly-sur-Somme, ligne du Nord, a neuf kilometres d'Amiens et a cinq de Piquigny. D'ou viennent-ils? De Paris, certainement. Qui sont-ils? Oh ! quant a cela, je 1'ignore. Le monsieur est un homme du monde, il est jeune et amoureux, et extremement impres- sionnable. II s'appelle Maxime. La dame est adorable : fine, elegante, distinguee, jolie plus qu'on ne saurait dire, pleine de graces et de charme, et femme ! femme comme Venus elle- meme ! Elle a de 1'esprit et du monde, car elle n'a absolument rien de maniere et de gauche, et conserve au milieu de toutes les tribulations qui pleuvent sur ce couple interessant une liberte d'allure qui tranche avec les ahurissements sans fin de son compagnon. Ce n'est pas une cocotte, j'en reponds. Est-ce une femme mariee? Oh ! non. Je crois plutot que c'est une jeune veuve, qui tient fort a sauver les apparences et a garder sa conside- ration. J'ai entendu des personnes avancer meme que c'etaient de jeunes epoux. Quoi qu'il en soit, et quelle que puisse etre leur situation vis-a-vis de 1'etat civil, il ne se passe rien entre cux dont puisse s'effaroucher la morale. C'est meme la le fond de 1'affaire : venus tout expres, apres des efforts sans nombre et des combinaisons laborieuses, pour savourer en liberte le bonheur de se trouver ensemble librement et sans gene, ils finissent par s'endormir cha- cun sur une chaise, extenues de la lutte que leur a imposee toute une serie de malencontres, et par s'en aller comme ils etaient venus. D'abord, c'est 1'hote qui leur inflige sa presence et son ba- vardage, sous pretexte de dresser une petite collation, com- posee pourtant de la facon la plus sommaire. Puis, 1'hote 190 COMPTES-RENDUS sorti, un bruit de sabres qui trainent, de voix animees, de rires eclatants se fait entendre dans le couloir. Le bruit se localise dans une piece voisine et s'y etablit souverainement. Ce sont des officiers du 5 e hussards qui paient la bicnvenue aux officiers du 3 e chasseurs ; il y a changement de garnison a Amiens, et ces messieurs ont adopte la petite auberge d'Ailly-sur-Somme pour leurs reunions. Cependant le bruit s'apaise. Une porte condamnee forme le fond d'un placard qui ouvre dans la salle du festin ; quand il est ouvert, on entend tout ce qui s'y passe ; mais quand il est ferme, on n'entend rien. Malheureusement, on 1'ouvre a chaque instant, et cela tombe juste au moment ou les sen- timents exprimes par Maxime a sa jeune amie sont les plus entrainants. Les amoureux ne sont pas endurants. Maxime s'insurge, jure, tempete, appelle 1'hotelier et le somme d'imposer si- lence a ses bruyants voisins. Le Vatel d'Ailly-sur-Somme n'a-t-il pas 1'idee malencontreuse de chercher a attendrir les soupeurs en gaite en leur disant que la Chambre bleue est occupee par une jeune mariee ! Alors, ce sont des rires, des plaisanteries a n'en plus finir ; on ouvre le placard tout expres pour porter un toast a 1'interessante voisine, et Maxime de pester de plus en plus. Enfin, le bruit s'apaise, quelque temps s'ecoule, les amants sont pres de tout oublier, quand eclatent tout a coup des fanfares retentissantes ; les sonneries des deux regiments embouchent 1'air fameux : La victoire est a nous ! heureu- sement suivi de la retraite ; le defile se fait tout le long du corridor, aux cris de Vive la mariee ! et la rumeur va s'eteignant, sous la forme d'un chceur chantant : Bonsoir, madame la mariee , sur le motif : Bonsoir, monsieur Pan- talon. Alors, c'est autre chose : dans une chambre mitoyenne habite un Anglais riche a millions. II a eu le matin avec un neveu depenaille et miserable une altercation que I'hote a racontee aux voyageurs. Ce neveu n'a pas voulu quitter 1'hotel. Maxime et Juliette s'approchent de la fenetre et apercoivent dans le jardin un homme en observation sous la COMPTES-RENDUS 191 chambre meme du gros gentleman. Juliette a peur, Maxime la rassure, elle s'etend sur le canape, Maxime examine le neveu de 1'Anglais dont les allures lui semblent suspectes, puis il rentre dans le sentiment de la situation et dans la chambre apres avoir ferme la fenetre. Juliette s'est endor- mie ! II essaie poliment de la re veiller. Rien ! Elle dort pour de bon. Alors, il s'assoit, la regarde et... s'endort a son tour. Une horloge lointaine sonne trois heures ; la petite pendule de la cheminee tinte a son tour trois petits coups greles. Tout a coup, un bruit violent se produit dans une chambre voisine. Maxime se reveille en sursaut, Juliette n'a pas bron- che. Quelques gemissements sourds se font entendre, cela vient de la chambre de 1'Anglais... Et cet homme dans le jardin? Y etait-il done a mauvaise intention? Bientot le doute n'est plus possible : un liquide rouge se repand en passant sous la porte condamnee qui separe la chambre bleue de celle habitee par 1'Anglais ; c'est du sang ! Le malheureux a ete assassine. On devine sans peine Paffolement de nos deux tourte- reaux: la justice vavenir, les gendarmes, lejuged'instruction ; Us vont etre arretes provisoirement ou, pour le moins, inter- roges, cites comme temoins, forces de comparaitre en cour d'assises, et voila Juliette compromise publiquement et offi- ciellement diffamee ! II faut fuir ! Mais comment? Le jour est venu, tout s'eveille dans 1'hotel. Maxime appelle 1'auber- giste et, avec un calme febrile et laborieux, lui declare son intention de partir sans retard. La encore, de nouvelles malencontres 1 . Enfin, au moment ou 1'hote ecrit la note des deux voyageurs qui semblent sur des charbons ardents, Ana- tole, le gargon d'hotel, entre tout effare, un seau et une eponge a la main. Le gros Anglais a casse une bouteille de porto en se grisant pendant la nuit, et c'est le vin qui a coule jusque dans la chambre bleue... Ch. DE LA ROUNAT. 1. L'horaire des trains a 6t6 chang6. 192 COMPTES-RENDUS L'ILLUSTRATION, 18 octobre 1873. (Bulletin bibliographique : L' Assassin du bel Antoine, par M. Paul Parfait. 