THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY Return this book on or before the Latest Date stamped below. A charge is made on all overdue books. University of Illinois Library R 2 1 1992 CEUVRES COMPLETES PROSPER MERIMEE I'l 111 II.I S SOTS LA DIRECTION DE Cll.lii:!. THAHAHI) II KOOTAHD CHAMIMON MOSAIQUE T E X T K K T A B L 1 K T A N N O T K AVRC UNF. INTRODUCTION PAH MAURICE LEVAILLANT Avec liuit fac-simili's hors lexte PARIS MKRAIRIE ANCIENNE HONORE CHAMPION 5 ct 7, QUAI MAI.AQUAIS, VI* 1933 CEUVRES COMPLETES DE PROSPER MERIMEE MOSAIQUE I I A KTK TIRE DE GET OUVBAGE . Vingt-cinq exemplaires stir papier des manufactures imperiales du Japan, numerates de { a 25. Cent exemplaires sur papier tf Arches, numerates de 26 a 125. Onze cents exemplaires sur papier ve/in pur fil des Papeteries Lafuma, de Voiron, numerates de 126 a 1225. Copyright by Librairie Honon'- Champion, februar 1933. MOSAlQUE, L'AUTEUR ou THEATRE DE CLARA CAZUL. PARIS, H FOURN1ER JEUNE , LIBRAIRE. BUI i SIlNk , N* "^ ' 1833. PROSPER MERIMEE MOSAIQUE TF.XTE I I \ H I . I F.T ANNOTE AVKC UNR INTRODUCTION PAR MAURICE LEVAILLANT Avec huit fac-similes hors texte PARIS LIBRAIRIE ANCIENNE HONORE CHAMPION 5 et 7, QUAI MALAQUAIS, Vl e 1933 v, 10 INTRODUCTION Dans Mosalque, Merimee, au printemps de 1833, reunit les morceaux que sa verve avait egrenes, depuis 1829, aux pages des revues litteraires : a vrai dire, a 1'exception F de deux, tous avaient et6 publics par la Revue de Paris, et presque tous avaient paru dans un espace de deux ans, de 1829 a 1831... Morceaux disparates, d'ailleurs, au premier coup d'oeil : des romances imitees de 1'illy- rique , une sorte de chanson espagnole voisinent avec des nouvelles ; un proverbe en forme de saynete met la diversion d'un sourire au milieu du volume ; trois lettres ecrites d'Espagne le terminent ; ces notes de voyage juxtaposent ainsi les donnees d'une realite pitto- resque aux inventions d'une imagination souvent apre et farouche. Visiblement, Merimee n'a point recherche pour son livre 1'harmonie des couleurs et 1'unite du ton ; c'est d'une main quelque peu indolente qu'il en assembla les morceaux ; mais en 1833, pour ce dandy qui passait dans la mSme jour-ne'e d'un cabinet ministeriel au cafe de la Rotonde, puis aux coulisses des petits theatres, cette indolence etait une coquetterie. . . - - a moins qu'elle ne masquat la grace d'une ironic secrete. On s'aperc.oit vite, en tout cas, que dans ce recueil aux a II INTRODUCTION allures nonchalantes les nouvelles occupent la place capi- tale, et, a leur cote, les trois lettres sur le voyage d'Es- pagne ; car ces pretendues lettres sont des nouvelles encore, plus breves, plus sobres ou, si 1'on veut, des esquisses de nouvelles. Mateo Falcone, la Vision de Charles XI, V Enlevement de la Redoute, Tamango, le Vase etrusque ; puis la peinture d'un combat de taureaux a Madrid, d'une execution a Valence, le portrait de Jose- Maria, le fameux brigand d'Andalousie voila les pages originales et qui captivent le regard ; Merimee y marque 1' orientation definitive de son art ; il s'y empare de son avenir : a cote de ces reuvres maitresses, romances et ballades ne figurent que comme un adieu a son passe. Dans Mosalque, les livres qui suivront sont en germe, a commencer par Carmen et Colomba; la destinee litte- raire de Merimee se fixe et se decide. Jusqu'au printemps de 1829, 1'auteur du Theatre de Clara Gazul c'est ainsi qu'il signe tous ses livres de- puis 1825 est apparu comme 1'un des plus fougueux, mais aussi 1'un des plus intelligents, parmi les disciples de la jeune ecole romantique. Chacun de ses ouvrages a pris la valeur d'un manifeste en action ; avec une preco- cite remarquable, entre vingt-deux et vingt-six ans, il s'est installe dans plusieurs domaines importants, et son intervention a compte sur tous les champs de la ba- taille litteraire. Dans les pieces attributes par son caprice a la comedienne espagnole, il a reclame pour la liberte totale au theatre et tente d'adapter a notre scene certaines audaces de Shakespeare, plus encore que les temerites de INTRODUCTION III Calderon ; par la Guzla, il a reclame pour la fantaisie et la passion dans le lyrisme ; par la Jaquerie, pour la verite de la couleur locale et pour 1'evocation pittoresque du passe : il a combattu toujours a 1' avant-garde. II ne fait point partie, cependant, des grands cenacles roraantiques : derriere lui, ce ne sont pas les ombres de Nodier ou de Victor Hugo qui se dessinent. c'est le net profil de Stendhal. Sa liaison avec 1'auteur de 1' Amour remonte vraisemblablement a la fin de 1821 ; tout de suite Merimee, debutant de dix-neuf ans, subit 1'influence du gros homme grognon et passionne, du Milanese, qui arrivait d' Italic avec des idees bien arretees sur la reno- vation litteraire. Ces idees differaient etrangement de celles ou la Muse franfaise et son cenacle caresserent bientot leur poetique imagination. Aux dimanches et aux mercredis d'fttienne Delecluze, le critique d'art du Journal des Debats, parfois aussi chez Albert Stapfer et chez Viollet-le-Duc, Merimee rejoignait un petit groupe d'amis que 1'ardeur et 1' eloquence de Stendhal captivaient. On apergoit autour de lui, pendant ces annees deci- cives de formation, des hommes differents par les gouts et les ambitions, mais dont les idees, au total, s'accordent et achevent d'orienter les siennes. Ce sont Jean-Jacques Ampere, son ami de college, qu'un malheureux et fatal amour enchaine a la robe blanche de M me Recamier ; Theodore Leclercq, auteur piquant et superficiel des Proverbes dramatiques ; Charles de Remusat, qui va faire revivre la Saint-Barthelemy dans une scene histo- rique ; Ludovic Vitet, qui prepare d'autres scenes histo- riques sur Tepoque de la Ligue ; Charles Magnin, qui sera bientdt le critique du Globe; enfin, le naturaliste Victor IV INTRODUCTION Jacquemont, d6bordant de sensibilite et pourtant habile a dompter les ennuis de 1'existence par la discipline d'un sto'icisme tout antique. Entre ces novateurs, ilest question de romanticisme , comme dit Stendhal et comme Ton dit autour de lui. Tous sont des liberaux et des rationalistes ; leur petit cenacle le cenacle de Stendhal dedaigne 1'autre le cenacle de 1' Arsenal ou de Nodier qui rassemble des poetes et des ultras . Non que Ton y fasse fi de 1'imagi- nation ou du sentiment ; mais ces forces on veut les dis- cipliner ; on pretend les soumettre au controle d'une rai- son qui leur donnera pour but de reproduire, avec une exactitude eclatante, les realites de 1'histoire ou de la vie. C'est la formule du romantisme intellectuel que, par deux fois, Stendhal s'efforce de definir et d'imposer a 1'attention, en 1823 et en 1825, dans les deux editions de son manifeste : Racine et Shakespeare... On ne saurait exagerer 1'influence de Stendhal sur Me- rimee pendant toute cette periode d'incertitude et d'es- sais. C'est alors que se noua leur amitie ; elle est fameuse, encore qu'assez mal connue jusqu'ici. Elle les rapproche etroitement sans jamais reussir a les unir tout a fait. Pour la definir, il faudrait tenir compte de leurs tempe- raments, plus differents que leurs esprits ; mais il con- viendrait aussi de distinguer entre les epoques de leur intimite ; car ils ne s'aimerent point de la meme fac,on en 1823, en 1830 et en 1840. C'est peut-etre ce qui explique les variations de Merimee quand il parle de leurs rapports. A distance, en 1855, il affirme : Nous n'avions peut-etre pas une idee en commun, et il y avait peu de sujets sur lesquels nous fussions d'accord. Nous passions notre temps a nous disputer 1'un 1'autre de la meilleure foi du INTRODUCTION V monde... Mais plus tot, dans une lettre a 1'Inconnue, il avoue que les idees de Beyle sur les hommes et sur les choses ont singulierement deteint sur les siennes . C'est dans cet aveu que se trouve la verite, surtout si Ton con- sidere la premiere epoque de leurs relations. En commun, quoi que Merimee en ait dit plus tard, les deux hommes avaient plus d'un gout et plus d'une idee : 1'amour, d'abord, du xvm e siecle, de son style clair et sec, de sa raison lucide ; un manque de mysticisme qui va jusqu'a 1'irreligion, un parti pris de reserve intellectuelle qui va, parfois, jusqu'a la mystification ; une curiosite des passions energiques et surtout des passions de 1'amour, qui, dans 1'expression, atteint parfois la licence et la gauloiserie. On y peut a j outer le dedain de la poesie et 1'anglomanie. Mais tout cela constitue une attitude intellectuelle plutot qu'un fonds de sentiments et d'idees. Stendhal possedait une fougue et un entrain qui man- quaient a Merimee : la sensibilite bouillonnait chez lui, sous 1'oeil impitoyable et inquisiteur de la raison. Chez Merimee, elle fremissait, certes, et beaucoup plus ardem- ment qu'on ne 1'a dit ; mais la violence interieure s'arre- tait vite et se glagait. Merimee allait rarement jusqu'au bout de 1'elan que le sentiment esquissait d'abord en lui, ou, s'il cedait a cet elan, ce n'etait qu'en secret et avec une sorte de honte : n'etait-ce pas precisement le reproche que voulait lui adresser Stendhal, quand il 1'accusait de manquer de lo-gi-que? Mais la difference des caracteres n'empecha point la similitude des gouts. Des theories professees au cenacle de Stendhal , la vie litteraire de Merimee a precede : elles sont, d'ailleurs, en harmonie avec sa formation familiale, son education intellectuelle et son temperament. La est VI INTRODUCTION son point de depart ; la, dans cet ensemble de souvenirs et de doctrines, plus ou moins consciemment, il cut tou- jours son point d'appui et sa reserve de force secrete. Dans le Theatre de Clara Gazul, il avait entendu com- poser le genre de drames que Stendhal, aupres de lui, venait de definir. II s'y reprit a deux fois pour donner un exemple demonstratif des scenes historiques telles que les concevaient les amis de Stendhal : apres la Ja- querie, oeuvre a demi manquee, il publiait, aux premiers jours de mars 1829, la Chronique du temps de Charles IX 1 . Ce roman obtint aussitot un assez vif succes : Merimee y avait pris, centre la fantaisie, des precautions serieuses. Ressusciter une epoque disparue, en se conformant a la methode de Walter Scott, etait son unique propos : pour le realiser, il avait puise dans les chroniqueurs du xvi e siecle une erudition ingenieuse et solide ; il avait pillotte L'Estoile, Montluc, d'Aubigne ; ce qu'il enten- dait Hvrer au public, c' etait un extrait de ses lectures , une chronique seulement, et qui resumat quelques douzaines d'autres chroniques... Surtout, il s' etait garanti contre une erreur qui venait de peser lourdement sur le Cinq-Mars d'A. de Vigny : il avait evite avec quelque soin d'empieter sur le terrain de 1'histoire en donnant des roles dans son roman a des personnages dont la vie est trop connue pour qu'il soit permis d'y changer ou d'y aj outer quelque chose... . II avait choisi pour pro- tagonistes non point Charles IX ou Coligny, qu'il ne lais- sait entrevoir que de biais, mais des personnages incon- 1. C'est seulement en 1832, pour la deuxieme edition, que Merimee substitue, dans le titre, le mot r&gne au mot temps, qui, moins precis, convenait mieux, cependant, au dessein de 1'ouvrage. INTRODUCTION VII nus ; il avait invente ses heros, a fin de resumer en eux d'innombrables Franc.ais du xvi e siecle ; la foule, der- riere eux, grouille et hurle. C'etait indiquer au roman historique sa vraie formule -- celle que Victor Hugo adoptera dans Notre-Dame de Paris et Flaubert dans Salammb'5. Qu'importe, apres cela, que 1'intrigue elle-mSme n'ait, dans la Chronique, qu'un interet secondaire? Les amours de Bernard de Mergy, le beau gentilhomme huguenot, et de Diane de Turgis, la belle dame d'honneur catholique de la reine Catherine, ne sont pour Merimee qu'un pre- texte a retenir le lecteur et a le divertir... Avant de clore son dernier chapitre, il interroge ironiquement : Mergy se consola-t-il? Diane prit-elle un autre amant? Sa reponse, c'est qu'il le laisse a decider au lecteur . On ne saurait montrer plus d'elegante desinvolture ; ses tableaux presentes, Merimee rentre dans la coulisse, non sans impertinence... II est presse ; car la Chronique lui a revele son don essentiel, qui est de center et de peindre. Depuis quatre ans, ses demarches semblent inspirees d'une inquietude secrete ; s'il a avance, c'est en zigzags, pour ainsi dire, par brusques elans dont chacun semblait contredire le precedent. Mais le voila qui vient de decouvrir sa voca- tion : il sera nouvelliste ; des libertes conquises par le romantisme, il retiendra seulement celles qui lui per- mettront d'observer de plus pres la realite, de la peindre avec plus d'eclatante rigueur ; 1'ecole qui va triompher augmentera pour lui le champ d'action d'un art sobre et clair qu'il doit au xvm e siecle, beaucoup plus qu'au siecle nouveau, et qui est, au fond, tout classique. VIII INTRODUCTION Sur sa table, Merimee, dans les derniers jours de fe- vrier 1829, ecartait, d'un geste las, les dernieres epreuves de la Chronique, pour achever de mettre au net le manus- crit de Mateo Falcone. Depuis qu'il tenait une plume, on peut dire que le nou- velliste, en lui, se cherchait : dans les drames rapides de Clara Gazul, dans les ballades de la Guzla, des sujets de contes apparaissent, des anecdotes alertes, c.a et la, s'es- quissent. Quant a la Jaquerie et a la Chronique, pour qui regarde de pres ces deux romans, ils ne sont qu'une suite de recits ; si Ton rompt le fil de la fiction, chacun de ces recits garde sa valeur propre. Merimee le sentit. Mais qui lui donna 1'idee d'ecrire sa premiere nouvelle? De cette initiative, le hasard pourrait bien etre respon- sable. Au mois de juillet 1828, Merimee lut dans la Revue trimestrielle une anecdote tragique, perdue au milieu d'un grave article sur la Corse ; 1'auteur contait, par di- version, comment, dans 1'ile restee farouche, une famille entiere s'etait unie pour chatier la forfaiture d'un berger. L'imagination de Merimee s'arreta sur cet episode : deja, au cours des annees precedentes, il avait eu 1'occasion de s'interesser aux moeurs energiques de la grande ile ou les ames conservaient un peu de la candeur et de la puis- sance primitives. Ces mosurs lui rappelaient celles du xvi e siecle qu'il s'occupait a peindre. II consulta des livres sur la Corse, y retrouva sous une forme plus apre 1'anecdote qui 1' avait frappe : un pere punissait de mort son fils coupable d'avoir trahi des deserteurs... Merimee s'enthousiasma pour 1'aventure du Brutus corse et, avec la meme conscience d'erudition, avec le meme scrupule INTRODUCTION IX d'exactitude qu'il appliquait a ses tableaux du xvi e siecle, il la reconstitua nettement, il la raconta froi- dement. Une revue lui avait suggere cette premiere nouvelle ; une revue la publia. Au mois de mars 1829, le docteur Veron, medecin en rupture de medecine, homme d'affaires rubicond, jour- naliste avise, dont la faconde etincelante paraissait tou- jours aux aguets derriere les plis et les replis d'une epaisse cravate blanche, le docteur Veron fondait la Revue de Paris ; il avait dix associes, parmi lesquels Scribe, Sainte-Beuve, Amedee Pichot, Casimir Dela- vigne semblaient garantir, d'avance, le caractere litte- raire de 1'organe nouveau. Foin des articles trop severes ! Des sa premiere livraison, qui parut le 12 avril, la Revue de Paris declarait qu'elle voulait avoir le caractere aimable d'un magazine a 1'anglaise ; le moment, d'ailleurs, aflirmait-elle, est favorable ; les opinions en litterature semblent se passionner, la controverse s'etend et s'anime et tout semble nous faire esperer une epoque litteraire apres toutes nos crises politiques... . La ru- brique de la litterature ancienne etait reservee pour la critique de toutes les oeuvres anterieures au xix e siecle, et Sainte-Beuve 1'inaugurait par une etude sur Boileau ; la rubrique de la litterature moderne s'ouvrait large- ment aux productions des nouveaux venus ; c'est la que, dans la premiere livraison du second volume, paraissait Mateo Falcone, mceurs de la Corse... Le morceau fut tout de suite remarque. D'apres Gus- tave Planche, c'est lui qui rendit Merimee populaire . Des la fin du mois de mai, la Revue jrancaise une ri- vale ! rendant compte des deux premiers tomes en X INTRODUCTION huit livraisons de la Revue de Paris, ne craignait pas de le mettre a part : ... La nouvelle intitulee Mateo Falcone, par M. Merimee, est a nos yeux le chef-d'oeuvre du re- cueil ; on y retrouve ce talent naturel, soudain, frappant, que la critique ne donne pas, que le travail ne peut imi- ter. Au reste, la revue nouvelle etait accusee de frivolite ; on doutait que soit les ecrivains, soit le public pussent longtemps se plaire a la legerete circonspecte, a 1'impar- tialite supei ficielle de la Revue de Paris . Pour les gens graves, ce magazine a 1'anglaise manquait vraiment de gravite. C'etait constater son succes. Veron se frotta les mains, cacha malicieusement son sourire aux plis can- dides de sa cravate et reclama quelque nouveau chef- d'oeuvre a Merimee ! Merimee lui donna le Carrosse du Saint- Sacrement, qui parut en juin, et, de la meme veine, Y 'Occasion, qui parut en novembre : deux saynetes , comme il les intitule avec une souriante modestie ; deux etudes de passion qui s'encadrent en deux decors de 1'Amerique espagnole : YOccasion a Cuba, le Carrosse dans la capitale du Perou. Le Carrosse fit un scandale ; aux yeux des ultras, la Perichole apparut seulement comme une petite-cousine de Tartufe, et la duchesse de Berry pria Veron de ne plus lui envoyer desormais une revue si mal pensante!... Nous goutons, au contraire, aujourd'hui, pleinement 1'in- quietante complexite du personnage ; Merimee, pour ecrire sa saynete , s'est souvenu de Moliere et de Beau- marchais ; la Perichole tient de Rosine et de Celimene ; on ne sait quelle ardeur perverse anime cependant son coeur diabolique ; en cette astucieuse Celimene la Car- mencita, deja, s'esquisse... Par ces deux comedies, Meri- mee couronnait le Thedtre de Clara Gazul, Mais, avec INTRODUCTION XI elles, il disait adieu un adieu magistral au genre qui lui avait ouvert la celebrite... Bien vite, il retournait au genre nouveau qui 1'allait, desormais, captiver. Au mois de juillet, la Revue de Paris donnait cette Vision de Charles XI qui preludait aux histoires de revenants ou 1'auteur de la Venus d' Ille se flatterait, plus tard, de voir ses chefs-d'oeuvre. Impos- sible de tirer meilleur parti d'un etrange document diplo- matique que 1'obligeance de quelque ami avait extrait des archives conservees aux Affaires etrangeres ; impos- sible, surtout, de laisser plus habilement dans 1'esprit du lecteur cette impression de doute et d'effroi qui, selon Merimee, etait peut-etre le triomphe de 1'art ; la scene a laquelle, une nuit mysterieuse, le roi Charles XI de Suede assistait, plus de cent ans a 1'avance, etait peinte avec la meme nettete de lignes et la meme sobriete de couleurs qu'une scene moderne dont le conteur eut ete le temoin : au fantastique d' Hoffmann, Merimee appli- quait les methodes realistes de Stendhal. Le realisme seul triomphe dans YEnlevement de la Redoute, dont la grave Revue francaise se parait en sa livraison de septembre-octobre, et dans Tamango, que la Revue de Paris publiait presque en meme temps, au mi- lieu du mois d'octobre. La premiere de ces nouvelles reussissait le tour de force de condenser en quelques pages 1'impression d'horreur et d'effroi que le comte de Segur, dans un livre fameux, YHistoire de la Grande Armee, avait longuement developpee. II serait, d'ailleurs, difficile de n'y point reconnaitre 1'influence de Stendhal : court, rapide, violent, meme brutal, le sujet un recit d'une bataille par un jeune officier, frais emoulu de 1'ecole laisse entrevoir le coeur humain comme a la lueur d'un XII INTRODUCTION eclair. La couleur locale est a peu pres absente : si Meri- raee ne citait, au debut, le nom russe de la redoute (en le francisant, au surplus), saurait-on que la scene est en Russie plut6t qu'en Flandre et qu'il s'agit d'un episode prealable de la bataille de la Moskowa? Le jeune sous- lieutenant qui va prendre part a 1'action n'a guere le temps de regarder autour de lui ; il ne voit le combat que de son rang et a travers son cceur. Le meme parti pris inspirera plus tard Stendhal lorsqu'il montrera la bataille de Waterloo apercue en decousu par Fabrice. Quant a Ta- mango, Merimee en avait puise le sujet dans les histoires de negriers, alors fort a la mode, et le pittoresque dans les recits de 1'explorateur Mungo-Park ; il semblait y center, sans un fremissement de pitie ou d'effroi, 1'aven- ture d'un troupeau de negres abandonnes en pleine mer sur le vaisseau conquis en vain par leur revolte ; il lui suffisait de se pencher avec curiosite sur ces ames rudi- mentaires. Qu'on y regarde de pres, cependant ; 1'ironie du narrateur aiguise plus d'un trait ; elle n'est que le masque d'une imagination qui a sa pudeur et qui repu- gnerait a 1' eloquence ; pour 1' abolition de 1'esclavage, Tamango vaut plus que la rhetorique de cent plaidoyers. A ces quatre nouvelles de 1829, s'ajouta, en novembre, le contenapolitain de Federigo, ou 1'irreverence s'enveloppait d'une habile naivete. Dans ces cinq morceaux apparait, avec ses traits essentiels, 1'art de Merimee nouvelliste : un sujet piquant, extraordinaire ou effrayant, emprunte soit aux chroniques ou a 1'observation directe, un deve- loppement net et ramasse comme celui d'un drame ; la peinture de passions violentes, toutes proches de 1'explo- sion, etudiees dans des ames energiques, en des etres primitifs ; une forme seche et pourtant brillante ; rien INTRODUCTION XIII d'inutile, ni dans la forme, ni dans 1'analyse ; le pitto- resque subordonne au calcul de 1'effet. Les quatre premieres de ces nouvelles, cependant, ris- quaient de paraitre un peu dures et tendues ; Stendhal le faisait comprendre a Merimee en lui ecrivant vers ces jours-la : Sou vent, vous ne me semblez pas assez delica- tement tendre, et il faut cela pour me toucher. Est-ce pour obeir a ce discret conseil, ou, plus