> THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY 845D89 Oy&04 \j.e _^; Return this book on or before the Latest Date stamped below. A charge is made on ail overdue books. TT r T T ., U. of I. Library DEC -2 ,339 non - a m 0CT2 ** iqqq 17625-S A >~^ OEUVRES COMPLTES D'ALEXANDRE DUMAS LES QUARANTE-CINQ h UVRES COMPLTES D'ALEXANDRE DUMAS PUBLIES DANS LA COLLECTION MICHEL LVY Acte Amaury Ange Piteu Ascanio Aventure d'amour Aventures de John Davys Le Btard de Maulon. Black Les Blancs et les Bleus. La Bouillie de la com- tesse Herthe La Boule de neige Bric--Rrac Un Cadet de famille.. Le Capitaine Pamphile. Le Capitaine Paul Le Capitaine Rhiuo . . . Le Capitaine Bichard.. Catherine Hlum Causeries Ccile Csar Charles le Tmraire. . Chasseur do Sauvagine Le Chteau d'Eppstein. Chevalier d'Harmental. Le Chevalier de Maison- Rouge Le Collier de la Reine. La Colombe Compagnons de Jhu.. Comte de Monte-Cristo. Comtesse de Chainy... Comtesse de Salisbury. Confessions de la mar- quise Conscience l'Innocent. La Dame de Monsoreau La Dame de Volupt.. Les Deux Diane Les Deux Reines Dieu dispose Le Docteur mystrieux. Le Drame de 93 Les Drames de la mer. Les Drames galants. . . Emma Lyonna La Femme au collier de velours Fernande La Pi"" *n Marquis. . . Une Fille du regeut . . Filles, Lorettes et Cour- tisanes Le Fils du forat..... Les Frres corses Gabriel Lambert Les Garibaldiens Gaule et France Georges La Guerre des femmes Henri IV, Louis XIII, Richelieu Histoire de mes btes. Histoire d'un casse-noi- sette L'Homme aux contes . . Les Hommes de fer... L'Horoscope L'Ile de Feu Impressions de voyage : Une Anne Florence L'Arabie Heureuse.. Les Baleiniers Les Bords du Rhin . . . Le Capitaine Arena. Le Caucase Le Corricolo HiiGilRlaseD Californie Le Midi de la France De Paris Cadix 15 jours au Sina .. En Russie Le Speronare En Suisse Le Vloce La Vie au Dsert. . . LaVillaPalmieri.... Ingnue Isaac Laquedem Isabel de Bavire Italiens et Flamands.. Ivanhoe Jacques Ortis Jacquot sans Oreilles.. Jane Jehanne la Pucelle .... Louis XIV et son Sicle 5| Louis XV et sa Cour. . . Louis XVI et la Rvo- lution Louve de Machecoul.. Madame de Chamblay I La Maison de Glace... Le Matre d'armes.... i Mariages du Pre Olifus i Les Medicis 1 Mes Mmoires... 10 Mmoires de Garibaldi 2 Mmoires d'une aveugle 2 Mmoires d'un mde- cin : Balsamo 5 Le Meneur de loups... 1 Mille et un fantmes., i Les Mohicans de Paris 4 Les Morts vont vite... 2 Napolon 1 Une Nuit Florence.. 1 Olympe de Clves 3 Page du duc de Savoie 2 Parisiens et Provin- ciaux 2 Le Pasteur d'Ashbourn 2 Pauline et Pascal Bruno 1 Un Pays inconnu 1 Le Pre Gigogne 2 Le Pre la Ruine 1 Le Prince des Voleurs. 2 Princesse de Monaco.. 2 La Princesse Flora Propos d'Art et de Cui- sine 1 Les Quarante-Cinq .... 3 La Rgence 1 La Reine Margot 2 Robin Hood le Proscrit 2 La Route de Varennes. i Le Saitador i Salvator . . 5 La San Felice 4 Souvenirs d'Antony. . . 1 Souvenirs dramatiques 2 Souvenirs d'une Favorite 4 Les Stuarts 1 Sultanetta i Sylvandire i Terreur prussienne.. . . 2 Testament de Chauvelin i Thtre complet 5 Trois Matres 1 Trois Mousquetaires... 2 Le Trou de l'enfer.... i La Tulipe noire i Vicomte de Bragelonne 6 Une Vie d'artiste i Vingt Ans aprs ...... S ALEXANDRE DUMAS I LES QUARANTE-CINQ II PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3 Droits de reproduction et de traduction rservs. S QUARANTE-CINQ FRRE RORROME Il tait dix heures du soir, peu prs, MM. les dputs s'en retournaient assez contrits, et chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs maisons particulires, ils se quit- taient en changeant leurs civilits. Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, che- mina seul et le dernier, rflchissant profondment la situation perplexe qui lui avait fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de notre der- nier chapitre. En effet, la journe avait t pour tout le monde, et par- ticulirement pour lui, fertile en vnements. Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre, et se disant que si l'Ombre avait jug propos de pousser une dnonciation du complot de Vin- cennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait jamais de n'avoir pas rvl le plan de manuvres si navement dvelopp par Lachapelle-Marleau devant M. de Mayenne. T. II. 581237 64 2 LES QURANT-CTNQ Au plus fort de ses rflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au-Ral, espce de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve-Saint-Mry, Nicolas Poulain vit accourir, en sens oppos celui dans lequel il marchait, une robe de jacobin retrousse jusqu'aux genoux. Il fallait se ranger, car deux chrtiens ne pouvaient passer de front dans cette rue. Nicolas Poulain esprait que l'humilit monacale lui cde- rait le haut pav, lui, homme d'pe ; mais il n'en fut rien : le moine courait comme un cerf au lancer ; il courait si fort qu'il et renvers une muraille, et Nicolas Poulain, tout en maugrant, se rangea pour n'tre point renvers. Mais alors commena pour eux, dans cette gaine borde de maisons, l'volution agaante qui a lieu entre deux hommes indcis qui voudraient passer tous deux, qui tien- nent ne pas s'embrasser, et qui se trouvent toujours ramens dans les bras l'un de l'autre. Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que l'homme d'pe, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la muraille. Dans ce conflit, et comme ils taient sur le point de se gourmer, ils se reconnurent. Frre Borrome ! dit Poulain. Matre Nicolas Poulain 1 s'cria le moine. Gomment vous portez-vous? reprit Poulain avec cette admirable bonhomie et cette inaltrable mansutude du bourgeois parisien. Trs mal, rpondit le moine, beaucoup plus diffi- cile calmer que le laque, car vous m'avez mis en retard et j'tais fort press. Diable d'homme que vous tes! rpliqua Poulain; tou- jours belliqueux comme un Romain! Mais o diable courez- vous cette heure avec tant de hte ? est-ce que le prieur brle? Non pas, mais j'tais all chez madame la duchesse pour parler May ne vil le. LES QUARANTE-CINQ 3 Chez quelle duchesse? Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler Mayneville, dit Borrome, qui d'abord avait cru pouvoir rpondre catgoriquement au lieutenant de la prvt, parce que ce lieutenant pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas tre trop commu- nicatif avec le curieux. Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de Montpensier ? Eh ! mon Dieu, c'est tout simple, dit Borrome, cher- chant une rponse spcieuse ; notre rvrend prieur a t sollicit par madame la duchesse de devenir son directeur ; il avait accept, mais un scrupule de conscience l'a pris, et il refuse. L'entrevue tait fixe demain; je dois donc, de la part de dom Modeste Gorenflot, dire la duchesse qu'elle ne compte plus sur lui. Trs bien ; mais vous n'avez pas l'air d'aller du ct de l'htel de Guise, mon trs cher frre; je dirai mme plus, c'est que vous lui tournez parfaitement le dos. C'est vrai, reprit frre Borrome, puisque j'en viens. Mais o allez-vous alors? On m'a dit, l'htel, que madame la duchesse tait alle faire visite M. de Mayenne, arriv ce soir et log l'htel Saint-Denis. Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est l'htel Saint-Denis, et la duchesse est prs du duc; mais, compre, quoi bon, je vous prie, jouer au fin avec moi ? Ce n'est pas d'ordinaire le trsorier qu'on envoie faire les commissions du couvent. Auprs d'une princesse, pourquoi pas? Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux confessions de madame la duchesse de Mont- pensier ? A quoi donc croirais-je? Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieur au milieu de la route, puisque vous me 4 LES QUARANTE-CINQ l'avez fait mesurer : prenez garde ! vous m'en dites si peu, que j'en croirai beaucoup trop. Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose. Maintenant ne me retenez pas, je vous en prie, car je ne trouverais plus madame la duchesse. Vous la trouverez toujours chez elle, o elle reviendra, et o vous auriez pu l'attendre. Ah dame! fit Borrome, je ne suis pas fch non plus de voir un peu M. le duc. . Allons donc. Car enfin vous le connaissez : si une fois je le laisse partir chez sa matresse, on ne pourra plus mettre la main dessus. Voil qui est parl. Maintenant que je sais qui vous avez affaire, je vous laisse; adieu, et bonne chance! Borrome, voyant le chemin libre, jeta, en change de souhaits qui lui taient adresss, un leste bonsoir Nicolas Poulain, et s'lana dans la voie ouverte. Allons, allons, il y a encore quelque chose de nouveau, se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du Jacobin qui s'effaait peu peu dans l'ombre ; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui se passe? est-ce que je prendrais got par hasard au mtier que je suis condamn faire ? fi donc! Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais avec la quitude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous. Pendant ce temps, Borrome continuait sa course, laquelle il imprimait une vitesse qui lui donnait l'esprance de rattraper le temps perdu. Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans doute, pour tre bien inform, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir dtailler matre Nicolas Poulain. Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant l'htel Saint-Denis, au moment o le duc et la duchesse, ayant LES QUARANTE-CINQ S caus de leurs grandes affaires, M. de Mayenne allait cong- dier sa sur pour tre libre d'aller rendre visite cette dame de la Cit dont nous savons que Joyeuse avait se plaindre. Le frre et la sur, aprs plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et sur le plan des dix, taient convenus des faits suivants. Le roi n'avait pas de soupons, et se faisait de jour en jour plus facile attaquer. L'important tait d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis que le roi abandonnait son frre et qu'il oubliait Henri de Navarre. De ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, tait le seul craindre; quant Henri de Navarre, on le savait par des espions bien renseigns, il ne s'occupait que de faire l'amour ses trois ou quatre matresses. Paris tait prpar, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais royalistes ; il fallait attendre une rup- ture entre le roi et ses allis : cette rupture, avec le carac- tre inconstant de Henri, ne pouvait pas tarder avoir lieu. Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. Moi, disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes rpandus dans tous les quartiers de Paris pour sou- lever Paris aprs ce coup que je mdite; j'ai trouv ces di:* hommes, je ne demande plus rien. Ils en taient l, l'un de son dialogue, l'autre de ses aparts, lorsque Mayneville entra tout coup, annonant que Borrome voulait parler M. le duc. Borrome ! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela ? C'est, Monseigneur, rpondit Mayneville, celui que vous m'envoytes de Nancy, quand je demandai Votre Altesse un homme d'action et un homme d'esprit. Je me rappelle; je vous rpondis que j'avais les deux 6 LES QURANTE-CIN en un seul, et je vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il chang de nom et s'appelle-t-il Borrome ? Oui, Monseigneur, de nom et d'uniforme ; il s'appelle Borrome, et est jacobin. Borroville, jacobin Oui, Monseigneur. Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire s'il l'a reconnu sous le froc. Pourquoi est-il jacobin? La duchesse fit un signe Mayneville. Vous le [saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, Monseigneur ; et, en attendant, coutons le capitaine Borroville ou le frre Borrome, comme il vous plaira. Oui, d'autant plus que sa visite m'inquite, dit madame de Montpensier. Et moi aussi je l'avoue, dit Mayneville. Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse. Quant au duc, il flottait entre le dsir d'entendre le messager et la crainte de manquer au rendez-vous de sa matresse. Il regardait la porte et l'horloge. La porte s'ouvrit, et l'horloge sonna onze heures. Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empcher de rire, malgr un peu de mauvaise humeur, comme vous voil dguis, mon ami. Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal mon aise sous cette diable de robe ; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M. de Guise le pre. Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourr dans cette robe-l, Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie. Non, Monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas, puisque j'y suis pour son service. Bien, merci, capitaine ; et maintenant, voyons, qu'avez- vous nous dire si tard ? LES QUARANTE-CINQ 7 Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tt, Monseigneur, car j'avais tout le prieur sur les bras. Eh bien ! maintenant, parlez. Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie des secours M. le duc d'Anjou. Bah ! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-l ; voil trois ans qu'on nous la chante. Oh oui, mais cette fois, Monseigneur, je vous donne la nouvelle comme sre. Hum ! dit Mayenne avec un mouvement de tte pareil celui d'un cheval qui se cabre, comme sre? Aujourd'hui mme, c'est--dire la nuit dernire, deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen. Il prend la mer Dieppe et porte Anvers trois mille hommes. Oh! h 1 ft le duc; et qui vous a dit cela, Borroville? Un homme qui lui-mme part pour la Navarre, Mon- seigneur. Pour la Navarre ! chez Henri? Oui, Monseigneur. Et de la part de qui va-t-il chez Henri? De la part du roi; oui, Monseigneur, de la part du roi et avec une lettre du roi. Quel est cet homme? Il s'appelle Robert Briquet. Aprs ? C'est un grand ami de dom Gorenflot. Un grand ami de dom Gorenflot? Ils se tutoient. Ambassadeur du roi? Ceci j'en suis assur : il a du prieur envoy chercher au Louvre une lettre de crance, c'est un de nos moines qui a fait la commission. Et ce moine? C'est notre petit guerrier, Jacques Clment, celui-l mme que vous avez remarqu, madame la duchesse. i> LES QUAftANt-ClNQ Et il ne vous a pas communiqu cette lettre? dit Mayenne; le maladroit! Monseigneur, le roi ne la lui a point remise ; il l'a fait porter au messager par des gens lui. Il faut avoir cette lettre, morbleu ! Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse Comment n'avez-vous point song cela? dit Mayneville. J'y avais si bien pens que j'avais voulu adjoindre au messager un de mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est dfi et l'a renvoy. Il fallait y aller vous-mme. Impossible. Pourquoi cela? Il me connat. Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espre? Ma fois, je n'en sais rien : ce Robert Briquet a l'il fort embarrassant. 7 Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne. Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et taciturne. Ahl ah! et maniant l'pe? Comme celui qui l'a invente, Monseigneur. Figure longue ? Monseigneur, il a toutes les figures. Ami du prieur? Du temps qu'il tait simple moine. Oh! j'ai un soupon, fit Mayenne en fronant le sourcil, et je m'claircirai. Faites vite, Monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-l doit marcher rondement. Borroville dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, o est mon frre. Mais le prieur, Monseigneur? tes-vous donc si embarrass dit Mayneville, de faire une histoire dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire croire ? LES QUARANTE-CINQ 9 Vous direz M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de la mission de M. de Joyeuse. Oui, Monseigneur. Et la Navarre que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse. Je l'oublie si peu que je m'en charge, rpondit Mayenne Qu'on me selle un cheval frais. Mayneville. Puis il ajouta tout bas : Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre! II CHICOT LATINISTE Aprs le dpart des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait march d'un pas rapide. Mais aussi, ds] qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la cte du pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot, qui sem- blait, comme Argus, avoir le privilge de voir par derrire, et qui ne voyait plus ni Ernauton, ni Sainte-Maline, Chicot s'arrta au point culminant de la butte, interrogea l'horizon, les fosss, la plaine, les buissons, la rivire, tout enfin, jusqu'aux nuages pommels qui glissaient obliquement der- rire les grands ormes du chemin; et sr de n'avoir aperu personne qui le gnt ou l'espionnt, il s'assit au revers d'un foss, le dos appuy contre un arbre et commena ce qu'il appelait son examen de conscience. Il avait deux bourses d'argent, car il s'tait aperu que le sachet remis par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets arrondis et roulants qui ressem- blaient fort de l'or ou de l'argent monnay. Le sachet tait une vritable bourse royale, chiffre de deux H, un brod dessus, l'autre brod dessous. iO LES QUARANTK-CIN*} C'est joli, dit Chicot en considrant la bourse, c'est charmant de la part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus gnreux et plus stupide! Dcidment, jamais je ne ferai rien de lui. Ma parole d'honneur! continua Chicot, si une chose m'tonne, c'est que ce bon et excellent roi n'ait pas du mme coup fait broder sur la mme bourse la lettre qu'il m'envoie porter son beau-frre, et mon reu. Pourquoi nous gner? Tout le monde politique au grand air aujourd'hui : politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu "ce pauvre Chicot, comme on a dj fait du courrier que ce mme Henri envoyait Rome, M. de Joyeuse, ce serait un ennemi de moins, voil tout, et les amis sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en tre prodigue. Que Dieu choisit mal quand il choisit! Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous examinerons la lettre aprs : cent cus! juste la mme somme que j'ai emprunte Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas : voil un petit paquet... de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est dlicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en vrit, n'taient les chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui enverrais un gros baiser. Maintenant cette bourse-l me gne; il me semble que les oiseaux, en passant au-dessus de ma tte, me prennent pour un missaire royal et vont se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me dnoncer aux passants. Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'ar- gent et l'or en disant aux cus : Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous venez du mme pays. Puis, tirant son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et le lana, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge, qui serpentait au-dessous du pont. LES QUARANTE-CINQ H L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprrent la calme surface, et allrent, en s'largissant, se briser contre ses bords. Voil pour moi, dit Chicot ; maintenant, travaillons pour Henri. Et il prit la lettre qu'il avait pose terre pour lancer la bourse plus facilement dans la rivire. Mais il venait par le chemin un ne charg de bois. Deux femmes conduisaient cet ne qui marchait d'un pas aussi fier que si, au lieu de bois, il et port des reliques. Chicot cacha sa lettre sous sa large main, appuye sur le sol, et les laissa passer. Une fois seul, il reprit la lettre, en dchira l'enveloppe et en brisa le sceau avec la plus imperturbable tranquillit, et comme s'il se ft agi d'une simple lettre de procu- reur. Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet. Maintenant, dit Chicot, voyons le style. Et il dploya la lettre et lut : Notre trs cher frre, cet amour profond que vous por- tait notre trs cher frre et roi dfunt, Charles IX, habite encore sous les votes du Louvre et me tient au cur opinitrement. Chicot salua. Aussi me rpugne- t-il d'avoir vous entretenir d'objets tristes et fcheux ; mais vous tes fort dans la fortune con- traire; aussi je n'hsite plus vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu' des amis vaillants et prouvs. Chicot interrompit et salua de nouveau. D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un intrt royal vous per- suader cet intrt : c'est l'honneur de mon nom et du vtre, mon frre. Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entours d'ennemis, Chicot vous l'expliquera. 12 LES QUARANTE-CINQ Chicotus explicabitt dit Chicot, ou plutt evolvet, ce qui est infiniment plus lgant. Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets quotidiens de scandale votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! Mais votre femme, qu' mon grand regret je nomme ma sur, devrait avoir ce souci pour vous en mon lieu et place... ce qu'elle ne fait. t Oh ! oh ! dit Chicot, continuant ses traductions latines : Quque omittit facere. C'est dur. Je vous engage donc veiller, mon frre, ce que les intelligences de Margot avec le vicomte de Turenne, trangement li avec nos amis communs, n'apporte honte et dommage la maison de Bourbon. Faites un bon exemple aussitt que vous serez sr du fait, et assurez-vous du fait aussitt que vous aurez ou Chicot expliquant ma lettre. Statim atque audiveris Chicotum lifteras explican- tem. Poursuivons, dit Chicot. Il serait fcheux que le moindre soupon plant sur la lgitimit de votre hritage, mon frre, point prcieux auquel Dieu m'interdit de songer; car, hlas! moi, je suis condamn d'avance ne pas revivre dans ma postrit. Les deux complices que, comme frre et comme roi, je vous dnonce, s'assemblent la plupart du temps en un petit chteau qu'on appelle Loignac. Ils choisissent le pr- texte d'une chasse ; ce chteau est en outre un foyer d'in- trigues auxquelles les MM. de Guise ne sont point trangers; car vous savez, n'en pas douter, mon cher Henri, de quel trange amour ma sur a poursuivi Henri de Guise et mon propre frre, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-mme, et qu'il s'appelait, lui, duc d'Alenon. Quo et qum irregulari amore sit prosecuta et Hen- ricum Guisium et germanum meum, etc. Je vous embrasse et vous recommande mes avis- tout LES QUARANTE-CINt 43 prt d'ailleurs vous aider en tout et pour tout. En atten- dant, aidez-vous des avis de Chicot, que je vous envoie. Age, auctore Chicoto. Bon ! me voil conseiller du royaume de Navarre. Votre affectionn, etc., etc. Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tte entre ses deux mains. Oh! fit-il, voil, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans un pire. En vrit, j'aime mieux Mayenne. Et cependant, part son diable de sachet broch que je ne lui pardonne pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot ptri de la pte qui sert d'ordinaire faire les maris, cette lettre le brouille du mme coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et mme avec l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien inform, au Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, Pau, il faut qu'il ait quelque espion l-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot. D'un autre ct, cette lettre va m'attirer force dsagrments si je rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Barnais ou un Fla- mand, assez curieux pour chercher savoir ce que l'on m'envoie faire en Barn. Or, je serais bien imprvoyant si je ne m'attendais point la rencontre de quelqu'un de ces curieux-l. Mons Borrome surtout, ou je me trompe fort, doit me rserver quelque chose. Deuxime point. Quelle chose Chicot a-t-il cherche, lorsqu'il a demand une mission prs du roi Henri? La tranquillit tait son but. Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme. Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouil- lant entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui l'empcheront d'atteindre l'ge heureux de quatre-vingts ans. Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune. Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne. Non, car il faut rciprocit en toute chose; c'est la devise de Chicot. 44 LES QUARANTE-CINQ Chicot poursuivra donc son voyage. Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses prcautions. En consquence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue Chicot, on ne fasse tort qu' lui. Chicot va donc mettre la dernire main ce qu'il a commenc, c'est--dire qu'il va traduire d'un bout l'autre cette belle ptre en latin, et se l'incrus- ter dans la mmoire o dj elle est grave au deux tiers ; puis il achtera un cheval, parce que rellement, de Jutisy Pau, il faut mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche. Mais avant toutes choses, Chieot dchirera la lettre de son ami Henri de Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que ces petits morceaux s'en aillent, rduits l'tat d'atomes, les uns dans l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confi la terre, notre mre commune, dans le sein de laquelle tout retourne, mme les sottises des rois. Quand Chicot aura fini ce qu'il commence... Et Chicot s'interrompit pour excuter son projet de divi- sion. Le tiers de la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisime tiers disparut dans un trou creus cet effet avec un instrument qui n'tait ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer l'un et l'autre, et que Chicot portait sa ceinture. Lorsqu'il eut fini cette opration, il continua : Chicot se remettra en route avec les prcautions les plus minutieuses, et il dnera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnte estomac qu'il est. En attendant, occu- pons-nous, continua Chicot, du thme latin que nous avons dcid de faire; je crois que nous allons composer un assez joli morceau. Tout coup Chicot s'arrta ; il venait de s'apercevoir qu'il ne pourrait traduire en latin le mot Louvre ; cela le contra- riait fort. Il tait galement forc de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il avait dj fait de Chicot en Chicotus, attendu que,' pour bien dire, il et fallu traduire Chicot par LES QUARANTE-CINQ i5 Chicot, et Margot par Margot, ce qui n'tait plus latin, mais ^rec. Quant Margarita, il n'y pensait point ; la traduction, son avis, n'et point t exacte. Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tour- nure cicronienne, conduisit Chicot jusqu' Corbeil, ville agrable, o le hardi messager regarda peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un rtisseur-traiteur, qui parfumait de ses vapeurs apptissantes les alentours de la cathdrale . Nous ne dcrirons point le festin qu'il fit ; nous n'essaye- rons point de peindre le cheval qu'il acheta dans l'curie de l'htelier; ce serait nous imposer une tche trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez long et le cheval assez dfectueux pour nous fournir, si notre conscience tait moins grande, la matire de prs d'un volume. III LES QUATRE VENTS Chicot, avec son petit cheval qui devait tre un bien l'on cheval pour porter un si grand personnage ; Chicot, aprs avoir couch Fontainebleau, fit le lendemain un coude droite, et poussa jusqu' un petit village nomm Orgeval. Il et bien voulu faire ce jour-l quelques lieues encore, car il paraissait dsireux de s'loigner de Paris ; mais sa monture commenait de butter si frquemment et si bas, qu'il jugea qu'il tait urgent de s'arrter. D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exercs, n'avaient russi rien apercevoir tout le long de la route. 46 LES QUARANTE-CINQ Hommes, chariots et barrires lui avaient paru parfaite- ment inoffensifs. Mais Chicot, en sret, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela en scurit : personne, en effet, nos lec- teurs doivent le savoir, ne croyait moins et ne se fiait moias aux apparences que Chicot. Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec un grand soin toute la maison. On montra Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entres ; mais, de l'avis de Chicot, non seulement :es chambres avaient trop de portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien. L'hte venait de faire rparer un grand cabinet sans autre issue qu'une porte sur l'escalier; cette porte tait arme de verrous formidables l'intrieur. Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il prfra du premier coup ces magnifiques chambres sans fortifica- tions qu'on lui avait montres. Il fit jouer les verrous dans leurs gches, et, satisfait de leur jeu solide et facile la fois, il soupa chez lui, dfendit qu'on enlevt la table, sous prtexte qu'il lui prenait parfois des faim-valles dans la nuit, soupa, se dshabilla, plaa ses habits sur une chaise et se coucha. Mais avant de se coucher, pour plus grande prcaution, il tira de ses habits la bourse ou plutt le sac d'cus, et le plaa sous son chevet avec sa bonne pe. Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit. La table lui faisait un second contre-fort, et cependant ce double rempart ne lui paraissait point suffisant ; il se releva, prit une armoire entre ses deux bras, et la plaa en face de l'issue, qu'elle boucha hermtiquement. Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une armoire, et une table. L'htellerie avait paru Chicot peu prs inhabite. L'hte avait une figure candide ; il faisait ce soir l un vent dcorner des bufs, et l'on entendait dans les arbres voi- LES QUARANTB-CINQ 17 sins ces craquements effroyables qui deviennent, au dire de Lucrce, un bruit si doux et si hospitalier pour le voyageur bien clos et bien couvert, tendu dans un bon lit. Chicot, aprs tous ces prparatifs de dfense, se plongea dlicieusement dans le sien. 11 faut le dire, ce lit tait moel- leux et constitu de faon garantir un homme de toutes les inquitudes, vinssent-elles des hommes, vinssent-elles des choses. En effet, il s'abritait sous de larges rideaux de serge verte, et une courtine, paisse comme un dredon, chatouillait d'une douce chaleur les membres du voyageur endormi. Chicot avait soupe comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est--dire modestement : il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son ebtomac, dilat comme il convient, envoyait tout l'organisme cette sensation de bien-tre que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe, supplant du cur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honntes gens. Chicot tait clair par une lampe qu'il avait pose sur le rebord de la table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu pour s'endormir, un livre fort curieux et fort nouveau qui venait de paratre, et qui tait l'uvre d'un certain maire de Bordeaux que l'on appelait Montagne ou Montaigne. Ce livre avait t imprim Bordeaux mme en 1581 ; il contenait les deux premires parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitul les Essais. Ce livre tait assez amu- sant pour qu'un homme le lt et le relt pendant le jour. Mais il avait en mme temps l'avantage d'tre assez ennuyeux pour ne point empcher de dormir un homme qui a fait quinze lieues cheval et qui a bu sa bouteille de vin gn- reux souper. Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur. Le cardinal Du Perron l'avait sur- nomm le brviaire des honntes gens; et Chicot, capable 18 LES QUARANTE-CINQ en tout point d'apprcier le got et l'esprit du cardinal, Chicot, disons-nous, prenait volontiers les Essais du maire de Bordeaux pour brviaire. Cependant il arriva qu'en lisant son huitime chapitre, il s'endormit profondment. La lampe brlait toujours; la porte, renforce de l'armoire et de la table, tait toujours ferme; l'pe tait toujours au chevet avec les cus. Saint Michel Archange et dormi comme Chicot, sans songer Satan, mme lorsqu'il et su le lion rugissant de l'autre ct de cette porte et l'envers de ses verrous. Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent gigantesque glissaient avec des mlodies effrayantes sous la porte, et secouaient les airs d'une faon bizarre ; le vent est la plus parfaite imitation ou plutt la plus complte raillerie de la voie humaine : tantt il glapit comme un enfant qui pleure, tantt il imite dans ses gron- dements la grosse colre d'un mari qui se querelle avec sa femme. Chicot se connaissait en tempte; au bout d'une heure, tout ce fracas tait devenu pour lui un lment de tranquil- lit ; il luttait contre toutes les intempries de la saison : Contre le froid, avec sa courtine ; Contre le vent, avec ses ronflements. Cependant, tout en dormant, il semblait Chicot que la tempte grossissait et surtout se rapprochait d'une faon insolite. Tout coup, une rafale d'une force invincible branle la porte, fait sauter gches et verrous, pousse l'armoire qui perd son quilibre et tombe sur la lampe qu'elle teint et sur la table qu'elle crase. Chicot avait la facult, tout en dormant bien, de s'veiller vite et avec toute sa prsence d'esprit ; cette prsence d'esprit lui indiqua qu'il valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et aguerries se portrent LIS QUARANTE-CINQ, 49 rapidement gauche sur le sac d'cus, droite sur la poigne de son pe. Chicot ouvrit de grands yeux. Nuit profonde. Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit tait littralement dchire par le combat des quatre vents qui se disputaient toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'craser de plus en plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en se cram- ponnant aux autres meubles. Il semble Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont entrs chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire Eurus, a Notus, Aquilo et Boras en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs gros pieds. Rsign, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils d'Ole, aprs une de ses grandes fureurs que raconte Homre. Seulement il tient la pointe de sa longue pe en arrt et du ct du vent, ou plutt des vents, afin que si les mytho- logiques personnages s'approchent inconsidrment de lui, ils s'embrochent tout seuls, dt-il rsulter ce qui rsulta de la blessure faite par Diomde Vnus. Seulement, aprs quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait jamais dchir oreille humaine, Chicot profite d'un moment de rpit que lui donne la tempte pour dominer de sa voix les lments dchans et les meubles livrs des colloques trop bruyants pour tre tout fait naturels. Chicot crie et vocifre : - Au secours I Enfin, Chicot fait tant de bruit lui tout seul, que les lments se calment, comme si Neptune en personne avait prononc le fameux Quos ego, et qu'aprs six ou huit minutes, pendant lesquelles Eurus, Notus, Boras, Aquilo semblent battre en retraite, l'hte reparat avec une lanterne et vient clairer le drame. 20 LES QUARANTE-CINQ La scne sur laquelle il venait de se jouer prsentait un aspect dplorable, et qui ressemblait fort celui d'un champ de bataille. La grande armoire, renverse sur la table broye, dmasquait la porte sans gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une voile de navire ; les trois ou quatre chaises qui compltaient l'ameublement avaient le dos renvers et les pieds en l'air ; enfin les faences qui garnissaient la table gisaient clopes et toiles sur les dalles. Mais, c'est donc ici l'enfer ! s'cria Chicot en recon- naissant son hte la lueur de sa lanterne. Oh ! monsieur, s'cria l'hte en apercevant l'affreux dgt qui venait d'tre consomm, oh! monsieur, qu'est-il donc arriv? Et il leva, les mains et par consquent sa lanterne au ciel. Combien y a-t-il de dmons logs chez vous, dites-moi, mon ami? hurla Chicot. Oh! Jsus! quel temps! rpondit l'hte avec le mme geste pathtique. Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici : je prfre la plaine. Et Chicot se dgagea de la ruelle du lit, et apparut, l'pe la main, dans l'espace demeur libre entre le pied du lit et la muraille. Ohl mes pauvres meubles! soupira l'hte. Et mes habits ! s'cria Chicot : o sont-ils, mes habits qui taient sur cette chaise ? Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hte avec navet; mais s'ils y taient, ils doivent y tre encore. Comment! s'ils y taient! mais supposez -vous, par hasard, dit Chicot, que je sois venu hier dans le costume o vous me voyez? Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa lgre tunique. LES QUARANTE-CINQ 21 Mon Dieu ! monsieur, rpondit l'hte assez embarrass de rpondre un pareil argument, je sais bien que vous tiez vtu. C'est heureux que vous en conveniez. Mais... Mais quoi? Le vent a tout ouvert, tout dispers. Ah! c'est une raison ! Vous voyez bien, fit vivement l'hte. Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent entre quelque part, et il faut qu'il soit entr ici, n'est-ce pas, pour y faire le dsordre que j'y vois. Sans aucun doute. Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors? Oui, certes, monsieur. Vous ne le contestez pas? Non, ce serait folie. Eh bien ! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais o. Ah dame ! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe ou semble exister. Compre, dit Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son il investigateur, compre, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me trouver ici? Plat-il, monsieur? Je vous demande d'o vient le vent? Du nord, monsieur, du nord. Eh bien ! il a march dans la boue, car voici ses souliers imprims sur le carreau. Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes rcentes d'une chaussure boueuse. L'hte plit. Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil 70us donner, c'est de surveiller ces sortes de vents qui 22 LES QUARANTE-CINO entrent dans les auberges, pntrent dans les chambres en enfonant les portes, et se retirent en volant les habits des voyageurs. L'hte recula de deux pas, afin de se dgager de tous ces meubles renverss, et de se trouver l'entre du cor- ridor. Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assure : Pourquoi m'appeler voleur? ditril. Tiens ! qu'avez vous donc fait de votre figure de bon- homme? demanda Chicot : je vous trouve tout chang. . Je change, parce que vous m'insultez. Moi! Sans doute, vous m'appelez voleur, rpliqua l'hte sur un ton encore plus lev, et ressemblant fort de la menace. Mais je vous appelle voleur parce que vous tes respon- sable de mes effets, il me semble, et que mes effets ont t vols; vous ne le nierez pas? Et ce fut Chicot qui, son tour, comme un matre d'armes qui tte son adversaire, fit un geste de menace. Hol! cria l'hte, hol! venez moi, vous autres! A cet appel, quatre hommes arms de btons parurent dans l'escalier. Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boras, dit Chicot, ventre de biche ! puisque l'occasion s'en prsente, je veux priver la terre du vent du nord : c'est un service rendre l'humanit ; il y aura un printemps ternel. Et il dtacha un si rude coup de sa longue pe dans la direction de l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la lgret d'un vritable fils d'ole, n'et point fait un bond en arrire, il tait perc d'outre en outre. Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et par consquent ne pouvait voir derrire lui, il tomba sur le rebord de la dernire marche de l'esca- lier, le long duquel, ne pouvant garder son centre de gravit, il dgringola grand bruit. LES QUARANTE-CINQ 23 Cette retraite fut un signal pour les trois autres, qui dis- parurent par l'orifice ouvert devant eux ou plutt derrire eux avec la rapidit de fantmes qui s'abment dans une trappe. Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tan- dis que ses compagnons opraient leur descente, de dire quelques mots l'oreille de l'hte. C'est bien, c'est bien ! grommela celui-ci, on les retrou- vera, vos habits. Eh bien! voil tout ce que je demande. Et l'on va vous les apporter. A la bonne heure : ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me semble. On apporta en effet les habits, mais visiblement dt- riors. Oh ! oh ! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables de vents, va! mais enfin, rparation d'hon- neur. Comment pouvais-je vous souponner? Vous avez une si honnte figure. L'hte sourit avec amnit. Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je prsume? Non, merci, non, j'ai dormi assez. Qu'allez-vous donc faire ? Vous allez me prter votre lanterne, s'il vous plat, et je continuerai ma lecture, rpliqua Chicot, avec le mme agrment. L'hte ne dit rien ; il tendit seulement sa lanterne Chicot et se retira. Chicot redressa son armoire contre la porte, et se ren- gaina dans son lit. La nuit fut calme; le vent s'tait teint, comme si l'pe de Chicot avait pntr dans l'outre qui l'entretenait. Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa dpense et partit en disant : - Nous verrons ce soir. 24 LES QUARANTE-CINQ COMMENT CHICOT CONTINUA SON VOYAGE ET CE QUI LUI ARRIVA Chicot passa toute sa matine s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la patience que nous avons dit pendant cette nuit d'preuves. Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au mme pige ; il est donc peu prs certain qu'on va inventer aujourd'hui une diablerie nouvelle mon endroit : tenons-nous donc sur nos gardes. Le rsultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit pendant toute la journe une marche que Xno- phon n'et pas trouve indigne d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille. Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de point d'observation ou de fortification naturelle. Il avait mme conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du moins dfensives. En effet, quatre gros marchands piciers de Paris, qui s'en allaient commander Orlans leurs confitures de Cotit gnac, et Limoges leurs fruits secs, daignrent agrer la socit de Chicot, lequel s'annona pour un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui aprs ses affaires faites. Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accen- que lorsque l'absence de cet accent lui tait particulirement ncessaire, il n'inspira aucune dfiance ses compagnons de voyage. Cette arme se composait donc de cinq matres et de quatre commis piciers : elle n'tait pas plus mprisable LES QUARANTE-CINQ 25 quant l'esprit que quant au nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la ligue dans les murs de l'picerie parisienne. Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand res- pect pour la bravoure de ses compagnons : mais, alors cer- tainement, le proverbe dit vrai qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout seul. Chicot n'eut plus peur du tout, du moment o il se trouva avec quatre poltrons; il ddaigna mme de se retourner ds lors, comme il faisait auparavant, pour voir ceux qui pou- vaient le suivre. Il rsulta de l qu'on atteignit sans encombre, en politi- quant beaucoup, et en faisant force bravades, la ville dsi- gne pour le souper et le coucher de la troupe. On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre. Chicot n'avait pargn, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui entretenaient sa verve. On avait fait bon march entre commerants, c'est--dire entre gens libres, de Sa Majest 1 roi de France et de toutes les autres majests, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou d'autres lieux. Or, Chicot s'alla coucher aprs avoir donn, pour le len- demain, rendez-vous ses quatre piciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement conduit sa chambre. Matre Chicot se trouvait donc gard comme un prince, dans son corridor, par les quatre voyageurs dont les quatre cellules prcdaient la sienne, sise au bout du couloir, et par consquent inexpugnable, grce aux alliances interm- diaires. En effet, comme cette poque les routes taient peu sres, mme pour ceux qui n'taient chargs que de leurs propres affaires, chacun s'tait assur de l'appui du voisin en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait pas racont ses msaventures de la nuit prcdente, avait pouss, on le comprend, la rdac- Zb LES QUARANTE-CINQ tion de cet article du trait, qui avait au reste t adopt l'unanimit. Chicot pouvait donc, sans manquer sa prudence accou- tume, se coucher et s'endormir. Il pouvait d' autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de prudence, visit minu- tieusement la chambre, pouss les verrous de sa porte et ferm les volets de sa fentre, la seule qu'il y et dans l'ap- partement; il va sans dire qu'il avait sond la muraille du poing, et que partout la muraille avait rendu un son satis- faisant. Mais il arriva, pendant son premier sommeil, un vne- ment que le sphinx lui-mme, ce devin par excellence, n'au- rait jamais pu prvoir; c'est que le diable tait en train de se mler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin que tous les sphinx du monde. Vers neuf heures et demie, un coup fut frapp timide- ment la porte des commis piciers, logs tous quatre ensemble dans une sorte de galetas, au-dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez mauvaise humeur, et se trouva nez nez avec l'hte. Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous vous tes couchs tout habills; je veux vous rendre un grand service. Vos matres se sont fort chauffs table en parlant politique. Il parat qu'un chevin de la ville les a entendus et a rapport leurs propos au maire : or, notre ville se pique d'tre fidle; le maire vient d'en- voyer le guet qui a saisi vos patrons et les a conduits l'htel de ville pour s'expliquer. La prison est bien prs de l'htel de ville; mes garons, gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront toujours bien. Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilrent dans l'escalier, sautrent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le chemin de Paris, aprs avoir charg l'hte d'avertir leurs matres de leur dpart et de la direction adopte, s'il arrivait que leurs matres revinssent l'htellerie. LES QUARANTE-CINQ 27 Gela fait, et ayant vu disparatre les quatre garons au coin de la rue, l'hte s'en alla heurter, avec la mme pr- caution, la premire porte du corridor. Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de stentor : Qui va l? Silence, malheureux ! rpondit l'hte ; venez auprs de la porte, et marchez sur la pointe des pieds. Le marchand obit; mais comme c'tait un homme pru- dent, tout en collant son oreille la porte, il n'ouvrit pas et demanda : Qui tes-vous? Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hte? C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il? Il y a que vous avez table un peu librement pa.