-- *r tita W . THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY 944.04 OTTO HURRHSSOHITZ BUCHMANBIUMA Return this book on or before the Latest Date stamped below. University of Illinois-library n " "57 ' H41 LA VIE MIRABEAU ALFHED STRRX -eur d'Histoire a l'6cole. Poly technique I'.'ileraie de Zurich. : 'tii in ret' uc ]>m- l'a<i- i>i-<''faci.' i'f-rile pour V edition frangaise \\ PKNDANT LA II EVOLUTION PAR M. H. BUSSON PAULS LIBRAIKIE EMILIA BOLILL<>\, l>7. Hi'K DK nn;iiKi.ii:r. LA VIE MIRABEAU PAR ALFRED STERN Professeur d'Histoire a 1'Ecole Polytechnique fed^rale de Zurich Edition revue par I'auteur et precedee d'une preface ecrite pour- I' edition franpaise II PENDANT LA REVOLUTION Traduit de I'Allemand PAR M. H. BU5SON PARIS LIBRAIKIE EMILE BOUILLON. EDITEUK 67, RUE DE RICHELIEU, AU HlEMIEIi 1800 Tous .IroiU rtservcs r LA VIE DE MIRABEAU .> CHAPITRE I DE LOUVERTURE DES ETATS GENERAUX A LA SEANCK \)\' l-\ JUIN 178U A partir du 4 mai de Fannee 1789 la vie de Mirabeau appartient a 1'histoire. La fille de Necker, qui, ce jour-la, vit a Versailles, la procession des deputes serendanta 1'eglise Saint-Louis, ne nomme aucun autre nom que celui de Mirabeau parmi ceux des centaines de repre- sentants qui defilerent devant ses yeux ivres de joie. Avec son visage d'urie expressive laideur, encadre d'une immense chevelure et retletant une puis- sance irreguliere, Mirabeau lui apparutcomme 1'ideale incarnation du tribun populaire. Ainsi s'avancait-il ail milieu des elus du Tiers Etat, imposant, superbe, lui, le rejeton d'une noble maison. Le jour suivnnt, a la seance solennelle d'ouverture qui eut lieu dans la salle des Menus Plaisirs, ce fut sur les banes du Tiers qu'il prit place, malgre les murmures de I'Assemblee. 11 jouait encore le role de personnage muet dans ce grand drarnequi commencait et il voyait un Necker, 1'idole du jour ,a cette place que lui-meme se croyait de taille STERX, Mirabeau, II. t 56335G 2 LA VIE DE MIRABEAU a rempHr. 11 est vrni que doja il avait su se creer ailleurs un organe qui lui permit de faire entendre sa voix. Le 2 mai avait paru le premier numero de son Jour- nal dm Ktats Gtntraux, avec la devise prophetique \< v/\ ntisci/ur ordo '. Mirabeau 1'avait fait imprimer sans consulter la censure, comme s'il eut voulu em- porter d'assaut les vieilles prescriptions contraires a la liberte de la presse. Le journal se presentait comme une tentative de plusieurs bons citoyens du nombre desquels il en est qui auront 1'honneur de sieger parmi les representants de la nation. Un des redacteurs eiait 1. B. Salaville, cet homme de lettres que plusieurs fois deja Mirabeau avait pris a son service. Dans le second numero, du 5 mai, le journal rendit compte de la seance d'ouverture : il parlait en termes elogieux do 1'allo- cution paternelle du roi, puis, glissant rapidement sur les paroles du garde des sceaux, il dechargeait toute son amertume sur Necker, dont Tinterminable expose des motifs avait retenu trois heures durant les deputes impa- tients. Mirabeau ne se dissimulait pas que Necker jouis- sait encore de la faveur populaire ; mais il pensait que c'etait son devoir de rappeler a ses collegues, les re- presentants de la nation, quelle etait la gravite de leur mission ; il les invitait a ne pas se montrer en- thousiastes a tout prix et sans condition, a ne pas donner a 1'Europe le spectacle de jeunes ecoliers echappes a la ferule et ivres de joie parce qu'on leur promet un conge de plus par semaine. Necker, en effet, qu'avait-il presente aux deputes, pour meriter leur confiance? II avait mis son habilete a leur offrir une 1 Le. tionileur, feuille h laquelle Brissot et Claviere ont, Si ce qu'on suppose, collabore en 1787 et 1788, avait emprunte ft 1'fineide son 0 d'em- prunts, et le neuvieme nous etions dissous. Si M. Ne- cker avail 1'ombre de caractere, il deviendrait cardinal de Richelieu sur la cour, et nous regenererait. Si le gou- vernemenl avail la moindre habilele, le roi se decla- rerail populaire, et, en verite, nous etions en disposi- tion de jouer le second lome du Danemark . Celui qui pensail ainsi etail fermemenl decide a sou- tenir la monarchic, non pas a la renverser. Mais, dans les cercles dirigeants, on rejetail bien loin 1'idee de prendre pour conseiller el allie un horame qui avail le passe do Mirabeau. Une ordonnance du conseil remit en memoire le fail que la presse psriodique n'etail pas libre. Une seconde ordonnance interdil al'avenir la pu- blication de la feuille de Mirabeau, et 1'imprimeur fut menace d'un chatiment. Ceful la derniere fois que 1'an- cien regime tenla de se servir d'une arme depuis long- temps rouillee. Les Parisiens, qui se Irouvaienl encore en pleine occupation electorate, firent resistance. Les electeurs du Tiers, a Paris, prolesterent centre 1'inter- diction de la gazette de Mirabeau ; son ami Target re- digea leur protestation. 11s donnaient a entendre que la France entiere desirait pouvoir suivre les delibera- tions des Etats ; ils rappelaienl de plus que le roi lui- meme avail deja laisse entrevoir quelque adoucisse- ment a la legislation sur la presse. A 1'exception de Marmonlel, tous les elecleurs du Tiers se Irouverent d'accord, sans d'ailleurs vouloir pour cela porter un ju- gemenl quelconque sur les idees emises dans le journal de Mirabeau. Les elecleurs de la noblesse, en celte oc- casion, s'unirenlau Tiers pour prolesler ;eux, pourlant, ne cachaienl pas leur eloignement pour Mirabeau, et pretendaient que les numeros deja parus de sa gazette tendaient a creer des dissensions intestines au sein des Ktats. Quant au clerge, s'il n'osa donner son adhesion, LA VIE DE MIHAHEAU c'est qu'il lui elait impossible de considerer comme ille- gal 1'arret du conseil '. Cependant Mirabeau etait violemmentprisaparliepar lesadmirateursel apologistes de Necker. L'on vit eclore toute une petite 1 literature de pamphlets ou Ton com- parait le verlueux, le patriote ministre au nou- vel Krostrale, &a 1'ecrivain scandaleux, au depute de 1'Enfer '. Quel honnete homme, lisait-on quelque part, voudra s'asseoir a cote d'un Mirabeau? Le reptile vermineux a voulu sculement s'approprier en toute securile 1'argent de ses souscripleurs, car il savait fort bien que sa feuille serait interdite. De principes, il n'en a point ; son avis est toujours celui des gens qui le nourrissent, aujourd'hui Calonne, demain les adver- saires de Calonne ; il n'a qu'un systenie, celui de la Constance dans le vice. Ces attaques ne detournerent pas Mirabeau de son dessein. 11 se borna a changer le litre du journal, et les Leltres a ses commettants parurent sous son nom. La premiere de ces lettres, datee du 10 mai, fletrissait c un ministere soi-disant populaire, qui ose effrontement metlre le scelle sur les pensees. Necker seul etait atta- que, Necker dont la vanile blessee aspirait a la ven- geance ; quant au monarque, du nom duquel on avait abuse, Mirabeau avait soin de le metlre hors de cause : La nation etlelloi demandent mainlenanl le concours de loules les lumieres. Eh bien! c'esl alors qu'on nous presenleun veto minisleriel. C'etait la une allaque di- 1 CUTEST, III, 32-40, d'apres Bailly el aulrcs. * Profession d'un tlccteur du Tiers tAat en^ rtponse du journal du comte de Mirabeau, 6 p. liibl. Nat. L. 39 b. 1704. Let! re a N. le comle de Mirabeau, 23 p. Bibl. de la ville de Paris, 8504. Rendez-nous nos r>euf francs, par M. 1'abbe ***, 4 p. -- Lettre de JI/..W" sur le comte de Mirabeau. L'able" j'ai rendu vos neuf francs mains (rente sous, par M. le comte dc M*" dans le fascicule 8030 de la Bibl. de la ville de Paris. CHAP. i. DE L'OUVERTURE DES KTATS GKNEHAUX, ETC. 7 recte, maisle ministrepopulaire eutsoin des'y derober. Les lettres du depute d'Aix a ses commettants conli- nuerent a paraitre. EQ vain leur auteur fut-il denonce au clerge comme a la noblesse. En vain la police tenta-t- elle de mettre la main surles exemplairesquepossedait 1'editeur. Mirabeau avail frayelavoie, desormaisaucuu journaliste n'eut a se soucier de 1'ancienne legislation de presse. Le gouvernement lui-meme battit en retraite ; le directeur de la librairie declara que le roi trouvait bon que les feuilles periodiques et journaux rendissent compte de ce qui se passait aux Etals Generaux ; sans doute les fails devaient elre rapportes en s'abstenant de tout commenlaire, mais cette restriction, comme chacun le compril, n'elail qu'une vaine parade pour masquer la relraite. Ce dernier incident ne pouvail guere avoir pour re- sultat de donner aux ministres une meilleure opinion de Mirabeau ; cependant il ne renoncait pas a 1'espoir de s'imposer a eux comme Mentor. 11 ne s'etait jamais trop soigneusement attache a metlre d'accord ses acles du jour avec ses paroles de la veille ; dans le cas pre- sent, son ambilion put mieux que jamais se couvrir du pretexte de participalion au bien public. 11 allait mellre a profit les relations qu'il avail su conserver avec la petite, mais remuante coterie des Genevois emigres. Depuis quelque temps Dumont et Du Roveray, tous deux arrives d'Angleterre, s'etaient unis a Claviere pour obtenir de leur compatriote Xecker un changement au regime qui, sous la garantie de la France, les tenait eloignes de Geneve depuis 1782. Tous deux s'elaienl lies precedemmenl avec Mirabeau, donl ils avaienl compris la valeur. Loges a Versailles en 1'holel Charost, pour suivre de pres les evenements, ils avaient avec Mira- beau de frequentes entrevues. G'etait leur interet na- turel de retablir la bonne intelligence enlre un depute qui, de lout temps, s'elail inleresse a leur cause el un g I.V VIK ItK MIH.MJEAU rainistre dont ils attendaient la realisation de leurs desirs. Un autre personnage dont on ne pouvait non plus se passer etait le comte de Monlmorin. Etant donnes les ninuvais rapports qui existaient alors entre Mirabeau et les deux ministres, 1'aflaire demandaitaelre conduite avec adresse. En consequence, vers la fin de mai, Du Roveray amena une entrevue entre Mirabeau et Malouet, le depute de Riom, le seul intendant qui siegeat aux Stats ; Du Roveray connaissait Malouet de Geneve, et savait que c'etait un homme en faveur aupres de Mont- morin comme de Necker. Malouet, d'ailleurs, etait peut- etre, de tous les deputes, celui qui pouvait le mieux se rallier aux idees politiques de Mirabeau, lui qui, avant meme les elections, criait aussi aux ministres : 11 ne faut pas attendre que les Etals Generaux vous demandent ou vous ordonnent, il faut vous hater d'offrir tout ce que les bons esprits peuvent desirer en limites raisonnables, soil de 1'autorite, soit des droits nationaux. Mais jusque- la Malouet s'etait tenu fort a 1'ecart de Mirabeau ; ce qu'il savait de ?a vie passee en faisait pour lui un objet d'abomination : il le considerait comme une espece de Catilina. Dans la salle des seances du Tiers, c'etait en ennemis qu'ils s'etaient rencontres. Mirabeau avail fait rejeter la motion de Malouet, lorsque celui-ci pro- posait d'envoyer au clerge et a la noblesse une delega- tion officielle pour les inviter a une commune verifica- tion des mandats, et il avail persuade au Tiers d'adopter une tactique plus sage, celle d'une atlenle pleine de dignite. Dans les Lettres a ses commettants, il avail encore traite Malouel sans aucun management Aussi bien, lorsque Malouet rencontra chez Du Roveray et Dumont le ctconspirateur si redoute et si meprise, son etonnement fut-il grand de le trouver imbu d'idees toutes semblables aux siennespropres. Mirabeau luiap- parut comme un homme ami de la liberle, maisefTraye CHAP. i. DE L'OUVERTURE DBS KTATS GKNKH.U x, ETC. 9 de la fermentation des esprits : Je ne suis point homrae lui dit-il, a me rendre lachement au despotisme. Je veux une constitution libre, mais monarchique. Je ne veux point ebranler la monarchic ; et si Ton ne se met de bonne heure en mesure, j'apercois dans notre as- semblee de si mauvaises tetes, tant d'inexperience, d'exaltation, une resistance, une aigreur si inconside- rees dans les deux premiers ordres, que jecrainsautant que vous les plus horribles commotions. Sans cacher le peu de sympathie que lui inspiraientNeckeret Mont- morin, Mirabeau pria Malouet de s'entremettre pour nouer une negociation entre eux et lui. II promettait de mettre toutes ses forces a leur disposition, s'ils consen- taient a diriger les evenements au lieu de se laisser di- riger par eux, s'ils consentaient a proposer un plan de constitution sage et precis. Malouet se retourna sur-le-champ vers les ministres, mais 1'accueil qu'il recut fut assez froid. Montmorin, encore tres irrite de la publication des lettres de Berlin, demanda quelle confiance on pouvait avoir dans un horn me comme Mirabeau. Necker, si sou vent offense par Mirabeau, ettout recemment encore maltraite dans son journal, estimait que le mieux etait de n'avoir aucun rapport avec un homme de cette sorte, dont le credit serait toujours nul. Malouet eut beaucoup de peine a persuader a Necker qu'il ne rendait pas justice au talent de Mirabeau, que 1'immoralite du passe de celui-ci ne pouvait etre mise en balance avec 1'usage qu'il ferait de ce talent, et qu'en tout cas 1'avoir pour ennemi n'etait pas une chose sans danger. Necker finit par consentir a recevoir Mirabeau le jour suivant. Malouet a toujours manifesto hautement son regret d'avoir, par un sentiment de delicatesse exagcre, refuse d'assister a cette entrevue. L'on peut toutefois justement douter que sa presence eut rapproche davantage les deux interlocuteurs. Le ministre voyait dans le depute non 10 LA VIE DE M1RAHEAU pas un rival dangereux, raais un instrument venal que quelques milliers de louis retiendraient a son service. 11 y avail done equivoque lorsque Necker, apres un echange de saluts assez raide, cherchait simpleraent a savoir quelles elaienl les propositions que son visiteur avail a faire. Mirabeau n'etail pas venu pour 1'aire des propositions, mais bien pour en recevoir. 11 laissa le minislre tout en courroux, et se divertit fort du bonhomme avec ses amis. Lorsque, dans la salle des stances, il apercul Malouel: Je n'y reviendrai plus, lui dil-il, mais ils auronl bientot de mesnouvelles 1 . Mirabeau avail echoue dans sa tenlative pour se metlre en credit par le moyen de Necker. 11 ne lui reslail plus qu'a se creer de vive force une place pre- ponderantedans 1'assemblee. De ce cote encore, 1'avenir ne se montrait pas jusque-la sous des couleurs favo- rables. Les murmures qui, le 5 mai, avaienl accueilli Mirabeau monlraienl quels sentiments de desapproba- tion, sinond'aversion, ilinspirait. Si haule que fut des cette epoque 1'opinion de certains de ses collegues sur son talent, il lui aurait fallu avoir une meilleure repu- tation pour oblenir de suite un role dirigeant. Depuis lejourouil avaitsoutenu 1'avis que le Tiers nedevait pas envoyer officiellemenl des delegues charges de negocier avec les deux autres ordres, il avail frequemmenl pris la parole, mais non pas loujours avec succes. Le 18 mai il avail supplie ses collegues de ne pas rompre defmilivemenl avec les deux aulres ordres, en se proclamanl premalurement Assemblee nalionale. En meme lemps d'ailleurs il avail demande que, dans la manifestation decessenlimenls de concorde, Ton elablil 1 MALOUET, Collection des opinion! et discours, 1791, p. 1<)2, imprimee cbez Bacourt, et source plus sure que les Mtmoires (1868), ecrits seulement en 1803, I, 310-317, cf. II, 471-483. La relation de Dumont renferme deserreurs de dates. CHAP. i. DE L'OUVERTURE DES ETATS GKNKUAUX, ETC. 11 une distinction tranchee entre la noblesse et le clerge. 11 voulait qu'en presence de 1'obstination de la no- blesse, on abandonnat ce corps a sa propre impuis- sance. Quant au clerge, qui se montrait tout dispose a negocier, ne s'etant pas j usque-la constitue en ordre distinct, et qui comptait dans son sein toute la masse democratique des cures, Mirabeau conseillait de s'en- tendre avec lui. 11 parla avec chaleurde ces ministres de la religion, sur la bonne volonte desquels on pouvait compter, et avec amertume de ces aristo- crates qui nous rappellent sans cesse a de vieux textes et a de vieux titres. 11 ne se fit aucun scrupule de dire ce qu'il pensait de Necker, mais il eut soin, quant a la forme, de mettre ses paroles en harmonie avec le milieu ou il parlait : Si le ministre est faible, soutenez-le centre lui-meme, pretez-lui de vos forces, parce que vous avez besoin de ses forces. Et il ajoutait: Un aussi bon roi que le notre ne veut pas ce qu'il n'a pas le droit de vouloir. Ainsi se montrait, des ce premier grand discours, le melange d'emphase et d'habilete oratoire qui, si souvent, devait se manifester dans les harangues suivantes. L'avis de Mirabeou ne 1'emporta point. On adopta une proposition de Rabaut-Saint-Etienne, selonlaquelle des commissaires du Tiers devaient s'entendre pour la verification des mandats avec ceux des deux autres ordres. Mirabeau fut vivement afiecte en constatant le peu de poids qu'avait sa parole, etil exhala ses plaintes en maint endroit des Lettres a ses commettanls. Dans les jardins de Trianon, il epancha son coeur devant Dumont. Dans les ordres privilegies, ecrivait-il a Mauvillon, on dit que c'est mon insidieuse et funeste eloquence qui acharne les communes; dans les com- munes ont dit que par trop de zdle je perdrai la chose publique. La on cabale ; ici on intrigue : partout je suis le point de mire de la calomnie. \'2 LA VIE DE M1RABEAU Le 25 mai, il cut cependant la satisfaction de faire adopter a une forte majorite sa proposition pour 1'elabo- ration de reglements, tout au moins provisoires, des- tines a mnintenir 1'ordre au sein de 1'Assemblee. A cette occasion se produisit un incident entre lui et Mounier. Celui-ci 1'ayant appele, non sans intention, Monsieur le Comte , et C9 litre ayant ete releve par un autre de- pute, Mirabeau profita de 1'incident pour s'ecrier aussi- tdt avec feu : J'attache si peu d'importance a mon litre de comte que je le donne a qui le voudra ; mon plus beau litre, !e seul dont je m'honore, est celui du representant d'une grande province, et d'un grand nombre de mes concitoyens. Lorsque Mirabeau, eclaire par une courte experience, insistait pour que Ton etablit des regies precises de discussion, il ne faisait que dire loul haul ce que chacun depuis long- lemps dans TAssemblee regardail comme une chose necessaire. 11 n'avail rien trouve de mieux que de faire Iraduire, en y joignant un vif eloge de 1'estimable philo- sophc, du jeune citoyen du monde, un travail de Romilly, qui resumail la procedure en vigueur dans la Chambre des communes anglaise ! ; cette traduction d'ailleurs restasans grande influence sur la redaction des reglements du 29 juillet. Au reste, cette affaire etait de bien petite importance, la grosse question etait de savoir comment les Etats 1 Mglements observes dans la Chambre des Communes pour debattre les matures et pour voter. Traduit de 1'anglais mis au jour par le COMTE DE MIHABEAU, 1789, 88 p. Cf. MIRABEAU : Dixitme lettre a ses commetlunls, p. 2. Life of Sir S. Romilly, 1842, I, 75, 267, 270, 271. C'est la qu'on lit, dans une letlrc de Duraont a Romilly, 21 juin 1789 : J'ai revu la traduction ; i dans ses Souvenirs, 1G4, au contraire, il dil : J avals Iraduit cetecrit. Selon Lucas de Montigny, V, 315, le manuscrit doitt^tre attribu6 a la main de De Comps, avsc denom- breuses corrections de Salaville et quelques-unes de Mirabeau. Celui- ci B'etait aussi occupe d'un reglement de la Chambre des Pairs (Arch. Eirangeres, l>apiert de Mirabeau, d'une autre main, uvec corrections de la siennfc ) CHAP. i. DE L'OUVKRTURE DES ETATS r.KNKRArx, ETC. 13 s'organiseraient. Les commissaires que Ton avail nommes pour negocier n'elaienl arrives a aucun re- sultat. Mirabeau renouvela, le 27 mai, les eonseils qu'il avail deja donnes, el condamna violemmenl loule la conduile que Ton avail lenue jusqu'alors. Ne plus faire aucune avance a la noblesse enlelee dans ses resolu- tions, envoyerau clerge, mieux dispose, une deputation solennelle pour 1'inviler a se reunir au Tiers, enfin enlreprendre la verification commune de lous les mandals dans une seule assemblee ; voila la marche qu'il fallailsuivre pour ne pas compromellre la dignite du Tiers el pour ameliorer promplemenl loule la silua- lion. La majorile se rangeail mainlenanl a eel avis. Mais avanl que la deputation solennelle au clerge eul pu donner ie moindre resultat, loul ce plan de cam- pagne ful dejoue par une intervention inaltendue. A 1'insligalion de la parlie aristocralique du clerge, le Roi, inlervenanl comme peredeson peuple, invila par une missive les commissaires des Irois ordres a re- prendre leurs conferences en presence du garde des sceaux el d'aulres represenlanls de Sa Majesle ; il expri- mail 1'espoir que de celte maniere on pourrail s'ache- miner promplemenl vers le relablissemenl de la con- corde si desiree. Mirabeau monlra, le 29 mai, que c'etail la un piege ourdi de la main des druides, el calcule en vue de 1'acceplalion comme du rejel de la proposition du roi. Dans le premier cas, les Etals se soumel- Iraienl a une commission royale, el un arrel du con- seil inlerviendrail en faveur des arislocrales centre le vote par tete. Dans le second cas on dirait parloul que les Communes, emportees el impuissanles, ne lendaienl a rien moins qu'a saper 1'autorile monar- chique. Pourlanl Mirabeau voulail que Ton etablil une distinction entre les inlenlions respectables de 1'auguste auteur de la leltre, el les motifs de ceux qui 14 LA VIE DK M1KABEAU avaient provoque la missive royale. II proposait done de se conformer au desir de Sa Majeste, raais aussi de protester dans une adresse contre les calomnies publi- queraent repandues, de renouveler ail roi 1'assurance du devouement de ses fideles Communes, et de lui declarer en meme temps qu'elles ne reconnaissaient qu'a l' Assemblee nationale en son entier le droit d'entreprendre la verification des pouvoirs. 11 voulait que sur le champ on fit rediger par une commission, reunie en bureau, 1'adresse an roi et les instructions pour les Gommissaires des Communes. Hien n'aurait ele plus naturel, ensuite, que de lui confiera lui-meme, Mirabeau, le soin de cette redaction. 11 ne pouvait esperer une plus belle occasion de briller de tout son eclat, d'arracher a ses collegues de 1'admiration pour son talent, a la cour de 1'estime pour son loyalisme. Peut-etre etait-ce a ce moment meme qu'il negociait avec Necker par 1'entremise de Malouet. Une chose au- rait aide au succes de 1'autre, et des deux cotes 1'in- fluence de Mirabeau aurait ainsi pu devenir conside- rable. Mais cette fois encore il arriva que 1'assemblee laissa tomber une partie essentielle de sa proposition. Sans doute elle se rendit au desir du roi, sous la condition qu'a la fin de chaque conference un proces-verbal serait adopte et signe par les commissaires. Mais elle renonca h rediger une adresse,, qui aurait ete pour le peuple una sorte de manifeste; elle remplaca 1'adresse par une deputation qui devait simplement porter aux pieds du roil'expression des hommages et de la gratitude de ses fideles Communes. Le frere de Mirabeau n'avait done point tort, lorsqu'il jetait un regard en arriere sur cette epoque, de s'egayer aux depens de celui qui parlait si souvent pour 6tre si rarement ecout6 '. 1 Lanlernc mrtgique, n I, 14, Mirabeau n'est pas encore ccoute quoiqu'il parle beaucoup . CHAP. i. DE L'OUVERTURE DES ETATS GENERAUX, ETC. 15 II s'en fallait de peu que Ton ne put, avec raison, en dire autant de la partie de 1'assemblee dans laquelle siegeait Mirabeau. On put croire que le roi ne ferait meme pas a la deputation du Tiers 1'honneur de la recevoir immediatement. Sans doute on pretextait une grave maladie du dauphin. Mais la verite etait que Ton ne savait que resoudre, a la cour, au sujet du ce- remonial a observer. D'un cdte Ton tenait pour certain que la deputation ne consentirait pas, comme jadis, a se tenir a genoux devant le roi, et d'un autre cote Ton voulait conserver une distinction entre les deux premiers ordres et le troisieme. Voila done ou Ton en etait : tandis que 1'edifice monarchique tremblait jusque dans ses fondements les gouvernants s'accrochaient desesperement a de vaines formes. Le Tiers apprit avec aigreur qu'il aurait aupres du roi un acces moins facile que le clerge et la noblesse. On aocabla de reproches le garde des sceaux Barentin, charge des relations avec 1'assemblee, lorsqu'il fit connaitre la reponse du roi. Le 5juin, sur la proposition de Mirabeau, on decida que le president se rendrait immediatement aupres du roi, pour fixer le jour ou la deputation serait recue, car les communes desiraient qu'il n'y eut aucun interme- diaire entre le roi et son peuple. C'etait Bailly, 1'histo- rien renomme de 1'Astronomie, qui venait d'etre elu president. Bailly savait fort bien qu'il ne lui etait pos- sible de penetrer jusqu'aupres du roi que par le canal de Barentin. Mais, etant donnes les sentiments ex- primes par 1'assemblee, il pouvait difficilement s'a- dresser de nouveau au garde des sceaux. II crut arriver plus vite a ses fins par 1'influence de Necker, et les membres du bureau qu'il consulta sur cette affaire furent tous de son sentiment ; Mirabeau lui-meme, qui venait d'etre elu membre du bureau, ne fit pas opposi- tion, ce qui surprit fort Bailly. D'ailleurs, meme par Necker, le president ne put obtenir entree directe au- 16 LV VIE DE MIRABEAU pres da roi. Comme le dauphin mourut le 4 juin, 1'au- dience fut encore remise a une date ulterieure. Pendant ce temps, dans les conferences, on se refe- rait aux precedents les plus surannes, et Ton n'avan- cait pas d'un pas. On rencontrait des difficultes pour la redaction et la signature d'un proces-verbal com- mun. On protestait contre 1'appellation de represen- tants de Communes que se donnaient les deputes du Tiers. La noblesse persistait a dire qu'elle etait d'ores et deja constitute. Dans ses rangs certains pre- tendaient que chaque ordre avait droit de veto sur les decisions des deux autres. Le clerge, forme d'elements heterogenes, jouait un double jeu, souspretexte de con- ciliation. Les commissaires des Communes insistaient pour la verification des pouvoirs dans une assemblee unique, ou. la double representation du. Tiers lui don- nerait une preponderance naturelle. Legouvernement voulut alors resoudre la difficulte qui, des le debut, avait failli porter atteintea son autorite. Mais sa ten- tative fut si maladroite qu'elle devait aboutir a un echec. Chaque ordre devait aborder pour son compte la verification des elections, et communiquer aux deux autres ordres les documents relatifs aux elections. Les cas litigieux devaient etre portes devant une commis- sion mixte dont les decisions seraient communiquees a chaque ordre; s'il y avait accord unanime dans un sens, tout etait termine ; sinon, c'etait le roi qui deci- dait en dernier lieu. De cette maniere, la question du vote par tete ou par ordre etait laissee completement de cote. Tel fut 1'expedient que Necker, en se referant a d' anciens faits, essaya de faire adopter. Le clerge se montrait dispose a accepter cette tran- saction. La noblesse nevoulait 1'accepter que pour ceux de ses membres qui avaient ete elus, comme dans le Dauphine, par un college electoral commun. Le Tiers, qui persistait a se designer sous le nom de * Com- CUM'. 1. 1'i: I. 'ill VKIUTUi: I >KS K1ATS (1KNKIIAI \. ETC. 17 mimes, refusait de deposer sur-le-champ les armes, mais avail I'liabilite d'ajourner sa decision difmitive. Mirabeau lui-meme, dans une nouvellelettre a sesCom- mettanls,se fit I'interpreledes veritables sentiments de ses eollegues. Depuis son dernier insucces aupres de Nocker, il avail moins de raisons que jamais de menager le ministre. II flelril done violemment cetle juridic- tion minislerielle qui devail remplacer la libre decision d'une Assemblee nationale, ce despotisme ministerieU auquel on dormait le nom de prerogalive royale. 11 rejeta 1'appel que Ton faisail aux precedents, car PAssembloe nalionale de 1789 etait quelque chose de toul aulre que les anciens soi-disanl Etals Generaux. II montra que la double represenlalion du Tiers n'avail aucun sens, si elle devait seulemenl servir a donner aux mi- nislres une aclion sur lacomposilion mt % 'mede 1'Assem- blee. II reprocha a ceux-ci de n'avoir fail jusqu'alors, toul en paraissant precher la concorde, que semer la discorde. II leur sied bien de nous imputer des divi- sions qui sont leur ouvrage ; de nous dire que le roi ne reste pas seul au milieu de sa Nation, occupe sans relache de 1'elablissemenl de la paix el de la concorde. Kii s'exprimanl de cette maniere, sans doute, ils pei- gnenl fidelemenl les intenlions el la sollicilude de S. M. ; mais pourquoi doncse permetlent-ils de conlra- rier ses vues bienfaisanles ? Pourquoi ne les onl-ils pas secondees de tout leur pouvoir ? Pourquoi veulent-ils nous charger des malheurs qu'ils feig-nent de redouler et qui ne seraienl jamais que la suite de leur imperilie, ou peut-elred'un motif que le lemps, qui decouArre toul, devoilera dans loute sa lurpilude ? Celte fois Mirabeau aurail pu compler sur un vote unanime dans l'Assemb!ee. L'on decida que Ton atlen- drail la fin des conferences et la redaction de leur proto- cole ; Ton s'entendrait, alors seulemenl, sur 1'accueil qu'il fallail faire aux propositions de Necker. Sur ces STERN, Slirubeau, II. 2 1,S LA. VIE lit: MIRABEAU entrefaites Louis XVI donna audience a la deputation du Tiers, dans laquelle Mirabeau aurait du prendre place romme membre du bureau, s'il n'avail prefere s'excuser '. L'allocution de Bailly renfermait un compli- ment de condoleanees au sujet de la mort du dauphin, mais pas un mot n'y avait trait a la question dont 1'As- semblee venait de s'occuper. La reponse du roi ne con- tenaitde memequedesidees toutes generales. Des depu- tations du clerge et de la noblesse n'amenerent pas les Communes a modifier leur ligne de conduite. Gepen- daritapprochait 1'heure qu'elles avaient fixee pour agir. Le Ojuin, assez tard dans la soiree, les conferences, prirent fin sans qu'une entente eut pu se produire. Les commissaires de la noblesse avaient refuse de signer le protocole. Get ordre s'obstinait a apportertant de res- trictions au compromis de Necker, que ce compromis en perdait toute sa signification. Les Communes se trouvaient ainsi dans une posture on ne peut meilleure, Le 10 juin. Mirabeau annonca qu'un des deputes de Pari? avait a presenter une motion de la plus haute im- portance. 11 introduisit ainsi Sieves, et ce fut au mi- lieu d'un mouvement d'attention general que celui-ci prit pour la premiere fois la parole dans 1'assemblee. Sieyes proposait de sommer une derniere fois la No- blesse et le Glerge, d'entamer la verification commune des pouvoirs en cette meme place oil les ordres s'6taient separes le 5 mai, et ou siegeaient maintenant les Com- munes. Au cas oil les deux ordres ne se rendraient pas a. cette invitation, on procederait a 1'appel de tous les bailliageset a la verification des pouvoirs des membres presents. La motion de Sieyes fut accueillie avec en- thousiasme ; on remplaca seulement le terme violent de sommation par celui plus courtois d' invi- tation , et Ton decida, pour completer la demarche, Arch, par/., vni, 72. BAILLT, I, 112. CHAP. I. l)K I/OUVEHTi RK I>K-< KTATS C.KNKUAUX, ETC. 19 de faire parvenir au roi une adresse de justification. Mirabeau, qni sans doute avait souvenir de 1'echec qu'il avait subi quelques jours auparavant, avait expli- qut'' que 1'ndresse etait inutile. Mais le vent cette fois soufflait d'un autre cote. C'est alors que s'offrit a luiune occasion tout a fait imprevue de remporter son premier grand triomphe oratoire, de tenir ses collegues sus- pendus a ses levres et de les entrainer par la force de son eloquence. C'etait le 12 juin. On avait appris que le roi n'avait pas encore recu 1'adresse, parce qu'il se trouvait a la chasse. Quant aux privilegies, ils avaient repondu qu'ils n'avaient pu encore prendre aucune resolution. L'appel des bailliages allait com- mencer a 1'instant meme. Alors une voix s'eleva, ^riantque les etrangers qui se trouvaient dans la salle devraient se retirer : il y avait la un homme qui, bonni de son pays, s'etait refugie en Angleterre, et s'etait mis a la solde du roi anglais ; cet homme, on 1'avait vu depuis deux jours prendre des notes et mettre des feuilles en circulation. Le personnage ainsi designe etait Du Roveray, 1'ami de Mirabeau, dont les noteslui rendaient les plus grands services pour la redaction des < Lettres a mes commettants . Si Ton reflechit a la haine qui animait alors beaucoup de Francais contre 1'Angleterre, on comprend aussitot la gravite de 1'accu- sation lancee contre Du Roveray. De tous cotes s'ele- verent de violents murmures. De nombreux deputes re- clamaient la parole en meme temps. Mirabeau, au milieu du tumulte, reussit a se faire entendre. Dans une ra- pide harangue, il dit ce qu'etait ce soi-disant etran- ger, Tun des plus respectables citoyens du monde, un homme qui avait bien merite de sa patrie, et qui, poursuivi par la meute des aristocrates genevois, avait ete recueilli avec honneur par 1'hospitaliere Angle- terre. II invoqua les droits sacres de Tamitie, les droits plus saints de 1'humanite, il rappela que la 20 LA VIE DE MIKABEAU salle ou il parlait devait elre un Temple de la liberte, et sut par ses paroles enflammees si bien sou- lever I'enthousiasme de ses collegues que les applau- dissements eclalerent de toutes parts et qu'un grand nombre de deputes s'empresserent de donner a celui que tout a 1'heure ils accusaient des temoignages de leur estime. Dumont, qui assistait a cette scene, avail d'abord tremble pour Du Hoveray ; il n'eut qu'a par- tager le triomphe de son compatriote et de Mirabeau. Naturellement, dans les Lettres a ses commeltants , Mirabeau ne manqua point de faire sonner haul cet in- cident, d'approuver, dans une rapide esquisse de 1'his- toire genevoise depuis dix ans, les actes du parti demo- cratique et les projets des emigres, afin de prodiguer ses eloges a 1'Assemblee nationale pour 1'instinct de justice dont elle avail fait preuve. II ne fut pas longtemps permis a Mirabeau de s'aban- donner a 1'ivresse de ce triomphe oratoire. Dans les grands debats qui suivirent, il subit un echec des plus sensibles. Le 13 juin, 1'appel des Bailliages avail ete ter- mine. Ce memejour, on avail accueilli avec allegresse quelques cures, les premiers transfuges du Clerge, dont 1'exemple devait 6tre bientot suivi par beaucoup d'au- tres. La verification des elections commencait ensuile. Le moment elail venu pour le Tiers de se declarer cons- tilue el de donner un nom a 1'assemblee. Par la meme on devail faire connaitre quelle place cette assemblee entendail lenir dans 1'Etat, et c'est ce qui ressortait clairemenl des paroles par lesquelles Sieyes, lelojuin* enlama la discussion. Selon lui, lout depute n'avait de droits qu'autant qu'il lui en etait reconnu par 1'as- semblee. Entre celle-ci et la couronne il n'y avail place pour aucune aulre chambre , pour aucun veto , car elle representait, Sieyes le dit en termes nets, la volonte generale de la nation. Sans doute 1'orateur ne renoncait pas a 1'espoir de voir s'operer la fusion des CHAP. i. ni: i/orviiirn HI: DKS KTATS C.KNKHAUX, ETC. 21 deputes encore dissidents, et il demandait qu'une fois leur election validee on les invitut a cooperer a 1'oeuvre de regeneration de la patrie. La presence des cures lui paraissait etre a cet egard un heureux presage. II esti- mait noanmoins que des maintenant le Tiers pouvait s'intituler Assemblee des representants connus et ve- rifies de la nation francaise. AU cours des debats, Sieyes se rallia a 1'avis d'un autre depute qui proposait d'adopter le nom plus court d' Assemblee nationale, terme dont on s'etait deja frequemment servi pour de- signer les Etats au complet. De cette facon la theorie politique a laquelle Sieyes n'avait cesse de s'attacher obstinement recevait une expression encore plus nette. G'etait couper les ponts entre le passe et 1'avenir. 11 n'y avail plus maintenant de representants des trois ordres, il y avait des representants de la nation. Cela etant admis, les representants des j^ de cette nation n'avaient point a se soucier de Topposition des priviligies, voire meme, pretendaient certains autres orateurs, de Top- position du roi. La theorie de la souverainete natio- nale se dressait en face du systeme feodal ; 1'autorite monarchique elle-meme se trouvait gravement mise en question. Sieyes fut vivement soutenu : il vit se ranger a son avis le club breton, qui s'etait tout recemment fonde, et qui recueillait dans son sein la plupart des membres de 1'ancien comile Duport . 11 rencontra aussi de violents adversaires, parmi lesquels Mirabeau fut de beaucoup le plus redoutable. Mirabeau ne se bornait pas, comme Mounier, a mettre en lumiere ce simple fait que les representants de la majorite de la na- tion agiraient en 1'absence de ceux de la minorite. 11 voulait substituer a 1'appellatiou trop vaste de nation, sous laquelle on comprenait aussi les ordres privilegies, celle plus etroite de peuple, qui ne les impliquait pas. 11 ne faisait en cela que reprendre i v \ it: in: MIRAI une idee de Malouel ; des le 8 juin, eelui-ei s'etait : Kn nous tenant dans une juste mesure, en nous ;uant oe que nous sommes, les represen- tants du peuple, en n'offrant au Roi que ee que nous pouvons tenir ; en ne demandant que ee qu'il est juste d'accorder ; en ne nous subordounant point au Velo des ordres privileges ; en ne nous permettant aucune of- fense contre eux. nous tinirons par arriver ensemble a une constitution. * Representants du peuple fran- i ;ai*. voila le. terme que proposait Mirabeau. Le fait que Mirabeau reprenait ainsi une motion precedente de Malouet, 1'appui meme que le modere Malouet lui p retail en cette occasion, n'etaient rien moins que pro- pres a ranger aux cotes de Mirabeau- la partie remuante et radicale de rassemblee. Cette consideration ne Tarreta point. A trois reprises differentes, en deux jours consecutifs, quoique tourmente par des acces de fievre re petes, il prit la parole pour triompher de la resistance de ses collegues. II fit appel a leur bon sens, a leurs sentiments. Ne prenei pas un tilre qui effraye. Cherchez-eo un qu'on ne puisse vous contester, qui, plus doux, et non moins imposaut dans sa plenitude, convienne a tous les temps, soit susceptible de tous les developpe- meuts que vous permettront les evenements.... Que ne deviendra pas le nom de Representants du peuple fran- cais quand vos priucipes seront conn us, quand vous aurez propose de bonnes lois. quand vous aurez con- quis la con fiance publique ?... Mirabeau ne menageait pas les privilegies, dont Ten- tetement poussait les Communes a marcher de Tavant. Person ne lie trouva des termes plus violents que lui contre les defenseurs obstines des vieux prejuges r des golbiques oppressions des siecles Larbares. Personne ne railla plus amerement une pretendoe constitution, ou un seul mot prononce par 151 individus pourrait ar- CHAP. i. DE L'OLVERTLKE DES ih ATS <;KNKHAUX, ETC. 23 reter le roi et vingt-quatre millions d'hommes ; une constitution oil deux ordres qui ne sont ni le peuple, ni le prince, se serviront du second pour pressurer le premier, du premier pour effrayer le second, et des cir- constances pour reduire a la nullite tout ce qui n'est pas eux . Mais il donnait a entendre qu'en presence d'adver- saires si dangereux il fallait redoubler de prudence. II reproduisit avec plus de precision les avertissemenls que des le 18 mai il avail fait entendre. En usurpant le nom d'Assemblee nationale, aurail-on la sanction royale, et pourrait-on 1'eluder ? Si le roi ne reconnait pas la pre- miere decision de 1'assemblee, n'opposera-t-il pas son veto a toutes les suivantes ? Est-ce que les electeurs, dont avant toutes choses il faut alleger les charges, approu- veront une resolution dont ils ne pourront comprendre toute la portee ? Voila tout ce que faisait entendre Mi- rabeau, et il montrait quelle serait la situation, si, au lieu d'atteindre le but qu'elle visait, 1'assemblee se trou- vait prorogee ou dissoute. La suite evidente d'une me- sure de ce genre sera le dechainement de toutes les vengeances, la coalition de toutes les aristocraties, et la hideuse anarchic qui toujours ramene au despotisme. Vous aurez des pillages, vous aurez des boucheries ; vous n'aurez pas meme 1'execrable 'honneur d'une guerre civile ; car on ne s'est jamais battu dans nos contrees pour les choses, mais pour tel ou iel individu ; et les bannieres des interets prives ne permirent en aucun temps a roriflamme de la liberle de s'elever. Ce n'etait pas une simple dispute de mots qui se trou- vait engagee entre Sieves et Mirabeau. II y avail la deux facons de voir diilerentes. La molion de Sieyes etait, comme le reconnaissait son adversaire, conforme a la rigueur des principes el tellequ'on doit 1'attendre d'un ciloyen philosophe. Lui-meme, au cours df la campagne electorate, s'elail eerie, en s'adressanl aux 24 LA VIE I)K MIHAHKAU Privilegies de la Provence, que 1'onn'etait plus a 1'epo- que du moyen Age, et qu'a 1'heure actuelle le Tiers Ktat ne faisait qu'un avec la nation. Mais Mirabeau, en homme politique qu'il etait, tenaitcompte aussi d'autre chose que de cette logique habituelle, dans laquelle les Letlres a ses commettants se plaisent a reconnaitre la qualite raaitresse de Sieyes. 11 est cette difference es- sentielle entre le metaphysicien, qui, dansla meditation du cabinet, saisit la verite dans son energique purete, et 1'homme d'Etat qui est oblige de tenir compte des an- tecedents, des difficultes, des obstacles'; il est, dis-je, cette difference entre 1'instructeur du peuple et 1'admi- nistrateur politique, que 1'un ne songe qu'a ce qui est , et I'autres'occupedece qui peutetre. Le metaphysicien voyageant sur une mappernonde franchit tout sans peine, ne s'embarrasse ni des montagnes, ni des deserts, ni des fleuves, ni des abimes ; mais quand on veut rea- liser le voyage, quand on veut arriver au but, il faut se rappeler sans cesse qu'on marche sur la terre et qu'on n'est plus dans le monde ideal. En parlant ainsi, Mira- beau n'entendait point se faire 1'apotre de miserables compromis dans lesquels les principes fondamentaux eux-memes seraient sacrifies. La motion qu'il soutenait n'etait pas en contradiction avec ces principes, elle en ajournait seulement la mise en pratique. 11 voulait ra- lentir le mouvement qui emportait 1'assemblee, au lieu de Faccelerer. Je suis convaincu, ecrivait-il a Mau- villon, que le meilleur moyen |de faire avorter la re- volution c'estde trop demander. Gette vue generale de la situation, dans laquelle il y avait une bonne part de pressentiments prophetiques, fut sans doute ce qui decidaMirabeau en premiere ligne a defendre sa motion avec tant d'ardeur. Mais il obeit pro- bablement aussi a d'autres motifs. Lerecit de Dumont nous apprend qu'avant Touverture des debats la question qui occupait 1'assemblee avaitele discuteesoustoules ses CHAP. i. DE L'OI viRH RE DKS I'.IAIS III'NKRAVX, ETC. 25 facesdansle petit cercled'intimesquientouraitMirabeau. Tousces Genevoisavaienten hHe un systemedegouver- neraenta deux chambres, surle modelede la constitution anglaise. Us etaient les adversaires decides d'une cham- bre unique, et o'est a cette solution qu'immanquable- ment Ton devait en arriver si Fassemblee se ralliait aux idees deSieyes. Quanta Mirabeau, nous savons qu'ilne voyait aucunement dans la constitution anglaise un chef-d'oauvre acheve, ni dans son imitation un moyen assure de salut ; mais si Ton voulait opposerdes digues a 1'absolutisme royal, il ne trouvait a la verite rien de raieuxafaire que de se reporter a cette constitution. C'etait la toutce qu'il entendait dire lorsqu'a cette epo- que ilecrivait: Le sort de la France est decide, les mots de liberte, d'impots consents par le peuple, ont re- tenti dans tout le royaume. On ne sortira plus de la sans un gouvernement plus ou moins semblable a celui de 1'Angleterre '. Ce plus ou , moins laissait une grande latitude. Si Mirabeau accordait a ses amis genevois qu'il y avait certains dangers a ne possederqu'une seule assemblee legislative, sans regu- lateur et sans frein, il ne pensait pas, d'autre part, que ce regulateur et ce frein pussent consister dans une se- conde assemblee a pouvoirs semblables. 11 avait des doutes sur la question de savoir si Telement aristocra- tique de la France presentait assez de vitalite pour qu'on put y recruter, a cote des Representants du peuple une chambre distincte. En tout cas il ne voulait pas couper les ponts derriere lui, et le terme qu'il propo- sait laissait le champ libre a toutes les combinaisons. En dernier lieu, Mirabeau ne perdait pas de vue, dans sa motion, le roi et son entourage. Peut-etre fut-ce la ce qui influa le plus sur saconduite. Des le debut il avait insistesur le concours que devaient se preter les Com- 1 BACOURT, I, 67. 26 LA VIE DE MIRABEAU munes et le pouvoir royal. II soutint encore, a cette occasion, que le Roi et vingt-cinq millions de Francais se trouvaient d'accord centre les aristocrates. On avait attaque 1'opinionqu'il professaitsur le veto royal. Vou- lez-vous done, s'ecria-t-il dans un second discours, refu- ser an roi le veto, et vous passer de toute sanction? Pour moi, Messieurs, je crois le veto du roi tellement neces- saire que j'aimerais mieux vivre a Constantinople qu'en France, s'il nel'avait pas : oui, je le declare, je ne con- naitrais rien de plus terrible que 1'aristocratiesouveraine de six cents personnesqui, demain, pourraientse rendre inamovibles, apres demain hereditaires, et fmiraient, comme les aristocrates detous les pays du monde, par tout envahir . C'etait la une forte exageration ; le Long Parlement lui-meme, en Angleterre, n'avait jamais songe a se rendre inamovible. 11 estfort possible que ce passage du discours de Mirabeau fiit tout autant a 1'adresse de Louis XVI et de Marie-A ntoinette qu'a celle de ses colle- gues, devant lesquels il parlait. Le garde des sceaux, qui tenait le roi au courant des debats de 1'assemblee, ne manqua pas, en effet, d'attirer son attention sur les paroles par lesquelles Mirabeau avait pris la defense du veto royal *. 11 y avait une chose incontestable, c'est qu'en se constituant sous une etiquette centre laquellele gouver- nement n'avait a faire aucune objection, puisqu'ellere- pondait a la realite, on pouvait facilement aborder le trone. On pouvait, commeMirabeauleproposait, trailer de suite avec le monarque les questions financieres, autoriser provisoirement, sous la reserve d'un change- ment complet dans 1'assiette de 1'impot, la levee des impositions, donner pour garantie a la dette publique 1 Arch. nat. K. 679. Correspondance de M. de Barentin avec Louis XVI, concernanl ce qui ee passait aux Etats Gendraux. Bulletin du 15 juin. CHAP. i. DE L'OUVERTURE DES ETATS <;KXEUAUX, ETC. 27 1'honneur des representants du peuple, et condamner ainsi les privilegies au role de spectateurs exasperes de I'ojuvre de reforme que Ton abordait. Quelle vaste carriere s'ouvrait alors devant Mirabeau, une 1'ois que son triomphe surSieyes luiauraitacquis la direction in- contestable de 1'assemblee des Representants du peu- ple ! C'est alors qu'il aurait pu engager la lutte contre Necker avec une autorite tout autre qu'au mois de mai, lors de leur premiere rencontre ! Toutes les pensees qui sommeillaient au Fond de son ame, Mirabeau les laissait tout au moins entrevoir aun membre de la noblesse beige qui possedait sa confiance, Auguste-Marie Raymond, prince d'Arenberg, comte de La Marck. La Marck etait entre au service de la France a 1'epoque ou Marie-Antoinette epousait le dauphin. Au coursdel'annee 1788, Mirabeau avaitfaitlaconnaissance de ce seigneur poli, riche, completement independant ; il avait fascine La Marck comme tant d'autres, par son esprit etincelant. Tous deux se trouverent de nouveau reunis au moment de 1'ouverture des Etats.'La Marck avait ete elu parla noblesse de cebailliagedu Quesnay, ou Ton comptait tant de nobles maisons beiges. Se conformant a la volonte de la majoritede ses electeurs, il s'opposa a la fusion des trois ordres ; mais cela n'em- pechait point Mirabeau de lui adresser ces flatteuses pa- roles : Avec un aristocrate comme vous je m'entendrai toujoursfacilement. Deson cote, La Marck comprenait que 1'eloquence impetueuse de Mirabeau etait 1'instru- ment que celui-ci entendait mettre en oeuvre pour arri- ver a diriger le parti populaire et a imposer au gouver- nement ses idees. II voyait bien aussique cesidees ten- daient non pas seulement a detruire, mais tout autant a conserver 1'etat de choses actuel. G'etait en ce sens qu'il interpretait les paroles que Mirabeau, k la fin d'un diner anime, chucholait a son oreille, pour qu'il les transmit a la reine dont il etait un familier : Faites 28 LA V1K Di: MIRAHEAU done qu'au chateau on me sache plus dispose pour eux que centre eux. A son ami Mauvillon, il est vrai, Mirabeau cachait le fond de sa pensee. 11 se plaignait seulement a lui que la nation ne fut pas mure, que son organisation ne fut pas en rapport avec la puissance de la Revolution, et c'etait par des considerations de cette nature qu'il justifiait toute 1'opposition qu'il avail faite a Sieves. Cette opposition ne fut pas seulement inutile, elle amena pour Mirabeau, le 16 juin, une scene tres mor- tifiante. On ne s'etait pas contenle de combattre le fond de sa motion, on avait attache un sens meprisant au mot peuple, entendu dans un sens different du mot na- tion ; beaucoup consideraient ce terme comme degra- dant, et en faisaient Fequivalent du latin vulgus, de 1'anglais mob. Mirabeau, lui, par une feinte oratoire, declarait que c'etait 1 un grand avantage. Ses amis genevois, en cette occasion, se trouverent la pour le soutenir. Du Roveray et Dumontj en compagnie du jeune Ecossais lord Elgin, avaient suivi avec attention la marche des debats, comme spectateurs des tribunes. Dumont, outre de la re- sistance que rencontrait 1'expression de peuple, ecri- vit sur place une refutation, qui recut toute 1'approba- tion delord Elgin. La seance fut interrompue vers midi ; Mirabeau dina avec les Genevois, recut communication de la refutation de Dumont et resolut sur-le-champ dela fairesienne, sans reflechirque le jeune lord Elgin 1'avait deja lue. Du Roveray, lui aussi, se mil a 1'ceuvre, et composa sur 1'heure une replique aux dernieres objec- tions qui avaient ete faites a Mirabeau. Gelui-ci eut a peine le temps de recopier les harangues composees si rapidement par ses amis, et, lorsque s'ouvrit la seance du soir, il avait en poche la matiere suffisante d'un discours destine a venger le mot peuple de toutes les invectives qui 1'avaient accueilli. II proclama que la CHAP. i. DE L'OUVERTURE DES ETATS GENERAUX, ETC. 211 pauvrete de la langue francaise contraignait de choisir le terme le moins impropre de toas. Ge mot, synonyme jusqu'alors de canaille pour les aristocrates, serait anobli par le fait meme de 1'adoption de sa proposition . 11 rappela le souvenir des hero'iques gueux des Pays-Bas, des hero'iques patres des cantons suisses. II dernanda qu'a 1'imitation de ces heros des temps passes, Ton se fit un titre de gloire du terme qui etait une injure dans les bouches ennemies. Mais il ne put achever son discours. 11 y eut dans toute la salle une explosion de colere dont on ne peut se rendre compte que tres faiblement a la lecture des Lettres de Mirabeau a ses commettants. L'orateur, au milieu de cette tem- pE I/Ol'VERTURE DES KTATS UKXERAUX, ETC. 33 jugeaient inadmissible de conferer aux deputes un pri- vilege quelconque, il enleva le vote a une enorme ma- jorite. Ainsi Mirabeau avail communique a 1'Assemblee sa hardiesse et son audace. Ge noble provencal, tombe au role de tribun, etait maintenant une puissance. Les Lellres a ses commettants firent une simple allusion a un membre des Communes, qui avail etc le heros de la scene du 23juin. Mais chacun savail quel elail 1'homme ainsi designe. Le nom de Mirabeau, objet de I'admiration de tous, vola a Iravers la France el TEu- rope. CHAPITRE II EFFONDREMENT DU GOUVERNEMENT M me de Stael a ose dire quelque part : Mirabeau savait tout et prevoyait tout. Jaraais peut-etre Mira- beau ne merita mieux cet eloge que pendant ces jour- nees orageuses de 1'ete 1789, qui firent de lui le princi- pal personnage de 1'Assemblee nationale. Lorsqu'il apprit de la bouche de ses amis genevois les incidents qui avaient precede la seance royale, il s'ecria aussitot : G'est ainsi que Ton mene les rois a 1'echafaud . Pen- dant que Necker, s'etant decide a retirer sa demission, se voyait accable de congratulations joyeuses, Mira- beau, sur qui les illusions n'avaient plus de prise, cherchait a percer 1'obscurite de 1'avenir. Alors que la presence dans la salle commune des seances de la majorite du clerge et de la minorile de la noblesse repandait partout un souffle d'allegresse, Mirabeau fai- sait presenter par Dumont une adresse qui devait enga- ger le peuple au calme et a la legalite. II ne se mepre- nait point sur le retentissement profond et lointain qu'avait eu la journee du 23 juin. Ghaque jour, a Ver- sailles, se produisait quelque scene de tumulte. A Paris, ou manquaient de plus en plus le travail et le pain, les esprits etaient tenduset surexcites. Plus on elait eloigne CHAP. II. EFFOXJJKEMEXT DU GOUVERXEMEXT ^7 du theatre des evenements, plus les rumeurs inquie- tantes qui couraient au sujet des projets de la COUP et des aristocrates sur la capitale du royaume prenaient une allure menacante. Mirabeau desirait montrer quels dangers formidables pouvait creer cette contagion de la mefiance. 11 voulait laver le genereux et magna- nime monarque du reproche d'avoir suivi son propre mouvement dans ce jour nefaste. Le peuple devait apprendre par ses representants que Ton pouvait encore tout esperer, a condition de s'abstenir des demarches violentes. Notre sort est dans notre sagesse. La violence seule pourrait rendre douteuse ou meme aneantir cette liberte que la raison nous assure. Mirabeau suivait toujours la meme ligne de conduite, desireux de mode- rer la violence du mouvement et d'emettre un avis qui put amener le gouvernement a accepter ses conseils. Avant meme le jour du 27 juin, ou Mirabeau devait prendre la parole pour faire adopter son projet d'adresse, il se produisit un incident qui relegua sa motion au second plan '. Le roi finit par se decider a provoquer la reunion des membres de la noblesse et du clerge qui se refusaient encore a reconnaitre la fusion des trois ordres ; les deputes n'oserent ouvertement deso- beir. Quand on a invoque la dictature, > disait Mira- beau avec non moins de raison que d'esprit, dans les Lettres a ses commettants il faut accueillir lesprieres meme dictatoriales. 11 y eut bien encore des protes- * II est impossible d'admellre, corame font BARTHE (Discours de Mirabeau}, LUCAS de MONTIGNY, les Arch. parl. viu, 165 (avec deux exordes qui marquent d'autre parl) que Mirabeau ait reellement prononce lc 27 juin le discoursque la fusion des ordres 1'empe'cha de prononcor. Dans Ja Quatorzieme Lellre du Comle de Mirabeaa d ses commettants il est dit expressement : La motion que la circons- tance de la reunion a du suspendre ; de meme MEJAN, I, 261 : Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il voulait dire . Cf. 1. c. p. 281, et Quini-ieme leltre, p. 5. Dumont, qui revendique la paiernite de 1'adresse, commet des erreurs de date ; Cf. p. 132, 461. 