k I I Y i i ih -c THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY 845DS3 0^1904. V- I If Return this book on or before tlie Latest Date stamped below. A charge is made on ail overdue books. TT r T T ., U. of I. Library - 0ft -2 133:1 1 Q fO Mm y/s 17625 A X OEUVRES COMPLTES D'ALEXANDRE DUMAS LES QUARANTE-CINQ OEUVRES COMPLTES D'ALEXANDRE DUMAS PUBLIES DANS LA COLLECTION MICI1EL LVY Acte Amaury Ange Pitou Ascanio Aventure d'amour Aventures di John Davya Le Btard de Maulon. Black Lee Blanc* et les Bleus. La Bouillie de la com- tesse Berthe La Boule de neige. . . . Bric--Brac Un Cadet do famille . . Le Capitaine Pamphile. Le Capitaine Paul Le Capitaine Rhino . . . Le Capitaine Richard.. Catherine Bluin Causeries Ccile Csar Charles le Tmraire. . Chasseur de Sauvagine. Le Chteau d'Eppstein. Chevalier d'Harmental. Le Chevalier de Maison- Rouge Le Collier de la Reine. La Colombe Compagnons de Jhu.. Comte de Monte-Cristo. Comtesse de Charny... Comtesse de Salisbury. Confessions de la mar- quise Conscience l'Innocent. La Dame de Monsoreau La Dame de Volupt.. Les Deux Diane Les Deux Reines Dieu dispose Le Docteur mystrieux. Le Drame de*03 Les Drames de la mer. Les Drames galants. . . Kmma Lyonna La Femme au collier de velours Fernande La Fille du Marquis... Une Fille du rgent... Fille;, Lorettei et Cour- ti-.nu's Le Fils du forat Les Frres corses Gabriel Lambert Les Garibaldiens Gaule et France Georges La Guerre des femmes Henri IV, Louis XIII, Richelieu Histoire de mes btes. Histoire d'un casse-noi- sette L'Homme aux contes . . Les Hommes de fer... L'Horoscope L'Ile de Feu Impressions de voyage : Une Anne Florence L'Arabie Heureuse.. Les Baleiniers Les Bords du Rhin... Le Capitaine Arena. Le Caucase Le florricolo l'nGil-BlaseD Californie Le Midi de la France De Paris Cadix 15 jours au Sina... En Russie Le Speronare En Suisse Le Vloce La Vie au Dsert. . . La Villa Palmieri Ingnue Isaac Laquedem Isabel de Bavire Italiens et Flamands. . Ivatihoe Jacques Ortis Jacquot sans Oreilles. . Jane Jehanno la Pucelle. . . . Louis XIV et son Sicle 5 Louis XV et sa Cour... Louis XVI et la Rvo- lution Louves de Maehecoul.. Madame de Chamblay La Maison de Glace... Le Matre d'armes .... 1 Mariages du l're Olifus 1 Les Mdicis 1 Mes Mmoires iG Mmoires de Garihaldi 2 Mmoires d'une aveugle 2 Mmoires d'un mde- cin : Balsamo .'> Le Meneur de loups. .. i Mille et un fantmes.. 1 Les Mohicans de Paris C. Les Morts vont vite... ' Napolon 1 Une Nuit Florence., 'i Olympe de Clves... .. 3 Page du duc de Savoie 2 Parisiens et Provin- ciaux 2 Le Pasteur d'Ashbourn 2 Pauline et Pascal Bruno 1 Un Pays inconnu 1 Le Pre Gigogne 2 Le Pre la Ruine 1 Le Prince des Voleurs. 2 Princesse de Monaco. . 2 La Princesse Flora Propos d'Art et de Cui- sine . . 1 Les Quarante-Cinq .... 3 La Rgence 1 La Reine Margot... ... 2 Robin Hood le Proscrit 2 La Route de Varennes. 1 Le Saltador ] . i Salvator . . 5 La San Felice 4 Souvenirs d'Antony. . . 1 Souvenirs dramatiques 2 Souvenirs d'une Favorite 4 Les Stuarts 1 Sultanetta 1 Sylvandire f Terreur prussienne.. . . 1 Testament de Chauvelin i Thtre complet 2. Trois Matres i Trois Mousquetaires. .. 2 Le Trou de l'enfer.... 1 La Tulipe noire 1 Vicomte de Bragelonne 6 Lue Vie d'artiste i Vingt Ans aprs '-- \**\ ALEXANDRE DUMAS LES QUARANE-GINQ PARIS OALHANN-LVy, DITEURS 3, RUE AUBER, 3 Droits de reproduction et de traduction reserves. 24bB2l LES QUARANTE-CINQ LA PORTE SAINT-AXTOIN'E Etiamsi omnes! Le 26 octobre de l'an 1585, les barrires de la porte Saint-Antoine se trouvaient encore, contre toutes les habi- tudes, fermes dix heures et demie du matin. A dix heures trois quarts, une garde de vingt Suisses, qu'on reconnaissait leur uniforme pour tre des Suisses des petits cantons, c'est--dire des meilleurs amis du roi Henri III, alors rgnant, dboucha de la rue de la Mortel- lerie et s'avana vers la porte Saint-Antoine qui s'ouvrit devant eux et se referma derrire eux : une fois hors de cette porte, ils allrent se ranger le long des haies qui, l'extrieur de la barrire, bordaient les enclos pars de chaque ct de la route, et, par sa seule apparition, refoula bon nombre de paysans et de petits bourgeois venant de Montreuil, de Yineennes ou de Saint-Maur pour entrer en ville avant midi, entre qu'ils n'avaient pu oprer, la porte se trouvant ferme, comme nous l'avons dit. S'il est vrai que la foule amne naturellement le dsordre t. i. I 581236 LES QUARANTE-CINQ avec elle, on et pu croire que, par l'envoi de cette garde, M. le prvt voulait prvenir le dsordre qui pouvait avoir lieu la porte Saint-Antoine. En effet, la foule tait grande; il arrivait par les trois routes convergentes, et cela chaque instant, des moines des couvents de la banlieue, des femmes assises de ct sur les bts de leurs nes, des paysans dans des charrettes, lesquelles venaient s'agglomrer cette masse dj consi- drable que la fermeture inaccoutume des portes arrtait la barrire, et tous, par leurs questions plus ou moins pressantes, formaient une espce de rumeur faisant basse continue, tandis que parfois quelques voix, sortant du dia- pason gnral, montaient jusqu' l'octave de la menace ou de la plainte. On pouvait encore remarquer, outre cette masse d'arri- vants qui voulaient entrer dans la ville, quelques groupes particuliers qui semblaient en tre sortis. Ceux-l, au lieu de plonger leurs regards dans Paris par les interstices des barrires, eux-l dvoraient l'horizon, born par le couvent des Jacobins, le prieur de Vincennes et la croix Faubin, comme si, par quelqu'une de ces trois routes formant ven- tail, il devait leur arriver quelque Messie. Les derniers groupes ne ressemblaient pas mal aux tran- quilles lots qui s'lvent au milieu de la Seine, tandis qu'autour d'eux, l'eau, en tourbillonnant et en se jouant, dtache, soit une parcelle de gazon, soit quelque vieux tronc de saule qui finit par s'en aller au courant aprs avoir hsit quelque temps sur les remous. Ces groupes, sur lesquels nous revenons avec insistance, parce qu'ils mritent toute notre attention, taient forms, pour la plupart, par des bourgeois de Paris fort hermti- quement calfeutrs dans leurs chausses et leurs pourpoints; car, nous avions oubli de le dire, le temps tait froid, la bise agaante, et de gros nuages, roulant prs de terre, semblaient vouloir arracher aux arbres les dernires feuilles jaunissantes qui s'y balanaient encore tristement. LES QUARANTE-CINQ 3 Trois de ces bourgeois causaient ensemble, ou plutt deux causaient, et le troisime coutait. Exprimons mieux notre pense et disons : le troisime ne paraissait pas mme couter, tant tait grande l'attention qu'il mettait regarder vers Vincennes. Occupons-nous d'abord de ce dernier. C'tait un homme qui devait tre de haute taille lorsqu'il se tenait debout; mais en ce moment ses longues jambes, dont il semblait ne savoir que faire lorsqu'il ne les em- ployait pas leur active destination, taient replies sous lui, tandis que ses bras, non moins longs proportionnelle- ment que ses jambes, se croisaient sur son pourpoint. Adoss la haie, convenablement tay par les buissons lastiques, il tenait, avec une obstination qui ressemblait la prudence d'un homme qui dsire n'tre point reconnu, son visage cach derrire sa large main, risquant seulement un il, dont le regard perant dardait entre le mdium et l'annu- laire, carts la distance strictement ncessaire pour le passage du rayon visuel. A ct de ce singulier personnage, un petit homme, grimp sur une butte, causait avec un gros homme qui tr- buchait la pente de cette mme butte, et se raccrochait chaque trbuchement aux boutons du pourpoint de son interlocuteur. C'taient les deux autres bourgeois, formant, avec ce per- sonnage assis, le nombre cabalistique trois, que nous avons annonc dans un des paragraphes prcdents. Oui,- matre Miton, disait le petit homme au gros; oui, je le dis et je le rpte, qu'il y aura cent mille personnes autour de l'chafaud de Salcde; cent mille au moins. Voyez, sans compter ceux qui sont dj sur la place de Grve, ou qui se rendent cette place des diffrents quar- tiers de Paris, voyez que de gens ici, et ce n'est qu'une porte Jugez donc, puisqu'en comptant bien, nous en trou- verions seize, des portes. Cent mille, c'est beaucoup, compre Friard, rpondit 4 LES QUARANTE-CINQ le gros homme; beaucoup, croyez-moi, suivront mou exemple, et n'iront pas voit* carteler ce malheureux Salcde, dans la crainte d'un hourvari, et ils auront raison. Matre Miton, matre Miton, prenez garde, rpondit le petit homme, vous parlez l comme un politique. Il n'y aura rien, absolument rien, je vous en rponds. Puis, voyant que son interlocuteur secouait la tte d'un air de doute : N'est-ce pas, monsieur? continua-t-il en se retournant vers l'homme aux longs bras et aux longues jambes qui, au lieu de continuer regarder du ct de Vincennes, venait, sans ter sa main de dessus son visage, venait, disons-nous, de faire un quart de conversion et de choisir la barrire pour point de mire de son attention. Plat-il ? demanda celui-ci, comme s'il n'et entendu vue l'interpellation qui lui tait adresse et non les paroles prcdant cette interpellation, qui avaient t adresses au second bourgeois. Je dis qu'il n'y aura rien en Grve aujourd'hui. Je crois que vous vous trompez, et qu'il y aura l'car- tlement de Salcde, rpondit tranquillement l'homme aux longs bras. Oui, sans doute; mais j'ajoute qu'il n'y aura aucun bruit propos de cet cartlement. Il y aura le bruit des coups de fouet que l'on donnera aux chevaux. Vous ne m'entendez pas. Par bruit, j'entends meute ; or, je dis qu'il n'y aura aucune meute en Grve : s'il avait d y avoir meute, le roi n'aurait pas fait dcorer .une loge l'Htel de Ville pour assister au supplice avec les deux reines et une partie de la cour. Est-ce que les rois savent jamais quand il doit y avoir des meutes? dit en haussant les paules, avec un air de souveraine piti, l'homme aux longs bras et aux longues jambes. ~- Oh! oh! fit matre Miton en se penchant l'oreille de LES QUARANTE-CINQ S son interlocuteur, voil un homme qui parle d'un singulier ton : le connaissez-vous, compre? Non, rpondit le petit homme. Eli bien, pourquoi lui parlez-vous donc alors? Je lui parle pour lui parler. Et vous avez tort; vous voyez bien qu'il n'est point d'un naturel causeur. Il me semble cependant, reprit le compre Friard assez haut pour tre entendu de l'homme aux longs bras, qu'un des grands bonheurs de la vie est d'changer sa pense. Avec ceux qu'on connat; trs bien, rpondit matre Miton, mais non avec ceux que l'on ne connat pas. Tous les hommes ne sont-ils pas frres? comme dit le cur de Saint-Leu, ajouta le compre Friard d'un ton per- suasif. C'est--dire qu'ils l'taient primitivement ; mais, dans des temps comme les ntres, la parent s'est singulirement relche, compre Friard. Causez donc avec moi, si vous tenez absolument causer, et laissez cet tranger ses proccupations. C'est que je vous connais depuis longtemps, vous, comme vous dites, et je sais d'avance ce que vous me rpondrez; tandis qu'au contraire, peut-tre, cet inconnu aurait-il quelque chose de nouveau me dire. Chut ! il vous coute. Tant mieux, s'il nous coute; peut-tre me rpondra- t-il. Ainsi donc, monsieur, continua le compre Friard en se tournant vers l'inconnu, vous pensez qu'il y aura du bruit en Grve? Moi, je n'ai pas dit un mot de cela. Je ne prtends pas que vous l'ayez dit, continua Friard d'un ton qu'il essayait de rendre fin : je prtends que vous le pensez, voil tout. Et sur quoi appuyez-vous cette certitude? seriez-vous sorcier, monsieur Friard v f LES QO \ H \NTF CINQ Tiens! il me connat ! s'cria le bourgeois au comble de rtonneineul, < l f d'o me connail-il ? Ne vous ai-je pas nomme deux ou trois fois, compre? dit Miton en haussant les paules comme un homme honteux devant un tranger du peu d'intelligence de son interlocuteur. Ah ! c'est vrai, reprit Friard, faisant un effort pour comprendre, et comprenant, grce cet effort; c'est, sur ma parole, vrai; eh bien! puisqu'il me connat, il va me r- pondre. Eh bien! monsieur, continua-t-il en se retournant vers l'inconnu, je pense que vous pensez qu'il y aura du bruit en Grve, attendu que si vous ne le pensiez pas, vous y seriez, et qu'au contraire vous tes ici... ah ! Ce ah! prouvait que le compre Friard avait atteint, dans sa dduction, les bornes les plus loignes de sa logique et de son esprit. Mais vous, monsieur Friard, puisque vous pensez le contraire de ce que vous pensez que je pense, rpondit l'inconnu, en appuyant sur les mots prononcs dj par son interrogateur et rpts par lui, pourquoi n'y tes-vous pas, en Grve ? Il me semble cependant que le spectacle est assez rjouissant pour que les amis du roi s'y foulent. Aprs cela, peut-tre me rpondrez-vous que vous n'tes pas des amis du roi, mais de ceux de M. de Guise, et que vous attendez ici les Lorrains qui, dit-on, doivent faire invasion dans Pnris pour dlivrer M. de Salcde. Non, monsieur, rpondit vivement le petit homme, visiblement effray de ce que supposait l'inconnu; non, mon- sieur, j'attends ma femme, mademoiselle Nicole Friard, qui est alle reporter vingt-quatre nappes au prieur des Jaco- bins, ayant l'honneur d'tre la blanchisseuse particulire de don Modeste Gorenflot, abb dudit prieur des Jacobins. Mais, pour en revenir au hourvari dont parlait le compre Miton, et auquel je ne crois pas, ni vous non plus, ce que vous dites, du moins... Compre ! compre! s'cria Miton, regardez donc ce qui LES QUARANTE-CINO 7 Matre Friard suivit la direction indique par le doigt de son compagnon, et vit qu'outre les barrires, dont la ferme- ture proccupait dj si srieusement les esprits, on fermait encore la porte. Cette porte ferme, une partie des Suisses vint s'tablir en avant du foss. Gomment! comment! s'cria Friard plissant, ce n'est point assez de la barrire, et voil qu'on ferme la porte maintenant ! Eh bien! que vous disais-je? rpondit Miton plissant son tour. C'est drle, n'est-ce pas ? fit l'inconnu en riant. Et en riant il dcouvrit, entre la barbe de ses moustaches et celle de son menton, une double range de dents blanches et aigus qui paraissaient merveilleusement aiguises par l'habitude de s'en servir au moins quatre fois par jour. A la vue de cette nouvelle prcaution prise, un long mur- mure d'tonnement et quelques cris d'effroi s'levrent de la foule compacte qui encombrait les abords de la barrire. Faites faire le cercle ! cria la voix imprative d'un officier. La manuvre fut opre l'instant mme, mais non sans encombre : les gens cheval et les gens en charrette, forcs de rtrograder, crasrent et l quelques pieds, et enfon- crent droite et gauche quelques ctes dans la foule. Les femmes criaient, les hommes juraient; ceux qui pou- vaient fuir fuyaient en se renversant les uns sur les autres. Les Lorrains ! les Lorrains ! cria une voix au milieu de tout ce tumulte. Le cri le plus terrible, emprunt an ple vocabulaire de la peur, n'et pas produit un effet plus prompt et plus dcisif que ce cri : Les Lorrains ! ! ! Eh bien! voyez-vous? voyez-vous? s'cria Miton trem- blant, les Lorrains, les Lorrains, fuyont ? Fuir, et o cela ? demanda Friard, 8 t. ES QUAHANTR-CINU Dans cet enclos, s'cria Miton en se dchirant les mains pour saisir les pines de cette haie contre laquelle tait moelleusement assis l'inconnu. Dans cet enclos, dit Friard; cela vous est plus ais dire qu' faire, matre Miton. Je ne vois pas de trou pour entrer dans cet enclos, et vous n'avez pas la prtention de franchir cette haie qui est plus haute que moi. Je tcherai, dit Miton, je tacherai. Et il fit de nouveaux efforts. Ah ! prenez donc garde, ma bonne femme ! cria Friard du ton de dtresse d'un homme qui commence perdre la tte, votre ne me marche sur les talons. Ouf! monsieur le cavalier, faites donc attention, votre cheval va ruer. Tudieu! charretier, mon ami, vous me fourrez le brancard de votre charrette dans les ctes. Pendant que matre Miton se cramponnait aux braneheg de la haie pour passer par-dessus, et que le compre Friard cherchait vainement une ouverture pour se glisser par-des- sous, l'inconnu s'tait lev, avait purement et simplement ouvert le compas de ses longues jambes, et d'un simple mouvement, pareil celui que fait un cavalier pour se mettre en selle, il avait enjamb la haie sans qu'une seule branche effleurt son haut-de-chausses. Matre Miton l'imita en dchirant le sien en trois endroits: mais il n'en fut point ainsi du compre Friard qui, ne pouvant passer ni par-dessous ni par-dessus, et, de plus en plus menac d'tre cras par la foule, poussait des cris dchirants, lorsque l'inconnu allongea son grand bras, le saisit la fois par sa fraise et par le collet de son pourpoint, et, l'enlevant, le transporta de l'autre ct de la haie avec la mme facilit qu'il et fait d'un enfant. Oh! oh! oh! s'cria matre Miton, rjoui de ce sp tacle, et suivant des yeux l'ascension et la descente de s ami matre Friard, vous avez l'air de l'enseigne du Gra Absalon. Ouf! s'cria Friard en touchant le sol, que j'aie l'air vee LES QUARANTE-CINQ tout ce que vous voudrez, me voil de l'autre ct de la haie, et grce monsieur. Puis, se redressant pour regarder l'inconnu la poitrine duquel il atteignait peine : Ah! monsieur, continua-t-il, que d'actions de grces! Monsieur, vous tes un vritable hercule, parole d'honneur, foi de Jean Friard! Votre nom. monsieur, le nom de mon sauveur, le nom de mon... ami? Et le brave homme pronona en effet ce dernier mot avec l'effusion d'un cur profondment reconnaissant. Je m'appelle Briquet, monsieur, rpondit l'inconnu, Robert Briquet, pour vous servir. Et vous m'avez dj considrablement servi, monsieur Robert Briquet, j'ose le dire; oh! ma femme vous bnira. Mais, propos, ma pauvre femme! Oh! mon Dieu, mon Dieu! elle va tre touffe dans cette foule. Ah! maudits Suisses, qui ne sont bons qu' faire craser les gens! Le compre Friard achevait peine cette apostrophe, qu'il sentit tomber sur son paule une main lourde comme celle d'une statue de pierre. Il se retourna pour voir quel tait l'audacieux qui prenait avec lui une pareille libert. Cette main tait celle d'un Suisse. Foulez-fous qu'on vous assomme, mon bedit ami? dit le robuste soldat. Ah ! nous sommes cerns ! s'cria Friard. Sauve qui peut! ajouta Miton. Et tous deux, grce la haie franchie, avant l'espace devant eux, gagnrent le large, poursuivis par le regard rail- leur et le rire silencieux de l'homme aux longs bras et aux longues jambes qui, les ayant perdus de vue, s'approcha du Suisse qu'on venait de placer l en vedette. La main est bonne, compagnon, dit-il, ce qu'il parat? Mais foui, moussieu. pas mauvaise, pas mauvaise. Tant mieux, car c'est chose importante, surtout si les Lorrains venaient, comme on le dit. 10 LES QUARANTE-CINQ Ils ne fienncnt bas. Non ? Bas di tout. D'o vient donc alors que l'on ferme cette porte? Je ne comprends pas. Fous bas besoin di gombrendre, rpliqua le Suisse en riant aux clats de sa plaisanterie. C'tre chuste, mon gamarate, trs chuste, dit Robert Briquet, merci. Et Robert Briquet s'loigna du Suisse pour se rapprocher d'un autre groupe, tandis que le digne Uelvtien, cessant de rire, murmurait : Bei Gott !... Ich glaube er spottet meiner. Was ist das fur ein Mann, der sich erlaubt einen Schweizer seiner kniglichen Majestaet auszulachen? Ce qui, traduit en franais, voulait dire : Vrai Dieu ! je crois que c'est lui qui se moque de moi. Qu'est-ce que c'est donc que cet homme qui ose se moquer d'un Suisse de Sa Majest? (I CE QUI SE PASSAIT A L'EXTRIEUR DE LA PORTE SAINT-ANTOINE Un de ces groupes tait form d'un nombre considrable de citoyens surpris hors de la ville par cette fermeture inat- tendue des portes. Ces citadins entouraient quatre ou cinq cavaliers d'une tournure fort martiale et que la clture de ces portes gnait fort, ce qu'il parat, car ils criaient de tous leurs poumons : La porte ! la porte ! Lesquels cris, rpts par tous les assistants ai LES QUARAME-CINij H recrudescences d'emportement, occasionnaient, dans ces moments-l, un bruit d'enfer. Robert Briquet s'avana vers ce groupe, et se mit crier plus haut qu'aucun de ceux qui le composaient : La porte ! la porte ! \\ en rsulta qu'un des cavaliers, charm de cette puis- sance vocale, se retourna de son ct, le salua et lui dit : N'est-ce pas honteux, monsieur, qu'on ferme une porte de ville en plein jour, comme si les Espagnols ou les Anglais assigeaient Paris? Robert Briquet regarda avec attention celui qui lui adres- sait la parole et qui tait un homme de quarante quarante- cinq ans. Cet homme, en outre, paraissait tre le chef de trois ou quatre autres cavaliers qui l'entouraient. Cet examen donna sans doute confiance Robert Briquet, car aussitt il s'inclina son tour et rpondit : Ah ! monsieur, vous avez raison, dix fois raison, vingt fois raison; mais, ajouta-t-il, sans tre trop curieux, ose- rais-je vous demander quel motif vous souponnez cette mesure ? Pardieu t dit un assistant, la crainte qu'ils ont qu'on ne leur mange leur Salcde. Cap de Bious ! dit une voix ; triste mangeaille 1 Robert Briquet se retourna du ct d'o venait cette voix dont l'accent lui indiquait un Gascon renforc, et il aperut un jeune homme de vingt ou vingt-cinq ans qui appuyait sa main sur la croupe du cheval de celui qui lui avait paru le chef des autres. Le jeune homme tait nu-tte; sans doute il avait perdu son chapeau dans la bagarre. Matre Briquet paraissait un observateur; mais, en gnral, ses observations taient courtes ; aussi dtourna-t-il rapide- ment son regard du Gascon, qui sans doute lui parut sans linportance, pour le ramener sur le cavalier. Mais, dit-il, puisqu'on annonce que ce Salcde appar- i2 LES '.H A l; W I K Cl \... tient M. de Guise, ce n'est dj point un si mauvais ragot. Bah ! on dit cela? reprit le Gascon curieux ouvrant de grandes oreilles. Oui, sans doute, on dit cela, rpondit le cavalier en haussant les paules : mais par le temps qui court, on dit tant de sornettes! Ah! ainsi, hasarda Briquet avec son il interrogateur et son sourire narquois, ainsi, vous croyez, monsieur, que Salcde n'est point M. de Guise ? Non seulement je le crois, mais j'en suis sr, rpondit le cavalier. Puis comme il vit que Robert Briquet, en se rapprochant de lui, faisait un mouvement qui voulait dire : Ah bah ! et sur quoi appuyez-vous cette certitude ? Il continua : Sans doute : si Salcde et t au duc, le duc ne l'et pas laiss prendre, ou tout au moins ne l'et pas laiss amener ainsi de Bruxelles Paris, pieds et poings lis, sans faire au moins en sa faveur une tentative d'enlvement. Une tentative d'enlvement, reprit Briquet, c'tait bien hasardeux; car enfin, qu'elle russt ou qu'elle chout, du moment o elle venait de la part de M. de Guise, M. de Guise avouait qu'il avait conspir contre le duc d'Anjou. M. de Guise, reprit schement le cavalier, n'et point t retenu par cette considration, j'en suis sr, et, du moment o il n'a ni rclam ni dfendu Salcde, c'est que Salcde n'est point lui. Cependant, excusez si j'insiste, continua Briquet; mais ce n'est pas moi qui invente; il parat certain que Salcde a parl. O cela? devant les juges? Non, pas devant les juges, monsieur, la torture. N'est-ce donc pas la mme chose ? demanda matre Robert Briquet, d'un air qu'il essayait inutilement de rendre naf. 1. ES QUARANTE-CINQ 13 Non, certes, ce n'est pas la mme chose, il s'en faut : d'ailleurs, on prtend qu'il a parl, soit ; mais on ne rpte point ce qu'il a dit. Vous m'excuserez encore, monsieur, reprit Robert Bri- quet : on le rpte, et trs longuement mme. Et qu'a-t-il dit ? voyons ! demanda avec impatience le civalier; parlez, vous qui tes si bien instruit. Je ne me vante pas d'tre bien instruit, monsieur, puisque je cherche au contraire m'instruire prs de vous, rpondit Briquet. Voyons! entendons-nous dit le cavalier avec impa- tience : vous avez prtendu qu'on rptait les paroles de Salcde; ses paroles, quelles sont-elles? dites. Je ne puis rpondre, monsieur, que ce soient ses propres paroles, dit Robert Briquet qui paraissait prendre plaisir pousser le cavalier. Mais, enfin, quelles sont celles qu'on lui prte ? On prtend qu'il a avou qu'il conspirait pour M. de Guise. Contre le roi de France, sans doute? Toujours mme chanson ! Non pas contre Sa Majest le roi de France, mais bien contre Son Altesse monseigneur le duc d'Anjou. S'il a avou cela... Eh bien? demanda Robert Briquet. Eh bien! c'est un misrable! dit le cavalier en fron- ant le sourcil. Oui, dit tout bas Robert Briquet; mais s'il a fait ce qu'il a avou, c'est un brave homme. Ah! monsieur, les brodequins, l'estrapade et le coquemar font dire bien des choses aux honntes gens. Hlas! vous dites l une grande vrit, monsieur, dit le cavalier en se radoucissant et en poussant un soupir. Bah! interrompit le Gascon qui, en allongeant la tte dans la direction de chaque interlocuteur, avait tout entendu; bah! brodequins, estrapade, coquemar, belle 14 LES QURANTE-CIMJ misre que tout cela ! Si ce Salcde a parl, c'est un coquin, et son patron un autre. Oh! oh! fit le cavalier ne pouvant rprimer un sou- bresaut d'impatience, vous chantez bien haut, monsieur le Gascon. Moi ? Oui, vous. Je chante sur le ton qu'il me plat, cap de Bious !. tant pis pour ceux qui mon chant ne plat pas. Le cavalier fit un mouvement de colre. Du calme! dit une voix douce en mme temps qu'im- prative, dont Robert Briquet chercha vainement recon- natre le propritaire. Le cavalier parut faire un effort sur lui-mme; cepen- dant il n'eut pas la puissance de se contenir tout fait. Et connaissez-vous bien ceux dont vous parlez, mon- sieur? demanda-t-il au Gascon. Si je connais Salcde ? Oui. Pas le moins du monde. Et le duc de Guise ? Pas davantage. Et le duc d'Alenon ? Encore moins. Savez-vous que M. de Salcde est un brave ? Tant mieux; il mourra bravement alors. Et que M. de Guise, quand il veut conspirer, conspire lui-mme ? Gap de Bious ! que me fait cela ? Et que M. le duc d'Anjou, autrefois M. d'Alenon, a fait tuer ou laiss tuer quiconque s'est intress lui : La Mole, Goconnas, Bussy et le reste ? Je m'en moque. Comment ! vous vous en moquez ? Mayneville ! Mayneville ! murmura la mme voix. Sans doute, je m'en moque. Je ne sais qu'une chose, LES QUARAfTK-CIKQ {"> moi. snng-diou ! j'ai affaire Paris aujourd'hui mme, ce matin, et cause de cet enrag de Salcde. on me ferme les portes au nez. Cap de Bious ! ce Salcde est un bltre, et ncore tous ceux qui, avec lui, sont cause que les portes >ont fermes au lieu d'tre ouvertes. Oh ! oh ! voici un rude Gascon, murmura Robert Bri- (uet, et nous allons voir sans doute quelque chose de cirieiiY. Mais cette chose curieuse laquelle s'attendait le bourgeois n'arrivait aucunement. Le cavalier, qui cette dernire apostrophe avait fait monter le sang au visage, baissa le nez, se tut et avala sa colre. Au fait, vous avez raison,, dit-il, foin de tous ceux qui ions empchent d'entrer Paris ! Oh ! oh ! se dit Robert Briquet, qui n'avait perdu ni les mances du visage du cavalier, ni les deux appels qui avaient 3t faits sa patience; ah I ahl il parat que je verrai une chose plus curieuse encore que celle . laquelle je m'atten- dais. Comme il faisait cette rflexion, un son de trompe reten- tit, et presque aussitt les Suisses, fendant toute cette foule avec leurs hallebardes, comme s'ils dcoupaient un gigan- tesque pt de mauviettes, sparrent les groupes en deux morceaux compacts qui s'allrent aligner de chaque ct du chemin, en laissant le milieu vide. Dans ce milieu, l'officier dont nous avons parl, et la garde duquel la porte paraissait confie, passa avec son che- val, allant et revenant; puis, aprs un moment d'examen qui ressemblait un dfi, il ordonna aux troupes de sonner. Ce qui fut excut l'instant mme, et fit rgner dans toutes les masses un silence qu'on et cru impossible aprs tant d'agitation et de vacarme. Alors le crieur, avec sa tunique fleurdelise, portant sur sa poitrine un cusson aux armes de Paris, s'avana, un papier la main, et lut de cette voix nasillard* tonte parti- culire aux crieurs : 46 LES QUARANTE-CINQ Savoir faisons notre bon peuple de Paris et des envi- rons que les portes seront closes d'ici une heure de releve, et que nul ne pntrera dans la ville avant cette heure, et cela par la volont du roi et par la vigilance de M. le prvf de Paris. Le crieur s'arrta pour reprendre haleine. Aussitt l'as sistance profita de cette pause pour tmoigner son tor- nement et son mcontentement par une longue hue, qie le crieur, il faut lui rendre cette justice, soutint sans sour- ciller. L'officier fit un signe impratif avec la main, et aussitt le silence se rtablit. Le crieur continua sans trouble et sans hsitation, comme si l'habitude l'avait cuirass contre ces manifestations l'une desquelles il venait d'tre en butte. Seront excepts de cette mesure ceux qui se prsente- ront porteurs d'un signe de reconnaissance, ou qui seron; bien et dment appels par lettres et mandats. Donn en l'htel de la Prvt de Paris, sur l'ordre exprs de Sa Majest, le 26 octobre de l'an de grce 1585. Trompes, sonnez ! Les trompes poussrent aussitt leurs rauques aboiements. A peine le crieur eut-il cess de parler que, derrire la haie des Suisses et des soldats, la foule se mit onduler comme un serpent dont les anneaux se gonflent et se tor- dent. Que signifie cela ? se demandait-on chez les plus pai- sibles; sans doute encore quelque complot ! Oh! oh! c'est pour nous empcher d'entrer Paris, sans nul doute, que la chose a t combine ainsi, dit en parlant voix basse ses compagnons le cavalier qui avait support avec une si trange patience les rebuffades du Gas- con; ces Suisses, ce crieur, ces verrous, ces trompes, c'est pour nous; sur mon me, j'en suis fier. Place ! place ! vous autres ! cria l'officier qui comman- dait le dtachement. Mille diables ! vous voyez bien que vous LES QUARANTE-CINQ 47 empchez de passer ceux qui ont le droit de se faire ouvrir ies portes. Cap de Bious ! j'en sais un qui passera quand tous les bourgeois de la terre seraient entre lui et la barrire, dit, en jouant des coudes, ce Gascon qui, par ses rudes rpliques, s'tait attir l'admiration de matre Robert Briquet. Et, en effet, il fut en un instant dans l'espace vide qui s'tait form, grce aux Suisses, entre les deux haies des spectateurs. Qu'on juge si les yeux se portrent avec empressement et curiosit sur un homme, favoris ce point d'entrer quand il tait enjoint de demeurer dehors. .Mais le Gascon s'inquita peu de tous ces regards d'envie ; il se campa firement en faisant saillir travers son maigre pourpoint vert tous les muscles de son corps, qui semblaient autant de cordes tendues par une manivelle intrieure. Ses poignets, secs et osseux, dpassaient de trois bons pouces ses manches rpes; il avait le regard clair, les cheveux jaunes et crpus soit de nature, soit de hasard, car la poussire entrait pour un bon dixime dans leur couleur. Ses pieds, grands et souples, s'emmanchaient des chevilles nerveuses et sches comme celles d'un daim. A l'une de ses mains, une seule, il avait pass un gant de peau brod, tout surpris de se voir destin protger cette autre peau plus rude que la sienne; de son autre main il agitait une baguette de cou- drier. Il regarda un instant autour de lui; puis, pensant que l'officier dont nous avons parl tait la personne la plus considrable de cette troupe, il marcha droit lui. Celui-ci le considra quelque temps avant de lui parler. Le Gascon, sans se dmonter le moins du monde, en fit autant. Mais vous avez perdu votre chapeau, ce me semble ? lui dit-il. Oui, monsieur. Est-ce dans la foule ? Non, je venais de recevoir une lettre de ma maitresse. 48 LES QUARANTE-CINQ Je la lisnis, cap do Rions ! prs do la rivire, a un quart do lieue d'ici, quand tout coup un coup de vent m'enlve lettre et chapeau. Je courus aprs la lettre, quoique le bou- ton de mon chapeau ft un seul diamant. Je rattrapai ma lettre; mais, quand je revins au chapeau, le vent l'avait emport dans la rivire, et la rivire dans Paris ... Il fera la fortune de quelque pauvre diable; tant mieux t De sorte que vous tes nu-tte ? Ne trouve-t-on pas de chapeau Paris, cap de liions ! j'en achterai un plus magnifique, et j'y mettrai un diamant deux fois gros comme le premier. L'officier haussa imperceptiblement les paules; mais, si imperceptible que ft ce mouvement, il n'chappa point au Gascon. S'il vous plat? fit-il. Vous avez une carte ? demanda l'officier. Certes que j'en ai une, et plutt deux qu'une. Une seule suffira si elle est en rgle. Mais je ne me trompe pas, continua le Gascon en ouvrant des yeux normes; ehl non, cap de Bious! je ne me trompe pas; j'ai le plaisir de parler monsieur de Loignac? C'est possible, monsieur, rpondit schement l'officier, visiblement peu charm de cette reconnaissance. A monsieur de Loignac, mon compatriote 1 Je ne dis pas non. Mon cousin ! C'est bon, votre carte ? La voici. Le Gascon tira de son gant la moiti d'une carte dcoupe avec art. Suivez-moi, dit Loignac sans regarder la carte, vous et vos compagnons, si vous en avez; nous allons vrifier les laissez-passer. Et il alla prendre poste prs de la porte. Le Gascon tte nue suivit. Cinq autres individus suivirent le Gascon tte nue. Les quarante-cinq 1 Le premier tait couvert d'une magnifique cuirasse si merveilleusement travaille, qu'on et cru qu'elle sortait des mains de Benvenulo Cellini. Cependant, comme le patron sur lequel cette cuirasse avait t faite avait un peu pass de mode, cette magnificence veilla plutt le rire que l'ad- miration. Il est vrai qu'aucune autre partie du costume de l'individu porteur de cette cuirasse ne rpondait la splendeur presque royale du prospectus. Le second qui embota le pas tait suivi d'un gros laquais grisonnant, et, maigre et hl comme il l'tait, semblait le prcurseur de don Quichotte, comme son serviteur pouvait passer pour le prcurseur de Sancho. Le troisime parut portant un enfant de dix mois entre ses bras, suivi d'une femme qui se cramponnait sa cein- ture de cuir, tandis que deux autres enfants, l'un de quatre ans, l'autre de cinq, se cramponnaient la robe de la femme. Le quatrime apparut boitant et attach une longue pe. Enfin, pour clore la marche, un jeune homme d'une belle mine s'avana sur un cheval noir, poudreux, mais d'une belle race. Celui-l, prs des autres, avait l'air d'un roi. Forc de marcher assez doucement pour ne point dpasser ses collgues, peut-tre d'ailleurs intrieurement satisfait de ne point marcher trop prs d'eux, ce jeune homme demeura un instant sur les limites de la haie forme par le peuple. En ce moment il se sentit tirer par le fourreau de son pe, et se pencha en arrire. Celui qui attirait son attention par cet attouchement tait un jeune homme aux cheveux noirs, l'il tincelant, petit, fluet, gracieux, et les mains gantes. Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda notre cavalier. - Monsieur, une grce. 20 UANTE-ClNij Parlez, mais parlez vite, je vous prie : vous voyez que l'on m'attend. J'ai besoin d'entrer en ville, monsieur, besoin imp- rieux, comprenez-vous?... De votre cot, vous tes seul, et avez besoin d'un page qui fasse encore honneur votre bonne mine. Eh bien ? Eh bienl donnant, donnant : faites-moi entrer, je serai votre page. Merci, dit le cavalier; mais je ne veux tre servi par personne. Pas mme par moi? demanda le jeune homme avec un si trange sourire que le cavalier sentit se fondre l'enve- loppe glace o il avait tent d'enfermer son cur. Je voulais dire que je ne pouvais pas tre servi. Oui, je sais que vous n'tes pas riche, monsieur Ernau- ton de Garmainges, dit le jeune page. Le cavalier tressaillit; mais, sans faire attention ce tressaillement, l'enfant continua : Aussi ne parlerons-nous pas de gages, et c'est vous, au contraire, si vous m'accordez ce que je vous demande, qui serez pay, et cela au centuple des services que vous m'aurez rendus; laissez-moi donc vous servir, je vous prie, en songeant que celui qui vous prie a ordonn quelquefois. Le jeune homme lui serra la main, ce qui tait bien familier pour un page ; puis se retournant vers le groupe de cavaliers que nous connaissons dj : Je passe, moi, dit-il, c'est le plus important; vous, Mayneville, tchez d'en faire autant par quelque moyen que ce soit. Ce n'est pas tout que vous passiez, rpondit le gentil- homme ; il faut qu'il vous voie. Oh! soyez tranquille, du moment o j'aurai franchi cette porte, il me verra. N'oubliez pas le signe con vertu. Deux doigts sur la bouche, n'est-ce pas? LES QUARANTE- CI NO -1 *- Oui; maintenant que Dieu vous aide ! Eh bien! ft le matre du cheval noir, mons le page, nous dcidons-nous ? Me voici, matre, rpondit le jeune homme. Et il sauta lgrement en croupe derrire son compagnon, qui alla rejoindre les cinq autres lus occups exhiber leurs cartes et justifier de leurs droits. Ventre de biche! dit Robert Briquet qui les avait suivis des jeux, voil tout un arrivage de Gascons, ou le diable m'emporte 1 III LA REVUE Cet examen que devaient passer les six privilgis que nous avons vus sortir des rangs du populaire pour se rappro- cher de la porte, n'tait ni bien long, ni bien compliqu. Il s'agissait de tirer une moiti de carte de sa poche et de la prsenter l'officier, lequel la comparait une autre moiti, et si, en la rapprochant, ces deux moitis s'embo- taient et faisaient un tout, les droits du porteur de la carte taient tablis. Le Gascon tte nue s'tait approch le premier. Ce fut en consquence par lui que la revue commena. Votre nom ? demanda l'officier. Mon nom, monsieur l'officier? il est crit sur cette carte, sur laquelle vous verrez encore autre chose. N'importe ! votre nom ? rpta l'officier avec impa- tience; ne savez-vous pas votre nom? Si fait, je le sais, cap de Bious! et je l'aurais oubli que vous pourriez me le dire, puisque nous sommes compa- triotes et mme cousins. i RANTE'CI.VO Votre nom ? mille diables 1 Croyez-vous que j'aie du temps perdre en reconnaissances? C'est bon. Je me nomme Perducas de Pincornay. Perducas de Pincornay ? reprit M. de Loignac, qui nous donnerons dsormais le nom dont l'avait salu son compatriote. Puis jetant les yeux sur la carte : Perducas de Pincornay, 26 octobre 4585, midi prcis. Porte Saint-Antoine, ajouta le Gascon, en allongeant son doigt noir et sec sur la carte. Trs bien! en rgle; entrez, fit If. de Loignac pour couper court tout dialogue ultrieur entre lui et son com- patriote. A vous, maintenant, dit-il au second. L'homme la cuirasse s'approcha. Votre carte ? demanda Loignac. Eh quoi ! monsieur de Loignac, s'cria celui-ci, ne reconnaissez-vous point le fils de l'un de vos amis d'enfance que vous avez fait sauter vingt fois sur vos genoux ? Non. Pertinax de Montcrabeau, reprit le jeune homme avec tonnement; vous ne me reconnaissez pas ? Quand je suis de service, je ne reconnais personne; monsieur. Votre carte ? Le jeune homme la cuirasse tendit sa carte. Pertinax de Montcrabeau, 25 octobre, midi prcis, porte Saint Antoine. Passez. Le jeune homme passa, et, un peu tourdi de la rception, alla rejoindre Perducas, qui attendait l'ouverture de la porte. Le troisime Gascon s'approcha; c'tait le Gascon la femme et aux enfants. Votre carte ? demanda Loignac. Sa main obissante plongea aussitt dans une petite gibe- cire de peau de chvre qu'il portait au ct droit. Mais ce fut inutilement : embarrass qu'il tait par l'en- fant qu'il portait dans ses bras, il ne trouva point le papier qu'on lui demandait. LRS QDABANTK-CIHQ 23 Que diable faites-vous de cet enfant, monsieur ? vous voyez bien qu'il vous gne. C'est mon fils, monsieur de Loignac. Eh bien ! dposez votre fils terre. Le Gascon obit : l'enfant se mit hurler. Ah i vous tes donc mari ? demanda Loignac. Oui, monsieur l'officier. A vingty'-ans? On se marie jeune chez nous, vous le savez bien, mon- sieur de Loignac, vous qui vous tes mari dix-huit. Bon ! fit Loignac, en voil encore un qui me connat. La femme s'tait approche pendant ce temps, et les enfants, pendus sa robe, l'avaient suivie. Et pourquoi ne serait-il point mari ? demanda-t-elle en se redressant et en cartant de son front hl ses cheveux noirs que la poussire du chemin y fixait comme une pte ; est-ce que c'est pass de mode de se marier Paris ? Oui, monsieur, il est mari, et voici encore deux autres enfants qui l'appellent leur pre. Oui, mais qui ne sont que les fils de ma femme, mon- sieur de Loignac, comme aussi ce grand garon qui se tient derrire; avancez, Militor, et saluez monsieur de Loignac. notre compatriote. Un garon de seize dix-huit ans, vigoureux, agile et res- semblant un faucon par son il rond et son nez crochu, s'approcha, les deux mains passes dans sa ceinture de buffle. Il tait vtu d'une bonne casaque de laine tricote, portait sur ses jambes musculeuses un haut-de-chausses en peau de chamois, et une moustache naissante ombrageait sa lvre la fois insolente et sensuelle. C'est Militor. mon beau-fils, monsieur de Loignac, le fils an de ma femme, qui est une Chavantrade. parente des Loignac, Militor de Chavantrade, pour vous servir. Saluez donc, Militor. Puis, se baissant vers l'enfant qui se roulait en criant sur la route : 24 LES QUARANTE-CINQ Tais-toi, Scipion, tais-toi, petit, ajouta-t-il tout en cher- chant sa carte dans toutes ses poches. Pendant ce temps, Militor, pour obir l'injonction de son pre, s'inclinait lgrement et sans sortir ses mains de sa ceinture. Pour l'amour de Dieu ! monsieur, votre carte ! s'cria Loignac impatient. Venez et m'aidez, Lardille, dit sa femme le Gascon tout rougissant. Lardille dtacha l'une aprs l'autre les deux mains cram- ponnes sa robe, et fouilla elle-mme dans la gibecire et dans les poches de son mari. Bien ! dit-elle, il faut que nous l'ayons perdue. Alors, je vous fais arrter, dit Loignac. Le Gascon devint pale. Je m'appelle Eustache de Miradoux, dit-il, et je me recommanderai de M. de Sainte-Maline, mon parent. Ah ! vous tes parent de Sainte-Maline? dit Loignac un peu radouci. 11 est vrai que, si on les coutait, ils sont parents de tout le monde ! Eh bien, cherchez encore, et sur- tout cherchez fructueusement. Voyez, Lardille, voyez dans les hardes de vos enfants, dit Eustache, tremblant de dpit et d'inquitude. Lardille s'agenouilla devant un petit paquet de modestes effets, qu'elle retourna en murmurant. Le jeune Scipion continuait de s'gosiller. Il est vrai que ses frres de mre, voyant qu'on ne s'occupait pas d'eux, s'amusaient lui entonner du sable dans la bouche. Militor ne bougeait pas; on et dit que les misres de la vie de famille passaient au-dessous ou au-dessus de ce grand garon sans l'atteindre. Eh ! fit tout coup M. de Loignac; que vois-je l-bas, sur la manche de ce dadais, dans une enveloppe de peau ? Oui, oui, c'est cela ! s'cria Eustache triomphant; c'est une ide de Lardille, je me le rappelle, maintenant; elle a cousu cette carte sur Militor. LES QUARANTE-CINQ 35 Pour qu'il portt quelque .chose, dit ironiquement Loignac. Fi 1 le grand veau ! qui ne tient mme pas ses bras ballants, dans la crainte de porter ses bras. Les lvres de Militor blmirent de colre, tandis que son visage se marbrait de rouge sur le nez, le menton et les sourcils. Un veau n'a pas de bras, grommela-t-il avec de mchants yeux, il a des pattes comme certaines gens de ma connaissance. La paix! dit Eustache; vous voyez bien, Militor. que M. de Loignac nous fait l'honneur de plaisanter avec nous. Non^ pardious ! je ne plaisante pas, rpliqua Loignac, et je veux au contraire que ce grand drle prenne mes paroles comme je les dis. S'il tait mon beau-fils, je lui ferais porter mre, frre, paquet, et, corbleu ! je monterais dessus le tout, quitte lui allonger les oreilles pour lui prou- ver qu'il n'est qu'un ne. Militor perdit toute contenance, Eustache parut inquiet ; mais sous cette inquitude perait je ne sais quelle joie de cette humiliation inflige son beau-fils. Lardille, pour trancher toute difficult et sauver son pre- mier-n des sarcasmes de M. de Loignac, offrit l'officier la carte, dbarrasse de son enveloppe de peau. M. de Loignac, la prit et lut : Eustache de Miradoux, 26 octobre, midi prcis, porte ^Saint-Antoine. Allez donc, dit-il, et voyez si vous n'ou- bliez pas quelqu'un de vos marmots, beaux ou laids. Eustache de Miradoux reprit le jeune Scipion entre ses bras, Lardille s'empoigna de nouveau sa ceinture, les deux enfants saisirent derechef la robe de leur mre, et cette grappe de famille, suivie du silencieux Militor, alla se ran- ger prs de ceux qui attendaient aprs l'examen subi. La peste! murmura Loignac entre ses dents en regar- dant Eustache ii.-i.inm Je veux voir, voir de prs, dit le page d'un ton si imp- rieux, qu'il tait facile de voir que cet ordre partait d'une bouche qui avait l'habitude du commandement. Ernauton obit. Serrez les chevaux, serrez les chevaux, dit le page; ne les quittez pas d'une semelle, ou nous n'arriverons pas. Mais avant qus nous n'arrivions, vous serez mis en morceaux. Ne vous inquitez pas de moi. En avant! en avant! Les chevaux vont ruer ! Empoignez la queue du dernier : jamais un cheval ne rue quand on le tient de la sorte. Ernauton subissait malgr lui l'influence trange de cet enfant; il obit, s'accrocha aux crins du cheval, tandis que de son ct le page s'attachait sa ceinture. Et au milieu de cette foule onduleuse comme une mer, pineuse comme un buisson, laissant ici un pan de leur man- teau, l un fragment de leur pourpoint, plus loin la fraise de leur chemise, ils arrivrent en mme temps que l'atte- lage, trois pas de l'chafaud sur lequel se tordait Salcde, dans les convulsions du dsespoir. Sommes-nous arrivs? murmura le jeune homme suffoquant et hors d'haleine, quand il sentit Ernauton s'ar- rler. Oui, rpondit le vicomte, heureusement, car j'tais au bout de mes forces. Je ne vois pas. Passez devant moi. Non, non, pas encore... Que fait-on? Des nuds coulants l'extrmit des cordes. Et lui, que fait-il? Qui, lui? Le patient. Ses yeux tournent autour de lui comme ceux de Tau- tour qui guette. Les chevaux taient assez prs de l'chafaud pour que les 46 LES QUARAXTd-ClttQ valets de l'excuteur attachassent aux pieds et aux poings de Salcde les traits fixs leurs colliers. Salcde poussa un rugissement quand il sentit autour de ses chevilles le rugueux contact des cordes, qu'un nud coulant serrait autour de sa chair. Il adressa alors un suprme, un indfinissable regard toute cette immense place, dont il embrassa les cent mille spectateurs dans le cercle de son rayon visuel. Monsieur, lui dit poliment le lieutenant Tanchon, vous plait-il de parler au peuple avant que nous ne procdions? Et il s'approcha de l'oreille du patient pour ajouter tout bas. Un bon aveu... pour la vie sauve. Salcde le regarda jusqu'au fond de l'me. Ce regard tait si loquent qu'il sembla arracher la vrit du cur de Tanchon et la fit remonter jusque dans ses yeux, o elle clata. Salcde ne s'y trompa point; il comprit que le lieutenant tait sincre et tiendrait ce qu'il promettait. Vous voyez, continua Tanchon, on vous abandonne; plus d'autre espoir en ce monde que celui que je vous offre. Eh bien ! dit Salcde avec un rauque soupir, faites faire silence, je suis prt parler. C'est une confession crite et signe que le roi exige. Alors dliez-moi les mains et donnez-moi une plume, je vais crire. Votre confession ? Ma confession, soit. Tanchon, transport de joie, n'eut qu'un signe faire; le cas tait prvu. Un archer tenait toutes choses prtes : il lui passa l'critoire, les plumes, le papier, que Tanchon dposa sur le bois mme de l'chafaud. En mme temps on lchait de trois pieds environ la corde qui tenait le poignet droit de Salcde, et on le soulevait sur l'estrade pour qu'il pt crire. LES QUARANTE-CINQ Salcde, assis enfin, commena par respirer avec force ei par faire usage de sa main pour essuyer ses lvres et rele- ver ses cheveux qui tombaient humides de sueur sur set genoux. Allons, allons, dit Tanchon, mettez-vous votre aise, et crivez bien tout. Oh ! n'ayez pas peur, rpondit Salcde en allongeant sa main vers la plume; soyez tranquille, je n'oublierai pas ceux qui m'oublient, moi. Et sur ce mot, il hasarda un dernier coup d'oeil. Sans doute le moment tait venu pour le page de se montrer, car, saisissant la main d'Ernauton : Monsieur, lui dit-il, par grce, prenez-moi dans vos aras et soulevez-moi au-dessus des ttes qui m'empchent -le voir. Ah mais, vous tes insatiable, jeune homme, en rit. Encore ce service, monsieur. Vous abusez. Il faut que je voie le condamn, entendez-vous? Il faut que je le voie. Puis, comme Ernauton ne rpondait pas assez vivement sans doute l'injonction : Par piti, monsieur, par grce! dit-il, je vous en sup- plie! L'enfant n'tait plus un tyran fantasque, mais un sup- pliant irrsistible. Ernauton le souleva dans ses bras, non sans quelque ton- nement de la dlicatesse de ce corps qu'il serrait entre ses mains. La tte du page domina donc les autres ttes. Justement Salcde venait de saisir la plume en achevant sa revue circulaire. Il vit cette figure du jeune homme et demeura stupfait. En ce moment les deux doigts du page s'appuyrent sur ses lvres. Une joie indicible panouit aussitt le visage du 48 LES QUARANTE-CINQ patient; on et dit l'ivresse du mauvais riche quand Lazare laisse tomber une goutte d'eau sur sa langue aride. Il venait de reconnatre le signal qu'il attendait avec im- patience et qui lui annonait du secours. Salcde, aprs une contemplation de plusieurs secondes, rempara du papier que lui offrait Tanchon, inquiet de son hsitation, et il se mit crire avec une fbrile activit. Il crit! il crit ! murmura la foule. Il crit! rpta la reine-mre avec une joie mani- feste. Il crit! dit le roi; par la mordieu! je lui ferai grce. Tout coup Salcde s'interrompit pour regarder encore le jeune homme. Le jeune homme rpta le mme signe, et Salcde se remit crire. Puis, aprs un intervalle plus court, il s'interrompit encore pour regarder de nouveau. Cette fois le page fit signe des doigts et de la tte. Avez-vous fini? dit Tanchon qui ne perdait pas de vue son papier. Oui, fit machinalement Salcde. Signez, alors. Salcde signa sans jeter sur le papier ses jeux qui res- taient rivs sur le jeune homme. Tanchon avana la main vers la confession. Au roi, au roi seul ! dit Salcde. Et il remit le papier au lieutenant de robe courte, mais avec hsitation, et comme un soldat vaincu qui rend sa der- nire arme. Si vous avez bien avou tout, dit le lieutenant, vous tes sauf, monsieur de Salcde. Un sourire mlang d'ironie et d'inquitude se fit jour sur les lvres du patient, qui semblait interroger impatiemment son interlocuteur mystrieux. Enfin, Ernauton, fatigu, voulut dposer son gnant far- deau; il ouvrit les bras : le page glissa jusqu' terre. LES QUAR ANTI-CINQ Avec lui disparut la vision qui avait soutenu le condamn. Lorsque Salcde ne le vit plus, il le chercha des yeux; puis, comme gar : Eh bien! cria-t-il, eh bien! Personne ne lui rpondit. Eh! vite, vite, htez-vous! dit-il; le roi tient le papier, il va lire! Nul ne bougea. Le roi dpliait vivement la confession. Oh! mille dmons! cria Salcde, se serait-on jou de moi? Je l'ai cependant bien reconnue. C'tait elle, c'tait elle! A peine le roi eut-il parcouru les premires lignes qu'il parut saisi d'indignation. Puis il plit et s'cria : Oh! le misrable!... oh! le mchant homme! Qu'y a-t-il, mon fils? demanda Catherine. 11 y a qu'il se rtracte, ma mre ; il y a qu'il prtend n'avoir jamais rien avou. Et ensuite? Ensuite, il dclare innocents et trangers tous com- plots MM. de Guise. Au fait, balbutia Catherine, si c'est vrai ? 11 ment! s'cria le roi; il ment comme un paen! Qu'en savez-vous, mon fils? MM. de Guise sont peut- tre calomnis... Les juges ont peut-tre dans leur trop grand zle interprt faussement les dpositions. Eh! madame, s'cria Henri ne pouvant se matriser plus longtemps, j'ai tout entendu. Vous, mon fils? Oui, moi. Et quand cela, s'il vous plat ? Quand le coupable a subi la gne... j'tais derrire un rideau; je n'ai pas perdu une seule de ses paroles, et cha- cune de ses paroles m'entrait daus la tte comme un clou sous le marteau. 50 LES QUARANTE-CINQ Eh bien! faites-le parler avec la torture, puisque la tor- ture il lui faut; ordonnez que les chevaux tirent. Henri, emport par la colre, leva la main. Le lieutenant Tanchon rpta ce signe. Dj les cordes avaient t rattaches aux quatre mem- bres du patient : quatre hommes sautrent sur les quatre chevaux : quatre coups de fouet retentirent, et les quatre chevaux s'lancrent dans des directions opposes. Un horrible craquement et un horrible cri jaillirent ;\ la fois du plancher de l'chafaud. On vit les membres du mal- heureux Salcde bleuir, s'allonger et s'injecter de sang; sa face n'tait plus celle d'une crature humaine, c'tait le masque d'un dmon. Ah! trahison! trahison! cria-t-il. Eh bien! je vais par- ler, je veux parler, je veux tout dire! Ahl maudite duch... La voix dominait les hennissements des chevaux et les rumeurs de la foule; mais tout coup elle s'teignit. Arrtez! arrtez! cria Catherine. Il tait trop tard. La tte de Salcde, nagure roidie par la souffrance et la fureur, retomba tout coup sur le plan- cher de l'chafaud . Laissez-le parler, vocifra la reine mre. Arrtez, mais arrtez donc! L'il de Salcde tait dmesurment dilat, fixe, et plon- geant obstinment dans le groupe o tait apparu le page. Tanchon en suivait habilement la direction . Mais Salcde ne pouvait plus parler, il tait mort. Tanchon donna tout bas quelques ordres ses archers, qui se mirent fouiller la foule dans la direction indique par les regards dnonciateurs de Salcde. Je suis dcouverte, dit le jeune page l'oreille d'Er- nauton; par piti, aidez-moi, secourez-moi, monsieur; ils viennent! ils viennent! Mais que voulez-vous donc encore? Fuir : ne voyez-vous point que c'est moi qu'ils cher- chent? LS QIARANTE-CN'Q &1 Mais qui tes-vous donc? Une femme. . . Sauvez-moi ! protgez-moi ! Ernauton plit; mais la gnrosit l'emporta sur l'ton- nement et la crainte. Il plaa devant lui sa protge, lui fraya un chemin grands coups de pommeau de dague et la poussa jusqu'au coin de la rue du Mouton, vers une porte ouverte. Le jeune page s'lana et disparut dans cette porte qui semblait l'attendre et qui se referma derrire lui. Il n'avait mme pas eu le temps de lui demander son nom ni o il le retrouverait. Mais en disparaissant, le jeune page, comme s'il et devin sa pense, lui avait fait un signe plein de promesses. Libre alors, Ernauton se retourna vers le centre de la place, et embrassa d'un mme coup d'oeil l'chafaud et la loge royale. Salcde tait tendu roide et livide sur l'chafaud. Catherine tait debout, livide et frmissante dans la loge. Mon lls, dit-elle enfin en essuyant la sueur de son front, mon fils, vous ferez bien da changer votre matre de* hautes uvres, c'est un ligueur! Et quoi donc voyez-vous cela, ma mre? demanda Henri. Regardez, regardez I Eh bien! je regarde. Salcde n'a souffert qu'une tirade, et il est mort. Parce qu'il tait trop sensible la douleur. Non pas! non pas! fit Catherine avec un sourire de mpris arrach par le peu de perspicacit de son fils, mais parce qu'il a t trangl par-dessous l'chafaud avec une corde fine, au moment o il allait accuser ceux qui le lais- sent mourir. Faites visiter le cadavre par un savant docteur, et vous trouverez, j'en suis sre, autour de son cou le cercle que la corde y aura laiss. Vous avez raison, dit Henri, dont les yeux tincelrent un instant, mon cousin de uise est mieux servi que -moi. 02 I K i:i\n Chut! chut! mon fils, dit Catherine, pas d'clat, on se moquerait de nous; car cette fois encore c'est partie perdue. Joyeuse a bien fait d'aller s'amuser autre part, dit le roi; on ne plus compter sur rien en ce monde, mme sur les supplices. Partons, mesdames, partons! VI LES nEUX JOYEUSE MM. de Joyeuse, comme nous l'avons vu, s'taient dro- bs pendant toute cette scne par les derrires de l'Htel de Ville, et laissant aux quipages du roi leurs laquais qui les attendaient avec des chevaux, ils marchaient cte cte dans les rues de ce quartier populeux, qui, ce jour-l, taient dsertes, tant la place de Grve avait t vorace de specta- teurs. Une fois dehors ils avaient march se tenant par le bras, mais sans s'adresser la parole. Henri, si joyeux nagure, tait proccup et presque sombre. Anne semblait inquiet et comme embarrass de ce silence de son frre. Ce fut lui qui rompit le premier le silence. Eh bien! Henri, demanda-t-il, o me conduis-tu? Je ne vous conduis pas, mon frre, je marche devant moi, rpondit Henri, comme s'il se rveillait en sursaut. Dsirez-vous aller quelque part, mon frre? Et toi? Henri sourit tristement. Ohl moi, dit-il, peu m'importe o je vais. Tu vas cependant quelque part chaque soir, dit Anne, car chaque soir tu sors la mme heure pour ne rentrer LE* (H AKANTE-<. i.\u qu'assez avant dans la nuit, et parfois pour ne pas rentrer du tout. Me questionnez-vous, mon frre? demanda Henri avec une charmante douceur mle d'un certain respect pour son an. Moi, te questionner? dit Anne, Dieu m'en prserve! les secrets sont ceux qui les gardent. Quand vous le dsirerez, mon frre, rpliqua Henri, je n'aurai pas de secrets pour vous ; vous le savez bien. Tu n'auras pas de secrets pour moi, Henri? Jamais, mon frre; n'tes-vous pas la fois mon sei- gneur et mon ami? Dame! je pensair que tu en avais avec moi, qui ne suis qu'un pauvre laque; je pensais que tu avais notre savant frre, ce pilier de la thologie, ce flambeau de la religion, ce docte architecte de cas de conscience de la cour, qui sera cardinal un jour, que tu te confiais lui, et que tu trouvais en lui la fois confession, absolution, et qui sait?... et con- seil ; car, dans notre famille, ajouta Anne en riant, on est bon tout, tu le sais : tmoin notre trs cher pre. Henri du Bouchage saisit la main de son frre et la lui serra affectueusement. Vous tes pour moi plus que directeur, plus que con- fesseur, plus que pre, mon cher Anne, dit-il, je vous rpte que vous tes mon ami. Alors, mon ami, pourquoi, de gai que tu tais, t'ai-je vu peu peu devenir triste, et pourquoi, au lieu de sortir le jour, ne sors-tu plus maintenant que la nuit? Mon frre, je ne suis pas triste, rpondit Henri en souriant. Qu'es-tu donc? Je suis amoureux. Bon! et cette proccupation? Vient de ce que je pense sans cesse mon amour. Et tu soupires en me disant cela? Oui. &l LES QUARaNE-CWO Tu soupires, toi, Henri, comte du Bouchage, toi le frre de Joyeuse, toi que les mauvaises langues appellent le troi- sime roi de France... tu sais que M. de Guise est le second, si toutefois ce n'est pas le premier... toi qui es riche, toi qui es beau, toi qui seras pair de France comme moi et duc comme moi la premire occasion que j'en trouverai; tu es amoureux, tu penses et tu soupires; tu soupires, toi qui as pris pour devise : Hilariter (joyeusement)! Mon cher Anne, tous ces dons du pass ou toutes ces promesses de l'avenir n'ont jamais compt pour moi au rang des choses qui devaient faire mon bonheur. Je n'ai point d'ambition. C'est--dire que tu n'en as plus. Ou du moins que je ne poursuis pas les choses dont vous parlez. En ce moment peut-tre ; mais plus tard tu y revien- dras. Jamais, mon frre. Je ne dsire rien. Je ne veux rien. Et tu as tort, mon frre. Quand on s'appelle Joyeuse, c'est--dire un des plus beaux noms de France; quand on a son frre favori du roi, on dsire tout, on veut tout, et l'on a tout. Henri baissa mlancoliquement et secoua sa tte blonde. Voyons, dit Anne, nous voici bien seuls, bien perdus. Le diable m'emporte 1 nous avons pass l'eau, si bien que nous voil sur le pont de La Tournelle, et cela, sans nous en tre aperus. Je ne crois pas que sur cette grve isole, par cette bise froide, prs de cette eau verte, personne vienne nous couter. As-tu quelque chose de srieux me dire, Henri ? Rien, rien, sinon que je suis amoureux, et vous le savez dj, mon frre, puisque tout l'heure je vous l'ai avou. Mais, que diable! ce n'est point srieux, cela, dit Anne en frappant du pied. Moi aussi, par le pape! je suis amou- reux. LES QUARANTE-CINQ 5-J Pas comme moi, mon frre. Moi aussi, je pense quelquefois ma matresse. Oui, mais pas toujours. Moi aussi, j'ai des contrarits, des chagrins mme. Oui, mais vous avez aussi des joies, car on vous aime. Oh! j'ai de grands obstacles aussi; on exige de moi de grands mystres. On exige? Vous avez dit : On exige, mon frre? Si votre matresse exige, elle est vous. Sans doute qu'elle est moi, c'est--dire moi et M. de Mayenne; car, confidence pour confidence, Henri : j'ai justement la matresse de ce paillard de Mayenne, une fille folle de moi, qui quitterait Mayenne l'instant mme, si elle n'avait peur que Mayenne ne la tut : c'est son habi- tude de tuer les femmes, tu sais. Puis je dteste ces Guise, et cela m'amuse... de m'amuser aux dpens de l'un d'eux. Eh bien! je te le dis, je te le rpte, j'ai parfois des con- traintes, des querelles, mais je n'en deviens pas sombre comme un chartreux pour cela : je n'en ai pas les yeux gros. Je continue de rire, sinon toujours, au moins de temps en temps. Voyons, dis-moi qui tu aimes, Henri : ta matresse est-elle belle au moins? Hlas! mon frre, ce n'est point ma matresse. Est-elle belle? Trop belle. Son nom ? Je ne le sais pas. Allons donc! Sur l'honneur. Mon ami, je commence croire que c'est plus dange- reux encore que je ne pensais. Ce n'est point de la tristesse, par le pape! c'est de la folie. Elle ne m'a parl qu'une seule fois, ou plutt elle n'a parl qu'une seule fois devant moi, et depuis ce temps, je n'ai pas mme entendu le son de sa voix. Et tu ne t'es pas inform? B6 LES QUARANTE-CINQ A qui? Comment! qui? aux voisins. Elle habite une maison elle seule et personne ne !a connat. Ah ! mais, est-ce une ombre? C'est une femme grande et belle comme une nymphe, srieuse et grave comme l'ange Gabriel. Comment l'as-tu connue? o l'as-tu rencontre? Un jour je poursuivais une jeune fille au carrefour de la Gypecienne; j'entrai dans le petit jardin qui attient l'glise, il y a l un banc sous les arbres. tes-vous jamais entr dans ce jardin, mon frre? Jamais; n'importe, continue; il y a l un banc sous des arbres, aprs? L'ombre commenait s'paissir; je perdis de vue la jeune fille, et, en la cherchant, j'arrivai ce banc. Va, va, j'coute. Je venais d'entrevoir un vtement de femme de ce ct, j'tendis les mains. Pardon, monsieur, me dit tout coup la voix d'un homme que je n'avais pas aperu, pardon. Et la main de cet homme m'carta doucement mais avec fermet. Il osa te toucher, Joyeuse? coute : cet homme avait le visage cach dans une sorte de froc, je le pris pour un religieux; puis il m'imposa par le ton affectueux et poli de son avertissement, car en mme temps qu'il me parlait, il me dsignait du doigt, dix pas, cette femme dont le vtement blanc m'avait attir de ce ct, et qui venait de s'agenouiller devant ce banc de pierre comme si c'et t un autel. Je m'arrtai, mon frre. C'est vers le commencement de septembre que cette aventure m'arriva : l'air tait tide ; les violettes et les roses que font pousser les fidles sur les tombes de l'enclos m'envoyaient leurs dlicats parfums ; la lune dchirait un nuage blanchtre derrire le clocheton de Lt:s qarane-cino >! l'glise, et les vitraux commenaient s'argenter leur faite, tandis qu'ils se doraient en bas du reflet des cierges allums. Mon ami, soit majest du lieu, soit dignit personnelle, cette femme genoux resplendissait pour moi dans les tnbres comme une statue de marbre et comme si elle et t de marbre rellement. Elle m'imprima je ne sais quel respect qui me fit froid au cur. Je la regardais avidement. Elle se courba sur le banc, l'enveloppa de ses deux bras, y colla les lvres, et aussitt je vis ses paules onduler sous l'effort de ses soupirs et de ses sanglots ; jamais vous n'avez ou de pareils accents, mon frre; jamais fer acr n'a dchir si douloureusement un cur! Tout en pleurant, elle baisait la pierre avec une ivresse qui m'a perdu; ses larmes m'ont attendri, ses baisers m'ont rendu fou. Mais c'est elle, par le pape! qui tait folle, dit Joyeuse, est-ce que l'on baise une pierre ainsi, est-ce que l'on san- glote ainsi pour rien? Oh! c'tait une grande douleur qui la faisait sangloter, c'tait un profond amour qui lui faisait baiser cette pierre; seulement, qui aimait-elle? qui pleurait-elle? pour qui priait-elle? je ne sais. Mais cet homme, tu ne l'as pas questionn? Si fait. Et que t'a-t-il rpondu? Qu'elle avait perdu son mari. Est-ce qu'on pleure un mari de cette faon-l? dit Joyeuse; voil, pardieu! une belle rponse; et tu t'en es content? Il l'a bien fallu , puisqu'il n'a pas voulu m'en faire d'autre. Mais cet homme lui-mme, quel est-il? Une sorte de serviteur qui habite avec elle. Son nom? Il a refus de me le dire. lS QUARANTE-CNU Jeune?... vieux? Il peut avoir de vingt-huit trente ans. . Voyons, aprs?... Elle n'est pas reste toute la nuit prier et pleurer, n'est-ce pas? Non; quand elle eut fini de pleurer, c'est--dire quand elle eut puis ses larmes, quand elle eut us ses lvres sur le banc, elle se leva, mon frre; il y avait dans cette femme un tel mystre de tristesse, qu'au lieu de m'avancer vers elle, comme j'eusse fait pour toute autre femme, je me reculai ; ce fut alors elle qui vint moi ou plutt de mon ct, car, moi, elle ne me voyait mme pas. Alors un rayon de la lune frappa son visage, et son visage m'apparut illu- min, splendide : il avait repris sa morne svrit; plus une contraction, plus un tressaillement, plus de pleurs; seule- ment, le sillon humide qu'ils avaient trac. Ses yeux seuls brillaient encore; sa bouche s'entr'ouvrait doucement pour respirer la vie qui, un instant, avait paru prte l'abandon- ner. Elle fit quelques pas avec une molle langueur, et pareille ceux qui marchent en rve ; l'homme alors courut elle et la guida, car elle semblait avoir oubli qu'elle marchait sur la terre. Ohl mon frre, quelle effrayante beaut, quelle surhumaine puissance ! Je n'ai jamais rien vu qui lui ressem- blt sur la terre; quelquefois seulement dans mes rves, quand le ciel s'ouvrait, il en tait descendu des visions pareilles cette ralit. Aprs, Henri, aprs? demanda Anne, prenant malgr lui intrt ce rcit dont il avait d'abord eu l'intention de rire. Oh! voil qui est bientt fini, mon frre; son serviteur lui dit quelques mots tout bas, et alors elle baissa son voile. Il lui disait que j'tais l sans doute, mais elle ne regarda mme pas de mon ct; elle baissa son voile, et je ne la vis plus, mon frre. Il me sembla que le ciel venait de s'obs- curcir, et que ce n'tait plus une crature vivante, mais une ombre chappe ces tombeaux, qui, parmi les hautes herbes, glissait silencieusement devant moi. LES QUARANTE-CINQ Elle sortit de l'enclos: je la suivis. De temps en temps l'homme se retournait et pouvait me voir, car je ne me cachais pas, tout tourdi que je fusse : que veux-tu? j'avais encore les anciennes habitudes vulgaires dans l'esprit, l'ancien levain grossier dans le cur. Que veux-tu dire, Henri? demanda Anne : je ne com- prends pas. Le jeune homme sourit. Je veux dire, mon frre, reprit-il, que ma jeunesse a t bruyante, que j'ai cru aimer souvent, et que toutes les femmes, pour moi, jusqu' ce moment, ont t des femmes qui je pouvais offrir mon amour. Oh! oh! qu'est donc celle-l? ft Joyeuse en essayant de reprendre sa gaiet quelque peu altre, malgr lui, par la confidence de son frre. Prends garde, Henri, tu divagues, ce n'est donc pas une femme de chair et d'os, celle-l? Mon frre, dit le jeune homme en enfermant la main de Joyeuse dans une fivreuse treinte, mon frre, dil-il, si bas que son soufle arrivait peine l'oreille de son an, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne sais pas si c'est une crature de ce monde. Par le pape! dit-il, tu me ferais peur, si un Joyeuse pouvait jamais avoir peur. Puis essayant de reprendre sa gaiet Mais enfin, dit-il, toujours est-il qu'elle marche, qu'elle pleure et qu'elle donne trs bien des baisers; toi-mme me l'as dit, et c'est, ce me semble, d'un assez bon augure cela, cher sftni. Mais ce n'est pas tout : voyons, aprs, aprs ? Aprs, il y a peu de chose. Je la suivis donc, elle n'es- saya point de se drober moi, de changer de chemin, de faire fausse route; elle ne semblait mme point songera cela. Eh bien ! o demeure-t-elle? Du ct de la Bastille, dans la rue de Lesdiguires', sa porte, son compagnon se retourna et nie vil. 00 LE S or\ li tNTE-CINQ Tu lui fis alors quelque signe pour lui donner enten- dre que tu dsirais lui parler? Je n'osai pas; c'est ridicule ce que je te vais dire, mais le serviteur m'imposait presque autant que la matresse N'importe, tu entras dans la maison? Non, mon frre. En vrit, Henri, j'ai bien envie de te renier pour un Joyeuse; mais au moins tu revins le lendemain? Oui, mais inutilement, inutilement la Gypecienne, inutilement la rue de Lesdiguires. Elle avait disparu? Gomme une ombre qui se serait envole. Mais enfin tu t'informas? La rue a peu d'habitants, nul ne put me satisfaire; je guettais l'homme pour le questionner, il ne reparut pas plus que la femme; cependant une lumire que je voyais briller le soir travers les jalousies me consolait en m'indiquant qu'elle tait toujours l. J'usai de cent moyens pour pn- trer dans la maison : lettres, messages, fleurs, prsents, tout choua. Un soir la lumire disparut son tour et ne reparut plus ; la dame, fatigue de mes poursuites sans doute, avait quitt la rue de Lesdiguires; nul ne savait sa nouvelle demeure. Cependant tu l'as retrouve, cette belle sauvage? Le hasard l'a permis; je suis injuste, mon frre, c'est la Providence qui ne veut pas que l'on trane la vie. cou- tez : en vrit, c'est trange. Je passais dans la rue de Bussy, il y a quinze jours, minuit; vous savez, mon frre, que les ordonnances pour le feu sont svrement excutes; eh bien! non seulement je vis du feu aux vitres d'une maison mais encore un incendie vritable qui clatait au deuxime tage. Je frappai vigoureusement la porte, un homme pa- rut la fentre. Vous avez le feu chez vous! lui criai-je. Silence, par piti! me dit-il; silence, je suis occup l'teindre. Voulez-vous que j'appelle le guet? Non, non, au nom du ciel, n'appelez personne ! Mais cependant si LKS QUARANTt-CIKQ 61 l'on peut vous aider. Le voulez-vous ? alors venez, et vous me rendrez un service dont je vous serai reconnaissant (oue ma vie. Et comment voulez-vous que je vienne ? Voici la clef de la porte. Lit il me jeta la clef par la fentre. Je montai rapidement les escaliers et j'entrai dans la chambre thtre de l'incendie. C'tait le plancher qui brlait : j'tais dans le laboratoire d'un chimiste. En faisant je ne sais quelle exprience, une liqueur inflammable s'tait' rpandue terre : de l l'incendie. Quand j'entrai, il tait dj matre du feu, ce qui fit que je pus le regarder : c'tait un homme de vingt-huit trente ans; du moins, il ae parut avoir cet ge : une effroyable cicatrice lui labourait la moiti de la joue, une autre lui sillonnait le crne ; sa barbe touffue ca- chait le reste de son visage. Je vous remercie, monsieur; mais, vous le voyez, tout est fini maintenant; si vous tes aussi galant homme que vous en avez l'air, ayez la bont de vous retirer, car ma matresse pourrait entrer d'un moment l'autre, et elle s'irriterait en voyant cette heure un tranger chez moi, ou plutt chez elle. Le son de cette voix me frappa d'inertie et presque d'pouvante. J'ouvris la bouche pour lui crier : Vous tes l'homme de la Gype- cienne, l'homme de la rue de Lesdiguires, l'homme de la dame inconnue ! Car vous vous rappelez, mon frre, qu'il tait couvert d'un froc, que je n'avais pas vu son visage, que j "avais entendu sa voix seulement. J'allais lui dire cela, l'interroger, le supplier, quand tout coup une porte s'ou- vrit et une femme entra. Qu'y a-t-il donc, Kemy? de- manda-t-elle en s'arrtant majestueusement sur le seuil de la porte, et pourquoi ce bruit? Oh! mon frre, c'tait elle, plus belle encore au feu mourant de l'incendie qu'elle ne m'tait apparue aux rayons de la lune! c'tait elle, c'tait cette femme dont le souvenir incessant me rongeait le cur. Au cri que je poussai, le serviteur me regarda plus attenti- vement son tour. Merci, monsieur, me dit-il encore une fois, merci; mais, vous le voyez, le feu est teint. Sortez, je vous en supplie, sortez. Mon ami. lui dis-je, vous rae 62 LES QUARANTE-CINQ congdiez bien durement. Madame, dit le serviteur, c'est lui. Qui, lui? demanda-t-elle. Ce jeune cavalier que nous avons rencontr dans le jardin de la Gypecienne, et qui nous a suivis rue de Lesdiguiros. Elle arrta alors son regard sur moi, et ce regard je compris qu'elle me voyait pour la premire fois. Monsieur, dit-elle, par grce, loignez-vous! J'hsitais, je voulais parler, prier, mais les paroles manquaient mes lvres; je restais immobile et muet, occup a la regarder. Prenez garde, monsieur, dit le serviteur avec plus de tristesse que de svrit, prenez ,arde, vous forceriez madame fuir une seconde fois. Ohl qu' Dieu ne plaise! rpondis-je en m'inclinant; mais, madame, je ne vous offense point cependant. Elle ne me rpondit point. Aussi insensible, aussi muette, aussi glace que si elle ne m'et point entendu, elle se retourna, et je la vis disparatre graduellement dans l'ombre, descendant les marches d'un escalier sur lequel son pas ne retentissait pas plus que ne l'et fait le pas d'un fan- tme. Et voil tout ? demanda Joyeuse. Voil tout. Alors le serviteur me conduisit jusqu' la porte, en me disant : Oubliez, monsieur, au nom de Jsus et de la vierge Marie, je vous en supplie, oubliez! Je m'enfuis, perdu, gar, stupide, serrant ma tte entre mes deux mains, et me demandant si je ne devenais pas fou. De- puis, je vais chaque soir dans cette rue, et voil pourquoi, en sortant de l'Htel de Ville, mes pas se sont dirigs tout naturellement de ce ct; chaque soir, disais-je, je vais dans cette rue, je me cache l'angle d'une maison qui est en face de la sienne, sous un petit balcon dont l'ombre m'en- veloppe entirement; une fois sur dix, je vois passer de la lumire dans la chambre qu'elle habite : c'est l ma vie, c'est l mon bonheur. Quel bonheur! s'cria Joyeuse. Hlas! je le perds si j'en dsire un autre. r- Mais si tu te perds toi-mme avec cette rsignation? LES QUARANTE-CINO Mon frre, dit Henri avec un triste sourire, que voulez- vous, je me trouve heureux ainsi. C'est impossible ! Que veux-tu, le bonheur est relatif : je sais qu'elle est l, qu'elle vit l, qu'elle respire l; je la vois travers la muraille, ou plutt il me semble lavoir; si elle quittait cette maison, si je passais encore quinze jours comme ceux que je passai quand je l'eus perdue, mon frre, je deviendrais fou ou je me ferais moine. Non pas, mordieu! il y a dj bien assez d'un fou et d'un moine dans la famille; restons-en l maintenant, mon cher ami. Pas d observations , Anne, pas de railleries; les observations seraient inutiles, les railleries ne feraient rien. Et qui te parle d'observations et de railleries ? la bonne heure. Mais... Laisse-moi te dire une chose. Laquelle? C'est que tu t'y es pris comme un franc colier. Je n'ai fait ni combinaisons ni calculs, je ne m'y suis pas pris, je me suis abandonn quelque chose de plus fort que moi. Quand un courant vous emporte, mieux vaut suivre le courant que de lutter contre lui. Et s'il conduit quelque abme ? 