1 vol. Michel Levy.) La Chambre bleue de Prosper Merimee nous montrait deux amoureux fort depites en entendant, dans line chambre d'auberge, le bruit de la chute d'un corps et se croyant temoins de auditu d'un crime commis, pour parler comme au theatre, a la cantonade. Ce que Merimee prit au comique, M. Paul Parfait 1'a pris au tragique dans ce roman qui esjt, je pense, son premier roman et qui s'appelle 1' Assassin du bel Antoine. Un peintre, Julien Grandier, a, dans un hotel d'une petite ville, un rendez-vous avec une femme mariee. Cette nuit meme, un marchand de bestiaux, le bel Autoine, est assassine dans la chambre n 6 de 1'hotel, et Julien occupe le n 5. Necessairement, on 1'accuse, et, pour comble de mal- heur, c'est precisement le mari de M me de Marcillac, le juge Marcillac, qui est charge de 1'instruction de 1'affaire. Julien n'hesite pas ; plutot que de compromettre celle qu'il aime, il se laissera accuser d'un crime, bien plus, il declarera qu'il est, lui, Julien, 1'assassin du bel Antoine. Mais, a son tour, Helene de Marcillac cherche a sauver Julien ; elle decouvre 1'assassin veritable, un certain Floquart, et le livre elle- meme a son mari. M. de Marcillac, apres avoir un moment hesite a se venger d'une facon effroyable, fait mettre Julien en liberte, mais il declare qu'il veut sa vie. Un duel a lieu. Julien tire sans viser et tue M. de Marcillac. A Fheure ou vous recevrez cette lettre, ecrit alors Helene a Julien, je se- rai deja refugiee dans un couvent. Ne cherchez pas a me re- voir. II y a du sang entre nous. Ainsi flnit ce livre tres rapide, tres emouvant, ecrit d'un style preste et pittoresque. G'est un roman tout a fait atta- chant qui, transporte au theatre, ferait un excellent drame. Jules CLARKTIE. COMPTES-RENDUS 193 REVUE POLITIQUE ET LITTERAIRE 18 octobre 1873, page 382. On lira avec plaisir les Dernieres Nouvelles de Prosper Me- rimee. G'est un agreable volume ou Ton retrouve la facilite, 1'aisance, 1'humour, la fantaisie piquante, le ton alerte et de- gage de 1'auteur de Colombo,. Nous sommes transporters tour a tour en Lithuanie, en Russie, en Espagne et autres pays encore. Le merveilleux qui a cours dans ces contrees loin- taines est un des principaux elements de ces aimables recits, et ce qui leur donne une saveur particuliere, c'est le scepti- cisme du narrateur. II semble que le contraire dut se pro- duire. La naivete du conteur, persuade que ses histoires sont arrivees, est en general la condition premiere de 1'illusion et de 1'interet. Ici, on se demanderait volontiers si le conteur ne se moque pas quelque peu de ceux qui 1'ecoutent. A 1'ins- tant ou nous allons trembler, il nous semble distinguer une intonation railleuse, saisir un geste moqueur ; puis voici que le ton semble maintenant serieux et convaincu ; puis voici que perce de nouveau une legere pointe d'ironie. Que croire? Que ne pas croire? II n'y a jamais qu'une demi-illusion, et aussi, pour tout dire, un demi-contentement. On en veut a 1'auteur, on a envie de le prendre a partie : Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre role? Oui, mais aussi, par contre, on est pique, reveille, inquiet et les recits sont si prestement menes et termines si vivement que ces secousses ne nous fatiguent pas. Elles nous tiennent sur le qui-vive, et notre attention ne s'engourdit jamais. Je ne conseillerais pas ce precede a un auteur qui aurait moins d'esprit que n'en avait Merimee. Mais avec tant d'esprit, et du meilleur, vif, alerte, effleurant sans jamais appuyer, on pouvait tout se permettre. Lisez la premiere de ces nouvelles, peut-etre la meilleure, Lokis, et vous passerez probablement par les impressions que je viens de dire. Une sorciere, des predictions sinistres, Dernieres Nouvelles. 13 194 COMPTES-RENDUS un homme qui est un ours,.ou un ours qui est un homme, une jeune mariee dont cet ours boit le sang comme s'il etait vam- pire, tout cela est fait pour vous donner le frisson, et en meme temps vous sentez que ce n'est qu'un conte. Faut-il y voir une intention philosophique? Merimee veut-il donner a entendre qu'il y a un animal dans chaque homme? Je n'en sais rien, il n'en savait rien sans doute lui-meme. C'etait plutot simple fantaisie d'imagination. Chemin faisant, tout en racontant cette sombre histoire, le rapprochement philo- sophique lui apparaissait peut-etre un instant, mais il ne s'y arretait pas. II aimait mieux se taire pour quelques minutes, puis sourire de sa peur, et en meme temps se moquer un peu de nous qui avions senti un leger frisson. Dans ce volume, on trouvera la Chambre bleue, histoire toute parisienne et d'un genre tout different. C'est de ce recit que M. de la Rounat a tire la piece du meme nom qui est jouee avec succes au theatre du Vaudeville. La donnee en est au moins leste, les details assez scabreux ; mais la encore 1'esprit sauve tout, et aussi le style, qui est charmant, je parle du style de la nouvelle. Maxime GAUCHER. LE SIECLE, 26 octobre 1873. II est rare que les ouvrages posthumes ajoutent quelque chose a la gloire de leur auteur. Les Dernieres Nouvelles de Prosper Merimee n'ajouteront pas a la renommee du celebre conteur il est vrai qu'il serait malaise d'y ajouter elles ne lui oteront pas non plus. Le talent de 1'auteur est si personnel que, meme si Ton ignorait de quelle main ces Nouvelles sont sorties, il est peu de lecteurs qui ne diraient aussitot de quel nom elles doivent etre signees. On retrouve ici la meme sobriete dans la des- cription, la meme fermete dans le style, le meme art a choisir les details saisissants, la meme brievete nerveuse que Ton COMPTES-RENDUS 195 admire dans Colombo,, dans Carmen, dans la Mosalque. On y trouve aussi le meme gout pour les histoires etranges et ter- ribles, pour les caracteres violents, les passions extremes. On peut observer les memes allures superstitieuses, le meme soin a accumuler des fatalites dont 1'auteur n'a 1'air de se moquer que du bout des levres. On y rencontre les memes meprises destinees a tromper le lecteur et sur lesquelles repose 1'intrigue, dont Merimee a maintes fois tire un si bon parti : disons le mot, on y ren- contre le meme gout de mystifier son public. Enfin, pour etre complet, on ne trouvera pas moins dans ce volume que dans les precedents les reflexions sceptiques, ironiques, ameres, et aussi ce faible pour les gravelures, qui n'est ni le cote