OAKSTHD3F UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA-CHAMPAIGN STACKS if Un franc le volume HOUVELLE COLLECTION MICHEL 1 PR. 25 C. PAR LA POSTB ALEXANDRE DUMAS ( )E U V 1U-: S Co M P I . K T !: S JACQUES OETIS N U V E L L E E D I T I N PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR 3. RUE A U B E R , 3 (EUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS JACQUES ORTIS OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS PUBLICS DAKS LA COLLECTION MICHEL LBVY Aclc 1 La Femine au collier La Maison de glace f de velours. . . . Le .Ma It re d'armes 4 Les Mariages du pere Unc Fille du regent Unc Aventure d'a- niour . . . . i Filles, Lorettes el CourtN;nies Les Medicis. . . . 1 Mcs Menioires. . 10 Aventtnes de John Le Fils du torijat Les Freres corses Menioii-esde Garibaldi 2 .Memoircs d'uneaveu- I es Ikileiniers ... 2 Gabriel Lambert. fitie. . . . 3 LeBniaril tlcMau'.eon. 3 Bhrk 1 Les Ganualdiens Ganle et France .Mciiioiies d'un m6- Les lllancs ci les Georges . . Blcns . . . 3 (In Gil Bias en Ca- Les Mille et un Faii- LaBonilliede la com- li lor n ic 1 tdmes . . l irsitaine Richard. 1 Parisiens el Provin- Catherine Blum. . . 1 Canneries. * . 8 L'llomme aux contes. I Les llommes de fcr. 1 ciaux J Le I'asteurd'Ashliourn 2 Ccciie * L'lloroscope .... 1 Pauline el I'ascal Charles le Tcnieraire. 2 L'lle de Fen. ... 2 Bruno . . 1 Le Chasseur de Sauva- Impressions de voyage; EnSuisse 3 Un Pays inconnu. . 1 Le Ch.lteau d'Eppstein 2 Le Chevalier d'llar- mental . . . . S - Une Annee a Florence 1 L'Arabie Hcu- Le Pere la Uuine. ! i Le Prince desVoleurs 2 1'rinccsse de Monaco 2 Le Clu valier de Mai- La I'rioci'sst Plot a 1 son-Rouse . . . . i Le Collier de la reine. 3 LesBortlsduRhin 2 Le Capitaine Propo^ d'Art et dc Coi.-ine 1 lum leCjlibnii , . 1 Le ('.aucase. . . 3 La Re^ence . 1 Les Compagnons de Ji'liu 3 Le Corricolo.. . 2 Le Midi de la La Reine Maruot . . 2 Robin Hood le Proscrit 2 Le Comte de Monte- France 2 De ParisaCadix. 2 La UoiitedeVarennes. 1 Le Salieador ... I La Comtesse de Charily .... 6 Qninze jonrs au SinaT 1 Salvator (iiita dei hi- ciDi d Paris) S La Comtesse de Sa- En Rnssie. . . 4 Le Speronare. . 2 La San-Felice. ... 4 Souvenirs d'Antony i Les Confessions de la - Le Veloce.. . . 2 La Villa Palmieri. 1 Souvenirs d'une Fa- Conscience 1'Iuno- Les Stuarts. . . 1 Isaac Laqucdem. . . 2 Sultanetta ... 1 Creatiou el Redemp- tion. LeDocteur mysterieux. ... 2 LaFilledu Marquis. 2 LaDamedeMonsoreau 3 La Damn de Voluple. 2 Les Deux Diane . 3 Isabel de Baviere. . 2 Italiens el Flamands. :' Ivanhoe de Walti-r Scott (tniictiM). . 2 Jacques Ortis. ... 1 Jacquotsans Oreilles. 1 Sylvandire 1 Terreur prussienne i Le Testament de M Chauvelin. ... 1 ThcAtic cumplet. . -25 Trois Mnltres. . . t Les Trois Mousnue Les DOUJJ Ueines. 2 Jehannc la Pucelle. . I taires. . . '" i Dicn dispose. . . . 2 Le Drame de 93 . . 1 Le^Dramesde lamer. 1 LesDrames ga'aiits. Louis XI Vet OD Siecle 4 Louis X Vet S3 Cour. 2 Louis XVI et la Re- Le Trou de I'enfer i La Tulipe noire. . 1 Le Vicoiutede Brage La Marquise d'Es- Les Louves de Ma- La Vie au De>ert. Une Vie d'artistc . '. Ettuja Lyoiin,! ... 5 MadamcdeChamlilav. 2 Yiugl Ans apres. . COI.IN IMP. DB LAGRY JACQUES ORTIS -LES FOUS DU DOCTEUR M1BAGLIA ALEXANDRE DUMAS NOUVELLLE EDITION PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES 3, RUE AUBER, 3 1897 Droits de reproduction et de traduotion r6serve PREFACE II y a environ trois ans, au moment ou j'ecris ces lignes, comme je sortais a minuit des coulisses de Saint-Charles, le portier du theatre me remit mys- terieusement un billet parfume qui eontenait en pur toscan cette laconique invitation : c Si vous voulez connaitre M. Alexandre Dumas, venez tout de suite souper avec moi. C. M. Je traversal en courant les rues de Toledo et de Chiaia, en homme qui flaire une celebrite" de pre- mier ordre; je franehis d'un pas leger la porte de rhotel Ftttorifl, et je me disposals a monter rapi- dement Tescalier, lorsque je m'arretai tout a coup, irappe" par une reflexion passablement humiliante. 1 1 36484 PREFACE Je ne savais pas un mot de la langue de 1'auteur do Henri ///et de Christine, et, d'un autre cot, je con- naissais parfaitement avec quel profond dedain les compatriotes de M. Dumas traitent les langues etrangeres, sous pretexte que Napoleon a donne des leqons de fran^ais a tout le monde. Un moment je songeai au latin, et je me crus sauve\ Mais mon illusion n'eut pas une longue duree; car je reflechis a la diversite des prononciations, et je me rappelai avec une effroyable lucidite qu'ayant eu 1'konneur, quelques anuses auparavant, d'etre pr6sent6 a sir Walter Scott, j 'avals eu tant de peine a comprendre son latin, que j'aurais presque mieux aim6 qu'il m'eut par!6 ^cossais. II ne me restait que la panto- mime, langue excessivement r^pandue, mais tres-peu commode pour une conversation litteiaire. Je dois avouer, a ma grande confusion, que, cette fois, je me trompais compl&ement sur la valeur philolo- gique de MM. les Franqais. M. Dumas me serra la main avec cette franche cordiality que tout le monde lui connait, et me parla en italien tout le reste de la nuit. Nous causames musique, voyages, littera- ture; mon 6tonnement etaitau comble. M. Dumas appr^ciait avec une si profonde connaissance les beaut^s intimes de nos toivains les plus ^minents, que je ne tardai pas ^ m'apercevoir que 1'Ulustre dramaturge venait en conquerant nous enlever quel- PREFACE 3 qu'un de nos chefs-d'oeuvre, et qu'il preme'ditait son coup avec tant d'adresse, que personne ne pourrait 1'obliger a la restitution. La traduction des Lettres de Jacopo Ortis prouve que mes previsions n'ont pas etc trompees. M. Du- mas a rivalis6 dignement avec Foscolo; Ortis lui appartieut de tout droit : c'est a la fois une conquete et un heritage. La nature, qui se re'pete souvent dans le type des visages humains, produit aussi de temps a autre des'ames qui se ressemblent comme des sceurs; les intelligeuces jumelles se rapprochent, se devinent, se completent mutuellement. Alors, le podte qui est arrive le dernier dans 1'ordre des temps s'inspire de 1'ceuvre de son devancier; le meme sang coule dans ses veines, les memes passions gonflent son CO3UT : c'est la transformation de 1'esprit, c'est le magnti.sme du genie. Dans ce cas, le traducteur ne reproduit pas ; ilcre"e une seconde fois. M. Dumas n'a eu qu'a tendre Toreille; une voix vibra dans son coeur. Lequel, des deux poetes, a^crit le premier? C'est une affaire de date. Quant a 1'auteur franijais, pour voir s'il etah dans les conditions favorables pour produire une oeuvre eminente, nous n'avons qu'a jeter un coup d'oeil rapide, nous ne dirons pas sur roriginal, mais aur le sujet qu'il a choisi. La vie de Foscolo est connue plus que ses on- 4 PREFACE vrages : c'est un immense roman dont les Lettres d'Ortis sont a peine un episode; c'est une lugubre odyssee dont lui seul, le jeune enthousiaste, aurait pu etre a la fois 1'Ulysse et I'Homere. Jete par Fexil sur une terre etrangere, il a acquis la triste ce"le- brite du malheur. Comme Jean- Jacques, comme Byron, comme tous les genies exceptionnels, il n'a fait que reproduire exactement ce qui se passait dans son coeur. Sans cette fievre devorante qui leur brule les levres et leur dechire la poitrine, pourquoi ces infortunes sublimes consentiraient-ils a se reveler a la foule? Pour la gloire? Us la meprisent. Pour 1'kumanite? Us la detestent. Leur muse, c'est la douleur; leur chant, c'est un cri de 1'ame. Jamais homme n'a e"te" plus de fois dans sa vie eleve sur 1'autel ou jete" dans la poussiere. Grec par naissance, V^nitien par adoption, appartenant ainsi aux deux plus nobles et plus malheureuses republi- ques, un jour il etait proclame le citoyen le plus cou- rageux, le plus inde"pendant, le plus d6vou4; le len- demain, il etevt pers6cut6 de ville en ville, regarde comme etranger dans son pays natal, traque comme une bete fauve. Tantot rayonnant sur une chaire, environn^ d'eleves fr^missants qui applaudissaiont a sa fougueuse eloquence, a ses sublimes regrets, a ses sarcasmes envenimes ; tantdt dans les enfon- cements d'un pare, Tepee ou le pistolet a la main, PREFACE 5 oblige" de rendre laids et risibles a jamais ceux qui avaient ose rire de sa laideur ; tour a tour poete et soldat, offenseur et offense, il se voyait accueilli avec Taffeclion la plus sincere, ou repousse" par le dedain le plus accablant. Souvent la bizarrerie du sort le re*duisait a un tel degre* de misere, qu'il mou- rait de froid et de faim. Puts tout a coup, et lors- qu'il pouvait le moms s'y attendre, des palais s'ele- vaient pour lui comme par la baguette d'une fee; dcs palais royalement magnifiques, avec des cours pave'es de marbre et de porphyre, des parois ten- dues de satin et de velours, des groupes de statues qui repre*sentaient les Graces. La, il passait en realite des nuits d'orgie et d'amour, comme jamais n'en a reve 1'imagination la plus eflfrenee, et, le matin, il se reveillait pauvre et nu sur la voie publique, tandis que ses creaneiers lui jetaient un regard de mepris du haut de ses terrasses. Dans cette vie de combats, de desordre ct de douleur, s'inspirant par caprice, travaillant par boutade sous Tempire de quelque sentiment profond ou de quelque ironie amere, Ugo Foscolo semait sur sa route ses trage- dies,, Ajax et Ricciardo, ses Commentaires sur les 03uvres de Montecuculli, et la Chevelure de Berenice, son hymne aux Graces, sa traduction de Sterne, ses Etudes sur Dante et Boccace, le poeme sur les Tom- beaux et les Lettrcs de Jacopo Ortis. 6 PREFACE Ceux qui jugent les hommes et les choses le*gere- ment et d'apres les apparences n'ont pas craint d'affirmer que Jacopo Ortis n'etait qu > une imitation de Werther; mais les critiques allemands ont de- montre" jusqu'a 1'evidence qu'il n'existe aucun rap- port reel entre ces deux livres, fruits egalement dangereux et defendus, qui renferment, sous leur 6corce rude et empoisonnee, un baume salutaire, miroirs desenchanteurs dans lesquels 1'espece hu- maine peut se contempler dans sa difformite hi- deuse, remedes extremes et violents qui doivent ope"rer la gu^rison par eflfet contraire. Et cependant, quel abime entre Grethe et Foscolo ! Quelle ligne de demarcation profonde la destinee n'a-t-elle pas marquee entre le conseiller allemand, admir^ par ses compatriotes, fete par les princes,, applaudi par les peuples, riche de gloire, d'honneurs et de fortune., et Fexile italien, fletri, exaspere, pousse a bout ! Ortis et Werther sont 1'expression de deux names : Tune dore'e, vague, instinctive ; 1'autre re"flechie, implacable, logique. En un mot, Werther doute, Ortis nie; Werther accuse, Ortis souffre. Pour bien comprendre le roman de Foscolo, et pour en tirer une conclusion sage et morale* tl fau- drait que Fouvrage fut precede par des me"moires sur la jeunesse de 1'auteur, et qu'on put voir par quels PREFACE degres cet enfant si candide et si purs'est plonge dans le plus sombre desespoir; mais le mystere le phis profond a enveloppe jusqu'a present les premieres annees de Foscolo, et tous les soupirs de cette ame jeune et ardente, si pleine d'esperance et de foi, sont restes ensevelis dans le coeur d'un camarade d'en- fance auquel il avait conSe* ses reves d'avenir. Foscolo, a vingt ans, e"tait pauvre mais heureux. II partageait la chambre modeste et le repas frugal d'un jeune Venitien qui est devenu un de nos pre- miers acteurs, et de la bouche duquel nous tenons ces details. Le denument du pauvre Ugo etait si complet, qu'on ne pouvait pas dire de ses chemises que Tune attendait Tautre, car elle aurait attendu en vain. Lorsque son unique compagne reclamait les soms de la blanchisseuse, il se j etait dans son lit, et, la, il benissait Dieu, la nature^ la societe"; il improvisait des vers, il revait de globe, de liberte et d'amour. II s'etait epris pour les chevaux d'une passion frenetique^ qui le tourmenta jusqu'au der- nier moment de sa vie, et il ne se sentit vraiment heureux que le jour ou, ayant recueilli je ne sais quel heritage, il le ceda entierement pour posse" der un cheval. Peu a peu ses illusions disparurent. Sa palrie tomba dans 1'avilissement et dans 1'esclavage; il fut train par les femmes: aucun de ses reves ne se 8 PREFACE roalisa. Inquiet, fie"vreux, desespere, il demandait an jeu sa fortune; il dechirait les pages de ses poemes, donnait