simplement, pour suivre la pente de son creur, que Merimee, dans les deux nouvelles suivantes le Vase etrusque et la Partie de trictrac, qui parurent en Janvier et en juin 1830 aug- menta la part de 1'analyse et introduisit le sentiment de Famour? En meme temps que de sujets et de decors, il changea de personnages ; il peignit des mondains : dans le Vase etrusque, il mit en scene ses amis les dandys et lui- meme, au milieu du decor qui leur etait familier, celui de la Rotonde et du Cafe de Paris . . . Les premieres pages de cette chronique parisienne ont 1'agrement d'une lithographic ou revit le boulevard de 1829, avec ses elegances, ses potins, ses preoccupations de politique ou d'orientalisme. Mais dans ces dandys raflines une passion redoutable comme celle de 1' amour peut faire surgir 1'energie de 1'etre primitif que la civilisation avait seule- ment endormie. C'est a conter cette resurrection subite que s'emploie 1'ironie amere de Merimee. II ne s'indigne ja- mais ; il constate et il raconte : il exclut 1'enthousiasme et la colere ; il exclut aussi les longues explications, car il excelle a faire voir 1'interieur par 1'exterieur, a suggerer par un geste tout le tumulte de 1'ame. II a dit lui-meme de Beyle : Dans chaque anecdote pouvant servir a porter la lumiere en quelque coin du cosur, il retenait toujours ce qu'il appelait le trait, c'est-a-dire le mot ou XIV INTRODUCTION Taction qui reVele la passion. Son esthetique etait d'ac- cord avec celle de Stendhal. Sa raillerie aussi. Elle se divertit, en cet hiver, a dauber sur les ultras alors au pouvoir ; ma is, pourles atteindre plus impunement, elle usa d'une fiction. La saynete les Mecontents, inspiree pour la forme et pour le ton des proverbes de Theodore Leclercq, montra la secheresse et 1'avidite ambitieuse d'un groupe de nobles occupes en 1810 a organiser, au fond de la Vendee, une conspiration contre 1'Empereur. Ces scenes souriantes mais faciles, qui parurent en mars 1830 dans la Revue de Paris, ou Merimee prenait de plus en plus figure de collaborateur important, sont loin d'avoir le mordant ou le pittoresque du Theatre de Clara Gazul ; elles semblent cependant, sur 1'instant, avoir etc fort appreciees des salons libe- raux ; on en peut juger par le billet que Merimee adres- sait alors a sa spirituelle amie Sophie Duvaucel, la belle- fille du grand savant Cuvier : Mardi. J'ai couru toute la matinee pour ravoir les Mecon- tents, et je 1'ai ete excessivement de ne pouvoir les res- saisir. Us courent la pretentaine. La personne a qui je les avais pretes les a pretes a un de ses amis intimes, lequel cependant les lui rendra bientot. Aussitot que je les aurai, j'irai les deposer a vos pieds 1 ... Au reste, en ce debut de 1830, les tumultes d'Hernani n'etouffaient pas la reputation du jeune ecrivain : le Vase etrusque parmi les salons parisiens 1'avait vraiment por- 1. Lellrea de Prosper Mtrimte & Sophie Duvaucel, publiees par M. Mau- rice Parturier. Revue de Paris, l er -15 septembre 1932. INTRODUCTION XV tee au comble. On etait reconnaissant a Merimee d'avoir consent! enfin a prendre ses contemporains pour 1'objet de son observation aiguS : la meprise sentimentale la double meprise deja qui cause le malheur d'Auguste Saint-Glair et de la jolie comtesse Mathilde de Courcy , bouleversa les ames sensibles ; la brutalite d'un denoue- ment imprevu faisait meme ressortir les couleurs char- mantes de la nouvelle entiere, prises, eut-on dit, a quelque gravure de keepsake . Les femmes qui ne con- naissaient pas Merimee s'enquirent de lui avec un sou- riant interet ; celles qui, de diverses fagons, lui voulaient du bien on en rencontrait plus d'une quand on allait de la cellule de M me Recamier, a 1'Abbaye-aux-Bois, vers le salon de M me Cuvier, au Jardin des Plantes, en passant, a Saint-Germain-des-Pres, par celui du baron Gerard pretendaient le reconnaitre dans le portrait qu'il avait trace de son poetique heros : Auguste Saint-Glair n'etait point aime dans ce qu'on appelle le monde... il etait distrait et indolent. II etait ne avec un coeur tendre et aimant, mais... il se fit une etude de cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse deshonorante 1 ... L'image etait-elle ressemblante? On en discutait au- tour de la lampe paisiblement familiale, chez 1'illustre baron Cuvier. M me Cuvier ne lisait les oeuvres de son jeune ami qu'avec un ravissement mele d'effroi, tandis que sa fille, M lle Sophie Duvaucel, esquissait des dessins d'apres 1'antique sur son album de croquis. Presque chaque semaine, Merimee avait son couvert mis chez ces dames, a qui Beyle 1'avait presente : II m'a charg6 1. Voir plus loin, p. 144. XVI INTRODUCTION de sa mauvaise r6putation, gemissait Prosper, et j'ai bien assez de la mienne. M me Cuvier, dont le premier man, le fermier general Duvaucel, avait pe>i sur 1'echafaud en 1794, gardait sur ses grands traits fletris et imposants, mais du reste immobiles , la double empreinte de la tristesse et de 1'austerite ; elle ne se consolait point d'avoir perdu en 1827 sa fille Clementine Cuvier, enlevee en quelques mois par la phtisie ; elle ne retrouvait parfois un sourire qu'en attardant son regard sur la beaute fine, elegante, a la fois dedaigneuse et petulante, de sa fille ainee. Sophie Duvaucel avait refuse d'epouser 1'avocat anglais Sutton Sharpe pour demeurer avec elle et 1' aider a tenir le me- nage de son illustre beau-pere. Elle venait d'atteindre quarante ans en 1830 ; bonne, spirituelle, artiste, elle maintenait un rayon de jeunesse et de gaite dans le salon un peu morose du grand savant que Stendhal, 1'imperti- nent, ne craignait pas d'appeler, tout de go, Monsieur Mammouth . Elle exergait au Jardin du Roi une autorite souriante sur le haut et le bas personnel : On sait a Paris, lui ecrivait un de ces jours-la Merimee, que c'est vous qui gouvernez le Jardin et il ne pouvait avoir un meilleur dictateur. Et il s'adressait a elle chaque fois qu'une de ses belles amies desirait contempler de pres la grande curiosite qui faisait alors courir Paris : la girafe offerte par le sultan et amenee d'figypte a grands frais en 1827 ; un billet de Girafe !... implorait-il ; ou bien une autorisation ecrite d'aller voir jusqu'en sa cage cet autre monstre : le ragoutant id est, comme di- sait Beyle 1' orang-outang malade, qui attirait egale- ment les curieuses. Sophie envoyait les laissez-passer INTRODUCTION XVII rediges de sa jolie main, que son correspondent appe- lait plaisamment les sesames autogriffes . Merimee, sans y tacher, scandalisait M. Cuvier et sa femme, celle-ci surtout qui pr6tendait a le convertir : ne leur apportait-il point le libre ton du boulevard, les plai- santeries un peu guindees de ses amis dandys, les expres- sions a la mode et cette ostentation de scepticisme moral que, jusqu'a la fin de ses jours, il appliqua comme un masque sur la generosite instinctive de son coeur? Vous n'etes qu'un monstre ! lui jetait M me Cuvier. Sophie rencherissait : Un monstre d'imposteur, de trompeur et de fat... Mais, d'un regard indulgent, la jeune artiste dementait ses reproches, et, tandis qu'il les ecoutait, les yeux de Merimee petillaient comme deux etincelles noires au-dessus de la haute cravate a la Brummel ou plongeait son menton... Car il adorait d'etre traite de vaurien ; mais il se vengeait en contant a deux ou trois vauriens ses pareils, a Henri Beyle, a Sutton Sharpe, que ces dames etaient devenues terriblement susceptibles , qu'on s'assommait d'ennui a leur table, et, entrant dans la malignite de Stendhal, il surnommait Sophie Mademoiselle Mammouth . II n'en continuait pas moins a venir dessiner, d'apres nature, aupres d'elle, les fleurs du Jardin des Plantes et les poissons du Museum ; en bon monstre, il lui ecrivait de charmants billets autogriffes... . II tenait a son amitie et il lui en voulait un peu de n' avoir pas admire le Vase etrusque sans re- serve : Vous etes bien difficile a contenter, lui ecrivait-il le 3 mars 1830. Quoi ! pas meme cette fois ! Et moi qui avais eu la chose de faire cette histoire pour vous ; 6 XVIII INTRODUCTION que je vous 1'aurais dediee si j'avais ose. Ne m'en voulez pas pour la mort de raon heros. J'avais une ven- geance personnelle a exercer centre lui. II m'avait tant ennuye que je n'ai pu m'empe'cher de le tuer. Mais je n'en reviens pas que mon heroine ne vous enchante pas. Au fond, c'est une tres-honnte femme, puisqu'elle avail son amant pour le bon motif. Tout son tort, c'est de n'avoir pas calcule assez exactement le temps de son veu- vage, et elle avait des remords, si Ton m'a bien instruit. Voici son portrait 1 . Don Fiero Ferocios DE CORTO CABEZA. M Ue Sophie Duvaucel, en ces jours-la, n'en lisait pas moins avec une attention amicale toutes les pages que Merimee publiait. Le 7 mars, Stendhal 1'avertissait que 1'homme aux poissons et a la cruche etrusque, son fa- vori , avait donne , le matin meme, au National un article sur Byron ou il y a plus de philosophic et de veri- table esprit que dans 1,830 numeros du Globe . II ajou- tait en badinant : Je suis force d'en convenir, malgre Ten vie qu'il m'inspire depuis que vous le trouvez si beau , et puis il rappelait 1'histoire du brigand sublime Rondino , que Merimee avait fait paraitre dans le meme National le 19 fevrier precedent 2 . A travers son badinage, on entrevoit que le Vase etrusque avait fort interesse M lle Sophie Duvaucel, et non point seulement, sans doute, parce qu'elle etait une 1. Ici Merimee a dessine une tete de femme. 2. Voir Stendhal au jardin du rot. Lettres inedites a Sophie Duvaucel, publiees avec des notes par Louis Rover. Grenoble, B. Arthaud, editeur (Editions Hoy), 1930. L'Histoire de Rondino a etc publiee par M. Henri Malo dans Pages retrouvces de P. Merimee. Paris, fimile-Paul freres, sans date (1929). INTRODUCTION XIX personne de gout. Aux scrupules qu'elle manifestait centre Mathilde de Courcy, quelque sentiment de depit ne se melait-il pas en secret? L'amitie dans un coeur de femme n'est pas moins ombrageuse que 1' amour. Les potins couraient alors par la grande ville avec autant d'impudence qu'aujourd'hui. M lle Duvaucel savait peut- Stre que Mathilde de Courcy, comme deja Diane de Tur- gis dans la Chronique, reproduisait les traits d'une belle personne a qui, depuis queique trois ans, Merimee avait voue un tendre attachement : dans la nouvelle comme dans le roman, il avait discretement conte ses propres amours. Le modele vivant de ses deux heroines s'appe- lait M me Lacoste ; nee Emilie Hemard 1 , elle avait epous6 en 1818 un ancien sous-lieutenant de cavalerie, qui, apres avoir servi dans la Grande Armee peu de temps (il n'avait que vingt-cinq ans a la chute de 1'Empire), s'etait attache a la fortune de Joseph Bonaparte, 1'ex-roi d'Espagne. A peine maries, M. et M me Lacoste avaient accompagne leur protecteur aux tats-Unis ; ils n'en revinrent qu'au mois de mai 1827. C'est probablement au cours de 1'hiver suivant que Merimee rencontra la jeune femme chez la tante de celle-ci, M me Davillier, ou son pere et lui se montraient assidus. Elle semble avoir ete a la fois inquiete et tendre, tourmentee comme Diane par les scrupules d'un mysticisme ardent, enivree comme Mathilde par les suavites de la passion : sur ses levres, sans doute, Merimee recueillit le mot touchant qu'il prete a cette douce Mathilde : Tu me rends bien heu- 1. Sur le menage Lacoste, voir les renseignements donnes par M. Le- large dans V Inter midiaire des chercheurs et curieux du 20 dcembre 1928, et par M. Maurice Parturier dans la Revue de Paris du l er septemhre 1932 (Precisions sur Merimtt). XX INTRODUCTION reuse, voici la premiere fois que je te vois pleurer, et je croyais que tu ne pleurais pas. Est-ce par son esprit que Merim6e la conquit d'abord? EHe ne parait pas lui avoir fait bien longue resistance. Mais le mari surprit un billet ; il provoqua 1'amant avec une impertinente fatuite. Devait-il montrer tant de jalouse humeur? N'avait-il point connu aux Etats-Unis la liaison de sa femme et du comte de Survilliers, c'est-a-dire de Joseph Bonaparte? II exigea un duel rigoureux, non point a 1'epee comme on 1'a cru, mais au pistolet. Merimee n'eut qu'a evoquer ses souvenirs et a les pousser au tragique pour peindre le de- nouement du Vase etrusque; comme Themines, M. La- coste tira le premier ; ou plutot, au commandement, il tira seul, Merimee, en gentilhomme, s'etant abstenu de faire feu : une lettre de son ami Victor Jacquemont eclaire cet episode demeure longtemps mysterieux : Je connais seulement pour 1'avoir vue une fois dans une situation tres dramatique la donna dei suoi pensieri. Ce fut quand je ne pus empecher mon pauvre ami de re- cevoir trois balles dans le bras et dans 1'epaule, bien qu'il fut lui-meme un bon tireur et que 1'opinion publique 1'eut excuse s'il avait fait feu sur son adversaire et 1'avait eventuellement tue raide. L'adversaire etait, il est vrai, le mari ; mais un genre de mari qui, par sa conduite passee, avait certainement perdu tous droits sur sa femme. Par respect pour son titre de mari, Merimee, qui avait un me- pris complet pour l'homme, joua, avec une simplicite qui n'avait rien d'affecte, le role passif de cible. Beaucoup de gens qui ecrivent des choses plus morales n'auiaient pas agi de la sorte *. 1. Revue d'hisloire lilleraire de la France, 1904. Correspondence INTRODUCTION XXI Pendant quelque temps, dit-on, Merimee promena son bras gauche en echarpe : Je me suis battu, expliquait-il, avec quelqu'un qui n'aimait pas ma prose. Mon bras va mieux , affirmait-il bientot dans une lettre encore inedite 1 . Mais son coeur? Des la fin de 1828, M. Lacoste etait reparti seul pour les tats-Unis. Meri- mee fut heureux. II etait aime et il travaillait ; cette ma- gnifique floraison de ses ceuvres en 1829 la Chronique, et les premieres nouvelles, et le Carrosse, et ^Occasion n'est-ce point a 1'influence delicate de M me Lacoste qu'elle est due pour la plus grande part? Merimee tra- vaillait parce qu'il voulait plaire : dans le monde des dandys, il passait pour un libertin, d'ame seche, d'esprit volontiers caustique et mechant ; mais ce fanfaron de per- versite etait mene par son coeur ; dans une lettre, ce sou- pir lui est, un jour, echappe : A mon avis, il vaut mieux aimer trop que pas assez. C'est 1'un de ses secrets 2 . de V. Jacquemont avec M lle Noizet de Saint-Paul. Lettre signalee et traduite de 1'anglais par M. Parturier (article cite}. 1. Archives Spolberch de Lovenjoul (Bibliothequc de 1'Institut, a Chantilly). 2. On 1'a indiqu des 1927 (les Secrets de Prosper Mcrime.r, dans les Mouvelles litteraires du 12 mars 1927). Dans cet essai trop bref, on a sou- ligne la profondeur de I'attachement voue par Merimee a M ""' Lacoste ; ailleurs (notice, en tele de la Chronique de Charles IX. Larousse, nil teur), on a signal^ 1'importance de 1'amour qui 1'unit pendant tout le milieu de sa vie a M"" Delessert. Parlant un peu plus tard, dans la Vieillesse de Merimee, de cet amour et de sa rupture, M. Pierre Trahard ecrit cepend-int : M. M. Levaillant, cherchant les secrets de P. Merimee, ne signale pas celui-la qui seul compte. Pour essentiel, d'ailleurs, qu'il soit, ce secret-la est-il seul & compter? M. Maurice Parturier vient de publier les Lettres de Merimee a la famille Delessert et d'eclairer defini- tivement 1'histoire de M6rim6e et de celle qui fut l'gerie de sa maturite. Le chapitre de la liaison avec M me Lacoste eat encore plein d'obscurites. XXII INTRODUCTION Cependant, au printemps de 1830, Merimee commenca de montrer a ses amis une mine assombrie. Beyle 1'appe- lait alors le jeune homme melancolique . Quel malen- tendu se developpa pendant ces semaines entre lui et M me Lacoste? Lui fut-elle infidele, comme le bruit en a couru? Ou n'y eut-il entre eux qu'une serie de meprises douloureuses? Un drame de conscience peut-etre fit eclater leur dissentiment, recouvert jusqu'alors par d'ai- mables illusions ; car M me Lacoste, bien qu'elle fut amie de Beranger, semble avoir etale les scrupules deconcer- tants d'une devotion tour a tour inquiete et tyrannique. Plus simplement encore, Merimee s'aperc.ut-il que sa pas- sion n'etait au fond qu'un caprice? Et se mit-il a cris- talliser ailleurs? Voici, en tout cas, comment, a trois ans de distance, il rendait compte en un style assez enigmatique de cette crise sentimentale ; encore etait-ce a une autre femme, a cette Jenny Dacquin, 1' in- connue un peu decevante aupres de qui, sans doute, il avait interet a desavouer passion et caprices d'autrefois : J'allais etre amoureux quand je suis parti pour 1'Es- pagne. C'est une des belles actions de ma vie. La per- sonne qui a cause mon voyage n'en a jamais rien su. Si j'etais reste, j'aurais peut-etre fait une grande sottise : celle d'offrir a une femme digne de tout le bonheur dont on peut jouir sur terre, de lui offrir, dis-je, en echange de la perte de toutes les choses qui lui etaient cheres, une tendresse que je sentais moi-meme tres inferieure au sacrifice qu'elle aurait peut-etre fait. Vous vous rappelez ma morale : L' amour fait tout excuser, mais il faut etre bien sur qu'il y a de 1' amour 1 ... 1. Letlres it une Inconnue, t. I, p. 20. INTRODUCTION XXIII II n'y avait done pas eu de veritable amour entre lui et M me Lacoste? Du moins, il n'y en avait plus?... Ou bien, comrae il semble plus vraisemblable, cette confi- dence ne s'appliquait-elle point a M me Lacoste? La femme dont Merimee allait etre amoureux , qui t a cause son voyage et n'en a jamais rien su , n'est-ce point quelque consolatrice qui s'offrait apres qu'il avait rompu un lien trop fatigant? A M me Lacoste conviendrait seulement le debut de la confidence ; Merimee affecte de badiner avec Jenny : Rassurez-vous, je ne deviendrai pas amoureux de vous. II y a quelques annees, cela aurait pu arriver ; maintenant, je suis trop vieux, et j'ai ete trop malheureux. Reste ceci qui est sur : quittant M me Lacoste ou quitte d'elle, il se sentait trop malheureux . II n'avait pas assez de d6sespoir pour imiter son jeune ami Sautelet qu'un chagrin d'amour, en ce mois de mai 1830, precipi- tait dans la mort ou son nouvel ami Edouard Gras- set 1 , qui, apres avoir enleve Mary , niece du ministre Hyde de Neuville, gemissait d'avoir du la rendre aux siens, indifferente et deQue ; il avait trop peu de fatuite, ou d'endurcissement litteraire, pour imiter son vieil ami Beyle, qui, dans le memo temps, tourmente lui aussi par de grandes tristesses de cosur, endormait son mal en composant des livres... Que faire alors? Voyager... De- puis longtemps, il revait de visiter 1'Espagne que, dans ses saynetes, il avait decrite... En route done pour la Castille et 1'Andalousie !... 1 . Voir Prosper Mtrlmte. Lettres aux Grasset (La Connaitsance, 6imee ; il le reconcilia avec 1'Espagne aristocratique et intellectuelle... De Madrid, il repartit (autant qu'on peut le conjectu- rer) vers le 10 novembre pour Valence, ou il etait le 15 novembre. II y gouta tout le pittoresque d'une 1. Le 5 juillet 1836, il ecrivait d'Aix-Ia-Chapelle a Stendhal, qui s'etait fait 1'echo des medisances parisiennes : Je ne voyage pas avec ' une " admirable Espagnole . Je vous menerai a mon retour chez une excel- lente femme de ce pays, qui vous plaira par son esprit et son nature!. C'est une admirable amie, mais il n'a jamais rti'- question de chair entre nous. Elle est le type tres complet et tres beau de la femme d'Andalou- sie. C'est la comtesse de Montijo, autrefois comtesse de Teba, dont je vous ai souvent parle. > On sail que, present^ par Merimee a M me de Montijo, Stendhal devint, lui aussi, 1'un des familiers de la comtesse. XL INTRODUCTION execution capitale. En se promenant autour de la ville, il apprit a mieux connaltre les superstitions popu- laires. II s'etait decide, sans grand enthousiasme, a pousser jusqu'a Murviedro, pour visiter ce qui reste de Sagonte ; un paysan valencien courait aux cotes de son cheval ; passablement fripon , ce guide etait plus bavard encore que ses confreres andalous ; ses confi- dences sur la sorcellerie enchanterent Merimee ; surtout, a ce paysan credule il dut de savoir qu'il avait approche deux sorcieres. Elles tenaient un petit cabaret isole sur la route ; la mere avait le pouvoir de mener une barque, en une nuit, d'Espagne jusqu'aux Ameriques ; la fille, tres-jolie, point trop basanee , preparait de ses mains le gazpacho et tendait aux voyageurs alteres la cruche de terre poreuse qui rafraichit 1'eau ; elle s'appelait Mademoiselle Carmencita... De Valence, Merimee remonte vers Barcelone : au debut de decembre, il tombe a Paris, comme d'une autre planete 1 . Paris, depuis un mois, est en pleine effervescence poli- tique : on va juger en Haute Cour les ministres de Charles X ; 1'emeute menace ; il faut prendre son rang dans la garde nationale, revetir 1'habit militaire avec des epaulettes et une fourragere rouge , remplacer la 1. II crrit a fidouard Grasset le 13 decembre ; les termes de sa lettre montrent qu'il est deja revenu depuis plusieurs jours une semaine peut-etre : Tons les matins je me leve avec I'intcntion d'aller vous voir et toujours quelque petit accident impre'vu m'en empeche. Je ne veux pas tarder plus longtemps a vous remercier de votre aimable souvenir... A mon arrivee a Paris, j'ai trouv6 une lettre de Miss H. G. Lettres aux Grasset, publiees par Maurice Parturier. INTRODUCTION XLI casquette anglaise par le shako surmonte d'une flamme de crin empourpree ; au raoins, parmi les artilleurs de la garde, Merimee rencontre-t-il Cavaignac, Alexandre Dumas. Bixio ; il leur conte son beau voyage. II le conte a chacun de ses amis ; toute melancolie a disparu de son visage et sans doute aussi tout regret de son co3ur. II est enthousiaste, spirituel, eloquent, inta- rissable : quelles boutades il dut lancer, cet hiver-la, pour faire rougir M lle Mammouth , autour de la table trop bourgeoise des Cuvier ! Quelles bonnes histoires au cafe de la Rotonde ! De cet enthousiasme, Achille Deveria nous a conserve 1'echo dans une lettre du 2 fe- vrier 1831 : ... L'Espagne vient de nous rendre Merimee, qui, 1'ayant parcourue, seul et en tous sens, ne