THE UNIVERSITY OF axmois LIBRARY &45M54 Il92n ! m . '• ^ '■■^ ^ ^ 17 ^ ^^^^AlH / -rz.— — ' r . i, ii The person charging this material is re- sponsible for its return to the library from which it was withdrawn on or before the Latest Date stamped below. Theft, mutilation, and underlining of books are reasons for disciplinary action and may resuit in dismissal from the University. UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA-CHAMPAIGN 3y nv V Eiff PKOSPEK MÉKlJfÉE EllDES A?IGLO-AMÉRIC VIXES J0HE. xam. il imiuiTirnu» GEMI- M'^cr ssn aMUL-HsumosF .«(■■<■ misiE ŒUVRES COMPLETES DE PROSPER MÉRIMÉE PUBLIÉES SOUS LA DIKECTION DE PIERRE TRAHARD ET EDOUARD CHAMPION ŒUVRES COMPLÈTES PROSPER MÉRIMÉE ETUDES ANGLO- AMÉRICAINES Ir. A KTK TIBK l)K «;KT OUVRAGF. ; Viiif/t-n'iK/ ereinplaivcs sur pa/urr des manufactures impériales tlu Japon, uumèrotés de I à 2.1. Cent exemplaires sur pa/n'cr d'. irrites, numérotés de 26 à /2.^. (hize cents exemplaires sur papier réiin pur fil des Papeteries Lafuma, de Vairon, numérotés de I2f) à 122,1. N? 444 (:<>|>vrij;lil l>v Lihr.nrif Mon. in- Cliiinipioii. Déccmher 1!)30 PROSPER MERIMEE ETUDES ANGLO-AMÉRICAINES TEXTE ÉTABLI ET A.NXOTÉ AVEC UNE IXTRODUCTIOX PAR GEORGES CONNES PARIS LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION 5 et 7, Quai Malaquais, VP 1930 ■J qj. INTRODUCTION ^ Aucun doute que l'Angleterre n'ait eu une grande ^> influence sur la formation, la nature, le talent et l'œuvre de Mérimée; la chose n'a pas besoin d'être démon- ^ trée, tant est évidente la pénétration en lui de l'at- > mosphère anglaise, qui ne cessa guère de baigner tous ^ les moments de sa vie, concurremment avec bien d'autres, - ^ il est vrai ; et on peut dire aussi qu'elle est maintenant j assez bien connue: l'étude définitive sur Mérimée et l'An- * ,^ gleterre, qui voudrait un volume, et qu'il ne s'agit nuUe- 5 ment d'écrire à propos de la présente édition de ce que ^ nous appelons ses Études an^lo-américaines , reste à faire ; ^ mais les indications et les éléments essentiels s'en trouvent ^ déjà dans les livres de M. Trahard* ; les quelques pages ■' qui suivent, dans lesquelles nous nous proposons essen- 4? tiellement d'insister sur le contraste curieux, mais bien explicable, entre la place qu'a tenue l'Angleterre dans la vie de Mérimée et ce que Mérimée a écrit sur l'Angleterre, pourraient également servir, avec du reste tout ce volume, à cette étude définitive; c'est notre seule ambition. l ^ 1. La jeunesse de Prosper Mérimée (1803-183i), 1924-1925; P/os- c^ per Mérimée de I83k à 1853, 1928; La vieillesse de Mérimée ft85'i' 1810), 1930. J Études anyl.-am. a 760614 II INTRODl'CTION Panoiiro/. la vie de Mt'iiiiirc. vous trouvcrt/. que l'An- glflf-rrr u'rii rst jamais l(>iif,'l«'iii|ts aljsciitc. Sa famille el Ir milieu de son adolesceiuc sont un des terrains j)«-ut- t^lre les plus franeo-au^lais du début du xix' siècle; tous eeux (|ui le touelieiil de près parlent anglais, ont vécu en Angleterre, s'intéressent à l'Angleterre; la maison de stui pi're est le nndez-vous des peintres anglais à Pai'is, et le jeune Mérimi'e y subit en particulier la lorle inlluence de Uoeliard, lanalicpie de l'école anglaise, et (pii va aller passer une grand»- partie de sa vie en Angleterre '. Prtsque dès le début de sa lormatioti intellectutlle, Mérimée, avec bien d'autres, tombe sous le cliarme de Shakespeare'-; il est de la minorité : (pielles <|u aient pu être les désillusions postérieures de Mérimée sur l'Angleterre et les Anglais, il convient tl abord de marquer avec insistance ipiil ne perdit jamais le penchant (pi'il 1. La jeunrssr dr l'rospri Mriinii'r. p. M',, :|T. :!,S. 2. Ibid , p. f.'T. .{. IhiJ., p I'jI. 'i. Ibid., p :{:.:. INTRODUCTION III eut, très tôt, pour certains écrivains anglais, surtout pour Byron. On verra plus loin combien erronée a pu être l'attitude prise par Mérimée dans l'affaire des Mémoires édités par Moore, affaire qui est, en somme, le sujet essentiel de ses articles; mais cette attitude provenait d'un enthousiasme qui, s'il a mal éclairé Mérimée lorsqu'il s'agissait des valeurs morales mises en question, le gui- dait heureusement dans son appréciation du génie litté- raire de son héros, dans lequel il voyait déjà fort clair, presque aussi clair que Taine un demi-siècle plus tard; Mérimée peut se tromper sur la moralité de Byron, mais il connaît très bien son œuvre, dont il sait une partie par cœur, la déclamant, la commentant, l'exaltant' ; la chose est d'autant plus remarquable qu'il est peu sensible à la poésie; aussi M. Trahard peut-il établir toute une liste d'emprunts de Mérimée à Byron, dans le Théâtre de Clara Gaziil- et ailleurs'. Dans le voisinage de Jean- Jacques Ampère, Mérimée s'est aussi vivement intéressé à Ossian, en gardant, semble-t-il, à l'égard du soi-disant barde écossais, plus d'esprit critique que son ami, et sans arriver, de très loin, au niveau de la frénétique admiration de celui-ci'*. Mais après son admiration pour Byron, c'est celle qu'il a eue pour Shakespeare qui s'est le moins démentie; ce n'est point sans doute, comme Stendhal, surtout pour apprendre à connaître Shakes- peare qu'il traverse le Pas-de-Calais^; mais Mérimée ne sent pas moins que les autres jeunes gens de la généra- 1. La jeunesse de Prosper Mérimée, p. 02-63. 2. Ibid., p. 215, note 1. :5. Ibid., p. 514. 4. Ibid., p. 61-6-2. 5. Ibid., p. 249. IV INTHODUCTION lion de 182') l'atliraiitt- dt' » la patrie de Shakespeare » ; lors<|u'il entreprend de inellre le moyen Ai^e en fnélodranie, dans la Jan/nerir, c'est, très largement, « à la manière de Shakespeare' >', et M. Trahard |)eut, ici encore, établir une liste considérable d'emprunts directs-; on sait enlin qu'il avait écrit vers 1H30 un article sur Kschyle et Sha- kespear»', (jui «-ùt été si bien à sa place dans le présent recueil, mais (|ui s'est malheureusement perdu ; il y (' prouvait (pi'Kschyle était le plus j^rand traji^ique du monde, et qu'entre lui et Shakespeare il n'y avait pas la moindre différence^ » ; (pi'il jugeât d'Kschyle par Shakes- pean* ou de Shakespeare par Kschyle, il plaçait Shakes- peare haut, on le voit. W'alter Scott, enfin, est de ceux, parmi les An»;lais, dont l'action sur Mérimée lut consi- dérable, si son admiration pour lui. d abonl vive, se relAcha lortement sous I influence de StendhaP; M. Tra- hard peut dire oliti(pie t. I.n jeunetsf de l'rosper Mcrimée. |). :;11. 2. Ihid . Appendice, p. 12. :i. fbtd., p. 5T,"i: frii(^mi'nt d'uiu' lellic iinililc riti-e par (Jhaiii- bon. 'é. /bid., p. VM\ et '«8"). .'.. /bid., p. :{<»:{-{'.»«•,. fi. Ibid.. p. 7'ifi. INTRODUCTION V anglaise, dès son premier voyage', et pendant toute sa vie; les connaissances illustres que cet intérêt l'amena à faire, telles celles de Palmerston et de Russell, sans par- ler de nombreux seigneurs de moindre importance ; sa présence, à différentes reprises, aux séances des Lords et des Communes; et enfin, d'une façon générale, cette con- naissance approfondie et toujours au courant des choses d'Angleterre qui apparaît dès qu'on feuillette la corres- pondance. Si, comme on le verra tout à l'heure, l'homme vieilli et fatigué cessa assez tôt d'apprécier la plupart des aspects matériels de la civilisation anglaise, il les avait goûtés, mieux, savourés, dans l'enchantement de la jeu- nesse; si nous le verrons, dans un moment, horriblement las de la cuisine des dîners officiels, il s'était régalé dans les nobles maisons où on le recevait^, chez Ellice'^ à V Atheneuni Club, dont il eut l'ambition d'être membre régulier, qu'il fréquenta abondamment à titre d'invité, et où il fut très sensible aux perfections du restaurant et au confort de l'installation ^'. Modérément enthousiaste de la nature comme il le fut toujours, il n'y fut pas indifférent en Angleterre, et surtout en Ecosse, si l'on en croit cer- tains passages de ses lettres^. Et enfin, si l'on ose tou- cher à ce sujet délicat, et parler un peu crûment, les Anglaises, qu'il déclara plus tard laides, ne lui avaient pas toujours déplu : était-ce, de la part de Jenny Dacquin, hasard ou habileté, de s'être d'abord fait passer pour 1. La jeunesse de Prosper Mérimée, p. 630. 2. Une Correspondance inédite, p. 22. 3. A M"'" de la Rochejacquelein, 11 août 1856. 4. P. Trahard, Ibid., p. 632-633. 5. A l'Inconnue, t. I, p. 357-361; t. II, p. 108-111, par exemple. VI liNTRODUCTION Anglais»':' Notrr hoiiiinc s'cxpriiiic parfois sans délica- Irssf sur latlrait (jn il trouvait au s«'xc m ce pays étran- ger'. Kt pour finir, nous ne voyons pas pouripioi nous n'osrrions pas rcproduirr ici «■•• «piAugustin Filon a osé érrirr dans la dcuxiénir édilion revue de son Mérimée cl ses amis: n Kanny Lagden repose avec lui dans la nièine tombe... (!e ménage posthume donne à penser. Ne vou- lait-elle pas ètr«' la dernière parce (pi'elle avait été la premi«Te''^ ? •■ S'il y a eu au xix' siècle un Français qui appelle et justifie le mot d anglomanie, Mérimée fut celui- là; s'il est donc un Français dont il semble qu on aurait pu atlcndn- une belle œuvn' d'interprète de la civilisation, de la pensée et de la littérature anglaises, Mérimée, doué comme il le fut, aurait pu, aurait dû être celui-là; il ne le fut point, il ne s'est pas soucié de I être ; nous voudrions maintenant essayer de dire pourquoi. C'est (pie, ne nous y trompons pas, cet anglomane ne fut pas longtemps ni vraiment anglophile. Mérimée aima Byron; c'est une façon de ne pas aimer l'Angleterre; on pourrait presque dire qu il fut anglophobe, s'il n'avait eu tant de rapports amicaux avec les gens d outre-Manche, chez «pii il fit dix-liuit voyages '. c'est-à-dire plus que dans aucun autre pays, et passa deux bonnes années de sa vie. Il nous faut le dire tout de suite : celui (jui se l)or- nerait à lire les études sur des sujets anglo-saxons, réu- nies pour la première fois dans le présent volume, ne saurait pas ce que Mérimée a vraiment pensé de 1 Anglc- 1. P. Iraliiird. La jriinouf de l'iosper Mérimée, \>. »>:!:{. •J l'.Wt, npprndice V, p ;{Hi>. J. Kn voir la lisic a l'apiiendire I. INTRODUCTION VII terre et des Anglais ; publiées, et pour ainsi dire publiques, presque officielles, elles ne sont que l'avers de la médaille ; c'est dans la correspondance de Mérimée qu'il faut cher- cher le revers, lequel raconte une histoire fort différente. Les rapports de Mérimée avec la société anglaise, tels que les révèlent ses lettres à ses amis, ont été étudiés, de façon sommaire par Constance Barnicoat', et très suffi- samment complète par Félix Chambon^; il est extrême- ment amusant de comparer ces deux études, avec les parties de la correspondance auxquelles elles renvoient, d'une part, et les articles écrits par Mérimée, de l'autre; nous nous y sommes employés et divertis en préparant cette édition, et on trouvera dans les notes, lorsqu'il y a lieu, les passages piquants où Mérimée dit librement ce qu'il pense des mêmes choses qu'il a louées par devoir, avec bonne volonté et modération, dans ce qu'il envoie aux journaux et aux revues de Paris ; très souvent, le plus souvent, là où l'article dit blanc, la correspondance dit noir; à part, peut-être, dans les trois premiers voyages, ceux de 1826, 1832 et 1835, où le feu de la jeunesse et du plaisir l'empêchèrent de sentir aussi vivement que par la suite les oppositions et les contraintes de ce pays pour lequel il n'était pas fait, tout, en Angleterre et dans la vie anglaise, l'a heurté et mis mal à son aise; dès le quatrième voyage, celui de 1846 — ^ il a alors quarante- trois ans — ses lettres ne sont plus qu'une litanie presque 1. Engtand seen through French et/es, by Constance A. Barni- coat, Forlnightly Review, juin 15t08, p. 1027-1037. 2. Mérimée et la société anglaise, par Félix Chambon, Revue de littérature comparée, juillet-septembre 1922, p. 396-444. VIII INTnOnLHTluN romifjue de plaintes rt de n'criminalions ; tout lui déplaît, ]v pays, Ir climat, les inonumrnts. les maisons, les homni«'s, los femmes, les modes, la cuisine — la cuisine surtout : comment se plaire dans un pays où, pour (es- toyé qu'on soit, l'estomac est rarement satisfait;' Le con- traste entre les publications signées de son nom et les écrits privés est tel «pie les Anglais seraient presque bienvenus à parler à leur tour, pour une fois, d'hypo- crisie française, ou plutôt de l'hypocrisie de la politesse française, s'il y avait la moindre faute et la moindre honte à avouer franchement en particulier, à des amis, le désac- cord qu'on sent entre soi-même et une civilisation étran- gère à sa nature. Mérimée, dans un de ces aveux sans fard, a presque touché au cynisme : « Je crois que je*\ous ai dit la vérité dans ma première lettre sur Manchester. Je n'avais pas si bien traité le public dans un article que j'ai fait et qui était louangeur. J'ai la politique de ne jamais dire du mal d'un pays où je dois revenir'... » Et pourtant il est incontestable que Mérimée a eu en Angle- terre des amitiés sincères, et qu'il fut anglomane; le premier mot, ou presque, «pie Taine dit de lui, est (ju il avait l'air d'un Anglais : « J'ai rencontré plusieurs fois Mérimée dans le monde. C'était un homme grand, droit, pAle, et (pii, sauf le sourire, avait l'aftparence d'un Anglais ; du moins il avait cet air froid, distant, ([ui écarte d avance toute familiarité. Hien ipi'à le voir, on sentait en lui le 1. Lollrr à M"" (lo In H<)chojiic<|iiclfin. :{ itoi'it 1^.^7 J'iie Corrcs- pondnncf inédite. piil)lioc juir !■'. Hniiiolii'ro, p. lO.'i). Il est vrai un il ajoute : « Vdilà |iiiiin|iiiii «m m'iiinie lant en Ksjiaj^nc. )■ Sur rpx|«isilion fie Maiichi-'ittT. voir ce volume, article VI. et notes corre«jiondanlcs. INTRODUCTION IX flegme naturel ou acquis, l'empire de soi, la volonté et l'habitude de ne pas donner prise. En cérémonie surtout, sa physionomie était impassible. Même dans l'intimité et lorsqu'il contait une anecdote bouffonne, sa voix restait unie, toute calme; jamais d'éclat ni d'élan; il disait les détails les plus saugrenus, en termes propres, du ton d'un homme qui demande une tasse de thé. La sensibilité chez lui était domptée jusqu'à paraître absente ; non qu'elle le fût : tout au contraire ; mais il y a des chevaux de race si bien matés par leur maître, qu'une fois sous sa main, ils ne se permettent plus un soubresaut'. » On était anglomane, pendant la jeunesse de Mérimée, parce que le vent de la mode soufflait du nord, parce qu'après la quarantaine oîi l'Empire avait tenu les Anglais, ceux-ci étaient venus en nombre sur le continent, qu'ils avaient eu tôt fait de s'établir une réputation d'excentri- cité tapageuse alliée à un sang-froid imperturbable, bien faite pour séduire de jeunes esprits désireux de trancher sur leur milieu, de se distinguer; surtout parce que la gloire de Byron tournait toutes les têtes jeunes, et vieilles; et il est extrêmement remarquable que le seul sujet anglais qui ait séduit Mérimée dans sa jeunesse soit jus- tement Byron, en 1830, et qu'il faille ensuite arriver à 1853, et donc à un Mérimée âgé de cinquante ans, pour retrouver un autre écrit sur un sujet anglo-saxon, les articles sur les Mormons. Mérimée et ses amis apprirent l'anglais, lurent de la littérature anglaise, s'habillèrent à la mode de Londres, et, enchantés de ces débuts, se dirent, se crurent des fervents des choses anglaises; mais cette 1. Étude sur Mérimée, précédant les Lettres à une Inconnue, p. i. X INTRODUCTION anj;liité hieii <-oinprisc, je sens pratique, et il les proposera en m«»d«'les aux l'Van(,'ais ; il aura des amis an};lais, encore cpie le plus remarquable ait été un Katiri transplanté; mais rien de cela ne dépassera les manifes- tations d un esprit avisé, ipii sait manpier les points à lavanta^e de I adversaire, ou de l'homme qui [)rend ses amis où il les rencontre, sans se soucier du sol qui les a vu naître: pour le reste, le tempéi'ament de .Mérimée, ses ijoùts, sa race, tout le disposait au contraire à être choqué el rebuté par la vie et la société an^^laises. Le dofjme de la froiflenr de Mérimée a cessé d'avoir force de loi, et à mesure (pie sa personnalité apparaît plus clairement, on dérouvre dr pins en plu< un londs lonf:^tem|)S insoupçonné de iltililé et d'émotion : on sait aujourd'hui que cet intelle» tiiel bit iteaiicoup moins un pur intellectuel (pion n a «ru : on n'en est pas encore venu à discuter, pourtant , que la lo<;i(pie et la lucidité aient ('tt- les traits essentiels de cet esprit : ce n ('tait pas les (pialités les plus propres à communier .ivec I âme an<;lo-saxoniie. et, pres(pie chaque lois excuse : c'est qu'il traduit parfaite- ment le sentiment moyen de l'instant où il écrit; tous les fanatiques byroniens de la f^cnération de 1830 étaient du même avis. « l'ne explosion d indignation se produit contre le dépositaire perfide, dit M. Estève, qui a con- senti à brûler le véritable journal de Byron, et à donner au public un ouvrage adultéré' » ; .lanin stigmatise son infamie dans la Rc\.uc de Paris, Vigny, dans Stella, en fait autant sans le nommer, par une allusion plus dure peut- être qu'une condamnation directe'-. .Mérimée, donc, a dit la même chose (jue tout le monde en 18.'i0; n'avoir écrit (pi une fois des choses d'Angleterre avant 1 âge de cin- quante ans pour dire la même chose que tout le monde n est pas un titre à un brevet de connaisseur en la matière. (Combien plus clair voyait, à peu près au même moment où écrivait Mérimée, dans la Revue d'Edimbourg de juin IH.'U, un aulre homme, Macaulay! Son article, publié à 1 occasion des mêmes Mémoires édités par Thomas Moore, est resté classique, alors que celui de Mérimée a été à peu près complètement oublié dans le National, d où nous 1 exhumons aujourdhui; Macaulav avait sans doute ici sur Mérimée lavaiilage d'être .\nglais, et donc de l)eau- coiip mieux connaître les choses dont il parlait; mais la modération, la maturité et la justesse de son jugement 1. Hyron et le romantisme framais, j>. JdS. Sur le mlc exact de .Moorc, voir les noies, p. 281 du présent volume. •1. Ibid.. p. 201>. INTRODUCTION XIII font fortement contraste avec la hâte et l'inexpérience de Mérimée; sans dissimuler rien de ce qu'eut d'absurde et d'inique l'insurrection subite de l'Angleterre contre Byron, il ne manque pas de marquer que l'engouement prodigieux dont elle l'avait fait bénéficier avait été aussi absurde et aussi peu justifié; psychologue, il aperçoit et fait apercevoir ce qu'eurent de fatal, pour un homme de génie et d'un orgueil prodigieux, la gloire immense et instantanée, puis l'instantanée catastrophe ; de ceci Méri- mée avait du reste également eu le sentiment. Mais Macau- lay a aussi vu et dit que l'opinion publique pourrait bien avoir poussé Byron aux débordements dont elle l'avait accusé, et où la vantardise l'entraîna au moins autant que son inclination; surtout, le jugement de Macaulay, par- lant à ses compatriotes, sur « l'hypocrisie » anglaise, est autrement juste, dans sa réserve, que celui de Mérimée, et donc autrement dur; point de spectacle aussi ridicule, dit-il, que le public britannique en proie à un de ses soudains accès de vertu ; périodiquement, et sans raison apparente, une tempête d'indignation puritaine s'élève contre un malheureux, adultère ou débauché, qui n'a fait rien d'autre que ce que font des milliers de ses semblables à toute époque de l'année; on le hue, on le chasse; puis, satisfaite, la vertu anglaise se rendort pour sept ans, au moins. Voilà pour lord Byron; et pour Thomas Moore, que Mérimée représente comme un timoré mutilateur de textes, et comme traître à son ami — il imprime le mot sans le prendre tout à fait à son compte' — Macaulay, qui a en la matière quelque compétence, n'a point de 1. Voir p. 4 et 18. XIV INTRODUCTION loii.in^i' a«eltres et Journaux; non que. dans ces deux in-quarto, nous n'ayons trouvé, de-ci de-là, une anecdote ou une lettre reti;rettable, un nom ({u'il aurait mieux valu cacher par des astérisas trouver d'autre, dans une étude récente sur le même sujet', et sans tpi'il semble avoir connu le travail de son prédécesseur. Il ''sl cependant une circonstance (jui aurait |)u amener le Fran(,ais, né malin, à tempérer sa raillerie de Méditerranéen impénétrable aux hallucinations des fanatiques Anglo-Saxons; dans les ruines de ce même Nauvoo. abandonné par les Mormons, entrait pour s'y installer, en mars 184*.>, une colonne de deux à trois cents Européens, autres fanatiques à la poursuite d'une chimère bien plus chimérique, puisqu'elle a disparu sans laisser presque aucune trace, alors que le mormonisme vit tou- jours ; c'était Cabet et ses Icariens, c'était des Français; mais peut-être Mérimée ne I a-t-il pas su-. Joseph Smith ne fut-il (pi'un mystificateur et un imposteur^' Ne se prit- il pas (pieUjue peu à son propre piège, si même son illu- mination n'était pas sincère, au moins partiellement? Sa pensée ne fut-elle pas surtout d'ordre polititjue et social, et son dessein celui de fonder, après tant d'autres, une cité nouvelle et parfaite'.' Ses excentricités n'auraient-elles 1. llfrue (le l'aris. \" uoût I'.<2(i : Josep/t S/iiit/i. fondateur du mormonisme. L'article de .M. Maurois, fondé comme celui de Mé- rimée sur une hisluire du mornionisnie récemment i)ubliée en Amérique, celle de Hri|.rli»>ii Young Werner, est beaucoup plus court, des deux tiers environ, et s'arrête à lu mort de Joseph Smith. Pour les détails. \oir article 111, et notes. '1. Voir Notes et éclaircissements, p. 28î*. INTRODUCTION XVII pas été principalement des moyens en vue de cette fin? Ne sont-ce point là les secrets facilement déchiffrables de ses successeurs, après le sien? Autant de questions qui s'imposent, et auxquelles Mérimée ne répond pas de façon satisfaisante, pour la bonne raison qu'il ne se les est pas posées avec assez de sympathie ; son récit, exact, agréable et charmant comme tout ce qu'il écrit, éclaire ce qui est extérieur, mais rien de ce qui est interne et capital : les mobiles des fondateurs du mormonisme, et les leviers de leur puissance; il est trop facile de dire qu'on meut un peuple en lui racontant des histoires sur l'Urim et le Thumim, les tribus juives perdues, et la possibilité de « passer dieu » à son tour lorsqu'on a une ancienneté suffisante dans un grade élevé de l'église mormone; il y avait, certes, de cela; il devait bien y avoir autre chose, ne serait-ce qu'un moment et un pays où les migrations de groupes gênés par leurs voisins furent un fait extrême- ment fréquent. Mérimée a été beaucoup plus juste envers la conduite des Mormons qu'envers l'attitude de leurs chefs au point de vue spirituel et religieux; il ne leur a pas ménagé les expressions de son admiration complète pour les qualités pratiques qui s'alliaient sans difficulté, chez eux, comme chez tous les Anglo-Saxons, au mysti- cisme; lui-même plus pratique que mystique, c'est seule- ment lorsqu'il s'agit de ce mysticisme, pour lui inintelli- gible, et il le dit, que Mérimée se contente du brocard en guise d'explication; au contraire, il a parfaitement rendu justice à la grandeur de l'œuvre matérielle de Smith et de ses naïfs disciples ; il n'a pas ménagé les termes lorsqu'il s'est agi d'exalter leur courageuse persévérance contre Études angl.-am. t" XVIII INTRODUCTION tons It's olistaclos, malf-ricls et huiiiaitis ; il prrvit fort bien (juc l'originalité' religieuse de <-e groupe s'atlénuerait, et (|iril resterait un puissant et prospère organism»' social, lié par une solidarité plus grande que presipie aucune société liuinaine; c'est ce qui est. en ell'el, arrivé; le plus ré«enl tableau delà civilisation américaine publié chez nous' lait dans les Ktats-l'nis à l'état d'itali la place qu'il mérite par son caractère particulier, dû à la prédominance de l'élément mormon qui y représente encore les «jualre cinquièmes de la population ; il fait comprendre la solidité de cette théocratie élective, libérale cependant par son souci de s'adapter aux lois américaines sans trop trancher sur l'ensemble de la fédération, remiers prohibitionnistes, ilseuienl horreur de la pros- titution, et voulurent (pie cha(pie femme eût un protecteur dans un mari ; si un antre instinct les eût poussés, disaient- ils, il leur eût sullî de ne point légiférer en cette matière, et de suivre la coutume des autres hommes; tpie des 1. Cil. C.'slri', /.(•» Hlais-riiis. Liiroiissc. lyi't;. INTRODUCTION XIX femmes anglo-saxonnes, même par discipline religieuse, aient accepté ce régime — réduit aujourd'hui à d'encore assez mystérieux mariages spirituels — la chose reste un peu énignialique; elle ne fut jamais, ni rien en cette affaire, aussi simple que Mérimée semble l'avoir cru. Le révérend Eleazar Williams fut-il, lui aussi, un imposteur, quand il tenta, après, avec, et avant tant d'autres, de se faire passer pour Louis XVII? Beaucoup plus évidemment que Joseph Smith; très évidemment; le pauvre Williams est un bien mauvais candidat à la dignité d'enfant du Temple ; aussi mauvais qu'aucun qui se soit jamais présenté ; on peut penser si Mérimée a beau jeu à démolir le pauvre homme; il ne s'en fait pas faute, et le ton se trouve tout naturellement être le même qu'au sujet des Mormons; pourtant, peut-être même ici y aurait-il eu lieu de s'arrêter une minute pour se deman- der si l'infortuné n'avait pas été un peu victime de son imagination, et si le mystificateur n'avait pas été aussi quelque peu un mystique; ce n'est pas seulement dans le Midi de la France que les hommes finissent parfois par croire les histoires qu'ils racontent; surtout, le ton de certitude moqueuse de Mérimée devant les bille- vesées des faux Louis XVII et de ceux qui y croient se trouve n'avoir peut-être pas été de mise; il serait sans doute quelque peu étonné, vers le premier quart du xx*^ siècle, de voir des érudits sérieux n'être plus du tout certains que l'enfant qui mourut au Temple était le fils de Louis XVII; leurs arguments principaux, au fond, étant XX INTKODUCTIOK quf presque tout le monde avait iiitérèl à s'assurer de la personne du Dauphin lotnnie ota^e, et que la Restaura- tion, bien loin de clienlier à faire la lumière sur l'énigme, étoulfa soigneusement l'airaire cliatju»' fois (|u'elle lit mine de renaître '. S'être, jeune liomiiie, ('•chaull'é la cervelle à propos de l'injusliee soulferte par Byron, avoir |)laisanté des excen- triques Ain«''ricains, il n'y a là, en somme, rien de grave »li«'z un aimable clirotiitpieui" parisien, malgré tout bien njeilleur connaisseur des cliosis anglo-saxonnes que presque aucun de ses contemporains; il nous semble (pi'il pourrait y avoir matière à plus de rigueur dans sa méconnaissance, ou au moins dans sa connaissance insul- lisante, d'un mouvement artistique qu'il rencontra à diverses reprises en Angleteri'e entre 1.S30 et 1800, le prérapliaélitisme ; visiteur attitré et oflicitl des exposi- tions d'outre-Manche, s'étant donné la tâche de renseigner le public frantjais sur le mouvement de I art anglais, il se devait, il devait à ses lecteurs, d envoyer à Paris autre chose qu'un exposé incomplet, et l'écho des attaques par- tiales et ignorantes de la presse de Londres contre les préraphaélites. Qu'est-ce qu'évoque, pour la postérité, le ntot de prérapliaélitisme? !) abord et surtout l'atmosphère de rêve et de légende, les iigurcs encore humaines et pourtant pétries d'une pâte sunialurelle, les prairies 1. Vt)irtï. Lem'itrc. Le roi Luiiis X\'ll et I énitiiiit- du Temple. Paris. iy*JI. C e»l aussi l'iuiprcssioii i;i-iitMali' ili- Foulon de Vaulx. Louis .Wll, Paris, Iv2y. INTRODUCTION XXI semées d'asphodèles, et les paysages réels, et cependant de nulle part, de Dante Gabriel Rossetti; bref, une cer- taine sublimation de l'art; ce n'était pas tout, mais voilà ce que nous avons retenu, et ce qui, donc, fut l'âme. Que saurait du préraphaélitisme quelqu'un qui le connaîtrait seulement par ce qu'en dit Mérimée pour l'avoir vu à Manchester.' Que ce fut une technique qui visait à une minutie photographique; un point, c'est tout; condam- nant une école qui ne sait qu'imiter servilement la nature sans choisir en elle ce qui est digne d'être imité, Méri- mée, s'interrogeant sur son avenir, arrive seulement à espérer qu'il restera quelque chose de sa précision et de son talent d imitation, dont on fera un meilleur usage ; pas un mot qui indique qu'il y ait eu rien d'autre dans le préraphaélitisme; en présence du mouvement le plus puissant et le plus original qu'ait connu la peinture en Europe depuis la Renaissance italienne, Mérimée, à Manchester, mal informé, et prévenu, ne trouve que douze ou quinze lignes rapides pour exécuter ce qu'il ne consi- dère que comme une technique simpliste, qu'il distingue mal du réalisme. A vrai dire, le préraphaélitisme avait bien commencé ainsi ; Millais, le premier, au début de 1848, avec Holman Hunt, lança une proclamation d'indépendance envers la convention et le savoir-faire, qui, pensait-il, avaient empoisonné l'art depuis Raphaël; il déclarait n'avoir qu'une idée, représenter sur la toile ce qu'il voyait dans la nature ; mais dès la fondation de la Fraternité préra- phaélite, en 1849, la direction du mouvement lui fut nettement enlevée par Rossetti, qui l'emportait par le XXII FNTRODICTION j^rnii' ft s(ir les deux initialriirs et sur Us qiiatrr autres ronihattaiits davanl-gardc. dr lalfril iiilt rieur aux trois prrrnitrs, (|iii les n'joignirfnt ; et avec lui s introduisit dans le groupe l'aspect luoral «l litlrrairc (|ui ICuiporla bientôt; l'iuiitalion nu-tiruleuse de la r»alité resta le uioven, la traflueliou de l'éuiolioti et rédilicalion morale et religieuse furent les rins;MilIais luiniènie, pendant ees pn-rnières ann«''es, subit rinllueiice de Rossetti, qui donna à ses eonipositi(tns un ton poétitpie particulier; dès 18.")!, la l'ralerriité était, de fait, dissoute, et chacun s'en allait librement, porté beaucoup plus par l'inspira- tion spirituelle du mouvement iliiello ;iiix hommes vcillissanls, que leur gi-nérnlion a mi«Mix valu que cellt' qui les remplace : « Il m'a semblé qu'il y avait eu Anjjlelerre le même abaissement de l'intellijfenre <|ue nous remarquons en France. Je dislingue ; les gens de soixante ans me semblent des aigles en comparaison des autres... » ^.\ M"* de la Rochejacquelein, "JH juillet 18.57. Une Cor- respondance inédite, p.yj.) INTRODUCTION XXV avait de proprement nouveau, et donc méritoire, dans cet effort de l'Angleterre pour se faire un art national, que l'Angleterre elle-même ne comprit et n'apprécia que lentement; ici encore, lucide et froid comme toujours, c'est par défaut d'intelligence véritable de la spiritualité anglo-saxonne qu'il péchait. Et dire qu'il se plaignait de la médiocrité des expositions ! Indiquons d'un mot seulement qu'il fut mal renseigné sur le rôle de Ruskin : « On m'assure que la réforme de l'école est due surtout à un critique contemporain, M. Ruskin... » Le caractère dubitatif de l'expression est significatif du vague de son information; Ruskin, qui avait fortement travaillé à développer les goûts esthétiques chez ses contemporains dès avant 1850, ne fut nullement le théoricien des préraphaélites, dont aucun ne le prit pour inspirateur ou point de départ; mais il se fit leur défenseur dans ses lettres au Times et sa brochure de 1851 sur leur mouvement, et c'est lui qui finit par retourner 1 opinion publique en leur faveur'. Si, comme on le prétend, la sympathie est plus clair- voyante que l'opposition des tempéraments, ou simple- ment que l'indifférence, Mérimée fut mal placé et qualifié pour juger les Anglo-Saxons et les présenter à ses com- patriotes; aussi ne nous étonnerons-nous pas que dans ces études l'Angleterre ne figure guère que comme une toile de fond, d'ailleurs très mal éclairée; la plupart des écrits contenus dans le présent volume pourraient figurer 1. Nous devons notre information pour les pages ci-dessus aux articles du Dictionary of Sational Biograpliy sur les divers pré- raphaélites, et aux ouvrages d'Ernest Chesneau sur la peinture anglaise. XXVI INTRODUCTION à aussi juste titre dans un n-rucil dont la note dominante serait l'art; voici, de l.i pluuic, la plutn»- uia^^istralc de Mériin»'»', un volume plus ou moins inspir»'- par des choses vues en Anj^leterre. et il n'y a touché aïK un ^rand sujet anf;lais, ni la lîible, ni Shakespeare, ni Milton. ni (Ihaucer, ni la Henaissance, ni la monarchie, ni le parlementarisme, ni le romantisme, ni même, presque, aucun sujet propre- ment anglais; nous ne sommes pas loin de nous excuser de devoir comprendre ici ses rapports sur ICxposilion de 18H2, corvé<'S of(icielle.