38 I.A vii: ii: Mi tations, des reserves et des froissements. Mais, en realite, la reunion des trois etats en une seule Assem- blee nationale etait maintenant consommee, et le monde put contempler ce spectacle etonnant d'un prince du sang et d'un cardinal, de dues et de prelats se laissant presider par un simple bourgeois. Sans doute il y avait toujours acraindre une violente explosion des passions, et Mirabeau ne se dissimulait point ce danger. Une fausse demarche de la cour pou- vait avoir, dans 1'avenir le plus proche, de graves con- sequences : on le vit bien lorsque la populace pari- sienne eut delivre par la force deux soldats qu'on avait arretes comme membres d'une societe secrete, et lors- que 1'Assemblee fut invitee a proteger ces soldats. Quand cette nouvelle fut connue, dans la seance du l er juillet, Mirabeau ne sut rien trouver de mieux que de proposer 1'adoption et la publication de sa prece- dente adresse au peuple. Quelques petits changements 1'avaient appropriee aux circonstances actuelles, et elle s'appliquait fort bien a 1'etat de surexcitation des habitants de la capitale. Mais 1'orateur, fievreux lui aussi ce jour-la, put a peine se faire ecouter. Sa mo- tion ne fut pas raise en discussion. On prefera proceder d'une maniere moins solennelle, tout en exercant une douce pression sur le roi. Le president engagea les deputes des Parisiens adonner a leurs concitoyens des conseils d'ordre et de legalite, pendant qu'une depu- tation ferait appel aux genereux sentiments de Sa Majeste. Louis XVI, dans sa reponse, prononca des paroles de conciliation, les electeurs parisiens se firent garants du maintien de 1'ordre, et 1'Assemblee se pre- para a aborder Tobjet le plus important de ses delibe- rations, c'est-a-dire ce qui avait trait a la Constitu- tion. Mais un terrible orage etait a 1'horizon : il allait eclater sous peu. Depuis 1'echec de la seance royale du 23 juin. on CHAP. II. KFFONDREMEXT DU GOUVERNEMENT 3') n'avait cessede concentrer de nouvelles troupes autoup de Versailles et dans la ville meme ; ces regiments qui passaient pour plus surs que la faible garnison de Paris, etaient sous les ordres du vieux marechal de Broglie. L'artillerie ne manquait pas ; c'etait un veritable camp qui se formait. 11 etait clair que Ton preparait un coup decisif. Mirabeau pressentait que le signal en serait donne par le renvoideNecker. S'il n'avait point change d'avis en ce qui concernait ce ministre, ilpensait du moins que dans les circonstances actuelles sa chute se- rait un desastre. Le lendemain de la seance royale, il avait menace Barentin, le principal antagoniste de Necker dans le conseil du roi, de le mettre en accusa- tion s'il osait rester a son poste. Aussi longtemps que les troupes n'auraient pas ete renvoyees, il etait impossible de compter que la situation se modifierait sans effusion de sang. Aussilot apres la seance royale, Mounier avait emis le vosii que Ton re- digeat une adresse au Roi pour le supplier de ne pas at- tenter a la liberte de 1'Assemblee par la presence d'une force armee aupres d'elle. Le jour suivant, Barnave avait repris la proposition de Mounier. II ne s'agissait pas seulement des environs immediats de la salle des seances et du libre acces des deputes. C'etait bien plus, c'etait la tranquillite de tout le royaume qui se trouvait enjeu. Mirabeau ne pouvait s'en reposer entierement sur les paroles pathetiques d'un ami de la liberte, qui, dans une brochure repandue partout avec profusion, adjurait toutes les troupes de ne reconnaitre aucun au- tre maitre que la nation i . 11 avait examine la situation 1 Lettre a M. le Comte de Mirabeau, Tun des Representants de 1'Assemblee nationalc, sur les dispositions nuturelles, necessaires et indubitables des officiers et des soldats frangais et etrangers. Par ua oflicier frangais (du 25 juin). Bibl. not., L 6, 39, n 1863. Cf. a ce sujel les remarques deCii^REST, IH, 32, pour qui Lous DE CII^NIEK est 1'auleur de la brochure. 10 LA VIE I>K MIKAHKAU dans toutesa gravite, avec sesamis genevois, etsa con- viction etait qu'il n'y avail pas un moment a perdrc. Avec leur concours, il avait redige un discours et une serie de propositions qu'il presenta a 1'Assemblee le 8 juillet, 11 laissait entendre que ce qu'il y avait a crain- dre, ce n'etait pas seulement un coup de force de la cour, mais aussi les consequences qu'aurait un tel coup de force, alors que le peuple excite se trouvait pret a 1'in- surrection. II rendait d'avance responsables ceux qui avaient conseille la concentration des troupes. Ont-ils etudie dans 1'histoire de tous les peuples comment les revolutions ont commence, comment elles se sont ope- rees ? Ont-ils observe par quel enchainement funeste de circonstances les esprits les plus sages sont jetes hors de toutes les limites de la moderation, et par quelle impulsion terrible un peuple enivre se precipite vers des exces dont la premiere idee 1'eut fait fremir? Avec un juste pressentiment de ce qui pouvait arriver, 11 voulait que dans une adresse on adjurat le Roi non seulement d'eloigner les troupes, mais aussi d'autoriser a Versailles et a Paris la formation de gardes bour- geoises qui suffiraient a maintenir 1'ordre. Les resultals que Ton pouvait ainsi obtenir, lui-meme les avait cons- tates de ses propres yeux a Marseille et a Aix. Mirabeau fut applaudi sur tous les banes, mais la ma- jorite, faisant preuve d'imprevoyance, estima que la motion relative a la creation des gardes bourgeoises* manquait d'opportunite. Mirabeau fut charge de sou- mettre a une commission un projet d'adresse, et le-len- demain meme il etait en etat de lire a 1'Assemblee cette adresse solennelle, qui soulevait des transports d'admi- ration. Plus est sincere le tribut d'eloges que les con- temporains et la posterite ont accorde a ce magnifique morceau d'une eloquence si penetrante et si grave, plus il devait importer a son veritable auteur qu'un jour fut devoile le secret de sa paternite. Etienne Dumont, 1'ari- CHAP. 11. EFFONUREMENT IJU liOUVEB.NEMENT U cien predicateur, etait bien I'homme capable d'exprimer avec cette pompe et avec cette onction les idees de Mi- rabeau. Celui-ci convenait lui-meme que cesqualites de sermonnaire lui faisaient defaut '. Mirabeau faisait partie de la deputation de vingt- quatre membres qui, le 10 juillet au soir, presenta 1'adresse au roi. 11 n'eut pas lieu d'etre satisfait de lare- ponse royale ; Louis XVI parla des gens mal intention- nes qui cherchaient a tromper le peuple sur le veri- table but des precautions prises. Le monarque affirmait que les troupes elaient uniquementdestinees a prevenir de nouveaux desordres, et il laissait 1'Assemblee libre, si elle se jugeait menacee dans son independance, de de- mander son transfer! a Noyon ou a Soissons. G'etait la un refus tres net, qui frappait les instigateurs de 1'adresse dans leur honneur : Nous avons demande la retraite des troupes, s'ecria Mirabeau le H juillet, lorsqu'eut ete lue la reponse du roi, nous n'avon.s pas demande a fuir les troupes, mais seulement que les troupes s'eloignassent de la capitale. Et ce n'est pas poir nous que nous avons fait cetle demande, ce n'est certainement pas le sentiment de la peur qui nous conduit, et on le sait bien, c'est celui de 1'inte.ret gene- 1 Les assertions de DC MONT, confirmees par ROM ILLY Life, 77 ct LA MARCK (BACOURT, I, 71. 185), ne son! pas conlrediles par le recit d'ALFXAXDRE LAMETH (llistoire de rAssemblee conslituante, 49) que LUCAS de MONTIGNV reproduit comrae prcuve du contraire. II est de toute Evidence qae le projet lu par Mirabeau a lu commission, projet auquel cclle-ci apporla encore quelques cbangements (Cf. Lcttre 18 du (1. de Mirabeau a ses commettunts, p. 18) devail 6tre ecrile de sa propre main; de mJme, le 16 juin, avant de monter a la tribune, il avail recopie la replique qu'il allait lire. On trouve aux Arch. nat. (Musec des Archives, A. E. If. 1101), le Projet d'adresse au Roi en 3 feuilles, de la main de Mirabeau, avec des ratures el des correc- lions d'ecritures differenles. Une de ccs eeritures est celle de Dumont, comme le prouve la comparaison avec les letires de Dumont, dont le manuscrit se trouve depose a la bibliotheque municipale de Ge- neve. C'esl a MM. E. Roll et Bertrand, de Paris, ainsi qu'a M.Th. Du- four, de (ien^ve, que jcdois d'atoir pu eclaircir ce poinUparticulier. 42 LA. VIK MR MIRAHFAU ral. 11 voulait que Ton ne cessat pas de demander 1'eloignement des troupes. Mais ses collegues, au lieu de le soutenir, s'amusaient a ecouter un discours de La- fayette sur les Droits de I'homme, discours dans lequel celui-ci proposait de dormer une declaration de ces droits comme preambule a la constitution. Jusque-la Mirabeau n'avait jamais manque d'etablir une distinction entre Louis XVI et ceux qui le con- seillaient si mal, bien que les partisans de 1'Ancien Re- gime eussent grand soin d'irivoquer la volonte person- nelle du maitre. Le 11 juin, pour la premiere fois, ils'en prit au roi lui-meme : Nous savons tous, dit-il, que la confiance babituelle des Francais pour leur roi est moins une vertu qu'un vice, si surtout elle s'6tend a toutes les parties de 1'adrninistration. Qui de nous ignore, en effet, que c'est notre aveugle et mobile incon- sideration qui nous a conduits de siecle en siecle, et de fautes en fautes, a la crise qui nous afflige aujourd'hui el qui doit enfin dessiller nos yeux, si nous n'avonspas resolu dY'tre, jusqu'a la consommation des temps, des enfants toujours mutins et toujours esclaves ? Ces paroles nous permettent d'entrevoir certains pro- jets que murissaitalors Mirabeau. Les derniers incidents lui avaient donne la conviction qu'avec un monarque a 1'esprit aussi borne et aussi indolent que 1'etait celui de Louis XVI, il etait impossible que le mouvement de re- forme conservat toujours son caractere pacifique ; im- patient de voir la direction de ce mouvement passer en ses propres mains, il se mit en quete d'un personnage qu'il put mettre en avant et dont le nom sonnat bien aux oreilles de la masse. Au cas ou Ton eut reussi a rem- placer Louis XVI par son frere le comte de Provence, il aurait fallu compter avec celui-ci. Mias le due d'Or- leans, lui, paraissait devoir etre un instrument plus docile ; d'une part, il n'y aurait chez lui aucun scru- pule a vaincre, et, d'autre part, on pouvait en atten- CHAP. II. EFFONDHKMENT DU GOUVERNEMENT 43 dre de bonnes recompenses en especes sonnantes. Que Mirabeau meprisAt profondement ce prince enerve par les debauches, incapable d'avoir assezd'energie et d'au- dace pour executer des projets criminels, cela n'est point douteux. Lorsque pour la premiere fois, en 1788, il s'etait rencontre avec lui chez le comte de La Marck, il n'avait pas cache la mauvaise impression qu'il en avait eue. En une autre occasion, voici comment il le jugeait : On dit que j'en veux faire mon maitre ; je n'en voudrais pas pour mon laquais. Neanmoins, comme marionnette politique, celui quidevait etre plus tard Philippe Egalite pouvait rendre d'assez grands ser- vices. C'etait un homme populaire depuis qu'il avait ose resister en face au roi, le 19 novembre 1787. Dans la procession du 4 mai 1789, il avait eu soin de marcher a 1'ecart de la noblesse, et Marie-Antoinette avait du en- tendre les vivats que, pour 1'insulter, des femmes du peuple exaltees poussaient en 1'honneur du duo d'Orleans. 11 avait dans 1'Assemblee nationale un nom- bre assez considerable de partisans, si bien que le 3 juillet on 1'avait eleve a la presidence ; il avait, il est vrai, par une affectation de modestie, refuse d'accepter cet honneur. Ses adherents se recrutaient surtout dans les bas-fonds de la populace parisienne, que ses agents n'avaient point de peine a lui concilier. Le peu- ple demandait-il du pain, aussitot le due se trouvait la pour lui offrir des distributions gratuites. Le peuple voulait-il s'amuser, le due etait encore la pour lui of- frir des plaisirs sous sa protection. Dans les jardins et les galeries du Palais-Royal, qui lui appartenaient etdans lesquelles la police ne pouvait penetrer, se pressaitjour et nuit une multitude prompte a s'enflammer. Ge n'etait pas seulement le refuge classique du jeu, de la prostitu- tion et de 1'oisivete, c'etait aussi une tribune perma- nente pour les agitateurs politiques, dont les paroles 44 LA VIE DK MIHAHEAU ardentes et les pamphlets violents elaient assures de soulever la de bruyantes acclamations. Avec ce renom d'ami du peuple, qu'il avail si faci- lement acquis, avec ces moyens d'influence equivoques, le due d'Orleans etait un figurant fort utile. Mirabeau so lia avec ses confidents ; il fut probablement initie au secret de ses deliberations par celui qui les dirigeait, le marquis de Sillery, ou par son propre ami Biron. Ce qui parait (Hre certain, c'est que, peu de jours avantde pro- poser son adresse relative a 1'eloignement des troupes, Mirabeau, dans une conversation avec le due d'Or- leans, se laissa amener a discuter le cas ou Ton se ver- rait dans la necessite de remplacer Louis XVI par Louis XVII, ou tout au moins de nommer le due d'Or- leans lieutenant-general du royaume ; le due repondit par quelques paroles gracieuses. A la suite de cet entre- tien, Mirabeau fit part de ces projets a quelques-uns de ses collegues, comme Mounier, Duport, Bergasse. Mou- nier fut tres affeete de cette revelation, et se mit a suivre avec attention les menees de Mirabeau. Lorsque celui-ci vit que 1'Assemblee, apres avoir recu lareponse du roi a 1'adresse, n'avait pas voulu pousser les choses plus loin, il se mit en devoir de r&jiger une seconde adresse. Mounier le vit a I'oeuvre avec Robespierre et Buzot ; il se declara nettement contre cette seconde adresse, qui ne pouvait que rendre plus grand le dan- ger ou Ton se trouvait de voir un prince ambitieux attirer a lui les troupes par des largesses et des pam- phlets, et s'emparer ainsi du trone : Je suis aussi at- tache que vous a la royaute, lui repliqua Mirabeau ; mais qu'importe que nous ayons Louis XVII au lieu de Louis XVI, et qu'avons-nous besoin d'un bambin pour nous gouverner '. Sous le nom de Louis XVII c 'etait aussi bien celui de Monsieur que celui du due d'Orleans 1 MOUNIER, Appel au tribunal de fopinion publique du rapport de SI. Cliabroud,eic. Londres, 1791, p. 11-22. CHAP. II. BFFOXDREMENT DU GOUVERNEMENT 45 que Ton pouvait sous-entendre. Mais c'etait ce dernier que Mirabeau avait en vue, comrhe le prouvent les idees qu'il osa exprimer, parait-il, peu de temps apres en presence du comte de Virieu. Des evenements prodigieux avaient eu lieu. Necker avait ete renvoye subitement ; ses collegues Mont- morin, Saint-Priest, La Luzerne avaient aussi reculeur conge. De nouveaux ministres avaient ete appeles au conseil du roi, ministres dont le nom seulprovoquaitla defiance. La reponse de Paris avait ete la prise de la Bastille. On avait assiste aux scenes horribles dont Mi- rabeau avait evoque 1'image, pour le cas ou la cour de- chainerait la tempete ; la fureur bestiale dela populace avait fait explosion. Ce n'etait la, on pouvait s'en as- surer, que le prelude de scenes sanglantes dans les provinces. C'est alors que Mirabeau, s'il faut en croire le temoignage du comte de Virieu, fonda de grandes esperances sur 1'intervention du due d'Orleans. II desi- rait que celui-ci mit son influence au service du roi pour calmer le peuple, et qu'en echange on lui donnat la charge de lieutenant-general du royaume. De cette facon tout le gouvernement aurait passe entre les mains du due d'Orleans. 11 aurait pu choisir librement ses conseillers, et, la place que Necker avait occupee se trouvant vide, Mirabeau, dont les talents commo les vices faisaient tout a fait un homme selon le cueur du due, aurait pu avoir bon espoir de s'y voir appeler. Mais le due d'Orleans n'eut pas la hardiesse d'oser faire le pas decisif. 11 y avait en lui de quoi faire uu homme d'intrigue, mais non pas un homme d'Etat. 11 n'alla pas frapper a la porte de la chambre royale. Mi- rabeau des lors 1'abandonna, mais on ne cessa jamais de le soupconner de travailler pour Orleans, et les trngiques evenements d'octobrecontribuerentbeaucoup a repandreces soupcons malveillants. Tandis qu'a Paris la prise de la Bastille preparait 1'ef- ill l.A VIE DE MIKAIH-.AU fondrement de 1'ancienne France, a Versailles 1'As- semblee nationale attendait avec anxiete Tissue des evenements. Mais c'est en vain que Ton chercherait le nom de Mirnbeau dans le proces-verbal de la seance du 13 juillet, a la veille de ce jour qui devail rester une date dans 1'histoire universelle. L'evenement qui le te- nait ainsi eloigne n'avait rien a voir avec la politique : c'etail la mort de son pere. Le vieux marquis, a Ar- genteuil, avail connu des jours sombres, durant les- quels il n'avait Irouve quelque consolation que dans la compagnie de son inseparable amie. De graves soucis et des embarras d'argent le poursuivirent jusqu'a sa derniere heure. 11 etait lourmente de la pensee que ses yeux se fermeraient sans qu'il eul pu reconnaitrele de- vouement de M me de Pailly. Gependant sa sante faiblis- sait, et ses forces etaient consumees par sa maladie de poumon. De temps a autre les Du Saillant et ses fils, ces deux freres ennemis de la Constituante, venaient le trouver dans sa solitude. Le plus jeune de ces fils, qui representail alors la noblesse du Limousin, et qui se signala dans la suite comme un des chefs de la droite, etait toujours celui qu'il preferait. Quant aux opinions de son aine, il s'en considerait comme separe par un abime. Sans doute, lorsque Mirabeau, dans le second numero de son jour- nal, se prononcait en faveurde la liberte du commerce des grains, lorsqu'au cours des debats sur la represen- tation de Saint-Domingue il lancait quelques coups de patte a la politique coloniale de la France, lorsqu'il tournait en derision les resultats de la pretendue ba- lance commerciale , lorsqu'il denoncait 1'oppres- sion que subissaient les negres esclaves et les gens de couleur, sans doute il y avail la de quoi rejouir le ccjeur de 1'Ami des bommes. Mais ce physiocrate, qui avail attaque avec lant de violence les vieux dogmes economiques, lenail pour criminelle toute CHAP. II. EFKONDKIiMENT DU GOUVERNKMKNT 47 tentative d'ebranler 1'ancien ordre politique. Dans une lettre du 13 juin il portait ce jugement sur son fils : 11 n'a fait que du mal, meme en attaquant et en dechirant les abus, aujourd'hui, il tend visible- ment a la destruction de 1'ordre etabli, et mal lui en arrivera. II ecrivait prophetiquement : I1 recueillera ce qui revient auxgens qui ont manque par la base, par les mceurs..., il n'obtiendra jamais la confiance, vou- lut-il la meriter ; il aura des partisans, des admirateurs meme, selon le temps, mais jamais d'amis, ni personne qui se fie vraiment a lui. Et dans la derniere lettre que nous ayons de sa main son pessimisme devient d'autant plus amer qu'il met son fils sur la meme ligne que Necker. Douze cent cinquante legislateurs, tout neufs a toute sorte d'administration, tous gens sans conduite dans leurs propres affaires, vont nous faire une merveilleuse constitution d'Etat, aveclo bonnet vert en tele et Yhomme aux conies bleus pour guide '. Trois jours apres, le 11 juillet, il etait mort. Les deux freres se trouverent a 1'enterrement, qui se fit a Argenteuil. La foule qui se pressait dans les rues criait, pour designer celui des deux qui avait sa faveur : Vive Mirabeau le grele 2 . Mais 1'amour de son pere n'etaitpas pour celui-ci. C'etait le cadet que le marquis avait nomme heritier et legataire universel 3 . Mira- beau eut avec son frere et ses soeurs des contestations fastidieuses, ou il se fit representer par son curateur. L'etat de ses finances n'en recut aucune amelioration. Son pere, quis'etait montresi habile en economic theo- 1 L. DE LOMME, Esqufsses, etc. p. 58, 59. * L'homme aux contes bleus : le Comple rendu de Necker avait une couverture bleue; il parutuneReponse au conte bleu ; Cf. Letlresdc M. de Kagencck,t\.c. 1884, p. 258. * BARDKRE, Mi'moircs, IV, 351. 3 Arch. nat. Sect, juiiciaire 7. 14604, un dossier relatif aux affaires d'he"ritage. Le testament du marquis de Mirabeau a ele publi par De LOM^NIE, V, UG-451. i8 LA VIK I>K Min.M5K.U rique, se trouvait etre, au moment de sa mort, dans une situation pecuniaire fort embrouillee. Mirabeau avouait a La Marck que cet heritage ne lui rapporterait pas un ecu, et que souvent il se demandait comment il arri- verait a payer ses domestiques. Un peu plus tard il ecrivait a Mauvillon : Nous ne sommes encore riches qu'en esperances. Devant le monde Mirabeau eut soin de se poser en fils afflige. Lorsque, apres uneassez longue interruption des Lettres d. ses commettanls, un nouveau numero, le dix-neuvieme, parut, il contenait un entrefilet sur cette mort qui devait mettre en deuil tous les citoyens du rnonde. Un peu plus tard Mirabeau trouva 1'occasion de faire a la tribune Teloge de 1'Ami des hommes J . Mais son oncle en profita pour le reprimander en termes severes : Reparez autant que vous le pourrez, lui eerivit-il, les chagrins que vous avez donnes a ce pauvre pere. Pour cc qui vous regarde, c'est a vous a voir quels sentiments vous voulez que j'aie pour vous. Je ne vous dissimulerai pas que cela est encore bien in- decis chez moi. Sans doute ces paroles refletaient les sentiments d'humanite de 1'honnete chevalier de Malte, qu'avaient si souvent scandalise les dissensions tra- giques de la maison de son frere ; mais leur severite venait peut-etre aussi de ce que le chevalier s'effrayait de voir 1'aine de ses neveux dans les rangs de ceux qui frayaient la voie a cette nouvelle societe ou il n'y au- rait plus place pour lui. Mirabeau n'avait pas le loisir de repondre aux bien- veillantes remontrances de ce respectable representant de 1'ancien ordre de choses. 11 etait entraine par la maree montante des evenements, dont les vagues se succedaient avec une force irresistible. Le 14 juillet, alors que Ton ignorait encore la prise de la Bastille, "Mi- 1 18 aout 1789. Arch, par/., VIII, 453. ..HU>. 11. I.I I iMiKEMKNT DU GOrVKKXKMKNT 19 rabeau proposa de nouveau que Ton insistat sans re- lache pour 1'eloignement des troupes. Lorsqu'on cut appris la chute de la Bastille, il fit partie de la deputa- tion que 1'Assemblee envoya au roi. et les regards de Louis XVI s'arreterent sur sa personne avec insis- tance '. II passa la nuit du 14 au 15 au milieu de ses collegues anxieux, qui, de la terrasse de 1'Orangerie, entendaient le cliquetis des armes et les cris de joie de la soldatesque avinee. Dans la matinee du 15 il tonna avec indignation contre les hordes etrangeres, centre leurs holes, les princes et les princesses, contre toute cette avant-scene de la Saint-Barthelemy. A peine avait-il adresse ces paroles enflammees a la nou- velle deputation qui se rendait aupres du roi, que le monarque en personne parut dans 1'Assemblee *. La de- marche de Louis XVI, qui venait se confier a 1'As- semblee, 1'ordre qu'il donnait d'eloigner les troupes de Paris et de Versailles, exciterent des transports d'en- thousiasme. L'Assemblee, remplie de sentiments loya- listes, se pressait autour du monarque, 1'assurant de ses hommages et de son devouement. A Paris, ou Lafayette, commandant de la garde nationale si promp- tement creee, et Bailly, maire nouvellement elu de la capitale, donnaient le mot d'ordre tout au moins a la bourgeoisie, il y eut une tumultueuse explosion d'alle- gresse. L'enthousiasme, comme le desespoir, est une force irresistible; Mirabeau sut se soustraire a la contagion. 11 s'eflbrcade battre le fer tandis qu'il etait chaud, d'eta- blirsolidement la puissance de 1'Assemblee, d'affermir son credit aupres de ses collegues, etde se preparer les 1 BARRHE, Mdmoires, I, 25'.). 2 La phrase Le silence des peoples est la le^on des rois , que les Arch. par/, mettent encore dans la bouehe de Mirabeau, extraite d'un sermon de Beauvais, ev^que de Senez, ful prononcee, s'il faut en croire Ferrieres (Mttmoires I, 140), non par ! Minibeau, mais par I'ev6- que dc Chartres. STERV, Mirabeau II. 4 .">0 LA VIE DE M1HAHK.M voies & une situation plus haute encore. Ces intentions se revelent tantpar le contenu quepar la forme de 1'a- dresse au roi, qu'il proposa deux jours apres la prise de la Bastille. II demandait nettementle renvoi Immediat des nouveauxministres impopulaires, mais ilsegardaitbien d'ajouterle vo3uque Necker futrappele. Gette demarche presentait un double avantage. D'unepart, en en tenant compte, le monarque prenait 1'engagement tacite de n'adopter a 1'avenir pour conseillers, comme cela se pra- tiquait en Angleterre, que les ministres qui jouiraient de la confiance des representanlsdupeuple. D'une autre part, Necker pouvait elreainsi laissede cote, lui dont la gloireet 1'influence avaient ele jusqu'alors le principal obstacle aux desseins de Mirabeau. Sur le premier point, celui-cieut un plein succes. On n'ecouta pas Mounier, qui mettait ses collegues en garde contre le danger d'empieter sur les prerogatives royales. Quant au roi.il se renditau desir de 1'Assemblee etprevintle coup qu'elle voulait lui porter, en eloignant spontanement ses mi- nistres impopulaires. Mais surle second point Mirabeau ne put prevaloir contre le courant unanime de 1'opinion publique. C'etait le renvoi de Necker qui avail donne le signal du soulevemenl du peuple. Son rappel etait re- clame de toutes parts. L'Assemblee joignit sa voix au cri populaire, et lacour, effrayee, dut ceder encore. Lejour suivant, quand Louis XVI fit son entree dans la capitale triomphante etaccepta des mains de Bailly le drapeau tricolore, la Revolution recut, aux yeux du monde entier, sa consecration officielle. Si Mirabeau avail jamais se- rieusemenl compte s'appuyer sur le due d'Orleans, il put constater ce jour-la que 1'occasion favorable etait des lors perdue pour ce prince. L'Assemblee restait le seul champ ou la puissance de Mirabeau put se deployer, ou ses desseins ambi- tieux pussent se donner carriere. Sa tache n'etait pas legere. D'une part il voyait bien que la journee du CHAP. ii. i:niiM>m:.\iKNT nu GOUVEKNI..MKNT >l 14 juillet etait non pas le terme, mais le prologue de la Revolution. Dans tout le royaume se faisait sentir le contre-coup de la secousse qui venaitde jeter has a Paris 1'ancien Regime. Ghaque jour apportait la nou- velledequelqueacte de violence. Lespouvoirs constitues s'ecroulaient dans les cites et dans les campagnes. On discernait les signes avant-coureurs d'une nouvelle Jac- querie. Mirabeau se serait mis en contradiction avec lui-meme s'il avait jete 1'huile sur le feu en echauffant davantage encore les esprits et en encourageant les sedi- tieux. Mais, d'autre part, il etait tropperspicace pour ne pas sentir que la cour et les aristocrates n'avaient pas loyalement desarme. I/emigration, qui dcbutait en ce moment, montrait clairement qu'il n'y avail pas de conciliation possible avec un Gomte d'Artois et autres nobles intransigeants. Geux meme des partisans de 1'an- cien regime qui restaient en France ne dQvaient pas ins- pirer confiance. Mirabeau ne pouvait s'elever contre le mouvement qui avait emporte toute la France, il ne pou- vait letraiterdeseditieux, sans s'exposer a des soupcons injustifies et sanscompromettre sa propre popularite. 11 cherchaita eviterl'un et I'autre ecueil. 11 lui fallait s'abstenir, quand il auraitpu le faire, d'exciter les pas- sions et cependant prodiguer a la Revolution des eloges sonores. Lorsque le 20 juillet les administrateurs de la Gaisse d'Escompte presenterent a 1'Assemblee des felicitations emphatiques pour la tournure favorable qu'avaient prises les affaires, il ne put se retenir de di- riger les critiques les plus vives contre cette institution. Les Vampires , comme il les appelait sans mesure dans la /9 C Leltre a ses commeltants, avaient en lui un vieil et impitoyable adversaire. Deja, dans son Journal des Etats Gmeraux il avait fletri leur faillite fraudu- leuse, 1'opprobrede Paris et 1'effroide 1' Europe , il avait reproche violemment a Necker de n'avoir a ce sujet donne a 1'Assemblee, dans son discoursd'ouverture, que J,A VIE DE MIRABEAU de belles paroles. Alors quele ministre ne pouvait abso- lumentpas se passer del'appuide labanque, unarretdu Conseil avail de nouveau retarde la date a partir de la- quelle ses billets devaient cesserd'avoir cours force. De la 1'indignation de Mirabeau. II avait prepare un tra- vail sur la situation de la Gaisse d'Escompte, et il exi- gea que les directeurs et les commissaires lui repon- dissent par des explications. Gependant il renonca pro- visoirement a poursuivre sa campagne ; le tragique evenement du 22 juillet fut, si nous Ten croyons, la cause de ce desistement. En ce jour le ministre con- gedie Foulon et son gendre Berthier furent massa- cres a Paris comme ennerais du peuple, sans qu'il eut ete possible a Lafayette et a Bailly de les sauver. Dans ces circonstances Mirabeau ne voulutpas signaler de nouvelles victimes a la vindicte publique. Dans les Lettres a ses cpmrnettants il montra qu'il fallait com- battre les abusbien plutot que lespersonnes; celles-ci, d'ailleurs, ajoutait-il, il ne faut pas les faire pendre puisqu'il s'agit de les faire payer. D'un autre cote Mirabeau combattit la proposition deLally-Tollendal, qui voulait que dans une proclama- tion on exhortat le peuple, en invoquant Faniour pa- ternel du monerque pour ses sujets, a respecter 1'or- dre et la paix, et que Ton declarat mauvais citoycn qui- conque se laisserait aller a prevenir les arrets de la justice. Quelques semaines auparavant, Mirabeau avait lui-meme fait une motion toute semblable. Mais au- jourd'hui, alors que TAssemblee venait a peine d'echap- per au danger d'etre dispersee par les baionnettes, il ne lui semblait pas opportun d'endormir la nation dans une trompeuse securite. D'ailleurs,il jugeait que d'eloquentes paroles n'etaientpas des armes suffisantes pour arreter les violences dela populace. line retenait qu'une seule partie de la proposition de Lally-Tollendal, celle qui vi- sait a autoriser les nouvelles municipalites, des qu'elles CHAP. II. KFFONDREMENT DU GOUVERNEMENT 53 auraient ete organisees, & creer sur le modele de la garde nationale parisienne de solides milices bour- geoises. Mais, entre les mains de Mirabeau la proposi- tion de Lally-Tollendal etait modifiee de fond en comble. Mirabeau ne voulait pas que Ton attendit, pendant des mois peul-etre, la decision que prendrait 1'Assemblee au sujet de 1'organisation municipale. II voulait que Ton accordat aux communes le droit de se donner, aussitot que possible, une nouvelle et solide admi- nistration. L'Assembleeleur fixerait simplement quel- ques regies qu'elles seraient tenues d'observer, telles que fusion des trois ordres, liberte electorate, renou- vellement periodique des magistrals municipaux : pour le reste, on tiendrait compte des necessites locales. Les petits moyens, avait-il dit en repondant a Lally- Tollendal, compromettent inutilement la dignite de 1'Assemblee. Ce qu'il proposait, lui, ne pouvait certes pas elre qualifie de petit moyen. Sa motion trouva des partisans, mais aussi des adversaires acharnes. Lally, irrite de ce que Mirabeau cherchait a trans- porter les debats sur un autre terrain, lui cria : On peut avoir beaucoup d'esprit, de grandes idees, et ce- pendant etre un tyran ; et jamais il ne lui pardonna d'avoir combattu sa proclamation 1 . Mounier lui de- manda s'il voulait autoriser toutes les communes du royaume ase municipaliseraleur maniere, cequi re- venait a creer des Etats dans 1'Etat et a multiplier les souverainetes. Mirabeau riposta, jeta dans la discussion 1'exemple des Etats-Unis d'Amerique, ce qui etait hors de propos ; mais il ne put empecher le votede la propo- sition Lally, qui fut, selon sa prediction, un coupd'epee dans 1'eau. Dans sa propre motion, Mirabeau avail eu surtout Paris envue, Paris oii se preparaientdes changements 1 Cf. Mdmoire de M. le comic de Lally-Tollendal ou seconde lettre a tes commettants, Janvier 1790, p. 86. 34 I. A VIE DE M1RABEAU dont il esperait bien tirer un profit personnel. Jusque- la les filecteurs parisiens avaient usurpe un pouvoir qui ne leur appartenait pas, etque, sous la pression de la necessity, on avait du leur reconnaitre. Us avaient pris en main I'administration municipale, nomme une commission permanente, eleve Bailly et Lafayette a leurs postes d'honneur et de danger. Dans les districtsde la capitale le mecontentement contre cette autorite qui tenait ses pouvoirs d'elle-meme etait d'autant plus grand que Ton trouvait tres faible la conduite des Electeurs en face de la populace dechainee. On demandait quel'As- semblee des Electeurs fut dissoute, maintenant qu'avec la fin des elections pour les Etats ses pouvoirs avaient perdu tout fondement legal. Les districts desiraient qu'il leur fut a eux-memes permis d'elire librement un con- seil municipal souverain ; Bailly etait plutot d'avis qu'on les autorisat a elaborer un plan provisoire d'adminis- tration municipale. . Mirabeau etait au courant de ces dissentiments ; ily avait fait allusion aucoursde la dis- cussion et n'avait pas menage 1'assembleedes Electeurs. 11 avait conclu en proposant d'envoyer un depute dans chaque district pour mettre fin aux dissentimentsactuels et provoquer 1'elaboration d'un projet d'administration municipale a 1'usage de Paris '. Sans aucun doute Mirabeau se menageait la un onergique moyen d'intervention. Deja, peu de temps auparavant, on avait considere dans son entourage 1 Arch. nat. C, 1, 211, carton 15, ecrit de la main d'un secretaire : Envoyer vors chaque district un depute qui lui propose des moyens de correspondance continuelle entre tous les districts pour e'tablir incessammeut et des demain un comiie cbarge non seulement des travaux qu'exige radminiFlration journaliere de la vilie de Paris, raais encore preparer pour la capitale la constitution d'une munici- palite, signe : le comte de Mirabeau, 23 juillet 1789 . Dans le mime carton se trouve un amendementde Camus, proposant que les deputes de Paris se constituent de suite en comite, que M. de Mi- rabeau y soil joint et que le comite propose ses vues a I'Assembl^e gene'rale. CHAP. II. EFFONDREMENT DU GOUVERNEMENT 55 qu'il pourrait etre le competiteur heureux de Bailly, s'il consentait a se presenter aux Electeurs pour la mai- rie de Paris. Peut-etre serait-il arrive ainsi simple- ment a se faire des partisans nombreux dans les dis- tricts. Le peuple le connaissait et 1'aimait. Lorsqu'en conipagnie de Dumont il alia visiter, deux jours apres la prise de la Bastille, le theatre de 1'evenement, la foule lui jeta des fleurs et chargea sa voiture des livres et des manuscrits que Ton avait trouves derriere les sombres murailles. S'il etait advenu que Bailly se demit de ses fonctions et que Mirabeau cut recu le litre de maire de la nouvelle municipalite, son influence aurait ete sans doute immense aussi bien sur le gou- vernement que sur le peuple. Sa situation aurait ete bien plus considerable que s'il se fut eleve par la faveur d'un ministre, voire meme d'un regent. L'on affirma qu'il visitait de nuit certains districts, pour preparer la reussite de ses projets, et lui-meme jugea necessaire de protester publiquement centre ces assertions '.. En tout cas, s'il avait serieusement espere que la constitution d'une nouvelle municipalite pourrait amener la chute de Bailly, il fut vite detrompe. Cependant les intelligences qu'il avait nouees avec les Parisiens ne lui etaient pas inutiles. A la fin de juillet, il sut encore les mettre habilement a profit, a propos d'un incident qui passionna tous les esprits. Un des personnages les plus odieux a la masse du peuple etait le baron de Besenval, qui, au moment de la prise de la Bastille, commandait les troupes can- tonnees au Ghamp-de-Mars. Le roi 1'avait auto rise a se re- fugier dans sa patrie, en Suisse, mais on 1'avait arrete en chemin, et sans 1'intervention de Necker il eut ele ramene dans la capitale, ou tres probablement il aurait 1 BAILLY, MJmoiret, II, 154. Rapprocher une lettre de Mirabeau puhli^e par LUCHET, Mdmoiret pour servir & I'Mstoire de Vannte 1789, HI, 201. 56 LA V1K DK MIRABEAU partage le sort de Foulon et Berthier. Necker cependant desirait pouvoir faire plus encore pour son concitoyen, en obtenant sa mise en liber.te; lui-meme aurait pris ainsi, des son retour, le role de conciliateur et de paci- ficateur '. Grise par 1'enthousiasme qui 1'avait aocueilli durant tout le cours de son voyage de retour, il se ren- dit le 30 juillet a I'Hdtel de Ville et, par une allocution pathetique, entraina 1'Assemblee des Electeurs, comme celle des delegues des districts, a decreter la mise en liberte de Besenval. L'Assemblee des Electeurs, enlevee par un discours de Clermont-Tonnerre, proclama de plus, au nom de tous les habitants de la capitale, une amnistie generale, qui devait etre publiee a son de trompe dans tout le royaume. Bailly avait deja consi- dere 1'intervention de Necker en faveur de Besenval comme une demarche imprudente. Or le fait que I'Assemblee des Electeurs, qui n'avait jamais ete, depuis 1'election finie, qu'un club de particuliers sans pouvoirs % profitait de 1'effervescence du moment pour usurper des pouvoirs superieurs, ne laissait pas de presenter de plus grands dangers et de contre-balan- cer 1'heureux effet de 1'allocution de Necker. Par le fait, celui-ci dut reconnaitre avec douleur qu'il lui fallait desormais renoncer a diriger lesesprits. Sa popularity recut une atteinte des plus sensibles, et il a toujours affirme que Mirabeau avait le plus contribue a lui porter ce coup. En faisant plus tard nn retour sur ces evenements, il 1'appelle tribun par calcul, patri- cien par gout; sa fille va plus loin encore, et oppose Mirabeau, le moderne .< Catilina, > a Necker, le Ci- 1 Les Archives d'ttat de Zurich (T. 8, Tb. 2) et les Arch. d'Elat de Berne (Acles du conseil secret ; service des Suisses en France, de 1789 a 1792J contiennent toute une correspondance avec Necker a 1'occa- sion de cet incident, qui complete Jes m^moires de Bailly, Besenval, Ferrieres etd'autres. 2 Counter de Provence, N XXI, p. 27. CHAP. II. EFFONDHKMENT DU GOUVtRNEMENT 57 ceron de son temps. En realite Mirabeau vit SUP le champ le profit qu'il pouvait tirer de 1'incident; il courut a Paris, decida un district connu pour son energie a casser les arrets pris a 1'Hotel de Ville, et 1'exemple de ce district fut suivi par tous les autres. Toute la conduite de Mirabeau a 1'Assemblee nationale, oil la chose vint en discussion le jour suivant, eut pour but de rendre plus complet 1'echec de Necker. Peu lui importait d'examiner si 1'arrestation de Besenval avait eue un caractere legal. II montra que 1'Assemblee meme n'avait pas le droit de decreter une amnistie. 11 ne voulait pas se prononcer sur la question de savoir si, dans 1'avenir, le droit de grace devrait appartenir au monarque, mais il attaqua plus violemment encore qu'il n'avait fait jusque-la ces Electeurs qui, tout ex- cellents citoyens qu'ils fussent, n'en continuaient pas moins, parleur usurpation, aentretenir la fermentation dans Paris. Sans doute ils venaient enfin d'obeir a sa sommation de laisser la place aux representants des districts. Ilsavaient meme, par craintede consequences facheuses, modifie le decret d'amnistie qu'ils avaient imprudemment rendu. Mais, soil qu'il n'eut pas encore connaissance de toutes ces nouvelles ou qu'il ne vouliit pas les faire connaitre, Mirabeau, soutenu par Prieur, Revbell, Robespierre, Barnave, n'en reussit pas moins a triompher de Mounier, de Lally-Tollendal, de Garat, et plus encore de Necker, qui subissait un echec en vou- lant, des sarentree en charge, faire preuve d'autorite personnelle. Lorsque, plus tard, 1'innocence de Besenval fut reconnue, cela n'eut qu'une importance insigni- fiante pour le developpement general de la Revolution. Mais s'il eut alors recouvre sa liberte par 1'intercession de Necker, ce triomphe du ministre aurait eu une grande valeur comme symptome de sa puissance. Cette escarmouche eut un epilogue au cours duquel il fut permis d'entrevoir les menees souterraines de Mi- 58 LA VIE DE M1HABEAU rabeau. Le l' r aout le depute Regnault proposa de de- cider qu'aucun membre de 1'Assemblee ne pourrait, sans une mission officielle, se rendre dans un district parisien. Mirabeau releva le gant, et declara que 1'honneur d'un representant du people etait interesse a ce qu'il ne se desistat d'aucun de ses droits, d'aucun de ses devoirs de citoyen. Alors que les Parisiens etaient a 1'oeuvre pour elaborer une constitution municipale, et comptaient sur le concours de Sieyes, Montmorency et autres deputes domicilies a Paris, la motion inconsi- deree et funeste de Regnault voulait interdire toutes re- lations de ces deputes avec leursconcitoyens. Mirabeau, d'abord frequemment interrompu, reussit neanmoins & se faire entendre et developpa toutes ces raisons avec vehemence et avec bonheur ; personne n'osa se ranger a 1'avis de Regnault. Celui-ci n'eut meme pas le courage de repliquer a Mirabeau. Mirabeau ne se laissa done pas intimider ; et sa po- sition dans 1'Assemblee n'en fut desormais que plus forte. Mais ses vues ambitieuses ne 1'avaient-elles pas entraine a commettre des actes, a prononcer des pa- roles peu compatibles avec son dessein avoue de faire rentrer dans un lit tranquille le torrent dechaine de la Revolution? Lorsqu'il criait a Regnault: Le veritable ami de la liberte n'obeit jamais aux decrets qui le blessent, de quelque autorite qu'ils emanerit, n'y avait-il pas la un appel ambigu de demagogue aux passions les plus violentes, appel doublementdangereux dans un moment ou chaque opprime, ou chaque me- content setrouvait enclin arevendiquerpour lui-meme, au nom de la liberte, le droitsacre a 1'insurrection? On reconnait de meme du premier coup le dema- gogue dans la Dix-neuvieme lettre de Mirabeau & ses commettants, la dernierede laserie, celle apres laquelle parut un nouveau Journal intitule Courrier de Provence, suite des Lcttrcs du comte de Mirabeau a ses CHAP. II. EFFOXDKEMEXT DU UOUVEKXKMEXT 39 commettants. Des la onzieme lettre, Mirabeau s'etait deeharge du soin de la redaction sur Dumont et Du Roveray. Durantlesjournees qui avaient precede etsuivi la prise de la Bastille, il s'etait trouve trop occupe de divers cotes pour se soucier de publier une relation minutieuse des evenements. 11 remit ce soin a Dumont, et celui-ci, pour approcher le plus possible de la verite, se rendit a Paris. Une fois arrive au theatre des eve- nements, 1'honnete Genevois fut tout deconcerte par la quantite de recits differents qu'il recueillit. 11 eut beaucoup de peine a parvenir a des conclusions cer- taines sur divers points tels que la pretendue trahison du gouverneur de la Bastille de Launay, et il s'exprima la-dessus avec autant de circonspection que possible. Mais Mirabeau corrigea le brouillon de son secretaire. Celte dix-neuvieme lettre laissait facilement recon- naitre la main de Mirabeau non seulement dans les quelques lignes consacrees au souvenir de son pere, non seulement dans 1'audacieux travestissement d'un discours de Mounier ', mais aussi dans la maniere dont etaient juges en leur ensemble et le soulevement du peuple et les actessanguinaires qui 1'avaient accompa- gne. Mirabeau avail de bons motifs pour croire a un corn- plot de la cour. 11 considerait comme absolument cer- taine la trahison de Launay. Lorsque des diplomates experimentes, comme Mercy et Dorset, redigeaient dans ce sens des rapports a leurs gouvernements res- pectifs 2 , Ton ne peut reprocher a Mirabeau d'avoir ajoute foi, lui aussi, a rimmense voix populaire. II pou- vait paraitre plus perilleux d'excuser la colere du peuple, dont 1'explosion barbare s'etait manifestee par 1 Cf. L. de LANZAC de LABORIE, J. J. Mounier, Paris, Plon, 1887, p. 109. 1 FLAMMERMONT, Relations ine'diies de la prise de la Bastille. Paris, Picard,1885. 60 LA VIE DE MIRABEAU quelques horribles exemples, en la mettanten contraste avec le sang-froid atroce du despotisme. Mais quoique une telle absolution ressemblat de bienpres a un encouragement, n'etait-il pas juste de dire : On me- prise le peuple et Ton veut qu'il soit toujours impas- sible? Le jugement que portait Schlcezer, dans le si- lence de son cabinet de travail, n'etait-il pasidentique? Peut-on s'imaginer une Revolution sans exces! On ne guerit pas les cancers avec 1'eau de rose. Lors meme que du sang innocent aurait ete repandu (et les victimes certes ont ete infiniment moins nombreuses que celles dont Louis XIV, ce despote conquerant, a seme 1'Europe au cours d'une seule de ses iniques campagnes), et bien ! ce sang retombe sur votre tete et sur celle de vos in- fames instruments, 6 despote qui avez rendu cette revo- lution necessaire ! Et dans la Dix-neuviemc Lettre de Mirabean a ses commettants, quelques pages plus loin, voici des paroles qui forment un complement neces- saire des observations sur la colere du peuple : La societe serait bientot dissoute si la multitude, s'accou- tumant au sang et au desordre, se mettaitau-dessus des magistrals et bravait 1'autorite des lois : au lieu de courir a la liberte, le peuple se jetterait bientot dans 1'abime de la servitude; car trop souvent le danger rallie a la domination absolue, et dans le sein de 1'anarchie un despote meme parait un sauveur. Le fougueux demagogue etait tenu en bride par 1'homme d'Etat perspicace. Et cet homme, qui avail eu ainsi la vision de Louis XVI montanl a la guillotine le 21 Janvier 1793, eut aussi celle du despote sauveur Bonaparte victorieux le 19 brumaire 1799. CHAP1TRE III DECRETS DU QUATRE AOUT LES DROITS DE L HOMME DEB ATS CONSTITUTIONELS Qui ne le sail pas ? le passage du mal au bien est souvent plus terrible que le mal lui-meme : 1'insubor- dination du Peuple entraine des exces affreux ; en vou- lant adoucir ses maux, il les augmente ; en refusant de payer, il s'appauvrit ; en suspendant ses travaux, il pre- pare une nouvelle famine. Tout cela est vrai, trivial meme ; mais quand on ajoute que le despotisme valait mieux que 1'anarchie, et de mauvaises lois que nulle loi, on avance un principe faux, extravagant, detes- table. .. Ainsi des Nations peuvent vieillir dans la servi- tude, mais elles perissent dans la licence, ou elles re- forment leur Gouvernement. Tel sera le sort de la France : elle ne perira point..., elle deviendra libre, le desordre actuel hatera le moment de sa liberte, parce qu'il determinera les classes privilegiees a des sacri- fices nee essa ires . G'etait en ces termes que le Courrier de Provence parlait des scenes de devastation, meurtres, incendies, qui avaient eu pour theatre les provinces du royaume, et des decrets du 4 aout qui supprimaient en bloc tout le systeme feodal. Sans doute Ton ne pent prouver que f)2 I,A VI i: HE MIRABEAf ces lignes soient de la main de Mirabeau. Deja, dans les Lettres n ses commcttants, il avail frequemmenl fait appel, au lieu de prendre lui-meme la plume, a des col- laborateurs habiles. Depuis que ces Lettres avaient cede la place au Courrier de Provence, le journal paraissait regulieremenl trois fois par semaine, mais la collabo- ration de Mirabeau avail ete plus reduite encore. Son libraire Lejay s'elait engage a editer cetle feuille, ses amis genevois Dumont et Du Roveray avaient consenti a se charger de la redaction, sous promesse d'une forte remuneration. Les benefices devaient etre parlages en quatre parts egales ; mais, prealablemenl, les Genevois devaienl relenir une somme fixe par mois comme salaire de leur travail. L'affaire donnait de belles es- perances. En trois jours, malgre le prix eleve de 1'abon- nemenl, on recueillit 3000 souscriplibns dans la seule ville de Paris. Des ordres nombreux affluaient aussi de la province, pour un journal qui se dislinguail si favo- rablement des aiitres par la dignite de sa tenue. Mais toule 1'atYaire croula par la faute de Lejay et par celle de sa femme, devant laquelle il Iremblail. Mirabeau, qui sans doute etait depuis longtemps leur debiteur, leur avail des le debul abandonne son propre quart, et neanmoins ils negligeaient de payer 1'imprimeur, la poste, a bien plus forle raison les redacteurs. Us rete- naienl pendant des semaines les exemplaires des abon- nes de province, et les electeurs memes de Mirabeau se plaignaient de manquer de nouvelles '. A la fin du qualrieme mois M me Lejay, qui avail encaisse jusque- la lous les profils, refusa de mellre ses livres sous les yeux de Du Roveray. Mirabeau n'osa qu'adresser des observations a cetle femme, plus difficile a mener, disail-il, que 1'Assemblee nationale. 11 sentait bien la 1 Voir sa reponse Ie25aout et le 17 septcmbre 1789 : Deux leltrea in6dites da Mirabeau, dans un volume de La Revolution franfaise (1887, XII, 1129 1133). CHAP. III. T>KCRETS DU QUATRE-AOUTj ETC. 63 faussete de sa position, mais, degoute qu'il etait deja par les agissements des Lejay, il reculait a la pensee de se mettre en hostilite directe avec la creature vindi- cative qui connaissait tant de ses secrets. Ce fut seule- ment lorsque Dumont et Du Roveray eurent refuse leur collaboration, et que deux personnages mediocres aux- quels la fern me Lejay avait confie, moyennant salaire, la tache de continuer la redaction, se furent montres absolument incapables, que Lejay consentita conclure un nouvel arrangement avec les redacteurs de la pre- miere heure. On remarque a premiere vue que, dans la redaction du journal, Dumont et Du Roveray suivirent souvent leur inspiration personnelle : des le debut une discus- sion sur la constitution de Geneve et sur les luttes des partis genevois, un peu plus tard I'annonce elogieuse d'un nouvel ecrit de leur ami intime Claviere, voila des preuves suffisantes. Cependant Mirabeau ne cessa nullement d'avoir la haute main sur le journal, et jusqu'au printomps de 1790 il exerca une forte action sur 1'orientation de sa politique. 11 fit imprimer dans Tun des premiers numeros (du 5 au 7 aout) une leltre d'un Anglais qui declarait sans fondement les om- brages que prenait Lally-Tollendal des dispositions soi- disant hostiles de 1'Angleterre. 11 remit aux redacteurs le manuscrit d'un certain nombre de discours impor- tants prononces a 1'Assemblee. Les paroles que lui- meme lancait du haut de la tribune etaient presque toujours integralement rcproduites par le Courrier de Provence. G'etait aussi pour Mirabeau un organe qui lui permetlait de donner son opinion sur les grandes questions du jour. Nous sommes done en droit de re- connaitre la pensee la plus intime de Mirabeau dans les jugements que porle le Cowricr sur les evenements qui amenerent, au cours de Tele 1789, la dissolution de 1'ancien gouvernement et de 1'ancienne societe. lit LA VIE DK MIRABKAi; C'est ainsi que nous reconnaissons sa puissante voix dans )es observations que publia le Courricr a 1'en- conlre des decrels du 4 aout. Mirabeau, dans cette seance memorable, n'elait pas present a 1'Assemblee. Une reunion de famille, necessitee par les questions d'herilage qui restaient a regler depuis la mort du Marquis, lui fut une obligation ou un pretexte de s'eloi- gner. II n'eut aucune part a cette manifestation inoui'e d'un enthousiasme legisferant que dans le cours d'une conversation particuliere il qualifiait d' orgie. Voila bien nos Francais, disait-il, ils sont un mois entier a disputer des syllabes, et dans une nuit ils ren- versent tout 1'ancien ordre de la monarchie '. II ne meconnaissait point du tout la necessite historique d'une renonciation formelle aux droits et aux biens que depuis longtemps avail condamnes 1'esprit du siecle et que deracinait deja le torrent de la Revolution. II eom- prenait fort bien le grand merite qu'avaient eu les pri- vilegies a consacrer letir propre echeance par la sanc- tion de la loi. Mais, comme il 1'ecrivait a son oncle, il aurait prefere que Ton discutal plus tard separement, tranquillement, toutes les questions de biens et de droits qui touchaient a la feodalite, au lieu de les regler precipitamment par un decret general, qui laissait de nombreux points en suspens. Ge fut aussi sur cette consideration qu'appuya le Courner de Provence, bien qu'avec plus de precaution et en louant la noble emu- lation qui, telle qu' un tourbillon electrique avail entraine tant de representants 2 . Dans 1'Assemblee Mirabeau ne perdit aucune occasion, toul en declaranl grandioses dans leur ensemble les decrels du 4 aout, 1 BACOURT, I, 73, DUMONT. 1 Le passage est reproduit dans les Lcttres de Campe, datees de Paris, 1790, p. 8X V. aussi p. 159, 167, 301, sur Mirabeau, et une leltre de Mirabeau Campe du ( .> aout 1789 dans LEYSER, Campe 1877, p. 78. CHAP. III. DECRETS DU QUATRE-AOUT, ETC. 65 de signaler leurs imperfections sur tel et tel point par- ticulier, et de contribuer pour sa part a leur eclaircis- sement. 11 osa meme, le 8 aout, parler de la preci- pitation avec laquelle ces decrets avaient ete rendus. II ne craignait pas, le 19, de laisser entendre que dans cette nuit fameuse on n'avait peut-etre pas toujours suffisamment distingue entre ce qui appartenait a la nation et ce qui appartenait aux particuliers. Sur sa motion, au lieu d'abroger en toute hate le droit d'ai- nesse, on reserva cette question pour le jour ou 1'on s'occuperait de la legislation civile. Par centre, ce fut son intervention qui empecha, lors de la limitation du droit de chasse, de faire aucune exception en faveur des plaisirs du roi. Un des decrets les plus importants du 4 aout, dont la redaction definitive donna lieu a de violentes discus- sions, avait trait a la question des dimes en nature. On avait d'abord decide de les racheter toutes sans dis- tinction ; mais ensuite on se persuada qu'il fallait sim- plement supprimer les dimes des corporations reli- gieuses, ordres, benefices, et de la on en vint a 1'idee que 1'Etat devait se substituer a 1'Eglise en ce qui concernait la dotation du culte, 1'entretien des eccle- siastiques, 1'assistance des malades et des pauvres, tout de meme qu'en ce qui touchait a 1'enseignement. Plus que tous les autres, Sieves se montra blesse des resolutions qui lui semblaient porter une atteinte sou- verainement injuste a 1'ordre dont il faisait partie. Mais ses protestations resterent sans succes. II ne trouva aucun echo lorsqu'il fit observer avec justesse que c'etait un cadeau de 70 millions que, par 1'abolition pure et simple du droit de dime, on faisait indument aux grands proprietaires fonciers. On ne 1'ecouta pas davantage lorsqu'il remarqua fort justement que Ton en viendrait a remplacer la dime par un nouvel impot general. Gette fois-la, centre 1'ordinaire, on ne vit en STERN, Nirabeau, II. 5 66 LA VIE DE M1RABEAU Sieyes que le pretre, on ne voulut pas voir en lui le democrate. Mirabeau se joignit aux adversaires de Sieyes, sans se rendre compte de toute la portee du debat. II obeis- sait a 1'influence des lecons paternelles, lorsqu'il s'effor- cait de montrer, par un exemple arbitrairement choisi, qu'un cultivateur devait payer pour les dimes eccle- siastiques un tiers environ du revenu net de sa terre. 11 obeissait a 1'influence de 1'esprit encyclopedique, lorsqu'il demandait que les ministres de 1'Eglise fussent places dans la plus elroite dependance envers les pou- voirs publics '. Les deux torrents de la physiooratie et du voltairianisme se reunissaient en un meme lit. Mirabeau ne voyait pas dans la dime du clerge une veritable propriete. 11 la considerait simplement comme a le subside avec lequel la nation salariait jusqu'alors les officiers de morale et d'instruction. Comme ces paroles soulevaient sur les banes du clerge des mur- mures et des protestations, il revint sur sa pensee en 1'aggravant, par un v appel aux formules de la physio- cratie : Je ne connais que trois manures d'exister dans la societe ; il faut y efcre : Mendiant, Voleur ou Salarie 2 . Le proprietaire n'est lui-meme que le premier des salaries. Ge que nous appelons vulgairement sa propriete, n'est autre chose que le prix que lui paye la societe pour les distributions qu'il est charge de faire aux autres individus par ses consommations et ses depenses ; les proprietaires sont les agents, les eco- nomes du corps social. Parmi les salaries il ran- geait aussi les officiers de morale et d'instruction. 