LES GRANDS tCRIVAINS FRANQAIS BALZAC PAR I! MI Li: I \. T II LI B RAR.Y OF THE. UNIVERSITY or ILLINOIS 845B21* '" DF13 The person charging this material is re- sponsible for its return on or before the Latest Date stamped below. Theft, mutilation, and underlining of books are reasons for disciplinary action and may result in dismissal from the University. University of Illinois Library HUV 2 9 1382 FEB> L161 O-1096 BALZAC VOLUMES DE LA COLLECTION /-/, brochtt. Balzac, par MILE FAOUBT. Beaomarohals, par ANDRB HAL- LAYS. Beroardtn da Saint-Pierre, par An- TB DI BAR INS. Bollcau, par O. LANBON. Bossaet, par ALFRED RBBELLIAU. Chateaubriand, par DB LESCURE. Cheoier (Andre), par EM. FAOUET. Cornellle, par GCSTAVB LAN so*. Coaain (Victor), par JULES SIMON. D'Alcmbert, par JOSEPH BERTRAMD. Descartes, par ALFRED FOUILLEB. Domas (Alexandra) pere, par HIP- POLYTE PARIQOT. Fenelon, par PAUL JANKT. Flaubert, par &MILE FAOUET. Foatenelle, par LABORDE-MILAA. Frolssart, par MART DARMBSTBTER. Oaatler (Tb6ophile), parMAxmxou CAMP. logo < Victor), par LEOPOLD MABIL- LEAU. LaBruyere, par PAUL MORILLOT. Lacordalre, par le comte D'HAUS- SOMTILLB. La Fayette (Madame do), par le comte D'HAUSSONYILLE. La Fontaine, par OEORQES LAPI- MB8TRB. Lamartine, par R. DOOMIC. La Rocbefouoanld, par J. HOOR- DEAU. Malstre (Joseph de), par OEOROBS COOORDAN. Marhrani, par GASTOH DESCHAMPS. Herlmie. par AUOUSTIN KILOH. Mollere, par G. LAFENESTRC. Montaigne, par PAUL STAFFER. Montesqulea, par ALBERT SOREL. Mnsset (A. de), par ARVKOE BARIKE. Pascal, par MILB BOUTROUX. Rabelais, par RENE MILLET. Baoine, par GUSTATB LARROUMET. Ronsard, par J.-J. JUSSERAMD. Rousseau (J.-J.), par ARTHUR CHO- QUET. Royer-Collard, par E. SPCLLKR. Rutebeui, par CLBOAT. Sainte-Beuve, par G. MICHAUT. Saint-Simon, par G ASTON BOISSIEN. Seviflne (Madame de), par GASTON BOISSIBR. Stael (Madame de), par ALBERT SOREL. Stendhal, par &DOUARD ROD. Tblers, par P. DE REMUSAT. Yigny (Alfred de), par MAURICB PALEOLOOUE. Villon (Fraogois), par G. PARIS. Voltaire, par G. LANSON. 12830. Coulomiuiers. Imp. PAUL BRODARD. 8-29. LES GRANDS fiCRIVAINS FRANQAIS BALZAC PAR EMILE FAGUET m; L'ACADKMIE TROISIEME EDITION LIBRAIRIE HACHETTE 79, BODLEY4RD 8AINT-ORRMAIN, PARIS lous droiu dc uaductlon, dc reproduction rt .1 adaptation reserves pour lout pay*. Copyright by LibrairU BacMt t , 1 <. 845 BZ I- BALZAC OONORE DE BALZAC Honore Balzac, qui prit plus tard le nom d'Ho- nore de Balzac, naquit a Tours le 16 mai (jour de la Saint-Honore) 1799. Son pere, Francois Balssa, avail pris de tres bonne heure le nom de Balzac; il etait ne a Nougai'rie, dans le departement du Tarn, en 1746. Le grand-pere d'Honore s'appelait Balssa; il etait cullivateur sur la paroisse de Nougai'rie. La mere d'Honore s'appelait Laure Sallambier et etait nee a Paris en 1778. Cette duplexite ethnique de Tascendance de Balzac dispense le biographe de toute dissertation ethnologique. Balzac n'est ni tou- rangeau, ni languedocien, ni parisien; il est simple- \ ment de race fran^aise. Son pere etait vigoureux, sanguin, grand parleur et grand liseur, homme a projets et a idees inattendus, traits de caractere que Ton'retrouvera chez son fils, plus tard insoucieux de presque toutes > ^ 6 BAL7.M . choscs, excepte de prolongcr ses jours de manit'-re a riv.iliser an moins avec Fontcnelle. Honore de Balzac a donne beaucoup dc parlies du caraclere dc son pore an docteur Benassi, du Mtdrcin de. campagne. M. Balzac le pere avail etc sous 1'ancien regime hominc dc loi de has degre et tres obscur. La Revo- lution lui donna sans doutc un coupd'epaule; car on le voit, en 1793, figurer dans V Almanack national comme officier municipal et comme membre du conseil ge'ne'ral de la Commune. II fut envoye a la frontiere du Nord comme adminislrateuraux vivres. 11 pousa, en 1797, Laure Sallambier, dont le pere appartenait a la meme administration. De 1804 a 1811 il fut administrateur de Thospice general de Tours. Des 1798 il avail ete, a Tours, dans Tadminislration des hospices, et c'est dans cette ville que naquit Honore, et le mot du temps recueilli par Taine : G'est un beau champignon d'h6pital est proba- blement, en m&me temps qu'une pretendue deCni- tion de son temperament litteraire, une allusion a son origine. Le pere de Balzac fut, en outre de ses fonctions adminislratives, tleuxieme adjoint au maire de la ville de Tours. En 1814 il rentra, a Paris, dans sa premiere administralion, cello des vivres, oil il resta jusqu'a sa relraite, en 1819, el il alia vivre a Villeparisis, puis a Versailles. 11 ne devait mourir qu'en 1829, a 1'age de qualre-vingl-lrois ans, a Ver- sailles. La mere d'Honore, de trente-deux ans plus jeune que son mari et de vingt et un ans plus Agee que son HONOR E DE BALZAC. 7 fils, etait une personne tres intelligente, Irt-s spiri- tuelle, tres jolie, avec dc beaux yeux, un nez long et fin, une bouche fine et un peu serree ; seche, impe- rieuseet autoritaire, ayantdu gout pourles sciences ormltes et les auteiirs audacieuseirient metaphysi- ciens, tendance qu'elle donna pendant quelque temps a son fils. Kile devait survivre de quelques annees a Honore; elle iriourut en 1853, a Tage de soixante-quinze ans. On croit generalement que Balzac a mis les traits les plus desagreables de sa mere dans le portrait de la Consine Bctte. Honore, afne des enfants, avail deux soeurs et un frere. L'afnee de ses sceurs, Laure, de deux ans plus jeune qu'Honore, fut toujours la meilleure amie qu'il cut sur cette terre, sa ronfidente, sa bonne conseillere et nous a laisse sur lui des memoires intiniment interessants. Elle avail epouse M. Surville. La seconde, Laurence, epousa M. de Montzaigle et mourut tres jeune, en 1826. Son frere, apres une enfanceetune adolescence ingrales, ernigra en Amerique, y mena une vie besoigneuse et mourut assez jeune. Honore fut envoye d'abord quelque temps comme externe au lycee de Tours et il y a une page sur cela dans le Lys dans la vallee', puis, sans que j'en puisse trouver la raison, au col- lege de Vendome, a Tage de neuf ans, en 1807. Le college de Vendome, tres celebre d'ailleurs a celte epoque, etait gouverne par des oratoriens. Us etaient severes. Honore ne prit aucun goul aux eludes propremenl dites; mais il lisait enormement, toul ce qui lui tombait sous la main et tout ce qu'il 8 DALZAC. pouvait deVober a la bibliotheque. II clait considere comme un eleve deplorable et passait beaucoup de temps au cachot. 11 ecrivait aussi, au gre de son caprice, toutes sortes de choses, sur des sujets gne- ralement fort au-dessus de son Age. 11 a donne plus tard une idee de ces anndes de college dans Louis Lambert. Tout cela produisit cbez lui une espece d'encephalite et Ton s'alarma. Sa mere fut appelee. Kile le trouva pale, raaigre, defait et comme etourdi. Sa grand'mere s'^cria : Voila comme le college nous les rend . On Temmena. C'etait le 22 aout 1813; il avait quinze ans. Sa sante se raffermit vite et il entra comme externe de troisieme au lyc^e de Tours. En 1814, son pere ayant etc nomine*, comme j'aidit, directeur de la premiere division des vivres de la ville de Paris, Honore fut place a Tinstitution Lepilre (voir encore le Lys dans la vallee) au Marais. M. Lepltre distingua le jeune Ilonore, s'attacha a lui et prit surlui uneassez forte influence. M. Lepttre, qui avait expose sa vie pour la famille royale pendant la Terreur, rtait tres catholique et tres monarcbiste. II n'est pas impossible que ses ides aienteu quelque retentisse- ment dans le cerveau du jeune bomme. Ses etudes, toujours assez mal faites en somme, etant terminees, Honor6 entra dans une 4tude d'avoue, chez M. Guyonnet-Merville. De dix-sept a vingt ans, tres tctif, il s'occupa de procedure, fit son droit et fivqwnta assidument les cours dc la Facult4 des Lettres. C^tait un ^tudiant pauvre, c^tait meme le type de T&udiant pauvre ; car son HONORE DE BALZAC. 9 pere ne lui donnait pas du tout d'argent. Balzac a consigne cela avec grand soin dans la Peau de cha- grin. A *ingt ans ou vingt et un, il rec.ut de son pere des propositions tres brillantes : un notaire a qui M. Francois Balzac avail autrefois rendu un service important offrait a Honore d'etre d'abord son clerc, puis, a tres brefdelai, son successeur dans les condi- tions financieres les plus douces du raonde. Le nota- rial efTraya Honore qui, depuis le college et surtoul depuis les cours de Sorbonne, nourrissait des ambitions litteraires qu'il ne pouvait plus reprimer. II refusa, il y cut de terribles orages domesliques. Honore etait obstine; sa mere opiniatre. Son pere le fut moins. II decida de metlre le jeune homme a Tepreuve. Pendant deux ans Honore vivrait seul, avec une pension juste suffisante pour subvenir a ses besoins et tenterait la fortune litteraire. Deux ans de stage, pourun apprenti ecrivain, c'etait infiniment peu, mais telle fut la decision pater- nelle. Pendant ce temps-la, et plus tard, M. Francois Balzac venant d'etre mis a la retraite, la famille irait habiter Villeparisis. Honore, dans une mansarde de la rue Lesdiguieres, pres de TArsenal, travailla avec fureur pendant deux ans. II a decrit jaresque sanshyperbole cette vie terrible dans la Peau de chagrirDel dans Albert Savarus. 'a determination etait inflexible. Ilecrivait a sa soeur Laure : Avec quinze cents francs de rentes assures je pourrais travailler a ma celebrite; mais il faut le temps pour de pareils travaux et il iO BALZAC. faut vivre d'abord. Je ne serai pas notaire toutefois. Complex-mo! pour niort si Ton me coifle de cet flei- gnoir. Jc dcvicndrai mi cheval dc manege qui fait ses tronto ou quarante tours a I'heure, boil, mange, dort a des instants regies d'avanre. Kt Ton ap|."ll- vivre celte rotation machinate, ce pcrpe*tuel retour des rhoses ! Laure, Laure, mes deux seuls voeux, et immenses : tire celebrc, 6lrc aimt, seront-ils jamais satisfaits? * It accoucha d'uiie tragedie qu'il lut a un comite d'amis, parmi lesquels e*tait ce M. Survillc qui devait epouser sa sceur. La disapprobation futunanimc. In nouvel arbitre fut choisi, M. Surville pere, am iun professeur, disent les uns, le poete Andrieux disent les autres. Disapprobation toute pareille et im'me plus severe. Que conclut Honore? Que la tragedie nY'tait pas son fait ; et il sc remit au travail. Cependant, comme il etait inalade de surmenage, ses parents apitoyes le retirerent a Villeparisis. II y travailla encore, quoique moins a son aise et prive de la solitude qui fut toujours necessaire a son labeur et il y fit connaissance avec Mme de Berny. Mme de Berny, fille d'un musicien allemand, qui avait ete un des instrumcntistes de la reine Marie- Antoinette, et d'unc femme de chambre de la reinc, etait nee a Versailles en 1777. Elle avait done en 1822 quarante-cinq ans, vingt ct un ans de plus qu'Honore. Elle avait epouse* a l'4ge de quinze ans Gabriel de Berny qui devint conseiller a la cour royale de Paris; elle avait cu buit enfants. Kile n'aimait plus son mari, morose et quinteux. Mile IK.NOKK DE BALZAC 11 flrvint ramie d'Honore, puis sa maitresse et resta son amic tant quVllr vi'-cut. Elle confirma chez lui les sentiments catholiquea et monarchiques qu'il somble bien qu'il dut avoir deja, elle 1'entretint de Tancienne cour, elle lui donna le gout des elegances aristocratiques qu'il cut toujours, encore que son temperament fut precise- ment en sens contraire; elle Tencouragea a ^crire; elle Tencouragea peut-dtre plus encore aux tenta- lives industrielles et ie_crois voir beacqu__de_ rapports entre Mme de Berny et Mme de Warens. Kn tout cas, Balzac Talma de tout son coeur. II a dit qudque part, ^videmment en souvenir d'elle : Le premier amour d'un homme doit etre le dernier d'une femme et I'oii volt assez souvent dans ses ceuvres de tout jeunes gens s'eprendre de femmes (! ja avanr^es cLins la vie : Rubempre et Mme de Bargeton, Gaston de Nueil et Mme de Beauseant, etc. Ce genre d'amours indique chez Thomme une cer- taine indelicatesse innee et la developpe. Balzac s'etait mis au roman et particulierement (comme Rubempre) au roman dans le genre de Walter Scott. II cberchait un editeur. II trouva le j"uno, inti-lli-.-iit ft aiuia.-i.Mix Lo Poilivin. qu'il avail probablement connu a Paris dans ses annees de stage litteraire. Le Poitivin le publia et meme le paya. Balzac fit paraitre coup sur coup sept romans ires improvises et qui, de Taveu mdme de Balzac, ne valaient rien; mais il sentait les idees venir: il se sentait murir; il ecrivait a sa soeur : Knrore quelque temps et il y aura entre le moi 12 BALZAC. d'aujourcThui et Ic moi de demain la difference qui existc entrc Ic jcunc homme de vingt ans et Phomme de i rente. Je r^fldchis, mes iddes murissent; je reronnais rjuc la nature nTa traile favorablenient en /me dormant mon creur ct ma t^te. Tout Ic monde s'est dit cela; mais lui ne se trompait p~. Cependant il crut qu'a ce jeu-la il s'epuisait sans gagner assez d'argent pour vivre et il eut ou il rec.ut dc Mme de Berny la Ires mauvaise inspiratiorTde sc jcter dans le commerce pour r^aliscr des gains rapides et pour pouvoir ensuite etre artiste en loute trajiquillite et securite\ II s'improvisa editeur avec un peu d'argent qu'il put reunir et surtout avec celui de Mme de Berny. 11 echouacompletementdans cette premiere tentative et s'endetta. Pour courir apres son argent il en fit une autre avec un nouvel associe et aboutil au meme insucces. Pour se relever il installs avec un nomme Laurent et Mme de Berny une fonderie de caracteres. La deconfiture fut la meme. Pour sauver son fils de la banqueroute, Mme Balzac sacrifia toute sa fortune; mais encore il restait une lourde dette, dont je crois que Ton n'a jamais connu le chiflVe ct que Balzac trama toute sa vie apres soi. II se remit au travail d'ecrivain avec la fureur du ddsespoir. Nous sommes en 1829. Son pere mourut cette annee-lk. Non pour prendre du repos, mais pour vivre dans un air plus pur, dans une maison moins troite et dans des lieux nouveaux, Balzac accepta, a Fougeres, I'liospitalitc de M. de Pom- mercul, que son p6re avail autrefois Ires largement HONORE DE BALZAC. 13 oblige, et Ik il etudie ct la Brctagne etles Bretons. De lit son premier livre digne^ct tres digne detention, If* Choii'inx. qui avail ete extreniemcnl prepare et ecrit avec soin et lenteur. Puis il rentra dans sa famille qui habitait mainte- nant Versailles et ainsi, proche de Paris, ilessayade se creer (.!> relations dans le inonde proprement dil et dans le monde litteraire. Mme de Berny Ty aida. I-'. lie .avail conserve de bons rapports avec Sophie Gay. Balzac fit connaissance avec cette dame et avec sa fille Delphine, deja celebre et qui devail le devenir bien plus encore sous le nom de Mme de Girardin. 11 vit s'ouvrir aussi devant lui le salon de Mine de Bagralion. Malgre sa lourdeur qui com- mengail, ses mauvaises manieres, Tabsence complete de Vart de s'habiller qui le caracterisa toujours, son manque d'esprit, il plaisait par sa bonhomie, sa gaite, sa franchise, et pourquoi ne pas le dire, puisque r'est un defaut donl les salons out besoin, \w son bavardage. Dans le monde lilleraire il connul Henri Monnier, La Touche, George Sand qui. tres interessee par Ics Chouans et la Physiologic du*mariage, vint, sans faeon, le voir la premiere; la duchesse d'Abrantes (Mme Junol) qui, sous TEmpire, avail ele une des plus belles x des plus brillanies el des plus royale- ment prodigues femraes de Paris el qui, en 1830, vivail miserablemenl des njinces produils d'une plume faible, mais infatigable. On congoil comme, apres son pere lui-meme qui avail vu de si pjres le monde militaire de 1'Empire, Mrae d'Abranles lui 44 BALZAC. lut utilc pour faire revivre SOIH scs yeux les per- sonnages divers, avec leurs qualites et lem- (lu.mt-, leurs grandeurs et leurs faiblesses, de 1'epop^e n.ipoir-onienne. En 1831, il fit connaissance avec Madame la duchesse de Castries dans des circonstances qui se renouvelerent souvent pour lui, comme du reste pour tous les homilies de Icttres. La duchesse lui ecrivit en gardant I'incognito (comme elle fit a Sainte-Beuve apres Voluptt) ; il re*pondit, la correspondance s'eta- blit, la duchesse finit par 6tcr son masque et par prier 1'ecrivain de la vcnir voir. La duchesse de Castries semble avoir 6*16" aventureuse, fantasque, coquette et, en definitive, dispos6ean'aimerpasaion- n6ment qu'elle-me'me. Balzac en fut tres ^pris. Pour elle, il fut tres mondain pendant les annees 1831 et 1832; pour elle, il affecta de plus en plus les senti- ments catholiques et le'gitimistes que, du reste, il avait toujours ens: pour elle, il accrut un peu sa dette au lieu de la diminuer; pour elle, peut-e"tre aussi, il se pre*senta comme candidat a la deputation dans plusieurs colleges electoraux et echoua dans tous. Prie par Mrae de Castries de la rejoindre a Aix en Savoie il s'y rend, y demeure quelques semaines, projette avec elle, son mari et le due dc Fitz-James un voyage en Italic, les suit jusqu'a Geneve, a dans cette ville, avec Mine de Castries, des querelles dont on ne peut connattre le caractere qui mettent fin au voyage et a ses relations avec la duchesse et rentre a Paris. Quand la duchesse revint elle-m6me en cette ville, il n'y cut plus de la part 1IONORE DE BALZAC. iH de Balzac, pour observer les convenances, que quelques visiles de politesse dans le salon de Cas- tries. On peut tre sur que la duchesse de Castries estjde venue dans I'oeuvre de Balzac la duchesse de C'est en 1832 que commence la liaison e*pis- tulairc d'alionl. plus i-om-rele eiisuile, de Bal/.ar avec Mme Hanska, puisque la premiere letlre connue de Balzac a cette dame est datee de Janvier 1833. Mme Hanska, nee Rzevuszka, elait une jeune femnie polonaise, de grande noblesse et de s '!-uiide forlune. tres amak-ur de littt'rature fran- $aise et que les romans de Balzac avaient fas- cim'-e. Comme Mme de Castries, comme plusieurs autres, elle ecrivit a Balzac et une correspondance amicale d'abord, d'amitie amoureuse ensuite, s'eta- blit. De 1833 a 1837 et au dela du reste, mais surtout de 1833 a 1837, Balzac fit beaucoup de sejours et de longs sejours en province et c'est-a-dire en Angou- mois, en Touraine, en Berri (Issoudun), en Bre- tagne (Guerande), en Limousin, en Auvergne, en Savoie, en Dauphine, en Provence. II aimait la province franchise comme un pays ou les types et les caracteres se conservent purs, sans attenuations, non emousses par le frottement continu comme dans les capitales. Deuces voyages, de ces longues sta\ tions dans les petites villes sont sortis les fameux I romans ramasses sous ce litre general : Scenes dela) vie de province. Vers 1833, sa mere ayant donne plus que jamais 16 BALZAC. dans les sciences occultes, Tentratna de ce cdte et, Jde la, sont venues les theses sur la communication Ides hommes avec Vau-dcla et sur les puissances fdu magnetisme qui sont contenues dans Uraule Mirouct et dans Seraphita. II faut dire que nulle epoque ne fut engouee d'occullisme et de tous les genres d'oecultisme plus que T^poque de Louis- Philippe; on consultera avec fruit sur cette affaire !<- Hicrophantcs de M. Fabre des Essarts. Cette m6me ann4e, au printemps, Balzac vit pour la premiere fois Mine Hanska qui etait venue avec son mari jusqu'a Neuchatel ou Balzac la rejoi- gnit. II la vit pen et toujours surveillee, mais il rapporta de ces entrevues rapides une passion pro- fonde qui devait presque jusqu'a sa mort ne cesser de croitre. A la fin de decembre, il retourna en Suisse, cette fois a Geneve ou M. et Mme Hanski s'etaient etablis pour quelque temps et il.resta six se- maines aupres d'elle ou, du moins, la voyant souvent. 11 revint a Paris au commencement de f vrier 1834. En 1835 Mme de Berny se separa judiciairement de son mari, ce qu'on s'etonna seulement qu elle n'eut pas fait plus tdt, sans se rapprocher, du reste, beaucoup de Balzac avec lequel elle n'avait plus que des relations espacees. En 1836 elle mourut a la Boulonfiiere, pres de Nemours, a Tage de cin- quante-huit ans. Malgre ses nouvelles amours, ce fut pour Balzac un coup tres sensible. 11 a souvent dit qu'il n avail jamais aime qu elle. II me semble qu'il aurait dit plus justement <|u'elle etait la seule qui i cut vraiment aime. HONORE DE BALZAC. 17 A travers les romans qu'il ecrivait et les romans vecus qu'il commenc.ait et ceux qu'il finissait et ses tentatives, encore a cette epoque, d'entreprises industrielles, Balzac songeait en outre au theatre et a la presse. En 1839 il presenta a la Renaissance VEcole des Menages qui fut refusee. En 1840, il fonda la Revue Parisienne ou il fut tres dur pour Sainte- Beuve, pour La Touche, pour Eugene Sue, pour Thiers et mSme pour Victor Hugo. La Revue Pari- sienne, faute du nerf de la guerre, ne vecut que trois mois. Encore en 1840, il fit jouer a la Porte-Saint- Martin Vautrin quf, parce qu'il n'est pas bon, fut 4coute avec froideur et qui, parce que Frederick Lemaitre s'y etait fait la tele de Louis-Philippe, fut intertill apres la premiere representation. Balzac accusa de son desastre le toupet de Frederick Lemaitre : desastre que le fer d'un coiffeur aurait repare et Tanimosite des journalistes : L'auteur s'en prendra-t-il au journalisme? Mais il ne peut que le feliciter d'avoir justifie par sa con- duite en cette circonstance tout ce qu'il en a dit ailleurs. Allusion aux portraits de journalistes et au tableau de la vie des journalistes dans les Illu- sions perdues. En 1841 il donna a TOdeon les Ressources de Quinola, piece qui n'est pas du tout mauvaises et qui fit une chute retentissante. Cette meme annee M. Hanski mourut et Balzac crut toucher au fatte heureux de sa vie sentimen- tale. 11 n'en fut rien. Pour des raisons que nous n'arrivons pas a decouvrir, quoique nous ayons FAGUKT. Balzac. 2 18 BAL7.AC. cntre les mains les lellres de Balzac a Mine Hanska, le manage projete fut atermoye indefinimcnt. En 1843, Balzac donne a la Oaite un drame noir, Pamela Giraud, qui cchoua encore completement. Celte meme aniv^e, Mme Hanska alia habiter Saint- Petersbourg pour presenter sa fille dans le grand monde russe. Balzac 1'y alia voir, resta trois mois aupres d'elle, fut enchante d'elle encore une fois et pour la premiere fois de la Bussie et revint a Paris reprendre le terrible collier de travail. En 1845, Mme Hanska Gance sa fille au comte Mniszech et se rend a Dresde avec sa fille et le corate. Balzac les y rcjoint, les airae a Federation tous les trois; les accompagne a Marseille, a Genes, a Borne, a Naples et revient a Paris, deses- pe>4 de les quitter. En 1846, en mars, il retournc en Italic pour revoir ses amis, y reste quelques semaines, revient a Paris, retourne en aout a Wiesbaden ou Mme Hanska est maintenant et, au bout de quinzc jours, revient encore. Vers la fin de 1846, c'est Mme Hanska qui vient a Paris afin de consulter les medecins sur sa sante tres ebranlee et qui y reste plusieurs semaines. En 1847, Balzac pousse jusqu'en Ukraine, a Vierzchownia, domaine de Mme Hanska, pour la revoir. II y fut encore une fois parfaitement heureux, visita la Bussie meridionale, adrnira Kiew, etudia les moeurs, s'interessa aux monuments, fit encore une fois, avec devices, son metier de totiriste et d'obser- vatcur. II revint a Paris au commencement de 1848. HONOR K DK BALZAC. 19 II y fit representer, avec succes enfin, au Theatre Historique, la Mardtre et offrit au Theatre Franc.ais elailleurs sa mcilleure piece, Mercadet lefaiseur, qui devait n'tHre representee, avec grand applaudisse- mcnt, qu'apres sa mort. Au mois de septembre il retourna en Russie. II y fut tres malade. La poitrine fut prise; le coeur etait pris depuis longtemps. II trafna dix-huit mois, soigne avec devouement, raais ne pouvant pas arriver a se retablir. Un peu releve, en 1850, il pressa sans doute Mme Hanska de vouloir bien enfin 1'epouser. Elle y consentit; raais pourepouser un etranger, il fallait une permission de Tempereur. L'empereur ne 1'accorda qu'a la condition que Mme Hanska abandonnerait tous ses biens a ses enfants. Elle s'y resolut a condition que ses enfants lui servissent une rente. Elle se maria avec Balzac le 14 mars 1850. II s'etait ecoule dix-huit ans entre les premieres relations de Mme Hanska et de Balzac et leur mariage. Aussitot marie, Balzac retomba malade. II ne put revenir a Paris et y ramener sa femme qu'a la fin de mai. II etait extremement faible. D'une ville pro- che des frontieres russes, puisque Mme de Balzac a la Galicie encore dcvant elle, mais deja dans 1'empire d'Autriche, puisqu'il y a un consul russe, Mme de Balzac ecrivait le 9 mai, a Mme de Mni- szech, sa fille, une lettre dont des extraits assez con- siderables ont ete publics dans YIntermediaire des chercheurs etc.urieux du 30 novembre 1912 : ...Je suis a IHdtel de Hussie. Notre cher excellent B. 20 BALZAC. malgre son etat de souffrance, court do tous les cole's. Notre consul russeest charmant pourlui. 