11 faut s'y engloutir, mon frre. C'est ton avis? Oui. Ce n'est pas le mien, et ta place... Qu'eussiez-vous fait, Anne ? Assez, certainement, pour savoir son nom, son ge; ta place... Anne, Anne, vous ne la connaissez pas. Non, mais je te connais. Comment, Henri, vous aviez cinquante mille cus que je vous ai donns sur les cent mille dont le roi m'a fait cadeau sa fte... 64 Les QtUftArtTE-ci.NM Ils sont encore dans mon coffre, Anne : pas un ne manque. Mordieu, tant pis; s'ils n'taient pas dans votre coffre, la femme serait dans votre alcve. Oh! mon frre. Il n'y a pas de : oh! mon frre: un serviteur ordi- naire se vend pour dix cus, un bon pour cent, un excellent pour mille, un merveilleux pour trois mille. .Voyons main- tenant, supposons le phnix des serviteurs ; rvons le dieu de la fidlit, et moyennant vingt mille cus, par le pope 1 il sera vous. Donc il vous restait cent trente mille livres pour payer le phnix des femmes livr par le phnix des serviteurs. Henri, mon ami, vous tes un niais. Anne, dit Henri en soupirant, il est des gens qui ne se vendent pas , il y a des curs qu'un roi mme n'est pas assez riche pour acheter. Joyeuse se calma. Eh bien! je l'admets, dit-il ; mais il n'en est pas qui ne se donnent. A la bonne heure. Eh bien ! qu'avez-vous fait pour que le cur de cette belle insensible se donnt vous? J'ai la conviction, Anne, d'avoir fait tout ce que je pou- vais faire. Allons donc, comte du Bouchage, vous tes fou! Vous voyez une femme triste, enferme, gmissante, et vous vous faites plus triste, plus reclus, plus gmissant, c'est--dire plus assommant qu'elle-mme! En vrit, vous parliez des faons vulgaires de l'amour, et vous tes banal comme un quartenier. Elle est seule, faites-lui compagnie ; elle est triste, soyez gai ; elle regrette, consolez-la, et remplacez. Impossible, mon frre. As-tu essay? Pourquoi faire? Dame! ne ft-ce que pour essayer. Tu es amoureux, dis-tu ? LES QUARANTE-CINQ 65 Je ne connais pas de mots pour exprimer mon amour. Eh bienl dans quinze jours, tu auras ta matresse. Mon frre ! Foi de Joyeuse. Tu n'as pas dsespr, je peDse? Non, car je n'ai jamais espr. A quelle heure la vois-tu ? A quelle heure je la vois ? Sans doute. Mais je vous ai dit que je ne la voyais pas, mon frre: Jamais ? Jamais. Pas mme sa fentre ? Pas mme son ombre, vous dis-je. Il faut que cela finisse. Voyons, a-t-elle un amant? Je n'ai jamais vu un homme entrer dans sa maison, except ce Remy dont je vous ai parl. Comment est la maison? Deux tages, petite porte sur un degr, terrasse au- dessus de la deuxime fentre. Mais par cette terrasse, ne peut-on entrer? Elle est isole des autres maisons. Et en face, qu'y a-t-il? Une autre maison peu prs pareille, quoique plus leve, ce me semble. Par qui est habite cette maison? Par une espce de bourgeois. De mchante ou de bonne humeur? De bonne humeur, car parfois je l'entends rire tout seul. Achte-lui sa maison. Qui vous dit qu'elle soit vendre? Offre-lui-en le double de ce qu'elle vaut. Et si la dame m'y voit? Eh bien ? t.i. 3 66 LK8 QUARANTE-CINQ Elle disparatra encore, tandis qu'en dissimulant ma prsence, j'espre qu'un jour ou l'autre je la reverrai. Tu la reverras ce soir. _ -Moi? Va te camper sous son balcon huit heures. J'y serai comme j'y suis chaque jour, mais sans plus d'espoir que les autres jours. A propos, l'adresse au juste? Entre la porte Bussy et l'htel Saint-Denis, presque au coin de la rue des Augustins, vingt pas d'une grande h- tellerie ayant enseigne : A l'pe du fier Chevalier. Trs bien, huit heures, ce soir. Mais que ferez-vous? Tu le verras, tu l'entendras. En attendant, retourne chez toi, endosse tes plus beaux habits, prends tes plus ri- ches joyaux, verse sur tes cheveux tes plus fines essences; ce soir tu entres dans la place. Dieu vous entende, mon frre l Henri, quand Dieu est sourd, le diable ne l'est pas. Je te quitte, ma matresse m'attend; non, je veux dire la ma- tresse de M. de Mayenne. Par le pape! celle-l n'est point une bgueule. Mon frre ! Pardon 1 beau serment d'amour; je ne fais aucune comparaison entre ces deux dames, sois-en bien persuad, quoique, d'aprs ce que tu me dis, j'aime mieux la mienne, ou plutt la ntre. Mais elle m'attend, et je ne veux pas la faire attendre. Adieu, Henri, ce soir. A ce soir, Anne. Les deux frres se serrrent la main et se sparrent. L'un, au bout de deux cents pas, souleva hardiment et laissa retomber avec bruit le heurtoir d'une belle maison gothique sise au parvis Notre-Dame. L'autre s'enfona silencieusement dans une des rues tor- tueuses qui aboutissent au Palais. LES QUARANTE-CINQ 67 VII roi l'pe du fier chevalier eut raison SUR LE ROSIER D'AMOUR Pendant la conversation que nous venons de rapporter, la nuit tait venue, enveloppant de son humide manteau de brume la ville si bruyante deux heures auparavant. En outre, Salcde mort, les spectateurs avaient song regagner leurs gtes, et l'on ne voyait plus que des pelotons parpills dans les rues, au lieu de cette chane non inter- rompue de curieux qui dans la journe taient descendus ensemble vers un mme point. Jusqu'aux quartiers les plus loigns de la Grve, il y avait des restes de tressaillements bien faciles comprendre aprs la longue agitation du centre. Ainsi du ct de la porte Bussy, par exemple, o nous devons nous transporter cette heure pour suivre quelques- uns des personnages que nous avons mis en scne au com- mencement de cette histoire, et pour faire connaissance avec des personnages nouveaux ; cette extrmit, disons- nous, on entendait bruire, comme une ruche au coucher du soleil, certaine maison teinte en rose et releve de pein- tures bleues et blanches, qui s'appelait la Maison de l'pe du fier Chevalier, et qui cependant n'tait qu'une htellerie de proportions gigantesques, rcemment installe dans le quartier neuf. En ce temps-l, Paris ne comptait pas une seule bonne h- tellerie qui n'et sa triomphante enseigne. L'pe du fier Chevalier tait une de ces magnifiques exhibitions destines rallier tous les gots, rsumer toutes les sympathies. On voyait peint sur l'entablement le combat d'un ar- C8 LES QUARANTE-CINQ change ou d'un saint contre un dragon, lanant, comme le monstre d'Hippolyte, des torrents de flamme et de fume. Le peintre, anim d'un sentiment hroque et pieux tout la fois, avait mis dans les mains du fier chevalier, arm de toutes pices, non pas une pe, mais une immense croix avec laquelle il tranchait en deux, mieux qu'avec la lame la mieux acre, le malheureux dragon dont les morceaux sai- gnaient sur la terre. On voyait au fond de l'enseigne, ou plutt du tableau, car l'enseigne mritait bien certainement ce nom, on voyait des quantits de spectateurs levant leurs bras en l'air, tandis que, dans le ciel, des anges tendaient sur le casque du fier chevalier des lauriers et des palmes. Enfin au premier plan, l'artiste, jaloux de prouver qu'il peignait tous les genres, avait group des citrouilles, des raisins, des scarabes, des lzards, un escargot sur une rose; enfin deux lapins, l'un blanc, l'autre gris, lesquels, malgr la diffrence des couleurs, ce qui et pu indiquer une diffrence d'opinions, se grattaient tous les deux le nez, en rjouissance probablement de la mmorable victoire remporte par le fier chevalier sur le dragon parabolique qui n'tait autre que Satan. Assurment, ou le propritaire de l'enseigne tait d'un caractre bien difficile, ou il devait tre satisfait de la con- science du peintre. En effet, son artiste n'avait pas perdu une ligne de l'espace, et s'il et fallu ajouter un ciron au tableau, la place et manqu. Maintenant avouons une chose, et cet aveu, quoique p- nible, est impos notre conscience d'historien : il ne r- sultait pas de cette belle enseigne que le cabaret s'emplit comme elle aux bons jours ; au contraire, par des raisons que nous allons expliquer tout l'heure et que le public comprendra, nous l'esprons, il y avait, nous ne dirons pas mme parfois, mais presque toujours, de grands vides l'htellerie du Fier Chevalier. Cependant, comme on dirait de nos jours, la maison tait LES QUARANTE-CINQ 69 grande et confortable ; btie carrment, cramponne au sol par de larges bases, elle tendait superbement au-dessus de son enseigne quatre tourelles, contenant chacune sa chambre octo- gone; le tout bti, il est vrai, en pans de bois, mais coquet et mystrieux comme doit l'tre toute maison qui veut plaire aux hommes, et surtout aux femmes; mais l gisait le mal. On ne peut pas plaire tout le monde. Telle n'tait cependant pas la conviction de dame Four- nichon, htesse du Fier Chevalier. En consquence de cette conviction, elle avait engag son poux quitter une maison de bains dans laquelle ils vgtaient rue Saint-Honor, pour faire tourner la broche et mettre le vin en perce au profit des amoureux du carrefour Bussy, et mme des autres quartiers de Paris. Malheureusement pour les prtentions de dame Fournichon, son htellerie tait situe un peu bien voisinement du Pr-aux-Glercs, de sorte qu'il venait, attirs la fois par le voisinage et l'enseigne, l'pe du fier Che- valier, tant de couples prts se battre, que les autres cou- ples moins belliqueux fuyaient comme peste la pauvre h- tellerie, dans la crainte du bruit et des estocades. Ce sont gens paisibles et qui n'aiment point tre drangs que les amoureux, de sorte que, dans ces petites tourelles si galantes, force tait de ne loger que des soudards, et que tous les cupidons peints intrieurement sur les panneaux de bois par le peintre de l'enseigne, avaient t orns de moustaches et d'autres appendices plus ou moins dcents par le charbon des habitus. Aussi dame Fournichon prtendait-elle, non sans raison jusque-l, il faut bien le dire, que l'enseigne avait port malheur la maison, et elle affirmait que si on avait voulu s'en rapporter son exprience, et peindre au-dessus de la porte, et au lieu de ce fier chevalier et de ce hideux dragon qui repoussaient tout le monde, quelque chose de galant, comme, par exemple, le Rosier d'Amour, avec des curs enflamms au lieu de roses, toutes les mes tendres eussent lu domicile dans son htellerie. 70 LES QUARANTE-CINQ Malheureusement, matre Fournichon, incapable d'avouer qu'il se repentait de son ide et de l'influence que cette ide avait eue sur son enseigne, ne tenait aucun compte des observations de sa mnagre, et rpondait en haussant les paules que lui, ancien porte-hocqueton de M. Danville, de- vait naturellement rechercher la clientle des gens de guerre; il ajoutait qu'un retre, qui n'a penser qu' boire, boit comme six amoureux, et que, ne payt-il que la moiti de l'cot, on y gagne encore, puisque les amoureux les plus prodigues ne payent jamais comme trois retres. D'ailleurs, concluait-il, le vin est plus moral que l'amour. A ces paroles, dame Fournichon haussait son tour des paules assez dodues pour qu'on interprtt malignement ses ides en matire de moralit. Les choses en taient dans le mnage Fournichon cet tat de schisme, et les deux poux vgtaient au carrefour Bussy, comme ils avaient vgt rue Saint-Honor, quand une circonstance imprvue vint changer la face des choses et faire triompher les opinions de matre Fournichon, la plus grande gloire de cette digne enseigne, o chaque rgne de la nature avait son reprsentant. Un mois avant le supplice de Salcde, la suite de quel- ques exercices militaires qui avaient eu lieu dans le Pr- aux-Clercs, dame Fournichon et son poux taient installs, selon leur habitude, chacun une tourelle angulaire de leur tablissement, oisifs, rveurs et froids, parce que toutes les tables et toutes les chambres de l'htellerie du Fier Cheval- lier taient compltement vides. Ce jour-l le Rosier d'Amour n'avait pas donn de roses. Ce jour-l, Vpe du fier Chevalier avait frapp dans l'eau. Les deux poux regardaient donc tristement la plaine d'o disparaissaient, s'embarquant dans le bac de la tour de Nesle pour retourner au Louvre, les soldats qu'un capitaine venait de faire manuvrer, et tout en les regardant et en gmissant sur le despotisme militaire qui forait de rentrer LES QUARANTE-CINQ 74 leur corps de garde des soldats qui devaient naturelle- ment tre si altrs, ils Tirent ce capitaine mettre son che- val au trot et s'avancer, avec un seul homme d'ordonnance, dans la direction de la porte Bussy. Cet officier tout emplume, tout fier sur son cheval blanc, et dont l'pe au fourreau dor relevait un beau manteau de drap de Flandre, fut en dix minutes en face de l'htellerie. Mais comme ce n'tait pas l'htellerie qu'il se rendait, il allait passer outre, sans avoir mme admir l'enseigne, car il paraissait soucieux et proccup, ce capitaine, quand matre Fournichon, dont le cur dfaillait l'ide de ne pas trenner ce jour-l, se pencha hors de sa tourelle en disant : Vois donc, femme, le beau cheval ! Ce quoi madame Fournichon, saisissant la rplique en htelire accorte, ajouta : Et le beau cavalier donc ! Le capitaine, qui ne paraissait pas insensible aux loges de quelque part qu'ils lui vinssent, leva la tte comme s'il se rveillait en sursaut. Il vit l'hte, l'htesse et l'htellerie, arrta son cheval et appela son ordonnance. Puis, toujours en selle, il regarda fort attentivement la maison et le quartier. Fournichon avait dgringol quatre quatre les marches de son escalier et se tenait la porte, son bonnet roul entre ses deux mains. Le capitaine, ayant rflchi quelques instants, descendit de cheval. N'y a-t-il personne ici ? demanda-t-il. Pour le moment, non, monsieur, rpondit l'hte humili. Et il s'apprtait ajouter : Ce n'est cependant pas l'habitude de la maison. Mais dame Fournichon, comme presque toutes les femmes, tait plus perspicace que son mari ; elle se hta, en cons- quence, de crier du haut de sa fentre : 72 LES QUARANTE-CINQ Si monsieur cherche la solitude, il sera parfaitement chez nous. Le cavalier leva la tte, et voyant cette bonne figure, aprs avoir entendu cette bonne rponse, il rpliqua : Pour le moment, oui ; c'est justement ce que je cherche, ma bonne femme. Dame Fournichon se prcipita aussitt la rencontre du voyageur, en disant : Pour cette fois, c'est le Rosier d'Amour qui trenne, et non l'pe du fier Chevalier. Le capitaine qui, cette heure, attirait l'attention des deux poux, et qui mrite d'attirer en mme temps celle du lecteur, ce capitaine tait un homme de trente trente-cinq ans, qui paraissait en avoir vingt-huit, tant il avait soin de sa personne. Il tait grand, bien fait, d'une physionomie expressive et fine; peut-tre, en l'examinant bien, et-on trouv quelque affectation dans son grand air; affect ou non, son air tait grand. Il jeta aux mains de son compagnon la bride d'un ma- gnifique cheval qui battait d'un pied la terre, et lui dit : Attends-moi ici en promenant les chevaux. Le soldat reut la bride et obit. Une fois entr dans la grande salle de l'htellerie, il s'ar- rta, et jetant un regard de satisfaction autour de lui : Oh ! oh ! dit-il, une si grande salle, et pas un buveur ! trs bien ! Matre Fournichon le regardait avec tonnement, tan- dis que madame Fournichon lui souriait avec intelli- gence. Mais, continua le capitaine, il y a donc quelque chose dans votre conduite ou dans votre maison qui loigne de chez vous les consommateurs? Ni l'un ni l'autre, monsieur, Dieu merci ! rpliqua ma- dame Fournichon ; seulement le quartier est neuf, et, quant aux clients, nous choisissons. Ah 1 fort bien, dit le capitaine. LES QUARANTE-CINQ 73 Matre Fournichon daignait, pendant ce temps, approuver de la tte les rponses de sa femme. Par exemple, ajouta-t-elle avec un certain clignement d'yeux qui rvlait l'auteur du projet du Rosier d'Amour, par exemple, pour un client comme Votre Seigneurie, on en laisserait volontiers aller douze. C'est poli, ma belle htesse, merci. Monsieur veut-il goter le vin ? dit Fournichon de sa moins rauque voix. Monsieur veut-il visiter les logis ? dit madame Fourni- chon de sa voix la plus douce. L'un et l'autre, s'il vous plat, rpondit le capitaine. Fournichon descendit au cellier, tandis que sa femme indiquait son hte l'escalier conduisant aux tourelles, sur lequel dj, retroussant son jupon coquet, elle le prcdait, en faisant craquer chaque marche un vrai soulier de Pari- sienne. Combien pouvez-vous loger de personnes ici ? demanda le capitaine lorsqu'il fut arriv au premier. Trente personnes, dont dix matres. Ce n'est point assez, belle htesse, rpondit le capi- taine. Pourquoi cela, monsieur? J'avais un projet, n'en parlons plus. Ah ! monsieur, vous ne trouverez certainement pas mieux que l'htellerie du Rosier d'Amour. Comment ! du Rosier d'Amour ? Du Fier Chevalier, je veux dire, et moins d'avoir le Louvre et ses dpendances... L'tranger attacha sur elle un singulier regard. Vous avez raison, dit-il, et moins d'avoir le Louvre... Puis part : Pourquoi pas, continua-t-il ; ce serait plus commode et moins cher... Vous dites donc, ma bonne dame, reprit-il tout haut, que vous pourriez demeure recevoir ici trente per- sonnes ? 74 LES QUARANTE-CINQ Oui, sans doute. Mais pour un jour? Oh ! pour un jour, quarante et mme quarante-cinq. Quarante-cinq! parfandious ! c'est juste mon compte. Vraiment ! voyez donc comme c'est heureux. Et sans que cela fasse esclandre au dehors ? Quelquefois, le dimanche, nous avons ici quatre-vingts soldats ? Et pas de foule devant la maison, pas d'espion parmi les voisins? Oh! mon Dieu, non; nous n'avons pour voisin qu'un digne bourgeois qui ne se mle des affaires de personne, et pour voisine qu'une dame qui vit si retire que, depuis trois semaines qu'elle habite le quartier, je ne l'ai pas encore vue ; tous les autres sont de petites gens. Voil qui me convient merveille. Oh! tant mieux, fit madame Fournichon. Et d'ici en un mois, continua le capitaine, retenez bien ceci, madame, d'ici en un mois... Le 26 octobre alors ? Prcisment, le 26 octobre. Eh bien? Eh bien, le 26 octobre, je loue votre htellerie. Tout entire ? Tout entire. Je veux faire une surprise quelques compatriotes, officiers, ou tout au moins gens d'pe pour la plupart, qui viennent Paris chercher fortune ; d'ici l, ils auront reu avis de descendre chez vous. Et comment auront-ils reu cet avis, si c'est une sur- prise que vous leur faites? demanda imprudemment ma- dame Fournichon. Ahl rpondit le capitaine, visiblement contrari par la question; ah! si vous tes curieuse ou indiscrte, parfan- dious!... Non, non, monsieur, se hta de dire madame Fourni- chon eraye. LES QUARANTE-CIN 75 Fournichon avait entendu ; aux mots : officiers ou gens d'pe, son cur avait battu d'aise. Il accourut. Monsieur, s'cria-t-il, vous serez le matre ici, le des- pote de la maison, et sans questions, mon Dieu ! Tous vos amis seront les bienvenus. Je n'ai pas dit mes amis, mon brave, dit le capitaine avec hauteur; j'ai dit mes compatriotes. Oui, oui, les compatriotes de Sa Seigneurie ; c'est moi qui me trompais. Dame Fournichon tourna le dos avec humeur : les roses d'amour venaient de se changer en buisson de halle- bardes. Vous leur donnerez souper, continua le capitaine. Trs bien. Vous les ferez mme coucher au besoin, si je n'avais pu encore prparer leurs logements. A merveille. En un mot. vous vous mettrez leur entire discr- tion, sans ie moindre interrogatoire. C'est dit. Voil trente livres d'arrhes. C'est march fait, Monseigneur ; vos compatriotes se- ront traits en rois, et si vous voulez vous en assurer en gotant le vin... Je ne bois jamais ; merci. Le capitaine s'approcha de la fentre et appela le gardien des chevaux. Matre Fournichon pendant ce temps avait fait une rflexion. Monseigneur, dit-il (depuis la rception des trois pis- toles si gnreusement payes l'avance, matre Fourni- chon appelait l'tranger Monseigneur), Monseigneur, com- ment reconnatrai-je ces messieurs? C'est vrai, parfandious ! j'oubliais; donnez-moi de la cire, du papier et de la lumire. Dame Fournichon apporta tout. 76 LES QUARANTE-CINQ Le capitaine appuya sur la cire bouillante le chaton d'une bague qu'il portait la main gauche. Tenez, dit-il, vous voyez cette figure ? Une belle femme, ma foi. Oui, c'est une Cloptre ; eh bien ! chacun de mes com- patriotes vous apportera une empreinte pareille ; vous hber- gerez donc le porteur de cette empreinte ; c'est entendu, n'est-ce pas ? Combien de temps ? Je ne sais point encore ; vous recevrez mes ordres ce sujet. Nous les attendrons. Le beau capitaine descendit l'escalier, se remit en selle et partit au trot de son cheval. En attendant son retour, les poux Fournichon empo- chrent leurs trente livres d'arrhes, la grande joie de l'hte qui ne cessait de rpter : Des gens d'pe ! allons, dcidment l'enseigne n'a pas tort, et c'est par l'pe que nous ferons fortune. Et il se mit fourbir toutes ses casseroles, en attendant le fameux 26 octobre. VIII SILHOUETTE DE GASCON Dire que dame Fournichon fut absolument aussi discrte que le lui avait recommand l'tranger, nous ne l'oserions pas. D'ailleurs elle se croyait sans doute dgage de toute obligation envers lui, par lWivantage qu'il avait donn matre Fournichon l'endroit de l'pe du fier Chevalier; mais comme il lui restait encore plus deviner qu'on ne lui en avait dit, elle commena, pour tablir ses suppositions LES QUARANTE-CINQ 77 sur une base solide, par chercher quel tait le cavalier in- connu qui payait si gnreusement l'hospitalit ses com- patriotes. Aussi ne manqua-t-elle point d'interroger le pre- mier soldat qu'elle vit passer sur le nom du capitaine qui avait pass la revue. Le soldat, qui probablement tait d'un caractre plus dis- cret que son interlocutrice, lui demanda d'abord, avant de rpondre, quel propos elle faisait cette question. Parce qu'il sort d'ici, rpondit madame Fournichon, qu'il a caus avec nous, et qu'on est bien aise de savoir qui Ton parle. Le soldat se mit rire. Le capitaine qui commandait la revue ne serait pas en- tr Vpe du fier Chevalier, madame Fournichon, dit-il. Et pourquoi cela? demanda l'htesse; il est donc trop grand seigneur pour cela? Peut-tre. Eh bien, si je vous disais que ce n'est pas pour lui qu'il est entr l'htellerie du Fier Chevalier ? Et pour qui donc? Pour ses amis. Le capitaine qui commandait la revue ne logerait pas ses amis l'pe du fier Chevalier, j'en rponds. Peste! comme vous y allez, mon brave homme! Et quel est donc ce monsieur qui est trop grand seigneur pour bgerses amis au meilleur htel de Paris? Vous voulez parler de celui qui commandait la revue, n'est-ce-pas? Sans doute. Eh bien! ma bonne femme, celui qui commandait la revue est purement et simplement M. le duc Nogaret de La Valette d'pernon, pair de France, colonel-gnral de l'in- fanterie du roi, et un peu plus roi que Sa Majest elle-mme. Eh bien! qu'en dites-vous, de celui-l? Que si c'est lui qui est venu, il m'a fait honneur. L'avez-vous entendu dire parfandious^ 78 LBS QUARNTE-CING Eh! eh! fit la dame Fournichon, qui avait vu bien des choses extraordinaires dans sa vie, et qui le mot parfan- dious n'tait pas tout fait inconnu. Maintenant on peut juger si le 26 octobre tait attendu avec impatience. Le 25 au soir, un homme entra, portant un sac assez lourd, qu'il dposa sur le buffet de Fournichon. C'est le prix du repas command pour demain, dit-il. A combien par tte ? demandrent ensemble les deux poux. A six livres. Les compatriotes du capitaine ne feront-ils donc ici qu'un seul repas? Un seul. Le capitaine leur a donc trouv un logement ? Ii parat. Et le messager sortit malgr les questions du Rosier et de l'pe, et sans vouloir davantage rpondre aucune d'elles. Enfin le jour tant dsir se leva sur les cuisines du Fier Chevalier. Midi et demi venait de sonner aux Augu6tins, quand des cavaliers s'arrtrent la porte de l'htellerie, descendirent de cheval et entrrent. Ceux-l taient venus par la porte Bussy et se trouvaient naturellement les premiers arrivs, d'abord parce qu'iis avaient des chevaux, ensuite parce que l'htellerie de l'pe tait cent pas peine de la porte Bussy. Un d'eux mme qui paraissait leur chef, tant par sa bonne mine que par son luxe, tait venu avec deux laquais bien monts. Chacun d'eux exhiba son cachet l'image de Cloptre et fut reu par les deux poux avec toutes sortes de prve- nances, surtout le jeune homme aux deux laquais. Cependant, l'exception de ce dernier, les nouveaux arri- vants ne s'installrent que timidement et avec une certaine LES QUARANTE-CINQ 79 inquitude ; on yoyait que quelque chose de grave les proc- cupait, surtout lorsque machinalement ils portaient leur main leur poche. Les uns demandrent se reposer, les autres parcourir la Mlle avant le souper; le jeune homme aux deux laquais s'informa s'il n'y avait rien de nouveau voir dans Paris. Ma foi, dit dame Fournichon, sensible la bonne mine du cavalier,, si vous ne craignez pas la foule et si vous ne vou effrayez pas de demeurer sur vos jambes quatre heures de suite, vous pouvez vous distraire en allant voir carteler M. le Salcde, un Espagnol, qui a conspir. Tiens, dit le jeune homme, c'est vrai; j'ai entendu par- ler de cette affaire; j'y vais, pardiouxt Et il sortit avec ses deux laquais. 7ers deux heures, arrivrent par groupes de quatre et cinq uni douzaine de voyageurs nouveaux. Quelques-uns d'entre eux arrivrent isols. B y en eut mme un qui entra en voisin, sans chapeau, uni badine la main ; il jurait contre Paris, o les voleurs soit si audacieux que son chapeau lui avait t pris du ct de la Grve, en traversant un groupe^ et si adroits qu'il n avait jamais pu voir qui le lui avait pris. Au reste, c'tait sa faute : il n'aurait pas d entrer dans Paris avec un chapeau orn d'une si magnifique agrafe. Vers quatre heures il y avait dj quarante compatriotes du capitaine installs dans l'htellerie des Fournichon. Est-ce trange, dit l'hte sa femme, ils sont tous Gascons. Que trouves-tu d'trange cela? rpondit la dame; le capitaine n'a-t-il pas dit que c'taient des compatriotes qu'il recevait? Eh bien? Puisqu'il est Gascon lui-mme, ses compatriotes doivent tre Gascons. Tiens, c'est vrai ! dit l'hte. Est-ce que M. d'pernon n'est pas de Toulouse ? 80 LES QUARANTE-CINQ C'est vrai, c'est vrai; tu tiens donc toujours pour M. d'pernon? Est-ce qu'il n'a pas lch trois fois le fameux parfin- dious ? Il a lch le fameux parfandious? demanda Fou?ni- chon inquiet; qu'est-ce que cet animal-l? Imbcile! c'est son juron favori. Ah! c'est juste. Ne vous tonnez donc que d'une chose, c'est de n'avoir que quarante Gascons, quand vous devriez en avoir jua- rante-cinq. Mais, vers cinq heures, les cinq autres Gascons arri- vrent, et les convives de l'pe se trouvrent au grand complet. Jamais surprise pareille n'avait panoui des visages de Gascons : ce furent pendant une heure des sandioux, ies mordioux, des cap de Bious; enfin des lans de joie si bruyants, qu'il sembla aux poux Fournichon que tout* la Saintonge, que tout le Poitou, tout l'Aunis et tout le Lan- guedoc avaient fait irruption dans leur grande salle. Quelques-uns se connaissaient : ainsi Eustache de Mira- doux vint embrasser le cavalier aux deux laquais, et lui pr senta Lardille, Militor et Scipion. Et par quel hasard es-tu Paris? demanda celui-ci. Mais toi-mme, mon cher Sainte-Maline ? J'ai une charge dans l'arme, et toi? Moi, je viens pour affaire de succession. Ah! ah! tu tranes donc toujours aprs toi la vieiLe Lardille? Elle a voulu me suivre. Ne pouvais-tu partir secrtement, au lieu de t'embar- rasser de tout ce monde qu'elle trane aprs ses jupes ? Impossible, c'est elle qui a ouvert la lettre du procureur. Ah! tu as reu la nouvelle de cette succession par une lettre? demanda Sainte-Maline. Oui, rpondit Miradoux. LES QUARANTE-CINQ 81 Puis se htant de changer de conversation : N'est-ce pas singulier, dit-il, que cette htellerie soit pleine, et ne soit pleine que de compatriotes? Non, ce n'est pas singulier ; l'enseigne est apptis- sante pour des gens d'honneur, interrompit notre ancienne connaissance Perducas de Pincorney, en se mlant la con- versation. Ah ! ah ! c'est vous, compagnon ? dit Sainte-Maline ; vous ne m'avez toujours pas expliqu ce que vous alliez me raconter vers la place de Grve, lorsque oette grande foule nous a spars. Et qu'allais-je vous expliquer? demanda Pincorney en rougissant quelque peu. Comment, entre Angoulme et Angers, je vous ai ren- contr sur la route, comme je vous vois aujourd'hui, pied, une badine la main et sans chapeau. Cela vous proccupe, monsieur? Ma foi, oui! dit Sainte-Maline; il y a loin de Poitiers ici, et vous venez de plus loin que de Poitiers. Je venais de Saint-Andr-de-Cubsac. Voyez-vous ; et comme cela, sans chapeau ? C'est bien simple. Je ne trouve pas. Si fait, et vous allez comprendre. Mon pre a deux chevaux magnifiques, auxquels il tient de telle faon qu'il est capable de me dshriter aprs le malheur qui m'est arriv. Et quel malheur vous est-il arriv? Je promenais l'un des deux, le plus beau, quant tout coup un coup d'arquebuse part dix pas de moi ; mon che- val s'effarouche, s'emporte et prend la route de la Dordogne. O il s'lance? Parfaitement. Avec vous ? Non; par bonheur j'avais eu le temps de me glisser terre, sans cela, je me noyais avec lui. 82 LES QUARANTE-CINQ Ah! ah! La pauvre bte s'est donc noye ? Pardioux ! vous connaissez la Dordogne, une demi-lieue de large. Et alors? Alors, je rsolus de ne pas rentrer la maison, et dt me soustraire le plus loin possible la colre paternelle. Mais votre chapeau? Attendez donc, que diable ! mon chapeau, il tait tomb. Comme vous? Moi, je n'tais pas tomb, je m'tais laiss glisser terre ; un Pincorney ne tombe pas de cheval : les Pincorney sont cuyers au maillot. C'est connu, dit Sainte-Maline; mais votre chapeau? Ah ! voil ; mon chapeau ? Oui. Mon chapeau tait donc tomb; je me mis sa recherche, car c'tait ma seule ressource, tant sorti sans argent. Et comment votre chapeau pouvait-il vous tre une ressource? insista Sainte-Maline, dcid pousser Pincorney bout. Sandioux.! et une grande! Il faut vous dire que la plume de ce chapeau tait retenue par une agrafe en dia- mant que S. M. l'empereur Charles V donna mon grand- pre, lorsqu'en se rendant d'Espagne en Flandre, il s'arrta dans notre chteau. Ah 1 ah ! Et vous avez vendu l'agrafe et le chapeau avec? Alors, mon cher ami, vous devez tre le plus riche de nous tous, et vous auriez bien d, avec l'argent de votre agrafe, acheter un second gant; vous avez des mains dpareilles : l'une est blanche comme une main de femme, l'autre est noire comme une main de ngre. Attendez donc : au moment o je me retournais pour chercher mon chapeau, je vois un corbeau norme qui fond dessus. Sur votre chapeau ? LES QUARANTE-CINQ 83 Ou plutt sur mon diamant; vous savez que cet animal drobe tout ce qui brille ; il fond donc sur mon diamant et me le drobe. Votre diamant ? Oui, monsieur. Je le suis des yeux d'abord; puis en- suite, en courant, je crie : Arrtez! arrtez! au voleur! La peste! au bout de cinq minutes il tait disparu, et jamais plus je n'en ai entendu parler. De sorte qu'accabl par cette double perte... Je n'ai plus os rentrer dans la maison paternelle, et ie me suis dcid venir chercher fortune Paris. Bon ! dit un troisime, le vent s'est donc chang en cor- beau? Je vous ai entendu, ce me semble, raconter M. de Loignac, qu'occup lire une lettre de votre matresse, le vent vous avait emport lettre et chapeau, et qu'en vritable Amadis, vous aviez couru aprs la lettre, laissant aller le chapeau o bon lui semblait? Monsieur, dit Sainte-Maline, j'ai l'honneur de con- natre M. d'Aubign, qui, quoique fort brave soldat, manie assez bien la plume ; narrez-lui, quand vous le rencontrerez, l'histoire de votre chapeau, et il fera un charmant conte l-dessus. Quelques rires demi touffs se firent entendre. Eh 1 eh ! messieurs, dit le Gascon irritable, rirait-on de moi, par hasard? Chacun se retourna pour rire plus l'aise. Perducas jeta un regard inquisiteur autour de lui et vit prs de la chemine un jeune homme qui cachait sa tte dans ses mains ; il crut que celui-l n'en agissait ainsi que pour mieux se cacher. Il alia lui. Eh 1 monsieur, dit-il, si vous riez, riez au moins en face, que l'on voie votre visage. Et il frappa sur l'paule du jeune homme, qui releva un front grave et svre. Le jeune homme n'tait autre que notre ami Ernauton Si LES QUARANTE-CINQ de Carmainges, encore tout tourdi de son aventure de la Grve. Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur, lui dit-il, et surtout, si vous me touchez encore, de ne me tou- cher que de la main o vous avez un gant ; vous voyez bien que je ne m'occupe pas de vous. A la bonne heure! grommela Pincorney; si vous ne vous occupez pas de moi, je n'ai rien dire. Ah I monsieur, fit Eustache de Miradoux Carmainges, avec les plus conciliantes intentions, vous n'tes pas gra- cieux pour notre compatriote. Et de quoi diable vous mlez-vous, monsieur? reprit Ernauton de plus en plus contrari. Vous avez raison, monsieur, dit Miradoux en saluant, cela ne me regarde point. Et il tourna les talons pour aller rejoindre Lardille, assise dans un coin de la grande chemine; mais quelqu'un lui barra le passage. C'tait Militor, avec ses deux mains dans sa ceinture et son rire narquois sur les lvres. Dites-donc, beau-papa? fit le vaurien. Aprs? Qu'en dites-vous? De quoi? De la faon dont ce gentilhomme vous a riv votre clou? Hein! Il vous a secou de la belle faon. Aht tu as remarqu cela, toi? dit Eustache essayant de tourner Militor. Mais celui-ci fit chouer la manuvre en se portant gauche et en se retrouvant de nouveau devant lui. Non seulement moi, continua Militor, mais encore tout le monde; voyez comme chacun rit autour de nous. Le fait est qu'on riait, mais pas plus de cela que d'autre chose. LES QUARANTE-CINQ 85 Eustache devint rouge comme un charbon. Allons, allons, beau-papa, ne laissez pas refroidir l'affaire, dit Militor. Eustache se dressa sur ses ergots et s'approcha de Car- mainges. On prtend, monsieur, lui dit-il, que vous avez voulu m'tre particulirement dsagrable. Quand cela? Tout l'heure. A vous? A moi. Et qui prtend cela? Monsieur, dit Eustache en montrant Militor. Alors monsieur, rpondit Carmainges en appuyant iro- niquement sur la qualification, alors monsieur est un tour- neau. Oh! oh! fit Militor furieux. Et je l'engage, continua Carmainges, ne point venir donner du bec sur moi, ou sinon je me rappellerai les con- seils de M. de Loignac. M. de Loignac n'a point dit que je fusse un tourneau, monsieur. Non, il a dit que vous tiez un ne : prfrez-vous cela? Bien peu m'importe moi; si vous tes un ne, je vous san- glerai; si vous tes un tourneau, je vous plumerai. Monsieur, dit Eustache, c'est mon beau-fils, traitez-le mieux, je vous prie, par gard pour moi. Ah ! voil comme vous me dfendez, beau-papa, s'cria Militor exaspr ; s'il en est ainsi, je me dfendrai mieux tout seul. A l'cole, les enfants, dit Ernauton, l'cole ! A l'cole ! s'cria Militor en s'avanant, le poing lev, sur M. de Carmainges; j'ai dix-sept ans, entendez -vous, monsieur ? Et moi, j'en ai vingt-cinq, dit Ernauton, voil pour- quoi je vais vous corriger selon vos mrites. 