I45M29S Os.t I OT iK a iD CO 1NY THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY S'TA - /^ *~~: rJ^~^ ^t 4 J. The person charging this material is re- sponsible for its return to the library from which it was withdrawn on or before the Latest Date stamped below. Theft, mutilation, and underlining of books are reasons for disciplinary action and may result in dismissal from the University. To renew call Telephone Center, 333-8400 UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA-CHAMPAIGN NOV 101589 EC 21 m\ Return this book on or before the Latest Date stamped below. A charge is made on all overdue books. University of Illinois Library JUL -9 W& > are SANS FA.MILLE PAR HECTOR MALOT ABRIDGED. WITH INTRODUCTION, NOTES, AND VOCABULARY BY HUGO PAUL THIEME, Ph.D. University of Michigan 't,:; * > "* ' NEW YORK HENRY HOLT AND COMPANY Copyright, 1902, BT HENRY HOLT & CO. LUCIE MALOT Pendant que fai ecrit ce livre, fai constamment pense a toi, mon enfant, et ton nom m'est venu a chaque instant sur les levres. Lucie sentira-t-elle ? Lucie prendra-t-elle inter et a cela ? Lucie, toujours. Ton nom,prononce si souvent doit done etre inscrit en tete de ces pages : je ne sais la fortune qui leur est ie, mats quelle qu'elle soit, elles m'auront donne des plaisirs qui valent tous les succes, la satisfaction de penser que tu peux les lire, la joie de te les offrir. HECTOfi MALOT. INTEODUCTION IT has been the aim in these selections from Sans Famille to give the story in as complete and consecutive a form as possible, presenting what, to the editor, has seemed to be the most valuable and characteristic in this work of Malot, and at the same time the most interesting from the narrative standpoint; for this reason almost all long descriptions have been omitted and chapters that do not directly bear on the immediate advancement of the story, such as Remits stay at the gardener's and his experiences at the mining town. A straightforward, uninterrupted narration has been the principal aim; a text in which ample opportunity is given for conversation in the classroom; notes which do not translate (the selections being especially light and easy), but which may serve to point out illustra- tions of the principal rules of grammar which a first- year student is likely to compass, or a second-year student needs to review. It seems that this story has never been given its proper place in the evolution or development of French literature in the latter half of the nineteenth century. Yi INTRODUCTION It has been called a most clever, fascinating story, full of genuine pathos, of graceful and delicate descriptions; a popular book for all classes. But what its significance is as a literary work of art and as a literary-moral-reform instrument has never been clearly stated. French literature, at the time when this story was first published, 1878, was passing through the most critical and dangerous period in the century. Most of the great literary artists of the time, Merimee, George Sand, Flaubert, Gautier, Leconte de Lisle, Augier, Taine, etc., had either ceased writing or had produced their epoch-making works. Two elements or tendencies in literature, that heretofore had been legitimate and acceptable, were rapidly falling into what M. Brunetiere so aptly called la phosphorescence de la pourriture. The first of these was a pessimistic or unwholesome expres- sion of antipathy to and contempt for humanity, noticeable first in Chateaubriand, but developing into a loathsome nausea in Baudelaire; of an eager and voluntary sensuality, of a mere physical pleasure, with Maupassant and Huysmans ; of an intellectual pessimism, unbelief, and physiological analysis of passion, with Paul Bourget; of what may be called a descriptive pessimism, a mere display of the brutal ferocity of human nature, of the vileness and brutality of man and life, of gloom and despair, with Emile Zola. The second tendency was what may be called an excessive leaning toward the purely ornate; that is, an absolute respect for form; the first requisite of a work INTRODUCTION" of poetry was well-made verses; the essential virtue was suggestion, the power of evoking images or particular states of the soul, by sequence of syllables, so skillfully conjoined to these images and states as t'o produce, as nearly as possible, the perceptible figure. Thus, strange and sonorous words had to be found to accomplish this; rhyme became of paramount importance. This ten- dency finally developed into pure symbolism. There was no relief from this monotony, from the refinements of this artificial literature, which either ran into specialism in erudite researches, into the most subtle analyses of physical love, into gross and indecent libertinism, or into obscure thought, purely technical and aesthetic or artistic scribbling. There was an absolute lack of sympathy, inspiration, and refinement, of the ethical ; literary productions, to be successful, it seems, had to be written in a spirit of arrogant superiority, of a loathing for life and humanity, of in- difference. All that tends to the finer feelings, to the sympathetic and humane, to delicacy and compassion, to the child and the mother, to the friend and coun- cillor, was not in evidence. Literature, with few exceptions, had become a mere vocation or trade. Although there were CoppeVs delightful and wholesome poems and Alphonse Daudet's sympathetic and adventurous tales of Mon Moulin, Le Petit Chose , Contes du lundi, Tartar in de Tarascon, these were rare exceptions. To be new, strange, to find a delicate combination of words to shock, to arouse the SANS FAMILLE AU VILLAGE Je snis un enfant trouve. Mais jusqu'a huit ans j'ai cru que, comme les autres enfants, j'avais line mere, car lorsque je pleurais, il y avait une femme qui me serrait si doucement dans ses 6 bras, en me berqant, que mes larmes s'arretaient de couler. Jamais je ne rne couchais dans mon lit sans qu'une femme vint m'embrasser, et, quand le vent de decem- bre collait la neige centre les vitres blanchies, elle me loprenait les pieds entre ses deux mains et elle restait a me les rechauffer en me chantant une chanson, dont je retrouve encore dans ma memoire Fair et quelques paroles. Quand je gardais notre vache le long des chemins 15 herbus ou dans les brandes, et que j'etais surpris par une pluie d'orage, elle accourait au-devant de moi et me forqait a m'abriter sous son jupon de laine releve qu'elle me ramenait sur la tete et sur les epaules. Enfin quand j'avais une querelle avec un de mes 4 SAKS FAMILLE Ah ! mon Dieu ! s'ecria mere Barberin en joignant les mains, un malhenr est arrive a Jerome. Eh bien, oui, mais il ne faut pas vous rendre malade de peur; votre homnie a ete blesse, voila la verite; seulement il n'est pas mort. Pourtant il sera 5 peut-etre estropie. Pour le moment il est a 1'hopital. J'ai ete son voisin de lit, et com me je rentrais ail pays il m'a demande de vous conter la chose en passant. Et tout en sechant les jambes de son pantalon qui 10 devenait raide sous leur enduit de boue durcie, il repetait ce mot: "pas de chance fi< avec une peine sincere, qui montrait que pour lui, il se fut fait volon- tiers estropier dans Fesperance de gagner ainsi de bonnes rentes. 15 Pourtant, dit-il en terminant son recit, je lui ai donne le couseil de faire un proems a Tentre- preneur. Un proces, cela coute gros. Oui, mais quand on le gagne ! 20 Mere Barberin aurait voulu aller a Paris, seulement c'etait une terrible affaire qu'un voyage si long et si coiiteux. Le lendemain matin nous descendimes au village pour consulter le cure. Celui-ci ne voulut pas la 25 laisser partir sans savoir avant si elle pouvait e"tre utile a son mari. II ecrivit a 1'aumonier de Fhopital ou Barberin etait soigne, et quelques jours apres il regut une reponse, disant qne mere Barberin ne devait pas se mettre en route, mais qu'elle devait envoyer so AU VILLAGE 5 nne certaine somme d'argent a son mari, parce que celui-ci allait faire un proces a ^entrepreneur chez lequel il avait etc blesse. Les journees, les semaines s'ecoulerent et de temps sen temps il arriva des lettres qui toutes demandaient de nouveaux envois d'argent; la dernire, plus pressante que les autres, disait que s'il n'y avait plus d'argent, il f allait vend re la vache pour e'en procurer. 10 Ceux-la seuls qui ont vecu a la campagne avec les paysans savent ce qu'il y a de detresses et de douleurs dans ces trois mots : " vendre la vache." Enfin nous Paimions et elle nous aimait, ce qui est tout dire. 15 Pourtant il fallut s'en separer, car c'etait seulement par " la vente de la vache " qu'on pouvait satisfaire Barberin. Le mardi gras arriva justement peu de temps apres la vente de Roussette; Tannee precedente, pour le 20 mardi gras, mere Barberin m'avait fait un regal avec des crapes et des beignets; et j'en avais tant mange, tant mange qu'elle en avait ete tout heureuse. Mais alors nous avions Roussette, qui nous avait donne le lait pour delayer la pdte et le beurre pour 25 mettre dans la pole. Plus de Roussette, plus de lait, plus de beurre, plus de mardi gras: c'etait ce que je m'etais dit triste- ment. Cependant mere Barberin m'avait faitune surprise; sobien qu'elle ne fut pas emprunteuse, elle avait de- 6 SANS FAMILLE mande une tasse de lait a 1'une de nos voisines, un morceau de beurre a une autre et quand j'etais rentre, vers midi, je Favais trouvee en train de verser de la farine dans un grand poelon en terre. Tiens ! de la fariue, dis-je en m'approchant. 5 Mais oui, fit-elle en souriant, c'est bien de la farine, mon petit Remi, de la belle farine de ble ; tiens, vois comme elle fleure bon. Si j'avais ose, j'aurais demand e a quoi devait servir cette farine ; mais precisement parceque j'avais 10 grande envie de le savoir, je n'osais pas en parler. Et puis d'un autre cote je ne voulais pas dire que je savais que nous etions an mardi gras pour ne pas faire de la peine a mere Barberin. Qu'est-ce qu'on fait ayec de la farine? dit-elle 15 me regardant. Du pain. Et puis encore ? De la bouillie. Et puis encore ? 20 Dame... Je ne sais pas. Si tn sais ; seulement comme tu es un bon petit gargon, tu n'oses pas le dire. Tu sais que c'est au- jourd'hui mardi gras, le jour des crepes et des bei- gnets. Mais comme tu sais aussi que nous n'avons ni 25 beurre, ni lait, tu n'oses pas en parler. C'est vrai $a ? Oh! mere Barberin. Comme d'avance j'avais devine tout cela, je me suis arrangee pour que mardi gras ne te fasse pas vilaine figure. Regarde dans la huche. so AU VILLAGE 7 Le couvercle leve, et il le fut vivement, j'ape^us le lait, le beurre, des oeufs et trois pommes. Donne-moi les oeufs, me dit-elle, et, pendant que je les casse, pele les pommes. 5 Pendant qne je coupais les pommes en tranches, elle cassa les ceufs dans la farine et se mit a battre le tout, en versant dessus, de temps en temps, uue cuil- leree de lait. Quand la pate fut delayee, mere Barberin posa la loterrine sur les cendres chaudes, et il n'y cut plus qu'a attendre le soir, car c'etait a notre souper que nous devious manger lea crepes et les beignets. Ah! c'etait vraiment une bonne odeur qui cha- touillait d'autant plus agreablement notre palais que 15 depuis longtemps nous ne raviolis pas respiree. C'etait aussi une joyeuse musique que celle produite par les gresillements et les sifflements du beurre. Cependant, si attentif que je f usse a cette musiqne, il me sembla entendre un bruit de pas dans la cour. 20 Qui pouvait venir nous deranger a cette heure ? Uue voisine sans doute, pour nous demander du feu. Un baton heurta le seuil, puis aussit6t la porte s'ouvrit brusquement. Qui est la ? demanda mre Barberin sans se 25 retourner. Un homme etait entre, et la flamme qui Tavait eclaire en plein m'avait montre qu'il etait vetu d'une blouse blanche et qu'il tenait a la main un gros baton. - On fait done la fete ici ? Ne vous genez pas, sodit-il d j un ton rude. 8 SANS FAMILLE - Ah ! mon Dieu ! s'ecria me"re Barberin, en po- sant vivement sa poele a terre, c'est toi, Jerome ? Puis me prenant par le bras elle me poussa vers Fhomme qui s'etait arrete sur le seuil. C'est ton pere. II UN PERE NOURRICIER Je m'etais approche pour Fembrasser a mon tour mais du bout de son baton il m'arreta: Qu'est-ce que c'est que celui-la ? Tu m'avais dit... Eh bien oui, mais... ce n'etait pas vrai, parce 10 que... Ah ! pas vrai, pas vrai. II fit qnelques pas vers moi son baton leve et in- stinctivement je reculai. Qu'avais-je fait ? De quoi etais-je coupable ? Pour- 15 quoi cet accueil lorsque j'allais il lui pour Fembrasser ? Je n'eus pas le temps d'examiner ces diverses ques- tions qui se pressaient dans mon esprit trouble. Je vois que vons faisiez mardi gras, dit-il, a se trouve bien, car j'ai une solide faim. Qu'est-ce que 20 tu as pour souper ? Je faisais des crepes. - Je vois bien; mais ce n'est pas des cre'pes que tu UN PERE NOURRICIER 9 vas donner a manger a un homme qui a dix lieues dans les jambes. C'est que je n'ai rien : nous ne t'attendions pas. - Comment rien; rien a sonper ? * * r 6 II regarda autour de lui. Voila du beurre. II leva les yeux au plafond a Tendroit ou 1'on ac- crochait le lard autrefois; mais depuis Ion gtemps v le crochet etait vide; et a la poutre pendaieut^enlement lomaintenant quelques glanes d^ail et d'oignons. Voila de Poignon, dit-il, en faisant ^Mfrber L f'\ glane avec son baton; . -quatre-'ou cinq Oigridns k .^un morceau de beurre et nous anrons une bonne 80$$$ Retire ta crepe et fricasse-nous les oigiibriis dans" la 16 poele. La soupe fut faite. Mere Barberin la servit daris les assiettes. Alors quittant le coin de la cheminee il vint s'as^ seoir a table et commen^a a manger, s'arr^tant seule- 20 ment de temps en temps pour me regarder. J'etais si trouble, si inquiet, que je ne poiivais manger, et je le regardais aussi, mais a la derobee. baissant les yeux quand je rencontrais les sieus. ; - Est-ce quMl ne mange pas plus que (?a d'ordi- 25 naire ? dit-il tout a coup en tendant vers moi sa cuiller. Ah! si, il mange bien. Tant pis; si encore il ne mangeait pas. Naturellement je n'avais pas envie de parler, et 30 mere Barberin n'etait pas plus que moi disposee a la 10 SANS FAMILLE conversation: elle allait et venait autour de la table, attentive a servir son mari. Alors tu n'as pas faim ? me dit-il. Non. Eh bien, va te coucher, et tdche de dormir tout 6 de suite; sinon je me fache. Mere Barberin me lanca nn coup d'oeil qui me disait d'obeir sans repliquer. Mais cette recommaudation etait inutile, je ne pensais pas a me revolter. Je me depechai de me deshabiller et de me cou- 10 cher. Mais dormir etait une autre affaire. On ne dort pas par ordre; on dort parce qu'on a sommeil et qu'on est tranquille. Or, je n'avais pas sommeil et n'etais pas tranquille. Terriblement tourmente au contraire, et de plus 15 tres malheureux. Comment cet homme etait mon pere! Alors pour- quoi me traitait-il si durement ? Le nez colle contre la muraille je faisais effort* pour chasser ces idees et m'endormir comme il me Favait 20 ordonne; mais c'etait impossible; le sommeil ne ve- nait pas; je ne m'etais jamais senti si bien eveille. Au bout d'un certain temps, je ne saurais dire com- bien, j'entendis qu'on s'approchait de mon lit. Au pas lent, trainant et lourd je reconnus tout de 26 suite que ce n'etait pas mere Barberin. Un souffle chaud effleura mes cheveux. Dors-tu ? demanda une voix etouffee. Je n'eus garde de repondre, car les terribles mots: " je me f dche " retentissaient encore a mon oreille. so UN PERE NOURRICIER 11 II dort, dit mere Barberin; aussit6t couche, aussitot endormi, c'est son habitude; tu peux parler sans craindre qu'il t'entende. Sans doute, j'aurais du dire que je ne dormais pas, 5 mais je n'osai point; on m'avait commande de dormir, je ne dormais pas, j'etais dans mon tort. Ton proces, ou en est-il ? demanda mere Bar- berin. Perdu ! Les Juges ont decide que j'etais en faute lodeme trouver sous les echafaudages et que Pentre- preneur ne me devait rien. La-dessus il donna un coup de poing sur la table et se mit a jurer sans dire aucune parole sensee. Le proces perdu, reprit-il bientot; notre argent 15 perdu, estropie, la misere; voila! Comme si ce n'etait pas assez, en rentrant ici je trouve un enfant. M'expliqueras-tu pourquoi tu n'as pas fait comme je t'avais dit de faire ? Parce que je n'ai pas pu. 20 Tu n'as pas pu le porter aux Enfants trouves ? On n'abandonne pas comme ca un enfant qu'ou a nourri de son lait et qu'on aime. Ce n'etait pas ton enfant. Enfin je voulais faire ce que tu demandais, Yoila 25 precisement qu'il est tombe malade. Malade ? Oui, malade; ce n'6tait pas le moment, n'est-ce pas, de le porter a Thospice pour le tuer? Quand il a ete gueri ? 