1 Cf. Du lettres de cachet, I, 44. ! V. a ce sujet deux curieusea brochures : La nouvelle distinction des ordres, par M. DE MIRABEAU, chez Vollant, libraire, Quai des Au- gustins, 8 p. Les Voleurs, les Mendiants, les Salaries. Texte de M. DE MIRABEAU, Gommcntaire de M. de Rossi, Paris, chez Belin, 1789, 22 p. (la seconde brochure se trouve Arch. nat. Impriraes. A D 1,56). CHAP. 111. DKCHKTS 1(11 QUATRE-AOUT, ETC. f> Mais il tenait pour inadmissible que ceux-ci presen- tassent comme une soi-disant propriete ce qui n'etait qu' un mode pernicieux de salaire, a savoir le droit de dime. Dans son argumentation se cachait le germe de ce qui allait devenir la Constitution civile du clerge. Moncher abbe disait-il a Sieyes qui exhalait 1'hu- meur que lui causait son echec, vous avez dechaine le taureau, et vous vous plaignez qu'il frappe de la come. Le Courrier de Provence fitparaitre dans ses co- lonnes une petite dissertation de Sieyes sur la question de la dime ; mais tout en vantant les opinions libe- rales de ce depute, il ne cachait pas son etonnement de 1'avoir entendu parler des dimes plutot dans un sens ecclesiastique que national. Cependant Mirabeau ne jugea pas a propos de combattre Sieyes plus violem- ment. G'est un homme d'une vanite irreconciliable, avait-il coutume de dire a Dumont et a Du Roveray, lorsqu'il les conjurait de ne pas le brouiller avec lui. Si Mirabeau, tout en restant uni avec Sieyes, conside- rait ce Mahomet politique comme un homme d'Etat d'une honnete mediocrite, c'etaient des sentiments de veritable mepris qu'il professait pour Lafayette. La part enthousiaste qu'il avail prise a la guerre de 1'indepen- dance americaine entourait d'une aureole de gloire le noble gentilhomme qui, dans 1'Assemblee des Notables comme aux Etats de sa province, avait toujours lutte pour les idees de liberte. Eleve au commandement de la garde nationale, Lafayette se trouvait a la t. 232). CHAP. 111. DKCRETS DU QUATRE-AOLT, ETC. 73 brablesamendements eussent epuise les idees politiques et philosophiques de tant d'enthousiastes novices. Pen- dant toute cette phase de la discussion, Mirabeau s'efforca, le plus longtemps possible, de faire prevaloir son opinion, et d'amener ses collegues a adapter leurs principes theoriques a la vie pratique, tout en preve- nant le danger d'une interpretation equivoque. L'ancien prisonnier d'if, de Joux et de Vincennes montraaveo force qu'il n'y aurait aucune garantiepour la seeurite personnelle des citoyens tant que Ton n'au- rait pas rendu tous les fonctionnaires responsables, du premier ministre jusqu'au dernier des sbires. L'auteur de la brochure sur Moise Mendelssohn se pro- nonca avec chaleur en faveur du droit sacre a la Iibert6 de conscience, et se prononca nettement tout aussi bien centre 1'octroi d'une simple tolerance que contre la conception tyrannique d'un culte dominant. Le tra- ducteur des Areopagitica de Milton demanda que la liberte de la presse fut assuree, que Ton repoussat toute legislation preventive et que le delit accompli fut seul considere comme punissable. Mirabeau ne put faire passer toutes ses motions, mais plusieurs amen- dements considerables furent dus, tout au moins en partie, a 1'influence de son eloquence persuasive. Ce qu'il pensait de 1'cBuvre en general, on peut s'en rendre compte par quelques articles du Courrier de Provence, en admettant meme que ces articles eussent pour auteurs non pas lui, rnais ses amis genevois. Ce journal donna malicieusement a penser a ses lecteurs ce que pouvait etre une redaciion confiee a un Comite de 1200 personnes. 11 demanda s'il n'aurait pas ete mieux de s'entendre tout d'abord sur les lignes fonda- mentales de la Constitution francaise, avant de discuter sur un code universel applicable a tous les ages, a tous les peuples, a toutes les latitudes morales et geo- graphiques. 11 montra que 1'Assemblee elle-meme 74 LA VIE DE MIRABEAU sentait comment ces Droits de 1'homme pouvaient de- venir une source d'iniquites, il montra que 1'Assemblee manifestait ces craintes par les restrictions extremes qu'elle apportait aux principes universels. Les decla- rations de droits, estimait-il, ne seraient pas dilficiles, si 1'effet pouvait devenir la cause, si 1'egalite qu'on veut etablir etait en vigueur, si, en declarant ce qui doit etre, on ne faisait pas un manifesto contre ce qui est. Le Courrier, naturellement, defendait chacun des votes emis par Mirabeau, et le 27 aout se felicitait de pouvoir annoncer que 1'Assemblee nationale etait enfm sortie de la vaste region des abstractions du monde intellec- tuel dont elle tracait si peniblement la legislation me- taphysique ; qu'elle etait revenue au monde reel, ets'etait raise a regler tout simplement la Constitution de la France ! . En fait, ce fut alors seulement que Ton se mit a re- construire une nouvelle societe francaise, en place de cet ancien Regime deja a moitie detruit. Moins la plu- part de ces architectes politiques avaient eu 1'occasion de faire subir 1'epreuve des experiences pratiques aux plans theoriques qu'ils apportaient tout acheves, plus etait grande leur tendance a commencer la construc- tion par le couronnement, et non par les fondations. Le Comite de constitution lui-meme s'acharnait tout d'abord sur chacun des articles qui avaient trait a la puissance royale, aux corps legislatifs et a leurs rap- ports mutuels. On etait la en presence des idees de Mounier, Malouet, Lally-Tollendal. Tous avaient grandi a 1'ecole de Montesquieu et de De Lolme, tous se laissaient hallucinerpar 1'imageidealede la constitution anglaise, et se trouvaient imbus de la notion de la separation des trois pouvoirs. Mirabeau, dans un discours du 16 juillet, s'etaitattaque deja aux valeureux champions d eces 1 Courrier de Provence, N 30, p. 14, n 31, p, 1, n 33, p. 1. CHAP, lit, DECRETS DU QUATRE-AOUT, ETC. 75 idees, auxquelles il reprochait aveo ironie de prendre des mots pour des choses, des formules pour des argu- ments. II ne se presentait pas dans 1'Assemblee avec un plan methodique de Constitution. II savait le prix que Ton devait attacher au modele anglais, mais il ne 1'interpretait pas d'une maniere fantaisiste, il se reser- vait de decider, pour chaque cas particulier, comment la France revolutionnaire s'y pouvait adapter. II ne faut done pas s'etonner s'il emit, sur certaines questions constilutionnelles, meme de premiere importance, des avis differents a differents moments. Tellefut laquestion de 1'unite ou dudedoublementdes pouvoirslegislatifs.Mirabeaun'avaitmontreaucunscru- pule a accueillir, dans trois numeros de mai des Lettres a ses commellantSi une polemique de Salavillecontre l'ev&- que deLangres, partisan dusysteme des deux Chambres. Lorsque lui-meme, en juin, rompit une lance en laveur duterme elasliquede Representants du peuple fran- cais, il laissait encore place, sans doute, a la possibilite d'une division durable ou temporaire, soit pour la seule Assemblee constituante, soit pour la future Assemblee legislative. A cette epoque encore il n'etait pas un adversaire resolu de cette division des pouvoirs legisla- tifs. Mais il etait loin de suivre ceux qui voulaient sim- plement transplanter sur le sol francais la Ghambre des lords anglaise. Son esprit ne se laissait pas davantage inlluencer par 1'exemple que donnaient a tous les con- temporains les Etats-Unis d'Amerique. On est en droit de penser que 1'aversion pour 1'element aristocratique etait la principale raison de ceux qui preferaient une Chambre unique. Tout recemment, la Declaration des droits de I'homme avait pour la premiere fois sanc- tionne 1'egalite de tous les citoyens. Meme un person- nage aussi considerable que le comte de Clermont-Ton- nerre, d'ailleurs gentilhomme fort liberal, voulait que dans la composition du Senat on fit completement abs- 76 LA VIE DE M1RABEAU traction de la naissance, du rang, de la fortune, qu'il n'y eut ni sieges hereditaires, ni sieges viagers, et qu'une certaine maturite d'age, signe de 1'experience, Cut la seule condition requise pour faire partie de ce corps renouvelable en entier tons les deux ans '. D'autre part, la centralisation administrative du royaume,mal- gre les violentes attaques dont elle etait 1'objet, avail trop bien passe dans le sang et la chair de la grande masse des Francais pour que Ton put composer une premiere Chambre avecles representants des corps pro- vinciaux ou communaux. La France, s'ecriait Sieyes a cette epoque, n'est point une collection d'fitats ; elle est untout unique, compose de parties integrantes ! . Loin d'ici, disait Lanjuinais, le sentiment de 1'inconsequent De Lolme, de ce Montesquieu qui n'a pu se soustraire aux prejuges de sa robe. Loin d'ici le suffrage de I'Anglo-Americain, M. Adams, de ce Don Quichotte de noblesse, le precepteur corrompu d'un grand seigneur 8 . Quant a la nomination des pairs par le roi seul, ou meme avec la cooperation des represen- tations provinciales, on n'y voyait, selon 1'expression d'un oraleur liberal, que l' asservissement du peuple ; ce mode de nomination, les deputes de la droite devaient aussi le repousser, comme un asservissement de 1'aris- tocratie. G'est alors que Mirabeau arrive a. cette conclusion : Je veux deux Ghambres, si elles ne sont que deux sections d'une seule ; je n'en veux qu'une, si Tune doit avoir un veto sur 1'autre. 11 avait pris la premiere par- tie de cette declaration dans un discours de son vieil ami Du Pont *. Pour la secoride partie il se trouvait d'accord meme avec Malouet, auquel on jetait pourtant 1 Arch. pad. VIII, 574, 4 sept, 1789. 8 Arch. par/. VIII, 593, 7 sept. 1789. *Arch. parl. VIII, 588, 7 sept. 1789. * Arch. parl. VIII, 735. CHAP. 111. DKCRETS DU QUATRE-AOUT, RTC. 77 le reproche d'anglomanie '. On aurait ainsi enleve presque tout fondement au reproche qu'encouraient les partisans d'une Chambre haute, de mettre obstacle au travail legislatif ; il n'y aurait plus eu qu'un retard de peu d'importance, lorsqu'il serait advenu qu'une propo- sition fut renvoyee d'une section de I'Assemblee al'autre section. L'on rie pouvait encore prevoir si la majorite se pro- noncerait en faveur de ce systeme, ou si elle prefererait maintenir I'unit6 du corps legislatif, lorsque Mirabeau, par un coup de surprise, tenta de faire triompher cette seconde solution. Quels furent les motifs qui le deci- derent a ce coup de theatre, c'est une question a la- quelle il est difficile de repondre, si Ton se refuse a ad- mettre qu'il ait voulu entrainer les hesitants en depit de leurs propres convictions. En vain chercherait-on quelque eclaircissement dans le Courrier de Provence dont les redacteurs raconterent simplement la seance du 9 septembre, en en faisant connaitre les suites. Parmi d'autres questions, on avait discute celle de la perma- nence, c'est-a-dire celle de savoir si, oui ou non, dans 1'intervalle de deux legislatures, le corps legislatif serait reuni. La permanence une fois votee, c'etait, d'apres 1'ordre fixe pour les deliberations, la question de 1'unite des pouvoirs legislatifs qui devait venir en discussion. G'est alors que Mirabeau se leva pour declarer que celte question aussi venait d'etre tranchee avec la pre- cedente, puisqu'on avait vote la permanence d'une Assemblee. Pour la division en sections semblables dans tel ou tel cas particulier, c'etait chose qui serait ulterieurement discutee. La motion de Mirabeau fut 1'occasion d'un tumulte effroyable. Du Pont s'opposa a cette question prealable. Regnaud s'eleva, centre cette indigne surprise. Mirabeau ne calma pas les esprits en 1 Arch. parl. VIII, 590. 78 I. A VIE UK M1RABEAI" declarant qu'il avail simplement voulu montrer com- bien etait deraisonnable 1'ordre adoptepour le votesuc- cessif des differentes questions. Clermont-Tonnerre laissa echapper le mot d' escobardage. Le comte Virieu tonna centre les impetueux demagogues et s'emporta jusqu'a des outrages personnels. Au milieu du tumulte on rejeta la motion sophistique qu'avait faite Mirabeau, de considerer com me tacitement adop- tee 1'unite legislative, et Ton mit cette question a 1'ordre du jour. Mais un nouvel orage eclatalorsqu'il s'agit de passer au vote sur cette matiere. Les partisans de 1'institution d'une Ghambre haute, d'un Senat, d'un Conseil des an- ciens, ou de tout autre corps analogue s'efforcerent par tous les moyens possibles de gagner du temps. Leurs adversaires s'efibrcerent de leur couper la parole par leurs menaces. En fin de compte Teveque de Lan- gres, qui favorisait manifestement le premier parti, quitta le fauteuil presidentiel. Le lendemain 1'unite du corps legtslatif fut votee a une forte majorite. Lally- Tollendal pretend, sans doute avec raison, que beau- coup de representants voterent dans ce sens pour ne pas s'exposer a la colere du peuple, et que d'autres se joignirent a eux pour mettre un germe de destruction dans la nouvelle constitution '. En ce qui concerne Mirabeau, on ne peut lui attribuef a cette epoque la se- conde de ces considerations mephistopheliques. Quant a la premiere, il avait montre tout recemment, a pro- posdu veto royal, qu'elle lui etait tout a fait etrangere. Cette derniere question, indissolublement liee a la ques- tion de la sanction royale, devait etre la pierre de tou- che des opinions que Mirabeau avait jusqu'alors profes- sees, tant dans ses ecrits que dans ses discours. 11 etait monarchiste, et monarchiste dans un aulre sens 1 LALLY-TOLLENDAL, Deuxieme lettre a yes commettants, p. 141. CHAP. III. DECRETS DU QUATRE-AOUT, ETC. /9 que tous ces gens qui maintenaient sur le papier 1'he- redite du pouvoir royal et I'irresponsabilite du mo- narque, mais n'accordaient a ce prirrce hereditaire et irresponsable d'autre role dans la constitution qu'un role decoratif, etcela sanspresque s'en apercevoir eux- memes. Mirabeau ne voyait de salut pour la France que dans une union des interets de la royaute et de la nation, mais precisement pourcette raison il ne voulait etablir aucune barriere infranchissable entre le deten- teur de la premiere et les representants de la seconde. La monarchic francaise, telle qu'il se la representait, n'etait pascelle qui se trouvait constitute avant la con- vocation des Etats Generaux. Ce n'etait pas non plus celle de ces utopistes, qui avaient erige en dogme poli- tique la theorie mal interpreted de la separation des pouvoirs, et qui constataient eux-memes rimpossibilite de maintenir ce dogme dans toute sa purete. Sa conception, nous ne la trouvons peut-etre nulle part mieux rendue que dans la formule paradoxale que le baron de \Vimpfenfortserieusementproposaitcomme premier article de la constitution : Le gouvernement de France est une democratie royale. Le Courrier de Pro- vence trouva que 1'alliance dedeux termes jusqu'alors si eloignes 1'un de 1'autre exprimait une grande verite : C'est que la Democratie s'allie naturellement avec la Monarchic ; c'est qu'il n'existe aucune opposition entre leurs interets, puisquele voau du Roi est que son Peuple soil nombreux, florissant, redoutable, et que le voeu du Peuple est que son Roi soit assez fort pour s'opposer a I'introduction d'une aristocratie, qui tend toujours a 1'independance, et dont la puissance ne s'exerce jamais qu'aux depens du Prince et du Peuple '. 11 n'etait pas 1 Courrier de Provence, XXXIV, p. 7. Bailly aus*i (If, 314) s'arrcte sur la proposition de Wimpt'en, et conclut en ces termes : On ne savait pasalors od 1'on etait entraine, et il me semble que le reaul- tat de la constitution est une democratie royale ou une monarchic democratique. 80 LA VIE 1)E MIRABEAU encore question, alors que le travail de la constitution commencait, de savoir si 1'experience que Ton tenlait avail chance de' reussir, s'il n'y avait pas une contra- diction intime dans le fait d'attribuer a 1'editice un couronnement monarchique auquel on donnerait en- suite unsoubassementrepublicain. Mirabeau lui-meme ne songeait pas a cela. Mais il savait ou allait le cou- rant des esprits ; aussi voulait-il laisser pour le present des armes a la royaute, tandis que d'autres voulaient a tout prix lui enlever ces armes. Et aux yeux de Mira- beau nulle arme n'etait plus efficace que le droit de veto absolu a 1'egard des resolutions legislatives des representants du peuple. Et raoi, Messieurs, s'ecriait- il, je crois le veto du roi tellement necessaire que j'ai- merais mieux vivre a Constantinople qu'en France s'il ne 1'avait pas. Paroles que Lally, le rapporteur du Comite de Constitution, ne manqua pas de citer avec eloges. Separe des idees de Mirabeau par un large gouffre en ce qui concernait la question de 1'unite le- gislative, Lally se trouvaitd'accord avec lui sur la ques- tion du veto royal. Un grand discours de Mirabeau, le l er septembre, apprit a la gauche qu'elle ne pouvait, en cette circons- tance, aucunement compter sur lui, et de meme il res- tait en deca des vues d'un grand nombre de deputes du centre, puisque ceux-ci reconnaissaient le veto sus- pensif comme seul compatible avec la purete de leurs principes. A vrai dire, il serait bien difficile de recons- tituer le discours de Mirabeau tel qu'il fut en realite prononce et 1'historien consciencieux doit en tout cas se garder de voir dans le discours qui nous est parvenu 1'oeuvre personnelle de Mirabeau. En effet, la mauvaise habitude qu'avait prise 1'Assemblee de se faire donner lecture de dissertations preparees a 1'avance, au lieu de laisser le champ libre aux debats parlementaires, se manifesta surtout au cours de ces CHAP. 111. DECRETS DU QL'ATRE-AOUT, ETC. 81 discussions constitutionnelles. On aurait pu se croire a une seance academique, sans les explosions passionnees qui accueillaient de temps a autre les motions solen- nelles. D'ordinaire, chacun donnait lecture de son ma- nuscrit, sans s'inquieter de savoir si les memes ar- guments dont il faisait usage n'avaient pas deja servi a un precedent orateur, ou si ces arguments n'avaient pas ete infirmes par un preopinant. Dumont et Du Ro- veray se moquerent de cet usage dans le Courrier de Provence, bien que le fondateur de cette feuille fut parmi les plus coupables '. Mirabeau n'avait pas meme pris la peine de rediger son discours; il avail trouve plus commode, selonsa coutume, d'emprunterle travail d'un autre. Le marquis de Cazeaux, que Mirabeau, lors d'un precedent pillage, avait deja qualifie de penseur profond, excellent citoyen du monde *, avait public, sous le titre de Simplicite de 1'idee d'une constitu- tion, une brochure qui avait ete peu remarquee. Dans cet ouvrage ni le fond ni la forme n'avaient grande valeurjle critique allemand Rehberg le qualifie de superficiel. 3 Mais Mirabeau trouva la ce qu'il de- sirait, et il osa emprunter a Cazeaux des pages entieres presque mot pour mot. Pourtant, quand il prononca son discours, le succes ne repondit pas a son attente. Ses auditeurs etaient les uns fatigues, les autres irrites. II essaya de se rend re independant de son manuscrit; pour se concilier les adversaires du veto, il se langa dans des lieux cornmuns et des tirades sur le despotisme ; 1 Courrier de Provence, xxxix ; de mrae DUMONT, 151 seq. ; Gf. aussi, sur les relations de Mirabeau avec Gazeaux : AULARD, Un pla- giat oratoire de Mirabeau (Annales dela Faculty des Lettresde Bordeaux, dec. 1880). 2 Sur la Iiberl6 de la presse, p. 6. Les relations ante"rieures de Mi- rabeau avec Cazeaux nous sont aussi connues par sa correspondance avec Mauvillon, p. 489, 497. 3 Alijemeine Litter aturzeitwg ; 1790, IV, 683, n 371 ;G(. REHBERG : Schriften, II, 74 sqq. STERN, Mirabeau, II. 6 S2 LA VIE I)E MIRABEAU raais lorsqu'il revint a ses feuillets, 1'agitation recotn- menca de plus belle. Pas un instant Mirabeau ne perdit sa presence d'esprit, mais il avoua plus tard a ses amis qu'il s'etait senti comme trempe d'une sueur glaciale. Lorsqu'il acheva sa lecture, il eut beaucoup de peine a obtenir, par deux brillantes phrases a eftet, le tribul accoutume de 1'applaudissement des galeries, qui s'etaient meprises sur le veritable sens de ses pa- roles. Lorsque ce discours, conformement a un vote de 1'Assemblee, fut livre a 1'impression, Dumont et Du Iloveray assumerent la tache difficile de le remanierde fond en comble. Dumont Iui-m6me reconnait que leur succes fut mediocre. Quant a Mirabeau, il fut contraint de laisser echapper, dans une note ajoutee a 1'impres- sion, 1'aveu qu'il avait beaucoup emprunte a la mine inepuisable d'idees saines et profondes du marquis de Cazeaux. Si Ton songe a tout cela, il faudra se contenter, au lieu de citer, comme c'est 1'usage, de longs passages du discours imprime, de mettre trois ou quatre points en lumiere. Le plus important est celui-ci : Mirabeau considere le veto comme necessaire, parce que ce moyen de retarder la promulgation des lois, doublement utile la ou le pouvoir legislatif se trouve concentre dans une seule Assemblee, ne peut que tourner a la longue au bonheur du peuple. S'il etait jamais employe dans un autre sens, Ton saurait aisement le reduire a neant. En elfet, il ne fallait pas oublier les principes fondamentaux qu'a cote du droit de veto la Constitution devait consacrer: reunion annuelle de 1'Assemblee na- tionale, fixation annuelle des forces armees du royaume sur pied de paix, consentement annuel de 1'impot, en- tiere responsabilite des mintstres. La reelection des re- presentants a la volonte desquels le roi avait oppose son veto, les moyens qu'ils possedaient de paralyser dans une certaine mesure le pouvoir executif, la fa- CHAP. 111. DECRETS UU QUATRE-AOUT, ETC. 83 culte qu'ils avaient de s'en prendre aux conseillers de la couronne, voila qui suffisait amplement pour empechep un usage ppolong6 du veto. Donner a ce veto un caractepe suspensif ne vaudrait guere mieux que le rejetep tout a fait. Faire d'un homme le maitpe de vingt-cinq millions d'hommes et le con- traindre a appliquep une loi non consentie par lui, c'etait detpuire d'une main ce que Ton batissait de 1'autre. Avant 1'imppession de son discours Mipabeau passait aupres de la masse des politiciens parisiens, dont le quartiep general etaittoujoups au Palais-Royal, pour un adversaipe absolu du veto. Les passions etaient montees la a leur plus haut degre de fievre. On y parlait d'une conspipation de la Noblesse, du Glepge et d'une partie du Tiers. On repandait le bruit que le roi devait etpe fopce de pefusep sa sanction aux decrets du 4 aout. On fopmait le projet de marcher SUP Versailles, pour exep- cer une pression SUP 1'Assemblee et poup ramener a Papis Louis XVI et le Dauphin. Peut-etre la main du due d'Opleans se trouvait-elle deja la, comme elle y fut quelques semaines plus tapd. Ea tout cas, 1'un de ses agents, le mapquisdechu de Saint-Hupuge,etait un des plus violents orateups. La marche SUP Versailles n'eut d'ailleups pas lieu, mais on dpessa au Palais-Royal une liste de proscription, qui signalait comme traitres les partisans du veto absolu et demandait leur exclu- sion de 1'Assemblee. Cette liste parvint le 31 aout a la connaissance des reppesentants. Le nom de Mirabeau n'y tigupait pas. On avail, au contpaire, propose de lui donnep une garde du corps, pour ppoteger ses jours qui etaient en danger. Ce qui avait en gpande partie donne naissance a ce bpuit, c'est qu'appes son vote SUP la question des dimes il avait recu une lettre anonyms de menaces, dans laquelle, en place de la signature, etaient figupes une coupe de poison, Si LA VIE 1)E MIHAIJEAU un poignard, un pistolet, une corde et un gibet '. Maintenant, apres son discours du l cr septembre, on aurait du penser que Mirabeau allait elre honni et proscrit a 1'egal des autres a trailres. Mais, dans cello occasion encore, il fiat menage des pamphletairc?, tandis qu'on denoncait comme criminels ceux qui par- tageaient son avis. Moiinier s'etonnait fort de voir que 1'auteur d'un libelle intitule : La Lanterne a/f.r Parisians, dans lequel lui-meme,. Lally, Clermonl- Tonnerre et d'autres se trouvaient tres malmenes, n'avait pas assez d'eloges pour Mirabeau, et pretendait qu'en faire un partisan du veto c'etait repeter une ca- lomnie deses piresennemis 2 . Certains ontmemeaffirme que par ces manoeuvres et par ces flatteries on avait voulu 1'entrainer dans le camp oppose 3 . Quoi qu'il en soil, s'il etait possible aux journalistes d'entretenir ou de feindre des illusions au sujet de la veritable pensee de Mirabeau, la grande masse populaire, qui se repre- sentait le veto comme une nouvelle forme de 1'impot ou comme un attribut exorbitant du despotisme, n'etait pas capable de demeler 1'opinion que professait son fa- vori. Un jour que Dumont se rendait a Paris avec Mi- rabeau, il trouva devantla librairio Lejay unefoule con- siderable qui attendait la voiture de Mirabeau. Lorsque celui-ci parut, ces gens se jeterent a ses pieds en pleu- rant et le conjurerent, lui le Pere du peuple, de les proteger contre Tatroce veto, de les preserver d'un re- tour a la servitude. Mirabeau s'efforca de les rassurer en leuradressant quelques phrases rempliesde generalites. Dans 1'Assemblee Mirabeau maintintla position qu'il avait prise par son discours du i cr septembre, ets'eleva 1 Arch. parl. ]. c. Courrier de Provence, xxxiv. MOUNIER, Exposd, P. ii, BAILLY, II, 326 332. FeaaiKRES, I, 220. Ferrieres accuse for- mellement Mirabeiu d'avoir lui-rneme souleve les clubs. (Gf. GORSAS, Courrier de Versailles, N LVl, p. 10.) 2 MOUNIER, Expose, p. 49. 3 V. la note dans les Me"moires de Builly, If, 327. (.HAP. III. DKUIKTS 1)1 Ql . URE-AOUT, ETC. 85 energiquement contre toule tentative de terroriser les partisans du veto. Le 10 septembre il eut a ce sujet un vif engagement avec Chapelier, engagement qui tourna tout a son avantage. Chapelier, 1'orateur attitre du club breton, appuyait une adresse de la ville de Rennes, qui proposait de fletrir par avance, comme ennemis de la patrie, tous ceux qui voteraient pour un veto. C'etait vraisemblablement Chapelier lui-meme qui avait redige 1'adresse a Versailles, et qui 1'avait ensuite soumise a la signature de ses amis rennois, pour qu'elle parut etre un signe de 1'irritation patriotique des electeurs. Mirabeau, sans se laisser intimider par le groupede Chapelier, atlaquaeette manoeuvre surun ton a la fois serieux et sarcastique, et se trouva d'accord en cette occasion, chose peu frequente, avec 1'abbe Maury, le belliqueux orateur de la droite. Son succes fut ecra- sant. On passa a Tordre du jour, sans meme faire aux promoteurs de 1'adresse 1'honneur d'emettre un vote de disapprobation : il elait difficile de leur infliger un plus rude echec. Apres cet incident il devenait de plus en plus mani- feste qu'il se formerait une majorite pour voter le veto absolu, lorsque le gouvernement abandonna sa propre cause, et par sa lachete decouragea les deputes decides a lui rester fideles. Necker, fort soigneux comme tou- jours de sa popularile, se laissa effrayer par 1'agitation populaire. II voulut calmer les esprits en faisantpreuve de condescendance, sans pourtant sacrifier une prero- gative de la couronne. Un veto suspensif, valable pen- dant deux legislatures de deux ou trois annees, lui sern- bla n'avoir guere moins de force dans la pratique qu'un veto absolu, quoique en theorie paraissant beaucoup attenue. 11 fut affermi dans celte vue par Lafayette, dont on prenait conseil, et par le craintif Montmorin '. 1 Sur I'atlitude de Montmorin, consulter ses aveux, d'apres la let- tre de La Marck a la reine, doc. 17'JO (bAcounr, II, 183). 86 LA vir: IK MIRABEAU Peut-etre esperait-il acheter, par le sacrifice du veto absolu, 1'institution d'une Chambre haute, tout au moins dans 1'avenir. Le 11 septembre, au moment oil Ton allait proceder au vote decisif, le president annonca qu'il etait charge de communiquera 1'Assemblee un memoire de Necker. Dans cette piece le ministre expo- sait au roi son opinion sur le veto. Mirabeau connais- sait, ou avait devine le contenu de ce memoire. De con- cert avec Mounier et d'autres membres, il voulut en empecher la lecture; il y parvint en faisant admetlre que la discussion etait close. Mais il ne put atteindre le but qu'il poursuivait. L'opinion de Necker n'etait res- tee un secret pour personne, et 1'onadopta le veto sus- pensif '. La conception monarchique avait subi une rude atteinte, malgre tous les efforts de Mirabeau pour Ten preserver. Mais cette atteinte aurait ele plus terrible encore si, quelque temps apres, Mirabeau n'etait inter- venu pour defendre et pour sauver la royaute. en affec- tant a son egard le mepris et la colere. Jusqu'alors TAssemblee avait evite de se prononcer formellement sur la question de savoir si le roi pourrait approuver ou rejeter la Constitution a laquelle on travaillait. Sans doute Mirabeau, dans son grand discours du l r sep- tembre, avait affirme avec force que le veto ne pour- rait avoir la son application. Lui qui, pourtant, faisait remarquer en juin, au moment oil les Etats allaient usurper le nom d'Assemblee nationale, que Ton n'etuit aucunement assure de la sanction royale, s'ecriait maintenant : Le veto ne saurait s'exercer quand il s'agit de creer la Constitution : je ne concois pas com- ment on pourrait disputer a un peuple le droit de se 1 Lorsque Durrontfp. 156) raconle que dans le vote Mirabeau s'abs- tint et que pour cette cause son nom no figura pas sur la lisle de prescription du Palais-Royal, il fait sans aucun doute une confusion avec cc qu'il dit precedemment (p. 83) au sujet duvotedu 17 juin. CHAP. III. DECRETS DU QUATRE-AOUT, ETC. 87 donner a lui-meme la Constitution par laquelle il lui plait d'etre gouverne desormais. Tels etaient les pro- gres qn'avait faits en quelques mois 1'esprit de la Revo- lution; on ne respectait les anciens pouvoirs qu'autant qu'ils aceeptaient les conditions imposees a leur exis- tence future. Et I'opiriion de Mirabeau, sur ce sujet, n'etait nullement considered comme radicale. L'on en- tendit Mounier, I'homme du centre, parlant au nom du Comite de Constitution, prononcer ces paroles breves et nettes : Le roi n'a pas le droit de s'opposer i I'etablis- sement de la Constitution, c'est-a-dire a la liberte de son peuple. Mounier ajoutait que Ton n'avait aucune- ment voulu prendre en consideration le cas ou le roi refuserait de donner sa sanction a cette Constitution ; il concedait pourtant qu'il devait etre permis au monarque de demander des modifications ; au cas ou celles-ci seraient contraires a la liberte, I'Assemblee n'aurait qu'a refuser le vote do I'impot et a en appeler a ses electeurs '. Le 11 septembre, lorsque fut presente le memoire de Necker, cette grave question donna lieu a une discus- sion passionnee, a laquelle Mirabeau prit une part active, et qui se termina par le vote de la cloture. Les choses en etaient la quand, le 12 septembre, on decida de presenter a la sanction royale les decrels du 4 aout. On passa outre a la protestation de la droite, qui rappe- lait comment I'Assemblee elle-meme avait reconnu necessaire de proceder a une revision de ces decrets. Le 14, Barnave mil en discussion le mode et les forma- lites de cette sanction. Les questions les plus graves se trouverent impliquees dans ce debat : fallait-il con- siderer les decrets comme une partie integrante de la Constitution ? dans ce cas, la sanction royale etait- elle un acquiescement a ces decrets, ou une simple 1 Arch. parl.,Vlll, 523, 31 aoflt. 88 LA VIK DE MIHABr.AI formalile de promulgation ? quelle forme devait avoir cette sanction ? enfin et surtout, cette sanction etail- elle necessaire? 11 y avail la matiere a de longs et irri- tants debats, au cours desquels la royaute risquait d'autant plus d'etre affaiblie que Necker tardait davan- tage a proclamerla part que le roi prenait a la debacle de la feodalile. Le 18 septembre fut communique a I'Assemblee un long message de Louis XVI, qui conte- nait des critiques bieri motivees a 1'egard des decrets d'aoul, louant d'ailleurs beaucoup leur contenu dans son ensemble, et demandant seulementqu'on leur don- nat la forme de lois avant de les presenter a la sanc- tion royale. La situation n'en fut pas amelioree. L'As- semblee decida de laisser de cole le contenu de la re- ponse royale, et d'emettre, au contraire, un vote relatif a la forme de la sanction. 11 etait a craindre que 1'on ne se laissat entrainer encore plus loin, que Ton n'allat peut- etre jusqu'a refuser au roi le droit de se prononcer sur 1'oeuvre de la Constitution. D'un autre cote la droite, par la bouche du frere de Mirabeau,demandait que Ton ne passat pas outre aux objections du roi. Mirabeau avail, desle debut, reconnu ou etait le dan- ger, mais il savait bien qu'il ne devait pas prendre os- tensiblement le parti du gouvernement, s'il voulait em- pecher cette humiliation supreme de la monarchic. Nous avons jusqu'ici, disait-il le 14 septembre, jete un voile sur cette question de la prerogalive royale. 11 declarait le 18 que la majorite avail juge inutile et dangereux de mettre a Tepreuve les relalions du pouvoir consliluanl avec le roi; mais, du moment ou les droits du pou- voir constituant se trouvaient conlestes, 1'indecision serait le pire des dangers; et, par une reminiscence d'un discours de Mounier ' dirige conlre les adora- Cf. Arch.parL, VIH, 215, 9 juillet : Nous n'oublierons pas que les Frangais ne sont pas un peuple nouveau, sorti recemment du fond des forets pour former une association. CHAP. III. DKCKKTS DU QUATRE-AOUT, KTC. #9 teurs da Contrat social, Mirabeau continua en ces termes vraiment profonds : Nous ne sommes point des sauvages, arrivant nus des bords de 1'Orenoque pour former une societe. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop vieille pour notre epoque. Nous avons un gouvernement preexistant, un roi pre- existant,, des prejuges preexistants. II faut, autant qu'il est possible, assortir toutes ces choses a la Revo- lution et sauver la soudainete du passage... Si 1'ancien ordre de choses et le nouveau laissent une lacune, il faut franchir le pas, lever le voile, et marcher. Aux yeux de Mirabeau, cette breche subsistait si Ton ne pro- mulgait pas promptement les.decrets d'aout, ces con- ceptions d'un noble enthousiasme, dont personne mieux que lui n'apercevait les defauts, mais dont les imagi- nations, selon son heureuse expression, etaient en jouissance. Pour le reste du travail legislatif, le roi pourrait y preter mure reflexion, mais il etait essentiel que la sanction pure et simple de ces arretes retablit 1'harmonie et la concorde. Ces paroles energiques furent entendues. Le 21 sep- tembre Louis XVI faisait savoir a 1'Assemblee que les decrets du 4 aout seraient portes a la connaissance de tout le royaume. Le memejouron decida, comme pour recompenserle gouvernement, que la dureedu vetosus- pensif, dans la nouvelle Constitution, s'etendrait sur deux legislatures entieres. On refusa de rouvrir les de- bats relatifs a cette question, comme Mirabeau 1'eut souhaite. Mirabeau n'en devait pas moins etre satisfait de 1'impression qu'avait produite, aussi bien en haut qu'en bas, son intervention dans les grands debatscons- titutionnels. Pour qui lejugeait superficiellement, ilse presentait comme personnifiant la puissance de des- truction. Pour qui allait plus au fond, il paraissait ega- lement spucieux de conserver et de reconstruire. Mais, ami ou ennemi, c'etait toujours un homme dangereux LA VIE I>E MIHABEAU tant qu'on ne se decidait pas a lui accorder la situation a laquelle la conscience de sa force le faisait aspirer. La marche generate des idees politiques de Mirabeau se laisse encore suivre a d'autres indices, quoique les sauts brusques n'y manquent pas, apparents ou reels. 11 s'efibrcait visiblement de preparer 1'achevement pa- cifique de la Constitution, laissantal'avenirlesoin d'en corriger les imperfections. Pour arriver a ce but il se degageait entierement de toutes considerations de parti. Le 12 septembre, il pretait son appui, vainement d'ail- leurs, a un adversaire, le comte Virieu, pour faire fixer a troisannees, au lieu de deux, la duree d'une legisla- ture. 11 s'opposa a la proposition de Volney, qui voulait quel'Assembleese separat apres avoir vote les principes fondamentaux: de la Constitution, sans attendre son achevement ; il lui montra que ce serait la un acte dan- gereux et impolitique : Restons a nospostes, s'ecria-t- il ; mettons a profit jusqu'a nos fautes, etrecueillons les fruits de notre experience)) (19 septembre). Tout en don- nant de telles preuves du clesir qu'il avait d'attenuer autant que possible le passage de 1'ancien regime au nouveau, Mirabeau montrait, aussi biena sesamisqu'a ses ennemis. par des plaintes a 1'occasion, ou par des eclats de colere et des emportements de mepris, qu'il n'entendait pas quitter son role de tribun belliqueux. II fit acte de mefiance en demandant des eclaircisse- ments au sujet du regiment de Flandre appele par les autorites municipales de Versailles, et en laissant en- tendre a ce proposque les ministres avaient sans doute forme certains projetsqu'ils desiraient cacher a 1'As- semblee. Ses attaques porterent plus haut encore lors- que fut soulevee la question de la succession dans la maison de Bourbon. Le 15septembre,.une des irregula- rites habituelles de la discussion fit mettre a 1'impro- viste en deliberation la question de savoir s'il n'y avait pas lieu de sanctionner expressement dans la constitu- ClJAl'. HI. HKCKLTS DU QUATRK-AOUT, ETC. 91 tion la renoncialion de la branche espagnole au trone de France, telle qu'elle se trouvait etablie par les traites internationaux. Le sujet etait fort scabreux: En ad- mettant la branched'Espagne au trone, disait 1'eveque de Langres, ce serait mecontenter toutes les nations voisiries, qui ne verraient pas sans crainte 1'equilibre entre les puissances de 1'Europe rompu. En declarant la maison d'Espagne exclue, ce serait perdre le seul allie attache a la France. Mirabeau, lui aussi, etait d'avis queprovisoirement il fallait ne pas toucher a ce sujet ; maisil mettait a profit 1'occasionpour se faire craindre de Marie-Antoinette, par quelques paroles empoisonnees: Je sens, s'ecria-t- il, qu'il ne s'agitici de rien moins que d'introduire en France une domination etrangere; et, qu'au fond, la proposition espagnole de la question prealable pourrait bien etre une proposition autrichienne. Le trait devait blesser d'autant plus profondement la reineque Mirabeau soulignait son allusion en y ajoutant la motion qu'un prince ne en France pourrait seul exercer les fonctions de regent. Quelle etait la personne atteinte par cette motion, cela etait clair ; en faveur de qui elle etait concue, cela faisait doute. Le comte Virieu a pretendu que Mirabeau songeait au due d'Orleans ; il soutenait lui avoir entendu dire que 1'etat de sante du roi etait precaire, aussi bien que celui du comte de Provence ; quant au comte d'Artois eta sa famille, le cas echeant, on pourrait les considerer comme emigres et dechus de leurs droits; entre le trone et leduc il n'y avail plus alors qu'un enfant, le dauph in . Mirabeau * a dementi ces pro- 1 FERRILRES, I, 352, tire les <5lements de son recit de Tenqueie faite au Cbatelet apropos des evenements d'octobre. Cf. un discours de Mirabeau du 2 octobre 1790. Les historiens frangais et beaucoup d'historiens allemands se sont beaucoup trop servi des Memoires du temps. Une, etude critique, analogue a celle que J. Flammermont a consacree aux Memoires de .V me Campan (Paris, Picard 1886), serait grandemenl n^cessaire pour d'autres aussi. 1)2 LA VIE DK M1KAUEAU pos, et en verite il parait bien peu plausible qu'il les ait tenus apres sa disillusion de juillet. 11 se garda bien d'appuyer sans reserve le marquis de Sillery, partisan du due d'Orleans, lorsquece depute, dans un engagement avec un de ses collegues, remit encore une fois sur le tapis la question de la succession espagnole. Sans doute il etait pret a trailer de nouveau ce sujet, au cas ou on 1'aurait impose aux deliberations de 1'Assemblee, mais sans examiner, comme disait le Courrier de Provence, si c'etaient les amis ou les ennemis dela Maison d'Orleans qui avaient provoque 1'Assemblee a trailer une question aussi grave, dans un moment aussi peu paisible . Selon Mirabeau il fallait se placer a un point de vue plus eleve. Ges discussions passionnees sur les droits des peuples et des Etats, les commentaires du traite d'Utrecht et de la loi salique, devaient ceder la place au nouveau droit del'fige revolutionnaire, auquel il en ap- pelait avec emphase. De meme qu'il substituait aux considerations tirees du Pacte de famille, les prin- cipes plus sacres du Pacte des nations, de meme il s'elevait centre la theorie qui distribuait les peuples, comme des troupeaux, aux mains de certains indivi- dus. Le jour suivant il se prononca plus nettement en- core, lorsque les debals se prolongerent au milieu d'un tumulte croissant. II osa appeler Louis XIV le mo- narque le plus asiatique qui ait jamais regne sur la France, et il ecrasa sous le choc violent de son irre- sistible rhetorique ceux qui reclamaient le rappel a Tordre pour cette heresie. II s'ecria que Torgueilleuse parole II n'y a plus de Pyrenees n'avait ete ralifiee ni par 1'Europe ni par 1'Espagne, et que c'etait la volonte de la nation de n'avoir jamais qu'un prince francais pour maitre. Voila ce qu'il exigeait que Ton enoncat nettement dans 1'article de la constilulion relatif a la royaute\, sans vouloir pour cela juger a 1'avance le pro- ces entre la branche d'Orleans et la maison de Bourbon. CHAP. 111. DKCRETS DU QUATRE-AOUT, ETC. 93 Apres des scenes d'incroyable desordre, dans les- quelles la voix meme de Mirabeau ne reussit plus a se faire entendre, on adopta une redaction qui laissait en- core une porte ouverte aux revendications possibles de la branche espagnole. Ge qui 1'emporta, ce fut la crainte qu'on avait des intrigues du due d'Orleans. Mirabeau de son cote, par la voix de son journal, rappelait encore une fois a la majorite que c'etait la politique espagnole de Louis XIV qui avait forge le premier anneau de cette longuechainede malheursquiavaientfailliensuite aneantir la Monarchic. Ainsi Mirabeau lancait une condamnation irrevocable surle siecle qui passait encore, aux yeux de beaucoup de ses concitoyens, pour le plus brillant de 1'ancien regime, et c'etait ce meme Mirabeau qui, en d'autres cir- constances, blamaif severement ceux qui voulaient rompreentierement les fils de I'histoire. L'unite de sa pensee politique, il croyait neanmoins la conserver : Vous saurez, ecrivait-il peu apres a son ami Mau- villon, que j'ai mis plus de suite qu'un autre mortel quel- conque peut etre, a vouloiroperer, ameliorer et etendre une revolution, qui, plus qu'aucune autre, avancera Tespece humaine. 1 1 P. 476. Cette lettre est inexactement datee de septembre. Elle ap- partient au mois d'octobre, ainsi que le prouve le passage oii il est question d'un poste diplomatique. CHAPlTRti IV DEBATS SUR L ETAT DES FINANCES Des hauteurs elherees ou planaient des discussions academiques sur les droits de 1'homme et les questions coristitutionnelles 1'Assemblee se trouvait, de temps a autre, fort durement rejetee sur le rude terrain de la realite par la banqueroute menacante. Lorsque Necker etait rentre en charge il avail trouve les finances dans un etat plustrisle encore qu'au moment de son depart. Lepoids de la dette flottante, sur laquelle il avail donne des renseignements insuffisants lors de Pouverlure des Etats, etait et restait la principale causede cette facheuse situation. Mais cette situation se trouvait demesurement aggravee par suite de la revolution politique. Le sys- temeentier des contributions indirectes, comme 1'avait des 1'abord prophetise le pere de Mirabeau, s'etait ecroule. Lesbureaux avaient ete pilles, les registres de- truits, les employes maltraites. La levee des impots di- rects n'allait guere mieux. L'administration des finances avail peine a se procurer, jour par jour, 1'argent qui lui etait indispensable et se voyait neanmoins forcee de faire des depenses exlraordinaires pour parer a de plus grands malheurs, qu'aurail pu causer 1'efTerverscence de la populace parisienne affamee. Dans la capilale les CHAl*. IV. DKBAT3 SUR I/ETAT DBS FINANCES 95 fabriques avaient cesse de fonctionner, surtout celles qui servaient aux industries de luxe. Desle commencement d'aout on cornptait douze mille ouvriers sans travail, auxquels se joignait tine foule de gens accourus des provinces dans 1'espoirdu gain et des aventures, tandis que s'en allaient les riches etrangers et qu'emigraient les nobles families. La municipalite, privee desrecettes de 1'octroi par la destruction des bureaux de douane, demandait assistance a i'Etat, achetait du ble a haut prixpourle coder a conditions moderees, faisait faire des terrassements inutiles pour donner des salaires re- guliers, maisvoyait le deficitgrandirde jouren jour par ces depensesimprevues. Le 7 aoutl'Assemblee fut mise aucourantde cette situation critique. Tousles ministres etaierit presents. Le nouveau garde des sceaux, Cham- pion de Cice, archeveque de Bordeaux, et Necker avaient peint la situation sous descouleurs sombres. Le dernier avait conclu en suppliant instamment 1'Assemblee de voter immediatement un emprunt de trente millions, au tauxde 5%, remboursable pendant la prochaine legisla- ture au gre des preteurs, avec avantage pour les nou- veaux souscripteurs surles anciens creanciersde I'Etat. Sauvez I'Etat, s'etait-il eerie, sauvezla patrie ; aujour- d'hui le gouvernement ne peut plus rien, et vous seuls avez encore quelque moyen pour resister a Torage . Mirabeau vit tout de suite quelles esperances s'of- fraient a lui. Le ministre qui 1'avait repousse avec me- pris se presentait maintenant en suppliant devant 1'As- semblee. Mirabeau avait assez longtemps mene la cam- pagne contre 1' agiotage , pour sentir quel etait le cote faible de la proposition ministerielle. 11 savait que voter un nouvel impot avant d'avoir etabli la Constitu- tion serait se mettre en contradiction avec les intentions nettement exprimees par les electeurs dans nombre de leurs Cahiers. D'autre part, il comprenait parfaitement qu'une catastrophe etait imminente si Ton n'avisait 90 LA VIE DE MIRABEAU promptement, car 1'oouvpe de demolition ne constituait que la plus petite partie du travail que 1'Assemblee avait a faire. 11 y avait clone a tenir compte de tout cela ; il fallait humilier jusqu'au bout Necker, critiquer sa pro- position, et substituer a celle-ciun autre projet qui mit son auteur en pleine lumiere. Telle fut la ligne de con- duite que se traca Mirabeau. Lorsqu'un depute enthou- siaste, Clermont-Lodeve, demanda qu'en presence du ministre, et sans deliberation, on votat d'acclamation le nouvel emprunt, Mirabeau s'eleva contre cette motion . 11 obtint que les ministres se retirassent avant 1'ouver- ture de la discussion, comme jusqu'alors cela s'etait toujours fait, par suite d'une meprise absolue sur la- na- ture des relations entre les pouvoirs publics. 11 profera, s'il fauten croire le recit d'un temoin oculaire, des pa- roles menaantes contre Glermont-Lodeve, criant : Je demanderai la proscription de cevil esclave ' Gejour- la, Mirabeau ne fit qu'exposer rapidement sa propre conception : les deputes devaient donner 1'exemple par 1'offre de dons patriotiques et volontaires ; si 1'engage- ment de leur credit personnel ne suffisait pas, ils de- vaient s'adresser a leurs electeurs pour recevoir 1'auto- risation de pourVoir, mois par mois, aux depenses courantes. Mirabeau insistait aussi pour que Ton de- mandat aux Assemblies provinciales de veiller a ce que les impots fussent leves sans desordre dans tout le royaume. Venant d'un homme que cinquante louisd'or pretesparson ami La Marck tiraient quelques semaines plus tard des plus graves embarras, la proposition de s'adresser au credit parsoanel des deputes ne laissait pas d'etre etrange. Toutefois, chacun n'etait pas au courant de la facheuse situation de Mirabeau, et eeux 1 MOUMER, Expostt, 1782, pa;,'. 34. Cf. Courricr de Provence, XXV, 5, ou il est question dela proposition servile de Clermont-Lodeve. G'est in tort que FEUIUERES, I, 195 place 1'exclamation de Mirabeau a un moment anterieur. CHAP. IV. DKUATS SUIl IKTAT DES F1XAXCES memes qui la connaissaient ne devaient pas pour cela considerer comme une charlatanerie cette proposition qui frappait egalement tous les representants. Le jour suivant Mirabeau developpa tout au long sa motion. Le Comite de finances avail examine la de- mande ministerielle et avait conclu au vote de 1'em- prunt, mais en rejetant les moyens extraordinaires que proposait Xecker pour attirer le capital. Certains deputes objecterent qu'avant I'achevement de la Consti- tution il ne devait etre question dans 1'Assemblee d'au- cune concession financiere. D'autres voulaient qu'une renonciation aux pensions acquises permit d'alleger les charges de 1'Etat. Le frere de Mirabeau donna 1'exemple en sacrifiant sur 1'autel de la patrie une pension de deux milles livres qu'il avait recue apres la guerre d'Amerique. Quelques phrases laisserent meme entre- voir quelle serait dans la suite la politique financiere de la Revolution : on entendit un. orateur dire que les biens duclerge etaient unepropriete nationale, etqu'ils devaient servir de gage aux creanciers de 1'Etat. Mi- rabeau persista dans son opinion, que le mieux serait d'emettre 1'emprunt, reconnu indispensable, sous la ga- rantie des deputes. Chaque membre de I'Assemblee, comme 1'avait aussi propose le due de Levis, devait im- mediatement souscrire une certaine somme proportion- nelle a sa fortune, et la liste serait transmise au roi par le president. En pressant ainsi le monarque tantot par des menaces, tantot par des marques de courtoisie, Mirabeau ne manquait pasde faire observer qu'on vien- drait en aide aux efforts qu'ii faisait pour combattre le luxe des courtisans, car Louis XVI etait porte vers la simplicite qui appartient a la vraie grandeur. Et si, d'une part, cette combinaison usait de precedes tres gracieux a Tegard du roi, d'autre part, elle tenait comptede la fidelito que Ton devait aux engagements pris envers les electeurs. On eut cru entendre le dis- ST^UN, ilirabeau, II. 7 1)8 T.A VIE DE MIHABK.U- cours d'un candidat a la succession deNecker, egale- ment soucieux de sa popularite et de son credit aupres du roi, pret a entrer en charge au cas ou les forces du controleur actuel des finances se seraient trouvees epuisees. Au reste, soit par meQance de la proposition, soit par mefiance de son auteur, la motion de Mirabeau fut vivement combattue, notamment par Lally-Tollendal et le comte d'Antraigues ; 1'Assemblee la rejeta et vota 1'em- prunt, sans garantie fournie par les deputes. On modi- fia d'ailleurs les conditions demandees par Necker; aucun delai ne fut fixe pour le remboursement ; le taux fut abaisse de 5 a 4 J % alors que, d'apres le cours de 1'ancien papier d'Etat, chaque acheteur devait toucher plus de 6 % de son capital. L'on voulait .qu'ainsi le credit de la Revolution parut meilleur que celui de 1'ancien regime, meilleur meme que Necker ne 1'avait estime. L'on esperait aussi enlever aux sous- cripteurs toute crainte relative a un impot sur la rente ou a un abaissement du taux primitif, inesures que les creanciers anterieurs de 1'Etat craignaient de voir prendre le jour ou Ton s'occuperait de mettre de 1'ordre dans Tensemble de la delte publique. Mirabeau avait voulu qu'aucun doute ne subsistat a ce sujet : 1'Etat traiterait de meme ses anciens et ses nouveaux creanciers. 11 avait a 1'avance fletri comme une banqueroute ignominieuse toute conduite differente, et avait mis en avant 1'opinion de Claviere, comme il avait fait precedemment pour les questions finan- cieres *. De meme que Claviere, il prevoyait que les 1 Le Courrier de Provence, XXV, 25, adresse des eloges justifies h la recente brochure de Claviere, Opinions d'un crdancier de I'fctat sur quelque$ matures de finances importantes dans le moment actuel. On y trouve (p. 21-25 : Dans un temps credit ) toute une dis- cussion que les Arch, parl., Vllf, 374, donnent a tort pour un dis- cours de Mirabeau du 9 acut 1789. Mirabeau n'a prononce que les paroles qui se trouvent dans MEJAN, II, 2. CHAP. IV. DKBATS SUR I/ETAT DES FINANCES 99 capitalistes effrayes refuseraient leur aide. Mais c'est septembre. Ce rapport, que lut le marquis de Montesquiou, etait a la verite concu en termes flatteurs pour le ministre. II celebrait la sage prevoyance de Necker, la franchise de son langage, 1'exactitude ses comptes. Meme en ce qui concernait le point delicat de la Caisse d'Escompte, le ministre meritail que 1'Assemblee lui donnat sa confiance. Finalement le Comite de finances ne voyait aucun in- convenient a ce que Ton votat d'acclamation le projet d'impot extraordinaire sur le revenu. II ajoutait tou- tefois qu'au cas ou le produit de cet impot reslerait en deca des esperances patriotiques que Ton nourris- sait, il faudrait aussitot, pour combler le deficit, pren- dre caution sur les biens de mainmorle ; il ne doutait pas que le clerge ne fut pret a sacrifier au salut de l'Etat,-en recourant a la valeur dc ses biens-fonds, une somme dix fois superieure a celle qui serait necessaire. Quelquesmembresdemandaient encore des ecla ircis CHAP. IV. HKHATS SUR I/ETAT DLS FINANCES 105 sements de detail surtel ou tel point particulier, lorsque Mirabeau leur cria que le moment elait mal choisi pour cela et qu'il fallait prendre une prompte decision. Nous ne pouvons, poursuivit-il, presenter aucun projet au ministre des finances, car les materiaux nous manquent pour cela. Nous ne pouvons pas davantage examiner le sien en detail, car il faudrait des mois pour seulement verifier les chiffres. 11 n'est pas de votre sagesse, Messieurs, de vous rendre responsables de I'evenement... La confiance sans bornes que la nation a montree dans tousles temps au ministre des finances, que ses acclamations ont rappele, vous autorise suffi- samment, ce me semble, a lui en montrer une illimitee dans les circonstances. Acceptez ses propositions sans lesgarantir, puisque vous n'avez pas le temps de les juger ; acceptez-les de confiance dans le ministre, et croyez qu'en lui deferant cette espece de dictature pro- visoire, vous remplissez vos devoirs de citoyens et de representants de la nation. M. Necker reussira, et nous benirons ses succes, que nous aurons d'autant mieux pre- pares, que notre deference aura ete plus entiere et notre confiance plus docile. Que si, ce qu'a Dieu ne plaise, le premier ministre des finances echouait dans sa penible entreprise, le vaisseau public recevrait sans doute une grande secousse sur 1'ecueil ou son pilote cheri 1'aurait laisse toucher ; mais ce heurtement ne nous decoura- gerait pas : vous seriez la, Messieurs, votre credit serait intact, la chose publique resterait toute entiere. L'Assemblee eclataen applaudissements tumultueux; elle eut sur le champ adopte une formule de resolution que proposait le president, si Mirabeau nel'eut exhortee a bien peser les termes de cette resolution. 11 s'offrit a reflechir la-dessus et fut prie de se relirer pour elabo- rer une redaction. Pendant son absence on attaqua de nouveau avec vivacite la solution de Necker. Un mem- bre emit 1'avis que Ton ne pouvait prendre devant les 10(5 LA VIE DlC MIHAHEAi: electeurs, qui s'attendaient a une diminution des im- pots, la responsabilite de leur ordonner le sacrifice du quart de leur revenu ; ce depute signala encore une fois la richesse de 1'Eglise, non pas seulement en biens-fonds, mais encore en tresors d'argent et d'or. Sur ce, 1'archeveque de Paris, au nom de tous ses col- legues du clerge, se declara pret <*. faire a la patrie le sacrifice de tous les ornements d'Eglise dont le culte pourrait se passer. Une longue discussion s'engagea, au cours de laquelle le frere de Mirabeau lui-meme prit la parole pour repousser, au nom des proprietaires ruraux, la demande de Necker. Mirabeau revint enfm donner lecture de la redaction qu'il venait d'elaborer. Mais celle-ci provoqua une violente irritation. 