86 LES QUARANTE-CINQ Et le saisissant par le oollet et par la ceinture, il le souleva de terre et le jeta, comme il et fait d'un paquet, par la fentre du rez-de-chausse dans la rue, et cela tandis que Lardille poussait des cris faire crouler les murs. Maintenant, ajouta tranquillement Ernauton, beau- pre, helle-mre, beau-fils et toutes les familles du monde, j'en fais de la chair pt, si l'on vient me dranger encore. Ma foi, dit Miradoux, je trouve qu'il a raison, moi : pourquoi l'agacer, ce gentilhomme? Ah ! lche ! lche ! qui laisse battre son fils ! s'cria Lar- dille en s'avanant vers Eustache et en secouant ses cheveux pars. L, l, l, fit Eustache, du calme, cela lui fera le caractre. Ah ! dites donc, on jette donc des hommes par la fentre ici? fit un officier en entrant : que diable 1 quand on se livre ces sortes de plaisanteries, on devrait crier au moins : Gare l-dessous! Monsieur de Loignac 1 s'crirent une vingtaine de voix. Monsieur de Loignac 1 rptrent les quarante-cinq. Et ce nom, connu par toute la Gascogne, chacun se leva et se tut. IX M. nE LOIGNAC Derrire jyT. de Loignac entra son tour Militor, moulu de sa chute et cramoisi de colre. Serviteur, messieurs, dit Loignac; nous menons grand bruit, ce me semble... Ah! ahl matre Militor a encore fait le hargneux, ce qu'il parait, et son nez ;en souffre. LES QUARANTE-CINQ 87 On me payera mes coups, grommela Militor en mon- trant le poing Carmainges. Servez, matre Fournichon, cria Loignac, et que cha- cun soit doux avec son voisin, si c'est possible. Il s'agit, partir de ce moment, de s'aimer comme des frres. Hum! fit Sainte-Maline. La charit est rare, dit Chalabre en tendant sa serviette sur son pourpoint gris de fer, de manire que, quelle que ft l'abondance des sauces, il ne lui arrivt aucun accident. Et s'aimer de si prs, c'est difficile, ajouta Ernauton : il est vrai que nous ne sommes pas ensemble pour long- temps. Voyez, s'cria Pincorney qui avait encore les railleries de Sainte-Maline sur le cur, on se moque de moi parce que je n'ai point de chapeau, et l'on ne dit rien M. de Montcrabeau, qui va dner avec une cuirasse du temps de l'empereur Pertinax, dont il descend selon toute probabilit. Ce que c'est que la dfensive ! Montcrabeau, piqu au jeu, se redressa, et avec une voix de fausset : Messieurs, dit-il, je l'te : avis ceux qui aiment mieux me voir avec des armes offensives qu'avec des armes dfen- sives. Et il dlaa majestueusement sa cuirasse en faisant signe son laquais, gros grison d'une cinquantaine d'annes, de s'approcher de lui. Allons, la paix! la paix! fit M. de Loignac, et mettons- nous table. Dbarrassez-moi de cette cuirasse, je vous prie, dit Pertinax son laquais. Le gros homme la lui prit des mains. Et moi, lui dit-il tout bas, ne vais-je point dner aussi? Fais-moi donc servir quelque chose, Pertinax, je meurs de faim. Cette interpellation, si trangement familire qu'elle ft, 88 LES QUARANTE-CINQ n'excita aucun tonnement chez celui auquel elle tait adresse. J'y ferai mon possible, [dit-il ; mais, pour plus grande certitude, eoqurez-vous de votre ct. Hum ! fit le laquais d'un ton maussade, voil qui n'est point rassurant. Ne vous reste-t-il absolument rien? demanda Pertinax. Nous avons mang notre dernier cu Sens. Dame voyez faire argent de quelque chose. Il achevait peine, quand on entendit crier dans la rue, puis sur le seuil de l'htellerie : Marchand de vieux fer! qui vend son fer et sa ferraille? A ce cri, madame Fournichon courut vers la porte, tandis que Fournichon transportait majestueusement les premiers plats sur la table. Si l'on en juge d'aprs l'accueil qui lui fut fait, la cuisine de Fournichon tait exquise. Fournichon, ne pouvant faire face tous les compliments qui lui taient adresss, voulut admettre sa femme leur partage. Il la chercha des yeux, mais inutilement; elle avait dis- paru. Il l'appela. Que fait-elle donc? demanda-t-il un marmiton en voyant qu'elle ne venait pas. Ah! matre, un march d'or, rpondit celui-ci. Elle vend toute votre vieille ferraille pour de l'argent neuf. J'espre qu'il n'est pas question de ma cuirasse de guerre ni de mon armet de bataille! s'cria Fournichon en s'lanantvers la porte. Et non, et non, dit Loignac, puisque l'achat des armes est dfendu par ordonnance du roi. N'importe, dit Fournichon. Et il courut vers la porte. Madame Fournichon rentrait triomphante. Eh bien! qu'avez-vous? dit-elle en regardant son mari tout effar. LES QUARANTE-CINQ 89 J'ai qu'on me prvient que vous vendez mes armes. Aprs ? C'est que je ne veux pas qu'on les vende, moi! Bah! puisque nous sommes en paix, mieux valent deux casseroles neuves qu'une vieille cuirasse. Ce doit cependant tre un assez pauvre commerce que celui du vieux fer, depuis cet dit du roi dont parlait tout l'heure M. de Loignac? dit Chalabre. Au contraire, monsieur, dit dame Fournichon, et depuis longtemps ce mme marchand-l me tentait avec ses offres. Ma foi, aujourd'hui je n'ai pu y rsister, et retrouvant l'occasion, je l'ai saisie. Dix cus, monsieur, sont dix cus, et une vieille cuirasse n'est jamais qu'une vieille cuirasse. Comment! dix cus? fit Chalabre; si cher que cela? diable ! Et il devint pensif. Dix cus! rpta Pertinax en jetant un coup d'oeil lo- quent sur son laquais; entendez-vous, monsieur Samuel? Mais M. Samuel n'tait dj plus l. Ah ! mais, dit M. de Loignac, ce marchand-l risque la corde, ce me semble? Oh! c'est un brave homme, bien doux et bien arran- geant, reprit madame Fournichon. Mais que fait-il de toute cette ferraille? Il la revend au poids. Au poids ! fit Loignac, et vous dites qu'il vous a donn dix cus ? de quoi ? D'une vieille cuirasse et d'une vieille salade. En supposant qu'elles pesassent vingt livres elles deux, c'est un demi-cu la livre. Parfandious! comme dit quelqu'un de ma connaissance, ceci cache un mystre! Que ne puis-je tenir ce brave homme de marchand en mon chteau! dit Chalabre dont les yeux s'allumrent, je lui en vendrais trois milliers pesant, de haumes, de bras- sards et de cuirasses. 90 LES QUARANTE-CINQ Comment! vous vendriez les armures de vos anctres? dit Sainte-Maline d'un ton railleur. Ah! monsieur, dit Eustache de Miradoux, vous auriez tort, ce sont reliques sacres. Bah! dit Ghalabre; l'heure qu'il est, mes anctres sont des reliques eux-mmes, et n'ont plus besoin que de messes. Le repas allait s'chauffant, grce au vin de Bourgogne dont les pices de Fournichon acclraient la consommation, Les voix montaient un diapason suprieur, les assiettes sonnaient, les cerveaux s'emplissaient de vapeurs au travers desquelles chaque Gascon voyait tout en rose, except Militor qui songeait sa chute, et Garmaignes qui songeait son page. Voil beaucoup de gens joyeux, dit Loignac son voi- sin, qui justement tait Ernauton, et ils ne savent pourquoi. Ni moi non plus, rpondit Garmainges. Il est vrai que, pour mon compte, je fais exception, et ne suis pas le moins du monde en joie. Vous avez tort, quant vous, monsieur, reprit Loignac, car vous tes de ceux pour qui Paris est une mine d'or, un paradis d'honneurs, un monde de flicits. Ernauton secoua la tte. Eh bien, voyons. Ne me raillez pas, monsieur de Loignac, dit Ernau- ton; et vous qui paraissez tenir tons les fils qui font mou- voir la plupart de nous, faites-moi du moins cette grce de ne point traiter le vicomte Ernauton de Garmainges en comdien de bois. Je vous ferai encore d'autres grces que celle-l, mon- sieur le vicomte, dit Loignac en's'inclinant avec politesse; je vous ai distingu au premier coup d'il entre tous, vous dont l'il est fier et doux, et cet autre jeune homme l-bas dont l'il est sournois et sombre. Vous l'appelez? Monsieur de Sainte-Maline. LES QUARANTE-CINQ 91 - Et la cause de cette distinction, monsieur, si cette demande n'est pas toutefois une trop grande curiosit de ma part? C'est que je vous connais, voil tout. Moi? fit Ernauton surpris; moi, vous me connaissez? Vous et lui, lui et tous ceux qui sont ici. C'est trange. Oui, mais c'est ncessaire. Pourquoi est-ce ncessaire? Parce qu'un chef doit connatre ses scldats. Et que tous ces hommes? Seront mes soldats demain. Mais je croyais que M. d'pernon... Chut! ne prononcez pas ce nom-l ici, ou plutt ici ne prononcez aucun nom ; ouvrez les oreilles et fermez la bou- che, et puisque je vous ai promis de vous faire toutes grces, prenez d'abord ce conseil comme un acompte Merci, monsieur, dit Ernauton. Loignac essuya sa moustache, et se levant : Messieurs, dit-il, puisque le hasard runit ici quarante- cinq compatriotes, vidons un verre de ce vin d'Espagne la prosprit de tous les assistants. Cette proposition souleva des applaudissements frn- tiques. Ils sont ivres pour la plupart, dit Loignac Ernauton : ce serait un bon moment pour faire raconter chacun son histoire, mais le temps nous manque. Puis haussant la voix : Hol! matre Fournichon, dit-il, faites sortir d'ici tout ce qui est femmes, enfants et laquais. Lardilie se leva en maugrant; elle n'avait point achev son dessert. Militor ne bougea point. M'a-t-on entendu l-bas? dit Loignac avec un coup d'il qui ne souffrait pas de rplique... Allons, allons, la cuisine, monsieur Militor ! 92 LES QUARANTE-CINQ Au bout de quelques instants, il ne restait plus dans la salle que les quarante-cinq convives et M. de Loignac. Messieurs, dit ce dernier, chacun de vous sait qui l'a fait venir Paris, ou du moins s'en doute. Bon, bon, ne criez pas son nom ; vous le savez, cela suffit. Vous savez aussi que vous tes venus pour lui obir. Un murmure d'assentiment s'leva de toutes les parties de la salle ; seulement, comme chacun savait uniquement la chose qui le concernait et ignorait que son voisin ft venu m par la mme puissance que lui, tous se regardrent avec tonnement. C'est bien, dit Loignac ; vous vous regarderez plus tard, messieurs. Soyez tranquilles, vous avez le temps de faire connaissance. Vous tes donc venus pour obir cet homme, reconnaissez-vous cela ? Oui ! oui ! crirent les quarante-cinq, nous le recon- naissons. Eh bien, pour commencer, continua Loignac, vous allez partir sans bruit de cette htellerie pour venir habiter le logement qu'on vous a dsign. A tous ? demanda Sainte-Maline. A tous. Nous sommes tous mands, nous sommes tous gaux ici? continua Perducas dont les jambes taient si incertaines qu'il lui fallut, pour maintenir son centre de gravit, passer son bras autour du cou de Ghalabre. Prenez donc garde, dit celui-ci, vous froissez mon pour- point. Oui, tous gaux, reprit Loignac, devant la volont du matre. Oh ! oh ! monsieur, dit en rougissant Garmainges, par- don, mais on ne m'avait pas dit que M. d'pernon s'appel- lerait mon matre. Attendez. Ce n'est point cela que j'avais compris. Mais attendez donc, maudite tte ! LES QUARANTE-CINQ 93 Il se fit de la part du plus grand nombre un silence curieux, et de la part de quelques autres un silence impa- tient. Je ne vous ai pas dit encore qui serait votre matre, messieurs... Oui, dit Sainte-Maline ; mais vous avez dit que nous en aurions un. Tout le monde a un matre ! s'cria Loignac ; mais si votre air est trop fier pour s'arrter o vous venez de dire, cherchez plus haut; non seulement je ne vous le dfends pas, mais je vous y autorise. Le roi, murmura Garmainges. Silence, dit Loignac, vous tes venus pour obir, obis- sez donc; en attendant, voici un ordre que vous allez me faire le plaisir de lire haute voix, monsieur Ernauton. Ernauton dplia lentement le parchemin que lui tendait M. de Loignac, et lut haute voix : Ordre monsieur de Loignac d'aller prendre, pour les commander, les quarante-cinq gentilshommes que j'ai man- ds Paris, avec l'assentiment de Sa Majest. NOGARET DE LA VALETTE, duc d'pernon. Ivres ou rassis, tous s'inclinrent : il n'y eut d'ingalits que dans l'quilibre, lorsqu'il fallut se relever. Ainsi, vous m'avez entendu, dit M. de Loignac : il s'agit de me suivre l'instant mme. Vos quipages et vos gens demeureront ici, chez matre Fournichon qui en aura soin, et o je les ferai prendre plus tard; mais, pour le prsent, htez-vous : les bateaux attendent. Les bateaux? rptrent tous les Gascons; nous allons donc nous embarquer? Et ils changrent entre eux des regards affams de curiosit. 94 LES QUARANTE-CINQ Sans doute, dit Loignac, que vous allez vous embar- quer. Pour aller au Louvre, ne faut-il point passer l'eau? Au Louvre l au Louvre ! murmurrent les Gascons joyeux; cap de Bious! nous allons au Louvre? Loignac quitta la table, fit passer devant lui les quarante- cinq, en les comptant comme des moutons, et les conduisit par les rues jusqu' la tour de Nesle. L se trouvaient trois grandes barques qui prirent cha- cune quinze passagers bord et s'loignrent aussitt du rivage. Que diable allons-nous faire au Louvre ? se demand- rent les plus intrpides, dgriss par l'air froid de la rivire, et fort mesquinement couverts pour la plupart. Si j'avais ma cuirasse au moins 1 murmura Pertinax de Montcrabeau. l'homme aux cuirasses Pertinax avait bien raison de regretter sa cuirasse absente f car cette heure justement, par l'intermdiaire de ce sin- gulier laquais que nous avons vu parler si familirement son matre, il venait de s'en dfaire tout jamais. En effet, sur ces mots magiques prononcs par madame Fournichon : Dix cus ! le valet de Pertinax avait couru aprs le marchand. Comme il faisait dj nuit et que sans doute le marchand de ferraille tait press, ce dernier avait dj fait une tren- taine de pas lorsque Samuel sortit de l'htel. Celui-ci fut donc oblig d'appeler le marchand de fer- raille. Celui-ci s'arrta avec crainte et jeta un coup d'oeil perant LES QUARANTE-CINQ 95 sur l'homme qui venait lui ; mais le voyant charg de mar- chandises, il s'arrta. Que voulez-vous, mon ami? lui dit-il. Eh ! pardieu ! dit le laquais d'un air fin, ce que je veux, c'est faire affaire avec vous. Eh bien ! alors, faisons vite. Vous tes press ? Oui. Oh ! vous me donnerez bien le temps de souffler, que diable ! Sans doute, mais soufflez vite, on m'attend. Il tait vident que le marchand conservait une certaine dfiance l'endroit du laquais. Quand vous aurez vu ce que je vous apporte, dit ce dernier, comme vous me paraissez amateur, vous prendrez votre temps. Et que m'apportez-vous ? Une magnifique pice, un ouvrage dont... Mais vous ne m'coutez pas ? Non, je regarde. Quoi? Vous ne savez donc pas, mon ami, dit l'homme aux cuirasses, que le commerce des armes est dfendu par un dit du roi ? Et il jetait autour de lui des regards inquiets. Le laquais jugea qul tait bon de paratre ignorer. Je ne sais rien, moi, dit-il, j'arrive de Mont-de-Marsan. Ah ! c'est diffrent, alors, dit l'homme aux cuirasses, que cette rponse parut rassurer un peu ; mais quoique vous arriviez de Mont-de Marsan, continua-t-il, vous savez cepen- dant que j'achte des armes? Oui, je le sais. Et qui vous a dit cela ? Sandioux ! nul n'a eu besoin de me le dire, et vous l'avez cri assez fort tout l'heure. O cela? 96 LES QUARANTE-CINQ A la porte de l'htellerie de Ype du fier Cheva- lier. Vous y tiez donc ? Oui. Avec qui ? Avec une foule d'amis. Avec une foule d'amis? Il n'y a jamais personne d'or- dinaire cette htellerie. Alors, vous avez d la trouver bien change ? En effet. Mais d'o venaient tous ces amis ? De Gascogne, comme moi. tes-vous au roi de Navarre ? Allons donc ! nous sommes Franais de cur et de sang. Oui, mais huguenots ? Catholiques comme notre saint-pre le pape, Dieu merci, dit Samuel en tant son bonnet ; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, il s'agit de cette cuirasse. Rapprochons-nous un peu des murs, s'il vous plat; nous sommes par trop dcouvert en pleine, rue. Et ils remontrent de quelques pas jusqu' une maison de bourgeoise apparence, aux vitraux de laquelle on n'aper- cevait aucune lumire. Cette maison avait sa porte sous une sorte d'auvent for- mant balcon. Un banc de pierre accompagnait sa faade dont il faisait le seul ornement. C'tait en mme temps l'utile et l'agrable, car il servait d'triers aux passants pour monter sur leurs mules ou sur leurs chevaux. Voyons cette cuirasse, dit le marchand, quand ils fu- rent arrivs sous l'auvent. Tenez. Attendez ; on remue, je crois, dans la maison. Non, c'est en face. Le marchand se retourna. En effet, en face il y avait une maison dux tages, dont le second s'clairait parfois furtivement. LES QUARANTE-CINQ 97 Faisons vite, dit le marchand en palpant la cuirasse. Hein comme elle est lourde ! dit Samuel. Vieille, massive, hors de mode. Objet d'art. Six cus, voulez-vous? Comment six cus et vous en avez donn dix l-bas pour un vieux dbris de corselet 1 Six cus, oui ou non, rpta le marchand. Mais considrez donc les ciselures ! Pour revendre au poids, qu'importent les ciselures? Oh ! oh ! vous marchandez ici, dit Samuel, et l-bas vous avez donn tout ce qu'on a voulu. Je mettrai un cu de plus, dit le marchand avec impa- tience. Il y a pour quatorze cus, rien que de dorures ! Allons, faisons vite, dit le marchand, ou ne faisons pas. Bon ! dit Samuel, vous tes un drle de marchand : vous vous cachez pour faire votre commerce ; vous tes en contravention avec les dits du roi, et vous marchandez les honntes gens ? Voyons, voyons, ne criez pas comme cela. Oh! je n'ai pas peur, dit Samuel en haussant la voix; je ne fais pas un commerce illicite, et rien ne m'oblige me cacher. Voyons, voyons, prenez dix cus et taisez-vous. Dix cus ? Je vous dis que l'or seul les vaut ; ah ! vous voulez vous sauver ? Mais non ; quel enrag ! Ah 1 c'est que si vous vous sauvez, voyez-vous, je crie la garde, moi ! En disant ces mots, Samuel avait tellement hauss la voix qu'autant et valu qu'il et effectu sa menace sans la faire. A ce bruit, une petite fentre s'tait ouverte au balcon de la maison contre laquelle le march se faisait; et le grince- ment qu'avait produit cette fentre en s'ouvrant, le mar- chand l'avait entendu avec terreur. T. I. 4 JO LES QUARANTE-CINQ Allons, allons, dit-il, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous voulez; voil quinze cus, et allez-vous-en. A la bonne heure ! dit Samuel en empochant les quinze cus. C'est bien heureux. Mais ces quinze cus sont pour mon matre, continua Samuel, et il me faut bien aussi quelque chose pour moi. Le marchand jeta les yeux autour de lui en tirant demi sa dague du fourreau. videmment il avait l'intention de faire la peau de Samuel un accroc qui l'et dispens tout jamais de racheter une cuirasse pour remplacer celle qu'il venait de vendre ; mais Samuel avait l'il alerte comme un moineau qui vendange, et il recula en disant : Oui, oui, bon marchand, je vois ta dague; mais je vois encore autre chose ; cette figure au balcon qui te voit aussi. Le marchand, blme de frayeur, regarda dans la direction indique par Samuel, et vit en effet au balcon une longue et fantastique crature, enveloppe dans une robe de chambre en fourrures de peaux de chat ; cet argus n'avait perdu ni une syllabe, ni un geste de la dernire scne. Allons, allons, vous faites de moi ce que vous voulez, dit le marchand avec un rire pareil celui du chacal qui montre ses dents, voil un cu en plus. Et que le diable vous trangle ! ajouta-t-il tout bas. Merci, dit Samuel ; bon ngoce Et saluant l'homme aux cuirasses, il disparut en ricanant. Le marchand, demeur seul dans la rue, se mit ramas- ser la cuirasse de Pertinax et l'enchsser dans celle de Fournichon. Le bourgeois regardait toujours, puis quand il vit le mar- chand bien empch : Il parat, monsieur, lui dit-il, que vous achetez des ar- mures ? Mais non, monsieur, rpondit le malheureux mar- chand ; c'est par hasard et parce que l'occasion s'en est pr- sente ainsi. LES QUARANTE-CINQ 99 Alors, le hasard me sert merveille. En quoi, monsieur? demanda le marchand. Imaginez-vous que j'ai justement l, porte de ma main, un tas de vieilles ferrailles qui me gnent. Je ne vous dis pas non ; mais pour le moment, vous le voyez, j'en ai tout ce que j'en puis porter. Je vais toujours vous les montrer. Inutile, je n'ai plus d'argent. Qu' cela ne tienne, je vous ferai crdit; vous m'avez l'air d'un parfait honnte homme. Merci, mais on m'attend. C'est trange comme il me sembl que je vous con- nais ! fit le bourgeois. Moi ? dit le marchand essayant inutilement de rprimer un frisson. Regardez donc cette salade, dit le bourgeois amenant avec son long pied l'objet annonc, ca* il ne voulait point quitter la fentre de peur que le marchand ne se drobt. Et il dposa la salade annonce par le balcon et dans la main du marchand. Vous me connaissez, dit celui-ci, c'est--dire que vous croyez me connatre ? C'est--dire que je vous connais. N'tes-vous point?.. Le bourgeois sembla chercher ; le marchand resta immo- bile et attendant. N'tes-vous pas Nicolas? La figure du marchand se dcomposa, on voyait le casque trembler dans sa main. Nicolas? rptait-il Nicolas Truchou, marchand quincaillier, rue de la Cos- sonnerie. Non, non, rpliqua le marchand qui sourit et respira en homme quatre fois heureux. N'importe, vous avez une bonne figure; il s'agit donc de m'acheter l'armure complte, cuirasse, brassards et pe. 100. LES QUARANTE-CINQ Faites attention que c'est commerce dfendu, mon- sieur. Je le sais, votre vendeur vous l'a cri assez haut tout l'heure. Vous avez entendu? Parfaitement ; vous avez mme t large en affaire : c'est ce qui m'a donn l'ide de me mettre en relations avec vous; mais, soyez tranquille, je n'abuserai pas, moi, je sais ce que c'est que le commerce : j'ai t ngociant aussi. Ah 1 et que vendiez-vous ? Ce que je vendais? Oui. De la faveur. Bon commerce, monsieur. Aussi j'y ai fait fortune, et vous me voyez bourgeois. Je vo.'s en fais mon compliment. Il en redite que j'aime mes aises, et que je vends toute ma ferraille porce qu'elle me gne. Je comprends cela. Il y a encore l les cuissards ; ah ! et puis les gants. Mais je n'ai pas besoin de tout cela. Ni moi non plus. Je prendrai seulement la cuirasse. Vous n'achetez donc que des cuirasses? Oui. C'est drle,, car enfin vous achetez pour revendre au poids ; vous l'avez dit du moins, et du fer est du fer. C'est v.ai, mais, voyez-vous, de prfrence... Com ;ne il vous plaira : achetez la cuirasse, ou plutt, vous avjz raison, allez, n'achetez rien du tout. Que voulez-vous dire ? Je veux dire que, dans des temps comme ceux o nous vivons, chacun a besoin de ses armes. Quoi! en pleine paix? Mon cher ami, si nous tions en pleine paix, il ne se LES QUARAM'E-CINQ 101 ferait pas un tel commerce de cuirasses, ventre de biche 1 Ce n'est point moi qu'on dit de ces choses-l. Monsieur! Et si clandestin surtout. Le marchand fit un mouvement pour s'loigner. Mais, en vrit, plus je vous regarde, dit le bour- geois, plus je suis sr que je vous connais; non, vous n'tes pas Nicolas Truchou, mais je vous connais tout de mme. Silence. Et si vous achetez des cuirasses... Eh bien? Eh bien, je suis sr que c'est pour accomplir une uvre agrable Dieu. Taisez-vous! Vous m'enchantez, dit le bourgeois en tendant par le balcon un immense bras dont la main alla s'emmancher la main du marchand. Mais qui diable tes-vous? demanda celui-ci qui sentit sa main prise comme daus un tau. Je suis Robert Briquet, surnomm la terreur du schisme, ami de l'Union, et catholique enrag; maintenant je vous reconnais positivement. Le marchand devint blme. Vous tes Nicolas... Grimbelot, corroyeur la Vache sans os. Non, vous vous trompez. Adieu, matre Robert Briquet* enchant d'avoir fait votre connaissance. Et le marchand tourna le dos au balcon. Comment, vous vous en allez ? Vous le voyez bien. Sans me prendre ma ferraille? Je n'ai pas d'argent sur moi, je vous l'ai dit. Mon valet vous suivra. Impossible. Alors, comment faire ? 102 LES QUARANTE-CINQ Dame 1 restons comme nous sommes. Ventre de biche ! je m'en garderais bien, j'ai trop grande envie de cultiver votre connaissance. Et moi de fuir la vtre, rpliqua le marchand qui, cette fois, se rsignant abandonner ses cuirasses et tout perdre plutt que d'tre reconnu, prit ses jambes son cou et s'enfuit. Mais Robert Briquet n'tait pas homme se laisser battre ainsi ; il enfourcha son balcon, descendit dans la rue sans avoir presque besoin de sauter, et en cinq ou six enjambes il atteignit le marchand. tes-vous fou, mon ami ? dit-il en posant sa large main sur l'paule du pauvre diable; si j'tais votre ennemi, si je voulais vous faire arrter, je n'aurais qu' crier : le guet passe cette heure dans la rue des Augustins; mais non, vous tes mon ami, ou le diable m'emporte! et la preuve, c'est que maintenant je me rappelle positivement votre nom. Cette fois le marchand se mit rire. Robert Briquet se plaa en face de lui. Vous vous nommez Nicolas Poulain, dit-il, vous tes lieutenant de la prvt de Paris; je me souvenais bien qu'il y avait du Nicolas l-dessous. Je suis perdu 1 balbutia le marchand. Au contraire, vous tes sauv ; ventre de biche ! vous ne ferez jamais pour la bonne cause ce que j'ai intention de faire, moi. Nicolas Poulain laissa chapper un gmissement. Voyons, voyons, du courage, dit Robert Briquet; remettez-vous; vous avez trouv un frre, frre Briquet; prenez une cuirasse, je prendrai les deux autres ; je vous fais cadeau de mes brassards, de mes cuissards et de mes gants par-dessus le march ; allons, en route, et vive l'Union 1 Vous m'accompagnez? Je vous aide porter ces armes qui doivent vaincre les Philistins : montrez-moi la route, je vous suis. LES QUARNTE-CIKQ 403 Il y eut dans l'me du malheureux lieutenant de la pr- vt un clair de soupon bien naturel, mais qui s'vanouit aussitt qu'il eut brill. S'il voulait me perdre, se murmura-t-il lui-mme, et-il avou qu'il me connaissait ? Puis tout haut : Allons, puisque vous le voulez absolument, venez avec moi, dit-il. A la vie, la mort ! cria Robert Briquet en serrant d'une main la main de son alli, tandis que de l'autre il le- vait triomphalement en l'air sa charge de ferraille. Tous deux se mirent en route. Aprs vingt minutes de marche, Nicolas Poulain arriva dans le Marais ; il tait tout en sueur, tant cause de la ra- pidit de la marche que du feu de leur conversation poli- tique. Quelle recrue j'ai faite! murmura Nicolas Poulain en s'arrtant peu de distance de l'htel de Guise. Je me doutai que mon armure allait de ce ct, pensa Briquet. Ami, dit Nicolas Poulain en se retournant avec un geste tragique vers Briquet, tout confit en airs innocents, avant d'entrer dans le repaire du lion, je vous laisse une dernire minute de rflexion ; il est temps de vous retirer si vous n'tes pas fort de votre conscience. Bah! dit Briquet, j'en ai vu bien d'autres : Et non in- tremuit medulla mea, dclama-t-il ; ah ! pardon, vous ne savez peut-tre pas le latin ? Vous le savez, vous ? Comme vous le voyez. Lettr, hardi, vigoureux, riche, quelle trouvaille ! se dit Poulain; allons, entrons. Et il conduisit Briquet la gigantesque porte de l'htel de Guise, qui s'ouvrit au troisime coup de heurtoir de bronze. La cour tait pleine de gardes et d'hommes envelopps de manteaux qui la parcouraient comme des fantmes. 104 LES QUARANTE-CINQ Il n'y avait pas une seule lumire dans l'htel. Huit chevaux sells et brids attendaient en un coin. Le bruit du marteau fit retourner la plupart de ces hom- mes, lesquels formrent une espce de haie pour recevoir les nouveaux venus. Alors Nicolas Poulain, se penchant l'oreille d'une sorte de concierge qui tenait le guichet entre-bill, lui dclina son nom. Et j'amne un bon compagnon, ajouta-t-il. Passez, messires, dit le concierge. Portez ceci aux magasins, fit alors Poulain en remet- tant un garde les trois cuirasses, plus la ferraille de Ro- bert Briquet. Bon ! il y a un magasin, se dit celui-ci ; de mieux en mieux : peste ! quel organisateur vous faites, messire prvt! Oui, oui, l'on a du jugement, rpondit Poulain en sou- riant avec orgueil; mais venez, que je vous prsente. Prenez garde, dit le bourgeois, je suis excessivement timide. Qu'on me tolre, c'est tout ce que je veux; quand j'aurai fait mes preuves, je me prsenterai tout seul, comme dit le Grec, par mes faits. Comme il vous plaira, rpondit le lieutenant de la pr- vt ; attendez-moi donc ici. Et il alla serrer la main de la plupart des promeneurs. Qu'attendons-nous encore ? demanda une voix. Le matre, rpondit une autre voix. En ce moment, un homme de haute taille venait d'entrer dans l'htel; il avait entendu les derniers mots changs entre les mystrieux promeneurs. Messieurs, dit-il, je viens en son nom. Ah! c'est monsieur de Mayneville! s'cria Poulain. Eh 1 mais me voil en pays de connaissance, se dit Bri- quet lui-mme, et en tudiant une grimace qui le dfigura compltement. Messieurs, nous voil au complet ; dlibrons, reprit la voix qui s'tait fait entendre la premire. LES QUARANTE-CINQ 105 Ah ! bon, dit Briquet, et de deux; celui-ci c'est mon procureur, matre Marteau. Et il changea de grimace avec une facilit qui prouvait combien les tudes physionomiques lui taient familires. Montons, messieurs, fit Foulain. Monsieur de Mayneville passa le premier, Nicolas Poulain le suivit; les hommes manteaux vinrent aprs Nicolas Poulain, et Robert Briquet aprs les hommes manteaux. Tous montrent les degrs d'un escalier extrieur abou- tissant une vote. Robert Briquet montait comme les autres, tout en mur- murant : Mais le page, o donc est ce diable de page? XI ENCORE LA LIGUE Au moment o Robert Briquet montait l'escalier la suite de tout le monde, en se donnant un air assez dcent de conspirateur, il s'aperut que Nicolas Poulain, aprs avoir parl plusieurs de ses mystrieux collgues, atten- dait la porte de la vote. Ce doit tre pour moi, se dit Briquet. En effet, le lieutenant de la prvt arrta son nouvel ami au moment mme o il allait franchir le redoutable seuil. Vous ne m'en voudrez point, lui dit-il ; mais la plupart de nos amis ne vous connaissent point et dsirent prendre les informations sur vous avant de vous admettre au conseil. C'est trop juste, rpliqua Briquet, et vous savez que nia modestie naturelle avait dj prvu cette objection. Je vous rends justice, rpliqua Poulain, vous tes un homme accompli. 106 LES QUARANTE-CINQ Je me retire donc, poursuivit Briquet, bien heureux d'avoir vu en un soir tant de braves dfenseurs de l'Union catholique. Voulez-vous que je vous reconduise? dit Poulain. Non, merci, ce n'est point la peine. C'est que l'on peut vous faire des difficults la porte; cependant, d'un autre ct, on m'attend. N'avez-vous pas un mot d'ordre pour sortir? Je ne vous reconnatrais point l, matre Nicolas; ce ne serait pas pru- dent. Si fait. Eh bien ! donnez-le-moi. Au fait, puisque vous tes entr... Et que nous sommes amis. Soit ; vous n'avez qu' dire : Parme et Lorraine. Et le portier m'ouvrira? A l'instant mme. Trs bien, merci. Allez vos affaires, je retourne aux miennes. Nicolas Poulain se spara de son compagnon et alla rejoindre ses collgues. Briquet fit quelques pas comme s'il allait redescendre dans la cour, mais arriv la premire marche de l'escalier, il s'arrta pour explorer les localits. Le rsultat de ses observations fut que la vote s'allongeait paralllement au mur extrieur, qu'elle abritait par un large auvent. Il tait vident que cette vote aboutissait quelque salle basse, propre cette mystrieuse runion laquelle Briquet n'avait pas eu l'honneur d'tre admis. Ce qui le confirma dans cette supposition, qui devint bientt une certitude, c'est qu'il vit apparatre une lumire ne fentre g'ille, perce dans ce mur, et dfendue par uni espce d'entonnoir en bois, comme on en met aujour- d'hui aux fentres des prisons ou des couvents, pour intercep- ter la vue du dehors et ne laisser que l'air et l'aspect du ciel. Briquet pensa bien que cette fentre tait celle de la salle LES QUARANTE-CINQ 407 des runions, et que si l'on pouvait arriver jusqu' elle, l'en- droit serait favorable l'observation, et que, plac cet observatoire, l'il pouvait facilement suppler aux autres sens. Seulement la difficult tait d'arriver cet observatoire et d'y prendre place pour voir sans tre vu. Briquet regarda autour de lui. 11 y avait dans la cour les pages avec leurs chevaux, les soldats avec leurs hallebardes, et le portier avec ses clefs ; en somme, tous gens alertes et clairvoyants. Par bonheur, la cour tait fort grande et la nuit trs noire. D'ailleurs, pages et soldats, ayant vu disparatre les affids sous la vote, ne s'occupaient plus de rien, et le portier, sachant les portes bien closes et l'impossibilit o l'on tait de sortir sans le mot de passe, ne s'occupait plus que de pr- parer son lit pour la nuit et de soigner un beau coquemar de vin pic qui tidissait devant le feu. Il y a dans la curiosit des stimulants aussi nergiques que dans les lans de toute passion. Ce dsir de savoir est si grand qu'il a dvor la vie de plus d'un curieux. Briquet avait t trop bien renseign jusque-l pour ne point dsirer de complter ses renseignements. Il jeta un se- cond regard autour de lui, et, fascin par la lumire que renvoyait cette fentre sur les barreaux de fer, il crut voir dans ce reflet un signal d'appel, et dans ces barreaux si relui- sants, quelque provocation pour ses robustes poignets. En consquence, rsolu d'atteindre son entonnoir, Briquet se glissa le long de la corniche qui, du perron qu'elle sem- blait continuer comme ornement, aboutissait cette fentre, et suivit le mur comme aurait pu le faire un chat ou un singe marchant, appuy des mains et des pieds aux orne- ments sculpts dans la muraille mme. Si les pages et les soldats eussent pu distinguer dans l'ombre cette silhouette fantastique glissant sur le milieu du mur sans support apparent, ils n'eussent certes pas manqu 408 LES QUARANTE-CINQ de crier la magie, et plus d'un parmi les plus braves et senti hrisser ses cheveux. Mais Robert Briquet ne leur laissa point le temps de voir ses sorcelleries. En quatre enjambes, il toucha les barreaux, s'y cram- ponna, se tapit entre ces barreaux et l'entonnoir, de telle faon que du dehors il ne pt tre aperu, et que du dedans il ft peu prs masqu par le grillage. Briquet ne s'tait pas tromp, et il fut ddommag ample- ment de ses peines et de son audace, lorsqu'une fois il en fut arriv l. En effet, son regard embrassait une grande salle claire par une lampe de fer quatre becs, et remplie d'armures de toute espce, parmi lesquelles, en cherchant bien, il et pu certainement reconnatre ses brassards et son gorgerin. Ce qu'il y avait l de piques, d'estocs, de hallebardes et de mousquets rangs en piles ou en faisceaux, et suffi armer quatre bons rgiments. Briquet donna cependant moins d'attention la superbe ordonnance de ces armes qu' l'assemble charge de les mettre en usage ou de les distribuer. Ses yeux ardents per- aient la vitre paisse et enduite d'une couche grasse de fume et de poussire, pour deviner les visages de connais- sance sous les visires et les capuchons. Oh! oh! dit-il, voici matre Gruc, notre rvolution- naire; voici notre petit Brigard, l'picier au coin de la rue des Lombards; voici matre Leclerc, qui se fait appeler Bussy, et qui n'et certes pas os commettre un tel sacrilge du temps que le vrai Bussy vivait. Il faudra quelque jour que je demande cet ancien matre, en fait d'armes, s'il connat la hotle secrte dont un certain David de ma con- naissance est mort Lyon. Peste! la bourgeoisie est grande- ment reprsente, mais la noblesse... Ah! M. de Mayneville, Dieu me pardtrine! il serre la main de Nicolas Poulain : c'est touchant, on fraternise. Ah! ah! ce M. de Mayneville est donc orateur? 