V ' '&&. ** j m L I E> OF THE UNIVERSITY OF ILLINOIS 845821 Of i 1691 -->** . m * 5\ v '> . :*s *f f 1 . ,, ..* ^^-^^ ^y *8 . SCENES DE LA VIE PRIVEE UNE FILLE D'EVE OEUVRES COMPLETES DE H. DE BALZA PUBLIEES DANS LA COLLECTION MICHEL LEVY BEATRIX CESAR BIROTTEAU LE CHEF-D'OEUVRE INCONNU. LES CHODANS. . vol. 1 1 1 1 LE COLONEL CHABERT 1 CONTES DROLATIQUES 2 LE CONTRAT DE MARIAGE 1 LA COUSINE BETTE 1 LE COUSIN PONS 1 LE CURE DE VILLAGE 1 UN DEBUT DANS LA VIE 1 LE DEPUTE D'ARCIS 2 LES EMPLOYES j. L'ENFANT MAUDIT 1 L'ENVERS DE L'HISTOIRE 1 EUGENIE GRANDET 1 LA FAUSSE MAITRESSE , 1 LA FEMME DE TRENTE ANS 1 UNE FILLE D'EVE 1 HISTOIRE DEJ TREIZE 1 ILLUSIONS PERDUES 3 L'ILLUSTRE GAUDISSART 1 Louis LAMBERT. . l LE LYS DANS LA VALLEE LA MAISON DU CHAT-QUI-PELOI LA MAISON NUCINGEN LE MEDECIN DE CAMPAGNE MEMOIRES DE DEUX JEUNES MAIUJ UN MENAGE DE GARCON MODESTE MlGNON LES PAYSANS LA PEAU DE CHAGRIN LE PERE GORIOT LES PETITS BOURGEOIS PETITES Mi SERES DE LA VIE c< JUGALE PlIYSIOLOGIE DU MARIA C=E PIERRETTE LA RECHERCHE DE L'ABSOLU.. . . SERAPHITA SPLENDEURS ET MISERES DES Coi TISANES SUR CATHERINE DE MfiDicis UNE TENEBREUSE AFFAIRE URSULE MIROUET LA VIEILLE FILLE 6MILB COLIK. IMPRlMtRIB DE LAGNT. H. DE BALZAC (EUVRES COMPLETES UNE FILLE D'EVE ALBERT SAVARUS PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES 3, RUE AUBER, 3 1891 Droits de reproduction et de Induction rserv& f ' UNE FILLE D'EVE LIBRARY A MADAME LA COMTESSE BOLOGNINI NEE VIMERCATI Si vous vous souvenez, madame, du plaisir que votre conversation procurait & un voyageur en lui rappelant Paris i Milan, vous ne vous e*tonnerez pas de le voir vous te"moigner sa reconnaissance pour tant de bonnes soirees passe'es aupres de vous, en apportant une de ses osuvres a vos pieds, et vous priant de la prote'ger de votre nom, comme autre- fois ce nom prote'gea plusieurs contes d'un de vos vieux auteurs, cher aux Milauais. Vous avez une Eugenie, de"ja belle, dont le spirituel sou- rire annonce qu'elle tiendra de vous les dons les plus pre"cieux de la femme, et qui, certes, aura dans son enfance tous les bonheursqu'une triste mere refusait & l'Euge"nie mise en scne dans cette ceuvre. Vous voyez que, si les Francois sont tape's de l^gerete", d'oubli, je suis Ita- lian par la Constance et par le souvenir. En e*crivant le nom d'Euge'nie, ma pense"e m'a souvent reporte" dans ce frais salon en stuc et dans ce petit jardin, au t'tcofo dei Capuccini, te"moin des rires de cette chere SCENES DE LA VIE PRIVEE. enfant, de nos querelles, de nos remits. Vous avez quitte* le Corso pour les Tre Monasteri, je ne sais point comment vous y etes, et suis oblig6 de vous voir, non plus au milieu des jolieschoses qui sans doute vous y entourent, mais comme une de ces belles figures dues a Carlo Dolci, Raphael, Titien, Allori, et qui semblent abstraites, tant elles sont loin de nous. Si ce livre pent sauter par-dessus les Alpes, il vous prouvera done la vive reconnaissance et I'amitie' respectueuse De votre humble serviteur DE BALZAC. Dans un des plus beaux hotels de la rue Neuve-des- Mathurins, a onze heures et demie du soir, deux femmes etaient assises devant la cheminee d'un boudoir tendu de ce velours bleu a reflets tendres et chatoyants que 1'in- dustrie francaise n'a su fabriquer que dans ces dernieres annees. Aux portes, aux fenetres, un de ces tapissiers qui sont de vrais artistes avait drape de moelleux rideaux en cachemire d'un bleu pareil a celui de la tenture. Une lampe d'argent ornee de turquoises et suspendue par trois chaines d'un beau travail, descend d'une jolie rosace placee au milieu du plafond. Le systeme de la decoration est poursuivi dans les plus petits details et jusque dans ce plafond en soie bleue, etoile de cachemire blanc dont les longues bandes plissees retombent a d'e'gales distances sur la tenture, agrafees par des nceuds de perles. Les pieds rencontrent le chaud tissu d'un tapis beige, epais comme un gazon et a fond gris de lin seme de bouquets bleus. Le mobilier, sculpte en plein bois de palissandre d'apres les plus beaux modeles du vieux temps, rehausse par ses tons riches la fadeur de cet ensemble, un peu trop flou, dirait un peintre. Le dos des chaises et des fau- ONE FILLE D'EVE. 3 teuils offre a Toeil des pages menues en belle etoffe de sole blanche, brochee de fleurs bleues et largement enca- drees par des feuillages finement decoupes dans le bois. De chaque cote de la croisee, deux etageres montrent leurs mille bagatelles precieuses, les fleurs des arts mecaniques ecloses au feu de la pensee. Sur la cheminee en marbre turquin, les porcelaines les plus folles du vieux saxe, ces bergers qui vont a des noces eternelles en tenant de deli- cats bouquets a la main, especes de chinoiseries alle- mandes, entourent une pendule en platine, niellee d'ara- besques. Au-dessus, brillent les tailles cotelees d'une glace de Venise encadree d'une ebene chargee de figures en relief, et venue de quelque vieille residence royale. Deux jardinieres etalaient alors le luxe malade des serres, de pales et divines fleurs, les perles de la botanique. Dans ce boudoir froid, range, propre corame s'il eut ete a vendre, vous n'eussiez pas trouve ce malin et capricieux desordre qui revele le bonheur. La tout etait alors en harmonie, car les deux femmes y pleuraient. Tout y paraissait souf- frant. Le norn du proprietaire, Ferdinand du Tillet, un des plus riches banquiers de Paris, justifie le luxe effreiie qui orne 1'hotel, et auquel ce boudoir pent servir de pro- gramme. Quoique sans famille, quoique parvenu, Dieu sait comment! du Tillet avait epouse en 1831 la derniere fille du comte de Granville, 1'iin des plus celebres noms de la magistrature franchise, et devenu pair de France apres la revolution de Juillet. Ce manage d'ambition fut achete par la quittance au contrat d'une dot non touchee, aussi considerable que celle de sa sceur ainee mariee au comte Felix de Vandenesse. De leur cote, les Granville 4 SCENES DE LA VIE PRIVEE. avaient jadis obtenu cette alliance avec les Vandenesse par Tenormite de la dot. Ainsi, la banque avail repare la breche faite a la magistrature par la noblesse. Si le comte de Vandenesse s'etait pu voir, a trois ans de distance, beau-frere d'un sieur Ferdinand dit du Tillet, il n'eut peut-etre pas epouse' sa femme; mais quel homme aurait, vers la fin de 1828, prevu les etranges bouleversements que 1830 devait apporter dans 1'etat politique, dans les fortunes et dans la morale de la France? II eut passe pour fou, celui qui aurait dit au comte Felix de Vandenesse que, dans ce chasse' croise, il perdrait sa couronne de pair et qu'elle se retrouverait sur la tete de son beau- pere. Ramassee sur une de ces chaises basses appelees chauf- feuses, dans la pose d'une femme attentive, madame du Tillet pressait sur sa poitrine avec une tendresse mater- nelle et baisait parfois la main de sa soeur, madame Felix de Vandenesse. Dans le monde, on joignait au nom de famille le nom de bapteme, pour distinguer la comtesse de sa belle-sceur, la marquise, femme de 1'ancien ambas- sadeur Charles de Vandenesse, qui avait epouse la riche veuve du comte de Kergarouet, une demoiselle de Fon- taine. A demi renversee sur une causeuse, un mouchoir dans 1'autre main, la respiration embarrassee par des san- glots reprimes, les yeux mouilles, la comtesse venait de faire de ces confidences qui ne se font que de soeur a soeur, quand deux sceurs s'aiment; et ces deux soeurs s'ai- maient tendrement. Nous vivons dans un temps ou deux sojurs si bizarrement mariees peuvent si bien ne pas s'ai- mer, qu'un historien est tenu de rapporter les causes de UNE FILLE D'EVE. 5 cette tenctresse, conservee sans accrocs ni taches au milieu des dedains de leurs maris Tun pour 1'autre et des desu- nions sociales. Un rapide apergu de leur enfance expli- quera leur situation respective. Elevees dans un sombre hotel du Marais par une femme devote et d'une intelligence etroite qui, penetree de ses devoirs (la phrase classique), avait accompli la premiere tache d'une mere envers ses filles, Marie-Angelique et Marie-Eugenie atteignirent le moment de leur manage, la premiere a vingt ans, la seconde a dix-sept, sans jamais etre sorties de la zone domestique ou planait le regard maternel. Jusqu'alors elles n'etaient allees a aucun spec- tacle, les eglises de Paris furent leurs theatres. Enfm leur education avait ete aussi rigoureuse a I'hotel de leur mere qu'elle aurait pu Tetre dans un cloitre. Depuis Tage de raison, elles avaient toujours couche dans une chambre contigue a celle de la comtesse de Granville, et dont la porte restait ouverte pendant la nuit. Le temps que ne prenaient pas le soin de leur personne, les devoirs reli- gieux ou les etudes indispensables a des filles bien nees se passait en travaux a 1'aiguille fails pour les pauvres, en promenades accomplies dans le genre de celles que se permettent les Anglais le dimanche, en disant : N'allons pas si vite, nous aurions Fair de nous amuser. Leur instruction ne depassa point les limites imposees par des confesseurs elus parmi les ecclesiastiques les moins tole- rants et les plus jansenistes. Jamais filles ne furent livrees , a des maris ni plus pures ni plus vierges : leur mere sem- |: blait avoir vu dans ce point, assez essentiel d'ailleurs, * Taccomplissement de tous ses devoirs envers le ciel et SCENES DE LA VIE PRIVEE. les hommes. Ces deux pauvres creatures n'avaient, avant leur manage, ni lu de romans ni dessine autre chose que des figures dont 1'anatomie eut paru le chef-d'oeuvre de Fimpossible a Cuvier, et gravees de maniere a feminiser 1'Hercule Farnese lui-meme. Une vieille fille leur apprit le dessin. Un respectable prelre leur enseigna la gram- maire, la langue franchise, 1'histoire, la geographic et le peu d'arithmetique necessaire aux femmes. Leurs lec- tures, choisies dans les livres autorises, comme les Lettres edifiantes et les Lecons de Literature de Noel, se faisaient le soir a haute voix, mais en compagnie du directeur de leur mere, car 11 pouvait s'y rencontrer des passages qui, sans de sages commentaires, eussent e'veille leur imagi- nation. Le Telemaque de Fenelon parut dangereux. La comtesse de Granville aimait assez ses filles pour en vou- loir faire des anges a la fagon de Marie Alacoque ; -mais ses filles auraient prefere une mere moins vertueuse et plus aimable. Gette education porta ses fruits. Imposee comme un joug et presentee sous des formes austeres, la religion lassa de ses pratiques ces jeunes cceurs inno- cents, traites comme s'ils eussent ete criminels; elle y comprima les sentiments, et, quoiqu'elle y jetat de pro- fondes ratines, elle ne fut pas aimee. Les deux Marie de- vaient ou devenir imbeciles ou souhaiter leur indepen- dance, elles souhaiterent de se marier des qu'elles purent entrevoir le monde et comparer quelques idees; mais leurs graces touchantes et leur valeur, elles les igno- rerent. Elles ignoraient leur propre candeur, comment auraient-elles su la vie? Sans armes centre le malheur, comme sans experience pour apprecier le bonheur, elles DINE FILLE D'EVE. 1 netirerent d'autre consolation que d'elles-memes au fond de cette geole maternelle. Leurs douces confidences, le soir, a voix basse, ou les quelques phrases echangees quand leur mere les quittait pour un moment, continrent parfois plus d'idees que les mots n'en pouvaient exprimer. Souvent un regard derobe a tous les yeux et par lequel elles se communiquaient leurs emotions fut comme un poeme d'amere melancolie. La vue du ciel sans images, le parfum des fleurs, le tour du jardin fait bras dessus, bras dessous, leur offrirent des plaisirs inouis. L'acheve- ment d'une broderie leur causait d'innocentes joies. La societe de leur mere, loin de presenter quelques ressources a leur cosur ou de stimuler leur esprit, ne pouvait qu'as- sombrir leurs idees et contrister leurs sentiments : car elle se composait de vieilles femmes droites, scenes, sans grace, dont la conversation roulait sur les differences qui distinguaient les predicateurs ou les directeurs de con- sciences, sur leurs petites indispositions et sur les evene- ments religieux les plus imperceptibles pour la Quoti- dienne ou pour I' Ami de la Religion. Quant aux hommes, ils eussent eteint les flambeaux de 1'amour, tant leurs figures etaient froides et tristement resignees ; ils avaient tous cet age ou 1'homme est maussade et chagrin, ou sa sensibilite ne s'exerce plus qu'a table et ne s* attache qu'aux choses qui concernent le bien-etre. L'egoisme religieux avait desseche ces cceurs voues an devoir et retranches derriere la pratique. De silencieuses seances de jeu les occupaient presque toute la soiree. Les deux petites, mises comme au ban de ce sanhedrin qui main- tenait la severite maternelle, se surprenaient a hair ces SCENES DE LA VIE PRIVEE. ^esolants personnages aux yeux creux, aux figures refro- gnees. ujes tenebres de cette vie se dessina vigoureu- sement u,. jseule figure d'homme, celle d'un maitre de musique. Les confesseurs avaient decide que la musique etait un art Chretien, ne dans 1'Eglise catholique et deve- loppe par elle. On permit done aux deux petites filles d'apprendre la musique. Une demoiselle a lunettes, qui montrait le solfege et le piano dans un convent voisin, les fatigua d'exercices. Mais, quand 1'ainee de ses filles atteignit dix ans, le comte de Granville demontra la ne- cessite de prendre un maitre. Madame de Granville donna toute la valeur d'une conjugale obeissance a cette con- cession necessaire : il est dans 1'esprit des devotes de se faire un merite des devoirs accomplis. Le maitre fut un Allemand catholique, un de ces hommes nes vieux, qui auront toujours cinquante ans, meme a quatre-vingts. Sa figure creusee, ridee, brune, conservait quelque chose d'enfantin et de naif dans ses fonds noirs. Le bleu de 1'innocence animait ses yeux et le gai sourire du prin- temps habitait ses levres. Ses vieux cheveux gris, arran- ges naturellement comme ceux de Jesus-Christ, ajou- taient a son air extatique je ne sais quoi de solennel qui trompait sur son caractere : il eut fait une sottise avec la plus exemplaire gravitt3. Ses habits etaient une enve- loppe necessaire a laquelle il ne pretait aucune attention, car ses yeux allaient trop haut dans les nues pour jamais se commettre avec les materialites. Aussi ce grand artiste inconnu tenait-il a la classe aimable des oublieurs, qui donnent leur temps et leur ame a autrui comme ils lais- sent leurs gants sur toutes les tables et leur parapluie a UNE FILLE D'EVE. 9 Toutes les portes. Ses mains etaient de celles qui sont sales apres avoir dte lavees. Enfin, son vieux corps, mal assis sur ses vieilles jambes nouees et qui demontrait jusqu'a quel point I'homme peut en faire Taccessoire de son ame, appartenait a ces etranges'^reations qui n'ont ete bien depeintes que par un Allemand, par Hoffmann, le poe'te de ce qui n'a pas 1'air d'exister et qui neanmoins a vie. Tel etait Schmuke, ancien maitre dechapelle du margrave d'Anspach, savant qui passa par un conseil de devotion et a qui Ton demanda s'il faisait maigre. Le maitre eut envie de repondre : Regardez-moi ! mais comment badiner avec des devotes et des directeurs jansenistes? Ce vieillard apocryphe tint tant de place dans la vie des deux Marie, elles prirent tant d'amitie pour ce candide et grand artiste qui se contentait de comprendre Tart, qu'apres leur ma- riage chacune lui constitua trois cents francs de rente viagere, somme qui suffisait pour son logement, sa biere, sa pipe et ses vetements. Six cents francs de rente et ses legons lui firent un Eden. Schmuke ne s'etait senti le cou- rage de confier sa misere et ses voeux qu'a ces deux ado- rabies jeunes filles, a ces cceurs fleuris sous la neige des rigueurs maternelles et sous la glace de la devotion. Ce fait explique tout Schmuke et 1'enfance des deux Marie. Personne ne sut, plus tard, quel abbe, quelle vieille de- vote avait decouvert cet Allemand egare dans Paris. Des que les meres de famille apprirent que la comtesse de Granville avait trouve* pour ses filles un maitre de mu- sique, toutes demanderent son nom et son adresse. Schmuke eut trente maisons dans le Marais. Son succes tardif se manifesta par des souliers a boucles d'acier 1. 10 SCENES DE LA VIE PHIVEE. bronze, icurres de semelles en crin, et par du linge plus souvent renouvele. Sa gaiete d'ingenu, longtemps com- primee par une noble et decente misere, reparut. II laissa echapper de petites phrases spirituelles comme : Mesde- moiselles, les chats ont mange la crotte dans Paris cetto nuit, quand, pendant la nuit, la gelee avait seche les rues, boueuses la veille; mais il les disait en patois germa- mco-gallique : Montemissclles, le chas honte mancM Id grot- tenne tan Bdri sti nouitte! Satisfait d'apporter a ces deux anges cette espece de vcrgiss mem nicht choisi parmi les fleurs de son esprit, il prenait, en Toffrant, un air fin et spirituel qui desarmait la raillerie. II ^tait si heureux de faire eclore le rire sur les levres de ses deux ecolieres, dont la malheureuse ^ ? ie avait ete penetree par lui, qu'il se fut rendu ridicule expres, s'il ne 1'eut pas ete natu- rellement ; mais son coeur eut renouvele les vulgarites les plus populaires; il eut, suivant une belle expression de feu Saint-Martin, dore de la bone avec son celeste sou- rire. D'apres une des plus nobles idees de 1'education religieuse, les deux Marie reconduisaient leur maltre avec respect jusqu'a la porte de 1'appartement. La, les deux pauvres filles lui disaient quelques douces phrases, heu- reuses de rendre cet homme heureux : elles ne pouvaient se montrer femmes que pour lui! Jusqu'a leur manage, la musique devint done pour elles nne autre vie dans la vie, de me" me que le paysan russe prend, dit-on, ses reves pour la realite, sa vie pour un mauvais sommeil. Dans leur desir de se defendre centre les petitesses qui menagaient de les envahir, contre les devorantes idees ascetiques, elles se jeterent dans les difficulty's de 1'art musical a s'y UNE FILLE D'EVE. 11 briser. La melodie, 1'harmonie, la composition, ces Irois filles du ciel dont le choeur fat mene par ce vieux faune catholique ivre de musique, les recompenserent de leurs travaux et leur firent un rempart de leurs danses aeriennes. Mozart, Beethoven, Haydn, Paesiello, Cimarosa, Hummel et les genies secondaires developperent en el les mi lie sen- timents qui ne depasserent pas la chaste enceinte de leurs coeurs voiles, inais qui penetrerent dans la creation ou elles volerent a toutes ailes. Quand elles avaient execute quelques morceaux en atteignant a la perfection, eiles se serraient les mains, s'embrassaient en proie a une vive extase, et leur vieux maitre les appelait ses saintes Ceciles. Les deux Marie n'allerent au bal qu'a Tage de seize ans, et quatre fois seulement par annee, dans quelques maisons choisies. Elles ne quitlaient les cotes de leur mere que munies destructions sur la conduite a suivre avec leurs danseurs, et si severes, qu'elles ne pouvaient repondre que oui ou non a leurs partenaires. L'ceil de la comtesse n'abandonnait point ses filles et semblait deviner les pa- roles au seul mouvement des levres. Les pauvres petites avaient des toilettes de bal irreprochables, des robes de mousseline montant jusqu'au men ton, avec une infinite de ruches excessivement fournies, et des manches lon- gues. En tenant leurs graces comprimees et leurs beautes voilees, cette toilette leur donnait une vague ressemblance avec les gaines egyptiennes ; neanmoins, il sortait de ces blocs de coton deux figures deiicieusss de melancolie. Elles enrageaient en se voyant i'objet d'une pitie douce. Quelle est la femme, si candide qu'elle soit, qui ne sou- haite faire en vie? Aucune idee dangereuse. malsaine ou 12 SCENES DE LA VIE PRIVEE. seulement Equivoque ne souilla done la pulpe blanche de leur cerveau : leurs coeurs ^talent purs, leurs mains e*taient horriblement rouges, elles crevaient de sante. Eve ne sortit pas plus innocente des mains de Dieu que ces deux filles ne le furent en sortant du logis maternel pour aller a la mairie et a 1'eglise, avec la simple mais e'pouvantable recommandation d'obeir en toute chose a des hommes aupres desquels elles devaient dormir ou veiller pendant la nuit. A leur sens, elles ne pouvaient se trouver plus mal dans la maison etrangere ou elles seraient deportees que dans le couvent maternel. Pourquoi le pere de ces deux filles, le comte de Gran- ville, ce grand, savant et integre magistrat, quoique par- fois entraine par la politique, ne protegeait-il pas ces deux petites creatures centre cet ecrasant despotisme? Helas! par une memorable transaction, convenue apres dix ans de mariage, les epoux vivaient se'pares dans leur propre maison. Le pere s'etait reserve Teducation de ses fils, en laissant a sa femme Teducation des filles. II vit beaucoup moins de danger pour des femmes que pour des hommes a Tapplication de ce systeme oppresseur. Les deux Marie, destinees a subir quelque tyrannic, celle de Tamour ou celle du mariage, y perdaient moins que des gargons chez qui 1'intelligence devait rester libre, et dont les qualites se seraient deteriorees sous la compression violente des idees religieuses poussees a toutes leurs consequences. De quatre victimes, le comte en avait sauve deux. La com- tesse regardait ses deux fils, Tun voue a la magistrature assise et Tautre a la magistrature amovible, comme trop mal eleves pour leur permettre la moindre intimite avec UNE FILLE D'EVE. 13 9urs soeurs. Les communications etaient severement gar- ees entre ces pauvres enfants. D'ailleurs, quand le comte aisait sortir ses fils du college, il se gardait bien de les 3iiir au logis. Ces deux garcons y venaient dejeuner avec 3ur mere et leurs sceurs; puis le magistral les amusait ar quelque partie au dehors : le restaurateur, les thea- "es, les musees, la campagne dans la saison, defrayaient mrs plaisirs. Excepte les jours solennels dans la vie de imille, comme la fete de la comtesse ou celle du pere, js premiers jours de 1'an, ceux de distribution des prix les deux gargons demeuraient au logis paternel et y uchaient, fort genes, n'osant pas embrasser leurs sceurs rveillees par la comtesse, qui ne les laissait pas un stant ensemble, les deux pauvres filles virent si rare- ent leurs freres, qu'il ne put y avoir aucun lien entre eux. jours-la, les interrogations : Ou est Angelique? ue fait Eugenie? Ou sont mes enfants? s'enten- ient a tout propos. Lorsqu'il etait question de ses deux s, la comtesse levait au ciel ses yeux froids et maceres mme pour demander pardon a Dieu de ne pas les avoir aches a Timpiete. Ses exclamations, ses reticences a ur egard equivalaient aux plus lamentables versets de rdmie et trompaient les deux sceurs, qui croyaient leurs res pervertis et a jamais perdus. Quand ses fils eurent x-huit ans, le comte leur donna deux chambres dans n appartement, et leur fit faire leur droit en les pla^ant us la surveillance d'un avocat, son secretaire, charge j les initier aux secrets de leur avenir. Les deux Marie 3 connurent done la fraternite qu'abstraitement. A Tepo- des manages de leurs sceurs, Tun avocat general a 14 SCEiNES DE LA VIE PRIVEE. une cour eloignee, 1'autre a son debut en province, furent retenus chaque fois par un grave proces. Dans beaucoup de families, la vie interieure, qu'on pourrait imaginer intime, unie, coherente, se passe ainsi : les freres sont au loin, occupes a leur fortune, a leur avancement, pris par le service du pays ; les soeurs sont enveloppees dans un tourbiilon d'hiteYets de families etrangeres a la leur. Tous les membres vivent alors dans la desunion, dans 1'oubli les uns des autres, relies seulement par les faibles liens du souvenir jusqirau moment ou 1'orgueil les rap- pelle, ou Tinteret les rassemble et quelquefois les separe de cceur comme ils 1'ont ete de fait. Une famiile vivant unie de corps et d'esprit est une rare exception. La loi moderne, en multipliant la famiile par la famiile, a cree le plus horrible de tons les maux : rindividualisme. Au milieu de la profonde solitude oil s'ecoula leur jeu- nesse, Angelique et Eugenie virent rarement leur pere, qui, d'ailleurs, apportait dans le grand appartement ha- bite par sa fernme au rez-de-chaussee de Thotel une figure attristee. II gardait au logis la physionomie grave jet solennelle du magistrat sur le sie'ge. Quand les deuxj Ipetites filles eurent depasse 1'age des joujoux et des pou* 'pees, quand elles commencerent a user de leur raison, vers douze ans, a 1'epoque ou elles ne riaient deja pliu du vieux Schmuke, elles surprirent le secret des soucis qui sillonnaient le front du comte, elles reconnurent sous son masque severe les vestiges d'une bonne nature et d'un charmant caractere. Elles comprirent qu'il avait cede la place a la religion dans son menage, trompe dans ses es ranees de mari, comme il avait ete blesse dans les fibn UNE FILLE D'EVE. 15 les plus dedicates de la paternite, 1'amour des peres pour leurs filles. De semblables douleurs emeuvent singuliere- ment des jeimes filles sevrees de tendresse. Quelquefois, en faisant le tour du jardin entre elles, chaque bras passe autour de chaque petite taille, se mettant a leur pas en- fantin, le pere les arretait dans un massif, et les baisait 1'une apres 1'autre au front. Ses yeux, sa bouche et sa physionomie exprimaient alors la plus profonde compas- sion. -Vous n'etes pas tres-heu reuses, mes cheres pelites, leur disait-il; mais je vous marierai de bonne heure, et je serai content en vous voyant quitter la maison. Papa, disait Eugenie, nous sommes decidees a prendre pour mari le premier homme venu. Yoila, s'ecriait-il, le fruit amer d'un semblable sys- teme! On veut faire des saintes, on obtient des... II n'achevait pas. Souvent ces deux filles sentaient une bien vive tendresse dans les adieux de leur pere, ou dans ses regards quand, par hasard, il dinait au logis. Ce pere si rarement vu, elles le plaignaient, et Ton aime ceux que Ton plaint. Cette severe et religieuse education fut la cause des manages de ces deux sceurs, sendees ensemble par le malheur, comme Rita-Christina par la nature. Beaucoup d'hommes, pousses au manage, preferent une fille prise au couvent et saturee de devotion a une fille elevee dans les doctrines mondaines. II n'y a pas de milieu. Un homme doit epouser une fille tres-instruite, qui a lu les annonces des journaux et les a commentees, qui a valse et danse le galop avec mille jeunes gens, qui est allee a tous les 16 SCENES DE LA VIE PRIVEE. spectacles, qui a devore des romans, a qui un maitre de danse a brise les genoux en les appuyant sur les siens, qui de religion ne se soucie guere, et s'est fait a elle- meme sa morale; on une jeune fille ignorante et pure, comme etaient Marie-Angelique et Marie-Eugenie. Peut- etre y a-t-il aulant de danger avec les unes qu'avec les autres. Cependant, Timmense majorite des gens qui n'ont pas 1'age d'Arnolphe aiment encore mieux une Agnes reli- gieuse qu'une Celimene en herbe. Les deux Marie, petites et minces, avaient la meme taille, le meme pied, la meme main. Eugenie, la plus jeune, etait blonde comme sa mere. Angelique etait brune comme le pere. Mais toutes deux avaient le meme teint : une peau de ce blanc nacre qui annonce la richesse et la purete du sang, jaspee par des couleurs vivement _deta- chees sur tin tissu nourri comme celui du jasmin, comme lui fin, lisse et tendre au toucher. Les yeux bletis d'Eu- genie, les yeux bruns d' Angelique avaient une expression de naive insouciance, d'etonnement non premedite, bien rendue par la maniere vague dont flottaient leurs pru- nelles sur le blanc fluide de Tceil. Elles etaient bien faites: leurs epaules, un pen maigres, devaient se modeler plus tard. Leurs gorges, si longtemps voilees, etonnerent le re- gard par leurs perfections quand leurs maris les prierent de se decolleter pour le bal : Tun et Tautre jouirent alors de cette charmante honte qui fit rougir d'abord a huis clos et pendant toute une soiree ces deux ignorantes crea- tures. Au moment ou commence cette Scene, ou Tainee pleurait et se laissait consoler par sa cadette, leurs mains et leurs bras etaient devenus d'une blancheur de lait. UNE F1LLE D'EVE. 17 Toutes deux, elles avaient nourri, Tune un garqon, 1'autre une fille. Eugenie avait paru tres-espiegle a sa mere, qui pour elle avait redouble d'attention et de severite. Aux yeux de cette mere redoutee, Angelique, noble et fiere, semblait avoir une ame pleine d'exaltation qui se garde- rait toute seule, tandis que la lutine Eugenie paraissait avoir besom d'etre contenue. II est de charmantes crea- tures meconnues par le sort, a qui tout devrait reussir dans la vie, mais qui vivent et meurent malheureuses, tourmentees par un inauvais genie, victimes de circon- stances imprevues. Ainsi 1'innocente, la gaie Eugenie etait tombee sous le malicieux despotisme d'un parvenu an sortir de la prison maternelle. Angelique, disposee aux grandes luttes du sentiment, avait ete jetee dans les plus hautes spheres de la societe parisienne, la bride sur le cou. Madame de Vandenesse, qui succombait evidemment sous le poids de peines trop lourdes pour son ame, encore naive apres six ans de manage, etait etendue, les jambes a demi flechies, le corps plie, la tete comme egaree sur le dos de la causeuse. Accourue chez sa soeur apres une courte apparition aux Italiens, elle avait encore dans ses nattes quelques fleurs, mais d'autres gisaient eparses sur le tapis avec ses gants, sa pelisse de soie garnie de four- rures, son manchon et son capuchon. Des larmes brillantes melees a ses perles sur sa blanche poitrine, ses yeux mouil- les annoncaient d'etranges confidences. Au milieu de ce luxe, n'etait-ce pas horrible? La comtesse ne se sentait pas le courage de parler. Pauvre cherie, dit madame du Tillet, quelle fausse 18 SCENES DE LA VIE PR1VEE. idee as-tu de mon mariage pour avoir imagine de me de- mander du secours! En entendant cette phrase arrachee au fond du coeur de sa soeur par la violence de 1'orage qu'elle y avait verse, de meme que la fonte des neiges souleve les pierres les mieux enfoncees au lit des torrents, la comtesse regarda d'un air stupide la femme du banquier, le feu de la ter- reur secha ses larmes, et ses yeux demeurerent fixes. Es-tu done aussi dans un abime, mon ange? dit-elle a voix basse. Mes maux ne calmeront pas tes douleurs. Dis-les, chere enfant. Je ne suis pas encore assez e^goiste pour ne pas t'ecouter ! Nous souffrons done encore ensemble comme dans notre jeunesse? Mais nous souffrons separees, repondit melancoli- quement la femme du banquier. Nous vivons dans deux societes ennemies. Je vais aux Tuileries quand tu n'y vas plus. Nos maris appartiennent a deux partis contraires. Je suis la femme d'un banquier ambitieux, d'un mauvais homme, mon cher tresor! toi, tu es celle d'un bon etre, noble, genereux... Oh! pas de reproches, dit la comtesse. Pour m'en faire, une femme devrait avoir subi les ennuis d'une vie terne et decoloree, en etre sortie pour entrer dans le pa- radis de 1' amour; il lui faudrait connaitre le bonheur qu'on epronve a sentir toute sa vie chez un autre, a epou- ser les emotions infinies d'une ame de poete, a vivre doublement : aller, venir avec lui dans ses courses a travers les espaces, dans le monde de 1'ambition ; souf- frir de ses chagrins, monter sur les ailes de ses immenses UNE FILLE D'EVE. 19 plaisirs, se deploy er sur un vaste theatre, et tout cela pendant que Ton est calme, froide, sereine devant un monde observateur. Oui, ma chere, on doit tenir souvent tout un ocean dans son coeur en se trouvant, comme nous sommes ici, devant le feu, chez soi, sur une causeuse. Quel bonheur, cependant, que d'avoir a toute minute un interet enorme qui multiplie les fibres du coeur et les etend, de n'etre froide a rien, de trouver sa vie attaehee a une promenade ou Ton verra dans la foule un oeil scin- tillant qui fait palir le soleil, d'etre emue par un retard, d'avoir envie de tuer un importun qui vole un de ces rares moments ou le bonheur palpite dans les plus petites veines! Quelle ivresse que de vivre enfm! Ah! chere, vivre quand tant de femmes demandent a genoux des Emotions qui les fuient! Songe, mon enfant, que, pour ces poemes, il n'est qu'un temps, la jeunesse. Dans quel- ques annees vient 1'hiver, le froid. Ah! si tu possedais ces vivantes richesses du coeur et que tu fusses menacee de les perdre... Madame du Tillet, effrayee, s'etait voile la figure avec ses mains en enteudant cette horrible antienne. Je n'ai pas eu la pensee de te faire le moindre re- proche, ma bien-aimee, dit-elle enfm en voyant le visage de sa soeur baigne de larmes chaudes. Tu viens de Jeter dans mon ame, en un moment, plus de brandons que n'en ont eteint mes larmes. Oui, la vie que je mene legi- timerait dans mon cceur un amour comme celui que tu viens de me peindre. Laisse-moi croire que, si nous nous etions vues plus souvent, nous ne serions pas ou nous en sommes. Si tu avais su mes souffrances, tu aurais apprecie 20 SCENES DE LA VIE PRIVEE. ton bonheur, tu m'aurais peut-etre enhardie a la resis- tance, et je serais heureuse. Ton malheur est un accident auquel un hasard obviera, tandis que mon malheur est de tons les moments. Pour mon mari, je suis le portemanteau de son luxe, Tenseigne de ses ambitions, une de ses vani- teuses satisfactions. II n'a pour moi ni affection vraie ni confiance. Ferdinand est sec et poli comme ce marbre, dit-elle en frappant le manteau de la cheminee. II se defie de moi. Tout ce que je demanderais pour moi-meme est refuse d'avance ; mais, quant a ce qui le Qatte et annonce sa fortune, je n'ai pas meme a desirer : il decore mes ap- partements, il depense des sommes exorbitantes pour ma table. Mes gens, mes loges au theatre, tout ce qui est ex- terieur est du dernier gout. Sa vanite n'epargne rien, il mettra des dentelles aux langes de ses enfants, mais il n'entendra pas leurs cris, ne devinera pas leurs besoins. Me comprends-tu? Je suis couverte de diamants quand je vais a la cour; a la ville, je porte les bagatelles les plus riches ; mais je ne dispose pas d'un Hard. Madame du Tillet, qui peut-etre excite des jalousies, qui parait nager dans Tor, n'a pas cent francs a elle. Si le pere ne se soucie pas de ses enfants, il se soucie bien moins de leur mere. Ah! il m'a fait bien rudement sentir qu'il rn'a payee, et que ma fortune personnelle, dont je ne dispose point, lui a ete arrachee. Si je n'avais qu'a me rendre maltresse de lui. peut-etre le seduirais-je ; mais je sum's une influence etran- gere,celle d'une femme decinquante ans passes qui a des preventions et qui domine, la veuve d'un notaire. Je le sens, je ne serai libre qu'a sa mort. Ici ma vie est reglee comme celle d'une reine : on sonne mon dejeuner et UNE F1LLE D'EVE. 21 mon diner comme a ion chateau. Je sors infailliblement a une certaine heure pour aller au Bois. Je suis toujours accompagnee de deux domestiques en grande tenue, et dois etre revenue a la meme heure. Au lieu de donner des ordres, j'en regois. Au bal, au theatre, un valet vient me dire : La voiture de madame est avancee, et je dois partir souvent au milieu de mon plaisir. Ferdinand se facherait si je n'obeissais pas a 1'etiquette creee pour sa femme, et il me fait peur. Au milieu de cette opulence maudite, je congois des regrets et trouve notre mere une bonne mere : elle nous laissait les nuits et je pouvais causer avec toi. Enfin je vivais pres d'une creature qui m'aimait et souffrait avec moi; tandis qu'ici, dans cette somptueuse maison, je suis au milieu d'un desert. A ce terrible aveu, la comtesse saisit a son tour la main de sa soeur et la baisa en pleurant. Comment puis-je t' aider? dit Eugenie a voix basse a Angelique. S'il nous surprenait, il entrerait en defiance et voudrait savoir ce que tu m'as dit depuis une heure; il faudrait lui mentir, chose difficile avec un homme fin et traitre : il me tendrait des pieges. iMais laissons mes malheurs et pensons a toi. Tes quarante mille francs, ma chere, ne seraient rien pour Ferdinand, qui remue des millions avec un autre gros banquier, le baron de Nucin- gen. Quelquefois, j'assiste a des diners ou ils disent des choses a faire fremir. Du Tillet connait ma discretion, et Ton parle devant moi sans se gener : on est sur de mon silence. Eh bien, les assassinats sur la grande route me semblent des actes de charite compares a certaines com- binaisoni financieres. Nucingen et lui se soucient de 22 SCENES DE LA VIE PRIVEE. miner les gens comme je me soucie de leurs profusions. Souvent, je regois de pauvres dupes de qui j'ai enteudu. faire le compte la veille, et qui se lancent dans des affaires oil ils doivent laisser leur fortune : il me prend envie, comme a Leonardo dans la caverne des brigands, de leur dire : Prenez garde! Mais que deviendrais-je? Je me tais. Ce somptueux hotel est un coupe-gorge. Et du Tillet, Nucingen, jettent les billets de mille francs par poignees pour leurs caprices. Ferdinand achete au Tillet Femplace- ment de 1'ancien chateau pour le rebatir, il veut y joindre une foret et de magnifiques domaines. II pretend que son fils sera comte, et qu'a la troisieine generation il sera noble. Nucingen, las de son hotel de la rue Saint-Lazare, construit un palais. Sa femme est une de mes amies... Ah! s'ecria-t-elle, elle peut nous etre ulile, elle est bardie avec son mari , elle a la disposition de sa fortune , elle te sauvera. Chere minette, je n'ai plus que quelques heures, allons-y ce soir, a Tinstant, dit madame de Vandenesse en se jetant dans les bras de madame du Tillet et y fon- dant en larmes. Eh! puis-je sortir a onze heures du soir? J'ai ma voiture. Que complotez-vous done la? dit du Tillet en pous- sant la porte du boudoir. II montrait aux deux soeurs un visage anodin eclaire : ar un air faussement aimable. Les tapis avaient assourdi ; es pas, et la preoccupation des deux femmes les avait cmpechees d'entendre le bruit que fit la voiture de du iilet en entrant. La comtesse, chez qui I'usage du monde T USE FILLE D'EVE. 23 et la liberte que lui laissait Felix avaient developpe* Tesprit et la finesse, encore comprimes chez sa soeur par le des- potisme marital qui continuait celui de leur mere, apergut chez Eugenie une terreur pres de se trahir, et la sauva par une reponse tranche. Je croyais ma soeur plus riche qu'elle ne Test, repon- dit la comtesse en regardant son beau-frere. Les femmes sont parfois dans des embarras qu'elies ne veulent pas dire a leurs maris, comme Josephine avec Napoleon, et je venais lui demander un service. Elle peut vous le rendre facilement, ma soeur. Eugenie esttres-riche, repondit du Tillet avec une mielleuse aigreur. Elle ne Test que pour vous, mon frere, repliqua la comtesse en souriant avec amertume. Que vous faut-il? dit du Tillet, qui n'etait pas fache d'enlacer sa belle-soeur. Nigaud, ne vous ai-je pas dit que nous ne voulons pas nous commettre avec nos maris ? repondit sagement madame de Vandenesse en comprenant qu'elle se mettait a la merci de Fhornme dont le portrait venait heureuse- ment de lui etre trace par sa soeur. Je viendrai chercher Eugenie demain. Damain, repondit froidement le banquier. Non. Ma- dame du Tillet dine demain chez un futur pair de Franco, le baron deNucingen, qui me laisse sa place a la Chambrc des deputes. Ne lui permettrez-vous pas d'accepter ma loge a FOpera? dit la comtesse sans meme ^changer un regard avec sa soeur, tant elle craignait de lui voir trahir leur secret. Elle a la sienne, ma sceur, dit du Tillet pique. 