une valeur ide"ale a ces morceanx de papier, et en jetait une poigne"e sur une carte. Un seul espoir lui restait, comme le dernier rayon du soleil que le mourant cherche de ses yeux hagards : c'e"tait la gloire litteraire a laquelle il avait tout sacritie", et cette faible lueur d'espe"rance s'eteignit sous un coup de sifflet. On donuait Ajax au theatre de la Scala. He"las I il ne savait pas, le pauvre Foscolo, que c'est la que les envieux se donnent rendez-vous pour attendre le poe*te dans 1'ombre et lui enfoncer le poignard dans le coeur. C'est alors que Ton voit dans le par- terre des tetes s'agiter; alors, des rires etouffes, des acces de toux convulsive, des baillements magne- tiques se propagent dans la salle, comme le gronde- inent sourd des vagues en tempete. Les ennemis de Foscolo furent fideles a leur poste ; ils saisirent au vol un mot italien qui, dans sa double signification, voulait dire habitants de Salamine ou saucissons, et les rires eclaterent, et le theatre s'ebranla : la toile tomba au milieu des hue'es. C'est la derniere goutte qui fait de"border le vase. L'ame de Foscolo, qui avait passe" par tant de tor- tures, succomba a cette derniere humiliation. Le poete apostasia. II croyait a Dieu, mais il le renia PREFACE 9 pour ne pas Taccuser de tyrannic; il croyait 1'enfer, mais, ne trouvant pas 1'abime assez terrible et assez profond, il s'en creusa un a sa maniere : le neant ! On voit le malbeureux bruler a petit feu toutes ses illusions et toutes ses croyances une a une. Pour se rendre compte de ce lent et affreux suicide de Tame, on n'a qu'a jeter les yeux sur un sombre et magnifique tableau, pendant du Jugement de Micbel-Ange ; nous voulons parler des Tombeaux de Foscolo. Suivons cet homme aux cbeveux roux et flottants, aux yeux bleuatres, aux sourcils epais, au front charge de desespoir; suivons-le dans sa promenade solitaire au milieu des sepultures entr'ouvertes. II se sentait a 1'etroit sur la terre, il e"touffait dans 1'at- mospbere des vivants; sa vaste poitrine ne peut respirer que Fair des tombeaux. La, comme il se sent a 1'aise ! comme il marche d'un pas ferme sur les dalles humides! comme il rafraicbit son front brulant a la brise sepulcrale ! Sur le seuil de la voute souterraine, il renie la foi des revolutions, il pese les cranes vides dans le creux de sa main, il sourit d'un rire de mecreant, et s'ecrie d'un air hau- tain et glacial : A Tomire des cypres et dans les urnes arros^es de larmes, le soleil de la mort est-il inoins dur? 4. 10 PREFACE Lorsque le soleil aura cess6 de fe"conder pour moi t au sein de la terre, la belle famille des herbes et des animaux ; lorsque les heures de Tavenir ne danse- ront plus devant moi, belles et souriantes, et que je n'eeouterai plus le vers de 1'amitie et l^douce bar monie qui le berce en cadence; lorsque se taira dans mon coeur la voix virginale des Muses et de 1'Amour, voix qui soutient ma vie errante, qu'aurai- je, helas ! en dehauge de mes jours perdus ? Une pierre... une pierre qui se"parera mes os des os sans noinbre que la mort infatigable seme sur terre e f sur mer. C'est done bien vrai! 1'Esperance, elle aussi, eette deesse de la derniere beure, s'enfuit des se*pulcres; Toubli enveloppe de sa nuit proionde toutes les choses cr^6es, et une force irresistible les roule de mouvement en mouvement ; et 1'bomme et ses tombeaux, et ses traits supremes, et les restes de la terre et du ciel, sont metamorpbose*s par le temps. Dans ces vers magnifiques, dont nous ne pouvons donner qu'un bien pale reflet, le poete arrache de son ame, d'une main sacrilege, le plus grand sen- timent de la raison humaine, Fimmortalite. Tout a coup une voix plus douce se fait entendre du fond de son coeur dans cette affreuse agonie; c'estpeut- etre un soupir de quelque amour oublie : PREFACE 11 a L'homme ne vit-il pas meme sous la terre, quand rkarmonie dujour sera muettepour lui, s'il peut reveiller de suaves regrets dans le coeur de sea bien-aime's ! Oh! c'est une divine correspondance d'amour, c'est une divine faculte des humains, celle qui ncBB fait vivre avec le trepasse" ; et le trepasse vit avec nous, si la terre, qui le nourrissait dans son enfance, lui offrant un dernier asile dans son sein maternel, preserve ses reliques sacrees des insultes de Forage et du pied profane de la popu- lace; si une pierre garde son nom, et si un arbre console ses cendres de ses ombres bienfaisantes ! L'homme qui ne laisse derriere lui aucun heritage d'affections n'a pas de joie dans sa tombe; et si, pendant sa vie obscure, il jette un regard au dela de ses obseques, il voit errer son ame en peine au milieu des complaintes des temples fune'raires, ou s'abriter sous les grandes ailes du pardon de Dieu; mais il legue sa potissiere aux orties d'une greve deserte, ou ni femme aimante ne viendra prier, ni passager solitaire n'entendra le soupir que la nature nous envoie du fond du sepulcre. Enfinla colere flamboie dans ce cceur ulc^r^; la parole da Foscolo tombe comme une malediction sur la ville prostitue'e qui refuse une sepulture a Parini, le saint poete ! Puis il eleve sa pens^e a des 12 PRfcFACE jours plus heureux, lorsque les tombeaux etaient les temples des peres et les autels des enfants, et se prosterne devant les monuments de Machiavel, de Galilee et de Michel- Ange 5 t Moi, ajoute Foscolo d'une voix creuse, moi, lorque je vis le tombeau de ce grand nomine qui, brisant le sceptre des rois, en arrache les lauriers, et montre aux peuples de quelles larmes et de quel sang il est sillonne ; et le cercueil de celui qui e"leva a Rome un nouvel Olympe a laDivinite; et de celui qui le premier vit tournoyer, sous le pavilion ethe're" , plusieurs mondes eclaire"s par les rayons d'un soleil immobile, et deblaya les voies du firmament a 1' Anglais qui devait y deployer ses ailes : Toi beureuse, m'e"criai-je, 6 Florence ! Ton beau ciel est plein d'e"clat et de vie ; 1'Apennin te verse de ses monts ses eaux fraiches et pures ; la lune r^pand sa lumiere limpide sur des collines bruyantes; de tes valle"es s'^leve un parfum de fleurs plus pur que Tencens... Toi heureuse, 6 Florence 1 Tu ecoutas la premiere le chant qui > soulagea le courroux du proscrit gibelin; tu donnas les parents et le doux idiome a ce cbaste enfant de Calliope qui, couvrant d'un voile can- dide TAmour^ nu jadis en Grece et a Rome, le remit au sein de la Ve"nus celeste. Mais mille PREFACE 13 j> fois plus heureuse, parce que tu renfermes en un seul temple toutes les gloires italiennes, les seules peut-etre, depuis que les Alpes, mal gar dees, et la toute-puissance des vicissitudse humaines, nous ont ravi armies, richesses, autels, patrie, tout en- fin... excepte les souvenirs. Dans la nuit sombre de toutes les passions rugis- santes, au milieu de tous les ecueils auxquels s'est brise cette ame accablee par la douleur, on ne voit reluire qu'une etoile : 1'amour de la patrie. G'est le sentiment qui domine dans les Lettres de Jacopo Ortis, car Foscolo a jete" dans ce livre de predilec- tion toutes ses sympathies, tous ses regrets, tout son desespoir. Maintenant, nous n'avons que peu de mots a aj outer sur la traduction de M. Dumas. II n'y avait en France qu'un seul homme qui put comprendre et traduire Ortis : c'etait 1'auteur & Antony. PIER-ANGELO FIORENTINO. Parif, !' ianvier 1839. JACQUES ORTIS Des monts Euganeens, ce 11 octobre 1797. Le sacrifice de notre patrie est consomme; tout est perdu, et la vie, si toutefois on nous 1'accorde, ne nous restera que pour pleurer nos malheurs et notre infamie. Mon nom est sur la liste de proscrip- tion, je le sais; mais veux-tu que, pour fuir qui m'opprime, j'aille me livrer a qui m'a trahi? Con- sole ma mere; vaincu par ses larmes, je lui ai obei, et j'ai quitte Venise, pour me soustraire anx pre- mieres persecutions, tou jours plus terribles. Mais dois-je abandonner aussi cette ancienne solitude ou, sans perdre de vue mon malheureux pays, je puis esperer encore quelques jours de tranquillite ? Tu me fais frissonner, Lorenzo ; combien y a-t-il done de malheureux? Et_, insenses que nous sommes, c'est dans le sang des Italiens que nous, Italiens, lavons ainsi nos mains. Pour moi, arrive que pourra ! prusquej'ai desespere de ma patrie et de moi-meme, 16 JACQUES ORTIS j 'attends tranquillement la prison et la mort ; mon corps, du moins, ne tombera pas entre des bras Stran- gers, mon nom sera murmure" par le peu d'hommes de bien, compagnons de notre infortune, et mes os reposeront sur la terre de mes anc6tres. 13 octobre. Je fen conjure, Lorenzo, n'insiste pas davantage; je suis de'cide' a ne point m'eloigner de mes monta- gnes. II est vrai que j'avais promis a ma mere de me refugier dans quelque autre pays, mais je n'en ai pas eu le coeur; elle me pardonnera, je I'espere. D'ailleurs, la vie merite-t-elle d'etre conserved, dans 1'avilissement et dans 1'exil?... Ah! combien de nos concitoyens ge'miront repentants et e'loigne's de leurs maisons!... Et pourquoi?... Que pouvons- nous ittendre, si ce n'est riudigence, le me"pris, ou tout au plus cette courte et ste'rile compassion qae les nations barbares offrent a I'e'tranger fu- gitif? Mais ou chercherai-je un asile? En Italic?... terre prostituee, toujours prete a subir le joug du vainqueur! et pourrais-je avoir sans cesse devant les yeux ces hommes qui m'ont de"pouille, rail!6, vendu, et ne pas pleurer de colere? De"vastateurs des peuples, ils se servent de la liberte* comme les papes se servalent des croisades... Oh! que de fois, JACQUES ORTIS 17 de"sesperant de me venger, j'ai voulu m'enf oncer un couteau dans le coeur, pour verser tout mon sang- au milieu des derniers gemissements de ma patrie! Et ces autres!... ils ont mis a prix notre servi- tude;... ils ont rachet6 an poids de Tor ce qu'ils avaient stupidement et lachement perdu par les armes... Tiens, Lerenzo, je ressemble a un de ces malheureux qui, tombes en lethargie, ont etc enter- re> vivants ; et qui tout a coup, revenant a eux, se trouvent au milieu des tenebres et des ossements, certains de vivre, mais de"sespe*rant de revoir jamais la douce lumiere de la vie, et contraints de mourir au milieu des blasphemes et de la faim ! . . . Eh ! pour- quoi nous laisser entrevoir et toucher la liberte, pour nous la retirer ensuite, et d'une maniere aussi infame?... 16 octobre. Pour le moment, n'en parlons plus : la bourras- que parait calmee. Si le peril revient, je tacherai de m'y soustraire par tous les moyens possibles : du reste, je vis tranquille, tranquille autant que je puis Tetre... Je ne vois personne au monde, et je suis toujours errant par la campagne; mais, a te dire le vrai, je pense et je me ronge... Envoie-moi quelques livres. 18 JACQUES ORTIS Que fait Laurette?... Pauvre enfant! je Fai lais- s6e hors d'elle-meme... Belle et jeune encore, elle a pourtant deja 1'esprit malade et le coeur malheureux. Je n'ai jamais eu d'amour pour elle; mais, soit com- passion, poit reconnaissance de ce qu'elle m'avait ckoisi pour la consoler et pour verser son ame, ses erreurs et ses peines dans mon sein... Je crois vrai- ment que j'en aurais fait volontiers la compagne de toute ma vie; le sort ne 1'a point voulu... Peut-etre est-ce pour notre bonheur a tous deux... Elle ai- mait Eugene, et il est mort entre ses bras. Son p6re et ses freres out e"te forces de s'expatrier... Et, maintenant, cette pauvre famille, privee de tout secours humain, vit... Dieu sait comment... de lar- mes. liberte"! voila encore de tes victimes... Sais-tu, Lorenzo, qu'en t'teivant je pleure comme un enfant?... Helas 1 j'ai presquc toujours vecuavec des mis^rables, et le peu de fois que j'ai rencontre" un homme de Men, j'ai eu a pleurer sur lui... Adieu! adieu!... 18 octobre, Michel m'a remis Plutarque, et je fen remercie ; il m'a dit que, par une autre occasion, tu m'enver- rais quelque autre livre; pour le moment, je n'en ai pas besoin. Avec le divin Plutarque, je pourrai me consoler des crimes et des malheurs de Thumauit6 JACQUES ORTIS 19 en totirnant les yeux sur cette petite quantite" d'hom- mes Hlustres qui, comme les elus du genre bumain, ont survecu a tant de siecles et a tant de nations. Je crains Men cependant qu'en les depouillant de leur magnificence historique et du voile respectueux qui couvre 1'antiquite,, je n'aie decide"ment a me louer ni des anciens, ni des modernes, ni de moi-meme plus que des autres... Race humaine! 