11 *e po*e, ce me semble, pour prononce^ LES QUARANTE-CINU 109 une harangue; il a le geste agrable et roule des yeux per- suasifs. Et, en effet, M. de Mayneville avait commenc un discours. Robert Briquet secouait la tte, tandis que M. de Mayne- ville parlait; non pas qu'il pt entendre un seul mot de la harangue, mais il interprtait ses gestes et ceux de l'assem- ble. Il ne semble gure persuader son auditoire. Cruc lui fait la grimace; Lachapelle-Marteau lui tourne le dos, et Bussy-Leclerc hausse les paules. Allons, allons, M. de May- neville, parlez, suez, soufflez, soyez loquent, ventre de biche! Oh! la bonne heure, voici les gens de l'auditoire qui se ranimer t. Oh! oh ! on se rapproche, on lui serre la main, on jette en l'air les chapeaux, diable! Briquet, cor une nous l'avons dit, voyait et ne pouvait en- tendre; mais . ious qui assistons en esprit aux dlibrations de l'orageuse assemble, nous allons dire aux lecteurs ce qui venait de : 'y passer : D'abord Cru , Marteau et Bussy s'taient plaints M. de Mayneville de \ 'inaction du duc de Guise. Marteau, en sa qualit de procureur, avait pris la parole : Monsieur de Mayneville, avait-il dit, vous venez de la part du duc Henri de Guise? Merci. Et nous vous acceptons comme ambassadeur; mais la prsence du duc lui-mme nous est indispensable. Aprs la mort de son glorieux pre, l'ge de dix-huit ans, il a fait adopter tous les bons Franais le projet de l'Union et nous a enrls tous sous cette bannire. Selon notre serment, nous avons expos nos personnes et sacrifi notre fortune pour le triomphe de cette sainte cause; et voil que, malgr nos sacrifices, rien ne progresse, rien ne se dcide. Prenez garde, monsieur de Mayneville, les Parisiens se lasseront; or, Paris une fois las, que fera-t-on en France ? M. le duc devrait y songer. Cet exorde obtint l'assentiment de tous les ligueurs, et Ni- colas Poulain surtout se distingua par son zle l'applaudir. M. de Mayneville rpondit avec simplicit : 110 LES QUARANTE-CINQ Messieurs si rien ne se dcide, c'est que rien n'est mr encore. Examinez la situation, je vous prie. M. le duc et son frre, M. le cardinal, sont Nancy en observation : l'un met sur pied une arme destine contenir les huguenots de Flandre, que M. le duc d'Anjou veut jeter sur nous pour nous occuper ; l'autre expdie courrier sur courrier tout le clerg de France, et au pape, pour faire adopter l'Union. M. le duc de Guise sait ce que vous ne savez pas, messieurs : c'est que cette vieille alliance, mal rompue entre le duc d'Anjou et le Barnais, est prte se renouer. Il s'agit d'oc- cuper l'Espagne du ct de la Navarre, et de l'empcher de nous envoyer des armes et de l'argent. Or, M. le duc veut tre, avant de rien faire et surtout avant de venir Paris, en tat de combattre l'hrsie et Fusurpation. Mais, dfaut de M. de Guise, nous avons M. de Mayenne qui se multiplie comme gnral et comme conseiller, et que j'attends d'un moment l'autre. C'est--dire, interrompit Bussy, et ce fut ce moment qu'il haussa les paules, c'est--dire que vos princes sont partout o nous ne sommes pas, et jamais o nous avons besoin qu'ils soient. Que fait madame de Montpetfsier, par exemple ? Monsieur, madame de Montpensier est entre ce matin Paris. Et personne ne l'a vue? -*- Si fait, monsieur. Et quelle est cette personne? Salcde. Ohl oh! fit toute l'assemble. Mais, dit Cruc, elle s'est donc rendue invisible? Pas tout fait, mais insaisissable, je l'espre. Et comment sait-on qu'elle est ici? demanda Nicolas Poulain; je ne prsume pas que ce soit Salcde qui vous l'ait dit. Je sais qu'elle est ici, rpondit Mayneville, parce que je Vai accompagne jusqu' la porte Saint- Antoine. LKS QUARANTE-CINQ lil J'ai entendu dire qu'on avait ferm les portes? inter- rompit Marteau qui convoitait l'occasion de placer un second discours. Oui, monsieur, rpondit Mayneville avec son ternelle politesse dont aucune attaque ne pouvait le faire sortir. Gomment se les est-elle fait ouvrir, alors A sa faon. Et elle a le pouvoir de se faire ouvrir les portes de Paris ? dirent les ligueurs, jaloux et souponneux comme sont tou- jours les petits lorsqu'ils s'allient aux grands. Messieurs, dit Mayneville, il se passait ce matin aux portes de Paris une chose que vous paraissez ignorer ou du moins ne savoir que vaguement. La consigne avait t don- ne de ne laisser franchir la barrire qu' ceux qui seraient porteurs d'une carte d'admission : de qui devait tre signe cette carte? je l'ignore. Or, devant nous, la porte Saint- Antoine, cinq ou six hommes, dont quatre assez pauvrement vtus et d'assez mauvaise mine, six hommes sont venus; ils taient porteurs de ces cartes obliges et nous ont pass de- vant la face. Quelques-uns d'entre eux avaient l'insolente bouffonnerie des gens qui se croient en pays conquis. Quels sont ces hommes? quelles sont ces cartes? rpondez-nous, messieurs de Paris, vous qui avez charge de ne rien ignorer touchant les affaires de votre ville. Ainsi Mayneville, d'accus, s'tait fait accusateur, ce qui est le grand art de l'art oratoire. Des cartes, des gens insolents, des admissions excep- tionnelles aux portes de Paris! ohl oh! que veut dire cela? demanda Nicolas Poulain tout rveur. Si vous ne savez pas ces choses, vous qui vivez ici, comment les saurions-nous, nous qui vivons en Lorraine, passant tout notre temps courir sur les routes pour joindre les deux bouts de ce cercle qu'on appelle l'Union? Et ces gens, enfin, comment venaient-ils? Les uns pied, les autres cheval; les uns seuls, d'autres avec des laquais. 112 LES QUARANTE-CINQ Sont-ce des gens du roi? Trois ou quatre avaient l'air de mendiants. Sont-ce des gens de guerre ? Ils n'avaient que deux pes eux six. Ce sont des trangers? Je les suppose Gascons. Oh ! firent quelques voix avec un accent de mpris. N'importe, dit Bussy, fussent-ils Turcs, ils doivent veiller notre attention. On s'informera d'eux. Monsieur Poulain, c'est votre affaire. Mais tout cela ne nous dit rien des affaires de la Ligue. Il y a un nouveau plan, rpondit M. de Mayneville. Vous saurez demain que Salcde, qui nous avait dj trahis et qui devait nous trahir encore, non seulement n'a point parl, mais encore s'est rtract sur l'chafaud; et cela, grce la duchesse qui, entre la suite d'un de ces por- teurs de cartes, a eu le courage de pntrer jusqu' l'cha- faud au risque d'tre broye mille fois, et de se faire voir au patient au risque d'tre reconnue. C'est en ce moment que Salcde s'est arrt dans son effusion : un instant aprs, notre brave bourreau l'arrtait dans son repentir. Ainsi, messieurs, vous n'avez rien craindre du ct de nos entre- prises de Flandre. Ce secret terrible s'en est all roulant dans une tombe. Ce fut cette dernire phrase qui rapprocha les ligueurs de M. de Mayneville. Briquet devinait leur joie leurs mouvements. Cette joie inquitait beaucoup le digne bourgeois, qui parut prendre une rsolution soudaine. Il se laissa glisser du haut de son entonnoir sur le pav de la cour, et se dirigea vers la porte o, sur renonciation des deux mots : Parme et Lorraine, le portier lui livra passage. Une fois dans la rue, matre Robert Briquet respira si bruyamment que l'on comprenait que depuis bien longtemps il retenait son souffle. LES QUARANTE-CINQ 413 Le conciliabule durait toujours : l'histoire nous apprend ce qui s'y passait. M. de Mayneville apportait de la part des Guise, aux insurgs futurs de Paris, tout le plan de l'insurrection. Il ne s'agissait de rien de inoins que d'gorger les person- nages importants de la ville connus pour tenir en faveur du roi, de parcourir les rues en criant : Vive la messe! Mort aux politiques! et d'allumer ainsi une Saint-Barthlmy nouvelle avec les vieux dbris de l'ancienne; seulement, dans celle-ci, on confondait les catholiques mal pensants avec les huguenots de toute espce. En agissant ainsi on servait deux dieux, celui qui rgne au ciel et celui qui allait rgner sur la France : L'ternel et M. de Guise. XII LA CHAMBRE DE SA MAJESTE HENRI III AU LOUVRE Dans cette grande chambre du Louvre, o dj tant de fois nos lecteurs sont entrs avec nous et o nous avons vu !e pauvre roi Henri III dpenser de si longues et de si cruelles heures, nous allons le retrouver encore une fois, non plus roi, non plus maitre, mais abattu, ple, inquiet et livr sans rserve la perscution de toutes les ombres que son sou- venir voque incessamment sous ces votes illustres. Henri tait bien chang depuis cette mort fatale de ses amis que nous avons raconte ailleurs : ce deuil avait passe sur sa tte comme un ouragan dvastateur et le pauvre roi, qui, se souvenant sans cesse qu'il tait un homme , n'avait mis sa force et sa confiance que dans les affections prives, s'tait vu dpouiller, par la mort jalouse, de toute confiance et de toute force, anticipant ain^ sur le moment M LES QUARANTE-CINQ terrible o les rois vont Dieu, seuls, sans amis, sans garde et sans couronne. Henri II avait t cruellement frapp : tout ce qu'il aimait tait successivement tomb autour de lui. Aprs Schomberg, Qulus et Maugiron, tus en duel par Livarot et Antraguet, Saint-Mgrin avait t assassin par M. de Mayenne : les plaies taient restes vives et saignantes... L'affection qu'il portait ses nouveaux favoris, d'pernon et Joyeuse, ressemblait eelle qu'un pre qui a perdu ses meilleurs enfants reporte sur ceux qui lui restent : tout en connaissant parfaitement les dfauts de ceux-ci, il les aime, il les mnage, il les garde, pour ne donner sur eux aucune prise la mort. Il avait combl de biens d'pernon, et cependant il n'ai- mait d'pernon que par soubresauts et par caprice; en de certains moments mme il le hassait. C'est alors que Cathe- rine, cette impitoyable conseillre en qui veillait toujours la pense, comme la lampe dans le tabernacle ; c'est alors que Catherine, incapable de folies mme dans sa jeunesse, pre- nait la voix du peuple pour fronder les affections du roi. Jamais elle ne lui et dit, quand il vidait le trsor pour riger en duch la terre de La Valette et l'agrandir royale- ment, jamais elle ne lui et dit : Sire, hassez ces hommes qui ne vous aiment pas, ou, ce qui est bien pis, qui ne vous aiment que pour eux. Mais voyait-elle le sourcil du roi se froncer, l'entendait- elle, dans un moment de lassitude, accuser d'pernon d'ava- rice ou de couardise, elle trouvait aussitt le mot inflexible qui rsumait tous les griefs du peuple et de la royaut contre d'pernon, et qui creusait un nouveau sillon dans la haine royale. D'pernon, Gascon incomplet, avait pris, avec sa finesse et sa perversit natives, la mesure de la faiblesse royale ; il sa- vait cacher son ambition, ambition vague, et dont le but lui tait encore inconnu lui-mme , seulement son avidit lui tenait lieu de boussole pour se diriger vers le monde loin- LES QUARANTE-CINQ H5 tain et ignor que lui cachaient encore les horizons de l'ave- nir, et c'tait d'aprs cette avidit seule qu'il se gouvernait. Le trsor se trouvait-il par hasard un peu garni, on voyait surgir et s'approcher d'pernon, le bras arrondi et le visage riant ; le trsor tait-il vide, il disparaissait, la lvre ddai- gneuse et le sourcil fronc, pour s'enfermer, soit dans son htel, soit dans quelqu'un de ses chteaux o il pleurait mi- sre jusqu' ce qu'il et pris le pauvre roi par la faiblesse du cur et tir de lui quelque don nouveau. Par lui le favoritisme avait t rig en mtier, mtier dont il exploitait habilement tous les revenus possibles. D'a- bord il ne passait pas au roi le moindre retard payer aux chances; puis, lorsqu'il devint plus tard courtisan et que les bises capricieuses de la faveur royale furent revenues assez frquentes pour solidifier sa cervelle gasconne ; plus tard, disons-nous, il consentit se donner une part du tra- vail, c'est--dire cooprer la' rentre des fonds dont il voulait faire sa proie. Cette ncessit, il le sentait bien, l'entranait devenir, de courtisan paresseux, ce qui est le meilleur de tous les tats, courtisan actif, ce qui est la pire de toutes les condi- tions. Il dplora bien amrement alors les doux loisirs de Qulus, de Schomberg et de Maugiron, qui, eux, n'avaient de leur vie parl affaires publiques ni prives, et qui con- vertissaient si facilement la faveur en argent et l'argent en plaisirs ; mais les temps avaient chang : l'ge de fer avait succd l'ge d'or; l'argent ne venait plus comme autre- fois : il fallait aller l'argent, fouiller, pour le prendre, dans les veines du peuple, comme dans une mine moiti tarie. D'pernon se rsigna et se lana en affam dans les inextricables ronces de l'administration, dvastant et l sur son passage, et pressurant sans tenir compte des mal- dictions, chaque fois que le bruit des cus d'or couvrait la voix des plaignants. L'esquisse rapide et bien incomplte que nous avons tra- ce du caractre de Joyeuse peut montrer au lecteur quelle 116 LES QUARANTE-CINQ diffrence il y avait entre les deux favoris qui se partageaient, nous ne dirons pas l'amiti, mais cette large portion d'in- fluence que Henri laissait toujours prendre sur la France et sur lui-mme ceux qui l'entouraient. Joyeuse, tout natu- rellement et sans y rflchir, avait suivi la trace et adopt la tradition des Qulus, des Schomberg, des Maugiron et des Saint-Mgrin : il aimait le roi et se laissait insoucieusement aimer par lui; seulement, tous ces bruits tranges qui avaient couru sur la merveilleuse amiti que le roi portait aux prdcesseurs de Joyeuse, taient morts avec cette amiti; aucune tache infme ne souillait cette affection presque paternelle de Henri pour Joyeuse. D'une famille de gens illustres et honntes, Joyeuse avait du moins en public le respect de la royaut, et sa familiarit ne dpassait jamais certaines bornes. Dans le milieu de la vie morale, Joyeuse tait un ami vritable pour Henri ; mais ce milieu ne se pr- sentait gure. Anne tait jeune, emport, amoureux, et quand il tait amoureux, goste ; c'tait peu pour lui d'tre heureux par le roi et de faire remonter le bonheur vers sa source ; c'tait tout pour lui d'tre heureux de quelque faon qu'il le ft. Brave, beau, riche, il brillait de ce triple reflet qui fait aux jeunes fronts une aurole d'amour. La nature avait trop fait pour Joyeuse, et Henri maudissait quelquefois la nature, qui lui avait laiss, lui roi, si peu de chose faire pour son ami. Henri connaissait bien ces deux hommes, et les aimait sans doute cause du contraste. Sous son enveloppe scep- tique et superstitieuse, Henri cachait un fonds de philosophie qui, sans Catherine, se ft dvelopp dans un sens d'utilit remarquable. Trahi souvent, Henri ne fut jamais tromp. C'est donc avec cette parfaite intelligence du caractre de ses amis, avec cette profonde connaissance de leurs dfauts et de leurs qualits, qu'loign d'eux, isol, triste, dans cette chambre sombre, il pensait eux, lui, sa vie, et regar- dait dans l'ombre ces funbres horizons dj dessins dans LES QUARANTE-CINQ 117 l'avenir pour beaucoup de regards moins clairvoyants que les siens. Cette affaire de Salcde l'avait fort assombri. Seul entre deux femmes dans un pareil moment, Henri avait senti son dnment : la faiblesse de Louise l'attristait; la force de Catherine l'pouvantait. Henri sentait enfin en lui cette vague et ternelle terreur qu'prouvent les rois marqus par la fatalit, pour qu'une race s'teigne en eux et avec eux. S'apercevoir en effet que, quoique lev au-dessus de tous les hommes, cette grandeur n'a pas de base solide; sentir qu'on est la statue qu'on encense, l'idole qu'on adore; mais que les prtres et le peuple, les adorateurs et les ministres, vous inclinent ou vous relvent selon leur intrt, vous font osciller selon leur caprice, c'est, pour un esprit altier, la plus cruelle des disgrces, Henri le sentait et s'irritait de le sentir. Et cependant, de temps en temps, il se reprenait l'ner- gie de sa jeunesse, teinte en lui bien avant la fin de cette jeunesse. Aprs tout, se disait-il, pourquoi m'inquiterais-je? Je n'ai plus de guerres subir; Guise est Nancy,. Henri Pau : l'un est oblig de renfermer son ambition en lui-mme, l'autre n'en a jamais eu. Les esprits se calment, nul Fran- ais n'a srieusement envisag cette entreprise impossible de dtrner son roi ; cette troisime couronne promise par les ciseaux d'or de madame de Montpensier n'est qu'un pro- pos de femme blesse dans son amour-propre ; ma mre seule rve toujours son fantme d'usurpation, sans pou- voir srieusement me montrer l'usurpateur; mais moi qui suis un homme, moi qui suis un cerveau jeune encore mal- gr mes chagrins, je sais quoi m'en tenir sur les prten- dants qu'elle redoute. Je rendrai Henri de Navarre ridicule, Guise odieux, et je dissiperai, l'pe la main, les ligues trangres. Par la mordieu! je ne valais pas mieux que je vaux aujourd'hui, Jarnac et Moncontour. Oui, conti- 118 LES QUARANTE-CINQ nuait Henri en laissant retomber sa tte sur sa poitrine; oui, mais, en attendant, je m'ennuie, et c'est mortel de s'ennuyer. Eh ! voil mon seul, mon vritable conspirateur, l'ennui! et ma mre ne me parle jamais de celui-l. Voyez, s'il me viendra quelqu'un ce soir ! Joyeuse avait tant pro- mis d'tre ici de bonne heure : il s'amuse, lui ; mais com- ment diable fait-il pour s'amuser ? D'pernon ? ah 1 celui-l, il ne s'amuse pas, il boude : il n'a pas encore touch sa traite de vingt-cinq mille cus sur le,s pieds fourchus; eh bien, ma foi ! qu'il boude tout son aise. Sire, dit la voix de l'huissier, monsieur le duc d'per- non! Tous ceux qui connaissent les ennuis de l'attente, les rcriminations qu'elle suggre contre les personnes at- tendues, la facilit avec laquelle se dissipe le nuage lors- que la personne parat, comprendront l'empressement que mit le roi ordonner que l'on avant un pliant pour le duc. Ah! bonsoir, duc, dit-il; je suis enchant de vous voir. D'pernon s'inclina respectueusement. Pourquoi donc n'tes-vous point venu voir carteler ce coquin d'Espagnol? Vous saviez bien que vous aviez une place dans ma loge, puisque je vous l'avais fait dire. Sire, je n'ai pas pu. Vous n'avez pas pu ? Non, Sire, j'avais affaire. Ne dirait-on pas, en vrit, qu'il est mon ministre avec sa mine d'une coude, et qu'il vient m'annoncer qu'un subside n'a pas t pay, dit Henri en levant les paules. Ma foi, Sire, dit d'pcrnon prenant au bond la balle, Votre Majest est dans le vrai : le subside n'a pas t pay, et je suis sans un cu. Bon, fit Henri impatient. Mais, reprit d'pernon, ce n'est point de cela qu'il LES QUARANTE-CINQ 449 s'agit, et je me hte de le dire Votre Majest, car elle pourrait croire que ce sont l les affaires dont je me suis occup. Voyons ces affaires, duc. Votre Majest sait ce qui s'est pass au supplice de Salcde ? Parbleu ! puisque j'y tais. On a tent d'enlever le condamn. Je n'ai pas vu cela. C'est le bruit qui court par la ville, cependant. Bruit sans cause et sans rsultat : on n'a pas remu, Je crois que Votre Majest est dans l'erreur. Et sur quoi bases-tu ta croyance ? Sur ce que Salcde a dmenti devant le peuple ce qu'il avait dit devant les juges. Ah ! vous savez dj cela, vous ? Je tche de savoir tout ce qui intresse Votre Majest. Merci ; mais o voulez-vous en venir avec ce pram- bule? A ceci : un homme qui meurt comme Salcde est mort en bien bon serviteur, Sire. Eh bien ! aprs ? Le matre qui a de tels serviteurs est bien heureux : voil tout. Et tu veux dire que je n'ai pas de tels serviteurs, moi, ou plutt que je n'en ai plus? Tu as raison, si c'est cela que tu veux dire. Ce n'est pas cela que je veux dire. Votre Majest trou- verait dans l'occasion, et je puis en rpondre mieux que personne, des serviteurs aussi fidles qu'en a trouv le matre de Salcde. Le matre de Salcde, le matre de Salcde nommez donc une fois les choses par leur nom, vous tous qui m'en- tourez. Comment s'appelle-t-il ; ce matre ? Votre Majest doit le savoir mieux que moi, elle qui s'occupe de politique. 120 LES QUAftANTE-CINQ Je sais ce que je sais. Dites-moi ce que vous savez, vous. Moi, je ne sais rien ; seulement je me doute de beau- coup de choses. Bon ! dit Henri ennuy, vous venez ici pour m'effrayer et me dire des choses dsagrables, n'est-ce pas? Merci, duc, je vous reconnais bien l. Allons, voil que Votre Majest me maltraite, dit d'pernon. C'est assez juste, je crois. Non pas, Sire. L'avertissement d'un homme dvou peut tomber faux ; mais cet homme n'en fait pas moins son devoir en donnant cet avertissement. Ce sont mes affaires. Ah! du moment que Votre Majest le prend ainsi, vous avez raison, Sire; n'en parlons donc plus. Ici, il se fit un silence que le roi rompit le premier. Voyons 1 dit-il, ne m'assombris pas, duc. Je suis dj lugubre comme un Pharaon d'Egypte en sa pyramide. gaye-moi. Ah! Sire, la joie ne se commande point. Le roi frappa la table de son poing avec colre. Vous tes un entt, un mauvais ami, duc ! s'cria-t-il. Hlas ! hlas ! je ne croyais pas avoir tout perdu en perdant mes serviteurs d'autrefois. Oserais-je faire remarquer Votre Majest qu'elle n'en- courage gure les nouveaux ? Ici le roi fit une nouvelle pause pendant laquelle, pour toute rponse, il regarda cet homme, dont il avait fait la haute fortune, avec une expression des plus significatives. D'pernon comprit. Votre Majest me reproche ses bienfaits, dit-il du ton d'un Gascon achev. Moi, je ne lui reproche pas mon d- vouement. Et le duc, qui ne s'tait pas encore assis, prit le pliant que le roi avait fait prparer pour lui. LES QUARANTE-CINQ 121 La Valette, La Valette, dit Henri avec tristesse, tu me navres le coeur, toi qui as tant d'esprit, toi qui pourrais, par ta bonne humeur me faire gai et joyeux ! Dieu m'est tmoin que je n'ai point entendu parler de Qulus, si brave; de Schomberg, si bon; de Maugiron, si chatouilleux sur le point de mon honneur. Non, il y avait mme en ce temps-l Bussy, Bussy, qui n'tait point moi si tu veux, mais que je me fusse acquis, si je n'avais craint de donner de l'om- brage aux autres ; Bussy, qui est la cause involontaire de leur mort, hlas! O en suis-je venu, que je regrette mme mes ennemis ! Certes, tous quatre taient de braves gens. Eh ! mon Dieu ! ne te fche point de ce que je te dis l. Que veux-tu, La Valette, ce n'est point ton temprament de don- ner chaque heure du jour de grands coups de rapire sur tout venant: mais enfin, cher ami, si tu n'es pas aventu- reux et haut la main, tu es factieux, fin, de bon conseil parfois. Tu connais toutes mes affaires, comme cet autre ami plus humble avec lequel je n'prouvai jamais un seul moment d'ennui. De qui Votre Majest veut-elle parler ? demanda le duc. Tu devrais lui ressembler, d'pernon. Mais encore faut-il que je sache qui Votre Majest re- grette. Oh ! pauvre Chicot, o es-tu ? D'pernon se leva tout piqu. Eh bien ! que fais-tu? dit le roi. Il parat, Sire, que Votre Majest est en mmoire, au- jourd'hui; mais, en vrit, ce n'est pas heureux pour tout le monde. Et pourquoi cela? C'est que Votre Majest, sans y songer peut-tre, me compare messire Chicot, et que je me sens assez peu flatt de la comparaison. Tu as tort, d'pernon. Je ne puis comparer Chicot qu'un homme que j'aime et qui m'aime. C'tait un solide et ingnieux serviteur que celui-l. 122 LES QUARANTE-CINQ Et Henri poussa un profond soupir. Ce n'est pas pour ressembler matre Chicot, je pr- sume, que Votre Majest m'a fait duc et pair, dit d'pernon. Allons, ne rcriminons pas, dit le roi avec un si mali- cieux sourire, que le Gascon, si fin et si impudent qu'il ft la fois, se trouva plus mal l'aise devant ce sar- casme timide qu'il ne l'et t devant un reproche flagrant. Chicot m'aimait, continua Henri, et il me manque ; voil tout ce que je puis dire. Oh! quand je songe qu' cette mme place o tu es ont pass tous ces jeunes hom- mes, beaux, braves et fidles; que l-bas, sur le fauteuil o tu as pos ton chapeau, Chicot s'est endormi plus de cent fois Peut-tre tait-ce fort spirituel, interrompit d'pernon; mais, en tout cas, c'tait peu respectueux. Hlas ! continua Henri, ce cher ami n'a pas plus d'es- prit que de corps aujourd'hui. Et il agita tristement son chapelet de ttes de morts, qui fit entendre un cliquetis lugubre comme s'il et t fait d'ossements rels. Eh 1 qu'est-il donc devenu , votre Chicot ? demanda insoucieusement d'pernon. Il est mort ! rpondit Henri, mort comme tout ce qui m'a aim ! Eh bien ! Sire, reprit le duc, je crois en vrit qu'il a bien fait de mourir ; il vieillissait, beaucoup moins cepen- dant que ses plaisanteries, et l'on m'a dit que la sobrit n'tait pas sa vertu favorite. De quoi est mort le pauvre diable, Sire?... d'indigestion? Chicot est mort de chagrin, mauvais cur, rpliqua aigrement le roi. Il l'aura dit pour vous faire rire une dernire fois. Voil qui te trompe : c'est qu'il n'a mme pas voulu m'attrister par l'annonce de sa maladie. C'est qu'il savait combien je regrette mes amis, lui qui tant de fois m'a vu les pleurer. LES QURNTE-CINO. 423 Alors c'est son ombre qui est revenue? Plt Dieu que je le revisse, mme en ombre! Non, c'est son ami, le digne prieur Gorenflot, qui m'a crit cette triste nouvelle. Gorenflot ! qu'est-ce que cela ? Un saint homme que j'ai fait prieur des Jacobins, et qui habite ce beau couvent hors de la porte Saint-Antoine, en face de la croix Faubin, prs de Bel-Esbat. Fort bien! quelque mauvais prcheur qui Votre Majest aura donn un prieur de trente mille livres et qui elle se garde bien de le reprocher. Vas-tu devenir impie prsent ? Si cela pouvait dsennuyer Votre Majest, j'essaye- rais. Veux-tu te taire, duc : tu offenses Dieu ! Chicot l'tait bien impie, lui, et il me semble qu'on le lui pardonnait. Chicot est venu dans un temps o je pouvais encore rire de quelque chose. Alors Votre Majest a tort de le regretter. Pourquoi cela? Si elle ne peut plus rire de rien, Chicot, si gai qu'il ft, ne lui serait pas d'un grand secours. L'homme tait bon tout, et ce n'est pas seulement cause de son esprit que je le regrette. Et cause de quoi? Ce n'est point cause de son vi- sage, je prsume, car il tait fort laid, mons Chicot. Il avait des conseils sages. Allons ! je vois que s'il vivait, Votre Majest en ferait un garde des sceaux, comme elle a fait un prieur de ce fro- card. Allez duc, ne riez pas, je vous prie, de ceux qui m'ont tmoign de l'affection et pour qui j'en ai eu moi-mme. Chicot, depuis qu'il est mort, m'est sacr comme un ami srieux, et quand je n'ai point envie de rire, j'entends que personne ne rie. 124 LES QUARANTE-CINQ Oh ! soit, Sire ; je n'ai pas plus envie de rire que Votre Majest. Ce que j'en disais, c'est que tout l'heure vous regrettiez Chicot pour sa belle humeur ; c'est que tout l'heure vous me demandiez de vous gayer, tandis que maintenant vous dsirez que je vous attriste... Parfan- dious !... Oh ! pardon, Sire, ce maudit juron m'chappe tou- jours. Bien, bien, maintenant je suis refroidi; maintenant je suis au point o tu voulais me voir quand tu as commenc la conversation par de sinistres propos. Dis-moi donc tes mauvaises nouvelles, d'pernon; il y a toujours chez le roi la force d'un homme. Je n'en doute pas, Sire. Et c'est heureux, car, mal gard comme je le suis, si je ne me gardais point moi-mme, je serais mort dix fois le jour. Ce qui ne dplairait pas de certaines gens que je con- nais. Contre ceux-l, duc, j'ai les hallebardes de mes Suisses. C'est bien impuissant atteindre de loin. Contre ceux qu'il faut atteindre de loin, j'ai les mous- quets de mes arquebusiers. C'est gnant pour frapper de prs : pour dfendre une poitrine royale, ce qui vaut mieux que des hallebardes et des mousquets, ce sont de bonnes poitrines. Hlas! dit Henri, voil ce que j'avais autrefois, et dans ces poitrines de nobles curs. Jamais on ne ft arriv moi du temps de ces vivants remparts qu'on appelait Qulus, Schomberg, Saint-Luc, Maugiron et Saint-Mgrin. Voil donc ce que Votre Majest regrette? demanda d'pernon, comptant saisir sa revanche en prenant le roi en flagrant dlit d'gosme. Je regrette les curs qui battaient dans ces poitrines, avant toutes choses, dit Henri. Sire, dit d' *ernon, si j'osais, je ferais remarquer Votre Majest que je suis Gascon, c'est--dire prvoyant et LES QUARANTB-C1NQ 125 industrieux; que je tche de suppler par l'esprit aux qua- lits que m'a refuses la nature; en un mot, que je fais tout ce que je puis, c'est--dire tout ce que dois, et que par con- squent j'ai le droit de dire : Advienne que pourra. Ah! voil comme tu t'en tires, toi; tu viens me aire grand talage des dangers vrais ou faux que je cours, et quand tu es parvenu m'effrayer, tu te rsumes par ces mots : Advienne que pourrai... Bien oblig, duc. Votre Majest veut donc bien croire un peu des dan- gers? Soit : j'y croirai si tu me prouves que tu peux les com- battre. Je crois que je le puis. Tu le peux? Oui, Sire. Je sais bien. Tu as tes ressources, tes petits moyens, renard que tu es ! Pas si petits. Voyons, alors. Votre Majest consent-elle se lever? -- Pour quoi faire? Pour venir avec moi jusqu'aux anciens btiments du Louvre. Du ct de la rue de l'Astruce ? Prcisment l'endroit o l'on s'occupait de btir un garde-meubles, projet qui a t abandonn depuis que Votre Majest ne veut plus d'autres meubles que des prie-Dieu et des chapelets de ttes de morts. A cette heure ? Dix heures sonnent l'horloge du Louvre ; ce n'est pas si tard, il me semble. Que verrai-je dans ces btiments? Ah! dame! si je vous le dis, c'est le moyen que vous ne veniez pas. C'est bien loin, duc. Par les galeries, on y va en cinq minutes, Sire. 426 LES QUARANTE-CINQ D'pernon, d'pernon... Eh bien, Sire? Si ce que tu veux me faire voir n'est pas trs curieux, prends garde. Je vous rponds, Sire, que ce sera curieux. Allons donc, fit le roi en se soulevant avec un effort. Le duc prit son manteau et prsenta au roi son pe ; puis, prenant un flambeau de cire, il se mit prcder dans la galerie Sa Majest Trs Chrtienne, qui le suivit d'un pas tranant. XIII LE DORTOIR t Quoi qu'il ne ft encore que dix heures, comme l'avait dit d'pernon, un silence de mort envahissait dj le Louvre; peine, tant le vent soufflait avec rage, enten- dait-on le pas alourdi des sentinelles et le grincement des ponts-levis. En moins de cinq minutes, en effet, les deux promeneurs arrivrent aux btiments de la rue de l'Astruce, qui avait conserv ce nom, mme depuis l'dification de Saint-Ger- main-1'Auxerrois. Le duc tira une clef de son aumnire, descendit quelques marches, traversa une petite cour, ouvrit une porte cintre enferme sous des ronces jaunissantes, et dont le bas s'em- barrassait encore dans de longues herbes. 11 suivit pendant dix pas une route sombre, au bout, de laquelle il se trouva dans une cour intrieure que dominait l'un de ses angles un escalier de pierre. Cet escalier aboutissait une vaste chambre, ou plutt h un immense corridor. D'Epernon avait aussi la clef de ce corridor. LES QURANTI-CINQ 127 Il en ouvrit doucement la porte, et fit remarquer Henri l'trange amnagement qui, cette porte ouverte, frappait tout d'abord les yeux. Quarante-cinq lits le garnissaient : chacun de ces lits tait occup par un dormeur. Le roi regarda tous ces lits, tous ces dormeurs, puis se retournant du ct du duc avec une curiosit inquite ; Eh bien ! lui demanda-t-il, quels sont tous ces gens qui dorment? Des gens qui dorment encore ce soir, mais qui ds demain ne dormiront plus, qu' leur tour, s'entend. Et pourquoi ne dormiront-ils pas ? Pour que Votre Majest puisse dormir, elle. Explique-toi ; tous ces gens-l sont donc tes amis ? Choisis par moi. Sire, tris comme le grain dans l'aire; des gardes intrpides qui ne quitteront pas Votre Majest plus que son ombre, et qui, gentilshommes tous, ayant le droit d'aller partout o Votre Majest ira, ne laisseront per- sonne approcher de vous la longueur d'une pe. C'est toi qui as invent cela, d'pernon ? Eh! mon Dieu, oui, moi tout seul, Sire. On en rira. Non pas, on en aura peur. ls sont donc bien terribles, tes gentilshommes? Sire, c'est une meute que vous lancerez sur tel gibier qu il vous plaira, et qui, ne connaissant que vous, n'ayant de relations qu'avec Votre Majest, ne s'adresseront qu' vous pour avoir la lumire, la chaleur, la vie. Mais cela va me ruiner. Est-ce qu'un roi se ruine jamais? Je ne puis dj point payer les Suisses. Regardez bien ces nouveaux venus, Sire, et dites-moi s'ils vous paraissent gens de grande dpense? Le roi jeta un regard sur ce long dortoir qui prsentait un aspect assez digne d'attention, mme pour un roi accou- tum aux belles divisions architecturales. 428 LES QUARANTE-CINQ Cette salle longue tait coupe, dans toute sa longueur, par une cloison sur laquelle le constructeur avait pris qua- rante-cinq alcves, places comme autant de chapelles ct les unes des autres, et donnant sur le passage l'une des extrmits duquel se tenaient le roi et d'pernon. Une porte, perce dans chacune de ces alcves, donnait accs dans une sorte de logement voisin. Il rsultait de cette distribution ingnieuse que chaque gentilhomme avait sa vie publique et sa vie mure. Au public, il apparaissait par l'alcve. En famille, il se cachait dans sa petite loge. La porte de chacune de ces petites loges donnait sur un balcon, courant dans toute la longueur du btiment. Le roi ne comprit pas tout d'abord ces subtiles distinc- tions. Pourquoi me les faites-vous voir tous ainsi dormant dans leurs lits ? demanda le roi. Parce que, Sire, j'ai pens qu'ainsi l'inspection serait plus facile faire pour Votre Majest ; puis ces alcves, qui portent chacune un numro, ont un avantage, c'est de transmettre ce numro leur locataire : ainsi chacun de ces locataires sera, selon le besoin, un homme ou un chiffre. C'est assez bien imagin, dit le roi, surtout si nous seuls conservons la clef de toute cette arithmtique. Mais les malheureux toufferont toujours vivre dans ce bouge ? Votre Majest va faire un tour avec moi si elle le dsire, et entrer dans les logements de chacun d'eux. Tudieu ! quel garde-meubles tu viens de me faire, d'pernon! dit le roi, jetant les yeux sur les chaises char- ges del dfroque des dormeurs. Si j'y renferme les loques de ces gaillards-l, Paris rira beaucoup. Il est de fait, Sire, rpondit le duc, que mes quarante- cinq ne sont pas trs somptueusement vtus; mais, Sire, s'ils eussent t tous ducs et pairs... LES QUARANTE-CINQ 429 Oui, je comprends, dit en souriant le roi, ils me co- teraient plus cher qu'ils ne vont me coter Eh bien! c'est cela mme, Sire. Combien me coteront-ils, voyons? Cela me dcidera peut-tre ; car en vrit, d'pernon, la mine n'est pas ap- ptissante. Sire, je sais bien qu'ils sont un peu maigris et hls par le soleil qu'il fait dans nos provinces du Sud, mais j'tais maigre et h comme eux lorsque je vins Paris : ils engraisseront et blanchiront comme moi. Huml fit Henri en jetant un regard oblique sur d'Epernon. Puis, aprs une pause : Sais-tu qu'ils ronflent comme des chantres, tes gen- tilshommes? dit le roi. Sire, il ne faut pas les juger sur cet aperu; ils ont trs bien dn ce soir, voyez-vous. Tiens, en voici un qui rve tout haut, dit le roi en ten- dant l'oreille avec curiosit. Vraiment? Oui; que dit-il donc? coute. En effet, un des gentilshommes, la tte et les bras pen- dants hors du lit, la bouche demi-close, soupirait quelque mots avec un mlancolique sourire. Le roi s'approcha de lui sur la pointe du pied. Si vous tes une femme, disait-il, fuyez ! fuyez 1 Ah! ah! dit Henri, il est galant celui-l. Qu'en dites-vous, Sire? Son visage me revient assez. D'pernon approcha son flambeau de l'alcve. Puis il a les mains blanches, et la barbe bien peigne. C'est le sire Ernauton de Carmainges, un joli garon, et qui ira loin. Il a laiss l-bas quelque amour bauch, pauvre diable! Pour n'avoir plus d'autre amour que celui de son roi, Sire; nous lui tiendrons compte du sacrifice i. 5 130 LES QUARANTE-CINQ Oh ! oh ! voil une bizarre figure qui vient aprs ton sire... comment donc l'appelles-tu dj? Ernauton de Carmainges. Ah oui ! Peste 1 quelle chemise a le numro 31 ! on dirait d'un sac de pnitent. Celui-l, c'est M. de Ghalabre : s'il ruine Votre Majest, lui, ce ne sera pas, je vous en rponds, sans s'enrichir un peu. Et cet autre visage sombre, et qui n'a pas l'air de rver d'amour? Quel numro, Sire ? Numro 12. Fine lame, cur de bronze, homme de ressources, M. de Sainte-Maline, Sire. Ah ! mais, j'y rflchis; sais-tu que tu as eu l une ide, La Valette? Je le crois bien; jugez donc un peu, Sire, quel effet vont produire ces nouveaux chiens de garde, qui ne quitte- ront pas plus Votre Majest que l'ombre le corps; ces molos- ses qu'on n'a jamais vus nulle part, et qui, la premire occasion, vont se montrer d'uDe faon qui nous fera hon- neur tous. Oui, oui, tu as raison, c'est une ide. Mais attends donc. Quoi? Ils ne vont pas me suivre comme mon ombre dans cet quipage-l, je prsume? Mon corps a bonne faon, et je ne veux pas que son ombre, ou plutt que ses ombres le dsho- norent. Ahl nous en revenons, Sire, la question du chiffre. Comptais-tu l'luder? Non pas, au contraire, c'est en toutes choses la ques- tion fondamentale; mais, l'endroit de ce chiffre, j'ai encore eu une ide. . D'pernon! d'pernon! dit le roi. Que voulez-vous, Sire, le dsir de plaire Votre Majest double mon imagination. LUS QUARANTE-CINQ 131 Allons, voyons, dis cette ide. Eh bien! si cela dpendait de moi, chacun de ces gen- tilshommes trouverait demain matin, sur le tabouret qui porte ses guenilles, une bourse de mille cus pour le paye- ment du premier semestre. Mille cus pour le premier semestre, six mille livres par an! allons donc! vous tes fou, duc; un rgiment tout entier ne coterait point cela. Vous oubliez, Sire, qu'ils sont destins tre les ombres de Votre Majest; et, vous l'avez dit vous-mme, vous dsirez que vos ombres soient dcemment habilles. Chacun aura donc prendre sur ses mille cus pour se vtir et s'armer de manire vous faire honneur ; et sur le mot honneur, laissez la longe un peu lche aux Gascons. Or, en mettant quinze cents livres pour l'quipement, ce serait donc quatre mille cinq cents livres pour la premire anne, trois mille pour la seconde et les autres. C'est plus acceptable. Et Votre Majest accepte? Il n'y a qu'une difficult, duc. Laquelle? Le manque d'argent. Le manque d'argent ? Dame! tu dois savoir mieux que personne que ce n'est point une mauvaise raison que je te donne l, toi qui n'as pas encore pu te faire payer ta traite. Sire, j'ai trouv un moyen. De me faire avoir de l'argent? Pour votre garde, oui,. Sire. Quelque tour de pince-maille, pensa le roi en regar- dant d'pernon de ct. Puis, tout haut : Voyons ce moyen, dit-il. On a enregistr, il y a eu six mois aujourd'hui mme, un dit sur les droits de gibier et de poisson. C'est possible. 