80 C'est qu'il n'a pas ete gue>i tout de suite. v 12 SANS FAMILLE Apres cette maladie en est venue nne autre: il tous- sait, le pauvre petit, a vous fendre le coeur. C'etait com me c.a que notre pauvre petit Nicolas est mort; il me semblait que si je portais celui-la a la ville, il monrniit aussi. 5 Mais apres ? - Le temps avait inarche. Puisque j'avais attendu jusque-la, je pouvais bien attendre encore. Quel age a-t-il presentement^? Huit ans. 10 Eh bien! il ira a huit ans la ou il aurait du aller autrefois, et ca ne lui sera pas plus agreable: Ah! Jerome, tu ne feras pas a. - Je ne ferai pas 9a! Qui m'en empechera? Crois-tu que nous pouvons le garder tou jours ? 15 II y eut un moment de silence et je pus re- spirer; Pemotion me serrait la gorge au point de m'etouffer. Bientot mere Barberin reprit: Ah! comme Paris t'a change! tu n'aurais pas 20 parle comme Qa avant dialler a Paris. Peufc-etre. Mais ce quMl y a de sur, c'est que si Paris rn'a change, il m'a aussi estropie. Comment gagner sa vie main tenant, la tienne, la mienne? nous n'avons plus d'argent. La vache est vendue. Faut- 25 il que quand nous n'avons pas de quoi manger, nous nourrissions un enfant qui n'est pas le notre? C'est le mien. - Ce n'est pas plus le tien que le mien. Ce n'est pas un enfant de paysan. Je le regardais pendant leso UN PERE NOURRICIER 13 eouper: c'est delicat, c'est maigre, pas de bras, pas de jainbes. C'est le plus joli enfant du pays. Joli, je ne dis pas. Mais solide! Est-ce que f< c'est sa gentillesse qui lui donnera a manger ? Est-ce qu'on est un travaillenr avec des epaules comme les siennes ? On est un enfant de la ville, et les enfants des villes, il ne nous en faut pas ici. Je te dis que c'est un brave enfant, et il a de 10 Fesprit comme un chat, et avec cela bon cceur. II travaillera pour nous. En attendant, il faudra que nous travaillions pour lui, et moi je ne peux plus travailler. Si ses parents le reclament, qu'est-ce que tu 15 diras ? Ses parents ! Est-ce qu'il a des parents ? S'il en avait, ils Pauraient cherche, et, depuis huit ans, trouve bien sur. Ils sont peut-etre morts, d'ailleurs. S'ils ne le sont pas ? Si un jour ils viennent 20 nous le demander ? J'ai dans Tidee qu'ils viendront. Que les femmes sont done obstinees! Enfin, s'ils viennent ? Eh bien ! nous les enverrons a Fhospice. Mais assez cause. Tout cela m'ennuie. Demain je le con- zsduirai au maire. Ce soir, je vais aller dire bonjour a Francois. Dans une heure je reviendrai. La porte s'ouvrit et se referma. II etait parti. Alors me redressant vivement, je me mis a appeler 80 mere Barberin. 14 SANS FAMILLE Ah! maman. Elle accourut pres de mon lit: Est-ce que tu me laisseras aller a 1'hospice ? Non, mon petit Kemi, non. Elle m'embrassa tendrement en me serrant dans ses c bras. Gette caresse me rendit le courage, et mes larmes s'arre'terent de couler. Tu ne dormais done pas? me demanda-t-elle doucement. 10 Ce n'est pas ma faute. Je ne te gronde pas; alors tu as entendu tout ce qu'a dit Jerome? Oui, tu n'es pas ma maman, mais lui n'est pas mon pere. 15 Je ne prononcai pas ces quelques mots sur le meme ton, car si j'etais desole d'apprendre qu'elle n'etait pas ma mere, j'etais heureux, j'etais presque fier de savoir que lui n'etait pas mon pere. De la une contradiction dans mes sentiments qui se traduisit dans ma voix. 20 [Mere Barberin relates to Remi how he had been found when a mere child, wrapped in the finest of linen, and that Pere Barbarin, thinking that he would be reclaimed some day by wealthy parents and a reward offered, had brought him to their home.] 25 LA TROUPE DU S1GNOB VITALIS 15 m LA TROUPE DU SIGNOR VITALIS Sans doute je dormis la nuit entiere sous Fimpres- sion du chagrin et de la crainte, car le lendemain matin en m'eveillant, mem premier mouvement fut de tater mon lit et de regarder antour de moi, pour etre 6 certain qu'on ne m'avait pas emporte. Pendant toute la matinee, Barberin ne me dit rien, et je commengai a croire que le projet de m'envoyer a Fhospice etait abandonne. Sans doute mere Bar- berin avait parle; elle Favait decide a me garder. 10 Mais comme midi sonnait, Barberin me dit de mettre ma casquette et de le suivre. Et je n'avais plus qu'a le suivre. Ce fut ainsi que nous eutrames dans le village, et tout le monde sur notre passage se retourna pour nous 15 voir passer, car j'avais Fair d'un chien hargneux qu'on mene en laisse. Comme nous passions devant le cafe, un horn me qui se trou vait sur le seuil appela Barberin et Fengagea a entrer. 20 Celui-ci me prenant par Foreille me fit passer devaut lui, et quand nous fumes entres il referma la porte. Que faisait-on la dedans ? Que se passait-il derriere ses rideaux rouges ? J'allais done le savoir. 25 Tandis que Barberin se plagait a une table avec le 16 SANS FAMILLE maitre du cafe qui 1'avait engage a entrer, j'allai m'asseoir pres de la cheminee et regardai autour de moi. Dans le coin oppose a celui que j'occupais, se trouvait un grand vieillard a barbe blanche, qui 5 portait un costume bizarre et tel que je n'en avais jamais vu. Aupres de lui trois chiens tasses sous sa chaise se chauffaient sans remuer. Un caniche blanc, un barbet noir, et une petite chienne grise a la mine futee et 10 douce; le caniche etait coiffe d'un vieux bonnet de police retenu sons son menton par une laniere de cuir. Pendant que je regardais le vieillard avec une curiosite etonnee, Barberin et le maitre du cafe cansaient a demi-voix et j'entendais qu'il etait ques- 15 tion de moi. Barberin racontait qu'il etait venu au village pour me conduire au maire, afin que celui-ci demandat aux hospices de lui payer une pension pour me garder. C'etait done la ce que mere Barberin avait pu 20 obtenir de son mari, et je compris tout de suite que si Barberin trouvait avantage a me garder pres de lui, je n'avais plus rien a craindre. Le vieillard, sans en avoir 1'air, ecoutait aussi ce qui se disait; tout a coup il etendit la main droite25 vers moi, et s'adressant a Barberin: C'est cet enfant-la qui vous gene ? dit-il avec un accent etranger. Lui-m^me. Et vous croyez que Tad ministration des hospices 30 V LA TROUPE DU SIGKOK VITALIS 17 de votre departement va vous payer des mois de nour- . rice ? Dame, puisqu'il n'y a pas de parents et qu'il est a ma charge, il faut bien que quelqu'un paye pour lui; 5 s'est juste, il me semble. - Je ne dis pas non, mais croyez-vous que tout ce qui est juste se fait ? Pour ga non. Eh bien, je crois que vous n'obtiendrez jamais la 10 pension que vous demandez. Alors, il ira a Fhospice; il n'y a pas de loi qui 1'oblige a rester quand__meme dans ma maison si je n'en veux pas. Vous avez consent! autrefois a le recevoir, c'etait isprendre Pengagement de le garder. Eh bien, je ne le garderai pas; et, quand je devrais le mettre dans la rue, je m'en debarrasserai. II y aurait peut-etre un moyen de vous en debar- rasser tout de suite, dit le vieillard, apres un moment 20 de reflexion, et meme de gagner quelque chose. Si vous me donnez ce moyen-la, je vous paye une bouteille, et de bon co3ur encore. Commandez la bouteille, et votre affaire est faite. 25 Surement ? - Surement. - Ce que vous voulez, n'est-ce pas, dit-il, c'est que cet enfant ne mange pas plus longtemps votre pain; ou bien s'il continue a le manger, c'est qu'on vous le so paye ? 18 SANS FAMILLB Juste; parce que... Oh ! le motif, vous savez, ca ne me regarde pas, je n'ai done pas besoin de le connaitre; il me suffit de savoir que vous ne voulez plus de Penfant; s'il en est ainsi, donnez-le-moi, je m'en charge. 5 Vous le donner! Dame, ne voulez-vous pas vous en debarrasser ? Vous donner un enfant comme celui-la, un si bel enfant, car il est bel enfant, regardez-le. Je 1'ai regarde. 10 Eemi! viens ici. Je m'approchai de la table en tremblant. Allons! n'aie pas peur, petit, dit le vieillard. Eegardez, continua Barberin. Je ne dis pas que c'est un vilain enfant. Si 15 c'etait un vilain enfant, je n'en voudrais pas, les monstres, ce n'est pas mon affaire. Ah ! si c'etait un monstre a deux tetes, ou seu- lement un nain... Vous ne parleriez pas de 1'envoyer a Phospice. 20 Vous savez qu'un monstre a de la valeur et qu'on peut en tirer profit, soit en le louant, soit en Pex- ploitant soi-meme. Mais celui-la n'est ni nain ni moustre; bdti comme tout le monde il n'est bon a rien. 26 II est bon pour travailler. II est bien faible. Lui faible, allons done! il est fort comme un homme, et solide, et sain; tenez, voyez ses jambes, en avez-vous jamais vu de plus droites? 30 LA TROUPE DU SIONOR VITALI8 19 Barberin releva mon pantalon. Trop minces, dit le vieillard. Et ses bras ? coutinua Barberin. Les bras comme les jambes; c,a peut aller; mais 5 - Oh ! pour faire la bete, interrompit Barberin. - II faut avoir de Fesprit, continua Vitalis, et je crois que ce garcon n'en mauquera pas quand il aura pris quelques Ie9ons. Au reste nous verrons bien. Et pour commencer nous allons en avoir tout de 10 suite une preuve. S'il est intelligent il comprendra qu'avec le signer Vitalis on a la chance de se pro- mener, de parcourir la France et dix autres pays, de mener une vie libre au lieu de rester derriere des boeufs, a marcher tous les jours dans le meme champ, 15 du matin au soil*. Tandis que s'il n'est pas intelli- gent, il pleurera, il criera, et comme le signer Vitalis n'aime pas les enfants mechants, il ne 1'emmenera pas avec lui. Alors Fenfant mechant ira a Fhospice ou il faut travailler dur et manger peu. 20 J'etais assez intelligent pour comprendre ces pa- roles, mais de la comprehension a 1'execution, il y avait une terrible distance a franchir. Assurement les eleves du signor Vitalis etaient bien droles, bien amusants, et ce devait tre amusant aussi 25 de se promener tou jours; mais pour les suivre et se promener avec eux il fallait quitter mere Barberin. II est vrai que si je refusais, je ue resterais peut- etre pas avec mere Barberin, on m'enverrait a Fhos- pice. 30 Comme je demeurais trouble, les larmes dans les 26 SAKS FAMILLE yeux, Vitalis me frappa doucement du bout du doigt sur la joue. - Aliens, dit-il, 1'enfant comprend puisqu'il ne crie pas, la raison entrera dans cette petite tete, et demain... 6 Oh! monsieur, m'ecriai-je; laissez-moi a maman Barberin, je vous en prie! Mais avant d'en avoir dit davantage, je fus inter- rompu par un formidable aboiement de Capi. En meme temps le chien s'elanca vers la table sur 10 laquelle Joli-Cosur etait reste assis. Celui-ci, profitaut d'un moment ou tout le monde etait tourne vers moi, avait doucement pris le verre de son maitre, qui etait plein de vin, et il etait en trafo de le vider. Mais Capi, qui faisait bonne garde, 15 avait vu cette friponnerie du singe, et, en fidele ser- viteur qu'il etait, il avait voulu Pempecher. Monsieur Joli-Coeur, dit Vitalis, d'une voix severe, vous tes un gourmand et un fripon; allez vous mettre la-bas, dans le coin, le nez tourne centre 20 la muraille, et vous, Zerbino, montez la garde devant lui; s'il bouge, donnez-lui une bonne claque. Quant a vous, monsieur Capi, vous etes un bon chien ; tendez- moi la patte que je vous la serre. Tandis que le singe obeissait en poussant des petits 25 cris etouffes, le chien, heureux, fier, tendait la patte a son maitre. Maintenant, continua Vitalis, revenons a nos affaires. Je vous donne done trente francs. Non, quarante. 30 LA TROUPE DU SIGNOR VITALIS 27 Une discussion s'ehgagea ; mais bientot Vitalis Pinterrompit: Get enfant doit s'ennuyer ici, dit-il; qu'il aille done se promener dans la cour de Pauberge et 5 s'amuser. En merae temps il fit un signe a Barberin. Oui, c'est cela, dit celui-ci, va dans la cour, mais n'en bouge pas avant que je t'appelle, ou sinon je me fache. 10 Je n'avais qu'a obeir. J'allai done dans la cour, mais je n'avais pas le cceur a m'amuser. Je m'assis sur une pierre et restai a reflechir. C'etait mon sort qui se decidait en ce moment is me'me. Quel allait-il etre? Le froid et Fangoisse me faisaient grelotter. La discussion entre Vitalis et Barberin dura long- temps, car il s'ecoula plus (Tune heure avant que celui-ci vint dans la cour. 20 Eufin je le vis paraitre: il etait seul. Veuait-il me chercher pour me remettre aux mains de Vitalis? Aliens! me dit-il, en route pour la maison. La maison ! Je ne quitterais done pas mere Bar- berin ? 26 J'aurais voulu Tinterroger, mais je n'osai pas, car il paraissait de fort mauvaise hnmeur. La route se fit silencieusement. Mais environ dix minutes avant d'arriver, Barberin qui marchait devant s'arreta: so Tu sais, me dit-il, en me preuant rudement par 28 SANS FAMILLE Toreille, que si tu racontes un seul mot de ce que tu as entendu aujourd'hui, tu le payeras cher; ainsi, attention ! IV MES DEBUTS [Barberin considered an annual payment of forty francs for the use of Remi as proper. Vitalis was to call on the 6 following day. During Mere Barberin 's absence in the vil- lage Remi was given over to Vitalis and made a member of his troup, and they all set out together. The distance to the next town was long, but as Vitalis promised Remi a pair of shoes, a velvet vest, and a hat, the lad forgot his sorrow 10 and marched on courageously. Rain prevented them from going beyond a small village. Here they put up in a barn, and during the night Capi and Remi became fast friends.] Le lenderaain nous nous mimes en route de bonne heure. 15 N'etant jamais sorti de mon village, j'etais curieux de voir tine ville. Je dois avouer qu'Ussel ne m'eblouit point. Ses vieilles maisons a tourelles, qui font sans doute le bonheur des archeologues, me laisserent tout a fait 20 indifferent. II est vrai de dire que dans ces maisons ce que je cherchais, ce n'etait point le pittoresque. Une idee emplissait ma tete et obscurcissait mes yeux, ou tout au moins ne leur permettait de voir 25 qu'une seule chose: une boutique de cordonnier. Mes souliers, les souliers promis par Vitalis, 1'heure etait venue de les chausser. MES DEBUTS 29 Ou etait la bienheureuse boutique qui allait me les fouruir ? C'etait cette boutique que je cherchais : le reste, tou- relles, ogives, colonnes, n'avait aucun interet pour moi. 6 Aussi le seul souvenir qui me reste d'Ussel est-il celui d'une boutique sombre et enfumee situee aupres des halles. II y avait en etalage devant sa devanture des vieux fusils, un habit galonne sur les coutures avec des epaulettes en argent, beaucoup de lampes, et dans 10 des corbeilles de la ferraille, surtout des cadenas et des clels^ rouillees. II f allait descendre trois marches pour entrer, et alors on se trouvait dans une grande salle, ou la lumiere du soleil n'avait assurement jamais penetre 15 depuis que le toit avait etc pose sur la maison. Comment une aussi belle chose que des souliers pouvait-elle se vendre dans un endroit aussi affreux! Cependant Vitalis savait ce qu'il faisait en venant dans cette boutique, et bientot j'eus le bonheur de 20 chausser mes pieds dans des souliers ferres qui pesaient bien dix fois le poids de mes sabots. La generosite de mon maitre ne s'arreta pas la; apres les souliers, il m'acheta une veste de velours bleu, un pan talon de laine et un chapeau de feutre; 26enfin tout ce qu'il m'avait promis. Du velours pour moi, qui n'avais jamais porte que de la toile; des souliers; un chapeau quand je n'avais eu que mes cheveux pour coiffure; decidement c'etait le meilleur homme du monde, le plus genereux et le so plus riche. 30 SANS FAMILLE I II est vrai que le velours etait froisse, il est vrai que la laine etait rapee; il est vrai aussi qu'il etait fort difficile de savoir quelle avait ete la con leur primitive du feutre, tant il avait regu de pluie efc de poussiere, mais ebloui par tant de splendeurs, j'etais insensible 5 aux imperfections qui se cachaient sous leur eclat. tPavais hate de revetir ces beaux habits, mais avant de me les donner, Vitalis leur fit subir une transfor- mation qui me jeta dans un etonnement douloureux. En rentrant a Tauberge, il prit des ciseaux dans son 10 sac et coupa les deux jambes de mon pantalon a la hauteur des genoux. Comme je le regardais avec des yeux ebahis: Ceci est a seule fin, me dit-il, que tu ne ressem- bles pas a tout le monde. Nous sommes en France, 16 je t'habille en Italien; si nous aliens en Italic, ce qui est possible, je t'habillerai en Frangais. Cette explication ne faisant pas cesser mon etonne- ment, il continua: Que sommes-nous ? Des artistes, n'est-ce pas? 20 des comediens qui par leur seul aspect doivent pro- voquer la curiosite. Crois-tu que si nous allions tantot sur la place publique habilles comme des bour- geois ou des paysaus, nous forcerions les gens a nous regarder et a s'arreter an tour de nous ? Non, n^est- 25 ce pas? Apprends done que dans la vie le paraitre est quelquefois indispensable; cela est facheux, mais nous n'y pouvons rien. Voila comment de Francais que j'etais le matin, je devins Italien avant le soir. 30 MES DEBUTS 31 Mon pantalon s'arretant au genon, Vitalis attacha mes has avec des cordons rouges croises tout le long de la jambe; sur mon feutre il croisa aussi d'autres rubans, et il 1'orna d'un bouquet de fleurs en laine. 