*e du roi, et que le maire en a t inform par quelque espion, en sorte que le guet est venu. Heureusement que j'ai eu l'ide d'indiquer la chambre de vos commis, de sorte qu'il est occup arrter l-haut vos commis, au lieu de vous arrter vous-mmes ici. Oh! oh! que m'apprenez-vous? dit le marchand. La simple et pure vrit. Htez-vous de vous sauver, tandis que l'escalier est encore libre... Mais, mes compagnons? Oh ! vous n'aurez pas le temps de les prvenir. Pauvres gens ! Et le marchand s'habilla en toute hte. Pendant ce temps, l'hte, comme frapp d'une inspiration subite, cogna du doigt la cloison qui sparait le premier marchand du second. Le second, rveill par les mmes paroles et la mme fable, ouvrit doucement sa porte; le troisime, rveill comme le second, appela le quatrime; et tous quatre alors, lgers comme une vole d'hirondelles, disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des orteils. > Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que 28 LES QUARANTE-CINQ tout va tomber; il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi ! gare lui, car l'hte n'a pas eu le temps de le pr- venir comme nous! En effet, matre Chicot, comme on le comprend, n'avait t prvenu de rien. Au moment mme o les marchands s'enfuyaient en le recommandant Dieu, il dormait du plus profond sommeil. L'hte s'en assura en coutant la porte ; puis il descendit dans la salle basse dont la porte, soigneusement ferme, s'ouvrit son signal. 11 ta son bonnet et entra. La salle tait occupe par six hommes arms, dont l'un paraissait avoir le droit de commander aux autres. Eh bien? dit ce dernier. Eh bien! monsieur l'officier, j'ai obi en tout point. Votre auberge est dserte ? Absolument. La personne que nous vous avons dsigne n'a pas t prvenue ni rveille? Ni prvenue, ni rveille. Monsieur l'htelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez quelle cause nous servons, car vous tes vous-mme dfenseur de cette cause? Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez- vous que j'ai sacrifi, pour obir mon serment, l'argent que mes htes eussent dpens chez moi; mais il est dit dans ce serment : Je sacrifierai mes biens la dfense de la sainte religion catholique. Et ma vie!... Vous oubliez ce mot, fit l'officier d'une voix altire. Mon Dieu! s'cria l'hte enjoignant les mains, est-ce qu'on me demande ma vie? j'ai femme et enfants! On ne vous la demandera que si vous n'obissez point aveuglment ce qui vous sera command. Oh! j'obirai, soyez tranquille. En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dt votre LES QUARANTE-CINQ 29 maison brler et s'crouler sur votre tte. Vous voyez que votre rle n'est pas difficile. Hlas! hlas! je suis ruin, murmura l'hte. On m'a charg de vous indemniser, dit l'officier ; pre- nez ces trente cus que voici. Ma maison estime trente cus ! fit piteusement l'au- bergiste. Eh! vive Dieu ! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur que vous tes... Fi! les vilains champions de la sainte ligue que nous avons l ! L'hte partit, et s'enferma comme un parlementaire pr- venu du sac de la ville. Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux arms de se placer sous la fentre de Chicot. Lui-mme, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier, comme l'appelaient ses compagnons de voyage, dj loin de la ville. Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cher- chons, on ne lui fera pas le moindre mal; mais si le con- traire arrive, un bon coup de dague, entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est inutile, tant quatre contre un. On tait arriv la porte. L'officier heurta. Qui va l? dit Chicot, rveill en sursaut. Pardieu ! dit l'officier, soyons rus. Vos amis, les pi- ciers, lesquels ont quelque chose d'important vous com- muniquer, dit-il. Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes piciers. L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insi- nuant : Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrre. Ventre de biche! comme votre picerie sent la fer- raille 1 dit Chicot. 30 L*S QUARANTE-CINQ Ahl tu neveux pas ouvrir! cria l'officier impatient; alors sus, enfoncez la porte 1 Chicot courut la fentre, la tira lui, et vit en bas les deux pes nues. Je suis pris 1 s'cria-t-il. Ahl ahl compre, dit l'officier qui avait entendu le bruit de la fentre qui s'ouvrait, tu crains le saut prilleux, tu as raison. Allons, ouvre-nous, ouvre Ma foil non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du renfort quand vous ferez du bruit. L'officier clata de rire et ordonna aux soldats de descel- ler les gonds. Chicot se mit hurler pour appeler les marchands. Imbcile ! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laiss du secours? Dtrompe-toi, tu es bien seul, et par consquent bien perdu l Allons, fais contre mauvaise fortune bon cur... Marchez, vous autres! Et Chicot entendit frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec la force et la rgularit de trois bliers. Il y a l, dit-il, trois mousquets et un officier ; en bas, deux pes seulement : quinze pieds sauter, c'est une misre. J'aime mieux les pes que les mousquets. Et nouant son sac sa ceinture, il monta sans hsiter sur le rebord de la fentre, tenant son pe la main. Les deux hommes demeurs en bas tenaient leur lame en l'air. Mais Chicot avait devin juste. Jamais un homme, ft-il Goliath, n'attendra la chute d'un homme, ft-il un pygme, lorsque cet homme peut se tuer en le tuant. Les soldats changrent de tactique et se reculrent, dcids frapper Chicot lorsqu'il serait tomb. C'est l que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les pointes et resta accroupi. Au mme instant, un des hommes lui dtacha un coup de pointe qui et perc une muraille. Mais Chicot ne se donna mme pas la peine de parer. Il LES QUARANTE-CINQ 31 reut le coup en plein thorax; mais, grce la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de son ennemi se brisa comme verre. Il est cuirass! dit l'un des soldats. Pardieu! rpliqua Chicot, qui, d'un revers, lui avait dj fendu la tte. L'autre se mit crier, ne songeant plus qu' parer, car Chicot attaquait. Malheureusement il n'tait pas mme de la force de Jacques Clment. Chicot l'tendit la seconde passe, ct de son camarade. En sorte que, la porte enfonce, l'officier ne vit plus, en regardant par la fentre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang. A cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement. C'est un dmon! cria l'officier, il est l'preuve du fer. Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant enjou. Malheureux ! s'cria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu rveillerais toute la ville : nous le trouverons demain. Ah ! voil, dit philosophiquement un des soldats ; c'est quatre hommes qu'il et fallu mettre en bas, et deux en haut seulement. Vous tes un sot! rpondit l'officier. Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est, lui, grommela ce soldat pour se consoler. Et il reposa la crosse de son mousquet terre. 32 LES QUARANTE-CINQ TROISIEME JOURNEE DE VOYAGE Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il tait tampes, c'est--dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la sauvegarde d'une certaine quantit de magistrats qui, sa premire rquisition, eussent donn cours la justice, et eussent arrt M. de Guise lui-mme. Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, dfendit ses soldats l'usage des armes bruyantes. Ce fut pour la mme raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot, qui et, au premier pas qu'on et fait sur ses traces, pouss des cris rveiller toute la ville. La petite troupe, rduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre, abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant leurs pes auprs d'eux, pour qu'on suppost qu'ils s'taient entre-tus. Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses mar- chands et leurs commis. Puis, comme il supposait bien que ceux qui il avait eu affaire, voyant leur coup manqu, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il tait de bonne guerre lui d'y rester. Il y eut plus : aprs avoir fait un dtour, et, de l'angle d'une rue voisine, avoir entendu s'loigner le pas des che- vaux, il eut l'audace de revenir l'htellerie. Il y retrouva l'hte, qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le laissa seller son cheval dans l'curie, en LES QUARANTE-CINQ 33 le regardant avec le mme bahissement qu'il et fait pour un fantme. Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa dpense, que de son ct l'hte se garda bien de rclamer. Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre htellerie, au milieu de tous les buveurs, lesquels taient bien loin de se douter que ce grand inconnu, au visage souriant et l'air gracieux, tout en manquant d'tre tu, venait de tuer deux hommes. Le point du jour le trouva sur la route, en proie des inquitudes qui grandissaient d'instant en instant. Deux tentatives avaient chou heureusement; une troisime pou- vait lui tre funeste. A ce moment il et compos avec tous les Guisards, quitte leur conter les bourdes qu'il savait si bien inventer. Un bouquet de bois lui donnait des apprhensions diffi- ciles dcrire ; un foss lui faisait courir des frissons par tout le corps ; une muraille un peu haute tait sur le point de le faire retourner en arrire. De temps en temps il se promettait, une fois Orlans, d'envoyer au roi un courrier pour demander de ville en ville une escorte. Mais comme jusqu' Orlans la route fut dserte et par- faitement sre, Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien gnante ; d'ailleurs cent fosss, cinquante haies, vingt murs, dix taillis avaient dj t passs sans que le moindre objet suspect se ft montr sous les branches ou sur les pierres. Mais, aprs Orlans, Chicot sentit ses terreurs redoubler ; quatre heures approchaient, c'est--dire le soir. La route tait fourre comme un bois, elle montait comme une chelle ; le voyageur, se dtachant sur le chemin gristre, apparais- sait pareil au More d'une cible, quiconque se ft senti le dsir de lui envoyer une balle d'arquebuse. t. ii. 65 34 LES QUARANTE-CINQ Tout coup Chicot entendit au loin un certain bruit sem- blable au roulement que font sur la terre sche des chevaux qui galopent. Il se retourna, et au bas de la cte dont il avait atteint la moiti, il vit des -cavaliers montant toute bride. Il les compta ; ils taient sept. Quatre avaient des mousquets sur l'paule. Le soleil couchant tirait de chaque canon un long clat d'un rouge de sang. Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot. Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'enga- ger une lutte de rapidit, dont le rsultat et t de dimi- nuer ses ressources en cas d'attaque. Il fit seulement marcher son cheval en zigzags, pour enlever aux arquebusiers la fixit du point de mire. Ce n'tait point sans une profonde intelligence de l'ar- quebuse en gnral, et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manuvre : car au moment o les cavaliers se trouvaient cinquante pas de lui, il fut salu par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle tiraient les cavaliers, passrent droit au-dessus de sa tte. Chicot s'attendait, comme on l'a vu, ces quatre coups d'arquebuse ; aussi avait-il fait son plan d'avance. En enten- dant siffler les balles, il abandonna les rnes et se laissa glisser bas de son cheval. Il avait eu la prcaution de tirer son pe du fourreau, et tenait la main gauche une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille. Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle faon, que ses jambes fussent des ressorts plies, mais prts se dten- dre; en mme temps, grce la position mnage dans la chute, sa tte se trouvait garantie par le poitrail de son cheval. Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber Chicot, crurent Chicot mort. Je vous le disais bien, imbciles, dit en accourant au LBS QUARANTE-CINQ 35 galop un homme masqu; vous avez tout manqu, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres la lettre . Cette fois le voici bas : mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il bouge, qu'on l'achve. Oui, monsieur, rpliqua respectueusement un des hommes de la foule. Et chacun mit pied terre, l'exception d'un soldat qui runit toutes les brides et garda tous les chevaux. Chicot n'tait pas prcisment un homme pieux; mais, dans un pareil moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et qu'avant cinq minutes peut-tre le pcheur serait devant son juge. Il marmotta quelque sombre et fervente prire qui fut certainement entendue l-haut. Deux hommes s'approchrent de Chicot; tous deux avaient l'pe la main. On voyait bien que Chicot n'tait pas mort, la faon dont il gmissait. Comme il ne bougeait pas et ne s'apprtait en rien se dfendre, le plus zl des deux eut l'imprudence de s'appro- cher porte de la main gauche; aussitt la dague, pousse comme par un ressort, entra dans sa gorge, o la coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En mme temps la moiti de l'pe que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du second cavalier qui vou- lait fuir. Tudieu cria le chef, il y a trahison : chargez les arquebuses ; le drle est bien vivant encore . Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot, dont les yeux lancrent des clairs; et, prompt comme la pense, il se jeta sur le cavalier chef, lui portant la pointe au masque. Mais dj deux soldats le tenaient envelopp : il se retourna, ouvrit une cuisse d'un large coup d'pe et fut dgag. Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu ! 36 LES QUARANTE-CINQ Avant que les arquebuses soient prtes, dit Chicot, je t'aurai ouvert les entrailles, brigand, et j'aurai coup les cordons de ton masque, afin que je sache qui tu es. Tenez ferme, monsieur, tenez ferme, et je vous garde- rai, dit une voix qui fit Chicot l'effet de descendre du ciel. C'tait la voix d'un beau jeune homme, mont sur un bon cheval noir. Il avait deux pistolets la main et criait Chicot : Baissez-vous, baissez-vous, morbleu ! mais baissez-vous donc! Chicot obit. Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en laissant chapper son pe. Cependant les chevaux se battaient; les trois cava- liers survivants voulaient reprendre les triers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme tira, au milieu de cette mle, un second coup de pistolet qui abattit encore un homme. Deux deux, dit Chicot; gnreux sauveur, prenez le vtre, voici le mien. Et il fondit sur le cavalier masqu, qui, frmissant de rage ou de peur, lui tint tte cependant comme un homme exerc au maniement des armes. De son ct, le jeune homme avait saisi bras-le-corps son ennemi, l'avait terrass sans mme mettre l'pe la main, et le garrottait avec son ceinturon, comme une brebis l'abattoir. Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, repre- nait son sang-froid et par consquent sa supriorit. Il poussa rudement son ennemi, qui tait dou d'une cor- pulence assez ample, l'accula au foss de la route, et, sur une feinte de seconde, lui porta un coup de pointe au milieu des ctes. L'homme tomba. Chicot mit le pied sur l'pe du vaincu pour qu'il ne pt LES QUARANTE-CINQ 37 la ressaisir, et de son poignard coupant les cordons du masque : Monsieur de Mayenne!... dit-il; ventre de biche I je m'en doutais. Leduc ne rpondait pas ; il tait vanoui, moiti del perte de son sang, moiti du poids de la chute. Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait faire quelque acte de haute gravit ; puis, aprs la rflexion d'une demi-minute, il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui trancher purement et simplement la tte. Mais alors il sentit un bras de fer qui treignait le sien, et entendit une voix qui lui disait : Tout beau, monsieur l on ne tue pas un ennemi terre. Jeune homme, rpondit Chicot, vous m'avez sauv la vie, c'est vrai : je vous en remercie de tout mon cur; mais acceptez une petite leon fort utile en ces temps de dgradation morale o nous vivons. Quand un homme a subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tir de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse, comme ils eussent fait un loup enrag, alors, jeune homme, ce vaillant, per- mettez-moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire. Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son opration. Mais cette fois encore le jeune homme l'arrta. Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai l, du moins. On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la blessure que vous avez dj faite. Bah! dit Chicot avec surprise; vous connaissez ce misrable? Ce misrable est M. le duc de Mayenne, prince gal en grandeur bien des rois. 38 LES QUARANTE-CINQ Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre... Mais vous, qui tes-vous ? Je suis celui qui vous a sauv la vie, monsieur, rpon- dit froidement le jeune homme. Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du roi, voici tantt trois jours? Prcisment. Alors vous tes au service du roi, monsieur? J'ai cet honneur, rpondit le jeune homme en s'incli- nant. Et, tant au service du roi, vous mnagez M. de Mayenne ? Mordieu 1 monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur. Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi en ce moment. Peut-tre, fit tristement Chicot, peut-tre; mais ce n'est pas le moment de philosopher. Comment vous nomme- t-on? Ernauton de Carmainges, monsieur. Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne gale en grandeur tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large, je vous en avertis. Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur. Et le compagnon qui coute l-bas, qu'en faites-vous? Le pauvre diable n'entend rien ; je l'ai serr trop fort, ce que je pense, et il s'est vanoui. Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauv ma vie aujourd'hui, mais vous la compromettez furieusement pour plus tard. Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur. Qu'il soit donc fait ainsi que vous le dsirez. D'ail- leurs, je rpugne tuer cet homme sans dfense, quoique cet homme soit mon plus cruel ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur! Et Chicot serra la main d'Ernauton. LES QUARANTB-CINQ 39 Il a peut-tre raison, se dit -il en s'loignant pour reprendre son cheval. Puis, revenant sur ses pas : Au fait, dit-il, vous avez l sept bons chevaux : je crois en avoir gagn quatre pour ma part ; aidez-moi donc en choisir... Vous y connaissez- vous ? Prenez le mien, rpondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire. Oh I c'est trop de gnrosit, gardez-le pour vous. Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite. Chicot ne se fit pas prier ; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut. VI ERNAUTON DE CARMAINGES Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrass de ce qu'il allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses bras. En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'loignassent, et qu'il tait probable que matre Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il tait probable, disons-nous, que matre Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas pour les achever, le jeune homme se mit la dcouverte de quelque auxiliaire, et ne tarda point trouver sur la route mme ce qu'il cherchait. Un chariot qu'avait d croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut de la montagne, se dtachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du soleil couchant. 40 LES QUARANTE-CINQ Ce chariot tait tran par deux bufs et conduit par un paysan. Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie, en l'apercevant, de laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un combat venait d'avoir lieu entre huguenot* et catholiques; que ce combat avait t fatal quatre d'entre eux, mais que deux avaient survcu. Le paysan, assez effray de la responsabilit d'une bonne uvre, mais plus effray encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerrire d'Ernauton, aida le jeune homme transporter M. de Mayenne dans son chariot, puis le sol- dat qui, vanoui ou non, continuait de demeurer les yeux ferms. Restaient les quatre morts. Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes taient-ils catholiques ou huguenots ? Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la croix. Huguenots, dit-il. En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvnient que je fouille ces parpaillots, n'est-ce pas? Aucun, rpondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il avait affaire hritt que le premier passant venu. Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des morts. Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, ce qu'il parat, car l'opration termine, le front du paysan se drida. Il rsulta du bien-tre qui se rpandait dans son corps et dans son me la fois qu'il piqua plus rudement ses bufs, afin d'arriver plus vite sa chaumire. Ce fut dans l'table de cet excellent catholique, sur un bon lit de paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur cause par la secousse du transport n'avait pas russi le ranimer; mais quand l'eau frache verse sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang vermeil, le duc rouvrit LES QUARANTE-CINQ 41 les yeux et regarda les hommes et les choses environnantes avec une surprise assez facile concevoir. Ds que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congdia le paysan. Qui tes-vous, monsieur ? demanda Mayenne. Ernauton sourit. Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur ? lui dit-il. Si fait, reprit le duc en fronant le sourcil, vous tes celui qui tes venu au secours de mon ennemi. Oui, rpondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui a empch votre ennemi de vous tuer. Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, moins toutefois qu'il ne m'ait cru mort. Il s'est loign vous sachant vivant, monsieur. Au moins croyait-il ma blessure mortelle? Je ne sais, mais en tout cas, si je ne m'y fusse oppos, il allait vous en faire une qui l'et t. Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aid tuer mes gens, pour empcher ensuite cet homme de me tuer? Rien de plus simple, monsieur, et je m'tonne qu'un gentilhomme, vous me semblez en tre un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un seul, j'ai dfendu l'homme seul; puis quand ce brave au secours de qui j'tais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave ; puis quand ce brave, demeur seul seul avec vous, eut dcid la victoire par le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire en vous tuant, j'ai interpos mon pe. Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur. Je n'ai pas besoin de vous connatre, monsieur; je sais que vous tes un homme bless, et cela me suffit. Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez. Il est trange, monsieur, que vous ne consentiez point 42 LES QUARANTE-CINQ me comprendre. Je ne trouve point, quant moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme sans dfense que d'assaillir six un homme qui passe. Vous admettez cependant qu' toute chose il puisse y avoir des raisons. Ernauton s'inclina, mais ne rpondit point. N'avez- vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai crois l'pe seul seul avec cet homme? Je l'ai vu, c'est vrai. D'ailleurs, cet homme est mon plus mortel ennemi. J.e le crois, car il m'a dit la mme chose de vous. Et si je survis ma blessure! Gela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira, monsieur. Me croyez-vous bien dangereusement bless? J'ai examin votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave, elle n'entrane point de danger de mort. Le fer a gliss le long des ctes, ce que je crois, et ne pntre pas dans la poitrine. Respirez, et, je l'espre, vous n'prou- verez aucune douleur du ct du poumon. Mayenne respira pniblement, mais sans souffrance int- rieure. C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui taient avec moi? Sont morts, l'exception d'un seul. Les a-t-on laisss sur le chemin? demanda Mayenne. Oui. Les a-t-on fouills ? Le paysan que vous avez d voir en rouvrant les yeux, et qui est votre hte, s'est acquitt de ce soin. Ou'a-t-il trouv sur eux? 'Quelque argent. Et des papiers? Je ne sache point. Ah ! fit Mayenne avec une satisfaction dente. Au reste, vous pourriez prendre des informations prs de ( elui qui vit. LES QUARANTE-CINQ <3 Mais celui qui vit, o est-il ? Dans la grange, deux pas d'ici. Transportez-moi prs de lui, ou plutt transportez-le prs de moi, et si vous tes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire aucune question. Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce qu'il m'importe de savoir. Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquitude. Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous char- geassiez tout autre de la commission que vous voulez bien me donner. J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne ; ayez cette extrme obligeance de me rendre le service que je vous demande. Cinq minutes aprs, le soldat entrait dans l'table. Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne ; mais celui-ci eut la force de mettre un doigt sur ses lvres. Le soldat se tut aussitt. Monsieur, dit Mayenne Ernauton, ma reconnaissance sera ternelle, et sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures : puis-je vous demander qui j'ai l'honneur de parler? Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, mon- sieur. Mayenne attendait un plus long dtail, mais ce fut au tour du jeune homme d'tre rserv. Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur? con- tinua Mayenne. Oui, monsieur. Alors, je vous ai drang, et vous ne pouvez plus mar- cher cette nuit, peut-tre? Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout l'heure. Pour Beaugency? Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance dsoblige fort. 44 LES QUARANTE-CINQ Pour Paris, dit-il. Le duc parut tonn. Pardon, continua Mayenne, mais il est trange qu'allant Beaugency, et arrt par une circonstance aussi imprvue, vous manquiez le but de votre voyage sans une cause bien srieuse. Rien de plus simple, monsieur, rpondit Ernauton, j'allais un rendez-vous. Notre vnement, en me forant de m'arrter ici, m'a fait manquer ce rendez-vous; je m'en retourne. Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une autre pense que celle qu'exprimaient ses paroles. Oh ! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques jours ! j'enverrais Par" mon soldat que voici pour me chercher un chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul ici avec ces paysans qui me sont inconnus? Et pourquoi, monsieur, rpliqua Ernauton, ne serait-ce point votre soldat qui resterait prs de vous, et moi qui vous enverrais un chirurgien? Mayenne hsita. Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il. Non monsieur. Quoi ! vous lui avez sauv la vie, et il ne vous a pas dit son nom? -, Je ne le lui ai pas demand. Vous ne le lui avez pas demand? Je vous ai sauv la vie aussi, vous, monsieur : vous ai-je, pour cela, demand le vtre? mais, en change, vous savez tous deux le mien. Qu'importe que le sauveur sache le nom de son oblig? c'est l'oblig qui doit savoir celui de son sauveur. Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien apprendre de vous, et que vous tes discret autant que vaillant. LES QUARANTE-CINQ 45 Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une intention de reproche, et je le regrette ; car, en vrit, ce qui vous alarme devrait au contraire vous ras- surer. On n'est pas discret beaucoup avec celui-ci sans l'tre un peu avec celui-l. Vous avez raison : votre main, monsieur de Car- mainges. Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiqut qu'il savait donner la main un prince. Vous avez inculp ma conduite, monsieur, continua Mayenne, je ne puis me justifier sans rvler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que nous ne poussions pas plus loin nos confidences. Remarquez, monsieur, rpondit Ernauton, que vous vous dfendez quand je n'accuse pas. Vous tes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler ou de vous taire. Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs que je voudrai. Brisons l-dessus, monsieur, rpondit Ernauton, et croyez que je serai aussi discret l'gard de votre crdit que je l'ai t l'gard de votre nom. Grce au matre que je sers, je n'ai besoin de personne. Votre matre ? demanda Mayenne avec inquitude, quel matre, s'il vous plat? Oh ! plus de confidences, vous l'avez dit vous-mme, monsieur, rpliqua Ernauton. C'est juste. Et puis votre blessure commence s'enflammer; cau- sez moins, monsieur, croyez-moi. Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien. Je retourne Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire ; donnez-moi son adresse. Mayenne fit un signe au soldat, qui s'approcha de lui, puis tous deux causrent voix basse. Avec sa discrtion habi- 46 LES QUARANTE-CINQ tuelle, Ernauton s'loigna. Enfin, aprs quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers Ernauton. Monsieur de Garmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidlement remise cette personne? Je vous la donne, monsieur. Et j'y crois; vous tes trop galant homme pour que je ne me fie pas aveuglment vous. Ernauton s'inclina. Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des gardes de madame la duchesse de Montpensier. Ah! fit navement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des gardes ? Je l'ignorais. Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde s'entoure de son mieux, et la maison de Guise tant maison souveraine... Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous tes des gardes de madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit. Je reprends donc : j'avais mission de faire un voyage Amboise, quand, en chemin, j'ai rencontr mon ennemi. Vous savez le reste. Oui, dit Ernauton. Arrt par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois compte madame la duchesse des causes de mon retard. . C'est juste. Vous voudrez donc bien lui remettre en mains propres la lettre que je vais avoir l'honneur de lui crire. S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, rpliqua Ernauton, se levant pour se mettre en qute de ces objets. Inutile, dit Mayenne ; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes. Effectivement, le soldat tira de sa poche des tablettes fer- mes. Mayenne se retourna du ct du mur pour faire jouer LES QUARANTE-CINQ 11 un ressort, les tablettes s'ouvrirent; il crivit quelques lignes au crayon, et referma les tablettes avec le mme mystre. Une fois fermes, il tait impossible, si l'on ignorait l secret, de les ouvrir, moins de les briser. Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront remises. En mains propres? A madame la duchesse de Montpensier elle-mme. Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigu la fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait d'crire, il retomba, la sueur au front, sur la paille frache. Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut Ernauton assez peu en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez li comme un veau, c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une chane d'amiti, et vous le prouverai en temps et lieu. Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait dj remarqu la blancheur. Soit, dit en souriant Carmainges ; me voil donc avec deux amis de plus ? Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop. C'est vrai, camarade, rpondit Ernauton. Et il partit. VII LA COUR AUX CHEVAUX Ernauton partit l'instant mme, et comme il avait pris le cheval du duc en remDlacement du sien, qu'il avait 48 LES QUARANTE-CINQ donn Robert Briquet, il marcha rapidement, de sorte que vers la moiti du troisime jour il arriva Paris. A trois heures de l'aprs-midi il entrait au Louvre, au logis des quarante-cinq. Aucun vnement d'importance, d'ailleurs, n'avait signal son retour. Les Gascons, en le voyant, poussrent des cris de surprise. M. de Loignac, ces cris, entra, et, en apercevant Ernau- ton, prit sa figure la plus refrogne, ce qui n'empcha point Ernauton de marcher droit lui. M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet situ au bout du dortoir, espce de salle d'audience o ce juge sans appel rendait ses arrts. Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord; voil, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez l'exemple d'une pareille infraction ! Monsieur, rpondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit de faire. Et que vous a-t-on dit de faire ? On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi. Pendant cinq jours et cinq nuits? Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur. Le duc a donc quitt Paris ? Le soir mme, et cela m'a paru suspect. Vous aviez raison, monsieur. Aprs? Ernauton se mit alors raconter succinctement, mais avec la chaleur et l'nergie d'un homme de cur, l'aventure du chemin et les suites que cette aventure avait eues. A mesure qu'il avanait dans son rcit, le visage si mobile de Loignac s'clairait de toutes les impressions que le narra- teur soulevait dans son me. Mais lorsque Ernauton en vint la lettre confie ses soins par M. de Mayenne : Vous l'avez, cette lettre? s'cria M. de Loignac. .,, LES QUARANTB-CINQ 49 Oui, monsieur. Diable ! voil qui mrite qu'on y prenne quelque atten- tion, rpliqua le capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plu- tt venez avec moi, je vous prie. Ernauton se laissa conduire, et arriva derrire Loignac, dans la cour aux Chevaux du Louvre. Tout se prparait pour une sortie du roi : les quipages taient en train de s'organiser; M. d'pernon regardait essayer deux chevaux nouvellement venus d'Angleterre, pr- sent d'Elisabeth Henri : ces deux chevaux, d'une harmonie de proportions remarquables, devaient ce jour-l mme tre attels en premire main au carrosse du roi. M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait l'entre de la cour, s'approcha de M. d'pernon et le toucha au bas de son manteau. Nouvelles, monsieur le duc, dit-il, grandes nouvelles! Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de l'escalier par lequel le roi devait descendre. Dites, monsieur de Loignac, dites. M. de Garmainges arrive de par del Orlans : M. de Vlayenne est dans un village, bless dangereusement. Le duc poussa une exclamation. Bless! rpta-t-il. Et de plus, continua Loignac, il a crit madame de lontpensier une lettre que M. de Garmainges a dans sa )oche. Oh! oh! fit d'pernon. Parfandious! faites venir M. de Garmainges, que je lui parle lui-mme. Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi ue nous l'avons dit, s'tait tenu l'cart, par respect, pen- ant le colloque de ses chefs. Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur. Bien, monsieur. Vous avez, ce qu'il parat, une lettre t M. le duc de Mayenne? fit d'pernon. Oui, Monseigneur. crite d'un petit village prs d'Orlans? 50 LES QUARANTE-CINQ Oui, Monseigneur. Et adresse madame de Montpensier? Oui, Monseigneur. Veuillez me remettre cette lettre, s'il tous plat. Et le duc tendit la main avec la tranquille ngligence d'un homme qui croit n'avoir qu' exprimer ses volonts, quelles qu'elles soient, pour que ses volonts soient excu- tes. Pardon, Monseigneur, dit Garmainges, mais ne m'avez- vous point dit de vous remettre la lettre de M. de Mayenne sa sur? Sans dout. Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confie. - Qu'importe ! Il m'importe beaucoup, Monseigneur; j'ai donn M. le duc ma parole que cette lettre serait remise la duchesse elle-mme. tes-vous au roi ou M. de Mayenne? Je suis au roi, Monseigneur. Eh bien 1 le roi veut voir cette lettre. Monseigneur, ce n'est pas vous qui tes le roi. Je crois, en vrit, que vous oubliez qui vous parle* monsieur de Garmainges! dit d'pernon en plissant d colre. Je me l rappelle parfaitement, Monseigneur, a contraire, et c'est pour cela que je refuse. Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je croi monsieur de Garmainges? Je l'ai dit. Monsieur de Garmainges, vous oubliez votre serm de fidlit! Monseigneur, je n'ai jur jusqu' prsent, que sache, fidlit qu' une seule personne, et cette personn c'est Sa Majest. Si le roi me demande cette lettre, il l'aur ca r le roi est mon matre, mais le roi n'est point l. Monsieur de Garmainges, dit le duc, qui commenai' LES QUARANTE-CINQ 51 s'emporter visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid mesure qu'il rsistait; mon- sieur de Carmainges, vous tes comme tous ceux de votre pays, aveugle dans la prosprit ; votre fortune vous blouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'tat vous tourdit d'un coup de massue. Ce qui m'tourdit, monsieur le duc, c'est la disgrce dans laquelle je suis prt tomber vis--vis de Votre Sei- gneurie, mais non ma fortune, que mon refus de vous obir rend, je ne me le cache point, trs aventure; mais il m'importe; je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, except le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne qui elle est adresse. M. d'pernon fit un mouvement terrible. Loignac, dit-il, vous allez l'instant mme faire con- duire au cachot M. de Carmainges. Il est certain que, de cette faon, dit Carmainges en souriant, je ne pourrai remettre madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur, tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti... Si vous en sortez, toutefois, dit d'pernon. J'en sortirai, monsieur, moins que vous ne m'y fas- siez assassiner, dit Ernauton avec une rsolution qui, mesure qu'il parlait, devenait plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins fermes que ma volont, eh bien! Monseigneur, une fois sorti... Eh bien ! une fois sorti ? Eh bien! je parlerai au roi, le roi me rpondra. Au cachot ! au cachot ! hurla d'pernon, perdant toute retenue ; au cachot, et qu'on lui prenne sa lettre ! Nul n'y touchera ! s'cria Ernauton en faisant un bond en arrire et en tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu' ce prix; et, ce faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera, et Sa Majest me par- donnera. 52 LES QUARANTE-CINQ Et, en effet, le jeune homme, dans sa rsistance loyale, allait sparer en deux morceaux la prcieuse enveloppe, quand une main arrta mollement son bras. Si la pression et t violente, nul doute que le jeune homme n'et redoubl d'efforts pour anantir la lettre, mais voyant qu'on usait de mnagement, il s'arrta en tournant la tte sur son paule. Le roi ! dit-il. En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et, arrt un instant sur la dernire marche, il avait entendu la fin de la discussion, et son bras royal avait arrt le bras de Garmainges. Qu'y a-t-il donc, messieurs ? demanda-t-il de cette voix laquelle il savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance souveraine. Il y a, Sire, s'cria d'pernon sans se donner la peine de cacher sa colre, il y a que cet homme, un de vos quarante- cinq, du reste, va cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoy par moi, en votre nom, pour surveiller M. de Mayenne pendant son sjour Paris, il l'a suivi jusqu'au del d'Orlans, et l il a reu de lui une lettre adresse madame de Montpensier. Vous avez reu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier. Oui, Sire, rpondit Ernauton ; mais M. le duc d'per- non ne vous dit point dans quelles circonstances. Eh bienl cette lettre, demanda le roi, o est-elle? Voil justement la cause du conflit, Sire; M. de Car- mainges refuse absolument de me la donner, et veut la porter son adresse, refus qui est d'un mauvais serviteur, ce que je pense. Le roi regarda Garmainges. Le jeune homme mit un genou en terre. Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voil tout. J'ai sauv la vie votre messager, qu'allaient assassiner M. de Mayenne et cinq de ses acolytes, LES QUARANTE-CINQ 53 car, en arrivant temps, j'ai fait tourner la chance du com- bat en sa faveur. Et pendant ce combat, il n'est rien arriv M. de Mayenne? demanda le roi. Si fait, Sire, il a t bless, et mme grivement. Bon! dit le roi; aprs? Aprs, Sire ? Oui. Votre messager, qui parat avoir des motifs particuliers de haine contre M. de Mayenne... Le roi sourit. Votre messager, Sire, voulait achever son ennemi ; peut-tre en avait-il le droit, mais j'ai pens qu'en ma pr- sence moi, c'est--dire en prsence d'un homme dont l'pe appartient Votre Majest, cette vengeance devenait un assassinat politique, et... Ernauton hsita. Achevez, dit le roi. Et j'ai sauv M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauv votre messager de M. de Mayenne. D'pernon haussa les paules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi demeura froid. Continuez, dit le roi. M. de Mayenne, rduit un seul compagnon, les quatre autres ayant t tus, M. de Mayenne, rduit, dis-je, un seul compagnon, ne voulant pas se sparer de lui, igno- rant que j'tais Votre Majest, s'est fi moi et m'a recommand de porter une lettre sa sur. J'ai cette lettre, la voici; je l'offre Votre Majest, Sire, pour qu'elle en dispose comme elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, Sire; mais dsu moment o j'ai, pour rpon- dre ma conscience , la garantie de la volont royale, je fais abngation de mon honneur, il est entre bonnes mains. Ernauton, toujours genoux, tendit les tablettes au roi. Le roi les repoussa doucement de la main. 54 LES QUARANTE-CINQ Que disiez-vous donc, d'pernon? monsieur de Car- mainges est un honnte homme et un fidle serviteur. Moi, Sire, fit d'pernon, Votre Majest demande ce que je disais? Oui; n'ai-je donc pas entendu en descendent cet esca- lier prononcer le mot cachot? Mordieu tout au contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme monsieur de Carmainges, il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de rcompenses. La lettre est toujours celui qui la porte, duc, ou celui qui on la porte. D'pernon s'inclina en- grommelant. Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges. Mais, Sire, songez ce qu'elle peut renfermer, dit d'pernon. Ne jouons pas la dlicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majest. Vous porterez votre lettre, monsieur de Garmainges, reprit le roi sans rpondre son favori. Merci, Sire, dit Garmainges en se retirant. O la portez-vous? A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de le dire Votre Majest. Je m'explique mal. A quelle adresse? voulais-je dire. Est-ce l'htel de Guise, l'htel Saint-Denis ou Bel?... Un regard de d'pernon arrta le roi. Je n'ai aucune instruction particulire de M. de Mayenne ce sujet, Sire; je porterai la lettre l'htel de Guise, et l je saurai o est madame de Montpensier. Alors vous vous mettrez en qute de la duchesse? Oui, Sire. Et l'ayant trouve? Je lui rendrai mon message. C'est cela. Maintenant, monsieur de Garmainges... Et le roi regarda fixement le jeune homme. Sire? Avez-vous jur ou promis autre chose M. de Mayenne que de remettre cette lettre aux mains de sa sur? LES QUABNTE-CINQ 55 Non, Sire. Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose comme le secret sur l'endroit o tous pour- riez rencontrer la duchesse ? Non, Sire, je n'ai rien promis de pareil. Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur. Sire, je suis l'esclave de Votre Majest. Vous rendrez cette lettre madame de Montpensier, et, aussitt cette lettre rendue, vous viendrez me rejoindre Vincennes, o je serai ce soir. . Oui, Sire. Et o vous me rendrez un compte fidle o vous aurez trouv la duchesse. Sire, Votre Majest peut y compter. Sans autre explication ni confidence, entendez-vous? Sire, je le promets. Quelle imprudence! dit le duc d'Epernon. Oh! Sire! Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi. Envers vous, Sire! s'cria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai dvou. Maintenant, d'Epernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez l'instant mme pardonner ce brave servi- teur ce que vous regardiez comme un manque de dvouement, et ce que je regarde, moi, comme une preuve de loyaut. Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Epernon est un homme trop suprieur pour ne pas avoir vu au milieu de ma dsobissance ses ordres, dsobissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte et l'aime; seulement j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais comme mon devoir. Parf&ndious I dit le uc, en changeant de physionomie avec la mme mobilit qu'un homme et t ou mis un masque, voil une preuve qui vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous tes en vrit un joli garon; n'est-ce 56 LES QUARANTE-CINQ pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une belle peur. Et le duc clata de rire. Loignac tourna sur ses talons pour ne pas rpondre ; il ne se sentait pas, tout Gascon qu'il tait, la force de mentir avec la mme effronterie que son illustre chef. C'tait une preuve? dit le roi avec doute; tant mieux d'pernon, si c'tait une preuve; mais je ne vous conseille pas ces preuves-l avec tout le monde, trop de gens y succomberaient. Tant mieux ! rpta son tour Garmainges, tant mieux, monsieur le duc, si c'est une preuve; je suis sr alors des bonnes grces de Monseigneur. Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme parais- sait aussi peu dispos croire que le roi. Eh bien ! maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons. D'pernon s'inclina. Vous venez avec moi, duc? C'est--dire que j'accompagne Votre Majest cheval: c'est l'ordre qu'elle a donn, je crois? Oui. Qui tiendra l'autre portire? demanda Henri. Un serviteur dvou Votre Majest, dit d'pernon, M. de Sainte-Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton. Ernauton demeura impassible. Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline. Monsieur de Garmainges, dit le roi, qui comprit l'in- tention du duc d'pernon, vous allez faire votre commis- sion, n'est-ce pas, et revenir immdiatement Vincennes? Oui, Sire. Et Ernauton, malgr toute sa philosophie, partit assez heureux de ne point assister au triomphe qui allait si fort rjouir le cur ambitieux de Sainte-Maline. LES QUARANTE-CINQ 57 VIII LES SEPT PECHES DE MADELEINE Le roi avait jet un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de la voiture ; en consquence, aprs avoir, comme nous l'avons vu, donn toute raison Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans son car- rosse. Loignac et Sainte-Maline prirent place la portire, un seul piqueur courait en avant. Le duc tait plac seul sur le devant de la massive machine, et le roi, avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond. Parmi tous ces chiens, il avait un prfr : c'tait celui que nous lui avons vu la main dans sa loge de l'Htel de Ville, et qui avait un coussin particulier sur lequel il som- meillait doucement. A la droite du roi tait une table dont les pieds taient pris dans le plancher du carrosse ; cette table tait couverte de dessins enlumins que Sa Majest dcoupait avec une adresse merveilleuse, malgr les cahots de la voiture. C'taient, pour la plupart, des sujets de saintet. Toute- fois, comme cette poque il se faisait, l'endroit de la religion, un mlange assez tolrant des ides paennes, la mythologie n'tait pas mal reprsente dans les dessins reli- gieux du roi. Pour le moment, Henri, toujours mthodique, avait fait un choix parmi tous ces dessins, et s'occupait dcouper la vie de Madeleine la pcheresse. Le sujet prtait par lui-mme au pittoresque, et l'image 58 LES QUARANTE-CINQ nation du peintre avait encore ajout aux dispositions natu- relles du sujet : on y voyait Madeleine, belle, jeune et fte; les bains somptueux, les bals et les plaisirs de tous genres figuraient dans la collection. L'artiste avait eu l'ingnieuse ide, comme Callot devait le faire plus tard propos de sa Tentation de Saint- Antoine, l'artiste, disons-nous, avait eu l'ingnieuse ide de couvrir les caprices de son burin du manteau lgitime de l'autorit ecclsiastique : ainsi, chaque dessin, avec le titre courant des sept pchs capitaux, tait expliqu par une lgende particulire : Madeleine succombe au pch de la colre. Madeleine succombe au pch de la gourmandise. Madeleine succombe au pch de l'orgueil. Madeleine succombe au pch de la luxure. Et ainsi de suite jusqu'au septime et dernier pch capital. L'image que le roi tait occup de dcouper, quand on passa la porte Sainte-Antoine, reprsentait Madeleine suc- combant au pch de la colre. La belle pcheresse, moiti couche sur des coussins, et sans autre voile que ces magnifiques cheveux dors avec lesquels elle devait plus tard essuyer les pieds parfums du Christ; la belle pcheresse, disons-nous, faisait jeter droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on voyait les ttes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de serpents, un esclave qui avait bris un vase prcieux, tandis qu' gauche elle faisait fouetter une femme encore moins vtue qu'elle, attendu qu'elle portait son chignon retrouss, laquelle avait, en coiffant sa matresse, arrach quelques uns de ces magnifiques cheveux dont la profusion et d rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette espce. Le fond du tableau reprsentait des chiens battus pour avoir laiss passer impunment de pauvres mendiants cher- LES QUARANTE-CINQ 59 chant une aumne, et des coqs gorgs pour avoir chant trop clair et trop matin. En arrivant la Croix-Faubin, le roi avait dcoup toutes les figures de cette image, et se disposait passer celle intitule : Madeleine succombe au pch de la gourmandise. Celle-l reprsentait la belle pcheresse couche sur un de ces lits de pourpre et d'or o les anciens prenaient leurs repas : tout ce que les gastronomes romains connaissaient de plus recherch en viandes, en poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au falerne, jusqu'aux lan- goustes de Stromboli et aux grenades de Sicile, ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis que l'air tait obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de cette table bnie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en l'air, attendaient cette manne qui leur descendait du ciel. Madeleine tenait la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la topaze, un de ces verres forme singu- lire comme Ptrone en a dcrit dans le festin de Trimal- cion. Tout proccup de cette uvre importante, le roi s'tait content de lever les yeux en passant devant le prieur des Jacobins, dont la cloche sonnait vpres toute vole. Aussi, toutes les portes et toutes les fentres du susdit prieur taient-elles fermes, si bien qu'on et pu le croire inhabit, si l'on n'et entendu retentir dans l'intrieur du monument les vibrations de la cloche. Ce coup d'il donn, le roi se remit activement ses dcoupures. Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui et vu jeter un coup d'il plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui bordait la route gauche, et qui, btie au milieu d'un charmant jardin, ouvrait sa grille 60 LES QUARANTE-CINQ de fer aux lances dores sur la grande route. Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat. Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses fentres ouvertes, l'exception d'une seule, devant laquelle retombait une jalousie. Au moment o le roi passa, cette jalousie prouva un imperceptible frmissement. Le roi changea un coup d'oeil et un sourire avec d'pernon, puis se remit attaquer un autre pch capital. Celui-l, c'tait le pch de la luxure. L'artiste l'avait reprsent avec de si effrayantes couleurs, il avait stigmatis le pch avec tant de courage et de tna- cit, que nous n'en pourrons citer qu'un trait, encore ce trait est-il tout pisodique. L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effray au ciel, en cachant ses yeux de ses deux mains. Cette image, pleine de minutieux dtails, absorbait telle- ment l'attention du roi, qu'il continuait d'aller sans remar- quer certaine vanit qui se prlassait la portire gauche de son carrosse. C'tait grand dommage, car Sainte-Maline tait bien heureux et bien fier sur son cheval. Lui, si prs du roi, lui, cadet de Gascogne, porte d'en- tendre Sa Majest le roi Trs Chrtien, lorsqu'il disait son chien : Tout beau, masster Love, vous m'obsdez. Ou M. le duc d'pernon, colonel gnral de l'infanterie du royaume : Duc, voil, ce me semble, des chevaux qui vont me rompre le cou. De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte-Maline regardait l'autre portire Loi- gnac, que l'habitude des honneurs rendait indiffrent ces honneurs mmes; et alors trouvant que ce gentilhomme tait plus beau avec sa mine calme et son maintien militai- rement modeste qu'il ne pouvait l'tre, lui, avec tous ses airs de capitan, Sainte-Maline essayait de se modrer; mais LES QUARANTE-CINQ 61 bientt certaines penses rendaient sa vanit son froce panouissement. On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande : Quel est cet heureux gentilhomme qui accom- pagne le roi ? Au train dont on allait et qui ne justifiait gure les appr- hensions du roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux d'Elisabeth, chargs de pesants harnais tout ouvrs d'argent et de passementeries, empri- sonns dans des traits pareils ceux de l'arche de David, n'avanaient pas rapidement dans la direction de Vincennes. Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un avertissement d'en haut vint temprer sa joie, quelque chose de triste par-dessus tout pour lui : il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton. Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi pro- nona ce nom. Il et fallu chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au vol cette intressante nigme. Mais, comme toutes les choses vritablement intres- santes, l'nigme demeurait interrompue par un incident ou par un bruit. Le roi poussait quelque exclamation qui lui tait arrache par le chagrin d'avoir donn certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux, ou bien par une injonction de se taire, adresse avec toute la tendresse possible master Love, lequel jappait avec la prtention exagre, mais visible, de faire autant de bruit qu'un dogue. Le fait est que de Paris Vincennes le nom d'Ernauton fut prononc au moins dix fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que Sainte-Maline pt comprendre quel propos avaient eu lieu ces dix rptitions. Il se figura, on aime toujours se leurrer, qu'il ne s'agis- sait, de la part du roi, que de demander la cause de la dis- parition du jeune homme, et de la part de d'pernon, que de raconter cette cause prsume ou relle. Enfin l'on arriva Vincennes. 62 LES QUARANTE-CINQ Il restait encore au roi trois pchs dcouper. Aussi, sous le prtexte spcieux de se livrer cette grave occupa- tion, Sa Majest, peine descendue de voiture, s'enferma- t-elle dans sa chambre. Il faisait la bise la plus froide du monde; aussi Sainte- Maline commenait-il s'accommoder dans une grande chemine o il comptait se rchauffer, et dormir en se rchauffant, lorsque Loignac lui posa la main sur l'paule. Vous tes de corve aujourd'hui, lui dit-il de cette voix brve qui n'appartient qu' l'homme qui, ayant beaucoup obi, sait son tour se faire obir; vous dormirez donc un autre soir : ainsi, debout, monsieur de Sainte-Maline. Je veillerai quinze jours de suite s'il le faut, monsieur, rpondit celui-ci. Je suis fch de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant semblant de chercher autour de lui. Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous adressiez un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois. Oh ! nous ne serons pas si exigeants que cela ; tranquil- lisez-vous. Que faut-il faire, monsieur? Remonter cheval et retourner Paris. Je suis prt; j'ai mis mon cheval tout sell au rtelier. C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq. Oui, monsieur. L, vous rveillerez tout le monde, mais de telle faon qu'except les trois chefs que je vais vous dsigner, nul ne sache o l'on va ni ce qu'on va faire. J'obirai ponctuellement ces premires instructions. Voici les autres : Vous laisserez quatorze de ces mes- sieurs la porte Saint-Antoine, quinze autres moiti che- min, et vous ramnerez ici les quatorze autres. Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac ; mais quelle heure faudra-t-il sortir de Paris ? A la nuit tombante. LES QUARANTE-CINQ 63 A cheval ou pied? A cheval. Quelles armes? Toutes : dague, pe et pistolets. Cuirasss ? Cuirasss. Le reste de la consigne, monsieur ? Voici trois lettres : une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une pour vous. M. de Chalabre commandera la premire escouade, M. de Biran la seconde, vous la troi- sime. Bien, monsieur. On n'ouvrira ces trois lettres que sur le terrain, quand sonneront six heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran la Croix-Faubin, vous la porte du donjon. Faudra-t-il venir vite? De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupons cependant, ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte diffrente : monsieur de Chalabre, la porte Bourdelle; monsieur de Biran, la porte du Temple; vous, qui avez le plus de chemin faire, vous prendrez la route directe, c'est--dire la porte Saint- Antoine. Bien, monsieur. Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc. Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir. A propos, reprit Loignac, d'ici la Croix-Faubin, allez aussi vite que vous voudrez; mais de la Croix-Faubin la barrire, allez au pas. Vous avez encore deux heures avant qu'il fasse nuit; c'est plus de temps qu'il ne vous en faut. A merveille, monsieur. Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous rpte l'ordre ? 64 LES QUARANTE-CINQ C'est inutile, monsieur. Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline. Et Loignac, tranant ses perons, rentra dans les appar- tements. Quatorze dans la premire troupe, quinze dans la seconde et quinze dans la troisime, il est vident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne fait plus partie des quarante-cinq. Sainte-Maline, tout gonfl d'orgueil, fit sa commission en homme important, mais exact. Une demi-heure aprs son dpart de Vincennes, et toutes, les instructions de Loignac suivies la lettre, il franchissait la barrire. Un quart d'heure aprs, il tait au logis des quarante- cinq. La plupart de ces messieurs savouraient dj dans leurs chambres la vapeur du souper, qui fumait aux cuisines res- pectives de leurs mnagres. Ainsi, la noble Lardille de Ghavantrade avait prpar un plat de mouton aux carottes, avec force pices, c'est--dire la mode de Gascogne, plat succulent auquel, de son ct, Militor donnait quelques soins, c'est--dire quelques coups d'une fourchette de fer l'aide de laquelle il exprimentait le degr de cuisson des viandes et des lgumes. Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons-nous, exerait, pour une escouade frais communs, ses propres talents culinaires. La gamelle fonde par cet habile administrateur runissait huit associs qui mettaient chacun six sous par repas. M. de Ghalabre ne mangeait jamais ostensiblement; on et cru un tre mythologique plac par sa nature en dehors de tous les besoins. Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'tait sa mai- greur. Il regardait djeuner, dner et souper ses compagnons, Les quarante-cinq 06 Comme un chat orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui, pour apaiser sa faim, se lche les moustaches. Il est cependant juste de dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait, ayant, disait-il, les derniers morceaux la bouche, et les mor- ceaux n'taient jamais moins que perdreaux, faisans, barta- velles, mauviettes, pts de coq de bruyre et de poissons fins. Le tout avait t habilement arros profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des meilleurs crus, tels que Malaga, Chypre et Syracuse. Toute cette socit, comme on voit, disposait sa guise d l'argent de Sa Majest Henri III. Au reste, on pouvait juger du caractre de chacun d'aprs l'aspect de son petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un grs brch, sur la fentre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le got des images, sans avoir son habilet les dcouper ; d'autres enfin, en vritables cha- noines, avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la nice. M. d'pernon avait dit tout bas Loignac que les quarante- cinq n'habitant pas l'intrieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux l-dessus, et Loignac fermait les yeux. Nanmoins, lorsque la trompette avait sonn, tout c monde devenait soldat et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait cheval et se tenait prt tout. A huit heures on se couchait l'hiver, dix heures l't ; mais quinze seulement dormaient; quinze autres ne dor- maient que d'un il, et les autres ne dormaient pas du tout. Comme il n'tait que cinq heures et demie- du soir, Sainte- Maline trouva son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la terre. Mais d'un seul mot il renversa toutes les cuelles. cheval, messieurs! dit-il. t. n. uw 66 LES QUARANTE-CINQ Et laissant tout le commun des martyrs la confusion de cette manuvre, il expliqua l'ordre MM. de Biran et de Ghalabre. Les uns, tout en bouclant leur ceinturon et en agrafant leur cuirasse, entassrent quelques larges bouches humec- tes par un grand coup de vin ; les autres, dont le souper tait moins avanc, s'armrent avec rsignation. M. de Ghalabre seul, en serrant le ceinturon de son pe d'un ardillon, prtendit avoir soupe depuis plus d'une heure. On fit l'appel. Quarante -quatre seulement, y compris Sainte -Maline, rpondirent. M. Ernauton de Garmainges manque, dit M. de Gha- labre, dont c'tait le tour d'exercer les fonctions de four- rier. Une joie profonde emplit le cur de Sainte -Maline et reflua jusqu' ses lvres, qui grimacrent un sourire, chose rare chez cet homme au temprament sombre et envieux. En effet, aux yeux de Sainte-Maline, Ernauton se perdait immanquablement par cette absence sans raison, au moment d'une expdition de cette importance. Les quarante-cinq, ou plutt les quarante-quatre partirent donc, chaque peloton par la route qui lui tait indique : c'est--dire M. de Chalabre, avec treize hommes, par la porte Bourdelle ; M. de Biran, avec quatorze, par la porte du Temple; Et enfin Sainte-Maline, avec quatorze autres, par la porte Saint-Antoine. LES QUARANTE-CINQ 67 IX BEL-ESBAT Il est inutile de dire qu'Ernauton, que Sainte-Maline croyait si bien perdu, poursuivait au contraire le cours inattendu de sa fortune ascendante. Il avait d'abord calcul tout naturellement que la duchesse de Montpensier, qu'il tait charg de retrouver, devait tre l'htel de Guise, du moment o elle tait Paris. Ernauton se dirigea donc d'abord vers l'htel de Guise. Lorsque, aprs avoir frapp la grande porte, qui lui fut ouverte avec une extrme circonspection, il demanda l'hon- neur d'une entrevue avec madame la duchesse de Mont- pensier, il lui fut d'abord cruellement ri au nez. Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il devait savoir que Son Altesse habitait Soissons, et non Paris. Ernauton s'attendait cette rception, elle ne le troubla donc point. Je suis dsespr de cette absence, dit-il, j'avais une communication de la plus haute importance faire Son Altesse de la part de M. le duc de Mayenne. De la part de M. le duc de Mayenne ? fit le portier ; et qui donc vous a charg de cette communication ? M. le duc de Mayenne lui-mme. Charg ! lui, le duc ! s'cria le portier avec un tonne- ment admirablement jou ; et o cela vous a-t-il charg de cette communication ? M. le duc n'est pas plus Paris que madame la duchesse. Je le sais bien, rpondit Ernauton; mais moi aussi, je pouvais n'tre pas Paris ; moi aussi, je puis avoir ren- 6$ LES QUARANTE -CINQ contr M. le duc ailleurs qu' Paris, sur la route de Blois, par exemple. Sur la route de Blois? reprit le portier un peu plus attentif. Oui ; sur celte route, il peut m'avoir rencontr et m'avoir charg d'un message pour madame de Montpensier. Une lgre inquitude apparut sur le visage de l'inter- locuteur, lequel, comme s'il et craint qu'on ne fort sa consigne, tenait toujours la porte entre-bille. Alors, demanda-t-il, ce message?... Je l'ai. Sur vous? L, dit Ernauton en frappant sur son pourpoint. Le fidle serviteur attacha sur Ernauton un regard inves- tigateur. Vous dites que vous avez ce message sur vous? demanda-t-il. Oui, monsieur. Et que ce message est important? De la plus haute importance. Voulez-vous me le faire apercevoir seulement ! Volontiers. Et Ernauton tira de sa poitrine la lettre de M. de Mayenne. Oh ! oh ! quelle encre singulire ! fit le portier. C'est du sang, rpliqua flegmatiquement Ernauton. Le serviteur plit ces mots, et plus encore sans doute celte ide que ce sang pouvait tre celui de M. de Mayenne. En ce temps, il v avait disette d'encre, mais grande abon- dance de sang veie; il en rsultait que souvent les amants crivaient leurs matresses, et les parents leurs familles, arec le liquide le plus communment rpandu. Monsieur, dit le serviteur avec grand'hte, j'ignore si vou trouverez Paris ou dans les environs de Paris madame la. duehessa de Montpensier; mais, en tout cas, veuillez vous rendre sans retard une maison du faubourg Saint-Antoine qu'on appelle Bel-Esbat et qui appartient madame la LES QUARANTE-CINQ 69 duchesse; vous la reconnatrez, vu qu'elle est la premire main gauche en allant Yincennes, aprs le couvent des Jacobins; trs certainement vous trouverez l quelque per- sonne au service de madame la duchesse et assez avance dans son intimit pour qu'elle puisse vous dire o madame ia duchesse se trouve en ce moment. Fort bien, dit Ernauion, qui comprit que le serviteur n'en pouvait ou n'en voulait dire davantage, merci. Au faubourg Saint-Antoine, insista le serviteur : tout le monde connat et vous indiquera Bel-Esbat, quoiqu'on ignore peut-tre qu'il appartient madame de Montpensier, madame de Montpensier ayant achet celte maison depuis peu de temps, et pour se mettre en retraite. Ernauton fit un signe de tte et tourna vers le faubourg Saint-Anloine. Il n'eut aucune peine trouver, sans demander mme aucun renseignement, celte maison de Bel-Esbat, contigu au prieur des Jacobins. Il agita la clochette, la porte s'ouvrit. Entrez, lui dit-on. 11 entra, et la porte se referma derrire lui. Une fois introduit, on parut attendre qu'il pronont quelque mot d'ordre; mais, comme il se contentait de regarder autour de lui, on lui demanda ce qu'il dsirait. Je dsire parler madame la duchesse, dit le jeune homme. Et pourquoi venez-vous chercher madame la duchesse Bel-Esbat? demanda le valet. Parce que, rpliqua Ernauton, le portier de l'htel de Guise m'a renvoy ici. Madame la duchesse n'est pas plus Bel-Esbat qu' Paris, rpliqua le valet. Alors, dit Ernauton, je remettrai un moment plus propice m'acquitter envers elle de la commission dont m'a charg M. le duc de Mayenne. pour elle, pour madame la duchesse? 70 LES QUARANTE-CINQ Pour madame la duchesse. Une commission de M. le duc de Mayenne? Oui. Le valet rflchit un instant. Monsieur, dit-il, je ne puis prendre sur moi de vous rpondre; mais j'ai ici un suprieur qu'il convient que je consulte. Veuillez attendre. Que voil des gens bien servis, mordieu! dit Ernauton. Quel ordre, quelle consigne, quelle exactitude! Certes, ce sont des gens dangereux que les gens qui pensent avoir besoin de se garder ainsi. On n'entre pas chez MM. de Guise comme au Louvre, il s'en faut; aussi commenc-je croire que ce n'est pas le vrai roi de France que je sers. Et il regarda autour de lui : la cour tait dserte; mais toutes les portes des curies ouvertes, comme si l'on atten- dait quelque troupe qui n'et qu' entrer et prendre ses quartiers. Ernauton fut interrompu dans son examen par le valet qui rentra : il tait suivi d'un autre valet. Confiez-moi votre cheval, monsieur, et suivez mon camarade, dit-il; vous allez trouver quelqu'un qui pourra vous rpondre beaucoup mieux que je ne puis le faire, moi. Ernauton suivit le valet, attendit un instant dans une espce d'antichambre, et bientt aprs, sur l'ordre qu'avait t prendre le serviteur, fut introduit dans une petite salle voisine, o travaillait une broderie une femme vtue sans prtention, quoique avec une sorte d'lgance. Elle tournait le dos Ernauton. Voici le cavalier qui se prsente de la part de M. de Mayenne, madame, dit le laquais . Elle fit un mouvement. Ernauton poussa un cri de surprise. Vous, madame ! s'cria-t-il en reconnaissant la fois et son page et son inconnue de la litire sous cette troisime transformation, LES QUARANTE-CINQ 71 Vous! s"cria son tour la dame, en laissant tomber son ouvrage et en regardant Ernauton. Puis faisant un signe au laquais : Sortez, dit-elle. Vous tes de la maison de madame la duchesse de Monlpensier, madame ? demanda Ernauton avec sur- prise. Oui, ft l'inconnue; mais vous, vous, monsieur, com- ment apportez-vous ici un message de M. de Mayenne? Par une suite de circonstances que je ne pouvais pr- voir et qu'il serait trop long de vous raconter, dit Ernauton avec une circonspection extrme. Oh! vous tes discret, monsieur, continua la dame en souriant. Toutes les fois qu'il le faut, oui, madame. C'est que je ne vois point ici occasion discrtion si grande, fit l'inconnue ; car, en effet, si vous apportez relle- ment un message de la personne que vous dites... Ernauton fit un mouvement. Oh! ne nous fchons pas; si vous apportez en effet un message de la personne que vous dites, la chose est assez intressante pour qu'en souvenir de notre liaison, tout ph- mre qu'elle soit, vous nous disiez quel est ce message. La dame mit dans ces derniers mots toute la grce enjoue, caressante et sductrice que peut mettre une jolie femme dans sa requte. Madame, rpondit Ernauton, vous ne me ferez pas dire ce qife je ne sais pas, Et encore moins ce que vous ne voulez pas dire? Je ne me prononce point, madame, reprit Ernauton en sinclinant. Faites comme il vous plaira a l'gard des communica- tions verbales, monsieur. Je n'ai aucyne communication verbale faire, madame; toute ma miss \ Q remettre une lettre Son Altesse. 72 LES 0'JAftANTE-ClN(j Eh bien! alors, cette lettre? dit la dame inconnue en tendant la main. Cette lettre? reprit Ernauton. Veuillez nous la remettre. Madame, dit Ernauion, je croyais avoir eu l'honneur de vous faire connatre que cette lettre tait adresse madame la duchesse de Montpensier. Mais, la duchesse absente, reprit impatiemment la dame, c'est moi qui la reprsente ici ; vous pouvez donc... Je ne puis. Vous dfiez-vous de moi, monsieur? Je le devrais, madame, dit le jeune homme avec un regard l'expression duquel il n'y avait point se tromper, mais, malgr le mystre de votre conduite, vous m'avez inspir, je l'avoue, d'autres sentiments que ceux dont vous parlez. En vrit! s'cria la dame en rougissant quelque peu sous le regard enflamm d'Ernauton. Ernauton s'inclina. Faites-y attention, monsieur le messager, dit-elle en riant, vous me faites une dclaration d'amour. Mais oui, madame, dit Ernauton : je ne sais si je vous reverrai jamais, et, en vrit, l'occasion m'est trop prcieuse pour que je )a laisse chapper. Alors, monsieur, je comprends. Vous comprenez que je vous aime, madame? c'est chose facile comprendre, en effet. Non, je comprends comment vous tes venu ici. Ah! pardon, madame, dit Ernauton, mon tour, c'est moi qui ne comprends plus. Oui, je comprends qu'ayant le dcsir de me revoir, vous avez pris un prtexte pour vous introduire ici. Moi, madame, un prtexie! Ah! vous me jugez mal; j'ignorais que je dusse jamais vous revoir, et j'attendais tout du hasard, qui dj deux fois m'avait jet sur votre che- min ; mais prendre un prtexte, moi, jamais! Je suis un LES OUARANTE-CINQ 73 trange esprit, allez, et je ne pense pas en toute chose comme tout le monde. Oh! oh! vous tes amoureux, dites-vous, et vous auriez des scrupules sur la faon de revoir la personne que vous aimez? Voil qui est trs beau, monsieur, fit la dame avec un certain orgueil railleur; eh bien! je m'en tais doute que vous aviez des scrupules. Et quoi, madame, s'il vous plat? demanda Ernauton. L'autre jour, vous m'avez rencontre; j'tais en litire; vous m'avez reconnue, et cependant vous ne m'avez pas suivie. Prenez garde, madame, dit Ernauton, vous avouez que vous avez fait attention moi. Ah! le bel aveu vraiment! Ne nous sommes-nous pas vus dans des circonstances qui me permettent, moi surtout, de mettre la tte hors de ma portire, quand vous passez ? Mais non, nionsieur s'est loign au grand galop, aprs avoir pouss un ah! qui m'a fait tressaillir au fond de ma litire. J'tais forc de m'loigner, madame. Par vos scrupules? Non, madame, par mon devoir. Allons, allons, dit en riant la dame, je vois que vous tes un amoureux raisonnable, circonspect, et qui craignez surtout de vous compromettre. Quand vous m'auriez inspir certaines craintes, madame, rpliqua Ernauton, y aurait-il rien d'tonnant cela? Est-ce l'habitude, dites-moi, qu'une femme s'habille en homme, force les barrires et vienne voir carteler en Grve un malheureux, et cela avec forces gesticulations plus qu'incomprhensibles, dites? La dame plit lgrement, puis cacha pour ainsi dire sa pleur sous un sourire. Est-il naturel, enfin, que cette dame, aussitt qu'elle a pris cet trange plaisir, ait peur d'tre arrte et fuie comme une voleuse, elle qui est au service de madame de Montpensier, princesse puissante, quoique mal en cour? 7A LES QUARANTE-CINQ Cette fois, la dame sourit encore, mais avec une ironie plus marque. Vous avez peu de perspicacit, monsieur, malgr votre prtention tre observateur, dit-elle; car, avec un peu de sens, en vrit, tout ce qui vous parat obscur vous et t expliqu l'instant mme. N'tait-il pas bien naturel d'abord que madame la duchesse de Montpensier s'intresst au sort de M. de Salcde, ce qu'il dirait, ses rvlations fausses ou vraies, fort propres compromettre toute la maison de Lorraine? Et si cela tait naturel, monsieur, l'tait-il moins que cette princesse envoyt une personne sre, intime, dans laquelle elle pouvait avoir toute confiance pour assister l'excution, et constater de visu, comme on dit au Palais, les moindres dtails de l'affaire. Eh bien? cette personne, monsieur, c'tait moi, moi, la confidente intime de Son Altesse. Maintenant, voyons, croyez-vous que je pusse aller en Grve avec des habits de femme? Croyez-vous enfin que je pusse rester indiffrente, mainte- nant que vous connaissez ma position prs de la duchesse, aux souffrances du patient et ses vellits de rvlations ? Vous avez parfaitement raison, madame, dit Ernauton en s'inclinant, et maintenant, je vous le jure, j'admire autant votre esprit et votre logique que, tout l'heure, j'admirais votre beaut. Grand merci, monsieur. Or, prsent que nous nous connaissons l'un et l'autre, et que voil les choses bien expliques entre nous, donnez-moi la lettre, puisque la lettre existe et n'est point un simple prtexte. Impossible, madame. L'inconnue ft un effort pour ne pas s'irriter. Impossible ? rpta-t-elle. Oui, impossible, car j'ai jur M. le duc de Mayenne de ne remettre celte lettre qu' madame la duchesse de Montpensier elle-mme. Dites plutt, s'cria la dame, commenant, s'aban- LES QUARANTE-CINQ /5 donner son irritation, dites plutt que cette lettre n'existe pas ; dites que, malgr vos prtendus scrupules, cette lettre n'a t que le prtexte de votre entre ici; dites que vous vouliez me revoir, et voil tout. Eh bien ! monsieur, vous tes satisfait : non seulement vous tes entr ici, non seule- ment vous m'avez revue, mais encore vous m'avez dit que vous m'adoriez. En cela comme dans tout le reste, madame, je vous ai dit la vrit. Eh bien ! soit, vous m'adorez, vous m'avez voulu voir, vous m'avez vue, je vous ai procur un plaisir en change d'un service. Nous sommes quittes, adieu 1 Je vous obirai, madame, dit Ernauton, et puisque vous me congdiez, je me retire. Cette fois la dame s'irrita tout de bon. Oui-da! dit-elle; mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais pas, vous. Ne me semble-t-il pas ds lors que vous avez sur moi trop d'avantages? Ah! vous croyez qu'il suffit d'entrer, sous un prtexte quelconque, chez une princesse quelconque, car vous tes ici chez madame de Montpensier, monsieur, et de dire : j'ai russi dans ma per- fidie, je me retire. Monsieur, ce trait-l n'est pas d'un galant homme. Il me semble, madame, dit Ernauton, que vous qua- liiez bien durement ce qui serait tout au plus une super- cherie d'amour, si ce n'tait, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, une affaire de la plus haute importance et de la plus pure vrit. Je nglige de relever vos dures expres- sions, madame, et j'oublie absolument tout ce que j'ai pu vous dire d'affectueux et de tendre, puisque vous tes si mal dispose mon gard. Mais je ne sortirai pas d'ici sous le poids des fcheuses imputations que vous me faites subir. J'ai en effet une lettre de M. de Mayenne remettre madame de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est crite de sa main, comme vous pouvez le voir l'adresse. Ernauton tendit la lettre la dame, mais sans la quitter. 76 LES QUARANTE- CIXU L'inconnue y jeta les yeux et s'cria : Son criture! du sang! Sans rien rpondre, Ernauton remit la lettre dans sa poche, salua une dernire fois avec sa courtoisie habituelle, et ple, la mort dans le cur, il retourna vers l'entre de la salle. Cette fois on courut aprs lui, et, comme Joseph, on le saisit par son manteau. Plat-il, madame? dit-il. Par piti, monsieur, pardonnez ! s'cria la dame, par- donnez; serait-il arriv quelque accident au duc? Que je pardonne ou non, madame, dit Ernauton, c'est tout un; quant cette lettre, puisque vous ne me demandez votre pardon que pour la lire, et que madame de Montpen- sier seule la lira... Eh! malheureux insens que tu es, s'cria la duchesse avec une fureur pleine de majest, ne me reconnais-tu pas, ou plutt ne me devines-tu pas pour la matresse suprme, et vois-tu ici briller les yeux d'une servante? Je suis la duchesse de Montpensier; cette lettre, remets-la-moi. Vous tes la duchesse! s'cria Ernauton en reculant pouvant. Eh! sans doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu pas que j'ai hte de savoir ce qui est arriv mon frre? Mais, au lieu d'obir, comme s'y attendait la duchesse, le jeune homme, revenu de sa premire surprise, se croisa les bras. Comment voulez-vous que je croie vos paroles, dit-il, vous dont la bouche m'a dj menti deux fois? Ces yeux, que la duchesse avait dj invoqus l'appui de ses paroles, lancrent deux clairs mortels; mais Ernau- ton en soutint bravement la flamme. Vous doutez encore ! il vous faut des preuves quand j'affirme! s'cria la femme imprieuse en dchirant beaux ongles ses manchettes de dentelles. Oui, madame, rpondit froidement Ernauton. t S Q U A R A N T E - C I N Q 17 L'inconnue se prcipita vers un timbre qu'elle pensa bri- ser, tant fut violent le coup dont elle le frappa. La vibration retentit stridente par tous les appartements, et avant que cette vibration ft teinte un valet parut. Que veut madame? demanda le valet. L'inconnue frappa du pied avec rage. Mayneville, dit-elle, je veux Mayneville. N'est-il donc pas ici ? Si fait, madame. Eh bien ! qu'il vienne donc alors ! Le valet s'lana hors de la chambre; une minute aprs Mayneville entra prcipitamment. A vos ordres, madame, dit Mayneville. Madame! et depuis quand m'appelle-t-on simplement madame, monsieur de Mayneville? fit la duchesse exas- pre. Aux ordres de Votre Altesse, reprit Mayneville inclin et surpris jusqu' l'bahissement. C'est bien! dit Ernauton,*car j'ai l en face un gen- tilhomme, et s'il me fait un mensonge, par le ciel, au moins, je saurai qui m'en prendre ! Vous croyez donc enfin? dit la duchesse. Oui, madame, je crois, et, comme preuve, voici la lettre. Et le jeune homme, en s'inclinant, remit madame de Montpensier cette lettre si longtemps dispute. 58 LES QUARANTE-CINQ LA LETTRE D M. DE MAYENNE La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et lut avide- ment, sans mme chercher dissimuler les impressions qui se succdaient sur sa physionomie, comme des nuages sur le fond d'un ciel d'ouragan. Lorsqu'elle eut fini, elle tendit Mayneville, aussi inquiet qu'elle-mme, la lettre apporte par Ernauton; cette lettre tait ainsi conue : Ma sur, j'ai voulu moi-mme faire les affaires d'un capitaine ou d'un matre d'armes; j'ai t puni. J'ai reu un bon coup d'pe du drle que vous savez, et avec lequel je suis depuis longtemps en compte. Le pis de tout cela est qu'il m'a tu cinq hommes, desquels Boula- ron et Desnoises, c'est--dire deux de mes meilleurs; aprs quoi il s'est enfui. Il faut dire qu'il a t fort aid dans cette victoire par le porteur de la prsente, jeune homme charmant, comme vous pouvez voir; je vous le recommande, c'est la discrtion mme. Un mrite qu'il aura auprs de vous, je prsume, ma trs chre sur, c'est d'avoir empch que mon vainqueur ne me coupt la tte, lequel vainqueur en avait grande envie, m'ayant arrachj mon masque pendant que j'tais vanoui et m'ayant reconnu. Ce cavalier si discret, ma sur, je vous recommande de dcouvrir son nom et sa profession; il m'est suspect, tout en m'intressant. A toutes mes offres de service, il s'est con- LES QUARANTE-CINQ 79 tent de rpondre que le matre qu'il sert ne le laisse man- quer de rien. Je ne puis vous en dire davantage sur son compte, car je vous dis tout ce que j'en sais; il prtend ne pas me con- natre. Observez ceci. Je souffre beaucoup, mais sans danger de la vie, je crois. Envoyez-moi vite mon chirurgien je suis, comme un cheval, sur la paille. Le porteur vous dira l'endroit. Votre affectionn frre, MAYENNE. )) Cette lettre acheve, la duchesse et Mayneville se regar- drent, aussi tonns l'un que l'autre. La duchesse rompit la premire ce silence, qui et fini par tre mal interprt d'Ernauton. ^ ' A qui, demanda la duchesse, devons-nous le signal service que vous nous avez rendu, monsieur ? A un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du plus faible contre le plus fort. Voulez-vous me donner quelques dtails, monsieur ? insista madame de Montpensier. Ernauton raconta tout ce qu'il savait, et indiqua la retraite du duc. Madame de Montpensier et Mayneville l'coutrent avec un intrt facile comprendre. . Puis, lorsqu'il eut fini : A Dois-je, esprer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la besogne si bien commence et que vous vous attacherez notre maison? Ces mots, prononcs de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur aprs l'aveu qu'Ernauton avait fait la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune homme, laissant de ct tout amour-propre, rduisit Ces mots leur signification de pure curiosit. 11 voyait bien que dcliner son nom et ses qualits, c'tait ouvrir les } r eux de la duchesse sur les suites de cet vne- f Les quarante-cinq ment; il devinait bien aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une rvlation du sjour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple renseignement. Deux intrts se combattaient donc en lui : homme amou- reux, il pouvait sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre. La tentation devait tre d'autant plus forte qu'en avouant sa position prs du roi, il gagnait une norme importance dans l'esprit de la duchesse, et que ce n'tait pas une mince considration pour un jeune homme venant droit de Gas- cogne, que d'tre important pour une duchesse de Montpen- sier. Sainte-Maline n'y et pas rsist une seconde. Toutes ces rflexions afflurent l'esprit de Carmainges, et n'eurent d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est--dire un peu plus fort. C'tait beaucoup que d'tre en ce moment-l quelque chose, beaucoup pour lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet. La duchesse attendait donc sa rponse cette question qu'elle lui avait faite : tes-vous dispos vous attacher notre maison? Madame, dit Ernauton, j'ai dj eu l'honneur de dire M. de Mayenne que mon matre est un bon matre, et me dispense par la faon dont il me traite, d'en chercher un meilleur. Mon frre me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez sembl ne point le reconnatre. Comment, ne l'ayant point reconnu l-bas, vous tes-vous servi ici de son nom pour pntrer jusqu' moi? M. de Mayenne paraissait dsirer garder son incognito, madame; je n'ai pas cru devoir le reconnatre, et il y avait, en effet, un inconvnient ce que l-bas les paysans chez lesquels il est log sachent quel illustre bless ils ont donn l'hospitalit. Ici, cet inconvnient n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvait m'ouvrir une LES QUARANTK-CINQ 81 voie jusqu' vous, je l'ai invoqu. Dans ce cas, comme dans Vautre, je crois avoir agi en galant homme. Mayneville regarda la duchesse comme pour lui dire : Voil un esprit dli, madame. La duchesse comprit merveille. Elle regarda Ernauton en souriant. Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit- elle, et vous tes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit. Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire, madame, rpondit Ernauton. Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impa- tience, ce que je vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire. Peut-tre ne rflchissez-vous point assez que la reconnaissance est un lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme; que vous m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom, ou plutt qui vous tes. merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela ; mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit. 11 a raison toujours, dit la duchesse en arrtant sur Ernauton un regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait. Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et, pareil au gour- met qui se lve de table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et demanda son cong la duchesse sur cette bonne manifestation. Ainsi, monsieur, voil tout ce que vous avez me dire? demanda la duchesse. J'ai fait ma commission, rpliqua le jeune homme; il ne ne me reste donc plus qu' prsenter mes trs humbles lommages Votre Altesse. La duchesse le suivit dos yeux sans lui rendre son salut; luis, lorsque la porte se fut referiuje derrire lui ;. 82 LES QUARANTE-CINQ Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre' ce garon. Impossible, madame, rpondit celui-ci 1 , tout notre monde est sur pied; moi-mme j'attends l'vnement; c'est un mauvais jour pour faire autre chose que ce que nous avons dcid de faire. Vous avez raison, Mayneville; en vrit, je suis folle; mais plus tard... Oh l plus tard, c'est autre chose; votre aise, madame. Oui, car il m'est suspect, comme mon frre. Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave gar- on, et les braves gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur ; un tranger, un inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil. N'importe , n'importe, Mayneville ; si nous sommes obligs de l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins. Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, j'espre de surveiller personne. Allons, dcidment, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison, Mayneville, je perds la tte. Il est permis un gnral comme vous, madame, d'tre proccup la veille d'une action dcisive. C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de Vincennes la nuit. Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame, et nos hommes ne sont point encore arrivs, d'ailleurs. Tous ont bien le mot, n'est-ce pas? Tous. Ce sont des gens srs? prouvs, madame. Gomment viennent-ils? Isols, en promeneurs. Combien en attendez-vous? Cinquante ; c'est dus qu'il n'en faut : comprenez donc, LES QUARANTE-CINQ 83 outre ces cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de soldats, si toutefois ils ne valent, pas mieux. Aussitt que nos hommes seront arrivs, faites ranger vos moines sur la rGute. Ils sont dj prvenus, madame; ils intercepteront le chemin, les ntres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et n'aura qu' se refermer sur la voiture. Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la pendule. L'heure viendra, soyez tranquille. Mais nos hommes, nos hommes? Ils seront ici l'heure ; huit heures viennent de sonner peine, il n'y a point de temps perdu. Mayneville, Mayneville, mon pauvre frre me demande son chirurgien; le meilleur chirurgien, le meilleur topi- que pour la blessure de Mayenne, ce serait une mche des cheveux du Valois tonsur, et l'homme qui lui porterait ce prsent, Mayneville, cet homme-l serait sr d'tre le bienvenu. Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre cher duc dans sa retraite ; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en triomphateur. Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arr- tant sur le seuil de la porte. Lequel, madame? Nos amis sont-ils prvenus? Quels amis? Nos ligueurs. Dieu m'en prserve, madame ! Prvenir un bourgeois, c'est sonner le bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, son- gez donc qu'avant que personne en sache rien, nous avons cinquante courriers expdier; alors, le prisonnier sera en sret dans le clotre, et alors nous pourrons nous dfendre 84 LES QUARANTE-CINQ contre une arme. S'il le faut, alors, nous ne risquerons plus rien, et nous pourrons crier sur les toits du couvent : Le Valois est nous Allons, allons, vous tes un homme habile et prudent, Mayneville, et le Barnais a bien raison de vous appeler Mneligue. Je comptais bien faire un peu ce que vous venez de dire ; mais c'tait confus. Savez-vous que ma responsa- bilit est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps, femme n'aura entrepris et achev uvre pareille celle que je rve? Je le sais bien, madame, auss^ je ne vous conseille qu'en tremblant. Donc, je me rsume, reprit la duchesse avec autorit : les moines arms sous leurs robes? Ils le sont. Les gens d'pe sur la route ? Ils doivent y tre cette heure. Les bourgeois prvenus aprs l'vnement? C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lacha- pelle-Marteau, Brigard et Bussy-Leclerc sont prvenus, ceux- l, de leur ct, prviendront les autres. Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vu passer aux portires; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'vnement selon qu'il sera plus avantageux nos intrts de le raconter. Tuer ces pauvres diables! fit Mayneville; vous croyez qu'il est ncessaire qu'on les tue, madame? Loignac? voil-t-il pas une belle perte ! C'est un brave soldat. Un mchant garon de fortune ; c'est comme cet autre escogriffe qui chevauchait gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau noire. Ah! celui-l, -j'y rpugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je suis de votre avis, madame, et il possde une assez mchante mine. Vous me l'abandonnez alors, dit la duchesse en riant. LES QUARANTE-CINQ So Oh! de bon cur., madame. Grand merci, en vrit. Mon Dieu 1 madame, je ne discute pas ; ce que j'en dis, c'est toujours pour votre renomme vous et pour la mora- lit du parti que nous reprsentons. C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous tes un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est ncessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront dfendu le Valois et auront t tus en le dfendant. Vous, ce que je vous recommande, c'est ce jeune homme. Quel jeune homme ? Celui qui sort d'ici ; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas quelque espion qui nous est dpch par nos ennemis. Madame, dit Mayneville, je suis vos ordres. Il alla au balcon, entr' ouvrit les volets, passa sa tte et essaya de voir au dehors. Oh ! la sombre nuit ! dit-il. Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse ; d'autant meilleure qu'elle est plus sombre : aussi, bon courage, mon capitaine. Oui ; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est important de voir. Dieu, dont nous dfendons les intrts, voit pour nous, Mayneville. Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'tait pas aussi confiant que madame de Mntpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce genre, Mayneville se remit la fentre, et, regardant autant qu'il tait possible de le faire dans l'obscurit, demeura immobile. Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en teignant les lumires par prcaution. Non, mais j'entends marcher des chevaux. Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien. Et 1? ^ijhesse regarda si elle avait toujours sa ceinture 86 LES QUARANTE-CINQ la fameuse paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand rle dans l'histoire. XI COMMENT DOM MODESTE GORENFLOT BENIT LE ROI A SON PASSAGE DEVANT LE PRIEUR DES JACOBINS Ernauton sortit le cur assez gros, mais la conscience assez tranquille ; il avait eu ce singulier bonheur de dclarer son amour une princesse, et de faire, par la conversation importante qui lui avait immdiatement succd oublier sa dclaration, juste assez pour qu'elle ne ft pas de tort au prsent et qu'elle portt fruit pour l'avenir. Ce n'est pas tout, il avait encore eu la chance de ne pas trahir le roi, de ne pas trahir M. de Mayenne, et de ne point se trahir lui-mme. Donc il tait content, mais il dsirait encore beaucoup de choses, et parmi ces choses, un prompt retour Vincennes pour informer le roi. Puis, le roi inform, pour se coucher et songer. Songer, c'est le bonheur suprme des gens d'action, c'est le seul repos qu'ils se permettent. Aussi, peine hors la porte de Bel-Esbat, Ernauton mit-il son cheval au galop ; puis peine eut-il encore fait cent pas au galop de ce compagnon si bien prouv depuis quelques jours, qu'il se vit tout coup arrt par un obstacle que ses yeux, blouis par la lumire de Bel-Esbat, et encore mal habitus l'obscurit, n'avaient pu apercevoir et ne pou- vaient mesurer. C'tait tout simplement un gros de cavaliers qui, des deux cts de la route se renfermant sur le milieu, l'entouraient LES QUARANTE-CINQ 87 et lui mettaient sur la poitrine une demi-douzaine d'pes et autant de pistolets et de dagues. C'tait beaucoup pour un seul. Oh ! oh ! dit Ernauton, on vole sur le chemin une lieue de Paris; peste soit du pays! Le roi a un mauvais prvt; je lui donnerai le conseil de le changer. Silence, s'il vous plat, dit une voix qu'Ernauton crut reconnatre ; votre pe, vos armes, et faisons vite. Un homme prit la bride du cheval, deux autres dpouil- lrent Ernauton de ses armes. Peste ! quels habiles gens murmura Ernauton. Puis se retournant vers ceux qui l'arrtaient : Messieurs, dit-il, vous me ferez au moins la grce de m'apprendre... Eh! mais, c'est monsieur de Carmainges ! dit le dtrousseur principal,- celui-l mme qui venait de saisir l'pe du jeune homme et qui la tenait encore. Monsieur de Pincorney ! s'cria Ernauton. Oh ! fi ! le vilain mtier que vous faites l. J'ai dit silence 1 rpta la voix retentissante quelques pas, qu'on mne cet homme au dpt. Mais, monsieur de Sainte-Maline, dit Perducas de Pin- corney, cet homme que nous venons d'arrter... Eh bien ! C'est notre compagnon, M. Ernauton de Carmainges. Ernauton ici ! s'cria Sainte-Maline plissant de colre ; lui, que fait-il l? Bonsoir, messieurs, dit tranquillement Carmainges ; je ne croyais pas, je l'avoue, me trouver en si bonne compagnie. Sainte-Maline resta muet. Il parat qu'on m'arrte, continua Ernauton; car je ne prsume point que vous me dvalisiez? Diable diable ! grommela Sainte-Maline, l'vnement n'tait pas prvu. De mon ct non plus, je vous jure, dit en riant Car- mainges. 88 LES QUARANTE-CINQ C'est embarrassant; voyons; que faites-vous sur la route ? Si je vous faisais cette question, monsieur de Sainte- Maline, me rpondriez-vous ? Non. Trouvez bon alors que j'agisse comme vous agiriez. Alors vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez sur la route ? Ernauton sourit, mais ne rpondit pas. Ni o vous alliez? Mme silence. Alors, monsieur, dit Sainte-Maline, puisque vous ne vous expliquez point, je suis forc de vous traiter en homme ordinaire. Faites, monsieur; seulement, je vous prviens que vous rpondrez de ce que vous aurez fait. A M. de Loignac? A plus haut que cela. A M. d'pernon? A plus haut encore. * Eh bien, soit! j'ai ma consigne, et je vais vous envoyer Vincennes. A Vincennes? merveille! c'est l que j'allais, mon- sieur. Je suis heureux, monsieur, dit Sainte-Maline, que ce i petit voyage cadre si bien avec vos intentions. Deux hommes, le pistolet au poing, s'emparrent aussitt du prisonnier, qu'ils conduisirent deux autres hommes placs cinq cents pas des premiers. Ces deux autres en iirent autant, et de cette sorte Ernauton eut, jusque dans la cour mme du donjon, la socit de ses camarades. Dans cette cour, Carmainges aperut cinquante cavaliers dsarms, qui, l'oreille basse et la pleur au front, entours de cent cinquante chevau-lgers venus de Nogent et de Brie, dploraient leur mauvaise fortune et s'attendaient un vilain dnouement d'une entreprise si bien commence. LES QUARANTE-CINQ 80 C'taient nos quarante-cinq qui, pour leur entre en fonc- tions, avaient pris tous ces hommes, les uns par ruse, les autres de vive force ; tantt en s'unissant dix contre deux ou trois, tantt en accostant gracieusement les cavaliers qu'ils devinaient tre redoutables, et en leur prsentant brle-pourpoint le pistolet, quand les autres croyaient tout simplement rencontrer des camarades et recevoir une poli- tesse. 11 en rsultait que pas un combat n'avait t livr, pas un cri profr, et qu'en une rencontre de huit contre vingt, un chef de ligueurs qui avait port la main son poignard pour se dfendre et ouvert la bouche pour crier, avait t billonn, presque touff et escamote par les quarante-cinq avec l'agilit que met un quipage de navire faire filer un cble entre les doigts d'une chane d'hommes. Or, pareille chose et bien rjoui Ernauton s'il l'et connue, mais le jeune homme voyait et ne comprenait pas, ce qui rembrunit un peu son existence pendant dix minutes. Cependant, lorsqu'il eut reconnu tous les prisonniers aux- quels on l'agrgeait : Monsieur, dit-il Sainte-Maline, je vois que vous tiez prvenu de l'importance de ma mission, et qu'en galant compagnon vous avez eu peur pour moi d'une mauvaise rencontre, ce qui vous a dtermin prendre la peine de me faire escorter: maintenant, je puis vous le dire, vous aviez grande raison : le roi m'attend et j'ai d'importantes choses lui dire. J'ajouterai mme que comme, sans vous, je ne fusse probablement point arriv, j'aurai l'honneur de dire au roi ce que vous avez l'ait pour le bien de son service. Sainte-Maline rougit comme il avait pli; mais il comprit, en homme d'esprit qu'il tait quand quelque passion ne l'aveuglait point, qu'Ernauton disait vrai, et qu'il tait attendu. On ne plaisantait pas avec MM. de Loignac et d'pernou ; il se contenta donc de rpondre : 90 LES QUARANTE-CINQ Vous tes libre, monsieur Ernauton ; enchant d'avoir pu vous tre agrable. Ernauton s'lana hors des rangs et monta les degrs qui conduisaient la chambre du roi. Sainte-Maline l'avait suivi des yeux, et, moiti de l'esca- lier, il put voir Loignac qui accueillait M. de Carmainges et lui faisait signe de continuer sa route. Loignac de son ct descendit; il venait procder au dpouillement de la prise. Il se trouva, et ce fut Loignac qui constata ce fait, que la route, devenue libre, grce l'arrestation des cinquante hommes, serait libre jusqu'au lendemain, puisque l'heure o ces cinquante hommes devaient se trouver runis Bel- Esbat tait passe. Il n'y avait donc plus pril pour le roi revenir Paris. Loignac comptait sans le couvent des Jacobins et sans l'artillerie et la mousqueterie des bons pres. Ce dont d'pernon tait parfaitement inform, lui, par Nicolas Poulain. Aussi, quand Loignac vint dire son chef : Monsieur, les chemins sont libres. D'pernon lui rpliqua : C'est bien. L'ordre du roi est que les quarante-cinq fassent trois pelotons, un devant et un de chaque ct des portires ; peloton assez serr pour que le feu, s'il y a feu par hasard, n'atteigne pas le carrosse. Trs bien, rpondit Loignac avec l'impassibilit du sol- dat; mais, quant dire feu, comme je ne vois pas de mous- quets, je ne prvois pas de mousquetades. Aux Jacobins, monsieur, vous ferez serrer les rangs, dit d'pernon. Ce dialogue fut interrompu par le mouvement qui s'op- rait sur l'escalier. C'tait le roi qui descendait, prt partir : il tait suivi de quelques gentilshommes, parmi lesquels, avec un serre- ment de cur facile comprendre, Sainte-Maline reconnut Ernauton. LES QUARANTE-CINQ 91 Messieurs, demanda le roi, mes braves quarante-cinq sont-ils runis ? Oui, Sire, dit d'pemon en lui montrant un groupe de cavaliers qui se dessinait sous les votes. Les ordres ont t donns? Et seront suivis, Sire. Alors partons, dit Sa Majest. Loignac fit sonner le boute-selle. L'appel fait voix basse, il se trouva que les quarante- cinq taient runis, pas un ne manquait. On confia aux chevau-lgers le soin d'emprisonner les gens de Mayneville et de la duchesse, avec dfense, sous peine de mort, de leur adresser une seule parole. Le roi monta dans son carrosse et plaa son pe nue ct de lui. Monsieur d'pernon jura parfandious! et essaya galam- ment si la sienne jouait bien au fourreau. Neuf heures sonnait au donjon : on partit. Une heure aprs le dpart d"Ernauton, M. de Mayneville tait encore la fentre d'o nous l'avons vu essayer, mais vainement, de suivre la route du jeune homme dans* la nuit ; seulement, cette heure coule, il tait beaucoup moins tranquille, et surtout un peu plus enclin esprer le secours de Dieu, car il commenait croire que le secours des hommes lui manquait. Pas un de ses soldats n'avait paru : la route, silencieuse et noire, ne retentissait, des intervalles loigns, que du bruit de quelques chevaux dirigs toute bride sur Vin- cennes. ce bruit, M. de Mayneville et la duchesse essayaient de plonger leurs regards dans les tnbres pour reconnatre leurs gens, pour deviner une partie de ce qui se passait, ou savoir la cause de leur retard. Mais, ces bruits teints, tout rentrait dans le silence. Ce va-et-vient perptuel, sans aucun rsultat, avait fini par inspirer Mayneville une telle inquitude, qu'il avait fait OS LES QUARANTE-CINQ monter cheval un des gens de la duchesse, avec prdre d'aller s'informer auprs du premier peloton de cavaliers qu'il rencontrerait. Le messager n'tait point revenu. (le que voyant, l'impatiente duchesse, elle, en avait envoy un second, qui n'tait pas plus revenu que le premier. Notre officier, dit alors la duchesse, toujours dispose voir les choses en heau, notre officier aura craint de n'avoir pas assez de monde, et il garde comme renfort les gens que nous lui envoyons; c'est prudent, mais inqui- tant. Inquitant, oui, fort inquitant,- rpondit Mayneville, dont les yeux ne quittaient pas l'horizon profond et sombre. Mayneville, que peut-il donc tre arriv? Je vais monter cheval moi-mme, et nous le saurons, madame. Et Mayneville fit un mouvement pour sortir. Je vous le dfends, s'cria la duchesse en le retenant; Mayneville, qui donc resterait prs de moi? qui donc con- natrait tous nos officiers, tous nos amis, quand le moment sera venu? Non, non, demeurez, Mayneville; on se forge des apprhensions bien naturelles, quand il s'agit d'un secret de cette importance; mais, en vrit, le plan tait trop bien combin, et surtout tenu trop secret pour ne pas russir. Neuf heures, dit Mayneville, rpondant sa propre impatience, plutt qu'aux paroles de la duchesse; eh! voil les jacobins qui sortent de leur couvent et qui se rangent le long des murs de la cour; peut-tre ont-ils quelque avis particulier, eux. Silence! s'cria la duchesse en tendant la main vers l'horizon. Quoi! Silence, coutez! On commenait d'entendre au loin un roulement pareil & celui du tonnerre, LES QUARANTE-CINQ - 03 C'est la cavalerie, s'cria la duchesse, ils nous ram- nent, ils nous l'amnent! Et passant, selon son caractre emport, de l'apprhen- sion la plus cruelle la joie la plus folle, elle battit des mains en criant : Je le tiens! je le tiens! Mayneville couta encore. Oui, dit-il, oui, c'est un carrosse qui roule et des che- vaux qui galopent. Et il commanda pleine voix : Ilors les murs, mes pres, hors les murs ! Aussitt la grande grille du prieur s'ouvrit prcipitam- ment, et, dans un bel ordre, sortirent les cent moines arms, la tte desquels marchait Borrome. Ils prirent position en travers de la route. On entendit alors la voix de Gorenflot qui criait : Attendez-moi! attendez-moi donc! il est important que je sois la tte du chapitre pour recevoir dignement Sa Majest. Au balcon, sire prieur! au balcon! s'cria Borrome; vous savez bien que vous devez nous dominer tous. L'cri- ture a dit : Tu les domineras comme le cdre domine l'hy- sope! C'est vrai, dit Gorenflot, c'est vrai; j'avais oubli que j'eusse choisi ce poste; heureusement que vous tes l pour me faire souvenir, frre Borrome, heureusement! Borrome donna un ordre tout bas, et quatre frres, sous prtexte d'honneur et de crmonie, vinrent flanquer le digne prieur son balcon. Bientt la route, qui faisait un coude quelque distance du prieur, se trouva illumine d'une quantit de flambeaux, grce auxquels la duchesse et Mayneville purent voir reluire des cuirasses et briller des pes. Incapable de se modrer, elle cria : Descendez, Mayneville, et vous me l'amnerez tout li, tout escort de gardes' 94 LES QUARANTE-CINQ Oui, oui, madame, dit le gentilhomme avec distraction; mais une chose m'inquite. Laquelle? Je n'entends pas le signal convenu. A quoi bon le signal, puisqu'on le tient? Mais on ne devait l'arrter qu'ici, en face du prieur, ce me semble, insista Mayneville. Ils auront trouv plus loin l'occasion meilleure. Je ne vois pas notre officier. Je le vois, moi. O? Cette plume rouge ! Ventrebleu! madame. Quoi? Cette plume rouge!... Eh bien ! C'est M. d'pernon M. d'pernon, l'pe la main. On lui a laiss son pe? Par la mort! il commande. A nos gens? Il y a donc trahison? Eh! madame, ce ne sont pas nos gens. Vous tes fou, Mayneville. En ce moment, Loignac, la tte du premier peloton des quarante-cinq, brandissant une large pe, cria : Vive le roi ! Vive le roi! rpondirent avec leur formidable accent gascon les quaraute-cinq dans l'enthousiasme. La duchesse plit et tomba sur le rebord de la croise, comme si elle allait s'vanouir. Mayneville, sombre et rsolu, mit l'pe la main. Il ignorait si, en passant, ces hommes n'allaient pas envahir la maison. Le cortge avanait toujours comme une trombe de bruit et de lumire. Il avait atteint Bel-Esbat, il allait atteindre le prieur. Borrome fit trois 'pas en avant. Loignac poussa son che- LES QUARANTE-CINQ 95 val droit ce moine, qui semblait sous sa robe de laine lui offrir le combat. Mais Borrome, en homme de tte, vit que tout tait perdu, et prit l'instant mme son parti. Place ! place ! cria rudement Loignac, place au roi ! Borrome, qui avait tir son pe sous sa robe, remit sous sa robe son pe au fourreau. Gorenflot, lectris par les cris, par le bruit des armes, bloui par le flamboiement des torches, tendit sa dextre puissante, et, l'index et le mdium tendus, bnit le roi du haut de son balcon. Henri, qui se penchait la portire, le vit et le salua en souriant. Ce sourire, preuve authentique de la faveur dont le digne prieur des Jacobins jouissait la cour, lectrisa Gorenflot, qui entonna son tour un : Vive le roi ! avec des pou- mons capables de soulever les arceaux d'une cathdrale. Mais le reste du couvent resta muet. En effet, il attendait une toute autre solution ces deux mois de manuvres et cette prise d'armes qui en avait t la suite. Mais Borrome, en vritable retre qu'il tait, avait d'un coup d'il calcul le nombre des dfenseurs du roi, reconnu leur maintien guerrier. L'absence des partisans de la duchesse lui rvlait le sort fatal de l'entreprise : hsiter se soumettre, c'tait tout perdre. Il n'hsita plus, et au moment o le poitrail du cheval de Loignac allait le heurter, il cria : Vive le roil d'une voix presque aussi sonore que venait de le faire Gorenflot. Alors le couvent tout entier hurla : Vive le roi! en agitant ses armes. Merci, mes rvrends pres, merci 1 cria la voix stri- dente de Henri III. Puis il passa devant le couvent qui devait tre le terme de sa course, comme un tourbillon de feu, de bruit et de gloire, laissant derrire lui Bel-Esbat dans l'obscurit. Du haut de son balcon, cache par l'cusson de fer dor, 96 Les quarante-cinq derrire lequel elle tait tombe genoux, la duchesse voyait, interrogeait, dvorait chaque visage, sur lequel les torches jetaient leur flamboyante lumire. Ah! fit-elle avec un cri, en dsignant un des cavaliers de l'escorte. Voyez, voyez, Mayneville ! Le jeune homme, le messager de M. le duc de Mayenne au service du roi! s'cria celui-ci. Nous sommes perdus ! murmura la duchesse. Il faut fuir, et promptement, madame, dit Mayneville; vainqueur aujourd'hui, le Valois abusera demain de sa victoire. Nous avons t trahis! s'cria la duchesse. Ce jeune homme nous a trahis! 11 savait tout! Le roi tait dj loin : il avait disparu, avec toute son escorte, sous la porte Saint-Antoine, qui s'tait ouverte devant lui et referme derrire lui. XII COMMENT CHICOT BENIT LE ROI LOUIS XI D AVOIR INVENT LA POSTE, ET RSOLUT DE PROFITER DE CETTE INVENTION. Ctiieot, auquel nos lecteurs nous permettront de revenir, Chicot, aprs la dcouverte importante qu'il venait de faire en dnouant les cordons du masque de M. de Mayenne, Chicot n'avait pas un instant perdre pour se jeter le plus vite possible hors du retentissement de l'aventure. Entre le duc et lui c'tait dsormais, on le comprend bien, un combat mort. Bless dans sa chair, moins dou- loureusement que dans son amour-propre, Mayenne, qui maintenant aux anciens coups de fourreau joignait le rcent coup de lame, Mayenne ne pardonnerait jamais. LES QUARANTE-CINQ 97 Allons! allons! s'cria le brave Gascon, en prcipitant sa course du ct de Beaugency, c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur des chevaux de poste l'argent runi de ces trois illustres personnages qu'on appelle Henri de Valois, tiom Modeste Gorenflot et Sbastien Chicot. Habile comme il Ttait minier non seulement tous les sentiments, mais encore toutes les conditions, Chicot prit l'instant mme l'air d'un grand seigneur, comme il avait pris, dans des conditions moins prcaires, l'air d'un bon bourgeois. Aussi, jamais prince ne fut servi avec plus de zle que matre Chicot, * lorsqu'il eut vendu le cheval d'Ernauton et caus un quart d'heure avec le matre de poste. Chicot, une fois en selle, tait rsolu de ne point s'arrter qu'il ne se juget lui-mme en lieu de sret : il galopa donc aussi vite que voulurent bien le lui permettre les chevaux de trente relais. Quant lui, il semblait fait d'acier, ne parais- sant pas, au bout de soixante lieues dvores en vingt-quatre heures, prouver la moindre fatigue. Lorsque, grce cette rapidit, il eut en trois jours atteint Bordeaux, Chicot jugea qu'il lui tait parfaitement permis de reprendre quelque peu haleine. On peut penser, quand on galope ; on ne peut mme gure faire que cela. Chicot pensa donc beaucoup. Son ambassade, qui prenait de la gravit au fur et mesure qu'il s'avanait vers le terme de son voyage, son ambassade lui apparut sous un jour bien diffrent, sans que nous puissions dire prcisment sous quel jour elle lui apparut. Quel prince allait-il trouver dans cet trange Henri, que les uns croyaient un niais, les autres un lche, tous un ren- gat sans consquence? Mais son opinion lui, Chicot, n'tait pas celle de tout le monde. Depuis son sjour en Navarre, le caractre de Henri, comme la peau du camlon, qui subit le reflet de l'objet T. il. ^ 98 LES QUARANTE-CINQ sur lequel il se trouve, le caractre de Henri, touchant le sol natal, avait prouv quelques nuances. C'est que Henri avait su mettre assez d'espace entre la griffe royale et cette prcieuse peau, qu'il avait si habilement sauve de tout accroc pour ne plus redouter les atteintes. Cependant sa politique extrieure tait toujours la mme ; il s'teignait dans le bruit gnral, teignant avec lui et autour de lui quelques noms illustres que, dans le monde franais, on s'tonnait, de voir reflter leur clart sur une ple couleur de Navarre. Comme Paris, il faisait cour assidue sa femme, dont l'inflifence, deux cents lieues de Paris, semblait cependant tre devenue inutile. Bref, il vg- tait, heureux de vivre. Pour le vulgaire, c'tait sujet d'hyperboliques railleries. Pour Chicot, c'tait matire profondes rflexions. Lui, Chicot, si peu ce qu'il paraissait tre, savait natu- rellement deviner chez les autres le fond sous l'enveloppe. Henri de Navarre, pour Chicot, n'tait donc pas encore une nigme devine, mais c'tait une nigme. Savoir que Henri de Navarre tait une nigme et non pas un fait pur et simple, c'tait dj beaucoup savoir. Chicot en savait donc plus que tout le monde, en sachant, comme ce vieux sage de la Grce, qui ne savait rien. L o tout le monde se ft avanc le front haut, la parole libre, le cur sur les lvres, Chicot sentait donc qu'il fallait aller le cur serr, la parole compose, le front grim comme celui d'un acteur. Cette ncessit de "dissimulation lui fut inspire, d'abord par sa pntration naturelle, ensuite par l'aspect des lieu... qu'il parcourait. Une fois dans la limite de cette petite principaut de Navarre, pays dont la pauvret tait proverbiale en France, Chicot, son grand tonnement, cessa de voir imprime sur chaque visage, sur chaque maison, sur chaque pierre, la dent de cette misre hideuse qui rongeait les plus belles provinces de cette superbe France qu'il venait de quitter. LES QUARANTE-CINQ 99 Le bcheron qui passait le bras appuy au joug de son buf favori; la fille au jupon court et la dmarche alerte, qui portait l'eau sur sa tte la faon des chophores anti- ques; le vieillard qui chantonnait une chanson de sa jeu- nesse en branlant sa tte blanchie; l'oiseau familier qui jacassait dans sa cage en picotant la mangeoire pleine; l'en- fant bruni, aux membres maigres, mais nerveux, qui jouait sur les tas de feuilles de mas; tout parlait Chicot une langue vivante, claire, intelligible ; tout lui criait, chaque pas qu'il faisait en avant : Vois, on est heureux ici ! Parfois, au bruit des roues criant dans les chemins creux, Chicot prouvait des terreurs subites. Il se rappelait les lourdes artilleries qui dfonaient les chemins de la France. Mais au dtour du chemin, le chariot du vendangeur lui apparaissait charg de tonnes pleines et d'enfants la face rougie. Lorsque de loin un canon d'arquebuse lui faisait ouvrir l'il, derrire une haie de figuiers ou de pampres, Chicot songeait aux trois embuscades qu'il avait si heureu- sement franchies. Ce n'tait pourtant qu'un chasseur suivi de ses grands chiens, traversant la plaine giboyeuse en li- vres pour gagner la montagne giboyeuse en bartavelles et en coqs de bruyre. Quoiqu'on ft avanc dans la saison et que Chicot et laiss Paris plein de brumes et de frimas, il faisait beau, il faisait chaud. Les grands arbres qui n'avaient point encore perdu leurs feuilles, que, dans le midi, ils ne perdent jamais entirement, les grands arbres versaient, du haut de leurs dmes rougissants, une ombre bleue sur la terre crayeuse. Les horizons fins, purs et dgrads de nuances, miroitaient dans les rayons du soleil, tout diaprs de filages aux blanches maisons. Le paysan barnais, au bret inclin sur l'oreille, piquait dans les prairies ces petits chevaux de trois cus qui bon- dissent infatigables sur leurs jarrets d'acier, font vingt lieues d'une traite, et, jamais trills, jamais couverts, se secouent 400 LfcS QAftANTE-ClNQ en arrivant au but, et vont brouter dans la premire touffe de bruyre venue, leur unique, leur suffisant repas. Ventre de biche ! disait Chicot, je n'ai jamais vu la Gascogne si riche. Le Barnais vit comme un coq en pte. Puisqu'il est si heureux, il y a toute raison de croire, comme le dit son frre le roi de France, qu'il est... bon ; mais il ne l'avouera peut-tre pas, lui. En vrit, quoique traduite en latin, la lettre me gne encore; j'ai presque envie de la tra- duire en grec. Mais, bah! je n'ai jamais entendu dire que Henriot, comme l'appelait son frre Charles IX, st le latin. Je lui ferai de ma traduction latine une traduction franaise expurgata, comme on dit la Sorbonne. Et Chicot, tout en faisant ces rflexions tout bas, s'infor- mait tout haut o tait le roi. Le roi tait Nrac. D'abord on l'avait cru Pau, ce qui avait engag notre messager pousser jusqu' Mont-de- Marsan ; mais, arriv l, la topographie de la cour avait t rectifie, et Chicot avait pris gauche pour rejoindre la route de Nrac, qu'il trouva pleine de gens revenant du march de Condom. On lui apprit, Chicot, on se le rappelle, fort circonspect quand il s'agissait de rpondre aux questions des autres, Chicot tait fort questionneur, on lui apprit, disons-nous, que le roi de Navarre menait fort joyeuse vie, et qu'il ne se reposait point dans ses perptuelles transitions d'un amour l'autre. Chicot avait fait, par les chemins, l'heureuse rencontre d'un jeune prtre catholique, d'un marchand de moutons et d'un officier, qui se tenaient fort bonne compagnie depuis Mont-de-Marsan, et devisaient, avec force bombances par- tout o l'on s'arrtait. Ces gens lui parurent, par cette association toute de hasard, reprsenter merveilleusement la Navarre ^/aire, commerante et militante. Le clerc lui rcita les sonnets que l'on faisait sur les amours du roi et de la belle Fosseuse, fille de He de Montmorency, baron de Fosseux. LES QUAftANtE-CiNO 401 Voyons, voyons, dit Chicot, il faudrait pourtant nous entendre : on croit Paris que Sa Majest le roi de Navarre est folle de mademoiselle Le Rebours. Oh! dit l'officier, c'tait Pau, cela. Oui, oui, reprit le clerc, c'tait Pau. Ah! c'tait Pau? reprit le marchand qui, en sa qua- lit de simple bourgeois, paraissait le moins bien inform des trois. Comment! demanda Chicot, le roi a donc une ma- tresse par ville ? Mais cela se pourrait bien, reprit l'officier, car, ma connaissance, il tait l'amant de mademoiselle Dayelle, tan- dis que j'tais en garnison Castelnaudary. Attendez donc, attendez donc, fit Chicot : mademoi- selle Dayelle, une Grecque ? C'est cela, dit le clerc, une Cypriote. Pardon, pardon, dit le marchand enchant de placer son mot, c'est que je suis d'Agen, moi! Eh bien ? Eh bien! je puis rpondre que le roi a connu made- moiselle de Tignonville Agen. Ventre de biche! fit Chicot, quel vert-galant! Mais, pour en revenir mademoiselle Dayelle, j'ai connu la famille... Mademoiselle Dayelle tait jalouse et menaait sans cesse; elle avait un joli petit poignard recourb qu'elle posait sur sa table ouvrage, et, un jour, le roi est parti emportant le poignard, et disant qu'il ne voulait point qu'il arrivt malheur celui qui lui succderait. De sorte qu' cette heure Sa Majest est tout entire mademoiselle Le Rebours? demanda Chicot. Au contraire, au contraire, fit le prtre, ils sont brouil- ls; mademoiselle Le Rebours tait fille de prsident, et, comme telle, un peu trop forte en procdure. Elle a tant plaid contre la reine, grce aux insinuations de la reine mre, que la pauvre lille en est tombe malade. Alors la 102 LES QUARANTE-CINQ reihe Margot, qui n'est pas sotte, a pris ses avantages et elle a dcid le roi quitter Pau pour Nrac, de sorte que voil un amour coup. Alors, demanda Chicot, la nouvelle passion du roi est pour la Fosseuse? Oh ! mon Dieu, oui ; d'autant plus qu'elle est enceinte : c'est une frnsie. Mais que dit la reine? demanda Chicot. La reine ? fit l'officier. Oui, la reine. La reine met ses douleurs aux pieds du crucifix, dit le prtre. D'ailleurs, ajouta l'officier, la reine ignore toutes ces choses. Bon ! fit Chicot, la chose n'est point possible. Pourquoi cela? demanda l'officier. Parce que Nrac n'est pas une ville tellement grande, que l'on ne s'y voie d'une faon transparente. Ah! quant cela, monsieur, dit l'officier, il y a un parc, et dans ce parc des alles de plus de trois mille pas, toutes plantes de cyprs, de platanes et de sycomores magnifiques ; c'est une ombre ne pas s'y voir dix pas en plein jour. Songez un peu quand on y va la nuit. Et puis la reine est fort occupe, monsieur, dit le clerc. Bah! occupe? Oui. Et de qui, s'il vous plat? De Dieu, monsieur, rpliqua le prtre avec morgue. De Dieu ! s'cria Chicot. Pourquoi pas? Ah ! la reine est dvote ?" Trs dvote. Cependant, il n'y a pas de messe au palais, ce que j'imagine? fit Chicot. Et vous imaginez fort mal, monsieur. Pas de messe! nous prenez-vous pour des paens? Apprenez, monsieur, que LES QUARANTE-CINQ 403 si le roi va au prche avec ses gentilshommes, la reine se fait dire la messe dans une chapelle particulire. La reine? Oui, oui. La reine Marguerite ? La reine Marguerite; telles enseignes que moi, prtre indigne, j'ai touch deux cs pour avoir deux fois offici dans cette chapelle; j'y ai mme fait un fort beau sermon sur le texte : Dieu a spar le bon grain de l'ivraie . Il y a dans l'vangile : Dieu sparera ; mais j'ai suppos, moi, comme il y a fort longtemps que l'vangile est crit, j'ai suppos que la chose tait faite. Et le roi a eu connaissance de ce sermon? demanda Chicot, Il l'a entendu. Sans se fcher? Tout au contraire, il a fort applaudi. Vous me stupfiez, rpondit Chicot. Il faut ajouter, dit l'officier, qu'on ne fait pas que courir le prche ou la messe ; il y a de bons repas au ch- teau, sans compter les promenades, et je ne pense pas que nulle part en France les moustaches soient plus promenes que dans les alles de Nrac. Chicot venait d'obtenir plus de renseignements qu'il ne lui en fallait pour btir tout un plan. Il connaissait Marguerite pour l'avoir vue Paris tenir sa cour, et il savait du reste que si elle tait peu clairvoyante en affaires d'amour, c'tait lorsqu'elle avait un motif quel- conque de s'attacher un bandeau sur les yeux. Ventre de biche! dit-il, voil par ma foi des alles de cyprs et trois mille pas d'ombre qui me trottent dsagra- blement par la tte. Je m'en vais dire la vrit Nrac, moi qui vient de Paris, des gens qui ont des alles de trois mille pas et des ombres telles, que les femmes n'y voient point leurs maris se promener avec leurs matresses! Cor- biou ! on me dchiquettera ici pour m'apprendre troubler 104 LES QUARANTE-CINQ tant de promenades charmantes. Heureusement, je connais la philosophie du roi, et j'espre en elle. D'ailleurs, je suis ambassadeur; tte sacre. Allons! Et Chicot continua sa course. Il entra vers le soir Nrac, justement l'heure de ces promenades qui proccupaient si fort le roi de France et son ambassadeur. Au reste, Chicot put se convaincre de la facilit des murs royales, la faon dont il fut admis une audience. Un simple valet de pied lui ouvrit les portes d'un salon rustique dont les abords taient tout maills de fleurs; au-dessus de ce salon taient l'antichambre du roi et la chambre qu'il aimait habiter le jour, pour donner ces audiences sans consquences dont il tait si prodigue. Un officier, voir mme un page, allait le prvenir quand se prsentait un visiteur. Cet officier ou ce page courait aprs le roi jusqu' ce qu'il le trouvt, en quelque endroit qu'il ft. Le roi venait sur cette seule invitation, et recevait le requrant. Chicot fut profondment touch de cette facilit toute gracieuse. 11 jugea le roi bon, candide et tout amoureux. Ce fut bien plus encore son opinion, lorsqu'au bout d'une alle sinueuse et borde de lauriers-roses en fleurs, il vit arriver, avec un mauvais feutre sur la tte, un pourpoint feuille-morte et des bottes grises, le roi de Navarre tout panoui, un bilboquet la main. Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de l'aile, la bouche rieuse, l'il brillant d'insou- ciance et de sant. Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la bordure. Qui me veut parler? demanda-t-il son page. Sire, rpondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moiti seigneur, moiti homme de guerre. Chicot entendit ces derniers mots et s'avana timidement, C'est moi, Sire, dit-il, Les quarante-cinq 105 Bon! s'cria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en Navarre, monsieur Chicot chez nous! Ventre saint-gris ! soyez le bienvenu, cher monsieur Chicot. Mille grces. Sire. Bien vivant, grce Dieu. Je l'espre du moins, cher Sire, dit Chicot, transport d'aise. Ah! parbleu! dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de Limoux dont vous me donnerez des nou- velles. Vous me faites en vrit bien joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous l. Et il montrait un banc de gazon. Jamais, Sire, dit Chicot en se dfendant. Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis ; on ne cause bien qu'assis. Mais, Sire, le respect! Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot; et qui donc pense cela? Non, Sire, je ne suis pas fou, rpondit Chicot, je suis ambassadeur. Un lger pli se forma sur le front pur du roi ; mais il dis- parut si rapidement que Chicot, tout observateur qu'il tait, n'en reconnut mme pas la trace. Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre nave, ambassadeur de qui? Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, Sire. Ah ! c'est diffrent alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous con- duise. Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en revenant par son alle de lauriers. 406 LES QUARANTE-CINQ Quelle misre! pensa Chicot, de venir troubler cet honnte homme dans sa paix et dans son ignorance. Bast ! il sera philosophe 1 XIII COMMENT LE ROI DE NAVARRE DEVINA QUE TurCiniUS VOULAIT DIRE TURENNE ET MaVQOta MARGOT Le cabinet du roi de Navarre n'tait pas bien somptueux, comme on le prsume. Sa Majest Barnaise n'tait point riche, et du peu qu'elle avait ne faisait point de folies. Ce cabinet occupait, avec la chambre coucher de parade, toute l'aile droite du chteau; un corridor tait pris sur l'antichambre, ou chambre des gardes, et sur la chambre coucher ; ce corridor conduisait au cabinet. De cette pice spacieuse et assez convenablement meuble, quoiqu'on n'y trouvt aucune trace du luxe royal, la vue s'tendait sur des prs magnifiques situs au bord de la rivire. De grands arbres, saules et platanes, cachaient le cours de l'eau sans empcher les yeux de s'blouir de temps en temps, lorsque le fleuve sortant, comme un dieu mytholo- gique, de son feuillage, faisait resplendir au soleil de midi ses cailles d'or, ou la lune de minuit ses draperies d'ar- gent. Les fentres donnaient donc d'un ct sur ce panorama magique, termin au loin par une chane de collines, un peu brle du soleil le jour, mais qui, le soir, terminait l'horizon par des teintes violtres d'une admirable limpidit, et de l'autre ct sur la cour du chteau. claire ainsi, l'orient et l'occident, par ce double rang de fentres corres- pondantes les unes avec les autres, rouge ici, bleue l, la LES QDARANTE-CINQ 107 salle avait des aspects magnifiques, quand elle refltait avec complaisance les premiers rayons du soleil ou l'azur nacr de la lune naissante. Ces beauts naturelles proccupaient moins Chicot, il faut le dire, que la distribution de ce cabinet, demeure habituelle de Henri. Dans chaque meuble, l'intelligent ambassadeur semblait en effet chercher une lettre, et cela avec d'autant plus d'attention, que l'assemblage de ces lettres devait lui donner le mot de l'nigme qu'il cherchait depuis longtemps, et qu'il avait, plus particulirement encore, cherch tout le long de la route. Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et son sourire ternel, dans un grand fauteuil de daim clous dors, mais franges de lame ; Chicot, pour lui obir, fit rouler en face de lui un pliant, ou plutt un tabouret recouvert de mme et enrichi de pareils ornements. Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec des sourires, nous l'avons dj dit, mais en mme temps avec une atten- tion qu'un courtisan et trouve fatigante. Vous aller trouver que je suis bien curieux, cher mon- sieur Chicot, commena par dire le roi, mais c'est plus fort que moi; je vous ai regard si longtemps comme mort, que, malgr toute la joie que me cause votre rsurrection, je ne puis me faire l'ide que vous soyez vivant. Pourquoi donc avez-vous tout coup disparu de ce monde ? Eh ! Sire, fit Chicot avec sa libert habituelle, vous avez bien disparu de Vincennes, vous. Chacun s'clipse selon ses moyens, et surtout ses besoins. Vous avez toujours plus d'esprit que tout le monde, cher monsieur Chicot, dit Henri, et c'est cela surtout que je reconnais ne point parler votre ombre. Puis prenant un air srieux : Mais voyons, ajouta-t-il, voulez-vous que nous mettions l'esprit de ct et que nous parlions affaires ? Si cela ne fatigue pas trop Votre Majest, je me mets ses ordres. 108 LES QUARANTE-CINQ L'il du roi tincela. Me fatiguer ! reprit-il. Puis, d'un autre ton : Il est vrai que je me rouille ici, continua-t-il avec calme ; mais je ne suis pas fatigu tant que je n'ai rien fait. Or, aujourd'hui Henri de Navarre a, de a et de l, fort tran son corps, mais le roi n'a pas encore fait agir son esprit. Sire, j'en suis bien aise, rpondit Chicot; ambassadeur d'un roi, votre parent et votre ami, j'ai des commissions fort dlicates faire prs de Votre Majest. Parlez vite alors, car vous piquez ma curiosit. Sire... Vos lettres de crance d'abord, c'est une formalit inutile, je le sais, puisqu'il s'agit de vous; mais enfin je veux vous montrer que tout paysan barnais que nous sommes, nous savons notre devoir de roi. Sire, j'en demande pardon Votre Majest, rpondit Chicot, mais tout ce que j'avais de lettres de crance, je l'ai noy dans les rivires, jet dans le feu, parpill dans l'air. Et pourquoi cela, cher monsieur Chicot? Parce qu'on ne voyage pas, quand on se rend en Navarre charg d'une ambassade, comme on voyage pour aller acheter du drap Lyon, et que si l'on a le dangereux honneur de porter des lettres royales, on risque de ne les porter que chez les morts. C'est vrai, dit Henri avec une parfaite bonhomie, les routes ne sont pas sres, et en Navarre nous en sommes rduits, faute d'argent, nous confier la probit des manants; ils ne sont pas trs voleurs, du reste. Comment donc! s'cria Chicot, mais ce sont des agneaux, ce sont de petits anges, Sire, mais en Navarre seu- lement. Ah! ah! fit Henri. Oui, mais, hors de la Navarre, on rencontre des loups LES QUARANTE-CINQ 40*) et des vautours autour de chaque proie; j'tais une proie. Sire, de sorte que j'ai eu mes vautours et mes loups. Qui ne vous ont pas mang tout fait, au reste, je le vois avec plaisir. Ventre de biche ! Sire, ce n'est pas leur faute ! ils ont bien fait tout ce qu'ils ont pu pour cela. Mais ils m'ont trouv trop coriace, et n'ont pu entamer ma peau. Mais, Sire, laissons l, s'il vous plat, les dtails de mon voyage, qui sont choses oiseuses, et revenons-en notre lettre de crance. Mais puisque vous n'en avez pas, cher monsieur Chicot, dit Henri, il me parait fort inutile d'y revenir. C'est--dire que je n'en ai pas maintenant, mais que j'en avais une. Ah ! la bonne heure ! donnez, monsieur Chicot. Et Henri tendit la main. Voil le malheur, Sire, reprit Chicot; j'avais une lettre, comme je viens d'avoir l'honneur de le dire Votre Majest, et peu de gens l'eussent eu meilleure. Vous l'avez perdue ? Je me suis ht de l'anantir, Sire, car M. de Mayenne courait aprs moi pour me la voler. Le cousin Mayenne ? En personne. Heureusement il ne court pas bien fort. Engraisse-t-il toujours? Ventre de biche! pas en ce moment, je suppose. Et pourquoi cela? Parce qu'en courant, comprenez-vous, Sire, il a eu le malheur de me rejoindre, et, dans la rencontre, ma foi, il a attrap un bon coup d'pe. Et de la lettre ? Pas l'ombre, grce la prcaution que j'avais prise. Bravo ! vous aviez tort de ne pas vouloir me raconter votre voyage, monsieur Chicot, dites-moi cela en dtail, cela m'intresse vivement. 110 LES QUARANTE-CINQ Votre Majest est bien bonne. Seulement une chose m'inquite. Laquelle ? Si la lettre est anantie pour mons de Mayenne, elle est de mme anantie pour moi; comment donc saurai-je alors quelle chose m'crivait mon bon frre Henri, puisque sa lettre n'existe plus ? Pardon, Sire ; elle existe dans ma mmoire. Gomment cela? Avant de la dchirer, je l'ai apprise par cur. Excellente ide, monsieur Chicot, excellente, et je reconnais bien l l'esprit d'un compatriote. Vous allez me la rciter, n'est-ce pas ? Volontiers, Sire. Telle qu'elle tait, sans y rien changer? Sans y faire un seul contresens. Gomment dites-vous ? Je dis que je vais vous la dire fidlement : quoique j'ignore la langue, j'ai bonne mmoire Quelle langue ? La langue latine donc. Je ne vous comprends pas, dit Henri avec son clair regard l'adresse de Chicot. Vous parlez de langue latine, de lettre... Sans doute. Expliquez-vous ; la lettre de mon frre tait-elle donc crite en latin ? Eh ! oui, Sire. Pourquoi en latin ? Ah ! Sire, sans doute parce que le latin est une langue audacieuse, la langue qui sait tout dire, la langue avec laquelle Perse et Juvnal ont ternis la dmence et les erreurs des rois. Des rois ? Et des reines, Sire. Le sourcil du roi se plissa sur sa profonde orbite. IES QUARANTE-CIXQ 111 !e veux dire des empereurs et des impratrices, reprit Chicot, Vous savez donc le latin, vous, monsieur Chicot? reprit froidement Henri. Oui et non, Sire. Vous tes bien heureux si c'est oui, car vous avez un avantage immense sur moi, qui ne le sais pas; aussi je n'ai jamais pu me mettre srieusement la messe cause de ce diable de latin ; donc vous le savez, vous ? On m'a appris le lire, Sire,, comme aussi le grec et l'hbreu. C'est trs commode, monsieur Chicot, vous tes un livre vivant. Votre Majest vient de trouver le mot, un livre vivant. Oa imprime quelques pages dans ma mmoire, on m'exp- die o l'on veut, j'arrive, on me lit et l'on me comprend. Ou l'on ne vous comprend pas. Comment cela, Sire? Dame ! si l'on ne sait pas la langue dans laquelle vous tes imprim. Oh ! Sire, les rois savent tout. C'est ce que l'on dit au peuple, monsieur Chicot, et ce que les flatteurs disent aux rois. Alors, Sire, il est inutile que je rcite Votre Majest cette lettre que j'avais apprise par cur, puisque ni l'un ni l'autre de nous n'y comprendra rien. Est-ce que le latin n'a pas beaucoup d'analogie avec l'italien ? On assure cela, Sire. Et avec l'espagnol ? Beaucoup, ce qu'on dit. Alors* essayons; je sais un peu l'italien, mon patois gascon ressemble fort l'espagnol, peut-tre comprendrai-je le latin sans jamais l'avoir appris. Chicot s'inclina. Votre Majest ordonne donc* 412 Les QUAHANTE-ciNu C'est--dire que je vous prie, cher monsieur Chicot. Chicot dbuta par la phrase suivante, qu'il enveloppa de toutes sortes de prambules : F rater carissime, Sincerus amor quo te prosequebatur germanus noster Carolus nonus, functus nuper, colet usque regiam nos- ram et pectori meo pertinaciter adhret. Henri ne sourcilla point, mais au dernier mot il arrta Chicot du geste. Ou je me trompe fort, dit-il, ou l'on parle dans celte phrase d'amour, d'obstination et de mon frre Charles II? Je ne dirais pas non, dit Chicot ; c'est une si belle langue que le latin, que tout cela tiendrait dans une seule phrase. Poursuivez, dit le roi. Chicot continua. Le Barnais couta avec le mme flegme tous les passages o il tait question de sa femme et du vicomte de Turenne ; mais au dernier nom : Turennius ne veut-il pas dire Turenne? demanda-t-il. Je pense que oui, Sire. Et Margota, ne serait-ce pas le petit nom d'amiti que mes frres Charles IX et Henri III donnaient leur sur, ma bien-aime pouse Marguerite ? Je n'y vois rien d'impossible, rpliqua Chicot. Et il poursuivit son rcit jusqu'au bout de la dernire phrase, sans qu'une seule fois le visage du roi et chang d'expression. Enfin il s'arrta sur la proraison, dont il avait caress le style avec des ronflements si sonores, qu'on et dit un paragraphe des Verrines ou du discours pour le pote Archias. C'est fini ? demanda Henri. Oui, Sire. Eh bien ! ce doit tre superbe* LES QAltftT-CiNO 113 * N'est-ce pas, Sire. . Quel malheur que je n'en aie compris que deux mots, Turennius et Margota, et encore ! Malheur irrparable, Sire, moins que Votre Majest ne se dcide faire traduire la lettre par quelque clerc. Ohl non, dit vivement Henri, et vous-mme, monsieur Chicot, qui avez mis tant de discrtion dans votre ambassade en faisant disparatre l'autographe original, vous ne me conseillez point, n'est-ce pas, de livrer cette lettre une publicit quelconque ? Je ne dis point cela, Sire. Mais vous le pensez ? Je pense, puisque Votre Majest m'interroge, que la lettre du roi son frre, recommande moi avec tant de soin, et expdie Votre Majest par un envoy particulier, contient peut-tre et l quelque bonne chose dont Votre Majest pourrait faire son profit. Oui ; mais pour confier ces bonnes choses quelqu'un, il faudrait que j'eusse en ce quelqu'un pleine confiance. Certainement. Eh bien faites une chose, dit Henri comme illumin par une ide. Laquelle? Allez trouver ma femme Margota ; elle est savante ; rcitez-lui la lettre, et bien sr qu'elle comprendra, elle. Alors, et tout naturellement, elle me l'expliquera. Ah ! voil qui est admirable ! s'cria Chicot, et Votre Majest parle d'or. N'est-ce pas? Vas-y. J'y cours, Sire. Ne change pas un mot la lettre, surtout. Cela me serait impossible; il faudrait que je susse le latin, et je ne le sais pas : quelque barbarisme tout au plus.