<» (jui, on le verra, lassommèrent ; les pages assez rapides sur Samuel Pepys ne sont (ju un leuilleton, d'ailleurs fin et spirituel, sur un écrivain de second ordre, alors peu connu chez nous, il est vrai ; bref, à l'auteur de Carmen et de Colomba, qui passa en An<;le- terre plus de temps que dans aucun pays excej)lé la France, r.\nj;leterre n'a pas inspiré, non seulement la moindre petite nouvelle, mais même le moindre article véritable sur un vrai sujet de civilisation ou de littérature. Pourquoi donc alors, se demandera-l-on. retouina-t-il si souvent dans un pays qu il aimait si peu, et où il se trouva de plus en plus mal? D'abord, ses (onctions offi- cielles l'y obliquèrent ; mais il ne fit du reste aucune espèce de difficulté pour aller où le devoir 1 appelait; étranj^er parmi les Anglais, il avait pai-nii eux îles amis éprouvés, les viveurs, compagnons de sa jeunesse, comme Sutton Sharpe et Panizzi. qui lut presque l'unique cause qui l'attira dans ses derniers voyages; surtout, on ne saurait exagérer les succès personnels de Mérimée en .\ngleterre ; écrivain célèbre et sincèrement goûté, sénateur, membre de l'Institut, ami de l'impératrice, il lut choyé, fêlé, adulé, à un point dont on ne saurait se (aire une idée sans INTRODUCTION XXVII parcourir sa correspondance ; à Londres et en Angleterre, il fut lion; selon l'expression anglaise, on le lionisa ; il faut entendre les plaintes de ce malheureux que la meil- leure société du Royaume-Uni se dispute infatigablement, pas infatigablement pour lui ; au cours de son séjour de 1862, il fut invité à dîner en ville vingt-sept soirs de suite; Mérimée n'était qu'un homme; il ne mit certaine- ment pas toute l'énergie qu'il aurait fallu à s'arracher à celte société ennuyeuse, incapable de conversation, où les femmes ne savaient pas s habiller, ni les cuisinières, ou cuisiniers, offrir des mets acceptables. P"nvers l'Angleterre, Mérimée n'avait trébuché que par insuffisance de sympathie et de pénétration, chaque fois qu'il avait tourné, sans y pénétrer vraiment, autour des valeurs psychologiques profondes particulières à cette nation; envers l'Amérique il est bien plus coupable; son ton humoristique quand il parle des Mormons et du pauvre Eleazar Williams est encore chaud et généreux, quand on le compare avec les sentiments vrais à l'égard du fait américain que révèle la correspondance ; ces sen- timents touchent à l'aversion. Quelqu'un s'étonnera peut- être que Mérimée, chroniqueur universel, qui, en son temps, a touché tous les sujets, n'ait pas publié une ligne sur l'événement le plus considérable de l'histoire de l'Amérique au xix'' siècle, presque aussi considérable que la naissance même des Etats-Unis, la guerre de Sécession, de 1861 à 1865 ; guerre dans laquelle se manœuvrèrent les masses d'hommes les plus nombreuses qu'ont eût XXVIII iNTnonrcTioN viu's ins«|uc-lii, s'iitilisrroiit h-s inoyins les plus neufs pour l'f'poquo, sr drbatlircnt 1rs problf-rrics 1rs plus pas- sionnarils do l'histoire du Nouvcau-Monch-. W" luaintirn <\o ITnion rt l'abolition do l'psclavaj^e ; sur ces événonionts fjij^antrsqups. rirn ; ot (}uand il en est question dans les lettres de Mérimée, on est lonfondu de son attitude ineroyable : dans la mesure où il se déj^aj^e du mépris le plus hautain pour toutes res histoires, c'est une partialité évidente jxiur le Sud, pour les esclavaf^istes. qui se mani- f<'ste invinciblement. « Kdouard ' ma écrit bien tristement et très philoso- phiquement au sujet de la guerre civile de son pays. Son gouvernement lui prend 21% de son bien, et son ban- quier .'U, total .^2 %. et je rrains qu il ne soit pas au bout du cotrq)te à payer, (^'est son oncle'- qui cojnmande les conlédérés. 11 me semble que de pari et d autre on se bat assez mal. maisfju on se tue beaucoup. Ils me (ont penser à des singes «pii ont volé un rasoir. On dit que l'Angle- terre presse beaucoup la France d intervenir et de recon- naître le Sud. mais je doute que les Yankees d ailleurs aient assez de bon sens pour écouter des conseils. Ce qui gouverne dans le Nord à présent, c'est une espèce de gens qui. n ayant rien à perdre, trouve l'élat des choses très agréable et rempli d'émotion. (]omme d'ailleurs ils sont braves, très coquins et plus qu à demi sauvages, la guerre leur convient parfaitement, et je n v vois pas de fin, car c'est un grand préjugé que de croire (pi'on ait besoin d'argent pour se battre^... » « Voilà les confédérés à bas, ou du moins bien bas. 1. Edward Childe. 2. Edwnrd K Lee .3. Lettres à Panizzi. l. I, p. .327, \b octobre 18»V2. INTRODUCTION XXIX Reste à pacifier le pays, et quelles mesures M. Lincoln prendra-l-il pour cela? Avec un Parlement composé de canailles, comme celui des Etats-Unis, et un Sénat pré- sidé par un tailleur ivrogne S qui peut dire quelles folies nous pourrons voir? Ce qu'il y a de pire, c'est que ces drôles-là sont en réalité très puissants, qu'ils ont* dans toutes les occasions un entêtement de mules, et pas plus de conscience que n'en avaient vos petits tyrans italiens du XVI'' siècle -... » « Ne trouvez-vous pas qu'on fait un peu trop de f'uss^ pour la mort de M. Lincoln. C'était, après tout, un first second raie nian ', comme disaient les Yankees, dont pro- bablement vous n'auriez pas voulu pour un employé du Muséum ; mais il valait mieux que la majorité de ses com- patriotes; et il me semble qu'il avait gagné à force de vivre dans les grandes affaires. Les éloges qu'on en fait au Parlement montrent la peur qu'on a de l'Amérique; et le résultat qu'on aura obtenu sera de rendre ces rustres encore plus impertinents et orgueilleux qu'ils ne le sont naturellement... Nous verrons probablement de singu- lières choses avec l'ivrogne qui succède à Lincoln^. » Sans commentaire. Mérimée sut-il bien l'anglais? Tout le monde dit que oui, et c'est probable, si on n'est pas trop exigeant sur ce que c'est que « savoir », et « savoir bien », une 1. Andrew Johnson. 2. Ibid., t. II, p. 93, -22 avril 1865. 3. Bruit, embarras. 4. Un remarquable homme de second ordre. 5. Ibid., t. II, p. 90, 4 mai 1865. XXX iNTiionrcTioN lanjçue : «'Vst aiitiv cliost- si l'on i'x;iiiiiiic la question en sp^'cialiste il avec (|iiel(|ue rij^ueiir. <» De bonne heure, dit .M. Filon, il sut 1res hien l'anj^Iais. Je crois bien qu'il l'avait appris en flirtant : Alfred de Musset prétendait que c'était la vraie manière d étudier les langues vivantes. Ce qui est certain, c'est (pie .Mérimée pouvait entretenir uiu' correspondance et parler en public dans la langue de Gladstone'. » Cliambon. tjui cite celte phrase dans son article, ajoute en note comme exemples la correspon- dance avec Miss Lagden et le discours au Lileruvy Fnnd : l'ennui est qu«' la première n'a j)as été publiée, et que du second purent s<'uls juger ceux (pii l'entendirent , comme on le verra plus loin; la correspondance en anglais avec J«'nny Daccpiin, à ses débuts, lorsque Mérimée la croyait encore anglaise, n'a pas été publiée non |)lus. Qu est-ce que Mérimée lui-même pensait de son anglais'' Il semble avoir été assez content de 'i. •2. Voir p. .n-2. ■i Lettres à Panizzi. t. I. p. 2S. '». Voir .\|>p«'ndice III, p, 328. INTRODUCTION XXXI gnages d'Anglais qui l'auraient entendu parler, et qui seraient seuls qualifiés, manquent. Bref, on est réduit, pour documents, à quatre billets à son ami M. Childe', à un court billet à l'inconnue, daté du 26 février 1848'*, et au rapport en anglais qui figure sous le numéro XI dans notre volume. Les quatre billets à Childe, deux in- signifiants, deux relatifs à la mort de Mrs. Childe, et dont l'ensemble représente à peu près deux pages, sont écrits dans un anglais rapide et impeccablement correct et idiomatique; le billet à l'inconnue, écrit le surlende- main de la révolution de février, dans la pensée un peu enfantine que l'anglais était plus sur pour s'entretenir des événements, contient plusieurs choses qui ne viendraient pas spontanément sous la plume d'un Anglais^; mais il faut faire la part de l'émotion du moment, et de ceci que l'esprit de Mérimée n'était à ce moment préoccupé que de choses bien parisiennes. Pour le rapport à l'exposition de Londres, enfin, il est, certes, d une bonne langue anglaise, bien que certaines tournures sentent le galli- cisme'* ; mais il est peu probable qu'il ait passé à l'impres- 1. Quelques correspondants de Mr. et Mrs. Childe et de Edward Lee Childe (I8kk-I810i. Londres, Clay el Sons, 1912. 2. T. I, p. 282. 3. \jn Anglais n'écrirait guère qu'il était « reconciled with tLe slrange figures of the conquerors », mais plutôt « reconciled to » ; il ne dirait pas « not long before the coaches can go on » pour « avant que le service des diligences reprenne ». 4. Par exemple : « ... a simple exposition of them is sufBcient to secure for them the gênerai assent )• ;p. 237); « ... reniarkable... for finish of détails and preciseness of exécution » p. 240) ; «... the various objects executed in their workshops » (p. 240). « The same thing occurs to... » (p. 240) au lieu de « happens to », est douteux. Pour le vocabulaire, il est, en effet, de caractère assez nettement saxon, mais peut-être moins que .Mérimée ne s'en flattait. XXXII INTHOOLCTION sioii sans avoir t'it- revu par <|ua plupart des biographes veulent que le génie d un homme se révèle dès son enfance. .Vlexandre domptant Bucéphale leur montre par avance le con- quérant de 1 .Vsie : ils voient le grand tacticien dans Napoléon se battant à coups de boules de neige avec des bambins de son âge. Ces messieurs ne manquent pas de remarcpier que Byron, tout aussi précoce, composa des vers à 1 âge de dix ans. Pour moi qui ne suis pas un prophète, je regrette (jue M. Moore, qui s est étendu longuement sur ses premières années, nait pas été plus explicite sur les époques plus inté- ressantes de sa vie. .\u sortir de ll'niversilé, B\ron. lancé dans le ETUDES ANGLO-AMERICAINES 9 monde sans guide, et entraîné par un tempérament de feu. se livra avec excès à tous les plaisirs. Tour à tour ou plutôt tout à la fois, le vin. le jeu et les femmes occupaient tous ses moments. Alors, sou orgueil bizarre le portait à exposer au grand jour des fautes (juc d'autres hommes, plus hypocrites ou plus prudents, s'efforcent de cacher au public. Mais il trouvait beau de se montrer tel qu'il était, ou même, par un caprice assez ordinaire aux jeunes gens, il se plaisait à paraître pire ([u'il n était réel- lement. De cette époque datent la haine que lui voua la bonne société anglaise, et le commencement de la persécution qui n'a cessé qu'à sa mort. Il paraît, au surplus, (jue ses écarts se bornaient à entretenir publi(juement des maîtresses de-bas-étage, pratique assez ordinaire parmi les grands seigneurs, et que l'opinion publique ne réprouve pas avec autant de sévérité qu'elle en déploya contre lord Byron. Passons à son début dans la carrière littéraire. Ses premiers vers, Hours of idleness, qu'il publie à peine âgé de vingt ans. furent accompagnés de notes où perçaient un orgueil aristocratique et un mépris atTecté pour le public et pour le métier d auteur. Pareil sentiment était bien loin de lui; au contraire, il était homme de lettres avant d'être pati'icien. et je n'en veux pas d autre preuve que sa susceptibilité littéraire, et l'importance extraordinaire (ju il atta- chait aux éloges de tous les gens du métier. Les cri- tiques de la Rei'ue d'Edimbourg, animés peut-être 10 PROSPEH MÉRIMÉE de cette jalousie qui a toujours existé entre les gens de lettres et les grands seigneurs, traitèrent son premier essai aver une excessive sévérité. Leur cen- sure n'était point injuste, mais elle était passionnée. Le livre était médiocre et ne méritait pas ([u'on en parlât. Au surplus, cet article de journal a peut-être décide de sa vocation. La critique de ses j)oèmes le tratïsporla d indignation et de fureur; il fut saisi d une fièvre de rage, dont il ne sortit, au bout de fpiinzc jours, un peu soulagé, (ju'après avoir éci'it sa fameuse satire intitulée : f.es Pnetes ani^'/ais et les ( 'rifiqnes rcos.sni.s. (".elle espèce de pamphlet en vers fil scandale, eut un succès prodigieux, et fonda sa réputation. Selon moi, cest son plus mauvais ouvrage. Le stvle en est louid. prosa'Kjue, entortillé: les plaisanteries sont laborieusement cherchées. On sent ([ue cest la raillerie d'un homme en colère et qui cherche une occasion de se hallre. Mais il s'atlacjuait à des cii- liques |)uissans, à des tyrans littéraires' dont la do- mination était reconnue, il est vrai, mais abhorrée par toute la nation des auteurs, et, seul entre tous, il eut le courage de se lévolter contre I autorité de ces dcspf)tt's. et de leur rendre injure pour injuie. Dans sa fureur, il s'en prit à loul le monde, suivant le précepte du célèbre .lackson, son professeur de pugilat : « Quiconcpie n est pas pour vous est contre I. Dont le |)rin<-i|ia] élail .lefTrovs. ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 11 VOUS : faites donc le moulinet et frappez à droite et à gauche. » Bien des innocens se trouvèrent con- fondus avec les coupables, et il est à remarquer que presque tous les auteurs qu'il raille, avec plus de brutalité que de finesse, furent dans la suite plus ou moins intimement liés avec lui. Sir William Gell lui fut présenté bien à propos tandis qu'il corrigeait les épreuves de sa satire : Byron le traitait de fat sans le connaître, et, grâce à un heureux changement, il l'envoya à la postérité avec l'épithète de classique'. Après avoir savouré le plaisir de la vengeance, Byron partit pour le continent, et commença son grand voyage, visitant successivement le Portugal, l'Espagne, la Grèce et l'Asie mineure. Tout en voyageant, il décrivait en vers les lieux qu il par- courait et les sentiments divers qu'ils excitaient dans son âme. Ces notes rimées, comme il les appelait lui- même, devinrent Childe-Harold, l'une de ses plus admirables compositions, quoi qu'elle soit aussi une de ses moins parfaites. C'est dans ce poème que se trouvent réunis, et comme intimement liés, toutes les beautés et tous les défauts de son génie. Dans Childe-Harold encore plus que dans ses autres ou- vrages, on peut étudier le caractère singulier qui distingue ses poésies. C'est une concision étonnante dans les mots, et une prolixité quelquefois fatigante dans les idées. Nul autre poète anglais n a renfermé 1. / leaire topogràphy io classic Gelt. 12 PROSPEH MÉRIMÉE plus de sons en moins de mots et avec plus d'éner- gie; mais souvent il ne sait pas faire un rhoix entre les pensées <|iii se présentent en foule à son esprit; il les traduit enveisà mesure (|u elles s'oirrcnt à lui et parfois il atTaihlit une pensée en la retournant pour ainsi dire sur toutes ses faces. « Malheur à l'écrivain, dit Voltaire, ([ui dit sur un sujet tout ce que I on peut en dire. « D autre part, cette préoccu- pation presque toujours exclusive pour les idées qui lui étaient peisonnelles, et Thabitudc qu il avait de s'v complaire et de les suivre dans tous leurs déve- loppements, l'empêchaient de les coordonner et de leur donner une forme régulièrement épique ou dra- matique. Parlant toujours de lui-même, il était inca- pable de faire un récit dont l'action fût suivie, qui eût un commencement et une fin. (liilde-Harohl, puis le (iûwur, fa Fiancée d'Aht/- fins et le Corsaire, ne parurent qu'à son retour en Angleterre, c'est-à-dire deux ou trois ans après son départ. M. Mooie publie sa correspondance pendant et après son voyage, et elle est si intéressante que je renonce à en donner des extraits, dans l'embarras où je suis de faire un choix parmi toutes ses lettres. Quelques événemens de ce voyage sont relatés en détail, mais il en est d autres (jui restent fort obscurs pour nous, et malheureusement ceux-là pi(|uent plus vivement la curiosité par l'importance ({u on peut leur supposer, et par l'influence qu'ils ont du avoir sur la vie et le talent du poète. ÉTUDES ANGLU-AMÉKICAINES 13 Il est certain que pendant qu il pareourait la Grèce, il fut la cause, 1 acteur principal ou le témoin de quelque événement sinistre dont le souvenii- le pour- suivit toujours et imprima à tous ses écrits cette teinte de mélancolie et de désespoir qui en forme un des caractères principaux. Dans son journal il fait allusion à cet événement dont la mémoire trouble son sommeil et lui cause d'horribles agitations. — « J'ai composé la Fiancée d'Abydos en quatre nuits pour conjurer mes rêves sur *". Si je ne m'étais donné cette tâche, j'aurais perdu l'esprit à me ronger le cœur. » Plus loin : « Je me suis réveillé après un rêve. — Eh bien! d'autres n'ont-ils pas rêvé aussi? Et quel rêve ! Mais elle n'a pu m'atteindre. Les morts ne peuvent-ils donc reposer en paix ? Oh ! comme mon sang s'est glacé! — Et je ne pouvais m'éveiller! — Et ... » « Des ombres cette nuit ont frappé l'âme de Ri- chard de plus de terreurs que n'eût pu lui en causer la substance de dix mille soldats conduits par le traître ***'. » « Je n'aime pas ce rêve! J'en déteste la conclusion depuis longtemps passée. Me laisserâi-je donc épou- vanter par des ombres! Ah! quand elles nous rap- pellent... N'importe! Mais si je rêve encore ainsi, j'essaierai si l'autre soiiimeil, le plus profond de tous, a les mêmes visions. » 1. Citation du Richard III de Shakespeare. Richard a vu en rêve les ombres de ceux qu'il a fait assussiiier. |/5 imiospkh meuimek Il ajout)* : >• llohhoiisr ma |iai'U> (1111) sliios«' que cette partie de mon onvraj^e «'st resti'e secrète... Ihiml les oens sont «{uelciuefois bien près de la vé- rité, mais on ne la devine jamais tout entière. Il iirnore ce iiu-iMiipaliMcs. (^naiit à la manière lnus<|ii»' dont s\)j)(''ia la séparation, après un an de mariage, tous les toils paraissent avoir été du eùté de ladv Bvron. «jui, à la vérité, ne céda (ju'aux in- lluenees perfides d'une femme n. ne servit <|U à laisser le champ libie aux inven- tions les plus malicieuses de ses ennemis. On admit «juelle était un ange de douceur c|ui ne voulait même pas se plaindre du monslri" aucjuel ou l'avait unie mal- gré elle. La calomnie alla même jusqu'à vouloir le faire passer pour fou. On chargea des médecins de I e.xa- miner, et ils le trouveient cttmposanl le Sii'iif de Cu- ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 17 rintlie et Parisinal Alors, ([uiconque eût embrassé la défense de Byron se fût exposé à partager sa pros- cription. Paraissait-il dans une assemblée, toutes les femmes s'éloignaient avec liorreur de la chambre qu'il souillait de sa présence. Deux dames seulement, dans toute la haute société de Londres, osèrent l'in- viter à leurs soirées; et par une timidité qui peint la société anglaise, M. Moore ne les désigne que par leurs initiales. Navré de tant d'injustices, mais trop fier pour se justifier, Byron quitta l'Angleterre pour n'y plus revenir. C'est à son départ que finissent les deux volumes déjà publiés, et que se terminera ce long- article. Etudes angl.-am. il HkC.I.AMA I IONS lltVIKi: l.i:S « MKMttlIlKS )■> UK I.OIU» BVKO.N IM BI.IIS l'Ait M. .M()(»HI. /,r .Sutiiinal. '■\ juin 1S'?U) On aiiiunu»' à Loiulies mit' iu>ii\<'ll(' rilition des Mt'inuirfs dv\AMà Bvikii. par.M. Mixirc, lii([iiellt' doit fKiilenir, dit-on, dt's additions cl dos itM-tilications assez nonihiriisfs. M . Mooi r a lait pieuve ù.i' t|nel(|ue i't)ma^(' en t'cii\aiil iiiif Bio^iapliic tie Bvion pour la soc'it'tr anglaise: mais il a mon lié bi'aiii'oup de timidité en le dél'eiulant si mal eonire les ealomnies des cagots. Il \ieiil île faire une liiste épieuve des mezza tei niiiw. liien lies lecteurs ont trouvé (ju il haile foil sévc- lement son ami (|n il aurait ilù et pu dérendre. On a pensé ([U en hiùlanl les mémoires autooraplies tjui lui avaient été confiés cl en |jul)lianl sans commen- laiies des rraoïneiits du journal de Bvron il donnait lieu à des soupçons d une nature foit giave. Brei. les gens (|iii ne ménagent pas les termes ont dit que M. Moorc avait Inilii son ami. I) autre part, la t(>tciie livpociileii a pasjuoé(jue ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 19 M. Moore en eût fait assez. — Il est vrai que vous insinuez que feu votre ami était un grand vaurien en son temps; mais vous avez pour sa mémoire des mé- nagemens ofl'ensans pour nous. Ce n'est point ainsi que nous aimons à être servis. Trahissez à notre profit, à la bonne heure, mais trahissez franchement et loyalement; surtout, n'ayez point de ces remords qui gâtent tout. Placé pour ainsi dire entre len- clume et le maiteau, M. Moore se trouve dans une position bien fâcheuse. C'est surtout la partie de ces mémoires relative à la séparation de lord et de lady Byron qui a le plus scandalisé les tartufes ennemis du noble poêle. M. Moore explique cet événement par l'incompati- bilité d'humeur des deux époux. La chose paraît assez probable, et, dans cette hypothèse, lord Byron aurait eu le tort de s'ennuyer du bonheur domes- tique, de ne pas apprécier le i-are mérite de sa femme, enfin de s'occuper moins d'elle (jue de ses vers. De son côté, ladvBvron. qui peut-être avait la prétention d'être poui" son mari ce que la Fornarina fut pour Raphaël, semble méritei' le blâme pour la manière brusque dont elle le quitta. Toutefois, il faut voir avec quelles précautions prudentes, avec quelles circonlocutions polies M. Moore parle de la conduite de lady Byron, et comment il l'excuse en attribuant (d'après Byron qu'il cite) sa dissimula- tion et sa rupture soudaine à l'influence d'une femme qu'il ne nomme pas, et à celle de sa mère 20 l'iîoSl'KH MKIll.MKK ladv Noël. Pour' jiislllicr vviiv daiiu', lady Byroii a daitriic adicssci- par la voie des journaux à M. Mooie mu" U'ttif fort lonuiic cl fort cnlorlilléf dont il n'rsl pas facile de faire l'analyse, ("."est un elief-d"(euvre de mesure diploinati(jue. et ehatine mol semble avoir été aussi lon< pres(|ue toutes les passions f|u il a peintes, et (|u il est le héros de tous ses poèmes. Alors, ils citejit l'amour mvstérienx de Manfred. (|ui rappelle c(>lui de Ixené : puis ils ÉTlTOr:» ANGLO-AMKlilCAINES 23 ajoutent à voix basse que Byi'on a tracé sa propre histoire. — Dans cette hypothèse que tout me fait regarder comme une insigne calomnie la conduite de lady Byron s'expliquerait à son avantage. D'ahoid cette ànie candide ne voit que de la folie dans une passion monstrueuse; ensuite, éclaii'éo parle temps, elle fuit un homme odieux. Sa générosité est si grande, ajoute-t-on, qu'elle renfeiine à jamais ce fu- neste secret dans son sein — ... et dans celui d'une douzaine d'amis répandus dans le monde. Les calomnies dont relîct est le plus certain sont celles (jui reposent sur des assertions dont il est impossible de prouver la vérité, et dont par <'onsé- quent la réfutation est aussi impossible. La malice innée dans le cd'ur humain sulfit pour les propager, surtout quand elles sont dirigées contre un homme de génie, espèce de monstre généralement haï par ses contemporains. ni l>i:s MonMONs l.r Monidiir iiiiifcrsc/. ■-'•">. Ji;, il niiirs. !" ;ri'^ diins les Mrlanm-s Inslorifjufn et llUciaiics, l8.'>ô) KiiMi (1(* plus frc(|iioiit en Angleterre, cl snrlouf aux Ktafs-Unis, (|ue l'apparition dune secte nou- velle. La plupart cependant* ne se séparent des principales communions réformées (jue par une in- terprétation |>lus ou moins étrange de ([uel(|ues pas- sades des saintes iù-rilures. La secte des Mormons, ou, comme ils sappellent eux-mêmes, des Saints du (Icriiier jniii\ a pris poui- |>oint de départ une révé- lation toute lécenfe. (.".e n est plus un schisme (jui séléve parmi les protestants*, c'est une religion fal)ii(|uée de toutes pièces (jui. n'avanl ([ue vingt ans d existence, régne en souveraine sur un peuple nombreux, et recrute clia<[ue jour des prosélytes dans les deux hémisphères. Elle a ses prophètes, ses apôtres, ses miracles; elle compte déjà de nom- breux martvrs. et r'est probablement aux pages san- glantes de son histoire qu elle doit de n avoii- pas (iicoïc succombé sous le ridicule qui fait justice de tant lie folies humaines. ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 25 J'ai eu la curiosité d'étudier cette nouvelle reli- gion; je me suis procuré les livres des Mormons, et j'ai essayé de les lire, mais le courage m'a manqué bien vite. En revanche, l'histoire de ces sectaires m'a paru offrir de l'intérêt, et je voudrais que les lecteurs du Moniteur fussent de mon avis. J'em- prunterai la plupart des faits (|ue je vais rapporter à deux ouvrages qui, l'un et l'autre, ont obtenu un légitime succès. Le premier publié à Londres, par M. Mayhew', me parait contenir des renseigne- ments exacts et surtout fort impartiaux. A propre- ment parler, ce n'est qu'une compilation de pièces publiées pour ou contre les sectaires, une espèce d'enquête historique contradictoire, où l'auteur a pris le rôle de greffier et laisse rarement deviner son opinion. Si le dépouillement de la procédure est un peu long, il ne peut que conduire à un juge- ment équitable. L'autre ouvrage est de M. Gun- nison-, lieutenant dans le corps des ingénieurs topographes au service des f!tats-Unis, et récem- ment employé au relevé topographique du terri- toire d'Utah. Pendant un séjour d'un an parmi les Mormons, il a été en relations continuelles avec la plupart de leurs chefs. A l'impartialité de M. Mayhew il joint l'avantage singulier d'observa- tions personnelles et approfondies. J'aurai enfin 1. The Mormons, or the lutter day Saints. London, 1852, 3* édit. 2. The Mormons in the Valley of the Great Sait Lake, by lient. Gunnison of the topog. Ing. Philadelphia, 1852. ■2f^ IMIOSPKI! MtIUMEE ncriision (\r wc servir de la rolatioii rlu capitHiiie Stanhnrv'. (•<)iii|)a''iioii de vovane de M. (liiiiiiisnn , «|iii oiiMir |)arf<)is ses tnaii<^iilatM>iis jxmr drcrire 1rs tiKJ'iirs des j^cns parmi irsijncls il a vécu. .1 in- di(|ii(' mes autoiités. et jt' piic MM. 1rs Saints du dciiiifr jour (|ni nie fcraieiil I hoiuxMii' (ic me lire dt' lie pas rnc it'iuhf rt'sp(msal)lr des iiioxaclitiidos rpic je pourrais coninictt n- sui' la foi dos écrivains que je viens de citer. l*our commencer par le commencement, vers ISI2. un M. Spalding. «rradué dune université des |-,tals-lînis. e| fort adonné à la lecture des livres d histoire, eut la fantaisie d en écrire un à ses mo- ments perdus. I,e sujet (|u il choisit fut l histoiie de I .\mérnpn', je dis I histoire ancienne, et très an- cienne. .Mani|iianl de documents, comme on |)eul le croire, il s en rapporta à son ima au- teur fait descendi-e les .Vinéiicains d une tribu juive, et pour (h)nner tolérahles. de la plume de M. de Lamennais ou de M. Mickiewicz. .\ mesure (pi il avançait dans la composition de son ou- vrage, M. Spaldinjr le lisait à (juehpies amis (pii lui I. s ton fin ri/ s Fj-pcditioii tn ihc Crcal Sait ImIc. Philadclptiia. 18.V.'. ÉTUDES ANGLO-AMÉKICAIISES 27 faisaient leurs critiques, et il en profitait. Il y eut même des gens simples qui s'imaginèrent qu il leur lisait la traduction de mémoires anciens découverts par lui*; et de fait, il avait intitulé son histoire : le Manuscrit trouvé. M. Spalding mourut sans avoir publié son livre, qui fut conservé quelque temps par sa veuve, et prêté par elle à tous les curieux de Pittsburgh en Pennsylvanie, où elle résida quelque temps. Puis le manusciit disparut, à l'exception de deux ou trois chapitres, sans qu'on ait jamais pu sa- voir précisément ce qu'il est devenu. Mais rien ne se perd dans le monde, le Manu- scrit t/oucé tomba entre les mains d'un homme moins lettré, mais plus habile que M. Spalding, qui en fit l'Alcoran d'une religion dont il se prétendit le prophète. Telle est la version généralement ac- créditée en Amérique, corroborée d'ailleurs par le témoignage de la veuve de M. Spalding et par celui de quantité de personnes honorables; toutes ont identifié le Manuscrit trouvé avec le Livre de Mor- mon, lequel fut édité, il y a une vingtaine d'années, par Joseph Smith, le premier prophète des Saints du dernier jour. Ce Joseph Smith était un jeune homme né en 1805 dans la ville de Sharon, comté de Windsor, état de Vermont, qui, jusqu'à l'année 1825, n'avait guère fait parler de lui que comme d'un vaurien. Son père était un fermier, assez pauvre, à ce qu'on dit*, mais jouissant de quelque réputation dans le 2« l'ISOSI-KIt MflilMKK pavs romnif clirrclicur (\o trésors. ( 'no supersfilioii itnporltM" (I l'icossr tMi Aîucricjiic altrihiif à trrtains nislaiix dr ([iiaii/ Iraiispaiciit , <|ii"ar. ("e deinier. n(»inine Olivier ('.owdeiv*. (|ui fut son premier disciple, niais (|ui dans la suite apt)sta- sia. raconte (ju il écrivit de sa main tout 1 ouvia^e, tandis r«t|»licU's. Cela rcsscmblall à (les l)t'siclrs, mais des liesifles si oraiules, faites poui- iiik; Irtc si |^r(»ssc, li«'te lie nos jours, leurs veiies eussent tlépassé ses deux oreilles. I.e lait est (ju'elles étaient mon- tées aux deux Itoutsdun aie. Disons en passant que V tuiin-thunnni est une des inventions du manusei'it de M. Spalding, qui le prêle à un de ses héros, rci-ikisle ou le eolonisateur hébreu de l'Amérique. Smith prit le parti de se servir d'un seul verre qui, vu sa «rrandeui'. lui peiineltail de lire des deux veux à la ft)is. La légère ineommodilé de eet instru- ment était bien raehetée pai' sa propriété de tra- iluire les earactèics (|u'il faisait voii'. C'est à l'aide dt; V itriin-tliuniiin ((ue Smith tiaduisit en anglais le livic sai-ré au(juel il a donné le nom de Livre de Mor- mon. Si l'on me demande ce (jue signifie ce mot, tout ignorant (jue je sois en égyptien réformé, je puis rexpli(|uer aux ouiieux, d'après l'interpréta- tion (pi'en adonnée le prophète lui-même, dans une lettre à l'éditeur d'un journal américain. Voici ses propies paioles : « On dit en anglais, d après le saxon, i^ood (bon) : en danois. i:;od; en gotli, i^oda \ en alle- mand, gut\ en hollandais, liocd; en latin, ùonus; en grec, kalos; en hébreu, lob; et en égyptien, mon. D'où, en ajoutant more (plus), contracté en mor, nous avons mormon, ([ui. littéralement, signifie filiis bon. Doulerail-oii maintenant (jue Smith ail t'U le don des langues.' — Il me semble entendre DESSIN DE MÉRIMÉE inséré dans l'exemplaire des Mélanges historique* e( littéraires appartenant k M. George Haviland ÉTUDKS ANGLO-AMÉIUCAINES .'^3 Sganarelle parler médecine et citer « le cerveau, que nous nommons on ^rec nas/nu.s, ci la veine cave, (lue nous appelons en liéhreu cnbile ». I.a version anglaise de Joseph Smith prouve «jne V nrim-thumim n'est pas encore une machine à tra- duire sans défaut. Je ne prétends pas dire que cette version renferme des contre-sens, mais les barba- rismes et les solécismes anglais y abondent. Le pro- phète avait eu une éducation un peu négligée, et n'était pas fort sur son rudiment lorsqu'il entra en relations avec les anges. Il est une faute qu'il atîec- tionne : il avait remar(|ué dans sa bible anglaise l'emploi de la finale caractéristique th^ inusitée dans le langage de la conversation, où elle est remplacée par la finale .v, à la troisième personne du singulier de l'indicatif présent. C.ette forme lui parut si belle, qu'à l'exemple des cuisinières qui emploient toujours l'orthographe la plus compliquée, il voulut mettre des th à toutes les personnes et à tous les temps des verbes. Il écrit couramment : I saith, ye saith; c'est à peu près comme : Je disons, vous disez en français. Ailleurs, II parle d'un descendant littéral à W'àron, voulant dire peut-être un descendant en ligne di- recte. — Je remarque que tous ces nouveaux pro- phètes sont conjurés contre la langue de leur pays. Je me souviens d'un prédicateur saint-simonien (jui, dans une conférence, s'écriait : « Désubalternisu/is la femme! » Sui- quoi plusieurs dames effrayées Ci iirent devoir sortii-. Etudes angl.-am. 3 34 l'IK)SI'Klt MKIMMFK Ces siiigularifés i^ri-amiuaticjjlcs se retrouvent tlaiis tous les ouvrages de Smith : jtaruphlels. lettres, articles de journaux, et sin^uli«'ieinenl dans son livre de la Doetiineel des Pactes [ liook of Doctrine (inil ('oi'e/iti/its>, (|ul contient les préceptes i-elif^ieux de la secte, révéU's au prophète au jour le jt>ur et pour les besoins du nionienl. Ci'esl de la sorte, dit- on, (jue lAlcoran fut écrit. On peut faiie des fautes contie la orammaii'e et être élo(|uenl. .Joseph Smith a exercé une iniluence extraordinaire sui' ses conlem|)orains. et je vois, par le lémoi^na<.»e de ses ennemis eux-mêmes, (ju il passa* pour un <arlant de ce <[U il nenlend pas, aient pu produire tant d'cllVt parmi un peuple <[ui passe pour ^rave. sensé et même un peu calculateur. Kn 1830. Joseph Smith n a\ ait (|ue ciiuj disciples : un an api'ès il les comptait par milliers. La voix de lange Moroni, qu il tiaduisait dans son jargon . lui dicta ce picceple : « lu ne ( onK'oiteias pas ton propre hien. mais tu en feras un usage lilx'ral pour contrihuei- à I impression du livic de Moiiuon ». .