11 y etait repete que la nation toute entiere avait temoigne au ministre une confiance sans limite et qu'il en resultait pour 1'Assemblee, sous la pression des circonstances, le devoir de s'en rapporter pleinement a ses lumieres, et d'adopter mot pour mot ses propositions. On voulut voir dans ces eloges sans reserve donnes a Necker une ironie mechante et cachee. Duval d'Espremenil remar- quacombien ces louanges, dans labouche de Mirabeau, paraissaient surprenantes. Mirabeau se defendit avec chaleur ; il fit croire qu'il n'avait avance que la pure verite ; il fut meme charge de r^diger une adresse qui eclairat les electeurs sur la gravite de la situation et fit appel au concours de toutes les forces. Toutefois il ne put se tenir de remarquer que, s'il s'agissait de juger avec calme le projet de Necker, il aurait de nombreuses objections a faire. 11 s'ecria encore qu'il n'avait point 1'honneur d'etre 1'ami du premier ministre des finances. Mais je se- rais son ami le plus tendre que, citoyen avant tout, et representant de la nation, je n'hesiterais pas un instant ale compromettre plulot que 1'Assemblee nationale... Je ne crois pas, en effet, que le credit de 1'Assemblee CHAP. iv. DI'HATS srn L'I'TAT Dts FINANCLS 107 nationale doive etre mis en balance avec celui du pre- mier ministre des finances ; je ne crois pas que le salut de la monarchic doive elre attache a la tele d'un mortel quelconque ; je ne crois pas que leroyaume fut en peril, quand M. Necker se serait trompe... Force de choisir en un instant pour la patrie, je choisis le plan, que de con- fiance pour son auteur, elle prefererait elle-meme, et je conseille a 1'Assemblee nationale de prendre le parti qui me parait devoir inspirer a la nation le plus de con- fiance sans com promettre ses veritables ressources. Toutes ces mano3uvres n'etaient pas faites pour tran- quilliser les amis de Necker. Lally-Tollendal laissa echapper ces paroles significatives : Timeo Danaos et dona ferentes. Mirabeau monta alors pour la troisieme fois a la tribune, alors que la seance durait depuis sept heures, et par une brillante improvisation, qui restera 1'un de ses beaux morceaux oratoires, eleclrisa toute 1'assemblee. U repeta qu'a son avis le plan de Necker etait loin d'etre le meilleur possible, mais qu'il se gar- derait bien, dans la situation critique ou Ton se trou- vait, de lui en opposer un autre : On ne rivalise pas, en un instant, avec une popularite prodigieuse, con- quise par des services eclatants, une longue experience, la reputation du premier talent de financier connu, et, s'il faut tout dire, des hasards, une deslinee telle qu'elle n'echut en partage a aucun autre mortel. F,t il fit un sombre tableau du gouffre efTrayant qu'avaient creuse deux siecles de depredations et de brigandage, il sup- plia ses auditeurs de combler ce gouffre a tout prix, il fit appel a leurs sentiments comme a leur raison, et il termina d'une maniere saisissante par une reminiscence de 1'apostrophe celebre : Calilina est aux portes de Rome, et vous deliberez ! : Aujourd'hui, s'ecria-t-il, il n'y a autour de nous ni Catilina, ni perils, ni factions, ni Rome... Mais la banqueroute, la hideuse banqueroute est la ; elle menace de consumer, vous, 108 LA VIE I)K MIKAIJEAU vos proprietes, votre honneur... et vous deliberez ! Tous ceux qui entendirent Mirabeau ce jour-la, qui furent frappes du timbre merveilleux de sa voix, qui virent les gestes enflammes dont il soulignait sa parole, reslerent d'accord qu'en ce dernier discours il s'etait surpasse lui-meme. Amis et ennemis du puissant tri- bun, Dumont, Rabaut-Saint-Etienne, Ferrieres, M me de Stael, se reconnaissent incapables de peindre 1'efiet que sa harangue produisit. Mole, Facteur du Theatre Francais, qui assistait ce jour-la a la seance de 1'Assem- blee, ne crut pouvoir faire a 1'orateur un compliment plus flatteur que de lui dire : Mon Dieu, M. le Cointe, comme vous avez manque votre vocation ! Le Jour- nal de Paris rappela a ses lecteurs les paroles pro- noncees par Eschine au sujet de Demosthene : Qu'au- riez-vous ressenti, qu'auriez-vous dit, si vous aviez vu et entendu le monstre ! On raconte qu'un seul membre de 1'Assemblee demanda la parole apres et contre Mirabeau, mais qu'il resta le brastendu, comme petrifie par le saisissement. Toute resistance etait vain- cue ; sur la motion de Mirabeau on vota par appel no- minal un decret dont la forme etait plus breve que celle qu'il avail primitivement proposee, mais dont le fond constituait, comme il 1'avait demande. un vote de confiance pur et simple a 1'adresse du ministre. Le 2 octobre Mirabeau donna lecture d'un projet d'adresse aux electeurs, pour la defense des mesures auxquelles Necker avait recours;le lendemaia, apres 1'adoption de quelques corrections qu'il avait modestement re- connues necessaires, il poursuivit sa lecture au milieu des applaudissementsde 1'Assemblee. Dans ce morceau, pour la redaction duquel Mirabeau avait mis a contri- bution la plume de Dumont ', il etait encore question 1 II n'y a pas de raison pour r^cuser sur le point le lemoignage de Dumont (p. 103), bien qu'il commelte une erreur de date ; Gf. Cour- ricr de Provence, n XLIX, 2, 7. CHAP. IV. DKIJATS SUR I/ETAT DLS FINANC.KS du sentiment de corifiance pour Necker, de 1'atta- chement universel de la nation au promoteur de 1'impot extraordinaire. Nousavonsembrasse salongue experience , ainsi devait s'exprimer 1'Assemblee, comme un guide plus sur que de nouvelles specu- lations . Comment faut-il expliquer la conduite de Mirabeau dans cette circonstance ? Assurement ses paroles pou- vaient etre sinceres, lorsqu'il peignait sous 'd'aussi sombres couleurs le peril de la banqueroute. II pouvait aussi avoir la conviction absolue que 1'Assemblee ne possedait ni le temps ni les lumieres necessaires pour substituer un autre plan a celui de Necker. D'ailleurs il avait toujours professe que c'etait a 1'homme d'Etat dirigeant, et nullement a une assemblee de 1200 depu- tes, qu'il appartenait de tracer un programme detaille de mesures financieres. Beaucoup de gens s'obstinaient a considerer Necker comme 1'instrument destine par la Providence a sauver le royaume. Mirabeau n'exagerait pas lorsqu'il parlait de la prodigieuse popularite de Necker. II etait presque le seul a ne rien esperer de ce personnage quasi-deifie qu'il avait precedemment qua- lifie de charlatan . Un peu plus tard il parlait de cet homme a la tete vide , de ce banquier qui avait tourne a Thomme d'Etat . 11 avait donne a entendre qu'on ne devait pas attendre beaucoup de la nouvelle recette du docteur magique. Mais, si le remede ne gue- rissaitpas le patient, peut-etreson insucces rejaillirait- il sur la renommee du medecin. Et de cette facon se se- raient trouves combles les voeux les plus ardents de Mirabeau. Par sa violente attaque contre la Gaisse d'Es- compte il venait d'ebranlerle plus solide appui de Nec- ker. En rejetant sur le ministre toute la responsabilite des mesures extraordinaires que celui-oi proposait en de- sespere, on avait chance d'ebranler aussi 1'appui qu'il trouvait dans sa popularite aupres des contribuables. LA VIi: Di: MlllABEAU Peut-etre qu'alors la chute de Necker serait proche et que sa plane appartiendrait a celui donl la main d'Hercule se croirait la force de dorapter I'hydre de la revolution. Ce n'etait pas a 1'Assemblee seulement que maint de- pute avail CPU lire ces pensees dans Tame de Mirabeau, sans oser preciser 1'accusation. Ces soupcons se faisaient jour aussi dans la presse. Un libelle empoisonne qui, melant le fauxet le vrai, passait en revue tout le passe de Mirabeau, 1'accusa ouvertement d'avoir prete son appui a Necker pour amener sa chute et pour se frayer la voie au poste de premier ministre. Ge decret exci- tera surement les reclamations des provinces... On re- montera a la source, TAssemblee s'en lavera les mains, et M. Necker, victime desa bonne foiet de son zele pour le bien public, sera charge de tout rodieuxdel'afTaire. En fait, des indices de toute sorte montraient que dans 1'intervenlion de Mirabeau en faveurde Necker il y avait eii a la fois de 1'hypocrisie et de la franchise politiques. Dans la seance du l cr octobrc Mirabeau dirigea une nouvelle attaque centre la Gaisse d'Es- compte et contre ses bons, auxquels on osait donner le privilege du cours force. Dans celte mome seance Necker vint annoncer, non sans quelques regards de reproche pour la reserve ou se tenait 1'Assemblee, qu'en guise de remerciement pour la confiancequ'on lui avait temoignee, il faisait de sa poche un don patriotique de 100.000 francs, bien superieur, assurait-il, au quart de 1 Le comle de Mirabeau deuoile. Ouvrage posthume trouve dans leg papiers d'un de ses amis qui le connaissait bien... 3e distribue a la porle des tat* GiSneraux.Oclobre 1789. Bibl. delaVille de Paris 8742. I)o m^me, 1'ambassadeur prussien Gollz ecrit le 2 octobre 1789 : V. M. a vu que sans discuter le moins du monde les ressources, proposers par le sieur Necker, oat6te acceplees par 1'Assemblee na- tionale. G'est encore une nouvelle mano3uvre du parti que dirige le comle de Mirabeau pour perdre le sicur Necker en .jetant sur lui tout 1'odicux du non-succes de ces propositions et qui ne pourront pas r^ussir. Arch. Berlin. CHAP. IV. DKI5ATS SIR L'ttTAT DKS FINANCES 111 son revenu ; ildonnait en meme temps communica- tion d'un projet de loi de finances conforme aux deci- sions adoptees precedemment. II eut ete logique ou bien d'approuver en bloc et sur le champ ce projet, en montrant ail ministre la meme confiance qu'on lui avail temoignee le 26 septembre, ou bien, s'il y avait sujet a faire des reserves, de donner aces critiques une forme attenuee. Mirabeau tout au contraire prit plaisir a signaler le vague de certaines expressions. 11 voulut notamment montrer combien peu les projets d'eco- nomies sur le budget de la cour et celui de 1'Etat donnaient satisfaction aux demandes les plus mode>ees. La dictature ilnanciere que vous avez donnee au ministre, dit-il, n'a pu etre que provisoire. 11 est done necessairede discuter la redaction des articles qu'il vous propose aujourd'hui. 11 insista pour qu'un decret immediat de 1'Assemblee ne vint pas fixer des limites a 1'economie, et pour qu'au contraire on laissat esperer au peuple de profondes entailles dans les apanages des princes, dans les pensions des favoris et autres sources analogues de depenses. 'M. Necker, continua-t-il avec force, sail tres bien, qu'en fait de retranchements, de reductions, d'economies, le caractere et la fermete les plus inflexibles d'un seul homme ne rivaliserent jamais avec la puissance d'une Assemblee nationale. II fit charger le Comite de finances de s'entendre avec Necker pour soumettre a 1'Assemblee un projet de resolutions dans ce sens. En meme temps ildecida 1'Assemblee a deleguer le President aupres du roi pour presenter a son approbation la partie dela Constitution deja votee, ainsi que la declaration des Droits de 1'homme. Que si cette pression arrachait au roi sa sanction, comme il etait arrive tout recemment pour les decrets d'aout, beaucoup de matieres inflammables se trouveraient balayees du coup. Et deja ce meme Mirabeau, qui ne voyait pas dans 112 LA VIE I>E MIRAHEAU Necker un homme assez solidement bali pour sauver la monarchie, avail a 1'avance pose la question de savoir s'il ne serait pas un jour permis au chef du Parlement d'etre le chef du gouvernement. Vers le milieu de septembre on avail pu lire dans le Coitrrier de Provence une fort longus demonstration sur les inconvenients el I'absurdite qu'il y avail a exclure les minislres des debats de 1'Assemblee. En depil de? su- blimes theories d'utopistes , qui tremblaient devant de vains fantomes d'influence ministerielle, on declarail absolument necessaire la correspondancc directe el journaliere entre les ministres el le corps legislatif, telle qu'elle a lieu dans le parlement britan- nique . Que ce fussent ou non les amis genevois de Mirabeau qui eussenl ecrit 1'article, toujours est-il qu'ils avaient parfaitemenl rendu sa pensee. Lui-meme alia plus loin, le 29 seplembre, lorsque Ton discuta 1'article de la Constitution qui avail trail a la respon- sabilile minislerielle. Le fait s'etait deja produil que des membres de 1'Assemblee, appeles au ministere apres la retraile de Necker, avaienl rejel6 leur mandal de depule. Mirabeau declara que pour sa parl il ne comprenail pas quelle incompatibilite Ton voyait enlre 1'un et 1'autre poste. Nouseprouvons tous les jours le besoin d'infor- malion ; il est tres possible d'en obtenir, surtout en finances. Pour moi, qui ne crains pas 1'influence mi- nisterielle, lant qu'elle n'agil pas dans i'obscurite du cabinel ; pour moi, qui suis persuade qu'un ministre desormais ici ne sera qu'un simple individu au milieu de ses egaux, je pense que nous avons besoin du con- coursdes lumieres ministerielles ;j'en ai 1'exemple reel chez un peuple voisin . 11 engagea 1'Assemblee a decider si la qualite de ministre enlrainerail 1'exclusion du Parlement et si tout depute appele a sieger dans le ministere devrail se soumettro a une reelection. On accueillit avec faveur les paroles de Mirabeau, mais on CHAP. IV. -- DEBVTS SUR I/ETAT DES F1NANCKS 113 ajourna la discussion. 11 perdit done 1'occasion d'ame- ner sans eclat et comme incidemment une decision qui eut en pour son avenir les plus hautes consequences. Mais quels etaient ses reves, cela ne pouvait faire de doute pour personne. C'estici le moment de parler des portraits litteraires de Necker et de Mirabeau, tels qu'ils se trouvent traces dans un des opuscules les plus spirituels qui couraient alors. 11s sont places dans la premiere partie de la Galerie des Etats-Generaux, ouvrage dont 1'origine et 1'histoire sont des plus interessantes '. II parait certain que I'oeuvre a eu de nombreux collaborateurs, et maint lecteura pu croire que la main de Mirabeau n'efcait pas etrangerea 1'esquisse de tel ou tel de ces portraits poli- tiques. Ge Narses , 1' idole de la tourbe populaire, sans projets fixes, sans connaissance des hommes ... le financier dont on s'attendait a des prodiges , 1'homme d'une probite intacte mais Tadministra- teurinepte , c'est trait pour trait le ministre si sou vent juge d'une facon meprisante par Mirabeau. Les ec-rits da Mirabeau, notamment son Journal des Etats-Gene- raux, et la critique qu'il y avait faite du long discours prononce par Necker le 5 mai, etaient meme outrageu- sement pilles. Le portrait de Necker date evidemment de 1'epoque ou les Etats venaient de s'ouvrir et ou la fusion desordres n'etait pas encore operee. Gelui de Mirabeau dut etre compose un peu plus tard ; sous le pseudonyme transparent d' Iramba il tient la quatrteme place dans la Galerie. Le passage ou il est .dit que cet orateur 1 Je me reserva de faire uoe elude plus minutieuse de la question relative auxredacteurs de la Galerie des Etats Gtntraux, 1789, redac- teurs parrai lesquels, a c6le de Mirabeau, et d'autres, on a voulu compter RIVAROL, CHAMPCE.VETZ, GHODERLOS DE LACLOS, CfiRDm, Lu- CHET; je renvoie aux remarques de L. DE LOMEME, Li comtesse de Rocheforty p. 2il-2ii, el i AULARD, Des portraits litte'raires au xvuie sitcle pendant la Revolution, dans la revue La Involution Fran^aise, 1884, p. 785-791. STERJC, Mirabeau, IF. 8 Ill l.A VIK I)K MIHAIIEAU fut le premier a saisir la palme de 1'eloquence ne oomporte pas une date anterieure. Ce portrait trahit une tendance a mettre en pleine lumiere les dons de Mirabeau, a excuser ses vices, sans toutefoisles cacher; il s'y revele une telle finesse psychologique, unie a une telle superiorite de langageque, si 1'oraleur n'a pas ete a la fois modeleet peintre, il faut attribuer ce petit chef- d'oeuvre a 1'un de ses amis les plus intimes et les mieux doues. Quelle justesse dans cette observation que Mirabeau, soil qu'il ecrivit soit qu'il parlat, avail le talent de tirer parti de tout ce qui 1'environnait,... comme ces fleuves qui se grossissent des eaux qu'ils recoivent dans leur cours 1 Avec quelle bienveillance 1'auteur defend son cher modele centre le reproche de plagiat I Avec quelle indulgence il parle de ses pecca- dilles de jeunesse, consequences de passions fou- gueuses , d'une education negligee , et de la seve- rite d'un pere trop occupe de sa gloire pour preparer celle de ses enfants ! G'etait cette durete sans exemple qui avail fait 1'apprentissage du prisonnier de Vincennes ! On confessera, dit-il, que de ce volcan il est sorti un elre capable de servir ulilement son pays. Et, pour rassurer ceux qui, a la lecture de ses paroles enflammees, se represenlaient Mirabeau comme une tele chaude revolutionnaire, il affirmait : Les principes d'Iramba sont sains et moderes. Le morceau le plus remarquable est celui ou se trouve tracee 1'image ideale de rhomme d'Etat dirigeant, en appendice au portrait malveillant de Necker : Qu'esl- ce, en effet, qu'un ministre chez une des grandes puis- sances de 1'Europe? Un homme d'une trempe d'esprit que rien n'intimide, et qui, cependant, n'adopte pas avec trop de facilite les grands projets dont 1'imagina- tion jouit a 1'instant qu'elle les concoit, soutenu par le noble desir de parcourir la carriere avec gloire, et per- suade du danger de trop hater les succes ; tendrement CHAP. IV. DEBATS SUR I/KTAT DES FINANCES 113 attache a sa patrie, sans etre esclave des prejuges qui en font, aux yeux de bien des gens, 1'asile exclusif des talents et de la capacite. Gombien de genres de culture ne doivent pas avoir enrichi un si beau fonds? La con- naissance des homines qui so prend dans 1'histoire, comparee avec ce qui se passe sous nos yeux ; des choses qui tiennent a 1'observation, des interets multi- plies qu'il faut sans cesse peser;... Que d'especes de ta- lents sont necessaires pour paraitre avec un certain eclat, ou du moins inspirer de la confiance ! Precision dans le style, clarte dans les idees, eloquence dans la parole, energie dans le caractere, formes seduisantes, empire sur ses mouvements, activited'execution, sang- froid dans les crises, solidite de jugement, finesse de tact, 1'art decacher tant d'avantages et d'en laisser voir assez pour intimider ceux avec qui Ton traite. Tant de presents du ciel ne sont rien encore sans le talent de ies employer, c'est-a-dire, maintenir la dignite des rois sans leur immoler trop de victimes ; se defter de la faiblesse qui temporise et double les maux en retardant le remede, et se defier plus encore de la precipitation que le vulgaire, ami des evenements, prend pour le coup d'ceil du genie; surveiller les mouvements des cours,en protestant centre le ministere injurieuxde 1'es- pionnage ; dans les periodes tranquilles penetrer dans les arsenaux de ses ennemis, preparer les moyens de defense, ne regarder tout traite de paix que comme une suspension d'armes. .. L'art difficile de profiler des succes, de prevoir les revanches, de reparer les echecs, de preparer la vengeance, de soutenir une humiliation passagere, 1'art plus difficile encore d'inspirer une haute estime a 1'Kurope, d'alarmer ou d'inquieter ses rivaux, de rassurer ou d'enorgueillir ses allies; 1'art presque surhumain de faire rejaillir sur son maitre 1'eclat de ses propres talents, et de persuader aux na- tions voisines que tant d'avantages ne sont que le re- 11G LA VIE I)E MIRABEAU sume des talents en exercice dans le pays qu'on habile. A cet ensemble, presque chimerique, il f'audrait pou- voir joindre la decenoe des moeurs, un desinteresse- ment reconnu de ses ennemis memes ; plus d'indiff6- rence pour la gloire du moment, que pour le suffrage de la posterite; 1'amour du travail, de 1'ordre, du bien ; la simplicite, trait caracteristique des grands hommes ; enfin, cette philosophique insouciance de la censure injuste, censure au--dessus de laquelle on ne se met qu'apres etre parvenu a une chose bien aisee en appa- rence, bien difficile en realite, restime de soi-mcme. Ne peut-on pas considerer ces paroles comme nous revelanl la pensee la plus secrete de Mirabeau? Elles tenaient compte de tout ce qu'il avail observe dans le monde entier, par chemins droits ou delournes : cabales de cour, inlrigues de cabinet, nature de 1'esprit public, affaires interieures el etrangeres. Les qualites que, selon cette formule, il fallait avoir pour gouverner, Mirabeau les possedait au supreme degre. Mais ce qui lui man- quait, ce qu'il ne pourrait jamais acquerir, il ne 1'ou- bliait pas non plus. Le comte de La Marck plus d'une fois Fentendit s'ecrier : Ah ! que 1'immoralile de ma jeunesse faitde tort a la chose publique! Le cri dede- sespoir eclate encore dans les dernieres lignes du por- trait ideal reve par Iramba, qui se sent saperieur en tout a Narses, mais qui ne possede pas comme lui un nom immacule. CHAPITRE V LES JOURNEES D'OGTOBRE 1789. TENTATIVE POUR FORMER UN MINISTERE PARLEMENTAIRE Si Ton reflechit que Mirabeau ne perdait pas de vue le projet qu'il avail forme de s'imposer comme con- seiller a la couronne, sans rien perdre pour cela de son influence au sein de FAssemblee, on ne voit pas quel avantage personnel eut pu lui procurer le sejour du roi a Paris. Les habitants de la capitale pouvaient y gagner, car ils avaient bon espoir de devenir ainsi veritablement maitres de la situation ; Lafayette de meme, tant qu'il pouvait se flatter d'etre le maitre de ces maitres. Maisun homme politique aussi clairvoyant que Mirabeau devait comprendre que celui qui voulait tenir le gouvernail du royaume aurait plus d'ecueils encore a eviter a Paris qu'a Versailles. Cette seule con- sideration devrait empecher de voir en lui un fauteur des evenements des 5 et 6 octobre, en tant que ces evene- ments conduisirent au retour de la cour a Paris. De meme, pour ce qui touche aux soi-disant preuves que Ton a apportees de sa complicite dans le complot d'Or- leans, 1'accusation tombe d'elle-meme. Mirabeau avait pr^cedemment intrigue pour le due, alors qu'il s'agis- sait de mettre le roi de cote. Depuis lors, on n'avait ja- 118 LA VIK DK MIHAI:I:\I mais cesse de le considerer comme un instrument or- leaniste. On se rappela les propos qu'il avait ose tenir quelques mois auparavant, on mela le faux et le vrai, on ne tint aucun compte des circonstances a decharge, et de mille rions on tressa une corde qui lui fut jetee autour du cou. Nul n'y mit plus d'ardeurque Mounier, lequel, apr.es les journees d'octobre, devait abandonner successivement le fauteuil de la presidence puis le sol de sa patrie, pour aller lancer de 1'etranger des invec- tives violentes contre la majorite de ses anciens col- legues. Mais un des hommes les plus estimes qui par- tageaient 1'opinion de Mounier, Mallet Du Pan, a con- fesse plus tard qu'en depit de recherches minutieuses, il n'avait trouve aucun indice de la culpabilite de Mira- beau 1 . Quelle fut la conduite de Mirabeau avant et pendant 1'orage, cela ressort tres clairement non seulement des proces-verbaux de 1'Assemblee, mais aussi du temoi- gnage de La Marck, qui, pendant ces journees, fut cons- tamment en rapport avec Mirabeau. Peu de temps avant les journees d'octobre, La Marck eut a sa table Orleans et Mirabeau, dont il remarqua 1'extreme froideur Tun vis- a-vis de 1'autre. A la fin de septembre il entendit a plu- sieurs reprises sortir de la bouche de Mirabeau des pre- dictions a la Cassandre : A quoi done pensentces gens- la? ne voient-ils pas les abimes qui se creusent sous leurs pas ?... Tout est perdu; le roi et la reine y peri- ront et vous le verrez : la populace battra leurs cadavres. Effraye d'aussi sombres propheties, La Marck voulut amener Marie-Antoinette a s'assurer Tappui de Mira- beau. Mais il dut entendre cette reponse, que Ton esperait bien n'etre jamais ass'ez malheureux pour avoir besoin de Tassistance d'un Mirabeau. Deux jours 1 Mercure britannique, 1800, n 33. CHAP. V. LtS JOIKM-IS |>'OCTO15RE I"j89, ETC. 119 plus lard, Mirabeau trouva Toccasion de faire sentir sa puissance a celte fiere souveraine. La fete qui avail eu lieu au chateau pour les officiers du regiment de Flan- dre, devant laquelle la fille de Marie-Therese s'etail montree, comme jadis sa mere devant les Hongrois, avail provoque une irritation prodigiuse. G'esl qu'en temps d'effervescence, comme le remarquait forl justement le Courrier de Provence, un incident insi- gnifianl suffil pour allumer les passions. Les impreca- tions conlre la cour, dont retentissait Paris, Irouvaient un echo dans 1'Assemblee. Le malin du 5 oclobre, Du Pont at Petion parlerenl d'orgies inconvenanles. Lorsqu'un membre de la droile, le marquis de Monspey demanda que Ton exposat par ecrit les denonciations qui couraient partout, Intervention de Mirabeau reussit seule a eviter des incidents facheux. 11 avail deja declare qu'il serait peu sage de revenir sur le passe, si Ton voulait prevenir le relour de ces pre- tendus feslins palrioliques. II ne craignil pas de declarer souverainemenl impolitique la demande du marquis de Monspey : que sicelle demande elail main- lenue, il menacail de faire lui-meme la lumiere, el il demandail a 1'Assemblee de declarer, avanl loule enquete, le roi seul inviolable. Le marquis de Monspey compril celle allusion menacanle a. 1'Aulrichienne et laissa lomber sa molion. L'on revinl a la grande afTaire du jour ; il s'agissail de deliberer sur la reponse qu'avait faile le roi au sujel des arlicles de la Conslilulion el de la Declaralion des Broils de Thomme, qui avaienl ele presentes a sa sane- lion. Le roi accepla les arlicles, mais sous la reserve que la Gonstitulion, prise en son ensemble, laisserail enlier dans sa main le pouvoir executif. En ce qui concernait les Droits de 1'homme, dont il louait les principes fondamentaux, le roi se reservail de les sanclionner au momenl cu leur veritable sens serait LA VIE 1)E Ml HA BEAU nettement etabli par les lois dont ils devaient etre la base. Ceite reponse peu decisive, que le roi seul avail signee, fut 1'objet de violentes attaques. Les esprits s'echaufferent tellement que Ton put redouler pour la monarchic la plus grave des humiliations. Mirabeau le prit aussi sur un ton severe, mais chercha surtout a meltre en garde le roi centre le danger qu'il courait en donnant trop souvent a 1'Assemblee 1'occasion de le morigener ou de le menacer. Avant tout, il demanda que cet acte officiel du monarque fut contresigne par un ministre. Puis il proposa que le President se rendit aupres du roi, pour en tirer des eclaircissements ras- surants au sujet de la reponse. Enfin il s'efibrca, sui- vant 1'exemple donne par le roi, de separer la Declara- tion des drolls du reste de la Constitution, en montrant que cette Declaration reclamait un certain nombre d'amendementset qu'elle ne pourrait atteindre son plus haut point de perfection qu'apres I'achevement de la Constitution. Par cette voie detournee Mirabeau cher- chait a atteindre le but qu'il avait manque en aout, mais il rencontra Barnave comme adversaire et ne put faire prevaloir son avis 1 . Pendant qu'au matin du 5 octobre 1'Assemblee pas- sait ainsi d'un debat a un autre, Mirabeau apprit qu'a Paris 1'agitation grandissait, et que toute une armee se portait sur Versailles. Cette derniere nouvelleetaitfausse. Jusqu'a cette heure on n'avait eu a faire qu'a des bandes de femmes et a des rassemblements populaires, ou la main des agents a la solde d'Orleans se laissait reconnaitre. Cependant, le vice-president de 1'Assemblee 1 Les Arch parl. sont absolumenl muettes sur celte partie des de- bats, dont il est question dans le Courrier de Provence el le Journal de Paris. En revanche, elles mettent dans la bouche de Mirabeau, au cours de cette mdme seance, des paroles qu'il ne prononQa reellement que dans la stance du lendemain aiatin. CHAP. v. -- LLS JMUHNKES D'OCTOBRE J789, ETC. munieipale de Paris, qui s'etait rendu a Versailles, apprit al'Assemblee que la garde Rationale s'etait raise en mouvement. On avail Tintention d'exercer tine pression sur la cour et sur le ministere dans le sens de Lafayette. Mirabeau etait done de bonne foi lors- qu'il annoncait a 1'oreille du president Mounier que 20000 hommes s'approchaient en armes. 11 1'adjurait, suivant toujours en cela le meme plan de conduite, de lever la seance, de se rendre en toute hate au chateau, d'avertir la cour. Mais Mounier, dont la rigide honora- bilite se revoltait au contact d'un homme aussi mal fame que Mirabeau, ne put s'imaginer qu'un bon conseil put sortir d'une telle bouche. 11 fit a Mirabeau une reponse ironique et refusa de se rendre a sa priere. Ce qui suivit, ce fut 1'envahissement de la salle des seances par les troupes de femmes qui arrivaient de Paris et par les hommes qui marchaient a leur lete. On se vit a la discretion de la populace. Deja le cha- teau se trouvait investi. La cour n'osait se resoudre a la fuite, et cependant il y avail peril a demeurer. Mou- nier reussit a se frayer un chemin jusqu'a la demeure royale, non plus dans la plenilude de sa dignile el de sa liberte, comme il eut pu le faire peu de lemps au- paravanl, mais suivi d'une delegalion des guerrieres de Paris qui devail exposerau roiladelresse du peuple. Quatre heures entieres il resta la, temoin navre de la confusion croissante. 11 oblint enfm 1'approbalion pure et simple des articles de la Constilution et des Droits de 1'homme ; il revint le soir a une heure tardive dans la salle de la seance, et fit rassembler par des roulements de tambour tous les deputes qui se trouvaient a Ver- sailles. Peu de lemps apres, Lafayette arrivait a la lele de la garde nalionale, accompagne d'une delegalion munieipale qui devail demander au roi de fixer a Paris sa residence ordinaire. I '22 L.V vih: DI: MIHAUKAU Mirabeau avail passe quelque temps aii domicile et dans la compagnie de La Marck, reflechissant a la gravitede la situation. 11 s'etait rend u chez son amiavant 1'irruption des hordes tumultueuses dans la salle des seances. Lorsqu'il retourna a 1'Assemblee avec lui, il vit ou en etaient les choses : dans la salle, les femmes et leur cortege bruyant; au dehors, quelques escarmou- ches entre les gardes du corps et les bandes populaires, les voitures de la cour attelees, mais surveillees par la foule, une incertitude complete sur la question de sa- voir si le roi demeurerait ou se refugierait a Metz, vers la frontiere de 1'Est. Dans ces circonstances, et a la pensee des consequences qu'aurait le depart du roi, il est fort possible que Mirabeau se soit eerie, s'adressant a La Marck : La dynastie est perdue si Monsieur ne reste pas et ne prend pas les renes du gouvernement. 11 a affirme qu'ils etaient decides, au cas ou le roi ga- gnerait la frontiere d'Allemagne, a demander une au- dience immediate au comte de Provence. Gomme le roi restait, il ne fut plus question de Monsieur. D'ailleurs, le calme parut se retablir a Pinterieur et aux alentours du chateau. Mirabeau en profita, si les souvenirs de Dumont sont exacts, pour retourner en sa demeure i . Mais bientot apres, fidele a son devoir, il revint a I'Assemblee. La nuit etait fortavancee. Les Parisiennes, en compagnie de leurs protecteurs, mangeaient et bu- vaient gaiement dans la salle des seances ; une partie seulement s'etait retiree dans les tribunes. Pour s'occu- per a quelque besogne, I'Assemblee avait mis en deli- beration un projet de reforme des lois criminelles ; mais Ton etait hors d'etat de suivre regulierement une dis- cussion. Mirabeau etait le plus populaire de tous les deputes. Les femmes 1'avaient accueilli avec des demons- 1 DUMONT, 181. II y a d'ailleurs dans son recit des errcurs de dates. CHAP. V. - - I.I S .101 IINKKS I)'OCTO1ME 1789, ETC. 123 trations amicales, et avaient demande a 1'entendre. 11 prit la parole, mais non pas dans le sens auquel elles s'attendaient. Comme certaines criaient : Du pain, du pain, pas tant de longs discours! il leur lancaces paro- les d'une voix tonnante : Je voudrais bien savoir pour- quoi Ton s'avise de venir troubler nos seances ; on 1'applaudit, telle etait sa faveur aupres de la multitude. II etait toutefois evident qu'il fallait mettre fin & cette situation, si Ton voulait conserver a 1'Assemblee quel- que peu de sa dignite. II est done tres plausible que Mirabeau ait conseille au President de ne plus tenir 1'Assemblee en permanence, ce dontplus tard Mounier, voyant tout en noir selon son ordinaire, voulut lui faire un crime. Mais ce m6me Mounier etait alorsextenue, il se fit donner par Lafayette 1'assurance qu'il n'y avait rien a craindre, et leva la seance a trois heures du matin. Deux heures plus tard se produisaient 1'irruption des insurges dans lepalais, le massacrejdes premiers postes de garde, la fuite de la reine et 1'arrivee de Lafayette, accouru tout effraye au saut du lit juste a temps pour sauver sa souveraine. Le roi dut promettre que la cour iraita Paris. Lorsque Mirabeau se rendit a la salle ou 1'Assemblee tenait seance, il trouva les rues encore remplies d'une foule qu'enivrait sa victoire, et put rnettre a profit 1'affection que lui portait le peuple pour protegerson collegue Malouet contre les menaces d'une bande armee de piques *. Le plus important etait de de- cider ceque ferait 1'Assemblee, apresla tournure que ve- naient de preridre les evenements. Si Mirabeau combat- tit la motion de se rendre en corps aupres du roi, il n'y a pas a le lui reprocher comme un crime. 11 n'avait cer- tes pas completement tort en affirmantque 1'Assemblee ne paraitrait pas ainsi en possession de toute saliberte, et les apparences avaient trop d'importance pour qu'on 1 MALOUET, IMmoires, I, 346. 12i LA VIE 1)E M1RABEAU les negligent. La motion qu'il presenta, de declarer inseparables le roi et 1'Assemblee pendant toute la du- ree de la presente session, temoigne aussi desmeilleures intentions. Si la question de Paris se posait, ce qui, pour le moment, ne pouvait etre mis en doute, il serait bien preferable de se transporter spontanement dans la ca- pitale, plutot que de ceder a une nouvelle pression de la force. S'il arrivait que le roi s'arrachat encore a Paris, non pour fuir a la frontiere, mais pour se retirer dans une province loyaliste, telle que la Normandie, les deputes, contraints par leur decret, seraient obliges de se rendre aupres de lui. Si la force les en empechait, le roi serait legalement en droit de convoquer une autre assemblee. Quelques jours plus tard, le 15 octobre, Mirabeau exprima ces memes idees dans un memoire detaille qu'il fit remettre au comte de Provence par 1'intermediaire de La Marck 1 . G'est aussi a cet ami in- time que Mirabeau disait : La France, le roi et la reine sont perdus, si la famille royale ne sort pas de Paris. Mouniereut-il pressenti que le moderne Glo- dius aurait cure de telles choses ! 11 raya le nom de Mirabeau de la liste des deputes qui devaierit former le triste cortege du roi a son entree dans la capitale, parce qu'il attribuait a son collegue les plus noirs desseins. II considera comme un trait d'hypocrisie que Mirabeau proposal de rassurer le pays par une nouvelle adresse aux electeurs, et triompha de 1'echec que recut cette motion. Si Mounier n'avait pas ele domine par cette idee fixe, 1 Tr6s probablement c'est & eel ecril qu'a trait le recit de DUMONT, p. 205-215. Mais ce qui est sans excuse dans le recit de Dumont, m6me en reconnaissant la faiblesse de son memoire, c'est son affir- mation qu'4 une e"poque quelconque, Mirabeau ait recommande la fuite k Metz. VACCHER, Mdlanges d'hisloire nationale, 1889, p. 117, fait remarquer combien cette assertion de Dumonl est peu accep- table. Les innombrablea erreurs precedentea de Dumont se trouvent encore surpassecs par celle-ci. CHAP. V. LKS .KirUNKES u'oCTOBRE 1789, ETC. 123 de voir en Mirabeau le genie de la destruction, quelques phrases que celui-ci osa prononcer au cours des debats qui eurent lieu les 7 et 8 octobre auraientdu lui ouvrir les yeux. Lorsque la question se posa de savoir si la lisle civile devait 6tre consentie chaque annee ou votee pour toute la duree d'un regne, Mirabeau s'ecria, s'adressanl a la gauche : Si le pouvoir executif n'est qu'un meu- ble d'ostentation, il est trop cher; si ce pouvoir est ne- cessaire au maintien de 1'ordre, a la protection des citoyens, a la stabilite de la constitution, craignons de 1'enerver par des precautions qui decelenl plus de pu- sillanimite que de prudence. Lorsque Petion proposa de retrancher dans les lois la formule par la grace de Dieu qui accompagnait le litre royal, Mirabeau ou- blia que dans ses ecrils de jeunesse il avail juge loul de meme que Pelion l , pour ne plus songer qu'a prendre la defense d'un usage conforme ausenliment religieux du peuple et sans la moindre consequence. Peu do jours apres il appuya un projet de loi martiale *, qui de- vail prevenir dans Paris, residence fulure de 1'Assem- blee, de nouveaux rassemblements seditieux. 11 etait clair qu'a chacune de ces manifeslalions Mi- rabeau risquail sa popularile. La grosse mullilude ne voulait entendre parler ni de lisle civile irrevocable, ni de royaute par la grace de Dieu, ni de loi martiale. De- signanl une viclime aux mefiances de la populace, ce futconlre un des minislres, conlre le comle de Sainl- Priesl, que le 10 octobre Mirabeau se dressa en accusa- leur public. Le comte avail rendu de grands services a son pays, en temps de paix el en lemps de guerre, sur- toul comme ambassadeur aGonslanlinople. Sans parta- ger toujours les vues de Necker, il avail ele congedie en 1 Essni sur le despotisme, p. 288. Que lout souverain qui se dit lei par la gr4ce de Dieu ressemble & Xerxes enchalnanl les mers. f Selon DCMONT, p. 203, Du Roveray etait 1'auteur de celte pro- position. 126 LA VIi: 1)L' MIRABEAU juillet avec lui, et rappele aveclui pour recevoirsur ses epaules le poids ecrasant du minislere de 1'interieur. Ce poste lui remettait le soin de la police parisienne, ce qui lui attirait conflit sur conflit. La mefiance avail encore grandi a son egard, depuis que sur sa proposi- tion le regiment de Flandre avail ete appele a Versailles. L'attaque imprevue de Mirabeau elait done bien dirigee. 11 etait de notoriete publique, affirmait le denoncia- teur, que le 5 octobre, aux femmes qui envahissaient le chateau, Saint-Priest avait dit : Quand vous n'aviez qu'un roi, vous ne manquiez pas de pain ; a pre- sent que vous en avez douze cents, allez vous adresser a eux. II demandait que le Comite des recherches 1 , lequel etait revetu d'un pouvoir inquisitorial redouta- ble, fut charge d'approfondir la chose. Le coup frappa d'autant plus fort que la populace ne se montrait jamais plus irritable qu'alors qu'il s'agissait de 1'approvision- nenient de Paris. Saint-Priest, de son cote, semit aussi- tot en etat de defense : il declara au president du comite, par une lettre concue en termes fort dignes, que ses paroles avaient ele odieusement travesties. D'apres tout ce que nous savons, il n'affirmait que la stricte verite. Mais cette meme lettre donna a Mirabeau un pretexte suffisant pourecrire et faire imprimer un libelle rempli d'un bout a 1'autre de sophistique, ou les attaques les plus envenimees etaient dirigees contre Saint-Priest, et ou 1'auteur montrait avec jactance combien le donjon de Vincennes 6tait une meilleure ecole de liberte que 1'ambassade de Constantinople *. Le Comite des 1 Camite des Rapports, dans le Courrier de Provence, est une faute d'impression. Cf. k ce sujet les pieces que j'ai erapruntees aux Archives nationales, D. XXIXb, dans 1'Appendice I. 2 Lettre du comte de Mirabeau au Comite" dts recherches, chez Lejay, 16 p, Voir la condamnation de ce pamphlet dans 1'ecrit in- titule : Observations du comte de Lally-Tollendal sur la leltre e'crite par M.. le comte de Mirabeau au Comile des recherches contre M. le comte de Saint-Priest, a Lausanne, 10 nov. 1789, 55 pages. (HAP. V. LES JOLRNKES D*OCTOBRE 1789, ETC. 127 recherches, sous la pression de Mirabeau, se laissa en- trainer a interroger les temoins. Leurs depositions a la verite ne prouverent rien. Mirabeau lui-meme futpresse de donner la preuve de sa denonciation. On n'en avail pas moinsfait 1'essai de 1'arme qui pouvait servir centre ces ministres sans defense. Ge n'est pas a tort toutefois que Ton verra dans cette campagne de Mirabeau autre chose que 1'intention de rabaisser Saint-Priest dans 1'opinion publique. S'il etait arrive que le ministre intimide donnat sa demission, c'eut ete une place a remplir immediatement. Dans les circonstances actuelles, une crise ministerielle pouvait avoir la plus grande gravite '. Aussilot apres les evene- ments des 5 et 6 octobre cette question de la formation d'un nouveau gouvernement avait ete agitee de diffe- rents cotes. Le seul moyen de faire triompher cette so- lution eut ete d'y rallier les chefs de 1'Assemblee. II est impossible de suivre pas a pas les intrigues qui se noue- rent a ce sujet. Toujours est-il que dans toutes Mirabeau se trouva mele. Pendant un temps il parait avoir pense a faire jouer un role decisif au comte de Provence, pour etablir solidement son influence. Avec La Marck c'etait le due de Levis, depute et j>remier chambellan de Monsieur, qui lui servait d'intermediaire. Quelques mois auparavant, Monsieur avait deja resiste a la ten- tation de s'emparer des renes du gouvernement. Lorsque Louis XVI, apres la chute de la Bastille, s'etait rendu au milieu des Parisiens, il avait, sur le conseil de 1'ambassadeur d'Autriche, Iaiss6 a Monsieur les pleins pouvoirs de Lieutenant-general. Grace a ces pleins pouvoirs, Monsieur devait transporter les Etats sur un point eloigne du royaume, au cas ou le roi, re- tenu par la force, aurait ete contraint de signer une 1 C'est ce que comprenait aussi 1'ambassadeur de Prusse. Depdche de Goltz, 23 oclobre 1789. Archives Berlin. 128 i. v vi i: i>i: MIRABKAU capitulation . Ce que 1'onredoutaitalors venait presque de se realiser, avec cette difference que 1'Assemblee, elle aussi, avaitdu capituler devant les Parisiens. Mais le comte de Provence ne croyait pas son heure venue. II etait de plus degoute, s'ilfauten croire La Marck, de la cooperation eventuelle de 1'eveque d'Autun 2 . Gependant il etait impossible de mettrede cote Talley- rand qui provoquait a ce moment meme un changement capital dans les affaires du gouvernement. II venait, le 10 octobre, de presenter, au milieu des plus vifs applau- dissements,une proposition selon laquelle ondevait stib- venir aux besoins de TEtat par le moyen des biens de 1'Eglise, la nation s'engageant en retour a serdr au clerge une rente qui devait progressivement s'abaisser au chiffre de 80 millions. Le journal de Mirabeau ap- prouva pleinement le projet de Talleyrand. Mirabeau lui-meme encherit encore sur la motion de Talleyrand en proposant de declarer les biens du clerge propriete de la nation, a charge pour 1'Etat de subvenir aux be- soins des ecclesiastiques et du culte. C'etait une occa- sion excellente pour se rapprocher de son ancien ami, toujours en etat de ressentiment. Dans les listes minis- terielles, que Mirabeau dressait pourl'avenir, il reser- vait toujours a Talleyrand soit leposte des finances, soit celui des affaires etrangeres. II y avail un interetplus considerable a s'unir a un autre personnage, au maitre du jour, a Lafayette, quel- que fut le mepris que ressentit Mirabeau pour Tintelli- gence politique de ce Gilles-Cesar 3 . Mais un obstacle 1 Mercy h. Kaunitz, 23 juillet 1789. Archives Vienne. 2 La Marck a Mirabeau, 13 octobre 1789. L'assertion de Morris, 1, 276, que Mirabeau auraiteu le 10 octobre uoe conference tie 4 heures avec Monsieur, ne peut pas 6tre exacte. Si cela etait, en quoi Mira- beau aurait-il eu besoin, le 15 octobre, de 1'intermediairede La Marck pour faire remettre 6on Mcmoire a Monsieur. 3 OQ attribuait le mot au duo de Choiseul ou a Rivarol. Cf. BA- COURT, I, 334, et LESCURE, Bivarol, p. 197. CHAP. V. LES JOlll.NKKS ll'oCTOIWK 1781), ETC. 129 considerable s'opposait a leur rapprochement : c'etait le due d'Orieans. Lafayette, qui avail vu clair dans toutes les menees du due d'Orieans et qui craignait que sa presence ne provoqual de nouvelles seditions, se sen- tait assez fort pour lui laisser infliger une disgrace retentissante. II demandait que sous couvert d'une mis- sion diplomatique, pour laquelle tout etait prepare, le Due consentit a partir pour Londres. Trois fois le due promit de se resigner a cet exil, trois fois il reprit sa promesse, et la derniere fois par 1'intervention de Mira- beau. Plus la voix publique s'obstinait a faire de Mira- beau le complice du due, moins Mirabeau devait desirer un eloignement qui aurait tant ressemble a une fuite. 11 voulait aussi montrer a Lafayette que ses preventions a la diclature trouveraient un frein, des qu'il s'attaque- rait a un membre de 1'Assernblee. 11 fit savoir au due d'Orieans, par leur amicommun le due deBiron, qu'il allait engager la lutte, du haut de la tribune, contre le nouveau maire du palais. Je ne courberai ja- mais la tete, ecrivait-il a La Marck, que devant le des- potisme du genie. II prepara un discours qui devait amener ses collegues a deleguer le President aupres du roi, pour obtenir de Louis XVI que le due d'Orieans eonservat sa place a 1'Assemblee et que ses accusateurs fussent eeartes l . Mais lorsqu'au matin du 14 octobre il se rendita TAssemblee, il apprit que leduc, apres une der- niere entrevue avec Lafayette, avait demande son pas- seport pour Londres ; il se borna done, dans des conver- sations particulieres, a s'exprimer entermes fort aigres sur la poltronnerie d'Orieans, sans faire allusion a 1'in- tervention de Lafayette. Alors s'engagerent des negociations serieuses entre 1 PASSY, Frochot, 20-23. Ce projet du discours, jusqu'alors in- connu, permet de completer les renseignements fournis par la cor- respondance de La Marck, les Mdmoires de Lafayette, etc. Sur la mission diplomatique d'Orieans, cf. SOREL, II, 56 seq. STERN, Mirabeau, II. 9 130 LA VIE DK MIRABEAU ces deux hommes, quelque peu d'inclination qu'ils eussent Tun pour I'autre. II y avail eu des pourparlers, s'il en faut croire 1'ambassadeur americain Morris, des le 8 octobre. Ge fut precisement ce rigide Ameri- cain, dont les regards s'abaissaient avec mepris SUP les modernes Atheniens de 1'Assemblee nationale, qui dissuada tres vivement le compagnon d'armes de Washington d'entrer, en compagnie de Mir'abeau, dans unnouveau ministere. ft Ghaque Francaishonnete, lui ecrivit-il, se demandera la cause de ce qu'il appel- lera une monstrueuse coalition. 11 y a dans le monde des hommes propres a certains emplois, mais auxquels on ne doit pas en confier certains autres. La vertu sera toujours souillee par une alliance avec le vice, et la liberte rougira de honte, a son entree dans le monde, si c'est une main polluee qui la conduit. Lafayette n'avait pas de Mirabeau meilleure opinion que Morris, mais il jugeait sage de ne pas le laisser de cote. Avant meme que 1'Assemblee fut transported a Paris, ils se donnerent rendez-vous a Passy dans la maison de M me d'Arragon, niece de Mirabeau par sa mere Caro- line Du Saillant. Assistaient a cette entrevue plusieurs personnages considerables et ambitieux, qui ne vou- laient pas, s'il etait question du demembrement du mi- nistere, que le partage des depouilles se fit sans eux. Gomme il s'agissait aussi de donner de nouveaux titu- laires aux postes d'ambassadeurs, d'intendants et de gouverneurs, le bulin n'etait pas negligeable. Duport, Barnave et Alexandre Lameth, les triumvirs, ne manquerent pas au rendez-vous. Ils n'elaient amis ni de Lafayette ni de Mirabeau, mais ils pensaient trouver leur compte a s'offrir a eux comme allies. Dans cette reunion, Mirabeau s'expliqua sur certains incidents de sa vie politique avec une franchise qui touchait a la fanfaronnade. II laissa echapper la phrase que Ton a si souvent citee : Dans les revolutions la CMA1'. V. - - LES JOTRXEES D'OCTOBKE 178U, ETC. 131 petite morale tue la grande. Sur un point il manqua de sincerite, lorsqu'il affirma n'avoir aucune preten- tion a un siege ministeriel. Dans une des listes qu'il dressait alors il faisait suivre son nom de cette men- tion : Le comte de Mirabeau ail conseil du roi, sans departement. Les petits scrupules du respect humain ne sont plus de saison. Le gouvernement doit affi- cher tout haut que ses premiers auxiliaires seront desortnais les bons principes, le caractere et le ta- lent. Lafayette ne s'etait pas encore prononce nettement, lorsqu'une grave question vint a se poser. Devait-on chercher a oonserver Xecker, ou bien faire un grand effort pour amener la chute de ce ministre ? Xecker avait des adversaires au sein meme du ministere. Le garde des sceaux, Champion de Gice, archeveque de Bordeaux, intriguait centre lui et desirait entrer en tiers dans 1'alliance de Lafayette et de Mirabeau. Si dans le pays le nom de Necker etait toujours en faveur, dans 1'Assemblee son influence baissait visi- blement. La proposition bardie qu'avait recemment faite Talleyrand, proposition qui ouvrait des perspectives infinies, menacait de porter un coup decisif au timide financier. Mirabeau, nous 1'avons dit, avait appuye le projet de Talleyrand, mais le moment lui parais- sait mal choisi pour insister sur 1'eloignement de Necker. Dans cette meme liste autographe, ou il se reserve une place au Gonseil sans portefeuille, il ecrivait en tote : M. Necker, premier ministre, parce qu'il faut le rendre aussi impuissant qu'il est incapable, et oependant conserver sa popularite au roi. L'on apercoit le plan mephistophelique de Mirabeau. Que Talleyrand tint les finances, comme le voulait Mirabeau, et dans les frottements continuels entre ces deux hommes, la faiblesse de Necker eclaterait au grand jour. Mirabeau tenait, en outre, pour tacitement I. '52 LA V1K 1>K MLRABKAU adrais, que Necker, avec son orgueil de puritain, ne lo rebuterait pas lui meme encore une fois. Au printemps, c'etait Malouet qui avail tente d'amener une entente, cette fois ce fat Lafayette qui se chargea de 1'entre- prise. II mit en rapport Mirabeau et Montmorin, lequel etait toujours fort mal dispose, mais dont on ne pouvait se passer pour les negotiations engagees. Le 17 octobre Mirabeau eut une premiere entrevue avec Montmorin, puis il en eut une autre seul a seul avec iNecker, et cette derniere probablement fort longue l . (Jette entre- vue n'aboulit a aucun rapprochement, meme momen- tane. Ges deux natures ne pouvaient pas plus se con- cilier que 1'eau etle feu. Mirabeau renonca a menager plus longtemps Necker, et fut aussi, selon toute appa- rence, profondement blesse par 1'attitude de Montmorin. Le 19, il declara a Lafayette qu'on 1'avait insulte. 11 s'acharnait surtout contre le meprisable charlatan qui avait mis le trone et la France a deux doigts de leur perte. 11 ecarta une fois pour toutes 1'idee dc preter son appui a ce ministre et a ses collegues, et il laissa entrevoir quedans 1'Assemblee il allait fairejouer toutes les mines contre eux. II avait deja fait choix de son terrain d'atlaque. A la premiere occasion les conseillers de la couronne devaient etre sommes de dire pourquoi plusieurs des decrets sanctionnes par le roi n'avaient pas encore ete portes a la connaissance de loutes les provinces. Puis, en soulevant la question de 1'approvisionnement de la capitale, on exigerait des comptes rigoureux pour le moindre retard de ravitaillement. On esperait sur ce point rencontrer Tappui de Lafayette et de son parti. G'est dans ce calcul que Mirabeau, le 19 octobre meme, alors que 1'Assemblee siegeait pour la premiere fois a Paris, decerna publiquement a Lafayette des eloges tels qu'on 1 Souvenirs et portraits, par le due de LEVIS, p. 213. CHAP. V. I-ES JOIR.NEES o'OCTOBRE 1789, ETC. 133 n'en avail pas encore entendu sortir de sa bouche '. Au nom de Lafayette, Mirabeau joignait celui de Bailly, cartous les deux, le commandant de la garde nationale et le maire etaienl a la tete d'une deputation muni- cipale chargee de presenter a 1'Assemblee les hom- mages de la capitale : Ne craignons pas, s'ecria- t-il dans des termes bien significalifs, de marquer notre reconnaissance a nos collegues, et donnons cet exemple a un certain nombre d'hommes qui, im- bus de notions faussement republicaines, deviennent jaloux de 1'aulorite au moment meme oil ils 1'ont confiee. Le jour suivant fut frappe le coup que Mirabeau avail prepare. Target se chargea de rappeler que les decrels du 4 aoul n'avaienl pas ete promulgues selon qu'ils devaienl 1'etre, el cela aux environs meme de la capitale ; ce fut 1'occasion de plaintes violentes dans le meme sens, \firabeau pril aussi la parole, demanda que la jurisprudence du royaume tint compte des decrets sanctionnes, el, passanl inopinement a une autre altaque plus dangereuse, demanda qu'une com- mission de 1'Assemblee verifiat 1'etat des approvision- nements, principalemenl a Paris. 11 avail a mainles reprises insiste aupres de Lafayette pour que celui-ci, qui se trouvait en fait avoir la responsabilite du ravi- taillement de la capitale, puisqu'il avail charge de mainlenir 1'ordre public, en pril aussi la responsabilite legale; il aflirmait que lui-meme avail deja enlame des negociations en Angleterre pour en faire venir du ble. Mais Lafayelle ne se laissail aucunemenl persuader. D'ailleurs, quanl a la soi-disanl bonne-volonte des pays etrangers a livrer du ble pour un prix modere, il avail * DUMONT, p. 196, pretend tre 1'auteur du discours de Mirabeau, maid il s'attribuo fuussement le merite d'avoir reconcilie lea deux deputes. 134 LA VIE DE MIKAIIKAU fait a ce sujet des experiences peu encourageantes . Sesamis obeirent surement a un mot d'ordre, et la mo- tion de Mirabeau fut un simple coup d'epee dans 1'enu. La tentative que celui-ci fit le jour suivant pour ebranler le ministere n'eut guere plus de succes. Le matin, un malheureux boulanger, que la multitude aveugle accusait d'avoir cache du pain, venait d'etre pendua une lanterne. Une deputation de la Commune fit part a 1'Assemblee de ce tragique evenement, et la pria de voter des mesures de defense, car il lui etait impossible, aussi bien qu'a la garde nationale, de re- primer ces desordres. Ce fut alors que Ton vota une loi martiale, en mettant a contribution les propositions precedemment faites par Mirabeau. Comme on crai- gnait que la populace ne fut excitee par des agents reactionnaires, on songea en meme temps a etablir un tribunal extraordinaire pour reprimer les crimes de lese-nation. Ce fut au Chatelet de Paris que Ton confia provisoirement ces fonctions. Mais al'heure actuelle, la mesure la plus efficace a prendre etait de rassurer la population sur 1'arrivage regulier des subsistances. Les delegues de la Commune avaient insiste sur ce point. Mirabeau dt'veloppa la meme idee, tout en se plaignant de la faiblesse du ministere. 11 demanda que celui-ci declarat quels moyens, quelles ressources il lui fallait pour assurer les subsistances de la capitale, qu'on lui donnat ces moyens, et qu'a Tinstant il fut responsable de 1'approvisionnement. Mandez tous les ministres, s'ecria un autre depute, pour qu'ils rendent compte de ce qu'ils ont fait pour prevenir la detresse de la capitale. Les esprits auraient du se calmer lorsque le president annonca qu'il tenait de Necker lui-meme que la Commune avail cesse toute commu- 1 Cf. une correspondance de Jefferson avec Lafayette, Necker, Montmorin, dans Memoirs, Correspondences and Private Papers of T.Jefferson, 11,491-494. Cf. aussi Arch. parl. VIII, 197-208. CHAP. V. LES JOURXEES D'oCTOBRE 1780, ETC. 13') nication avec le minislere pour ce qui concernait 1'ap- provisionnement de la capitale. Mais 1'orage etait maintenant dechaine contre le pouvoir executif, et la proposition de Mirabean fut adoptee. Le ministere se sentit gravement offense. Le 24 oc- tobre, il chercha a parer le coup qui le menacait en presentant a 1'Assemblee un long memoire apologe- tique, dans lequel on reconnait sans difficulte le style de Necker'. En realite, c'etait une forte prevention de vouloir rendre les ministres responsables, alors que la nouvelle municipalite s'etait chargee du ravitaillement. 