THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY S4sns4 1 102T The person charging this material is re- sponsible for its return on or before 1 Latest Date stamped below. Theft, mutilation, and underlining of books are reasons for disciplinary action and may result in dismissal from the Univers.ty. University of Illinois Library OEC 2 nKl'VHKS COMI'LKTKS PROSPKH MKR1MEE i-s sni s I.A DIUKC.TION DK IMKHHI-: TUAHAMD I-:T KixirAKD CIIAMJMON ETUDES DK LITTERATURE RUSSE TOME SECOND I I \TE 6TABH ET ANNOTti PAR HENRI MONGAULT Avec i/nnirt' plnnchr* Iwrs texle. PARIS I.11U{.\IHIK ANCIl-N.NK HoNollK CHAMPION 5, Ui AI M.\r..\jc.\i^, \ \ 1932 OEUVRES COMPLETES DE PROSPER MERIMEE PUBLltiES SOUS LA DIRECTION DE PIERRE TRAHARD ET EDOUARD CHAMPION QEUVRES COMPLETES DE PROSPER MERIMEE ETUDES I" L1TTERATURE RUSSE TOME SECOND Ir. A ET6 TIRE DE CET OUVRAGE ! Vingt-cinq exemplaires sur papier des manufactures imperiales du Japon, numerous de 1 a 25. Cent exemplaires sur papier d'Arches, numerotes de 26 a 125. Onze cents exemplaires stir papier velin pur jil des Papeteries Lafuma, de Voiron, numerotes de 1 26 a '1225. Exemplaire N 444 Copyright by Librairie Honori Champion, mars 1932. PROSPER MER1MEE fiTUDES DE LITTERATURE RUSSE TOME SECOND NICOLAS GOGOL IVAN TOURGUfiNIEF TEXTE ETABLI ET ANNOTE PAR HENRI MONGAULT Avec qualre planches hors texte. PARIS L1BRAIRIK ANCIENNE HONORS CHAMPION 5, QUAI MALAQUAIS, VI" 1932 OF THE Of ILLINOIS NICOLAS GOGOL d'apre* un deasin d'A. Venetiianor \32-1 NICOLAS GOGOL NOUVELLES RUSSES MERTVYIA DOUCHI (LES AMES MORTES) REVIZOR (L'INSPECTEUR GENERAL) Klu i It's de lilterature rutse. T. II. 87537? Je n'ai lu deM. Gogol que les Irois ouvrages dont je viens de transcrire les litres *, c'est-a-dire un recueil de nouvelles, un roman et une com6die. Je crois qu'il a encore public des leltres *, qui ont fait sensation dans son pays, sur des sujets philosophiques et religieux. Mon incompetence en ces matieres me fait moins regreller * de ne pouvoir en rendre compte. D'ailleurs, comme romancier et comme auteur dramalique, M. Gogol me parait meriter une etude particuliere, et il ne lui manque peut-etre qu'une langue plus repandue pour obtenir en Europe une reputation egale a celle des meilleurs humorisies anglais *. Observateur fin jusqu'a la minutie*, habile a sur- prendre le ridicule, hardi a 1'exposer, mais enclin a 1'outrer jusqu'a la bouflbnnerie *, M. Gogol est avant tout un satirique plein de verve. II est impitoyable contre les sots etles me'chanls, maisil n'a qu'une arme a sa disposition : c'est Tironie ; trop aceree quelquefois contre le ridicule, elle semble, par contre, bien mous- s6e contre le crime, et c'est au crime qu'il s'attache trop souvent. Son comique est toujours un peu prcs de la farce, et sa gaiete n'est guere communicative. Si par- fois il fait rire son lecteur, il lui laisse cependant au fond de Tame un sentiment d'amertume et d'indigna- tion : c'est que ses satires n'ont pas venge la societe, elles n'ont fait que la mettre en colere *. Comme peinlre de mceurs, M. Gogol excelle dans 4 PROSPER MMtlMl'i: les scenes familieres. II tient de Teniers et de Callot*. On croit avoir vu ses personnages et avoir v6cu avec eux, car il nous fait connaitre leurs manies, leurs tics, leurs moindres gestes. Celui-ci grasseye, celui-la blaise *, cetautre siffle parce qu'il a perdu une incisive*. Malheureusement, tout absorbe par cette etude minu- tieuse des details, M. Gogol neglige un peu trop de les rattacher a une action suivie. A vrai dire, il n'y a pas de plan dans ses ouvrages, et, chose etrange dans un ecri- vain qui se pique de naturel, il ne se preoccupe nulle- ment de la vraisemblance dans la composition ge"ne- rale *. Les scenes les plus finement traitees s'enchainent mal; elles commencent, elles se terminent brusque- ment* ; maintes fois I'extreme insouciance de Tauteur pour la composition detruit comme a plaisir 1'illusion produite par la ve"rite des descriptions et le naturel du dialogue. Le maitre immortel de cette ecole de narrateurs decousus, mais ingenieux et attachants, dans laquelle M. Gogol a droit a un rang distingue, c'est Rabelais, qu'on ne saurait trop admirer ni trop eludier ; mais 1'imiter aujourd'hui, c'est, jecrois, chose difficile et, de plus, dangereuse. Malgre les graces inexprimables de sa vieille langue, on ne peut lire de suite vingt pages de Rabelais *. On se lasse promptement de ce bien dire, si original, si colore", mais dont le but echappe toujours, sauf a quelques OEdipes comme Le Duchat ou Eloi Johanneau *. De meme que les yeux se fatiguent a observer des animalcules au microscope, 1'esprit se NICOLAS GOGOL J fatigue a la lecture de ces pages brillantes, ou pas tin mot n'est a retrancher peut-etre, mais que peut-etre aussi on pourrait supprimer tout entieres de 1'ouvrage dontelles font partie sanslui faire perdre sensiblemenl de son merite. L'art de choisir parmi les innombrables traits que nous olTre la nature est, apres tout, bien plus difficile que celui de les observer avec attention et de les rendre avec exactitude *. La langue russe qui est, autant que j'en puis juger, le plus riche des idiomes de 1'Europe, semble faile pour exprimer les nuances les plus dedicates. Douee d'une merveilleuse concision qui s'allie a la clarte, il lui snllil d'un mot pour associer plusieurs idees qui, dans une autre langue, exigeraient des phrases entieres. Le fran- cais, renforce de grec et de latin, appelant a son aide tous ses patois du Nord et du Midi *, la langue de Rabe- lais enfin, peut seule* donner une idee de cetle sou- plesse et de cette energie*. On concoit qu'un si admi- rable instrument exerce une influence considerable sur le talent d'un ecrivain qui se sent habile a le manier. II se complait necessairement dans le piltoresque de ses expressions, de meme qu'un dessinateur qui a de la main et un vieux crayon de Brookman s'applique invo- lontairement a tracer des contours d'une exquise finesse. Rien de mieux sans doule ; mais il y a peu de choses qui n'aient leur mauvais cdte. Le precieux du faire est un merite considerable, s'il est reserve aux parties capi- tales d'une composition. Qu'il soil uniformement prodi- gue a tous les accessoires, il repandra, je lecrains, un peu de monotonie surTensemble *. 6 PROSPER MERIMEE J'ai dit que la satire elait, a mon avis, le caractere parliculier du talent de M . Gogol *. II ne voit en beau ni les choses ni les homines, cela ne veut pas dire qu'il soil un observaleur infidele * ; mais ses eludes de moaurs denotent une certaine preference pour le laid et le trisle *. Sans doute ces deux 1'acheux elements n'exislent que trop dans la nature, et c'est precisement parce qu'ils se rencontrent si souvent qu'il ne faudrait pas s'appliquer a leur recherche avec une insatiable curiosite *. On se f era it une idee terrible de la Russie, de la sainle Russie, comme disent ses enfants, si on ne la jugeait que par les tableaux qu'en a traces M. Gogol*. II ne nous y montre guere que des imbeciles, quand il ne nous off re pas des coquins a pendre. C'est, on le sail, le deTaut des satiriques de ne voir parlout que le gibier qu'ils chassent, et il est prudent de ne pas les croire sur parole. Aristophane a beau employer son admirable genie a noircir ses compatriotes, il ne nous empechera pas * d'aimer 1'Athenes de Pericles. G'est en province que M. Gogol choisit d'ordinaire ses personnages, imitant en cela M. de Balzac, dont les ouvrages ont pu n'etre pas sans influence sur son talent*. La facilile moderne des communications en Europe adonne aux classes elevees de lous les pays, et meme aux habitants des grandes capitales, des manieres de convention, adoptees par Tusage, comme le frac et le chapeau rond. Cherchez aujourd'hui dans la classe moyenne et loin des grandes villes des moeurs natio- nales et des originaux. En province, on a encore des NICOLAS GOGOL 7 habitudes primitives el des prejuges, chose qui devient plus rare de jour en jour. Les genlilshommes campa- gnards, qui ne font qu'une fois dans leur vie le voyage de Saint-Pelersbourg, qui, vivant toute 1'ann^e dans leurs terres, mangenl beaucoup, lisent peu et ne pensent guere, tels sont les types que M. Gogol afleclionne, ou plutot ee comme le plus grand des crimes. Nos flibustiers du xvn e siecle ont bien des traits de ressemblanceavec les Zaporogues, et 1'histoire des uns et des aulres conserve le souvenir de prodiges d'audace et de cruautes horribles. Tarass Bonlba est un de ces heros avec lesquels, comme dit 1'eludiant de Schiller *, les relations sont possibles quand on tient a la main un fusil bien charge. Je suis de ceux qui goutent fort les bandits, non que j'aime a les rencontrer sur mon chemin ; mais, malgre moi, 1'energie de ces hommes en lutte centre la societe tout enliere m'arrache une admiration dont j'ai honte *. J'ai lu autrefois avec ravissement la vie de Morgan, de TOlonnais et de Mombars 1'exterminateur*, et je ne m'ennuierais pas aujourd'hui a la relire. Pourtant il y a bandits et bandits. Je trouve que la gloire de ces mes- sieurs gagne singulierement a etre de fraiche date. Les bandits ve"ritables font toujours tort a ceux du melo- drame, et le dernier pendu efface immanquablementla renommee de ses devanciers. Aujourd'hui ni Mombars ni Tarass Boulba ne peuvent exciter autant d'interet que ce Mussoni qui soutenait un siege en regie * dans un trou de loup contre cent cinquante hommes, et qu'il fallait atlaquer avec la sape et la mine. M. Gogol a fait de ses Zaporogues des portraits d'uncoloris bril- lant qui plait par son trangele meme : mais il esl trop Evident parfois qu'il ne les a pas copied d'apres nature. En outre, ces peintures de mo?urs s'encadrent dans une fable si triviale et si romanesque, qu'on 10 PROSPER MERIMKE regrette fort de les voir si mal placees : la plus pro- sai'que legende vaudrait mieux que ces scenes de inelo- drame ou s'accumulent les incidents les plus luguhres, famine, supplices, etc. Au resume, on sent que Tauleur se trouve sur un mauvais terrain ; son allure est embar- rassee, et son style toujours ironique rend encore plus penible la lecture de ces recits lamentables*. Cette maniere, qui, a mon avis, est un veritable con- tresens* dans quelques parties de Tarass Boulha, est bien mieux a sa place dans le Vyi ou le roi des Gnomes, histoire de sorcellerie qui amuse et eflraye. Le grotesque et le merveilleuxs'unissent sans difficulte. Gonnaissant a fond la poelique du genre, 1'auteur, en decrivant les moeurs sauvages etelranges des cosaques du vieux temps * avec sa precision et son exactitude ordinaires, a prepare habilement la diablerie. On sait la recette d'un bon conte fantastique : commencez par des portraits bien arretes de personnages bizarres, mais possibles, et donnez a leurs traits la realite la plus minu- tieuse. Du bizarre au merveilleux, la transition est insensible, et lelecteur setrouvera en plein fantastique avant qu'il se soil apercu que le monde reel est loin derriere lui. Je me garderai bien d'analyser le Roi des Gnomes / voici le vrai moment de le lire, a la cam- pagne, au coin du feu, par une nuit changeante d'au- tomne". Apres le denouement*, il faudra une certaine resolution pour gagner sa chambre a travers de longs corridors, lorsque le vent et la pluie ebranlent les croi- sees. Maintenant que le fantastique allemand est un NICOLAS GOGOL 11 peu us.'- ', le fantastique cosaque aurades charmes (out nouveaux, etd'abord le merite de ne ressemblera rien. Ce n'est pas un mediocre eloge, je pense. ISHisloire d'nn Fou * est tout a la fois une satire contre la societe*, un conte sentimental et une etude medico-legale sur les ph^nomemes que prdsente une tele humaine qui se detraque. Je crois 1'etude bien faite et fort graphiquement depeinte, comme dirait M. Diafoirus *, mais je n'aime pas le genre : la folie est un de ces malheyrs qui touchent, mais qui degoutent. Sans doute,en introduisant un fou dans son roman, un auteur est sur de produire de TelTet. II fait vibrer une corde toujours sensible ; mais le moyen est vulgaire, et le talent de M. Gogol n'est pas de ceux qui ont besoin de recourir a ces trivialites. II faut laisser les fous aux commencants, avec les chiens, personnages d'un effet aussi irresistible : le beau merite d'arracher des larmes a votre lecteur si vous cassez la patte a un caniche ! Homere, a mon avis, n'est excusable de nous avoir fait pleurera la reconnaissance du chien d'Argus et d'Ulysse que parce qu'il fut le premier, je pense, a decouvrir les ressources qu'offre la race canine a un auleura bout d'exp^dients *. J'ai hate d'arriver a un petit chef-d'osuvre, le Manage d'aulrefois. En quelques pages, M. Gogol nous raconte la vie de deux bons vieillards, mari et femme, vivant a la campagne, gens dans la tele de qui n'entre pas un grain de malice, trompes et adores de leurs paysans, egoistes nai'fs parce qu'ilscroienl lout le mondeheureux 12 PROSPER Ml' HI Ml' I : comme ils le sont eux-memes. La femme meurt. Le mari, qui semblail ne vivre que pour faire bombance, languit et meurt quelques mois apres sa femme. On decouvre qu'il y avail un coeur dans cetle masse de chair. On rit etl'on pleure en lisant cette charmante nouvelle, ou 1'art du narrateur se deguise sous la simplicile du recil : tout y est vrai, naturel ; il n'y a pas un detail qui ne soil charmant* et qui ne contribue a 1'effet general. Les Ames mortes (Mertvyla douchi), tel est le litre d'un roman de M. Gogol qui a obtenu un grand succes en Russie, et qui offre, dit-on, une peinture tres fidele des moeurs de la province en ce pays *. II esl necessaire d'expliquer ce qu'il faut enlendre par Ames mortes, et 1'explication sera un peu longue. En Russie, on estime d'ordinaire la fortune d'un proprietaire par le nombre de paysans qu'il possede. On les appelle des times, et ce mot s'applique en general aux males seulement, peut- etre par un souvenir des facons peu galanles des Tar- tares, anciens conquerants de la Russie *. Vousenten- drez dire : M. un tel a mille Ames ; mademoiselle A. . . apporte en manage six mille Ames a M. B... Lisez six mille paysans, sans compter les femmes et les petits enfants, comme dans les denombrements de Rabelais*. Or, chaque ame paye sa contribution au trdsor imperial ou plutot c'est le proprietaire qui paye pour elle ; mais les recensemenls n'ayant lieu qu'a des inlervalles asse/ eloignes, la contribution du proprietaire demeure fixe jusqu'a ce qu'une nouvelle operation de recensemenl ait constate chez lui augmentation ou diminution d'ames. NICOLAS GOGOL 13 Tant pis pour ceux qui out perdu despaysans par mala- die ou autrement ; tant mieux pour celui qui a des paysannes fecondes. L'un paye pour ses Ames morles, 1'autre ne paye pas pour ses ames vivantes. Maintenant qu'on sail ce que c'est que des Ames morles, et ce qu'il en coute a les posseder, je commence 1'anaiyse du roman de M. Gogol *. 11 I'intitule poeme ; ce litre est une espece d'enigme *, le roman en est une autre, dont le mot ne se trouve qu'a la fin de 1'ouvrage *. Un M. Tchitchikof, ni jeune ni vieux, ni gras ni maigre, ni laid ni beau, fort doue de qualites negatives, arrive dans une grande ville de province ou le desrcuvrement general fait accueillir les etrangers avec le plus aimable empressement. II fait sa visite aux autorites, aux notables ; il est fort poli, de 1'avis de tout le monde ; il joue au whist et perd noblement au besoin. II n'en faut pas davantage pour qu'il soil invite et recherche partout. II ne setargue ni de son rang ni de sa fortune, mais on devine qu'il a e"t6 fonctionnaire public et qu'il a un capital dont il voudrait faire emploi. Tous les gentilshommes campagnards qui le rencontrent a la ville veulent le recevoir dans leurs chateaux. Assure deja de 1'estime generale, il se met en route et fait sa tourne'e de diners. Partout, entre la poire et le fromage, au moment ou la confiance et Tintimite viennent d'etre scellees par quelques verres de vin de Champagne*, il hasarde d'une voix timide cette question : N'y a-t-il pas eu une epidemic de vos cots dernierement ? N'avez- vous pas perdu un certain nombre d'ames ? Hlas ! 14 PBOSPHR Ml'.lUMl'l. oui. J'en ai perdu tant, pourlesquelles j'ai & payer fort cher. Eh bien ! reprend notre homme en baissant la voix, voudriez-vousme les vendre ? Grande surprise, comme cela peut se croire ; mais le marche se fait. Le gentilhomme vaniteux* donne gra- tis ses ames mortesde Tair dont il ferait un cadeau. L'avare en debat le prix avec acharnement. Le joueur veutles jouerau lansquenet. Chaqueproprietaire d'ames est un original dontM. Gogol, selon son usage, nous donne un daguerreotype fidele. Apres tous ces diners, Tchitchikofse trouve posses- seur d'un millier d'ames * pour lesquelles il se fait don- ner quittance et paye les droits d'enregistrement, comme si elles etaient vivantes. II a declare qu'il allait les etablir dans un gouvernement eloigne que Ton colo- nise. A ce sujet, grands debats dans la ville entre les amis de Tchitchikof. Les uns, craignant que les pay- sans ne s'echappent ou ne se revoltent en route, offrent au proprietaire de lui donner une escorte. D'autres dis- putent a perte de vue sur les influences qu'exercera le changement de climat sur la colonie projetee. Le Russe s'accommode de tous les climats, dit un des notables. Non, il lui faut des rivieres, repond un autre. La colonie reussira. Elle ne reussira pas. Gependant la consideration dont jouit Tchitchikof s'estfortaugmentee. Un homme qui, dans une semaine, achete mille ames doit etre un bon parti. Deja les demoiselles a marier se tiennent droites quand il passe, les mamans lui font des avances. On lui trouve de 1'es- NICOLAS GOGOL 15 prit el un grand air. II va jeler le mouchoir, lorsque, dans un bal, un man. Ill etourdi a moilie ivre * lui demnnde tout haul pourquoi il achele des Ames mortes. Ce mot se repand dans le salon. Personne ne s'explique trop ce qu'il peut y avoir de mal a cela, mais lout le monde est scandalise. Tchitchikof, dont 1'assurance et la popularity ont disparu tout d'un coup, s'esquive, et le roman finit. Je me trompe, 1'auteur, dans un dernier chapitre, nous dit le mot de 1'enigme. On pourrait croire qu'il s'agit d'un mariage. Nullement, ou, si 1'a- venturier a jete son devolu sur une heritiere, ce n'est que pour faire d'une pierre deux coups. Son plan est moins poetique ; mais ici il faut encore une explication pour les lecteurs francais. II existe en Russie une institution etablie par le gou- vernement qu'on nomme conseil de lutelle, et qui, pour eviter aux proprietaires endettes le danger d'avoir aflfaire aux usuriers, leur avance des fonds sur la jus- tification de leurs litres de propriete, a raison de deux cents roubles parpaysan. C'est une espece de mont-de- piete ou Ton prete sur depot d'ames. Pourvu de litres etablissant qu'il possede un mil Her de paysans, Tchilchi- kof pourra soutirer au conseil de tulelle deux cent mille roubles avec lesquels il fera bien de voyager dans r Europe occidentale, dc peurque la justice ne 1'envoie du cote opposed II fut un temps ou les romans picaresques ont ete a la mode en France comme ils 1'ont ete en Espagne. Celte mode elait contemporaine de la galanterie raffi- nee et des prejuges chevaleresques ; alors, enlre les 16 PROSPER Ml' It I Ml' I coquins crees par les romanciers el les nobles person- nages qui lisaient leurs prouesses, il y avail un tel abiine que la peinture de ces maurs de bohemiens pou- vait ofTrir 1'interetd'un voyage dans un monde inconnu- Aujourd'hui, malheureusement, apres lant de Evolu- tions qui ont decompose et recompose la sociele", il n'y a personne, du moins dans noire pauvre pays, qui ne soil blase sur les coquins el qui n'ail le regrel d'en avoir Irop vu el connu. Les genlillesses des escrocs onl perdu beaucoup de leur merile ; d'ailleurs il en esl d'eux comme des bandils : la Gazette des Tribunaux a Irop d'avanlages sur les romanciers. Outre ce que le sujel a de repoussant, le roman de M. Gogol a le defaul capilal de pecher forlemenl conlre la vraisemblance *. On me dira, je le sais, que 1'auleur n'a pas invenle son Tchilchikof, qu'il s'esl fail en Russie des speculations sur les Ames mortes, il y a peu d'annees, avec tanl de succes, que des mesures legislatives ont ete prises pour e viler le renouvellement de pareille friponnerie*; mais ce n'est pas la speculation elle-meme qui me parail invraisemblable, c'esl la facon donl elle esl conduile. Un marche de cette espece n'a jamais pu avoir lieu qu'enlre filous, el M. Gogol le rend impossible en mel- lanl son heros en rapport avec des provinciaux niais seulement. Quelle opinion peut-on avoir d'un homme qui dernande aacheter des ames mortes ? Qu'il est fou, ou bien qu'il medite une escroquerie. On a beau elre provincial, on ne peul qu'he"siler entre les deux opinions, et, pour conclure le marche, il faut de toute necessite etre un coquin*. NICOLAS GOGOL 17 Aii reste, a part ce dfaut de la donnee generale, les details de moeurs et les portraits sont traces de main de mailre. C'est uneespecede tour de force que d'avoir tire tant de scenes si dilFerentes et si plaisam- ment nuancees d'une situation qui demeure toujours la meme. Pour que le lecteur puisse apprecier la maniere de M. Gogol, je prend au hasard un chapitredes Ames mortes et j'en Iraduis quelques pages. Tchitchikof, surpris la nuit par un orage, 6gare par son cocher ivre*, est force de demander 1'hospitalite dans une maison appartenant a une vieille dame veuve nommee Korobotchka, qui fait valoir elle-meme et qui ne s'enlend pas mal aux affaires. Malgre 1'heure avan- cee, il est bien recu ; on lui fait un lit haul comme une montagne dans la meilleure piece de la maison. M me Ko- robotchka, en lui souhaitant le bonsoir, lui demande s'il n'est pas dans 1'habitudedese fairefrotter la plante des pieds par une servante pour s'endormir. Defunt mon mari, dit-elle, ne pouvaitfermer 1'ceil sans cela. Je passe la description du lit, de la chambre, du dejeuner qu'on apporte le lendemain matin. M. Gogol a mesure la glace ; il dit la grandeur et le sujet des estampes, la couleur du papier de tenture. J'arrive tout de suite ii la discussion entre 1'aventurier et son hotesse au sujet des ames mortes. Vous avez la une jolio propriete, petite mere '. Combien de paysans ? 1. Matouchka, batiouchka, petite mere, petil pere, fa?ons dc parler un pen familierea, mais tres u~i I '(>". tudes de lillerature russe. T.II. 2 18 PROSPER Ml' Id Ml- 1. De paysans, mon petit pere ? dans les environs tie quatre-vingts : mais, mon Dieu ! que les temps sont durs ! L'annee derniere, nous avons eu une recolte si mauvaise ! que le bon Dieu ait pitie de nous ! Pourlant vos hommes ont 1'air de gaillards solides, les chaumieres ont bonne facon... Mais permet- tez-moi de vous demander a qui j'ai 1'honneur de par- ler ?. . . Je suis si distrait ! Arrive au milieu de la nuit... Madame Korobotchka. Feu mon mari etait secretaire de college. < Tres humble serviteur. Et votre nom et celui de monsieur votre pere ' ? Nastasie Petrovna. Nastasie Petrovna ; beau nom ! Moi, j'ai une (ante, soeur de ma mere, qui s'appelle Naslasie Petrovna. Et vous, monsieur ? vous etes bien... comme cela... assesseur? Non, ma petite mere, repondit Tchitchikof en souriant. Je ne suis pas assesseur ; nous voyageons pour nos petites affaires. Ah ! alors vous venez pour des achats ? Oh ! J. On ne dit guere en Russie monsieur ou madame. L'usage est, en parlant a quelqu'un, de 1'appeler parson nom de bapteme, suivi du nom de bapteme de son pete, dor.t on fait un adjectif en ajoulant vitch pour les hommes, rn;i pour les femmes. Anas- tasia Petrovna, Anastasie, lillc de Pierre. Le terminatif r//c/ s'applique a un gcnlilhomme ; of, ef, apres un nom dc bapteme, est un indicc dc rolurc. Alexei Alexeivilch, Alexis, fils d'Alexis, estun nom noble, Alexei Alexeiefun nom de paysaii. NICOLAS GOGOL 19 que je suis fachee d'avoir vendu mon miel a des mar- chands, et si bon march encore ! Je suis sure qu'avec vous, nous nous serious bien arranges. Non pas. Je ne fais pas dans les miels. Dans quoi done ? Les chanvres peut-etre. Ma foi, je n'en ai pas grosa cette heure. Un demi-poud en lout. Non, petite maman ; je suis dans une autre partie. Dites-moi done, il est bien mort du monde chez vous ? Helas ! mon petit pere, dix-huit hommcs, dit la vieille dame ensoupirant. Etde si braves gens ! Tous gens de metier. C'est vrai qu'il m'est venu des enfanls. Mais qu'esl-ce que cela fait ?. . . On vous fait un compte *. . . Tassesseur arrive. Faut payer, qu'il dit ; oui ; payer pour les Ames. Un homme vous meurt. Bon, vous payez toujours comme s'il elait vivant. Tenez, pas plus lard que la semaine passee, voilii mon marechal qui se brule. Un garcon si habile, et qui enlendait la serrure- rie encore ! Vous avez eu un incendie ? Le bon Dieu nous en preserve ! Un incendie ! c'esl encore pire. II s'esl brule, mon cher papa. G'esl en dedans de lui, je ne sais quoi qui s'est allume. II buvait loujours. II esl sorli de lui comme une pelile ilamme bleue... Et il se consumail... se consumait*... II noircissait comme un charbon... Un marechal qui elait si habile ! El mainlenant comment sortir de chez moi ?... Commenl faire pour ferrer les chevaux ? 20 PROSPER MKKIMl'i: Que voulez-vous, ma petite mere ? dit Tchitchi- kof en soupirant. G'est la volonte de Dieu ! II n'y a rien a dire centre la sagesse de la Providence... Dites done, Nastasie Petrovna, si vous me les cediez ? Quoi done, papa ? Ceux-la qui sont morts. Et comment vous les ceder ? Rien de plus simple. Vendez-les-moi, si vous voulez ; je vous en donnerai de 1'argent. Comment ? que me dites-vous la ? Esl-ce que par hasard vous voudriez les deterrer ? Tchitchikof s'apercut que la vieille dame etait lente a comprendre, et qu'il fallait lui mettre les points sur les i. En quelques mots, il lui expliqua que le marche qu'il voulait faire avec elle n'aurait lieu que sur le papier, et que les paysans seraient censes bien vivants. Eh bien alors, qu'en veux-tu done faire ? lui demanda-t-elle enouvrantde grandsyeux. Oh ! cela me regarde. Mais puisqu'ils sont morts ! Et qui est-ce qui vous dit qu'ils sont vivants ? C'est un malheur pour vous qu'ils soient morts, n'est- ce pas ? Vous payez I'impot pour eux. Eh bien ! moi, je vous debarrassedu tracas et des frais... Comprenez- vous ? Non seulement je vous en debarrasse, mais je vous donne par-dessus le marche quinze roubles. Est- ce clair cela? Je.... ne... sais... pas... trop, dit la vieille dame, s'arretant pour reflechir. Je n'ai pas encore vendu de morts, el... NICOLAS GOGOL 21 En effet, ce serait dr6le si vous en aviez cleja vendu. Croyez-vous done qu'il y ait a cela grand pro- Jit ? Quant a cela, je ne saurais dire... Profit... je ne sais pas trop... Ce qui fait 1'embarras, c'est qu'ils sont morts. Elle a la tele dure, sedit Tchitchikof. Ecou- tez-moi, petite maman. Faites bien attention. Vous payez comme s'ils elaient vivants... vous vous ruinez... A qui dites-vous cela, mon petit pere ! II y a trois semaines qu'il m'a fallu trouver cent cinquante roubles et graisser la patte a 1'assesseur encore. Alors, ma bonne amie, ligurez-vous bien que vous n'aurez plus a graisser la patte a I'assesseur, iltcmlii que c'est moi qui payerai pour eux. Moi, pas vous. Je me charge de tout. A telles enseignes que nous allons faire le central, etvous aurez 1'argent. Compre- nez-vous maintenant? La vieille damereflechit. L'afFaire semblaitbien avoir son cote avantageux, mais 1'etrangete du marche Tin- quietait aussi. Et puis elle se demanda si elle ne ris- quaitpas d'etre attrapee par ce singulier chaland tombe chez elle au beau milieu de la unit, circonstance aggra- vante. - - Eh bien, petite maman, demanda Tchitchi- kof, esl-ce une affaire conclue? En verite, mon cher monsieur, c'est que je n'ai pas encore eu 1'occasion de vendre des deTunts. Pour des vivants, c'est aulre chose. Tenez, il n'y a pas trois 22 PROSPER Ml HIMJ-i ans, j'ai vendu a M. Protopof * deux filles a cent roubles la piece, et il m'a bien remercie, car c'etaient des tra- vailleuses. Elles savaient tisser tout elles-memes jus- qu'a des serviettes. " Bien, bien; mais nous ne parlons pas des vivants. Le Bon Dieu soil avec eux ! C'est des morts que je vous demande. J'entends bien ; mais... j'ai peur que cela ne me fasse du tort... des fois, il se pourrait bien, petit papa, que tu veuilles me mettre dedans... Gela vaut plus, d'abord. Encore une fois, mon enfant, ecoutez-moi bien. Ah ! comme vous etes ! Qu'est-ce que cela peut valoir ? R6flechissez bien. C'est de la poussiere, comprenez- vous, rien que de la poussiere. Vous ramassez tous les brimborions inutiles... Une loque par exemple *. Bon, mais une loque a sa valeur. On achete ties loques pour les fabriques de papier; mais cela, a quoi cela sert-il? Hein? dites-le-moi. Oui, c'est bien vrai...; ca ne sert pas... C'est la ce qui me retienl. S'ils n'etaient pas morts, je dirais. < Oh ! quelle tete de bois de chene, pensa Tchi- tchikof, pret a perdre patience. Maudite vieille, qui me fait suer ! Et cependant il tirait son mouchoir pour essuyer les gouttes d'eau qui s'amassaient sur son front. D'ailleurs, la colere n'avancait rien. Quand une personne entetee, fut-ceun grave fonctionnaire public, s'est chausse quelque chose dans 1'esprit, c'est en vain NICOLAS GOGOL 23 qu'onluipresente des arguments pluschirs que le jour; tout rebondit sur lui comme une hallo sur un mur. Apres s'etre essuye, Tchitchikof voulut tenter de la ramener sur la voie par un autre chemin : Voyons, ma chere enfant, lui dit-il, ou bien vous ne voulez pas me comprendre, ou bien vous parlez pour perdre le temps... Je vous donne de I'argent, quinze roubles en assignations. Comprenez-vous?C'esl de 1'argent. Vous savez que cela ne se trouve pas dans le pas d'un che- val? Faites-moi le plaisirde me dire ce que vous avez vendu votre miel? Douze roubles le poud. Comment ! vous n'avez pas de conscience, la petite mere ! Douze roubles ! mais cela ne se peut pas ! Mon Dieu si ! tout autant. Eh bien! soil, va pour douze roubles le poud de miel; maisfaites bien attention : vous avez ete pres d'un an ale recolter, ce miel; vous avezeu de lapeine, de la fatigue, du tracas. Vos mouches sesont envolees, elles sont mortes; il a fallu les nourrir tout 1'hiver dans le cellier, tandis que des ames mortes, ce ne sont pas des choses de ce monde. Gela ne vous donne pas d'embarras ; c'estle bon Dieu qui a tout fait pour qu'elles aient quitte ce monde, au grand dommage de votre raison. D'un cote, vous gagnez douze roubles avec bien du mal ; d'un autre c6te, vous empochez gratis, non pas douze roubles, mais quinze; pas en argent, mais en assignations bleues *. Apres cette vigoureuse argu- mentation, Tchitchikof ne doutait pas que la vieillc dame ne se rendit enfin. '24 PROSPER MERIMKE Mon Dieu ! r6pondit-elle, une pauvre veuve comme moi, qui n'entend rien aux affaires, que voulez- vous qu'elle vous dise ?... Je crois qu'il vaut mieux que j'attende qu'il vienne d'autres marchands : alors je verrai bien le prix que cela vaut. Aliens done, la mere ? est-ce que vous songez a ce que vous dites ? Qui diable voudrait vous achetercela? Que voulez-vous qu'on en fasse? Mon Dieu ! dans un menage... desfois... tout peut servir, repondit madame Korobolchka ; puis elle s'arreta bouche beante, le regardant d'un air effare et cherchant a savoir ce qu'il avail en tete. Des morts dans un menage ! ou diable allez- vous?Cela vous sert peut-etre a effrayer les moineaux la nuit dans votre potager? Ah! sainte mere de Dieu? Quels vilains mots dites-vous la ! s'ecria la vieille dame en faisant le signe de la croix. Oui, voyons, ou voulez-vous les mettre?... Au resle, les os et les fosses, je vous les laisse; c'est un transfert sur papier seulement que je vous demande. Allons, hein? repondez-moi au moins, pour 1'amour de Dieu. La vieille Korobotchka restait toute pensive, sans repondre. Voyons, a quoi pensez-vous, Nastasie Pe- trovna ? Non, je ne crois pas que nous puissions nous arranger; j'aime mieux vous vendre du chanvre. NICOLAS GOGOL 25 Du chanvre! je vous parle d'une affaire et vous me chantez chanvre ! Gardez volre chanvre pour quand nous parlerons chanvre. Lorsque je repasserai par ici, nous nous arrangerons de votre chanvre. Allons, voyons, Naslasie Petrovna... Mon Dieu ! une marchandise comme cela, c'est si drole, si singulier !... Ici Tchitchikof, arrive aux dernieres limiles de sa patience, 1'envoya a tous lesdiables en jetant par terre la chaise qui etait aupres de lui. La vieille avail une grand peurdu diable. Oh ! ne parle pas de celui-la ! Dieu soil avec lui ! s'ecria-t-elle en p&lissanl, il y a trois nuits que j'en ai reve du maudit. G'est que le soir, apres la priere, je m'etais amusee a me tirer les cartes. C'est un juge- ment de Dieu qui 1'a envoye\ Ah ! qu'il 6tait laid ! et descornes plus longues que des comes de boeuf. Je m'etonne que vous n'en voyiez pas par dou- zaines. Moi, par pure charile chretienne, je me dis : Voila une pauvre veuve qui s'exlermine a faire aller sa maison... Que le diable la confonde et la pala- fiole!... Oh! ne dis pas de mots comme cela I s'ecria la vieille dame en la regardant d'un air elFraye. Et Ton ne peut pas vous arracher un mot ! En verile, vous etes comme lechien (parlant par respect)..., oui, le chien du jardinier qui est sur le foin, qui ne mange pas de foin, et qui empeche les autres d'en manger. Moi, je voulais vous acheter vos produits, parce que j'ai des fournitures du gouvernement... *26 PROSPER Ml'.IUMM Ce petit mensonge lui 6tait venu lout a fail a 1'im- provisle el en passant; neanmoins le mot fit son eiTet. Kournilures clu gouvernemenl, cola fit dresser les oreilles de Nastasie Pelrovna, et, d'une voix presque suppliante, elle lui dit : Eh ! pourquoi done, pelit pere, te faches-lu comme cela? Si j'avais su que tu avais un si mauvais caractere je ne t'aurais rien dit. Pourquoi te meltre en colere ! Moi ! je ne suis pas en colere. Je me soucie de cela comme d'un oeuf frais *. II n'y a pas la de quoi se facher. Allons. Eh bien ! je le les donnerai pour quinze roubles en assignations; seulement, vois-tu, petit pere, s'il s'agit, en fait de fournitures, de farine, de seigle, ou de sarrasin, ou de gruau, ou bien de salaisons, lu ne m'oublieras pas. , J'aurais du parler peut-elre d'abord * de Y Inspecteur general, comedieanterieurR en dale aux Ames morles; mais j'ai reserve ce drame pour une analyse plus detaillee, parcequ'il me semble offrir comme un resume complet des qualites el des defauls que j'ai essaye de signaler deja dans les autres ouvrages de M. Gogol. De meme que les Ames morles, YInspeclear general esl une salire amere el violente deguisee sous une gaiete un peu superficielle, ou plutot sous une rude bouffon- nerie qui rappelle a cerlains egards la maniere d'Aris- tophane. L'auteur, pour ne pas vivre dans une repu- NICOLAS GOGOL 27 blique, ne montre pas moins d'auclace et de liberte a fronder les vices de I'administration de son pays. II la peint venale, corrompue, tyrannique. En France, ou il lui eut etc sans doute impossible de trouver les types des personnages qu'il a mis en scene, la censure eut assurement defendu la representation de cetle piece. En Russie, c'est peut-etre a cause de 1'exactitudememe des portraits que 1'auteur n'a eprouve aucune diffi- oulte a se faire jouer*. En eflet, le gouvernement, impuissant a reformer les abus, souiTrant le premier do la corruption administrative, a du accueillir un auxiliaire aussi utile que M. Gogol. Chez nous, ou les fonctionnaires publics sont entour^s d'une surveil- lance active et vigilante, et de plus incessamment observes par un juge terrible, qui est la presse, cette comedie ne serait qu'uri libelle sans portee et sans application. Sielle a ete accueillie par des applaudisse- ments en Hussie, il en faut conclure, je le crains, que le tableau qu'elle presente est d'une triste realite. La, M. Gogol a 6te le vengeur des abus *. Peu importe 1'arme qu'il a employee; pourvu qu'il ait frapp6 fort et juste, le public a etc satisfait. L'impression de cette pi6ce ne saurait etre la meme a Paris qu'a Moscou *. Le lecteur francais aura quelque peine a accepter la gaiete de 1'auteur, gaiete un peu triste au fond, et il s'dton- nera qu'il cherche a faire rire aux depens de coquins qu'il faudrait traduire en cour d'assises *. Le crime a beau etre ridicule, c'est 1'indignation qu'il excite chez tout honnete homme et je ne sais si c'est le sentiment 28 PROSPER MKRIMKE qu'un auteur comique doit chercher a exciter. D'un autre cot6, il faut penser qu'un ecrivain n'a d'autre arme que sa plume, el M. Gogol s'esl trouvedans le cas d'Aristophane bafouant Cleon sur le theatre*. Aristo- phane etait poete, et non tribun pour 1'accuser sur la place publique. Si les spectateurs goutent la satire, c'est a eux d'extirper les vices qu'on leur denonce. Lesprincipaux fonclionnaires d'une ville de province sont reunis chez le gouverneur * [gorodnitchii], espece de sous-prefet reunissant des fonclions judiciaires et administratives. II est fort emu d'une nouvelle qu'il vient de recevoir. On lui mande de Petersbourg qu'un inspecteur general (rewizor), voyageant incognito, doit arriver sous peu dans la ville pour examiner la con- duite des employes du gouvernement. L'avis est fait pour alarmer, car grands et petits volent a 1'envi dans la ville ou se passe la scene, et que M. Gogol s'est bien garde de nommer. Le gouverneur, dont la conscience est la plus chargee, les avertit charitablement de se meltre en mesure pour qu'a son arrivee M. 1'Inspecteur general trouve les choses comme le gouvernement le desire. Vous, monsieur le directeur de 1'hospice, vos malades sont sales comme des forgerons ; I'hopital n'est pastenu. II faudraitaussi vous arranger pour qu'ilyeut moins de malades; autrement, on ne manquera pas de dire que c'est la faute de radministration. Le direc- teur, qui met dans sa poche 1'argent de la pharmacie, repond qu'il est pret a recevoir ce terrible inspecteur. II a invente un nouveau traitement. A quoi bon, dit- NICOLAS GOGOL 29 il. se creuser la tele pour faire des ordonnances de drogues qui coutent Ires cher, pour le premier venu? L'homme est un etre simplement organise; s'il meurt, il meurt; s'il guerit, il guerit. D'ailleurs notre medecin allemand a trop depeine a s'entendre avec les malades, car il ne sail pas le russe. Vous, monsieur le juge, continue le gouverneur, je vois avec peine que vous mellez vos oies dans la salle des Pas-Perdus*; et puis vous avez trop le gout de la chasse et vous vous lais- sez faire des cadeaux de chiens par les plaideurs. - Et vous-meme, replique le juge, vous vous laissez bien donner des pelisses de cinq cent roubles. G'esl bon, dit le gouverneur en colere ; mais savez-vous pourquoi vous vous laissez faire des cadeaux de chiens ? G'est parce que vous ne croyez pas en Dieu *. Vous if , ille/ jamais a 1'eglise, tandis que inoi je vais a la messe tous les dimanches. Quand vous vous meltez a parler de la maniere dont le monde s'est fait, vous me faitcs dresser les cheveux sur la tele. Chaque fonclionnaire ayant ete admonesle de la sorte, le gouverneur tire a part le directeur des posies, et lui insinue avec management qu'en ouvrant avec beaucoup de delicatesse les lettres qui viennent de Petersbourg, on pourrait peut-etre savoir le jour pre- cis oil arrivera cet inspecteur tant redoute. N'y a-t-il pas des instruments pour cela?De la terre a modeler?... K I puis si Ton ne peut refaire le cachet, on en est quitte pour rendre la lettre decaehetee. Le directeur des postes est un homme complaisant. Ne vous 30 PROSPER mellez pas en peine, dit-il. Moi je decachelte toules les leltrespour voirce qu'ily a dedans. Tenez, voulez-vous lire celle-ci, qu'un lieutenant ecrita un de ses amis pour lui faire part de ses bonnes fortunes?... L'honuete cenacle, deja trouble par les nouvelles de Petersbourg, est jele dans le plus grand effroi par un autre rapport encore plus precis. Deux de ces oisifs, fleau de toutes les villes de province, toujours aux aguets, pour decouvrirun visage nouveau, viennent de faire une grande decouverte. Petr * Ivanovitch Dob- tchinski et Petr Ivanovitch Bobtchinski, bavards impi- toyables qui se coupent la parole a chaque instant, racontent a grand'peine, et avec des details qui n'en finissent pas, que 1'inspecteur est arrive deja depuis plusieurs jours. C'est unjeunehomme avecun passe- port de Petersbourg pour Saratof. II s'est arrete a rhotel sans motif apparent. II a Tair tres curieux. II a examine tout, jusqu'a ce que nous mangions dans nos assiettes. II ne pave rien a 1'auberge ; tout en lui annonce un inspecteur general. LE GOUVBRNEUH. Ah ! mon Dieu ! c'est fait de nous, miserables pecheurs. Et moi qui la semaine passee ai fait fouetter la femme d'un sous-officier 1 . Et les rues qui n'ont pas ete balayees ! Et les cabarets en plein vent* !... Vite, vile, qu'on me donne monchapeau neuf et mon epee... Ah! ces maudits marchands qui m'ont 1. Une femme libre ne peut etre soumise & un ch&timent corporel. NICOLAS GOGOL 31 denonce ! (A an inspecleur de police.) Toi, va-t'en tout de suite prendre les dizainiers... Mon Dieu quel fourreau use ! Et ce coquin de chapelier qui le voil tout use, et qui ne m'en apporte pas un autre ! Ah ! scelerals de marchands... Ah 1 dr6les ! Je suis sur qu'ils ont deja lours plaintes par ecrit, et que les suppliques vont sortir de dessous les pave"s*... Voyons! qu'ils empoignent chacun une rue... La peste de la rue ! Je te dis de dire aux dizainiers qu'ils m'empoignent chacun un balai, et qu'ils neltoient comme il faut la rue qui va de 1'hotel ici. Entends-tu ? de la proprete... Ah ! ecoute je te connais, toi. Tu fais le bon apotre*, mais tu fourres des cuillers d'argent dans tes bottes. Qu'as- tu fail chez le marchand Tchermaief * ? II t'a donne deux archines de drap pour te faire un uniforme, et tu as garde la piece de drap. Tu voles trop pour ta place { . Ce mot, d'un comique terrible, est devenu proverbe en Russie, ou le grade (tchin) marque a chacun sa place dans la societe. Je reprends les instructions que le gouverneur donne a ses agents. Vous allez planter desjalons dans 1'enclos pres du bottier comme si on allait y faire des constructions. Des constructions, voyez-vous *, il n'y a rien qui temoigne plus de 1'activite de 1'administration. Ah ! mon Dieu, moi qui oublie qu'on a jete dans Tenclos plus de quarante tombereaux d'ordures ! La sale 1. Ti nil- [in tchinoa berSch. 32 PROSPER MERIMKK villc ! Et si 1'inspecteur vous demandait : Est-on content ici ? vous repondriez : Oui, monsieur, tout le monde est content. A ceux qui auraient du mecon- tentement, je me charge de leur en donner, quand il sera parti... Ah ! Seigneur, aie pitie de nous ! Si tu fais que je me tire de ses grifles, je te donnerai un cierge comme peraonne ne t'en a encore donne. Je ferai payer trois pouds de cire a chncun de ces coquins de marchands ! Quel est ce voyageur qui trouble ainsi la douce quietude de ces dignes fonctionnaires ? L'auteur nous 1'apprend au second acte, dans un assez long mono- logue d'un valet, moyen un peu maladroit et qui ne denote pas une grande experience de la scene *. Le pre- tendu inspecteur general est un petit employe en conge, nomme Khlestakof, assez mauvais sujet, qui ayant perdu son argent au jeu, ne sait comment sortir de 1'auberge ou il est descendu. Deja 1'hote ne veut plus lui faire credit; il lui refuse meme a manger et le menace du gouverneur. Khlestakof a essay6 de diner en marchandant de 1'esturgeon sale, dont il goute un morceau dans chaque boutique ; mais son vaste estomac ne s'arrange pas de ces palliatifs. Sa blague est vide il n'a pas meme la ressource de fumer pour tromper sa faim. Apres s'etre emporte centre le garcon, il le cajole, et finit par oblenir la soupe et le bouilli, qu'il devore en pestant contre la province et regreltant Saint-Peters- bourg. Tout a coup on lui annonce M. le gouverneur. NICOLAS GOGOL 33 Persuade que I'hote a mis ses menaces a execution, il s'imagine qu'on vient le chercher pour le conduire en prison. Cependant il ne se rendra pas sans faire grand bruit, et d'abord il commence ses plaintes : KIILBSTAKOF. C'est uo6 horrcur de la partdu mailre de Thotel ! II me donne du boeuf dur comme une savate... De lasoupe... le diable sail de quelle lavasse on 1'a faite ! J'ai etc obligS de la jeter par la fenetre... II me fait mourir de faim... Son th6 est fabuleux : il sent le poisson, non pas le the. 1 1: GOUVBRNHUR, tres timidement. J'ensuis desole, monsieur, le boeuf est cependant fort bonici. Les bou- chers sont gens de bien... Permettez moi de vous pro- poser un autre logement. KHLESTAKOF. Non pas, non pas ! Je sais bien ce que vous voulez dire avec votre logement : c'est la prison ; mais vous verrez mon passeport, je suis fonctionnaire public... Vous n'oseriez pas... je me plaindrai. LB GOUVBRNEUR, a part. Helas ! ilsait tout. Comme il est en colere! Ges maudits marchands lui auront tout dit. KHLESTAKOF, s'enhardissant. Le ministre me con- nait...Je n'irai pas !... Non, parbleu ! vousne me faites pas peuravec votre gouvernement*. LB GOUVBRNBUR. De grace, monsieur, ne me per- dez pas ! J'ai une femme et des enfants ! KHLESTAKOF. Je m'en moque pas mal ! Voye/ la belle raison : parcequ'il a une femme et des enfants, il faut quej'aille en prison. tilades de litter&tnre russe. T. II. 3 34 PROSPER Ml I;IMI'.I LB OOUVBRNBUR. Manque d'cxpcriencc de ma parl, monsieur, voila tout. Et la place rapporle si peu ! Les appoinlements ne paient pas le the el le sucre. Les profits, s'il y en a, vraies miseres ! de pelits cadeaux pour la table, et une couple d'habits... Quant a la soi- disant femme de sous-officier qui faisait le commerce et que j'aurais fait fouetter*, c'est une calomnie ! C'est une invention de mes ennemis, qui ne respirent que ma perte. KHLESTAKOF, ctotine. Je ne sais pas pourquoi vous me parlez de vos ennemis et de la femme de ce sous- officier, je ne la connais pas, je ne me soucie pas de ses affaires; mais vous ne vous aviseriez pas apparem- ment de me fouetter, moi... hein ?... Je payerai plus tard... quand j'aurai del'argent. Maintenant je n'en ai pas; je me trouve par hasard sans un kopek. LB GOUVERNEUR. Si vous aviez besoin * d'argent comme de toute autre chose, veuillez disposer de moi, monsieur... Mon devoir est d'aider les voyageurs. KHLESTAKorr. Vous auriez 1'obligeance de m'en preter? ... je vous le rendrai lout de suite. II ne me fau- drait que deux cents roubles pour payer Thotel et retourner chez moi. Une fois chez moi, je vous ren- verrai aussitot votre argent. LB GOUVERNBUR, liii donnant des billets. Mon Dieu . monsieur, je suis trop heureux de pouvoir vous les offrir. Voici deux cents roubles ; ne prenez pas la peine de les compter. KHLESTAKOF. Millc remerciements... Je vois que NICOLAS GOGOL 35 vous eles un galant homme. Je m'en elais toujours doute. LE GOUVERXEUR. Loue soil Dieu ? il prend Tangent. Nous allons etre bien ensemble ! Au lieu de deux cents roubles, je lui en ai donn6 quatre cents. Le gouverneur invite Khlestakof a venir loger chez lui, et, en attendant qu'on transporte son bagage, a visiter quelques etublissements publics. Respectant 1'incognito de 1'inspecteur general, il aflecte de ne le trailer que comme un etranger de distinction. Au troi- sieme acte, nous nous retrouvons dans la maison du gouverneur, dont la femme et la fille en grande toilette attendent avec une impatiente curiosity Thole illuslre qui leur est annonce. II arrive, escort^ de tous les employes de la ville, apres un diner magnifique que vient de lui donner le directeur de Thospice. Khleslakof, en pointe de vin, enchante de Taccueil qu'on lui faitet qn'il attribue a sa bonne mine, fait Taimable avec madame la gouvernanle, et, pour achever d'6blouir ces bons provinciaux, il leur parle de la vie qu'on mene a Petersbourg et de la figure qu'il y fait. De hablerie en hablerie, s'echauflant par ses propres mensonges, il tranche de Thomme d'importance, et laisse entendre que rien ne se fait au minislere qu'il n'ait domic son avis. Malgrd quelques exagerations qui sentent un peu la parade italienne, cette scene est la plus franchement gaie de la comedie ; elle rappelle pour la verve la fameuse scene du Henri IV de Shakespeare, ou Falstaf 36 PROSPER Ml' IIIMl'.l-: raconle ses prouesses contre des voleurs habilles de bougran, qui, dans I'enthousiasme du recit, augmentent de nombre a chaque nouveau detail *. (Un salon chcz le gouverneur . KHLESTAKOF, LE GOUVER- NEUR, ANNA ANDREIEVNA, femme du gouverneur, MARIA ANTONOVNA, sa fille, LES EMPLOYES.) LE GOUVERNEUR. Permeltez-moi de vous presenter ma famille, ma femme et ma fille. KHLESTAKOF. C'est un grand bonheur pour moi, madame, d'avoir celui de vous voir dans votre fa- mille. ANNA ANDREIEVNA. C'en est un bien plus grand pour nous de voir une personne si distinguee. KHLESTAKOF. Pardonnez-moi, madame, lout le bon- heur est pour moi. ANNA. Vous etes trop aimable, monsieur. Prenez done la peine de vous asseoir. KHLESTAKOF. C'est deja assez de bonheur, madame, d'etre debout aupres de vous... Mais, puisque vous 1'exigez.,. je m'asseois. C'est un grand bonheur pour moi, madame, d'etre assis aupres de vous. ANNA. Pardonnez-moi, monsieur ; je n'ai pas la vanite de croire... Je pense, monsieur, que, venant de quitter la capitale, cette petite excursion vous a paru bien... monotone. KHLESTAKOF, mlant du franfaisa son, russe. Mono- tone, c'est le mot. Voyez-vous, habitue a vivre dans le grand monde... et se trouver tout d'un coup sur une grande route... de sales auberges... de la grossierete... NICOLAS GOGOL 37 de mauvaises facons... Si Ton ne faisait pas de temps en temps des rencontres comme celle-ci... Oh! cela dedommage de tout. (II prend des attitudes.). ANNA. En effet, comme ce doit etre desagreable pour un homme comme vous ! KHLESTAKOF. Pardon, madame ; rien de plus agrable que ce moment-ci. ANNA. Oh ! vous me faites trop d'honneur. Je ne le merite pas. KHLESTAKOF. Comment done, madame, vous ne le meritez pas ! Vous le meritez. ANNA. Je vis dans la solitude de la campagne. . . KHLESTAKOF. Oui ', mais la campagne a sescollines, ses ruisseaux... C'est vrai qu'apres tout, cela ne vaut pas Petersbourg! Ah P^tersbourg! C'est la qu'onvit! Vous croyez peut-etre queje suis tout bonnement expe- ditionnaire dans un bureau. Non, le chef de division est avec moi dans les meilleurs termes. II me frappe sur Tepaule, et me dit : Allons, mon brave, dines-tu avec moi? Je vais au bureau pour deux minutes seu- lement, pour dire : Ca comme 93, et ca comme ca. II y a un employ^ pour les ecritures, un pilier de bu- reau ; avec sa plume, ilecrit, tr... tr... tr... Onvoudrait bien me faire assesseur de college, oui ; mais a quoi bon? Et le garcon de bureau est la sur 1'escalier qui court apres moi : Ah ! Ivan Alexandrovitch, dit-il, per- mettez que je donne un coup de brosse a vos bottes. Eh bien! messieurs, vous etesdebout? Asseyez- vous done. 38 PROSPER Ml'.HIMKi: LB GOUVBRNEUR. Nous sommes a notre place ; nous connaissons notre rang. i.i: DIRBCTBUR DB i.'ii< >si>ioF. Nous d evens resler debout. LE HECTEUB. Ne failcs pas attention. KHLBSTAKOF. Point clY'tiquette, messieurs. Asseyez- vous, je vous en prie, sans distinction de rangs... Moi, je fais tous mes efforts pour glisser partout sans qu'on me remarque. Mais que voulez-vous? Je ne sais comment cela se fait. Je ne puis etre incognito nulle part. Partout ou je vais on dit; Ahl dit-on, voila Ivan Alexandrovitch. Oui, une fois, figurez-vous qu'on m'a pris pour le commandant en chef. La senli- nelle a crie aux armes, les soldats sont sortis du poste. LTofficier, qui etait une de mes connaissances, me dit apres : Tiens, dit-il, mon cher, nous t'avons pris pour le commandant en chef. ANNA. En verite! KHLESTAKOF. Les petitcs actrices me connaissent comme le loup blanc... Je vois souvent les vaudevilles... et les gens de lettres. Je suis a tu et a toi avec Pouch- kine. Quelquefois je lui dis comme cela : < Eh bien ! mon cher Pouchkine, qu'est-ce que nous faisons? Eh bien ! qu'il me repond, euh... euh *... > C'est un grand original ! ANNA. Ah ! vous ecrivez aussi. Comme ce doit etre amusant d'etre auteur! Probablement que vous Ira- vaillez aussi pour les journaux*? KIILBSTAKOP. Mon Dieu, oui. II faut bien y mettre NICOLAS GOGOL 39 quelque chose. C'est moi qui ai fait le Manage de Figaro, Robert le Diable, Norma *... J'oublie les litres, ma foi... Oh ! je ne fais cela qu'a 1'occasion. Je ne vou- lais pas ecrire, et puis les directeurs de theatre viennent ; ils me disent : Voyons, mon cher, ecrivez-nous done quelque chose. Je reilechis un instant, et puis je dis : Allons, voyons ! Je m'y mets pendant une soiree, et voila la chose baclee. J'ai, comme cela, une facilite vraiment singuliere. Tout ce qui a paru sous le nom du baron de Brambeus*, la Fregate VEsperance*, le Tele- graphe de Moscou *... tout cela est de votre serviteur. ANNA. Vraiment! Brambeus, c'est vous"? KHLESTAKOF. Mon Dieu, oui. Je leur corrige leurs vers a tous. Smidrine * me donne pour cela quarante mille roubles. ANNA. Eh 1 dites-moi, est-ce que c'est de vous, lourii Miloslavski * ? KIILBSTAKOF. Oui, c'est de moi. ANNA. Je m'en elais bien dout^e. MARIA ANTONOVNA. Mais mam, in, il y a sur le litre que c'est de M. Zagoskine. ANNA. Eh bien, j'en etais sure. La voila qui veut encore disputer! KHLESTAKOF. Oui, c'est vrai, c'est de Zagoskine. G'est un autre lourii Miloslavski qui est de moi. ANNA. G'est celui-la que j'ai lu. Comme c'est bien cent! KHLESTAKOF. Moi, je 1'avoue, la litterature c'est mon element. Ma maison est la premiere de Saint-Peters- 40 PROSPER MMUMl'l. bourg. On se dit : Voila la maison d'lvan Alexan- drovitch. Faites-moi la grace, messieurs, si vous venez a Pelersbourg, je vous en prie, venez chez moi. Je donne aussi des bals. ANNA. Je suis sure que vos bals sont charmants et d'un gout exquis. KHLESTAKOF. Oh! tout simples ; il ne faut pas en parler. Sur la table, par exemple, un melon d'eau... un melon d'eau, de six cents roubles *. On m'envoie la soupe dans une casserole de Paris, par le chemin de fer*. On leve le couvercle... une vapeur! il n'y a rien de semblable au monde. Je vais au bal tous les jours, et puis nous faisons notre whist, le ministre des affaires 6trangeres, 1'ambassadeur de France, 1'ambassadeur d'Allemayne* et moi, et la, alors, nous nous extermi- nons... on ne s'en fait pas une idee. . . on revient ereinte 1 ... On grimpe a son quatrieme etage, on n'a que la force de dire a sa bonne : Voyons, Mavrouchka, ma robe de chambre.. . Qu'esl-ce que je dis done?. . . j'oubliais que je demeure au premier. . . J'ai un esca- lier chez moi qui... C'esl une curiosite de venir dans mon antichambre, quand je me leve. Des comtes, des princes sont la a s'etouffer... On dirait des bourdons... on n'entend que brr, brr, brr... Une fois le mi- nistre *... (Le gouverneur el les employes se levent avec e/Troi.)On me met sur mes paquets : A son excellence... Une fois j'ai fait le ministere. C'est drole : tenez le directeur s'en va ; ou est-il? On ne sail pas. Alors natu- rellement on se dit : Qui esl-ce qui va faire la place? NICOLAS GOGOL 41 II y avail la des generaux qui avaient bonne envie de s'y mettre ; mais on essaye, et puis on trouve que c'est difficile. On croil d'abord que c'est tout simple ; et puis, quand on y est... le diable emporte ! on nesait comment s'y prendre. Alors on retombe sur moi. Voila des cour- riers, des courriers... Figurez-vous trente-cinq mille courriers ! Quelle situation, hein? Ivan Alexandro- vitch, venez done faire aller le ministere. Moi, je vous 1'avouerai, cela ne m'amusait guere. Je viens en robe de chambre *... Je voulais refuser... et puis j'ai crainl que cela n'arrivat & 1'empereur... et puis pour mes etats de service... Eh. bien ! messieurs, leur dis-je, je prends la mission, je la prends, que je dis, comme cela... seu- lement.., avec moi qu'on marche droit, qu'on ne m'echaufle pas les oreilles * ! ou bien... La-dessus, je vais au ministere... C'etait comme un tremblement de terre... Tout tremblait comme la feuille. (Le gouver- neur el les employes tremblent de peur, Khlestakof continue en iechauffant.