24 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Eh bien, je 1'y verrai, repliqua la comtesse. Ce sera la premiere fois que vous nous ferez cet hon- neur, dit du Tillet. La comtesse sentit le reproche et se mit a rire. Soyez tranquille, on ne vous fera rien payer cette fois-ci, dit-elle. Adieu, ma cherie. L'impertinente ! s'ecria du Tillet -en ramassant les fleurs tombees de la coiffure de la comtesse. Vous devriez, dit-il a sa femme, etudier madame de Vandenesse. Je vou- drais vous voir dans le monde impertinente comme votre sosur vient de Tetre ici. Vous avez un air bourgeois et niais qui me desole. Eugenie leva les yeux au ciel pour toute reponse. Ah ga! madame, qiravez-vous done fait toutes deux ici? dit le banquier apres une pause, en lui montrant les fleurs. Que se passe-t-il, pour que votre sceur vienne de- main dans votre loge? La pauvre ilote se rejeta sur une envie de dormir et sortit pour se faire deshabiller, en craignant un interro- gatoire. Du Tillet prit alors sa femme par le bras, la ra- mena devant lui sous le feu des bougies qui flambaient dans des bras de vermeil, entre deux delicieux bouquets de fleurs nouees, et il plongea son regard clair dans les yeux de sa femme. Votre sosur est venue pour emprunter quarante mille francs que doit un homme a qui elle s'interesse, et qui, dans trois jours, sera coffre comme une chose pre'cieuse, rue de Clichy, dit-il froidement. La pauvre femme fut saisie par un tremblement ner- veux qu'elle reprima. UNE FILLE D'EVE. 25 Vous m'avez effrayee, dit-elle. Mais ma soeur est trop bien elevee, elle aime trop son mari pour s'inte- resser a ce point a un homme. Au contraire, repondit-il sechement. Les filles ele- vees, comme vous 1'avez ete, dans la contrainte et les pra- tiques religieuses, ont soif de la liberte, desirent le bon- heur, et le bonheur dont elles jouissent n'est jamais aussi grand ni aussi beau que celui qu' elles ont reve. De pa- reilles filles font de mauvaises femmes. Parlez pour moi, dit la pauvre Euge'nie avec un ton de raillerie amere, mais respectez ma soeur. La comtesse de Vandenesse est trop heureuse, son mari la laisse trop libre pour qu'elle ne lui soit pas attachee. D'ailleurs, si votre supposition etait vraie, elle ne me 1'aurait pas dit. / Cela est, dit du Tillet. Je vous defends de faire quoi ' que ce soit dans cette affaire. II est dans mes interets que cet homme aille en prison. Tenez-vous-le pour dit. Madame du Tillet sortit. Elle me desobeira sans doute, et je pourrai savoir tout ce qu'elles feront en les surveillant, se dit du Tillet, reste seul dans le boudoir. Ces pauvres sottes veulent lut- ter avec nous! II haussa les epaules et rejoignit sa femme, ou, pour etre vrai, son esclave. La confidence faite a madame du Tillet par madame Felix de Vandenesse tenait a tant de points de son histoire depuis six ans, qu'elle serait inintelligible sans le recit succinct des principaux evenements de sa vie. Parmi les hommes remarquables qui durent leur des- tinee a la Restauration et que, malheureusement pour 2 26 SCENES DE LA VIE PRIVEE. elle, elle mit avec Martignac en dehors des secrets du gou- vernement, on comptait Felix de Vandenesse, deporte, comme plusieurs autres, a la Chambre des pairs aux der- niers jours de Charles X. Cette disgrace, quoique momen- tanee a ses yeux, le fit songer au manage, vers lequel il. fut conduit, comme beaucoup d'hommes le sont, par une sorte de degout pour les aventures galantes, ces folles, fleurs de la jeunesse. II est un moment supreme ou la vie sociale apparait dans sa gravite. Felix de Vandenesse avail ete tour a tour heureux et malheureux, plus souvent mal- heureux qu'iieureux, comme les hommes qui, des leur debut dans le monde, ont rencontre 1' amour sous sa plus belle forme. Ces privilegies deviennent difficiles. Ptiis, apres avoir experimente la vie et compare les caracteres, ils arrivent a se contenter d'un a peu pres et se refogient dans une indulgence absolue. On ne les trompe point, car ils ne se detrompent plus; mais ils mettent de la grace a leur resignation; en s' attendant a tout, ils souffrent moins. Cependant, Felix pouvait encore passer pour un des plus jolis et des plus agreables hommes de Paris. II avait ete surtout recommande aupres des femmes par une des plus nobles creatures de ce siecle, morte, disait-on, de douleur et d'amour pour lui; mais il avait ete forme spe- cialement par la belle lady Dudley. Aux yeux de beaucoup de Parisiennes, Felix, espece de heros de roman, avait du plusieurs conquetes a tout le mal qu'on disait de lui. Ma- dame de Manerville avait clos la carriere de ses aven- tures. Sans etre un don Juan, il remportait du monde amoureux le desenchantement qu'il remportait du monde politique. Get ideal de la femme et de la passion, dont, UNE FILLE D'EVE. 27 pour son malheur, le type avail eclaire, domine sa jeu- nesse, il desespe'rait de jamais pouvoir le rencontrer. Yers trente ans, le comte Felix resolut d'en finir avec les en- nuis de ses felicites par un manage. Sur ce point, il etait fixe : il voulait une jeune fille elevee dans les donnees les plus severes du catholicisme. II lui suffit d'apprendre com- ment la comtesse de Granville tenait ses filles pour recher- cher la main de 1'ainee. II avait, lui aussi, subi le despo- tisme d'une mere; il se souvenait encore assez de sa cruelle jeunesse pour reconnaitre, a travers les dissimula- tions de la pudeur feminine, en quel etat le joug aurait mis le cceur d'une jeune fille : si ce cceur etait aigri, chagrin, revolte; s'il etait demeure paisible, aimable, pret a s'ou- vrir aux beaux sentiments. La tyrannic produit deux effets contraires dont les symboles existent dans deux grander figures de 1'esclavage antique : Epictete et Spartacus, la haine et ses sentiments mauvais, la resignation et ses tcndresses chretiennes. Le comte de Vandenesse se recon- nut dans Marie-Angelique de Granville. En prenant pour femme une jeune fille naive, innocente et pure, il avait resolu d'avance, en jeune vieillard qu'il etait, de meler le sentiment paternel au sentiment conjugal. II se sentait le cosur desseche par le monde, par la politique, et savait qu'en echange d'une vie adolescente il allait donner les restes d'une vie usee. Aupres des fleurs du printemps il mettrait les glaces de 1'hiver, 1'experience chenue aupres de la pimpante, de 1'insouciante imprudence. Apres avoir ainsi juge sainement sa position, il se cantonna dans ses quartiers conjugaux avec d'amples provisions. L'indulgence et la confiance furent les deux ancres sur lesquelles il 23 SCENES DE LA VIE PRIVEE. s'amarra. Les meres de famille devraient recbercher de pareils homines pour leurs filles : Fesprit est protecteur comme la Divinite, le desenchantement est perspicace comme un chirurgien, I'experience est prevoyante comme une mere. Ces trois sentiments sont les vertus theologales du manage. Les recherches, les delices que ses habitudes d'homme a bonnes fortunes et d' homme elegant avaient apprises a Felix de Vandenesse, les enseignements de la haute politique, les observations de sa vie tour a tour oc- cupee, pensive, litteraire, toutes ses forces furent em- ployees a rendre sa femme heureuse, et il y appliqua son esprit. An sortir du purgatoire maternel, Marie-Angelique monta tout a coup au paradis conjugal que lui avait eleve Felix, rue du Rocher, dans un hotel ou les moindres choses avaient un parfum d'aristocratie, mais ou le vernis de la bonne compagnie ne genait pas cet harmonieux laisser aller que souhaitent les coeurs aimants et jeunes. Marie- Angdlique savoura d'abord les jouissances de la vie mate- rielle dans leur entier, son mari se fit pendant deux ans son intendant. Felix expliqua lentement et avec beaucoup d'art a sa femme les choses de la vie, 1'initia par degres aux mysteres de la haute societe, lui apprit les genealo- gies de toutes les maisons nobles, lui enseigna le monde, la guida dans Part de la toilette et de la conversation, la mena de theatre en theatre, lui fit faire un cours de litte- rature et d'histoire. II acheva cette education avec un soin d'amant, de pere, de maitre et de mari; mais, avec une sobriete bien entendue, il mdnageait les jouissances et les lec/ms, sans detruire les idees religieuses. Enfin, il s'acquitta de son entreprise eri grand maitre. An bout de UNE FILLE D'EVE. 29 quatre anndes, il eut le bonheur d'avoir forme dans la comtesse de Vandenesse une des femmes les plus aima- bleset les plus remarquables du temps actuel. Marie-Ange- lique eprouva precisement pour Felix le sentiment que Felix souhaitait de lui inspirer : une amitie vraie, une re- connaissance bien sentie, un amour fraternel qui se me- langeait a propos de tendresse noble et digne comme elle doit etre entre mari et femme. Elle etait mere, et bonne mere. Felix s'attachait done sa femme par tons les liens possibles sans avoir Pair de la garrotter, comptant pour etre heureux sans nuages sur les attraits de I'habitude. II n'y a que les hommes rompus au manege de la vie et qui ont parcouru le cercle des desillusionnements politi- ques et amoureux, pour avoir cette science et se con- duire ainsi. Felix trouvait, d'ailleurs, dans son ceuvre les plaisirs que rencontrent dans leurs creations les peintres, les ecrivains, les architectes qui elevent des monuments; il jouissait doublement en s'occupant de Tceuvre et en voyant le succes, en admirant sa femme instruite et naive, spirituelle et naturelle, aimable et chaste, jeune fille et mere, parfaitement libre et enchainee. L'histoire des bons menages est comme celle des peuples heureux, elle s'ecrit en deux lignes et n'a rien de litteraire. Aussi, comme le bonheur ne s'explique que par lui-meme, ces quatre annees ne peuvent-elles rien fournir qui ne soit tendre comme le gris de lin des eternelles amours, fade comme la manne, et amusant comme le roman de VAsiree. En 1833, 1'edifice de bonheur cimente par Felix fut prl'S de crouler, mine dans ses bases sans qu'il s'en dou- tat. Le cceur d'une femme de vingt-cinq ans n'est pas 2. 30 SCENES DE LA VIE PRIVEE. plus celui de la jeune fille de dix-huit, que celui de la femme de quarante n'est celui de la femme de trente an?. 11 y a qualre ages dans la vie des femmes. Chaque age cree une nouvelle femme. Vandenesse connaissait sans doule les lois de ces transformations dues a nos moeurs modernes; mais il les oublia pour son propre compte, comme le plus fort graminairien pent oublier les regies en composant un livre; comme sur le champ de bataille, au milieu du feu, pris par les accidents d'un site, le plus grand general oublie une regie absolue de 1'art militaire. L'hornme qui pent empreindre perpetuellement la pensee dans le fait est un homrae de genie ; mais 1'homme qui a le plus de genie ne le deploie pas a tous les instants, il ressemblerait trop a Dieu. Apres quatre ans de cette vie sans un choc d'ame, sans une parole qui produisit la moindre discordance dans ce suave concert de sentiment, en se sentant parfaitement developpee comme une belle plante dans un bon sol, sous les caresses d'un beau soleil qui rayonnait au milieu d'un ether constamment azure, la comtesse eut comme un retour sur elle-meme. Cette crise de sa vie, Tobjet de cette Scene, serait incomprehensible sans des explications qui peut-etre attenueront, aux yeux des femmes, les torts de cette jeune comtesse, aussi heu- reuse femme qu'heureuse mere, et qui doit, au premier abord, paraitre sans excuse. La vie resalte du jeu de deux principes opposes : quand Tun manque, 1'etre souffre. Vandenesse, en satis- faisant a tout, avait supprime le desir, ce roi de la crea- tion, qui emploie une somme enorme des forces morales. L'extreme chaleur, 1'extreme malheur, le bonheur coin- UNE FILLE D'EVE. 31 plet, tons les principes absolus tronent sur des espaces demies de productions : ils veulent etre seuls, ils etouf- fent lout ce qui n'est pas eux. Vandenesse n'etait pas femme, et les femmes seules connaissent 1'art de varier la felicite : de la precedent leur coquetterie, leurs refus, leurs craintes, leurs querelles, et les savantes, les spiri- tuelles niaiseries par lesquelles elles mettent le lende- main en question ce qui n'offrait aucune difficulte la veille. Les hcmmes peuvent fatiguer de leur Constance, les femmes jamais. Vandenesse etait une nature trop completement bonne pour tonrmenter par parti pris une femme aimee, il la jeta dans Finfini le plus bleu, le moins nuageux de Famour. Le probleme de la beatitude eternelie est un de ceux dont la solution n'est connue que de Dieu, dans Pautre vie. Ici-bas, des poetes sublimes ont eternellement ennuye leurs lecteurs en abordant la peinture du paradis. L'ecueil de Dante fut aussi 1'ecueil de Vandenesse : hon- neur an courage malheureux ! Sa femme finit par trouver quelque monotonie dans un den si bien arrange, le par- fait bonheur que la premiere femme eprouva dans le paradis terrestre lui donna les nausees que donne a la longue Temploi des choses douces, et fit souhaiter a la comtesse, comme a Rivarol lisant Florian, de rencontrer quelque loup dans la bergerie. Ceci, de tout temps, a sem- ble le sens du serpent emblematique auquel Eve s'adressa probablement par ennui. Cette morale paraitra peut-etre hasardee aux yeux des protestants, qui prennent la Ge- nese plus au serieux que ne la prennent les juifs eux- memes. Mais la situation de madame de Vandenesse peut s'expliquer sans figures bibliques : elle se sentait dans 32 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Tame une force immense sans emploi, son bonheur ne la faisait pas souffrir, il allait sans soins ni inquietudes, elle ne tremblait point de le perdre, il se produisait tous les matins avec le meme bleu, le meme sourire, la meme parole charmante. Ce lac pur n'etait ride par aucun souffle, pas meme par le zephyr : elle aurait voulu voir onduler cette glace. Son desir comportait je ne sais quoi d'enfantin qui devrait la faire excuser; mais la societe n'est pas plus indulgente que ne le fut le Dieu de la Ge- nese. Devenue spirituelle, la comtesse comprenait admi- rablement combien ce sentiment devait etre offensant, et trouvait horrible de le confier a son cher petit mari. Dans sa simplicite, elle n'avait pas invente d'aulre mot d'amour, car on ne forge pas a froid la delicieuse langue d'exageration que 1'amour apprend a ses victimes au mi- lieu des flammes. Vandenesse, heureux de cette adorable reserve, maintenait par ses savants calculs sa femme dans les regions temperees de 1'amour conjugal. Ge mari mo- dele trouvait, d'ailleurs, indignes d'une ame noble les ressources du charlatanisme qui Teussent grandi, qui lui eussent valu des recompenses de cceur; il voulait plaire par lui-meme, et ne rien devoir aux artifices de la for- tune. La comtesse Marie souriait en voyant au Bois un Equipage incomplet ou mal attele; ses yeux se reportaient alors complaisamment sur le sien, dont les chevaux a tenue anglaise, presque libres malgre le harnais, se te- naient chacun a sa distance. Felix ne descendait pas jus- qu'a ramasser les benefices des peines qu'il se donnait; sa femme trouvait son luxe et son bon gout naturels; elle ne lui savait aucun gre de ce qu'elle n'eprouvait aucune UNE FILLE D'EVE. 33 souffrance d'amour-propre. II en etait de tout ainsi. La bonte n'est pas sans ecueils : on 1'attribue au caractere, on veut rarement y reconnaitre les efforts secrets d'une belle ame, tandis qu'on recompense les gens mechants du mal qu'ils ne font pas. Vers cette epoque, raadame Felix de Vandenesse etait arrivee a un degre d'instruc- tion mondaine qui lui permit de quitter le role assez insignifiant de comparse timide, observatrice, ecouteuse, que joua, dit-on, pendant quelque temps, Giulia Grisi dans les chceurs au theatre de la Scala. La jeune coin- tesse se sentait capable d'aborder 1'emploi de prima donna, elle s'y hasarda plusieurs fois. Au grand contente- ment de Felix, elle se mela aux conversations. D'inge- nieuses reparties et de fines observations semees dans son esprit par son commerce avec son mari la firent re- marquer, et le succes 1'enhardit. Vandenesse, a qui on avait accorde que sa femme etait jolie, fut enchante quand elle parut spirituelle. Au retour du bal, du concert, du rout, ou Marie avait brille, quand elle quittait ses atours, elle prenait un petit air joyeux et delibere pour dire a Felix : Avez-vous ete content de moi ce soir? La comtesse excita quelques jalousies, entre autres celle de la sceur de son mari, la marquise de Listomere, qui jusqu'alors 1'avait patronnee en croyant proteger une ombre destinee a la faire ressortir. Une comtesse, du nom de Marie, belle, spirituelle et vertueuse, musicienne et pen coquette, quelle proie pour le monde! Felix de Vandenesse comptait dans la societe plusieurs femmes avec lesquelles il avait rompu ou qui avaient rompu avec lui, mais qui ne furent pas indifferentes a son manage. 34 SCENES DE LA VIE PR1VEE. Quand ces femmes virent dans madame de Vandenesse une petite femme a mains rouges, assez embarrassee d'elle, parlant peu, n'ayant pas 1'air de penser beaucoup, elles se crurent suffisamment vengees. Les desastres de juillet 1830 vinrent, la societe fut dissoute pendant deux ans, les gens riches allerent durant la tourmente dans leurs terres ou voyagerent en Europe, et les salons ne s'ouvrirent guere qu'en 1833. Le faubourg Saint-Germain bouda, mais il considera quelques maisons, celle, entre autres, de Pambassadeur d'Autriche, comme des terrains neutres : la sociele legitimiste et la societe nouvelle s'y rencontrerent representees par leurs sommites les plus elegantes. Attache par mille liens decoeuretde recon- naissance a la famille exilee, mais fort de ses convic- tions, Vandenesse ne se crut pas oblige d'imiter les niaises exagerations de son parti. Dans le danger, il avait fait son devoir an peril de ses jours en traversant les flots populaires pour proposer des transactions : il mena done sa femme dans le monde ou sa fidelile ne pouvait jamais etre compromise. Les anciennes amies de Vandenesse retrouverent difficilement la nouvelle mariee dans 1'ele- gante, la spirituelle, la douce comtesse, qui se produisit elle-meme avec les manieres les plus exquises de 1'aristo- craiie feminine. Mesdames d'Espard, de Manerville, lady Dudley, quelques autres moins connues sentirent au fond de leur cceur des serpents se reveiller; elles entendirent les siHlements flutes de 1'orgueil en colere, elles furent jalouses du bonheur de Felix; elles auraient volontiers donne leurs plus jolies pantoufles pour qu'il lui arrival malheur. Au lieu d'etre hostiles a la comtesse, ces bonnes UKE FILLE D'EVE. 35 mauvaises femmes Tentourerent, lui temoignerent une excessive amitie, la vanterent aux hommes. Suffisam- merit edifie sur leurs intentions, Felix surveilla leurs rap- ports avec Marie en lui disant de se defier d'elles. Toutes devinerent les inquietudes que leur commerce causait au comte, elles ne lui pardonnerent point sa defiance et re- doublerent de soins et de prevenances pour leur rivale, a laquelle elles firent un succes enorrne, au grand deplaisir de la marquise de Ustomere, qui n'y comprenait rien. On citait la comtesse Felix de Vandenesse comme la plus charmante, la plus spirituelle femme de Paris. L'autre belle-sceur de Marie, la marquise Charles de Vandenesse, eprouvait mille desappointements a cause de la confusion que le meme nom produisait parfois et des comparaisons qu'il occasionnait. Quoique la marquise fut aussi tres- belle femme et tres-spirituelle, ses rivales lui opposaient d'autant mieux sa belle-sceur, que la comtesse etait de douze ans moins agee. Ces femmes savaient combien d'aigreur le succes de la comtesse devrait mettre dans son commerce avec ses deux belles-sceurs, qui devinrent froides et desobligeantes pour la triomphante Marie-An- gelique. Ce fut de dangereuses parentes, d'intimes ennemies. Chacun sait que la literature se defendait alors centre i'insouciance generate engendree par le drame poli- tique, en produisant des oeuvres plus ou moins byro- niennes ou il n'etait question que des delits conjugaux. En ce temps, les infractions aux contrats de mariage de- frayaient les revues, les livres et le theatre. Get eternel sujetfut plus que jamais a la mode. L'amant, ce cauche- 36 SCENES DE LA VIE PRIVEE. mar des maris, etait partout, excepte peut-etre dans les menages, ou, par cette bourgeoise epoque, il donnait moins qu'en aucun temps. Est-ce quand tout le monde court a ses fenetres, crie : A la garde ! eclaire les rues, que les voleurs s'y promenent? Si durant ces annees fertiles en agitations urbaines, politiques et morales, il y eut des catastrophes malrimoniales, elles constituerent des excep- tions qui ne furent pas autant remarquees que sous la Restauration. Neanmoins, les femmes causaient beaucoup entre elles de ce qui occupait alors les deux formes de la poesie : le livre et le theatre. II etait souvent question de 1'amant, cet etre si rare et si souhaite. Les aventures connues donnaient matiere a des discussions, et ces dis- cussions &aient, comme toujours, soutenues par des femmes irreprochables. Un fait digne de remarque est Teloignement que manifestent pour ces sortes de conver- sations les femmes qui jouissent d'un bonheur illegal; elles gardent dans le monde une contenance prude, re- servee et presque timide; elles ont 1'air de demander le silence a chacun, ou pardon de leur plaisir a tout le monde. Quand, au contraire, une femme se plait a en- tendre parler de catastrophes, se laisse expliquer les voluptes qui justifient les coupables, croyez qu'elle est dans le carrefour de Findecision, et ne sait quel chemin prendre. Pendant cet hiver, la comtesse de Vandenesse entendit mugir a ses oreilles la grande voix du monde, le vent des orages siffla autour d'elle. Ses pretendues amies, qui dominaient leur reputation de toute la hauteur de leurs noms et de leurs positions, lui dessinerent a plu- sieurs reprises la seil uisante figure de Tamant, et lui jete- UNE FiLLE D'EVE. 37 rent dans Tame des paroles ardentes sur Tamour, le mot de 1'enigme que la vie offre aux femmes, la grande pas- sion, suivant madame de Stae'l, qui precha d'exemple. Quand la comtesse demandait naivement, en petit comite, quelle difference il y avait entre un amant et un mari, jamais une des femmes qui souhaitaient quelque malheur a Vandenesse ne faillait a lui repondre de maniere a pi- quer sa curiosite, a solliciter son imagination, a frapper son coeur, a interesser son ame. On vivote avec son mari, ma chere, on ne vit qu'avec son amant, lui disait sa belle-soeur, la marquise de Vandenesse. Le manage, mon enfant, est notre purgatoire ; 1'amoui est le paradis, disait lady Dudley. Ne la croyez pas , s'ecriait mademoiselle des Tou- ches, c'est 1'enfer! Mais c'est un enfer ou Ton aime, faisait observer la marquise de Rochefide. On a souvent plus de plaisir dans la souffrance que dans le bonheur : voyez les martyrs ! Avec un mari, petite niaise, nous vivons pour ainsi dire de notre vie; mais aimer, c'est vivre de la vie d'un autre, lui disait la marquise d'Espard. Un amant, c'est le fruit defendu, mot qui pour moi resume tout, disait en riant la jolie Moiina de Saint-Heren. Quand elle n'allait pas a des routs diplomatiques ou au bal chez quelques riches etrangers, comme lady Dudley ou la prineesse Galathionne, la comtesse allait presque tous les soirs dans le monde, apres les Italiens ou FOpera, soit chez la marquise d'Espard, soit chez madame de Listomere, mademoiselle des Touches, la comtesse de 3 38 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Montcornet ou la vicomtesse de Grandlieu, Ics seules mai- sons aristocratiques ouvertes; et jamais elle n'en sortait sans que de mauvaises graines eussent e^e senses dans son coeur. On lui parlait de completer sa vie, un mot a la mode dans ce temps-la; d'etre comprise, autre mot au- quel les femmes donnent d'etranges significations. Elle revenait chez elle inquiete, emue, curieuse, pensive. Elle trouvait je ne sais quoi de moins dans sa vie, mais elle n'allait pas jusqu'a la voir deserte. La societe la plus amusanle, mais la plus melee, des salons ou allait madame Felix de Vandenesse se trouvait chez la comtesse de Montcornet, charmante petite femme qui recevait les artistes illustres, les sommiles de la finance, les ecrivains distingues, mais apres les avoir sou- mis a un si severe examen, que les plus difficiies eii fait de bonne compagnie n'avaient pas a craindre d'y rencon- trer qui que ce soit de la societe secondaire. Les plus grandes pretentious y etaient en surete. Pendant 1'hiver, ou la societe s'etait ralliee, quelques salons, au nombre desquels etaient ceux de mesdames d'Espard et de Listo- mere, de mademoiselle des Touches et de la duchesse de Grandlieu, avaient recrute parmi les celGbrites nouvelles de 1'art, de la science, de la literature et de la poli- tique. La societe ne perd jamais ses droits, elle veut tou- jours etre amusee. A un concert donne par la comtesse vers la fin de 1'hiver apparut chez elle une des illustra- tions contemporaines de la litterature et de la politique, Raoul Nathan, presente par un des ecrivains les plus spiri- tuels mais les plus paresseux de Fepoque, I^mile Blondot, autre homme celebre, mais a huis clos; vante par les UNE FILLE D'EVE. 39 journalistes, mais inconnu au dela des barrieres : Blondet le savait; d'aiileurs, il ne se faisait aucune illusion, et, entre autres paroles de mepris, il a dit que la gloire est un poison bon a prendre par petites doses. Depuis le moment ou il s'etait fait jour apres avoir longtemps lutle, Raoul Nathan avait prcfite du subit en- gouement que manifesterent pour la forme ces elegants sectaires du moyen age, si plaisamment noinmes jeune- france. II s'etait donne les singularites d'un homme de genie en s'enrolant parmi ces adorateurs de Tart dont les intentions furent, d'ailleurs, excellentes ; car rien de plus ridicule que le costume des Frangais au xix e siecle, il y avait du courage a le renouveler. Raoul, rendons-lui cette justice, offre dans sa personne je ne sais quoi de grand, de fantasque et d'extraordinaire qui veut un cadre. Ses ennemis ou ses amis , les uns valent les autres , couviennent que rien au monde ne concorde mieux avec son esprit que sa forme. Raoul Nathan se- rait peut-etre plus singulier au naturel qu'il ne Test avec ses accompagnements. Sa figure ravagee, detruite, lui donne 1'air de s'etre battu avec les anges ou les demons; elle ressemble a celle qae les peintres alle- mands attribuent au Christ mort : il y parait mille signcs d'une lutte constante entre la faible nature humaine et les puissances d'en haut. Mais les rides creuses de ses joues, les redans de son crane tortueux et sillonne, les salieres qui marquent ses yeux et ses tempes n'indiquent rien de debile dans sa constitution. Ses membranes dures, ses os apparents ont une solidite remarquable; et, quoi- que sa peau, tannee par des exces, s'y colle comme si des 40 SCENES DE LA VIE PRIVEE. feux interieurs Tavaient dessechee, elle n'en couvre pas moins une formidable charpente. II est maigre et grand. Sa chevelure, longue et toujours en desordre, vise a 1'effet. Ce Byron mal peigne, mal construit, a des jambes de heron, des genoux engorges, une cambrure exageree, des mains cordees de muscles, fermes comme les pattes d'un crabe, a doigts maigres et nerveux. Raoul a des yeux napoleoniens, des yeux bleus dont le regard traverse Tame; un nez tourmente, plein de finesse; une char- mante bouche, embellie par les dents les plus blanches que puisse souhaiter une femme. II y a du mouvement et du feu dans cette tete, et du genie sur ce front. Raoul appartient au petit nombre d'hommes qui vous frappent au passage, qui dans un salon forment aussitot un point lumineux ou vont tous les regards. II se fait remarquer par son neglige, s'il est permis d'emprunter a Moliere le mot employe par Eliante pour peindre le malpropre sur soi. Ses vetements semblent toujours avoir ete tordus, fripes, recroquevilles expres pour s'harmonier a sa phy- sionomie. II tient habituellement 1'une de ses mains dans son gilet ouvert, dans une pose que le portrait de M. de Chateaubriand par Girodet a rendue celebre; mais il la prend moins pour lui ressembler, il ne veut ressembler a personne, que pour deflorer les plis reguliers de sa che- mise. Sa cravate est en un moment roulee sous les con- vulsions de ses mouvements de tete, qu'il a remarqua- blement brusques et vifs, comme ceux des chevaux de race qui s'impatientent dans leurs harnais et relevent constamment la tete pour se debarrasser de leur mors ou de leur gourmette. Sa barbe , longue et pointue , n'est ni UlNii rlLLE D'LYli. 41 peignee, ni parfumee, ni brossee, ni lissee comme Test celle des elegants qui portent la barbe en eventail ou en pointe; il la laisse comme elle est. Ses cheveux, meles entre le collet de son habit et sa cravate, luxuriants sur les epaules, graissent les places qu'ils caressent. Ses mains seches et filandreuses ignorent les soins de la brosse a ongles et le luxe du citron. Plusieurs feuilletonistes pre- tendent que les eaux luslrales ne rafraichissent pas sou- vent leur peau calcinee. Enfin le terrible Raoul est gro- tesque. Ses mouvements sont saccades, comme s'ils etaient produits par une mecanique imparfaite. Sa demarche froisse toute idee d'ordre par des zigzags enthousiastes, par des suspensions inattendues qui lui font heurter les bourgeois pacifiques en promenade sur les boulevards de Paris. Sa conversation, pleine cThumeur caustique, d'epi- grammes apres, imite Failure de son corps : elle quitte subitement le ton de la vengeance et devient suave, poe"- tique, consolante, douce, hors de propos ; elle a des silences inexplicables, des soubresauts d'esprit qui fatiguent par- fois. II apporte dans le monde une gaucherie bardie, un dedain des conventions, un air de critique pour tout ce qu'on y respecte qui le met mal avec les petits esprits comme avec ceux qui s'efforcent de conserver les doc- trines de 1'ancienne politesse; mais c'est quelque chose d'original comme les creations chinoises, et que les fem- mes ne hai'ssent pas. D'ailleurs, pour elles, il se montre souvent d'une amabilite recherchee, il semble se com- plaire a faire oublier ses formes bizarres, a remporter sur les antipathies une victoire qui flatte sa vanite, son amour-propre ou son orgueil. 42 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Ponrquoi etcs-vous commo cela? lui dit un jour la marquise de Vandenesse. Les perles ne sont-elles pas dans des dailies? repon- dit-il fastueusement. A un autre, qui lui adressait la meme question, il re'- pondit : Si j'etais bien pour tout le monde, comment pour- rais-je paraitre mieux a une personne choisie entre tout-as ? Raoul Nathan porte dans sa vie intellectuelle le desordre qa'il prend pour enseigne. Son annonce n'est pas men- teuse : son talent ressemble a celui de ces pauvres fiiles qui se presentent dans les maisons bourgeoises pour tout faire : il fut d'abord critique, et grand critique; mais il trouva de la duperie a ce metier. Ses articles valaient des livres, disait-il. Les revenus du theatre Favaient saduit; mais, incapable du travail lent et soutenu que vent la mise en scene, il avait ete' oblige de s'associer a un vau- devilliste, a du Bruel, qui mettait en ceuvre ses Hees et les avait toujours reduites en petites pieces productives, pleines d' esprit, toujours faites pour des acteurs on pour des actrices. A eux deux, ils avaient invente Florine, une actrice a recette. Humilie de cette association semblable a celle des freres siamois, Nathan avait produit a lui seul, au Theatre-Francais, un grand drame tombe avec tons les honneurs de la guerre, aux salves d'articles foudroyants. Dans sa jeunesse, il avait deja tente le grand, le noble theatre francais, par une magnifique piece romantique dans le genre de Pinto, a une epoque ou le classique re- gnait en uiaitre : TOdeon avait ete si rudement agite pen- UNE FILLE D'EVE. 43 dant trois soirees, que la piece fat defendue. Aux yeux de beaucoup de gens, cette seconde piece passait, comme la premiere, pour un chef-d'oeuvre, et lui valait plus de re- putation que toutes les pieces si productives faites avec ses collaborateurs, mais dans un monde pen ecoute, celui des connaisseurs et des vrais gens de gout. Encore une chute semblable, lui dit Emile Blondet, et tu deviens immortel. Mais, au lieu de marcher dans cette voie difficile, Na- than etait retombe par necessite dans la poudre et les mouches du vaudeville xvm e siecle, dans la piece a cos- tumes, et la reimpression scenique des livres a succes. Neanmoins, il passait pour un grand esprit qui n'avait pas donne son dernier mot. II avait d'ailleurs aborde la haute litterature et publie trois romans, sans compter ceux qu'il entretenait sous presse comme des poissons dans un vi- vier. L'un de ces trois livres, le premier, comme chez plusieurs ecrivains qui n'ont pu faire qu'un premier 011- vrage, avait obtenu le plus brill ant succes. Get ouvrage, imprudemment mis alors en premiere ligne, cette ceuvre d' artiste, il la faisait appeler, a tout propos, le plus beau livre de Fepoque, 1'unique roman du siecle. Pourtant, il se plaignait beaucoup des exigences de Tart; il etait un de ceux qui contribuerent le plus a faire ranger toutes les ceuvres, le tableau, la statue, le livre, Tedifice, sous la banniere unique de 1'Art. II avait commence par com- mettre un liwe de poesies qui lui meritait une place dans la pleiade des poetes actuels, et parmi lesquelles se trou- vait un poeme nebuleux assez admire. Tenu de produire par son manque de fortune, il allait du theatre a la presse 44 SCENES DE LA VIE PRIVEE. et de la presse au theatre, se dissipant, s'eparpillant et croyant tou jours en sa veine, Sa gloire n'etait done pas inedite comme celle de plusieurs celebrites a 1'agonie, soutenues par les litres d'ouvrages a faire, lesquels n'au- ront pas autant d'editions qu'ils ont necessite de marches. Nathan ressemblait a un homme de genie; et, s'il eut marche a Techafaud, comme 1'envie lui en prit, il aurait pu se frapper le front a la maniere d'Andre de Chenier. Saisi d'une ambition politique en voyant 1'irruption au pouvoir d'une douzaine d'auteurs, de professeurs, de metaphysiciens et d'historiens qui s'incrusterent dans la machine pendant les tourmentes de 1830 a 1833, il re- gretta de ne pas avoir fait des articles politiques au lieu d'articles litteraires. II se croyait superieur a ces parve- nus, dont la fortune lui inspirait alors une devorante ja- lousie. II appartenait a ces esprits jaloux de tout, capables de tout, a qui Ton vole tons les succes, et qui vont se heurtant a mille endroits lumineux sans se fixer a un seul, epuisant toujours la volonte du voisin. En ce mo- ment, il allait du saint-simonisme au republicanisme , pour revenir peut-elre au ministerialisme. II guettait son os a ronger dans tons les coins, et cherchait une place sure d'ou il put aboyer a 1'abri des coups et se rendre re- doutable; mais il avait la honte de ne pas se voir prendre au serieux par 1'illustre de Marsay, qui dirigeait alors le gouvernement et qui n'avait aucune consideration pour les auteurs chez lesquels il ne trouvait pas ce que Riche- lieu nommait 1'esprit de suite ou, mienx, de la suite dans les idees. D'ailleurs, tout ministere eut compte sur le de- rangement continuel des affaires de Raoul. Tot ou tard, UNE FILLE D'EVE. 45 la ne'cessite devait 1'amener a subir des conditions au lieu d'en imposer. Le caractere reel et soigneusement cache de Raoul Concorde avec son caractere public. II est come- dien de bonne foi, personnel comme si 1'Etat etait lui, et tres-habile declamateur. Nul ne sait mieux jouer les sen- timents, se targuer de grandeurs fausses, se parer de beautes morales, se respecter en paroles, et se poser comme un Alceste en agissant comme Philinte. Son egoi'sme trotte a couvert sous cette armure en carton peint, et touche souvent au but cache qu'il se propose. Paresseux au superlatif, il n'a rien fait que pique par les hallebardes de la ne'cessite*. La continuite du travail ap- pliquee a la creation d'un monument, il 1'ignore; mais, dans le paroxysme de rage que lui ont cause ses vanites blessees, ou dans un moment de crise amene par le crean- cier, il saute TEurotas, il triomphe des plus difficiles es- comptes de 1' esprit. Puis, fatigue, surpris d'avoir cree quelque chose, il retombe dans le marasme des jouis- sances parisiennes. Le besoin se represente formidable : il est sans force, il descend alors et se compromet. Mu par line fausse idee de sa grandeur et de son avenir, dont il prend mesure sur la haute fortune d'un de ses anciens camarades, un des rares talents ministeriels mis en lu- miere par la revolution de Juillet, pour sortir d'embarras il se permet avec les personnes qui raiment des barba- rismes de conscience enterres dans les mysteres de la vie privee, mais dont personne ne parle ni ne se plaint. La banalite de son cceur, Timpudeur de sa poignee de main qui serre tous les vices, tons les malheurs, toutes les tra- hisons, toutes les opinions, 1'ont rendu inviolable comme 3. 40 SCENES DE LA VIE PRIVEE. un roi constitutionnel. Le peche veniel, qui exciterait cla- meur de haro sur un homme d'un grand caractere, de lui n'est rien ; un acte pen delicat est a peine quelque chose, tout le monde s'excuse en 1'excusant. Celui meme qui se- rait tente de le mepriser lui tend la main, en ayant peur d'avoir besoin de lui. II a tant d'amis, qu'il souhaite des ennemis. Cette bonhomie apparente qui secluit les nou- veaux venus et n'empeche aucune trahison, qui se permet et justifie tout, qui jette les hauts cris a une blessure et la pardonne, est un des caracteres distinctifs du journaliste. Cette camaraderie, mot cree par un homme d' esprit, cor- rode les plus belles ames : elle rouille leur fierte, tue le prindpe des grandes oeuvres, et consacre la lachete de Tesprit. En exigeant cette mollesse de conscience chez tout le monde, cei taines gens se menagent 1'absolution de leurs traitrises, de leurs changements de parti. Voila comment la portion la plus eclairee d'une nation devient la moins estimable. Juge du point de vue litteraire, il manque a Nathan le style et 1'instruction. Comme la plupart des jeunes ambitieux de la litterature, il degorge aujourd'hui son instruction d'hier. II n'a ni le temps ni la patience d'ecrire; il n'a pas observe", mais il ecoute. Incapable de construire un plan vigoureusement charpente, peut-etre se sauve-t-il par la fougue de son dessin. II faisait de la passion, selon un mot de Targot litteraire, parce qu'en fait de passion tout est vrai ; tandis que le genie a pour mission de chercher, a travers les hasards du vrai, ce qui doit sembler probable a tout le monde. Au lieu dereveiller des idees, ses heros sont des individualites agrandies qui n'excitent que des sympathies fugitives ; ils ne se relient U.NE FILLE D'EVE. 47 pas aux grands interets de la vie, et des lors ne represen- tent rien; mais il se soutient par la rapidite de son esprit, par ces bonheurs de rencontre que les joueurs de biilard nomment des raccrocs. II est le plus habile tireur au vol des idees qui s'abattent sur Paris, ou que Paris fait lever. Sa fecondite n'est pas a lui, mais a 1'epoque : il vit sur la circonstance, et, pour la dominer, il en outre la portee. Enfin, il n'est pas vrai, sa phrase est menteuse; il y a chez lui, comme le disait le comte Felix, du joueur de gobelets. Cette plume prend son encre dans le cabinet d'une actrice, on le sent. Nathan offre une image de la jeunesse litte- raire d'aujourd'hui, de ses fausses grandeurs et de ses miseres reelles; il la represents avec ses beautes incor- rectes et ses chutes profondes, sa vie a cascades bouillon- nantes, a revers soudains, a triomphes inesperes. C'est bien 1' enfant de ce siecle devore de jalousie, ou mille rivalites a couvert sous des systemes nourrissent a leur profit Thydre de Tanarchie de tous leurs mecomptes, qui veut la fortune sans le travail, la gloire sans le talent et le succes sans peine; mais qu'apres bien des rebellions, bien des escarmouches, ses vices amenent a emarger le budget sous le bon plaisir du Pouvoir. Quand tant de jeunes ambitions sont parties a pied et se sont toutes donne ren- dez-vous au meme point, il y a concurrence de volontes, miseres inoui'es, luttes acharnees. Dans cette bataille hor- rible, I'egoisme le plus violent ou le plus adroit gagne la victoire. L'exemple est envie, justifie malgre les criail- leries, dirait Moliere : on le suit. Quand, en sa qualite d'ennemi de la nouvelle dynastie, Raoul fut introduit dans le salon de madaine de Montcornet, ses apparentes gran- 48 SCENES DE LA VIE PRIVEE. deurs florissaient. II etait accepte comme le critique poli- tique des de Marsay, des Rastignac, des la Roche-Hugon, arrives au pouvoir. Victime de ses fatales hesitations, de sa repugnance pour 1'action qui ne concern ait que lui- meme, Emile Blondet, Fintroducteur de Nathan, conti- nuait son metier de moqueur, ne prenait parti pour per- sonne et tenait a tout le monde. 