le plus eleve, ni le cote le plus sympathique du talent de Merimee. La plupart de ces Nouvelles portent des dates deja an- ciennes. La derniere composee parait etre celle qui ouvre le volume, Lokis. La scene se passe en Russie, aussi bien que celle du Coup de pistolet que 1'auteur nous donne comme tra- duit d'Alexandre Pouchkine, et dont la premiere moitie est veritablement saisissante. Le Viccolo di Madama Lucrezia nous conduit a Rome, tandis que Djumane (sic) nous trans- porte en Algerie et que les Sorcieres espagnoles nous ra- menent dans cette Espagne que 1'auteur connaissait si bien et qui 1'a, a diverses reprises, si heureusement inspire. II s'est fait grand bruit autour de 1'une de ces nouvelles, La Chambre bleue. On sait qu'elle a ete trouvee dans 1'appar- tement de 1'Imperatrice, aux Tuileries, copiee de la main de 1'auteur, qui n'y avait point menage les fautes d'ortho- graphe. L'edition actuelle reproduit le fac-simile du dessin * dont 1'auteur avait orne le frontispice de son manuscrit. Le dessin n'est vraiment pas bien mediant : il faut en ra- battre de tout ce qui a ete jadis imprime sur 1'elegance du crayon de Merimee. L'auteur a bien fait de tenir aussi une plume pour aller a la posterite. II est regrettable que Ton n'ait pas egalement reproduit le post-scriptum que 1'auteur avait ajoute au manuscrit de la 196 COMPTES-RENDUS Chambre bleue : Compose et ecrit par Prosper Merimee, fou ordinaire de Sa Majeste Vlmperatrice Eugenie. Ce post- scriptum est instructif. On a mis en ces derniers temps la nouvelle de Merimee au theatre. II n'est pas besoin d'ajouter que la nouvelle ou il y a la langue de Merimee est fort superieure a la saynete du Vaudeville. Ceux qui voudront etre edifies sur les allures du monde qui se reunissait aux Tuileries sous le dernier regime, le ton qui regnait dans les conversations et les propos qui y etaient autorises, n'ont qu'a lire la petite nouvelle : La Chambre bleue. Voila les livres que les familiers faisaient et copiaient pour leur devote souveraine. Si nous avions a dire quel est dans ce volume le recit-que nous preferons, nous nommerions sans hesiter Federigo... * * JOURNAL DBS DEBATS, 6 decembre 1873. (Prosper Merimee, Lettres a VInconnue.) ... II a si peur de paraitre pedant qu'il fuit jusque dans 1'autre extreme 1 , le ton degage, le sans-facon de I'homme du monde. Peut-etre un jour sera-ce la son endroit vulnerable ; on se demandera si cette ironie perpetuelle n'est pas voulue, s'il a raison de plaisanter au plus fort de la tragedie, s'il ne se montre pas insensible par crainte du ridicule, si son ton aise n'est pas 1'effet de la contrainte, et si le gentleman en lui n'a pas fait tort a 1'auteur, s'il aimait assez son art. Plus d'une fois, notamment dans la Venus d'llle, il s'en est servi pour mystifler le lecteur. Ailleurs, dans Lokis, une idee sau- grenue, a double entente, etrange de la part d'un esprit dis- tingue, git au fond du conte, comme un crapaud dans un coffret sculpte. II parait qu'il trouvait du plaisir a voir des doigts de femme ouvrir le coffret, et qu'un joli visage bien effare par le degout le faisait rire... H. TAINE. 1. Pour la clart6 de la phrase, il faudrait ici deux points et non pas une virgule : ... il fuit jusque dans 1'autre extreme : le ton d6gage... COMPTES-RENDUS 197 REVUE POLITIQUE ET LITTERAIRE, 20 decembre 1873, p. 584. (La Litter ature sous le Second Empire : Prosper Merimee.) Nous ne savons s'il reste a publier encore d'autres oauvres inedites de Merimee. En somme, il a peu ecrit, et il n'aura pas meme atteint le chiffre d'une vingtaine de volumes, ce qui n'est guere pour notre temps et pour une carriere litte- raire de plus de quarante annees. On vient de publier de lui un volume de nouvelles, quelques-unes deja connues, mais dont une a fait grand bruit comme ayant servi a amuser la cour sous le dernier regime. Elle se nomme, comme on sait, la Chambre bleue : il s'agit d'un couple amoureux, d'un jeune homme et d'une jeune femme non maries et ne pouvant pas Vitre, qui se sont promis de passer quelques heures dans une chambre d'auberge. Leur conversation est sans cesse interrompue, soit par un incident, soit par un autre, tantot par un banquet d'officiers donne dans la salle voisine et ou regne la plus Tranche et la plus bruyante cordialite, tantot par une lourde chute, celle d'un cadavre sans doute, dans une autre chambre dont ils ne sont separes que par une porte et d'ou une mare de sang s'ecoule dans leur chambre. Ce sang est tout simplement une bouteille de vin de Porto qu'un Anglais ivre a renversee avec lui ; il parait que les deux amants n'ont pas conserve assez de sang-froid pour s'assurer si ce qui cause leur effroi est bien, en effet, du sang ; ce qui n'est guere vraisemblable. Mais la terreur des coupables a la pensee que la justice va venir les prendre comme temoins, et compliquer ce que leur situation a de mysterieux et de delicat par une comparution en justice, est fort amusante. En definitive, ce petit recit a etc trop promis pour ne pas causer aux amateurs de scandale un certain des- appointement. Eugene DESPOIS. 198 COMPTES-RENDUS LE CORRESPONDANT, 10 Janvier 1874. ... Que dire des Dernieres Nouvelles? Ne vaudrait-il pas mieux n'en rien dire? Pourtant, nous ne croyons pas devoir les passer tout a fait sous silence ; car, enfin, au milieu de toutes nos infirmites, il nous est permis de proflter de nos rares avantages et peut-etre arrivera-t-on a conclure que la foi sincere, la confiance naive, la simplicite de coeur et d'es- prit ont du bon, si 1'on sait quelles imaginations le scepti- cisme malade appelle a son aide pour se distraire d'images plus menagantes et plus sombres. filiminons d'abord les tra- ductions de Pouchkine, les recits d'ancienne date (1846), les bribes recueillies dans de vieux tiroirs. II n'y a de vraiment neuf dans ce volume que Lokis et la Chambre bleue, cette Chambre'bleue, specialement ecrite pour 1'Imperatrice et qui, j'aime a le croire, n'aurait pas ete publiee si le 4 septembre n'y avait pas mis la main. Lokis tient plus de place qu'il ne vaut dans la correspon- dance de 1'auteur avec 1'inconnue. II