} Oh ! je ne plaisante pas... Je leur ai donne a tous un galop!... C'est que le conseil d'Elal * a peur de moi... Pourquoi? C'est que je suis comme cela. (S'assoupissant par degres.} Je ne menage personne, moi. Je leur parle a tous... Je me connais; je me connais bien. Je suis toujours comme cela... je vais a la cour tous les jours. Domain, peut-elre, on me fera feldmar... (// chancelle et manque de tomber.Les employes le retiennenl avec toutes les marques du plus grand respect.) LE GOUVERNBUR, tremblanl de tous ses membres. Vo... vo... vo... 4*2 PROSPER MERIMEB KHLBSTAKOF. Qu'est-ce qu'il y a? LB OOUVERNBUR. Vo... VO... VO... KHLBSTAKOF. Je nc comprcnds pas. Qu'est-ce que ce galimatias? LE OOUVERNBUR. Vo... vo... cxc... votre excel- lence... vous plairait-il de reposer?... II y a dans votre chambre tout ce qu'il faut. KHLESTAKOF. Quelle betise, reposer! Ah ! pardon. Oui, je suis pret a reposer... Je suis tres satisfait... satisfait... Votre dejeuner, messieurs... Me voila, me voila... Fameux poisson ! fameux poisson ! (II sort.) Gependant les fonctionnaires du district, apres avoir delibere entre eux, ont conclu que M. Tinspecteur gene- ral n'est pas homme a se laisser gagner par un diner seulement. On lui depute le plus hardi de la bande pour lui offrir brutalement de 1'argent. Grande terreur de cet envoye, qui, s'il tombe par hasard sur un homme d'honneur, risque de faire le voyage de Siberie. II a prepare son offrande, il la tient, il avance la main, la retire, et ne sail comment en venir au fait. Le billet de banque tombe a terre ; Khlestakof le ramasse et demande poliment a Temprunter. Tout s'est passe, comme il semble, dans les formes. Arrivent Tun apres 1'autre tous les fonctionnaires du district, en grand uni- forme et pourvus de billets de banque. Encourage par son premier essai, Khlestakof emprunte a Tun deux cents roubles, a 1'autre trois cents. Toutes ces scenes sont bien faites, et, malgre" Tuniformite du motif, elles NICOLAS GOGOL 43 se varient heureusement par le constraste des carac- teres. Je prends la plus courte pour la traduire. Le recleur du college, horn me Ires limide, entre en Irem- blant et se heurte contre le seuil. On entend une voix qui lui dit : Aliens done ! n'ayez pas peur. LB RECTBUR. Permettez-moi d'avoir 1'honneur de vous ofFrir 1'hommage de mon respect. Je suis le rec- leur de 1'academie *, conseiller titulaire, Khlopof. KHLESTAKOF. Soyez le bienvenu. Asseyez-vous done. Voulez-vous un cigare ? LB HBCTEUR, /) part. Que faire ? mon Dieu ! Prendre ou refuser. KHLESTAKOF. Prenez, prencz. Us ne sont pas mau- vais. C'est vrai que ce n'est pas comme les cigares qu'on a a Pe"lersbourg, La, voyez-vous, petit papa, j'en fumais a vingt-cinq roubles le cent. On s'en lechait les babines. Voila du feu. Allumez-vous. Qu'est-ce que vous faites done ? Ge n'est pas la le bon bout. LB RBCTEUR laisse tomher le cigare. (A part.) Le diable emporte ! maudite timidite! KHLESTAKOF. A ce que je vois, vous n'etes pas fumeur. Moi, je 1'avoue, c'est la mon faible... et les dames aussi. Et vous? hein? qu'aimez-vous le mieux, les brunes ou les blondes? (Le recteur, stupefait, ne repond rien.} La, franchement, lesquelles pre'ferez-vous? LB RECTEUR. Je... JC n'ose... KHLESTAKOF. Non, point de (li}f;iilcs. Je veux abso- lumenl savoir votre gout. LB RBCTBUR. Oserais-jc ?. . . exprimer. . . (A part.) La tele me tourne. Je ne sais ce que je dis. 44 PROSPER MERIMEE KHLBSTAKOF. Vous ne voulez pas le dire? Je parie que quelque brunette vous a pris dans ses filets. Ah ! vous rougissez? J'ai devine, a ce qu'il parait. Pourquoi done ne parlez-vous pas? LB RBCTEUR. Excusez, ma timidite, monsl... mon- seig... votre ex... (A par/.) Ah! maudite langue, qu'es-tu devenue ! KHLESTAKOF. Vous cles timide? Eh bien ! tenez, c'est que j'ai dans les yeux quelque chose qui impose en effet. Au moins je sais bien qu'il n'y a pas une demoiselle qui resiste a mon regard. Pas vrai? LE RECTEUR. Assurement. KHLESTAKOF. II m'arrive 1'aventure la plus etrange... J'ai ete retenu dans mon voyage*. ..si bien... Pourriez-vous, par hasard, me preter trois cents roubles ? LE RECTEUR, /HI remeliant les billets de banque. Voici, voici ! KHLESTAKOF. Iiifmiment oblige*. LE RECTEUR. Je n'ose abuser plus longtemps de vos moments precieux. (A part.} Grace au ciel, il n'a pas visite * les classes ! (// sort en courani.} Khlestakof s'accommode a merveille, comme on peul le penser, de son sejour. II a empoche force roubles ; il fait la cour a la femme du gouverneur, coquette pro- vinciale tres pretentieuse, et en meme temps a sa fille*, coquette provinciale ou soi-disant telle. II se laisse meme fiancer avec cette derniere a la suite d'une con- versation un peu vive, et le gouverneur est enchante d'avoir pour gendre un homme qui traite les ministres NICOLAS GOGOL 45 par-dessous la jambe ; mais la farce ne peut se prolon- ger indefiniment. Heureusement le valet de Khlestakof est un garcon prudent qui determine son mailre a gagner au pied avant que la verite se decouvre. Cependanl, tandis qu'on charge la voiture, Khlestakof a encore des visites a recevoir. Ce sont d'abord des marchands qui viennent se plaindre du gouverneur. Us entrent porlant des pains de sucre et des bouteilles d'eau-de- vie *, selon 1'usage oriental de n'aborder les grands qu'avec un present a la main. UN MARCHAND. Nous venons battre du front contre le gouverneur. Jamais, monseigneur, on ne vit son pareil. Ses iniquites sont si nombreuses, qu'on ne sau- rait les ecrire toutes. Ge qu'il fait, on est pouvante a le dire. II nous ablme de soldats a loger; on n'a plus qu'a se pendre. II vous prend par la barbe et vous dit : Chien de Tartare! Helas I mon Dieu ! si on lui avail manque en quoi que ce soil; mais nous sommes des gens d'ordre et soumis aux lois. Chacun de nous lui donne une couple d'habits, comme de juste, pour son Spouse et sa demoiselle. Nous n'avons rien a dire la contre. Mais, vois-tu, ce n'est rien que cela. II vient a la boutique. Helas ! helas ! tout ce qui lui tombe sous la main, il Temporte. II voit une piece de drap. Ah ! mon cher, dit-il, voila du beau petit drap, porle cela chez moi. Que faire? il faut bien le lui apporter, et des pieces de cinquante archines. KHLESTAKOF. C'est-a-dire que c'est un coquin. LB MARCHAND. 1 1 l.is ! mon Dieu ! personne ne se 46 PROSPER MBRIMEE souvient d'avoir vu son pareil. Quand il vient chez vous, il vous emporle toute volre boutique *. Et encore, ce n'est pas assez pour lui de prendre ce qu'il y a de fin, il emporte jusqu'aux cochonneries. Des pruneaux, parlanl par respect, qui, depuis six ;ms, sont dans le tonneau, que mon garcon qui tient ma boutique ne mangerait pas, lui, en bourre ses poches a pleines poi- gnees. Son jour de nom *, c'est la Saint-Antoine, et ce jour-la, c'est encore plus fort, il lui faut tout, meme ce dont il n'a que faire. Non, il dit toujours : Encore. II dit en outre que la Saint-Onuphre c'est encore son jour de nom, et il faut lui souhaiter la Saint-Onuphre. KHLESTAKOF. G'est tout bonnement un voleur. LB MARCHAND. Si Ton s'avise de lui tenir tele, il vous enverra tout un regiment a loger. II vous dit de venir lui parler. Bon ; puis il ferme la porte. Mon cher, dil-il, je ne peux pas te faire donner la baslon- nade, ni te mettre a la question, parce que la loi ne le permet pas; mais, mon cher, vois-tu, je te ferai avaler tant de couleuvres *, qu'a la fin je te rendrai souple comme un gant. KHLESTAKOF. Quel coquin ! II y a de quoi le faire aller en Siberie. LE MARCHAND. Monseigneur, fais-en ce que tu voudras, tout sera bien, pourvu que tu le fasses aller autre part. Notre pere, ne dedaigne pas noire pain et notre sel 1 . Nous t'offrons nos hommages avec ce sucre et cetle eau-de-vie. 1. L'ofTrande du pain et du sel est un symbole de soumis- sion que presenle le vassal it son seigneur, le proteg a son protecteur. NICOLAS GOGOL 47 KHLESTAKOF. Vous n'y penscz pas, mea amis, je n'accepte de cadeaux de personne ; mais, par exemple, si, entre vous, vous pouviez me preler trois cents roubles, ce serait une autre affaire. Je puis bien em- prunler. LES MARCIIANDS. De grand coeur, notre pere. Trois cents roubles! Qu'est-ce que cela? Prends-en cinq cents, et sois-nous en aide. KHLESTAKOF. Vous le voulez ! je les prends. (Test une delte sacrie pour moi *. LES MARCIIANDS, lui prfoentant les billets sur un pla- teau d'argent. Prends au moins ce plateau *. KHLESTAKOF. Passe pour le plateau. LBS MARCIIANDS se proslernant. Prends encore le sucre avec. KHLESTAKOE. Oh ! janiiiis ! Point de cadeaux ! LB VALET. Monseigneur, pourquoi ne pas prendre cela? En voyage tout sert. Allons, voyons les pains de sucre et l'eau-de-vie. Qu'est-ce que cela encore? De la ficelle. Donnez-moi cette ficelle. Cela peut servir en route. On rattache tout avec de la ficelle *. Tout cela peut-elre un tableau vrai, mais ii est un peu sombre pour etre comique. Voici qui est encore plus grave. Aux marchands succedent deux femmes. En entrant, elles se mellent a genoux. KHLESTAKOF. Levez-vous. Qu'une seule parle a la fois. Toi, que demandes-tu? PREMIERE i I..MMI-. Je demande misericorde. Je 48 PROSPER Ml' HlMl'.i; frappe la terre du front centre le gouverneur. Que le Seigneur 1'accable de tous les maux, lui et ses cnfants, oui, ce gredin-la, ses oncles et ses tantes, et que rien ne leur profile ! KHLESTAKOF. De quoi s'agit-il? PREMIERE FEMME. II a fait raser la lete a mon mari pour qu'il fut soldat ', quoique ce ne fut pas notre tour, le gredin ! Et la loi le defend ; il est marie. KHLESTAKOF. Comment cela se peut-il? PREMIERE FEMMB. II 1'a fait, le gredin ! il 1'a fait. Que Dieu le frappe en ce monde et dans 1'autre ! S'il a une tante, que tout aille de travers chez elle ! Si son pere vit encore, qu'il creve, la canaille ! ou qu'il etrangle a tout jamais, le gredin qu'il est ! C'etait le tour au fils du tailleur, outre que c'est un pochard \ mais les parents, qui sont riches, ont donne un cadeau. Pour lors, cela tombait au fils de la Pantelei'ef *, une mar- chande d'ici ; mais la Pantele'ief alors a envoye a madame son epouse trois pieces de toile. Alors on est tombe sur moi. Qu'as-tu affaire de ton mari ? qu'il m'a dit; il ne te sert a rien. Possible, que je dis; mais qu'il me serve ou qu'il ne me serve pas, c'est mon affaire.. . Quel gredin ! il dit, ce voleur! il dit : S'il n'a pas vole" *, c'est egal, qu'il dit, il volera. Pour lors, Tannee suivante, on le prend pour consent. II me 1. Les paysans russes portent les cheveux longs. Lorsqu'un homme est designe" pour etre soldat, on lui rase les cheveux par devant, en sorte qu'il lui est difficile de deserter avant d'avoir rejoint son corps. NICOLAS GOGOL 49 laisse sans mari *, le gredin ! Je suis une pauvre femme ! Maudit vaurien ! puisse toute ta lignee ne plus voir le jour du bon Dieu, et s'il a une belle-mere, que sa belle-mere... KHLBSTAKOF. C'est bon, c'est bon, ma petite mere. II payera tout cela. Et toi, que veux-tu? DBUXIEMB FEMME. Je viens, mon petit pere, frapper le front contre... KHLESTAKOF. Depechc. De quoi s'agit-il? DBUXIEMB FBMME. Du fouet, iimn pere. KHLESTAKOF. Comment cela? DBUXIEME i CMMI:. Par erreur, mon petit pere. Nos femmes se sont disputes au marched La police est venue; on m'empoigne, et ils ont fait un rapport *, que j'en ai 6te deux jours sans pouvoir m'asseoir. KHLESTAKOF. Que veux-tu que j'y fasse. DEUXIBME FEMME. 1 1 v a biiMi (|ucl([iie chose a y faire *. Ordonne qu'a cause de 1'erreur, il me paye une indemnile; je ne la refuserai pas *, et un peu d'argent m'arrangerait fort au jour d'aujourd'hui. Le cinquieme acte conlient la moralite de 1'ouvrage. Khlestakof est parti. Le gouverneur, persuade qu'il veut epouser sa fille, reve deja les cordons et les grades que son gendre ne peut manquer de lui procurer, lorsque le directeur de la poste, qui a ouvert les lettres selon son habitude, lui en apporte une que Khlestakof ecrit a un de ses amis.redacteur d'un journal Peters- bourg. 11 raconle son aventure et se moque de ses tiludes de litteralure rime. T. II. 4 50 PROSPER MBRIMKE dupes. La lellre esl lue devant tons les fonctionnaires assembles, et chacun \ Irouve son paquet. C'est une imitation libre de la scene du billet dans /< Misan- thrope *. Au milieu de Tebahissement general entre un gendarme annoncant que le veritable inspecteur est arriv6 et qu'il invite ces messieurs a se presenter devant lui. Auront-ils a donnerde nouveaux billets de banque? seront-ils destitueset traites selon leurs merites? L'au- teur ne le dit pas, et la toile tombe sur le tableau gene- ral de tous ces coquins vol^s et confondus. L'INSPECTEUR GENERAL (REVIZOR) N'accuse pas le miroir ; c'est toi qui fais la grimace * PHOVERBB POPULAIRB. TRADUIT DU RUSSE DK NICOLAS GOGOL PERSONNAGES ANTON ANTONOVITCH SKVOZNIK-DMOUKHANOFSKI, gouverneur d'une ville '. ANNA ANDREIEVNA, sa femme. MARIA ANTONOVNA, sa fille. LOUKA LOUKITCH KULOPOF, recteur du college. SA FEMME. AMMOS FEDOROVICH LIAPKINE-TIAPKINE, juge. ARTEMII PHILIPPOVITCH ZEMLIANIKA, administrateur des etablissements de bienfaisance, de 1'huspice, etc. IVAN KOUZMtTCH CHPEKINE, directeur des posies (aux lettres el aux chevaux). PETR IVANOVITGH BOBTCHINSKI, ( gentilshommes PETR IVANOVITCH DOBTCH1NSKI, f proprietaires. IVAN ALEXANDROVITCII KHLESTAKOF, employe dans un ministdre a Petersbourg. OSIP, son domestique. CHRISTIAN IVANOVITGH IIUEBNER, Allemand, medecin du district. FEDOR ANDREIEVITCH LIULIUKOF, ) fonctionnaires IVAN LAZAREVITCH RASTAKOFSKI, | retraites.coropo- STEPANE IVANOVITCH KOROBKINE, ) Se de hfSlll?" STEPANE ILITCH OUKHOVERTOF, inspecteur de police. SVISTINOF, ) POUGOVITSYNE, ( sergents de ville. DERJIMORDA, ) ABDOULINE, marchand. FEVRONIA PETROVA POCHLEPINE, femme d'un serrurier. MICHKA, domestique du gouverneur. LA FBMMB li't'.N SOUS-OFFICIBR. UN OARfON D'HOTBI. GARNI. VISITBURS, MARCHA1SDS, BTC.*. 1. Je traduis par gouverneur le mot gorodnitchii. C'est 1'ad- ministrateur d'une ville et d'un district*. II rcunit des fonctions municipales et politiques, qui repondent a peu pres a celle de sous-prefet chez nous. CARACTERES ET COSTUMES NOTE POUH LES ACTEURS LE GOUVERNEUR. (Test un homme qui a vieilli dans 1'administration et qui n'est pas une bete. Quoiqu'il aitne les pots-de-vin et les cadeaux *, il sail se conduire avec aplomb; c'est un fonctionnaire se>ieux, il raisonne meme parfois assez juste * ; il ne parle ni trop haul, ni trop bas, ni trop, ni trop peu. Cbacune de ses paroles a un sens. Ses traits sont durs et seVeres, comme ceux des gens qui ont dehule dans un service penible par les grades infe- rieurs. Cbez lui, le passage de la terreur a la joie, de la bassesse a la hauteur sera rapide comme chez un homme qui a des penchants bas et ignobles. II est en uniforme, boutonne, bottes a 1'^cuyere et eperons. Cheveux courts grisonnants. ANNA ANDREIEVNA, sa femme, coquette de province, entre deux ages, 61evee en partie avec des romans et des albums, en partie avec les comm^rages des cuisinieres et des femmes de chambre *. Tres curieuse ; dans 1'occasion, elle se laisse aller a des vanteries. Elle exerce une cer- taine autorite sur son mari, par la seule raison qu'il ne trouve rien a lui repondre : mais cette autoril s'use en mercuriales et en sarcasmes. Elle change quatre fois de toilette dans le courant de la piece. KHLESTAKOF, jeune homme de vingt-trois ans, mince, fluet, un peu sot, et n'ayant pas grand'chose dans la tete. II est petit employ^ dans une chancellerie et non de ceux qu'on appelle des piocheurs ' . II parle et agit & tort et .1 tra- vers, montrant cependant parfois une certaine fermet6 et quelque intelligence *. II parle par phrases entrecoupees, et les mots sortent toujours inopine'ment de sa bouche. Plus 1'acteur qui remplira ce role montrera de nalivet6 et de simplicite, mieux il s'en acquittera. Costume k la mode. OSIP, domestique tel que sont ordinairement les valets i I'u M certain age. II parle lentement, regarde un peu en dessous, est raisonneur et aime a faire de la morale a son maitre *. En parlant il prend presque toujours sa grosse voix *. Quand il cause avec son maitre, il a une expression 54 PROSPER MER1MEB bourrue dc franchise qui va jusqu'a la grossieret6. II a plus d'esprit quc son maitre, et devine assez vile le fond des choses, mais il n'aime guere a parler ; c'est mi coquin silencieux. II porte une redingote grise ou bleue un peu us6e. BOBTCHINSKI ET DOBTCHINSKI, Tun et 1'autre humbles ', bas et tres curieux. Us se ressemblent beau- coup. Tous les deux un peu ventrus, tous les deux bre- douillant et gesticulant beaucoup des mains. Dobtchinski est un peu plus grand et plus srieux que Bobtchinski, mais Bobtchinski est un peu plus vif et deli quc Dob- tchinski. LIAPKINE-TIAPKINE, juge. C'est un homme qui a lu cinq ou six livres, et qui, en consequence, est quelque peu esprit fort; grand chasseur, comme il est facile de s'en apercevoir au ton d'importance qu'il donne a chacune de ses paroles*. L'acteur qui se chargera de ce role devra tou- jours conserver sur son visage 1'expression de ce carac- tere*. II parle d'une voix de basse, en trainant les mots, reniflant et crachant, comme une vieille pendule qui siffle avant de sonner les heures. ZEMLIANIKA, tres gros, maladroit et gauche, mais a cela pres intrigant fieffe et voleur. Longs services et beau- coup de zele *. LE DIRECTEUR DES POSIES. Bonhomme jusqu'a la naivet6. Les autres r&les n'ont pas besoin d'indication particu- liere ; les originaux se rencontrent a chaque instant sous les yeux. Messieurs les acteurs doivent apporter une grande atten- tion a la derniere scene. Lc dernier mot doit produire sur lous a la fois 1'effet d'une commotion electrique. Tout le groupe doit changer de disposition a 1'instant. Chacun doit * laisser echapper en meme temps un cri de stupefac- tion, comme si ce cri sortait d'une seule poitrine. Faute d'observer cette recommandation, on detruirail tout 1'effet. L'INSPECTEUR GENERAL (REV1ZOR) AGTE PREMIER. Un salon dans la maison du gouverneur. SCENE PREMIERE. LE GOUVERNEUR, L'ADMINISTRATEUR DES HOSPICES, LE REGTEUR DU COLLEGE, LE JUGE, L'INSPECTEUR DE POLICE, LEMEDECIN, DEUX SERGENTS DE VILLE. LE GOUVBHNEUH. Je vous ai convoques, Messieurs, pour vous faire part d'une nouvelle peu agr^able*. II nous arrive un inspecteur general. LE JUGE *. Comment? un inspecteur ! L'ADMINISTRATEUR . Un inspecteur general ! 1. 1. GOUVERNBUR. Un inspecteur general, de Petersbourg, incognito. Et notez bien, avec des instructions secretes. LE JUGB. Voyez un peu ! L'ADMIMSTRATEUH. Gomme si nous n'avions pas deja assez de tracas. Celui-la par-dessus le marche * ! 56 PROSPER Mi'lilMf i LB RECTBUR. Seigneur, Dieu ! Et avec des instructions secretes! l.i: GOUVERNEUR. J'en avais comme un pressentiment, Gette nuit je n'ai fait que rever de deux rats extraordinaires. Je n'en ai jama is vu de pareils... noirs... et d'une taille!... Us sont venus... ils flairaient. . . puis ils sont partis*. Tenez, je vais vous lire une lettre que je viens de rece- voir d'Andre Ivanovitch Tchmykof. Vous le connaissez, Artemii Philippovitch. Voici ce qu'il me dit : Mon cher ami, mon compere et mon bienfaiteur... Hum ! (11 marmotle en parcourant la lettre des yeux.)... De t'aver- tir... Ah ! c'est cela. Je me hate entre autres choses de t'avertir qu'il vient de partir un fonctionnaire avec mission d'inspecter toute la province et surlout notre district. (II leve un doigt d'un air significatif . ) Je tiens la chose de gens surs. II s'annoncera * comme un simple particulier, mais sois certain qu'il doit t'eplucher, ainsi que tous les autres*, parce que tu es un homme d'esprit qui ne laisse pas perdre ce que charrie la riviere*... Hum! (II s'arrete.) Ceci c'est... -- Aussi je te conseille de prendre tes precautions, car il peut arriver d'un moment a Tautre, si deja meme il n'est pas installe quelque part, incognito, dans ton endroit... Hier... Ah ! ce sont des affaires de famille... Ma soeur Anna Kirilovna est venue nous voir avec son mari. Ivan Kirilovitch est tres en- graissd. II joue toujours du violon, etc... etc. Vous savez toute 1'affaire mainlenant. L'INSPECTBUR GENERAL 57 LB JUGB. C'est etrange, tout a fait etrange... Ce n'est pas pour des prunes qu'il vient. LB RBCTEUR. Pourquoi done, Anton Antonovitch, pourquoi done un inspecteur general ? LE GOUVBRNEUR. Que voulez-vous, c'est un jugement de Dieu. (II sou- pire.) Jusqu'a present cela elait Iomb6 sur d'autres villes C'est notre tour a present. LE .Ui.i. Je me figure, Anton Antonovitch, qu'il y a la-dessous quelque petit mystere.,. et de la politique encore. Sa- vez-vous ce que cela veut dire? La Russie... oui... elle veut faire la guerre, et le ministere, voyez-vous... Eh bien ! il envoie un fonctionnaire pour voir s'il n'y a pas quelque part des emissaires de 1'ennemi. LE GOUVERNEUR. Ah ! bien, oui ! Vous etes malin! des emissaires dans une ville de 1'interieur * ! Est-ce que nous sommes sur la fronliere, nous? On voyagerait trois ans en partant d'ici qu'on n'arriverait pas a Tetranger. LE JUGB. Et moi je vous dis... Vous ne... Non, vous... Le gou- vernement a son plan... II a beau etre loin... il sail ce qu'il fait... il a la puce a 1'oreille. LE GOUVERNEUR. Puce ou non, Messieurs, je vous ai prevenus. Vous 58 PROSI'ER MERIMEE voila avertis. En ce qui me regarde, j'ai pris quelques mesures ; faites-en aulant, je vous le conseille. Vous surtout, Artemii Philippovitch. Sansdoule noire inspec- teur voudra voir tous vos elablissements de bienfai- sance. Aussi, vous fere/ bien de vous arranger pour que lout soil sur un bon pied... qu'ou ait des bonnets de colon blancs, et que les malades if aienl pas 1'air de ramoneurs *, comme d'habilude. L'ADMINISTRATEUR. Va pour des bonnets blancs. Cela n'est pas bien difficile. LB GOUVBRNEUR. Oui; et il faudrait avoir a chaque lit un ecriteau en latin ou dans n'imporle quelle langue. (Au mddecin.) C'est votre affaire, Christian Ivanovitch. Oui, a chaque malade : quand il est lombe malade... quel jour, et un numero *... Et puis, vos malades fument du tabac si fort qu'on eternue rien qu'en entrant... Oui; et le mieux serait qu'il y eul moins de malades ; car on ne manquera pas de dire que c'est manque de soins de la part de 1'administration, ou faule de science du me- decin. L'ADMINISTHATEUR. Oh! pour ce qui est du traitement, je nfen suis entendu deja avec Christian Ivanovilch, Plus on se rap- proche de la nalure, el mieux cela vaut! Nous n'em- ployons pas de medicaments couleux. L'homme est un etre simple. S'il meurl, il meurl; s'il gueril, il gueril. Avec cela que Christian Ivanovitch aurailde la peine a L'INSPBCTEUR GENERAL 59 s'enlendre avec les malades, atlendu qu'il ne sail pas un mot de russe*. i i: MEDECIN fait entendre un son entre I, I, el E, E. LE GOUVERNEUR, au juge. Je vous conseillerais encore a vous, Ammos Fedoro- vilch, de faire atlention au tribunal. Dans votre salle des pas perdus, par exemple, ou se tiennent les plai- deurs, votre garcon de basse-cour met vos oies * et leurs oisons, qui viennent vous caqueter entre les jambes. Sans doute c'esl bien fait de s'occuper de ses interets domestiques. Vos gens font bien de garder vos oies*... seulement, voyez- vous, dans cet endroit-la, il vaudrait mieux... II y a quelque temps que je voulais vous en parler, et je ne sais comment je 1'ai oublie... LE .1(1,1.. Eh bien! je vais les faire tous envoyer a la cuisine. Voulez-vous diner chez moi? LE GOUVERNEUR. Ah ! Et puis votre salle d'audience, je suis fache de vous le dire, elle n'est pas tenue. Elle a 1'air je ne sais quoi*. Sur le bureau, avec les papiers, une cravache * ! Je sais que vous aimez la chasse ; c'est tres-bien, mais vous ferez mieux, pour le moment, d'oter cetle cra- vache, vous la remeltrez si vous voulez quand 1'inspec- teur sera parti. II y a encore votre assesseur... c'est peut-etre un homme entendu dans sa parlie, mais il sent une odeur... on dirait toujours qu'il sort d'une dis- tillerie. Cela ne vaut rien. II y a longtemps que je vou- 60 PROSPER Ml' HI Ml' I lais vous en parler, et puis je ne sais comment cela m'est sorti de la tete. II y a des moyens d'arranger la chose, quand meme, comme il le pretend, son haleine sentirait l'eau-de-vie de nature. On pourrait lui con- seiller de manger de 1'ognon ou de Tail, ou n'importe quoi. On a des medicaments pour cela, n'est-ce pas, Christian Ivanovitch? l.K MEDECIN. I, I, E, E. LE JUGE. Ma foi, je ne sais trop s'il y aura moyen. II dit que c'est un coup qu'il a recu en nourrice, et depuis ce temps-la, il sent l'eau-de-vie. LE GOUVERNEUH. Ge que je vous en dis, c'est seulement pour vous avertir. Quant a 1'ordre qu'il y a ici, et a vos affaires interieures qu'on vient plucher, comme dit Andre Iva- novitch, je n'y comprends rien *. Parbleu ! on le sail bien, il n'y a personne chezqui 1'on ne trouve quelques chose a eplucher. Mais, c'est la providence qui le veut ainsi, et les voltairiens ont beau dire, ils n'y peuvent rien. Chacun a ses peches. LE JUGE. Qu'appelez-vous peches, Anton Antonovitch? 11 y a peches et peches. Moi, je ne m'en cache pas, je me laisse faire des cadeaux; ma is quels cadeaux? des ca- deaux de chiens courants. La belle affaire 1 LE GOUVBRNEUR. De chiens ou d'autre chose, ce sont toujours des cadeaux. L'INSPECTBUR GENERAL 61 LB JUGE. Aliens done, Anton Anlonovitch... Ah ! je ne dis pas, par exemple, que si quelqu'un se laissait donner une pelisse de cinq cents roubles, et un chale a sa femme, alors... LB GOUVERNBUR, en coldre *. G'est bon ! Savez-vous pourquoi vous prenez des ca- deaux de chiens ? c'est parce que vous ne croyez pas en Dieu*. Vous n'allez jamais a 1'eglise; tandis que moi, au moins, j'ai de la religion. Tous les dimanches je vais a la messe. Mais vous... Allez, je vous connais. Quand vous vous meltez a parler de la fapon dont le monde s'est fait, les cheveux mVu dressent sur la tele. LB JUGE. Que voulez-vous? chacun a ses opinions. LB GOUVERNBUR. A la bonne heure * ; moi je dis que quand on a trop d'esprit, c'est pis que si Ton n'en avail pas. Au reste, moi, je ne vous parle que du tribunal du district ; et pour dire la verite, personne ne s'avise * d'y mettre le nez. G'est un lieu privilegie, et Dieu lui-meme 1'a sous sa protection. (Au recteur.) Mais vous, Louka Loukitch, en votre qualite de recteur de 1' Academic, vous avez vos professeurs a surveiller. Je sais que ce sont des gens instruits, qui ont e*le eduques au college, cela n'empeche pas qu'ils n'aient d'etranges facons, qui na- turellement ne vont guere avec leur etat *. Tenez, par exemple, vous en avez un, ce gros joufflu... Je ne me 62 PROSPER MERIMEB rappelle pas son nom... Sitot qu'il monte en chaire, il ne peut pas s'empecher de faire la grimace. 11 fait coniine cela. (II fait la grimace.) Et puis, il vous met la main dans sa cravate, el le voila qui se gratte le men- ton *. Qu'il fasse la grimace aux ecoliers, passe encore, c'est peut-etre necessaire pour professer, vous le savez mieux que moi ; mais je vous en fais juge, s'il s'en va faire ainsi des mines a 1'inspecteur *, cela peut tourner mal. M. 1'inspecteur general, ou n'importe qui, n'a qu'a croire qu'on veut se moquer de lui, et le diable sail comment il le prendra. LE RECTEUR. Mais qu'y faire ? Mon Dieu, je lui en ai deja parle *. II n'y a pas longtemps, quand I'examinateur * est venu, il lui a fait une grimace comme jamais je n'en avais en- core vue. Je sais bien qu'il n'y met pas de malice, mais on me reprimande* ; on me dit qu'il ne faut pas incul- quer des habitudes d'independance a la jeunesse. LE GOUVERNEUH. II faut encore que je vous parle de votre professeur d'histoire. C'est une lete solide, bien farcie, cela se voit. 11 a penetre dans les brouillards de la science *, mais dans ses explications il apporte tant de feu, qu'il ne fait plus attention a rien. Une fois je fus I'entendre. II nous parla des Assyriens et des Babyloniens... Passe. Mais voila-t-il pas qu'il en vient a Alexandre de Mac^doine, et alors je ne puis vous dire tout ce qu'il a fait. J'ai cru que le feu etait a son estrade. II se d6- menait, il sortait de sa chaire, il vous travaillait son L'INSI-BCTBUR GENERAL 63 fauteuil *. Je sais bien qu'Alexandre de Macedoine est un heros, mais ce n'est pas une raison pour casser les chaises. G'est ainsi qu'on enlraine le gouvernement dans des depenses. LB BECTBUR. Ah ! oui, il s'ochaull'o un peu trop. Je lui ai deja dit... II me repond : Gomme vous voudrez, mais je me sacrifie pour la science. LE GOUVERNEUR. A la bonne heure, mais comment savoir si c'est un homme d'esprit ou bien un ivrogne qui vous fait des grimaces a faire peur aux saints ' ! LE RECTEUR. Le Seigneur nous soil en aide ! Si vous saviez ce que c'est que I'enseignement ! Moi, je meurs de peur. En matiere d'enseignement chacun s'y prend a sa maniere, pour faire voir qu'il est homme d'esprit *. LB GOUVERNBUR. Tout cela ne serait rien. C'est ce maudit incognito. Figurez-vous qu'il nous tombe ici : Ah ! c'est vous, mes farceurs? Qui est-ce quiest juge ici? M. Liapkine- Tiapkine. Avanceici, Liapkine-Tiapkine. Qui est-ce qui est aclministrateur des etablissements de bienfai- sance? M. Zemlianika. Avance ici, Zemlianika. G'est le diable que cela ! 1. Dans le russe : k emporter les sainles images. 11 y a dans les apparlcments des images de saints dans un cadre, el les gens pieux ne soutTriraient pas qu'on se permit, une aclion indccente devant ees images. 64 PROSPER MERIMEB SCENE II. LES PRECEDENTS, LE DIRECTEUR DES POSTES. LB DIRECTEUR. Dites-moi done, Messieurs, qu'est-ceque c'est que cet inspecteur qui va venir? LE GOUVBRNEUR. En savez-vous quelque chose? LB DIRECTEUR. C'est Pe'tr Ivanovitch Bobtchinski qui me 1'a appris. II elait tout a 1'lieure dans mon bureau. LE GOUVERNEUR. Eh bien ! qu'en dites-vous ? LB DIRECTEUR. Ce que j'en dis? Nous allons avoir la guerre avec les Turcs. LE JUGE. Ah ! c'est precisement ce que je pensais. LE GOUVERNEUR. Ah ! bien oui. Vous y etes joliment. LE DIRBCTEUR. Oui, la guerre avec les Turcs. Les Francais en creve- ront de d6pit *. LE GOUVERNBUR. La guerre avec les Turcs ! Eh non, c'est a nous, pas aux Turcs qu'on va faire la guerre. La chose est cer- taine. J'ai la une lettre. L'INSPBCTEUR GENERAL 65 LE DIRECTBUR. Ah ! bien, alors, c'est qu'on ne fera pas la guerre aux Turcs. LB GOUVBRNBUR. Eh bien! vous, ou en etes-vous, Ivan Kouzmitch? LB DIRECTEUR. Mais comment voulez-vous?*... Et vous, Anton Anto- novitch ? LE GOUVBRNBUR. Moi? Je n'ai pas peur, mais cela me fait quelque chose. Les marchands et les bourgeois m'inquietent. Us disent que je les ai ecorches. Mon Dieu ! si je leur ai pris quelque chose, c'est sans malice. Je me figure II le prend par le bras et le mne d'un autre cold du theatre.) Je me figure qu'il y a eu quelque denonciation centre moi. Gar, enfin, pourquoi nous enverrait-on un inspec- teur general? Ecoutez-donc, Ivan Kouzmitch, est-ce que vous ne pourriez pas, pour notre avantage a tous... Toutes les lettres qui passeraient par votre bureau, au depart et a 1'arrivee... est-ce que vous ne pourriez pas les ddcacheter un peu, voyez-vous, et les lire, pour savoir s'il n'y a pas de denonciations, ou seulement de la correspondence. S'il n'y a rien, on peut les reca- cheter; d'ailleurs cela ne fait rien, on peut donner les lettres decachete'es. LB DIRECTEUR. Connu, connu... Vous ne m'apprendrez pas mon metier. Je n'en fais jamais d'autres, non par mesure de precaution, mais par pure curiosit6. Mais, je vous ludet de literature ruste. T. II. 5 66 PROSPER Mi'ic'.n'.r avouerai que je meurs d'envie de savoir loul ce qu'il y a de nouvcau. Jc vous donne ma parole qu'il n'y a pas dc lecture plus inleressante... II y a des lei Ires qui sent amusantes...0n e"crit deschoses... Quelquefois c'est si bien tourne... c'est mieux que dans les gazelles de Moscou *. LE GOUVERNBUR. Eh bien ! dites-moi, n'avez-vous rien lu au sujel d'un certain fonctionnaire de Pelersbourg? LE DIRECTEUR. Non. De Petersbourg, rien du tout; mais d'un fonc- tionnaire * de Kostroma el de Saratof, il en esl fort question. Je suis fache que vous ne lisiez pas les lettres. II y a des morceaux magnifiques. Tenez, il n'y a pas longtemps, un lieutenant ecrivait a un de ses amis. II faisait la description d'un bal. . . Sans badinage *. . . c'etait charmant, charmant : Je vis, mon cher, disait-il, je vis dans les cieux. Quantite de demoiselles ; la mu- sique retentit, on s'elance*... Commecela... une des- cription achevee ! Tenez, je 1'ai precisement snr moi. Voulez-vous que je vous la lise? LB GOUVERNEUB. Non; pas en ce moment. Ainsi, vous me ferez ce plaisir, Ivan Kouzmitch? Si, a 1'avenir, vous tombez stir une requete ou une denoncialion, relenez-la sans balancer. I.B DIRECTEUR. De loul mon coeur. UKNKHAL 67 ii' JUGE, qui 1'a enlendu. Prenez garde. Vous vous ferez quelquc affaire. I.I Kill I- CTI.ru. Helas ! moti Dieu !... I.E GOUVERNEUB. Rien, rien ! A la bonne heure si cela se faisait publi- quement, mais c'est comme en famille que cela se fait. LE JUGE. Mauvaise affaire, mauvaise affaire ! Dites done, Anton Antonovitch, j'ai bien envie de vous c^der un petit chien. C'est le propre frere * de mon chien que vous sa- vez. On vous a ditque Tcheptovitch esten proces contre Varkhovniski * ; alors je m'en donne. Je cours des lievres tantot chez 1'un tant6t chez 1'autre. LE GOUVEHNEUH. Mon petit pere 1 , j'ai bien autre chose mainlenant que vos lievres en tete. Ge diable d'incognito ne me sort pas de 1'esprit. Je m'attends a chaque minute que la porte va s'ouvrir et que... SCfcNE III. LES MKMES, BOBTCHINSKI ET DOBTCIIINSKI, accourant lout essoufflea. BOBTCHINSKI. Grande nouvelle ! DOBTCHINSKI. Quel evenement imprevu ! 1. Batouchka, expression familicre Ires usitee dans la conver- sation, cl que Ton cmploic sans fairc attention au rapport d'age entre les personnes qui causenl ensemble *. 68 PROSPER Mi'idMi'i: TOUS. Quoi done? DOBTCHINSKI. Une affaire incroyable ! Nous entrons chez le trai- leur. . . BOBTCHINSKI, 1'intcrrompant. Nous entrons, Petr Ivanovitch et moi, chez le trai- leur... DOBTCHINSKI. Non, permettez, Petr Ivanovitch. Je vaisleur center 1'affaire... BOBTCHINSKI. Non, permettez-moi. . . permettez-moi . . . Je. . . Vous ne savez pas tout *... DOBTCHINSKI. Mais vous vous embrouillerez, et vous ne vous souve- nez pas *... BOBTCHINSKI. Mon Dieu si, je me souviens parfaitement de tout. Seu- lement, ne me troublez pas. Je vais raconter la chose, mais ne me troublez pas. Je vous en prie, Messieurs, faites-moi la grace d'empecher Petr Ivanovitch d'in- terrompre. LE GOUVBRNBUR. Parlez done ! Au nom de Dieu ! qu'y a-t-il? J'ai le cceur sens dessus dessous. Asseyez-vous, messieurs. Pre- nez des sieges. Petr Ivanovith, voila une chaise. (Tous s'assoient en cercle aulour des deux Petr Ivanovitch.) Eh bien done ! de quoi s'agit-il ? L'INSPECTEUR GENERAL 69 BOBTCHINSKI. Permettez, permeltez, commencons par le commen- cement. Aussitot que j'eus pris cong6 de vous, vous laissant dans 1'inquietude a cause de cette lettre que vous aviez recue,.. . oui,... c'est alors que je courus... Aliens, je vous en prie, ne m'interrompez pas, Petr Ivanovitch. Je vous dis que je sais tout, tout, tout. Done, comme j'avais 1'honneur de vous le dire, je courus chez Korobkine. Korobkine n'etait pas chez lui, de sorte que je retournai chez Rastakofski, et Ras- takofski tant sorti, j'entrai chez Ivan Kouzmitch, pour lui raconter la nouvelle que vous m'aviez communi- quee; sortant de la, je rencontre Petr Ivanovitch... DOBTCHINSKI, I'interrompant . Pres de la boutique du patissier... BOBTCHINSKI. Pres de la boutique du patissier. Oui, je rencontre Petr Ivanovitch, et je lui dis : Dites done, savez-vous la nouvelle que vient de recevoir Anton Antonovitch, dans une lettre d'une personne sure? Mais Petr Ivano- vitch la savait deja de votre femme de charge Avdotia, qui s'en allait, je ne sais pour quelle commission, chez Philippe Antonovitch Potchetchoui'ef. DOBTCHINSKI, interrompant. Ghercher un petit baril a mettre du cognac. BOBTCHINSKI, lui imposant silence de la main. Oui, pour chercher un petit baril a mettre du co- gnac. Eh bien, nous nous en allons, Petr Ivanovitch et 70 PROSPER Ml' KIM! I moi, chez Potchetchoui'ef... AlloDS, Petr Ivanovitch... n'interrompez pas... de grace, n'interrompez pas! Nous nous en allons chez PotchelchouTef, et dans le chemin, voila Petr Ivanovitch qui me dit : Entrons, dit-il, dans le restaurant. Je me sens je ne sais quoi dans I'estomac... Je n'ai rien mange depuis ce matin. J'ai des tiraillements d'estomac... Oui, Pfilr Ivanovitch avail quelque chose a I'estomac... Oui, me dit-il, le Iraiteur vient de recevoir du saumon frais. Nous allons en manger. A peine etiops-nous dans le restaurant, que tout a coup un jeune homme... DOBTCHINSKI. D'un exte>ieur assez agreable, bien mis... BOBTCHINSKI. D'un exterieur assez agreable, bien mis ; il entre dans le salon*. Surson visage on voyait un air decide... une physionomie... des traits... (Tournant sa main autour de son front) beaucoup, beaucoup de tout cela. J'eus comme un pressentiment, et je dis a Petr Ivanovitch : Voila quelqu'un qui n'est pas ici pour des prunes. Oui. Et Petr Ivanovitch, il fait signe comme cela, du doigt, au maitre du restaurant. Vlas, le maitredu restaurant... Safemme est accouchee il y a trois semainesd'unvigou- reux petit gaillard, qui, un jour, comme son pere, liendra le restaurant. Petr Ivanovitch appelle done Vlas, et lui demande tout bas : Qui est done, dit-il, ce jeune homme. Vlas lui repond comme cela : Gelui-ci ? dit-il... Ah! n'interrompez pas, Pelr Ivanovitch. Mon L'INSPECTEUH GENERAL 71 Dieu ! ne m'interrompez pas. Ce n'est pas vous qui par- lez, mon Dieu, non ! Vous breclouillcz. Vous savez bien que vousavez unedent dans la bouche qui sii'ile... Ce- lui-ci, dit-il, ce jeune hoinme? C'est un employe du gouvernement qui vient de Pe^ersbourg. II s'appelle, dit-il, Ivan Alexandrovitch Khlestakof, et il va, dit-il, dans le gouvernement de Saratof, et, dit-il, il a de ilroles de famous. Voila pres de deux semaines qu'il est ici. II ne sort pas de 1'hotel. II prend tout a credit, et de son argent... on n'en voit pas un kopek. Voila ce qu'il me dit, et moi,cela me donna a penser*. Dites done, que je dis a Pe'tr Ivanovitch... DOBTCHINSKI. Non, Pe'tr Ivanovitch, c'est moi qui vous ai dit : dites done... BOBTCHINSKI. Oui, d'abord vous m'avez dit : dites done ; mais apres moi, j'ai dit a Pe'tr Ivanovitch : A propos de quoi done, que je dis, reste-t-il ici, puisqu'il s'en va dans le gou- vernement de Saratof? Oui... et c'est un employ^ du gouvernement*. LE GOUVERNBUR. Comment? un employe! BOBTCHINSKI. L'employe, dont on vous a annonc6 1'arrivee... 1'ins- pecteur general. LE GOUVERNEUR, effrayi. Comment! Le bon Dieu vous b&iisse! C'est impos- sible ! 72 PROSPER MKRIMEB DOBTCHINSKI. C'est lui. II ne paie rien; il ne s'en va pas. Qu'est-ce done que ce serait ? Son passe-port est vise pour Saratof. BOBTCHINSKI. C'est lui, sur mon honneur, c'est lui... C'est qu'il remarque tout... II regardait; rien ne lui echappait... 11 a vu que nous mangions du saumon, Pe'tr Ivano- vitch et moi, d'autant plus que * Pe'tr Ivanovitch, a cause de son estomac... oui... II a jete un regard dans nos assiettes... II m'a fait peur. LE GOUVERNEUR. Ah! Seigneur Dieu, ayez pitie de nous pauvres pe- cheurs ! Oil est-il? DOBTCHINSKI. N 5, sous 1'escalier. BOBTCHINSKI. Le meme numeVo, ou Tannee pass6e se sont battus ces officiers qui passaient. LE GOUVERNEUB. Ely a-t-il longtemps qu'il est la? DOBTCHINSKI. Environ deux semaines. II est descendu chez Vassi- li-Eghiptianine *. LE GOUVERNBUR. Deux semaines ! (A part.) Oh ! mes patrons ! 6 mes petits saints ! Epargnez-moi, mes protecteurs ! * Et la femme du sous-officier qu'on a fouett^e pendant ce L'INSHBCTEUR GENERAL 73 temps-Ik ' ! Et les prisonniers qui n'ont pas eu leurs rations! Et les cabarets dans les rues*, et pas de ba- layage !... Mise>icorde ! je suis perdu. (II se prcnd la Idle & deux mains.) L' ADMINISTRATED. Eh bien, Anton Antonovitch, il faut aller en uni- forme * a Thotel. I.I. JIIGE. Non, non. D'abord, il faut lui detacher le pr6vot, le clerge, les marchands. Savez-vous ce qu'il y a dans le livre de la vie de Jean Masson *... LB GOUVERNBUR. Non, non, laissez-moi faire. Aliens, il y a des mo- ments penibles dans la vie ; cela passe, grace au ciel. Pourvu que le bon Dieu ne nous abandonne pas*! (A Bobtchinski.). Vous dites que c'est un jeune homme? BOBTCHINSKI. Un jeune homme de vingt-trois a vingt-quatre ans, pas davantage *. LB GOL'VERNEUR. Tant mieux. Un jeune homme, ca se devine. Le pire, c'est un vieux diable. Un jeune est toujours en dehors. Vous, messieurs, preparez-vous. Moi, j'y vais seul, avec Pe'tr Ivanovitch, sans faire semblant de rien, comme si je me promenais, pour voir si les voyageurs sont bien traitcs. Hola! Svistinof ! 1. La femme d'un sous-officier est n6cessairement une per- sonne libre qui ne peut dire soumise sans jugement a un cha- timent^corporel. 74 PROSPEK MKHIMKE SVISTINOF. Plait-il ? LB GOUVERNEUR. Cours apres Tinspecteur de quartier... Non. J'ai besoin de toi. Dis a quelqu'un qu'on me fasse venir tout de suite 1'inspecteur de quartier, et reviens vile*. L'ADMIMSTRATEUR. Aliens, allons-nous-en, Arnmos Fedorovitch. II peut arriver quelque malheur. LE .Hi,!.. Pourquoi avoir peur?Les malades ont* des bonnets blancs, tout est dit. I/ ADMINISTRATED. Des bonnets ! on ordonne de donner du bouillon * aux malades, et dans tous les corridors c'esl une odeur de choux qui vous prend au nez. . . LE JUGE. Quant a cela, moi, je suis tranquille. Qui s'avise- raitd'aller au tribunal? Et si Ton s'avise de regarder dans quelque papier, on sera bien avanc6. II y a quinze ans que je siege sur le fauleuil de juge, et si j'ai regarde un memoire. . . Bah ! bah ! Salomon lui-meme ne d^couvrirait pas s'ils disent vrai ou non *. (Le jupe, I'administrateur des hospices, le recteuret le direc- teur des posies sortent et se renconlrenl a la porte avec Svis- linof qui revient.) I/INSl'ECTEUR GENERAL 75 SCENE IV. LE GOUVERNEUR, BOBTCHINSKI, DOBTCHINSKI, SVISTINOF. I i: GOfVERNBUR. Le drochki est-il la? SVISTINOF. Oui, monsieur le gouverneur. LB GOUVERNBUR. Va-t'en dans la rue. . . non, attends. . . Va prendre. . Ou sont done les autres ? Est-ce que tu es tout seul ? J'avais commande que Prokhorof fut ici. Ou est Pro- khorof? SVISTINOF. Prokhorof est au corps de garde. Seulement, il ne peut rien faire. LB GOUVERNBUR. Comment cela ? SVISTINOF. C'est qu'on 1'a rapport^ ce matin ivre mort. Voila deux seaux d'eaux qu'on lui jette sur la tele, il ne revient pas. LB GOUVBRNEUR*. Ah ! mon Dieu, mon Dieu I Cours vite dans la rue.. . Non, reste... va-t'en d'abord dans ma chambre, en- tends-tu ? Tu m'apporteras mon epee et mon chapeau neuf. Aliens, Pe'tr Ivanovitch, partons. BOBTCHINSKI. Et moi, et moi... Pennettez-moi d'y venir aussi, Anton Antonovitch. 76 PROSPER MERIMEE LE GOUVERNEUR. Non, Potr Ivanovilch. Cela ne se peut pas. Je n'ai qu'un drochki, et il n'y a pas de place*. BOBTCHINSKI. Ne faites pas attention; j'irai a pied, je courrai der- riere le drochki. . . pourvu que je puisse regarder par une fente au travers de la porte, et savoir ce qu'il fait. LE GOUVBRNEUR, prenant son ep6e que Svistinof lui apporte. Va-t'en bien vite, prendre les dizainiers, et que cha- cun d'eux m'empoigne. . . Ah! comme cette epee est abimee ! Ge maudit marchand Avdouline* ! il voit que le gouverneur a une vieille epee, et il ne lui en envoie pas une neuve! Quel tas de coquins! Ah! mes droles! et je suis bien sur qu'ils ont deja leurs petitions toutes pretes, et qu'il en va sortir de dessous les paves... II faut que chacun nVempoigne la rue... Le diable emporte la rue. . . ! qu'il m'empoigne un balai, veux-je dire, et qu'on me nettoie la rue devant 1'hdtel, et qu'elle soil propre... Ecoute. Fais attention! Je te connais, toi! Tu fais le bon apotre, oui, et tu fourres des cuillers d'argent dans tes boltes. Prends-y garde. Ne m'echauffe pas les oreilles*. Quel tripotage as-tu faitchez le marchand Tchernai'ef? Hein? II t'a donne deux archines de drap pour le faire un uniforme, et tu as chipe toute la piece. Prends-y garde. Tu n'es pas d'un rang a voler comme cela * ! File ! 1. Ty ne po tchinoa berech, mot a mot : tu nc prends pas scion ton grade. Le grade, Ichin, regie les preseances en Russie. L'INSPECTEUR GENERAL 77 SCENE V. LES MEMES, L'INSPECTEUR DE QUART1ER. II. GOUVERNEUR. Ah! Stepane Hitch, dites-moi done, pour 1'amour de Dieu, ou vous vous etiezfourre? Quelles diables de manieres est-ce la? L'INSPECTEUR. J'etais, il n'y a qu'un instant, a la porte de la ville*. ! i: GOUVERNEUR. Voyons. Ecoutez, Slepane Hitch. II est arrive un fonctionnaire de Petersbourg. Comment sommes-nous pares ? I.'INSPECTEUR. Gomme vous 1'avez commando. J'ai envoye" le ser- gent Pougovitsyne avec les dizainiers pour nettoyer le trottoir. LB GOUVERNBUR. Et Derjimorda ou est-il? L'INSPBCTBUH. Derjimorda est alle a un feu de cheminee*. LE GOUVERNEUR. Et Prokhorof est ivre? L'INSPBCTEUR. Ivre. LE GOUVERNEUR. Comment souffrez-vous cela? On entre dans une salle & manger, on s'assied, po Ichinou, scion le grade. J'ai t'-tc oblig6 du changer 1'expression et d'en ,-iiTai- blir 1'energie pour la rendre intelligible au lecleur frangais. 78 PROSPER MKRIMBE L'INSPECTEUR. Mon Dieu! comment faire? Hier, il y a eu une bat- terie dans le faubourg. II est alle incline le hola, et il est revenu ivre. LE GOUVERNEUR. Ecoulez-moi. Voici ce que vous allez faire. . . Notre sergent de quartier. . . c'est un grand gaillard. . . qu'il se tienne sur le pont, pour le bon ordre. Ha! ce vieil enclos, pres du bottier, qu'on le nettoie au plus vile, et qu'on y plante des jalons, comme si on allait y faire des constructions. Des chantiers et des constructions*, voyez-vous, il n'y a rien qui te"moigne plus de 1'ac- tivite de 1'administralion. Ah! mon Dieu! Et moi qui oubliais qu'on a jete dans cet ericlos quarante charretees d'ordures! Quelle sale ville! S'il y a ici un monument ou un enclos reserve*, bon ! le diable sail ou ils vont chercher les saloperies qu'ils y apportent. Ah ! . . . Et si 1'inspecteur general demande a quelqu'un de vous : Est-on content ici?. . . qu'on reponde : Tout le monde est content, Monsieur. Et celui qui ne serait pas content, je me charge plus tard de lui donner du mecontentemenl. . . Oh! oh! malheureux pecheur que je suis ! (II prend un carton au lieu de son chapeau.) mon Dieu! fais seulement que je me tire de ses grilles, et je te donnerai un cierge comme personne ne t'en a oflert. Chacun de ces coquins de marchands en sera pour trois pouds decire. Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Partons, Pe'tr Ivanovitch. (Par distraction, il met le car- ton aux papiers* sur sa tele au lieu du chapeau.) L'IXSPKCTEUR GENERAL 79 L'INSPBCTEUR. C'est le carton que vous prenez, Anton Antono- vilch ; voilh votre chapeau. LE GOUVERNEUR, jetant le carton. Quel carton? Au diable le carton!... Et si on demande pourquoi on n'a pas bati 1'eglise de 1'hospice pour laquelle, il y a cinq ans, on avail envoye des fonds, il ne faut pas oublier de dire qu'on avail commenc6 a la batir, mais qu'elle a brule. J'ai fail un rapporl la- dessus... Ah! Et puis, que personne ne s'avise* d'aller dire, comme une bete, qu'on n'a pas encore commenc6. Dites encore a Derjimorda de ne pas trop jouer des poings. Qu'il ait soin de mellre a tout le monde, hon- netes gens ou aulres, sa lanterne sous le nez. Qu'il ait 1'air d'etre a son service*. Partons, parlous, Petr Iva- novilch. (II va pour sortir et revient.) Ah ! El qu'on ne laisse pas sortir dans la rue des soldats fails comme je ne sais quoi. . . Cette maudite garnison* mel sa capote par dessus la chemise, et 1'uniforme d'en bas elle s'en passe. (Us sorlent.) SCENE VI. ANNA ANDREIEVNA KT MARIA ANTONOVNA, cntrent en courant. ANNA. Ou sont-ils, ou sonl-ils? Ah ! mon Dieu ! (Elle ouvre la porte.) Mon mari! Antocha! Anton! C'esl loi, c'esl toujours ta faule! Toujours a lambiner! une 6pingle par-ci, une collerelle par-la ! . . . (Elle court a la fenetre et 80 PROSPER MI'HIMI'.I: crie : ) Anton! ou vas-tu, ou vas-tu done? Est-ce qu'il a des moustaches*? quelles moustaches? VOIX DU GOUVBRNBUR. Tout a 1'heure, tout a 1'heure, merotte. ANNA. Tout a 1'heure... attendre des nouvelles ! Je ne veux pas attendre... Un mot seulement. Est-ce un colonel? Hein? (Avec d6pit.) Aliens! il est parti! Ah! bien, c'est bon I Je m'en souviendrai. Et c'est tou- jours cette lambine-la! Maman, maman, attendez-moi, je passe ma collerette; je suis prete. Diantre soil de ton : je suis prete! Tu es cause que nous n'avons rien appris, et tout cela pour ta maudite coquetterie. Made- moiselle a su que le directeur des postes etait ici, et la voila a minauder devant le miroir, a se tourner par- ci, a se tourner par-la, et pendant ce temps-la, on est parti*. Elle se figure peut-etre qu'on en tient pour elle : il se moque de toi quand tu as le dos tourne. MARIA. Que voulez-vous, maman? il faut prendre son parti. Nous saurons tout dans deux heures. ANNA. Dans deux heures! bien des remerciements ! Ah! j'aime fort cette reponse. Pourquoi done ne pas dire dans un mois, nous en saurons bien davantage. (A la fengtre.) Eh! Avdotia! Ah!... On t'a dit, Avdotia, que quelqu'un est arrived. . n'est-ce pas?... Tu ne sais pas? Qu'elle est bete! Eh bien, ces signes que tu fais, L'INSPECTEUR GENERAL 81 je les vois bieu*, maispourquoi ne pas avoir demande?... Elle n'a pas pu le savoir!. . . Des belises, elle ne voit que des amoureux. . .? Ah! parlir si vite. . . Tu aurais dik courir apres le drochki! Vas-y, vas-y lout de suile Tu entends bien; cours, informe-toi. Sache ou ils soul all6s. . . El puis ce voyageur, quel homme c'esl, tu en- tends bien? Regarde par le trou de la serrure, et dis- moi tout. . . Comment sont ses yeux, noirs, ou non, el reviens sur-le-champ. Tu entends : vite, vite, vile, vile ! (Elle continue a parlor a la fenelre jiisqu'a ce que la loilc tombe). FIN DU PREMIER AQTE. f.ludet de lilleratnre ratte. T. II. ACTE DEUXIEME. Une petite chambre dans une auberge; un lit, une table, une malle, une bouteille vide, des botles, une brosse a habits, clc. SCENE PREMIERE. OSIP, couche sur le lit dc son maitre. Je creve de faim, le diable m'emporle! Mes boyaux font autant de bruit que si j'avais dans le venire toutes les trompettes d'un regiment. Est-ce que nous ne mangerons done notre soul que lorsque nous serons chez nous? Qu'allons-nous devenir? Voila deux mois qu'il a qiiitle Piter 1 . Mon farceur a fricasse 1'argent sur la route; mainlenant il a I'oreille basse, et il est doux comme miel. Nous avions bien de quoi payer la poste, et de reste. Non, dans chaque ville, il faul que monsieur se montre. (Contrefaisanl son maitre.) Osip, monle voir ma chambre. La meilleure. Qu'on me fasse un bon diner. Je ne puis manger de la drogue. II me faul de la bonne chere. Helas! aujourd'hui, comme nous nous arrangerions de la fricasse du premier gar- gotier venu*! Monsieur fait connaissance avec les voya- geurs. On joue aux carles. . . attrape! nous voila ton- dus. Ah! cetle vie-la m'ennuie. Je soupire apres notre 1. Abrcviatiou populaire dc Sainl-P^lcrsbourg. t'mSPBCTKUR GENERAL 83 village. Dame! ce n'est pas une vie publique; mais au moins, on n'a pas a trimer. On a sa petite femme, on ne bouge pas de sa soupenle, on mange ties pates. D'un autre cot6, il faut en convenir, il n'y a rien de com- parable a la vie qu'on mene a Piter. Qu'on ait le gous- set garni, quelle jolie vie d'homme politique on y fait*... Les theatres... les chiens savants, lout ce qu'on peut souhaiter. On y a des facons de parler si delicates qu'on dirait que c'est tout noblesse. Tu sors*, les marchands te crient : Monsieur daigne-t-il com- mander quelque chose? Tu passes la riviere, c'est un employ^* qui s'assied aupres de toi. Tu veux de la compagnie, entredansun magasin. Un chevalier-garde* te raconlera ce qui se passe au camp, et t'explique ce que veut dire chaque etoile au ciel comme si tu 1'avais dans In paume de ta main. . . Une vieille femme d'of- ficier est prete a faire des betises*. . . Une autre fois, c'est une jolie femme de chambre qui se retourne d'un air*... fff! (II sourit en secouant la tfite.) Au diable la galanterie! Elles n'ont pas un mot tendre a vous dire! toujours von**. Quand on est las de marcher, on prend un fiacre, on s'assied comme un monsieur, et si on ne veut pas payer chose facile; chaque maison a sa porte de derriere, par ou Ton file que le diable ne vous rattraperait pas. II y a un revers a la medaille : aujourd'hui on se donne une bosse, demain on creve de faim. Exemple : aujourd'hui. C'est sa faute. Mais qu'y faire? Le papa nous donne de 1'argent; ce n'est pas pour en faire des reliques. Allons faire la noce ! II 84 PROSPER Ml H1MM nous faut des fiacres; chaque jour il m'envoie lui cher- cher un billet pour la comedie ca dure une semaine, et puis il me dit de porter son habit neuf chez ma tante*. Je lui ai vu vendre au fripier jusqu'a sa der- niere chemise, tant qu'il ne lui restait plus qu'une malheureuse petite redingote et sa robe de chambre *, vrai comme il n'y a qu'un Dieu. Et de si beau drap ! .lu drap anglais. Un habit lui coute cent cinquante roubles. II met vingt roubles a son gilet, et pour les pantalons, je n'en dis rien? on ne sail pas ou cela va*. Et pourquoi tout cela? Pourquoi? parce que monsieur n'est pas a son affaire. Au lieu d'aller a son bureau, monsieur se promene sur la Prechpective ; il fait sa partie. Ah! si le vieux seigneur savait ce commerce-la! Peut- etre bien qu'il ne ferait pas attention que monsieur est employe du gouvernement, qu'il vous lui releverait la chemise, et qu'il lui donnerait une degelee a s'en frotter pendant une semaine*. Comme tu sers, on te sert*. Voila le traiteur qui dit qu'il ne lui donnera plus a manger qu'il n'ait paye son memoire. . . Et si nous ne payons pas. . . (II soupire.) Ilelas ! mon Dieu ! Tout ce que tu voudras, rien qu'une ecuellee de soupe aux choux! Je parie que tout le monde a dejS din6 a cette heure *. On frappe. Ce doit etre lui. (II se leve pr^cipitaroment.) L'INSPECTEUR GENERAL 85 SCENE II. OSIP, KHLESTAKOF. KHLESTAKOF. Tiens. . . (II lui donne sa casquette ct sa badine.) Eh bien! tu t'es encore vautre sur le lit? OSIP. Moil Pourquoi done me vautrer? Je ne I'ai pas meme regard^ volre lit, moi *. KHLESTAKOF. Tu mens. Tu t'es couche. II est tout d^fait. OSIP. Comment ca se peul-il? Je ne sais pas seulement ce que c'est qu'un lit*. J'ai mespieds. Je me tiens dessus. Je n'ai que faire de votre lit. KIILBSTAKOF, se promenant. Regarde dans la blague s'il y a du tabac? OSIP. Du tabac? 11 y a quatre jours * que vous avez fume le reste. KHLESTAKOF se promine en se mordant les I&vres. D'un ton tliVii.li'' el terrible. Ecoute, Osip ! OSIP. Plait-il? KIILBSTAKOF, d'un ton terrible rnais moins decide. Descends. OSIP. Ou? 86 PROSPER Mi'.KI.Mi'r KIII i>r.\KOK, d'un ton qui n'est plus ni terrible, ni decide, mais presque suppliant. En has, au buffet*. . . dis qu'on me monte a diner. OSIP. Ah! ma foi, non. Je n'y vais pas. KHLESTAKOF. Comment, drole ! OSIP. Et d'ailleurs, quand meme j'irais, qu'est-ce que cela ferait. Le bourgeois dit qu'il ne veut plus vous donner a diner. KHLESTAKOF. Comment, il oserait ! Voila un impudent maroufle*. OSIP. II dit qu'il ira au gouverneur, parce qu'il y a quinze jours qu'on ne 1'a paye. Toi, dit-il, et ton maitre vous etes des polissons, et ton maitre un escroc. J'en ai dej vu, qu'il dit, des pique-assiettes comme vous. KHLESTAKOF. As-tu fini, brute que tu es, de dire tes sottises*? OSIP. II dit : Cela vient, cela s'installe, cela prend a cre- dit, et on ne peut faire deguerpir cela. Mais moi, dit- il, je ne plaisante pas. Je fais ma plainte, et je vous fais fourrer en prison. KHLESTAKOF. Assez, imbecile ! Descends, descends lui parler. Quelle brute! L'INSPECTICUR GENERAL 87 OSIP. II vaut mieux que je disc au niailre de venir vous parler. KHLESTAKOK. Eh I je n'ai que faire de le voir. Parle-lui toi- meme. OSIP. Mais, Monsieur. . . KHLESTAKOF. Va done, le diable t'emporle! Fais monter le maitre d'hotel. (Osip sort.) SCENE III. KHLESTAKOF, seul. J'ai une faim terrible. J'ai fait un tour, pensant que cela me ferait passer 1'appetit, non, le diable emporle, il ne s'en va pas. Ah! si je n'avais pas fait des betises a Penza, j'aurais encore assez d'argent pour aller a la maison. Ce capitaine d'infanterie m\i joliment refait. Ce n'est pas pour dire, mnis Fanimal sail bien filer la carte*. En un quart d'heure, il m'a tondu rasibus. Avec tout cela, je donnerais bien quelque chose pour me reprendre encore une fois avec lui. Si j'avais seu- lement trouv6 ma belle! Quelle vilaine petite ville! Les palissiers* ne donnent rien a credit. Polissons! (II siffle 1'ouvcrture de Robert et quelques airs russes*.) Per- sonne ne veut done venir? 