11 etait 1'ami de Raoul, Fami de Rastignac, Fami de Montcornet. Tu es un triangle politique, lui disait en riant de Marsay quand il le rencontrait a FOpera ; cette forme geo- metrique n'appartient qu'a Dieu , qui n'a rien a faire ; mais les ambitieux doivent aller en ligne courbe, le che- min le plus court en politique. Vu a distance, Raoul Nathan etait un tres-beau me- teore. La mode autorisait ses fagons et sa tournure. Son rdpublicanisme emprunle lui donnait momentanement cette aprete janseniste que prennent les defenseurs de la cause populaire, desquels il se moquait interieurement, et qui n'est pas sans charme aux yeux des femmes. Les femmes aiment a faire des prodiges, a briser les rochers, a fondre les caracteres qui paraissent etre de bronze. La toilette du moral etait done alors chez Raoul en harmonie avec son vetement. II devait etre et fut, pour FEve en- nuyee de son paradis de la rue du Rocher, le serpent chatoyant, colore, beau diseur, aux yeux magnetiques, aux mouvements harmonieux, qui perdit la premiere femme. Des que la comtesse Marie apergut Raoul, elle dprouva ce mouvement interieur dont la violence cause line sorte d'effroi. Cepretendu grand homme eut sur elle, par son regard, une influence physique qui rayonna j usque UNE FILLE D'EVE. 49 dans son coeur en le troublant. Ce trouble lui fit plaisir. Ce manteau de pourpre que la celebrite drapait pour un moment sur les epaules de Nathan eblouit cette femme ingenue. A Fheure du the, Marie quitta la place ou, parmi quelques femmes occupees a causer, elle s'etait tue en voyant cet etre extraordinaire. Ce silence avait ete re- marque par ses fausses amies. La comtesse s'approcha du divan carre place au milieu du salon ou perorait Raoul. Elle se tint debout, donnant le bras a madame Octave de Camps, excellente femme qui lui garda le secret sur les tremblements involontaires par lesquels se trahissaient ses violentes emotions. Quoique 1'oeil d'une femme eprise ou surprise laisse echapper d'incroyables douceurs, Raoul tirait en ce moment un veritable feu d'ar- tifice ; il etait trop au milieu de ses epigrammes qui par- taient comme des fusees, de ses accusations enroulees et deroulees comme des soleils, des flamboyants portraits qu'il dessinait en traits de feu, pour remarquer ia naive admiration d'une pauvre petite Eve, cachee dans le groupe de femmes qui Tentouraient. Cette curiosite', semblable a celle qui precipiterait Paris vers le Jardin des Plantes pour y voir une licorne, si Ton en trouvait une dans ces cele- bres montagnes de la Lime, encore vierges des pas d'un Europeen, enivre les esprits secondaires autant qu'elle attriste les ames vraiment elevees; mais elle enchantaiL Raoul : il etait done trop a toutes les femmes pour etre a une seule. Prenez garde, ma chere, dit a 1'oreille de Marie sa gracieuse et adorable compagne, allez-vous-en. La comtesse regarda son rnari pour lui demander son 50 SCENES DE LA VIE PRIVEE. bras par une de ces ceillades que les maris ne compren- nent pas toujours : Feiix i'emrnena. Mon cher, dit madame d'Espard a Toreille de Raoul, vous etes un heureux coquin. Vous avez fait ce soir plus d'une conquete, mais, entre autres, celle de la charm ante femme qui nous a si brusquement quittes. Sais-tu ce que la marquise d'Espard a voulu me dire? demanda Raoul a Blondet en lui rappelant le propos de cette grande dame quand ils furent a pen pres seuls, entre une heure et deux heures du matin. Mais je viens d'apprendre que la comtesse de Van- denesse est tombee amoureuse folle de toi. Tu n'es pas a plaindre. Je ne 1'ai pas vue, dit Raoul. Oh ! tu la verras, fripon, dit Emile Blondet en ecla- tant de rire. Lady Dudley t'a engage a son grand bal pre- cisement pour que tu la rencontres. Raoul et Blondet partirent ensemble avec Rastignac, qui leur offrit sa voiture. Tous trois se mirent a rire de la reunion d'un sous-secretaire d'Etat eclectique, d'un re- publicain feroce et d'un athee politique. Si nous soupions aux depens de Tordre de choses actuel? dit Blondet qui voulait remettre les soupers en honneur. Rastignac les ramena chez Ve'ry, renvoya sa voiture, et tous trois s'attablerent en analysant la societe presente et riant d'un rire rabelaisien. An milieu du souper, Rasti- gnac et Blondet conseillerent a leur ennemi postiche de ne pas negliger une bonne fortune aussi capitale que celle qui s'offrait a lui. Ges deux roues firent d'un style mo- UNE FILLE D'EVE. 51 queur I'histoire de la comtesse Marie de Vandenesse; ils porterent le scalpel de 1'epigramme et la pointe aigue du bon mot dans cette enfance candide, dans cet heureux mariage. Blondet felicita Raoul de rencontrer une femme qui n'etait encore coupable que de mauvais dessins au crayon rouge, de maigres paysages a 1'aquarelle, de pan- toufles brodees pour son mari, de senates executees avec la plus chaste intention ; cousue pendant dix-huit ans a la jupe maternelle, confite dans les pratiques religieuses, elevee par Vandenesse, et cuite a point par le mariage pour etre degustee par r amour. A la troisieme bouteille de vin de Champagne, Raoul Nathan s'abandonna plus qu'il ne 1'avait jamais fait avec personne. Mes amis, leur dit-il, vous connaissez mes relations avec Florine, vous savez ma vie, vous ne serez pas eton- nes de m'entendre vous avouer que j'ignore absolument la couleur de Famour d'une comtesse. J'ai souvent ete tres-humilie en pensant que je ne pouvais pas me donner une Beatrix, une Laure, autrement qu'en poesie! Une femme noble et pure est comme une conscience sans tache, qui nous represente a nous-memes sous une belle forme. Ailleurs, nous pouvons nous souiller; mais, la, nous restons grands, fiers, immacules. Ailleurs, nous me- nons une vie enragee ; mais la se respirent le calme , la fraicheur, la verdure de 1'oasis. Va, va, mon bonhomme, lui dit Rastignac, demanche sur la quatrieme corde lapriere de Mo'ise, comme Paganini. Raoul resta muet, les yeux fixes, hebetes. Ce vil apprenti ministre ne me comprend pas, dit-il apres un moment de silence. 52 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Ainsi, pendant que la pauvre Eve de la rue du Rocher . se couchait dans les langes de la honte, s'effrayait du plaisir avec lequel elle avait ecoute ce pretendu grand poete, et flottait entre la voix severe de sa reconnaissance pour Vandenesse et les paroles dorees du serpent, ces trois esprits effrontes marchaient sur les tendres et blanches fleurs de son amour naissant, Ah ! si les femmes connais- saient Failure cynique que ces hommes si patients, si pa- telins pres d'elles prennent loin d'elles, combien ils se moquent de ce qu'ils adorent! Fraiche, gracieuse et pu- dique creature, comme la plaisanterie bouffonne la desha- billait et 1'analysait ! mais aussi quel triomphe ! Plus elle perdait de voiles, plus elle montrait de beautes. Marie, en ce moment, comparait Raoul et Felix, sans se douter du danger que court le cceur a faire de sem- blables paralleles. Rien an monde ne contrastait mieux que le desordonne, le vigoureux Raoul, et Felix de Vande- nesse, soigne comme une petite-maitresse, serre dans ses habits, doue d'une charmante disinvoltwa, sectateur de Telegance anglaise a laquelle 1'avait jadis habitue lady Dudley. Ce contraste plait a 1'imagination des femmes, assez portees a passer d'une extremite a 1'autre. La com- tesse, femme sage et pieuse, se defendit a elle-meme de penser a Raoul, en se trouvant une infame ingrate, le len- demain, au milieu de son paradis. Que dites-vous de Raoul Nathan? demanda-t-elle en dejeunant a son mari. Un joueur de gobelets, repondit le comte, un de ces volcans qui se calment avec un peu de poudre d'or. La comtesse de Montcornet a eu tort de 1'admettre chez elle. UNE FILLE D'EVE. 53 Cette reponse froissa d'autant plus Marie que Felix, au fait du monde litteraire, appuya son jugement de preuves en racontant ce qif il savait de la vie de Raoul Nathan, vie precaire, mele'e a celle de Fiorine, une actrice en renom. Si cet homme a du genie, dit-il en terminant, il n'a ni la Constance ni la patience qui le consacrent et le ren- dent chose divine. II veut imposer au monde en se met- tant sur un rang ou il ne pent se soutenir. Les vrais talents, les gens studieux, honorables, n'agissent pas ainsi : ils marchent courageusement dans leur voie, ils acceptent leurs miseres et ne les couvrent pas d'oripeaux. La pensee d'une femme est douee d'une incroyable elasticite : quand elle regoit un coup d'assommoir, elle plie, parait ecrasee, et reprend sa forme dans un temps donne. Felix a sans doute raison, se dit d'abord la comtesse. Mais, trois jours apres, elle pensait au serpent, ramenee par cette emotion a la fois douce et cruelle que lui avait donnee Raoul, et que Vandenesse avait eu le tort de ne pas lui faire connaitre. Le comte et la comtesse allerent au grand bal de lady Dudley, ou de Marsay parut pour la derniere fois dans le monde, car il mourut deux mois apres, en laissant la reputation d'un homme d'Etat im- mense, dont la portee fut, disait Blondet, incomprehen- sible. Vandenesse et sa femme retrouverent Raoul Nathan dans cette assemblee remarquable par la reunion de plu- sieurs personnages du drame politique, tres-etonnes de se trouver ensemble. Ce fut une des premieres solennites du grand monde. Les salons offraient a 1'ceil un spectacle magique : des fleurs, des diamants, des chevelures bril- 34 SCENES DE LA VIE PRIYEE. antes, tous les ecrins vides, toutes les ressources de la toilette mises a contribution. Le salon pouvait se compa- rer a 1'une des serres coquettes ou de riches horticulteurs rassemblent les plus magnifiques raretes. Meme eclat, meme finesse de tissus. L'industrie humaine semblait aussi vouloir lutter avec les creations animees. Partout des gazes blanches ou peintes comme les ailes des plus jolies libellules, des crepes, des dentelles, des blondes, des tulles varies com me les fantaisies de la nature ento- mologique, decoupes, ondes, denteles, des fils d'arachnide en or, en argent, des brouillards de soie, des fleurs bro- dees par les fees ou fleuries par des genies emprisonnes, des plumes colorees par les feux du tropique, en saule pleureur au-dessus des tetes orgueilleuses, des perles tor- dues en nattes, des etoffes laminees, cotelees, dechique- tees, comme si le genie des arabesques avait conseille rindustrie frangaise. Ce luxe etait en harmonie avec les beautes reunies la comme pour fealiser un keepsake. L'ceil embrassait les plus blanches epaules, les unes de couleur d'ambre, les autres d'un lustre qui faisait croire qu'elles avaient ete cylindrees, celles-ci satinees, celles-la mates et grasses comme si Rubens en avait prepare la pate, enfin toutes les nuances trouvees par 1'homme dans le blanc. G'etaient des yeux etincelants comme des onyx ou des turquoises bordees de velours noir ou de franges blondes; des coupes de figures variees qui rappelaieut les types les plus gracieux des differents pays, des fronts sublimes et majestueux, ou doucement bombes comme si la pensee y abondait, ou plats comme si la resistance y siegeait iavaincue; puis, ce qui donne tant d'attrait a UNE FILLE D'EYE. 55 ces fetes preparees pour le regard, des gorges repliees f cornme les aimait George IV, ou separees a la mode du xvin e siecle, ou tendant a se rapprocher, comme les vou- lait Louis XV; mais montrees avec audace, sans voiles, ' on sous ces jolies gorgerettes froncees des portraits de- hael, le triomphe de ses patients eleves. Les plus jolis pieds tendus pour la danse, les tailles abandonnees dans les bras de la valse, stimulaient 1'attention des plus indifferents. Les bruissements des plus donees voix, le frolement des robes, les murmures de la danse, les chocs de la valse accompagnaient fantastiquement la musique. La baguette d'une fee semblait avoir ordonne cette sor- cellerie etouffante, cette melodie de parfums, ces lumieres irisees dans les cristaux ou petillaient les bougies, ces tableaux multiplies par les glaces. Cette assemblee des plus jolies femmes et des plus jolies toilettes se detachait sur la masse noire des hommes, oil se remarquaient les profils elegants, fins, corrects des nobles, les moustaches t fauves et les figures graves des Anglais, les visages gra- cieux de Tanstocratie frangaise. Tons les ordres de 1'Eu- rope scintillaient sur les poitrines, pendus au cou, en sau- toir, ou tombant a la hanche. En examinant ce monde, il ne presentait pas seulement les brillantes couleurs de la parure, il avait une ame, il vivait, il pensait, il sentait. Des passions cachees lui donnaient une physionomie : vous eussiez surpris des regards maiicieux ecbanges, de blanches jeunes filles etourdies et curieuses trahissant un desir, des femmes jalouses se confiant des mechancetes dites sous Teventail, ou se faisant des compliments exa- geres. La societe paree, frisee, musquee, se laissait aller 50 SCENES DE LA VIE PRIVEE. a une folie de fete qui portait au cerveau comme une fumee capiteuse. II semblait que de tous les fronts, comme de tous les coeurs, il s'echappat des sentiments et des idees qui se condensaient et dont la masse reagissait sur les personnes les plus froides pour les exalter. Par le moment le plus anime de cette enivrante soiree, dans un coin du salon dore ou jouaient un ou deux banquiers, des ambassadeurs, d'anciens ministres, et le vieux, rim- moral lord Dudley, qui par hasard etait venu, madame Felix de Vandenesse fut irresistiblement entrainee a cau- ser avec Nathan. Peut-etre cedait-elle a cette ivresse du bal qui a souvent arrache des aveux aux plus discretes. A Taspect de cette fete et des splendeurs d'un monde ou il n'etait pas encore venu, Nathan fut mordu au coeur par un redoublement d'ambition. En voyant Rastignac, dont le frere cadet venait d'etre nomme eveque a vingt- sept ans, dont Martial de la Roche-Hugon, le beau-frere, etait ministre, qui lui-meme etait sous-secretaire d'Etat et allait, suivant une rumeur, epouser la fille unique du baron de Nucingen ; en voyant dans le corps diploma- tique un ecrivain inconnu qui traduisait les journaux etrangers pour un journal devenu dynastique des 1830, puis des faiseurs d' articles passes au conseil d'etat, des professeurs pairs de France, il se vit avec douleur dans une mauvaise voie en prechant le renversement de cette aristocratic oil brillaient les talents heureux, les adresses couronnees par le succes, les superiorites reelles. Blondet, si malheureux, si exploite dans le journalisme, mais si bien accueilli la, pouvant encore, s'il le voulait, entrer dans le sentier de la fortune par suite de sa liaison avec DNE FILLE D'EVE. 57 madame de Montcornet, fut aux yeux de Nathan un frap- pant exemple de la puissance des relations sociales. An fond de son cceur, il resolut de se jouer des opinions a Tinstar des de Marsay, Rastignac, Blondet, Talleyrand, le chef de cette secte, de n'accepter que les fails, de les tordre a son profit, de voir dans tout systeme une arme, et de ne point de'ranger une societe si bien constitute, si belle, si naturelle. Mon avenir, se dit-il, depend d'ime femme qui ap- partienne a ce monde. Dans cette pensee, conque au feu d'un desir frenetique, il tomba sur la comtesse de Vandenesse comme un milan sur sa proie. Cette charmante creature, si jolie dans sa parure de marabouts qui produisait ce flou delicieux des peintures de Lawrence, en harmonie avec la douceur de son caractere, fut penetree par la bouillante gnergie de ce poe'te enrage d'ambition. Lady Dudley, a qui rien n'echappait, protegea cet aparte en livrant le corate de Vandenesse a madame de Manerville. Forte d'un ancien ascendant, cette femme prit Felix dans les lacs d'une que- relle pleine d'agaceries, de confidences embellies de rou- geurs, de regrets finement jetes comme des fleurs a ses pieds, de recriminations ou elle se donnait raison pour se faire domner tort. Ges deux amants brouilles se parlaient pour la premiere fois d'oreille a oreille. Pendant que 1'ancienne maitresse de son mari fouillait la cendre des plaisirs eteints pour y trouver quelques charbons, ma- dame Felix de Vandenesse eprouvait ces violentes palpita- tions que cause a une femme la certitude d'etre en faute et de marcher dans le terrain defendu : emotions qui ne 58 SCENES DE LA VIE PRIVEE. sont pas sans charme et qui reveillent tant de puissances endormies. Aujourd'hui, comrne dans le conte de Barbo- Bleue , toutes les femmes aiment a se servir de la clef tachee de sang; magnifique idee mythologique, une ds gloires de Perrault. Le dramaturge, qui connaissait son Shakspeare, de- roula ses miseres, raconta sa lutte avec les hommes et les choses, fit entrevoir ses grandeurs sans base, son ge'nie politique inconnu, sa vie sans affection noble. Sans en dire un mot, il suggera 1'idee a cette charmante femme de jouer pour lui le role sublime que joue Rebecca dans Ivanhoe : 1' aimer, le proteger. Tout se passa dans les re- gions etherees du sentiment. Les myosotis ne sont pas plus bleus, les lys ne sont pas plus candides, les fronts des seraphins ne sont pas plus blancs que ne Tetaient les images, les choses et le front eclairci, radieux de cet artiste, qui pouvait envoyer sa conversation chez son libraire. 11 s'acquitta bien de son role de reptile, il fit briller aux yeux de la comtesse les eclatantes couleurs de la fatale pomme. Marie quitta ce bal en proie a des re- mords qui ressemblaient a des esperances, chatouillee par des compliments qui flattaient sa vanite, emue dans les moindres replis du cosur, prise par ses vertus, seduite par sa pitie pour le malheur. Peut-etre madame de Manerville avait-elle amene Van- denesse jusqu'au salon ou sa femme causait avec Nathan ; peut-etre y etait-il venu de lui-meme en cherchant Marie pour partir; peut-etre sa conversation avait-elle remu-J des chagrins assoupis. Quoi qu'il en fut, quand elle v lui clemander son bras, sa femme lui trouva le front UNE FILLE D'EYE. 59 triste, Fair reveur. La comtesse craignit d'avoir e*le" vue. Des qu'elle fat seule en voiture avec Felix, elle lui jeta le sourire le plus fin et lui dit : Ne causiez-vous pas la, mon ami, avec madame de Manerville? Felix n'etait pas encore sort! des broussailles ou sa femme 1'avait promene par une charmante querelle an moment ou la voiture entrait a I'hotel. Ce fat la pre- miere ruse que dicta Famour. Marie fut heureuse d'avoir triomphe d'un homme qui, jusqif alors, lui semblait si su- perieur. Elle gouta la premiere joie que donne un succes necessaire. Entre la rue Basse-du-Bempart et la rue Neuve-des- Mathurins, Raoul avail, dans un passage, au troisieme etage d'une maison mince et laide, un petit appartement desert, nu, froid, ou il demeurait pour le public des indifferents, pour les neophytes litteraires, pour ses crean- ciers , pour les importuns et les divers ennuyeux qui doi- vent rester sur le seuil de la vie intime. Son domicile reol, sa grande existence, sa representation, dtaient chez made- moiselle Florine, comedienne du second ordre, mais que depuis dix ans les amis de Nathan, des journaux, quel- ques auteurs intronisaient parmi les illustres actrices. De- puis dix ans , Raoul s'etait si bien attache a cette femme, qu'il passait la moilie de sa vie chez elle; il y mangeait quand il n'avait ni ami a trailer, ni diner en ville. A une corruption accomplie, Florine joignait un esprit exquis quo le commerce des artistes avail developpe et que Tusagj aiguisait chaque jour. L'esprit passe pour une qualite rare Chez les comediens. 11 est si nature!" de supposer que les CO SCENES DE LA VIE PRIVEE. gens qui depensent leur vie a tout mettre en dehors n'aient rien au dedans! Mais, si Ton pense au petit nombre d'acteurs et d'actrices qui vivent dans chaque siecle, et a la quantite d'auteurs dramatiques et de femmes seduisantes que cette population a fournis, il est permis de ref uter cette opinion, qui repose sur une eternelle cri- tique faite aux artistes dramatiques, accuses tous de perdre leurs sentiments personnels dans Texpression plastique des passions, tandis qu'ils n'y emploient que les forces de 1' esprit, de la memoire et de rimagination. Les grands artistes sont des etres qui, suivant un mot de Napoleon, intercepted a volonte la communication que la nature a mise entre les sens et la pensee. Moliere et Talma, dans leur vieillesse, out ete plus amoureux que ne le sont les hommes ordinaires. Forcee d'ecouter des journalistes qui devinent et calculent tout, des ecrivains qui prevoient et disent tout, d'observer certains hommes politiques qui profitaient chez elle des saillies de chacun, Florine offrait en elle un melange de demon et d'ange qui la rendait digne de recevoir ces roues; elle les ravissait par son sang- froid. Sa monstruosite d'esprit et de cceur leur plaisait infmiment. Sa maison, enrichie de tributs galants, pre- sentait la magnificence exageree des femmes qui, peu sou- cieuses du prix des choses, ne se soucient que des choses elles-memes, et leur donnent la valeur de leurs caprices; qui cassent dans un acces de colere un eventail, une cas- solette dignes d'une reine, et jettent les hauts .cris si Ton brise une porcelaine de dix francs dans laquelle boivent leurs petits chiens. Sa salle a manger, pleine des offrandes les plus distinguees, peut servir a faire comprendre le UNE FILLE D'EVE. Cl pele-mele de ce luxe royal et dedaigneux. C'etaient par- tout, meme au plafond, des boiseries en chene naturel sculpte, rehaussees par des filets d'or mat, et dont les panneaux avaient pour cadre des enfants jouant avec des chimeres, oil la lumiere papillotait, eclairant ici une cro- quade de Decamps; la, un platre d'ange tenant un benitier donne par Antonin Moine; plus loin, quelque tableau co- quet d'Eugene Deveria, une sombre figure d'alchimiste espagnol par Louis Boulanger, un autographe de lord By- ron a Caroline encadre dans de Tebene sculptee par Elschoet; en regard, une lettre de Napoleon a Josephine. Tout cela place sans aucune symetrie , mais avec un art inapergu. L'esprit etait comme surpris. II y avait de la coquetterie et du laisser aller, deux qualites qui ne se trouvent reunies que chez les artistes. Sur la cheminee en bois delicieusement sculpte, rien qu'une etrange et florentine statue d'ivoire attribute a Michel- Ange, qui representait un egipan trouvant une femme sous la peau d'un jeune patre, et dont Toriginal est au Tresor de Vienne ; puis, de chaque cote, des torcheres dues a quelque ciseau de la renaissance. Une horloge de Boule, sur un piedestal d'ecaille incruste d'arabesques en cuivre, etincelait au milieu d'un panneau, entre deux statuettes 6chappees a quelque demolition abbatiale. Dans les angles brillaient sur leurs piedestaux des lampes d'une magnificence royale, par lesquelles un fabricant avait paye quelques sonores reclames sur la necessite d' avoir des lampes richement adaptees a des cornets du Japon. Sur une etagere miri- fique se prelassait une argenterie precieuse bien gagnee dans un combat ou quelque lord avait reconnu 1'ascen^ 4 02 SCENES DE LA VIE PR1VEE. dant de la nation franchise; puis des porcelaines a reliefs; enfin le luxe exquis de Tartiste qui n'a d'autre capital que son mobilier. La chambre en violet etait un reve de dan- seuse a son debut : des rideaux en velours doubles de soie blanche, drapes sur un voile de tulle; un plafond en cachemire blanc releve de satin violet ; au pied du lit un tapis d'hermine ; dans le lit, dont les rideaux ressemblaient a un lys renverse, se trouvait une lanterne pour y lire les journaux avant qu'ils parussent. Un salon jaune, rehausse par des ornements couleur de bronze florentin, etait en harmonie avec toutes ces magnificences; mais une des- cription exacte ferait ressembler ces pages a 1'affiche d'urie vente par autorite de justice. Pour trouver des compa- raisons a toutes ces belles choses, il aurait fallu aller a deux pas de la, chez Rothschild. Sophie Grignoult, qui s'etait surnommee Florine par un bapteme assez commun au theatre, avait debute sur les scenes inferieures, malgre sa beaute. Son succes et sa for- tune, elle les devait a Raoul Nathan. L' association de ces deux destinees, qui n'est pas rare dans le monde drama- tique et litteraire, ne faisait aucun tort a Raoul, qui gar- dait les convenances en homme de haute portee. La for- tune de Florine n'avait neanmoins rien de stable. Ses rentes aleatoires etaient fournies par ses engagements,, par ses conges, et payaient a peine sa toilette et son me- nage. Nathan lui donnait quelques contributions levees sur les entreprises nouvelles de 1'industrie ; mais, quoique ton jours galant et protecteur avec elle, cette protection n'avait rien de regulier ni de solide. Gette incertitude, cette vie en Fair, n'effrayaient point Florine. Florine UNE FILLE D'EVE. 03 croyait en son talent, elle croyait en sa beaute. Sa foi robuste avait quelque chose de comique pour ceux qui 1'entendaient hypothequer son avenir la-dessus quand on lui faisait des remontrances. J'aurai des rentes lorsqu'il me plaira d'en avoir, disait-elle. J'ai deja cinquante francs stir le grand-livre. Personne ne comprenait comment elle avait pa rester sept ans oubliee, belle comme elle etait; mais, a la verite, Florine fut enrolee comme comparse a treize ans, et debu- tait deux ans apres sur un obscur theatre des boulevards. A quinze ans, ni la beaute ni le talent n'existent : une femme est tout promesse. Elle avait alors vingt-huit ans, le moment ou les beautes des femmes franchises sont dans tout leur eclat. Les peintres voyaient avant tout dans Florine des epaules d'un blanc lustre, teintes de tons oli- vatres aux environs de la nuque, mais fermes et polies; la lumiere glissait dessus comme sur une etoffe moiree. Quand elle tournait la tete, il se formait dans son cou des plis magnifiques, 1'admiration des sculpteurs. Elle avait sur ce cou triomphant une petite tete d'imperatnce ro- maine, la tete elegante et fine, ronde et volontaire de Poppee, des traits d'une correction spirituelle, le front lisse des femmes qui chassent le souci et les reflexions, qui cedent facilement, mais qui se butent aussi comme des mules et n'ecoutent alors plus rien. Ce front, taille comme d'un seul coup de ciseau, faisait valoir de beaux cheveux cendres presque toujours releves par devant en deux masses e'gales, a la romaine, et mis en mamelon derriere la tete pour la prolonger et rehausser par leur couleur le blanc du cou. Des sourcils noirs et fins, des- 04 SCENES DE LA VIE PRIVEE. sines par quelque peintre chinois, encadraient des pau- pieres molles ou se voyait un reseau de fibrilles roses. Ses prunelles, allumees par une vive lumiere, mais tigrees par des rayures brunes, donnaient a son regard la cruelle fixite des betes fauves et revelaient la malice froide de la courtisane. Ses adorables yeux de gazelle etaient d'un beau gris et franges de longs cils noirs, charmante oppo- sition qui rendait encore plus sensible leur expression d' attentive et calme volupte; le tour offrait des tons fati- gues; mais la maniere artiste dont elle savait couler sa prunelle dans le coin ou en haut de Toeil, pour observer ou pour avoir 1'air de mediter, la fagon dont elle la tenait fixe en lui faisant Jeter tout son eclat sans deranger la tete, sans oter a son visage son immobilite, manoeuvre apprise a la scene; mais la vivacite de ses regards quand elle embrassait toute une salle en y cherchant quelqu'un, rendaient ses yeux les plus terribles, les plus doux, les plus extraordinaires du monde. Le rouge avait detruit les delicieuses teintes diaphanes de ses joues, dont la chair etait delicate; mais, si elle ne pouvait plus ni rougir ni palir, elle avait un nez mince, coupe de narines roses et passionnees, fait pour exprimer 1'ironie, la moquerie des servantes de Moliere. Sa bouche sensuelle et dissipatrice, aussi favorable au sarcasme qu'a 1' amour, etait embellie par les deux aretes du sillon qui rattachait la levre supe- rieure au nez. Son menton blanc, un pen gros, annongait une certaine violence amoureuse. Ses mains et ses bras etaient dignes d'une souveraine. Mais elle avait le pied gros et court, signe indelebile de sa naissance obscure. Jamais un heritage ne causa plus de soucis. Florine avait UNE FILLE D'EVE. G5 tout tente, excepte 1'amputation , pour le changer. Ses pieds furent obstines, comme les Bretons auxquels elle devait le jour; ils resisterent a tous les savants, a tons les traitements. Florine portait des brodequins longs et garnis de coton a Tinterieur pour figurer une courbure a son pied. Elle etait de moyenne taille, menacee d'obe- site, mais assez cambree et bien faite. Au moral, elle pos- sedait a fond les minauderies et les querelles, les condi- ments et les chatteries de son metier : elle leur imprimait une saveur particuliere en jouant 1'enfance et glissant au milieu de ses rires ingenus des malices philosophiques. En apparence ignorante, etourdie, elle etait tres-forte sur I'escompte et sur toute la jurisprudence commerciale. Elle avait eprouve tant de miseres avant d'arriver au jour de son douteux succes ! Elle etait descendue d'etage en etage jusqu'au premier par tant d'aventures! Elle savait la vie, depuis celle qui commence au fromage de Brie jusqu'a celle qui suce dedaigneusement des beignets d'ananas; depuis celle qui se cuisine et se savonne au coin de la cheminee d'unemansarde avec un fourneau de terre, jus- qu'a celle qui convoque le ban et 1' arriere-ban des chefs a grosse panse et des gate-sauces effrontes. Elle avait en- tretenu le credit sans le tuer. Elle n'ignorait rien de ce que les honnetes femmes ignorent, elle parlait tous les langages; elle etait peuple par 1'experience, et noble par sa beaute distinguee. Difficile a surprendre, elle supposait toujours tout comme un espion, comme un juge ou comme un vieil homme d'Etat, et pouvait ainsi tout penetrer. Elle connaissait le manege a employer avec les fournisseurs et leurs ruses, elle savait le prix des choses comme un com- Co SCENES DE LA VIE PRIVEE. missaire-priseur. Quand elle etait etalee dans sa chaise longue, comme une jeune mariee blanche et fraiche, tenant un role et 1'apprenant, vous eussiez dit une enfant de seize ans, naive, ignorante, faible, sans autre artifice que son innocence. Qu'un creancier importun vint alors, elle se dressait comme un faon surpris et jurait un vrai juron. Eh! mon cher, vos insolences sont un inte'ret assez cher de 1'argent que je vous dois, lui disait-elle; je suis fatiguee de vous voir, envoyez-moi des huissiers, je les prefere a votre sotte figure. Florine donnait de charmants diners, des concerts et des soirees tres-suivis : on y jouait un jeu d'enfer. Ses amies etaient toutes belles. Jamais une vieille fomme n'avait paru chez elle : elle ignorait la jalousie, elle y trouvait, d'ailleurs, 1'aveu d'une inferiorite. Elle avait connu Coralie, la Torpille , elle connaissait les Tullia , Euphrasie, les Aquilina, madame du Val-Noble, Mariette, ces femmes qui passent a travers Paris comme les fils de la Vierge dans I'atmosphere, sans qu'on sache ou elles vont ni d'ou elles viennent, aujourd'hui reines, demain esclaves; puis les actrices, ses rivales, les cantatrices, enfin toute cette societe feminine exceptionnelle, si bien- faisante, si gracieuse dans son sans-souci, dont la vie bohemienne absorbe ceux qui se laissent prendre dans la danse echevelee de son entrain, de sa verve, de son me- pris de Tavenir. Quoique la vie de la boheme se deployat chez elle dans tout son desordre, au milieu des rires de Tartiste, la reine du logis avait dix doigts et savait aussi bien compter que pas uii de tous ses notes. La se faisaient UNE FILLE D'EVE. 67 les saturnales secretes de la litterature et de Tart meles a la politique et a la finance. La, le desir regnait en sou- verain; la, le spleen et la fantaisie etaient sacres comme chez une bourgeoise 1'honneur et la vertu. La, venaient Blondet, Finot, Etienne Loustean, son septieme amant et cru le premier, Felicien Vernou le feuilletoniste, Couture, Bixiou, Rastignac autrefois, Claude Vignon le critique, Nu- cingen le banquier, du Tillet, Conti le compositeur, enfin cette legion endiablee des plus feroces calculateurs en tout genre; puis les amis des cantatrices, des danseuses et des actrices qui connaissaient Florine. Tout ce monde se hai'ssait ou s'aimait, suivant les circonstances. Cette maison banale, ou il suffisait d'etre celebre pour y etre regu, etait comme le mauvais lieu de 1'esprit et comme le bagne de 1'intelligence : on n'y entrait pas sans avoir legalenient atlrape sa fortune, fait dix ans de misere, egorge deux ou trois passions, acquis une celebrite quelconque par des livres ou par des gilets, par un drame ou par un bel equi- page; on y complotait les mauvais tours a jouer, on y scrutait les moyens de fortune, on s'y moquait des emeutes qu'on avait fomentees la veille, on y soupesait la hausse et la baisse. Chaque homme, en sortant, re- prenait la livi'ee de son opinion ; il pouvait, sans se com- promettre, critiquer son propre parti, avouer la science et le bien-jouer de ses adversaires, formuler les pensees que personne n'avoue ; enfin tout dire en gens qtii pouvaienl tout faire. Paris est le seul lieu du monde ou il existe de ces maisons eclectiques ou tons les gouts, tons les vices, toutes les opinions, sont requs avec une mise decente. Aussi n'est-il pas dit encore que Florine reste une come- 68 SCENES DE LA VIE PRIVEE. dienne du second ordre. La vie de Florine n'est pas, d'ail- leurs, une vie oisive ni une vie a envier. Beaucoup de gens, seduits par le magnifique piedestal que le theatre fait a une femme, la supposent menant la joie d'un per- petuel carnaval. Au fond de bien des loges de portier, sous la tuile de plus d'une mansarde, de pauvres creatures re- vent, au retour du spectacle, perles et diamants, robes lamees d'or et cordelieres somptueuses ; se voient lesche- velures illuminees, se supposent applaudies, achetees, adorees, enlevees; mais toutes ignorent les realites de cette vie de cheval de manege ou 1'actrice est soumise a des repetitions sous peine d'amende, a des lectures de pieces, a des etudes constantes de roles nouveaux, par un temps ou Ton joue deux ou trois cents pieces par an a Paris. Pendant chaque representation, Florine change deux ou trois fois de costume, et rentre souvent dans sa loge epuisee, a demi morte. Elle est obligee alors d' en- lever a grand renfort de cosmetique son rouge ou son blanc, de se depoudrer si elle a joue un role du xvm e siecle. A peine a-t-elle eu le temps de diner. Quand elle joue, une actrice ne pent ni se serrer, ni manger, ni parler. Florine n'apas plus le temps de souper. Au retour de ces representations qui, de nos jours, finissent le lendemain, n' a-t-elle pas sa toilette de nuit a faire, ses ordres a don- ner? Couchee a une heure ou deux heures du matin, elle doit se lever assez matinalement pour repasser ses roles, ordonner les costumes, les expliquer, les essayer, puis ddjeuner, lire les billets doux, y repondre, travailler avec les entrepreneurs d'applaudissements pour faire soigner ses entrees et ses sorties, solder le compte des triomphes UNE FILLE D'EVE. CO du mois passe en achetant en gros ceux du mois courant. Da temps de saint Genest, comedien canonise, qui rem- piissait ses devoirs religieux et portait un cilice, il est a croire que le theatre n'exigeait pas cette feroce activite. Souvent Florine, pour pouvoir aller cueillir bourgeoise- ment des fleurs a la campagne, est obligee de se dire malade. Ces occupations purement mecaniqties ne sont rien en comparaison des intrigues a mener, des chagrins de la vanite blessee, des preferences accordees par les auteurs, des roles enleves ou a enlever, des exigences des acteurs, des malices d'une rivale, des tiraillements de directeurs, de journalistes , et qui demandent une autre journee dans la journee. Jusqu'a present, il ne s'est point encore agi de 1'art, de 1'expression des passions, des details de la mimique, des exigences de la scene ou mille lorgnettes decouvrent les taches de toute splendeur, et qui employ aient la vie, la pensee de Talma, de Lekain, de Baron, de Contat, de Clairon, de Champmesle. Dans ces infernales coulisses, ramour-propre n'a point de sexe : T artiste qui triomphe, homme ou femme, a centre soi les hommes et les femmes. Quant a la fortune, quelque con- siderables que soient les engagements de Florine, ils ne couvrent pas les depenses de la toilette du theatre, qui, sans compter les costumes, exige e'normement de gants longs, de souliers, et n'exclut ni la toilette du soir ni celle de la ville. Le tiers de cette vie se passe a mendier, 1'autre a se soutenir, le dernier a se defendre : tout y est travail. Si le bonheur y est ardemment goute, c'est qu'il y est comme derobe, rare, espere longtemps, trouve par hasard an milieu de detestables plaisirs imposes et de 70 SCENES DE LA VIE PRIVEE. sourires an parterre. Pour Florine, la puissance de Raoul etait comme un sceptre protecteur : il lui epargnait bien des ennuis, bien des soucis, comme autrefois les grands seigneurs a leurs mattresses, comme aujourd'hui quelques vieillards qui courent implorer les journalistes, quand un mot dans un petit journal a effraye leur idole ; elle y tenait plus qu'a un amant, elley tenait comme a un appui, elle en avait soin comme d'un pere, elle le trompait comme un mari; mais elle lui aurait tout sacrifie. Raoul pouvait tout pour sa vanite d'artiste, pour la tranquiilite de son amour- propre, pour son avenir au theatre. Sans I'lntervention d'un grand auteur, pas de grande actrice : on a du la Champmesle a Racine, comme Mars a Monvel et a An- drieux. Florine ne pouvait rien pour Raoul, elle aurait bien voulu lui etre utile ou necessaire. Elle comptait sur les allechements de 1'habitude, elle etait toujours prete a ouvrir ses salons, a deployer le luxe de sa table pour ses projets, pour ses amis. Enfin, elle aspirait a etre pour lui ce qu'etait madame de Pompadour pour Louis XV. Les actrices enviaient la position de Florine, comme quelques journalistes enviaient celle de Raoul. Maintenant, ceux a qui la pente de Tesprit humain vers les oppositions et les contraires est connue concevront bien qu'apres dix ans de cette vie debraillee, bohemienne, pleine de hauts et de bas, de fetes et de saisies, de sobrietes et d'orgies, Raoul fut entraine vers un amour chaste et pur, vers la maison douce et harmonieuse d'une grande dame, de meme que la comtesse Felix desirait introduire les tourmentes de la passion dans sa vie monotone a force de bonheur. Cette loi de la vie cst celle de tous les arts, qui n'existent que UNE FILLE D'EVE. 71 par les contrastes. L'oeuvre faite sans cette ressource est la derniere expression du genie, comme le cloitre est le plus grand effort du Chretien. En rentrant chez lui, Raoul trouva deux mots de Florine apportes par la femme de chambre, un sommeil invincible ne lui permit pas de les lire ; il se concha dans les frai- ches delices du suave amour qui manquait a sa vie. Quel- ques heures apres, il lut dans cette lettre d'importantes nouvelles que ni Rastignac ni de Marsay n'avaient laissecs transpirer. Une indiscretion avait appris a 1'actrice la dis- solution de la Chambre apres la session. Raoul vint chez Florine aussitot et envoya querir Blondet. Dans le boudoir de la comedienne, Emile et Raoul analyserent, les pieds sur les chenets, la situation politique de la France en 1834. De quel cote se trouvaient les meilleures chances de for- tune? Us passerent en revue les republicans purs, repu- blicains a presidence, republicains sans republique, con- stitutionnels sans dynastie, constitutionnels dynastiques, ministeriels conservateurs, ministeriels absolutistes ; puis la droite a concessions, la droite aristocratique, la droite legitimiste, henriquinquiste, et la droite carliste. Quant au parti de la resistance et a celui du mouvement, il n'y avait pas a hesiter : autant aurait valu discuter la vie ou la mort. A cette epoque, line foule de journaux crees pour chaque nuance accusaient 1'effroyable pele-mele politique appele gdchis par un soldat. Blondet, Tesprit le plus judicieux de 1'epoque, mais judicieux pour autrui, jamais pour lui, semblable a ces avocats qui font mal leurs propres af- faires, etait sublime dans ces discussions privees. 