11 1'accom- pagne partout, il lui facilite toutes les affaires. Rien, ni de nos caisses, ni de nos hagagcs de la voiture ne sera ouvert! Juge de quclle affreuse pertede temps cela nous sauve et quels embarras cela nous epargne ! Sois tranquille, mon cher ange, pour les chemins de la Galicie, ils sont exccllents et parfaitement surs; aussi voyagerons-nous jours et nuits.... Mon mari revient dans ce moment; il a fait toutes ses affaires avec une activite* admirable; nous partons aujour- d'liui. Je ne me faisais pas 1'idee de ce que c'est que eel adorable 6lre ; je le connais depuis dix-sepl ans et tous les jours je nrfaperc.ois qu'il a une qualile" nouvelle que je ne lui connaissais pas. Si seulement il pouvait avoir de la same* ! Paries-en, je t'en prie, a M. Knothe\ Tu n'as pas d'idee comme il a souffert cette nuit. J'espere que Tair natal lui fera du bien; mais si cette espe*rance me manque, je serai bien a plaindre, je t'assure. C'esl si bon d'etre ainsi aimee et protegee. Ses pauvres yeux vont aussi Ires mal ; je ne sais pas ce que tout celaveut dire etje suis par moments bien triste et bien inquieie. J'espere te donner de meilleures nouvelles demain, d'oii je t'e*crirai.... Notre bon B... baise tes menottes et te supplie de ne pas t'inquie*ter, qu'il sera bien des qu'il aura touche le sol de la France... etc. 11s arriverent enfin a Paris. Ge retour fut marque d'un incident lugubre : Balzac avail prepare* pour sa femme une maison luxueusement meublde rue For- tunee. Y amenant sa femme, le soir, il vil cette HONOR E DE BALZAC. 21 jiarlaitt iiient illuminee, mais ne put se faire ouvrir. 11 dt envoyer chercher un serrurier. On entra enfin. Le domestique charge de garder la maison elail devenu subitement fou quelques heures avant. Apres quelques semaines de bonne sante relative, Balzac fut de nouveau abattu. II ne put quitter le lit. II fut soigne avec devouemenl par sa mere. Mme Honore de Balzac, on n'a jamais pu demelerpour quelle raison, mais on croit savoir que des le retour a Paris elle avail commence a etre en froid avec son mari, avail quitte son chevel el peul-etre la maison. Balzac expira le 18 aout 1850. Ses obseques furenl royales. Le ministre de I'lnierieur, Victor Hugo, Alexandre Dumas et Sainte-Beuve, celui-ci malgre une vieille inimilie, lenaient les cordons du poele. Victor Hugo pronon?a un eloquent discours sur sa tombe. Balzac n'etait pas de TAcademie franchise. II avail pose sa candidature en 1839, encore jeune pour ce genre d'ambition, mais en pleine gloire ; rnais il se retira devanl Viclor Hugo. En 1841 il fii quelques iravaux d'approche et se retira encore. En 1847 il se presenta pour obtenir le fauleuil de Bal- lanche el n'eul que deux voix,celle de Victor Hugo et celle de M. de Pongerville, a ce que Viclor Hugo a assure. En 1849 il se presenta aux deux fauteuils vacants par la morl de Ghaleaubriand et par celle de Valoul. 11 eul deux voix a chacun des deux scrutins. Dans sa premiere jeunesse, il elait pelit, raais de 22 BALZAC. taille bien prise, avec un beau front, de beaux yeux marrons, des chevcux courts tres toulfus, les joues et le menton ronds, les levres epaisses et spirituelles, le nez court, un pen fort, aux narines largeset mobiles. Plus lard, des la seoonde jcunesse, il devint gros, a con vpais, a ventre preeminent, a double menton et enlaidit sa figure par des cbeveux longs mal n-primrs et une moustache epaisse et tombante. 11 garda toujours son tres beau front large, haul et arrondi et sen beaux yeux, non tres grands, mais bicn faits et paillete"sd'or etson regard petillant d'intelligence, de franchise et de curiosite. Ses manieres etaient lourdes, brusques et sans grace, son. ajustement a la foU pretentieux et neglige. Tout ce qu'on appelle distinction lui etait absolument etranger. Son caractere, egalement, etait cominun. Iln'avait aucune elegance morale, aucune delicatesse, je ne dis pas aucune moralite, car il est evident qu'il etait lionnete en affaires et y fut boaucoup plus exploite qu'exploiteur, mais je dis aucune susceptibilite de conscience. Le sans-gSne avec lequel il accepta Targent de Mme de Berny est contestable et Ton peut supposer que sa fid^lite a Mme Hanska visait presque autant la fortune de celte dame que sa per- sonne, quelque digne, du resle, qu'elle en put Stre. 11 avail cet egoTsme profond, commun du reste a presque tous les artistes, mais chez lui naif, ingenu et qu'il ne pouvait dissimuler ni reprimer, qui con- siste a voir toules choses comme insigniQantes en comparaison de son oeuvre. Un jour que Jules San- HONORE DE BALZAC. 23 deau, qui etait alorsson secretaire, revenait d'enter- rer une soeur, Balzac I'interrogea avec inte"rt sur sa funiille, puis, la reponse a peine entendue : Aliens, assez de raisonnement comme cela, revenons aux choses se'rieuses. Le pere Goriot... Et ce pit lui resta toujours. Un personnage assez important de son oeuvre est le docteur Bianchon. Presque mou- rant il disait : Allez chercher Bianchon; il n'y a que Bianchon qui puisse me tirer de la. II etait jaloux de ses rivaux, quelquefois m6me des morts. Sainte-Beuve ayant fait un article sur le poete Loyson, tres dignc d'etre raniene a la lumiere, il ecrivait : La muse de M. Sainte-Beuve est de la nature des chauves-souris... Sa phrase molle et lache, impuissante et couarde, c6toie les sujets; elle tourne dans Tombre comme un chacal; elle entre dans les ciraetieres et elle en rapporte d'estimables cadavres qui n'ont rien fait a Tauteur pour etre ainsi remues, des Loyson, des... Balzac etait jaloux de Loyson comme Sainte-Beuve retail de Chateau- briand. Mais il avait quelques qualites assez hautes. Sainte-Beuve a dit de lui, en Taccusant d'une nego- ciation comrnerciale qu'il a ele prouve a peu pres qu'il n'a pas faite : Ce melange de gloire etde gain nTimportune . Or, en fut-on importune, c'est bien cela. II a aim6 le gain; mais il a aime aussi la gloire et ce ne fut jamais uniquement pour Tun et ce fut toujours aussi pour Tautre qu'il a travaille\ II aimait & raconter qu'en Russie, une demoiselle de compa- gnie apportant le the et la maitresse de maisoii H 6ALZAC. disanl : u Eh bien! vousdisiez done, M. de Balzac... la jeune fille, de saisissemenl, avail laisse lomber le plateau. Je sais ce que c'est que la gloire , ajou- taii-il, vraimenl hcureux. A la vdrild le plateau serait sans doule tombe" ^galement pour Frederic S,.n li.-; mais le mol n'en esl pas moins aimable et rend sympathique celui qui 1'a dit. Encore, il tait cerlainemenl bon, gne>eux et franc. II a garde longteraps aupres de lui un secr- taire, illuslre depuis, du reste, qui ne faisait rien du tout et qui rtait tres indigne de son indulgence. Son humeur elail farniliere el joviale, pour mieux dire elle c*lail passionn6e : il avail des coleres, des empor- lemenls lerribles el (le plus souvent du resle) une grosse gaile populaire, de grosses plaisanteries, un clat dc rire enorme. On disail a Fonlenelle : Vous n'avez jamais ri I Je n'ai jamais ri, repondail-il, c'esl-a-dire, je n'ai jamais fail : Ah! Ah! Ah! Toul au contraire Balzac ne souriait jamais; mais il faisail : Ah! Ah! Ah! presque loul le lemps. 11 etait peuple dans le mauvais et aussi dans le bon sens du mot, de la tele aux pieds. Ses opinions aristocraliques etaienl, comme il arrive souvenl que sont les opinions politiques, jusle a conlresens, du moins en apparence, de son temperament. II etail peuple el avail des opinions 4 arislocratiques, comme Beranger, aTinverse, voulait ' elre peuple, el y russissail du resle, el avail le lemperamenl el le caraclere d'un bourgeois discrel, avise, adroit, malin, prudenl el delical dans ses go tits. HONORE DE BALZAC. 25 II cut plutdt des camaradcs que des amis. Mme de Girardin Taimait assez, quoique un peu genee quelquefois par ses incartades; Gauticr avail pour lui cette airaable el majestueuse indulgence au dela de laquelle il n'allait guere en amitie; Hugo 1'aimait d'admiration et, du reste, savait rnaintenir quelque distance enlre lui et soi; George Sand, qui Fadmira toujours, qu'il aima et dont il a trace un beau portrait dans sa Mademoiselle Man pin. le trou- vait trop rabelaisien, lui disait : Vous tes un polis- son , a quoi il repondait : Vous tes une bte , a quoi elle repliquait : Je le sais bien . Je ne vois guere que Henri Monnier, Leon Gozlan, Mery, de plus petits que lui, avec qui il ait eu un commerce suivi et intime. II ne deplut pas a Lajuiariine, ce qui est singulie- rement a son tinnnpn^-JA p^nH poptp de Tideal en parle ainsi : Balzac etait debout [chez Mme de Girardin] devant la cheminee de ce cher salon ou j'avais vu passer et poser [je crois qu'il n'y met pas de malice] tant d'hommes ou de femmes remar- quables. II n'etait pas grand, bien que le rayonne- ment de son visage et la mobilite de sa stature empchassent de s'apercevoir de sa taille; mais cette taille ondoyait comme sa pensee; enlre le sol et lui il semblait y avoir de la marge; tantot il se baissait jusqu'a terre comme pour ramasscr une gerbe d'idees; tantdt il se redressait sur la pointe des pieds pour suivre le vol de sa pensee jusqu'a Pinfini. II ne s'interrompit pas plus d'une minute pour moi [il n'etait rien moins que timidc; il ne 26 BALZAC. lY-nit pas m6me dans cette mesure oil la timid dc la politosse], il ctait emporte par sa conversation tvcc M. et Mme de Girardin. 11 mo jeta un i vif, prcssd, gracieux, d'unc^xtr^mc bienveillancc. .! nTapprochai pour lui scrrcr la main, je vis que nous nous comprenions sans phrase et tout hit dit cntre nous ; il etait lanrc, il n'avait pas le temps dc s'arreter. Je m'assis et il continua son mono- logue, commc si ma presence Tout ranime an lieu de 1'interrompre. Inattention que je donnais a sa parole me donnait le temps d'observer sa personne dans son eternellu ondulation. II etait gras, epais, carre par la base et les epaules; le cou, la poitrine. le corps, les cuisses, les membres puissants; beau- coup de Tampleurde Mirabeau, mais nulle lourdeur; il y avail tant d'ame qu'elle portait tout cela le*gere- ment et gatment, comme une enveloppe souple et nullement comme un fardeau; ses bras gesticulaient avec aisance; il causait comme un orateur parle... On saitque, sous le nom de Ganalis, Balzac a trace de Lamartine un tres beau et bienveillant portrait. C'etait un travailleur, il ne faut pas dire infati- gable puisque, ^videmment, il s'est fatigue* et que, de puissante constitution et ne pour mourir octoge- naire, comme son pere, il est mort a cinquante ans; c'etait un travailleur acharn6 et puissant. II a e*crit pres de cent ouvrages (quelques-uns courts) en vingt-cinq ou vingt-six ans et cela non pas, ainsi qu'on dit, comme une force de la nature laquclle fait toujours la mme chose, mais a travers millc projels, mille entreprises et millc desscins qui tour. HONORE DE BALZAC. 27 Lillonnaicnt sans cesse dans sa tele fumeuse; a tra- vers cent voyages et toujours aux prises avec lea soucis harcelants et les mortels embarras de la dette indestructible et renaissante. II travaillait d'ordinaire la nuit, quelquefois jour et nuit, sans sortir, sans presque bouger de sa table de travail, /se soutenant et, malheureusement, s'excitant avec \jTinnombrables tasses de cafe noir. La Cousine Beite fut ainsi ecrite en six semaines, ce qui donne dix pages par jour et (probablement) de sept a huit heures de travail par jour, chiflre e*norrne pour ceux qui savent ce que c'est qu'une veritable heure de travail lilteraire. II corrigeait ou plutot augmentait infiniment. II lui fallait cinq, six ou sept epreuves. d'iinprimerie. Le manuscrit qu'il avail donne aux typographes n'etait pour lui, souvent du moins, qu'une raaquette qu'il agrandissait ou qu'un canevas sur quoi il brodait. Comme Victor Hugo (on le sait par Texamen des manuscrils de celui-ci) son texte lu par lui Tinspirait et lui suggerait ses plus beaux traits; raais cequi inspirait Hugo c'etait son manus- crit et ce qui inspirait Ralzacc'etainedftja im prime. G'elait un admirable ouvrier de leltres, probe, consciencieux, scrupuleux et acharne. II est de ceux pour qui ont ete choses raeritees, mme moralement, le succes et la gloire. II SES IDEES GENERALES Comine nous 1'avons vu par sa biographic, sa culture intellectuelle etait tres faible. 11 a eu tres peu de temps pour lire, pour reflechir et pour mcditer. On voit a le lire qu'il ne connatt rien de 1'histoire, ni des caracteres et des moeurs des peuples en-angers, ni de la philosophic, ni de la litteratiire ancienne, ni, ou a tres peu pres, des literatures modernes. Pour tout autre ou presque, on pourrait me dire : Vous n'en savez rien; un ro m under ne t rah it pas son ignorance par ses recits et il peut 'in- tres instruit sans que vous vous en aperceviez . 11 est tres vrai; mais Balzac me'lant sans cesse des dissertations a ses recits, on peut s'apercevoir de son insuffisante culture comme s'il s'agissait d'un auteur didactique et son education intellectuelle paraft efTcctivement des plus courte. SES IDEES GENERALES. 29 On n'a pas a se demander, s'agissant de lui. quelles lectures ont eu de Tinfluence sur son esprit. 11 est tres evident qu'aucune n'a laisse sur lui des traces, ni en lui un ferment. Du seul Walter Scott, il faut affirmer qu'il l'a lu, qu'il 1'a goute et qu'il a desire Ires vivement marcher sur ses traces. Gette__lacune, toujours tres grave, n'empeche point d'avoir des idees generates quand on a Tesprit vigoureux. Seulement, dans ces conditions, Ton n'a jamais que les idees de son temperament et de son education domestique. Malgre quelques apparences contraires, c'est prejicjsement la les idees qu'a cues Balzac. Sa philosophic est grosse, courte, a axiomes tranchants, a paradoxes violents, sans finesse et sans nuances, comme celle d'un etudiant de bras- serie. Ayant rencontre* beaucoup de difficultes a son entree dans la vie, il est amer a Tegard des hommes, misanthrope, pessimiste dans le sens courant qu'on donne a ce mot. Pour lui, en general, rhomme est une brute, n'a que des instincts et des interts. II faut un gouvernement absolu et une religion tyrannique pour le brider. Balzac, comme son education domestique le predisposait a Tetre, est chretien. Mais comment Test-il et pourquoi? \ Parce que le christianisme, et surtout le catholi- I cisme ^tant un systeme complet de repression des I tendances deprav^es de Thomme, est le plus grand \element d ordre social . 11 semble pencher (encore que ce ne soit pas tres net et qu'on ne le voie pas prendre formellement parti pour le catholicisme politique) vers le catholicisme fonction de la rnonar- 30 BALZAC. chie et moyen do retablissement de la monarchic et se rapprochant du peuple, maia pour ramener celui-ci a la monarchic legitimc : Initie par mes peines aux secrets de la charile, com me l'a dcfinie le grand saint Paul dans son adorable dpttre, je voulus panscr les plaies du pauvrc dans un coin de terre ignore* pour prouver par mon exemple, si Dieu daignait benir mes efforts, que la religion cathoiique, prise dans les oeuvres humaines, est la seule bonne et belle puissance civilisatrice. Ainsi parle le cure' de village. D'un autrc, Balzac dit : a Co pre"tre appartenait a cette minime portion du clerge* franc.ais qui penche vers quelques concessions, qui voudrait associer TEglise aux interts populaires pour lui faire reconquerir, par Tapplication des vraies doctrines evangeliques, son ancienne influence sur les masses, qu'elle pourrait alors relier a la monarchie. Scs idees sur 1'invention sociale serablent t'-tre, sans que, tres probablement, il ait lu le Discount sun V/negalite, celles m^mes de Rousseau. II fait dire a la marquise d'Anglemont : Obcir a la societe! Kli. monsieur, tous nos maux viennent do la. Dieu na pas fait une seule loi de malheur; mats, en se ndunissant, les homines ont fausse son cruvre. Nous sommes, nous, femmes [par exemple], plus maltraitees par la civilisation que nc nous le seriona par la nature. La nature nous impose des peines physiques que vous n'avez pas adoucics et la civilisa- tion a dcveloppe des sentiments que vous trompez cease. La nature etoutfe les ^tres faibles, vous SES IDEKS GENERALRS. 31 les condamnez a vivre pour les livrer a un constant inalheur.... Kn politique proprement ditc il est, comme j'ai dit, pourje pouvoir al>solu et pour Ic maintien de la foule dans Tobeissance passive et dans Tignorance. Touie sa politique se resumerait bien dans Taxiome de Voltaire : Quand la populace se mele de raisonner, tout est perdu. Le journaliste Blondet dit : Si la presse n'existait pas, il faudrait ne pas rinventer; mais la voila, nous en vivons. Vous en mourrez, dit le diplomate; ne voyez-vous pas que la superiorite des masses, en supposant que vous les e"clairiez, rendra la grandeur de Tindi- vidu plus difficile, qu'en forrnant le raisonneraent au coeur des basses classes, vous re*colterez la revolte et que vous en serez les premieres vic- times.... Son horreur pour la liberte de la presse vient de la, parce que les journaux n'etant que Texpression des passions des masses et ne pouvant etre que cela, donnent une voix a ces raison- nements de la foule et les rendent ainsi plus passionnes encore qu'ils ne sont, et cela sans responsabilite et, par consequent, sans limite : Le journal, dit Claude Vignon, au lieu d'etre un sacerdoce, est devenu un moyen pour les partis; de moyen il s'est fait commerce et comme tous les commerces, ii est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique ou Ton vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S'il existait un journal des boasus, il prouvcrait soir it matin la bcaute, la bonte et la n4ceasite doe 32 BALZAC. bossus. Un journal n'est pas fait pour cclairer Ics opinions; raais pour les flaltcr. Ainsi tous Ics journaux seront, dans un temps donne*, lArhes, hypocrixos, menteurs, assassins; ils tucront Ics idt-es, lc systeme, les homines et fleuiiront par .-rla mme. [Kt] ils auronl le benefice des tiv- ennite des examples etdes traditions. Je ne vois que decoinbres autour de moi... Kt il ccrit encore : Le lilrc des succeBsions du Code civil, qui ordonne le partage egal des Liens, est le pilon dont le jeu perpdtuel ernielte le territoire, indivi- dualise les fortunes en leur otanl la stabilite neces- sairc et qui, de"composant sans recomposer jamais, iinira par tuer la France. Et encore le code moderne a etabli le jury et Balzac a, en passant, ce mot curieux sur la mentalite des jnivs : Hulot se trouvait absous par le vice ; le vice, au milieu de son luxe effrcne lui souriait. La grandeur du crime etait la, comme pour lesjures, uneuircon- slance attenuante. Ses idees litteraires n'ont jamais un caractere de ge*neralite assez accus^ pour que Ton puisse repondre a cette question : quelle ctait Testhelique de Balzac? On voit par un jugement sur Ruy Bias que le drame romaniique et c'est-a-dire le drame romanesque lui parait extravagant; par un jugement sur Jacques de George Sand faux d'un bout a Tautre... ces au- tcurs courenl dans le vide... sont monies a cheval sur le creux que les caractcrcs romanesques, et il y en a dans la nature et il y en a chcz lui, ne lui plairont pas; parson jugemenl sur I'olupte de Sainte-Beuve et sur le style de Sainte-Beuve, d'une part que la fcmme vertueuse et declamatrice lui parait nV-ire pas assez fcmme ; d'aulre part que le style d'ana- lyse psychologique, nuance et un peu precieux, lui fait horreur; par un jugement general sur George SES ID^ES GENE'ltALES. 37 Sand, ou il marque tout ce dont elle manque et, par consequent, tout ce qu'il faut avoir et tout ce qu'il croit avoir nuenpur faire un roman il est necessaire de posseder la force de conception, le don de cons- truire un plan, la faculty d'arriver au vrai et Tart du patheiique . Et tout cela, encore qu'interessant, n'est pas tres nouveau. Yoila, a bicn peu pros, toutes Ics idee.s generates de Balzac et je n'ai guere besoin de faire remarquer que ce sont simplement les idees qui circulaient, de son temps, dans le parti dont il etait, et qu'elles ne seraient vraiment dignes d'etre etudiees que s'il les avail assez creusees pour se les rendre person- nelles; d'autre part que s'il les avait exprimees avec cette clarte" et ce lumineux qui rendent vraiment nouvelles des idees banales. Ce n'est pas le cas et si quelquefois, comme on le voit par ce que nous venons de citer de lui, il y a quelque mattrise dans la fac.on d'exprimer les doctrines, souvent aussi il les expose d'une fac.on qui fait douter s'il entend ' quelque chose de ce qu'il dit, comme on le verra par cet exemple qui n'est qu'un de ceux, tres nom- breux, que nous pourrions apporter : Nous vivons a une epoque ou le defaut des gouvernements est d'avoir mains fait la societe pour les homines que Thomme pour la societ^. II existe un combat perpetuel entre Tindividu et le systeme ^ui veut Texploiter et qu'il tache d'exploiter a son profit; tandis que jadis Thomme, reellement plus libre, se montrait plus g^nereux pour la chose publique. Le cercle au milieu duquel s'agitent les horames s'est 98 BALZAC. insensiblenient clargi; I'Ame qui pcut en embrasger la syntbese ne sera jamais qu'une niagnificjue excep- tion; car habiluelJement, en morale comme en ).liwi(jue, le mouvement gagne en intensite ce qu'il pcrd en t'-tendue. La socicke ne doit pas so baser sur des exceptions. D'abord rhorame fut purement et simplement pere et son coeur battit chaudement, concentre dans le rayon de sa famille. Plus tard il vecut pour une petite republique; de la les grands devouements bistoriques de la Grece et de Rome. Puis il fut Tame d'une caste ou d'une religion pour la grandeur de laquclle il se montra souvent sublime ; mais lit, le cbamp de ses interets s'augmenta de toutes les regions intellectuelles. Aujourd'hui sa vie est attachee a celle d'une immense patrie; bientdt sa famille sera, dit-on, le monde entier. Ce cosmo- politisme moral, espoir do la Rome chretienne, nc serait-il pas une sublime erreur? 11 est si naturel de croire a la realisation d'une noble chimere, a la fra- tornitu des hommes ! Mais, h^las, la machine humaine if a pas dc si divines proportions. Les Ames assez vastes pour eprouver une sentimentalite reservoe aux grands bommes ne seront jamais celles ni des simples citoyens, ni des peres de famille. Cer- tains physiologistes pensent que quand le cerveau s'agrandit ainsi, le coeur doit se resserrer. Erreur! L'egolsrne apparent des bommes qui portent une science, ime nation, oudes lois dans Icur sein, n'est- il pas la plus noble des passions ct, en queKjue sorte, la maternite des masses? Pour enfanter des peuplcs neufs ou pour produire des iddes nouvelles SES IDEES GENERALES. 39 ne doivent-ils pas unir dans leurs puissantei. 1 ttes les mamelles de la femme a la force de Dieu? I/hi-- toire dcs Innocents III, des Pierre le Grand et dc tons les meneurs de siecle ou de nation prouverait au besoin, dans un ordre tres eleve", cette immense pensee que Troubert represcntait au fond du clottre Saint-Gatien. Et cela est douloureux. Et cela est tres frequent chez Balzac. Et ce n'est pas sans quelque hesitation qu'on peut parler de Balzac penseur. Ill VUE GENERALE DE I III'M \MTi: II croit, comme j'ai dit, rhpmme mauvais, mend IMP s instincts, des appetite, des vices et des inte- rels, generalement tres incapable d'actions d^sinte- ressees ou charitables. II serable meme qtTil aime asscz que les coquins reussissent. Les siens reus- sissent le plus souvent et finissent comme dans une apothcose. II scmhlc avoir besoin de ce plaisir amer qui consiste a constater qu'il suffit d'etre un coquin pour parvenir. G'est pre"cis4ment le tour d'esprit du misanthrope, qui en veut a Thomme de bien qui r^ussit de lui 6terle plaisir de mepriser Thumanite. Je vois bien, disait un misanthrope, quelque? hon- n^tes gens avoir du succes; mais je leur en veux parce qu'ils contrarient mon systeme et qu'ils m'otent la joie que roe donnent les sct-Uirats qui arrivent a tout. VUE GNEI\ALE DE L'HUMANITE. 41 Or Tidee est Ires fausse. Evidemment cc ne sont pas les saints qui re*ussissent et qui peuvcnt reussir. Us ont trop de scrupules ; ils ont trop dt tlelicatesse de conscience; ils se disent trop quand ils reus- sisseut : Quel crime ai-je done pu commettre? iDe plus ils ont trop dc fraternite ct au moment de I prendre un morceau ils se demandent trop si ce Xn'est pas au detriment de quelqu'un, a quoi il est ttrop certain qu'il faut toujours repondre : oui ; les saints ne reussissent pas et ne peuvent pas reussir. Mais ce ne sont pas non plus les coquins qui ont le succes. (Test du moins extr^mement rare. Ils sont trop avides, ils sont trop impulsifs pour elre pru- dents, circonspects, avises et ils font toujours des maladresses. Les maladresses de Tartufle sont un grand trait de verite. Ceux qui reussissent, ce sont les mediocres perse- verants et, certes, Balzac donne le succes a beaucoup d'entre eux; car il a Toeil juste; mais il se laisse entratner par son systeme a le donner, trop souvent pour la vraisemblance, a des coquins parfaits. Quant a ceci qu'ii voit Thomme prcsque toujours guide uniquement par ses appetils et ses interts il faut convenir d'abord qu'il a raison; puis faire une observation tres importante qui au moins Texcuse ; puis bien remarquer qu'il fait beaucoup d'exceptions et tres considerables. L'observation qui, au moins, Texcuse, est celle-ci. II ne faut pas dire, comme on Ta dit avec une autorite qui ne laisse pas de m'intimider, que Ton ne 4ft BALZAC. peut pas plus reprocher son immorality aii roman- cier qu'a 1'historien et que si la mission du roman est de representer la vie danssa totalit- . tofl liberte's dcvront etrc les monies quc relies de I'histoire et son devoir unique la soumission a Tobjet. 