6 Je ne sais pas ce que d'autres auraient pu penser de moi, mais pour etre sincere je dois declarer que je me trouvai superbe; et cela devait etre, car mon ami Capi, apres m'avoir longuement contemple, me tend it la patte d'un air satisfait. 10 Maintenant que voila ta toilette terminee, me dit Vitalis, quand je me fus coiffe de mon chapeau, nous allons nous mettre au travail, afin de donner . demain, jour de marche, une grande representation dans laquelle tu debuteras. 15 Je demahdai ce que c'etait que debuter, et Vitalis m'expliqua que c'etait paraitre pour la premiere fois devant le public en jouant la comedie. Nous donnerons demain notre premiere repre- sentation, dit-il, et tu y figureras. II faut done que 20 je te fasse repeter le role que je te destine. Mes yeux etonnes lui dirent que je ne le compre- nais pas. J'entends par role ce que tu auras a faire dans cette representation. Si je t'ai emmene avec moi, ce 25n'est pas precisement pour te procurer le plaisir de la promenade. Je ne suis pas assez riche pour cela. C'est pour que tu travailles. Et ton travail consistera a jouer la comedie avec mes chiens et Joli-Cceur. - Mais je ne sais pas jouer la comedie! m'ecriai-je so eff raye. 32 SANS FAMILLE C'esfc justement pour cela que je dois te 1'ap-- prendre. Tu penses bien que ce n'est pas naturelle- ment que Capi marche si gracieusement sur ses deux pattes de derriere, pas plus que ce n'est pour son plaisir que Dolce danse a la corde. Capi a appris a 5 se teuir debout sur ses pattes, et Dolce a appris aussi a danser a la corde: ils ont meme du travailler beau- coup et longtemps pour acquerir ces talents, ainsi que ceux qui les rendent ^habUgs comediens. Eh bien! toi aussi, tu dois travailler pour apprendre les 10 differents roles que tu joueras avec eux. Mettons- uous done a 1'ouvrage. J'avais a cette epoque des idees tout a fait primi- . tives sur le travail. Je croyais que pour travailler il fallait becher la terre, on fendre un arbre, ou tailler 15 la pierre, et n'imaginais point autre chose. La piece que nous allons representer, continua Vitalis, a pour titre : le Domestique de M. Joli-Ccsur ou Le plus bete des deux n'est pas celui qu'on pense. Voici le sujet: M. Joli-Coeur a eu jusqu'a ce jour un20 domestique dont il est tres content, c'est Capi. Mais Capi devient vieux; et, d'un autre cote, M. Joli Coaur vent un nouveau domestique. Capi se charge de lui en procurer un. Mais ce ne sera pas un chien qu'il se donnera pour successeur, ce sera un jeune gar9on, 25 un paysan nomme Eemi. Comme moi ? Non, comme toi; mais toi-me'me. Tu arrives de ton village pour entrer au service de Joli-Cceur. Les singes n'ont pas de domestiques. SO MES DEBUTS 33 Dans les comedies ils en ont. Tu arrives done, et M. Joli-Coeur trouve que tu as Fair d'uu imbecile. Ce n'est pas amusant, cela. - Qu'est-ce que cela te fait, puisque c'est pour srire? D'ailleurs, figure-toi que tu arrives veritable- ment chez un monsieur pour etre dornestique et qu'on te dit, par exemple, de mettre la table. Precisement en voici line qui doit servir dans notre representation. Avance et dispose le convert. 10 Sur cette table, il y avait des assiettes, un verre, un couteau, une fourchette et du linge blanc. Comment devait-on arranger tout cela? Comme je me posais ces questions, et restais les bras tend us, penche en avant, la bouche ouverte, ne issachant par oil commencer, mon maitre battit des mains en riant aux eclats. Bravo, dit-il, bravo, c'est parfait. Ton jeu de physionomie est excellent. Le gar9on que j'avais avant toi prenait une mine futee et son air disait 2oclairement: "Vous allez voir comme je fais bien la bete", tu ne dis rien, toi, tu es, ta naivete est admi- rable. Je ne sais pas ce que je dois faire. Et c'est par la precisement que tu es excellent. 25 Demain, dans quelques jours, tu sauras a merveille ce que tu devras faire. C'est alors qu'il faudra te rap- peler I'embarras que tu eprouves presentement, et feindre ce que tu ne sentiras plus. Si tu peux re- trouver ce jeu de physionomie et cette attitude, je 80 te predis le plus beau succes. Qu'est ton personnage 34 SANS FAMILLB dans rna comedie? Celui d'un jeune paysan qui n'a rien vu et qui ne salt rien; il arrive chez un singe et il se trouve plus ignorant et plus maladroit que ce singe; de la mon sous-titre: "le plus bete des deux n'est pas celui qu'on pense "; plus bete que Joli-Cceur, 5 Yoila ton role; pour le jouer dans la perfection, tu n'aurais qu'a rester ce que tu es en ce moment, mais com me cela est impossible, tu devras te rappeler ce que tu as ete et devenir artistiquemeut oe que tu ne seras plus naturellement. 10 Le Domestique de M. Joli-Cceur n'etait pas une grande comedie, et sa representation ne prenait pas plus de vingt minutes. Mais notre repetition dura pres de trois heures; Vitalis nous faisant recom- mencer deux fois, quatre fois, dix fois la meme chose, 15 aux chiens comme a moi. Ceux-ci, en effet,avaient oublie certaines parties de leur role, et il fallait les lenr apprendre de nouveau. Eh bien, me diif-il, quand la repetition fut ter- minee, crois-tu que tu t'habitueras a jouer la co- 20 medie? Je ne sais pas. - Cela t'ennuie-t-il? - Non, cela m'amuse. Alors tout ira bien; tu as de ^intelligence, et ce26 qui est plus precieux encore peut-etre, de Tattention; avec de Fattentiou et de la docilite, on arrive a tout. Vois mes chiens et compare-les a Joli-Cu3ur. Joli- Cceur a peut-etre plus de vivacite et d'intelligence, mais il n'a pas de docilite. II apprend facilement ce so MES DEBUTS 35 \j qu'on lui enseigne, mais il Poublie aussitot. D'ail- leurs ce n'est jamais avec plaisir qu'il fait ce qu'on lui demande; volontiers il se revolterait, et tou jours il est contrariant. Cela tient a sa nature, et voila 5 pourquoi je ne me fache pas centre lui : le singe n'a pas, comme le chien, la conscience du devoir, et par la il lui est tres inferieur. Comprends-tu cela? II me semble. Sois done attentif, mon garqon; sois docile; fais lode ton mieux ce que tu dois fairej Dans la vie, tout est la ! Mes camarades, les chiens et le singe, avaient sur moi le grand avantage d'etre habitues a paraitre en public, de sorte qu'ils virent arriver le lendemain 16 sans crainte. Pour eux il s'agissait de faire ce qu'ils avaient deja fait cent fois, mille fois peut-etre. Aussi mon emotion etait-elle vive, lorsque le len- demain nous quittames notre auberge pour nous rend re sur la place, ou devait avoir lieu uotre repre- 20 sentation. Vitalis ouvrait la marche, la t6te haute, la poitrine cambree, et il marquait le pas des deux bras et des pieds en jouant nne valse sur tin fifre en metal. Derriere lui venait Capi, sur le dos duquel se pre- 25 lassait M. Joli-Cceur, en costume de general anglais, habit et pantalon rouge galonne d'or, avec tin cha- peau a claque surmonte d'un large plumet. Puis, A, une distance respectueuse s'avan^aient sur une meme ligne Zerbino et Dolce. 30 Enfin je formais la queue du cortege, qui, grdce a 36 SANS FAMILLE 1'espacement indique par notre maitre, tenait une cer- taine place dans la rue. Mais ce qui mieux encore que la pompe de notre defile provoquait Inattention, c'etaient les sons per- ^ants du fifre qui allaient jusqu'au fond des maisons 5 eveiller la curiosite des habitants d'Ussel. On ac- courait sur les portes pour nous voir passer, les ri- deaux de toutes les fentres se soulevaient rapide- rnent. Quelques enfants s'etaient mis a nous suivre, dee 10 paysans ebahis s'etaient joints a eux, et quand nous etions arrives sur la place, nous avions derriere nous et autour de nous un veritable cortege. Notre salle de spectacle f ut vite dressee ; elle con- sistait en une corde attachee a quatre arbres, de 15 maniere a former un carre long, au milieu duquel nous nous placames. La premiere partie de la representation consista en differents tours executes par les chiens; mais ce que furent ces tours, je ne saurais le dire, occupe que 20 j'etais a me repeter mon role et trouble par Tin* quietude. Tout ce que je me rappelle, c'est que Vitalis avait abandonne son fifre et Tavait remplace par un violon au moyen duquel il accompagnait les exercices des 25 cbiens, tantot avec des airs de danse tantot avec une musique douce et tendre. La foule s'etait amassee centre nos cordes, et quand je regardais autour de moi, machinalement bien plus qu'avec une intention determinee, je voyais une infi- ao MES DEBUTS 3? nite de prunelles qui, toutes fixees sur nous, semblaient projeter des rayons. ""* La premiere piece terminee, Capi prit une sebile entre ses dents, et marchant sur ses pattes de der- sriere, commenc.a a faire le tour "de Thonorable societe." Lorsque les sous ne tombaient pas dans la si-bile, il s'arretait, et placant celle-ci dans Pinterieur du cercle hors la portee des mains, il posait ses deux pattes de devant sur le spectateur recalcitrant, pous- losaitdeuxou trois aboiements, et frappait des petits coups sur la poche qu'il voulait ouvrir. Alors dans le public c'etaient des cris, des propos joyeux et des railleries. II est malin, le caniche, il connait ceux qui ont I5le gousset garni. - Allons, la main a la poche! II donnera! II ne donnera pas! L'heritage de votre oncle vous le rendra. 20 Et le sou etait finalement arrache des profondeurs oii il se cachait. Pendant ce temps, Vitalis, sans dire un mot, mais ne quittant pas la sebile des yeux, jouait des airs joyeux sur son violon qu'il levait et qu'il baissait 25 selon la mesure. Bientot Capi revint aupres de son maitre, portant fierement la sebile pleiue. C'etait a Joli-Coeur et a moi d'entrer en scene. Meddames et messieurs, dit Vitalis en gesticu- aolant d'une main avec son archet et de rautre avec fur 38 SAKS son viclon, nous allons continuer le spectacle par une charmante comedie intitulee: le Domestique de M. Joli-Cwur, ou Le plus bete des deux n'est pas celui gu'on pense. Un homme comme moi ne s'abaisse pas a faire d'avance Feloge de ses pieces et de ses acteurs; 5 je ne vous dis done qu'nne chose: ecarquillez les yeux, ouvrez les oreilles et preparez vos mains pour appUudir. Ce qu'il appelait "une charmante comedie" etait en realite une pantomime, c'est-a-dire une piece jouee 10 avec des gestes et non avec des paroles. Et cela devait etre airisi, par cette bonne raison que deux des principaux acteurs, Joli-Cceur et Capi, ne savaient pas purler, et que le troisieme (qui etait moi-meme) aurait ete parfaiternent incapable de dire deux mots. 15 Cependant, pour rendre le jeu des comediens plus facilement comprehensible, Vitalis Paccompagnait de quelques paroles qui preparaient les situations de la piece et les expliquaient. Ce fut ainsi que jouant en sourdine un air guerrier, 20 il annonga Tentree de M. Joli-Cceur, general anglais qui avait gagne ses grades et sa fortune dans les guerres des Indes. Jusqu'a ce jour, M. Joli-Cceur n'avait eu pour domestique que le seul Capi, mais il voulait se faire servir desormais par un hornme, ses 25 moyens lui permettant ce luxe: les betes avaient ete assez longternps les esclaves des hommes, il etait temps que cela changeat. En attendant que ce domestique arrivat, le general Joli-Cceur se promenait en long et en large, et fumait 30 MES DEBUTS 39 son cigare. II fallait voir comme il lanQait sa fumee au nez du public! II s'impatientait, le general, et il commencait a rouler de gros yeux comme quelqu'un qui va se mettre sen colere; il se mordait les levres et frappait la terre du pied. Au troisieme coup de pied, je devais entrer en scene, amene par Capi. Si j'avais oublie mon role, le chien me Taurait rap- lopele. Au moment voulu, il me tendit la patte et m'introduisit aupres du general. Celui-ci, en m'apercevant, leva les deux bras d'un air desole. Eh quoi! c'etait la le domestique qu'on lui presentait ? Puis il vint me regarder sous le nez 15 et tourner autour de moi en haussant les epaules. Sa mine fut si drolatique que tout le monde eclata derire: on avait compris qu'il me prenait pour un parfait imbecile; et c'etait aussi le sentiment des spectateurs. 20 La piece etait, bien en tend u, batie pour montrer cette imbecillite sous toutes les faces; dans chaque scene je devais faire quelque balourdise nouvelle, tandis que Joli-Coenr, au contraire, devait trouver une occasion pour developper son intelligence et son 25 adresse. Apres m'avoir examine longuement, le general, pris de pitie, me faisait servir a dejeuner. Le general croit que quand ce garcon aura mange" il sera mains bte, disait Vitalis, nous allons so voir cela. 40 SANS FAMILLE Et je m'asseyais devant une petite table sur laquelle le convert etait mis, une serviette posee sur mon assiette. Que faire de cette serviette ? J&T>xULx Capi m'indiquait que je devais m'en servir. 6 Apres avoir bien cherche, je me mouchai dedans. La-dessus le general se tordit de rire, et Capi tomba les quatre pattes en 1'air renverse par ma stupidite. Voyant que je me trompais, je contemplais de nouveau la serviette, me demandant comment Fern- 10 ployer. Enfin une idee m'arriva; je roulai la serviette et m'en fis une cravate. Nouveaux rires du general, nouvelle chute de Capi. Ainsi de suite jusqu'au moment oii le general exas- 15 pere m'arracha de ma chaise s'assit a ma place et mangea le dejeuner qui m'etait destine. Ah! il savait se servir d'une serviette, le general. Avec quelle grace il la passa dans une boutonniere de son uniforme et 1'etala sur ses genoux. Avec quelle 20 elegance il cassa son pain, et vida son verre! Mais oii ses belles manieres produisirent un effet irresistible, ce fut lorsque, le dejeuner termine, il demanda un cure-dent et le passa rapidement entre ses dents. 25 Les applaudissements eclaterent de tous les cotes et la representation s'acheva dans un triomphe. Comme le singe etait intelligent! comme le domes- tique etait bete! En revenant a notre auberge, Vitalis me fit ce com- 30 DEVANT LA JUSTICE 41 pliment, et j'etais deja si bien comedien, que je fus fier de cet eloge. DEVANT LA JUSTICE [In time Vitalis proved to be a true friend to Remi. He taught him to read and to sing; the boy's duty was to take 6 care of the troup and prepare it for the performances. They travelled on for days and weeks, through Bordeaux and Pau; here they remained until spring, and after a long journey reached Toulouse.] Un soir, nous arrivdmes dans une grande ville, losituee au bord d'une riviere, au milieu d'une plaine fertile: les inaisons fort laides pour la plupart, etaient construites en briqnes rouges; les rues etaient pavees de petits cailloux pointus, durs aux pieds des voyageurs qui avaient fait une dizaine de lieues dans leur journee. 16 Mou maitre me dit que nous etions a Toulouse et que nous y resterions longtemps. Comme a 1'ordinaire, notre premier soin, le len- demain, fut de chercher des endroits propices a nos representations. 20 Nous en trouvdmes un grand nombre, car les promenades ne manquent pas a Toulouse, surtout dans la partie de la ville qui avoisine le Jardin des Plantes; il y a la une belle pelouse ombragee de grands arbres, sur laquelle viennent deboucher 25 plusiears boulevards qu'ou appelle des allees. Ce fut dans une de ces allees que nous nous installdmes, et 42 SANS FAMILLE des nos premieres representations nous eiimes un public nombreux. Par malheur, Fhomme de police qui avait la garde de cette allee, vit cette installation avec deplaisir, et, soit qu'il n'aiimit pas les cbiens, soit que nous f ussions 6 une cause de derangement dans son service, soit toute autre raison, il voulut nous faire abandonner notre place. Peut-etre, dans notre position, eut-il ete sage de ceder a cette tracasserie, car la lutte entre de pauvres 10 saltimbanques tels que nous et des gens de police n'etait pas a armes egales, mais mon maitre n'en jugea pas ainsi. Bien qu'il ne fut qu'un montreur de chiens savants, pauvre et vieux, au moins presentement et en 15 apparence, il avait de lafierte; de plus il avait ce qu'il appelait le sentiment de son droit, c'est-a-dire, ainsi qu'il me 1'expliqua, la conviction qu'il devait ^tre protege tant qu'il ne ferait rien de contraire aux lois ou aux reglements de police. 