voit qu'Es- pagne, Alhambra, Grenade, Burgos et combats de tau- reaux : il est admirable a entendre conter les moeurs de ces gens-la !... II ne se contentait pas de parler de 1'Espagne, il en ecrivait. Des le mois de Janvier 1831, la Revue de Paris publiait sa lettre sur les Combats de taureaux : sui- vaient, a des intervalles irreguliers et un peu decevants, trois autres lettres a son directeur et une lettre au direc- teur de V Artiste. Toutes les cinq sont, en realite, des lettres ouvertes au public. Merimee y enregistre les prin- cipales acquisitions de son voyage : entre ses souvenirs, il choisit les plus pittoresques, ceux qui frapperont directe- ment le regard ou 1'imagination des lecteurs ; il y decrit tour a tour une corrida , une pendaison a Valence, les mceurs des voleurs et celles des sorcieres. Bien que de temps a autre son style affecte une tournure familiere relevee par quelque pointe d'humour, les Lettres d'Es- XLII INTRODUCTION pagne sont des ceuvres tres soignees, oil Merimee ne perd point de vue 1' elite qui vient de prendre plaisir a Mateo Falcone. Le tableau y alterne avec 1' anecdote : chacune contient une ou deux nouvelles qui s'en laisseraient faci- lement extraire. Les lettres sur les voleurs et sur les sorcieres sont, en particulier, bien caracteristiques : les aventures de Jose-Maria donnent la caution d'une indis- cutable realite au type du brigand romantique, alors si fort a la mode ; elles justifient Hernani; en meme temps, elles sont 1'esquisse des aventures ou le Navarrais Jose perdra, dans Carmen, et son ame et sa vie. La Carmen- cita elle-meme, Merimee, des cet automne de 1830, ne l'a-t-il pas dessinee sur son livre de croquis, au seuil de la venta ou il fit une halte d'une heure sur la route de Va- lence a Murviedro? Certainement, des son retour, il avait en tete le sujet de Carmen', la jolie Carmencita de Valence, 1'ardente gitana de Grenade s'unissaient dans sa memoire pour composer le type d'une seductrice unique, aux malefices incomparables. Et la comtesse de Teba lui avait livre 1'anecdote du Navarrais meurtrier et deserteur par amour... Qu'attendait done Merimee? Le moment n'etait-il pas opportun d'ecrire quelque roman nouveau qui, peu de mois apres Hernani, acheverait de mettre 1'Espagne a la mode et, deux ans a peine apres la Chro- nique, acheverait de consacrer sa jeune reputation? Oui... mais ce dilettante se detourne soudain des vo- luptes litteraires pour decouvrir les joies de Faction poli- tique ; pendant les cinq mois de son voyage, grace a la revolution de Juillet, ses amis liberaux ont conquis le pouvoir a son benefice . Merimee devient un fonction- naire considere, en attendant d'etre nomme inspecteur ge- INTRODUCTION XLIII neral des monuments historiques ; les lettres ne vont plus lui apparaitre que comme un divertissement a de plus graves labours. Pour qu'il ecrive enfin Carmen, il faudra qu'en 1841 et en 1843 les ouvrages de 1' Anglais Georges Borrow ramenent son attention vers les bohemiens d'Es- pagne, vers le double mystere de leur langue et de leurs origines. En attendant, il se laisse accaparer par ses fonctions nouvelles : Voila ses occupations litteraires interrom- pues, constate son pere Leonor Merimee 1 , mais il ac- querra dans 1'administration des idees nouvelles que plus tard il mettra en O3uvre... La prophetie ne fut qu'a moitie juste. Merimee fait son metier avec cons- cience. Pendant trois ans, en effet, il suit le comte d'Ar- gout dans ses differents ministeres ; des le 5 fevrier 1831, il est secretaire du ministre au departement de la Marine, puis chef de bureau au departement du Commerce et des Travaux publics ; le 13 mars 1832, il est nomme chef de cabinet au memo ministere ; en Janvier 1833, il rem- plit les mimes fonctions au ministere de 1'Interieur et des Cultes, apres etre entre, en novembre 1832, comme maitre des requetes au Conseil d'Etat ; la divi- sion des Beaux- Arts , alors rattachee a I'lnterieur, jus- tifie les divertissements qu'il aime a prendre dans les coulisses des theatres ofliciels. II est ponctuel, decoratif, caustique et irrev^rencieux : ne va-t-il pas jusqu'a railler son chef dans ses lettres intimes et a ecrire de lui a Sten- dhal en le designant par un sobriquet : Apollinaire de- vient tous les jours plus cruche...? 1. Le 6 avril 1831, dans une lettre au baron Favre. Voir la Jeunesse de Protper Mirimte, par Pierre Trahard, t. II, p. 232 et suivantes. XLIV INTRODUCTION Apres des journees de dur labeur administratif, Meri- mee se detend le soir en de p^tulantes dissipations. En compagnie d'Edouard Grasset, il sourit aux jolies come- diennes, amorce une liaison avec Ana'is Aubert, en noue une autre, mais legere, avec Celine Cayot, jeune actrice du theatre des Varietes, personne tres-singuliere, qui avait de la vertu a sa fatecaou un canton. Les Corses se divisent, par une ancienne habitude, en cinq castes, savoir : les genlils- hommes (dont les uns sont magnifiques, les aulres signort), les ca- porafi, les ciloyens, les p/dbciens et les etrangers. MATED FALCONE / corses 1 . Apres une vigoureuse defense, il etait par- venu a faire sa retraite, vivement poursuivi et tirail- lant de rocher en rocher. Mais il avail peu d'avanoe sur les soldats, et sa blessure le mettait hors d'etat de gagner le maquis avant d'etre rejoint. II s'approcha de Fortunate et lui dit : Tu es le fils de Mateo Falcone? - Oui. Moi, je suis Gianetto Sanpierro. Je suis pour- suivi par les collets jaunes 2 . Cache-moi, car je ne puis aller plus loin. - Et que dira mon pere, si je te cache sans sa per- mission ? - II dira que tu as bien fait. Qui sail? Cache-moi vite; ils viennent. Attends que mon pere soit revenu. Que j'attende? malediction! Ils seront ici dans cinq minutes. Allons! Cache-moi, ou je te tue. Fortunate lui repondit avec le plus grand sang- froid : Ton fusil est decharge, et il n'y a plus de car- touchesdans ta giberne*. J'ai mon stylet. 1. C'est un corps leve depuis peu d'annees par le gouvernement, et qui sert concurremment avec la gendarmerie au maintien de la police. 2. L'uniforme des voltigeurs est* un habit brun avec un collet jaune. 8 PROSPER MI':HIMI':K - Mais courras-lu aussi vite que moi? II fit un saut et se mil hors d'atteinte. - Tu n'es pas le fils de Mateo Falcone! Me lais- seras-tu done arreter devant ta maison ! L'enfant parut touche. Que me donneras-tu si je te cache? dit-il en se rapprochant. Le proscrit foullla dans une poche de cuir* qui pen- dait a sa ceinture, et il en lira une piece de cinq francs, qu'il avait reservee sans doute pour acheter de la poudre. Fortunate sourit a la vue de la piece d'argent, il s'en saisit, et dit a Gianetto : Ne crams rien. Aussit6t, il fit un grand trou dans un tas de foin* place aupres de la maison. Gianetto s'y blottit, et I'enfant le recouvrit de maniere a lui laisser un peu d'air pour respirer, sans qu'il fut possible cependant de soupconner que ce foin cachat un homme. II s'avisa, de plus, d'une finesse de sauvage assez inge- nieuse. II alia prendre une chatte et ses petits, etles etablit sur le tas de foin, pour faire croire qu'il n'avait pas ete remue depuis peu. Ensuite, remar- quant des traces de sang sur le sentier pres de la maison, il les couvrit de poussiere avec soin, et, cela fait, il se recoucha au soleil avec la plus grande tran- quillite. Quelques minutes apres, sixhommes en uniforme brun a collets jaunes, et commandes par un adjudant, etaient devant la porte de Mateo. Get adjudant etait La tentation etait trop forte I Lithographic dc Madou liree de YAlmanach JeJie aux Jama beiges. Bruxellei, 1830 Collection de M. Maurice Parturier THE LIBRARY OF THE UNIVERSITY Of ILLINOIS MATEO FALCONE quelque pen parent de Falcone. (On sail qu'en Corse on suit les degres de parente beaucoup plus loin (ju'ailleurs.) 11 se nommait Tiodoro Gamba : c'etait un homme actif, fort redoute des proscrits dont il avait deja traque plusieurs. - Bonjour, petit cousin, dit-il a Fortunato en 1'abordant; comme te voila grandi! As-tu vu passer un homme tout a 1'heure? Oh! je ne suis pas encore si grand que vous, mon cousin, repondit 1'enfant d'un air niais. Cela viendra. Mais n'as-tu pas vu passer un homme, dis-moi? Si j'ai vu passer un homme? Oni, un homme avec un bonnet pointu de peau de chevre, et une veste brodee de rouge et de jaune ? Un homme avec un bonnet pointu, et une veste brodee de rouge et de jaune? Oui, reponds vite, et ne repete pas mes ques- tions. - Ce matin, Monsieur le cure est passe devant notre porte, sur son cheval Piero. II m'a demande comment papa se portait, et je lui ai repondu... - Ah! petit dr6le, tu fais le malin! Dis-moi vite par ou est passe Gianetto, car c'est lui que nous cherchons; et, j'en suis certain, il a pris par ce sen- tier. Qui sait? Qui sait? C'est inoi qui sais que tu 1'as vu. Est-ce qu'on voit les passants quand on dort? 10 PROSPER MERIMEE Tu ne dormais pas, vaurien; les coups de fusil t'ont reveille. Vous croyez done, mon cousin, que vos fusils font tant de bruit? L'escopette de mon pere en fait bien davantage. Que le diable te confonde ! maudit garnement ! Je suis bien surque tu as vu le Gianetto. Peut-etre meme l'as-tu cache. Aliens, camarades, entrez dans cette maison, et voyez si notre homme n'y est pas. 11 n'allait plus que d'une patte, et il a trop de bon sens, le coquin, pour avoir cherche a gagner le ma- quis en clopinant. D'ailleurs, les traces de sangs'ar- retent ici. Et que dira papa? demanda Fortunate en rica- nant; que dira-t-il s'il salt qu'on est entre dans sa maison pendant qu'il etait sorti? Vaurien! dit 1'adjudant Gamba, en le prenant par 1'oreille, sais-tu qu'il ne tient qu'a moi de te faire changer de note? Peut-etre qu'en te donnant une vingtaine de coups de plat de sabre, tu parleras enfin. Et Fortunate ricanait toujours. Mon pere est Mateo Falcone! dit-il avec em- phase. Sais-tu bien, petit dr6le, que je puis t'emme- ner a Corte ou a Bastia. Je te ferai coucher dans un cachot, sur la paille, les fers aux pieds, et je te ferai guillotiner, si tu ne dis oil est Gianetto Sanpiero. MATED FALCONE 11 L'enfant eclata de rire a cette ridicule menace. 11 repeta : - Mon pere est Mateo Falcone! Adjudant, dit tout has un des voltigeurs, ne nous brouillons pas avec Mateo. Gamba paraissait evidemment embarrasse. II cau- sait a voix basse avec ses soldats qui avaient deja vi- site toute In maison. Ce n'etait pas une operation fort longue, car la cabane d'un Corse* ne consiste qu'en une seule piece carree. L'ameublement se compose d'une table qui sert de lit, de banes, de cofTres et d'ustensiles de chasse ou de menage. Cependant le petit Fortunate caressait sa chatte, et semblait jouir malignement de la confusion des voltigeurs et de son cousin. Un soldat s'approcha du tas de foin. II vit la chatte, et donna un coup de baionnette* dans le foin avec ne- gligence, et haussant les epaules comme s'il sentait que sa precaution etait ridicule. Rien ne remua; et le visage de 1'enfant ne trahit pas la plus legere emotion. L'adjudant et sa troupe se donnaient au diable; deja ils regardaient serieusement du c6te de la plaine, comme disposes a s'en retourner par ou ils etaient venus, quand leur chef, convaincu que les menaces ne produiraient aucune impression sur le fils de Falcone, voulutfaire un dernier effort et ten- ter le pouvoir des caresses et des presents. 12 PROSPER MERIMEE Petit cousin, dit-il, tu me parais un gaillurd bien eveille! Tu iras loin. Maistujoues un vilainjeu avec moi; et, si je ne craignais de faire de la peine a mon cousin Mateo, le diable m'emporte si je ne t'emmenais pas avec moi*. - Bah ! - Mais quand mon cousin sera revenu, je lui con- terai 1'affaire, et, pour ta peine d'avoir menti, il te donnera le fouet jusqu'au sang. Savoir? Tu verras... Mais, tiens... sois brave garcon, et je te donnerai quelque chose. Moi, mon cousin, je vous donnerai un avis, c'est que, si vous tardez davantage, le Gianetto sera dans le maquis; et alors il faudra plus d'un luron comme vous pour aller 1'y chercher. L'adjudant tira de sa poche une montre d'argent qui valait bien six ecus; et, remarquant que les yeux du petit Fortunate etincelaient en la regardant, il lui dit en tenant la montre suspendue au bout de sa chaine d'acier : Fripon! tu voudrais bien avoir une montre comme celle-la suspendue a ton col, et tu te prome- nerais dans les rues de Porto-Vecchio, fier comme un paon; et les gens te demanderaient : Quelle heure est-il? et tu leur dirais : Regardez a ma montre. Quand je serai grand, mon oncle le caporale me donnera une rnontre. MATEO FALCONE 13 Oui, mais le tils de ton oncle en a deja une... pas aussi belle que celle-ci, a la verite... Cependant il est plus jeune que toi. L'enfant soupira. He bien, la veux-tu cette montre, petit cousin? Fortunato, lorgnant la montre du coin de 1'ceil, ressemblait a un chat a qui Ton presente un poulet tout entier. Com me il sent qu'on se moque de lui, il n'ose y porter la griffe, et de temps en temps il de- tourne les yeux, pour ne pas s'exposer a succomber a la tentation ; mais il se leche les babines a tout mo- ment, et il a 1'air de dire a son maitrc : Que votre plaisanterie est cruelle! Cependant 1'adjudant Gamba semblait de bonne foi en presentant sa montre. Fortunato n'avanca pas la main; mais il lui dit avec un sourire amer : Pourquoi vous moquez-vous de moi*? Par Dieu! je ne me moque pas. Dis-moi seule- ment ou est Gianetto, et cette montre est a toi. Fortunato laissa echapper un sourire d'incredu- lite; et fixant ses yeux noirs sur ceux de 1'adjudant, il s'efTorcait d'y lire la foi qu'il devait avoir en ses paroles. Que je perde mon epaulette! s'ecria 1'adjudant, si je ne te donne pas la montre a cette condition! Les camarades sont temoins; et je ne puis m'en de- dire. En parlant ainsi, il approchait toujours la montre, 1. Perchi me c... ? 14 PROSPER MI:KIMI:I. tant, qu'elle touchait presque la joue pale de 1'enfant. Celui-ci montrait bien sur sa figure le combat que se livraient* en son ame la convoitise etle respect du a 1'hospitalite. Sa poitrine nue se soulevait avec force; et il semblait pres d'etouffer. Cependant la montre oscillait, tournait, et quelquefois lui heurtait le bout du nez. Enfin, peu a peu sa main droite s'eleva vers la montre : le bout de ses doigts la toucha; et elle pesait toute entiere dans sa main sans que 1'adjudant lachat pourtant le bout de la chaine... Le cadran etait azure... la boite nouvellement fourbie... au so- leil, elle paraissait toute de feu... La tentation etait trop forte. Fortunate eleva aussi sa main gauche, et indiqua du pouce, par-dessus son epaule, le tas de foin au- quel il etait adosse. L'adjudant le comprit aussitot. II abandonna 1'extremite de la chaine; Fortunate se sentit seul possesseur de la montre. Il se leva avec 1'agilite d'un daim, et s'eloigna de dix pas du tas de foin, que les voltigeurs se mirent aussitflt a culbuter. On ne tarda pas a voir le foin s'agiter ; et un homme sanglant, le poignard a la main, en sortit; mais, comme il essayait de se lever en pieds, sa blessure re- f roidie ne lui permit plus de se tenir debout. II tomba. L'adjudant se jeta sur lui, et lui arracha son stylet. Aussitot on le garrotta fortement, malgre sa resis- tance. Gianetto, couche par terre, et lie comme un fagot, tourna la tete vers Fortunato, qui s'etait rapproche. MATED FALCONE 15 - Fils de... ! lui dit-il avec plus de mepris que de colere. L'enfanl lui jeta la piece d'argent qu'il en avail recue, sentant qu'il avail cesse de la meriler; mais le proscril n'eul pas 1'air de faire attention a ce mou- vement. II dil avec beaucoup de sang-froid a 1'adju- danl : - Mon cher Gamba, je ne puis marcher; vous al- lez elre oblige de me porler a la ville. Tu courais loul a 1'heure plus vile qu'un che- vreuil, reparlil le cruel vainqueur; mais sois Iran- quille : je suis si conlenl de le lenir que je le porle- rais une lieue sur mon dos sans elre faligue. Au resle, mon camarade, nous allons le faire une liliere avec des branches el la capole; el a la ferme de Cres- poli*, nous Irouverons des chevaux. Bien, dil le prisonnier; vous mellrez aussi un peu de paille sur volre liliere, pour que je sois plus commodemenl. Pendant que les volligeurs s'occupaienl, les tins a faire une espece de brancard avec des branches de chalaigniers, les aulres a pansor la blessure de Gia- netlo, Maleo Falcone el sa femme parurent toul d'un coup au delour du sender qui conduisail au maquis. La femme s'avancail courbee peniblemenl* sous le poids d'un enorme sac de chAlaignes, landis que son mari se prelassail, ne porlant qu'un fusil a la main cl un aulre* en bandouliere; car il esl indigne d'un homine de porter d'aulre fardeau que ses armes. 1C PROSPER .M KHIMKI-: A la vue des soldats, la premiere pensee de Mateo fut qu'ils venaient pour 1'arreter. Mais pourquoi cette idee? Mateo avait-il done quelques demeles avec la justice? Non. II jouissait d'une bonne reputation. C'etait, commeondit, unparticu.lierbienfame*;m&\8 il etait Corse et montagnard, et il n'y a point de Corse* montagnard qui, en scrutant bien sa memoire, n'y trouve quelque peccadillo, telle que coups de fu- sil, coups de stylet et autres bagatelles. Mateo, plus qu'un autre, avait la conscience nette; car depuis plus de dix ans il n'avait dirige son fusil centre un homme : mais toutefois il etait prudent; et il se mit en posture de faire une belle defense, s'il en etait besoin. Femme, dit-il a Giuseppa, mets bas ton sac, et tiens-toi prete. Elle obeit sur-le-champ. II lui donna le fusil qu'il avait en bandouliere, et qui aurait pu le gener. II a i- in a celui qu'il avait a la main, et il s'avanca lente- ment vers sa maison, longeant les arbres qui bor- daient le chemin, et pret, a la moindre demonstra- tion hostile, a se jeter derriere le plus gros tronc, d'ou il aurait pu faire feu a couvert. Sa femme mar- chait sur ses talons, tenant son fusil de rechange et sagiberne. L'emploi d'une bonne menagere*, en cas de combat, est de charger les armes de son mari. D'un autre c6te, 1'adjudant etait fort en peine en voyant Mateo s'avancer ainsi, a pas comptes, le fusil en avant, et le doigt sur la detente. Si par hasard, Tes prieres ! Lithographic de Madou tirec de {'Almanack dedie aux James beiges. Bruxelles, 1830 Collection de M. Maurice Parturier MATED FALCONE 17 pensa-t-il, Mateo se trouvait parent de Gianetlo, on s'il etait son ami, et s'il voulait le defendre, les bourres de ses deux fusils arriveraient a deux d'entre nous, aussi sur qu'une lettre a la poste, et s'il me vi- sait, nonobstant la parente!... Dans cette perplexite, il prit un parti fort coura- geux, ce fut de s'avancer seul vers Mateo, pour lui conter 1'afTaire, en 1'abordant comme une vieille con- naissance; mais le court intervalle qui le separaitde Mateo lui parut terriblement long. - Hola! eh! mon vieux camarade, criait-il, com- ment cela va-t-il, mon brave? C'est moi, je suis Gamba, ton cousin. Mateo, sans repondre un mot, s'etait arr^te, et a mesure que 1'autre parlait, il relevait doueement le canon de son fusil, de sorte qu'il etait dirige vers le ciel au moment ou 1'adjudant le joignit. Bonjour, frere 1 , dit 1'adjudant en lui tendantla main. II y a bien longtemps que je ne t'ai vu. Bonjour, frere. J'etais venu pour te dire bonjour en passant, et a macousine Pepa. Nous avons fait une longue traite aujourd'bui; mais il ne faut pas plaindre notre fa- tigue, car nous avons fait une fameuse prise. Nous venons d'empoigner Gianetto Sampiero. Dieu soil loue! s'ecria Giuseppa. II nous a vole une chevre laitiere la semaine passee. 1. Buon giorno, fratello, salut ordinaire des Corses. Afosalque. 2 18 PROSPER \ll.i;lMl I Ces mots rejouirent Gamba. Pauvre diable! dit Mateo, il avail faim. Le drole s'est defendu comme un lion, poursuivit I ,id | iid.i n I un peu mortifie ; il m'a tue un de mes vol- tigeurs, et, non content de cela, il a casse le bras au caporal Chardon; mats il n'y a pas grand mal, ce n'etait qu'un Francais*... Ensuite il s'etait si bien ca- che que le diable ne 1'aurait pu decouvrir. Sans mon petit cousin Fortunate, je ne Taurais jamais pu trouver. Fortunate! s'ecria Mateo. Fortunato! repeta Giuseppa. Oui, le Gianetto s'etait cache sous ce tas de foin la-bas; mais mon petit cousin m'a montre la malice. Aussi je le dirai a son oncle le caporale, afin qu'il lui envoie un beau cadeau pour sa peine. Et son nom et le tien seront dans le rapport que j'enverrai a M. 1'avocat general. Malediction! dit tout bas Mateo. Us avaient rejoint le detachement. Gianetto etait deja couche sur la litiere et pret a partir. Quand il vit Mateo en la compagnie de Gamba, il sourit d'un sourire etrange; puis se tournant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil, en disant : Maison d'un traitre! II n'y avait qu'un homme decide a mourir qui e6t ose prononcer le mot de traitre en 1'appliquant a Fal- cone. Un bon coup de stylet, qui n'aurait pas eu be- MATEO FALCONE 19 soin d'etre repete, aurait immediatement paye Tin- suite. Cependant Mateo ne fit pas d'autre geste que celui de porter sa main a son front comme un homme accable. Fortunatoetait entre dans la maison en voyantar- river son pere. II reparut bientot avec une jatte de lait, qu'il presenta les yeux baisses a Gianetto. Loin de moi! lui cria le proscrit, d'une voix foudroyante. Puis, se tournant vers un des voltigeurs : o Camarade, donne-raoi a boire, dit-il. Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but 1'eau que lui donnait un homme avec le- quel il venait d'echanger des coups de fusil. Ensuitc il demanda qu'on lui attachat les mains dc maniere qu'il les eut croisees sur sa poitrine, au lieu de les avoir liees derriere le dos. J'aime, disait-il, a 6tre couche a mon aise. On s'empressa de le satisfaire, puis I'adjudant donna le signal du depart, dit adieu a Mateo qui ne lui reponditpas, et descendit au pas accelere vers la plaine. II se passa pres de dix minutes avant que Mateo ouvrit la bouche. L'enfant regardaitd'un oeil inquiet hmii'it sa mere et tant6t son pere, qui, s'appuyant sur son fusil, le considerait avec une expression de colere concentree. Tu commences bien ! dit enfin Mateo d'une voix calme, mais efTrayante pour qui conuaissait 1'homme. 