11 ne faut pas dire cela, parce que pre*cise*ment le roman- cier n'est pas soumis aTobjet, tandis que Thistorien Test completcment. L'hisiorien subit la realite tout entiere; le romancier cboisit dans la realite. Si done Thistoire n'est immorale quc quand elle est men- teuse, le romancier est immoral et quand il est men- teur et aussi quand, sans tre menteur, il choisit plut6t le mal que le bien, dans Thumanite, pour le dcicrire avec une visible complaisance. Dene ce n'est pas du tout cela qu'il faut dire pour excuser Balzac ou plut6t pour s'aviser de ce qui Texcuse. 11 faut dire que Balzac et au point de vue deTart, c'est un de ses grands meYites a envisagd les homraes, non pas en eux-m6mes ou dans le cercle restreint de leur maison,deleurs families, maisdans leurs rapports les uns avec les autres, dans leurs rapports sociaux. Or c'est la meilleure facon, si je puis m'exprimer ainsi, de les voir mauvais et plus roauvais qu'ils ne sont. A regarder la vie en son ensemMr c'cst surl.uit !. cornl.at pour la vie jm- Ton ajjerspit. Nous ne sommes, au fond, ni tout bons, ni _ tout mauvais; mais nous paraissons, et du reste nou^ sommes, plus mauvais dans nos actes exte*- rieurs que dans nos amcs. Seuls avec nous-m^mes ou dans le cercle de noire foyer, nous n'aspirons en general qu'au bien. Sortis de chez nous le conflit VCE GENERALE DE I/HUMANITE. 43 dps interets nous emportc et nous heurte les uns contiv k< .nitre- et ex. -he et lorn-tie en nous ks instincts de lutte que nous scntons roaintenant necessaires pour faire notre trouee. Ces instincts, quejious ne demanderions pas mieux que de laisser dorrair, se reveillent a la vuedu concurrent qui, lui- mme, sent les siens reveilles par notre presence. L'homme paraft done sous ses aspects les plus defavorables au romancier qui peint la societe et rhomrae dans la societe. Or c'est justement ce que fait toujours Balzac. II est tres difficile que le roraan so.-ial in- soil pas j>lu< jicssimUti' qu.' le I'Oiiian intime, que le roraan familial, que le roraan domes- tique; et la preuve, interessante a faire autant que facile, c'est que sit6t qu'un roman social devient roraan domestique, la Guerre et /aPaixpar exemple, il cesse d'etre sombre, il s'eclaircit et nous montre les mgmes hommes beaucoup meilleurs que tout a Theure ils n'etaient. Et je dis aussi que, du-reste, Balzac a fait beau- cou]. d'ex.-cj.tiuri^. 11 y a rh-/. lui IiL-ain-oup d'hon- netes gens et qui ne sont pas toujours victimes. Si Ton comptait on en trouverait a peu pres autant que de coquins. S$s honntes gens sont ? en general, des pr^tres, des medecins, des officiers du premier Empire (et si Ton cite toujours Philippe Bridau, il faudrait citer aussi les vieux heros de Thonneur qui paraissent dans la Cousinc Bctte], des artistes, des collectionneurs, des hommes de lettres comme ceux du Cenacle qui font si vigoureux contrastu avec les journalistes des Illusions pcrdues, des coraraer^ants 44 BALZAC. comme Ce*sar Birotteau, tics hommes de loi romme Favour hrrville, etc. II a !> femmes d'honne'tcte' admirable et de coeur sublime, commc la baronne Hulot, comme Ursule Mirouet, commc Eugenie Grandet, rnme comme .Mine de Mortsauf. Et 1'on a dit et j'ai dit moi-mme qu'en general ses honndtes gens sont un peu niais. 11 est vrai qu'ily en a, comme Schmucke, comme Tabbd Birotteau; mais tant s'en fautqu'ils le aoient tous et 1 npigne ne Test pas ,du tout, ni le docteur Mirouet, ni I'avoud Derville, ni d'autres. II y en a qui sont des honadtes gens tres avis6s et Ires clairvoyants, qui, ou se devouent a riiumanite sans compter sur sa reconnaissance, ou, desabuses, se retirent sous leur tente avec un peu de lassitude et bcaucoup de se're'nile. Tel Derville: Savez-vous qiTil existe dans notre societ^ trois horames, le pr6tre, le mcdecin et Thomme de justice qui ne peuvent pas eslimer le monde? Ils ont des robes noires, peut-fitre parce qu'ils portent le deuil de toules les vcrtus et de toutes les illusions. Le plus malheureux des trois est Tavoue. Quand Thomme vient trouver le prtre, il arrive pousse par le repen- tir, par le remords, par des croyances qui le rendent interessant, qui le grandissent et consolent Tame du me'diateur dont la tache ne va pas sans une sorte de jouissance : il puriGe, il repare, il rdconcilic. Mais nous autres avoue*s, nous voyons se repcier les meines sentiments mauvais, rien ne les corrige, nos etudes sont des egouts qu'on ne peut pas curer. VUE GENERALE DE I/HUMAMTE. 45 J'.ii vu... J'ai vu... Enfin toutes les horreuis que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de la verite. Je vais vivre a la campagne ayec ma fciiime. Bal/.ac point done des gens Ires intelligents, tres vertueux aussi et a qui le vice fait horreur et qui ne peuventpas s'accoutumer a le voir. Ajoutons encore que ses vertueux un peu niais ne le sont pas tant, a les bien voir. (Test un grand trait de verile que de les montrer trouvant dans I'herolsme de leur amitie des adresses et des ruses qu'inspirent a d'autres la cupidite et 1'intrigue basse, et les Schmucke et les Pons, peints du reste par Balzac avec amour, sont tres interessants considered sous cet aspect. Tout compte fait, et malheureusement c'est une maniere de parler, car c'est en ces matieres qu'on ne peut pas faire le compte, Balzac ne me semble pas avoir trop calomnie Thumanile. II ne faudrait pas trop me contredire pour me faire dire que plutot, il l'a flaltee. Ce qui fait illusion c'est que ses coquins sont peinls si puissamment, c'est qu'il excelle" si inerveilleusement a les peindre qu'ils offusquent les autres personnages, qu'ils les jettent dans 1'ombre; mais ce n'est pas sa faute si les scelerats sont par eux-memes plus en dehors, plus en relief, plus en ^ couleur aussi, par consequent matiere d'art plus facile et plu avantageuse pour le peintre. Ij en va dans le roinan comme dans la tragedie ou le bandit terrible frappe comme violernment 1. -pi--tateur et resle ineffagable dans sa memoire, landis que 1'hon- 46 BALZAC. M.'-I,- liomme, quoiq 16 n avant j..i- 6t4 OOblid par I 1'auteur et lui ayant mtitr />///> tic pcines, n'obtient \ que Testime du spn-tatiMir et glisse bientdt hors de son souvenir. Hemarqucz encore que Balzac a toujours conserve, pour parlor la langue de Yautrin, quelques langcs tachds de vertu qui font plaisir a observer. N'e ^occupation constante d amities a se manager ou a manager, d'influences a faire agir, de recommandations a arracher, se retrouve a toutes les pages de cetle ceuvre. Balzac ne nomine pas un commis greffier sans indiquer qu'il est apparente aux Parisot, ni un juge de paix sans s'e 1 tre assui-6 qu'il est un petit-cousin des Grand- lieu. 11 y a des ne*gociations pour les manages, des campagnes diplomatiques pour les heritages, des guerres des Deux-Roses, avec alliances, conventions, partages, treves, traite"s, pour une serie d'avance- inents. La vie moderne est bien la. non pas tout entiere sans doute, mais vraic, observee d'une maniere originate et nouvelle, dans Tunit^ de son principal ressort, dans Finfinie varj^te de ses circonstances. C'est en_cette affaire qu'il est digne de toute attention ct un tempin tres considerable des choses de son temps. Certaines closes, raeme, qui ne soni plus VUE GENERALE DE I/Hl'MANITK. 51 vraies, prenons garde et ne crions pas trop vite au romanesque et au romantique, elles Tetaient presque autant qu'il le disah, a I'epoque ou il en ecrivait. Par exemple, la puissance enorme qu'il attribuait a la presse, a une dizaine de bandits de lettres faisant et ruinant les reputations, cela parait un paradoxe de nos jours ou les journaux n'ont plus qu'une demi-influence et sont surtout une puissance financiere. Mais songeons que de son temps la presse n'etait pas libre, que le nombre des journaux e*tait Ires restreint et que c'est precise- ment dans ces conditions que la presse est toute- puissante, son autorite etant en raison inverse de la liberte* dont elle jouit et le petit nombre des jour- naux rendant plus facile une entente entre eux et au contraire la multiplicite des journaux les neutra- lisant tous, phenomene que nous avons vu plus haul que Balzac lui-mme a pressenti. Quelguefois m6me ce realists ou ce natura- liste , si Ton tient a ce mot absolument impropre, a comme un 41an d'idealisme tres curieux et qui le rend tres syiupathique. Ccla est rare, mais cela est. Je ne parle pas de roccultisme de Seraphita, du magnetisme d'Ursule Mirouet qui me semblent une simple curiosite de Balzac a un moment de sa vie, curiosite mise en jeu par les lectures de Sweden- borg que faisait sa mere el, du reste, par le mouve- ment tres accuse d'occultisme et de kabbalisme qui s'est produit a partir des environs de 1840 ; je parle de ce qu'on purrait appelcr la poesie du realisme, je parle de retaliation des* humbles joies, je parle de 52 BALZAC. la maniere dont il scot et dont il exprime la forte et saine -uvmr <1,^ tr.ivuux j,nj.iil;invs : j- jiarN- erspnnages et singulierement varies, il cst vrai ; mais encore sc ramene a un ccrcH assez res- treint. II n'a.connu que la bourgeoisie moyenne et un pcu, tres peu et de la fac.on evidemmcnt la plus supcrficielle ce qu'on appelle le grand monde. Notai- res, avou^s, avocats 1 , grcffiers, huissiers, usuriers, " commercants, boutiquicrs, commis, hobereaux, ren- tiers de province, petits proprietaires, pretros de 1. Brunettere dit qu'il n'y a pas d'avocnts dans 1'oeuvre de BaUac; il n'y en a guere, il est vrai; cependanl : Albert Savorus. VUE GENERALS DE I/HUMANITE. 55 ville et de campagne, medecins, etudiants, artistes (mal connus du reste), journalistes; voila son monde. . sont les ouvriers, les officiers, les soldats, les industriels, les juges, les parlementaires, les agents d'election, les burcaucrates (sauf Marnefle ; les Employes etant negligeables), les professeurs, si importants de 1830 a 1848 comme Ta tres bien remarque Brunetiere, les moines, les religieuses, les institutrices, les domcstiques? L'immense monde des paysans lui est totalement inconnu, a en jugcr preciserapnt parce qu'il en a dit, et, chose curieuse, les pay sans idealistes de George Sand, quoique " stylises , sont beaucoup plus pres dc la verite* que les siens, qui sont absolument d'irnagination. une plus considerable encore : il n'y a pas IVnlants dans 1'd-uviv de IJal/ac. A pr'mu apparais- si'iit-ils et de prolil dans la Grenadiere. Sansenfants, un tableau de riiumanite est bien incomplet. Ce peintre de Thumanite n'est que le peintre, il faut se resigner a le dire, de la bourgeoisie moyenne du temps de Louis-Philippe, avec des souvenirs du monde iriilitaire du premier Empire; rien de plus; ce qui ne Terap^che pas d^tre au premier rang des romanciers peintres de la societe; mais il ne faut rien exagerer. Et ce qu'il a connu le mieux encore, quoiqu'il ait etc rinitiateur des roinans de moeurs provinciates, c'est I'.ii'is. La. rrniaftjiic/. que du haul inonde, ern-'ire ^[u'il n'en u< un peintre tres sur, jusqu'aux portiers, aux hommes de police et aux apaches ^.il connalt a peu pres lout et donne de 56 BALZAC. tout une image severe, un trait si accuse que nous reconnaissons deux ou trois centatnes d'hommes et de femmcs que nous n'avons jamais vus, qui vivaient du temps de nos peres et qui nous sont aussi farni- Hers que s ils vivaient du notiv. P.al/.ac roi de Pin-, c'est ainsi qu'on le devrait nommer, si ta.nl fut qu'on admtt que les rois connaissent leurs sujets. Du reste il le de*testaitde tout son coeur : Quand Bliicher, dit le diplomate 6tranger, arriva sur les hauteurs de Montmartre avec Saacken, en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter a ce jour fatal pour vous, Saacken, qui e*tait un brutal, dit : Nous allons done bruler Paris. Gardez-vous-en bien, la France ne mourra que de c.a , repondil Bliicher en montrant ce grand chancre qu'ils voyaient etendu a leurs pieds, ardent et fumeux, dans la vallee de la Seine. Neanmoins Charles etait un enfant de Paris, habitue par les moeurs de Paris, par Annette elle-m6rae, a tout calculer, deji vieillard sous le masque du jeune homme. II avail rcc.u 1'epouvantable education de ce monde, ou, dans une soiree, il se commet en pense'es, en paroles, plus de crimes que la justice n'en punit en cours d'assises, ou les bons mots assassinent les plus grandes idees; oil Ton ne passe pour fort qu'autant que Ton voil juste; et la, voir juste, c'est ne croire a rien, ni aux sentiments, ni aux homines, ni ineme aux cve- nemenls : on y fait de faux evenements. La, pour voir juste, il faut peser chaque matin la bourse d'un ami, savoir se metlre politiquement au-dessus dc ce qui arrive; provisoirement ne rien admirer, ni les VUE GENERALE HE I/HUMANITF 5T oeuvres d'art ni les nobles actions et donner pour mobile a toutes choses Tinteret personnel. Et, etant donne le temperament personnel de Balzac, ce dont il disait le plus de mal, c'est, soyez-en surs, ce qu'il connaissait le mieux. A ce proposal a bien vu encore un element essen- tiel de ia vie moderne de la France, je ne dis pas le meilleur, c'est a savoir la jalousie de la Province a 1 ' jardde Paris, jalousie feconde en effetsdesastreux qui fait que la province ne lit plus, parce que les livres se font a Paris, qui fait qu'un malade qui va de Paris en province est iramediatement soigne par le medecin de province d'une faerait encore toutes les proportions. Ces disser- tations et soutenances, George Sand; au moins, les metlait dans labouche de sespersonnages, ce qui les faisait rentrer un peu dans le recit et dans la peinture de Tame des personnages. Balzac suspend le recit, prend la parole pour son compte et nous fait une conference. On dirait que, tourmenle du demon du journalisme on sait qu'il a fonde une revue et souveat essaye d'en fonder d'autres il avail des articles <\<: reserve au fond de son tiroir et que, ne pouvant les faire passer dans les journaux du temp?, il les ecoulait dans ses romans. Tant6t ces confe- rences soiit initiales et remphcent la description 6-2 BALZAC. immense par laqucDe Balzac aime a commcncer ses romans, tantot elles sont inse're'es dans la trame du re'citet,brusquemcntetpourlongtemps,lade'chirent. II interrompra le reVit du Lys dans la Vallee pour nous prendre par la manche et pour nous dire : Remarquez que Tamour anglais est profondement dilfercnt du ndtre. 11 est foudroyant et volcanique, il n'y a qu'un Anglais qui ait pii ecrirc Romeo et Juliette j Tamour de Julicltc est essentiellement anglais. Je 1'aurais cru plul6t italien, mais ce n'est pas cela qui me disoblige; c'est de voir le re*cit interromuparune conference ethnographique. A la verite, le re"cit, ici, ne nVinteressait guere non plus. Le pere Goriot fait a Rastignac ses confidences qui, au contraire, sont du plus grand inte>6t. Rasti- gnac en est a Tadmirer. Balzac intervient : Une chose digne de remarque... Allons, remarquez! Quelque grossiere que soil une creature, des qu'elle exprime une affection forte et vraie, elle exhale un fluide particulier qui moditie la physio- nomie, anime le geste, colore la voix. Souvent Ttre le plus stupide arrive, sous Teflon de la passion, a la plus grande eloquence dans Tidee, si ce n'est dans le langage et semble se mouvoir dans une sphere lumineuse. II y avait, en ce moment, dans la voix, dans le geste de ce bonhomme, la puissance communicative qui signale le grand acteur. Mais nos beaux sentiments ne sont-ils pas la poesie de la volonte? (?) Rastignac se j*end_ chez madame de Nucingen dont il n'est pas ariloureux, mais pour laquelle il SON ARt. LA COMPOSITION. 63 eprouve de la curiosite, Balzac ne le suit pas; mais il nous dit : Suivez-moi bien : Pour un jeune hoinine il existe dans sa premiere intrigue autant de charrae peut-tre qu'il s'en rencontre dans aon pre- mier amour. La certitude de reussir engendre mille felicites que les hommes n'avouent pas et qui font tout le charme de certaines femmes. Ledesir ne natt pas moins de la difliculte que de la facilite des triompbes. Toutes les passions des homines sont bien certainement excitees ou entretenues par Tune ou par Tautre de ces deux causes qni divisent 1'empire amoureux. Peut-tre cette division est-elle une consequence de la grande question des tempera- ments qui domine, quoi qu'on disc, la societe [Ah ! on avail dit le contraire?] Si les melancoliques ont besoin du tonique des coquetteries, peut-elre les gens nerveux ou sanguins decampent-ils si la resis- tance duretrop. En d'autres termes, Telegie estaussi essentiellement lympbatique que le dithyrambe est bilieux.... Madame Hulot vient de montrer une indulgence, ou il entre infiniment de faiblesse, pour son mari. Balzac nous tire a part pour nous dire : u Le mora- liste ne saurait nier que, generalement, les gens bien eleves et tres vicieux ne soient beaucoup plus aimables que les gens vertueux. Ayant des crimes a racheter, ils sollicitent par provision Indulgence en st montrant Caciles avec les defauts de leurs juges et ils passent pour 6tre excellents. Quoiqu'il y ait des gens charmants parrai les gens vertueux, la vertu se croit issez belle par elle-m6me, pour so 64 fcALZAC. dispenser de fairc des frais; puis Ics gens reelle- ment vertueux, car il faul retrancher les hypocrites, ont presque tons de le'gers soupc.ons sur leur situa- tion ; ils se croient dupes au grand man-he de la vie et ils ont des paroles aigrelettes & la fac.on des gens qui se croient rae'connus... Ailleurs, parce que la premiere oeuvre d'un jeune artiste a du brio : Toutes les oeuvres des gens de ge*nie n'ont pas an me'me degre ce hrillant, cette splendeur visible a tous les yeux, mme & ccux des ignorants. Ainsi certains tableaux dc Raphael, tels que la ceMebre Transfiguration, la Madone de Foligno, les fresques des Stanze au Vatican, ne recommanderont pas soudain Kadrniration coinnic le Joueur de Violon de la galerie Sciarra, les portraits des Doni et la Vision d'Ezechiel de la galerie Pitti, le Portement de croix de la galerie Borghese, le Manage de la Vicrgc du musee Brera a Milan. Le Saint Jean-Baptiste de la Tribune, Saint Luc pei- gnant la Vierge a TAcad^raie de Rome n'ont point le charme du portrait de Leon X et de la Vierge de Drcsde. Neanmoins tout est de la m6me valeur. 11 y a plus! Les Stanze, la Transfiguration, les camateux ct les trois tableaux de chevalet du Vatican sont le dernier degre du sublime et de la perfection. Mais ces chefs-d'oeuvre exigent de 1'admirateur le plus instruit une sorte de tension, une etude pour tre compris dans toutcs leurs parties, tandis que le Violoniste, le Mariage de la Vierge, la Vision d'Ezechielenirent d"eux-mmes dans vatre coeur par la double porte des yeux et s'y font leur place; vous SON ART. LA Cn.Ml'MMTION. 6S aimez a les recevoir ainsi sans aucune peine; ce n'est pas le comble de Tart, e'en est le bonheur. Ceci prouve qu'il entre dans la generation des ocuvres artistiques les mcmes hasards de naissance que dans les families, oil il y a des enfant heureu- sement doues qui viennent beaux et sans faire de nial a leurs meres, a qui tout sourit, a qui tout rni-^it; il y a encore les fleurs du genie comme les fleurs de Tamour. Ge brio, mot italicn intraduisible et que nous commenc.ons a employer, est le caractere des premieres oeuvres. (Test le fruit de la petu- lance et de la fougue intrepide du talent jeune, petu- lant qui se retrouve plus tard dans certaines heures hcureuses; mais ce brio nc sort plus alors du cceur de Partiste et, au lieu de le jeter dans ses oeuvres comme un volcan lance ses feux, il le subit, il le doit a des circonslances, a 1'amour, a la rivalile, souvent a la haine et plus encore aux commande- ments d'une gloire a soutenir. 1 ... Quand Balzac ecrivit la Cousine Bctte, il revenait d'ltalie et il vou- lait que son voyage lui servit a quelque chose. Paivequ'iinjeunehommequ'entreprendMmeMar- nelfe est polonais : 11 y a chez le Slave un cote enfant, comme chez tous les peuples primitivement sauvages [est-ce que tous les peuples ne seraient pas prirnilivement sauvages?] et qui ont plut6t fait irruption chez les nations civilisees qu'ils ne sont rcellement civilises. Cetle race s'est repandue comme une inondation et a couvert une immense surface du globe. Kile y habile des deserts oil les espaces sont si vasles qu'ellc s'y trouve a Taise; on FAG. LI. Ualzuc. 66 BALZAC. ne s'y coudoie pas corame en Kuropr it la ivilisa- tion est impossible sans le frotu-mrnt continnel del esprit* et des interets. .L'Ukraine, la Hussic, les plaines du Danube, le peuple slave enfin, c'cst un trait d'union entre 1'Kuropc et 1'Asie, entre la < ivili- sation et la barbaric. Aussi le Polonais, la plus riche fraction du peuple slave, a-t-il dans le carac- tere les enfantillages et Tinconstance des nations imberbes... Suit un resume de Thistoire de la Pologne que le deTaut d'espace ne me permet pasde citer. G'est continuel. Voici que parce que la cousine Bette a pour ami un jeune sculpteur : La sculpture est, comrae Tart dramatique, a la fois le plus facile et le plus difficile de tous les arts(??). Michel-Ange, Michel Colombes, Jean Goujon, Phidias, Praxilele, Polyclete, Pujet, Canova, Albert Diirer sont les freres de Milton, de Virgile, de Dante, de Shake- speare, du Tasse, d'Homere et de Moliere. Cette ceuvre est si grandiose qu'une statue suffita Timmor- talite d'un homme... Si Paganini... et deux pages de reflexion tout aussi neuves et originales et utiles au sujet. Ge commentaire perpetuel dont est accompagnce Toeuvre de Balzac est la chose la plus penible du monde. Les ceuvres de Balzac sont une edition annotee par un critique lourd, vulgaire et diffus qui a eu le front d'inserer ses notes dans le texte et cet annotateur c'est Balzac lui-meme. On l'a defendu. On a assur^ que le romancier moderne ^tant un moraliste, un psychologue, un philosophe, il ne lui SON ART. LA (.OMPOSlTIOtf. G? doit pas etre interdit de professer a mesure qu'il raconte et de donner a son oeuvre un caractere didactique en me'me temps qu'epique. G'est preci- sement la confusion des genres. Celui qui raconte ne doit pas disserter, sous peine de rendre son recit ennuycux et,du reste, hybride et ambigu. Gelui qui enseigne ne doit pas raconter des histoircs, mais seulement apporler comme preuves a Tappui de ce qu'il enseigne des exeniples courts, concis et ramasses, sous peine de se faire oublier comme professeur, comme 1'autre se faisait oublier comme conteur. Pourquoi ne pas confondre les genres? La dis- tinction en est-elleaisee? Parce qu'a les confondre, a les meler, on affaiblit Tun et on affaiblit 1'autre, ce qui fait que I'impression finale est faible. II y a autre chose : a intervenirde sa personne, dans son recit, d'abord 1'auteur estindiscret et se montre bien soucieux qu'on ne 1'oublie pas lui, personnellement; ensuite il se montre trop interesse lui-rneme par ses 'personnages el il semble nous dire : Sont-ils assez curieux, assez nouveaux, assez originaux, ou assez representatifs d'une classe de la societe, d'un temps, d'un temperament humain? et tout cela c'est a nous de le dire et non a lui et nous n'aimons pas qu'il nous le disc; le romancier qui procede ainsi se donne peut-etre de 1'autorite comme penseur, et ce n'est guere le cas de Balzac, mais s'6te de 1'autorite comme romancier. Pourquoi encore? Parce que, s'il intervient pour souleair des theses, il est immediatement 6ft 1UL7AC. de n'avoir cree ses personnageset bAti son iv. -it pour cette these et pour les besoins dc cette tht'-e ct au benefice de celtc these et on lui dcnic son liti < d'observateur et d'historien. II <--i pn < i< MH m rnmmc rhistoricn qui souticnt une id< < : < t rienestd'emhlre suspect d'allcrer l - fait*. cier & dissertations passe tout de suite pom- n'avoir observe que ce qui favorisait la dissertation e, dans lequel il a donne, il ait delourne les grands artistes qui 1'ont suivi d'y tomber et leur ait donne la sainte horrcur do SON ART. LA COMPOSITION. 71 rintervention du romancier dans ce qu'il raconte. Avez-vous remarque ce vers de Boilcau sur Homere : Cheque vers, chaque mot court & 1'evenement? II n'y a pas mi vers plus ridicule au raonde et rien ne caracterise moins Homere que celte pensee et la verite est precisement le contraire. Mais cependant, si Boileau avail voulu dire que le recit d'Homere, quoique lent et sinueux, n'est jamais interrompu, qu'il y a des longueurs, mais jamais de digressions, et qu'il n'y a jamais de reflexions d'auteur; s'il avait voulu dire cela, il aurait eu raison. L'Homere du xix e siecle est loin de la et sa personne est tres indiscrete. C'etait un defaut qui tenait a son temperament meme, a sa forte individualite qu'il ne pouvait pas abdiqucr, a son gout de raisonner interminablement dans les conversations, a sa bavarderie, et a sa tendance invincible a se mettre en scene. Cerles, il se soumettait a Tobjet et aussi se passionnait pour ses personnages et pour son recit, mais non pas cependant jusqu'a s'effacer; et Thomme le mieux doue pour ne pas toraberdans ce defaut d'intervenir personnellement dans son oeuvre se trouve etre pre- cisement Thomme qui y est tombe le plus. L'art de la composition, qu'il avait, s'en est trouve allere gravement chez lui. LES CARACTERES C'est commc createur d'etrcs vivants, puissam- ment vivants, comnie un Homere, coin me uu Shak - spcai-e, corarae un Moliere, que Balzac s'est monlt e tres grand et, cette qualite etant la plus rare Je toutes et la plus belle de toutes chez un artiste, et rejetant dans Torabre tous les defauts, il a produit une immense impression sur les homines et acquis une gloire inaccessible aux coups du temps. 