23 octobre. S r il m'est permis d'espe"rer la paix, je Fai trouvee, Lorenzo. Le cure, le medecin et tous les obscurs mortels de ce petit coin de terre, jusqu'aux enfants, me connaissent et m'aiment : ils m'entourent, aus- sitot qu'ils me voient paraitre, comme une bete sau- yage, mais noble et ge"nereuse, qu'ils voudraient apprivoiser; quant a present, je les laissefaire... je n'ai pas eu assez a me louer des homines, pour m'y fier ainsi an premier abord... Mais c'est que mener la vie d'un tyran qui fr^mit et tremble d'etre frappe a chaque minute, c'est agoniser dans une mort lente et ignominieuse. Souvent, a midi , je m'assieds au milieu d'eux, sous le platane de 1'eglise, et je leur lis la vie de Lycurgue ou de Timoleon ; dimanche der- nier, ils s'etaient rassembles en foule autour de moi, et, quoiqu'ils ne comprissent pas parfaitemeut ce que je leur lisais, ils m'ecoutaient debout et la bou- 20 JACQUES ORTIS che beante ; je crois que le de"sir de savoir et de redire 1'histoire des temps passes est fils de notre amour- propre, qui voudrait se faire illusion sur la dure"e de la vie en 1'unissant aux choses et aux hommes qui ne sont plus, et en les rendant pour ainsi dir*# notre pro- priete ; rimagiuation se complait a posse"der un autre univers et a s'elancer dans 1'espace des siecles ; avec quelle passion un vieux laboureur me racontait, ce matin, 1'histoire des cure's qu'il avait connus dans sa jeunesse, les ravages d'une tempete arrive'e il y a trente-sept ans, les dates des temps d'abondance et de disette, s'interrompant a tout moment, reprenant son r^cit pour s'interrompre de nouveau, en accu- sant sa me" moire d'infidelite I C'est ainsi que je par- viens a oublier que j'existe encore. M. T***, que tu as connu a Padoue, est venu me voir; il m'a dit que souvent tu lui avais parle" de moi, et qu'il en e"tait encore question dans la der- niere lettre que tu lui as e"crite avant-hier. II s'est aussi retir6 a la campagne pour 6viter les premieres fureurs du peuple, quoique, a te dire le vrai, je croie qu'il ne s'est pas beaucotip mele des affaires publi- ques. J'avais entendu parler de lui comme d'un homme d'un esprit cultive et d'une probite supreme, qualites qu'on redoutait autrefois, mais qu'aujour- d'hui Ton ne possede point impun^ment. 11 a les ma- nieres affables, la physionomie ouverte, et parle avec JACQUES ORTIS 21 le coeur. 11 etait accompagne d'un individu que je crois le fiance de sa fille ; c'est peut-etre un brave et bon jeune homme ; mais sa figure ne dit pas grand'- cbose. Bonne ntiit. 24 octobre. Je viens enfin d'attraper par le collet le mauvais petit garnement qui devastait notre jardin, en rom- pant et brisant tout ce qu'il ne pouvait voler; j'etais sous une treille et lui sur un pecher dont il s'amu- sait gaiement a casser les branches encore vertes ; pour les fruits, il n'y en avait plus. A peine s'est-il vu entre mes mains, qu'il s'est mis a crier miseri- corde, et qu'il m'avoua que, depuis plusieurs semai- nes, il faisait ce miserable metier parce que le frere du jardinier avait, quelques mois auparavant, sous- trait un sac de feves a son pere. Tes parents, lui dis-je, t'encouragent done a voler? Eh I monsieur, me re"pondit-il, tous les hommes n'en font-ils pas autant? Je le laissai aller, et, pendant que, pour s'eloi- gner de moi, il sautait precipitamment une haie, je Voila la soci^te en miniature, tous les hommes en font autant. 22 JACQUES ORTIS 26 octobre. Je Pai vue, Lorenzo, la divine jeune fille, je 1'ai vue, et je t'en remercie. Je la trouvai assise et oc- cupe"e a faire son propre portrait ; elle se leva comme si elle me connaissait, et ordonna a un domestique d'aller chercher son pere. II ne pensait pas, me dit-elle, que vous vien- driez sitot; il sera dans la campagne, mais il ne tar- dera point a revenir. Dans ce moment, une petite fille accourut entre ses genoux et lui dit a Toreille quelques mots que je ne pus entendre. C'est un ami de Lorenzo, lui re"pondit Therese : celui que papa alia voir avant-hier. Sur ces entrefaites, M. T*** rentra; il m'accueillit avec bonte" et me remercia de m'etre souvenu de lui. The'rese alors prit sa petite so3ur par la main, et se retira avec elle. Vous voyez, me dit M. T*** en me montrant ses enfants qui quittaient la chambre, nous voici tousl... n prononqa ces mots comme s'il avait voulu nte faire sentir que sa femme manquait : il ne la nomma point cependant. Apres avoir cause* quelque temps, je me levaipour sortir; alors, Therese rentra. Nous sommes voisins, me dit-elle en souriant. JACQUES ORTIS 23 et j'espere que vous viendrez quelquefois passer vos soirees avec nous. Je revins chez moi le cceur tout en fete. Je crois que le spectacle de la beaute suffit pour adoucir chez nous, pauvres hommes, toutes les douleurs; un nouvel avenir s'est ouvert devant moi ; tu peux y voir une source de bonheur... et, qui salt?.... peut- etre d'infortunes !... Mais qu'jmporte, ne suis-je pas predestine a avoir Tame dans une etemelle tem- pete? et n'est-ce pas tou jours la meme chose? 28 octobre Tais-toi, tais-toi I il y a des jours ou je ne puis me fier a moi-meme ; un de"mon me brule, m'agite et me devore... Peut-etre pr&ume-je trop de moi, mais il me semble que ma patrie ne peut demeurer ainsi opprimee, tant qu'il y restera un homme... Que faisons-nous done ainsi a vivre eta nous plaindrel... En somme, Lorenzo, ne me parle pas davantage de nos malheurs... Chacune de tes phrases semble me reprocher mon apathie, et tu ne t'aperQois pas que tu me fais sounrir mille martyres... Oh ! si le tyran ^tait seul, oules esclaves moins stupidesl... ma main suffirait; mais ceux qui m'accusent aujourd'hui de faiblesse m'accuseraient alors de crime, et le sage lui-meme pleurerait sur moi en prenani la re"solu- 24 JACQUES ORTIS tion (Tune ame forte pour la fureur d'un insense ; d'ailleurs, que veux-tu entreprendre centre deux nations puissantes, ennemies juries eternelles, et qui ne se re*unissent que pour nous garrotter? aveu- gle"es, Tune par I'enthousiasme de la liberte, 1'autre par le fanatisme de la religion ; et nous, encore tout froisse*s de notre ancienne servitude et de notre nou- velle anarchic, nous gemissons, vils esclaves, trahis, mourants de faim, sans pouvoir etre tires de notre lethargic ni par la trahison, ni par la famine. Oh! si je pouvais aneantir ma maison, ce que j'ai de plus cher et moi-meme, pour ne laisser aucun vestige de leur puissance et de mon esclavage... Eh ! n'y eut-il pas des peuples qui, pour ne point subir le joug des Romains, ces voleurs du monde, livrerent aux flam- mes leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, et eux-m6mes enfin, ensevelissant sous d'immenses ruines les cendres de leur patrie et leur sainte ind6- pendance I !* novembre. Je suis bien, Lorenzo, bien comme un malade qui dort et cesse pour un instant de sentir ses dou- leurs. Je passe des journe*es entieres chez M. T***, qui m'aime comme son fils; je me laisse aller a 1'il- lusion, et 1'apparente felicit6 de cette famille me semble r6elle et mienne : si du moms ce n'&ait pas a JACQUES ORTIS 25 ce mari que Therese fut destinee! je ne hais per- sonne au monde ; mais il y a des hommes que je ne puis voir que de loin. Son beau-pere m'en faisait hier un eloge en forme de recommandation. 11 etail bon, exact, patient, me disait-il. Quoi ! rien autre chose? Et, possedat-il ces qualites avec une angelique perfection, si son coeur est mort , et, si cette face magistrate n'est jamais animee par le sourire de 1'allegresse, ni par le doux silence de la pitie, il me fera toujours 1'effet d'un rosier sans fleurs, qui ce- pendant laisse craindre les epines. Voila Thomme : si tu 1'abandones a la seule raison froide et metho- dique, il devient scelerat, et scelerat bassement... Du reste, Odouard sait un peu de musique, joue bien aux ecbecs, mange, lit, dort, se promene, et tout cela la montre a la main ; sa voix ne s'anime jamais que pour me parler de sa bibliotheque, riche et choisie; mais, quand il va sans cesse me repetant, avec sa voix de docteur, riche et choisie, je suis tou- jours pret a lui donner un dementi formel. Je crois, Lorenzo, qu'il serait facile de reduire a un millier de volumes au plus toutes les folies bumaines, qui, cliez tous les peuples et dans tons les siecles, ont ete ecrites et imprimees sous le nom de science et de doctrine, et je ne vois pas que Tamour-propre des hommes aurait encore tr op a se plaindre... Voila, je crois, assez de dissertations. 2 26 JACQUES ORT1S En attendant, j'ai entrepris 1'education de la scaur de Tkerese; je lui apprends a lire et a e"crire. Lorsque je suis avec elle, ma figure s'e"panouit, mon coeur devient plus gai que jamais, et je fais mille folies : je ne sais pourquoi tous les eniants m'aiment. II est vrai aussi que cette petite est charmante ; ses longs cheveux frises retombent en boucles dories sur ses paules ; ses yeux sont de la couleur du plus beau ciel ; ses joues blanches, fralches, pote!6es, ressem- blent a deux roses ; enfin, on dirait une Grace de quatre ans. Si tu la voyais accourir au-devant de moi, grimper sur mes genoux, me Mr pour etre poursuivie, me refuser un baiser, puis tout a coup appuyer ses petites levres sur les miennes!... Au- jourd'hui, j'^tais monte" sur un arbre pour liri cueillir des fruits; cette chere petite creature me tendait les bras et me priait en grace de ne point me laisser timber. Quel bel automnel Adieu Plutarquel il reste constamment ferme' sous mon bras. Voila trois jours que je perds a remplir de raisins et de peehes une corbeille que je recouvre ensuite de teuilles ; puis, en suivant le cours du ruisseau, j'arrive a la villa, et je reveille tout le monde avec la cbanson des ven- danges. JACQUES ORTI8 27 12 novembre. Hier, jour de fete, nous avons transports avec so- lennite sur la montagne, en face de Peglise, des pins qui se trouvaient sur une petite colline a cote. Mon pere avait deja essaye de feconder ce petit et sterile coin de terre ; mais les cypres qu'il y avait plantSs n'ont pu y prendre racine, et les autres ar- bres sont encore tres-petits. Aide de plusieurs la- boureurs, j'ai couronne le plateau, d'ou s'echappe la cascade, de cinq peupliers qui domineront la par- tie orientale d'un petit bosquet qui sera salue le pre- mier par le soleil lorsqu'il s'elancera splendide a la cime des monts. Hier, il etait plus pur qu'a 1'ordi- naire, et sa chaleur rechauffait Tair engourdi par les brouillards de 1'automne, qui s'en va mourant; alors, les paysannes, parees de leurs habits de fete, sont venues nous rejoindre sur le midi, entremelant leurs jeux et leurs danses de chansons et de toasts : c'6taient les filles, les Spouses ou les maitresses des laboureurs, et tu sais que nos paysans ont 1'habi- tude, lorsqu*ils se livrent a ce travail, de convertir la fatigue en plaisir, persuades par^une ancienne tradition de leurs aieux et bisaieux que, sans le choc des verres, les arbres ne pourraient pousser une seule racine dans une terre etrangere... Et moi, 28 JACQUES ORTIS m'^laiHjant dans 1'immensite de 1'avenir, je me re- presentais un pareil jour d'hiver, lorsque, la tete blanchie par les ans, je me trainerai pas a pas, ap- puye" sur mon baton, pour me ranimer aux rayons du soleil, si cher aux vieillards ; saluant, a mesure qu'ils sortiront de l'e"glise, les villageois course's sous lepoids des annees, ines anciens compagnons lorsque lajeunesse coulait a flots dans nos veines, et qui me remercieront alors des fruits qu'auront produits, quoique un peu tard, les arbres plantes par mon pere. C'est la que je raconterai d'une voix cassee a mes petits-neveux , aux tiens, a ceux de Tkerese, nos simples aventures, qu'ils e"couteront en silence et ranges autour de moi ; et, lorsque mes froids osse- ments dormiront sous ce bosquet, alors riche et ombreux, peut-etre que, par un beau soir d'e'te', an murmure des feuilles agitees par la brise de la nuit, s'uniront les soupirs de mes anciens amis, qui vien- dront, au son de la cloche des morts, implorer Dieu pour la paix de mon ame, et recommander ma me- moire au souvenir de leurs enfants ; et, si quel- quefois le moissonneur, accable par la cbaleur du mois de juin, vient se reposer dans le cimetiere, il dira d'une voix e"mue, en regardant mon torn- beau : G'est lui qui eleva ces ombres fraiehes et bospi- talieres. JACQUES ORTIS 29 illusion! comment celui qui n'a pas de patris ose-t-il dire oii il laissera ses cendres I Heoreux temps ou chacun etait sAr de sa tombe ; Ou, pr6s du lit desert, 1'epouse au front voile" N'a t tend ait pas en vain son epoux exile 1 Vingt fois j'ai commence cette lettre, et vingt fois je 1'ai interrompue... Lajourneee'tait si belle, j'avais fait la promesse d'aller a la villa... et puis la soli- tude... et puis... Tu ris?... II est pourtant vrai qu'avant-hier, je me suis leve avec la resolution de t'e"crire, et je me suis trouve dehors sans m'en etre aperQu. II pleut, il grele, il tonne : je me soumets a la necessite qui me renferme chez moi, et je profite de cette jounce infernale pour te donner de mes nou- velles. Voila six ou sept jours que nous avons fait un pelerinage; la nature etait plus belle que jamais. Tkerese, son pere, Odouard^ la petite Isabelle et moi, avons et6 visiter la maison de Petrarque, a Arqua. Arqua est ^loigu^e,, comme tu le sais, de quatre milles du lieu que j'habite ; mais, pour raccourcir la route, nous avons pris le chemin de la vallee. L'au- rore promettait la plus belle journee de Tautomne : on eut dit que la Quit, suivie des te"nebres, fuyait 2. 