^ Allez-y. mon ami, allez. Chicot prit les renseignements pour trouver madame 414 LES QUARANTE-CINQ Marguerite, et quitta le roi, plus convaincu que jamais que le roi tait une nigme. XIV L ALLEE DES TROIS MILLE PAS La reine habitait l'autre aile du chteau,' divise peu prs de la mme faon que celle que venait de quitter Chicot. On entendait toujours de ce ct quelque musique, on y voyait toujours rder quelque panache. La fameuse alle des trois mille pas, dont il avait t tant question, commenait aux fentres mmes de Marguerite, et sa vue ne s'arrtait jamais que sur des objets agrables, tels que massifs de fleurs, berceaux de verdure, etc. On et dit que la pauvre princesse essayait de chasser, par le spectacle des choses gracieuses, tant d'ides lugubres qui habitaient au fond de sa pense. Un pote prigourdin (Marguerite, en province comme Paris, tait toujours l'toile des potes), un pote prigour- din avait compos un sonnet son intention. a Elle veut, disait-il, par le soin qu'elle met placer gar- nison dans son esprit, en chasser tous les tristes souvenirs. Ne au pied du trne, fille, sur et femme de roi, Mar- guerite avait en effet profondment souffert. Sa philosophie, plus fanfaronne que celle du roi de Navarre, tait moins solide parce qu'elle n'tait que factice et due l'tude, tandis que celle du roi naissait de son propre fonds. Aussi, Marguerite, toute philosophe qu'elle tait, ou plu- tt qu'elle voulait tre, avait-elle dj laiss le temps et les chagrins imprimer leurs sillons expressifs sur son visage. LES QUARANTE-CINQ 115 Elle tait nanmoins encore d'une remarquable beaut, beaut de physionomie surtout, celle qui frappe le moins chez les personnes d'un rang vulgaire, mais qui plat le plus chez les illustres, qui l'on est toujours prt accorder la suprmatie de la beaut physique. Marguerite avait le sourire joyeux et bon, l'il humide et brillant, le geste souple et caressant; Marguerite, nous l'avons dit, tait toujours une agrable crature. Femme, elle marchait comme une princesse; reine, elle avait la dmarche d'une charmante femme. Aussi elle tait idoltre Nrac, o elle importait l'l- gance, la joie, la vie, Elle, une princesse parisienne, avoir pris en patience le sjour de la province, c'tait dj une vertu dont les provin- ciaux lui savaient le plus grand gr. Sa cour ^ 'tait pas seulement une cour de gentilshommes et de dames, tout le monde l'aimait la fois, comme reine et comme femme; et, de fait, l'harmonie de ses fltes et de ses violons, comme la fume et les reliefs de ses festins, taient pour tout le monde. Elle savait faire du temps un emploi tel, que chacune de ses journes lui rapportait quelque chose, et qu'aucune d'elles n'tait perdue pour ceux qui l'entouraient. Pleine de fiel pour ses ennemis, mais patiente afin de se mieux venger; sentant instinctivement, sous l'enveloppe d'insouciance et de longanimit de Henri de Navarre, un mauvais vouloir pour elle et la conscience permanente de chacun de ses dportements ; sans parents, sans amis, Mar- guerite, s'tait habitue vivre avec de l'amour, ou, tout au moins, avec des semblants d'amour, et remplacer par la posie et le bien-tre, famille, poux, amis et le reste. Nul, except Catherine de Mdicis, nul, except Chicot, nul, except quelques ombres mlancoliques qui fussent revenues du sombre royaume de la mort, nul n'et su dire pourquoi les joues de Marguerite taient dj si ples, pour- quoi ses yeux se noyaient involontairement de tristesses 116 .KS QUARANTE-CINQ inconnues, pourquoi enfin co cur profond laissait voir son vide, jusque dans son regard autrefois si expressif. Marguerite n'avait plus de confidents. La pauvre reine n'en voulait plus, depuis que les autres avaient, pour de l'argent, vendu sa confiance et son hon- neur. Elle marchait donc seule, et cela doublait peut-tre encore aux yeux des Navarrais, sans qu'ils s'en doutassent eux-mmes, la majest de cette attitude, mieux dessine par son isolement. Du reste, ce mauvais vouloir, qu'elle sentait chez Henri, tait tout instinctif, et venait bien plutt de la propre con- science de ses torts que des faits du Barnais. Henri mnageait en elle une fille de France; il ne lui parlait qu'avec une obsquieuse politesse, ou qu'avec un gracieux abandon ; il n'avait pour elle, en toute occasion et propos de toutes choses, que les procds d un mari et d'un ami. Aussi, la cour de Nrac, comme toutes les autres cours vivant sur les relations faciles, dbordait-elle d'harmonies au moral et au physique. Telles taient les tudes et les rflexions que faisait, sur des apparences bien faibles encore, Chicot, le plus observa- teur et le plus mticuleux des hommes. Il s'tait prsent d'abord au palais, renseign par Henri, mais il n'y avait trouv personne. Marguerite, lui avait-on dit , tait au bout de cette belle alle parallle au fleuve, et il se rendait dans cette alle, qui tait la fameuse alle des trois mille pas, par celle des lauriers-roses. Lorsqu'il fut aux deux tiers de l'alle, il aperut au bout, sous un bosquet de jasmin d'Espagne, de gents et de cl- matites, un groupe chamarr de rubans, de plumes et d'pes de velours; peut-tre toute cette belle friperie tait- elle d'un got un peu us, d'une mode un peu vieillie; mais, pour Nrac, c'tait brillant, blouissant mme. Chi- LES QUARANTE-CINQ 417 rot. qui venait en droite li^ne de Paris, fut satisfait du coup d'il. Comme un page du roi prcdait Chicot, la reine, dont les yeux erraient et l avec l'ternelle inquitude des curs mlancoliques, la reine reconnut les couleurs de Navarre et l'appela. Que veux-tu, d'Aubiac? demanda-t-elle. Le jeune homme, nous aurions pu dire l'enfant, car il n'avait que douze ans peine, rougit et ploya le genou devant Marguerite. Madame, dit-il en franais, car la reine exigeait qu'en proscrivt le patois de toutes les manifestations de service ou de toutes les relations d'affaires, un gentilhomme de Paris envoy du Louvre Sa Majest le roi de Navarre, et renvoy par Sa Majest le roi de Navarre vous, dsire parler Votre Majest. Un feu subit colora le beau visage de Marguerite ; elle se tourna vivement et avec cette sensation pnible qui, toute occasion, pntre les curs longtemps froisss. Chicot tait debout et immobile vingt pas d'elle. Ses yeux subtils reconnurent au maintien et la silhouette, car le Gascon se dessinait sur le fond orang du ciel, une tournure de connaissance; elle quitta le cercle, au lieu de commander au nouveau venu d'approcher. En se retournant toutefois pour donner un adieu la compagnie, elle fit signe du bout des doigts un des plus richement vtus et des plus beaux gentilshommes. L'adieu pour tous tait rellement un adieu pour un seul. Mais comme le cavalier privilgi ne paraissait pas sans inquitude, malgr ce salut qui avait pour but de le rassu- rer, et que l'il d'une femme voit tout : Monsieur de Turenne, dit Marguerite, veuillez dire ces dames que je reviens dans un instant. Le beau gentilhomme au pourpoint blanc et bleu s'in- clina avec plus de lgret que ne l'et fait un courtisan indiffrent. 118 LES QUARANTE -CINQ La reine vint d'un pas rapide Chicot, qui avait examin toute cette scne si bien en harmonie avec les phrases de la lettre qu'il apportait, sans bouger d'une semelle. Monsieur Chicot! s'cria Marguerite tonne, en abor- dant le Gascon. Aux pieds de Votre Majest, fit Chicot, de Votre Majest toujours bonne et toujours belle, et toujours reine Nrac comme au Louvre. C'est miracle de vous voir si loin de Paris, monsieur. Pardonnez-moi, madame, car ce n'est pas le pauvre Chicot qui a eu l'ide de faire ce miracle. Je le crois bien, vous tiez mort, disait-on. Je faisais le mort. Que voulez-vous de nous, monsieur Chicot? serais-je particulirement assez heureuse pour qu'on se souvnt de la reine de Navarre en France ? Oh ! madame, dit Chicot en souriant, soyez tranquille, on n'oublie pas les reines chez nous, quand elles ont votre ge et surtout votre beaut. On est donc toujours galant Paris? Le roi de France, ajouta Chicot, sans rpondre la dernire question, crit mme ce sujet au roi de Navarre. Marguerite rougit. Il crit? demanda-t-elle. Oui, madame. Et c'est vous qui avez apport la lettre? Apport, non pas , par des raisons que le roi de Navarre vous expliquera, mais apprise par cur et rpte de souvenir. Je comprends. Cette lettre tait d'importance, et vous avez craint qu'elle ne se perdit ou qu'on ne vous la volt? Voil le vrai, madame; maintenant, que Votre Majest m'excuse, mais la lettre tait crite en latin. Oh! trs bien! s'cria la reine : vous savez que je sais le latin. Et le roi de Navarre, demanda Chicot, le sait-il? LES QUARANTE-CINQ 119 Cher monsieur Chicot, rpondit Marguerite, il est fort difficile de savoir ce que sait ou ne sait pas le roi de Navarre. Ah ! ah ! lit Chicot, heureux de voir qu'il n tait pas /e seul chercher le mot de l'nigme. S'il faut en croire les apparences, continua Marguerite, il le sait fort mal, car jamais il ne comprend, ou du moins ne semble comprendre, quand je parle en cette langue avec quelqu'un de la cour. Chicot se mordit les lvres. Ah diable ! fit-il. Lui avez-vous dit cette lettre? demanda Marguerite. C'tait lui qu'elle tait adresse. Et a-t-il paru la comprendre? Deux mots seulement. Lesquels? Turenntus et Margota. Turenntus et Margota ? Oui, ces deux mots se trouvent dans la lettre. Alors, qu'a-t-il fait? Il m'a envoy vers vous, madame. Vers moi ? Oui, en disant que cette lettre paraissait contenir des choses trop importantes pour la faire traduire par un tran- ger, et qu'il valait mieux que ce ft vous, qui tiez la plus belle des savantes et la plus savante des belles. Je vous couterai, monsieur Chicot, puisque c'est l'or- dre du roi que je vous coute Merci, madame : o plat-il Votre hajest que je parle ? ici ; non, non, chez moi, plutt : venez dans mon cabi- net, je vnus prie. Marguerite regarda profondment Chkot, qui, par piti pour (Jio peut-tre, lui avait d'avance iaiss entrevoir un coin uc a vrit. La pauvre femme sentit le besoin d'un appui, d'un der- 120 LES QUARANTE-CINO nier retour vers l'amour peut tre, avant de subir l'preuve qui la menaait. Vicomte, dit-elle M. de Turenne, votre bras, jus- qu'au chteau. Prcdez-nous, monsieur Chicot, je vous supplie. XV LE CABINET DE MARGUERIT1 Nous ne voudrions pas tre accus de ne peindre que festons et qu'astragales et de laisser se sauver peine le lecteur travers le jardin; mais tel matre, tel logis, et s'il n'a pas t inutile de peindre l'alle des trois mille pas et le cabinet de Henri, il peut tre de quelque intrt aussi de peindre le cabinet de Marguerite. Parallle celui de Henri, perc de portes de dgagement ouvertes sur des chambres et des couloirs, de fentres com- plaisantes et muettes comme les portes, fermes par des jalousies de fer serrures dont les clefs tournent sans bruit, voil pour l'extrieur du cabinet de la reine. A l'intrieur, des meubles modernes, des tapisseries d'un got la mode du jour, des tableaux, des maux, des faences, des armes de prix, des livres et des manuscrits grecs^ latins et franais, surchargeant toutes les tables, des oiseaux dans leurs volires, des chiens sur les tapis, un monde tout entier enfin, vgtaux et animaux, vivant d'une commune vie avec Marguerite. Les gens d'un esprit suprieur ou d'une vie surabondante ne peuvent marcher seuls dans l'existence ; ils accompagnent chacun de leurs sens, chacun de leurs penchants, de toute chose en harmonie avec eux, et que leur force attractive entrane dans leur tourbillon, de sorte qu'au lieu d'avoir LES QUARANTE-CINQ 121 vcu et senti comme les gens ordinaires, ils ont dcuple leurs sensations et doubl leur existence. Certainement Epicure est un hros pour l'humanit: les paens eux-mmes ne l'ont pas compris : c'tait un philo- sophe svre, mais qui, force de vouloir que rien ne ft perdu dans la somme de nos ressorts et de nos ressources, procurait, dans son inflexible conomie, des plaisirs qui- conque, agissant tout spirituellement ou tout bestialement, n'eut peru que des privations ou des douleurs. Or, on a beaucoup dclam contre picure sans le con- natre, et l'on a beaucoup lou, sans les connatre aussi, ces pieux solitaires de la Thbade qui annihilaient le beau de la nature humaine en neutralisant le laid. Tuer l'homme, c'est tuer aussi avec lui les passions, sans doute, mais enfin c'est tuer, chose que Dieu dfend de toutes ses forces et de toutes ses lois. La reine tait femme comprendre picure, en grec, d'abord, ce qui tait le moindre de ses mrites ; elle occu- pait si bien sa vie, qu'avec mille douleurs elle savait com- poser un plaisir, ce qui, en sa qualit de chrtienne, lui donnait lieu bnir plus souvent Dieu qu'un autre, qu'il s'appelt Dieu ou Thos, Jhovah ou Magog. Toute cette digression prouve clair comme le jour la ncessit o nous tions de dcrire les appartements de Marguerite. Chicot fut invit s'asseoir dans un bon et beau fauteuil de tapisserie reprsentant un Amour parpillant un nuage de fleurs ; un page, qui n'tait pas d'Aubiac, mais qui tait plus beau et plus richement vtu, offrit de nouveaux rafra- chissements au messager. Chicot n'accepta point, et se mit en devoir, quand Je vicomte de Turenne eut quitt la place, de rciter, avec une imperturbable mmoire, la lettre du roi de France et de Pologne par la grce de Dieu. Nous connaissons cette lettre, que nous avons lue en fran- ais en mme temps que Chicot; nous croyons donc de toute 122 LES QUARANTE-CINQ inutilit d'en donner la traduction latine. Chicot trans- mettait cette traduction avec l'accent le plus trange pos- sible, afin que la reine fut le plus longtemps possible la comprendre; mais si fort habile qu'il ft travestir son propre ouvrage, Marguerite le saisissait au vol et ne cachait aucunement sa fureur et son indignation. A mesure qu'il avanait dans la lettre, Chicot s'enfonait de plus en plus dans l'embarras qu'il s'tait cr ; certains passages scabreux il baissait le nez comme un confesseur embarrass de ce qu'il entend; et ce jeu de physionomie, il avait un grand avantage, car il ne voyait pas tinceler les yeux de la reine et se crisper chacun de ses nerfs aux non- ciations si positives de tous ses mfaits conjugaux. Marguerite n'ignorait pas la mchancet raffine de son frre; assez d'occasions la lui avaient prouve; elle savait aussi, car elle n'tait point femme se rien dissimuler elle-mme, elle savait quoi s'en tenir sur les prtextes qu'elle avait fournis et sur ceux qu'elle pouvait fournir encore ; aussi au fur et mesure que Chicot lisait, la balance s'tablissait-elle dans son esprit entre la colre lgi- time et la crainte raisonnable. S'indigner point, se dfier propos, viter le danger en repoussant le dommage, prouver l'injustice en profitant de l'avis, c'tait le grand travail qui se faisait dans l'esprit de Marguerite, tandis que Chicot continuait sa narration pis- tolaire. Il ne faut pas 'croire que Chicot demeurt le nez ternelle- ment baiss ; Chicot levait tantt un il, tantt l'autre, et alors il se rassurait en voyant que, sous ses sourcils demi froncs, la reine prenait tout doucement un parti. Il acheva donc avec assez de tranquillit les salutations de la lettre royale. Par la sainte communion! dit la reine, quand Chicoi eut achev, mon frre crit joliment en latin; quelle vh- mence, quel style ! Je ne l'eusse jamais cru de cette force. Chicot fit un mouvement de l'il, et ouvrit les mains en LBS QUARANTE-CINQ 423 homme qui a l'air d'approuver par politesse, mais qui ne comprend pas. Vous ne comprenez pas ? reprit la reine, qui tous les langages taient familiers, mme celui de la mimique. Je vous croyais cependant fort latiniste, monsieur. Madame, j'ai oubli; tout ce que je sais aujourd'hui, tout ce qui me reste enfin de mon ancienne science, c'est que le latin n'a pas d'article, qu'il a un vocatif, et que la tte est du genre neutre. Aht vraiment! s'cria en entrant un personnage tout hilare et tout bruyant. Chicot et la reine se retournrent d'un mme Mouvement. C'tait le roi de Navarre. Quoi! fit Henri en s'approchant, 1-. tte en latin est du genre neutre, monsieur Chicot, et pourquoi donc n'est -elle pas du genre masculin? Ah! dame ! Sire, fit Chicot, je n'en sais rien, puisque cela m'tonne comme Votre Majest. Et moi aussi, dit Margot rveuse, cela m'tonne. Ce doit tre, dit le roi, parce que c'est tantt l'homme et tantt la femme qui sont les matres, et cela selon le temprament de l'homme ou de la femme. Chicot salua. Voil certes, dit-il, la meilleure raison que je connaisse, Sire. Tant mieux, je suis enchant d'tre plus profond philo- sophe que je ne croyais. Maintenant, revenons la lettre; sachez, madame, que je brle de savoir des nouvelles de la cour de France, et voil justement que ce brave monsieur Chicot me les apporte dans une langue inconnue ; sans quoi... Sans quoi ? rpta Marguerite. Sans quoi, je me dlecterais, ventre-saint-gris ! vous savez combien j'aime les nouvelles, et surtout les nouvelles scandaleuses, comme sait si bien les raconter mon frre Henri de Valois. il'i LES gUARANTE-CINU Et Henri de Navarre s'assit en se frottant les mains. Voyons, monsieur Chicot, continua le roi, de l'air d'un homme qui s'apprte se mieux rjouir, vous avez dit cette fameuse lettre ma femme, n'est-ce pas? Oui, Sire. Eh bien ! ma mie, dites-moi un peu ce que contient cette fameuse lettre. Ne craignez-vous pas, Sire, dit Chicot, mis l'aise par cette libert dont les deux poux couronns lui donnaient l'exemple, que ce latin dans lequel est crite la missive en question ne soit d'un mauvais pronostic ? Pourquoi cela? demanda le roi. Puis se retournant vers sa femme : Eh bien, madame? demanda-t-il. Marguerite se recueillit un instant, comme si elle repre- nait une une, pour la commenter, chacune des phrases tombes de la bouche de Chicot. Noire messager a raison, Sire, dit-elle quand son exa- men fut termin et son parti pris, le latin est un mauvais pronostic. Eh quoi ! fit Henri, cette chre lettre renfermerait de vilains propos ? Prenez garde, ma mie, le roi votre frre est un clerc de premire force et de premire politesse. Mme lorsqu'il me fait insulter dans ma litire, comme cela est arriv quelques lieues de Sens, quand je suis partie de Paris pour venir vous rejoindre, Sire. Lorsqu'on a un frre de murs svres lui-mme, fit Henri de ce ton indfinissable qui tenait le milieu entre le srieux et la plaisanterie, un frre roi, un frre pointil- leux... Doit l'tre pour le vritable honneur de sa sur et de sa maison ; car enfin je ne suppose pas, Sire, que si Cathe- rine d'Albret, votre sur, occasionnait quelque scandale, vous feriez rvler ce scandale par un capitaine des gardes. Oh! moi. je suis un bourgeois patriarcal et bnin, dit nenri, je ne suis pas roi, ou, si je le suis, c'est pour rire, et, LES QCARANTE-CINQ 12S ma foi! je ris; mais la lettre, la lettre, puisque c'est moi qu'elle tait adresse, je dsire savoir ce qu'elle contient. C'est une lettre perfide, Sire. iiah ! Oh! oui, et qui contient plus de calomnies qu'il n'en faut pour brouiller, non seulement un mari avec sa femme, mais un ami avec tous ses amis. Oh ! oh ! fit Henri en se redressant et en armant son visage naturellement si franc et si ouvert d'une dfiance affecte, brouiller un mari et une femme, vous et moi, donc ! Vous et moi, Sire. Et en quoi cela, ma mie ? Chicot se sentait sur les pines, et il et donn beaucoup, quoiqu'il et trs faim, pour s'aller coucher sans souper. Le nuage va crever, murmurait-il en lui-mme, le nuage va crever ! Sire, dit la reine, je regrette fort que Votre Majest ait oubli le latin, qu'on a d lui enseigner cependant. Madame, je ne me rappelle plus qu'une chose de tout le latin que j'ai appris, c'est cette phrase : Deus et virtus terna ; singulier assemblage de masculin, de fminin et de neutre, que mon professeur n'a jamais pu expliquer que par le grec, que je comprenais encore moins que le latin. Sire, continua la reine, si vous compreniez, vous verriez dans la lettre force compliments de toute nature pour moi. Oh! trs bien, dit le roi. Optim. fit Chicot. Mais en quoi, reprit Henri, des compliments pour vous peuvent-ils nous brouiller, madame? car enfin, tant que mon frre Henri vous fera des compliments, je serai le l'avis de mon frre Henri; si l'on disait du mal de vous dans cette lettre, ah! ce serait autre chose, madame, et je com- prendrais la politique de mon frre. Ah! si l'on disait du mal de moi, vous comprendriez la politique de Henri? 126 LES QUARANTE-CINQ Oui, de Henri de Valois : il a pour nous brouiller des motifs que je connais. Attendez alors, Sire, car ces compliments ne sont qu'un exorde insinuant pour arriver des insinuations calomnieuses contre vos amis et les miens. Et aprs ces mots audacieusement jets, Marguerite atten- dit un dmenti. Chicot baissa le nez, Henri haussa les paules. Voyez, ma mie, dit-il, si, aprs tout, vous n'avez pas trop entendu le latin, et si cette intention mauvaise est bien dans la lettre de mon frre. Si doucement et si onctueusement que Henri et prononc ces mots, la reine de Navarre lui lana un regard plein de dfiance. Comprenez-moi jusqu'au bout, dit-elle, Sire. Je ne demande pas mieux, Dieu m'en est tmoin, madame, rpondit Henri. vez-vous besoin ou non de vos serviteurs, voyons? Si j'en ai besoin, ma mie? La belle question 1 Que ferais-je sans eux et rduit mes propres forces, mon Dieu! Eh bien! Sire, le roi veut dtacher de vous vos meil- leurs serviteurs. Je l'en dfie. Bravo ! Sire, murmura Chicot. Eh ! sans doute, fit Henri avec cette tonnante bonho- mie qui lui tait si particulire, que, jusqu' la fin de sa vie, chacun s'y laissa prendre, car mes serviteurs me sont, atta- chs par le cur et non par l'intrt. Je n'ai rien leur donner, moi. Vous leur donnez tout votre cur, toute votre foi, Sire, c'est le meilleur retour d'un roi ses amis. Oui, ma mie, eh bien? Eh bien, Sire, n'ayez plus foi en eux. Ventre-saint-gris! je n'en manquerai que s'ils m'y for- cent, c'est--dire s'ils dmritent. LES QUARANTE-CINQ 127 Bon, alors, fit Marguerite, on vous prouvera qu'ils dmritent, Sire ; voil tout. Ah ! ah ! fit le roi ; mais en quoi ? Chicot baissa de nouveau la tte, comme il faisait dans tous les moments scabreux. Je ne puis vous conter cela, Sire, rpondit Marguerite, sans compromettre... Et elle regarda autour d'elle. Chicot comprit qu'il gnait et se recula. Cher messager, lui dit le roi, veuillez m' attendre en mon cabinet : la reine a quelque chose de particulier me dire, quelque chose de trs utile pour mon service, ce que je vois. Marguerite resta immobile, l'exception d'un lger signe de tte que Chicot crut avoir saisi seul. Voyant donc qu'il faisait plaisir aux deux poux en s'en allant, il se leva et quitta la chambre, avec un seul salut l'adresse de tous deux. XVI COMPOSITION EN VERSION loigner ce tmoin, que Marguerite supposait plus fort en latin qu'il ne voulait l'avouer, tait dj un triomphe, ou du moins un gage de scurit pour elle; car, nous l'avons dit, Marguerite ne croyait pas Chicot si peu lettr qu'il le voulait paratre, tandis qu'avec son mari tout seul, elle pouvait donner chaque mot latin plus d'extension ou de commen- taires que tous les socialistes en us n'en donnrent jamais Plaute ou Perse, ces deux nigmes en grands vers du monde latin. 128 LES QUARANTE-CINQ Fleuri et sa femme eurent donc la satisfaction du tcte- -tte. Le roi n'avait sur le visage aucune apparence d'inqui- tude, ni aucun soupon de menace. Dcidment le roi ne savait pas le latin. Monsieur, dit Marguerite, j'attends que vous m'interro- giez. Cette lettre vous proccupe fort, ma mie, dit-il ; ne vous alarmez donc pas ainsi. Sire, c'est que cette lettre est, ou devrait tre un v- nement; un roi n'envoie pas ainsi un messager un autre roi, sans des raisons de la plus haute importance. Eh bien, alors, dit Henri, laissons l message et mes- sager, ma mie ; n'avez-vous point quelque chose comme un bal ce soir? _ Q En projet, oui, Sire, dit Marguerite tonne; mais il n'y a rien l d'extraordinaire, vous savez que presque tous les soirs nous dansons. Moi, j'ai une grande chasse pour demain, une grande chasse. Aht Oui, une battue aux loups. Chacun notre plaisir, Sire : vous aimez la chasse, moi le bal ; vous chassez, moi je danse. Oui, ma mie, fit Henri, en soupirant ; et en vrit, il n'y a pas de mal cela. Certainement, mais Votre Majest dit cela en soupirant. coutez-moi, madame. Marguerite devint tout oreilles. J'ai des inquitudes. A quel sujet, Sire? Au sujet d'un bruit qui court. D'un bruit?... Votre Majest s'inquite d'un bruit? Quoi de plus simple, ma mie, quand ce bruit peut vous causer de la peine ? A moi? LES QUARANTE-CINQ 429 Oui, VOUS. Sire, je ne vous comprends pas. N'avez-vous rien ou dire ? fit Henri du mme ton. Marguerite se mit trembler srieusement que ce ne ft une faon d'attaquer de son mari. Je suis la femme du monde la moins curieuse, Sire, dit-elle, et je n'entends jamais que ce qu'on vient corner mes oreilles. D'ailleurs, j'estime si pauvrement ce que vous appelez ces bruits, que je les entendrais peine les coutant; pl y s forte raison me bouchant les oreilles quand ils passent. C'est votre avis, alors, madame, qu'il faut mpriser tous ces bruits ? Absolument, Sire, et surtout" nous autres rois. Pourquoi nous surtout, madame*? Parce que nous autres rois, tant dans tous les discours, nous aurions vraiment trop faire, si nous nous proccupions. * Eh bien, je crois que vous avez raison, ma mie, et je vais \ous fournir une excellente occasion d'appliquer votre philosophie. Marguerite crut le moment dcisif arriv : elle rappela tout son courage, et, d'un ton assez ferme : Soit, Sire, de grand cur, dit-elle. Henri commena du ton d'un pnitent qui a quelque gros pch avouer : Vous connaissez le grand intrt que je porte ma fille Fosseuse ? Ah ! ah s'cria Marguerite, voyant qu'il ne s'agissait pas d'elle, et prenant un air de triomphe. Oui, oui, la petite Fosseuse, votre amie. Oui, madame, rpondit Henri, toujours du mme ton, oui, la petite Fosseuse. Ma dame d'honneur ? Votre dame d'honneur. Votre folie, votre amour ! Ah ! vous parlez l, ma mie, comme un de ces bruits que vous accusiez tout l'heure. T. ii. 6b 30 LES QUARANTE-CINQ C'est vrai, Sire, dit en souriant Marguerite, et je vous en demande bien humblement pardon. Ma mie, vous avez raison, bruit public ment souvent, et nous avons, nous autres rois surtout, grand besoin d'tablir ce thorme en axiome; Ventre-saint-gris! madame, je crois que je parle grec. Et Henri clata de rire. Marguerite lut une ironie dans ce rire si bruyant et surtout dans le regard si fin qui l'accompagnait. Un peu d'inquitude la reprit. Donc, Fosseuse ? dit-elle. Fosseuse est malade, ma mie; et les mdecins ne com- prennent rien sa maladie. C'est trange, Sire. Fosseuse, d'aprs le dire de Votre Majest, est toujours reste sage ; Fosseuse qui, vous entendre, aurait rsist un roi, si un roi lui et parl d'amour ; Fosseuse, cette fleur de puret, ce cristal limpide, doit laisser l'oeil de la science pntrer jusqu'au fond de ses joies et de ses douleurs 1 Hlas ! il n'en est point ainsi, dit tristement Henri. Quoi! s'cria la reine avec cette imptueuse mchan- cet que la femme la plus suprieure ne manque jamais de lancer comme un dard sur une autre femme ; quoi , Fosseuse n'est pas une fleur de puret ? Je ne dis pas cela, rpondit schement Henri, Dieu me garde d'accuser personne ! Je dis que ma fille Fosseuse est atteinte d'un mal qu'elle s'obstine dissimuler aux mde- cins. Soit; aux mdecins, mais envers vous, son confident, son pre... cela me parat bien singulier. Je n'en sais pas plus long, ma mie, rpondit Henri en reprenant son gracieux sourire, ou si j'en sais plus long, je juge propos de m'arrter l. Alors, Sire, dit Marguerite, qui croyait deviner la tournure de l'entretien qu'elle avait l'avantage et que c'tait elle d'accorder un pardon quand elle croyait avoir au LES QUARANTB-CINQ 134 contraire en solliciter un, alors, Sire, je ne sais plus ce que dsire Votre Majest, et j'attends qu'elle s'explique. Eh bien, puisque vous attendez, ma mie, je vais tout vous conter. Marguerite fit un mouvement indiquant qu'elle tait prte tout entendre. Il faudrait... continua Henri, mais c'est beaucoup exiger de vous, ma mie... Dites toujours, Sire. 11 faudrait que vous eussiez l'obligeance de vous trans- porter auprs de ma fille Fosseuse. Moi, rendre une visite cette fille que l'on dit avoir l'honneur d'tre votre matresse, honneur que vous ne dclinez pas? Allons, allons, doucement, ma mie, dit le roi. Sur ma parole, vous feriez scandale avec ces exclamations, et je ne sais vraiment pas si le scandale que vous feriez ne rjouirait point la cour de France, car, dans cette lettre du roi mon beau-frre, que Chicot m'a rcite, il y avait Quotidi scan- dalum, c'est--dire, pour un triste humaniste comme moi, quotidiennement scandale. Marguerite fit un mouvement. On n'a pas besoin de savoir le latin pour cela, continua Henri, c'est presque du franais. Mais, Sire, qui s'appliqueraient ces paroles? demanda Marguerite. Ah! voil ce que je n'ai pu comprendre. Mais vous qui savez le latin, vous m'aiderez quand nous en serons l, ma mie. Marguerite rougit jusqu'aux oreilles, tandis que, la tte baisse, la main en l'air, Henri avait l'air de chercher nave- ment quelle personne de sa cour le quotidi scandalum pouvait s'appliquer. C'est bien, monsieur, dit la reine, vous voulez, au nom de la concorde, me pousser une dmarche humiliante ; au nom de la concorde, j'obirai. 432 LES QUARANTE-CINQ Marci, ma mie, dit Henri, merci. Mais cette visite, monsieur, quel sera son but ? Il est tout simple, madame. Encore faut-il qu'on me le dise, puisque je suis assez nave pour ne point le deviner. Eh bien, vous trouverez Fosseuse au milieu des filles d'honneur, couchant dans leur chambre. Ces sortes de femelles, vous Je savez, sont si curieuses et si indiscrtes qu'on ne sait quelle extrmit Fosseuse va tre rduite. Mais elle craint donc quelque chose? s'cria Marguerite, avec un redoublement de colre et de haine ; elle veut donc se cacher ? Je ne sais, dit Henri. Ce que je sais, c'est qu'elle a besoin de quitter la chambre des filles d'honneur. Si elle veut se cacher, qu'elle ne compte pas sur moi. Je puis fermer les yeux sur certaines choses, mais jamais je n'en serai complice. Et Marguerite attendit l'effet de son ultimatum. Mais Henri semblait n'avoir rien entendu; il avait laiss retomber sa tte et avait repris cette attitude pensive qui avait frapp Marguerite un instant auparavant. Margota, murmura-t-il, Margota cum Turennio. Voil les deux mots que je cherchais, madame. Margota cum Turennio. Marguerite, cette fois, devint cramoisie. Des calomnies ! Sire, s'cria-t-elle, allez-vous me rpter des calomnies ! Quelles calomnies ? fit Henri le plus naturellement du monde; est-ce que vous comprenez l des calomnies, madame? C'est un passage de la lettre de mon frre qui me revient : Margota cum Turennio conveniunt in caslello nomine Loignac. Dcidment il faudra que je me fasse tra- duire cette lettre par un clerc. Voyons, cessons ce jeu, Sire, reprit Marguerite toute frissonnante, et dites-moi nettement ce que vous attendez de moi. LES QUARANTE-CINQ 133 Eh bien, je dsirerais, ma mie, que vous sparassiez osseuse d'avec les filles, et que l'ayant mise dans une ! chambre seule, vous ne lui envoyassiez qu'un seul mdecin, un mdecin discret, le vtre, par exemple. Oh! je vois ce que c'est I s'cria la reine. Fosseuse, qui prnait sa vertu, Fosseuse, qui talait une menteuse virginit, Fosseuse est grosse et prte d'accoucher. Je ne dis pas cela, ma mie, fit Henri, je ne dis pas cela : c'est vous qui l'affirmez. C'est cela, monsieur, c'est cela ! s'cria Marguerite ; votre ton insinuant, votre fausse humilit me le prou- vent. Mais il est de ces sacrifices, ft-on roi, qu'on ne demande point sa femme. Dfaites vous-mme les torts de mademoiselle de Fosseuse, Sire ; vous tes son complice, cela vous regarde : au coupable la peine, et non l'inno- cent. Au coupable, bon ! voil que vous me rappelez encore les termes de cette affreuse lettre. Et comment cela? Oui, coupable se dit nocens, n'est-ce pas? Oui, monsieur, nocens. . Eh bien ! il y a dans la lettre : Margota cum Turennio, ambo nocentes, conveniunt in castello nomine Loignac. Mon Dieu que je regrette de ne pas avoir l'esprit aussi orn que j'ai la mmoire sre ! Ambo nocentes, rpta tout bas Marguerite, plus ple que son col de dentelles gaudronnes ; il a compris, il a compris. Margota cum Turennio, ambo nocentes. Que diable a voulu dire mon frre par ambo ? poursuivit impitoyablement Henri de Navarre. Ventre-saint-gris! ma mie, c'est bien tonnant que, sachant le latin comme vous le savez, vous ne m'ayez point encore donn l'explication de cette phrase qui me proccupe. Sire, j'ai eu l'honneur de vous dire dj... Eh! pardieu ! interrompit le roi, voici justement 134 LES QUARANTE-CINQ Turennius qui se promne sous vos fentres et qui regarde en l'air, comme s'il vous attendait, le pauvre garon. Je vais lui faire signe de monter ; il est fort savant, lui, il me dira ce que je veux savoir. Sire I Sire ! s'cria Marguerite en se soulevant sur soi fauteuil et en joignant les deux mains, Sire, soyez plus grand que tous les brouillons et tous les calomniateurs de France. Eh t ma mie, on n'est pas plus indulgent en Navarre qu'en France, ce me semble, et tout, l'heure vous-mme... tiez fort svre l'gard de cette pauvre Fosseuse. Svre, moi ! s'cria Marguerite. Dame! j'en appelle vos souvenirs; ici, cependant, nous devrions tre indulgents, madame; nous menons si douce vie, vous dans les bals que vous aimez, moi dans les chasses que j'aime... Oui, oui, Sire, dit Marguerite, vous avez raison, soyons Oh! j'tais bien sr de votre cur, ma mie. C'est que vous me connaissez, Sire. Oui. Vous allez donc voir Fosseuse, n'est-ce pas ? Oui, Sire. La sparer des autres filles ? Oui, Sire. Lui donner votre mdecin vous ? Oui, Sire. Et pas de garde. Les mdecins sont discrets par tat, les gardes sont bavardes par habitude. C'est vrai, Sire. Et si par malheur ce qu'on dit tait vrai, et que relle- ment la pauvre fille et t faible et et succomb... Henri leva les yeux au ciel. Ce qui est possible, continua- t-il. La femme est chose fragile, res fragilis mulier, comme dit l'vangile. Eh bien ! Sire, je suis femme, et sais l'indulgence que je dois avoir pour les autres femmes. LES QUARANTE-CINQ 135 Ah ! vous savez toutes choses, ma mie ; vous tes, en vrit, un modle de perfection et... Et? Et je vous baise les mains. Mais croyez bien, Sire, reprit Marguerite, que c'est pour l'amour de vous seul que je fais un pareil sacrifice. Oh! ohl dit Henri, je vous connais bien, madame, et mon frre de France aussi, lui qui dit tant de bien de vous dans cette lettre, et qui ajoute : Fiat sanum exemplum sta- tim, atque res certior eveniet. Ce bon exemple, sans doute, ma mie, c'est celui que vous donnez. Et Henri baisa la main moiti glace de Marguerite. Puis, s'arrtant sur le seuil de la porte : Mille tendresses de ma part Fosseuse, madame, dit-il; occupez-vous d'elle comme vous m'avez promis de le faire; moi, je pars pour la chasse; peut-tre ne vous reverrai-je qu'au retour, peut-tre mme jamais... ces loups sont de mauvaises btes; venez que je vous embrasse, ma mie. Il embrassa presque affectueusement Marguerite, et sor- tit, la laissant stupfaite de tout ce qu'elle venait d'en- tendre. XVII L AMBASSADEUR D ESPAGNE Le roi rejoignit Chicot dans son cabinet. Chicot tait encore tout agit des craintes de l'explica- tion. Eh bien ? Chicot, fit Henri. Eh bien ! Sire, rpondit Chicot. Tu ne sais pas ce que la reine prtend ? 136 LES QUARANTE-CINQ Non. Elle prtend que ton maudit latin va troubler tout notre mnage. Eh! Sire, s'cria Chicot, pour Dieu, oublions-le, ce latin, et tout sera dit. Il n'en est pas d'un morceau de latin dclam comme d'un morceau de latin crit, le vent emporte l'un, le feu ne peut pas quelquefois russir dvorer l'autre. Moi, dit Henri, je n'y pense plus, ou le diable m'em- porte. A la bonne heure ! J'ai bien autre chose faire, ma foi, que de penser cela. Votre Majest prfre se divertir, hein! Oui, mon fils, dit Henri, assez mcontent du ton avec lequel Chicot avait prononc ce peu de paroles; oui, Ma Majest aime mieux se divertir. Pardon, mais je gne peut-tre Votre Majest ? Eh! mon fils, reprit Henri en haussant les paules, je t'ai dj dit que ce n'tait pas ici comme au Louvre. Ici l'on fait au grand jour tout amour, toute guerre, toute politique. Le regard du roi tait si doux, son sourire si caressant, que Chicot se sentit tout enhardi. Guerre et politique moins qu'amour, n'est-ce pas, Sire ? dit-il. Ma foi, oui, mon cher ami, je l'avoue : ce pays est si beau, ces vins du Languedoc si savoureux, ces femmes de Navarre si belles l Eh! Sire, reprit Chicot, vous oubliez la reine, ce me semble; les Navarraises sont-elles plus belles et plus accortes qu'elle, par hasard? En ce cas, j'en fais mon com- pliment aux Navarraises. Ventre-saint-gris ! tu as raison, Chicot, et moi qui oubliais que tu es ambassadeur, que tu reprsentes le roi Henri III, que le roi Henri III est frre de madame Margue- LES QUARANTE-CINQ 137 rite, et que par consquent devant toi, par convenance, je dois mettre madame Marguerite au-dessus de toutes les femmes! Mais il faut excuser mon imprudence, Chicot; je ne suis point habitu aux ambassadeurs, mon fils. En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et d'Aubiac annona d'une voix haute : Monsieur l'ambassadeur d'Espagne. Chicot fit sur son fauteuil un bond qui arracha un sourire au roi. Ma foi, dit Henri, voil un dmenti auquel je ne m'at- tendais pas. L'ambassadeur d'Espagne! Et que diable vient- il faire ici ? Oui, rpta Chicot, que diable vient-il faire ici? Nous allons le savoir, dit Henri ; peut-tre notre voisin l'Espagnol a-t-il quelque dml de frontire discuter avec moi. Je me retire, fit Chicot humblement. C'est sans doute un vritable ambassadeur que vous envoie S. M. Philippe II tandis que moi... L'ambassadeur de France cder le terrain l'Espagnol, et cela en Navarre! Ventre-saint-gris! cela ne sera point; ouvre ce cabinet de livres, Chicot, et t'y installe. Mais de l j'entendrai tout malgr moi, Sire. Et tu entendras, morbleu! que m'importe? je n*ai rien cacher, moi. A propos, vous n'avez plus rien me dire de la part du roi votre matre , monsieur l'ambas- sadeur? Non, Sire, plus rien absolument. C'est cela, tu n'as plus qu' voir et entendre alors, comme font tous les ambassadeurs de la terre; tu seras donc merveille dans ce cabinet pour faire ta charge. Vois de tous tes yeux et entends de toutes tes oreilles, mon cher Chicot. Puis il ajouta : D'Aubiac, dis mon capitaine des gardes d'introduire M. l'ambassadeur d'Espagne. 138 LES QUARANTE-CINQ Chicot, en entendant cet ordre, se hta d'entrer dans le cabinet des livres, dont il ferma soigneusement la tapisserie personnages. Un pas lent et compass retentit sur le parquet sonore : c'tait celui de l'ambassadeur de S. M. Philippe II. Lorsque les prliminaires consacrs aux dtails d'tiquette furent achevs et que Chicot eut pu se convaincre, du fond de sa cachette, que le Barnais s'entendait fort bien donner audience : Puis-je parler librement Votre Majest? demanda l'envoy dans la langue espagnole, que tout Gascon ou Bar- nais peut comprendre comme celle de son pays, cause des analogies ternelles. Vous pouvez parler, monsieur, rpondit le Barnais. Chicot ouvrit deux larges oreilles. L'intrt tait grand pour lui. Sire, dit l'ambassadeur, j'apporte la rponse de S. M. Catholique. Bon ! fit Chicot, s'il apporte la rponse, c'est qu'il y a eu demande. Touchant quel sujet? demanda Henri. Touchant vos ouvertures du mois dernier, Sire. Ma foi, je suis trs oublieux, dit Henri. Veuillez me rappeler quelles taient ces ouvertures, je vous prie, mon- sieur l'ambassadeur. Mais propos des envahissements des princes lorrains en France. Oui, et particulirement propos de ceux de mon compre de Guise. Fort bien! Je me souviens maintenant; continuez, monsieur, continuez. Sire, reprit l'Espagnol, le roi mon matre, bien que sollicit de signer un trait d'alliance avec la Lorraine, a regard une alliance avec la Navarre comme plus loyale, et, tranchons le mot, comme plus avantageuse. Oui, tranchons le mot, dit Henri. Je serai franc avec Votre Majest, Sire, car je connais LES QUARANTE-CINQ 13& les intentions du roi mon matre l'gard de Votre Majest. Et moi, puis-je les connatre? Sire, le roi mon matre n'a rien refuser la Navarre. Chicot colla son oreille la tapisserie, tout en se mordant le bout du doigt pour s'assurer qu'il ne dormait pas. Si l'on n'a rien me refuser, dit Henri, voyons ce que je puis demander. Tout ce qu'il plaira Votre Majest, Sire. Diable 1 Qu'elle parle donc ouvertement et franchement. Ventre-saint-gris! tout, c'est embarrassant 1 Sa Majest le roi d'Espagne veut mettre son nouvel alli l'aise ; la proposition que je vais faire Votre Majest en tmoignera. J'coute, dit Henri. Le roi de France traite la reine de Navarre en enne- mie jure; il la rpudie pour sur, du moment o il la couvre d'opprobre, cela est constant. Les injures du roi de France et je demande pardon Votre Majest d'aborder ce sujet si dlicat... Abordez, abordez. Les injures du roi de France sont publiques; la noto- rit les consacre. Henri fit un mouvement de dngation. Il y a notorit, continua l'Espagnol , puisque nous sommes instruits; je me rpte donc, Sire : le roi de France rpudie madame Marguerite pour sa sur, puisqu'il tend la dshonorer en faisant arrter publiquement sa litire, en la faisant fouiller par un capitaine de ses gardes. Eh bienl monsieur l'ambassadeur, o voulez-vous en venir? Rien de plus facile, en consquence, Votre Majest, de rpudier pour femme celle que son frre rpudie pour sur. Henri regarda vers la tapisserie, derrire laquelle Chicot, 140 LES QUARANTE-CINO. l'il effar, attendait, tout palpitant, le rsultat d'un si pompeux dbut. La reine rpudie, continua l'ambassadeur, l'alliance entre le roi de Navarre et le roi d'Espagne... Henri salua. Cette alliance, continua l'ambassadeur, est toute con- clue, et voici comment : le roi d'Espagne donne l'infante sa fille, au roi de Navarre, et Sa Majest elle-mme pouse madame Catherine de Navarre, sur de Votre Majest. Un frisson d'orgueil parcourut tout le corps du Barnais, un frisson d'pouvante tout le corps de Chicot : l'un voyait surgir l'horizon sa fortune, radieuse comme le soleil levant; l'autre voyait descendre et mourir le sceptre et la fortune des Valois. L'Espagnol, impassible et glac, ne voyait rien, lui, que les instructions de son matre. Il se fit, pendant un instant, un silence profond; puis, aprs cet instant, le roi de Navarre reprit : La proposition, monsieur, est magnifique, et me comble d'honneur. Sa Majest, se hta de dire le ngociateur orgueilleux qui comptait sur une acceptation d'enthousiasme, Sa Majest le roi d'Espagne ne se propose de soumettre Votre Majest qu'une seule condition. Ah! une condition, dit Henri, c'est trop juste; voyons la condition. En aidant Votre Majest contre les princes lorrains, c'est--dire en ouvrant le chemin du trne Votre Majest, mon matre dsirerait se faciliter, par votre alliance, un moyen de garder les Flandres, auxquelles monseigneur le duc d'Anjou mord, cette heure, pleines dents. Votre Majest comprend bien que c'est toute prfrence donne elle par mon matre sur les princes lorrains, puisque MM. de Guise, ses allis naturels comme princes catholiques, font tout seuls un parti contre M. le duc d'Anjou en Flandre. Or, voici la condition, la seule; elle est raisonnable et douce : Sa LBS QUARANTE-CINQ 441 Majest le roi d'Espagne s'alliera vous par un double mariage; il vous aidera ... (l'ambassadeur chercha un instant le mot propre), succder au roi de France, et vous lui garantirez les Flandres. Je puis donc maintenant, con- naissant la sagesse de Votre Majest, regarder ma ngocia- tion comme heureusement accomplie. Un silence, plus profond encore que le premier, succda ces paroles, afin, sans doute, de, laisser arriver dans toute sa puissance la rponse que l'ange exterminateur attendait pour frapper ou l, sur la France ou sur l'Espagne. Henri de Navarre fit trois ou quatre pas dans son cabinet. Ainsi donc, monsieur, dit-il enfin, voil la rponse que vous tes charg de m'apporter? Oui, Sire. Rien autre chose avec? Rien autre chose. Eh bien! dit Henri, je refuse l'offre de Sa Majest le roi d'Espagne. Vous refusez la main de l'infante l s'cria l'Espagnol, avec un saisissement pareil celui que cause la douleur d'une blessure laquelle on ne s'attend pas. Honneur bien grand, monsieur, rpondit Henri en relevant la tte, mais que je ne puis croire au-dessus de l'honneur d'avoir pous une fille de France. Oui, mais cette premire alliance vous approchait du tombeau, Sire; la seconde vous approche du trne. Prcieuse, incomparable fortune, monsieur, je le sais, mais que je n'achterai jamais avec le sang et l'honneur de mes futurs sujets. Quoi! monsieur, je tirerais l'pe contre le roi de France, mon beau-frre, pour l'Espagnol tran- ger! Quoi j'arrterais l'tendard de France dans son che- min de gloire, pour laisser les tours de Castille et les lions de Lon achever l'uvre qu'il a commence! Quoi! je ferais tuer des frres par des frres; j'amnerais l'tranger dans ma patrie! Monsieur, coutez bien ceci : j'ai demand . mon vo;sin le roi d'Fsn.mne des secours contre MM. de 142 LES QUARANTE-CINQ Guise, qui sont des factieux avides de mou hritage, mais non contre le duc d'Anjou, mon beau-frre; mais non contre le roi Henri III, mon ami ; mais non contre ma femme, sur de mon roi. Vous secourrez les Guise , dites- vous, vous leur prterez votre appui? Faites; je lancerai sur eux et sur vous tous les protestants d'Allemagne et ceux de France. Le roi d'Espagne veut reconqurir les Flandres qui lui chappent; qu'il fasse ce qu'a fait son pre Charles- Quint : qu'il demande passage au roi de France pour aller rclamer son titre de premier bourgeois de Gand, et le roi Henri III, j'en suis garant, lui donnera un passage aussi loyal que l'a fait le roi Franois Ir. Je veux le trne de France? dit Sa Majest Catholique, c'est possible; mais je n'ai point besoin qu'elle m'aide le conqurir : je le pren- drai bien tout seul s'il est vacant, et cela malgr toutes les Majests du monde. Adieu donc, adieu monsieur! Dites mon frre Philippe que je lui suis bien reconnaissant de ses offres. Mais je lui en voudrais mortellement si, lui les fai- sant, il m'avait cru un seul instant capable de les accepter. Adieu, monsieur! L'ambassadeur demeurait stupfait ; il balbutia : Prenez garde, Sire, la bonne intelligence entre deux voisins dpend d'une mauvaise parole. Monsieur l'ambassadeur , reprit Henri, sachez bien ceci : roi de Navarre ou roi de rien, c'est tout un pour moi. Ma couronne est si lgre, que je ne la sentirais mme pas tomber si elle me glissait du front ; d'ailleurs, ce moment- l, j'aviserais de la retenir, soyez tranquille. Adieu encore une fois, monsieur; dites au roi votre matre que j'ai des ambitions plus grandes que celles qu'il m'a fait entrevoir. Adieu ! Et le Barnais, redevenant, non pas lui-mme, mais l'homme que l'on connaissait en lui, aprs s'tre un instant laiss dominer par la chaleur de son hrosme, le Barnais, souriant avec courtoisie, reconduisit l'ambassadeur jusqu'au seuil de son cabinet. LES QUARANTE-CINQ 4-13 XVIII LES PAUVRES DU ROI DE NAVARRE Chicot tait plong dans une surprise si profonde, qu'il ne songea point, Henri rest seul, sortir de son cabinet. Le Barnais leva la tapisserie et alla lui taper sur l'paule. Eh bien ! matre Chicot, dit-il, comment trouvez-vous que je m'en