11 leur etait fort difficile de fournir des renseignements a I'Assemblee, qui avail supprime son Comite des sub- sistences. II leur etait impossible de faire respecter les lois sur la liberte du commerce des grains, alors que, dans tout le royaume, les anciennes ordonnances t'taient devenues lettre morte. Us peignaient sous les couleurs les plus sombres la confusion regnante : Si d'autres personnes, disaient-ils en terminant, avec plus de moyens et de ressources que nous pour captiver votre bienveillance, obtenaient par la des facilitesparti- culieres pour servir le Roi et 1'Etat, n'hesitez pas a les indiquer, et nous irons au devant d'elles. II faut aujour- d'hui bien moins d'eflbrts, bien moins de vertu pour sacrifier les grandes places que pour les garder. Voila ou Mirabeau avait voulu que les choses en vinssent. Que Lafayette tint bon, et Ton pourrait peut-etre pren- dre au mot les ministres et constituer un nouveau gouvernement ; 1'ame de ce gouvernement, Mirabeau lui-meme, ne desirait qu'etre a meme d'affronter les perils de la situation. La Marck connaissait a ce sujet ses pensees : Lafayette, lui ecrivait-il encore le 24 oc- tobre au soir, est honteux de n'avoir pas ete prevenu de la demarche des ministres... Si vous pouvez trouver Arch. parl. IX, 519-521. LA VIE I)E un moyen de denoncer que M. Necker n'a pas corres- pondu avec la municipality et le commandant general de Paris, sur le fait des subsistances, Lafayette sera pret a vous appuyer et a venir meme le declarer a la barre. Voila la disposition ou il est : avisez si elle peut vous etre utile. Au surplus, il est (out a fait a vous, et il le serait efficacement s'il savait conserver sa deci- sion... Mais le zele de Lafayette pour un changement de gouvernement se trouvait deja refroidi. 11 renoncait pour lui-meme a entrer au Gonseil du roi. Le poste qu'il occupait a la tete de la garde nationale le flattait bien davantage. Pour Tavenir, il laissait miroiter a ses yeux I'sspoir d'obtenir le commandement en chef de 1'armee qui servirait a la propagande revolutionnaire enBelgique. II autorisait, il est vrai, Mirabeau a pour- suivre devant le Comite des Recherches son accusa- tion contre Saint-Priest, car cet homme, a son avis, avait le despotisme dans la CGBUT '. Mais il lui paraissait preferable pour 1'instant de ne pas ebranler tout le ministere, quelqu'inferieur qu'il fut a sa tache. Son irresolution, dont La Marck se plaignait, resultait au fond d'un manque de clartedans ses idees. Gelles-ci flottaient entre une monarchieconstitutionnellea 1'an- glaise et une republique modelee sur celle des Etats- Unis; par suite, il s'abstenait de rendre le gouverne- ment existant aussi fort que possible. Mais il s'etait engage si a fond avec Mirabeau qu'il eut ete peu sage de rompre avec lui. S'il 1'abandonne, pensait Morris, c'est honteux ; s'il le suit, c'est perilleux. Quant aux ministres qui se trouvaient au courant de ces negociations, il leur importait fort d'imaginer une transaction qui satisfit Mirabeau. Des la semaine 1 BARANTE, Lettres et instructions de Louis XVlll au comte de Suint-Pnest, p. CXLV. CHAP. v. LES JOIIINH:S D'OCTOBRE 1789, ETC. 137 d'octobre il avail ete question de lui offrir un poste d'nmbassadeur. II est vraisemblable que ce point avait ete touche dans 1'entrevue de Passy. Cette eventualite joua un grand role dans les pourparlers qui s'en- gagerent avec tant de vivacite entre Lafayette et Mirabeau. Un des partisans de Lafayette, Semonville, alors conseiller aa Parlement de Paris, prit a leurs ne- gociations une part d'autant plus active que lui-meme desirait faire son entree dans la carriere diplomatique sous le patronage d'un aussi grand personnage. Mira- beau, nous Tavons dit a propos de sa mission a Berlin, aurait jadis consent! des deux mains, si pareille offre lui avait ete faite. Mais, s'estimant comme il le faisait maintenant, il ne voyait la qu'un honorable exil. L'ambassade de Constantinople, surtout, ne lui souriait aucunement : C'est ici que je suis necessaire, ecri- vait-il a Mauvillon, si je suis necessaire a quelque chose. La Marck etait pleinement de son avis ; tout au plus approuvait-il une nomination purement hono- rifique au poste de Londres ou de La Have, a la condi- tion que Mirabeau put resider a Paris et qu'il recut du roi Tassurance ecrite de son entree dans le ministere au printemps prochain. Mais c'etait encore la une affaire bien incertainc. D'ailleurs, les deux amis se croyaient surs que le ministere Necker ne vivrait pas jusqu'en decembre, bien loin de subsister jusqu'en mai. Cependant il fallait aussi considerer la chose a un autre point de vue. Si Mirabeau, en tant qu'homme politique, n'etait plus le pauvre here d'autrefois, ses finances en etaient toujours restees au meme point. Une armee de creanciers le poursuivait ', et plusieurs 1 Des plus caractSristiques h cet gard est la correspondance fort aigre de Mirabeau, a peu pres a celte epoque, avec un de ECS crean- ciers, Jeanneret, le compagnon de Schweizer. Cette correspondance m'a ete gracieusement communique^ par M. C. de Lomenie. Dans une 138 LA VIK in: MIRAHEAU avaient ete payes par la reponse audacieuse : Re- passez quand je serai ministre. Les sommes qu'il d6pensail journellemenl pour son usage personnel etaient loin d'etre minimes. 11 lui fallait en outre subvenir aux frais de ce qu'il appelait son Atelier : c'etaient les auxiliaires dont les lumieres et le talent devaient venir a bout du travail enorme qui pesait sur ses epaules. Tout paraissait, il est vrai, sous son nom, mais on n'ignorail nullement combien de mar- chandises elrangeres ce pavilion couvrait '. Dumont, Du Roveray, Claviere lui etaient et lui restaient indispensables. II avail deja cherche a s'attacher Salomon Reybaz, exile politique suisse lui aussi, homme d'une instruction fort etendue, dont il avail reconriu, avec sa perspicacite ordinaire, la valeur et les ressources *. Si Reybaz resistait encore a ses avances, il s'etait du moins assure depuis le mois de septembre le concours de Pellenc, accouru de Provence. Pellenc et Mirabeau etaient deux hommes de nature bien diffe- rente;le methodique Pellenc reculait, epouvante, de- vant les explosions de passion tumultueuse de Mira- lettre du 19 octobre 1789, ou la dette de Mirabeau se trouve fixe"e au chiffre de H967 livres, Jeanneret s'exprima ainsi : J'ai toujours deteste les airs de grand seigneur, et je me croirais avili en les sup- portant de qui que ce soil et a plus forte raison de vous. Dans une autre lettre Jeanneret en vient a la menace : J'entamerai notre aflaire par un memoire imprirae. > 1 A noter la deposition de Jean Pelletier (Peltier) dans la Procedure criminelle instruite au Chatelet, 1790, I, 17. Depose qu'on lui a assure que le comte de Mirabeau est 'intimement lie avec une pro- digieuse quantite d'individus dont plusieurs tares et fl6tris etd'autres etrangers fugilifs de leur patrie, qu'il est surtout enveloppe d'une societe nombreuse de Genevois qui lui font la plupart de ses adresses et discours a 1'Assemblee nationale, qu'un de ces Genevois, entr'autres est le sieur du Roveray, membre d'une Society soi-disant d'amis des noirs . V. aussi dans le libelle de PELTIER, Salvum fac rcgem, 21 oct. 1789, p. 24, 25, une liste de Iravaux parus sous le nom de Mirabeau, avec indication des auleurs ; ce pamphlet mele le faux et le vrai. * PH. PLAN, Un collaborates de Mirabeau, Paris, 1874. CHAP. V. LES JOURNKES b'oCTOBIlE 1780, LTG. 139 beau. Mais Pellenc elait un auxiliaire precieux, des qu'il s'agissait de peser avec soin le pour et le contre d'une question, de developper logiquement une propo- sition ou un projet, dans un discours ou dans un me- moire. 11 ne faut pas d'ailleurs exagerer, comme on 1'a fait, 1'influence des idees politiques de Pellenc sur celles de Mirabeau. 11 n'etait nullement besoin des con- seils de cet esprit modere pour rectifier dans un sens monarchique ies principes de Mirabeau. Mais les services que Pellenc rendit a Mirabeau comme secre- taire intime ne sauraient etre evalues trop haut . Si Ton compte en outre les secretaires et autres employes dont Mirabeau avait besoin, on verra que c'etait tout un etat-major qu'il avait a entretenir. Personne ne connaissait mieux la triste situation pe- cuniaire de Mirabeau que La Marck. Pour toutes les eventualites celui-ci mettait a sa disposition trois cents louis d'or tires de sa caisse particuliere, mais c'etait la une goutte d'eau jetee sur un ferchaud. Mirabeau bru- lait de puiseraune source plus riche, et c'etait un sujet d'affliction pour La Marck, au courant de ses inten- tions. Mirabeau jugeait d'ailleurs que, s'il n'y avait pas services rendus de son cote, c'etait une veritable au- 1 Sur PELLENC, ?. tome I, p. 199; LUCAS DE MONTIGNY, VIII, 569 574. BACOURT, I, 183-185, 300, 393, II, 253 etc., FLAM.MEHMONT, La correspondance de Pellenc avec La Marck et Mercy, dans |La Revo- lution t'rangaise, 1839, 14 juin. Je dois a la complaisance de M. Flammermout li communication d'un extrait d'une depeche de Mercy a Co'oenzl, 8 janv. 1793 (Archives Vienne) : Ces deux person- nages, Mirabeau et Pellenc, s'accordaient tres bien dans leurs rap- ports de sagacite et de g^nie, ils ditTeraient beaucoup par leurs principes. Pellenc contribua a rectifier ceux de Mirabeau et a le rarnenerau parti de la cour, ce qui porta le roi et la reine a attacher Pellenc a leur service. Pellenc passa, en 1793, au service de 1'Au- triche. II paralt y avoir quelque injustice a le juger comme fit Talleyrand : C'estun homme venal. (Lettres ine'dites de Talleyrand a Napoleon, 1800-1809 publiees par PIERRE BEIXTHAND, Paris, Didier, 1889, p. 201) 1 10 I-A VIE DE M1RABEAU mone qu'il recevait : Un grand secours, ecrivait-il a son ami, je ne puis 1'accepter sans une place qui le le- gitime ; un petit me comprometlrait gratuitement. C'est la un langagc bien fier. Mais Lafayette allait bientot apres oser lui faire esperer, par Tintermediaire de La Marck, une somme de 50000 livres, qui devait, sans aucun doute, sortir de la cassette royale. Cette somme, il est vrai, ne fut jamais versee.Cependant, les negociationsen cours se poursuivaient avec accompa- gnement d'offres metalliques, que le premier orateur de I'Assemblee, le noble comte candidat au ministere, non seulement ne repoussait pas, maistrouvait simple- ment trop mesquines. Dans quel autre sens pourrait-on entendre ces lignes, que, le 28 octobre, il ecrivait 8, La Marck : Lafayette a fait-ce matin un envoi ridicule et sans motif, qui ne fournit seulement pas de quoi se degager envers vous. A quoi cela sert-il? De son cote, La Marck 1'encourageait maintenant a prendre le plus possible : Mon cher comte, lui repondit-il, pensez beaucoup plus a vous remettre en position inde- pendante qu'a combattre pour le ministere. Cette position ne peut pas manquer de vous y conduire, et le non succes de 1'autre entreprise vous reculerait trop. L'on conceit la situation penible et humiliante dans laquelle se trouvait Mirabeau. Trop faible pour repousser les tentations de Mammon, trop intelligent pour ne pas comprendre combien ildonnait ainsi prise sur lui, mal soutenu par Lafayette dans 1'attaque qu'ils avaient concerted contre le ministere, et pourtant force de persister dans cette alliance, parce qu'il se sentait la force de sauver plus tard la monarchic, il s'epuisaitpar une activite febrile, et se plaignait de n'avoir pas une seule nuit a lui. Dans ces m6mes journees il se multi- pliait a la tribune, sans qu'on put comprendre ce qui le maintenait en cet etat de tension perpetuelle. 11 com- CHAP. V. LKS JOURNEES o'oCTOBRC 1780, ETC. 141 battait la tentative que faisait le Dauphine de se dresser en etat d'hostilUe centre 1'Assemblee nationale, par la convocation de son assemblee provincial '. 11 appuyait la motion de Sieves selon laquelle toute la population male de la France, a partir de l'age de 21 ans, devait etre inscrite solennellement sur le tableau des citoyens . 11 prenait, avec le concours de Pellenc, une part des plus actives aux debats engages sur la nature des biens d'Eglise ; d'accord avec Talleyrand, il les declarait pro- priete nationale, et il faisait triompher son opinion 3 . 11 dirigea des critiques tres remarquables contre les propositions qu'apportait le Comite de constitution pour la division future du royaume, et tira, en cette occasion, profit des observations qu'il avail recueillies en Provence. Sans craindre de se mettre en contra- diction avec ses affirmations d'autrefois, il declara que la constitution de sa province etait une des meilleures qu'il connut. II vanta ses assemblies de di- vers genres, il celebra la facon dont les impotsy etaient leves. 11 s'ecria qu'il fallait bien se garder, sous pre- texte que {'administration pr6sentait dans son ensemble des defauts indeniables, de faire fi du bien la ou il se trouvait. Surtout il insista avec force sur cette idee que, dans 1'ecroulement d'un ancien Regime tout ver- moulu, il fallait tenir. le plus grand compte possible de la puissance de 1'histoire et de la coutume. Tracer une constitution, disait-il le 29 octobre, c'est peu de chose. Le grand art est d'approprier aux hommes 1 Les paroles qu'il prononga a cette occasion, resumees dans le Courrier de Provence, LVIII, ne sont pas areconnailre dans la repro- duction des Arch. part. 1 Duraont se pretend 1'auteur de ce discours (p. 200>. 3 Le discours donne par Ie9.1r<;/j. part. (IX, 033-44) n'a jamais 6te prononce, cf. Courrier de Provence LXU, 22, et MKJAX, If, 328 : Dis- cours qui devait Sire prononce dans la seance du 2. Dumont, 224-226, donne Pellenc pour 1'auteur de ce discours, mais il arrange dramati- quement son recit. 142 LA V1K DE M1HABEAU la loi qu'ils doivent cherir. Et quelques jours plus tard, le 3 novembre, lorsqu'il s'attaqua a la tendance que Ton avail de creer, par la transformation des an- ciennes provinces en 80 departments, une egalite raathematique et pourtant toute chimerique, lorsqu'il s'ecria que Ton ne brisait pas impunement les liens qu'avait formes dans le cours des siecles la com- munaute d'usages, de langage et de souvenirs, il donna un bel exemple de ce qu'etait cette sa- gesse pratique de 1'homme d'Etat, dont tant de theori- ciens dans 1'Assemblee se montraient absolument de- pourvus. Tous ces discours avaient trait aux questions discu- tees par 1'Assemblee. Des visees personnelles de Mira- beau, rien ne se laissait deviner. Une seule fois la me- fiance de ss collegues put etre mise en eveil. Le 27 octobre, on discutait les conditions d'eligibilite que devait etablir la Constitution. Petion demandait, bien qu'il fut seulement question de 1'eligibilite aux assem- blees primaires, que Ton declarat les ministres exclus de la representation. Mirabeau obtint 1'ajournement, sous pretexte que Ton n'etait pas suffisamment prepare a cette discussion. Dans la meme seaace, comme il demandait a nouveau la parole pour proposer une loi qui honorerait la nation, quelques murmures s'eleverent, on s'attendit a ce que Mirabeau cherchat, par un detour, a etouffer dans son germe la motion de Petion. Mais il s'agissait d'une tout autre proposition, qui, en verite, ne manquait pas d'etre osee, venant de lui. Mirabeau demandait que les banqueroutiers et les faillis fussent ineligibles aux conseils municipaux, aux assemblees provinciales et nationales, fussent inca- pables d'exercer aucune charge de judicature ou de municipalite quelconque, et que cette exclusion s'eten- dit a ceux qui n'auraient pas acquitte, dans le terme de trois ans, leur portion virile des dettes de leur pere CHAP. V. LES JOL'tlNEES D'oCTOBRE 1789, ETC. 143 mort insolvable l . Au COUPS des debats s'oftrit a Mira- beau 1'occasion souhaitee de porter un nouveau coup a la Caisse d'Escompte. On souleva la question de savoir si le fait d'avoir obtenu par une mesure ministerielle un sursis de paiement permettrait d'echapper a 1'inegi- bilite, et Ton montra combien cette exception serait favorable aux gouverneurs de la Gaisse d'Escompte. Mirabeau ne put entendre ces paroles sans bondir, il s'ecria qu'une pareille souillure ne pouvait etre to- leree. Cependant, tout poussait a un acte decisif. L'etat de guerre latente oil le ministere se trouvait vis-a-vis d'une grande partie de 1'Assemblee ne pouvait se prolonger. Mirabeau decida de tirer promptement la situation au clair, d'autant mieux qu'il n'y avait plus a compter sur le garde des sceaux, Champion de Cice. Le ruse prelat avait ete d'abord, autant qu'on peut le voir, tout dis- pose a un renouvellement dn ministere, a la condition que son poste lui fut laisse. Mais bientot il dut commen- cera craindre pour lui-meme, lorsque surtout ilvit qu'il etait question d'un changement complet dans le pou- voir executif. Des lors, il fit corps avec Necker et les autres. Mirabeau etait informe de ces hesitations. 11 soupconnait meme qu'un libelle dirige centre lui avait ete inspire par Cice. 11 se trouvait jour par jour tenu au courant, grace a Talon, lieutenant civil au Chatelet. Talon etait un homme qui, pourvu d'une grosse fortune, aspirait a jouer un role dans 1'Etat. Avant meme le de- but de la Revolution, il avait commence par se Her avec les meneurs du parti liberal, puis il avait offert ses ser- vices a Montmorin. Lorsque 1'etoile de Lafayette se leva, il s'attacha a ce general, et se chargea pour lui de la surveillance politique de Paris. En meme temps il se 1 Selon DUMONT, 200, c'etail Du Roveray qui avait ecril le discours de Mirabeau. Gelte assertion est confirmee par les correspondances conlenues dans The Life of Romilly, I, 288,291. l-4i LA VIK Dli M1HABEAU disait 1'ami de Champion de Cicre, et se presentait a oelui-ci comme le patron de Mirabeau, ce qui ne 1'em- pechait pas de guigner pour lui-meme la place de 1'ar- cheveque et de decouvrir ses intrigues a La Marck . Mirabeau esperait que Lafayette serait enfin secoue par les tergiversations de Cice. Par le fait, a la fin d'oc- tobre, Lafayette laissa echapper quelques paroles en- courageantes : Gonfiance reciproque et amitie ; voila ce que je donne et espere. 11 est vrai qu'il ne promet- tait pas par la d'employer son influence aupres du roi et dans 1'Assemblee a la chute de Necker, chute que Mirabeau considerait comme indispensable a la cons- titution d'un fort gouvernement parlementaire. Neanmoins, le 5 novembre, Mirabeau commenca 1'attaque. Au nom des citoyens de Marseille, de cette ville qui etait le berceau de ses peres, il se plaignait que, dans Instruction relative aux desordres dont cette cite avait ete le theatre au cours de 1'ete, on eut ne- glige d'appliquer les lois provisoires sur la procedure criminelle 2 . Les ministres chercheraient-ils encore des detours? voudraient-ils rendre nuls vos decrets en ne s'occupant qu'avec lenteur de leur execution? Ce fut 1'occasion d'une foule de plaintes analogues. Mira- beau obtint un succes complet. Le lendemain il ecrivit triomphalement a La Marck que maintenant il esperait aussi gagner la grande bataille . II 1'engagea sans tarder, dans la seance du 6 novembre, avec 1'habilete d'un tacticien consomme. Il parla de cette crise financiere formidable a laquelle un Necker mSme se trouvait incapable de remedier. L'impot sur le revenu et les dons patriotiques n'avaient pas ete plus efficaces pour comblerle goufTre que les precedentes tentatives 1 Sur la vie de Talon, consulterla Bioy. univ. et STAEDTLER, II, 519^ 521, lequel avail entre les mains dea papiers provenanl de La Marck. Cf. Mdmoires du due des Cars, 1890, II, 72. 2 Cf. GUIBAL, II, U8 sqq. CHAP. v. u:s jo r KNEES- D'OCTOIWE 1780, ETC. 14*i d'emprunt. Le ministre n'avait plus qu'une seule res- source, la Gaisse d'Escompte. Mais le credit de celle-ci se trouvait aussi gravement atteint. Plus elle emettrait de bons sans couverture, plus sa situation serait desas- treuse. Pour couper le mal a la racine, 1'orateur ne voyait qu'une conduite possible, c'etait de rompre ab- solument avec le systeme de Necker, d'abandonner la Caisse d'Escompte a son sort, et de constituer une Caisse nationale, qui serait uniquement destinee a satisfaire les creanciers de 1'Etat. 11 ne lui paraissait pas moins pressant de mettre un terme a la terreur constante que causait aux Parisiens la menace d'une disette. II mon- tra que les Etats-Unis seraient assurement disposes a s'acquitter en ble d'une partie de leur dette envers la France, et demanda que Ton engageat directement des negociations a ce sujet. Ces deux propositions en cou- vraient une troisieme, a savoir que Ton aceordat aux ministres voix consultative dans I'Assemblee jusqu'au moment ou la Constitution aurait fixe des regies a cet egard. Toutes les ressources que peuvent offrir 1'experience politique etlasaine raison reunies pour faire triompher une these d'apparence aussi humble et d'intelligence si aisee, furent raises en oeuvre par Mirabeau. Une sor- tie sur le memoire ministeriel du 2-4 octobre lui fournit une introduction convenable. Puis il passa immedia- tement de la critique des embarras actuels a 1'expose des mesures de salut. Rarement il s'etait montre plus persuasif, au sens propre du mot, que lors- qu'avec un art extraordinaire il s'eflbrra de con- traindre ses auditeurs a sacrifier leurs convictions a la sienne propre : Tous les bons citoyens soupirent apres le retablissement de la force publique ; et quelle force publique parviendrons-nous a etablir, si le pouvoir executif et la puissance legislative, se re- gardant comme ennemis, craignent de discuter en STERN, Mirabeau II. 10 146 l.A VIK I IK MIKAKKAU commun sur la chose publique ?... Qu'on me disc pour- quoi nous redouterions la presence des rainistres ?... Non, Messieurs, nous ne cederons point a des craintes frivoles, a de vains fantomes... Les premiers agents du pouvoir executif sont necessaires dans toute assemblee legislative. 11 est possible que Du Roveray eut com- pose la partie du discours qui contient 1'eloge des insti- tutions anglaises '..Mais a coup sur Ton sent dans toute cette harangue le souffle de Mirabeau combattant pour sa propre cause. Et en effet, s'il triomphait, rien ne s'opposait plus a ce qu'il put garder le secours de sa puissante parole, lejour ou son reve d'entrer au Conseil du roi se serait enfm realise. Sur le premier moment les trois propositions furent egalement bien accueillies. Mais ensuite vint la re- flexion. On demanda la disjonction ou 1'ajournement. Finalement, on vota 1'ajournement, sans date precise pour les deux premieres propositions, au lendemain pour la troisieme. La nuit fut mise a profit pour arra- cher a Mirabeau cette victoire qu'il croyait deja tenir. Les details sont contestes. Nous ne savons ce qui se passa au couvent des Jacobins, dans lequel 1'ancien club breton etait maintenant installe 2 . Nous pouvons seulement supposer que Necker et ses collegues firent lout pour semer la defiance centre Mirabeau, tandis que Lafayette ne fit rien pour contrarier leurs menees. Mais si Mirabeau se trouvait abaudonne par une partie de la gauche, ses projets allaient etre reduits a neant par 1'hostilite certaine de la droite. Et ce fut ainsi que les choses se passerenl dans la seance du 7. Des banes dela droite se leva d'abord Francois de Montlosier, qui, ra- conte-t il lui-meme, pousse par un ami du garde des sceaux, s'ecria de prendre garde, car ily avait un sens 1 DUMONT, p. 199; beaucoup d'erreurs, au reste. * V. les indications que donne A. LAMETH, I, 241. I:HU. v. I.ES joiRNEES D'OCTOBRE 1789, ETJ. 147 mystique cache dans la proposition de Mirabeau. II demanda que cette proposition fut discutee lorsque la question qu'elle Iranchait viendrait en deliberation, au cours desdebats sur la constitution . Un membre de la gauche, Lanjuinais, egalement le porte-parole de Champion de Gice, prit aussi la parole ; il s'ecria, dit-pn : Un genie eloquent vous entraine et vous subjugue, que ne ferait-il pas s'il devenait ministre ? Au cas ou la proposition de Mirabeau serait adoptee, il demandait, s'en referanta ses cahiers, que les repre- sentants de la nation ne pussent obtenir du pouvoir executif, pendant la legislature dont ils seront mem- bres, et pendant les trois ann6es suivantes, aucuno place dans le ministere, aucune grace, aucun emploi, aucune commission, avancement, pension et emolu- ment, sous peine de nullite et d'etre prives des droits de oitoyen actif pendant cinq ans. > Blin, le depute de Nantes qui, le jour precedent, avait deja pris la parole contre Mirabeau 2 , ne trouva pas encore cela assez clair ; il demanda qu'a la proposition de Mirabeau fut adjoint 1'amendement suivant : Aucun membre de 1'Assemblee ne pourra, dorenavant, passer au ministere pendant toute la duree de la session. Mirabeau ne put garder plus longtemps le silence. Avec un calme apparent, il developpa tous les avan- tages d'un gouvernement parlementaire, et il conclut en demandant si Ton voulait avoir au bane des minis- tres des courtisans ou des gens rejetes par la confiance du peuple, en demandant si Necker lui-meme aurait du quitter sa haute situation au cas ou Ton aurait eu le bonheur de le voir sieger parmi les deputes. II y avait 1 II est Evident que MONTLOSIER, dins ses Memoir es I, 337-339, con- Jond en une aeule les deux seances des et 7 novembre. C'est a Lanjuioais lui-meme qu'il aurait entcndu avouer qu'il dtait le porte- parole deCice. Le Fai test con firm<5 par LAFAYETTE, II, 370. 1 Gf. le Courrier de Provence, LXI1I. 148 LA VIK IK MIIIAHKAU deja quelque ironie dans cette allusion. Quittant le ton aride de la discussion, Mirabeau poursuivit en disant que, sans doute, Blin visait seulement a 1'exclusion de certains membres de 1'Assemblee ; mais ce n'etait pas la ce qui devait faire sacrifier un principe salutaire : Quels sont ces membres? Vous 1'avez deja devine, Messieurs, c'est ou 1'auteur de la motion, ou moi. Je dis d'abord, 1'auteur de la motion ; parce qu'il est pos- sible que sa modestie embarrassee ou son courage mal affermi aient redoute quelque grande marque de con- fiance, et qu'il ait voulu se menager le moyen de la re- fuser, en faisantadmettre une exclusion generate. Je dis ensuite moi-meme : parce que des bruits populaires r6- pandus sur mon compte ont donne des craintes a cer- taines personnes, et peut-etre des esperances a quel- ques autres ; qu'il est tres possible que 1'auteur de la motion ait cru ces bruits ; qu'il est tres possible encore qu'il ait de moi 1'idee que j'en ai moi-meme ; et des lors, je ne suis pas etonne qu'il me croie incapable de remplir une mission que je regarde comme fort au-des- sus, non de mon zele ni de mon courage, mais de mes lumieres et de mes talents, surtout si elle devait me priver des lecons et des conseils que je n'ai cesse de recevoirdans cette Assemblee. Voici done, Messieurs, 1'amendement que js vous propose : c'est de borner 1'exclusion demandee a M. de Mirabeau, depute des communes de la senechaussee d'Aix. Je me croirai for*t heureux, si, au prix de mon exclusion, je puis conser- ver a cette Assemblee 1'esperance de voir plusieurs de ses membres, dignes de toute ma confiance et de tout mon respect, devenir les conseillers intimes de la na- tion et du roi, que je ne cesserai de regarder comme indivisibles. Getle ironie mordante ne produisit pas plus de r6sul- tat que les meilleures considerations de fond. On rejela toutes les autres propositions pour en venir a Tadoption CHAP. V. LKS JOLRNKES D'OCTOBRE 1789, ETC. 149 de celle de Blin. La grande bataille elait perdue, et non pas seulement une bataille, mais toute la campagne. Mirabeau eut la force d'accepter sa defaite d'un air souriant. Son sourire ressemblait a celui du comedien qui reste fidele a son role, m6me alors qu'il a senti sur son coeur la griffe de la mort. CHAPITRE VI RELATIONS AVEC LE COMTE DE PROVENCE Le 7 novembre 1789 est la date decisive dans la vie politique de Mirabeau. Tout espoir lui etant refuse d'atteindre au but par un droit chemin, il se vit rejete au role d'intrigant. 11 aurait pu etre un grand ministre, il fut un grand faiseur d'intrigues ; il aurait pu defen- dre a la face du monde un programme de gouverne- ment fier et net, il s'enfonca de plus en plus profonde- ment dans un reseau toufl'u de conspirations secretes. Son ressentiment s'attacha surtout a cette Assemblee qui avait reduit ses projets aneant. Alaverite, il eutfait une grosse faute en lui tournant le dos. Ge fut a dessein qu'il prononca, trois jours apres 1'humiliationqu'il avait recu, un grand discours sur la division future du royaume, discours ou se revelaientla meme moderation et la meme prevoyance d'homme d'Etat que dans le precedent. II renouvela sa proposition de substituer a la division en 80 departements, que voulait faire adopter le Comite de constitution, une division en 120 departe- ments ou Ton n'aurait pas tenu compte uniquement de 1'extension territoriale. II montra de nouveau que Ton eviterait ainsi de separer violemment les habitants d'une meme province, comme de multiplier d'une CHAP. VI. KKLATIOXS AVEC LE CO MTE DE PROVENCE 151 facon inquietante les rouages de la machine adminis- trative. Gette chaleur de parole avec laquelle il s'eflbrca. de faire respecter tous les interetsdans la refonte bardie de 1'ancienne France fut bien la meme qu'il avait mon- tree dans ses precedents discours '. Mais il confessa a ses amis qu'il etait bien las. Et tandis que le Courrier de Provence faisait entendre une critique discrete a 1'adresse de ces hommes qui, le 6 novembre, unis par des interets personnels, s'etaient unis tous centre un, Mirabeau se laissait aller dans Tintimite a des ap- preciations moins mesurees que jadis sur ses col- legues. L'Assemblee, avait-il dit naguere, est un ane indompte. Chez nous, ecrivait-il a Mauvillon, le meme quart d'heure peut offrir I'heroisme de la liberte et 1'idolatrie de la servitude. Bientot il ne vit plus d'autre moyen de salut pour la France que de se passer autant que possible de cette Assembleerecalcitrante, tumultueuse, ostraciste par excellence. Le second objet de son animosite etait Lafayette. La conduite du general avait ete fort equivoque. 11 avait pris le masque d'un allie, pour n'etre d'aucun secours au moment decisif. Mirabeau s'eloigna de lui. Lafayette demanda des explications par I'intermediaire de Se- monville, et en recutdans une fort belle lettre de Mi- rabeau, du premier decembre. Mirabeau faisait sentir au general que son irresolution et son gout pour les demi-mesures causaient un tort infini a sa propre renommee et a 1'Etat tout entier. Les reproches moraux que Lafayette, fort du sentiment de sa vertu, lui avait adresses Mirabeau les repoussait du ton de 1'innocence 1 L'on ne sail rien de sa participaiion aux travaux des depule"s provenyaux pour la nouvclle division de la Provence. Toutefois, Ton trouve son nom au bas d'une carte du nouveau departement des Boucbes-du-Rh6ne conservee a Marseille, v. RIBBE, Pascalis, p. 238. En tout cas, dans les comites. il s'effaga devantson colleguc Bouche. V. notamment le memoire de celui-ci Arch. part. X, 455-459. Cf. GUIBAL, II, 195-200. \'.\'2 LA VIE DE MIRABEAU calomniee. La Marck etait fort satisfaitdu langage de son ami : Si le general vient a rompre avec vous, disait-il, c'estlui qui aura tort. A la verite, il n'y eut pas pour 1'instantde rupture officielle. Mais les relations resterent froides. Mirabeau ne voyait toujours en La- fayette que le Grandisson-Oomwell, et Lafayette ne voyait guereen Mirabeau qu'un habile coquin . Mirabeau ne pouvait pas se brouiller avec 1'Assem- blee. 11 ne pouvait pas dire de Lafayette cequ'il en pen- sait reellement. Quant a Necker, il n'etait plus besoin de le menager meme en apparence. L'escamoteur, comme il le remarquait en triomphant, avail epuise tous ses tours. Get homme, ecrivait-il a son ami de Brunswick, cet homme qui ne fut jamais qu'un finan- cier mediocre... perdrait dix empires plutot que de compromettre son amour-propre. La veritable agonie qu'il cherche depuis quelques mois a prolonger est en- fin convertie en maladie de langueur. Lorsqu'il se a moquait des jeremiades de Necker, il songeait princi- palement a cet expose par lequel, le 14 novembre, le mi- nistre preparait a 1'Assemblee la plus desagreable des surprises. Necker laissait echapper 1'aveu qu'il fallait a tout prix arriver a se procurer pour 1'annee courante et pour la suivante un subside extraordinaire de 170 mil- lions. Pour la confection de ce remede il proposait de recourir a son ancienne recette, de transformer la Caisse d'Escompte en Caisse nationale, en augmentant le nombre de ses actions et en ameliorant ses statuts ; le privilege aurait cours pendant une serie d'annees, et Tadministration serait surveillee par des commissaires de 1'Assemblee. II pensait, dans ces conditions, etre a meme d'emprunter les 170 millions selon sa methode ordinaire. Mais il jugeait absolument necessaire d'en- gager < la pleine et entiere garantie de la nation pour 1 MORRIS, I, 288. CHAP. VI. RELATIONS AVEC LE COMTE DE PROVtNCE 153 relever un etablissemenl qui deja avail fait jusqu'a 156 millions d'avances a Tfilat, et dont la situation pour Finstant se trouvait fort critique. Les dangers de ce plan sautaient a tous les yeux, meme si Ton faisait abstraction de la deviation de plus en plus considerable qu'il amenait dans les attributions primitives de la Caisse d'Escompte. Au point ou les choses en etaient, la nation n'avait evidemment pas plus de credit que sa creanciere si compromise. La proposition de Necker n'etait done, comme le remarquait le Journal de Mi- rabeau, qu'un palliatif qui prolongerail la maladie. Montesquiou, le rapporteur du Comite des finances, n'en jugeapas moins necessaire, dans une esquisse aussi incolore que superficielle des budgets futurs, de consi- derer comme encore ouverte la question de savoir si TEtat devrait, a 1'avenir, continuer a faire usage du secours jusqu'alors indispensable de la Caisse d'Es- eompte, ou s'il se sentirait la force de Jeter cet etablis- sement par dessus bord. Tout autre fut la conduite de Mirabeau. Gomme personne ne voulait lui disputer la parole sur une question qu'il avail rendue presque sienne, il put, avec 1'aide de Claviere ', engager a nou- veau,le20 novembre, une altaque a fond conlre Necker. De fail, quand Mirabeau criliquail ouverlemenl les operations faites precedemment par un elablissement donl la ruine etait imminente, c'etail en realile le pro- tecteur de cet etablissement qui se trouvail alleinl, le ministre malheureux qui devait s'entendre dire que le temps des miracles politiques elail passe. Les paroles de Mirabeau, tanlot graves, tantot ironiques, firent une telle sensation que Ton ordonna 1'impression de son discours. Mais ce meme honneur fut accorde a son ancien ami Du Pont, qui pril, non sans adresse, la 1 LUCAS DE MONTIGNY, VII, 32, dit qu'il existe un manuscrit de Claviere, sur lequel les corrections seules soni de Mirabeau. 15 i LA VIK UK MIRABKAU defense de Necker et de la Gaisse d'Escompte, cette chaloupe qui, dans lalempele, avail sauvel'equipage du vaisseau de 1'Etat. Le collaborateur de Turgot se devait de ne pas laisser en souffrance la creation de Turgot. Les actionnaires do la Gaisse d'Escompte entre- prirent aussi de se defendre centre les attaques passion- nees de Mirabeau. Dans une de leurs assemblies, Lecouteux de Gauteleu traite ces attaqaes de pures calomnies 1 . Lavoisier, a qui ses occupations scien- tifiques laissaient le temps de sieger dans le conseil d'administration de la Caisse d'Escompte, declara que la plupart des ennemis de cette institution etaient entraines par des prejuges injustes. Tous deux, le se- cond comme remplacant seulement, appartenaient a 1'Assemblee natioriale et s'occupaient a combattre Mi- rabeau. L'Assemblee nomma une commission pour etudier la situation d'un etablissement si violemment et si souvent attaque, chargea le due duChatelet et Tal- leyrand de lui faire des rapports detailles, et prit enfin, le 19 decembre, une resolution dont reflet allait se faire longtemps sentir sur les destinees de la France. L'idee fondamentale de Necker, que 1'Elat devait, dans 1'avenir comme dans le passe, recourir aux ser- vices de la Gaisse d'Escompte, fut adoptee. Mais on refusa de transformer cet etablissement en banque nationale, on n'accorda le cours force de ses papiers quejusqu'au l er juillet 1790, et on limita a 80 millions la somme qu'il devait avancer de nouveau a 1'Etat. En outre, TAssemblee vota un decret dont la hardiesse devait effrayer Necker. A vrai dire, le ministre avail bien lui-meme parle d'assignations qui seraienl deli- vrees pour la vente des biens domaniaux et ecclesias- liques. Mais il considerait ces assignalions comme 1 Seconde Assemblee des actionnaires de la Caisse d'Escompte tenue le 20 novembre 1789. Annexe au n LXVIII du Courrief de Provence. CHAP. VI. IU LAIHi.XS AY EC LE COMTE DE PROVENCE 155 simplement destinees a couvrir les nouvelles avances de laCaisse d'Escompte transformed. Ne pouvons-nous pas, dit alors Petion, fabriquer nous-memes le nume- raire ficlif dont la necessite est reconnue? Ne pouvons- nous pas lui donner nous-memes la confiance dont il a besoin pour circuler dans toutes les parties de 1'em- pire? La majorite suivit son avis. Elle decida, reve- nant au plan de mise en vente des biensde la couronne et du clerge, la fabrication d'assignats portant interet, non seulement pour satisfaire la Caisse d'Escompte, mais jusqu'a concurrence de 400 millions. On evitait encore de donner a la totalite de ces assignats cours force legal. Necker se resigna, du moment qu'il voyait sa chere caisse de salut admise dans la combinaison. Mirabeau n'avait joue d'autre role dans tous ces de- bats Financiers que celui d'observateur attentif. Sans doute il constatait que Necker etait encore trop fort pour qu'il y eut utilite de bruler toutes les munitions. D'ailleurs, il se trouvait aussi occupe a d'autres ques- tions. II rompait une lance en faveur des Corses defenseurs de leur independance; il en rompait une autre en faveur de ses amis democratiques de Geneve ' ; il intercedait pour les citoyens de Marseille incarceres ; il lultait pour acquerir aux Juifs 2 et aux comediens des droits egaux a ceux des autres citoyens ; il tachait, au cours des debats constitutionnels sur les conditions d'electorat et d'eligibilite, de convertir ses collegues a un systeme fort soigneusement combine d'education politique, qu'il considerait comme une clef de voute sociale. Toutefois, il ne perdait pas de 1 V. la letlre de Clavi^re, Du Roveray, Dumoat i Volney, comme complement explicatit' du discoors de Mirabeau du 20 decerabre 4769. Arch. parl. XI, 42. 8 Selon J. N. DCFORT COMTE DE CHEVERNY, Mdmoires sur le rtgne de Louis XVI et sur la tle'volution, II, 95, Mirabeau aurait traite le meme sujel au club des Jacobins. 156 I .A VIK l>fc MIRABEAU vue le ministre si deteste et ses proteges. La polemique du Courtier de Provence centre la Caisse d'Escompte augmentait de violence a chaque numero. Chacun pouvait lire entre les lignes que c'etait Necker surtout dont il s'agissait. Nul autre que Necker ne venait a la pensee quand il etait question de 1'homme qui a inevitablement, quelque vertu qu'on lui suppose, mille raisons de convenance, de prudence, pour epargner les fripons accredites et fermer les yeux sur les abus qu'il n'ose pas corriger 1 . Et lorsque, le 28 novembre, Malouet cherchait a rejeter sur d'autres la responsabi- lite des estimations erron6es relatives aux finances, Mirabeau lui repondait : Le ministre n'est inculpe par personne. Eh ! qui parle d'un homme ? qui s'inte- resse a un homme ? et qui veut troquer le despotisme pour de 1'idolatrie ? Parlez des choses et non de 1'homme. Dans ces circonstances les decrets du 19 decembre devaient causer a Mirabeau un profond. mecontente- ment. Certes, lui-meme n'avait pas peu contribue a faire mettre les biens du clerge k la disposition de la nation, qui, en revanche, devait subventr aux frais du culte, a 1'entretien des ecclesiastiques, et aux depenses d'assistance publique. Mais il ne voulait pas de cet amalgame entre les affaires de secularisation et les plans de Necker. Avec une irritation aveugle, il rejeta sur le ministre la responsabilite de 1'acte qui s'accomplis- sait : Vous serez bien afflige, ecrivit-il a La Marck apres le vote, de 1'indicible balourdise du premier ministre des finances qui vous fait decreter la vente de 400 millions de biens du clerge, dans les circonstances actuelles, pour servir de base a la Caisse d'Escompte, et prolonger de quelques semaines labanqueroute; car il y marche tout droit, autant du moins qu'il est au pouvoir des hommes de le faire. 1 Courrier de Provence, LXXII, p. 12. CHAP. VI. RELATIONS AVEC LE I'.OMTli DE PROVENCE 157 La Marck etait parti recemmenl en voyage. II avail pris un conge pour se rendre en Belgique, dans sa pa- trie, oil le soulevemenl contre Joseph II celebrail alors des triomphes eclalants. Depuis longtempsil avail offert ses services au Franklin beige, comme les Bra- bancons ivres de joie avaient surnomme 1'avocat Van der Noot. 11 avail ecril au comile revolulionnaire de Gand que la derniere goutte de son sang appartenait a la Belgique, soil qu'elle voulul reconquerir ses ancien- nes libertes, soil qu'elle voulut se constiluer en republi- que federative. Lorsqu'il pril conge de 1'Assemblee na- tionale, il declara qu'il se ferait toujours unegloire de porler partout ses lecons, ses senlimenls el ses princi- pes '. Bienlol apres, suffisammenl delrompe, il se re- penlit fort d'avoir pu oublier la fidelite qu'il devail a la maison de Habsbourg, au poinl de reporler, ne ful- ce qu'un moment, ses sympalhies sur les meneurs du mouvemenl beige. Mais pour 1'instanl il elail domine par 1'aversion que lui inspiraienl les allures autorilaires de 1'empereur. Mirabeau, 1'ancien adversaire de la po- litique de Joseph II, raflermissail dans ces senlimenls. C'esl avec joie que 1'auleur del'opuscule sur la liberle de 1'Escaut, voyait arriver a un commencemenl de realisation la prediclion qu'il avail faile relalivemenl a la conslitulion d'une Belgique independante. Camille Desmoulins, le spiriluel gamin el journalisle parisien, qui publiail depuis peu le Journal Revolulions de France el de Brabanl, el qui elail depuis le mois de seplembre un des convives lesmieux accueillis a la table si richemenl servie de Mirabeau, elail assur6 de son ap- probalion lorsqu'il enlonnail des hymnes a la gloiredes Beiges . 1 Arch. parL X, 574. Letlre du Prince d'Aremberg, comte de La Marck au comite de Gand, 10 decembre 1739, imprimee dans ic Courrier de Provence, n LXXV1II. *Pour les details relatifa aux premieres relations eatre Desmou- 138 LA VIE DE MIHABEAU Une partie de la correspondance si active de Mirabeau avec La Marck a trait aux evenements qui se derou- laient en Belgique. Mais il y est surtout question des affaires de Paris. Mirabenu revient conslamment sur le besoin que Ton aurait d'un gouverneraent sage et fort. Un ministere fort et sage dont lui-meme en- tendait etre 1'ame, puisqu'il ne pouvait en faire partie comme membre de 1'Assemblee, voila quel etuit le der- nier but de tous les efforts de Mirabeau. Poursuivi par la mefiance de 1'Assemblee,, brouille avec Lafayette, irrite de la tenacite avec laquelle Necker se crampon- nait a son poste, il pensait pourtant apercevoir une ancre de salut. Depuis les journees d'octobre, sinon de- puis une epoque plus reculeo, le comte de Provence jouait un grand role dans ses combinaisons politiques. Par I'intermediaire du due de Levis, que ses lettres de- signent du pseudonyme a clef de 1'homme gris , il etait reste en communication avec le palais du Luxem- bourg, residence de Monsieur. A coup sur celui-ci ne manquait pas d'ambition. Sceptique et egoiste, con- vaincu de 1'incapacite de son frere, habitue a cabaler contre sa belle-soeur, Monsieur brulait de mettre a pro- fit leur embarras. Mais il voulait etre plus que le pre- mier conseiller de la couronne. 11 est difficile d'inter- preter autrement, si on 1'admet pour authentique, une lettre que lui adressait Mirabeau, tres vraisemblable- ment a cette epoque : Galmez, calmez, je vous en conjure, une impatience qui perdra tout. G'est preci- sement parce que votre naissance vous a place si pres du trone qu'il vous est difficile de franchir la seule marche qui vous en separe. Nous ne sommes ni en Orient, ni en Russie, pour trailer les choses si leste- ment.... En France, on ne se soumettrait pas a une revo- lins et Mirabeau, voir la Correspondance du premier et les Rduolu- tions de la France et de lirabanl, n, 46. CHAP. vi. it KLATIONS AVEC LE COMTE DE PROVENCE 150 lution de serail '. 11 lui cpnseillait de ne pas entamer inconsiderement des intrigues dont le but lui parais- sait pour 1'instant hors d'atteinte. Le plan que Mirabeau jugeait praticable elait tout autre : il consistait en substance & contraindre la cour de donner au frere du roi, sous un titre quelconque, une situation qui en eut fait le Richelieu de la Revolution, avec le depute d'Aix comme pere Joseph dans la cou- lisse. Que le roi, disait-il quelque temps apres dans un memoire destine au prince, que le roi s'annonce de bonne foi pour adherer a la revolution, a la seule condition d'en etre le chef et le moderateur ; qu'il oppose a 1'egoisme de ses ministres un representant de sa famille dispersee, qui ne soil pas lui, parce que son metier de roi est et doit etre exclusif de 1'esprit de famille, mais qui soil tout a la fois la caution de cette famille, et en quelque sorte son otage et 1'organe non ministeriel de la volonte du chef de la nation ; aussitot Ton verra la confiance ou du moins 1'espoir renaitre, le gout de la monarchic reparaitre et les partis qui veu- lent de bonne foi que 1'empire francais ne se decompose pas ou ne devienne pas, pour un demi-siecle, 1'arene des prix sanglants de quelquos ambitieux subalternes, ou de quelques demagogues insenses, se rallier autour du Bourbon devenu le conseil du roi et le chef des amis de 1'autorite royale, regler et subjuguer 1'opinion et dompter lesfactieux. Le choix de ce Bourbon est indi- que, non seulement par la nature, mais par la ne- cessite des choses, puisque tous les princes du sang, excepte un seul, sont en conspiration reelle ou pre- sumee, et regardes comme les ennemis de la nation si universellement, qu'il est douteux qu'ils puissent etre sauv6s par 1'avenement de Monsieur, mais qu'il t Louis BLA^C, livrell, chap. VH(fid. 1852, III, 163,) d'apresle ma- nuscrit deSAUQUAiRK SouDGNfe, sans indication de date. 160 l.A VIE DE M1RABEAU est certain qu'ils ne peuvent I'etre que par la '. Celui qui fut plus tard Louis XVIII ne montrait tou- tefois pas trop d'ardeur a se confier a la direction de Mirabeau. Sans doute ce dernier pouvait ecrire a La Marck : Au Luxembourg on meurt d'envie de se mettre en avant. Mais il ajoutait : On tremble, ou bien : On a peur d'avo^r peur. Alors se produisit, vers la fin de decembre, un evenement qui forca Monsieur a s'unir plus etroitement a Mirabeau, pour echapper par ses conseils a une situation des plus perilleuses. Ge fut 1'arrestation du Marquis de Favras, suivie du proces de ce gentilhomme au Ghatelet et de son sup- plice en place de Greve. II plane encore denos jours une certaine obscurite sur ces evenements, qui eurent le plus grand retentissement 2 . Toutefois il ne parait aucunement certain, comme le pensait 1'ambassadeur d'Autriche, que le comte de Provence ait ete simple- ment mis en avant, comme un instrument, utile, par des intrigants sans scrupules, Mirabeau a leur tete 3 . Ge fut bien plutot lui qui sacrifia un instrument utile, tel que s'etait offert a lui le royaliste exalte Favras, lorsqu'il le vit pris et mis sous les verroux. ICt il hesita d'autant moins que tout Paris parlait de la grande cons- piration de Favras et de Monsieur, dont les premieres victimes auraient ete Lafayette et Bailly. Dans les temps de troubles les accusations les plus violentes sont ad- inises avec la plus grande legerete. Le comte de Pro- vence fut fletri comme complice d'un monstrueux pro- 1 LAFAYETTE II, 495, ct Daoz, III, 100. Cf. acesujetles observations dc STAEDTLER, I, 430. 2 V. 1'etude approfondie d'ALExis DE VALON dans la Revue des deux Mondes (ISjuin 1851) et de SEPET, Mirabeau et le comte de Provence dans la Revue des Questions kisloriques (Janvier 1895). Cf. 1'allu- sion aux rapports entre Favras el Monsieur, ainsi qu'au danger de les voir de"voiles aprea la Restauration. Oelsners Briefe an Stuege- mann (ed. Dorow, 18O) p. 63. 3 Mercy i Kiunilz, 28 Janvier 1790. Archives Vienne. CHAP. VI. KM I A I IONS AVEC LE CO.MTE DE PROVENCE 161 jet. Une demarche extraordinaire, une declaration pu- blique et solennelle parut etre necessaire pour lui ren- dre son credit. Ce fut Mirabeau, de concert avec le due de Levis, qui s'employa dans ce but. 11 cherchait en merae temps a dresser le prince en face de Lafayette, dont la popularite menacait d'etre accrue encore par les derniers evenements. Le 20 decembre Monsieur parut devant la Commune de Paris, convoquee tout expres, et se justifia dans undis- cours que le Courrier de Provence signala comme un mo- nument precieux de la Revolution. La louange n'etait pas impartiale, car lefondateur du Courrier de Provence lui- memeavait compose ce discours a 1'usage du prince. 11 le fit parler comme un simple citoyen s'adressant a ses concitoyens pour repousser loin de lui 1'accusation de s'etre engage dans une alliance coupable avec Favras, pour rappeler son passe liberal, et pour declarer solen- nellement que 1'autorite du roi etait la sauvegarde de la liberte du peuple, que la liberte du peuple etait le fondement de 1'autorite du roi. Le succes fut ecrasant. On ne se montra pas moins satisfait d'un ecrit dans lequel le prince rendait compte a 1'Assemblee de sa demarche, en quelques phrases courtes et dignes. La encore c'etait Mirabeau qui avail secretement guide la plume du prince. Appele comme temoin dans le proces contre Favras, Mirabeau s'etait lave de tout soupcon de complicite avec lui, sans toute- fois pouvoir nier qu'il 1'eut connu '. Le cours des evene- ments vint encore accroitre les esperances du tribun, bien que Tentourage de Lafayette fit jouer toutes les mines contre lui, et que la reine accablat ostensi- blementde prevenances hypocrites le beau-frerequ'elle hai'ssait tant : Le succes du discours ci-joint qu'encore 1 Nonitcur, 1790, 16 Janvier, 8 fevrier. Journal de Paris, 9 fevricr 1790, p. 160. Sir UN, Mirulw.i II. il 102 LA YIK I)K MIHAHKU on a gate, ecrivait-il a La Mark, a ete enorme. S'il sail suivre cette ligne il va prendre le plus grand ascendant el Mre premier ministre par le fait. 11 s'exprima d'une maniere analogue, lorsque la lettre du prince eut ele lue dans 1'Assemblee. Au commencement de Janvier il put, en redigeant le memoire de Monsieur destine u Louis XVI, motiver la prevention de celui-ci a devcnir le pilote nominal d'un nouvel equipage sans lequel le vaisseau ne pouvait plus marcher. Mais il ne se dissimulait pas qu'il etait encore bion leloigne de son but : Monsieur, disait-il, a la purely d'un enfant, mais il en a la faiblesse, et il est extremc- ment difficile de lui faire comprendre que s'il se laissait faire seulement 21 heures, il serait un second due d'Orleans... II mollit et ne se rejouit d'un succes iWm'. 1 que comme on se felicite d'une bataille gagnee qui necessite a faire un siege tres douteux. II estimuit qu'on ne lui temoignait pas assez de confiance : 11s voudraient bien trouver pour s'en servir des etres am- phibies, qui, avec le talent d'un homme, eussent 1'aQiL* d'unlaquais. II n'etaitpas toujours satisfait de la con - duite meme du due de Levis. L'inevitablo Semonvillo, qui ambitionnait une mission diplomatique en Bel- gique, lui paraissait flatter les deux partis et tra- vailler tantot pour le comte de Provence, tanlot pour Lafayette. Gelui-ci epiait pas a pas les demarches de Mirabeau, lesquelles restaient si pen secretes, que des envoyes etrangers, comme ceux de Suede et d'Amc- rique, s'en rendaient parfaitement compte. A la meme epoque Mirabeau devait faire face a dc nouvelles difficultes d'une autre sorte, par suite dn depart de plusieurs de ses collaborateurs. Alors qu'unc masse enorme de travail pesait sur ses epaules, Du Hoveray le quitlait pour regagner sa patrie, qui rap- pelait les bannis; peu de temps apres Dumont se disposa a partir pour aller retrouver ses amis d'Angleterre. Los CHAP. VI. HEL.VIHiN" VVKC LE CO.MTE DE PROVEXCK Genevois ne prenaient plus interet a la redaction du Courtier de Provence, et les resullats financiers de 1'en- treprise n'etaient rien moins que satisfaisants, par suite de la mauvaise administration de Lejay. Mirabeau se trouva meme surle point de quitter celui-ci, sans tou- tefoisrompre completement avec M" Lejay. Meme avec Pellenc il n'etait pas toujours d'accord. C'est que si Mirabeau etait d'ordinaire un homme des plus char- mants dans les relations journalieres. il se laissait parfois aller aux emportements d'une passion meridio- nale. Son irritabilite se trouvait accrue par son etat d^ sante. Un jour, en effet, qu'echauffe par un discours, il s'etait expose, en sortant de TAssembl^e, a 1'air vif de Janvier, il se vit pris par une violente ophthalmic; il lutta hero'iquement contre la soulTrance, reparut dans la salle des seances avec les yeux bandes, voulut pro- noncer un nouveau discours et retomha gravement malade pendant deux jours. Enfin, le i fevrier, s'engagea une lutte decisive contre le comte de Provence et son conseiller secret, sans que d'ailleurs le nom de 1'un ou de 1'autre fut prononce. Le roi parut dans 1'Assemblee a 1'improviste, sans rien de son ancienne pompe, donna lecture d'un discours rempli de louanges et de promesses a 1'egard de la constitution, etsouleva unenihousiasme indescriptible; sur le champ on preta un nouveau serment de loya- lisme ; les citoyens et citoyennes qui se trouvaient dans les tribunes leverent aussi la main pour jurer fidelity a la nation, a la loi, au roi. La Commune de Paris suivit I'cxessple de 1'Assemblee. L'enthousiasme se propagea dans tous les districts de la capitale. On considerait comme definitifle pacte que Louis XVI declarait avoir conclu avec la Revolution. Une moitie du programme de Mirabeau se trouvait done remplie: le roi avail donne ouverlement son consentement au mouvement revolulionnaire, a la condition d'etre maintenu a la 16 1 I A VIE !)!: MIUAIJEAU tete de ce mouvement. Mais 1'autre moitie du pro- gramme, selon laquelle le comte de Provence devait etre oppose aux ministres comme representanl de la famille royale, se trouvait par le fait ecartee. Lafayetle et Necker avaient perce a jour les menees de Mira- beau, s'elaient allies contre lui, et, forts de leur union, avaient pu vaincre les hesitations de la cour a Tegard de celte demarche royale qui depuis des se- maines etait projetee. Monsieur, ecrivait le gendre de Necker, 1'ambassadeur de Suede, Monsieur, qui avail voulu faire une petite intrigue avec M. de Mirabeau pour entrer dans le conseil et se faire chef du parti populaire, est mis habileinent de cote... M. Necker et M. de Lafayetle, ossez coalises maintenant, peuvent done etre regardes comme les deux seuls ressorts du gouvernement. Les lecteurs du Courrier de Provence parent s'aperce- voir de 1'irritalion de leur journal. 11 ne pouvait nier que la louchanle simplicite de Louis XVI ne meri- tat des hommages loyalistes. Mais il reprochail aux minislres d'avoir mis en avanl le monarque inviolable pourafTermir leur propre situation : S'ils n'etaient pas responsables des discours emanes du trone leur respon- sabilite ne serait qu'une chimere... Us sanctifieraienl toutes leurs opinions en les faisant passer par 1'organe d'un chef qui, aux yeux de laloi, estinfaillible. A La MarckMirabeau parla avec mepris de la pantomime a laquelle on avail assiste, des phrases du roi, de la >< pusillanimile de Monsieur el de la comedie que jouaienl lous les partis. G'etait encore une conception de son inepuisable imagination qui se trouvait reduite a neant. 