88 PROSPER MI'HIMM: SCENE IV. KHLESTAKOF, OS1P ET UN GARgON DE L'HOTEL. I i: GARgON. Monsieur m'a charge de demander a monsieur ce qu'il y a pour son service. KHLESTAKOF. Ah ! bonjour, mon camarade. Tu vas bien? I.E GARCON. Oui, gr&ce a Dieu. KHLESTAKOF. Et dans 1'hotel, comment va tout le monde ? Tout va bien, j'espere? I.I- GARgON. Tout le monde va bien, Dieu merci. KHLESTAKOF. Vous avez beaucoup de voyageurs ? LE GARQON. Oui, pas mal. KHLESTAKOF. Dis done, mon cher, on ne m'a pas encore apporle mon diner; ainsi, fais-moi le plaisir de descendre, et de dire qu'on me le monte tout de suite, parce que, vois-tu, apres diner j'ai quelque chose a faire... LB GARgON. Oui, Monsieur. C'est que monsieur adit qu'il ne veut plus vous faire credit. II ne s'en est fallu de rien qu'il n'allat aujourd'hui se plaindre au gouverneur. L'INSPBCTEUR GENERAL 89 KHLESTAKOF. Se plain* Ire ? Et le quoi ? Je t'eu fais juge, mon cher, voyons... II faut que je mange, d'abord... Je ne peux pas jeuner comme cela. J'ai une faim terrible ; je ne plaisante pas. LE GARgON. Tres-bien, Monsieur. C'est qu'il a dit comme cela : Je ne lui donnerai pas a manger qu'il n'ait paye ce qu'il doit. Voil& ce qu'il a dit. KHLBSTAKOF. Aliens, a lions, petit farceur*, parle-lui. LE GARgON. Mais que voulez-vous que je lui disc ? KHLESTAKOF. Parle lui serieusement, dis-lui que j'ai besoin de manger... De Targent, quant cela*... II s'imagine qu'on est comme un paysan et qu'on peut rester tout un jour sans manger... II est bon Ik* ! LE GARgON. Je m'en vas lui dire cela. (II sort avec Osip.) SCENE V. KHLESTAKOF seul. Ce serait un peu fort s'il s'obstinait a ne pas me donner manger. J'ai un appetit comme jamaisje n'en ai eu. Peut-etre qu'en vendant mes habits je pourrais me procurer assez d'argent pour gagner la maison*... Vendre ses culottes ? Hein ? Non, mieux vaut mourir 90 PROSPER MBHIMEE de I'.iini et revenir a la maison avec un costume de Petersbourg...Jesuis fache que Joachim *n'ait pas voulu me preter une caleche. Le diable m'emporte ! je ne serais pas embarrasse avec une caleche; je serais alle grand train, les lanternes allumees et Osip en livree derriere, sous le balcon de quelque chateau. Alors tout le monde est en 1'air. Qu'est-ce qui vienl ? Qu'est-ce que cela peut-etre ? Mon valet* se presente I (ll con- trefait un valet qui annoncc.) Ivan Alexandrovitch Khlesta- kof de Petersbourg. Ordonnez-vous qu'il entre ? Mais ces lourdauds savent-ils seulement ce que cela veut pire : Ordonnez-vous qu'il entre? Pour ce? gens-la, qu'il arrive n'importe quelle oie, un campagnard . . . Tours qu'il est, vous entre droit dans le salon. On trouve la une jolie demoiselle, on s'approche : Mademoiselle, je... (II se frotte les mains et fait craquer ses botles.) Heuh ! (II crache.) J'ai mal a 1'estomac. G'est drdle, comme j'ai faim. SCENE VI. KHLESTAKOF, OSIP, PUIS LE GARQON DE L'HOTEL. KHLESTAKOF. Eh bien ? OSIP. On apporte le diner. KHLESTAKOF frappe des mains et tambourine doucement sur la table *. Le diner! le diner! le diner! L'IMSPECTEUR GENERAL 91 LE G ARGON, porlant quelques assiettcs. Monsieur dit que c'est pour la derniere fois qu'il vous fait servir a diner. KIILESTAKOF. Monsieur, monsieur... Je me moque pas mal de ton monsieur. Qu'est-ce que tu as la? LE G ARGON. De la soupe et du roti. KHLBSTAKOF. Comment, deux plats seulement ! LE GARgON. Oui. KHLESTAKOF. Mais quelle infamie ! Je n'en reviens pas. Dis-lui... que jamais on n'a vu... Comme il y en a peu* ! LE G ARGON. Non, le maitre dit qu'il y en a beaucoup. KIILESTAKOF. Et des legumes *, pourquoi n'y en a-t-il pas ! LB GASCON. II n'\ en a pas. KHLESTAKOF. Pourquoi done? En passant pres de la cuisine, j'ai vu qu'on en faisait a force. Et aujourd'hui, dans le salon du restaurant, il y avail deux petits messieurs qui mangeaient du saumon et beaucoup de toutes sortes de choses. 92 PROSPER MERIMBB LB GARCON. De cela, il y en a, et il n'y en a pas, s'il vous plait. KHLESTAKOF. Comment, il n'y en a pas ! LB GARgON. Mon Dieu, non, il n'y en a pas. KHLESTAKOF. II n'y a pas clu saumon, du poisson, des coteletles? LE GARCON. Ah ! oui, mais pour ceux qui paient. KHLESTAKOF. Quel imbecile tu fais ! LB GARCON. Je ne dis pas. KHLESTAKOF. Tu es un vilain maroufle... Qu'est-ce a dire? je ne mangerai pas de ce que les autres mangent ? Pourquoi pas moi, de par tous les diables ! Ne suis-je pas un voyageur comme eux? LE GARCON. Pardonnez-moi, ce n'est pas la meme chose. KHLESTAKOF. Pourquoi done? LB GARCON. Mais la difference... Eux, Monsieur... les autres voya- geurs paient. KHLESTAKOF. Imbecile, je ne veux pas disputer avec toi. (II se met L'INSPBCTEUR GENERAL 93 a manger la soupe.) Qu'est-ce que cela ? De la soupe! C'est de 1'eau que tu as verse's dans la soupiere... pa ne sent rien... c'est de la lavasse infecte... Je ne mange pas de cela, donne-moi d'aulre soupe. LE GARgON. Je vais 1'emporter. Dame, monsieur dit que si vous n'en voulez pas, vous la laissiez. KHLESTAKOF, rctenant la soupiere que le garcon veut empor- ler. Laisse... laisse cela, imbecile... Tu es habitue a faire a Her le inoncle ici... inais moi je n'aiine pas les plai- santeries... ne t'y frotte pas... (II mange.) Ah! grand Dieu ! quelle soupe ! (II mange toujours.) Je suis sur qu'il n'y a pas un homme au niontle qui en ait mange de pareille... De la graisse... et des plumes a la nage*. (II decoupe une poule'.) Ah ! quelle poule !... donne-moi le roti. Osip, il reste un peu de soupe, c'est pour toi. (II coupe Ic rdti.) Ca du roli ! Ca n'est pas du roli. LE GARgON. Qu'est-ce done que c'est? KHLESTAKOF. Le diable le sail, mais je vois bien que ce n'est pas du roli. C'est une savale brulee au lieu de roti. (II mange.) Canaille ! droles ! voila comme ils vous nourrissent. On s'abime la machoire a en manger une bouche. (II se cure les dents avec le doigt.) Faquins ! c'est comme une ecorce, impossible d'avaler cela, et cela vous noircit les dents. (II s'essuie la bouche avec une serviette.) Est-ce qu'il n'y a plus rien ? 91 PROSPER MhHIMKI l.i: GARgON. Rien. KHLESTAKOF. Canaille! d rules! comment, pas un legume*, pas de patisserie! Gredins! Voila comme on traite* les voya- geurs ! (Le parcon et Osip emportent les assietles.) SCENE VII. KHLESTAKOF, PUIS OSIP. KHLESTAKOF. Parbleu ! c'est comme si je n'avais rien mange. Gela n'a fait que me meltre en appetit. Si j'avais quelque chose dans ma poche, j'enverrais chercher un pain d'un sou. OSIP, entrant. Le gouverneur est ici, qui veut se faire annoncer*, et demande apres vous. KHLESTAKOF, effray6. Que dis-tu*? Comment ! cette bete de maitre d'holel a deja porte saplainle ! Est-ce qu'il voudrait par hasard me fourrer en prison ? Diable ! Si j'essayais d'une maniere noble*... non, non, je ne veux pas. Dans celte ville, les officiers et les bourgeois sont toujours a fla- ner. J'ai voulu leur montrer les belles manieres*, et j'ai commenc6 par faire Po2il a la fille d'un raarchand... Non, non, cela ne vaut rien... Mais comment oserait. il. . . Suis-je done un marchand ou un artisan? (S'enhar- dissant et ie redressant.) Ah ! je m'en vais lui dire : Avez- L'INSPECTBUR GENERAL 95 vous bien 1'audace. . . (Le bouton de laporte tourne : Khles- lakof palit et fivmi t . SCfcNE VIII. KHLESTAKOF, LE GOUVERNEUR ET DOBTCHINSKI (Le gouverneur fait un pas en avant el s'arrete ; tous les deux, cfTrayes so regardenl Tun 1'autre un moment, puis baissent les yeux.) i.r. GOUVBRNEUR, pronaut un pen de courage*. Bonjour, Monsieur... KIILBSTAKOF. Serviteur. LE GOUVBRNBUR. Pardonnez-moi si... KHLESTAKOF. Comment done... de rien... LE GOUVERNBUR. Mon devoir, comme le principal magistral de cette ville, c'est de prendre des mesures pour que les voya- geurs et tous les gens comme il faut n'^prouvent aucun... KHLESTAKOF, balbutiant d'abord, mais se rassurant et gros- sissant sa voix peu a peu. Que voulez-vous... que j'y fasse... ce n'est pas ma faule... Je paierai... On m'enverra de chezmoi... (Boblchinski entr'ouvre la porle et regarde.) C'est plulot sa faute : il me donne du veau* dur comme une planche; de la soupe... le diable sail ce qu'on a mis dedans*, et 96 PBOSPER MERIMEB j'ai etc oblig de la jeter par la fenetre. II me fait mou- rir de faim toute la journee... du the incroyable : II sent le poisson, pas le the... Pourquoi done...? voila une drole... i.i: GOUVERNBUR, intimid. Pardonnez, Monsieur, ce n'est pas ma faute. Le veau que j'achete au marche est loujours bon*. Ce sont des marchands de Kholmogor qui Tapportent *, gens hon- nete.s et de bonnes moeurs, Je ne sais pas ou il prend celui dont vous parlez. Mais s'il n'est pas... alors... permettez-moi de vous proposer de vous faire changer de logement. KHLESTAKOF . Non pas! je ne veux pas. Je sais bien ce que vous voulez dire avec votre logement : c'est la prison. Mais quel droit avez-vous, comment osez-vous... G'est que je... je suis employ^... a Petersbourg... (Fierement.) Je... je... je... LE GOUVEHNEUR, & part. Oh! mon Dieu ! comme il est colere... II sail tout! Ces maudits marchands lui ont tout dit. KHLESTAKOF, s'enhardissanl de plus en plus. Vous avez beau etre gouverneur *... Je n'irai pas. .Fauna recours au ministre. (II frappe du poing sur la table.) Qui etes-vous? qui etes-vous*? LE GOUVERNEUR, prfit a defaillir * et tout trcmblaut . Ah ! de grace, Monsieur, ne me perdez pas. J'ai une femme et de petits enfants... ne ruinez pas un infor- t une ! L'INSPBCTEUH GENERAL 97 KHLRSTAKOF. Non, je ne veux pas. Eh ! que m'importe a moi que vous ayez une femme et des enfants? faut-il pour cela que j'aille en prison? Voyez un peu la belle raison ! (Bobtchinski enlr'ouvre la porte, regarde et se retire efTraye.) Non, non, je vous remercie tres-humblement. Je ne veux pas. i.i: GOUVERNEUR, tremblant. Inexperience, Monsieur, inexperience de ma part, et insufiisance de la place. Mon Dieu, daignez en juger vous-meme. Les appointements ne me rendent pas le the et le sucre seulement. S'il y a eu des cadeaux, je vous proteste quec'etaient des miseres...Quelque chose pour la table, ou peut-etre une couple d'habits. Quant a la veuve du sous-officier qui faisait le commerce, que que j'aurais fait fouetter, c'est une calomnie, Monsieur, sur mon honneur, c'est une calomnie. Ce sont mes ennemis qui ont invente cela. Les gens d'ici sont si mechants, qu'ils sont prels a m'assassiner... KHLESTAKOF. Eh bien! je n'ai pas affaire a eux, moi... (Refldchissant.) Je ne sais pas, moi, pourquoi vous me parlez de vos ennemis ou de la veuve de ce sous-officier... Une femme de sous-officier, c'est autre chose... mais moi, vous n'oseriez pas me faire fouelter... vous n'y pensez pas, apparemment? Je vous le re"pete, je paierai, je paierai... mais en ce moment, je me trouve sans argent. Si je suis ici, c'est que je n'ai pas un kopek. Eludes de litteralure ru$te. T. II. 7 98 PROSPER MKi: I MU- LE GOUVERNEUR, a part. Oh! le farceur! Quelle diable d'histoire nous fait-il et ou veut-il en venir? On ne sail par ou le prendre. Ma foi, essayons; il en sera ce qu'il en sera, essayons toujours. (Haul.) Si vous aviez besoin d'argent, Mon- sieur, ou de toute aulre chose, veuillez disposer de moi. Mon devoir est d'obliger les voyageurs. KHLESTAKOF. Si vous vouliez me preter quelques roubles, je satis- ferais le maitre de 1'botel. Deux cents roubles me suffi- raient, et meme moins. LB GOUVERNEUR, lui don nan t des billets. Voici pr^cisement deux cents roubles; ne vous don- nez pas la peine de compter. KHLESTAKOF. Mille remerciements. Je vous renverrai cela de la campagne... C'est un accident que... Je vois, Monsieur, que vous etes un galant homme... G'est une autre affaire. LE GOUVEHNBUR, a part. Dieu soil loue ! il a pris 1'argent. Nous aliens etre d'accord, a ce que je vois. Au lieu de deux cents, je lui en glisse quatre cents. KHLESTAKOF. Osip! (Osip entre.) Appelle le garQOn. (Au gouverneur et a Dobtchinski.) Comment ! vous etes debout ! Failes- moi done le plaisir de vous asseoir. (A Dobtchinski.) Asseyez-vous done, jc vous en supplie. L'INSPECTEUR GENERAL 99 LE GOUVERNEUR. Ne failes pas attention ; nous sommes bien. KHLESTAKOF. Faites-moi done la grace de vousasseoir ! Ah ! je vois toute la cordialite et toute la franchise de votre carac- tere... Et moi qui m'etais imagine que vous veniez pour me... (A Dobtchinski.) Asseyez-vous done. (Le gouverneur et Dobtchinski s'asseoienl, Bobtchinski entr'ouvre la porte el ecoute.) LE GOUVBRNEUR, a part. Aliens, un peu plus d'audace. II veut qu'on respecle son incognito. G'est bon, nous sommes a deux de jeu pour la coiiK'ilie. Faisons semblant de ne pas savoir quel homme c'est. (Haul.) J'elais sorli pour des affaires de service, avec Pe'tr Ivanovitch Dobtchinski, gentil- homme de ce pays, et nous avons voulu entrer dans I'h6tel pour voir si les voyageurs etaient convenable- ment recus, parce que, voyez-vous, je ne suis pas comme bien des gouverneurs, qui ne se melent pas de ces aflaires-la. Mais, moi, outre les affaires de mon administration, par pure charit6 chrelienne, je veux que tout mortel receive ici un bon accueil. Et c'est une recompense de mon zele quand jetrouveM'occasion de fa ire une connaissance si agreable. KHLESTAKOF. Pour mon comple, j'en suis ravi. Sans vous, j'aurais ete contraint de resler longtemps ici. Je ne savais comment faire pour payer. 100 PROSPER MKHIMKE LE GOUVERNBUR, & part. Oui, oui, conte-nous cela. Tu ne savais comment payer! (Haul.) Oserais-je vous demander de quel col6 votre voyage se dirige? KHLESTAKOF. Je vais dans le gouvernement de Saratof, dans ma terre. LE GOUVERNEUR, a part, ironiquement. II a un fameux front! II faut jouer serre avec lui. (Haul.) C'est une chose bien interessante que lea voyages, les particularites de la route... d'un cote, les contrarietes qui resultent des chevaux en retard, d'un autre cote... c'est une grande dissipation pour Tesprit. Monsieur voyage sans doute pour son agrement? KHLESTAKOF. Non, c'est papa qui me demande. II se vexe, papa, parce que, jusqu'a present, je n'ai pas eu d'avance- ment a Petersbourg. II s'imagine comme cela que, des qu'on est arrive, on va vous mettre la croix de Saint-Vladimir a la boutonniere. Ma foi, qu'il aille lui- meme faire sa cour a la Ghancellerie. t LE GOUVERNBUR, a part. En voila de severes : et ce papa qui nous coule en douceur... (Haut.) Est-ce pourlongtemps que vous vous proposez de vous absenter? KHLESTAKOF. Mon Dieu ! je ne sais pas. Mon pere... mon pere est bSte, entetS comme une mule, un vieux roquentin dur L'INSPBCTEUH GENERAL 101 comine du bois. Je lui dirai tout bonnement : faites ce que vous voudrez*, je ne puis pas vivre hors de Peters- bourg. Pourquoi done serais-je condemn^ a passer ma vie a vec des paysans. . . ? Cessez d'exiger cela de moi * ; mon ame a soif de civilisation. I.K GOUVBRNEUR, a part. Comme il defile son chapelet, et sans se couper *. II se figure qu'il me fait avaler toutes ses histoires. Va, va, tu n'as pas trouve ta dupe. Je te laisse faire et t'en donner*. (Haut.) La remarque que vous avez bien voulu faire est parfaitement juste. Que peut-on faire dans 1'ignorance et I'obscurite*? Ici, par exemple, dans notre petit endroil, on ne dort pas la nuit, on s'extermine pour son pays, on n'epargne rien, sans seulement sou- ger a quand la recompense... (11 promene ses regards par la chambrc.) II me semble que cette chambre est un peu humide. KHLESTAKOF. Abominable ! et des punaises comme je n'en ai jamais vii. Elles vous ont des dents comme des chiens. LE GOUVERNBUR. Est-il possible ! Un etranger si distingue expose a des tortures semblables ; d'indecentes punaises comme il n'en devrait pas exister dans le monde! Est-ce qu'il ne fait pas bien sombre dans cette chambre? KHLESTAKOF. Horriblement sombre ! Le maitre d'hotel n'a pas 1'habitude de donner des bougies. On ne peut rien 102 PROSPER MERIMBB faire. On veut lire, ou bien Tenvie vous prend d'ecrire quelque chose, impossible; on n'y voit goulte. LE GOUVERNEUR. Oserais-je vous demander... mais non, je ne suis pas digne... KHLESTAKOF. Quoi done? LE GOUVERNEUB. Non, non, je suis indigne de cet honneur... KHLESTAKOF. Mais de quoi s'agit-il? LE GOUVERNEUB G'est que, si j'osais... J'ai chez moi un appartement parfaitement convenable, bien eclaire, Iranquille, que je serais heureux de vous offrir... Mais non, je sens moi-meme que ce serait trop d'honneur pour moi... Veuillez, je vous en supplie, ne pas vous en offenser ; c'est dans la simplicite de mon cosur que je faisais celte offre indiscrete. KHLESTAKOF. Comment done? mais au contraire, j'en suisenchante. 11 me sera infiniinent plus agreable d'etre dans une maison particuliere que dans une auberge. LE GOUVBRNEUH. Ah! vous me comblez! El quel bonheur pour ma femme! Pour moi, c'est mon caractere; je n'ai pas de plus grand bonheur que d'exercer rhospilalite, surtout a Tegard de personnes distinguees. Ce n'esl pas la flat- L'INSPECTEUH GENERAL 103 lerie qui dicle mon langage, je vous prie de le croire ; je n'ai pas ce defaut, Dieu merci, et je parle a coeur onverl. KI1LESTAKOF. Je vous en remercie tres-humblement. Pour moi, je n'aime pas les gens a double visage. Votre cordiality et votre franchise me plaisent; et quant a moi, je ne demande qu'une chose, c'est qu'on me montre du devouement et de la consideration... de la consideration et du devouement. SCENE IX. LES MfiMES, LE GARCON DE L'HOTEL accompagn dc OSIP. Boblchinski regarde par la porte cntr'ouverte. LE GARgON. Monsieur demande quelque chose? KHLBSTAKOF. Donne-moi mon compte. LE G ARGON. II y a longtemps que je vous Tai remis votre compte. KIILESTAKOF. Est-ce que je me souviens de tes betes de comptes ? Combien dois-je ici ? LE GARgON. Le premier jour, Monsieur a commande a diner; le lendemain, Monsieur n'a mangd que du saumon, et puis, Monsieur, depuis lors, a lout pris a credit... 104 PROSPER MBRIMEB KHLESTAKOF. 1 111 1 !('(! lo. vas-tu recommencer tes additions? En toul combien cela fait-il ?... LE GOUVERNEUR. Ne vous donnez pas cette peine, il altendra bien. (Au garden.) Va-t'en, on reglera cela. KHLESTAKOF. Au fait, vousavez raison. (II met I'argent dans sa pochc ; le garcon sort. Bobtchinski regarde par la porte entr'ouverte.) SCENE X. LE GOUVERNEUR, KHLESTAKOF, DOBTCHINSKI. LE GOUVERXEUH. Ne vous plairait-il pas de voir maintenant quelques etablissements publics de notre ville... 1'hospice, par exemple, et quelques autres... KHLESTAKOF. Qu'est-ce qu'il y a done a voir ? LE GOUVERNEUR. C'est que chez nous, voyez-vous, 1'administration est si reguliere... il y a tant d'ordre, que*... KHLESTAKOF. Je serai enchante ! Je suis tout a vos ordres. (Bobtchinski passe la tete par la porte entr'ouverte.) LE GOUVEHNEUH. De la, si vous aviez envie de visitor le college du district, vous verriez Tordre remarquable * avec lequel on cultive ici les sciences. L'INSPECTEUR GENERAL 105 KHLESTAKOF. Volontiers, volontiers. LB GOUVERNBUR. Ensuite, si vous vouliez entrer dans le fort* et dans la prison de ville, vous verriez de quelle maniere on garde ici les coupables. KHLESTAKOF. Pourquoi voir la prison? il vaut mieux visitor les etablissemenls de bienfaisance. LB GOUVBRNEUR. Gomme il vous plaira. Que preTerez-vous? irons-nous dans votre voiture ou bien accepterez-vous une place dans mon drochki ? KHLESTAKOF. J'aime mieux aller avec vous dans votre drochki. LE GOUVERNEUR, a Dobtchinski. Ma foi, Pe'tr Ivanovitch, je n'ai plus de place pour vous. DOBTCHINSKI. Ne faites pas attention a moi. LB GOUVERNEUR, bas a Dobtchinski. Ecoutez. Vous allez courir, mais corame un derate, pour porter deux billets, Tun a Zemlianika, a 1'hospice, 1'autre a ma femme. (A Khlcstakof.) Oserais-je vous de- mander la permission d'^crire en votre presence une ligne a ma femme, pour qu'elle se prepare a recevoir un hdte si distingue. 106 PROSPER Ml'llIMI.i: KHLESTAKOF. Oh ! Monsieur, ce n'est pas la peine... Au reste, voici 1' e'er! Loire... seulement du papier... je ne sais pas... Ah! lenez ce compte, cela peut-il servir? LB GOUVERNEUH. Parfaitement. (A part, tout en ecrivant.) Ah ! nous ver- rons comment iront nos affaires quand il aura late d'un dejeuner etdes bouteilles a grosse panse... Nous avons le madere du gouvernement*; il n'est pas tres-bien pour l\oil, mais il vous enfoncerait un elephant. Je voudrais bien savoir quel homme c'est, et de quel cote il faut s'en garer. (II ecrit le billet, le donne & Dob- tchinski qui se dirige vers la porte, mais en ce moment ellc se detache et Bobtchinski, qui s'y tenait colic, tombe avec elle sur la scene. Exclamation generate. Bobtchinski se releve.) KHLESTAKOF. Vous etes-vous fait mal? BOBTCHINSKI. Rien, rien du tout, pas la moindre des choses; seu- lement sur le nez, un petit horion. Je cours chez Chris- tian Ivanovitch. II y a chez lui de Templatre si bon qu'il n'y paraitra plus. LE GOUVEHNEUR, apres avoir fait un geste de reproche a Bobtchinski. (A Khlestakof.) Ce n'est rien. Je vous en supplie, Mon- sieur, veuillez passer... Je vais dire a votre domestique d'apporter vos effets. (A Osip.) Mon cher ami, tu porteras lout le bagage chez moi, chez le gouverneur ; tout le monde te dira le chemin. Je vous en supplie, Mon- L'lNSI'BCTEUR GENERAL 107 sieur. .. (II fait passer devant Khleslakuf el le suil ; au moment tie sortir, il se retourne d'un air irriltS vers Boblchinski.) A- t-on vu pareille maladresse ! Comme si vous ne pouviez pas prendre un autre endroit pour vous jeter par terre. El s'etaler comme un je ne sais quoi !... (II sort suivi de Bobtchinski.) FIN DU DEUXIEMB ACTE. ACTE TROISlfcME Une chambre chez le gouverneur (Decoration du premier acte). SCENE PREMIERE ANNA ANDREIEVNA, MARIA ANTONOVNA, a la fenetre et dans les mfimes attitudes oil on les a vues a la fin du premier acte. ANNA. Voila une heure que nous attendons, et tout cela pour ta sotte coquetterie... Elle est tiree a quatre epingles ; non, il faut encore chiflbnner... Ah! et ne pas la voir revenir ! Quel ennui ! Et pas une ame ! On dirait que tout est mort ici. MARIA. Aliens, maman, dans deux minutes nous saurons tout. Avdotia va revenir tout de suite. (Elle regarde a la fenetre et fait un petit cri.) Ah ! petite maman, petite maman, voila quelqu'un qui vient au bout de la rue. ANNA. Ou done? Tu te figures toujours comme cela... G'est vrai, on vient... Qui done cela peut-il etre?.. II n'est pas grand., en frac... qui done? Dieu que c'est en- nuyeux de ne pas savoir qui c'est. MARIA. C'est Dobtchinski, petite maman. 1/1NSPECTEUR GENERAL 109 ANNA. Dobtchinski ! Aliens done. Tu as toujours des imagi- nations comme cela. Ce n'est pas Dobtchinski. (Elle agile son mouchoir.) Eh ! vous ! par ici, venez done, venez done, plus vite ! MARIA. Je vous assure, maman, que c'est Dobtchinski. ANNA. Ce que c'est que la manie de disputer! On te dit que ce n'est pas Dobtchinski. MARIA. Mais si, petite maman, mais si. Vous voyez bien que c'esl Dobtchinski. ANNA. Tiens, c'est Dobtchinski. Je le vois a present. Mon Dieu ! c'est inutile de disputer pour cela. (Elle crie u la fendtre.) Plus vite, depechez-vous done ! vous allez comme une tortue ! Eh bien ! ousont-ils? Parlez done ! parlez d'ici... Vous etes... qu'est-ce que cela fait? Quoi... bien severe? Ah! Et mon mari, mon mari? (S'eloignant de la fenetre avec depit.) Quel imbecile! jus- qu'a ce qu'il soit monte au salon, il ne nous dira ricn ! SCENE II. LES MEMES, DOBTCHINSKI. ANNA. Allons, parlez, je vous en prie. Je vous demande un peu si c'est honnete de votre part? Moi qui ne complais 1 10 PROSPER MERIME que -in- vous seul, comme sur un homme raisonnable*, et vous vous endive/, et nous laissez la. Et depuis ce moment-la, personne pour me dire la moindre chose! N'avez-vous pas de honte ! moi qui ai el6 la marraine de volre Vanitchka et de Lizanka ! Voila comment vous etes avec moi ? DOBTCHINSKI. Eh ! mon Dieu, ma commere, j'ai tant couru pour vous presenter mes respects * que je n'en suis pas encore remis... Mes respects, Maria Antonovna. MARIA . Bonjour, Petr Ivanovitch. ANNA. Voyons done, parlez ! Que se passe-t-il ? DOBTCHINSKI. Anton Antonovitch vous envoie ce billet. ANNA . Eh bien ! qu'est-ce que c'est? un general? DOBTCHINSKI. General, non; mais il vaut bien un general. Un air, des manieres, une dignite. . . ANNA. Ainsi, c'est bien le fonctionnaire dont on annoncait 1'arrivde a mon mari. DOBTCHINSKI. En personne. Et c'est moi qui 1'ai decouvert le pre- mier avec PStr Ivanovitch. L'INSPECTEUR GENERAL 1 1 1 ANNA . Eh bien, parlez done ! vous disiez. . . DOBTCHINSKI . Ah ! grace a Dieu lout s'est arrange. D'abord il a recu Anton Antonovitch un peu seVerement. Oui, il s'est tvh.iuHV'. el il a dit que dans 1'auberge ceia n'allait pas bien, qu'il n'irail pas chez lui, et qu'il ne se souciait pas d'aller en prison pour lui ; mais ensuite, lorsqu'il a re- connu 1'innocence d'Anton Antonovitch, et quand il a eu une petite explication avec lui, alors il a change d'avis, grace a Dieu, el lout s'est bien passe. Us sont alles voir les etablissemenls de bienfaisance. . . C'est bien comme nous le pensions, Anton Antonovitch et moi*, une denonciation secrete. . . Savez-vous que j'ai eu aussi fameusement peur pour moi? ANNA. Qu'avez-vous a craindre, vous? Vous n'etes pas em- ploye. DOBTCHINSKI. C'est egal. Savez-vous, quand on entend parler un grand personnage comme cela, on se sent saisi. ANNA. Mais enfin, comment est-il?. . . Tout cela ce sont des chansons. Quel homme est-ce? Dites-moi, comment est-il de sa personne, vieux ou jeune? DOBTCHINSKI . Jeune, il est jeune. Vingt-trois ans. Mais il parle tout a fail comme un homme d'age. Si vous le per- 112 PROSPER Ml'.IMMl'i: mettez, dit-il, j'irai la, et la... (Gesticulant.) comme cela. J'aime a lire, dit-il, et a t-crirc; mais ce qui me gene, a-t-il dit, c'est que la chambre est sombre. ANNA. Mais de quelle couleur a-t-il les cheveux ? Bruns ou blonds? DOBTCHINSKI . Non, plutot chatains, et des yeux d'une vivacit6. . . comme des etincelles. . . qui vont toujours comme cela. . . le regard comme s'il avail le diable au corps*. ANNA. Voyons ce qu'il me mande dans son billet : Je m'empresse de t'informer, m'amour, que ma position a etc fort critique ; mais je dois a la misericorde divine deux concombres sales et une demi-portion de caviar, roubles, zero, vingt-cinq kopeks... * Qu'est-ce que cela veut dire? des concombres et du caviar?. . . DOBTCHINSKI . Ah ! c'est que dans sa precipitation, Anton Antono- vitch s'est servi de papier ecrit : il aura pris le memoire du restaurant. ANNA. Ah ! oui, c'est cela. (Continuant de lire.) Mais je dois a la misericorde divine de voirtout finir heureusement. Fais preparer au plus vite une chambre pour un hole d'importance, celle ou il y a du papier clone. II est inutile de te donner de la peine pour le diner, nous allons manger* a 1'hospice chezArtemii Philippovitch ; L'INSPECTBUR GENERAL 113 mais il faut du vin, dis au marchand Avdouline qu'il en envoie du meilleur, ou sinon je mels sa cave en cannelle. Je te baise les mains, et suis ton Anton Skvoznik-Dmoukhanofski. Ah ! mon Dieu ! il n'y a pas un moment a perdre ! Hola ! quelqu'un ! Michka ! DOBTCHINSKI, courant a la porte et criant. Michka ! Michka ! Michka ! (Michka outre.) ANNA. Ecoute. Cours chezle marchand Avdouline... attends, je vais te donner un billet. (Elle s'assied au bureau et ccrit tout en parlant.) Tu vas donner cette lettre a Sidor, au cocher, pour qu'il aille tout de suite chez Avdouline, et qu'il rapporte du vin. Et toi, tu vas pre"parer joli- ment cette chambre pour un monsieur qui vient ici. Tu mettras un lit, une cuvette, et coetera. DOBTCHINSRI . Moi, Anna Andrei'evna, je m'en vais voir comment il inspecte la-bas. ANNA. Allez, allez, je ne vous retiens pas. SCENE III. ANNA ANDREIEVNA ET MARIA ANTONOVNA. Aliens, ma petite, il faut un peu penser a notre toi- lette. C'est un Elegant de la capitale. Dieu garde qu'il ne trouve ici quelque chose a critiquer. Toi, je te con- seille de mellre ta robe bleue a petits retroussis. f:tudes de litterature rusie. T. II. 8 1,14 PROSPER Ml I! I Ml' I MARIA. Fi done, petite maman, du bleu ! Cela ne me va pas : M me Liapkine Tiapkine met du bleu, et la fille de M. Zemlianika se met en bleu aussi. Non, je serai mieux en rose *. ANNA. En rose ! Ah ! par exemple, c'esl bien pour 1'amour de la contradiction ! Cela t'ira infiniment mieux, d'au- tant plus que je vais mettre ma robe paille. J'aime beaucoup cetle nuance-la. MARIA. Ah ! petite maman, vous ne mettrez pas votre robe paille ! Elle ne vous va pas. ANNA. Ma robe paille ne me va pas? MARIA . Mais, non, maman. Je vous dirai ce qu'il vous faut. Pour la nuance paille, il faudrait que vous eussiez les yeux fonces. ANNA. Ah ! vraiment, voila qui est fort ! Je n'ai pas les yeux fonces, moi ! Mais je les ai trop fonces, au contraire. A-t-on jamais vu une idee pareille ! Je n'ai pas les yeux fonc6s ! Et quand je me tire les cartes, c'est tou- jours moi qui suis la dame de trefle. MARIA. Ah ! petite maman, vous seriez bien plutot la dame de coeur. L'INSPBCTBUB GENERAL 115 ANNA. Ah ! c'est trop trop fort ! par trop fort ! La dame de cueur! Oil a-elle 1'esprit! (Elle sort prtScipitamment, en ivpctant derriere la scene : ) La dame de cceur ! Quelle idee ! On n'est pas plus folle ! (Lorsqu'elles sont sorties, la porte s'ouvre et Michka paratt poussant devant lui des balayures. Par unc autre porte entreOsip portant une malle sur sa tele.) SCfiNE IV. MICHKA, OSIP. OSIP. Par ou est-ce ? MICHKA. Par ici, mon oncle, par ici. OSIP. Un instant, que je souffle. Ah! gredin de sort! On dit bien que pour venire vide il n'y a pas de leger fardeau I MICHKA. Dites done, mon oncle, le general va venir bientot ? OSIP. Quel general ? MICHKA. Votre maitre. OSIP. Mon maitre? Quel general est-ce qu'il est? MICHKA. Comment, est-ce qu'il n'est pas general? 116 PROSPER Ml'. IH MI':;: OSIP. General, ah ! oui ; mais d'une autre fagon. MICHKA. Est-ce plus ou moins fort qu'un general en service ? OSIP. Plus. MICHKA. Voyez-vous cela ! Voila la chose pourquoi il y a ce remue-menage chez nous. OSIP. Ecoute, petit. A ce que je vois, tu es un gaillard Cute? Est-ce qu'il n'y aurait pas un morceau a manger? MICHKA. Helas ! mon oncle, c'est que pour vous il n'y a rien de pret. Vous ne mangeriez pas quelque chose de tout simple. Je crois bien que quand votre maitre se met a table, il vous envoie de ce qu'il mange lui-meme*. OSIP. Mais qu'est-ce qu'il ya ici en fait de choses simples? MICHKA. II n'y a que de la soupe aux choux, du gruau, et puis des pat6s. OSIP. Rien que de la soupe aux choux, du gruau et des pates? G'est bon, nous mangerons tout cela. Aliens, portons cette malle. II y a une autre porte par ici? MICHKA. Oui. (Tousdeux portent la malle dans la chambre de c6t6-) L'INSPECTEUR GENERAL 117 SCENE V. Des sergents de ville ouvrent la porte du fond a deux battants Entre KHLESTAKOF, il est suivi du GOUVERNEUR ; viennent ensuite a distance L'ADMINISTRATEUR DES ETABLISSEMENTS DE BIENFAISANGE, LE RECTEUR DE L'ACADEMIE, DOBTCIIINSKI ET BOBTGHINSKI, ce dernier avec un emplatre sur le nez. Le gouverneur montre aux sergents de ville un morceau de papier sur le plancher. Us s'empressent de le ramasser en se heurlant 1'un 1'autre dans leur precipitation. KHLESTAKOF. Excellent etablissement ! Ge qui me plait ici, c'est qu'on montre aux voyageurs tout ce qu'il y a a voir dans la ville. Dans les autres villes on ne m'a rien montre. I.i: GOUVERNEUR. Dans d'autres villes, oserais-je vous le faire remar- quer, les fonctionnaires publics sont surtout prdoc- cup^s de leurs interets. Tandis qu'ici, je puis le dire, on n'a qu'une pensde, c'est, a force de zele et de vigi- lance de remplir les gene>euses intentions* du gouver- nement. KHLESTAKOF. Le dejeuner etait excellent. Ah ! j'ai mange comme il faut. Est-ce qu'on s'en donne ici comme cela tous les jours ? LE GOUVERNBUR. On evlebrail la presence d'un hole illustre. KHLESTAKOF. Moi, j'aime a manger. A quoi bon vivre si ce n'est I 18 PBOSPER MERIMEE pas pour cueillir la fleur du plaisir? Comment s'appelle ce poisson? L'ADMINISTRATEUR, s'avangant. Du labardane*. KIILESTAKOF. Faineux poisson ! Ou est-ce done que nous avons de- jeune, dans I'infirmerie? L'ADMINISTRATEUR . Si vous le voulez bien. Dans 1'hospice. KHLESTAKOF. Ah ! oui, je me rappelle, il y avail des lits. Kt les malades, ils sont done gueris? II n'y en avail guere. L'ADMINISTRATEUR . II n'en restail que dix*. Les aulres etaient sorlis gueris. Cela tienl a 1'excellenl ordre qui regne dans 1'elablissemenl. Depuis le moment ou j'ai pris 1'admi- nistralion de Thospice, peut-etre le fait vous paraitra- t-il incroyable, tous les malades guerissent comme des mouches. A peine un malade enlre-l-il dans Tinfir- merie qu'il esl gueri. Ge n'esl du seulemenl a la m^dicamenlalion, mais a la proprete* et a 1'ordre. LE GOUVERNEUR. Oserais-je vous exposer les devoirs accablants qui incombent a l'administrateur de ce district*... Combien d'affaires!... Tenez, pour ne parler que de la voirie, des travaux publics, de la police *. . . En un mot, 1'esprit le plus vaste s'y casserait la tc-te ; mais, par la miseri- corde de Dieu, tout marche ici a merveille. Un autre L'INSPECTEUR GENERAL II 1 .' gouverneur peut-etre penserait a ses interels. Mais, moi, le croiriez-vous, moi, quand je vais me coucher, je me dis : Mon Dieu, daigne faire en sorte quo le gou- vernement connaisse mon /.ele et mon desinteresse- ment et qu'il soil satisfait... qu'il m'en recompense ou non, je m'abandonnea sa volonte, au moins mon cocur sera Iranquille. Lorsque dans noire ville je vois 1'ordre regner partout, les rues balayees, les prisonniers bien suremenl sous les verrous, qu'il n'y a pas trop d'ivrognes... que me faut-il de plus? Helatt! je ne demande pas des distinctions ! C'est un appat trompeur, et aupres du bonheur de faire le bien, tout n'est que poussiere et vanite ! L'AOMINISTRATEUR, & part. Le gredin, comme il d^goise ! Si Dieu m'avait donne * une langue si bien pendue ! KHLESTAKOF. Vous avez bien raison. Moi aussi, j'aime a faire de temps en temps. . . j'aime a faire de la morale*. Quel- quefois j'en fais en prose, d'aulres fois je me lache en vers. BOBTCHINSKI i Dobtchinski. Comme c'est bien dit, comme c'est fort, Petr Ivano- vitch ! Quelles observations il a *... II faut qu'il ait fait de fameuses etudes. KHLESTAKOF. Dites done, est-ce qu'il n'y a pas ici quelque petite sociele joyeuse ou Ton pourrait, par exemple, faire une partie de cartes? 120 PROSPER MER1MEB M- GOUVERNEUR, Apart. Hein? Est-ce qu'il voudrait jeter des pierres dans mon jardin? (Haul.) Ah ! Dieu nous en preserve ! Ici on ne sail pas ce que c'csl que de semblables reunions. Pour moi, je n'ai jamais louche une carte... Et meme je ne sais pas y jouer... aux cartes. Je ne puis pas en voir de sang-froid, etquandj'ai le malheur d'aperce- voir un roi de carreau ou de n'importe quoi, cela me donne un tel mal de coeur qu'il faut que je crache. Une fois,je ne sais comment cela sefit, les enfants s'etaient amuses aconstruire* un chateau de cartes... Eh bien ! toute la nuit j'ai reve de ces maudites cartes. Mon Dieu ! comment y a-t-il des gens qui perdent un temps pre- cieux dans des occupations semblables ! LE BECTEUR, a part. Ah ! farceur, qui m'a decave hier de cent roubles ! LE GOUVERNEUB. Pour moi, je trouve mieux a employer mon temps pour 1'avantage de 1'administration. KHLESTAKOF. Ah! bien, cependant, voyez-vous . . . cela depend beaucoup de la maniere de voir. Par exemple, si Ton s'en va faire son vatout quand on if a rien dans la main*, alors... mais allez, quelquefois c'est bien atta- chant de jouer. L'INSPBCTBUR GENERAL 1*21 SCfcNE VI. LES MEMES, ANNA ANDREIEVNA, MARIA ANTONOVNA. LE GOUVERNEUR. Oserais-je vous presenter ma famille ? ma femme et ma iille. KHLESTAKOF. G'est un grand bonheur pour moi, Madame, d'avoir celui de vous voir. ANNA. C'en est un bien grand pour moi, Monsieur, de voir une personne si dislinguee. KHLESTAKOF, avec galanterie. Pardonnez-moi, Madame, au contraire. Gela m'est bien plus agreable. ANNA. Vous vous moquez, Monsieur ; c'est la politesse qui vous fait parler. Veuillez prendre la peine de vous asseoir. KHLESTAKOF. C'est assezde bonheur, Madame, d'etre deboutaupres de vous ; mais puisque vous 1'exigez absolument, je m'as- sieds. C'est un grand bonheur, Madame, d'etre enfin assis aupres de vous. ANNA. Pardonnez-moi, Monsieur, jen'ose prendre pourmoi... Je pense que venant de quitter la capitate, votre petite excursion vous a paru bien monotone*. 122 PROSPER MERIMKE KHLBSTAKOF. Monotone, c'est le mot. Habitue a vivre dans le monde, comprenez-vous, et lout a coup se trouver sur une grande route... Des auberges sales, le manque de corn- fort*, la grossierete de la province... S'il n'y avail des hasardscomme celui que... qui...(Lorgnant Anna Andreiev- na avcc galanterie.) Cela fait oublier tout ce... AKNA. En eflel, cela doil etre bien desagreable pour vous... KHLBSTAKOF. Comment, Madame? dans ce moment, je Irouve Ires agr6able... ANNA. Ah ! Monsieur, vous etes trop bon. Je ne me>ite pas Thonneur que vous me faites. KHLESTAKOF. Pourquoi done cela, Madame ? Au contraire, vous le meritez bien. ANNA. Nous autres qui vivons dans la solitude... KHLESTAKOF. Oui, mais la solitude a ses collines, ses ruisseaux... c'est vrai que rien ne vaut Petersbourg. Ah ! Peters- bourg ! quelle vie que celle-la ! Vous croyez peut-etre que je suis expedilionnaire. Non. Le directeur est avec moi sur un pied d'intimite. II me frappe sur Tepaule et me dit: Eh bien, camarade, dinons-nous ensemble? Je vais a la direction pour deux minutes, seulement L'INSCECTBUR GENERAL 123 pour dire : Faites-moi ceci, faites-moi cela. II y a un employe pour les ecrilures. Un gralte-papier... tr... tr... lr... II se met a ecrire*. On voulait me faire asses- seur de college. Je sais bien pourquoi*... Le garcon de bureau court apres moi dans 1'escalier avec line brosse : Permetlez, Ivan Alexandrovitch, qu'il me dit, que je donne un coup a vos botles... Mais, Mes- sieurs, vous etes debout ? Asseyez-vous done, je vous en prie. LB (iorviHM-.ru. Devant une personne de votre rang. . . L' ADMINISTRATED. Nous devons rester debout. LB RBCTBUR. Ne faites pas attention. KHLESTAKOF. Point d'etiquette, Messieurs. Asseyez-vous, je vous prie, sans faire attention an rang. (Touts'asseoient.) Moi, au contraire, je fais tout ce que je peux pour me fau- filer sans qu'on fasse attention a moi. Mais, comment voulez-vous, cela m'est impossible. On me reconnait toujours. Que j'aille n'importe ou, on dit. . . tiens, dit- on, voila Ivan Alexandrovitch qui passe. Une fois on m'a pris pour le commandant en chef; lessoldats sont snrtis du corps de garde et on port6 les armes. Alors Tofficier, qui 6tait une de mes connaissances, me dit : Tiens, mon camarade ! nous qui t'avons pris pour le commandant en chef ! 124 PROSPEB MERIMBE ANNA. Vraiment. KHLESTAKOF. Je connais toules les pelites actrices. . . Je me mele aussi dc vaudevilles. . . Je vois tous les auteurs. Je suis inlime avec Pouchkine. II y a quelque temps, je lui dis* : < Eh bien ! Pouchkine ? Eh bien, dit-il comme cela... heuh? C'est un grand original. ANNA. Ah ! vous etes auteur ? Comme ce doit etre agreable d'etre auteur ? Est-ce que vous travaillez dans les jour- naux ? KHLESTAKOF. Oui, j'ecris aussi dans les journaux. G'est moi qui ai fait le Mariage de Figaro, Robert le Diable, Nor ma. Mon Dieu ! je ne me rappelledeja plus les titres. Tout cela par occasion. Je ne voulais rien ecrire, et puisles directeurs de theatre me disent : Je t'en prie, mon cher, ecris-nous quelque chose. Je me mets a refle- chir. G'est bon. Nous verrons, mon cher. Etdans une soiree, je broche tout cela. J'ai une facilite extra- ordinaire. Tout ce qui a paru sous le nom du baron de Brambeus, la Fregate VEsperance, et le Telegraphe de Moscou... Tout cela est de moi. ANNA. Est-il possible ! Comment, c'est vous qui etes Bram- beus? KHLESTAKOF. Mon Dieu, oui. C'est moi qui leur arrange leurs vers. Smirdine me donne pour cela quarante mille roubles. L'INSPECTBUR GENERAL 125 ANNA. Et lourii Miloslavski, est-ce que c'est de vous ? KHLE3TAKOF. < Uii, c'est de moi. ANNA. Je 1'avais devine tout de suite. MARIA. Mais, manian, il y a ecrit sur le litre que c'est de M. Zagoskine*. ANNA. Aliens ! je le savais bien que tu ne perdrais pas cette occasion de contredire ! KHLESTAKOF. Oui, oui, c'est vrai, c'est de Zagoskine, mais il y a un autre lourii Miloslavski, et celui-la, c'est le mien. ANNA. C'est cela, c'est le votre que j'ai lu. Comme c'est bien ecrit. KHLESTAKOF. Je vous avouerai que c'est la litterature qui me fait vivre. J'ai la premiere maison de Petersbourg. Elle est si connue la maison d'lvan Alexandrovilch... (Saluant tous les assistants.) Faites-moi la grace, Messieurs, quand vous sere/, a Petersbourg de venir me voir. J'y donne aussi des bals. ANNA. Je pense que les bals que Ton donne la doivent etre d'un gout et d'une recherche merveilleuse. 126 PBOSPER Ml'. l( I Ml', r. KRLBSTAKOF. Tres simples, cela ne vaut pas la peine d'en parler. On met sur la table, par exemple, un melon d'eau, oui, un melon d'eau de six cents roubles. La soupe dans la soupiere m'arrive par la vapeur*, droit de Paris. On ote le couvercle. . . un parfum comine il n'y a rien de pareil au monde. Je vais tous les jours au bal. Nous avons aussi notre whist, le ministre des affaires etran- geres, I'ambassadeur de France, 1'ambassadeur d'Alle- magne et moi. Ah I c'est la qu'on s'extermine, on n'a jamais rien vu de semblable. Quant on rentre chez soi, et qu'il faut monter a son quatrieme etage, on n'a que la force de dire a sa bonne: Ha ! Mavrouchka, ma robe dechambre... Qu'esl-ce queje dis done? J'oubliais que je demeure au premier.. . j'ai chez moi un esca- lier. . . Je vous assure que c'est amusant de regarder dans mon antichambre quand je ne suis pas encore 6veille. Des comtes, des princes sont la qui jasent, qui bourdonnentcomme des mouches a miel ; on n'entend que j... j... j... LJne fois le ministre... (Le gouverneur et les employes se leventtout emus ace mot.) Sur les adresses on me met: A Son Excellence... Une fois, c'est moi qui ai fait aller la direction. G'est une drole d'histoire. Ledirecteur etait parti ; ou etait-il alle ? on ne savait pas Naturellement on se met a causer. Qu'est-ce qui va le remplacer ? II y avail la bien des generaux qui ne de- mandaient pas mieux. Les voila qui essaient, mais, diable, non 1 ce n'est pas aise\ On se figure que ce n'est rien, mais quand on y regarde de pros... Le diable I.' IN SIT.: m u GENERAL 127 emporte, Us donneut leur langue aux chiens. On vient a moi. Sur-le-champ voila des courriers qui partent, des courriers, des courriers. . . Figurez-vous trente-cinq mille courriers. Quelle situation ! hein ? Venez prendre la direction, Ivan Alexandrovitch. Moi, je vous avoue, je fus un peu contrarie; je passe ma robe de chambre. Ma foi, j'avais bien envie de refuser, mais qu'est-ce que dira 1'empereur ? Puis, pour mes etats de service, vous concevez. . . Messieurs, je leur dis, j'accepte, je prends le service, je leur dis, je le prends, mais, je leur dis : avec moi. . . ah ! ah ! avecmoi, il ne faut pas... Qu'on ne m'echaufle pas lesoreilles *... ou bien. . . G'est bon. Je vais droit a la direction. . . Tous venire a terre, tremblantscomme la feuille. (Legouverneuretles employes tremblent de peur. Klileslakof s'animant:) Oh ! je ne plai- sante pas, moi. Je ne me gene pas pour leur donner a chacun leur paquet. Le conseil d'fitat a peur de moi. Et pourquoi pas? Moi, je suis. . . Je ne me soucie de personne, moi. . . Je leur parle a tous. . . Je me con- nais, moi, je me connais bien. Je suis partout, moi, partout. Tous les jours je vais a la cour. . . Aujourd'hui pour demain on me fera i'eld-mar. . . (II chancelle, el tom- berait par terre si les employes ne le soutenaient respectueuse- ment.) I.E GOUVERNEUR, bigayant d'effroi. Vo ... vo . . . vo . . . KHLESTAKOF, sc iv v.-ill.ml brusqucment. Plait-il ? 128 PROSPER MBRIMEB LE GOUVBRNBUR. Vo ... vo . . . vo . . . KHLESTAKOF. Je n'entends pas... Des betises! LE (iorvKitM.ru. Vo... vo... cellence... excellence... voudrait peut-etre se reposer. . . Elle a sa chambre, et tout ce qui est ncessaire. KHLESTAKOF. Reposer. . . des betises I ... Ah ! reposer, oui, je ne demande pas mieux. . . Votre dejeuner, Messieurs... Me voila. . . volontiers. . . Fameux labardane ! oh ! quel bon labardane ! (II entre dans la chambre de c6tc suivi du gouverneur.) SCENE VII. LES MEMES, exceptd LE GOUVERNEUR ET KHLESTAKOF. BOBTCHINSKI. Voila un homme, Petr Ivanovitch ! Voila ou Ton reconnait un homme. Jamais de ma vie je ne m'etais Irouve en presence d'un personnage si imposaht, et j'ai failli mourir de peur. Quel grade, croyez-vous comme cela, Petr Ivanovitch, quelle grade croyez-vous qu'il puisse bien avoir ? DOBTCHINSKI. Ma foi, je crois qu'il pourrait bien etre L'INSPKCTEUR GENERAL 129 BOBTCHINSKI. Et moi, je pense qu'un general ne lui va pas settle- ment a la cheville; s'il est ge'ne'ral, alors il sera general en chef. Avez-vous entendu comme il fait marcher le conseil il'F.tat ? Allons, allons raconter tout cela a Ammos Fedorovitch et a Korobkine. Adieu, Anna An- drei'evna. DOBTCHINSKI. Adieu, ma commere. (Us sortent.) .L' ADMINISTRATED au recteur. C'est effrayant, savez-vous ? Et ne pas savoir d'ou viendra le coup! Mais nous, qui ne sommes pas encore en uniforme ! Et lui qui des qu'il sera reveille va ecrire a Petersbourg une denonciation* ! ... Adieu, Madame. (II sort avec le recteur tout pensif et dans le plus grand abattemenl*.) SCENE VIII. ANNA ANDREIEVNA, MARIA ANTONOVNA. ANNA. Ah ! quel charmant jeune homine. MARIA. Qu'il est aimable ! ANNA. Mais quelles manieres charmantes ! On reconnait bien un Elegant de la capilale. Son alFabilite*, et puis tout cela. . . II est delicieux! Moi, je suis folle de ces jeunes gens-la ! D'honneur ! ils me ravissent. Et je me titudes de liiteralure russe. T. II. 9 130 PROSPER MER1MEK suis bien apercue que je lui plaisais. . . II n'a f.iit que me regarder. MARIA. Ah ! petite maman, il m'a bien regardee aussi*. ANNA. Mon Dieu ! comme la voila bien la avec ses folies ! Mais cela n'a pas le sens commun. MARIA. Mais oui, petite maman, il m'a regardee*. ANNA. Mon Dieu ! mon Dieu ! vas-tu encore disputer ! G'est bienassez pouraujourd'hui. Lui, te regarder! et a pro- pos de quoi te regarder ? MARIA. Si, maman, il m'a regardee*. Et quand il a com- mence a parler de lilterature, alors il m'a regardee, et ensuite quand il a raconte comment il jouait au whist avec des ambassadeurs, alors encore il m'a regar- dee. ANNA. A la bonne heure, peut-etre bienunefois, et encore... Allons, se sera-t-il dit, regardons-la une fois. SCENE IX. LES MEMES, LE GOUVERNEUR. ii. GOUVERNEUR, inarclianl stir la pointedu pied. Chut ! chul ! l.'lNSrECTEL'R GENERAL 131 ANNA. Qu'y a-t-il ? LE GOUVERNBUR. Je ne suis pas content qu'il ait lant bu. Cependant*, si la moilie seulement de ce qu'il a dit est vrai ? (D'un airpensif.) Kh ! comment neserait-ce pas vrai ? L'homme qui se grise livre tous ses secrets. Ge qu'il a dans le coeur lui vient sur la langue. Oui, il nous a fait quelques petitesmenteries. . . Mais si Ton nement pas, le moyen de parler de quelque chose ? II joue avec les ministres et il va a la cour. . . Euh ! Plus j'y pense. . . Le diable sail quel homme c'est. Pour moi, la tete m'en tourne, il me semble que je suis sur le haul d'un clocher, ou bien qu'on va me pendre. ANNA. Pour moi, je n'ai pas ete intimidee un instant. Je n'ai vu en lui qu'un jeune homme du monde, ayant des manieres de la plus haute distinction. Cela me suffit, et je ne me mets pas en peine du grade qu'il peut avoir. LE GOUVERNEUR. Voili les femmes ! Gela vous sufiit. a vous, vous n'en demandez pasdavantage. Fadaises ! il n'y a pas moyen de tirer de vous autre chose. On dcorche votre mari : vous ne savez plus comment il s'appelait*. .. Toi, mon cceur, tu tais a ton aise avec lui comme tu le serais avec un Dobtchinski. ANNA. Moi, je vous conseille de ne pas vous mettre en peine 132 PROSPER Ml'lHMl'i: de cela. Nous savons dej& quelque chose. . . (Elle regarde sa li lie avcc afTcctation.) I i: GOUVEHNEUR. II n'y a pas moyen de parler avec elles... Ah ! quelle aventure ! Je n'ai pas encore pu reprendre haleine de 1'emotion quej'ai eue. (Ilouvrelaporte.)Michka, fais-moi venir les sergents de ville Svistinof et Derjimorda. Us doivent etre par ici dans les environs de la porte *. (Apresun silence). C'est drole comme tout va dans le monde a present. Encore si on pouvait connaitre les gens*... Mais ce petit fluet, qui diable devinera ce qu'il est ? Les militairesau moinsont toujours une cer- taine tournure, et lorsqu'ilsmettent un habit bourgeois* ils ont Pair de mouches a qui on a coupe les ailes... Mais pourquoi se tenir chez le restaurant*? Et ces equi- voques, ces allegories qu'il me faisait tantot... Le diable n'y comprendrait rien. Enfin pourtant il s'est livre... meme plus qu'il n'etait necessaire avec moi. On voit bien que c'est un jeune homme. SCENE X. LES MEMES, OSIP. Tous courent a lui et lui font signe du doigt. ANNA. Viens un peu par ici, mon cher. LE GOUVEHNBUH. Chut... Eh bien! dort-il? OSIP. Pas encore. II s'allonge un peu. L'INSPBCTBUR GENERAL 133 ANNA. Comment t'appelles-tu, mon ami? OSIP. Osip, Madame. I.E GOUVBRNBUR, & sa femmc Un moment done! (A Osip.) H6 bien ! mon brave, t'a- t-on bien donne a diner? OSIP. Parfaitement. Monsieur. On m'a bien donne a diner, je vous remereie. ANNA. Dis-moi done, ton maitre, n'est-ce pas, voit souvent des comtes et des princes, a ce que je pense? OSIP, & part. Que lui dire? On m'a bien donne a manger; si jedis oui, je mangerai encore mieux. (Haul.) Oui, il nous vient des comtes aussi. MARIA. Osip, mon garcon, comme ton maitre est gentil ! ANNA. Dis done, Osip, je t'en prie, comment il. . . I.I- GOUVERNBUR. Taisez-vous done, pour 1'amour de Dieu ! Avec vos sottes questions vous m'embrouillez dansce que j'avais a lui dire. Eh bien ! mon brave. . . ANNA. Et quel grade a ton mailre ? 134 . PBOSPER Ml'.ltlMl i: OSIP. Un grade, comme cela. . . I.K GOUVERNEUH. Dinntre soil de vos bavardages ! Vous ne sauriez dire unmotqui aille au fait. Dis-moi, mon brave, ton maitre est-il. . . severe? Hein. . . aime-t-il a gronder, ou bien est-ce un bon enfant ? OSIP. Dame! il aime que tout aille bien. II faut marcher clroit avec lui. LE GOUVEHNEUR. Tu as une mine qui me revient. Tu dois elre un brave garden. Si tu. . . ANNA. Dis done, Osip, quand ton maitre met son uni- forme. . . LE GOUVEHNEUR. Ah! treve de balivernes ! Quelles niaiseries, lorsqu'il s'agit devie oude mort. (A Osip.) Oui, mon cher, tu me plais forl. En route, je parie que tu n'as pas le temps de boire une petite tasse de the. Encore est-il toujours froid*. Tiens, voila deux roubles pour t'avoir du the. OSIP. Bien des remerciements, Monsieur. Le bon Dieu vous conserve la sanle. Les pauvres gens, on les assiste*. LE GOUVERNEUR. Merci. J'cn suis bien aise. Mais, dis-moi... L'INSPECTBUR GENERAL 135 ANNA. Kcoute done, Osip, quelle est la couleur d'yeux que prefere ton maitre ?. . . MARIA. Osip, mon cher ami, comme ton maitre a un joli petit IHV ! II GOUVBRNEUR. Morbleu! permettez-moi. . . (A Osip.) Je voudraisbien savoir, en route, a quoi ton maitre fait le plus d'atlen- tion, ce qui lui plait davantage ? OSIP. II aime a savoir comment vont les choses. . . II aime surtout a etre bien recu, a faire bonne chere. LE GOUVBRNBUR. Bonne chere ! OSIP. Oui. II n'y a pas jusqu'a moi, qui ne suis qu'un serf. II veut que je sois bien aussi. Mon Dieu, un jour, nous allions quelque part. Osip, dit-il, eh bien, es-tu con- tent ? T'a-t-on bien traite ? Mai, Votre Excellence, que je dis. Ah ! dit-il, Osip, ce sont done des coquins chez qui nous avons loge\ Rappelle-moi cela quand je repasserai. C'est bon, que je dis, en voila un qui a son affaire. Moi, je ne me mele de rien. LE GOUVBRNBUR. Fort bien. Tu reponds a merveille. Jet'ai donn^pour du the; liens, voila pour avoir des biscuits. 136 PROSPER MKHlMl'l OSIP. Oh! Monseigneur, vous etes trop bon. Je les boirai a votre santd. ANNA. Tiens, Osip, liens, cela pour toi*. MARIA. Osip, mon brave garcon, tiens, pourboire a la sante de ton maitre *. (On entend Klestakof tousser dans la chambre voisine.) LB GOUVERNEUR. Chut ! (tous marchent sur la pointe du pied et parlent a demi-voix.) Que le bon Dieu vous benisse de faire tant de bruit ! Allez-vous-en. Que diable lanternez-vous ici? ANNA. Allons, fillette, j'ai a te dire quelque chose que j'ai remarque dans notre hole, et quine peutse dire qu'entre nous deux. LE GOUVERNEUR. Encore, toujours parler Ecoute done ! Viens done ! Dis done! Ah ! j'ai les oreilles dcorchees*. (A Osip.) Mon cher. . . SCENE XI. LES MEMES, DERJIMORDA ET SVISTINOF. LB GOUVERNEUR. Chut ! Diantre soil de ces ours cagneux avec leurs bottes.On dirait,achaquepasqu'ilsfont, qu'on de"charge I/INSPBCTEUR GENERAL 137 une charrette de quarante pouds de je ne sais quoi. Que diable venez-vous faire ici* ? OERJIMORDA. On nous a donn 1'ordre. . . II GOUVERNBUH. Chut ! II lui met la main sur la bouche.) An diable le cor- beau et ses croassements. On nous a clonne 1'ordre! On dirait un boeuf qui beugle dans une futaille. (A Osip.) Toi, mon cher, apprete tout ce qu'il faudra pour ton maitre. Tout ce qu'il y a dans la maison, disposes-en. (Osip sort.) Vous autres, en faction sur le perron, et n'en bougez pas d'une semelle. Et qu'on ne laisse entrer ici pas un etranger. . . pas un marchand surtout... Si vous avez le malheur d'en laisser entrer un seul, je. . . Sur- tout, ayez 1'oeil a ce qu'il ne vienne personne avec des petitions. ..quand memeil n'yauraitpas de petitions... personne qui ressemble a quelqu'un qui veut remettre des petitions centre moi. Recevez-le-moi commecela... vivement. . . vigoureusement. (II fait signe de donner un coup de pied.) Vous m'entendez? Chut! Chut! (II sort sur la pointc du pied en congediant les deux sergenls de ville.) FIN DU TROISIEME ACTE. ACTE QUATRIEME. Une chambre chez le gouverneur (Decoration du premier acte). SCENE PREMIERE. L'ADMINISTRATEUR DE L'HOSPICE, LE JUGE, LE DIRECTEUR DBS POSTES, LE RECTEUR, BOBTCHIN- SKI, DOBTCHINSKI. Tous, en grand uniforme, entrent avec precaution et sur la pointe du pied. Toute cette scene est .jmu'-c & voix basse. LE JUGE, apres les avoir formes en demi-cercle. Au nom de Dieu 1 Messieurs, vite en cercle, et de 1'orclre surtout. Dieu le benisse! il va a lacour, et fait enrager* leConseil d'Etat I Mettons-nous sur le pied de guerre, Messieurs, en ordre de bataille. Vous, Petr Ivanovitch, mettez-vous de ce cote; vous, Petr Ivano- vitch, en sentinel le ici*. L'ADMINISTHATEUR. Avec votre permission, Ammos Fedorovilch, il faut absolument que nous fassions une tentative. LE JUGB. Quelle tentative? L'ADMINISTRATEUR. Vous savez bien ce que je veux dire. LE JUGE. Graisser la patte? l.'lNSI'l CTI I U GENERAL 139 L' ADMINISTRATED. Oui, il faut bien lui graisser la patte. LE JUGE. Affaire grave. II n'a qu'a jeter les hauls cris. G'est un fonctionnaire public... Peul-etre que si on lui oflrait quelque chose sous forme de cadeau, d'un souvenir*, de la part de la noblesse?... LE MAITRE DE POSTE. Ou bien, on lui dirait : Voila de 1'argent qui vient d'arriver a la poste; on ne sail pas a qui il appartient. L'ADMINISTRATEUH . Prenez garde qu'il ne vous fasse aller de la poste quelque part plus loin. Ecoutez-moi. Ce n'est pas comme cela que se font les choses dans un gouverne- ment bien organise. Pourquoi venons-nous ici tout un escadron? II vaut bien mieux se presenter individuel- lement, et entre quatre yeux, alors... on fait 1'affaire. Qui est-ce qui en sail quelque chose ? Voila comme cela se passe dans la bonne compagnie. Tenez, vous, Ammos Fedorovitch, c'est a vous de commencer. LE JUGB. II vaut bien mieux que ce soil vous. L'inspecteur general est alle chez vous et a mang6 volre pain. L'ADMINISTRATEUR. Non, alors; que ce soit Louka Loukitch en sa qualite d'instructeur de la jeunesse. LB RBCTEUR. Oh ! je ne puis pas, Messieurs, je ne puispas. Je vous 140 PROSPER MERIMEB avoue que des que je suis oblige de parler a un fonc- tionnaire d'un grade un peu eleve, je perds la tete, ma langue s'epaissit commc si on 1'avait chargee de boue. Non, Messieurs, dispensez-moi, je vous en supplie, dis- pensez-moi. I.' A DM I MSTH A TK f K . Aliens, Ammos Fedorovitch, si ce n'est vous, ce ne sera personne. Nous savons que vous avez tout votre Ciceron sur le bout de votre langue*. I.K JUGE. Bah ! bah ! Ciceron, y pensez-vous ! Si j'allais me lais- ser un peu entrainer* a lui parler d'un chien courant, ou d'un limier... TOUS, Tentourant. Non, non, vous ne vous entendez pas seulement en chiens, vous savez organiser un diner*... Non, Ammos Fedorovitch, ne nous abandonnez pas. Soyez notre pere... Non, Ammos Fedorovitch. LE JUGB. Permettez-moi, Messieurs.... (En ce moment, on entend marcher, tousser et eracher dans la chambre de Khlestakof. Tous se precipilenl en desordre vers laporte, se pressent et s'empechent mutuelle- ment de sortir. Ilsy parvicnnent cependant, mais non sans quelques petits accidents. On entend des exclamations etouiTees.) LA VOIX DB BOBTCHINSKI. Aie ! Pe'tr Ivanovitch ! Petr Ivanovitch, vous me mar- chez sur le pied ! L'INSPBCTBUR GENERAL 141 LA voix DB L'ADMINISTRATEUB. Ah! de grace! Messieurs... ah! laissez-moi sauver mon Sme au moins... Vous m'etouffez! Je n'en puis plus. (On enlend encore quelques interjections oh I aie ! etc. ; cnlin tous sortent et la chambre demeure vide.) SCENE II. KHLESTAKOF, seul, avec les yeux de quclqu'un qui a dormi trop longtemps. 