sois tir? A merveille , Sire , rpliqua Chicot encore tourdi. Mais, en vrit, pour un roi qui ne reoit pas souvent d'am- bassadeurs, il parat que, quand vous les recevez, vous les recevez bons. C'est pourtant mon frre Henri qui me vaut ces ambas- sadeurs-l. Comment cela, Sire? Oui : s'il ne perscutait pas incessamment sa pauvre sur, les autres ne songeraient pas la perscuter. Crois-tu que si le roi d'Espagne n'avait pas su l'injure publique faite la reine de Navarre, quand un capitaine des gardes a fouill sa litire, crois-tu qu'on viendrait me proposer de la rpudier? Je vois avec bonheur, Sire, rpondit Chicot, que tout ce que l'on tentera sera inutile, et que rien ne pourra rom- pre la bonne harmonie qui existe entre vous et la reine. Eh! mon ami, l'intrt qu'on a nous brouiller est trop clair... Je vous avoue, Sire, que je ne suis pas si pntrant que vous le croyez. Sans doute, tout ce que dsire mon frre Henri, c'est que je rpudie sa sur. 144 LES ous affligez point, mademoiselle, continua Margue- rite, Sa Majest m'a prie de vous visiter pour vous remettre l'esprit. Oh ! rue de bonts, madame ! Chirac lcha la main de Fosseuse. Et moi, dit-il, je sais prsent quel est votre mal. - Vous savez ? murmura Fosseuse en tremblant. Oui, naus savons que vous devez beaucoup souffrir, ajouta Marguerite. Fosseuse continuait s'pouvanter d'tre ainsi la merci de deux impassibilits, celb de la science, celle de la jalousie. Marguerite fit un signe Chirac, qui sortit de la chambre. Alors la peur de Fosseuse devint un tremblement; elle faillit s'vanouir. Mademoiselle, dit Marguerite, quoique depuis quelque temps vous agissiez envers moi comme envers une trangre, et qu'on m'avertisse chaque jour des mauvais offices que vous me rendez prs de mon mari... Moi, madame? Ne m'interrompez point, je vous prie. Quoique enfin vous ayez aspir un bien trop au-dessus de vos ambitions, l'amiti que je vous portais et celle que j'ai voue aux personnes d'honneur qui vous appartenez, me pousse vous secourir dans le malheur o l'on vous voit en ce mo- ment. Madame, je vous jure.... Ne niez pas, j'ai dj trop de chagrins; ne ruinez pas d'honneur, vous d'abord, et moi ensuite, moi qui ai presque autant d'intrt que vous votre honneur, puisque vous 178 LES QUARANTE-CINQ m'appartenez. Mademoiselle, dites-moi tout, et eu ceci je vous servirai comme une mre. Oh! madame ! madame! croyez-vous donc ce qu'on dit? Prenez garde de m'interrompre, mademoiselle, car, ce qu'il me semble, le temps presse. Je voulais cire qu'en ce moment M. Chirac, qui sait votre maladie, rous vous rappelez les paroles qu'il a dites l'instant mm, qu'en ce moment, M. Chirac est dans les antichambres o il annonce tous que la maladie contagieuse dont on parle dans le pays est au palais, et que vous menacez d'en &re atteinte. Cependant, moi, s'il en est temps encore, je vous emmnerai au Mas-d'Agenois, qui est une maison fort carte du roi, mon mari ; nous serons l seules ou peu pras ; le roi, de son ct, part avec sa suite pour une chasse, ui, dit-il, doit le retenir plusieurs jours dehors ; nous ne sortirons du Mas- d'Agenois qu'aprs votre dlivrance. Madame ! madame ! s'cria Fosseuse, pourpre la fois de honte et de douleur, si vous ajoutez foi tout ce qui se dit sur mon compte, laissez-moi misrablement mourir. Vous rpondez mal ma gnrosit, mademoiselle, et vous comptez aussi par trop sur l'amiti du roi, qui m'a prie de ne pas vous abandonner. Le roi I... le roi aurait dit?... En doutez-vous, quand je parle, mademoiselle ? Moi, si je ne voyais les symptmes de votre mal rel, si je ne devinais, vos souffrances, que la crise approche, j'aurais peut-tre foi en vos dngations. Dans ce moment, comme pour donner entirement raison la reine, la pauvre Fosseuse, terrasse par les douleurs d'un mal furieux, retomba livide et palpitante sur son lit. Marguerite la regarda quelque temps sans colre, mais aussi sans piti. Faut-il toujours que je croie vos dngations, made- moiselle ? dit-elle enfin la pauvre fille, quand celle-ci put se relever, et montra, en se relevant, un visage si boulevers LBS QUARANTE-CINQ d79 et si baign de larmes, qu'il et attendri Catherine elle- mme. En Ce moment, et comme si Dieu et voulu envoyer du secours la malheureuse enfant, la porte s'ouvrit, et le roi de Navarre entra prcipitamment. Henri] qui n'avait point pour dormir les mmes raisons que Chicot, n'avait pas dormi, lui. Aprs avoir travaill une heure avec Mornay, et avoir pendant cette heure pris toutes ses dispositions pour la chasse si pompeusement annonce Chicot, il tait accouru au pavillon des filles d'honneur. Eh bien ! que dit-on ? fit-il en entrant, que ma fille Fosseuse est toujours souffrante ? Voyez-vous, madame, s'cria la jeune fille la vue de son amant, et rendue plus forte par le secours qui lui arri- vait, voyez-vous que le roi n'a rien dit et que je fais bien de nier ? Monsieur, interrompit la reine en se retournant vers Henri, faites cesser, je vous prie, cette lutte humiliante ; je crois avoir compris tantt que Votre Majest m'avait honore de sa confiance et rvl l'tat de mademoiselle. Avertissez-la donc que je suis au courant de tout, pour qu'elle ne se per- mette pas de douter lorsque j'affirme. Ma fille, demanda Henri avec une tendresse qu'il n'es- sayait mme pas de voiler, vous persistez donc nier? Le secret ne m'appartient pas, Sire, rpondit la coura- geuse enfant, et tant que je n'aurai pas de votre bouche reu cong de tout dire... Ma fille Fosseuse est un brave cur, madame, rpliqua Henri; pardonnez-lui, je vous en conjure; et vous, ma fille, ayez en la bont de votre reine toute confiance ; la recon- naissance me regarde, et je m'en charge. Et Henri prit la main de Marguerite et la serra avec effu- sion. En ce moment, un flot amer de douleur vint assaillir de nouveau la jeune fille; elle cda donc une seconde fois sous 180 LES QUARANTE-CINQ la tempte, et, plie comme un lis, elle inclina sa tte avec un sourd et douloureux gmissement. Henri fut touch jusqu'au fond du cur, quand il vit ce front ple, ces yeux noys, ces cheveux humides et pars ; quand il vit enfin' perler sur les tempes et sur les lvres de Fosseuse cette sueur de l'angoisse qui semble voisine de l'agonie. Il se prcipita tout perdu vers elle, et, les bras ouverts : Fosseuse, chre Fosseuse ! murmura-t-il en tombant genoux devant son lit. Marguerite, sombre et silencieuse, alla coller son front brlant aux vitres de la fentre. Fosseuse eut la force de soulever ses bras pour les passer au cou de son amant, puis elle attacha ses lvres sur les siennes, croyant qu'elle allait mourir, et que, dans ce der- nier, dans ce suprme baiser, elle jetait Henri son me et son adieu. Puis elle retomba sans connaissance. Henri, aussi ple qu'elle, inerte et sans voix comme elle, laissa tomber sa tte sur le drap de son lit d'agonie, qui semblait si prs de devenir un linceul. Marguerite s'approcha de ce groupe, o taient confondues la douleur physique et la douleur morale. Relevez-vous, monsieur, et laissez-moi accomplir le devoir que vous m'avez impos, dit-elle avec une nergique majest. Et comme Henri semblait inquiet de cette manifestation et se soulevait demi sur un genou : Oh ! ne craignez rien, monsieur, dit-elle, ds que mon orgueil seul est bless, je suis forte; contre mon cur, je n'eusse point rpondu de moi; mais heureusement mon cur n'a rien faire dans tout ceci. Henri releva la tte. Madame? dit-il. N'ajoutez pas un mot, monsieur, fit Marguerite en tendant la main, ou je croirais que votre indulgence a t LES QUARANTE-CINQ 18i un calcul. Nous sommes frre et sur, nous nous enten- drons. Henri la conduisit jusqu' Fosseuse, dont il mit la main glace dans la main fivreuse de Marguerite. Allez, Sire, allez, dit la reine, partez pour la chasse. A cette heure, plus vous emmnerez de gens avec vous, plus vous loignerez de curieux du lit de... mademoiselle. Mais, dit Henri, je n'ai vu personne aux antichambres. Non, Sire, reprit Marguerite en souriant, on croit que la peste est ici ; htez-vous donc d'aller prendre vos plaisirs ailleurs. Madame, dit Henri, je pars, et je vais chasser pour nous deux. Et il attacha un tendre et dernier regard sur Fosseuse encore vanouie, et s'lana hors de l'appartement. Une fois dans les antichambres, il secoua la tte comme pour faire tomber de son front un reste d'inquitude ; puis, le visage souriant, de ce sourire narquois qui lui tait par- ticulier, il monta chez Chicot, lequel, nous l'a7ons dit, dor- mait les poings ferms. Le roi se fit ouvrir la porte, et secouant le dormeur dans son lit : Eh 1 eh ! compre, dit-il, alerte, alerte, il est deux heures du matin. Ah! diable, fit Chicot, vous m'appelez compre, Sire. Me prendriez-vous pour le duc de Guise, par hasard? En effet, Henri, lorsqu'il parlait du duc de Guise, avait l'habitude de l'appeler son compre. Je vous prends pour mon ami, dit-il. Et vous me faites prisonnier, moi, un ambassadeur t Sire, vous violez le droit des gens. Henri se mit rire. Chicot, homme d'esprit avant tout, ne put s'empcher de lui tenir compagnie. Tu es fou. Pourquoi, diable ! voulais-tu donc t'en aller d'ici, n'es-tu pas bien trait ? >- Trop bien, ventre de biche I trop bien : il me semble 482 LES QUARANTE-CINQ a tre ici comme une oie qu'on engraisse dans une basse-cour. Tout le monde me dit : Petit, petit Chicot, qu'il est gentil ! mais on me rogne l'aile, mais on me ferme la porte. Chicot, mon efant, dit Henri en secouant la tte, ras- sure-toi, tu n'es pas assez gras pour ma table. Eh! mais, Sire, dit Chicot en se soulevant, je vous trouve tout guilleret ce matin ; quelles nouvelles donc ? Ah! je vais te dire : c'est que je pars pour la chasse, vois-tu, et je suis toujours trs gai quand je vais en chasse. Allons, hors du lit, compre, hors du lit! Comment vous m'emmenez, Sire? Tu seras mon historiographe, Chicot. Je tiendrai note des coups tirs ? Justement. Chicot secoua la tte. Eh bien! qu'as-tu? demanda le roi. J'ai, rpondit Chicot, que je n'ai jamais vu pareille gaiet sans inquitude. Bah! Oui, c'est comme le soleil quand il... Eh bien? Eh bien ! Sire, pluie, clair et tonnerre ne sont pas loin. Henri se caressa la barbe en souriant et rpondit : S'il fait de l'orage, Chicot, mon manteau est grand, et tu seras couvert. Puis s'avanant vers l'antichambre, tandis que Chicot s'habillait tout en murmurant : Mon cheval! cria le roi; et qu'on dise M. de Mornay que je suis prt. Ah! c'est M. de Mornay qui est grand veneur pour cette chasse? demanda Chicot. M. de Mornay est tout ici, Chicot, rpondit Henri. Le roi de Navarre est si pauvre, qu'il n'a pas le moyen de diviser ses charges en spcialits. Je n'ai qu'un homme, moi. Oui, mais il est bon, soupira Chicot. LIS QUARANTE-CINQ 183 XIII COMMENT ON CHASSAIT LE LOUP EN NAVARRE Chicot, en jetant les yeux sur les prparatifs du dpart, ne put s'empcher de remarquer demi-voix que les chasses du roi Henri de Navarre taient moins somptueuses que celles du roi Henri de France. Douze ou quinze gentilshommes seulement, parmi lesquels il reconnut M. le vicomte de Turenne, objet des contesta- tions matrimoniales, formaient toute la suite de Sa Majest. De plus, comme ces messieurs n'taient riches qu' la sur- face, comme ils n'avaient point d'assez puissants revenus pour faire d'inutiles dpenses, et mme parfois d'utiles dpenses, presque tous, au lieu du costume de chasse en usage cette poque, portaient le heaume et la cuirasse; ce qui fit demander Chicot si les loups de Gascogne avaient dans leurs forts mousquets et artillerie. Henri entendit la question, quoiqu'elle ne lui ft pas directement adresse ; il s'approcha de Chicot et lui toucha l'paule. Non, mon fils, lui dit-il, les loups de Gascogne n'ont ni mousquets, ni artillerie ; mais ce sont de rudes btes, qui ont griffes et dents, et qui attirent les chasseurs dans des fourrs o l'on risque fort de dchirer ses habits aux pines; or, on dchire un habit de soie ou de velours, et mme un juste-au-corps de drap ou de buffle, mais on ne dchire pas une cuirasse. Voil une raison, grommela Chicot, mais elle n'est pas excellente. Que veux-tu 1 dit Henri, je n'en ai pas d'autre. Il faut donc que je m'en contente? 484 LES QUARANTE-CINQ C'est ce que tu as de mieux faire, mon fils. Soit. Voil un soit qui sent sa critique intrieure, reprit Henri en riant : tu m'en veux de t'avoir drang pour aller la chasse? Ma foi, oui. ' Et tu gloses? Est-ce dfendu? Non, mon ami, non, la gloserie est monnaie courante en Gascogne. Dame I vous comprenez, Sire : je ne suis pas chasseur, moi, rpliqua Chicot, et il faut bien que je m'occupe quel- que chose, moi, pauvre fainant, qui n'ai rien faire ; tandis que vous vous pourlchez les moustaches, vous autres, du fumet de ces bons loups que vous allez forcer douze ou quinze que vous tes. Ah ! oui, dit le roi en souriant encore de la satire, les habits d'abord, puis le nombre; raille, raille, mon cher Chicot. Oh! Sire! Mais je te ferai observer que tu n'es pas indulgent, mon fils : le Barn n'est pas grand comme la France; le roi, l-bas, marche toujours avec deux cents veneurs, moi, ici, je pars avec douze, comme tu vois. Oui, Sire. Mais, continua Henri, tu vas croire que je gasconne, Chicot : eh bien! quelquefois ici, ce qui n'arrive point l-bas, quelquefois ici, des gentilshommes de campagne, apprenant que je fais chasse, quittent leurs maisons, leurs chteaux, leurs mas, et viennent se joindre moi, ce qui parfois me compose une assez belle escorte. Vous verrez, Sire, que je n'aurai pas le bonheur d'as- sister une chose pareille, dit Chicot; en vrit, Sire, je suis en guignon. Qui sait? rpondit Henri avec son rire goguenard. Puis, comme on avait laiss Nrac, franchi les portes de LES QUARANTE-CINQ 185 la ville, comme depuis une demi-heure peu prs on mar- chait dj dans la campagne : Tiens, dit Henri Chicot, en amenant sa main au-dessus de ses yeux pour s'en faire une visire, tiens, je ne me trompe pas, je pense. Qu'y a-t-il ? demanda Chicot. Regarde donc l-bas aux barrires du bourg de Moiras; ne sont-ce point des cavaliers que j'aperois? Chicot se haussa sur ses triers. . Ma foi, Sire, je crois que oui, dit-il. Et moi j'en suis sr. Cavaliers, oui, dit Chicot en regardant avec plus d'at- tention; mais chasseurs, non. Pourquoi pas chasseurs? ^arce qu'ils sont arms comme des Roland et des Amadis, rpondit Chicot. Ehl qu'importe l'habit, mon cher Chicot, tu as dj"a appris en nous voyant que l'habit ne fait pas le chasseur. Mais, s'cria Chicot, je vois au moins deux cents hommes l-bas. Eh bien! que prouve cela, mon fils? que Moiras est une bonne redevance. Chicot sentit sa curiosit aiguillonne de plus en plus. La troupe que Chicot avait dnombre au plus bas chiffre, car elle se composait de deux cent cinquante cavaliers, se joignit silencieusement l'escorte ; chacun des hommes qui la composaient tait bien mont, bien quip, et le tout tait command par un homme de bonne mine, qui vint baiser la main de Henri avec courtoisie et dvouement. On passa le Gers gu ; entre le Gers et la Garonne, dans un pli de terrain, on trouva une seconde troupe d'une cen- taine d'hommes ; le chef s'approcha de Henri et parut s'ex- cuser de ne pas lui amener un plus grand nombre de chas- seurs. Henri accueillit ses excuses en lui tendant la main. On continua de marcher et l'on trouva la Garonne; comme on avait travers le Gers, on traversa la Garonne: 186 LES QUARANTE-CINQ seulement, comme la Garonne est plus profonde que le Gers, aux deux tiers du fleuve, on perdit pied, et il fallut nager pendant l'espace de trente ou quarante pas; cependant, contre toute attente, on atteignit l'autre rive sans accident. Tudieu! dit Chicot, quels exercices faites-vous donc, Sire? Quand vous avez des ponts au-dessus et au-dessous d'Agen, vous trempez comme cela vos cuirasses dans l'eau? Mon cher Chicot, dit Henri, nous sommes des sauvages, nous autres, il faut donc nous pardonner; tu sais bien que feu mon frre Charles m'appelait son sanglier; or, le san- glier (mais tu n'es pas chasseur, toi, tu ne sais pas cela), or, le sanglier ne se drange jamais : il va droit son chemin; je l'imite, ayant son nom ; je ne me drange pas non plus. Un fleuve se prsente sur mon chemin, je le coupe; une ville se dresse devant moi, ventre-saint-gris je la mange comme un pt. Cette factie du Barnais souleva de grands clats de rire autour de lui. M. de Mornay, seul, toujours aux cts du roi, ne rit point avec bruit; il se contenta de se pincer les lvres, ce qui tait chez lui l'indice d'une hilarit extravagante. Mornay est de bien bonne humeur aujourd'hui, dit le Barnais tout joyeux l'oreille de Chicot, il vient de rire de ma plaisanterie. Chicot se demanda duquel des deux il devait rire, ou du matre, si heureux d'avoir fait rire son serviteur, ou du ser- viteur si difficile gayer. Mais, avant toute chose, le fond de la pense pour Chicot demeurait l'tonnement. De l'autre ct de la Garonne, une demi-lieue du fleuve peu prs, trois cents cavaliers, cachs dans une fort de pins, apparurent aux yeux de Chicot. Oh ! oh I Monseigneur, dit-il tout bas Henri, est-ce que ces gens ne seraient point des jaloux qui auraient entendu parler de votre chasse et qui auraient dessein de s'y oppo- ser? LES QUARANTE-CINQ 187 Non pas, dit Henri, et tu te trompes encore cette fois, mon fils : ces gens sont des amis qui nous viennent de Puy- mirol, de vrais amis. Tudieu ! Sire, vous allez avoir plus d'hommes votre suite que vous ne trouverez d'arbres dans la fort! Chicot, mon enfant, dit Henri, je crois, Dieu me par- donne! que le bruit de ton arrive s'est dj rpandu dans le pays, et que ces gens-l accourent des quatre coins de la province pour faire honneur au roi de France, dont tu es l'ambassadeur. Chicot avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir que depuis quelque temps dj on se moquait de lui. Il en prit de l'ombrage, mais non pas de l'humeur. La journe finit Monroy, o les gentilshommes de la contre, runis comme s'ils eussent t prvenus d'avance que le roi de Navarre devait passer, lui offrirent un beau souper, dont Chicot prit sa part avec enthousiasme, attendu qu'on n'avait pas jug propos de s'arrter en route pour une chose si peu importante que le dner, et qu'en cons- quence on n'avait point mang depuis Nrac. On avait gard pour Henri la plus belle maison de la ville, la moiti de la troupe coucha dans la rue o tait le roi, l'autre en dehors des portes. Quand donc entrerons-nous enchsse ? demanda Chicot Henri au moment o celui-ci se faisait dbotter. Nuus ne sommes pas encore sur le territoire des loups, mon cher Chicot, rpondit Henri. Et quand y serons-nous, Sire? Curieux? Non pas, Sire; mais, vous comprenez, on dsire savoir o l'on va. Tu le sauras demain, mon fils; en attendant, couche- toi l, sur les coussins ma gauche; tiens, voil dj Mor- nay qui ronfle ma droite. Peste ! dit Chicot, il a le sommeil plus brillant que la veille. 188 LES QUARANTE-CINQ Oui, c'est vrai, dit Henri, il n'est pas bavard; mais c'est la chasse qu'il faut le voir, et tu le verras. Le jour paraissait peine, quand un grand bruit de che- vaux rveilla Chicot et le roi de Navarre. Un vieux gentilhomme, qui voulut servir le roi lui-mme, apporta Henri la tartine de miel et le vin pic du matin. Mornay et Chicot furent servis par les serviteurs du vieux gentilhomme. Le repas fini, on sonna le boute-selle. Allons, allonn, dit Henri, nous avons une bonne jour- ne faire aujourd'hui ; cheval, messieurs, cheval! Chicot vit avec tonnement que cinq cents cavaliers avaient grossi l'escorte. Ces cinq cents cavaliers taient arrivs pendant la nuit. Ah ! mais, dit-il, ce n'est pas une suite que vous avez, Sire, ce n'est plus mme une troupe, c'est une arme. Henri ne rpondit rien que ces trois mots : Attends encore, attends. A Lauzerte, six cents hommes de pied vinrent se ranger derrire cette troupe de cavaliers. Des fantassins ! s'cria Chicot ; de la pdaille ! Des rabatteurs, fit le roi, rien autre chose que des rabatteurs. Chicot frona le sourcil et de ce moment il ne parla plus. Vingt fois ses yeux se tournrent vers la campagne, c'est--dire que vingt fois l'ide de fuir lui traversa l'esprit. Mais Chicot avait sa garde d'honneur, sans doute titre de reprsentant du roi de France. Il en rsultait que Chicot tait si bien recommand cette garde, comme un person- nage de la plus haute importance, qu'il ne faisait pas un geste sans que ce geste ne ft rpt par dix hommes. Cela lui dplut, et il en dit deux mots au roi. Dame! lui dit Henri; c'est ta faute, mon enfant : tu as voulu te sauver de Nrac, et j'ai peur que tu ne veuilles te sauver encore. LES QUARANTE-CINQ 489 Sire, rpondit Chicot, je vous engage ma foi de gen- tilhomme que je n'y essayerai mme pas. A la bonne heure. D'ailleurs, j'aurais tort. Tu aurais tort? Oui; car, en restant, je suis destin, je crois, voir des choses curieuses. Eh bienl je suis aise que ce soit ton opinion, mon cher Chicot,, car c'est aussi la mienne. En ce moment on traversait la ville de Montcuq, et quatre petites pices de campagne prenaient rang dans l'arme. Je reviens ma premire ide, Sire, dit Chicot, que les loups de ce pays sont de matres loups, et qu'on les traite avec des gards inconnus aux loups ordinaires; de l'artil- lerie pour eux, Sirel Ah! tu as remarqu? dit Henri; c'est une manie des gens de Montcuq : depuis que je leur ai donn, pour leurs exercices, ces quatre pices, que j'ai fait acheter en Espagne et qu'on m'a passes en fraude : ils les tranent partout. Enfin, murmura Chicot, arriverons-nous aujourd'hui, Sire? Non, demain. Demain matin ou demain soir? Demain matin. Alors, dit Chicot, c'est Cahors que nous chassons, n'est-ce pas, Sire? C'est de ce ct-l, fit le roi. Mais comment, Sire, vous qui avez de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie pour chasser le loup, comment avez-vous oubli de prendre l'tendard royal ? L'honneur que vous faites ces dignes animaux et t complet. On ne l'a pas oubli, Chicot, ventre-saint-gris! on n'aurait eu garde : seulement on le laisse l'tui de peur de le salir. Mais puisque tu veux un tendard, mon enfant, pour savoir sous quelle bannire tu marches, on va t'en montrer un beau. Tirez l'tendard de son fourreau, commanda le 190 LES QUARANTE-CINQ roi, monsieur Chicot dsire savoir comment sont faites les armes de Navarre. Non, non, c'est inutile, dit Chicot; plus tard, laissez-le o il est, il est bien. D'ailleurs, sois tranquille, dit le roi, tu le verras en temps et lieu. On passa la seconde nuit Catus, peu prs de la mme faon qu'on avait pass la premire ; depuis le moment o Chicot avait donn sa parole d'honneur de ne pas fuir, on ne faisait plus attention lui. Il ft un tour par le village et alla jusqu'aux avant-postes. De tous cts des troupes de cent, cent cinquante, deux cents hommes, venaient se joindre l'arme. Cette nuit, c'tait le rendez-vous des fantassins. C'est bien heureux que nous n'allions pas jusqu' Paris, dit Chicot, nous y arriverions avec cent mille hommes. Le lendemain, huit heures du matin, on tait en vue de Cahors, avec mille hommes de pied et deux mille chevaux. On trouva la ville en dfense ; des claireurs avaient alarm le pays; M. de Vezin s'tait aussitt prcautionn. Ah ! ah ! fit le roi, qui Mprnay communiqua cette nouvelle, nous sommes prvenus; c'est contrariant. Il faudra faire le sige en rgle, Sire, dit Mornay ; nous attendons encore deux mille hommes peu prs, c'est autant qu'il nous faut, pour balancer les chances du moins. Assemblons le conseil, dit M. de Turerme, et commen- ons les tranches. Chicot regardait toutes ces choses, et coutait toutes ces paroles d'un air effar. La mine pensive et presque piteuse du roi de Navarre le confirmait dans ses soupons, que Henri tait un pauvre homme de guerre, et cette conviction seule le rassurait un peu. Henri avait laiss parler tout le monde, et, pendant l'mis- sion des divers avis, il tait rest muet comme un poisson. Tout coup il sortit de sa rverie, releva la tte, et du ton du commandement : LES QUARANTE-CINQ 491 Messieurs, dit-il, voil ce qu'il faut faire. Nous avons trois mille hommes, et deux mille que vous attendez, dites-vous, Mornay ? Oui, Sire. Gela fera cinq mille en tout ; dans un sige en rgle, on nous en tuera mille ou quinze cents en deux mois ; la mort de ceux-l dcouragera les autres : nous serons obligs de lever le sige et de battre en retraite ; en battant en retraite, nous en perdrons mille autres, ce sera la moiti de nos forces. Sacrifions cinq cents hommes tout de suite et prenons Cahors. Comment entendez-vous cela, Sire ? demanda Mornay. Mon cher ami, nous irons droit celle des portes qui se trouvera la plus proche de nous. Nous trouverons un foss sur notre route; nous le comblerons avec des fascines; nous laisserons deux cents hommes terre, mais nous atteindrons la porte. Aprs, Sire ? Aprs la porte atteinte, nous la ferons sauter avec des ptards, et l'on se logera. Ce n'est pas plus difficile que cela. Chicot regarda Henri, tout pouvant. Oui, grommela-t-il, poltron et vantard, voil bien mon Gascon; est-ce toi, qui iras placer le ptard sous la porte? A l'instant mme, comme s'il et entendu Y apart de Chicot, Henri ajouta : Ne perdons pas de temps, messieurs, la viande refroi- dirait; allons en avant, et qui m'aime me suive! Chicot s'approcha de Mornay, qui il n'avait pas eu le temps, tout le long de la route, d'adresser une seule parole. Dites donc, monsieur le comte, lui glissa-t-il l'oreille, est-ce que vous avez envie de vous faire charper tous ? Monsieur Chicot, il nous faut cela pour bien nous mettre en train, rpliqua tranquillement Mornay. Mais vous ferez tuer le roi ! Bah! Sa Majest a une bonne cuirasse. D'ailleurs, dit Chicot, il ne sera pas si fou que d'aller aux coups, je prsume ? 492 LES QUARANTE-CINQ Mornay haussa les paules et tourna les talons Chicot. Allons, dit Chicot, je l'aime encore mieux quand il dort que quand il veille, quand il ronfle que quand il parle ; il est plus poli. XXIII COMMENT LE ROI HENRI DE NAVARRE SE COMPORTA LA PREMIRE FOIS QU'lL VIT LE FEU La petite arme s'avana jusqu' deux portes de canon de la ville; l on djeuna. Le repas pris, il fut accord deux heures aux officiers et aux soldats pour se reposer. Il tait trois heures de l'aprs-midi, c'est--dire qu'il restait deux heures de jour peine, lorsque le roi fit appeler les officiers sous sa tente. Henri tait fort ple, et tandis qu'il gesticulait, ses mains tremblaient si visiblement, qu'elles laissaient aller leurs doigts comme des gants pendus pour scher. Messieurs, dit-il , nous sommes venus pour prendre Cahors; il faut donc prendre Cahors, puisque nous sommes venus pour cela; mais il faut prendre Cahors par force, par force, entendez-vous? c'est--dire en enfonant du fer et du bois avec de la chair. Pas mal, fit Chicot, qui coutait en pilogueur, et si le geste ne dmentait pas la parole, on ne pourrait gure demander autre chose, mme M. Crillon. M. le marchal de Biron, continua Henri, M. le mar- chal de Biron, qui a jur de faire pendre jusqu'au dernier huguenot, tient la campagne quarante-cinq lieues d'ici. Un messager, selon toute probabilit, lui est dj, l'heure qu'il est, expdi par M. de Vezin. Dans quatre ou cinq jours il LES QUARANTE-CINQ 493 sera sur notre dos; il a dix mille hommes avec lui : nous serons pris entre la ville et lui. Ayons donc pris Cahors avant qu'il arrive, et nous le recevrons comme M. de Vezin s'apprte nous recevoir, mais avec une meilleure fortune, je l'espre. Dans le cas contraire, au moins, il aura de bonnes poutres catholiques pour pendre les huguenots, et nous lui devons bien cette satisfaction. Allons, sus, sus, messieurs j je vais me mettre votre tte, et des coups, ventre-saint- gris ! des coups comme s'il en grlait. Ce fut l toute l'allocution royale; mais elle tait suffi sant, ce qu'il parat, car les soldats y 1 pondirent par des murmures enthousiastes et les officiers par des bravos frntiques. Beau phraseur, toujours Gascon, dit Cl icot part lui. Comme il est heureux qu'on ne parle pas a vec les mains ! Ventre de biche 1 le Barnais aurait rude: tient bgay : d'ailleurs nous le verrons l'uvre. La petite arme partit sous le commande ent de Mornay pour prendre ses positions. Au moment o elle s'branla pour se mettre en marche, le roi vint Chicot : Pardonne-moi, ami Chicot, lui dit-il ; je t'ai tromp en te parlant chasse, loups et autres balivernes; mais je le devais dcidment, et c'est ton avis toi-mme, puisque tu me l'as dit en toutes lettres. Dcidment le roi Henri ne veut pas me payer la dot de sa sur Margot, et Margot crie, Margot pleure pour avoir son cher Cahors. Il faut faire ce que femme veut pour avoir la paix dans son mnage : je vais donc essayer de prendre Cahors, mon cher Chicot. Que ne vous a-t-elle demand la lune, Sire, puisque vous tes si complaisant mari? rpliqua Chicot, piqu des plaisanteries royales. J'eusse essay, Chicot, dit le Barnais : je l'aime tant, cette chre Margot ! Oh! vous avez bien assez de Cahors, et nous allons voir comment vous allez vous en tirer. T. ii, 70 194 LES QUARANTE-CINQ Ah! voil justement o j'en voulais venir; coute, ami Chicot : le moment est suprme et surtout dsagrable. Ah ! je ne fais pas blanc de mon pe, moi; je ne suis pas brave, et la nature se rvolte en moi chaque arquebusade. Chicot, mon ami, ne te moque pas trop du pauvre Barnais, ton compatriote et ton ami; si j'ai peur et que tu t'en aperoives,, ne le dis pas. Si vous avez peur, dites-vous? Oui. Vous avez donc peur d'avoir peur? Sans doute. Mais alors, ventre de biche ! si c'est l votre naturel, pourquoi diable vous fourrez-vous dans toutes ces affaires- l?... Dame ! quand il le faut. M. de Vesin est un terrible homme ! Je le sais cordieu bien ! Qui ne fera de quartier personne. Tu crois, Chicot? Oh ! j'en suis sr, quant cela; plume rouge ou plume blanche, peu lui importe ; il criera aux canons : Feu ! Tu dis cela pour mon panache blanc, Chicot? Oui, Sire, et comme vous tes le seul qui en ayez un de cette couleur... Aprs? Je vous donnerai le conseil de l'ter, Sire. Mais, mon ami, puisque je l'ai mis pour qu'on me reconnaisse; si je l'te... Eh bien ? Eh bien ! mon but sera manqu, Chicot. Vous le garderez donc, Sire, malgr mon avis ? Oui, dcidment je le garde. Et en prononant ces paroles, qui indiquaient une rso- lution bien arrte, Henri tremblait plus visiblement encore qu'en haranguant ses officiers. Voyons, dit Chicot, qui ne comprenait rien cette LES QUARANTE-CINQ 195 double manifestation si diffrente de la parole et du geste ; voyons, il en est temps encore, Sire, ne faites pas de folies, vous ne pouvez pas monter cheval dans cet tat. Je suis donc bien ple, Chicot ? demanda Henri. Ple comme un mort, Sire. Bon! fit le roi. Gomment., bon? Oui, je m'entends. En ce moment, le bruit du canon de la place, accompagn d'une mousquetade furieuse, se fit entendre : c'tait M. de Vesin qui rpondait la sommation que lui adressait Duplessis- Mornay. Hein dit Chicot, que pensez-vous de cette musique ? Je pense qu'elle me fait un froid de diable dans la moelle des os, rpliqua Henri. Allons, mon cheval, mon cheval ! s'cria-t-il d'une voix saccade et cassante comme le ressort d'une horloge. Chicot le regardait et l'coutait sans rien comprendre l'trange phnomne qui se dveloppait devant ses yeux. Henri se mit en selle, mais il s'y reprit deux fois. Allons, Chicot, dit-il, cheval aussi, toi : tu n'es pas homme de guerre non plus, hein ? Non, Sire. Eh bien ! viens, Chicot, nous allons avoir peur ensem- ble, viens voir le feu, mon ami, viens ; un bon cheval M. Chicot! Chicot haussa les paules, et monta sans sourciller un beau cheval d'Espagne qu'on lui amena ^d'aprs l'ordre que le roi venait de donner. Henri mit sa monture au galop ; Chicot le suivit. En arrivant sur le front de sa petite arme, Henri leva la visire de son casque. Hors le drapeau! le drapeau neuf dehors! cria-t-il d'une voix chevrotante. On tira le fourreau, et le drapeau neuf, au double cusson de Navarre et de Bourbon, se dploya majestueusement dans les airs ; il tait blanc, et portait sur azur d'un ct les 196 LES QUARANTE-CINQ chanes d'or, de l'autre ct les Heurs de lis d'or avec le lambel pos en cur. Voil, dit Chicot part lui, un drapeau qui sera bien mal trenn, j'en ai peur. En ce moment, et comme pour rpondre la pense de Chicot, le canon de la place tonna, et ouvrit une file tout entire d'infanterie dix pas du roi. Ventre-saint-gris! dit-il, as-tu vu, Chicot? c'est pour tout de bon, il me semble? Et ses dents claquaient. Il va se trouver mal, dit Chicot. Ah! murmura Henri, ah! tu as peur, carcasse maudite, tu grelottes, tu trembles ; attends, attends, je vais te faire trembler pour quelque chose. Et enfonant ses deux perons dans le ventre du cheval blanc qui le portait, il devana cavalerie, infanterie et artille- rie, et arriva cent pas de la place, rouge du feu des batte- ries qui tonnaient du haut du rempart, pareil un fracas de tempte, et qui se refltait sur son armure comme les rayons d'un soleil couchant. L, il tint son cheval immobile pendant dix minutes, la face tourne vers la porte de la ville, et criant : Les fascines, ventre-saint-gris ! les fascines ! Mornay l'avait suivi, visire leve, pe au poing. Chicot fit comme Mornay; il s'tait laiss cuirasser, mais il ne tira point l'pe. Derrire ces trois hommes bondirent, exalts par l'exemple, les jeunes gentilshommes huguenots criant et hurlant : Vive Navarre ! Le vicomte de Turenne marchait leur tte, une fascine sur le cou de son cheval. Chacun vint et jeta sa fascine; en un instant le foss creus sous le pont-levis fut combl. Les artilleurs s'lancrent ; en perdant trente hommes sur quarante, ils russirent placer leurs ptards sous la porte. LES QUARANTE-CINQ 107 La mitraille et la mousqueterie sifflaient comme un oura- gan de feu autour de Henri; vingt hommes tombrent en un instant ses yeux. En avant! en avant! dit-il. Et il poussa son cheval au milieu des artilleurs. Et il arriva au bord du foss au moment o le premier ptard venait de jouer. La porte s'tait fendue en deux endroits. Les artilleurs allumrent un second ptard. Il se fit une nouvelle gerure dans le bois ; mais aussitt, par la triple ouverture, vingt arquebuses passrent, qui vomirent des balles sur les soldats et les officiers. Les hommes tombaient autour du roi comme des pis fauchs. Sire, disait Chicot sans songer lui, Sire, au nom du ciel, retirez- vous ! Mornay ne disait rien, mais il tait fier de son lve, et de temps en temps il essayait de se mettre devant lui; mais Henri l'cartait de la main par une secousse nerveuse. Tout coup Henri sentit que la sueur perlait son front et qu'un brouillard passait sur ses yeux. Ah ! nature maudite ! s'cria-t-il ; il ne sera pas dit que tu m'auras vaincu. Puis, sautant bas de son cheval : Une hache ! cria-t-il ; une hache ! Et d'un bras vigoureux il abattit canons d'arquebuses, lambeaux de chne et clous de bronze. Enfin une poutre tomba, un pan de porte, un pan de mur, et cent hommes se prcipitrent par la brche en criant : Navarre ! Navarre ! Cahors est nous ! Vive Navarre Chicot n'avait pas quitt le roi; il tait avec lui sous la vote de la porte o Henri tait entr un des premiers; mais, chaque arquebusade, il le voyait frissonner et baisser la tte. Ventre-saint-gris ! disait Henri furieux; as-tu jamais vu pareille poltronnerie, Chicot? 198 LES QUARANTE-CINQ Non, Sire, rpliqua celui-ci, je n'ai jamais vu ae pol- tron pareil vous; c'est effrayant. En ce moment, les soldats de M. de Vesin tentrent de dloger Henri et son avant-garde, tablis sous la porte et dans les maisons environnantes. Henri les reut Fpe la main. Mais les assigs furent les plus forts; ils russirent repousser Henri et les siens au del du foss. Ventre-saint-gris! s'cria le roi; je crois que mon dra- peau recule; en ce cas-l, je le porterai moi-mme. Et d'un effort sublime, arrachant son tendard des mains de celui qui le portait, il le leva en l'air et le premier rentra dans la place, moiti envelopp dans ses plis flottants. Aie donc peur! disait-il; tremble donc, maintenant, poltron! Les balles sifflaient et s'aplatissaient sur ses armes avec un bruit strident, et trouaient le drapeau avec un bruit mat et sourd. MM. de Turenne, Mornay et mille autres s'engouffrrent dans cette porte ouverte, s'lanant la suite du roi. Le canon dut se taire l'extrieur : c'tait face face, c'tait corps corps qu'il fallait dsormais lutter. On entendit, au-dessus du bruit des armes, du fracas des mousquetades, des froissements du fer, M. de Vesin qui criait : Barricadez les rues! faites des fosss! crnelez les mai- sons. Oh! dit M. de Turenne qui tait assez proche pour l'en- tendre ; le sige de la ville est fait, mon pauvre Vesin ! Et, en manire d'accompagnement ces paroles, il lui tira un coup de pistolet qui le blessa au bras. Tu te trompes, Turenne, tu te trompes, rpondit M. de Vesin, il y a vingt siges dans Cahors ; donc, s'il y en a un de fait, il en reste encore dix-neuf faire. M. de Vesin se dfendit cinq jours et cinq nuits, de rue en rue, de maison en maison. LES QUARANTE-CINQ 499 Par bonheur pour la fortune naissante de Henri de Navarre, il avait trop compt sur les murailles et la gar- nison de Cahors, de sorte qu'il avait nglig de faire pr- venir M. de Biron. Pendant cinq jours et cinq nuits, Henri commanda comme un capitaine et combattit, comme un soldat; pendant cinq jours et cinq nuits, il dormit la tte sur une pierre et 4 s'veilla la hache au poing. Chaque jour, on conqurait une rue, une place, un carre- four, chaque nuit la garnison essayait de reprendre la con- qute du jour. Enfin, dans la nuit du quatrime au cinquime jour, l'en- nemi, harass, parut devoir donner quelque repos l'arme protestante. Ce fut Henri qui l'attaqua son tour; on fora un poste retranch qui cota sept cents hommes; presque tous les bons officiers y furent blesss; M. de Turenne fut atteint d'une arquebusade l'paule, Mornay reut un grs sur la tte et faillit tre assomm. Le roi seul ne fut point atteint; la peur qu'il avait prouve d'abord et qu'il avait si hroquement vaincue, avait succd une agitation fbrile, une audace presque insense; toutes les attaches de son armure taient brises, autant par ses propres efforts que par les coups des enne- mis; il frappait si rudement, que jamais un coup de lui ne blessait son homme ; il le tuait. Quand ce dernier poste fut forc, le roi entra dans l'en- ceinte, suivi de l'ternel Chicot, qui, silencieux et sombre, voyait depuis cinq jours et avec dsespoir grandir ses cts le fantme effrayant d'une monarchie destine touffer la monarchie des Valois. Eh bien! qu'en penses-tu, Chicot? dit le roi en haus- sant la visire de son casque, et comme s'il et pu lire dans l'me du pauvre ambassadeur. Sire, murmura Chicot avec tristesse, Sire, je pense que vous tes un vritable roi. Et moi, Sire, s'cria Mornay, je dis que vous tes un 200 LES QttRAftT-ClNQ imprudent : comment! gantelets bas et visire haute quand on tire sur vous de tous cts, et, tenez, encore une balle! En effet, en ce moment une balle coupait, en sifflant, une des plumes du cimier de Henri. Au mme instant, et comme pour donner pleine raison Mornay, le roi fut envelopp par une douzaine d'arquebu- siers de la troupe particulire du gouverneur. Ils avaient t embusqus l par M. de Vesin, et tiraient bas et juste. Le cheval du roi fut tu, celui, de Mornay eut la jambe casse. Le roi tomba, dix pes se levrent sur lui. Chicot seul tait rest debout; il sauta bas de son che- val, se jeta en avant du roi, et fit avec sa rapire un mouli- net si rapide, qu'il carta les plus avancs. Puis, relevant Henri embarrass dans les harnais de sa monture, il lui amena son propre cheval, et lui dit : Sire, vous tmoignerez au roi de France que, si j'ai tir l'pe contre lui, je n'ai du moins touch personne. Henri attira Chicot lui, et, les larmes aux yeux, l'em- brassa. Ventre-saint-gris! dit-il; tu seras moi, Chicot; tu vivras, tu mourras avec moi, mon enfant! Va, mon service est bon comme mon cur ! Sire, rpondit Chicot, je n'ai qu'un service suivre en ce monde, c'est celui de mon prince. Hlas ! il va diminuant de lustre, mais je serai fidle l'adverse fortune, moi qui ai ddaign la prospre. Laissez-moi donc servir et aimer mon roi tant qu'il vivra, Sire; je serai bientt seul avec lui, ne lui enviez donc point son dernier serviteur. Chicot, rpliqua Henri, je retiens votre promesse, vous entendez? vous m'tes cher et sacr, el aprs Henri de France vous aurez Henri de Navarre pour ami. Oui, Sire, rpondit simplement Chicot, en baisant avec respect la main du roi. Maintenant, vous voyez, mon ami, dit lu roi, Cahors LES QUARANTE-CINQ 201 est nous; M. de Vesin y fera tuer tout son monde; mais moi, plutt que de reculer, j'y ferais tuer tout le mien. La menace tait inutile, et Henri n'avait pas besoin de s'obstiner plus longtemps. Ses troupes, conduites par M. de Turenne, venaient de faire main basse sur la garnison; M. de Vesin tait pris. La ville tait rendue. Henri prit Chicot par la main et l'amena dans une maison toute brlante et toute troue de balles, qui lui servait de quartier gnral, et l il dicta une lettre M. de Mornay, pour que Chicot la portt au roi de France. Cette lettre tait rdige en mauvais latin et finissait par ces mots : Quod mihi dixisti profuit multm. Cognosco meos devotos, nosce tuos. Chicotus ctera expediet. Ce qui signifiait peu prs : Ce que vous m'avez dit m'a t fort utile. Je connais mes fidles, connaissez les vtres. Chicot vous dira le reste. Et maintenant, ami Chicot, continua Henri, embrassez- moi et prenez garde de vous souiller, car, Dieu me par- donne! je suis sanglant comme un boucher. Je vous offrirais bien une part de venaison si je savais que vous dussiez l'ac- cepter; mais je vois dans vos yeux que vous refuseriez. Tou- tefois, voici ma bague, prenez-la, je le veux; et puis, adieu, Chicot, je ne vous retiens plus; piquez vers la France, vous aurez du succs la cour en racontant ce que vous avez vu. Chicot accepta la bague et partit. Il fut trois jours se persuader qu' il n'avait pas fait un rve et qu'il ne se rveil- lait pas Paris devant les fentres de sa maison, laquelle M. de Joyeuse donnait des srnades. 