20 II refusa done d^obeir a Tagent lorsque celui-ci voulut nous expulser de notre allee. Lorsque mon maitre ne voulait pas se laisser em- porter par la colere, ou bien lorsqu'il lui prenait fan- taisie de se moquer des gens, ce qui lui arrivait 25 souvent, il avait pour habitude d'exagerer sa politesse italienne: c'etait a croire alors, en entendant ses fagons de s'exprimer, qu'il s'adressait a des personuages con- siderables. L'illustrissime representant de Tautorite, dit-il 30 DEVANT LA JUSTICE 43 en repondant chapeau bas a Fagent de police, peut-il me montrer un reglement emanant de ladite autorite, par lequel il serait interdit d d'infimes baladins tels que nous d'exercer leur chetive Industrie sur cette 6 place publique? L'agent repondit qu'il n'y avait pas a discuter, mais d obeir. Assurement, repliqna Vitalis, et c'est bien ainsi que je Pentends; aussi je vous promets de me con- 10 former a vos ordres aussitot que vous m'aurez fait savoir en vertu de quels reglements vous les donnez. Ce jour-la, Fagent de police nous tourna le dos tandis que mon maitre, le chapeau a la main, le bras arrondi et la taille courbee, Faccompagnait en riant 15 silencieusement. Mais il revint le lendemain et, franchissant les cordes qui formaient Tencemte de notre theatre, il se ^ jeta au beau milieu de notre representation. II faut museler vos chiens, dit-il durement a 20 Vitalis. Museler mes chiens! II y a uu reglement de police ; vous devez le connaitre. Nous etions en train de jouer le Malade purge, et 25 comme c'etait la premiere representation de cette comedie d Toulouse, notre public etait plein d'atten- tion. L'intervention de 1'agent provoqua des murmures et des reclamations. 80 N'interrompez pas I 44 SANS FAMILLE Laissez finir la representation. Mais (Tun geste, Vitalis reclama efc obtint le si- lence. Alors 6tant son feutre dont les plumes balayerent le sable tant son salut fut humble, il s'approcha de 5 Pagent en faisant trois profondes reverences. L'illustrissime representant de 1'autorite n'a-t-il pas dit que je devais museler mes comediens? de- manda-t-il. Oui, muselez vos chiens et plus vite que ca. 10 Museler Capi, ^erbino, Dolce, s'ecria Vitalis, s'adressant bien plus au public qu'a Fagent, rcais votre seigneurie n'y pense pas! Comment le savant medecin Capi, connu de 1'univers entier, pourra-t-il ordonner ses medicaments purgatifs pour expulser la 15 bile de Finfortuue M. Joli-Cosur, si ledit Capi porte au bout de son nez une museliere? encore si c'etait un autre instrument mieux approprie a sa profession de medecin. Sur ce mot, il y eut une explosion de rires et Ton 20 entendit les voix cristallines des enfants se meler aux voix gutturales des parents. Vitalis, encourage par ces applaud issements, con- tinua: ^ Et comment la charmante .Dolce, notre garde- 25 malade, pourra-t-elle user de son eloquence et de ses char mes pour decider notre maTade a se laisser ba- layer et nettoyer les eutrailles, si, au bout de son nez elle porte ce que Fillustre representant de 1'autorite veut lui imposer ? Je le demande a Fhonorable so- so DEVANT LA JUSTICE 45 ciete et la prie respectueusement de prononcer entre nous. I/honorable societe appelee ainsi a* se prononcer, ne repondit pas directement, mais ses rires parlaient 5 pour elle: 071 approuvait Vitalis, on se moquait de Fagent, et surtout on s'amusait des grimaces de Joli- Cceur, qui, s'etant place derriere " rillustrissime re- presentant de Tautorite," faisait des grimaces dans le dos de celni-ci, croisant ses bras comme lui, Be 10 cam pant le poiug sur la hanche et rejetant sa tte en arriere avec des mines et des con torsions tout a fait rejouissantes. Agace par le discours de Vitalis, exaspere par les rires du public, Fagent de police, qui n'avait pas Fair I5d'un homme patient, tourna brusquement sur ses talons. Alors il apercut le singe qui se tenait le poing snr la hanche dans Tattitude d'un matamore; durant quelques secondes 1'homme et la bete resterent en face <%* 3o Tun de Fautre, se regardant comme s'il s'agissait de savoir lequel des deux baisserait les yeux le premier. Les rires qui eclatereut, irresistibles et bruyants, mirent fin a cette scene. Si demain vos chiens ne sont pas museles, s'ecria 25 Tagent, en nous menac.ant du poing, je vous fais un proces; je ne vous dis que cela. A demain, signor, dit Vitalis, a demain. Et tan dis que Pagent s'eloignait a grands pas, Vi- talis resta courbe en deux dans une attitude respec- sotueuse; puis, la representation continua. 46 SANS FAMILLB Je croyais qne mon maitre allait acheter des muse- lieres pour DOS chiens: mais il n'en fit rien et la soiref s'ecoula meme sans qu'il parlat de sa querelle avec 1'homme de police. Alors je m'enhardis a lui en parler moi- 6 me me. - Si vous voulez que Capi ne brise pas demain sa museliere pendant la representation, lui dis-je, il me semble qu'il serait bon de la lui mettre un peu a 1'a- vance. En le surveillant, on pourrait peut-etre Py 10 habituer. Tu crois done que je vais leur mettre une car- casse de fer ? Dame, il me semble que Pagent est dispose a vous tourmenter. 15 Tu n'es qu'un paysan, et comme tous les pay- sans tu perds la tete par peur de la police et des gendarmes. Mais sois tranquille, je m'arrangerai demain pour que Pagent ne puisse pas me faire un process, et en meme temps pour que mes eleves ne 20 soient pas trop malheureux. l.)'un autre cote, je m'arrangerai aussi pour que le public s'amnse un peu. II faut que cet agent nous procure plus d'une bonne recette, et joue un role comique dans la piece que je lui prepare, cela donnera de la variete a notre reper- 25 toire et nous fera rire nous-memes un peu. Pour cela, tu te rendras tout seul demain a notre place avec Joli-Cceur; tu tendras les cordes,tu joueras quel- ques morceaux de harpe, et quand tu auras autour de toi un. public suffisaiit, et que Tagent sera arrive, jeso DEVANT LA JUSTICE 47 ferai mon entree avec les chiens. C'est alors que la comedie commencera. ^ II ne me plaisait gure de m'en aller tout seul ainsi preparer notre representation, mais je commenQais a sconnaitre mon maitre et a savoir quand je pouvais lui register; or, il etait evident que dans les circon- stances presentes je n'avais aucune chance de lui faire abandonner la partie de plaisir sur laquelle il comp- tait ; je me decidai done a obeir. 10 Le lendemaiu, je m'en allai a notre place ordinaire, * et tendis mes cordes. J'avais d peine joue quelques mesures, qu'on accourut de tons cotes, et qu'on s'en- tassa dans 1'enceinte que je venais de tracer. En ces derniers temps, surtout pendant notre se- 15 jour a Pau, mon maitre m'avait fait travailler la harpe, et je commencais a ne pas trop mal jouer quel- ques morceaux qu'il m'avait appris. II y avait entre autres une canzonetta napolitaine que je chantais en m'accompagnant de la harpe et qui me valait tou- 20 jours des applaudissements. J'etais deja artiste par plus d'un cote, et par con- sequent dispose a croire, quand notre troupe avait du succes, que c'etait a mon talent que ce succes etait du; cependant ce jour-la j^eus le bon sens de 25 oomprendre que ce n'etait point pour entendre ma canzonetta qu'on se pressait ainsi dans nos cordes. Ceux qui avaient assiste la veille a la scene de 1'agent de police, etaient revenus, et ils avaient amene avec eux des amis. On aime peu les gens de police, 30 a Toulouse, comme a peu pres partout ailleurs, et Ton ^ ->- 41 -^ * 48 SANS FAMILLE i etait curieux de voir comment le vieil Italien se tire- rait (Taffaire et roulerait son ennemi. Bieri que Vitalis n'eut pas prononce d'autres mots que : " A demain, signor," il avait ete compris par tout le monde que ce rendez-vous donne et accepte etait 5 Fannouce d'une grande representation dans laquelle on trouverait des occasions de rire et de s'amuser aux depens de la police. Aussi en me voyant seul avec Joli-Co3ur, plus d'un spectateur inquiet m'interrompait-il pour me de- 10 mander si "FItalien" ne viendrait pas. II va arriver bientot. Et je continual ma canzonetta. Ce ne fut pas mon maitre qui arriva, ce fut Fagent de police. Joli-Coeur Fapergut le premier, et aus- 15 sitot, se campant la main sur la hanche et rejetant sa tete en arriere, il se mit a se promener autour de moi en long et en large, raide, cambre, avec une prestance *. -,. i ridicule. Le public partit d'un eclat de rire et applaud it a 20 plusieurs reprises. I/agent fut deconcerte et me lanc.a des yeux furieux. Bien entendu, cela redoubla Fhilarite du public. J'avais moi-meme envie de rire, mais d'un autre 25 cote je n'etais guere rassure. Comment tout cela allait-il finir ? Quand Vitalis etait M, c'etait bien, il repondait a Fagent. Mais j'etais seul, et, je Favoue, je ne savais comment je repondrais [si 1'agent m'in- terpellait. so DEVANT LA JUSTICE 49 La figure de Pagent n'etait pas faite pour me don- ner bonne esperance: elle etait vraiment furieuse^ exasperee par la colere. II allait de long en large devant mes cordes et 6 quaud il passait pres de moi, il avait tine fa^ou de me regarder par-dessus son epaule qui me faisuit craindre une mauTaise fin. Joli-Coeur, qui ne comprenait pas la gravite de la situation, s'amusait de Pattitude de Pagent. II se lopromenait, lui aussi, le long de ma corde, mais en dedans, tandis que Pageut se promenait en dehors, et en passant devant moi, il me regardait par-dessus son epaule avec une mine si drole, que les rires du public redoublaient. 16 Ne voulant point pousser a bout ^exasperation de Pagent, j'appelai Joli-Coeur, maiscelui-ci n'etait point en disposition d'obeissance, ce jeu Pamusait, et il refusa de m'obeir, continuant sa promenade en courant, et m'echappant lorsque je voulais le 2cprendre. Je ne sais comment cela se fit, mais Pagent que la colere aveuglait sans doute, s'imagina que j'excitais le singe, et vivement, il enjamba la corde. En deux enjambees il fut sur moi, et je me sentis 25 a moitie renverse par un soufflet. Quand je me remis sur mes jambes et rouvris IC-P yeux, Vitalis, survenu je ne sais comment, etait placr entre moi et Tagent qu'il tenait par le poignet. - Je vous defends de f rapper cet enfant, dit-il; ce jf^, 30 que vous avez fait est une lachete. 50 SANS FAMILLE I/agent voulut degager sa main, mais Vitalis serra la sienne. Et, pendant quelques secondes, les deux hommes se regard erent en face, les yeux dans les yeux. L'ageut etait fou de colere. 5 Mon maitre etait magnifique de noblesse : il tenait haute sa belle tete encadree de cheveux blancs et son visage exprimait Findiguation et le com man dement. II me sembla que, devant cette attitude, Pagent allait rentrer sous terre, mais il n'en fut rien; d'un 10 mouvement vigoureux, il degagea sa main, empoigna mon maitre par le collet et le poussa devant lui avec . brutalite. v^ -k*{ ' Vitalis faillit tomber, tant la poussee avait ete rude; mais il se redressa, et, levant son bras droit, ills en frappa fortement le poignet de Fagent. Mou maitre etait un vieillard vigoureux, il est vrai, mais enfin un vieillard; Pagent un homme jeune encore et plein de force, la lutte entre eux n'aurait pas ete longue. 20 Mais il n'y eut pas lutte. Que voulez-vous? demanda Vitalis. Je vous arrete, suivez-moi au poste. Pourquoi avez-vous frappe cet enfant? Pas de paroles, suivez-moi! 25 Vitalis ne repondit pas, mais se tournant vers moi: Rentre a Fauberge, me dit-il, restes-y avec les chiens, je te ferai parvenir des nouvelles. II n'en put pas dire davantage, Tagent Fentraina. Ainsi finit cette representation, que mon maitre 30 DEVANT LA JUSTICE . 51 avait voulu faire amusante et qui s'acheva si triste- ment. Le premier mouvement des chiens avait ete de suivre leur maitre, mais je lenr ordonnai de rester spres de moi, et, habitues a obeir, ils revinrent sur leurs pas. Je in'apergus alors qu'ils etaient muscles, mais au lieu d'avoir le nez pris dans une carcasse en fer ou dans tin filet, ils portaient tout simplement une faveur en soie nouee avec des bouffettes autour 10 de leur museau; pour Capi, qui etait a poil blanc, la faveur etait rouge ; pour Zerbino, qui etait npir, blanche; pour Dolce, qui etait grise, bleue. C'etaient des muselieres de theatre, et Vitalis avait ainsi cos- tume les chiens sans doute pour la farce qu'il voulait 15 jouer a Fagent. Le public s'etait rapidement disperse: qnelques personnes seulement avaient garde leurs places, dis- cutant sur ce qui yenait de_se passer, jf^*- Le vieux a eu raisou. 20 II a eu tort. Pourquoi Fagent a-t-il frappe 1'enfant, qui ne lui avait rien dit ni rien fait ? Mauvaise affaire; le vieux ne s'en tirera pas sans prison, si Fagent constate la rebellion. 25 Je rentrai a Fauberge fort afflige et tres in quiet. tt - / 52 ' SANS FAMILLE VI EN BATEAU [Vitalis was arrested, fined one hundred francs and sent to prison for two months. Remi returned to the inn, but was ordered to leave immediately. He got his company together and started out alone. He was driven out of the first village he reached; in the second Zerbino escaped and, 5 entering a shop, stole a piece of meat and was angrily pur- sued by the old woman who owned the shop. Thus the troftp was in a critical position, all hungry, nothing to eat and no money. Zerbino failed to appear; Remi decided to linger until evening for the dog. How should he spend the 10 time?] A quoi nous occuper? Comme j'examinais cette question, je me souvins que Vitalis m'avait dit qu'a la guerre quand un re- giment etait fatigue par une longue marche, on fai- 15 sait jouer la musique, si bien qu'en entendant des airs gais ou entrainants, les soldats oubliaient leurs fatigues. Si je jouais un air gai, peut-6tre oublierions-nous tous notre faim; en tous cas etant occupe a jouer et20 les chiens a danser avec Joli-Cceur, le temps passerait plus vite pour nous. Je pris ma harpe,qui etait posee centre un arbre,et tournant le dos au canal, apres avoir mis mes come- diens en position, je commen9ai a jouer un air de 25 danse, puis apres une valse. Tout d'abprd mes acteurs ne semblaient pas tre"s J -*" EN BATEAU 53 disposes a la danse, il etait evident qu'un morceau de pain cut bien mieux fait leu r affaire, mais peu a peu j ils s'animerent, la musique produisit son effet oblige^ - nous oubliames tous le morceau de pain que nous 5n'avions pas et nous ne pensdmes plus, moi qu'd jouer, eux qu'a danser. Tout a coup j'entendis une voix claire, une voix d'enfant crier: "bravo! ' Cette voix venait de der- riere moi. Je me retournai vivement. 10 Un bateau etait arrte stir le canal, Favant tourne vers la rive sur laquelle je me trouvais; les deux chevaux qui le trainaient avaient fait halte sur la rive opposee. ' C'etaitun singulier bateau, et tel que je n'en avais 15 pas encore vu de pareil; il etait beaucoup plus court que les peniches qui servent ordinairement a la na- vigation sur les canaux, et au-dessus de son pqnt peu eleve sur Teau etait construite une sorte de galerie vitree; a 1'avant de cette galerie se trouvait une ve- 20 randah ombragee par des plantes grimpantes dont le feuillage accroch'e 9^ et la aux decoupures du toit retombait par places en cascades vertes: sous cette verandah j'aper9us deux personnes : une dame jeune encore, d Fair noble et melancolique, qui se tenait 2sdebout, et un enfant, un garcon a peu pres de mon Age qui me parut couche. C'etait cet enfant sans doute qui avait crie " bravo/' Remis de ma surprise, car cette apparition n'avait rien d'effrayant, je soulevai mon cbapeau afin de soremercier celui ^ui m'avait applaudi. 54 SANS FAMILLE C'est pour votre plaisir que vous jouez ? me demanda la dame, parlant avec un accent etranger. C'est pour faire travailler mes comediens et aussi... pour me distraire. I/enfant fit un signe et la dame se pencha vers 5 lui. Voulez-Tous jouer encore? me demanda la dame en relevant la tete. Si je voulais jouer! Jouer pour un public qui m'ar- rivait si a propos. Je ne me fis pas prier. 10 Voulez-vous une danse ou une comedie ? dis-je. Oh! une comedie! s'ecria 1'enfant. Mais la dame interrompit pour dire qu'elle prefe- rait une danse. La danse, c'est trop court, s'ecria Penfant. 