432 LES QUARANTE-CINQ Le payement du premier semestre a donn soixante- cinq mille cus que le trsorier de l'pargne allait encaisser ce matin, lorsque je l'ai prvenu de n'en rien faire; de sorte qu'au lieu de verser au trsor, il tient la disposition de Votre Majest l'argent de la taxe. Je le destinais aux guerres, duc. Eh bien, justement, Sire. La premire condition de la guerre, c'est d'avoir des hommes; le premier intrt du royaume, c'est la dfense et la sret du roi ; en soldant a. garde du roi, on remplit toutes ces conditions. La raison n'est pas mauvaise; mais, ton compte, je ne vois que quarante-cinq mille cus employs; il va donc m'en rester vingt mille pour mes rgiments. Pardon, Sire, j'ai dispos, sauf le plaisir de Votre Majest, de ces vingt mille cus. Ah! tu en as dispos? Oui, Sire, ce sera un acompte sur ma traite. J'en tais sur, dit le roi; tu me donnes une garde pour rentrer dans ton argent. Oh! par exemple, Sire! Mais pourquoi juste ce compte de quarante -cinq? demanda le roi, passant une autre ide. Voil, Sire. Le nombre trois est primordial et divin ; de plus, il est commode. Par exemple, quand un cavalier a trois chevaux, jamais il n'est pied : le second remplace le premier qui est las; et puis il en reste un troisime pour suppler au second, en cas de blessure ou de maladie. Vous aurez donc toujours trois fois quinze gentilshommes : quinze de service, trente qui se reposeront. Chaque service durera douze heures ; et pendant ces douze heures, vous en aurez toujours cinq droite, cinq gauche, deux devant et trois derrire. Que l'on vienne un peu vous attaquer avec une. pareille garde ! Par la mordieu! c'est habilement combin, duc, et je te fais mon compliment. Regardez-les, Sire; en vrit ils font trs bon effet, LES QUARANTE-CINQ 133 Oui, habills, ils ne seront pas mal. Croyez-vous maintenant que j'aie le droit de parler des dangers qui vous menacent, Sire? Je ne dis pas. J'avais donc raison? Soit. Ce n'est pas M. de Joyeuse qui aurait eu cette ide-l. D'pernon ! d'pernon ! il n'est point charitable de dire du mal des absents. Parfandious! vous dites bien du mal des prsents, Sire. Ah! Joyeuse m'accompagne toujours. 11 tait avec moi la Grve aujourd'hui, lui, Joyeuse. Eh bien! moi j'tais ici, Sire, et Votre Majest voit que je n'y perdais pas mon temps. Merci, La Valette. A propos, Sire, fit d'pernon, aprs un silence d'un instant, j'avais une chose demander Votre Majest. Cela m'tonnait beaucoup, en effet, duc, que tu ne me demandasses rien. Votre Majest est amre aujourd'hui, Sire. Eh! non, tu ne comprends pas, mon ami, dt le roi, dont la raillerie avait satisfait la vengeance, ou plutt tu me comprends mal ; je disais que, m'ayant rendu service, tu avais droit me demander quelque chose ; demande donc. C'est diffrent, Sire. D'ailleurs, ce que je demande Votre Majest, c'est une charge. Une charge! toi, colonel gnral de l'infanterie, tu veux encore une charge; mais elle t'crasera ! Je suis fort comme Samson pour le service de Votre .Majest; pour le service de Votre Majest, je porterais le ciel et la terre. Demande alors, dit le roi en soupirant. Je dsire que Votre Majest me donne le commande- ment de ces quarante-cinq gentilshommes. Comment! dt le roi stupf iit, tu veux marcher devant 134 LES QUARANTE-CINQ moi, derrire moi? tu veux te dvouer ce point? tu veux tre capitaine des gardes ? Non pas, non pas, Sire. A la bonne heure ; que veux-tu donc, alors ? parle. Je veux que ces gardes, mes compatriotes, compren- nent mieux mon commandement que celui de tout autre; mais je ne les prcderai ni ne les suivrai : j'aurai un se- cond moi-mme. Il y a encore quelque chose l-dessous, pensa Henri en secouant la tte; ce diable d'homme donne toujours pour avoir. Puis tout haut : Eh bien, soit ; tu auras ton commandement. Secret ? Oui. Mais qui donc sera officiellement le chef de mes quarante-cinq ? Le petit Loignac. Ah ! tant mieux ! Il agre Votre Majest ? Parfaitement. Est-ce arrt ainsi, Sire ? Oui, mais... Mais?... Quel rle joue-t-il prs de toi, ce Loignac? Il est mon d'Epernon, Sire. Il te cote cher alors, grommela le roi. Votre Majest dit? Je dis que j'accepte. Sire, je vais chez le trsorier de l'pargne chercher les quarante-cinq bourses. Ce soir ? Ne faut-il pas que nos hommes les trouvent demain sur leurs chaises ? C'est juste. Va ; moi, je rentre chez mol Content, Sire ? *- Assez, LES QUARANTE-CINQ Bien gard, dans tous les cas. Oui, par des gens qui dorment les poings ferms. Ils veilleront demain, Sire. D'pernon reconduisit Henri jusqu' la porte de la galerie, et le quitta en disant : Si je ne suis pas roi, j'ai des gardes comme un roi et qui ne me cotent rien, parfandious 1 XIV L OMBRE DE CHICOT Le roi, nous l'avons dit il n'y a qu'un instant, n'avait jamais de dceptions sur le compte de ses amis. Il connaissait leurs dfauts et leurs qualits, et il lisait, roi de la terre, aussi exactement dans le plus profond de leur cur que pou- vait le faire le roi du ciel. Il avait compris tout de suite o voulait en venir d'per- non; mais comme il s'attendait ne rien recevoir en change de ce qu'il donnerait, et qu'il recevait, au contraire, qua- rante-cinq estafiers en change de soixante-cinq mille cus, l'ide du Gascon lui parut une trouvaille. Et puis c'tait une nouveaut. Un pauvre roi de France n'est pas toujours grassement fourni de cette marchandise, si rare mme pour des sujets, le roi Henri III surtout qui, lorsqu'il avait fait ses processions, peign ses chiens, align ses ttes de morts et pouss sa quantit voulue de soupirs, n'avait plus rien faire. La garde institue par d'pernon plut donc au roi, surtout parce qu'on en parlerait, et qu'il pourrait en consquence lire sur les physionomies autre chose que ce qu'il y voyait tous les jours depuis dix ans qu'il tait revenu de Pologne. Peu peu et mesure qu'il se rapprochait de sa chambre 436 olAHANTK-tlINU o l'attendait l'huissier, assez intrigu de cette excursion nocturne et insolite, Henri se dveloppait lui-mme les avantages de l'institution des quarante-cinq, et, comme tous les esprits faibles ou affaiblis, il entrevoyait, s'claircissant, les ides que d'pernon avait mises en lumire dans la con- versation qu'il venait d'avoir avec lui. Au fait, pensa le roi, ces gens-l seront sans doute fort braves et seront peut-tre fort dvous; quelques-uns ont des figures prvenantes, d'autres des faces rbarbatives : il y en aura, Dieu merci ! pour tout le monde... et puis c'est beau, un cortge de quarante-cinq pes toujours prtes sortir du fourreau ! Ce dernier chanon de sa pense, se soudant au souvenir de ces autres pes si dvoues qu'il regrettait si amrement tout haut et plus amrement encore tout bas, amena Henri cette tristesse profonde dans laquelle il tombait si souvent l'poque o nous sommes parvenus, qu'on et pu dire que c'tait son tat habituel. Les temps si durs, les hommes si mchants, les couronnes si chance- lantes au front des rois, lui imprimrent une seconde fois cet immense besoin de mourir ou de s'gayer, pour sortir un instant de cette maladie que dj, cette poque, les Anglais, nos matres en mlancolie, avaient baptis du nom de spleen. Il chercha des yeux Joyeuse, puis ne l'apercevant nulle part, il le demanda. Monsieur le duc n'est point encore revenu, dit l'huissier. C'est bien. Appelez mes valets de chambre et retirez- vous. Sire, la chambre de Votre Majest est prte, et Sa Majest la reine a fait demander les ordres du roi. Henri fit la sourde oreille. Doit-on faire dire Sa Majest, hasarda l'huissier, de mettre le chevet? Non pas, dit Henri, non pas. J'ai mes dvotions, j'ai mes travaux; et puis je suis souffrant, je dormirai seul. LES QUARANTE-CINQ 437 L'huissier s'inclina. A propos, dit Henri se rappelant, portez la reine ces confitures d'Orient qui font dormir. Et il remit son drageoir l'huissier. Le roi entra dans sa chambre, que les valets avaient en effet prpare. Une fois l, Henri jeta un coup d'il sur tous les acces- soires si recherchs, si minutieux de ces toilettes extrava- gantes qu'il faisait nagure pour tre le plus bel homme de la chrtient, ne pouvant pas en tre le plus grand roi. Mais rien ne lui parlait plus en faveur de ce travail forc, auquel autrefois il s'assujettissait si bravement. Tout ce qu'il y avait autrefois de la femme dans cette organisation hermaphrodite avait disparu, Henri tait comme ces vieilles coquettes qui ont chang leur miroir contre un livre de messe : il avait presque horreur des objets qu'il avait le plus chris. Gants parfums et onctueux, masques de toile fine impr- gns de ptes, combinaisons chimiques pour friser les che- veux, noircir la barbe, rougir l'oreille et faire briller les yeux, il ngligea tout cela encore comme il le faisait dj depuis longtemps. Mon lit ! dit-il avec un soupir. Deux serviteurs le dshabillrent, lui passrent un cale- on de fine laine de Frise, et, le soulevant avec prcaution, ils le glissrent entre ses draps. Le lecteur de Sa Majest ! cria une voix. Car Henri, l'homme aux longues et cruelles insomnies, se faisait quelquefois endormir avec une lecture, et encore fal- lait-il maintenant du polonais pour accomplir le miracle, tandis qu'autrefois, c'est--dire primitivement, le franais lui suffisait. Non, personne, dit Henri, pas de lecteur, ou qu'il lise des prires chez lui mon intention. Seulement, si M. de Joyeuse rentre, amenez-le-moi. Mais s'il rentre tard, Sire ? 438 LES QUARANTE-CINQ Hlas? dit Henri, il rentre toujours tard; mais quelque heure qu'il rentre, vous entendez, amenez-le. Les serviteurs teignirent les cires, allumrent prs du feu une lampe d'essences qui donnaient des flammes ples et bleutres, sorte de rcration fantasmagorique dont le roi se montrait fort pris depuis le retour de ses ides s- pulcrales, puis ils quittrent sur la pointe des pieds sa chambre silencieuse. Henri, brave en face d'un danger vritable, avait toutes les craintes, toutes les faiblesses des enfants et des femmes. Il craignait les apparitions, il avait peur des fantmes, et cependant ce sentiment l'occupait. Ayant peur, il s'ennuyait moins, semblable en cela ce prisonnier qui, ennuy de l'oisivet d'une longue dtention, rpondait ceux qui lui annonaient qu'il allait subir la question : Bon ! cela me fera toujours passer un instant. Cependant, tout en suivant les reflets de sa lampe sur les murailles tout en sondant du regard les angles les plus obscurs de sa chambre, tout en essayant de saisir les moin- dres bruits qui eussent pu dnoncer la mystrieuse entre d'une ombre, les yeux de Henri, fatigus du spectacle de la journe et de la course du soir, se voilrent, et bientt il s'en- dormit ou plutt s'engourdit dans ce calme et cette solitude. Mais les repos de Henri n'taient pas longs. Min par cette fivre sourde qui usait la vie en lui, pendant le sommeil comme pendant la veille, il crut entendre du bruit dans sa chambre et se rveilla. Joyeuse, demanda-t-il, est-ce toi ? Personne ne rpondit. Les flammes de la lampe bleue s'taient affaiblies; elles ne renvoyaient plus au plafond de chne sculpt qu'un cercle blafard qui verdissait l'or des caissons. Seul I seul encore, murmura le roi. Ah ! le prophte a raison : Majest devrait toujours soupirer. 11 et mieux fait de dire : Elle soupire toujours. Puis, aprs une pause d'un instant : LES QUARANTE-CINQ 439 Mon Dieu ! marmotta-t-il en forme de prire, donnez- moi la force d'tre toujours seul pendant ma vie, comme seul je serai aprs ma mort! Eh 1 eh seul aprs ta mort, ce n'est pas sr, rpondit une voix stridente qui vibra comme une percussion mtal- lique quelques pas du lit; et les vers, pour qui les prends-tu ? Le roi, effar, se souleva sur son sant, interrogeant avec anxit chaque meuble de la chambre. Oh! je connais cette voix, murmura-t-il. C'est heureux, rpliqua la voix. Une sueur froide passa sur le front du roi. On dirait la voix de Chicot, soupira-t-il. Tu brles, Henri, tu brles, rpondit la voix. Alors Henri, jetant une jambe hors du lit, aperut quelque distance de la chemine, dans ce mme fauteuil qu'il avait dsign une heure auparavant d'pernon, une tte sur laquelle le feu attachait un de ces reflets fauves qui seuls, dans les fonds de Rembrandt, illuminent un person- nage qu'au premier coup d'il on a peine apercevoir. Ce reflet descendait sur le bras du fauteuil, o tait ap- puy le bras du personnage, puis sur son genoux osseux et saillant, puis sur un cou-de-pied formant angle droit avec une.jambe nerveuse, maigre et longue outre mesure. Que Dieu me protge 1 s'cria Henri, c'est l'ombre de Chicot ! Ah ! mon pauvre Henriquet, dit la voix, tu es donc toujours aussi niais? Qu'est-ce dire? Les ombres ne parlent pas, imbcile, puisqu'elles n'ont pas de corps, et par consquent pas de langue, reprit la figure assise dans le fauteuil. Tu es bien Chicot, alors? s'cria le roi ivre de joie. Je ne veux rien dcider cet gard; nous verrons plus tard ce que je suis, nous verrons. Comment 1 tu n'es donc pas mort, mon pauvre Chicot? 14 LS QUARANTE-CINQ /lons, bon 1 voil que tu cries comme un aigle; si fait, au contraire, je suis mort, cent fois mort! Chicot, mon seul ami 1 Au moins tu as cet avantage sur moi, de dire toujours la mme chose. Tu n'es pas chang, peste ! Mais toi, toi, dit tristement le roi, es -tu chang, Chicot? Je l'espre bien. Chicot, mon ami, dit le roi en posant ses deux pieds sur le parquet, pourquoi m'as-tu quitt ? dis. Parce que je suis mort. Mais tu disais tout l'heure que tu ne l'tais pas ? i Et je le rpte. Que veut dire cette contradiction ? Cette contradiction veut dire, Henri, que je suis mort pour les uns et vivant pour les autres. Et pour moi, qu'es-tu ? Pour toi je suis mort. Pourquoi mort pour moi ? C'est facile comprendre : coute bien Oui. Tu n'es pas le matre chez toi. Comment? Tu ne peux rien pour ceux qui te servent. Mons Chicot ! Ne nous fchons pas, ou je me fche! Oui, tu as raison, dit le roi, tremblant que l'ombre de Chicot ne s'vanout ; parle, mon ami, parle. Eh bien! donc, j'avais une petite affaire vider avec M. de Mayenne, tu te le rappelles? Parfaitement. Je la vide, bien; je rosse ce capitaine sans pareil, trs bien ; il me fait chercher pour me pendre, et toi, sur qui je comptais pour me dfendre contre ce hros, tu m'aban- donnes ; au lieu de l'achever, tu te raccommodes avec lui. Qu'ai-je fait alors? je me suis dclar mort et enterr par LES QUARANTE-CINQ 141 l'i'ntermdiaire de mon ami Gorenflot ; de sorte que depuis ce temps M. de Mayenne, qui me cherchait, ne me cherche plus. Affreux courage que tu as eu l, Chicot ! ne savais-tu pas la douleur que me causerait ta mort ? dis. Oui, c'est courageux, mais ce n'est pas affreux du tout. Je n'ai jamais vcu si tranquille que depuis que tout le monde est persuad que je ne vis plus. Chicot ! Chicot ! mon ami, s'cria le roi, tu m'pou- vantes, ma tte se perd. Ah bah! c'est d'aujourd'hui que tu t'aperois de cela, toi? Je ne sais que croire. Dame ! il faut pourtant t'arrter quelque chose : que crois-tu, voyons? Eh bien ! je crois que tu es mort et que tu reviens. Alors, je mens : tu.es poli. Tu me caches une partie de la vrit, du moins ; mais tout l'heure, comme ces spectres de l'antiquit, tu vas me dire des choses terribles. Ah! quant cela, je ne dis pas non. Apprte-toi donc, pauvre roi ! Oui, oui, continua Henri, avoue que tu es une ombre suscite par le Seigneur. J'avouerai ce que tu voudras. Sans cela, enfin, comment serais-tu venu ici par ce corridors gards? comment te trouverais-tu l, dans ma chambre, prs de moi? Le premier venu entre donc au Louvre, maintenant? C'est donc comme cela qu'on garde le roi? Et Henri, s'abandonnant tout entier la terreur imagi- naire qui venait de le saisir, se rejeta dans son lit, prt se couvrir la tte avec ses draps. L, l, l, dit Chicot avec un accent qui cachait quelque piti et beaucoup de sympathie, l! ne t'chauffe pas, tu n'as qu' me to ilo her pour te convaincre. 142 LES QUARANTE-CINQ Tu n'es donc pas un messager de vengeance ? Ventre de biche I est-ce que j'ai des cornes comme Satan ou une pe flamboyante comme l'archange Michel? Alors, comment es-tu entr ? Tu y reviens ? Sans doute. Eh bien! comprends donc que j'ai toujours ma clef, celle que tu me donnas et que je me pendis au cou pour faire enrager les gentilshommes de ta chambre, qui n'avaient que le droit de se la pendre au derrire ; eh bien ! avec cette clef on entre, et je suis entr. Par la porte secrte, alors ? Eh ! sans doute. Mais pourquoi es-tu entr aujourd'hui plutt qu'hier? Ahl c'est vrai, voil la question; eh bien! tu vas le savoir. Henri abaissa ses draps, et avec le mme accent de navet qu'et pris un enfant : Ne me dis rien de dsagrable, Chicot, reprit-il, je t'en prie ; oh ! si tu savais quel plaisir me fait prouver ta voix 1 Moi, je te dirai la vrit, voil tout : tant pis si la vrit est dsagrable. Ce n'est pas srieux, n'est-ce pas, dit le roi, ta crainte de M. de Mayenne ? C'est trs srieux, au contraire. Tu comprends : M. de Mayenne m'a fait donner cinquante coups de bton, j'ai pris ma revanche et lui ai rendu cent coups de fourreau d'pe ; suppose que deux coups de fourreau d'pe valent un coup de bton, et nous sommes manche manche ; gare la belle ! Suppose qu'un coup de fourreau d'pe vaille un coup de bton, ce peut tre l'avis de M. de Mayenne, alors il me redoit cinquante coups de bton ou de fourreau d'pe : or je ne crains rien tant que les dbiteurs de ce genre, et je ne fusse pas mme venu ici, quelque besoin que tu eusses de moi, si je n'eusse pas su M. de Mayenne Soissons. Eh bienl Chicot, cela tant, puisque c'est pour moi LES QUARANTE-CINQ 443 que tu ss revenu, je te prends sous ma protection, et je veux... Que veux-tu ? Prends garde, Henriquet ; toutes les fois que tu prononces les mots : je veux, tu es prt dire quelque sottise. Je veux que tu ressuscites, que tu sortes en plein jour. L ! je le disais bien. Je te dfendrai. Bon. Chicot, je t'engage ma parole royale. Bast ! j'ai mieux que cela. Qu'as-tu ? J'ai mon trou, et j'y reste. Je te dfendrai, te dis-je ! s'cria nergiquement le roi en se dressant sur la marche de son lit. Henri, dit Chicot, tu vas t'enrhumer ; recouche-toi, je t'en supplie. Tu as raison ; mais c'est qu'aussi tu m'exaspres, dit le roi en se rengainant entre ses draps. Comment, quand moi, Henri de Valois, roi de France, je me trouve assez de Suisses, d'cossais, de gardes franaises et de gentilshommes pour ma dfense, monsieur Chicot ne se trouve point con- tent et en sret ! coute, voyons : comment as-tu dit cela ? Tu as bs Suisses?... Oui, commands par Tocquenot. Bien. Tu as les cossais? Oui, commands par Larchant. Trs bien. Tu as les gardes franaises?. Commandes par Crillon. A merveille. Et aprs ? Et puis aprs? Je ne sais si je devrais te dire cela Ne le dis pas : qui te le demande ? Et puis aprs, une nouveaut, Chicot. Une nouveaut? Oui, figure-toi quarante-cinq braves gentilshommes. 444 LBS QUARANTE-CINQ Quarante-cinq ! comment dis-tu cela? Quarante-cinq gentilshommes. O les as-tu trouvs ? ce n'est pas Paris er. tout cas ? Non, mais ils y sont arrivs aujourd'hui, Paris. Oui-da ! oui-da ! dit Chicot, illumin d'une ide subite ; je les connais, tes gentilshommes. Vraiment ! Quarante-cinq gueux auxquels il ne manque que la besace. Je ne dis pas. Des figures mourir de rire ! Chicot, il y a parmi eux des hommes superbes. Des Gascons enfin, comme le colonel gnral de ton infanterie. Et comme toi, Chicot. Oh! mais, moi, Henri, c'est bien diffrent; je ne suis plus Gascon depuis que j'ai quitt la Gascogne. Tandis qu'eux?... C'est tout le contraire : ils n'taient pas Gascons en Gascogne, et ils sont doubles Gascons ici. N'importe, j'ai quarante-cinq redoutables pes. Commandes par cette quarante-sixime redoutable pe qu'on appelle d'pernon? Pas prcisment. Et par qui ? Par Loignac. Peuh ! Ne vas-tu pas dprcier Loignac, prsent ? Je m'en garderais fort, c'est mon cousin au vingt- septime degr. Vous tes tous parents, vous autres Gascons. C'est tout le contraire de vous autres Valois, qui ne l'tes jamais. Enfin, rpondras-tu ? A quoi ? A mes quarante-cinq. LES QUARANTE-CINQ 145 Et c'est avec cela que tu comptes te dfendre? Oui, par la mordieu ! oui, s'cria Henri irrit. Chicot, ou son ombre, car n'tant pas mieux renseign que le roi l-dessus, nous sommes oblig de laisser nos lec- teurs dans le doute ; Chicot, disons-nous, se laissa glisser dans le fauteuil, tout en appuyant ses talons au rebord de ce mme fauteuil, de sorte que ses genoux formaient le sommet d'un angle plus lev que sa tte. Eh bien! moi, dit-il, j'ai plus de troupes que toi? Des troupes ? tu as des troupes ! Tiens! pourquoi pas? Et quelles troupes ? Tu vas voir. J'ai d'abord toute l'arme que MM. de Guise se font en Lorraine. Es-tu fou ? Non pas, une vraie arme, six mille hommes au moins. Mais quel propos, voyons, toi qui as si peur de M. de Mayenne, irais-tu te faire dfendre prcisment par les sol- dats de M. de Guise? Parce que je suis mort. Encore cette plaisanterie Or, c'tait Chicot que M. de Mayenne en voulait. J'ai donc profit- de cette mort pour changer de corps, de nom et de position sociale. Alors tu n'es plus Chicot? dit le roi. Non. Qu'es-tu donc? Je suis Robert Briquet, ancien ngociant et ligueur. Toi, ligueur, Chicot? Enrag; ce qui fait, vois-tu, qu' la condition de ne pas voir de trop prs M. de Mayenne, j'ai pour ma dfense personnelle, moi Briquet, membre de la sainte Union, d'abord l'arme des Lorrains, ci : six mille hommes; retiens bien les chiffres. J'y suis. Ensuite cent mille Parisiens peu prs. 146 LES QUARANTE-CINQ Fameux soldats! Assez fameux pour te gner fort, mon prince. Donc, cent mille et six mille, cent six mille; ensuite le parlement, le pape, les Espagnols, M. le cardinal de Bourbon, les Fla- mands, Henri de Navarre, le duc d'Anjou. Commences-tu puiser la liste? dit Henri impatient. Allons doncl il me reste encore trois portes de gens. Dis. Lesquels t'en veulent beaucoup. Dis. Les catholiques d'abord. Ah! oui, parce que je n'ai extermin qu'aux trois quarts les huguenots. Puis les huguenots, parce que tu les as aux trois quarts extermins. Ah! oui; et les troisimes? Que dis-tu des politiques, Henri? Ah! oui, ceux qui ne veulent ni de moi, ni de mon frre, ni de M. de Guise. Mais qui veulent bien de ton beau-frre de Navarre. Pourvu qu'il abjure. Belle affaire ! et comme la chose l'embarrasse, n'est-ce pas ? Ah ! mais les gens dont tu me parles l... Eh bien? C'est toute la France ? Justement : voil mes troupes, moi qui suis ligueur. Allons, allons! additionne et compare. Nous plaisantons, n'est-ce pas Chicot? dit Henri, sen- tant certains frissonnements courir dans ses veines. Avec cela que c'est l'heure de plaisanter, quand tu es seul contre tout le monde, mon pauvre Henriquet! Henri prit un air de dignit tout fait royal. Seul je suis, dit-il, mais seul aussi je commande. Tu me fais voir une arme, trs bien. Maintenant, montre-moi un chef. Oh! tu vas me dsigner M. de Guise; ne vois-tu pas LES QUARANTB-CINO, 447 que je le tiens Nancy? M. de Mayenne? tu avoues toi- mme qu'il est Soissons; le duc d'Anjou? tu sais quil est Bruxelles; le roi de Navarre? il est Pau; tandis que moi, je suis seul, c'est vrai, mais libre chez moi et voyant venir l'ennemi comme, du milieu d'une plaine, le chasseur voit sortir des bois environnants son gibier, poil ou plume. Chicot se gratta le nez. Le roi le crut vaincu. Qu'as-tu rpondre cela? demanda Henri. Que tu es toujours loquent, Henri ! 11 te reste ta langue : c'est en vrit plus que je ne croyais, et je t'en fais mon bien sin- cre compliment; mais je n'attaquerai qu'une chose dans ton discours. Laquelle? Oh ! mon Dieu, rien, presque rien, une figure de rh- torique; j'attaquerai ta comparaison. En quoi? En ce que tu prtends que tu es le chasseur attendant le gibier l'afft, tandis que je dis, moi, que tu es au con- traire le gibier que le chasseur traque jusque dans son gte. Chicot ! Voyons, l'homme l'embuscade, qui as-tu vu venir, dis? Personne, pardieu ! Il est venu quelqu'un cependant. Parmi ceux que je t'ai cits? Non. pas prcisment, mais peu prs. Et qui est venu? Une femme. Ma sur Margot ? Non, la duchesse de Montpensier. Elle! Paris? Eh! mon Dieu, oui. Eh bien ! quand cela serait, depuis quand ai-je peur des femmes? C'est vrai, on ne doit avoir peur que des hommes. 148 LS QUARANTE-CIN(j Attends un peu alors. Elle rient en avant-coureur, entende- tu? elle vient annoncer l'arrive de son frre. L'arrive de M. de Guise? Oui. Et tu crois que cela m'embarrasse? Oh! toi, tu n'es embarrass de rien. Passe-moi l'encre et le papier. Pourquoi faire? pour signer l'ordre M. de Guiae de rester Nancy? Justement. L'ide est bonne, puisqu'elle t'es venue en mme temps qu' moi. Excrable ! au contraire. Pourquoi ? Il n'aura pas plustt reu cet ordre-l qu'il devinera que sa prsence est urgente Paris, et qu'il accourra. Le roi sentit la colre lui monter au front. Il regarda Chicot de travers. Si vous n'tes revenu que pour me faire des communi- cations comme celles-l, vous pouviez bien vous tenir o vous tiez. Que veux-tu, Henri, les fantmes ne sont pas flat- teurs. Tu avoues donc que ta es un fantme? Je ne l'ai jamais ni. Chicot t Allons! ne te fche pas, car de myope que tu es, tu deviendrais aveugle. Voyons, ne m'as-tu pas dit que tu rete- nais ton frre en Flandre? Oui, certes, et c'est d'une bonne politique, je le main- tiens. Maintenant, coute, et ne nous fchons pas : dans quel but penses-tu que M. de Guise reste Nancy? Pour y organiser une arme. Bien! du calme... A quoi destine-t-il cette arme? Ah ! Chicot, vous me fatiguez avec toutes ces questions. Fatigue-toi, fatigue-toi, Henri! tu t'en reposeras mieux A R A plus tard, c'est moi qui te le promets. Nous disions donc qu'il destine cette anne?... A combattre les huguenots du nord. Ou plutt contrarier ton frre d'Anjou, qui s'est fait nommer duc de Brabant, qui tche de se btir un petit trne en Flandre, et qui te demande constamment des secours pour arriver ce but. Secours que je lui promets toujours et que je ne lui enverrai jamais, bien entendu. A la grande joie de M. le duc de Guise. Eh bien ! Henri, un conseil. Lequel? Si tu feignais une bonne fois d'envoyer ce secours promis, si ce secours s'avanait vers Bruxelles, ne dt-il aller qu' moiti chemin? Ah! oui, s'cria Henri, je comprends : M. de Guise ne bougerait pas de la frontire. Et la promesse que nous a faite madame de Montpen- sier, nous autres ligueurs, que M. de Guise serait Paris avant huit jours?... Cette promesse tomberait l'eau. C'est toi qui l'as dit, mon matre, fit Chicot, en pre- nant toutes ses aises. Voyons, que penses-tu du conseil, Henri? Je le crois bon... cependant... Quoi encore ? Tandis que ces deux messieurs seront occups l'un par l'autre, l-bas, au nord... Ah! oui, le midi, n'est-ce pas? Tu as raison, Henri, c'est du midi que viennent les orages. Pendant ce temps-l, mon troisime flau ne se mettra- t-il pas en branle? Tu sais ce qu'il fait, le Barnais? Non, le diable m'emporte! Il rclame. Quoi? Les villes qui forment la dot de sa femme. ioO LES QUARANTE-CINQ Bah! voyez-vous l'insolent, qui l'honneur d'tre alli la maison de France ne suffit pas, et qui se permet de rclamer ce qui lui appartient l Cahors, par exemple, comme si c'tait d'un bon poli- tique d'abandonner une pareille ville un ennemi. Non, en effet, ce ne serait pas d'un bon politique; mais ce serait d'un honnte homme, par exemple. Monsieur Chicot ! Prenons que je n'ai rien dit; tu sais que je ne me mle pas de tes affaires de famille. Mais cela ne m'inquite pas : j'ai mon ide. Boni Revenons donc au plus press. A la Flandre? J'y vais donc envoyer quelqu'un en Flandre , mon frre... Mais qui enverrai-je? qui puis-je me fier, mon Dieu? pour une mission de cette importance? Dame!... Ah j'y songe. Moi aussi. Vas-y, toi, Chicot. Que j'aille en Flandre, moi? Pourquoi pas? Un mort aller en Flandre ! allons donc ! Puisque tu n'es plus Chicot, puisque tu es Robert Briquet. Bon! un bourgeois, un ligueur, un ami de M. de Guise, faisant les fonctions d'ambassadeur prs de M. le duc d'Anjou ! C'est--dire que tu refuses? Pardieu! Que tu me dsobis? Moi, te dsobir! Est-ce que je te dois obissance? Tu ne me dois pas obissance, malheureux! M'as-tu jamais rien donn qui m'engage avec toi? Le peu que j'ai me vient d'hritage. Je suis gueux et obscur. Fais-moi duc et pair, rige en marquisat ma terre de la Chi- LES QUARANTE-CINQ 451 coterie; dote-moi de cinq cent mille cus, et alors nous causerons ambassade. Henri allait rpondre et trouver une de ces bonnes rai- sons comme en trouvent toujours les rois quand on leur fait de semblables reproches, lorsqu'on entendit grincer sur sa tringle la massive portire de velours. M. le duc de Joyeuse! dit la voix de l'huissier. Eh! ventre de biche! voil ton affaire! s'cria Chicot. Trouve-moi un ambassadeur pour te reprsenter mieux que ne le fera messire Anne, je t'en dfie! Au fait, murmura Henri, dcidment ce diable d'homme est de meilleur conseil que ne l'a jamais t aucun de mes ministres. Ah! tu en conviens donc? dit Chicot. Et il se renfona dans son fauteuil en prenant la forme d'une boule, de sorte que le plus habile marin du royaume, accoutum distinguer le moindre point des lignes de l'ho- rizon, n'et pu distinguer une saillie au del des sculptures du grand fauteuil dans lequel il tait enseveli. M. de Joyeuse avait beau tre grand amiral de France, il n'y voyait pas plus qu'un autre. Le roi poussa un cri de joie en apercevant son jeune favori et lui tendit la main. Assieds-toi, Joyeuse, mon enfant, lui dit-il. Mon Dieu! que tu viens tard 1 Sire, rpondit Joyeuse, Votre Majest est bien obli- geante de s'en apercevoir. Et le duc, s'approchant de l'estrade du lit, s'assit sur les coussins fleurdeliss pars cet effet sur les marches de cette estrade. 132 LES QUARANTE-CINQ XV DE LA DIFFICULTE QU A UN ROI DE TROUVER DE BONS AMBASSADEURS Ckicoi., toujours invisible dans son fauteuil; Joyeuse, demi couch sur les coussins ; Henri, moelleusement pelo- tonn dans son lit, la conversation commena. Eh bien 1 Joyeuse, demanda Henri, avez-vous bien vaga- bond par la ville? Mais oui, Sire, fort bien; merci, rpondit nonchalam- ment le duc. Comme vous avez disparu vite l-bas la Grve 1 coutez, Sire, franchement c'tait peu rcratif; et puis je n'aime pas voir souffrir les hommes. Cur misricordieux 1 Non, cur goste... la souffrance d'autrui me prend sur les nerfs. Tu sais ce qui s'est pass ? O cela. Sire? En Grve. Ma foi, non. Salcde a ni. Ahl Vous prenez cela bien indiffremment, Joyeuse? Moi? Oui. Je vous avoue, Sire, que je n'ajoutais pas grande im- portance ce qu'il pouvait dire; d'ailleurs, j'tais sr qu'il nierait. Mais puisqu'il a avou. - Raison de plus. Les premiers aveux ont mis les Guise Ol'AKANE-CINQ 153 sur leur garde : ils ont travaill pendant que Votre Majest restait tranquille : c'tait forc, cela. Comment 1 tu prvois de pareilles choses, et tu ne me le dis pas? Est-ce que je suis ministre, moi, pour parler poli- tique ? Laissons cela, Joyeuse. Sire... J'aurais besoin de ton frre. Mon frre, comme moi, Sire, est tout au service de Votre Majest. Je puis donc compter sur lui? Sans doute. Eh bien, je veux le charger d'une petite mission Hors de Paris? Oui. En ce cas, impossible, Sire. Comment cela? Du Bouchage ne peut se dplacer en ce moment. Henri se souleva sur son coude et regarda Joyeuse en ouvrant de grands yeux. Qu'est-ce dire? fit-il. Joyeuse supporta le regard interrogateur du roi avec la plus grande srnit. Sire, dit-il, c'est la chose du monde la plus facile com- prendre. Du Bouchage est amoureux, seulement il avait mal enlam les ngociations amoureuses ; il faisait fausse route, de sorte que le pauvre enfant maigrissait, maigrissait... En effet, dit le roi, je l'ai remarqu. Et devenait sombre, mordieu! comme s'il et vcu la cour de Votre Majest. Un certain grognement, parti du coin de la chemine, interrompit Joyeuse, qui regarda tout tonn autour de lui. Ne fais pas attention, Anne, dit Henri en riant, c'est quelque chien qui rve sur un fauteuil. Tu disais donc, mon ami, que ce pauvre du Bouchage devenait triste? 154 LES QUARANTE-CINQ Oui, Sire, triste comme la mort : il parat qu'il a ren- contr de par le monde une femme d'humeur funbre; c'est terrible, ces rencontres-l. Toutefois, avec ce genre de ca- ractre, on russit tout aussi bien qu'avec les femmes rieuses : le tout est de savoir s'y prendre. Ah! tu n'aurais pas t embarrass, toi, libertin! Allons! voil que vous m'appelez libertin parce que j'aime les femmes. Henri poussa un soupir. Tu dis donc que cette femme est d'un caractre funbre? A ce q^ prtend du Bouchage, au moins : je ne la connais pas. Et malgr cette tristesse, tu russirais, toi ? Parbleu! il ne s'agit que d'oprer par les contrastes; je ne connais de difficults srieuses qu'avec les femmes d'un temprament mitoyen : celles-l exigent, de la part de l'assigeant, un mlange de grces et de svrit que peu de personnes russissent combiner. Du Bouchage est donc V>mb sur une femme sombre, et il a un amour noir. Pauvre garon ! dit le roi. Vous comprenez, Sire, continua Joyeuse, qu'il ne m'a pas eu plus tt fait sa confidence que je me suis occup de le gurir. De sorte que... De sorte qu' l'heure qu'il est la cure commence. Il est dj moins amoureux? Non pas, Sire ; mais il a espoir que la femme devienne plus amoureuse, ce qui est une faon plus agrable de gu- rir les gens que de leur ter leur amour : donc, partir de ce soir, au lieu de soupirer l'unisson de la dame, il va l'gayer par tous les moyens possibles ; ce soir, par exemple^ j'envoie sa matresse une trentaine de musiciens d'Italie qui vont faire rage sous son balcon. Fi! dit le roi, c'est commun. Gomment! c'est commun! trente musiciens qui n'ont pas leurs pareils dans le monde entier! LES QUARANTE-CINQ 155 Ahl ma foi, du diable si, quand j'tais amoureux de madame de Gond, on m'et distrait avec de la musique. Oui, mais vous tiez amoureux, vous, Sire. Gomme un fou, dit le roi. Un nouveau grognement se fit entendre, qui ressemblait fort un ricanement railleur. Vous voyez bien que c'est tout autre chose, Sire, dit Joyeuse en essayant, mais inutilement, de voir d'o venait l'trange interruption. La dame, au contraire, est indiff- rente comme une statue, et froide comme un glaon. Et tu crois que la musique fondra le glaon, animera la statue ? Certainement que je le crois. Le roi secoua la tte. Dame! je ne dis pas, continua Joyeuse, qu'au premier coup d'archet la dame ira se jeter dans les bras de du Bou- chage; non, mais elle sera frappe que l'on fasse tout ce bruit son intention : peu peu elle s'accoutumera aux concerts, et si elle ne s'y accoutume pas, eh bien, il nous restera la comdie, les bateleurs, les enchantements., la posie, les chevaux, toutes les folies de la terre enfin ; bi bien que si la gaiet ne lui revient pas, cette belle dsole, il faudra bien au moins qu'elle revienne du Bouchage. Je le lui souhaite, dit Henri; mais laissons du Bou- chage, puisqu'il serait si gnant pour lui de quitter Paris en ce moment. Il n'est pas indispensable pour moi que ce soit lui qui accomplisse cette mission ; mais j'espre que toi, qui donnes de si bons conseils, tu ne t'es pas fait esclave, comme lui, de quelque belle passion? Moi ! s'cria Joyeuse, je n'ai jamais t si parfaitement libre de ma vie. C'est merveille ; ainsi, tu n'as rien faire ? Absolument rien, Sire. Mais je te croyais en sentiment avec une belle dame? Ah! oui, la matresse de M. de Mayenne; une femme qui m'adorait. 