202 LES QUARANTE-CINQ XXIV CE QUI SE PASSAIT AU LOUVRE VERS LE MEME TEMPS A PEU PRS OU CHICOT ENTRAIT DANS LA VILLE DE NRAC La ncessit o nous nous sommes trouv de suivre notre ami Chicot jusqu'au bout de sa mission, nous a un peu lon- guement, nous en demandons bien pardon nos lecteurs, cart du Louvre. Il n'e serait cependant pas juste d'oublier plus longtemps et le dtail des suites de l'entreprise de Vincennes, et celui qui en avait t l'objet. Le roi, aprs avoir pass si bravement devant le danger, avait prouv cette motion rtrospective que ressentent parfois les curs les plus forts, lorsque le danger est loin ; il tait donc rentr au Louvre sans rien dire ; il avait fait ses prires un peu plus longues que d'habitude; et une fois livr Dieu, il avait oubli de remercier, tant sa ferveur tait grande, les officiers si vigilants et les gardes si dvous qui l'avaient aid sortir du pril. Puis il se mit au lit, tonnant ses valets de chambre par la rapidit avec laquelle il fit sa toilette ; on et dit qu'il avait hte de dormir pour retrouver le lendemain ses ides plus fraches et plus lucides. Aussi d'pernon, qui tait rest dans la chambre du roi le dernier de tous, attendant toujours un remerciement, en sortit-il de fort mauvaise humeur, voyant que le remercie- ment n'tait point venu. Et Loignac, debout prs de la portire de velours, voyant que M. d'Epernon passait sans soufer mot, se retourna-t-il brusquement vers les quarante-cinq en leur disant : Les quarante-cinq 203 Le roi n'a plus besoin de vous, messieurs, allez vous coucher. A deux heures du matin, tout le monde dormait au Lou- vre. Le secret de l'aventure avait t fidlement gard et n'avait transpir nulle part. Les bons bourgeois de Paris ronflaient donc consciencieusement, sans se douter qu'ils avaient touch du bout du doigt l'avnement au trne d'une dynastie nouvelle. M. d'pernon se fit dbotter sur-le-champ, et au lieu de courir la ville, comme il en avait l'habitude, avec une tren- taine de cavaliers, il suivit l'exemple que lui avait donn son illustre matre en se mettant au lit sans adresser la parole personne. Le seul Loignac qui, pareil au justum et tenacem d'Ho- race, n'et pas t distrait de ses devoirs par la chute du monde, le seul Loignac visita les postes des Suisses et des gardes franaises qui faisaient leur service avec rgularit, mais sans excs de zle. Trois lgres infractions aux lois de la discipline furent punies cette nuit-l comme des fautes graves. Le lendemain Henri, dont tant de gens attendaient le rveil avec impatience, pour savoir quoi s'en tenir sur ce qu'ils devaient esprer de lui, le lendemain Henri prit quatre bouillons dans son lit au lieu de deux, qu'il avait l'habitude de prendre, et fit prvenir M. d'O et M. de Villequier qu'ils eussent venir travailler dans sa chambre la rdaction d'un nouvel dit de finances. La reine reut avis de dner seule, et, comme elle faisait tmoigner par un gentilhomme quelque inquitude pour la sant de Sa Majest, Henri daigna rpondre que le soir il recevrait les dames et ferait la collation dans son cabinet. Mme rponse fut faite un gentilhomme de la reine mre, qui, depuis deux ans retire en son htel de Soissons, envoyait cependant chaque jour prendre des nouvelles de son fils. 20 monta au milieu des rangs presss des gentilshommes, et glissa tout bas le nom d'Ernauton l'oreille de son agresseur. LES QUARANTE-CINQ 24? Ernautonl rpta tout haut Sainte-Maline, pour qui cette rvlation tait de l'huile au lieu d'eau jete sur le feu, Ernauton ! ce n'est pas possible. Et pourquoi cela? demanda madame Fournichon. Oui, pourquoi cela? rptrent plusieurs voix. Eh parbleu! dit Sainte-Maline, parce qu'Ernauton est un modle de chastet, un exemple de continence, un com- pos de toutes les vertus. Non,, non, vous vous trompez, dame Fournichon, ce n'est point M. de Carmainges qui est enferm l dedans. Et il s'approcha vers la seconde porte, pour en faire autant qu'il en avait fait de la premire, quand tout coup cette porte s'ouvrit, et Ernauton parut debout sur le seuil, avec un visage qui n'annonait point que la patience ft une de ces vertus qu'il pratiquait si religieusement, au dire de Sainte-Maline. De quel droit monsieur de Sainte-Maline a-t-il bris cette premire porte? demanda-t-il ; et, ayant dj bris celle-l, veut-il encore briser ceile-ci? Ehl c'est lui en ralit, c'est Ernauton! s'cria Sainte- Maline; je reconnais sa voix, car, quant sa personne, le diable m'emporte si je pourrais dire dans l'obscurit de quelle couleur elle est. Vous ne rpondez pas ma question, monsieur, ri- tra Ernauton. Sainte-Maline se mit rire bruyamment, ce qui rassura ceux des quarante-cinq qui, la voix grosse de menaces qu'ils venaient d'entendre, avaient jug qu'il tait prudent de descendre tout hasard deux marches de l'escalier. C'est vous que je parle, monsieur de Sainte-Maline, m'entendez-vous? s'cria Ernauton. Oui, monsieur, parfaitement, rpondit celui-ci. Alors, qu'avez-vous dire? J'ai dire, mon cher compagnon, que nous voulions savoir si c'tait vous qui habitiez cette htellerie des amours. Eh bien! maintenant, monsieur, que vous avez pu vous 4S LES QUARANTE-CINQ assurer que c'tait moi, puisque je vous parle et qu'au besoin je pourrais vous toucher, laissez-moi en repos. Gap de Diou! dit Sainte-Maline, vous ne vous tes pas fait ermite, et vous ne l'habitez pas seul, je suppose? Quant cela, monsieur, vous me permettrez de vous laisser dans le doute, en supposant que vous y soyez. Ah bah ! continua Sainte-Maline en s'efforant de pn- trer dans la tourelle, est-ce que vraiment vous seriez seul ? Ah ! vous tes sans lumire, bravo ! Allons, messieurs, dit Ernuton d'un ton hautain, j'admets que vous soyez ivres, et je vous pardonne ; mais il y a un terme mme la patience que l'on doit des hommes hors de leur bon sens; les plaisanteries sont pui- ses, n'est-ce pas? faites-moi donc le plaisir de vous retirer. Malheureusement Sainte-Maline tait dans un de ses accs de mchancet envieuse. Oh! oh! nous retirer, dit-il, comme vous nous dites cela, monsieur Ernuton ! Je vous dis cela de faon ce que vous ne vous trom- piez pas mon dsir, monsieur de Sainte-Maline, et, s'il le faut mme, je le rpte : retirez-vous, messieurs, je vous en prie. Oh! pas avant que vous ne nous ayez admis l'hon- neur de saluer la personne pour laquelle vous dsertez notre compagnie. A cette insistance de Sainte-Maline, le cercle prt se rompre se reforma autour de lui. Monsieur de Montcrabeau, dit Sainte-Maline avec auto- rit, descendez et remontez avec une bougie. Monsieur de Montcrabeau, s'cria Ernuton, si vous faites cela, souvenez-vous que vous m'offensez personnelle- ment. Montcrabeau hsita, tant il y avait de menaces dans la voix du jeune homme. Bon ! rpliqua Sainte-Maline, nous avons notre ser- ment, et M. de Carmainges est si religieux en discipline, LES QUARANT-CINO 2) qu'il ne voudra pas l'enfreindre : nous ne pouvons tirer l'pe les uns contre les autres; ainsi, clairez, Montera- beau, clairez. Montcrabeau descendit, et, cinq minutes aprs, remonta avec une bougie qu'il voulut remettre Sainte-Maline. Non pas, non pas, dit celui-ci, gardez, je vais peut-tre avoir besoin de mes deux mains. Et Sainte-Maline fit un pas en avant pour pntrer dans la tourelle. Je vous prends tmoin, tous tant que vous tes ici, dit Ernauton, qu'on m'insulte indignement et qu'on me fait violence sans motifs, et qu'en consquence (Ernauton tira vivement son pe), et qu'en consquence j'enfonce cette pe dans la poitrine du premier qui fera un pas en avant. Sainte-Maline, furieux, voulut aussi mettre l'pe la main, mais il n'avait pas encore dgain moiti, qu'il vit briller sur sa poitrine la pointe de l'pe d'Ernauton. Or, comme en ce moment il faisait un pas en avant, sans que M. de Carmainges et besoin de se fendre ou de pous- ser le bras, Sainte-Maline sentit le froid du fer et recula en dlire, comme un taureau bless. Alors, Ernauton fit en avant un pas gal au pas de retraite que faisait Sainte-Maline, et l'pe se retrouva menaante sur la poitrine de ce dernier. Sainte-Maline plit : si Ernauton s'tait fendu, il le clouait la muraille. Il repoussa lentement son pe au fourreau. Vous mriteriez mille morts pour votre insolence, monsieur, dit Ernauton ; mais le serment dont vous parliez tout l'heure me lie, et je ne vous toucherai pas davan- tage ; laissez-moi le chemin libre. Il fit un pas en arrire pour voir si l'on obirait. Et avec un geste suprme, qui et fait honneur un roi : Au large, messieurs, dit-il ; venez, madame, je rponds de tout. 250 LES QUARANTE-CINQ On vit alors apparatre au seuil de la tourelle une femme dont la tte tait couverte d'une coiffe, dont le visage tait couvert d'un voile, et qui prit toute tremblante le bras d'Er- nauton. Alors le jeune homme remit son pe au fourreau, et comme s'il tait sr de n'avoir plus rien craindre, il tra- versa firement l'antichambre peuple de ses compagnons inquiets et curieux la fois. Sainte-Maline, dont le fer avait lgrement effleur la poitrine, avait recul jusque sur le palier, tout touffant de l'affront mrit qu'il venait de recevoir devant ses compa- gnons et devant la dame inconnue. Il comprit que tout se runissait contre lui, rieurs et hommes srieux, si les choses demeuraient entre lui et Ernauton dans l'tat o elles taient ; cette conviction le poussa une dernire extrmit* Il tira sa dague au moment o Garmainges passait devant lui. Avait-il l'intention de frapper Carmainges ? avait-il seule- ment l'intention de faire ce qu'il fit? voil ce qu'il serait impossible d'clairer sans avoir lu dans la tnbreuse pen- se de cet homme, ou lui-mme peut-tre ne pouvait lire dans ses moments de colre. Toujours est-il que son bras s'abattit sur le couple, et que la lame de son poignard, au lieu d'entamer la poitrine d'Ernauton, fendit la coiffe de soie de la duchesse et trancha un des cordons du masque. Le masque tomba terre. Le mouvement de Sainte-Maline avait t si prompt, que, dans l'ombre, nul n'avait pu s'en rendre compte, nul n'avait pu s'y opposer. La duchesse jeta un cri. Son masque l'abandonnait et, le long de son cou, elle avait senti glisser le dos arrondi de la lame, qui cependant ne l'avait pas blesse. Sainte-Maline eut donc, tandis qu'Ernauton s'inquitait de ce cri pouss par la duchesse, tout le temps de .ramasser le LES QUARANTE-CINQ 251 masque et de le lui rendre, de sorte qu' la lueur de la bougie de Montcrabeau il put voir le visage de la jeune femme, que rien ne protgeait. Ah ! ah 1 dit-il de sa voix railleuse et insolente, c'est la belle dame de la litire : mes compliments, Ernauton, vous allez vite en besogne. Ernauton s'arrtait et avait dj tir moiti du fourreau son pe, qu'il se repentait d'y avoir remise, lorsque la duchesse l'entrana par les degrs en lui disant tout bas : Venez, venez, je vous en supplie, monsieur de Gar- minges. Je vous reverrai, monsieur de Sainte-Maline, dit Ernau- ton en s'loignant, et, soyez tranquille, vous me payerez cette lchet avec les autres. Bien, bien ! ft Sainte-Maline ; tenez votre compte de votre ct, je tiens le mien; nous les rglerons tous deux un jour. Garminges entendit, mais ne se retourna mme point, il tait tout entier la duchesse. Arriv au bas de l'escalier, personne ne s'opposa plus son passage; ceux des quarante -cinq qui n'avaient pas mont l'escalier blmaient sans doute tout bas la violence de leurs camarades. Ernauton conduisit la duchesse sa litire garde par deux serviteurs. Arrive l et se sentant en sret, la duchesse serra la main de Garminges et lui dit : Monsieur Ernauton. aprs ce qui vient de se passer, aprs l'insulte dont, malgr votre courage, vous n'avez pu me dfendre, et qui ne manquerait pas de se renouveler, nous ne pouvons plus revenir ici; cherchez, je vous prie, dans les environs, quelque maison vendre ou louer en totalit ; avant peu, soyez tranquille, vous recevrez de mes nouvelles. Dois-je prendre cong de vous, madame? dit Ernauton, en s'inclinant en signe d'obissance aux ordres quf venaient ZOZ LES QUARANTE-CINQ de lui tre donns, et qui taient trop flatteurs son amour- propre pour qu'il les discutt. Pas encore, monsieur de Carmainges, pas encore; sui- vez ma litire jusqu'au nouveau pont, dans la crainte que ce misrable qui m'a reconnue pour la dame de la litire, mais qui ne m'a point reconnue pour ce que je suis, ne marche derrire nous et ne dcouvre ainsi ma demeure. Ernauton obit, mais personne ne les espionna. Arrive au pont Neuf, qui alors mritait ce nom, puisqu'il y avait peine sept ans que l'architecte Ducerceau l'avait jet sur la Seine, arrive au pont Neuf, la duchesse tendit la main aux lvres d'Ernauton en lui disant. : Allez maintenant, monsieur. Oserai -je vous demander quand je vous reverrai, madame ? Gela dpend de la hte que vous mettrez faire ma commission, et cette hte me sera une preuve du plus ou du moins de dsir que vous aurez de me revoir. Oh ! madame, en ce cas, rapportez-vous-en moi. C'est bien, allez, mon chevalier. Et la duchesse donna une seconde fois sa main baiser Ernauton, puis s'loigna. C'est trange, en vrit, dit le jeune homme revenant sur ses pas, cette femme a du got pour moi, je n'en puis douter, et elle ne s'inquite pas le moins du monde si je puis ou non tre tu par ce coupe-jarret de Sainte- Maline. Et un lger mouvement d'paules prouva que le jeune homme estimait cette insouciance sa valeur. Puis revenant sur ce premier sentiment qui n'avait rien de flatteur pour son amour-propre : Oh ! poursuivit-il, c'est qu'en effet elle tait bien trou- ble, la pauvre femme, et que la crainte d'tre compromise est, chez les princesses surtout, le plus fort de tous les sen- timents. Car, ajoutait-il en souriant lui mme, elle est princesse.* LES QUARANTE-CINQ 253 Et comme ce dernier sentiment tait le plus flatteur pour lui, ce fut ce dernier sentiment qui l'emporta. Mais ce sentiment ne put effacer chez Garmainges le sou- venir de l'insulte qui lui avait t faite ; il retourna donc droit l'htellerie, pour -ne laisser personne le droit de supposer qu'il avait eu peur des suites que pourrait avoir cette affaire. Il tait naturellement dcid enfreindre toutes les con- signes et tous les serments possibles, et en finir avec Sainte-Maline au premier mot qu'il dirait ou au premier geste qu'il se permettrait de faire. L'amour et l'amour-propre blesss du mme coup lui don- naient une rage de bravoure qui lui et certainement, dans l'tat d'exaltation o il tait, permis de lutter avec dix hommes. Cette rsolution tincelait dans ses yeux, lorsqu'il toucha le seuil de l'htellerie du Fier Chevalier. Madame Fournichon, qui attendait ce retour avec anxit, se tenait toute tremblante sur le seuil. A la vue d'Ernauton, elle s'essuya les yeux comme si elle avait abondamment pleur, et jetant ses deux bras au cou du jeune homme, elle lui demanda pardon, malgr tous les efforts de son mari, qui prtendait que, n'ayant aucun tort, sa femme n'avait aucun pardon demander. La bonne htellire n'tait point assez dsagrable pour que Carmajnges, et-il se plaindre d'elle, lui tnt obstin- ment rancune; il assura donc dame Fournichon qu'il n'avait contre elle aucun levain de rancune, et que son vin seul tait coupable. Ce fut un avis que le mari parut comprendre, et dont par un signe de tte il remercia Ernauton. Pendant que ces choses se passaient la porte, tout le monde tait table, et l'on causait chaleureusement de l'vnement qui faisait sans contredit le point culminant de la soire. Beaucoup donnaient tort Sainte-Maline avec cette fran- 254 LES QUARANE-CNQ chise qui est le principal caractre des Gascons lorsqu'ils causent entre eux. Plusieurs s'abstenaient, voyant le sourcil fronc de leur compagnon et sa lvre crispe par une rflexion profonde. Au reste, on n'en attaquait point avec moins d'enthou- siasme le souper de matre Fournichon, mais on philoso- phait en l'attaquant, voil tout. Quant moi, disait tout haut M. Hector de Biran, je sais que M. de Sainte-Maline est dans son tort, et que si je me fusse appel un instant Ernauton de Garmainges, M. de Sainte-Maline serait cette heure couch sous cette table au lieu d'tre assis devant. Sainte-Maline leva la tte et regarda Hector de Biran. Je dis ce que je dis, rpondit celui-ci, et, tenez, voil l-bas sur le seuil de la porte quelqu'un qui parat tre de mon avis. Tous les regards se tournrent vers l'endroit indiqu par le jeune gentilhomme, et l'on aperut Carmainges ple et debout dans le cadre form par la porte. A cette vue, qui semblait une apparition, chacun sentit un frisson lui courir par tout le corps. Ernauton descendit du seuil, comme et fait la statue du commandeur de son pidestal, et marcha droit Sainte- Maline, sans provocation relle, mais avec une fermet qui fit battre plus d'un cur. A cette vue, de toutes parts on cria M. de Carmainges : Venez par ici, Ernauton; venez de ce ct, Carmainges, il y a une place prs de moi. Merci, rpondit le jeune homme, c'est prs de M. de Sainte-Maline que je veux m'asseoir. Sainte-Maline se leva; tous les yeux taient fixs sur lui. Mais, dans le mouvement qu'il fit en se levant, sa figure changea compltement d'expression. Je vais vous faire la place que vous dsirez, monsieur, dit-il, sans colre, et en vous la faisant, je vous adresserai des excuses bien franches et bien sincres pour ma stupide LES QUARANTE-CINQ 255 agression de tout l'heure; j'tais ivre, vous l'avez dit vous- mme; pardonnez-moi. Cette dclaration, faite au milieu du silence gnral, ne satisfit point Ernauton, quoiqu'il ft vident que pas une syllable n'en avait t perdue pour le6 quarante-trois convives, qui regardaient avec anxit de quelle faon se terminerait cette scne. Mais aux dernires paroles de Sainte-Maline, les cris de joie de ses compagnons montrrent Ernauton qu'il devait paratre satisfait, et qu'il tait pleinement veng. Son bon sens le fora donc se taire. En mme temps, un regard jet sur Sainte-Maline lui indi- quait qu'il devait se dfier de lui plus que jamais. Ce misrable est brave, cependant, se dit tout bas Ernauton, et s'il cde en ce moment, c'est par suite de quel- que odieuse combinaison qui le satisfait davantage. Le verre de Sainte-Maline tait plein; il remplit celui d'Ernauton. Allons, allons! la paix, la paix! crirent toutes les voix : la rconciliation de Carmainges et de Sainte-Maline ! Carmainges profita du choc des verres et du bruit de toutes les voix, et se penchant vers Sainte-Maline avec le sourire sur les lvres pour qu'on ne pt souponner le sens des paroles qu'il lui adressait : Monsieur de Sainte-Maline, lui dit-il, voil la seconde fois que vous m'insultez sans m'en faire rparation ; prenez garde : la troisime offense, je vous tuerai comme un chien. Faites, monsieur, si vous trouvez votre belle, rpondit Sainte-Maline; car, foi de gentilhomme, votre place, j'en ferais autant que vous. Et les deux ennemis mortels choqurent leurs verres, comme eussent pu faire les deux meilleurs amis. 256 LES QUARANTE-CINQ XXIX CE QUI SE PASSAIT DANS LA MAISON MYSTERIEUSE Tandis que l'htellerie du Fier Chevalier, sjour apparent de la concorde la plus parfaite, laissait, portes closes, mais caves ouvertes, filtrer travers les fentes de ses volets la lumire des bougies et la joie des convives, un mouvement inaccoutum avait lieu dans cette maison mystrieuse que nos lecteurs n'ont jamais vue qu'extrieurement dans les pages de ce rcit. Le serviteur au front chauve allait et venait d'une chambre l'autre, portant et l des objets empaquets qu'il enfer- mait dans une caisse de voyage, Ces premiers prparatifs termins, il chargea un pistolet et fit jouer dans sa gaine de velours un large poignard; puis il le suspendit, l'aide d'un anneau, la chane qui lui ser- vait de ceinture, laquelle il attacha, en outre, son pistolet, un trousseau de clefs et un livre de prires reli en chagrin noir. Tandis qu'il s'occupait ainsi, un pas lger comme celui d'une ombre effleurait le plancher du premier tage et glis- sait le long de l'escalier. Tout coup une femme ple et pareille un fantme, sous les plis de son voile blanc, apparut au seuil de la porte, et une voix, douce et triste comme un chant d'oiseau au fond d'un bois, se fit entendre. Remy, dit cette voix, tes-vous prt ? Oui, madame, et je n'attends plus, cette heure, que votre cassette pour la joindre la mienne. Croyez-vous donc que ces botes seront facilement char- ges sur nos chevaux ? LES QUARANTE-CINQ 257 J'en rponds, madame; d'ailleurs, si cela vous inquite le moins du monde, nous pouvons nous dispenser d'emporter la mienne : n'ai-je point l-bas tout ce qu'il me faut? Non, Remy, non, sous aucun prtexte je ne veux que vous manquiez du ncessaire en route ; et puis, une fois l-bas, le pauvre vieillard tant malade, tous les domestiques seront occups autour de lui. Oh! Remy, j'ai hte de rejoindre mon pre; j'ai de tristes pressentiments, et il me semble que depuis un sicle je ne l'ai pas vu. Cependant, madame, dit Remy, vous l'avez quitt il y a trois mois, et il n'y a pas entre ce voyage et le dernier plus d'intervalle qu'entre les autres. Remy, vous qui tes si bon mdecin, ne m'avez-vous pas avou vous-mme, en le quittant la dernire fois, que mon pre n'avait plus longtemps vivre ? Oui, sans doute, mais c'tait une crainte exprime et non une prdiction faite ; Dieu prend parfois en oubli les vieillards, et ils vivent, c'est trange dire, par l'habitude de vivre ; il y a mme plus : parfois encore le vieillard est comme l'enfant, malade aujourd'hui, dispos demain. Hlas ! Remy, et comme l'enfant aussi, le vieillard dispos aujourd'hui, demain est mort. Remy ne rpondit pas, car aucune rponse rassurante ne pouvait rellement sortir de sa bouche, et un silence lugubre succda pendant quelques minutes au dialogue que nous venons de rapporter. Chacun des deux interlocuteurs resta dans sa position morne et pensive. Pour quelle heure avez-vous demand les chevaux, Remy? demanda enfin la dame mystrieuse. Pour deux heures aprs minuit. Une heure vient de sonner. Oui, madame. Personne ne guette au dehors, Remy ? Personne. Pas mme ce malheureux jeune homme? t. u. 72 258 LES QUARANTE-CINQ Pas mme lui ! Remy soupira. Vous me dites cela d'une faon trange, Remy. C'est que celui-l aussi a pris une rsolution. Laquelle ? demanda la dame en tressaillant. Celle de ne plus nous voir, ou du moins de ne plus essayer nous voir. Etova-t-il? O nous allons tous : au repos. Dieu le lui donne ternel ! rpondit la dame d'une voix grave et froide comme un glas de mort, et cependant... Elle s'arrta. Cependant? reprit Remy. N'avait-il rien faire en ce monde? Il avait aimer si on l'et aim. Un homme de son nom, de son rang et de son ge devait compter sur l'avenir. Y comptez-vous, vous, madame, qui tes d'un ge, d'un rang et d'un nom qui n'ont rien envier au sien ? Les yeux de la dame lancrent une sinistre lueur. Oui, Remy, dit-elle, j'y compte, puisque je vis; mais attendez donc... Elle prta l'oreille. N'est-ce pas le trot d'un cheval que j'entends? Oui, ce me semble. Serait-ce dj notre conducteur? C'est possible; mais en ce cas il aurait devanc le ren- dez-vous de prs d'une heure. On s'arrte la porte, Remy. En effet. Remy descendit prcipitamment, et arriva au bas de l'es- calier au moment o trois coups, rapidement heurts, se faisaient entendre. Qui va l? demanda Remy. Moi, rpondit une voix casse et tremblante, moi, Grandchamp, le valet de chambre du baron. LES QUARANTE-CINQ 259 Ah! mon Dieu! vous, Grandchamp, vous Paris! Attendez que je vous ouvre; mais parlez bas. Et il ouvrit la porte. D'o venez-vous donc? demanda Remy voix basse. De Mridor. De Mridor? Oui, cher monsieur Remy... Hlas! Entrez, entrez vite. Mon Dieu ! Eh bien ! Remy, dit du haut de l'escalier la voix de la dame, sont-ce nos chevaux? Non, non, madame, ce ne sont pas eux. Puis revenant au vieillard : Qu'y a-t-il, mon bon Grandchamp? Vous ne devinez pas? rpondit le serviteur. Hlas! si, je devine; mais, au nom du ciel, ne lui annoncez pas cette nouvelle tout d'un coup. Oh ! que va-t-elle dire, la pauvre dame ! Remy, Remy, dit la voix, vous causez avec quelqu'un^ ce me semble? Oui, madame, oui. Avec quelqu'un dont je reconnais la voix. En effet, madame... Gomment la mnager, Grand- champ?... La voil! La dame, qui tait descendue du premier au rez-de- chausse, comme elle tait descendue dj du second au premier, apparut l'extrmit du corridor. Qui est l? demanda-t-elle ; on dirait que c'est Grand- champ. Oui, madame, c'est moi, rpondit humblement et tris- tement le vieillard en dcouvrant sa tte blanchie. Grandchamp, toi ! Oh! mon Dieu! mes pressentiments ne m'avaient point trompe, mon pre est mort l En effet, madame, rpondit Grandchamp, oubliant toutes les recommandations de Remy. *n effet, Mridor n'a plus de matre. 260 LES QUARANTE-CINQ Ple, glace, mais immobile et ferme, la dame supporta le coup sans flchir. Remy, la voyant si rsigne et si sombre, alla elle et lui prit doucement la main! Gommentest-il mort?demandala dame ; dites, mon ami ? Madame, monsieur le baron, qui ne quittait plus son fauteuil, a t frapp, il y a huit jours, d'une troisime attaque d'apoplexie. Il a pu une dernire fois balbutier votre nom, puis il a cess de parler, et dans la nuit il est mort. Diane fit au vieux serviteur un geste de remerciement; puis, sans ajouter un mot, elle remonta dans sa chambre. Enfin la voil libre, murmura Remy, plus sombre et plus ple qu'elle. Venez, Grandchamp, venez. La chambre de la dame tait situe au premier tage, derrire un cabinet qui avait vue sur la rue, tandis que cette chambre elle-mme ne tirait son jour que d'une petite fen- tre perce sur une cour. L'ameublement de cette pice tait sombre, mais riche; les tentures en tapisseries d'Arras, les plus belles de l'po- que, reprsentaient les derniers sujets de la Passion. Un prie-Dieu en chne sculpt, une statue de la mme matire et du mme travail, un lit colonnes torses, avec des tapisseries pareilles celles des murs, enfin un tapis de Bruges, voil tout ce qui ornait la chambre. Pas une fleur, pas un joyau, pas une dorure; le bois et le fer bruni remplaaient partout l'argent et l'or; un cadre de bois noir enfermait un portrait d'homme plac dans un pan coup de la chambre, et sur lequel donnait le jour de la fentre, videmment perce pour l'clairer. Ce fut devant ce portrait que la dame alla s'agenouiller avec un cur gonfl, mais des yeux arides. Elle attacha sur cette figure inanime un long et indicible regard d'amour, comme si cette noble image allait s'animer pour lui rpondre. Noble image, en effet, et l'pithte semblait tre faite pour elle. LES QUARANTE-CINQ 261 Le peintre avait reprsent un jeune homme de vingt-huit trente ans, couch moiti nu sur un lit de repos ; de son sein entr'ouvert tombaient encore quelques gouttes de sang ; une de ses mains, la main droite, pendait mutile, et cepen- dant elle tenait encore un tronon d'pe. Ses yeux se fermaient comme ceux d'un homme qui va mourir; la pleur et la souffrance donnaient cette physio- nomie un caractre divin que le visage de l'homme ne commence prendre qu'au moment o il quitte la vie pour l'ternit. Pour toute lgende, pour toute devise, on lisait sous ce portrait, en lettres rouges comme du sang : Aut Csar aut nihil. La dame tendit les bras vers cette image, et lui adres- sant la parole comme elle et fait un Dieu : Je t'avais suppli d'attendre, quoique ton me irrite dt tre altre de vengeance, dit-elle ; et comme les morts voient tout, mon amour, tu as vu que je n'ai support la vie que pour ne pas devenir parricide; toi mort, j'eusse d mourir; mais en mourant, je tuais mon pre. Et puis, tu le sais encore, sur ton cadavre sanglant l'avais fait un vu, j'avais jur de payer la mort par la mort, le sang par le sang; mais alors je chargeais d'un crime la tte blanchie du vnrable vieillard qui m'appelait son innocente enfant. Tu as attendu, merci, bien-aim, tu as attendu, et maintenant je suis libre; le dernier lien qui m'enchanait la terre vient d'tre bris par le Seigneur, au Seigneur grces soient rendues. Je suis tout toi : plus de voiles, plus d'em- bches, je puis agir au grand jour, car, maintenant, je ne laisserai plus personne aprs moi sur la terre, j'ai le droit de la quitter. Elle se releva sur un genou et baisa la main qui semblait pendre hors du cadre. 262 LES QUARANTE-CINQ Tu me pardonnes, ami, dit-elle, d'avoir les yeux arides, c'est en pleurant sur ta tombe que mes yeux se sont dess- chs, ces yeux que tu aimais tant. Dans peu de mois j'irai te rejoindre, et tu me rpon- dras enfin, chre ombre qui j'ai tant parl sans jamais obtenir de rponse. A ces mots, Diane se releva respectueusement, comme si elle et fini de converser avec Dieu ; elle alla s'asseoir sur la stalle de chne. Pauvre pre! murmura-t-elle d'un ton froid et avec une expression qui semblait n'appartenir aucune crature humaine. Puis elle s'abma dans une rverie sombre qui lui fit oublier, en apparence, le malheur prsent et les malheurs passs. Tout coup elle se dressa, la main appuye au bras du fauteuil. C'est cela, dit-elle, et ainsi tout sera mieux. Remy ! Le fidle serviteur coutait sans doute la porte, car il apparut aussitt. Me voici, madame, rpondit-il. Mon digne ami, mon frre, dit Diane, vous la seule crature qui me connaisse en ce monde, dites-moi adieu. Pourquoi cela, madame? Parce que l'heure est venue de nous sparer, Remy. Nous sparer! s'cria le jeune homme avec un accent qui fit tressaillir sa compagne. Que dites-vous, madame ? Oui, Remy. Ce projet de vengeance me paraissait noble et pur, tant qu'il y avait un obstacle entre lui et moi, tant que je ne l'apercevais qu' l'horizon; ainsi sont les choses de ce monde : grandes et belles de loin. Maintenant que je touche l'excution, maintenant que l'obstacle a disparu, je ne recule pas, Remy; mais je ne veux pas entraner ma suite, dans le chemin du crime, une me gnreuse et sans tache ; ainsi, vous me quitterez, mon ami. Toute cette vie passe dans les larmes me comptera comme une expiation devant Dieu et devant vous, et elle vous comptera aussi LES QUARANTE-CINQ 263 vous, je l'espre ; et vous, qui n'avez jamais fait et qui ne ferez jamais de mal, vous serez deux fois sr du ciel. Remy avait cout les paroles de madame de Monsoreau d'un air sombre et presque hautain. Madame, rpondit-il, croyez-vous donc parier un vieillard trembleur et us par l'abus de la vie ? Madame, j'ai vingt-six ans, c'est--dire toute la sve de la jeunesse qui parat tarie en moi. Cadavre arrach de la tombe, si je vis encore, c'est pour l'accomplissement de quelque action ter- rible, c'est pour jouer un rle actif dans l'uvre de la Providence. Ne sparez donc jamais ma pense de la vtre, madame, puisque ces deux penses sinistres ont si long- temps habit sous le mme toit : o vous irez, j'irai; ce que vous ferez, je vous y aiderai; sinon, madame, et si, malgr mes prires, vous persistez dans cette rsolution de chasser... Oh! murmura la jeune femnie, vous chasser! quel mot avez-vous dit l, Remy ? Si vous persistez dans cette rsolution, continua le jeune homme, comme si elle n'avait point parl, je sais ce que j'ai faire, moi, et toutes nos tudes devenues inutiles aboutiront pour moi deux coups de poignards : l'un, que je donnerai dans le cur de celui que vous connaissez, l'au- tre dans le mien. Remy ! Remy 1 s'cria Diane en faisant un pas vers le jeune homme et tendant imprativement sa main au-dessus de sa tte, Remy, ne dites pas cela. La vie de celui que vous menacez ne vous appartient pas, elle est moi : je l'ai paye assez cher pour la lui prendre moi-mme quand le moment o il doit la perdre sera venu. Vous savez ce qui est arriv, Remy, et ce n'est point un rve, je vous le jure, le jour o j'allai m'agenouiller devant le corps dj froid de celui-ci... Et elle montra le portrait. Ce jour, dis-je, j'approchai mes lvres des lvres de cette blessure que vous voyez ouverte, et ces lvres trem- blrent et me dirent : 264 LES QUARANTE-CINQ Venge-moi, Diane, venge-moi Madame ! Remy, je te le rpte, ce n'tait pas une illusion, ce n'tait pas un bourdonnement de mon dlire : la blessure a parl, elle a parl, te dis-je, et je l'entends encore murmu- rer : Venge-moi, Diane, venge-moi. Le serviteur baissa la tte. C'est donc moi et non pas vous la vengeance, con- tinua Diane; d'ailleurs, pour qui et par qui est-il mort? Pour moi et par moi. Je dois vous obir, madame, rpondit Remy, car j'tais aussi mort que lui. Qui m'a fait enlever du milieu des cada- vres dont cette chambre tait jonche? vous. Qui m'a guri de mes blessures? vous. Qui m'a cach? vous, vous, c'est- -dire la moiti de l'me de celui pour lequel j'tais mort si joyeusement; ordonnez donc, j'obirai, pourvu que vous n'ordonniez pas que je vous quitte. Soit, Remy, suivez donc ma fortune; vous avez raison, rien ne doit plus nous sparer. Remy montra le portrait. Maintenant, madame, dit-il avec nergie, il a t tu par trahison, c'est par trahison qu'il doit tre veng. Ah l vous ne savez pas une chose, vous avez raison, la main de Dieu est avec nous; vous ne savez pas que, cette nuit, j'ai trouv le secret de Vaqua tofana, ce poison des Mdicis, ce poison de Ren de Florentin. Ah l dis-tu vrai ? Venez voir, madame, venez voir. Mais Grandchamp qui attend ; que dira-t-il de ne plus nous voir revenir, de ne plus nous entendre ? car c'est en bas, n'est-ce pas, que tu veux me conduire ? Le pauvre vieillard a fait cheval soixante lieues, madame ; il est bris de fatigue et vient de s'endormir sur mon ht. Venez. Diane suivit Remy. LES QUARANTE-CINQ 265 XXX LE LABORATOIRE Remy emmena Diane dans la chambre voisine, et pous- sant un ressort cach sous une lame du parquet, il fit jouer une trappe qui glissait dans la largeur de la chambre jusqu'au mur. Cette trappe, en s'ouvrant, laissait apercevoir un escalier sombre, raide et troit. Remy s'y engagea le premier et tendit' son poing Diane qui s'y appuya et descendit aprs lui. Vingt marches de cet escalier, ou, pour mieux dire, de cette chelle, conduisaient dans un caveau circulaire noir et humide, qui pour tout meuble renfermait un fourneau avec son tre immense, une table carre, deux chaises de jonc, quantit de fioles et de botes de fer. Et, pour tous habitants, une chvre sans blements et des oiseaux sans voix, qui semblaient dans ce lieu obscur et sou- terrain les spectres des animaux dont ils avaient la ressem- blance, et non plus ces animaux eux-mmes. Dans le fourneau, un reste de feu s'en allait mourant, tan- dis qu'une fume paisse et noire fuyait silencieuse par un conduit engag dans la muraille. Un alambic pos sur l'tre laissait filtrer lentement, et goutte goutte, une liqueur jaune comme l'or. Ces gouttes tombaient dans une fiole de verre blanc pais de deux doigts, mais en mme temps de la plus parfaite transparence, et qui tait ferme par le tube de l'alambic qui communiquait avec elle. Diane descendit et s'arrta au milieu de tous ces objets l'existence et aux formes tranges, sans tonnement et sans terreur; on et dit que les impressions ordinaires de 266 LBS QUARANTE-CINQ la vie ne pouvaient plus avoir aucune influence sur cette femme, qui vivait dj hors de la vie. Remy lui fit signe de s'arrter au pied de l'escalier; elle s'arrta o lui disait Remy. Le jeune homme alla allumer une lampe qui jeta un jour livide sur tous les objets que nous venons de dtailler et qui, jusque-l, dormaient ou s'agitaient dans l'ombre. Puis il s 'approcha d'un puits creus dans le caveau tou- chant aux parois d'une des murailles, et qui n'avait ni para- pet ni margelle, attacha un seau une longue corde, laissa glisser la corde sans poulie dans l'eau, qui sommeillait sinistrement au fond de cet entonnoir et qui fit entendre un sourd clapotement, enfin il ramena le seau plein d'une eau glace et pure comme le cristal. Approchez, madame, dit Remy. Diane approcha. Dans cette norme quantit d'eau, il laissa tomber une seule goutte du liquide contenu dans la fiole de verre, et la masse entire de l'eau se teignit l'instant mme d'une couleur jaune; puis cette couleur s'vapora, et l'eau, au bout de dix minutes, tait devenue transparente comme aupara- vant. La fixit des yeux de Diane donnait seule une ide de l'attention profonde qu'elle donnait cette opration. Remy la regarda. Eh bien? demanda celle-ci. Eh bien! trempez maintenant, dit Remy, dans cette eau qui n'a ni saveur ni couleur, trempez une fleur, un gant, un mouchoir ; ptrissez avec cette eau des savons de senteur, versez-en dans l'aiguire o l'on puisera pour se laver les dents, les mains et le visage, et vous verrez, comme on le vit nagure la cour du roi Charles IX, la fleur touffer par son parfum, le gant empoisonner par son contact, le savon tuer par son introduction dans les pores. Versez une seule goutte de cette huile pure sur la mche d'une bougie ou d'une lampe, le coton s'en imprgnera jusqu' un pouce peu prs, et pendant une heure la bougie ou la lampe exha- LS QUARANTE-CINQ 267 fera la mort, pour brler ensuite aussi innocemment qu'une autre lampe ou une autre bougie. Vous tes sr de ce que vous dites l, Remy? demanda Diane. Toutes ces expriences, je les ai faites, madame, voyez ces oiseaux qui ne peuvent plus dormir et qui qui ne veulent plus manger, ils ont bu de l'eau pareille cette eau. Voyez cette chvre qui a brout de l'herbe arrose de cette mme eau, elle mue, et ses yeux vacikent; nous aurons beau la rendre maintenant la libert, la lumire, la nature, sa vie est condamne, moins que cette nature laquelle nous la rendrons ne rvle son instinct quelques-uns de ces contre poisons que les animaux devinent et que les hommes ignorent. Peut-on vur cette fiole, Remy? demanda Diane. Oui, madame, car tout le liquide est prcipit cette heure; mais attendez. Remy la spara de l'alambic avec des prcautions infi- nies; puis, aussitt, il la boucha d'un tampon de molle cire qu'il aplatit la surface de son orifice, et, enveloppant cet orifice d'un morceau de laine, il prsenta le flacon sa compagne. Diane le prit sans motion aucune, le souleva la hau- teur de la lampe, et, aprs avoir regard quelque temps la liqueur paisse qu'il contenait : Il suffit, dit-elle ; nous choisirons, lorsqu'il sera temps, du bouquet, des gants, de la lampe, du savon ou de l'ai- guire. La liqueur tient-elle dans le mtal? Elle le ronge. Mais alors ce flacon se brisera, peut-tre. Je ne crois pas; voyez l'paisseur du cristal; d'ailleurs nous pourrons l'enfermer ou plutt l'emboter dans une enveloppe d'or. Alors, Remy, reprit la dame, vous tes content, n'est-ce pas? Et quelque chose comme un ple sourire effleura les lvres 268 LES QUARANTE-CINQ de Diane, et leur donna ce reflet de vie, qu'un rayon de la lune donne aux objets engourdis. Plus que je ne fus jamais, madame, rpondit celui-ci; punir les mchants, c'est jouir de la sainte prrogative de Dieu. coutez, Remy, coutez ! Et Diane prta l'oreille. Vous avez entendu quelque bruit ? Le pitinement des chevaux dans la rue, ce me semble ; Remy, nos chevaux sont arrivs. C'est probable, madame, car il est peu prs l'heure laquelle ils devaient venir; mais, maintenant, je vais les renvoyer. Pourquoi cela? Ne sont-ils plus inutiles? Au lieu d'aller Mridor, Remy, nous allons en Flan- dre; gardez les chevaux. Ah! je comprends. Et les'yeux du serviteur, leur tour, laissrent chapper un clair de joie qui ne pouvait se comparer qu'au sourire de Diane. Mais Grandchamp, ajouta-t-il, qu'allons-nous en faire? Grandchamp a besoin de se reposer, je vous l'ai dit. Il demeurera Paris et vendra cette maison, dont nous n'avons plus besoin. Seulement vous rendrez la libert tous ces pauvres animaux innocents que nous avons fait souffrir par ncessit. Vous l'avez dit : Dieu pourvoira peut- tre leur salut. Mais tous ces fourneaux, ces cornues, ces alambics? Puisqu'ils taient ici quand nous avons achet la mai- son, qu'importe que d'autres les y trouvent aprs nous? Mais ces poudres, ces acides, ces essences ? Au feu ! Remy, au feu ! loignez-vous alors. Moi? Oui, du moins mettez ce masque de verrs. LES QUARANTE-CINQ 269 Et Remy prsenta Diane un masque, qu'elle appliqua sur son visage. Alors, appuyant lui-mme sur sa bouche et sur son nez un large tampon de laine, il pressa le cordon du soufflet, aviva la flamme du charbon; puis, quand le feu fut bien embras, il y versa les poudres qui clatrent en ptille- ments joyeux, les unes lanant des feux verts, les autres se volatilisant en tincelles ples comme le soufre; et les essen- ces, qui, au lieu d'teindre la flamme, montrent comme des serpents de feu dans le conduit, avec des grondements pareils ceux d'un tonnerre lointain. Enfin, quand tout fut consomm : Vous avez raison, madame, dit Remy, si quelqu'un, maintenant, dcouvre le secret de cette cave, ce quelqu'un pensera qu'un alchimiste l'a habite; aujourd'hui, on brle encore les sorciers, mais on respecte les alchimistes. Eh! d'ailleurs, dit Diane, quand on nous brlerait, Remy, ce serait justice, ce me semble : ne sommes-nous point des empoisonneurs? et pourvu qu'au jour o je mon- terai sur le bcher j'aie accompli ma tche, je ne rpugne pas plus ce genre de mort qu' un autre : la plupart des anciens martyrs sont morts ainsi. Remy fit un geste d'assentiment, et reprenant sa fiole des mains de sa matresse, il l'empaqueta soigneusement. En ce moment on heurta la porte de la rue. Ce sont vos gens, madame, vous ne vous trompiez pas. Vite, remontez et rpondez, tandis que je vais fermer la trappe. Diane obit. Une mme pense vivait tellement dans ces deux corps, qu'il et t difficile de dire lequel des deux pliait l'autre sous sa domination. Remy remonta derrire elle, et poussa le ressort; le caveau se referma. Diane trouva Grandchamp la porte, veill par le bruit, il tait venu ouvrir. Le vieillard ne fut pas peu surpris quand il connut le prochain dpart de sa matresse, qui lui apprit ce dpart sans lui dire o elle allait. 270 * LES QURNTB-CINQ Grandchamp, mon ami, lui dit-elle, nous allons, Remy et moi, accomplir un plerinage vot depuis longtemps; vous ne parlerez de ce voyage personne, et vous ne rv- lerez mon nom qui que ce soit. Oh! je le jure, madame, dit le vieux serviteur. Mais on vous reverra cependant? Sans doute, Grandchamp, sans doute : ne se revoit-on pas toujours, quand ce n'est point en ce monde, dans l'autre au moins? Mais, propos, Grandchamp, cette maison nous devient inutile. Diane tira d'une armoire une liasse de papiers. Voici les titres qui constatent la proprit : vous louerez ou vendrez cette maison. Si d'ici un mois vous n'avez trouv ni locataire, ni acqureur, vous l'abandonnerez tout simplement et vous retournerez Mridor. Et si je trouve acqureur, madame, combien la ven- drai-je? Ce que vous voudrez. Alors je rapporterai l'argent Mridor? Vous le garderez pour vous, mon vieux Grandchamp. Quoil madame, une pareille somme? Sans doute. Ne vous dois-je pas bien cela pour vos bons services, Grandchamp? et puis, outre mes dettes envers vous, n'ai -je pas aussi payer celles de mon pre? Mais, madame, sans contrat, sans procuration, je ne puis rien faire. Il a raison, dit Remy. Trouvez un moyen, dit Diane. Rien de plus simple. Cette maison a t achete en mon nom ; je la revends Grandchamp, qui, de cette faon, pourra la revendre lui-mme qui il voudra. Faites. Remy prit une plume et crivit sa donation au bas du contrat de vente. Maintenant, adieu, dit madame de Monsoreau Grand- champ, qui se sentait tout mu de rester seul en cette mai- LES QUARANTE-CINQ 271 son, adieu, Grandchamp ; faites avancer les chevaux tandis que je termine les prparatifs. Alors Diane remonta chez elle, coupa avec un poignard la toile du portrait, le roula, l'enveloppa dans une toffe de soie et plaa le rouleau dans la caisse de voyage. Ce cadre, demeur vide et bant, semblait raconter plus loquemment qu'auparavant encore toutes les douleurs qu'il avait enten- dues. Le reste de la chambre, une fois ce portrait enlev, n'avait plus de signification et devenait une chambre ordi- naire. Quand Remy eut li les deux caisses avec des sangles, il donna un dernier coup d'il dans la rue pour s'assurer que nul n'y tait arrt, except le guide; puis aidant sa ple matresse monter cheval : Je crois, madame, lui dit-il tout bas, que cette maison sera la dernire o nous aurons demeur si longtemps. L'avant-dernire, Remy, dit la dame de sa voix grave et monotone. Quelle sera donc l'autre? Le tombeau, Remy. XXXI CE QUE FAISAIT EN FLANDRE MONSEIGNEUR FRANOIS DE FRANCE, DUC D'ANJOU ET DE BRABANT, COMTE DE FLANDRE. Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner le roi au Louvre, Henri de Navarre Cahors, Chicot sur la grande route, et la dame de Monsoreau dans la rue, pour aller trouver en Flandre Monseigneur le duc d'Anjou, tout rcemment nomm duc de Brabant, et au 272 LES QUARANTE-CINQ secours duquel nous avons vu s'avancer le grand amiral de France, Anne Daigues, duc de Joyeuse. A quatre-vingts lieues de Paris, vers le nord, le bruit des voix franaises et le drapeau de France flottaient sur un camp franais aux rives de l'Escaut. C'tait la nuit : des feux disp >ss en un cercle immense bordaient le fleuve si large devant Anvers, et se refltaient dans ses eaux profondes. La solitude habituelle des polders la sombre verdure tait trouble par le hennissement des chevaux franais. Du haut des remparts de la ville, les sentinelles voyaient reluire, au feu des bivouacs, le mousquet des sentinelles franaises, clair fugitif et lointain que la largeur du fleuve, jet entre cette arme et la ville, rendait aussi inoffensi que ces clairs de chaleur qui brillent l'horizon par un beau soir d't. Cette arme tait r^lle du duc d'Anjou. Ce qu'elle tait venue faire l, il faut bien que nous le racon- tions nos lecteurs. Ce ne sera peut-tre pas bien amusant, mais ils nous pardonneront en faveur do l'avio : tant de gens sont ennuyeux sans prvenir ! Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu perdre leur temps feuilleter la Reine Margot et la Dame de Monsoreau, connaissent dj monsieur le duc d'Anjou, ce prince jaloux, goste, ambitieux et impatient, qui, n si prs du trne, dont chaque vnement semblait le rapprocher, n'avait jamais pu attendre avec rsignation que la mort lui fit un chemin libre. Ainsi l'avait-on vu d'abord dsirer le trne de Navarre sous Charles IX, puis celui de Charles IX lui-mme, enfin celui de France occup par son frre, Henri, ex-roi de Pologne, lequel avait port deux couronnes, la jalousie de son frre qui n'avait jamais pu en attraper une. Un instant alors il avait tourn les yeux vers l'Angleterre, gouverne par une femme, et pour avoir le trne il avait demand pouser la femme, quoique cette femme s'appe- lt Elisabeth et et vingt ans de plus que lui. Sur ce point, la destine avait commenc de lui sourire, si LES QUARANTE-CINQ 273 toutefois c'et t un sourire de la fortune que d'pouser l'altire fille de Henri VIII. Celui qui, toute sa vie, dans ses dsirs htifs, n'avait pu russir mme dfendre sa libert; qui avait vu tuer, fait tuer peut-tre, ses favoris La Mole et Goconnas, et sacrifi lchement Bussy, le plus brave de ses gentilshommes : le tout sans profit pour son lvation -et avec grand dommage pour sa gloire ; ce rpudi de la for- tune se voyait tout la fois accabl des faveurs d'une grande reine, inaccessible jusque-l tout regard mortel, et port par tout un peuple la premire dignit que ce peuple pou- vait confrer. Les Flandres lui offraient une couronne, et Elisabeth lui avait donn son anneau. Nous n'avons pas la prtention d'tre historien; si nous le devenons parfois, c'est quand par hasard l'histoire descend au niveau du roman, ou mieux encore, quand le roman monte la hauteur de l'histoire ; c'est alors que nous plongeons nos regards curieux dans l'existence princire du duc d'Anjou, laquelle, ayant constamment ctoy l'illustre chemin des royauts, est pleine de ces vnements tantt sombres tantt clatants, qu'on ne remarque d'habitude que dans les existences royales. Traons donc en quelques mots l'histoire de cette exis- tence. 