11 avail un don d'observation singulier, non pas peut-etre infinirnent plus grand que celui de beau- coup d'autres. inferieur, je crois, a celui de La Bruyere et a celui de Saint-Simon, mais fort grand en somrnc et qui n'etait aucunement einliarrasse et cmoussd par des souvenirs livresques et tel enGn que Balzac regardait toutes choses et toutes gens avecdesycux frais ct c'cst une chose fort rare; mais LES CARACTERES. 73 surtout il avail une imagination qui de la moindre observation et y reslant soumise et fidele lout en Tamplifiant, lirait loul un poeme, riche, colore el plein de vie. II avail 1'i inu^ination, la vraie, non pas celle qui s'exerce dans les mots, qui fail des melaphores, construit laborieusemenl des symboles; mais celle qui eree des diodes, des t'-tres et des eveiieiiients. Des choses; car les choses qu'il decrit prennenl une physionomie, une vie, une ame, el celte maison qu'il nous peinl esl un etal d'espril comme elait pour Amiel lei paysage. Celle maison esl une misere resignee; celle aulre esl un lombeau muet que Ton senl qui regorge d'or; cette autre esl une cordialite douce et un peu somnolenle; celle autre est un orgueil faslueux el insoleni; cette autre est une perfidie sournoise. Des etres; car les hommes el les femraes qu'il nous montre nous sont familiers comme des person- nages vivanls el que nous voyons lous les jours, plus que ceux que nous voyons lous les jours, el c'esl la le signe nous en voyons non seule-^ raenl ce qu'il nous en monlre, mais ce qu'il ne nous en monlre pas; nous savons de quelle demarche ils ont ete la ou il ne les mene pas el quelles pensees ils onl cues. qu'il ne nous revele point et quelles paroles ils ont diles qu'il n'a pas cru devoir nous rapporler. Ils sonl des (Hres connus ue nous a fond et dont nous reconstiluons el reconslruisons de nous-rnemes les parlies qu'il ne nous a pas montrees, cxactement comme je suis sur de savoir Tenfancq 74 BALZAC. cTAchille, lajeunesse d'lago, la jeunesse de Tartu He, encore qu'Homere, Shaki -|. MK et Molii'-re ne m'en aient Hen dit. Moments; et (presque toujours) revcne- nient dans Balzac est cree par le jeu sur de la logique des fails possedes par un r-prit s cent details, le grand artiste k-s vc.it lous et, parrni eux, il choisit et il nous donne les plus significatifs et, a chacun, nous nous ecrions : Comme c'est vrai! J'avais remarque cela! Nous ne Tavions pas remarque, nous Tavions entrevu el c'est du moment que 1'artiste nous le montre que ce detail sort, comme appele par lui, du fond de notre memoire confuse. Cette faculte* d'observation saisissante, de me- moire tenace et d'evocation, personne peut-6tre ne Ta cue comme Balzac. Cela suffisait pour faire de lui un grand roman- cier; il avail plus encore. II avail le don de voir et V de ressusciter dans sa pensee des ensembles, des \ groupes humams, presque des societes organisees, 1 avec log actions et reactions des membres qui les 1 cornposent les uns su<* les autres. Et cccj cst un 76 DALZAG. don ahsoluracnt supeYieur. On comptc aise'ment el Moliere sent I / m les plus illustres. Quand il a celte puissance, lo romancierest unr in. micro dc poete cpique : |.lu> l.i -rulriiirnt creer la vie. < nY-i pin- -mlr- mcnt Urjfcurprrndiv dans !> pin- menu- !< BCfl driail- i-titjiics. rVst, dc plus^rcmbrasscr d 'aulres enlours, mais toujours avec leur fond de caraclere et de plain-pied reconnaissables, for- rnaient une societe, un pcuplc, une nation quasi- ivi-lle, exaclement comme pour les poetes anciens, les dieux de I'Olympe sont un peuple d'individtis Ires caracterises, toujours les rridmes a travers des aventures diverses, et dont les rapports entrc //./-, quoique divers aussi, ont toujours la menie physio- nomic morale. Balzac creait une mythologie a lui toul scul ct il le scntait et en cela il avail raison. U LES CAIIACTKRES. 77 riait ! iTealriir il'nn v.'-i-iial'lc n.omle vivaut. rcs- trrint sans doutc, et im un petit monde vivant et .1 line vie intrn-r. On pent regretter que Moliere qni, lui ans i a eft ' nn monde vivant, n'ait pas dtabli ainsi drs rapports entre les diflercnts personnages do cc raonde, d'une piece a Tauti*e et, par exemple, -\\n l'-\ |iliij"iat -t ijni ini -\j.!i.|in par ini. - Knsui^il creu^ait le caraftere deja ron^u, en psycho- loguc a la fois iniorme et tres habile a suppleer aux ;g DALZAC. H ill- riiil.rin;tion pard.-< imliii-tiuiis tii< I'informaiion elle-mdme el cela, c'est posseder la logiqtie des caranteres. ^f- Enfin ct c'cst la que com- mence 1'ceuvre du romancier proprement dii. il im-rnMif les eve*nements de nature a met in- I.- carac- lere completement negligee; mais clle esl surannee et LES CARACTfeRES. 81 elle est piteuse; surannce, parce que jamais un changement de position sociale n'a oblige celui qui la porte a la changer; piteuse, parce quo la pauvrete du personnage Toblige a ne pas la renouveleret que sa misere physiologique apparait au travers d'elle et Taccuse. I pave sociale restee propre et non sans di- gnite (il a un jabot), mais pitoyable et surtout ridicule. Quoique Mile Victorine Taillefer cut une blan- cheur maladive semblable a celle des jeunes lilies altaquces de chlorose et qu'elle se rattachat a la sou ff ranee generale qui faisait le fond de ce tableau par une tristesse habituelle, par une contenance gnee, par un air pauvre et grele, neanmoins son visage n'etait pas vieux, ses mouvements et sa voix etaient agiles. Ge jeune malheur ressemblait a un arbuste aux feuilles jaunies fraichement plante dans un terrain contraire. Sa physionoraie roussalre [mal ecrit; ce n'est pas la physionomie qui est rous- satre, c'est le visage], ses cheveux d'un blond fauve, sa taille trop mince exprimaient cette grace que Ics poetes modernes trouvent aux statues du raoyen age. Ses yeux gris melanges de noir exprimaient une douceur, une resignation chretiennes. Ses v6te- ments simples, peu couteux,trahissaient des formes jeunes. Ileureuse elle eut ete ravissante; le bonheur est la poesie des femmes. Si la joie d'un bal eut reflete ses teintes rosees sur ce visage pali; si les douceurs d'une vie elegante eussent rempli, eussent verraillonne ses joues deja creus6es, si Tamour eut ranime ses yeux tristes, Victorine eut pu rivaliser avec les plus belles jeunes lilies. FAGUET. Balzac. 6 /r: 82 Le mot re*velateur pour I'intelligencc du texto c't'st la comparaison dc Victorine avec un arlm-t.- lY.uYln iiiriit transplant^ dans un terrain contraire ct dont les feuillcs ont jauni. Victorinc a une inau\..;--- sante accidcntclle. Houssc aux yeux prcsquc noii >, cllc a un fond de sante robuste; ellc est jolic, ellc est bicn faite; mais la pauvrete I'a transported dans un habitat malsain; ellc sc fletrit; mince, elle cst trop mince; jolic, elle n'a pas dc physionomic; gracicuse, elle n'a pas de sourire; pour ainsi dire elle est belle en dedans. II lui manque Tepanouissc- mcnt que pcuvent seuls donner le bonheur ou Fillusion qu'on est heureuse. Avec les annees elle devicndra une Mile Michonncau ct Tabat-jour aux fils d'archal attend ses yeux gris melcs de noir qui auront beaucoup pleure". C'est un arbrisseau raichement transplante dans un terrain contraire, tout est la; la description de la jeune fillc se ramene a cette explication, charmante du reste en sa grace raelancolique. M. Vautrin, homme dc quarante ans, a favoris peints, qtait de ces gens dont le pcuple dit : Voila un fameux gaillard . II avail les epaules larges, le buste developpe, les muscles apparcnts, des mains epaisses, carrees et forlement marquees aux phalanges pa** dcs bouquets de poils touffus ct d'un roux ardent. Sa figure rayee par dcs rides prema- turees offrait dcs signes dc durcte que demcntaicnt ses manieres simples et liantes. Sa voix de basse- taille, en harmonic avcc sa grossc gafte, nc dcpiaisait pas. II etait obligeant et rieur. Si quelque serruro LES CARACTERES. 83 allait mal, il 1'avait hicntot demontee, rafistolee, huilee, limee, remontee, en disant: Qa me connaft. II connaissait tout, d'aillcurs, les vaisseaux, la mer, la France, 1'etrangcr, les affaires, les hommes, les evenemcnts, les lois, les hotels et les prisons. Si qiii'lqu'ua se plaignait par trop il lui olt'rait aussit6t ses services. 11 avait prele plusieurs fois de Targent a Mine Vauquer et a quelques pensionnaires, mais ses obliges seraient morts plutot que de ne pas Ic lui rendre, tant, malgre son air bonhomme, il impri- mait de crainte par certain regard profond et plein de resolution. A la maniere dont il lan^ait un jet de salive, il annongait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime pour sortir d'une situation equivoque. Comme un juge severe, son ceil semblait aller au fond de toutes les questions, de toutes les consciences, de tous les sentiments... II savait ou devinait les affaires de ceux qui Tentouraient, tandis que nul ne pouvait penetrer ni ses pensees ni ses occupations. Quoi- qu'il cut jete son apparente bonhomie, sa constante complaisance et sa gaite comme une barriere entre les autres et lui, souvent il laissait percer Tepou- vantable profondeur de son caractere. Vautrin est un bandit et c'est un homme de puis- sante intelligence et de puissante volonte. Mais il importe pour la conduite de son roman que Tauteur ne disc pas tout de suite qu'il est un bandit. A cause de cela il le presente seulement, d'abord, comme un homme inquielant. II est fort physiquement, robuste, fait pour rendurance. II est bon garden, serviablei 84 BALZAC. gai, largement joycux, r^conforlant. On nc peut pas s'empecher de le trouvcr sympathique. On lui est reconnaissant de sa bonne sante et c'cst trcs Inimain. Mais il est secret; on nc salt rien de lui, ni de ce qu'il fait, et des personnages plus eveilU-s que ceux de la pension Vauquer en concevraient quelque ombrage ; inconsciemment, du reste, ils sont tons un peu terrorises, sinon de sentir qu'ils ne savent rien de lui, du moins de sentir qu'il devine tout d'eux. De plus, il a un certain regard profond et p^netrant et une certaine durctd de physionomie quand il ne rit pas, qui font contraste avec ses manieres accommodantes etqui, a de raoins engourdis, feraient soupgonner qu'elles sont factices. Et enfln il est bien adroit a d^monter les serrures. Tous ces traits constituent le personnage inquietanl, non tout a fait pour les pensionnaires, mais, pour ie lecteur, en le raettant sur la voie de soupgonner le forban, ce qui est ce que veut Tauteur. En attendant, le por- trait est acheve; on a ores et deja Timpression d'un horarae ^nergique et adroit, resolu et habile, maitre de lui, autonorae, sans prejuges et sans manies et qui ne peut guere etre autre chose qu'un bandit ou un policier. Le portrait, fort sobre, trac^ a grandes ligncs precises et creus^es, est de toute beanie. Un usurier dans sa chambre : Saisirez-vous bicn cette figure pale et blafarde a laquelle je vou- drais que rAcademie me permit dedonncrle nom de face lunaire 1 ? Elle ressemblait a du vermeil dedore. 1. Faasse note. Balzac 1'nppelle lunairc porce qu'elle cst pAle et blafarde, j'entends bien; mail face lunaire ereil- LES CAKACTERES. 85 Les chevcux de mon usurier elaient plats, soigneu- scmcnt peignes ct d'un gris cendre. Les traits de son visage, impassibles comme ceux de Talleyrand, paraissaient avoir ete coules en bronze. Jaunes comme ceux d'une fouine, ses petits yeux n'avaient presque point de cils et craignaient la lumiere; mais 1'abat-jour d'une vieille casquette les en garanlis- sait. Son nez pointu etait si grgle dans le bout que vous Teussiez compare a une vrille. II avail les levres minces de ces alchimistes et de ces petits vieillards peints par Rembrandt ou Metzu. Get homme parlait bas, d'un ton doux, et ne s'emporlait jamais. Son Age etait un probleme : on ne pouvait pas savoir s'il etait vieux avarit le temps ou s'il avail menage sa jeunesse afin qu'elle lui servit tou- jours. Toul elail propre el rpe dans sa chambre, pareille, depuis le drap verl du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles filles qui passent leur vie a frotter leurs meubles. En hiver les lisons de son foyer, toujours enterres dans un talus de cendres, y fumaient sans flamber. Ses aclions, depuis Theure de son lever, jusqu'a ses acces de loux le soir, etaient soumises a la regularite d'une pendule... Si vous touchez un cloporte chemi- nanl sur un papier, il s'arrete et fait le mort. De meme, eel homme s'interrorapait dans son discours et se taisail au passage d'une voiture pour ne pas forcer sa voix. A Timilalion de Fonlenelle, il econo- Icrn loujours dans 1'esprit de tout le monde 1'idee d'une figure ronde et epanouie, et la figure d'un nvare est toujours, et celle de Balzac est, ici mme, lout le contraire. 86 BALZAC. mi-. lit le iiiouvciiient vital et concentrait tous les sentiments humains dans le moi. Aussi sa vie s'e*cou- lait-elle sans faire plus de bruit quo le sable d'une horloge antique. Quelquefois ses victimes criaient beaucoup, s'emporlaient; puis apres il se faisait un grand silence comme dans une cuisine oil Ton emerge un canard. Vers le soir, rhommc-billet se changeait en homme ordinaire et ses metaux se transformaient en coeur humain. S'il e*tait content de sa join-nee il se frottait les mains en laissant echap- per par les rides crevasse"es de son visage une fumee de gatle*; car il est impossible d'exprimer autrement le jeu muet de ses muscles ou se peignait une sensation comparable au rire a vide de Bas-de- Cuir. Knfin dans ses plus grands acces de joie, sa conversation restait monosyllabique et sa conte- nance etait toujqurs negative. Le trait central de cet etonnant portrait, c'est la puissance du silence. Gobseck est silencieux ct c'est une de ses forces et c'est le signe de sa force principale. Gobseck est silencieux; ses levres minces et rentrantes sont silencieuses, ses paroles sont silencieuses; carles mots monosyllabiques font sentir le silence beaucoup plus qu'ils ne font enten- dre de son; son rire est silencieux, ses pas, ses mouvements doivent Tdtre et aux moments graves, quand la victime est acculee et reduite, le silence et de la victime etde I'ex^cuteur semble tomber comme un couperet. Cctte chambre est la demeure, non du silence demortpre*cise*ment,maisdessHencesniortels. Hemarquez la difference avec Grandet. Gobseck LES CARACTERES. 87 et Grandet sont assurdmcnt de la m&me famille. Mais Grandet parle, en bredouillant, en begayant, raais encore il parle et beaucoup. Gobseck se tail. Pourquoi? Parce que Grandet est un avare et au besoin un usurier, mais est surtout un avare spe"- culateur : il fait des marches, il ne fait meme que cela toute sa vie; pour faire des marches il faut qu'il parle, infatigablement mSme, en mme temps que d'une fa<;on aftificiellement difficultueuse pour embrouiller et fatiguer 1'adversaire. Gobseck ne fait pas de marche. II prete a tel taux. Le taux indique, il if a plus a combattre et a vaincre que par 1'obstination, Tentetement invincible et le silence glacial et les non , les si et les ce que j'ai dit , avec Timpassibilite des traits et le visage ferme, qui sont les formes memes de 1'obstination inconcussible. Autant il faut que Grandet parle, / autant il faut que Gobseck se taise. Voyez maintenant des portraits physiques de la meme personne a diffe rents ages et apres des cir- constances qui Tont modifiee. La cousine Belte a vingt-cinq ans : Pendant les premiers temps, quand elle cut quelques esperances dans le secret duqucl elle ne mit personne, elle s'etait decidee a porter des corsets, a suivre les modes et elle obtint alors un moment de splendeur pendant lequel le baron la trouva mariable. Lisbeth fut alors la brune piquante de Tancien roman franc.ais. Son regard percent, son leint olivdtre, sa taille de roseau pouvait tenter un major en derni-solde; mais elle se contenta, disait- elle en riant, de sa propre admiration... && A quarante-cinq ans : Avec le temps, U cousine Belle avail conlracle des manies de viriKe fille assez singulieres. Ainsi, par exemplc, elle voulaii, au lieu d'obrir a la mode, que la mode s'.ippliquAt a ses habitudes et se pliat & ses f.m- taisies toujours arrierees. Si la baronnc lui don- nail un joli chapeau nouveau, quelque robe taillee au gout du jour, aussit6t la cousine Betle retra- vnillail chez elle, a sa fac.on. cbaque chose, et la gatait en s'en faisant un costume qui tenait des modes impe*riales et de ces anciens costumes lor- rains... Elle gardait la raideur d'un baton. Or, sans grace, la femme n'existe pas a Paris. Ainsi la chevelure noire, les beaux yeux durs, la ri^idite des lignes du visage, la secheresse calabraise du tcint qui faisait de la cousine Bette une figure du Giolto et desquels une vraie Parisienne cut lire parli; sa mine etrange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence que parfois elle resserablait aux singes habilles en femmes, promenes par les petits Savoyards. Aux deux ages le trait central, le trait essenliel, c'esl la secheresse, la rigidite, Tabsence de grace; aux deux ages nous avons affaire a quelqu'un qui n'a pas suce le lait de la tendresse humaine; mais d un age a un autre la se*cheresse s'est accuse*e, la rigidile s'est endurcie, le regard percent est devenu les beaux yeux durs, le teint olivatre est devenu la couleur ocreuse de la Calabraise et a cela se joignant 1'excentricite* dela mise qui lemoigne de la personna- lit^ relive et ttue, le portrait de la vieille chevre , LES CARACTERES. 89 commence dans le portrait de la jeune chevrette, est acheve. Monsieur Goriot a soixante-deux ans, riche, heu- reux et content d^tre; le pere Goriot a soixante-cinq et soixante-six ans, mine, deprime et ronge par le chagrin. Monsieur Goriot: Goriot vint, muni d'une garde- robe bien fournie, le trousseau magnifique du nego- ciant qui ne se refuse rien en se retirant du com- merce. Mme Vauquer avail admire dix-huit chemises dc demi-IIollande dont la finesse etait (Tautant plus remarquable que le vermicelier portait sur son jabot dormant deux epingles unies par une chainette dont chacune etait monlee d'un gros diamant. Habjluelle- ruent velu d'un habit bleu barbeau, il prenait chaque jour un gilet de pique blanc sous lequel fluctuaitson venire piri forme et preeminent qui faisail rcbondir une lourde chaine d'or garnie debreloques. Sa laba- liere, egalemenl en or, conlenait un medaillon plein de cheveux qui le rendait, en apparence, coupable de quelques bonnes forlunes. Lorsque son holesse 1'accusa d'etre un galanlin, il laissa errer sur ses lev res le gai sourire d'un bourgeois donl on a flalle la vanite. G*esi le bourgeois cossu et vulgaire. II a aime, il aime encore le linge tres fin, Thabit des hommes de la haute bourgeoisie parisienne, celui qui se porle au boulevard et au bois, le gilet blanc qui, devant trc change chaque jour, marque un certain elat de fortune et Tabsencc du souci de Teconomie; mais suriout, ce que s'inlerdil le vrai eleganl, les bijoux, 90 BALZAC. qui sont ostentation, etqui fcont comme 1'enseigne a attirer les regards et la consideration. II les a tous : la chafne d'or, et lourde, les breloques, les epingles de cravate en gros diamants, la tabatifcre d'or avec medallion. II porte sur lui cette petite fortune qui avise, proportionnellement, qu'il en a une grande. C'est un peu pour qu'on le sache; c'est beaucoup pour se le rappeler a lui-m&me. 11 regarde ses bre- loques ou sa tabatiere comme il se regarderait dans une glace. Toutdit en lui : je suisriche etj'aitoujours peur de neglLger de m'en souvenir. Du reste, quoique sobre, des cette e"poque, il est gras, sain comme 1'ceil , ditune amie de Mme Vauquer, un homme parfaitement conserve et qui peut donnerde Tagre- ment a une femme et son mollet charnu, saillant, pronostiquail autant que son long nez carre des qualites morales auxquelles paraissait tenir la veuve et que confirmait la face lunaire et naivement niaise du bonhomme. Tous les matins, le coiffeur de TEcole poly technique venait Taccommoder et luipoudrerles cheveux. G'etait le bourgeois de classe moyenne du temps de Louis-Philippe aspirant a la haute bourgeoisie et la copiant. Le pere Goriot : o Trois ans apres, le pere Goriot, un jour, apparut sans poudre; son h6tesse laissa echapper une exclamation de surprise enapercevant la couleur de ses cheveux; ils elaient d'un gris sale el verdatre. Sa physionomie, que des chagrins secrets avaient insensiblement rendue plus triste de jour en jour, semblait la plus desolee de toutes celles qui garnissaient la table... Quand son trousseau fut use LES CARACTERES. 91 il acheta du calicot a quatorze sous Taunepour rem- placer son beau linge. Ses diamanls, sa tabatiere d'or, ses bijoux disparurent un a un. 11 avail quitte son habit bleu barbeau, tout son costume cossu, pour porter te comrae hiver une redingote de drap mar- ron grossier, un habit de poil de chevre et un pan- talon gris en cuir de laine. II devint progressivement maigre; ses mollets tomberent, sa figure, bouffie par le contentement d'un bonheur bourgeois, se rida deraesurement, son front se plissa, sa machoire se dessina. II ne se ressemblait plus. Le bon verraicelier de soixante-deux ans qui ne paraissait pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de bStise, dont la tenue egrillarde rejouissait les passants, qui avait quelque chose de jeune dans le sourire, sem- blait etre un septuagenaire hebete, vacillant, blafard. Ses yeux bleus si vivaces prirent des teintes ternes et gris de fer; ils avaient pali, ne larmoyaient plus et leur bordiire rouge semblait pleurer du sang. Aux uns il faisait horreur, aux autres il faisait pitie. De jeunes etudiants en medecine, ayant reraarque Tabaissement de sa levre inferieure et mesure le sommet de son angle facial, le declarerent atteint de cretinisme apres Tavoir longtemps houspille sans en rien tirer. .. Tous les traits de ce second portrait, en opposi- tion directe avec ceux du premier, visent une misere physiologique en tant qu'effet et signe d'une misere morale. Amaigrissement, plissement du front, des joues, de la chair autour des mdchoires ; face ter- reuse; au lieu du mollet charnu et saillant qui sup- 92 BALZAC. pose une man-he ferine, failure vacillante de M. Poiret. Aucun^ trait qui dcnonce une maladie pro- prcmcnt ditc; aucun qui n i.lee d'une profonde allr.-iion IIMMM!.-. rongcante et lenlciiimt devaslatrire. Lc dernier mot n'est que Texageration d'une observation exacte et qui resume tout le mor- ceau. Les jeunes etudiants declarcnt Goriot ail. int de cretinisme, parce qu'il Test d'une de ses idces fixes qui, sans rendre idiot, vous donnenl ionics les apparences de cela. Remarquez aussi le premier mot : Goriot sans poudre. Geci avanttout le reste, d'abord parce que la suppression de la poudre a ete un des premiers retranchements, un des premiers sacrifices que Goriot se soil imposes; ensuile, et surtout, parce que ce changement, le seul qui ait ete brusque et soudain, a attire I'atlention des pensionnaires sur tous les autres qu'ils avaient a peine remarques et a fait qu'ils se sont dit : G'est vrai; depuis trois ans il a bicn change ;il a maigri, il s'estdecolore, il s'est rataiinc , et tout le reste. Quant a TefTet produit sur les entours ce qui complete le portrait, car on est ce qu'on peut 6tre, mais pour le lecteur Timpression qu'un dtre fait sur ceux qui Tenvironnent est un renseignement tres precieux et comme definitif quant a Teffet produit sur Tentourage, le voici : II ^tait tombd dans un etat ineditatif que ceux qui Tobscrvaicnt superficiel- lement prenaient pour un engourdissement senile; chacun, dans la pension, avaitdes idees bien arretees Bur le pauvrc vieillard. 11 n'avait jamais eu nrfemrae LES CARACTERES. 