11 con- 72 SCENES DE LA VIE PRIVEE. seilla done a Nathan de ne pas apostasier brusquement. Napoleon 1'a dit, on ne fait pas de jeunes republi- ques avec de vieilles monarchies. Ainsi, mon cher, deviens le heros, Tappui, le createur du centre gauche de la future Chambre, et tu arriveras en politique. Une fois admis, une fois dans le gouvernement, on est ce qu'on veut, on est de toutes les opinions qui triomphent! Nathan decida de creer un journal politique quotidien, d'y etre le maitre absolu, de rattacher a ce journal un des petits journaux qui foisonnaient dans la presse, et d'etablir des ramifications avec une revue. La presse avail et^ le moyen de tant de fortunes faites autour de lui, que Nathan n'ecouta pas 1'avis de Blondet, qui lui dit de ne pas s'y fier. Blondet lui representa la speculation comme mauvaise, tant alors etait grand le nombre des journaux qui se disputaient les abonnes, tant la presse lui sem- blait usee. Raoul, fort de ses pretendues amities et de son courage, s'elanca plein d'audace; il se leva par un mouvement orgueilleux et dit : Je reussirai! Tu n'as pas le sou! Je ferai un drame ! II tombera. Eh bien, il tombera, dit Nathan. II parcourut, suivi de Blondet, qui le croyait fou, Tap- partement de Florine; puis il regarda d'un oeil avide les richesses qui y etaient entassees : Blondet le comprit alors. II y a la cent et quelques mille francs, dit Emile. Oui, dit en soupirant Raoul devant le somptueux lit de Florine; mais j'aimerais mieux etre pour le reste de UNE FILLE D'EVE. 73 ma vie marchand de chaines de surete sur le boulevard et vivre de pommes de terre frites que de vendre une patere de cet appartement. Pas une patere, dit Blondet, mais tout! L'ambition est comme la mort, elle doit mettre sa main sur tout, elle sait que la vie la talonne. Non! cent fois non ! J'accepterais tout de la comtesse d'hier, mais oter a Florine sa coquille?... Renverser son hotel des monnaies, dit Blondet d'un air tragique, casser le balancier, briser le coin, c'est grave. D'apres ce que j'ai compris, tu vas faire de la poli- tique au lieu de faire du theatre, lui dit Florine en se montrant soudain. Oui, ma fille, oui, dit avec un ton de bonhomie Raoul en la prenant par le cou et en la baisant au front. Tu fais la moue? Y perdras-tu? le ministre ne fera-t-il pas obtenir mieux, que le journaliste, a la reine des planches un meilleur engagement? N'auras-tu pas des roles et des conges? Ou prendras-tu de 1'argent? dit-elle. Chez mon oncle, repondit Raoul. Florine connaissait I* oncle de Raoul. Ce mot symbolisait 1'usure, comme, dans la langue populaire, ma tante signifie le pret sur gages. Ne t'inquiete pas, mon petit bijou , dit Blondet a Florine en lui tapotant les epaules, je lui procurerai 1'as- sistance de Massol, un avocat qui veut etre, comme tous les avocats, garde des sceaux pour un jour, de du Tillet qui veut etre depute, de Finot qui se trouve encore der- 5 74 SCENES DE LA VIE PRIVEE. riere un petit journal, de Plantin qui veut etre maitre des requetes et qui trempe dans une revue. Oui, je le sauverai de lui-meme : nous convoquerons ici Etience Lousteau qui fera le feuilleton, Claude Vignon qui fera la haute critique; Felicien Vernou sera la femme de menage da journal, 1'avocat travaillera, du Tillet s'occupera de la Bourse et de rindustrie, et nous verrons ou toutes ces vo- iontes et ces esclaves reams arriveront. A 1'hopital ou au ministere, ou vont les gens ruines de corps ou d' esprit, dit Raoul. Quand les traitez-vous? Id, dit Raoul, dans cinq jours. Tu me diras la somme qu'il faudra, demanda sim- plement Florine. Mais Tavocat, mais du Tillet et Raoul ne peuvent pas s'ernbarquer sans chacun une centaine de mille francs, dit Blondet. Le journal ira bien ainsi pendant dix-huit mois, le temps de s'elever ou de tornber a Paris. Florine fit une petite moue d' approbation. Les deux amis monterent dans un cabriolet pour aller racoler les convives, les plumes, les idees et les inlerets. La belle ac- trice fit venir, elle, quatre riches marchands de meubles, de curiosites, de tableaux et de bijoux. Ces hommes en- trerent dans ce sanctuaire et y inventorierent tout, comme si Florine eut ete morte. Elle les menac^a d'une vente pu blique aa cas ou ils serreraient leur conscience pour unt rneilleure occasion. Elle venait, disait-elle, de plaire a ur ] lord anglais dans un role moyen age, elle voulait place: I toute sa fortune mobiliere pour avoir Tair pauvre et sc faire dormer un magnifique hotel qu'elle meublerait de UXE FILLE D'EVE. ID facon a rivaliser avec Rothschild. Quoi qu'elle fit pour les entortiiler, ils ne donnerent que soixante-dix mille francs de toute cette defroque qui en valait cent cin- quanle mille. Florine, qui n'en aurait pas voulu pour deux liards, prorait de livrer tout le septieme jour pour quatre- vingt mille francs. A prendre ou a laisser, dit-elle. Le marche fut conclu. Quand les marchands eurent decampe, Tactrice sauta de joie comme les collines du roi David. Elle fit mille folies, elle ne se croyait pas si riche. Quand vint Raoul, elle joua la fachee avec lui. Elle se dit abandonnee, elle avait reflechi : les hommes ne passaient pas d'un parti a un autre, ni du theatre a la Chambre, sans des raisons felle avait tine rivale! Ce que c'est que rinstinct! Elle se fit jurer un amour eternel. Cinq jours apres, elle donna le repas le plus splendide du monde. Le journal fut baptise chez elle dans des flots de vin et de plaisanteries, de sermcnts de fidelite, de bon compa- gnonnage et de camaraderie seneuse. Le nom, oubiie maintenant comme le Liberal, le Communal, le Departe- mcntal, le Garde national, le Federal, I'Imparllal, fut quelque chose en al qui dut aller fort mal. Apres les nombreuses descriptions d*orgies qui marquerent cette phase litteraire, ou il s'en fit si peu dans les mansardes ou eiles furent ecrites, il est difficile de pouvoir peindre celle de Florine. Un mot seulement. A trois heures apres minuit, Florine put se deshabiller et se coucher comme si elle eut ete seule, quo ; que personne ne fut sorti. Ces flambeaux de Tepoque dormaient comme des brutes. Quand, de grand matin, les emballeurs, commissionnaires 76 SCENES DE LA VIE PRIVEE. et porteurs vinrent enlever tout le luxe de la celebre actrice, elle se mit a rire en voyant ces gens prenant ces illustrations comme de gros meubles et les posant sur les parquets. Ainsi s'en allerent ces belles choses. Florine deporta tons ses souvenirs chez les marchands, ou per- sonne en passant ne put a leur aspect savoir ni ou ni com- ment ces fleurs du luxe avaient ete payees. On laissa par convention jusqu'au soir a Florine ses choses reservees : son lit, sa table, son service pour pouvoir faire dejeuner ses notes. Apres s'etre endormis sous les courtines ele- gantes de la richesse, les beaux esprits se reveillerent dans les murs froids et demeubles de la misere, pleins de marques de clous, deshonores par les bizarreries discor- dantes qui sont sous les tentures comme les ficelles der- riere les decorations d'Opera. Tiens, Florine, la pauvre fille est saisie! cria Bixiou, 1'un des convives. A vos poches! une souscription ! En entendant ces mots, Tassemblee fut sur pied. Toutes les poches videes produisirent trente-sept francs, que Raoul apporta railleusement a la rieuse. L'heureuse courtisane souleva sa tete de dessus son oreiller, et mon- tra sur le drap une masse de billets de banque, epaisse comme au temps ou les oreillers des courtisanes pou- vaient en rapporter autant, bon an, mal an. Raoul appela Blondet. J'ai compris, dit Blondet. La friponne s'est executee sans nous le dire. Bien, mon petit ange! Ge trait fit porter 1'actrice en triomphe et en deshabille dans la salle a manger par les quelques amis qui res- taient. L'avocat et les banquiers etaient partis. Le soir, UNE FILLE D'EVE. 77 Florine eut un succes etourdissant au theatre. Le bruit de son sacrifice avait circule dans la salle. J'aimerais mieux etre applaudie pour mon talent, lui dit sa rivale an foyer. C'est un desir bien naturel chez line artiste qui n'est encore applaudie que pour ses bontes, lui repondit- elle. Pendant la soiree, la femme de chambre de Florin c 1'avait installee au passage Sandrie, dans 1'appartement de Raoul. Le journalists devait camper dans la maison ou les bureaux du journal furent etablis. Telle etait la rivale de la candide madame de Vande- nesse. La fantaisie de Raoul unissait comme par un anneau la comedienne a la comtesse ; horrible noeud qu'une du- chesse trancha, sous Louis XV, en faisant empoisonner la Lecouvreur, vengeance tres-concevable quand on songe a la grandeur de 1'offense. Florine ne gena pas les debuts de la passion de Raoul. Elle previt des mecomptes d' argent dans la difficile entre- prise ou il se jetait, et voulut un conge de six mois. Raoul conduisit vivement la negotiation, et la fit reussir de ma- niere a se rendre encore plus cher a Florine. Avec le bon sens du paysan de la fable de la Fontaine, qui assure le diner pendant que les patriciens devisent, Factrice alia couper des fagots en province et a Te'tranger, pour entre- tenir Fhomme c^lebre pendant qu'il donnait la chasse au pouvoir. Jusqu'a present, pen de peintres ont aborde le tableau de Tamour comme il est dans les hautes spheres sociales, | plein de grandeurs et de miseres secretes, terrible en ses 78 SCENES DE LA VIE PRIVEE. ddsirs reprimes par les plus sots, par les plus vulgaires accidents, rompu souvent par la lassitude. Peut-etre le ; verra-t-on ici par quelques echappees. Des le lendemain du bal donne par lady Dudley, sans avoir fait ni regu la plus timide declaration, Marie se croyait aimee de Raoul, selon le programme de ses reves , et Raoul se savait choisi pour arnant par Marie. Quoique ni 1'im ni Tautre ne fussent arrives a ce declin ou les hommes et les femmes abregent les preliminaires , tons deux allerent rapidement an but. Raoul, rassasie de jouissances, ten- dait au monde ideal ; tandis que Marie, a qui la pensee d'ane faute etalt loin de venir, n'imaginait pas qu'elle put en sortir. Ainsi aucun amour ne fut, en fait, plus innocent ni plus pur que 1'amour de Raoul et de Marie; mais aucun ne fut plus emporte ni plus delicieux en pen- see. La comtesse avait ele prise par des idees dignes du temps de la chevalerie, mais completement modernisees. Dans 1' esprit de son role, la repugnance de son mari pour Nathan n'etait plus un obstacle a son amour. Moms Raoul eut merite d'esdme, plus elle eut ete grande. La conver- sation enflammee du poete avait eu plus de retentisse- ment dans son sein que dans son cceur. La charite s'etait eveillee a la voix du desir. Cette reine des vertus sanc- tionna presque aux yeux de la comtesse les emotions , les plaisirs, 1'action violente de Tamour. Elle trouva beau d'etre une Providence humaine pour Raoul. Quelle douce pensee ! soutenir de sa main blanche et faible ce colosse a qui elle ne voulait pas voir des pieds d'argile, Jeter la vie la ou elie manquait, etre secretement la creatrice d'une grande fortune, aider un nomine de geaie a lutter UXE FILLE D'EVE. 79 avec le sort et a le dompter, lui broder son echarpe pour le tournoi, lui procurer des armes, lui donner 1'amulette centre les sortileges et le baume pour les blessures ! Chez une femme elevee comme le fut Marie, religieuse et noble comme elle, 1'ainour devait etre une voluptueuse charite. Da la vint la raison de sa hardiesse. Les senti- ments purs se compromettent avec un superbe dedain qui ressernble a 1'impudeur des courtisanes. Des que, par une captieuse distinction, elle fut sure de ne point entamer la foi conjugal e, la comtesse s'elanga done plei- nement dans le plaisir d'aimer Raoul. Les moindres choses de la vie lui parurent alors charmantes. Son boudoir ou elle penserait a lui, elle en fit un sanctuaire. II n'y eut pas jusqu'a sa jolie ecritoire qui ne reveillat dans son ame les mille plaisirs de la correspondance ; elle allait avoir a lire, a cacher des lettres, a y repondre. La toilette, cette magnifique poesie de la vie feminine, epuisee ou mecon- nue par elle, reparut donee d'une magie inapergue jus- qu'alors. La toilette devint tout a coup pour elle ce qu'elle est pour toutes les femmes, une manifestation constante de la pensee intime, un langage, un symbole. Combien de jouissances dans une parure meditee pour lui plaire, pour lui faire honneur! Elle se livra tres-naivement a ces ado- rabies gentillesses qui occupent tant la vie des Pari- siennes, et qui donnent d'amples significations a tout ce que vous voyez chez elles, en elles, sur elles. Bien pen de femmes courent chez les marchands de soieries, chez les modistes, chez les bons faiseurs dans leur seul inte- ret. Vieilles, elles ne songent plus a se parer. Lorsqu'en vous promenant vous verrez une figure arretee pendant U O Ij/V Vlli i'lliVC,LJ. un instant devant la glace d'une montre, examinez-la bien : Me trouverait-il mieux avec ceci? est une phrase ecrite sur les fronts eclaircis, dans les yeux ecla- tants d'espoir, dans le sourire qui badine sur les levres. Le bal de lady Dudley avait eu lieu un samedi soir; le lundi, la comtesse vint a 1' Opera, poussee par la certitude d'y voir Raoul. Raoul etait, en efiet, plante sur nn des escaliers qui descendent aux stalles d'amphitheatre. II baissa les yeux quand la comtesse entra dans sa loge. Avec quelles delices madame de Vandenesse remarqua le soin nouveau que son amant avait mis a sa toilette ! Ce contempteur des lois de 1' elegance montrait une cheve- lure soignee ou les parfums reluisaient dans les mille contours des boucles; son gilet obeissait a la mode, son col etait bien noue, sa chemise offrait des plis irrepro- chables. Sous le gant jaune , suivant 1'ordonnance en vigueur, les mains lui semblerent tres-blanches. Raoul tenait les bras croise's sur sa poitrine comme s'il posait pour son portrait, magnifique d'indifference pour toute la salle, plein d'impatience mal contenue. Quoique bais- s^s, ses yeux semblaient tournes vers Tappui de velours rouge ou s'allongeait le bras de Marie. Felix, assis dans 1'autre coin de la loge, tournait alors le dos a Nathan. La spirituelle comtesse s'etait placee de maniere a plon- ger sur la colonne contre laquelle s'adossait Raoul. En un moment, Marie avait done fait abjurer a cet homme d'es- prit son cynisme en fait de vetement. La plus vulgaire comme la plus haute femme est enivree en voyant la pre- miere proclamation de son pouvoir dans quelqu'une de ONE FILLE D'EVE. 81 ces metamorphoses. Tout changement est un aveu de servage. Elles avaient raison, il y a bien du bonheur a etre comprise, se dit-elle en pensant a ses detestables institu- trices. Quand les deux amants eurent embrasse la salle par ce rapide coup d'osil qui voit tout, ils echangerent un re- gard d'intelligence. Ce fut pour Tun et 1'autre comme si quelque rosee celeste eut rafraichi leurs cceurs brules par 1'attente. Je suis la depuis une heure dans Tenfer, et maintenant les cieux s'entr'ouvrent, disaient les yeux de Raoul. Je te savais la, mais suis-je libre? disaient les yeux de la comtesse. Les voleurs, les espions, les amants, les diplomates , enfm tons les esclaves connaissent seuls les ressources et les rejouissances du regard. Eux seuls savent tout ce qu'il tient d'intelligence, de douceur, d'es- prit, de colere et de sceleratesse dans les modifications de cette lumiere chargee d'ame. Raoul sentit son amour regimbant sous les eperons de la necessite, mais gran- dissant a la vue des obstacles. Entre la marche sur la- quelle il perchait et la loge de la comtesse Felix de Van- denesse, il y avait a peine trente pieds, et il lui etait impossible d'annuler cet intervalle. A un homme plein de fougue, et qui jusqu'alors avait trouve peu d'espace entre un desir et le plaisir, cet abime de pied ferine, mais infranchissable, inspirait le desir de sauter jusqu'a la com- tesse par un bond de tigre. Dans un paroxysme de rage, il essaya de tater le terrain. II salua visiblement la com- tesse, qui repondit par une de ces legeres inclinations de te"te pleines de mepris, avec lesquelles les femmes otent 5. 62 SCENES DE LA VIE PR1VEE. a leurs adorateurs 1'envie de recommencer. Le comte Felix se tourna pour voir qui s'adressait a sa femme; il a;:ercut Nathan, ne le salua point, parut lui demander compte de son audace, et se retourna lentement en disant quelque phrase par laquelle il approuvait sans doute le faux dedain de la comtesse. La porte de la loge etait evi- demment fermee a Nathan, qui jeta sur Felix nn regard terrible. Ce regard, tout le monde 1'eut interpret^ par un des mots de FJorine : Toi, tu ne pourras bientot plus mettre ton chapeau! Madame d'Espard, Tune des fem- mes les plus impertinentes de ce temps, avait tout vu de sa loge; elle eleva la voix en disant quelque insignifiant bravo. Raoul, au-dessus de qui elle etait, fmit par se reiourner; il la salua, et recut d'elle un gracieux sourire qui semblait si bien lui dire : Si Ton vous chasse de la, venez ici ! que Raoul quitta sa colonne et vint faire une visite a madame d'Espard. II avait besoin de se montrer la pour apprendre a ce petit M. de Varidenesse que la celdbrite valait la noblesse, et que devant Nathan toutes les portes armoriees tournaient sur leurs gonds. La mar- quise 1'obHgea de s'asseoir en face d'elle, sur le devant. Elle voulait lui donner la question. Madame Felix de Vandenesse est ravissante ce soir, lui dit-elle en le complinientant de cette toilette comrne d'un livre qu'il aurait public la veille. Oui, dit Raoul avec indi {Terence, les marabouts lui vont a merveille; mais elle y est bien fidele, elle les avait uvant-hier, ajouta-t-il d'un air degage pour repudier par cette critique la channante complicite dont 1'accusait la marquise. UNE FILLE D'iiVE. 83 Vous connaissez le proverbe? repondit-elle. II n'y a pas de bonne fete sans lendemain. Au jeu des reparties, les celebrites litteraires ne sont pas toujours aussi fortes que les marquises. Raoul prit le parti de faire la bete, derniere ressource des gens d' es- prit. Le proverbe est vrai pour moi, dit-il en regardant la marquise d'un air galant. Mon cher, voire mot vient trop tard pour que je 1'accepte, repliqua-t-elle en riant. Ne soyez pas si be- gueule; alions, vous avez trouve hier matin, an bal, ma- dame de Vandenesse charmante en marabouts ; elle le sait, elle les a remis pour vous. Elle vous aime, vous 1'adorez; c'est un peu prompt, mais je ne vois la rien que de tres-naturel. Si je me trompais, vous ne tordriez past; Tun de vos gants comme un homme qui enrage d'etre a cole de moi, au lieu de se trouver dans la loge de son idole, d'ou il vient d'etre repousse par un dedain officiel, et de s'entendre dire tout bas ce qu'il voudrait entendre dire tres-haut. Kaoul tortillait en effet un de ses gants et mon trait une main etonnamment blanche. Elle a obtenu de vous, dit-elle en regardant fixe- ment cette main de la fagon la plus impertinente, des sacrifices que vous ne faisiez pas a la socieie. Elle doit etre ravie de son succes, elle en sera sans doute un peu vaine; mais, a sa place, je le serais peut-etre da vantage. Elle n'eiait que femme d' esprit, elle va passer femme de genie. Vous allez nous la peindre dans quelque livre (leiicieux comme vous savez les faire. Mon cher, n'y ou- 84 SCENES DE LA VIE PRIVEE. bliez pas Vandenesse, faites cela pour moi. Vraiment, il est trop sur de lui. Je ne passerais pas cet air radieux aii Jupiter Olympien, le seul dieu mythologique exempt, dit- on, de tout accident. Madame, s'ecria Raoul, vous me douez d'une ame bien basse, si vous me supposez capable de trafiquer de mes sensations, de mon amour. Je prefererais a cette lachete litteraire la coulume anglaise de passer une corde au con d'une femme et de la mener au marche. Mais je connais Marie, elle vous le demandera. Elle en est incapable, dit Raoul avec chaleur. Vous la connaissez done bien ? Nathan se mit a rire de lui-meme, de lui, faiseur de scenes, qui s'etait laisse prendre a un jeu de scene. La comedie n'est plus la, dit-il en montrant la rampe, elle est chez vous. II prit sa lorgnette et se mit a examiner la salle par contenance. M'en voulez-vous?dit la marquise en le regardant de cote. N'aurais-je pas toujours eu votre secret? Nous ferons facilement la paix. Venez chez moi, je reqois tous les mer- credis ; la chere comtesse ne manquera pas une soiree des qu'elle vous y trouvera. J'y gagnerai. Quelquefois je la vois entre quatre et cinq heures, je serai bonne femme, je vous joins au petit nombre de favoris que j'admets a cette heure. Eh bien, dit Raoul, voyez comme est le monde! on vous disait mechante. - Moi! dit-elle, je le suis a propos. Ne faut-il pas se defendre? Mais votre comtesse, je Tadore; vous eii seres UNE FILLE D'EVE. 85 content, elle est charmante. Vous allez etre le premier dont le nom sera grave* dans son coeur avec cette joie en- fanline qui porte tons les amoureux, meme les caporaux, a graver leur chiffre sur 1'ecorce des arbres. Le premier amour d'une femme est un fruit delicieux. Voyez-vous, plus tard, il y a de la science dans nos tendresses, dans nos soins. One vieille femme comme moi pent tout dire, elle ne craint plus rien, pas meme un journaliste. Eh bien, dans Tarriere-saison, nous savons vous rendre heureux; mais, quand nous commengons a aimer, nous sommes heureuses, et nous vous donnons ainsi mille plaisirs d'or- gueil. Chez nous, tout est alors d'un inattendu ravissant, le cceur est plein de nai'vete'. Vous etes trop poete pour ne pas preferer les fleurs aux fruits. Je vous attends dans six mois d'ici. Raoul, comme tous les criminels, entra dans le sys- teme des delegations ; mais c'etait donner des armes a cette rude jouteuse. Empetre bientot dans les nceuds cou- lants de la plus spirituelle, de la plus dangereuse de ces conversations ou excellent les Parisiennes, il craignit de se laisser surprendre des aveux que la marquise aurait aussitot exploites dans ses moqueries ; il se retira pru- demment en voyant entrer lady Dudley. Eh bien, dit 1'Anglaise a la marquise, ou en sont-ils? Us s'aiment a la folie. Nathan vient de me le dire. Je 1'aurais voulu plus laid, repondit lady Dudley, qui jeta sur le comte Felix un regard de vipere. D'ailleurs, il est bien ce que je le voulais : il est fils d'un brocanteur juif, mort en banqueroute dans les premiers jours de son SO SCENES DE LA VIE PRIVEE. manage ; mais sa mere elait catholique, elle en a malheu- reusement fait un chrelien. Cette origine que Nathan cache avec tant de soin, lady- Dudley venait de 1'apprendre, elle jouissait d'avance du plaisir qu'elle aurait a tirer de la quelque terrible epi- gram me contre Vandenesse. Et moi qui viens de 1'iuviier a venir chez nioi ! dit la marquise. Ne 1'ai-je pas regu hier? repondit lady Dudley. II y a, mon ange, des plaisirs qui nous coutent biea cher. La nouvelle de la passion mutuelle de Raoul et de ma- dame de Vandenesse circula dans le monde pendant cette soiree, non sans exciter des reclamations et des incredu- lites; mais la comtesse fut defendue par ses amies, par lady Dudley, mesdames d'Espard et de Manerville, avec une maladroite chaleur qui put donner quelque creance a ce bruit. Vaincu par la necessite, Raoul alia le mercredi soir chez la marquise d'Espard, et il y trouva la bonne compagnie qui y venait. Comme Felix n'accompagna point sa femme, Raoul put echanger avec Marie quelques phrases plus expressives par leur accent que par les idees. La comtesse, raise en garde contre la medisance par madame Octave de Camps, avait compris Fiinportance de sa situa- tion en face du monde, et la fit comprendre a Raoul. Au milieu de cette belle assemblee, Tun et 1'autre eu- rent done pour tout plaisir ces sensations alors si profon- dement savourees que donnent les idees, la voix , les gestes, 1'attitude d'une personne aimee. L'ame s'accroche violemment a des riens. Quelquefois, les yeux s'attachent part et d'autre sur le meme objet en y incrustant, UNE FILLE D'EVE. &7 pour ainsi dire, une penses prise, repriso et compromise. On admire pendant une conversation le pied legerement avance, la main qui palpite, les doigts occupes a quelque bijou frappe, laisse, tourmente d'une maniere significative. Ce n'est plus ni les idees, ni le langage, mais les choses ([iii parlent; elles parlent tant, que souvent un homme cpris laisse a d'autres le soin d'apporter une tasse, le verier pour le the, le je no sais quoi que demande la femme qu'il aime, de peur de montrer son trouble a des yeux qui semblent ne rien voir et voient tout. Des my- riades de desirs, de souhaits insenses, de pensces vio- lentes passent etouffes dans les regards. La, les serf ements de main derobes aux mille yeux d'Argus acquierent Telo- quence d'une longue lettre et la volupte d'un baiser. L'amour se grossit alors de tout ce qu'il se refuse, il s'appuie sur tous les obstacles pour se grandir. Eiifin ces barrieres, plus souvent maudites que franchies, sont ha- chees et jetees au feu pour 1'entretenir. La, les femmes peuvent mesurer Tecendue de leur pouvoir dans la peti- tesse a laquelle arrive un immense amour qui se replie sur lui-meme, se cache dans un regard altere, dans une contraction nerveuse, derriere une banale formula de po- litesse. Combien de fois, sur la derniere marche d'un esca- lier, n'a-t on pas recompense par un seul mot les tour- ments inconnus, le langage insignifiant de toute uno soiree! Raoul, homme peu soucieux du monde, lacha sa colere dans le discours, et fut etincelant. Chacun entendit les rugissements inspires par la contrariete que les ar- tistes savent si peu supporter. Cette fureur a la Roland, cet esprit qui cassait, brisait tout, en se servant de 1'epi- 88 SCENES DE LA VIE PRIVEE. gramme comme (Tune massue, enivra Marie et amusa le cercle comme si Ton eut vu quelque taureau barde de banderoles en fureur dans un cirque espagnol. Tu auras beau tout abattre, tu ne feras pas la soli- tude autour de toi, lui dit Blondet. Ce mot rendit a Raoul sa presence d'esprit, il cessa de donner son irritation en spectacle. La marquise vint lui offrir une tasse de the, et dit assez haut pour que ma- dame de Vandenesse entendit : Vous etes vraiment bien arnusant, venez done quel- quefois me voir a quatre heures. Raoul s'offensa du mot amusant, quoiqu'il eut ete pris pour servir de passe-port a 1'invitation. II se mit a ecouter comme ces acteurs qui regardent la salle au lieu d'etre en scene. Blondet eut pitie de lui. Mon cher, lui dit-il en I'emmenant dans un coin, tu te tiens dans le monde comme si tu etais chez Florine. Ici, on ne s'emporte jamais, on ne fait pas de longs arti- cles, on dit de temps en temps un mot spirituel, on prend un air calme an moment ou Ton eprouve le plus d'envie de jeter les gens par les fenetres, on raille doucement, on feint de distinguer la femme que Ton adore, et Ton ne se roule pas comme un ane au milieu du grand chemin. Ici, mon cher, on aime suivant la formule. On enleve madame de Vandenesse, ou montre-toi gentilhomme. Tu es trop 1'amant d'un de tes livres. Nathan ecoutait la tete baissee, il etait comme un lion pris dans des toiles. Je ne remettrai jamais les pieds id, dit-il. Cette mar- quise de papier rnache me vend son the trop cher, Elle UNE FILLE D'EVE. 9 me trouve amusant! Je comprends maintenant pourquoi Saint-Just guillotinait tout ce monde-la. Tu v reviendras demain. M Blondet avait dit vrai. Les passions sont aussi laches que cruelles. Le lendemain, apres avoir longtemps flotte entre : J'irai, Je n'irai pas, Raoul quitta ses associes au milieu d'une discussion importante, et courut au faubourg Saint- Honore, chez madame d'Espard. En voyant entrer le bril- lant cabriolet de Rastignac, pendant qu'il payait son co- cher a la porte, la vanite' de Nathan fat blessee ; il resolut d'avoir un elegant cabriolet et le tigre oblige. L'equipage de la comtesse etait dans la cour. A cette vue, le coe:ir de Raoul se gonfla de plaisir. Marie marchait sous la pression de ses desirs avec la regularite d'une aiguille d'horloge animee par son ressort. Elle etait au coin de la cheminee, dans le petit salon, etendue dans un fauteuil. Au lieu de regarder Nathan quand on TannonQa, elle le contempla dans la glace, sure que la maitresse de la maison se tour- nerait vers lui. Traque comme il Test dans le monde, Tamour est oblige d'avoir recours a ces petites ruses : il donne la vie aux miroirs, aux manchons, aux eventails, a une foule de choses dont 1'utilite n'est pas tout d'abord demontree et dont beaucoup de femmes usent sans s'en servir. M. le ministre, dit madame d'Espard en s'adressant a Nathan et lui presentant de Marsay par un regard, sou- tenait, au moment ou vous entriez, que les royalistes et les republicans s'entendent; vous devez en savoir quelque chose, vous? Quand cela serait, dit Raoul, ou est le mal? "Nous 90 SCENES DE LA VIE PRIVEE. haissons le meme objet, nous sommes d'accord dansnotre haine, nous differons dans notre amour. Voila tout. . Cette alliance est an moins bizarre, dit de Marsay en enveloppant d'un coup d'ceil la comtesse Felix et Raoul. Eile ne durera pas, dit Rastignac, qui p?,nsait un ^3ii trop a la politique comme tons les nouveaux venus. Qu'en dites-vous, ma chere amie? demanda rnadame d'Espard a la comtesse. Je n'entends lien a la politique. Vous vous y mettrez, madame, dit de Marsay, et vous serez alors doublement notre ennemie. Nathan et Marie ne comprirent le mot que quand de Marsay fut parti. Rastignac le suivit, et madame d'Espard les accompagna jusqu'a la porte de son premier salon. Les deux amants ne penserent plus aux epigrammes du mi- nistre, ils se voyaient riches de quelques minutes. Marie tandit sa main vivement degantee a Raoul, qui la prit et la baisa comme s'il n'avait eu que dix-huit ans. Les yeux de la comtesse exprimaient une noble tendresse si entiere, que Raoul eut aux yeux cette larme que trouvent toujours a leur service les hommes a temperament nerveux. Oil vous voir? ou pouvoir vous parler ? dit-il. Je mour- rais s'il fallait toujours deguiser ma voix, mon regard, mon coeur, mon amour. fimue par cette larme, Marie promit d'aller se promener au Bois toutes les fois que le temps ne serait pas detestable. Cette promesse causa plus de bonheur a Raoul que ne lui en avait donne Fiorine pendant cinq ans. J'ai tant de choses a vous dire ! Je souffre tant du silence auquel nous sommes condamnesl UNE FILLE D'EVE. 91 La comtesse le regardait avec ivresse sans pouvoir re- pondre, quand la marquise rentra. Comment! vous n'avez den su repondre a de Marsay? dit-elle en entrant. On doit respecter les morts, repondit Raoul. Ne voyez- vous pas qu'il expire? Rastignac est son garde-malade, il j aspere etre mis sur le testament. La comtesse feignit d'avoir des visites a faire et voulut sortir pour ne pas se compromettre. Pour ce quart d'heure, Raoul avait sacrifie son temps le plus precieux et ses inte- rets les plus palpitants. Marie ignorait encore les details de cette vie d'oiseau sur la branche, melee aux affaires les plus compliquees, an travail le plus exigeant. Quand deux etres unis par un eternel amour menent une vie resserree chaque jour par les nceuds de la confidence, par Texamen en commun des difficultes surgies; quand deux co3iirs echangent le soir ou le matin leurs regrets, comme la bouche echange les soupirs, s'attendent dans de memes anxietes, palpitent ensemble a la vue d'un obstacle, tout compte alors : une femme sait combien d'amour dans un regard evite, combien d' efforts dans une course rapide ; elle s'occupe, va, vient, espere, s'agite avec Thomme oc- cupe, tourmente; ses murmures, eile les adresse aux choses; elle ne doute plus, elle connait et apprecie les details de la vie. Mais au debut d'une passion ou tant d'ardeur, de defiances, d' exigences se deploient, ou Ton ne se sait ni 1'un ni 1'autre; mais aupres des femmes oi- sives, a la porte desquelles Tamour doit etre toujours en faction; mais aupres de celles qui s'exagerent leur dignite et veulent etre obeies en tout, meme quand elles ordon- 92 SCENES DE LA VIE PRIVEE. nent une faute a ruiner un homme, Famour comporte a Paris, dans notre epoque, des travaux impossibles. Les femmes du monde sont restees sous 1'empire des tradi- tions du xvm e siecle, ou chacun avail une position sure et definie. Peu de femmes connaissent les embarras de Fexistence chez la plupart des hommes, qui tous ont une position a se faire, line gloire en train, une fortune a con- solider. Aujourd'hui, les gens dont la fortune est assise se comptent, les vieillards seuls ont le temps d'aimer, les jeunes gens rament sur les galeres de 1'ambition comme y ramait Nathan. Les femmes, encore peu rdsignees a ce changement dans les moeurs, pretent le temps qu'elles ont de trop a ceux qui n'en ont pas assez : elles n'ima- ginent pas d'autres occupations, d'autre but que les leurs. Quand Famant aurait vaincu Fhydre de Lerne pour arri- ver, il n'a pas le moindre merite ; tout s'efface devant le bonheur de le voir; elles ne lui savent gre que de leurs emotions, sans s'informer de ce qu'elles coutent. Si elles ont invente dans leurs heures oisives un de ces strata- gemes qu'elles ont a commandement, elles le font briller comme un bijou. Vous avez tordu les barres de fer de quelque ne"cessite tandis qu'elles chaussaient la mitaine, endossaient le manteau d'une ruse : a elles la palme, et ne la leur disputez point. Elles ont raison d'ailleurs, com- ment ne pas tout briser pour une femme qui brise tout pour vous? Elles exigent autant qu'elles donnent. Kaoul apergut en revenant combien il lui serait diiTicile de mener un amour dans le monde, le char a dix chevaux du jour- nalisme, ses pieces au theatre et ses affaires embourbees. Le journal sera detestable ce soir, dit-il en s'en al- UNE FILLE D'EVE. 93 lant, il n'y aura pas d'article de moi, et pour un second numero encore! Madame Felix de Vandenesse alia trois fois an bois de Boulogne sans y voir Raoul, elle revenait desesperee, in- quiete. Nathan ne voulait pas s'y montrer autrement que dans l f eclat d'un prince de la presse. 11 employa toute la semaine a chercher deux chevaux, un cabriolet et un tigre convenables, a convaincre ses associes de la necessite d'epargner un temps aussi precieux que le sien, et a faire imputer son equipage sur les frais generaux du journal. Ses associes, Massol et du Tille't, accederent si complai- samment a sa demande, qu'il les trouva les meilleurs enfants du monde. Sans ce secours, la vie eut ete impos- sible a Raoul; elle devint d'ailleurs si rude, quoique me- langee par les plaisirs les plus delicats de 1'amour ideal, que beaucoup de gens, merne les mieux constitues, n'eus- sent pu suffire a de telles dissipations. Une passion vio- lente et heureuse prend deja beaucoup de place dans une existence ordinaire ; mais, quand elle s'attaque a une femme posee comme madame de Vandenesse, elle devait devorer la vie d'un homme occupe comme Raoul. Voici les obligations que sa passion inscrivait avant toutes les autres. II lui fallait se trouver presque tous les jours a cheval au bois de Boulogne, entre deux et trois heures, dans la tenue du plus faineant gentleman. II apprenait la dans'quelle maison, a quel theatre il reverrait, le soir, madame de Vandenesse. II ne quittait les salons que vers minuit, apres avoir happe quelques phrases longtemps attendues, quelques bribes de tendresse derobees sous la table, entre deux portes, ou en montant en voiture. La 94 SCENES DE LA VIE PRIVEE. plupart du temps, Marie, qui Favait lance dans le rnonde, le faisait inviter a diner dans certaines ou elle allait. N'etait-ce pas tout simple? Par orgueil, en- traine par sa passion, Raoul n'osait parler de ses tn> vaux. II devait obeir aux volontes les plus capricieuse^ de cette innocente souveraine , et suivre les debats parle- mentaires, le torrent de la politique, veiller a la direction du journal, et metlre en scene deux pieces dont les re- cettes etaient indispensables. II suffisait que madame de Vandenesse fit une petite rnoue quand il voulait se dis- penser d'etre a un bal, a un concert, a une promenade, pour qu'il saciifiat ses inteiets a son plaisir. En quittam le monde entre une heure et deux heures du matin revenait traveller jusqu'a huit ou neuf heures, il dor- mait a peine, se reveillait pour concerter les opinions da journal avec les gens influents desquels il dependait, pour debattre les mille et une affaires interieures. Le jo urn a- lisme touche a tout dans cette epoque, a l'industrie, aux interets publics et prives, aux entreprises nouvelles, a tons les amours-propres de la litterature et a ses produits. Quand, harasse, fatigue, Nathan courait de son bureau de redaction au theatre, du theatre a la Chambre, de la Cliambi e chez quelques creanciers, il devait se presenter calme, heureux devant Marie, galoper a sa portiere avec le laisser aller d'un homme sans soucis et qui n'a d'autres fatigues que celles du bonheur. Quand, pour prix de tant de devouements ignores, il n'eut que les plus douces pa- roles, les certitudes les plus mignonnes d'un attachement eternel, d'ardents serrements de main obtenus pendant quelques sc-condes de solitude, des mots passionnes en UNE FJLLE D'EVE. 95 dchange des siens, il trouva quelque duperie a laisser ignorer le prix enorme avec lequel il payait ces menus suffrages, auraient dit nos peres. L'occasion de s'expliquer ne se fit pas attendre. Par une belle journee dti mois d'avril, la comtesse accepta le bras de Nathan dans un endroit ecarte du bois de Boulogne; elle avait a lui fairc' une de ces jolies querelles a propos de ces riens sur les- quels les femmes savent batir des montagnes. Au lieu de I'accueillir le sourire sur les levres, le front illumine par le bonheur, les yeux animes de quelque pensee fine et gaie, elle se montra grave et serieuse. Qu'avez-vous? lui dit Nathan. Ne vous occupez pas de ces ridns, dit-elle ; vous de- vez savoir que les femmes sont des Infants. Vous aurais-je deplu? V Serais-je ici ? ^. > Mais vous ne me souriez pas, vousis^^arjiissez pas heureuse de me voir. Je vous boude, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant de cet air soumis par lequel les femmes se posent en vic- times. Nathan fit quelques pas dans une apprehension qui lui serrait le coeur et 1'attristait. Ce sera, dit-il apres un moment de silence, quelques- unes de ces craintes frivoles, de ce soupgons nuageux que vous mettez au-dessus d^:> plus grandes choses de la vie ; vous avez Tan IG Taire pencher le monde en y jetant un brin de paille, un fetti ! De Tironie?... Je m'y attendais, dit-elle en baissant la tete. 6 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Marie, ne vois-tu pas, mon ange, que j'ai dit ces pa- roles pour t'arracher ton secret? Mon secret sera toujours un secret, meme apres vous avoir ete confie. Eh bien, dis... Je ne suis pas aimee, reprit-elle en lui langant ce regard oblique et fin par lequel les femmes interrogent si malicieusement 1'homme qu'elles veulent tourmenter. Pas aimee?... s'ecria Nathan. Oui, vous vous occupez de trop de choses. Que suis- je an milieu de tout ce mouvement? oubliee a tout propos. Hier, je suis venue au Bois, je vous y ai attendu... Mais... J'avais mis une nouvelle robe pour vous, et vous n'etes pas venu ; ou etiez-vous ? Mais... Je ne le savais pas. Je vais chez madame d'Espard, je ne vous y trouve point. Mais... Le soir, a 1'Opera, mes yeux n'ont pas quitte le balcon. Chaque fois que la porte s'ouvrait, c'etait des palpitations a me briser le cceur. Mais... Quelle soiree ! Vous ne vous doutez pas de ces tern- petes du coeur. Mais... La vie s'use a ces emotions... Mais... Eh bien? dit-elle. Oui, la vie s'use, dit Nathan, et vous aurez en quei- UNE FILLE D'EVE. 97 ques mois devore la mienne. Vos reproches insenses m'ar- rachent aussi mon secret... Ah! vous n'etes pas aimee?... Vous 1'etes trop. II peignit vivement sa situation, raconta ses veilles, detailla ses obligations a heure fixe, la necessite de reus- sir, les insatiables exigences d'un journal oil Ton etait tenu de juger, avant tout le monde, les evenements sans se tromper sous peine de perdre son pouvoir, enfin combien d'etudes rapides sur les questions qui passaient aussi rapi- dement que des nuages a cette epoque devorante. Raoul eut tort en un moment. La marquise d'Espard le lui avait dit : rien de plus na'if qu'un premier amour. II se trouva bientot que la comtesse etait coupable d'aimer trop. Une femme aimante repond a tout avec une jouis- sance, avec un aveu ou un plaisir. En voyant se derouler cette vie immense, la comtesse fut saisie d'admiration. Elle avait fait Nathan tres-grand, elle le trouva sublime. Elle s'accusa d'aimer trop, le pria de venir a ses heures; elle aplatit ces travaux d'ambitieux par un regard leve vers le ciel. Elle attendrait! Desormais elie sacriiierait ses jouissances. En voulant n'etre qu'un marchepied, elle etait un obstacle!... elle pleura de desespoir. Les femmes, dit-elle les larmes aux yeux, ne pen- vent done qu'aimer, les hommes ont mille moyens d'agir; noas autres, nous ne pouvons que penser, prier, adorer. Tant d' amour voulait une recompense. Elle regarda, comme un rossignol qui veut descendre de sa branche a une source, si elle etait seule dans la solitude, si le silence ne cachait aucun temoin; puis elle leva la tete vers Raoul, qui pencha la sienne; elle lui laissa prendre un baiser, 98 SCENES DE LA VIE PRIVEE. le premier, le seul qu'elle dut donner en fraude, et se sentit plus heureuse en ce moment qu'elle ne 1'avait ete depuis cinq annees. Raoul trouva toutes ses peines payees. Tons deux marchaient sans trop savoir ou, sur le chemin d'Auteuil a Boulogne; ils furent obliges de revenir a leurs voitures en allant de ce pas egal et cadence que connais- sent les amants. Raoul avait foi dans ce baiser livre avec la facility decente que donne la saintete du sentiment. Tout le mal venait du monde, et non de cette femme si entierement a lui. Raoul ne regretta plus les tourments de sa vie enragee, que Marie devait oublier au feu de son premier desir, comme toutes les femmes qui ne voient pas a toute heure les terribles debats de ces existences exceptionnelles. En proie a cette admiration reconnais- sante qui distingue la passion de la femme, Marie courait d'un pas delibere, leste, sur le sable fin d'une contre-allee, disant, comme Raoul, pen de paroles, mais senties et por- tant coup. Le ciel etait pur, les gros arbres bourgeonnaient, et quelques pointes vertes animaient deja leurs mille pin- ceaux bruns. Les arbustes, les bouieaux, les sanies, les peupliers montraient leur premier, leur tendre feuillage encore diaphane. Aucune ame ne resiste a de pareilles harmonies. L'amour expliquait la nature a la comtesse comme il lui avait explique la sociele. Je voudrais que vous n'eussiez jamais aime que moi! clit-elle. Votre voeu est realise, repondit Raoul. Nous nous sommes revele Tun a Fautre le veritable amour. II disait vrai. En se posant devant ce jeune cceur en homme pur, Raoul s'etait pris a ses phrases panachees de UNE FILLE D'EVE. OS beaux sentiments. D'abord purement speculatrice et vani- teuse, sa passion etait devenue sincere. II avait commence par mentir, il fmissait par dire vrai. II y a, d'ailleurs, chez tout ecrivain un sentiment difficilement etouffe qui le porte a 1* admiration du beau moral. Enfm, a force de faire des sacrifices, un homme s'interesse a 1'etre qui les exige. Les femmes du monde, de meme que les courli- sanes, ont "instinct da cette verite; peut-etre meme la pratiquent-elles sans la connaitre. Aussi la comtesse, apres son premier elan de reconnaissance et de surprise, fut-elle charmee d'avoir inspire tant de sacrifices, d'avoir fait surmonter tant de difficultes. Elle etait aimee d'un homme digne d'elle. F.aoul ignorait a quoi Fengagerait sa fausse grandeur ; car les femmes ne permettent pas a leur amant de descendre de son piedestal. On ne pardonne pas a un dieu la moindre petitesse. Marie ne savait pas le mot de cette enigme que Raoul avait dit a ses amis an souper chez Very. La lutte de cet ecrivain parti des rangs infeneurs avait occupe les dix premieres annees de sa jeunesse; il voulait etre aime par une des reines du beau monde. La vanite, sans laquelle r amour est bien faible, a dit Ghamfort, soutenait sa passion et devait l'accroitre de jour en jour. Vous pouvez me jurer, dit Marie, que vous n'etes et ne serez jamais a aucune femme? II n'y aurait pas plus de temps dans ma vie pour une autre femme que de place dans mon cceur, repondit- 11 sans croire faire un mensonge, tant il meprisait Florine. Je vous crois, dit-elle. Arrives dans Tallee ou stationnaient les voitures, Marie 100 SCENES DE LA VIE PRIVEE. quitta le bras de Nathan, qui prit une attitude respec- tueuse comme s'il venait de la rencontrer; il raccom- pagna chapeau bas jusqu'a sa voiture; puis il la suivit par 1'aven ue Charles X en humant la poussiere que faisait la caleche, en regardant les plumes en saule pleureur que le vent agitait en dehors. Malgre les nobles renonciations de Marie, Raoul, excite par sa passion, se trouva partout ou elle etait; il adorait 1'air a la fois mecontent et lieu- reux que prenait la comtesse pour le gronder sans le pou- voir en lui voyant dissiper ce temps qui lui etait si neces- saire. Marie prit la direction des travaux de Raoul, elle lui intima des ordres formels sur 1'emploi de ses heures, demeura chez elle pour lui oter tout pretexte de dissipa- tion. Elle lisait tons les matins le journal, et devint le heraut de la gloire d'Etienne Lousteau, le feuilletoniste, qu'elle trouvait ravissant, de