11 avait vu son frre Henri III embarrass dans sa que- relle avec les Guise et il s'tait alli aux Guise ; mais bientt il s'tait aperu que ceux-ci n'avaient d'autre but rel que de se substituer aux Valois sur le trne de France. Il s'tait alors spar des Guise ; mais, comme on l'a vu, ce n'tait pas sans quelque danger que cette sparation avait eu lieu, et Salcde, rou en Grve, avait prouv l'importance que la susceptibilit de MM. de Lorraine attachait l'amiti de M. d'Anjou. En outre, depuis longtemps dj, Henri III avait ouvert les yeux et un an avant l'poque o cette histoire commence, le duc d'Alenon, exil ou peu prs, s'tait retir Amboise. C'est alors que les Flamands lui avaient tendu les bras. Fatigus de la domination espagnole, dcims par le pro- 274 LES QUARANTE-CINQ consulat du duc d'Albe, tromps par la fausse paix de don Juan d'Autriche, qui avait profit de cette paix pour reprendre Namur et Gharlemont, les Flamands avaient appel eux Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et l'avaient fait gou- verneur gnral du Brabant. Un mot sur ce nouveau personnage, qui a tenu une si grande place dans l'histoire, et qui ne fera qu'apparatre chez nous. Guillaume de Nassau, prince d'Orange avait alors cin- quante cinquante et un ans ; fils de Guillaume de Nassau, dit le Vieux, et de Julienne de Stolberg, cousin de ce Ren de Nassau tu au sige de Saint-Dizier, ayant hrit de son titre de prince d'Orange, il avait t, tout jeune encore, nourri dans les principes les plus svres de la rforme, il avait, disons-nous, tout jeune encore, senti sa valeur et mesur la grandeur de sa mission. Cette mission, qu'il croyait avoir reue du ciel, laquelle il fut fidle toute sa vie, et pour laquelle il mourut comme un martyr, fut de fonder la rpu- blique de Hollande, qu'il fonda en effet. Jeune, il avait t appel par Charles-Quint sa cour. Charles-Quint se con- naissait en hommes; il avait jug Guillaume, et souvent le vieil empereur, qui tenait alors dans sa main le globe le plus pesant qu'ait jamais port une main impriale, avait consult l'enfant sur les matires les plus dlicates de la politique des Pays-Bas. Bien plus, le jeune homme avait vingt-quatre ans peine, quand Charles-Quint lui confia, en l'absence du fameux Philibert-Emmanuel de Savoie, le com- mandement de l'arme de Flandre. Guillaume s'tait alors montr digne de cette haute estime ; il avait tenu en chec le duc de Nevers et Coligny, deux des plus grands capitaines du temps, et, sous leurs yeux, il avait fortifi Philippeville et Gharlemont; le jour o Charles-Quint abdiqua, ce fut sur Guillaume de Nassau qu'il s'appuya pour descendre les marches du trne, et ce fut lui qu'il chargea de porter Ferdinand la couronne impriale, que Charles-Quint venait de rsigner volontairement. LES QUARANTE-CINQ 275 Alors tait venu Philippe II, et, malgr la recommandation de Charles-Quint son fils, de regarder Guillaume comme un frre, celui-ci avait bientt senti que Philippe II tait un de ces princes qui ne veulent pas avoir de famille. Alors s'tait affermie en sa pense cette grande ide de l'affran- chissement de la Hollande et de l'mancipation des Flandres, qu'il et peut-tre ternellement enferme en son esprit, si le vieil empereur, son ami et son pre, n'et point eu cette trange ide de substituer la robe du moine au manteau royal. Alors les Pays-Bas, sur la proposition de Guillaume, demandrent le renvoi des troupes trangres ; alors com- mena cette lutte acharne de l'Espagne, retenant la proie qui voulait lui chapper ; alors passrent sur ce malheureux peuple, toujours froiss entre la France et l'Empire, la vice- royaut de Marguerite d'Autriche et le proconsulat sanglant du duc d'Albe ; alors s'organisa cette lutte la fois politique et religieuse, dont la protestation de l'htel de Culembourg, qui demandait l'abolition de l'inquisition dans les Pays-Bas, fut le prtexte; alors s'avana cette procession de quatre cents gentilshommes vtus avec la plus grande simplicit, dfilant deux deux et venant apporter au pied du trne de la vice-gouvernante l'expression du dsir gnral, rsum dans cette protestation ; alors, et la vue de ces gens si graves et si simplement vtus, chappa Barlaimont, un des conseillers de la duchesse, ce mot de gueux, qui, relev par les gentilshommes flamands et accept par eux, dsigna ds lors, dans les Pays-Bas, le parti patriote, qui, jusque-l, tait sans appellation. Ce fut partir fie ce moment que Guillaume commena de jouer le rle qui fit de lui un des plus grands acteurs politiques qu'il y ait eu au monde. Constamment battu dans cette lutte contre l'crasante puissance de Philippe II, il se releva constamment, et toujours plus fort aprs ses dfai- tes; toujours levant une nouvelle arme qui remplace l'ar- me disparue, mise en fuite ou anantie, il reparait plus fort qu'avant sa dfaite, et toujours salu comme un librateur. LES QUARANTE-CINQ C'est au milieu de ces alternatives de triomphes moraux et de dfaites physiques, si cela peut se dire ainsi, que Guil- laume apprit Mons la nouvelle du massacre de la Saint- Barthlmy. C'tait une blessure terrible et qui allait presque au cur des Pays-Bas; la Hollande et cette portion des Flandres qui tait calviniste perdaient par cette blessure le plus bra?< de ses allis naturels, les huguenots de France. Guillaume rpondit cette nouvelle, d'abord par la retraite, comme il avait l'habitude de le faire, de Mons, ou il tait, il recula jusqu'au Rhin ; il attendit les vnements. Les vnements font rarement faute aux nobles eau Une nouvelle laquelle il tait impossible de s'attendre se rpandit tout coup. Quelques gueux de mer, il y avait des gueux de mer et des gueux de terre, quelques gueux de mer, pousss par le vent contraire dans le port de Brille, voyant qu'il n'y avait aucun moyen pour eux de regagner la haute mer, se laissrent aller la drive, et, pousss par le dsespoir, ils prirent la ville, qui avait dj prpar ses potences pour les pendre. La ville prise, ils chassrent les garnisons espagnoles des environs, et ne reconnaissant point parmi eui un homme assez fort pour faire fructifier le succs qu'ils devaient au hasard, ils appelrent le prince d'Orange; Guillaume accourut : il fallait frapper un grand coup; il fallait, en compromettant toute la Hollande, rendre tout jamais impossible une rconciliation avec u?ne. Guillaume fit rendre une ordonnance qui proscriv Hollande le culte catholique, comme le culte protestant tait proscrit en France. A ce manifeste, la guerre recommena : le duc d'Albe envoya contre les rvolts son propre fils. Frdric de Tolde, qui leur prit Zutphen, Nardern et Harlem ; mais cet ebec, loin d'abattre les Hollandais, sembla leur avoir donn une nouvelle force : tout se souleva; tout prit les armes, depuis le Zuyderze jusqu' l'Escaut; l'Espagne eut peur un instant; LES QUARANTE-CINQ 277 rappela le duc d'Albe, et lui donna pour successeur don Louis de Requesens, l'un des vainqueurs de Lpante. Alors s'ouvrit pour Guillaume une nouvelle srie de mal- heurs : Ludovic et Henri de Nassau, qui amenaient un secours au prince d'Orange, furent surpris par un des lieutenants de don Louis, prs de Nimgue, dfaits et tus ; les Espagnols pntrrent en Hollande, mirent le sige devant Leyde et pillrent Anvers. Tout tait dsespr, quand le ciel vint une seconde fois au secours de la rpublique naissante. Requesens mourut Bruxelles. Ce fut alors que toutes les provinces, runies par un seul intrt, dressrent d'un commun accord et signrent, le 8 novembre 1576, c'est--dire quatre jours aprs le sac d'Anvers, le trait connu sous le nom de paix de Gand, par lequel elles s'engageaient s'entr'aider dlivrer le pays de la servitude des Espagnols et des autres trangers. Don Juan reparut, et avec lui la mauvaise fortune des Pays-Bas. En moins de deux mois, Namur et Charlemont furent pris. Les Flamands rpondirent ces deux checs en nommant le prince d'Orange gouverneur gnral du Brabant. Don Juan mourut son tour. Dcidment Dieu se pronon- ait en faveur de la libert des Pays-Bas. Alexandre Farnse lui succda. C'tait un prince habile, charmant de faons, doux et fort en mme temps, grand politique, bon gnral ; la Flandre tressaillit en entendant pour la premire fois cette mielleuse voix italienne l'appeler amie, au lieu de la traiter en rebelle. Guillaume comprit que Farnse ferait plus pour l'Espagne avec ses promesses que le duc d'Albe avec ses supplices. Il fit signer aux provinces, le 29 janvier 1579, l'union d'Utrecht, qui fut la base fondamentale du droit public de la Hollande. Ce fut alors que, craignant de ne pouvoir excuter seul ce plan d'affranchissement pour lequel il luttait depuis quinze ans, il fit proposer au duc d'Anjou la souverainet des Pays-Bas, sous la condition qu'il respecterait les privi- 278 LES QUARANTE-CINQ lges des Hollandais et des Flamands et respecterait leur libert de conscience. C'tait un coup terrible port Philippe II.*l y rpondit en mettant prix vingt-cinq mille cus la tte de Guillaume. Les tats assembls La Haye dclarrent alors Philippe II dchu de la souverainet des Pays-Bas, et ordonnrent que dornavant le serment de fidlit leur fut prt eux, au lieu d'tre prt au roi d'Espagne. Ce fut en ce moment que le duc d'Anjou entra en Belgique et y fut reu par les Flamands avec la dfiance dont ils accompagnaient tous les trangers. Mais l'appui de la France promis par le prince franais leur tait trop important pour qu'ils ne lui fissent pas, en apparence au moins, bon et res- pectueux accueil. Cependant la promesse de Philippe II portait ses fruits. Au milieu des ftes de sa rception, un coup de pistolet partit aux cts du prince d'Orange ; Guillaume chancela : on le crut bless mort; mais la Hollande avait encore besoin de lui. La balle de l'assassin avait seulement travers les deux joues. Celui qui avait tir le coup, c'tait Jean Jaureguy, le prcurseur de Balthazar Grard, comme Jean Chatel devait tre le prcurseur de Ravaillac. De tous ces vnements il tait rest Guillaume une sombre tristesse qu'clairait rarement un sourire pensif. Flamands et Hollandais respectaient ce rveur comme ils eussent respect un Dieu, car ils sentaient qu'en lui, en lui seul, tait tout leur avenir; et qua*:d ils le voyaient s'avan- cer, envelopp dans son large manteau, le front voi par l'ombre de son feutre, le coude dans sa main gauche, le menton dans sa main droite, les hommes se rangeaient pour lui faire place, et les mres, avec une certaine supers- tition religieuse, le montraient leurs enfants en leur disant : Regarde, mon fils, voil le Taciturne. Les Flamands, sur la proposition de Guillaume, avaient LES QUARANTE-CINQ 279 donc lu Franois de Valois duc de Brabant, comte de Flandre, c'est--dire prince souverain. Ce qui n'empchait pas, bien au contraire, Elisabeth de lui laisser esprer sa main. Elle voyait dans cette alliance un moyen de runir aux calvinistes d'Angleterre ceux de Flandre et de France ; la sagesse d'Elisabeth rvait peut-tre une triple couronne. Le prince d'Orange favorisait en apparence le duc d'Anjou, lui faisant un manteau provisoire de sa popularit ; quitte lui reprendre le manteau quand il croirait le temps venu de se dbarrasser du pouvoir franais comme il s'tait dbar- rass de la tyrannie espagnole. Mais cet alli hypocrite tait plus redoutable pour le duc d'Anjou qu'un ennemi; il paralysait l'excution de tous les plans qui eussent pu lui donner un trop grand pouvoir ou une trop grande influence dans les Flandres. Philippe II, en voyant cette entre d'un prince franais Bruxelles, avait somm le duc de Guise de venir son aide, et cette aide, il la rclamait au nom d'un trait fait autrefois entre don Juan d'Autriche et Henri de Guise. Les deux jeunes hros, qui taient peu prs du mme ge, s'taient devins, et, en se rencontrant et associant leurs ambitions, ils s'taient engags se conqurir chacun un royaume. Lorsqu' la mort de son frre redout, Philippe II trouva dans les papiers du jeune prince le trait sign par Henri de Guise, il ne parut pas en prendre d'ombrage. D'ailleurs, quoi bon s'inquiter de l'ambition d'un mort? La tombe n'enfermait-elle pas l'pe qui pouvait vivifier la lettre ? Seulement un roi de la force de Philippe II, et qui savait de quelle importance en politique peuvent tre deux lignes crites par certaines mains, ne devait pas laisser croupir dans une collection de manuscrits et d'autographes, attrait des visiteurs de l'Escurial, la signature de Henri cfe Guise, signature qui commenait prendre tant de crdit parmi ces trafiquants de royaut qu'on appelait les Orange, les Valois, les Hapsbourg et les Tudor. 280 LES QUARANTE-CINQ Philippe II engagea donc le duc de Guise continuer avec lui le trait fait avec don Juan, trait dont la teneur tait que le Lorrain soutiendrait l'Espagnol dans la possession des Flandres, tandis que l'Espagnol aiderait le Lorrain mener bonne fin le conseil hrditaire que le cardinal avait jadis tent dans sa maison. Ce conseil hrditaire n'tait autre chose que de ne point suspendre un instant le travail ternel qui devait conduire un beau jour les travailleurs l'usurpa- tion du royaume de France. Guise acquiesa ; il ne pouvait gure faire autrement ; Philippe II menaait d'envoyer un double du trait Henri de France, et c'est alors que l'Espagnol et le Lorrain avaient dchan contre le duc d'Anjou, vainqueur et roi dans les Flandres, Salcde, Espagnol, et appartenant la maison de Lorraine, pour l'assassiner. En effet, un assassinat terminait tout la satisfaction de l'Espagnol et du Lorrain. Le duc d'Anjou mort, plus de prtendant au trne de Flandre, plus de successeur la couronne de France, Restait bien le prince d'Orange ; mais, comme on le sait dj, Philippe II tenait tout prt un autre Salcde qui s'ap- pelait Jean Jaureguy. Salcde fut pris et cartel en place de Grve, sans avoir pu mettre son projet excution. Jean Jaureguy blessa grivement le prince d'Orange, mais enfin il ne fit que le blesser. Le duc d'Aajou et le Taciturne restaient donc toujours debout, bons amis en apparence, rivaux plus mortel* en ralit que ne l'taient ceux mmes qui voulaient les faire assassiner. Comme nous l'avons dit, le duc d'Anjou avait t reu avec dfiance. Bruxelles lui avait ouvert ses portes, mais Bruxelles n'tait ni la, Flandre ni le Brabant; il avait donc commenc, soit par persuasion, soit par force, s'avancer dans les Pays-Bas, prendre, ville par ville, pice par pice, son royaume rcalcitrant; et, sur le conseil du prince d'Orange, qui connaissait la susceptibilit flamande, man- ec . LES QUARANTE-CINQ 281 g er feuille feuille, comme et dit Csar Borgia, le savou- reux artichaut de Flandre. Les Flamands, de leur ct, ne se dfendaient pas trop brutalement; ils sentaient que le duc d'Anjou les dfendait victorieusement contre les Espagnols ; ils se htaient lente- ment d'accepter leur librateur, mais enfin ils l'acceptaient. Franois s'impatientait et frappait du pied en voyant qu'il n'avanait que pas pas. Ces peuples sont lents et timides, disait Franois ses bons amis, attendez. Ces peuples sont tratres et changeants, disait au prince le Taciturne, forcez. 11 en rsultait que le duc, qui son amour-propre naturel exagrait encore la lenteur des Flamands comme une dfaite, se mit prendre de force les villes qui ne se liraient point aussi spontanment qu'il et dsir. C'est l que l'attendaient, veillant l'un sur l'autre, son alli, le Taciturne, prince d'Orange; son ennemi le plus sombre, Philippe II. Aprs quelques succs, le duc d'Anjou tait donc venu camper devant Anvers, pour forcer cette ville que le duc d'Albe, Requesens, don Juan et le duc de Parme avaient tour tour courbe sous leur joug, sans l'puiser jamais, sans la faonner l'esclavage un instant. Anvers avait appel le duc d'Anjou son secours contre Alexandre Farnse; lorsque le duc d'Anjou, son tour, vou- lut entrer dans Anvers, Anvers tourna ses canons contre lui. Voil dans quelle position s'tait plac Franois de France, au moment o nous le retrouvons dans cette histoire, le surlendemain du jour o l'avaient rejoint Joyeuse et sa flotte. LES QUARANTE-CINQ XXXII PREPARATIFS DE BATAILLE Le camp du nouveau duc de Brabant tait assis sur les deux rives de l'Escaut; l'arme, bien discipline, tait cepen- dant agite d'un esprit d'agitation facile comprendre. En effet, beaucoup de calvinistes assistaient le duc d'An- jou, non point par sympathie pour le susdit duc, mais pour tre aussi dsagrables que possible l'Espagne et aux catholiques de France et d'Angleterre ; ils se battaient donc plutt par amour-propre que par conviction ou par dvoue- ment, et l'on sentait bien que, la campagne une fois finie, ils abandonneraient le chef ou lui imposeraient des condi- tions. D'ailleurs, ces conditions, le duc d'Anjou laissait toujours croire qu' l'heure venue il irait au-devant d'elles. Son mot favori tait : Henri de Navarre s'est bien fait catholique, pourquoi Franois de France ne se ferait-il pas huguenot? De l'autre ct, au contraire, c'est--dire chez l'ennemi, existaient, en opposition avec ces dissidences morales et politiques, des principes distincts, une cause parfaitement arrte, le tout parfaitement pur d'ambition et de colre. Anvers avait d'abord eu l'intention de se donner, mais ses conditions et son heure ; elle ne refusait pas prcis- ment Franois, mais elle se rservait d'attendre, forte par son assiette, par le courage et l'exprience belliqueuse de ses habitants ; elle savait d'ailleurs qu'en tendant le bras, outre le duc de Guise, en observation dans la Lorraine, elle trou- vait Alexandre Farnse dans le Luxembourg. Pourquoi, en cas d'urgence, n'accepterait-elle pas les secours de l'spa- LES QUARANTE-CINQ 283 pagne contre Anjou, comme elle avait appel le secours d'Anjou contre l'Espagne? Quitte, aprs cela, repousser l'Espagne aprs que l'Es- pagne l'aurait aide repousser Anjou. Ces rpublicains monotones avaient pour eux la force d'airain du bon sens. Tout coup ils virent apparatre une flotte l'embou- chure de l'Escaut, et ils apprirent que cette flotte arrivait avec le grand amiral de France, et que ce grand amiral de France amenait un secours leur ennemi. Depuis qu'il tait venu mettre le sige devant Anvers, le duc d'Anjou tait devenu naturellement l'ennemi des Anver- sois. En apercevant cette flotte, et en apprenant l'arrive de Joyeuse, les calvinistes du duc d'Anjou firent une grimace presque gale celle que faisaient les Flamands. Les calvi- nistes taient fort braves, mais en mme temps fort jaloux; ils passaient facilement sur les questions d'argent, mais n'aimaient point qu'on vnt rogner leurs lauriers, surtout avec des pes qui avaient servi saigner tant de huguenots au jour de la Saint-Barthlmy. De l, force querelles qui commencrent le soir mme de l'arrive de Joyeuse, et se continurent triomphalement le lendemain et le surlendemain. Du haut de leurs remparts, les Anversois avaient chaque jour le spectacle de dix ou douze duels entre catholiques et huguenots. Les polders servaient de champ clos, et l'on jetait dans le fleuve beaucoup plus de morts qu'une affaire en rase campagne n'en et cot aux Franais. Si le sige d'Anvers, comme celui de Troie, et dur neuf ans, les assi- gs n'eussent eu besoin de rien faire autre chose que de regarder faire les assigeants; ceux-ci se fussent certaine- ment dtruits eux-mmes. Franois faisait, dans toutes ces querelles, l'office de mdiateur, mais non sans d'normes difficults; il y avait des engagements pris avec les huguenots franais : blesser 284 LES QUARANTE-CINQ ceux-ci, c'tait se retirer l'appui moral des huguenots flamands, qui pouvaient l'aider dans Anvers. D'un autre ct, brusquer les catholiques envoys par le roi pour se faire tuer son service, tait pour le duc d'Anjou chose non seulement impolitique, mais encore compromet- tante. L'arrive de ce renfort, sur lequel le duc d'Anjou lui- mme ne comptait pas, avait boulevers les Espagnols, et de leur ct les Lorrains en crevaient de fureur. C'tait bien quelque chose pour le duc d'Anjou que de jouir la fois de cette double satisfaction. Mais le duc ne mnageait point ici tous les partis sans que la discipline de son arme en souffrt fort. Joyeuse, qui la mission n'avait jamais souri, on se le rappelle, se trouvait mal l'aise au milieu de cette runion d'hommes si divers de sentiments; il sentait instinctivement que le temps des succs tait pass. Quelque chose comme le pressentiment d'un grand chec courait dans l'air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de capitaine, il dplorait d'tre venu de si loin pour parta- ger une dfaite. Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d'Anjou avait eu grand tort de mettre le sige devant Anvers. Le prince d'Orange, qui lui avait donn ce tratre conseil, avait disparu depuis que le conseil avait t suivi, et l'on ne savait pas ce qu'il tait devenu. Son arme tait en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc d'An- jou l'appui de cette arme; cependant on n'entendait point dire le moins du monde qu'il y et division entre les soldats de Guillaume et les Anversois, et la nouvelle d'un seul duel entre les assigs n'tait pas venue rjouir les assigeants depuis qu'ils avaient assis leur camp devant la place. Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au sige, c'est que cette ville importante d'Anvers tait pres- que une capitale : or, possder une grande ville par le con- sentement de cette grande ville, c'est un avantage rel; LES QUARANTE-CINQ 285 mais prendre d'assaut la deuxime capitale de ses futurs tats, c'est s'exposer la dsaffectation des Flamands, et Joyeuse connaissait trop bien les Flamands pour esprer, en supposant mme que le duc d'Anjou prt Anvers, qu'ils ne se vengeraient pas tt ou tard de cette prise, et avec usure. Cette opinion, Joyeuse l'exposait tout haut dans la tente du duc, cette nuit mme o nous avons introduit nos lecteurs dans le camp franais. Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc tait assis ou plutt couch sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit de repos, et il coutait, non point les avis du grand amiral de France, mais les chucho- tements de son joueur de luth Aurilly. AurilJy, par ses lches complaisances, par ses basses flat- teries et par ses continuelles assiduits, avait enchan la faveur du prince; jamais il ne l'avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit le roi, soit de puis- sants personnages ; de sorte qu'il avait vit l'cueil o La Mole, Coconnas, Bussy et tant d'autres s'taient briss. Avec son luth, avec ses messages d'amour, avec ses ren- seignements exacts sur tous les personnages et les intrigues de la cour, avec ses manuvres habiles pour jeter dans les filets du duc la proie qu'il convoitait, quelle que ft cette proie, Aurilly avait fait, sous main, une grande fortune, adroitement dispose en cas de revers ; de sorte qu'il parais- sait toujours tre le pauvre musicien Aurilly, courant aprs un cu, et chantant comme les cigales, lorsqu'il avait faim. L'influence de cet homme tait immense parce qu'elle tait secrte. Joyeuse, en le voyant couper ainsi dans ses dveloppe- ments de stratgie et dtourner l'attention du duc, Joyeuse se retira en arrire, interrompant tout net le fil de son dis- cours. Franois avait l'air de ne pas couter, mais il cou- tait rellement; aussi cette impatience de Joyeuse ne lui chappa-t-elle point, et, sur-le-champ ' 286 LBS QUARANTE-CINQ Monsieur l'amiral, dit-il, qu'avez-vous ? Rien, Monseigneur; j'attends seulement que Votre Altesse ait le loisir de m'couter. Mais j'coute, monsieur de Joyeuse, j'coute, rpondit allgrement le duc. Ah! vous autres Parisiens, vous me croyez donc bien paissi par la guerre de Flandre, que vous pensez que je ne puis couter deux personnes parlant ensemble, quand Csar dictait sept lettres la fois ! Monseigneur, rpondit Joyeuse en lanant au pauvre musicien un coup d'il sous lequel celui-ci plia avec son humilit ordinaire, je ne suis pas un chanteur pour avoir besoin que l'on m'accompagne quand je parle. Bon, bon, duc ; taisez-vous, Aurilly. Aurilly s'inclina. Donc, continua Franois, vous n'approuvez pas mon coup de main sur Anvers, monsieur de Joyeuse ? Non, Monseigneur. J'ai adopt ce plan en conseil, cependant. Aussi, Monseigneur, n'est-ce qu'avec une grande rserve que je prends la parole, aprs tant d'expriments capitaines. Et Joyeuse, en homme de cour, salua autour de lui. Plusieurs voix s'levrent pour affirmer au grand amiral que son avis tait le leur. D'autres, sans parler, firent des signes d'assentiment. Comte de Saint-Aignan, dit le prince l'un de ses plus braves colonels, vous n'tes pas de l'avis de M. de Joyeuse, vous? Si fait, Monseigneur, rpondit M. de Saint-Aignan. Ah! c'est que, comme vous faisiez la grimace... Chacun se mit rire. Joyeuse plit, le comte rougit. Si monsieur le comte de Saint-Aignan, dit Joyeuse, a l'habitude de donner son avis de cette faon, c'est un con- seiller peu poli, voil tout. Monsieur de Joyeuse, repartit vivement Saint-Aignan, Son Altesse a eu tort de me reprocher une infirmit con- LES QUARANTE-CINQ 287 tracte sou service; j'ai, la prise de Cateau-Canibrsis, reu un coup de pique dans la tte, et, depuis ce temps, j'ai des contractions nerveuses, ce qui occasionne les grimaces dont se plaint Son Altesse... Ce n'est pas, toutefois, une excuse que je vous donne, monsieur de Joyeuse, c'est une explication, dit firement le comte en se retournant. Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c'est un reproche que vous faites, et vous avez raison. Le sang monta au visage du duc Franois. Et qui ce reproche? dit-il. Mais moi, probablement, Monseigneur. Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, mon- sieur de Joyeuse, vous qu'il ne connat pas? Parce que j'ai pu croire un instant que M. de Saint- Aignan aimait assez peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers. Mais enfin, s'cria le prince, il faut que ma position se dessine dans le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom, il faut que je le sois aussi de fait. Ce Taci- turne, qui se cache je ne sais o, m'a parl d'une royaut. O est-elle, cette royaut ? dans Anvers. O est-il, lui ? dans Anvers aussi, probablement. Eh bien, il faut prendre Anvers, et, Anvers pris, nous saurons quoi nous en tenir. Ehl Monseigneur, vous le savez dj, sur mon me 1 ou vous seriez en vrit moins bon politique qu'on ne le dit. Qui vous a donn le conseil de prendre Anvers? M. le prince d'Orange, qui a disparu au moment de se mettre en cam- pagne; M. le prince d'Orange, qui, tout en laissant Votre Altesse duc de Brabant, s'est rserv la lieutenance gnrale du duch; le prince d'Orange, qui a intrt ruiner les Espagnols par vous, et vous par les Espagnols ; M. le prince d'Orange, qui vous remplacera, qui vous succdera, s'il ne vous remplace et vous succde dj; le prince d'Orange... Eh ! Monseigneur, jusqu' prsent, en suivant les conseils du prince d'Orange, vous n'avez fait qu'indisposer les Flamands. Vienne un revers, et tous ceux qui n'osent vous regarder en 288 LES QUARANTE-CINQ face courront aprs vous comme ces chiens timides qui ne courent qu'aprs les fuyards. Quoi, vous supposez que je puisse tre battu par des marchands de laine, par des buveurs de bire? Ces marchands de laine, ces buveurs de bire ont donn fort faire au roi Philippe de Valois, l'empereur Charles V, et au roi Philippe II, qui taient trois princes d'assez bonne maison, Monseigneur, pour que la compa- raison ne puisse pas vous tre trop dsagrable. Ainsi, vous craignez un chec? Oui, Monseigneur, je le crains. Vous ne serez donc pas l, monsieur de Joyeuse? Pourquoi donc n'y serais-je point ? Parce que je m'tonne que vous doutiez ce point de votre propre bravoure, que vous vous voyiez dj en fuite devant les Flamands ; en tout cas, rassurez-vous : ces pru- dents commerants ont l'habitude, quand ils marchent au combat, de s'affubler de trop lourdes armures pour qu'ils aient la chance de vous atteindre, courussent-ils aprs vous. Monseigneur, je ne doute pas de mon courage; Mon- seigneur, je serai au premier rang, mais je serai battu au premier rang, tandis que d'autres le seront au dernier, voil tout. Mais enfin votre raisonnement n'est pas logique, mon- sieur de Joyeuse : vous approuvez que j'aie pris les petites places. J'approuve que vous preniez ce qui ne se dfend point. Eh bien ! aprs avoir pris les petites places qui ne se dfendaient pas, comme vous dites, je ne reculerai point devant la grande, parce qu'elle se dfend, ou plutt parce qu'elle menace de se dfendre. Et Votre Altesse a tort : mieux vaut reculer sur un terrain sr que de trbucher dans un foss en continuant de marcher en avant. Soit, je trbucherai, mais je ne reculerai pas. Votre Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse LES QUARANTE-CINQ 289 en s'inclnant, et nous, de notre ct, nous ferons comme voudra Son Altesse ; nous sommes ici pour lui obir. Ce n'est pas rpondre, duc. C'est cependant ht seule rponse que je puisse faire Votre Altesse. Voyons, prouvez-moi que j'ai tort; je ne demande pas mieux que de me rendre votre avis. Monseigneur, voyez l'arme du prince d'Orange, elle tait vtre, n'est-ce pas ? Eh bien ! au lieu de camper avec vous devant Anvers, elle est dans Anvers, ce qui est bien diffrent; voyez le Taciturne, comme vous l'appelez vous- mme : il tait votre ami et votre conseiller, non seulement vous ne savez pas ce qu'est devenu le conseiller, mais encore vous croyez tre sr que l'ami s'est chang en ennemi ; voyez les Flamands : lorsque vous tiez en Flandre, ils pavoisaient leurs barques et leurs murailles en vous voyant arriver; maintenant ils ferment leurs portes votre vue et braquent leurs canons votre approche, ni plus ni moins que si vous tiez le duc d'Albe. Eh bien ! je vous le dis : Flamands et Hollandais, Anvers et Orange n'attendent qu'une occasion de s'unir contre vous, et ce moment sera celui o vous crierez feu votre matre d'artillerie. Eh bien ! rpondit le duc d'Anjou, on battra du mme coup Anvers et Orange, Flamands et Hollandais. Non, Monseigneur, parce que nous avons juste assez de monde pour donner l'assaut Anvers, en supposant que nous n'ayons affaire qu'aux Anversois, et que tandis que nous donnerons l'assaut, le Taciturne tombera sur nous sans rien dire, avec ces ternels huit ou dix mille hommes, toujours dtruits et toujours renaissants, l'aide desquels depuis dix ou douze ans il tient en chec le duc d'Albe, don Juan Requesens et le duc de Parme. Ainsi, vous persistez dans votre opinion? Dans laquelle ? Que nous serons battus ? Immanquablement. t. ii. 73 290 LES QUARANTE-CINQ Eh bien ! c'est facile viter, pour votre part, du moins, monsieur de Joyeuse, continua aigrement le prince ; mon frre vous a envoy vers moi pour me soutenir ; votre res- ponsabilit est couvert, si je vous donne cong en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d'tre soutenu. Votre Altesse peut me donner cong, dit Joyeuse ; mas, la veille d'une bataille, ce serait une honte pour moi que l'accepter. Un long murmure d'approbation accueillit les paroles de Joyeuse; le prince comprit qu'il avait t trop loin. Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme, vous ne voulez pas m'entendre. Il me semble pourtant que j'ai raison, ou plutt que, dans la position o je suis, je ne puis avouer tout haut que j'ai eu tort; vous me reprochez mes fautes, je les connais : j'ai t trop jaloux de l'honneur de mon nom ; j'ai trop voulu prouver la supriorit des armes franaises, donc j'ai tort. Mais le mal est ait, en voulez-vous commettre un pire ? Nous voici devant des gens arms, c'est--dire devant des hommes qui nous disputent ce qu'ils m'ont offert. Voulez-vous que je leur cde ? Demain, alors,, ils reprendront pice pice ce que j'ai conquis ; non, l'pe est tire, frappons, ou sinon nous serons frapps; voil mon sentiment. Du moment o Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai d'ajouter un mot ; je suis ici pour vous obir, Monseigneur, et d'aussi grand cur, croyez-le bien, si vous me conduisez la mort, que si vous me meniez la victoire ; cependant... mais, non, Monseigneur. Quoi ? Non, je veux et dois me taire. Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je le veuxl Alors en particulier, Monseigneur. En particulier? Oui, s'il plat Votre Altesse. Tous se levrent et reculrent jusqu'aux extrmits de ia spacieuse tente de Franois. LES QUARANTE-CINQ 291 Parlez, dit celui-ci. Monseigneur peut prendre indiffremment un revers que lui infligerait l'Espagne, un chec qui rendrait triom- phants ces buveurs de bire flamands, ou ce prince d'Orange double face; mais s'accommoderait-il aussi volontiers de faire rire ses dpens M. le duc de Guise? Franois frona le sourcil. M. de Guise? dit-il; ehl qu'a-t-il faire dans tout ceci? M. de Guise, continua Joyeuse, a tent, dit-on, de faire assassiner Monseigneur; si Salcde ne l'a pas avou sur l'chafaud, il l'a avou la gne. Or, c'est une grande joie offrir au Lorrain, qui joue un grand rle dans tout ceci, ou je m'y trompe fort, que de nous faire battre sous Anvers, et de lui procurer, qui sait ? sans bourse dlier, cette mort d'un fils de France, qu'il avait promis de payer si cher Salcde. Lisez l'histoire de Flandre, Monseigneur, et vous y verrez que les Flamands ont pour habitude d'engraisser leurs terres avec le sang des princes les plus illustres et des meilleurs chevaliers franais. Le duc secoua la tte. Eh bien, soit, Joyeuse, dit-il, je donnerai, s'il le faut, au Lorrain maudit la joie de me voir mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me voir fuyant. J'ai soif de gloire, Joyeuse; car, seul de mon nom, j'ai encore des batailles gagner. Et Cateau-Cambrsis que vous oubliez, Monseigneur; il est vrai que vous tes le seul. Comparez donc cette escarmouche Jarnac et Mon- contour, Joyeuse, et faites le compte de ce que je redois mon bien-aim frre Henri. Non, non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roitelet de Navarre; je suis un prince franais, moi. Puis se retournant vers les seigneurs qui, aux paroles de Joyeuse s'taient loigns : Messieurs, ajouta-t-il, l'assaut tient toujours; la pluie a cess, les terrains sont bons, nous attaquerons cette nuit. 292 LES QUARANTE-CINQ Joyeuse s'inclina. Monseigneur voudra bien dtailler ses ordres, dit-il, nous les attendons. Vous avez huit vaisseaux, sans compter la galre ami- raie, n'est-ce pas, monsieur de Joyeuse? Oui, Monseigneur. Vous forcerez la ligne, et ce sera chose facile, les Anver- sois n'ayant dans le port que des vaisseaux marchands ; alors vous viendrez vous embosser en face du quai. L, si le quai est dfendu, vous foudroierez la ville en tentant un dbar- quement avec vos quinze cents hommes. Du reste de l'arme je ferai deux colonnes, l'une commande par M. le comte de Saint-Aignan, l'autre commande par moi-mme. Toutes deux tenteront l'escalade par surprise, au moment o les premiers coups de canon partiront. La cavalerie demeurera en rserve, en cas d'chec, pour protger la retraite de la colonne repousse. De ces trois attaques, l'une russira cer- tainement. Le premier corps tabli sur le rempart tirera une fuse pour rallier lui les autres corps. Mais il faut tout prvoir, Monseigneur, dit Joyeuse. Sup- posons ce que vous ne croyez pas supposable, c'est--dire que les trois colonnes d'attaque soient repousses toutes trois. Alors nous gagnons les vaisseaux sous la protection du feu de nos batteries, et nous nous rpandons dans les pol- ders, o les Anversois ne se hasarderont point nous venir chercher. On s'inclina en signe d'adhsion. Maintenant, messieurs, dit le duc, du silence. Qu'on veille les troupes endormies, qu' on embarque avec ordre ; que pas un feu, pas un coup de mousquet ne rvlent notre dessein. Vous serez dans le port amiral, avant que les Anver- sois se doutent de votre dpart. Nous qui allons le traverser et suivre la rive gauche, nous arriverons en mme temps que vous. Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur qui nous a suivis jusqu'ici ne craindra point de traverser l'Escaut avec nous. LES QUARANTE-CINQ 293 Les capitaines quittrent la tente du prince, et donnrent leurs ordres avec les prcautions indiques. Bientt toute cette fourmilire humaine fit entendre son murmure confus : mais on pouvait croire que c'tait celui du vent, se jouant dans les gigantesques roseaux et parmi les herbages touffus des polders. L'amiral s'tait rendu son bord. XXXII MONSEIGNEUR Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprts hostiles de M. le duc d'Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur attribuant toute la mauvaise volont possible. Anvers tait comme une ruche quand vient le soir, calme et dserte l'extrieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement. Les Flamands, en armes, faisaient des patrouilles dans les rues, barricadaient leurs maisons, doublaient les chanes et fraternisaient avec les bataillons du prince d'Orange, dont une partie dj tait en garnison Anvers, et dont l'autre partie rentrait par fractions, qui, aussitt rentres, s'gre- naient dans la ville. Lorsque tout fut prt pour une vigoureuse dfense, le prince d'Orange, par un soir sombre et sans lune, entra son tour dans la ville sans' manifestation aucune, mais avec le calme et la fermet qui prsidaient l'accomplissement de toutes ses rsolutions, lorsque ces rsolutions taient une fois prises. Il descendit l'htel de ville, o ses affids avaient tout prpar pour son installation. 29-4 LES QURANTB-CINQ L il reut tous les quarteniers et centeniers de la bour- geoisie, passa en revue les officiers des troupes soldes, puis enfin reut les principaux officiers qu'il mit au courant de ses projets. Parmi ses projets, le plus arrt tait de profiter de la manifestation du duc d'Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d'Anjou en arrivait o le Taciturne avait voulu l'amener, et celui-l voyait avec joie ce nouveau com- ptiteur la souveraine puissance se perdre comme les autres. Le soir mme o le duc d'Anjou s'apprtait attaquer, comme nous l'avons vu, le prince d'Orange, qui tait depuis deux jours dans la ville, tenait conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois. A chaque objection faite par le gouverneur au plan offen- sif du prince d'Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le prince d'Orange secouait la tte comme un homme surpris de cette incertitude. Mais, chaque hochement de tte, le commandant de la place rpondait : Prince, vous savez que c'est chose convenue que Mon- seigneur doit venir : attendons donc Monseigneur. Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne ; mais, tout en fronant le sourcil et en rongeant ses ongles d'impatience, il attendait. Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds battements, et semblait demander au balancier d'acclrer la venue du personnage attendu si impatiem- ment. Neuf heures du soir sonnrent : l'incertitude tait devenue une anxit relle ; quelques vedettes prtendaient avoir aperu du mouvement dans le camp franais. Une petite barque plate comme le bassin d'une balance avait t expdie sur l'Escaut; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du ct de la terre que de ce qui se passait du ct de la mer avaient dsir avoir des nou- LBS OUARANTE-UIWU 295 velles prcises de la flotte franaise : la petite barque n'tait point revenue. Le prince d'Orange se leva, et, mordant de colre ses gants de buffle, il dit aux Anversois : Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu'An- vers sera prise et brle quand il arrivera : la ville, alors pourra juger de la diffrence qui existe, sous ce rapport, entre les Franais et les Espagnols. Ces paroles n'taient point faites pour rassurer MM. les officiers civils, aussi se regardrent-ils avec beaucoup d'mo- tion. En ce moment, un espion qu'on avait envoy sur la route de Malines, et qui avait pouss son cbeval jusqu' Saint- Nicolas, revint en annonant qu'il n'avait rien vu ni entendu qui annont le moins du monde la venue de la personne que l'on attendait. Messieurs, s'cria le Taciturne cette nouvelle, vous le voyez, nous attendrions inutilement; faisons nous-mmes nos affaires; le temps nous presse, et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d'avoir confiance en des talents suprieurs; mais vous voyez qu'avant tout c'est sur soi-mme qu'il faut se reposer. Dlibrons donc, messieurs. Il n'avait point achev, que la portire de la salle se sou- leva et qu'un valet de la ville apparut et pronona ce seul mot qui, dans un pareil moment, paraissait en valoir miile autres : Monseigneur! Dans l'accent de cet homme, dans cette joie qu'il n'avait pu s'empcher de manifester en accomplissant son devoir d'huissier, on pouvait lire l'enthousiasme du peuple et toute sa confiance en celui qu'on appelait de ce nom vague et res- pectueux : Monseigneur! A peine le nom de cette voix tremblante d'motion s'tait-il teint, qu'un homme d'une taille leve et imp- rieuse, portant avec une grce suprme le manteau qui l'en- 296 LES QUARANTE-CINQ veloppait tout entier, entra dans la salle, et salua courtoise- ment ceux qui se trouvaient l. Mais au premier regard son il fier et perant dmla le prince au milieu des officiers. Il marcha droit lui et lui offrit la main. Le prince serra cette main avec affection, et presque avec respect. Ils s'appelrent Monseigneur l'un l'autre. Aprs ce bref change de civilits, l'inconnu se dbarrassa de son manteau. Il tait vtu d'un pourpoint de buffle, portait des chausses de drap et de longues bottes de cuir. Il tait arm d'une longue pe qui semblait faire partie, non de son costume, mais de ses membres, tant elle jouait avec aisance son ct; une petite dague tait passe sa ceinture, prs d'une aumnire gonfle de papiers. Au moment o il rejeta son manteau, on put voir ces lon- gues boites, dont nous avons parl, toutes souilles de pous- sire et de boue. Ses perons, rougis du sang de son cheval, ne rendaient plus qu'un son sinistre chaque pas qu'il faisait sur les dalles. Il prit place la table du conseil. Eh bien! o en sommes-nous, Monseigneur? de- manda-t-il. Monseigneur, rpondit le Taciturne, vous avez d voir en venant jusqu'ici que les rues taient barricades. J'ai vu cela. Et les maisons crneles, ajouta un officier. Quant cela, je n'ai pu le voir; mais c'est d'une bonne prcaution. Et les chanes doubles, dit un autre. A merveille, rpliqua l'inconnu d'un ton insouciant. Monseigneur n'approuve point ces prparatifs de dfense? demanda une voix avec un accent sensible d'in- quitude et de dsappointement. Si fait, dit l'inconnu, mais cependant je ne crois pas LES QUARANTE-CINQ 297 que, dans les circonstances o nous nous trouvons, elles soient fort utiles ; elles fatiguent le soldat et inquitent le bourgeois. Vous avez un plan d'attaque et de dfense, je suppose? Nous attendions Monseigneur pour le lui communiquer, rpondit le bourgmestre. Dites, messieurs, dites. Monseigneur est arriv un peu tard, ajouta le prince, et, en l'attendant, j'ai d agir. Et vous avez bien fait, Monseigneur ; d'ailleurs on sait que, lorsque vous agissez, vous agissez bien. Moi non plus, croyez-le bien, je n'ai point perdu mon temps en route. Puis, se retournant du ct des bourgeois : Nous savons par nos espions, dit le bourgmestre, qu'un mouvement se prpare dans le camp des Franais; ils se disposent une attaque; mais comme nous ne savons de quel ct l'attaque aura lieu, nous avons fait disposer le canon de telle sorte qu'il soit partag avec galit sur toute l'tendue du rempart. C'est sage, rpondit l'inconnu avec un lger sourire, et regardant la drobe le Taciturne qui se taisait, laissant, lui bomme de guerre, parler de guerre tous les bourgeois. Il en a t de mme de nos troupes civiques, continua le bourgmestre, elles sont rparties par postes doubles sur toute l'tendue des murailles, et ont ordre de courir l'ins- tant mme au point d'attaque. L'inconnu ne rpondit rien ; il semblait attendre que le prince d'Orange parlt son tour. Cependant, continua le bourgmestre, l'avis du plus grand nombre des membres du conseil est qu'il semble impossible que les Franais mditent autre chose qu'une feinte. Et dans quel but cette feinte? demanda l'inconnu. Dans le but de nous intimider et de nous amener un arrangement l'amiable qui livre la ville aux Franais. L'inconnu regarda de nouveau le prince d'Orange : on et 298 LES QUARANTE-CINQ dit qu'il tait tranger tout ce qui se passait, tant il cou- tait toutes ces paroles avec une insouciance qui tenait du ddain. Cependant, dit une voix inquite, ce soir on a cru remarquer dans le camp des prparatifs d'attaque. Soupons sans certitude, reprit le bourgmestre. J'ai moi-mme examin le camp avec une excellente lunette qui vient de Strasbourg : les canons paraissent clous au sol, les hommes se prparaient au sommeil sans aucune mo- tion, M. le duc d'Anjou donnait dner sous sa tente. L'inconnu jeta un nouveau regard sur le prince d'Orange. Cette fois il lui sembla qu'un lger sourire crispait la lvre du Taciturne, tandis que, d'un mouvement peine visible, ses paules ddaigneuses accompagnaient ce sourire. Ehl messieurs, dit l'inconnu, vous tes dans l'erreur complte; ce n'est point une attaque furtive qu'on vous pr- pare en ce moment, c'est un bel et bon assaut que vous allez essuyer Vraiment? Vos plans, si naturels qu'ils vous paraissent, sont incomplets. Cependant, Monseigneur... firent les bourgeois, humi- lis que l'on part douter de leurs connaissances en stratgie. Incomplets, reprit l'inconnu, en ceci, que vous vous attendez un choc, et que vous avez pris toutes vos prcau- tions pour cet vnement. Sans doute. Eh bien! ce choc, messieurs, si vous m'en croyez... Achevez, Monseigneur. Vous ne l'attendrez pas, vous le donnerez. A la bonne heure ! s'cria le prince d'Orange, voil parler. En ce moment, continua l'inconnu, qui comprit ds lors qu'il allait trouver un appui dans le prince, les vais- seaux de M. de Joyeuse appareillent. Comment savez-vous cela, Monseigneur? s'crirent LES QUARANTE-CINQ 209 tous ensemble le bourgmestre et les autres membres du conseil. Je le sais, dit l'inconnu. Un murmure de doute passa comme un souffle dans l'assemble; mais, si lger qu'il ft, il effleura les oreilles de l'habile homme de guerre qui venait d'tre introduit sur la scne pour y jouer, selon toute probabilit, le premier rle. En doutez-vous? demanda-t-il avec le plus grand calme et en homme habitu lutter contre toutes les apprhen- sions, tous les amours-propres et tous les prjugs bour- geois. Nous n'en doutons pas, puisque vous le dites, Monsei- gneur. Mais que cependant Votre Altesse nous permette de lui dire... Dites. Que s'il en tait ainsi... Aprs? Nous en aurions des nouvelles. Par qui? Par notre espion de marine. FIN DU TOME DEUXIEME TABLE Pages I. Frre Borrome 1 IL Chicot latiniste 9 III. Les quatre vents 15 IV. Comment Chicot continua son voyage et ce qui lui arriva 24 V. Troisime journe de voyage 32 VI. Ernauton de Carmainges 39 VIL La cour aux chevaux 47 VIII. Les sept pchs de Madeleine 57 IX. Bel-Esbat 67 X. La lettre de M. de Mayenne 78 XL Comment dom Modeste Gorenflot bnit le roi son passage devant le prieur des Jacobins . 86 XII. Comment Chicot bnit le roi Louis XI d'avoir invent la poste, et rsolut de profiter de cette invention 96 XIII. Comment le roi de Navarre devina que Turennius voulait dire Turenne et Margota Margot. . . 106 XIV. L'alle des trois mille pas 114 XV. Le cabinet de Marguerite 120 XVI. Composition en version 127 XVII. L'ambassadeur d'Espagne 135 XVIII. Les pauvres du roi de Navarre 143 302 TABLE Pages XIX. La vraie matresse du roi de Navarre 4 54 XX, De l' tonneraient qu'prouva Chicot d'tre si populaire dans la ville de Nrac 163 XXI. Le grand veneur du roi de Navarre 176 XXII. Comment on chassait le loup en Navarre. . . . 183 XXIII. Comment le roi Henri de Navarre se comporta la premire fois qu'il vit le feu 192 XXIV. Ce qui se passait au Louvre vers le mme temps peu prs o Chicot entrait dans la ville de Nrac 202 XXV. Plumet rouge et plumet blanc 216 XXVI. La porte s'ouvre 224 XXVII. Comment aimait une grande dame en l'an de grce 1586 231 XXVIII. Comment Sainle-Maline entra dans la tourelle, et de ce qui s'ensuivit 246 XXIX. Ce qui se passait dans la maison mystrieuse. . 256 XXX. Le laboratoire 265 XXXI. Ce que faisait en Flandre monseigneur Franois de France, duc d'Anjou et de Brabant, comte de Flandre 271 XXXII. Prparatifs de bataille 282 XXXIII. Monseigneur 293 St-Denis Imp. J. Dardaillon 2.03&-2-24 X ^ UNIVER9ITY OF ILUNOI9-URBANA 3 0112 046963911 III! il