11 n'avait plus rien a atlendre du comte de Provence. Malgre ses eitbrts acharnes pour s'emparer du pouvoir execulif, ful-ce avec un intermediaire, Mirabeau etail ct reslait reduitau scul pouvoir de sa parole dans 1'Asserablee i::iAP. VI. RELATIONS AVEC I.E COMTE DE PROVENCE 163 La sans doute les triomphes ne lui manquaient pas. Vaincu le 7 novembre, il n'en demeurait pas moins sans conteste le premier parmi tant de representants que les lauriers des orateurs antiques empechaient de dormir. Les fantaisies de Hugo et de Lamartine donnent parfois une idee Ires fausse du genre oratoire de Mira- beau l . Ce genre ne consistait nullement en une ru- desse impetueuse. Tout au contraire Mirabeau n'avait pas son egal pour conserver au milieu des scenes les plus orageuses un calme imperturbable. 11 savait tirer un grand avantage d'une voix expressive et d'une action naturelle. II faisait tout pour que son aspect ex- terieur vint renforcer 1'impressionqu'il voulait produire sur 1'Assemblee. Rien n'etait neglige dans sa raise. La chevelure etait frisee avec art. Quand je secoue ma terrible hure, disait-il, il n'y a personne qui osat m'in- terrompre . Les marques de petite verole quicrevaient son visage, il ne les considerait pas comme un desa- vantage : On ne s'imagine pas, disait-il en badinant, combien est puissante ma laideur. De fait, on etait domine par sa forte personnalite, sut-on meme ou soupconnat-on qu'un discours dont il donnait lecture car, de meme que la plupart des oratc-urs de la Gonstituante, il avait pour regie de lire ses discours etait 1'ceuvre d'un collaborateur en sous- ordre. II avail quelque chose du grand comedien, qui sail d'un role faible tirer par Tart de la declamation beaucoup plus que jamais 1'auteur meme du morceau n'a songe a y voir. II lui arrivait parfois, grace a sa presence d'esprit, d'intercaler dans un discours un ar- gument nullement prevu que lui fournissaient les cir- constances. On remarquait avec etonnement comljien, dans le cours d'une harangue, il savait tirer profit de 1 Cf. '/excellent travail d'AuLAno, La> Orateurs del'Asscmbleeconsli- luintc, Paris, 1882, I, 171. lli(> LA ViK UK MIRABK.U petits billets que venait lui porter a la tribune tel ou tel de ses amis. Incomparable lorsqu'il s'agissait de repon- dre a une attaque personnelle par une improvisation pl'in<> de pathetique et d'ironie, il n'etait inferieur a lui-meme que lorsqu'une discussion serieuse se prolon- geait longuement. 11 n'eut done pas dispose de tous ses moyens oratoires dans le Parlement anglais. Mais il est evident que Dumont appuie trop sur ce cote faible de son art ; nous connaissons assez d'exemples qui nous montrent avec quelle puissance il etait capable de do- miner une discussion pour savoir qu'il n'etait pas ab- solument dependant de ses collaborateurs. Dans plusieurs grands discours qu'il prononca durant ces mois d'hiver Mirabeau fit tonner sa voix jusqu'au fond des provinces. Combien etait-on jadis enflamme pour 1'opposition des Parlements a la royaute ! Mainte- nant Mirabeau sonnait le glas funebre de ces survi- vants de 1'Ancien Regime, acclame par la plus grande partie de ses auditeurs. 11 avail trop souffert des Parle- ments durant toute sa vie pour leur appliquer 1'axiome de mortuis nil nisi bene . Excite par d'Espremenil, le Crispin-Catilina de son Diclionnaire satirique des celebrites politiques, dont les lamentations de college tentaient de sauver le recalcitrant parlement de Rennes, Mirabeau foudroya ces pygmees qui se rai- dissent pour faire avorler la plus belle, la plus grande des revolutions,... ces champions d'un sysleme qui va- lut a la France deux cents ans d'oppression publique et particuliere. 11 fut un temps ou le pretexte de defen- dre des peuples qu'on opprimait fournissait periodique- ment des tours oratoires aux faiseurs de remontrances parlementaires, lorsqu'ils voulaient opposer les peuples aux rois en attendant qu'ils pussent opposer les volon- tes arbitraires des rois aux peuples, mais ce temps n'est plus. La langue des remontrances parlementaires est a jamais abolie. r.IIAP. VI. IU [.ATIO.XS AVKC 1 K CUMTI: I>K PKOVKXCE 107 Deux semaines plus tard Mirabeau fit une sortie non moins violente centre le Parlement de Provence, dont 1'attitude hostile, prelendait-il, avait ete la veritable cause des recents desordres de Marseille. Cette affaire^ dont il s'etait precedemment charge, Foccupa tres se- rieusement vers la tin de Janvier 1790. Elle Hait, disait- il, devenue sienne. Une correspondanee assidue avec lea magistrals et ees amis de Marseille le tenait au courant 11 connaissait le terrain sur lequel les evenements s'etaient deroules, ainsi que les personnalites des deux partis. 11 voulait tirer vengeance, au nomdesa province originaire eten son propre nom, de ce Parlement qu'ua provcrbe mettait au nombre des fleaux du pays, avec IP mistral et la Durance. 11 voulait montrer que les de- crets del'Assemblee avaient ete de nouveau foules aux pieds r avec le consentement tacite des ministres. L'abbe Maury, rapporteur., lenta de le refuter, mais ses deve^ loppements soigneusement etudies ne purent rien centre 1'eloquence impetueuse de Mirabeau '. Des que celui-ci invoquait la toute-puissante souve- rainete nationale contre les vieux pouvoirs corporatifs, il etait assure d'obtenir des applaudissement enthou- siastes. On voyait alors en lui, dans le tribun qui s'en- llammait pour la liberte, comme la personnification de la Revolution. C'etait elle, c'etait la Revolution qui se dechainait avec la force irresistible des elements de la nature lorsque Mirabeau s'ecriait : Ge n'est pas dans tous ces traites frauduleux, ou la ruse s'est combinee avec la force pour enchainer les hommes au charde quelques maitres orgueilleux, que vous avez ete recher- cher leurs droits. Vos titres sont plus imposants ; an- ciens comme le temps, ils sont sacres comme la na- ture. 1 Cf. GUIBIL, II, 106-172 (Exlraiti des archives depnrUmei.lalcs et munici pates de Marseille}. M. Guibal a prouve (p. 146) que la parlie historique du discours de Mirabeau du 26 Janvier 1790 est due a Pellenc. IU8 LA VIE DE MIRABEAU II n'en allait pas de meme lorsque Mirabeau voulait faire adopter certaines mesures destinees a contenir les forces partout dechainees. L'impetueux tribun s'elfacail alors pour faire place au calculateur polilique, et celui- ci fort souvent voyait 1'Assemblee refuser de le suivre. On en eut un memorable exemplelorsqu'il fut question de faire des additions a la loi martiale. On ne pouvait se dissimuler que cette loi restait presque toujours lettre morte, quand il eut fallu recourir a la force. On recevait a tout instant la nouvelle de quelque attentat commis dans les provinces sur les personnes ou les pro- prieles. Presque toujours les nombreux magistrals mu- nicipaux, par manque de volonte ou de courage, n'o- saient reprimer la force par la force. A Beziers la populace dechainee avait pendu cinq employes des contributions pour avoir arrete deux faux-sauniers, et la municipalite ne bougeait pas. Mirabeau ne par- tageait nullement 1'avis de ceux qui voulaient recourir a une dictature. Gomme Robespierre, il manifestait une profonde aversion pour cette solution, et s'expliquait d'autant plus violemment sur ce sujet qu'une dictature aurait precisement permis aux ministres d'echapper a la responsabilite qu'i!s encouraient. Tl demandait en re- vanche qu'a 1'avenirtous les magistrals municipaux qui se seraient abslenus, dans les cas prescrils, de procla- merla loi martiale, fussenl punis el incarceres si quel- que altental se trouvail commis. Mais celte disposition pratique ne figura pas dans le decrel qui fut adopte. On objecta a Mirabeau qu'il ne fallail pas decourager el pousser a la demission ces nouveaux officiers munici- paux qui deja se Irouvaienl charges d'une si lourde ta- ehe. Quant aux disposilions relalives a 1'educalion polili- que de la nalion que Mirabeau voulait faire intercaler dans la conslilution et donl nous avons parle prece- demment, elles auraient pu avoir une action plus CHAP. VI. RELATIONS AVEC LK COMTE DE PROVENCE 1 (J'J profonde encore sur la marche de la revolution. Elles visaient a former une elite de candidats capables de rend re des services aux electeurs et au pays, alors que pour 1'instant on en etait reduit a prendre ces can- didats ou on les trouvait. A partir du 1" Janvier 1797 nul n'aurait pu devenir membre de 1'Assemblee nationale s'il n'eut deux fois au moins fait partie d'une assemblee de departement ou de district, on s'il n'eut occupe pendant trois annees un emploi public. A partir de 1'annee 1795 nul n'aurait pu appartenir a une as- semblee departementale s'il n'eut pris 1'experience des affaires dans une assemblee de district ou de commune. Pour rendre ce projet acceptable, Mirabeau proposait de fixer a vingt-et-un ans 1'age suffisantpour etre invest! d'un mandat municipal *. On comprend que Mirabeau ait pense a ce systeme d'elections graduelles, si Ton songe que 1'ancien re- gime, se complaisant au role de Providence, avait pendant de longues annees tenu les citoyens d'un grand peuple a 1'ecart de tout maniement des affaires publi- ques. Mais cette conception tres antipathique aux idees francaises ne sortait pas du cerveau de Mirabeau. Elle appartenait a Dumont, qui pretendaitl'avoir empruntee a son compatriote Rousseau. Cette invocation a l' im- mortel auteur du Contrat Social ne put d'ailleurs sauver une proposition contre laquelle les partisans de 1'egalite a outrance presentaient tant d'objections. En vain Mirabeau s'ecria, dans un discours prepare par Dumont, que la politique etait une science, que Tad mi- nistration etait une science et un art a la fois, et que toutes deux reclamaient le secours de 1'experience. En vain chercha-t-il a montrer qu'en adoptant son plan on etablirait une sortede lien entre le plus petit emploi et la plus haute charge, ce qui developperait au plus 1 V. DUMOXT, 239 et sqq, et Courricr de Provence, N s LXXVII et LXXIX. 170 i. A YII-: in-; MIHAI i: \i haul point Tesprit public dans les posies inferieurs. En parlant simplement des Droits de 1'homme menaces, Barnave eut facilement raison de la proposition de Mi- rabeau. Lorsque dans une seance ulterieure on rcprit le debat ajourne, Duport so leva des banes de la gauche pour appuyer Barnave : Dans tous les cas il est eton- nant, j'ose le dire, qu'un homme qui a toujours paru defendre la liberte oublie que c'est le droit de choisir dans un grand nombre de concurrents qui assure an peuple une bonne representation)). Et de la droite le 1'rere de Mirabeau s'ecria : Quel est le bon citoyen qui doit avoir besoin de 1'espoir d'une place superieure pour occuper celle ou il peut elre utile a sa patrie ? Ce bon citoyen serait un intrigant. La motion tend a faire de toutes les elections des foyers d'intrigue. Mirabeau vit sa motion subir 1'affront d'uu ajournement indefini, c'esl-a-dire d'un enterrement dans les formes '. Ge sont des echecs de ce genre qui durent determiner Mirabeau a ne prendre aucune part aux graves delibe- rations qui eurent lieu sur 1'organisation de la nouvelle machine administrative. 11 vit ou cette organisation tendait. Elle enlevait au gouvernement toute autorile reelle. Elle n'accordait guere au roi que le droit hono- ritlque de laisserexerceren son nom toutes les fonctions administratives. Mirabeau 1'a nominee plus tard la destruction de la monarchic. II avail, dans un me- moire secret, mis a nu tous les vices du nouvcau sys- teme. Si cette organisation ne tint pas tout cc que ses auteurs en avaientespere, Mirabeau du moins ne Tut pas parmi les desabuses. Kn suivant la marche des evenemenls depuis son dur echec de novembre ; il voyait 1'avenir s'assombrir a ses yeux. II sentait approcher la crise de la fievre re- volutionnaire, alors qu'on n'avait pour y remedier 1 V. un article interessanl de Marat sur cette question, dans VAmi du peuple, n LXXI. t.IIAI'. VI. HKLATIUNS AVI-i: I.K (O.M'IV; IM-: I'KOVKNCK 171 qu'un homme sans lumiere et sans volonte. La disso- lution sociale marchait a grands pas. II apercevait des signes- infaillibles d'une prochaine guerre civile. Kt pour sauver la situation, personne a la cour, oil Ton ne voyait qu'nn assemblage grotesque de vieilles idees et de nouveaux projets, de petites repugnances et de desirs d'enfants, de volonles et de non-volontes, d'amours et de haines avortes, personne en dehors de la cour, cap Necker ne savait ni cc qu'il pouvait, ni ce qu'il voulnit, ni ce qu'il devait, car Lafayette n'avait pas la force de composer un bon ministere, ni le courage d'en former un trop mauvais ! Quant a lui-meme, il trouvait son sort peu enviable : Toujours reduit a conseiller, ecrivait-il a La Marck, ne pouvant jamais agir, j'aurai probablement le sort de Cassandre : Je predirai foujours vrai et ne serai jamais cru. GHAP1TRE VII AU SERVICE DU ROl. DEBATS SUR LE DROIT DE GUERRK ET DE PA1X Au milieu do mars 1790 revenait a Paris le comte de La Marck, et ce retour devait avoir une influence con- siderable sur la conduite qu'allait tenir Mirabeau. La Marck ne revenait pas spontanement. L'ambassadeur autrichien, le comte de Mercy, 1'habile diplomate et le confident du couple royal, n'etaitpas sans connaitre les relations do La Marck et de Mirabeau. Ne se meprenant pas sur la valeur de ce dernier, il s'eflbrcait de persua- der a Louis XVI et a la reine combien les services de Mirabeau leur seraient utiles, et comptait pour cela sur le concours de La Marck. Sans doute le gentilhomme beige donnait prise aux soupcons, depuis qu'il s'etait compromis tin instant avec les revolutionnaires de son pays. Mais Ton pouvait esperer en son vieux fonds de loyalisme, qui se manifestait encore lorsque la mort subite de Joseph II laissait le trone d'Autriche aux mains habiles de Leopold ! . Mercy trouva La Marck tout dis- 1 La part que prit La Marck au soulevement des Beiges cst carac. terisee ainsi qu'il suit dans une Ictlre d'un de ses amis datee du 27 d6c. 1789,alors qu'il venait a peine de quitter Paris : II est deja parti. Son systeme est de conserver a 1'Empereur les provinces, dans le cas que les Brabangons veuillent un souverain, et il dil qu'il ne sera CHAP. VII. Al SKKVICK I)U HOI, ETC. 173 pose a donner des eclaircissements sur les veritables idees politiques de Mirabeau. II le trouva tout prdt aussi a negocier 1'unionde Mirabeau avec le roi et la reine, car il no faisait en cela que realiser son propre desir. La Marck demandait seulement, pour etre pleinement couvert, que Mercy lui-meme eiit un entretien avec Mi- rabeau. L'ambassadeur hesita longtemps avant d'y con- sentir. 11 y eut enfin, dans 1'hotel de La Marck, an com- mencement d'avril, une entrevue tenue absolument secrete, dans laquelle Mercy s'expliqua franchement avec Mirabeau. Tous deux se separerent fort salisfaits 1'un de 1'autre : le tribun frappe dujugement sain du diplomate, 1'ambassadeur convaincu que le grand ora- teur de la Revolution brulait de s'offrir a la monarchic pour la sauver. Une audience de La Marck aux Tuileries fit avancer d'un pas la negociation. La encore on eut grand soin de n'admettre aucun temoin etranger. La reine consentit a ^'assurer les services de Mirabeau. Le roi desirait avoir de sa main quelque ecrit qui lui permit de connaitre ses veritables idees politiques. La glace etait rompue. Pour s'assurer un autre negociateur, dont on fut sur, on con- fia I'affaire a 1'archeveque de Toulouse, M. de Fontan- ges. Membre de 1'Assemblee, 1'archeveque avail, comme ancien aumonier de Marie-Antoinette, de frequentes entrevues avec la reine et ne pouvait exciter de soup- cons par ses allees et venues. Pourtant, ies chbses ne marcherent ni si vile ni si facilement que plus tard jamais leur hotnme, s'ils ont le projet de se donner a un autre, mais que s'ils veulent s'etablir en republi']ue federale et vivre d^sormaisin- dependanls il examiners leurs raoyens, et il vcrra si leurs projets peuvent se rdaliser. (Archive* d'Etut de Zurich, Correspond ance du gcndral de Sulis-Marschlins. V. sur celui-ci : PINGAUD, Corrcspondance du com'e de Vaudreuil el du comte d'Arlois pendant ^emigration. Paris, Plon, 1SS : .1. I, 103, 11,293;. Cf. Les observations contenues dansun memoire de Stein, freredu ci, KTC. 17!> Necker, qui avail la charge des finances de 1'Etat, au rait du s'opposer autrement que par des critiques confi- dentiellesa la creation de ce nouveau papier d'Etatjus- qu'a concurrence de 100 millions. Convaincu comme il Tetait des resultats funestes qu'aurait cette experience temeraire^ il eut ete de son devoir d'abandonner son poste, du moment qu'il ne pouvait faire accepter a 1'Assemblee les conseils d'extreme prudence qu'il lui donnait, mais en vain, dans ses memoires volumineux et pleins de sentimentalite. Au lieu d'agir ainsi, il avait ete de lui-meme au-devant du courant, en proposant une emission de papier-monnaie, qui d'ailleurs devait etro singulierement restreinte. Mais, dans le senti- ment de son impuissance croissante, il avait en memo temps exprime le desir qu'a Tavenir la representation nationale partageat avec lui la responsabilitede 1'admi- nistration si penible des finances. II n'y avait pas en- core six mois que le decret du 7 novembre 1789 avait rendu pour jamais impossible le plan qu'avait formo Mirabeau de jeter un pont entre le pouvoir executif et 1'Assemblee. Get echec de Mirabeau avaifc ete un succes pour Necker. Et maintenant c'etait Necker qui deman- dait instamment la creation d'une commission fman- ciere composee en grande partie de membres de 1'As- semblee. La Constituante, au reste, ne semontra nulle- ment disposee a ceder aux conseils de Necker. Pour ce qui concernait la transformation des assignats elle passa doivent iMrc attribuea 5. Claviere, se trouvc dans un passage dn n CXXIX, ou son nom est prononcd. C'est ainsi encore quo le Counier de Provence, n CXCIII cii'ebra Claviere comme le crea- teur des assignats . Une page de davit-re Seconde suite des ob- servations necessaires sur le memoire de M. Nucker > (Courrier, tome Vlf, 321), oil il est ctabli une comparaison des assignats et desbiHcla de la Caisse d'Escompte toule a 1'avantage des premiers, parail im- mcdiutcment dirigee centre Mirabeau. Say est desigr.6 a la lin de (o- vrier 1790 < direcleur du bureau du Courrier de Provence n 1<> rue de 1'Kchelle . 180 LA VI K OK MIRAHKAU outre a ses exhortations de proceder avec lenteur et pru- dence. Quanta prendre sur elle une partie de la respon- sabilite, elle ne s'y montra prete en aucune maniere. Et Necker resla, bien qu'a plusieurs reprises deja il eut parle de I'affaiblissement de sa sante ; il resta, pour couvrir de son nom toute une nouvelle situation finan- ciere qui lui echappait en realite des mains et que dans le fond de son cueur il maudissait. On aurait du penser qu'en cet etat des choses, Mira- beau se serait dispose a couronner enfm victorieuse- ment la lutte tant ouverte que secrete qu'il avail en- gagee centre le ministere de Necker. Enfin done la place aurait ele libre pour la formation d'un nouveau gouvernement sur lequel tout au moins il aurait pu exercer son influence, puisque le decret du 7 novembre 1789 lui interdisait d'en faire partie. Mais le couple royal ne voulait pas pour 1'instant risquer encore une fois le renvoi de Necker. Le souvenir de la prise de la Bastille etait alors trop frais. D'autre part Louis XVI pouvait encore moins penser a mettre Necker ou Tun de ses collegues dans le secret des negociations enga- ges avec Mirabeau. La Marck vit aussitot combien la position de son ami allait etre fausse. Mais le desir qu'avait manifesto le roi, de ne laisser soupconner a aucunmembre du ministere les pourparlers qui avaient lieu, etait pour lui un ordre. Si Ton veut comprendre les raisons qui empechaient de jeter Necker par-dessus bord, il faut mettre en ligne de compte la personnalite de Lafayette. Le comman- dant de la garde nationale, par ce qu'il etait et par ce qu'il paraissait etre, restait toujours la personnalite la plus influente du moment. Aussi longtemps qu'il sou- tiendrait Necker et que celui-ci s'accrocherait a son poste, il ne pouvait etre question d'un changement. Or 1'union de Necker avec Lafayette etait plus solide que jamais depuis le mois de fevrier. Le general si adule trou- CHAP. VII. AT SERVICE DU UO1_, ETC. 181 vait son compte a laisser porter a Neoker le fardeau des affaires, tandis que Iui-m6me se tenait au second plan, donnait au roi de bons conseils, et faisait sentir ses vo- lontes tant dans les affaires exterieures que dans les affaires interieures. Mirabeau reconnaissaitqu'ildevait tout faire pour s'entendre avec Lafayette. La chose, il est vrai, presentait des difficultes considerables. De- puis le proces de Favras les relations entre le general et 1'orateur s'etaient encore refroidies. Le jour du sup- plice de Favras, Lafayette ecrivait a Fun de ses amis : On m'a propose de m'entendre avec M. de Mira- beau. J'ai dit : Je ne 1'aime, ni ne Festime, ni ne le crains. Je ne vois pas pourquoi je chercherais a m'en- tendre avec lui. Mirabeau ne pouvait ignorer ces dis- positions. 11 se risqua pourtarit a faire une tentative de rapprochement. Ce qui Fencouragea, ce fut de voir que Barnave, Duport et Lameth, auxquels il gardait forte- ment rancune, s'eloignaient de Lafayette. Mirabeau n'avait pas encore conclu le marche avec les Tuileries, lorsque, Ie28 avril, il etonna le general par une lettre telle qu'un autre que lui n'aurait pu aise- ment 1'ecrire. Les flatteries et les elans de franchise, les propositions de sacrifice au bien public et Faveu sans detour de sa propre indigence s'y trouvaient meles d'une facontellement extraordinaire qu'ilfallait, certes, une grande force de resistance pour ne pas se laisser seduire par le charme tout puissant qui se degageait de cet ensemble. Mirabeau confessait hautement que La- fayette, par son passe, avait acquis tous les droits a etre le premier citoyen de son pays, que la partie la plus saine de la nation voyait la son salut, et qu'il n'y avait aucun danger a ce qu'une telle puissance se trouvat entre les mains de 1'ami de Washington. Mais avec 1'impatience du talent, de la force etdu courage, avec le desir de reveiller sa portion de gloire, il se trou- vait lui-mome trop engage dans le combat pour rester i82 i. A vii: DI: MIHAHKAI: I neutre. Pourquoi tous deux ne s'uniraienl-ils pas, puisqu'ils serendaient compteegalementdesprogres de 1'anarchie, puisqu'ils avaient chacun des ressources differentes et de nombreux amis politiques ? Pourquoi ne fourniraient-ils pas un seul point de ralliement au milieu des divisions, pour reunir les opinions par les hommes, puisqu'on ne pouvait reunir les hommes par les opinions ? Pour sa part, Mirabeau s'y montrait tout dispose. II promettait de ne jamais se separcr de Lafayette, si celui-ci mettait une fois la main dans la ^ienne. Ce qu'il demandait tout d'abord a Lafayette, c'etait de le couvrir centre la calomnie, de le debarras- ser des chaines qui entravaient sa vie privee et qu'il trainait apres lui jusque dans la vie publique. Mirabeau demandait la, tout crument, le paiement de ses dettes. Et il ajoutait, en outre, que cette ambassade de Cons- tantinople, que six mois auparavant il avail rejetee si loin, maintenant il 1'accepterait votontiers. L'horizon politique de 1'Europe est entierement change... Je de- couvre en cet instant a Constantinople le levier d'une influence entierement inconnue... La se trouvent peut- etre les seuls moyens de hater, pour la France, le re- tour de sa consideration politique, sans presque aucun emploi de ses forces. Si Ton reflechit au role que tout recemment la Tur- quie jouait dans les combinaisons^des hommes d'Etat europeens, grace a la tension des rapports entre la Prusse et la cour imperiale, on ne peut nier qu'il n'y cut un grand fonds de verite dans les paroles de Mira- beau. Mais exprimaient-elles loyalement sa pensee ? Mirabeau n'avait pas voulu se laisser exilcr k une epoque ou il esperait encore devenir ministre. Sans doute il n'etait plus question de cela pour lui, mais en ce moment meme, il pouvait concevoir le jour ou, der- riere des ministres qui seraient de simples comparses, lui-meme aurait le role effectif de conseiller de la cou- C.IIAI'. Yll. -- Ai; SLHVICK 1>U HOI, LTC. 183 ronne. Et d'ailleurs, avait-il, depuis le decret du 7 110- vembre 1789, le droit d'opter ainsi entre deux postes ? La carriere diplomatique ne lui etait-elle pas, a. lui, de- pute, non moins fermee que la carriere ministerielle ? N'eut-il pas du, en acceptant secretement tout au plus le salaire d'ambassadeur, considerer cette nomination comme une simple lettre de change tiree sur un avenir lointain ? Ges seules considerations auraient suffi pour que Lafayette restat defiant a 1'egard de son correspondant. Tout en sortant de la reserve hostile ou il se tcnait en- vers Mirabeau, ilsegardade faire cause commune aveo lui. Cependant, dans les occasions importantes, il y cut des pourparlers entre ces deux hommes. Mirabeau tenta d'6tablir une communaute d'action dans 1'Assemblee. Les messages se succedaient de 1'un a 1'autre. G'etait Pellenc qui, parmi les collaborateurs de Mirabeau, recevait la confidence de ses pensees. Mais toutcs ces negocialions manquerent de sincerite, et Mirabeau put, a bon droit, se plaindre que Lafayette le traitat constam- ment de haul, sans se croire suffisamment lie par leurs conventions '. II y en cut un exemple dans la premiere rr.oitie de mai. 11 s'agissait encore de Marseille, ou les ma- tleres inflammables s'accumulaient de plus en plus. A peine les troupes qu'on y avait appelees par me- sur<> extraordinaire, a la suite des troubles de 17S9, eurent-elles quitte la ville, gouvernee par une nouvelle municipalite, que le peuple et la garde nationale s'em parerent des forts et massacrerent un officiersuperieur, le 2 mai. Le gouvernement prit des mesures de conser- vation et demanda a 1'Assemblee 1'autorisalion de con- 1 Cf. Ics leltrcs de Mirabeau & Lafuyetle des 13 mai et l er juin 1790, dans lUcotmr, ct aussi une letirede Pellenc a Lafayette (21 mai 1790), dans les m^rnoires de ce dernier (H, 459). Cf. encore GUIDAL, II> 232275. 18 i LA vn: DK MIUAUKAU fier le commandement de la cite soulevee a 1'un de ses membres, le comte de Oillon. Mirabeau se regardait eomme le protecteur naturel de Marseille. La munici- palite venait de demander son intercession. D'ailleurs, il etait bien sur que les incidents de Marseille n'etaient que le symptome de beaucoup d'autres. A Grenoble, a Nimes, a Montauban, il se passait des faits tout sem- blables. Mirabeau pensa qu'il etait absolument neces- saire d'eviter tout ce qui pouvait contribuer a surexci- ter les esprits. Mais c'etait, au contraire, a cette surex- citation que Ton devait, selon toute vraisemblance, aboutir en faisant comparaitre devant 1'Assemblee des membres de la municipalite, qui auraient eu la le role d'accuses. Prevoyant avec justesse qu'une pareille pro- position serait faite, Mirabeau s'etait entendu avec Lafayette pourne pas la soutenir. 11 pensait sauvegar- der a la fois 1'interct du pouvoir executif, celui de la ville et le sien propre, en faisant voter les mesures que proposait le roi et en laissant 1'examen du reste au Cornite des Rapports. Pourtant, lorsque Larochefoucauld demanda que deux membres de la municipalite mar- seillaise soient appeles a la barre de 1'Assemblee, ce fut Mirabeau qui, seul, seleva pour defendre les magistrals de la cite. Bien plus : il se vit contraint d'en venir a sa propre justification. 11 avait inconsiderement mis sur le tapis la journee du 5 octobre 1789 et demande pourquoi le 5 octobre ne serait-il pascoupable, et le 1" mai serait-il coupable a Marseille ? Aussitot s'etaient reveilles une fois de plus les soupcons qui le faisaient considerer comme le principal instrument de cette soi-disant cons- piration orleaniste. Dans la presse cette calomnie s'etait souvent reproduite, et tout recemment encore dans une eontrefacon des Lettres a ses commcttants '. Maintenant, 1 Litres mix commettanls du comic de Mirabeau, p. 80, Bibl- de la CIIAI'. VII. AC SEHVrt'.K 1)U HOI, KTC. IK.') elle osait s'etalera la tribune de 1'Assemblee. Le propre frere de Mirabeau parlait des forfaits d'une execrable nuit et de 1'instruotion qu'avait ouverte a ce sujet la cour dejustice du Chatelet. Plus d'un murmurait qu'il fallait chercher la main de Mirabeau dans les troubles de Marseille. Exaspere, Mirabeau lui-meme demanda que Ton apportat la preuve de tous ses crimes devant le Comite des Rapports, et rappela ce qu'il avail deja fait pour la tranquillite de Marseille. Dans cette escarmou- che encore Lafayette s'abstint d'intervenir, de meme que, precedemment, il avait laisse echapper des paroles de blame a 1'egard des municipalites coupables, ris- quant ainsi d'atteindre et Marseille et Mirabeau. Le jour suivant, Mirabeau demanda par lettre des explications au general. II laissait de cole toute ques- tion de susceptibilite personnelle, mais se plaignait d'autant plus amerement des atteintes que Lafayette portait a leur entente politique : Je ne vous ecris que pour ne pas nous laisser plus longtemps ignorer a nous- memes que nous n'avons aucunressentiment personnel Tun centre 1'autre . Lorsqu'il envoyait ces nouvelles assurances a Lafayette, il s'etait deja entendu derriere son dos, et sans son intermediate, avec la cour. Sur ces entrefaites, en eflet, Mirabeau avait redige, pour satisfaireau desirdu roi, une profession de foi po- litique ou il avait condense les principals de ses idees. 11 se declarait nettement royaliste convaincu, expri- mait les inquietudes que !ui causait 1'anarchie crois- sante, mais aussi la conviction oil il etait qu'une centre- revolution serait dangereuse et criminelle. II promettait de consacrer toutes ses forces a retablir 1'autorite le- gitime du roi efc a mettre a sa place dans la Consti- tution le pouvoir executif, dont la plenitude devait etre sans restriction et sans partage dans la main du roi. Ville de Paris, 8213, p. 45, il y est dit que Mirabeau, depimsix mois, etait accus<5 des plus grands crimes. lo.'j i. A v,i: hi: .\i 1 1;.\ i:!-:. \i Pour arriver a ce resultat, il mettait en avant deux moyens. Tout d'abord, il voulait s'engager a offrir au roi ses avis sur la situation politique et ses conseils sur la conduite a tenir. Puis il voulait exercer une action sur Topinion publique, conquerir a la raison les ci- toyens sages, ot, pour atteindre ce but, constituer dans chaque departement un bureau secret de correspon- dance. II demandait pour cela deux mois de temps. II desirait que Ton ne jugeat aucun de ses ecrits, aucun de ses discours en lui-meme, mais qu'on les prit en bloc. Je promets au roi , concluait-il, loyaute, zele, activite, energie, et un courage dont peul-elre on est loin d'avoir une idee. Je lui promets lout, enfm, hors le succes, qui ne depend jamais d'un seul, et qu'une pre- somption tres temeraire et tres coupable pourrait garan- tir dans la terrible maladie qui mine FEtat et menace son chef. Ce serait un homme bien etrange, que celui qui serait indifferent ou infidele a la gloire de sauver 1'un et 1'autre, et je ne suis pas cet homme-la. Date du 10 mai, le memoire de Mirabeau fut imme- diatement transmis par La Marck au comte Mercy, qui le remit lui-meme entre les mains du roi. Louis XVI, com me Marie-Antoinette, manifesterentleur satisfaction. II ne s'agissaitplus, pour mener a terme la negotiation, que de s'entendre sur le salaire de Mirabeau. La chose fut reglee dans le courant de mai. Mirabeau remit a La Marck une liste de ses dettes, qui, d'apres son esti- mation, se montaient a quelques 200.000 livres. Le roi s'engagea a satisfaire ses creanciers et a lui compter par mois 6.000 livres de pension. En outre, La Marck recut en depot quatre billets, chacun de 250.000 livres, qui devaient etre payes apres 1'achevement des travaux de la Constituante, si Mirabeau restait fidele a ses en- gagements. 11 fut stipule pour de Comps, qui etait charge de transcrire les notes destinees a la cour, 300 livres par mois : on jugeait necessaire d'acheter son silence. CHAl'. VII. AU SERVU'.K 1)1 HOI, LTC. 18" 11 etait difficile de se montrer plus liberal. Six mois au- paravant, Mirabeau avail declare qu'il ne saurait ac- cepter de subsides considerables sans une charge quiles justifiat. 11 n'en etait plus maintenant a de pareils scru- ples. La Marck ne vit pas sans etonnement les trans- ports de joie de son ami, lorsque celui-ci apprit quelles etaient les ressources pecuniaires qui se trouvaient mises a sa disposition, pour le present et pour 1'avenir. Lui, dont 1'ambition, jadis, avait ele de devenir minis- tre dirigeant, se trouvait reduit au role d'ecrivain a gages et d'agent secret. D'ailleurs, ce qui est incontes- table, c'est qu'il ne devenait pas apostat pour cela, comme tant de petits esprits le sont devenus dans tous les temps. Son interet s'accordait avec ses convictions. De meme qu'autrefois il s'etait defendu contre le re- proche d'avoir sacrifie ses opinions aux arguments sonnants de Galonne, de meme il avait le droit, main- tenant encore, de dire : On peut m'acheter, mais je ne me vends pas. Toutefois, la fletrissure de la venalite s'attacha a son nom. 11 ne fut plus considere comme un homme libre, meme par celui qui le payait. On avait si peu de con- fiance en luiqu'on ne lui remettait meme pas les sommes destinees a desinteresser ses creanciers. L'archevoque de Toulouse, M. de Fontanges, etait son caissier, ce qui, certes, pouvait presenter des inconvenients pour la con- servation du secret. II y avait deux jours que le pacte etait conclu entre les representants de la monarchic et le plus grand ora- teur de la Revolution, lorsque s'offrit 1'occasion la plus favorable pour permettre a Mirabeau de prouver par des actes la sincerite de ses declarations. Depuis quel- que temps les rapports etaient tendus entre 1'Espagne et 1'Angleterre, pour un difTerend relatif a un territoire conteste sur la cote de Galifornie, dans la baie de Xootka. Une attaque des Espagnols contre les etablis- 188 I. A VIK !>!: MIMAIiKAT sements anglais surexcita les esprits des deux cotes. Montmorin, qui conservait en fait de politique (Hran- gere, malgre la retenue que lui imposaient les circons- tances, les anciennes traditions de la France, pensait que Ton devait intervenir. II repondaitaux protestations pacifiques du gouvernement anglais, mais en meme temps il prenait des mesures pour armer quatorze vais- seaux de ligne. Sa defiance a 1'egard des intentions de 1'ennemi hereditaire se rencontrait avec son desir de se trouver pret, au cas tres vraisemblable ou 1'Espagne lui rappellerait les stipulations du pacte de famille. Mais le ministre esperait en outre, qu'en cette occasion le patriotisms ferait taire les partis et les reunirait tous autour du trone. 11 nous importe de montrer a 1' Eu- rope que 1'etablissement de notre Constitution est loin d'apporter aucun obstacle au developpement de nos forces)), ainsi^ s'exprimait-il dans une lettreadres- see le 11 mai au president de 1'Assemblee. Montmorin fut toutefois vitedetrompe. Au lieu de vo- ter par acclamation les mesures proposees, 1'Assemblee decida de les soumettre le lendemain a un examen approfondi. Get examen fut 1'occasion de longs et vio- lentsdebats, qui sedevelopperentbien loindu cadre pri- mitif. Alexandra Lameth souleva la question de prin- cipe de savoir si la nation souveraine devait remettre au monarque le droit de decider sur la paix et la guerre. 11 demanda que cette question constitutionnelle fut reglee avantquel'on discutut aucunc des propositions gouver- nementales. On pourrait entrainer la nation au dela des bornes que notre prudence doit prescrire...G'est ici la cause des rois centre les peuples. Barnave, Robes- pierre, Ilewbell, d'Aiguillon, le prince de Broglie, le ba- ron Menou parlerentaussitot dans ce sens. La defiance a 1'egard des loyales intentions du ministere parut se fonder sur ce fait que la France etait toujours represen- tee par ce due de La Vauguyon qui avait du se charger CHAP. VII. AU SERVICE DU ROl, ETC. 180 des affaires etrangeres un peu avant la chute de la Bas- tille, et qu'apres 1'efYondrement du gouvernement, la municipalite havraise avail oru devoir arreter. Mira- beau s'etait employe pour la mise en liberte du due, sans lui tenir rancune du role qu'il avait joue, comme arabassadeur a La Haye, au moment de son extradition en compagnie de Sophie. Mais la defiance universelle a 1'egard de La Vauguyon s'etait encore accrue depuis lors. N'y avait-il point la le point de depart d'intrigues qui visaient a detruire par le moyen d'une guerre tout le travail de la Constitution, et a reduire a neant les fruits de la Revolution? N'avait-on pas dans 1'liistoire toute recente de 1'Angleterre un exemple instructif de la ma- niere dont une nation, en depit des remontrances de 1'opposition, pouvait etre insensiblement oonduite a une guerre longue et desastreuse contre ses colonies? de telles questions se posaient a beaucoup d'esprits. Gelui qui osait soutenir qu'on devait autoriser le pouvoir exe- cutif a prendre des mesures provisoires, et que la ques- tion de la guerre se presentait d'une toute autre facon, avait a defendre une position difficile. Mirabeau lui- meme, qui parla dans ce sens, en fit 1'experience. II comprit qu'un ajournement serait plutot nuisible a la cause qu'il servait. La regularite de la procedure aurait voulu que Ton demandat un rapport au Gomite de Cons- titution. 11 indiqua d'abord cette marche a suivre, mais il s'apercut bien vite qu'elle paraissait trop longue a la majorite. Lui-meme proposa done que sans plus tarder on mil la question constitutionnelle a 1'ordre du jour de la prochaine seance, mais qu'en meme temps 1'on remer- ciat le roi d'avoir pris des mesures pour la conservation de la paix. Ainsi concue, sa motion fut adoptee. Ce fut done le 16 mai que la bataille decisive dut s'engager. 11 etait a prevoir que la lutte serait chaude. Aux Ja- cobins, ou Lameth et Barnave regnaient en maitres.on l'-M) i \ YIK Miit.\i:i: u tenait pour ennemi de la liberte quiconque, sur ce point encore, n'ctait pas resolu a affaiblir le plus possible la royaute. Combien il etait allechant de dresser une longue lisle des guerres de pillage et de conqmMe qu'avaient faites les tetescouronnees ! combien d'exem- ples 1'histoire de France elle-meme n'en fournissait-elle pas! combien n'etait-il pas enivrant pour 1'idealisme du temps de proclamer a face du monde qu'avec le despo- tisme avail pris fin cette polilique de pillage et de con- quefce ! Et la conclusion immediate se trouvait etre que le seul moyen d'empecher qu'on n'usat mal du droit de paix et de guerre consistait a remettre ce droit a la seule representation nationale. Toutes ces cordes furent touchees, et les discours prononces trouverent un echo puissant dans le coaur de ces masses si facilement inflammables. Mirabeau, qui etait sur le point de se laisser enchal- ner par des chaines d'or a 1'autorite monarchique, ne pouvait laisser le champ libre a ses adversaires. Sans doute il ne voulait pas, comme Maury et Cazales, remettre au roi le droit exclusif de paix et de guerre, mais il voulait lui en assurer une grosse part. 11 etait encore la consequent avec la conception generale qu'il ovait du role destine au gouvernement royal dans la nouvelle France. line partageait aucunement les illu- sions de ces theoriciens a courtes vues qui soutenaient qu'une assemblee nombreuse se laisserait moins faci- lement entrainer a la guerre qu'un ministre ambitieux. ou qu'un prince autocrate. Tout au contraire, il connais- sait trop bien ses concitoyens pour ignorer quelle action le bruit des trompettes pouvait avoir sur leurs nerfs. Gomprenant d'ailleurs qu'urie longue periode de guerres aboutirait au despotisme militaire, il ne voulait pas laisser le champ absolument libre a rinfluenee conta- gieuse de harangues parlemenlaire? enflammees. 11 y avait done lieu de fixer legislativemerit quelles seraient CHAP. VII. AT ^KHYtCi: I>1 KOI, KTC. I !) 1 les conditions dans lesquelles s'exerccrait la double initiative du gouvernement et de 1'Assemblee. La tache etait des plus dedicates. Au reste la solution que propo- sait Mirabeau ne paraissait pas avoir chance d'etre adoptee, s'il ne reussissait a s'assurer de puissants allies dont la conduite oserait braver les clameurs menacantes des meneurs jacobins. Cette fois encore il etait tres important de savoir le parti qu'embrasseraient Lafayette et ses amis. Lafayette ne reculait aucunement, comme Mirabeau, devant 1'idee d'une serie de guerres. Ces guerres pouvaient etre des plus utiles a la propagande revolutionnaire dont il s'occupait sans relache. Ses vues se portaient surtout sur la Hollande et la Belgique. La aussi 1'actif Semon- ville avait tout recemment travaille pour lui. Bien que le caractere de cette revolution beige, oil la noblesse et le clerge avaient le principal role, lui fut peu sympa- thique, il avait propose de venir en aide a la Belgique par une demonstration militaire sur ses frontieres. L'Angleterre qu'il haissait depuis son sejour en Ame- rique,ne pourrait manquerd'etre]emuebien plus encore qu'elle ne 1'avait etc par les evenements de Galifornie. Toutes ces considerations s'accorderent pour ranger Lafayette aux cotes du gouvernement, lorsque Montmo- rin donna connaissance de ses armements. Mais ce qui l'empechait encore bien davantage de soutenir Lameth, Barnave et Duport , c'etait 1'hostilite declaree dont ceux-ci depuis quelque temps le poursuivaient. Sans doute leurs principes n'etaient pas fort eloignes des siens. Mais ils etaient jaloux de son autorile, parce qu'eux-memes aspiraient a celte autorite. Ils cher- chaient a ebranler la fidelite de la garde nationale 1 et faisaient dans 1'Assemblee de 1'opposition a tout prix. Pour battre en breche leur influence, Lafayette et 1 LAFAYETTE, 11,371. 192 I A VIK I)E M1MAHEAU Bailly avaient fonde un nouveau club, qui s'intitulait Societe patriotique de 1789. Ce club renferma les ele- ments moderesdes Jacobins, et, d'apres une liste, a vrai dire non offictelle, de ses raembres, les triumvirs eux- memes jugerent politique de s'y faire inscrire '. La mu- nicipalite de Paris, 1'etat-major de la garde nationale, des ecrivains, des financiers, et meme un des ministres, le comte de Montmorin, s'affilierent a la societe. Sieyes, Condorcet, Talleyrand, Chapelier, Dupont, le due de La Rochefoucauld etaient au nombrede ses fondateurs. Parmi tant de membres en relation avec Mirabeau ne manquaient ni La Marck, ni Chamfort, ni Glaviere, ni Du Roveray. Lui-meme fit partie avec joie, sans pour cela renoncer aux Jacobins, d'une societe qui promet- tait d'etre si utile au but qu'il se proposait. Le 13 mai, la veille du jour ou Montmorin adressa son message a 1'Assembleele clubde 1789 avait celebre sa constitution definitive par un banquet qui avait lieu dans une salle splendide du Palais-Royal. La foule qui stationnait au dehors, peut-etre ameutee par des agents jacobins, manifesta son mecontentement pardescriset des sifflets. Ce fut seulement lorsque Sieyes, Lafayette, Bailly et Mirabeau se montrerent aux fenetres pour sa- luer le peuple avec leurs serviettes, qu'eclaterent des cris de joie et des applaudissements. En 1'etat ou etaient les choses Mirabeau croyait pou- voir compter sur Lafayette et sur le nouveau club. Dans une entrevue qu'il eut avec Lameth et ses amis il leur declara que la majorite ne les suivrait pas. II laissa quelques jours durant les orateurs de 1'extreme droite et de 1'extreme gauche epuiser leurs munitions. Puis, le 20 mai, il intervint dans la discussion avec un discours 1 J'emprunte cela & une brochure intitulee Discours prononct an comitd de la Propagande par HI. Duport le 21 mai, Paris, 1790, p. 27. V. la aussi, p. 17-27, une liste des membres, Cf. ZINKEISEN, Der Jako- binerklub, I, 30 i sqq. CHAl>. Vll. AT SERVICE FH RO, KTC. qui mil en pleine lumiere la superiorite de 1'orateur SUP les theoriciervs de Tun et del'autre cote 1 . Et cette supe- riorite eclata non pas seulement lorsqu'il montra que o'etait un non-sens, dans une monarchic constitution- nelle, de vouloir elablir, sur ce point comme sur tout autre, une scission complete entre le pouvoir executif et le legislatif ; elle eclata plus clairement encore lorsqu'il mit en garde, avec un sens prophetique, contre les sedui- santes utopies auxquelles se complaisait 1'imagiriation des triumvirs et de leursamis. Ses regards percaient le voile qui couvrait Pavenir; on cut dit qu'il prevoyait le choc qui allait se produire entre la Revolution et la vieille Europe, lorsqu'il s'ecriait : Sera-t-on mieux assure de n'avoir que des guerres justes, equitables, si Ton delegue exclusivement a une assemblee de 700 per- son nes 1'exercice du drcit de faire la guerre ? Avez-vous prevu jusqu'ou les mouvements passionnes, jusqu'ou 1'exaltation du courage et d'une fausse dignite pour- raient porter et justifierrimprudence?... Pendant qu'un des membres proposera de deliberer, on demandera la guerre a grands cris, vous verrez autour de vous une armee de citoyens. Vous ne serez pas trompes par des ministres; ne le serez-vous jamais par vous-memes? On eut dit que la figure du vainqueur d'Arcole se dres- sait a ses yeux, lorsqu'il disait : N'a-t-on rien a craindre d'un roi qui, couvrant les complots du despo- tisme, sous 1'apparence d'une guerre necessaire, ren- trerait dans le royaume avec une armee victorieuse, non pour reprendre son poste de roi-citoyen, mais pour reconquerir celui des tyrans? Mais je vous demande si cette objection n'est pas commune .a tous les systemes, 1 Les Arch. par/. XV, 618-624 reproduisent sans scrupules le dis- cours de Mirabeau, dans !a forme ou cclui-ci le fit parvenir aux ad- ministrations departementales. Mais le texte authentique se trouve dans le Monileur, ainsi qu'en fait foi une lettre d'un redacteur de cetle feuille a ThiSo'lore Lameth. V. At. LXMETH, ffistoire i: MIHARKAl sorte cloue au pilori, en face se dressait 1'apotheose de 1' immortel Barnave. On menacait Mirabeau de la vengeance du peuple, on lui rappelait le sort de Foulon. Mirabeau a pretendu que les triumvirs avaient donne leurs encouragements a 1'auteur du libelle, un certain Lacroix, et lui avaient assure leur protection. Lui-meme avail 1'intention d'engager un proces pour tirer la chose au grand jour '. L'auteur paraissait avoir quelque con- naissance des inlrigues qui se nouaient derriere le theatre : Va a Constantinople, tache d'y operer une revolution, tache de t'y faire nommer grand Sultan, alors tu boiras de 1'or a long trait, peul-elre a ce prix deviendras-tu honnete homme. Lorsque Mirabeau parcourut, en entrant dans la salle, un exemplaire du pamphlet, on pretend qu'il prononca les paroles: On m'emportera de 1'Assemblee triomphant ou en lambeaux . 11 suivit la marche des debats sans laisser souponner les mouvements qui 1'agitaient, et vit Chapelier se lever pour defendre sa these. Sans doute celui-ci, dans une entrevue qu'il avail eu le matin avec Lameth, Duporl el Barnave, avail acquis la conviclion que le projel de Mirabeau ne pourrail Iriompher sans quelques amendemenls. Pourlanl la maniere donl il redigea ces amendemenls ne pouvait satisfaire en au- cune facon le triumvirat. On ne se trouvait pas davan- tage fixe surla question de savoir si le droitde declarer la guerre apparliendrail au corps legislatif. Aussdlol Duporl demanda des explicalions sur ce poinl, tout en admettant pour sa part que 1'initialive dut venir du roi. Le lerrain etait ainsi deblaye, lorsque Mirabeau pril la parole. Comme il gravissail les degres de la tribune, Volney lui cria : Eh bien ! Mirabeau, hier au Gapitole, aujour- 1 LI-GAS de MONTIGNY, VII, 259 ; DE LOMNIE, V, 423-431 ; cf. Evolu- tions de I'rance, n 72, p. 310. PASSY, p. 37. CHAP. VII. AU SERVICE DF R01, F.TC. 199 d'hui a la roche Tarpeienne ' I Selon sa cputume il re- leva aussitotle mot pour en tirer un exorde grandiose : On repand depuis huit jours que la section de 1'Assem- blee nationale, qui veutle concours delavolonte royale, dans 1'exercice du droit de la paix et de la guerre, est parricide de la liberte publique : on repand les bruits de perfidie, de corruption ; on invoque les vengeances po- pulaires pour soutenir la tyrannic des opinions. .. Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe, et maintenant. on crie dans les rues : La grande trahison du comte de Mirabeau... Je n'avais pas besoin de cette lecon pour savoir qu'il est peu de dis- tance du Capitole a la roche Tarpeienne ; mais 1'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisement pour vaincu . A tons ses ennemis il repondit par la liste des combats qu'il avait livres depuis vingtans contre toutes les oppressions. Puisil continua en rejetant bien loin 1'accusation d'etre un vil stipen- die , et ense promettantde voir sa gloire uniea jamais a celle de la Revolution. Passant au sujet, il critiqua sans pitie la conception qu'avait developpee Barnave relativement a la separation des pouvoirs. Pour un homme, dit-il avec un superbe mepris, pour un homme a qui tanl d'applaudissements etaient prepares dedans et dehors de cette salle, M. Barnave n'a point du lout aborde la question... II adeclaine contre ces maux que peuvent faire, et qu'ont fait les rois; et il s'est bien garde de re-, marquer que dans notre constitution, le monarque ne peut plus desormais etre despote, ni rien faire arbitrai- rement. Pretendez-vous que des institutions humaines, qu'un gouvernement fait par des hommes, pour des hommes, soil exempt d'inconvenients? Prelendez-vous, parce que la royaute a des dangers, nous faire renoncer aux avantages de la royaute? Dites-le nettement... Tout 1 LAMETH, II, 321. OD attribue aussi le mot aRivarol, v. LESCURE, RIVAROL, p. 170, d'apres 1'autorite de Laharpe. 200 LA VIK I)i: MIIIABEAU peut se soutenir, exceple 1'inconsequence. Dites-nous qu'il ne faut pas de roi, ne nous dites pas qu'il ne faut qu'un roi impuissant, inutile . Ainsi se trouvait bien marquee la difference des deux conceptions. La question eta it de savoir si Ton n'en viendrait pas, par une consequence toute nalurelle, a (''Carter la royaute elle-meme, une fois que tous ses ap- puis auraient ele detruits ou ebranles. Mirabeau n'etait aucunement resolu a soulevor cette question ; mais il lui fallait a lout prix sauver de la monarchic tout ce qu'il etait possible d'en sauver. Avec la plus grande sagesse il s'etait des la veille menage une retraite, en avouant que son projet ne le satisfaisait pas lui-meme, et en demandant qu'on y apportat dans le detail des amelio- rations. O'avait ete un acte fort politique de sa part de signaler Sieyes comme 1'homme le plus capable de me- ner a bien une tache legislative aussi delicate. Son silence est une calamile publique , avait-il dit, et ces paroles de regret qu'il avait prononcees sur une modes- tie poussee troploin ou sur une retraite habile del'oracle constitutionnel dont tout bas il se moquait, etaient un compliment irresistible qui pouvait lui acquerir un cer- tain nombre de votes '. Mais c'etait aussi une excuse toute prele pour les amendements que son projet subi- rait. II accepta sur-le-champ et avec bonne grace ceux que Chapelier proposait. Lorsqu'il fut manifeste que la majorite ne s'en trouverait pas satisfaite, lorsque Bar- nave et a sa suite Lameth, Freteau, Camus, Menou in- sisterent pour qu'un decret en forme de 1'Assemblee fut necessaire a la declaration de guerre, Mirabeau, prenant une nouvelle tactique, s'efforca de montrer que telle avait ete des Torigine sa pensee, et que ses ennemis seuls 1'avaient denaturee. II feignit d'avoir etc odieuse- ment meconnu et pretendit n'avoir pas dit un mot qui 1 Barrere fait une erreur, lorsque dans ses Mdmoires (1, 311) il re- porte & une autre occasion ce mot de Mirabeau. CHAP. VII. AT SERVICE DC KOI, ETC. -!ll| fiit en opposition avec ce decret officiel de declaration, sous reserve de 1'initiative et de la sanction royales. Ainsi profondement modifie, son projet fut adopte *. Si, dans la discussion des articles, ce fut son projet que Ton prit pour base, il le dut uniquement a Lafayette. 11 avait clairement designe le general, lorsque dans la peroraison de son discours il avait parle des homines sans tache, sans interet,sans crainte quise tenaient a ses cotes, et dont aucun pamphletaire n'aurait ose ternir la renommee. Lafayette comprit. Lorsque Bar- nave vint s'opposer a ce que la priori te fut accordee au projet de Mirabeau, modifiee par Chapelier, le heros des deux mondes se leva pour conserver a Mirabeau un triomphe si vivement dispute : J'ai cru, s'ecria-t-il avec emphase, ne pouvoir mieux payer la dette im- mense que j'ai contractee enversle peuple, qu'en ne sa- crifiant pas & la popularite d'un jour 1'avis que je crois lui etre le plus utile. Telle fut Tissue de cette grande lutte, dont Mirabeau parut sortir vainqueur. Ge fut dans ce sens que le Courrier de Provence, qui lui restait encore fidele, inter- preta le resultat ; ce journal defendit Mirabeau centre le reproche d'avoir abandonne la cause du peuple, et proclama que son projet, d'abord peu favorablement accueilli, avait ete adopte avec joie des que Ton avait vu clairement exprime le principe qui s'y trouvait im- plicitement renferme. Dans le camp contraire, les partisans de Barnave se rejouissaient de ce que, grace aux efforts des vrais amis du peuple, ce principe eut ete enonce. 11s s'efforcaient de monlrer qu'il ne tenait 1 Aux Arch. nat. (Musei A. E. II, 1175) sc trouve encore aujourd'hui le manuscrit du Decrel de Mirabeau amende par M. Le Chapelier, 22 mai 1790 . Le 24 mai 1'arlicle 9 regut une redaction encore meilleure, sur la proposition de Mirabeau lui-meme et suivant le conseil de Chamfort. Cf. une lettre de Ghamfort dans la Revue rttros- pective, 1836, vu, 212. 