\ussitôt. et comnie par enchan- tement, il a une imprimeiie. il fonde un journal, une hatupie et hientôt une colonie. De tous côtés partent, sur son ordre, d ardents missionnaii'cs (|ui se ré- pandent non seulement dans les ditîérents Ktats de rinion, mais ([ui viennent hraver les sarcasmes de la vieille Kuiope et faire des recrues pour la nou- velle .Jérusalem. Or. ces apôtres sont gens intelli- gents: les recrues (ju ils envoient à leur piophète ne sont ni des désespérés en dehors de la vieille société, ni des misérables «pie la faim p(nisse à se jeter dans I KgHse nouvfdie (jul les nourrit. Les catéchumènes des Moinions. sni- ce point tous les témoignages sont d accord, ce sont des cultivateurs aisés, des artisans d élite (pii ariivenl avec leui's familles, pos- sesseurs d un petit pécule, économes, rangés, sobres. ÉTUDES ANGLO-AMÉltiCAlNES 39 amis de 1 ordre et du travail. On estime que depuis 1840 14,000 personnes ont passé de Liverpool en Améri([ue par les soins du comité d'émigration que les Mormons ont établi dans cette ville. Parmi tout le fatras et le méchant verbiage de ses ann res littéraires, originales ou pillées, Smith montre un talent réel (.l'organisation, et Ton entre- voit ([ue le mauvais grammairien a des instincts (\r législateur. 11 a compris le pouvoir de l'esprit d'as- sociation (jui produit tant de merveilles aux Etats- Unis, et il lexploitô en le soumettant à une volonté unique. A l'autorité du gouvernement théocratique il allie l'activité particulière aux républiques com- merçantes; il sait flatter l'orgueil de sa secte, et, en lui peisuadant ([u'ellc est l'objet des préférences exclusives du Très-Haut, il la sépare du reste des hommes. Pleins d'un égal mépris pour les chrétiens et pour les idolàties, les [Mormons tirent gloire de leur isolement. Leur prophète leur a fait une loi et comme une nécessité de se suffire à eux-mêmes. C'est en inspirant aux Spartiates un orgueil non moins exclusif ([ue Lycurgue les rendit pour quelque temps réellement supéi-ieurs à tous les autres Grecs. Obéis- sauce absolue au prophète, pi'oj)agaude active, ab- négation des intérêts particuliers, ou plutôt direction intelligente des intérêts particuliers au profit de l'intérêt de la communauté, enfin fondation d un Hltat indépendant par la réunion de tous les membres de la société nouvelle, tels sont les préceptes que 40 IMifiSI-KIt MEIUMEE Stiiifh a rliclcs à ses disciples: préroptes a la fois rrlinioiix ri p()lili(|ues* : car son ^raiid art fut loii- joms fie prcsciiic comme un devoir envers le ciel tout ce (|ui pouvait contribuer à l'af^randissenienl de sa secte. (^ueN|ues-»ins ont vu en lui un imposteur vulj^aire servi |)ar le hasard: d autres ont cru iju il partageait le fanatisme de ses adeptes et fjue s'il avait menti sciemment, c était pour le bon motif, dupe d'ailleuis le j)Ius souvent lui-même de ses rêveries mvsti(|ues. Pour moi. je ne doute pas que son jtul principal, dés (ju il eut compiis son pouvoir, n ait été de fonder un Ktat dont il voulait être le lépislaleui' et le chef, cl, à mon sentiment, toutes ses jongleries ne furent (jue des movens à sa portée pour réaliseï' ce j)rojef. Qu'on lie tant qu on voudra du plagiaire (jui fait Awn roman le livre de sa religion: je ne pense pas qu'on puisse refuser son admiration à un jeune homme sans lel lies, sans éducation . (|ui . n avant poui' toutes ressources que son audace et sa persévérance, par- vient à transformer- des déserfs en florissantes colo- nies. Au l)on sens prati(|ue de la race anglo-saxonne. Smith joignait la fertilité d'expédients et celle témé- rité calculée el lélléchie (|ui caiactérisent l'.Nméri- cain du Nord, (.était un de ces hommes à volonté forte el (jue la nature a créés poui' le commandemenl. Dés le début de sa carriéie, il eut à lutter contre des obstacles <|ui eussent rebuté tout antre (|ue lui. Ses premières prédications et les fables sur lesquelles ÉTIPES ANGLO-AMÉRICAINES 41 il fondait son autorité lui attirèrent le mépris des gens séi'ieux et la persécution de tous les fanatiques, si nombreux aux Etats-Unis: elles lui valurent, qui pis est. lamitié des charlatans et des fous, disposés par jalousie ou par esprit d'imitation à le dépasser en impostures et en extravagances. A peine convertis, quelques-uns de ses disciples eurent leurs inspira- tions et voulurent trancher du prophète. Au milieu de ses sermons, un mania([ue poussait des cris en- ragés, et un autre maniaque prétendait ou crovait les traduire à la foule, partagée entre le prophète pio- fesseur et le prophète écolier. Il faut savoir que. parmi les Mormons, Tinterpré- tation des langues par l'inspiration est un article de foi. « Si un fidèle veut parler et ne sait comment exprimer les pensées de son cœur, qu il se lève en pieds, disent les doctes, et qu'il ouvre la houche ; quels que soient les sons qui en sortiront. 1 esprit du Seigneur lui donnera un interprète. » Je demande la permission de raconter ici. entre parenthèses, ce que je vis à Londres, il v a ([uehjues années. On me mena dans une orande salle où 1 on entrait pour un schelling. louée à des gens qui parlaient des langues inconnues et les cxplifjuaient. .le pense que c'étaient des Mormons, mais on leur donnait alors un autre nom. que j ai oublié. L assis- tance était nombreuse et mêlée. Une partie se com- posait de gens graves, proprement vêtus, assis dans un recueillement profond, et de (juantité de gamins '.9 l'Uusi'Kii mehimek el harlaiiHs (lcl>onf. (lui los logardaient . Il v avait (les ni()in«'iits de «^rand silctu-c, lorsqu'on espérait (|iie (]ii(-l(|ii un allait prendif* la parole. Puis on en- tendait un ehat miaidei-; aussitôt un vo(\ elianlail. un chien ahovait. et des éclats de lii-e et des huées immenses. Quehpies hommes, à mine séi-ieuse et larges épaules, allaient |)ien(lie au collet le gamin <|ui faisait le chat ou le co(|. et le mettaient à la porte : mais bientôt après le lumidte recommençait de plus belle. (,ela dura une bonne heure, sans <[ue je visse un souriie. ni I apparence diine distraction parmi les membics du cénacle. Tout d un coup, une jeune femme se leva, jeta son chapeau en arrière; et proféra, ou plutôt huila. (1 une voix (|ui n avait rien d humain. <|uel(pies mots inintellicribles. puis retomba comme évanouie sur son banc. I.e chat et le co(| se turent un instant, saisis d'un elTroi involontaire, dont je me sentis atteint moi-même. Pendant cette minute de silence, un homme se leva et commença à parler, le me souviens ([u il nous dit (|ue sa jeune sceui- avait dit : Tluira fi ton tho. el (|ue cela signifiait... Mais alois les rrroiinements. les cocoricos et les aboie- ra o ments devinrent si ellrovabb's el la chaleui- était si grande, (jue je gagnai la porte sans atteiidre le s(;rmon. l>ors(pie les Mormons commencèrent à devenir nombreux, les interrupteurs mécréants cessèrent de les importuner : mais la frécjucnce des descentes de ÉTUDES AMGLO-AMÉIUCAINES 43 l'Esprit-Saint dans leurs assemblées menaçait la secte naissante d'un nouveau schisme à chaque réu- nion. Smith prévint le danger. Il établit une hiérar- chie entre ses disciples, distribua les grades et les titres religieux, et intéressa les plus turbulents à maintenir la police. S'il remanjuait parmi ses néo- phytes quelque esprit dangereux, il s'empressait de lui conférer le titre (.Vapôlre et de l'envoyer au loin pour convertir les infidèles, ('es missions, qui s'éten- daient quelquefois jusqu'aux îles Sandwich, ou même en Afrique, le débarrassèrent, dit-on, de concurrents redoutables. Quelques rebelles furent expulsés. Il régla que l'inspiration ne viendrait plus (ju'aux ministres ordonnés ad hoc, selon le rite de Melchi- sedech. Enfin, il divisa son troupeau en petits groupes commandés par des chefs dévoués qu'il visitait assi- dûment et qu'il formait à In discipline et à l'obéis- sance. Avec les fonds ientôt à exa- miner, loutes ces rumeurs, calomnieuses ou non. attirèrent aux Mormons des adversaires (jul ne leur cédaient point pour 1 intolérance et le fanatisme. Plus d'une fois Joseph Smith fut hué. insulté, chassé à coups de pierres. Dans une de ses tournées, une bande de vauriens excités, à ce qu'on croit, pai' des prédicateurs méthodistes, força la nuit la porte de ÉTUDES ANGL(»-AMÉH1CA1NES 45 sa demeure, l'anacha de son lit, et, après l'avoir dépouillé et chargé de coups, le barbouilla de gou- dron depuis les pieds jusqu'à la tête, et le roula en- suite dans un lit de plume. C'est une manlèie de premier avertissement fort usité dans les Etats de l'Amérique, où la loi de Lynch est en vigueur. Cet accident ne refroidit pas le zèle apostolique du prophète* : il nen devint que plus ardent à presser la colonisation de ses sectaires ; déjà il pou- vait les appeler son peuple sans trop de hardiesse dans la métaphore. 11 acheta des terres considérables dans le comté de Jackson. Etat de Missouri, et ré- solut d'y transporter son établissement de Kirkland. Si l'on en croit les infidèles, il avait fait de mau- vaises alîaires dans l'Ohio. et son départ aurait eu lieu entre deux jours, façon de parler améiicaine, qui répond à faire un trou à la lune. Quoi qu'il en soit, les Mormons accoururent en foule dans le Mis- souri, et y jetèrent les fondement d'une ville, d'après un plan envoyé du ciel et remis par Smith à leurs géomètres. Us la nommèrent Indépendance ou Sion, et la bâtirent sur l'emplacement du jardin d'F]den, où fut créé notre père Adam, car c'est au Missouri cjuétait le Paradis terrestre. I^e prophète avait dit. et les sectaires répétaient avec enthousiasme, qu un jour le Seigneur leur donnerait tout le pavs et qu on n'y verrait plus un infidèle. Jainie à croire que Smith espérait, avec le temps, ct)nvertir les Missou- riens ou leur acheter leurs terri-s. Mais il paraît que 46 l'KoSl'KH MKIllMtK (1rs Mormons, plus prrsst's (|ii(> les aiitit's. lirciit, par avaiiccincnt (Ihoiric, (|ii«'l([in's eiilropriscs l)lâ- mables roiilrc les Philistins. Parmi Irs nouvelles i-e- rrues. il V en avait bon nombre (jui ne connaissaienl pas exai'tement encore la distinction entre le incum «'1 le titiiiii . D'un autre côté, on sait (jue dans les nou- veaux Ktats de l'Union, il se trouve bien des i^ens qui seraient mal à leur aise dans les anciens: la plupart parce (juils se sont brouillésavec la justice, (juelques- uus parce ([u ils ont des habitudes de vie semi-in- diennes (|ui ne s accommodent ouère des lois et de la civilisation. I^ntre ces trens-là et les Mormons s éle- vèient des (jUfi(dles p(Mir des bn'ufs eidevés. des che- vaux détournés. Il me parait probable (|ue, des deux c«'»tés, il V eut des torts oravcs et de coupables vio- lences. Mais les .Mormons étaient et voulaient être des étranners dans le Missouri. Leurs journaux, d ail- liMirs. prêchaient 1 abolition de I esclavage, et c en était assez pour soulever contre eux toute la popu- lation blanche, singulièrement intolérante sur cet article. Lu arantl meetinii eut lieu dans le comté de .lack- son en juillet I8i{i{. dans lejjuel furent adoptées les résolutions suivantes : « (^u On ne soulTiirait plus de Mormons dans le pays: que. s'ils donnaient des garanties de bonne «'onduite. on leur permettrait de vendre leurs tenes et de s'en aller t!an(|uillement : que, provisoirement, ils cessei-aienl de publier leur journal et de recevoir les étrangers qui professaient ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 47 leurs opinions religieuses. » La délibération se ter- minait par ces mots : u Ceux ([ui ne feraient pas droit à la présente réquisition sont priés de s'adi-esser à leur prophète poui' être informés du sort qui les attend. » Une sommation de vider les lieux fut envoyée à Sion, avec intimation de répondre catégoriquement sous trois jours, et, en attendant, ([uclques saints, surpris isolément, furent renvoyés à leurs frères, goudronnés et emplumés*. Le gouverneur du comté de Jackson partageait tous les préjugés des Missou- riens contre les sectaires. A leurs réclamations, à leurs justes demandes de protection, il répondait par des plaisanteries ou des menaces : « Partez, di- sait-il, c'est le plus sur, ou vous verrez de quel bois se chauffent mes gaillards du comté de Jackson. » Après quelques pourparlers, les Saints, hors d'état de résister à la tempête*, se résignèrent à l'émigration. Ils vendirent leurs propriétés à perte, et laissant à leurs ennemis leurs maisons et les pre- mières assises du temple de Sion, passèrent dans une autre partie du Missouri, le comté de Clay, où ils fondèi-ent"*^ au milieu d'une espèce de désert, deux colonies nouvelles, Fai-WestQïAdamson-Dialtman'^. On ne les y laissa pas longtemps tranquilles. En 1838, nous les y trouvons"^ considérablement accrus en nombi-e, mais encore plus odieux à leurs voisins. Les méthodistes les dénoncent comme les en- nemis communs de l'humanité, et bientôt à la polé- 48 l'MOSl'EU MEIUMEK mi(|iit' (1rs journaux cl des st-i nions snr«-('(l»' la j^iitMii- à coups (If fusil. Smith s'\ i-lail |»r('|)air en formant aux exercices rnililairiîs une petite hande (ju'il ap- pela les DdtiiU's ou les Ani^vs dcslnirteurs, et dont il lit ses i/ai-des du corps, lii enuo, mol (|ul dans leur égvptien sioriilie i'ille de Beaufr. Ils étalent arrivés pauvi-es. pillés, pr-esijue sans ressources: mais telle est l'éneroie et rinlellioeiu'e prali(jue de ces lu)mnies, cju au bout de dix mois il \ avait deux luille maisons à Nauvoo, un urand hôtel de ville, des écoles, et de nombreux ateliers. Le pavs était rual- sain; en fort peu de temps des marais furent des- séchés, des bois abattus et le territoire assaini. Mais plusieurs milliers de travailleurs niouiiirent de la fièvre tvphoïde. D'autres les remplacèrent, et l'épi- démie fut vaincue comme le climat. Les piairies se couvrirent de troupeaux, les terres arables de riches moissons. Ce peuple sinouUer' fait de lagrii-ulture et de l'industrie une alVaire de religion, et travaille à s enr'ichir avec son fanatique enthousiasme. La persécution n avait fait qu augmenter le nombre des conversions, et de tous les cAtés arrivaient de fer- ventes recrues. Kn entrant dans la i-ommunauté. ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 51 chaque Mormon donne le dixième de son bien au gouvernement, c'est-à-dire à TEglise. 11 lui doit en outre, chaque année, le dixième de ses bénéfices*; enfin, de dix jours l'un, elle peut exiger ses services personnels. Smith comptait déjà un assez grand nombre de sujets pour se montrer difficile à recevoir les nouveaux venus. On dit qu'il se plaisait à éprouver le zèle des néophytes en leur empruntant d'abord tout leur argent, puis en exigeant d'eux les corvées les plus pénibles. Il voulait que les nouveaux habi- tants de Xauvoo prouvassent qu'ils étaient dignes de devenir les concitovens des exilés de Sion. La ville de Nauvoo*, faisant partie de l'Illinois, de- vait être politiquement régie par la i-onstitution de cet Etat: mais les Mormons ne reconnaissent d'autre autoi'ité que leur théocratie. Cependant, comme il était très important de ménager le gouvernement du pavs où l'on s'établissait, Smith trouva moyen de tout concilier en reconnaissant nominalement les institutions de l'Illinois, tout en conservant de fait pour son peuple ses lois particulières. Au fond, il ne s'agissait (|ue de traduire dans la langue officielle de rUnion les titres des fonctionnaires mormons, pour garder les apparences et conserver de bons rapports avec un pouvoir contre lequel il eût été Im- prudent de lutter. Ainsi, pour les Mormons, Joseph Smith continua d'être le prophète et le vicaire de Dieu, mais pour le gouvernement de l'Illinois. H fui le nutire de Xauvoo, ou bien le i^rnî'ral Smith, élu 52 PROSl'KK MÉRIMKK par la niilirc; des Mormons, t-ar dans rillliiois les soldats nomment leurs odiciers. comme faisait au- trefois notre garde nationale. \ son exemple, tous les hauts dignitaires de son église prirent un tilie officiel . Le ixilrùirche s'appela jui^p de /)/ii.i pour les infid«des : les apôtres devinient aldcnnen, et ainsi de suite. Toute la déférence ([ue montrèrent les Mor- mons à se conformer à la constitution du pavs où ils s'établissaient consista à inventer une synonymie de litres, où tout le monde trouvait son compte. D'ailleurs, Smith s'appliquait plus (|ue jamais à éviter toute collision entre son peuple et les Gentils. Les occasions étaient fré(|uentes, et ceux de ces der- nieis qui s aventuraient à Nauvoo étaient pour la plupart gens à donner de I occupation aux magis- tiats de tous les pavs et de toutes les croyances. Mais Smith était ingénieux à éluder les dillicultés. et lors(|ue les institutions (jui l'enchaînaient ne lui lais- saient pas tout le pouvoir ((u'il eût voulu, il avait des movens détournés d'en venir à ses fins sans que le gouvernement de llllinois v pùl liouver à ledire. Quelques (ientils venaient à Nauvoo pcuir épier la nudité de la terre, d'autres dans l'espoii' de s'enii- chir promptement parmi des gens si crédules, enfin, pour beaucoup d auties, la ville des Mormons sem- blait, comme 1 ancienne Kome. une cité de lefuire, et il était à craiïidie que tous les mauvais sujets des provinces orientales n'en fissent leui' résidence. Voici comment la police de la nouvelle ville en agis- ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 53 sait avec ces messieurs. Aux Fatals-Unis, point de passeports, et pour arrêter un coquin, il faut des formalités infinies. On se gardait bien d'y avoir re- cours. Dès qu'un individu suspect au prophète avait élu domicile à Nauvoo, on lui détachait trois grands gaillards, robustes, sérieux surtout, pourvus chacun d'un morceau de bois tendre et d'une serpette. — Il faut savoir qu'en Amérique c'est une manie nationale de tailler du bois en menus copeaux, seulement pour occuper les doigts quand on n'a rien à faire: cela sappelle to <,vliiltle, mot qui manque à notre langue. En Angleterre, où l'on aime à rire aux dépens des Américains, on représente ordinairement le Yankee ratissant un morceau de bois, et l'on vous dit gra- vement (jue tout membre du Congrès, en arrivant à W ashington, reçoit, par les soins du ministre de l'In- térieur, un canif et une bûche de cèdre, dont il se fait un cure-dent à la fin d'une session. — Ces trois tailleurs d'allumettes, donc, allaient se planter de- vant la porte de 1 individu qui leur était signalé, coupant, rognant, faisant des copeaux, et attendaient leur homme. Sortait-il, ils s'attachaient à lui comme son ombre, marchant lorsqu il marchait, sarrêtaiit lorsqu'il s arrêtait, ne riant jamais et toujours oc- cupés de leur bûchette. — Pourquoi me suivez-vous ? — Point de réponse, et toujours les trois gaillaids sérieux dolant leur morceau de cèdre. Se fâcher était imprudent, les trois Mormons étaient choisis d une encolure respectable, et d'ailleurs ils n eussent .04 PROSPER MÉRIMÉE pas maii(|uc dv sr plaindre au premier conslable f]!! On insultât (les litoyens paisibles de l'Etat d'Illi- tiois occupés à ne rien faire. (>«'pendant les femmes se mettaient aux fenêtres pour voir passer la pi'O- cession. et les enfants faisaient eortètfe. Pas la moindre insulte, mais au\ copeaux le lon^ des rues on |)ouvail suivre tous les pas du malheureux sus- pect. Quelle (jue fût la dose d impudence dont il fût doué, larement il résistait plus de deux heures à lennui de ces copeaux et de ces trois figures impas- sibles. On raconte (ju'un drôle fortement trempé se laissa suivre pendant trois jours, au bout des(juels il savoua vaincu et fit son pa(|uet. dette mesure de po- lice piéventive s'appela whillling off, ratisser dehors, ("."était peu poui' Joseph Smith d'avoii' changé un marécage en une ville florissante, il voulut que Nau- voo possédât un monument sans égal en Amérique, et il eut une l'évélation (jui prescrivit la construction d un temple. Malheureusement il n'y avait pas encore d architecte converti à la relio;ion nouvelle; il fallut se contenter d'un Gentil. Les Mormons s'en conso- lèient, en se rappelant (jue Salomon avait accepté les services du Tvrien lliiam. D'ailleurs. 1 ange fa- milier de Joseph Smith lui apporta du ciel plan, coupe et élévation: et({uant aux détails d exécution, il les lui communi((ua de vive voix. L architecte fut un peu surpris des instiuctions ([u on lui donnait: mais il neut garde de disputei- sur l'art avec l'ange Moroni, (jui en savait évidemment |)lus long (jue VI- ÉTUHES ANGLO-AMÉrtlCAINES 55 truve et Palladio. Je voudrais bien pouvoir inséiei ici le jjrogramme de l'ange pour rinslruction de nos architectes: mais je n'ai pu me procurer qu une courte description faite par un des Saints, encore n est-elle pas des plus claires : « Notre temple est aussi haut que les chapiteaux des pilastres (sic), et il est majestueux à la vue, surtout pour moi qui sais (}ue la dîme (l'obole du pauvre pioclame la gloire de Dieu. Ce splendide modèle de la grandeur mor- moni([ue montre trente pilastres en pierre de taille, qui ont coûté 3.000 dollars la pierre. La base est le ci'oissant dune nouvelle lune. Les chapiteaux ont cinquante pieds de haut (sic). Le soleil est sculpte en relief hardi, avec une face humaine large de deux pieds et demi, orné de rayons lumineux et de flots, surmonté de deux mains tenant deux trompettes. Quatre rangs de fenêtres : deux gothi(jues et deux rondes, etc. » .le plains le pauvre architecte! Le 6 avril 1841. la première pierre fut posée au bruit des salves d aitillerie, à la suite d une grande revue de la milice, déjà forte de deux mille hommes bien armés, et passablement exercés à l'école de bataillon. En sa (jualité de général, le prophète passa devant le front des troupes, suivi d un brillant état-major, oii l'on remar(jualt plusieurs dames achevai, l) autres dames lui oiVrirent un drapeau brodé de leurs mains, qui fut remis à la légion de Xauvoo, avec les al- locutions et serments usités en de telles occurrences. Des profanes, qui ont vu le temple et l ont décrit 56 l'ROSI'EH MÉRIMÉE en termes à iiol re portée, le représentent comme un grand l)àtiment long de cent vingt-huit pieds, large de (juatre-vingt-trois, haut de soixante*, et divisé en trois nefs. Sur hi façade s'élève une tour octogone, surmontée d un lantei non (|Ui poite une giiouette formée par un ange tenant une trompette. Ogives, o'ils-de-ho'uf, pilastres cannelés, halustres, meneaux golhicpies, il \ a un peu de tout dans ce monument, et Ion voit (|ue l'ange Moroni appartient à l'école éclecti([ue. Sous ce lappoit, le temple de Nauvoo est bien le modèle de la religion mormoni(|ue. <|ui pille à tort et à travers avec beaucoup d'impartialité. Cette macédoine monumentale a coûté, dit-on, la bagatelle de dix millions de dollais, en (|uatre ou cin(| ans. (Test un peu moins (|ue le Pinlement * bri- tanni([ue bâti récemment par' M. Barrv. Cinfjuaiile millions dépensés en ([uatic ou cin(| ans pour un temple à I usage des Mormons! \in France, il v a plus de tj'cnle millions de catholi(|ues, et j aurais honte * de dire ce t[ue nous dépensons pour entretenir nos églises. H est viai cpie Smith avait fait un appel pathéti(jue aux rois, reines et princes du monde, pour les engager à contiibuer à cette grande (cuvre. comme jadis la fanuMise reine de Saba*au temple de Salomon ; mais il est inutile de le dire, le plus clair tle sa recelte fut 1 obole du pauvre, la dime des Saints (lu dernier jour, (.hacjue Mormon apporta son of- frande et travailla de ses mains un certain nombre de jours à ce tiMuple sacré. C. est ainsi (jue se sont bâties la plupart de nos cathédrales. Tout peuple ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 57 met sa vanité dans la possession dun monument qui devient à ses yeux comme le centre de la patrie. Athènes avait son Parthénon ; Rome, son Capitole : Jérusalem, ce fameux temple où les Juifs com- battaient encore lorsque les Romains étaient maîtres de leurs remparts. Joseph Smith connaissait les hommes et avait compris x[ue son bizarre monument allait donner une espèce de conséci-ation à sa colonie et à son église. Il nétait pas destiné à en voir la fin. La bonne in- telligence qui régnait d'abord entre les Mormons et les autres habitants* de l'Illinois ne fut pas de longue durée. Les premiers, fiers de leur temple, auprès duquel les églises protestantes du voisinage n'étaient que des granges, de leur ville déjà peuplée de ([uinze mille âmes, de leur croyance qui comptait plus de cent niille^ adhérents dans l'Union améri- caine, commencèrent à perdre la sage réserve qu ils avaient à leur arrivée à Nauvoo. Ils firent grand bruit des prophéties qui leur promettaient la possession de la terre piomise et l'expulsion des Gentils, enfin ils traitèrent de plus en plus cavalièrement les auto- rités de 1 Illinois. D'un autre côté, toutes les accu- sations déjà portées dans le Missouri contre les sec- taires se reproduisirent envenimées de la jalousie que la prospérité extraordinaire de Xauvoo pouvait inspirei- à ses voisins moins heureux. Knfin des dis- sensions intestines enti-e les Mormons fournirent oc- casion aux Gentils d'intervenir dans leurs atïaires. Il faut bien en venir à parlei- de la Doctrine de la 58 !• ROSI' EH MÉniMÉK femme spiriltu'Jlp. A (lilTéronles leprises. 1rs joui- iiMiix hostiles aux Mormons avaient dénoncé le pro- phète comme prêchant cette doctrine, (|ui, disaient- ils, n'était aiitie (jue hi j)olv<^ami<'. Smith a toujours repoussé cette imputation par des dénégations foi- melles: mais \\ pai'ait (|ue, sni ce point comme en heaucoup d autres, on ne s Cntendait pas hien sur les termes. I^olvnamic vient de deux mots grecs (jui si- nnilienl : heaucoup de noces. Or, le prophète niait avec raison <|u on pût se marier plus d une fois dans son Kolise. Il est vrai, et les Mormons n en font plus mvstèi'e aujourd hui. il est viai (|u un Saint (jui n'a pas assez d'une femme, [)eut. avec l'autoiisation du prophète ou du sanhédrin moimoni([ue, être vacheli\ scelle [sealed à une seconde femme, à une troisième, à une infinité d'autres femmes. Il v a une cérémonie spéciale pour ces scollemenla dans leur liturj(ie. et, à n'en considéicr (|ue les ell'ets phvsicjues et légaux, un profane. (|ui n a pas les lunettes prophétiques sur le nez, pourrait piendre cela pour de la polv- gamie. C. est une eireur. L'n Mormon ne sv marie (ju'à une femme, mais on peut le ct/r/ie/cr à une ciii- ([uantaine et plus, dOii il suit (ju il n est pas polv- game. Dites, s il vous plaît, poljisphrni^iste. heau- coup cacheté, ce (jui est hien diflereMl. Il parait (ju'ou peut être cacheté à une femme mariée, ce (|ui avait lieu a Sparte du consentement du mari, tandis (|ue, dans Tl'^glise des Saints du der- nier jour, on se passerait de la permission. .1 avoue ÉTUDES ANGLO-AMÉIUCAINES 59 bonnement que je ne sais si les dames peuvent ré- clamer le bénéfice de nombreux scellements comme les hommes. Cela me semble juste et probable, car le moyen de trouvej- assez de femmes dans une co- lonie nouvelle, où nécessairement le beau sexe doit être en minorité? Il faut encore considérer (jue le prophète a déclaré i les veux un joiirniil de Desert'l'. qui |iublie le Icxlr. d un discours prononcé j);ir le professeur Orson Pralt, dans la conférence du 29 août 1852, sur la pluralité des femmes, (ju'il re- commande comme le moyen fie jeter plus vite les fondements du royaume céleste, et d'olTrir à Dieu un plus grand nombre de ta- bernacles, c'esl-ii-dire de cr>rps destinés à recevoir l'esprit im- mortel. <( .Mais est-ce à dire, ajoute-t-il en terminant, fpi'on puisse prendre les filles des hommes sans loi, condition ou restriction ,^ Non pas. Le prophète a les clefs de cette affaire. C'est lui (pii flonne la permission (piand on la lui demande. El savez-vous ce qui arrivera aux personnes qui. ayant été instruites dans cette loi. la rejetteront? Klles seront damnées, etc. " ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAIMES 61 Je reviens aux dissensions (|ui éclatèrent à Nau- voo. La doctrine de la femme spirituelle existait en- core à l'état de mystère plus ou moins transparent parmi les Mormons, et, entre les récits des voya- geurs et les dénégations des Saints, l'opinion était encore en suspens, lorsque Joseph, en sa qualité de prophète, excommunia un Mormon nommé Hig- bee, comme convaincu d'avoir séduit plusieurs femmes. Probablement, il voulait faire un exemple qui prouvât sur ce point la pureté de sa morale. Hig- bee, à son tour, accusa Joseph de diffamation, et le cita devant la cour municipale de Nauvoo pour avoir à lui payer une amende de 5,000 dollars, somme à laquelle "*" il estimait sa réputation de chasteté. Les aldermen de la cour, tous Mormons des hauts grades, acquittèrent honorablement le prophète, et renvovèrent Higbee sans un centime de dommages. Mais il y avait eu procès et plaidoiries ; Higbee avait produit des témoins vrais ou faux et fait des révé- lations curieuses. A l'entendre, le patriarche llirum Smith, frère du prophète"^, avait chez lui un livre où les Anciens, c'est-à-dire les chefs de la secte, ins- crivaient les noms de toutes les jolies femmes. Lors- qu'un d'entre eux avait envie de s'en approprier une, il lui faisait lire son nom dans ce catalogue, et lui annonçait que le ciel voulait qu'elle obéît*, et elle obéissait. Chacun des Anciens, au dire de Higbee, avait dix ou douze femmes spiriliieUrs ou non. 62 l'ItOSI'KIÎ MKtllMKK ()\H' ('<• fût Util' calorniiir on. comme il est pro- l)al)le, (|iie cette iévélatl<»n «-oiitiiil une grande part de vérité n«èlée de (|uei(|iie exagération, ralîaire fit heancoup de bruit, et tous les excommuniés du Mor- monisme se liguèrent avec Ilighee pour démasouvernement. Dans le premier' numéro parut un afjidavit, c"est-à- tlire une déclaration en justice, signée par seize femmes ([ui racontaient ([ue Joseph Smith, Svdnev Rigdon le grand prêtre, et (juel([ues autres chefs de la secte avaient essavé de les convertir à la doc- trine lie la femme apirituelU', c'est-à-dire d'attentei- à leur vertu, sous piétexte iju ils avaient pour cela une permission spéciale du ciel. Cet étrange docu- ment n'eut pas plus tu sans ordres, entourèrent les bureaux de V/'^.i//i>- sitor, brisèrent les presses, rasèrent la maison, et firent un feu de joie des exemplaii'es du journal. F. es rédacteurs, hommes prudents, avaient pris la fuite et traj/né (larthaoe. ville de TlUinois, d'où ils leconi- mencèrent en sùi-eté leur polémique contre le pro- phète. Sur leui- plainte, un mandat d'amener fut lancé ÉTUDES ANGLO-AMÉRIGAIISES 63 contre Joseph Smith, son Irère Hiruni et phisieurs autres dignitaires de son église"^, dénoncés comme auteurs ou instigateurs des violences exercées contre le journal V Expositor . Le prophète n'en tint compte, et le constable qui appoitait l'exploit fut reconduit à la porte de Nauvoo très peu cérémonieusement par un agent de la police municipale. Aux Etats-Unis*, c'est chose grave que d'envover promener un cons- table. D'ailleurs, les autorités de l'iUinois n'atten- daient ([u'une occasion. La milice fut mise sous les armes pour que force restât à la loi, et, de leur cAté, les Mormons commencèrent à élever des redoutes, déclarant qu'ils se battraient jusqu'au dernier pour défendre leur prophète. Les miliciens de l'illinois juraient de ne pas laisser pierre sur pierre à Nauvoo. Les uns et les autres étaient gens à tenir parole. Dans cette extrémité, le gouverneur, M. Ford, pour éviter l'effusion du sang, fit appel à l'humanité de Joseph Smith, et l'adjura de se constituer prison- nier, engageant sa parole et l'honneur de l'Etat d'Il- linois qu'il serait protégé contre toute insulte. En même temps il somma les Mormons de rendre les armes qu'ils avaient reçues du gouvernement des États-Unis, et enjoignit à la légion de Nauvoo de le- connaitre pour commandant un officier fédéral. Sur ces assurances, les deux Smith ai-rêtèrent les prépa- ratifs guerriers de leurs sectaires, et vinrent se constituer prisonniers à Cartilage. Ce noble exemple de leur respect pour la loi loucha peu leurs ennemis. En entrant dans la prison de Carthago. Joseph Smith, fi'appé d un ptessentiinent sinistre : « Je suis, dil-il, un agneau (jui vais à hi boucherie: mais je suis tranijuilh' comme une matinée de printemps. Ma conscience n Cst char<^ée d aucun ci'ime. et je muunai innocent ». Les Mormons supphèrent h* gouverneur de donner une garde sure aux prison- niei's, menacés, disaient-ils. par la canaille de Car- tilage. Mais la milice avait été congédiée, et tlail- leurs elle n'inspii'ait aucune confiance par son ani- mosité connue contre les sectaires. Le 2t) juin IcS-'iV M. Ford vint visiter les deux Smith, et leur renou- vela I assurance (ju'ils n'auraient rien à craindi-e. A tout événement, il commanda un petit poste pour maintenir Tordre. Cependant on répandit parmi la populace ([ue le gouverneur favorisait les prison- niers et (ju'il voulait les soustraire à leur jugement, ft Si la loi n'y peut lien, dirent les chefs de la ca- naille, une bonne halle v pourvoira. » Le 27 juin, à six heures du soii-, un rassemble- ment de plus de 200 hommes armés de fusils, tous le visage barbouillé de noir, se porte à la prison. La oarde n'essave aucune résistance et livre le ouichet. Aussitôt la foule envahit lescalier (jui conduisait à la chambre où se trouvaient Joseph Smith, Hiruni et deux autres Mormons venus pour les visiter. Plu- sieurs coups de feu tirés contre la poite avertissent les prisonniers du sort qui les attend. Il n v avait pas de verrou intérieur*, et la porte était assez ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 65 mince. Un moment les prisonniers essayent de la tenir fermée en la pressant de leurs corps et en s'appuyant contre les meubles. Ils étaient dans celte position, lorsque Hirum Smith est frappé à la fois de deux balles : l'une, qui traverse le bois de la porte, l'atteint à la figure, tandis qu'une autre, arrivant par la fenêtre, le perce de part en part et lui casse l'épine du dos. Il tombe en s'écriant : « Je suis mort ! — Oh ! mon cher Hirum ! » s'écrie le prophète : et, s'armant* d'un pistolet à six coups, il ouvre la porte à demi et fait feu au hasard sur les assassins, tandis que ses deux amis essayent avec des cannes de détourne!' les canons de fusil qui à chaque ins- tant entraient et faisaient feu par la porte entie- bàillée*. Les six coups du pistolet déchargés, un des acolytes de Smith abandonne la porte et court à la fenêtre pour sauter dans une cour; mais il retombe aussitôt dans la chambre atteint d'une balle à la jambe et renversé par une autre qui broie* sa montre dans son gousset. Joseph Smith, désarmé, tente à son tour de sauter par la fenêtre. Il tombe dans la cour percé de plusieurs balles, mais respirant en- core: les meurtriers le traînent vers un puits, l'adossent contre la margelle, et quatre d'entre eux lui déchargent, à bout portant, leurs fusils dans la poitrine. Les deux Mormons demeurés dans la chambre de Smith furent épargnés. Ainsi mourut, à trente-neuf ans, cet homme sin- gulier qui a fait de grandes choses avec de si niépri- Etailes nngl.