15 Apres la danse, nous pourrons, si Phonorable societe le desire, representer differents tours, "tels qu'ils se font dans les cirques de Paris." C'etait une phrase de mon maitre, je tdchai de la debiter comme lui avec noblesse. En reflechissant, 20 j'etais bien aise qu'on eut refuse "la comedie, car j'aurais ete assez embarrasse pour organiser la repre- sentation, d'abord parce que Zerbino me manquait et aussi parce que je n'avais pas les costumes et les acces- soires necessaires. 25 Je repris done ma harpe et je commencai a jouer une valse; aussitot Capi entoura la taille de Dolce avec ses deux pattes et ils se mirent a tourner en mesure. Puis Joli-Cceur dansa un pas seul. Puis successivement nous pass&mes en revue tout notreso BATEAtT 55 repertoire. Nous ne sentions pas la fatigue. Quant a mes comediens, ils avaient assurement compris qu'un diner serait le paiement de leurs peines, et ils ne s'epargnaient pas plus que je m'epargnais moi- 5 meme. Tout a coup, au milieu d'un de mes exercices, je vis Zerbino sortir d'un buisson, et quand ses carna- rades passerent pres de lui, il se plaga effrontement au milieu d'eux et prit son role. 10 Tout en jouant et en surveillant mes comediens, je regardais de temps en temps le jeune garc.on, et, chose etrange, bien qu'il parut prendre grand plaisir a nos exercices, il ne bougeait pas: il restait couche, allonge, dans une immobilite complete, ne remuant 15 que les deux mains pour nous applaudir. Etait-il paralyse ? il semblait qu'il etait attache sur une planche. Insensiblement le vent avait pousse le bateau centre la berge sur laqnelle je me trouvais et je 20 voyais maintenant Tenfant comme si j'avais ete sur le bateau meme pres de lui: il etait blond de che- veux, son visage etait pale, si pale qu'on suivait les veines bleues de son front sous sa peau transparente; son expression etait la douceur et la tristesse avec 25quelque chose de maladif. Com bien faites-vous payer les places a votre theatre ? me demanda la dame. On paye selon le plaisir qu'on a eprouve. - Alors, maman, il faut payer tres cher, dit Fen- 80 fant. 56 SANS PAMILLE Puis il ajouta qnelques paroles dans une langue que je ne comprenais pas. Arthur voudrait voir vos acteurs de plus pres, me dit la dame. Je fis un signe a Capi qui prenant son elan, sauta 5 dans le bateau. Et les autres ? cria Arthur. Zerbino et Dolce suivireut leur camarade. Et le singe! Joli-Cceur aurait facilement fait le saut, mais je 10 n'etais jamais sur de lui; une fois a bord, il pouvait se livrer ;i des plaisanteries qui n'auraient peut-etre pas ete du gout de la dame. Est-il mechant? demanda-t-elle. Non,madarne; maisil n'est pas tou jours obeissant 15 et j'ai peur qu'il ne se conduise pas convenablement. Eh bien! embarqnez avec lui. Disant cela, elle fit signe a un homme qui se tenait a 1'arriere aupres du gouvernail, et aussitot cet homme passant a 1'avant jeta uue planche sur la berge. 20 C'etait un pont. II me permit d'embarquer sans risquer le saut perilleux, et j'entrai dans le bateau gravement, ma harpe sur 1'epaule et Joli-Cceur dans ma main. Le singe! le singe! s'ecria Arthur. 26 Je m'approchai de Tenfant, et, tandis qu'il flattait et caressait Joli-Coeur, je pus 1'examiner a loisir. Chose surprenante, il etait bien veritablement at- tache sur une planche, comme je Favais cru tout d'abord. so EN BATEAU 57 Vous avez un pere, n'est-ce pas, mon enfant ? me demanda la dame. Oui, mais je suis seul en ce moment. Pour longtemps ? 5 Pour deux mois. Deux mois! Oh! mon pauvre petit! comment seul ainsi pour si longtemps a votre age! II le faut bien, madame! Votre maitre vous oblige sans doute a lui rap. \0 porter une somme d 'argent au bout de ces deux mois? Non, madame; il ne m'oblige a rien. Pourvu que je trouve a vivre avec ma troupe, cela suffit. Et vous avez trouve a vivre jusqu'a ce jour? J'hesitai avant de repondre: je n'avais jamais vu 15 une dame qui m'inspirat un sentiment de respect comme celle qui m'interrogeait. Cependant elle me parlait avec tant de bonte, sa voix etait si douce, son regard etait si affable, si encourageant, que je me de- cidai a dire la verite. D'ailleurs, pourqnoi me taire? 20 Je lui racontai done comment j'avais du me sepa- rer de Vitalis, condamne a la prison pour m'avoir defendu, et comment depuis que j'avais quitte Tou- louse je n^avais pas pu gagner un sou. Pendant que je parlais, Arthur jouait avec les 25chiens, mais cependant il ecoutait et enteudait ce que je disais. - Comme vous devez tons avoir faim! s'ecria-t il. A ce mot, qu'ils connaissaient bien, les chiens, se mirent a aboyer et Joli-Coeur se frotta le ventre avec sofrenesie. 58 SANS FAMILLE Oh! maman, dit Arthur. La dame comprit cet appel: elle dit quelques mots en langue etrangere a une femme qui montrait sa tete dans une porte entre-baillee el presque aussitot cette femme apporta uue petite table servie. 5 Asseyez-vous, mon enfant, me dit la dame. Je ne me fis pas prier, je posai ma harpe et m'assis vivement devant la table; les chiens se rangerent aussitot autour de moi et Joli-Coeur prit place sur rnon genou. 10 Vos chiens mangent-ils du pain ? me demanda Arthur. S'ils mangeaient du pain! Je leur en donnai a chacun un morceau qu'ils devorerent. Et le singe ? dit Arthur. ^ 15 Mais il n'y avait pas besoin de s'occuper de Joli- Coeur, car tandis que je servais les chiens, il s'etait empare d'un morceau de croute de pate avec lequel J etait en train de s'etouffer sous la table. A mon tour, je pris une tranche de pate, et si je 20 ne m'etouffai pas comme Joli-Coeur, je devorai au moins aussi gloutonnement que lui. Pauvre enfant! disait la dame en emplissant mon verre. Quant ti Arthur, il ne disait rien, mais il nous 25 regardait les yeux ecarquilles, emerveille assurement de notre appetit, car nous etious aussi voraces les uns que les autres, meme Zerbino, qui cependant aurait du se rassasier avec la viaude qu'il avait volee. so EN" BATEAU 59 Et ou auriez-vous dine ce soir si nous ne nous etions pas rencontres ? d email da Arthur. Je crois bien que nous u'aurions pas dine. Et demain ou dinerez-vous ? 5 Peut-etre demain aurons-nous la chance de faire une bonne rencontre comme aujourd'hui. Sans continuer de s'entretenir avec moi, Arthur se tonrna vers sa mere, et une longue conversation s'en- gagea entre eux dans la langue etrangere que j'avais 10 deja entendue ; il paraissait demander une chose qu'elle n'etait pas disposee a accorder ou tout au moins centre laquelle elle soulevait des objections. Tout a coup il tourna de nouveau sa tete vers moi, car son corps ne bougeait pas. 15 Voulez-vous rester avec nous ? dit-il. Je le regardai sans repondre, tant cette question me prit a rimproviste. .xt/wJi-Wu Mon fils vous demande si vous voulez rester avec nous. 20 Sur ce bateau! Oui, sur ce bateau: mon fils est malade, les medecins orit ordonne de le tenir attache sur une planche ainsi que vous voyez. Pour qu'il ne s'ennuie pas, je le promene dans ce bateau. Vous demeurerez 25 avec nous. Yos chieus et votre singe donneront des representations pour Arthur qui sera leur public. Et vous, si vous voulez bien. mon enfant, vous nous jouerez de la harpe. \Ainsi vous nous rendrez service, et nous de notre co^te, nous vous serous peut-e"tre soutiles. Vous n'aurez^point chaque jour a trouver un ' 60 SANS FAMILLE public, ce qui pour un enfant de votre dge n'est pas ton jours facile. En bateau ! Je n'avais jamais ete en bateau, et g'avait ete mon grand desir. J'allais vivre en bateau, sur Feau, quel bouheur! 6 Ce fut la premiere pensee qui frappa mon esprit et Feblouit. Quel reve! Quelques seT^ndes de reflexion me firent sentir tout ce qu'il y -avait d'heureux pour moi dans cette proposition, et combien etait genereuse celle qui me 10 Fadressait. Je pris la main de la dame et la baisai. Elle parut sensible a ce temoiguage de reconnais- sance et affectueusement, presque tendrement, elle me passa a plusieurs reprises la main sur le front. 15 Pan vre petit ! dit-elie. Puisqu'on me demandait de jouer de la harpe, il me sembla que je ne devais pas differer de me rendre au desir qu'on me montrait : Fempressement etait jusqu'a un certain point une maniere de prouver ma bonne 20 volonte en meme temps que ma reconnaissance. Je pris mon instrument et j'allai me placer tout a Favant du bateau, puis je commencai a jouer. En meme temps la dame approcha de ses levres un petit sifflet en argent et elle en tira un son aigu. 25 Je cessai de jouer aussitot, me demandant pourquoi elle sifflait ainsi: etait-ce pour me dire que je jouais mal ou pour me faire taire? Arthur, qui voyait tout ce qui se passait autour de lui, devina mon inquietude. 30 ENFANT TROUVB 61 Maman a siffle pour que les chevaux se remettent en marche, dit-il. En effet, le bateau qui s'etait eloigne de la berge commengait a filer sur les eaux tranquilles du canal; sentraine par les chevaux, 1'eau clapotait centre la carene, et de chaque cote les arbres fuyaient derriere nous, eclaires par les rayons obliques du soleil couchant. Voulez-vous jouer ? demanda Arthur. 10 Et d'un signe de tete, appelant sa mere aupres de lui, il lui prit la main et la garda dans les siennes, pendant tout le temps que je jouai les divers morceaux que mon maitre m'avait appris. VII ENFANT TROUVE [Mrs. Milligan, a widow, had lost one child when only six 15 months old; both she and her husband were dangerously ill at the time, and the child was either lost or stolen. All efforts of her brother-in-law, who had been charged with the finding of the child, had proved in vain. Remi made himself useful on board the boat by helping Arthur with 20 his lessons. At the end of two months Mrs. Milligan had Vitalis meet her at Cette (in the south of France on the Gulf of Lyon). Remi with his troup go to the train to meet him.] Je demandai a madame Milligan la permission 25 dialler a la gare, et prenant les chiens ainsijjue Joli- ,\^QJf Cceur avec moi, nous attendimes Tarrivee de notre maitre. Les chiens etaient inquiets comme s'ils se doutaient 62 SANS FAMILLE de quelque chose, Joli-Cceur etait indifferent, et pour moi j'etais terriblement emu. C'etait ma vie qui allait se decider. Ah! si j'avais ose, comme j'aurais prie Vitalis de ne pas dire que j'etais un enfant trouve! Mais je n'osais pas, et je sentais que ces deux mots: 5 "enfant trouve," ne pourraient jamais sortir de ma gorge. Je m'etais place dans un coin de la cour de la gare, tenant mes trois chieus en laisse, et Joli-Coaur sous ma veste, et j'attendais sans trop voir ce qui se passait 10 autour de moi. Ce furent les chiens qui m'avertirent que le train etait arrive, et qu'ils avaient flaire notre maitre. Tout a coup je me sentis entraine en avant, et comme je n'etais pas sur mes gardes, les chiens m'echapperent. 15 Us couraient en aboyant joyeusement, et presque aussitot je les vis sauter autour de Vitalis qui, dans son costume habituel, venait d'apparaitre. Plus prompt, bien que moins souple que ses camarades, Capi s'etait elance dans les bras de son maitre, tandis 20 que Zerbiuo et Dolce se cramponnaient a ses jambes. Je m'avangai a mon tour, et Vitalis, posant Capi a terre, me serra dans ses bras: pour la premiere fois, il m'embrassa en me repetant a plusieurs reprises : Buon dl, povero caro ! 25 Mon maitre n'avait jamais ete dur pour moi, mais n'avait jamais non plus ete caressaut, et je n'etais pas habitue a ces effusions; cela m'attendrit et me fit venir les larmes aux yeux, car j'etais dans des dis- positions oii le coaur se serre vite. so ENFANT TROUVE 63 Je le regardai, et je trouvai qu'il avait bien vieilli en prison; sa taille s'etait voutee; son visage avait pali, ses levres s'etaient decolorees. Eh bien ! tu me trouves change, n'est-ce pas, mon 5 gargon ? me dit-il; la prison est un mauvais sejour, et Tennui une mauvaise maladie ; mais cela va aller mieux maintenant. Puis changeant de sujet: Et cette dame qui m'a ecrit, dit-il, ou Fas-tu 10 connue ? Alors, je lui racontai comment j'avais rencontre le Cygne, et comment depuis ce moment j'avais vecu aupres de madame Milligan et de son fils; ce que nous avions vu, ce que nous avions fait. 15 Mon recit fut d'autant plus long que j'avais peur d'arriver a la fin et d'aborder un sujet qui m'epouvan- tait; car jamais maintenant je ne pourrais dire a mon maitre que je desirais le quitter pour rester avec madame Milligan et Arthur. 20 Mais je n'eus pas cet aveu a lui faire, car nous arrivames a Fhotel ou madame Milligan etait logee, avant que mon recit fut termine. D'ailleurs Vitalis ne me dit rien de la lettre de madame Milligan et ne me parla pas des propositions qu'elle avait du lui 26 adresser dans cette lettre. Et cette dame m'attend ? dit-il, quand nous entrdmes a Thotel. Oui, je vais vous con du ire a son appartement. - C'est inutile, donne-moi le numero et reste ici a som'attendre, avec les chiens et Joli-Cceur. 64 SANS FAMILLE Quand moD maitre avait parle, je n'avais pas Phabitude de repliquer ou de discuter; je voulus cependant risquer une observation, pour lui demander de Paccompagner aupres de madame Milligan, ce qui me semblait aussi naturel que juste; mais d'un geste 5 il me ferma la bouche et je lui obeis restant a la porte de Fhotel, sur un bane, avec les chiens autour de moi. Eux aussi avaient voulu le suivre, mais ils n'avaient pas plus resiste a son ordre de ne pas entrer, que je n'y avais resiste moi-meme; Vitalis savait commander. 10 Pourquoi n'avait-il pas voulu que j'assistasse a son entretien avec madame Milligan ? Ce fut ce que je me demandai, tournant cette question dans tons les sens. Je ne lui avais pas encore trouve de reponse lorsque je le vis revenir. 15 Va faire tes adieux a cette dame, me dit-il, je t'attends ici; nous partons dans dix minutes. Je fus renverse. Eh bien! dit-il, apres quelques minutes d'attente, tu ne m'as done pas compris? tu restes la stupide : 20 dcpechons! Ce n'etait pau son habitude de me parler durement, et depuis que j'etais avec lui, il ne m'en avait jamais autant dit. Je me levai pour obeir machinalement sans com- 25 prendre. Mais apres avoir fait quelques pas pour monter 4 1'appartement de madame Milligan: Vous avez done dit... demandai-je. J'ai dit que tu m'etais utile et que je t'etais moi- 30 ENFANT TROUVE 65 meme utile; par consequent, que je n'etais pas dispose a ceder les droits que j'avais sur toi ; murche et reviens. Cela me reudit un peu de courage, car j'etais si completement sous rinfluence de mon idee fixe d'en- sfant trouve, que j'imaginais que, s'il fallait partir avant dix minutes, c'etait parce que mon maitreavait dit ce qu'il savait de ma naissance. En entrant dans Fappartement de madame Milligan, je trouvai Arthur en larmes et sa mere penchee sur 10 lui pour le consoler. N'est-ce pas, Remi, que vous n'allez pas partir ? s'ecria Arthur. Ce fut madame Milligan qui repondit pour moi, en expliquant que je devais obeir. 15 J'ai demande a votre maitre de vous garder pres de nous, me dit-elle, d'une voix qui me fit monter les larmes aux yeux, mais il ne veut pas y consentir, et rien n'a pu le decider. C'est un mechant homme! s'ecria Arthur. 20 Non, ce n'est point un mechant homme, pour- suivit madame Milligan, vous lui etes utile, et de plus je crois qu'il a pour vous une veritable affection. D'ailleurs, ses paroles sont celles d'un honnete homme et de quelqu'un au-dessus de sa condition. Voila ce 25 qu'il m'a repondu pour expliquer son refus: " J'aime cet enfant, il m'aime; le rude apprentissage de la vie que je lui fais faire pres de moi lui sera plus utile que 1'etat de domesticite deguisee dans lequel vous le feriez vivre malgre vous. Vous lui donneriez de so riustruction, de Teducation, c'est vrai; vous formeriez 66 SANS FAMILLB son esprit, c'est vrai, mais non sou caractere. II ne pent pas 6tre votre fils; il sera le mien; cela vaudra mieux que d'etre le jouet de votre enfant malade, si doux, si aim able que paraisse etre cet enfant. Moi aussi je Finstruirai." 5 Puisqu'il n'est pas le pere de Remi ! s'ecria Arthur. II n'est pas son pere, cela est vrai, mais il est son maitre; et Remi lui appartient, puisque ses parents le lui ont loue. II faut que pour le moment Remi lui 10 obeisse. Je ne veux pas que Remi parte. II faut cependant qu'il suive son maitre; mais j'espere que ce ne sera pas pour longtemps. Nous ecrirous a ses parents, et je m'entendrai avec eux. 15 Oh ! non ! m'ecriai- je. Comment, non ? Oh! non, je vous en prie! II n*y a cependant que ce moyen, mon enfant. Je vous en prie, n'est-ce pas ? 