y revient avec une per- sistance et une predilection visibles, en homme content de son oeuvre et qui voudrait faire partager son contentement. II parait que la dame avait demande et obtenu des retouches. A Saint-Cloud, lui dit-il, j'ai lu VOurs devant un auditoire tres select, dont plusieurs demoiselles, qui n'ont rien com- pris, a ce qu'il m'a semble. J'avoue, a ma honte ou a mon honneur, qu'en lisant Lokis dans la Revue des Deux Mondes je n'avais pas ete plus perspicace que les rosieres de Saint- Cloud. L'extreme bizarrerie du sujet m'avait paru palliee plutot que sauvee par 1'habilete de Pexecution ; voila tout, et je n'y avais pas entendu plus de malice. Mais du moment que Merimee, qui savait probablement ce qu'il avait voulu faire, nous impose, page 333 et suivantes 1 , son interpreta- tion personnelle ; du moment que pour 1'edification de cette femme qu'il a aimee et qu'il devrait respecter il tourne et 1. Lettre a PInconnue. Paris, mercredi soir 5 aout 1869. COMPTES-RENDUS 199 retourne dans tous les sens cette interpretation hideuse et monstrueuse, il faut bien le croire, et, des lors, Lokis n'est plus et ne peut plus etre qu'un objet d'horreur et de degout. Je suis plus a 1'aise avec la Chambre bleue. On me dit qu'un vaudevilliste de cinquieme ordre en a extrait une piece qui a eu sept ou huit representations 1 ; c'est tout 1'honneur que meritait ce recit, digne de Paul de Kock, et ou je ne re- trouve meme plus la correction de style et la justesse de trait si remarquables chez Merimee. Puisque nous en sommes au Vaudeville, je dois ajouter qu'on y jouait en 1868 une drole- rie intitulee Le Petit voyage, bien plus spirituelle et bien plus gaie que cette Chambre bleue, qui lui ressemble en laid. Nous n'aurions meme pas mentionne cette nouvelle d'une trentaine de pages si son auguste destination ne lui eiit donne quelque importance. Voila done de quelle litterature se de- lectaient PImperatrice et son groupe? Loin de nous 1'idee de manquer de respect a 1'infortune ! Mais, en verite, comment s'etonner des incoherences qui signalerent les dernieres annees de 1'Empire et precipiterent sa chute, quand on essaye de demeler ce qui se passait (style Sainte-Beuve) dans cette jolie cerveUe? Des aspirations genereuses, de beaux traits de patriotisme et de courage, des tresors de tendresse materiaelle, une piete catholique dont on ne saurait douter, meme en presence de contradictions inou'ies, une charite active et, a cote de ces qualites attrayantes ou serieuses, une futilite incroyable, une fievre de plaisirs, une passion de toilettes et d'inventions ultra-francaises qui condamnait, par imitation, son entourage a un luxe ruineux, donnait Fexemple de prodigalites insensees et devenait parfaitement ridicule a mesure que se rapprochaient... ou que s'eloignaient les horizons de la quarantaine ; en litterature, dans le roman, dans 1'art, au theatre, le gout de tout ce qui excluait 1'idee de grandeur, de vertu, d'heroi'sme, de sante morale ; une preference visible pour le rose, le joli, le faux, le deshabille et le maquillage... A. DE PONTMARTIN. 1. II s'agit de la piece de La Rounat ; elle semble avoir eu du suc- ces, contrairement ii ce que dit Pontmartin. 200 COMPTES-RENDUS LA GRANDE REVUE Octobre 1928. UN REVE DE MERIMEE : DJOUMANE Djoumdne est sans doute 1'ceuvre de Merimee sur laquelle nous sommes le moins renseignes. Nous savons que ce conte posthume fut public pour la premiere fois par le Moniteur universel le 9 Janvier 1873, mais nous ignore ns tout de 1'epoque et des circonstances ou il fut ecrit, de 1'idee qui 1'inspira. En 1'absence de documents, nous en sommes done reduits aux hypotheses. Pourtant, 1'etonnement que nous inspire la physionomie toute speciale et quasi deconcertante de ce recit dans I'oauvre de Pauteur, nous conseille instamment de le considerer lui- meme comme un document humain probablement justi- ciable de Panalyse psychologique. Une expertise metho- dique sera peut-etre capable de nous apporter des clartes que nous refusent les precedes ordinaires de 1'erudition, et peut-etre pourrons-nous former une suite de conjectures assez concordantes, assez etroitement encastrees les unes dans les autres, pour n'avoir point trop a regretter 1'absence des textes. Contrairement a ce qui se passe le plus souvent avec Meri- mee, c'est le cadre et 1'atmosphere qui seduisent ici le lec- teur. Les evenements d'un interet assez mediocre se succedent d'une maniere passablement arbitraire et inco- hercnte, en apparence tout au moins G'est done un reve qui forme le sujet de Djoumane. Mais s'agit-il d'un reve artificiellement reconstruit par des pro- cedes litteraires ou d'un reve reellement eprouve qui aurait servi de matiere premiere a I'auteur? Les reves litteraires pre'sentent ordinairement un carac- tere commun fort remarquable : une absurdite laborieuse qui COMPTES-RENDUS 201 n'est au fond qu'une logique renversee, un decousu apprete ou 1'analyse decele aisement des liaisons tres rationnelles. Par contre, la psychologic moderne fait voir que 1'absurde et le decousu du reve sont tout a fait authentiques et vrai- ment irreductibles, du moins pour la pensee consciente. S'ils ont, en definitive, un sens et une grande coherence, on s'en apercevra seulement en etudiant tout ce complexe se- cret do tendances, de souvenirs, d'obsessions qu'ils tra- duisent en leur fantasmagorie esoterique. Or, 1'on trouve dans Djoumdne un exemple net de 1'ab- surde litteraire. A la fin du conte, le lieutenant qui en est le heros reve, avons-nous dit, qu'il boit une tasse de moka en 1'agreable compagnie d'une belle Mauresque, lorsqu'au meme moment il est reveille par la voix du marechal des logis lui annongant que le cafe reglementaire est servi. Get exemple, d'ailleurs unique, ou se revele le coup de pouce de 1'auteur, est precieux pour faire ressortir par con- traste tous les illogismes veritables qui abondent dans Djou- mdne. C'est ainsi qu'apres la chute du lieutenant dans une nappe d'eau souterraine, il y a un trou dans le reve : on a change soudain le decor, les anciens accessoires du reve ont disparu, souffles d'un seul coup, sans cause apparente. Je barbotai un instant tout etourdi, et, je ne sais trap comment, je me trouvai debout au milieu de grands roseaux au bord de la riviere. Ce qu'etaient devenus Sidi-Lala et les chevaux, je n'en sais rien 1 . Au moment meme ou le marabout se prepare a offrir la petite juive au serpent sacre, Merimee note aussi ce detail : Une corde avec des poulies, suspendue je ne sais ou, tomba a ses pieds 2 . Un peu avant, au cours de sa marche souterraine, 1'offi- cier a debouche dans cette immense galerie ou de nombreux flambeaux, portes par il ne sait qui, semblent sortir des flancs du rocher 3 , c'est-a-dire apparaissent tout a coup par une 1. Dernieres Nouvelles, p. 243 de P^dition Calmann-Le'vy (ci-des- sus, p. 75). 