11 parait que nous avons pionce comme il faut. Ou diable ont-ils pris tant de matelas et d'edredons. Je suis tout en sueur. On m'a flanque je ne sais quoi hier a ce dejeuner... la tele m'en tinte encore. Ma foi, il y a moyen de passer le temps agreablement dans ce pays-ci. Moi, j'aime les bonnes gens, et j'aime & etre traite de tout cosur pi u tot que par interet. Et puis la fille du gouverneur n'est pas mal, et la maman est si bien conservee, qu'on pourrait... Non, je ne sais pas, moi, j'aime cette vie-la. SCENE III. KHLESTAKOF, LE JUGE. 1.1: JUGB, a part, en entrant. Mon Dieu ! mon Dieu ! fais que je r6ussisse! mes genoux llcchissenl sous moi. (Haul, apres avoir salu6, et se redressant dans une attitude officielle : ) Permettez-moi de prendrela Iibert6 de vous presenter Thommage de mon 142 PROSPER MKK1MKK respect. Jesuis le juge du district, 1'assesseurde college Liapkine-Tiapkine. KHLESTAKOF. Veuillez-vous asseoir. Ah ! vous etes le juge d'ici? LE JUGE. Depuis 1816. J'ai ele delegue pour trois ans par la noblesse, et depuis lors j'ai ete maintenu dans cet emploi. KHLESTAKOF. Est-ce une bonne place que d'etre juge? LE JUGE. Apres avoir ete delegue trois fois pour trois ans, j'ai ete decore * de 1'ordre de Saint-Vladimir de quatrieme classe, et j'ai recu les felicitations du gouvernement. (A part.) J'ail'argent dans ma main; il me semble tenir des charbons. KHLESTAKOF. J'aime 1'ordre de Saint-Vladimir. Je trouve que c'est mieux que Sainte-Anne de troisieme classe. LE JUGE, avangant sa main fermc-e, et la retirant ; a part. Mon Dieu ! je ne sais ou je suis. II me semble que je suis assis sur de la braise. KHLESTAKOF. Qu'avez-vous la, dans la main? LE JUGE, ouvre la main comme par distraction* et laisse tomber un billet sur le plancher. Rien, Monsieur. GENERAL 143 KHLKSTAKOK. Comment, rieu? vous venez de laisser tomber un billet de banque. LE JUGE, tremblant de lous ses membrcs. Oh! non... rien. (Apart.) Ah! mon Dieu! me voilit sur la sellette. Voila la charrelte qui part pour la Siberie. KHLESTAKOF, ramassant le billet. Je disais bien, c'est un billet de banque. LB JUGE, a part. Ah ! tout est fini ! je suis mort ! KHLESTAKOF. Dites done, vous me feriez plaisir de me preter cela. LE JUGE, avec empressement. Comment done! comment done... avec le plus grand plaisir. (Apart.) Ah! du courage! du courage ! Tres- sainte-merede Dieu, tire-moi d'aflaire. KHLESTAKOF. C'est quo, voyez-vous, j'ai ete retenu en route*, et puis comme cela... des que je serai chez moi, je vous renverrai cela. LE JUGE. Pardonnez-moi... excusez trop d'honneur pour moi... Mes faibles efforts, mon devouement et mon zele pour les interets de I'administration.... Je m'eflor- cerai tou jours... que le service*... (II se leve, prend la posi- tion officielle, le petit doigt sur la couture de la culotte.) Je n'ose abuser plus longtemps de vos moments precieux. Avez-vous quelques ordres a me donner? 144 PROSPER MI Hi MM: KHLESTAKOF. Quels ordres ? LB JUGE. Je veux dire quelques ordres pour le tribunal d'ici. KHLESTAKOF. Pourquoi done? Jen'y ai pas d'affaires. Non, je vous remercie de tout mon creur. IK JUGB salue et se retire; & part, en s'en allant. Ville gagnee! KHLESTAKOF, apres 1'avoir reconduit. (Test un galant homme que ce juge. SCENE IV. KHLESTAKOF, LE DIRECTEUR DES POSTES en grande tenue. LE DIRECTEUR, attitude officielle, la main au fourreau de Tepee. Permettez-moi d'avoirl'honneur deprendrela liberte de vous offrir rhommage de mon respect. Je suis le directeur des postes, le conseiller de cour, Ghpekine. K1ILESTAKOF. Soyez le bienvenu. J'aime beaucoup la compagnie des gens aimables. Asseyez-vous. Vous demeurez tou- jours ici? LE DIRECTBUR. Oui, Monsieur. KHLESTAKOF. Votre petite ville me plait. G'est vrai qu'il n'y a pas L'INSPBCTBUR GENERAL 145 grand monde; mais que voulez-vous, ce n'est pas la capitale. N'ai-je pas raison? ce n'est pas la capitale. LB DIRBCTEUR. Vous avezparfaitement raison. KHLESTAKOF. Ce n'est que dans la capitale qu'on trouve le bon ton. II n'y a pas lad'oies eomme en province. Qu'est-ce que vous en dites? n'est-ce pas vrai? LR hi HI CTM K. Parfaitementvrai. (A part.) Au moins il n'est pas fier. II parle de tout. KHLESTAKOF. Eh bien, voyez-vous, dans une petite ville on peut encore s'arrangerpour vivre heureusement. LB DIRECTEUR. En efTet. KHLESTAKOF. Moi, je me dis, que faut-il pour y etre bien? II faut etre conside>6, avoir de bons amis... n'est-ce pas? LE DIRECTBUR. G'est bien ma maniere devoir. KHLESTAKOF. Jesuis bien aise que vous soyez demon avis. On dit que je suis un original, mais, moi, j'ai mes idees*... (II le regarde entre deux yeux ; a part.j Si j'empruntais de 1'argent a ce directeur? (Haul.) II m'arrive une drole d'aventure. J'ai etc retenu tres longtemps en voyage. Ne pourriez-vous pas me preter trois 'cents roubles? tudei de litteralure raise. T. II. 10 146 PROSPER MERIMEE !.!: DIRBCTEUB. Comment done! comment done! avec le plus grand bonheur! Voici, Monsieur, disposez de moi. KHLESTAKOF. Mille remerciements. C'est que, voyez-vous, moi, en voyage je n'aime pas a me rien refuser, d'abord, et puis, d'ailleurs... n'etes-vous pas de eel avis? LE DIRECTEUR. Tout a fait. (Se levant, el dans 1'attitude officielle.) Jen'ose abuser plus longtemps de vos moments precieux. Auriez-vous quelques observations a m'adresser sur le service des postes? KHLESTAKOF. Rien du tout. (Le Directeur des postes salue et sort. Khlestakof seul, allumant un cigare.) Ge directeurdes postes est aussi, a ce qu'il me semble, un brave homme. Au moins il est serviable. C'est comme cela que j'aime les pens. SCENE V. KHLESTAKOF, LE REGTEURqu'on pousse dans la chambre. UNE VOIX, s'adressant an recteur. Pourquoi avoir peur? LE RECTEUR, Ircmblant et dans 1'atliludc officielle. Permettez-moi d'avoir 1'honneur de vous offrirrhom- mage de mon respect. Je suis le recteur du college, le conseiller titulaire Khlopof. L'INSPBCTEUR GENERAL 147 KHLESTAKOF. Soyez lebienvenu. Asseyez-vous, asseyez-vous. Vou- lez-vous un cigare? LE RECTEUR, a part, loujours tremblant. Ah ! mon Dieu ! et c'est la seule chose a quoi je n'avais pas pease. Faut-il accepter ou refuser ? KHLESTAKOF. Prenez, prenez. G'est un bon cigare. Dame ! ce n'est pas comme ce qu'on a a Petersbourg. Savez-vous, la, mon pelit papa, je fumais des cigares a vingt-cinq roubles le cent *. Tenez, voil& du feu, fumez-moi cela. (Le recteur essaie de fumer, et tremble toujours.) Mais ce n'est pas le bon bout. LERBCTEUR jette son cigare effraye, crache et s'agite avec inquietude. (A part.) Le diable emporle ! maudite timidite ! KHLESTAKOF. A ce que je vois, vous n'etes pas amateur. Moi, je Tavoue, c'est mon faible. Ma foi, aussi, sous le rapport du beau sexe, je ne suis pas indifferent. Et vous? Qu'est-ce que vous preTerez, les brunes ou les blondes? (Le recteur slupcfait, ne trouve pas un mot a dire.) Voyons, dites-nous franchement : etes-vous pour les brunes ou pour les blondes? LB RECTEUR. Je n'ose pas. . . KHLESTAKOF. Non, non ! Expliquez-vous. Je liens a savoir votre gout. 148 PROSPER M Mil MM 1.1 RECTEUR. Je prendraila libertede vous faire observer... (Apart.) Je ne sais ce que je dis. La tele me tourne. KHLESTAKOF. Ah ! vous ne voulez rien dire. Allons, je parie qu'une petite brunette vous aura jou6 quelque tour de sa fa- con. Gonvenez-en. (Lerecteursetait.)Ah ! vous rougissez ! voyez-vous, voyez-vous ! Pourquoi done ne parlez-vous pas? LB RECTEUR. Je suis intimide monsi... monsei... votreex... (A part.) Maudite langue ! traitresse de langue ! KHLESTAKOF. Vous etes intimide? Eh bien ! En efTet, il y a dans mes yeux quelque chose qui intimide. Ce que je sais bien, c'est qu'il n'y a pas une jeune personne qui sou- tienne mon regard ! Hein? LE RECTEUR. Assurement. KHLESTAKOF. Je me trouve dans une situation tres drule. Je me suis amuse en route*. Ne pourriez-vous pas me preter trois cents roubles? LE RBCTEUR, & part, tirant son portefeuille en tremblant . Comment done! comment done ! Voila! voila! (II lui remet en tremblant des billets.) KHLESTAKOF. Je vous remercie infiniment. L'INSPECTBUR GENERAL 149 LB RBCTEUR. Je n'ose abuser plus longtemps de vos moments pre"- cieux. KHLESTAKOF. Adieu. LE RECTEUR, & part, en s'enfuyant a la course. Ah ! Dieu mcrci, il if a pas visile* les classes ! SCENE VI. KHLESTAKOF, L'ADMINISTRATEUR DE L'HOSPICE en tenue et posture officielles. L'ADMINISTRATEUR . Permettez-moi d'avoir Thonneur de vous offrir Thorn- mage de mon respect. Je suis Tadministrateur des e"ta- blissements de bienfaisance, conseiller de cour, Zem- lianika. KHLESTAKOF. Bonjour. Veuillez prendre la peine de vous asseoir. L'ADMINISTRATEUR. J'ai eu 1'honneur de vous accompagner et de vous recevoir dans I'etablissement confi6 a ma surveillance. KHLESTAKOF. Ah ! oui, je sais. Vous nous avez donne un fameux dejeuner. L'ADMINISTRATEUH. Heureux de me devouer au service du pays. KHLESTAKOF. II faut que je voue avoue mon faible. J'aime la bonne 150 PROSPER MEHIM^E chere. Dites-moi done, il me semble que vous avez grandi depuis hier? Hein ? L'ADMINISTHATEUR. C'est possible. (Apres un silence.) Moi, Monsieur, je ne demande rien pour moi, et je me consacre tout entier aux inleYets du service. (Approchant sa chaise ct parlant a demi-voix.) Ce n'est pas comme le directeur des postes qui ne fait rien du tout. Toutes les affaires sonta Taban- don ; on retient les paquets... Veuillez vous en enqu- rir vous-meme. 11 y a encore Je juge, qui etait ici un peuavantmonarrivee,il ne pense qu'acourir le lievre : il tient les chiens dans le pretoire, et sa conduile, car il faut bien vous Tavouer, et 1'interet du pays me con- traint a faire aupres de vous cette demarche*, sa con- duiteestdes plus reprehensibles. II y a ici un proprie- taire, un certain Dobtchinski, qui a eu 1'honneur de vous etre presente, et comme ce Dobtchinski est sans cesse hors de la maison, le juge alors tient compagnie a sa femme, et je suis pret a lever la main... Tenez, il suffit de regarder ses enfants. Pas un seul qui ressem- ble a Dobtchinski. Tous, jusqu'a sa petite derniere, c'est le juge tout crache. KHLESTAKOF. Ah ! bah ! Je ne m'etais pas doute de cela. L'ADMINISTR ATEUH . Par c.\ em pie, le recteur de notre college... Je ne comprends pas que le gouvernement ait pu le charger de semblables fonclions. 11 n'y a pas de pire jacobin, I/INSI'ECTEUR GENERAL I5t et il inculque a la jeunesse des principes si detestable* que vous ne sauriez vous le figurer. Si vous le comman- diez, je metlrais tout cela par dcrit. KHLBSTAKOF. Mettez, mettez. Ce me sera tres agreable. C'est que j'aime, voyez-vous, quand on s'ennuie, a lire quelque chose d'amusant... Comment vous appelez-vous done? Je neine rappelle plus. L'ADMIMSTRATEUR. Zemlianika*. KHLESTAKOF. Ah! oui, Zemlianika. Et, dites-moi, avez-vous des enfants? L'ADMINISTRATEUH. Pour vous servir. Cinq, dont deux deja grands. KHLESTAKOF. Bah! deja grands! et comment... est-ce que... L'ADMIMSTRATEUR. Vous ddsirez savoir leurs noms, peut-etre ? KHLESTAKOF. Ah! oui, comment les appelez-vous ? L'ADMINISTRATBUR . Nicolas, Ivan, Elisabeth, Maria et Perpetue. KHLESTAKOF. Fort bien . L'ADMIMSTRATECH. Je n'ose abuser plus longlemps des instants consa- cresa de saints devoirs... (Ilsaluc et se dirige vcrs la porte.) 152 PROSPER MERIMEE KHLESTAKOF, le reconduisant. Non, pas du tout. G'est bien drole tout ce que vous m'avez dit. Et s'il vous plait dans un autre temps... Ah ! cela me ravit. (II revient, ouvre la porte etle rappelle.) Eh! dites done... comment... ma foi, je Tai oublie... Dites- moi done votre nom et celui de votre pere. L'ADMINISTRATEUR. Artemii Philippovitch. KHLESTAKOF. Faites-moi done un plaisir, Artemii Philippovitch, G'est une drole d'aventure qui m'arrive. Je me suis arrete silongtemps en route... Est-ce que vous n'auriez pas quatre cents roubles a me preter ? L'ADMINISTHATEUR. Oui. KHLESTAKOF. Ah ! comme c'est heureux. Je vous remercie Ires humblement. SCENE VII. KHLESTAKOF, BOBTCHINSKI, DOBTCH1NSKI. BOBTCHINSKI. Permettez-moi d'avoir 1'honneur de vous presenter Thommage de mon respect. Je suis habitant de cette ville, Pe'tr fils d'lvan, Bobtchinski. DOBTCHINSKI. Propri^laire decepays, Petr fils d'lvan, Dobtchinski. L'INSPBCTBUH GENERAL 153 KHLESTAKOF. Ah ! je vous ai vu, je crois. C'est vous qui etes tombed Comment va votre nez ? DOBTCHINSKI. Bien oblige. Veuillez ne pas vous en inquicter. C'est deja sec, deja sec. KHLESTAKOF. Sec ? Ah ! fort bien. J'en suis enchante... (D'un ton brusque.) Avez-vous de 1'argent sur vous ? DOBTCHINSKI. De 1'argent ? comment, de 1'argent ? KHLESTAKOF. Prelez-moi mille roubles. BOBTCHINSKI. Helas ! mon Dieu, une sommecomme celle-li ! je ne 1'ai pas. Et vous, Pe'tr Ivanovitch, ne 1'auriez-vous pas ? DOBTCHINSKI. Mon Dieu, non, parce que mon argent, si vous vou- lez le savoir, est place au bureau de bienfaisance publique. KHLBSTAKOF. Si vous n'avez pas mille roubles, vous en avez bien cent, au moins. BOBTCHINSKI, ft. in I la lit & S8 poche. Est-ce que vous n'auriez pas cent roubles sur vous, Pe'tr Ivanovitch ? Moi, je n'en ai que quarante en papier. 154 PROSPER MKIUMl'l noBTCiiiNSKi, fouillant dans sa poche. Moi, je n'en ai que vingt-cinq en tout. BOBTCHINSKI. Cherchez done, Petr Ivanovitch. La, je vois, dans votre poche a droite, il me senible que vous avez mis quelque chose, la poche droite *. DOBTCHINSKI. Non, en ve>ite. Je n'ai rien dans cetle poche-la. KHLESTAKOF, prenant 1'argent Allons, cela ne fait rien. N'importe. Soixanle-cinq roubles... c'est egal. DOBTCHINSKI. Oserais-je vous demander la permission de vous entretenir d'une petite affaire*. KHLESTAKOF. Quelle est-elle ? DOBTCHINSKI. Oh I une affaire de Ires-petite importance *. Voici : mon ills aine, si j'ose le dire, est ne un peu avant le manage. KHLESTAKOF. Oui da ! DOBTCHINSKI. C'est une facon de parler, car il est ne pour ainsi dire pendant le mariage, et cTailleurs tout s'esl arrange apres par un mariage legitime. Aussi j'ai voulu *. s'il m'est permis de le dire, qu'il fut comme un fils legi- time, et c'est pourquoi je 1'ai appel * comme moi, Doblchinski. L'IKSPBCTBUR GENERAL 155 KHLBSTAKOF. Bon. La chose elait * faisable. DOBTCHINSKI. Je ne voudrais pas vous d^ranger ; mais seulement pour ce qui est de ses moyens... Ce garcon-la donne les plus grandes espe>ances. II recite par coeur des fables, et lorsqu'il peut attraperun couteau, il se met a vous tailler de petits chariots, avec tantd'adresse, qu'on dirait un escamoteur. Voila Petr Ivanovitch pour le dire. BOBTCHINSKI. Pour cela, il a prodigieusement de moyens. KHLKSTAKOF. Bon, bon ! J'en fais mon affaire. J'en parlerai... j'es- pere... quo la chose se fera. Oui, oui. (A Bobtchinski.) El vous, avez-vous quelque chose a me demander ? BOBTCHINSKI. Mon Dieu ! j'ai une tres humble requite a vous pr6- senter. KHLESTAKOF. De quoi s'agit-il ? BOBTCHINSKI. Ce serai I pour vous supplier tres humblement, quand vous reviendreza Petersbourg, de dire a tous les grands la-bas... aux senateurs, aux amiraux... de leur dire, Votre Excellence. . . ou bien Monseigneur... il y a dans dans cette ville..., c'est dans cette ville que reste Petr Ivanovitch Bobtchinski. Oui, rien que cela, c'est la que reste Pelr Ivanovitch Bobtchinski. 156 PROSPER MKRIMEE KIILBSTAKOF. Tres bien. BOBTCHINSKl. Si par hasard cela revenait a Tempereur, eh bien, cliles a Pempereur comme cela : Votre Majeste imp- riale, c'est dans cette ville que reste Petr Ivanovicth Bobtchinski. KHLESTAKOF. Tres bien. DOBTCHINSKI. Mille pardons d'avoir abuse de vos moments pre- cieux. BOBTCHINSKI. Mille pardons d'avoir abuse de vos moments pre- cieux. KHLESTAKOF. Comment done 1 Enchante. (11 les reconduit.) SCENE VIII. KHLESTAKOF, seul. II y a bien des employes ici. II me semble qu'on me prend pour un fonctionnaire du gouvernement. Au fait, je leur ai joliment jete de la poudre aux yeux hier. Ah ! quels imbeciles ! II faut que j'ecrive tout cela a Tria- pitchkine a Petersbourg qui fait des articles. II en rira un peu*. (Ilappelle.) Eh ! Osip ! donne-moi du papier et de 1'encre. (Osip entr'ouvre la porte et r^pond : Tout de suite.) MaisTriapitchkine, c'estques'ils'emparede 1'anec- L'INSPBCTEUH GENERAL 157 dote*... gare ! II ne menagerait pas son pere pour dire un bon mot, et il aime 1'argent par-dessus le mar- che. D'ailleurs ces employes sont de braves gens, et c'est un beau trait de leur partde m'avoir ainsi prete de 1'argent. Ah ! a propos, combien est-ce que j'ai la ? Du juge, trois cents ; du directeur des posies, trois cents, six cents ; six cents, sept cents, hint cents... Comme ce billet est gras ! . . . Neuf cents. . . Oh ! oh ! cela fait plus de mille. . . Ou est mon capitaine mainte- nant?Ah ! s'il me tombait sousla patte. . . Nous savons ma in ten a nt ses lours *. . . SCENE IX. KHLESTAKOF, OSIP, apportantdu papier et de 1'encre. KHLESTAKOF. Eh bien ! grosse bete, que dis-tu de la facon dont on nous recoil et dont on nous traite ici ? (II se met a ecrire.) OSIP. Oui da, grace a Dieu : mais savez-vous, Ivan Alexan- drovilch ? KHLESTAKOF, ecrivant. Quoi ? OSIP. Filez-moi d'ici ; il est lemps, croyez-moi. KHLESTAKOF, de m6me. Quelle betise ! pourquoi ? 158 PROSPER MERIMEE OS1P. C'est comme cela. Le bon Dieu les benisse et tout le monde aussi. Voila deux jours que vous faites la noce, bon, c'est assez comme ca. Pourquoi s'acoquiner si longtempsa ce monde-la ? Crachez sur eux. L'heure estimpaire. Hen viendra une autre *... Ah IIvanAlexan- drovitch ! il y a ici de faineux chevaux. Gomme nous roulerions ! KHLESTAKOF, de mme. Non. Je veux resterencore un peu ici. Nousy pense- rons demain. OSIP, Ah ! demain... Partons, partons, Ivan Alexandrovitch. Dans votre interet et pour votre honneur *, il vaut mieux filer tout de suite... Vous voyez bien qu'on vous a pris pour un autre... Avec cela que le petit papa se fachera si vous tardez si longtemps... Croyez-moi, vous roule- riez bon train... Et on vous donnerait des chevaux d'importance. KHLESTAKOF, de nu-me. Eh bien ! c'est bon. Seulement porte avant cette lettre a la poste, et tu rameneras une voiture et des chevaux *. Et fais attention que j'aie de bons chevaux. Dis aux postilions que je donnerai un rouble d'argent de guides, mais que je veux un train de Feldjaeger *, et qu'on chante tout le temps... (II continue A e"crire.) Je me figure que Triapitchkine en crevera... OSIP. Dites done. Monsieur, je vais envoyer Thomme d'ici ; moi je ferai la malle, pour ne pas perdre de temps. L'INSPECTKUH GENERAL 159 KI1LESTAKOF. A la bonne heure. Apporte-moi seulement une bougie. OSIP, A la cantonade. Eh ! camarade ! c'est pour porter une lettre a la poste ; et tu dirasau directeur qu'il TafTranchise. Dis-lui aussi cju'il envoie lout de suite son meilleur attelage de Irois chevaux, pour courrier. Monsieur nepaie pas la poste ; tu diras : Service du gouvernement; n'oublie pas. Et qu'on aille gaiement, que monsieur ne gronde pas. Attends, la lettre n'est pas encore prete. KHLBSTAKOF. Je suis curieux de savoir ou il demeure a present : rue de la Poste ou rue aux Pois ? II aime assez a de"me- nager sans payer le terme. Ma foi, je vais lui ecrire a son ancien logement, rue de la Poste. (II plie la lettre et ocrit 1'adresse. Osip lui apporte une bougie, il la cachetic.) voix DE DERJIMORDA, derriere la scene. Ohe ! la barbe* ! ou que tu vas ? On te dit qu'on ne peut pas entrer. KHLESTAKOF remet la lettre ;'i Osip. Tiens, porte cela. VOIX DE MARCHANDS derriere la scene. Laissez-nous entrer, petit pere ! Vous ne pouvez pas nous renvoyer. Nous venons pour affaire. VOIX DE DERJIMORDA. Hors d'ici, hors d'ici 1 11 ne reeoit pas. II dort. 160 PROSPER Ml- HI. MM-: KHLESTAKOF. Qu'est-ce quo cela, Osip ? Regarde d'ou vient ce la page. OSIP, regardant 4 Iafen6tre. Ce sont des tnarchands qui veulent entrer, et le ser- gent de ville qui les repousse. Us tendent des papiers, et il parait qu'ils veulent vous voir. KHLESTAKOF, a la fenetre. Qu'y a-t-il, mes amis? VOIX DE MARCHANDS. Nous implorons ta grace ! Maitre, ordonne qu'on repoive notre requete. KHLESTAKOF. Laissez-les entrer. Qu'ils entrent : Osip, dis-lui de les laisser entrer. (Osip sort. Khlestakof re?oit des petitions qu'on lui donne par la fenetre.) A son excellentissime sei- gneurie le monsieur des finances, Abdouline, marchand, expose... Que diable est-ce la, et quel litre me donne-t-il ? SCENE X. KHLESTAKOF, MARGHANDS portant des corbeilles ou il y a des bouteilles d'eau-de-vie * et des pains de Sucre. KHLESTAKOF. Que me voulez-vous, mes braves ? LBS MARCHANDS. Nous venons frapper du front devant ta mise'ricorde. L'INSPBCTEUR GENERAL 161 KIILBSTAKOF. Qu'y a-t-il pour votre service ? LES MARCHANDS. Ne nous perds pas, Monseigneur. Nous venons te demander justice. KHLESTAROF. Gontre qui ? UN MARCHAND. Gontre le gouverneur d'ici. Un pareil gouverneur, Monseigneur, jamais encore on n'en a vu. II nous fait tant de miseres qu'il serait impossible de les ecrire, II nous accable tant de billets de logement, qu'il vaut autant se meltre la corde au cou pour en finir. 11 n'en fait ni un ni deux. II vous prend a la barbe el vous dit : Chien de Tartare. Mon Dieu ! si encore nous lui avionsfait quelque chose. Mais nous faisons tout regu- lierement ; comme pour ce qui est des habits pour madame son epouse et sa demoiselle, nous ne disons rien la contre. Mais ce n'est rien pour lui ! helas ! helas ! II entre dans la boutique, et ce qu'il rencontre il 1'emporte. II voit une piece de drap : Voila du bon petit drap, dit-il ; mon cher, envoie cela chez moi. Kt il emporte ainsi des pieces d'au moins vingt-cinq archines *. KHLESTAKOF. Esl-il possible ? Mais c'est done un gueux ! LE MARCHANU. Helas ! personne ne se souvient d'avoir jamais vu Etudes de litlerature rutse. T. II. 11 162 PROSPER M KHIMKI-: son pareil en fail de gouverneur. Toutcequ'il voit dans la boulique, il 1'escamote *. Et encore, je ne dis pas des choses dedicates, mais jusqu'a des saloperies, il les emporte. Des pruneaux, parlant par respect, qui sont depuis six ans dans le tonneau, et que rnon garcon de boutique ne mangerait pas, ii en bourre ses poches. Son jour de nom, c'est la Saint-Antoine, et ce jour-la il faut lui apporter tout, meme ce donl il n'a que faire ; non, cela ne fait rien, il lui en faut encore. II dil aussi que la Saint-Onufre, c'est sa fete. II faul lui feter encore la Saint-Onufre. KIILESTAKOF. C'est done un voleur ? LE MARCHAND. Helas ! helas I qu'on essaye de resistor, il vous envoie tout un regiment a loger. Quand on reclame, il ferme la porte : Je ne te fais pas donnerla question, dit-il, ni un chatiment corporel, parce que la loi ne le permet pas ; mais, mon cher, dit-il, je saurai bien te faire ava- ler tant de couleuvres *... KHLESTAKOF. Diantre ! quel coquin ! II y a de quoi Tenvoyer en Siberie. LE MARCHAND. Si Ta Grace voulaitl'envoyerseulementquelque part, seulement un peu loin d'ici, tout serait pour le mieux. Ne refuse pasnotre pain et notre sel, notre pere ; nous venons t'oJFrir nos hommages avec ces pains de sucre et ces paniers * d'eau-de-vie. I/1NSPECTEUR GENERAL 163 KHLBSTAKOF. Vous n'y pensezpas ? je n'accepte jamais decadeaux. Par exemple,si vous me pretiez Irois cents roubles, ce serait une autre affaire : je puis bien emprunter. i.i > MARCIIANDS, t Irani icorde. Je viens battre du front contre le gouverneur. Que le bon Dieu lui envoie tous les maux possibles, et a ses enfants, de ce gredin-la, a ses oncles et a ses tantes, et a toute sa race, s'il en a. KHLESTAKOF, Qu'a-t-il fait ? PREMIERE FEMME. II a fait tondre mon mnri au front pour en faire un soldat, et ce n'etait pas notre tour ; quelgredin ca fait I et la loi le defend, puisqu'il est marie''. KHLESTAKOF. Comment cela s'est-il pu faire ? PREMIERE FBMMB. II 1'a fait, le gredin ! il l'a fait. Que le bon Dieu le frappe danscemonde et dans 1'autre! S'il a une tante, que sa tante attrape toute les miseres de la creation ! et que son pere, s'il vit, la canaille ! qu'il creve, ou qu'il mi-lire aslhmalique, le gredin qu'il est! C'etait le tour au Ills du lailleur, avec cela que c'etait un pochard ; 166 PROSPER Ml'. II I Ml- 1 mais leg parents, qui sont riches, ont donne un cadeau de sorte qu'on est venu pour prendre le fils de la Pan- teleief, la marchande ; alors la Pantelei'ef a porte a madame son epouse trois pieces de toile ; la-dessus on tombe sur moi. QiTest-ce que cela le fait, qu'il me dit, qu'on te prenne ton mari ? il ne te sert a rien. Eh bien, je lesais, mais qu'il me serve ou ne me serve pas, c'est mon affaire, a moi. Le gredin qu'il est ! G'est un voleur, qu'il dit; s'il n'a pas encore vole, il volera, c'est egal. Done 1'annee suivanle on 1'em- poigne pour consent ; et moi, je resterai done sans mari ? Le gredin qu'il est * ! Ah ! je voudrais que toute la lignee fut privee de voir le jour du bon Dieu, et si tu as une grand'mere *, que ta grand'mere... KHLESTAKOF. G'est bon, c'est bon. (Al'autrefemme.) Et toi ? PREMIERE FEMME. Ne m'oublie pas, mon pere ! sois misericordieux. (Ellesort.) DEUXIEME FEMME. G'est contre le gouverneur, mon petit pere, que je viens... KHLESTAKOF. Qu'est-ce qu'il a fait? Parle en peu de mots. DEUXIEME FEMME. C'est le fouet, mon petit pere. KHLESTAKOF. Comment cela ? L'INSHKCTEUR GBNKHAL 107 l'i-:i Ml Ml. H M\ll . Par erreur, mon pere. Nos femmes se sont querellees sur le marche. La police est venue un peu lard ; elle m'a empoignee, et on m'a fait un rapport *, que j'ai etc deux jours sans pouvoir m'asseoir. KHLESTAKOF. Et que peut-on faire a cela ? DEUXIKME FEMME. On n'y peul rien faire. Mais pour 1'erreur, on pour- rait lui faire payer une indemnite. Je ne la refuserai pas *, et un peu d'argent me ferait grand bien pour le moment. KHLESTAKOF. C'est bien, c'est bien. J'arrangerai cela. (Des mains paraisscnt a la fenctre avcc dc6 petitions.) Encore ! (A la fcnire.) Je ne puis pas ! je ne puis pas ! impossible ! Us m'ennuient a la fin. Que le diable les emporte ! Ne laisse entrer personne, Osip. OSIP, a la fenctre, criant- Allez-vous-en, allez-vous-en. On n'a pas le temps. Hevenez demain. (La porte s'ouvre, et Ton apercoit une figure en houppclande d'h6pital *, barbe longue, les levres enflees et les joucs envelop- PI'H-S. Derriere, quelques aulrcs paraisscnt dans le second plan.) OSIP. Dehors ! dehors ! Onn'enlre pas. (II appuie les mains sur le venire du premier et le repousse dans I'antichambre. La porte f>c refcrme surcux.) 168 HHOSPEK MUtlMM SCfcNEXII. KIILKSTAKOF, MARIA ANTONOVXA. MARIA. Ah! KIILESTAKOF. Qu'est-ce qui vous a fait peur, mademoiselle ? MARIA. Je n'ai pas eu peur. KIILESTAKOF, d'un ton scducteur. Pardonnez-moi, Mademoiselle, maisjesuis bien heu- reux que vous m'ayez pris pour un hommequi... Ose- rai-je vous demander ou vous aviez dessein d'aller. . . MARIA. V'raiment, je n'allais nulle part. KIILESTAKOF. Comment se peut-il que vous n'alliez nulle part. MARIA. Je pensais que peut-etre maman elait ici. . . KHLESTAKOF. Non. Je voudrais bien savoir comment il se fait que vous n'alliez nulle part ? MARIA. Je vous derange. Vous etes occupe d'aflaires tres serieuses KHLESTAKOF. II n'y a pas d'affaire serieuse qu'il vaille vos yeux. L'INSPECTKUR I.I'M'.KM 169 Vous ne pouvez jamais me deranger. En aucune facon. Au contraire, vous pouve/. m'apporter le bonheur. MARIA. Vous avez bien le slyle de la capitate. KHLKSTAKOF. Oui, avec des personnes douees de tant d'attraits. Oserai-je elre assez heureux pour vous olFrir un siege ? Mais, que dis-je ? ce n'est pas un fauteuil qu'il vous faudrait, c'est un tr6ne. MARIA. Vraiment, je ne sais . . . Je crois qu'il faut que je m'en aille. Kile s'assied.) KHLESTAKOF. Quel joli fichu vous avez la. MARIA. Comme c'est mal a vousde vous moquer despauvres provinciales. KHLESTAKOF. Ah ! Mademoiselle, je voudrais elre ce fichu pour entourer ce col de lis. MARIA. Mon Dieu ! je ne comprends rien du tout a ce que vous dites... ce fichu-la... Quel beau temps de prin- temps* il fait aujourd'hui ! KHLESTAKOF. II n'y a pas de printemps qui ressemble a ces levres de rose, mademoiselle. 170 PROSPER MEHIMKB MARIA. Mi in Dieu ! ("mine vous me parlez. . . Moi qui avals envie de vous demander si vous voudriez m'ecrire quelque chose sur mon album. Des vers. Je suis sure que vous en savez tant. KHLESTAKOF. Pour vous, Mademoiselle, je feraistout. A vosordres. Quels vers voulez-vous ? MARIA . Des vers, n'importe lesquels... de bons vers, nou- veaux. KHLESTAKOF. Ah ! des vers, j'en sais beaucoup. MARIA. Eli bien, dites-moi ceux que vous m'ecrirez. KHLESTAKOF. A quoi bon les dire, puisque je les sais biea sans cela ? MARIA. J'aime tant les vers. . . KHLESTAKOF. C'est que j'en sais tant de toules sortes.. . Voulez- vous, tenez, que je vous ecrive, par exemple : Toi dont le d^sespoir ose accuser ton Dieu *. Homme... Ou bien ceux-ci... (Test dr6le, je ne me rappelle plus. . . Au reste, cela ne fait rien. Au lieu de cela, si L'INSHECTEUR GENERAL 171 je vous oflrais mon cueur, qui, depuis que je vous ai vue... (II approche sa chaise.) I/amour... MARIA. L'iimour !. . . Je nesais pas ce quec'est que I'amour... Je ne comprends pas ce que c'esl. (Elle Moigne sa chaise.) KHLESTAKOF. Pourquoi eloignez-vous votre chaise ? II est si agreable d'etre assis Tun aupres de 1'autre. MARIA, eloignant sa chaise. Pourquoi, pres ? On est aussi bien, loin. KHLESTAKOF, se rapprochant. Pourquoi loin ? On est aussi bien, pres. MARIA, s'eloignant. Pourquoi cela? KHLESTAKOF, se rapprochant. Vous croyez que nous sommespres ! Figurez-vous que nous sommes loin. . . Ah ! mademoiselle, que je serais heureux si je pouvais etre pres, pres. . . a vous serrer dans mes bras. MARIA, regardant & la fenetre. Tiens 1 qu'est-ce qui vient de voler la? Une pie, ou bien un autre oiseau ? KHLBSTAKOF, lui donnant un baiser surl'6paule. C'est une pie. MARIA, se levant. Ah ! e'en est trop. . . Quelle audace ! 172 PROSPER KHLESTAKOF, la IV|,-M;III| . Pardon, Mademoiselle. C'est 1'amourqui m'a entraine. L'amour. . . MARIA, essayant de se degager. Vous me prenez pour une provinciale. . . KHLBSTAKOF, la retenant. C'est 1'amour, le pur amour. C'etait pour rire, Maria Antonovna ; ne vous fachez pas. Je vous demande mon pardon agenoux. Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Vous voyez, je suis a vos genoux. . . SCENE xin. LES MEMES, ANNA ANDREIEVNA. ANNA. Ah ! Quelle situation est-ce la ? KHLESTAKOF, se relevant, a part. Le diable emporte ! ANNA, a sa fille. Qu'est-ce que cela veut dire, Mademoiselle ? Quelles manieres avez-vous la? MARIA . Mais, petile maman . . . ANNA. Sortez, tout de suite ! M'entendez-vous ? Ne vous avisez deplus de reparaitre a mes yeux. (Maria sort tout en larmes.) Excusez-moi, Monsieur, mais mon etonne- ment. . . L'INSPECTBUR GENKRAL 173 KHLESTAKOF, a part. Ma foi. die est appelissante aussi. Elle n'est pas mal. (II sejette a ses genoux.) Madame, vous le voyez, je me meurs d'amour. . . ANNA. Vous ! a genoux ! Levez-vous, levez-vous, Monsieur. Le parquet n'est pas propre. KHLESTAKOF. Non, a genoux, toujours a genoux ; je veux attendre le sort qui m'est reserved La vie ou la mort ? ' ANNA . Permettez, Monsieur ; je ne comprends pas encore parfailement lesensde vos paroles. Si je ne me trompe, vous etiez a faire une declaration a ma fille ? KHLESTAKOF . Non, je suis amoureux de vous. Ma vie ne tient plus qu'a uncheveu. Si vous ne couronnez un amour con- stant, je suis indigne de conserver 1'existence. C'est un coeur embrase qui vous demande votremain. ANNA. Mais, permettez-moi de vous faire observer.. . G'est impossible ; je suis mariee. KHLESTAKOF. Qu'importe ! L'amour ne connait pas de differences. D'ailleurs Karamzine 1'a dit: les lois condamnent*. loignons-nous a 1'ombre d'un ruisseau. Votre main, je vous demande votre main. 174 PROSPER MERIMEE I SCENE XIV. LES MtiMES, MARIA ANTONOVNA, qui cnlre en couranl. MARIA. Maman, petit papa m'a clit de te... (ApercevantKhles- takof a genoux.) Ah! quelle situation est-ce la? ANNA. Eh bien ! quoi? qu'est-ce? qu'y a-t-il? Qu'est-ce que cette etourderie 1 Se precipiter dans une chambre comme un chat echaude? Qu'y a-t-il done de si extra- ordinaire? Pourquoi cet etonnement? En verite, ondi- rait un enfant de trois ans. Certes, on ne se douterait pas, non assurement on ne s'en doulerait pas, on ne se douterait pasqu'elleen a dix-huit. Je ne sais pas quand tu auras jamais un peu de raison et que tu sauras te con- duire comme une jeune personne bien elevee : quand apprendras-tu jamais les avantages des bons principes et de la severite des manieres? MARIA, pleurant. Mais, maman, je ne savais pas... ANNA. 11 y a toujours dans la lete je ne sais quelle fumee *, quelles incroyables vapeurs ! Tu te modeles sur les fillesde Liapkine-Tiapkine. Pourquoi les regardez-vous, Mademoiselle? Vous ne devez pas les regarder. Vous avez d'autres exemples a suivre. Votre mere est sous vosyeux. Voila les modeles sur lesquelsvous devez vous former. L'INSPBCTBUR GENERAL 175 KULESTAKOF, pivii.int la main dc Maria. Anna Andrei'evna, ne vous refusez pas a noire bon- heur! Benissez un constant amour! ANNA. Comment, c'est d'elle que... KHLBSTAKOF. Prononcez ! ma vie ou ma mort ! ANNA. Eh bien ! petite sotte, tu vois ce que c'est que tes manieres ridicules*. Monsieur a la bonle" de se mettre gerioux, et la-dessus tu prends ta course comme une folle. -Va, tu meriterais bien que je refusasse : lu n'es pas digne dc tant d'honneur. MARIA. Je ne le ferai plus, petite maman, je ne le ferai plus. SCENE XV. LES MONIES, LE GOUVERNEUR, tout essoufflS. LE GOUVERNEUR. Je ne le ferai plus, Votre Excellence! Ne me per- dez pas! ne me perdez pas! KHLESTAKOF. Qu'avez-vous ? LB GOUVEHNEUH. Les marchands sont venus me denoncer a Votre Excellence. Sur mon honneur, je vous jure qu'il n'y a 176 PROSPER \ir m MM: pas la moitie" de vrai dans ce qu'ils disent. Eux-memes ils trotnpent le public et vendent a faux poids. La femmeclu sous-officier estune menteuse. Elle dit qu'on 1'a fouettee, elle ment, comme il rTy a qu'un Dieu, elle ment, c'est elle-meme qui s'est fouetl^e. KHLESTAKOF. Au diable la femme du sous-officier, je m'en soucie bien! LE GOUVERNEUR. Ne les croyez pas, ne les croyez pas ! Ce sont de tels menteurs!... Un enfant ne les croirait pas. Dans toute la ville ils sont conntis pour des menteurs. Quant a cette canaille-la, je puis prendre la liberte de vous assurer que c'est une canaille comme le monde n'en a jamais vu. ANNA. Sais-tu 1'honneur que nous fait Ivan Alexandrovitch? II nous demande la main de notre fille. LE GOUVERNEUR. Quoi! quoi!... As-tu perdu la boule, petite mere? Votre Excellence, veuillez ne pas vous offenser. Elle a la tete un peu felee. Elle tient cela de sa mere KHLKSTAKOF. Oui, oui. Je demande sa main. Je suis amoureux LE GOUVERNEUR. Je ne puis vous croire, Excellence. ANNA. Mais, quand on te dit... GENERAL 177 KHLESTAKOF. C'est tres serieusement queje parle... Je suis homme a en perdre la cervelle... tant je suis amoureux. LE GOUVERNEUR. Je n'ose croire... Je suis si indigne de tant d'hon- neur. KHLESTAKOF. Oui, si vous ne consentez pas a me donner la main de Maria Antonovna, le diable sail ce queje ne fais pas! II- GOUVERNEUR. Je ne puis croire... Votre Excellence veut s'amuser. ANNA. Ah ! quel balourd incorrigible ! Combien de fois fau- dra-t-il te repeler... LE GOUVEHNBUH. Je ne puis croire... KHLESTAKOF. Donnez-la-moi, donnez-la-moi!... Je suis un homme desespere, et resolu a tout... Quand je me serai brule la cervelle, vous en repondrez devant la justice. I.r GOUVERNEUR. Iir-his! seigneur Dieu! je ne suis coupable ni de fait ni d'intenlion. Ne vous fachez pas, Excellence! Veuillez faire tout ce qu'il plaira a Votre Excellence... Je n'ai pas la tele a moi dans ce moment. . . et je ne sais ce qui se passe. Je suis devenu si bete, que je ne me suis jamais vu comme cela. Hindi's de litleratiire russe. T. II. 12 178 PHOSPKR Ml'lHMU: ANNA. Aliens, donne-leur la benediction. (Khlestakof prend Maria Anlonovna par la main els'incline.) l.i: GOUVERNEUR. Dieu vous benisse, mais je ne suis pas coupable. (Khlestakof cmbrasse Maria Antonovna.) Diable ! Au fnil ! (II se frotte les yeux.) Us s'embrassent ! Ma foi ! ils s'em- brassent. G'est un fiance pour lout de bon ! Ah ! quelle chance ! En voila d'une severe! SCENE XVI. LES PRECEDENTS, OSIP. OSIP. Les chevaux sont arrives. KHLESTAKOF. Bon. Je viens. LE GOUVERNEUR. Est-ce que vous partez? KHLESTAKOF. Oui. LE GOUVERNEUR. Alors, quand done?... Vous aviez meme, je pense, daigne faire allusion a un... manage. KHLESTAKOF. Je reviens tout de suite. Je vais chez mon oncle pour un jour. G'est un vieillard fort riche... Domain, je se- rai ici. L'INSPECTEUB GENERAL 179 I i: GOUVERNEUR. Nous n'osons pas vous retenir, dans 1'espoir de volre prompt retour. KHLESTAKOF. Je ne fais qu'aller et venir. Adieu, mon amour!... Non, je ne puis vousexprimer. .. Adieu, mon &me. (II lui baise la main. LE GOUVERNEUR. N'avez-vous besoin de rien pour la route? Si vous aviez besoin d'argent? KHLESTAKOF. Oh! non. Pourquoi done? (Se ravisant.) En efTet... Oui, volontiers. LE GOUVERNBUR. Combien vous faut-il? KHLBSTAKOF. Vous m'avezdeja donne deux cents roubles, c'est-a- dire cjuatre cents, je ne veux pas profiler de votre meprise. Eh bien, donnez-moi encore autant, et cela fera huit cents roubles juste. LE GOUVBRNBUH, prenant I'argent dans son portefeuille. Vous allez les avoir. Tenez, voici pr6cisment des billets neufs. KHLESTAKOF. C'est vrai. Tant mieux. On dit que des billets neufs annoncent un bonheur nouveau. LE GOUVERNEUR. C'est bien le cas de le dire. 180 PROSPER MEIUMEE KHLBSTAKOF. Adieu, Anton Antonovitch. Je vous suis bien recon- naissant de votre hospitalite. Jamais je n'ai trouve des holes si aimables. Adieu, Anna Andrei'evna. Adieu, ma chere ame, Maria Antonovna. (Tous sortent; on les entend derri&re la scene.) VOIX DE KHLESTAKOF. Adieu, ange de mon ame, Maria Antonovna! VOIX DU GOUVEHNEUR. Comment done! Vous partez dans une voiture de la poste ? VOIX DE KHLESTAKOF. Oui, c'est mon habitude. Les ressorts me font mal a la tete. VOIX DU POSTILLON. Heuh! VOIX DU GOUVERNEUH. Au moins, mettez done quelque chose sous vous... un tapis... Permettez-moi de vous faire donner un tapis. VOIX DE KHLBSTAKOF. Non, non! ce n'est pas la peine... Aureste, si vous 1'exigez, je veux bien un lapis. VOIX DU GOUVERNEUR. He! Avdotia! cours au garde-meuble. Prends le meilleur tapis... le tapis de Perse a fond bleu... Vite, depeche ! VOIX DU POSTILLOX. Heuh! L'lNSPECTEUR GENERAL 181 VOIX DU GOUVERNBL'R. Quund voulez-vous que nous vous attendions? VOIX DE KHLESTAKOF. Demain, apres-demain au plus lard. voix D'OSIP. C'est la le tapis? Donnez-le-moi... Un tour par ici. Bon, une poigne de foin. VOIX DU POSTILLON. Heuh! voix D'OSIP. Bien. Par ici. C'est cela. (^ava bien. Bravo! (Frappant *urle tapis.) Aliens, asseyez-vous, Monsieur. VOIX DE KHLESTAKOF. Adieu, Anton Antonovitch ! 4 VOIX DU GOUVERNEUR. Adieu, Excellence ! VOIX DE FEMMES. Adieu, Ivan Alexandrovitch. VOIX DE KIILESTAKOF. Adieu, petite maman ! VOIX DU POSTILLON. Enlevez, les ailes ! (On enlcnd un bruit de sonnelles; la toilc torabe.) FIN DU QUATRIEMK ACTB. AGTE CINQUlfcME. Meme decoration. SCENE PREMIERE. LE GOUVERNEUR, ANNA ANDREIEVNA, MARIA ANTONOVNA. LE GOUVERNEUR. Eh bien, Anna Andrei'evna? hein? t'en serais-tu jamais doutee? En voila-t-il un quine a la loterie? Voyons, dis-moi franchement : est-ce que tu y avals jamais pense,meme en reve? Tu etais madame la gou- vernante pour tout potage... crac !... Quel changement. II faut que tu sois la iille de quelque diable*. ANNA. Mon Dieu ! rien de tout cela ne mesurprend. II y a longtemps que je Tavais prevu. Gela t'etonne, toi, parce que tu es un pauvre bonhomme qui n'a jamais vu des gens comme il faut. LE GOUVERNBUR. Est-ce que je ne suis pas un homme comme il faut, moi, petite maman? Non, vraiment, Anna Andrei'evna, c'est drole de penser que nous voila devenus tous deux des oiseaux de cette sorte. Hein, Anna Andrei'evna, des oiseaux de haut-vol, le diable m'emporte. Ah ! main- tenant je m'en vais laver la tete, de la bonne sorte, & L'INSPECTKUR GENERAL 183 tous ces farceurs qui remetlenl cles petitions et des de- nonciations. Hola ! quelqu'un? (Unsergentde ville cntre.) Ah ! c'est toi, Ivan Karpovitch. Va me chercher mes- sieurs les mart-hands, mon camarade. Ah ! je leur apprendrai, a cette canaille-la a se plaindre de moi. A-t-on jamais vu de mauvais Juifs comme cela! C'est bon, c'est bon, mesagneaux, je vous ai fait manger des crapauds jusqu'a present, mais aujourd'hui, parbleu ! vous avalerez des couleuvres. Ah 1 je liens bonne note* de tous ces plaignants, surtout des ecrivains, des ecri- vains redacteurs de placets dont ils ont etc 1'entourer. Apprends-leur a tous, qu'ils n'e*n ignorent pas, I'hon- neur que le bon Dieu envoie a leur gouverneur, il va donner sa fille, non pas au premier venu, mais a quel- qu'un qui n'a pas son pareil au monde et qui peut faire tout, tout, tout, tout ! Dis-leur bien a tous pour qu'ils le sachent. Crie-le a tout le peuple; sonne la cloche* : le diable m'emporle, c'est mon jour de triomphe, et je triomphe. (Le sergent de ville sort.) Eh bien ! Eh bien ! Anna Andrei'evna! comment sommes-nous a present? Ou allons-nous vivre, ici ou bien a Filer? ANNA. A Pdtersbourg, cela va sans dire? Le moyen de res- terici? LE GOUVERNEUH. Va pour Piter, puisque Piter il y a. On est bien ici, cependant. Quoi done? quand j'ypense, faut-il envoyer mon gouvernemenl au diable, hein, Anna Andrei'evna? 184 PROSPER MI' HI MM: ANNA. Cela va sans dire. La belle chose qu'un gouverne- ment ! LE GOUVERNEUR. Dis done, Anna Andrei'evna, mainlenant je puis bien attraper un meilleur grade. II esta tu et a toi avectous les ministres, et il va a la cour. II me fera avoir de 1'avancement, et avec le temps, je puis bien accrocher les Epaulettes de general. Qu'en penses-tu, Anna Andre'ievna, est-ce queje ne puis pas bien passer gene- ral? ANNA . Comment done ! mais certainement. LE GOUVERNEUR. Ah ! le diable m'emporte ! c'est fameux d'etre gene- ral et de se pendre un cordon sur 1'epaule. Quel cor- don vaut mieux, Anna Andrei'evna, rouge ou bleu ? ANNA. C'est le bleu, surement. LE GOUVERNEUH. Peste ! c'est comme cela qu'elle les aime* ! Le rouge est beau aussi. Sais-tu pourquoi c'est agreable d'etre general? C'est que, par exemple, on veut aller quelque part : bon ! feldjsegers et adjudants* galopent devant vous. Des chevaux! Dans le relais il n'y en a pour personne; il faut que tout le monde attende : tous les pelits fonctionnaires, capitaines, gouverneurs... tandis que M.le general fait le gros dos sans daignerse meler L'INSPECTEUR GENERAL 185 de rien*. On dine chez 1'inlendant, et la le gouverneur vous fait la cour*. Ah ! ah ! ah! (II pleure a force de rire.) Voila une vieenchanteresse, morbleu 1 ANNA. Tu n'aimes que les choses grossieres. Tu auras la complaisance de changer completement de facons de vivre; car tes relations ne seront plus avec je ne sais quel juge, amateur de chiens, avec lequel tu vas courir des lievres, ou bien un Zemlianika. Tu auras, au con- traire, des relations avec les personnes les plus distin- gudes, des comtes, des gens du monde... Je t'avoue que je suis en peinede toi. II t'arrive parfois de lacher des mots qu'on n'entend jamais dans la bonne compagnie. LE GOUVERNEUR. Bah I un mot, ca ne fait de mal a personne. ANNA. A la bonne heure quand tu etais gouverneur. Mais maintenant, c'est une vie toute diflerente. LB GOUVERNFUR. Oui. On dit qu'il y a la-bas deux petits poissons, le riapoucka et le koriouchka.*, que 1'eau vous en vient a la bouche quand on commence a en manger. ANNA. II ne pense qu'aux poissons! Moi je veux que noire maison soil la premiere de la capitate. Je veux avoir ma chambre toute parfumee d'ambre, qu'en y entrant seu- lement on en ferme les yeux et... (Elle ferme les yeux en respiranl avec force.) Ah ! que c'esl delicieux ! 186 PROSPER MERIMEE % SCENE II. LES PRECEDENTS, LES MARCHANDS. II'. GOUVEHNEUR. Bonjour, mes petits amis. LES MAHCHANDS, se prosternant. Nous venons te presenter nos hommages, petit pere. LE GOUVERNEUH. Eh bien, mes petits agneaux, comment va la sante? Et notre commerce? Comment, des raccommodeurs de bouilloires*, des chevaliers de 1'aune s'avisent de faire des petitions? Archivoleurs, triples betes, vieux veaux marins, vous faites des petitions, hein? On vous a pris beaucoup*? Vous vous imaginezque vous allez me faire mettre en prison?... Savez-vous bien, Messieurs, etque six diables et une sorciere vous sautent a la gorge, savez-vous bien... ANNA. Ah ! mon dieu! Anloncha, quels mots est-ce que lu dis la? LE GOUVERNEUH. Les mots n'y font rien. Mais savez-vous bien que ce haul fonctionnaire, a qui vousavez porte vos plainles se marie avec ma fille? Hein? qu'avez-vous a dire a cela?... Maintenant, si je vous... Vous volez le monde. Toi, tu fais une soumission au gouvernement, tu nous passes un compte d'apolhicaire de cent mille roubles, et tu livres du drap pourri, et parce que lu fais le L'INSPECTEUR GENERAL 187 sacrifice d'une douzaine d'archines*, tu crois qu'il faut qu'on t'en remercie encore? Et si Ton savait comme tu... Mais il a du foin dans ses bottes : c'esl un mar- chand, on ne peut pas le toucher. Un marchaml,dis- tu, vaut bien un gentilhomnie.. . Un gentilhomme ! . . . ah! vilain singe, sais-tu ce que c'est qu'ungenlilhomme? Un genlilhomme est ecluque. C'est vrai qu'on lui donne le fouet au college, et c'est bien fait pour qu'il apprenne ce qu'il faut apprendre; tandis que toi... ce qu'on t'apprend d'abord c'est a larronner. Ton maitre te rosse pour t'inslruire & flouer les chalancls. Quand tu es apprenti et que tu ne sais pas encore ton paler, tu sais deja donner le coup de pouce a la balance. Et puis quand tu t'es arrondi, que ta poche est bien bourrde, tu fais le gros et le fier. Voila un beau venez-y-voir ! Et toi, parce que tu soucles * seize bouilloires par jour, lu fais le gros et 1'impor- tant? Ah! je vais te cracher sur ta tete et sur ton importance ! LES MAHCHANDS, A genoilX. Grace! Anton Antonovitch ! nous sommescoupablesl LE GOUVERNEUR. Tufais des placets toi?Et qui done I 'a donne uncoup d'epaule pour faire ton beurre, lorsque tu as bati ce pont et que tu nous as fait un comple de vingt mille roubles de bois tandis qu'il n'y en avail pas pour cent roubles? C'est moi qui t'ai lendu la perche, barbe de bouc ! Tu 1'as oublie". Si je disais ce que je sais sur ton comple, je te ferais faire gratis le voyage de Sibe'rie. Hein ? qu'as-lu a dire a cela? 188 PROSPER MERIMEE UN MARCHAND. Nouseumes tort, Anton Antonovitch : c'est lediable qui nous poussa. Mais nous ne ferons jamais plus de placets. Dis-nous seulement quelle satisfaction tu veux, mais ne sois plus fSche. LE GOUVKHNEUR. Ne sois plus fache ! Tu es a plat-ventre devant moi, a present : c'est que j'ai le bon bout du baton. Mais si j'etais a ta place, et toi a la mienne*, canaille, tu me pousserais dans le ruisseau, bien heureux si tu ne me jetais pas des pierres. LES MARCHANDS, a S6S pieds. Grace! grace! Anton Antonovitch! LE GOUVERNEUR. Grace ! grace ! Voila ce que vous dites a present. Et tout a 1'heure, je vous.... Aliens! Dieu commande de pardonner! Suffit. Je ne suis pas rancunier ; seulement, faites-y attention : a 1'avenir, qu'on ne m'echauffe plus les oreilles. * Vous aurez la bonte de vous rappeler que jedonne ma fille, non pas a un simple gentilhomme... Ainsi que les felicitations soient convenables, vous m'entendez? Ne vous imaginez pas que vous vous en lirerez avec un saumon fume* ou avec un pain de sucre... Non. Allez, et que Dieu vous conduise. (La marchands sortent.) L'IXSPECTEUR GENERAL 189 SCENE III. LE GOUVERNEUR, ANNA ANDREIEVNA, MARIA ANTO- NOVNA, LE JUGE, L'ADMINISTRATEUR DE L'HOS- PICE, RASTAKOFSKI. II- JUGE. La nouvelle est-elle vraie, Anton Antonovitch? On dil qu'il vous arrive un bonheur extraordinaire. L'ADMINISTRATBUR. J'ai 1'honneur de vous oflrir mes felicitations de ce bonheur extraordinaire. (Baisant la main a Anna Andreievna, puis a Maria Antonovna.) Anna Andrei'evna !... Maria Anto- novna !... RASTAKOFSKI. Anton Antonovilch, je vous offre mes felicitations I Que Dieu prolonge votre vie et celle du nouveau couple, qu'il vous donne une nombreuse posterite de petits-iils et d'arriere-petils-fils. Anna Andreievna... Maria Antonovna... (II leur baise la main.) SCENE IV. LES MtfMES, KOROBKINE, LA FEMME DE KOROBKINE, LULUKOF. KOROBKINE. J'ai 1'hoiineur de vous offrir mes felicitations, Anton Antonovitch. Anna Andreievna.. . Maria Antonovna... (Baisement de mains.) 190 PROSPER MERIMEE LA FEMME DE KOROBKINB. Je vous felicite bien sincerement, Anna Andreievna, de ce nouveau bonheur. LULL'KOF. J'ai 1'honneur de vous feliciter, Anna Andrei'evna. II lui baise la main, puis sc tournant vers les speclateurs, fail claquer sa langue d'un air cavalier.) Maria Antonovna ! (II lui baise la main avec la meme pantomime.) SCENE V. LES MtiMES, BOBTGHINSKI BT DOBTCHINSKI. Entrent une grande quantit6 de personnes en redingote et en habit, qui vont processionnellemenl baiser la main d'Anna Andre'ievna en disant : Anna Andreievna. ; puis celle de Maria Antonovna, en disant : Maria Anlonovna. Bobtchinski et Dobtchinski s'entre-poussent pour se presenter plus tot. BOBTCHINSKI. J'ai Thonneur de vous offrir mes felicitations... DOBTCHINSKI. Anton Antonovitch, j'ai 1'honneur de vous olFrir mes felicitations.. . BOBTCHINSKI. ... Dansune circonstance si heureuse. DOBTCHINSKI. Anna Andreievna... BOBTCHINSKI. Anna Andreievna... (Tous deux s'avan^ant en mcme temps pour lui baiser la main, se cognent le front.) L'INSPECTEUR GENERAL 191 DOBTCHINSKI. Maria Antonovna ! (II lui baise la main.) J'ai 1'honneur de vous oflVir mes felicitations. Vous allez etre bien, bien lieureuse. Vous aurez des robes d'or et vous man- gerez des soupes dedicates de toute espece. Vous passe- rcz agreablement votre temps. BOBTCHINSKI, 1'interrompant. Maria Antonovna, j'ai 1'honneur de vous offrir mes felicitations. Dieu vousdonne loutessortesde richesses, beaucoup de ducats, et un petit garcon, grand comme cela, qu'on tiendra dans la paume de la main, et qui criera bien gentiment : Oua ! oua ! oua ! SCfcNE VI. LES MKMES, LE RECTEUR ET SA FEMME. Arrivee de nouvclles visiles. Le baise-main continue. LE RECTEUR. J'ail'honneur LA FEMME DU RBCTEUR, 86 jrlant dans les bras tl'Aima. Je vous felicite, Anna Andrei'evna. (Elles s'embrassent.) Ah ! quel plaisir j'ai eu en apprenant cette nouvelle. On me dit : Anna Andrei'evna marie sa fille. Ah I mon Dieu, que je me dis, j'en suis si contente! Dis done, que je dis a mon mari, dis done, Loukanlchik, quel bonheur pour Anna Andrei'evna ! Ah ! je me dis, loue soil Dieu. Je lui dis : J'en suis si ravie, que je meurs d'impatience d'aller le dire a Anna Andrei'evna en per- sonne...Ah! mon Dieu, que je me dis, Anna Andrei'evna 19*2 PROSPER MERIMEE qui souhaitail lant un bon parti pour sa fille, voila un bonheurcomme cela. . . Gela se fait juste comme elle le desirait. Moi j'en suis si contente que je ne saurais le dire. J'en pleure, j'en pleure, vrai cela me fait sanglo- ter. Et Louka Loukitch qui me dit : Pourquoi done, Nastenka, que tu pleures? Loukantchik, que je lui dis, je ne sais pas, mais les larmes me coulent comme d'une fontaine... LE GOUVERNEUR. Je vous en supplie, Messieurs, prenez la peine de vous asseoir. He! Michka! apporte ici d'autres chaises. (On s'assied.) SCENE VII. LES PRECEDENTS, UN INSPECTEUR DE POLICE ET LES SERGENTS DE V1LLE. L'INSPECTEUR. J'ai 1'honneur de vous olTrir mes felicitations, mon- sieur le gouverneur, et de vous presenter mes souhaits pour de nombreuses annees. LE GOUVERNEUR. Merci, merci ! Asseyez-vous, Messieurs. LE JUGE. Mais, dites-nous done, je vous en prie, Anton Anto- novitch, de quelle maniere cela s'est fait. Contez-nous la chose par le menu. LE GOUVERNEUR. Le menu de la chose est extraordinaire. II a fail la demande en personne. L'INSPECTBUR GENERAL 193 ANNA. Et de la facon la plus respectueuse et la plus comme il faut. II m'a dit avec desmanieres excellenles : Tenez, Anna Andrei'evna, ce que j'en fais, c'est par pure admi- ration de votre merile. On n'a jamais vu un homme mieux <.'levi% plus distingue, plus a la tele des gens comme il faut. Pour moi, a-t-il dit, Anna Andrei'evna, je me soucie de la vie comme d'un kopek. Et c'est seu- lement parce que je suis pen^tre d'estime pour vos rares qualites.. . MARIA. Ah! petite maman, c'est a moi qu'il a dit cela. ANNA. Tais-loi done. Tu n'y entends rien, et tu te meles toujours de ce qui ne te regarde pas. Moi, dit-il, Anna Andrei'evna, je suis transport^... A peine avait-il prononce ces mots flatteurs, et comme j'allais lui re- pondre que nous n'avions jamais os6 espe>er un tel honneur, tout a coup il tombe a genoux, et avec ces manieres si distinguees. . . Anna Andrei'evna, dit-il, ne faites pas mon malheur. Consentez a payer mes sentiments de retour, ou bien la mort va mettre fin a ma vie. MARIA. Mais, petite maman, c'est pour moi qu'il a dit cela. ANNA. Oui, certainement, c'etait pour toi *. Je ne dis pas le contraire. de litlerature raise. T. II. 13 194 PROSPER Ml' it I Ml' I LE GOUVERNEUR. C'est qu'il nous a fait peur. II disuit qu'il 86 brule- rail la cervelle. Je me brulerai la cervelle, je me brulerai la cervelle, qu'il disait. PLUSIEURS PERSONNKS DK LA COMPAGNIE. Vraiment ! Est-il possible ! LE JUGE. Quel caractere*! LE RECTEUR. En verit^, c'est la destinee qui a fait ccla. L'ADMINISTRATEUR . Ne dites done pas la destinee, petit pere. La destinee ri'est qu'une dinde. G'est le merite qui est recompense. (A part.) Des perles qui tombent aux pourceaux! LB JUGE. Dites done, Anton Antonovitch, je vous vendrai cette petite chienne* dont nous etions en marche. LE GOUVEHNEUR. Merci. J'ai autre chose a penser qu'a votre chienne. LE JUGB . Eh bien, si vous n'en voulez pas, faisons affaire pour un autre chien. LA FEMME DE KOROBKINB. Ah! comme je suis contente du bonheur qui vous arrive, Anna Andrei'evna. Vous ne pouvez pas vous le figurer. KOROBKINB. Et mainlenant, ou est done cet hoteilluslre? On m'a dit qu'il etail parti pour quelque affaire. . . L'INSPECTEUR GENERAL 195 LK GOUVEKNKUR. Oui, il est parti pour un jour, a cause d'une affaire fort importante. ANNA. II est ;ilU- chez son oncle, lui demander sa benedic- tion. II-: GOUVERNEUR. Oui, lui demander sa benediction; mais demain pour... (II elernue.) TOUS, s'6crienl & la fois ; A vos sou ha its ! LB C,i'( \ 1 KM I R. Bien des remerciements ! Mais demain pour suril... (II iternue.) II reviendra. TOUS, s'ecrient de nouvoau A vos souhaits ! L'INSPECTEUR. Bonne sant6, monsieur le gouverneur ! BOBTCHINSKI. Cent ans de vie et un muid de ducats ! DOBTCHINSKI. Dieu vous en donne quaranle quarantaines ! I.'ADMINISTRATEUR, A part. De fievres quartaines ! LA FEMMB DE KOROBKINE, A part. Le diable le torde le cou ! LE GOUVERNEUa. Tres humbles remerciements. Je vous en souhaite autant a tous. 196 PROSPER MERIMEE ANNA. Nous nous sommes decides a nous fixer a Pelersbourg. II y a ici un air!. . . C'est trop la campagne. . . J'ai, je 1'avoue, une aversion extreme... Voici mon mari... qui va recevoir le grade de general. I i: GOUVERNEUR. C'est vrai, Messieurs, je 1'avoue, le diable m'emporte, mais j'ai fort envie d'etre general. LE RBCTKUR. Dieu fasse que vous le soyez. ROSTAKOFSKI. L'homme ne peut rien : Dieu peut tout. LE Ji'(,i:. Au grand vaisseau, la graride mer. L' ADMINIS TR ATEUR . Le merile est toujours recompense. LE JUGE, a part. Les poules auront des dents quand tu seras general. Cela lui irait comme des manchettes a un cochon. Tu fais le fanfaron trop t6t. Tu as ton affaire, mais tu n'es pas encore general. L'ADMINISTHATEUH, a part. Le voir general, le diable emporte ! Lui, general, et a quoi bon ! Ge n'est pas 1'embarras, il a un aplomb que le diable ne 1'emporteraitpas volontiers*. (Hautau gouverneur.) Alors, Anton Antonovitch, vous ne nous ou- blierez pas. L'INSPBCTEUR GENERAL 197 LE J I ..K. S'il arrivait quelque chose, par exemple, une mau- vaise affaire, vous nous serviriez de protecteur. KOROBKINB. l.'