93 ni fille. L/abus des plaisirs en faisait un colimac.on, un mollusque anthropomorphe a classer parmi les casquettiferes, disait un employe du Museum. Poiret elait un aigle, un gentleman aupres de Goriot. Poirel parlait, raisonnait, repondait; il ne disait rien, a la verite, en parlant, raisonnant ou repondant ; car il avail Thabitude de repeter en d'autres termcs ce que disaientles autres; mais il contribuait a la conversa- tion; ile*tait vivant; il paraissait sensible; tandis que le pere Goriot, disait encore Temployedu Museum, etait constamment a zero Reaumur. En un mot, pour employer Tenergique et si juste expression populaire, Goriot est absorbe. Quelque cbose en lui Tattire a soi et supprime toute expan- sion, toute sortie, tout mouvement, si petit qu'il soit, vers le dehors. II n'est plus sensible a ce qui vient de Texterieur et il ne parait plus vivant. II esl au-dessous d'un imbecile authentique et avere tel. Car Timbecile est passif; on Tatteint, il repercute; on lui parle, il repond comme un echo; il est passif. Goriot n'est pas mme passif; il ne subit plus le contact des objets exterieurs; toute communication entre le monde et lui est comme coupee. Pourquoi? Les pensionnaires de la maison Vauquer repondent a leur maniere; le lecteur se le demande avec inter^t et c'est en quoi le portrait, en mdme temps que curieux en soi, estextrmement adroit comme intro- duction au roman et invitation a le lire. Quand Balzac a vu son personnage, Balzac aime a le nommer, d'un nom Ires caracteristique et qui le peint. II y tcnait infinimcnt, chcrchait longtcmps, 94 BALZAC. consultant les enseignes des boutiques. On sail lo bonheur qu'il e*prouva quand il trouv.i, MM une enseigne precisement, Ic noni de Z. Marcas ct qu'il sefigura tout de suite un tire disgraciu, souflYeteux, douloureux et malheureux dans toutes ses entre- prises. Naivcnient, scion son habitude, il nous fait admirer le nom qu'il vient de donner a un de ses personnages. Comment! lui dit Mme de Listo- mere... Ici Tbistorien serait en droit de crayonner le portrait de cette dame; mais il a pense que ceux mmes a qui le systeme de cognosmologie de Sterne est inconnu, ne pourront pas prononcer ces trois mots : Madame de Listomere sans se la peindre noble, digne, tempe'rant les rigueurs de la piete" par la vieille elegance des moeurs monarcbiques et clas- siques et par des manieres polies; bonne, mais un peu raide, legerement nasillarde, se permettant la lecture de la Nouvelle Helolse, la comedie et se coif- fant encore en cheveux. Que de choses dans trois syllabes! Quelle belle langue que le turc! Serieusement, ses noms propres sont presque toujours tres bien choisis. Surtout ce qui Test admi- rablement, c'est la synthese du nom et du prenom etTefTet qua eux deux ils produiront sur le lecteur : Eugenie Grandct, effet de douceur tendre et sensa- tion de vie monotone et terne, nom gris-perle; Ursule Mirouet, incine effet, mais avec quelque cbose de plus ecclesiastique; Philippe Bridau, admirable nom de soudart, et Joseph Bridau excellent nom d'artiste doux, tranquille et familial ; Colonel C/iabcrt, nom raagnifique de cbef de dragons; Baron LES CARACTERES. 95 admirable nom d'officier du premier Empire qui rappellc toujours au lecteur, au milieu de la degra- dation efl'royable du personnage, cc quil a etc et, par consequent, la profondeur tragique de cette degradation ; je ne parle pas de Gobseck, si caracte- ristique, mais jusqu'a en 6tre un peu caricatural; uiais Lucien de Rubcmprc n'est-il pas un nom d'homme charmant, gracieux et faible, et Eugene de Jiastignac celui d'un audacieux, ardent, resolu, conquerant, de peu de scrupules, a qui la fagon dont il s'appelle promet la victoire? Et les duchesses qui s'appellent Maufrigneuse et les bourgeoises courtisanes qui s'appellent Valerie Marneffe (nom que, cependant, je vois plutot a une vieille entre- metteuse ; mais elle le deviendra par trait de temps). Et le journaliste Lousteau et le caricaturiste Blxiou et le medecin Bianchon et Crevel, crevant de vanite et d'importance! Je ne vpis guere que Mme de Mortsauf dont le nom ne me paraisse pas heureux, etant plutot celui d'une grande dame insolente et peut-etre courtisane que celui d'une creature douce, pure, plaintive et brisee. II est vrai que c'est celui de son mari. Mais son mari est un malade imaginaire et lui, non plus, ne repond pas a son nom. Ces erreurs sont rares. En general, Balzac est infaillible dans cette partie de son art qui n'est nullement a negliger. George Sand aussi etait gene- ralement tres heureuse dans le choix de ses noms propres. Le personnage vu, le personnage nomme, Balzac i'occupe de son habitat, etant persuade" avc raison 96 BALZAC. <|iif It-- r!itur< excrccnl HIM- immense inHumcc sur \<- c-ara.-lfre, ft ,m--i admirable. LES CARACTERES. 123 De meme Philippe Bridau, fouelte par la passion de la rapine, se decouvre a Issoudun des qualit^s de psychologue et des qualites de diplomate, non pas incomparables, mais tres reinarquables. Le baron Ilulot lui-ineme invente des malversations ti s habiles dans {'administration de I'Algdrie et qui pouvaient aussi bien reussir qu'elles ont echou6 (ce qui ne ferait pas du reste que le roman Cut autre, car apres des vols heureux, Hulot en aurait toujeurs fait un qui Taurait perdu et il ne s'agit ici que de monlrer la passion dormant dn genie au passionne). Or, c'est vrai. On a dit necessite 1'ingenieuse et la passion etant une necessite pour celui qui en est attejnt tire de lui toute Tingeniosite dont il est capable et qu'il n'aurait pas, qu'il ne se connaitrait pas, qui ne sortirait pas, s'il n'etait pas passionne. Les passions, je crois que c'est Descartes qui a dit cela, fixent et arretent les idees ou elles s'attachent, auxquelles elles prennent interet et qui, sans elles, passeraient comme elles sont venues sans etre arretees par rien. Les passions enfoncent une idee dans I'esprit et lui donnent toute sa force, en lui don- nant sur nos decisions tout le poidsqu'elles peuvent avoir. Si le genie est une aptitude a une longue patience , la passion donne precisement cette apti- tude en retenant toujours I'esprit fixe sur une idee ou un groupe dMdees qui sont dans le sens de cette passion et, par consequent, elle donne du genie. Si Newton trouve Tattraction en y pensant toujours , la passion fait trouver a Grandet la fortune en le for9ant a y penser toujours et en ne lui permetlant, 124 BALZAC. & aucune heure de ses jours et de ses nuits, de penser a aulre chose. C'est la dccouverte propre de Balzac ; car je ne trouve point qu'aucun de ses predecesseurs sc soil precise'ment aviso de cela. Cette maniere de concevoir les caracteres et de les conduire a les inconvenients que Ton pre*voit ct que j'ai deja indiquds en partie. Les caractere_g_ Sieves ou delicats sont toujours a peu pres manques. 11 serait difGcile qu'il en fut autrement. Si riiomme est une passion unique sc developpanl fatalement comme une force de la nature, il ne peut dtre qu'un maniaquc ou une espece de monstre, un maniaquc si sa passion est vulgaire ou mesquine, goinfrerie ou demangeaison de collectionneur, un monstre si sa passion est puissante et enorme, ambition, avarice, etc. Mais s'il s'agit d'une passion noble? Cela n'y fait rien si elle agit, elle aussi, comme une force fatale, si elle n'est combattue par rien dans le coeur du personnage. Notre homme sera un iiianiarjue ielle qu'il lui ait donne, disparait prcsquc. On pourrait meme dire que j'ai en tort plus haul de coii^i'l- ! r I! i-tignac comnift un caraclero complexe, que Rastignac, comme les autres, rTa qu'une passion, que la sienne est d'arriver par tous les moyens possibles et per fas ct ncfa.s et que, seulement, au moment, dans le Pere Goriot, ou Balzac le peint, il est un ambilieux naissant qui a encore quelques scrupules tenant a sa race et a son education et qui en est gc"ne pltttot quil ne lutte centre eux\ et cette manifcre de yoir ne laisscrait pas d'etre plausible. Reste toujours que la complexite relative de Ras- tignac jeune et le conflit, si faible qu'on voudra qu'il soil, entre s*es instincts de grand ambitieux et ses vertus d'enfance, c'est ce que Ralzac a peint faibleraent parce qu'il comprenait mal pareilles choses et ne savait pas bien les mettre en lumiere. Son genie s'arretait la, ou y hesitait. II n'etait vrai^ ment que le peintre energique des forces simplc.4 De la sa superiorite dans les peintures de riiuma- nite moyenne ou basse, dans la description minu- tieuse des vulgarites. Dans ses oeuvres les plus contestables il se sauve par un bon portrait de maniaque (le malade imaginaire tyrannique, M. de Mortsauf, du Lys dans la Bailee). De la son inferiorite dans les quelques dtudes d'hommcs ou do femmes superieures qu'il a tentees. De la son (-c he* presque complet dans les portraits de jeunes filles. Dans les caracteres de jeunes filles on peut mettre LES CARACTERES. 127 tout ce que Ton veut; cela est si complique quo rien de ce qu'on y fait entrer rTest invraisemblable. Sans doute; mais ce qui est invraisemblable c'est de ne pas les faire compliquee*. Celles de Balzac sont simples, ternes, plates et un peu sottes (Eu- genie Grandet, Ursule Mirouet; Modeste Mignon; a peine une exception a faire pour Rosalie de Wat- teville d 1 'Albert Savarus). Quajad on les compare a la inoindre paysanne de George Sand, a Fadette, Jeanne ou la Rrulette,ou aux jeunes bourgeoises du meme auteur dans Mont-Reveche, dans Mademoiselle Merquem, dans la Confession d'une jeune fille, on saisit toute la difference. Balzac etait un horame energique et robuste; il a bien peint les etres humains dont les passions res- semblent a des mascarets ou a des volcans et dont les gestes sont des tremblements de terre. 11 y en a qui sont ainsi et, sous la tranquillite apparente qu'impose le nivellement social, il y en a beaucoup plus qu'on ne croit; mais il y en a d'autres. VI SON GOOl Si nous entrons dans le detail de ses recits, de ses descriptions, de ses dissertations, de ses dia- logues, en un mot dans le detail de son metier d'artiste, la premiere impression estcelle-ci : une prodi^k-u^e inegalite. Cela tient d'abord, sans doute, a ce que, corame quelques autres, il if avail pas du genie tout le temps; ensuite a ce qu'il y avait en lui un roman- tique, un realiste vrai, un has realiste et que, romantisme, realisme vrai, has realisrue, il jetait tout cela p6le-mle, (tout au contraire de Flaubert qui mettait son realisme dans un volume et son romantisme dans le volume suivant) p61e-melc, a la voice, sans discretion et sans discernement, sans elre un instant choque des disparates et arrte par elles. Et en un mot il manquait de gout. 11 en man quail SOfc* GOUT. 129 d'une fac.on invraisemblable, de fac.on a Tenseigner et ires bien, par Texemple de son contraire; et en cela il est d'une rare utilite. 11 etait roiuantiijuo de d-'-- adrm-e, roinanlique de dt -din. Ge qu'on aappele le ruiiiuntisiue, c'est-a-dire la litterature de sensibilitc et d'imaginalion et sur- tout d'imaginalion, avail eu le sort de toutes les ecoles litteraires. II elait devenu la forme, le moule des imitateurs inintelligenls et avail une arriere-garde ridicule. Ses^heros extraordinaires laienl devenus des bandits ou des capitans burlesques d'invraisem- blance. Ses femmes faibles el plaintives, ses Ophelie, ses Dolorida et ses Elvire etaient devenues des crea- tures aeriennes et insaisissables tenues sine corpore vitae, volitantes cava sub imagine formoe , ses effu- sions religieuses s'etaient evaporees en vague mys- ticisme, ses avenlures singulieres etaient. devenues d'incroyables imbroglios d'evenements fanlastiques; sa poesie elegiaque avail degenere en romances de Loisa Pugel : Quand vous verrez lomber loutes les feuilles morles . Toul ce bas romantisme; car il est difficile de lui dormer un nom plus clair ou plus honorable, Balzac Ta acceple, Ta goute, lui, homme de genie, a moins qu'il ne Tail exploile par connais- sance et m^pris de son public ; el il lui a donne une place considerable dans son oeuvre. II y a en lui un Eugene Sufi, un Soulie, el un mauvais eleve de Ballancbe, si tanl esl que Ballanche puisse avoir des eleves qui soient bons. 11 a raconte des histoires noirt-s de formats etranges a Iransformations fanta-- tiques (Derniere incarnation de Vautrin^ des asso- FAOUET. Balzac. 9 430 BALZAC. ciations mysterieuses et criminelles (Hixtoire dea Treize], des romans dc cour d'assises (Unc tenebrcuse affaire) oil il y a dc Pobservation et un certain sens historique, raais qui font surlout songer a Oaboriau. II a perdu la moitie de sa vie a cela et j'ajouterai, comrae toujours, que cela me serait imlillVivnt, s'il n'etait arrive, comnie presque toujours aussi, que, dans d'autres ceuvres les plus serieuses, Thumeur folle du romancier de cabinet de lecture, delate tout a coup, donne soudain a 1'oiivrage un caractere inattendu et le gale. Nous nous sentions en plrine |re*alit bien observed et bien peinte; brusquement une fortune rapide et inexplicable d'un personnage, un changement de situation imprevu, un bond dans jJe romanesque nous surprend et altere tout notre plaisir. L'imagination vulgaire et facile, Timagination de Tetudiant ou de la grisette a pris le dessus. C'est le passage subit de M. de Mortsauf (le Lya dans la vallee) de la gne a la grande fortune ; c'est la metamorphose bien rapide et bien peu expliquee de Philippe Bridau, le soudard escroc, plac^ sous la surveillance de la police, en officier general, grand dignitaire et due et pair de France, ou peu s'en faut. Lisons-nous un roman de mceurs ou la Grande- duc/iesse de Gerolstein? Les Illusions perducs sont un bon roman realiste et oil il y a bien du talent. Mais examines de pres la vie que mene Rubempre lance dans le journalisme. Faites le compte d'une de ses journees, plaisir ct travail. Je defie qu'on n'y trouve pas^rcji supposanl la plus grande puissance de travail et en supprimant SON GOUT. 131 tout sommeil, moins de quarante ou quarante-cinq heures. La journee de Pantagruel travaillant avec Ponocrates paratt oisive en comparaison. De m6me rappelez-vous les prodiges non moins gigantesques de travail etd'economie qui sont dans Albert Savarus et la Peau de chagrin. Nous sommes en pleine fan- tasmagorie. Cela gAte__et aflaiblit ce qui est a cdte, met en me'fiance, 6te, pour ainsi dire, de I'autorite a 1'observation du peintre de moeurs. Rien n'est plus bizarre comme conception, < cuniie imagination completementaffranchie dur^el, que les Petits bourgeois, que la Derniere incarna- tion de Vautrin', mais dans les Illusions perdues elles- m^mes, qui sont un roman si sense, ce faux cardinal qui rencontre sur une route un jeune homme qu'il n'a jamais vu et qui Tembrasse apres dix minutes de conversation et ce Rubempr6 qui se laisse embrasser sans s'etonner davantage, ne laissent pas d'etre extraordinaires. Dans une histoire pleine de personnages tres vrais, un seul tre faux et conven- tionnel sufflt pour nous deconcerter. Dans la Cousine Belie voici venir la petite Atala, du faubourg Saint- Antoine, une fillette physiquement deprav^e et absolument innocente, attendti qu'elle ignore tout, non seulement la distinction du bien et du mal, mais encore les institutions civiles, mariage, mairie, eglise, difference entre la femme legitime et Tautre; etil parait qu'elle n'a jamais vu passer de noces dans son faubourg. L'inconscience, soit; mais Tignorance des conditions sociales et des actes sociaux chez une petite Parisienne, c'est absolument dc la fan- 132 BALZAL. taisie. C'est une jeune sauvage et non une faubou- rienne que vous me pre*sentez la. D'autant plus qu'elle n'est pas idiote; elle est intclligente et Gne ct elle a Tair d'avoir lu les journaux; elle en a le style : Papa voulait... mais mamana'y est opposee. Je ne sais pourquoi, maia fetais le aujet de disputes continuelles entre mon pere et ma mere. Voila des disparates qui accusent et font eclater Tinvraisemblance. Gette Atala n'existe pas. La Fern me de trente ans etait, en sa premiere redaction, une nouvelle nette, precise et d'une inte- ressante verite", et Sainte-Beuve a eu bien raison de conseiller de la lire sous cette premiere forme. Quand Balzac 1'a eu embellie, voici ce qu'elle est devenue. A vingt-cinq ans, Mine d'Aiglemont, mariee a un butor (ju'elle avait adore, mais dont elle s'dtait degoutee pleinement, a pris un amant et bient6t a ete la cause involontaire de sa mort. A trente ans, elle en a pris un autre. Sa fille, He"lene, qui est la fille du mari, ne peut pas souflrir son petit frere qui est le Ills du premier amant et que sa mere aime plus qu'elle. Dans une promenade en banlieue elle le poussc du haut d'un talus dans la Bievre et il s'y noie..Elle grandit. Voici qu'elle a dix-huit ans. Un soir, assez tard, on frappe a coups redoubles a la porte de rh6tel de M. et de Mme d'Aiglemont. G'est un bomme qui vient de commettre un crime ct qui est poursuivi par des gendarmes a cheval. Sans vouloir dire son nom, ni Hen, il demande Thospi- talite pour deux heures. M. d'Aiglemont la lui accorde. Pendant que M. d'Aiglemont va parle- SON GOUT. 133 menler avec les gendarmes qui, a leur tour ont frappe a la portc, Helene monte a la chambre haute ou son pere a retire Tinconnu, le contemple, echange avec lui deux mots et redescend. Quelques instants apres le meurtrier descend lui-meme et se presente dans le cercle de famille. Un assassin icil s'ecrie M. d'Aiglemont. Alors c'est le coup de foudre. Quant a Helene, ce mot sembla decider de sa vie, son visage n'accusa pas le moindre etonnement. Elle semblait avoir attendu cet homme. Ses pensees si vastes eurent un sens. La punition que le ciel reser- vait a ses fautes eclatait. Se jugeant aussi criminelle que retail cet horame, la jeune fille le regarda d'un oeil serein; elle etait sa compagne, sa soeur. Pour elle un commandement de Dieu se manifestait dans cette circonstance. Quelques annees plus tard, la raison aurait fait justice de ses remords ; mais en ce moment ils la rendaient insensee. LTetranger resta immobile et froid. Un sourire de dedain se peignit dans ses traits et sur ses larges levres rouges. Assassiner un vieillard, dit M. d'Aiglemont a rinconnu... vous n'avez done jamais eu de famille!... Fuyez... Le meurtrier se retire. Mais Helene le suit et declare qu'elle le suivra partout. Elle ne demord pas de cette resolution. Mais ses mains sont teintes de sang , ditle pere. Je les essuierai , dit la fille. Mais savez-vous s'il veut de vous seulement? Moi, je crois en cet homme , dit Helene. Mais tu ne songes pas a toutes les souffrances qui vonl t'assaillir. Je songe aux siennes. Finalement elle part avec Tassassin qui 134 BALZAG. Tout bien d'elle : Madame, dit M. d'Aigleraonl a sa femrae, je crois rever; Beetle aventure me cache un mystere; vous devez le savoir. 1 /assassin devient pirate; M. d'Aiglemont, dans une traversde, le rencontre. Lo pirate capture le vaisseau ou etait M. d'Aigleraont et massacre tout Kequipage de ce vaisseau. II etait en train de Jeter a 1'eau M. d'Aiglemont lui-mrme lorsque leurs regard** se rencontrerent; le pere et le gendre se recon- nurent tout a coup . Le gendre fit grace au beau- pere et le jeta dans les bras de sa iille : Helene! Mon pere!... Et, es-tu heureuse? Je suis la plus heureusc des femmes. Et ta conscience? Ma conscience, c'estlui. Le genereux pirate donne a M. d'Aiglemont une enonne liasse de billets de banque et le fait mcttre a terre sur les c6tes de France. M. d'Aiglemont meurt bient6t apres. Quelques annees passces, Mine d'Aiglemont, dans une auberge d'uu petit village des Pyrenees oil elle etait venue prendre les eaux, rencontre une jeune femme qui se meurt. C'ctait Helene. Elle meurt, repentante, entre les bras de sa mere. A ceUe-ci il restait une fille plus jeune, MoTna. Celle-ci se maria, puis prit un amant, qui 4tait preri- s^ment le fils du dernier amant de sa mere. Mine d'Aiglemont la sermonne a ce sujet. Maman, lui repondit MoYna, je ne te croyais jalouse quo du pere. Ma fille, repondit Mme d'Aiglemont d'une voix alte>ee, vous avez et6 plus impitoyable envers votro mere quo ne le Cut jamais 1'homme SON GOUT. 135 offense par elle, plus que ne le sera Dieu peut-etre. El elle meurt le mme jour. Voila ce que Balzac considerait, tres serieusement pent-Sire, comme un roinan de moeurs. Tout de meme son jiiysticisme, si parfaitement contraire a son naturel, est tout romanesque. 11 a quelque chose de vouiu, de tendu et de force. Non seuleraent Louis Lambert el Seraphita (malgre une fin lyrique assez belle) sont des reveries penibles et inal enchafnees; mais elles ne semblent pas sin- ceres. Ellens semblent, comme les Sept cordes de la lyre de George Sand, Teffet d'une sorte de gageure, un parti pris de se conformer a un des gouts du temps. On fait des monstres, faisons des monstres , disait George Sand. On fait aussi des nuages, semble dire Balzac, soyons aussi nebuleux qu'un autre. II a voulu, pour refaire Volupte de Sainte-Beuve, qu'il irouvait fausse, ecrire le roman de Taraour chaste, de la vertu pure et de la delicatesse exaltee; c'est le Lys dans la vallee. Ge livre, extremement admire en sa nouveaute, est peut-etre, sauf quelques details, le plus mauvais roman que je connaisse. Parce que Mme de Mortsauf reste chaste et fait des discours du plus effroyable pedantisme et qui depassent la Nouvelle Heloise, sur la vertu, Tabne- gation, le renoncement et le sacrifice, Balzac croit avoir peint l'honnte femme. II est vrai que cette honnele femme passe toutes ses soirees dans un pare a expliquer la vertu a un jeune homrae qu'ello aime. 11 peut sembler qu'elle ne perdrail rien de i36 BALZAC. son honntcte .1 la comiiienler moins. D'autant plus quc voici de son style : Ma confession ne vous a-t-elle done pas montre les trois enfanls auxquels je ne dois pas faillir, sur lesquels je dois faire plcuvoir ma rosec reparatrioe et faire rayonner inon ame sans en adulterer la moindre parcelle. N'aigrissez pas le lait d'une mere I Le jeune homme est aussi vrai et a la meme simplicity d'expression. (Test lui qui raconte une scene path6- tique 011 il a eu un tres beau role : Madame a raison, dis-je en prenant la parole d'une voix einuc qui vibra dans ces deux coeurs oil jejetais mes espe"- rances a jamais perdues et que je calmai par Tex- pression de la plus haute dc toutes les douleurs, dont le cri sourd teignit cette querelle, comme, quand le lion rugit, tout se tait. Oui, le plus beau prestige que nous ait confere la raison est de rap- porter nos vertus aux etres dont le bonheur est notre ouvrage et que nous ne rendons heureux ni par calcul, ni par devoir, mais par une in^puisable et volontaire affection. Evidemment Balzac s'ap- plique. II s'agit de faire penser et parler des ames d'elitc. II a bien compris quc la haute distinction morale consiste a e"noncer dans le style de M. d'Ar- lincourt des pensees de Joseph Prudhomme. II y avait done dans Balzac un romantique par imitation, un roraanlique populaire. un romantique en camelot qui gate deplorablement le realist*-: il y avait le realiste vrai que nous avons examine de pres et admire plus haut; ct il y avait, a Tautre extre- niite, un realiste un peu bas, un peu dt^sobligeant SON GOUT. 137 qui annonce cc qu'on a appelc pendant quelque temps le naturalism c . Ge bas realisme consiste a chercher le vrai et le reel dans les parties les plus basses et les plus repugnantes de la realite, comrae si elles etaienl la realite tout entiere. L'antiquite, avec ses Apulee et ses Petrone, a connu cela, le xvi c siecle avec ses Beroald de Verville, le xviii" siecle avec ses Restif, 1'ont connu aussi. Le realisme, le vrai, glisse asscz facilement dans cette degenerescence de lui- mdme. C'est qu'il faut savoir que si le realisme est le fond solide de Tart, rien, aussi, n'est plus difflcile que d'etre vraiment realiste et de s'y tenir exacte- ment. L'art realisle consiste a voir exactement et sans passion les choses et les hommes et a les peindre de me"me. 11 aura done pour methode non pas de jeter au hasard toute la realite dans Toeuvre d'art, parce que cela est materiellement impossible et que, si le realisme etait cela, Tart realiste consisterait a se promener dans la rue mais de choisir sans passion, sans autre gout que celui du vrai, parmi les mille details de la realite , les plus significatifs et de les coordonner de maniere a produire sur nous Timpression que produit le reel lui-rame, mais plus forte. Cela a 1'air simple et c'est extre"mement malaise, toute question de genie mise k part- En effet, si Tartisle ecrit, c'est comme Thomme fait toute chose, mu et pousse par une passion. II a toujours, quoi qu'il fasse, Tarriere-pensee, le secret desir de prouver, de convaincre, d'attendrir, de convertir, 138 BALZAC. d'atlirer a soi le lectcur, de verser dans son ceuvre quelquc chose de ce qu'il pense, espere, regrette ou desire, lei, c'est ce qu'il ne faut point; Tan n-.ili-t-- doit etre aussi impersonnel que possible. 