20 II est a peu pres certain que si madame Milligan n'avait pas parle de rnes parents, j'aurais donne a nos adieux beaucoup plus que les dix minutes qui m'avaient ete accordees par mon maitre. C'est a Chavanon, n'est-ce pas ? continua ma- 25 dame Milligan. Sans lui repondre, je m'approchai d'Arthur et le prenant dans mes bras, je Tembrassai a plusieurs reprises, mettant dans ces baisers toute Pamitie que je ressentais pour lui. Puis, m'arrachant a sa faible 30 NEIGE ET LOUPS 6? etreinte et revenant a madame Milligan, je me mis a genoux devant elle, et lui baisai la main. Pauvre enfant! dit-elle en se penchant sur moi. Et elle m'embrassa au front. 6 Alors je me relevai vivement et courant a la porte: Arthur, je vous aimerai tou jours! dis-je d'une voix entrecoupee par les sanglots, et vous, madame, je ne vous oublierai jamais! Remi, Remi ! cria Arthur. 10 Mais je n'en entendis pas davantage; j'etais sorti et j'avais referme la porte. Une minute apres, j'etais aupres de mon maitre. En route! me dit-il. Et nous sortimes de Cette par la route de Fron- 15 tignan, Ce flit ainsi que je quittai mon premier ami et me lan^ai dans des aventures qui m'auraient ete epargnees, si victime d'un odieux prejuge je ne m'etais pas laisse affoler par une sotte crainte. VIII NEIGE ET LOUPS 20 [The troup starts out anew, travelling on from Cette to Avignon, Lyon, Dijon. Between Chatillon and Troves, a distance of about thirteen miles, being overtaken by a heavy snowstorm, they are compelled to seek shelter in an abandoned hut. They make a fire and take turns in keep- 25 ing it up. Remi is on duty. Vitalis is asleep.] Mon maitre dormait tranquillement; les chiens et Joli-Coeur dormaient aussi, et du foyer avive s'elevaient 68 SANS FAMILLE de belles flam mesqni mon talent en tourbillons jusqu'au toit, en jetaut des etincelles petillantes qui, seules, troublaient le silence. Pendant assez longtemps je m'amusai a regarder ces etincelles, mais, peu a pen, la lassitude me prit et 5 m'engourdit sans que j'en ensse conscience. Si j'avais eu a m'occuper de ma provision de bois, je me serais leve, et, en marchant autour de la cabaue, je me serais tenu eveille; mais, en restant assis, n'ayant d'autre mouvement a faire que d'etendre la 10 main pour mettre des branches au feu, je me laissai aller a la somnolence qui me gagnait et, tout en me croyant sur de me tenir eveille, je me rendormis. Tout a coup je fus reveille en sursaut par un aboie- ment furieux. 16 II faisait nuit; j'avais sans doute dormi longtemps, et le feu s'etait eteint, ou tout au moins il ne donnait plus de flammes qui eclairassent la hutte. Les aboiements continuaient : c'etait la voix de Capi; mais, chose etrange, Zerbino, pas plus que 20 Dolce ne repondaient a leur camarade. Eh bien, quoi ? s'ecria Vitalis se reveillant aussi, que se passe-t-il? Je ne sais pas. Tu t'es endormi et le feu s'eteint. 25 Capi s'etait elauce vers la porte, mais n'etait point sorti, et c'etait de la porte qu'il aboyait. La question que mon maitre m'avait adressee, je me la posai : que se passait-il ? Aux aboiements de Capi repondirent deux ou trois 30 KEIOE ET LOUPS 69 hurlements plaiutifs dans lesquels je reconnus la voix de Dolce. Ces hurlemeuts venaient de derriere notre hutte, et a une assez courte distance. J'allai sortir; mon maitre m'arrSta en me posant 6 la main snr Pepaule. Mets d'abord du bois sur le feu, me commanda- t-il. Pendant que j'obeissais, il prit dans le foyer un tison sur lequel il souffla pour aviver la pointe car- lo bonisee. Puis au lieu de rejeter ce tison dans ce foyer, lors- qu'il fut rouge, il le garda a la main. Allons voir, dit-il, et marche derriere moi : en avant, Capi! 15 Au moment ou nous allions sortir, un formidable hurlement eclata dans le silence, et Capi se rejeta dans nos jambes, effraye. Des loups! ou sont Zerbino et Dolce ? A cela je ne pouvais repondre. Sans doute les 20 deux chiens etaient sortis pendant mon sommeil; Zerbino realisant le caprice qu'il avait manifesto, et que j'avais contrarie. Dolce suivant son camarade. Les loups les avaient-ils emportes? il me semblait que Taccent de mon maitre, lorsqu'il avait demande 25 oii ils etaient, avait trahi cette crainte. Prends un tison, me dit-il, et allons a leur se- cours. J'avais entendu raconter dans mon village d'ef- frayantes histoires de loups; cependant je n'hesitai 80 pas; je m'armai d'un tison et suivis mon maitre. 70 SANS FAMILLE Mais lorsque nous fumes dans la clairiere nous n'aper9umes ni chicns, ni loups. On voyait sculement sur la neige les empreintes creusees par les deux chiens. Nous suivimes ces empreintes; elles tournaient 6 an tour de la hutte; puis a, une certaine distance se montrait dans 1'obscurite un espace oii la neige avait eto foulee, comme si des animaux s'etaient roules dedans. Cherche, cherche, Capi, disait mon maitre et en 10 meme temps il sifflait pour appeler Zerbino et Dolce. Mais aucun aboiement ne lui repondait, aucun bruit ne troublait le silence lugubre de la foret, et Capi, au lieu de chercher comme on lui commandait, 15 restait dans nos jambes, donnant des signes mani- festes d'inquietude et d'effroi, lui qui ordinairement etait aussi obeissant que brave. La reverberation de la neige ne donnait pas une clarte suffisante pour nous reconnaitre dans Tobscu-20 rite et suivre les empreintes; a une courte distance, les yeux eblouis se perdaient dans 1'ombre confuse. De nouveau, Vitalis siffla, et d'uue voix forte il appela Zerbino et Dolce. Nous ecoutons; le silence continue; j'eus le coaur 25 serre. Pauvre Zerbino! Pauvre Dolce! Vitalis precisa mes craintes. Les loups les ont emportes, dit-il; pourquoi les as-tu laisses sortir ? 30 KEIQE ET LOUPS 71 Ah! oui, pourquoi? Je n'avais pas de repouse a donner. II faut les chercher, dis-je. Je passai devant; mais Yitalis m'arreta. 5 Et oil veux-tu les chercher? dit-il. Je ne sais pas, partout. Comment nous guider au milieu de 1'obscurite, et dans cette neige ? En effet, la neige nous montait jusqu'a mi-jambe, lo et ce n'etaient pas nos deux tisons qui pouvaient eclairer les tenebres. S'ils n'ont pas repondu a mon appel, c'est qu'ils sont... bien loin, dit-il; et puis, il ne faut pas nous exposer a ce que les loups nous attaquent nous-memes; 15 nous n'avons rien pour nous defendre. C'etait terrible d'abandonner ainsi ces deux pauvres chiens, ces deux camarades, ces deux amis, pour moi particulirement, puisque je me sentais responsable de leur faute; si je n'avais pas dormi, ils ne seraient 20 pas sortis. Mon maitre s'etait dirige vers la hutte et je 1'avais suivi, regardant derriere moi a chaque pas et m'ar. retant pour ecouter; mais je n'avais rieu vu que la neige, je n'avais rien entendu que les craquements de 26 la neige. Dans la hutte, une surprise nouvelle nous atten- dait; en notre absence, les branches que j'avais en- tassees sur le feu s'etaient allumees, elles flambaient jetant leurs lueurs dans les coins les plus sombres. 80 Je n'apergus pas Joli-Coeur. 72 SANS FAMILLE Sa couverture etait restee devant le feu, mais elle etait plate; le singe ne se trouvait pas dessous. Je Fappelai; Vitalis 1'appela a son tour; il ne se montra pas. Vitalis me dit qu'en s'eveillant il Favait senti pres 5 de lui, c'etait done depuis que nous etions sortis qu'il avait disparu ? Nous primes une poignee de branches enflammees, et nous sortimes, penches en avant, nos branches in- clinees sur la neige, cherchant les traces de Joli-Cceur. 10 Nous n'en trouvames point: il est vrai que le pas- sage des chiens et nos pietinements avaient brouille les empreintes, mais pas assez cependant pour qu'on ne put pas reconnaitre les pieds du singe. Nous rentrames dans la cabane pour voir s'il ne 15 s'etait pas blotti dans quelque fagot. Notre recherche dura longtemps ; dix fois nous passames a la meme place, dans les memes coins; je montai sur les epaules de Vitalis pour explorer les branches qui formaient notre toit; tout fut inutile. 20 De temps en temps nous nous arre"tions pour Fap- peler; rien, tou jours rien. Vitalis paraissait exaspere, tandis que moi j'etais desole. Comme je demandais a mon maitre s'il pensait que 25 les loups avaient pu aussi Pemporter: Non, me dit-il, les loups n'auraient pas ose entrer dans la cabane; je crois qu'ils auront saute sur Zerbino et sur Dolce qui etaient sortis, mais ils n'ont pas penetre ici; il est probable que Joli-Cceur epou-30 K \ NEIGE ET LOUPS 73 ^ cache quelque part pendant que nous etions dehors; et c'est la ce qui m'inquiete pour lui, car par ce temps abominable il va gagner froid et pour lui le froid serait mortel. 6 Alors cberchons encore. De nouveau nous recommencames nos rechercbes, mais elles ne furent pas plus heureuses que la pre- miere fois. II faut attendre le jour, dit Vitalis. 10 Quand viendra-t-il? Dans deux ou trois heures, je pense. II s'assit devant le feu, la tete entre ses deux mains. Je n'osai pas le troubler. Je restai immobile prs 15 de lui, ne faisant un mouvement que pour mettre des branches sur le feu ; de temps en temps il se levait pour aller jusqu'a la porte: alors il regardait le ciel et il se penchait pour ecouter ; puis il revenait prendre sa place. 20 II me semblait que j'aurais mieux aime qn'il me grondat, plutot que de le voir ainsi morne et accable. Les trois heures dont il avait parle s'ecoulerent avec une lenteur exasperante ; c'etait a croire que cette nuit ne finirait jamais. 25 Cependant les etoiles pdlirent et le ciel blanchit; c'etait le matin, bientot il ferait jour. Mais avec le jour naissant le froid augmenta; Fair qui entrait par la porte etait glace. Si nous retrouvions Joli-Coeur, serait-il encore yi- 30 vant ? 74 SANS FAMILLE Quelle esperance raisonnable de le retrouver pou- vions-nous avoir? Qui pouvait savoir si le jour n'allait pas nous ra- mener la neige ? II ne la ramena pas; le ciel, au lieu de se couvrir 6 comme la veille, s'emplit d'une lueur rosee qui pre- sageait le beau temps. Aussitot que la clarte froide du matin eut donne aux buissons et aux arbres leurs formes reelles, nous sortimes. Vitalis s'etait arme d'un fort baton et j'en 10 avais pris un pareillement. Capi ne paraissait plus etre sous Pimpression de frayeur qui Pavait paralyse pendant la nuit; les yeux sur ceux de son maitre, il n'attendait qu'un signepour s'elancer en avant. ' 15 Comme nous cherchions sur la terre les empreintes de Joli-Coeur, Capi leva la tete et se mit a aboyer joyeusement; cela signifiait que c'etait en Fair qu'il fallait chercher, et non a terre. En effet, nous vimes que la neige qui couvrait notre 20 cabane avait ete foulee jusqu'a une grosse branche pench ee sur notre toit. Nous suivirnes des yeux cette branche, qui appar- tenait a un chene, et tout au haut de 1'arbre, blottie dans une fourche, nous apergumes une petite forme 26 de couleur sombre. C'etait Joli-CAnr: effraye par les hurlements des chiens et des loups, il s'etait elance sur le toit de notre hutte, quand nous etions sortis, et de hi il avait grimpe au haut du chene, ou, se trouvant 30 NEIGE ET LOU PS qu'elle soit savante ? Les rires recommencerent; mais je ne me laissai pas demonter. II faut qu'elle donne du bon lait et qu'elle ne mange pas trop. 20 Faut-il qu'elle se laisse conduire a la corde sur les grands chemins, comme votre chien ? Aprs avoir epuise toutes ses plaisanteries, deploye suffisamment son esprit, il voulut bien me repond serieusement et meme entrer en discussion avec moi. u/-tl 25 II avait justement mon affaire, uue vache douce, donnant beaucoup de lait, un lait qui etait une creme, et ne mangeant presque pas; si je voulais lui allouger quinze pistoles sur la table, antremeiit cinquante ecus, la vache etait a moi. 30 An taut j'uvais eu de mal A le faire parler tout 102 SANS FAMILLE \4jsfc 4A ******* d'abord/Qutant j'eus de mal a le faire taire qnand il fut en train. Enfin nous pumes aller nous coucher et je revai a ; ; ce que cette conversation venait de m'apprendre. Quinze pistoles ou cinquante ecus, cela faisait cent 5 cinquante francs; et j'etais loin d'avoir une si grosse somme. Etait-il impossible de la gagner ? II me sembla que non, et que, si la chance de uos premiers jours nous accompagnait, je pourrais, sou a sou, reunir ces cent 10 cinquante francs. Seulement il faudrait du temps. Alors une nouvelle idee germa dans mon cerveau: si au lieu d'aller tout de suite a Chavanon, nous allions d'abord a Varses, cela nous donnerait ce temps qui nous manquerait en suivant la route directe. 15 II fallait done aller a Varses tout d'abord et ne voir mere Barberin qu'au retour: assurement alors j'aurais mes cent cinquante francs et nous pourrions jouer ma f eerie : la Vache du prince. Le matin, je fis part de mon idee a Mattia, qui ne 20 manifesta aucune opposition. Aliens a Varses, dit-il; les mines, c'est peut-4tre curieux, je serai bien aise d'en voir une. UNB LE^Off DE MUSIQUE 103 XII UNE LECON DE MUSIQUE [With a capital of 128 francs they reach Varses, a small mining town, where Alexis, one of the gardener's children, lives with his uncle, acting as his assistant in the mine: he injures his hand and Remi takes his place for a time. The 6 mine is flooded and Remi with the father and four miners are rescued after fourteen days of imprisonment. Once more the little troup starts out, with 146 francs. On reaching Mende they decide upon " la grosse depense d'une lecon de musique," as there were a number of points in 10 music they wished to learn about.] II fut done decide que ce serait a Mende que nous ferions la grosse depense d'une legon de musique; car bien que nos recettes fussent plus que mediocres dans ces tristes montagnes de la Lozere, oii les vil- 15 lages sont rares et pauvres, je ne voulais pas retarder davantage la joie de Mattia. Apres avoir traverse dans toute son etendue le causse Mejean, qui est bien le pays le plus desole et le plus miserable du monde, sans bois, sans eaux, sans cul- 20tures, sans villages, sans habitants, sans rien de ce qui est la vie, mais avec d'immenses et monies soli- tudes qui ne peuvent avoir de charmes que pour ceux qui les parcourent rapidement en voiture, nous arri- vdmes enfin a Mende. 25 Comme il etait nuit depuis quelques heures deja, nous ne pouvions aller ce soir-la meme prendre notre legon; d'ailleurs nous etions mort de fatigue. Cependant Mattia etait si presse de savoir si Mende, 104 SANS FAMILLE qui ne lui avait nullement paru la ville importante dont je lui avals parle, possedait iin maitre de mu- sique, que .tout en soupant je demandai a la mai- tresse de 1'auberge oii nous etions descendus, s'il y avait dans la ville un bon musicien qui donnat des 5 legons de musique. Elle nous repondit qu'elle etait bien surprise de notre question; nous ne connaissions done pas M. Espinassous ? Nous venons de loin, dis-je. 10 De bien loin, alors ? De Tltalie, repondit Mattia. Alors son etonnement se dissipa, et elle parut ad- mettre que, venant de si loin, nous pussions ne pas connaitre M. Espinassous; mais bien certainement si 15 nous etions venus seulement de Lyon ou de Marseille, elle n'aurait pas continue a repondre a des gens assez mal eduques pour n'avoir pas entendu parler de M. Espinassous. J'espere que nous sommes bien tombes, dis-je a 20 Mattia en italien. Et les yeux de mon associe s'allumrent. Assure- ment M. Espinassous allait repondre le pied leve a toutes ses questions; ce ne serait pas lui qui resterait embarrasse pour expliquer les raisons qui voulaient25 qu'on employat les bemols en descendant et les diezes en mon tan t. Une crainte me vint : un artiste aussi celebre con- it-il a donner une legon adepauvres miserables que nous? 30 UNE LE^ON DE MUSIQUE 105 Et il est tres occupe, M. Espinassous? dis-je. Oh! oui! je le crois bien qu'il est occupe; com- ment ne le serait-il pas ? - Croyez-vous qu'il voudra nous recevoir demain 5 matin ? Bien sur ; il recoit tout le monde, quand on a de Fargent dans la poche, . 1. Lucca, a village in Italy, the home of Mattia. 6. a partir = pres de. 8. Culoz, directly east of Lyon. 16. Seyssel, south of Geneva. 161 . 14, 15. aurions du imaginer, we should have imagined. 19. Vevey, on the northeast shore of Lake Geneva (Switzer- land). 162. 9-11. Cities in Switzerland along Lake Geneva, on the eastern shore. 163. 21. Clarens, Montreux, on the eastern shore of Lake Geneva. 164. 5. massifs d'arbustes, groups of. Explain de. 28, 29. I should like to become a child again, with a jar selling water, here. 167. 21. du bon sens. Bon sens is considered as one word, therefore du and not de. 169. 