30 JACQUES ORTIS devant le soleil., qui, dans sa splendeur immense, sortait des nuages de 1'orient pareil an dominateur de 1'univers : et Tunivers souriait. Les nuages dor6s et peints de mille couleurs glissaient sur la surface d'un ciel tout d'azur, et s'entr'ouvraient de temps en temps, comme s'ils voulaient laisser tomber sur les mortels un regard de la Divinity . Je saluais a chaque pas la famille des fleurs et des plantes, qui pen a peu soulevaient leurs t&tes encore chargees du givre de la nuit; les arbres, avec un murmure de"licieux, fai- saient trembler a la luiniere les gouttes de rose"e suspendues a leurs feuilles, tandis que la brise du matin se"chait le superflu de rhuroidite des plantes. Tu aurais entendu alors une solennelle harmonie se re"pandre confuse"ment par toute la foret : c'e"taient le belement des troupeaux, le murmure du fleuve, le chant des oiseaux, la voix des liommes ; et, pen- dant ce temps, Fair etait parfume" par les exhalaisons que la terre, dans sa joie, envoyait des vallons et des montagnes au soleil... au soleil, roi de la nature. Oh! que je plains le malheureux que tant de bien- faits ne peuvent emouvoir, et qui n'a jamais senti a ce spectacle ses yeux se mouiller des douces larmes de la reconnaissance... Dans ce moment, j'apercus The'rese brillante de toutes ses graces ; son visage portait I'empreinte d'une me'lancolie douce qui SQ dissipa peu a peu pour faire place i la joie vive e* JACQDES ORTIS 31 pure qui lui debordait de Fame. Sa voix etait entre- coupee, ses grands yeux noirs, dans I'iminobilite de 1'extase, se mouillaient de pleurs; toutes ses facultes paraissaient envahies par la beaute sainte de la cam- pagne. Dans eette plenitude de sensations, les eoeurs se cherchent pour se repandre dans les autres ccenrs, et alors elle se tourna vers Odouard... Grand Dieu ! on eut dit qu'il allait tatonnant dans les tenebres les plus epaisses ou au milieu d'un desert abandonne du sourire de la nature. Elle le quitta tout a coup, et s'appuya sur mon bras en me disant... Mais, Lo- renzo, a quoi bon continuer, et ne vaut-il pas mieux que je me taise ? Ne m'est-il pas impossible de te rendre la douceur de ses accents, la grace de ses gestes, la melodie de sa voix, la celeste expression de son visage? Si du moins je pouvais redire litter a- lement ses paroles sans en changer ni transposer une syllabe, cartes, tu m'en saurais gre, je le crois... Mais a quoi sert-il de copier imparfaitement un tableau inimitable, qui doit plus gagner par sa seule reputation que par une pale copie?... Ne te parait-il pas que je ressemble aux traducteurs du divin Ho- mere ? Tu vois que je n'essaye pas meme de fexpri- mer un sentiment qni ne peut etre rendu par des phrases, sans perdre toute sa vivacit6. Je me sens fatigue, Lorenzo, et je renvoie a de- main le peste de mon recit. Le vent souffle avec force, 32 JACQUES ORTIS et cependant je vais essay er de me mettre en route. Je saluerai Therese en ton nom... Sur Dieu! je suis condamne a pour-uivre ma lettre. J'ai trouv6 au seuil de la porte un veritable lac; peut-etre pourrais-je le franchir d'un saut; mais la pluie ne cesse pas, midi est passed et, dans peu d'heures, cette nuit, qui menace d'etre la derniere, sera venue. Pour aujourd'hui, journee perdue... 6 Therese 1 Je ne suis pas heureuse, m'a dit Therese. Et ces paroles m'ont dechire le coeur. Je marchais pres d'elle dans un profond silence ; Odouard avait rejoint M. T***, et ils nous pr^cedaient en causant; la petite Isabelle nous suivait, ported par le jardinier. Je ne suis pas heureuse, repeta une seconde fois The"rese. J'avais deja compris la terrible signification de ces paroles, et je gemissais interieurement en voyaut devant moi la victime qu'on voulait sacrifier aux prejuges et a 1'interet. Therese s'aper^ut alors de ma tristesse, et, changeant de voix : Quelque doux souvenir, me dit-elle en s'effor- ^ant de sourire. Et aussitot elle baissa les yeux. Je n'osai pas lui repondre. Nous approchions d'Arqua, et, a mesure que nous JACQUES ORT1S 33 gravissions Therbeuse colline, les villages que nous depassions fuyaient et disparaissaient a nos yeux. Enfin nous nous trouvames dans une avenue bordee d'un cote par des peupliers qui, en se balanqant, laissaient tomber sur nos tetes leurs feuilles les plus jaunes, et ombragee de 1'autre par une foret de ehenes dont 1'epaisseur et la verdure plus foncee contrastaient agreablement avec le feuiflage plus tendre des peupliers. De temps en temps, quelques rameaux de vigne sauvage, s'eckappant de la foret, joignaient les deux rangees d'arbres opposees, et, se balancant au-dessus de nous, formaieut des festons mollement agites par la brise du matin. Ob! que de fois, dit Therese en s'arretant et regardant autour d'elle, que de fois, Tete dernier, je me suis reposee sur cette herbe et sous 1'ombre frai- che de ces ehenes... Helas! j'yvenais avec ma mere... Elle se tut a ces mots, et se retourna comme pour regarder la petite Isabelle, qui nous suivait a peu de distance; mais je m'apercus qu'elle ne m'avait quitte que pour me cacher les larmes qu'elle ne pouvait plus retenir et dont son visage etait inonde. Mais ou done est votre mere? lui demandais-je, et pourquoi ne la vois-je jamais ? -- Depuis plusieurs semaines, me repondit-elle, elle habite Padoue avec sa sceur, s^paree de nous peut-etre pour toujoursl... Mon pere Tadorait; 34 JACQUES ORTIS mais, depuis qu'il s'est obslme" a me clonner un mari que je ne puis aimer, 1'harmonie a disparu de notre famille. Ma pauvre mere, apres s'etre opposed en vain a ce mariage, s'est l(fign6e pour ne point avoir part a mon malheur inevitable... Et moi, je reste abandonee de tout... J'ai prornis a mon pere; je tiendrai ma parole... Mais ce qui redouble ma peine, c'est d'etre cause de la desunion de notre famille... Quant a moi... patience! Et, a ces mots, les larmes pleuvaient de ses yeux. Pardonnez-moi, continua-t-elle, mais j 'avals besoin d'^pancher mon cceur brise". Je ne puis ecrire a ma mere ni recevoir de ses lettres. Mon pere, ab- solu dans ses resolutions, ne veut pas meme 1'en- tendre nommer ; il me rpete a chaque instant qu'elle est notre plus grande ennemie, et cependant... je sens que je n'aime pas, que je n'aimerai jamais celui avec lequel tout est deja de~cide\.. Repr^sente-toi ma situation dans ce moment... Je ne pouvais ni la consoler, ni lui re"pondre, ni lui donnerdes conseils... De grace, reprit-elle tout a coup, ne vous af- fligez pas de mes peines, je vous en conjure. Je me suis confine a vous;... le besoin de trouver quelqu'un qui put me plaindre... une certaine sympatbio... enfin je n'ai que^ vous seul. angel oui, oui, puisse-je pleurer toujours, JACQUES ORT1S 35 et racheter a ce prix tes larmes ! Cette miserable vie est toute a toi ; elle t'appartient sans reserve, et je la eonsacre a ton bonheur. Que de malheurs dans une seule fainilte, mon cher Lorenzo ! quelle obstination dans M. T** ! qui, du reste, est un brave et galant homme... II aime sa fiile de toute son ame, il la loue souvent, la regarde toujours avec tendresse, et cependant il lui tient la main sur la gorge. Therese me disait, il y a quel- ques jours, qu'il etait done" d'une ame ardente et continuellement agitee par des passions malheureu- ses. Gene" dans son interieur par la trop grande magnificence qu'il affecte de deployer, poursuivi par ceshommes qui, dans les revolutions, etablissent leur fortune sur la ruine des aulres, et, craignant pour ses enfants, il veut assurer la felicite de sa fa- mille en s'alliant a un homme de sens, riche, et qui a encore la perspective d'un heritage immense ; peut-etre est-ce aussi par une certaine morgue, et je parierais cent centre un qu'il ne donnerait pas sa fille a un bomme a qui il manquerait un demi-quar- tier de noblesse. Celui qui nait patricien doit mourlr patricien : telle est sa devise. II en resulte qu'il con- sidere 1'opposition de sa femme comme une attaque a son autorit^, et ce sentiment tyrannique le rend encore plus inflexible ; son coeur est pourtant excel- lent : il adore sa fille, il Paccable de caresses, et 36 JAGQUES ORTIS quelquefois semble plaindre interieurement la re"si- gnation de cette malheureuse enfant. Vraiment, Lorenzo, lorsque je vois comment des hommes qui pourraient etre heureux cherchent par une certaine fatalite le malheur avec une lanterne, et veillent, suent et se fatiguent pour se fabriquer des douleurs eternelles, je suis sur le point de me faire sauter la cervelle, de peur qu'il ne me passe quelque jour par la tete une semblable teutation. Je te quitte, Lorenzo ; Michel m'appelle. Je re- prendrai ma lettre au premier moment... Le ciel se de"ride, et il fait la plus belle soiree du monde ; le soleil a chasse les nuages et console la terre en repandant sur sa surface un de ses rayons. Je t'e"cris en face du balcon, d'ou j'admire I'^ternelle lumiere qui va peu a peu se perdant a 1'horizon tout resplendissant de tiammes. L'air est redevenu tran- quille, et la campagne, quoique couverte d'eau et couronnee seulement d'arbres effeuilles et de plantes fletries, parait plus belle qu'avant 1'orage. C'est ainsi, Lorenzo, que I'infortune secoue sa tristesse au premier Eclair de 1'espe" ranee, et livre de nouveau son ame a des plaisirs auxquels il e"tait insensible au temps de son aveugle prospe"rite... Mais le jour m'abandonne ; j'entends la cloche du soir... Me voici enfin au terme de ma narration. Nous continuames notre court pelerinage, et JACQUES ORTIS 37 bientot nous aperqumes a Thorizon, duquel elle se detachait par sa blancheur, la maison qui renferma autrefois cet homme Pour la grandeur duquel le monde fut eHroit, Et qui, teguant son nom de memoire en memoire, Fit a Laure vivante une immortelle gloire. Je m'en approchai comme si j'allais me prosterner sur le tombeau de mes peres, et semblable a ces pretres qui s'avanqaient respectueux et en silence dansles forets habitees par les dieux. La maison sacree de ce grand Italien tombe en mine par la ne- gligence de celui qui possede un si saint tresor. En vain, dans quelques annees, le voyageur viendra des terres lointaines visiter religieusement cette cbambre ou re"sonnent encore les chants divins de Petrarque ; il ne pourra plus que pleurer sur un monceau de pierres, convert d'orties et d'herbes sauvages au milieu desquelles le renard solitaire aura fait son nid. Italic ! apaise 1'ombre de tes grands hom- ines !... Je me souviendrai toujours en gemissant des derniers mots que prononqa le Tasse, apres avoir passe quarante-sept annees de sa vie, expose aux sarcasmes des flatteurs, au degout des sachants, et a Torgueil des princes, tant6t emprisoune, tantot vagabond, et toujours triste, malade et pauvre. Conduit enfin sur le lit de la rnort par le malhcur 3 38 JACQUES ORTIS et 1'indigence, il toivait, en exlialant son dernier soupir : Je ne me plains pas de la malignite tie la fpiv tune, pour ne pas dire de Tinjustice des nommes, et qui a voulu avoir la gloire de me faire mourir mendiant. mon cher Lorenzo ! ces paroles me bruissent toujours dans le cceur, il me semble que je mourrai un jour en les re"pe"tant. Cependant, je re"citais tout has, 1'ame pleine d'a- mour et d'karmonie, la