136 . LES QUARANTE-CINQ Eh bien? Eh bien ! imaginez-vous que ce soir, aprs avoir fait la leon du Bouchage, je le quitte pour aller chez elle; j'arrive la tte chauffe par les thories que je viens de dve- lopper; je vous jure, Sire, que je me croyais presque aussi amoureux que Henri; voil que je trouve une femme trem- blante, effare. La premire ide qui m'arrive est que je drange quelqu'un; j'essaye de la rassurer, inutile; je l'in- terroge, elle ne rpond point ; je veux l'embrasser, elle dtourne la tte, et comme je fronais le sourcil, elle se fche, se lve ; nous nous querellons, et elle m'avertit qu'elle ne sera plus jamais chez elle lorsque je m'y prsenterai. Pauvre Joyeuse ! dit le roi riant, et qu'as-tu fait? Pardieu Sire, j'ai pris mon pe et mon manteau, j'ai fait un beau salut et je suis sorti sans regarder en arrire. Bravo! Joyeuse, c'est courageux! dit le roi. D'autant plus courageux, Sire, qu'il me semblait l'en- tendre soupirer, la pauvre fille. Ne vas-tu pas te repentir de ton stocisme? dit Henri. Non, Sire; si je me repentais un seul instant j'y courrais bien vite, vous comprenez... mais rien ne m'tera de l'ide que la pauvre femme me quitte malgr elle. Et cependant tu es parti? Me voil. Et tu n'y retourneras point ? Jamais... Si j'avais le ventre de M. de Mayenne, je ne dis pas; mais je suis "mince, j'ai le droit d'tre fier. Mon ami, dit srieusement Henri, c'est bien heureux pour ton salut, cette rupture-l. Je ne dis pas non, Sire; mais, en attendant, je vais m'ennuyer cruellement pendant huit jours, n'ayant plus rien faire, ne sachant plus que devenir : aussi m'a-t-il pouss des ides de paresse dlicieuses ; c'est amusant de s'ennuyer, vrai... je n'en avais pas l'habitude, et je trouve cela dis- tingu, LES QUARANTE-CINQ 457 Je crois bien que c'est distingu, dit le roi, j'ai mis la chose la mode. Or, voil mon plan, Sire; je l'ai fait tout en revenant du parvis Notre-Dame au Louvre. Je me rendrai tous les jours ici en litire; Votre Majest dira ses oraisons, moi je lirai des livres d'alchimie ou de marine, ce qui vaudra encore mieux, puisque je suis marin. J'aurai des petits chiens que je ferai jouer avec les vtres, ou plutt des petits chats, c'est plus gracieux; ensuite nous mangerons de la crme, et M. d'pernon nous fera des contes. Je veux engraisser aussi, moi ; puis, quand la femme de du Bouchage sera de triste devenue gaie, nous en chercherons une autre qui de gaie devienne triste, cela nous changera; mais tout cela sans bouger, Si?e : on n'est dcidment bien qu'assis, et trs bien que couch. Oh! les bons coussins, Sire! on voit bien que les tapissiers de Votre Majest travaillent pour un roi qui s'ennuie. Fi donc t Anne, dit le roi. Quoi ! fi donc ! Un homme de ton ge et de ton rang devenir paresseux et gras! les laides ides! Je ne trouve pas. Sire. Je veux t'occuper quelque chose, moi. Si c'est ennuyeux, je le veux bien. Un troisime grognement se fit entendre ; on et dit que le chien riait des paroles que venait de prononcer Joyeuse. Voil un chien bien intelligent, dit Henri; il devine ce que je veux te faire faire. Que voulez-vous me faire faire, Sire ? voyons un peu cela. Tu vas te botter. Joyeuse fit un mouvement de terreur. Oh! non, ne me demandez pas cela, Sire, c'est contre toutes mes ides. Tu vas monter cheval. Joyeuse fit un bond. 158 LES QUARANTE-CINQ A cheval! non pas, je ne vais plus qu'en litire; Votre Majest n'a donc pas entendu? Voyons, Joyeuse, trve de raillerie, tu m'entends ? Tu vas te botter et monter cheval. Non, Sire, rpondit le duc avec le plus grand srieux, c'est impossible. Et pourquoi cela, impossible ?j demanda Henri avec colre. Parce que... parce que... je suis amiral. Eh bien? Et que les amiraux ne montent pas cheval. Ah! c'est comme cela! fit Henri. Joyeuse rpondit par un de ces signes de tte comme les enfants en font lorsqu'ils sont assez obstins pour ne pas obir, assez timides pour ne pas rpondre. Eh bien, soit, monsieur l'amiral de France, vous n'irez pas cheval : vous avez raison, ce n'est pas l'tat d'un marin d'aller cheval; mais l'tat d'un marin est d'aller en bateau et en galre; vous vous rendrez donc l'instant mme Rouen, en bateau; Rouen, vous trou- verez votre galre amirale, vous la monterez immdiate- ment et vous ferez appareiller pour Anvers. Pour Anvers ! s'cria Joyeuse, aussi dsespr que s'il et reu l'ordre de partir pour Canton ou pour Valparaiso. Je crois l'avoir dit, fit le roi d'un ton glacial qui ta- blissait sans conteste son droit de chef et sa volont de sou- verain ; je crois l'avoir dit, et je ne veux pas le rpter. Joyeuse, sans tmoigner la moindre rsistance, agrafa son manteau, remit son pe sur son paule et prit sur un fau- teuil un toquet de velours. Que de peine pour se faire obir, vertubleu ! continua de grommeler Henri; si j'oublie quelquefois que je suis le matre, tout le monde, except moi, devrait au moins s'en souvenir. Joyeuse, muet et glac, s'inclina et mit, selon l'ordon- nance, une main sur la garde de son pe, LES QUARANTE-CINQ 159 Les ordres, Sire? dit-il d'une voix qui, par son accent de soumission, changea immdiatement en cire fondante la volont du monarque. Tu vas te rendre, lui dit-il, Rouen, o je dsire que tu t'embarques, moins que tu ne prfres aller par terre Bruxelles. Henri attendait un mot de Joyeuse; celui-ci se contenta d'un salut. Aimes-tu mieux la route de terre ? demanda Henri. Je n'ai pas de prfrence quand il s'agit d'excuter un ordre, Sire, rpondit Joyeuse. Allons, boude, va ! boude, affreux caractre ! s'cria Henri. Ah! les rois n'ont pas d'amis ! Qui donne des ordres ne peut s'attendre qu' trouver des serviteurs, rpondit Joyeuse avec solennit. Monsieur, rpondit le roi bless, vous irez donc Rouen ; vous monterez votre galre, vous rallierez les gar- nisons de Caudebec, Harfleur et Dieppe, que je ferai rem- placer ; vous en chargerez six navires que vous mettrez au service de mon frre, lequel attend le secours que je lui ai promis. Ma commission, s'il vous plat, Sire? dit Joyeuse. Et depuis quand, rpondit le roi, n'agissez-vous plus en vertu de vos pouvoirs d'amiral ? Je n'ai droit qu' obir, et autant que je le puis, Sire, j'vite toute responsabilit. C'est bien, monsieur le duc, vous recevrez la commis- sion votre htel au moment du dpart. Et quand sera ce moment, Sire ? Dans une heure. Joyeuse s'inclina respectueusement et se dirigea vers la porte. Le cur du roi faillit se rompre. Quoi! dit-il, pas mme la politesse d'un adieu l monsieur l'amiral, vous tes peu civil; c'est le reproche que l'on fait messieurs les gens de mer. Allons. Deut-tre 460 LES QUAttANTK-CINQ aurai-je plus de satisfaction de mon colonel gnral d'info terie. Veuillez me pardonner, Sire; balbutia Joyeuse, mais je suis encore plus mauvais courtisan que mauvais marin, et je comprends que Votre Majest regrette ce qu'elle a fait pour moi. Et il sortit en fermant la porte avec violence, derrire la tapisserie qui se gonfla, repousse par le vent. Voil donc comme m'aiment ceux pour lesquels j'ai tant fait! s'cria le roi. Ah! Joyeuse! ingrat Joyeuse! Eh bien! ne vas-tu pas le rappeler? dit Chicot en s'avanant vers le lit. Quoi ! parce que par hasard tu as eu un peu de volont, voil que tu te repens ! coute donc, rpondit le roi, tu es charmant, toi ! crois- tu qu'il soit agrable d'aller au mois d'octobre recevoir la pluie et le vent sur la mer? Je voudrais bien t'y voir, goste ! Libre toi, grand roi, libre toi. De te voir par vaux et par chemins ? Par vaux et par chemins ; c'est en ce moment-ci mon dsir le plus vif que de voyager. Ainsi, si je t'envoyais quelque part, comme je viens d'envoyer Joyeuse, tu accepterais? Non seulement j'accepterais, mais je postule, j'implore. Une mission? Une mission. Tu irais en Navarre ? J'irais au diable, grand roi. Railles-tu, bouffon? Sire, je n'tais dj pas trop gai pendant ma vie, et je vous jure que je suis bien plus triste depuis ma mort. Mais tu refusais tout l'heure de quitter Paris! Mon gracieux souverain, j'avais tort, trs grand tort, et je me repens. De sorte que tu dsires quitter Paris maintenant? Tout de suite, illustre roi, l'instant mme, grand monarque. Les quarante-cinq 16i Je ne comprends plus, dit Henri. Tu n'as donc pas entendu les paroles du grand amiral de France? Lesquelles? Celles o il t'a annonc sa rupture avec la matresse de M. de Mayenne. Oui; eh bien, aprs? Si cette femme, amoureuse d'un charmant garon comme le duc, car il est charmant, Joyeuse... Sans doute. Si cette femme le congdie en soupirant, c'est qu'elle a un motif. Probablement; sans cela elle ne le congdierait pas. Eh bien! ce motif, le sais-tu? Non. Tu ne le devines pas? Non. C'est que M. de Mayenne va revenir. Oh! oh 1 fit le roi. Tu comprends enfin; je t'en flicite. Oui, je comprends... mais cependant.. Cependant? Je ne trouve pas ta raison trs forte. Donne-moi les tiennes, Henri, je ne demande pas mieux que de les trouver excellentes; donne. Pourquoi cette femme ne romprait-elle pas avec May-mne, au lieu de renvoyer Joyeuse? Crois-tu que Joyeuse ne lui en saurait pas assez de gr pour conduire M. de Mayenne au Pr-aux-Clercs et lui trouer son gros ventre? Il a l'pe mauvaise, notre Joyeuse. Fort bien ; mais M. de Mayenne a le poignard tratre, lui, si Joyeuse a l'pe mauvaise. Rappelle -toi Saint- Mgrin. Henri poussa un soupir et leva les yeux au ciel. La femme qui est vritablement amoureuse ne se sou- cie pas qu'on lui tue son amant, elle prfre le quitter, i. 6 462 LES QURANTE-GINO gagner du temps; elle prfre surtout ne pas se faire tuer elle-mme. On est diablement brutal dans cette chre mai- son de Guise. Ah 1 tu peux avoir raison. C'est bien heureux. Oui, et je commence croire que Mayenne reviendra; mais toi, toi, Chicot, tu n'es pas une femme peureuse ou amoureuse? Moi, Henri, je suis un homme prudent, un homme qui a un compte ouvert avec M. de Mayenne, une partie enga- ge : s'il me trouve, il voudra recommencer encore ; il est joueur faire frmir, ce bon M. de Mayenne! Eh bien? Eh bien, il jouera si bien, que je recevrai un coup de couteau. Bah! je connais mon Chicot, il ne reoit pas sans rendre. Tu as raison, je lui en rendrai dix dont il crvera. Tant mieux! voil la partie finie. Tant pis, morbleu ! au contraire, tant pis ! La famille poussera des cris affreux, tu auras toute la Ligue sur les bras, et quelque beau matin tu me diras : Chicot, mon ami, excuse-moi, mais je suis oblig de te faire rouer. Je dirai cela? / Tu diras cela, et mme, ce qui est bien pis, tu le feras, grand roi. J'aime donc mieux que cela tourne autrement, comprends-tu? Je ne suis pas mal comme je suis, j'ai envie de m'y tenir. Vois-tu, toutes ces progressions arithmtiques, appliques la rancune, me paraissent dangereuses; j'irai donc en Navarre, si tu veux bien m'y envoyer. Sans doute, je le veux. J'attends tes ordres, gracieux prince. Et Chicot, prenant la mme pose que Joyeuse, attendit. Mais, dit le roi, tu ne sais pas si la mission te con- viendra. Du moment que je te la demande. LES QUARANTE-CINQ 463 C'est que, vois-tu. Chicot, dit Henri, j'ai certains pro- jets de brouille entre Margot et son mari. Diviser pour rgner, dit Chicot, il y a dj cent ans que c'tait Va b c de la politique. Ainsi tu n'as aucune rpugnance? Est-ce que cela me regarde? rpondit Chicot; tu feras ce que tu voudras, grand prince. Je suis ambassadeur, voil tout; tu n'as pas de comptes me rendre, et pourvu que je sois inviolable... oh! quant cela, tu comprends, j'y tiens. Mais encore dit Henri, faut-il que tu saches ce que tu diras mon beau-frre. Moi, dire quelque chose? non, non, non! Comment, non, non, non? J'irai o tu voudras, mais je ne dirai rien du tout. Il y a un proverbe l-dessus : trop gratter... Alors, tu refuses donc? Je refuse la parole, mais j'accepte la lettre. Celui qui porte la parole a toujours quelque responsabilit; celui qui prsente une lettre n'est jamais bouscul que de seconde main. Eh bien! soit, je te donnerai une lettre; cela rentre dans ma politique. Vois un peu comme cela se trouve ! donne. Comment dis-tu cela ? Je dis : donne. ' Et Chicot tendit la main. Ah ! ne te figure pas qu'une lettre comme celle-l peut tre crite tout de suite ; il faut qu'elle soit combine, rfl- chie, pese. Eh bien! pse, rflchis, combine. Je repasserai demain la pointe du jour, ou je 1 enverrai prendre. Pourquoi ne coucherais-tu pas ici? Ici? Oui, dans ton fauteuil. Peste! C'est fini, je ne coucherai plus au Louvre; un 1&A LES QUARANTE-CINQ fantme qu'on verrait dormir dans un fauteuil, quelle absur- dit ! Mais enfin, s'cria le roi, je veux cependant que tu con- naisses mes intentions l'gard de Margot et de son mari. Tu es Gascon; ma lettre va faire du bruit la cour de Navarre ; on te questionnera ; il faut que tu puisses rpon- dre. Que diable! tu me reprsentes; je ne veux pas que tu aies l'air d'un sot. Mon Dieu! fit Chicot en haussant les paules, que tu as donc l'esprit obtus, grand roi! Comment! tu te figures que je vais porter une lettre deux cent cinquante lieues sans savoir ce qu'il y a dedans? Mais sois donc tranquille, ventre de biche! au premier coin de rue, sous le premier arbre o je m'arrterai, je vais l'ouvrir ta lettre. Comment! tu envoies depuis dix ans des ambassadeurs dans toutes les parties du monde, et tu ne les connais pas mieux que cela? Allons, mets-toi le corps et l'me en repos, moi je retourne ma solitude. O est-elle ta solitude? Au cimetire des Grands-Innocents, grand prince. Henri regarda Chicot avec cet tonnement qu'il n'avait pas encore pu, depuis deux heures qu'il l'avait revu, chasser de son regard. Tu ne t'attendais pas cela, n'est-ce pas? dit Chicot prenant son feutre et son manteau ; ce que c'est cependant que d'avoir des relations avec des gens de l'autre monde ! C'est dit : demain, moi ou mon messager. Soit, mais encore faut-il que ton messager ait un mot d'ordre, afin qu'on sache qu'il vient de ta part, et que les portes lui soient ouvertes. A merveille! si c'est moi. je viens de ma part; si c'e s t mon messager, il vient de la part de X ombre. Et sur ces paroles, il disparut si lgrement, que l'esprit superstitieux de Henri douta si c'tait rellement un corps ou une ombre qui avait pass par cette porte sans la faire crier, sous cette tapisserie sans en agiter un des plis. LES QUARANTE-CINQ 165 XV COMMENT ET POUR QUELLE CAUSE CHICOT ETAIT MORT Chicot, vritable corps, n'en dplaise ceux de nos lec- teurs qui seraient assez partisans du merveilleux pour croire que nous avons eu l'audace d'introduire une ombre dans cette histoire, Chicot tait donc sorti, aprs avoir dit au roi, selon son habitude, sous forme de raillerie, toutes les vri- ts qu'il avait lui dire. Voil ce qui tait arriv : Aprs la mort des amis du roi, depuis les troubles et les conspirations foments par les Guise, Chicot avait rflchi. Brave comme on sait, et insouciant, il faisait cependant le plus grand cas de la vie, qui l'amusait, comme il arrive tous les hommes d'lite. Il n'y a gure que les sots qui s'ennuient en ce monde, et qui vont chercher la distraction dans l'autre. Le rsultat de cette distraction que nous avons indique, fut que la vengeance de M. de Mayenne lui parut plus redou- table que la protection du roi n'tait efficace; et il se disait, avec cette philosophie pratique qui le distinguait, qu'en ce monde rien ne dfait ce qui est matriellement fait; qu'ainsi toutes les hallebardes et toutes les cours de justice du roi de France ne raccommoderaient pas, si peu visible qu'elle ft, certaine ouverture que le couteau de M. de Mayenne aurait faite au pourpoint de Chicot. Il avait donc pris son parti en homme fatigu d'ailleurs du rle de plaisant, qu' chaque minute il brlait de changer en rle srieux, et des familiarits royales qui. par les temps qui couraient, le conduisaient droit sa pe; 466 LES QUARANTE-CINQ Chicot avait donc commenc par mettre entre l'pe de M. de Mayenne et la peau de Chicot, la plus grande distance possible. A cet effet, il tait parti pour Beaune, dans le triple but de quitter Paris, d'embrasser son ami Gorenflot, et de go- ter ce fameux vin de 4550, dont il avait t si chaleureuse- ment question dans cette fameuse lettre qui termine notre rcit de la Dame de Monsoreau. Disons-le, la consolation avait t efficace : au bout de deux mois, Chicot s'aperut qu'il engraissait vue d'il et que cela servirait merveilleusement le dguiser ; mais il s'aperut aussi qu'en engraissant il se rapprochait de Goren- flot plus qu'il n'tait convenable un homme d'esprit. L'esprit l'emporta donc sur la matire. Aprs que Chicot eut bu quelques centaines de bouteilles de ce fameux vin de 4550, et dvor les vingt-deux volumes dont se composait la bibliothque du prieur, et dans les- quels le prieur avait lu cet axiome latin : Bonum vinum l- tificat cor kominis, Chicot se sentit un grand poids l'esto- mac et un grand vide au cerveau. Je me ferais bien moine, pensa-t-il ; mais chez Goren- flot je serais trop le matre, et dans une autre abbaye je ne le serais point assez; certes, le froc me dguiserait tout jamais aux yeux de M. de Mayenne; mais, de par tous les diables ! il y a d'autres moyens que les moyens vulgaires : cherchons. J'ai lu dans un autre livre, il est vrai que celui- l n'est point dans la bibliothque de Gorenflot : Quatre et inventes. Chicot chercha donc et voici ce qu'il trouva. Pour le temps, c'tait asssez neuf. Il s'ouvrit Gorenflot, et le pria d'crire au roi sous sa dicte. Gorenflot crivit difficilement, c'est vrai, mais enfin il crivit que Chicot s'tait retir au prieur, que le chagrin d'avoir t oblig de se sparer de son matre, lorsque celui-ci s'tait rconcili avec M. de Mayenne, avait altr sa US QtURANTB-CINU 167 sant, qu'il avait essay de lutter en se distrayant, mai? que la douleur avait t la plus forte, et qu'enfin il avait succomb. De son ct, Chicot avait crit lui-mme une lettre au roi. Cette lettre, date de 1580, tait divise en cinq paragra- phes. Chacun de ces paragraphes tait cens crit un jour de distance et selon que la maladie faisait des progrs. Le premier paragraphe tait crit et sign d'une main assez ferme. Le second tait trac d'une main mal assure, et la signa- ture, quoique lisible encore, tait dj fort tremble. Il avait crit Chic... la fin du troisime. Ch... la fin du quatrime. Enfin il y avait un C avec un pt la fin du cinquime. Ce pt d'un mourant avait produit sur le roi le plus dou- loureux effet. C'est ce qui explique pourquoi il avait cru Chicot fantme et ombre. Nous citerions bien ici la lettre de Chicot, mais Chicot tait, comme on dirait aujourd'hui, un homme fort excen- trique, et comme le style est l'homme, son style pistolaire surtout tait si excentrique, que nous n'osons repro- duire ici cette lettre, quelque effet que nous devions en attendre. Mais on la retrouvera dans les Mmoires de L'toile. Elle est date de 1580, comme nous l'avons dit, anne des grands cocuages , ajoute Chicot. Au bas de cette lettre, et pour ne pas laisser se refroidir l'intrt de Henri, Gorenflot ajoutait que, depuis la mort de son ami, le prieur de Beaune lui tait devenu odieux, et qu'il aimait mieux Paris. C'tait surtout ce post-scriptum que Chicot avait eu grand'- peine tirer du bout des doigts de Gorenflot. Gorenflot, au contraire , se trouvait merveilleusement Beaune, et Panurge aussi. 166 LES QUARANTE-CINQ Il faisait piteusement observer Chicot que le vin est tou- jours frelat, quand on n'est point l pour le choisir sur les lieux. Mais Chicot promit au digne prieur de venir en personne tous les ans faire sa provision de romane, de volnay et de chambertin, et comme, sur ce point et beaucoup d'autres, Gorenflot reconnaissait la supriorit de Chicot, il finit par cder aux sollicitations de son ami. A son tour, en rponse la lettre de Gorenflot et aux derniers adieux de Chicot, le roi avait crit de sa propre main : Monsieur le prieur, vous donnerez une sainte et po- tique spulture au pauvre Chicot, que je regrette de toute mon me, car c'tait non seulement un ami dvou, mais encore un assez bon gentilhomme, quoiqu'il n'ait jamais pu voir lui-mme dans sa gnalogie au del de son tri- saeul. Vous l'entourerez de fleurs, et ferez en sorte qu'il repose au soleil, qu'il aimait beaucoup, tant du midi. Quant vous, dont j'honore d'autant mieux la tristesse que je la partage, vous quitterez, ainsi que vous m'en tmoignez le dsir, votre prieur de Beaune. J'ai trop besoin Paris d'hommes dvous et bons clercs pour vous tenir loign. En consquence, je vous nomme prieur des Jacobins, votre rsi- dence tant fixe prs la porte Saint- Antoine, Paris, quartier que notre pauvre ami affectionnait tout particuli- rement. Votre affectionn Henri, qui vous prie de ne pas l'oublier dans vos saintes prires. Qu'on juge si un pareil autographe, sorti tout entier d'une main royale, fit ouvrir de grands yeux au prieur, s'il admira la puissance de gnie de Chicot, et s'il se hta de prendre son vol vers les honneurs qui l'attendaient. Car l'ambition avait pouss autrefois dj, on se le rap- pelle, un de ses tenaces surgeons dans le cur de Gorenflot, LES QUARANTE-CINQ 469 dont le prnom avait toujours t Modeste, et qui, depuis dj qu'il tait prieur de Beaune, s'appelait dom Modeste Gorenflot. Tout s'tait pass la fois selon les dsirs du roi et de Chicot. Un fagot d'pines, destin reprsenter physiquement et allgoriquement le cadavre, avait t enterr au soleil, au milieu des fleurs, sous un beau cep de vigne ; puis, une fois mort et enterr en effigie, Chicot avait aid Gorenflot faire son dmnagement. ,Dom Modeste s'tait vu install en grande pompe au prieur des Jacobins. Chicot avait choisi la nuit pour se glisser dans Paris. Il avait achet, prs de la porte Bussv, une petite maison qui lui avait cot trois cents cus ; et quand il voulait aller voir Gorenflot, il avait trois routes : celle de la ville, qui tait plus courte ; celle du bord de l'eau, qui tait la plus potique ; enfin celle qui longeait les murailles de Paris, qui tait la plus sre. Mais Chicot, qui tait un rveur, choisissait presque tou- jours celle de la Seine ; et comme, en ce temps, le fleuve n'tait pas encore encaiss dans des murs de pierre, l'eau venait, comme dit le pote, lcher ses larges rives, le long desquelles, plus d'une fois, les habitants de la Cit purent voir la longue silhouette de Chicot se dessiner par les beaux clairs de lune. Une fois install, et ayant chang de nom, Chicot s'oc- cupa changer de visage : il s'appelait Robert Briquet, comme nous le savons dj, et marchait lgrement courb en avant; puis l'inquitude et le retour successif de cinq ou six annes l'avaient rendu peu prs chauve, si bien que sa chevelure d'autrefois, crpue et noire, s'tait, comme la mer au reflux, retire de son front vers la nuque. En outre, comme nous l'avons dit, il avait travaill cet art cher aux mimes anciens, qui consiste changer, par de savantes contractions, le jeu naturel des muscles et le jeu habituel de la physionomie. 170 LES QUARANTE-CINQ Il tait rsulte de cette tude assidue que, vu au grand jour, Chicot tait, lorsqu'il voulait s'en donner la peine, un Robert Briquet vritable, c'est--dire un homme dont la bouche allait d'une oreille l'autre, dont le menton touchait le nez, et dont les yeux louchaient faire frmir, le tout sans grimaces, mais non sans charme pour les amateurs du changement, puisque, de fine, longue et anguleuse qu'elle tait, sa figure tait devenue large, panouie, obtuse et confite. Il n'y avait que ses longs bras et ses jambes im- menses que Chicot ne put raccourcir ; mais, comme il tait fort industrieux, il avait, ainsi que nous l'avons dit, courb son dos, ce qui lui faisait les bras presque aussi longs que les jambes. Il joignit ces exercices physionomiques la prcaution de ne lier de relations avec personne. En effet, si disloqu que ft Chicot, il ne pouvait ter- nellement garder la mme posture. Comment alors paratre bossu midi quand on avait t droit dix heures, et quel prtexte donner un ami qui vous voit tout coup changer de figure, parce qu'en vous promenant avec lui vous rencontrez par hasard un visage suspect? Robert Briquet pratiqua donc la vie de reclus ; elle conve- nait d'ailleurs ses gots, toute sa distraction tait d'aller rendre visite Gorenflot, et d'achever avec lui ce fameux vin de 1550, que le digne prieur s'tait bien gard de laisser dans les caves de Beaune. Mais les esprits vulgaires sont sujets au changement, comme les grands esprits : Gorenflot changea, non pas phy- siquement. Il vit en sa puissance et sa discrtion celui qui jusque-l avait tenu ses destines entre ses mains. Cnicot, venant dner au prieur, lui parut un Chicot esclave, et Gorenflot, partir de ce moment, pensa trop de soi et pas assez de Chicot. Chicot vit sans s'offenser le changement de son ami : ceux LES QUARANTE-CINQ tTl qu'il avait prouvs prs du roi Henri l'avaient faonn cette sorte de philosophie. Il s'observa davantage, et ce fut tout. Au lieu d'aller tous les deux jours au prieur, il n'y alla plus qu'une fois la semaine, puis tous les quinze jours, puis enfin tous les mois. Gorenflot tait si gonfl qu'il ne s'en aperut pas. Chicot tait trop philosophe pour tre sensible ; il rit sous cape de l'ingratitude de Gorenflot et se gratta le nez et le menton, selon son ordinaire. L'eau et le temps, dit-il, sont les deux plus puissants dissolvants que je connaisse : l'un fend la pierre, l'autre l'amour-propre. Attendons. Et il attendit. Il tait dans cette attente lorsque arrivrent es vne- ments que nous venons de raconter, et au milieu desquels il lui parut surgir quelques-uns de ces lments nouveaux qui prsagent les grandes catastrophes politiques. Or comme son roi, qu'il aimait toujours, tout trpass qu'il tait, lui parut, au milieu des vnements futurs, courir quelques dangers analogues ceux dont il l'avait dj pr- serv, il prit sur lui de lui apparatre l'tat de fantme, et, dans ce seul but, de lui prsager l'avenir. Nous avons vu comment l'annonce de l'arrive prochaine de M. de Mayenne, annonce enveloppe dans le renvoi de Joyeuse, et que Chicot, avec son intelligence de singe, avait t chercher au fond de son enveloppe, avait fait passer Chicot de l'tat de fantme la condition de vivant, et de la position de prophte celle d'ambassadeur. Maintenant que tout ce qui pourrait paratre obscur dans notre rcit est expliqu, nous reprendrons, si nos lecteurs le veulent bien, Chicot sa sortie du Louvre, et nous le sui- vrons jusqu' sa petite maison du carrefour Bussy. 172 LES QUAi; a XVII LA SERENADE Pour aller du Louvre chez lui, Chicot n'avait pas longue route faire. Il descendit sur la berge, et commena traverser la Seine sur un petit bateau qu'il dirigeait seul, et que, de la rive de Nesle, il avait amen et amarr au quai dsert du Louvre. C'est trange, disait-il en ramant et en regardant les fentres du palais, dont une seule, celle de la chambre du roi, demeurait claire, malgr l'heure avance de la nuit; c'est trange, aprs bien des annes, Henri est toujours le mme : d'autres ont grandi, d'autres se sont abaisss, d'autres sont morts, lui a gagn quelques rides au visage et au cur, voil tout; c'est ternellement le mme esprit, faible et distingu, fantasque et potique ; c'est ternellement cette mme me goste, demandant toujours plus qu'on ne peut lui donner : l'amiti l'indiff- rence, l'amour l'amiti, le dvouement l'amour, et mal- heureux roi, pauvre roi, triste, avec tout cela, plus qu'au- cun homme de son royaume. Il n'y a en vrit que moi, je crois, qui ai sond ce singulier mlange de dbauche et de repentir, d'impit et de superstition, comme il n'y a que moi aussi qui connaisse le Louvre, dans les corridors duquel tant de favoris ont pass allant la tombe, l'exil ou l'oubli; comme il n'y a que moi qui manie sans danger et qui joue avec cette couronne qui brle la pense de tant degens, en attendant qu'elle leur brle les doigts. Chicot poussa un soupir plus philosophique que triste, et appuya vigoureusement sur les avirons. - or ah \\i.-cini.i 173 propos, dit-il tout coup, le roi ne m'a point parl d'argent pour le voyage : cette confiance m'honore en ce qu'elle me prouve que je suis toujours son ami. Et Chicot se mit rire silencieusement, comme c'tait son habitude ; puis, d'un dernier coup d'aviron, il lana son bateau sur le sable fin o il demeura engrav. Alors, attachant la proue un pieu par un nud dont il avait le secret, et qui, dans ces temps d'innocence, nous parlons par comparaison, tait une sret suffisante, il se dirigea vers sa demeure, situe, comme on sait, deux por- tes de mousquet peine du bord de la rivire. En entrant dans la rue des Augustins, il fut fort frapp et surtout fort surpris d'entendre rsonner des instruments et des voix qui remplissaient d'harmonie le quartier, si paisible d'ordinaire ces heures avances. On se marie donc par ici ? pensa-t-il tout d'abord ; ventre de biche! je n'avais que cinq heures dormir, et je vais tre forc de veiller, moi qui ne me marie pas. En approchant, il vit une grande lueur danser sur les vitres des rares maisons qui peuplaient sa rue; cette lueur tait produite par une douzaine de flambeaux que portaient des pages et des valets de pied, tandis que vingt-quatre mu- siciens, sous les ordres d'un Italien nergumne, faisaient rage de leurs violes, psaltrions, cistres, rebecs, violons, trompettes et tambours. Cette arme de tapageurs tait place en bel ordre devant une maison que Chicot, non sans surprise, reconnut tre la sienne. Le gnral invisible qui avait dirig cette manuvre avait dispos musiciens et pages de manire ce que tous, le visage tourn vers la demeure de Robert Briquet, l'il atta- ch sur les fentres, semblassent ne respirer, ne vivre, ne s'animer que pour cette contemplation. Chicot demeura un instant stupfait regarder toute cette volution et couter tout ce tintamarre. Puis frappant ses deux cuisses de ses mains osseuses : 171 LES QUARANTE-CINQ Mais, dit-il, il y a mprise; il est impossible que ce soit pour moi que l'on mne si grand bruit. Alors, s'approchant davantage, il se mla aux curieux que la srnade avait attirs, et regardant attentivement autour de lui, il s'assura que toute la lumire des torches se refl- tait sur sa maison, comme toute l'harmonie s'y engouffrait : nul dans cette foule ne s'occupait ni de la maison en face, ni des maisons voisines. En vrit, se dit Chicot, c'est bien pour moi : est-ce que quelque princesse inconnue serait tombe amoureuse de moi, par hasard? Cependant cette supposition, toute flatteuse qu'elle tait, ne parut point convaincre Chicot. Il se retourna vers la maison qui faisait face la sienne. Les deux seules fentres de cette maison, places au se- cond, les seules qui n'eussent point de volets, absorbaient par intervalles des clairs de lumire ; mais c'tait tout son plaisir elle, pauvre maison, qui paraissait prive de toute vue, veuve de tout visage humain. Il faut qu'on dorme durement dans cette maison, dit Chicot, ventre de biche ! un pareil bacchanal rveillerait des morts ! Pendant toutes ces interrogations et toutes ces rponses que Chicot se faisait lui-mme, l'orchestre continuait ses symphonies comme s'il et jou devant une assemble de rois et d'empereurs. Pardon, mon ami, dit alors Chicot, s'adressant un porte-flambeau, mais pourriez-vous, s'il vous plat, me dire pour qui toute cette musique ? Pour le bourgeois qui habite l, rpondit le valet en dsignant Chicot la maison de Robert Briquet. Pour moi, reprit Chicot ; dcidment c'est pour moi. Chicot pera la foule pour lire l'explication de l'nigme sur la manche et sur la poitrine des pages ; mais tout bla- son avait soigneusement disparu sous une espce de tabar couleur de muraille. LES QUARANTE-CINQ 1/0 A qui tes-vous, mon ami ? demanda Chicot un tam- bourin qui chauffait ses doigts avec son haleine, n'ayant rien tambouriner en ce moment-l. Au bourgeois qui loge ici, rpondit l'instrumentiste, dsignant avec sa baguette le logis de Robert Briquet. Ah! ah! dit Chicot, non seulement ils sont ici pour iroi. mais encore ils sont moi. De mieux en mieux; enfin nous allons bien voir. Et, armant son visage de la plus complique grimace quil put trouver, il coudoya de droite et de gauche pages, laquais, musiciens, afin de gagner la porte, manuvre laquelle il parvint non sans difficult, et l, visible et res- plendissant dans le cercle form par les porte-flambeaux, il tira sa clef de sa poche, ouvrit la porte, entra, repoussa la por.e et ferma les verrous. Piis, montant son balcon, il apporta sur la saillie une chaise de cuir, s'y installa commodment, le menton appuy sur .a rampe, et l, sans paratre remarquer les rires qui accueillaient son apparition : Messieurs, dit -il, ne vous trompez -vous point, et vos trilles, cadences et roulades, sont-elles bien mon adresse? Vous tes matre Robert Briquet? demanda le directeur le tout cet orchestre. En personne. Eh bien ! nous sommes tout votre service, monsieur, -pliqua l'Italien avec un mouvement de bton qui souleva une nouvelle bourrasque de mlodie. Dcidment, c'est inintelligible, se dit Chicot en pro- menant ses yeux actifs sur toute cette foule et sur les mai- sons du voisinage. Tout ce que les maisons avaient d'habitants tait ieurs fentres, sur le seuil de leurs maisons, ou mls aux. groupes qui stationnaient devant la porte. Matre Fournichon, sa femme et toute la suite des qua- rante-cinq, femmes, enfants et laquais, peuplaient les ouver- tures de l'pe du fier Chevalier. 476 LES QUARANTE-CINQ Seule, la maison en face tait sombre, muette comme un tombeau. Chicot cherchait toujours des yeux le mot de cette ind- chiffrable nigme, quand tout coup il crut voir, sous l'au- vent mme de sa maison, travers les fentes du plancher du balcon, un peu au-dessous de ses pieds, un homme tou: envelopp d'un manteau de couleur sombre, portant cha- peau noir, plume rouge et longue pe, lequel, croyant n'tre point vu, regardait de toute son me la maison in face, cette maison dserte, muette et morte. De temps en temps, le chef d'orchestre quittait son poste pour aller parler bas cet homme. Chicot devina bien vite que tout l'intrt de la scne iait l, et que ce chapeau noir cachait une figure de gentil- homme. Ds lors toute son attention fut pour ce personnage : le rle d'observateur lui tait facile, sa position sur la rampe du balcon permettait sa vue de distinguer dans la rue et sous l'auvent; il russit donc suivre chaque mouvement du mystrieux inconnu, dont la premire imprudence ne pouvait manquer de lui dvoiler les traits. Tout coup, et tandis que Chicot tait tout absorb dans ses observations, un cavalier, suivi de deux cuyers, parut l'angle de la rue, et chassa nergiquement, coups de hous- sine, les curieux qui s'obstinaient faire galerie aux musi- ciens. M. de Joyeuse! murmura Chicot, qui reconnut dans le cavalier le grand amiral de France, bott et peronn par ordre du roi. Les curieux disperss, l'orchestre se tut. Probablement un signe du mailre lui avait impos le silence. , Le cavalier s'approcha du gentilhomme cach sous Pau- vent. Eh bien ! Henri, lui demanda-t-il, quoi de nouveau? Rien, mon frre, rien. LES QUARANTE-CINQ 177 Rien! Non, elle n'a pas mme paru. Ces drles n'ont donc point fait vacarme? Ils ont assourdi tout le quartier. Ils n'ont donc pas cri, comme on le leur avait recom- mand^qu'ils jouaient en l'honneur de ce bourgeois ? Ils l'ont si bien cri qu'il est l en personne, sur son balcon, coutant la srnade Et elle n'a point paru? Ni elle ni personne. L'ide tait ingnieuse, cependant, dit Joyeuse piqu ; car enfin elle pouvait, sans se compromettre, faire comme tous ces braves gens et profiter de la musique donne son voisin. Henri secoua la tte. Ah! Ton voit bien que vous ne la connaissez point, mon frre, dit-il. Si fait, si fait, je la connais ; c'est--dire que je connais toutes les femmes, et comme elle est comprise dans le nombre, eh bien, ne nous dcourageons pas. Oh ! mon Dieu, mon frre, vous me dites cela d'un ton dcourag. Pas le moins du monde ; seulement, partir d'aujour- d'hui, il faut que chaque' soir le bourgeois ait sa srnade. Mais elle va dmnager! Pourquoi, si tu ne dis rien, si tu ne la dsignes pas, si tu restes toujours cach? Le bourgeois a-t-il parl quand on lui a fait cette galanterie ? Il a harangu l'orchestre. Eh ! tenez, mon frre, le voil qui va parler encore. En effet, Briquet, dcid tirer la chose au clair, se levait pour interroger une seconde fois le chef de l'orchestre. Taisez-vous, l-haut, et rentrez, cria Anne de mau- vaise humeur; que diable ! puisque vous avez eu votre sr- nade, vous n'avez rien dire, tenez-vous donc en repos. Ma srnade, ma srnade, rpondit Chicot de l'air le 478 LES QUARANTE-CINQ plus gracieux; mais je veux savoir au moins qui elle est adresse, ma srnade. A votre fille, imbcile ! Pardon, monsieur, mais je n'ai pas de fille. A votre femme alors. Grce Dieu ! je ne suis pas mari. Alors vous, vous en personne. Oui, toi, et si tu ne rentres pas... Joyeuse, joignant l'effet la menace, poussa son cheval vers le balcon de Chicot, et cela tout au travers des instru- mentistes. Ventre de biche 1 cria Chicot, si la musique est pour moi, qui donc vient ici m'craser ma musique ? Vieux fou ! grommela Joyeuse en levant la tte, si tu ne caches pas ta laide figure dans ton nid de corbeau, les musiciens vont te casser leurs instruments sur la nuque. Laissez ce pauvre homme, mon frre, dit du Bouchage ; le fait est qu'il doit tre fort tonn. Et pourquoi s'tonne-t-il, morbleu! D'ailleurs, tu vois bien qu'en faisant natre une querelle, nous attirerons quel- qu'un la fentre ; donc, rossons le bourgeois, brlons sa maison s'il le faut, mais, corbleu 1 remuons-nous, remuons- nous! Par piti, mon frre, dit Henri, n'extorquons pas l'at- tention de cette femme; nous sommes vaincus, rsignons- nous. Briquet n'avait pas perdu un mot de ce dernier dialogue, qui avait introduit un grand jour dans ses ides encore con- fuses; il faisait donc mentalement ses prparatifs de dfense, connaissant l'humeur de celui qui l'attaquait. Mais Joyeuse, se rendant au raisonnement de Henri, n'in- sista point davantage; il congdia pages, valets, musiciens et maestro. Puis tirant son frre part : Tu me vois au dsespoir, dit-il ; tout conspire contre nous. LES QUARANTE-CINQ 179 Que veux-tu dire? Le temps me manque pour t'aider. En effet, tu es en costume de voyage, je n'avais point encore remarqu cela. Je pars cette nuit pour Anvers avec une mission du roi. Quand donc te l'a-t-il donne ? Ce soir. / Mon Dieu ! Viens avec moi, je t'en supplie ! Henri laissa tomber ses bras. Me l'ordonnez-vous, mon frre? demanda-t-il, plissant l'ide de ce dpart. Anne fit un mouvement. Si vous l'ordonnez, continua Henri, j'obirai. Je te prie, du Bouchage, rien autre chose. Merci, mon frre. Joyeuse haussa les paules. Tant que vous voudrez, Joyeuse; mais, voyez-vous, s'il me fallait renoncer passer les nuits dans cette rue, s'il me fallait cesser de regarder cette fentre... Eh bien ? Je mourrais. Pauvre fou! Mon cur est l, voyez-vous, mon frre, dit Henri en tendant la main vers la maison, ma vie est l; ne me demandez pas de vivre, si vous m'arrachez le cur de la poitrine. Le duc croisa ses bras avec une colre mle de piti, mordit sa fine moustache, et aprs avoir rflchi pendant quelques minutes de silence : Si votre pre vous priait, Henri, dit-il, de vous laisser soigner par Miron, qui est un philosophe en mme temps qu'un mdecin... Je rpondrais notre pre que je ne suis point malade, que ma tte est saine, et que Miron ne gurit pas du mal d'amour. 