.miK't' prochaine, je dois envoyer mon fils dans la capitale pour qu'il soil utile au gouvernement. Vous aurez la bont, n'est-ce pas, de lui accorder votre pro- tection? Vous servirez de pere a ce pauvre orphelin. LE GOUVBRNEUR. Oui, je vous promets de m'employer pour lui. ANNA. Mon Dieu, Antoncha, tu es toujours & faire des pro- messes. D'abord, tu n'auras pas le temps de penser a cela. Et comment est-ce possible, et a propos de quoi se charger de ces engagements-la? LE GOUVER.NBUR. Mais, ma chore, quand c'est possible. ANNA. Possible! possible! Enfin pourquoi se faire le pro- tecteur de tous les pauvres heres?. . . LA FEMME DE KOROBKINE . Entendez-vous comme elle nous traite? QUBLQUES VISITEUR8*. Oui, elle a toujours etc comme cela. Je la connais bien. Quand elle est a table, elle met ses pieds dans. . . IDS PROSPKR MI' H i MI'. i. SCfcNE VIII. LE3 PRECEDENTS, LE DIRECTEUH DES POSTES, tout CBSOuffll, et tenant a la main unc lettre decachcU'-e. I.K DIRKCTEUR. Quelle etrange aveuture, Messieurs. Ge fonctionnaire que nous avons pris pour Tinspecteur general, ce n'e- tait pas 1'inspecteur general. TOUS. Comment! ce n'est pas lui ! LE DIRECTEUR. Pas du tout. Je 1'ai appris par cette lettre. LE GOUVERNEUR. Qu'est-ce que vous dites ? qu'est-ce que vous dites ? Quelle lettre? LE DIRECTEUR. Oui, une lettre qu'il a ecrite. Onm'apporte une lettre pour la poste. Je regarde 1'adresse et je vois : A Peters- bourg, rue de la Poste. Je reste stupefait. Bon, que je me dis, il a trouve quelque chose a dire dans le service, et il en previent Tautorit^ sup^rieure. Je la prerids et je la decachette . . . LE GOUVERNEUH. Comment! vous. . . LB DIRECTEUR. Moi-meme, je ne sais pas comment j'ai fait. C'est une force surnaturelle qui m'a soutenu. J'allais faire partir une estafette pour la porter. . . mais la curiosile l.'lNH'I.CTKt H GENERAL 199 s'elait emparee de moi a un point que je n'ai jamais rien senli de pareil. Impossible, impossible, cela ne se pent pas, mais une tenlation, une demangeaison . . . II me semblait entendre une voix dans une oreille : Ne decachette pas ! tu te perds. Tu es flambe. Dans 1'autre oreille, je ne sais quel diable me souffle : Decachette, decachette, d^cachelte! Si bien qu'en louchantlacire... je sentais du feu dans mes veines ... et en decachetant, de la glace, oui, de la glace. Mes mains tremblaient et lout se brouillait a mes yeux. LE GOUVERNEUH. Comment avez-vous bien eu Taudace de decacheter la lettre d'un personnage si puissant! LE DIRECTEUR. Eh ! le bon, c'est qu'il n'est pas puissant, et que ce n'est pas un personnage. LE GOUVERNEUR. Et qu'sst-ce done a votre comp'te ? LE DIRECTEUR . Ma foi, ni ceci ni cela. Le diable sail qui c'est. LB GOUVEHNBUH, avec emportement. Comment! ni ceci ni cela. Osez-vous bien 1'appeler ceci et cela, et le diable sail qui ! Je vais vous faire arreter. LE DIRECTEUR. Vous? LB GOUVBRNBUR. Oui, moi. 200 PROSPER Ml'ltlMU; LE DIRECTBUR. De la douceur*. I !-: GOUVBRNEUR. Savez-vous bien qu'il va epouser ma fille, que je vais etre un grand personnage, et que je puis vous envoyer en Siberie. . . LE DIRECTEUR. Oh ! la Siberie! Anton Antonovitch! (Test loin, la Siberie. Ecoutez ce que je vais vous lire, cela vaut mieux. Messieurs, permettez-moi de vous lire cetle etlre. TOUS. Lisez, lisez. LE DIRECTEUR, lisant. Je me hate de te faire part, mon cher Triapitchkine, des etranges aventures qui m'arrivent. En route, je fus ondu rasibus par un capitaine d'infanterie, si bien que le maitred'hotel, fauted'argent, voulaitme faire mettre en prison, quand, a ma physionomie petersbourgeoise eta mon costume, toule la ville nVa pris pour un inten- dant general en tournee. Si bien que me voila installe chez le gouverneur ; on est aux petits soins pour moi, et je fais la cour amort a sa femme et asa fille. Seulemenl. je suis indecis pour savoir par laquelle je commencerai. Je crois que ce sera par la maman, car elle parait loule prete a tout. Te rappelles-tu nos infortunes, comment nous dinions a I'o3il, et comment une fois un patissier me prit au collet a 1'occasion de certains petils pates que nous avions manges au compte clu roi de Prusse. ) I.'lNSI'ECTEUR GENERAL 201 Celle fois, 1'aventure tourne loul differemment. C'est a qui me pretera 1'argent qu'il me faut. Ce sont cle droles d'originaux. Us te feraient mourir de rire. Tu ecris des articles. Voici des portraits a ton service. D'abord le gouverneur : bete comme un ane gris. . . LB GOUVERNBUR. C'est impossible. 11 n'y a pas cela. LB DIRECTBUR. Lisez vous-meme... LB GOUVERNEUR, lisant. Comme unane gris... C'est impossible; c'est vous qui avez ecrit cela. LB DIRECTEUR. Qui, moi,ecrire cela ! L'ADMIMSTRATEUR. Lisez. LE RECTEUR. Lisez. LE DIRECTEUR, lisa ill. Le gouverneur... bete comme un ane gris... LE GOUVBRNEUR. Le diable Temporte, il faut encore qu'il recommence. Comme si c'etait ncessaire ! LE DIRECTEUR, lisant. Hum. . . hum... hum... Ane gris. Le directeur des posies esl un brave homme... Ah! il s'exprime d'une maniere assez inconvenante sur mon comple. -"-' PROSPER LB GOUVERNBUR. Lisez toujours. LB DIRECTBUR. Heuh ! A quoi bon? LB GOUVERNEUR. Mais, le diable emporte! quand on lit, on lit. Lisez tout. L'ADMINISTRATEUR, prenant la lettre. Permetlez que je continue. (II met ses lunettes et lit.) Le directeur des posies ressemblecomme deux goultes d'eau a Mikheief, le garcon de bureau. Ge doit etre comme lui une canaille qui boit de 1'absinthe*. LE DIRECTEUR. Un polisson, qui meriterail qu'on lui donnat le fouet ! II n'y a plus rien*? L'ADMINISTRATEUR, lisant. L'administrateur des etablissements de bien... Br... br... br... KOROBKINE. Pourquoi vous arretez-vous? L'ADMINISTRATEUH. Une ecriture illisible On voit bien* que c'est un mauvais sujet. KOROBKINB. Donnez-moi la lettre. J'ai, je crois, de meilleurs yeux. L'ADMINISTRATBUR, retenant la lettre. Non, on peut passer ce passage-la. Le reste se de- chifTre mieux. L'INSPECTECR GENERAL 203 KOROBKINE. Non, permettez, je lirai bien... L'ADMINISTRATEUR. Et moi nussi, je lirai bien. Plus loin c'est tres-lisible. LB DIRECTEUR. Non, lisez tout. On a dej& lu tout ce qui est avant. TOUS. Donnez la letlre, Artemii Philippovitch. Lisez-la, Korobkine. L'ADMINISTRATEUR, donnant la leltre. A la bonne heure. Tenez... permeltez. (II met le doi^t surune ligne.) C'est a partir d'ici qu'il faut lire. LE DIRECTEUR. Lisez tout! morbleu ! lisez tout. KOROBKINE, lisant. I.'administrateur des etablissements de bienfai- sance, Zemlianika, est uncochon en bonnet carre\ L'ADMINISTRATEUR. Gela n'a pas le sens commun. Un cochon en bonnet carre! Qui est-ce qui a jamais vu un cochon en bonnet car re ! KOROBKINB, lisant. Le recteur du college empeste 1'ail. * LB RECTBUR. Mon Dieu! moi qui ne mange jamais d'ail. LB JUGB, a part. Grace a Dieu, il n'est pas question de moi. 204 PROSPER Mi'.itnm. KOKOIIKIM-, lisant. Le juge... LE JUGE, a part. Attrape ! (Haul.) Messieurs, la lettre a 1'air d'etre un pen longue, et a mon avis, je trouve qu'il est bien en- nuyeux de lire lant de sottises. LE RECTBUH. Non, non. LE DIRECTEt'R. Non, lisez toujours. KOROBKINE, lisant. Le juge Liapkine-Tiapkine est du dernier mauvais Ion '. C'est sans doute quelque mot francais. LE JUGE. Le diable sail ce qu'il veut dire. C'est bon si cela ne veut dire que polisson*. C'est peut-etre quelque chose de pire. KOROBKINE, lisant. a Au reste tout ce monde est fortaccueillant et rem- pli de bienveillance. Adieu, mon cher Triapitchkine. Je veux, a tonexemple, me mettre dans la litte>ature. On s'ennuie a la longue, mon brave, et il fautdes ali- ments *. Je m'apercois qu'il faut se lancer dans les choses 6lev6es. ficris-moi dansle gouvernement de Saratof, et la au chateau de Podkatilofka. (II retourne la lettre et 1'adresse.) Monsieur M. Ivan Vassilievitch Triapitchkine, Saint-Petersbourg, rue de la Poste, n 97*, au troi- sieme a droite. 1. Ces mots son t en francais dans 1'original. L'INSPBCTBUR GENERAL 205 UNE DAME. Quelle epigramme inaltendue! LE GOUVBRNEUR. Voila comme on m'egorge... comme on m'egorge! Je suis assassine! assassin^ ! Je ne vois rien. Je ne vois que des groins de cochon uu lieu de visages... II faut le raltraper, le rattraper. LB DIRECTEUR. Comment le rattraper! Et moi qui ai recommande de lui donner les meilleurs chevaux. C'est le diable qui m'a souffle cette maudite idee. LA FBMME DE KOROBKINE. Voila vraiment une confusion sans exemple. LB JUGB. Et savez-vous, Messieurs, le diable m'emporte, c'est qu'il m'a emprunt6 trois cents roubles! L'ADMIMSTRATBUR . Eta moi aussi trois cents roubles. LB DIRECTEUR. Helas! It a moi aussi trois cents roubles. BOBTCHINSKI. Et a nous, a Petr Ivanovitch et a moi soixante-cinq en billets. Oui. LB JUGE, se croisant les mains', avec un geste de surprise. Mais comment, Messieurs, nous sommes-nous laisses re fa ire comme cela. 206 PROSPER MERIMKE M GOUVBHNEUH, 86 donnant des coups & lui-meme. Et moi, moi ! vieil imbecile! comment ai-je fait? Vieux moulon que je suis, je suis devenu bete de vieil- lesse... II y a trente ans que je suis fonctionnaire : pas un marchand, pas un fournisseur n'a pu m'attraper. J'ai fait la queue aux plus delies coquins; des filous, des gredins si forts qui faisaient aller tout le monde, je les ai joues par dessous la jambe. J'ai floue trois inten- dants... des intendants !... C'est quelque chose pour- lant que des intendanls*... ANNA. Mais tout cela est impossible, Antoncha. 11 est fiance a la petite... LB GOUVERNEUR, en fureur. Fiance ! Et tu ne vois pas qu'il nous a encore floues * ! J'en ai plein le dos de tes fiancailles ! (Avec stupefaction.) Non, venez tous, toutl'univers, toute la chretiente, ve- nez voir un gouverneur bafoue ! Appelez-le bete ! vieille bete d'escroc. (II se donnedes coups de poing*.) Ah ! gros imbecile qui prend un blanc-bec, un moutard pour un hommed'importance! Et pendant ce temps-la, le voila, lui, sur la route qui fait sonner ses grelots ! II va con- ter Thistoire au monde entier... Je serai la fable, la risee generale, et le pire, c'est que quelque barbouilleur de papier, quelque faineant d'homme de leltres me mettra en conic-die. Ah ! voila le terrible. . . Cela ne menage ni le grade, ni 1'emploi, et cela trouve des imbeciles qui montrent les dents et qui applaudissent. De quoi riez- vous? C'est de vous que vousriez. Ah ! vous... (Frappant L'INSPECTEUR GENERAL 207 dupied.) Ah ! si je tenais lous ces barbouilleurs cle pa- pier ! ah ! ces ecrivassiers, ces maudits liberaux, cette engeance du diable! je vous les mellrais tous dans un sac, et je les ecraserais en poussiere; au diable ce qui serait dedans. (II agile les poings et frappe du pied avec fu- rcur. Apres un moment de silence.) Je n'en reviens pas en- core! G'est sur, quand Dieu veut nous punir, il com- mence par nous faire perdre lebon sens. Maiscetecer- ve!6 en quoi ressemblail-il a un inspecteur? Lui ! . . . comme a un moulin a vent. Etles voila tous a dire : Un inspecteur general ! un inspecleur general ! Voyons quel est le premier qui s'est aviso de dire que c'elait un ins- pecteur general. Repondez. L'ADMINISTRATEUR. Je veux etre pendu si je sais comment cela est arrive. Nous avons eu la berlue; c'cst le diable qui nous a joues. LE JUGE. Qui 1'a dit le premier? Tenez, voici qui 1'a dit le pre- mier. Ge sont ces gaillards-la. (II montre Boblchinski et Dobtchinski.) BOBTCHINSKI. Mon Dieu ! mon Dieu! je ne pensais pas... DOBTCHINSKI. Mon Dieu ! moi, je ne Tai pas... L'ADMINISTRATEUR. Knfin, c'est vous. 208 PROSPER MERIMEE II RBCTEUR. Parbleu! Us sont accourus comme des fous, sortant de I'hotel : II est arrive, le voila ! II ne paye rien!... Un bel oiseau que vous avez denichd. LE GOUVERNEUR. Ce devaitetre vous. Maudits menteurs, vieux colpor- teurs de commerages ! L* ADMINISTRATED. Que le diable vous emporte avec votre inspecteur general et vos contes a dormir debout ! LE GOUVERNEUR. Des animaux qui ne font rien que roder par la ville, ennuyertoutle monde, repandredes mensonges, vieilles pies sans queues !... LE JUGE. Maudits barbouilleurs ! LE RECTEUR. Oisons brid6s! L 1 ADMINISTRATED. Anesbat6s* ! BOBTCHINSKI. Eh non ! ce n'est pas moi ; c'est Petr Ivanovitch. DOBTCHINSKI. Eh non, Petr Ivanovitch, c'est vous qui le premier... BOBTCUINSK.I. Mais non. C'est vous qui 1'avez dil le premier. L'INSPECTEUR GENERAL 209 SCfcNE IX. LES PRECEDENTS, UN GENDARME. LE GENDARME. Vous etes pri6 de vous rendre sur-le-champ chez M. 1'inspecteur general qui arrive en mission de Peters- bourg. II est descendu a Thotel. Ces mots les frappent tous comme un coup de tonnerre. Un crid'ctonnemenl sort de labouche de touteslcs dames. Tableau general. Tous semblent petrifies. SINK MUETTK. Au milieu le gouverneur, immobile comme un piquet, les bras ctendus et la tete renversee en arriere. A sa droite sa femme et sa lille, se dirigeant vcrs lui d'mi mouvement de tout le corps. Derriere elles, le directeur des poBtes se tournant vers les spec- tateurs avec un geste d'inlerrogalion *. Derriere lui le recteur, dans 1'atlilude d'une stupefaction naive, et dans la meme partie de la scene, trois dames qui se groupent ensemble, contemplent avec une expression satirique la situation de la famille du gou- verneur. A la gauche du gouverneur, Zemlianika, la tele un peu penchee de c6te comme s'il 6coutail quelque chose. Aupres de lui lejuge les bras elendus, touchant presque la terre et faisant un mouvement de levres comme s'il sifflait ou prononcait : Tiens. grand'maman, voici la Saint-George *. Apres lui Korobkine tourn6 vers les spectateurs, fermant un ceil et desi- gnant le gouverneur avec une expression de malignit6. Du meme cole de la scene, Boblchinski el Doblchinski les mains etendues 1'un versl'autre. la bouche ouverle et s'cntre-regardanl les yeux ecarquilles. Lesautrespersonnagesdemeurenl immobiles comme des termes. Tout ce groupe pclrifle conserve la ineine attitude pendant une demi-minute. La toile tombe. FIN DU CINQUIEMB ACTE. fitudei de litteralure russe. - T. II. 14 LA LITTERATURE ET LE SERVAGE EN RUSSIE MEMOIRES D'UN CHASSEUR RUSSE, PAR M. IVAN TOURGHENIEF. Tout le monde a pu remarquer que les voyageurs, causans et communicatifs dans une voiture publique tiree par des chevaux, deviennent silencieux et plus ou nioins egoi'stes lorsqu'ils se trouvent sur un chemin de fer. Sans chercher aujourd'hui une explication a ce phenomene, je me bornerai a faire remarquer une de ses consequences. On a imagine une litterature specia- lement a 1'usage des personnes qui, de meme que Jocrisse, n'aiment pas a faire connaissance avec les gens qu'elles ne connaissent pas. Les Memoires d'un Seigneur russe me semblent une heureuse addition a cette bibliotheque des chemins de fer*; seulement il est facheux qu'un livre destine a etre lu parmi les lacets, malheureusement trop frequents sur nos rails, ne soit pas imprime avec des caracteres plus gros et in. mis serr^s*. Qui nous rendra les belles Editions du xvi e et du xvii* siecle, le papier solide et pas trop blanc, les lettres nettes et carrees? Mais la civilisation et le progres ont sans doute leurs conditions mysterieuses, et il faut savoir se resigner a quelques inconvenients pour beaucoup d'avantages. Au reste, quelque mal imprimes que soient les Memoires d'un Seigneur russe, on les lira pourtant avec plaisir, non-seulement en dili- gence, mais dans les chateaux, ou le ddsoeuvrement va commencer*; c'est un ouvrage amusant, instructif, sans prevention, qui en dit plus qu'il n'est gros. II est intitule en russe Memoires d'un chasseur, 214 PROSPER MBRIMEE litre modeste que le traducteur a cm devoir changer, je ne devine pas trop pourquoi*, a moins que ce ne soil pour ne pas induire en erreur MM. les sportsmen, qui espereraient y Irouver des renseignemenls sur les ours et les gelinottes. Selon loute apparence, 1'auleur, M. Ivan Tourghenief, n'est point un Nemrod *, et pour ma part je ne Ten estime pas moins. Pour lui, la chasse parait etre un pretexte a parler de toutes sortes de choses, peut-etre meme a-t-il jug6 necessaire de prendre une espece de deguisement* pour observer a son aise un pays ou Ton ne tolere guere que les observateurs patentes du gouvernement. M. Tourghenief done, cos- tume en chasseur, va de village en village a la pour- suite d'un gibier dont il ne parait pas se soucier beau- coup ; mais chemin faisant il rencontre des gens de toutes les classes, de tous les caracteres, qu'il aime a faire jaser ; il decrit leurs fagons, leurs gestes, attrape quelque chose de leur histoire, puis il poursuit sa chasse en laissant a son lecteur le soin de commenter et de conclure*. Les vingt-deux chapitres de ce petit livre n'ont aucune liaison Tun avec 1'aulre ; ils n'ont qu'un rapport de forme, qui, a vrai dire, manque un peu de variete. J'etais a la chasse, dit 1'auteur, en telle sai- son, en tel pays. Vient une description bien faite d'un paysage russe qui ne manque pas d'originalite, mais ou Ton sent un peu la pauvrete et la monotonie de la nature du nord*; puis un personnage entre en scene, et Tinteret commence. Ce sont vingt-deux petits tableaux de genre, encadres a peu pres uniformement, LA I 11 II KAM HI ET LE SERVAGE EN RUSSIE 215 mais habilement varies de composition et de couleur, tous Ires finement travailles, parfois avec un peu de minutie*; leur ensemble, dit-on, donne une ide"e assez exacte de lY-tat social de la Russie. Gontre 1'habitude de presque tous les voyageurs, qui n'aiment a parler que du beau monde, notre chasseur s'attache de preference a 6tudier les moeurs du peuple, surlout celles des paysans, assez mal observees en tout pays, et plus mal peut-elre en Russie que partout ail- leurs*. On se demandera si 1'auteur, appartenant lui- meme a la noblesse, s'est trouve en mesure de voir les choses au point de vue le plus vrai. Apres avoir lu le livre de M. Tourghenief, on repondra hardiment que ce n'est ni la curiosite ni la philanthropic qui lui font defaut. C'est un observateur honnete et consciencieux qui cherche et qui trouve. II se complait dans les de- tails*; il sail surprendre les mouvements du cceur hu- main et les decrit avec esprit et finesse, comme Sterne dans son Voyage sentimental, qu'il parait avoir pris pour modele, ou, ce qui est plus exact et plus juste, dont il s'est inspire* heureusement*. Un patriotisme honorable ne 1'empeche pas d'apercevoir les vices etles malheurs des institutions de son pays. II ne cherche pas le mal, souffre meme de le rencontrer, et c'est a regret qu'il le de"nonce ; il le signale avec candeur ce- pendant et avec courage*. Parlant des paysans, il est oblig<$ de parler de 1'esclavage, et c'est un sujet qu'on ne peut aborder en Russie qu'avec une cerlaine reserve ; aussi M. Tourghenief ne tire pas le voile, mais il le 216 PBOSPER Ml' HI \if.i souleve discretement*, et d'ordinaire c'est au lecteur de deviner ce que 1'auteur aurait eu quelque peine a lui dire. Malgr6 ses reticences et les euphemismes dont il se sert quelquefois, on ne peut s'empecher d'etre frappe tl'iiiK 1 certaine hardiesse d'honnete homme qui respire dans tout le livre. II m'a fait eprouver une surprise analogue a celle qu'ont produile sur moi d'autres ou- vrages de la litteralure russe, ou les institutions natio- nales sont traitees encore plus cavalierement. Tel est le roman des A'mes mortes de Gogol et sa comedie de rinspecleur general. En reflechissant, on trouvera que les satiriques n'ont que 1'apparence de la temerite, et qu'ils obeissent en effet a un mot d'ordre du maitre*. II y a en Russie le gouvernement et la coutume qui ne sont pas d'accord sur bien des points. Par exemple, la coutume des employes, s'il faut en croire Gogol et le bruit public, est de voler tres effrontement, et le gou- vernement y trouve a redire. Ni les destitutions, ni le Caucase, ni la Siberie, ne pouvant remediejp a un mal invetere, le gouvernement abandonne la coutume a la malice des gens de lettres et les prend comme des auxi- liaires utiles; mais la coutume est, comme il semble, en elat de register a une double attaque. Sur la question de Tesclavage, le gouvernement a des principes tres liberaux et qui lui font honneur, memedansrhypothese ou des interets materielset poli- tiques dicteraient sa conduite. Vraisemblablement T^mancipation des serfs ajouterait h sa force et a sa LA LITTERATURB IT I r SERVAGE EN RUSSIB 217 richesse ; elle le delivrerait de certaines inquietudes que la noblesse peut lui causer. A cela, la coutume repond que des inconvdniens graves naitraient de cette mesure, et qu'il est difficile de s'arreler lorsqu'on commence une reforme. Peut-etre; mais cette reTorme est com- mandee par la morale et la justice, et les embarras de Pavenir ne sont pas des motifs suffisans pour empecher de 1'entreprendre. Si, comme on 1'assure, sa Majesle 1'empereur Nicolas s'est propose pour but de detruire 1'esclavage dans ses etats, 1'execution d'un tel plan suftisait a sa gloire, et il est a regretter qu'il en ait cherchd une autre beaucoup plus difficile et beaucoup moins honorable *. L'opposition que fait la coutume au gouvernement en matiere d'esclavage est repr^sentee par la classe des gentilshommes proprietaires, dont la fortune ne se cal- cule pas, comme dans 1'Occident, par le nombre d'ar- pens de terre, mais par le nombre d'amcs *, c'est-a-dire de paysans, qu'ils possedent. Dans toutes les contre'es de 1'Europe, except^ enRussie etpeut-etre en Espagne, la caste noble est descendue d'unerace e*trangere, autre- fois conque>ante, aujourd'hui plus ou moins intime- ment unie et amalgamee avec le peuple conquis. Les nobles russes au contraire ont la meme origine que leurs paysana ; ils sont Slaves comme eux. Quelques grandes families, ilest vrai, se disent issues des princes Varegues, qui donnerent des souverains a la Moscovie* vers le milieu du ix e siecle* ; mais les Varegues ne furent pas des conquerans. Appelds comme m6diateurs* entre 218 PROSPER MERIMEE un grand nombre de petits chefs qui se faisaient une guerre acharnee, ils s'etablirent assez paisibiement au milieu d'une nation qui les adopta a peu pres comme les princes etrangers qu'a diflerentes epoques les dietes de Pologne eleverent sur le trone. Autant qu'on peut le conjeclurer d'apres des annales tres confuses et tres obscures, les chefs russes ou les plus anciens nobles furent des especes de patriarches exercant une autorite toute paternelle sur leur famille ou sur leur tribu, assi- mi!6e par les moeurs a une famille naturelle. Dans les idees du peuple russe, loujours si attach^ aux antiques traditions, un gentilhomme est encore un patriarche. L'autorite et 1'age ont etc autrefois inseparables, et Ton en trouve la preuve dans le langage. Ainsi les magis- trals municipaux portent les noms caracte>istiques d'an- ciens ou de vieillards. Au xvi e siecle, les petits gentils- hommes d'un rang inferieur aux boyards s'appelaient fits de boyards. Enfin aujourd'hui meme, un paysan sexagenaire, en parlant a son seigneur age de vingt ans, letraitera de petit pere*. Dans 1'antique sociele patriarcale de la Russie, le chef de famille possedait une cerlaine elendue de terre qui faisait vivre sa tribu. Les individus qui la compo- saient etaient cultivateurs, mais non proprietaires, et comme pour bien prouver qu'ils ne possedaient en propre aucune parcelle determinee de cette terre, tous les ans, d'apres un usage qui se perd dans la nuit des temps, elle (Hail divisee par les soins du chef en un certain nombre de lots et partag6e entre tous les membres LA LITTBRATURB ET LB SBRVAGE EN RUSSIB 219 de la tribu pour etre exploited jusqu'ala recolte. Cette antique institution, qui remonte al'origine des societ^s, s'est perpetuee jusqu'a ce jour en Russie. Partout on y trouve ce partage annuel du territoire entre les indi- vidus d'une meme communaute, soitque cette commu- naute soil libre, soil qu'elle soil esclave. Dans le pre- mier cas, les produits appartiennnent au cultivaleur; dans le second, au seigneur terrien, qui en abandonne quelque chose a ses paysans. II etait necessaire d'entrer dans ces details pour com- prendre 1'histoire de 1'esclavage en Russie. Je ne me charge pas d'expliquer parquelle transition le fils d'un chef devint chef lui-meme avant que Tage eut consacre ses limits sur ses freres ou sur ses egaux. II est certain qu'a une epoque tres reculee on trouve en Russie des nobles et des paysans. II semble que le principe d'une noblesse he>6ditaire fut reconnu plutot dans le nord de la Russie que dans le sud, et il n'est pas improbable que ce fut une importation etrangere parmi les Slaves. Tandis qu'on voit d'antiques families princieres dans la Moscovie, Thistoire nous montre en meme temps dans la Petite-Russie des communautes fondles sur le principe de 1'election. Tels furent les premiers Cosaques du Dnieper, et un peu plus tard ceux du Don et du Volga. Cependant dans la Grande-Russie meme, ou regnait le systeme de I'hereditd, le servage n'existait pas avant la fin du xvi* siecle. A la v6rite, la loi natio- nale n'accordait qu'aux seuls nobles le droit de poss- derdes terres; mais les paysans etaient libreset louaien '220 PROSPER Ml' HI. MM-: leurs bras a leurs seigneurs selon une convention debat- lue de gre a gre. D'apres un ancien usage, les engage- ments, qui n'avaient lieu que pour une annee, commen- caient et finissaient le jour de la Saint-George, lourev Den, encore celebre dans les poesies populaires comme un souvenir de Iibert6*. Sous le regne d'lvan IV, surnomme le Terrible, la Russie fit une conquete importante, celle du royaume de Kazan, enleve aux Tartares et aux Tcheremisses idolatres. Presque en meme temps, un capitaine de Cosaques, ancien bandit, lermak, decouvrait et subju- guait la Siberie*. La petite republique des Zaporogues florissait dans les ilots du Dnieper *. Sur les rives de ce fleuve, sur celles du Don, du Volga et de Tlaik*, des colonies militaires a peu pres independantes, qui pre- naient le nom d'armees cosaques, possedaient des ter- ritoires fertiles et s'enrichissaient par la petite guerre centre leurs voisins musulmans. Aussi Immigration fut- elle considerable en Russie vers ces grands fleuves ou les Cosaques avaient forme leurs etablissemens. Le gout de la vie nomade et des aventures est un des caracteres du paysan russe. II aime a changer de demeure aussi bien que de melier, pourvu toutefois qu'il ne quitte pas la sainte Russie, dont il ne franchit jamais les frontieres sans un secret effroi. La vie des Cosaques avail de quoi le seduire : tantot une culture facile et des peches abondantes sur de grands fleuves poisson- iieux, tantot de rapides expeditions sur terre ou sur mer, dont les privations etaient bien vile oubliees dans LA UTTERATURE ET II. SERVAGE EN RUSSIE 221 tl'i iimieiises orgies. Or cescommunautes cusaques etaient des asiles, comme Rome autrefois, ou lous les aventu- riers elaient recus a bras ouverts. Les paysans polonais s'enfuyaientchezlesZaporogues. Les laboureurs mosco- viles, au lieu do renouveler leur engagement de la Saint-George, abandonnaient leurs villages pour s'en- roler dans les camps du Don et du Volga. On put craindre un moment la depopulation complete du nord de 1'empire et, de fait, plusieurs localites importantes au commencement du regne d'lvan IV elaient devenues des deserts, a la mort de ce prince, par Immigration de tous leurs habitans. Un homme energique et pen scrupuleux, Boris Godounof, gouvernait alorsla Russieau nom de Fe'dor Ivanovitch, qui 1'avait nomm6 regent de 1'empire pour vaquer plus librement lui-meme aux soins de son salut *. Boris vit le danger ety porta remede avec son inflexi- bilile ordinaire. II fit rendre un ukase qui abolissait la coutume de la Saint-George, et defendait aux paysans de changer de demeure. Desormais ils durent vivre et mourir au lieu ou ils etaient nes. C'est de cet ukase, rendu en 1593, que date 1'esclavage en Russie. II y a grande apparence que ni Boris, ni la noblesse russe, ni les paysans ne comprirent bien nettement d'abord la portde et les consequences de ce decret*. Ge qu'il y a de certain, c'est qu'il fut reprouve alors aussi bien par la classe des gentilshommes, qui acqueraient ainsi des serfs, que par celle des paysans, qui perdaient leur liberte. Les nobles qui avaient de grandes pro- 22*2 PROSPER Ml'.iil.Mi' I. , mais 6loignees des villages, se trouvaient rui- ne"sfaulede pouvoirse procurer des laboureurs; d'autres ayant plus de paysans qu'ils n'en pouvaient employer a la culture de leursterres, se plaignaient qu'on fit peser sur euxune charge intolerable; enfin les paysans, exas- percs, prirent souvent les armes pour recouvrer leur independance. L'histoire russe, au commencement du XVH* siecle, est toute remplie par les desastreuses con- sequences de 1'abolition de la Sainl-George. Presque parlout les terres demeuraient incultes, au point que troisannees de famine consecutives desolerentle centre de Tempire. Les paysans, nouvellement attaches a la glebe et encore impatiens du joug, accueillaient tout bandit audacieux comme un liberateur, et se mettaient a sesordresdes qu'il leur promettaitle pillage des villes et des chateaux et Textermination de leurs oppresseurs. La facilite avec laquelle les differens imposteurs qui prirent le nom de Demetrius souleverent les populations, 1'accroissement prodigieux des republiques cosaques, les armees immenses qu'a plusieurs reprises elles vomirent sur la Pologne, tout atteste I'ebranlement profond de la societe en Russie dans les premieres annees du xvn e siecle, et les efforts des paysans pour echapper a la servitude*. Us furentvaincus cependant, et parlous leurs exces ils meriterent de 1'etre. Quelques ecrivains russes*, avec le talent particulier a leur nation pour defendre les mauvaises causes, ont essaye de jus- tifier la memoire de Boris; ils ont pr^tendu qu'il n'a- vait pas voulu que les paysans fussent esclaves, et qu'il LA UTTEHATUHE ET LB SBRVAGE EN RUSSIB 223 s'etait borne a leur interdire la vie nomade. Je le veux bien; maisquelle est la condition de travailleurs libres conclamnes a rester sur le sol ou ils ont pris naissance, et qu'ils nepeuvent posseder? Evidemmentleurliberte, dont il leur est inlerdit de faire usage, et qui les con- damne a mourir de faim ou bien a accepter le salaire qu'il plait au proprietaire du sol de leur oflrir, leur sera bientot a charge, et la servitude leur paraitra pre- ferable a rincertitude de leur position. Dans un pays neuf comme la Russie, une institution qui date de pres trois siecles a ivcu sa consecration. Le moujik s'est habitue a son sort, el il pense a la Saint- George comme au paradis dont nos premiers peres furent chasses. Si Ton en juge par les recits de M. Tour- ghenief, le trait caracteristique du paysan russe, c'est la patience. C'est unevertu quele climatseul sous lequel il vit suflirait a developper. Les lois et les habitudes nationales contribuent merveilleusement a 1'entretenir. Depuisson enfance jusqu'a sa mort, le serf obeit. Voila pourquoi, je pense, le Russe est un excellent soldat, bien que ses instincts ne soient pas trop belliqueux. Peu louche de 1'amour de la gloire, trop sense pour avoir une ambition impossible, il vaaufeu sans enlhou- siasme, maisparce que c'est Vordre. PriTcaz, ce mot repond a tout. P^netre de respect pour ses chefs, qu'il sail d'une autre espece que lui, il ne se mele pas de penser, bien rarement de comprendre. On raconte que dans un engagement sur la Baltique entre les Suedois et les Russes, un vaisseau russe fut coule bas. Le vais- 224 PROSPER MI.HIMM: seau le plus proche met ses embarcations a la mer, el lecapitaineleurcrie : Sauvezles officiers de la garde ! Les niatelots, avant de tendre une gafle aux teles qu'ils voyaient surnager, leur demandaient : Ltes-vous officiers de la garde ? Quelques-unes de ces tetes repon- daient : Non, et disparaissaient sous les vagues. On dit que lorsque 1'exces du mal, la colere et Teau- de-vie ont mis fin a cette merveilleuse patience, le serf devientune bele feroce*; maissa rage s'acharne centre un homme, et non contre 1'instilulion qui a fait de cet homine un tyran. Chez les Slaves, on ne sepassionne guere pour une idee *. Un gentilhomme, ou, ce qui est le cas le plus frequent, l'homme d'affaires, le regis- seur d'un gentilhomme, a force de voleries, d'exactions, de violences, poussea bout les paysans de son village : ils le saisissent, le massacrent, quelquefois avecdesraf- finemens de cruaute, et dans le premier enivrement de la fureur, font main-basse sur toute personne de condition noble qui ale malheur de tomber entre leurs mains. Cependant le droit seigneurial n'en demeure pas moins intact. Vers le milieu du siecle dernier, unsimple Cosaque, nomme Pougatchef, assez mauvais sujet et deja brouille avec la justice, se rappela qu'on lui avail dit un jour qu'il ressemblait a Pierre III. Ce prince etaitmort depuis quelques anndes de Taccident qu'on sail*. En Russie, c'est une espece de tradition consacr^e pour un chef de rebelles que de prendre le nom d'un prince mira- culeusement echappe a des assassins. Pougatchef se fit passer pour Pierre III, rassembla une armee nom- LA LITTERATUHB ET LE SBRVAGE EN RUSSIB 225 breuse composde de quelques bandits de son espece et d'une multitude immense de niais. A leur tele, il rava- gea le sud de la Russie, pilla de grandes villes et causa d'affreux ravages. Les paysans lui amenaient leurs sei- gneurs qui essayaient de lesdetromper, et les pendaient aussitot sur 1'ordre de 1'imposteur; mais ils les pen- daient comme rebelles a leur legitime souverain. Pou- gatchef ne faisait pas la guerre a 1'esclavage; apres avoir pendu un gentilhomme, il donnait ses terres et ses paysans a quelque coquin de sa bande. La revoke et le meurtre sont heureusement de rares exceptions dans les moeurs du paysan russe, qui con- serve plus de reconnaissance pour les bons traitements que de rancune pour 1'injuslice dont il a souflert *. Humble et resigne, il croit que son maitre a raison, meme quand il en est le plus maltraile. Tout au plus pense-t-il qu'ainsi le bon Dieu l'a voulu, et que ce lui serait ungros peche que d'allerconlreTordredes choses. Malheureusement un des plus tristes eil'ets de la servi- tude, c'est decorrompre tout ce qu'elleentoure, et trop souvent le plus genereux nalurel se deprave aux lecons de valets toujours mispresses a deviner les faiblesses de leur maitre eta flatter leurs passions. Qui resisterait aux entrainemens d'un pouvoir sans limiles ? Demandez Timpossible a un moujik, et il essaiera d'obeir. Son maitre s'est accoutumc a le regarder comme sa chose, dont il peut user et abuser, et Phomme etant de tous les animaux celui dont il y a le plus de parti a tirer, c'est celui dont on abuse le plus. titudes de litteratare raise. T. II. 15 226 PROSPER MERIMEE Bien que M. Tourghenief ail evit6 de nous montrer 1'esclavage sous son aspect terrible et tragique, il y a dans son livre des scenes qui serrent le coeur : c'est par exemple le conlraste, si frequent en Russie, de la civilisation occidentale la plus raffinee avec les cou- tumes de 1'antique barbaric. Je recommande au lecteur le chapitre intitule le Bourmistre* : c'est le nom qu'on donne aux magistrals * qui gouvernent pour un sei- gneur un village de serfs. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils n'ont rien de commun avec les respectables bour- guemestres allemands, dont les Russes ont emprunte et defigure le nom. Le seigneur de ce bourmistre estun jeune elegant qui passe Tele dans sesterres. II a voyage dans toute 1'Europe, il en sail loules les langues, il en a importe chezlui toutes les especes de luxe. Sa maison de campagne, admirablement tenue, ferait honneur a un lord d'Angleterre. Sa table est excellenle, sa livree magnifique ; mais dans toute celte maison il y a quelque chose de guincle, de centre nature quiattriste d'abord. Tout ce bel ordre est du a un certain mystere qu'on ne tarde pas a decouvrir. Le jeune seigneur est a dejeu- ner, causant gaiement avec un ami. II se verse un verre de vin de Bordeaux, et il arrive que ce vin est de quelques degres au-dessous de la temperature qu'il a ordonnee d'apres Brillat-Savarin. Qu'est-ce que cela ? dit-il a son sommelier, sans colere, sans elever la voix. Le domestique convaincu de negligence lord aa serviette et n'a pas la force de repondre. Le jeune genlilhomme presse un timbre ; enlre un grand LA LITTEHATfRE ET LE SERVAGB EN RUSSIIJ 227 gaillard de mauvaise mine : c'est le fouelteur cle celte jolie maison cle campagne. Va, dit le maitre au cou- pable, toujours froidement, negligemmenl. On emmene le pauvre diable, el on a soin de le fouetter assez loin pour que ses cris ne donnent aucune incommodite aux nobles holes du chateau. M. Tourghenief aurnil pu ajouter qu'a la ville la baslonnade s'administre encore plus polimenl. Une jeune dame donne a son domes- liquc, donl elle esl meconlente, un pelil billet parfum6 a porler chez le commissaire de police : La princesse " prie M. le commissaire de faire chalierle porleur. Le nouveau Bdllerophon *remet la lettre falale, a laquelle on ne manque pas de faire honneur. On donne au patienl, non pas un recu, mais un cerlifical qui le dis- pense de monlrer son dos, el comme la juslice en aucun pays n'inslrumente gratis, le fouetle paie les verges. Voila le melange des institutions patriarcales el de la regularite administrative de 1'Occident. J'avoue que j'aime mieux la vieille sauvagerie moscovile el le maitre baltant son serf, avec lequel il s'esl enivre el s'enivrera bienlol. II semble, du moins M. Tourghe- nief nous Tassure, que les paysans sonl du meme avis. Qui aime bien chalie bien, dil un de ces mailres de la vieille roche * qui vient de faire rosser un de ses gens que le traducteur appelle son huvelier*. Une demi- heure apres, Tauteur renconlre ledil buvelier qui marche comme si de rien n'6tait, toul en croquanl des noiselles. Qu'esl-ce done, frere? Qui I'a chali^ aujourd'hui. Pourquoi lonmailre l'a-l-il fail rosser? II y avail une PROSPER MERIMEE raison, monsieur, certainement. Chez nous, on n'est pas ross6 sans cause... non, non. Chez nous, riendepareil, non, non. Chez nous, le barine (le seigneur) n'est pas comme ca. Chez nous, c'est un barine... ho ! ho ! ho! un tel barine ! non, non, il n'a pas son second dans tout le gouvernement, allez. Rabelais appelle messer Gaster le premier maitre es arts du monde* ; s'il fut alle en Russie, il eut sans doute donne ce titre a Martin Baton. Moyennant ce dernier instructeur en toute honnete discipline *, il n'est sorte de metier que le moujik n'apprenne et ne fasse a pen pres*. II faut lire dans les Memoires d'un chasseur russe un joli chapitre intitule Lgof*. Cemot, tres difficile a prononcer pour un Francais, est le nom d'un village ou 1'auteur, allant chasser aux canards, rencontre, au bord d'un elangsanspoissons, un pecheur. C'est le seigneur du lieu qui a trouve comme il faut d'avoir un pecheur, et qui en a donne les fonctions impossibles dans la localite a un pauvre diable nomme Kouzma Soutchok*. Avant d'etre pecheur, il a fait plus d'un rattier; il etait cocher, mais il ne savait pas con- duire; puis il aeteveneur, bien qu'il ne sut pas monter a cheval. Rosse parce qu'il s'etait laisse choir et que son cheval s'etait estropie a la chasse, unde ses maitres 1'a fait cuisinier, mais settlement pour la campagne. A la campagne meme, ses sauces paraissant trop mau- vaises, on 1'envoie en apprenlissage chez un cordon- nier; bientdt son maitre meurt, et l'he>ilier rappelle Soutchok au village, et lui donne un emploi qu'il n'a LA LITTERATUHE ET LE SERVAGE BN RUSSIE 229 pas trop compris, et donl il ne sail pas meme bien le nom; ilappelle cela elre kofichenok (probablementpour konfeklchik, faiseur de confitures) *. Quel emploi est-ce la ? lui demande-t-on. Est-ce que je sais, moi ! Settlement j'elais a 1'office, et je devais me nommer Anton et non Kouzma ; madame Tavait ordonne ainsi. A chaque maitre qui achele Soutchok ou qui en heVite, c'esl un emploi nouveau ; il en a rempli d'assez rele- ves. On m'a tailakhter, dit-il(il veut dire acteur) ; je jouais sur un kealre. Oui, noire dame avail fait un kealre dans une grande chambre. Quel etait ton emploi? Plait-il? Qu'esl-ce que tu faisais sur le Ihealre? Eh ! vous ne savez done pas ? On me pre- nail, on m'habillait. Moi, jemarchais comme cela,avec ces habils. Je m'arrelais, je m'asseyais. On me disait : Parle, et dis ca et 93. Moi, qu'est-ce que cela me fai- sait? Je parlais lout de suite et je disais. Un jour, j'ai represenleunaveugle... comment done 1 oui, monsieur, un aveugle. La maniere de M. Tourghenief olFre unecertaine ana- logic avec celle de Gogol *. Comme 1'auteur des Ames morles, il excelle dans les petils details, il s'arrele a tous les accessoires. S'il est queslion d'une chaumiere, il en comple les banes el ne fail pas grace du moindre uslensile. II decritles habils de ses personnages et n'en oubliera pasun bouton; leur signalement est si precis, si minutieux, qu'apres 1'avoir lu, deux peinlres, sans se concerter, pourraient, je pense, en faire des porlrails qui seraieal ressemblans enlre eux. Ce gout, ce talent 230 PROSPER MRRIMEE pour decrire est uncqualite, ou si Ton veut, un defaut commun a la plupart des ecrivains russes. Je ne con- nais que Pouchkine dont la maniere soil vraiment large et simple, et qui sache, avec une merveilleuse surete de gout, choisir entre mille traits celui qui doit vivemenl frapper son lecteur.'Au debut de son poeme des Boh4- miens, cinq ou six vers lui suffisent pour nous repre- senter le campement d'une bandede ces nomades grou- pes autour d'un feu, en compagnie d'un ours appri- voise. Chaque motde cette description si courte eveille une idee et laisse un souvenir inelTacable *. II n'en est pas de meme des tableaux si precieusement etudies de M. Tourghenief, et en lisant un de ses chapitres, d'ail- leurs fort interessant, Biejine-Loug*, qui commence par une scene de bivouac dans la steppe, je me suis rap- pele involontairemenl le poeme de Pouchkine, en regret- tantque sa concision n'ait pas fait ecole. J'ai commence par comparer M. Tourghenief a Gogol, et me voici le mettant en parallele avec Pouchkine. G'est etre trop exigeant*, je m'en apercois, et je reprends ma pre- miere comparaison. Sur Gogol, M. Tourghenief a un avantage qui, a mon sentiment, est considerable. II fuit le laid*, que Tauteur des Ames morles recherche avec tant de curiosite\ On sent dans tout ce qu'il e"crit un amour du bien et du beau, une sensibilite communica- tive. Rien de tout cela dans Gogol; toujours sarcas- tique et morose, il ritd'un rire faux*, qui souvent est plus triste que des larmes. L'un etTautresesont appli- quiis a fairela satire des mceurs de leur temps. Gogol, LA L1TTERATURE ET l.i: 8BRVAGE EN RUSSIE 231 qui clait. a ce que j'ai ou'i dire, le plushonnete hommc du monde *, et de plus aninu- d'une piele sincere, s'est montre railleur impitoyable, et semble d^sesperer d'une societe oil il n'a vu que des brutes ou des coquins. M. Tourghenief raille aussi, mais plus doucement; il voit le bien a c6le du mal, et jusque dans les figures grotesques et ridicules qu'il nous presenle, ilsaitdecou- vrir quelque trait noble et touchant*. J'espere que M. Tourghenief, que je n'ai pas 1'honneur de con- naitre*, est unjeune homme, et que les Mdmoires (Tun Chasseur russe sont un prelude a un ouvrage plus serieux et plus considerable *. Je ne dois point oublier son traducteur, M. Charriere. II fallnit une connaissance tres approfondie non-seule- ment de 1'idiome, mais encore de la sociele russe *, pour faire passer dans notre langue un ouvrage tout rempli de nuances et de petits details de moeurs. M. Charriere s'est bien tire de cette t&che difficile. Des notes tres courtes et substantiates expliquent tout ce qui n'a pas d'equivalent en francais. On pourrait reprocher parfois au traducteur d'avoir introduit quelques expressions qui sans doute ont cours dans la societe francaise de Petersbourg ou de Moscou, mais qui n'ont pas encore acquis en France droit de naturalite. Pourquoi par exemple ecrire, au lieu d'un grand seigneur, un velmoje, mot qui n'est pas meme russe, car c'est velmoja qu'il faudrail dire* ? Notre langue autrefois n'admettait pas ces emprunls inutiles; aujourd'hui on est malheureuse- ment plus facile. C'est ainsi qu'on lit dans un journal : 232 PROSPER MERIMKK Le colonel A. . . s'est mis a la tete du maghzen ; il est enlre dans un donar ou on lui a demande Yam an et donne 1 une di/fa ; puis il est alle faire une razzia *. .. Ce qui est encore plus grave, c'est que M. Charriere, trop plein de son russe, traduit quelquefois mot pour mot sans s'apercevoirquechaquelangueasesmetaphores parliculieres et ses idiotismes qu'on ne peut changer impunement. Qu'est-ce que la corne d'unbois * ? Cela est fort intelligible pour un Russe, qui ne compreudrait peut-etre pas aussi bien le coin d'un bois. Je releve ces taches l^geres parce qu'il est facile de les faire dispa- raitre dans une nouvelle edition : elles n'empecheront personne de lire avec plaisir les Memoires d'nn Chas- seur russe. a** , jutMflt, . o jitsr e^ *t* fit / *- Sfi**r9& X 1 /*>* f****** * f '*t^ fi^tJf **, **++,t&*~~S ^Ls4vf ffi /K <&/ Z^, ^^y^***,^ ^ ***& 4' fr^ ***,' , ^VAs Af&/-s*v?Hfi Sflr~. J. V*M*+** ar^L X 7 PREFACE POUR - PERES & ENFANTS- COULECTION SPCELBERCH D E LOVENJOUL. (Institul de France! A ChanUlly A M. CHARPENTIER LIBRAIRE-fiDITEUR Monsieur, Le roman que vous allez publier a excite des tem- petes en Russie. Ni les critiques passionnees, ni les calomnies, ni les injures cle la presse, rien n a manque a son succes, si ce n'est peut-etre un mandement pasto- ral*, lin Russie, comme ailleurs, on ne dit pas impune- ment des verites a ceux qui ne nous en demandent pas. Dans ce petit ouvrage *, M. I . Tourgue"neff* s'est monlre, comme a son ordinaire, observateur fin et subtil ; mais en prenant pour objet de son etude deux generations de ses compatriotes, il a fait la faute de n'en flatter aucune. Chaque generation trouve le portrait de 1'autre fort ressemblant, mais crie que le sien est une carica- ture. Lynx envers nos pareils et taupes envers nous *. Nous ne connaissons que les photographies de nos voisins. Les pe res ont reclame", mais lesen/an/s, encore plus susceptibles, ont jele les hauls cris en se voyant personnifies dans le positif Bazarof '. Vous savez, monsieur, que depuis longtemps la Rus- sie emprunte a 1'Occident ses modes et ses idees : ce sont des modes aussi, bien souvent. La France lui envoie des robes et des rubans, 1'Allemagne est en pos- session de la fournir d'idees *. Naguere on pensait a Saint-Petersbourg d'apres Hegel ; pr^sentement c'est Schopenhauer qui a la vogue *. Les adeptes de Scho- penhauer prechent Vuction *, parlent beaucoup et '236 PROSPER MERIMEE ne font pas grand' chose, mais 1'avenir, clisent-ils, leur appartient*. Us ont leurs theories sociales qui efTrayent fort les gens de 1'ancien regime : car * pour un peu ils vous proposent de faire table rase de toutes les institutions exislanles. Au fond, je ne les crois pas dangereux : d'abord parce qu'ils ne sont pas plus mi-chants que leurs peres, puis ils sont en general paresseux ; enfin, jusqu'a present, le peuple, seul fai- seur de revolutions durables, n'a rien compris a leurs theories, et eux-memes n'ont jamais pris la peine de faire son education*. A mon avis, cette impartialite de M. Tourgueneff est un des merites de son livre. II ne s'est pas constitue le juge de la societe moderne ; il 1'a peinte telle qu'il 1'a vue *. Sans parti pris, il note * ses ridicules, ses travers ses passions. II constate que les travers changent, mais que les passions restent les memes. En depit des efforts de tant de philosophies et de reformateurs, le coeur humain n'a pas ete modifie depuis le temps ou le pre- mier poete, le premier romancier eurentl'heureuseidee* d'en faire l'6tude. Le socialiste de M. Tourgueneff devient amoureux d'une grande dame que sa sauvage- rie amuse, et son disciple eleve dansle niepris du mariage epouse une petite provinciale qui le menera par le bout du nez et le rendra parfaitement heureux. La traduction, que vous avez bien voulu me commu- niquer, me parait fort exacte ; ce n'est pas a dire qu'elle donne une ide"e complete du style vif et colore de M. Tourgueneff. Traduire du russe en fran9ais n'est A M. CHARPENTIER 237 pas une Uiche facile. Le russe est une langue faite pour la poesie, d'une richesse extraordinaire et remarquable surtout par la finesse de ses nuances*. Lorsqu'une pareille langue se trouve a la disposition d'un 6cri- vain ingenieux qui se plait a 1'observation et a 1'analyse, vous devinez le parti qu'il en peut tirer et les insur- montables difficultes qu'il prepare a son traducteur. Au reste, si les portraits de M. Tourguenen"perdent pour nous quelque chose de leur brillant colons, il leur res- lera toujours la verite et la grSce nai've qui caracte- risent toute oeuvre consciencieuse et d'apres nature. Agreez, etc. P. MERIMEE. Le nom de M. I. Tourguenef est aujourd'hui popu- laire en France ; chacun de ses ouvrages est altendu avec la meme impatience et lu avec le meme plaisir a Paris et a Saint- P6tersbourg *. On le cite comme un des chefs de 1'ecole realisle *. Que ce soit une critique ou un eloge, je crois qu'il n'apparlient a aucune ecole ; il suit ses propres inspirations. Comme tous les bons romanciers, il s'est attache a Tetude du coeur humain, mine inepuisable, bien que depuis si long- temps exploitee. Observateur fin, exact, parfois jusqu'a la minutie *, il compose ses personnages en peintre et en poete tout a la fois. Leurs passions et les traits de leur visage lui sont egalement familiers. II sail leurs habitudes, leurs gestes ; il les ecouteparler et stenogra- phic leur conversation. Tel est Tart avec lequel ilfabrique de toutes pieces un ensemble physique et moral, que le lecteur voit un portrait a la place d'un tableau de fantaisie. Grace a la faculte de condenser, en quelque sorte, ses observations et de leur donner une forme precise, M. I. Tourguenef nenouschoque pas plus que la nature, lorsqu'il nous presente quelque cas extraor- dinaire et anormal. Dans son roman de Peres etenfanls, il nous montre une jeune fille qui a de grandes mains et de petits pieds. Dans la structure humaine, il y a d'ordinaire une certaine harmonic entre les extr^miles, mais les exceptions sont moins rares dans la nature que dans les romans. Pourquoi cette gentille M lle Katia * a- fitudet de litterature ruste. T. II. 16 24*2 PROSPKH MI'KIMI.I. l-elle de grandes mains? L'auteur 1'a vue ainsi, et, par amour pour la verile, il a eu Tindiscretion de nous le dire. Pourquoi Hamlet est-il gros et manque-t-il d'ha- leine ? Faut-il croire, avec un ingenieux professeur allemand, que Hamlet, 6tant incertain dans ses rdsolu- tions, ne pouvait avoir qu'un temperament lymphatique, ergo une disposition a 1'embonpoint ? Mais Shakespeare n'avait pas lu Gabanis *, et j'aimerais mieux supposer qu'en representant ainsi le prince de Danemark, il pen- sail a Tacteur qui devait en jouer le role, s'il ne me semblait encore plus probable que le poete avail devant lui un fantome de son imagination, qui se dessinait aux yeux de 1'esprit (in the mind's eye) * netlement et d'une maniere complete. Des souvenirs, des associa- tions d'idees dontonne peut se rendrecompte, obsedent involontairement celui qui a Thabilude d'e"tudier la nature. Dans ses fictions, il embrasse d'un seul coup d'ueil une foule de details unis par quelque lien myste- rieux, qu'il sent, mais qu'il ne pourrait peut-etre pas expliquer. Remarquons encore que la ressemblance, que la vie dans un portrait tient souvent a un detail. Je me souviens d'avoir entendu professer cette theorie a sir Thomas Lawrence *, assurement un des plus grands peintres de portraits de ce siecle. II disait : Choisissez un trait * dans la figure de votre modele ; copiez-le fidelement, servilement meme ; vous pouvez ensuile embellir tous les autres. Vous aurez fait un portrait res- semblant et le modele sera satisfait. Peintre de la plus belle aristocratic de TEurope, IVAN TOURGUENEF 243 Lawrence avail grand soin de choisir le trait a copier servilement. M. I. Tourgudnef n'est pas plus courtisan qu'un photographe, et n'a aucune de ces faiblesses ordi- naires aux romanciers pour les enfants de leur imagi- nation. C'est avec leurs defauts qu'il les produit, voire avec leurs ridicules, laissant a son lecleur la tache de faire la somme du bien et du mal et de conclure en consequence. Encore moins cherche-t-il a nous offrir ses personnages comme les types d'une certaine passion ou comme les representants d'une certaine idee, selon une pratique usitee de tout temps. Avec ses precedes d'analyse si delicats, il ne voit pas de types generaux ; il ne connait que des individualites. En efTet, exisle- t-il dans la nature un homme n'ayant qu'une passion, suivant sans biaiser la meme idee ? II serait assure- ment bien plus redoutable que rhomme d'unseul livre que craignait Terence*. Gette impartialite, cet amour du vrai, qui est le trait eminent du talent de M. Tourguenef, ne 1'abandonne jamais. Aujourd'hui, en composant un roman dont les personnages sont nos contemporains, il est difficile de ne pas elreamene a trailer quelques-unes deces grandes questions qui agitent nos socieles modernes, ou tout au moins a laisser voir son opinion sur les revolutions qui s'operenl dans les mceurs. Pourtant on ne saurait dire si M. Tourgu^nef regrelle la socie"le du temps d'Alexandre I er ou s'il lui prefere celle d'Alexandre II. Dans son roman de Peres el enfanls, il s'est atlir6 la colere des jeunes gens el des vieillards ; les uns el les 244 PROSPER Ml'.HIMU: aulres se sont prelendus calomnies. II n'a elequ'impar- tial *, et c'est ce que les partis ne pardonnent guere. J'ajouterai qu'il faut se garder de prendre Bazarof pour le representant de la jeunesse progressisle, ou Paul Kirsanof comme le parfait modele de 1'ancien regime. Ce sont deux figures que nous avons vues quelque parl. Us existent sans doute, mais ce ne sont pas des person- nifications de la jeunesse ni de la vieillesse de ce siecle. II serait bien a desirerque tous les jeunes gens eussent autant d'esprit que Bazarof, et tous les vieillards des sentiments aussi nobles que Paul Kirsanof. M. Tourguenef bannit de ses ouvrages les grands crimes, et il ne faut pas y chercher des scenes de trage- die. II y a peu d'evenements dans ses romans. Rien de plus simple que leur fable, rien qui ressemble plus a la vie ordinaire, et c'est la encore une des consequences de son amour du vrai. Les progres de la civilisation tendent a faire disparaitre la violence de notre societe moderne, mais ils n'ont pu changer les pas- sions que recele le coeur humain. La forme qu'elles prennentest adoucie, ou, si Ton veut, usee, comme une monnaie qui circule depuis longlemps. Dans le monde, voire dans le demi-monde, on ne voit plus guere de Macbeth ni d'Othello ; pourtant il y a toujoursdes ambi- tieux et des jaloux, et les tortures qu'eprouve Othello avant d'etrangler Desdemone, tel bourgeois de Paris les a endurees avant de demander une separation de corps. J'ai connu un commis qui n'a pas vu sans doute dans une hallucination diabolique un poignard dont IVAN TOURGUENEF 245 le manche s'olFrait a sa main , mais il avail sans cesse sous les yeux un fauteuil de chef de bureau a clous dores, et ce fauteuil Ta pousse" acalomnierson superieur pour obtenirsa place. C'est dans ces drames intimes , comme on dit aujourd'hui, que se complait et excelle le talent de M. Tourguenef. Son premier ouvrage, les Souvenirs (Tun Chasseur, suite de nouvelles ou plutot de petitesesquisses pleines d'originalite, a etc pour nous comme une revelation des moeurs russes, et nous a donne" tout d'abord la mesure du talent de leur auteur *. Je ne crois pas exagerer en disant que ce livre a eu sa part d'influence et sa part considerable dans la grande mesure qui a illustre le regne d'Alexandre II, I'afTranchissement des serfs*. Ce n'est pas un plaidoyer vehement comme celui de mistriss Beecher Stowe en faveur des negres *, et le paysan russe de M. Tourguenef n'est pas un portrait de fantai- sie comme 1'oncle Tom. Le monjik n'esl pas flatle *, et 1'nuteur nous le montre avec ses mauvais instincts, aussi bien qu'avec les qualites qui le distinguent. Le paysan russe est un melange singulier de bonhomie el de ruse, d'entetementet d'obeissance, d'humilite et de confiance en lui-meme. La patience et la resignation sont ses principales vertus, lemensonge et la fourberie ses vices dominants *, soil qu'il les tienne de la nature, soil que 1'esclavage les lui ait donnds. De meme que John Bull * est la personnification du plebeien anglais, le paysan russe a son represenlant imaginaire dans ses legendcs nalionales. 