-am. 3 66 PROSI'ER MÉRIMÉE sables moyens : chef heui-eux de fanatlcjues, mas- sacré par d'autres fanati(jues dans un pays dont on célèhre la liberté et la tolérancr. Depuis vingt ans, Smith combattait, pour soutenir son imposture, avec une persévéï-anco digne d'une meilleure cause. 11 avait poursuivi le dessein le plus extravagant, et un incroyable succ«'s avait récompensé son opiniâ- treté. Il avait l'éalisé son rêve d'enfant, fondé sa co- lonie, rassemblé son peuple; il était devenu légis- lateui', souvei'ain absolu. Sa mort, si honteuse pour ses ennemis, couronnait ("ette vie d'agitation et de lutte continuelle: leur i-ago détestable Ht d'un char- latan un inartvr e( un dieu. Le piemier mouvement des Mormons, en appre- nant le meurtre de leui- prophète, fut de courir aux armes et de le venoer: mais le conseil des douze apôtres, en qui résidait toute l'autorité depuis sa mort, lit preuve d'une admirable modération, et par- vint à persuader aux citovens de Xauvoo (jue. loin d'imiter leurs ennemis dans leurs violences, ils de- vaient s'en rappoi-tei- à la justice de leui- pavs pour la punition des coupables. Ces sages conseils furent écoutés; et pour contenir cette population* en armes, excitée pai' l'indignation et le fanatisme, il suffit d'une pioclamation signée des membres du conseil. Ce fait, plus (ju'aucun autre, pi'ouve ro\vs et les Schoschones. Là, le hois est rare; le fourrage nul pendant 1 hivei- et pendant une partie de l'été. De lai'ges rivières, des ravins profonds opposent à la marche des caravanes des obstacles infranchis- sables: pour trouve)' des gués ou des passages, il est nécessaire de se détourner continuellement delà ligne directe qui conduit aux montagnes. Au pied de celte chaîne toujours couveite de neiges, de nou- veaux dangers, de nouvelles fatigues attendent le vovageur. Fondrières, glaciers, piécipices bordent les passages des montagnes Rocheuses. Au delà, on connaissait vaonciuent 1 existence d'un oi'and lac o n salé, espèce de mei- moite, dont les l'ivages étaient ou un désert, ou une terre promise* : personne ne le savait encore. C'est vers ces lieux (jue les Mor- mons résolurent de se diriger pour v fonder leur fjuatrième ville sainte. ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAI^ES 71 Au commencement de l'hiver de 1846. leurs pre- mières colonnes se mirent en marche, précédées d'éclaireurs chargés de reconnaître le pays et de si- gnaler les passages les moins dilTiciles. D'immenses convois de chariots les suivaient, traînés par des mules et des bœufs et chargés de meubles, d'usten- siles aratoires, de tentes et de provisions. La marche était lente. On campait souvent plusieurs semaines dans le même lieu, tandis que des détachements de travailleurs traçaient une route pour franchir une crevasse, ou jetaient un pont sur une rivière. Des la- boureurs, cependant, défrichaient en avant de vastes espaces et les ensemençaient, afin de pré- parer des provisions à leurs frères qui viendraient après eux. Lorsque le soleil a desséché les hautes herbes des prairies, les troupeaux ne peuvent plus V trouver leur nourriture, abondante au printemps et après les premières pluies d'automne. Il fallait prévoir ces dangers du climat, se tenir en garde contre les changements de saison, et se préparer des camps sur les bords des rivières, dans des pays boisés, ou bien sur des collines où la végétation n'est pas brûlée par la sécheresse. Pour la marche, point de routes tracées : on s'avançait la boussole à la main. Tantôt les convois d émigrés sillonnaient péniblement de vastes maré- cages, où plusieurs fois dans la journée il leur fallait décharger et recharger leurs chariots: tantôt ils en- traient dans des plaines arides qui leur faisaient en- 72 I'HC).S1'EI< MEHIMEE durer tous les louiriuMils de l;i soif cl dpciniaient Iriiis houpcaiiN. Plus loin, exposés à des rafales de neige cl de pluie, ils étaient obligés de bivouaquer sans feu sur une lerr(î nue, humide et glacée. Qucl- (juefois la lueur d'un incendie, dévoiant les hautes herbes, jetait leflioi dans la caiavane, et il fallait des pi'odigcs d énergie pour écarter le fléau. \i\\ approches de l'hiver de 1847, les Mormons bàtii'ent une ville provisoire de baia<[ues et de huttes cons- truites de boue* et de branchages, en attendant f)ue la neige eût cessé de couvrir les prairies. Ils avaient amené de .Nauvoo une musis Gentils, et aux Mormons maii(|uant de ressoun-es pour ol)éir à la loi (|ui preserit le rassemblement lil- tèrnl* d'Israël. Kahelais a laissé eet aphorisme : qu'il faut mentir toujours par nombre impair. Il se peut (|u'on ail un autre syst»'me au delà des mon- tagnes lioeheuses*; pourtant on ne peut s'empêcher de croire débris de feuilles d'or, qu'il y a lieu de supposer que l'or jouait un rôle très important dans la décoration des palais assyriens. Par économie (je croyais ce mot inconnu à Sydenham), on a substitué à l'oi- de l'ocre jaune, qui, opposée à un bleu très intense, produit un effet désagréable. Il se peut que les Assyriens aimassent, comme le dit M. Fergusson, ces contrastes 94 PROSPER MÉRIMÉE lieiiitôs; ils auialcnl été alors les s«miIs peuples de rOrieiil (pii n'auraient pas nioiilré dans leur orne- nientalioii le sentiment de la couleur. M. Owen Jones, chargé de la restitution de l'Al- liambra et des salles é<(yplienne, crrecque et ro- maine, avait à résoudre les problèmes les plus dif- ficiles et devait rencontrer les juges les plus sé- vères. J'ai déjà dit un mol de l'excellente exécution de son Alhambra. liien de plus fidèle, rien de mieux rendu, de plus harmonieux de ton. Une seule cri- tique me parait possible, c'est au sujet du parti pris pour les colonnettes qui soutiennent les portiques de la cour des Lions. M. Owen Jones a doré les fûts depuis les bases jus(ju'aux chapiteaux. Or, je ne pense pas qu'il ait trouvé à Grenade le moindre in- dice qui ait pu l'autoriser, et, ([uiplus est, l'efTetqui résulte de ces dorures ne me paraît pas satisfaisant. Ces colonnes métalliques s'implantent mal dans le pavement en marbre blanc. Les colonnes réelles de l'Alhambra sont, comme on sait, en marbre blanc et s'accordent fort bien et avec les dalles des galeries et avec les arabesques peintes des parois. Je serais tenté de croire <[ue les astragales ou les annelets qui entourent en grand nombre la partie supérieure des colonnes, ont été dorés autrefois, et peut-être ces lignes étroites de dorure ont pu ménager heureuse- ment la transition du marbre blanc aux stucs co- lorés. M. Owen Jones est un partisan enthousiaste de ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 95 l'architecture polychrome. Ses idées sont nettes et précises; il n'admet pas les demi-moyens et ne re- cule devant aucune conséquence de son système. Après de longs voyages et de fortes études, il s'est fait des convictions profondes qu'il expose avec un peu de cette exagération qui ne messied pas à un novateur. Dans un petit mémoire très spirituellement écrit qui se distribue au palais de Cristal, il déclare avec regret « qu'il n'a pas donné toute carrière à son imagination, et s'accuse de n'avoir pas monté les peintures de la cour grecque à un ton assez élevé ». Bien des gens lui ont adressé le reproche tout con- traire. Pour moi, ce n'est ni l'intensité, ni les vives oppositions de ses couleurs qui me paraissent à re- prendre, mais j'aurai quelques critiques à lui adresser pour la manière dont, parfois, il les a distribuées. C'est au sujet des monuments de l'Attique que la querelle est la plus vive. — Les adversaires de l'ar- chitecture polychrome demandent comment on au- rait pu couvrir de couleurs une matière aussi belle que le marbre pentélique, d'une cristallisation par- faitement homogène et du blanc le plus pur. — Un tiers parti, frappé de l'objection, mais en même temps convaincu par des données historiques que les architectes grecs ont fait grand usage de la cou- leur, admet que le marbre blanc a pu être légère- ment teinti'. M. Owen Jones rejette bien loin ce com- promis. « Le grand respect que nous avons pour le mai'bre blanc, dit-il, ne tient qu'à sa rareté chez 96 PROSPER MÉRIMÉE lions. Les Atliéniriis. ((ni I avaicnl sons la main, an- laienl été l)i(Mi fnjhariasscs de eonslrniie avec d'auli'cs niatérianx. On a tles franinenls anthenllques d'nne nioidnre dn l'aithénon, peinte sur du niaihie |)entéli(|ne : donc, tout «Hait peint. » Il nie semble (jue le raisonnement manque de jus- tesse. D abord, il n'est pas exact de dire que les Athéniens ont exploité le marbi'e pentélique, faute d'autre marbre. Fia roche sur la(juelle ils ont fondé le Parlhénon et le temple de Thésée est un marbre gris fort beau, et cependant ils ne l'ont pas exploité. Nul doute pour moi «|u ils n'aient employé la couleur dans la décoration de leurs monuments ; mais, à moins qu on ne prouve (jue le blanc ne peut entrer dans une ganiine de tons harmonieux, je ne vois pas poui- quoi ils n'aui'aient pas tiré parti de la couleur natu- relle des matériaux (ju'ils ont mis en œuvre. Loi"S(|ue je vis pour la première fois le temple de Thésée et le Parthénon, la blancheur éclatante du marbre me déconcerta un peu, et, devant ces admi- rables monuments, je n'éprouvai pas la vive impres- sion ([ue j'avais ressentie quelques mois auparavant à la vue des temples de Picstum. Le soleil, miroitant sur les chapiteaux doriques, en rendait le galbe in- certain à mes yeux. En même temps, la pureté ex- traordinaire de l'atmosphère de rAtticpie annulait pour moi la perspective aérienne, et il m'était im- possible de mesuier par la dégradation de la lumièie, comme cela est si facile dans notre climat. la dis- ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 97 tance entre les colonnes du portique et le mur de la cella. Dès ce moment, il fut démontré pour moi que les architectes grecs avaient dû remédier, par la couleur, à un phénomène qui, sans elle, eut dérangé leurs combinaisons. Vraisemblablement, ils ont peint le mur de la cella : car, si les colonnes eussent été seules colorées, le mur blanc aurait paru en saillie sur elles. D'un autre côté, ils ont dû aviser, par un procédé semblable, à ce que le profil si savant du chapiteau dorique ne se perdît pas dans une espèce de mirage. Assurément, ils ne l'avaient pas inventé pour n'être vu que par un temps couvert. J'admets et je crois que le mur de la cella et que les chapiteaux ont été peints, mais il ne s'ensuit pas que les fûts des colonnes l'aient été. On peut tirer, d'ailleurs, un argument du poli ex- traordinaire des cannelures, dans les colonnes du Parthénon, et de la perfection avec laquelle leuis tambours sont ajustés. A une distance de dix à douze pas, l'œil a peine à distinguer les joints. Si, comme le suppose M. Owen Jones, ces colonnes avaient été revêtues d'un enduit pour recevoir des couleurs, la perfection des joints était un luxe inutile, et le poli des cannelures une absurdité, puisqu'il s'opposait à l'adhérence d'un enduit. J'en conclus que le blanc du marbre, dans les temples de l'Attique, devait être le ton général et dominant; que peut-être il servait de fond, et que les couleurs n'étaient que le complé- ment et l'accessoire. Celle opinion esl coiifirnii'e par Eluile< amjl.-am. ' 98 PROSPER MÉRIMÉE les <)l)servations (riin antiquaire anglais, M. Piiin- rose, qui a eonstalé, sur (jueUjiies nioulnres plates du Parthéiioii, im tracé à la pointe, destiné à guider le peintre'. 11 en infère avec vi-aiseniblance que par- tout où ce tracé n'existe pas, il n'y a pas eu de pein- ture. A toute force, on peut dire que, s'il en a existé, elle a du être appliquée en teintes plates. Ce n'est point ainsi (jne M.Owen Jones comprend l'emploi de la peinture. 11 veut (ju'elle fournisse à l'architecture des elîets nouveaux et qu'elle supplée à la sculpture. Sur ce point, je crains qu'il ne s'é- loigne de la vérité historique, et, qui plus est, (jn'il ne s'écarte du grand principe (jui doit guider le peintre décorateui*. Un exemple sufïira pour faire apprécier le coté faible du svstènie de M. Owen Jones. II a peint des oves sur l'échiné de son chapiteau dorique, divisant ainsi en un grand nombi-e de parties un membre que les artistes grecs ont conçu comme unique. Qu'ai-iive- t-il? Cette peinture bariolée ne permet plus le jeu de lumière qui accuse la forme du chapiteau; or. je le demande, est-il vi-aisemblable (|u'une forme (jui ne peut être tracée géométriquement et ([ui exige l'in- telligence et le goût d'un artiste ait pu êtie altéiée par des ornements cjui lui font perdre sa noble sim- 1. On comprend le but de ce tracé à la pointe sur le marbre blanc. Les arcliitectes prévoyaient bien que les couleurs n'auraient qu une durée limitée, et ils n'ont pas voulu abandonner à la fantaisie d'un décorateur qui viendrait après eux la restauration du dessin qu'ils avaient inventé. ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 99 plicilé el sa netteté même.' Par contre, je remarque dans la jnème cour grecque des colonnes cannelées aux deux tiers de leur hauteur et cylindriques à leur partie inférieure, qui ont été peintes d'une couleur uniforme. Pour moi, il y a là une erreur d'un genre contraire à celle que je signalais tout à l'heure. Puisque l'architecte a divisé sa colonne en deux pai- ties, l'une lisse, l'autre cannelée, n'est-il pas présu- mable qu'il a voulu distinguer ces deux parties! Si telle a été son intention, le peintre n'aurait-il pas dû, comme on le voit à Pompeii, donner des teintes dif- férentes aux deux parties de sa colonne.* Je viens de citer à peu près tout ce que je trouve à reprendre dans le travail de .M. Owen Jones, et je ne me serais pas arrêté à des critiques de détail si elles ne m'eussent paru provenir d'un svstème erroné d'autant plus dangereu.v qu'il peut acquérir de l'au- torité par le nom de son auteur. M. Owen Jones ne s aperçoit peut-être pas que ce système ne tend à rien moins qu'à rendre la peinture indépendante de l'architecture, et, partant, à établir une espèce de conflit entre deux arts qui doivent s'entr'aider pour concourir au même but. A mon sentiment, la pein- ture monumentale doit s'appliquer à faire ressortir les intentions et les effets indiqués et comme ébau- chés par la décoration sculptée. Ainsi, avant l'emploi de la peinture, une moulure saillante sur une paroi ne se distingue du nu de la pierre ou du marbre que par la lumière plus vive qu'elle reçoit et surtout par 100 P ROSI' EH MÉRIMÉE l'ombre qu'elle p!»)j»'tte. Mais des reflets peuvent at- ténuer cette ombre, et même la faire disparaître. Le peintre y remédiera avec un judicieux emploi de ses couleurs, et dans tous les cas fera mieux comprendre la saillie de la moulure, en la peignant d'un autre Ion que la paroi d'où elle se détache. Aussi voyons- nous dans les édifices du moyen âge les moulures saillantes peintes d'un ton tranchant sur celui des moulures creuses qui les accompagnent. Que si le peintre couvrait du même ton deux moulures oppo- sées par leur profil, n est-il pas évident (juil contra- rierait les intentions du sculpteui^* Il en sciait de même si, par des accessoires peints, il divisait une partie que larchitecte a voulu présenter dans son unité, l'^n un mot, tout ce qui dans I architecture est construit ou sculpté pour ionner une partie dis- tincte, doit être aussi distingué dans la peinture pai' des tons particuliers, et toutes les parties constituant par elles-mêmes un membre unique ou distinct exigent une teinte uniforme. Cette dernière règle peut soutVrir (juelques exceptions, soit pour de grandes surfaces lisses, soit pour des moulures plates et prolongées qui admettent des ornements courants. Mais un mélange de tons et d'accessoires peints sur une moulure arrondie et i\m tire son elîet de la lu- mière et de l'ombre, ne produira que trouble et con- fusion. Nous avons vu à Paris, il y a quelques an- nées, des Indiens tatt)ués des couleurs les plus vives et les plus étrangement i-ombinées : on a pu se cou- ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 101 vaincre combien il était difficile de dessiner les traits de gens ainsi barbouillés. Le modelé de la figure de- vient incompréhensible, parce qu'une couleur claire se rencontre où doit se trouver une ombre, et i'ice {>e/:s(i . Il en est de même pour les membres d archi- tecture. Pour ({u'un profil se conçoive facilement, la couleur doit aider à le modeler et ajouter à 1 effet naturel de la lumière. H me reste à peine assez de place pour parler des })as-reliefs de la frise du Parthénon. M. Owen Jones les a fait peindre, bien entendu, et avec les couleurs les plus vives et les plus tranchées. Que ces bas-re- liefs aient été colorés autrefois, c'est ce qui me paraît hoi's de doute. Des trous dans le marbre et des frao- mentsde tenons en bronze témoignent que lesbrides, les harnais des chevaux et certains menus objets en métal ont été ajustés autrefois surles figures d'hommes et de chevaux. En outre, on observe sur quelques tètes des traces de couleurs et de dorures. Il n'en faut pas davantage pour en conclure la coloration complète des bas-reliefs, car ainsi que nous le remar- quions en entrant au palais de Cristal, la couleur ap- pelle la couleur, et le contraste entre le blanc du maibre et la teinte du métal eût été insupportable, et eût rendu inadmissible la com>enlion (si elle a ja- mais existé dans la Grèce antique) qui permet de présenter des statues monochromes. Ces brides de bronze, ces chevelures dorées prou- vent encore que les bas-reliefs ont été colorés par J02 PHOSPEU MÉRIMÉE des teintes co/n'cnfio/uifl/es, c'est-à-dire appliquées sans prétention à une imitation exacte de la nature; autrement le hi'onze au lieu de cuir, et l'or au lieu de cheveux blonds, atiraienl prodiiit une anomalie (^ho<[uante avec les autres parties tiaitées dans le sens d'une imitation exacte. Toutes ces oJ)servations, M. Owen Jones les a faites avant moi, et jus([iic-là nous sommes parfaite- ment d'accord. Quant à l'exécution, je me trouve d'un avis un peu dillcrcnt du sien. Je ne puis ad- mettre (|ue les figures sculptées par Phidias aient été couvertes de couleurs épaisses et fortement con- trastées, [/importance extraordinaire que les an- ciens sculpteurs attachaient à la (jualité du marbre, la préférence (ju'il donnaient au marbic légèrement translucide, tel (juc celui (ju'ils tiraient de Paros, et l'habileté avec la([uelle ils ont profité de cette (|ua- lité |iour le modelé de leurs figures', ne me per- mettent pas de supposer (jue le mode de coloration cju'ils cmj)loyaient fût autre chose ([u'une teintur-e légère. lia stèle peinte du guerrier de Marathon me parait prouver sans l'éplicjue que les statuaires grecs ne voyaient dans la couleur cpiun moyen de dis- tinguer les objets dont le travail du marbre, quehjue savamment varié (|u'il puisse être, ne peut parvenir 1. Comparez l'uspert de plusieurs statues grecques en marbre de Paros ou en albâtre avec leurs moules en plâtre. Ces derniers sont d'une sécheresse extraordinaire qui ne se remarque pas dans l'original, parce que le ,'>ciilpteur a compris que la Iranslucidité du marbre adoucirait les angles et les arrondirait en apparence. ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 103 à marquer complètement la différence. Quelques teintes légères suffisent pour obtenir ce résultat. On voit sur cette stèle les cheveux teints en brun, les chairs en rouge, la cuirasse en jaune. Tous ces tons ne sont que des frottis et n'ont pas de corps. Sous la couleur, on suit sans peine le travail du ci- seau. Telle fut la méthode de coloration d'un grand maître moderne qui n'a pas dédaigné de peindre des statues de bois. Murillo a peint plusieurs saints sculptés par son ami le Montanes. Il me semble que les couleurs dont il s'est servi ne sont que des glacis très légers à travers lesquels on aperçoit les fibres du bois. M. Owen Jones a trop d'esprit et aime trop son art pour ne pas nous pardonner la rigueur de nos observations. Malgré les erreurs que j'ai cru recon- naître, son immense travail n'en reste pas moins un grand et utile enseignement pour les architectes de notre temps. L'audace seule de l'entreprise et les dilTicultés matérielles qu'il a fallu surmonter suffi- raient pour faire excuser les imperfections de cer- taines parties. La réussite complète de la plupart des tentatives faites au palais de Cristal pour re- mettre en honneur l'architecture polychrome, assure à leur auteur une place dans l'histoire de l'art. T'n faix OAt imiin i:.\ .\mi;hk>i"K //"/if l.ost l'iince, h\ John H. Hiiiison, New- York, IH.Si; Revue des Deux Mondes, \" iiiiii 18ô5| imifntore.s .se/vurn pecus .' Il faut souvent répéter, en lisant l'histoire, l'imprécation d'Iiorace contre les plaijfiaires. Kien de plus rai'c fjue l'originalité, même dans le crime, même dans la folie. Que de ré- volutions renouvelées des (îiecs 1 (jue de nrands hommes modernes singes de l'antiquité 1 Hérodote nous conte (|ue le roi (^amhvses. dont la tète était un peu dérangée, vit en rêve son frère Smerdis assis sur le trône de Cvrus et touchant de sa tète au firma- ment. Cambvses croyait aux songes, et s empressa de dépêcher à Suze un homme de confiance qui le débarrassa de ce frère dangereux. Peu après, Cam- byses mourut lui-même. Or. il v avait en Perse un homme d'esprit, mage de pi'ofession, qui s'avisa de se faire passeï' pour le défunt Smerdis. et il v réussit d'autant plus facilement (jue. Cambvses moi't. l'homme qui avait assassiné l'héritier présomptif se gardait bien d'en convenii-. n avant plus d'éditeur responsable. Il faut avouer que ce mage, s'il inventa ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 105 lui-même l'imposture, fut un grand homme en son genre. Malheureusement il n'avait pas d'oreilles, le feu roi Cyrus les lui ayant fait couper pour je ne sais quelle peccadille. Une des sultanes constata la chose et la redit à des gens trop fiers pour obéii- à un roi désoreillé. Après quelques mois de règne, le faux Smerdis fut massacré au milieu de son palais. On oublia sa fin tragique: on se souvint seulement qu il avait été quelque temps maître d'un vaste empire, possesseur des trésois de Cyrus, usufruitier du haiem de Cambyses, et la morale qu'on tira de l'aventure fut qu'un imposteur pouvait réussir, s'il avait des oreilles. Je ne sais si Perkin Warbeck, qui se fit passer pour Richard IV, avait lu Hérodote, mais je suis convaincu que le faux Démétrius de Russie avait entendu parler du faux Smerdis, car je trouve ([ue dans une de ses harangues, il cite, à propos de bottes, les Assyriens et les Mèdes. Il me semble voir là le bout de l'oreille et la conscience du plagiaire qui l'oblige à se trahir lui-même. Quoi qu il en soit, ce mage audacieux a trouvé plus d'un imitateur, et il en a un encore, à l'heure qu'il est, quelque part en Amérique, dans la personne du révérend Eleazar Williams, missionnaire protestant, Ii'oquois de nation, au dire de quelques gens de peu de foi, mais qui, selon M. Hanson, au- teur du livre que je viens de lire, ne serait autre que Louis XVII, roi de France et de Navarre. Je me hâte de dire que jusqu'à présent le révérend Eleazar \\ il- 106 PHOSPEn MKRIMEE liams na fait anciiiic démoiistralioii de levendifjurr son trône, ol (jiiil paiait principalement occupé de la conversion des Indiens Mohawks. Idolcîlres ou pa- pistes, dont le salut lui semble cgalenienl com- promis. F.e biographe de ce nouveau prétendant est un lu^mme d'esprit, connaissant assez mal l'Europe, pas du tout la Fiance, d'ailleurs avocat subtil, erjro- teui- ingénieux, liabib* à discuter les mots et à dé- couvrir un sens caché sous les expressions les plus simples. Il excelle, comme on dit, à fendre un che- veu en ([uatie. Probablement, il y a un siècle et demi, il auiail ac(juis une oraiidc lépulation comme généalogiste, sil s'était appli([ué à procurer des titres de noblesse aux enfants trouvés enrichis dans la lue Quincampoix. Anjou rdhui, sur un sujet ex- travagant, il a fait un livre ([ui se laisse lii"e. et c est un succès déjà considérable. Selon la recette, un peu triviale, de tous les avo- cats chargés dune cause périlleuse, M. Ilanson com- mence |)ar embrouiller de son mieux l'histoire du vrai dauphin, fils de Louis XVI. AcetelTel, Il traduit, en le commentant à sa manière, l'ouvrage de M. .\. de Beauchèiu\ ([ul s'est livré à tant et de si patientes recherches sur les derniers momens de ce malheu- reux enfant. Dès fju'il est parvenu à élever un doute sur quelque petit fait, il a bien soin de faire re- marquer (juil emprunte ses argumens à un auteur convaincu de la mort du dauphin, et 11 en tire parti ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 107 comme des aveux d'un adversaire. M. de Beauchêne, historien consciencieux jusqu'à la minutie, n'a voulu négliger aucun renseignement, et quelquefois il a dû produire des témoignages plus ou moins contestables. Il a d'ailleurs le soin de les contrôler par une critique sévère, et c'est sous toute réserve qu'il admet les ré- vélations reçues longtemps après la mort du jeune prince. On conçoit que les hommes qui l'ont ap- proché pendant sa captivité sont des témoins néces- sairement un peu suspects. Les uns ont pu altérer les faits pour excuser ou faire valoir leur conduite: les autres, sans aucun motif intéressé, ont pu céder au désir si ordinaire d'ajouter quelques orneniens à leur lamentable récit. A Dieu ne plaise que je révoque en doute les mots pleins de délicatesse et de sensibilité que le prince, selon le rapport de ses gardiens, aurait laissé échapper pendant les derniers jours de son agonie! La terrible révolution que l'ap- proche de la mort produit sur un malade explique suffisamment un développement extraordinaire de l'intelligence. Jusqu'à présent, on avait cru que ce malheureux enfant, qui, depuis les infâmes déposi- tions qu'on lui avait arrachées par la terreur, avait gardé un silence obstiné, s'était laissé vaincre par quelques bons traitemens, et avait consenti à parler à des gens qui lui semblaient autres que les monstres dont jusqu'alors il avait été environné. M. Hanson ne se contente pas d'une pareille explication. — Le jeune prince a été volontairement muet pendant plu- 108 PllOSPEn MÉRIMÉE siours semalnos; (|iiel(jues jours avant sa mort, il a parlé. Savez-vons co ([uo cela pi-ouvol (', ost (|ue 1 en- fant (jui a fait cntondrc (|Ufl(jucs phrases onti'Pcon- pécs n est pas relui (jui a gardé le silence. Le pri- sonnier a été enlevé, on a substitué un autre enfant à sa plaee. et l'on n'en peut douter, car un garde national (jui avait vu le dauphin aux Tuileries, avant regardé, par une porte enti-e-haillée, le prisonnier couché dans son lit. au Temple, a déclaré c|ue le spcche décharné qu il avait aperçu lui semblait pins giand (jue le prince. Donc ce prisonnier n'était pas le dauphin. — L argument me paraît si concluant, que je n'hésiterai pas à m'en servir pour proposer une petite corrélation à l'histoire du xvi'' siècle, (.e n'est pas Henri de Guise ([ui fut assassiné à Blois. comme quel<[ues auteurs l'ont pi'étendu trop légè- rement, et la preuve, c est (|ue Henri 111. regardant de loin le cadavre étendu sur le plancher, a dit : c .le ne le ci'ovais pas si grand. " .\utre preuve : en |M1 T), les odicieux ne maiu|uèrent pas pour indi([ucr le lieu où gisait le fds de Louis XVI. Ti'ois endroits fuient désignés, chacun avant son té- moin authenti(|ue récusant les deux autres. Le roi Louis XVI 11. tourmenté |)ar les Hhéiaux du tein|)s, f[ui trouvaient matieie à plaisanterie dans la re- cherche des i|^uels. IJien [)lus, le révérend b^leazar \\ illiams a au bras une mar(jue d'inoculation, fait très rare, et ce ([ui est encore plus extraordinaire, cesl (|u'il ne se souvient pas d'avoir élé imx'ulé. (".e n'est pas tout encore. Nous allons entendre parleur Louis X\ II lui-UKmie... Mais il faut ([ue je raconte ce que l'on sait de la vie apparenle en Amérit[ue du piince miracidcusenienl sauvé. On a cru lonfi^temps (|u il était né aux l'Uats-Unis, et ([u'il était le fils d'un nommé Thomas Williams et d'une Indienne appelée Mary Aun Konwatewenteta. Thomas Williams lui-même était fils d'une Anglo- améri(;aine et d'un Indien. Par son éducation et le oeni-e d'existence (ju'il avait toujours suivie, il était lout à fait Indien lui-même; il avait oublié l'anglais ou ne l'avait jamais su, vivait, chassait et se battait avec les lro(piois, bon mari d'ailleurs et père de huit ou de neuf enfans, le nombre est incertain. Huit ont été enregistrés à leur naissance sur le livre de l'église de C'.aughnawaga, sa paroisse, où vous pourrez lire leurs noms. N'y cherchez pas le nom d'Kleazar ou Laztiii, comme (lis(Mit les lro(|uois. C.e nom n'est point enregistré, donc Eleazai' n'est pas le fils de Thomas \\illiams, car il nest pas probable qu'on eut oublié de oardei- note de sa naissance, considé- lant la régularité avec laquelle les registres de l'état ci\il sont tenus par les Iro(jUois. On ne peu! pas ad- ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 1 l 1 mettre non plus qu il soit né ailleurs qu'à C.augh- nawaga, dans Ihypothèse où il serait le fils de Wil- liams, car le brave homme n eût pas manqué d'en avertir son pasteur, à son retour dans ses foyers. Le témoio-nase de M'"^ Williams, née Konawatewenteta, serait déoisif, mais il n'est pas trop facile de savoir ce qu'elle en pense. M. Hanson nous communique quelques déclarations de cette dame, dont une en langue iroquoise, pour plus grande clarté. De l'une il résulte qu'elle est bien la mère d Eleazar Williams, de l'autre il conste qu'elle n'est pas sa mère et i[u elle l'a adopté, (-)n a négligé, en recueillant cette dernière déposition, de lui demander quelles gens le lui avaient remis, ou bien en quel lieu elle l'avaii trouvé. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a fait sa croix au bas des deux affida^'ils. et l'on peut se de- mander si M"'^ Williams, en traçant ce signe vénéré, a bien su ce qu'elle faisait. Je n'ai jamais pratiqué les Iroquois, mais j'ai vovagé dans des pavs si bar- bares, que, moyennant un petit verre d'eau-de-vie, on aurait pu faire apposer des croix à toutes les re- connaissances de paternité qu'on aurait voulu. Le révérend Eleazar Williams, qui ne se souvient pas d'avoir été inoculé, ne peut pas, bien entendu, nous fournir des renseio-nements exacts sur le lieu de sa naissance. Il convient qu il n a conservé aucun souvenir de ses premières années. Les uens qui 1 avaient vu dans la famille Williams ont rapporté qu'il était d'abord à peu près idiot. Un jour, il tomba 112 l'ROSPEH MKIUMÉK la tôle la picmirif clans le lac (k'oioc, sur une plcric (|ul lui ft-ndil la It'lc (,cla lui donna de I cspi'it. De- puis K- coup d«' harlic (|ui fil sortir Mincivc du t-er- vcau de .Jupiter, on est d'accord sur I Cllicai'itc du rc- n)èd»^. dépendant la luénioire ne revint pas bien nette au jeune l^leazar. Il a. dit-il, de va»ruos rémi- niscences de s'être assis sur la (jueue dune belle daine, tians une orande maison, circonstance bien frappante, car les lro([uoises, loin de porter des ([ueues, ont au contiaire des jupes très courtes, lise lappelle encore une hori'ible figure (jui l'enVayait . ^\)us compi'enez tout de suite (|ue cette boriible ligure était celle du coidonnier Simon. A Xe\v-York, on lui monlia un joui' le portrait de ce misérable, et aussitôt il reconnut la figure (jui l'épouvantait. Quel lut le peintre du citoven Simon.'... f.eportiait (ju'oii possède à New-York est-il i-essemblant .' Nul doute à cet égard. Il y a plus d'une gravure et plus d unt> li- thogi-aphie (jui leprésente le bourreau du dauphin, et bien (jue ces portraits ne paraissent point faits d'après le même t)riginal. on remar({uera (ju'ils res- semblent tous à un vilain coquin. Grâce au i-ocher ([ui lui ouvrit si heureusement le crâne et l'intelligence, le jeune Eleazar put se li- vrer à l'étude. Il apprit l'anglais, (ju'il ne sait pas en- core très bien et qu'il parle avec un accent piononcé. au dire de son biogiaphe. Il eut pour maître d'école un homme très pieux (jui avait une manie singulière, celle de tenir un journal. \'o\ez comme le nouveau ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 113 monde ressemble à l'ancien!] Les événemens étaient rares aux environs du lac George, lieu de sa rési- dence; mais il inscrivait cependant sur ses tablettes tout ce qui lui semblait digne de passer à la postérité. Par exemple : 21 janvier, èpluclié du tabac. — 22, ide/ii. — 27, dimanche. Assisfé au service divin. M. Stow a prêche. Il a haptisè Patty, fille de Martha SiiJi. Sa concision est désespérante; ainsi à quels soupçons ne donne pas lieu le nom omis du père de Patty Suhl Eleazar Williams pi'it de son maître cette inno- cente manière d'écrire jour par jour quelques lignes inutiles. Il a tenu son journal très patiemment pen- dant de lonoues années, et nous devons à M. Hanson de nous en avoir donné de nombreux extraits. Ce journal ressemble beaucoup, pour l'insignifiance des détails, à celui du maître d'école. Jamais on n'a im- primé ou écrit de plus plates niaiseries. Trois choses peuvent s'y remarquer en outre : 1" la tris- tesse habituelle et la mélancolie d'Eleazar (je suis convaincu que le rocher n'était pas assez dur pour l'avoir tout à fait guéri); 2" sa dévotion singulière; 3" l'habitude prise de se contempler lui-même, au lieu de s'occuper de ce qui se passe autour de lui. 11 voyage et ne dit pas un mot du pays qu'il a vu, mais il note fort soigneusement qu'il a fait une mauvaise diçrestion. Il est allé voir monsieur un tel, il s'est amusé. Jamais il ne dit de quoi ni pourquoi. Je n'ai Etudes anyl.-am. 8 114 PROSPER MÉRIMÉE p.is besoin d'ajouter (jiie la lecture de ce journal est souverainement ennuyeuse. Pourtant il aurait eu parfois <|nel(jue chose de mieux à ilire. Sa vie a été passablement agitée. Apiès avoir bien appris son catéi-bisme, il fut présenté dans le monde en qualité de sauvage chrétien, protestant el civilisé. Il parlait mal l'anglais et bien l'iroquois. Cela lui valut (juelques succès de société, elles pei- sonnes pieuses comprirent (ju'un jeune homme si dévot pomrait devenii- un missionnaire utile parmi les Indiens. Le gouvernement fédéral en fit égale- ment un agent poui' ses relations politi([ues avec les tribus ii'oqut)i8es. Pendant la dernière guérie entre l'Angleterre et les Etats-Unis, il rendit (}uel(|ues services aux généraux américains par son intluence parmi les Peaux-Rouges et les hommes de race blanche à demi-sauvages qui habitent sur la fron- tière du Canada. Eleazar Williams fut alors le chef d'une milice (ju'on appelait llie secict corps, troupe cjui n'est pas précisément celle qu'un descendant de saint Louis et de Henri IV aurait choisie pour ap- prendre le métier des armes, car le corps secret se composait de gens (|ue les lois de la guerre autorisent à pendre lorsqu'on les attrape. C'était un service ha- sardeux et qu'on n'apprécie pas assez peut-être. Il consistait à s'informer mvslérieusement des mouve- ments et des desseins des .\nglais et à les rapporter aux ofTiciers américains. Quelques gens grossiers appelaient les soldats du corps secret des espions. ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 115 mais il faut dire qu'ils se battaient quelquefois, à telles enseignes que leur chef fut blessé dans un en- gagement. A la paix, Eleazar Williams reprit sa première vocation, fut ordonné et devint le pasteur d'une mission indienne. Il se maria, fit des spécula- tions comme un grand nombre de ministres améri- cains, mais il s'y prit mal. Il était pauvre, mais ha- bitué à la vie dure des Indiens, et leur avait em- prunté une bonne dose de leur insouciance. J'avoue que je n'ai pu découvrir dans l'ouvrage de M. Hanson à quelle époque précisément le révérend M. Williams a eu quelques soupçons de son illustre origine. Tout à l'heure, je raconterai la révélation très romanesque qui lui fut faite, à ce qu'il prétend : mais je suis porté à croire qu'il s'occupait depuis quelque temps de sa généalogie. Ses traits et sa taille un peu replète démentent, à ce qu'il paraît, une origine indienne. Plusieurs fois on le prit pour un Européen, soit que le sang blanc dont il aurait un quart s'il était réellement le fils de M"® W illiams, ait dominé en lui, comme il arrive chez quelque métis, soit qu'en effet il soit de race blanche, adopté par une mère indienne. Il est certain que le portrait placé en tête du livre de M. Hanson n'offre nulle- ment le type des tribus aborigènes du Nouveau- Monde. Il est également certain qu'il n'a aucune res- remblance avec les princes de la maison de Bourbon. Son biographe nous assure qu'il ressemble à Louis XVIII; ce serait alors la faute du dessinateur, 116 PROSPER MÉRIMÉE (jui aurait bien mal rendu la physionomie de son mo- dèle. A nu)n avis, le révérend M. Williams a l'air d'un Anirlais; mais, je le répète, c'est peut-être son dessinateur t|ui ne lui a pas rendu justice. Supposé c révérend Eleazar Williams était si abasourdi de cette révélation qu'il ne pensa pas à prendre copie du parchemin. Grand dommage! Il eût été intéres- sant de lire en style de chancellerie l exposé des motifs de cette abdication, et d'après quelles lois et fiuels usatres Louis XVII, avant des héritiers naturels <à un degré fort proche, transmettait sans façon sa couronne à un parent éloigné. Quoi qu il en soit, le révérend, dans ces (juatre ou cinq heures passées en face de ce parchemin, devint tellement prince, (ju'il répondit comme son oncle Louis XYIII en pareille occasion. « Je suis pauvre et proscrit, mais je ne sa- crifierai pas mon honneur! y> Quand il le prit si haut, le prince de .loinville garda le silence pendant quelques minutes dans une attitude respectueuse. Puis enfin ils se séparèrent, le prince lui disant (c'est le prince de Joinville (jue je veux dire) : « J'espère (jue nous demeurons bons amis. » Il n'y a pas un Français, pas un homme de la vieille Furope qui eût pu inventer cette histoire; on voit ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES l23 aussi qu'elle est fabriquée avec quelques mauvais ro- mans ou des mélodrames de l'ancien genre, qui pour un Iroquois mal infarinato de civilisation, sont les sources où il puise ses connaissances en droit po- litique et en étiquette de cour. Quelque absurde que soit linvention, M. Auguste Trognon, secrétaire des commandemens du prince de Joinville, a cru devoir répondre en 1853 au journal qui avait inséré la re- lation que je viens de traduire. Peut-être la chose était-elle nécessaire aux Etats-Unis. Je ne ferai pas à mes lecteurs l'injure de croire qu'ils aient besoin qu'on leur communique l'assurance donnée par le prince que ses relations avec M. Williams se sont bornées à une conversation sur les anciens établis- semens français au Canada. M. Hanson, bien en- tendu, a répliqué à la lettre de M. Trognon, et a trouvé moven d'v remarquer quelques inexactitudes parfaitement insignifiantes. Il a de plus établi de la manière la plus authentique que le roi Louis-Phi- lippe, à qui M. Williams avait transmis, en se ré- clamant du prince de Joinville, je ne sais quelle lettre d'un chef iroquois, avait envoyé à M. Williams, pour ce même chef, des catéchismes accompagnés d'une lettre. La lettre s est perdue, mais le mal n'est pas si grand que pour la disparition du fameux pai'- chemin. Grâce à la politesse des princes aujourd'hui, on ne leur envoie pas un méchant livre qu'ils n'en accusent réception, et il y a des gens, même en Eu- rope, qui se croient ainsi en correspondance avec 124 PROSPER MÉRIMÉE les têtes couronnées. Je me souviens que dans ma jeunesse, étant secrétaire d'un ministre, je reçus la visite d'un (juidam qui venait chercher la croix d'hon- neur (ju'on lui avait, disait-il, promise. Il me pro- duisit à l'appui de cette promesse la lettre suivante : « Le ministre de... a reçu la demande que vous lui avez adressée en date du... Elle a été classée pour lui être représentée lorsqu'il s'agira d'une promotion dans l'ordre de la Légion-d'IIonneur. » La conclusion à tirer de cela, c'est qu'il ne faut jamais écrire qu'à ses amis. VI Exposition de Manchester {Le Moniteur, 9 juillet 1857) Manchester, 27 juin 1857. Monsieur, Le gouvernement anglais, surtout depuis quelques années, fait les plus grands sacrifices pour créer et entretenir des établissements consacrés à l'étude des beaux-arts. Quant aux artistes, c'est surtout de l'aristocratie qu'ils attendent des encouragements. Il faut rendre cette justice à l'aristocratie anglaise qu'elle fait le plus noble usage de ses immenses ri- chesses. Sans doute, elle a ses modes, ses caprices, ses engouements; mais jamais le talent véritable n'est longtemps méconnu par elle, et elle sait le ré- compenser avec une magnificence que des souverains auraient peine à égaler. Quelque importantes que soient les collections nationales ouvertes au public, tant à Londres qu'aux environs, elles ne peuvent ofïrir aux études des res- sources comparables aux trésors accumulés depuis des siècles dans les maisons de ville et dans les châ- teaux de la noblesse, et de la gentry, non moins 126 PHOSPER MÉRIMÉE riche el non moins ('clairée que la noblesse. Mal- heureusement, 11 faut vovaiîer beaucoup, seulement pour se faire une idée des objets d'art que ren- ferment les châteaux de l'Antrleterre et de l'Kcosse. Kn général, les propriétaires admettent les voyageurs à visiter leurs galeries surtout pendant leur absence ; car peu de gens dans ce pays auraient la résignation des princes i-omains ([ui se cachent dans une chambre de derrière pour que les curieux circulent librement dans leurs palais. D'ordinaire on voit les collections privées vite et mal. La femme de charge vous fait perdre une heure à admirer les rideaux et les fauteuils de mllady. Vous êtes à peine en con- templation devant un Titien, ([u'un valet de chambre vient vous déranger en vous mettant sous le nez une botte ([uun aïeul de milord a portée à la bataille de Marston-moor. C'est la relique de la famille dont les valets sont aussi fiers que leurs maîtres. On a remédié à cela par des expositions annuelles (jui se font aux frais d'une réunion d'amateurs, nom- mée t/ie Jirilis/i Institution. Tous les ans, pendant la saison, cette société montre au public, dans Pall Mail, des tableaux de maîtres appartenant à ses membres, ou ({u'on lui prête spécialement. On paye 1 shilling à la porte, et le produit de cette contribu- tion reçoit une destination charitable. Ces expositions périodiques d'anciens tableaux sont donc maintenant consacrées par l'habitude, et peu de personnes refusent de contribuer à les en ri- ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 127 chir. Richesse oblige. Il faut se faire pardonner le bonheur qu'on a eu de découvrir et d'acheter tant de belles choses. L exposition de Manchester est une répétition en grand, en colossal, de celles qui tous les ans ont lieu dans Pall Mail par les soins de V Institution britan- nique. Tableaux, statues, curiosités, objets d'art de toute espèce y sont réunis. Tout cela est prêté par des amateurs avec la plus louable libéralité, et je n'étonnerai personne en disant que la Reine et le Prince Albert ont donné l'exemple. On est accou- tumé à rencontrer ces deux noms en tête de toutes les listes de souscriptions pour des établissements utiles et qui font honneur au pays. Mais pourquoi, demanderez-vous peut-être, pour- quoi choisir Manchester pour une exposition d'ob- jets d'art? — D'abord, parce que le mérite de l'in- vention appartient à des habitants de cette ville; en second lieu, peut-être, parce que, dans ce pays-ci, on aime les choses extraordinaires, et qu'il a semblé beau d'élever un temple aux arts dans une des plus grandes places de commerce de l'Europe. Je viens de lire dans un Guide portant la date de 1815, que la population de Manchester était, à cette époque, d'environ 80,000 âmes; aujourd'hui elle est de plus de 400,000. Ses richesses se sont accrues plus vite encore peut-être que sa population. Les industriels de Manchester, plus riches que ne sont les descen- dants des compagnons de Guillaume, ont des goûts 128 PROSPER MÉRIMÉE et des seiitlineiils de grands seigneurs. Dès (ju'ils ont su que puni- <|uel(|ues millions un pouvait don- ner à leur ville le spectacle d Un musée admirable, quoique temporaire, les listes de souscriptions se sont couvertes de signatures. Un comité s'est insti- tué. On a fait choix d'un architecte. Kn quelques se- maines un palais s est élevé, et l'exhibition a été ou- verte au public. Il faut cinq heuies en chemin de fer pour aller de Londres à Manchester, et vingt minutes à peu près poui' se rendre en cah du centre de cette ville à l'Ex- position, placée fort convenablement un peu au delà du nuage épais de fumée qui jour et nuit plane au-des- sus de la glande cité manufacturière. Entre l'espace où règne l'industrie et celui que l'art occupe momen- tanément, s'étend une ligne de jolis cottages aux vitres brillantes, quelques-uns construits dans un style de rucucu gothique, la plupart bâtis en briques avec une fenêtre en saillie, non sur la rue, mais sur le fossé qui précède toute maison anglaise [Binv windu^vt. Rien de plus simple, de plus confortable en appa- rence que ces modestes habitations pour lesquelles semble inventé l'adjectif s/iui(, sans équivalent dans notre langue. Une maison est snui^ quand elle est bien close, qu on y a tout sous la main, qu'on s'y sent à son aise commeun oiseau dans son nid. Pas- sez-moi cette digression en faveur des jolis cottages anglais; j'aurais pu l'allonger beaucoup en vous par- lant des têtes blondes qui s'élevaient (juelquefois ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 129 au-dessus des jalousies verticales au bruit des voi- tures en route pour l'Exposition. Le bâtiment est convenable; on y a beaucoup de jour, et il n'a pas de prétention d'être un monument. C'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire. Il est de fer, de verre et de bois, dans le système de la grande cage inventée par M. Paxton pour l'exposi- tion de 1851. Après le Palais de cristal rien ne pa- raît grand. Le bâtiment de Manchester est pourtant très-vaste, mais on regrette qu'il ne le soit pas da- vantage, car on a été obligé de placer beaucoup de tableaux ou trop bas ou trop haut, et de les serrer les uns contre les autres, comme cela se faisait au- trefois au Louvre. La disposition générale est celle d'une basilique : une grande nef flanquée de deux galeries latérales, avec un transept et une abside. Au fond de cette abside, un grand orgue et des gradins indiquent l'intention de retenir les visiteurs par les charmes de la musique, lorsque les arts du dessin auront perdu leur pouvoir. Dans la grande nef, le long des murailles, se dé- veloppe en file interminable une suite de portraits de personnages historiques. Au-dessous sont dispo- sés des meubles et des vitrines remplies de curiosi- tés de toute espèce. Les galeries latérales sont con- sacrées, celle du midi aux ouvrages des anciens maîtres, celle du nord aux tableaux des artistes mo- dernes. Une collection de tableaux envoyée par le Études angl.-am. S 130 PROSPER MÉRIMÉE mai({uis de Hertford, octiipe un salon à gauche de l'abside; du cAlé opposé on a placé une espèce de bazar oriental; des armes, des étotVes, des meubles de l'Inde el de la Chine. 11 est inutile d'ajouter à cette description sommaire, (jn'on n'a oublié ni les bulîets ni les salles à manger. 11 y en a pour deux classes de consommateurs, comme dans les che- mins de fer, au grand mépris de l'égalité et de la fi-alernité. et au grand avantage de l'économie pour ceux (jui pratiquent cette dernière vertu. En entrant dans la galerie des maîtres anciens, j'ai été frappé d'abord de me trouver en pays de connaissance. Ici c'est un des beaux Van Dyck de Windsor, envoyé par S. M. la Reine; là c'est un Ve- lazquez qui a brillé dans la galerie espagnole du roi Louis-Philippe; plus loin des tableaux célèbres pro- venant des cabinets du marquis de Westminster ou du comte d'Ellesmere. Ailleurs j'aperçois avec plai- sir des ouvrages que je ne connaissais que par la gravure et (|ue bien souvent j'avais essayé de me re- présenter dans l'éclat de leurs couleurs. Voici des chilîres qui vous donneront une idée de l'importance de l'Exposition : Tableaux d'anciens maîtres 1,079 Tableaux de maîtres modernes .... 689 Collection de lord Hertford 44 Portraits historiques 337 J'ajouterai que dans ce nombre si considérable de tableaux il y en a peu qui soient décidément mé- ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 131 diocres, et cela est d'autant plus remarquable que le comité de l'Exposition, obligé de solliciter la com- plaisance de tous les amateurs, pouvait difficilement refuser les ouvrages suspects qu'on lui envoyait, ou changer les attributions illustres dont on se plaisait à les décorer. Çà et là on trouve bien quelques toiles contestables. Le catalogue a ménagé la susceptibi- lité des propriétaires, mais il ajoute en note que le docteur \Yaagen, autorité bien redoutable, a cru que ce Giorgion était un Palina-Vecchio , que ce Ra- phaël pouvait bien être une copie de son école. Après tout, il est surprenant qu'il n'y ait pas à si- gnaler plus d'erreurs fortuites ou volontaires. Les tableaux sont rangés par écoles, sauf quelques exceptions commandées par la dimension des toiles. Il en est d'une galerie comme d'une bibliothèque : en principe, on suit l'ordre des matières; dans l'ap- plication, la différence des formats oblige à des ir- régularités. Je vous envoie le catalogue; permettez- moi d'y ajouter un petit commentaire, qui vous in- diquera mes admirations et mes préférences. Pour commencer par Raphaël — à tout seigneur tout honneur — je citerai les Trois Grâces qui pro- viennent de la galerie Rorghèse, achetées d'abord par sir Thomas Lawrence, aujourd'hui appartenant à lord Ward. La belle gravure de Forster vous est bien connue et me dispensera de toutes les épithètes admiratives que j'épuiserais sans pouvoir vous don- ner une idée de cette divine composition. Ce petit 132 PROSPER MÉRIMÉE tableau et plusieurs autres de la premièi'e manière de Raphat'l consolent de quelques mauvaises copies décorées du même nom et qui montrent bien la ma- lice des brocanteurs italiens. Le plus beau Titien est, à mon avis, un portrait de femme portant un coffret : c'est, je crois, la lille du maître qui souvent lui servait de modèle. 11 a fait partie de l'ancienne galerie d'Orléans, et maintenant appartient à lord Grey. Malgré la signature Titianus, j'ai (juelques doutes sur l'originalité d'un admirable portrait de l'Arioste, et d'un EnVevement d'Europe, non que je doute que Titien ait en elîet travaillé à ces ouvrages, mais parce que je viens de voir un autre Arioste chez M. Barker, provenant de la collection Manfrini et en possession d'un long brevet d'authenticité, et qu'au musée de Madrid on montre une autre Europe bien certainement exécutée pour Charles-Quint. L'Ecole llamande est représentée pai' un grand nombre d'excellents ouvrages. On voit partout des Rubens, mais il y en a peu qui se puissent compa- rer au portrait de Rubens, peint par lui-même, au Saint Martin coupant son manteau, provenant l'un et l'autre de la collection rovale de Windsor, et en- voyés à Alanchester par Sa Majesté. C'est encore à la Reine qu'appartiennent les plus beaux Van Dyck. Après le portrait équestre de Charles F"", après ce- lui des jeunes princes de la maison de Stuart, il en faut citer un appartenant au comte de Grey, repré- sentant trois enfants revêtus de riches costumes. On ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 133 ignore leurs noms, et il est étrange qu'un ouvrage si remarquable n'ait pas laissé de souvenirs. Je ne vous parlerai pas d'un nombre très-considérable d'autres maîtres illustres, Claude Lorrain, Rem- brandt, Hobbema, Cuyp, etc. La liste serait longue, à ne nommer que leurs chefs-d'œuvre. Je vous cite- rai d'Antonio Moro, qu'on appelle ici, non sans rai- son. Sir A. More, quelques portraits historiques ex- cellents, entre autres un Philippe II et un comte d'Essex, et de Porbus un Henri de Guise, celui qui fut assassiné à Blois. Je voudrais bien que le comte Spencer, possesseur de ce dernier portrait, permît qu'on en fît une copie pour Versailles. Je n'ai point vu ici de Vélazquez ni de Murillo qui dispensent de faire le voyage de Madrid. Il y a cependant du pre- mier un Comte-duc d' Olivares et une Reine Eliza- beth de Bourbon, appartenant au meilleur temps du maître. La galerie des tableaux modernes offre au moins autant d'intérêt que la précédente. Sans doute elle ne contient pas d'oeuvres aussi illustres, mais elle présente une histoire bien complète de l'art en An- gleterre depuis Ilogarth jusqu'aux préraphaélites d'aujourd'hui. Hogarth fut un observateur profond, plutôt poëte comique que peintre, qui, à force d'es- prit, a fait des tableaux qu'on regarde avec plaisir, bien qu'il n'ait jamais su ni peindre ni dessiner. Après lui, sir Joshua Reynolds, doué d'un merveil- leux instinct pour la couleur, a élevé la peinture de 134 PROSPER MÉRIMÉE portraits presque aussi haut que Van Dyck. Il a fait école pendant longtemps, et sir Thomas Lawrence a été de nos jours le plus habile de ses émules, si même (juelquefois il ne l'a pas surpassé. Leurs élèves, habitués à tout sacrifiera la couleur, ont con- servé quelque temps celte (jualité précieuse, mais en exagérant dune manière déplorable 1 incorrec- tion et le lâché de leurs maîtres. Parmi cet entraî- nement pour la couleur, s'élevaient cependant quelques protestations isolées dues, la plupart, comme je le suppose, à une influence française. (Vest ainsi que West a essayé de relever la composition historique, Fuessli, de ramener le goût de l'anti- quité grecque. — Wilkie fut le continuateur de Ho- garth ; observateur presque aussi fin et artiste un peu plus expérimenté, il apporta du sentiment et de la grâce dans les sujets de genre qu'il a traités. Au- jourd'hui, par une de ces réactions fréquentes dans l'histoire de l'art, l'école anglaise a cessé de se préoccuper de la couleur. Elle professe l'étude cons- ciencieuse de la nature, le réalisme ([ivdnd même, et, comme il n'est pas facile de lire dans le livre de la nature sans traduction, elle a pris pour interprète et pour modèle les anciens maîtres allemands ou ita- liens, qui peignirent avec le même soin, avec le même amour, avec le même faire, une tête de vierge et les ciselures de son fauteuil. Tout art d'imitation, à son début, se complaît dans son pouvoir créateur dont il ignore encore la puissance. Faute de savoir choi- ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 135 sir, il copie au hasard. Il faut de l'expérience et l'instinct du beau pour distinguer dans la multitude d'objets qu'offre la nature ceux sur lesquels doit se fixer l'attention du spectateur. Cet art de choisir et de faire choisir constitue toute la différence du gé- nie au talent. Les artistes qui apportent dans l'exé- cution de leurs ouvrages une adre se d'imitation mi- nutieuse et irréfléchie, parviennent à rendre très- exactement un soulier, et un peu moins exactement une tête. Il en résulte que l'œil du spectateur est plus attiré par le soulier que par la tête. C'est mal- heureusement le défaut de M. Millais et de M. Hunt, les chefs de l'école préraphaclite. Ils excellent dans les accessoires et ne réussissent pas toujours dans les figures principales. Leur système est vieux et re- nouvelé des Grecs. Vous vous rappelez ce peintre athénien qui avait exposé un enfant portant des rai- sins : les raisins étaient si bien faits que les moi- neaux venaient les becqueter. — ■ Il faut que l'enfant soit bien mal peint, dit un critique du temps, pour qu'il ne fasse pas peur aux oiseaux. Quoi qu'il en soit, les préraphaélites auront rendu un service à l'école anglaise en la tirant de la manière lâchée et facile où elle était tombée. Probablement elle ou- bliera vite les minuties de ses maîtres, elle gardera quelque chose de leur précision, de leur talent d'imitation, et saura en faire un meilleur usage. Parmi tous ces maîtres modernes, dont beaucoup sont inconnus sur le continent, sir Joshua Reynolds 136 PROSPER MÉRIMÉE tient inrontestahlenieiit la première place. Ses por- traits ont le friand stvie de Van Dvck et pent-ètre plus de naturel. J'en ai reinarqiié un qui m était tout à fait inconnu. Le catalogue le désigne sous ce titre : ,1 contemjAatwe hriy . C'est un enfant pâle, ha- billé de velours rouge, (jui se détacher sur un ciel très-vigoureux d un hlcu intense. Il est impossible de n'être pas frappé de I analogie de composition et d'elîet (|ue présente ce portrait avec celui de Maslcr fjoinhlon, par sir Thomas Lawience, fjui eut tant de succès à une de nos expositions de Paris, vers 1825. Ce dernier lal)leau est à Manchester, mais fort al- téré, .le ne sais si les couleurs se sont décomposées pai- le temps et la fumée de Londies, ou si, dans une restauration maladroite, on en a enlevé les glacis. Tant il v a, qu il a beaucoup perdu de son éclat et de sa couleur harmonieuse. Reste l'expression céleste de cet enfant, trop beau, à ce qu on disait, pour vivre dans ce monde sublunaire. La collection du marquis de Ilertford occupe, ainsi que je vous lai dit, un salon à part. Elle ne se compose (jue de 44 tableaux, mais tous merveilleu- sement choisis et d'une conservation parfaite. Les portraits du Seiinneur de Revels et de sa femme, qui faisaient partie de la galerie du roi de Hollande, peuvent être comptés parmi les plus beaux ouvrages de Van Dyck. Trois Rembrandt de la même galerie, le Serviteur impitoyable, du même maître; deux fort beaux Velazquez ; le fameux Arc-en-ciel dy\ palais ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 137 Balbi, deux autres paysages et une Sainte Famille de Rubens; deux tableaux de Greuze; une Fête de Watteau; les Saisons du Poussin, trois portraits de Reynolds... Mais il faudrait tout citer, et je m'ar- rête. Je veux seulement vous dire qu'en si bonne compagnie, et y tenant parfaitement leur place, j'ai revu avec grand plaisir le Camp arabe d'Horace Ver- net et les Crochets de Decanips. Ce sont les seuls ou- vrages de maîtres vivants qu'ait exposés le marquis de Hertford; puissent leurs auteurs vivre longtemps pour en faire de semblables! Il me reste à vous dire quelques mots des objets de curiosité envoyés à Manchester. Je serai bref, car il faudrait un mois seulement pour les cataloguer. Il y a de tout, antiquités grecques et romaines, bijoux, meubles, armes, ustensiles du moyen âge et de la lenaissance, poteries, porcelaines de Sèvres, de Saxe, de la Chine; livres, reliures, étofïes; toutcela classé sommairement, mais de façon à faciliter les recherches des amateurs. Les plus belles poteries sont celles de la collection Soulages, achetée par la commission de l'exposition. — Il y a douze ans en- viron que le propriétaire de cette collection offrit de la céder au Gouvernement français. Il l'avait formée en Italie et s'était appliqué à recueillir des échantil- lons des plus célèbres fabriques du xvi" siècle. Il y avait en outre quelques beaux meubles dont plu- sieurs ont appartenu à des personnages historiques. M. Soulages, qui tenait beaucoup à ne pas diviser 138 HROSPER MÉRIMÉE son cabinet, er» demandait un prix fort raisonnable, à ce (|n'il mv semblait alors, mais (\m effraya le mi- nistre cbarifé de la diiection des beaux-arts. Cette année, M. Soulages a vendu sa eolleetion 1 1,000 1. st., c'est-à-dire plus du double de ce qu'il en de- mandait il y a douze ans. Ne croyez pas (jue l'expo- sition de Manchester ait perdu à ce marché: il est à croire (ju'en revendant, elle réalisera encore un bé- néfice considérable. On ne sait pas assez que les ob- jets de curiosité vraiment remarquables, loin de perdre de leur valeur, vont toujours en augmentant de prix, .l'ai revu ici, par exemple, un chandelier de la faïence es arts, jusqu à présent, nont guère été ici fju un plaisir de luxe à Tusage exclusif de I aiistocralie ; s ils viennent à se populariser, f[ui peut dire quels seront leurs progrès.