11 doit ne rien re*vler des passions de 1'auteur. Et pourquoi non? Parce qu'il s'agit de peindre le vrai et quc, des que je peux apercevoir les passions et memo les tendances de 1'auteur, je le soupconne aussitdt d'avoir arrang6 et gauchi la realite dans un sens favorable a ses passions. Des lors pour moi plus d'illusion de realite. Le but est manque. Nous sommes dans un autre art, qui peut elre admirable; veuillez croire que je le sais; mais qui n'est plus le realisme. Si ce qui precede est exact, on voit que la chose devient compliance. II est tres difficile a un ecrivain d'ecrire sans y etre pousse" par une passion et des qu'il e'prouvera une passion en ecrivant, il ne sera plus un realiste. Car, par definition, tout ce qui n'est plus realisme, non seulement est autre chose, mais est son contraire. Eh bien, cette degenerescence du realisme en choses qui en sont la negation meine so produit constamment dans 1'histoire de Tart. Racine est un realiste qui a la passion du vrai; mais aussi celle d'une certaine noblesse de convention qui rarement, mais quelquefois, fait perdre de vue la realite*; La Bruyere est un realiste admirablcment exact, mais avec une certaine amertume de misanthropic; les realistes anglais du xix siecle, avcc une vue bien SON GOUT. 139 penetrante et un sens du reel incomparable, ont un souci cTattendrir sur les miseres humaines et dea effusions de sensibilite, commc Dickens, ont une pente a moraliser et un certain air de predicant, comme George Eliot, qui sont choses fort accep- tables et souvent touchantes en elles-me'mes, mais qui deja nous ecarlent un peu de cet art qui pretend n'etre qu'une deposition de temoin sous serraent l . II arrive meme, selon la passion particuliere qui anirae Tauteur, que le realisrae aboutit aux fagons les plus differentes de peindre les me'raes gens. Flau- bert et Tolstoi ont tous deux une veritable passion pour les homines de condition moyenne et d'intelli- jnce au-dessous de la moyenne. Seulement Flau- >ert les peint, et admirablement, mais avec une rentable fureur d'ironie, de persiflage et de sar- 'casiue, nous poussant le coude a chaque instant, d'une maniere assez desobligeante, pour nous dire : Sont-ils assez grotesques? et Tolstoi les peint, et avec une fidelite merveilleuse, mais avec une sorte de veneration et de tendresse, paraissant s'ccrier a chaque ligne : Quelle vraie grandeur I Et je ne sais lequel des deux est le plus desagreable. En France c'est en general du cote du sarcasme implicite le plus souvent qu'ont glisse nos ivalistes. Srarron, Furetiere, Tauteur des Caquets de Vaccouchee', La_Bruyere, Majuvaux, n'ont guere peint la yic reolle, populaire et bourgeoise que pour la moquer. Le realisme, aux siecles classiques, 1. Expression de George Eliot elle-m^me, Adam Bide. Gf. le Homan naturalitle de Brunelicre. 140 BALZAC. n'est, d'ordinaire, ronsideVe* quo comme matiere d'ojuvre comique. L'originalile* de Balzac cst preVisement d'avoir compris '|u'il pouvait t'tre tragique au plus liaut degre. Seulcmcnt si rVst de ce cote qu'il a pris ses avantages, c'est de ce cote* atissi qu'il a trop penche. (Test la que sa passion 1'entraine; c'est par la qu'il devient syslmatique, par la qu'il sort du real is me ( vrai. Le realisme devient chez lui une forme du \ pesshnisme. II aimait incontestablemcnt a voir les choses et les hommes en laid. 11 tempetait dans les conversations particulieres contro 1'hypocrisie du beau . II aimait a pousser a outrance, au dela des limites du vrai, tout au moins au dela des li miles du vrai ordinaire et moyen et le vrai ordi- naire et moyen est le vrai gibier du vrai realisme Thorreur des situations, la sceleratesse, la per- fidie et la bassesse des hommes; il ouvrait les voies en un mot a cette literature brutale que J.-J. Weiss a denommee d'un nom tres heureux. 11 aimait les sujets plus que scabreux, equivoques et in fames (Splendeurs et Miscres des courtisanes, la Fille aux yeux d'or, Une Passion dans le desert). 11 airaait le violent et le brutal. Ce n'est pas la brutalite et la violence que je pretends exterminer du domaine de Tart, c'est la brutalite et la violence quand ellcs sont manifesto- ment fausses, et par fausses j'entends encore tres exceptionnelles, en dehors de la verite moyenne et ! quand elles ruinent Timpression de realite que 1'oeuvre m'avait donnde jusque-Ia. Que Hubempro sofc Gout. 141 soil reduit a passer une nuit, aupres du cadavre de sa maitresse, a rimer des chansons a boire et des gravelures pour payer I'enterrement, je trouve cela tragique et je suis emu, car cela peut tre vrai. Mais que Vautrin, cache" dans la maison Vauquer, sous les apparences d'un bourgeois honne'te et jovial, s'echappe tout a coup a faire une dissertation (admirable du reste en soi) sur Paris considere comme coupe -gorge, je vois bien que c'est la une manifestation inutile de cynisme, que ce n'est pas Vautrin qui parle, il est trop intelligent pour cela, mais Balzac qui place ici une profession de foi de pessimisme. Que Mme Marneffe, mourant repentie, disc dans un langage ignoble (et qu'elle ne parlait pas pendant sa vie) : II faut que je fasse le bon Dieu , je vois bien que Balzac fausse le caractere du personnage, le pousse a bout et au dela, est infidele a la verite, pour se donner le plaisir, qui lui est cher, de scandaliser rhonn&te lecteur par une prouesse de grossierete". J'ai exagere autrefois la part de la litterature brutale dans Toeuvre de Balzac. Tout compte fait elle n'est pas tres considerable et s'il s'agit de doser, ce qui est un peu pedantesque, mais ce qui n'est que de la probite critique, la part, dans Toeuvre de Balzac, du romantisme de pacotille est beaucoup plus considerable que celle du bas realisme. Celle-ci e>t trop grande encore et si, a cet egard, Balzac a ete beaucoup raoins loin que ses meprisables succes- seurs, ce qui a fini par le rehabiliter, il a ete beau- coup plus loin que ses predeces&eurs du xix" siucle, U* BALZAC. si tant est qu'il en ait cu au xix f sieele. Kt si lea he*ritiers de cette partie de son heritage le font parattre innocent par comparaison, aussi est-il vrai qu'ils le chargent parce qu'il en esl responsable, parce qu'ils se couvrent de son pavilion et ne sont pas mal autorises a s'en couvrir. Toutc une litte"ra- / ture est sortie des sentines de Balzac. Beaucoup \ n'ont vu ou voulu voir quo cela chez lui et n'en ont pas imiit' autre chose. II est responsable dc toutes les audaces faciles et condamnables de tous ces romaneiers qui ont feint de croire que le rea- lismc est dans 1'etude des exceptions sinistres ou honteuses, qui, sous pretexte de vcrite, n'ont e"lale que Thorreur nause*abonde et qui, a nion tres grand regret, ont fini par faire du mot realisme le syno- nyme courant de littdrature infame. J Jlomantisme de confection, realisme grossier, ' voila ce qui gate, le premier beaucoup, le second un peu, une partie des ceuvres de Balzac. Ce qui la gate presque tout entiere c'est la vulgarite", qui e"tail dans sa nature et qu'il a laisse* penetrer a tres peu pres partout. Sainte-Beuve, dans une petite admo- nestation adresse*e a Taine et qui s'adressait surtout 4 Balzac, et Ton sait qu'il aimait ces manieres obliques et ces mouvements tournants, a signal^, ^ bien joliment cette vulgarit^ presque inherente : Vous nommez, a propos de la prince**e de Cleve*, un roman de Balzac, le Lys dans la vallee, et vous convenez qu'on le trouve grossier et medical aupres de 1'autre. Laissez-moi vous dire que vous supposes trop aise'raent que ces romang tout SON GOUT. 143 modernes, ces passages de dialogues cue's par vous, Bont accepted ou 1'ont etc* a leur naissance comme des types de delicatesse actuelle. Pour moi, j'avoue n'avoir ve*cu dans ma jeunesse qu'avec des gens que cela choquait, quoiqu'ils rendissent justice d'ailleurs aux auteurs en d'autres parties de leur talent. Je puis vous assurer que ces endroits qui ne vous semblent indelicats que par comparaison avec la Princesse de Cleves paraissaient de mon temps a la plupart des lecteurs tout a fait indelicats en eux- niAiues. Nos balances, m6me en ce xix e siecle si different des autres, e"taient moins grossieres que vous ne le supposez. II est vrai que la bonne cri- tique, sincere et veridique, ne se faisait et ne se fait peut-e"tre encore qu'en causant : on n'ecrit que les eloges. Cela prouverait simplement qu'il faut beau- coup rabattre des ecrits et que lorsqu'on dit etqu'on repete que la litterature est Texpression de la socie'te', il convient de ne Tentendre qu'avec bien des precautions et des reserves. (1864.) Oui, il est parfaitement vrai que Toeuvre de Balzac est tachee par des trivialites qui sont et qui seront des trivialit^s dans tous les temps. Balzac est ' vulgaire par exemple dans sa fac.on de montrer de J*esT)rit, parce qu'il manquait d'esprit absolument. II est admirable dans les conversations qu'il pr6te a ses hommes les plus spirituels de Paris . Elles sont stupides; ses humoristes parisiens ont Tair de charretiers en Hesse; ses dues font des calem- bours, des & pen prks et des queues de mots. Lui- m6me, quand il est spirituel pour son .compte, il parle comme suit : Au lieu de ces tas de gibiers empailles destines a ne pas cuire, au lieu de ces poissons fantastiqucs qui justiOent le mot du saltim- banque : J'ai vu une belle carpe, je comptc Tacheter dans huit jours , au lieu de cts primeura qu'il faudrait appeler postmeurs, exposees en de fal- lacieux etalages pour le plaisir des caporaux et de leurs payses; 1'honncte Flicoteaux exposait des sala- diers ornes de maint raccommodage oil des tas de pruneaux cuits rejouissant le regard du consomma- teur, sur que ce mot, trop prodigue" sur d'autres afGches, dessert, n'etait pas une charte.... Les mets sont peu varies. La porame de terre y est eternelle; il n'y aurait pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu'il s'en trouverait encore chez Flicoteaux. Eile s'y produit depuis trente ans sous eette coulcur blonde aflectionnee par Titien, semee de verdure hachee et jouit d'un privilege envie paries femmes : telle vous Tavez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840.... La femelledu boeuf y domine et son fils y foisonne sous les aspects les plus inge"nieux Une vieille calomnie, repe*te"e au moment ou Lucien y venait, consistait a attribuer Tapparition des biftecks a quelque mortalite sur les chevaux.... Les dfneurs y ont une gravite qui se deride difficilement, peut-^tre a cause de la catholicite du vin quis'oppose a toute expansion... , etc., etc. Chose qui peut etonner au premier abord, roais qui ne doit pas surprendrc quand on sait que la chose vue est toujours une chose vue a travers un temperament, il a vu le monde et il est si vrai SON GOUT. 145 qu'il ne suffit pas cTobserver et que nous sommes toujours, pour la raoitie au moins, dans 1'impression que nous recevons des choses, que son grand monde ressemble a une loge de portier des quartiers pauvres. Une lady questionne un vicomte : Since- rement, petit? Une duchesse dit : Hein? Et Eugene comprit ce hein, ce qui ne m'etonne pas apres les fac.ons qu'il aeues deux heures durant chcz Mme de Restaud. Une vicomtesse dit a un baron la seconde fois qu'elle le voit : Vous tes un amour d'homme et Eugene (car c'est encore lui), Eugene se dit : Elle est charmante ! 11 est etonnant cet Eugene. Gela devient tres arnusant sans que Balzac le veuille, a force d'etre faux. On dirait une parodie. Ge sont de grandes dames et il y a mme une jeune lille : Le premier mot d'Hortense [Vest la jeune fille] avail ete, parlant a sa tante : Comment va ton amoureux?... Je voudraisbienlevoir. Poursavoir comment est tournecelui qui peut aimer unevieille chevre? Ce doit tre un monstre de vieil employe a barbe de bouc, dit Hortense. Voila quatre ans que je le porte dans mon cceur... Tu ne sais pas ce que c'est que d'airner. Nous savons toutesce metier-l& en naissant... , etc. Une baronne est contrainte d'avoir une entrevue avec une actrice et Balzac nous previent que la baronne trouve dans 1'actrice une femme calme et posee, noble, simple et rendant par ses fagons hommage a la femme vertueuse... Sur quoi Tactrice appelle son domestique et a avec lui, la baronne en FAOUET. Balzac. 10 14ft BALZAC. tiers, une conversation de corps de garde : La brodeuse de madarne est rnarice. En detrempe? demanda Josepha. Et a la baronne elle-merae : Nous relrouverons votre raari et s'il est dans la fange, eh bien il se lavera. Pourdes personncs bicn clevees c'est une question d'habits.... Dame! Ce pauvre homme! il aime les femmes. Eh bicn, si vous aviez eu, voyez-vous, un peu de notre c/iique, vous 1'auriez empe'che' dc courailler; car vous auriez ete" ce que nous savons etre : toutes les femmes pour un homme. Le gouvernement devrait fonder une cole de gymnastique pour les honneHes femmes. Mais les gouvernements sont si begueules! Us sont menes par les gens que nous menons. Moi, je plains les peuples.... Voila comment Balzac entend les belles manieres. 11 dira de Hulot en proie a Mme MarnefTe : II n'avail pas encore connu les charmes de la vertu qui combat et Valerie les lui faisait savourer, commedit la chanson, tout le long de la riviere. Ne commen- cez pas par deshonorer la femme que vous dites aimer, disait Valerie; autrement je ne vous croi- rais pas et j'aime a vous croire, ajoutait-elle avec une ceillade a la sainte Therese guignant le ciel. Dans Tadmirable Menage de garcon, le tiers du volume est consacre" a narrer les farces stupides des Chevaliers de la Desoeuvrancc, sans que cela, non seulement ait la moindre utilite pour la suite de Taction, mais encore se rattache au roman de quel- que fagon que ce coit, tant Tauteur a dte convaincu que ces bons tours etaient int^ressants en soh SON GOUT. 147 Voici encore la marquise cTEspard qui dit a Rubempre, qu'elle voit, je crois, pour la premiere fois : ... Vous traitez ces idees de visions ou de bagatelles; mais nous savons un peu la vie et nous connaissons tout ce qu'il y a de solide dans un litre de comte pour un elegant, un ravissant jeurie homme . Et Lucien n'a ni une parole ni un geste de protestation; il trouve tout naturel qu'une mar- quise lui dise cela a brule-pourpoint. Balzac aussi : Lucien crut a quelque prodige semblable a celui de sa premiere soiree au Panorama-Dramatique . Et Balzac, lui aussi, ne met pas une sensible diffe- rence entre la soiree du Panorama-Dramatique et celle de Mme de Montcornet. D&nsla Femme abandonnee, Balzac a voulu peindre une femme de la plus haute aristocralie dans la dignite austere et triste de son delaissement, de sa solitude et de sa desesperance. Voici comme elle rec.oit un jeune gentilhomme qu'elle n'a jamais vu et qui s'est introduit chez elle par un stratageme, innocent du reste : A Tangle de la cheminee il aperc.ut une jeune femme assise dans cette moderne bergere dont le siege bas lui permettait de donner a sa tete des poses variees pleines de grace et d'e"legance, de Tincliner, de la pencher, de la redresser languis- samment comrae si c'etait un fardeau pesant; puis de plier ses pieds (?), de les montrer ou de les rentrer sous les longs plis d'une robe noire. La vicomtesse voulut placer sur une petite table ronde le livre qu'elle lisait; mais ayant en meme temps tourne la tete vers M. de Nueil, le livre mal pose [ce livra 148 BALZAC. qui tourne la tete vers M . de Nueil est bien sin- gulier] tomba dans 1'intervalle qui se'parait la table dc la bcrgere. Sans parattre surprise de cet accident, elle se rehaussa et s'inclina pour repondrc au salut du jeune lioinme, mais d'une maniere imperceptible et presque sans se lever de son siege ou son corps resta plonge. Elle se courba pour s'avancer, remua vivemcnt le feu, puis elle se baissa, ramassa son gant qu'elle init avec negligence a la main gauche en cherchant Tautre par un regard promptement ivjirinir ; car de sa main droite, main blanche, sans bagues, fluette, a doigts efliles et dont les ongles roses formaient un ovale parfait, elle raontra une chaise comme pour dire a Gaston de s'asseoir. Quand son hole inconnu fut assis, elle tourna la tete vers lui par un mouvement interrogant et coquet dont la finesse ne saurait se peindre; il appartenait a ces intentions bienveillantes, a ces gestes gracieux quoique precis que donnent Teducation premiere et Thabitude constante des choses de bon gout. Ces mouvements multiplies se succ^derent rapidemcnt en un instant, sans saccade ni brusquerie, et charme- rent Gaston par le melange de soin et d'abandon qu'une jolie femme ajoute aux manifcres aristocra- tiques de la haute compagnie. Et c'est a dire que Gaston a etc seduit par les petites mines et les petits gestes et les mouvements concertes d'une actrice de sous-prefecture jouant le Caprice. Quelques instants apres, Mmeiie Beauseantayant mis Gaston a la porte, avec raison du reste, Gaston, SON GO. 140 t . t , . t a a i .mil. timbre, revitmt tran- quilleinent et dit a Mine de Beauseant : Jacques a m'a eclaire . Et sonsourire, erapreint d'une grace a derni triste, dtait a ce mot tout ce qu'il avait de pl.ti^mt et 1'accent avec lequel il etait prononce devaitallerarame. Mme de Beauseant futdsarm6e. Kh bien, elle 1'est facilement. Madame, s'ecria doucement Gaston, vous con- naissez ma faute; mais vous ignorez mes crimes, si vous saviez avec quel bonheur j'ai... Ah! prenez garde, dit-elle en levant un de ses doigts d'un air mysterieux a la hauteur de son nez qu'elle effleura ; puis de 1'autre main elle fit un geste pour prendre le cordon de sonnette... Un peu plus tard : ... La vicomtesse leva ses beaux yeux vers la corniche, a laquelle sans doute elle confia tout ce que ne devait pas entendre un inconnu. Une corniche est bien la plus douce, la plus soumise, la plus complaisante confidente que les femmes puissent trouver dans les occasions ou elles n'osent regarder leur interlocuteur. La corniche d'un boudoir est une institution. N'est-ce pas un confessionnal moins le pretre? En ce moment Mme de Beauseant etait eloquente et belle... Cette maladresse ineffable avec laquelle Balzac a ]M.-int les Iciniufis du monde a ete contestt'-e. Bninu- tiere, dans son livre, admirable du reste, intitule 1/onore de Balzac, ecrivait ceci, tres evidemment a mon adresse : Je ne dis pas cela [je ne dis pas qu'il est grossier et vulgaire] pour ses gens du rnonde, ses grands seigneurs et ses duchesses. Sainte-Beuve, qui 150 BALZAC. etait du inemc temps ct du nn'mo monde, nous en -carantit la resemblance : Qui inicux que lui, dii- il,aplusdelirieusement puint les vieux el 1< s belles de 1'Empire? Quisurtout a plus dclicic use nicnt louche Ics duchesses et les vicomtesses de la fin de la licstau- ration? Je preTere, continue Brunetiereje t^raoi- gnage de Sainte-Beuve qui a connu sur leur d'- -lin quelques-unes de ces vicomtesses ou de ces duchesses , Mme de Beauseant ou Mme de Lan- geais, a Topinion de quelques honnetes universi- taires qui n'ont point retrouve dans ces dames leur ideal d'el^gance, de distinction et cTaristocratie... Sainte-Beuve! La caution, sans doute, est bour- geoise; mais je ferai remarquer que ni Sainte-Beuve ni Balzac n'ont connu les duchesses et les vicom- tesses de la fin de la Bestauration, Sainte-Beuve n'ayant comment a frequenter quelques salons aris- tocratiques qu'en 1840, Balzac, malgre sa liaison, Ires courte, avec Mme de Castries, n'y ayant et6 un peu regulierement que tres pen avant cette date; : Sainte-Beuve nous ayant avertis lui-meme que le faubourg Saint-Germain etait absolument ferme aux gens de lettres avant 1830 \ le faubourg depuis 1830 ayant du raettre quelques annees a s'habituer a rece- voir les hommes de litterature et par consequent le temoignage de Sainte-Beuve ne valant point du tout pour les grandes dames de la Bestauration meme finissante. Et je ferai remarquer surtout que Sainte-Beuve e"tant lui-meme, quand il s'agit des femmes, d'une certaine n vulgaritu , pour ne pas dire plus, ce SON GOUT. 151 n'etait peut-tre pas son te*rnoignage qu'il fallait invoquer sur ce point et qujl a pu voir le faubourg Saint (Irrniain tin ti-mps de Louis-Philippe exac- temont comme Balzac le voyait, sans que cela prouve qu'ils 1'aient vu exactcment Fun ou 1'autre. Je reconnais, du reste, que ceci donne une inquie'- tude sur ce qu'etaient ces nobles parages vers 1840, que Balzac les ait vus comme il les a peints et que Sainte-Beuve ait estime que Balzac les a vus tres juste et a touches delicieusement . Mais encore, par le peu que j'ai vu de ce monde-la, il me reste quelque doute, a en juger par les petites-filles, sur la justesse de vue de ces deux observateurs de leurs grand'meres. Non, je ne crois pas que les dues et les duchesses du temps de Balzac aient etc exacte- inent dans leurs gestes et dans leurs propos les personnages un peu inattendus que vous avez vu qu'il nous presente. VII SON STYLE s Tout le monde tombe d'accord que Balzac e"crivait mal. II n'y a pas a redresser Topinion sur ce point. II ecrivait mal. II arrive quelquefois et en ve>it6 assez sou vent qu'on ne s'en avise point, cela arrive dans trois cas. EtnTabord dans les portraits. Non seulement Balzac faisait le portrait, surtout physique, admira- bleraent, par le choix excellent des traits signiGca- tifs ; mais encore, quand il le faisait, son style, son style lui-mdme, son tour et aussi sa langue ne lais- saient guere a desirer. Je renvoie aux portrait* que j'ai cit^s au milieu de ce volume. Ou trouvera sans doute, m6me la, que la phrase sur la redin- gote de M. Poiret .... laissant Hotter les pans fletris de sa redingote qui cachait mal une culotte presque vide el des jambes en bas bleus qui SON STYLE. i S3 flageolaient comme celles d'un homme ivre, mon- trait son gilet blanc sale et son jabot de grosse raousseline recroquevillee qui s'unissait imparfaite- ment a la cravate cordee autour de son cou de dindon... est une phrase terriblement enchevdtre'e et qui n'a pour excuse, contestable encore, que d'etre figurative de la toilette abandonnee du bonhomme; *on trouvera sans doute cela, mais relisez tous les autres portraits que j'ai cites, vous verrez que la nettetd du style repond parfaitement a la nettete de la vision qu'avaitl'auteur. Les portraits de Balzac sont en general tres bien ecrits et mme sont d'un mattre ecrivain. 11 ecrit fort bien encore quand il ne se surveille pas et ne s'applique point. II advient que Balzac, echaufle sans doute par Tinteret de son sujet, va devant lui sans songer a TAcademie franchise et ne pensant qu'aux fails qu'il raconte. Dans ce cas, il il n'a aucune qualite ni aucun defaut. II se fait com- prendre, il est lisible, voila tout. 11 ne songe point a bien ecrire et Ton ne songe point a le lui demander. Personne n'a jamais song4 a faire un examen attend f du style d'un fait divers. II aurait du toujours ecrire comme cela. Exemple de ce style neutre la ou, tout en etant ce que je dis, il se donne pourtant un peu d'elegance discrete : En echan- geant quelques mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour muette, en restant dans ce jardinet assis sur le bane jusqu'a Theure ou le soleil se couchait, occupes a se dire de grands reves ou recueillis dans le calme qui regnait entre le rempart 154 BALZAC. et la maison comme on Test sous les arcades d'une e*glise, Charles comprit toute la saintet^ dc Tamour; car sa grande dame, sa chere Annette, ne lui en avail fait connattre que les troubles oragcux. 11 quittait en ce moment sa passion parisienne, coquette, vaniteuse, e'clatante, pour 1'amour pur et vrai. II aimait cette maison dont les raceurs ne lui semblaient plus si ridicules. II descendait des le matin a (in dc pouvoir causer avec Eugenie quelques moments avant que Grandet vint donner les provisions et quand les pas du bonhomme retentissaient dans les escaliers, il se sauvait dans le jardin. La petite cri- minalite de ce rendez-vous matinal, secret menie pour la mere d'Euge"nie et que Nanon faisait sem- blant de ne pas apercevoir, imprimait a 1'amour le plus innocent du monde 1'attrait des plaisirs defendus. Puis, quand, aprds le dejeuner, le pere Grandet e"tait parti pour aller voir ses proprie^es et ses exploitations, Charles demeurait entre la mere ct la fille, eprouvant des delices inconnues a leur preter les mains pour divider du fil, a les voir tra- vaillant, a les entendre jaser. La simplicity de cette vie presque monastique, qui lui r^vela les beaules de ces Ames auxquelles le monde tait inconnu, le toucha vivement... Autre exemple, un paysage. Les paysages sont tres rares dans Balzac. On sent tres bien que, comme Stendhal, ce qifil a regarde* dans ses voyages, ce sont des maisons et des hommes. Mais en 1831, e"poque ou il ^crivit la premiere partie de la Pcmmc de trcntc ans, il fallait faire le paysage BON STYLE. i5 sous peine de ne pas compter pour un litterateur et Balzac travail celui-ci, simple, assez sobre, tres exact (aussi bien entail la description de lieux qu'il avait vus cent fois), que le lecteur voit tres distinc- tement et d'un style tres honorable : De Vouvray jusqu'a Tours les effrayantes (?) anfractuosite's de cette colline dechiree sont habitues par une popula- tion de vignerons. En plus d'un endroit il existe trois etages de maisons creuse*es dans le roc et reu- nies par de dangereux escaliers tattle's a m&me la pierre ; au sommet d'un toit une jeune fille en jupon rouge court a son jardin. La fumee d'une cheminee s'eleve entre les sarments et le parapre naissant d'une vigne. Des closiers labourent des champs perpendiculaires. Une vieille femme, tranquille sur un quartier de roche eboulee, tourne son rouet sous les fleurs d'un amandier et regarde passer les voya- geurs a ses pieds en souriant de leur effroi. Elle ne s'inquiete pas plus des crevasses du sol que de la ruine pendante d'un vieux mur dont les assises ne sont plus relenues que par les tortueuses racines d'un lierre s'e"talant comme un tapis vivace sur les pierres disjointes de la vieille muraille. Le marteau des tonneliers fait retentir les voutes des caves aeriennes. Enfin la terre est partout cultive*e et par- tout feconde, la mme ou la nature a refuse* de la terre a 1'industrie humaine. Le triple tableau de cette scene dont les aspects sont a peine indiqucs procure a Tame un de ces spectacles qu'elle inscrit a jamais dans son souvenir; et quand un poete en a joui son rve vient sans cesse lui en reconstruire 4&6 BALZAC. les effets romantiques. Au moment ou la voiture par- vint sur le pont dc la Cisse, plusieurs voiles blanches ili'-houcherent entre les ties de la Loire et donnerent une nouvelle harmonic a ce site harmonieux. La senteur des saulcs qui bordent le fleuve ajoutait ses p^netrants parfums a ceux de la brise humide; les oiseaux faisaient entendre leurs amoureux concerts, le chant monotone d'ungardeurdechevresyjoignait sa sauvage melanrolie tandis que les cris des mari- niers annonc.aient unc agitation lointaine. De molles vapeurs capricieusement arretdes autour des arbres epars dans ce vaste paysage y imprimaient une derniere grace. C'etait la Touraine dans toute sa gloire, le printemps dans toute sa splendeur. Cette partie de la France, la seule que les armdes i-tran- geres ne devaient point troubler, etait la seule en ce moment qui fut tranquille et Ton cut dit qu'elle defiait Tinvasion. Enfin il arrive qu'il fait parler une portiere ou un marchand de ferraille. Alors il est admirable. Je ne plaisante pas. 11 est ^tonnant de ii.lrliii'-. d'exacti- tude, de v^ritd. On peut trouver trop longs les bavardages de la concierge de M. Pons; mais qu'on m'accorde qu'ils sont Iar^alit6 meme. Ce n'est point une parodie, ce n'est point un equivalent; c'rst le vrai, c'est une femme du peuple de Paris que vous entendez. /Voila les trois cas oil il arrive accidentellernent a Balzac de bien ^crire. Partout ailleurs son style est douloureux. J'ai assez dit comment il fait parler ses liommes et ses femmes du niondc. Je n'y reviens SON STYLE. 