Felicien Vernou, de Claude Vignon, de tons les redacteurs. Elle donna le conseil a Raoul de rendre justice a de Marsay quand il mourut, et lut avec ivresse le grand et bel eloge que Raoul fit du mi- nistre mort, tout en blamant son machiavelisme et sa haine pour les masses. Elle assista naturellement, a 1'avant-scene du Gymnase, a la premiere representation de la piece sur laquelle Nathan comptait pour soutenir son entreprise, et dont le succes parut immense. Elle fut la dupe des applaudissements achet^s. Vous n'etes pas venue dire adieu aux Italiens? lui demanda lady Dudley, chez laquelle elle se rendit apres cette representation. I\'on, je suis allee au Gymnase. On donnait une pre- miere representation. UNE FILLE D'EVE. 101 Je ne pnis souffrir le vaudeville. Je suis pour cela comme Louis XIV pour les Teniers, dit lady Dudley. Moi, repondit madame d'Espard, je trouve que les auteurs ont fait des progres. Les vaudevilles sont aujour- d'hui de charmantes comedies, pleines d'esprit, qui de- mandent beaucoup de talent, et je m'y amuse fort. Les acteurs sont d'ailleurs excellents, dit Marie. Ceux du Gymnase ont tres-bien joue ce soir; la piece leur plaisait, le dialogue est fin, spirituel. Comme celui de Beaumarchais, dit lady Dudley. M. Nathan n'est point encore Moliere; mais..., dit madame d'Espard en regardant la comlesse. II fait des vaudevilles, dit madame Charles de Van- denesse. Et defait des ministeres, reprit madame de Mauer- ville. La comtesse garda le silence; elle cherchait a repondre par des epigrammes acerees ; elle se sentait le coeur agite par des mouvements de rage ; elle ne trouva rien de mieux que de dire : II en fera peut-etre. Toutes les femmes e'changerent un regard de myste- rieuse intelligence. Quand Marie de Vandenesse partit, Moina de Saint- Heren s'ecria : Mais elle adore Nathan ! Elle ne fait pas de cachotteries, dit madame d'Es- pard. Le mois de mai vint, Vandenesse emmena sa femme a sa terre, ou elle ne fut consolee que par les lettres pas- sionnees de Raoul, a qui elle ecrivit tous les jours. C. 102 SCENES DE LA VIE PRIVEE. L' absence de la comtesse aurait pu sauver Raoul du gouffre dans lequel il avait mis le pied, si Florine eut ete pres de lui; mais il etait seul, au milieu d'amis devenus ses ennemis secrets des qu'il eut manifesto rintentioa de les domiaer. Ses collaborateurs le haissaisnt momentane- ment, prets a lui tendre la main et a le consoler en cas cb chute, prets a Fadorer en cas de succes. Ainsi va le monde litteraire. On n'y aime que ses inferiours. Chacnn est Fennemi de quiconque tend a s'elever. Cette envie generate decuple les chances des gens mediocres, qui n'excitent ni Fenvie ni le soupcon, font leur chemin a la mctniere des taupes, et, quelque sots qu'ils soient, se trouvent cases au Monitewr dans trois ou quatre places au moment oil les gens de talent se battent encore a la porte pour s'empecher d'entrer. La sourde inimitie de ces pretendus amis, que Florine aurait depistes avec la science inneo des courtisanes pour deviner le vrai entre mille hypotheses , n'etait pas le plus grand danger de Raoul. Ses deux associes, Massol Favocat et du Tillet le brai- quier, avaient medite d'atteler son ardeur au char dans lequel ils se prelassaient, de 1'evincer des qu'il serait hors d'etat de nourrir le journal, ou de le priver de ce grand pouvoir au moment ou ils voudraient en user. Pour eux, Nathan representait une certaine somme a devorer, une force iitteraire de la puissance de dix plumes a employer. Massol, un de ces avocats qui prennent la faculte de par- ler indefmiment pour de 1'eloquence, qui possedent le secret d'ennuyer ea disant tout, la peste des assemblies ou ils rapetissent toute chose, et qui veulent devenir des personnages a tout prix, ne tenait plus a etre garde des U.NE FILLE D'EVE. 103 sceaux; i\ en avait vu passer cinq on six en quatre ans, il s'etait degoiite de la simarre. Comme monnaie du por- tefeuille, il voulut une chaire dans 1'instruction publique, une place au conseil d'Etat, le tout assaisonne de la croix de la Le'gion d'honneur. Da Tillet et le baron de Nucingen lui avaient garanti la croix et sa nomination de maitre des requ&es s'il entrait dans leurs vues ; il les trouva plus en position de realiser leurs promesses que Nathan, et il leur obeissait aveugiement. Pour mieux abuser Raoul, ces gens-la lui laissaient exercer le pouvoir sans controls. Du Tillet n'usait du journal que dans ses interels d'agio- tage, auxquels Baoul n'entendait rien; raais il avait deja fait savoir par le baron de Nucingen a Rastignac que la feuille serait tacitemsnt complaisante au pouvoir, sous la seule condition d'appuyer sa candidature en remplace- ment de M. de Nucingen, futur pair de France, et qui avait ete elu dans une espece de bourg pourri, un col- lege a pen d'electeurs, ou le journal fut envoye gratis a profusion. Ainsi Raoul etait joue par le banquier et par 1'avocat, qui le voyaient avec un plaisir infini tronant au journal, y profitant de tous les avantages, percevant tous les fruits d' amour-propre ou autres. Nathan, enchante d'eux, les trouvait, comma lors de sa demande de fonds jequestres, les meilleurs enfants du monde, il croyait les ijouer. Jamais les hommes d'imagination, pour lesquels 1'esperance est le fond de la vie, ne veulent se dire qu'en affaires le moment le plus perilleux est celui ou tout va selon leurs souhaits. Ce fut un moment de triomphe dont profita d'ailleurs Nathan, qui se produisit alors dans le monde politique et financier; du Tillet le presenla chez 104 SCEEES DE LA VIE PRIVEE. Nucingen. Madame de Nucingen accueillit parfaitement ! Raoul, moins pour lui que pour madame de Yandenesse; mais, quand elle lui toucha quelques mots de la comtesse, il crut faire merveilles en faisant de Florine un para- vent; il s'dtendit avec une fatuite genereuse sur ses rela- tions avec 1'actrice, impossibles a rompre. Quitte-t-on un bonheur certain pour les coquetteries du faubourg Saint- Germain? Nathan, joue par Nucingen et Rastignac, par du Tillet et Blondet, preta son appui fastueusement aux doctrinaires pour la formation d'un de leurs cabinets ephe- meres. Puis, pour arriver pur aux affaires, il dedaigna par ostentation de se faire avantager dans quelques entreprises qui se formerent a 1'aide de sa feuille, lui qui ne regar- dait pas a compromettre ses amis, et a se comporter pen delicatement avec quelques industriels dans certains mo- ments critiques. Ces contrastes, engendres par sa vanite, par son ambition, se retrouvent dans beaucoup d'exis- tences semblables. Le manteau doit etre sp!endide pour le public, on prend du drap chez ses amis pour en bou- cher les trous. Neanmoins, deux mois apres le depart de la comtesse, Raoul eut un certain quart d'heure de Rabe- lais qui lui causa quelques inquietudes au milieu de son triomphe. Du Tillet etait en avance de cent mille francs. L' argent don.ne par Florine, le tiers de sa premiere mise de fonds, avait ete devore par le fisc, par les frais de pre- mier etablissement qui furent enormes. II fallait prevoir 1'avenir. Le banquier favorisa I'ecrivam en prenant pour cinquante mille francs de lettres de change a quatre mois. Du Tillet tenait ainsi Raoul par le licou de la lettre de change. Au moyen de ce supplement, les fonds du UNE FILLE D'EVE. 105 journal furent faits pour six mois. Aux yeux de quelques ecrivains, six mois sont une eternite. D'ailleurs, a coups d'annonces, a force de voyageurs, en offrant des avantages illusoires aux abonnes, on en avait racole deux mille. Ce demi-succes encourageait a Jeter les billets de banque dans ce brasier. Encore un pen de talent, vienne un proces politique, une apparente persecution, et Raoul devenait un de ces condottieri modernes dont 1'encre vaut aujour- d'hui la poudre a canon d'autrefois. Malheureusement, cet arrangement etait pris quand Florine revint avec en- viron cinquante mille francs. Au lieu de se creer un fonds de reserve, Raoul, sur du succes en le voyant necessaire, humilie deja d' avoir accepte de Targent de 1'actrice, se sentant interieurement grandi par son amour, ebloui par les captieux eloges de ses courtisans, abusa Florine sur sa position et la forga d'employer cette somme a remonter sa maison. Dans les circonstances presentes, une magni- fique representation devenait une necessite. L'actrice, qui n'avait pas besoin d'etre excitee, s'embarrassa de trente mille francs de dettes. Florine eut une delicieuse maison tout entiere a elle, rue Pigalle, ou revint son ancienne societe. La maison d'une fille posee comme Florine etait un terrain neutre, tres-favorable aux ambitieux politiques qui traitaient, comme Louis XIV chez les Hollandais, sans Raoul chez Raoul. Nathan avait reserve a Tactrice pour sa rentree une piece dont le principal role lui allait admira- blement. Ce drame-vaudeville devait etre F adieu de Raoul au theatre. Les journaux, a qui cette complaisance pour Raoul ne coutait rien, premdditerent une telle ovation a Florine, que la Comedie-Frangaise parla d'un engagement. 106 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Les feuilletons montraient dans Florine riieritiere de ma- demoiselle Mars. Ce triomphe etourdit assez 1'actrice pour I'empecher d'etudier le terrain sur lequel maichait Na- than; elle vecut dans un monde de fetes et de festins. . Reine de celte cour pleine de solliciteurs empresses autour : d'elle, qui pour son livre, qui pour sa piece, qui pour sa danseuse, qui pour son theatre, qui pour son entreprise, qui pour une reclame, elle se laissait aller a tous les plai- sirs du pouvoir de la presse en y voyant 1'aurore du credit ministeriel. A entendre ceux qui vinrent chez elle, Nathan etait un grand homme politique. Nathan avait eu raison dans son entreprise, il serait depute, certainement mi- nistre, pendant quelque temps, comme tant d'autres. Les actrices disent rarement non a ce qui les flatte. Florine avait trop de talent dans le feuilleton pour se defier du journal et de ceux qui le faisaient. Elle connaissait trop pen le mecanisme de la presse pour s'inquieter des nioyens. Les filles de la trempe de Florine ne voient ja- mais que les resultats. Quant a Nathan, il crut, des lors, qu'a la prochaine session il arriverait aux affaires, avec deux anciens journalistes dont Tun, alors ministre, cher- chait a evincer ses collegues pour se consolider. Apres six mois d'absence, Nathan retrouva Florine avec plaisir et retomba nonchalamment dans ses habitudes. La lourde trame de cette vie, il la broda secretement des plus belles fleurs de sa passion ideale et des plaisirs qu'y semait Flo- rine. Ses lettres a Marie etaient des chefs-d'reuvre d'amour, de grace et de style. Nathan faisait d'elle la lumiere de sa vie, il n'entreprenait rion sans consulter son bon genie. Desole d'etre du cote populaire, il voulait par moments UNE FILLE D'EVE. 1;7 embrasser la cause de Taristocratie; mais, malgre son ha- bitude des tours de force, il voyait une impossibiiite abso- lue a sauter de gauche a droite; il etait plus facile de devenir minislre. Les precieuses lettres de Marie etaient deposees dans un de ces portefeuilles a secret offerts par Huret ou Fichet, un de ces deux mecaniciens qui se bat- laient a coups d'annonces et d'affiches dans Paris a qui ferait les serrures les plus impenetrates et les plus dis- cretes. Ce portefeuille restait dans le nouveau boudoir de Florine, ou travaillait Raoul. Personne n'est plus facile a tromper qu'une femme a qui Ton a 1'habitude de tout dire; el!e ne se defie de rien, elle croit tout voir et tout savoir. D'ailleurs, depuis son retour, Tactrice assistait a la vie de Nathan et n'y trouvait aucune irregularite. Jamais elle n'eut imagine que ce portefeuille, a peine entrevu, serre sans affectation, contint des tresors d'amour, les lettres d'une rivale que, selon la demande de Raoul, la comtesse adressait au bureau du journal. La situation de Nathan paraissait done extremement brillante. II avait beaucoup d'amis. Deux pieces faites en collaboration et qui venaient de reussir fournissaient a son luxe etlui otaient tout souci pour 1'avenir. D'ailleurs, il ne s'inquietait en aucune ma- oiere de sa dette envers du Tillet, son ami. Comment se defier d'un ami? disait-il quand en cer- tains moments Blondet se laissait aller a des doutes, c Lraine par son habitude de tout analyser. Mais nous n'avons pas besoin de nous mefier de nos ennemis, disait Florine. , ?\athan defendait du Tillet. Du Tillet etait le meilleur, le plus facile, le plus probe des homines. Cette existence 108 SCENES DE LA VIE PRIVEE. de danseur de corde sans balancier eut effraye tout le monde, meme un indifferent, s'il en eut penetre le mys- tere; mais du Tillet la contemplait avec le sto'icisme et 1'ceil sec d'un parvenu. II y avait dans 1'amicale bonhomie de ses procedes avec Nathan d'atroces railleries. Un jour, il lui serrait la main en sortant de chez Florine, et le re- gardait monter en cabriolet. Ca va an bois de Boulogne avec un train magnifique, dit-il a Lousteau, Tenvieux par excellence, et ga sera peut-etre dans six mois a Clichy. Lui? Jamais! s'ecria Lousteau; Florine est la. Qui te dit, mon petit, qu'il la conservera? Quant a toi, qui le vaux mille fois, tu seras sans doute notre redac- teur en chef dans six mois. En octobre, les lettres de change echurent, du Tillet les renouvela gracieusement, mais a deux mois, augmen- tees de Tescompte et d'un nouveau pret. Sur de la victoire, Raoul puisait a meme les sacs. Madame Felix de Vande- nesse devait revenir dans quelques jours, un mois plus tot que de coutume, ramenee par un desir eflrene de voir Nathan, qui ne voulut pas etre a la merci d'un besom d' argent au moment ou il reprendrait savie militante. La correspondance, ou la plume est toujours plus hardie que la parole, ou la pensee revetue de ses fleurs aborde tout et pent tout dire, avait fait arriver la comtesse au plus haut degre d'exaltation ; elle voyait en Raoul Tun des plus beaux genies de Tepoque, un cceur exquis et meconnu, sans souillure et digne d'adoration ; elle le voyait avan- gant une main hardie sur le festin du pouvoir. Bientot cette parole si belle en amour tonnerait a la tribune. UNE FJLLE D'EVE. 109 Marie ne vivait plus que de cette vie a cercles entrelaces, comme ceux d'une sphere, et au centre desquels est le monde. Sans gout pour les tranquilles felicites du menage, elle recevait les agitations de cette vie a tourbillons, com- muniquees par une plume habile et amoureuse; elle bai- sait ces lettres ecrites au milieu des batailles livrees par la presse, pre*levees sur des heuresstudieuses; elle sentait tout leur prix; elle etait sure d'etre aimee uniquement, de n'avoir que la gloire et 1'ambition pour ri vales; elle trouvait au fond de sa solitude a employer toutes ses forces, elle e*tait heureuse d'avoir bien choisi : Nathan etait un ange. Heureusement, sa retraite a sa terre et les barrieres qui existaient entre elle et Raoul avaient e"teint les medisances du monde. Durant les derniers jours de 1'automne, Marie et Raoul reprirent done leurs prome- nades au bois de Boulogne, ils ne pouvaient se voir que la jusqu'au moment ou les salons se rouvriraient. Raoul put savourer un peu plus a 1'aise les pures, les exquises jouissances de sa vie ideale et la cacher a Florine : il travaiilait un peu moins, les choses avaient pris leur train au journal, chaque redacteur connaissait sa besogne. 11 fit involontairement des comparaisons, toutes a 1'avantage de Tactrice, sans que neanmoins la comtesse y perdit. Brise de nouveau par les manoeuvres auxquelles le condamnait sa passion de cceur et de tete pour une femme du grand monde, Raoul trouva des forces surhumaines pour etre a la fois sur trois theatres : le monde, le journal et les cou- lisses. Au moment ou Florine, qui lui savait gre de tout, qui partagaait presque ses travaux et ses inquietudes, se montrait et disparaissait a propos, lui versait a flots un 7 110 SCENES DE LA VIE PRIVEE. bonheur reel, sans phrases, sans aucun accompagnement de remords , la comtesse, aux yeux insatiables, au cor- sage chaste, oubliait ces travaux gigantesques et les peines prises souvent pour la voir un instant. Au lieu de domi- ner, Florine se laissait prendre, quitter, reprendre, avec la complaisance d'un chat qui retombe sur ses pattes et secoue ses oreilles. Cette facilite de mceurs concorde admi- rablement avec les allures des hommes de pensee; et tout artiste en eut profile, comme le fit Nathan, sans aban- donner la poursuite de ce bel amour ideal , de cette splendide passion qui charmait ses instincts de poete, ses grandeurs secretes, ses vanites sociales. Convaincu de la catastrophe qui suivrait u*ne indiscretion, il se disait : a La comtesse ni Florine ne sauront rien ! Elles e'taient si loin Tune de Tautre! A 1'entree de 1'hiver, Raoul reparut dans le monde a son apogee : il e'tait presque un personnage. Rastignac, tombe avec le ministere disloque par la mort de de Marsay, s'appuyait sur Raoul et Fappuyait par ses eloges. Madame de Vandenesse voulut alors savoir si son mari etait revenu sur le compte de Nathan. Apres une annee, elle 1'interrogea de nouveau, croyant avoir a pren- dre une de ces eclatantes revanches qui plaisent a toutes les femmes, meme les plus nobles, les moins terrestres; car on pent gager a coup sur que les anges ont encore de Tamour-propre en se rangeant autour du Saint des saints. II ne lui manquait plus que d'etre la dupe des intri- gants, repondit le comte. Felix, a qui Thabitude du monde et de la politique per- mettait de voir clair, avait penetre la situation de Raoul. II expliqua tranquillement a sa femme que la tentative de UNE FILLE D'EVE. Ill Fieschi avait eu pour resultat de raltacher beaucoup de gens tiedes aux interets menaces dans la personne du roi Louis-Philippe. Les journaux dont la couleur n'etait pas trancliee y perdraient leurs abonnes, car le journalisme allait se simplifier avec la politique. Si Nathan avait mis sa fortune dans son journal , il perirait bientot. Ce coup (Trail si juste, si net, quoique succinct et jete dans F inten- tion d'approfondir une question sans interet, par un homme qui savait calculer les chances de tous les partis, effraya madame de Vandenesse. Vous vous interessez done bien a lui? demanda Felix a sa femme. Comme a un homme dont Fesprit m'amuse, dont la conversation me plait. Cette response fut faite d'un air si naturel, que le com to ne soupQonna rien. Le lendemain, a quatre heures, chez madame d'Espard, Marie et Raoul eurent une longue conversation a voix basse. La comtesse exprima des craintes que Raoul dis- sipa, trop heureux d'abattre sous des epigrammes la gran- deur conjugate de Felix. Nathan avait une revanche a prendre. Ii peignit le comte comme un petit esprit, comme un homme arriere, qui voulait juger la revolution de Juillet avec la mesure de la Restauration, qui se refusait a voir le triomphe de la classe moyenne, la nouvelle force des so- cietes, temporaire ou durable, mais reelle. II n'y avait plus de grands seigneurs possibles, le regne des veritables supe- riorites arrivait. Au lieu d'etudier les avis indirects et im- partiaux d'un homme politique interroge sans passion, Raoul parada, monta sur des echasses et se drapa dans la 112 SCENES DE LA VIE PRIVEE. pourpre de son succes. Quelle est la femme qui ne croit pas plus a son amant qu'a son mari? Madame de Vande- nesse, rassuree, commenga done cette vie d'irritations re- primees, de petites jouissances derobees, de serrements de main clandestins, sa nourriture de 1'hiver dernier, mais qui finit par entrainer une femme an dela des bornes quand 1'homme qu'elle aime a quelque resolution et s'im- patiente des entraves. Heureusement pour elle, Raoul, modere par Florine, n'etait pas dangereux. D'ailleurs, il fut saisi par des interets qui ne lui permirent pas de pro- filer de son bonheur. Neanmoins, un malheur soudain arrive a Nathan, des obstacles renouveles, une impatience, pouvaient precipiter la comtesse dans un abime. Raoul entrevoyait ces dispositions chez Marie, quand, vers la fin de de'cembre, du Tillet voulut etre paye. Le riche ban- quier, qui se disait gene, donna le conseil a Raoul d'em- prunter la somme pour quinze jours a un usurier, a Gi- gonnet, la providence a vingt- cinq pour cent de tons les jeunes gens embarrasses. Dans quelques jours, le journal operait son grand renouvellement de Janvier, il y aurait des sommes en caisse, du Tillet verrait. D'ailleurs, pour- quoi Nathan ne ferait-il pas une piece? Par orgueil, Nathan voulut payer a tout prix. Du Tillet donna une lettre a Raoul pour Tusurier, d'apres laquelle Gigonnet lui compta les sommes sur des lettres de change a vingt jours. Au lieu de chercher les raisons d'une semblable facilite, Raoul fut fache de ne pas avoir demande davantage. Ainsi se corn- portent les hommes les plus remarquables par la force de leur pensee; ils voient matiere a plaisanter dans un fait grave, ils semblent reserver leur esprit pour leurs reuvres, UNE FILLE D'EVE. 113 et, de peur de Famoindrir, n'en usent point dans les choses de la vie. Raoul raconta sa matinee a Florine et a Blondet; il leur peignit Gigonnet tout entier, son petit papier de Reveillon, son escalier, sa sonnette asthmatique et le pied de biche, son petit paillasson use, son atre sans feu comme son regard : il les fit rire de ce nouvel oncle; ils ne s'inquieterent ni de du Tillet qui se disait sans argent, ni d'un usurier si prompt a la detente. Tout cela, caprices! II ne t'a pris que quinze pour cent, dit Blondet, tu lui devais des remerciments. A vingt-cinq pour cent, on ne les salue plus; Fusure commence a cinquante pour cent : a ce taux, on les meprise. Les mepriser! dit Florine. Quels sont ceux de vos amis qui vous preteraient a ce taux sans se poser comme vos bienfaiteurs? Elle a raison, je suis heureux de ne plus rien devoir a du Tillet, disait Raoul. Pourquoi ce defaut de penetration dans leurs affaires personnelles chez des hornmes habitue's a tout penetrer? Peut-etre Fesprit ne peut-il pas etre complet sur tous les points, peut-etre les artistes vivent-ils trop dans le mo- ment present pour etudier Favenir, peut-etre observent-ils trop les ridicules pour voir un piege, et croient-ils qu'on n'ose pas les jouer... L'avenir ne se fit pas attendre.Vingt jours apres, les lettres de change etaient protestees; mais, au tribunal de commerce, Florine fit demander et obtenir vingt-cinq jours pour payer. Raoul etudia sa position, il demanda des comptes : il en resulta que les recettes du journal couvraient les deux tiers des frais, et que Fabon- 114 SCENES DE LA VIE PRIVEE. nement faiblissait. Le grand homme devint inquiet et sombre, mais pour Florine seulement, a laquelle il se confia. Florine lui conseilla d'emprunter sur des pieces de theatre a faire, en les vendant en bloc et alienant les re- venus de son repertoire. Nathan tronva par ce moyen vingt mi;le francs, et reduisit sa dette a quarante mille. Le 10 fevrier, les vingt-cinq jours expirerent. Du Tillet, qui ne voulait pas de Nathan pour concurrent dans le college electoral ou il comptait se presenter, en faissant a Massol un autre college a la devotion du ministere, fit poursuivre a entrance Raoul par Gigonnet. Un homme ecroue pour dettes ne pent pas s'ofFrir a la candidature. La maison de Clichy pouvait devorer le futur ministre. Florine e*tait elle-meme en conversation suivie avec les huissiers, a raison de ses dettes personnelles; et, dans cette crise, il ne lui restait plus d'autre ressource que leMoi! de Medee, car ses meubles furent saisis. L'ambitieux entendait de toutes parts les craquements de la destruction dans son jeune edifice, bati sans fondements. Deja sans force pour soutenir une si vaste entreprise, il se sentait incapable de la recommencer; il allait done perir sous les decombres de sa fantaisie. Son amour pour la comtesse lui donnait encore quelques eclairs de vie; il animait son masque, rnais en dedans Tesperance etait morte. II ne soup^onnait point du Tillet, il ne voyait que rusurier. Rastignac, Blondet, Lousteau, Vernou, Finot, Massol, se gardaient bien d'eclairer cet homme d'une activite si dangereuse. Rastignac, qui voulait ressaisir le pouvoir, faisait cause commune avec Nucingen et du Tillet. Les autres eprou- vaient des jouissances infinies a contempler Tagonie d'un INK FILLE D'EVE. 115 de leurs 6gaux, coupable d'avoir tente d'etre leur maitre. Aucun d'eux n'aurait voulu dire un mot a Florine ; au con- traire, on lui vantait Raoul. Nathan avait des epaules a soutenir le monde, il s'en tirerait, tout irait a merveillel On a fait deux abonnes hier, disait Blondet d'un air grave, Raoul sera depute. Le budget vote, Tordonnance de dissolution paraitra. iNathan, poursuivi, ne pouvait plus compter sur Pusure. Florine, saisie, ne pouvait plus compter que sur les ha- sards d'une passion inspiree a quelque niais qui ne se trouve jamais a propos. Nathan n'avait pour amis que des gens sans argent et sans credit. Une arrestation tuait ses esperances de fortune politique. Pour comble de mal- heur, il se voyait engage dans d'enormes travaux paves d'avance ; 11 n'entrevoyait pas de fond au gouffre de mi- sere ou il allait rouler. En presence de tant de menaces, son audace Tabandonna. La comtesse de Vandenesse s'at- tacherait-elle a lui, fuirait-elle au loin? Les femmes ne sont jamais conduites a cet abime que par un entier amour, et leur passion ne les avait pas noues Tun a 1'autre par les liens mysterieux du bonheur. Mais la comtesse le suivit-elle a Petranger, elle viendrait sans fortune, nue et depouillee, elle serait un embarras de plus. Un esprit du second ordre, un orgueilleux comme Nathan, devait voir et vit alors dans le suicido Pe'pee qui trancherait ces ; nceuds gordiens. L'idee de tomber en face dece monde ou 1 il avait penetre, qu*il avait voulu dominer, d'y laisser la comtesse triomphante et de redevenir un fantassin crotte, n'etait pas supportable. La Folie dansait et faisait entendre ses grelots a la porte du palais fantastique habite par le 116 SCENES DE LA VIE PRIVEE. poete. En cette extremile, Nathan attendit un hasard et ne voulut se tuer qu'au dernier moment. Durant les derniers jours employes par la signification du jugement, par les commandements et la de'nonciation de la contrainte par corps, Raoul porta partout, malgre lui, cet air fi oidement sinistre que les observateurs ont pu re- marquer chez tous les gens destines au suicide ou qui le meditent. Les idees funebres qu'ils caressent impiiment a leur front des teintes grises et nebuleuses ; leur sourire a je ne sais quoi de fatal, leurs mouvements sont solen- nels. Ces malheureux paraissent vouloir sucer jusqu'au zeste les fruits dores de la vie ; leurs regards visent le cceur a tout propos, ils ecoutent leur glas dans 1'air, ils sont inattentifs. Ces effrayants symptomes, Marie les aper- gut un soir chez lady Dudley : Raoul etait reste seul sur un divan, dans le boudoir, tandis que tout le monde causait dans le salon ; la comtesse vint a la porte, ii ne leva pas la tete, il n'entendit ni le souffle de Marie ni le frisson- nement de sa robe de soie; il regardait une fleur du tapis, les yeux fixes, hebetes de douleur; il aimait mieux mourir que d'abdiquer. Tout le monde n'a pas le piedestal de Sainte-Helene. D'ailleurs, le suicide regnait alors a Paris: ne doit-il pas etre le dernier mot des soci&es incredules ! Raoul venait de se resoudre a mourir. Le desespoir est en raison des esperances, et celui de Raoul n'avait pas d'autre issue que la tombe. Qu'as-tu? lui dit Marie en volant aupres de lui. Rien, repondit-il. II y a une maniere de dire ce mot rien, entre amants, qui signifie tout le contraire. Marie haussa les epaules. UNE FILLE D'EVE. 117 Vous etes un enfant! dit-elle. II vous arrive quelque malheur ? N 7 on pas a moi, dit-il. D'ailleurs, vous le saurez tou- jours trop tot, Marie, reprit-il affectueusement. A quoi pensais-tu quand je suis entree? demanda- t-elle d'un air d'autorite. Veux-tu savoir la verite? Elle inclina la tete. Je songeais a toi , je me disais qu'a ma place bien des hommes auraient voulu etre aimes sans reserve : je le suis, n'est-ce pas? Oui, dit-elle. Et, reprit Raoul en lui pressant la taille et Tattirant a lui pour la baiser an front, au risque d'etre surpris, je te laisse pure et sans remords. Je puis t'entrainer dans Tabime, et tu demeures dans toute ta gloire au bord, sans souillure. Cependant, une seule pensee m' im- portune... Laquelle? Tu me mepriseras. Elle sourit superbement. Oui, tu ne croiras jamais avoir ete saintement aimee ; puis on mefletrira, je le sais. Les femmes n'imaginent pas que, du fond de notre fange, nous levions nos yeux vers le ciel pour y adorer sans partage une Marie. Elles melent a ce saint amour de tristes questions, elles ne compren- nent pas que des hommes de haute intelligence et d( vaste poesie puissent degager leur ame de la jouissanc'. pour la reserver a quelque autel cheri. Cependant, Marie, le culte de 1'ideal est plus fervent chez nous que chez 1. 118 SCENES DE LA VIE PRIVEE. vous : nous IP trouvons dans la femme qui ne le cherche meme pas en nous. Pourquoi cet article? dit-elle railleuscment en femme sure d'elle. Jo quitte la France, tu apprendras demain pourquoi et comment par une lettre que t'apportera mon valet de chambre. Adieu, Marie. Raoul sorlit apres avoir presse la comtesse surson coeur par une horrible etreinte, et la laissa stupide de douleur. Qu'avez-vous done, ma chere? lui dit la marquise d'Espard en la venant chercher; que vous a dit M. Na- than? II nous a quittees d'un air melodramatique. Vous etes peut-etre trop raisonnable ou trop deraisonnable. La comtesse prit le bras de madame d'Espard pour ren- trer dans le salon, d'ou elle partit quelques instants apres. Elle va peut-etre a son premier rendez-vous, dit lady Dudley a la marquise. Je le saurai, repliqua madame d'Espard en s'en allant et suivant la voiture de la comtesse. Mais le coupe de madame de Vandenesse prit le chemin du faubourg Saint-llonore. Quand madame d'Espard ren- tra chez elle, elle vit la comtesse Felix continuant le fau- bourg pour gagner le chemin de la rue du Rocher. Marie se coucha sans pouvoir dormir, et passa la nuit a lire un voyage au pole nord sans y rien comprendre. A huit heures et demie, elle regut une lettre de liaoul et 1'ouvrit preci- pitamment. La lettre commengait par ces mots classiques: Ma chore bien-aimee, quand tu tiendras ce papier, je ne serai plus... Eile n'acheva pas, elle froissa le papier par une contrac- UNE FILLE D'EVE. 119 tion nerveuse, sonna sa femme de chambre, mit a la hate un peignoir, chaussa les premiers souliers vcnus,f s'enveloppa dans un chale, prit un chapeau; puis elle sortit en recommandant a sa femme de chambre de dire au comte qu'elle etait allee chez sa soeur, madame dti Tillet. Ou avez-vous laisse votre maitre? demanda-t-elle an domestique de Raoul. An bureau du journal. Allons-y, dit-elle. Au grand etonnement de sa maison, elle sortit a pied, avant neuf heures, en proie a une visible folie. Heureu- sement pour elle, la femme de chambre alia dire au comte que madame venait de recevoir une lettre de madame du Tillet qui Tavait mise hors d'elle-meme, et qu'elle venait de courir chez sa soeur, accompagnee du domestique qui lui avait apporte la lettre. Vandenesse atlendit le retour de sajemme pour recevoir des explications. La comtesse monta dans un fiacre et fut rapidement menee au bureau du journal. A cette heure, les vastes appartcmonts occupes par le journal dans un vieil hotel de la rue Feydeau etaient deserts; il ne s'y trouvait qu'un garden de bureau, tres- etonne de voir une joune et jolio femme egaree les tra- verser en courant, et lui demander ou etait M. Nathan. II est sans doute chez mademoiselle Florine, repon- dit-il en prenant la comtesse pour une rivale qui voulait faire une scene de jalousie. Ou travaiile-t-il ici? dit-elle. Dans un cabinet dont la clef est dans sa poche, Je veux y allcr. 120 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Le gargon la conduisit a une petite piece sombre don- nant sur une arriere-cour, et qui jadis etait un cabinet de toilette attenant a une grande chambre a coucher dont I'alcove n'avait pas ete detruite. Ce cabinet etait en retour. La comtesse, en ouvrant la fenetre de la chambre, put voir par celle du cabinet ce qui s'y passait : Nathan ralait assis sur son fauteuil de redacteur en chef. Enfoncez cette porte et taisez-vous! j'acheterai votre silence, dit-elle. Ne voyez-vous pas que M. Nathan se meurt? Le gargon alia chercher a rimprimerie un chassis de fer avec lequel il put enfoncer la porte. Raoul s'asphyxiait, comme une simple couturiere, au moyen d'un rechaud de charbon. II venait d'achever une lettre a Blondet pour le prier de mettre son suicide sur le compte d'une apoplexie foudroyante. La comtesse arrivait a temps : elle fit trans- porter Raoul dans le fiacre, et, ne sachant ou lui donner des soins, elle entra dans un hotel, y prit une chambre, et envoya le gargon de bureau chercher un medecin. Raoul fat en quelques heures hors de danger; mais la comtesse ne quitta pas son chevet sans avoir obtenu sa confession ge'nerale. Apres que 1'ambitieux terrasse lui eut verse dans le cceur ces epouvantables elegies de sa douleur, elle revint chez elle en proie a tous les tourments, a toutes les idees qui, la veille, assiegeaient le front de Nathan. J'arrangerai tout, lui avait-elle dit pour le faire vivre. Eh bien, qu'a done ta sceur? demanda Felix a sa femme en la voyant rentrer. Je te trouve bien changee. C'est une horrible histoire sur laquelle je dois garder UNE FILLE D'EVE. 121 le plus profond secret, repondit-elle en retrouvant sa force pour affecter le calme. Afm d'etre seule et de penser a son aise, elle &ait alle'e le soir aux Italiens, puis elle etait venue decharger son coeur dans celui de madame du Tillet en lui racontant Thorrible scene de la matinee, lui demandant des conseils et des secours. Ni Tune ni Fautre ne pouvaient savoir alors que du Tillet avait allume le feu du vulgaire rechaud dont la vue avait epouvante la comtesse Felix de Vande- nesse. II n'a que moi dans le monde, avait dit Marie a sa sceur, et je ne lui manquerai point. Ce mot contient le secret de toutes les femmes : elles sont heroiques alors qu'elles ont la certitude d'etre tout pour un homme grand et irreprochable. Du Tillet avait entendu parler de la passion plus ou moins probable de sa belle-so3ur pour Nathan; mais il etait de ceux qui la niaient ou la jugeaient incompatible avec la liaison de Raoul et de Florine. L'actrice devait chasser la comtesse, et reciproquement. Mais, quand, en rentrant chez lui, pendant cette soiree, il y vit sa belle- sceur, dont deja le visage lui avait annonce d'amples per- turbations aux Italiens, il devina que Raoul avait confie ses embarras a la comtesse : la comtesse 1'aimait done, elle etait done venue demander a Marie-Eugenie les som- mes dues au vieux Gigonnet. Madame du Tillet, a qui les secrets de cette penetration, en apparence surnaturelle, echappaient, avait montre tant de stupefaction, que les soupgons de du Tillet se changerent en certitude. Le ban- quier crut pouvoir tenir le fil des intrigues de Nathan* 122 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Personne ne savait ce malheureux au lit, rue du Mail, dans un hotel garni, sous le nom du gargon de bureau a qui la comtesse avait promis cinq cents francs s'il gardait le secret sur les evenements de la nuit et de la matinee. Aussi Frangois Quillet avait-il eu le soin de dire a la por- tiere que Nathan s'etait trouve mal par suite d'un travail excessif. Du Tillet ne fut pas etonne de ne point voir Nathan. II etait naturel que le journaliste se cachat pour eviter les gens charges de Tarreter. Quand les espions vinrent prendre des renseignements, ils apprirent que, le matin, une dame etait venue enlever le redacteur en chef. II se passa deux jours avant qu'ils eussent decouvert le numero du fiacre, questionne le cocher, reconnu, sonde rhotel ou se ranimait le debiteur. Ainsi les sages mesures prises par Marie avaient fait obtenir a Nathan un sursis de trois jours. Ghacune des deux sceurs passa done une cruelle nuit. Une catastrophe semblable jette la lueur de son charbon sur toute la vie ; elle en eclaire les bas-fonds, les ecueils, plus que les sommets, qui jusqu'alors ont cccupe le re- gard. Frappee de I'hornble spectacle (Tun jeune homme mourant dans son fauteuil, devant son journal, ecrivant a la romaine ses dernieres pensees, la pauvre madame du Tillet ne pouvait penser qu'a lui porter secours, a rendre la vie a cette ame par laquelle vivait sa sceur. II est dar.s la nature de notre esprit de regarder aux effets avant d'analyser les causes. Eugenie approuva de nouveau 1'idee qu'elle avait eue de s'adresser a la baronne Delphine de Nucingen, chez laquelle elle dinait, et ne douta pas du succes. Genereuse comme toutes les personnes qui n'ont UNE FILLE D'EVE. 123 pas ete pressees dans les rouages en acier poll de la so- ciete moderne, madame du Tillet resolut de prendre tout sur elle. De son cote, la comtesse, heureuse d'avoir deja sauve la vie de Nathan, employa sa nuit a inventer des strata- gemes pour se procurer quarante mille francs. Dans ces crises, les femmes sont sublimes. Conduites par le sen- timent, elles arrivent a des combinaisons qui surpren- draient les voleurs, les gens d'affaires et les usuriers, si ces trois classes d'industriels, plus ou moins patentes, s'etonnaient de quelque chose. La comtesse vendait ses diamants en songeant a en porter de faux. Kile se deci- dait a demander la somme a Vandenesse pour sa sceur, deja mise en jeu par elle; mais elle avait trop de noblesse pour ne pas reculer devant les moyens deshonorants; elle les concevait et les repoussait. L'argent de Vandanesse a Nathan ! Elle bondissait dans son lit, eftrayee de sa scele- ratesse. Faire monter de faux diamants ! son mari finirait par s'en apercevoir. Elle voulait aller demander la eomme aux Rothschild qui avaient tant d'or, a I'archeveque de Paris qui devait secourir les pauvres, courant ainsi d'une religion a 1'autre, implorant tout. Elle deplora de se voir en dehors du gouvernement; jadis, elle aurait trouve son argent a emprunter aux environs du trone. Elle pensait a recourir a son pere. Mais 1'ancien magistral avait en hor- reur les illegalites; ses enfants avaient fini par savoir cornbien pen il sympathisait avec les malheurs de 1'amour; il ne voulait point en entendre parler, il etait devenu mi- santhrope; il avait toute intrigue en horreur. Quant a la comtesse de Granville, elle vivait retiree en Normandie 121 SCENES DE LA VIE PRIVEE. dans une de ses terres, economisant et priant, achevant ses jours entre des pretres et des sacs d'ecus, froide jus- qu'au dernier moment. Quand Marie aurait eu le temps d'arriver a Bayeux, sa mere lui donnerait-elle tant d'ar- gent sans savoir quel en serait Fusage? Supposer des dettes? Oui, peut-etre se laisserait-elle attendrir par sa favorite. Eh bien, en cas d'insucces, la comtesse irait done en Nonnandie. Le comte de Granville ne refuserait pas de lui fournir un pretexte de voyage en lui donnant le faux avis d'une grave maladie survenue a sa femme. Le desolant spectacle qui 1'avait epouvantee le matin, les soins prcdigues a Nathan, les heures passees au chevet de son lit, ces narrations entrecoupees , cette agonie d'un grand esprit, ce vol du genie arrete par un vulgaire, par un ignoble obstacle, tout lui revint en memoire pour sti- muler son amour. Elle repassa ses emotions et se sentit encore plus eprise par les miseres que par les grandeurs. Aurait-elle baise ce front couronne' par le succes? Non. Elle trouvait une noblesse infinie aux dernieres paroles que Nathan lui avait dites dans le boudoir de lady Dudley. Quelle saintete' dans cet adieu ! Quelle noblesse dans Tim- molation d'un bonheur qui serait devenu son tourment a elle ! La comtesse avait souhaite des emotions dans sa vie ; elles abondaient, terribles, cruelles, mais aimees. Elle vivait plus par la douleur que par le plaisir. Avec quelles delices elle se disait : Je Tai deja sauvd , je vais le sauver encore ! Elle Tentendait s'ecriant : II n*y a que les malheureux qui savent jusqu'ou va Tamour! quand il avail senti les levres de sa Marie posees sur son front. UNE FILLE D'EVE. Es-tu malade? lui dit son mari, qui vint dans sa chambre la chercher pour le dejeuner. Je suis horriblement tourmentee du drame qui se joue chez ma soaur, dit-elle sans faire de mensonge. Elle est tombee en de bien mauvaises mains ; c'est line honte pour une famille que d'y avoir un du Tillet, un homme sans noblesse; s'il arrivait quelque desastre a votre sosur, elle ne trouverait guere de pitie chez lui. Quelle est la femme qui s'accommode de la pitie? dit la comtesse en faisant un mouvement convulsif. Impi- toyables, votre rigueur est une grace pour nous. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous sais noble de coeur, dit Felix en baisant la main de sa femme et tout emu de cette fierte. Une femme qui pense ainsi n'a pas be- som d'etre gar dee. Gardee? reprit-elle. Autre honte qui retombe sur vous. Felix sourit , mais Marie rougissait. Quand une femme est secretement en faute, elle monte ostensiblement Tor- gueil feminin an plus haut point. C'est une dissimulation d'esprit dont il faut leur savoir gre. La tromperie est alors pleine de dignite, sinon de grandeur. Marie ecrivit deux lignes a Nathan sous le nom de M. Quillet, pour lui dire que tout allait bien, et les envoya par un commissionnaire a 1'hotel du Mail. Le soir, a TOpera, la comtesse eut les beneficas de ses mensonges, car son mari trouva tres-natu- rel qu'elle quittat sa loge pour aller voir sa sceur. Felix attendit pour lui donner le bras que du Tillet eut laisse sa femme seule. De quelles emotions Marie fut agitee en traversant le corridor, entrant dans la loge de sa soeur et 120 SCENES DE LA VIE PRIVEE. s'y posant d'un front calme et serein devant ie monde, etonne de les voir ensemble ! Eh bien ? lui dit-elle. Le visage de Marie -Eugenie etait une reponse : il y e*clatait une joie naive que bien des personnages attri- buerent a une vaniteuse satisfaction. II sera sauve, ma chere, mais pour trois mois seule- ment, pendant lesquels nous aviserons a le secourir plus efficacement. Madame de Nucingen veut quatre lettres de change de chacune dix mille francs, signees de n'importe qui, pour ne pas te compromettre. Elle m'a explique com- ment elles devaient etre faites; je n'y ai rien compris, maisM. Nathan te les preparera. J'ai seulement pense que Schmuke, notre vieux maitre, pent nous etre tres-ulile en cette circonstance : il les signerait. En joignant a ces quatre valeurs une lettre par laquelle tu garantiras leur payement a madame de Nucingen, elle te remettra demain Fargent. Fais tout par toi-meme, ne te fie a personne. J'ai pense que Schmuke n'aurait aucune objection a t'op- poser. Pour derouter les soupgons, j'ai dit que tu voulais obliger notre ancien maitre demusique, un Allemanddans le malheur. J'ai done pu demander le plus profond secret. Tu as de Tesprit comme un ange ! Pourvu que la baronne de Nucingen n'en cause qu'apres avoir donne 1'ar- gent! dit la comtesse en levant les yeux comme pour im- plorer Dieu, quoique a 1' Opera. Schmuke demeure dans la petite rue de Nevers, sur le quai Conti, ne Toublie pas, vas-y toi-meme. Merci, dit la comtesse en serrant la main de sa soeur. Ah! je clonnerais dix ans de ma vie... UNE FILLE D'EVE. 127 A prendre dans ta vieillesse... Pour faire a jamais cesser de pareilles angoisses, dit la comtesse en souriant de Interruption. Toutes les porsonnes qui lorgnaient en ce moment les deux soeurs pouvaient les croire occupees de frivolites en admirant leurs rires ingenus; mais im de ces oisifs qui viennent a 1'Opera plus pour espionner les toilettes et les figures que par plaisir aurait pu deviner le secret de la comtesse en remarquant la violente sensation qui eteignit la joie de ces deux charmantes physionomies. Raoul qui, pendant la nuit, ne craignait plus les recors, pale et bleme, 1'ceil inquiet, le front attriste, parut sur la marche de 1'escalier ou il se posait habituellement. II chercha la comtesse dans sa loge, la trouva vide, et se prit alors le front dans ses mains en s'appuyan-t le coude a la ceinture. Peut-elle etre a TOpera! pensa-t-il. Regarde- nous, done, pauvre grand homme, dit a voix basse madame du Tillet. Quant a Marie, an risque de se compromettre, elle at- tacha sur lui ce regard violent et fixe par lequel la vo- lonte jaillit de Tceil, comme du soleil jaillissent les ondes lumineuses, et qui p&ietre, selon les magnetiseurs, la per- sonne sur laquelle il est dirige. Raoul sembla frappe par une baguette magique; il leva la tete, etson ceil rencontra soudain les yeux des deux sceurs. Avec cet adorable esprit qui n'abandonne jamais les fcmmes, madame de Vande- nesse saisit une croix qui jouait sur sa gorge et la lui montra par un sourire rapide et significatif. Le bijou rayonna j usque sur le front de Raoul, qui repondit par une expression joyeuse : il avait compris. 128 SCENES DE LA VIE PRIVEE. N'est-ce done rien, Eugenie, dit la comtesse a sa soeur, que de rendre ainsi la vie aux morts? Tu peux entrer dans la Societe des naufrages, repon- dit Eugenie en souriant. Comme il est venu triste, abattu, mais comme 11 s'en ira content ! Eh bien, comment vas-tu, mon cher? dit du Tillet en serrant la main a Raoul et Tabordant avec tous les symp- tomes de Tamitie. Mais comme un homme qui vient de recevoir les meilleurs renseignements sur les elections. Je serai nomme, repondit le radieux Raoul. Ravi, repliqua du Tillet. II va nous falloir de 1' ar- gent pour le journal. Nous en trouverons, dit Raoul. Les femmes ont le diable pour elles! dit du Tillet sans se laisser prendre encore aux paroles de Raoul, qu'il avait nomme Charnathan. A quel propos? dit Raoul. Ma belle-sceur est chez ma femme, dit le banquier; il y a quelque intrigue sous jeu. Tu me parais adore de la comtesse, elle te salue a travers toute la salle. Vois, dit madame du Tillet a sa sosur, on nous dit fausses. Mon mari caline M. Nathan, et c'est lui qui vent le faire mettre en prison ! Et les homines nous accusent! s'ecria la comtesse : je 1'eclairerai. Elle se leva, reprit le bras de Vandenesse, qui Tatten- dait dans le corridor, revint radieuse dans sa loge; puis elle quilla TOpera, commanda sa voiture pour le lende- UNE FILLE D'EVE. 129 main avant huit heures, et se trouva des huit heures et demie au quai Conti, apres avoir passe rue du Mail. La voiture ne pouvait entrer dans la petite rue de Ne- vers; mais, comme Schmuke habitait une maison situee a Tangle du quai, la comtesse n'eut pas a marcher dans la boue, elle sauta presque de son marchepied a 1'allee boueuse et ruinee de cette vieille maison noire, raccom- modee comme la faience d'un portier avec des attaches en fer, et surplombant de maniere a inquieter les pas- sants. Le vieux maitre de chapelle demeurait an quatrieme &age et jouissait du bel aspect de la Seine, depuis le pont Neuf jusqu'a la colline de Chaillot. Ce bon etre fut si sur- pris quand le laquais lui annonga la visitede son ancienne ^cohere, que, dans sa stupefaction, il la laissa penetrer chez lui. Jamais la comtesse n'eut invente ni soupgonne 1'existence qui se rdvela soudain a ses regards, quoiqu'elle connut depuis longtemps le profond dedain de Schmuke pour le costume et le peu d'interet qu'il portait aux choses de ce monde. Qui aurait pu croire au laisser aller d'une pareille vie, a une si complete insouciance? Schmuke etait un Diogene musicien, il n'avait point honte de son desor- dre; il Teut nie, tant il y &ait habitue. L' usage incessant d'une bonne grosse pipe allemande avait repandu sur le plafond, sur le miserable papier de tenture, e'corche en mille endroits par un chat, une teinte blonde qui don- nait aux objets Taspect des moissons dore'es de Ceres. Le chat, doue d'une magnifique robe a longues soies ebourif- fees a faire envie a une portiere, etait la comme la mai- tresse du logis, grave dans sa barbe, sans inquietude. Du haut d'un excellent piano de Vienne ou il sie'geait magis- 130 SCENES DE LA VIE PRIVEE. tralement, il jeta sur la comtesse, quand elle entra, ce regard mielleux et froid par lequel toute femme etonnee de sa beaute 1'aurait saluee. II ne se derangea point, il agita settlement les deux fils d'argent de ses moustaches droites et reporta sur Schmuke ses deux yeux d'or. Le piano, caduc et d'un bon bois peint en noir et or, mais sale, deteint, ecaille, montrait des touches usees comme les dents des vieux chevaux, et jaunies par la couleur fuligineuse tombee de la pipe. Sur la tablette, de petits tas de cendre disaient que, la veille, Schmuke avait che- vauche sur le vieil instrument vers quelque sabbat mu- sical. Le carreau, plein de bone sechee, de papiers dechi- res, de cendre de pipe, de debris inexplicables, ressemblait an plancher des pensionnats quand il n'a pas e[e balaye depuis huit jours, et d'ou les domestiques chassent des monceaux de choses qui sont entre le fumier et les gue- nilles. Un ceil plus exerce que celui de la comtesse y aurait trouve des renseignements sur la vie de Schmuke, dans quelques epluchures de marrons, des pelures de pommes, des coquilles d'oeufs rouges, dans des plats casses par inadvertance et crottes de saucrcraut. Ce de- tritus allemand formait un tapis de poudreuses immon- dices qui craquait sous les pieds, et se ralliait a un amas de cendres qui descendait majestueusement d'une che- ininee en pierre peinte, ou tronait une buche en charbon de terre devant laquelle deux tisons avaient Fair de se consumer. Sur la cheminee, un trumeau et sa glace, ou [les figures clansaient la sarabande; d'un cole, la glorieuse pipe accrochee; de Tautre, un pot chinois ou le professeur mettait son tabac. Deux fauteuils achetes de hasard, UNE FILLE D'EVE. 131 comme une couchette maigre et plate, comme la commode vermoulue et sans marbre, comme la table estropiee ou se voyaient les restes (Tun frugal dejeuner, composaient ce mobilier aussi simple que celui d'un wigham de Mohi- cans. Un miroir a barba suspendu a Tespagnolette de la fenetre sans rideaux, et surmonte d'une loque zebree par les nettoyages du rasoir, indiquait les seuls sacrifices que Schmuke fit aux Graces et au monde. Le chat, etre faible et protege, e'tait le mieux partage, il jouissait d'un vieux coussin de bergere aupres duquel so voyaient une tasse et un plat de porcelaine blanche. Mais ce qu'aucun style ne peut decrire, c'est 1'etat ou Schmuke, le chat et la pipe, trinite vivante, avaient mis ces meubles. La pipe avait brule la table ga et la. Le chat et la tete de Schmuke avaient graisse le velours d' Utrecht vert des deux fauteuils, de maniere a lui oter sa rudesse. Sans la splendide queue de ce chat, qui faisait en partie le menage, jamais les places libres sur la commode ou sur le piano n'eussent ele nettoyeos. Dans un coin se tenaient les souliers, qui vou- draieiit un denombrement epique. Les dessus de la com- mode et du piano etaient encombres de livres de musique, a dos ronges, eventres, a coins blanchis, emousses, ou le carton montrait ses mille feuilles. Le long des murs etaient collees avec des pains a cacheter les adresses des ecolieres. Le nombre de pains sans papier indiquait les adresses de- funtes. Sur le papier se lisaient des calculs faits a la craio. La commode etait ornee de cruchons de biere bus la veille, lesquels paraissaient neufs et brill ants au milieu de ces vieilleries et des paperasses. L'hygiene etait repr^- sentee par un pot a eau couronne d'une serviette, et un 132 SCENES DE LA VIE PR1VEE. morceau de savon vulgaire, blanc, jaspe de bleu, qui humectait le bois de rose en plusieurs endroits. Deux cha- peaux egalement vieux etaient accroches a un porte-man- teau d'ou pendait le meme carrick bleu a trois collets que la comtesse avait toujours vu a Schmuke. Au bas de la fenetre etaient trois pots de fleurs, des fletirs allemandes sans doute, et tout aupres une canne de houx. Quoique la vue et Todorat de la comtesse fussent des- agreablement affectes, le sourire et le regard de Schmuke lui cacherent ces miseres sous de celestes rayons qui firent resplendir les teintes blondes, et vivifierent ce chaos. L'ame de cet homme divin, qui connaissait et rdvelait tant de choses divines, scintillait comme un soleil. Son rire si franc, si ingenu a 1'aspect d'une de ses saintes Ceciles, repandit les eclats de la jeunesse, de la gaiete, de 1'inno- cence. II versa les tresors les plus chers a 1'homme, et s'en fit un manteau qui cacha sa pauvrele. Le parvenu le plus dedaigneux eut trouve peut-etre ignoble de songer au cadre ou s'agitait ce magnifique apotre de la religion mu- sicale. He bar kel hassart, izi, tchere montame la gondesse? dit-il. Vaudile ke die jande lei gandike te Zimion a mon ache? Cette idde raviva son acces de rire immodere'. -- Souis-che en ponne fordine? reprit-il encore d'un air fin. Puis il se remit a rire comme un enfant. Vis fennez pir la misik, hai non pir ein baufre ome. Che lei sais, dit-il d'un air melancolique; mais fennez pir lit ce ke vi fonder esse, vis savez qu'ici lit este a visse, corpe, hame, haipkns! UNE FILLE D'EVE. 133 II prit la main de la comtesse, la baisa et y mit une larme, car le bonhomme etait tons les jours au lendernain du bienfait. Sa joie lui avail ote pendant un instant le sou- venir, pour le lui rendre dans toute sa force. Aussitot il prit la craie , sauta sur le fauteuil qui etait devant le piano; puis, avec une rapidite' de jeune homme, il ecrivit sur le papier en grosses lettres : 17 FEVRIER 1835. Ce mou- vement si joli, si naif, fut accompli avec une si furieuse reconnaissance, que la comtesse en fut tout ^mue. Ma soeur viendra, lui dit-elle. L'audre auzil gand? gand? he ce sold afant qu'il meure! reprit-il. Elle viendra vous remercier d'un grand service que je viens vous demander de sa part, reprit-elle. Fitte, filte, fitte, fitte, s'e'cria Schmuke, ke vaudille vaire? Vaudille hdler au tiaple? Rien que mettre : Acceple pour la somme de dix mille francs sur chacun de ces papiers, dit-elle en tirant de son manchon quatre lettres de change prepares selon la for- mule par Nathan. Ha ! ze zera piendotte vaidde, re'pondit TAllemand avec la douceur d'un agneau. Seulemente, che neu saite pas i se druffent messes blimes et mon hangrier. Fattan te la, meinherr Mirr, cria-t-il au chat, qui le regarda froidement. Sei mon chas, dit-il en le montrant a la comtesse. Ces la baufre hdmmdle ki fit avecque li baufre Schmuke! Ille hai po ! Oui, dit la comtesse. Le foullez-visse? dit-il. Y pensez-vous? reprit-elle. N'est-ce pas votre ami? 8 134 SCENES DE LA VIE PR1VEE. Le chat, qui cachait Fencrier, devina que Schmuke le voulait et sauta sur le lit. II edre mdline gomme ein zinchc! reprit-il en le mon- trant sur le lit. Che it nome Mirr, pir doriuier nodre crdnt Hoffmann te Perlin, lie che paujoube gonni. Le bonhomme signait avec Finnocence (Fun enfant qui fait ce que sa mere lui ordonne de faire sans y rien con- evoir, mais sur de bien faire. II se preoccupait bien plus de la presentation du chat a la comtesse que des papiers par lesquels sa iiberte pouvait etre, suivant les lois rela- lives aux eirangers, a jamais alienee. Vis m'azureze he cesse bedis babieres dimpres... N'ayez pas la moindre inquietude, dit la coin* tesse. Che ne boind t'e inkle tide, reprit-il brusquement. Che tcmande zi zes bedis babieres dimpres veront blesir a mon- tame ti Dilet? Oh! oui, dit-elle, vous lui rendez service comme si vous eliez son pere... Che souis tonpien hireux te lui edrepon a keke chausse* Andantcz te mon misik! dit-il en laissant les papiers sur la table et sautant a son piano. Deja les mains de cet ange trottaient sur les vieilles touches, deja son regard atteignait aux cieux a travers les toits, deja le plus delicieux de tous les chants fleurissait dans Fair et penetrait Fame; mais la comtesse ne laissa ce naif interprets des choses celestes faire parler les bois et ies cordes, comme fait la sainte Cecile de Raphael pour les anges qui Fecoutent, que pendant le temps que mit Fecri- ture a secher : elle glissa les lettres de change dans son UNE F1LLE D'EVE. 135 manchon, et fit revenir son radieux maitre des espaces eiheres oil il planait en lui frappant stir 1'epaule. Mon bon Schmuke, dit-elle. Techd! s'ecria-t-il avec line affreuse soumission. Bour- k(7hedes-vis tone fcnnie? II ne murmura point, il se dressa comme un chien fidele pour ecouter la comtesse. Mon bon Schmuke, reprit-elle, il s'agit d'une affaire de vie et de mort, les minutes e'conomisent du sang et des larmes. Tuchurs la meme, dit-il. Halleze, anche! zecher ks plirs tcs audrcs! Zachcsse ke leu baufre Schmuke gomde fodre viside pir pits ke fos randes! Nous nous reverrons, dit-elle, vous viendrez faire de la musique et diner avec moi tous les dimanches, sous peine de nous brouiller. Je vous attends dimanche pro- chain. Frai? Je vous en prie, et ma soBiir vous indiquera sans doute un jour aussi. Ma ponliire zera tone gomblete, dit-il, gar die ne vis foyaisgaux Champcs-Hailyssees gand vis y bassieze han foi- dirc, pi en rarcmcntc ! Cette idee secha les larmes qui lui roulaient dans les yeux, et il offrit le bras a sa belle ecoliere, qui sentit battre demesurement le coeur du vieillard. Vous pensiez done a nous? lui dit-elle. Tuchurs en manchant mon bain! reprit-il. T'aport gomme ha mcs pienfaidriccs, et puis gomme au teusse bre- micrcs chcuncs files tignes t'amur ke chaie fics! 136 SCENES DE LA VIE PR1VEE. La comtesse n'osa plus rien dire : il y avait dans cettc phrase une incroyable et respectueuse, une fidele et reli- gieuse solennite. Cette chambre enfumee et pleine de de- bris etait un temple habite par deux divinites. Le senti- ment s'y accroissait a toute heure, a 1'insu de celles qui 1'inspiraient. La, done, nous sommes aime'es, bien aime'es, pensa- t-elle. L'emotion avec laquelle le vieux Schmuke vit la com- tesse montant en voiture fut partagee par elle, qui, du bout des doigts, lui envoya un de ces delicats baisers que les femmes se donnent de loin pour se dire bonjour. A cette vue, Schmuke resta plante sur ses jambes long- temps apres que la voiture eut disparu. Quelques instants apres, la comtesse entrait dans la cour de I'hotel de ma- dame de Nucingen. La baronne n'etait pas levee; mais, pour ne pas faire attendre une femme haut placee, elle s'enveloppa d'un chale et d'un peignoir. II s'agit d'une bonne action, madame, dit la com- tesse, la promptitude est alors une grace; sans cela, je ne vous aurais pas derangee de si bonne heure. Comment ! mais je suis trop heureuse, dit la femme du banquier en prenant les quatre papiers et la garantie de la comtesse. Elle sonna sa femme de chambre. Therese, dites au caissier de me monter lui-meme a Tinstant quarante mille francs. Puis elle serra dans un secret de sa table 1'e'crit de ma- dame de Vandenesse, apres Favoir cachete. Vous avez une delicieuse chambre, dit la comtesse. UNE FILLE D'EVE. 137 M. de Nucingen va m'en priver, il fait batir une nouvelle maison. Vous donnerez sans doute celle-ci a mademoiselle votre fille. On parle de son manage avec M. de Rastignac. Le caissier parut au moment ou madame de Nucingen allait repondre, elle prii les billets et remit les quatre let- tres de change. Cela se balancera, dit la baronne au caissier. Sauve Vescomde, dit le caissier. Sti Schmuke, il edre ein misicien te Ansbach, ajouta-t-il en voyant la signature et faisant fremir la comtesse. Fais-je done des affaires? dit madame de Nucingen en tangant le caissier par un regard hautain. Geci me re- garde. Le caissier eut beau guigner alternativement la com- tesse et la baronne, il trouva leurs visages immobiles. Allez, laissez-nous. Ayez la bonte de rester quel- ques moments afin de ne pas leur faire croire que vous etes pour quelque chose dans cette negotiation, dit la ba- ronne a madame de Vandenesse. Je vous demanderai de joindre a tant de complai- sances, reprit la comtesse, celle de me garder le secret. Pour une bonne action, cela va sans dire, repondit la baronne en souriant. Je vais faire envoyer votre voiture au bout du jardin, elle partira sans vous; puis nous le traverserons ensemble, personne ne vous verra sortir d'ici: ce sera parfaitement inexplicable. Vous avez de la grace comme une personne qui a souffert, reprit la comtesse. Je ne sais pas si j'ai de la grace, inais j'ai beaucoup 8. 138 SCENES DE LA VIE PRIVEE. souffert, dit la baronne; vous avez eu la votre a meilleur marche, je Tespere. Une fois 1'ordre donne, la baronne prit des pantoufles fourrees, une pelisse, et conduisit la comtesse a la petite porte de son jardin. Quand un homme a onrdi un plan comme celui qu'avait trame du Tillet centre Nathan, il ne le confie a personne. Nucingen en savait quelque chose, mais sa femme etait entierement en dehors de ces calculs machiaveliques. Seu- lement, la baronne, qui savait Raoul gene, n' etait pas la dupe des deux soeurs; elle avait bien devine les mains entre lesquelles irait cet argent, elle etait enchantee d'obliger la comtesse, elle avait d'ailJeurs une profonde compassion pour de tels embarras. Rastignac, pose pour penetrer les mano3iivres des deux banquiers, vint dejeu- ner avec madame de Nucingen. Delphine et Rastignac n'avaient point de secrets Tun pour Fautre, elle lui ra- conta sa scene avcc la comtesse. Rastignac, incapable d'imaginer que la baronne put jamais etre melee a cette affaire, d'ailleurs accessoire a ses yeux, un moyen parmi tous ses moyens, la lui eclaira. Delphine venait peut-etre de detruire les esperances electorates de du Tillet, de rendre inutiles les tromperies et les sacrifices de toute une annee. Rastignac mit alors la baronne au fait en lui recommandant le secret sur la faute qu'elle venait de commettre. Pourvu, dit-elle, que le caissier n'en parle pas a Nu- cingen. Quelques instants avant midi, pendant le dejeuner de du Tiliet, on lui annonca M. Gigonnet. UNE FILLE D'CVE. 139 Qu'il entre, dit le banquier quoique sa femme fut a table. Eh bien, mon vieux Shy lock, notre honime est-il coflre? Non. Comment I Ne vous avais-je pas dit rue du Mail, hotel...? II a pave, fit Gigonnet en tirant de son portefeuille quarante billets de banque. Du Tillet eut une mine desesperee. II ne faut jamais mal accueillir les ecus, dit 1'impas- sible compere de du Tillet, cela pent porter malheur. Ou avez-vous pris cet argent, madame? dit le ban- quier en jetant sur sa femme un regard qui la fit rougir jusque dans la racine des cheveux. Je ne sais pas ce que signifie votre question , dit- elle. Je penetrerai ce mystere, repondit-il en se levant furieux. Vous avez renverse mes projets les plus chers. Vous allez renverser votre dejeuner, dit Gigonnet, qui arreta la nappe prise par le pan de la robe de chambre de du Tillet. Madame du Tillet se leva froidement pour sortir, car cette parole 1'avait epouvantee. Elle sonna et un valet de chambre vint. Mes chevaux, dit-elle au valet de chambre. Deman- dez Virginie, je veux m'habiller. Ou allez-vous? fit du Tillet. Les maris bien eleves ne questionnent pas leurs fem- raes, repondit-elle, et vous avez la prevention de vous con- duire en gentilhomme. 110 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Je ne vous reconnais plus depuis deux jours que vous avez vu deux fois votre impertinente soeur. Vous m'avez ordonne' d'etre impertinente, dit-elle, je m'essaye sur vous. Votre serviteur, madame, dit Gigonnet, peu curie ux d'une scene de manage. Du Tillet regarda fixement sa femme, qui le regarda de meme sans baisser les yeux. Qu'est-ce que cela signifie? dit-il. Que je ne suis plus une petite fille a qui vous ferez peur, reprit-elle. Je suis et serai toute ma vie une loyale et bonne femme pour vous; vous pourrez etre un niaitre si vous voulez , mais un tyran, non. Du Tillet sortit. Apres cet effort, Marie-Eugenie rentra chez elle abattue. Sans le danger que court ma soeur, se dit-elle, je n'aurais jamais ose le braver ainsi; mais, comme dit le proverbe, a quelque chose malheur est bon. Pendant la nuit, madame du Tillet avait repasse dans sa memoire les confldences de sa soeur. Sure du salut de Raoul, sa raison n'etait plus dominee par la pensee de ce danger imminent. Elle se rappela 1'energie terrible avec laquelle la comtesse avait parle de s'enfuir avec Na- than pour le consoler de son ddsastre si elle ne Tempe- chait pas. Elle comprit que cet homme pourrait determiner sa soeur, par un exces de reconnaissance et d'amour, a faire ce que la sage Eugenie regardait comme une folie. II y avait de recents exemples dans la haute classe de ces fuites qui payent d'incertains plaisirs par des remords, par la deconsideration que donnent les fausses positions, et UNE FILLE D'EVE. 141 Eugenie se rappelait leurs affreux rdsultats. Le mot de du Tillet venait de mettre sa terreur au comble ; elle crai- ' gnit que tout ne se decouvrit ; elle vit la signature de la ! comtesse de Vandenesse dans le portefeuille de la maison Nucingen; elle voulut supplier sa soeur de tout avouer a Felix. Madame du Tillet ne trouva point la comtesse. Felix e*tait chez lui. Une voix interieure cria a Eugenie de sau- ver sa soeur. Peut-etre demain serait-il trop tard. Elle prit beaucoup sur elle, mais elle se resolut a tout dire au comte. Ne serait-il pas indulgent en trouvant son honneur encore sauf? La comtesse etait plus egaree que pervertie. Eugenie eut peur d'etre lache et traitresse en divulguant ces secrets que garde la societe tout entiere, d'accord en ceci; mais enfm elle vit 1'avenir de sa soeur, elle trembla de la trouver un jour seule, ruinee par Nathan, pauvre, souffrante, malheureuse, au desespoir : elle n'hesita plus et fit prier le comte de la recevoir. Felix, etonne de cette visite, eut avec sa belle-sceur une longue conversation, durant laquelle il se montra si calme et si maitre de lui, qu'elle trembla de lui voir prendre quelque terrible re'so- lution. Soyez tranquille, lui dit Vandenesse, je me condui- rai de maniere que vous soyez beinie un jour par la comtesse. Quelle que soit votre repugnance a garder le silence vis-a-vis d'elle apres m'avoir instruit, faites-moi credit de quelques jours. Quelques jours me sont neces- saires pour penetrer des mysteres que vous n'apercevez pas, et surtout pour agir avec prudence. Peut-etre saurai- je tout en un moment! II n'y a que moi de coupable, ma soeur. Tous les amants jouent leur jeu ; mais toutes les 142 SCENES DE LA VIE PRIYEE. femmes n'ont pas le bonheur de voir la vie comme elle est. Madame du Tillet sortit rassuree. Felix de Vandenesse alia prendre aussitot quarante mille francs a la Banque de France, et courut chez madarue de Nucingen : il la trouva, la remercia de la confiance qu'elle avait eue en sa femme, et lui rendit 1'argent. Le comte expliqua ce sterieux emprunt par les folies d'une bienfaisance a laquelle il avait voulu mettre des bornes. Ne me donnez aucune explication, monsieur, puisque madame de Vandenesse vous a tout avoue, dit la baronne de Nucingen. Elle sait tout, pensa Vandenesse. La baronne remit la lettre de garantie et envoya cher- cher les quatre lettres de change. Vandenesse, pendant ce moment, jeta sur la baronne le coup d'ceil fin des hommes d'Etat ; il 1'inquieta presque, et jugea 1'heure propice a une negotiation. Nous vivons a une epoque, madame, ou rien n'est sur, lui dit-il. Les trones s'elevent et disparaissent en France avec une effrayante rapidite. Quinze ans font jus- tice d'un grand empire, d'une monarchic et aussi d'une revolution. Personne n'oserait prendre sur soi de repondre de 1'avenir. Vous connaissez mon attachement a la legiti- mite. Ces paroles n'ont rien d'extraordinaire dans ma bouche. Supposez une catastrophe : ne seriez-vous pas heureuse d'avoir un ami dans le parti qui trioinpherait? Gertes, dit-elle en souriant. Eh bien , voulez-vous avoir en moi, secretement, un oblige qui pourrait maintenir a M. de JNucingen, le cas ^cheant, la pairie a laquelle il aspire? ONE FILLE D'EVE. 143 Que voulez-vous de moi? s'ecria-t-elle. Peu de chose, reprit-il. Tout ce que vous savez sur Nathan. La baronne lui rdpeta sa conversation du matin avec Hastignac, et dit a Tex-pair de France, en lui remettant las quatre lettres de change que lui apportait le caissier : N'oubliez pas votre promesse. Vandenesse oubliait si peu cette prestigieuse promesse, qu'il la fit briller aux yeux du baron de Rastignac pour obtenir de lui quelques autres renseignements. En sortant de chez le baron, il dicta pour Florine, a un e'en vain public, la lettre suivante : Si mademoiselle Florine veut savoir quel est le pre- mier role qu'elle jouera, elle est price de venir au pro- chain bal de 1'Opera, en s'y faisant accompagner de M. Nathan. Cette lettre line fois mise a la poste, il alia chez son homme d'affaires, gargon tres-habile et delie, quoique honnete; il le pria de jouer le role d'un ami auquel Schmuke aurait confie la visite de madame de Vande- nesse, en s'inquietant un peu tard de la signification de ces mots : Acceptc pour dix mille francs, repetes quatre fois, lequel viendrait demander a M. Nathan une lettre de change de quarante mille francs comme contre-valeur. C'etait jouer gros jeu. Nathan pouvait avoir su deja com- ment s'etaient arrangees les choses, mais il fallait hasar- der un peu pour gagner beaucoup. Dans son trouble, Marie pouvait bien avoir oublie de demander a son Raoul un J4i SCENES DE LA VIE PRIVEE. litre pour Schmuke. L'homme d'affaires alia sur-le-champ au journal, et revint triomphant a cinq heures cbez le comte, avec une contre-valeur de quarante mille francs : des les premiers mots echanges avec Nathan, il avail pu se dire envoye par la comtesse. Cette reussite obligeait Felix a empecher sa femme de voir Raoul jusqu'a 1'heure du bal de TOpdra, oil il comp- tait la mener et Fy laisser s'eclairer elle-m^me sur la nature des relations de Nathan avec Florine. II connais- sait la jalouse fierte de la comtesse; il voulait la faire re- noncer d'elle-meme a son amour, ne pas lui donner lieu de rougir a ses yeux, et lui montrer a temps ses lettres a Nathan vendues par Florine, a laquelle il comptait les racheter. Ce plan si sage, congu si rapidement, execute en partie, devait manquer par un jeu du hasard qui mo- diiie tout ici-bas. Apres le diner, Felix mit la conversation sur le bal de 1'Opera, en remarquant que Marie n'y etait jamais allee; et il lui en proposa le divertissement pour le lendemain. Je vous donnerai quelqu'un a intriguer, dit-il. Ah ! vous me ferez bien plaisir. Pour que la plaisanterie soit excellente, une femme doit s'aitaquer a une belle proie, a une celebrite, a un homme d'esprit et le faire donner au diable. Veux-tu que je te livre Nathan? J'aurai, par quelqu'un qui connait Flo- rine, des secrets a le rendre fou. Florine, dit la comtesse, 1'actrice? Marie avait deja trouv^ ce nom sur les levres de Quillet. le gargon de bureau du journal : il lui passa comme un e*clair dans UNE FILLE D'EVE. 145 Eh bien, oui, sa maitresse, repondit le comte. Est- ce done etonnant ? Je croyais M. Nathan trop occupS pour avoir une maitresse. Les auteurs ont-ils le temps d'aimer ? Je ne dis pas qu'ils aiment, ma chere ; mais ils sont forces de loger quelque part, comme tous les autres hom- mes; et, quand ils n'ont pas de chez soi, quand ils sont poursuivis par les gardes du commerce, ils logent chez leurs inaitresses, ce qui peut vous paraitre leste, mais ce qui est infmiment plus agreable que de loger en prison. Le feu etait moins rouge que les joues de la comtesse. Voulez-vous de lui pour victime? vous 1'epouvanterez, dit le comte en continuant sans faire attention au visage de sa femme. Je vous mettrai a meme de lui prouver qu'il est joue comme un enfant par votre beau-frere du Tillet. Ce miserable vent le faire mettre en prison, afin de le rendre incapable de se porter son concurrent dans le col- lege electoral ou Nucingen a ^te nomme. Je sais par un ami de Florine la somme produite par la vente de son mobilier, qu'elle lui a donnee pour fonder son journal, je sais ce qu'elle lui a envoye sur te recolte qu'elle est allee faire cette annee dans les deptirtements et en Bel- gique, argent qui profile en definitive a du Tillet, a Nu- cingen, a Massol. Tous trois, par avance, ils ont vendu le journal au ministere, tant ils sont surs d'evincer ce grand homme. M. Nathan est incapable d' avoir accepte* Targent d'une actrice. Vous ne connaissez guere ces gens-la, ma chere, dit le comte; il ne vous niera pas le fait. 9 146 SCENES DE LA VIE PRIVEE. J'irai certes au bal, dit la comtesse. Vous vous amuserez , reprit Vandenesse. Avec de pareilles armes, vous fouetterez rudement 1' amour-propre de Nathan, et vous lui rendrez service. Vous le verrez se mettant en fureur, se calmant, bondissant sous vos pi- quantes epigrammes ! Tout en plaisantant, vous eclairerez un homme d' esprit sur le peril ou il est, et vous aurez la joie de faire battre les chevaux du juste milieu dans leur curie... Tu ne m'ecoutes plus, ma chere enfant. Au contraire, je vous ecoute trop, repondit-elle. Je vous dirai plus tard pourquoi je tiens a etre sure de tout ceci. Sure? reprit Vandenesse. Reste masque*e, je te fais souper avec Nathan et Florine : il sera bien amusant pour une femme de ton rang d'intriguer une actrice apres avoir fait caracoler 1' esprit d'un homme celebre autour de secrets si importants; tu les attelleras Tun et 1'autre a la meme mystification. Je vais me mettre a la piste des infi- delites de Nathan. Si je puis saisir les details de quelque aventure recente, tu jouiras d'une colere de courtisane, une chose magnifique, celle a laquelle se livrera Florine bouillonnera comme un torrent des Alpes : elle adore Na- than, il est tout pour elle ; elle y tient comme la chair aux os, comme la lionne a ses petits. Je me souviens d'avoir vu dans ma jeunesse une celebre actrice qui toivait comme une cuisiniere venant redemander ses lettres a un de mes amis; je n'ai jamais depuis retrouv^ ce spectacle, cette fureur tranquille, cette impertinente majeste, cette attitude de sauvage... SoufTres-tu, Marie? Non : on a fait trop de feu. UNE FILLE D'EVE. 147 La comtesse alia se jeter sur une causeuse. Tout a coup, par un de ces mouvements impossibles a prevoir et qui fut suggere par les devorantes douleurs de la jalousie, elle se dressa sur ses jambes tremblantes, croisa ses bras et vint lentement devant son mari. Que sais-tu? lui demanda-t-elle. Tu n'es pas homme a me torturer, tu m'ecraserais sans me faire souffrir dans le cas ou je serais coupable. Que veux-tu que je sache, Marie? Eh bien, Nathan? Tu crois 1' aimer, reprit-il, mais tu aimes un fantome construit avec des phrases. Tu sais done...? Tout, dit-iL Ce mot tomba sur la tete de Marie comme une massue. Si tu le veux, je ne saurai jamais rien, reprit-il. Tu es dans un abime, mon enfant, il faut t'en tirer : j'y ai dja songe. Tiens. II tira de sa poche de cote la lettre de garantie et les quatre lettres de change de Schmuke, que la comtesse reconnut, et il les jeta dans le feu. Que serais-tu devenue, pauvre Marie, dans trois mois d'ici? Tu te serais vue trainee par les huissiers de- vant les tribunaux. Ne baisse pas la tete, ne t'humilie point : tu as ele la dupe des sentiments les plus beaux, tu as coquete avec la poesie et non avec un homme. Toutes les femmes, toutes, enlends-tu, Marie? eussent ete' seduites a ta place. Ne serions-nous pas absurdes, nous autres homines, qui avons fait mille sottises en vingt ans, de vouloir que vous ne soyez pas imprudentes une seule 148 SCENES DE LA VIE PRIVEE. fois dans toute votre vie? Dieu me garde de triompher de toi ou de t'accabler d'urie pitie que tu repoussais si vive- ment 1'autre jour. Peut-etre ce malheureux etait-il sincere quand il t'ecrivait, sincere en se tuant, sincere en reve- nant le soir meme chez Florine. Nous valons moins que vous. Je ne parle pas pour moi dans ce moment, mais pour toi. Je suis indulgent; mais la societe ne Test point, elle fuit la femme qui fait un eclat, elle ne veut pas qu'on cumule un bonheur complet et la consideration. Est-ce juste, je ne saurais le dire. Le monde est cruel, voila tout. Peut-etre est-il plus envieux en masse qu'il ne Test pris en detail. Assis au parterre, un voleur applaudit au triomphe de Tinnocence et lui prendra ses bijoux en sor- tant. La societe refuse de calmer les maux qu'elle en- gendre; elle de'cerne des honneurs aux habiles tromperies, et n'a point de recompenses pour les devouements igno- res. Je sais et vois tout cela ; mais, si je ne puis reformer le monde, au moins est-il en mon pouvoir de te proteger contre toi-meme. II s'agit ici d'un homme qui ne t'apporte que des miseres, et non d'un de ces amours saints et sacres qui commandent parfois notre abnegation, qui por- tent avec eux des excuses. Peut-etre ai-je eu le tort de ne pas diversifier ton bonheur, de ne pas opposer a de tran- quilles plaisirs des plaisirs bouillants, des voyages, des distractions. Je puis d'ailleurs m'expliquer le desir qui t'a poussee vers un homme celebre par 1'envie que tu as cause'e a certaines femmes. Lady Dudley, madame d'Es- pard, madame de Manerville et ma belle-sceur ^milie sont pour quelque chose en tout ceci. Ces femmes, contre les- quelles je t'avais mise en garde, auront cultive ta curiosit^ UNE FILLE D'EVE. 149 plus pour me faire chagrin que pour te jeter dans des orages qui, je 1'espere, auront gronde sur toi sans t'at- teindre. En ecoutant ces paroles empreintes de bonte*, la comtesse fat en proie a mille sentiments contraires ; mais cet oura- gan fut domine par une vive admiration pour Felix. Les ames nobles et fieres reconnaissent promptement la deli- catesse avec laquelle on les manie. Ce tact est aux senti- ments ce que la grace est au corps. Marie apprecia cette grandeur empressee de s'abaisser aux pieds d'une femme en faute pour ne pas la voir rougissant. Elle s'enfuit comme une folle, et revint ramenee par 1'idee de rinquie- tude que son mouvement pouvait causer a son mari. Attendez, lui dit-elle en disparaissant. Felix lui avait habilement prepare son excuse, il fut aussitot recompense de son adresse; car sa femme re- vint, toutes les lettres de Nathan a la main, et les lui livra. Jugez-moi, dit-elle en se mettant a genoux. Est-on en etat de bien juger quand on aime? repon- dit-il. II prit les lettres et les jeta dans le feu, car plus tard . sa femme pouvait ne pas lui pardonner de les avoir lues. Marie, la tete sur les genoux du comte, y fondait en larmes. Mon enfant, ou sont les tiennes? dit-il en lui rele- vant la tete. A cette interrogation , la comtesse ne sentit plus 1'into- lerable chaleur qu'elle avait aux joues, elle eut froid. Pour que tu ne soupQonnes pas ton mari de calomnier 150 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Thomme que tu as cru digne de toi, je te feral rendre tes lettres par Florine elle-meme. Oh ! pourquoi ne les rendrait-il pas sur ma demande ? Et s'il les refusait? La comtesse baissa la tete. Le monde me degoute, reprit-elle, je n'y veux plus aller ; je vivrai seule pres de toi si tu me pardonnes. Tu pourrais t'ennuyer encore. D'ailleurs, que dirait le monde si tu le quittais brusquement? Au printemps, nous voyagerons, nous irons en Italie, nous parcourrons 1'Europe en attendant que tu aies plus d'un enfant a ele- vef . Nous ne sommes pas dispenses d'aller au bal de TOpera demain, car nous ne pouvons pas avoir tes lettres autre- ment sans nous compromettre; et, en te les apportant, Florine n'accusera-t-elle pas bien son pouvoir? Et je verrai cela? dit la comtesse epouvantee. Apres-demain matin. Le lendemain, vers minuit, an bal de 1'Opera, Nathan se promenait dans le foyer en donnant le bras a un mas- que d'un air assez marital. Apres deux ou trois tours, deux femmes masquees les aborderent. Pauvre sot ! tu te perds, Marie est ici et te voit, dit a Nathan Vandenesse, qui s'etait deguise en femme. Si tu veux m'ecouter, tu sauras des secrets que Na- than t'a caches, et qui t'apprendront les dangers que court ton amour pour lui , dit en tremblant la comtesse a Florine. Nathan avait brusquement quitte le bras de Florine pour suivre le comte, qui s'etait derobe dans la foule a ses re- gards. Florine alia s'asseoir a cot^ de la comtesse, qui Ten- UNE FILLE D'EYE. 151 tralna sur une banquette a cote de Vandenesse, revenu pour proteger sa femme. i Explique-toi, ma chere, dit Florine, et ne crois pas ! me faire poser longtemps. Personne au monde ne m'arra- chera Raoul, vois-tu : je le tiens par Thabitude, qui vaut bien 1'amour. D'abord, es-tu Florine? dit Felix en reprenant sa voix naturelle. Belle question ! si tu ne le sais pas, comment veux-tu que je te croie, farceur? Va demander a Nathan, qui maintenant cherclie la maitresse de qui je parle, ou il a passe la nuit il y a trois jours! II s'est asphyxie, ma petite, a ton insu, faute d' ar- gent. Voila comment tu es au fait des affaires d'un homme que tu dis aimer, et tu le laisses sans le sou , et il se tue; ou plutot il ne se tue pas, il se manque. Un suicide manque, c'est aussi ridicule qu'un duel sans egrati- gnure. Tu mens, dit Florine. II a dine* chez moi ce jour-la, mais apres le soleil couche. Le pauvre gargon etait pour- suivi. II s'est cache, voila tout. Va done demander rue du Mail, a Thotel du Mail, s'il n'e pas ete amene mourant par une belle femme avec laquelle il est en relation depuis un an; et les lettres de | ta rivale sont cachees, a ton nez, chez toi. Si tu veux donner a Nathan quelque bonne legon, nous irons tous trois chez toi : la, je te prouverai, pieces en main, que tu peux Tempecher d'aller rue de Clichy, sous peu de temps, si tu veuxttre bonne fille. - Essay e d'en faire aller d'autres que Florine, moo 152 SCENES DE LA VIE PRIVEE. petit. Je suis sure que Nathan ne peut etre amoureux de personne. Tu voudrais me faire accroire qu'il a redouble' pour toi detentions depuis quelque temps, mais c'est precise- ment ce qui prouve qu'il est tres-amoureux... D'une femme du monde, lui?... dit Florine. Je ne in'inquiete pas pour si pen de chose. Eh bien, veux-tu le voir venir te dire qu'il ne te ramenera pas ce matin chez toi? Si tu me fais dire cela, reprit Florine, je te menerai chez moi, et nous y chercherons ces lettres auxquelles je croirai quand je les verrai. Reste la, dit Felix, et regarde. II prit le bras de sa femme et se mit a deux pas de Florine. Bientot Nathan, qui allait et venait dans le foyer, cherchant de tous cotes son masque comme un chien cherche son maitre, revint a Fendroit ou il avait regu la confidence. En lisant sur ce front une preoccupation facile a remarquer, Florine se posa comme un terme devant 1'ecrivain et lui dit impe'rieusement : Je ne veux pas que tu me quittes , j'ai des raisons pour cela. Marie!... dit alors, par le conseil de son man, la comtesse a Toreille de Raoul. Quelle est cette femme? Laissez-la sur-le-champ, sortez et allez m'attendre au bas de Tescalier. Dans cette horrible extre'mite, Raoul donna une violente secousse au bras de Florine, qui ne s'attendait pas a cette manoeuvre; et, quoiqu'elle le tint avec force, elle fat con- trainte a le lacher. Nathan se perdit aussitot dans la foule. UNE FILLE D'EVE. 153 Que te disais-je? cria Felix dans 1'oreille de Florine stupefaite, et en lui donnant le bras. Aliens, dit-elle, qui que tu sois, viens. As-tu ta voi- ture? Pour toute reponse, Vandenesse emmena pre'cipitam- ment Florine et courut rejoindre sa femme a un endroit convenu sous le peristyle. En quelques instants, les trois masques, menes vivement par le cocher de Vandenesse, arriverent chez i'actrice, qui se demasqua. Madame de Vandenesse ne put retenir un tressaillement de surprise a 1'aspect de Florine etouffant de rage, superbe de colere et de jalousie. II y a, lui dit Vandenesse, un certain portefeuille iont la clef ne t'a jamais ete confiee, les lettres doivent y etre. Pour le coup, je suis intriguee, tu sais quelque chose qui m'inquietait depuis plusieurs jours, dit Florine en se precipitant dans le cabinet pour y prendre le portefeuille. Vandenesse vit sa femme palissant sous son masque. La chambre de Florine en disait plus sur Tintimite de I'ac- trice et de Nathan qu'une maitresse ideale n'en aurait voulusavoir. L'ceild'une femme sait penetrer la verite de ces sortes de choses en un moment, et la comtesse aper- gut dans la promiscuite des affaires de menage une attes- tation de ce que lui avait dit Vandenesse. Florine revint avec le portefeuille. Comment Fouvrir? dit-elle. L'actrice envoya chercher le grand couteau de sa cuisi- niere; et, quand la femme de chambre le rapporta, Flo- rine le brandit en disant d'un air railleur : 9. 