246 PROSPER MERIMEB C'est un certain Elie de Mourom *, grand mangeur, rude buveur, qui rappelle notre frere Jean des Ento- meures, une sorte d'hercule bouflbn. Malheura qui fait lever le poing d'Elie de Mourom ! II y a encore ce proverbe en Russie, que je n'ose traduire litte>alement Le paysan ne vaut pas une claque, mais il mangera Dieu *. Ges gens si r6signs sentent pourtant leur force, et quelquefois ils 1'ont montrde. Ce sont les serfs qui donnerent une couronne a 1'aventurier qui prit le nom de Demetrius au commencement du xvn e siecle ; ce sont eux qui mirent Tempire en danger, sous le com- mandement de Stenka-Razine*, en 1670, et un siecle plus tard, sous celui de Pougatchef. Selon la tradition populaire, Stenka-Razine n'est pas mort. Ce grand et feroce vengeur des esclaves opprime's s'est sauve de prison, grace au diable qui 6tait son compere, et il vit au dela de la mer bleue. Pour un mou/iTc, rien n'est plus loin que cette mer-la. En 1773, Stenka-Razine a reparu ; cette fois, il se faisait appeler Pougatchef. On a pretendu que Pougatchef avail etc roue vif ; point, il est retourne a la mer bleue, ou il vit toujours, atten- dant que la masse des iniquites ait lasse la colere divine. Lorsqu'on en sera venu a ce point d'immoralite, qu'on meltra du suif au lieu decire dans les cferges d'eglise, alors Slenka-Razine s'incarnera une derniere fois et on en verra de belles ! Voila les legendes du moujik. Ce geant r6sign6, mais ayant la conscience de sa force, sera-t-il desarme par remancipation* ? Nous 1'esperons et tout porte a le croire. IVAN TOURGUENE* 247 II fallait tout 1'artet tout le tact qu'apporte M. Tour- guenef dans ses compositions, pour parler du servage en Russie sans emboucher la trompetterevolutionnaire et tomber* dansdes exageralions dontle resultat serait de degouter le lecteur au lieu de le convaincre. Apres lui, une femme de beaucoup de talent*, qui a pris le pseudonyme de Vovtchko (le louveteau), a ecrit quelques nouvelles sur des sujets du meme genre, dans le dia- lecte de TUkraine. Je ne les connais que par une traduc- tion russe qu'en a donne M. Tourguenef *. Les cou- leurssont tellement sombres, quele tableau est repous- sant *. II peut etre vrai, je le crains, mais on aime a le croire faux, et il excite encore plus 1'horreur que la pitie. En parlant de quelque situation terrible, on dit en Corse : Si vuol la scaglla*. Cela demande la pierre a fusil. Tel est le sentiment qu'on eprouve en lisant la premiere nouvelle de ce recueil, la Fille du Cosaque*. La maniere de M. Tourguenef est bien dif- ferente. Sa moderation, son impartiality, le soin qu'il a de celer ses propres convictions, comme un juj, r e qui resume les d^bats, donnent a ses recits une puissance que la plus eloquente declamation n'alteindra jamais. Empreints d'une poesie douce et triste, ils laissent une impression plus durable que 1'indignalion soulevee par les nouvelles de Vovlchko. On sail que tous les peintres qui ont excelle a repnS- senter la Ggure humaine ont etc de grands paysagistes, lorsqu'ils ont voulu 1'elre, et on ne s'etonnera pas de trouver chez M. Tourguenef, profond scrutateur du 248 PROSPER MKR1MEB coeur humain, le talent d'observer et de decrire les sites et les effets de la nature. Toujours exact et simple, il s'eleve souvent a la po6sie, sans paraitre la chercher, par la vivacite de ses impressions et Tart avec lequel il met en relief les traits caract6ristiques de ses descrip- tions *. Et ce n'est pas seulement la nature de son pays qu'il nous fait senlir et comprendre ; en lisant sa nou- velle intitulee Apparitions*, il est impossible de nepas admirer la variete et la verite de ces paysages si diffe- rents. Quiconque, d'un site eleve, a contemple la nuit la campagne de Rome se rappellera cesflaquesd'eau de toutes formes se dessinant en clair sur un fond d'herbes noires et reflechissant un ciel lumineux. M. Tourgue- nef les compare aux fragments d'un miroir casse disper- sed sur un parquet. Assurement on pourrait trouver une comparaison plus noble, mais je doute qu'on put oflfrir une image aussi exacte. Et dans la meme nouvelle, cette nuit d'te a Saint-Petersbourg, qu'il appelle un jour malade, n'est-ce pas un de ces traits qu'on n'oublie pas, parce qu'ils donnent une idee juste et vraie, expri- mee de la maniere la plus nette et la plus 6nergique ? Au reste, toute cette brillante fantaisie des Apparitions n'est qu'une sorte de cadre pour une suite de paysages, tous varies et tous merveilleusement peints. II est impossible, je crois, de rendre en francais le charme de ces descriptions a la fois si simples et si pittoresques, car la concision el la richesse de la langue russe defient les plus habiles traducteurs. Tradutlore, Iraditore, disent avec raison les Italiens. Plus que per- IVAN TOURGUfeNIEF d'aprei un dcatin dc Th. Berangier IVAN TOURGUENEF 249 sonne, M. Tourguenef a eu lieu de se plaindre deceux qui ont essaye de nous faire connaitre ses ouvrages. Un d'eux.a qui d'ailleurs revient le me>ite d'avoir le pre- mier public a Paris les Recits (Tun Chasseur, obligea 1'auteur a reclamer centre maint contre-sens. Par exemple, M. Tourguenef crut devoir nous avertir qu'il ne nourrissait pas ses chiens avec des ortolans, comme son traducteur le donnaita entendre, ayant pris le mot russe qui signifie patee, pour le nom d'un oiseau inconnu en Russie et cher a lous les gourmands*. Pourquoi, dira-t-on, M. Tourguenef, sachant sibien notre langue, ne revoit-il pas lui-meme les 6preuves de ses traduc- teurs ? C'est bien ce qu'il fait, mais savez-vous ce qui arrive ? II est meconlent d'une expression et demande un changement ; il indique a la marge que Ton fasse attention. II s'agit d'un mot familier, vulgaire, d'une injure qu'un des personnages du roman de Fum&e adresse a son ancien camarade : Harpagon, limace /... Puis vient un mot russe qui me semble corresponds a perruque *, qualification que dans ma jeunesse nous donnions volontiers a nos aines. A ce mot, traduit je ne sais comment, 1'auteur avail ajoute A^. B. pourqu'on eiit egard a son observation. Sur quoi on a imprime : Harpagon, limace, Nola bene * ! Un de mes amis, que la moindre faute d'impression mettait au supplice, se consolait cependant, des qu'il avail corrige a 1'encre son propre exemplaire. Nous ne pouvons queconseiller a M. Tourgudnef d'imiter cet exemple a 1'occasion. Je ne suis pas de ceux qui jugent du merite d'un 250 PROSPER Mi KiMi'i: ouvrage par le nombre des volumes. Pour moi 1'artiste qui a grave" certaines medailles grecques est l'gal de celui qui a sculpte un colosse * ; cependant il y a un pre- juge, et jusqu'a un certain point je le partage, en faveur des ceuvres de longue haleine. Comment ne pas tenir compte a un auteur des difficultes qu'entraine un tra- vail considerable, de son audace a 1'entreprendre, de sa Constance a Texecuter ? Si Homere avail compose sur des sujets differenls vingt-quatre pelits poemes 6gaux chacun a un chant de Vlliade, serait-il toujours le prince des poe'tes ? Pourtant on est en general tres exi- geant pour une composition de mediocre etendue, tan- dis qu'Horace permet de s'endormir un peu au milieu d'un long ouvrage *. Au contraire, il faut que tous les vers d'un sonnet soient excellents *... A tout prendre, je crois que le danger d'un sujet trop resserre consisle dans le soin trop minutieux qu'on apporte loujours peut-etre fatalement, a un semblable travail. Involon- tairement on est entraine a trailer maint detail de mediocre importance avec trop de recherche, et a rache- ter par la finesse de Texecution le manque d'ampleur dans la donnee choisie. On risque alors de ne plus voir la nature que par ses petits cote's, et on manque le but de Tart, comme ces peintres qui, dans leurs tableaux, rendent les accessoires avec tant de perfection, que 1'attention du spectateur s'y porte et neglige les figures principales. J'essayai de montrer, il y a quelque temps, dans ce journal *. comment la richesse admirable de la langue IVAN TOURGUENKF 251 russe etait un ecueil pour les ecrivains qui la manient, et cet Ecueil, M. Tourguenef ne 1'a pas toujours evite*. Parfois il se complait trop dans des descriptions, tres- vraies sans doute, mais qui pourraient etre abrdgdes*; il aime et il excelle a noter des nuances delicates, et dans ce travail, dont je ne me"connais ni le merite ni les (lifiifulti'-s, il s'expose a laisser s'alanguir une action interessante *. Des acteurs, et de tres-grands acleurs, ont souvent le defaut de s'occuper trop des mots de leur role etpas assez de son caractere general. On appelle cela marquer des intentions, je crois, et cela ne manque pas de plaire au public qui apprecie facilement le talent de 1'acteur a varier les inflexions de sa voix. En marquant ainsi des intentions, je crains qu'on ne fausse celles de 1'auteur et qu'on ne lui attri- bue des traits auxquels il n'avait pas pense. Dans les imprecations de Camille, M lle Rachel donnait un sens ironique au dernier h6mistiche de ce vers : Saper tes fondements encore mal assures. Kile le soulignait pour ainsi dire par un merveilleux changement d'intonation *; mais Corneille l'eut-il approuvee ? Quiconque a entendu les paroles arrachdes par la passion, a pu remarquer qu'elles sortent rapide- ment et avec une violence qui ne permet guere les tran- sitions delicates. Je concois les imprecations de Camille comme une suite de cris rapidement articular, et j'ose- rai le dire, monotones. II me semble que les qualites eminentes du talent de 252 PROSPER MERIMKB M. Tourguenef devraient lui assurer de grands succes au theatre*. Les erreurs que je me permets de relever chez le romancier, c'est-a-dire un peu trop de lenteur dans le de*veloppement de 1'intrigue et 1'exuberance des details, disparaitraient necessairement a la scene, ou 1'action se precipite et* ou 1'auteur ne peut commen- ter ni les mouvements ni les discours de ses personnages. Et en effet les deux ou trois drames * qu'a publics M. Tourguenef, avec aulant de vie et de naturel que ses romans, ne laissent point de prise aux critiques que je viens d'indiquer. J'ignore si ces ouvrages ont etc represented, je pencherais a croire qu'ils ont ete fails plutot pour la lecture que pour la scene * ; je dis la scene de nos jours, qui ne se contente pas du develop- pement des caracteres et des passions, comme au temps de Moliere par exemple, mais a qui il faut du mouve- ment et une intrigue compliquee. Au reste, les reproches que j'adressais a M. Tour- guenef tombent, je me hate de le dire, plutot sur ses premieres productions que sur ses derniers ouvrages. Le charmant roman de Fumee * a une marche rapide et tout a fait conforme au pre'cepted'Horace. La les details heureusement choisis servent au developpement des caracteres et preparent les situations dramatiques. Pour faire comprendre Irene, il fallait etudier minutieuse- ment et pour ainsi dire ne perdre ni unde ses gestes ni un de ses regards. C'est une de ces creatures diaboliques dont la coquetterie est d'autant plus dangereuse qu'elle est susceptible de passion ; mais chez elle la passion est IVAN TOUHGLBNBF 253 un feu Collet qui s'eteint subitementapres avoir allum6 un incendie. Kile aime, Don Juan aussielait loujours amoureux mais elle aime a sa maniere. L'orgueil, le gout de 1'aventure, la curiosite, surtoutle besoin de domineret d'exercerson pouvoir, voilace qu'elle prend pour de 1'amour. Une fort belle personne, qui fit jadis les delices de la scene, un peu bete et tres-franche, disait : Que je suis malheureuse ! Je n'aime pas plu- t6t quelqu'un que j'en prefere un autre ! Irene a de 1'esprit, elle est grande dame, elle s'indignerait d'etre comparee a cette personne, mais la pauvre actrice aimait tout le monde ; au fond, Irene n'aime qu'elle- meme. Litvinof, son amant, la connait bien el n'est pas sa dupe. II a mesure le precipice ou elle va 1'entrai- ner; il y marche, plein de remords et d'effroi. II est fascine. Cette situation est traiteepar 1'auteur avec une verite poignante. A c6te de Litvinof, est un aulre amant malheureux d'Irene, ce qu'en Italie on appelle un palilo. C'est un homme de cceur, plein de bon sens et d'intelligence, mais dompte par la passion, un Alcesle edifie sur le compte de Celimene, sans espoir, sans illusion, et si bien mate par elle qu'elle le charge de ses commissions aupres de son rival prefe>6. Ce caractere, melange de bonhomie et d'iron ie triste, est de TeiTet le plus original ; et qu'on ne dise pas que Potoughine a trop d'esprit pour le role qu'il joue ; il aime Irene, il n'y a pas d'hu- miliation qu'il n'accepte pour qu'elle lui permette de vivre aupres d'elle. II est paye de tout ce qu'il a souffert 254 PROSPER Ml'lllMl'.i: lorsqu'elle daigne lui montrer qu'elle croit a son aveugle denouement*. J'ai deja parl du talent de M. Tourguenef a donner une individuality aux personnages de son invention. Apres avoir lu Fum^e, on croit avoir vu Irene et on la reconnaitrait dans un salon. Si je suis bien informe, Taristocralie de Saint-Petersbourg a montre une grande indignation, a 1'apparition du roman, eta voulu y trou- ver un portrait satirique d'autant plus coupable que la ressemblance etait plus parfaite. Chaque coterie, il est vrai, avail son original. Quelle horreur ! disait un bas- bleu dansun salon de la Perspective Newski, calomnier ainsi la princesse A... I Plus loin on reprochait a- M. Tourguenef d'avoir travesti la comtesse B. Ailleurs on s'apiloyait sur la princesse C., denigree indigne- ment. Des personnescharitablesont trouvedes modeles d'Irene pour toutes les lettres de Falphabet *. En re"a- lite, M. Tourguenef n'a fait ni un portrait ni une satire. Est-ce sa faute si, prenant ses traits dans la nature, il s'en rencontre dont on peut reconnaitre les originaux ? Quoique personne ne saisisse et ne represente avec plus de vivacite les travers, les vices, les ridicules de son epoque, on ne peut dire que M. Tourguenef fasse des satires. II ne sent pas ce plaisir malicieux qu'ont certains critiques a surprendre les faiblesses et les pla- titudes humaines. Le soin que ces messieurs mettent a signaler les vilains c6tes du monde ou nous vivons, il le porte a rechercher le bien partout ou il se cache. Sans parti pris, sans aflecter une philanthropic banale, IVAN TOUHGUENEF 255 il esl le deTenseur des faibles et dcs deshe'rit^s. Jusque dans ies natures les plus ddgradees, il aime a decouvrir quelque trait qui les releve. II me rappelle souvent Shakespeare. II a son amour de la verit6 ; comme le poete anglais, il sail creer des figures d'une etonnanle realite ; mais, malgre Tart avec lequel Tauteur se dissi- mule sous les personnages de son invention, on devine pourtant son caractere, et ce n'est peut-elre pas son moindre litre a notre sympathie *. APPARITIONS Eludes de litleralure rutse. T. II. 17 I Je ne pouvais dormir et m'agitais en vain dans mon lit d'un c6le et de 1'autre. Le diable soil des tables tournantes, pensais-je, qui vous agacent les nerfs ! Pourtant je commencais a m'assoupir lorsque je crus entendre resonner pres de moi une corde d'instrument ; elle rendait une note triste et tendre. Je soulevai la tele. En ce moment la lune venait de depasser 1'horizon, et ses rayons tombaient sur mon visage. Blanc comme la craie 6tait le parquet de ma chambre a 1'endroit eclaire par la lune. Le bruit se renouvela, et celle fois plus distinct. Je m'appuyai sur le coude. Le coeur me battait un peu... Une minute se passa, puis uneautre... Quelque part, au loin, un coq chanta ; plus loin encore, un autre coq lui re"pondit. Ma tele retomba sur 1'oreiller. Me voila bien ? me dis-je. Est-ce que les oreilles me tinteront toujours * ? Enfin je m'endormis, oujecrus m'endormir. J'avais des reves elranges. Je m'etonnais de me trouver couche" dans ma chambre, dans mon lit,... sans pouvoir fermer les yeux. Encore le meme bruit ! Je me retourne. Le rayon de la lune surle parquet commence doucement a se rassembler,... a prendre une forme... II s'e'leve... Debout devant moi, transparente comme un brouillard, se dresse une figure blanche de femme. 260 PROSPER Ml KIMl'i: Qui est la ? demandai-je en faisant un effort. Une voix faible comme le bruissement du feuillage r6pond : G'est moi, moi ; je vienste voir. - Me voir ! Qui es-tu ? Viens a la nuit, au coin du bois, sous le vieux chene ; j'y serai. Je veux regarder les traits de cette mysterieuse figure et je frissonne involontairement. Je me sens comme transi de froid. Je suis, non plus couche, mais assis sur mon lit,et a la place ou j'ai cru voir un fan- tome il n'y a plus qu'un blanc rayon de la lunes'allon- geant sur le parquet. II Le jour tarda bien a se faire. Je voulus lire, travail- ler!... Rienn'allait. Enfinlanuit vint ; mon coeur bal- tait dans 1'attente de quelque evenement. Je me couchai le visage tournevers la muraille... Pourquoi n'es-tu pas venu ? murmura une petite voix, faible, mais distincte, tout pres de moi dans ma chambre... C'est elle ! le meme fantdme mysl^rieux avec ses yeux immobiles, son visage immobile, le regard plein de tristesse *. .. Viens ! murmura-t-elle de nouveau. J'irai ! r6pondis-je, non sans effroi. Le fantome parut faire un mouvement versmon lit. II chancela,... sa forme devint confuse et troublee comme une vapeur. APPARITIONS 261 Au bout d'un instant, il n'y avail plus que le blanc reflet de la lune sur le parquet poll. Ill Je passai loute la journee suivante dans une grande agitation. A souper, je bus presque toute une bouteille de vin. Un instant je sortis sur le perron, mais je ren- trai presque aussitot et me jetai sur mon lit ; mon pouls battait avec force. Encore une fois ce fremissement de corde se fit entendre. Je frissonnais et n'osais regarder... Tout a coup... il me sembla que quelqu'un, posant ses mains sur mes epaules par derriere, murmurait a mon oreille : Viens, viens, viens ! Tremblant, je r^pondis avec un grand soupir : Me voici ! et je me soulevai sur mon lit. La femme blanche etait la, penchee sur mon chevet ; elle me sourit doucement et disparut aussitot. Pour- tant j'avais pu jeter un regard sur son visage : il me sembla que je 1'avais vue quelque part, mais ou et quand ?... Je me levai fort lard, et toute la journee je ne fis que me promener dans les champs. Je m'ap- prochai du vieux chene a la lisiere du bois, et j'exa- minai avec soin tous les alentours. Vers le soir, je m'assis a la fenelre dans mon cabinet ; ma vieille femme de charge m'apporta une tasse de the, mais je n'y touchai pas. Jene pouvais prendre une resolution, et je me demandais ;i moi-meme si je ne devenais pas fou. Cependanlle soleil allait disparailre; -''- PROSPER MKRIMEE an ciel, pas un nuage. Soudain le paysage prit une teinte de pourpre presque surnalurelle ; verniss6s de cette leinle laqueuse, le feuillage, 1'herbe n'avaient plus* d'ondulations, et semblaient petrifies. Get eclat ct cette immobilite, la neltete lumineuse de tous les contours et ce morne silence offraient un contraste etrange et inexplicable*. Sans s'annoncer par le moindre bruit, un assez gros oiseau brun * s'abattit tout a coup surle bord de ma fenetre : je le regardai ; lui aussi me regarda, de cote", de son oeil rond et profond*. Ont'en- voie sans doute, pensai-je, pour que je n'oublie pas le rendez-vous. Aussitot * Toiseau agita ses ailes doublees de duvet et s'envola sans plusde bruit qu'il n'etait venu. Longlemps encore je demeurai assis a ma fenelre, mais deja toule irresolution avaitcesse. Je me sentais prisdans un cercle magique. Inutile de register, entraine que j'etais par une force secrete : c'est ainsi qu'une barque est inevita- blement emportee par des rapides a la cataracle qui doitTabimer. Je me secouai enfin ; la couleur empour- pree du paysage avail disparu, ses teintes brillanles s'e'taient assombries et allaient bientot s'eteindre dans Tobscurile. Cette immobilite magique avail aussi cesse ; un vent * leger s'elevait, et la lune montait brillanle dans le ciel bleu ; sous ses froids rayons, les feuilles des arbres tremblotaient, tantot noires, tanlot argent^es. Ma femme de charge entrait avec une bougie allumee, mais une boufTee de vent arriva de la fenetre et 1'etei- gnit. Je melevai brusquement, j'enfoncai mon chapeau APPARITIONS 263 sur mes yeux, et me clirigeai a grands pas vers le coin In bois ou etait le vieux chene. IV 11 y avail bien des anuees que ce chene avail 6te frappe de la foudre : sa cime, bris^e, etait morte, mais le reste de 1'arbre avail encore de la vie pour plusieurs siecles. Comme je m'approchais, un petit nuage passait devant la lune, et il faisait Ires-sombre sous 1'epais feuil- lagedu chene. D'abord je ne remarquai rien d'extraor- dinaire, mais en porlant mes regards de col6, les ballements de mon coeur s'arrelerent tout a coup * j'apercus une figure blanche, immobile aupresd'un buis- son, enlre le chene et le bois. Mes cheveux se dres- saienl sur ma tele, j'avais peine a respirer : pourlant je m'avancai vers le bois. C'etail bien elle, la dame aux visiles nocturnes *. Au moment ou je m'approchai d'elle, la lune sorlit du nuage qui Tobscurcissait. Le fantome me parut forme il'mi brouillard laileux, a demi transparenl. A Iravers son visage *, je distinguais derriere sa tele une ronce * balancee par le vent. Seulemenl ses yeux el ses cheveux elaienl d'une teinle plus sombre. J'observai encorequ'a Tun de ses doigls*, landis qu'elle lenait ses mains entre-croisees, elle avail un petit anneau d'or, pale et brillanl. Je m'arrclui a deux pas (Telle el voulus lui adresser la parole ; mais * ma voix expira dans ma gorge, el pourlanl ce n'etail pas precisemenl une sen- 264 PROSPER MEHIMEE sation de terreur que j'eprouvais. Elle tourna ses yeux vers moi. Son regard n'exprimail ni la Iristesse ni la gaite, rien qu'une attention morne. J'altendais qu'elle ji.irl.'it. mais elledemeurail muette, immobile, altachant sur moi un regard fixe et mort *. Me voici ! m'ecriai-je enfin d'un effort supreme. Ma voix retentit avec un son sourd et rauque. Je t'aime, r^pondit-elle de sa petite voix. Tu m'aimes ! m'ecriai-je stupefait. Donne-toi a moi, murmura-t-elle. Me donner a toi ! mais tu es un fantome, tu n'as pas de corps ! Toutes mes idees etaient bouleversees *. Qui es-tu? Une vapeur, un brouillard, une forme aerienne?...Que jemedonnea toi !... D'abord apprends- moi qui tu es. As-tu vecu sur la terre ? D'ou viens- tu ? Donne-toi a moi. Je ne te ferai pas de mal. Dis seulement ces deux mots : Prends-moi. Je la regardais ebahi. Que me dit-elle ? que signifie tout cela ? pensais-je. Tenterai-je 1'aventure ?... Eh bien ! m'ecriai-je tout d'un coup et avec une force inattendue, commesi quelqu'un m'eutpousse par derriere : Prends-moi ! A peine avais-je prononce ces mots que la myst6- rieuse figure, avec un rire interieur qui fit trembler un instant tous ses traits, s'avancu vers moi ; ses mains se de"sunirent et s'allongerent... Je voulus sauter en arriere, mais deja j'etais en son pouvoir. Elle me tenait dans ses bras. Mon corps etait soulev6 * de terre d'une APPARITIONS 265 demi-archine *, et tous deux nous volions, moderement vile, au-dessus * de 1'herbe immobile. Tout d'abord la tete me tourna, et involonlairement je fermai les yeux. Quand je les rouvris un moment apres, nous volions toujours, et ddja je ne voyais plus mon bois. Au-dessous de nous s'etenclait une vaste plaine*couverte de laches sombres. Je m'apercus avec stupefaction que nous etions a une hauteur prodigieuse. Je suis au pouvoir du demon! Celte pensee me frappa comme uncoup de foudre. Jusqu'alors 1'idee du pouvoir diabolique, de ma perdition possible, nes'etait pas presentee a mon esprit... Et cependant nous volions toujours, et il me semblait que nous nous elevions de plus en plus. Ou m'emportes-tu? m'^criai-je enfin. Ou tu voudras, repondit ma compagne en me ser- rant plus etroitement dans ses bras. Son visage tou- chait le mien, et pourtant c'est a peine si j'en sentais le contact. Remets-moi a terre. Je me trouve mal a mon aise a cetle hauteur. - Bien 1 mais ferme les yeux et ne respire pas. J'obeis, el aussitot il me sembla que je tombais comme une pierre. Le venl fouellait mes cheveux... Lorsque je pus retrouver mon sang-froid, je vis que nous volions lentemenl au-dessus de terre, rasant les tiges des haules herbes. 266 PROSPER MERIMEE Depose-moi ici, lui dis-je. Quelle idee de voler ! Je ne suis pas un oiseau. Je croyais te faire plaisir. Pour nous, nous ne faisons pas autre chose. Vous ?. .. mais qui eles-vous ? Point de reponse. Tu n'oses me le dire? Un son plaintif, semblable a cette note me"lancolique qui m'avait reveille la premiere nuit, rgsonna a mon oreille, et toujours nous volions pres de terre dans 1'atmosphere humide. Depose-moi done a terre, lui dis-je. Kile baissa la tete en signe d'obeissance, et je me trouvai sur mes pieds. Elle demeura debout devant moi, et de nouveau ses mains se joignirent dans Tattitude de 1'attente. Je commencais a me rassurer et je me mis a la considerer avec attention. Comme la premiere fois, son expression me parut celle d'une resignation triste. Ou sommes-nous ?lui demandai-je, car je ne recon- naissais pas le lieu ou nous nous etions arretes. Loin de ta maison ; mais nous pouvons y etre dans un moment. Comment cela ?... Me fierai-je encore a toi? Je ne t'ai pas fait de mal et je ne t'en ferai pas. Nousvoleronsensemble jusqu'a 1'aube ; voila tout. Par- tout oiiira tapensee, je puis te porter, dans tousles pays de la terre. Donne-toi a moi... Dis encore : Prends- moi. Eh bien ! prends-moi ! APPAB1TIONS 267 Ses bras nTenlacerent de nouveau ; je 'perdis terre, et nous recommencames a voler. VI Ou veux-tu aller ? me demanda-t-elle. Tout droit devant nous. Mais voici une foret. Passons au-dessus ; mais pas si vile. Aussitot nous nous elevames en tournoyant comme la becasse qui gagne la cime d'un bouleau, puis nous reprimes la ligne droite. Ce n'6taient plus les herbes, c'etaient les sommets des grands arbres qui semblaient glisser sous nos pieds : etrange spectacle que cette foret vue d'en haul avec ses sommites herissees qu'eclairait la lune ! On cut dit un enorme animal etendu, endormi et rou tl. i ii I avec un grondement sourdet indistinct. Par moments nous passions au-dessus d'unc clairiere, el je voyais * la ligne d'ombre dentel^e que projetaient les arbres. De temps en temps un lievre faisait entendre son cri plaintif dans le fourre *. Plaintif aussi etait le cri de la chouette qui passait a nos cotes *. L'air nous apportait les senteurs de la liveche, des champignons, des bourgeons se gonflant sous la rosee. La lumiere de la lune se repandait autour de nous, froide et severe, et la Grande Ourse scintillait gravement au-dessus de nos tetes *. Bientot la foret disparut derriere nous. Nous vimes une plaine ou se dessinait une longue ligne de vapeur grise : elle marquait le cours d'une riviere. 268 PilOSPER Ml'lilM! I Nous suivimes une de ses rives au-dessus de buissons all'aissrs sous la lourde humidite de la nuit *. L'eau Ian- tot reluisait d'un e"clat bleuatre, tantot tourbillonnait sombre et menacante. Par places, quelques flocons de vapeur tremblotaient au-dessus du courant. Je voyais ca et la des lis d'eau etaler leurs blancs petales, mon- trant leurs tresors de beaute comme des vierges qui se croient a Tabri de tout regard *. Je voulus cueillir une fleur, et deja je touchais presque le miroir de 1'eau, mais une fraicheur * desagreable me jaillit au visage au moment ou j'arrachais la rude tige d'un lis. Nous nous mimes a voler d'une rive a 1'autre a la maniere des courlis *, et de fait nous en faisions lever a chaque instant. Plus d'une fois nous passames au- dessus de jolies nichees de canards sauvages, rassem- bles en un petit groupe au milieu des roseaux. Us ne s'envolaient pas. Un d'eux * retirait precipitamment sa tete de dessous son aile, regardait, regardait,... puis, d'un airalFaire *, remettait son bee sous le duvet soyeux, tandis que ses compagnons*laissaient echapper un faible liouin, kouin *. Nous reveillames un heron dans un buisson de cytise. En le voyant sauter a pieds * et se- couergauchement ses ailes, je crus voir un Allemand 1 *. Quant auxpoissons, nous n'en apercumes pas un seul, tous * dormaient au fond. Je commencais a m'habituer a la sensation de voler et meme a y trouver du plai- sir. Quiconquea reve qu'il volait me comprendra. Gom- 1 . Le petiple en Russie donne aux Allemands le surnom de Heron . APPARITIONS 269 pletement rassure\ je m'appliquni a bien observer 1'etre 6trange a qui je devais de jouer un role dans cette incroyable aventure. VII CTelait une jeune femme dont les traits n'avaienl rien du type russe. Sa forme d'un blanc grisatre, a demi transparente. des ombres a peine indique'es rappelaient ces figures sculptees sur un vase d'albatre qu'une lampe e"claire a 1'interieur. II me sembla de notiveau que ses traits ne m'etaient pas inconnus. Puis-je te parler ? lui demandai-je. Parle. Je te voisun anneau de doigt... As-tu ve"cu sur la terre ? As-tu e"t6 mariee ? Jem'arretai ; elle ne repon- dait pas. Comment t'appelles-tu ? ou comment t'appelait- on ? Appelle-moi Ellis *. Ellis ? G'est un nom anglais. Es-tu Anglaise?... M'as- tu connu autrefois? Non. Pourquoi est-ce a moi que tu es venue appa- railre? Je t'aime. - Es-tu heureuse ? Oui... Planer, voler avec toi dans 1'air pur !... Ellis, m'criai-je lout a coup, n'es-tu pas une reprouvee ? N'es-tu pas une ame en peine ? 270 PROSPER MERIMEE Je ne te comprends pas, murmura-t-elle, baissant la tele. Au nom de Dieu, je t'adjure,... commencais-je ; elle m'interrompit. Que me dis-tu la ? reprit-elle, comme si elle ne me comprenait pas en eflet *. Je ne sais ce que tu veux dire. Jecrus sentir un faible mouvement dans le bras qui m'entourait comme une ceinture froide. N'aie pas peur, reprit-elle. Ne crains rien, ami. Son visage se pencha sur le mien. Sur mes levres, je sentis une sensalion etrange, quelque chose comme la piqure d'un aiguillon emousse",... comme rattouchement d'une sangsue qui ne mord pas encore. VIII Nous planions a une hauteur considerable. Jeregar- dai en bas. Nous passions au-dessus d'une ville * a moi inconnue, batie sur le penchant d'une large colline *. Des eglises s'elevaient au-dessus d'une masse de toils en planches et de sombres vergers *. Un grand pont se delachait en noirsur la riviere dans un de ses tournants. Des coupoles dorees, des croix de melal brillaient d'un eclat amorti. Silencieuses se dessinaient sur le ciel les longues perches des puits parmi des bouquets de saules *. Silencieuse egalement une chausse blaneh&tre s'enfon- cait en fleche 6troite dans un bout de la ville et ressor- tait, toujours silencieuse, a Tautre bout pour aller se perdre dans Tobscurit^ monotone de plaines sans fin*. APPARITIONS 271 ft Quelle est cette ville ? demandai-je a Ellis. N. Dans le gouvernement de *** ? - Oui. Nous sommes bienloin dechez moi. Pour nous, point de distance. En verile ? Une audace soudaine s'empara de moi. Porte-moi dans I'Amerique du Sud. Impossible. II y fait jour. Ah ! nous sommes des oiseaux de nuit... Ehbien ! n'importe oil, mais bien loin. Ferme les yeux, et ne respire pas, repondil Ellis, et nous parlimesavec la rapidile de 1'ouragan*. L'airs'engoufTra dans mesoreilles'avec un bruit dechi- rant. Nous nous arretames bientot, mais t le bruit ne cessait pas : au contraire il redoublait. C'eluit comme un hurlement terrible, un immense fracas. A present ouvre les yeux, me dit Ellis. IX J'obeis. Bon Dieu ! ou suis-je ? Sur nos teles des nuages bas, lourds, 6pais, se pres- sant, se poussant comme une meute de monslres en fureur ; au-dessous de nous, un aulre monstre, une mer enragee, oui, enragee. Lanc6e par convulsions, une ecume blanche s'eleve en montagnes bouillonnanles, des vagues dechirees battent avec un fracas brutal des rochers plus noirs que la poix. Le mugissement de la 272 PROSPER MERIMEE tempete, le souffle glace sortant du fond des abimes, le retentissement de la lame heurtant les falaises, oii Ton croit entendre tan tut des plaintes lamentables, tantot une decharged'artillerie dans le lointain, ou bien encore le tintement des cloches... puis le grincementdesgalets roulant sur le rivage... parfois lecri d'une mouette invi- sible... sur une echapp6e du ciel la silhouette incer- taine d'un vaisseau *... Partout la mort, la mort et T6- pouvante !... De nouveau * je fermai les yeux, saisi d'horreur. Qu'est cela ? ou sommes-nous ? Sur la cote sud de Tile de White, devant les ro- chers de Blackgang *, ou bien souvent se perdent des vaisseaux, repondit Ellis* avec une maligne expression de joie, a ce qu'il me senibla. Emporte-moi loin d'ici ! loin d'ici ! chez moi. Jeme pelotonnai en me couvrant les yeux. II me sem- bla que nous volions avec plus de rapidite encore que tout a Theure. Le vent ne sifflait plus il hurlait, il gemissait dans mes habits, dans mes cheveux*... Je ne pouvais respirer. Tiens-toi debout, * me dit Ellis. Je fis un effort pour reprendre mes esprits. Jesentais la terre sous mes semelles, * et je n'entendais aucun bruit. Toutautour de moi paraissait mort ; mais le sang battait a mes tempes avec violence, et la tele me tour- nait avec un faible tintement int6rieur*. Peu a peu 1'e- tourdissement se dissipa ; je me redressai et j'ouvris les yeux. APPARITIONS 273 Nous etions sur la chaussee de mon etang. Droit devant nous, a travers * des feuilles pointues d'une ran gee de saules, on voyait une grande nappe d'eau au- dessus de laquelle dormaient, comme accrochs a la surface, quelques minces filaments de brouillarcl * : a droite, la verdure terne d'un champ de seigle ; a gauche, sortant de la brume, mon verger avec ses grands arbres immobiles et humides... Deja le matin les avail touches de son souffle*. Sur le ciel pale s'elen- daient en raies obliques deux ou trois petits nuagesjau- natres *, atteints qu'ils rlaient par le premier rayon de 1'aurore, partant Dieu sail de quel point de 1'horizon car dans la palenr * uniforme du ciel rien n'annoncait de quel cote le soleil allait se montrer. Les etoilesavaient disparu. Rien ne bougeait encore, et pourtant tout se reveillait iK-ja dans le calme magique du premier cre- puscule *. Voicilejour, medit Ellis& 1'oreille. Adieu, ademain ! Jeme tournai vers elle ; deja elle avail quitte terre et s'elevait en 1'air devant moi. Tout a coup je la vis por- ter ses deux mains au-dessus de sa tete. Cetle tete, ces mains, ces epaules avaient revetu soudain une teinle de chair ; dans ses yeux sombres fremirent deux vivantes etincelles * ; un sourire d'une mysterieuse mollesse tou- cha * ses levres rougissantes..., une charmanle jeune feinme m'apparut *... Cela ne dura qu'un instant. Comme saisie d'un eblouissement, elle se rejeta en tudet de lilteralure russe. T. II. 18 274 PROSPER Ml'.HIMi'l. arriere etfondilaussilol ainsi qu'une * vapeur. Quelque temps je demeurai slupeTail, immobile. Quand je fus en etat d'observer, il me sembla que celte teinte de chair, cette teinte d'un rose pale qui avail subilement anim6 Tapparition, ne s'etail pas dissipee et que Tair qui m'entourait en etait impregne... c'etail 1'aurore qui s'allumait *. Je me sentis tout a coup une lassitude accablante*, et je me dirigeai vers la maison. En pas- sant devant le poulailler, j'entendis les oisons qui caque- taient. Ge sont les premiers oiseaux a se reveiller... Le long du toil, a rextremite des perches quiretiennent le chaume, il y avaitdescorneilles en sentinelle. Toutes, fort empressees de faire leur toilette matinale, se pro- filaient nettement sur un ciel laiteux. Par moments toutes se levaient a la fois et s'envolaient pour aller a quelques pas se ranger en ligne, sans faire un cri. Dans le bois voisin, par deux fois retentit le gloussement enroue et frais * du coq de bruyere, deja en quete de baies sauvages dans la verdure humide. Pour moi, me sentant gagner par un leger frisson, j'allai me jeter sur mon lit, ou me cloua bientot un lourd sommeil*. XI La nuit suivante, lorsque je m'approchai du vieux chene, Ellis vint & ma rencontre comme une vieille connaissance. De mon cote, toute crainte avail disparu, et je la retrouvai presque avec plaisir. J'avais cesse de faire des efforts pour comprendre mon aventure, et je APPARITIONS 275 ne pensais plus qu'a voler encore et a salisfaire ma curiosite. Bient6t le bras cTEllis in'enl,u;a, et nous primes notre essor. Allons en Italic, lui dis-je a 1'oreille. Ou tu voudras, ami, r6pondit-elle avec une gra- vil6 lente et lentement et gravemenl* elle pencha sa tele vers moi. Je crus remarquer que son visage e"tait moins transparent que la veille, ses traits plus feminins, moins vaporeux ; elle me rappelait cette belle creature qui s'etait monlree a moi le matin un moment avant de disparaitre *... Cetle nuit, continua Kills, c'est la grande nuit. Elle vient rarement; quand sept fois treize *... Ici je perdis quelques mots. ... Alors, poursuivit-elle, on peut voir ce qui est cache en d'autres temps. - Ellis I lui dis-je d'un ton suppliant, qui es-tu ? Dis- le-moi a la fin ! Sans repondre, elle^tendit sa longue et blanche main. De son doigt, sur le ciel sombre elle indiquait un point ou, parmi de petites etoiles, brillait une comete d'as- pect rougealre. . un bouquet criard de fleurs artificielles sous un chapeau exigu, des ongles tailles en grifTes et une informe crinoline. Je me representai en meme temps 292 PROSPER MERIMEB un de nos bons provinciaux de la steppe fraichement debarque a Paris et trottillant miserablement aprescelte vile poup^e venale. Je le vistachant de cacher sa gau- cherie sous un air de grossieret6, grasseyant, parlant en fausset, s'elForcant d'imiter * les facons des garcons de Vefour, faisant des courbettes et des platitudes. Saisi de degout, je me dis : Ce n'est pas ici qu'Ellis sera jalouse. Gependantje remarquai que nous commencions a descendre... Paris envoyait a notre rencontre tous ses bruits et toutes ses odeurs*. Arrete ! dis-je a Ellis. Est-ce que tu ne trouves pas qu'on etouffe ici ? C'est toi-meme qui as voulu venir a Paris. J'ai eu tort, je * change d'idee. Emporte-moi loin d'ici, Ellis, je t'en prie. Tiens ! voici justement le prince Koulmametof qui trotte sur le boulevard et son ami Serge Varaxine qui lui fait signe de la main etlui crie : Ivan Stepanitch, allons souper, j'ai engage Rigolboche en personne ! * Emmene-moi, Ellis, loin de Mabille, de la Maison-Dor6e, loin du Jockey-Club, * loin des soldats au front rase et de leurs belles casernes *, loin des sergents de ville avec leur imperiale au menton *, loin des verres d'absinthe trouble, des joueurs de domino et des joueurs a la Bourse, des rubans rouges a la boutonnierede Thabiteta laboutonnieredu paletot, loin de M. de Foy, inventeur de la specialite des manages, loin des consultations gratuites du docteur Charles Albert*, loin des cours de litte>ature* et des APPARITIONS 293 brochures gouvernemenlales, loin des comedies pari- siennes, des operettes * parisiennes,des politesses pari- siennes et del'ignorance parisienne*. Partons, parlous ! parlous ! Regarde en has, me dit Ellis. Deja tu n'es plus au-dessus de Paris. J'ouvrisles yeux. Kn efTet, une plaine sombre, sillon- nee ca et la de lignes blanchatres tracees par les routes, fuyait rapidement au-dessous de nous, et loin a 1'hori- zon, telle que lalueur d'un immense incendie, s'elevait vers le ciel la reverberation des innombrables lumieres eclairunt la capitate du monde. XX La manche d'Ellis tomba de nouveau sur mes yeux ; de nouveau je perdis connaissance, puis le nuage se dissipa. Qu'est cela ? quel est ce pare avec des allies de lil- leuls tailles en murailles, des sapinsisolesquiressemblent a des parasols, des portiques et des temples dans le gout Pompadour, des statues de tritons rococo et des nymphes dans le style du Bernin au milieu de bassins bizarrement decoupes, entoure"s de balustrades de marbre enfume? Serait-ce Versailles?. . . Non, ce n'est pas Versailles : un petit palais a 1'architeclure egale- ment rococo se delachesur un massif dechenes toulfus *. La lune est un peu terne, voilee par une legere brume ; on dirait que sur le sol s'elend une mince couche de fumee. L'oeil ne peul deviner ce que c'est. Est-ce le reflet de la lune ou bien une vapeur ? Plus loin, sur 294 PROSPEB MBRIMEE un des bassins, flotte un cygne enclormi. Son dos allonge me rappelle la neige de nos steppes raflermie par la gelee. a et la des vers luisants brillent comme des diamanls au milieu du gazon et sur les socles des statues. Nous sommes pres de Mannheim, dit Ellis, et voici le pare de Schwetzingen. Ah ! nous sommes en Allemagne, pensai-je, et je pretai Toreille. Tout etait muet, sauf une source soli- taire et invisible qui tombait dans une vasque. II me sembla que 1'eau repetait toujours ces memes mots : La, la, la, toujours la. Au milieu d'une allee, entre deux murailles de verdure, j'apercus un gentilhomme en habit galonne, talons rouges, manchettesarrondies*, Tepee battant les mollets, quidonnait la main avec une grace exquise a une belle dame en paniers, frisee, pou- dree a frimas... Pales et etranges figures !... Je veux les voir de plus pres, mais elles disparaissent aussitot, et je n'entends que le babillement incessant* de la source. Ce sont * des reves qui se promenent, me dit Ellis. Hier on pouvait voir bien aulre chose... beaucoup de choses... Cette nuit, les reves eux-memes fuient les regards humains. Allons ! allons ! Nous nous elevames et nous mimes a voler si droit que je ne sentais pas Je moindre mouvement et que tous les objets au-dessous de nous semblaienl accourir a notre rencontre. Des montagnes sombres, dentelees, couverles de bois, croissaient, fuyaient sous nos yeux, suivies par d'autres montagnes avec leurs ondulations, APPARITIONS 295 lours ravins, leurs clairieres, leurs points lumineux sor- tant des chalets endormis au bord des ruisseaux. . . Et toujours auxmontagnessuccedaientd'autresmontagnes. Nous elions au milieu de la Foret-Noire. Toujours des montagnes, toujours des forets, d'ad- mirables forets, vieilles, mais vigoureuses. La nuit est claire ; je distingue loutes les especes d'arbres, surtout les pins * au tronc droit el blanc. Par moments, a la lisiere * des bois, se montrent des chevreuils *. Elegam- menl campes sur leurs jambes menues, tournant la tele avec grace, ils font le guet, dressant avec vigilance leurs fines oreilles *. Les ruines d'un donjon au som- met d'un rocher nu elevent tristement leurs dentelures ebrechees. Au-dessus des vieilles pierres oubli^es* scin- lille paisiblement une * etoile. D'un petit lac noir sort .0:111110 une plainte myslerieuse, la note crislalline des crapauds se repondant en tierce. D'autres sons prolon- ges et melancoliques comme les fremissements de la harpe eolienne arrivent jusqu'a moi *. Nous sommes dansle pays des legendes. Ici encore cette mince vapeur rasant la terre, que j'avais remarquee a Schwetzingen, s'etend de tout col^ *. G'est dans les vallons surtout qu'elle est le plus intense. J'en compte cinq, six, dix nuances distincles sur les versants des montagnes, et sur celte vaste et monotone etendue regne paisiblement la lune *. L'air est vif etleger. Je me sens leger moi-meme, et singulierement calme *. Ellis, dis-je, lu dois aimer ce pays ? Moi ? je n'aime rien. 296 PROSPER MERIMEE Comment ? pas meme moi ! Ah ! oui, toi, repondit-elle nonchalamment. Je crus sentir que son bras me serrait avec une force nouvelle. En avant ! en avant ! s'ecria-t-elle avec une sorte d'emportement froid. XXI Un cri eclatant et * prolonge comme par roulades retentit inopinement au-dessus de nos tetes et se repete aussitot en avant de nous. C'est 1'arriere-garde des grues en marche vers le nord, me dit Ellis. Joignons-nous a elles, veux-tu ? Oui, volons avec les grues. Treize puissants et beaux oiseaux*, ranges en triangle, s'avancaient rapidement * en agitant a de rares inter- valles leurs vigoureuses ailes bombees. Raidissant le col et les pattes, presentant leurs fortes poitrines, ils s'elancaient avec tant d'impetuosite que 1'air* sifflait autour d'eux. C'etait etrange * de voir a cetle hauteur, si loin detout etre vivant, cette vie energique et hardie, cette volonle irresistible. Sans treve et sans relache, tout en fendant victorieusement Tair *, les grues echan- geaient de temps en temps quelques cris avecleur cama- rade a la pointe du triangle, et il y avail * quelque chose de fier et de grave, comme un sentiment de con- fiance inebranlable, dans ses cris retentissants, dans cette conversation aerienne. Nous volerons jusqu'au bout malgre la fatigue, semblaient-elles se dire, en s'en- APPARITIONS 297 courageant 1'une 1'autre. Et il me vint a 1'esprit qu'en Russie. . . et dans le monde entier * . . . il n'y a que peu d'hommes qui ressemblent a ces oiseaux. Maintenant, nous volons en Russie, me dit Ellis. Ce n'otait pas la premiere fois que j'en faisais la remarque : la plupart du temps, Ellis connaissait ma pensee. Veux-tu changer la route ? me demanda- t-elle. - Changer ?. . . non, je viens de Paris, porte-moi a Petersbourg. Maintenant ? - Tout de suite. Seulement couvre-moi de ta manche, de peur du vertige. Ellis elendit la main ;.. . mais, avant que le brouil- lard m'enveloppat, je sentis sur mes levres le contact de ce dard emousse dont j'avais deja prouv la molle piqure. XXII Garde a vous. . . ou. . . ou... ou I Ce cri prolonge retentit a mes oreilles. Garde a vous. . . ou. . . ou. . . ou... ! rpondit-on dans le lointain d'un effort d^sespere. Garde a vous... ou... ou ! Le cri expira quelque part au bout du monde. Je me secouai. line grande fleche doree se dressait devant mes yeux. Je reconnus la forteresse de Petersbourg. Pale nuit du nord !... mais est-ce la nuit ? n'est-ce pas plutot un jour blafard et malade * ? Je n'ai jamais aime les nuits de Petersbourg, mais cette fois j'en fus 298 PROSPER Ml'.KlMl-r. presque effraye. Le contour *d'Ellis avail completement disparu, dissous, fondu comme un brouillard malinal * par le soleil de juillet, et cependant jecontinuais a voir distinctement mon corps lourdement suspendu dans Tair a la hauteur de la colonne d'Alexandre*. Ainsi, nous voila a Petersbourg ! G'est bien cela : ces rues desertes, larges, couleur de cendre ; ces maisons gris blanchatre, jaune grisatre, gris lilas, couvertes de stuc eraille, avec leurs fenetres enfoncees dans le mur *, leurs enseignes de couleurs criardes, leurs auvents en fer au-dessusdes perrons; les sales boutiques de fruits, les frontons grecs en platre, les ecriteaux, les auges pour les fiacres, les corps de garde de police ! Voici la coupole doree de Saint-Isaac *, la Bourse, qui ne sert a rien, et ses bariolages, les murs de granit de la forte- resse et le pave en bois tout brise. Je reconnais ces barques chargees de foin et de fagots. Je retrouve ces senteurs de poussiere, de choux, de nattes, d'ecorce* et d'ecurie, ces portiers petrifies dans leurs pelisses, ces cochers delouage qui dorment ratatines sur leurs vieux* drochki. Oui, voila bien noire Palmyre du nord. Tout est eclaire, tout se dessine avec une nettele qui fait mal au coeur, et tout dort tristement * entasse au milieu de cette atmosphere trouble, mais diaphane. Le rose du crepuscule d'hier soir, ce rose de poitrinaire, n'est pas encore efface ; il durera jusqu'au matin dans un ciel blanc sans eloiles. Ses reflets tombent en longues raies sur la surface moiree de la N6va,qui murmureet pousse doucement ses flots bleus et froids vers la mer. APPARITIONS 299 Volons, s'ecria Ellis. Et, sans attendre ma reponse, elle m'emporla * a Tautre rive du fleuve, au del de la place du Palais, pres de la Fonderie *. Au-dessous de nous, j'entendis des pas et des voix. Dans la rue passait une bande de jeunes gens a la mine fatiguee, qui parlaient entre eux d'un bal de grisettes *. Sous-lieutenant Stolpakof VII ' ! s'dcria tout a coup une sentinelle reveillee en sursaut aupres d'un las de boulels rouilles. Un peu plus loin, a la fenetre ouverte d'une grande maison, j'aper- cus une jeune personne en robe de sole chiffonnee, les bras nus, les cheveux dans une resille de perles, une cigarette a la bouche. Elle lisait devotement un livre. CY-tail un volume du a la plume d'un Juvenal tres- moderne. Envolons-nous bien vite, dis-je & Ellis. En un instant, les petils bois de sapins rabougris et les marais moussus qui environnentPetersbourg avaient fui au-dessous de nous. Nous nous dirigions droit vers le sud. Le ciel et la terre devenaienl peu a peu de plus en plus sombres. Nuit maladive, jour maladif, cit maladive, nous laissames tout loin en arriere. XXIII Nous volions plus lenlement que de coutume, et je pouvais suivre de Trail les changemenls qui par degres se manifestaient sur ma terre natale. C'elait un pano- 1. Les officicrs du mmenom dans Tarmde russe sonl distin- gu^s par un numcro. 300 PROSPER MI.K1MI I rama sans fin : des bois, des bruyeres, des champs, des ravins, des rivieres ; de loin en loin, des eglises et des villages, puis encore des champs, des ravins, des rivieres. J'etais de mauvaise humeur, indifferent, ennuye. Et si j'eHais ennuye et chagrin, ce n'e"lait pas parce que je volais au-dessus de la Russie. Non ! mais cette terre, cette elendue plate au-dessous de moi, tout le globe du monde avec sa population ephemere, che- tive, suffoquant de besoins, de douleur, de maladies, attachee a cette motte de miserable poussiere,... cette ecorce fragile et rugueuse, celte excroissance par des- sus* le grain de sable* de notre planete, sur laquelle a filtre une moisissure ennoblie par nous du nom de regne vegetal,... ces hommes-mouches, mille fois plus meprisables que les mouches, leurs demeures de boue, les petites traces de leurs miserables et monotones que- relles*, leurs ridicules batailles centre Timmuable et 1'inevitable... Ah ! que tout cela m'etait odieux ! Mon cceur se soulevait *, et je ne voulus plus contempler un tableau si insignifiant, une caricature si triviale *. J'etais ennuye, plus qu'ennuye* : je n'eprouvaismeme plus de pilie pourmes semblables. Tous mes sentiments se fon- daient en un seul, que j'ose a peine avouer, le degout, et, qui pis est, le degout de moi-meme. Cesse ! murmura Ellis, cesse, ou je ne pourrais plus te porter. Tu deviens lourd. A la maison ! lui dis-je, du meme ton que j'au- rais p.irlc a mon cocher, vers quatre heures du matin, sortant de diner chez un de mes amis de Moscou, apres APPARITIONS 301 avoir caus6 de 1'avenir cle la Russie et de ce qu'il faut entendre par principe de la commune *. A la maison ! lui dis-je, etje fermai lesyeux. XXIV Je les rouvris bientot. Ellis se serrait centre moi d'une maniere etrange, elle me poussait presque*. Je la regardai, et tout mon sang se glaca. Celui qui a vu un visage humain exprimerinopinement 1'effroi le plus vif sans cause apparenle, celui-la comprendra mon impression. L'epouvante, la plus poignante terreur con- traclait, bouleversait les traits d'Ellis. Jen'avais encore rien observ6 de semblable sur un visage vivant... Un fant6me inanime, une creature surhumaine, une ombre et cette Spouvante inouie!... Ellis, qu'as-tu ? lui demandai-je. - Elle ! G'est elle ! repondit Ellis avec effort. C'est elle ! Qui? Elle? Ne prononce pas son nom ! ne le prononce pas ! balbutia-t-elle precipitamment. II faut fuir ! Tout finit *... et pour jamais !. . . Regarde ! la voila. Je tournai les yeux dans la direction de sa main trem- blanle, et j'apercus quelque chose..., quelque chose de vraiment effroyable. Ce quelque chose etait d'autant plus effroyable qu'il n'avait pas une forme determinee... G'^tait une lourde masse, sombre, d'un noir jaunatre, tachete comme le venire d'un lezard. Ce n'etait ni un nuage ni une vapeur. 