20 PROSPER MERIMEE - Mon pere! s'ecria 1'enfant en s'avancant les larmes aux yeux comme pour se Jeter a ses genoux. Mais Mateo lui cria : Arriere de moi! Et IV n fa n I s'airrla et sail- lota, immobile, a quelqucs pas de son pere. Giuseppa s'approcha. Elle venait d'apercevoir la chaine de la montre, dont un bout sortait de la che- mise de Fortunate. Qui t'a donne cette montre? demanda-t-elle d'un ton severe. Mon cousin 1'adjudant. Falcone saisit la montre, et la jetant avec force contre une pierre, il la mil en mille pieces. Femme, dit-il, cet enfant est-il de moi? Les joues brunes de Giuseppa devinrent d'un rouge de brique. Que dis-tu, Mateo? et sais-tu bien a qui tu paries? -- Eh bien ! cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison. Les sanglots et les hoquets de Fortunato redou- blerent, et Falcone tenait ses yeux de lynx toujours attaches sur lui. Enfin, il frappa la terre de la crosse de son fusil, puis le rejeta sur son epaule et reprit le chemin du maquis, en criant a Fortunato de le suivre. L'enfant obeit. Giuseppa courut apres Mateo, et lui saisit le bras : C'estton fils, lui dit-elled'une voix tremblante, MATEO FALCONE 21 en attachant ses yeux noirs sur ceux de son mari, com me pour lire ce qui se passait dans son ame. Laisse-moi, repondit Mateo : je suis son pere. Giuseppa embrassa son lils et rcntra en pleurant dans sa cabane : elle se jeta a genonx devant une image de la Vierge et pria avec ferveur. Cependant Falcone marcha quelque deux cents pas dans le sen- tier, et ne s'arreta que dans un petit ravin ou il des- cendit. II sonda la terre avec la crosse de son fusil, et la trouva molle et facile a creuser. L'endroit lui parut convenable pour son dessein. - Fortunate, va aupres de cette grosse pierre. L'enfant fit ce qu'il lui commandait, puis il s'age- nouilla. Dis tes prieres. Mon pere, mon pere, ne me tuez pas. Dis tes prieres, repeta Mateo d'une voix ter- rible. L'enfant, tout en balbutiant et en sanglotant, re- cita le Pater et le Credo. Le pere, d'une voix forte, repondait Amen! a la fin de chaque priere. Sont-ce la toutes les prieres que tu sais? Mon pere, je sais encore VAve Maria, et la li- tanie que ma tante m'a apprise. Elle est bien longue; n'importe. L'enfant acheva la litanie d'une voix eteinte. As-tu fini? Oh! mon pere, grace! pardonnez-moi : je ne le 22 PROSPER MERIMEE ferai plus! Je prierai tant mon cousin le caporale qu'on fera grace au Gianetto! II parlait encore; Mateo avail arme son fusil et le couchait en joue, en lui disant : Que Dieu te pardonne! L'enfant fit un effort desespere pour se relever et embrasser les genoux de son pere, mais il n'en eut pas le temps. Mateo fit feu, et Fortunato tomba raide mort. Sans jeter un coup d'reil sur le cadavre, Mateo re- prit le chemin de sa maison pour aller chercher une beche, afin d'enterrer son fils. II avail fait a peine quelques pas, qu'il rencontra Giuseppa, qui accou- rait alarmee du coup de feu. Qu'as-tu fait? s'ecria-t-elle. Justice. - Ou est-il ? Dans le ravin. Je vais 1'enterrer. II est morlen chretien. Je lui ferai chanter une messe. Que 1'on disc a mon gendre Tiodoro Bianchi qu'il vienne demeurer avec nous. There are more things * in heav'n nnd earth, Horatio, Than are dreamt of in your philosophy. SII.VKSPKAHK, Hamlet. On se moque des visions et des apparitions surna- turelles ; quelques-unes cependant sont si bien attes- tees, quc, si Ton reTusaitd'y croire, on serait oblige, pour etre consequent, de rejeter en masse Unites les preuves hisloriques. Un proces-verbal en bonne forme, revetu des si- gnatures de quatre temoins dignes de foi, voila ce qui garantit 1'authenticite du fait que je vais racon- ter. J'ajouterai que la prediction contenue dans ce proces-verbal etait connue et citee bien longtemps avant que des evenements arrives de nos jours aient paru I'accomplir. Charles XI, peredu fameux Charles XII*, etait 1'un des monarques les plus despotiques, mais 1'un des plus sages* qu'ait ens la Suede. II restreignit les pri- vileges monstrueux de la noblesse, abolit la puis- sance du Senat, et fit des lois de sa propre autorite; en un mot, il changea la constitution du pays, qui etait oligarchique avant lui, et for$a les Etats a lui confierl'autoriteabsolue. C'etaitd'ailleursun homme eclaire, brave, fort attache a la religion lutherienne, d'un caractere inflexible, froid, positif, entierement depourvu d'ira agination. 26 PROSPER MKKIMKI. II venait de perdre sa femme Ulrique Eleonore. Quoiquc sa durete pour cette princesse cut, dit-on, hate sa fin, il 1'estimait, et parut plus louche de sa mort qu'on ne 1'aurait attendu d'un coeur aussi sec que le sien. Depuis cet evenement, il devint encore plus sombre et taciturne qu'auparavant, et se livra au travail avec une application qui prouvait un be- soin imperieux d'ecarler des idees penibles. A la fin d'une soiree d'automne, il etail assis en robe de chambre et en panlouHes devant un grand feu allume dans son cabinet, au palais de Stockholm . II avail aupres de lui son chambellan, le comte Brahe, qu'il honorail de ses bonnes graces, el le medecin Baumgarlen, qui, soil dil en passanl, Iranchail de 1'esprilforl, elvoulait que Ton doulat de toul, exceple de la medecine. Ce soir-la, il 1'avail fail venir pour le consuller sur je ne sais quelle indisposilion. La soiree se prolongeail, el le roi, conlre sa cou- lume, ne leur faisail pas senlir, en leur donnanl le bonsoir, qu'il elail lemps de se relirer. La lele bais- see el les yeux fixes sur les lisons, il gardail un pro- fond silence, ennuye de sa compagnie, mais crai- gnanl, sans savoir pourquoi, de resler seul. Le comle Brahe s'apercevail bien que sa presence n'etait pas forl agreable, el deja plusieurs fois il avail exprime la crainle que Sa Majesle n'eul besoin de repos : un gesle du roi 1'avail relenu a sa place. A son lour, le medecin parla du lorl que les veilles fonlala sanle; mais Charles lui repondil enlre ses dents : Reslez, je n'ai pas encore envie de dormir. VISION DE CHARLES XI 27 Alors on essaya differents sujets de conversation, qui s'epuisaient tous a la seconde on troisieme phrase. II paraissait evident quo Sa Majeste etait dans une de ses humeurs noires, et, en pareille cir- constance, la position d'un courtisan est bien deli- cate. Le comte Brahe, soupconnant que la tristesse du roi provenait de ses regrets pour la perte de son epouse, regarda quelque temps le portrait de la reine suspendu dans le cabinet, puis il s'ecria avec un grand soupir : Que ce portrait est ressemblant! Voila bien cette expression a la fois si majestueuse et si douce ! . . . Bah! repondit brusquement le roi, qui croyait entendre un reproche toutes les fois qu'on pronon- cait devant lui le nom de la reine. Ce portrait est trop flatte! La reine etait laide. Puis, fdche interieurement de sa durete, il se leva et fit un tour dans la chambre pour cacher une emo- tion dont il rougissait. II s'arreta devant la fenetre qui donnait sur la cour. La nuit etait sombre, et la lune a son premier quartier. Le palais ou resident aujourd'hul les rois de Suede n'etait pas encore acheve, et Charles XI, qui 1'avait commence, habitait alors 1'ancien palais situe a la pointeduRitterholm, quiregardelelac Moeler*. C'est un grand batiment en forme de fer a cheval. Le ca- binet du roi etait a 1'une des extremites, et a peu pres en face se trouvait la grande salle ou s'assemblaient les Etats, quand ils devaient recevoir quelque com- munication de la couronne. 28 PROSPER Ml':i;iMl'.l, Les fendtres de cette salle semblaient en ce mo- ment eclairees d'une vive lumiere. Cela parut etrange au roi. II supposa d'abord que cette Incur etait pro- duite par le flambeau de quelque valet. Mais qu'al- lait-on faire a cette heure dans une salle qui depuis longtemps n'avait pas ete ouverte? D'ailleurs la lu- miere etait trop eclatante pour provenir d'un seul flambeau. On aurait pu 1'attribuer a un incendic, mais on ne voyait point de fumee, les vitres n'etaient pas brisees, nul bruit ne se faisait entendre; tout annoncait plutot une illumination d'apparat. Charles regarda ces fen6tres quelque temps sans parler. Cependant le comte Brahe, etendant la main vers le cordon d'une sonnette, se disposait a sonner un page pour 1'envoyer reconnaitre la cause de cette singuliere clarte; mais le roi 1'arreta. Je veux aller moi-meme dans cette salle, dit-il. En achevant ces mots, on le vit palir, et sa physio- nomie exprimait une espece de terreur religieuse. Pourtant il sortit d'un pas ferme; le chambellan et le medecin le suivirent, tenant chacun une bougie allumee. Le concierge qui avail la charge des clefs etait deja couche. Baumgarten alia le reveiller, etlui ordonna, de la part du roi, d'ouvrir sur-le-champ les portes de la salle des Etats. La surprise de cet homme fut grande a cet ordre inattendu ; il s'habilla a la hate et joignit le roi avec son trousseau de clefs. D'abord il ouvrit la porte d'une galerie qui servait d'anti- chambre on de degagement a la salle des Etats. Le VISION DE CHARLES XI 29 roi entra, mais quel fut son etonnement en voyant les murs entierement tendus de noir! Qui a donne 1'ordre de faire tendre ainsi cette salle? demanda-t-il d'un ton colere. - Sire, personne que je sache, repondit le con- cierge tout trouble. Et la derniere fois que j'ai fait balayer la galerie, elle etait lambrissee de chene comme elle 1'a toujours ete... Certainement ces ten- tures-la ne viennent pas du garde-meuble de Votre Majeste. Et le roi, marchant d'un pas rapide, etait deja par- venu a plus des deux tiers de la galerie. Le comte et le concierge le suivaient de pres; le medecin Baum- garten etait un peu en arriere, partage entre la crainte de rester seul et celle de s'exposer aux suites d'une aventure qui s'annoncait d'une facon assez etrange. N'allez pas plus loin, Sire! s'ecria le concierge. Sur mon ame, il y a de la sorcellerie la-dedans. A cette heure... et depuis la mortde la reine, votre gra- cieuse epouse. . . , on dit qu'elle se promene dans cette galerie... Que Dieu nous protege! Arretez, Sire! s'ecriait le comte de son cAte. N'entendez-vous pas ce bruit etrange, qui part de la salle des Etats? Qui sait a quels dangers Votre Ma- jeste s'expose? Sire, disait Baumgarten, dont une bouffee de vent venaitd'eteindre la bougie, permettezdu moins que j'aille chercher une vingtaine de vos trabans*. Entrons, dit le roi d'une voix ferme, en s'arre"- 30 PROSPER Ml'.IUMl'.l. tant devant la porte de la grande salle; et toi, con- cierge, ouvre vite cette porte. II la poussa du pied, et le bruit, repete par 1'echo des voutes, retentit dans la galerie comme un coup de canon. Le concierge tremblait tellement, que sa clef bat- tait la serrure sans qu'il put parvenir a la faire en- trer. Un vieux soldat qui tremble! dit Charles en haussant les epaules. Allons, comte, ouvrez-nous cette porte. Sire, repondit le comte en reculant d'un pas, que Votre Majeste me commande de marcher a la bouche d'un canon danois ou allemand, j'obeirai sans hesiter; mais c'est 1'enfer que vous voulez que je defie. Le roi arracha la clef des mains du concierge. Je vois bien, dit-il d'un ton de mepris, que ceci me regarde seul; et, avant que sa suite cut pu Ten empecher, il avail ouvert 1'epaisse porte de chene, et etait entre dans la grande salle, en pronon- gant ces mots : Avec 1'aide de Dieu*. Ses trois acolytes, pousses par la curiosite, plus forte que la peur, et peut-etre honteux d'abandonner leur roi, entrerent avec lui. La grande salle etait eclairee par une infinite de flambeaux. Une tenture noire avait remplace 1'an- tique tapisserie a personnages. Le long des mu- railles, paraissaient disposes en ordre, comme a Tordinaire, des drapeaux allemands, danois ou mos- VISION DE CHARLES XI 31 covites, trophees des soldats de Gustave-Adolphe*. On dlstinguait au milieu des bannieres suedoises, couvertcs de crapes funebres. Une assemblee immense couvrait les banes. Les quatre ordres de 1'Etat 1 siegeaient chacun a son rang. Tons etaient habilles de noir, et cette multi- tude de faces humaiues, qui paraissaient lumineuses sur un fond sombre, eblouissaient tellement les yeux, que des quatre temoins de cette scene extraordi- naire, aucun ne put trouver dans cette foule une figure connue. Ainsi un acteur vis-a-vis d'un public nombreux ne voitqu'une masse confuse, ou ses yeux ne peuvent distinguer un seul individu. Sur le trAne eleve d'ou le roi avail coutume de ha- ranguer 1'assemblee, ils virent un cadavre sanglant, revetu des insignes de la royaute. A sa droite, un en- fant, debout et la couronne en tete, tenait un sceptre a la main; a sa gauche, un homme age, ou plutAt un autre fantAme, s'appuyait sur le trAne. II etait revetu du manteau de ceremonie que portaient les anciens administrateurs de la Suede, avant que Wasa n'en cut fait un royaume*. En face du trAne, plusieursper- sonnages d'un maintien grave et austere, revetus de longues robes noires, et qui paraissaient etre des juges, etaient assis devant une table couverte de grands in-folios et de parchemins. Entre le trAne et les banes de 1'assemblee, il y avait un billot convert d'un cr6pe noir, et une hache reposait aupres. 1. La noblesse, le clerge, les bourgeois et les paysans. 32 PROSPER Ml'-. III. Ml'-.!. Personne, dans cette assemblee surhumaine, n'eut 1'air de s'apercevoir de la presence de Charles et des trois personnes qui 1'accompagnaient. A leur entree, ils n'entendirent d'abord qu'un murmure confus, au milieu duquel 1'oreille ne pouvait saisir de mots ar- ticules; puis le plus age des juges en robes noires, celui qui paraissait remplir les fonctions de presi- dent, se leva, et frappa trois fois de la main sur un in-folio ouvert devant lui. Aussittit il se fit un profond silence. Quelques jeunes gens de bonne mine, ha- billes richement, et les mains liees derriere le dos, entrerentdans la salle par une porte opposee a celle que venait d'ouvrir Charles XI. Ils marchaient la tete haute et le regard assure. Derriere eux, un homme robuste, revetu d'un justaucorps de cuir brun, tenait le bout des cordes qui leur liaient les mains. Celui qui marchait le premier, et qui semblaitetre le plus important des prisonniers, s'arreta au milieu de la salle, devant le billot, qu'il regarda avec un dedain superbe. En meme temps, le cadavre parut trembler d'un mouvement convulsif, et un sang frais et ver- meil coula de sa blessure. Le jeune homme s'age- nouilla, tendit la tete; la hache brilla dans 1'air, et retornba aussitAt avec bruit. Un ruisseau de sang jaillit sur 1'estrade, et se confondit avec celui du ca- davre; et la tete, bondissant plusieurs fois sur le pave rougi, roula jusqu'aux pieds de Charles, qu'elle teignit de sang. Jusqu'a ce moment, la surprise 1'avait rendu muet ; VISION DE CHARLES XI 33 mais, a ce spectacle horrible, sa langue se delta; il fit quelques pas vers 1'estrade, et, s'adressant a cette figure revetue du manteau d'administrateur, il pro none, a hardiment la formule bien connue : Si lu es de Dieu, parle; si tu es de I'Autre, laisse-nous en paix. Le fantome lui repondit lentement et d'un ton so- lennel : CHARLES ROI! ce sang ne coulera pas sous ton regne... (Ici la voix devint moins distincte.) mais cinq regnes apres. Malheur, malheur, malheur au sang de Wasa ! Alors les formes des nombreux personnages de cette etonnante assemblee commencerent a devenir moins nettes, et ne semblaient deja plus que des ombres colorees, bient6t elles disparurent tout a fait; les flambeaux fantastiques s'eteignirent et ceux de Charles et de sa suite n'eclairerent plus que les vieilles tapisseries, legerement agitees par le vent. On entendit encore, pendant quelque temps, un bruit assez melodieux, que Tun des temoins compara au nun nun r du vent dans les feuilles, et un autre, au son que rendent des cordes de harpe en cassant au moment ou Ton accorde ('instrument. Tous furent d'accord sur la duree de I'appai'ition, qu'ils jugerent avoir etc d'environ dix minutes. Les draperies noires, la t^te coupee, les flots de sang qui teignaient le plancher, tout avait disparu avec les fantomes; seulementla pantoufle de Charles Motalque. 3 34 PROSPER MKHIM1 I conserva une tache rouge, qui seule aurait suffi pour lui rappeler les scenes de cette nuit, si elles n'avaient pas etc trop bien gravees dans sa memoire. Rentre dans son cabinet, le roi fit ecrire la rela- tion de ce qu'il avait vu, la fit signer par ses compa- gnons, et la signa lui-meme. Quelques precautions que Ton prit pour cacher le contenu de cette piece au public, elle ne laissa pas d'etre bient6t connue, meme du vivant de Charles XI; elle existe encore, et, jusqu'a present, personne ne s'est avise d'elever des doutes sur son authenticite. La fin en est remar- quable : Et si ce que je viens de relater, dit le roi, n'est pas 1'exacte verite, je renonce a tout espoir d'une meilleure vie, laquelle je puis avoir meritee pour quelques bonnes actions, et surtout par mon zele a travailler au bonheur de mon peuple, et a soutenir les interets de la religion de mes ancetres. Maintenant, si Ton se rappelle la mort de Gus- tave III*, et le jugement d'Ankarstroem, son assassin, on trouvera plus d'un rapport entre cet evenement et les circonstances de cette singuliere prophetic. Le jeune homme decapite en presence des Etats aurait designe Ankarstroem. Le cadavre couronne serait Gustave III. L'enfant, son fils et son successeur, Gustave- Adolphe IV. Le vieillard, enfin, serait le due de Sudermanie, oncle de Gustave IV, qui fut regent du royaume, puis enfin roi, apres la deposition de son neveu. L'ENLEYEMENT DE LA REDOUTE Un militaire de mes amis*, qui est mort de la fievre en Grece, il y a quelques annees*, me conta un jour la premiere affaire a laquelle il avail assiste. Son re- cit me frappa tellement, que je 1'ecrivis dc memoire aussittit que j'en eus le loisir. Le voici : Je rejoignis le regiment le 4 septembre au soir. Je trouvai le colonel au bivouac. II me regutd'abord assez brusquement; mais, apres avoir lu la lettre de recommandation du general B***, il changea de ma- nieres, et m'adressa quelques paroles obligeantes. Je fus presente par lui a mon capitaine, qui reve- nait al'instant m6me d'une reconnaissance. Ce capi- taine, que je n'eus guere le temps de connaitre, etait un grand homme brun, d'une physionomie dure et repoussante. II avait etc simple soldat, et avait ga- gne ses epaulettes et sa croix sur les champs de ba- taille. Sa voix, qui etait enrouee et faible, contras- tait singulierement avec les proportions presque gigantesques de sa personne. On me dit qu'il devait cette voix etrange a une balle qui 1'avait perce de part en part a la bataille d'lena. En apprenant que je sortais de 1'ecole de Fontai- nebleau*, il fit la grimace, et dit : - Mon lieutenant est mort hier... Je compris qu'il voulait dire : C'est vous qui de- 38 PROSPER MI':I:IMI'.I: vez le remplacer, et vous n'en etes pas capable. Un mot piquant me vint sur les levres, mais je me contins. La lune se leva derriere la redoute de Cheverino, situee a deux portees de canon de notre bivouac. Elle etait large et rouge comme cela est ordinaire a son lever. Mais ce soir elle me parut d'une gran- deur extraordinaire. Pendant un instant, la redoute se detacha en noir sur le disque eclatant de la lune. Elle ressemblait au c6ne d'un volcan au moment de 1'eruption. Un vieux soldat, aupres duquel je me trouvais, re- marqua la couleur de la lune. Elle est bien rouge, dit-il; c'est signe qu'il en coutera bon pour 1'avoir, cette fameuse redoute! J'ai toujours ete superstitieux, et cet augure, dans ce moment surtout, m'affecta. Je me couchai, mais je ne pus dormir. Je me levai, et je marchai quelque temps, regardant 1'immense ligne de feux qui cou- vrait les hauteurs au dela du village de Cheverino. Lorsque je crus que 1'air frais et piquant de la nuit avait assez rafraichi mon sang, je revins aupres du feu; je m'enveloppai soigneusement dans mon man- teau, et je fermai les yeux, esperant ne pas les ou- vrir avant le jour. Mais le sommeil me tint rigueur. Insensiblement mes pensees prenaient une teinte lu- gubre. Je me disais que je n'avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient cette plaine. Si j'etais blesse, je serais dans un h6pital, traite L'ENLEVEMENT DE LA REDOUTE 39 sans egards par des chirurgiens ignorants. Ce que j'avais entendu dire des operations chirurgicales me revint a la memoire. Mon coeur battait avec violence, et machinalement je disposals comme une especede cuirasse le mouchoir et le portefeuille que j'avais sur la poitrine. La fatigue m'accablait, je m'assou- pissais a chaque instant, et a chaque instant quelque pensee sinistre se reproduisait avec plus de force, et me reveillait en sursaut. Cependant la fatigue 1'avait emporte, et quand on battit la diane, j'etais tout a fait endormi. Nous nous mimes en bataille, on fit 1'appel, puis on remit les armes en faisceaux, et tout annoncait que nous al- lions passer une journee tranquille. Vers trois heures un aide de camp arriva, appor- tant un ordre. On nous fit reprendre les armes; nos tirailleurs se repandirent dans la plaine; nous les suivimes lentement, et, au bout de vingt minutes, nous vimes tous les avant-postes des Russes se re- plier et rentrer dans la redoute. Une batterie d'artillerie vint s'etablir a notre droite, une autre a notre gauche, mais toutes les deux bien en avant de nous. Elles commencerent un feu tres vif sur 1'ennemi, qui riposta energiquement, et bientdt la redoute de Cheverino disparut sous des nuages epais de fumee. Notre regiment etait presque a couvert du feu des Russes par un pli de terrain. Leurs boulets, rares d'ailleurs pour nous (car ils tiraient de preference 40 PROSPER MMUMKI sin nos canonniers), passaient au-dessus de nos ttes, ou tout au plus nous envoyaient de ia terre et de petites pierres. Aussit6t que 1'ordre de marcher en avant nous eut ete donne, mon capitaine me regarda avec une atten- tion qui m'obligea a passer deux ou trois fois la main sur ma jeune moustache, d'un air aussi degage qu'il me fut possible. Au reste, je n'avais pas peur, et la seule crainte que j'eprouvasse, c'etait que Ton ne s'imaginat que j'avais peur. Ces boulets inoffensifs contribuerent encore a me maintenir dans mon calme hcroi'que. Mon amour-propre me disait que je cou- rais un grand danger, puisque enfin j'etais sous le feu d'une batterie. J'etais enchante d'etre si a mon aise, et je pensai au plaisir de raconter* la prise de la redoute de Cheverino dans le salon de madame de B***, rue de Provence. Le colonel passa devant notre compagnie; il m'adressa la parole : Eh bien, vous allez en voir de grises, pour votre debut. Je souris d'un air tout a fait martial, en brossant la manche de mon habit, sur laquelle un boulet, tombe a trente pas de moi, avait envoye un peu de poussiere. II parait que les Russes s'apercurent du mauvais succes de leurs boulets; car ils les remplacerent par des obus qui pouvaient plus facilement nous atteindre dans le creux ou nous etions posies. Un assez gros eclat m'enleva mon schako, et tua un homme aupres de moi. Je vous fais mon compliment, me dit le capi- L'ENLEVEMENT DE LA REDOUTE 41 taine, comme je venais de ramasser mon schako, vous en voila quitte pour la journee. Je connaissais cette superstition militaire qui croit que 1'axiome non bis in idem* trouve son application aussi bien sur un champ de bataillc que dans une cour de justice. Je remis fierement mon schako. C'est faire saluer les gens sans ceremonie, dis- je aussi gaiement que je pus. Cette mauvaise plaisanterie, vu la circonstance, parut excellente. Je vous felicite, reprit le capitaine, vous n'au- rez rien de plus, et vous commanderez une compa- gnie ce soir : car je sens bien que le four chaufTe pour moi. Toutes les foisquej'ai ete blesse*, 1'officier au- pres de moi a recu quelque balle morte, et, ajouta- t-il d'un ton plus bas et plus honteux, leurs noms commencaient toujours par un P. Je fis 1'esprit fort; bien des gens auraient fait comme moi; bien des gens auraient ete aussi bien que moi frappes de ces paroles prophetiques. Cons- crit comme je 1'etais, je sentais que je ne pouvais confier mes sentiments a personne, et que je devais toujours paraitre froidement intrepide. Au bout d'une demi-heure, le feu des Russes di- minua sensiblement; alors nous sortimes de notre couvert pour marcher sur la redoute. Notre regiment etait compose de trois bataillons. Le deuxieme fut charge de tourner la redoute du c6te de la gorge*; les deux autres devaient donner 1'as- saut. J'etais dans le troisieme bataillon. 