180 LES OUAKANTK-CIMi 11 faut donc adopter votre faon de voir, Henri ; mais pourquoi irais-je m'inquiter? Cette femme est femme, vous tes persvrant, rien n'est donc dsespr, et mon retour je vous verrai plus allgre, plus jovial et plus chantant que moi. Oui, oui, mon bon frre, reprit le jeune homme en serrant les mains de son ami; oui, je gurirai, oui, je serai heureux, oui, je serai allgre; merci de votre amiti, merci! c'est mon bien le plus prcieux. Aprs votre amour. Avant ma vie. Joyeuse, profondment touch malgr sa frivolit appa- rente, interrompit brusquement son frre. Partons-nous? dit-il, voil que les flambeaux sont teints, les instruments au dos des musiciens, les pages en route. Allez, allez, mon frre, je vous suis, dit du Bouchage en soupirant de quitter la rue. Je vous entends, dit Joyeuse; le dernier adieu la fentre, c'est juste. Alors, adieu aussi pour moi, Henri. Henri passa ses bras au cou de son frre, qui se penchait pour l'embrasser. Non, dit-il, je vous accompagnerai jusqu'aux portes; attendez-moi seulement cent pas d'ici. En croyant la rue solitaire, peut-tre se montrera-t-elle. Anne poussa son cheval vers l'escorte arrte cent pas. Allons, allons, dit-il, nous n'avons plus besoin de vous jusqu' nouvel ordre; partez. Les flambeaux disparurent, les conversations des musi- ciens et les rires des pages s'teignirent, comme aussi les derniers gmissements arrachs aux cordes des violes et des luths par le frlement d'une main gare. Henri donna un dernier regard la maison, envoya une dernire prire aux fentres, et rejoignit lentement, et en se retournant sans cesse, son frre, que prcdaient les deux cuyers. - 'Jl-AKANTE-CiXQ ' loi Robert Briquet, voyant les deux jeunes gens partir avec les musiciens, jugea que le dnoment de cette scne, si toutefois cette scne devait avoir un dnoment, allait avoir lieu. En consquence, il se retira bruyamment du balcon et ferma la fentre. Quelques curieux obstins demeurrent encore fermes leur poste; mais au bout de dix minutes, le plus persv- rant avait disparu. Pendant ce temps, Robert Briquet avait gagn le toit de sa maison, dentel comme celui des maisons flamandes, et se cachant derrire une de ces dentelures, il observait les fentres d'en face. Sitt que le bruit eut cess dans la rue, qu'on n'entendit plus ni instruments, ni pas, ni voix; sitt que tout enfin fut entr dans l'ordre accoutum, une des fentres suprieures de cette maison trange s'ouvrit mystrieusement, et une tte prudente s'avana au dehors. Plus rien, murmura une voix d'homme, par cons- quent plus de danger; c'tait quelque mystification l'adresse de notre voisin;- vous pouvez quitter votre cachette, madame, et redescendre chez vous. A ces mots, l'homme referma la fentre, fit jaillir le feu d'une pierre, et alluma une lampe qu'il tendit vers un bras allong pour la recevoir. Chicot regardait de toutes les forces de sa prunelle. Mais il n'eut pas plus tt aperu la ple et sublime figure de la femme qui recevait cette lampe, il n'eut pas plus tt saisi le regard doux et triste qui fut chang entre le servi- teur et la matresse, qu'il plit lui-mme et sentit comme un frisson glac courant dans ses veines. La jeune femme, peine avait-elle vingt-quatre ans, la jeune femme alors descendit l'escalier, son serviteur la suivit. Ah! murmura Chicot, passant la main sur son front pour en essuyer la sueur, et comme si en mme temps il et voulu chasser une vision horrible, ah ! comte du Bou- 182 QtRANT-ClH7 Dans l'antichambre, il s'aperut qu'il avait oubli de rele- ver M. Pertinax de sa faction ; mais M. Pertinax s'tait relev lui-mme. XXIX DEUX AMIS Maintenant, s'il plat au lecteur, nous suivrons les deux jeunes gens que le roi, enchant d'avoir ses petits secrets lui, envoyait de son ct au messager Chicot. A peine cheval, Ernauton et Sainte-Maline, pour ne point se laisser prendre le pas l'un sur l'autre, faillirent s'touffer en passant au guichet. En effet, les deux chevaux allant de front, broyrent l'un contre l'autre les genoux de leurs deux cavaliers. Le visage de Sainte-Maline devint pourpre, celui d'Ernauton devint ple. Vous me faites mal, monsieur I cria le premier, lors- qu'ils eurent franchi la porte ; voulez-vous donc m'cra- ser ? Vous me faites mal aussi, dit Ernauton; seulement je ne me plains pas, moi. Vous voulez me donner une leon, je crois ? Je ne veux rien vous donner du tout. Ah ! dit Sainte-Maline en poussant son cheval pour parler de plus prs son compagnon, rptez-moi un peu ce mot. Pour quoi faire ? Parce que je ne comprends pas. Vous me cherchez querelle, n'est-ce pas Y dit flegma- tiquement Ernauton ; tant pis pour vous ! Et quel propos vous ohercherais-je querelle? Est-ce 268 LES QUARANTE-CINQ que je vous connais, moi? riposta ddaigneusement Sainte- Maline. Vous me connaissez parfaitement, monsieur, dit Ernau- ton. D'abord, parce que l-bas d'o nous venons ma maison est deux lieues de la vtre, et que je suis connu dans le pays, tant de vieille souche; ensuite, parce que vous tes furieux de me voir Paris, quand vous croyiez y avoir t mand seul ; en dernier lieu, parce que le roi m'a donn sa lettre porter. Eh bien, soit ! s'cria Sainte-Maline, blme de fureur, j'accepte tout cela pour vrai. Mais il en rsulte une chose... Laquelle ? C'est que je me trouve mal prs de vous. Allez-vous-en si vous voulez ; pardieu ! ce n'est pas moi qui vous retiens. Vous faites semblant de ne point comprendre. Au contraire, monsieur, je vous comprends merveille. Vous aimeriez assez me prendre la lettre pour la porter vous-mme ; malheureusement il faudrait me tuer pour cela. Qui vous dit que je n'en ai pas envie? Dsirer et faire sont deux. Descendez avec moi jusqu'au bord de l'eau seulement, et vous verrez si, pour moi, dsirer et faire sont plus d'un. Mon cher monsieur, quand le roi me donne porter une lettre... Eh bien ? Eh bien ! je la porte. Je vous l'arracherai de force, fat que vous tes ! Vous ne me mettrez pas, je l'espre, dans la ncessit de vous casser la tte comme un chien sauvage ? Vous ? Sans doute, j'ai un grand pistolet, et vous n'en avez pas. Ah! tu me payeras cela! dit Sainte-Maline en faisant faire un cart son cheval. LES JU A 11 AN 1 E-C1NO 2G9 Je l'espre bien, aprs ma commission faite. Schelm ! Pour ce moment observez-vous, je vous en supplie, monsieur de Sainte -Maline ; car nous avons l'honneur d'appartenir au roi, et nous donnerions mauvaise opinion de la maison en ameutant le peuple. Et puis, songez quel triomphe pour les ennemis de Sa Majest, en voyant la discorde parmi les dfenseurs du trne. Sainte-Maline mordait ses gants ; le sang coulait sous sa dent furibonde. L, l ! monsieur, dit Ernauton, gardez vos mains pour tenir l'pe quand nous y serons. Oh ! j'en crverai 1 cria Sainte-Maline. Alors ce sera une besogne toute faite pour moi, dit Ernauton. On ne peut savoir o serait alle la rage toujours crois- sante de Sainte-Maline. quand tout coup Ernauton. en traversant la rue Saint-Antoine, prs de Saint-Paul, vit une litire, poussa un cri de surprise et s'arrta pour regarder une femme demi voile. Mon page d'hier! murmura-t-il. La dame n'eut pas l'air de le reconnatre et passa sans sourciller, mais en se rejetant cependant au fond de sa litire. Cordieu ! vous me faites attendre, je crois, dit Sainte- Maline, et cela pour regarder des femmes ! Je vous demande pardon, monsieur, dit Ernauton en reprenant sa course. Les jeunes gens, partir de ce moment, suivirent au grand trot la rue du faubourg Saint-Marceau; ils ne se par- laient plus, mme pour quereller. Sainte-Maline paraissait assez calme extrieurement; mais, en ralit, tous les muscles de son corps frmissaient encore de colre. En outre il avait reconnu, et cette dcouverte ne l'avait aucunement adouci, comme on le comprendra facilement, en outre il avait reconnu que, tout bon cavalier qu'il tait. 270 LES QUARANTE-CINQ il ne pourrait, dans un cas donn, suivre Ernauton, son che- val tant fort infrieur celui de son compagnon, et suant dj sans avoir couru. Cela le proccupait fort : aussi, comme pour se rendre positivement compte de ce que pourrait faire sa monture, la tourmentait-il de la houssine et de l'peron. Cette insistance amena une querelle entre son cheval et lui. Cela se passait aux environs de la Bivre. La bte ne se mit point en frais d'loquence, comme avait fait Ernauton ; mais, se souvenant de son origine (elle tait Normande), elle fit son cavalier un procs que celui-ci perdit. Elle dbuta par un cart, puis se cabra, puis fit un saut de mouton et se droba jusqu' la Bivre, o elle se dbar- rassa de son cavalier en roulant avec lui jusque dans la. rivire, o ils se sparrent. On et entendu d'une lieue les imprcations de Sainte- Maline, quoiqu' moiti touffes par l'eau. Quand il fut parvenu se mettre sur ses jambes, les yeux lui sortaient de la tte, et quelques gouttes de sang, coulant de son front corch, sillonnaient sa figure. Sainte-Maline jeta un coup d'oeil autour de lui, son cheval avait dj remont le talus, et l'on n'apercevait plus que sa croupe, laquelle indiquait que la tte devait tre tourne du ct du Louvre. Moulu comme il l'tait, couvert de boue, tremp jusqu'aux os, tout saignant et tout contusionn, Sainte-Maline com- prenait l'impossibilit de rattraper sa bte ; l'essayer mme tait une tentative ridicule. Ce fut alors que les paroles qu'il avait dites Ernauton lui revinrent l'esprit : s'il n'avait pas voulu attendre son compagnon une seconde rue Saint-Antoine, pourquoi son compagnon aurait-il l'obligeance de l'attendre une ou deux heures sur la route ? Cette rflexion conduisit Sainte-Maline de la colre au plus violent dsespoir, surtout lorsqu'il vit, du fond de son LES QUARANTE-CINQ 271 encaissement, le silencieux Ernauton piquer des deux en obliquant par quelque chemin qu'il jugeait sans doute le plis court. I!hez les hommes vritablement irascibles, le point culmi- nait de la colre est un clair de folie. Quelques-uns n'arrivent qu'au dlire. I'autres vont jusqu' la prostration totale des forces et de l'intelligence. Sainte-Maline tira machinalement son poignard ; un ins- tait il eut l'ide de se le planter jusqu' la garde dans la poitrine. Ce qu'il souffrit en ce moment, nul ne pourrait le dire, pss mme lui. On meurt d'une pareille crise, ou, si on la supporte, on y \ieillit de dix ans. Il remonta le talus de la rivire, s'aidant de ses mains et ce ses genoux jusqu' ce qu'il ft parvenu au sommet ; arriv , son il gar interrogea la route : on n'y voyait plus .en. A droite, Ernauton avait disparu, se portant sans doute en avant ; au fond, son propre cheval avait disparu gale- ment. Tandis que Sainte-Maline roulait dans son esprit exaspr mille penses sinistres contre les autres et contre lui-mme, le galop d'un cheval retentit son oreille, et il vit dboucher de cette route de droite, choisie par Ernauton, un cheval et un cavalier. Ce cavalier tenait un autre cheval en main. C'tait le rsultat de la course de M. de Carmainges : il avait coup vers la droite, sachant bien que, poursuivre un cheval c'tait doubler son activit par la peur. il avait donc fait un dtour et coup le passage au bas- normand, en l'attendant en travers d'une rue troite. A cette vue, le cur de Sainte-Maline dborda de joie : il ressentit un mouvement d'effusion et de reconnaissance qui donna une suave expression son regard, puis tout 272 LES QUARANTE-CINQ coup son visage s'assombrit : il avait compris touie la sup- riot d'Ernauton sur lui, car il s'avouait qu' la place 'e son compagnon il n'et pas mme eu l'ide d'agir comme lui. La noblesse du procd le terrassait : il la sentait pour la mesurer et en souffrir. Il balbutia un remerciement auquel Ernauton ne fit )as attention, ressaisit furieusement la bride de son cheval, et, malgr la douleur, se remit en selle. Ernauton, sans dire un seul mot, avait pris les devants au pas en caressant son cheval. Sainte-Maline, nous l'avons dit, tait excellent cavalier, l'accident dont il avait t victime tait une surprise ; m bout d'un instant de lutte dans laquelle cette fois il eit l'avantage, redevenu matre de sa monture, il lui fit prendre le trot. Merci, monsieur, vint-il dire une seconde fois Ernau- ton, aprs avoir consult cent fois son orgueil et les conve- nances. Ernauton se contenta de s'incliner de son ct, en touchant son chapeau de la main. La route parut longue Sainte-Maline. Vers deux heures et demie environ, ils aperurent un homme qui marchait, escort d'un chien : il tait grand, avait une pe au ct; il n'tait pas Chicot, mais il avait des bras et des jambes dignes de lui. Sainte-Maline, encore tout fangeux, ne put se tenir; il vit qu'Ernauton passait et ne prenait pas mme garde cet homme. L'ide de trouver son compagnon en faute passa comme un mchant clair dans l'esprit du Gascon ; il poussa vers l'homme et l'aborda. Voyageur, demanda-t-il, n'attendez-vous point quelque chose ? Le voyageur regarda Sainte-Maline. dont en ce moment, il faut l'avouer, l'aspect n'tait point agrable. LES QrARANTE-CINQ 273 La figure dcompose par la colre rcente, celte boue mal sche sur ses habits, ce sang mal sch sur ses joues, de gros sourcils noirs froncs, une main fivreuse tendue vers lui, avec un geste de menace bien plus que d'interro- gation, tout cela parut sinistre au piton. Si j'attends quelque chose, dit-il, ce n'est pas quelqu'un ; et si j'attends quelqu'un, coup sur ce quelqu'un n'est pas vous. Vous tes fort impoli, mon matre ! dit Sainte-Maline, enchant de trouver enfin une occasion de lcher la bride sa colre, et furieux en outre de voir qu'il venait, en se trompant, de fournir un nouveau triomphe son adver- saire. Et en mme temps qu'il parlait, il leva sa main arme de la houssine pour frapper le voyageur ; mais celui-ci leva son bton et en assna un coup sur l'paule de Sainte-Maline ; puis il siffla son chien, qui bondit aux jarrets du cheval et la cuisse de l'homme, et emporta de chaque endroit un lambeau de chair et un morceau d'toffe. Le cheval, irrit par la douleur, prit une seconde fois sa course en avant, il est vrai, mais sans pouvoir tre retenu par Sainte-Maline, qui, malgr tous ses efforts, demeura en selle. Il passa ainsi emport devant Ernauton, qui le vit sans mme sourire de sa msaventure. Lorsqu'il eut russi calmer son cheval, lorsque M. de Carmainges l'eut rejoint, son orgueil commenait non pas diminuer, mais entrer en composition. Allons! allons! dit-il en s'efforant de sourire, je suis dans mon jour malheureux, ce qu'il parat. Cet homme ressemblait fort cependant au portrait que nous avait fait Sa Majest de celui qui nous avons affaire. Ernauton garda le silence. Je vous parle, monsieur, dit Sainte-Maline exaspr par ce sang-froid, qu'il regardait avec raison comme une preuve de mpris, et qu'il voulait faire cesser par quelque LES QUARANTE-CINQ clat dfinitif, dt-il lui en coter la vie; je vous parle, n'eu- tendez-vous pas? Celui que Sa Majest nous avait dsign, rpondit Ernauton, n'avait pas de bton et n'avait pas de chien. C'est vrai, rpondit Sainte-Maline, et si j'avais rflchi j'aurais une contusion de moins l'paule et deux crocs de moins sur la cuisse : il fait bon tre sage et calme, ce que je vois. Ernauton ne rpondit point; mais se haussant sur les triers et mettant la main au-dessus de ses yeux en manire de garde-vue : Voil l-bas, dit-il, celui que nous cherchons et qui nous attend. Peste ! monsieur, dit sourdement Sainte-Maline, jaloux de ce nouvel avantage de son compagnon, vous avez une bonne vue; mus je ne distingue qu'un point noir, et encore est-ce peine. Ernauton, sans rpondre, continua d'avancer; bientt Sainte-Maline put voir et reconnatre son tour l'homme dsign par le roi. Un mauvais mouvement le prit, il poussa son cheval en avant pour arriver le premier. Ernauton s'y attendait, il le regarda sans menace et sans intention apparente ; ce coup d'il fit rentrer Sainte-Maline en lui-mme et il remit son cheval au pas. XXX SAINTE-MALINE Ernauton ne s'tait point tromp, l'homme dsign tait bien Chicot. LES QUARANTE-CINy Il avait, de son ct, bonne vue et bonne oreille; il avait vu et entendu les cavaliers de fort loin. Il s'tait dout que c'tait lui qu'ils avaient affaire, de sorte qu'il les attendait. Quand il n'eut plus aucun doute cet gard, et qu'il eut vu que les deux cavaliers se dirigeaient bien vers lui, \i posa sans affectation sa main sur la poigne de sa longue pe, comme pour prendre une attitude noble. Ernauton et Sainte-Maline se regardrent tous deux une seconde, muets tous deux. A vous, monsieur, si vous le voulez bien, dit en s'incli- nant Ernauton son adversaire ; car, en cette circonstance, le mot adversaire est plus convenable que celui de compagnon. Sainte-Maline fut suffoqu; la surprise de cette courtoisie lui serrait la gorge, il ne rpondit qu'en baissant la tte. Ernauton vit qu'il gardait le silence, et prit alors la parole. Monsieur, dit-il Chicot, nous sommes, monsieur et moi, vos serviteurs. Chicot salua avec son plus gracieux sourire. Serait-il indiscret, continua le jeune homme, de vous demander votre nom ? Je m'appelle l'Ombre, monsieur, rpondit Chicot. - Vous attendez quelque chose ? Oui, monsieur. Vous serez assez bon, n'est-ce pas, pour nous dire ce que vous attendez ? J'attends une lettre. Vous comprenez notre curiosit, monsieur, et elle n'a rien d'offensant pour vous. Chicot s'inclina toujours, et avec un sourire de plus en plus gracieux. De quel endroit attendez-vous cette lettre? continua Ernauton )u Louvre. Scelle de quel sceau? 276 LES QUARANTE-CINQ Du sceau royal. Ernauton mit sa main dans sa poitrine. Vous reconnatriez sans doute cette lettre? dit-il. Oui, si je la voyais. Ernauton tira la lettre de sa poitrine. La voici, dit Chicot, et, pour plus grande sret, vous savez, n'est-ce pas, que je dois vous donner quelque chose en change? Un reu ? C'est cela. Monsieur, reprit Ernauton, j'tais charg par le roi do vous porter cette lettre ; mais c'est monsieur que voici qui est charg de vous la remettre. Et il tendit la lettre Sainte-Maline, qui la prit et la dposa aux mains de Chicot. Merci, messieurs, dit ce dernier. Vous voyez, ajouta Ernauton, que nous avons fidle- ment rempli notre mission. Il n'y a personne sur la route, personne ne nous a donc vus vous parler ou vous donner la lettre. C'est juste, monsieur, je le reconnais, et j'en ferai foi au besoin. Maintenant, mon tour. Le reu, dirent ensemble les jeunes gens. Auquel des deux dois-je le remettre? Le roi ne l'a point dit ! s'cria Sainte-Maline en regar- dant son compagnon d'un air menaant. Faites le reu par duplicata, monsieur,- reprit Ernau- ton, et donnez-en un chacun de nous; il y a loin d'ici au Louvre, et sur la route il peut arriver malheur moi ou monsieur. Et en disant ces mots, les yeux d'Ernauton s'illuminaient leur tour d'un clair. Vous tes un homme sage, monsieur, dit Chicot Ernauton. Et il tira des tablettes de sa poche, en dchira deux pages, et sur chacune d'elles il crivit : I. K.s 'j Slais comme la suite de M. de Mayenne n'tait de nature inspirer aucune crainte, la seconde compagnie reut l'au- torisation de rentrer la caserne. M. de Mayenne, introduit prs de Sa Majest, lui fit avec respect une visite que le roi accueillit avec affectation. Eh bien! mon cousin, lui demanda le roi, vous voil donc venu visiter Paris? Oui. Sire, dit Mayenne: j'ai cru devoir venir, au nom de mes frres et au mien, rappeler Votre Majest qu'elle n'a pas de plus fidles sujets que nous. Par la mordieu! dit Henri, la chose est si connue, qu' part le plaisir que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en vrit, vous pargner ce petit voyage. Il faut bien certainement qu'il y ait eu une autre ca Sire, j'ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne ft altre par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis quelque temps. Quels bruits ? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si dangereux aux plus intimes. Comment! demanda Mayenne un peu dconcert, Votre Majest n'aurait rien ou dire qui nous ft dfavorable? Mon cousin, dit le roi. sachez, une fois pour toutes, que je ne souffrirais pas qu'on dt ici du mal de MM. de Guise; et comme on sait cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n'en dit pas, duc. Alan, Sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d'tre venu, puisque j'ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles dispositions; seulement, j'avouerai que ma prcipitation aura t inutile. Oh! duc, Paris est une bonne ville d'o l'on a toujours quelque service tirer, fit le roi. Oui, Sire, mais nous avons nos affaires Soissons. Lesquelles, d>: Celles de Votre Majest, Sire. C'est vrai, c'est vrai, Mayenne : continuez donc les faire comme vous avez commenc; je sais apprcier et 296 LES QUARANTE-CINQ reconnatre comme il le faut la conduite de mes servi- teurs. Le duc se retira en souriant. Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains. Loignac fit un signe Ernauton, qui dit un mot son valet et se mit suivre les quatre cavaliers. Le valet courut l'curie, et Ernauton suivit pied. Il n'y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne ; l'in- discrtion de Perducas de Pincorney avait fait connatre l'arrive Paris d'un prince de la maison de Guise. A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient commenc sortir de leurs maisons et venter sa trace. Mayenne n'tait pas difficile reconnatre ses larges paules, sa taille arrondie et sa barbe en cuelle, comme dit L'toile. On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, l, les mmes compagnons l'attendaient pour le reprendre sa sortie et l'accompagner jusqu'aux portes de son htel. En vain Mayneville cartait les plus zls en leur disant : Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous compromettre. Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes lorsqu'il arriva l'htel Saint-Denis, o il avait lu domicile. Ce fut une grande facilit donne Ernauton de suivre le duc, sans tre remarqu. Au moment o le duc rentrait et o il se retournait pour saluer, dans un des gentilshommes qui saluaient en mme temps que lui, il crut reconnatre le cavalier qui accompa- gnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montr une si trange curiosit l'endroit du supplice de Salcde. Presque au mme instant, et comme Mayenne venait de disparatre, une litire fendit la foule. Mayneville alla au-devant d'elle : un des rideaux s'carta, et, grce un L F. 8 Q A H AU TE- C 1 297 rayon de lune, Ernaulon crut reconnatre et son page et la dame de la porte Saint-Antoine. Mayneville et la dame changrent quelques mots, la litire disparut sous le porche de l'htel; Mayneville suivit la litire, et la porte se referma. Un instant aprs, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita rentrer chez eux, afin que la malveillance ne put tirer aucun parti de leur rassemblement. Tout le monde s'loigna sur cette invitation, l'exception de dix hommes qui taient entrs la suite du duc. Ernauton s'loigna comme les autres, ou plutt tandis que les autres s'loignaient, fit semblant de s'loigner. Les dix lus qui taient rests, l'exclusion de tous autres, taient les dputs de la Ligue, envoys M. de Mayenne pour le remercier d'tre venu, mais en mme temps pour le conjurer de dcider son frre avenir. En effet, ces dignes bourgeois que nous avons dj entre- vus pendant la soire aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas d'imagination, avaient combin, dans leurs runions prparatoires, une foule de plans aux- quels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un chef sur lequel on pt compter. Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exerc trois couvents au maniement des armes, et enrgiment cinq cents bourgeois, c'est--dire mis en disponibilit un effectif de mille homme?. Lachapelle-Martcau avait pratiqu les magistrats, les clercs et tout le peuple du palais. Il pouvait offrir la fois le conseil et l'action : reprsenter le conseil par deux cents robes, l'action par deux cents hoquetons. Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles et de la rue Saint-Denis. Cruc partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de plus, de l'Universit de Paris. Pelbar offrait tous les mariniers et les gens du port, 298 LES QT A HANTE-CINQ dangereuse espce, formant un contingent de cinq cents hommes. Louchard disposait de cinq cents maquignons et mar- chands de chevaux, catholiques enrags. Un potier d'tain qui s'appelait Pollard et un charcutier nomm Gilbert prsentaient quinze cents bouchers et char- cutiers de la ville et des faubourgs. Matre Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde. Quand |le duc, bien claquemur dans une chambre sre eut entendu ces rvlations et ces offres : J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans doute me proposer, je ne le vois pas. Matre Lachapelle-Marteau s'apprta aussitt faire un discours en trois points ; il tait fort prolixe, la chose tait connue. Mayenne frissonna. Faisons vite, dit-il. Bussy-Leclerc coupa la parole Marteau. Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus forts, et nous voulons en consquence ce changement : c'est court, clair et prcis. Mais, demanda Mayenne, comment oprerez-vous pour arriver ce changement? Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il me semble que l'ide de l'Union venant de nos chefs, c'tait nos chefs et non nous d'indiquer le but. Messieurs, rpliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison : le but doit tre indiqu par ceux qui ont l'honneur d'tre vos chefs; mais c'est ici le cas de vous rpter que le gnral doit tre le juge du moment de livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes ranges, armes et animes, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le faire. Mais enfin, Monseigneur, reprit Cruc, la Ligue est presse, nous avons dj eu l'honneur de vous le dire. LES QUARANTE-CINQ 200 Presse de quoi, monsieur Cruc ? demanda Mayenne. Mais d'arriver. A quoi ? A notre but; nous avons notre plan aussi, nous. Alors, c'est diffrent, dit Mayenne ; si vous avez votre plan, je n'ai plus rien dire. Oui, Monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide ? Sans aucun doute, si ce plan nous agre, mon frre et moi. C'est probable, Monseigneur, qu'il vous agrera. Voyons ce plan, alors. Les ligueurs se regardrent : deux ou trois firent signe Lachapelle-Marteau de parler. Lachapelle-Marteau s'avana et parut solliciter du duc la permission de s'expliquer. Dites, fit le duc. Le voici, Monseigneur, dit Marteau : il nous est venu, Leclerc, Cruc et moi; nous l'avons mdit, et il est probable que son rsultat est certain. Au fait, monsieur Marteau, au fait Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de la ville entre elles : le Grand et le Petit- Chatelt, le palais du Temple, l'Htel de Ville, l'Arsenal et le Louvre. C'est vrai, dit le duc. Tous ces points sont dfendus par des garnisons demeure, mais peu difficiles forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre un coup de main. J'admets encore ceci, dit le duc. Cependnnt la ville se trouve en outre dfendue, d'abord par le chevalier du guet avec ses archers, lesquels pro- mnent aux endroits en pril la vritable dfense de Paris. Voici ce que nous avons imagin : saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge la Couture-Sainte-Catherine. Le coup de main peut se faire sans clat, l'endroit tant dsert et cart, 300 LES QUARANTE-CINO Mayenne secoua la tte. Si dsert et si cart qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu d'clat. Nous avons prvu cette objection, Monseigneur, dit Marteau; un des archers du chevalier du guet est nous. Au milieu de la nuit nous irons frapper la porte, deux ou trois seulement : l'archer ouvrira; il ira prvenir le chevalier que Sa Majest veut lui parler. Cela n'a rien d'trange : une fois par mois, peu prs, 1<> roi mande cet oficier pour des rapports et des expditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui expdient le chevalier du gue '.. Qui gorgent, c'est--dire ? Oui, Monseigneur. Voil donc les premiers ordres de dfense intercepts. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires peuvent tre mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques. Il y a M. le prsident, il y a M. d'O, il y a M. de Ghiverny, M. le procureur Laguesle ; eh bien ! on forcera leurs maisons la mme heure : la Saint-Barthlmy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera comme on aura trait M. le chevalier du guet. Ah ! ah ! fit le duc, qui trouvait la chose grave. Ce sera une excellente occasion, Monseigneur, de courir sus aux politiques, tous dsigns dans nos quartiers, et d'en finir avec les hrsiarques religieux et les hrsiarques poli- tiques. Tout cela est merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez pas expliqu si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, vritable chteau fort, o veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas gorger comme le che- valier du guet; il mettra l'pe la main, et, pensez-y bien, il est le roi, sa prsence fera beaucoup d'effet sur les bour- geois, et vous vous ferez battre. ~- jVous avons choisi quatre mille hommes pour cette WIANTE-C1N0 301 expdition du Louvre, Monseigneur, el quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour que sa prsence pro- duise sur eux l'effet que vous dites. Vous croyez que cela suffira ? Sans doute, nous serons dix conlre un, dit Bussy- Leclerc. Et les Suisses? 11 y en a quatre mille, messieurs. Oui, mais ils sont Lagny, et Lagny est huit lieues de Paris; donc, en admettant que le roi puisse les faire pr- venir, deux heures aux messagers pour faire la course cheval, huit heures aux Suisses pour faire la route pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste temps pour tre arrts aux barrires; car en dix heures nous serons matres de toute la ville. Eh bien ! soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est gorg, les politiques sont dtruits, les autorits de la ville ont disparu, tous les obstacles sont renverss, enfin : vous avez arrt sans doute ce que vous feriez alors ? Nous faisons un gouvernement d'honntes gens que nous sommes, dit Brigard, et pourvu que nous russissions dans notre petit commerce, que nous ayons le pain assur pour nos enfants et nos femmes, nous ne dsirons rien de plus. Un peu d'ambition peut-tre fera dsirer quelques- uns d'entre nous d'tre dizainiers, ou quarteniers, ou com- mandants d'une compagnie de milice; eh bien, monsieur le duc, nous le serons, mais voil tout : vous voyez que nous ne sommes point exigeants. Monsieur Rrigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous tes honntes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun mlange. Oh! non, non! s'crirent plusieurs voii ; pas de lie avec le bon vin. A merveille ! dit le duc, voil parler. Maintenant, voyons : , monsieur le lieutenant de la prvt, y a-t-il beaucoup de fainants et de mauvais peuple dans l'Ile-de- France ? 302 LES QUARANTE-CINQ Nicolas Poulain, qui ne s'tait pas mis une seule fois en avant, s'avana comme malgr lui. Oui, certes, Monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop. Pouvez-vous nous donner peu prs le chiffre de cette populace ? Oui, peu prs. Estimez donc, matre Poulain. Poulain se mit compter sur ses doigts. Voleurs, trois quatre mille; oisifs et mendiants, deux mille deux mille cinq cents ; larrons d'occasion, quinze cents deux mille; assassins, quatre cinq cents. Bon ! voil, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins de sac et de corde. A quelle religion appar- tiennent ces gens-l? Plat-il, Monseigneur? interrogea Poulain. Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots. Poulain se mit rire. Ils sont de toutes les religions, Monseigneur, dit-il, ou plutt d'une seule : leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophte. Bien, voil pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et maintenant, en religion politique, qu'en dirons- nous ? Sont-ils valois, ligueurs, politiques zls, ou navar- ruis ? Ils sont bandits et pillards. Monseigneur, ne supposez pas, dit Gruc, que nous irons jamais prendre ces gens pour allis. Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Gruc, et c'est bien ce qui me contrarie. Et pourquoi "ela vous contrarie -t- il, Monseigneur? demandrent avec surprise quelques membres de la dpu- tation. Ah ! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-l, qui n'ont pas d'opinion, et qui par consquent ne fraternisent pas avec vous, voyant qu'il n'y a plus Paris de magistrats, plus de force publique, plus de royaut, plus rien eulin de LES QUARANTE-CINQ 303 ce qui les contient encore, se mettront piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons pendant que vous occuperez le Louvre : tantt ils se mettront avec les Suisses contre vous, tantt avec vous contre les Suisses, de faon qu'ils seront toujours les plus forts. Diable ! firent les dputs en se regardant entre eux. Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas, messieurs? dit le duc. Quant moi, je m'en occupe fort, et je chercherai un moyen de parer cet inconvnient; car votre intrt avant le ntre, c'est la devise de mon frre et la mienne. Les dputs firent entendre un murmure d'approba- tion. Maintenant, messieurs, permettez un homme qui a fait vingt-quatre lieues cheval dans sa nuit et dans sa journe, d'aller dormir quelques heures; il n'y a pas pril dans la demeure, quant prsent du moins, tandis que si vous agissez il y en aurait : ce n'est point votre avis peut- tre? Oh 1 si fait, monsieur le duc, dit Brigard. Trs bien. Nous prenons donc bien humblement cong de vous, Monseigneur, continua Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle runion... Ce sera le plus tt possible, messieurs, soyez tran- quilles, dit Mayenne; demain peut-tre, aprs-demain au plus tard. Et prenant effectivement cong d'eux, il les laissa tout tourdis de cette prvoyance qui avait dcouvert un danger auquel ils n'avaient pas mme song. Mais peine avait-il disparu qu'une porte cache dans la tapisserie s'ouvrit et qu'une femme s'lana dans la salle. La duchesse I s'crirent les dputs. - Oui, messieurs! s'cria-t-elle, et qui vient vous tirer u embarras mme ! Les dputs qui connaissaient a rsolution, mais qui en 4 LES QUARANTE-CINQ mme temps craignaient son enthousiasme, s'empressrent autour d'elle. Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les Hbreux, Judith seule l'a fait; esprez, moi aussi, j'ai mon plan. Et prsentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants baisrent, elle sortit par la porte qui avait dj donn passage Mayenne. Tudieu 1 s'cria Bussy-Leclerc en se lchant les mous- taches et en suivant la duchesse, je crois dcidment que voil l'homme de la famille. Ouf I murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perl sur son front la vue de madame de Mont- pensier, je voudrais bien tre hors de tout ceci. FIN DU TOME PREMIER TABL Pages I. La porte Saint-Antoine 1 II. Ce qui se passait l'extrieur de la porte Saint- Antoine 10 III. La revue 21 IV. La loge en Grve de S. M. Henri 111 30 V. Le supplice 42 VI. Les deux Joyeuse 52 VIL En quoi 1' pe du Fier Chevalier eut raison sur le Rosier d'Amour 67 VIII. Silhouette de Gascon 76 IX. M. de. Loignac 86 X. Lliomme aux cuirasses 94 XI. Encore la Ligue 105 XII. La chambre de S. M. Henri III au Louvre. . . 113 XIII. Le dortoir 126 XIV. L'ombre de Chicot 135 XV. De la difficult qu'a un roi de trouver de bous ambassadeurs 152 XVI. Comment et pour quelle cause Chicot tait mort. 165 XVII. La srnade 172 XVIII. La bourse de Chicot 182 XIX. Le prieur des Jacobins 187 , XX. Les deux amis 1U4 SOG ADt XXI. Les convives 202 XXII. Frre Borrom 213 XXIII. La leon 222 XXIV. La pnitente 229 XXV. L'embuscade 239 XXVI. - Les Guise 249 XXVII. Au Louvre 254 XXVIII. - La rvlation 200 XXIX. Deux amis 267 XXX. Sainte-Maline 274 XXXI. Comment M. de Loignac fit une allocution aux Quarante-Cinq 283 XXXII. Messieurs les bourgeois de Paris 29* SMVuis - luip. J. Purdaillun -0'32l~U JL * N ...:..-.-. .-. .- :: '-..: .. ' ' : /: UNIVERSITY OF ILLINOIS-URBANA 3 0112 084203865