26. parlames de choses indifferentes. For parldmes de (dts) choses, when de precedes another de in the partitive con- struction, both preposition and article are omitted. VOCABULARY abaisser, to lower; * , to drop, to be lowered. abandonner, to abandon, to give up. abasourdi, dumbfounded. abattre, to beat down; *' , to fall or swoop upon. aboiement, m., bark, barking. abominable, nasty, abominable. d'abord, at first. aborder, to touch, approach. aboyer. to bark. abriter, to shelter. abri, m. t shelter. absorber, to absorb. accable, overwhelmed. accent, ///., accent. accentuer, to accentuate. accessoire, m., accessories, prop- erty. accompagner, to accompany. accomplir, to accomplish. accorder, to agree, to tune, to grant, to allow. accourir, to run, to hasten; n devant de, to run to meet. accrocher, to hang, to fasten. accueil, m , greeting, welcome, reception. accusation,/., accusation, indict- ment, prosecution. achat, m., purchase. acheter, to buy. achever, to complete; ' , to end, to come to an end. acquerir, to acquire. acquisition,/., acquisition, pur- chase. acquitter, to acquit. acteur. m., actor. admettre, to admit. administration, /, administra- tion, control. admirable, fine, admirable. adopter, to adopt. adouci, kind. adresse, /., skill. adresser, *' , to speak to, to address. adroit, skillful. affable, kind, affable. affaiblir, to weaken. affaire,/., affair, thing, business. affaisser, to sink down, to weaken. affection,/., affection. affectueux, affectionate. affectueusement, affectionately. afin que, in order that. afflige, downcast. [stream. affluent, m., branch, tributary, affoler, to make very fond, to madden, to frighte'n. affreux, terrible, hideous, awful. agacer, to annoy. age, m., age. 185 186 VOCABULARY agent, m., agent, officer. agir, to act; il s'agit de, it is a question of. agite, moved. [antly. agreablement, agreeably, pleas- agrenient, m., pleasure. aider, to assist. aie, see avoir. aigu, shrill, sliarp. ail, m., garlic. aille, see aller. ailleurs, elsewhere; d' , more- over. aimable, kind. aimer, to love, to like. aine, m., eldest, senior. ainsi, thus; que, as well as. air, m., appearance, look, air, tune. aise, /. , ease, comfort; etre Men , to be glad. aj outer, to add. alerte, active, lively, quick. allee, /., avenue. aller, to go; bien, to be well; - et venir, to go to and fro; s'en , to go away. allonger,to extend; allonge ^ong. allons ! come, well ! done, come now. allumer, to light. alors, then. amabilite, /., kindness. amarrer, to anchor. amas, m. , pile, heap. amasser, to gather, to crowd to- gether. ambitieux, ambitious. ambulant, wandering. amener, to lead. Amerique, /., America. ami, m., friend. amical, friendly. amitie, /., friendship, affection. amonceler, to pile or heap up. amour, m., love; propre, m., self-love, vanity, pride. amusant, amusing. amuser, to amuse. an, m., year; par , yearly. annee,/., year. aneantir, to crush, to prostrate. anglais, English. Angleterre,/., England. angoisse,/., anguish, worry. animal, m. , animal. s'animer, to become animated. annonce,/., announcement. annoncer, to announce. apathie,/., indolence. apercevoir, to perceive, to notice, to see. apparaitre, to appear. apparition,/., apparition. app art erne nt, m., apartment, room, quarter. appartenir, to belong to. appel, m., call, appeal. appeler, to call. appetit, m. , appetite. applaudir, to applaud. applaud! sseraent, m., applause. apporter, to bring. apprecier, to appreciate. apprendre, to learn, to teach, to inform. appr entissage, m. , apprentice- ship. apres, after. apres midi, /., afternoon. appris, see apprendre. approbation./., approval. s'approcher, to approach. approprie, suitable, appropri- ate. approuver, to approve. appuyer, to lean, to rest. arbre, m., tree. VOCABULARY 187 arbuste, m. t shrub. archeologue, in., archaeologist. archet, m., bow. argent, m. t money. arme, /., arrn, footing. arracher, to draw out, to pull, to tear. arranger, to arrange, to plan. arre:tation, /., arrest. arret. //<., stop, halt, decree. arreter, to arrest; ' , to stop. arriere, behind ; d I' , back, behind; en , backwards. arrivee, /., arrival. arriver, to happen, to arrive. arrondir, to round, to make round. art, m., art, skill. articuler, to articulate. artiste, m., artist. artiatiquement. artistically, arti- ficially. ascension, /. , ascent. aspect, m., appearance, aspect. assaillir, to assail. [i n g- assemblee, f , assembly, gather- s'asseoir, to sit down. asseyer, see asseoir. assez, enough. assiette, /. , plate. assis, seated. assises, /., assizes; court cC , court of assizes. assister, to be present. associe, m., associate. assommer, to overwhelm, to knock down. assurement, assuredly. assurer, to adjust, to assure. attacher, to fasten, to attach. attacque,/., attack. attarde. belated. atteindre, to reach, to attain. attendre, to await, to expect. attendrir, to affect, to touch, to move. attendu que, whereas, inasmuch as. attente, f., waiting. attentif, attentive. attention,/., attention. attirer, to attract. attitude,/., attitude, position. au = a le. auberge, m., inn, tavern. aubergiste, m., innkeeper. aicun, no, no one. au-dela, 1 eyond. au devant de, see accourir. augmenter, to increase. aujourd'hui, to-day. aumonier, m., chaplain. aupar avant, before. aupres ( e, near to, next to. aussi, also; (initially) there fore. aussitot, immediately; que, as soon as. autan t , as much ; d' plus que, so much the more as. automne, m., autumn. autorite,/., authority. autour de, about. autre, other; Vun I' , both. autrefois, formerly. autrement, otherwise. avance, /., advance; d" , be- fore, beforehand. avancer, to advance. avant, m., front. avant, before. avantage, m., advantage. avec, with. aventure, /., adventure. avenue,/., avenue. avertir, to warn, to notify. aveu, m. t confession, statement. aveugler, to blind. avis, m., opinion. 188 VOCABULARY aviver, to kindle afresh, to brighten. avoir, to Lave; il y a, il y avait, there is (are), there was (were), avoisiner, to border on. avouer, to avow, acknowledge, to confess. bagage, m., baggage. baiser, m., kiss. baisser, to lower, to stoop, to lean o Ai er, baladin, m., .juggler, player, balancer, to balance, balayer, to sweep, balbutier, to stammer, balourdise, /. , stupidity, bane, m., bench, barbe, /., beard; Jaire la , to shave. barbet, m., water- spaniel, barbier, m., barber, barreau, m., bar. barrer, to stop up, to barricade, barriere, /., fence, bar, post, gate, rail. bas, m., stocking, ho:"-., bas, low. basse taille,/., bass, bassiner, to heat with a warm- ing-pan. bateau, m., boat, batslier, m , boatman, batir, to build, baton, m., stick, cane, club, batterie, /., noise, battery, battre, to beat, to batter, to clap. beau, bel, fine, beautiful, beaucoup, much, many, becher, to dig, to spade, bedeau, ra,, beadle, sexton, beignet, m., fritter, bemol, m. t flat. bercer, to rock, to cradle, to lull asleep. berge, /., bank, besoin, m., need, bete, stupid, bete,/., beast, bestiaux, m., cattle, betise,/., folly, beurre, m., butter, bien, much, many, bien, well, good; eh , well! eh oui, of course, bienheureux, happy, blessed, bien que, although, bientot, soon. Mere, /. , beer, bile,/., bi!e, gall, spleen, bille, /., marble, bizarre, peculiar, odd. blanc. blanche, white, blarchir, to whiten, to grow white. ble, m., wheat. Messer, to wound, bieu, blue, bleuatre, bluish, blond, light, blond, blottir, to cower, to lie flat, to squat. blouse,/., blouse, loose jacket, boeuf, m. , ox. bohemien, m., gypsy, boire, to drink, bois, m., wood, boise, wooded, boisson,/., drink, beverage, boiter, to limp, to be lame, bon, good, kind, boucher, m., butcher, bond, m., leap, bonheur, m., happiness, good fortune, bonhomme, m., fellow, man, gentleman. VOCABULARY 189 bonjour, in. , good-day. bonnet, m., cap; . de police, foraging-cap. bonte, /., kindness, bord, m., edge, shore ; d on board. border, to border, to line, botte. /. , pile, bundle, bouche, /. , mouth, boue. /., mud. bouffette, /., ribbon, bouger, to stir, to budge, to move, bouillie, f., pap, soft food for infants. bouler, to roll over, boulevard, m., boulevard, ave- nue, bouquet, m , bunch, bouquet, group, tourdonnement, m.f buzzing, murmur. Jicurgeois, m., middle class or ordinary citizen. 1'ourree, /., brushwood, fagots. Jwurrer, to abuse, to thrash, bourse,/., purse, boat, m., end. bouteille /., botfrle. boutique, /., shop, store, boiton, m., button, boutonniere,/., buttonhole, bouvier, //*., cowherd, drover^ branche,/., branch, twig, brande,/., heath, bras, in., arm. brave, good, brave, bravement. bravely, boldly, bravo ! line! good! brillant, brilliant, sparkling, brin, m. t shoot, blade, sprig, brique, /. , brick, briser, break, brosse, /., brush. brouillard, m., fog. brouiller, to obscure, to confuse, to efface. broussaille, /. , bushes. bruit, m. t noise. brulure, /., burning, burn. brusquement, briskly, abruptly. brutalement, brutally. bruyant, noisy. brutalite, /., brutality, rough- ness. buche, /., log. buisson, m., shrubbery, bush. but, m. , object, aim. buvant, buvez, see boire. $a cela, this, that. ca et la, here and there. cabane, f. , cabin. cabaretier, m., tavern keeper, innkeeper. cachemire, m., cashmere. cacher, to hide. cadeau, m., present. cadenas, m., padlock. cadran, m., dial. ' cadre, m., frame, casing. cafe, m., restaurant, coffee- house. cailloux, ?n., flint-stone, pebble. caisse, /. , chest, box, coffer, cylinder of a drum. caissier, m., cashier. caleche, /. , open carriage. camarade, m. and f., comrade, playfellow. cambrer, to bend. campagne,/., country. camper, to set, to camp. canal, m., canal. caniche, m., poodle-dog, water spaniel. canzonetta, /. , song. capable, capable. 190 VOCABULARY capital, m., capitol. [sire, caprice, m., caprice, whim, de- car, for. caractere, m., character, carbonise, burnt, charred, carcasse./., gag, framework, carene,/., hull. caresse,/. , caress, hug, embrace, caresser, to stroke, to embrace, carne, flesh-color, carre m., square, carreau, m., square, tile, floor, carrefour, m., crossway. carriere./., race-course, quarry, carrosse, m., carriage; rouler , to ride in a carriage, carte,/., map. cas, m., case; au , in case. cascade, /., cascade, casquette, /., cap. casser, to break, catastrophe, / , catastrophe, cause,/'., cause, causer, to talk, to chat, ce, cet, cette, ces, this, that, these, those. ce, celui, celle, t?eux, this, it, that, he, she, those ; celui ci, this one ; celui- Id, that one. ceci, this, coder, to yield, cela, this, that, cellule, /, cell, cendre, /., ashes, cent, one hundred, centre, m., center, middle, cependant, however, cercle, m., circle, certain, certain, sure, certitude,/., certainty, cerveau, m., brain, cesser, to s op, to make cease. ceux, It"/, those. chacun, each one. chagrin, m., trouble, sorrow. chaine, /. , chain, chaise, / , chair, chale. m., shawl, chalet, m., summer-home, villa, Swiss cottage, chaleur, /., heat, warmth, chambriere, /. , support, champ, m., field; de course, race-course. chance, /. , chance, luck, chandelle, /. , candle, changer, to change, chanson,/., song, chanterelle, /., first string of a violin. chanter, to sing, chanteur, m., singer, chapeau, m., hat; d cinque, crush-hat ; bas, hat off. chaque, each, charger, to*charge ; se de, to take charge of. charmant, charming, charme, m. t .charm, charrette,/., cart, charrue,/., plow, chat, m., cat. chataignier, m., chestnut- tree, chatouiller, to tickle, to please, to flatter, chaud, warm ; faire , to be warm. chauffer, to warm, to heat, chausser. to put on (shoes), chausson, m., light shoe, hose (knit). chef, m., chief, head, cheminer, to walk, to travel, to make one's way through, chemin, m., road, cheminee, /., fireplace, chene, m., oak. cher, dear. chercher, to seek, to hunt, chetif, wretched, paltry. VOCABULARY 191 cheval, m., horse. chevelure, / , crop of hair, head of hair, hair. cheveu, m., hair. chez, at, to, at the house of. chien, m., (chienne) dog. chose,/., thing. chute,/., fall. ciel. m., sky. cigare, m., cigar. cinq, five. cinquante, fifty. circonspect, cautious, careful. circonstance, /. , circumstance. cirque, m., circus, show. ciseaux, m., scissors. citoyen, m., citizen. clair, clear. clairement, clearly. clairiere, /. , open place, clear- ing. clameur,/., noise. clapoter, to spatter, ripple, chop. clarinette, /. , clarinet. clarte, /. , clearness. claque,/., slap; cf. chapeau. claquer, to clap. clef, f , key. client, m., customer, client. cligner, to squint. clos, closed. cocher, m., driver, coachman. coeur, m., heart. cogner, to strike, to punish. coiffe,/, cap, headdress. coiffer, to wear, to put on one's head, to dress one's hair; tire coiffe de, to wear on one's head. [for the head. coiffure,/., headdress, covering coin, m., corner. col, m., collar. colere,/., antrer. coiler, to paste, to stick, to glue. collet, m., coat-collar. colonne,/., column. combien, how much, how long. comedie, /. , comedy. comedien, m., comedian, actor. comique, comical. commandement, m., command, order. commander, to order, to com- mand. comme, as, how, like. commencer, to begin. comment, how, what ! commer^ant, commercial, trad- ing. commerce, m., trade. commissaire, m., commissioner, manager. comparaison,/., comparison. comparer, to compare. comparution, /., appearance. complet, complete, full. completement, completely. complice, m., accomplice. compliment, m. . compliment. composer, to compose, to make up. comprehensible, comprehensible, intelligible. comprehension, /., comprehen- sion, intelligence. comprendre, to understand. compter, to count. comte, m., county. concierge, ?., porter. condamner, to condemn. conducteur, m., leader, guide. conduire, to lead, to guide, to take. confection,/, making, prepara- tion, confection. confirmer, to confirm. conformer, to conform, to fol- low. confus, confused, indistinct. 192 VOCABULARY connaissance, /. , acquaintance. connaitre, to know. connu, known. connusse, see connaitre. conseil, m., advice. consentir, to consent, to agree. par consequent, consequently. conservatoire, m., conservatory. conscience, /., consciousness; avoir , to be aware of. consciencieusement, conscien- tiously. considerable, important. consister, to consist. consoler, to console. constamment. constantly. constater, to confirm, to prove. construire, to construct. consulter, to consult. conte, m. t story; defees, fairy tales. contempler, to look at, to con- template. contenir, to contain oneself, to hold in. content, satisfied. contentement, m., contentment. contenter, to satisfy ; 86 , to be satisfied. conter, to tell, to relate. continuer, to continue. contorsion, f. , contortion. contradiction, /., contradiction. contraint, constrained. contrariant, provoking, annoy- ing, disappointing. contrarier, to cross, to thwart. contre, against. contree, /., country, region. convaincre, to convince. convenablement, suitably, prop- erly. convenir, to be fitting, to be- come, to suit, to agree. conversation, f. , conversation. conviction,/., conviction. convulsif, convulsive. coquin. m., rascal. corbcille /., basket. cor tie, /'., rope, string. cordon, m., ribbon, cord. cordonnier, m., shoemaker. corne, /. , horn. [cornet. cornet, m., horn; d piston, ccrps, m., body. corridor, m , hall. corsage, m., waist. cortege, m., train, procession; fiiire , to follow, [costume. costume, m., dress, habit, suit, costumer, to dress. cote, m., side, view, direction. cou, m. . neck. couche. lying down, bed. se coucher, to lie down, to re- tire, to go to bed. cculer, to flow, to run. couleur, /., color. coulisse, /., sliding board, be- hind the scene (theatre). coup, m., blow, stroke, point; tout d , suddenly. coupable. guilty. coupe,/., cut; de cheveux, hair- cut. couper, to cut. cour, /. , court-yard. courage, in. , courage. courber, to bend. courir, to run. course,/., way. court, short. coussin, m., cushion, couteau, m., knife. couter, to cost. couteux, expensive. couture, /. , seam. couvercle, m., cover. VOCABULARY 193 convert, covered, convert, m., tablecloth, converture, /. , cover, blanket, couvrir, to cover, se (temps), to become cloudy, cracher, to expectorate, to spit, craindre, to fear, crainte,/., fear, dread, cramponner, to cling to. [ing. craquement,w., cracking, break- era vate,/., tie, neck scarf, creature, /. , creature, creme , f. , cream . crspe, /., pancake, creuser, to hollow, to dig, to deepen, creux, hollow, cri, ., cry. crier, to cry, to creak, to shout, to make a noise, crime, m., crime, cristallin, shrill, clear, crochet, m., hook, crochu. hooked, crooked, croire, to believe, croiser . to cross, crotte, muddy, dirty, croute,/., crust, cru, j-ee croire. cruche, /. , pitcher, crumes, see croire. cuiller,/., spoon, cuilleree,/., spoonfuL cuir, m , leather, cuisine, /., kitchen, cuit, cooked, roasted, cuivre, m., copper, culpabilite, /., guilt, culture, /., cultivation, cure, ?