202 LA VIE DF, MIRABF.AU aucune place dans le projet primitif de Mirabeau, et ils avaient en cela pleinement raison. Mirabeau avail ete d'abord tres hostile a 1'idee que la declaration de guerre put sortir d'une decision prise par une assem- blee nombreuse. II voulut couvrir a toutprix sa defaite. G'est dans ce but qu'il falsifia le texte de son discours du 20 mai, lorsque, peu de temps apres, il 1'envoya aux administrations d6partementales, avee la replique de Barnave. Malheureusement, chacun pouvait lire dans le Moniteur le texte original de ce discours. Le redacteur de cette feuille afflrma a Theodore Lameth que le ma- nuscrit de Mirabeau avait ete suivi mot pour mot, et toutes les explications de 1'orateur ne purent rien contre cette preuve '. Au reste, si Mirabeau avait manifestement opere un mouvement de retraite, ses adversaires etaient loin d'a- voir conserve leurs positions du debut. Ils avaient du laisser inscrire dans la Constitution que toute declara- tion de guerre aurait pour point de depart une proposi- tion gouvernementaleet devrait etre revetuede la sanc- tion royale. Comme 1'avenirle montra, ces concessions n' etaient pas de grande importance. Quelques paragra- phes constitutionnels a 1'avantage d'une royaute qui ne possedait pas le droit de Veto ne pouvaient avoir aucune signification. Quant a 1'initiative gouverne- mentale necessaire pour la declaration de guerre, les 1 Discours el Replique du comte de Mirabeau dans les sdances du 20 el 21 mai sur cette question : A qui la nation doit-elle deleguer le droit de la paix et de la guerre uvec une lettre d'envoi a messieurs les administraleurs des de"parlements. Paris, Lejny fils, 1790. Exa- men d'un ecril inlilule Discours et Rdplique du comte de Mirabeau, par M. ALEXANDRE LAMETH. Paris, de 1'fraprimerie Nationale, 1790. Fascicule dela Bibl. nationale. L. 29. e, 665 et 687 (cf. A. LAMETH,II, 468 seq.). Lettre de M. Petion de Villeneuve en reponse a celle adressee par M. de Mirabeau I'ain6 aux adroinislraleurs desdepartements, 16 juin 1790, dans le Patriote Francais, N 321, 1790. Leltre de M. de Mirabeau 1'alne en reponse a celle qui luia 6te adressee parM. Pe- tion de Villeneuve par la voie de I'impression. Paris, 20 juin 1790, Lejay fils. CHAP. vu. AI SI.KVICI: nu HOI, I-.TC. 203 puissants du jour 1'arracheraient aisement : la Gironde en donna la preuve en 1792. Pour 1'instant, toutefois, le fait seul que le (lot antimonarchique n'avait pas de- truit toutes les digues paraissait etre de la plus haute consequence. Pour la premiere foisles Jacobins avaient ete arretes dans leur marche en avant par une solide phalange, etpersonne ne pouvait nier que cette pha- lange n'eut asa tete les chefs meme de la Revolution. Lafayette avail oublie son ressentiment centre Mira- beau. Celui-ci etait tout enorgueilli du resultat : 11 a fallu, ecrivait-il a Mauvillon peu de temps apres, for- mer, guider, faire triompher un parti vraiment monar- chique, et la chose n'etait pas aisee chez une nation si mobile qui ne fait rien que par emotion et par mode. Or, la mode en ce moment est la licence et 1'anarchie. La question etait de savoir si Mirabeau reussirait a consolider un parti vraiment monarchique, et si 1'homme qui, secretement, recevait un salaire de Louis XVI, pourrait au grand jour se donner pour chef de ce parti. TENTATIVES POUR RENVERSER LAFAYETTE ET CONSTITUER UN GOUVERNEMENT FORT Mirabeau n'etait pas sorti sans blessures de la grande bataille qui, durant toute une semaine, s'etait livree au sein de 1'Assemblee. II avail du ceder aux triumvirs SUP le point capital, et cherchait, par tous les moyens possi- bles, a faire illusion sur son echec. II avait appris qu'il n'etait plus en possession de la faveur populaire, et il ne pouvait plus etouffer les defiances naissantes. Ca- mille Desmoulins etait a la tete de ses adversaires, et 1'attaquait par des manoeuvres de toute sorte. Les temps n'etaient plus ou, convive assidu a la table de Mirabean, Desmoulins suivait 1'inspiration deson hotemagnifique. II raillait maintenant ce divin Mirabeau dont on connaissait les accointances. Quelques jours apres le dernier vote decisif, il y eut a Paris des troubles qui firent quelquesmalheureuse victimes. Aussilot Desmou- lins signala laun complot destine a detourner les regards trop curieux que le peuple attachait sur cer- tains membres de 1'Assemblee, il donnait a Mirabeau les noms de deserteur et de transfuge. Alors meme qu'il ne pouvait se dispenser de lui apporter le tribut de son admiration, il melait du fiel a ses louanges. On avait appris la nouvelle dela mort de Franklin. Mi- CHAP. Vlll. TENTATIVE* POUR RENVERSER LAFAYETTE 20o rabeau, a qui Lafayette laissala parole 1 , demanda, dans un discours plein de dignite, que 1'Assemblee portat pendant trois jours le deuil du sage que deux mondes reclament. Desmoulins ne manqua pas d'approuver la motion de Mirabeau : Mais, ajoutait-il, combien il lui faudra de bonnes oeuvres semblables pour racheter sa grande defaillance du 22 mai, s'il veut que les amis de la liberte portent aussi son deuil l ! Prudhomme et Loustalot, les editeurs des Revolutions de Paris, ne voulaient pas croire encore que Mirabeau fut paye par la cour, mais ils pensaient que s'il I'euteteilne se fut pas conduit autrement. D'autres allaient plus loin. Marat parlaitdu dissipateur ambitieux pour qui rien n'est sacre , du faux patriote qui devait ses triomphes oratoires uniquement a ses vastes poumons, et dont la sante etait une vraie calamite publique. Mira- beau, Mirabeau, criait Freron dans YOrateur du peuple, moins de talent et plus de vertu, ou gare la lanterne 3 . Gette derniere feuille eut bientot une nouvelle occa- sion de rendre Mirabeau suspect. Le frere de Mirabeau, que pour sa corpulence et son gout du vin les carica- tures et les libelles satiriques avaient affuble du sobri- quet de Mirabeau-Tonneau, se permit une des plus folles equipees de son extravagante existence. Soldat dans Tame comme il etait, il avait appris avec rage que 1'es- prit revolutionnaire avait infecte meme le regiment de Touraine. Colonel de ce regiment, avec lequel il avait paru sur les champs debatailleamericains, ilse tint pour oblige de faire acte d'autorite. II se rendit a Perpignan vers le commencement de juin, y trouva son regiment, s'attaqua aux rebelles, et punit leur insubordination en 1 LAFAYETTE, IV, 41. 2 Iteiol. de France, n 29, p. 232. *Mvol. de Pans, r 50, p. 631. Cf. n 40, p. 587, n 53, p. 24. L'Oniteur du pcu/ile, (. I, n" 1, p. J.'i. L'Ami du peuple, n 112, p. 5, n 134, p. 7. 206 LA VIE DE MIRABEAU cmportant, altachees sur sa poitrine, les cravates de leurs drapeaux. La chose excita une vive emotion ; oil le poursuivit et on 1'arreta a Gastelnaudary, SUP la route de Paris. L'Assemblee nationale eut a s'occuper de 1'incident, et Mirabeau s'entremit avec chaleur pour ce frere qui,si souvent, lui avail lemoigne des senti- ments peii fraternels. 11 fit appel au decrel qui assurait aux membres de I'Assemblee une protection particu- liere, bien qu'il n'y eut pas lieu de 1'appliquer dans le cas present. 11 obtint que son frere put venir se defendre a la tribune de I'Assemblee 1 . Plus tard, lorsquele fougueux royaliste eut passe dans le camp des emigres, Mirabeau devait encore noblement s'occuper de lui. Pour cette fois, des qu'il eulparle enfaveur de celui qui avail ravi leurs cravates aux drapeaux, Mirabeau eut a subir les foudres de Freron : llsernblail, pul-on lire dans YOrateur du peuple, que Mirabeau allendail, pour se rapprocher de son frere el lui rendre son amilie, qu'il se fut rendu bien digne de lui par quelque nouvel al- tentat centre la nation. Mirabeau etail non seulement le plus age mais il avail 1'ainesse des crimes 2 . Les meneurs des Jacobins ne pouvaient qu'accueillir avec transport ces attaques conlre leur adversaire. La scis- sion se manifestail de jour en jour da.vantage enlre le club el Mirabeau. Dans sa lettre aux departements, Mirabeau appelail les Jacobins faux apolres de la li- berle , corrupleurs du peuple ; il leur disail en ter- mes nets qu'il etail enfin lemps de passer d'un elal 1 Les Arch. nat. D. XXIX, P. 58, renferment, au sujet de cette affaire celt'bre, une foule de documents qui vienncnt du Comite des rapports. Mirabeau-Tonneau a lui-meme fait un r6cit humoristi-. que de son avenlure d-ins 1'opuscule : Poyage national de Mirabeau cad?t, 1790. II mourut a Fribourg en Brisgau, le 15 sept. 1792. Pour son attitude au milieu de ces belliqueux emigre's qui campaientsur le sol allemand, v. les nouvelles que contient la correspondance poli- tique de Charles Frederic de Bade, editee par ERDMANNSDOERFFER, t. I, 1888). 1 L'Oralcur du peuple, t. I, n 37 ; cF. I'Ami du peuple, n 140. CHAP. VIII. TKNTATIVKS I'Ol It KI-l.N VLUSliK LAFAYETTK 207 d'insurrection legitime a la paix durable d'un veritable etat social. 11s lui repondirent par la bouche de Petion en lui reprochant d'attiser la flamme de la discorde et d'aigrir les esprits au lieu de les calmer. Et d'autre part, le club de 1789 lui pretait peu d'as- sistance. La principale occupation de ce club etait d'or- gariiser des fetes patriotiques. Le jour anniversairede la constitution de 1'Assemblee nationale fut naturellement celebre par un brillant banquet. Les toasts alternerent avec les chansons et uri orchestre se fit entendre par les fenetresouvertesala foule qui se pressait au dehors. Les femmes de la Halle firent une apparition et n'oublierent pas de mettre Mirabeau au nombre des citoyens qu'elles assurerent de leur haute veneration '. Malgre ces ten- tatives pour contrecarrer les projets du parti radical, les moderes du club de 1789 ne faisaient pas ordinaire- ment preuve de leur force. Dans 1'Assemblee ils n'osaient pas se presenter en masse compacte. Au dehors ils ne se livraient dans leurs discussions academiques et dans leur journal qu'a une polemique timide. Ce journal cessa de paraitre en septembre, et les seances du club, quand elles ne furent pas relevees par des jouissances culi- naires, n'eurent plus d'attrait pour un grand nombre de membres. Mirabeau perdit 1'espoir qu'il avail eu d'exercer d'une maniere durable, par le club de 1789, une influence directrice. Bientot ils'exprima en termes amers au sujet de cette societe qui avait tourne en res- taurant et en cabinet de lecture. Ge qui, a cette epoque, excitait surtout son humeur, c'etaitla conduite de Lafayette. Rien n'etaitplus eloigne du general que 1'idee d'une alliance durable avec Mira- beau. Ils se rencontrerent chez un tiers, s'entendirent sur divers points particuliers, mais sans que Lafayette se livrat en toute confiance. Une fois encore Mirabeau 1 ZINKEHF.N, I, 307 sqq., d'aprfes FERRifeREs, qui se sert evidemment de PKUDHOMME, Revolutions de Paris, n 53. 208 LA VI K Itl. MIR AUK AT lui reproclm cette attitude. Une fois encore il le supplia dene passe iaissercirconvenir parde pelits hommes, de ne pas perdre son autorite dans les deliberations des comites, et d'adopter jour par jour une marche syste- matique dont tous les details fussent en rapport avec un but determine . Je suis borgne peut-etre, s'ecriait-il dans un elan de franchise et d'orgueil, mais borgne dans leroyaume desaveugles . & Vos grandes qualites, ajou- tait-il dans une flatterie peu sincere, ont besoin de mon impulsion ; mon impulsion a besoin de vos grandes qualites . II demandait qu'on lui permit d'etre le conseil habituel, 1'ami, le dictateur enfin dudictaleur. Mais quel droit avait-il de compter sur tant de con- fiance, lui qui, dans cette m6me journeedu l er juin 1790 ou il sollicitait encore une fois 1'amitie de Lafayette, se devoilait vis-a-vis du roi comme 1'ennemi le plus acharne du general? En fait, ce fut la le sujet principal du pre- mier memoire a nous connu que Mirabeau ait redige pour la cour, et que devaient suivre tanl d'autres notes secretes a 1'usage de Louis XVI et de Marie-Antoinette. J'ai professe, y disait-il, les principes monarchiques, lorsque je ne voyais dans la cour que sa faiblesse, et que, ne connaissant ni Fame ni la pensee de la fille de Marie-Therese, je ne pouvais pas compter sur cette au- guste auxiliaire. J'ai combattu pour les droits du trone, lorsque je n'inspirais que de la mefiance, et que toutes mes demarches, empoisonnees par la malignite, parais- saient autant de pieges. J'ai servi le monarque, lorsque je savais bien que je ne devais attendre d'un roi juste, mais trompe, nibienfaits, ni recompenses. Que ferai-je, maintenant que la confiance a releve mon courage, et que la reconnaissance a fait de mes principes, mes de- voirs? Je serai ce que j'ai toujours ete : le defenseur du pouvoir monarchique regie par les lois, et 1'apotre de la liberte garantie par le pouvoir monarchique . L'un des obstacles les plus grands a la constitution CHAP. VIII. TENTATIVE* POUR RENVERSER LAFAYETTE 209 d'un pareil etat de choses etait, selon lui, la personne de Lafayette ce pretendu general de la cour, rival du roi . La puissance de Lafayette tenait, pretendait-il, a ce que le general suivait le torrent de la multitude >. . a Graindre et flatter le peuple, partager ses erreurs par hypocrisie et par interet ; soutenir, soit qu'il ait tort ou raison, le parti le plus nombreux ; effrayer la cour par des emotions populaires qu'il aura concertees, ou qu'il fera craindre pour se rendre necessaire ; preferer 1'opi- nion publique de Paris a celle du reste du royaume, parce que sa force ne lui vient pas des provinces ; voila le cercle souvent coupable et toujours dangereux dont il lui sera impossible de sortir ; voila sa destinee toute entiere. Get homme, quoique sans demagogic, sera done redoutable au pouvoir royal aussi longtemps que 1'opi- nion publique de Paris, dont il ne peut etre que 1'ins- trument, lui en imposera la loi. Or, puisqu'en suppo- sant que le royaume, revienne a des idees plus saines sur la veritable liberte, la ville de Paris, comme la plus exaltee, sera la derniere a changer de principes, M. de la Fayette est done celui de tous lescitoyens sur lequel le roi peut le moins compter. Etant donnees ces premisses, qui ne laissaient pas de renfermer une part de verite intrinseque, quelles con- clusions Mirabeauen tirait-il? Devait-on plus longtemps pactiser avec le gardien des rois ? Devait-on, en cas d'un changement de gouvernement, accepter de sa main un ministre qui voudrait comme lui que tout le royaume se mit a 1'unisson de Paris, au lieu que le seul moyen du salut etait de ramener Paris par le royaume ? Non, certes. C'aurait ete faire de Lafayetto un premier ministre avec des ministres pourcommis. II ne fallait pas craindre de tenter un effort pour se de- livrerdecette tyrannic. Un ministere qui ne dependrait pas de Lafayette, mais s'appuierait sur la majorite de 1'Assemblee nationale, n'aurait rien a redouter du dic- STERN, Mirabeau, II. 14 210 LA VIE DE MIR ABE AU tateur, etant donnees 1'inertie de sa pensee et lanullite de son talent)). Un tel ministere auraiten main tous les moyens pour conduire 1'opinionpublique . Lafayette par centre se verrait prive des sommes qu'il employait actuellement a entretenir mille espions dans Paris, des faiseurs de motions dans les places publiques, des spectateurs dans les tribunes de 1'Assemblee pour ap- plaudir, des aides de camp, des ecrivains . Aigri, La- fayette abandonnerait peut-etre de lui-meme son com- mandementjses^plus chauds admirateurss'eloigneraient de lui, et le soi-disant heros renlrerait dans son neant. Cette derniereeventualite, 1'auteurdu memoire 1'avait aussi prevue. Pourremplacer Lafayette, il avaitles yeux fixes sur le marquis de Bouille, un vaillant soldat d'opi- nions etroitement monarchiques, qui occupait la haute situation du gouverneur de Metz. Proche parent de La- fayette, Bouille avait souvent pris la liberte de lui faire des reproches. Sanscroire qu'il eut de mauvaises inten- tions, il se defiait d'une ambition qui, selon lui, n'avait d'autre but que de faire du bruit dans le monde, en sou- tenant et en defendant la liberte" des peuples contre les rois. Mirabeau se trouvait instruit de la tension qui se manifestait dans les relations de ces deux homines. M. de Bouille, disait-il, s'il voulait etre populaire, le serait bientot plus que lui . Instruire Bouille, lui donner pour conseiller politique un homme habile, faire lancer en sa faveurdes proclamations populaires, d'autre part, combattre Lafayette sans 1'aigrir, le caresser sans 1'obli- ger, lui donner cbnfiance lorsqu'il se nuirait a lui-meme ; tels etaient les conseMs par lesquels Mirabeau terminait son ample memoire. Ce memoire nous fait connaitre tout Mirabeau, avec sa profonde connaissance des homines, son imagination pleine de ressources, son eloquence persuasive, mais aussi avec son gout pour Tintrigue et le cynisme, avec sa predilection pour les moyens a double face, et sur- CHAI'. VIII. TFN!ATIVI> PoTI! HKXVKRSEK LAFAYETTE tout avec sa tendance a ne pas tenir compte des diffi- cultes. En effet, pour ne prendre que ce detail, il n'etait pasaise de concevoir un ministere soutenu par la majo- rite de 1'Assemblee, tant que resterait en vigueur le de- cret du 7 novembre 1789 barrant aux deputes le che- min da ministere. G'est a peine si Mirabeau parle de cette difficulte. II emet le desir que Ton attaque ce de- cret et que Ton obtienne son rappel. Puis il passe outre, sans considerer si ce rappel est possible ou non. Le point de depart de toute sa combinaison restait ainsi fort incertain. 11 ne lui fut pas difficile, il est vrai, de la modifier. Le 20 juin il representa encore une fois a la cour ce que Ton pouvait attendre d'un ambitieux incapable qui sans avoir aucun plan, ne songeait qu'a s'emparer d'une dictature effective. Tant que serait debout le ministere de Necker, auquel il reprochait sa lachete bien plus en- core que son insuffisance, il fallait que la cour eut a sa disposition un homme charge, pour ainsi dire, de guU der tous ses pas. Get homme, il aspirait a 1'etre, et pour le devenir, il demandait que Lafayette fut force de le proclamer officiellement son collaborateur permanent. Il composait mot pour mot la declaration que Ton devait faire aux Tuileri.es a Lafayette, et ne s'abstenait pas de se complimenler lui-meme : M. de Mirabeau , telles etaient les paroles que Ton devait adresser au general, est le seul homme d'Etat de ce pays-ci ; nul n'a son ensemble, son courage et son caractere. II est Evident qu'il ne veut pas aider a nous achever; il ne faut pas s'exposer a ce que les circonstances le contraignent a le vouloir ; il faut qu'il soil a nous. Pour qu'il soit a nous, il faut que nous soyons a lui. 11 lui faut un grand but, un grand danger, de grands moyens, une grande -loire. Nous voici resignes ou resolus a lui donner la confiance du desespoir. Je vous demande, j'exige que vous vous accoupliez de M. de Mirabeau. mais en entier. 212 LA Vli; I)E M1RABEAU mais journellement, mais ostensiblement, mais dans toutesles affaires . Un projet de lettre, en ce sens, de Louis XVI a Lafayette , date de neuf jours plus tard, a ete decouvert dans 1'ar- moire de fer apres la prise des Tuileries ; mais cette lettre ne fut jamais envoyee '. En realite Mirabeau n'avait jamais exige du roi un pareil acte de force. II est tres caracteristique de voir comment, dans ce dernier me- moire, Mirabeau met le roi completement de cote, pour parler uniquement de Marie-Antoinette : Le roi n'a qu'un homme, osait-il dire, c'est sa femme. 11 n'y a desuretepour elle que dans le retablissement de 1'auto- rite royale. J'aime a croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans sa oouronne ; mais, ce dont je suis bien sur, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie si elle ne conserve pas sa couronne. Le moment viendra, et bientot, ou il lui faudra essayer ce que peuvent une femme et un enfant a cheval ; c'est pour elle une tnethode de famille ; mais, en attendant, il faut se mettre en mesure, et ne pas croire pouvoir, soit a 1'aide du hasard, soit al'aide des combinaisons, sortir d'une crise extraordinaire par des hommes etdes moyens ordinaires . Le projet de discours a 1'usage de Lafayette etait done en realite destine a la fille de Marie-Therese qui devait le prononcer en tiers avec le roi, prepare et resolu . C'etait un bien triste role que Mirabeau pretendait faire jouer a Louis XVI, meme si Ton admet que ce me- moire ne fut adresse qu'a Marie-Antoinette. Ge qui est certain, au reste, c'est qu'il voyait en elle le seul veri- table homme de la cour. C'etait en elle seule qu'il croyait pouvoir trouver un ferme appui. Nous pouvons nous demander si son imagination complaisante ne lui presentait pas encore un espoir chimerique. Sans doute la reine s'efforcait de faire disparaitre son ancienne an- 1 LAFAYETTE, II, 496. CHAP. VIII. TENTATIVE? POUR RENVEHShR LAFAYETTE 213 tipatliie pour Mirabeau. La negociation avec Mira- beau se poursuit toujours, avait-elle ecrit tout recem- ment a Mercy, et, s'il est sincere, j'ai tout lieu d'en etre content)). Mais elle ne savait ou prendre tout 1'argent que Mirabeau songeait surtout a mettre en cenvre '. D'ailleurs pouvait-on compter d'une maniere durable sur la conOance de la reine? Sans doute elle avait du courage, de 1'energie, etsentait vivement combien etait critique la situation. Mais c'etait une femme impatiente, peu docile, peu faite pour les calculs raisonnes de 1'homme d'Ktat, et trop portee a considerer la politique comme une affaire de personnes. Le seul homme dans 1'entourage du roi etait bien une femme, mais cette femme n'avait heritede sa mere qu'une faible partie des qualites d'une souveraine. Cependant leschoses en etaient venues a ce point que Mirabeau devait tenir a avoir une entrevue personnelle avec Marie-Antoinette. Ou il triomphait surtout, c'etait dans 1'art de la parole. 11 pouvail se flatter de faire plus en une demi-heure de conversation qu'en cent pages de memoire. La reine aussi desirait s'entretenir avec Mirabeau, et le desir de la reine etait celui du roi. Juillet menagait d'amener des evenements dont les suites etaient incalculables. La grande fete de la Fede- ration donnait deja lieu a des preparatifs extraordi- naires au champ de Mars. 11 y avait a prevoir le retour du due d'Orleans, qui ne voulait pas manquer a la ce- remonie. II etait essentiel de prevenir tous les mecon- tentements et pour cela de s'entendre de vive voix avec le nouveau conseiller secret. La cour devait precisement se rendre en villegiature a Saint-Cloud pour quelques semaines. Marie-Antoinette avait decouvert la un lieu de rendez-vous ou Ton pourrait se reunir au soir du 1 A. VON ARNETII, Marie-Antoinette, Joseph II et Uopold II, p. 129. 12 juin 1790. 214 LA VIE I)E .MIRABEAU 2 juillet sans exciter les soupgons 1 . Au dernier moment 1'entrevue dut etre reportee au lendemain malin, ce qui fit perdre les avantages procures par 1'obscurite. Pour mieux cacher sa demarche, Mirabeau passa la nuit du 2 au 3 a Passy, dans la maison de sa niece, Madame d'Arragon. Au matin son neveu Du Saillant, sous la livree de postilion, le conduisit a la porte de Saint-Cloud dont on etait convenu. II se rendit sans etre apercu aupres du couple royal. A la vue de cet homme si redoule, Marie-Antoinette ne put tout d'abord maitriser son emotion ; Louis XVI parut apathique, comme toujours. L'entretien n'eut aucun temoin, mais nous savons que Ton se declara fort satisfait de partet d'autre. Gependant on peut se demander si cette entrevue ne porta pas des fruits beaucoup plus funestes qu'utiles. Bientot se reveillerent les soupcons. Un libelle anonyme parla d'un rendez-vous nocturne entre le Cromwell francais et le roi 2 . Un article de VOratew du peuplc assurait que Mirabeau avail vu la reine a Saint-Cloud. On comrnuniqua meme au Comite des recherches une lettre trouvee soi-disant dans le pare et par laquelle on esperait porter un coup mortel a Mirabeau. Pour egarer ses ennemis, Mirabeau decida d'allerprochainement, et a plusieurs reprises, passer la nuit a Patsy, pour rentrer a Paris le lendemain en plein jour. Plus il etait bruit de 1 ARNETH, 1. c. p. 133. Pour la suite, cf. le recit de La Marck etde Du Saillanl puise dans la relation d'Haussonville, dans BACOCRT. Le recit de Madame de Campan, dont on s'est servi tant de fois, ne me- rite pas grande confiance. V. une nole qui s'autorisc de Mirabeau lui-meme, dans 1'ouvrage intitul^ : Bructislucke aus den Papieren ei- nes Augenzeugen und unparteiuchen Beobachlers der Franzosischen lie- volution (C. E. OELSNER, s. 1. 1794,. p. 113, 114 note). - Entrevue nocturne de Gabriel-Honore Riquetti ci-devant comle de Mirabeau avec le Hoi. A Sainl-Cloud le 2 juillet 1790. 8 p. 12 Bibi. nat. L. 39. 3675 b. Cf. I' Ami du peuplc, N 155, 6 juillet 1790, p. 8. On aniionce a 1'instant de sourdes menses de Riquetti 1'aine a Sainl- Cloud. CHAP. VIII. TEXTATIVKS POUR REXVERSER LAFAYETTE 215 relations secretes de Mirabeau avec la cour plus Lafayette devait devenir mefiant a 1'egard de son rival. 11 avait tout recemment obtenu un succes qui le remettait en bons termes avec les triumvirs. 11 se trouvait complete- ment d'accord avec eux sur ce point qu'il etait,indis- pensable d'abolir la noblesse hereditaire, de prohiber tous les titres nobiliaires et d'exiger que chaque citoyen se fit appeler uniquement de son nom de famille. Mira- beau, dans sa brochure sur 1'ordre de Cincinnatus, avait lui-memetourneen derision la contagion nobiliaire . Maintenant il se moquait de la conviction que Ton avait d'accomplir par ce decret quelque chose de grand : Ce qu'il est le plus impossible d'arracher du coeur des hommes, ecrivait-il aMauvillon, c'est la puissance des souvenirs... Les formes varieront, mais le culte restera. Que tout homme soit egal devant la loi ; que tout mono- pole, surtout moral, disparaisse; tout le reste n'est que deplacementde vanite. Avec votreRiqueti vous avez desoriente 1'Europe pendant trois jours , s'ecriait-il en s'adressant aux journalistes qui ne designaient plus le ci-devant comte de Mirabeau que sous le nom de ci- toyen Riqueti 1'aine . Tout cela ne pouvait etre fort agreable a Lafayette. 11 cherchait surtout a rendre vains les efforts que ferait Mirabeau pour etre nomme President de 1'Assemblee a 1'epoque de la fete de la federation. Rien n'eut ete plus favorable a celui-ci que cette election. Son nom aurait perce rayonnant au travers de la nuee des calomnies. Sa parole, dans une circonstance aussi solennelle, au- rait ete entendue de tout le pays : au lieu de jouer le simple role de figurant, il aurait occupe la premiere place apres le roi. Au renouvellement du 19 juin son nom avait dejareuni beaucoup de suffrages. Si Lafayette et son parti le soutenaient, il pouvait facilement obtenir la majorite lors du prochain renouvellement, qui devait avoir lieu quatorze jours plus tard. Mais le general de- 210 LA VIE BE clara a Frochot que M. de Mirabeau se conduisait trop mal avec lui : J'ai vaincu le roi d'Angleterre dans sa puissance, le roi de France dans son autorite, le peuple dans sa fureur, certainement je ne cederai pas a M. de Mirabeau. G'est ainsi du moins que Mirabeau, s'il faul Ten croire, entendit Frochot rapporter les paroles de Lafayette. Ce meme libelle qiji denoncait le voyage de Saint-Cloud protestait violemment contre la presidence de Mirabeau, s'ecriant que le peuple rassemble au Champ de Mars ne supporterait pas un pareil affront, et ne souffrirait pas que ses droits fussent confies a des mains impures. A Telection du o juillet Mirabeau ne fut pas nomine. Ce lui fut une maigre consolation que d'etre appele, pour le mois de juillet, a la presidence du club de 1789 '. L'honneur de conduire TAssemblee Na- tionale a la ceremonie de la Federation fut remis a Bonnay, personnage qui representait bien, mais qui ne sut tirer aucun parti de sa place et laissajouera La- fayette, sans se montrer jaloux, le premier role dans ce magnifique spectacle. Mirabeau ne manqua pas de donner par ecrit a la cour de bons avertissements et de miner la trop grande puissance du majordome Lafayette. Ses efforts n'eu- rent pas de resultat appreciable. 11 cut juge utile que Ton fit un bon accueil au due. d'Orleans lors de son retour, d'autant plus que Lafayette s'en fut trouve fort embarrasse. Mais, apres tout ce qui s'etait passe, c'etait demander la 1'impossible. II eut desire que le 14 juillet, le roi, a cheval, et devant tout le peuple, prononcat une harangue enflammee, dont lui-meme, avec beau- coup de prudence, proposait le texte. Mais le monarque timore, se levant de son trone, ne prononca que la for- mule du serment qu'il devait preter sur une Constitu- tion encore inachevee. Aux yeux de la multitude dont 1 PASSY, Frochot, p. 50. CHAP. VIII. TKNTATIVES POUR RENVERSER LAFAYETTE 217 etait rempli le champ de Mars, il fut eclipse par le ge- neral qui, 1'epee nue, entoure des bannieres des 83 de- partements, jura le premier fidelite a la nation, a la loi, au roi. Lafayette apparut comme le heros de cette journee. On vit des federes se prosterner devant lui, bai- ser ses mains, ses bottes et jusqu'a la selle de son che- val. Mirabeau se trouvant le soir a table avec Sieyes et Stanislas Girardin, le futur membre de la Legis- lative, leur disait : Avec un pareil peuple, si j'etais appele au ministere, poignardez-moi, car un an apres, vous seriez esclaves *. En attendant il faisait tout son possible dans ces jour- nees solennelles, pour accroitre sa popularite. Au club de 1789, il charma les federes de Bretagne par un dis- cours rempli de flatteries a leur adresse 8 . 11 reunit a sa table cinquante de ses compatriotes venus de Provence a Paris. II s'eflbrca de leur procurer le plaisir d'assister a une representation de Charles IX, tragedie de Chenier, re- clamee impetueusementau Theatre Francais 3 . Maisilne put cachera la cour que la monarchic tireraitbien peu de profit de la fete du 14 juillet, bien que les convictions royalistes de la province se fussent nettement exprimees par la bouche de ses representants venus a Paris. Le roi, ecrivait-il, a ete compromis sans protit pour son autorite ;... on a rendu 1'homme de la Federation homme redoutable. Tant que cet homme redoutable , avec la garde nationale, pourrait considerer le monarque a Paris comme son prisonnier, il n'y avail pas a esperer que la situation s'ameliorat. Depuis plusieurs mois Mi- rabeau avaitfait des plans pour 1'eloignementdu couple royal, mais il avait toujours insiste pour que ce depart ne ressemblat pas a une fuite,et pour que le roi ne se diri- 1 Journal et Souvenirs de Stanislas Girardin, t. Ill, p. 95. 2 PASSY, Frochot, 50. 3 V. Sa correspondance avec les acteurs de la Gomedie francjaise, dans la Revue retrospective, 1838, III, 280. 218 LA VIE DE M1RABEAU geat pas vers la frontiere allemande. Des octobre 1789 il faisait entendre ses avertissements : Se retirer a Metz ou sur toute autre frontiere, serait declarer la guerre a la nation et abdiquer le trone . En juin 1790 il revenait sur cette idee avec force : Un roi, s'il veut etreroi, disait-il, ne peut partir qu'au grand jour . Mais en meme temps il se demandait si la cour n'agirait pas sagement en quittant Paris, ne fut-ce que pour se rendre a Fontainebleau. 11 jugeait possible ce voyage, a condi- tion que 1'assemblee en fut informee et ne s'y opposat point. Sans doute celle-ci, apres les evenements d'oc- tobre 1789, s'etait declaree inseparable de la personne du monarque. Mais il etait peu probable qu'elle suivit la cour. Les temps etaient bien changes depuis oc- tobre 1789. II suffisait que 1'Assemblee ne suscitat au- cun empechement au voyage. Louis XVI avertirait la representation nationale, par un message ministeriel, que, pour des considerations de sante et en raison de la chasse, ilavait 1'intention d'aller passer quinze jours a Fontainebleau, d'ou il reviendrait le plus souvent pos- sible dans la capitale. Mirabeau indiquait dans quel ton le message devait etre concu, pour inspirer la con- fiance. II montrait comment on pourrait endormir les soupcons de Lafayette, en lui remettant au besoin la responsabilite du voyage. Toutes les mesures de pre- caution militaires etaient prevues par lui. 11 tenait pour fort important qu'a Fontainebleau le roi substituat peu a peu des troupes de ligne aux bataillons de garde na- tionale, et il donnait la liste des regiments et des officiers qu'il considerait comme absolument surs. Ace dernier trait on pourrait reconnaitre quel etait le but dernier de ses projets politiques. Ces troupes, qui se trouvaient en apparence reunies autour du roi pour un simple service d'honneur et de garde, pourraient constituer le noyau d'une armee solide et loyale. Le gouvernement aurait ainsi a sa disposition ce qui lui CHAP. VIII. TKXTATIVES POUR REXVERSER LAFAYETTE 219 manquait actuellement. DC tous cotes en effet on an- noncait que la discipline se relachait. Les regiments prenaient de plus en plus les allures de clubs. Les sol- dats revoltes chassaient ceux de leurs officiers qu'ils haissaient. Des garnisons tout entieres se mutinaient. Le soulevement des troupes cantonnees a Nancy, que Bouille devait etouffer dans le sang, montra que 1'esprit revolutionnaire se faisait sentir meme chez les soldats suisses au service de la France. Bien souvent Mirabeau avail predit que cette armee meme, dans laquelle on voyait le rempart inexpugnable de la monarchie, suc- comberait dans 1'eflbndrement de 1'ancien regime, parce que la aussi tous les abus de 1'ancien regime s'etaient introduits. Toutefois il ne desesperait pas en- core de ramener ou de maintenir dans 1'obeissance tout au moins une partie de Tarmee. En ce qui concernait les Suisses, il conseillait au roi de nommer un inspec- teur general qui s'entendrait avec les gouvernements des cantons pour renvoyer tous les elements indociles. II jugeait que La Marck conviendrait bien a ce poste, a moins qu'on ne preferat le confier a un officier suisse distingue, sous le controle de La Marck. Pour le reste de 1'armee il desirait que Ton constituat un noyau de troupes sures, commandees par des chefs loyaux, des que les plans formes depuis longtemps pour la reorga- nisation militaire seraient pris en consideration. De la la motion qu'il presenta le 20 aoiit a 1'Assemblee, 1'armee du royaume tout entiere serait licenciee dans le plus bref delai, etl'on n'accepterait dans les nouvelles formations que les homines qui auraient prete serment de fidelite. De la sa proposition d'adresser sans plus tarder aux sol- dats une proclamation qui les rappelat avec force it leurs devoirs. De la les felicitations qu'il fit voter par 1'As- semblee a I'adressedeBouilleet des troupes qui avaient combattu sous ses ordres, felicitations qui furent adop- tees malgre 1'opposition de Robespierre. 220 LA VIE DE MIRAHEAU Grouper des troupes, sans attirer 1'attention, autour de Fontainebleau, donner aux Suisses un inspecteur general dont on fut sur, remettrea Bouille le comman- dement de toute la frontiere de 1'Est, enfin constituer, lors de la reorganisation de 1'armee, d'autres regiments aussi fideles que les siens : voila les mesures graces auxquelles Mirabeau esperait donner a la monarchic une force militaire capable, en cas de guerre civile, de faire pencher la balance en sa faveur. Que cette guerre civile fut a 1'horizon, cela ne faisait pas doute pour lui. Gomme s'il eut eu devant les yeux les terribles convulsions de 1'annee 1793, les scenes de fureur et de desespoir que devaient voir Lyon, Toulon, Marseille, Nantes, 1'incendie des villages vendeens, la mise a sac des fermes bretonnes, il annoncait avec certitude que la dissolution croissante de la societe menerait a la guerre civile. 11 ne redoutait pas cette lutte, il n'en re- doutait pas non plus les consequences pour la monar- chic, a condition que celle-ci sut s'y preparer a temps et prit loyalement son parti de la suppression de 1'an- cien regime. La guerre civile, qui est en general un pis aller terrible, avait-il dit des le 3 juillet dans une note secrete, laisse encore de grandes ressources a 1'autorite royale. Le point essentiel dans un tel evene- ment serait que le roi se donnat aux provinces et non que les provinces se livrassent au roi. Le point impor- tant serait de ne deployer la force publique que pour la nation et non pour des individus... La necessite de ne- gocier la paix amenerait une meilleure constitution. La guerre civile, reprenait-il en aout, est le seul moyen de redonner des chefs aux hommes, aux partis, aux opinions . Au reste il ne conseillait pas a la cour de faire uni- quement des preparatifs militaires. Apres comme avant, il y aurait lieu d'exercer aussi une vigou reuse action sur 1'opinion publique. Mirabeau voulait qu'au CHAP. VIII. TENTAT1VES POlll RKNVKKSBR LAFAYETTE 221 moyen d'emissaires habiles on se creat dans les pro- vinces un parti capable de tenir tete a la dictature pa- risienne. 11 insistait pour que Ton choisitavec circons- pection les quelques fonctionnaires dont la nouvelle organisation judiciaire laissait au roi la nomination. II attirait surtout 1'altention de la cour sur la Provence, oil Pellenc lui paraissait etre un procureur royal tout designe. Enfm il jugeait necessaire la creation d'un journal populaire. Ce journal devait aussi lui servir a faire tomber Lafayette dans un piege. Que le general se laissat entrainer a patronner la nouvelle feuille a ses debuts, qu'il en coHfiat la redaction a un de ses amis, et chaque faute de ce redacteur retomberait sur la tete de son patron. Ce journal d'ailleurs aurait ete avant tout une arme a la disposition de Mirabeau. Deja celui- ci avail commence a miner la popularite de Lafayette, en s'eflbrcant de lui enlever la confiance de la garde nationale etde lui susciter des ennemis dans le peuple. A ce point de vue il considerait les emeutes qui chaque semaine se produisaient a Paris plutot comme utiles que nuisibles. II soupirait apres le jour ou Lafayette serait contraint de faire tirer sur le peuple . Par cela seul, pensait-il, il se blesserait lui-meme a mort. L'on voit combien la pensee de Mirabeau travaillait, combien les plans se succedaient plus machiaveliques les uns que les autres,et comment, malgretoute la mo- bilite de ses idees, malgre toute la temerite des moyens qu'il proposait, son but restait toujours le meme, a savoir a produire une meilleure distribution du pou- voir, une plus grande latitude surtout dans 1'autorite royale ' . II n'est pas douteux qu'il ne songeat a re- venir dans la voie de la centralisation. Tous les efforts qu'il avait jadis faits pour amener la decentralisation du royaume, il les oubliait. Sans doute il s'amusait en- core par occasion a pretendre que la forme ideale de 1 Vingt-quatrierae note pour la cour. 2:2:2 LA VIE DE MIRABEAU gouvernement pour un grand royaume consisterait dans 1'union de petits Etats federatifs, union sanction- nee par un monarque unique et une assemblee repre- sentative commune *. C'etait la meme these qu'il avait soutenue dans son ouvrage sur la monarchie de Fre- deric le Grand, oil, pour refuter lapretendue superiorite d'un vaste Etat centralise, il avait emprunte maints ar- guments mis en oeuvre par les physiocrates contre Tinfluence absorbante des grandes capitales. Mais il etait bien eloigne de vouloir de cette belle theorie tirer pour la France des consequences pratiques. Les depar- tements, en admettant meme qu'il eut fait porter leur nombre a 120, comme il le voulait, ne devaient etre rien moins que de petits Etats federatifs. S'il eut tendu a la decentralisation, il eut du s'affliger de voir qu'il n'etait aucunement question de remplacer les anciens Etats provinciaux, non plus que de retablir en les perfection- nant les assemblies provinciales de creation plus re- cente. Mais tout an contraire il protestait avec force dans ses notes pour la cour, qu'une administration centrale devait etre plusraisonnable et plus forte que la nouvelle administration, dans laquelle tout reposait sur des colleges librement elus 2 . Diriger ouvertement ses critiques contre le nouveau re- gimeadministratif Mirabeaunel'osaitpas. Uneseulefois, a 1'Assemblee nationale, il tacha de porter remede en une certaine inesure a quelques defauts de ce systeme ; il demandait que les electeurs nommes dans tout le royaume pour deux ans par les citoyens actifs ne pussent se revetir eux-memes d'aucun office public. Sans cet amendement, il lui paraissait inevitable que le nouveau systeme electif fut ronge par les factions, et les cabales . Mais sa these fut immediatement com- 1 A La Mark, 15 et 27 Janvier 1790; a Mauvillon, 31 Janvier et 19 octobre 1790. 2 Notes 28, 30, 47. CHAP. VIII. TENTATIVES POUR RENVERSER LAFAYETTE -'2'-) battue dans un ecrit de Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses , secretaire du due d'Orleans, et fougueux Jacobin. Elle ne trouva pas grace non plus devant le comite de Constitution '. Si desormais il s'abstint de signaler, a mesure qu'elles se manifestaient de maniere eviderite, les lacunes et les inconsequences du nouvel edifice administratif, la cour n'en put pas moins compter qu'il ne perdait pas de vue le but au- quel il visait, de rendre au roi la part principale dans 1'administration du royaume, et par la dans le gouver- nement. Mais y avait-il lieu de s'etonner que ses con- seils ne fussent pas pris en consideration par ceux-la meme auxquels ils etaient destines? Us supposaient chez la reine et chez le roi un melange de hardiesse et de perspicacite que ceux-la, surtout le dernier, etaient loin de posseder. Marie-Antoinette d'ailleurs savait fort bien discerner les points faibles que contenaient les plans de Mirabeau. En meme temps qu'elle remettait a Mercy le papier par lequel etait accordee la nomination de La Marck au poste d'inspecteur general des Suisses, elle lui declaraitque le plan de Mirabeau lui apparais- sait fou d'un bout a 1'autre, et qu'il n'y avait que les interets de M. de La Marck qui y etaient bien me- nages . Elle reculait devant 1'idee d'engager une sourde lutte centre Lafayette. Elle n'osait accorder a Mirabeau une seconde entrevue. Le voyage a Fontaine- bleau ne fut jamais pris en serieuse consideration, et Ton estima que la plus efficace mesure militaire con- sistait dans le retablissement des gardes du corps. Si la reine ne jugeait pas meme digne de reflexion le contenu des notes de Mirabeau, en revanche elle se 1 Arch. par/. XVIII, 039. 7 sept. Leltre de M. de Cboderlos (ci- devant de Laclos) a M. Riquetti 1'aine (ci-devant Comte de Mirabeau) sur son opinion du 7 septembre relaliveraent aux electeurs 8. p. Bibl. nationals, Lb 39.4054. 1 An.vETH, p. 13 i. 221 LA VIE DE MIRABEAU sentait de plus en plus blessee par leur forme. Ge don- neur de conseils ne s'ast.reignait nullement aux regies de 1'etiquette de cour. 11 parlait crfiment, et sans me- nagement aucun, de la deplorable lethargie du couple royal. 11 faisait un appel prophetique a 1'en'rayante image de 1'echafaud '. II menacait merae, si Ton restait sourd a ses avertissements, de laisser les choses suivre leur cours, et de ne plus songer qu'a son propre salut. Personne n'entend volontiers resonner de telles pa- roles, et moins que personne une tete couronnee. Marie-Antoinette ne pouvait pardonner au ci-devant comte de Mirabeau, Riqueti 1'aine, ses manieres ple- beiennes. Elle ne lui accorda jamais sa pleine et entiere confiance. Derriere son dos elle recevait des conseils etrangers. II croyait savoir qu'elle pretait 1'oreille aux avis de Rivarol, le spirituel contempteur du heros po- pulaire, qui lui rendait ce temoignage : Mirabeau, ca- pable de tout pour de 1'argent, meme d'une bonne action 2 . II etait exaspere de voir que la cour prenait pour Mentor un Bergasse qu'il considerait comme un esprit faible ,ne fut-ce que parce qu'un Bergasse etait 1'adepte creduled'un Mesmer. Mirabeau aurait-il connu les plans que proposait aux Tuileries de vive voix le comte Axel Fersen e.t parlettrele baron deBreteuil ! Aurait-il su que Ton examinait si, avec Taide de Bouille, la fuite & la frontiere allemande n'avait pas chance de reussir ! Aurait-il su que Ton comptait pour cela sur 1'appui in- direct de 1'etranger, surtout sur Tintervention des troupes autrichiennes de Belgique! Se retirer a Melz ou sur une autre frontiere, serait declarer la guerre a 1 La Marck qui ne vous quitlera plus qu'a 1'echafaud . 16 e note pour la cour. 1 LESCURE, Rivarol, p. 170. Mirabeau et Rivarol avaient prece- demment rompu ensemble, appareraraent parce que Rivarol, comme tant d'aulres, avail quelque larcin litt(5rairc a reprocher a Mira- beau ; v. LESCURE, p. 169. CIIAI'. VIII. TKNTATIVKS I'Ol |{ UKN VKUSKIt I. A I-'A VKTTI-: 225 la nation et abdiquer le trone. Un roi qui est la seule sauvegarde de son peuple ne fuit point devant son peuple ; il le prend pour juge de sa conduite et de ses priricipes, mais il ne brise pas d'un seul coup tous les liens qui 1'unissent a lui, il n'excite pas contre lui toutes les defiances, il ne se met pas dans la position do ne pouvoir rentrer au sein de ses Etats que les armes a la main, ou d'etre reduit a mendier des secours etran- gers. Une annee ne s'etait pas ecoulee depuis que Mirabeau avail fait entendre ce langage '. On se diri- geait ainsi droit sur 1'ecueil dont il avait signale les dangers. Que Mirabeau fut plus ou moins en etat de connaitre la veritable facon de penser de la cour, toujours est-il qu'il lui arrivait parfois de sentir qu'il gaspillait son temps et son papier a rediger ses notes pour la cour. Mais il etait lie. L'or qui avait achete son appui lui etait indispensable. Quand il menacait de rompre avec le gouvernement, c'etait done pure declamation. 11 n'etait pas serieux davantage lorsqu'il donnait 1'assurance contraire : Je resterai fidele jusqu'a la fin, parce que cela convient a mon caractere. Et pourtant une chose est certaine, c'est que Mirabeau s'efforcait'sincerement de substituer a 1'ancien regime detruit une nouvelle organisation veritablement forte. Le but etait grand : il devait justilier les moyens. 1 Mdmoire pour Monsieur, 15 octobre 1789. STSRX, Mirabeau, II. GHAPITRE IX ENQUETE DU CHATELET. ASSIGNATS. Un secret que connaissent plus de deux personnes n'est plus un secret. Aussi bien 1'union de Mirabeau avec !a cour ne resta pas tellement ignoree que par- fois on 1'a cru. La Marck, Mercy, 1'archeveque Fon- tangesetaient des le debut inities. Pellenc etait employe a la redaction des notes ', de Gomps avait a les recopier. Rien d'etonnant si d'autres encore soupconnaient la verite. Des la fin de juin, Gazales devinait ce qui en etait ; peu de temps apres, Vaudreuil dans sa corres- pondanceavecle comte d'Artois, ecrivaitque Marie-An- toinette devait avoir gagne Mirabeau. En juillet et en aout, Goltz et Stae'l tenaient le marche pour conclu *. Ge que le gendre de Necker avait pu savoir, Necker aussi devait 1'avoir appris. Mirabeau d'ailleurs, selon son ordinaire, ne se privait plus en rien depuis que 1'ar- gent affluait dans sa caisse. On restait interdit en le voyant s'installer luxueusement dans une maison de la 1 Mercy dans sa leltre a Gobenzl, 3janvier 1793 (v. plus haul p. 139) nomme Pellenc le principal redacteur des 6crits de Mirabeau . Cf. BACOURT, I, 120 : < Pellenc etait le veritable secretaire de Mirabeau. 2 BACOURT, I, 340, 341. STAEL, Correp. dial.. 170. Goltz, 16 juillet 1790. Arch. Berlin. Correspondance i/ttime du comte de Vaudreuil etdu comte d'Artois pendant Immigration (1789-1813), p.p. L. PIXGAUD, Paris, Plon, 1889, I, 247. CHAP. IX. i:N\L'KTE DU CHATELET, ASS1GNATS 227 Chaussee d'Antin, augmenter le nombre de ses domes- tiques etdonner des repas magnifiques ! . Tel ou tel de ses convives osait fortbien,le verre en main, f'aire allu- sion a la source ou il puisait ; Mirabeau y repondnit par quelques sourires significatifs, et quelques raille- ries sur les gens du chateau, qui ne trompaient per- sonne. Gependant on ne pouvait fournir aucune preuve ; et c'etait la ce qui faisait la sur-ete de Mirabeau. II laissa les pamphletaires anonymes quile denoncaient comme un traitre vendu a TAutrichienne repandre leur venin, et ne les honora meme pas d'une reponse. 11 ne repon- dit rien non plus aux accusations tant ouvertesque ca- chees de Desmoulins, Freron, Prudhommeefrautres. S'il fit une exception pour un libelle de Marat, plus violent a lui seul que tous lesautres reunis, ce fut simplement pour prier I'Assemblee nationale de ne prendre aucun souci des demences d'un homme ivre. Ce qui avait donne sujet a la fureur sans bornes de Marat, 1'Ami du peuple, c'etait la proposition qu'avait faite le 20 aout Mirabeau de licencier sans delai toute 1'ancienne ar- mee et d'exclure, lors de la reorganisation militaire, tous les elements dont on ne serait pas absolument sur. Les collegues de Mirabeau reculerent tout d'abord a la pensee d'un tel bouleversement.Le Courrier de Provence fit des reserves de toute sorte contre une motion si bardie . Quant a Marat, il s'exprima dans son langnge ordinaire : Si les noirs et les ministres gangrenes et archi-gangrenessont assez temeraires pour t'aire pas- ser cette motion, citoyens, dressez huit cents potences dans le jardin des Tuileries et accrocbez-y tous ces traitres et a leur tete 1'infame Riqueti. Malouet, qui avait deja reclame des mesures destinees a reprimer de pareils exces de la liberte de la presse, insista pour 1 V. la description de Gorani dans 1'appendice IF, d'aprfis ses Nemoires inanuscrits. Gf. BARR^RE, IV, 315. 228 LA VI K I Hi MIKABEAU que Marat et les distributeurs de son libelle fussent poursuivis devant la COUP du Ghatelet. Mais il ne fut aucunement soutenu par Mirabeau, le principal inte- resse. Gelui-ci profita toutefois de la circonstance pour rappeler qu'il existait contre lui un libelle bien plus ou- t'rageant encore que celui de Marat. Et ce libelle, il ne voulait pa? que le passage a 1'ordre du jour fit le silence sur lui : Celui-la est de 1'homme a qui Ton veut ren- voyer 1'extravagance qu'on vous denonce ; cet homme est le M. procureur du roi au Ghatelet de Paris. G'est qu'en effet Mirabeau devait ardemment sou- haiter que cette enquete sur les sanglants evenements. d'octobre, auxquels son nom avait ete si souvent mele, aboutit enfin a un resultat tangible. Vers la fin de novembre 1789 le Gomite des recherches de la Mu- nicipalite de Paris avait denonce le forfait execrable qui avait souille le chateau de Versailles dans la mati- nee du mardi 6 octobre. L'enquete echut a la Cour de justice du Ghatelet de Paris. Mais les membres de cette cour, resolus a percer jusqu'au fond le mystere qui en- tourait ces evenements, etendirent leur enquete sur la journee du 5 octobre et sur d'autres fails se rapportant a une date encore plus ancienne. De la prit naissance une violente guerre de plume avec la municipalile pa- risienrie, laquelle n'entendait aucunement laisser enve- lopper dans le proces d'autres personnalites que celles des inconnus qui, au matin du 6 octobre, avaient fait irruption en armes dans le chateau. La municipalite se refusait aussi a donner communication d'aucuns do- cuments pouvant servirjielargirle proces 1 . Le Ghatelet n'en poursuivait pas moins sa procedure, interrogeait une foule de temoins, en faisait interroger d'autres, tels que Mounier absent, remontait dans ses investigations 1 V. les documents relatifs & cettequestion dans les Arch. par!.. XVII, 7i2-717 ; cf. le compte readu des seances des 7 et 10 aout 1790. CHAP. IX. ENQLKTE DU CHATELET, ASS1GNATS 229 jusqu'aux premieres journees de la Revolution et fina- lement deleguait, le 7 aoiit 1790, une deputation chargee de remettre a 1'Assemblee nationals, sous pli cachete, tous les proces-verbaux de 1'enquete. Depuis des mois ce proces tenait le public en sus- pens. On savait que les principaux coupables designes elaienlle due d'Orleans et Mirabeau. La droite desirail accabler Mirabeau sous le poids de revelations aux- quelles beaucoup de ses membres avaient apporte une contribution fort sujette a caution. A gauche on efait a 1'avance prevenu centre une cour de justice que Ton accusait de s'etre maintes fois ouverlementdeclaree en faveur des partisans averes de 1'ancien regime et centre les defenseurs resolus de la liberte. On infligeait au Chatelet le sobriquet de grande buanderie de la reine, apparemmenl pour indiquer que ce tribunal etait des- tine a blanchir les noirs, les ennemis de la Revolu- tion. Celte fois encore on croyait voir quelque manoeu- vre des noirs pour agiter violemment 1'opinion publi- que. Un certain Bonne-Savardin, fortement soupconne de conspirer avec les emigres, d'accordavec leministre Saint-Priest, s'etait sauve de prison. Un mernbre de 1'Assemblee, 1'abbe Barmond, avail contribue a cette evasion. Tous deux avaient ete reconnus dans leur fuile et ramenes a Paris. 11 y avail la matiere a une en- quete judiciai're dans laquelle la cour et les deputes de la droite pouvaient craindre de voir englober des per- sonnages plus haul places encore que 1'abbe Barmond. llesllres vraisemblable que, pour faire une contre-at- tnque, pour effrayer les ennemis au dedans el au de- hors de 1'Assemblee, le Ghatelet fut invite a presser son travail et a rompre le silence qu'il avail jusqu'alors garde sur son enquete relative nux evenements d'octobre '. L'oraleur de la depulalion du Chalelel parla d'un Ion 1 C'esl 1'avia de Ferrieres (II, 82, 109), qui est ccries un tcmoin peu suspect. 230 LA VIE DE M1RABEAU fort assure. Avec des formules emphaliques il declara que le voile devait enfin tomber, qu'on devait enfin ar- racher aux coupables leur masque de vertu civique. II fit un emprunt a la Zaire de Voltaire, en declamant : Us vont etre connus, ces secrets pleins d'horreur ! Quelle a ete noti-e douleur, poursuivit-il quand nous. avons vu des depositions impliquer deux membres de I'Assemblee nationale dans cette procedure ! Sans doute ils s'empresseraient de descendre dans 1'arene pour faire triompher leur innocence ; mais vous nous avez mis dansl'impossibilitede les citeren jugement. L'orateur ne nommait personne. Mais, dans le numero suivant de la feuille officielle, le journal de Paris, on n'hesitait pas a donner les noms de Louis-Philippe-Jo- seph d'Orleans et de Mirabeau 1'aine. Le Chatelet ful- mina centre cette indiscretion, mais on ne prit pas sa colere au serieux. Mirabeau n'avait pas le moindre in- teret a rompre une lance pour le due d'Orleans. La chose tout au contraire lui etbit interdite par ses rap- ports avec la cour. 11 savait d'ailleurs mieux que per- sonne ce que le due avait a se reprocher. Si le retour de celui-ei a Paris ne lui avait pas ete desagreable, et cela paree que Lafayette s'en montrait mecontent, ses relations avec le prince, qu'il meprisait, n'en restaient pas moins rompues. Mais d'autre part lui-meme ne de- vait pas permettre qu'on 1'attaquat impunement. Son nom ne devait pas rester a jamais terni par les jour- nees d'octobre. Le droit et le desir des membres qui sont inculpes, declara-t-il avec un ealme apparent, est sans doute que tout soit connu. Cependant il s'agissait de savoir sous quelle forme se produiraitl'aceusation. Un decret rendu Ie26 juin 171^0, pour expliquerce qu'il fallait entendre par 1'inviolabilite des representants, avait decide qu'aucun membre de 1'Assemblee ne pourrait etre traduit en justice, a moins que 1'Assemblee elle-meme, ayant pris connaissance CHAP. ix. - - EXQUETE DU CHATELET, ASSIGNATS 231 des pieces de 1'accusation, ne permit i celle-ci de suivre son COUPS. S'en referant a ce decret, Mirabeau demanda que le comite des recherches fit un rapport au sujet des chargesqui pesaient sur quelquesdeputes, afin de mettre 1'Assemblee en mesure d'autoriser ou d'arreter 1'accu- sation. L'orateur du Chatelet, lui aussi, avail fait allu- sion au decret da 26 juin. On avail rendu ce decret a 1'occasion du peril ou se trouvait un depute de la droite, qui, accuse de menees liberticides, avait ete fait prison- iiier dans un chateau des environs de Toulouse. D'une part done la position de la droite se trouvait assez fausse, au cas ou elle aurait voulu refuser le benefice du decret au plus celebre des representants de la gauche. Si d'autre part elle lui accordaitce benefice, il etaita craindreque la bete poursuivin n'eehappat a la meute. Maury et Caza- les s'eflbrcerentarenvide prouver que le decret n'avait ete rendu que pourune circonstance particuliere, etque dans le cas present la loi devaits'appliquer a tous les ei- toyens, sans privilege pour les representants du peuple : Si vousadoptiez la motion qu'on vous propose, s'ecria Cazales, si vous debattiez publiquement la procedure, vous verriez disparaitre les coupables ou les preuves ; le crime seul resterait ; il resterait toujours plus odieux, car il serait sans vengeance . D'ailleurson faisait remar- quer combien ce serait empieter sur les attributions de la justice que rendre publique toute 1'enquete prelimi- naire. L'on demandait que tout au moinsl'on mita part les pieces qui ne concernaient pas les membres de 1'As- semblee. Un orateur voulait que Ton exigeat du Chatelet les noms des coupables. Un autre proposait que les ac- cuses, de meme qu'on avait fait pour 1'abbe Barmond, fussent detenus en lieu sur. C'etait faire la partie trop belle a Mirabeau. II accabla le Ghatelet de son mepris et battit ses adversaires avec leurs propres armes. 11 est inconcevable, dit-il, que, dans cette discussion, ce soit moi et ceux qui adoptent '2'-\'2 I. A V1K 1)K MIHAII.AI mon opinion que Ton accuse d'invoquer les tenebres, tandis que ceux qui demandent que le secret soil con- serve jusqu'a telle epoque pretendent qu'ils invoquent la lumiere. 