2. Ibid., p. 248 (ci-dessus, p. 78). 3. Ibid., p. 246 (ci-dessus, p. 77). 202 COMPTES-RENDUS sorte de generation spontanee, sans que leur presence trouve dans le cadre ou les fails son explication. Remarquons en passant combien tout le tableau de cette foule confuse, rassemblee dans cette caverne indecise, est inattendu chez un artiste aussi precis, aussi direct que Meri- mee. Tout s'entoure ici d'un halo brumeux, d'un enveloppe- ment ouate qui s'apparentent singulierement aux descrip- tions dites atmospheriques de notre epoque. On pourrait encore citer beaucoup d'autres passages du meme genre, mais ceux-la sont peut-etre des echantillons suffisants de cet absurde et de ce decousu que Ton rencontre a chaque pas dans Djoumane, aussi bien dans les details que dans 1'architecture generate du recit. Et Ton nous permet- tra de noter encore combien cette composition hasardeuse est surprenante de la part d'un ecrivain dont le fantastique se developpe ordinairement avec la securite d'une demons- tration geometrique. II semble que ce jour-la Merimee ait etc le precurseur, d'ailleurs tout occasionnel, du surrealisme moderne. Dira-t-on cependant que ce ne sont point la des preuves irrecusables et qu'apres tout le pasticheur de la Guzla etait assez habile homme pour faire, s'il voulait, un reve artificiel parfaitement ressemblant et capable d'embourber tous les experts. II n'est pas impossible, en somme, car on ne sail pas jus- qu'ou vont, dans limitation, les limites de la dexterite hu- maine. Neanmoins, si 1'on considere que Merimee a mis dans son ceuvre nous 1'avons vu tout 1'illogisme des reves vecus, et surtout nous le verrons toute Jeur logique occulte, absolumeut insoupgonneo avant les travaux des psychologues contemporains, il ne faut plus parlor, nous semble-t-il, de dexterite, mais de miracle. On nous demandera peut-etre quelle a pu etre I'lntention de Merimee, s'il a fait, comme nous le pensons, le recit d'un de ses reves. II a obei, dirons-nous, une fois dans sa vie d'ccrivain, a la tentation si naturelle a 1'homme de vouloir faire partager a autrui ces emotions paradoxales, ces an- goisses tenebreuses, ces joies fantasques que 1'on eprouva COMPTES-RENDUS 203 lorsqu'on etait sur 1'autre versant de la vie. Le reveur est encore si frappe a son reveil de 1'etrange atmosphere ou s'agiterent ses visions recentes qu'il ne resiste guere au desir d'en faire profiler son entourage. II eprouve d'ailleurs presque autant d'attrait pour ses cauchemars semes de cadavres que pour ses reves ailes ou tout le ciel fleurissait d'oiseaux blancs et roses. N'est-il pas tentant aussi pour 1'ecrivain de rendre, par la force de son art, la vie a ce monde nocturne ou notre double emigre chaque soir? Mais les ecrivains resistent ordinairement, car ils ont 1'in- tuition que notre bouche de chair ne pourra jamais faire entendre ce qu'a vu notre moi des tenebres. L'ceuvre litte- raire, en effet, s'adresse necessairement a la pensee cons- ciente, la pensee des heures de veille. Elle doit done en suivre les lois. Or, precisement, ce sont des lois tout autres qui regissent les songes. Si Merimee n'a pas resiste au desir d'ecrire son reve, il a du moins resiste a celui de le publier. Et si Djoumdne est une ceuvre posthume, c'est peut-etre parce qu'il en a compris le faible interet pour le lecteur. II y a cependant un autre moyen de comprendre un reve ; c'est de s'armer de psychologic. Par ce mode d'interpreta- tion, Djcumane nous semble prendre une physionomie toute nouvelle et un interet singulier. Nous trouvons deja dans ces souterrains inepuisables, ou le lieutenant de Merimee erre pendant la majeure partie du cauchemar, le reve caracteristique de 1'oppression respi- ratoire. Merimee, malade de la poitrine, on le sait, eut sans doute cette nuit-la une de ces crises d'asthme qui ne lui etaient que trop familieres. Cette crise s'accompagna pro- bablement de sueurs abondantes, comme en temoigne la riviere boueuse ou le lieutenant barbote desesperement, et encore ce puits ignoble ou disparaitra 1'enfant juive. Quant au scenario meme du reve,il se ramene facilement, reduit a 1'essentiel, a quatre phases : 1 Un serpent, echappe soudain, pique a la jambe Ten- 204 COMPTES-RENDUS fant qui accompagne le vieux charmeur de reptiles. Mais, centre toute apparence, cette piqure se revele sans gravite ; 2 Le serpent reapparait sur la table du colonel, accom- mode a la tartare ; 3 Le serpent mange defmitivement la jeune fille ; 4 La jeune fille, ressuscitee pourtant, offre une tasse de cafe a l'offlcier francais fort epris d'elle. Ces quatre phases se repartissent elles-memes en deux pe- riodes. La premiere, qui groupe les trois phases du debut, est un cauchemar declanche par 1'angoisse respiratoire. L'obsession des images effrayantes que suscite ce penible etat physique est tout d'abord facilement repoussee. Mais, comme il arrive dans la plupart des cauchemars, par suite de la fatigue grandissante, elle se fait a chaque scene de plus en plus terrifiante, jusqu'au point culminant du sacri- fice humain. Dans la deuxieme periode, au contraire (quatrieme phase), le cauchemar est termine, et sans doute la crise asthmatique egalement. Des lors, les visions du reve de- viennent aimables et rejouissantes. Elles composent un ta- bleau voluptueux dont Merimee a tire avec esprit un joli chromo erotique. Malgre son aspect quelque peu disparate, 1'imagerie