157 que pour faire remarquer que s'ils nous semblent si faux c'est la faute de I'ecrivain autant au moins que celle de 1'observateur. Ayant les m6mes sen- timents, mais les exprimant dans le langage de leur condition, ils parattraient des gens du monde un peu indignes d'en etre, raais encore des gens du monde. II faut reconnattre cependant aussi que les gens de cette classe se distinguant surtout, an premier regard, par leur fac.on de parler, une faulc de style est ici une faute centre les moeurs. Quand il parle en son nom, dans ses recits, dans ses reflexions, dans ses dissertations, dans ses analyses, meme dans ses tableaux le plus souvent, il est malaise de dire a quel point il est mauvais. II a exactement le style dont se servent les mauvais plaisants pour parodier le style romanesque. II ecrira : Une chose digne de remarque est la puis- sance d'infusion que possedent les sentiments... II aura les metaphores a la fois vulgaires et preten- tieuses dont se servent les beaux esprits de petite ville : Le lendemain la poste versa dans deux coeurs le poison de deux lettres anonymes. La bienfaitrice trempa le pain de Texile dans Tabsinthe des reproches... Si la saison pen- dant laquelle une femme se dispute a Tamour ofFrait a Rastignac les butins de ses primeurs, elles lui devenaient aussi couteuses qu'elles etaient vertes, aigrelettes et delicieuses a savourer. Ses metaphores sont ahurissantes : Voila TAlgerie au point de vue vivrier. C'est un gachis 158 BALZAC. tempere par la bouteillc a I'encre de toute adminis- tration naissante. 11 a des distinctions entre les sens des mots qui sont bicn enigmatiques : Julie ecoutait sa tante avec autant d'etonnemcnt que de stupeur.... Vous vous deroandez pourquoi il semble voir dans la stupcur et I'ctonnement des sentiments tres differents; c'est qu'il croit que la stupeur est de 1'apprehension : .... surprise d'entendre des paroles dont la sagesse etait plutot pressentie que comprise par elle et effrayee de retrouver dans la bouche d'une parente 1'arret porte par son pere sur Victor . Aussi bien le sens des mots lui echappe souvent et cela lui fait dire des e*normites. Pourquoi Tamour d'une femme de trente ans est-il plus flatteur pour un jeune horame que celui d'une jeune fille? Parce que la oil Tune est entratnee par la curiosite, par des seductions etrangeres a cellesderamour, Pautre obeit a un sentiment consciencieux . II vcut dire co?iscient\ et ce qu'il dit est la chose la plus bouf- fonne du monde entier. De mme le baron Hulot, qui appartient au monde ou Ton parle exactement, dit a un jeune artiste : Allons, monsieur, la vie peut devenir belle pour vous. Vous saurez bient6t que personne i Paris n'a longtemps impunement du talent. II veut dire sans recompense et il dit le contraire avcc une remarquable precision. Apres avoir epouse pendant un moment cctte existence semblable a ceUe des ecureuils occupes A SON STYLE. 159 tourner leur cage, il sentit V absence des oppositions (?) dans une vie arrtUee cTavance... 11 faut avoir grimpe sur toutes les chimeres aux doubles ailes blanches qui offrent leur croupe It'niinine a de brulantes imaginations pour com- prendre le supplice auquel Gaston de Nueil fut en proie. L'humanite de la courtisane amoureuse com- porte des magnificences qui en remontrent aux anges. Le public admire le travail spirituel de cette poignee et il n'y entend pas malice; il ignore que racier du bon mot altere* de vengeance barbotte dans un amour-propre fouille savamment, blesse de mille coups. a La Providence a sans doute protege forte- ment encore les menages d'employes et la petite bourgeoisie pour qui ces obstacles sont au moins doubles par le milieu ou ils accomplissent leur evo- lution. Obtenir les faveurs de Mme Marnefle fut done non seulement pour lui Vanimation de sa chim&re, mais encore une affaire d'or. Les morceaux memes qu'il faul reconnaftre qui sont les mieux ecrits, dans ses ouvrages, abondent en ces defauts qui sont caracteristiques de toutes les decadences : en profusion, en surabondance, en brillante, en enluminures, en comparaisons ou metaphores fausses, en pretendues choses vues qui ne sont pas exactes... Au fond du col evase de la porcelaine suppose? une forte marge, uniquement 160 IULZAC. composed de ces loufles blanches particulieres au sedum des vignes de Tourainc : vagues images des formes souhaitees, roulees comme celles d'une esclave soumise. De cette assise sortent des spiralcs de liserons a cloches blanches, les brindilles de ia bugrane rose, melee dc quelqucs fougeres, de quel- ques jeunes pousses de chne aux feuilles magnifi- quement colore'es et lustre'es; toutes s'avancent prosterndes, humbles comme des saules pleureurs, timides et suppliantes comme des prieres. Au-dessus, voyez les fibrilles devices, fleuries, sans cesse agi- tees, de I'amourette purpurine qui verse a flots ses antheres presque jaunes; les pyramides neigeuses du paturin des champs et des eaux; la verte cheve- lure des bromes steriles; les panaches effiles de ces agrostis nommes les epis-du-vent, violatres espe- rances dont se couronnent les premiers re 1 ves et qui se detachent sur le fond gris de lin oil la lumiere rayonne autour de ces herbes en fleurs. Mais deja plus haut quelques roses du Bengale clairsemees parmi les folles dentelles du daucus, les plumes de la linaigrette, les marabouts de la reine des pr4s, les ombellules du cerfeuil sauvage, les blonds che- veux de la clematite en fruits, les mignons sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des millefeuilles, les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux du chevrefeuille; enfin tout ce que ces natves creatures ont de plus echevele, de plus dcchire, des flammes et des triples dards, des feuilles lanceolees, d^chiquetees, des tiges tour- SON STYLE. 161 mentees comme de vagues desirs enlortilles au fond de TAme. Du sein de ce prolixe torrent d'amour qui deborde, s'elance un double magnifique pavot rouge accompagnede ses glands prets a s'ouvrir, d^ployant les flammeches de son incendie au-dessus des jas- mins e"loiles et dominant la pluie incessante du pollen, beau nuage qui papillotte dans Tair en refle- tant le jour dans ses mille parcelles luisantes. Quelle femme enivree par la senteur d'aphrodite cachee dans la flouve ne comprendra ce luxe d'idees soumises, cette blanche tendresse troublee par des mouvements indomptes et ce rouge desirde Tamour qui demande un bonheur refuse dans ces luttes cent fois recommencees de la passion contenue, infa- tigable, eternelle. Tout ce qu'on offre a Dieu n'etait- il pas offert a Tamour dans ce poeme de fleurs lumineuses qui bourdonnait incessamment ses melo- dies au coeur en y caressant des voluptes cachees, des esperances inavouees, des illusions qui s'en- flamment et s'eteignent comme les fils de la vierge dans une nuit chaude? Cerles, c'est la un tres brillant morceau de fac- ture. Mais encore, c'est la description d'un bou- quet : or dans quel vase a enorme col, dans quelle jarre colossale pourra-t-on faire tenir la foul, la multitude de tiges dont il est compose? Ce n'est pas un bouquet, c'est une fort, ce n'est pas un bou- quet, c'est le Paradou. De plus, et un peu pour cette raison et aussi pour d'aulres, on ne le voit pas; il est terriblement confus : enlre la marge de loufles blanches et les deux pavots rouges (cen tres net, et FAOUKT. Bal/uo. li 162 BALZAC. c'est quelquc chose) on ne Ic voit pas du tout. On 1'entend. On entond un cliquelis de noms t ranges et inusites (maniere de Victor Hugo) qui amuse 1'oreille; mais ce n'est pas cela qu'il fallal t; il fallait voir. A regard cr au detail il y a des choses singu- lieres : a qui des fougeres et des feuilles de chcne ont-elles donne 1'impression d'etrcs prosternes, ct de saules pleureurs et d'humbles prieres? Ce qu'elles donnent, c'est plutdt I'impression contraire. Yio- Utres esperances dont se couronnent les premiers reves, quoique un peu pretentieux, me paratt tres juste; mais ou est dans ce qu'il a enurncre (relisez) ce fond gris de lin sur lequel se detachent les agrostis et comment sur ce fond gris de lin, s'il existe, la lumiere rayonne-t-elle, au lieu de s'assour- dir? Jo defie un peintre avec son pinceau... Des tiges tourmentees comme de vagues desirs entor- tilles au fond de Tame est, a mon avis, excellent; mais sur des fleurs en bouquet et au repos, loin des brises, le pollen ne voltige point du tout; et je ne sais pas du tout par quel phenomene les fils de la vierge s'enflammenl et s'eteignent tour a tour par une nuit chaude. L'ensemble de cela est chaotique et la moilie de cela est faux. C'est tret digne d'altentioii parce que c'est un des cas rares ou Balzac, qui d'ordinaire ccrit d'autant plus mat qu'il vcut mieux ecrire, n'a pas echoue, tout compte fait, en s'appliquant; mais ce n'est digne que d'une admiration reservee. Etvoyez comme I'lmpropriete* du style est conta- gieuse : Taine, admirant c couplet, Uit qu a U lire SON STYLU 16.1 loutes les voluptes des jours d'ete" entrent dans les sens et dans le coeur comme un essaim tumullueux de papillons diapres et jamais un essaim de papil- lons n'est turnultueux (merne en ecartant du mot 1'idee de bruit) et il est toujours a sinuosites molles et harmonieuses. Au fond, dans cette page de Balzac, celebre et, apres tout, digne de l^tre, tout n'est pas galimatias, roais il y en a. Aussi bien presque tout le Lys dans la vallee est un prodige de pathos et de phoebus, on dirait quel- qu'un qui s'est tendu a etre mauvais. Et le pire c'est qu'on voit bien que s'il est si mauvais, c'est qu'il se guinde. II a voulu parler la langue de Chateau- briand, ce qui fait qu'il debute ainsi : A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus emouvante elegie, la peinture des tourments subis en silence par les ames dont les racines, tendres encore, ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique, donj les premieres floraisons sont dechirees par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelee au moment ou elles s'ouvrent? Quel poete nous dira les douleurs de Tenfant dont les levres sucent un sein amer et dont les sourires sont reprimds par le feu devorant d'un oeil severe?... Et tout le long du volume, comme il s'agit de peindre des ames religieuses, c'est une pro- fusion de metaphores bibliques, de parfums de Madeleine , d'etoiles des Mages , de charbon d'lsale qui touchent souvent au burlesque. Je con- nais deux parodies de ce style boursoufle et tres froidement emphatique, e'est les impressions d 164 BALZAa voyage de 1'homme a 1'avalanche dans le Mont Saint-Bernard de Tfipffer el c'est la conversation de Hodolphe avec madame Bovary pendant la solen- nite du cornice agricole. Toutes deux sont inferieu res au modele. Liii-inc 1 me avail besoinde modele pour 6crire con- venablement, mais d'un modele conforme a sa nature qui n'etait ni fine ni distinguee. 11 copiait tres bien, < omme j'ai dit, le langage des hommes du pcuple et il imitait assez heureuscment, quoique sans aisance, le style des conteurs grivois du xvi e siecle. Quoique je sache tout ce qu'un philologue familier au xvi r siecle peut relevcr ieux et scrupuleux, qui va loin comme dit La Bruyere : un tcl esprit en aurait le vertige pendant un mois. Ktje ne sais, mais iline semblc bien que M. Sainte- Beuve insinue ici honnetement que M. de Balzac e*crivait en galimatias. Et plus tard (Cauteries du Lundi (lV) y Histoire de la Rcstanration)^ revenant encore, sournoisement, a ce sujet, voyez comme Sainte-Beuve, sous prelexte de parler du style de Lamartine, indique que celui de Balzac est fait de metaphores outrees, Torches et incoheVentes : M. de Lamartine s'est trop abandonne a son nou- veau style de prose, dans lequel il entre plus de Balzac que de Tacite : L'Empire 1'avait vieilli <' avant le temps : Tambition satisfaite, Torgueil assouvi, les delires du palais, la table exquise, la couche molle, les epouses jeunes, les mattresses complaisantes, les longues veilles, les insomnies partag^es entre le travail et les f^tes, Thabitude du cheval qui epaissit le corps (tout ceci pour Tacite) avail alourdi ses raembres et e*paissi ses sens... Son mcnton solide et osseux portait bien la base des traits. Son nez n'etait qu'une ligne mince et transparente... Son regard etait profond, mobile comme unc flamme sans repos, comme une inquie- SON STYLE. 169 tude. Son front xemblait s&tre elar^i sous la nudite u dc sen chevcux noirs effiles, a demr-romffes sous la moiteur d'une pensee continue (ici Tacite a fait place a Balzac), on cut dit que sa te"te naturellement petite s'ctnit agrandie pour laisser plus librement rouler entre scs tempes les rouages et les combinai- sons d'une dme dont cliaque pensee etait un empire. t La carte du globe semblait s'tre incrustee sur la mappemonde de cette tfte. Comment aurais-je confiance en un pareil portrait quand je vois a ce point percer le rheteur, Tdcrivain amoureux de la metaphore et du redoublement... Et c'est ainsi que Sainte-Beuve, obliquement, donne le style de Balzac comme un modele de mauvais style. Ge lecteur qu'imaginait Saint-Beuve en affinuant qu'il n'y en avail plus, il existait precisement a c6te de lui et il s'appelait Nisard et il a ecrit exactement deux lignes sur Balzac dont Tune est plus qu'a moi- tie fausse et dont Tautre est tout a fait juste : Je craindrais moins les retours du gout pour les bons romansde Balzac *i les maeurs en etaient moins anec- dotiques et la langue plus naturelle . Nisard ne se trorape pas en estimant que les moeurs dans les oeuvres de Balzac sont souvent anecdotiques , c'est-a-dire exceptionnelles et constiluant des ma- nieres de curiosites. Seulement il n'oublie que le grand Balzac, le createur de types, qui precisement comme j'ai cru le montrer, est dans la grande maniere cjaagjque et a tout a fait le tourd'esprit de Moliere et aussi de La Bruyereetaussi de Bourdaloue. Quant a son jugement sur le style, il est tout a fait juste et 170 BALZAC. ce qui a manque le plus a Balzac, c'est en efiet le nature!. J'en suis pour ce quo j'en ai dit : sauf dans le pastiche des Contea drdlatitjues, dans les por- traits, dans les dialogues populairesetdansquelques passages oil il n'a pas songe a bien ecrire et ou il a eu de la chance, sauf cela, et c'est-a-dire presque continuellement, Balzac est un Ires mauvais dcrivain. Je suis peu sensible a cette consideration de Brune- tiere, a laquelle il me semble qu'il tenait puisqu'il Tapplique a Moliere aussi bien qu'a Balzac, que mal ecrire est une condition de la representation dela vie . Je convicns qu'il faut, quand on est autcur dramatique ou romancier, faire parler ses person- nages comrae ils doivent parler selon leurs origines et leurs conditions; mais quand on parle soi-mme ou quand on fait parler des personnages de condi- tion moyenne et de moyenne instruction, il ne me semble pas que la mission de repre"senter la vievous oblige absolument a ecrire : une Ame genercuse a des re*gals peu chers ; de quoiquc Ton voys somrne , consciemment pour conscient, et sortir son chien . VIII BALZAC APRES SA MORT Apres Montaigne, Voltaire et Rousseau, je ne connais aucun ecrivain frane.ais qui ait eu une influence morale et une influence litteraire egale a celle de Balzac. Pour commencer par la premiere, on sail quo du vivant memc de Balzac, en Russie, a Yenise et a coup sur ailleurs encore, des societes polies, des groupements d'hommes et de femmes du rnonde firent le jeu, qui etait, et malheureusement peut-tre un peu plus qu'un jeu, de representer dans la realite le monde de Balzac, se distribuant les r61es de Rubempr6, de Rastignac, de Lousteau, de Bianchon, de Maufrigneuse, de Beauseant, de Lan- geais, et peut-tre de Vautrin. La chose ne s'etail pas vue depuis VAstrce ou du moins elle a du se reproduire assez souvent mais non pas d'une ma- niere assez e"clatante pour que Thistoire litteraire la recueillft. 17* fcALZAC. Mais ceci n'est qu'un episode. Depuis la raon de Dalzac il n'a fallu qu'avoir des yeux pour s'aperce- voir que la vie a la Balzac, c'est-a-dire la fureur de parvenir a de grandes situations et a la grande for- tune, Varrivume, comme on Ta appelce, est devenue, plus qu'elle ne 1'etait auparavant, la fa^on norrnale de vivre d'un tres grand nombre de Franca is et leur fac.on normale de sentir et de penser. Par les fortunes rapides qu'il fait faire a quelques-uns de ses homines sans scrupules et surtout, ou autant, par la beaute* artistique qu'il leur donne, Balzac a, tres probablement, au moins, car en cette matiere on ne peut rien affirmer, multiplie cette race d'hommes et de femmes. 11 a multiplie le nombre non pas precise*ment des coquins mais des.... II y a chez toi, dit I'honngte Michel Chrestien a Hubi'mpre, un esprit diabolique avec lequel tu justiiieras a tes propres yeux les choses les plus contraires a nos principes : au lieu d'etre un sophiste d'ide'es tu 'seras un sophiste d'action.... .. C'est Balzac qui a trouve le mot et il est excellent : il a multiplie le nombre des sophistes d'aciion; et si Ton me dit qu'il ne fallait pas eviter le mot de coquin pour en aller chercher unautre qui veut dire autant sinon plus et qui definit le scelerat conscient qui fait capituler sa conscience, j'avoue que je n'aurais pasgrand'chose ar^pliquer. L'exempleesttellement, est si incomparablement plus fort que les paroles, que du cynique Stendbal et de Balzac qui n'est jamaiscynique personnelleraent et quand il parle lui- m&me et tout au contraire, mais qui met en scene et BALZAC APnfeS SA MORT. 173 en lumiere des cyniques et les entoure d'une certaine .aureole, et leur donne un certain prestige, c'est cer- /tainement le moralisant Hal/.ar qui a etc le plus I dernoralisatcur. Edmond About qui, du reste, ecrivait ;i Flaubert a propos de Madame Bovary : J'ai cru lire un roman de Balzac mieux ecrit, plus passionne, plus propre et exempt de ces deux odeurs nauseabondes qui me saisissent quelqucfois, au milieu des livres du Tourangeau, Todeur d'egout etTodeur de sacris- tie... , Edmond About a bien caracterise ce genre d'influence dans un de ses romans. Deux jeunes gens causent ensemble, tin charmant jeune homme et une jeune fille exquise; le jeune homme croit la jeune fille millionnaire, la jeune fille croit le jeune homme riche et litre; tous les deux sont dupeurs et dupes : Et aimez-vous Hermann et Dorothee? dit le jeune homme. Oh! Une idylle fadel Oh! Nonl Avez-vous lu Balzac? C'est mon homme. Ge sont deux petits Balzaciens, ignores Tun de 1'autre comme tels, qui causent. Et je n'ai pas besoin de le dire, parce que omnia sana sieux des Sieves de l'cole normale de 1848. II avait etc ^leve, je dis au point de vue purement litleraire, par ce rurieux Jacquinet, tres classique, tres insensible aux prestiges du roinan- tisme, mais qui en meme temps, tres intelligent, etait admirable k reconnaltre ce qu'il y avait de classique dans les crivains de son temps et qui avail r^veie a ses Sieves Stendhal et Balzac, comme dtant en leur fond des classiques"a1a maniere de BALZAC APRfcS SA MORT. 181 Racine, de Moliere et de La Bruyere, c'est-a-dire !; observateurs attentifs des rouages de la machine humaine. L'article de Taine, que je n'accepte pas tout entier et Ton a pu s'en apercevoir, e"tait medite', etait systematique et etait lyrique; il assimilait 1'his- toire sociale a Thistoire naturelle, ce qui est a la fois une apologie de Balzac et, centre le gre de Tauteur, une demi-condamnation de Balzac; il dressait en pied, d'une fac.on magistrale les grands personnages, les monstres de Balzac, laissait de cdte, delibere- ment, les personnages dans la peinture desquels il a echoue et enfin, a la fois revendiquait pour Balzac le droit de raal ecrire sous pretexte que la fac.on d'ecrire doit varier selon les publics auxquels on s'adresse comme selon les temps et prouvait que Balzac ecrivait le mieux du monde; et enfin, apres avoir cite la description du banquet dans/e Lysdans la vallee, concluait en disant : Evidemment cet homme, quoi qu'on en ait dit et quoi qu'il ait fait, savait sa langue, mme ii la savait aussi bien que personne; seulement il 1'employait a sa fac.on . J'ajouterai : et sans fagon. Cet article, extremement beau du reste, ample, large et brillant, etait admirable pour fouetter 1'admiration a Tegard de Balzac; il etait certes fait pour tre goute des plus delicats, mais ii etait fait surtout pour la foule parce qu'il etait sans nuances et tendait tout entier a la glorification de Balzac. L'article de Sainte-Beuve, beaucoup plus vrai, pre- cisement parce que la verite est dans les nuances, tait fait, au point de vue du grand public, pour qu'on 182 BALZAC. se demanddt si Balzac avait du genie, s'il etait vrai, s'il ecrivait bien et dans quelle mesure il avait du genie et dans quelle mesure il e"tait vrai ct dans quelle mesure il etait e'crivatn. Mauvais article de combat et de conquete. II est vrai que Sainte-Beuve ne songeait ni a combattre, ni a conque"rir et avait pour devise : la verite seule. 