* Permettez-moi de teiniiner cette lonoue lettre n pai' une moralité. Tant d efforts faits par nos voisins pour encourager chez eux la culture des arts du des- sin ne nous permettent pas de nous endormir sur notre vieille renommée. Nous ne la conserverons qu à la condition de faire, nous aussi, des efforts continuels. Dans ce oiand mouvement ciui aofite toute 1 Europe, s arrêter un instant c est renoncer à la lutte, c'est abandonner la victoire. VII Nouvelle salle de lecture AU British Muséum {Le Moniteur, 26 août 1857) Londres. Monsieur, La merveille nouvelle de Londres, que tous les badauds vont admirer sur parole, et que les archi- tectes et les bibliophiles ne peuvent étudier avec trop d'attention, c'est la grande salle de lecture ouverte depuis quelques semaines dans le British Muséum. Pour la première fois (espérons que ce ne sera pas la dernière) on s'est adressé à un bibliothécaire pour construire une bibliothèque. C est M. A. Panizzi, l'administrateur du British Muséum, qui a fourni le plan de cet édifice, désormais destiné, je pense, à servir de type. Pour l'exécution, il a eu le bonheur de trouver des associés habiles et intelligents; M, Sydney Smirke, l'architecte du Musée, et M. Fiel- der, l'entrepreneur. Tous les deux ont parfaitement compris leur tâche dans le travail commun : lexpé- rience consommée de M. Panizzi traçait sûrement le programme et suggérait les perfectionnements de 142 PROSPER MÉRIMÉE détail: les altistes ingénieux trouvaient les moyens matériels et les procédés d exécution. Vous savez ({ue le British Muséum réunit dans le même bâtiment plusieurs collections, toutes de la plus haute importance : anti(juités, histoire natu- relle, livres, médailles, gravures, manuscrits. Cet établissement représente pour Londres tout à la fois la Bibliothèque impériale, le jardin des Plantes et le Louvre de Paris. La surveillance et l'administra- tion de ce magnifi([ue palais des arts et des sciences appartiennent à une corporation [trust), indépen- dante à certains égards du gouvernement, lequel toutefois V peut au besoin exercer une action consi- dérable. Voici comment est composé le conseil qui régit le British Muséum : il compte quarante-neuf membies, dont vingt-([uatre en font partie en vertu de l'olTice cju'ils exercent dans l'Etat ; ce sont d'abord rarchevé(jue de Cantorbéry, le lord chancelier et le président de la chambre des communes, tous les trois ayant le titre de principal trustées; les vingt et un autres sont des secrétaires d'Etat, de grands of- ficiers de la couronne, l'évéque de Londres, des ma- gistrats, enfin les présidents de quatre compagnies savantes, la Société rovale des sciences, l'Académie de médecine, la Société des antiquaires et l'Acadé- mie des beaux-arts. Un vingt-cinquième trustée est nommé directement par la reine. Six familles, dont les auteurs ont fait des donations considérables au Musée, ont le privilège de nommer neuf autres ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 143 membres; enfin, les quinze derniers sont élus par les précédents. Peut-être que cette organisation vous paraîtra un peu compliquée. Voilà, direz-vous, de bien grands personnages; où sont les hommes spéciaux? — Je pourrais répondre que les théologiens n'y manquent pas, et qu'il y a un médecin. On a donc pourvu aux besoins de l'âme et du corps. J'ajouterai que dans la pratique on se trouve bien de cette combinaison. Les gens du monde sont presque toujours moins ex- clusifs que les savants, les érudits et les artistes. Les quarante-neuf trustées sont des jurés devant lesquels savants, érudits, artistes plaident leur cause tour à tour; ils écoutent tout le monde, et, en général, leurs décisions sont ratifiées par le public. Mais il y a, je crois, une meilleure explication. Les fonds ap- partenant en propre au Musée, ses revenus, ne sont pas considérables; ils ne dépassent guère, je crois, 1,300 liv. st.'. Les frais d'entretien dépassent un million et demi de francs. Mais un établissement que les principaux ministres, de même que les orateurs de l'opposition, sont fiers d'administrer, ne manque pas de protecteurs éloquents et autorisés. Tons les ans, un des trustées demande au parlement des res- sources pour faire face aux besoins du service, et ces subventions sont toujours accordées avec une louable 1. Ces revenus se composent d'une rente léguée au Britisli Mu- séum, et de la vente des catalogues et des plâtres de la collection des antiques. 144 PROSPER MÉRIMÉE libéralité. D'un autre cùté, l'obligation d'exposer ehacjuo année au parlement, c'est-à-dire au public, la situation du Musée, stimule le zèle des adminis- trateurs et prévient l'introduction des abus. Quelque éclairée que soit cette compagnie, il a fallu beaucoup de temps, beaucoup de patience et toute l'autorité que M. A. Panizzi s'est acquise par ses longs services en qualité de bibliothécaire, pour que son projet d'agrandissement du Musée ait ob- tenu l'approbation des trustées et fût porté devant le parlement. On l'a longuement discuté. Mais, comme toutes les bonnes choses, ce projet a gagné à la dis- cussion. Aujourd'hui qu'il est exécuté, on s'étonne qu'on ait eu un instant d'hésitation. La nécessité d'agrandir la bibliothècjue était d'ail- leurs reconnue par tout le monde. Elle était notoi- rement insuffisante, et comme, outre des acquisitions nombreuses, elle reçoit les livres du dépAt légal, elle s'accroît tous les ans dans une proportion vrai- ment effrayante. On proposait de mettre des ar- moires et des livres dans la salle des lecteurs, d'ache- ter les maisons voisines du Musée et d'y installer les lecteurs: mais, outi'e l'inconvénient de la dépense qu'eût entraîné l'expropriation du voisinage, la salle de lecture se fût trouvée fort éloignée des livres, la surveillance serait devenue difficile, le service long et fatigant. Le plan de M. Panizzi était infiniment plus simple et n'offrait que des avantages pour l'éco- nomie et la commodité du service. Au centre des bâtiments affectés aux différentes PORTRAIT DE SIR ANTHONY PANIZZI D'après la peinture de Watts à la National Portrait Galler_y Reproduit arec l'autorisation de la National Portrait Gallerj- tt^ijytH^lï OIT lUJMiW^ ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 145 divisions du Brilish Muséum, vous vous souvenez peut-être d'avoir vu une grande cour longue décent mètres, large de soixante, qu'on appelait the inner quadrangle, à cause de sa forme. Cela ne servait qu'à faire pousser un peu de gazon. M. Panizzi pro- posa d'y bâtir la salle de lecture, qui se trouverait ainsi en communication facile avec toutes les parties du Musée déjà consacrées au service de la biblio- thèque. Bien plus, il prouva que le terrain, qui ne coûterait rien, sufîirait pour placer toutes les acqui- sitions qu'on pourrait faire pendant un grand nombre d'années; enfin, qu'il permettait d'installer commodément les lecteurs, auparavant fort mal à l'aise dans l'ancienne salle; car les lecteurs augmen- tent avec les livres, comme les voyageurs avec les chemins de fer. Les Anglais sont grands statisti- ciens : on me communique à ce sujet un chiffre as- sez curieux : en 1759, pendant le mois de juillet, la bibliothèque n'a été visitée que par 5 lecteurs; en 1855, il y en avait 180 par jour; depuis que la nou- velle salle est ouverte, il n'y en a jamais moins de 400. Adopté en principe par le parlement en 1854, le plan de M. Panizzi a été exécuté en moins de trois, ans, sans interruption du service ordinaire, et presque sans que le public s'aperçût des travaux qui avaient lieu dans le quadrangle, toutes les col- lections restant ouvertes, et tous les départements du musée poursuivant leurs travaux habituels. Etudes anyl.-am. 10 146 PROSPER MÉRIMÉE lici nouvelle salle do lecture est de forme ronde, couverte en coupole: son diamètre est d'environ 42 mètres, sa hauteur de 32 (140 pieds anglais sur 106). 11 y a des bourgeois de la Cité qui, n'ayant ja- mais ouvert de leur vie d'autre livre que leurs re- gistres de Doit et Avoir, ont appris avec douleui", par des voyageurs revenus d'Italie, que le Panthéon d'Agrippa est de deux pieds plus large. Cela est fâ- cheux sans doute ; mais (jue le patriotisme de ces messieurs se rassure, la coupole de Saint-Pierre a un pied de moins ([ue la i-otonde du Musée britan- nique. Toute la construction est d'une légèreté extraor- dinaire et pourtant d'une solidité à toute épreuve. La fonte, le fer et la biique y sont presque exclusi- vement employés; de là nul dangei- d'incendie, car c'est un préjugé de cioii-e ({ue le papier relié en vo- lumes est matière aisément combustible. J'ignore comment firent le curé et la gouvernante de Don Quichotte; mais je sais de bonne part que l'hivei' passé, à Grasse, on eut bien de la peine à brûler quelques mauvais livies qui avaient mérité ce trai- tement. Je disais donc ({ue la construction est fort légère, car les piliers en fonte, (jui sont au nombre de vingt, n'occupent dans l'aire de la salle que 200 pieds superficiels, tandis que les piles du Panthéon en couvrent 7,477. Voilà le grand mérite de la fonte employée avec intelligence. Ces piliers soutiennent la coupole qui se compose de trois calottes concen- ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 147 triques. L'enveloppe intérieure, la seule apparente pour le public, est en carton-pâte, peinte de cou- leurs claires et rehaussée de dorures, décoration simple, convenable et de très-bon goût. Au-dessus, mais à une certaine distance, est une voûte en briques recouverte elle-même par une calotte en cuivre, en sorte qu'entre la brique et le cuivre, d'une part, et, de l'autre, entre le carton-pàte et la brique, un vide soit ménagfé. Vous devinez le motif de cette disposition. L'air contenu entre la calotte de métal et la voûte en briques prévient les changements brusques de chaud et de froid, et permet de main- tenir la salle dans une température indépendante de celle du dehors. Le vide entre la voûte en briques et l'enveloppe intérieure sert à la ventilation. Par des procédés très-ingénieux, l'air vicié de la salle est in- cessamment soutiré et remplacé par de l'air pur, chauffé dans la mauvaise saison, refroidi lorsque cela est nécessaire'. Tout cet appareil fonctionne merveilleusement. Une immense ouverture au centre de la coupole et une rangée de fenêtres, hautes et larges, prises dans le tambour qui la porte, répandent dans toute la salle un jour aussi éclatant que le soleil de Londres peut en fournir; cependant ces croisées sont doubles et vitrées en glaces assez épaisses pour défier la grêle^. Ces doubles vitres étaient nécessaires pour 1. .\vec de la glace, ce qui n'est presque pas du luxe en ce mo- ment, cela coûte 17 schellings par jour : 21 fr. 25 c. 2. Je ne veux pas être injuste pour le soleil de Londres. Le fait 148 PROSPER MÉRIMÉE prévenir la huée (jui se sei'ait infailliblement atta- chée aux veiTcs exposés à l'air extérieur. Lorsqu'on entre dans la salle on peut ci'oire ^4iJ ^ -^ ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 153 érudit consommé ont pu désigner, se trouvent dans la rotonde même, rangés sur les rayons inférieurs, à portée des lecteurs qui vont les prendre et s'en servent sans j'ecourir aux commis. Rien de plus fa- cile que de se reconnaître dans les 20,000 volumes rangés autour des lecteurs. Sur toutes les tables il y a des cartes de cette partie de la bibliothèque, indi- quant par des couleurs la place des difîérentes ma- tières, de même qu'on marque par des teintes dis- tinctes les limites des Etats de l'Europe sur une carte de géographie. Au moyen de cette carte on va sans hésiter au rayon où l'on trouvera ce (ju'on cherche, sans déranger personne, sans avoir l'in- quiétude de lasser la patience des employés. Cette faculté de prendre soi-même un livre sur les rayons est une innovation qui paraîtra peut-être fort étrange dans notre pays, où, malgré plus de méfiance, bien des livres se perdent. Les conservateurs du Britisli Muséum sont unanimes pour assurer qu'ils n'ont ja- mais eu à se repentir d'avoir accordé cette permis- sion. Il est juste d'observer que cette bibliothèque n'est pas absolument publique. Le premier venu ne peut pas y entrer, s'y chauffer et dormir en hiver, sous prétexte de lire les Voyages du jeune Anachar- sis. Il faut être présenté, avoir un répondant. Les Anglais ont pour habitude de montrer la plus grande confiance à toute personne possédant un caracter, c'est-à-dire recommandée par un gentleman; mais aussi ils ne donnent pas un caracler facilement : ce- lui qui l'a obtenu se garde de le perdre, car cela ne 154 PROSF'ER MÉRIMÉE sf! retrouve pas. Knfin les livres abandonnés ainsi à la discrétion des lecteurs sont de ceux qu'il est fa- cile à remplacer. Pour les auties, placés dans l'in- lérieur de la bibliothèque, les précautions ne manfjuenl pas. I/emplové qui va chercher un livre, met à sa place une fiche portant son nom ou son numéro; il «rarde en même temps son bulletin de demande contenant la désignation de l'ouvrage ([u'il donne en lecture et le nom du lecteur. Si un volume est égaré, on sait aussitôt cjuel est le commis qui Ta donné, le lecteur f[ui la reçu, s'il a été rendu ou non. Ces bulletins de demande se copient aussitôt dans des registres, tenus toujouis avec un ordre par- fait. Il arrive souvent (|u on ne lit pas un ouvrage dans une seule séance. Le gentleman aux 250 volumes n'en viendrait pas à bout depuis neuf heures jusqu à six : c'est le temps de lecture pour les longs jours d'été. En rendant les livres dont on aura besoin dans une piochaitie séance, on peut prier un em- ployé de les garder dans une case particulière, à portée du bureau de distribution. CLette permission n'est jamais refusée, mais on tient note de la place temporaire occupée par les ouvrages ainsi réservés. Personne d'ailleurs, pas même un emplové supé- rieur, ne peut emporter un volume hors de l'enceinte du British Muséum. La rigueur du règlement, in- flexible sous ce rapport, est peut-être contestable, mais les personnes studieuses trouvent tant de com- modité pour travailler dans la salle de lecture, ([u au- ETUDES ANGLO-AMÉRICAINES 155 ciine réclamation ne s'est encore élevée, à ma con- naissance. A la bonne heure, direz-vous, peut-être; mais combien ? — Pas aussi cher que vous le croyez, sans doute, car le fer est à bon marché en Angleterre, et les nouvelles salles sont presque entièrement bâties en fonte. Elles ont coûté environ 150,000 1. st., ou 3,750,000 fr. avec tous les ameublements, appareils de ventilation et de chauffage, tapis, pupitres et le reste. Il est vrai qu'on n'a rien ou presque rien dé- pensé pour la décoration, avec beaucoup de raison, à mon sentiment, car pourquoi une bibliothèque au- rait-elle l'air d'un palais? Sa véritable décoration, c'est la recherche apportée dans rcxécution des moindres détails, dans la parfaite appropriation de tous les meubles à leur destination. Ne vaut il pas mieux voir les tablettes bien rembourrées de cuir que des armoires sculptées où les reliures s'écorchent en frottant sur du bois mal raboté? Ces quatre millions si bien employés n'ont pas été pris, bien entendu, sur les fonds ordinaires du Bi^i- tish Muséum. Le parlement lui alloue tous les ans plus de 60.000 liv. sterl. (1,500,000 francs), dont un peu plus de la moitié est affecté aux dépenses du matériel. Je dis les dépenses ordinaires, car toutes les fois qu'il s'agit soit d'acquisitions importantes, soit de grosses réparations, on y pourvoit par une al- location supplémentaire. Cette année, ces allocations se sont élevées à plus de 6,000 1. st. pour les acqui- 156 l'ROSPKK MERIMEE sitions seulement'. Le personnel conte 28,8251 st. (720,525 fr.), c'esl-à-dire trois fois et demie plus que relui de la Bibliothèque impériale'-. Mais votre patriotisme ne va pas, j'espère, triompher du bon marché en notre faveur. Je ne rappellerai pas les appointements de nos conservateurs, appointements qui appartieiinent à un autre îxçre que le nôtre et f|ui causeraient à un érudit anprlais une pénible sur- prise. Cependant, je vous ferai remartjuer que le Brit'.sh Miiseiini représente tout à la fois notre Bi- bliolhèf|ue, notre Louvre et notre Jardin des plantes ; enfin, ((uil faudrait coml)iner les budgets de ces trois établissements avant de les comparer à ceux du Musée brilanni(jue. iMifin il faudiait faire entrer, peut-ètie, en ligne de compte les logements des em- ployés, qui sont de règle en F'rance et une très grande exception en Angleterre. Mais je m arièle devant ce calcul qui dépasse mes foi'ces. P^n der- nière analyse, si le British Mtisciiin a coûté et coûte de grandes dépenses, il faut convenir ([ue jamais ar- gent n'a été mieux employé, et f|u'une grande na- tion s'honoie en élevant un pareil monument aux lettres, aux sciences et aux arts. 1. Savoir : Antiquités sardes 1,000 1. st. Antiquités trouvées à Londres 2,000 (collections d'ivoires sculptés '2,444 l'ublicalion d'insc. cunéiformes .... 600 «,044 1. si. 2. Les appointements de tous les employés ont été augmentés celte année. Il en est résulté une dépense nouvelle d'environ 75,000 francs. VIII Les BEAUx-AitTS EN Angleterre [Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1857) L'Angleterre est demeurée pendant longtemps fort en arrière des auties pays de l'Europe pour la culture des beaux-arts. Le gouvernement ne s'en oc- cupait point; l'aristocratie, formant à grands frais des collections de chefs-d'œuvre étrangers, avait as- sez de goût ou assez de prudence pour n'y pas pla- cer les productions de ses compatriotes. Quant à la masse de la nation, elle n'avait nul souci de jouis- sances qu'elle sentait hors de sa portée, et que dans un orgueil caractéristique elle confondait volontiers avec les inutiles frivolités du continent. « Payez les arts, ne les cultivez pas », disait lord Chesterfield à son fils. Le petit nombre d'artistes qui, par vocation ou par entêtement, luttaient contre tant d'obs- tacles, n'avaient guère d'autres ressources que de faire des portraits, et c'est en effet le seul genre qui ait été cultivé en Angleterre avec un suc<;ès mar- qué. Deux hommes ont fondé la renommée de l'école anglaise, sir Joshua Reynolds et sir Thomas Law- 158 PROSFER MÉRIMÉE rence, qui pour la peinture de portrait ne recon- naissent guère de supérieurs. A l'exemple de Van Dyck et de Velazquez, ils ont excellé à exprimer le caractère et l'individualité de leurs modèles. Tel est à mes veux leur véritable mérite. Ils en ont d'autres encore, mais plus contestables, une couleur harmo- nieuse et la science du clair-obscur. On accorde beaucoup de licences aux coloristes. Reynolds et Lawrence en usèrent largement, et pour arriver à ce qu'on appelle l'effet, ils se mirent fort peu en peine d'être vrais. Ils disposèrent à leur fantaisie de la lumière et de l'ombre, mais avec beaucoup d'ha- bileté, il faut le rect)nnaîlre. Plusieurs de mes lec- teurs se l'appelleront sans doute le portrait de mas- ter Lambton, envoyé à une de nos expositions par sir Thomas Lawrence. La tète est inondée dune vive lumière, et sui- \\n fond de ciel d'un azur foncé on voit briller la lune. Quel astre éclaire cette char- mante figure.' (^est ce que personne ne pourrait dire. L'aspect du tableau est séduisant, pourtant c'est autre chose que la natuie. Malgré ces licences, ({ui souvent passent la per- mission, et des incoirectioiis qui frappent les yeux les moins exercés, les ouvraçres des deux y-rands peinti'es ({ue je viens de citer conserveront long- temps la réputation dont ils jouissent aujourd'hui, parce que quelques qualités éminentes suflisent tou- jours pour faire oublier les défauts qui les accom- pagnent. Ils montrèrent à leuis compatriotes qu'on ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 159 pouvait être Anglais et artiste; c'était déjà beau- coup. Toutefois ils laissaient un exemple bien dan- gereux. Leur talent à modeler une tête, à saisir une expression, ne pouvait se transmettre, tandis que leurs élèves devinèrent assez facilement le secret de ces oppositions de couleurs, de ce jeu de lumière et d'ombre, de toutes ces ruses de l'art qui n'ont une valeur réelle que lorsqu'elles trouvent un génie ori- ginal pour les mettre en œuvre. Ce qu'on retint le mieux, ce fut l'exécution hardie et lâchée, qui des accessoires passa bientôt à toutes les parties d'un tableau. On a remarqué que la plupart des grands artistes, même les coloristes les plus audacieux et les plus insoucians de la forme, avaient eu pour maître des dessinateurs corrects. Rubens, par exemple, avait reçu des leçons d'Otto Venins, qui porte la précision dans le faire jusqu'à la sécheresse. En effet ce défaut est un de ceux dont on se corrige, et c'est presque un bonheur pour un peintre que de l'avoir à son début. L'affaiblissement de la vue, le désir et le besoin de produire, la confiance inspirée par de premiers succès, sont autant de motifs pour entraîner un artiste à une exécution moins serrée et moins consciencieuse. Au contraire, lorsqu'on com- mence par une exécution lâchée, ce défaut ne fait que s'accroître avec le temps et bientôt mène à la barbarie. Turner, né avec un talent véritable, mais s'abandonnant à sa fougue et privé dans son pays des avertissements d'une critique éclairée, a laissé 160 PROSPER MÉRIMÉE de tristes preuves des excès où conduit cette déplo- rable facilité. Dans les derniers temps de sa vie, ses ouvrages étaient non plus des ébauches, mais des barbouillages informes, et son encadreur fut obligé souvent de le consulter pour savoir de quel côté il devait mettre le piton destiné à suspendre ses ta- bleaux. Bien di's gens ([ui ont vu la collection de ses marines et tle ses paysages à Mariborough-Ilouse pourraient croire ([uc l'encadreur s'est trompé quel- ({uefois. Ij'excès du mal devait amener une réaction. Elle ne s'est pas fait attendre. De même qu'on a vu l'ascé- tisme des anachorètes succéder aux oigies païennes, les artistes anglais paraissent aujourd'hui se lejeter violemment du côté opposé au précipice où les co- loristes faciles les avaient poussés. On m'assuie ([ue la réfoiine de l'école est due surtout à un criticpie contempoiain, M. Kuskin. A la faveur d'un style bi- zari'e parfois jusiju'à l'extravagance, mais toujours spirituel, il a mis en circulation quehjues idées saines et même prati(|ues. Exprimées dans un style plus simple, avec moins de hauteur, peut-être eussent-elles passé inaperçues. Quoi qu'il en soit, l'exposition généiale de iS?>v> nous a révélé une école anglaise, déjà formée, déjà disciplinée, marchant hardiment dans la voie (ju'elle vient de s'ouvrir, et, chose qui mérite d'être remarquée aujourd'hui, elle semble animée d'une conviction profonde. Je vou- drais en pouvoir dire autant de nos artistes. ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 161 Les peintres de cette nouvelle école qui obtient tous les jours plus de faveur ont pris ou reçu le nom de prcraphaéliles. Cela veut dire, si je suis bien in- formé, qu'ils se proposent de suivre la manière des maîtres antérieurs à Raphaël. En effet Van-Eyck, Memling, Masaccio, Giotto, voilà pour eux les grands peintres après lesquels la décadence a commencé. L'imitation e.vncle de la nature, tel est le mot d'ordre des novateurs. Si vous faites un portrait, ce n'est point assez, vous diront-ils, de bien copier la figure et l'expression de votre modèle; vous devez encore copier tout aussi fidèlement ses bottes, et si elles sont ressemelées, vous aurez soin de marquer ce tra- vail de cordonnier. Sous ce rapport, la nouvelle école anglaise ressemble à celle de nos réalistes, mais au fond les préraphaélites et les réalistes ne s'entendraient que sur un point : c'est à renier presque tous leurs devanciers. Les réalistes sont ve- nus protester contre les habitudes académiques, contre les poses de théâtre, les sujets tirés de la my- thologie, l'imitation de la statuaire antique. Ils ont voulu prendre la nature sur le fait et l'ont trouvée chez les commissionnaires du coin de leur rue. En Angleterre, il n'y avait ni académie ni mythologie à combattre. Jamais on n'y avait connu la peinture qu'on nomme classique. La seule convention qui fût à renverser, c'était un coloris d'atelier, une méthode de barbouillage. Il faut remarquer encore que c'est Etudes angl.-am. 1 1 162 PROSPEn MÉRIMÉE à rinstigation des llttéraleurs > Tout ce f[ue l'œil voit, il faut que la main le reproduise franchement, simplement; la nature ne saurait avoir tort, ni l'artiste qui la copie avec fidélité. Aussi Vef- fet est-il pi'oscilt par eux comme un arrangement, comme une convention contraire à la vérité. Plu- sieurs de ces jeunes artistes travaillent en plein air pour éviter, disent-ils, les ombres factices. I^e ré- sultat de cet amour de la vérité est toujours fatal dans la pratique. I>utter contre la nature, c'est s'at- taquer à un rival trop redoutable, et l'impuissance humaine termine bientôt le combat. En cherchant à rendre la lumière, les préi-aphaélites rencontrent la crudité des tons: leur composition est confuse de ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 169 peur de tomber dans l'arrangement calculé; enfin la conscience à rendre tout ce qu'ils voient les entraîne à exagérer l'importance des accessoires, et même à les faire prévaloir sur les objets principaux, carlat- tention se porte naturellement sur ce qui est rendu avec le plus d'exactitude, et je n'ai pas besoin d'ajou- ter qu'habile ou inhabile, un artiste imitera toujours mieux ou moins mal la matière inerte qu'un être animé. Tous ces défauts, en dernière analvse, se ré- duisent à un seul, l'inexpérience. Très probable- ment, avec le temps, avec le succès, le rigorisme que prêchent les novateurs se relâchera quelque peu. Les exagérations puritaines n'ont qu'un temps, ce- lui de la lutte. Nos romantiques, qui traitaient Ra- cine de ganache, lui ont fait amende honorable dès qu'on leur a concédé que Shakespeare était un grand génie, et je ne désespère pas de voir un jour les préraphaélites admirer Raphaël. Quelque chose restera de leur levée de boucliers qui vaudra peut-être encore mieux que leurs œuvres, c'est la rénovation du système d'études en Angle- terre. Le dessin, très longtemps négligé, est remis en honneur, et dès lors il va donner une base solide à l'éducation. Sans doute il n'est aucun système qui puisse former de grands artistes : leur apparition est toujours un accident: mais il est d'une haute im- portance qu'un système faux ne soit pas établi a priori pour détourner de la bonne voie ceux qui 170 PROSPER MÉRIMÉE sont appelés par leur vocation à la parcourir avec gloire. L'étude sérieuse du dessin a d'ailleurs des consé- quences considérables et dune importance que j'ap- pellerais volontiers politifjuc. En se généralisant, elle apporte des i-essources nouvelles à l'industrie et conti'ihue puissanmienl à son essor. La connais- sance du dessin, si elle ne devait mener qu'à la pra- ti(jue des beaux-arts, ne serait véritablement utile fju'à un bien petit nomi)ie d hommes, tout au plus à quelques privilégiés de la nature, doués dun talent hors ligne. En revanche, elle trouve un emploi cer- tain dans lexercice d'une foule de professions indus- trielles, ("/est à Iheureuse facilité avec laquelle on peut se livrer en France à létude du dessin (jue notre industrie doit sa faveur sur les marchés de lEurope. Nos ouvriers ne sont ni plus actifs, ni plus adioits (jue les Allemands ou les Anglais : mais poui- l'exé- cution de tout objet où larl et le goût ont une cer- taine importance, ils obtiennent une supériorité martjuée. Il ne faut point s'en étonner. On vit en France dans une atmosphère d'art: il n"v a guère de ville qui n ait son école de dessin, son musée, son église ornée de tableaux; les lithographies, les sta- tuettes, courent les lues. A moins de fermer les veux en marchant, il est difficile de ne pas retenir quelque chose de ce (ju'on voit. Sans doute un pa- reil enseignement est en réalité fort insuflisanl. mais il prépare à une élude plus sérieuse, il en donne le ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 171 goût. Il y a en France tant de dessinateurs dans toutes les professions, que le général Carbuccia trouvait dans ses soldats une foule d'artistes pour copier les monumens antiques qu'il découvrait en Algérie dans ses expéditions. Il n'en est point encore de même en Angleterre, mais je ne doute pas que d'ici à quelques années il ne s'opère une révolution complète, grâce aux me- sures habiles prises pour répandre l'instruction dans toutes les classes, et surtout parmi les ouvriers des grandes villes manufacturières. L'administration s'occupe maintenant avec la plus grande sollicitude de diriger ce mouvement, et une aristocratie riche et intelligente la seconde par des souscriptions et des encouragemens de tout genre. Il est beau de donner de l'argent pour faire fleu- rir les arts, mais il est encore plus beau et plus dif- ficile, pour en répandre le goût, de se priver pen- dant six mois, en faveur du public, d'un tableau précieux, ou d'un meuble rare, qu'on est accoutumé à voir dans sa chambre. C'est cependant ce qu'ont fait un grand nombre d'amateurs cette année en en- voyant leurs collections à Manchester. Les manu- facturiers de cette ville, qui ont ouvert une expo- sition à leurs frais, ont espéré que leurs ouvriers y apprendraient quelque chose, précisément ce quelque chose qui leur manque. La dépense sera peut-être de deux millions. Bien des gens diront que si l'on eût employé la moitié de cette somme à 172 PROSFER MEFUMEE payer des niait ros do dessin, on ent marché plus di- rectement an but. Cela peut être. (Cependant il ne suffit pas d'ouvrir une écoli', il faut donner encore 1 envie d v ent rer et de s v instruire. Si la vue des ob- jets d art si xariés exposés à .Manchester a vivement fiappé la population de celle immense ville, il est possible (pie lenvie (rap|)rendre le dessin v devienne endémiipie. et alors les deux millions n auront pas été mal employés. Il faut en dire autant de 1 exposition jx-inianente de Svdenhani. Sans doute on a fait de «rrandes dépenses pcMir élever ces modèles en plâtre de mo- nutueîis de tous les pays et de toutes les épo([ues ; mais plusieurs millions d hommes ont vu la lepro- duclion si exacte de I-Vlliambra, d'un temple é2, leurs pro- duits ont fait tant d'honneur à l'iiidustiie franç.'iise, qu'en présence des règlements onslant Sévin, dessinateur habile, attaché à la maison Barbedienne, et au concours duquel revient une bonne partie des résultats no- tables obtenus par cet habile fabricant; M. MuUer, l'ingénieux dessinateur pour papiers peints, dont ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 219 M. Desfossé a su mettre à profit le talent souple et distingué pour l'exécution de ses beaux panneaux de fleurs et pour ses papiers de luxe. Les vitrines de Lyon, celles des étotTes légères, nous montraient en même temps de nombreux exemples de la fécondité de cet habile dessinateur, dont le concours a été apprécié comme il le méritait par plusieurs classes du jury international. Outre ces deux artistes, par- ticulièrement désignés par le jury de la classe xxx, il en est plusieurs autres non moins recommandables pour leur active collaboration et pour la bonne im- pulsion donnée par eux à l'industrie de l'ameuble- ment. Nous citerons jNI. Rossigneux, architecte habile et dessinateur distingué, dont la collaboration aux beaux meubles de M. Jeanselme se fait sentir à première vue : goût pur et élevé, distinction de style, excellente appropriation des objets mobiliers aux besoins de la vie, telles sont les qualités qu'on reconnaît dans toutes les œuvres de M. Rossigneux. Nommons encore M. Durand, dessinateur consommé, auquel la maison Jules Desfossé doit, comme à M. Muller, une partie de ses succès, et qui joint à une grande habileté d'exécution un talent notable pour la direction du travail important de la prépa- ration des planches. Nous ne devons pas oublier, enfin, M. Fuchs, l'auteur du grand paysage exposé par M. Jules Desfossé, l'un des ouvrages les plus considérables de l'Exposition de 1862, ni M. Ehr- mann, artiste distingué, attaché à la maison Zuber 220 pnosi'En Mérimée Hopiiis 1826, fjui a dirige la fabrication des beaux paj)iers peints exécutés par celle maison sur les des- sins de MM. Uoberl Kberlc et Jugelel. AxCl.KIKHItK De notables et inipoi-tants progrès oui été accom- plis pendant ces dernières années dans lindustrie de 1 ameublement par les fabricants anglais; les meubles exposés par MM. Tiollope, Jackson et Gra- liam, Wright et Mansfield, ont été de la part du jury international l'objet d'une mention toute spéciale, en dehors de la médaille décernée à chacun de ces exposants, qui, pai- d'heureux efforts, ont su donner à leur industrie une vive impulsion dans une voie nouvelle, celle de l'art et d'un goût pur et recherché. L'exposition de M. Ilolland et celle de M. Crace ne sont pas moins remarquables, et si leur qualité de membres du jury a exclu ces deux fabricants de tout droit aux récompenses, le jury international n'a pas moins apprécié la valeur de leur fabrication et les progrès importants (ju'ils ont su accomplir. Leurs travaux se recommandent, non seulement par une exécution irréprochable, mais surtout par l'élégance des formes, la bonne disposition des lignes et l'heu- reux choix des motifs de décoration. Nous en dirons autantdeM. Jackson, dont les décorations en carton- pàte dans le style des règnes de Louis XV et de Louis XVI ont été très-remarquécs, et se distinguent par les meilleures qualités d'exécution. ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 221 Les progrès accomplis par les fabricants anglais dans l'industrie de l'ameublement et de la décoration sont considérables, nous le répétons, et ne tiennent pas seulement, comme on l'a avancé un peu légère- ment, au concours d'artistes français établis en Angleterre, et qui prêtent, dit-on, une active colla- boration à quelques-uns des principaux industriels. Ces progrès doivent être attribués d'abord à la téna- cité laborieuse et à l'intelligence de fabricants qui ont su donner à leur industrie une bonne direction et sortir complètement de la voie suivie jusqu'à ce jour; ces progrès tiennent encore aux institutions fondées récemment en Angleterre, et sur lesquelles nous avons cru devoir appeler l'attention dans un rapport spécial ayant pour but d'examiner la situa- tion de l'art en ce pays. Le concours apporté à la fabrication anglaise par nos artistes industriels a pu, sans nul doute, contri- buer pour une part notable aux résultats obtenus; mais, nous avons été facilement à même de nous en convaincre, là où cette collaboration n'est pas secon- dée par une habile et intelligente direction, le pro- grès n'est pas sensible et ne se produit que comme un fait isolé. Il faut le reconnaître, les artisans anglais eux- mêmes ne font pas défaut à leur industrie, et plu- sieurs d'entre eux lui ont prêté, dans ces dernières années principalement, un concours aussi actif que puissant. M. Owen Jones, l'habile architecte dont 222 PROSPER MÉRIMÉE les oonstniclions et les publications importantes ont rendu le nom aussi populaire en Fi-ance (ju'en Angleterre, M. I^igl>y Wyatt, non moins connu par les travaux dont il a dirigé l'exécution (jue par ses études sur les industries d'ameuhlemcut, peuvent être cités en première ligne parmi les artistes anglais dont la collaboration a exercé une heureuse in- fluence sur l'industrie de leur pays, et si leur nom ne figure pas dans la liste des récompenses décer- nées par le jury international, c'est que leur qualité de membres du jury les plaçait hors de concours. AlTIUCHE Les fabricants autrichiens se sont montrés avec avantagea l'Exposition de 1862; l'un d'entre eux, M. Schmidt, exposait des meubles en bois sculpté dans le caractère du xvi*" siècle, d'une remarquable exécution et d'une forme excellente. M. Thonet, dont les chaises en bois courbe ont été l'objet d'une récompense de premier ordre à l'Exposition de 1855, a également soutenu à Londres, celte année, la répu- tation qu'il avait acquise en France. Un fabricant viennois, M. ALinnstein, sest fait remarquer par une fécondité d'invention vraiment extraordinaire dans la fabrication des meubles à plusieurs fins, dont les diverses applications nous ont paru calculées avec une rare Intelligence. Ces meubles de camp, à usages multiples et à com- binaisons variées suivant les besoins, se fabriquent ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 223 rarement en France, où nos officiers se soucient peu des aises de la vie, et encore moins d'un bagage toujours embarrassant, quelque réduit qu'il soit. Beaucoup d'ébénistes anglais s'adonnent à ce genre de fabrication, dont le besoin s'explique par les gar- nisons aux Indes et dans les colonies. Les inventions de M. Mannstein nous ont semblé dépasser tout ce qui s'est fait en ce genre, et ont paru fort goûtées par le public et par le jury. Bavièhk La Bavière a exposé peu de meubles; ceux de l'école industrielle de Furth ont été remarqués. Les sculptures, habilement traitées, rappellent la bonne école allemande du xv® et du xvi* siècle. Belgique La Belgique présentait à Londres en 1862, comme à Paris en 1855, des parquets d'une excellente façon et MM. Dekeyn et Godefroy, qui avaient remporté les premières récompenses à l'Exposition de Paris, ne se sont pas moins distingués cette fois. Nous ne pourrions en dire autant des meubles exposés par les fabricants belges, la plupart d'un style médiocre et d'une exécution insuflîsante. La chaire à prêcher de MM. Goyers mérite cependant une mention toute spéciale, aussi bien que l'exposition de cadres, mou- lures et baouettes de MM. Pohlmann et Dalk, ou- vrages soignés et d'un prix très-modéré. 224 hrosfer mérimée Danemark, Suède, N()uwÉ(;k, villes haxséatiqui's et f'ilaxcfoht I.a bonne disposition des meubles présentés par deux exposants danois, MM. Lund et Wille, a mérité lattenlion du jury international ; M. Langemeijer en Suède et M. Losting en Norwége ont exposé de belles pièces d'ameublement. Les meubles en cornes de cerf ([ui ont paru à VKx- position de 1855, abondaient cette année au palais de Kensington. Un fabricant de Hambourg, M. Ham- pendhal, et M. Bohler, de Francfort, ont en (}uelc|ue sorte le monopole de ce genre d'ameublement, cjui ne nous paraît pas répondre précisément aux besoins d^s peuples civilisés. Que les matières employées soient belles, curieuses à divers points de vue, nous ne prétendons pas le nier; mais ([ue les meubles fabriqués avec ces matières soient d'une forme agréable, d'un usage commode et prati([ue, voilà ce que nous ne saurions admettre. Ce genre d'ameu- blement est, paraît-il, l'objet d'un commerce impor- tant dans les pays où il s'exécute; rien de mieux, mais nous doutons qu'il s'introduise en France, où le goût du confortable est assez prononcé, et même en Angleterre, si nous en jugeons par l'opinion de nos collègues du jury international. Outre leurs meubles en cornes de cerf, MM. Bohler et Uampendhal ont présenté des sculptures d'une très-habile exécution et d'une grande finesse de tra- ÉTUDES ANGLO-AMÉIUCAINES 225 vail : aussi est-ce bien à ces derniers travaux, et non aux meubles dont il vient d'être question, que se rapportent les médailles qui leur ont été décernées. Hambourg est un grand centre de fabrication et d'exportation de meubles de toutes sortes. Un fabri- cant distingué, M. Piglilein, tient un des premiers rangs dans cette industrie, et son exposition a révélé des progrès importants, accomplis depuis la dernière Exposition universelle, au point de vue surtout de l'art et du goût. M. Pighlein appartenait au jury de l'ameublement, et n'a pu recevoir la récompense qui lui eût été justement décernée; mais ses pro- duits n'ont pas été moins remarqués. Les autres fabricants de Hambourg, et ils sont nombreux, avaient exposé de bons meubles, d'un usage courant, et faits principalement pour l'exportation. Italie L'Italie occupait une place importante à l'Exposi- tion universelle, principalement dans les produc- tions qui touchent à l'art, et si les exposants de la classe XXX avaient fait d'énergiques efforts pour paraître dignement à Londres, les succès qu'ils y ont obtenus les en ont largement récompensés. En première ligne nous devons citer les meubles, et principalement le grand siège d'apparat de M. Bar- betti, œuvre exceptionnelle, aussi remarquable par la beauté du dessin que par la perfection de la main- d'œuvre; puis les sculptures de M. Frullini, de Flo- EUides angl.-am. io 22G l'KOSPER MÉRIMÉE renco, charmantes compositions exécutées avec une rare pei-fection ; le «•abinet incrusté en mai([ueterie de nacre et d'ivoire gravé, piésenté par M. Galti, dont le beau meuble avait été distingué tout spécialement en 18.")."); les cadres en bois sculpté du professeur Giusti, de Sienne, ouvrages (jui rappellent à s'y mé- prendre les merveilleux ti'avaux analogues exécutés en Italie au xvi*" siècle; les meubles de MM. F^ancetti, de Pérouse; Lèvera, de Turin; ceux de M. Marti- notti ; les marqueteries de M. Monteneri, ainsi (jue les charmantes chaises de Chiavari, exposées par MM. Canepa et les Dcscalzi. Mecki.kmiioliu;, Piussk, IIesse, Suissrc, I^ays-Bas Dans le Mecklembourg, nous avons trouvé des pai(|[Uets dune exécution soignée et d'un heureux choix de bois, exposés par M. Peters. M. Bombe, fabricant piussien, s'est également fait remartjuer dans le même genre d'industrie. Les meubles de M. Knussmann, de Darmstadt, ceux de M. C>anaz. de i'orrentruy en Suisse, ont été distingués pai' le jury, ainsi que la grande chaire à prêcher de M^L Kuypers et Stolzenberg, de Hol- lande, ouvrage incomplet il est vrai, mais rempli de qualités notables au pt)inl de vue de l'exécution ma- térielle. Etats-Romaixs Dans l'exposition romaine, les grandes portes de ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 227 la chapelle de l'Immaculée Conception, au Vatican, exposées par le sculpteur Louis Marchetti, ont paru une œuvre hors ligne et d'un ordre supérieur; le jury a également distingué les belles sculptures en bois et en ivoire de MM. Raffaele, Vespignagni et Pio Eroli. WunTEMBEiu: Dans le Wurtemberg, la Compagnie commerciale se présentait avec ses mille petits meubles usuels, atteignant les dernières limites du bon marché. Le jury de 1862, comme celui de 1855, n'a pas manqué d'apprécier ces produits modestes qui s'adressent à toutes les classes de la société. Pays diveijs Les îles Ioniennes, les colonies anglaises, Ceylan, l'Inde, la Nouvelle-Galles du Sud, la Nouvelle-Zé- lande, la Nouvelle-Ecosse, avaient envoyé à Londres plusieurs pièces d'ameublement qui ont été appré- ciées par le jury, aussi bien que celles que présen- taient les fabricants d'Haïti, ceux de la Tasmanie et de Melbourne; mais le mérite de ces produits était purement relatif, il faut le reconnaître; toutefois, nous ne saurions trop recommandera nos fabricants les bois indigènes exposés par ces divers pays, bois dont quelques-uns pourraient recevoir une excel- lente application dans l'industrie de l'ameublement. Leur merveilleuse coloration, leurs veines, leur grain 228 PROSPER MÉRIMÉE ferme et serré, nous ont paru présenter les meilleures conditions pour l'ébénisterie. Quelques meubles, du reste, exécutés les uns dans le pays même, les autres à Londres avec ces hois indigènes, donnent une idée sudîsante des ressources nouvelles que l'industrie trouverait dans leur exploitation. CHAPITRE II Paimeks peints. — Décokation Aussi bien que nos meubles, les papiers peints de la section française ont obtenu les suffrages du jury international de la classe xxx. Ceux de M. Jules Desfossé se sont fait remarquer en première ligne par la beauté et la fraîclicui' des coulcuis, le bon goût et la variété des dessins, la richesse des motifs de décoration. Des fleuis admirablement nuancées et même de grands paysages nous ont paru réaliser tout ce qu'on peut espérer de l'impression sur planches. Peut-être M. Desfossé tente-t-il l'impos- sible lorsqu'il s'essaye à la fabrication de grandes compositions à personnages. Malgré toute l'habileté dont il a fait preuve, nous doutons que ce genre soit du domaine de l'industrie. La même obsei'vation s'applique à M. /uber, rival de ^L Desfossé pour la fabrication des papiers de luxe. M. /uber a exposé des paysages remarcpuibles par la manière dont les teintes sont dégradées et fondues ; il y parvient par un tour de main ingénieux, ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 229 mais qui, à notre avis, condamne la nature même de sa fabrication. Du moment que des papiers imprimés ont besoin des retouches d'un artiste, la peinture murale n'est-elle pas préférable? Les résultats obtenus par M. Seegers pour l'im- pression et l'application de la dorure dans la fabri- cation des papiers peints ont été l'objet de toute l'approbation du jury, ainsi que les papiers à bon marché exécutés par les procédés mécaniques de M. Isidore Leroy, procédés qu'il importerait de déve- lopper en France, et qui ont reçu à l'étranger une extension considérable. Aujourd'hui MM. Heywood, Higginbottom, Smith et C, au moyen de nombreux perfectionnements mécaniques et d'un outillage tout nouveau, sont parvenus à fabriquer à aussi bas prix et avec une rapidité trois fois plus grande. On nous assure que leurs papiers s'importent déjà sur le continent, et même en France. La Belgique s'est fait remarquer par une très- bonne imitation de cuirs gaufîrés en papier peint. Quant aux fabricants allemands, ils ne se recom- mandent guère que par le bon marché de leurs pro- duits; nous devons noter pourtant la dorure de M. Herting (Einbeck), qui, recouverte d'un glacis coloré, imite les tons de la nacre. Il en résulte des effets assez agréables. La damasquinure, en tant qu'applicable à la déco- ration des meubles, a été l'objet de l'examen de la trentième classe. Deux fabricants ont obtenu des 230 rROSPKR MÉRIMÉE médailles. M. Zuloaga (Espagne emploie le procédé en usage chez les armuriers, et qui consiste à creu- ser l'acier au hurin, puis à remplir les cavités avec de l'or ou de l'argent; l'acier chaulîé seire l'or dans les cavités où il a été enfoncé, ('e procédé, dans l'emploi duquel M. Zuloaga a fait preuve de beau- coup d'habileté et de goût, a plusieurs désavantages : il exige une grande adresse, il est long, dispendieux, et, malgré tous les soins, l'or n'adhère jamais bien solidement à l'acier; enfin, la damasquinure ne peut s'appli<[uer sur des angles ni sur des lames très- minces d'acier. Le procédé inventé par M. H. Du- fresne n'olTre aucun de ces inconvénients: il est rapide, peu coûteux, et détermine une si complète adhérence des différents métaux ([u'on ne peut déta- cher lor pai- un flottement lépété avec une brosse de métal. Enfin, on peut lemplover sur les angles et sur les lames d acier les plus délicates. La décou- verte de M. Henri Dufresne met à la disposition de nos fabricants un moven de décoration élégante, et dont on a su tirer déjà un grand parti au moven âge. Les papiers peints de M. Desfossé, comme les ouvrages de damasquinure exposés par M. Dufresne, ont été très-remai(jués et ont fait grand honneur à l'industrie française : aussi le juiv international de la classe xxx, d'un accord unanime et sur la propo- sition des jurés anglais, a-t-il exprimé le regret, comme il l'avait fait pour MM. Foiudinois. Gohé et Baibedienne, de ne pouvoir disposer d'une l'écom- ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 231 pense toute spéciale et hors ligne, en faveur de fabricants qui occupent le premier rang en Europe dans une industrie aussi importante, et dont les produits ont été l'objet de Tadmiration générale, aussi bien sous le rapport de la perfection du dessin que sous celui de l'habileté de l'exécution. Avant de terminer ce rapport nous devons appeler l'attention sur une sorte d'exposition particulière qui, bien que distincte de la grande exposition de Kensington, s'y rattachait cependant d'une manière très-directe ; œuvre toute française, et dont la par- faite réussite n'a pas été sans influence sur les juge- ments du jury international en faveur de quelques- uns de nos fabricants ; nous voulons parler de l'ameu- blement et de la décoration de l'hôtel de la Commis- sion impériale à Londres. Cette œuvre était sans précédents, et elle a mis si bien en lumière l'habileté de nos fabricants et la perfection de leurs produits, que nous ne saurions la passer sous silence dans un rapport qui traite des industries de l'ameublement. L'hôtel de la Commission impériale, situé dans Cromwell Road, en face de la grande entrée du palais de Kensington, a été entièrement meublé par les exposants français et à leurs frais. C'était de leur part et avant tout, nous sommes heureux de le rap- peler, un hommage à la Commission impériale et au 2rî2 PROSPER MÉRIMÉE piinco qui la présidait. Ils oui voulu rcrulre digue (le la Frauee et de leui' souveraiu le lieu de leurs réunions, (jue sui montaient le drapeau et les armes de l'Empire. F/aceord a été complet et facile entre les fahi'icants français les plus émitients, ceux (jui, dans toutes les expositions précédentes, avaient été rol)jet des récompenses supérieures, pour prendie [)art à cette o'uvre nationale. Si bien (juc les olîresont de J)eaucoup dépassé, nous ne dirons pas les de- mandes, il n'en avait pas été fait, mais les besoins prévus. Le premier étage, celui des appartements d'appa- rat, avait été partagé entre cinq de nos principaux industriels'. Un magnifique salon, dans le style du règne de I^ouis XIV, présentait un ensemble aussi remarquable par son aspect général que pai' la bi'lle exécution et la recherche de chaque pièce d'ameu- blement; les grands sièges en bois sculpté et doré, les tables et les consoles, exécutés en deux mois dans les ateliers de M. Fourdinois, le orand lustie, les torchères dans le coût des bronzes de Versailles, la garnituie de cheminée de M. Lerolle. les magni- fiques tentures d'Aubusson, les garnitures des fe- nêtres, des sièges et de la cheminée, les tapis de Tur- (juie fournispar M . Braqucnié, les tablescn onvxd'Al- gérie, ainsi que les papiers velours et or de M. Jules 1. MM. Fourdinois, ïir;i(|iicnio, Lerolle, Pallu et C', Jules Des- fossé, ont cxéculc les anicubleuiciils cl la décoration de tout le premier étajje. ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 233 Desfossé formaient une décoration parfaitement homogène, d'un goût irréprochable, et digne à tous égards du but que s'étaient proposé nos fabricants. Le cabinet de S. A. I. le Prince président de la Commission impériale, dont tout l'ameublement était exécuté dans le style grec, n'a pas été moins appré- cié. On remarquait surtout ses meubles en érable rubané garni et relevé d'or, ses bronzes grecs et sa tenture de soie; le salon d'attente, conçu dans un stvle simple et sévère qui n'excluait pas l'élégance, attirait également l'attention. M. Grohé, dont le nom a dû être cité plus d'une fois dans ce rapport, s'était chargé de l'ameublement d'une partie du rez-de-chaussée de l'hôtel et du salon principal du second étage. Les meubles, dans le style Louis XIV, qui garnissaient la salle des séances du jury: ceux, de l'époque de Louis XVI, qui décoraient le salon pricipal, ont mérité les éloges du jury inter- national, qui, à plusieurs reprises, a visité l'hôtel et V a tenu séance. MM. Jeanselme et Godin ont exécuté l'ameuble- ment d'une des pièces principales, le cabinet de M. le secrétaire général, dont les meubles en acajou ciré, dans le caractère de l'époque romaine, ne lais- saient rien à désirer pour la pureté du style et Iheu- reuse composition. Nous ne pouvons nous dispenser de mentionner encore les armoires en bois sculpté de M . Mazaros, les meubles dans le goût du xvii® siècle de M. Sauvrezy, qui garnissaient les autres pièces 234 P ROSI' EH MÉRIMÉE du roz-cle-chaussce, la grande armoire à glace de M. Pccqiierean, et les meubles incrustés de pierres dures de M. Dexheimer. ([ui décoiaienl le cal)inel destiné à M. le sénateur-président du jury français. N'oublions point un joli boudoir chinois tout garni de meubles de la<|ue exécutés par M. (lallait, ni les belles glaces fournies par MM. Thomas, Khuligerct ('/', non plus fjue les garnitures des cheminées du rez-de-chaussée et du deuxième étage, fabricpiées et envoyées par M. Servant et MM. Raingo frères. De grands groupes, des figures et des bustes en l)ronzc provenant des ateliers de M. Barbedienne, de belles coupes, en onvx et en marbre noir, mon- tées par M. I Servant, et bon nombre de bronzes exé- cutés par le même fabricant, décoraient la salle des séances dujurv et les autres pièces du lez-de-chans- sée, dont les étagères étaient garnies des charmants groupes d'animaux composés par M. Mène, des coffrets en bronze, des vases de toutes formes et de ces mille fantaisies élégantes créées par M. Gain. Nous devons encore signaler M. Despiéanx. <|ui s'était chargé de la tenture bleue et argent du salon principal, au second étage: M. Fournier, qui avait tendu en soie et meublé en grande partie l'un des salons voisins: M. Cho(jueel, M. Gadrat. de Mar- seille, M. Imbs, de Brumath. (jui avaient envoyé tous les tapis du rez-de-chaussée et du second étage; nous citerons aussi les tableaux de tapisserie de M. Mourceau; le service de thé en argent de M. Ba- ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 235 chelet. dans le goût oriental; le buste du Prince impérial, par M. Daubrce, de Nancy; les belles lampes de M. Gagneau ; les sièges de M. Sauvrezv, ceux de ]M. Quignon et de M. Pihoué; les grands cristaux gravés de MM. Lahoche et Pannier; les bronzes de M. Didron, ainsi que les grands vases en onyx d'Algérie, qui ont attiré et partagé l'attention de tous les visiteurs de l'hôtel impérial. Nous ajou- terons, enfin, qu'un surtout en orfèvrerie avait été mis par M. Christofle à la disposition de la Commis- sion impériale, et qu'un service de table, porcelaine et cristaux, avait été apporté par MM. Lahoche et Pannier. On voit que le concours des exposants français a été complet, et qu'il serait difficile d'arriver à un résultat plus satisfaisant. Leurs efforts, leur géné- reuse coopération, leur désintéressement, ont frappé vivement les commissaires étrangers et le jury inter- national. Ils attestaient le patriotisme aussi bien que l'habileté de nos fabricants. < < a c/î C ^ / o « » / '■C ■J- X H c o •^. l r-; --r ..-5 -» ^ l. i£ o ?: "5 \ 'y ^ ./î ri ^ 3 ? o J -/; i: E c ^ -A c _« -îj i ,_• c T! " -o f ;^ ^~~ C f O 3 ( 1^ i. H * £ ■a- Tl C r* "^ \ 5 , _ _ ^ M n c *(5 c ç f ^5 C ^ ^l ■^. _J* "^ ■5 — ■M __" __' 5 ^ 1 e ^ l ^** v^ 1 9 O C — u X '1 'm :7; II 5 3 O ■/^. _o .g ■^ - ■§ 2 ôî in U. -c O" ^'' s-i a H U Ôc c !-^ Ci' 5 2 3 cT i 2 "" C5 -■r X£ ^ 3C -M* -3-" '^-^ 0=C ^ V. Ë / !c 'Bi 5 ."o ■=1-% ^ S >. "5 1 — '— iTi ui ■JC o S ~ j; c x X J -2 ■6 S ;H ^ i~ '^"t'Ë C< ' Z f: 3 ^ Î2 'Z " .— . ^ ^ ÎX c TC '"' Q X' i S ^^-3 '^■ a 3; S S 2 C X X ^ "i - -£; z 2 "î -M c_ •^^^ ^^ !^l" y-. _c 1 ôrf "— .C ri ^ ri Jz -y. ~r-^- X _^ y •_— •-■ ■y. ~" "t! - "S "~ ç ç o r) "" 1 — rt ,^ (^ "*> '". 1^ ■^ x, ^- — y. )* C s; oc i 3C ~ - te'' p ~ < ■ '^^•^ ^ - - - ,^ O ^' O o o ce •^ cï o s c -a" Cl n c 5 c - -' X 5 ^ --' 'i"^ "5 1- ~ -' ^ o c 3 ., JS ' o ■a _« ^^:-. ~ ■- ô tt!9^ 1. «i bc,,- £ 5J - ■' •5'ê a" JZ ? r t t 3 «- o s « Â-^ "= S «i »-^ s^ ~î a s O r- C "^ u ja J^ o o ■r , !A ^ a ^ ■■ -O X ,^ X ^ •^ X *v ^ o r. t/: c; -^ .C _::: c p J3 ;:i •y. c ;^ ^ c -« .^ m X «»« ^ X C ~- X M ci X. ^ p 7. z: -; C w T3 -! -2 -^ O 'S -X r"" X -<; r, X ,f "^ !ï ^ -i X .- te - - ;- ^ XI Flrmtuke axd upholstery, includixg paper-hangixgs axd papieb-machf. [Reports by ihe Jitries on the subjects of the thirty-six classes into which the exhibition \\'as difided. Glass XXX. Londres, 1863) Sections A and B. The différent branches of iudus- tiy whieh hâve for their province household furni- ture, and the décoration of public and private buil- dings, are indebted to the fine arts for a great part of their nierit. It is only by the aid of the fine arts that they can achieve rapid improvement and obtain lasting success. It is true that the decorator and cabinet-maker must not be insensible to the changes of fashion ; they cannot resist ils demand altogether, however capricious; but he who will strive to mo- derate its excesses and endeavour to reconcile its transitory exigencies with the eternal laws of con- venience and taste, will soon direct the fashion in- steadof obeyingit, and must finally acquire an undis- puted superiority. The principles which should guide the manufac- turer of household furniture are so very clear that a simple exposition of them is sufTicient to secure for 238 l'ROSPEn MÉRIMÉK llicm thc (ToiuM'al .isscnl. Ilouscholcl furnitiiio hciiiir ri n ilestiiHul to salisfy well-kiiown w aiils imisl above ail thiiijj-s he useful and comfortable : in a woi-d, inust be perfecllv adapted to thc particular j)Ui|)()se for which eaclî article is inteiuled. It woidd be nexl to an absiirditv to sacrifice coiivenieiice to elctrancv. The rlchest carvino- and gildlng coiild never inake a bed j4;ood if it wcre so constructcd that iiobody could sleep in il. It is oïdy when ail the conditions of utility and convenience hâve been fuUy attended to that the ald of art bénins to be called for. But thon, its task becomes simple. A pièce of furnituie well adapted to its object is easilv adorned, ajid froin its very usefulness dérives often an élégance peculiarly its own. It is rare, we might say it is almost impossible, that a very convenient forni be not agreeable, for when reason isfullv satisfied, the eve is generallv pleased. Taste is akin to good sensé, and one cannot be oilendcd withoiit injnring the other. The Jui'v of Class XXX remark with satisfaction that the principles \vhich hâve just been enumerated are familiar to most of the exhibitors, and arc happv to recognize the decided piogiess which bas been made since the Inteiiiational l'-xhibitions of 1851 and 1855, in ail the indiistrial branches connected with household furniture and décoration. With no less pleasure thev find it to be their duty to state that a notable improvement bas taken place with ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 239 regard to the econoniy of production. By means of new modes of procédure, of increased skill in manu- facturing and of superior machinery, many of the exhibitors hâve contrihuted to make accessible to ail classes commodities which seemed to be reserved for the rich alone. This last resuit is the most dési- rable that could be expected, and the Jury hâve felt bound to direct towards it their most earnest atten- tion. After having paid a just tribute of praise to the efforts made by the exliibitors, the Jury must add a few critical re marks, which though not so acceptable perhaps, will, it is hoped, prove no less useful. In ail the objects exhibited, which art has contrihuted to adorn, it is easy to perceive that invention has little share, and that their principal merit consists purely in an exact imitation of some well-known original. Sometimes strangc attempts at novelty havc been made by mixing together détails belon- ging to différent styles, and thus violating the laws of harmony. Nothing original can be produced by such unworthy combination; that there must be always a logical relation between the détails and the gênerai design is an old truth, and it is a matter of surprise that it is not more often attended to. The Jury recommend that exhibitors should apply to eminent artists fully apprised of the peculiar condi- tions of the manufacture of household furniture and its resources, With their aid, it may be expected 240 PROSPER MÉRIMÉE ihat tlieir piochictions will be as remarkable for com- position as tliey arc iiow foi- linish of détails and preoi- senessof exécution. In accordance wilh th(^ de<;ision of Her Majesty's Cloinnnssioncis, as aiso witli the practice followed in former exhibitions, the jury hâve liad to consider as ont of compétition three of the b'ading mannfactureis of the United King- dom, whose high industrial position would at once hâve claimed their snll'iaoes, l)iil if Messrs. HoMand, Jackson and Crace are prevented bv their oilice of Jurors from receiving rewards, It is not less the duty of their colleau'iit's in Ihe International Jurv to ren- der a jnst tribute to the excellence of th»' produc- tions exhibifed bv each of them. the oood taste n Avhich présides over the varions objects execnted in their workshops or iinder their direction, and the great elîorts which they hâve niade to give to their trade a new and powerfnl impulse in the direction of art and healthy t^-adition. Mr. Ij. Piohlein, one of the well-known manufac- turersof Ilambuiii", whose furnitnre hasbeen remar- kable in the section of the Hanse towns, and whose contrii)utions to the Universal Exhibition of Paris in 1855 were of considérable importance, iike his colleagues of the United Kingdon as one of the Jurv was necessarily placed ont of compétition. The saine thingoccurstoMr. Jos. For([uignon of Uiibeck, whose productions for the saine reason could not be snb- mitted to the appréciation of the Intcinational Jury. ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 241 After having unanimously settled the gênerai prin- ciples, the practice of which should be the object of their spécial recommendation , the International Jury of Class XXX desired their reporters to express their satisfaction at the high gênerai level attained by the French exhibitors, with regard to perfection of drawing, skilful exécution and élégance of form. Thev were further desired to express their recrret that they had not at their disposai a spécial recom- pense to otTer to the principal French Exhibitors, such as Mr. Fourdinois, father and son, Mr. Grohé and Mr. Barbedienne, who occupy the first rank in such an important industry, and whose productions hâve been so remarkable in 1862. Neither hâve the English manufacturers remained stationary; much important progress has been rea- lized in the last iew years, not only in the exécution, but also in the forms of élégance of productions. The furniture exhibited by Messrs. Trollope, Jack- son and Graham, Wright, and Mansfield, testify to the important efforts which hâve been made, and hâve commanded gênerai approbation. The Jury hâve therefore desired to call particular attention to this progress and the results obtained by thèse ho- nourable manufacturers, worthy in every way of this well-merited distinction. Etudes angl.-am. XII EdWAUD El.I.ICE [Revue des Deux Mondes, lô octobre lSl'i3) ;Réimpriiné duns l'ortrails historiques et littéraires, XIII, IHT'l, quatre ans après la inorl de Mérimée) M. Edward Ellice, membre du pailemeiit '', est mort le mois passé dans le nord de l'Ecosse, à Tàj^e de quatre-vingts ans. 11 était l'un des plus parfaits modèles du ifciillemun de la vieille roche, type <[ui malheureusement disparaît tous les jouis. Tous nos hommes politiques l'ont connu et pratiqué, et il avait presque autant d'amis en France qu'en A noie- terre. Whig pur sang et sagement libéral, il disait avec vérité et non sans un certain orgueil qu'il était citoven du monde. En elFet, personne ne fut plus exempt de préjugés et de passions, plus prompt à reconnaître et à louer le bien partout où il le rencon- trait. Il entra à la Chambre des communes en 1826, et depuis cette époque il n'a pas cessé de représenter la ville de Coventry, où d abord il avait été élu. En 1830, lorsque lord Giey, à la famille duquel il était allié, devint premier ministre, M. Ellice fut nommé secrétaire adjoint de la trésorerie, et pendant la ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 243 lutte passionnée qui eut lieu à l'occasion de la réforme parlementaire, il exerça dans la chambre les fonc- tions de whipper-in. Ce terme est emprunté au voca- bulaire de la chasse : il désigne le veneur chargé de ramener les chiens sur la piste. Par métaphore, on donne le même nom au confident du chef du cabinet (ou du chef de l'opposition) qui veille à l'union in- time des membres du parti. Relever le courage des timides, retenir les emportés, apaiser les mécontents, négocier avec les neutres et en faire des alliés, telle est la tâche du whipper-in. Dans ces temps difficiles où la chambre comptait un grand nombre de membres nouveaux et peu dis- ciplinés, cette tâche ne pouvait échoir à un homme mieux qualifié pour la bien remplir. La loyauté connue de M. Ellice, sa finesse, son tact, sa profonde connaissance des hommes, surtout son remarquable entregent , contribuèrent puissamment au succès du bill de réforme. Il excellait à ménager les amours- propres, à calmer les susceptibilités, à rallier dans un effort commun toutes les fractions du parti libé- ral. Après la victoire, il résigna ses fonctions à la trésorerie, et sur les instances de ses amis poli- tiques accepta la place de secrétaire d'Etat du dépar- tement de la guerre, qu'il occupa jusqu'en 1834 en y laissant les plus honorables souvenirs. Depuis lors, il refusa toujours une place dans le cabinet ou dans la chambre des lords. Dans la chambre des com- munes, où il continua à siéger, son expérience de la 244 PROSPER MÉRIMÉE tactique parlementaire lui donnait une influence con- sidérable et une autorité reconnue parmi les membres de son parti. Il parlait rarement, mais il était tou- jours écouté avec faveur, car, lorsqu'il prenait la parole, c'était d'ordinaire pour proposer quelque moyen pratique de dénouer une question difficile. M. Ellice avait été lié d'amitié avec les hommes les plus illustres de son temps, entre autres avec lord Byron. Ils avaient été ensemble directeurs du théâtre de Drury-Lane. Ce ne fut pas la plus sage action de la vie de M. Ellice, mais il s'était fort amusé en essayant de faire fleurir l'art dramatique. Il y avait perdu beaucoup d'argent dont il se souciait peu, et avait appris quantité d'anecdotes qu'il racontait de la manière la plus agréable. Dans la société anglaise, où tout le monde a un sobriquet, on l'appelait le Bear, l'ours. Je n'ai jamais su l'origine de ce surnom, qu'il ne répudiait nullement, mais qui contrastait fort avec son caractère enjoué et ses manières gracieuses et polies. Il aimait le monde et y était recherché. Peu d'hommes ont eu au môme degré le don de plaire au premier abord; à quelque personne qu'il s'adres- sât, à un pair d'Angleterre ou à un paysan, c'était avec un air de cordialité et de bonne humeur auquel il eût été* difficile de résister. Il était particulière- ment bien venu auprès des femmes; il savait leur parler et les écouter. Les mal mariées, les demoi- selles avec des inclinations contrariées, savaient qu'elles trouveraient en lui un conseiller indulgent, ^ PORTRAIT D'EDWARD ELLICE d après une lithographie anonjme publiée par Hogartk et Son, 1878, au British Muséum Reproduit avec l'autorisation gracieuse des Trustées du Britisk Museun ILLINOIS ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 245 sensé et d'une discrétion à toute épreuve. Il aimait la jeunesse, excusait les folies des étourdis; mais il était sévère pour les flatons en herbe et les raillait impitoyablement. On ne pouvait l'accuser d'être laudator temporis acti; cependant il blâmait la mode du cigare et regrettait le temps des causeries d'hommes à table après le dessert et le départ des dames. C'était là, disait-il, qu'il avait appris tout ce qu'il savait. M. Ellice savait beaucoup, car toujours il avait dîné en bonne compagnie. Tous les ans il passait quelques semaines en France et s'informait curieusement de toutes les nouveautés. Il allait l'été au fond de l'Ecosse s'établir dans une coquette petite maison au bord d'un beau lac, entourée de hautes montagnes, sur lesquelles, au moyen d'une lunette, on voit errer des troupeaux de cerfs sauvages. Là il réunissait les hommes les plus distingués dans la politique, les sciences et les arts. Beaucoup d'étrangers y étaient invités. Les femmes à la mode, les beaux esprits de Londres, tenaient à honneur de passer quelques jours dans le cottage de Glenquoich. On était prévenu qu'on allait au désert et qu'on y serait logé à l'étroit, comme à bord d'un vaisseau. C'était bien le désert en effet, mais le désert le plus pittoresque, et pourvu de toutes les recherches d'un luxe de bon goût et d'un cuisinier français. Ce qui valait encore mieux, c'est l'accueil charmant qu'on y trouvait, c'est un savoir- vivre parfait qui, laissant à chacun liberté entière, 246 PROSr^ER MÉRIMÉE étal)lissait en peu de temps une douce intimité entre tous les hôtes de Glerupioieh. M. Ellice faisait le plus noble usage de sa fortune. 