15-4 SCENES DE LA VIE PIUVEE. G'est avec ga qu'on e*gorge les poulcts ! Ce mot, qui fit tressaillir la comtesse, lui expliqua, en- core mieux que ne Tavait fait son mari la veille, la pro- fondeur de 1'abtme ou elle avait failli glisser ! Suis-je sotte! dit Florine, son rasoir vaut mieux. Elle alia prendre le rasoir avec lequel Nathan venait de se faire la barbe et fendit les plis du maroquin, qui s'ouvrit et laissa passer les lettres de Marie. Florine en prit une an hasard. Oui, c'est bien d'une femme comme il faut! Qa m'a Fair de ne pas avoir une faute d'orthographe. Vandenesse prit les lettres et les donna a sa femme, qui alia verifier sur une table si elles y etaient toutes. Veux-tu les ceder en echange de ceci? dit Vande- nesse en tendant a Florine la lettre de change de quarante mille francs. Est-il bete de souscrire de pareils titresl... Bon pour des billets, dit Florine en lisant la lettre de change. Ah! je t'en donnerai, des comtesses ! Et moi qui me tuais le corps et Tame en province pour lui ramasser de 1'argent, moi qui me serais donne la scie d'un agent de change pour le sauver! Voila les hommes : quand on se damne pour eux, ils vous marchent dessus ! II me le payera. Madame de Vandenesse s'etait enfuie avec les let- tres. i He*! dis done, beau masque! laisse-m'en une seule pour le convaincre. Cela n'est plus possible, dit Vandenesse. Et pourquoi? Ce masque est ton ex-rivale. UNE FILLE D'EVE. Tiens, mais elle aurait bien pu me dire merci! s'ecria Florine. Pour quoi prends-tu done les quarante mille francs? dit Vandenesse en la saluant. II est extremement rare que les jeunes gens, pousses a un suicide, le recommencent quand ils en ont subi les , douleurs. Lorsque le suicide ne guerit pas de la vie, il guerit de la mort volontaire. Aussi Raoul n'eut-il plus envie de se tuer quand il se vit dans une position encore plus horrible que celle d'ou il voulait sortir, en trouvant sa lettre de change a Schmuke dans les mains de Florine, qui la tenait evidemment du comte de Vandenesse. II tenta de revoir la comtesse pour lui expliquer la nature de son amour, qui brillait dans son coeur plus vivement que jamais. Mais la premiere fois que, dans le monde, la comtesse vit Raoul, elle lui jeta ce regard Gxe et meprisant qui met un abime infranchissable entre une femme et un homme. Malgre son assurance, Nathan n'osa jamais. du- rant le reste de Thiver, ni parler a la comtesse, ni Taborder. Cependant, il s'ouvrit a Blondet : il voulut, a propos de madame de Vandenesse, lui parler de Laure et de Bea- trix. II fit la paraphrase de ce beau passage du a la plume d'un des plus remarquables poetes de ce temps : Ideal, fleur bleue a cceur d'or, dont les racines fibreuses, mille fois plus deliees que les tresses de soie des fees, plongent au fond de notre ame pour en boire la plus pure substance; jfleur douce et amere! on ne peut t'arracher sans faire 'saigner le co3iir, sans que de ta tige brisee suintent des gouttes rouges ! Ah ! fleur maudite, comme elle a pousse dans mon ame ! 156 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Tu radotes, mon cher, lui dit Blondet; je t'accorde qiTil y avait une jolie fleur, mais elle n'etait point ideale, et, au lieu de chanter comme un aveugle devant une niche vide, tu devrais songer a te laver les mains pour faire ta soumission au pouvoir et te ranger. Tu es un trop grand artiste pour etre un homme politique, tu as &e joue par des gens qui ne te valaient pas. Pense a te faire jouer encore, mais ailleurs. Marie ne saurait m'empecher de 1'aimer, dit Na- than. J'en ferai ma Beatrix. Mon cher, Beatrix etait une petite fille de douze ans que Dante n'a plus revue ; sans cela aurait-elle ele Bea- trix? Pour se faire d'une femme une divinite, nous *ne devons pas la voir avec un mantelet aujourd'hui, demain avec une robe decolletee, apres-demain sur le boulevard, marchandant des joujoux pour son petit dernier. Quarid on a Florine, qui tour a tour est duchesse de vaudeville, bourgeoise de drame, negresse, marquise, colonel, pay- sanne en Suisse, vierge du Soleil au Perou, sa seule ma- mere d'etre vierge, je ne sais pas comment on s'aventure avec les femmes du monde. Du Tillet, en terme de Bourse, executa Nathan, qui, faute d'argent, abandonnasa part dans le journal. L'homme ce- lebre n'eut pas plus de cinq voix dans le college ou le banquier fut elu. Quand, apres un long et heureux voyage en Italic, la comtesse de Vandenesse revint a Paris, Thiver suivant, Nathan avait justifie toutes les previsions de Felix : d'apres les conseils de Blondet, il parlementait avec le pouvoir. Quant aux affaires personnelles de cet ecrivain, elles etaient UNE FILLE D'EVE. 157 dans un tel desordre, qu'un jour, aux Champs-filysess, la comtesse Marie vit son ancien adorateur a pied, dans le plus triste equipage, donnant le bras a Florine. Un homme indifferent est deja. passablement laid aux yeux d'tme femme; mais, quand elle ne Taime plus, il parait hor- rible, surtout lorsqu'il ressemble a Nathan. Madame de Vandenesse eut un mouvement de honte en songeant qu'elle s'etait interessee a Raoul. Si elle n'eut pas ete guerie de toute passion extraconjugale, le contraste que presentait alors le comte, compare a cet homme deja moins digne de la faveur publique, eut suffi pour lui faire preferer son mari a un ange. Aujourd'hui,cet ambitieux, si riche en encre et si pauvre en vouloir, a fini par capituler et par se caser dans une sinecure, comme un homme mediocre. Apres avoir appuye toutes les tentatives desorganisatrices, il vit en paix a Pombre d'une feuille ministerielle. La croix de la Legion d'honneur, texte fecond de ses plaisanteries, orne sa bou- tonniere. La paix a tout prix, sur laquelle il avait fait vivre la redaction d'un journal reVolutionnaire, est 1'objet de ses articles laudatifs. L'heredite, tant attaquee par ses phrases saint-simoniennes, il la defend aujourd'hui avec 1'autorite de la raison. Cette conduite illogique a son ori- gine et sa cause dans le changement de front de quelques gens qui, durant nos dernieres evolutions politiques, ont agi comme Raoul. Aux Jardies, decembre 1838, ALBERT SAVARUS A MADAME EMILE DE GIRARDIN Un des quelques salons oil se produisait Tarcheveque de Besancon sous la Restauration, et celui qu'il afl'ection- nait, tait celui de madame la baronne de Watteville. Un mot sur cette dame, le personnage fe'minin le plus consi- derable peut-etre de Besangon. M. de Watteville, petit-neveu du fameux Watteviile, le plus heureux et le plus illustre des meurtriers et des re- negats dont les aventures extraordinaires sont beaucoup "tifOp historiques pour etre racontees, etait aussi tranquillc que son grand-oncle fut turbulent. Apres avoir vecu dans la Comte comme un cloporte dans la fente d'une boiserie, il avait epouse rheritiere de la celebre famille de Rupt 160 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Mademoiselle de Rupt reunit vingt mille francs de rente en terre aux dix mille francs de rente en biens-fonds du baron de Watteville. L'ecusson du gentilhomme suisse, les Watteville sont de la Suisse, fut mis en abime sur le vieil ecusson des de Rupt. Ce mariage. decide depuis 1802, se fit en 1815, apres la seconde Restauration. Trois ans apres la naissance d'une fille, tous les grands parents de madame de Watteville etaient morts et leurs successions liquidees. On vendit alors la maison de M. de Watteville pour s'etablir rue de la Prefecture, dans le bel hotel de Rupt, dont le vaste jardin s'etend vers la rue du Perron. Madame de Watteville, jeune fille devote, fut encore plus devote apres son manage. Elle est une des reines de la sainte confrerie qui donne a la haute societe de Resangon un air sombre et des fagons prudes en harmonie avec le caractere de cette ville. M. le baron de Watteville, homme sec, maigre et sans esprit, paraissait use, sans qu'on put savoir a quoi, car il jouissait d'une ignorance crasse; mais, comme sa femme etait d'un blond ardent et d'une nature seche devenue proverbiale (on dit encore pointue comme madame de Watteville), quelques plaisants de la magistrature preten- daient que le baron s'etait use centre cette roche. Rupt vient evidemment de rupes. Les savants observateurs de la nature sociale ne manqueront pas de remarquer que Rosalie fut 1' unique fruit du mariage des Watteville et des Rupt. M. de Watteville passait sa vie dans un riche atelier de tourneur, il tournait! Comme complement a cette exis- tence, il s'etait donne la fantaisie des collections. Pour ALBERT SAVARUS. 161 les medecins philosophes adonnes a 1'etude de la folie, cette tendance a collectionner est un premier degre d'alie- nation mentale, quand elle se porte sur les petites choses. Le baron de Watteville amassait les coquillages, les insectes et les fragments geologiques du territoire de Besangon. Quelques contradicteurs, des femmes surtout, disaient de M. Watteville : II a une belle ame! il a vu, des le debut de son ma- nage, qu'il ne Temporterait pas sur sa femme, il s'est alors jete dans une occupation mecanique et dans la bonne chere. L'hotel de Rupt ne manquait pas d'une certain e splen- deur digne de celle de Louis XIV, et se ressentait de la noblesse des deux families, confondues en 1815. II y bril- lait un vieux luxe qui ne se savait pas de mode. Les lustres de cristaux tailles en forme de feuilles, les lam- pas, les damas, les tapis, les meubles dor^s, tout etait en harmonie avec les vieilles livrees et les vieux domes- tiques. Quoique servie dans une noire argenterie de fa- mille, autour d'un surtout en glace orne de porcelaines de Saxe, la chere y etait exquise. Les vins choisis par M. de Watteville, qui, pour occuper sa vie et y mettre de la diversite, s'etait fait son propre sommelier, jouissaient d'une sorte de celebrite departementale. La fortune de madame de Watteville etait considerable, car celle de son mari, qui consistait dans la terre de Rouxey valant envi- ron dix mille livres de rente, ne s'augmenta d'aucun he- ritage. II est inutile de faire observer que la liaison tres- intime de madame de Watteville avec Tarcheveque avait impatronise chez elle les trois ou quatre abbes remar- 162 SCfcNES DE LA VIE PRIVfcE. quables et spirituels de Parcheveche qui ne haissaient point la table. Dans un diner d'apparat, rendu pour je ne sais quelle noce au commencement du mois de septembre 1834, au moment oil les femmes etaient ranges en cercle devant la cheminee du salon e' les hommesen groupes aux croi- sees, il se fit une acclamation a la vue de M. 1'abbe de Grancey, qu'on annonga. Eh bien, le proces? lui cria-t-on. Gague ! repondit le vicaire general. L'arre't de la cour, de laquelle nous desesperions, vous savez pourquoi... Ceci etait une allusion a la composition de la cour royale depu r s 1830. Les legitimistes avaient presque tous donne leur demission. ... L'arret vient de nous donner gain de cause sur tous les points, et reforme le jugement de premiere in- stance. Tout le monde vous croyait perdus. - Et nous 1'etions sans moi. J'ai dit a notre avocat de s'en aller a Paris, etj'ai pu prendre, au moment de la bataille, un nouvel avocat a qui nous devons le gain du proces, un homme extraordinaire... .A Besangon? dit naivement M. de Watteville. ABesangon, repondit I'abb6 de Grancey. Ah! oui, Savaron, dit un beau jeune homme assis pres de la baronne et nomme de Soulas. II a passe cinq ou six nuits, il a devore les liasses, les dossiers ; il a eu sept ou huit conferences de plusieurs heuresavec moi, reprit M. de Grancey, qui reparaissait a Photel de Rupt pour la premiere fois depuis vingt jours. ALBERT SAVARUS. 163 Enfin M. Savaron vient de battre compietement le cdlebre avocat que nos adversaires etaient alles chercher a Paris. Ce jeune homme a ete merveilleux, au dire des conseil- lers. Ainsi lechapitre est deuxfois vainqueur : il a vaincu ,<.n droit ; puis en politique il a vaincu le liberalisme dans ia personne du defenseur de notre hotel de ville. Nos adversaires, a dit notre avocat, ne doivent pas s'altendre a trouver partout de la complaisance pour ruiner les ar- cheveches... Le president a ete force de faire faire si- lence. Tous les Bisontins ont applaudi. Ainsi la propriete des batiments de 1'ancien couvent reste an chapitre de la cathedrale de Besangon. M. Savaron a, d'ailleurs, invite son confrere de Paris a diner au sortir du Pah.is, En ac- ceptant, celui-ci lui a dit : A tout vainqueur tout hon- neur! et 1'a felicite sans rancune sur son triomphe. Ou done avez-vous deniche cet avocat? dit madarae de Watteville. Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-la. Mais vous pouvez voir ses fen^tres d'ici, repondit le vicaire general. M. Savaron demeure rue du Perron, le jardin de sa maison est mur mitoyen avec le \6tre. II n'est pas de la Comte? dit M. de Watteville. 11 est si peu de quelque part, qu'on ne sait pas d'ou il est, dit madame de Chavoncourt. Mais qu'est-il? demanda madame de Watteville en prenant le bras de M. de Soulas pour se rendre a ia salle a manger. S'il est Stranger, par quel hasard est-il venu s'etablir a Besanqon? G'est une idee bien singuliere pour un avocat. Bien siogulierel repeta le jeuae Amdee de Soulas, 164 SCENES DE LA VIE PRIVEE. dont la biographie devient necessaire a Intelligence de cette histoire. De tout temps, la France et 1'Angleterre ont fait un ^change de futilites d'autant plus suivi, qu'il echappe a la tyrannic des douanes. La mode que nous appelons an- glaise a Paris se nomme franchise a Londres, et recipro- quement. L'inimitie des deux peuples cesse en deux points, sur la question des mots et celle du vetement. God save the king, Fair national de 1'Angleterre , est une musique faite par Lulli pour les cho3urs ^Esther ou d'Alha- lie. Les paniers apportes par une Anglaise a Paris furent inventes a Londres, on sait pourquoi, par une Franchise, la fameuse duchesse de Portsmouth; on commenca par s'en moquer si bien, que la premiere Anglaise qui parut aux Tuileries faillit etre ecrasee par la foule ; mais ils furent adoptes. Cette mode a tyrannise les femmes de 1'Europe pendant un demi-siecle. A la paix de 1815, on plaisanta durant une annee les tallies longues des An- glaises, tout Paris alia voir Potier et Brunet dans les An- glaises pour rire; mais, en 1816 et 1817, les ceintures des Franchises, qui leur coupaient le sein en 181/i, des- cendirent par degres jusqu'a leur dessiner les hanches. Depuis dix ans, TAngleterre nous a fait deux petits ca- deaux linguistiques. A rincroyable, au mervcilleux, a relegant, ces trois heritiers des petits-maitres dont Tety- mologie est assez indecente, ont succede le dandy, puis le lion. Le lion n'a pas engendre la lionne. La lionne est due a la fameuse chanson d' Alfred de Musset : Avez-vous vu dans Barcelone... C'est ma maitrcsse, ma lionne : il y a eu fusion ou, si vous voulez, confusion entre les deux termes ALBERT SAVARUS. 165 et les deux idees dominantes. Quand une betise amuse Paris, qui devore autant de chefs-d'oeuvre que de betises, il est difficile que la province s'en prive. Aussi, des que ia lion promena dans Paris sa criniere, sa barbe et ses moustaches, ses gilets et son lorgnon tenu sans le secours des mains, par la contraction de la joue et de 1'arcade i sourciliere, les capitales de quelques departements ont- elles vu des sous-lions qui protesterent, par Telegance de leurs sous-pieds, centre 1'incurie de leurs compatriotes. Done Besangon jouissait, en 1834, d'un lion dans la per- sonne de ce M. Amedee-Sylvain-Jacques de Soulas, ecrit Souleyas au temps de 1'occupation espagnole. Amedee de Soulas est peut-etre le seul qui, dans Besangon, descende d'une famille espagnole. L'Espagne envoyait des gens faire ses affaires dans la Comte, mais il s'y etablissait fort pen d'Espagnols. Les Soulas y resterent a cause de leur alliance avec le cardinal de Granvelle. Le jeune M. de Sou- las parlait toujours de quitter Besangon, ville triste, de- vote, peu litteraire, ville de guerre et de garnison, dont les moeurs et Tallure, dont la physionomie, valent la peine d'etre depeintes. Cette opinion lui permettait de se loger, en homme incertain de son avenir, dans trois chambres tres-peu meublees au bout de la rue Neuve, a Tendroit ou elle se rencontre avec la rue de la Prefec- ture. Le jeune M. de Soulas ne pouvait se dispenser d' avoir un tigre. Ce tigre etait le fils d'un de ses fermiers, un petit domestique age de quatorze ans, trapu, nomme Ba- bylas. Le lion avait tres-bien habille son tigre : redingote courte en drap gris de fer serree par une ceinture de cuir 166 SCENES DE LA VIE PRIVEE. verni, culotte de panne gros bleu, gilet rouge, bottes ver- nies et a revers, chapeau rond a bourdaloue noir, des boutons jaunes aux armes des Soulas. Amedee donnait a' ce gargon des gants de coton blanc, le blanchissage et 1 trente-six francs par mois, a la charge de se nourrir, ce qui paraissait monstrueux aux grisettes de Besangon : quatre cent vingt francs a un enfant de quinze ans, sans compter les cadeaux! Les cadeaux consistaient dans la vente des habits reformes, dans un pourboire quand Sou- las troquait Tun de ses deux chevaux, et la vente des fumiers. Les deux chevaux, administres avec une sordide economic, coutaient Tun dans Tautre huit cents francs par an. Le compte des fournitures a Paris en parfumeries, cravates, bijouterie, pots de vernis, habits, allait a douze cents francs. Si vous additionnez groom ou tigre, che- vaux, tenue superlative et loyer de six cents francs, vous trouverez un total de trois mille francs. Or le pere du jeune M. de Soulas ne lui avait pas laisse plus de quatre mille francs de rente, produits par quelques metairies assez chetives qui exigeaient de Tentretien, et dont Ten- tretien imprimait une malheureuse incertitude aux reve- nus. A peine restait-il trois francs par jour au lion pour sa vie, sa poche et son jeu. Aussi dinait-il souvent en ville et dejeunait-il avec une frugalite remarquable. Quand il fallait absolument diner a ses frais, il envoyait chercher par son tigre deux plats chez un traiteur sans y mettre plus de vingt-cinq sous. Le jeune M. de Soulas passait pour un dissipateur, pour un homme qui faisait des folies; tandis que le malheureux nouait les deux bouts de Tannee avec une astuce, avec un talent qui ALBERT SAVARCS. 167 ussent fait la gloire d'une bonne rnenagere, On ignorait ncore, a Besanc/m surtout, combien six francs de vernis tale sur des bottesou sur des souliers, des gants jaunes e cinquante sous nettoyes dans le plus profond secret our les faire servir trois fois, des cravates de clix francs ui durent trois mois, quatre gilets de vingt-cinq francs t des pantalons qui emboitent la botte imposent a une apitale! Comment en serait-il sutrement, puisque nous oyons a Paris des femmes accordant une attention parti- uliere a des sots qui viennent chez elles et I'emportent ur les hommes les plus remarquables, cause de ces rivoles avantages qu'on peut se procurer pour quinze 3uis, y compris la frisure et une chemise de toile de Hoi- ande? Si cet infortune jeune homme vous paralt e" tre devenu ton a bien bon marche, apprenez qu'Amedee de Soulas tait al!6 trois fois en Suisse, en char et a petites journees; ,eux fois a Paris, et une fois de Paris en Angleterre. 11 ia?sait pour un voyageur instruit et pouvait dire : En An- 'leterre, oiije suis alle, etc. Les douairieres lui disaient : r ous qui etes alle en Angleterre, etc. II avail pousse jus- [u'en Lombardie, il avail cotoye les lacs d'ltalie. II lisait es ouvrages nouveaux. Enfin, pendant qu'il nettoyait ses ;ants, le tigreBabylas repondait aux visiteurs : Monsieur ravaille. Aussi avait-on essaye de demonetiser le jeune 1. Am^dee de Soulas a Paide de ce mot : a G'est un iomme tres-avance. Amedee possedait le talent de debi- er avec la gravite bisontine les lieux communs a la node, ce qui lui donnait le merite d'etre un des hommes es plus eclaires de la noblesse. II portal: sur lui la bijou- 168 SCENES DE LA VIE PRIYEE. terie a la mode, et dans sa tete les pensees controldes par la presse. En 1834, Araedee etait un jeune homme de vingt-cinq ans, de tattle moyenne, brun, le thorax violemment pro- nonce, les epaules a Tavenant, les cuisses un peu rondes, le pied deja gras, la main blanche et potelee, un collier de barbe, des moustaches qui rivalisaient avec celles de. la garnison, une bonne grosse figure rougeaude, le nez ecrase, les yeux bruns et sans expression; d'ailleurs, rien d'espagnol. II marchait a grands pas vers une obesite fa- tale a ses pretentious. Ses ongles etaient soignes, sa barbe etait faite, les moindres details de son vetement etaient tenus avec une exactitude anglaise. Aussi regardait-on Amedee de Soulas comme le plus bel homme de Besan- Qon. Un coiffeur, qui venait le coiffer a heure fixe (autre luxe de soixante francs par an!), le preconisait comme Parbitre souverain en fait de modes et d'elegance. Ame^ dee dormait tard, faisait sa toilette, et sortait a cheval vers midi pour aller dans une de ses metairies tirer le pistolet. II mettait a cette occupation la meme importance qu'y mil lord Byron dans ses derniers jours. Puis il reve- nait a trois heures, admire sur son cheval par les grisettes et par les personnes qui se trouvaient a leur croisee. Apres de pretendus travaux qui paraissaient 1'occuper jusqu'a quatre heures, il s'habillait pour aller diner en ville, et passait la soiree dans les salons de Taristocratie bisontine a jouer au whist, et revenait se coucher a onze heures. Aucune existence ne pouvait etre plus a jour, plus sage, ni plus irreprochable, car il allait exactement aux offices le dimanche et les fetes. ALBERT SAVARUS. 169 Pour vous faire comprendre combien cette vie est exor- bitante, il est necessaire d'expliquer Besangon en quelques inots. Nulle ville n'offre une resistance plus sourde et muette au progres. A Besangon, les administrateurs, les employes, les militaires, enfin tous ceux que le gouver- nement, que Paris y envoie occuper un poste quelconque, sont designes en bloc sous le nom expressif de la colonie. La colonie est le terrain neutre, le seul ou, comme a 1'eglise, peuvent se rencontrer la societe noble et la so- ciete bourgeoise de la ville. Sur ce terrain commencent, a propos d'un mot, d'un regard ou d'un geste, des haines de maison a maison, entre femmes bourgeoises et nobles, qui durent jusqu'a la mort et agrandissent encore les fosses infranchissables par lesquels les deux societes sont separees. A 1'exception des Clermont-Mont-Saint-Jean, des Beauffremont, des de Scey, des Gramont et de quelques autres qui n'habitent la Comte que dans leurs terres, la noblesse bisontine ne remonte pas a plus de deux siecles, a 1'epoque de la conquete par Louis XIV. Ce monde est essentiellement parleraentaire et d'un rogue, d'un raide, d'un grave, d'un positif, d'une hauteur qui ne peut pas se comparer a la cour de Vienne, car les Bisontins feraient en ceci les salons viennois quinauds. De Victor Hugo, de Nodier, de Fourier, les gloires de la ville, il n'en est pas question, on ne s'en occupe pas. Les manages entre nobles s'arrangent des le berceau des enfants, tant les moindres choses comme les plus graves y sont definies. Jamais un etranger, un intrus ne s'est glisse dans ces inaisons, et il a fallu, pour y faire recevoir des colonels ou des officiers titres appartenant aux meilleures families -5?- 170 SCENES DE LA VIE PEIVEE. de France, quand il s'ea trouvait dans la garnison, des efforts de diplomatie que le prince de Talleyrand eut ete fort heureux de connaltre pour s'en servir dans un con- gres. En 1834, Amedee etait le seul qui portat des sous- pieds a Besangon. Geci vous explique deja la lionnerie du jeune M. de Soulas. Enfm une petite anecdote vous fera bien comprendre Besangon. Quelque temps avant le jour ou cette histoire com- mence, la prefecture eprouva le besoin de faire venir de Paris un redacteur pour son journal, afin de se defendre contre la petite Gazette que la grande Gazette avait pon- due a Besangon, et contre le Patriote que la Republique y faisait fretiller. Paris, envoya un jeune homme, ignorant sa Comte, qui debuta par un premier-Besancon de 1'ecole du Charivari. Le chef du parti juste-milieu, un homme de 1'hotel de ville, fit venir le journaliste et lui dit : Apprenez, monsieur, que nous sommes graves, plus que graves, ennuyeux, nous ne voulons point qu'on nous amuse, et nous sommes furieux d'avoir ri. Soyez aussi dur a digerer que les plus epaisses amplifications do la Revue des Deux Mondes, et vous serez a peine au ton des Bisontins. Le redacteur se le tint pour dit, et parla le patois phi- losophique le plus difficile a comprendre. II eut un succes complet. Si le jeune M. de Soulas ne perdit pas dans Testime des salons de Besangon, ce fut pure vanite de leur part : 1'aristocratie etait bien aise d'avoir Tair de se moderniser et de pouvoir offrir aux nobles Parisiens en voyage dans la Comte un jeune homme qui leur ressemblait a peu ALBERT SAVARUS. 171 pres. Tout ce travail cache, toute cette poudre jetee aux yeux, cette folie apparente, cette sagesse latente, avaient un but ; sans quoi, le lion bisontin n'eut pas ete du pays. ; Amedee voulait arriver a un mariage avantageux en prou- vant un jour que ses fermes n'etaient pas hypothequees et qu'il avait fait des economies. II voulait occuper la ville, il voulait en etre le plus bel homme, le plus ele'- gant, pour obtenir d'abord 1'attention, puis la main de mademoiselle Rosalie de Watteville : ah! En 1830, au moment ou le jeune M. de Soulas com- menga son metier de dandy, Rosalie avait quatorze ans. En 1834, mademoiselle de Watteville atteignait done a cet age ou les jeunes personnes sont facilement frappees par toutes les singularites qui recommandaient Amedee a Tattention de la ville. II y a beaucoup de lions qui se font lions par calcul et par speculation. Les Watteville, riches depuis douze ans de cinquante mille francs de rente, ne depensaient pas plus de vingt-quatre mille francs par an, tout en recevant la haute societe de Besancpn tes lundis et les vendredis. On y dinait le lundi, Ton y passait la soiree le vendredi. Ainsi, depuis douze ans, quelle somme ne faisaient pas vingt-six mille francs annuellement eco- nomises et places avec la discretion qui distingue ces vieilles families ! On croyait assez g&ieralement que, se trouvant assez riche en terres, madame de Watteville avait mis dans le trois pour cent ses economies en 1830. La dot de Rosalie devait alors se composer d'environ quarante mille francs de rente. Depuis cinq ans, le lion avait done travaille comme une taupe pour se loger dans le haut bout de Testime de la severe baronne, tout en se posant 172 SCENES DE LA VIE PRIVEE. de maniere a ilatier Tamour-propre de mademoiselle de Watteville. La baronne etait dans le secret des inventions par lesquelles Amedee parvenait a soutenir son rang dans Besangon, et Ten estimait fort. Souias s'etais mis sous 1'aile de la baronne quand elle avait trentc ans, il eut alors I'audace de "admirer et d'en faire une idole; il en e*tait arrive a pouvoir lui raconter, lui seul aii monde, les gaudrioles que presque toutes les devotes aiment a en- tendre dire, autorisees qu'elles sont par leurs grandes vertus a contempler des abimes sans y choir et les em- buches du demon sans s'y prendre. Comprenez-vous pour- quoi ce lion ne se permettait pas la plus legere intrigue! il clarifiait sa vie, il vivait en quelque sorte dans la rue afm de pouvoir jouer le role d'amant sacrifie pres de la baronne, et lui re'galer 1'esprit des peches qu'elle interdi- sait a sa chair. Un homme qui possede le privilege de couler des choses lestes dans 1'oreille d'une devote est a ses yeux un homme charmant. Si ce lion exemplaire eut mieux connu le coeur humain, il aurait pu sans danger se permettre quelques amourettes parmi les grisettes de Be- sangon, qui le regardaient comme un roi : ses affaires se seraient avancees aupres de la severe et prude baronne. Avec Rosalie, ce Caton paraissait depensier : il professait la vie elegante, il lui montrait en perspective le role bril- j lant d'une femme a la mode a Paris, ou il irait comme j depute'. Ces savantes manoeuvres furent couronnees par ;un plein succes. En 1834, les meres des quarante families nobles qui composent la haute societe bisontine citaient le jeune M. Amedee de Souias comme le plus charmant jeune homme de Besangon, personne n'osait disputer la ALBERT SAVARUS. 173 place au coq de 1'hotel de Rupt, et tout Besangon le re- gardait comme le futur epoux de Rosalie de Watteville. II y avait eu deja meme a ce sujet quelques paroles echan- gees entre la baronne et Amedee, auxquelles la pretendue nullite du baron donnait une certitude. Mademoiselle de Watteville, a qui sa fortune, enormej un jour, pretait alors des proportions considerables, elevee dans Tenceinte de Thotel de Rupt que sa mere quitta ra- rement, tant elle aimait le cher archeveque, avait etd forternent comprimee par une education exclusivement religieuse et par le despotisme de sa mere qui la tenait severement par principes. Rosalie ne savait absolument rien. Est-ce savoir quelque chose que d'avoir etudie la geographic dans Guthrie, Fhistoire sainte, Thistoire an- cienne, 1'histoire de France et les quatre regies, le tout passe au tamis d'un vieux jesuite? Dessin, musique et danse furent interdits, comme plus propres a corrompre qu'a embellir la vie. La baronne apprit a sa fille tons les points possibles de la tapisserie et les petits ouvrages de femme : la couture, la broderie, le filet. A dix-sept ans, Rosalie n'avait lu que les Lettres edifmntcs et des ouvrages sur la science heraldique. Jamais un journal n'avait souille ses regards. Elle entendait tous les matins la messe a la cathedrale ou la menait sa mere, revenait dejeuner, tra- vaillait apres une petite promenade dans le jardin, et re- cevait les visites assise pros de la baronne jusqu'a 1'heure du diner; puis, apres, excepte les lundis et les vendredis, elle accompagnait madame de Watteville dans les soirees, sans pouvoir y parler plus que ne le voulait 1'ordonnance maLernelle. A dix-huit ans, mademoiselle de Watteville 10. 174 SCENES DE LA VIE PRIVEE. dtait une jeune fille frele, mince, plate, blonde, blanche, et de la derniere insignifiance. Ses yeux, d'un bleu pale, s'embellissaient par le jeii des paupieres qui, baissees, produisaient une ombre sur ses joues. Quelques laches de rousseur nuisaient a Teclat de son front, d'ailleurs bien coupe. Son visage ressemblait parfaitement a ceux des saintes d'Albert Diirer et des peintres anterieurs au Peru- gin : meme forme grasse, quoique mince, meme delica- tesse attristee par Textase, meme naivete severe. Tout en elle, jjsqu'a sa pose, rappelait ces vierges dont la beaute ne reparait dans son lustre mystique qu'aux yeux d'un connaisseur attentif. Elle avait de belles mains, mais rouges, et le plus joli pied, un pied de chatelaine. Habi- tuellement elle portait des robes de simple cotonnade; mais, le dimanche et les jours de fete, sa mere lui per- mettait la soie. Ses modes, faites a Besangon, la rendaient presque laide; tandis que sa mere essayait d'emprunter de la grace, de la beaute, de Tele'gance aux modes de Paris, d'ou elle tirait les plus petites choses de sa toilette, par les soins du jeune M. de Soulas. Rosalie n'avait ja- mais porte' de bas de soie ni de brodequins, mais des bas de coton et des souliers de peau. Les jours de gala, elle etait vetue d'une robe de mousseline, coifiee en cheveux, et avait des souliers en peau bronzee. Cette education et Tattitude modeste de Rosalie cachaient un caractere de fer. Les physiologistes et les profonds observateurs de la nature humaine vous diront, a votre grand etonnement peut-etre, que, dans les families, les humeurs, les carac- teres, 1'esprit, le genie, reparaissent a de grands inter- valles absolument comme ce qu'on appelle les maladies ALBERT SAVARUS. 175 hereditaires. Ainsi le talent, de meme que la goutte, saute quelquefois de deux generations. Nous avons, de ce phe- nomene, un illustre exemple dans George Sand, en qui ; revivent la force, la puissance et le concept du marechal ' de Saxe, de qui elle est petite-fille naturelle. Le caractere decisif, la romanesque audace du fameux Watteville, etaient revenus dans Tame de sa petite-niece, encore aggraves par la tenacite, par la fierte du sang des de Rupt. Mais ces qualites ou ces defauts, si vous voulez, etaient aussi profondement caches dans cette ame de jeune fille, en apparence molle et debile, que les laves bouillantes le sont sous une colline avant qu'elle devienne un volcan. Madame de Watteville seule soupgonnait peut-etre ce legs des deux sangs. Elle se faisait si severe pour sa Rosalie, qu'elle rpondit un jour a I'archeveque qui lui reprochait de la traiter trop durement : Laissez-moi la conduire, monseigneur; je la con- nais! elle a plus d'un Belzebuth dans sa peau! La baronne observait d'autant mieux sa fille, qu'elle y croyait son honneur de mere engage. Enfin elle n'avait pas autre chose a faire. Glotilde de Rupt, alors agee de trente-cinq ans et presque veuve d'un epoux qui toumait des coquetiers en toute espece de bois, qui s'acharnait a faire des cercles a six raies en bois de fer, qui fabriquait ^des tabatieres pour sa societe, coquetait en tout bien, tout honneur, avec Amedee de Soulas. Quand ce jeune homme : etait au logis, elle renvoyait et rappelait tour a tour sa - fille, et tachait de surprendre dans cette jeune ame des mouvements de jalousie, afin d'avoir Toccasion de les dompter. Elle imitait la police dans ses rapports avec les 17.6 SCENES DE LA VIE PRIVEE. republicans ; rnais elle avait beau faire, Rosalie ne se livrait a aucune espece d'emeute. La seche devote repro- chait alors a sa fille sa parfaite insensibilite. Rosalie con- naissait assez sa mere pour savoir que, si elle eut trouve bien le jeune M. de Soulas, elle se serait attire quelque verte remontrance. Aussi, a toutes les agaceries de sa mere, repondait-elle par ces phrases si improprement ap- pelees jesuitiques, car les jesuites etaient forts, et ces reti- cences sont les chevaux de frise derriere lesquels s'abrite la faiblesse. La mere traitait alors sa fille de dissimulee. Si, par malheur, un eclat du vrai caractere des Watteville et des de Rupt se faisait jour, la mere s'arrnait du respect que les enfants doivent aux parents pour reduire Rosalie a 1'obeissance passive. Ce combat secret avait lieu dans 1'enceinte la plus secrete de la vie domestique, ahuisclos. Le vicaire general, ce cher abbe de Grancey, 1'ami du defunt archeveque, quelque fort qu'il fut en sa qualite de grand penitencier du diocese, ne pouvait pas deviner si cette lutte avait emu quelque haine entre la mere et la fille, si la mere etait par avance jalouse, ou si la cour que faisait Amedee a la fille dans la personne de la mere n'avait pas outre-passe les bornes. En sa qualite d'arni de la maison, il ne confessait ni la mere ni la fille. Rosalie, un peu trop battue, moralement parlant, a propos du jeune M. de Soulas, ne pouvait pas le souffrir, pour em- ployer un terme du langage familier. Aussi, quand il lui adressait la parole en tachant de surprendre son cceur, le recevait-elle assez froidement. Gette repugnance, visible settlement aux yeux de sa mere, etait un conlinuel sujet d'admonition. ALBERT S AVAR US. 177 Rosalie, je ne vois pas pourquoi vous aflectez tant de froideur pour Amedee; est-ce parce qu'il est 1'ami de la maison, et qu'il nous plait, a votre pere et a moi?... Eh! maman, repondit un jour la pauvre enfant, si je 1'accueillais bien, n'aurais-je pas plus de torts? Qu'est-ce que cela signifie? s'ecria madame de Wat- teville. Qu'entendez-vous par ces paroles? Votre mere est injuste, peut-etre, et, selon vous, elle le serait dans tons les cas? Que jamais il ne sorte plus de pareille reponse de votre bouche, a votre mere!... Etc. Cette querelle dura trois heures trois quarts, et Rosalie en fit 1'observation. La mere devint pale de colere et renvoya sa fille dans sa chambre, ou Rosalie etudia le sens de cette scene, sans y rien trouver, tant elle etait innocente ! Ainsi le jeune M. de Soulas, que toute la ville de Besangon croyait bien pres du but vers lequel il ten- dait, cravates deployees, a coups de pots de vernis, et qui lui faisait user tant de noir a cirer les moustaches, tant de jolis gilets, de fers de cheval et de corsets, car il por- tait un gilet de peau, le corset des lions; Amedee en etait plus loin que le premier venu, quoiqu'il eut pour lui le digne et noble abbe de Grancey. Rosalie ne savait pas d'ailleurs encore, au moment ou cette histoire commence, que le jeune comte Amedee de Souleyas lui fut destine. Madame, dit M. de Soulas, s'adressant a la baronne en attendant que le potage un peu trop chaud se fut re- froidi et en affectant de rend re son recit quasi roma- nesque, un beau matin la malle-poste a jete dans Yhotel National un Parisien qui, apres avoir cherche des appar- tements, s'est decide pour le premier etage de la maison 178 SCENES DE LA VIE PRIVEE. de mademoiselle Galard, rue du Perron. Puis r&tranger est alle droit a la mairie y deposer une declaration de domicile reel et politique. Enfm il s'est fait inscrire au tableau des avocats pres la cour en presentant des titres en regie, et il a mis une carte chez tous ses nouveaux confreres, chez les officiers ministeriels, chez les conseil- lers de la cour et chez tous les membres du tribunal, une carte ou se lisait : ALBERT SAVARON. Le nom de Savaron est celebre, dit Rosalie, qui &ait tres- forte en science he'raldique. Les Savaron de Savarus sont une des plus vieilles, des plus nobles et des plus riches families de Belgique. II est Frangais et troubadour, reprit Ame'dee de Soulas. S'il veut prendre les armes des Savaron de Sava- rus, il y mettra une barre. II n'y a plus en Brabant qu'une demoiselle Savarus, une riche heritiere a marier. La barre est, a la verite, signe de batardise; mais le batard d'un comte de Savarus est noble, reprit made- moiselle de Watteville. Assez, Rosalie ! dit la baronne. Vous avez voulu qu'elle sut le blason, fit le baron, elle le sait bien! Continuez, Amedee. Vous comprenez que, dans une ville ou tout est classe, defini, connu, case, chiffre, numerot^ comme a Besangon, Albert Savaron a ete regu par nos avocats sans aucune difficulte. Chacun s'est contente de dire : Voila un-pauvre diable qui ne sait pas son Besangon. Qui diable a pu lui conseiller de venir ici? qu'y pretend-il faire? Envoyer sa carte chez les magistrate au lieu d'y aller en ALBERT SAVARUS. 179 personne,... quelle faute! Aussi, trois jours apres, plus de Savaron. II a pris pour domestique Tancien valet de chambre de feu M. Galard, Jerome, qui salt faire un peu de cuisine. On a d'autant mieux oublie Albert Savaron, que personne ne l'a ni vu ni rencontre". II ne va done pas a la messe ? dit madame de Cha- voncourt. II y va le dimanche, a Saint-Pierre, mais a la pre- miere messe, a huit heures. II se leve toutes les nuits entre une heure et deux du matin, il travaille jusqu'a huit heures, il dejeune, et, apres, il travaille encore. II se promene dans le jardin, il en fait cinquante fois, soixante fois le tour; il rentre, dine et se couche entre six et sept heures. Comment savez-vous tout cela? dit madame de Cha- voncourt a M. de Soulas. D'abord, madame, je demeure rue Neuve, au coin de la rue du Perron, j'ai vue sur la maison ou loge ce myste- rieux personnage; puis il y a mutuellement des protocoles entre mon tigre et Jerome. Vous causez done avec Babylas? Que voulez-vous que je fasse dans mes promenades? Eh bien, comment avez-vous pris un etranger pour avocat? dit la baronne en rendant ainsi la parole au vicaire general. Le premier president a joue* le tour a cet avocat de le nommer d'office pour defendre aux assises un paysan a peu pres imbecile, accuse de faux, M. Savaron a fait ac- quitter ce pauvre homme en prouvant son innocence et demontrant qu'il avait ete Tinstrument des vrais cou- 180 SCENES DE LA VIE PRIVEE. pables. Non-seulement son systeme a triomphe', mais il a necessite Tarrestation de deux des temoins qui, reconnus coupables, ont dte condamnes. Ses plaidoiries ont frappe la cour et les jures. L'un d'eux, un negotiant, a confie le lendemain a M. Savaron un proces delicat, qu'il a gagne. Dans la situation oil nous etions par Timpossibilite' ou se trouvait M. Berryer de venir a Besangon, M. de Garce- nault nous a donne le conseil de prendre ce M. Albert Savaron en nous predisant le succes. Des que je 1'ai vu, que je 1'ai entendu, j'ai eu foi en lui, et je n'ai pas eu tort. A-t-il done quelque chose d'extraordinaire?demanda madame de Chavoncourt. Oui, rdpondit le vicaire general. Eh bien, expliquez-nous cela, dit madame de Watte- ville. La premiere fois que je le vis, dit I'abbe de Grancey, il me regut dans la premiere piece apres rantichambre (1'ancien salon du bonhomme Galard), qu'il a fait peindre en vieux chene, et que j'ai trouve'e entierement tapissee de livres de droit contenus dans des bibliotheques egale- ment peintes en vieux bois. Cette peinture et les livres sont tout le luxe, car le mobilier consiste en un bureau de vieux bois sculpte, six vieux fauteuils en tapisserie, aux fenetres des rideaux couleur carmelite bordes de vert, et un tapis vert sur le plancher. Le poele de rantichambre chauffe aussi cette bibliotheque. En 1'attendant la, je ne me figurais point mon avocat sous des traits jeunes. Ce singulier cadre est vraiment en harmonie avec la figure, car M. Savaron est venu en robe de chambre de merinos noir, serree par une ceinture en corde rouge, des pan- ALBERT SAVARUS. 