de ce reve est tres homogene. Si le reptile present dans les trois premieres phases est absent de la derniere, 1'unite est loin d'en etre brisee, comme on le pourrait croire. Bien plus, c'est sa disparition qui nous permettra de determiner 1'ob- session qui hanta la nuit de Merimee et de verifier ce prin- cipe du D r Freud : II est a remarquer que tous les reves d'une meme nuit, soumis a 1'analyse, se ramenent invaria- blement a un seul cycle de pensees (Le reve et son interpre- tation, p. 92). Peut-etre n'est-il pas inutile pour la clarte de notre etude de rappeler brievement un des aspects importants de la theorie moderne des reves. Dans la vie ordinaire, nombre de nos instincts sont, on le sait, violemment reprouves par notre milieu comme dan- gereux pour 1'ordre social. Notre sens moral (la censure dans COMPTES-RENDUS 205 la terminologie freudienne) les refoule done avec energie dans les cryptes les plus secretes de notre inconscient. Mais pendant le relachement du sommeil, les captifs s'agitent et secouent leurs chaines. Parfois, ils se liberent de la facon la plus directe et la plus grossiere. Parfois aussi, ils sont obliges de tromper la surveillance de la censure assoupie, mais non point abolie, et prennent alors les deguisements les plus etranges dans le magasin inepuisable qui leur est fourni par nos souvenirs anciens ou recents. Ils se vetent de symboles et se meuvent parmi des fantasmes si deroutants qu'il est parfois difficile de les y retrouver et de les demasquer. Quelle est done 1'obsession qui domine le reve de Merimee, et quels en sont les deguisements? Les tableaux voluptueux de la fin en indiquent clairement la nature sexuelle. Mais une petite phrase curieuse, facile- ment meconnue a la premiere lecture, en precise le carac- tere : Tandis que je suivais tous les mouvements (de cette jolie petite fille de treize a quatorze ans) avec je ne sais quel interet, elle etait parvenue au premier rang des enrages qui executaient leurs exercices 1 . Le genre d'interet qu'y prend 1'auteur n'est que trop evi- dent. Mais le trouble eprouve par cet homme mur devant le charme equivoque de cet etre trop jeune, demi-femme, demi-enfant, n'est-il qu'accidentel dans le reve, ou bien en forme-t-il la trame essentielle? Faut-il considerer Djou- mane comme un film a episodes tout entier rempli par le duel entre ce desir pervers cherchant a se realiser et la cen- sure toute occupee a le refouler? Dans cette hypothese, obsession et censure meneront, pendant la premiere partie du reve, une lutte douloureuse, dramatique, incertaine, assez semblable a ces conflits mo- raux qui dechirent les heros des tragedies antiques. Dans la seconde periode, au contraire, elles se seront re- conciliees, parce que, sans doute, 1'obsession aura enfm trouve le deguisement capable d'apaiser la censure. Or, precisement, nous trouvons dans notre texte une 1. Dernieres Nouvelles, p. 231 (ci-dessus, p. 68). 206 COMPTES-RENDUS phrase symptomatique qu'fl nous' faut citer. Voici le por-, trait que fait Merimee de la belle Mauresque rencontree a la fin de sa randonnee souterraine : Ses traits ressemblaient a ceux de la malheureuse enfant que je venais de voir, mais plus formes, plus reguliers, plus voluptueux 1 . A quoi bon cette transformation de Petre convoite, si elle n'est pas destinee a 1'apaisement de la censure? II suffit, en effet, pour que celle-ci n'ait plus rien a objecter, que 1'en- fant ait un peu vieilli, qu'elle soit devenue une jeune femme. La morale etant des lors satisfaite, le reve peut s'accomplir heureusement. Mais la nature meme de cette transformation nous prouve ae fagon definitive que c'etait bien, en effet, 1'age de Uen- fant qui provoquait la revolte de la conscience. Et du memo coup nous comprenons que Djoumdne, le serpent, ne peut etre que le symbole de 1'acte sexuel. Cette symbolique des reptiles dans les reves, et aussi dans les nevroses, a sou vent ete signalee par le D r Freud. Rappelons-nous de quelle fac.on singuliere D feu-mane pique 1'enfant juive : Je vis couler quelques gouttes de sang sous 1'anneau qu'elle portait a la cheville. Elle tomba a la renverse, pleurant et gringant des dents. Une ecume blanche couvrit ses levres, tandis qu'elle se roulait dans la pous- siere 2 . Ce detail du sang coulant justement sous Vanneau que porte 1'enfant a la cheville est en verite d'une grande preci- sion. Vaut-il mieux 1'attribuer a Ton ne sait quel hasard cerebral qui 1'aurait fait surgir dans la pensee de 1'auteur que d'y voir le symbole de la defloration? Le hasard, on le sait, n'a place, aux yeux des psychologies, dans le deroule- ment des idees et des images. Mais,l'acte accompli, un grand mouvement s'opere dans le cercle des spectateurs , et 1'effroi saisit le reveur. Cepen- dant il repousse aussitot les images inquietantes evoquees par la censure a 1'aide de ce stratageme : c'est une farce, un 1. Dernieres Nouvelles, p. 254 (ci-dessus, p. 81). 2. Ibid., p. 232 (ci-dessus, p. 69). COMPTES-RENDUS 207 truquage, 1'enfant ne court aucun danger. Elle joue dans la representation des saltimbanques arabes le role, si Ton peut dire, de compere. Une pincee de poudre magique la gue'rira sur-le-champ. Pourtant la censure n'est point satisfaite pour si peu. Bientot le serpent reparait sur la table du colonel, devenu anguille et accommode a la tartare, et le reveur sent le coeur lui lever. Traduction dramatique de son de'gout moral de- vant le desir pervers qui 1'obsede. Le docteur du regiment se moque bien de ces pre'juge's et mange carrement les deux parts d'anguille. Traduction : il y a des gens qui se moquent bien de 1'age des filles et qui ne s'embarrassent guere de leur acte de naissance. Void maintenant que debute 1'e'pisode assez long du com- bat avec Sidi-Lala. Reve d'agitation provoque peut-etre par le cafe, car le cafe joue a plusieurs reprises son role dans le reve. Quant au sens symbolique de cette partie du songe, sans doute est-il celui d'un rachat moral, d'une chevale- resque lessive de conscience. En effet, lorsque Sidi-Lala vient perfidement provoquer les Francais en combat singulier, le lieutenant refuse centre tout