11 était toujours prêt à venir en aide à un aneien ami tombé dans le mal- heur, à encourager le mérite encore obscur, à sou- lager les infortunes imméritées. On ne sauia jamais tous les bienfaits qu il a répandus avec la plus noble délicatesse. Honoré, aimé de tous, il était parvenu à l'âge de tpiatre-vingts ans sans aucune infirmité, sauf quel<[ues attaques de goutte. Il disait souvent (ju'il avait été toujours heureux. 11 n'ajoutait pas cpi'il avait toujours méiité de l'être. On peut appli- (pier à M. Kllice ce que M. Mignet a dit de Franklin : « Sa vie constamment heureuse est la plus belle jus- tification des lois de la Providence*. « XIII Peinture murale a Londres [Revue des Deux Mondes, \" septembre 1864) Pendant la dernière saison à Londres, M. Herbert, artiste déjà connu par de bons travaux, a exposé au public une grande composition peinte sur mur, qu'il vient de terminer. Il avait été chargé de la décora- tion d'une salle du parlement qui doit servir de ves- tiaire aux membres de la chambre des lords. Le sujet choisi par l'artiste est le retour de Moïse dans le camp d'Israël, où il rapporte les deux dernières tables de pierre écrites de la main de Dieu. Aaron et les anciens, un peu embarrassés de leur conduite pendant l'absence de Moïse, s'avancent à sa ren- contre; la foule s'écarte, attendant avec curiosité l'explication qui va avoir lieu. H y a dans un pareil sujet matière à un beau tableau. A la première vue, le spectateur est frappé de la disposition générale, qui est bien conçue, claire, traitée simplement, et non sans grandeur. Les lignes des différents groupes, de même que la dégradation des couleurs, dirigent forcément en quelque sorte l'attention sur la scène principale et sur le protago- 248 PROSPER MÉRIMÉE riistc, si l'on peut ainsi désifrncr la figure la plus importante du tableau. ()n sapereoit (jue lailiste a étudié avec fruit les grands maîtres; il a su piofiter de leur expérience, il sest servi de leurs moyens, mais sans descendre à ces plagiats audacieux de (jueKjues peinlies alleiuands de Munich ou de Berlin, (jui ont fait des tableaux comme les écoliers font des vers latins, pillant les maîtres sans scrupule. Le ton général est lumineux, et je ne sache pas de tableau plus clair. Les ombres sont légères, et il ny a pas d'apparence de ces masses sombi-es qu'on ap- pelle bottes dans les ateliers, et qui servent de repoussoir et de contraste aux couleurs brillantes. Un ciel bleu, un terrain de grès lilas, des draperies blanches, des chairs reflétées ou frappées du soleil, tout rappelle l'Orient et la splendeur de ses jours. On oublie qu'on est à Londi'cs, et on se croit dans le désert. Peut-être l'artiste, en voulant être vrai, a-t-il man(|ué un des grands buts de l'art. Sans une opposition savamment calculée de lumière et d'ombre, il est impossible de donner du relief à des figures peintes sur une surface plane. Dans le tableau de M. Herbert, la lumière, trop également dltîuse, nuit au modelé; parfois les plans de ses groupes se confondent, et la perspective aérienne fait défaut. On peut répondre (jue dans la nature, en Orient sur- tout, des efîets semblables se rencontrent. Là nos yeux, habitués aux tons indécis et vaporeux (ju'ont dans le nord les objets un peu éloignés, jugent fort ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 249 mal des distances, et souvent on se croit bien proche d'une montagne qu'on n'atteindra pas dans la jour- née. La nature est la nature; l'art pour l'imilei- a des moyens si imparfaits qu'il ne doit pas se créer à plaisir des difïicultés insolubles et choisir pour les copier des effets qui trompent nos sens. On est d'ailleurs tout disposé à pardonner des tricheries comme les Vénitiens et les Flamands n'ont pas craint de s'en permettre, lorsque le résultat est agréable aux yeux. Sans doute des tons crus, des silhouettes sèchement découpées se trouvent dans la nature : est-ce à dire qu'il faille les imiter? M. Herbert s'est appliqué à donner à ses person- nages le caractère du pays où sa scène est placée. A Londres, les types juifs ne manquent pas, et il les a fidèlement reproduits. Je crains toutefois qu'il n'ait pas toujours très heureusement choisi ses mo- dèles. La race juive, partout reconnaissable, se fait remarquer tantôt par son extrême beauté, tantôt par son extrême laideur. Elle olTre quelquefois la plus grande noblesse que puisse revêtir la phvsiono- niie humaine; d'autres fois elle montre l'expression des passions les plus basses et les plus ignobles. On peut regretter que l'artiste ait mis dans le camp d'Israël un trop grand nombre de marchands de haillons, tels qu'on en voit dans les échoppes de Saint-Gilles. Il faut cependant lui savoir gré d'avoir échappé à l'influence des habitudes de son pays. Il est à ma connaissance le premier peintre anglais qui 250 PROSPER MÉRIMÉE nous ait représciilé d'aulrcs hommes (jue des An- glais. Le Moïse n'est pas tel ([ne je l'aurais désiré: mais quelle tâche difficile (juc de peindre un prophète! Michel-Ange a conçu son Moïse comme un athlète. J'oserai dire (|ue ce géant farouche, avec ses hias de portefaix et sa barhe de cordes, ne me représente nullement le guide et le législateur des Hébreux. C/est un homme (jue personne n'aimerait à rencon- trer au coin d'un bois, mais qui jamais ne saurait se faire obéir d'un peuple an col roidc. Le Jules II, dont il garde le tombeau, a au contraire un air d au- torité, et je ne doute pas (juc si un idolàtie de quelque pays lointain entrait dans l'église de Saint- l'ierre-in-Vincoli, il ne prit Jules 11 pour le maitre et Moïse pour son valet. .M. Ilerbei't s'est gardé de donner au prophète la tournure dun Hercule, mais il n'a pu en faire un voyant, un homme inspiré, un élu de Dieu. Tenant une table de pierre sous chaque bras, avant soin d'engager 1 angle de cJKUjue dalle dans sa ceinture pour être plus à l'aise à porter son fardeau, le Moïse du parlement me représente un négociant juif ([ui va montrer ses legistres à un svndicat J aime bien mieux les figures des anciens <[ui vont au-devant de lui. n y a dans ce gioupe des tvpes excellents, des expressions très variées et très finement rendues. En somme, dans cet immense tableau, il v a beau- coup à louer, beaucoup à criti(|uei', mais il règne ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 251 dans la composition un sentiment de grandeur qui, à mon avis, rachète tous les défauts. Dans l'art, le trivial est ce qu'il y a de pire. M. Herbert est quel- quefois incorrect, incomplet, mais on voit dans toutes les parties de son œuvre de nobles aspirations. Aux difficultés du sujet se joignaient celles qui résultent de l'emploi d'un procédé de peinture nou- veau. Les couleurs sont fixées sur le mur au moyen du silicate de potasse. Je me trompe fort, ou ce pro- cédé est destiné à faire une révolution dans la pein- ture monumentale. On sait que le silicate est une substance à peu près incolore, et qui dans de cer- taines conditions est soluble dans l'eau. Lorsque l'eau est évaporée, il reste une sorte de verre d'une dureté extraordinaire. Depuis quelque temps, on en fait usage en France pour donner aux pierres tendres une résistance plus grande que n'en ont les pierres les plus dures. Le tutTeau et même la craie imprégnés de silicate mélangé d'eau deviennent aussi inatta- quables aux intempéries que des cailloux, et en effet ils sont revêtus d'une couche de silex. Fixées parce liquide sur le mur, les couleurs sont à peu près inal- térables. Pendant que je regardais le Moïse, le peintre frottait une clé contre un coin de son tableau et montrait qu'elle s'usait rapidement sans que le frottement détachât une parcelle de couleur. J'ai appris, non sans étonnement, que M. Herbert tirait ses couleurs et son silicate de Lille. Je suis charmé de voir nos voisins recourir à notre industrie. 252 PROSPER MÉRIMÉE J'avais déjà vu en Allemagne plusieurs tableaux exécutés au nioven du silicate, fjuon appelle IIV/.v- sers^^las, verre licpiide, nom (jui, pour nèti-e pas aussi scientifique cjue le mot fian(,'ais, donne une idée très juste de cette substance. A Berlin, sous le porche du musée, on voit une grande composition, o-uvre de M. (Cornélius, je crois, dont il n'est pas trop facile de deviner le sujet, et dont le princij)al mérite est d'ofTrir un des premiers essais de peinture au silicate. Autant qu'on en peut juger, elle a été exé- cutée d'abord en détrempe, puis aspergée de Was- seii^lns. Il semble que le lifjuide qui a fixé les cou- leurs ait été projeté avec un goupillon ou bien un arrosoir : il s'est cristallisé en gouttelettes très fines, et l'aspect du tableau est celui que présente un vieux mur au moment d'un dégel. Depuis lors, le piocédé paraît avoir été bien per- fectionné. On ne voit pas dans le tal)leau de M. Her- bert ces gouttelettes scintillantes, l^es tons sont mats comme ceux de la fres(|ue, mais plus vifs, plus fiais, plus lumineux. Je crois qu'on a mêlé le sili- cate aux couleurs avant de les appliquer sur la mu- raille. Rien ne rappelle davantage le ton des meil- leures fresques de Pompéi, et par l'éclat et par l'apparente facilité de l'exécution. Cette facilité, je suis bien loin de la garantir. Des artistes m ont dit (jue, le silicate séchant très rapidement, la peinture est courte, le 'pinceau peu flexible, et que les raccords se font mal entre les pai'ties déjà sèches et celles qui ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 253 sont encore humides. Tout ce que je puis dire, c'est que la peinture de M. Herbeit ne porte pas de traces de ces dinîcultés. Au contraire on serait tenté de ci'oire qu'elle n'en offre pas plus que la détrempe ordinaire. Je remarquais par exemple des plis de draperies très longs qui semblaient exécutés d'un seuj coup de pinceau avec une couleur très fluide et très maniable. L'emploi de ce procédé fût-il en réa- lité un peu plus difficile que les autres, il faudrait encore examiner s'il n'a pas des qualités supérieures à ses inconvénients. Outre son inaltérabilité, la pein- ture au silicate a tous les avantages de la fresque, et le ton en est beaucoup plus fin et plus agréable. Je crois qu'on pourrait faire usage de glacis en revenant sur des parties déjà sèches et durcies, et qu'on ob- tiendrait de la sorte autant de transparence que dans la peinture à l'huile; mais cela n'est pas nécessaire pour la peinture murale. La gamme des couleurs est très étendue, et sauf quelques couleurs végétales qui seraient altérées par le silicate, il n'y a guère de teintes qu'on ne puisse employer. En un mot, je ne crois pas qu'on ait jusqu'à présent rien trouvé de plus propre à la décoration monumentale. En France, nous sommes routiniers; nous n'ac- cueillons guère les novateurs, parce qu'involontai- rement ils se posent comme ayant eu plus d'esprit que nous autres, le vulgaire. Cependant nous avons aussi la noble fierté de ne pas vouloir demeurer en arrière des autres nations, et après nous être bien 254 PROSPER MÉRIMÉE mo([ués de leurs modes, nous les imitons. Cela me fait espérer (jue nous verrons un jour de la peinture au silicate à l'intérieur et petit à petit à l'extérieui' de nos monuments. Franchement, nous avons déjà largement usé de la sculpture. Nous couvrons nos édifices d'une ornementation sculptée (ju'on pro- digue peut-être, suivant l'axiome : ([uand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. Pour varier, « nature se plaît en diversité »; essavons maintenant un peu de la peinture. Le pis (jui puisse arriver, c'est qu'elle soit maladroitement appliquée; on y gagnera toujours tle mettre nos pierres à l'abri de la pluie (jui les ronge. Croyez (jue dès (ju'on aura fait con- naissance avec le silicate, on en perfectionnera l'em- ploi; il sullira d'en indi(juer les inconvénients à nos chimistes pour qu'ils y trouvent un remède. Qu'il se présente un artiste de talent comme M. Herbert, et bientôt nos rues deviendront un musée de tableaux. XIV Journal de Samuel Pepys PUBLIÉ PAR Lord Braybrooke* Le Moniteur unifersei, 12 et 13 janvier 1869) La plupart des auteurs de mémoires, ceux-là même qui parlent avec le plus de franchise et qui ne s'épargnent pas les reproches, ont toujours pensé à la postérité, et ont voulu lui laisser d'eux-mêmes une opinion avantageuse. La reine Marguerite de Navarre appelle phi/a f fie cette propension à s'aimer, à se complaire dans ses œuvres. Remarquons, entre parenthèses, que les hellénistes de son temps pronon- çaient le grec mieux que nos contemporains, qui ont forgé autonomie, autocratie, etc. Malgré l'autorité d'une « si belle et honnête dame », ce joli mot n'a pas fait fortune, et c'est grand dommage, car ni égoïsnie ni amour-propre ne le remplacent. Quand la philaftie ne conduit pas au mensonge, ce qui arrive quelquefois, tout au moins elle farde la vérité. Au lieu de raconter ses actions, on les explique; on ne fait point un récit, mais un plaidoyer. Le journal 1. Diary of S. Pepys — 6th édition. — London, Bobn, 1858. 256 PROSPER MÉRIMÉE de Samuel Pepys, écrit de IGtiO à 1GG9, me paraît une exception à celle pratique si générale, et cette seule singularité serait un titre à rinlérêt, mais il en a d'autres encore. [.a philaftie de Pepys est d une espèce toute par- ticulière et assurément des plus innocentes. Kn effet, elle se borne à une observation minutieuse de lui-même, dépourvue d'ailleurs de toute prétention à commander ou diriger l'opinion du lecteur. Il conte avec une parfaite simplicité ses actions, très- souvent ses pensées, sans que jamais on observe le moindre souci du qu'en dira-t-on. Très-rarement cherche-t-il à se justifier ou même à expliquer sa conduite. Pour moi, je suis convaincu qu'il n'a jamais donné communication de son manuscrit à personne. La manière seule dont il l'a rédigé en serait la preuve. On a des lettres de Pepys écrites avec élégance, même avec une certaine coquetterie de style. Dans son journal, au contraire, pas la moindre trace de recherche ou de travail: ce sont des notes jetées à la hâte, au courant de la plume, quelquefois ditlîciles à comprendre par leui' concision. J'ajouterai qu'il faisait usage d'une sorte de tachygraphie que peu de personnes de son temps auraient pu déchiffrer. Selon toute apparence, il se croyait ainsi à l'abri de toutes les indiscrétions, de même que Léonard de Vinci lorsqu'il écrivait à rebours. S. Pépys descendait d'une famille noble, mais d'une branche tombée dans la pauvreté. Le fait a été PORTRAIT DE SAMUEL PEPYS «Taprès la peinture de John Haies, 1666, à la National Portrait Gallery Reproduit arec l'autorisation de la National Portrait Galleiy ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 257 constaté par ses biographes; quanta lui-même, il ne paraît pas s'être jamais mis en peine pour rechercher son origine. Son père était tailleur dans la Cité de Londres, mais il n'avait pas l'honneur d'habiller les grands seigneurs de son temps. Néanmoins Samuel reçut une éducation libérale et fit ses études à Cam- bridge, probablement en qualité de boursier, au collège de la Madeleine. On ne sait pas s'il prit ses degrés dans celte université, et la seule mention qui soit faite de lui dans les archives du collège est une admonestation dont il fut l'objet pour s'être enivré le 20 octobre 1653. Il se maria très-jeune à une fort belle personne âgée de quinze ans, Anglaise d'origine, mais élevée dans un couvent en France, suspecte pour ce fait d'une tendance au papisme, dont Pepys lui-même fut accusé plus tard. Ce ne fut pas évidemment par intérêt qu'il épousa M^'^ Elizabeth Marchant, car elle n'avait pas de dot, mais la beauté exerçait un grand empire sur Pepys, et on s'en aperçoit à presque toutes les pages de son journal ; bien que son éditeur, lord Braybrooke, ait cru devoir supprimer quelques passages qui auraient pu causer du scandale, il en reste assez pour prouver que Pepys n'était pas de mœurs fort rigides, et il semble qu'à cette époque la bourgeoisie imitait autant qu'elle le pouvait l'aris- tocratie, dont les Mémoires de Grammont nous offrent un portrait si curieux. Marié jeune et sans fortune, Pepys vivait chez un Etudes augl.-am. 17 258 PROSPER MÉRIMÉE sien cousin, sir Edouard Moiilagu, qui lui avait pro- curé une petite place dans l'administi-ation militaire. Telle était sa position, lorsque, le l"'' janvier 1(159- 1660, l'idée lui vint d'<''crire son journal. Il semble que ce fût alors une mode assez répandue en .Angle- terre. Une crise politique était imminente. Le re- doutable Protecteur était mort, et son fils Richard n'avait su conserver ni le pouvoir ni le titre dont il avait hérité si facilement. La nation était lasse de la l'épublique, lasse surtout du Parlement-croupion, tant de fois puigé, épuré, restauré. Elle appelait de tous ses vœux le retour des Stuarts; mais matée par le despotisme d'Olivier Cromwell, et toujours sous la terreur qu'inspirait son invincible armée, compo- sée de fanatiques ou de soldats de fortune, elle n'osait élever la voix. Tout l'édifice était miné et ruineux, mais la masse demeurait assise, attendant une secousse. Les opinions de Pepys me paraissent avoir représenté exactement, à cette époque, celles de la grande majorité de ses concitoyens. Il était attaché à sa religion, mais nullement puritain. Les Stuarts ne lui étaient guère connus que par leurs malheurs, et il croyait bonnement qu'il sutlisait de rétablir l'ancien régime pour que tout allât à merveille. Seu- lement, à tout prix il fallait se délivrer de deux op- pressions, celle des prêcheurs fanatiques et celle des militaires. Avec les Stuarts, on verrait revenir la gaieté et la liberté. Tandis que Monk amenait d'Ecosse en Angleterre ÉTUDES ANGLO-AMÉRICAINES 259 une armée habituée à lui obéir, tandis qu'il recevait avec une apparente impassibilité les offres de tous les partis, l'amiral qui commandait la flotte de la Manche était l'objet de sollicitations non moins nom- breuses. C'était sir Edouard Montagu, et Pepys, en qualité de son secrétaire, était à bord du Naseby, vaisseau amiral dont le nom rappelait une des pre- mières victoires du Parlement sur les troupes royales . Sir Edouard Montagu était homme d'esprit et de résolution, et c'est à ce titre qu'il avait été distingué par le Protecteur, qui n'exigeait pas que ses géné- raux fussent des saints. Telle était l'opinion que Cromwell avait de son mérite et de sa fidélité, qu'il l'avait désigné à Richard comme le meilleur conseil- ler qu'il pût choisir. Parmi ses contemporains sir Edouard passait pour un esprit fort, à ce point qu'il refusait de croire à maint prodige admis par tout le monde. Pepys rapporte que son cousin poussait le scepticisme jusqu'à douter du diable. Vers 1C63, il était dans un château du Wiltshire, c'est le diable que je dis, non sir Edouard, et manifestait sa pré- sence en battant la nuit du tambour. Tambour et tambourineur étaient invisibles et répétaient immé- diatement toutes les batteries qu'on exécutait avec des tambours humains. Or, sir Edouard, par je ne sais quelle batterie difficile et compliquée, avait mis le diable à quia, et depuis lors s'en moquait. Le Pro- tecteur était mort, Richard ne pouvait ni ne voulait régner. Sir Edouard, qui ne tenait nullement à la 260 PROSPER MÉRIMÉE Répiibliijue, ne songea <|u'à sa fortune particulière. La flotte était dans sa main coniine l'armée dans celle de Monk. A la premièi-e ouverture de l'amiral, tous les capitaines et leurs équipages crièrent : « Vive le roi! » Sii' Kdouard alla chei'cher Charles II en Hol- lande et lui apporta de l'argent dont il avait le plus pressant besoin; car, au dire de Pepys, toute la garde-i'obe de Sa Majesté ne valait pas deux livres sterling. Sans avoir iis<|ué autant que Monk, sir lÉdouard partagea avec lui les premières faveuis de la restauration : il fut fait comte de Sandwich et lord chambellan. Pepys eut sa petite part dans les lai- gesses royales. Outre Thonneur de baiser la main de Charles II et celle du duc d'York, il reçut une petite somme ronde. Jamais il n'avait eu tant d'ar- gent en p»che. Peu après, lord Sandwich obtenait pour lui la place de clerc des actes au ministère de la marine, dont les fonctions paraissent avoir compris ce qu'on appellerait aujourd'hui le sei'vice du personnel et du matériel. Les appointements, à la vérité, n'étaient pas considérables, mais il y avait la rissorza del niestiere, comme dit Figaro. A cette époque, les fonctionnaires publics ne se faisaient pas scrupule de recevoir des cadeaux. Lorsqu'un officier était promu à un grade supérieur, lorsqu'on lui délivrait une commission pour commander un vaisseau, l'usage était c[u'il en témoignât sa reconnaissance à M. le clerc des actes, soit en lui olîrant quelque pièce ÉTUDES ANGLO-AMÉRIOAINES 261 d'argenterie, soit même en lui mettant dans la main brutalement un papier enveloppant quelques gui- nées. La chose se faisait sans mystère et jusqu'à un certain point était aussi légitime qu'aujourd'hui peut l'être, entre commerçants, un droit de courtage. Les gens scrupuleux, et Pepys était de ce nombre, n'ac- ceptaient pas toujours les cadeaux, surtout lorsqu'ils n'avaient eu nulle part à la nomination dont on leur faisait honneur; mais ces vertus puritaines étaient rares. Le secrétaire d'un ministre disait à Pepys : « Je ne vis que des cadeaux des solliciteurs. Mon cheval est un cadeau; mes bottes, autre cadeau. Tous les fournisseurs me payent tribut. Venez chez moi goûter du vin que je me suis fait donner. » Une recommandation à un homme puissant se payait d'avance. « Le 19 juin 1660, lady Pickering, dit Pepys, m'a conté l'affaire de son mari, pour que je l'aide auprès demilord(lord Sandwich) et m'a donné, enveloppées dans un papier, 5 liv. st. en argent. » Le même jour, il trouvait chez lui une provision de chocolat (qu'il appelle chocolade) envoyée il ne sait par qui. Le 21 du même mois, le capitaine Curie lui donnait c'inc^pièces (guinées} en or et un pot d'argent pour sa femme, à l'occasion du brevet que Pepys lui avait expédié. Lesage ne faisait pas un tableau de fantaisie lorsqu'il nous montre, dans Gil Blas, un ministre instruisant son secrétaire au sujet des profits qu il peut retirer de sa place. Pepys, bien que fort honnête homme, pour son temps, fit fortune, et sin- 262 PROSPER MÉRIMÉE gulièrement vite. Malgré un goût très-vif pour le plaisir, malgré une ciiriositc naturelle (jui lui faisait prendre intérêt à une foule de choses sérieuses ou frivoles étrangères à ses oecupations ofTicielles, il était cependant le meilleur fonctionnaire de son ad- ministration, et on lui doit la plupart des règlements qui subsistent encore aujourd'hui dans l'amirauté et qui passent pour les plus propres à établir l'ordre, l'activité et l'économie dans le service. Il savait réprimer les fraudes des fournisseurs et distinguer les officiers d'un mérite véritable. Malheureusement à cette époque la faveur faisait tout. Quoi([ue bon royaliste, Pepvs déplore souvent les choix de la cour, et ne peut s'empêcher de comparer les freluquets qui obtenaient des commandements avec les vieux loups de mer (ju'emplovait le Protecteur. Il fut le témoin des résultats désastreux où les maitiesses et les favoris conduisirent le rrouverne- ment de Charles II: il vit une flotte hollandaise remonter la Tamise, et Kuvler. avant un balai au haut de son grand mât, brûler les vaisseaux anglais à Chatham. On jugera de la teireur fju inspirait cette audacieuse attau de 1840 à 1856. Page 87, ligne 9. — ... fabriques peintes des Champs- flly- sécs... : Littré dit, pour cette acception : « toutes cons- tructions qui servent à l'ornement des parcs, des jardins ». Page 88, ligne 1. — ... M. de H(wray... : Pseudonyme de Pierre-Ange Fiorentino, né à Naples en 1810, critique d'art qui écrivait en particulier dans la Presse, le Cuns- titutionnel et le Moniteur. — , ligne 8. — ... cours (courts) : Ces cours existent toujours, sauf une, comme on verra plus bas, note sur M. Fer- gufson. Page 89, ligne 18. — ... petit Dunkerque... : llatzfeld et Darmesteler disent : « bibelot d'étagère » et donnent pour étymologie : « d'une enseigne parisienne de ce nom, la ville de Dunkerque étant renommée pour ses bibelots en ivoire » ; Mérimée l'entend ici d'une collection de bibe- lots. Page 90, ligne 6. — ... il/. Fergusson : L'orthographe de Mérimée était erronée; il avait écrit Ferguson ; il s'agit de James Fergusson (1808-1886), auteur d'ouvrages sur l'architecture ; sa « cour » assyrienne fut par la suite dé- truite par un incendie ; il fut directeur du palais de Cristal de 1856 à 1858. — , ligne 24. — ... Boabdil... : C'est le dernier roi arabe de Grenade. Mérimée avait vu Grenade — et Cordoue — dès son premier voyage en Espagne en 1830. — , ligne 25. — ... la mosquée d' Abdérame à Cordoue : Elle fut commencée par Abdérame I^"" le Juste, en 770. Page 93, ligne 19. — ...M. Layard : Il s'agit de Sir Austen Henry Layard (1817-1894), célèbre par ses fouilles à Ninive, et qui fit aussi une carrière politique ; son livre de 1848, Nineveh and ils remains, lui valut une gloire NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS 293 immense ; ce n'était, du reste, pas l'emplacement exact qu'il avait découvert. Page 96, ligne 10. — ...le Parthénon et le temple de Thésée... : Mérimée avait vu Athènes pour la première fois en août et septembre 1841. Page 99, ligne 11. — ... comme on le voit à Pompéi... : Et Pompéi en août 1841, en allant en Grèce. Page 103, ligne 25. — ... dans l'histoire de Vart : Le fait que l'architecture et la sculpture grecque furent polychromes n'est plus discuté aujourd'hui : « De nombreuses traces de peinture, encore visibles, forcent à reconnaître que le Parthénon avait été totalement recouvert d'un enduit rehaussé de couleurs vives sur les parties les plus impor- tantes de ses éléments d'architecture... » (Charles Lucas, article Parthénon, Grande Encyclopédie). « Toutes ces sculptures étaient peintes » (article Parthénon, Larousse). V. — Un faux dauphin en Amérique Page 104, ligne 1. — O imitatores servum pecus! Horace, Épitres, 1, 19, 19. Page 105, ligne 14. — ... Perkin Warbeck... (1474-1499) : Aventurier qui essaya de se faire passer pour le duc d'York, fils d'Edouard IV ; il fut vaincu, pris et exécuté. — , ligne 16. — ... le faux Démétrius de Russie... : L'étude de Mérimée sur lui avait paru en 1852. Mérimée eut toujours un faible pour les histoires d'usurpateurs. Page 106, ligne 23. — ... M. A. de Beauchêne... : Alcide- Hyacinthe du Bois de Beauchesne (1804-1873), historien royaliste et orthodoxe de la captivité du Temple ; son ouvrage est intitulé Louis XVII, sa vie, son agonie et sa mort (1852) et est considéré aujourd'hui comme plus remarquable par la couleur que par l'esprit critique. Page 108, ligne 22. — Trois endroits furent désignés, chacun ayant son témoin authentique... : G. Lenôtre, dans Le 294 NOTES ET ÉCLAinClSSEMENTS roi Louis XVII et V énigme du Temple (1921), énumère même et étudie cinq versions, présentées par les nommés Voisin, Bureau, Dusser, femme Bétrancourt, et Charpen- tier [op. cit., p. 419 et suiv.). Page 111, ligne 19. — ... yai voyagé dans des pays si bar- bares... : L'Espagne, la Turquie, l'Asie Mineure, veut-il dire probablement ; il s'était avancé jusque dans la brousse de Smyrne. Page 114, ligne 13. — Pendant la dernière guerre entre l'An- gleterre et les États-Unis... : Celle de 1812 à 1814, terminée par la paix de Gand. Page 116, ligne 17. — M. le prince de Joinville... (1818- 1900), troisième fils de Louis-Philippe, amiral; c'est lui qui avait ramené en France les cendres de Napoléon en 1840. Page 117, ligne 25. — ... Albany... : Sur le fleuve Hudson. — , ligne 26. — ... lac George... : Près du lac Champlain, dans l'État de New-York. Page 118, ligne 5. — ... Green-Bay... : Ville de l'État de VVisconsin, située sur un bras du lac Michigan du même nom ; c'est donc sur le lac Michigan que naviguaient les voyageurs. Page 120, ligne 7. — ... mon père qui a demeuré longtemps dans ce pays... : Louis-Philippe avait séjourné en Amé- rique, d'octobre 1796 à la fin de 1799. Page 123, ligne 3. — ... infariiiato... : Est d'excellent ita- lien pour frotté de. — , ligne 6. — ... M. Auguste Trognon, secrétaire des com- mandemens du prince de .Joinville... (1795-1873), norma- lien et historien, avait d'abord été précepteur du prince ; il suivit la famille royale en Angleterre en 1848. Page 124, ligne 1. — ... dans ma jeunesse, étant secrétaire d'un ministre... : Le comte d'Argout. Voir P. Trahard, La jeunesse de Mérimée. NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS 295 VI. — Exposition de Manchester Mérimée était allé en Angleterre exprès pour la voir ; ce fut son neuvième voyage; parti le 10 juin 1857, il était encore à Londres au début d'août. « Je pars demain pour Manchester, bien que je craigne un peu d'aller voir un humbug; mais il vaut mieux être attrapé que d'avoir des regrets... » (A M™^ de la Roche- jacquelein, 9 juin 1857) ( Ghambon, art. cité, p. 423). « Le diamant de l'Exposition, à mon avis, c'est le groupe des Trois Grâces de Raphaël, appartenant à lord Ward. Il paraît que c'est une traduction de l'antique, mais je parierais que cela est supérieur à l'original. La beauté est poussée à ce point que ces trois femmes nues sont respectables. Ce sont des déesses » (à la même, 26 juil- let 1857). Mérimée se plaint, par ailleurs, que peu d'ama- teurs aient envoyé leurs meilleures pièces et qu' « un grand nombre d'olibrius » aient envoyé des charretées « d'affreuses copies, qu'il a bien fallu accepter et exposer avec le nom dont il a plu aux propriétaires de les baptiser ». Il se passionna pourtant aussi pour un portrait de Julie d'Angennes, appartenant à lord Spencer et attribué à Mignard. En somme, son impression fut mauvaise : « Je crois que je vous ai dit la vérité dans ma première lettre sur Manchester. Je n'avais pas si bien traité le public dans un article que j'ai fait et qui était louangeur. J'ai la politique de ne jamais dire du mal d'un pays où je dois revenir. Voilà pourquoi on m'aime tant en Espagne... » (à la même, 3 août 1857). Voir Chambon, art. cité. Page 125, ligne 2. — Monsieur,... : Cette indication épis- tolaire, tendant à donner à l'article l'allure d'une lettre écrite au directeur du journal, est peut-être imitée de l'habitude anglaise d'adresser des lettres destinées à