11 cst vraisemblable qne Balzac au moins contribua a temperer et a a mender George Sand et a e"te pour quelque chose dans sa rupture avec la littcrature de pure imagination et dans son retour au simple et an naturel, qui n'etait d'ailleiirs qu'un retour a sa nature propre. George Sand qui avait commence^ en plein romantisme, par dire : On fait des monstres, faisons des monstres , a due 6tre amenee (entre autres mobiles) par 1'ascendant de Balzac, que du reste elle aimait personnellement, a Fobservation, sinon patiente, du moins attentive de ce qu'elle avait sous les yeux, paysans, petits bourgeois, petits genlilshommes, artistes ;. et ce fut en exploitant ce nouveau domaine qu'elle produisit ces aimables 'jh/ ceuvres de sa troisieme maniere, tres vraies, faites- y attention, a travers leur romanesque et qui sont celles que de"cide"ment, je crois, la post^rite aime le mieux parmi les ouvrages qui sont partis de sa main. Et remarquez bien que George Sand jusqu'en 1848 Halt surtout ideologue, ^taitextreraementamoureuse desid^es, encore que souvent elle n'y comprit rien; etqu'apartir de 1848 elle nes'occupe plus (sauf dans le roman de polemique Mademoiselle de la Quintinie) BALZAC APRfeS SA MORT. 183 qu'a peindre des personnages vrais en leur fond, stylists par la forme et a suivre des Evolutions de sentiments. Transformation qui vient assurement de George Sand elle-meme, mais qu'il riy a aucune trrm'rite a attribuer en partie a 1'influence de soa grand rival et ami. I hi cote ilu thratro rinllurn.T d e Ual/ar nYtait pa* moins jjrande si tan! est qu'il ne faille pas dire qu'elle TEtait bien davantage. ^Augier et Dumas succeMaient a Scribe et tous deux, tres probablement, on en conviendra, furent inclines par 1'exeraple de Balzac et surtout par son succes a verser dans 1'ceuvre theatrale une plus grande quantite* de re"alit6 que le theatre n'en avail jamaisconnudepuisMoliere; et certainement, des les premiers jours d'Augier et Dumas fils, on put dire : Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas comme La Fontaine 1'avait dit quand Moliere e*clata. Ajugier^ tout en observant par lui-meme et fort bien, emprunta a Balzac ses bourgeois enfles de jranitE et sans doute le bonhomme Poirier avail passe de Balzac a Augier par Jules Sandeau, e*leve du reste de Balzac ; mais il est assez difficile de ne pas reconnaftre en lui le bonhomme Crevel, comme dans mattre GuErin il y a des traits fort marquds du baron Hulot; il lui emprunta ses courtisanes et sa haine, que je ne songe pas a blaraer, des courti- sanes; il lui emprunta ses journalistes et son aver- sion, que je ne suis pas assez detache pour louer, & 184 BALZAC. regard des journalistes. Par son autre haine, celle qu'il a pour les cldricaux, il ne se rattache pas du tout a Balzac, mais a Eugene Sue; mais tout corapte fait il precede de Balzac plus que de pcrsonne. Dumas fils s'est a tres peu pres restreint a 1'etude dcx passions de 1'aMiour pam- cel.i H;iit d;m> sa nature, et parce que c'est pour allcr au cu-ur la route la plus sure. Mais prcise"ment la Dame au.r r/i/// ; /ia. n'est pas sans deriver de SplcnfU-urx >-t miseres de* courtisanes et d'autre part la Question d'argent est tout a fait un roman de Balzac mis au theatre, avec plus de mots, de traits et d'esprit que Balzac n'en aurail pu mettre, mais c'est une question secondaire. Enfln Flaubert parut, qui, comme genie createur, n'est pas tres infe>ieura Balzac et qui comme artiste et Icrivaih lui est superieur, a mon avis incora- parablement. Flaubert filtra Balzac. Romantique jusqu'aux moelles et plus que Balzac et comme Balzac de*vor du demon de Tobservation et d'un demon de 1'observation plus patient plus obstine et plus minutieux que Balzac, il s'avisa, parce qu'il etait Tartiste le plus conscient et le plus reflechi du monde, de satisfaire sa passion de romantique et aussi sa passion de realiste; mais de ne jamais verser son romantisme et son realisme dans le mme roman. G'etait une petite decouverte au temps ou il ecrivait, car c'etait se souvenir d'une loi de Tart litteraire qui elait gen^ralement ou I ! i ou meconnue. C'etait se souvenir que le lecteur, inconsciemment, mais aussi impdrieusement que possible, en tons BALZAC APRES SA MORT. 185 temps, exige dans un ouvrage, je ne dis pas Funite de ton, car Funite de ton c'est la rnonotonie, mais Funile d'impression generale et que le melange de Fart romantique, par exemple, et de Tart realiste le desoriente, le deconcerte et le heurte autant que le ferait un anachronisme, autant que le ferait le melange de differents temps. En quoi il a bien raison, car precisement, comme il y a tel temps de Fhistoire pour le genre roman- tique et tel autre temps pour le genre realiste, Fauteur qui mle ou entrelace les deux dans un m6me ouvrage, en use comme s'il faisait converser des hommes de 1765 avec des hommes de 1830, comme si Corneille faisait converser Polyeucte avec Panurge ; et le melange de Fobservation precise avec Firnagination debridee est comme une confusion de dates. Balzac avail trop souvent precede ainsi et c'est ainsi que Flaubert ne proceda jamais. Au romantique qui palpitait en lui, il donnait Salammbo et la Ten- t at ion de Saint Antoine et la Legende de Saint Jean V Hospitaller et Herodiade\ au realisle qui en lui etait curieux d'observation lente et attentive sur les autres et m&me sur lui-meme, ce qui est a noter, il donnait Madame Bovary, V Education sentimentale et Un coeur simple. Et c'est ce que j'appelle filtrer Balzac et cela ne rend nullement compte du genie de Flaubert, mais rend compte de sa me"thode et de la nature de ses rapports avec Balzac. De plus, comme je crois Favoir dej'a indique, Flaubert filtra encore Balzac en ceci qu'il reflechit 486 BALZAC. SMI rintervention de Balzac dans son ceuvre, BUT ses dissertations, ses digressions et ses parabases et (ju'il vitquel tort elles faisaient a P ceuvre et combien ellcs la ralentissaient et refroidissaient et qiTil les condamna tout net et qu'il les proscrivitradicalement et qu'il se les interdit sans pitis*. Lui qui debordail d'idees (confuses du reste, mais ce n'est pas de quoi il s'agit), de sentiments, de passions, d'indignations, de coleres et d'eloquence a exprimer tout cela, il fit le ferme propos de ne jamais rien mettre de ces choses dans un roman, non pas mrme dans un roman d'imagination, d'exotisme, d'antiquite. On peut croire que c'est la lecture et Tetude des romans de Balzac qui a inspire* a Flaubert toute sa doctrine de 1'art impersonnel , doctrine vraiment clas- sique, qui a e"te" respectee par Homere, par Pin- dare, quoique poete lyrique, par Virgile, par Lucain (point par Lucrece par la bonne raison qu'il est didacrique), par tous les ^piques du moyen age, par les pauvres epiques du xvn e siecle, par Le Sage, par Marivaux, par Voltaire dans ses contes et en verite" par Scarron lui-m^me. / Flaubert est un Balzac plus artiste, plus scrupu- I leux, plus ordonne 1 et plus soucieux de juste ordon- ' nance et infiniment meilleur e*crivain. Reste que, malgre Frederic Moreau, Bovary, Mrae Bovary et Homais, il a cre*e moins de types, moins de person- j nages vivants d'une vie ^ternelle et que, par conse- \quent, on ne le saurait mettre a la menie hauteur d'adrniration que son grand devancier. Apres lui vinrent ses Sieves, qui le sont autanl BALZAC APRfeS SA MORT. 187 de Balzac qu'ils le sont de lui, tous ceux qui se sont appetes naturalistes d'un mot Ires equivoque, tres rnal fait (et naturiste serait le vrai) et qui n'a etc invente" que parce que celui de realiste paraissait use, tous ceux qui se sont reclames du roman experimental , mot aussi mal venu, car sur les moeurs et caracteres des hommes on ne fait pas d'experiences, mais seulement des observations, tons ceux enfin qui se flatterent de n'avoir d'autre art que de saisir la verite et de la peindre. Alphonse Daudet, les Goncourt, Einile Zola et Maupassant sont la posterite directe de Balzac; mais ils ont chacun leur originalite et comme leur marque personnelle caracteristique. Excellent observateur, Alphonse Daudet re*pond tres bien a la jolie definition de Nisard (que Nisard appliquail a Balzac), il est le peintre des moeurs anecdotiques . Gomme il est arrive souvent a Balzac, il fait un roman avec une chronique pari- sienne, avec une anecdote, au fond de laquetle il sail penetrer et dont il voit tout ce qu'ella contient. G'est une methode excellente, certainement, pour mettre beaucoup de vie dans un recit, de vie intime et circonstanciee et qu'on s'imagine presque avoir vecue. Mais cela n'aide pas encore qu'il n'y ait aucune raison pour que cela en ernpche a cre"er des types; cela restreint un peu Thorizon, cela n'habitue pas a faire de Thumain , comme disent les artistes' litteraires, c'est-a-dire a dresser des personnages a la fois tres gendraux et tres vivants, ce qui est le comble de Tart, comble oil a souvent 188 BALZAC. atteint Balzac. Daudet a fait quelques portraits admi- rables, il n'a pas cre"e de types. A son actif il y a une sensibilit^ et un don d'attendrissement (le cdte* Dickens, comme on a dit) que Balzac n'a pour ainsi dire pas eu, ou qu'il s'est interdit d'avoir. Los Goncourt ont e^e" plus loin dans ce sens qu'Alphonse Daudet lui-mme, et ce ne sont pas scu- lenient des mceurs anccdoctiqucs qu'ils ont aim6 a peindre, ce sont des rnoeurs exceptionnelles et des caracteres exceptionnels. Balzac n'avait pas laisse de donner dans cette region-la, comme aussi bien il n'est aucune region dans laquelle il n'ait fait incur- sion; mais chez lui le voisinagc des caracteres reconnus pour vrais par le lecteur des le premier regard, autorise et authentique, si je puis ainsi dire, les caracteres exceptionnels et les rarets psycholo- giques qu'il introduit. Dans les Goncourt, tous ou presque tous les personnages etant d'exception, on hr-itr sur leur ve>ite, et il faudrait vraiment que les auteurs nous donnassent leur parole d'honneur qifils sont r^els; et alors chacun prendrait la valeur d'un document historique, d'un document de petite histoire singulierement interessant. Au fond c'est cela m6me et il est bien evident que les Goncourt ont peu d'imagination et qu'ils ont pris leurs personnages dans le morceau du monde rel qui les entourait et il faut les lire avec cette convic- tion. Beste que cet art, tres ingenicux, tres scru- puleux aussi, ne satisfait pas ou ne satisfait que bien peu le gout quo nous avons de trouvcr chez les romanciers ce qua nous avons vu nous-mgmes, BALZAC APR&S SA MORT. i89 niieux vu, plus forteiucnt dessine, plus en relief et plus en couleur et prenant de plus vastes propor- tions et des profondeurs que nous n'avions que vaguement soupc.onnees. Nul doute qu'Kinilc Zola n'ait saisi sa vocation litteraire en lisant Balzac et aussi en lisant Tarticle de Taine sur Balzac et aussi en lisant les autrcs ouvrages de Taine. En detestant Zola, Taine etait aussi ingrat que Chateaubriand quand il detestait le romantisme. Taine avait tres bien observe que Balzac traitait du monde social comme du monde zoologique et faisait 1'histoire naturelle de Thuma- nite. Ce fut la formule d'art d'Kmile Zola. II ne voulut voir dans les hommes que des animaux et dans la societe humaine qu'une societe animate. Notez que ce n'est pas tout a fait faux, que c'est une demi-verite, et que Tanimalite a en nous une part tres considerable et que le baron Hulot et Phi- lippe Bridau et le pere Goriot, que nous sentons si vrais, ne sont pas autre chose que de grands animaux superieurs et que par consequent on peut faire de tres belles choses, si Ton a du talent, avec celte conception simpliste. Mais il est evident que celui qui ne s'el&ve pas au-dessus d'elle ou qui n'en sort pas, ne peut faire autre chose que, comme a dit M. Lemaitre, < le poeme epique de Tanimalite humaine . Zola, soil impuissance, soit parti pris, s'interdisait toute psychologic et disait superbe- meut : < Je n'ai pas besoin de psychologic . Et en cela il s'eloignait fort deJQa.Uac <{u\ est >i souvent le psychologue le plus profond du monde. 190 BALZAC. II ne laissait pas de ressembler a Bal/ac ccpen- dant. Goininc lui profondement roinantique (il 1'a avonr) et coinnie Flaubert s'u(forc.ant dc so delivrer du virus romantique et n'y reussissant jamais; coninie lui, plus que lui, amoureux des grands ensembles et habile a faire remuer les foules comme les flots d'une grande maree; cornme lui, non pas plus que lui, tres curieux de saisir la pbysionomie des choses, d'une maison, d'une rue, d'une balle, d'un coin de ville, d'une ville tout entiere, d'une province, et ne reussissant pas mal, roalgre un symbolisme et une sorte de mythologisme inutiles, a les rendre et a les faire saisir; il est encore, a mon avis, celui des successeurs immediats de Balzac, qui tient le plus du grand roaitre. Ses defauts, qui sont enormes, derivent un peu, eux-mdmes, de Balzac, ou peuvent, au moins, etre considered comme se rattachant a sa tradition : sa vulgarite, sa triviality, son gout pour la salete (puisque Boileau a employe le mot pourquoi me Tinterdirai-je?), son sordismc si vous aimez mieux, font sans doute songer plus a Restif de la Bretonne qifa Balzac; mais encore il ne faut pas se dissimuler que cet c'lomcnt etait dans Balzac et un peu plus souvent qu'il n'eiit etc peut-etre i soubaiter. Zola etait un Balzac plus gros, plus vulgaire, autorise pour ainsi dire par ce qu'il y avait dans Balzac de vulgaire et de gros. Nul peut-etre n'a eu plus que lui 1'avanlage que donne pour plaire a la foulc 1'absence de finesse et il faut reconnaitre quecet avantage pre- cicux, Balzac lui-meme n'avait pas ele sans 1'avoir. BALZAC APR&S SA MORT. 191 Excellent homme d'ailleurs bicn que ce soil en dehors du sujet on se croit oblig6 de le dire quand on vient de le maltraiter aux sentiments gene*- reux, malgre une irritability et un orgueil extraor- dinaires; qui s'est honore par ses dernieres oeuvres, quoique raauvaises; et dont on peut dire qu'il a commence par de beaux livres qui etaient de mau- vaises actions et qu'il a fini par de bonnes actions qui etaient de mauvais livres. Maupassant, eleve direct de Flaubert, apprit delui 1'art impersonnel qu'il pratiqua strictement et plus strictement que Flaubert lui-mrae. II doit, somme toute, assez peu a Balzac. II est imper- sonnel, il n'est plus du tout romantique, il n'est point bas-realiste , il n'est point createur de types; il n'a ni les defauts de Balzac ni ses qualites eminentes. Cependant la franchise du recit, la car- rure robuste de 1'exposition, 1'absence de mievrerie, ce quelque chose de calme et de fort qui fait ressembler un auteur a une force de la nature, cela lui est commun avec Balzac. Le m6me pessimisme fondamental aussi esl chez Tun et chez Tautre. La langue aussi et le style, quoique meilleurs que ceux de Balzac, ou si Ton veut moins inegaux, chez Mau- passant, rappellent Balzac quand il est bon, par leur naturel, par leur spontaneite, par leur ingenuite, par leur absence de coquetterie, par ceci qu'ils donnent cette impression qu'avant d'ecrire et pour ecrire 1'auteur ne s'est pas mis en ^tat litteraire . On sail que Balzac a eu trop souvent precisement les defauts contraires, mais j'ai reconnu que souvent 192 BALZAC. .in I il a eu ces qualites a un assez haul degre. M. Bourget, quoique infeYieur incontestablement a Balzac, ce qu'il sorail le premier, non seulement a reconnaftre, mais a proclamer, est le romancier ron- temporam qui ressemble le plus a Balzac, qu'evi- dcmment il a passionndment pratique. A la veritr il n'a rien du romantique, et le has realisme lui est inconnu el je veux dire qu'il lui est en horreur. Mais, (voici, selon moi, pour les defauls), malgre Flaubert et ses exemples et ses lemons, il a tourne le dos tres nettement a Tart impersonnel et il est revenu aux dissertations, aux parabases et au com- mentaire prcsque continu. 11 semble tenir ses per- sonnages corame par la main et les arr^ter pe"riodi- quemenl dans leurs actions pour nous dire : Voyez ce qu'ils font; c'est qu'ils pensent de telle fagon et de tclle autre et de cette troisieme. Et cela s'explique; car c'est une demarche naturelle du coeur humain que de.... Remarquez en effet.... Et ce commentaire est beaucoup plus habile et beaucoup moins indiscret qu'il ne Test chez Balzac et je ne crois pas qvtejamais il degenere en digressions pro- prement dites. Mais il est presque perpetuel, ralentit Taction, 6te au lecteur le plaisir de faire lui-meme les reflexions que fait Tauteur, irrite son amour- propre, qui dit : Je m'expliquerais bien moi-meme les choses, sans qu'on me les explique si complai- samment et donne a Toeuvre le caractere un peu by bride de narration nielce de conferences. Autre ressemblani-e aveo Balzac, peut tre fortuite, peut-etre qui tient a quelque chose qui serait BALZAC APRES SA MORT. 193 commun au temperament de tous deux. M. Bourget, comme Balzac, a un style tres inegal, tantot excel- lent, particulierement dans les fortuities philoso- phiques, psychologiques et morales, tantot penible, embarrasse, difficultueux et peu correct. Et comme Balzac, (voici pour . les qualites), M. Bourget aspire a creer des types et y reussit souvent plus qu'a moitie, type du professeur inge- nument democrate et penetre de Tesprit de 1848 4iomme d'une religion, type du gentilhomme franc.ais emigre a Tinterieur et qui s'expulse lui-meme de la nation comme un corps etranger, type de Tegoiste, confirme, renfonce et renforce dans son egoi'sme par des doctrines scientifiques et une education scientifique sans contrepoids, etc. M. Bourget aime les romans a idees et meme les romans a theses et ici ressemble beaucoup a Balzac et aussi s'en ecarte sensiblement, parce que Balzac seme les idees qui lui sont cheres a travers son roman, tandis que M. Bourget les incorpore a son roman, fait de Tune d'elles, Tame mme de son oeuvre et de telle sorte que la these et Faction s'entrelacent ou plutot se fondent ensemble et que le roman, de son commencement a sa fin, marche a la fois vers un denoument et vers une conclusion. Comme Balzac, M. Bourget est tres psychologue avec cette difference que Balzac est plus moraliste, plus observateur de mceurs que psychologue el que M. Bourget, quoiqu'il observe bien, est plus psy- chologue que moraliste, tout a fait comme Stendhal, et se plait moins, un peu moins, a etudier et a noter FAGOET. Balzac. 13 J94 BALZAC. les differentcs moeurs des hommes, que, un carac- tore etant donne, a en guetter, a en surveiller, a en. surprendre et en scruter les secrets details, et, en tout leur jeu delicat, les fins et subtils ressorts. Ajoutez, ce qui est moins important, que M. Bourget comme tres souvent, non pas toujours, Balzac, aime qu'il y ait dans un roman un drarae,. une intrigue, des incidents inattendus etpathetiques, en un mot un drame. Enfin et c/est un litre a n'en pas vouloir d'autre M. Bourget est le meilleur, le- plus complet eleve de Balzac qui se soit revele depuis 1870 et sans 6tre le moins du monde un. imitaleur. L'infltience directe de Balzac a pris fin. Ni on ne- Timite plus, ni mme on ne rappelle son esprit general dans les oeuvres que Ton produit depuis 1900. Les romans contemporains rappellent beaucoup ,plus George Sand ou Sandeau ou Octave Feuillet que lui. On est devenu classique; on n'imite pas les- classiques ; on ne s'inspire mrne pas des classiques ; ils n'entrenl que dans la culture de notre esprit, ce qui du reste est une chose de premiere importance ; mais enfin il n'y a pas en 1912 (non plus du reste qu'en 1770) une ecole de Gorneille, une ecole de Racine et une ecole de Moliere et il n'y a plus, en, 1912, une ecole de Balzac. Balzac est desormais,. comme tous les grands classiques, comme Chateau- briand par exemple et Victor Hugo, selon la meta- phore que Ton voudra, an-dessus de toutes les ecoles comme un astre vivifiant ou au-dessous de toutes les ecoles comme une terre nourriciere. BALZAC APRES SA MORT. 195 Pour situer Balzac dans le xix c siecle et pour achever de le caracteriser on a essaye de voir a qui onle pourrait comparer etc'est ainsi qu'untres grand critique Ta compare a Sainte-Beuve, au seul point de vue, il est vrai, de la methode et en considerant que Sainte-Beuve et Balzac ont etudie les homines de la mme fac.on, d'une fac.on libre, degagee do tout a priori et de toute metaphysique et en veritables naturaiistes. Meme reduit a ce point de vue, le paral- lele est extrmement faux. Sainte-Beuve n'a jamais rien invente ni voulu inventer rien. Balzac invente autant au moins qu'il observe eta mon avis beaucoup plus, de quoi, du reste je ne lui en veux point. Sainte-Beuve ne connait et ne veut connaitre que Investigation ; Balzac se fie, en quoi il n'a pas tort, a son intuition et la suit extreraement loin, jusque- la meme ou elle cesse, m6me pour lui, d'etre un guide sur; Sainte-Beuve n'a aucun a priori, absolu ment aucun, et Balzac a un a priori, ou si vous voulez une idee generale dominant et surplombant 1'obser- vation et cet a priori est enorme et c'est son pessi- misme fondamental et sa misanthropic essentielle. II n'y a aucun rapport entre Balzac et Sainte-Beuve et il n'y a pas deux natures qui, non seulement au point de vue du gout et des gouts, mais en tout, soient plus radicalement dissemblables. On ne. peut comparer utilement et pour achever de le caracteriser, Balzac, que, dans son siecle, a Geqrge Sand et a Flaubert, que, dans la litieralure franchise tout entiere, a Le Sage et a La Bruyere. George Sand a beaucoup moins que lui la puissance i9C DALZAC. de enter dcs types et la preuve comroe maiei idle c'est qu'on dil couruiument ' . -t nn (irandct, c'estun Goriot, c'est un Philippe Bridau et qu'on nt> dit jatnais : C'est un Villemer; c'est une Mn- quem . A peine, raais encore il faut tenir compte de cela, on dira : C'est un Man prat, e'est une Lolia . Mais George Sand avait plus que Balzac le style, il 1'a lui-meme reconnu, et au lieu de la rigi- dite du plan, la flexibilite ct la souplesse du plan, ce qui est une inaniere aussi de ressembler a la vie; et elle avait la grace, le molle atque facctum qui manque com pit-lenient a Balzac; et enfin dans les verites de detail, dans les personnages de second plan et a mi-cdte, dans tout le courant de la vie quo- tidienne, je ne dirai jamais assez combien cette idealiste et cette imaginative a vu juste et a eu le sens ingenu et naYf sans parti pris, que d'un peu d'indulgence du r6el, du vrai reel, qui est si eloigne du re*alisme . On sera plus pres, quoi qu'on en ait dit, dc riiisloire des mceurs moyennes au xix e siecle en lisant George Sand qu'en lisant Balzac. Flaubert, ce romantique effrene qui avait des dons incomparables de realiste et qui par consequent etait un artiste bien complet; Flaubert qui ne revait que d'orientales vastes comme des fresques de cathe- drales et ruissclantes de couleurs et incrustees de pierreries aveuglantes et qui dans Tetude d'un village normand avait Karaite du regard et le scalpel d'anatomiste de son pere; Flaubert qui avait, malgre une langue quelquefois fautive, un don merveilleux du style et de tous les styles ; Flaubert e*tait mieux BALZAC APRES SA MORT. 197 done que Balzac, en verite, puisque lui aussi savait creer des types et que Mme IJovary, M. Ho vary. Iloiuais t*t Frederic MoreaiFpeuvent 6tre considered nomine imperissables. Mais je dois bien convenir que la fecondite aussi est un grand don et que Flau- bert, s'il avail, et a un degre incroyable, la faculle du createur de types, en definitive en a cre"e et d'eton- nants, mais en tres petit norabre et qu'il n'a jete dans le monde vivant que les trois que je viens de nommer; car, quelque soin tres pieux et tres inge- nieux qu'on y mette a Theure ou j'ecris, on me fera tres difficilement convenir que Mme Arnoux et Salamrab6 soient de? personnes vraiment vivantes. L'immense superiorite de creer un monde (pour donner une fois dans les formules exageratrices de la critique extatique) reste done incontestablement a Balzac, encore que, comme artiste, Flaubert doive certainement lui e"tre preTere. 1 ^age ecrivait dans la plus belle langue clas- sique que Ton ait connue et il racontait admirablement, mieux que Voltaire, ce qui n'est pas peu dire, ni trop lentement, ni trop vile, ni d'une fac.on saccadee et sautillante, ni d'une faon monotone, a souhait, tellement a souhait, que, ce qui est le comble de 1'art, on ne songe pas a se dire, quand on le lit, qu'il raconte bien et qu'on ne s'en avise qu'en y reflechissant apres Tavoir lu. A cet e*gard il est incomparablement superieur a Balzac. Comrae realiste, il a un excellent sens du vrai. du vraisem- blable, du moyen, de ce qui n'est pousse ni dans un sens ni dans un autre, de Thomme tel qu'il est, 198 BALZAC. sans deformation artistique, sans refraction a travers un cerveau d'auteur et s'il est vrai, selon une defi- nition qui me paratt une des moins mauvaises, que 1'art c'est la verite vue a travers un temperament, il serait a croire que Lc Sage n'avait pas de tempr- r.unrnt; et par consequent Le Sage est le modele m&me du rcaliste. Personne n'a mieux repondu que lui a la definition si heureuse et si pittoresque de Stendhal : Un roman, c'est un miroir qui se promene dans un chemin . 11 excelle dans les silhouettes : mille petits personnages qu'il ren- contre sur son chemin sont croques avec une perfection ctonnante et sont vivants. Mais, a lui aussi, plus qu'a Flaubert, le don de cre*er de grands types a etc" mesure parcimonieusement. Lui n'en a qu'un, Gil Bias lui-me'me, extraordinaire, imperis- sable, riche de vie, riche de plusieurs vies diverses et qui ne sont pas incoherentes et qui ne sont pas disparates et qui concordent, si complet qu'il semble tre et qu'il est le portrait de rhomme civilise, de riiommc social moderne, avec ses qualites et ses drfauts. dans toute sa verite complexe et cependant avec une grande simplicite de lignes generates. Mais il est seul, quoique entoure des mille croquis inte- ressants que j'ai dils plus haut, il est le seul qui soil un grand portrait, une grande toile de maltre. La Bruyere, comme peintre de moeurs et peintre Haut$onviUe t de 1' Academic fran$aise. MADAME DE LA FAYETTE, par M. le corate {TUaulO*iUc . de I'Aeade'mie fran$aise. LA FONTAINE, par M. G. Lafencttre, de rinititut. LAMARTINE, par M. //. Dtmmic, de I'Acudeoiie francaite. LA ROCHEFOUCAULD, par M. /. Bourdeati. JOSEPH DE MAISTRE, par M. George Cogordan. MARIVAUX, par II. Cation De$champ$. MERIMEE, par M. Aufiuttinr'ilon. MOLIERE, par M. G. Lafenettre, de I'lnstitut. MONTAIGNE, par M. Paul Staffer. MONTESQUIEU, par M. Albert Sore\ % de 1'Academie franjaise. ALFRED DE MUSSET, par Mrne Arvede Marine. PASCAL, pur M. E. Boulroujc, de TAcadeaiie frangaite. RABELAIS, par M. lienc Millet. RACINE, par II. G. Larroumet, de I'lnstitut. RONSARD. par M. J.-J. Jusserand, de rinstitul. j.-j ROUSSEAU, par M. Arthur Chuquet, professear au Col- lege de France. ROYER-COLLARD.par M. E. Spulltr. RUTEBEUF, par M. Cledat. SAINTE-BEUVE, par M. G. Michaut. SAINT-SIMON, par M. Gatton Boitticr, de 1'Academie fran- caise. MADAME DE SEVIGNE, par M. Gaston Boistier, de 1'Acade- inie fraii(uise. MADAME DE STAEL, par M. Albert Sorel, de 1'Academie fruujaise. STENDHAL, par M. Edouard Rod. THIERS, par M. /'. de Itemusal, de I'lnstitut. ALFRED DE ViGNY, par M. Maurice PaUologue, dc 1'Acade- mie francui-e. FRANCOIS VILLON, par M. G. Parti, de 1'Academie fran$ise. VOLTAIRE, par M. G. Lanton. Volumes in-16, broches. PB-7200-lo 716-40T