bon sens d'ecouter les aver- tissements du mare'chal des logis qui trouve plus expedient de de'crocher le marabout. Dans son he'ro'ique absurdite, il ne veut pas qu'il soit dit que les Frangais n'aient pas ac- cepte de combattre en champ clos avec un Arabe. II court done sus a 1'infidele, tels les paladins antiques qui allaient laver leurs fautes dans le sang du More. II n'est pas facile de distinguer toujours ce qui est reve vecu et ce qui est reconstruction dans ce passage ; car il semble avoir subi, comme les pages du debut, de profonds remaniements litteraires. II participe, lui aussi, de ces consi- derations de strategic coloniale qui forment I'encadrement general du sujet et permettent facilement de situer le reve vrai dans son cadre oriental. C'est ainsi que dans Lokis comme dans Carmen nous avons affaire a des linguistes par- courant pour les besoins de leur science, 1'un la Lithuanie, 1'autre 1'Espagne. Mais si le sens symbolique de bien des details de cet epi- 208 COMPTES-RENDUS sode nous echappe, il faut Pavouer, 1'ensemble nous parait faire incontestablement partie du reve vecu. Nous en trou- vons un sur indice dans 1'attitude du lieutenant qui, parmi les motifs susceptibles de diriger sa conduite, prefere sans hesitation les plus contraires a la raison et les plus conformes au schema affectif du reve. Quant a la derniere phase, celle du sacrifice humain, elle reproduit la premiere assez exactement, avec cette diffe- rence qu'elle est des le debut toute impregnee du degout moral symbolise par 1'eau boueuse oti se debat le lieutenant. Malgre son ecceurement, celui-ci n'en continue pas moins sa route a travers cent difficultes jusqu'a un escarpement de rochers la reproduction du patio de la premiere phase, d'ou il dominera 1'affreux spectacle. Le marabout est encore la avec ses collaborateurs. Cette fois la foule semble consentir et voici qu'au milieu d'une boue plus epaisse et plus hideuse que jamais surgit Djoumane, le serpent. Aussi conscient de son abjection, mais aussi determine dans le mal qu'un heros de roman russe, il emporte 1'enfant dans le puits bourbeux pour des noces sataniques. Si 1'on s'etonnait de ce dedoublement ou le reveur est a la fois spectateur le lieutenant et acteur le serpent nous ajouterions que c'est la un fait connu depuis long- temps des psychologues. C'est ainsi que Max Simon, entre autres, le signalait des 1888 dans le Monde des Reves. Voici maintenant le cauchemar termine. Rien de bien particulier dans ce dernier episode. Desormais, 1'obsession delivree, nous 1'avons dit, du blame de la censure, va tendrc, parmi de riantes images, vers sa realisation d'ailleurs ecour- tee par le reveil ou par la volonte du narrateur. Peut-etre nous accusera-t-on d'avoir couru parfois, du- rant cette etude, une carriere aventureuse. Les analyses des songes, en effet, donnent toujours 1'impression de construc- tions assez artificielles tant qu'on ne s'est pas habitue a la lumiere speciale de notre monde nocturne. Si nous voyons COMPTES-RENDUS 209 dans leurs interpretations des exercices d'une ingeniosite assez vaine, c'est moins,la plupart du temps, que nous ayons des raisons positives de douter de lour solidite, que par une sorte de repugnance nee de la surprise qu'elles nous font eprouver. G'est ainsi que le langage populaire confond les experiences des physiciens avec les tours des prestidigita- teurs. Mais un peu d'experience des songes nous habitue a leur optique speciale et nous convainc qu'ils ont des normes aussi rigoureuses que celles de la pensee a 1'etat de veille. Des lors, nous n'eprouvons pas plus d'hesitation a reunir en un meme symbol e leurs plus extra vagantes peripeties qu'a ramener a une cause unique la voix de la concierge dans 1'es- calier, un bruit de pas, un claquement de porte. Qu'on veuille considerer dans le cas present qu'il nous eut ete bien difficile de suivre a travers Djoumdne tout entier le fil d'une constante obsession et de pouvoir remonter, sur un autre plan, tout le cours du recit, s'il n'y avait eu un peu quelque chose comme eel a dans la realite. Si certains details, secondaires, pensons-nous, ont pu echapper, chemin fai- sant, a notre interpretation, nous prions qu'on accepte d'incriminer notre penetration plutot que notre methode, car, apres tout, on n'interprete pas non plus tous les bruits de Pescalier. Peut-etre n'est-il pas inutile de nous demander si 1'obses- sion du reve de Merimee correspond a quelque preoccupa- tion de sa vie reelle? Bisons tout de suite que nous ne voulons pas 1'accuser d'avoir ete pourchasse par un desir persistant, capable d'in- quieter serieusement sa censure. II n'est pas cependant im- possible qu'un appetit malsain ait un moment effleure sa sensibilite, appetit sans doute facilement reprime, suffisant, toutefois, pour declancher sous la pression de 1'angoisse res- piratoire tout le scenario du cauchemar. Remarquons que 1'eiifant du reve ne porte point de voile sur la figure, contrairement a 1'usage constant des femmes Dernieres Nonvelles. 14 210 COMPTES-RENDUS arabes. Aussi, pour s'expliqiier ce fait, 1'auteur emet toute une serie de conjectures : fitait-ce une juive, une idolatre, ou bien appartenait-elle a ces hordes errantes dont 1'origine est inconnue et que ne troublent pas les prejuges religieux 1 ? fitait-ce une juive? fitrange supposition, carle Merimee diurne n'etait point sans savoir le profond mepris allant jusqu'a la repulsion ou les Musulmans tiennent les Israe- lites. Comment admettre que la troupe des saltimbanques arabes ait pu prendre comme collaboratrice une enfant juive? Cette hypothese n'est-elle done qu'un simple lapsus? Or, si nous avancons dans le recit, nous trouvons un nou- veau sujet d'etonnement dans 1'accoutrement de ces hommes vetus de robes trainantes, coiffes de hauts bonnets, quelques-uns de metal , qui entourent le marabout lors du sacrifice humain. Ces robes trainantes et ces bonnets de metal ne sont-ils pas beaucoup plus juifs qu'arabes? Ne les connaissons-nous pas pour les avoir vus dans les tableaux de 1'ecole hollandaise peints dans les ghettos de La Haye ou d'Amsterdam? Le titre memo du