42 PROSPER MERIMEE En sortant de derriere I'espece d'epaulement qui nous avait proteges, nous fumes recus par plusieurs decharges de mousqueterie qui ne firent que peu de mal dans nos rangs. Le sifllement des balles me sur- prit : souvent je tournais la tete, et je m'altirai ainsi quelques plaisanteries de la part de mes camarades plus familiarises avec ce bruit. A tout prendre, me dis-je, une bataille n'est pas une chose si terrible. Nous avancions au pas de course, precedes de ti- railleurs : tout a coup les Russes pousserent trois hourras, trois hourras distincts, et resterent silen- cieux et sans tirer. Je n'aime pas ce silence, dit mon capitaine, cela ne nous presage rien de bon. Je trouvai que nos gens etaient un peu trop bruyants, et je ne pus m'empecher de faire interieu- rement la comparaison de leurs clameurs tumul- tueuses avec le silence imposant de 1'ennemi. Nous parvinmes rapidement au pied de la redoute ; les palissades avaient etc brisees et la terre boule- versee par nos boulets. Les soldats s'elancerent sur ces ruines nouvelles, avec des cris de Vive VEmpc- reurl plus forts qu'on ne 1'aurait attendu de gens qui avaient deja tant crie. Je levais les yeux, et jamais je n'oublierai le spec- tacle que je vis. La plus grande partie de la fumee s'etait elevee, et restait suspendue comme un dais a vingtpieds au-dessus de la redoute. Au travers d'une vapeur bleuatre, on apercevait derriere leur parapet L'ENLEVEMENT DE LA REDOUTE 43 a demi detruit les grenadiers russes, 1'arnie haute, immobiles comme des statues. Je vois encore chaque soldat, 1'oeil gauche attache sur nous, le droit cache par son fusil eleve. Dans une embrasure, a quelques piedsde nous, un homme tenant une lance afeu*etait aupres d'un canon. Je frissonnai, et je crus que ma derniere heure ft .1 it venue. - Voila la danse qui va commencer, s'ecria mon capitaine. Bonsoir! Ce furent les dernieres paroles que je 1'entendis prononcer. Un roulement de tambours retentit dans la re- doute. Je vis se baisser tous les fusils. Je fermai les yeux, et j'entendis un fracas epouvantable, suivi de cris et de gemissements. J'ouvris les yeux, surpris de me trouver encore au monde. La redoute etaitde nouveau enveloppee de fumee. J'etais entoure de blesses et de morts. Mon capitaine etait etendu a mes pieds : sa tete avait etc broyee par un boulet, et j'etais couvert de sa cervelle et de son sang. De toute ma compagnie il ne restait debout que six hommes et moi. A ce carnage succeda un moment de stupeur. Le colonel, mettant son chapeau au bout de son epee, gravit le premier le parapet en criant : Vive VEmpe- reurl II fut suivi aussitot de tous les survivants. Je n'ai presque plus de souvenir net de ce qui suivit. Nous entrames dans la redoute, je nc sais comment. 44 PROSPER MERIMEE On se battit corps a corps au milieu d'une fumee si epaisse que Ton ne pouvait se voir. Je crois que je frappai, car mon sabre se trouva tout sanglant. En- fin j'entendis crier victoire*! et la fumee dimi- nuant, j'apercus du sang et des morts sous lesquels disparaissait la terre de la redoute. Les canons sur- tout etaient encombres par des tas de cadavres. En- viron deux cents hommes debout, en uniforme fran- cais, etaient groupes sans ordre, les uns chargeant leurs fusils, les autres essuyant leurs baionnettes. Onze prisonniers russes etaient avec eux. Le colonel * etait renverse tout sanglant sur un cais- son brise, pres de la gorge. Quelques soldats s'em- pressaient autour de lui : je m'approchai. Ou est le plus ancien capitaine?demandait-il a un sergent. Le sergent haussa les epaules d'une manierc tres expressive. Et le plus ancien lieutenant? Voici monsieur qui est arrive d'hier, dit le ser- gent d'un ton tout a fait calme. Le colonel sourit amerement. Allons, monsieur, me dit-il, vous commandez en chef; faites promptement fortifier la gorge de la redoute avec ces chariots, car 1'ennemi est en force; mais le general C*** va nous faire soutenir. Colonel, lui dis-je, vous etes grievement blesse? F..., mon cher, mais la redoute est prise! TAMANGO Le capitaine Ledoux etait un bon marin. II avail commence par tre simple matelot, puis il devint aide-timonier. Au combat de Trafalgar*, il cut la main gauche fracassee par un eclat de bois ; il fut ampute, et congedie ensuite avec de bons certificats. Le repos ne lui convenait gueres, et 1'occasion de se rembar- quer se presentant, il servit en qualite de second lieutenant a bord d'un corsaire. L'argent qu'il retira de quelques prises lui permit d'acheter des livres et d'etudier la theorie de la navigation, dont il connais- sait deja parfaitement la pratique. Avec le temps, il devint capitaine d'un lougre * corsaire de trois canons et de soixante hommes d'equipage, et les caboteurs de Jersey conservent encore le souvenir de ses ex- ploits. La paix* le desola : il avait amasse pendant la guerre une petite fortune, qu'il esperait augmenter aux depens des Anglais. Force lui fut d'offrir ses ser- vices a de pacifiques negociants ; et, comme il etait connu pour un homme de resolution et d'experience, on lui confia facilement un navire. Quand la traite des negres fut defendue, et que, pour s'y livrer, il fallut non seulement tromper la vigilance des doua- niers francais, ce qui n'etait pas tres difficile, mais encore, et c'etait le plus hasardeux, echapper aux 48 PROSPER MKIIIMU. croiseurs anglais, le capitaine Ledoux devint un homme precieux pour les trafiquants de bois d'e- bene 1 . Bien different de la plupart des marins qui ont langui longtemps comme lui dans des postes subal- ternes, il n'avait point cette horreur profonde des innovations, et cet esprit de routine qu'ils apportent trop souvent dans les grades superieurs. Le capitaine Ledoux, au contraire, avait etc le premier a recom- mander a son armateur 1'usage des caisses en fer, destinees a contenir et conserver 1'eau. A son bord, les menottes et les chairies, dont les batiments ne- griers ont provision, etaient fabriquees d'apres un systeme nouveau, et soigneusement vernies pour les preserver de la rouille. Mais ce qui lui fit le plus d'honneur parmi les marchands d'esclaves, ce fut la construction, qu'ildirigealui-meme,d'un brick* des- tine a la traite, fin voilier, long, etroit comrae un batiment de guerre, et cependant capable de conte- nir un tres grand nombre de noirs. II le nomma VEs- perance. II voulut que les entreponts*, etroits et ren- tres,n'eussentquetroispieds quatrepouces*de haut, pretendant que cette dimension permettait aux es- claves de taille raisonnable d'etre commodement as- sis; et quel besoin out-ils de se lever? Arrives aux colonies, disait Ledoux, ils ne res- teront que trop sur leurs pieds ! Les noirs, le dos appuye aux bordages du navire, 1. Noot que se donnent eux-memes leg gens qui font la traite. Coupe et plan d'un navire negrier D'aprei Clarkson. Lc crl Jei Africaini conlre leun oppresscurs THE OF THE of ' TAMANGO 49 et disposes sur deux lignes paralleles, laissaient entre leurs pieds un espace vide,qui, dans tons les autres negriers, ne sertqu'a la circulation. Ledoux imagina de placer dans cet intervalle d'autres negres, cou- ches perpendiculairement aux premiers. De la sorte, son navire contenait une dizaine de negres de plus qu'un autre du me*me port. A la rigueur, on aurait pu en placer davantage; mais il faut avoir de 1'hu- manite, et laisser a un negre an moins cinq pieds en longueur* et deux en largeur* pour s'ebaltre, pen- dant une traversee de six semaines et plus : Car enfin, disait Ledoux a son armateur pour justifier cette mesure liberale, les negres, apres tout, sont des hommes comme les blancs*. L'Esperance partit de Nantes un vendredi, comme le remarquerent'depuis des gens superstitieux. Les inspecteurs* qui visiterent scrupuleusement le brick ne decouvrirent pas six grandes caisses remplies de chaines, de menottes, et de ces fers que Ton noinme, je ne sais pourquoi, barres de justice. 11s ne furent point etonnes, non plus, de 1'enorme provision d'eau que devait porter VEsperance, qui, d'apres ses pa- piers, n'allail qu'au Senegal pour y faire le com- merce de bois et d'ivoire. La traversee n'est pas longue, il est vrai; mais enfin le trop de precautions ne peut nuire. Si Ton etait surpris par un calme, que deviendrait-on sans eau? L'Esperance partit done un vendredi, bien greee et bien equipee de tout. Ledoux aurait voulu peut-po v oitoO 'vai ta 9'jaouv xa\ ra ;xa),X;a aov, KT-jTtdet TO xaXiytaou xai u.a; voydei 6 Xapo?. 'Efw Ta poC^a pyavwTa xa\ Ta aa).),!a -ra x66a>, Kat ta xaXiY07tairouT?ta '; TT^V ax4Xav Ta amOwveo. IlapTE ji' av6pto|Xvofu,ou x' e'(i '; TOV 'Ttavw Na Ttaw va t'Sw T^V u,avvav(xov, TCOU 6Xc6sTac yt' Nd naw va \8u> r' aSep^iaiiov, TCW; xXatouvg yt' K6pr) 'as'va T' aSEpyfaaou E{; TOV K6pr) 'ffiva T) [idwaaovi '; TT,V pouy* v (Note de 1842.) LA PERLE DE TOLEDE de 1'espagnol) Qui me dira si le soleil est plus beau a son lever qu'a son coucher? Qui me dira de 1'olivier ou de 1'amandier lequel est le plus beau des arbresPQui me dira qui du Valencien ou de 1'Andaloux est le plus brave? Qui me dira quelle est la plus belle des femmes? Je vous dirai quelle est la plus belle des femmes : c'est Aurore de Vargas, la perle de To- lede. Le noir Tuzani a demande sa lance, il a demande son bouclier : sa lance, il la tient a sa main droite; son bouclier pend a son cou. II descend dans son ecurie, et considere ses quarante juments 1'une apres 1'autre. II dit : Berja est la plus vigoureuse; sur sa large croupe j'emporterai la perle de Tolede, ou, par Al- lah! Cordoue ne me reverra jamais. II part, il chevauche, il arrive a Tolede, et il ren- contre un vieillard pres du Zacatin. Vieillard a la barbe blanche, porte cette lettre a don Guttiere, a don Guttiere de Saldana. S'il est homme, il viendra combattre contre moi pres de la BALLADES 111 Fontaine d'Almami. La perle de Toledo doit appar- tenir a 1'un de nous. Et le vieillard a pris la lettre, il I'a prise et 1'a portee au comte de Saldafla, comme il jouait aux echecs avec la perle de Toledo. Le comte a lu la lettre, il a lu le cartel, et de sa main il a Frappe la table si fort que toutes les pieces sont tombees. Et il se leve et demande sa lance et son bon cheval; et la perle s'est levee aussi toute tremblante, carellea compris qu'il allait a un duel. - Seigneur Guttiere, don Guttiere de Saldana, restez, je vous en prie, et jouez encore avec moi. - Je ne jouerai pas davantage aux echecs; je veux jouer au jeu des lances a la Fontaine d'Al- mami. Et les pleurs d'Aurore ne purent 1'arreter; car rien n'arrete un cavalier qui se rend a un duel. Alors la perle de Tolede a pris son manteau, et, montee sur sa mule, s'en est allee a la Fontaine d'Al- mami. Autour de la Fontaine le gazon est rouge. L'eau de la Fontaine est rouge aussi; mais ce n'est point le sang d'un chretien qui rougit le gazon, qui rougit 1'eau de la Fontaine. Le noir Tuzani est couche sur le dos; la lance de don Guttiere s'est brisec dans sa poitrine ; tout son sang se perd peu a peu. Sa ju- ment Berja le regarde en pleurant, car elle ne peut guerir la blessure de son maitre. 112 PROSPER MERIMEE La perle descend de sa mule : Cavalier, ayez bon courage; vous vivrez encore pour epouser une belle Moresque ; ma main sail gue- rir les blessures que fait mon chevalier. O perle si blanche, 6 perle si belle, arrache de mon sein ce trongon de lance qui le dechire : le froid de 1'acier me glace et me transit. Elle s'est approchee sans defiance; mais il a ra- nime ses forces, et du tranchant de son sabre il ba- lafre ce visage si beau. LA PARTIE DE TRICTRAC A/osaique. Les voiles sans mouvement pendaient collees centre les mats; la mer etait unie comme une glace ; la chaleur etait etouffante, le calme desesperant. Dans un voyage sur mer, les ressources d'amuse- ment que peuvent ofTrir les habitants d'un vaisseau seront bient6t epuisees. On se connait trop bien, In- las! lorsqu'on a passe quatre mois ensemble dans une maison de bois longue de cent vingt pieds. Quand vous voyez venir le premier lieutenant, vous savez qu'il vous parlera d'abord de Rio-de-Janiero, dont il vient, puis du fameux pont d'Essling*, qu'il a vu faire par les marins de la garde, donl il faisait partie. Au bout de quinze jours, vous connaissez jusqu'aux expressions qu'il afTectionne, jusqu'a la ponctuation de ses phrases, aux difTerentes intona- tions de sa voix. Quand jamais a-t-il manque de s'ar- r6ter tristement apres avoir prononce pour la pre- miere fois dans son recit ce mot, VEmpereur... Si vous 1'aviez vu alors !!! (trois points d'adrniration), ajoute-t-il invariablcment. Et 1'episode du cheval du trompette, etle bouletqui ricoche et qui emporte une giberne ou il y avail pour sept mille cinq cents francs en or et en bijoux, etc., etc.! Le second lieutenant est un grand politiquc; il disserte tous les jours sur le dernier numero du Cons tit ulionnel*, 116 PROSPER ML I! I MM-: qu'il a emporte de Brest; ou, s'il quitte les sublimi- tes de la politique pour descendre a la litterature, il vous regalera de 1'analyse du dernier vaudeville qu'il a vu jouer. Grand Dieul... Le commissaire de ma- rine possedaitunehistoire bien interessante. Comme il nous enchanta la premiere fois qu'il nous raconta son evasion du ponton de Cadix*! mais a la ving- tieme repetition ma foi, Ton n'y peut plus tenir... Et les enseignes, et les aspirants!... Le souvenir de leurs conversations me fait dresser les cheveux a la tete. Quant au capitaine, generalement c'est le moins ennuyeux du bord. En saqualite de comman- dant despotique, il se trouve en etat d'hostilite se- crete centre tout 1'etat-major; il vexe, il opprime quelquefois, mais il y a un certain plaisir a pester centre lui. S'il a quelque manie facheuse pour ses subordonnes, on a le plaisir de voir son superieur ridicule, et cela console un peu. A bord du vaisseau sur lequel j'etais embarque, les officiers etaient les meilleures gens du monde, tous bons diables, s'aimant comme des freres, mais s'ennuyant a qui mieux mieux. Le capitaine etait le plus doux des hommes, point tracassier (ce qui est une rarete). C'etait toujours a regret qu'il faisait sentir son autorite dictatoriale. Pourtant, que ce voyage me parut long! surtout ce calme qui nous prit quelques jours seulement avant de voir la terrel... Un jour, apres le diner que le desoeuvrement nous avait fait prolonger aussi longtemps qu'il etait hu- LA PARTIE DE TRICTRAC 117 mainement possible, nous etions tous rassembles sur le pont, attendant le spectacle monotone mais to u jours majestueux d'un coucher de soleil en mer. Les uns fumaient, d'autres relisaient pour la ving- tieme fois un des trente volumes de notre triste bi- bliotheque; tons baillaient a pleurer. Un enseigne assis a cdte de moi s'amusait, avec toute la gravite digne d'une occupation serieuse, a laisser tomber, la pointe en bas, sur les planches du tillac, le poi- gnard que les officiers de marine portent ordinaire- ment en petite tenue. C'est un amusement comme un autre, et qui exige de 1'adresse pour que la pointe se pique bien perpendiculairement dans le bois. Desirant faire comme 1'enseigne, et n'ayant point de poignard a moi, je voulus emprunter celui du capi- taine; mais il me refusa. II tenait singulierement a cette arme, et me"me il aurait ete fache de la voir servir a un amusement aussi futile. Autrefois ce poi- gnard avait appartenu a un brave officier mort mal- heureusement dans la derniere guerre... Je devinai qu'une histoire allait suivre, je ne me trompais pas. Le capitaine commenca sans se faire prier; quant aux officiers qui nous entouraient, comme chacun d'eux connaissait par coeur les infortunes du lieu- tenant Roger, ils firent aussit6t line retraite pru- dente. Voici a peu pres quel fut le recit du capi- taine : Roger, quand je le connus, etait plus age que moi de trois ans; il etait lieutenant; moi, j'etais en- 118 PROSPER MERIMEE seigne. Je vous assure que c'etait un des meilleurs ofTiciers de notre corps, d'aillenrs, un coeur excel- cellcnt, de 1'esprit, de 1'instruction, des talents, en un mot un jeune homme charmant. 11 etait malheu- reusement un peu fier et susceptible, ce qui tenait, je crois, a ce qu'il etait enfant naturel, et qu'il crai- gnait que sa naissance ne lui fit perdre de la consi- deration dans le monde; mais, pour dire la verite, de tous ses defauts le plus grand c'etait un desir violent et continuel de primer partout ou il se trou- vait. Son pere, qu'il n'avait jamais vu, lui faisaitune pension qui annul ete bien plus que suflisanle pour ses besoins, si Roger n'avait pas ete la generosite meme. Tout ce qu'il avait etait a ses amis. Quand il venait de toucher son trimestre, c'etait a qui irait le voir avec une figure triste et soucieuse : Eh bien! camarade, qu'as-tu? demandait-il; tu m'as 1'air de ne pouvoir pas faire grand bruit en frappant sur tes poches; allons, voici ma bourse, prends ce qu'il te faut, et viens-t'en diner avec moi. II vint a Brest une jeune actrice fort jolie, nom- mee Gabrielle, qui ne tarda pas a faire des con- quetes parmi les marins et les officiers de la garni- son. Ce n'etait pas une beaute reguliere, mais elle avait de la taille, de beaux yeux, le pied petit, 1'air passablement efTronte : tout cela plait fort quand on est dans les parages de vingt a vingt-cinq ans. On la disait par-dessus le marche la plus capricieuse crea- ture de son sexe, et sa maniere de jouer ne demen- LA PARTIE DE TRICTRAC 119 tail pas cette reputation. Tantot elle jouait a ravir, on cut dit une comedienne du premier ordre ; le len- demain, dans la meme piece, elle etaitfroide, insen- sible; elle debitait son role comine un enfant recite son catechisme. Ce qui interessa surtout nos jeunes gens, ce fut 1'histoire suivante que Ton racontait d'elle. II parait qu'elle avait etc entretenue tres ri- chement a Paris par un senateur* qui faisait, comme Ton dit, des folies pour elle. Un jour cet homme, se trouvant chez elle, mil son chapeau sur sa tete; elle le pria de Tdter, et se plaignit m6me qu'il lui manquait de respect. Le senateur se mit a rire, leva les epaules, et dit en se carrant dans un fauteuil : C'est bien le moins que je me mette a mon aise chez une fille que je paie. Un bon soufflet de cro- cheteur, detache par la blanche main de la Ga- brielle, le paya aussitot de sa reponse et jeta son chapeau a 1'autre bout de la chambre. De la, rupture complete. Des banquiers, des generaux avaient fait des ofTres considerables a la dame; mais elle les avait toutes refusees, et s'etait faite actrice afin, di- sait-elle, de vivre independante. Lorsque Roger la vit et qu'il apprit cette histoire, il jugea que cette personne etait son fait, et avec la franchise un peu brutale qu'on nous reproche a nous autres marins, voici comment il s'y prit pour lui montrer combien il etait touche de ses charmes. II acheta les plus belles fleurs et les plus rares qu'il put trouver a Brest, en fit un bouquet qu'il attachaavec 120 PROSPER MERIMEE un beau ruban rose, et dans le noeud arrangea tres proprement un rouleau de vingt-cinq napoleons; c'etait tout ce qu'il possedait pour le moment. Je me souviens que je 1'accompagnai dans les coulisses pendant un entr'acte. II fit a la Gabrielle un com- pliment fort court sur la grce qu'elle avaita porter son costume, lui offrit le bouquet, et lui demandala permission d'aller la voir chez elle. Tout cela futdit en trois mots. Tant que Gabrielle ne vit que les fleurs etle beau jeune homme qui les lui presentait, elle lui souriait, accompagnant son sourire d'une reverence des plus gracieuses; mais quand elle cut le bouquet entre les mains et qu'elle sentit le poids de 1'or, sa phy- sionomie changea plus rapidement que la surface de la mcr que souleve un ouragan des tropiques; et certes elle ne fut guere moins mechante, car elle lanca de toute sa force le bouquet et les napoleons a la tete de mon pauvre ami, qui en porta les marques sur la figure pendant plus dehuit jours. La sonnette du regisseur se fit entendre, Gabrielle entra en scene, et joua tout de travers. Roger, ayant ramasse son bouquet et son rouleau d'or d'un air bien confus, s'en alia au cafe, offrit le bouquet (sans 1'argent) a la demoiselle du comptoir, et essaya, en buvant du punch, d'oublier la cruelle. 