181 toufles rouges, un gilet de flanelle rouge, une calotte rouge. La livree du diable ! s'ecria madame de Watte- ville. Oui, dit 1'abbe, mais une tete superbe : cheveux noirs, melanges deja de quelques cheveux blancs, des cheveux comme en ont les saint Pierre et les saint Paul de nos ta- bleaux, a boucles touffues et luisantes, des cheveux durs comme des crins, un cou blanc et rond comrne celui d'une femme, un front magnifique separe par ce sillon puissant que les grands projets, les grandes pensees, les fortes me- ditations inscrivent au front des grands hommes; un teint olivatre marbre' de taches rouges, un nez carre, des yeux de feu, puis les joues creusees, marquees de deux rides longues pleines de souffrances, une bouche a sourire sarde et un petit menton mince et trop court; )a patte d'oie aux tempes, les yeux caves, rou'.ant sous des arcades sourci- lieres comme deux globes ardents; mais, malgre tous ces indices de passions violentes, un air calme, profondement resigne, la voix d'une douceur penetrante, et qui m'a sur- pris au Palais par sa facilite, la vraie voix de 1'orateur tantot pure et rusee, tantot insinuante, et tonnant quand il le faut, puis se pliant au sarcasme et devenant alors incisive. M. Albert Savaron est de moyenne taille, ni gras ni maigre. Enfm il a des mains de pr&at. La seconde fois que je suis alle chez lui, il m'a rec,u dans sa chambre qui est contigue a cette bibliolheque, et a souri de mon eton- nement quand j'y ai vu une mechante commode, an mauvais tapis, un lit de collegien et aux fenetres des ri- deaux de calicot. II sortait de son cabinet ou personne ne 11 1S2 SCENES DE LA VIE PRIVEE. penetre, m'a dit Jerome, qui n'y entrepas et qui s'est con- tenle do frapper a la porte. M. Savaron a ferme lui-meme cette porte a clef devant moi. La troisieme fois, il dejeu- nait dans sa bibliotheque de la maniere la plus frugale; mais, cette fois, comme il avait passe la nuit a examiner nos pieces, que j'etais avec notre avoue, que nous devions rester longtemps ensemble et que le cher M. Girardet est verbeux, j'ai pu me permettre d'etudier cet etranger. Certes, ce n'est pas un homme ordinaire. II y a plus d'un secret derriere ce masque a la fois terrible et doux, patient et impatient, plein et creuse. Je 1'ai trouve voute legere- ment, comme tous les hommes qui ont quelque chose de lourd a porter. Pourquoi cet homme si Eloquent a-t-il quitte Paris? Dans quel dessein est-il venu a Besancon? On ne lui a done pas dit combien les etrangers y avaient peu de chance de reussite? On s'y servira de lui, mais les Bisontins ne Ty laisseront pas se servir d'eux. Pourquoi, s'il est venu, a-t-il fait si peu de frais, qu'il a fallu la fantaisie du pre- mier president pour le mettre en evidence? dit la belle madame de Chavoncourt. Apres avoir bien etudie cette belle tete, reprit Tabbd de Grancey, qui regarda fmement son interruptrice en donnant a penser qu'il taisait quelque chose, et surtout apres Tavoir entendu repliquant ce matin a Tun des aigles du barreau de Paris, je pense que cet homme, qui doit avoir trente-cinq ans, produira plus tard une grande sen- sation... Pourquoi nous en occuper? Votre proces est gagne, vous Tavez paye, dit madame de Watteville ea observant ALBERT SAVARUS. 183 sa fille, qui depuis que le vicaire general parlait etait coinme suspeadue a ses levres. La conversation prit un autre cours, et il ne fut plus question d'AlbertSavaron. Le portrait esquisse par le plus capable des vicaires generaux du diocese eut d'autant plus Tattraitd'un roman pour Rosalie, qu'il s'y trouvait un roman. Pour la premiere fois de sa vie elle rencontrait cet extraordinaire, ce mer- veilieux que caressent toutes les jeunes imaginations, et au-devant duquel se jette la curiosite, si vive a 1'age de Rosalie. Quel eire ideal que cet Albert, sombre, souffrant, eloquent, travailleur, compare parmademois-Ile de Wat- tevilie a ce gros ccmte joufflu, crevant de sante, diseur de fleurettes, parlant d'eleganceen face de la splendeur des anciens comtes de Rupt! Amedee ne lui valait que des querelks et des remon trances, elle ne le connaissait d'ail- leurs que trop, et cet Albert Savaron offrait bien des enigmes a dechiffrtr. Albert Savaron de Savarus, repetait-elle en elle- meme. Puis le voir, 1'apercevoir !... Gefut le desir d'une jeuue fille jusque-la sans desir. Elle repassait dans son coeur, dans son imagination, dans sa tete, les moindres phrases dites par Tabbe de Grancey, car tous les mots avaient porte coup. Un beau front, se disait-elle en regardant le front de chaque homme assis a la table, je n'en vois pas un seul de beau... Celui de M. de Soulas est trop bombe, celui de M. de Grancey est beau, mais il a soixante-dix ans et n'aplusdecheveux, onnesaitplus oufinit le front* 184 SCENES DE LA VIE PRIVEE. Qu'avez-vous, Rosalie? vous ne mangez pas... Je n'ai pas faim, maman, dit-elle. Des mains de pre'lat..., reprit-elle en elle-meme, je ne me souviens plus de celles de notre bel archeveque, qui m'a cependant con- firmee. Enfin, au milieu des allees et venues qu'elle faisait dans le labyrinthe de sa reverie, elle se rappela, brillant a tra- vers les arbres des deux jardins contigus, une fenetre illuminee qu'elle avait apergue de son lit quand par hasard elle s'etait eveillee pendant la nuit : Cetait done sa lumiere, se dit-elle; je le pourrai voir! je le verrai. Monsieur de Grancey, tout est-il fini pour le proces du chapitre? dit a brule-pourpoint Rosalie au vicaire ge- neral pendant un moment de silence. Madame de Watteville echangea rapidement un regard avec le vicaire general. Et qu'est-ce que cela vous fait, ma chere enfant? dit-elle a Rosalie en y mettant une feinte douceur qui rendit sa fille circonspecte pour le reste de ses jours. On peut nous mener en cassation ; mais nos adver- saires y regarderont a deux fois, repondit 1'abbe. Je n'aurais jamais cru que Rosalie put penser pen- dant tout un diner a un proces, reprit madame de Wat- teville. Ni moi non plus, dit Rosalie avec un petit air reveur qui fit rire. Mais M. de Grancey s'en occupait tant, que je m'y suis interessee. C'est bien innocent! On se leva de table, et la compagnie revint au salon. Pendant toute la soiree, Rosalie ecouta pour savoir si Ton parlerait encore cT Albert Savaron; mais, hormis les felici- tations que chaque arrivant adressait a 1'abbe sur le gain du proces, et ou personne ne mela Teloge de Tavocat, il n'en fut plus question. Mademoiselle de Watteville atten- dit la nuit avec impatience. Elle s'etait promis de se lever entre deux et trois heures du matin pour voir les fenetres du cabinet d' Albert. Quand cette heure fut venue, elle eprouva presque du plaisir a contempler la lueur que pro- jetaient a travers les arbres, presque depouilles de feuilles, les bougies de 1'avocat. A 1'aide de cette excellente vue que possede une jeune fille et que la curiosite semble etendre, elle vit Albert ecrivant, elle crut distinguer la couleur de I'ameublement qui lui parut etre rouge. La cheminee elevait au-dessus du toit une epaisse colonne de fumee. Quand tout le monde dort, il veille... comme Dieu! se dit-elle. L'education des filles comporte des problemes si graves, car 1'avenir d'une nation est dans la mere, que depuis longtemps TUniversite de France s'est donne la tache de n'y point songer. Voici Tun de ces problemes. Doit-on eclairer les jeunes filles? doit-on comprimer leur esprit? II va sans dire que le systeme religieux est compresseur : si vous les eclairez, vous en faites des demons avant Tage ; si vous les empechez de penser, vous arrivez a la subite explosion si bien peinte dans le personnage d'Agnes par Moliere, et vous mettez cet esprit comprime, si neuf, si perspicace, rapide et consequent comme le sauvage, a la merci d'un evenement, crise fatale amenee chez made- moiselle de Watteville par rirnprudente esquisse que se 186 SCENES DE LA VIE PRIV^E. permit a table un des plus prudents abbes du prudent chapitre deBesancon. Le leniemain matin, mademoiselle de Watteville, en s'habillant, regarda necessairement Albert Savaron se pro- menant dans le jardin contigu acelui de 1'hotel de Rupt. Queserais-jedevenue, se dit-elle,s'il avaitdemeure ailleurs? Je puis le voir. A quoi pense-t-il? Apres avoir vu, mais a distance, cet homme extraordi- naire, le seul dont la physionome tran 'bait vigoureuse- rnent sur la masse des figures bisontinesaperoues jnsqu'a- lor?, Rosalie sauta rapidement a 1'idee de peoetrer dans son interior, de savoir les raisons de tant de mystcre, d'entendre cette voie eloquent' 3 , derecevoir un regard de ces beaux yeux. Elle voulut toutcela, mais comment Tob- tenir? Pendant toute la journe'e, elle tira Taiguille sur sa bro- derie avec cette attention obtuse de la jeune fiMe qui pa- rait, comme Agnes, ne penser a rien et qui reflechit si bien sur toute chose que ses ruses sont i-'faillibles. De cette profonde meditation il resultachez Rosalie une envie de se confesser. Le lendemain matin, apres la messe, elle eut une petite conference a Notre-Dame avec FabbS Giroud, et i'entortilla si bien, que la confession fut indi- quee pour le dimanche matin, a sept heures et demie, avant la messe de huit heures. Elle commit une douzaine de mensonges pour pouvoir se trouver dans I'eglise, une seule fois, a 1'heureou 1'avocat venait entendre la messe. Enfin il lui prit un mouvem-^nt de teniresse excessif pour son pere, elle 1'alla voir dans son atelier, et lui demanda mille renseignements sur Tartdutourneur, pour ALBERT SAVARUS. 187 arriver a conseiller a son pere de tourner de grandes pieces, des colonnes. Apres avoir lance son pere dans les colonnes torses, uoe des difficultes de 1'art du tourneur, elle lui conseilla de profiler d'un gros tas de pienvs qui se trouvait au milieu du jardin [.our en faire faire une grotte, sur laquelle il mettrait un petit temple en fagon de belvedere, ou ses colonnes torses seraient employees et brilleraient aux yeux de toute la societe. Au milieu de la joie que cette entreprise can -ait a ce pauvre homme inoccupe, Rosalie lui dit en 1'embras- sant : Surtout ne dis pas a ma mere de qui te vient cette idee, elle me gronderait. Sois tranquille, repondit M. de Watteville, qui g6- missdit tout autaut que sa fille sous Toppression de later* riblefille des deRupt. Ainsi Hosalie avait la certitude de voir promptement batir un charmant observatoire d'ou !a vue plongereait sur le cabinet de i'avocat. Et il y a des hommes pour lesquels les jeunes filles font de pareils chefs-d'oeuvre de diplo- made, qui, la plupart du temps, comme Albert Savaron, n'en savent rien. Ce dimanche, si peu patiemment atfendu, vint, et la toilette de Rosalie fut faite avec un soin qui fit sourire Mariette, la femme de chambre de madame et de made- moiselle de Watteville. Voici la premiere fois que je vois mademoiselle si ve'tilleuse! ditMarielte. Vous me faites penser, dit Rosalie en langant a Ma- riette un regard qui mit des coquelicots sur les joues de 188 SCENES DE LA VIE PRIVEE. la femme de chambre, qu'il y a des jours ou vous I'Stes aussi plus pariiculierement qu'a d'autres. En quittant le perron, en traversant la cour, en fran- chissant la porte, en allant dans la rue, le coeur de Rosalie battit comme lorsque nous pressentons un grand evene- ment. Elle ne savait pas jusqu'alors ce que c'etait que d'aller par les rues : elle avail cru que sa mere lirait ses projets sur son front et qu'elle lui defendrait d'aller a confesse, elle se sentit un sang nouveau dans los pieds, elle les leva comme si elle eut marche sur du feu ! Natu- rellement elle avait pris rendez-vous avec son confes- seur a huit heures un quart, en disant huit heures a sa mere, afin d'attendre un quart d'heure environ aupres d'Albert. Elle arriva dans 1'eglise avant la messe, et, apres avoir fait une courte priere, elle alia voir si 1'abbe Giroud tait a son confessionnal, uniquement pour pouvoir flaner dans Teglise. Aussi se trouva-t-elle placee de maniere a regarder Albert au moment ou il entra. II faudrait qu'un homme fut atrocement laid pour n'etre pas trouve beau dans les dispositions ou la curiosite mettait mademoiselle de Watteville. Or Albert Savaron, "1 deja tres-remarquable, fit d'autant plus d'impression sur J Rosalie, quesa maniere d'etre, sa demarche, son attitude, tout, jusqu'a son vetement, avait ce je ne sais quoi qui ne s'explique que par le mot myslcre I II entra. La paroisse, jusque-la sombre, parut a Rosalie comme eclairee. La jeune fille fut charmee par cette demarche lente et pres- que solennelle des gens qui portent un monde sur leurs epaules, et dont le regard profond, dont le geste, s'ac- cordent a exprimer une pensee ou devastatrice ou domi- ALBERT SAVARUS. 189 atrice. Rosalie comprit alors les paroles du vicaire ge- e*ral dans toute leur etendue : oui, ces yeux d'un jaune run diapres de filets d'or voilaient une ardeur qui se ahissait par des jets soudains. Rosalie, avec une impru- ence que remarqua Mariette, se mit sur le passage de avocat de maniere a ^changer un regard avec lui; et ce jgard cherche lui changea le sang, car son sang fremit ; bouillonna comme si sa chaleur cut double. Des qu'Al- 3rt se fut assis, mademoiselle de Watteville eut bientot loisi sa place de maniere a le parfaitement voir pendant ut le temps que lui laisserait 1'abbe Giroud. Quand ariette dit : Voila M. Giroud, il parut a Rosalie que ) temps n'avait pas dure plus de quelques minutes. Drsqu'elle sortit du confessionnal, la messe etait dite, ibert avait quitte la paroisse. Le vicaire general a raison, pensait-elle, il souffre! nirquoi cet aigle, car il a des yeux d'aigle, est-il venu abattre sur Besangon? Oh! je veux tout savoir... Et >mrnent? Sous le feu de ce nouveau desir, Rosalie tira les points 3 sa tapisserie avec une admirable exactitude, et voila ss meditations sous un petit air candide qui jouait la laiserie a tromper madame de Watteville. D3puis le di- anche ou mademoiselle de Watteville avait regu ce igard, ou, si vous voulez, ce bapteme de feu, magniflque [pression de Napoleon qui peut servir a Tamour, elle ena chaudement Taffaire du belvedere. Maman, dit-elle une fois qu'il y eut deux colonnes 3 tournees, mon pere s'est mis en tete une singuliere ee : il tourne des colonnes pour un belvedere qu'il a le il. 190 SCENES DE LA VIE PRIVEE. projet de faire elever en se servant de ce tas de pierreg qui se trouve an milieu du jardin; approuvez-vous cela? Mui, il me semble que... J'approuve tout ce qne fait votre pere, repliqua sechement madame de Watteville, et c'est le devoir des femmes de se soumettre a leur mari, quand meme elles n'en approuveraient point les ides... Pourquoi nVoppo- serais-je a une chose indifferent^ en elle-m6me, du mo- ment qu'elle amuse M. de Watteville? Mais c'est que, de !a, nous verrons ch^z M. de Sonlas, et M. de Soulas nousy verra quand nous y serons. Peut-etre parlerait-on. . . Avez-vous, Rosalie, la prevention de conduire vos parents, et d'en savoir plus qu'eux sur la vie et sur les convenances? Je me tais, maman. Au surplus, mon pere dit que la grotte fera une salle ou Ton aura frais et ou Ton ira prendre le cafe*. Votre pere a eu la d'excellentes ide"es, repondit madame Watteville, qui voulut aller voir les coloones. Elle donna son approbation au projet du baron de Wat- teville en indiquant pour Terection du monument une place au fond du jardin d'ou Ton n'etait pas vu de chez M. de Soulas, inais d'ou Ton voyait admirablement chez M. Albert Savaron. Un entrepreneur fut mande qui se chargea de iaire une groite au sommet de laquelb on parviendrait par un petit chemin de trois pieds de large, dans les rocailles duquel viendraient des pervenches, des iris, des viornes, des lierres, des chevrefeuilles, de la vigne vierge. La baronne inventa de faire tapisser Time- ALBERT SAVARUS. 191 rieur dela grotte en bois rustique alors a la mode pour les jar Quand il est venu me remercier, il m'a remis un billet de cinq cents francs, et m'a dit a Toreille : Les voix tiennent toujours. ' En cinq conferences que nous avons eues, je me suis fait, je crois, un ami de ce vicaire general. Maintenant, accable d'affaires, je ne me charge que de celles qui 2-48 SCENES DE LA VIE PRIVEE. regardent les negotiants, en disant que les questions de commerce sont ma specialite. Cette tactique m'attache les gens de commerce et me permet de rechercher les personnes influentes. Ainsi tout va bien. D'ici a quelques mois, j'aurai trouve dans Besangon une maison a acheter qui puisse me donner le cens. Je compte sur toi pour me preter les capitaux necessaires a cette acquisition. Si je mourais, si j'echouais, il n'y aurait pas assez de perte pour que ce soit une consideration entre nous. Lesinterets te seront servis par les loyers, et j'aurai d'ailleurs soin d'attendre une bonne occasion, afm que tu ne perdes rien a cette hypotheque necessaire. Ah ! mon cher Leopold, jamais joueur, ayant dans sa poche les restes de sa fortune, et la jouant au cercle des Strangers, dans une derniere nuit d'ou il doit sortir riche on ruine, n'a eu dans les oreilles les tintements perpetuels, dans les mains la petite sueur nerveuse, dans la tete Fagitation febrile , dans le corps les tremblements inteVieurs que j'eprouve tons les jours en jouant ma der- niere partie au jeu de Tambition. Helas ! cher et seul ami, voici bientot dix ans que je lutte. Ce combat avec les hommes et les choses, ou j'ai sans cesse verse* ma force et mon energie, ou j'ai tant use les ressorls du desir, m'a mine, pour ainsi dire, interieurement. Avec les appa- rences de la force, de la sante, je me sens ruine. Ghaque jour emporte un lambeau de ma vie intime. A chaque nouvel effort, je sens que je ne pourrai plus le recommen- cer. Je n'ai plus de force et de puissance que pour le bonheur, et s'il n'arrivait pas poser sa couronne de roses sur ma tete, le moi que je suis n'existerait plus, je devien- ALBERT SAVARUS. 249 drais une chose d&ruite , je ne desirerais plus rien dans le monde, je ne voudrais plus rien etre. Tu le sais, le pouvoir et la gloire, cette immense fortune morale que je cherche, n'est que secondaire : c'est pour moi le moyen de la felicite, le piedestal de mon idole. Atteindre au but en expirant, comme lecoureur anti- que! voir la fortune et la mort arrivant ensemble sur le seuil de sa porte ! obtenir celle qu'on aime au moment ou Tamour s'eteint ! n'avoir plus la faculte de jouir quand on a gagne le droit de vivre heureux!... oh! de combien d'hommes ceci fut la destinee! II y a certes un moment ou Tantale s'arrete, se croise les braset defie 1'enfer, en renonc.ant a son metier d'o- rera. G'etait a vous de menacer les Riceys. C'est ce que je disais hier au soir a monsieur, repondit Modinier. Mais, pour aborider dans ce sens, je lui propo- sais de venir voir s'il n'y avait pas, de ce cote de la dent ou de I'autre, a une hauteur quelconque, des traces de clot ure. Depuis cent ans, de part et d'autre on exploitait la dent de Vilard, cette espece de mur mitoyen entre la com- mune des Riceys et les Rouxey, qui ne rapportait pas grand'chose, sans en venir a des moyens extremes. L'objet en litige, etant convert de neige six mois de I'annee, etait de nature a refroidir la question, Aussi fallut-il Tardeur soufflee par la revolution de 1830 aux defenseurs du peuple pour reveiller cette affaire, par laquelle M. Chantonnit, maire des Riceys, voulait dramatiser son existence sur la tranquille frontiere de Suisse et immortaliser son admi- nistration. Chantonnit, comme son nom Tindique, etait originaire de Neufchatel. Mon cher pere, dit Rosalie en rentrant dans la bar- 266 SCENES DE LA VIE PRIVEE. que, j'approuve Modinier. Si vous voulez obtenir la mi- toyennete de la dent de Vilard, il est necessaire d'agir avec vigueur, et d'obtenir un jugement qui vous mette a 1'abri des entreprises de ce Chantonnit. Pourquoi done auriez-vous peur? Prenez pour avocat le fameux Sava- ron, prenez-le promptement pour que Chantonnit ne le charge pas des interets de sa commune. Celui qui a ga- gne la cause du chapitre contre la ville gagnera bien celle des Watteville contre les Riceys ! D'ailleurs, dit-elle, les Rouxey seront un jour a moi (le plus tard possible, je 1'espere), eh bien, ne me laissez pas de proces. J'aime cette terre, et je 1'habiterai souvent, je Taugmenterai tant que je pourrai. Sur ces rives, dit-elle en montrant les bases des deux Rouxey, je decouperai des corbeilles, j'en ferai des jardins anglais ravissants... Allons a Besanq.on, et ne revenons ici qu'avec 1'abbe de Grancey, M. Savaron et ma. mere, si elle le veut. (Test alors que vous pourrez prendre un parti; mais, a votre place, je J'aurais deja pris. Vous vous nommez Watteville, et vous avez peur d'une lutte! Si vous perdez le proces... tenez, je ne vous dirai pas un mot de reproche. Oh! si tu le prends ainsi, dit le baron, je le veux bien, je verrai 1' avocat. D'ailleurs , un proces , mais c'est tres-amusant. II jette un interet dans la vie, Ton va, Ton vient, Ton se demene. N'aurez-vous pas mille demarches a faire pour arriver aux juges?... Nous n'avons pas vu 1'abbe de Gran- cey pendant plus de vingt jours, tant il etait occupe! : Mais il s'agissait de toute Fexistence du chapitre, dit M. de Watteville. Puis 1' amour-propre, la conscience ALBERT S AVAR US. 267 de I'archeveque, tout ce qui fait vivre les pretres y etait engage! Ce Savaron ne salt pas ce qu'il a fait pour le cha- pitre ! il Ta sauve. Ecoutez-moi, lui dit-elle a 1'oreille : si vous avez M. Savaron pour vous, vous aurez gagne, n'est-ce pas? Eh bien, laissez-moi vous donner un conseil : vous ne pouvez avoir M. Savaron pour vous que par M. de Gran- cey. Si vous m'en croyez, parlons ensemble a ce cher abbe, sans que ma mere soit de la conference, car je sais un moyen de le decider a nous amener 1'avocat Savaron. - II sera bien difficile de n'en pas parler a ta mere! L'abbe de Grancey s'en chargera plus tard; mais decidez-vous a promettre votre voix a 1'avocat Savaron aux prochaines elections, et vous verrez ! Aller aux elections! prater serment! s'ecria le baron de Watteville. Bah! dit-elle. Et que dira ta mere? Elle vous ordonnera peut-etre d'y aller, repondit Ro- salie, qui savait par la lettre d'Albert a Leopold les enga- gements du vicaire general. Quatre jours apres, 1'abbe de Grancey se glissait un matin de tres-bonne heure chez Albert de Savarus, apres Tavoir prevenu la veille de sa visite. Le vieux pretre ve- nait conquerir le grand avocat a la maison Watteville,' demarche qui revele le tact et la finesse que Rosalie avait souterrainement deployes. Que puis-je pour vous, monsieur le vicaire general? dit Savarus. 268 SCENES DE LA VIE PRIVEE. L'abbe, qui degoisa Taffaire avec une admirable bon- homie, fut ecoute froidement par Albert. Monsieur Tabbe, repondit-il, il m'est impossible de me charger des interets de la maison Watteville, et vous allez comprendre pourquoi. Mon role ici consiste a garder la plus exacte neutralite. Je ne veux pas prendre couleur, et dois rester une enigme jusqu'a la veille de mon elec- tion. Or, plaider pour les Watteville, ce ne serait rien a Paris; mais ici!... Ici ou tout se commente, je serais pour tout le monde 1'homme de votre faubourg Saint-Germain. Eh ! croyez-vous, dit Tabbe, que vous pourrez etre inconnu, quand, au jour des elections, les candidats s'at- taqueront? Mais alors on saura que vous vous nommez Savaron de Savarus, que vous avez etc maitre des re- quetes, que vous etes un homme de la Restau ration L Au jour des elections, dit Savarus, je serai tout ce qu'il faudra que je sois. Je compte parler dans les reu- nions preparatories... Si M. de Watteville et son parti vous appuyaient, vous auriez cent voix compactes et un peu plus sures que celles sur lesquelles vous comptez. On peut toujours semer la division entre les inte'rets, on ne separe point les con- victions. Eh ! diable, reprit Savarus, je vous airne et puis faire beaucoup pour vous, mon pere ! Peut-etre y a-t-il des ac- commodements avec le diable. Quel que soit le proces de M. de Watteville, on peut, en prenant Girardet et le gui- dant, trainer la procedure jusqu'apres les elections. Je ne me chargerai de plaider que le lendemain de mon Elec- tion. ALBERT SAVARUS. 269 Faites une chose, dit 1'abbe, venez a 1'hotel de Rupt; il s'y trouve une petite personne de dix-huit ans qui doit avoir un jour cent mille livres de rente, et vous paraitrez lui faire la cour... Ah ! cette jeune fille que je vois souvent sur ce kiosque... Oui, mademoiselle Rosalie, reprit Tabbe* de Gran- cey. Vous etes ambitieux. Si vous lui plaisiez, vous seriez tout ce qu'un ambitieux veut etre : ministre. On est tou- jours ministre quand a une fortune de cent mille livres de rente on joint vos etonnantes capacites. Monsieur 1'abbe , dit vivement Albert , mademoi- selle de Watteville aurait encore trois fois plus de for- tune et m'adorerait, qu'il me serait impossible de 1'e- pouser... Vous seriez marie? fit 1'abbe de Grancey. Non pas a 1'eglise, non pas a la mairie, dit Savarus, mais moralement. G'est pis, quand on y tient autant que vous paraissez y tenir, repondit 1'abbe. Tout ce qui n'est pas fait peut se defaire. N'asseyez pas plus votre fortune et vos plans sur un vouloir de femme, qu'un homme sage ne compte sur les souliers J'ai reconnu, cher et bien-aime vicaire general, votre ame tendre et votre cceur encore jeune dans tout ce que vient de me communiquer le reverend pere general de notre ordre. Vous avez devine' le seul vceu qui restat dans le dernier repli de mon coeur relativement aux choses du monde : faire rendre justice a mes sentiments par celle qui m'a si maltraite! Mais, en me laissant la liberte' d'user de votre offre, le general a voulu savoir si ma vocation etait sure : il a eu Pinsigne bonte de me dire sa pensee en me voyant decide a demeurer dans un silence absolu a cet e'gard. Si j'avais cede' a la tentation de rehabiliter Fhomme du monde, le religieux &ait rejete' de ce monas- tere. La grace a certainement agi : mais, pour avoir ete* court, le combat n'en a pas & moins vif ni moins cruel. N'est-ce pas vous dire assez que je ne saurais rentrer dans le monde? Aussi le pardon que vous me demandez pour Tauteur de tant de maux est-il bien entier et sans une pensee de de'pit. Je prierai Dieu qu'il veuille pardonner a ALBERT SAVARUS. 305 cette demoiselle comme je lui pardonne, de meme que je le prierai d'accorder une vie heureuse a madame de Rhe- tore'. Eh ! que ce soit la mort ou la main opiniatre d'une jeune fille acharnee a se faire aimer, que ce soit un de ces coups attribues au hasard, ne faut-il pas toujours obeir a Dieu? Le malheur fait dans certaines ames un vaste desert ou retentit la voix de Dieu. J'ai trop tard connu les rapports entre cette vie et celle qui nous attend, car tout est use chez moi. Je n'aurais pu servir dans les rangs de TEglise militante, je me jette pour le reste d'une vie presque 6teinte au pied du sanctuaire. Yoici la der- niere fois que j'ecris. II a fallu que ce fut vous, qui m'ai- miez et que j'aimais tant, pour me faire rompre la loi d'oubli que je me suis imposee en entrant dans la me- tropole de Saint-Bruno. Yous serez aussi particulierement dans les prieres de Frere ALBERT. Peut-etre tout est-il pour le mieux, se dit Tabbe de Grancey. Quand il eut communique' cette lettre a Rosalie, qui baisa par un mouvement pieux le passage qui contenait sa grace, il lui dit : Eh bien, maintenant qu'il est perdu pour vous, ne voulez-vous pas vous reconcilier avec votre mere en epou- sant le comte de Soulas? II faudrait qu'Albert me Tordonnat, dit-elle. Vous voyez qu'il est impossible de le consulter. Le general ne le permettrait pas. Si fallals le voir? 306 SCENES DE LA VIE PRIVEE. On ne voit point les chartreux. Et, (Tailleurs, aucune femme, excepte la reine de France, ne peut entrer a la Chartreuse, dit 1'abbe. Ainsi rien ne vous dispense plus d'epouser le jeune M. de Soulas. Je ne veux pas faire le malheur de ma mere, repon- dit Rosalie. Satan ! s'&ria le vicaire general. Yers la fin de cet hiver, 1' excellent abbe de Grancey mourut. 11 n'y eut plus entre madame de Watteville et sa fille cet ami qui s'interposait entre ces deux caracteres de fer. L'evenement prevu par le vicaire general eut lieu. Au mois d'aout 1837, madame de Watteville epousa M. de Soulas a Paris, ou elle alia par le conseil de Rosalie, qui se montra charmante et bonne pour sa mere. Madame de Watteville crut a ramitie de sa fille ; mais Rosalie voulait tout bonnement voir Paris pour se donner le plaisir d'une atroce vengeance : elle ne pensait qu'a venger Savarus en martyrisant sa rivale. On' aval t e'mancipe mademoiselle de Watteville, qui, d'ailleurs, atteignait bientot a 1'age de vingt et un ans. Sa mere, pour terminer ses comptes avec elle, lui avait abandonne ses droits sur les Rouxey, et la fille avait donne decharge a sa mere a raison de la succession du baron de Watteville. Rosalie avait encourage sa mere a epouser le comte de Soulas et a Tavantager. Ayons chacune notre liberte, lui dit-elle. j Madams de Soulas, inquiete des intentions de sa fille, fut surprise de cette noblesse de precedes; elle fit present a Rosalie de six mille francs de rente sur le grand-livre par acquit de conscience. Comme madame la cointesse de ALBERT SAVARUS, 307 Soulas avait quarante-huit mille francs de revenu en terres, et qu'elle e*tait incapable de les aliener dans le but de diminuer la part de Rosalie, mademoiselle de Watteville etait encore un parti de dix-huit cent mille francs : les Rouxey pouvaient produire, avec quelques ame- liorations, vingt mille francs de rente, outre les avantages de Thabitation, ses redevances et ses reserves. Aussi Ro- salie et sa mere, qui prirent bientot le ton et les modes de Paris, furent-elles facilement introduites dans le grand monde. La clef d'or, ces mots : dix-huit cent mille francs ! . .. brodes sur le corsage de Rosalie, servirent beaucoup plus la comtesse de Soulas que ses pr&entions a la de Rupt, ses fiertes mal placets, et meme que ses parentes tirees d'un pen loin. Vers le mois de fe'vrier 1838, Rosalie, a qni bien des jeunes gens faisaient une cour assidue, r&ilisa le projet qui Tamenait a Paris. Elle voulait rencontrer la duchesse de Rhetore*, voir cette merveilleuse femme et la plonger dans d'eternels remords. Aussi Rosalie etait-elle d'une recherche et d'une coquetterie etourdissantes, afm de se trouver avec la duchesse sur un pied d'egalite. La pre- miere rencontre eut lieu dans le bal annuellement donne* pour les pensionnaires de Tancienne liste civile, de- puis 1830. Un jeune homme, pousse par Rosalie, dit a la duchesse en la lui montrant : Voila Tune des jeunes personnes les plus remar- quables, une forte tetel Elle a fait jeter dans un cloitre, a la Grande- Chartreuse, un homme d*une grande portee, Albert de Savai'us, dont 1' existence a &e brisee par elle. 308 SCENES DE LA VIE PRIVEE. C'est mademoiselle de Watteville, la fameuse he'ritiere de Besangon... La duchesse palit, Rosalie e*changea vivement avec elle un de ces regards qui, de femme a femme, sont plus mortels que les coups de pistolet d'un duel. Francesca Soderini , qui soupqonna Tinnocence d'Albert, sortit aus- sitot du bal, en quittant brusquement son interlocuteur, incapable de deviner la terrible blessure qu'il venait de faire a la belle duchesse de Rhetore'. Si vous voulez en savoir davantage sur Albert, venez au bal de 1'Opera mardi prochain, en tenant a la main un souci. Ce billet anonyme, envoye* par Rosalie a la duchesse, amena la malheureuse Italienne au bal, ou Rosalie lui remit en main toutes les lettres d'Albert, celle ecrite par le vicaire general a Leopold Hannequin, ainsi que la re'- ponse du notaire, et meme celle ou elle avait fait ses aveux a M. de Grancey. Je ne veux pas etre seule a souffrir, car nous avons e'te' tout aussi cruelles Tune que Tautre! dit-elle a sa rivale. Apres avoir savoure la stupefaction qui se peignit sur le beau visage de la duchesse, Rosalie se sauva, ne re- parut plus dans le moude, et revint avec sa mere a BesanQon. Mademoiselle de Watteville, qui vit seule dans sa terre des Rouxey, montant a cheval, chassant, refusant ses deux ou trois partis par an, venant quatre ou cinq fois par hiver a BesanQon, occupe'e a faire valoir sa terre, passe pour une ALBERT SAVARUS. 309 personne extremement originate. Elle est une des ce*lebri- tes de 1'Est. Madame de Soulas a deux enfants, un gargon et une fille; elle a rajeuni, mais le jeune M. de Soulas a conside- rablement vieilli. Ma fortune me coiite cher, disait-il au jeune Cha- voncourt. Pour bien connaitre une devote, il faut malheu- reusement 1'epouser. Mademoiselle de Watteville se conduit en fille vraiment extraordinaire. On dit d'elle : Elle a des lubies! Elle va tous les ans voir les murailles de la Grande-Chartreuse. Peut-etre veut-elle imiter son grand-oncle en franchissant 1'enceinte de ce convent pour y chercher son mari, comme Watteville franchit les murs de son monastere pour recou- vrer la liberte. En 1841, elle a quitte* Besan^on dans Tintention, disait- on, de se marier; mais on ne sait pas encore la veritable cause de ce voyage, d'ou elle est revenue dans un etat qui lui interdit de jamais reparaitre dans le monde. Par un de ces hasards auxquels le vieil abbe de Grancey avait fait allusion, elle s'est trouvee sur la Loire dans le bateau a vapeur dont la chaudiere fit explosion. Mademoiselle de Watteville fut si cruellement maltraitee, qu'elle a perdu le bras droit et la jambe gauche; son visage porte d'af- freuses cicatrices qui la privent de sa beaute; sa sante, soumise a des troubles horribles, lui laisse peu de jours sans souffrance. Enfin, elle ne sort plus aujourd'hui de la chartreuse des Rouxey, ov elle mene une vie entierement vouee a des pratiques religieuses. Paris, mai 1842. INDEX Les personnages qui figurent dans ce volume se retrouvent dans les ouvrages suivants : Beauseant (Claire de). Le Pere Goriot. La Femme abandonn6e. Bidault. Les Employe's. Gobseck. La Vendetta. Ce"sar Birotteau. La Maison Nucingen. Blondet (Emile). La Vieille Fille. Le Cabinet des Antiques. Illusions perdues. Splendours et Miseres des Courtisanes. Modeste Mignon. Autre Etude de Femme. Les Secrets de la Princesse de Cadignan. La Maison Nucingen. Les Paysans. Blondet (Virginie). Le Cabinet des Antiques. Les Secrets de la Princesse de Cadignan. Les Paysans. Illusions perdues. Autre Etude de Femme. Le Depute" d'Arcis. Les Paysans. Bruel (Jean-Francois du). Un Manage de Garc.on. Les Employes. Un De"but dans la Vie. Un Prince de la Boheme. Les Petits Bourgeois. Illusions perdues. Camps (madarae de). Madame Firmiani. Les Employe's. La Femme de Trente Ans. Le De"put6 d'Arcis. Dudley (lord). Le Lys dans la Vallee. Histoire des Treize. Un Homme d' Affaires. Autre Etude de Femme. Dudley (Arabelle). Le Lys dans la Vallee. Le Bal de Sceaux. La Peau de Chagrin. Les Secrets de la Princesse de Cadignan. Me"moires de Deux Jeunes Mariees. Espard (Athe'nais d'). L'Interdiction. Illusions perdues. Splendeurs et Miseres des Courtisanes. Me'moires de Deux Jeunes Marines. Les Employed. Autre Etude de Femme. Une Te'ne'breuse Affaire. Les Secrets de la Princesse de Cadignan. Beatrix. Galathionne (prince et princesse de). Les Secrets de la Princesse de Cadignan. Les Petits Bourgeois. Le Pere Goriot. Beatrix. Grandlieu (duchesse Ferdinand de). Splendeurs et Miseres des Courtisanes. Beatrix. Grandlieu (Marie- Athe'naTs de). Splendeurs et Miseres des Courtisanes. Gobseck. Granville (de). Une Te'ne'breuse Affaire. Une Double Famille. Adieu. Ce'sar Birotteau. Splendeurs et Miseres des Courtisanes. Le Cousin Pons. 312 INDEX Granville (Anglique de). Une Double Famille. Histoire des Treize. Adieu. Granville (de). Une Double Famille. Le Cure" de Village. Hannequin (Leopold). Beatrix. La Cousine Bette. Le Cousin Pons. Jeanrenaud. L'Interdiction. La Roche-Hugon (Martial de). La Paix du Mdnage. Les Paysans. Le Depute" d'Arcis. Les Petits Bourgeois. La Cousine Bette. Lousteau (Etienne). Illusions perdues. Un Manage de Gargon. Splendeurs et Miseres des Courtisanes. Beatrix. La Muse du De'partement. La Cousine Bette. Un Prince de la Boheme. Un Homme d'Affaires. Les Petits Bourgeois. Les Come'diens sans le savoir. Manerville (Natalie de). Le Contrat de Mariage. Le Lys dans la Valle"e. Marsay (Henri de). Histoire des Treize. Les Come'diens sans le savoir. Autre Etude de Femme. Le Lys dans la Vallee. Le Pere Goriot. Le Cabinet des Antiques. Ursule Mirouet. Le Contrat de Mariage. Illusions perdues. Me'moires de Deux Jeunes Marines. Le Bal de Sceaux. Modeste Mignon. Les Secrets de la Princessede Cadignan. Une Tgn^breuse Affaire. Massol. Splendeurs et Miseres des Courtisanes. La Peau de Chagrin. La Cousine Bette. Les Come'diens sans le savoir. Nathan (Raoul). Illusions perdues. Splendeurs et Miseres des Courtisanes. Les Secrets de la Princessede Cadignan. Me'moires de Deux Jeunes Marines. L'Envers de 1'Histoire contemporaine. La Muse du De'partement. Un Prince de la Boheme. Un Homme d'Affaires. Les Come'diens sans le savoir. Nathan (Sophie). La Muse du De'partement. Illusions perdues. Splendeurs et Miseres des Courtisanes. Les Employe's. Un Manage de Garcon. Ursule Mirouet. Eugenie Grandet. La Fausse Maitresse. Un Prince de la Boheme. Les Come'diens sans le savoir. Nucingen (Delphine de). Le Pere Goriot. Histoire des Treize. Eugenie Grandet. Ce"sar Birotteau. Melmoth re'concilie'. Illusions perdues. L'Interdiction. Splendeurs et Miseres des Courtisanes. Modeste Mignon. La Maison Nucingen. Autre Etude de Femme. Le De'pute' d'Arcis. Nueil (Gaston de). La Femme abandonee. Rastignac (Eugene de). Le Pere Goriot. Illusions perdues. Splendeurs et Miseres des Courtisanes. Le Bal de Sceaux. L'Interdiction. Etude de Femme. Autre Etude de Femme. INDEX 313 La Peau de Chagrin. Les Secrets de la Princesse de Cadigaan. Une Te'ne'breuse Affaire. La Maison Nucingen. La Cousine Bette. Le Depute" d'Arcis. Les Comediens sans le savoir. Rastignac (Gabriel de). Le Pere Goriot. Le Cure" de Village. Rh6tore (Alphonse de). Un Manage de Gargon. Illusions perdues. Splendeurs et Miseres des Courtisanes. Me"moires de Deux Jeunes Marines. Le Depute" d'Arcis. Rochefide (Beatrix de). Beatrix. Les Secrets de la Princesse deCadignan. Sarrasine. Un Prince de la Boheme. Roguin (madame). Ce"sar Birotteau. La Maison du Chat qui pelote. Pierrette. Une Double Famille. Saint-Hereen (MoTna de). La Femme de Trente Ans. Le Depute" d'Arcis. Savarus (Albert de). La Recherche de 1'Absolu. Schinner (Hippolyte). Un Manage de Gargon. La Bourse. Pierre Grassou. Un De"but dans la Vie. Les Employe's. Modeste Mignon. La Fausse Maitresse. Les Comediens sans le savoir. Schmucke (Wilhelm). Splendeurs et Miseres des Courtisanes. Ursule Mirouet. Le Cousin Pons. Souchet (Francois). La Bourse. La Fausse Maitresse. Therese Le Pere Goriot. Tillet (Ferdinand du). Ce*sar Birotteau. La Maison Nucingen. Les Petits Bourgeois. Un Manage de Gargon. Pierrette. Melmoth re'concilie'. Illusions perdues. Les Secrets de la Princesse de Cadignan. Le Depute d'Arcis. La Cousine Bette. Les Come"diens sans le savoir. Petites Miseres de la Vie conjugate. Touches (Fe'licite des). Beatrix. Illusions perdues. Autre Etude de Femme. Honorine. La Muse du De'partement. Vandenesse (Charles de). La Femme de Trente Ans. Un Dbut dans la Vie. Vandenesse (Emilie de). Ce"sar Birotteau. Le Bal de Sceaux. Ursule Mirouet. Vandenesse (Felix de). Le Lys dans la Vailed. Illusions perdues. Ce"sar Birotteau. Me"moires de Deux Jeunes Marines. Un De"but dans la Vie. Un Contrat de Mariage. Les Secrets de la Princesse de Cadignan. Autre Etude de Femme. Une Te'ne'breuse Affaire. Vandenesse (Marie de). Une Double Famille. La Muse du De'partement. Vernou (Fe"licien). Un Manage de Gargon. Illusions perdues. Splendeurs et Miseres des Courtisanes. La Cousine Bette. Vignon (Claude). Illusions perdues. Honorine. Beatrix. La Cousine Bette. Les Comecliens sans le savoir. 18 TABLE FILLE D'EVE, ., 1 ..BERT SAVARUS. 159 . . ....... 311 COLIN. IMPRIMERIE DE LAGHT Kt&ilRaK wm JL^R m .- i5$, JfcVr "*** J $& m m ? j ^CTB'4t*.V3^ v^Wl-* i^f ^t- $st < - UNiVERsrrv OF ILLINOIS-URBANA 30112066424182