chanson Claires, fraiches et douces ondes! Et cette autre : De peuser en penser, de montagne en montagno... Et ce sonnet : Arr6lons-nous, Amour! regardons notre gloire. Et taut d'autres vers sublimes qu'a chaque in- stant ma m^moire rappelait a mon coeur. Th^rese et son pere ^taient partis avec Odouard, ,:: ' * f 62 JACQUES ORTIS ainsi done tout mon honheur n'est que dans 1'appa- rence des- objels qui m'entourent, et, si je cherche quelque chose de reel,, ou j'en reviens a me tromper, oti, surpris et epouvante, je ne fais que m'e"garer dans le vide. Je ne sais, maisje commence a crain- dre que nous ne soyons qu'un infiuiment petit an- neati du systeme incomprehensible de la nature, et qu'elle ne nous ait dou^s d'un si grand amour de nous-memes qu'afin que ces profondes craintes et ces supremes espe>ances, errant dans notre imagi- nation une serie innombrable de biens et de maux, nous tinssent incessamment occup^s de cette triste existence si douteuse, si cotirte et si malheureuse; et elle, pendant que nous servons aveugle"ment a son but, elle ril de notre orgueil, qui nous fait penser que Tunivers est cre6 pour nous seuls, et que nous seuls aommea dignes, et capables de donner des lois k la. creation. Tout a 1'heure j'allais devant moi, perdu dans la campagne, envelopp6 jusqu'aux yeux dans mon manteau, observant Tagonie de la terre ensevelie sous des monceaux de neige, sans herbe Ai feuilles qui rappekssent sa richesse pass^e; je ne pouvais longtemps arxeter ma vue sur les 6paules de ses montagnes dont les cimes elev^es disparaissaient dans un nuage grisatre, qui, en s'abaissant, augmen- tait encore la tristesse de ce jour froid et tenebreux. JACQUES ORTIS 63 Je ine figurais ces neiges amoncele'es se detachant tout a coup et se precipitant semblables a ces tor- rents qui inondent la plaine, renversent les plantes, les arbres, les cabanes, et detruisent en un jour le travail de tant d'annees et 1'esperance de tant de fa- milies! de temps en temps, uniaible rayon de soleil tremblait a travers cette atmosphere epaisse et ras- surait la terre en lui annoncant que le monde n'etait pas plonge dans 1'eternelle nuit. Me tournant alors vers cette partie du ciel qui conservait la teinte rou- geatre de son dernier reflet, je m'ecriai : soleil 1 tout cbange done ici bas, et un jour viendra ou Dieu retirera les regards de toi, et, toi aussi, tu changeras de forme; et alors, les nuages ne serviront plus de cortege a tes rayons, et 1'aube ne viendra plus, couronnee de roses celestes et ceinte de flammes, annoncer a 1'Orient que tu te leves. Re- jouis-toi cependant de ta carriere, qui sera peut- etre triste un jour et pareille a celle de Tbomme. Tu le vois : quant a lui, Fhomme n'a point a se louer de la sienne ; et, si parfois il rencontre sur son che- min les pres fleurissants d'avril, il doit plus souvent encore traverser les sables b^ulants de 1'ete et les glaces mortelles de 1'hiver, 64 JACQUES ORTIS 22 Janvier. Aiiisi vontles choses, cher ami; hier ausoir, j'&ais aupres du foyer autour duquel s'etaient rassembles quelques paysans des environs, qui, en se chauffant, s'amusaient a raconter leurs anciennes aventures. Tout a coup une jeune fille, les pieds nus et parais- sant transie de froid, entre, et, s'adressant au jardi- nier, lui demande I'aumdne pour la pauvre vieille, Tandis qu'elle se re"chauffait, il preparait pour elle deux petits fagots de bois sec et deux pains bis. La paysanne les prit, nous salua et partit; je sortis der- riere elle, et, sans intention, je suivis ses traces im- primees dans la neige. Arrived a un monceau de glaces qui barraient le chemin, elle s'arreta, cherchant des yeux une place ou elle put passer. Je la joignis. Allez-vous bien loin, jeune fille? Non, monsieur, la, un demi-mille environ. Ces fagots sont trop lourds pour vous, laissez- m'en prendre au moins un. 11s ne me fatigueraient point si je pouvais les porter sur mes e"paules ; mais ces deux pains m'em- barrassent. Alors, laissez-moi done porter les pains. Elle me les presenta en rougissant, et je les mis JACQUES ORTI5 65 sous mon manteau. Apres une petite heure de mar- cke, nous enframes dans une chaumiere au milieu de laquelle nous aperqumes une vieille femme qui se cbauffait a un vase de braise, sur lequel elle eten- dait les paumea de ses mains en appuyant ses pouces sur ses genoux. Bonjour, mere, lui dis-je en ra'approchant d'elle. Bonjour, me repondit-elle. Comment vous portez-vous, mere? Cette question et dix autres que je lui fis successi- vement resterent sans reponse, tant elle etait occu- pee a se rechauffer les mains; de temps en temps seulement, elle levait les yeux pour voir si nous etions partis. Nous deposames toutes nos petites provisions; et la vieille, sans plus nous regarder, fixa sur elles son ceil immobile, et, a notre promesse de revenir le lendemain, elle ne nous repondit que par un second Bonjour! qu'elle laissa echapper comme malgre elle. En regagnant la maison, la jeune paysanne me racontait que cette femme, qui pouvait avoir envi- ron quatre-vingts ans, etait tres-malheureuse, en ce que la saison empechait souvent les habitants du vil- lage de lui faire passer les secours dont elle avait be- som, et que quelquefois on Tavait trouve"e pres de mourir de faim; cependant, la crainte de quitter la 4. 66 JACQUES ORT1S vie etait si forte chez elle, qu'on la voyait contiuuel- lement occupe"e a marmotter des prieres pour que Dieu la conservat en ce monde. J'ai entendu dire ensuite & un vieux paysan que, depuis qu'eile avait perdu son mari tu6 d'un coup d'arquebuse, elle avait vu, dans une annee de disette, mourir autour d'elle ses fils, ses filles, ses gendres, ses belles-filles et ses neveux. Et cependant, frere, cette malheu- reuse, qui joint aux maux presents le souvenir des maux passes, demande encore au ciel de lui conser- ver une vie noyee dans une mer de douleurs. Helas I tant de dugouts assiegent notre existence, qu'il ne faut pas moins que cet instinct invincible qui nous y attache, pour 1'acbeter, quand la nature nous donne tant de moyens de nous en delivrer, pour 1'acheter, dis-je, comme nous le faisons par I'avilissement, les pleurs, et quelquefois encore par le crime... 17 mars. Depuis deux mois, je ne te donne pas sigiie de vie, et tu t'en es effraye, et tu as craint que je ne fusse vaincu par ramour, au point de ne me souvenir ni de toi ni de la patrie. frere 1 que tu me con- nais peu, que tu connais peu le coeur humain et toi- meme, si tu penses que le sentiment de la patrie puisse s'atti^dir ou s'^teindre, et si tu crois qu'il JACQDES ORTIS 67 cede aux autres passions, tandis qu'au contraire il les irrite et en est irrite C'est vrai, et, en cela, tu as dit vrai : L'amour dans un cceur malade, et ou les autres passions sont desesperees, renait tout puissant. Et j'en suis une preuve; mais qu'il y renaisse mortel, tu te trompes; sans Therese, je se- rais aujourd'hui dans la tombe. La nature cree de sa propre autorite des esprits qui ne peuvent etre que genereux; il y a vingt ans, il etait possible qu'ils demeurassent sans force et engourdis dans la torpeur universelle de 1'Italie; mais les temps d'aujourd'hui ont reveille en eux leurs natives et viriles passions; et ils ont acquis telle trempe, qu'on puisse les briser, oui les faire plier, non. Et ceci n'est point une sentence meta- physique; crois-moi, c'est la verite qui resplendit dans la vie de beaucoup d'hommes des anciens jours, glorieusement malheureux : v^rite dont je me suis convaincu en vivant avec beaucoup de concitoyens que je plains et que j'admire en m6me temps; parce que, si Dieu n*a pas pitie de Tltalie, ils devront en- fermer au plus profond de leur coeur Tamour de la patrie, le plus funeste des amours, en ce qu'il brise ou endolorit toute la vie, et qu'avant de Taban- donner, ils auront pour chers les perils, i'agonie et la mort; et je suis un de ceux-la; et toi aussi, Lorenzo. 68 JACQUES ORTIS Mais, si j'ecrivais la-dessus ce que j'ai vu et ce que je sais, je ferais une chose inopportune et cruelle, en rallumant en vous tous cette flamme que je vou- drais e"teindre en moi. Je pleure, crois-moi, la patrie; je la pleure secretement, et je desire Que je re'pande seul mes larmes ignores. Une autre espece d'amateurs d'ltalie se plaint a haute voix, criant qu'ils ont ete vendus et livres; mais, s'ils se fussent arme"s, ils eussent e"te" vaincus peut-etre, mais non pas trahis; et, s'ils s'e"taient d6- fendus jusqu'a la derniere goutte de leur sang, les vainqueurs n' eussent pas pu les vendre, et les vain- cus n'eussent point tente de se racheter. II y en a beaucoup parmi nous qui croient que la liberte" se peut payer a prix d'argent, qui pensent que les na- tions e"trangeres viennent, par amour de requite, s'egorger reciproquement dans nos campagnes pour delivrer 1'Italie; mais les Fran^ais, qui ont nendu odieuse la divine theorie de la liberte publique, fe- ront les Timol^ons a notre egard. Beaucoup es- perent dans le jeune heros n6 de sang italien^ n6* ou se parle notre langue; moi, d'une ame basse et cruelle, je n'attendrai jamais rien d'titile ni d'eleve pour nous ; que m'importe qu'il ait le courage et le nigissement du lion, s'il a Fesprit du renard ! Oui, JACQUES ORTIS 69 bas et cruel, et les epithetes ne sont pas exagerees ; n'a-t-il pas vendu Venise avec une faenche et gene- reuse fierte? Selim I", qui fit egorger sur le Nil trente mille soldats circassiens qui s'etaient fies a sa parole, et Nadir schah, qui, dans notre siecle, as- sassina trois cent mille Indiens, sont plus feroces, c'est vrai, mais moins meprisables. J'ai vu de mes yeux une constitution democratique, apostillee par le jeune heros, apostillee de sa main, et envoy ee de Passeriano a Venise, pour qu'elle y rut acceptee ; et le traite de Campo-Formio etait deji signe depuis plusieurs jours, et Venise vendue : et la confiance que le heros nous inspirait a tous a rempli Fltalie de proscrits, d'emigrants et d'exiles. Je n'accuse pas la raison d'Etat, qui vend les nations comme des troupeaux de betes : ce fut et ce sera toujours ainsi mais je pleure ma patrie, Qoi me fat enlevee, et de telle manure, Que roffense en mou coeur vit encore tout entiere. II est ne Italien, et secourra un jour la patrie. Qu'un autre le croie; moi, j'ai repondu et je re- pondrai toujours : La nature le cre"a tyran, et le tyran n'a point d'e"gard a la patrie. II n'en a pas ! C/uelques-unes des nations, en voyant les plaies de lltalie, vous disent qu'il faut savoir les guerir 70 JACQUES ORTIS avec les remedes extremes ne"cessaires a la liberte". C'est vai, 1'Italie a des abbes et des moines ; mais elle n'a plus de pretres ; car. la ou la religion n'est point incarne"e dans les lois et dans les mosurs d'un peuple, radministration du culte n'est plus qu'un commerce. L'ltalie a des nobles encore tant que tu voudras, mais elle n'a plus de patriciens ; les patri- ciens defendaient 1'Italie d'une main pendant la guerre, et la gouvernaient de 1'autre pendant la paix. Tandis qu'en Italic, maintenant, la grancle prevention des nobles est de ne faire ni savoir rien. Enfin nous avons encore un peuple, mais nous n'a- vons plus de citoyens, ou bien peu, du moins. Les medecins, les avocats, les professeurs d'universite,, les lettre"s, les riches marchands, I'mnombrable foule des employes font des arts liberaux et s'intitu- lent bourgeois ; mais ils n'ont ni force ni droit de bourgeoisie. Chacun gagne du pain ou des diamants, son ne"cessaire ou son superflu, avec son Industrie personnelle, mais il n'est pas proprietaire stir ce sol; il est une portion du peuple moins malheureux, mais non pas moins esclave ; une terre est possible sans habitants : un peuple sans terre, jamais. C'est pour cela que le petit nombre de proprietaires territoriaux, en Italie, seront toujours les domina- teurs invisibles et les arbitres de la nation. Or, des moines et des abbes, faisons des pretres ; convertis* JACQUES ORTIS 7i sans les nobles en patriciens, tous les habitants, ou une partie du moins, en proprietaires ou en posses- seurs de terres. Mais prenons garde. Faisons cela sans carnage, sans impiete, sans factions, sans pro- scriptions, sans exils, sans 1'aide, sans le sang, sans les extorsions des armes etrangeres, sans divi- sion territoriale, sans lois agraires, sans expropria- tions des biens paternels; car, si jamais de pareils remedes etaient indispensables pour nous tirer de notre perpetuel et infame esclavage, je ne sais vrai- ment ce que je preTererais; ni infamie ni ser- vitude. fitre Fexecuteur de si cruels et souvent de si inefficaces remedes, jamais : Tindividu a toujours quelque voie de salut, lui, ne fut-ce que la tombe. Mais un peuple ne peut pas se suicider d'un coup et tout entier; et cependant, si j'e'cri- vais, j'exhorterais 1'Italie a subir en paix sa situa- tion presente, et a laisser a la France le honteux malbeur d'avoir sacrifie tant de victimes bumaines a la liberte, victimes sur lesquelles le Gonseil des cinq cents, ou d'un seul, cela revient au meme, a pose et posera son trone vacillant de minute en minute, comme tout trone qui a pour fondement des cadavres. Le temps depuis lequel je t'ai ^crit n'a pas e"te perdu pour moi; je crois meme avoir trop ga- gne pendant ce temps, mais c'est un gain funeste. 