30*2 PROSPER MEHIMEE Cela s'etendail sur la terre lentement, a la maniere d'un reptile; puis des mouvements 6normes, tanlot en haul, tanlot en has, de grands balancements reguliers, rappelaient les baltements d'ailes * d'un oiseau de rapine s'apprelant a saisir sa proie. Par momenls, cela s'abaissail sur la terre par bonds hideux. . . C'esl ainsi que 1'araignee se jette sur la mouche prise dans sa toile. Quelle es-lu, masse epouvanlable ?... A son approche, je le voyais el je le senlais, tout elail saisid'engourdissemenl, toutlombail en dissolulion. Un froid ve"neneux el empeste se repandait alentour, el a la sensation de ce froid, le cceur* se soulevait, lesyeux cessaient de voir, lescheveux se herissaienl sur la lete. C'elait une force en mouvement, une force insurmon- table, que rien n'arrele, qui, sans forme, sans vision, sans pensee, voit tout, sail tout, aussi ardente que 1'oi- seau de proie a saisir sa victime, aussi rusee que le serpent, et comme lui lechant el e"gorgeanl sa proie de son aiguillon * de glace. Ellis ! Ellis ! m'ecriai-je en frissonnant, c'esl la Mort ! * c'esl elle ! Le son plainlif*, que j'avais entendu deja, sortitdes levres d'Ellis ; mais celle fois c'6tail plulol 1'accenl du desespoir humain *. Nous precipilames noire vol qui devinl desordonne * : lour a lour Ellis s'elevail el plon- geait dans Tair, lournanl sans cesse el changeanl de direction a la maniere d'une perdrix bless^e, ou comme celle qui cherche a eloigner le chien de chasse de sa couvee. El cependanl de celte masse horrible se dela- APPARITIONS 303 chaient de longs lentacules, greles et hideux comme ceux des polypes, s'allongeant a noire poursuite, eten- dant vers nous des especes de griffes*... Un speclre gigantesque monte sur un cheval pale parut tout a coup dans le ciel... Ellis redoublait ses efforts desesperes. Elle a vu !. . . e'en est fait ! je suis perdue, s'ecriait- elle au milieu de sanglols entrecoupes. Helas, malheu- reuse 1 j'aurais pu... La vie cut ete pour moi *... et mainlenant ! aneantie ! aneantie ! En entendant ces deruiers mots a peine articules, je perdis connaissance. XXV Quand je revins a moi, j'etais etendu a la renverse sur le gazon, et dans tous mes membres je ressentais une douleur sourde comme a la suite d'une chute vio- lente. L'aube paraissait, et les objets etaient cleja dis- tincts. A quelque distance de moi, une route bord^e de pelits saules passait le long d'un bois de bouleaux. Ce lieu m'elait connu. Je commencai a me rappeler tous les ^venements de la nuit, et je frissonnai en pensant a 1'horrible apparition qui s'elait presentee a mes yeux. Mais pourquoi, me disais-je, pourquoi Ellis a-t-elle et6 si effrayee ? Est-elle, elle aussi, soumise a son empire ? Peut-etre n'est-elle pas immortelle, peut-etre est-elle predestin6e a la destruction, a I'aneantissement ! Comment est-ce possible ? Un faible soupir se fit entendre aupres de moi ; je tournai la tele. A deux pas de moi gisait, etetulue sur 304 PROSPER MERIMEE 1'herbe, une jeune femme sans mouvement, vetued'une longue robe blanche. Ses longs cheveux etaient epars, et une de ses epaules decouverte. Sa main gauche elait derriere sa tete, Tautre reposait sur sa poitrine ; ses yeux etaient clos, et sur ses levres* j'apercus comme une legere ecume rouge, Etait-ce Ellis? Mais Ellis etait un fantome, etdevant moi etait une femme en chair et en os. Je me trainai vers elle, et me penchant sur son visage : Ellis, lui dis-je, est-ce toi ? Aussitof,, avec un lent frisson, ses* paupieres s'ouvrirent, et ses grands yeux noirs se fixerent sur moi. J'etais comme trans- perce, imbibe de son regard... et presque au meme moment, sur mes levres se collerent des levres chaudes, douces, maisavec uneodeur de sang. Je sentis son sein brulantpress^ sur ma poitrine, tandis que ses bras s'en- lacaient autour de mon cou. Adieu ! adieu pour tou- jours ! dit-elle d'une voix mourante... Et tout disparut. Je me levai chancelant comme un homme ivre, et je cherchai longtemps autour de moi, tout en me passant a chaque instant les mains sur le visage. Enfin je me retrouvai sur la route de N... a deux verstes de ma maison. Le soleil etait leve lorsque je regagnai mon appartement. La nuit suivante *, j'attendis, et non sans terreur, je Tavoue, Tapparition de mon fantome ; mais il ne revint plus. Une fois j'allai la nuit sous le vieux chene, mais je ne vis rien d'extraordinaire. Je ne regrettais guere ces entrevues etranges. Longtemps j'ai medile sur mon aventure; je m'assurai que la science ne pouvait Tex- APPARITIONS 305 pliquer, et que les legendes et les traditions ne rap- portent rien cle sembluble. En effet, qui * etait Ellis? Une apparition, une ame en peine, un malin esprit*, un vampire. . . Souvent il m'a semble qu'Ellis etait une femme que j'avais connue autrefois... J'ai fait des efforts inoui's pour me rappelerou je 1'avais vue... Une (bis... aujourd'hui, dans ce moment meme, je me sou- viens... Ou?. . . Non ; tout seconfond dans ma memoire comme dans un sohge *. . . Oui ; j'ai longtemps reflechi la-dessus, et, ce qui ne surprendra personne, je n'en suis pas plus avance. Demanderconseil a mes amis, je n'ai pu m'y decider de peur de passer pour fou. Enfin je pris le parti de n'y plus songer, et au vrai, j'avais bien d'autres affaires en tete... D'un c6t6 est venue Emancipation des serfs*, avec les arrangements de propriete's ; d'un autre cole, ma sante est gravement alte"ree. Je souffre de la poitrine, j'ai des insomnies, une toux seche. J'ai beaucoup maigri. Mon visage est pale comme celui d'un mort. Le docteur assure que mon sang est appauvri. II appelle mon etui maladif une anemie. II m'envoie a Gastein *. Mon homme d'affaires* jure que sans moi il ne saura s'arranger avec les pay- sans. Ma foi ! qu'il s'arrange* ! Mais que signifient des sons parfaitements distincts et clairs *,des sons d'harmonica quej'entends toutes les fois qu'on parle devant moi de la mort de quelqu'un ? Us deviennent de plus en plus forts, de plus en plus eclatants. Et pourquoi ce frisson si penible a la seule pensee de 1'aneantissement?. . tade de lilleralure ruste. T. II. 20 LE CHIEN ... Mais, si vous admeltez le surnalurel, si vous admeltez son intervention dans lea choses de la vie reelle, alors, permetlez-moi de vous le demander, quel sera le role de la saine raison? Sur cet argument, Anton Stepanytch se croisa les bras. Anton Stepanytch avail le grade de conseiller minis- teriel, dans je ne sais quel de"partement, et comme il possedait une voix de basse sonore, et qu'il parlait en ponctuant ses phrases, il s'etait attire" la consideration generale. On venait de lui infliger la croix de Saint- Stanislas, comme disaient ses envieux. Incontestable, dit Skorevilch. II n'y a pas a disputer la-dessus, ajouta Kina- revitch. J'en tombe d'accord, dit de sa petite voix flutee le maitre de la maison, M. Finoplentof, assis dans son coin. Quant a moi, j'avoue que je ne suis pas de cet avis, attendu qu'd moi qui vous parle, il est arrive quelque chose de bien surnaturel. Cetle interruption venait d'un monsieur de moyenne taille, de moyen age, un peu ventru, chauve, qui jusqu'a ce moment etait demeure assis pres du poele sans ouvrir la bouche. Tous les regards se tournerent vers lui, et il y eut un moment de silence. Ce monsieur ^tait un petit proprietaire du gouver- 310 PROSPER Ml'niMl'.r nement de Kalouga*, tabli depuis peu a Saint-Pelers- bourg. II avail servi quelque temps dans les hussards, avail perdu son argent au jeu, demande sa retraite et s'etait remis a planter ses choux dans son village. Les derniers changements dans la propriety ayanl fort reduit ses revenus, il etait parti pour la cour afin d'ob- lenir, s'il se pouvait, quelque petite place. II n'avait ni moyens de succes, ni connaissances influentes, mais il comptait fort et ferme sur ramilie d'un ancien cama- rade de regiment, lequel, sans qu'on sut comment ni pourquoi, etait tout a coup devenu un personnage. Or, autrefois, il 1'avail aide a rosser un grec. En oulre il croyait a sa veine, et il n'avait pas tort. En effet, au bout de quelques jours, on lui confra la place d'ins- pecteur de certains magasins du gouvernement, place de bon rapport, honorable par-dessus le marche, et qui n'exigeait pas une capacite transcendante, d'autant plus que les magasins en question n'exislaient que sur le papier, et qu'on n'avait pas encore arrete ce qu'on y mettrait; mais cela se rattachait a un nouveau systeme d'economie administrative. Le premier, Anton Stepanytch rompit le silence g6neral. Comment ! mon cher monsieur, vous nous assurez, sans badinage, qu'il vous est arrive quelque chose de surnaturel?... Je veux dire quelque chose en desaccord avec les lois de la nalure? Je vous le garantis, repondit le cher monsieur, qui s'appelait Porfiri* Kapilonovitch. M CIIIEN 311 En disaccord avec les lois de la nature ! reprit avec quelque vehemence Anton Slepanylch qui tenait evidemmenl a sa phrase. Oui-da ! Tout a fail comme vous me failes 1'hon- neur de dire. C'est bien extraordinaire ! qu'en dites-vous, messieurs? Anton Stepanytch avail essay6 de prendre une expression ironique, mais il manqua son eilcl, et pour parler exaclement, monsieur le conseiller ne parvint a donner a ses traits que 1'expression de quelqu'un qui sent une mauvaise odeur. Seriez-vous assez bon, reprit-il, en se tournant vers le gentilhomme de Kalouga, pour nous donner quelques d6tails sur une avenlure si curieuse. Vous voulez que je vous conte la chose? C'est facile, repondit le gentilhomme, et passant au milieu de la chambre, il parla comme il suit ; J'ai, messieurs, comme vous le savez probablement, ou peut-etre comme vous ne le savez pas, un petit bien dans le district de Kozelsk*. Autrefoisj'en tirais quelque chose, mais a present, comme vous pouvez bien Tima- giner, cela ne me rapporte rien que des querelles, des aiTaires. Mais ne parlons pas politique. Eh bien done, dans cette petite propriety j'avais une metairie bien petiole, potager a 1'avenant, petit 6tang avec des carassi *, bailments tels quels*... entre aulres une mai- sonnetle pour reposer mon pauvre corps... Je suis gar- 1 . Esp6ce de lanche *. 312 PROSPER MM; I MM con. Voila done qu'un jour, il y a de cela six ans, je rentrais au logis un pen tard. J'avais fait la partie avec un voisin, mais je vous prie de croire que je marchais bien droit. Je me deshabille, je me couche ; je souffle ma bougie... Figurez-vous, messieurs, qu'a peine ai-je souffle ma bougie, voila que ca remue sous le lit. Qu'est-ce que c'est? Des souris? Non, ce n'est pas des souris. Ca se gratte, ca marche, ca gigotte, pa se secoue les oreilles. C'est clair : c'est un chien ; mais d'ou vient-il, ce chien? Je n'en ai pas. Je me dis : il faut que ce soil quelque chien perdu. J'appelle mon domestique. Je 1'appelle : Filka*! II vient avec une lumiere. Qu'est-ce done que cela? que je lui dis, mon pauvre Filka, tu ne fais jamais attention a rien ! II y a un chien cache sous le lit. Un chien? qu'il dit. Quel chien ? Est-ce que je sais, moi ? que je lui dis. G'est ton affaire a toi de procurer des embe- tements a ton maitre *. Voila Filka qui se baisse et regarde sous le lit avec la chandelle. II n'y a pas plus de chien que sur la main, qu'il me dit. Je me baisse : en effet, pas de chien. Quelle farce! Je lui fais les gros yeux. Filka se met a rire. < Imbecile, que je lui dis, qu'as-tu a te mordre les levres? Le chien, quand tu as ouvert la porte, aura passe et file par 1'an- tichambre, mais toi, vieille bete, tu ne fais attention a rien, parce que tu dors toujours. Grois-tu par hasard que j'aie bu ?... II voulait repondre, mais je lui dis de sortir, je me mis en boule, et cette nuit-la, je n'enten- dis plus rien. r ]: CHlEN 313 Mais la nuit suivanle, figurez-vous : tout recom- mence. A peine ai-je souffle" la bougie, le voila qui secoue ses oreilles. J'appelle encore Filka. II regarde sous le lit. Rien. Je le renvoie, j'6teins encore ma lu- miere... Feuh ! au diable ! voilh le chien. G'est bien un chien. Je 1'entends respirer, se morsiller dans son poil, chercher ses puces... N'y a pas a dire... Filka 1 je lui crie, viens ici sans chandelle. II vient. Eh bien? Entends-tu? J'entends, qu'il dit. Je ne vois pas Filka... mais je comprends, a sa voix, que le garcon a peur. Eh bien! comment expliques-tu cela? que je lui dis. Comment monsieur veut-il que je 1'explique? C'est une tentation... une diablerie. Veux-tu bien te taire, gredin ! que je lui dis, avec tes diableries!... Mais tous les deux nous n'avions plus qu'un filet de voix ; nous tremblions comme si nous avions eu la lievre... Nous etions sans lumiere. J'allume ma bougie : plus de chien; plus de bruit; plus rien que moi et Filka, tous les deux blancs comme linge. De sorte que je laissai briiler la bougie toute la nuit jusqu'au matin. Et vous saurez, messieurs, croyez-moi, ou ne me croyez pas, depuis cette nuit-la, pendant six semaines, la meme histoire toutes les nuits. Enfin je m'y habi- tuai, si bien que j'^teignais ma lumiere, parce que je ne peux pas dormir quand il y en a. A la bonne heure ! que je me dis; vogue la galere! puisque cela ne me fait pas de mal. On voit que vous eles un vieux brave, inter- rompit Anton Stepanytch, avec un sourire de moitie 314 PROSPER MI':HIMI':K compassion, moili6 m6pris. On voit bien que vous avez t6 hussard. C'est que, parlant par respect, vous ne me feriez peur en aucune occasion, reprit Porfirii Kapitonovitch, et dans ce moment il avail bien 1'air d'un hussard. Mais, 6coutez un peu. 11 m'arrive un voisin; celui avec qui j'avais fait la partie. II dine avec moi de la fortune du pot, et je le refais de quinze roubles*. II regarde. Voila la nuit. II faut filer, dit-il. Moi, j'avais mon plan. Reste a coucher, lui dis-je, Vassili Vassilii'tch, demain je te donnerai ta revanche, si Dieu plait. II reflechit. Vassili Vassilii'tch reflechit; il reste. Je dis qu'on lui fasse un lit dans ma chambre a coucher. Nous nous couchons, nous fumons, nous jasons, nous parlons de femmes, comme il arrive quand on est entre gar- cons, histoire de rire. Je regarde. Je vois Vassili Vassi- li'ilch qui avait souffle sa lumiere et qui me tournait le dos, comme pour me dire : Schlafen Sie luohl* ! J'attends encore un peu, puis j'eteins aussi ma bougie. Et imaginez-vous, qu'avant que j'eusse le temps d'y penser, voila la farce en train!... Et la bete qui grouille... qui grouille... mieux que cela... qui sort de dessous le lit, marche par la chambre ; j'entends ses griffes sur le parquet... II secoue ses oreilles... ! et puis patatras ! II culbute une chaise qui etait tout centre le lit de Vassili Vassilii'tch. Porfirii Kapitonovitch?... qu'il me dit, et remarquez bien, de sa voix ordinaire, tout naturellement... Tu as done pris un chien? Est-ce un chien de chasse*? De chien, je lui rdponds, je LE CHIEN 315 n'en ai pas. Je n'en ai jamais eu. Comment cela? Qu'est-ce que c'est done? Ce que c'est? Tiens, allume toi-meme la bougie, tu sauras ce que c'est. Ge n'est pas un chien? Non. Vassili Vassilii'tch se retourna dans son lit. -- Tu badines, dit-il, qu'est-ce que c'est? Je ne badine pas, queje lui dis. Je Ten- tends faire frr frr, avec une allumette, et pendant ce temps-la, le chien allait toujours son train, il se grallait les cotes. La bougie s'allume. Bast ! Disparu ! Vassili Vassilii'tch me regarde; je le regarde. Qu'est-ce que c'est que cette farce-la? qu'il me dit. Eh bien, mon cher, la farce, la voici : c'est que tu mettrais a y refle- chirSocrate d'un cote, et le grand Frederic de 1'autre, qu'ils ne te 1'expliqueraient pas; et la-dessus, je lui conte toute 1'affaire. Ah ! si vous 1'aviez vu sauter du lit comme un chat chaude. II ne pouvait pas enlrer dans ses bottes. Des chevaux I criait-il, des chevaux I Je me mis a le raisonner, mais il se lamentait toujours plus fort. Je ne reste pas ici une minute de plus, qu'il criait. Tu es un homme maudit, damne ! Des che- vaux!... J'eus bien de la peine a le faire tenir Iran" quille. II voulut avoir son lit dans une autre chambre, et de la lumiere partout. Le matin en prenanl le th6, il etait un peu plus rassis, et il se mil a me conseiller. Vois-tu, Porfirii Kapitonovitch, qu'il me dit, tu ferais bien d'essayer de passer quelques jours hors de chez toi. Peut-etre qu'alors ce desagrement-lh cesserait. Et, je vous dirai, messieurs, que c'est un homme que mon voisin... un homme d'un esprit superieur. Sa belle- 316 PROSPER MERIMBE mere, entre autres, il I'a entortillee d'une facon elon- nante. II lui a pass6 des lettres de change*. Ah ! aussi, il a choisi son moment... Elle est devenue comme un mouton. Elle lui a donne un pouvoir pour 1'adminis- tration de son bien. Que voulez-vous de plus? C'est d'une grande force d'embeler comme cela une belle- mere*? Je vous en fais juges. Seulement, il s'en alia pas trop content, car je le refis encore d'une centaine de roubles. II etait de mauvaise humeur. Tu n'es guere reconnaissant, qu'il me dit, tu me traites mal. Mais moi... Est-ce ma faute? Au reste, je trouvai 1'avis bon, et le jour meme je partis pour la ville. J'allai des- cendre chez un vieux que je connaissais, UH aubergiste, un Raskolnik*. C'etait un petit vieillard fort venerable? bien qu'un peu grognon, parce qu'il etait tout seul. Toute sa famille etait morte. Seulement, il ne pouvait pas sentir le tabac*, et il avail les chiens en horreur, tant et si bien, que plutot que de consenlir a voir un chien dans sa chambre il se serait enfui dans les champs. Comment le souffrirais-je, qu'il disait, voila la bonne Vierge qui me fait 1'honneur d'etre pendue dans mon appartement, et un impie de chien viendrait fourrer la son impur museau ! Que voulez-vous ? Ca n'a pas d'education. Quant a moi, je dis que chacun doit s'en tenir a la sapience que le Ciel lui a departie. Voila mon caractere. A ce que je vois, vous etes un philosophe, inter- rompit Anton Stepanytch avec le meme sourire. Cette fois Porfirii Kapitonovitch fronca le sourcil. LB CHIBN 317 Philosophe ! s'e"cria-t-il en faisant remuer ses mous- taches d'une facon menacante, ca n'est pas prouve. Mais j'en donne des lecons de philosophic, moi*. Tous les regards se tournerent sur Anton Stepa- nytch. Tout le monde s'altendait a une reponse ter- rible, tout au moins ;i un regard foudroyant, mais M. le conseiller ministerial changea son sourire dedai- gneux en un sourire d'indiflerence, il bailla, remua un pied, et ce fut tout. Eh bien ! done, poursuivit Porfirii Kapitonovitch, je m'installai chez ce vieux. En faveur de notre con- naissance, il me donna sa propre chambre qui n'etait pas des meilleures, et pour lui, il alia s'etablir derriere un paravent. Mais c'etait tout ce qu'il mefallait. Seu- lement j'en eus a endurer pour lors. La chambre 6tait petite; une chaleur!... Pas d'air!... des mouches... lout gluant !... Dans un coin, une armoire comme on n'en voit pas, avec des images antiques, avec leurs chapes bouflies et ternes ! ^a sentait 1'huile et la bou- tique d'apothicaire*.Surle lit deux oreillers... touchez- y, voila un tarakane qui se met a courir*. Aussi,d'en- nui, je me mis a prendredu the, a m'en mettre jusqu'au menton. Vilain logement*! Je me couche; pas moyen de dormir. Derriere le paravent, mon vieux respirait, geignait, marmoltait ses prieres. Enfin, le voila qui s'assoupit. J'ecoule : il se met a ronfler, d'abord genti- menl, puisa la bonne franquelte, puis un feu roulant*. II y avaitlonglemps que j'uvais eteint ma lumiere, mais la lampe brulait toujours devant les images. Gela me 318 PROSPER Mi-itiMi.i: genait*. Je me leve tout doucement, nu-pieds, je m'ac- croupis devant la lampe, pst, je souffle dessus... Rien. Bon ! je me dis, il parait que cela ne va pas en ville. Bah ! jen'etais pas plulot recoucheque le sabbat recom- mence, et des grattements,et des oreillesqu'onsecoue... bref,le train accoutume. C'est bien! J'attends dans mon lit; voyons ce qui va arriver. J'ecoute. Voila le vieux qui se reveille : Maitre, dit-il, Maitre ? Qu'y a- t-il ? Est-ce que tu as eteint la lampe? Et sans attendre ma reponse mon vilain se leve a talons. * Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est? Un chien ! un chien!... Ah maudit Niconien*! Minute! mon vieux, lui dis-je, ne nous factions pas. Viens-t'en ici. II se passe des choses un peu etonnantes. Le vieux sort dederriere son paravent et m'arrive avec un bout de bougie, un rat de cirejaune. Non, jamaisje n'avais vu pareille figure. Tout velu, du poil dans les oreilles, des yeux feroces comme un blaireau * , sur la tete un bonnet de feutre blanc, la barbe jusqu'a la ceinture, blanche aussi, el par-dessus la chemise un gilet, avec des boutons de cuivre; aux pieds des chaussons four- res, et tout cela sentant le genievre d'une lieue. En ce costume il va aux images, il fait trois fois le signe de la croix avec deux doigts, il rallume la lampe, se signe encore, puis se tournant versmoi, il me dit d'une voix enrouee : Eh bien ! qu'on s'explique. Alors, sans plus tarder, je lui conte toute 1'aiTaire. Le vieux m'ecouta sans lacher un traitre mot; seule- ment, voyez-vous, il se graltait la tete. II s'assied sur le LE CHIEN 319 pied ile mon lit, comme cela, loujours sans parler. II se gralle I'eslomac, ia nuque, il se frolle. Pas une parole. Eh bien ! lui dis-je, Fedoul Ivanovitch, voyons. Qu'est-ce que lu en dis ? N'est-ce pas une tentation ? une diablerie? hein ? Le vieux me regarde. Une tentation ! une diablerie ! dit-il. Y penses-tu? Bon chez toidans ta labagie. Mais dans cellemaison-ci !...Songes- y done. C'est un lieu saint. Une tentation ! vraiinent ! Eh bien ! si ce n'est pas une tenlation, qu'est-ce done? Le vieux se met a reflechir et a se gratler en silence, enfin il me dit en barbouillanl, parce que ses moustaches lui entraienl dans la bouche : Va-t'en a la ville de Belev*. II n'y a qu'un homme qui puisse t'aider, et cet homme resle a Belev. C'est un des nolres. S'il veut te secourir, tant mieux pour toi : s'il ne veul pas, il n'y a rien a faire. Et comment le trou- ver, cet homme-la? lui demandai-je. Pour cela, je te Tindiquerai bien, dit-il ; mais comment serait-ce une tentalion ? C'est une vision, peut-etre bien une manifestation... mais toi tu n'es pas a cette hauteur-la; cela te passe. Allons ! tache de dormir avec le Pere et avec Christ*. Moi, je vais bruler de 1'encens. Demain nous reflechirons '. Demain, lu sais, est plus sage qu'au- jourd'hui. Eh bien ! done, le matin nous linmes conseil; mais j'oubliais de vous dire qu'il faillit m'asphyxier avec son encens. Et voici 1'adresse que me donna mon vieux. En arrivant a Belev, aller sur la place, et a la seconde boutique a droite demander un certain Prokhorylch et 320 PROSPER MK1UMKI lui remettre une lettre. Gette lettre etait un chiffon de papier, ou il y avail 6crit : Au nom du Pere, du Fils u et du Saint-Esprit, Amen. A Serge Prokhorytch Per- ec vouchine. Crois a celui-ci. Feodoulii * Ivanovitch. Et plus has : < Envoie des choux, et loue soit le saint nom de Dieu * ! Je remerciai mon vieux et sans barguigner, je fais atteler un tarantass* et je me fais mener a Belev. Parce que je raisonnais ainsi : Bien que jusqu'a present, mon visiteur nocturne ne m'aitpas faitde mal, cela ne laisse pas d'etre ennuyeux. Et d'ailleurs, cela n'est pas con- venable pour ungentilhomme et pour un officier. Qu'en pensez-vous? Et vous allates a Belev? murmura M. Finoplen- tof. Tout droit. Sur la place je demande apres Pro- khorytch a la seconde boutique a droite. Est-il ici? que je demande. Oui, il y est, qu'on me dit. Ou reste-t-il? Sur TOka, dans le faubourg*. Quelle maison ? Dans la sienne. Je vais sur 1'Oka, je trouve sa maison, c'est-a-dire, ce n'etait pas une maison, une hutte. Je vois un homme en veste bleue, rapiecee, cas- quette dechiree, qui me tournait le dos, tout occupe a becher des choux. Je m'avance, et je lui dis : Est-ce vous qui etes un tel? II se retourne, et je vous jure ma parole, que de ma vie je n'ai jamais vu d'yeux si percants que les siens. D'ailleurs une figure grosse comme lepoing, une barbede bouc, pas de dents, c'etait un vieux*. LB CHIBN 321 C'est moi, qu'il medit; qu'y a-t-il pour votre ser- vice? Voila, lui dis-je, et je lui remets la lettre. II me regarde fixement comme cela ; puis il me dit : Veuillez passer dans la chambre; je ne puis lire sans lunettes. Nous nllons dans sa chambre, un vrai che- nil, nu, miserable, de la place a peine pour s'y tenir *. Sur la muraille une image * noire comme charbon, les letes des sainls, toutes noires, avec des yeux tout blancs. II prit dans le tiroir d'une vieille table des besides de fer, se les posa sur le nez, lut la lettre, puis se mil a me regarder au travers de ses besides. Vous avez besoin de moi ? Oui, vraiment. Eh bien ! exposez votre affaire. Nous ecoutons. Et repr6- sentez-vous mon homme qui s'assied, tire de sa poche son mouchoir a carreaux, 1'etale sur ses genoux... un mouchoirtout troue, et qui me regarde d'un air impo- sant, comme si c'etait un senateur ou un ministre, et qui ne me dit pas de m'asseoir... Et cequ'il y a de plus singulier, c'estque tout d'un coup la peur me prend... Je suis saisi... mon ame me tombe dans les talons. II abaissait sur moi son regard de cote... Enfin, suffit*!... Pourtant, quand je fusun peu remis, je lui contai toute mon histoire. II ne dit rien ; il froncait le sourcil, il se mordait les levres; puis, de Pair d'un senateur, avec une mnjeste sans pareille, il me demande sans se pres- ser : Votre nom ? votre age ? vos parents ? Etes-vous marie ou garcon? Puis, apres s'etre encore mordu les levres, fronce les sourcils, il leva un doigt, et me dit : Proslernez-vous devant les saintes images des purs et E(u,les de lilterature rusie. T. II. 21 322 PROSPER Mi'.lUM ]'.!-; secourables ^veques, les saints ZozimeetSavvatdeSolo- vetz *. Je me prosternai tout de mon long, et peu s'en fallut que je n'y restasse couche, tant cet homme m'ins- pirait de frayeur et de veneration, et tout ce qu'il m'aurait dit, ma foi ! je 1'aurais fait... Messieurs, je vois bien que cela vous fait rire, mais moi je vous garantis qu'alors je n'en avais pas envie. Levez-vous, mon- sieur, dit-il enfin. On peut vous secourir. Ge n'est pas une punilion qui vous est envoyee, c'est un avertisse- ment. Gela veut dire qu'il y a des inquietudes a votre sujet*. Heureusement, il y a quelqu'un qui prie pour vous. Allez-vous-en au bazar, et achetez-vous un jeune chien que vous tiendrez toujours aupres de vous, nuit et jour. Vos visions cesseront, et, outre cela, le chien pourra vous etre utile. II me sembla voir le ciel ouvert. Vous n'imaginez pas la joie que me Brent ses paroles. Je saluai profon- dement Prokhorytch, et j'allais m'enaller, quand je me rappelai qu'il ne serait pas mal de lui faire mes remer- ciments, et je tirai de mon portefeuille un papier de trois roubles; mais il le repoussa de la main, et me dit Donnez cela a une chapelle * ou aux pauvres. Ces ser- vices-la ne se payent pas. Je le saluai encore, me courbant cette fois jusqu'a sa ceinture, et me voila en marche pour le bazar. Et figurez-vous qu'en m'appro- chant des boutiques, la premiere chose que je voisc'est un homme en souquenille grise portant un chien de deux mois, couleur cannelle, le museau blanc, les pattes de devant blanches aussi. Halte! dis-je a la souque- LE rim N 323 nille. Combien la bete ? Deux roubles. En voila trois. Mon drole fut etonnd. II crut que j'6lais fou, mais je lui mets mon billet entre les dents, et il me porte mon chien a bras lendu jusqu'a mon taranlass. Le cocher fut leste a 1'atteler, et le soir meme j'etais rendu chez moi. Toute la route j'avais eu le chien sur mes genoux, et quand il piaillait, je lui disais : Tremor ! Tresorouchko * ! Je lui donnai a boire ; je fis apporter de In paille et je lui installai un lit dans ma chambre. Je souffle ma bougie, me voila dans l'obscurite\ Allons, dis-je. a commence-t-il ? Rien. Allons! voyons! commencerons-nous? Voyons, canaille ! Allons un peu pourrire? Je commencais a devenir brave *. Allons! en avant, non de nom de tous les diables ! Est-ce que le sabbat fait relache*? Je n'entendais rien que le petit chien qui respirait. Filka ! que je crie; Filka ! avance, imbecile ! 11 enlre. Enlends-tu le chien? Non, monsieur, je n'entends rien, et il se met a rire. Ah! tu n'entends plus rien ?Tiens, voila undemi-rouble pour boire. Permettez-moi de vous baiserla main, (lit moncoquin, ens'avancant a talons... Je vous laisse a penser quelle fut ma joie ! Et c'est ainsi que cela finit? demanda Anton Ste- panylch, mais cette fois sans ironie. Oui, les visions finirent la, et jenefusplusjamais inquiet; maisattendez, Thistoiren'estpas encore finie. Mon Trdsor grandit, et devint fort et haul sur pattes; forte queue, longuesoreilles pendantes, grosses babines, un fort chien d'arret. II s'altacha a moi d'une facon 324 PROSPER MBRIMBE extraordinaire. De nos cotes la chasse ne vaut pas grand'chose, et pourtant quand j'amenais mon chien, je trouvais de jolis coups de fusil a faire. J'allais avec mon Tresor roder dans les environs. II me levait un lievre* fallait le voir apres les lievres ! mon Dieu ! ou bien des fois une perdrix ou bien un canard sauvage. Mais, notez bien, jamais il ne me quittait d'une semelle. Ou j'allais, il allait ; meme au bain, je le menais avec moi. Bon, une voisine a nous ne voulut- elle pas le faire sortir du salon, mon Tresor ! Ce fut une bataille rangee ! Je finis par lui casser les vitres, a cette mijauree. Un jour done, c'etait en etc... et je vous dirai qu'il faisait une se"cheresse comme on n'en a jamais vu. Dans Tair c'etait comme une vapeur, un brouillard. Tout etait brule. Un temps sombre. Le soleil comme un boulet rouge, et une poussiere a vous faire eternuer *. Le monde allait bouche be"ante comme les corbeaux. Je m'ennuyais de rester toujours a la maison, en deshabille complet, les volets fermes; d'atl- leurs la grande ardeur commencait a baisser. Si bien, messieurs, que je voulus aller voir une voisine a moi. Gette voisine restait a une verste de chez moi. C'etait une dame tres-bienfaisante, encore jeune et fraiche, toujours bien arrangee, seulement un petit peu capri- cieuse. Ah ! chez les femmes, il n'y a pas grand mal a cela. Au contraire chacun y gagne. Voila done que j'arrive au perron, et la route m'avait paru diablement salee ; mais je comptais que Ninfodora * Semenovna allait joliment me restaurer avec de 1'eau d'airelle LB C11IBN 325 et d'autres choses fraiches. Deja j'avais la main sur le bouton de la porte, quand tout a coup, de der- riere une maisonde paysan*, j'entends un grand bruit, des fracas, des cris d'enfants... Je regarde, Seigneur Dieu ! droit sur moi, s'elance une enorme bete rousse, qu'au premier moment je ne pris pas pour un chien. Lagueule ouverte, les yeux sanglants, le poil he"risse... J'avais a peine fait un soupir d'angoisse, quand cet affreux monstre saute sur le perron, se leve sur ses pattes de derriere, et me tombe droit sur la poitrine... Jugez un peu la situation! Mort de saisissement, je n'aurais pas pu remuer la main... stupefie... Je vois encore d'enormes crocs blancs sous mon nez et une langue rouge pleine d'ecume !... Mais au meme moment, voila qu'unautre corps solide passe devant moi comme un Eclair. C'etail mon bijou, mon Tresor qui venait a mon secours, et comme une sangsue, ilvous empoigne la bele a la gorge... Voila 1'autre, qui rale, qui grince les dents, qui se culbute... J'ouvre la porte cochere* et je ne fais qu'uu saut dans 1'antichambre. J'entre sans savoir ou j'etais. J'appuie de tout mon corps contre la porte, et pendant ce temps-la, sur le perron, il se livrait une bataille furieuse. Je me mets a crier au secours ! Toute la maison est sens dessus dessous. Ninfodora Smenovna accourt, ses bandeaux derails. Dans 1'en- clos le tapage diminuait un peu, et j'entends qu'on criait : Arrete! arrete! ferme la porle cochere! J'entr'ouvre la porte du perron, seulement enlrebaillee. Plus de bele sur le perron. Dans 1'enclos, des gens qui 326 PROSPER MKHIMl'i: couraient les bras love's, ramassant des buches, comme s'ils avaient eu la peste au corps. Par le village ! il s'est enfui par le village ! criait une vieille femme dont je voyais le bonnet* passer par une lucarne. Je sors de la maison. Ou est Tresor?.., Ah ! le voila. Je vois mon sauveur qui revenait a Tenclos, boiteux, dechire et tout sanglant. Qu'est-ce done enfin, deman- dai-je aux gens qui accouraient en foule comme pour un incendie*. Us me disent : C'est un chien enrage, un chien au comte. Depuis hier, il rode par ici. Nous avions un voisin, un comte, qui avail amend deschiens de je ne sais ou, des chiens etonnants*. Me voila une venette du diable, et je cours a un miroir pour voir si j'etais mordu. Non, grace a Dieu, pas une ecorchure ; seulement, vous comprenez, j'etais vert comme un pr6, et Ninfodora Semenovna, eten- due sur son divan, sanglotait comme une poule qui glousse. Gela se comprend. Primo, les nerfs, ensuite la sensibilite. Bon ! Elle revient a elle et elle me de- mande d'une voix sourde : Est-ce que vous etes en- core vivant? Oui, je lui reponds, je suis vivant, et c'est Tresor qui m'a sauve, Ah ! mon Dieu, dit- elle, quelle noblesse de sa part! Est-ce que ce chien enrage Ta tue ? Non, je lui dis, iln'est pas mort, mais bien blessed Ah ! mon Dieu, dit-elle, en ce cas, il faut lui tirer un coup de fusil lout de suite. Pour cela, non ! dis- je. J'essayerai de le guerir. En ce moment, Tresor vient graller a la porle el je lui ouvre*. Ah ! mon LB CHIBN 327 Dieu, dit-elle, que faites-vous ! II va nous devorer tous. Pardonnez-moi lui dis-je. Cela ne vient pas comme cela tout de suite. Ah ! mon Dieu, dit-elle, est-il possible? Vousavez perdu 1'esprit. Ninfodora, lui dis-je, calmez-vous*. Soyez raisonnable. Mais la voila qui se met a crier : Vite ! sortez ! avec votre affreux chien. Eh bien ! oui, je m'en irai, lui-dis-je. - Tout de suite, dit-elle pas une seconde de plus ! Allez-vous-en ! Vous 6tes un monstre, et n'ayez jamais le front de vous montrer devant moi. II est peut-etre deja enrage lui aussi I Tres-bien, dis-je; seulement donnez-moi une voiture, parce que je ne risquerai pas de MI'OII retourner a pied a la maison. Elle me faisait des yeux !... Qu'on lui donne une caleche, un dro- schki *, ce qu'il voudra ! Mais qu'il parte tout de suite ! Ah mon Dieu ! quels yeux I quels yeux il a ! La-des- sus elle quitte le salon, flanqueun soufflet a sa femme de chambre, et j'entends qu'elle se trouve mal dans 1'autre piece. Eh bien ! messieurs, vous me croirez ou vous ne me croirez pas, mais depuis ce temps-la, toute intimite fut rompue entre Ninfodora S^menovna et moi, et apres mure reflexion, jene puis m'empecher d'ajou- ter que pource fait seul, je devraide la reconnaissance a mon ami Tr6sor jusqu'a la porte de mon tombeau. Je dis done d'atteler la caleche, je fis monter Tresor et in'cn revins chez moi. La, je Texaminai, je lavai ses blessures, et je me dis a part moi, que je ferais bien de le mener le lendemain des la pointe du jour a la sage- femme du district d'Efrem *. Gette aage-femme, c'est un 328 PROSPER MI'HIMI i. vieux paysan qui est bien etonnant. II murmure des paroles sur de 1'eau ; il y en a qui disent qu'il y mele de la have de serpent. II vous la donne a boire, et cela vous enleve toutcommeavec la main. Par la meme occasion, je me dis : Je me feraisaigner; c'est bon pour les saisissements. Bien entcndu qu'on ne vous saigne pas au bras, mais a la fossette. Ou esl-ce done, la fosselte? demanda M. Fino- plentof avec une curiosile timide. Vous ne savez pas?Tenez, voila 1'endroit, sous le poing, apres le pouce, ou on met le tabac pour en prendre une bonne prise. Voila. Pour une saignee, c'est le veritable endroit. D'abord, jugez-en vous-meme. De la main, c'est du sang de la veine ; la, au contraire c'est. du sang folatre. Les docteurs ne savent pas ces choses- la. Us ne s'en doutentpas, cesmendiantsd'Allemands*. Les marechaux travaillent bien mieux, et comme ils sont adroits ! Ils vous posent leur ciseau, un coup de marteau et c'est fait. Kb. bien ! pendant que je faisais ces reflexions, voila que la nuit tombait, c'est-a-dire qu'il etait temps d'aller se coucher. Je me mels dans mon lit, et bien entendu, Tresor aupres de moi. Mais je ne sais si c'etait la chaleur, le saisissement que j'avais eu, ou bien les puces, ou mes reflexions, je sais bien que je ne pouvais m'endormir. Impossible ! J'en etais si ennuye queje ne saurais vous le dire. Je bus de 1'eau, j'ouvris ma fenetre, je jouai sur la guitare le Moujikde Komarino * avec des variations italiennes... Rien n'y faisait. Bah! je me dis, je ne peux pas durer LE CHIEN 329 dans cette chambre. Bon ! je prends un oreiller, une paire de draps, une couverture, je traverse le jardin et je vais m'e'tablir sous le hangar au Coin. La, messieurs, je me sentis plus a raise. Une nuit douce, tres-douce, de temps en temps un petit zephyr, comme si on vous passait une main de femme sur la figure. Le foin tout frais, qui sent bon comme voila votre the*. Les gril- lons rh. in lent dans les pommiers. Par moments la caille glousse ; on sent que la coquine est heureuse, qu'elle est dans la rosee a cole de son roi de cailles. Et le ciel si calme. Lesetoiles s'allument*, on voit venir depetits nuages blancs, blancs comme de la ouateet qui bougent a peine. En cet endroit du recit, Skorevitch eternua. Kina- revitch eternua aussi, seulement pour lui tenir compa- gnie. Anton Stepanytch leur adressa un coup d'oail de felicitation. Eh bien! poursuivit Porfirii Kapitonovitch, je me couchai done, mais je n'en dormis pas davanlage. Je faisais des reflexions, et je reflechissais surtout sur les pressentiments *, sur ce que m'avait dit ce Prokhorytch , si justement, que je veillasse au grain*, et pourquoi c'etait u inoi qu'elail arrivee une aventure si eton- nante... Je n'y concevais rien; particulierement parce que c'est incomprehensible... Mais voila Tr6sor qui se met a geindre en sautant sur le foin. C'est que ses blessures lui faisaient mal. Et je dois vous dire ce qui m'empechait encore de dormir... La June. Vous ne me croyez pas?... Je vous 1'assure. La lune etait la, tout 330 PROSPER Ml'.IUMHi: droit en face de moi, ronde, plate, large, jaune, et je me nets en tete qu'elle sV-tait mise la... bont divine 1... par insolence et pour me narguer. Moi, je lui tirai la langue. Bien. Tu es curieuse de savoir ce que je pense?... Je me retourne; mais je la sens sur mon oreille, sur ma nuque. Cela m'enveloppait comme une pluie. J'ouvre les yeux. Le moindre petit bout d'herbe, la moindre branche dans le foin, la plus petite toile d'araignee, tout est comme cisele par cette diablesse de lune, qui a Tair de me dire : Tiens! voisl Regardel II n'y avail rien a faire : j'appuie ma te"te sur ma main et je me mets a regarder. Puisqu'il le fallait ! Le croi- riez-vous? J'ai des yeux comme un lievre. Us s'ouvrent comme des portes cocheres. Je vous jure que je ne sais plus comment on fait pour dormir. Eh bien done, je deVorais tout de ces yeux-la*. La porte du hangar etait ouverte toute grande. On voyait a cinq verstes dans la campagne. On y voyait et on n'y voyait pas ; c'etait clair et trouble, comme il arrive quand ilyade la lune... J'etais done a regarder, a regarder sans remuer un cil, quand tout a coup... il me semble voir quelque chose qui remuait, loin, bien loin... enfin quelque chose qui passait subitement. II se passe un moment; et je vois encore comme une ombre qui sau- tait,... pas bien pres... Encore je la vois, un peu plus pres. Qu'est-ce que cela? Je me dis : ... est-ce un lievre? Oui, et il se rapproche. Je regarde. Non; c'est plus gros qu'un lievre. Ce n'est pas du gibier. Je regarde toujours. L'ombre reparait et se jette dans la LB CHIEN 331 prairie. Cette prairie, a cause de la lime, paraissait blanche, et dessus cela faisait une grosse tache. C'est clair! G'est un fauve, un renard, ou un loup. Le coeur commencait a me battre. Mais qu'est-ce que je crai- gnais? II ne manque pas de betes qui courent la nuit. La curiositd fut plus forte que la peur. Je me souleve ; j'ecarquille les yeux, mais voila tout d'un coup que je me sens la un froid, comme si on m'avait mis de la glace dans le dos. Et alors... Seigneur, aye/ pilie de moi ! Qu'est-ce que je vois? L'ombre grandit, grandit, se lance par la porte de 1'enclos, et je m'apercois que c'est une bete, une grosse bete a tetednorme... II passe comme un ouragan... comme une balle... Messieurs, veuillez vous mettre a ma place*... 11 s'arrete un moment... se met a flairer... C'etaitmon chien enrage... lui-meme ! Ah! mon Dieu!... me remuer, je ne peux pas... crier pas davantage... II entile la porte du han- gar, ses yeux dtincelaientl... il pousse un hurlement, et se jette sur le foin, droit sur moi! Mais voila mon brave Trdsor qui de son cote, sort du foin et qui ne dormait pas, Gueule contre gueule ils s'empoignent; ils ne faisaient qu'un. Ils tombent a bas en peloton. Ce qui s'ensuivit, je ne m' en souviens plus. Je me rappelle seulement que je tombai a pile ou face, par-dessus eux, et que je m'enfuis par le jardin jusque dans ma chambre a coucher. Pour un peu je me fourrais sous mon lit, je 1'avoue a ma honte. II fallait voir mon galop et mes enjamht'-es dans le jardin! Je parie bien que la meil- leure danseuse de chez 1'empereur Napoleon, qui polke 332 PROSPER Ml'iUMl'.l. le jour de sa fete, ne m'aurait pas atlrape. Pourtant quand la souleur fut un peu passee, je mis toute la maison sur pied. Tout le monde s'arma; moi-meme je pris un sabre et un revolver. Je 1'avais achete ce revol- ver, tout de suite apres Temancipation, savez-vous, pour n'importe quelle occasion*. Mais quel gredind'ar- murier colporteur! (sur trois coups, il y a deux rates.) Nous voila done en ordre de bataille, armes qui d'une lanterne, qui d'un parement de fagot, marchant au hangar. Nous nous avan9ons, nous crions, nous n'en- tendons rien. Enfin nous entrons, et qu'est-ce que nous voyons?... Mon pauvre Tresor, roide mort etrangle... et ce maudit chien disparu... Ni vu ni connu ! Alors, messieurs, je me pris a sangloter comme un veau, et je vous le dirai sans vergogne, je tombai a genoux aupres de mon ami, de la pauvre bete qui m'avait sauve deux fois, et longtemps, je lui baisai la tete. Et je restai dans cette posture, jusqu'a ce que ma vieille femme de charge, Prascovie, qui etait accourue elle aussi a la bagarre, me dit : Qu'est-ce que vous avez, Porfirii Kapitonovitch, a vous perir pour un chien? Oui, dit-elle, Dieu pardonne! Vous devriez etre honteux et vous prendrez froid (il est vrai que je n'etais guere vetu). Et si ce chien qui vous a sauve en a perdu la vie, c'est pour lui une gr&ce et un grand honneur. Enfin, bien que je ne fusse pas de 1'avis de Prasco- vie, je rentrai a la maison. Quant au chien enrage, le lendemain un soldat de la garnison le tua d'un coup de LE CHIEN 333 fusil. C'est que son temps etait venu, car ce soldat tirait cette fois son premier coup de fusil, bien qu'il cut une medaille pour avoir sauve la patrie en 1812. Voila, messieurs, pourquoi je vous disais qu'il m'etait arrive quelque chose de surnaturel. Le narrateur se tut, et se mit a bourrer sa pipe. Nous nous entre-regardions ne sachant qu'en penser. ( Ah ! monsieur, c'est sans doute que vous etes un homme de saintevie, dit M. Finaplentof, et c'est la recompense... Mais, sur ce mot il s'arrela court, s'apercevant que les joues de Porfirii Kapitonovitch se gonflaient et deve- naient rouges ; ses yeux se rapetissaient ; il allait eclater de rire. K Mais si vous admettez la possibilite du surnaturel, et son intervention dans notre vie de tous les jours, pour ainsi parler, reprit Anton Stepanytch, quel role apres cela doit jouer la saine raison?... Personne d'enlre nous ne trouva de reponse, et comme auparavant nous demeurdmes perplexes. LE JUIF Racontez-nous done quelque chose, colonel, dis- je* aNicolai Hitch. Le colonel sourit, lanca un filet de fumee a travers ses moustaches, passa la main sur ses cheveux blancs, et se mil reflechir. Nous aimions et respeclions beau- coup Nicolai' Hitch, pour sa bonte, son rare bon sens, et 1'indulgence avec laquelle il nous traitait, nous autres jeunes gens. G'^tait un homme robuste, d'une haute taille, aux epaules carrees; il avait une de ces belles figures russes, comme dit Lermontof *, le teint hale, le regard franc, intelligent, un sourire plein de bonhomie, la voix male et sonore ; en un mot, lout plaisait et attirait dans sa personne. Allons! je le veux bien, dit-il; 6coutez-moi. C'etait en 1813, devant Dantzig. J'etais alors dans les cuiras- siers de G*..., et s'il m'en souvient, je venais de passer cornette. Rien de plus agreable que d'etre en marche et d'aller au feu ; mais un siege est la chose du monde la plus ennuyeuse. Obliges de rester des semaines entieres dans quelque logement, sous la tente, dans la boue ou sur la paille, nous jouions aux cartes depuis le matin jusqu'au soir. De temps en temps pour nous desennuyer, nous allions voir passer les bombes ou les boulets rouges. Au commencement du siege les Fran- cais nous donnaient parfois le divertissement d'une sor- tie ; mais cela ne dura pas longtemps. Le service de titudes de litterature russe. T. II. 22 338 PROSPER MERIMEB fourrageurs finit par nous sembler insipide ; en un mot, nous en avions par-dessus les epaules. J'elais alors dans ma vingtieme annee, et j'avais la sante et la vigueur de mon age ; je croyais que les Francais, et le reste, vous comprenez , m'aideraient a luer le temps : ah bien oui ! rien ne venait*. Le deso?uvrement me jeta dans le jeu. Une nuit que j'etais en perte d'une somme considerable, la chance lourna tout a coup, et le matin je me trouvais avoir beaucoup gagne. fipuis de fatigue, je sortis pour respirer le grand air, et me couchai sur 1'herbe. La matinee etait calme; la longue ligne que formaient nos retranchements se per- dait dans le brouillard. Apres avoir regarde tout cela un bout de temps, je finis par m'endormir; quelqu'un toussant avec precaution a cote de moi me reveilla; j'ouvris les yeux et j'apercus un juif d'une quaran- taine d'annees, en longue redingote, portant des sou- liers et coifT6 d'une calotte noire. Get homme, qui se nommait Hirschel, etait toujours fourr6 dans notre camp, et nous apportait du vin, des vivres et une foule de bagatelles; il tait petit, maigre, grele, son nez etait de travers, il clignait sans cesse des yeux, et toussail- lait continuellement*. II se mit a tourner autour de moi en me saluant avec humilite. Que veux-tu? lui demandai-je. G'est comme ca ; j'etais venu savoir si Votre Hon- neur n'avait rien a me... Je n'ai pas besoin de toi, laisse-moi en repos. ii JUIF 339 Gomme vous voudrez; comme il vous plaira..., je pensais que je pourrais peut-etre... - Tu m'ennuies; va-t'en. C'est bien ; je vais vous obeir. Mais Votre Hon- neur a eu du bonheur cette nuit ; permettez-moi de vous feliciter. - Comment sais-tu que je suis en gain? Je sais toujours ces choses-la... ; vous avez beau- coup gagne. Oh! oui... beaucoup*. La belle affaire! r6pondis-je avec depil; a quoi diable 1'argent peut-il servir ici? Oh! ne dites pas ca, Votre Honneur! ah! ne le dites pas. L'argent, c'est une bonne chose. On en a toujours besoin; et que ne peut-on pas avoir pour de 1'argent, Votre Honneur? tout ! Dites seulement ce que vous voulez au facteur 1 , et il vous le procurera. Oui, Votre Honneur, tout, tout ! Tais-toi done, imbecile ! Eh ! eh ! reprit Hirschel en secouant ses longs cheveux Crises a . Votre Honneur ne me croit pas. Le juif ferma les yeux et se mil a hocher la tele. Et moi, je sais bien ce que M. I'oflicier doit d6si- rer... Je le sais... Oh! oui, je le sais bien! Le juif sourit d'un air fin*. Ah ! vraiment, lui repondis-je. 1. C'est ainsi que 1'on disigne les commissionnaires juifs. 2. Les juifs polonais porlaient alors les cheveux longs et pen- dants sin- les tempos. 340 PROSPER MERIMEE II regarda craintivement autour de lui, se baissa et me dit : Une si jolie fille, Votre Honneur! Une beaute ! Hirschel ferma de nouveau les yeux et avanca les levres. Votre Honneur, ordonnez... et vous verrez. Tout ce que je pourrais vous dire... ce n'est rien ! vous ne me croiriez pas..., ordonnez-moi plutot de vous montrer... Voila! croyez-moi. Je le regardais sans rien dire. Allons ! voila qui est convenu ! voila qui est bien; je vous la montrerai. Hirschel se mil a rire et me donna une legere tape sur 1'epaule, mais il retira aus- sit6t la main, comme s'il s'etait brule. Seulement, Votre Honneur, il faudrait une petite avance... Tu me tromperas ou tu m'ameneras quelque vieille sorciere? Comment pouvez-vous le croire ! reprit le juif avec vivacite et en levant les mains. Si je vous trom- pais, Votre Honneur, faites-moi donner cinq cents..., quatre cent cinquante coups de baton..., ajouta-t-il avec volubilile. Ordonnez seulement. . . En ce moment un de mes camarades souleva la por- tiere de la tente et m'appela. Je me levai precipi- tamment et jetai un ducat au juif. Ce soir, ce soir. . . , me dit-il a demi-voix, et il s'eloigna. Je vous avoue, messieurs, que j'attendis la nuit avec une certaine impatience. ir JUIF 341 Le jour meme, les Francais firent une sortie; notre regiment marcha. La nuit vint; nous nous rangeames autour des feux; les soldats se mirent a pr^parer leur gruau*. Les ofliciers causaient. J'etais couch6 sur mon manleau, buvant du the et coutant les autres. On me proposa de jouer, mais je refusai. Je me sentais agile. Les ofliciers rentrerent peu a peu dans leurs tentes ; les soldats se disperserent aussi ou s'endormirent sur place; le bruit se calma. J'etais toujours devant le feu a quelques pas de mon brossenr* accroupi, qui medi- tait a la suisse * ou pechait a la ligne 1 . Je le ren- voyai. Tout le camp devint silencieux et sombre. Une ronde passa ; puis, on releva les sentinelles. Je restais toujours couche, attendant quelque chose. Le ciel bril- lait d'^toiles*. Je regardai longtemps encore la flamme mourante, le feu s'eteignit enfin tout a fait. Ce maudit juif m'a attrape, me dis-je avec depit, et je Hs un mouvement pour me lever. Votre Honneur! murmura quelqu'un a mon oreille d'une voix tremblante. Je me retournai ; c'etait Hirschel. II 6tait tres pale. Veuillez vous rendre dans votre tente, me dil-il en balbutiant. Je me levai et le suivis. Le juif marchait, ramass6 sur lui-meme et avec precaution, sur Therbe courte et humide. J'apercus a peu de distance de nous une 1. Expressions usitcs pour d6signer les mouvements de tele involontaires, que fait faire le summeil qui vous gagne ct au- quel vous ne pouvez vous livrer. 342 PROSPER Ml'.ltlMI-K figure immobile enveloppee dans un manteau*. Le juif lui fit signe de la main; elle s'approcha. Ils se parlerent a voix basse; puis le juif se lourna vers moi, m'invila par un mouvement de tete a avancer, et nous entrames tous les trois dans la tente. J'ai honte de le dire, le coeur me baltait. Voila, Votre Honneur, me dit le juif avec effort. Voila. Elle est un peu effrayee pour le moment; mais je lui ai dit que M. 1'officier est un brave homme, un joli monsieur... Et toi, n'aie pas peur, continua-t-il, n'aie pas peur. . . L'inconnue ne bougeait pas. J'etais moi-meme singu- lierement emu; je ne savais que dire. Hirschel restait cloue a la meme place, remuant les bras d'une facon etrange. Voyons, lui dis-je, fais-moi le plaisir de filer. Hirschel obeit, mais de mauvaise grace. Je m'approchai de 1'inconnue, et rejetai doucementle capuchon de son manteau. II y avail un incendie dans la ville, et, a la lueur vacillante de ce feu lointain, je distinguai les traits pales d'une jeune juive. Sa beaule me frappa. Debout devant elle, je Tadmirai quelque temps en silence. Elle ne levait pas les yeux. Un leger frdlement se fit entendre derriere moi. Je me relournai ', c'etait Hirschel qui avait souleve un des coins de la lente et avancait la lete. Je fis un mouvement d'impa- tience; il se retira. Comment t'appelles-tu ? dis-je enfin a la jeune fille a voix basse. i.i. JUIF 313 Sarah, repondit-elle, et au meme instant je vis briller dans 1'obscurite le blanc de ses grands yeux et ses pelites dents bien rangees. Je pris deux coussins de cuir, je les jetai par terre et Tinvitai a s'asseoir. La jeune fille quitta son manteau et prit place. Elle por- tait une veste s'ouvrant sur la poitrine, avec des bou- tons d'argent cisele et des manches larges. Son epaisse chevelure noire etait nattee et faisait deux fois le tour de sa tele fine et bien plantee*; je me placai a c6te d'elle, et pris sa petite main hal^e. Elle ne la retira pas, mais elle paraissait craindre de me regarder, et soupirait de temps en temps. Je contemplais avec delice son profil oriental, et pressais Increment ses doigts (Voids et contracted. a Sais-tu le russe? lui demandai-je. Oui, un peu. - Et tu aimes les Russes? -Oui. Alors, tu dois m'aimer ! Je voulus 1'attirer dans mes bras, mais elle se recula vivement. Non, non, je vous en prie, monsieur, je vous en prie. . . Au moins regarde-moi. Elle arreta sur moi ses yeux noirs et percants, rougit et se delourna en sourianl. Je baisai sa main avec feu. Elle me regarda en des- sous et se mil a rire. Pourquoi ris-lu? 314 PROSPER Ml' Hi MM Elle se couvril la figure avec sa manche, et se mil a rire de plus belle. Hirschel parut a Tentree de la tente et la menaca du doigt. Elle se tut. Veux-tu t'en aller, lui dis-je entre les dents : tu es insupportable. Hirschel ne bougeait pas. Je pris dans mon porte-manteau une poignee de ducats, je les lui mis dans la main et le poussai dehors. Monsieur, donnez-m'en aussi, me dit la jeune fille. Je lui jetai quelques ducats sur les genoux ; elle les saisit avec la vivacite d'un chat. Maintenant, il faut que je t'embrasse. Non, je vous en prie, je vous en prie, murmu- ra-t-elle d'une voix suppliante. Que crains-lu? J'ai peur. Aliens done! Non, je vous en prie. . . Elle me regarda avec timidite, pencha un peu la tele de c6te et elle joignit les mains. Je la laissai tranquille. Si tu veux, tiens, me dit-elle apres un moment de silence, et elle approcha sa main de mes levres. Je la baisai sans trop de ravissement. Sarah se mil de nouveau a rire. J'etais tout bouleverse. Je me clepitais centre moi- meme et ne savais que faire. II faut que je sois un grand imbecile ! me disais-je. LE JUIF 345 Je me tournai de nouveau vers Sarah. Ecoute, lui dis-je, je suis amoureux de toi. Je le sais. - Tu le sais? et cela ne te fache pas? M'aimes-tu aussi? Sarah secoua la tele. Voyons, reponds-moi franchement. Laissez-moi vous voir un peu, me dit-elle. Je me baissai vers elle. Sarah me posa les mains sur les epaules, se mil a examiner mes traits, tant6t souriant et tantot froncant ses sourcils. . . Je n'y tins pas, je lui baisai lestement la joue. . . Elle se redressa et d'un bond fut a Tentree de la tente. Quelle petite sauvagesse! Elle ne me repondit pas et resta immobile. Approche done. . . Non, monsieur, adieu, a un autre jour. Hirschel montra de nouveau sa tete rousse*, et lui dit quelques mots: elle se glissa hors de la tente comme un serpent. Je voulus courir apres elle, mais il me fut impos- sible de la retrouver. Hirschel aussi avail disparu. Je ne pus fermer 1'oeil de toute la nuit. Le lendemain j'etais a jouer, mais sans le moindre plaisir, dans la tente de mon chef d'escadron, lorsque mon brosseur entra. On demande Votre Honneur, me dit-il. Qui cela? - Un juif qui veut vous parler. 346 PROSPER MERIMEE Serait-ce Hirschel ? me dis-je. Lorsque la taille f ut finie, je me levai et sortis. C'etail effectivement Hirschel. Eh bien ! Votre Honneur, me dit-il avec un sourire familier, eles-vous content? Ah ! S. . . (le colonel se retourna), il n'y a pas de dames ici a ce que je crois ! Au reste, peu importe ! Ah I drole, je crois que tu te moques de moi! Comment ga? Tu me le demandes ? G'esl un peu fort ! Ah ! monsieur Tofficier, comme vous etes ! reprit Hirschel d'un ton de reproche, mais toujours souriant. La fille est jeune, timide. . ., vous 1'avez elFrayee; oui, vous 1'avez effrayee. Fameuse timidite ! elle n'en a pas moins pris mon argent. Comment? quand on vous donne de 1'argent, il faut bien le recevoir. Kcoute, Hirschel, dis-lui de revenir seule; tu n'y perdras pas... Mais fais-moi le plaisir de ne plus montrer ta chienne de figure dans ma lente, M'en- tends-tu ? Les yeux de Hirschel 6tincelerent. Vous plait-elle? Oui, vraiment. C'est une beaute ! elle n'a pas sa pareille. Et vous me donnerez Targent tout de suile? Une parole donnee vaut mieux que de 1'argent. Tu seras paye. Amene-la, et va-t'en au diable*. Je la reconduirai moi-meme chez elle. LB JUIF 347 Impossible ! tout a fait impossible, me repondil le juif avec vivacile. H^las! c'est tout a fail impos- sible...., mais je veux bien marcher an lour de la tente, Votre Honneur ; je veux bien... rester au dehors. Je serai toujours pret a servir Votre Hou- neur; je veux bien me tenir au dehors pour vous etre agreable. Pourquoi pas? je m'eloignerai. . . un peu. - Fais-y bien attention... Amene-la done; m'en- tends-tu? - Avoue/ qu'elle est belle! n'est-ce pas, monsieur 1'officier ? Qu'en dites-vous? hein, Votre Honneur? Hirschel se tenait un peu courbe en avant et me regardait lixement. Oui, elle est bien. Alors, donnez-moi un ducat... Je luijetai un ducat, et nous nous separames. La journee se passa, la nuit vint. Jerestai longtemps seul dans ma tente. Leciel etait couvert. Ilsonna deux heures dans la ville. Je commencaisdeja a pester centre le juif...., lorsque Sarah enlra brusquement ; elle etait seule. Je m'elancai, 1'entourai de mes bras, et eflleurai sa joue de meslevres... Elle avail la joue froide comme un morceau de glace. Je pouvais a peine distinguer ses traits... Je la fis asseoir; el, m'etant mis a genoux devant elle, je pressais ses mains, j'enlarais sa taille... Elle reslait immobile, sans dire un mot ; toul a coup elle se inita sangloler convulsivemenl. J'essayai de la calmer *... Je la caressais, j'essuyaisses larmes ; elle ne resislail pas comme la veille, mais ne repondait pas a 348 PROSPER MERIMEE mes questions, et elle pleurait toujours. Cela finit par me serrer le coeur; je me levai et sortis de la tente. Le juif parut tout a coup devant moi comme s'il fut sort! de terre. Hirschel, lui dis-je, voici 1'argent que je t'ai pro- mis. Emmene Sarah. Le juif courut a la jeune fille. Celle-ci cessa aussi- tot de pleurer et se cramponna a lui. a Adieu, Sarah, lui dis-je, tu peux t'en aller. Que Dieu t'accompagne ; nous nous reverrons un autre jour. Hirschel me salua sans dire mot; Sarah se baissa, prit ma main, et la pressa centre ses levres; je me d6tournai... Pendant cinq a six jours, messieurs, la juivene me sortit pas de la tele. Hirschel ne se montrait plus, et personne ne 1'avait vu dans le camp. Mon sommeil etait agile" ; je voyais constamment ces yeux noirs bril- lants, aux longs cils ; mes levres ne pouvaient oublier la joue qu'elles avaient effleuree, cette joue lisse et fraiche comme la peau d'une prune. On m'envoya avec un d6tachement de fourrageurs dans un hameau eloi- gne. Pendant que mes soldats fouillaient les maisons, je restais dans la rue sans descendre de cheval. Quelqu'un me saisit tout a coup par la jambe. Comment, Sarah ! Elle etait pale et agitee. Monsieur 1'officier, secourez-nous, sauvez-nous ; les soldats nous maltraitent. Monsieur 1'officier... LE JUIF 349 Elle me reconnut et rougit. C'est done ici que tu demeures ? Oui. Ou cela ? Sarah me montra une petite maison de mauvaise apparence. Je donnai de Teperon & mon cheval, et j'y courus au galop. En entrant dans la cour, j'apercus une vieille juive, difforme et echevelee, qui s'efforcait d'ar- racher a mon marechal des logisSiliavka un cochon de lait* et trois poules. 