conte : Djoumane, n'est-il pas lui-meme compose de la finale (mann), la plus courante des noms juifs? L'atmosphere juive est done nettement presente dans le reve. Mais ce qui nous incite surtout a croire qu'elle corres- pond a quelque realite de 1'etat de veille, c'est qu'elle est dissimulee. II semble que 1'obsession ait cherche, sur ce point, a cacher son identite a la censure, a s'envelopper de vague et d'incertitude. Ici, comme dans bien des cas, c'est 1'intention de mensonge qui decouvre la verite. Le mot juive , avons-nous dit, est lache tout a coup, incidemment en apparence, niais aussitot, comme s'il fal- lait brouiller les cartes, d'autrcs hypotheses s'avancent, et 1'on aboutit a cette notion aussi confuse qu'il est possible de desirer, de hordes errantes dont 1'origine est inconnue. Un peu plus loin, la question de religion se pose a nouveau a 1. Dernieres Nouvelles, p. 231 (ci-dessus, p. 68). COMPTES-RENDUS 211 propos de ces connaisseurs qui mangent de 1'anguille et qui ont de jolies filles : On ne sail quelle religion ils ont, mais ce sont des malins, et je veux faire connaissance de leur cheik. Plus loin encore, dans la synagogue souterraine toute etoilee de lumieres, il s'eleve, de la foule vetue a la juive, un chant monotone qui rappelle la psalmodie des Arabes recitant leurs prieres 1 . Mais le marabout s'exprime dans une langue inconnue a 1'auteur, qui il croit en etre sur n'est ni de 1'arabe ni du kabyle 2 . En resume, nos conjectures psychologiques nous amenent a la conviction que, dans Djoumane, Merimee voulut faire, si Ton peut dire, le compte-rendu a peine truque par en- droits d'un reve authentiquement eprouve. D'autre part, 1'origine de ce reve etait, a son insu tres probablement, dans le desir qu'il avait eprouve, accidentellement sans doute, pour une jeune fille juive. En tout cas, notre but a ete moins encore d'aboutir, dans ces notes, a des conclusions de fait, que de presenter une comprehension nouvelle du conte de Merimee. II nous semble, en effet, que 1'application de la psychologie syste- matique a 1'etude des textes serait, dans bien des cas, sus- ceptible de fournir des interpretations particulierement precises et fecondes. G'est peut-etre la une methode que Ton gagnerait a appliquer dans de nombreuses circonstances. Raoul ROCHE. 1. Dernieres Nouvelles, p. 246 (ci-dessus, p. 78). 2. Ibid., p. 248 (ci-dessus, p. 78). 212 COMI'TES-RENDt'S NOTE Nous devons remercier M. Raoul Roche, qui nous a fourni un grand nombre de renseigncments utiles et qui a ete pour nous un veritable collaborates; M. Henri Mongault,erudit en langues slaves, qui a bien voulu revoir nos notes sur Lokis, et enfin M. de Suzannet, Peminent bibliophile, qui a mis obli- geamment sa collection de Merimee a notre disposition. L. L. TABLE DES GRAVURES Titre de 1'edition originale Frontispice Pages Aquarelle de Merimee accompagnant le manuscrit de M. le vicomte de Suzannet 16-17 Autre aquarelle de Merimee accompagnant le ma- nuscrit de M. le vicomte de Suzannet 20-21 Une page du manuscrit appartenant a M. le vicomte de Suzannet 32-33 Vignette de Merimee, gravee sur bois, qui se trouve dans certains exemplaires de 1'edition originale . . 56-57 Chasseur d'Afrique vers 1840, par Raffet 72-73 Femme mauresque vers 1840, par Bayot, d'apres Bro . 80-81 TABLE DES MATIERES Pages INTRODUCTION i DERNIERES NOUVELLES IL VICCOLO DI MADAMA LUCREZIA 1 LA CHAMBRE BLEUE 39 DJOUMANE 63 LE MANUSCRIT DU PROFESSEUR WITTEMBACH. ... 85 Lokis 87 APPENDICES Bibliographic des diverses editions 151 Remarques sur le texte adopte 154 Eclaircissements du texte 155 Adaptations 183 Comptes-rendus 187 TABLE DES GRAVURES . 213 IMPRIMERIE DAUPELEY-GOUVERNEUR A NOGENT-LE-ROTROU - LIBRAIRIE ANGIENNE HONORE CHAMPION 5 et 7, QUAI MALAQUAIS, PARIS (vi e ) BOURGET (PAUL), tie 1'Academie frangaise. Stendhal. In-8o. 6 fr. Flaubert. In-8 6 fr. CHAMPION (PIERRE). Ronsard et son temps. In-8, xvm-508 p. avec 24 phototypies hors texte 72 fr. - Histoire poetique du XV e siecle. 2 vol. in-8 avec 60 phototypies hors texte 120 fr. CHATEAUBRIAND. Correspondance generate, publiee par L. THOMAS. In-8, t. V 30 fr. Deja parus : T. I (avec un portrait inedit, II, III (avec un por- trait inedit), IV (avec un portrait inedit). Chaque. . . 30 fr. L'edition formera environ 8 vol. in-8 auxquels on souscrit. II est tire en plus 100 exemplaires sur papier hollande Van Gelder a 40 francs le vol. CHATEAUBRIAND. Un inedit : Amour et vieillesse. Reproduc- tion en phototypie avec des notes critiques par V. GIRAUD. Gr. in-8 24 fr. DOUTREPONT (GEORGES). Les Types populaires de la littera- ture francaise. 2 forts vol. in-8. Tonne I epuise; tome II. 65 fr. FOURNET (CHARLES). Lamartine et ses amis suisses. Lettres, poemes, documents inedits. Avec une preface par Auguste DORCHAIX. In-8, 257 p. avec 2 portraits et 2 fac-similes hors texte . . 20 fr. GIRAUD (VICTOR). Passions et romans d'autrefois. La jeune captive, Madame de Duras, Lucile de Chateaubriand, Les amours de Rene, L'Occitanienne. Iu-8, 250 p. ... 18 fr. GLACHANT (T. et V.) Un laboratoire dramaturgique. Essai critique sur le theatre de Victor Hugo. 2 vol. in-16. . 10 fr. HARTLAND (REGINALD W.). Walter Scott et le roman frene- tique . Contribution a 1'etude de leur fortune en France. In-8, 266 p 40 fr. JESSOP (THOMAS). Journal d'un voyage a Paris en septembre- octobre 1820, edite par son petit- fils F. C. W. HILEY. In-12, 120 p. sur verge Lafuma 25 fr. KRAMER (G.). Andre Chenier et la poesie parnassienne. In-8, 300 p 36 fr. MAIGRON (L.). Le romantisme et la mode d'apres des docu- ments inedits, avec une planche en coulcurs et 24 photogravures. In-8 30 fr. Le roman historique a 1'epoque romantique. Essai sur 1'in- fluence de Walter Scott. Nouvelle edition, revue, corrigee et augmentee. In-8, couverture illustree 15 fr. NOAILLES (Marquis DE). Le Gomte Mole. Sa vie, ses memoires. 4 vol. in-8, ensemble 120 fr. STORER (MARY ELISABETH). La Mode des contes de fees de 1685 a 1700. In-8, 290 p. (tome XLVIII de la Bibliotheque de la Revue de litterature comparee) 40 fr. Pour les abonnes a la Revue 32 fr. NOGENT-LE-ROTROU, IMPRIMERIE DAUPELBY-GOCVERNEUR