72 JACQUES ORTIS M. T*** a beaucoup de livres de philosophic politi- que, et des meilleurs e"crivains du monde moderne ; et, soil pour register au de"sir d'aller voir Therese, soit par ennui ou par curiosite", je me suis fait en- voy er ces livres, et, soit en les lisant, soit en les feuilletant, j'en ai fait les maussades compagnons de mon hiver. Certes, j'avais cependant une plus aimable compagnie : c'etait celle des petits oiseaux, qui, chassis par le froid des montagiies et des prai- ries, venaient chercher leur nourriture pres des habitations des hommes, leurs ennemis, se posaient par famille et par tribu sur mon balcon, ou je leur apportais leur diner et leur souper; mais aussi peut-etre que, le froid parti, ils m'abandonneront pour jamais. En somme, j'ai recueilli de mes lon- gues lectures que 1'ignorance des homines est peut- etre chose dangereuse, inais que leur connaissance, Jorsqu'on n'a pas le courage de les tromper, est une chose funeste. J'ai recueilli que les nombreuses opi- nions de beaucoup de livres et les contradictions his- toriques menent 1'esprit le plus arrete a la confusion, au chaos et au vide ; si bien que, si Ton me mettait dans 1'obligation de ne jamais lire ou de lire tou- jours, je preTererais ne jamais lire ; et peut-etre ferai-je ainsi. J'ai recueilli enfin que nous avons tou- tes passions vaines, que la vie elle-meme n'est qu'une vanite, et que ne"anmoins dans cette vanite" JACQUES ORTIS 73 est la source dc nos erreurs, de nos lannes et de nos crimes. Et cependant, je sens plus que jamais revivre daus mon eceur 1'amour de la patrie; et, quand je pense a The'rese, et qu'en y pensant, j'espere, je retombe dans une tristesse plus profonde, et je me dis : Quand ma femme sera aussi la mere de mes fife, mes fils n'auront pas de patrie, et leur mere ne s'apercevra qu'en gemissant qu'elle devient mere ! Aux autres passions qui se font sentir aux jeunes filles, et surtout aux jeunes filles italiennes, a 1'aurore fugitive de leur vie, s'est joint ce mal- heureux amour de la patrie. Je detourne autant que je peux la conversation de M. T** des discussions politiques, dans lesquelles il se passionne; sa fille alors n'ouvre jamais la bouche; mais je m'aperqois combien les angoisses de son pere et les miennes re- tentissent jusqu'au plus profond de son coeur. Tu sais que ce n'est point une femme vulgaire et insou- cieuse des interets publics; car, dans un autre temps, elle cut pu choisir un autre mari; elle est doue d'une ame haute et de nobles pensers, et elle voit combien m'est pesant ce repos d'obscur et froid egoisme dans lequel languissent tous nos jours. Vraiment, Lorenzo, mtoe en me taisant, je d^- couvre que je suis miserable et vil a mes propres yeux. La volonte' forte et Vim puissance d'agir font 74 JACQUES ORT1S le plus malheureux des hommes 1'hommc en politique; il faut qu'il enferme cette volonte, qn'il I'etouffe dans son cceur, ou il sera ridicule au momle, ou il fera la figure d'tm paladin de roman. Quand Caton se tua, un pauvre patricicn, nomine Cosius, se tua comme lui : Tun fut admire", parce que, avant de recourir a cette extre'mite', il avait tout tcnto pour ne pas 6tre esclave ; Tautre fut raille^ que, par amour de la liberte", il n'avait pas su faire autre chose que se poignarder. Mais, tout en restant chez moi, je n'en suis pas moms de pense"e pres de The'rese; cependant, j'ai encore un tel empire sur moi-meme, que je laisse passer trois et quatrc jours sans la voir; c'est que son seal souvenir me procure une flamme suave, une lumiere, une consolation de vie; 6 oourte peut-6tre, mais divine douceur I et c'est ainsi que j'e'chappe a un de"sespoir complet. Et, quand je suis pres d'elle d'un antre peut- etre tu ne le croirais pas, Lorenzo ; mais de moi, si ! alors, je ne lui parle pas d'amour : voila six mois que son ame fraternise avec la mienne, et jamais elle n'a entendu sortir de mes levres la certitude de mon amour ; mais comment cependant n'en serait-elle pas sure? M. T** joue avec moi anx e'checs des soi- rc*es entires. Elle travaille assise pres de la table ftileucieuse, si ce n'est lorsque parlent ses yeux ; JACQUES OKTIS 75 mais cela arrive rareraent; et, se baissant tout a coup, a 1 ors ils ne demandent que la pitie : et quelle autre pitie puis-je lui accorder, except^ de retenir, tant quo j'en aurai la force, mes passions caches au fond de mon coeur? Est-ce que je vis pour autre chose qu'elle? et, quand ce notiveau songe d'or sera fini, je baisserai volonticrs la toile : la gloire, ]a science, la jeunesse, la fortune, la patrie, tous ces fantomes qui, jusqu'a present, ont jou un role dans ma come"die, n'existeront plus pour moi 1 je baisse- rai la toile; et je laisserai les autres hommes se fa- liguer pour accroitre les plaisirs et diminuer les dou- leurs d'une vie qui, a chaque minute, se raccourcit, et que cependant les malheureux voudraient se persuader immortelle. Enfin voila qu'avec mon desordre habituel, et avec un calrae inaccoutum^, j'ai r^pondu a ta lon- gne et affeclueuse lettre. Tu sais, toi, beaucoup mieux exposer les raisons; mais, moi, je sens trop les miennes; mais, si j'^coutais plus les autres que moi, j'en arriverais peut-etre a m'ennuyer en moi- meme, et c'est dans Tabsence de cet ennui de soi- meme qu'existe le peu de felicity que Thomme pent esptfrer sur la terre. 76 JACQUES ORTIS 3 avril. Lorsque 1'ame est tout entiere absorbee dans une espece de beatitude, nos faibles faculty's, accable"es par une somme trop forle de bonheur, deviennent presque stupides, muettes et inhabiles & aucune fati- gue. Si je ne menais pas une vie d'e"lu, tu recevrais plus souvent de mes nouvelles. Lorsque le malbeur alourdit le fardeau de notre existence, nous courons en faire part a quelque malheureux, et il reprend force de son c6t6 en voyant qu'il n'est pas le seul vou6 aux larmes; mais, s'il nous luit quelque mo- ment de felicite", nous nous concentrons tout en nous-meme, tremblant que notre bonheur ne di- minue de la part que pourrait y prendre un ami : et cependant notre orgueil nous pousse a conduire ce bonbeur en triompbe ; puis il sent me'diocrement sa propre passion, ou triste ou joyeuse, celui qui peut trop minutieusement la de"crire. Et cepen- dant, la nature redevient belle, belle comme elle de- vait etre, lorsque, sortant pour la premiere fois de 1'abime informe du chaos, elle envoya devant elle la riante aurore d'avril, et que celle-ci^ abandonnant ses blonds cheveux a 1'orient, et ceignant peu a peu Tunivers de son manteau de pourpre, versa, bienfai- sante, la fraicbe ros^e, et envoya Thaleine vierge en- JACQUES ORTIS 7f core de la brise annoncer aux fleurs, aux nuages, aux mers et a tous ies el res enfia qui la saluaient, la presence du soleil ; du soleil ! sublime image d Dieu, lumiere, ame et vie de tout ce qui existe I 6 avri). Hclas ! il n'est que trop vrai, Lorenzo, quelque- fois mon imagination me pre"sente le bonheur; U est la, il me semble que je vais le saisir, je tends la main, quelques pas encore et puis... tout a coup le voile se dechire, mon ame ulceree le voit s'evanouir et s'e"loigner d'elle, et se brise alors comme si elle perdait un bien qu'elle possedat depuis longtemps. Enfin il nous 6crit que la chicane a retarde 1'appel de sa cause et que la Revolution a fait fermer Ies tri- bunaux pour quelque temps ; joins a cela Tinteret qui domine toutes Ies autres passions, un nouvel amour peut-etre... que sais-je, moi? Que te fait tout cela? mo diras-tu... Rien, mon cher Lorenzo; a Dieu ne plaise que je veuille profiter de sa froi- deurl mais conqois-tu que, dans sa position, il puissfc rester un jour de plus eloign6 de Tberese?... Insens6 que je suisl m'illusionnerais-je done tou- jours?... et pour avaler ensuite le breuvage mortel que, moi-meme, je me serais prepare?... 78 JACQUES ORTIS M ami ... Elle etait a denn-couche'e sur un sofa en face de la feuetre des collines, observant d'un ceil distrait les nuages qui traversaient le vague de 1'air. Que) azur profond ! me dit-elle en se tournant vers moi. J'ctais a son cote", muet, et les yeux fixes sur sa main, qui tenait un petit livre entr'ouvert... Je ne xais comment ccla se fit, mais je ne m'apercus pas que Fouragaii commenQait a mugir, et que le vent du nord, soufflant avec violence, courbait jusqu'a terre les plantes et les jeunes tiges. Pauvres arbisseauxt s'ecria Therese, Je sortis tout a coup de ma reverie ; la nuit, deve- Due plus epaisse, n'etait interrompne que par la lueur bleuMre des Eclairs, qui la faisaient paraitre plus noire encore. La pluie tombait par torrents, la foudre se faisait entendre. Peu apres, je vis les fe- netres ferm^es, et une lumiere dans la chambre... Le domestique venait de retnplir son office accoutume, comme il avait 1'habitude de le faire lorsqu'on crai- gnait le mauvais temps; il nous avait derobe le spectacle de la nature irritee : The"rese, plongde clans une reverie profonde, ne s'en aperc,ut point et le laissa faire. JACQiJKS ORTIS 79 Je lui pris le livre des mains, et, 1'ouvrant au ha- sard, je lus. La jeune Glycere exhala sur mes levres son der- nier soupir. Avec Glycere, j'ai perdu tout ce que je pouvais jamais perdre. Sa tombe est 1'unique coin de terre que je daigne appeler mien. Seul, j'en con- nais la place; je 1'ai couverte de rosiers touffus qui fleurissent comme autrefois fleurissait son visage, et qui repandent une odeur pareille a celle de son souffle. Tous les ans, dans le mois des fleurs, je vi- site le bosquet sacre... Je m'assieds sur la terre qui recouvre ses cendres, je cueille une rose, et je me dis : Ainsi tu fleuris un jour... Puis je 1'ef- feuille, et je 1'eparpille... Je me rappelle le doux songe de nos amours... ma bien-aimee, ou es- tu?... Unelarme alors, s'echappant demes yeux, ar- rose 1'herbe qui pointe sur sa tombe... et apaise son ombre amoureuse. Je me tus... Pourquoine continuez-vous pas? me dit The*- rese en soupirant et en fixant sur moi ses regards me'lancoliqiies. Je repris alors.... Mais, lorsque j'en fus a ces mots : Ainsi tu fleuris un jour, ma voix etoufiec s'arreta, et une larme de Therese tomba sur ma main, qui serrait la sienne... JACQUES ORT1S 17 avril. Tu te rappelles, Lorenzo, cette jeune personne qui, il y a quatre ans, habita au has de nos collines? Tu sais qu'elle aimait notre ami Olivier P***, et tu sais comment, e"tant pauvre, il ne put l'e"pouser a. cause de sa pauvrete"? Je 1'ai revue aujourd'hui, mariee a un noble parent de la famille T*** ; car, en passant par ses propriete's, elle est venue faire une visite & Therese : j'e"tais assis a terre, sur un tapis, pres de la petite Isabelle, qui epelait 1'alphabet sur une chaise... En 1'apercevant, je me levai et je cou- rus & elle presque pour 1'embrasser... Quel change- ment ! de"daigneuse, affectee ! Ce ne fut qu'au bout de quelque temps qu'elle sembla se souvenir de m'avoir vu autrefois. Alors, elle nous balbutia, moitie a moi, moiti6 a Therese, un compliment qu'elle avait proba- blement prepare, mais que ma presence inattendue lui avait fait oublier, et, se remettant a parler bi- joux, colliers, rubans, elle reprit son aplomb. Je cms faire un acte de charite" en detournant la con- versation de pareilles fadaises, et, comme toutes les jeunes filles deviennent plus belles de visage et u'ont plus besoin d'ornements lorsqu'elles parlent modes- tement de leur coeur, je lui rappelai cette campagne et ces jours... JACQUES ORTIS 81 Oui, oui, me repondit-elle negligemment. Elle se remit a vanter 1'excellence du travail de ses pendants d'oreille. Le mari cependant (qui, dans le grand peuple des Pygme'es, a peut-etre escroque la reputation de savant comme 1'Algarotti, le*** et tant d'autres), semant son parler toscan de mille phrases franchises, prit la parole, et rencherit en- core sur le prix de ces bagatelles et le bon gout de son epouse. Je m'etais leve" pour prendre mon chapeau, un coup d'oeil de Therese me fit rasseoir, et la conversa- tion tomba sur des h'vres que nous lisions a la cam- pagne. C'est alors que tu aurais entendu notre homme nous faire le catalogue de sa prodigieuse bi- bliotheque, de ses superbes editions, des atiteurs an- ciens qu'il avait, disait-il, grand soin de completer dans ses voyages. J'en riais au fond du coeur, et lui continuait son denombrement, lorsque Jesus permit qu'un domestique, qui etait alle chercher M. T***, revint dire qu'il etait a la chasse dans les montagnes. Cet incident arreta 1'enum^ration ; et je profitai de ce moment de relache pour demander a l^pouse des nouvelles de son ancien amant Olivier, que je n'avais pas revu depuis ses malheurs ; que de- vins-je, Lorenzo, lorsque je Tentendis me r^pondre froidement : 11 est mort ! 