//., priest, cure-dent, m., toothpick, curieux, curious, inquisitive, anxious, curjosite, /., curiosity. cuvette,/., basin. cygne, m. t swan. dame ! why ! goodness me ! danger, m. , danger. dans, iu into. danser, to dance. danseur, m., dancer. davantage, more. de, to, from, of, some. debarrasser, to get rid of. de biter, to give out, to utter, to deliver. deboucher, to open, to pass out, to flow or pour out. deboucler, to unbuckle. debout, erect; cf.tenir.[pearance. debuter, to make one's first ap- decembre, m., DeOxeniber. deception, /, disappointment, drawback. decharne, emaciated, lean, thin. decider, to decide, to persuade. decidement, decidedly. declarer, to declare. decolorer, to fade, to lose color. decompose, distorted, decom- posed, [concert. deconcer^er, to baffle, to dis- decourager, to discourage. decoupure, f. t cut work, carving. decouvert, open. decouverte,/., discovery. decroiser, to uncross, to change position (legs, arms). dedans, within, inside. defendre, to defend, to forbid. defter (se) de, to distrust. defile, m., procession degager, to break loose, to dis- engage, to free. degringoler, to tumble down. deguiser, to disguise. dehors, en , outside. deja, already. 194 VOCABULARY dejeuner, m. , breakfast, meal. dejeuner, to breakfast, to dine. delayer, to dilute, dissolve. delibere, to deliberate. delicat, delicate. deniain, to-inorrow. demander, to ask. demeurer, to dwell, to live, to remain. demi, half; a demi-voix, in whis- pers, in an undertone. demonter, to disconcert. . demontrer, to prove, to show. dent, f., tooth. dentelle,/., lace. departement, m., department, state. depasser, to pass ahead of. depecher (se), to haste, to hurry. depens. m., expense. depense,/., outlay, expense. deplaisir, m., displeasure. deployer, to unfold, to show, to display. deposer, to put aside, to take off. deposition, f. t evidence, depo- sition. depuis, since ; que, since. derangement, m., inconvenience. deranger, to disturb, to incon- venience. dernier, last. a la derobee. secretly, steathily. derriere. behind. des, from ; que, as soon as. descendre, to go down, to descend. desespoir, m., despair, [undress. deshabiller (se), to disrobe, to designer, to point out. ( esir, m., desire. desirer, to desire, to wish. desoler, to grieve, to make dis- consolate. desormais, henceforth. dessecher, to dry up. dessous, below, beneath, down. dessus, on, above, upon. destiner, to destine, to intend. detacher, to detach, to unfasten, detendre, to relax. determiner, to determine. detester, to detest. detour, m., turn, by-way, wind- ^ing. detresse, f., distress, sorrow, dette,/., debt, deux, two. devanture,/., front, devant, before (position), developper, to develop, deviner, to guess, devenir, to become, devoir, m., duty, devoir, to owe, to be destined to, ought, must, to be about to. devorer, to devour, to gulp down. devoue, devoted, diapason, m., pitch, diapason. Dieu, m., God; mon , dear me ! goodness me ! diese, dieze, /., sharp, different, different, differer, to postpone, to put off. difficile, difficult, difficilement, with difficulty, digne, worthy, dire, to say, to speak, direct d i rect. directement, directly, diriger, to direct, discussion,/"., discussion, discuter. to discuss, disparaitre, to disappear, disposer, to arrange, to lay out, to dispose, to order. VOCABULARY 195 disposition, /., inclination, dis- position; etre en , to be in- clined. dissiper, to disappear, to make disappear, to dissipate. distance,/., distance. distinct, distinct. distinctement, distinctly. distraire, to divert, to entertain. divan, in., couch, divan. divers, diverse, different, vari- ous, sundry. diviser, to divide. dix, ten. dizaine,/., about ten. docile, docile, manageable. docilite, /., submissiveness, do- cility. doigt, m., finger. doivent, see devoir. domesticite, /. , domesticity. domestique, m. or/., servant. done, then, therefore, why ! donner, to give, to yield; rai- son d, to decide in favor of. dont, of which, whose, in which. dorer, to gild. dormir, to sleep. dos, m., back, [ness, kindness. donceur, /., mildness, sweet- doucement, gently, tenderly. doulenr, /., sorrow, gloom. douloureux, sad. donte, m., doubt. douter, to doubt; de, to sus- pect ; s'en de y to suspect, to guess. doux fee), gentle, kind, sweet. douzaine, /., about a dozen. drap, m. t cloth. se dresser, to rise, to stand erect. droit, narrow. droit, m., right. drolatique, funny. drole, funny, comical. du. see devoir. dur, hard, harsh, difficult. durcir, to harden, to make tough. durement, harshly. durer, to last. can, /., water, current. ebahi, astonished, aghast, won- dering. eblouir, to dazzle. ecarquiller, to spread wide open. ecarter, to put aside; *' , to stray. ecarte, wide apart. echafaudage, m., scaffolding. echapper, to escape, to slip away. echelle, /., ladder. echelon, m., step. echu, passed, expired. s' eerier, to cry out, to exclaim. ecrire, to write. s'ecouler, to pass. ecouter, to listen. eclairctr, to clear up. [light. eclairer, to light up, to make a eclat, m., brilliancy. e:later, to burst; de rire, to burst out laughing. Ecosse,/., Scotland. ecurie, /., stable. eeu, m., coin worth three francs. eduque, informed, educated. effaroucher, to startle, to scare, to frighten. effet, m., fact. efflenrer, to graze, to touch lightly. efforcer, to make an effort, to strive. effort, m., effort. effrayant, terrible, awful. effrayer, to frighten, to alarm. effroi, m., fright. 19G VOCABULARY effrontement, boldly. effusion,/., outburst, effusion. egal, equal. egalement, equally. egard, m., regard, respect; a tons les , in every respect. egarer, to stray. egorger, to butcher, to slaughter. elan, w. , transport, joy, out- burst, start, run. elancer, to rush, to leap. elegance,/., elegance. elegant, elegant. eleve. m. orf., pupil, scholar. clever, to rear, to bring up. elle, she, it. eloge, m , praise, eulogy. s'eloigner, to go away, with- draw. eloquence,/., eloquence. emaner, to issue from, to corne from, to emanate. embarquer, to embark, to go on board. emb arras, m., embarrassment. embouchure,/., mouthpiece. emerveille, astonished. emmener, to take away, to lead away. emotion,/., emotion. s'etnparer, to take possession of, to appropriate. empecher, to prevent, to stop, to hinder. emplir, to fill. emploi, m., use, spending. employer, to use, to employ. empoigner, to seize. emporter, to take away, to carry away. empreinte, /. , track, footprint. empressement, m,, eagerness. emprunteuse, /. , borrower. emu, moved, excited. en, in, into, while; as, like. [any. en (pron.) y of it, of them, some, embrasser, to embrace, to kiss. encadrer, to encase, to surround, enceinte, /. , enclosure, encombrer, to fill, to obstruct, to encumber. encore, yet, still, again, besides, encourageant, encouraging, endimancher, to put on Sunday clothes, to dress up. s'endormir. to fall asleep, endroit, m., place, locality, enduit, m., layer, coat, coating, enfance, /. , childhood, enfant, m. orf., child, boy, girl; trouve, foundling, enfermer, to lock in. enfievre, feverish, heated, enfin, finally, at last, well, enflammer, to burn, to flame, enfoncement, m., recess, back- ground. enfume, smoky. engagement, m. , promise, en- gagement, duty. engager, to urge, to entreat, tc invite, to engage. engourdir, to benumb, to dull, to become enervated, or feeble. enguirlander, entwine, [bolden. s'enhardir, to make bold, toem- enjambee, /, leap, jump. enjamber, to leap or jump over. enlever, to take away. enr.ui, in., weariness. s'eunuyer,tobe tired, tobe bored. ensanglanter, to make bloody. enseigne, / , sign. enseigner, to teach. ensemble, together. enseveli, buried. ensuite, then, again. entasser, to heap or pile up. VOCABULARY 19' entendre, to hear; ' , to come to an agreement; bienentendu, of course. enihousiasmer, to enthuse. entourer.to surround, to enclose. entournure, /., turning, move- ment, ariuliole. entrailles,/., entrails, intestines, bowels. entrainant, captivating. entrainer, to drag, to lead along, to take away. entre, between. entre-baille, half open. entrecoupe, broken. entree,/., entrance, beginning, first course. entrefaites, f., interval, mean- time. entrepreneur, m., contractor. entreprise, /. , enterprise, under- taking. entrer, to enter. s'entretenir, to entertain or amuse oneself. entretien, m., interview. envie, /., wish, desire, longing. envelopper, to wrap up. environ, about. environ, m., surroundings, sub- urb, neighborhood. envoi, m , remittance, sending. s'envoler, to disappear, to escape. envoyer, to send. epaisseur, /. , thickness. epais, thick. opargner, to spare. eparpiller, to scatter. epaule, /., shoulder. epaulette, /., epaulet, shoulder- piece. epine,/., thorn; tete d' , thorii- bedire. epineax, thorny. epoque,/., epoch, period, time. epouser, to marry. epouvante,/., fright. epouvanter, to frighten, to repell. eprouver, to feel, to experienca. epuiser, to exhaust. escalier, m., stairway. esclave, m., slave. espace, m. t space, place. espacement, m., distance, space. esperance,/., hope. esperer, to hope. esprit, m., mind. essayer, to try. essentiel, m., essential. essuyer, to wipe, to dry. est, m., east. estacade, /., stockade, boom. estimable, worthy, honored, esti- mable. estropier, to cripple, to lame, to disable. et, and. etable, /., stable. etabli, m., bench. etager, to taper. etalage, m., display, laying or spreading out. etaler, to spread out. etat, m., state, condition. ete, m., summer. eteindre, to put out, to extin- guish; ' , to go out. eteint, extinguished, out. etendre, to extend, to stretch out. etendue,/ 1 ., extent. etincelle, /. , spark. etoffe. /. , goods, cloth. etoile,/., star. etonnement, m., astonishment. etonner, to astonish. etouffer, to stifle, to choke; *' , to stuff, to be choked. etrange, peculiar, funny. 198 VOCABULARY etranger. ra., stranger, foreigner. etrangler, to strangle. etre, to be; d, to belong to. etreinte,/., embrace. eu, eus, see avoir. Evangile, m., Gospel. evanouir, to faint, to become unconscious. evasion, f. , escape. eveille, awake. eveiller, to awaken, to wake up. eveil, m., warning, bint. evidemment, evidently. evident, evident. eviter, to avoid. examiner, to examine. example, m. , example. exasperation, f. , exasperation. exasperer, to exasperate. excellent, excellent. exception,/., exception, [stir on. exciter, to excite, to incite, to exclamation,/., exclamation. executer, to execute. execution, /., execution. exercer, to carry on. exercice, m., exercise. explication,/., explanation. expliquer, to explain. [work. exploiter, to manage, to win, to explosion, /., explosion, out- burst. exposer, to expose. exprimer, to express. expnlser, to drive out, to expel. extraordinaire (par), by chance. extreme, extreme. face, /"., face, side, front. facheux. troublesome, cross, peevish, regrettable, facile, easy, facilement, easily. facher, to anger, to vex ; se to get angry, to offend. facon,/., manner. fadasse, tame, dull, still. fagot, m., brush, fagot. faible, weak. faillir, to fail; toniber, to come near falling, to be on the point of. faim, /., hunger. faire, to make, to cause, to order, to play, to act. fait, see faire. falloir, to be necessary, must ; s'en , to be wanting. famelique, starving. fanfare. /., flourish ; de pa- rade, march. fantaisie, /. , fancy ; prendre , to take a notion to. farce, /., trick. farine,/., flour. fasse, see faire. fatigue, /. , fatigue. fanbourg, m., outskirt, suburb. faudra, see falloir. faussete, /. . falseness. faut, see falloir. faute, /., fault; etre en , to be in the wrong. fauteuil, m., armchair. faux, -sse, false. faveur, /., favor. fee, / , fairy. f eerie, /., fairyland, enchant- ment, fairy-tale. [play feindre, to feign, to pretend, to felicite, /., to congratulate. femme,/., woman. fendre, to split, to break. fenetre, /., window. fer, m., iron. fera, see faire. fer-blanc, m., tin. VOCABULARY 199 ferme, /. , farm. fermer, to shut, close. feroce, ferocious, awful, angry. ferraille, /. , old iron. ferrer, to bind on top with iron ; sou-tiers ferres, hobnailed shoes. fertile, fertile, fete,/., feast, feu, 7/1., fire, embers, feuillage, m., foliage, feuille,/., leaf, feutre, ?n., felt, fidele, faithful, fier, proud. fierement, proudly, haughtly. fierte, /., pride, haughtiness, fievreux, feverish, fifre, m. t fife, fifer. figurer, to take part, to play a role, to imagine, to pretend, figure, /., face, filer, to spin, to veer, to move quickly, to take oneself off. filet, m,, net. fille, /., girl, daughter, fils, m., son. fin, shrewd, cunning, fin,/., end. finalement, finally. finir, to end, to finish, fit, see faire. fixe, fixed, fixer, to fix, to stare, flairer, to scent, flamber, to burn bright, to flame. flamme, /., flame. [ter. flatter, to pat, to stroke, to flat- fleur. /., flower, fleurer, to smell, flot, m., stream, wave, flood, foire, /., fair, fois,/., time, fond, m., depth, bottom. fondre, to melt. font, see faire. force,/., skill. forcer, to force, to compel. forci, grown strong. forme, /., form. former, to form. formidable, terrible, formidable. fort, strong. fortement, vigorously. fortune,/., fortune, fate. fou, mad. fouiller, to search. foule, /., crowd. fouler, to trample. four, m., oven. fourche, /., fork of a tree. fourchette, /., fork. fournil, m., bakehouse. fournir. to furnish, to si pply. fourrer, to stick, to stuff. fourriere,/., pound. fourrure, /., fur. foyer, m., fireplace. frayeur,/. , fear. fraise, /., strawberry. franc, m., franc, worth twenty cents. franchir, to cross, to cover, franchise,/., frankness, frapper, to strike, fraternel, brotherly, fraternal, frenesie, /. , frenzy; avec , vigorously. frequenter, to frequent, fretillant, frisky, wagging, fricasser, to fry. frileux, sensitive, chilly, friponnerie,/., trick, fripon, m.y scamp, friper, to rumple, to wear out. froid, m., cold, froidement, coldly, froideur, /., coldness, irrespon- siveness. 200 VOCABULARY froisser, to rumple. frotter, to rub. fructueux, fruitful, profitable. fuir, to flee. fuite,/., flight. fumee, /. , smoke. fumer, to smoke. fumier. m., dunghill, manure. furieux, mad, furious, angry. fusil, m., gun. fut. see etre. fute, cunning, sly. [to make. gagner, to gain, to win, to earn, gai, lively. galant, polite, gallant. galerie, /. , gallery, balcony. galon, m., lace. galonner, to lace. galop, m., gallop. gamin, m., street-boy, lad. gar at the right time. VOUB, you, to you. voute, arched, bent, voyage, m., trip, voyant, gaudy, showy, voyageur, m., traveller, vrai, true. vraiment, truly, vu, see voir. ,/., sight. y, there, to it, to them. yeux, w., plur. of ceil, eye, zole, m. t leal. i fi- ,^^^L- - / Z Jji. - -Ci" ~~~t& u#u**rJL Modern Language Dictionaries Whitney's Compendious German and English Dictionary viii 4-538 -f ii + 362 pp. 8vo. Retail price, $1.50. The extent of the vocabulary actually given is not far from 60.000 words, but these are so treated that the meanings of a vastly larger num. ber are easily determined. Case's Student's French and English Dictionary 600 -f 586 pp. I2mo. Retail price, $1.50. 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SUPER, Dickinson College.) With Exercises based on the Text. 157 pp. of Text. 45c. Labiche et Martin : La Poudre aux Yeux. (FERDINAND BOCHER, Harvard.) 62 pp. of Text. 35c. Labiche et Martin : Le Voyage de M. Perrichon. JOHN R. EFFINGER, University of Michigan. 91 pp. of Text. 35^ Malot : Sans Famille. (Huco P. THIEME, University of Michi- gan.) 174 pp. of Text. 4Oc. Me'rime'e: Colomba. (A. GUYOT CAMERON, Princeton.) 179 pp. of Text. 500. Me'rime's : Quatre Contes. (F. C. L. VAN STEENDEREN, Univer- sity of Iowa. 83 pp. of Text. 4oc. Sand : La Mare au Diable. (EDWARD S. JOYNES, South Carolina College.) With Exercises based on the Text. 77 pp. of Text. 40c. Theuriet : L J Abb Daniel. (ROBERT L. TAYLOR, Dartmouth.) 87 pp. of Text 4oc. INTERMEDIA TE Daudet'. Robert Helmont. (W. O. FARNSWORTH, Yale.) 90 pp. of Text 4oc. Margueritte : Strasbourg. (OscAR KUHNS, Wesleyan.) 155 pp. of Text 450. Pailleron: L'Etincelle. (O. G. GUERLAC, Cornell.) 79 pp. o^ Text. 4oc. CLASSIC Corncille: Le Cid. (EDWARD S. JOYNES, South Carolina Col. lege.) 72pp. of Text. 350. Racine: Athalie. (EDWARD S. [JOYNES, South Carolina Col- lege.) 76 pp. of Text. 35 c. Racine : Esther. (EDWARD S. JOYNES, South Carolina College.) 54 pp. of Text. 35 c. HENRY HOLT AND COMPANY 34 West 33d Street. New York 378 Wabash Avenue. Chicago 30112078706444