11 n'y reussit pas; et, malgre le depit qu'il eprouvait de ne pouvoir se montrer avec son oeil poche, il de- vint amoureux fou de la colerique Gabrielle. II lui LA PARTIE DE TRICTRAC 121 ecrivait vingt lettres par jour, et quelles lettrcs ! sou- mises, tendres, respectueuses, telles qu'on pourrait les adresser a une princesse. Lcs premieres lui furent renvoyees sans avoir etc decachetees; les autres n'obtinrent pas de reponse. Roger cependant conservait quelque espoir, quand nous lui montrames que la marchande d'oranges du theatre enveloppait ses oranges avec ces lettres d'amour, que Gabrielle lui donnait par un raffinement de mechancete. Ce fut un coup terrible pour la fierte de notre ami. Pourtant sa passion ne diminua pas. II parlait de de- mander 1'actrice en mariage; et comme on lui di- sait que le ministre de la marine n'y donnerait ja- mais son consentement, il s'ecriait qu'il se brulerait la cervelle. Sur ces entrefaites, il arriva que les ofiiciers d'un regiment de ligne en garnison a Brest voulurent faire repeter un couplet de vaudeville a la Gabrielle, qui s'y refusa par pur caprice. Les officiers et 1'ac- trice s'opiniatrerent si bien, que les uns firent bais- ser la toile par leurs sidlets, et que 1'autre s'eva- nouit. Vous savez ce quo c'est que le parterre d'une ville de garnison. II fut convenu entre les officiers que le lendemain et les jours suivants la coupable serait sifflee sans remission; qu'on ne lui permet- trait pas de jouer un seul role avant qu'elle n'eut fait amende honorable avec 1'humilite necessaire pour expier son crime. Roger n'avait point assistea cette representation; mais il apprit le soir meme le 122 PROSPER MKIUMKI. scandalc qui avail mis tout le theatre en confusion, ainsi que les projets de vengeance qui se tramaient pour le lendemain. Sur-le-champ son parti fut pris. Le lendemain, lorsque Gabrielle parut, du bane des officiers partirent des huees et des sifflets a fendre les oreilles. Roger, qui s'etait place a dessein tout aupres des tapageurs, se leva, et intcrpella les plus bruyants en termes si outrageants, que toute leur fureur se tourna aussitot centre lui. Alors, avec un grand sang-froid, il tira son carnet de sa poche, et inscrivait les noms qu'on lui criait de toutes parts ; il aurait pris rendez-vous pour se battre avec tout le regiment, si, par esprit de corps, un grand nombre d'officiers de marine ne fussent survenus, et n'eussent provoque la plupart de ses adversaires. La bagarre fut vraiment effroyable. Toute la garnison fut consignee pour plusieurs jours; mais quand on nous rendit la liberte, il y cut un terrible compte a regler. Nous nous trou- vames une soixantaine sur le terrain. Roger, seul, se battitcontre trois officiers; il en tua un, etblessa grievement les deux autres sans recevoir une egra- tignure. Je fus moins heureux pour ma part : un maudit lieutenant, qui avait etc maitre d'armes, me donna dans la poitrine un grand coup d'epee, dont je manquai mourir. Ce fut, je vous assure, un beau spectacle que ce duel, ou plutot cette bataille. La marine eut tout 1'avantage; et le regiment fut oblige de quitter Brest. LA PARTIE DE TRICTRAC 123 Vous pensez bien que nos officiers superieurs n'oublierent pas 1'auteur de la querelle. II cut pen- dant quinze jours une scntinelle a sa porte. Quand ses arrets furent loves, je sortis de 1'hopi- tal, et j'allai le voir. Quelle fut ma surprise, en en- trant chez lui, de le voir assis a dejeuner tete a tete avec Gabrielle! Us avaient 1'air d'etre depuis long- temps en parfaite intelligence. Deja ils se tutoyaient et se servaient du meme verre. Roger me presenta a sa maitresse comme son meilleur ami, et lui dit que j'avais etc bjesse dans 1'espece d'escarmouche dont elle avait etc la premiere cause. Cela me valut un baiser de cette belle personne. Cette fille avait les inclinations toutes martiales. Ils passerent trois mois ensemble parfaitement heureux, ne se quittant pas d'un instant. Gabrielle paraissait 1'aimer jusqu'a la fureur, et Roger avouait qu'avant de connaitre Gabrielle il n'avait pas connu 1'amour. Une fregate hollandaise entra dans le port. Les of- ficiers nous donnerent a diner. On but largementde toutes sortes de vins; et la nappe otee, ne sachant que faire, car ces messieurs parlaicnt tres mal fran- $ais, on sc mil a jouer. Les Hollandais paraissaient avoir beaucoup d'argent; et leur premier lieutenant surtout voulait jouer si gros jeu, que pas un de nous ne se souciait de faire sa partie. Roger, qui ne jouait pas d'ordinaire, crut qu'il s'agissait dans cette oc- casion de soutenir 1'honneur de son pays. II joua 124 PROSPER Ml'.MMl'.i: done, et tint tout ce que voulut le lieutenant hollan- dais. II gagna d'abord, puis perdit. Apres quelques alternatives de gain et de perte, ils se separerent sans avoir rien fait. Nous rendimes le diner aux of- ficiers hollandais. On joua encore. Roger et le lieu- tenant furent remis aux prises. Bref, pendant plu- sieurs jours, ils se donnerent rendez-vous, soit au cafe, soit a bord, essayant toutes sortes de jeux, surtout le trictrac, et augmentant toujours leurs pa- ris, si bien qu'ils en vinrent a jouer vingt-cinq na- poleons la partie. C'etait une somme enorme pour de pauvres officiers comme nous : plus de deux mois de solde! Au bout d'une semaine, Roger avait perdu tout 1'argent qu'il possedait, plus trois ou quatre mille francs empruntes a droite et a gauche. Vous vous doutez bien que Roger et Gabrielle avaient fini par faire menage commun et bourse com- mune, c'est-a-dire que Roger, qui venait de toucher une forte part de prises, avait mis a la masse dixou vingt fois plus que 1'actrice. Cependant il conside- rait toujours que cette masse appartenait principa- lement a sa maitresse, et il n'avait garde pour ses depenses particulieres qu'une cinquantaine de na- poleons. II fut cependant oblige de recourir a cette reserve pour continuer a jouer. Gabrielle ne lui fit pas la moindre observation. L'argent du menage prit le meme chemin que son argent de poche. Bientdt Roger fut reduit a jouer ses derniers vingt-cinq napoleons. II s'appliquait LA PARTIE DE TRICTRAC 125 horriblement; aussi la partie fut-elle longue et dis- putee. II vint un moment ou Roger, tenant le cor- net, n'avait plus qu'une chance pour gagner : je crois qu'il lui fallait six quatre*. La nuit etait avancee. Un otticier qui les avait longtemps regardes jouer avail fini par s'endormir sur un fauteuil. Le Hollandais etait fatigue et assoupi; en outre, il avait beaucoup bu de punch. Roger seul etait bien eveille, et en proie au plus violent desespoir. Ce fut en fremissant qu'il jeta les des. II les jeta si rudement sur le damier, que de la secousse une bougie tomba sur le plancher. Le Hollandais tourna la tete d'abord vers la bougie, qui venait de couvrir de cire son pantalon neuf, puis il regarda les des. Us marquaient six et quatre. Roger, pale comme la mort, regut les vingt-cinq na- poleons. Us continuerent a jouer. La chance devint favorable a mon malheureux ami, qui pourtant fai- sait ecoles sur ecoles*, et qui casait* comme s'il avait voulu perdre. Le lieutenant hollandais s'ent6ta, dou- bla, decupla les enjeux : il perdit toujours. Je crois le voir encore; c'etait un grand blond, flegmatique, dont la figure semblait etrede cire. II se leva enfin, ayant perdu quatre-vingt mille francs, qu'il paya sans que sq. physionomie decelat la moindre emotion. Roger lui dit : Ce que nous avons fait ce soir ne signifie rien, vous dormiez a moitie; je ne veux pas de votre ar- gent. Vous plaisantez, repondit le flegmatique Hoi- 126 PROSPER MERIMEE landais ; j'ai tres bien joue, mais les des ont ete centre moi. Je suis sur de pouvoir toujours vous gagner en vous rendant quatre trous*. Bonsoir! Et il le quitta. Le lendemain nous apprimes que, desespere de sa perte, il s'etait brule la cervelle dans sa chambre apres avoir bu un bol de punch. Les quatre-vingt mille francs gagnes par Roger etaient etales sur une table, et Gabrielle les contem- plait avec un sourire de satisfaction. Nous voila bien riches, dit-elle; que ferons- nous de tout cet argent? Roger ne repondit rien ; il paraissait comme he- bete depuis la mort du Hollandais. II faut faire mille folies, continua la Gabrielle : argent gagne aussi facilement doit se depenser de meme. Achetons une caleche, et narguons le prefet maritime et sa femme. Je veux avoir des diamants, des cachemires. Demande un conge et allons a Pa- ris; ici nous ne viendrons jamais a bout de tantd'ar- gent ! Elle s'arreta pour observer Roger, qui, les yeux fixes sur le plancher, la tete appuyee sur sa main, ne 1'avait pas entendue, et semblait rouler dans sa tete les plus sinistres pensees. Que diable as-tu? Roger, s'ecria-t-elle en ap- puyant une main sur son epaule. Tu me fais la moue, je crois; je ne puis t'arracher une parole. Je suis bien malheureux, dit-il enfin avec un soupir etouff6. LA PARTIE DE TRICTRAC 127 Malheureux! Dieu me pardonne, n'aurais-tu pas des remords pour avoir plume ce gros mynheer? II releva la tete, et la regarda d'un ceil hagard. - Qu'importe, poursuivit-elle, qu'importe qu'il ait pris la chose au tragiquc et qu'il se soil brule ce qu'il avail de cervelle? Je ne plains pas les joueurs qui perdent; et certes son argent est mieux entre nos mains que dans les siennes : il 1'aurait depense a boire et a fumer, au lieu que nous, nous allons faire mille extravagances toutes plus elegantes les unes que les autres. Roger se promenait par la chambre, la tete pen- chee sur sa poitrine, les yeux a demi fermes etrem- plis de laiiin-s. H vous aurait fait pitie si vous 1'aviez vu. - Sais-tu, lui dit Gabrielle, que des gens qui ne connaitraient pas ta sensibilite romanesque pour- r. limi bien croire que tu as triche? - Et si cela etait vrai? s'ecria-t-il d'une voix gourde en s'arretant devant elle. - Bahl repondit-elle en souriant, tu n'as pas as- sez d'esprit pour tricher au jeu. - Oui, j'ai triche, Gabrielle ; j'ai triche comme un miserable que je suis. Elle comprit a son emotion qu'il ne disaitque trop vrai; elle s'assit sur un canape, et demeura quelque temps sans parler. J'aimerais mieux, dit-elle enfin d'une voix tres emue, J'aimerais mieux que tu eusses tue dix hommes que d'avoir triche au jeu. 128 PROSPER Mi.itiMi'; i. II y cut un mortel silence d'une demi-heure. Us etaient assis tous les deux sur le mme sofa, et ne se regarderent pas une seiile fois. Roger se leva le premier, et lui dit bonsoir d'une voix assez calme. Bonsoir! lui repondit-elle d'un ton sec et froid. Roger m'a dit depuis qu'il se serait tue ce jour-la meme s'il n'avait craint que nos camarades ne devi- nassent la cause de son suicide. II ne voulaitpasque sa memoire fut infame. Le lendemain Gabrielle fut aussi gaie qu'a I'ordi- naire; on cut dit qu'elle avait deja oublie la confi- dence de la veille. Pour Roger, il etait devenu sombre, fantasque, bourru; il sortait a peine de sa chambre, evitait ses amis, et passait souvent des journees entieres sans adresser une parole a sa mai- tresse. J'attribuais sa tristesse a une sensibilite ho- norable, mais excessive, et j'essayai plusieurs fois dele consoler; mais il me renvoyait bien loin en af- fectant une grande indifference pour son partner malheureux*. Un jour meme il fit une sortie violente contre la nation hollandaise, et voulut me soutenir qu'il ue pouvait pas y avoir en Hollande un seul hon- nete homme. Cependant il s'informait en secret de la famille du lieutenant hollandais; mais personne ne pouvait lui en donner des nouvelles. Six semaines apres cette malheureuse partie de trictrac, Roger trouva chez Gabrielle un billet ecrit ' D par un aspirant, qui paraissait la remercier de bon- LA PARTIE DE TRICTRAC 129 tes qu'elle avail cues pour lui. Gabrielle etait le de- sordre en personne, et le billet en question avait etc laisse par elle sur sa cheminee. Je ne sais si elle avait etc infidele, mais Roger le crut, et sa colere fut epouvantable. Son amour et un reste d'orgueil etaient les seuls sentiments qui pussent encore 1'at- tacher a la vie, et le plus fort de ces sentiments al- lait etre ainsi soudainement detruit! II accablad'in- jures 1'orgueilleuse comedienne, et, violent comme il etait, je ne sais comment il se fit qu'il ne la bat- tit pas. Sans doute, lui dit-il, ce freluquet vous a donne beaucoup d'argent? C'est la seule chose que vous ai- miez, et vous accorderiez vos faveurs au plus sale de nos matelots s'il avait de quoi les payer. Pourquoi pas? repondit froidement 1'actrice. Oui, je me ferais payer par un matelot, mais... je ne le volerais pas. Roger poussa un cri de rage. II tira en tremblant son poignard, et un instant regarda Gabrielle avec des yeux egares, puis rassemblant toutes ses forces, il jeta 1'arme a ses pieds et s'echappa de 1'apparte- ment pour ne pas ceder a 1'horrible tentation qui 1'obsedait. Ce soir-la meme je passai fort tard devant son lo- gement, et, voyant de la lumiere chez lui, j'entrai pour lui emprunter un livre. Je le trouvai fort oc- cup6 a ecrire. II ne se derangea point, et parut a peine s'apercevoir de ma presence dans sa chambre. Afotalque. 9 130 PROSPER MERIMEE Je m'assis prcs de son bureau et je contemplai ses traits; ils etaient tellement alteres, qu'un autre que moi aurait eu de la peine a le reconnaitre. Toutd'un coup j'apergus sur le bureau une lettre deja cache- tee, et qui m'etait adressee. Je 1'ouvris aussit6t. Ro- ger m'annoncait qu'il allait mettre fin a ses jours, et me chargeait de differentes commissions. Pen- dant que je lisais, il ecrivait toujours sans prendre garde a moi : c'etait a Gabrielle qu'il faisait ses adieux... Vous pensez quel fut mon etonnement, et ce que je dus lui dire, confondu comme je 1'etais de sa resolution : Comment, tu veux te tuer, toi qui es si heu- reux? Mon ami, me dit-il en cachetant sa lettre, tu ne sais rien. Tu ne me connais pas. Je suis un fri- pon. Je suis si meprisable, qu'une fille de joie m'in- sulte, et je sens si bien ma bassesse que je n'ai pas la force de la battre. Alors il me raconta 1'histoire de la partie de tric- trac, et tout ce que vous savez deja. En 1'ecoutant, j'etais pour le moins aussi emu que lui; je ne savais que lui dire; je lui serrais les mains; j'avais les larmes aux yeux, mais je ne pouvais parler. Enfin 1'idee me vint de lui representer qu'il n'avait pas a se reprocher d'avoir cause volontairement la ruine du Hollandais, et qu'apres tout, il ne lui avait fait perdre, parsa... tricherie,... que vingt-cinq napo- leons. LA PARTIE DE TRICTRAC 131 Done! s'ecria-t-il avec une ironic amere, je suis un petit voleur et non un grand. Moi qui avals tant d'ambition! N'Stre qu'un friponneau! Et il t'-flala de rire. Je fondis en larmes. Tout a coup la porte s'ouvrit; une femme entra et se precipita dans ses bras : c'etait Gabrielle. Pardonne-moi, s'ecria-t-elle en 1'etreignant avec force, pardonne-moi. Je le sens bien, jen'aime que toi. Je t'aime mieux maintenant que si tu n'avais pas fait ce que tu te reproches. Si tu veux, je vole- rai..., j'ai deja vole... Oui, j'ai vole..., j'ai vole une montre d'or... Que peut-on faire de pis? Roger secoua la t6te d'un air d'incredulite; mais son front parut s'eclaircir. Non, ma pauvre enfant, dit-il en la repoussant avec douceur, il faut absolument que je me tue. Je souffre trop. Je ne puis resister a la douleur que je sens la. Eh bien ! si tu veux mourir, Roger, je mourrai avec toi! Sans toi, que m'importe la vie! J'ai du cou- rage; j'ai tire des fusils; je me tueraitout comme un autre. D'abord, moi qui ai joue la tragedie, j'en ai 1'habitude. Elle avail les larmes aux yeux en commencant, cette derniere idee la fit rire; et Roger lui-meme laissa echapper un sourire. Tu ris, mon officier, s'ecria-t-elle en battant des mains et en 1'embrassant; tu ne te tueras pas! Et elle 1'embrassait toujours, tantdt pleurant, 132 PROSPER MERIMEE tant6t riant, tant6t jurant comme un matelot; car elle n'etait pas de ces femmes qu'un gros mot ef- fraie. Cependant je m'etais empare des pistolets et du poignard de Roger, et je lui dis : - Mou cher Roger, tu as une maitresse et un ami qui t'aiment. Crois-moi, tu peux encore avoir quelque bonheur en ce monde. Je sortis apres 1'avoir embrasse, et je le laissai seul avec Gabrielle. Je crois que nous ne serions parvenus qu'a retar- der seulement son funeste dessein, s'il n'avait re?u du ministre 1'ordre de partir, comme premier lieu- tenant, a bord d'une fregate qui devait aller croiser dans les mers de 1'Inde apres avoir passe au travers de 1'escadre anglaise qui bloquait le port. L'affaire etait hasardeuse. Je lui fis entendre qu'il valait mieux mourir noblement d'un boulet anglais que de mettre fin lui-meme a ses jours, sans gloire et sans utilite pour son pays. II promit devivre. Des quatre- vingt mille francs, il en distribua la moitie a des ma- telots estropies ou a des veuves et des enfants de ma- rins. II donna le reste a Gabrielle, qui d'abord jura de n'employer cet argent qu'en bonnes O3uvres. Elle avait bien 1'intention de tenir parole, la pauvre fille; mais 1'enthousiasme etait chez elle de courte duree. J'ai su depuis qu'elle donna quelques milliers de francs aux pauvres. Elle s'acheta des chiffons avec le reste. LA PARTIE DE TRICTRAC 133 Nous montames, Roger et moi, sur une belle fre- gate, fa Galatee : nos hommes etaient braves, bien exerces, bien disciplines; mais notre commandant etait un ignorant, qui se croyait un Jean Bart parce qu'il jurait mieux qu'un capitainc d'armes, parce qu'il ecorchait le francais, et qu'il n'avait jamais etudie la theorie de sa profession, dont il entendait assez mediocrement la pratique. Pourtant le sort le favorisa d'abord. Nous sortimes heureusement de la rade, grace a un coup de vent qui forca 1'escadre de blocus de gagner le large; et nous commencames notre croisiere par bruler une corvette anglaise et un vaisseau de la compagnie*, sur les cotes de Por- tugal. Nous voguions lenternent vers les mers de 1'Inde, contraries par les vents et par les fausses manoeuvres de notre capitaine, dont la madresse augmentait le danger de notre croisiere. Tant6t chasses pardes forces superieures, tant6tpoursuivant des vaisseaux marchands, nous ne passions pas un seul jour sans quelque aventure nouvelle. Mais ni la vie hasardeuse que nous menions, ni les fatigues que lui donnaitle detail de la fregate, dont il etait charge, ne pou- vaient distraire Roger des tristes pensees qui le poursuivaient sans relache. Luiqui passait autrefois pour 1'officier le plus actif et le plus brillant de notre port, maintenant il se bornait a faire seulement son devoir. Aussit6t que son service etait fini, il se ren- fermait dans sa chambre, sans livres, sans papier; 134 PROSPER .MKISIMKI: il passait des heures entieres couche dans son cadre; et le malheureux ne pouvait dormir. Un jour, voyant son abattement, je m'avisai de lui dire : Parbleu ! mon cher, tu t'affliges pour peu de chose. Tu as escamote vingt-cinq napoleons a un gros Hollandais, bien! et tu as des remords pour plus d'un million. Or, dis-moi, quand tu etais 1'amant de la femme du prefet de..., n'en avais-tu point? Pourtant elle valait mieux que vingt-cinq na- poleons? II se retourna sur son matelas sans me repondre. Je poursuivis : Apres tout, ton crime, puisque tu dis que c'est un crime, avait un motif honorable, et venait d'une ame elevee. II tourna la tete et me regarda d'un air furieux. Oui, car enfin, si tu avais perdu, que devenait Gabrielle? Pauvre fille, elle aurait vendu sa der- niere chemise pour toi... Si tu perdais, elle etait re- duite a la misere... C'est pour elle, c'est par amour pour elle que tu as tiiche. 11 y a des gens qui tuent par amour... qui se tuent... Toi, mon cher Roger, tu as fait plus. Pour un homme comme nous, il y a plus de courage a... voler, pour parler net, qu'a se tuer. Peut-6tre maintenant, me dit le capitaine en in- terrompant son recit, vous semble-je ridicule. Je LA PARTIE DE TRICTRAC 135 vous assure que mon amitie pour Roger me donnait dans ce moment une eloquence que je ne retrouve plus aujourd'hui; et le diable m'emporte! en lui par- lant de la sorte j'etais de bonne foi, et je croyais tout ce que je disais. Ah! j'etais jeune alors ! Roger fut quelque temps sans repondre ; il me ten- dit la main : Mon ami, dit-il en paraissant faire un grand effort sur lui-meme, tu me crois meilleur que je ne suis. Je suis un lache coquin. Quand j'ai triche ce Hollandais, je ne pensais qu'a gagner vingt-cinq na- poleons; voila tout. Je ne pensais pas a Gabrielle, et voila pourquoi je me meprise... Moi, estimer mon honneur moins que vingt-cinq napoleons!... Quelle bassesse!... Oui, je serais heureux de pouvoir me dire : J'ai vole pour tirer Gabrielle de la misere... Non ! . . . non ! je ne pensais pas a elle. . . Je n'etais pas amoureux dans ce moment... J'etais un joueur... J'etais un voleur. . . J'ai vole de 1'argent pour 1'avoir a moi...etcette action m'atellementabruti, avili,queje n'ai plus aujourd'hui de courage ni d'amour... je vis, et je ne pense plus a Gabrielle... je suis un homme fini. II paraissait si malheureux que, s'il m'avait de- iii. mile mes pistolets pour se tuer, je crois que je les lui aurais donnes.