82 JACQUES ORTIS fl est mort? m'e'criai-je en me levant brusque- ment et en fixant sur elle des yeux e"gares. Je de'crivis alors a Tkerese 1'excellent caractere de ce jeune homme sans pareil; je lui racontai com- ment le sort ackarne' contre lui le condnisit an torn- beau dans une affreuse misere, et comment il mou- rut cependant pur de taches et de fautes. Le mari se mit alors & nous donner des details sur la mort du pere d'Olivier, sur les preventions de son frere aine", sur les proces toujours embrouilles qui furent portes devant les tribunaux, lesquels, ayant a juger entre deux fils d'un ineme pere, enrichirent Tun en depouillant 1'autre; et a nous dire comment le pauvre Olivier epuisa dans les cabales du barreau le peu qui lui restait. Alors, il moralisa longue- mcnt sur ce jeune homme extravagant qui refusa les bienfaits que lui off rait sou frere, et qui, au lieu de Tapaiser par sa soumission, ne fit que 1'aigrir encore davantage. Je riuterrompis. Fallait-il, m'ecriai-je avec force, parce que son frere e"tait injuste, qu'Olivier s'avilit? Malheureux celui qui fermc son co3ur aux conseils de ramitie', qui d^daigne les soupirs de la compassion, et qui repousse les secours que lui pre"sente la main d'un ami !... mais mille fois plus malheureux encore celui qui, se confiant au riche, cherche la vertu ou n'a JACQUES ORTIS 83 jamais exists le malheur 1 Le puissant ne s'allie a 1'infortuiie que pour acheter sa reconnaissance, et profiler ainsi des caprices du sort pour I'opprimer... Les inalheureux seuls savent compatir au malheur, et nieler les douces larmes de la pitie aux pleurs amers de 1'mfortune; mais celui qui s'est assis une fois a la table du riche s'apergoit bientot, quoique trop tard encore, Gombien le pain d'autrui semble amer a la bouche. Et comptez-vous pour rien , poursuivis-je, Thumiliation de mendier 1'existence et de maudire, cent fois le jour, 1'indiscret protecteur qui, bienfai- sant par ostentation, exige pour sa recompense votre avilissemen* et votre servitude? Mais, reprit le mari, vous ne m'avez pas donn6 le *emps de finir ; puisque Olivier sortit de la maison paternelle, abandonnaut a son frere aine tous ses droits, pourquoi paya-t-il, depuis, les creanciers de son pere et alla-t-il lui-meme au-devant de Findi- gence, en diminuant par sa sotte delicatesse ce qui lui revenait de Tinventaire de sa mere? Pourquoi?... Et, si celui qui fut declare 1'heri- tier trompa les creauciers par de vains subterfuges, Olivier devait-il souffrir que les os de son pere fus- sent maudits pareeux-la-memes qui 1'avaient secouru 84 JACQUES oims dans son adversity et que lui fut montre* an doigt comme le fils d'un banqueroutier?... Cette geuero- site d^shonore son aine, qui etait incapable de 1'imi- ter, et qui, apres avoir tent de 1'avilir par des bien- faits qu'il refusa, lui jura une haine tHernelle, une haine de frere. Pendant ce temps, Olivier perdit Tappui de ces homines qui au fond du coeur etaient forces de rendre justice a sa loyaute, mais qui se bornaient la, parce qu'il est plus facile d'approuver la vertu que de la pratiquer et de la defendre. Pour- quoi riiomme de bien jet au milieu des me" chants n'y peut-il jamais etre heureux? C'est que nous jsommes habitues a prendre toujours le parti du plus fort, a fouler aux pieds le plus faible, et a ne juger jamais que d'apres Tevenement. Us ne me re"pondaient pas. Peut-etre taient-ils convaincus... ou, si je ne les avais pas persuades, je les avais rendus au moins reveurs. Oh I loin de plaindre Olivier , continuai-je, je rends grace a Dieu, qui, 1'appelant a lui, Moigne de tant d'hypocrisie et d'imbecillite^ ; car, a dire vrai, nous autres divots de la vertu, nous sommes des niais et des imbeciles. II y a certains hommes qui ont besoin de la mort parce qu'ils ne peuvent s'ac- coutumer aux crimes des mauvais et a la pusillani- mite des bons. La femme etait attendrie au moins I JACQUES ORTIS 85 Htflas ! ce mot n'est que trop vrai ! dit-elle en poussant un soupir ; mais rhomme qni ne peut se passer du pain d'autrui ne doit pas etre si chatouil- leux sur le point d'honneur. Eh 1 voila encore un de vos blasphemes ! m'e"- criai-je ; pensez-vous, parce que vous etes favorises de la fortune, que vons seuls soyez dignes et probes? parce que votre ame obscure ne peut reflechir I'image de la vertu, vous voudrez 1'etfacer aussidans le coeur des malheureux, dont elle fait la seule con- solation, et echapper ainsi aux remords de votre conscience? Les regards de Therese me donnaient raison; pourtant elle tachait de changer la conversation; mais je ne pouvais plus me taire, bien que mainte- nant je sois fache de cette sortie. Les yeux de la femme etaient baisse"s vers la terre, et leur ame, au reste, a tous deux, etait atterree, lorsque je conti- nual d'une voix terrible : Ceux qui jamais n'ont connu 1'adversite sont indignes de leur bonheur ; orgueilleux ! ils ne regar- dent la misere que poui- I'msulter ; ils pretendent que tout doit s'offrir en tribut a leurs richesses et a leurs plaisirs. Mais rhomme qui, dans le malheur, con- serve sa dignite est a la fois un objet de consolation pour les bons et de honte pour les me'chants. Et je suis sorti alors, m'e'lanc.ant hors de la cham- 86 JACQUES ORT1S bre, en m'enfoncaiit les mains dans les cheveux. Oh! grace aux premiers e"ve"nements de ma vie qui m'out fait malheureux !... sans eux, Lorenzo, je ne serais peut-etre pas ton ami, ni cemi de cette femme celeste... Depuis ce moment, j'ai toujours devant les yeux Taventure de ce matin... et ici en- core... ou je suis seul, absolument seul... je regarde autour de moi, et je crains de revoir quelqu'une de mes anciennes connaissances... Qui Faurait jamais dit, Lorenzo? son cceiir n'a point palpit^ au souve- nir de son premier amour; que dis-je! die a ose troubler la cendre de celui qui, avant tout autre, lui inspira ce sentiment universe!, ame de la vie... Pas uncoupirl... Insens6 que je suis, et je m'afflige... parce que je ne puis trouver dans les hommes cette vertu qui peut-etre n'est qu'nn vain mot! ne- cessite qui se transforme selon les passions et les cir- constances!... puissance de la vie chez quelques individus, qui, loyaox et misericordieux par carac- tere, sont forces a une guerre perpetuelle centre le reste des hommes, et- qui, un jour enfin, las de la lutte, de bon gre" ou de force, doivent ouvrir les yeux a la lumiere funebre du de"senchantement... Je ne suis point me'chant, tu le sais, Lorenzo; dans ma jcunesse, j'aurais repandu des fleurs sur la tete de tous les vivants. Qui m'a rendu severe et de- fiant envers la plus grande partie des hommes, si JACQUES ORTIS 87 ce n'est leur hypocrite cruaute? Je leur pardonne- rais encore tous les torts qu'ils m'ont causes. Mais, qtiand la venerable pauvrete passe de-rant moi, me montrant ses veines sucees par la toute-puissante opulence; quand je vois tant d'hommes malheu- rerrx, emprisonnes, mourants de faim et courbes sous le fle"au terrible de certaines lois... alors, je ne pnis complicier avec le monde, et il faut que je crie vengeance parmi cette foule de malheureux dont je partage le pain et les larmes; et je brule de reclamer en leur nom la portion d'heritage que la nature, mere bienfaisante et impartiale, leur avait accorde'e comme auxautres. La nature!... il est vrai qn'elle nous a faits si mauvais, qu'elle pent nous repousser sans etre une maratre. Oui, Th^rese, je vivrai avec toi, mais je ne Tn.vra\ pas sans toi; tu es un de ces quelqnes anges que le Ciel re"pand a la surface de la terre pour faire cheiir la vertn, et faire renaitre dans le coeur des affliges et des rnalheureux 1'amour de ITiumanite... Mais, si jarnais je te perdais, quelle felicite reste- rait ^ mon pauvre coeur degoute de tout le reste du monde? Lorenzo ! si tu avais vn, lorsque je retournai chez elle, avec quelle expression elle me tendit la main en me disant : Apaisez-vous, Ortis. ORTIS Je crois qne vraiment ces denx personnes se re- pentent, et qne, si Olivier n'avait point ete malhen- retrx, il aurait pa trouver encore un ami ! Ah! s'ecria-t-elle apres avoir garde quelque temps le silence, poor cherir la vertn et plaindre I'mfortnne, il fant done avoir vecu dans la don- leur!... Lorenzo. Lorenzo! tontes les beautes de son ame celeste resplendissaient sur son visage. 30 ami. Je snis pres d'elle, Lorenzo, et si plein de vie, qn'a peine ai-je la force de me sentir vivre. C'est ainsi qne parfois, an sortir d'an profond sommeil, si le soleil frappe ma vne, mes yenx ^bloois se perdent dans nn torrent de Inmiere. Depnis longtemps. j'ai honte de ma paresse : an retour dn printemps, je me promettais d'&ndier la botaniqne; et, en quinze joors, j'avais rassembl^ plusienrs centaines de plantes. qui depnis se sont egarees. n m'est arrive meme d'onblier mon Linn4 snr nn des banes dn jardin on au pied de quelqne arbre; fiaalement je Tai perdu, et, hier, MicheJ m'en a rapporte deux feuillets tout hnmides de rosee, et, ee matin, j'ai appris qne le reste avait e"te dechirt par le chien du jardinier. JACQUES ORTIS 89 The'rese me gronde : pour la contenter, je memels a ecrire ; mais a peine ai-je commence avec les plus belles dispositions du monde, que je m'arrete a la deuxiec?.e ou troisieme periode. Mille phrases, mille ide"es se succedent dans mon esprit, je choisis, je corrige pour choisir et corriger encore ; puis a la fin, accable de lassitude, mes pensees se confondent, mes doigts abandonnent la plume, j'ai perdu mon temps, la fatigue me reste, et ma journees'este'cou- lee a ne rien faire. Je t'ai de"ja dit qu'ecrire un livre est une chose au-dessus et au-dessous de mes forces : examine 1'etat de mon ame, et tu verras que c'est deja beaucoup que d'ecrire une lettre... La sotte figure que je fais pres de Therese lors- que je lis et qu'elle travaille! je m'inlerromps a chaque instant, et elle me dit : Poursuivez done. Je me remets a lire; au bout de deux pages, ma prononciation devient plus rapide, je finis par b^gayer. Lisez done mieux, me dit-elle. Je continue, mais peu a peu mes yen* e detour- nent du livre et se fixent sur son visage 4'ange ; je m'arrete, le livre me tombe des mains, il se ferme... je perds 1'endroit ou j*en suis, et je cherche en vain a le retrouver. Therese voudrait se facher, et elle sourit. I 90 JACQUES ORTIS Ah! si je pouvais jeter toutes mes iJe"es sur le papier au moment ou elles me passent par la tete I La couverture et les marges de mon Plutarque sont remplies de notes qui ne sont pas plus tot e"crites, qu'elles me sortent de la mmoire ; et, lorsque en- suite je les relis, je les trotive vides d'ide"es, dcou- sucs et froides. Gette habitude de noter ses pensees avant de les laisser muiir dans 1'esprit est vraiment miserable. G'est ainsi que Ton fait aujourd'hui des Hvres composes avec d'autres livres et qui ressem- blent a une mosaique. Et moi aussi, sans intention, entrain^ par Texemple, j'ai fait ma mosaique. Dans un livre anglais, j'ai trouve tin recit de malheurs... et il me paraissait, a chaqtie phrase, que je lisais les inforttmes de notre pauvre Laurette. Le soleil eclaire done partout et tonjours les memes douleurs sur la terre 1 Et moi, pour