11 consentait avec plaisir a ce que danssa proposition Ton remplacat le comite des recherches par le comite des rapports, il ajouta que 1'ouverture des plis cachetes et le depouillementde toutes les pieces de- vraient etre fails en presence de deux commissaires du Ghatelet, et il cut la satisfaction, apres de violents de- bats, de voir 1'Assemblee adopter ses conclusions. Chaque nouveau pas que fit cette affaire, chaque in- cident qu'elle amena, furent pour Mirabeau 1'occasion de nouveaux triomphes. A Tinstigation du Chatelet, 1'Assemblee avait invite le comite des recherches de la ville de Paris a livrer sans retard les pieces qui lui etaient demandees. Le comite fit entendre aussitot une protestation solennelle centre les demandes du Chatelet, informa 1'Assemblee que cette cour de justice avait donne a son enqueue une extension que rien ne justifiait, et alia jusqu'a dire que c'etait de la Revolution elle- meme que Ton voulait instruire le proces . Quelques jours apres, le 23 aout, le cas de 1'abbe Bar- mond vint en deliberation. Ge cas n'avait ricn de com- mun avec celui de Mirabeau, et 1'on pouvait pr6voir que 1'autorisation de traduire 1'abbe en justice serait accor- dee. Mirabeau lui-meme parla dans ce sens, et reclama une inflexible justice . II etait si sur de son affaire qu'il ajouta : Je joindrai un voeu particulier... Je sup- plie, je conjure le comite des rapports de hater son tra- vail sur la procedure du 6 octobre et de rendre publiques ces terribles procedures du Chatelet, dont le secret di- vulgue elevera unebarriere qui mettra uriterme a tant d'insolence. La droite avait essaye d'interrompre 1'ora- teur par des murmures et des cris. La majorite 1'applau- dit et 1'acclama, lorsqu'il descendit de la tribune. 1 Arch. parl. XVII, 708. XVIII, 73. CHAP. IX. ENQUKTE DU CHATKLET, ASS10XATS Huit jours apres, le comite des rapports fit savoir a 1'As'semblee qu'il en avail fmi avec 1'examen des pieces communiquees par le Chatelet. Pour abreger la discus- sion, il demandait s'il n'y avait pas lieu d'imprimer la procedure avant qu'il presentat son rapport; Ton ne pouvait mieux indiquer quelle confiance il fallait avoir en la Gour de justice, dont cette procedure etait la pro- priete. La droite pretendit qu'une divulgation de cette nature favoriserait la fuite des coupables. Mirabeau ne voulut pas laisser passer cette allusion. L'evasion des temoins, dit-il d'un ton meprisant, soutenu par les applaudissements de la gauche, est aussi probable que celle des accuses, et cependant les accuses ne prennent pas des mesures centre 1'evasion des temoins. Mais il avait une autre raison pour tenir a ce qu'on ne retardat pas le rapport jusqu'a ce que le tout fut im- prime. L'aifaire avait assez longtemps traine ; Ton ne devait pas laisser plus longtemps les coupables sous le coup de soupcons odieux. Au reste, s'ecria-t-il, tout m'estegal, car jene suis pas assez modeste pour ne pas savoir que dans le proces fait a la revolution je devais tenir une place . Et un nouveau tonnerre d'applaudis- sements se fit entendre. Lorsqu'il fut encore une fois question de 1'enquete du Chatelet, Mirabeau se vit 1'objet, de la part meme des tribunes, d'nne ovation enthousiaste, que le president sanctionna de son silence. L'occasion, pourtant, que 1'orateur saisit pour donner a ses adversaires une preuve de sa force, n'etait pas des plus favorables. Quelque temps avant la fete de la federation Ton avait arrete en Dauphine un M. de Riolles sur lequel on avait saisi une clef chiffree et differents papiers montrant que Ton avait a faire en sa personne a un emissaire du gouverne- ment. Get agent devait sender les dispositions des pro- vinces, s'informer des personnalites qui auraient quelque action sur les prochaines elections, constater 234 LA V1K DE M1RABKAU en certains lieux 1'etat des forces armees et prenclre divers autres renseignements de meme nature. A maintes reprises Mirabeau avail conseille a la cour d'employer de tels emissaires et de les confier a sa di- rection. Precisemenl Riolles affirmait qu'il tenait de Mi- rabeau une lettre que Ton avail Irouvee dans ses ba- gages, bien que celte leltre ne fut pas autographe. La correspondance de Mirabeau et de La Marck nous laisse en suspens sur le point de savoir si Uiolles disail vrai. II faul toulefois remarquer que Mirabeau, dans celle correspondance toute confidentielle, applique une foisa Riolles 1'epithele de Iraitre*. En tout cas, dans un autre des papiers de Riolles se Irouvail un portrail peu flatle de Mirabeau : c'esl un scelerat, y etait-il dit, prel a se vendre a tous les partis . Lorsque le 11 seplembrel'Assemblee fulsaisie de celle affaire, Mirabeau compril le profil qu'il en pouvail ti- rer. 11 ne se defendit pas d'avoir connu ce Riolles, mais il le depeignail comme une espece de fou, el fit appel au temoignage de plusieurs de ses collegues qui avaient eu a subir les importuniles du personnage. Sans s'ar- reler plus longlemps sur ce poinl, il rappela que loujours il avail combatlu pour la liberle el soufl'ert sous le despolisme. Le cachol de Vincennes, les 54 lettres de cachet, lancees conlre sa 1'amille, donl il avail eu 17 pour sa part , Irouverenl loul nalurellement leur place dans eel appel au passe. II en vint erisuite a par- ler des evenements qui se preparaient : Ma posilion est assez singuliere; la ssmaine prochaine, a ce que le comite me fail esperer, on fera un rapporl d'une affaire 1 Mirabeau a La Marck. 2i novembre 1790, cf. Arch. parl. XVIII, 716, 1\1. Marat, qui profile de I'occasion pour rendre Mirabeau suspect, annonce dans VAmi du Peuple, n 221 : Parmi ces papiers on a trouv6 encore une autre lettre ecrite au sieur Riolles par Mira- beau Taine, portant promesse d'acquitler un engagemenl contracte par Hiolles avec M uie Lejay et 1'aononce d'un envoi de livres ; cf. Ami du Peuple, n 386. CHAP, ix ENQUEUE DU CHATELET, ASSIC.XATS 235 ou je joue le role d'un conspirateur factieux ; aujour- d'hui on m'accuse comme un conspirateur contre-revo- iutionnaire. Permettez que je demande la division. Conspiration pour conspiration, procedure pour pro- cedure ; s'il le faut meme, supplice pour supplice, per- mettez du moins que je sois un martyr revolution- naire. Apres de telles paroles personne n'osa plus unir au nom de Riolles celui de Mirabeau. En meme temps, par 1'assurance de son maintien, Mirabeau avait degage le terrain pour le jour ou il serait question des evene- ments d'octobre. Aussitot que Ton put disposer de deux seances du matin pour entendre le rapport du comite, la grosse aftaire fut abordee. Le 30 septembre et le l ir octobre, le rapporteur Ghabroud,un officierde justice depute aux Etats par le Dauphine, donna lecture de son travail, qui remplissait 118 pages imprimees en petits caracteres. Ses amis eux-memes ne pouvaient dissi- muler qu'il s'etait par trop arrete snr les points de de- tail. Mais ils approuvaient fort la facon dont il jugeait les choses et les conclusions qu'il degageait : Les mal- heurs du 6 octobre fourniront une lecon utile aux rois, aux courtisans et aux peuples . Ou le Ghatelet n'avait vu que des tenebres, Chabroud ne voyait que la lumiere. 11 ne se faisait pas scrupule de tourner les magistrals en derision, et d'attribuer toute cette < procedure monstrueuse aux menees d'une faction qui se mettait en revolte contre la constitution. Au nom du comite, il proposait de declarer qu'il n'y avait lieu a poursuites ni contre Mirabeau ni contre le due d'Orleans. Le 1" octobre encore Mirabeau trouva 1'occasion de faire entendre sa voix. Le ci-devant marquis de Bonnay, indigne par les calomnies que Chabroud s'etait permis de lancer contre ses anciens compagnons d'armes les Gardes du corps, appela son rapport un modele de plaidoyer pour tous les grands criminels . Aussitot Mi- 236 l.A VIE DE M1RABEAU rabeau, prenant Tallusion pour lui, demanda ironique- ment qu'il lui fut permis d'inviter M. de Bonnay a plaider centre les grands criminals, car il etait temps que cette question fut profondement discutee . Le len- demain 1'Assemblee prit une decision. Le ducd'Orleans n'etait pas present. 11 se fit celebrer comme un ami de la liberte par son confident Biron, et le 3 octobre seu- lement, lorsque tout etait fini, on 1'enlendit prononcer quelques paroles hypocrites de justification. Quant a Mirabeau, bien qu'indispose, il etait a sa place. 11 pou- vait deja considerer comme une heureuse chance que 1'absence du prince lui permit de combattre seul. Pour toujours ils etaient separes. Maury sentait, lui aussi, combien la situation etait delicate. 11 auraitvoulu rnettre Mirabeau completement hors de jeu et s'occuper seule- ment des mesures qu'il y avail a prendre a 1'egard du due d'Orleans. Maislapierre etait maintenant lancee, Maury ne pouvaitl'arreterau vol : Mirabeau parlerait, Mirabeau profiterait de 1'instant favorable pour faire sentir a ses ennemis toute la force de son terrible demon. II realise- rait a la lettre ce qu'il avait solennellement promis, lorsqu'il avait jure, si le Chatelet se dressait contre lui en accusateur, de ne point lacher prise jusqu'au torn- beau. Jadis, sous la pression de son pere, cette cour de justice avait prononce son interdiction pour cause de prodigalite. Maintenant sonnait 1'heure du chatiment. Les roles etaient completement changes. Ce n'etait pas un accuse qui parlait, c'etait un homme resolu a venger a la fois son honneur blesse et la conscience pu- blique outragee. Comme en se jouant il mit en pieces le filet de temoignages ou bien superficiels ou bien in- signifiants dans lequel on pretendait 1'envelopper. Avec une eloquence persuasive il montra que Ton n'avaitrien prouve de tout ce que Ton voulait prouver. Lorsqu'il conclut en s'ecriant, tendant le bras vers la droite : Oui,le secret de cette infernale procedure est enfin de- CHAP. IX, KNOUKIK I)U CHATKLKT, ASSIGXATS 237 couvert, il y eut dans I'assemblee et sur les tribunes une explosion d'enthousiasme sans fin. En vain Montlosier s'efforca-t-il de trainer la chose en longueur, sous pretexte que le rapport imprime n'avait ete ni distribue ni lu. L'Assemblee decida de ne pas autoriser les poursuites demandees centre deux de ses membres, et la droite en fut reduite a une impuis- sante protestation. La cour de justice que Mirabeau avait voulu buriner dans 1'histoire ne put se relever du coup qu'elle avait recu. Trois semaines plus tard on enleva au Ghatelet le droit de juger les attentats de lese- nation, et toutes les instructions ouvertes a ce sujet res- terent en suspens. Quant a Mirabeau, la journee du 2 octobre avait de toute inaniere ameliore sa position. Qu'il eut ruine le plan de campagne savamment com- bine par ses ennemis, c'etait la seulement le resultat le plus apparent de sa victoire. Mais il avait encore atleint bien d'autres buts secondaires. 11 pouvait mairitenant tacher de reconcilier le couple royal avec son passe po- litique. 11 pouvait faire fi de tous ces temoignages qui auraient rendu suspecte au roi et a la reine sa fidelite absolue. Sans doute, si Ton ne voulait plus voir en lui un conjurateur et un complice d'assassins, il n'en res- tait pas moins notoire qu'il avait a 1'occasion travaille pour d'autres, compte sur d'autres que le roi, et que ces autres pouvaient bien avoir nom Provence ou Orleans. Mais les reproches que Ton etait en droit de lui adres- ser a ce sujet, il avait trouve pour les esquiver une excuse qui ne manquait pas d'etre assez osee. Le trone. pour lui, passait avant le roi. Alors que la nation pro- fessait en quelque sorte le culte du gouvernement mo- narchique , il considerait comme une glorieuse entre- prise de vouloir lui conserver ce gouvernement quand le roi lut-meme le compromettnit par une alliance avec les ennemis de la liberte. Par la Mirabeau donnait en 238 LA. VIE DE J>1IRABKAU meme temps a entendre qu'a Tavenir on devait se gar- den d'une telle alliance. De pi as Mirabeaa portait une atteinte violente au cre- dit de LaFayette. Le general lui. avail fait esperer qu'il le soutiendrait dans les debats relatifs aux journees d'oc- tobre ; Mirabeau etait de son cote tout dispose a trailer Lafayetle avecegard. Us s'etaient expliques la dessus chez La Marck, sans deposer d'ailleurs le ressentimentqu'ils nourrissaient 1'un envers 1'autre. Et pourtant, quand Chnbroud eut lu son rapport, Lafayette fit defaut. Mira- beau considera cette absence comme un manquement de parole et se tint pour delie de ses engagements. 11 ac- cabla Lafayette de reproches pour laconduite qu'il avait tenue a 1'egard du due d'Orleans. 11 1'appela hardiment un dictateur , disposant au sein de la liberte d'une police plus active que celle de 1'ancien regime , et se crut encore en droit de vanter sa propre moderation au comte de Segur, qui prenait avec chaleur le parti de son ami Lafayette. Enfin, et c'etait la le plus important, les debats sur 1'enquete du Chatelet avaient de nouveau permis a Mirabeau de ranger a ses cotes une forte majorite par- lementaire. II avait trouve pour le soutenir jusqu'aux deputes siegeant sur les banes les plus extremes de la gauche. Les Larneth, les Barnave, les Petion etaient avec lui. L'hostilite des derniers mois etait oubliee. Ge resultat devait 1'affermir meme en dehors de 1'assem- blee. Pourrait-on croire qu'un homme autour duquel se ralliaient les chefs des Jacobins fut vendu a la cour? Les soupcons des plus vigilants amis du peuple ne devaient-ils pas s'endormir? Et toi, s'ecriait Gamille Desmoulins, 6 saint Mirabeau, car te voila redevenu saint apres avoir ete un grand pecheur, je te somme de ta parole de ne point lacher prise, comme tu 1'as dit, jusqu'au tombeau, c'est-a-dire jusqu'a ce que tu sois CHAP. IX. KNQUKTE I)U CHATELET, ASS1GXATS 239 alle prendre ta place dans le ciel a cote de Madeleine et de saint Augustiri '. Avant meme ce grand succes du 2 octobre, le col- legue futur de Madeleine et d'Augustin s'etait prepare un autre champ de bataille sur lequel il devait rallier autour de son etendard les esprits les plus avances de la Revolution, tout en livrant un combat decisif a ce Necker tant deteste. Irrite de Tindifference que la cour opposait a ses conseils, il avait, dans une de ses notes d'aout, laisse echapper ces mots : Je vais retravailler dans 1'assemblee, puisque c'est la le centre unique d'ac- tivite ; me meler des finances, puisque c'est la la crise la plus prochainement menacante. Et de fait, a moins d'un miracle, la crise financiere etait inevitable. On avait presque epuise les 400 millions d'assignats qui avaient ete crees sous forme de billets valant depuis 200jusqu'a 1000 livres. Ges millions n'avaient pas re- medie a la detresse de TEtat et n'avaient que peu favo- rise la circulation monetaire dans le pays. Le Gomite de finances de 1'Assemblee declara qu'il fallait vendre encore des biens nationaux, et en meme temps emettre de nouveaux assignats, dont la valeur serait moindre meme de 200 livres, qui jouiraient du cours force, et qui serviraient a eteindre la dette publique. Le comite ne fixaitpas de chiffre, maison parlaitde 1800 millions. Necker, qui n'avait pas vu de bon 02!! 1'cmission des premiers 400 millions, mais qui n'avait pas eu le cou- rage de manifester son mecontentement par 1'abandon de sa charge, fit entendre quelques avertissements. II demontra dans un memoire quels dangers terribles amoncelerait la mise en circulation de cette masse enorme de papier-monnaie. Le 27 aout, immediate- ment apres la proposition faite par le rapporteur du comite de finances, on devait donner lecture du me- moire ministeriel. Mais Mirabeau avait deja demande . de France, N 45, p. 275. 240 i. A MI: in: .MII$AI:I:.U la parole. II fit voir a Necker que 1'eclat de son nom avail bien pali. 11 voulut etre entenda le premier. Moi, que dix-huit mois de travaux parmi vous, dit-il de- daigneusement, n'ont pas accoutume a 1'initiative ministerielle, j'avoue qu'il me parait singulier que quand un membre de cette assemblce est a la tribune, on Ten ecarte par le memoire d'nn ministre. L'As- semblee donna raison a Mirabeau.- Elle apprit a con- naitre en lui non pas seulement un homme resigne aux assignats, mais un de leurs plus ardents promoteurs, un de leurs proneurs les plus passionnes. 11 commenca bien par confesser que cet expedient 1'avait au premier abord etonne, nieme effraye. Mais cette premiere im- pression avait completement disparu. L'orateur etait maintenant tout a fait optimiste, voyait dans 1'emission d'assignats sans interets le s.eul moyen du salut, accu- mulait preuves sur preuves des heureux eflets que ces assignats devaient produire, et suppliaitl'Assemblee de ne pas refuser au peuple ce bienfait. Comme le comite n'avait donne que des conseils generaux, il formulait pour sa part des propositions fermes. A la presque unanimite on decida d'imprimer le dis- oours de Mirabeau, afm de lui donner la plus grande publicite possible. II n'y avait qu'a le comparer au me- moire de Necker, disaitle Courrier de Provence, pour voirde quelcote la raison se trouvait . Gette note etait surement donn6e par Glaviere, qui en verite pouvait etre fier d'avoir converti Mirabeau a I'idee qu'il dfen- dait depuis si longtemps. Que Mirabeau eut ofiert pour siennes des marchandises etrangeres, qu'il eut donne lecture a la tribune presque mot pour mot du travail d'un autre, 1'editeur du Courrier de Provence se garda bien de laisser echapper une syllabe qui put le faire croire. Et pourtant Glaviere pouvait etre au courant de la chose, car le veritable auteur du discours etait son ami et compatriote Salomon Reybaz, qui depuis le CHAP. IX. ENQUETE DU CHATELET, ASSIGNATS 241 printeraps de 1790 se trouvait attache a 1' atelier de Mirabeau. Celui-ci avail depuis longtemps reconnu combien le Genevois etait riche en connaissances, mais Reybaz avait quelque temps resiste a ses avances (voir p. 138). Sans se rebuter, Mirabeau s'etait montre a lui sous ses cotes les plus seduisants, avait accable M. Rey- baz d'encouragements et d'eloges, avait mis ses carrosses a la disposition de M m et de M" e Reybaz, leur avait envoye des livres et des epreuves de ses discours, enfm avait produit un efTet irresistible tant par ses instances pressantes que par la modestie avec laquelle il avait parle de son propre talent. Au printemps deja Reybaz avait prepare a Mirabeau un discours sur le celibat, discours dont nous avons conserve 1'original de sa main, et dont trois redactions differences, corrigees en partie par Mirabeau, ont ete trouvees dans les papiers du tribun. Le discours ne put etre prononce, par suite de la marche des debats*. Le travail de Reybaz sur les assignats eut un meilleur sort. Nous avons assez de moyens de comparison en ce qui concerne d'autres travaux pour savoir que Mira- beau, orateur comme ecrivain, avait coutume de mettre du sien dans les ouvrages d'autrui. Interrompre 1'expose demonstratif de la question par quelque violent mouve- ment oratoire, jeter ca et la quelque rayon de vive lu- miere, ou meme jeter de 1'ombre sur un ton trop ecla- tant : tels etaient les changements auxquels il he.sitait d'autant moins a recourir qu'il connaissait mieux 1'as- semblee devant laquelle, manuscrit en main, il parlait. Au reste les lettres et les billets qu'au jour le jour il fai- 1 LUCAS DE MONTIGNY, VIII, 183 sqq. PLA*, 121, sqq. AULARD : Les orateurs de I assemble constituante, 143. Selon G. A. v. HALEM, Blicks auf einen Teil Deutsclilands, der Schweiz und Frankreicks bet einer Reise vom Jakre 1790, Hamburg, 1791, II, 123, Mirabeau lut au club de 1789 quelque chose sur le mariage des pretres, et les mem- brea du club se separerent en criant : IU ae marieront, ils se marie- ront. STERN. Mirabeau, II jg 242 LA VIE DE MIRABEAU sait tenir a Reybaz nous montrent clairement combien etait grande sa dette envers lui : Je vous envoie, lui ecrit-il aussit6t apres la seance, tous les compliments que m'a valu 1'excellent discours dont vous m'avez dote. 11 se plaint de ce que la gracieuse ecriture, qui apparemment etait celle de mademoiselle Reybaz, lui eut paru un peu petite a la tribune . 11 s'excuse d'avoir passe en lisant deux mots qu'il fallait retablir dans le texte imprime. II donne a Reybaz, en ce qui concerne les corrections, la dictature la plus absolue , et lui demande seulement de donner droit de cite au petit nombre de pages qu'il a lui-meme ajoutees. Avec le discours du 27 aout se trouvait engagee la grande bataille qui durant tout un mois tint en haleine 1'Assemblee. Mais en dehors aussi de ses murs chacun partait en guerre pour ou contre les assignats. De tous cotes arrivaient des consultations dans 1'un ou 1'autre sens ; un nombre incroyabledelibellesdiscutaitla ques- tion du jour, et Mirabeau ne pouvait manquer de voir son nom partout mis en avant. Les sections de la capi- tale, le club des Jacobins, les ecrivains radicaux le sou- tenaient. Geux-la ne le consideraient ni comme un sot ni comme un fourbe 1 . Pour eux maintenant il n'etait plus un transfuge . 11 affirmait aussi que de beaucoup d'autres cites lui etaient adressees des pe- titions en faveur des assignats ; les orateurs de la droite, il est vrai, lui repetaient que bien souvent les signa- tures de ces petitions se trouvaient etre fausses 2 . Le premier resultat de cette agitation croissante fut le depart de Necker. Ne pouvant resister au flot mon- tant, ilseresoluta la fuite, trop tard pour sa renom- mee. Sa demission fut accueillie avec plaisir par tous 1 Riquet est un sot ou un fourbe. Mirabeau renverst ou danger prouvt des assignats. De 1'imprimerie de Senties p6re, rue de Bussy n 9, 8 p. 1 Arch, par/., XIX, 194. CHAP. IX. ENyUETK DU CHATELET, ASS1GNATS 243 les partis , selon le temoignage de 1'ambassadeur an- glais 1 . Ses bonnes relations avec Lafayette meme avaient cesse depuis lejour ou il s'etait permis d'elever des objections centre le decret qui abolissait les titres de noblesse. Des lors le baron de Goppet , comme ai- mait a 1'appeler Camille Desmoulins, prive de tout ap- pui, attaque de toutes parts, avail vu tomber les der- niers restes de sa popularite jadis triomphante. Tel fut son brusque changement de fortune que la population d'Arcis-sur-Aube voulut le retenir prisonnier malgre les passeports dont il avait eu soin de se munir en se disposant a quitter cet ingrat pays de France. II ne dut qu'a 1'intervention de 1'Assemblee de pouvoir continuer son voyage. L'homme a qui Mirabeau avait voue une haine im- placable disparaissait de la scene. Le poste, dont a tout prix il avait voulu le chasser, se trouvait libre. Mais avant dereflechir davantagea ce qu'allait devenir, sans Necker, le ministere Necker, ilfallait regler la question desassignats. Mirabeau n'etaitpas dispose a laissersans reponse les objections qu'avaient posees les adversaires des assignats. Toutefois il reculait a Tidee d'un debat ou il aurait ete force de discuter point par point tous les arguments de ses antagonistes. C'est en vain que Maury voulait le contraindre a ce duel homme centre homme . Je n'ai point compose de piece d'eloquence , disait le mordant champion de la droite, qui connaissait bien les ressources de son adversaire, je n'ai point de discours; je demande que M. de Mirabeau monte a la tribune, qu'il parle, et moi, pres du bureau de M. le president, je lui ferai mes objections, auxquelles il re- pondra . Maury ne reussit pas a faire triompher 1'idee singuliere qu'il avait, d'instituer ainsicouime unesorte d'interrogatoire parlementaire. Le 27 septembre Mira- 1 Despalchet of earl Gower, publiees par 0. Browning, Cambridge 1885, p. 31. 244 LA VIE DE MIR A BEAU beau put sans otre interrompu prononcer son second discours d'apparat, et lejour suivant Maury eut a re- gretter de se voir condamne a debiter un monologue, an lieu de pouvoir offrir a 1'Europe un interessant dia- logue . Le discours d'apparat du 27 septembre, le plus long disoours qu'aitprononce Mirabeau, ne doitetre attribue r lui aussi, que pour une bien petite part a 1'orateur. On peut mettre a son compte quelques remarques de phy- siocrate surla circulation sterile en bien des especes d'or, monopole d'un gouvernement vampirique , comme aussi les traits impitoyables qu'il lanca contre le ministre tombe, comrae encore les lieux communs par lesquels il repondit aux avertissements de Uu Pont, sansd'ailleurs refuser d'admettre la plus incorruptible sincerite de son vieil ami d'autrefois. Mais sa corres- pondance etablit d'une facon certaine que ce travail dans son ensemble etait du, tout comme le precedent, a la plume de Reybaz. Des la fin d'aout Mirabeau Ten- gage a s'occuper d'une replique . II lui envoie comme materiaux les ecrits de ses adversaires, lui indique com- ment tel ou tel point devrait, etre touche, se recom- mande a son zele et a son amitie , se confie a ses lumieres et a sa dexterite . Le passage suivant d'un billet du 10 septembre ne laisse place a aucuri doute : Je vous demande, le plus tot possible, une bonne co- pie, afin que j'apprenne bien la chose . 11 comptait aussi sur le concours de Reybaz pour repondre au re- proche qu'on lui faisait d'etre infidele a ses principes J . 1 Trouvoz moyen, je vous prie, de placer une noble reponse au reproche que 1'on me fait d'avoir varie dans mes principes sur le papier-monnaie . II parut une libelle ayant trait specialement a cette question : Grande contradiction de M. de Mirabeau I'aine ou avis aux euple, Baudoin, 1790, brochure dont il lut donne lecture a 1'Assetnblee le 10 septembre. 1 2V note du 6 octobre 1790. 246 LA VIE DE MIRABEAU sinistres propheties que Ton faisail sur les dangers des assignats.Au roi et a la reine il confie sa pensee la plus intime : Peut-on repondre du succes des assignats- monnaie?Je reponds hardiment que non *. Et pour- tant, lorsqu'on decide une nouvelle emission de papier- monnaie jusqu'a concurrence de 800 millions, sous forme de billets valant depuis cinquante livres, il se vante a Mauvillon d'avoir puissamment contribue a ce resultat : C'est vraiment la le sceau de la Revolution, j'espere que vous 1'apercevrez comme moi. Sans s'abu- ser sur la valeur de la decision qui fixait a 1200 millions lalimite extreme que devrait jamais atteindre le chiffre des assignats, il ajoute : Quant aux suites, leur succes est incalculable. La revolution peut sans doute encore avorter au profit de 1'anarchie . C'est la une lueur qui eclaire 1'ensemble de ses idees. Chaque possesseur d'as- signats, chaque acheteur de biens du clerge, il Tavait crie a 1'Assemblee le 27 aout, devenait un defenseur de la constitution. Un interet bien entendu, repetait-il Ie27 septembre,lie les egoistes par leur fortune particuliere au succes de la revolution. G'etait la ce qui faisait dire a un spirituel pamphletaire : Mirabeau, immortel Mira- beau, c'est a toi a qui la France doit le decret des assi- gnats ; les cultivateurs, les manufacturiers, les petits rentiers et les ouvriers en tout genre te regardent pour toujours le sauveur de la France f . G'etait la aussi ce que sentaient les Jacobins, lorsqu'ils se proclamaient pleinement d'accord avec le pecheur repentant, fitre contre les assignats, disait Barnave, c'est etre contre la Revolution. Les assignats, s'ecriait Duport, nous don- neront le bonheur de voir tous les Francais unis jurer 1 2i e note, du l r septembre 1790. 2 L'Assemblle nationale, le comte dr. Mirabeau et la municipaiiit de Paris traites comme Us le vnerilenl au sujet des assignats. Sign6 Chez Rose et Co. De meme Le Pere Duchcne : acbetez pour deux sous, vous rirezpour quatre ! p. 5. CHAP. IX. ENQUETE DU CHATELET, ASS1GNATS 247 la paix sur 1'autel de 1'interet '. A ce prix Mirabeau consentait que 1'anarchie se trouvat quelque peii melee au marche. Une emeute dans les rues de Paris, dontla repression couterait a Lafayette sa popularite, une guerre civile qui mettrait en armes les provinces au profit de la royaute, une surabondance de billets dont la facile emission devait attacher le profit de tous au succes de la Revolution, sans avoir egard aux consequences anar- chiques de la peste circulante , tels etaient les re- medes dont Mirabeau esperait encore le salut pour son pays atteint de la fievre. On pourrait repeter k propos de Mirabeau ce qu'on a dit de Machiavelli, 1'auteur du Principe et de Vltalie : 11 cherchait le salut de son pays ; pourtant 1'etat du malade lui paraissait si deses- pere qu'il osait prendre sur lui de lui administrer du poison. Mais une condition restait sous-entendue, c'est que le patient se soumit de bonne grace aux re- medes d'un docteur habile et energique. Les charlatans devaients'ecarterde son chevet. En d'autres termes : un ministere fort, imbu de 1'esprit de Mirabeau, guide par ses conseils, devait saisir le gouvernail, pour mettre a profit soulevements, guerre civile, anarchic, mais aussi pour en triompher. La chute de Necker ebranlait le gouvernement tout entier. Mirabeau ne devait plus son- ger qu'a reconstruire 1'edifice a son idee. 1 Arch, par I., XIX, 306,321. GHAPITRE X RAPPROCHEMENT AVEG LES JACOBINS Mirabeau n'avait jamais renonce a 1'espoir de voir le decret du 7 novembre 1789 retire. Le Courrier de Pro- vence, au temps ou il se trouvait encore sous sa direc- tion, eta it a plusieurs reprises revenu sur cette nefaste decision *. Dans sa premiere note pour la cour, Mirabeau avait demande s'il n'y avait pas lieu de s'y attaquer. Ses notes de septembre et d'octobre insisterent encore sur ce point : Le choix des ministres dans 1'Assemblee nationale, y disait-il, est encore plus avantageux au royaume qu'a 1'autorite royale. Le roi aura done pour lui la justice, 1'interet public, les veritables principes, les suffrages de tous les hommes eclaires. Vint-on a echouer, les suites du refus retomberaient sur 1'Assem- blee. C'est a elle que tous les esprits sages impuleront les fautes d'un ministere qu'elle n'aura pas permis de choisir parmi les hommes qui out acquis la confiance de la nation. Lorsqu'on ne peut pas obtenir le bien, 1'avantage de faire faire une sottise est quelque chose 2 . 1 Par exemple dans le n XGVfl, p. 23. 1 26* note, du 12 septembre. CHAP. X. - - RAPPROCHEMENT AVEC LES MCOBLVS 249 Mirabeau dut alors sondpp ou faire * Necker membres du l-A.se.nb.ee, gnats , un . travail!*, ' " auteur des ass i- conde , u'il cr dp J ?T "" Pr0dige ' Une l !e f " ^ VOIrdes 'g"'-. "P^es le departde d flair puissant et se futur ministre dela e a te n dr an et demi avant de realiser * enC Pe Un I'administrateur des finl r rgve d ' 4lre ment celles-ci passai, d^ , fr ^. Pour le mo- Creole de 1'As L ' '" P ^ ' a gestion sur e n vembre 1789 contre leuel '' ?"" : " D6crel ( J " 7 no- eGower LUCAS de MONTIGNY, VIII, 126-149 250 LA V1K DE MIRABEAU heur. Au milieu d'octobre quatre des plus puissants comiles s'entendirent, chacun d'eux il est vrai compre- nant dans son sein une forte minorite dissidente, pour provoquer un vote de defiance a 1'egard du ministere et amener ainsi son renvoi. Mirabeau faisait partie de deux de ces comites, le comile militaire et le comile di- plomatique. Ge fut lui qui produisit 1'accord des quatre comites '. 11 ne voulait d'ailleurs que faire peur, mais il cacha prudemment son intention a ses collegues. Seuls, La Marck et le couple royal furent mis au cou- rant de son plan. 11 pensait que Ton n'avait jamais eu une plus belle occasion de sauver le trone et d'arra- cher la dictature a Lafayette . Le moment lui semblait venu pour le roi de demander le rappel du decret du 7 novembre 1789. II s'offrait a rediger le message par le- quel cette proposition serait soumise a 1'Asseniblee dans la forme convenable. Au cas ou Ton aurait obtenu le resultat souhaite, le chemin que Ton avail a suivre semblait tout indique a Mirabeau. II mettait de cote sa propre personne, pour commencer tout au moins. 11 se croyait assure, quelle que fut sa place, de diriger a sa guise le gouvernement, surtout si Ton faisait appel a des membres de 1'Assem- blee. Gela lui paraissait des plus facile si Ton avail un ministere jacobin, caril avail regagne la faveur du club depuis la bataille des assignats el 1'humilialion du Cha- telet 2 . Gellecombinaison ne lui semblail non plus offrir aucun danger pour la cour : Des Jacobins minislres ne seronl pas des minislres jacobins, pensait ce fin connaisseur du coeur humain. Pour un homme quel 1 La Marck au comte Mercy, 28 octobre 1790. BACODRT, II, 46. 2 6 oct. 1790. M. de Mirabeau s'est rejoint mercredi dernier h ses freres d'armes des Jacobins. C'est une nouvelle que tous les amis de la constitution apprendronl surement avec plaisir . Chronique de Paris du 9 octobre 1790. V. AULARD, La SocidM des Jacobins, 1, 302. CUAP. X. RAPPROCHEMENT AVEC LES JACOBINS 251 qu'il soil, une grande elevation est une crise qui gue- rit les maux qu'il a et lui donne ceux qu'il n'a point. Place au timon des affaires, le demagogue le plus enrage, voyant de plus pres les maux du royaume, reconnaitrait 1'insuffisance du pouvoir royal. Plus il serait flatte de consolider son ouvrage, plus il mettrait de soin a le corriger. Bientot son parti, pour lui rester fidele, se relacherait de ses principes :... sans le vou- loir, sans le savoir, il ne serait plus le meme. Mi- rabeau jugeait opportun de joindre aux meneurs du club des Jacobins quelques membres du Club de 1789, ce qui supposait la reconciliation et la fusion des deux societes. Le tout serait aussi, selon son expression, plus tempere, comme si Ton melait de 1'eau au vin. Si Ton ne pouvait esperer de faire rapporter le decret du 7 novembre 1789, Mirabeau voulait a tout prix eviter que Ton recut un ministere de la main de Lafayette. On se souvient que ce n'eut ete la selon lui qu'un surcroit de puissance pour le maire du pa- lais, et il n'avait pas tort en cela. 11 nommait plusieurs personnalites prises en dehors du cercle immediat de Lafayette, et dont les titres pourraient etre examines. Ce n'etaient pas des hommes merveilleux ; sur quel- ques-uns meme il avait fort a dire, sur Rochambeau notamment, qu'il pensait mettre hors d'etat de nuire en confiant a ses epaules le poidsecrasant du ministere de la guerre. Mais, a les prendre tous en bloc, ils lui pa- raissaient assez bons pour entretenir provisoirement la machine gouvernementale a condition que dans FAs- semblee ils s'entendissent avec lui. Sur ce dernier point il n'avait pas de craintes a avoir, s'il voyait se reali- ser son espoir qu'a 1'avenir, on accordat aux minis- tres le droit de sieger et de parler a 1'Assemblee tout au moins lorsqu'il s'agirait de matiere administra- tive. 252 LA VIE DE MIRABEAU Pour le moment le plus important etaitque le roi pre- vint le coup prepare par les comites. Que Louis XVI renvoyat de suite les ministres et qu'il annongat sans tarder a 1'Assemblee ce renvoi, c'etait la une mano3uvre qui, dans 1'etat deschoses, pouvait n'etre pas sans profit pour la royaute. Ceder sansparaitreobeir, voila, dans les temps de faiblesse, quelle doit 6tre la politique des gouvernements. Pour le moment Mirabeau ne voulait pas qu'un decret de 1'Assemblee put creer un prece- dent. 11 craignait que 1'Assemblee n'acquit par la line certaine action sur la nomination des nouveaux mi- nistres. Sans doute on avait 1'exemple de 1'Angleterre ou Ton ne craignait nullement de telles consequences. Mais Mirabeau se refusait a conclure de 1'un a 1'autre : Que dans un royaume dont la constitution est affermie, ou 1'autorite royale a une base inebranlable, 1'opinion publique un cours determine, et le pouvoir executif de grands moyens d'influence, le pouvoir du corps legis- latif de demander le renvoi des ministres soit regarde comme un droit, je n'y trouve presque aucun inconve- nient, et un tel pouvoir est fonde sur les veri tables prin- cipes.... Mais que ce droit soit reclame dans un temps d.e revolution, et lorsque les tetes, etant exaltees, peuvent tout entreprendre, qu'il soit exerce dans un Etat divise en factions, ou rien n'est encore comple- tement organise, ou 1'autorile royale n'a que les plus freles appuis, j'y vois le germe des plus grands maux. Quinze mois auparavant, aussitot apres la prise de la Bastille, ce meme Mirabeau, en invoquant expresse- ment lescoutumes anglaises, avait voulu entrainer 1'As- semblee a demander le renvoi du ministere Breteuil- Foulon. Mais alors il n'existait qu'une premiere breche dans les murs de la monarchic. Maintenant elle avait a craindre pour ses derniers retranchements. Alors c'etait le chef de 1'opposition qui parlait. Mainte- CHAP. X. RAPPROCHEMENT AVEC LES JACOBINS 253 nant on avail affaire au Mentor secret de la royaute, charge de lourdes responsabilites. Tout ce qu'il y avail de change dans les temps et dans la propre situation du personnage se trouvait exprime par cette contra- diction entre le Mirabeau de 1790 et le Mirabeau de 1789. Lorsqu'il faisait ainsi parvenir ses conseils aux Tui- leries, Mirabeau se trouvait dangereusement atteint par une colique bilieuse. G'etait de son lit qu'il dictait a son secretaire ; il se sentait moribond , ainsi qu'il 1'ecrivait a Reybaz. Neanmoins il eut la force de se lever pour assister a la seance du 19 octobre, ou Menou devait faire lecture, au nom des quatre comites, de son rapport sur les evenements de Brest. La cour n'avait pas donne signe de vie. Marie-Antoinette ne pouvait abjurer sa meflance a 1'egard du fougueuxconseiller de la royaute. Elle se trouvait blessee par le discours qu'il avait prononce sur 1'enquete du Ghatelel, et pourtant il avail fait tout ses efforts pour metlre d'accord ses intri- gues passees et ses services presents '. Elle etail revol- tee de lui voir recommander un ministere de Jaco- bins, car ceux-ci ne cessaient de 1'altaquer elle-meme avec la plus extreme violence, corame etrangere et comme ermemie du peuple. Aussi n'avait-on pas remue un doigt, soil pour provoquer le retrail du decrel du 7 novembre 1789, soil pour faire senlir aux minislres que leurs services avaienl cesse d'elre uliles. De loute facon d'ailleurs le rappel du decret eul ete chose forl incerlaine. Mirabeau fut edifie a ce sujet par les nombreuses protestations de ses collegues. 11 n'y eul pas jusqu'au rapporleur Menou qui ne Irouva moyen de dire : Un decrel exclut du ministere les membres de cette Assemblee ; il doit etre mainlenu ; 1 ARNETII, p. 139. 254 LA VIE DE M1RABEAU c'est le palladium de la liberte. Menou fut soutenu par la droile comme par la gauche. Le ci-devant marquis de Bouthillier rappela que des pretentious trop annoncees avaient provoque, dans le temps, ce sage decret, et declara que demander illegalement la retraite des ministres serait faire le premier pas vers son abrogation. Brevet, qui, tout au contraire etait fougeux partisan de cette demarche, ne s'en de- clarait pas moins penetre de la sagesse du decret et pret a le confirmer vingt fois, s'il se trouvait dans 1'Assemblee quelquesambitieux devorantenesperance des emplois dans un ministere a venir. Barnave et 1'abbe Jacquemart, ces deux antipodes, se trouvaient la reunis. Ne vous exposez pas, disaitcelui-ci, a per- dre le fruit de ce decret memorable ; gardez-vous de donner lieu aux soupcons odieux. Ce de- cret, proclamait Barnave est immuable ; chacun sait au fond de son coeur que nous n'en reviendrons ja- mais. 11 ne fallait done pas songer a toucher au palladium de la liberte. Si Ton constituait un nouveau ministere, on ne pouvait en chercher les elements qu'en dehors de 1'Assemblee, parmi les amis de la Constitution. Le rapporteur s'en tenait pour assure ; il ne consi- derait pas comme tels les possesseurs actuels du pou- voir. Les evenements de Brest, declarait-il, avaient conduit les quatre Comites a examiner 1'ensemble de la situation interieure du royaume, et cet examen leur avait fait reconnaitre que les agents supremes du pouvoir executif manquaient ou de la force ou de la bonne vo- lonte necessaire pour assurer 1'execution des decrets rendus et le maintien de 1'ordre public. Comme con- clusion, Menou proposait que le president se rendit aupres du roi pour lui representer que la defiance du peuple a 1'egard des ministres s'opposait a la pacifica- tion du pays et a 1'achevement de la Constitution. CHAP. X. RAPPROCHEMENT AVE'C LES JACOBINS 255 Les orateurs de la droite furent loin de prendre avec ardeur la defense des ministres. Cazales leur reprocha d'avoir laisse s'etablir le despotisme de 1'Assemblee. Mais precisement parce qu'il ne voulait pas risquer d'accroitre encore cette puissance de 1'Assemblee, il s'opposa, ainsi que ceux de son parti, a ce qu'on exercat une pression sur le roi. Gomme les hommes de la couleur politique de Malouet jugerent aussi cette pression inadmissible, comme Lafayette, ne sachant s'il gagnerait ail renvoi des ministres, resta neutre, la proposition des quatre comitesse trouva raise en mino- rite. Elle echoua le 20 octobre, mais la majorite qui 1'ecarta futseulement d'une vingtaine de voix. Personne ne put considerer ce vote comme une victoire. Les mi- nistres eux-memes ne se firent pas illusion sur la fai- blesse de leur situation. Dans les clubs, dans les sec- tions, dans la presse, onse dechaina contre eux. Quatre d'entre eux offrirent sur-le-champ leur demission au roi. Mais il n'y en eut qu'un seul, le ministre de la marine, surtout atteint par les debats auxquels on venait d'assister, qui des la fin d'octobre abandonna sa charge. Sans doute son successeur Fleurieu fut pris sur la liste dressee par Mirabeau ; celui-ci eut nean- moins prefere un autre choix, car il tenait Fleurieu pour un partisan de Lafayette. La royaute recutdans cette affaire une grave atteinte. Au lieu de renouveler spontanement le gouvernement dans un sens conforme aux desirs du peuple, le monar- que le laissa s'emietter interieurement, sans oser faire d'un coup place nette. Deja certains organes de 1'opi- nion publique allaient jusqu'a demander s'il etait juste que la volonte d'un seul s'opposat a la volonte de tous. Ou il faut ressusciter le despotisme , disait Brissot dans sa section, ou il faut que le delegue cede a son souverain, au peuple qui a parle *. 11 n'etait pas pro- 1 Courricr de Provence, N ccx. 256 LA VIE DE M1RABEAU bable que le roi resislat bien longtemps a cette pression. OP, apres qaelques semaines d'hesitation, il se decidait a renvoyer les ministres restes a leur poste malgre tant d'attaques, sa dignite en serait profondement atteinte. Ce qui, auparavant, eut ete regarde de sa part comme un acte de condescendance tout spontane ne serait plus que soumission>imposee. Mirabeau avail prevu tout cela, mais c'est en vain qu'il avait insiste pour que Ton prit des resolutions vi- riles. Irrite du peu de cas qu'en haut lieu Von faisait de lui, il etait decide, sans toutefois laisser de cote rinteret de la cour, a songer aussi au sien propre. Pour cela il voulait se conformer le plus possible aux desirs du parti radical, ce qui, d'ailleurs, avait 1'utilite incontestable de faire tomber tous les soupcons anciens ou nouveaux diriges contre lui, quelque bien fondes qu'ils fussent. C'est la que tendit sa conduite dans les dernieres journees d'octobre. Le premier jour ou s'ou- vrirent les debats sur les evenements de Brest, il se fit remarquer par ses nombreuses interruptions, qu'il dirigea surtout contre Cazales. Le lendemain, s'il ne prit pas la parole pour combattre les ministres, il vota du moins contre eux au scrutin nominal. II se rendit le soir aux Jacobins, ou il apprit que Ton voulait organiser dans tout le pays un vaste petitionnement contre cha- cun des ministres en particulier, et fut longuement applaudi lorsqu'encherissant encore, en apparence, sur les plus violents orateurs du club, il conseilla de laisser simplement les incapables detenteurs du pouvoir suc- comber a leur propre faiblesse, carc'etait la le plus sur moyen d'amener leur ruine *. 1 On trouve le recit de Bacourt complete par les bons details que donnp G. A. vox UALEM : BUcke aufeinen Teil Deutsch lands, der Scluveiz und Frankreichs bei einer lieise vcm lalir 1790. Hamburg. 1791, II, 71-78. Ce voyageur assistait a la seance du club el entendit parler Mirabeau A 1'Assemblee nationale, son voisiti, raconte-t-il (p. 59), lui chu chola : Point d'argent, point de Mirabeau. CHAP. X. KAPPROCHEMEXT AVEC LES JACOBINS 257 L'occasion tant desiree de se montrer de nouveau comme un fougueux et intraitable revolutionnaire s'offrit a Mirabeau le jour suivant. Mettant a profit les troubles de Brest, les quatre comites avaient demande qu'on substituat, pour la flotte de guerre comme pour les troupes de terre, le drapeau tricolore au pavilion blanc jusqu'alors en usage. La droite vit la un outrage fait a cet antique symbole de la gioire francaise connu sur toutes les mers. Un de ses membres, le marquis de Fou- cault, appela la banniere tricolore un hochet pour des enfants , et reprocha a 1'Assemblee de vouloir sui- vre la mode . Alors Mirabeau eclata, furieux, mordant, foudroyant, comme on ne 1'avait pas entendu depuis longtemps. 11 predit aux nouvelles couleurs nationales qu'elles se feraient respecter du monde entier, et appela les autres, pour lesquelles des conspirateurs seuls pouvaient s'enflammer, les couleurs de la centre- revolution. II. laissa entendre que le mepris des trois couleurs, quelques semaines auparavant, aurait du en- trainer la peine de mort. Continuellement interrompu par les vociferations et les clameurs indignees de la droite, il lui cria d'urie voix menacante, aux acclama- tions de la gauche, qu'elle ferait bien de ne pas s'en- dormir dans une securite trompeuse, car son reveil se- rait terrible. Le tumulte fut a son comble, lorsque, entendant ces paroles, Guilhermy, un noble d'ancienne roche, donna libre cours a son emportement. On assura qu'on 1'avait entendu trailer Mirabeau de scelerat et d' as- sassin ; on punit cet eclat en lui infligeant trois jours d'arrets parlementaires. Mirabeau fut indemne. Pendant la seance on avait jete par les fenetres, au peuple assemble dans la rue, des billets qui 1'enga- geaient sans deguisement a venger son favori qu'avait outrage 1'incorrigible aristocrate. Apres la seance les feuilles radicales,quotidienneset hebdomadaires, furent STERN, Mirabeau, If. 17 238 LA VIE DE MIRABEAU remplies d'eloges a 1'adresse de leur divin Mira- beau 1 . Le peintre Boze venait precisement d'achever un tableau ou se trouvait represente, entre les figures allegoriques dela France et de la Verite, 1'image pleine de vie du grand orateur. On lut avec joie dans le Moniteur que Ton pouvait souscrire pour la reproduc- tion lithographiee de ce portrait. Quel etait le bon patriote qui nese croirait pas oblige de s'assurer ainsi un souvenir du celebre depute ? Quant a penser que le celebre depute eut lui-meme redige 1'article du Moniteur, cela ne pouvait certes venir a 1'idee d'au- cun de ses admirateurs z . Mirabeau ne tarda pas a fournir des pretextes encore plus legitimes a son apotheose. Lorsque fut portee plainte, le 30 octobre, contre des officiers de la garni- son de Belfort qui s'etaient attaques a de paisibles ci- toyens au cri de Vive le roi ! a bas la nation ! il obtint une aggravation du decret qui etait en delibera- tion. Les gens qui pretendaient traiter les couleurs na- tionales comme un hochet d'enfant devaient appren- dre, s'ecria-t-il, qu'une revolution n'etait pas un jeu d'enfants. Le [6 novembre, Mirabeau continua sur ce ton agres- sif. II s'agissait des plaintes qu'apportait une deputation corse contre deux des deputes de 1'ile, denonces comme de mauvais patriotes et des aristocrates. L'un etait ce Buttafuoco, que Mirabeau avait pour la premiere fois ap- pris en Corse a connaitre et a estimer, 1'autre etait 1'abbe Peretti, avec lequel il n' avait pas de relations person- * Cf., outre \esArch. par/., et les Rdool. de France, n 49, les Pa- piers d'un emigre, Jettres et notes extraites du portefeuille du baron deGuilhermy . Paris, Plon, 1886, p. 21. 8 Sur le portrait de Boze : Me'moires, journal et souvenirs de Stanislas Girardin, III, 13, et LUCAS DE MONTIGNY, vm, 511. Cf. 1'article du Moniteur du 22 octobre 1790, le Journal de Paris 1790, 13 novem- bre, supplement. Pour 1'attribution a Mirabeau, voy. Plan, p. 87. CHAP. X. RAPPROCHEMENT AVEC I-ES JACOBINS 259 nelles. Ladroite s'eleva violemment centre la demarche des electeurs de Corse. II y eut une scene de desordre, au cours de laquelle Maury dut precipiter de vive force en has de la tribune un de ses adversaires qui lui dis- putait la parole. Mirabeau demanda sur ces entrefaites a lire deux lettres de Peretti, dont le contenu justifiait les plaintes dressees centre lui. C'etait un compatriote de Peretti qui lui avait passe ces documents. La droite ne se posseda plus. Ses imprecations et ses insultes dechainerent a nouveau la colere de Mirabeau . 11 tourna en derision Timpuissance de ses adversaires, re- duits a recourir a des libelles diffamatoires, tandis qu'il avait des phalanges a la disposition de son parti. Du moment que Ton en venait a faire appel a la force brutale de la multitude, personne ne pouvait s'etonner que le peuple, meme sans qu'on 1'y invitat, saisit Toc- casion de se poser en vengeur de ses allies. On en vit un nouvel exemple dans la premiere moitie de novem- bre, lorsque Charles Lameth eiit ete blesse en duel par le fils du marechal de Castries. Depuis quelque temps les adversaires de la Revolution semblaient avoir pris pour systeme de provoquer en combat singulier les chefs de la gauche. Mirabeau etait resolu a ne pas ren- L'ouvrage oublie, mais tres remarquable, intitule: Bruchstuckc aus den Papteren eines Augenzeugen imd unparteiischen Beobach- ters der franzusischeu Revolution 1794, s. 1. p. 158 (deuxieme edi- tion corrigee, sous le titre Lucifer oder gereinigte Beitriige zur Gescbicbleder franziisiscben Revolution. . Erster Theil. 1797, s. 1., p. 138), contient 1'affirtEation que Peretti chercha a planter un stylet dans le dos de Mirabeau , et qu'il 1'aurait fait sans 1'inter- vention de Reubell qui le separa de 1'orateur . L'auteur de ce livre interessant est I'Alkmand CONRAD EXGELBERT CELSMER; cf. mon elude intitule G. E. OElsner's Tagebusber und Briefe.Eine vergessene Quelle der Geschichte der rranzosischea Revolution , dans la Deut- sche Zeitschrift fit* Gesckichtsiuissenschaft, 1890. Le recit de G. A. v. Halem, qui assistant a la seance, est conforms k celui d'CElsner. Peretti, dit-il, lira un couteau pour en trapper Mirabeau . (L. c., 11,309). 260 LA VIE DE M1RABEAU dre de comptes sur ce terrain a ses ennemis politiques. On dit qu'il s'ecria un jour dans 1'Assemblce, s'adres- sant a ses contradicteurs furieux : Messieurs, j'ai toujours une canne pour les insolents et un pistolet pour les assassins . Lameth, apres des provocations plusieursfoisinutilement repetees, n'avaitpassu Carder la meme resolution, et sa blessure fit une impression dans le public d'autant plus grande que Ton pretendait que 1'arme de son adversaire etait empoisonnee. Au matin du 13 novembre une multitude sauvage sepreci- pita en fureursur I'hotel de Castries, enfonca les portes et commenca le pillage des appartements, sans que Lafayette, accouru troptardavec la garde nationale, eut pu s'y opposer. On cria meme au general qu'il y allait de sa lete, si un seul coup de feu etait tire 4 . L'Assemblee nationale tenait sa seance du matin r quand elle fut informee de cette emeute, qui durait en- core ; mais lorsqu'elle apprit que 1'ordre etait retabli, elle passa outre. Dans la seance du soir, pourtant, elle eut encore a s'occuper de Fincident. Une deputation, envoyee par un bataillon de gardes nationaux, recla- mait de 1'Assemblee un decret rigoureux punissant qui- conque provoquerait en duel un representant du peu- ple. L'orateur de la deputation ne s'abstint pas de faire des sorties centre Castries. Comme un tonnerre d'ap- plaudissements eclatait, un membre de la droite protesta en criant : II n'y a que des coquins qui applaudis- sent, cequi lui valut un emprisonnementde plusieurs jours. Gette severite fut le signal d'un nouveau lumulte, au cours duquel on se renvoya de part et d'autre des accusations haineuses. La droite reprochaa la gauche de souleverle peuple et de 1'exciter a des excestels que le sac de I'hotel de Castries, dont on venait d'etre te- 1 STAEL : Correspondaice diplomatique, p. 179. CHAP. X. RAPPROCHEMENT AYEC LES JACOBINS 261 moin. Au milieu de cette melee generale, Mirabeau put enfm obtenir la parole. Malouetla lui accorda quand il eut recu de lui la promesse qu'il voulait parler centre les agitateurs, et non pasenleur faveur. Soil que Mirabeau n'eut pas fait loyalement cette promesse, soit qu'il ne s'en fut plus souvenu au milieu des interruptions qui accueillirent ses paroles, tou jours est-il qu'il se laissa. entrainer a une comparaison dans les regies entre 1'in- decence de 1'Assemblee, qui n'accordait que trop d'indulgence a une poignee d'insolents conspira- teurs , et la conduite honorable du peuple, qui, meme dans les moments d'une fureur genereuse ', tandis qu'il etait occupe a detruire une demeure detestee , n'avait pas tolere le moindrevol, et s'etait montre res- pectueux de 1'image du roi '. G'est en vain que la droite demanda qu'on ne laissat point impunie cette apologie d'une emeute de la rue. Mirabeau sortit triomphant de cette journee. Lorsque, deux jours plus tard, il se laissa apercevoir tout au fond d'une loge a la Comedie fran- caise, on reprenait ce soir-la le Brutus de Voltaire, qui soulevaitle meme enthousiasme que si c'eut ete une piece de circonstance, le public n'eut pas de cesse que son favori ne se fut mis en une place en vue. Les citoyens voulaient, ainsi s'exprimait le Moniteur, pou- voir contemplerde pres un des plusintrepides apotres de la liberte . L'impression generale que tous ces incidents d'oc- tobre et de novembre produisirent sur la reine devait etre on ne peut moins favorable. Quelle confiance pou- vait inspirer un homme qui ne cessait, dans ses notes 1 Cf., outre le recit de Malouet dans ses M8) que, soil en 1789 soil en 1790, il fut seul a Paris. Campardon a signale (Marie-Antoi- nette et le proces du collier, 1863) les uombreuses inexactitudes que renferrnent ces Me'moires. 266 LA VIE DE MLRABEAU sil'onosait secouer lapoussiere qui couvrait toutes les vieilles calomnies lancees centre la reine. A son avis, les Lamotte etaient pousses par ceux qui voyaient dans la reine, dans son caractere, dans sa justesse d'esprit et sa fermele le principal obstacle a la realisation de leurs desseins. S'il fallait Ten croire Lafayette, ce repu- blicain deguise, etait a la tete du complot. Je ne doute pas, affirmait-il, que M me Lamotte ne soit ici ou par lui ou pour lui. Peut-etrememeleduc d'Orleansjouait- il un role dans 1'aiTaire, mais c'etait comme simple agent de Lafayette. L'on ne comprendrait pas comment Mirabeau osait mettre sous les yeux de la reine des revelations aussi monstrueuses, si Ton ne savait, grace a une lettre adres- see a Mercy par La Marck, dont les visites au chateau etaient frequentes, que Lafayette avait eu avec la reine une entrevue au cours de laquelle il 1'avait effrayee en lui apprenantqu'il etait question de contraindre le roi a se separer d'elle et qu'elle dovait s'attendrea une demande en rupture de mariage J . Si Lafayette avait reellement touche ce sujet, c'avait ete dans 1'unique intention de signaler a la reine les dangers qui la menacaient. Mais Mirabeau n'en demandait pas plus pour accuser le general lui-meme de faire naitre perfidement ces dan- gers. Toutefois, il n'atteignit pas le but qu'il s'etait pro- pose. Sans doute la reine lui reitera 1'assurance de son 1 La Marck a Mercy, 9 novembre 1790 (BACOURT, II, 57). Stael aussi (I. c. p. 177) annonce des le 27 oclobre : De laMotle avec sa f'emme est ici etl'on parait vouloir demander k 1'Assemblee la revision de son proceset qu'elle demande & tre entendue a labarre. On veut em- ployer centre la reine tout ce que la mecbancete la plus noire pourra imaginer. On croitque, bientot, il sera question du divorce etque les plus noirs projets sont caches sous cette motion . Dans les Memoires deLafayette la seule phrase que je trouve relative a cet incident est la suivante : M mc Lamotte est arrivee, et M. le due d'Orleans en prend soin. >> (III, 157, lettre de la fin