* Un certain vendredi, jour de mauvais augure, nous decouvrimes une grosse fregate anglaise, I'Al- 136 PROSPER MERIMEE ceste, qui prit chasse sur nous. Elle portait cin- quante-huit canons, nous n'en avions que trente- huit. Nous fimes force de voiles pour lui echapper, mais sa marche elait superieure; elle gagnait sur nous a chaque instant; il etait evident qu'avant la nuit nous serions contraints de livrer un combat ine- gal. Notre capitaine appela Roger dans sa chambre, ou ils furent un grand quart d'heure a consulter en- semble. Roger remonta sur le tillac, me prit par le bras, et me tira a 1'ecart. D'ici a deux heures, me dit-il, 1'affaire va s'en- gager; ce brave homme la-bas qui se demene sur le gaillard d'arriere a perdu la tete. II yavait deux par- tis a prendre : le premier, le plus honorable, etait de laisser 1'ennemi arriver sur nous, puis de 1'abor- der vigoureusement en jetant a son bord une cen- taine de gaillards determines; 1'autre parti, qui n'est pas mauvais, mais qui est assezlache, seraitde nous alleger en jetant a la mer une partie de nos canons. Alors nous pourrions serrer de tres pres la c6te d'Afrique que nous decouvrons la-bas a babord. L'Anglais, de peur de s'echouer, serait bien oblige de nous laisser echapper; rnais notre brave capitaine n'est ni un lache ni un heros : il va se laisser demo- lir de loin a coups de canon, et apres une heure de combat il amenera honorablement son pavilion. Tant pis pour vous : les pontons de Portsmouth vous at- tendent. Quant a moi, je ne veux pas les voir. Peut-etre, luidis-je, nos premiers coups deca- LA PARTIE DE TRICTRAC 137 non feront-ils a 1'ennemi des avaries assez fortes pour 1'obliger a cesser la chasse. Ecoute, je ne veux pas etre prisonnier, je veux me faire tuer; il est temps que j'en finisse. Si par malheur je ne suis que blesse, donne-moi ta parole que tu me jetteras'ala mer. C'est le litou doit mou- rir un bon marin comme moi. Quelle folie! m'ecriai-je, et quelle commission me donnes-tu la! Tu rempliras le devoir d'un bon ami. Tu sais qu'il faut que je meure. Je n'ai consenti a ne pas me tuer que dans 1'espoir d'etre tue, tu dois t'en souve- nir. Aliens, fais-moi cette promesse ; si tu me re- fuses, je vais demander ce service a ce contre-maitre qui ne me refusera pas. Apres avoir reflechi quelque temps, je lui dis : Je te donne ma parole de faire ce que tu de- sires, pourvu que tu sois blesse a mort, sans espoir de guerison. Dans ce cas, je consens a t'epargner des souffrances. Je serai blesse a mort ou bien je serai tue. II me tendit la main, je la serrai fortement. Des lors il fut plus calme, et meme une certaine gaiete martiale brilla sur son visage. Vers trois heures de 1'apres-midi, les canons de chasse de 1'ennemi commencerent a porter dans nos agres. Nous carguames alors une partie de nos voiles ; nous presentames le travers a VAlceste, et nous fimes un feu roulant auqucl les Anglais repondirent avec 138 PROSPER MERIMEE vigueur. Apres environ une heure de combat, notre capitaine, qui ne faisait rien a propos, voulut es- sayer 1'abordage. Mais nous avions deja beaucoup de morts etde blesses, et le reste de notre equipage avait perdu de son ardeur; enfin nous avions beau- coup souffert dans nos agres, et nos mats etaient for- tementendommages. Au moment ou nous deployames nos voiles pour nous rapprocher de 1'Anglais, notre grand mat, qui ne tenait plus a rien, tomba avec un fracas horrible. L'Alceste profita de la confusion ou nous jeta d'abord cet accident. Elle vint passer a notre poupe en nous lachant a demi-portee de pis- tolet toute sa bordee; elle traversa de 1'avant a 1'ar- riere notre malheureuse fregate, qui ne pouvait lui opposer sur ce point que deux petits canons. Dans ce moment j'etais aupres de Roger, qui s'occupait a faire couper les haubans qui retenaient encore le mat abattu. Je le sens qui me serrait le bras avec force; je me retourne, et je le vois renverse sur le tillac et tout couvert de sang. II venait de recevoir un coup de mitraille dans le ventre. Le capitaine courut a lui : Que faire, lieutenant? s'ecria-t-il. II faut clouer notre pavilion a ce troncon de mat et nous faire couler. Le capitaine le quitta aussitdt, goutantfort peu ce conseil. Aliens, me dit Roger, souviens-toi de ta pro- messe. Ce n'est rien, lui dis-je, tu peux en revenir. LA PARTIE DE TRICTRAC 139 Jette-moi par-dessus Ic bord, s'ecria-t-il en ju- rant horriblement et me saisissant par la basque de mon habit; tu vois bien <[ue je n'en puis rechapper; jette-moi a la mer, je ne veux pas voir amener notre pavilion. Deux matelots s'approcherent de lui pour le por- ter a fond de cale. A vos canons, coquins, s'ecria-t-il avec force; tire/ a mitraille et pointez au tillac. Et toi, si tu manques a ta parole, je te maudis, et je te tiens pour le plus lache et le plus vil de tous les hommes! Sa blessure etait certainement mortelle. Je vis le capitaine appeler un aspirant et lui donner 1'ordre d'amener notre pavilion. Donne-moi une poignee de main, dis-je a Roger. Au moment m6me ou notre pavilion fut amene... Capitaine, une baleine a babord! interrompit un enseigne accourant a nous. Une baleine! s'ecria le capitaine transporte de joie et laissant la son recit; vile, la chaloupe a la mer ! la yole a la mer ! toutes les chaloupes a la mer ! Des harpons, des cordes! etc., etc. Je ne pus savoir comment mourut le pauvre lieu- tenant Roger. LE VASE fiTRUSQUE Auguste Saint-Glair n'etait point aime dans ce qu'on appelle le monde; la principale raison c'etait qu'il ne cherchait a plaire qu'aux personnes qui lui plaisaient a lui-meme. II recherchait les uns et fuyait les autres. D'ailleurs il etait distrait et indolent. Un soir, commeil sortaitdu Theatre Italien, la mar- quise A*** lui demanda comment avail chante made- moiselle Sontag*. Oui, madame , repondit Saint- Clair en souriant agreablement, et pensant a tout autre chose. On ne pouvait attribuer cette reponse ridicule a la timidite, car il parlait a un grand sei- gneur, a un grand homme, et m6me a une femme a la mode, avec autant d'aplomb que s'il eutentretenu son egal. La marquise decida que Saint-Glair etait un prodige d'impertinence et de fatuite. Madame B*** 1'invita un lundi a diner. Elle lui parla souvent; et, en sortant de chez elle, il declara que jamais il n'avait rencontre de femme plus ai- mable. Madame B*** amassait de 1'esprit chez les autres pendant un mois, et le depensait chez elle en une soiree. Saint-Glair la voit le jeudi de la mme semaine. Gette fois, il s'ennuya quelque peu. Une autre visite le determina a ne plus reparaitre dans son salon. Madame B*** publia que Saint-Glair etait 144 PROSPER MERIMEE un jeunc homme sans manieres et du plus mauvais ton. II etait ne avec un coeur tendre et aimant*; mais a un age oil 1'on prend trop facilement des impres- sions qui durent toute la vie, sa sensibilite trop ex- pansive lui avail attire les railleries de ses cama- rades*. II etait fier, ambitieux; il tenait a 1'opinion comme y tiennent les enfants. Des lors, il se fit une etude de supprimer tous les dehors de ce qu'il re- gardait comme une faiblesse deshonorante. II attei- gnit son but, mais sa victoire lui covita cher. II put cacher aux autres les emotions de son ame trop tendre; mais en les renfermant en lui-meme, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde il obtint la triste reputation d'insensible et d'insou- ciant; et, dans la solitude, son imagination inquiete lui creait des tourments d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret a personne. II est vrai qu'il est difficile de trouver un ami! Difficile! Est-ce possible? Deux hommes ont- ils existe qui n'eussent pas de secret 1'un pour 1'autre? Saint-Glair ne croyait guere a 1'amitie, et 1'on s'en apercevait. On le trouvait froid et reserve avec les jeunes gens de sa societe. Jamais il ne les questionnait sur leurs secrets; mais toutes ses pen- sees et la plupart de ses actions etaient des mysteres pour eux. Les Frangais aiment a parler d'eux-memes ; aussi Saint-Glair etait-il, malgre lui, le depositaire de bien des confidences. Ses amis, et ce mot designe THE liHSABY OF THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LE VASE ETRUSQUE 145 les personnes que nous voyons deux fois par se- maine, se plaignaient de sa mefiance a leur egard; en effet, celui qui sans qu'on 1'inteiToge nous fait part de son secret s'offense ordinairement de ne pas apprendre le n6tre. On s'imagine qu'il doit y avoir reciprocite dans 1'indiscretion. - II est boutonne jusqu'au menton, disaitunjour le beau chef d'escadron Alphonse de Themines; ja- mais je ne pourrai avoir la moindre confiance dans ce diable de Saint-Glair. - Je le crois un peu jesuite, reprit Jules Lam- bert; quelqu'un m'a jure sa parole qu'il 1'avait ren- contre deux foissortant de Saint-Sulpice. Personne ne sait ce qu'il pense. Pour moi, je ne pourrai ja- mais etre a mon aise avec lui. 11s se separerent. Alphonse rencontra Saint-Glair sur le boulevard Italien, marchant la tete baissee, et sans voir personne. Alphonse 1'arreta, lui prit le bras, et avant qu'ils fussent arrives a la rue de la Paix, il lui avait raconte toute 1'histoire de ses amours avec madame ***, dont le mari est si jaloux et si brutal. Le soir, Jules Lambert perdit son argent a I'ecarte. II se mil a danser. En dansant, il coudoya un homme qui, ayant aussi perdu tout son argent, etait de fort mauvaise humeur. De la quelques mots piquants : rendez-vous pris. Jules pria Saint-Glair de lui ser- vir de second, et par la meme occasion lui em- Motalque. 10 146 PROSPER MERIMEE prunta de 1'argent, qu'il a toujours oublie de lui rendre. Apres tout, Saint-Glair etait un homme assez fa- cile a vivre. Ses defauts ne nuisaient qu'a lui seul. II etait obligeant, souvent aimable, rarement en- nuyeux. II avail beaucoup voyage*, beaucoup lu, et ne parlait de ses voyages et de ses lectures que lors- qu'on 1'exigeait. D'ailleurs il etait grand, bien fait; sa physionomie etait noble et spirituelle, presque toujours trop grave; mais son sourire etait plein de grace. J'oubliais un point important. Saint-Glair etait at- tentif avec toutes les femmes, et recherchait leur conversation plus que celle des hommes. Aimait-il? C'est ce qu'il etait difficile de decider. Seulement si cet etre si froid ressentait de l'amour, on savait que la jolie comtesse Mathilde de Coursy devait etre 1'objet de sa preference. C'etait une jeune veuve, chezlaquelle on le voyaitassidu. Pour conclure leur intimite, on avait les presomptions suivantes. D'abord la politesse presque ceremonieuse de Saint-Glair pour la comtesse, et vice versa; puis son affectation de ne jamais prononcer son nom dans le monde, ou, s'il etait oblige de parler d'elle, jamais le moindre eloge; puis, avant que Saint-Glair ne lui fut pre- sente, il aimait passionnement la musique, et la com- tesse avait autant de gout pour la peinture. Depuis qu'ils s'etaient vus, leurs gouts avaient change. En- LE VASE ETRUSQUE 147 fin, la comtesse ayant etc aux eaux 1'annee passee, Saint-Glair etait parti six jours apres elle. Mon devoir d'historien m'oblige a declarer qu'une nuit du mois de juillet, peu de moments avant le le- ver du soleil, la porte du pare d'une maison de cam- pagne s'ouvrit, et qu'il en sortit un homme avec toutes les precautions d'un voleur qui craint d'etre surpris. Cette maison de campagne appartenait a madame de Coursy, et cet homme etait Saint-Glair. Une femme, enveloppee dans une pelisse, 1'accom- pagna jusqu'a la porte, et passa la tete en dehors, pour le voir encore plus longtemps, tandis qu'il s'eloignait en descendant le sentier qui longeait le mur du pare. Saint-Glair s'arreta, jeta autour de lui un coup d'o?il circonspect, et de la main fit signe a cette femme de rentrer. La clarte d'une nuit d'ete lui permettait de distinguer sa figure pale, toujours immobile a la meme place. II revint sur ses pas, s'approcha d'elle, et la serra tendrement dans ses bras. II voulait 1'engager a rentrer; mais il avait en- core cent choses a lui dire. Leur conversation dura it depuis dix minutes, quand on entendit la voix d'un paysan qui sortait pour aller travailler aux champs. Un baiser est pris et rendu, la porte est fermee, et Saint-Glair, d'un saut, est au bout du sentier. II suivait un chemin qui lui semblait bien connu. 148 PROSPER MM: I Ml'. I Tant6t il sautait presque de joie, et courait en frappant les buissons de sa canne; tant6t il s'arre- tait ou marchait lentement, regardant le ciel qui se colorait de pourpre du cAte de 1'orient. Bref, a le voir, on eut dit un fou enchante d'avoir brise sa cage. Apres une demi-heure de marche, il etait a la porte d'une petite maison isolee, qu'il avait louee pour la saison. II avait une clef : il entra; puis il se jeta sur un grand canape, et la, les yeux fixes, la bouche courbee par un doux sourire, il pensait, il rSvait tout eveille. Son imagination ne lui presentait alors que des pensees de bonheur. Que je suis heu- reux! se disait-il a chaque instant. Enfin je 1'ai ren- contre, ce coeur qui comprend le mien!... Oui, c'est mon ideal que j'ai trouve... J'ai tout a la fois un ami et une maitresse*... Quel caractere!... quelle ame passionnee!... Non, elle n'a jamais aime avant moi et elle n'aimera jamais que moi... Bient6t, comme la vanite se glisse toujours dans les affaires de ce monde : C'est la plus belle femme de Paris, pensait-il ; et son imagination lui retragaita la fois tous ses charmes. Elle m'a choisi entre tous. Elle avait pour admirateurs 1'elite de la societe. Ce colonel de hussards, si beau, si brave, et pas trop fat; ce jeune auteur qui fait de si jolies aqua- relles*, etqui joue si bien les proverbes; ce Love- lace russe, qui a vu le Balkan, et qui a servi sous Diebitch*; surtout Canaille T***, qui a de 1'esprit certainement, de belles manieres, un beau coup de LE VASE ETRUSQUE 149 sabre sur le front*... elle les a tons econduits. Et inoi!... Alors venait son refrain : Que je suis heureux! rt.) LA COMTESSE, le reconduisant. Adieu, baron; reservons-nous pour des temps plus heureux. LE CHEVALIER DB THIMBRAY, au comle. Monsieur, mon 61s va bientdt tirer pour la cons- cription. II etudie a Paris, c'est un excellent sujet : ne pourrait-il pas, au moyen de votre credit... (II lui parle bat.) 248 PROSPER MERIMEE LK MARQUIS DE MALKSPINK. Puisque vous allez a Paris, puis-je esperer que vous voudrez bien me recommander au grand-juge* pour ce maudit proces qui...? ni ini ptrie bs.) LE COMTE. Soyez-en surs, mes chers amis, je ne vous ou- blierai jamais... et, si jamais quelque jour... He- las!... Adieu, mes bons amis! il.e marquis et Ic chevalier sortent.) BDOUARD. Eh bien! cousine, a quand ma conversion? LA COMTESSE. Laissez-moi faire : je veux qu'avant deux mois vous soyez capitaine dans la garde. ( AU comte.) Mon ami, il faut partir des demain pour Paris, et remercier Sa Majeste de la faveur qu'Elle vous accorde... Je vous suivrai de pres, aussitot que mes parures de cour seront pretes. Edouard me ramenera a Paris. EDOUARD. Oui, ma cousine, je vous menerai a Paris... (A prt.) tambour battant*. LETTRES ADRESSEES D'ESPAGNE AU DIRECTEUR DE LA REVUE DE PARIS ET AU DIRECTEUR DE L' ARTISTE I LES COMBATS DE TAURBAUX Madrid, 25 octobre. MONSIEUR, Les courses de taureaux sont encore tres en vogue en Espagne; mais, parmi les Espagnols de la classe elevee il en est pen qui n'eprouvent une espece de hontea avouer leur gout pour un genre de spectacle certainement fort cruel ; aussi cherchent-ils plusieurs graves raisons pour le justifier. D'abord c'est un amusement national. Ce mot national suffirait seul, car le patriotisme d'antichambre est aussi fort en Espagne qu'en France. Ensuite, disent-ils, les Ro- mains etaient encore plus barbares que nous, puis- qu'ils faisaient combattre des hommes centre des hommes. Enfin, ajoutent les economistes, 1'agricul- ture profile de cet usage, car le haut prix des tau- reaux de combat engage les proprietaires a clever de nombreux troupeaux. II faut savoirque tous les tau- reaux n'ont point le merite de courir sus aux hommes et aux chevaux, et que sur vingt il s'en trouve a peine un assez brave pour figurer dans un cirque ; les dix- neuf autres servent a 1'agriculture. Le seul argument que Ton n'ose presenter, et qui serait pourtant sans replique, c'est que, cruel ou non, ce spectacle est si 252 PROSPER MERIMEE interessant, si attachant, produit des emotions si puissantes qu'on ne peut y renoncer quand une fois on a resiste a 1'effet de la premiere seance. Les etran- gers, qui n'entrent dans le cirque la premiere fois qu'avec une certaine horreur, et seulement afin de s'acquitter en conscience* des devoirs de voyageur, les etrangers, dis-je, se passionnent bient Non, je ne te laisse pas tranquille, 328 PROSPER MERIMEE que tu ne me donnes un sort pour avoir a volonte un vent comme celui qui nous a menes en Amerique. Alors, la sorciere lui a donne un parchemin dans une calebasse, qu'il porte ton jours sur lui quand il est en mer; mais, a sa place, il y a longtemps que j'aurais jete au feu parchemin et tout ; ou bien je 1'au- rais donne a un pretre, car qui traite avec le diable est toujours mauvais marchand. Je remerciai Vicente de son histoire, et j'ajoutai, pour le payer de meme monnaie, que, dans mon pays, les sorcieres se passaient de bateaux, et que leur moyen de transport le plus ordinaire etait un balai, sur lequel ces dames se mettaient a califourchon. Votre seigneurie sait bien que cela est impos- sible, repondit froidement Vicente. Je fus stupefait de son incredulite. C'etait me manquer, a moi qui n'avais pas eleve le moindre doute sur la verite de 1'histoire des roseaux. Je lui ex- primai toute mon indignation, et je lui dis d'un ton severe qu'il ne se melat pas de parler des choses qu'il ne pouvait comprendre, ajoutant que, si nous etions en France, je lui trouverais autant de temoins du fait qu'il pourrait en desirer. Si votre seigneurie 1'a vu, alors cela est vrai, re- pondit Vicente ; mais, si elle ne 1'a pas vu, je dirai toujours qu'il est impossible que des sorcieres montent a califourchon sur un balai; car il est im- possible que dans un balai il n'y ait pas quelques brins qui se croisent; et alors voila une croix faite*; LETTRES ADRESSEES D*ESPAGNE 329 et alors comment voulez-vous qne des sorcieres puissent s'en servir? L'argument etait sans replique. Je me tirai d'af- faire en disant qu'il y avail balais et balais. Qu'une sorciere montat sur un balai de bouleau, c'est ce qu'il etait impossible d'accorder; mais sur un balai de genet dont les brins sont droits et raides, sur un balai de crin, rien de plus facile. Tout le monde comprend sans peine qu'on pent aller au bout du monde sur un tel manche a balai. J'ai toujours entendu dire, monsieur, dit Vi- cente, qu'il y a beaucoup de sorciers ct de sorcieres dans votre pays. Cela tient, mon ami, a ce que nous n'avons pas d'inquisition* chez nous. Alors, votre seigneurie aura sans doute vu de ces gens qui vendent des sorts pour toutes sortes de choses. J'en ai vu les effets, moi qui vous parle. Faites, lui dis-je, comme si je ne connaissais pas ces histoires-la ; je vous dirai ensuite si elles sont vraies. Eh bien! monsieur, on m'a dit qu'il y a, dans votre pays, des gens qui vendent des sorts aux gens qui en achetent. Moyennant un bon sac de piecettes, ils vous vendent un morceau de roseau avec un noeud d'un cote et un bon bouchon de 1'autre. Dans ce ro- seau, il y a des petites b6tes (animalitos] au moyen desquelles on obtient tout ce qu'on demande. Mais vous savez mieux que moi comment on les nourrit... 330 PROSPER Ml'. HIM 1. 