11 tenait son butin au-dessus de sa tete en riant ; les poules et le petit cochon criaient a qui mieux mieux. Deux autres cuirassiers chargeaient leurs montures de foin, de paille et de sacs de farine. Des cris et des jurons petits-russiens se faisaient entendre dans la maison. Je rappelai mes hommes, et leur defendis de rien prendre aux juifs. Us obeirent ; le marechal des logis remonta sur sa jument baie Pro- serpine, qu'il nommait Projerpile, et me suivit dans la rue. Eh bien ! dis-je a Sarah, es-tu contente de moi? Elle me regarda en souriant. Qu'es-tu done devenue? Elle baissa les yeux. J'irai vous voir demain. Le soir ? - Non, monsieur, le matin. - Fais-y biec attention, ne me trompe pas. - Non..., non, je ne vous tromperai pas. Je la regardai attentivement. Kile me parut encore 350 PROSPER MEHIMEE plus belle au grand jour. Ge qui me frappa surtout, je m'en souviens, c'est sa peau d'un jaune d'ambre, et le reflet bleuatre cle ses cheveux noirience dans la science militaire. L'afTaire que vous venez de m'exposer est grave, tres grave*... Mais ou est 1'homme qui a el6 pris ? ou est-il done ? Je sortis de la cabane et donnai ordre d'amener le juif. Etudes de litler.iture russe. T. II. 23 354 PROSPER MERIMEK On 1'amena*. Ou est le plan qui a etd trouv6 sur cet individu ? me demanda le general. Je lui remis le papier. Le general le deroula, s'eloi- gna un peu, el releva les sourcils. C'est veritablement fort extraordinaire! reprit-il; par qui cet homme a-t-il ete arrete ? Par moi, Votre Excellence, s'ecria Siliavka avec vivacite. Ah ! tres bien ! fort bien !.... Eh bien ! mon brave homme, quelleespece de justification pouvez-vous pr6- senter maintenant? Vo... Votre... Excellence, balbutia Hirschel, je... ayez pitie de moi... Votre Excellence... je suis inno- cent... demandez... a monsieur Tofficier. Je suis fac- teur, Votre Excellence, un honnete facteur. II est necessaire de proceder a son interrogatoire, reprit le general en baissant la voix et avec une incli- nation de tete pleine de gravite. Voyons, mon cher ami, comment as-tu pu faire cela? Je ne suis pas coupable, Votre Honneur. Cela me parait pourtant difficile a croire. Tu as ete pris dans le fait, comme nous disons, nous autres Russes*. Permettez, Votre Excellence, je suis innocent. Tu dessinais un plan, tu es un espion soudoye par 1'ennemi. Ce n'est pas moi ! s'ecria subitement Hirschel, ce n'est pas moi ! ir JUIK 355 Le general regarda Siliavka. II ment, Votre Excellence. Monsieur 1'officiera tire lui-meme le papier de son soulier. Le general me regarda. Je fus oblige de faireun signe de tele affirmatif. Tu es bien un espion de 1'ennemi, mon cher ami; c'est indubitable. - Ce n'est pas moi... pas moi... dit le juif d'une voix eteinte. - Tu as dej fourni a 1'ennemi beaucoup de ren- seignements pareils ? Oh ! non, non... Tu ne m'altraperas pas, mon cher petit ami. Tu es bien un espion. Le juif ferma les yeux, secoua la tete, et souleva les pans de sa (unique '. Qu'on le pende, dit le g6ne>al tres-distinctement, apres un moment de silence ; conformment a la le"ga- lite. Ou est M. Schlikelmann ? On courut chercher Schlikelmann, 1'aide decamp du general. La figure de Hirschel devint verd&lre ; il ouvrit la bouche, ecarquilla les yeux... L'aide decamp parut. Le general lui donna des ordres. L'dcrivain montra sa figure maigre et marquee de la petite vrole. Deux on trois officiers jeterenl par curiositd les yeux dans la chambre. Laissez-vous atlendrir, Votre Excellence, dis-je au 1. Gcslc familier aux juifs. 356 PROSPER MERIMHE general dans un assez mauvais allemand, faites-Ie mettre en liberte. Jeune homme, me repondit-il en russe, langue qu'il parlait fort mal, je vous repete que vous etes sans experience militaire, et c'est pourquoi je vous prie de vous laire et de ne plus m'importuner. Hirschel poussa un cri et se jeta aux pieds du gene- ral. Votre Excellence, ayez pitie de moi. Cela ne m'ar- rivera plus jamais, Votre Excellence; j'ai une femme, Votre Excellence, une fille !... ayez pitie de moi. Que veux-tu que j'y fasse? J'avoue la faute, Votre Excellence, je suis cou- pable; mais c'est pour la premiere fois, Votre Excel- lence ; je vous le jure ! Tu n'as pas fourni d'autres papiers ? G'est pour la premiere fois, Votre Excellence... Une femme, des enfants I Mais tu es un espion de 1'ennemi? Une femme, Votre Excellence..., des enfants ! Le general parut un peu ebranle, mais cela ne dura pas longtemps. Que Ton pende cejuif, conform^ment aux ordon- nances militaires, dit-il avec lenteur, qu'on le pende ! Fedor Karlitch, je vous prie d'en dresser un rapport que vous voudrez bien... Un singulier changement s'opera tout a coup chez Hirschel. Cette expression de timidite cauteleuse, si ordinaire a la nature juive, et qui se lisait sur sa figure, LB .H!b 357 fit place loul a coup a 1'anxiete qui precede la mort. II s'agita comme un petit animal sauvage que Ton vient de prendre, poussa un gemissemenl rauque, sauta brus- quementsur lui-meme, en remuant convulsivement les coudes. II ne portaitqu'un seulsoulier; on avail oublie delui remeltre Kautre..., sa tuniques'ouvrit et sa calotte tomba. Ce spectacle nous faisait une impression penibleque le general partageait. Votre Excellence, lui dis-je de nouveau, faites grace ci ce malheureux ! Impossible. La loi est formelle, repondit le gene- ral lentement et non sans emotion. Qu'il serve d'exemple aux autres ! Je vous en supplie... Monsieur le cornette, veuillez retourner a votre poste, me ditle general en me montrantla porte d'un geste imperatif. Je le saluai et sortis ; mais comme je n'avais aucun poste fixe, je m'arretai a peu de distance de la cabane. Au bout de quelques minutes, je vis paraitre Hir- schel conduit par Siliavka et trois soldats. Le pauvre juif mettait a peine un pied devant Tautre; Siliavka se detacha et passa devant moi pour se rendre dans le camp; il en revint bient6t avec une corde. Ses trails durs, mais nullement cruels, exprimaient une compas- sion Itnii, ilf . A la vue de la corde, le juif se mil a ges- ticuler et s'assit par terre en sanglotant. Les soldats 1'entourerent en silence; ils avaient un air sombre el 358 PROSPER Ml'lUMl'l. tenaient les yeux baisses. Je m'approchai de Hirschel et lui adressai la parole; il sanglotait comme un enfant, et ne me regarda meme pas. Je renlrai dans ma tente, m'etendis sur un tapis et m'enfoncai la tete dans un coussin. Un instant apres, quelqu'un entraen courant dans la tente. Je levai la tete et j'apercus Sarah. Ses traits etaient decomposes ; elle se jeta vers moi et me saisit la main. Aliens, allons ! rep6tait-elle d'une voix hale- tante. Ou cela ? Pourquoi ? Restons ici. Aupres de mon pere, de mon pere ; vite sauve- le, sauve-le ! Aupres de ton pere? Oui ; on veut le pendre ! Comment? Hirschel est done... Mon pere ! Je te conterai tout cela apres, ajouta- t-elle en se tordant les bras dans son desespoir. Mais viens, viens vite. Nous sorlimes tous deux de la tente en courant. Un groupe de soldats s'avancait au milieu de la plaine, sur un chemin qui conduisait a un bouleau solitaire; Sarah me le montra de la main... Arrete, lui dis-je tout a coup, ou courons-nous ? les soldats ne m'obeiront pas... Sarah continuait a me trainer apres elle... Je vous avoue que j'avais un peu perdu la tete. ficoute-moi, Sarah, lui dis-je. A quoi bon courir LE .11 IK 359 apres eux? 11 vaul mieux que j'aille de nouveau parler au general. Allons-y ensemble ; il se laissera peut-etre allendrir. Sarah s'arrela subitemenl et me regarda ; elle sem- blait avoir perdu la raison. Comprends-moi done, Sarah, au nom du ciel I Je ne peux faire grace a ton pere ; le general est le seul qui ait ce pouvoir. Allons le trouver. Mais on 1'aura pendu avant notre retour, me dit- elle en ge"missant. Je jetai lesyeux autourde moi. L'ecrivain 6tait pres de la. Ivanof, lui criai-je, fais-moi le plaisir de les rat- traper et de leur dire d'attendre mon retour, je vais demander sa grace au general. L'ecrivain partit en courant. On ne nous laissa pas entrer chez le general ; mes instances, mes supplications, et metne mes menaces, rien n'y fit. G'est vainement que la pauvre Sarah s'ar- rachait les cheveux et se jetait sur les sentinelles ; on ne nous laissa pas entrer. Sarah promena autour d'elle un regard sauvage, se prit la tele a deux mains et se pre"cipita du cole de la plaine. Je la suivis*. Nous arrivames aupres des soldats. Us se tenaienten cercle ; et figurez-vous, Messieurs, qu'ils se moquaient du pauvre Hirschel. Cela me in it on colere, je les traitai vertement. Le juif, nous ayant reconnus, sauta au cou de sa fille... Celle-ci le serra dans ses bras. Le pauvre 360 PROSPER MRIMEB diable croyait qu'on 1'avait pardonne... II commencait d6ja a me remercier... Je me de'tournai. Comment, Votre Honneur ! me cria-t-il en joignant les mains, est-ce que je n'ai pas ma grace ? Je me taisais. Non ? Non, lui repondis-je. Votre Honneur, balbutia-t-il ; voyez, Votre Hon- neur, la voila... Cette jeune personne est ma fille. Vous ne savez done pas que c'est ma fille ? Je le sais, lui repondis-je en me detournant de nouveau. Votre Honneur, me cria-t-il, je ne quittais pas votre tente ! Pour rien au monde... II s'interrompit et ferma les yeux. Je voulais de votre argent, reprit-il, c'est vrai ; mais pour rien au monde... Je me taisais. Hirschel m'inspirait en ce moment uu sentiment de degout; et Sarah aussi, sa complice. Mais maintenant, si vous me sauvez, dit-il en bais- sant la voix, j'ordonnerai..., je..., vous comprenez. Je consentirai a tout... II tremblaitcomme une feuille, etregardaitlessoldats d'un air e flare*. Sarah aussi le tenait toujours embrasse avec force. L'aide de camp du general arriva en ce moment. Monsieur le cornette, me dit-il, Son Excellence a donne 1'ordre de vous meltre aux arrets. Et vous, ajouta- t-il en s'adressant aux soldats, obeissez ! I i: Jl ir 361 Siliavka s'approcha du juif. Fedor Karlitch, dis-je a 1'aide de camp (il avail amene uvec lui une escouade de cinq ou six homines), faites du moins emporter cette pauvre fille... Certainement, me repondit-il. La malheureuse respirait a peine. Hirschel lui mar- motait a 1'oreille je ne sais quoi en hebreu*. Les soldats eurent beaucoup de peine a Tarracherdes bras de son pere, et ils la porterent avec precaution a une vingtaine de pas de la. Mais tout a coup elle leur echappa et courut de nouveau a son pere... Siliavka 1'arreta. Sarah le frappa ; ses yeux brillerent, elle eten- dit ses bras en avant. Soyez done maudits ! s'ecria-t-elle en allemand ; maudits, trois fois maudits *, vous et votre race odieuse ! Que la pauvrete, la ste>ilite et une mort violente et honteuse soient votre lot ! Que la terre s'entr'ouvre sous vos pieds, mecrdants ! hommes sans pitie* ! chiens avides de sang !... Elle jeta la tele en arriere et tomba inanimee. On 1'emporta. Les soldats prirent Hirschel par les bras et le sou- tinrent. Je compris en ce moment la cause de leurs rires lorsque j'etais revenu du camp avec Sarah. Le malheureux juif etait veritablement ridicule & voir, malgre Thorreur de sa situation; 1'afTreuse certitude de quitter la vie, sa fille, sa famille, se peignait chez lui par des gestes sr etranges, par des cris, des soubresauts si absurdes, que nous ne pouvions nous empecher de 362 PROSPER \IUU\II K sourire, quelque attristanle que fut cette scene. Le pauvre diable se mom-ail reellement de peur. O'i! o'i* ! criait-il, o'l! arretez ! J'ai bien deschosesa vous center! monsieur le sous-marechal, vous me con- naissez. Je suis facteur, un honnete facteur. Ne me tou- chez pas; attendez encore une minute, une petite minute, une toute petite minute! Laissez-moi aller; je suis un pauvre juif. Sarah..., ou est Sarah? Oh ! je le sais; elle est chez le lieutenant quartier-maitre (Dieu sail pour- quoi il m'honorait de ce litre imaginaire). Je ne m'e'loi- gnais pas de la tente*! (Les soldats Tavaient saisi..., mais il leur resista en poussant un gemissement per- cant.) Votre Honneur *, ayez pitie d'un pere de famille ! Je donnerai six ducats, quinze ducats, Votre Hon- neur ! (On le traina vers le bouleau.) Pitie! mon- sieur le quartier-maitre ! Votre Hautesse ! monsieur le general en chef et le chef superieur ! On lui passa la corde au cou... Je m'eloignai en cou- rant. Je restai quinze jours aux arretsde rigueur. On m'ap- prit que la veuve du pauvre Hirschel etait venue recla- merles vetements du defunt. Le general lui fit dormer cent roubles. Quant a Sarah, je ne la revis plus. Ayant etc blesse peu de temps apres, j'entrais a 1'hdpital, et quand je fus retabli, Dantzig avait capitule ; je rejoi- gnis mou regiment sur les bords du Rhin. PETOUCHKOF I En 18*2... vivaita B. . .*, petite ville de la Russie me- ridionale, un certain Ivan Afanaci^vitch Petouchkof, lieutenant dans un certain regiment de garnison '. Fils de parents pauvres, il etait reste orphelin a 1'age de cinq ans. Tombe" entre les mains d'un tuteur et com- pletement depouille par celui-ci de son mince heri- tage, il dut aviser tant bien que mal aux moyens de soutenir son existence. G'etait un homme de taille moyenne et voute ; il avail la figure maigre et couverte de laches de rousseur, les trails du reste assez regu- liers, les cheveux bruns, les yeux gris, le regard timide, le front bas et lout ride. Ayanl mene jusque- la une vie tres-uniforme, il conservait a quarante ans passes la naivete el 1'inexperience d'un enfant, fuyait les nouvelles connaissances*, et traitait avec indul- gence loules les personnes sur lesquelles il avail le droil d'exercer quelque autorite. Les hommes condamnes par le sort a une existence monotone et solitaire ont ordinairement des manies. Petouchkof aimait a manger tons les matins, a son dejeuner, une boulku ( blanche et sorlant du four; celle d^licatesse lui elail devenue indispensable. Cepen- claul, un beau jour, son domeslique Onicime* lui ap- 1. Pains ronds, peu cuits, d'une p&le tr6s-blanclie. 36G PROSPER MERIMEE porta, au lieu de boulka, trois craquelins d'un brun fonce, SUP une assielte mouchetee de petites fleurs bleues. Petouchkof demanda aussit6t, d'un ton legere- ment indigne\ ce que cela signifiait. Toutes les boulka sont distributes, lui repondit Onicime, franc Petersbourgeois qu'un Strange caprice du sort avail jete au fin fond de la Russie. Impossible! s'ecria Ivan Afanacievitch. II n'en reste pas une, repeta Onicime ; le mare- chal 1 donne aujourd'hui un dejeuner, elles sont toutes allees la-bas, comme de juste. Ivan Afanacievitch se promena un peu dans la chambre; puis il s'habilla, et se dirigea lui-meme du cote de la boulangerie. G'etait le seul elablissement de ce genre qu'il y cut dans la ville de B. ..; il avail etc fond6, dix ans auparavant, par un Allemand, et la veuve de ce dernier continuait a le gerer avec le plus grand succes. Petouchkof frappa a la fenetre. Une grosse femme montra au vasistas sa figure encore tout endormie. Je voudrais avoir une boulka, lui dit Petouchkof d'un air aimable. II n'y en a plus, repondit la grosse femme d'une voix piailleuse. Vous n'avez plus de boulka? Pas une. 1. On donne le nom de marechal de la noblesse a un des membres de ce corps, dans cbaque district. Ces repr^sentanls numnu'-s par la noblesse et restenl en fonction trois ans. PETOUCHKOF 367 C'est singulier ! Permettez. Je vous prends une boulka tous les jours, et je vous paye exactement. La boulangere le regarda sans dire mot. Prenez un craquelin ou une papluka', finit-elle par lui ivpondre en baillant et en faisant un signe de croix sur la bouche. Je n'en veux pas, lui dit Petouchkof d'un ton pique. Comme il vous plaira, murmura la grosse femme, et elle referma brusquement le vasistas. Ivan Afanacievitch ressentit un vif mecontenlement. Ne sachant quel parti prendre, il traversa la rue, et s'abandonna, comme un enfant, a toute la contrariete qu'il eprouvait. Monsieur ! cria tout a coup une voix assez agreable, monsieur! Ivan Afanacievitch leva les yeux, et apercut, au vasistas de la boulangerie, une jeune fille de dix-sept ans environ, tenant a la main une boulka. Elle avail la figure ronde et pleine, les joues colordes, les yeux bruns et petits, le nez un peu retrousse^ les cheveux chatain clair et des paules magnifiques. L'ensemble de sa physionomie exprimait la bonte, la paresse et 1'insouciance. Tenez, monsieur, voici une boulka, lui dit-elle en riant; je 1'avais prise pour moi, mais je vous la cede; prenez-la. Bien des remerciments. Permettez-moi . . . 1. Espcede g&teau fcuilletu. 36S PROSPEH MERIMEE Petouchkof se mil & fouiller dans sa poche. C'est bon ! c'est bon ! je vous la donne avec plai- sir. Elle referma le vasistas. Petouchkof revint a la maison on ne peut mieux dispos^. Tu n'avaispas trouve de boulka, dit-ilason domes- tique Onicime, etmoi j'en ai rapporle une. Tiens ! Onicime sourit d'un air de dedain. Le meme jour, Ivan Afanacievitch lui demanda, tout en se deshabillant pour se coucher. Dis-moi done, frere, qui est cette fille que j'ai vue a la boulangerie? Pourquoi voulez-vous le savoir, vous? grommela Onicime en regardant de cote. Comme ca. . ., repondit Petouchkof en otant ses bottes sans 1'assistance de son serviteur. C'est un beau brin de fille ! reprit celui-ci*. Oui. . ., elle n'est pas mal. . ., dit Ivan Afanacie- vitch en jetant les yeux du cote oppose. Comment s'appelle-t-elle? Vassilissa*. Et tu la connais? Oui, repondit Onicime apres un moment de silence. Petouchkof avail ouvert la bouche pour parler, mais il se retourna et s'endormit. Onicime passa dans Tantichambre, aspira une prise de tabac et hocha la d'un air capable. PETOUCIIKOF 369 Le lemlemain, Petouchkof se disposa de tres-bonne heure a sortir. Onicime lui apporta la capote qu'il met- tait habituellement ; elle etail vieille, d'une couleur verdalre et ornee d'une enorme paire d'epaulettes dco- lorees par le temps. Petouchkof regarda longtemps Onicime sans rien dire, et Anil par lui demander sa capote neuve. Onicime obeit, mais cet ordre parut le surprendre. Petouchkof acheva sa toilette, et ajusta ses gants en peau de daim avec un soin tout particu- lier. II est inutile, frere, dit-il a Onicime avec un certain embarras, que tu ailles aujourd'hui chercher la boulka ; j'irai moi-meme. . .; c'est sur mon chemin. G'est bien, lui r^pondit Onicime brusquement, comme si quelqu'un 1'avait pousse par derriere. Petouchkof se rendit a la boulangerie et frappa a la fenetre. La grosse femme ouvrit le vasistas. < Aye/, la complaisance de me donner une boulka, dit lentement Ivan Afanacievitch. La boulangere allongea par le vasistas son bras nu jusqu'a 1'epaule, bras qu'a sa grosseur on aurait pu prendre pour une jambe, et mil presque sous le nez de Petouchkof une boulka encore chaude. Ivan Afanacievilch demeura encore quelques ins- tants sous la fenelre, se promena un peu devant la maison, jeta les yeux dans la cour, et, honteux de son enfantillage, finit par rentrer chez lui, la boulka a la main. Pendant tout le reste de la journe, il ne se sentit pas a son aise, et le soir venu, il n'engagea pas Etudes de litteralare rasse. T. II. 24 370 PROSPER Ml'.UIMI i: de conversation avec Onicime, comme il avail coutume de le faire. Le lendemain matin, ce fut Onicime qui alia cher- cher la boulka. II Plusieurs semaines se passerent. Petouchkof avail completement oublie Vassilissa, et s'etait remis a con- verser amicalement avec son domestique. Un beau malin, il vit entrer chez lui M. Boublitsine, jeune homme fort aimable et au ton degag6. On lui repro- chait, il est vrai, de ne pas toujours savoir ce qu'il disait ; c'etait en un mot un evapore, mais on s'accor- daita le trouver d'un commerce tres-agreable. II fumait continuellement avec une animation fievreuse, en levant les sourcils et en rentrant la poitrine ; il fumait d'un air preoccupe, ou plutot d'un air qui semblait vouloir dire : Laissez-moi seulement aspirer cette derniere bouffee de tabac, et je vais vous communiquer une nouvelle qui va vous surprendre. II lui arrivait par- fois de gemir* et d'agiter la main, en se hatant de finir sa pipe, comme s'il lui etait venu subilement a Tesprit quelque chose de particulierement interessant ; mais, en ouvrant la bouche, il lancait un nuage de fum^e en forme de cercle, disait quelque lieu commun, et souvent demeurail silencieux. Apres avoir bavarde quelque temps avec Petouchkof sur les voisins, les chevaux, les filles des proprietaires du district et sur d'autres sujets non moins dignes d'attention, M. Bou- PETOUCHKOF 37 1 blitsine se mil lout a coup a cligner les yeux, passa la main dans sa chevelure, et s'approcha avec un malin sourire d'un miroir remarquablement terne, unique ornement de la chambre d'lvan Afanacievitch. Apres lout, dit-il en caressanl ses favoris, il faut convenir que nous avons ici de petites bourgeoises qui valent bien cette fameuse Venus de Mendici. . ., par exemple, la boulangere Vassilissa. La connaissez-vous? .. . Et ici Boublilsine aspira une bouffee de tabac. Pdlouchkof tressaillit. Au reste, reprit Boublitsine en s'enveloppant d'un nuage de fumee, j'ai lort de vous faire cette question. Vous etes un homme si ... Dieu sail ce qui vous occupe, Ivan Afanacievitch! Nous avons, a ce que je crois, les memes occu- pations, repondit ce dernier d'une voix ilulee, non sans eprouver un peu de depil. - Pour cela non, mon bon ami..., non. Comment pouvez-vous dire pareille chose? Je serais curieux de savoir. . . Aliens done ! Pourtant. . . Boublilsine posa sa pipe dans un coin de la chambre ' , et se mit a examiner ses bottes fort peu 6le"gantes. Petouchkof 6lait tres-agile". G'est bon, c'est bon, conlinua Boublitsine, comme s'il cut voulu le menager. Quant a Vassilissa la bou- 1. On fume, en Russie, des pipes & long tuyau do ccrisier. 372 PROSPER MEHIMEE langere, je me permetlrai de vous dire qu'elle est jolie. . ., fort jolie. . . M. Boublitsine ouvrit les narines et enfonca lente- ment ses mains dans ses poches. Chose etrange ! Ivan Afanacievitch ressentit un mouvement qui tenait de la jalousie. II commence a se remuer sur sa chaise, se mil a rire sans motif, rou- git subitement, et un mouvement convulsif de sa machoire trahit un baillement. Boublitsine fuma encore trois pipes et prit conge de son h6te. Celui-ci s'approcha de la fenetre, soupira et demanda a boire. Onicime posa un verre de kvas ' sur la table, regarda son maitre d'un air maussade, s'appuya le dos contre la porte et baissa la tete. A quoi penses-tu? lui demanda Pelouchkof avec douceur et non sans une certaine inquietude. A quoi je pense? repondit Onicime. A quoi? mais toujours a vous. . . A moi? Certainement a vous. - Et que penses-tn? - Voici ce que je pense : vous devriez etre hon- teux, monsieur, oui, honteux. Et de quoi? De quoi ?. . . Ivan Afanacievitch, voyez un peu M. Boublitsine ; qu'esl-ce qui lui manque? il est tout & fait bien. 1. Petite biere*. PETOUCHKOF 373 Je ne te comprends pas, frere. Si fait, vous comprenez. Onicime garda un moment le silence. M. Boublitsine est un veritable monsieur, un mon- sieur tout a fait comme il faut. Et vous ? vous? Moi aussi, je suis un monsieur. Un monsieur, un monsieur..., repeta Onicime en s'animant de plus en plus. Un beau monsieur, vrai- ment ! Vous etes une vraie poule mouill^e, oui, oui. Vous restez plants la toute la journee du bon Dieu. . . ; ca vous avancera beaucoup. Vous ne jouez pas aux cartes, vous ne frequentez pas les messieurs ; et quant a. . . Onicime hausse les epaules. Pourtant. . . je crois vraiment que tu vas un peu trop loin. .., dit Petouchkof en prenant sa pipe d'un air embarrassed Trop loin, Ivan Afanacievitch, trop loin? Jugez-en vous-meme. Tenez, par exemple, voila Vassilissa. . . ; pourquoi pas ? Ne va pas t'aviser de penser, Onicime, s'6cria Petouchkof avec une sorte d'anxiet6. . . - Je sais bien ce que je pense... Pourquoi pas? Eh bien! a la grace de Dieu ! Mais vous n'en ferez rien. Avouez-le. . ., vous etes. . . Petouchkof se leva. Allons ! allons ! Tu ferais mieux de te taire, dit-il avec vivacit6 et en evitant le regard d'Onicime. Moi aussi, je suis. .., tu le sais bien. .., je. .., c'est par trop fort ! . . . Donne-moi plutot de quoi m'habiller. 374 PROSPER Ml'lUMl'r Onicime aida lentement Petouchkof a se depouiller de sa robe de chambre tartare couverle de taches, jeta sur lui un regard de compassion paternelle, hocha la tete else mil a lui fouetter le dosavec une poussette. Pelouchkof sortit, et, apres avoir erre quelque temps au milieu des rues tortueuses de la ville, il se dirigea du c6te de la boulangerie. Un etrange sourire errait sur ses levres. A peine avait-il eu le temps de jeter deux ou trois fois les yeux sur cet etablissement que la petite porte de la cour s'ouvrit, et Vassilissa sortit en courant dans la rue, une douchegre'ika * jetee sur ses epaules, a la maniere russe, et coiflee d'un mouchoir jaune. Petou- chkof s'empressa de Taborder. Ou allons-nous comme cela, ma tourterelle? Vassilissa lui jeta un coup d'oeil rapide, et se mil a rire, detourna la tete et se couvrit la bouche avec sa manche. Vous allez sans doute faire une petite emplette ? reprit Petouchkof en souriant. Comme nous sommes curieux ! repondit Vassi- lissa. Mais non, du tout, continua Petouchkof en remuant les bras avec vivacile. C'est tout le con- traire ; je. . . en general, vous savez, ajouta-t-il preci- pitamment, comme si ces derniers mots exprimaient parfaitement sa pensee. 1. Manteau a manches, tris-court, et qui se jette ordinaire- ment sur les e*paules. Mot a mot chaufTerette de 1'ame . PETOUCHKOF 375 Avez-vous mange ma petite boulka? Assurement, repondit Petouchkof, et avec un plaisir tout particulier. Vassilissa continuait & marcher en trottinant. II fait aujourd'hui un temps bien agreable, reprit Pelouchkof. Vous aimez done a vous promener sou- vent? Assez souvent. Ahlje serais bien heureux, si... Comment? reprit Vassilissa de ce ton clair parti- culier a nos jeunes filles, et qui rappelle un peu le chant matinal de la perdrix. - S'il m'etait permis de me promener avec vous..., hors de la ville par exemple. . . Impossible ! - Pourquoi done ? - Ah ! comme vous etes ! Permetlez. . . II s'interrompit pour laisser passer un jeune mar- chand a la barbe pointue, revetu d'une longue tunique bleue, dont il retenait les longues manches en 6car- tant les doigts, et portant un bonnet fourre qui avail la forme d'un melon d'eau. Aussitot que cet importun les cut depasses, Petouchkof se rapprocha de Vassi- lissa. Eh bien ! j'en reviens a ma proposition. Vassilissa le regarda d'un air malin, et se remit a rire. Vous eles de la ville ? Oui. 376 PROSPER Mi'imn i: Vassilissa passa la main sur ses cheveux et ralen- tit le pas. Ivan Afanacievitch sourit, et quoiqiTil mou- rut de peur inte>ieurement, il se pencha, et enlaca de son bras tremblant la taille de la jeune fille. Celle-ci poussa un petit cri. Comment ! n'avez-vous pas honte ! dans la rue ? Ah ! bah ! laissez done ! laissez ! balbutia Pe- touchkof. Finissez ; on vous le rpete... Nous sommes dans la rue. . . Respectez le monde. Eh!... inon Dieu, comment pouvez-vous?. . . dit Petouchkof d'un ton de reproche, et il rougit lui- ineme jusqu'aux oreilles. Vassilissa s'arreta. Allez-vous-en, monsieur, passez votre chemin. . . Petouchkof ob6it. II revint a la maison, resta assis sur une chaise durant une heure au moins, immobile, et sans songer meme a fumer. Puis il prit une feuille de papier grisatre, tailla une plume, et, apres de longues reflexions, 6crivit la lettre suivante : Ghere mademoiselle Vassilissa Timofeievna, Ktant de ma nature un homme inoffensif, com- ment aurais-je pu vouloir vous occasionner quelques desagrements? Si je suis vraiment coupable a vos yeux, je vous dirai nommement que la faute en est aux propos de M. Boublitsine; c'est ce qui est tout a fait contraire a mes habitudes. Ensuite, je vous prie instamment de me pardonnner. Je suis un homme sen- sible, et me sens toujours tres-touche et tres-recon- P&TOUCHKOF 377 naissant, et Ires-sensible. Ne m'en voulez pas, Vassi- lissa Timofeievna, je vous en supplie. Au reste, je suis avec respect, Votre tres-d6voue serviteur, IVAN P&TOUCHKOF. Onicime porta cette lettre a son adresse. Ill Deux semaines se passerent. . . Onicime se rendait chaque matin, comme d'habitude, a la boulangerie. Un jour, Vassilissa courut a sa rencontre. Bonjour, Onicime Serguei'tch, lui dit-elle. Onicime se renfrogna, et lui dit d'un ton bourru : Bonjour. Pourquoi n'entrez-vous done jamais chez nous, Onicime Serguei'tch ? A quoi bon? tu ne me regalerais sans doute pas d'une tasse de th6? Si fait, Onicime Serguei'tch, si fait. Venez seule- ment, vous aurez du the et du rhum. J'ai tant de res- pect pour vous* ! La figure d'Onicime s'epanouit peu a peu. Alors nous verrons. . . - Quand ca, pere ? Quand ca?. . . Elle y tient ! - Venez ce soir. Est-ce convenu? venez. Je veux bien, ce soir. Et il reprit le chemin de la maison du pas lent et grave d'un diplomate qui vient d'entamer une grande n^gocialion*. 378 PROSPER MERIMEE Dans la soiree du meme jour, Onicime et Vassilissa elaienl assis en face 1'un de 1'autre, dans une petite chambre, devant une table boiteuse, aupres de laquelle se trouvait un lit couvert d'un traversin raye * ; un enorme samovar* d'un jaune terne ronflait et chantait sur la table, un pot de geranium se dressait devant la fenetre; dans un coin, pres de la porte, elait place de travers un coffre cercle de fer, auquel pendait un cadenas de tres-petite dimension ; sur le cofFre se trou- vaient entasses de vieux linges ; aux murs de la chambre pendaient quelques mauvaises gravures toutes noircies. Onicime et Vassilissa buvaient du th6 silencieusement, ils se regardaient fixement en tournant avec lenteur entre leurs doigts de petits morceaux de sucre, aux- quels ils donnaient un coup de dent comme a contre- coeur, et aspiraient ensuite, avec un petit sifflement, Teau chaude et jaunatre qui etait dans leurs tasses. Ayant enfin vid6 tout le samovar, ils renverserent les tasses dans leurs soucoupes ; Tune de ces tasses por- tait ces mots : Pour la satisfaction; 1'autre : Elle m'a innocemment perce. Apres quoi, ils tousserent un peu pour s'eclaircir la voix, essuyerent la sueur qui couvrait leur front, et se mirent a causer. Pourquoi votre maitre, Onicime Serguei'tch?. . . demanda Vassilissa, et elle s'interrompit. Pourquoi mon maitre?... repondit Onicime en s'appuyant le menton sur la main. On sail bien pour- quoi ! . . . Qu'est-ce que ca peut vous faire?. . . 1. Bouilloire en cuivre. P&TOUCHKOF 379 Rien, reprit Vassilissa. Mais ne vous a-t-il pas?. . . (Onicime se reprit*): II vous a envoy6 une lettre? Oui. Onicime secoua la tele d'un air de satisfaction bien marque. Voyez-vous ca ! dit-il d'une voix rauque et en rica- nant. Et qu'est-ce qu'il vous a e"crit? Diflerentes choses : que je suis, mademoiselle Vassilissa, comme ca... qu'il me faudrait bien me garden, mademoiselle, de vous oflenser, et beaucoup de ces sortes de choses. . . Comment est-ce qu'il est votre maitre?. . . ajouta-t-elle un instant apres. - G'est un homme, rdpondit Onicime avec indif- ference. - A-t-il un mauvais caractere? - Lui ? Ah bien oui ! II vous plait? Vassilissa baissa les yeux, et se mil a rire dans sa manche. Veux-tu repondre? grommela Onicime. Pourquoi voulez-vous le savoir, Onicime Ser- guei'tch ? - Allons! parle, te dit-on. Eh bien. . . reprit Vassilissa. . . c'est un maitre*. 11 s'entend bien mieux que moi. . .*, et d'ailleurs lui..., vous savez vous-meme. . . Certainement que je le sais, rdpondit Onicime avec importance. - Vous savez fort bien, Onicime Serguei'lch. 380 PROSPER Ml'ltlMM Vassilissa commencail a paraitre emue. Dites-lui done, a votre maitre, que je ne suis pas comme ca. . . fachee centre lui, mais que pour le reste. . . Elle se troubla tout a fait. On comprend, repondit Onicime, et il se leva lentement. On comprend. Merci pour votre hon- netete de ce soir. Vous serez toujours le bienvenu. C'est bien ! c'est bien ! Onicime se dirigea vers la porte. La grosse boulan- gere parut au moment ou il allait sortir. Bonjour, Onicime Serguei'tch, dit-elle d'une voix trainante. Bonjour, Prascovia Ivanovna, lui repondit-il sur le meme ton. Tous deux se tinrent quelques instants immobiles. Aliens! adieu, Prascovia Ivanovna, dit Onicime d'une voix trainante. Allons, adieu, Onicime Serguei'tch, repondit cette derniere sans changer de ton. Onicime revint a la maison. Petouchkof etait etendu sur son lit les yeux fixes sur le plafond. D'ou viens-tu? D'ou je viens?... (Onicime avail Thabitude de repeter d'un air de blame les derniers mots de toutes les questions qu'on lui adressait.) Je suis sorti pour votre affaire. - Pour quelle affaire ? P^TOUCHKOK 38 1 Vous ne le savez pas?... J'ai vu Vassilissa. Petouchkof se tourna sur son lit*. Voila justement la chose, dit Onicime, en aspi- rant gravement une prise de labac. Voila justement la chose. Vous n'en faites jamais d'autres. Vassilissa vous salue. Est-ce possible? - Est-ce possible? C'est justement pa. Est-ce pos- sible?... Elle vous fait demander pourquoi vous n'alle/ pas la voir. Oui, pourquoi vous n'y allez pas. Et qu'as-lu repondu? Ge que j'ai repondu? je lui ai dit : Tu es bien bete, en virile? des messieurs comme lui n'iront pas chez toi. Non, c'est a toi de venir. Et qu'a-t-elle repondu ? Ce qu'elle a repondu ?. . . elle?. . . Rien. Comment ca? rien. Certainement, rien. Pelouchkof se tut. Et elle viendra? reprit-il bienlot apres. Onicime secoua la tete. Elle viendra !... Vous etes joliment expeditif, monsieur. Elle viendra!... Non, non, vous etes par trop. . . comme ca. Mais tu viens de me dire toi-meme comme ca . . . On dit bien des choses, comme ?a. Petouchkof se tut derechef. Comment done faire? reprit-il. 382 PROSPER MERIMEB Comment faire ?. . . Vous devez le savoir mieux que moi ; vous etes un maitre. Aliens done, il s'agit bien de cela. Onicime se dandina d'un air satisfait. Vous connaissez Prascovia Ivanovna? dil-il enfm. Non, quelle Prascovia Ivanovna? La boulangere. Ah ! oui, la boulangere. Je Tai vue, une grosse femme. Une femme consequente. C'est la propre tante de 1'autre, de la votre. Sa tante ? Vous ne le saviez pas ? Non, je ne le savais pas. Eh ! eh ! Onicime u'en dit pas plus long par respect pour son maitre. Voila avec qui vous devriez faire connaissance. Pourquoi cela? je le veux bien. Onicime regarda Ivan Afanacievitch d'un ceil appro- bateur. Mais pourquoi ferai-je sa connaissance? demanda Petouchkof. En voila une belle ! lui repondit Onicime. Ivan Afanacievitch se leva, marcha un peu dans la chambre, s'arreta devant la fenetre, et dit avec un certain embarras, sans tourner la tele : Onicime ! Voila ! PBTOUCHKOK 383 Est-ce que ca ne sera pas un peu, tu me com- prends, singulier pour un oflicier, d'aller Irouver cette grosse mere ? hein ! C'est votre alTaire. Au reste, je le demande seulement comme une reflexion gen^rale. Les camarades pourraient le savoir; c'est toujours un peu... Mais j'y penserai. Donne- moi ma pipe... Ainsi done elle a dit... reprit-il apres un moment de silence ; Vassilissa t'a done dit... .> Mais Onicime, ne se souciant pas de continuer la conversation, avail repris 1'air maussade qui lui etait habituel. IV La conuaissance d'lvan AfanacieviU'h et de Prasco- via Ivanovna se lit de la maniere suivante. Quatre ou cinq jours apres la conversation qu'il avail cue avec Onicime, Pdtouchkof se rendit le soir a la boulan- gerie. Allons ! pensait-il en faisant crier la petite porte de la cour, nous verrons ce qui en arrivera. II monta 1'escalier et ouvrit la porte de la maison. Une enorme poule huppee passa entre ses jambes en jetant des cris etourdissants, et courut longlemps apres dans la cour d'un air agil^. La figure elonnee de la grosse boulangere se monlra a 1'entree de la chambre voisine. Ivan Afanacievitch souril el liocha la lete. La boulangere le salua. Petouchkof s'appro- cha d'elle en serranl forlemenl sa casquetle. Prasco- 384 PROSPER MBRIMBB via s'altendait videmment a recevoir une visile honorable ; toutes les agrafes de sa robe elaient accro- chees. Petouchkof s'assil sur une chaise, et Prascovia se placa en face de lui. Je viens vous voir, Prascovia; surtout pour... dit enfin Ivan Afanacievilch. Et il se tut. Un mouve- ment convulsif contracta ses levres. Soyez le bienvenu, pere*, repondil Prascovia avec un profond salut. On fait bon accueil a tout le monde chez nous. Petouchkof reprit un peu courage. II y a longtemps que j'avais le desir de faire votre connaissance, Prascovia Ivanovna. Je vous suis bien obligee, Ivan Afanacievitch. Les deux interlocuteurs se turent. Prascovia s'es- suyait la figure avec un mouchoir ; Petouchkof regar- dait attentivement d'un autre cole. Tous deux se sentaient embarrasses. Au reste, parmi les marchands et les bourgeois il est d' usage meme entre anciens amis de se livrer a differenles contorsions ceremo- nieuses lorsqu'ils se rencontrent, et une certaine roi- deur d'abord, entre un h6le el son visiteur, parait non-seulement fort excusable, mais tout a fait con- venable, surtoul dans une premiere entrevue. Pe- touchkof plul a Prascovia. II avail a ses yeux une lenue digne el mocleste ; d'ailleurs c'etail un homme de la classe superieure*. J'aime beaucoup vos boulka, Prascovia Ivanovna. Oh ! vraiment ? c'est forl bien. pferoucHKor 385 - Elles sent tres-bonnes ; elles sont vraiment excel- lentes. Mangez-en, pere; puissent-elles vousfairedubien! Nous le souhaitons de bon coeur. Je n'en ai meme pas mange d'aussi bonnes a Mos- cou. Ah I vraiment ? c'est fort bien. Une nouvelle pause suivit ces paroles. Dites-moi done, reprit Ivan Afanacievitch, n'est-ce pas une niece qui demeure chez vous ? Ma propre niece, pere. Et qu'est-ceque. . . vous en faites ? Elle est orpheline, et nous 1'avons recueillie. G'est done une ouvriere ? - Une ouvriere, une excellente ouvriere. Certaine- ment, pere,certainement. Ivan Afanacievitch ne jugea pas a propos de pousser plus loin ses questions sur la niece. Quel est done 1'oiseau que vous avez dans cette cage ? Dieu le sail ! c'est un oiseau. Ah ! c'est tres-bien ! Adieu, Prascovia Ivanovna. Recevez mes humbles salutions, Votre Honneur. Daignez revenir nous voirpour prendre du the. Avec un sensible plaisir, Prascovia Ivanovna. Petouchkof partit. II rencontra sur 1'escalier Vassi- lissa, qui se mil a rire. D'ou venez-vous done, ma tourterelle ?lui demanda Petouchkof d'un ton assez gaillard. l : :iude$ de lilterature ratte. T. II. 25 386 PROSPER Ml'ltlMl'i: Allons ! finissez, finissez, enj6leur que vous etes. Eh ! eh ! vous avez repu ma lettre ? Vassilissa cacha le has de sa figure dans sa manche et ne repondit rien. Et vous ne m'en voulez plus ? Vassilissa ! cria la boulangere d'une voix retentis- sante, Vassilissa ! La jeune fille entra pr^cipitamment, et Petouchkof reprit le chemin de la maison. A partir de ce jour, il se rendit souvent a la boulan- gerie, et ce ne fut pas inutilement. Ivan Afanacievitch atteignit son but, comme on le dit dans le style eleve. Ordinairement ce resultat refroidit ; mais Petouchkof, au contraire, s'enfiammait de plus en plus. L'amour estle fruit du hasard, et il existe parlui-meme, comme Tart ; il n'a pas besoin d'etre justifie, pas plus que la nature, a dit je nesais quel homme d'esprit allemand*, qui, sans avoir jamais aime lui-meme, raisonnait fort bien sur cette question. Petouchkof s'^prit passionne- ment de Vassilissa, et il etait parfaitement heureux *. II transporta bientot tout son attirail, ou du moins toutes ses pipes chez Prascovia et y passait des journees entieres, dans la chambre du fond. II payait a Prasco- via son diner et son th6 ; aussi ne se plaignait-elle pas de sa presence. Vassilissa s'etait habitude a lui ; elle tra- vaillait, chantait, filait acdte de lui, et lui adressait de temps en temps deux ou trois mots ; Petouchkof la regardait, fumait, se balancait sur sa chaise, et jouait PKTOUCHKOF 387 avec elle et avec Prascovia aux douraki * dans ses moments de loisir. Oui, Pe"touchkof etait heureux... Mais il n'y a rien de parfail en ce monde, et quelque bornes que soient les desirs d'un homme, jamais* le sort ne les exauce entierement ; il les trouble meme si c'est possible.. . La cuillere'e de goudron finit loujours par tomber dans le tonneau de miel a . C'est ce dont il fut donne* a Petouchkof de faire la triste experience. En premier lieu, depuis le jour de sa liaison avec Vassi- lissa, ses camarades lui devinrent encore plus etrangers. II ne les voyait que dans les cas indispensables, etalors, pour 6viter les allusions et les plaisanteries, ce qui du reste ne lui reussissait pas toujours, il prenait 1'air efFare d'un lievre jouant du tambour au milieu d'un feu d'artifice. En second lieu, Onicime, qui avail perdu toute consideration pour lui, ne le laissait pasenrepos ; on pourraitdire qu'il s'acharnait apres lui. En troisieme lieu,enfin. . . H61as ! veuillezcontinuercer6cit, lecteur bienveillant. Un jour P^touchkof (il ne se trouvait pas a son aise hors de chez Prascovia, pour les raisons que nous venons de rapporler) etait assis dans la petite chambre du fond, habilee par Vassilissa, ets'occupait de prepa- rations domestiques, confitures et infusions spiritueuses. 1. Jeu de cartes *. 2. Proverbe russe. 388 PROSPER Ml'. HI MM-: La boulangere elait sortie, et Vassilissa, qui la rempla- vait, chantonnait dans la piece voisine. Quelqu'un frappa au vasistas. Vassilissa se leva, s'approcha de la fenetre, jeta une exclamation de sur- prise, et se mit a rire et S chuchoter avec une personne qui etait dans la rue. Ayant repris sa place, elle sou- pira et se remit a chantonner plus haul qu'aupara- vant. Avec qui viens-tu de parler ? lui demanda Petouch- kof. Vassilissa continua a chanter. Vassilissa ! tu ne m'entends done pas, Vassilissa ! Que voulez-vous ? Avec qui viens-tu de parler ? Qu'est-ce que ca vous fait ? Voila qui est un peu fort ! Petouchkof passa dans sa chambre ; il avait un arka- louk * de couleur dont les manches etaient retroussees, et tenait un entonnoir * a la main. Avec un de mes bons amis, dit alors Vassilissa. Qui cela ? Avec Peter Petrovitch *. Peter Petrovitch ?. . . Quel Peter Petrovitch ? G'est un monsieur comme vous. .. II a un drole denom. . . Boublitsine ? Oui ; Peter Petrovitch. Tu le connais done ? 1. Tunique courte & la mode tarlare. PETOUCHKOF 389 Si je leconnais ! s'ecria Vassilissa avec un mouve- mentde tele. lYl-Hu-IiLof Hi plus de dix tours dans la chambre sans ouvrir la bouche. Keoule, Vassilissa, dit-il enfin, de quelle facon le connais-tu? De quelle fagon je le connais?... je le connais... ; c'est un monsieur si gentil. Gentil ! comment cela ? comment est-il gentil ? hein ? Vassilissa regarda Ivan Afanacievitch. Gentil, rpe"ta-t-elle lentement et d'un air 6tonne, ca se comprend. Pelouchkof se morditles levres et se remit a marcher dans la chambre. Et de quoi avez-vous cause ? hein? Vassilissa sourit et baissa la tele. Parle, parle done ; on te dit de parler 1 Comme vous etes mechant aujourd'hui ! dit Vassilissa. Petouchkof ne rdpondit pas. Eh bien ! soil, Vassilissa, reprit-il, je ne me fache- rai pas... mais dis-moi de quoi vous avez cause. Vassilissa se mil a rire. II est si plaisant, Peter Petrovitch ! vrai. Comment ca? Oui, si plaisant ! Petouchkof resta de nouveau silencieux. Vassilissa, dit-il enfin, m'aimes-tu bien ? 390 PROSPER Ml'.IMMM Allons ! vous aussi, vous le clemandez ! Celte derniere reponse fit fremir le pauvre Petouch- kof jusqu'au fond du coeur. Prascovia rentra, et on se mil a table. Apres le diner, la boulangere rentra dans la soupente. Ivan Afanacievitch s'elendit sur le four et s'endormit. Le bruit d'une porte qui s'ouvrait avec pre- caution le reveilla. II se souleva un peu en s'appuyant sur les coudes, et promena les yeux aulour de lui; la porte etait entr'ouverte. II sauta en bas du four ; Vas- silissa n'etait pas la. II se precipita dans la cour ; elle ne s'y trouvait pas non plus ; il ouvrit la porte qui donnait sur la rue, et regarda de tous cotes sans aper- cevoir Vassilissa. II courut nu-tete jusqu'ei la place du marche ; rien ! II rentra lentement dans la boulange- rie, monta de nouveau sur le four, et s'y coucha la figure contre le mur. II avail le coeur oppressed Bou- blitsine. . . Boublitsine. . . ; ce nom semblait retentir a son oreille. Qu'as-tu done, pere ? lui demanda Prascovia d'une voix endormie ; pourquoi soupires-tu ? Ge n'est rien, rien. J'etoufTe un peu ! Ge sont les champignons, marmotta Prascovia, les champignons. Seigneur ! ayez pitie de nous, pauvres pecheurs. line heure, deux heures se passerent ; toujours point de Vassilissa. Petouchkof fut plus de vingt fois sur le point de se lever, et vingt fois il se bloltit tout de"cou- rag sous son touloupe '... II Unit cependant par se 1. Pelisse de peau de moulon. 391 decider a retourner chez lui; niais, apres avoir fail quelques pas dans la cour, il renlra. Prascovia se leva. Son ouvrier Louka, noir comme un scarabe, quoiqu'il futboulanger, meltait les pains dans le four. P6touch- kof sortit de nouveau surl'escalier else prit a r6fl6chir. Un bouc qui habitait la cour s'approcha, et lui donna amicalement un pelit coup de conic. Petouchkof le regardaetluidit,Dieu sail atjuel propos : < Kiss, kiss '. La petite porle de la cour s'ouvrit tout a coup sans bruit, et Vassilissa parut. Ivan Afanacivilch s'avanca a sa rencontre d'un pas delibeVe, la prit par la main et lui dit avec calme, mais avec decision : Suis-moi. Pennettez, Ivan Afanacievitch. . . je... Suis-moi, repeta-t-il. Elle lui obeit. Petouchkof la conduisit dans son logement. Onicime dormait, comme il en avail 1'habitude, ite, Ivan AfanacieVilch. Petouchkof redevint pensif. II s'etonnait de ce qu'il venait de dire, et ne se reconnaissait plus, en quelque sorte. II etait assis, immobile, les yeux arretes sur le plancher. Une foule de pensees s'entremelaient dans son esprit, comme de la fumee ou du brouillard, et il se sentait le creur a la fois vide et pesant. Qu'est-ce que lout cela, au bout du compte ? pen- sait-il par moments. Folie ! enfantillage ! disait-il a haute voix, et il se passait la main sur la figure, se redressait ; puis sa main retombait de nouveau sur ses genoux, et ses yeux s'arretaient de nouveau sur le plan- cher. Onicime suivait avec anxiete tous les mouvements de son maitre. Dis-moi done, Onicime, lui demanda tout a coup Ptouchkof, il y a done vraiment des herbes qui vous ensorcellent comme ca ? Gertainement, Votre Honneur, pour sur, repondit Onicime en faisant un pas en avant. Vous connaissez bien le sous-officier Kroupovatof? On a jel6 un sort sur son propre frere, et cela pour une vieille paysanne, une PETOUCHKOF 4 I 3 cuisiniere ; avez-vous jamais rien vu de pareil ? On lui a fait manger un morceau de pain noir, ensorcele, bien entendu. Et voila le frere Kroupovatof qui se prend a aimer commeunfou la vieille cuisiniere ; il courait par- tout apres elle, il ne pouvait pas se lasser de la voir. Des qu'elle lui ordonnait quelque chose, il obeissait. Meme dev.int les autres, devant les elrangers, elle le faisait tourner, tanl elle etait fiere. En fin de compte, il finit pardevenir poitrinaire. Et voila comment le frere Krou- povatof est mort. C'etait pourtant une cuisiniere, et une vieille femme encore, une femme tres-vieille. (Oni- cime aspira une prise.) Ah ! puissent-elles... toutes ces filles et ces femmes *... - Elle ne m'aime pas du tout ; c'est evident, c'est maintenant tout a fait sur, murmurait Petouchkof en faisant des mouvemenls de tele et de main, comme s'il expliquait a quelqu'un des choses qui ne le concernaient nullement. Oui, reprit Onicime, il y a des femmes comme ca. II y a des femmes comme 93, re"p6ta Petouchkof d'une voix plaintive. On n'aurait pu dire s'il faisait une question ou s'il exprimait son etonnement. Onicime jeta un regard scrutateur sur son maitre. Ivan Afanacievitch, fit-il, vous feriez bien de man- ger quelque chose. - Manger quelque chose ? repeta Petouchkof d'un meme ton plaintif. - Ou peut-etre, voudriez-vous fumer une pipe ? 414 PROSPER Ml' HIM ]'.!: Fumerunepipe ? rdpeta Petouchkof. Eh! eh ! voila la tournure que cela prend, grom- mela Onicime... II est accroche, c'est clair. VIII Un bruit de pas se fit entendre dans 1'antichambre et bient6t apres quelqu'un y toussa avec precaution pour annoncer, suivantl'usage, sa presence ceans. Oni- cime entra dans 1'antichambre, et reparut presque aus- sitot avec un soldat du corps des garnisons; c'etait un homme de tres-petite taille, au visage de vieille femme, revetu d'une capote usee et rapiecee, sans pantalon et sans cravate. Petouchkof tressaillit ; le soldat se redressa, lui souhaita le bonjour d'une voix sonore, etlui tendit une lettre d'un grand format, portant le cachet du gou- vernement. C'etait une missive du major commandant le bataillon ; il mandait par devant lui Petouchkof immediatement et sans delai. Apres avoir tourne la lettre dansses mains, Petouch- kof ne put s'empecher de demander au planton s'il ne savait pas pourquoi le major voulait le voir, quoi- qu'il sut fort bien lui-meme que cette question etait parfaitement inutile. On ne peut pas le savoir *, lui repondit peniblement le soldat, comme s'il venait d'etre soudainement reveille. - Et il n'a pas fait appeler les autres officiers ? reprit Petouchkof. PBTOUCHKOF 4l5 On ne peut pas le savoir, repela le soldat sur le memeton. C'esl bon ! va-t'en, lui dit Petouchkof. Le soldal lit demi-tour a droite, en frappant les planches du talon, et en portant la paume de la main a la place qiTaurait du occuper sa giberne (mouvement prescrit aux homines sans armes ii y a une vingtaine d'annees) *, et s'eloigna. Petouchkof echangea silencieusement un regard avec Onicime, qui paraissait inquiet, et il se rendit chez son superieur. Le major etait un homme replet * el nial ball, a la figure rouge et gonilec-, au cou gros el court, aux doigls Iremblanls par suile du trop frequent usage de l'eau-de-vie. II apparlenait a la classe des militaires russes que Ton nomine bourbons, et qui se compose de soldats parvenus au grade d'ofiicier ; il n'availappris lire qu'a Tage de trente ans, el parlail difficilemenl, tant parce qu'il avail la respiralion courle, que parce (ju'il avail peine a suivre le (il de ses propres idees. Son lemperamenl presenlail toutes les varie"les (leiiiiies par la science ; le matin, avanl boire, il etait melanco- lique, au milieu de la journee colerique, et flegmalique versle soir, c'est-a-dire qu'il grognail el soupirail jus- qu'a cequ'on le couchatdans son lit. Lorsque Pelouch- kof parul, le major se Irouvail dans sa p^riode co!6- rique ; il etait assis sur son divan, sa robede chambre jelee sur les epaules, et une pipe a la main *. Un gros chat, aux oreilles coupees, se tenail & ses coles. 416 PROSPER MBRIMEE Ah ! vous voila, vous ! grommela le major, en fixant sur Petouchkof ses petits yeux d'un gris clair. Hum ! asseyez-vous ! que je vous arrange. 11 y a long- temps que je cherchais a vous pincer... Oui ! Pelouchkof se posa lentement sur une chaise. Pourquoi ? reprit le major, avec une subite agitation de tous ses membres. Vous etes pourtant un officier : il faut consequemment se conduire selon 1'ordonnance. Si vous aviez^te soldat, je vous aurais tout bonnement fait rosser, et tout serait dit. Mais vous etes officier. A quoi ca ressemble-t-il ? Se couvrir de honte ! C'est du propre ? Permettez-moi de vous demander a quoi se rap- portent ces allusions ? dit Petouchkof. Pas de raisonnements ! je n'aime pas ca. Je vous dis que je ne I'aime pas, et voila tout... Pourquoi les agrafes de votre collet ne sont-elles pas suivant 1'or- donnance ? C'est honteux de se tenir toute la journee dans une boulangerie ! et ca s'appelle un gentilhomme ! II reste fourre la sous un jupon, voila la chose. Passe encore pour ces diables de jupons, mais on dit qu'il met lui-meme les pains dans le four. Vous salissezl'uni- forme. Comprenez-vous ca ? Permettez-moi de vous faire observer, reprit Petouchkof avec emotion, que tout ceci a rapport, comme je croisle comprendre, a ma vie priv^e... Pas de raisonnements ! je le repete. II me parle de vie privee ! Si c'avait etc pour affaire de service, je vous aurais tout bonnement flanque au corps de garde : PETOUCHKOF 417 all6 marchir ! comme on diten France ! * C'est que j'ai prete serment, moi ! J'ai el6 soldat ! On a use sur mon dos tout un bois de bouleaux, de sorte que je connais bien le service. Entendez-vous ? Je vous parle dans ce moment de 1'uniforme ; vous salissez 1'uniforme. Oui je suis comme un pere, et tout ca me regarde... Et vous osez encore raisonner... vocifera tout a coup le major dans un lei exces de colere que sa figure en devint pourpre, et ses levres se couvrirent d'ecume. Le chat leva sa queue et sauta a terre. Esl-ce que vous ne savez pas que je peux tout... Savez-vous bien a qui vous parlez? L'autorit^ ordonne, et vous raisonnez !... L'au- torile... l'autorite\., Le major fut pris d'un acces de toux, et la voix lui manqua. Le pauvre Petouchkof se tenait toujours pale et immobile sur le bord de sa chaise. - II faut avec moi..., reprit le major en agitant ses bras, il faut que vous... marchiez droit. Ici le major fit un geste impe>ieux. Frequenle qui bon te semble, je m'en moque, mais tu es genlilhomme, par consequent il fautse conduire... comment dirai-je?... d'une maniere conforme. Ne pas mettre le pain dans le four, ne pas appeler sa tante une vieille ordure, ne pas salir 1'uniforme, ne pas repliquer, ne pas raisonner Ml I'd Hit ! Le major s'interrompit denouveau. II reprit haleine, el se tournant du cot de Tanlichambre, il cria ; Frolka ! vaurien ! des harengs ! Pelouchkof se leva vivement el s'esquiva ; il faillit renverser le pelit tudes de litterature russe. T. II. 27 418 PROSPER MBHIMEE cosaque * qui entrait dans la chambre, portant des harengs et une grande carafe d'eau-de-vie sur un pla- teau d'etain. Ne pas raisonner, ces paroles continuaient a retentir encore avec force pendant que le malheureux Petouchkof descendait 1'escalier. IX Ivan Afanacievitch eprouva un sentiment Strange lorsqu'il se vit dans la rue. II me semble vraiment que je marche en reve, se dit-il. Est-ce que je serais devenu fou ? Non, ce n'est pas problable. Aliens ! que le diable 1'emporte ! Elle a cesse de m'aimer, et moi aussi, je m'en suis lasse. Eh bien !... y a-t-il la rien d'extraordinaire ? Petouchkof fronca les sourcils. II faut decidem