1. De chair d'enfant non baptise, monsieur : et, quand il ne pent pas s'en procurer, le maitre du roseau est oblige de se couperun morceaudechairalui-meme... (Les cheveux de Vicente se dressaient sur sa tete.) II faut lui donner a manger une fois toutes les vingt- quatre heures, monsieur. Avez-vous vu un de ces roseaux en question? Non, monsieur, pour ne point mentir; mais j'ai beaucoup connu un certain Romero ; j'ai bu cent fois avec lui (lorsque je ne le connaissais pas pour ce qu'il etait, comme je le connais a present). Ce Ro- mero etait zagal 1 de son metier. II fit une maladie a la suite de laquelle il perdit son vent, de sorte qu'il ne pouvait plus courir. On lui disait d'aller en pele- rinage, pour obtenir sa guerison, mais lui disait : Pendant que je serai en pelerinage, qui est-ce qui gagnera de 1'argent pour faire de la soupe a mes en- fants? Si bien que, ne sachant ou donner de la tete, il se faufila parmi des sorciers et autre semblable ca- naille, qui lui vendirent un de ces morceaux de ro- seaux dont j'ai parle a votre seigneurie. Monsieur, depuis ce temps-la, Romero aurait attrape un lievre a la course. II n'y avail pas un zagal qui put lui etre compare. Vous savez quel metier c'est, etcombien il 1. Le zagal est une espece de postilion & pied. II tient par la bride les deux mules de deyant d'un attelage, et les dirige en courant lorsqu'elles sont lancets au galop. S'il s'arrete, la voiture lui passe sur le corps. Dans les nouvelles diligences, on appelle improprement zagal un homme qui attache le sabot, aide a char- ger la voiture, etc. C'est le cad des voitures anglaises. LETTRES ADRESSEES D'fiSPAGNE 331 est dangereux et fatigant. Aujourd'hui il court tlevant les mules sans perdre une boutTee de son cigare. II courraitde Valence a Murcie sans s'arre'ter, toutd'une traite. Mais il n'y a qu'a le voir pour juger ce que cela lui coute. Lcs os lui percent la peau, et si ses yeux se creusent tonjours comme ils font, bientot il verra derriere la tete. Ces betcs-la le mangent. II y a de ces sorts qui sont bons a autre chose qu'a courir,... des sorts qui vous garantissent du plomb et de 1'acier, qui vous rendent dur, comme Ton dit. Napoleon en avait un, c'est ce qui a fait qu'on n'a pu le tuer en Espagne ; mais il y avait pourtant un moyen bien facile... C'etait de faire fondre une balle d'argent, in- terrompis-je, me rappelant la balle dont un brave whig perca 1'omoplate de Claverhouse*. Une balle d'argent pourrait e"tre bonne, reprit Vicente, si elle etait fondue avec une piece de mon- naie sur laquelle il y aurait la croix, comme sur une vieille piecette; mais ce qui vaut encore mieux, c'est de prendre tout bonnement un cierge qui ait etc sur 1'autel pendant qu'on dit la messe. Vous faites fondre cette cire benite dans un moule a balles, et soyez certain qu'il n'y a ni sort, ni diablerie, ni cuirasse qui puisse garantir un sorcier centre une telle balle. Juan Coll, qui a fait tant de bruit dans le temps aux environs de Tortose*, a ete tue par une balle de cire que lui tira un brave miquelet, et, quand il fut mort et que le miquelet le fouilla, on lui trouva la poitrine 332 PROSPER MERIMEE toute couverte de figures et de marques fuites avec de la poudre a canon, des parchcmlns pendus au cou, et je ne sais combien d'autres brimborions. Jose Ma- ria, qui fait tant parler de lui maintenant en Anda- lousie, a un charme contre les balles; mais gare a lui si on lui lache des balles de cire! Vous savez comme il maltraite les pretres et les moines qui tombent entre ses mains : c'est qu'il sail qu'un pretre doit benir la cire qui le tuera. Vicente en eut dit bien davantage si dans ce mo- ment le chateau de Murviedro, que nous apercumes an tournant de la route, n'eut donne un autre tour a notre conversation. V LES GRANDS MAITRES AU MUSEE DE MADRID LETTRE AU DIRECTEUR DE LA REVUE L'ARTISTE MON CHER DlHECTEUR, Le Musee est un assez beau bailment, bien situe, dans le quartier le plus elegant de la ville, entre le Prado et le Buen-Retiro. De tous c6tes il est entou- re d'arbres, ce qui est d'une agreable rarete dans ce grand desert aride de Madrid. L'exterieur du b&ti- ment* est d'une architecture sans caractere, mais qui ne produitpasun effetdesagreable. C'est a Marie- Louise*, appelee communement la Portugaise par les Espagnols, qu'on doit 1'ouverture de ce Musee, dont les travaux, commences autrefois, avaient etc aban- donnes par suite des malheurs de la guerre . On retrouve sur les murs des souvenirs de 1'invasion de 1809 : des inscriptions tracees par des soldats fran- sais et anglais s'y lisent encore distinctement, et rap- pellent les chances variees de ces eternelles ba- tailles. Dans tous les pays, les architectes semblent avoir pris plaisir a rendre aux peintres les plus mauvais 334 PROSPER MERIMEE services qui fussent en leur pouvoir, comme s'il y avail entre eux une rivalite de profession. S'ils cons- truisent un Musee*, pensezqu'ilsn'oublierontqu'une chose, c'est d'eclairer tolerablement les tableaux. II me faut tant de fenStres de face dans mon Mu- see, disait un architecte celebre. Que Raphael et Ti- tien s'arrangent comme ils voudront, mes fenetres avant tout; d'ailleurs un Musee c'est un palais orne de tableaux. Les tableaux du Musee de Madrid n'ont pas etc mieux traites que les n6tres, car le jour est si mal pratique que pendant presque toutes les heures de la journee les tableaux exposes en face des fenetres sont a peu pres invisibles : la lumiere tombe a plomb sur les toiles vernies et s'y reflete comme sur un miroir. Quant aux autres, c'est a dire ceux qui sont places a c6te des fenetres, on les voit, mais avec quelque peine, et a leur desavantage, a cause de la clarte d'un ciel d'Espagne qui vous eblouit. II faut faire un ecran de son chapeau pour distinguer les tons fins et deli- cats des Velasquez et des Van Dyck. Ce reproche ne s'adresse point a la partie du Musee qui contientles chefs-d'o3uvre de 1'ecoleitalienne. Ceux-la sonteclai- res convenablement par des jours bien menages et venant d'en haut; mais les ecoles espagnole et fla- mande sont sacrifices. En automne et en hiver, le plancher est couvert de nattes, comme dans presque toutes les bonnes maisons en Espagne. C'est une attention pour le pu- LETTRES ADRESSEES D'fiSPAGNE 335 blic qui me plait et qui me louche. II est important qu'un amateur dans une galerie n'eprouve aucune de ces distractions penibles que donnent le froid aux pieds, 1'humidite et mille autres petites tristes rea- lites qui font disparaitre promptement les emotions les plus douces. Je dois aussi remercier le directeur qui a place dans le Musee en nombre suffisant de grands canapes larges et commodes sur lesquels on peut s'abandonner avec mollesse a cette reverie agreable qu'excite la vue d'un chef-d'oauvre. Ces ca- napes, en velour rouge et garnis de franges d'or, ont servi aux dernieres Cortes*. II y a peu d'apparence qu'ils soient rendus de sit6t a leur premiere desti- nation. Le Musee estouvert avec beaucoup de liberalite*; deux fois par semaine le public y est admis, et les etrangers peuvent le voir tous les jours en presen- tant leurs passeports. Le dimanche n'est point un jour public; et je regrette qu'il n'en soil pas de m6me a Paris. Ce jour-la une foule de bonnes, d'ou- vriers et de soldats viennent se promener dans la galerie par pur desoeuvrement; ils regardent 1'inte- rieur d'une cuisine par Drolling*, le Jugement der- nier* de je ne sais quel vieux peintre allemand, ad- mirent la grandeur de 1'ardoise sur laquelle Daniel de Volterre* a peint deux fois Goliath tue par David : mais, en general, ils ne font aucune attention aux ouvrages des grands maitres qui ont le malheur d'etre un peu noirs et ternis. Le resultat de leur prome- 336 PROSPER Ml itlMKI nade, c'est une poussiere horrible qui necessite de frequents nettoyages, et c'est ce qu'il y a de plus pre- judiciable pour les tableaux. Je voudrais qu'on ne montrat tant de chefs-d'oeuvre qu'a ceux qui pour- raient ou qui voudraient les apprecier : d'ailleurs, je serais bien fache que Ton fit comme en Angleterre, ou il faut, pour etre admis dans une galerie publique, avoir un habit de drap fin et toute la raise d'un gen- tleman. Tout le monde est regu au Musee de Madrid, en bottes ou alpargates*, bien ou mal habille; mats comme aux jours d'ouverture les gens du peuple sont a leur travail, il en resulte que le petit nombre de ceux qu'on trouve dans la galerie y vient avec 1'inten- tion de voir et non de s'y promener en long et en large. 11s font le sacrifice de leur journee pour voir des tableaux, et Ton peut supposer que ce sont de veritables amateurs. Combien de peintres illustres sont sortis de la classe des artisans! Bien souvent les Espagnols, en vous montrant leurs riches collections de tableaux ou leurs magni- fiques bibliotheques, soupirent et vous disent triste- ment : Helas! nous n'avons plus rien. Les Fran- gais out tout emporte. Moi, je trouverais plutflt que les Francais ont eu le tort de laisser tant de tresors d'art qui souvent ne sont pas estimes a leur juste va- leur par leurs legitimes proprietaires. Le Musee de Madrid, nialgre ce que les Frangais ont pu prendre, est certainement un des plus riches de 1'Europe. II 1'emporte mSine sur le ndtre, non point peut-Stre par LETTRES ADRESSEES D'ESPAGNE 337 le nombre des tableaux, mais par leur qualite. On ne voit point au Musee de Madrid ce grand nombre d'ou- vrages mediocres qu'au Louvre on est elonne de rencontrer a c6te de chefs-d'oeuvre des plus grands maitres. La partie du Musee qui contient les differentes ecoles italiennes est particulierement riche en Titien . Deux portraits de Philippe II* et un de Charles V a cheval*, m'ontparu du meilleur temps de ce niaitre. Le tableau qui m'a fait le plus plaisir est une scene de bacchanale*. Le coloris le plus riche est uni a un dessin correct et gracieux. Je ne sais par quel arti- fice 11 a su donner 1'idee de la fermete aux chairs qu'il a peintes; jamais je n'ai rien vu de plus voluptueux que la figure de femnie nue, a la gauche du tableau. Parmi plusieurs beaux Leonard de Vinci, j'ai re- marque un portrait de Monna Lisa Giocundo *, qui pa- rait etre une repetition, avec quelques changements, de celui que nous possedons au Louvre. Au lieu de ce paysage fantastique, rempli de rochers en ai- guilles que Leonard de Vinci affectionnait, le fond est tres sombre et tres uni. La couleur des drape- ries est aussi differente. On ordonne a tous les etrangers de s'extasier de- vant un tableau de Raphael, couleur de briques, qui represente Jesus-Christ portant sa croix. C'est le fa- meux Spasimo di Sicilia* que Ton a vu a Paris, ou il fut restaure. Pour moi, j'avoue que ce tableau ne m'a plu nullement. La plupart des figures grimacent, et Motalque. ti 338 PROSPER MKHIMKF je trouve les disciples de Jesus-Christ et les saintes femmes tellement robustes et muscles, qu'ils sont sans excuse de ne pas essayer quelque coup de main pour sauver leur doux maitre. Je ne puis con- cevoir un ap6tre autrement que maigre, extenue par le jeune. Saint Jean devait 6tre tout a fait le con- traire d'un athlete : c'etait, je le parierais, un beau jeune homme pikle et frle, avec une expression me- lancolique, et non une espece de crocheteur dont la mine farouche aurait suffi pour intimider Herode et Pilate. On me dit que ce tableau a ete repeint en le restaurant*. Je le desire de tout mon coeur. II y a tout an JUTS une Sainte Famille, de Raphael*, qui m'a paru bien superieure au Spasimo; mais les deux plus beaux Raphael quej'ai janiais vus sont a 1'Escurial : c'est la Vierge a la Perle et la Vierge au Poisson *. Je recommande aux voyageurs * comme un chef-d'ffiuvre d'expression, la tete de la Vierge tenant son fils mort dans ses bras, par Crespi. La galerie flamande ethollandaise * contient encore plus de tableaux que la galerie italienne. On y re- marque un nombre prodigieux de Rubens, la plu- part excellents. Je ne puis assez m'etonner de la fe- condite de ce maitre, qui joignait a ses occupations de peintre celle d'ambassadeur etd'homme de plai- sir. Oil trouvait-il le temps de travailler PL'original de la fameuse lie d' Amour*, dont il existe tant de repetitions, se voit dans ce musee. On Pa mis en pendant avec un autre tres beau tableau, mais d'un LETTRES ADRESSEES D'ESPAGNE 339 sujet bien different; c'est un cure qui porte le via- tique * a un malade. De tous les ouvrages de Rubens, celui qui m'a le plus frappe par la verite et le su- blime des expressions, c'est celui que Ton connait sous le nom du Serpent d'airain*. Mo'ise, accompagne d'Aaron, harangue les Hebreux ; il leur fait evidem- incnt des reproches qui tirent en longueur, et ou se me"le une teinte d'ironie. A ses pieds un homme se jette la face a terre pour demander grace. Un autre, s'rlaiicant les bras etendus vers lui, semble hurler de douleur et d'epouvante. A droite du spectateur, une jeune fille mordue par un serpent semble pres de succomber au venin. Elle ne peut parler, mais elle regarde le prophete d'un air suppliant. Sa mere cherche a arracher un serpent qui 1'enlace encore de ses replis, et quelques juifs la montrent a Mo'ise comme 1'objet le plus capable de desarmer sa colere. Un tableau de Rubens est toujours beau decouleur; celui-la est beau de dessin et d'expression. La t6te de la jeune fille mourante est admirable. Jamais aussi les maitres italiens n'ont eu plus de grace et d'expression. Je n'ai pas vu beaucoup de Van Dyck* dans cette galerie, mais on la dit la plus riche de 1'Europe en Tenters*; il y a aussi de fort beaux Metzu*, des Cuyp*, des Jordan!*, et beaucoup de tableaux d'animaux par Snyders*. On pense bien que ce musee possede un grand nombre de tableaux de 1'ecole espagnole. C'est la seu- .'540 PROSPER MERIMEE lement que j'ai vu une collection de Velasquez. Les portraits de Charles IV et de sa famille* tiennent une place distinguee dans cette belle galerie. II faut remarquer que les ouvrages de ce maitre sont rares, m6me enEspagne. J'ai admire lavariete de sa maniere. Tant6t ses portraits sont finis avec un soin minutieux, tant6t ils sont laches et peints seu- lement a 1'effet : de quelque maniere qu'il s'y soit pris, il a toujours reussi a rendre admirablement le coloris et la fraicheur des carnations. S'il faut lui faire un reproche, je trouve que 1'expression qu'il a donnee a ses personnages est trop uniforme ; ils sont tous un peu raides et serieux. Au reste, peut-etre Ve- lasquez n'a-t-il fait en cela qu'imiter la nature avec scrupule. II peignait la cour; etquelle cour! Est-il si etonnant que tous ses portraits aient la m6me ex- pression de morgue superbe et d'absence d'idees? Je n'aime pas la composition de ses tableaux d'his- toire. La reddition de Breda*, par exemple, c'est une suite de portraits dans la meme toile ; et chaque per- sonnage pense beaucoup plus au spectateur qu'a 1'ac- tion ou il devrait prendre part. Les paysages de Ve- lasquez sont d'admirables esquisses, d'un coloris et d'un effet prodigieux. Le musee ne renferme pas une collection moins complete de Murillo. Les differentes manieres qu'il a successivement adoptees aux differentes epoques de sa vie sont representees par un grand nombre de LETTRES ADRESSEES D'fiSPAGNE 341 specimens. II est digne de remarque que Murillo n'a jamais quitte 1'Espagne, et n'a vu qu'un petit nombre des ouvrages des grands maitres de Flandre et d'ltalie. II a cherche ses modeles dans la nature qu'il avail sous les yeux, et aucun peintre, je crois, n'est plus original et plus exempt de maniere que lui : c'est pour cette raison que ses ouvrages sontsi difficiles a copier. II a pou idealise. A la premiere epoque de son talent, il ne choisissait pas ses mo- deles pour la beaule; on disait meme qu'il avaitune predilection pour les physionomies sauvages et fa- rouches qui se rencontrent si frequemment parmi les hommes du peuple dans le midi de 1'Espagne. Plus tard, il comprit la grace et 1'exprima. II est 1'in- venteur d'un type de Vierges que Ton retrouve a Se- ville, sa patrie, a Cadix et dans le midi de la Penin- sule. On dit que sa fille lui servit souvent de modele pour des madones. Je ne puis dire qu'elles aient ge- neralemenl cette expression de purete divine qu'on suppose a la mere de Dieu; ce sont de jeunes filles passionnees et melancoliques qui n'ont point encore eu d'amant. Si j'avais a prendre pour moi un des tableaux duMusee de Madrid, je choisirais un Saint Bernard en oraison*, visile par la Vierge, qui daigne faire tomber dans la bouche du Saint quelques gouttes de son lait divin. Je ne crois pas qu'il soil un tableau plus capable de faire pecher un moine de- vot, mais jeune. La Vierge est si jolie et montre lanl 342 PROSPER MERIMEE de beautes que Ton cache aux profanes, que le diable a beau jeu pour exciter les sens : lisez le Maine de Lewis*. Les plus beaux tableaux de Murillo ne sont pour- tant pas au Musee royal. La Sainte Elisabeth, le Miracle de la montagne* couverte de neige, qu'on a vus a Paris, sont a 1'Academie royale, et il faut aller a Seville pour connaitre toute la puissance de son talent. Le cloitre des Capucins *, 1'eglise de la Charite, celle des Augustins, contiennent, je crois, ses chefs- d'oeuvre. Apres les ouvrages de ces deux grands maitres, on peut voir encore avec plaisir ceux de Ribeira*, Alonso Cano, Roelas, Zurbaran, Morales, Pacheco Tobar, Leonardo, et tant d'autres, dont les noms sont a peu pres inconnus partout ailleurs qu'en Es- pagne. Outre les galeries publiques du Musee, il y a en- core une partie reservee, qu'on ne montre qu'aux personnes porteurs d'un billet particulier. Elle con- tient toutes les nudites qui auraient pu effaroucher les dames. Qu'on se rappelle que la patronesse du Musee est une jeune reine. En voyant cette salle particuliere, on est un peu desappointe de ne pas la trouver plus indecente ; elle renferme d'ailleurs des tableaux du premier merite, de Rubens et de Titien, de Paul Veronese, etc...; Diane faisant deshabiller CaIutO* t et des Nymphes surprises par des salyres, de Rubens, et une Femrne LETTRES ADRESSEES D*ESPAGNE 343 Couches sur an lit dc repos*, parTitien, m'ont parti- culierement frappe. J'ai remarque aussi une fort belle Eve*, par Albert Durer; j'ai observe aussi une Didon magnifique*, que je crois 6tre du Correge. Mais j'ai vu de trop belles choses a la fois, mes yeux se brouillent, il ne faut pas regarder le soleil en face; or c'est trop en un jour de regarder tous les astres de la peinture, surtout dans la region des co- loristes. NOTES BIBLIOGRAPHIQUES On a cm devoir indiquer ici settlement les diverges editions franchises de Mosa'ique; Editions se'pare'es des raorceaux qui composent le livre; Editions du livre lui- m6me. La Bibliographic generate des CEuvres de Prosper Merimee, par Pierre Trahard et Pierre Josserand, publiee dans cette collection (un volume in-8, Paris, librairie ancienne Honore Champion, 1029), contient le relev6 jusqu'a cette derniere date des traductions et des adap- tations, ainsi que la liste des Etudes ou essais consacre"s depuis 1833 a 1'ceuvre d* Me"rimee. On y joindra : Notes bibliographiques sur Prosper Merimee, par Maurice Par- turier (Bulletin du Bibliophile, aout-septembre 1929), et Supplement a la Bibliographic des CEuvres de Prosper Merimee, par le me"me (Bulletin du Bibliophile, 20 no- vembre 1930). I. -- PREMIERES PUBLICATIONS DANS LES REVUES Mateo Falcone, Mceurs de la Corse . Revue de Pa- ris, mai 1829, tome II, p. 32 a 48. Signe" : P r Me'rime'e. Vision de Charles XI . Revue de Paris, juillet 1829, tome IV, p. 255 a 262. Signe" : P. Me>ime"e. L'Enlevement de la Redoute , par M. P. Mrime*e. Revue frangaise, n XI (septembre 1829), p. 109 a 115. Tamango . Revue de Paris, octobre 1829, tome VII, p. 43 a 64. Signe" : P. M^rim^e. Le Fusil Enc/iante, imite de 1'Illyrique . Revue de 346 NOTES B1BLIOGRAPHIQUES Paris, octobre 1829, tome VII, p. 244 a 247. Signe : P. Me'rime'e. Federigo . Revue de Paris, novembre 1829, tome VIII, p. 153 a 164. Signe^ : P. Me>imee. Romances imitees de /' lllyrique : Le Ban de Croa- tie ; le Heyduque mourant. Romance imilee de I'Espa- gnol : La Perle de Tolede . Revue de Paris, d^cembre 1829, tome IX, p. 232 a 235. Signe : P. Merim^e. Le Vase Etrusque . Revue de Paris, Janvier 1830, tome XI, p. 83 a 108. Signe" : P r Merime'e. c Les Mecontens, 1810, Proverbe . Revue de Paris, mars 1830, tome XII, p. 241 a 304. Signe : P r Merimee. La Partie de Trictrac . Revue de Paris, juin 1830, tome XV, p. 158 a 175. Signe : P r Merimee. Correspondance . Au Directeur de la Revue de Paris, Madrid, 25 octobre . Revue de Paris, Janvier 1831, tome XXII, p. 30 a 43. Signe : P r Merimee. (G'est la premiere des Lettres adressees d'Es- pagne. ) (Les Combats de taureaux.) Correspondance. Au Directeur de la Revue de Paris, Valence, 15 novembre 1830 . Revue de Paris, mars 1831, tome XXIV, p. 93 a 106. Signe : P r Merimee. Beaux-Arts. Musee de Madrid . L'Artiste, mars 1831, tome I, p. 73 a 75. Signe" : Prosper Merimee. Les Voleurs en Espagne. Au Directeur de la Revue de Paris, Madrid, novembre 1830 . Revue de Paris, aout 1832, tome XLI, p. 211 a 223. Sign^ : P r Me>ime"e. Les Sorcieres espagnoles, Valence, 1830 . Revue de Paris, d^cembre 1833, tome LVII, p. 288 a 299. P r NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 347 II. SECONDES PUBLICATIONS ou EDITIONS SEPAREBS Mateo Falcone. Dans 1' Almanac h dedic aux Dames beiges. Bruxelles, L. 1 1 au ma n et C* e , in-12, 1830 : Mateo Falcone, Moeurs de la Corse , pp. 1-22, avec deux lithographies hors-texte de Madou. Dans : Routier des Provinces meridionales , fragmens d'fiistoire et de voyages, c/ironiques, romans, nouvelles, poesies, types, portraits meridionaux, la plupart inedits, par Aicard, A. Dumas, Th. Gautier, V. Hugo, Janin, Prosper Merimee, G. Sand, etc... Toulouse (Louis Du- fau), 1842, in-4. Dans : Lectures pour les jeunes filles, ou Lecons et mo- deles de litterature en prose, extraits... par M. A. Tastu. 2 m ed. Paris, Didier, 1842, petit in -8, p. 460-480. Avec le sous-litre de la Revue de Paris, Mceurs de la Corse . Prosper Merimee. Mateo Falcone, public d'apres le ma- nuscrit autographe de 1'auteur. A Paris, chez Charpen- tier, libraire-^diteur (impr. D. Jouaust) , M DCCC LXXVI, gr. in-8, VIM p. pour la preface, 19 pages, et 1 page pour 1'acheve d'imprimer. Edition tiree a 100 exemplaires sur papier Wathraan, orn^e d'un portrait de Merimee jeune d'apres une gouache et publiee par le marquis de Queux de Saint-Hilaire, alors possesseur du manuscrit autographe, qui appartient aujourd'hui a M. Gabriel Hanotaux. Ce manuscrit se ter- mine par deux lignes de grec que nous publions plus loin ; la premiere indique la date du 14 fe"vrier 1829. Prosper Merimee. Mateo Falcone. Preface par Maurice Tourneux. Compositions originates (seize) d'Alexandre 348 NOTES BIBLIOGRAPHIQUES I .minis, gravees sur bois. Paris, librairie Conquet (L. Carteret et G le ), 1906, gr. in-8, xi-47 p. Edition imprira^e a 250 exemplaires survelin. II at6 fait un tirage a part (15 exemplaires) de la preface de Maurice Tourneux. J. E. Michell. Contes etnouvelles, by Prosper Merimee. Oxford, Clarendon Press, 1907, in-16, xx-126 p. Gontient le texte franc.ais de Mateo Falcone, La Vision de Charles XI, V Enlevement de la Redoute et Carmen. Preface, introduction et notes. Portrait, d'apres une gravure de Staal. Prosper Merimee. Mateo Falcone. Strasbourg, J. H. Ed. Heitz, impr.-^dit., sans date (1921), petit in-16, xvi- 26 p. De la Bibliotheca romanica. Ge petit volume, public avec une introduction et des notes par M. G. Gourtillier, fut saisi a la requite de 1'editeur Calmann-Levy, les oeuvres de Merimde n'etant pas encore du domaine pu- blic. Prosper Merime'e. Tamango (suivi de Mateo Falcone, L' Enlevement de la Redoute, Vision de Charles XI). Paris, Lemerre, 1921, in-32, n-117 p. De la Petite Collection rose. Prosper Me>ime. Mateo Falcone. Preface de P. Bo- nardi. Bois de G. Nick. Paris, Andre Coq, 1927, in-8. Edition imprimee a 300 exemplaires. Carmen et quelques autres nouvelles de Prosper Me>i- me, avec... une introduction de Vale>y Larbaud. Paris, Payot, 1927, in-12. Contient, apres Carmen : Mateo Falcone, L' Enlevement de la Redoute, Tamango, Le Vase Etrusque, La Panic de Trictrac. Carmen, Arsene Guillot, L'Abbe Aubain, Mateo Falcone, NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 349 Tamango, Le Vase Etrusque, de Prosper Me'rime'e, avec une preface et des notes par Maxime Revon. Paris, impr. Paul Dupont, librairie Gamier freres, 1926, in-16, xxx- 279 p. (paru le 3 mars 1927). Prosper Me'rime'e. Mateo Falcone, Colombo, Vision de Charles XI, La Venus d'/lle. Introductions et notes par Maurice Levaillant. Dans les CEuvres c/ioisies (3 volumes). Paris, Larousse, sans date (1927). Vision de Charles XI. Dans : 1831. Album litteraire. Recueil de morceaux choisis de litterature contemporaine. Paris, Louis Janet, 1831, in-18. Dans : le Livre des Jeunes Personnes... Paris, au bu- reau du Journal des jeunes personnes, chez Ed. Gue>in et C le , 1834, in-8, p. 372-370. Dans : Musee litteraire et fiistorique