nc pas perdre tout a fait mon temps, j'ai voulu m'e'prouver en eciivant les aven- tures de Laurette, et en detruisant pr^cis^ment les parties du livre anglais qui s'y rapportent; ainsi, en ajoutant quelque chose du mien, j'aurai racontg ce qui est vrai, qnoique le texte reel soit tin roman. Je voulais, dans cette malheureuse creature, montrer a Therese un miroir de la fatalit^ en amour. Mais crois-tu que les maximes, les conseils et les exem- ples des malheurs d'autrui aieut d'autres resultats que d'irriter encore nos passions ? D'ailleurs, au lieu JACQUES ORTIS 91 de lui raconter I'kistoire de Laurette, je lui ai parle de moi. Tel est 1'etat de mon ame, elle en revient toujours a sender ses propres plaies... Au reste, je ne laisserai pas lire a Therese ces quelques pages, elles lui feraient plus de mal que de bien. Lis-les, toi. Adieu. FRAGMENT DE L'HISTOIRE DE LAURETTE a Je ne sais si le ciel s'inquiete de la terre; mais, s'il s'en est jamais inquiete, et cela est possible, au reste, le premier jour oi\ la race humaine a com- mence de fourmiller, je crois qu'alors le Destin a crit sur les livres eternels : L'homme sera malheureux. Je n'ose appeler de ce jugement, parce que je ne saurais a quel tribunal, et que je me plais a le croire utile a tant d'autres races vivantes qui peu- plent les mondes innombrables. Je rends grace nean- moins a cet esprit qui, en se melant a runiversalit^ des etres, les renouvelle sans cesse en les detruisaut. En compensation de la douleur, il nous a donne les larmes, il a puni ces nommes qui, dans leur insolcnte philosophic, veulent se revolter contre le sort hu- 92 JACQUES ORTIS main en leur refusant le bonheur me"puisable de la pitie. Si vous voyez votre semblable malheureux et pleurant, ne pleurez pas *. Stoique! ne sais-tu pas que les larmes de la compassion sont plus douces pour les malheureux, que la rose"e du matin ne le fut jamais pour les plantes desse'che'es? Laurette, j'ai pleure avec toi sur la biere de ton pauvre bien-aime", et je me souviens que ma pitte tempe'rait I'amertume de ta douleur ; alors, tu t'aban- donnais sur mon sein ; tes blonds cheveux couvraienl mon visage ; les larmes qui sillonnaient tes joues re- tombaient sur les miennes, et avec ton mouchoir j'essuyais et je ressuyais ces larmes qui, se renouve- lant sans cesse, roulaient detes yeux sur tes levres... Tu e"tais abandonee de tous... Mais, moi,... jamais je ne t'abandonnai... Lorsque, t'e"chappant, hors de toi, tu errais sur les greves desertes de la mer, je suivais furtivement tes pas pour te preserver du de"sespoir et de ta dou- leur; puis je f appelais doucement par ton nom, tu t'arretais alors pour me tendre la main, et t'asseoir a mes c6t^s La lune se levait au ciel; toi, en la sui- vant des yeux, tu chantais tristement. II est des hommes qui peut-etre eussent souri de ta d^mence; 1. Epic tele. JACQUES ORTIS 93 mais le consolateur des malheureux qui voit du meme ceil la folie et la sagesse des hommes, qui compatit egalement a leurs crimes et a leurs vertus, entendait peut-etre ton hymne me'lancolique, et fai- sait descendre dans ton sein quelque douce consola- tion. Les prieres de mon coeurt'accompagnaient; les prieres et les voaux des ames attrisiees montent tou- jours au tr6ne de Dieu. Les flots gemissaient avec on doux murmure, et la brise, en les ridant, les poussait baiser la rive sur laquelle nous etions as- sis; et, toi tu te levais, et, t'appuyant sur mon bras, tu t'avanqais vers cette pierre ou tu croyais voir ton Eugene, et sentir sa main, et sa voix, et ses baisers... Puis tout coup : Oh ! que me reste-t-il? t'ecriais-tu ; la guerre a eloigne mes freres... la tombe a devoid mon pere et mon amant... Abandonn^e de tous... de tousl... beaute, g^nie bienfaisant de la nature I par- tout ou tu monlres ton doux sourire, la joie e'cldt, le bonheur renait, et la volupt^ se re'pand pour ^ter- niser la vie de runivers... Qui ne te connait pas, qui ne te sent pas, est a charge aux autres et ^ lui-meme. Mais, lorsque la vertu te rend plus chere ; lorsque le malheur, f enlevant ta s^r^nit^, t'expose aux re- gards des hommes, les cheveux e*pars et depouille's de leur guirlande joyeuse... ahl quel estceluiqui 94 JACQUES ORTIS peut passer devant toi et ne t'offrir qu'un inutile re- gard de compassion ? Mais, moi, Laurette, je f offrais nies larmes, et cette retraite on tu aurais mange mon pain et bu dans ma coupe, et ou tu te serais endormie sur mon sein ; tout ce que je posse'dais enfin : et peut-etre pres de moi ta vie, sans etre heureuse, serait du moins de- meuree libre et tranquille. L'ame dans la solitude et la paix va peu a pen oubliant ses douleurs, parce que le bouheur et la liberte" se plaisent dans la sim- ple et solitaire nature. D Un soir d'automne, ou la lune, se montrant a peine, brisait ses rayons sur les nuages e"pars, qui, marchant pres d'elle, la couvraient de temps en temps, et, repandus par tout le ciel, cachaient au monde les etoiles, nons nous arretames pour re- garder les feux lointains des pecheurs et 6couter les cbants des gondoliers, qui, du bruit de leurs rames, troublaient le calme de 1'obscure lagune. Laurette, se tournant alors, cbercha des yeux son bien-aimd, et, se levant toute droite, elle fit quelques pas en 1'ap- pelant ; puis, fatigue" e, elte revint s'asseoir ou j'etais assis. fipouvant^e de sa solitude, me regardant tris- tement, elle sembla me dire : Et toi aussi, tu m'abandonneras? Et alors, elle appela son chien. Moi I... Qui 1'aurait dit jamais, que cette soiree JACQUES ORTIS 95 dut etre la derniere que j'eusse a passer avec elle ?... Eile etait vetue de blanc, un mban bleu rassemblait sa chevelure, et trois violettes fauces elaient atta- cbees au tissu le"ger qui couyrait son sein... Je 1'ac- eompagnai jusqu'au seuil de sa porte, et sa mere, qui vint nous ouvrir, me remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille. Lorsque je fus seul, je m'aperQus que son mouchoir etait reste entre mes mains Je le lui rendrai demain, me dis-je. Ses maux commencaient & s'adoueir, et peut- etre... II est vrai que je ne pouvais te rendre ton Eu- gene; mais j'aurais pu te tenir lieu d'epoux^ de pere et de frere... Mes concitoyens, devenus mes persecu- teurs, se rejouissant des nienottes que les etrangers Icur venaient mettre aux mains, proscrivirent mon nom, et je ne pus, 6 Laurette, te laisser meme le ernier adieu. I/orsque je pense a Tavenir^ je ferme les yeui pour ne point le connaitre; et je tremble et je laisse retourner ma memoire vers les jours passes; je m'e- gare sous les arbres de la vallee, je repense au doux murmure de la mer, aux feux lointains des pe- cheurs et au chant des gondoliers... Pensif, je m'ap- pnie contre un arbre et je me dis : Le Ciel me 1'avait donnee, mais la fortune contraire me 1'a ravie. 96 JACQUES ORTIS Je tire son mouchoir ! Malkeureux qui aime par ambition ! mais ton ceeur, 6 Laurette, avait e"te" forme par la seule na- ture... J'essuie mes larmes, et je reprends tristement le chemin de ma demeure. Mais, toi, Laurette, que fais-tu maintenant?... Peut-etre erres-tu sur la plage en envoyant a Dieu tes prieres et tes larmes. Viens, tu cueilleras les fruits de mon jardin, tu partageras mon pain, et tu boiras dans ma coupe, et tu reposeras sur ma poitrine, et tu sentiras comme bat mon coeur de mille passions diffe'reutes ; et, lorsque parfois tes douleurs se reveii- leront, lorsque 1'esprit sera vaincu par la passion, je viendrai derriere toi pour te soutenir au mitieu du cuemin, pour te guider et te ramener vers ma mai- son ; mais je viendrai derriere toi en silence pour te laisser au moins le soulagement des larmes ; je serai pour toi pere et frere; mais, 6 Laurette, mais mon cceur! si tu pouvais voir mon coeur!... Une larme tombe sur mon papier et efface ce que je viens d'- crire. Je 1'ai vue autrefois toute florissante de jeunesse et de beaute", et, depuis, folle, maigrie et de'figure'e, je 1'ai vue baiser les levres mourautes de son unique consolateur!...et, depuis, dans une pieuse supersti- tion, s'agenouillant devant sa mere pour la supplier JACQUES ORTIS 97 d'eloigner d'elle la malediction que, dans un jour oiii' \ot:e till 1 , que je fusso. p-u-ji sans lui laisser un adiuu, r;ir, ii ; er, de toute la jo ... uce, je n'ai pas eu le honlieur de la voir, vnici, arinex^ & cette letlre, uu l>i.a;t iiou cachete, et j'espeie que JACQUES ORTIS 147~ voua aurez la bonte", monsieur, de le remettre a The*- re"se avant qu'elle devienne la femme du marquis Odouard. Je ne sais si nous nous reverrons : j'ai bien decide de mourir pres de la maison paternelle; mais, quand meme mon esperance serait trompee, je suis bien certain, monsieur et ami, que vous vous souviendrez tou jours de moi. M. T*** me fit rendre la lettre pour Tbe"rese (c'est celle que je viens de mettre sous les yeux du lecteur) avec sou cachet intact. II ne tarda point a donner le billet a sa fille : je 1'ai eu sous les yeux. 11 ne conte- nait que quelques lignes, et paraissait ecrit par un bomme entierement revenu a lui. Tous les fragments qui suivent me vinrent par la poste sur dLffeientes feuilles. Rovigo, 20 juillet. Je Tadmirais, et je me disais a moi-meme : Qu'adviendrait-il de moi, si je ne pouvais plus la voir? Je me rassurais en songeant que j'etais pres d'elle; et mHiuteuant... Q\ie me fait le reste de 1'umveTS?... sur quelle ten 3 pourrais-je vivre sans Therese?... 11 me scuxble 148 JACQUES ORTIS que je voyage en songe... J'ai done eu le courage de partir ainsi sans la revoir, sans un baisei, sans un dernier adieu... A chaque instant, je crois me retrou- ver a la porte de la maison, et lire dans la tristesse de son visage qu'elle m'aimet... Et avec quelle rapi- dit6 chaque instant qui s'ecoule ajoute a la distance qui me se"pare d'elle... Je ne puis plus obe"irni a ma volonte, ni a ma raison, ni & mon cceur... Je me laisse entrainer parle bras de fer du destin. Adieu... Ferrare, 20 juillel au soir. Je traversais le P6, et je regardais 1'immeusite de ses ondes ; vingt fois, je m'avanc,ai sur le bord de la barque pour m'y precipiter, m'engloutir et me perdre pour toujours... Tout est sur un seul point!... Ah! si je n'avais pas une mere cherie et malheu- reuse, a qui ma mort couterait d'ameres larmes... Non, je ne finirai pas ainsi en lache mes souflfran- ces. Je boirai jusqu'a la derniere goutte les pleurs que m'a departis le Ciell... Un jour, lorsque toute resistance sera vaine, lorsque toute esperance sera detruite, lorsque toutes forces seront epuisees; quand j'aurai le courage de regarder la mort en face, de raisonner tranquillement avec elle, de gou- ter avec plaisu: son calice amer,.. quand j'auraj expi6 les larmes des autres, et desespere de les tar ir, alors, Lorenzo... alors!..; JACQUES ORT1S 140 Mais, a cette heure ou je parle, tout n'est-il pas perdu?... n'ai-je pas la certitude que tout est perdu?... Dis-moi, as-tu jamais eprouve 1'horreur de ce moment terrible.*, ou le dernier espoir nous abandonne?... Ni un baiser, ni un adieu !...N'importe, teslarmes me suivront au tombeau... Mon salut... mon des- tin... mon coeur... tout m'y entraine ! Je vous obeirai a tons... Pendant la mnt. Et j'ai eu le courage de t'abandonner,je t'ai aban- donnee, Therese, et dans un etat plus deplorable encore que le mien! Qui sera ton consolateur?... Tu trembleras a mon seul nom parce que je t'ai fait voir, moi, moi le premier, moi le seul, a 1'aube de ta vie, les tempetes et les tenebres du malheur 1 Et toi, pauvre enfant, tu n'es encore assez forte, ni pour supporter ni pair Mr la vie; tu ne sais pas encore que 1'aurore et le soir sont tout un. Oh ! je ne veux pas te le persuader, et pourtant nous a'avons plus aucune aide chez les homines, aucune consolation en nous-memes. Pour moi, je ne sais que supplier Dieu, le supplier avec mes gemisse- ments, et chercher mes esperances hors du monde, cutout nous persecute ou nous abandonne. Oh! tu ne seras pas aussi malheureuse, et je benirai toua 150 JACQUES ORT1S mes tourments. Cependant, en mon dtfsespoir mortel, sais-je dans quel danger tu te trouves? Je ne puis ni te defendre, ni essuyer tes larmes, ni re- ciieillir tes secrets dans mon cceur, ni partager ton affliction. Non, je ne sais ou je suis, comment je t'ai laissee, ni quand je pourrai te revoir. Pere cruel ! . . . Therese est ton sang. . . cet autel est profane*... La nature, le Ciel maudissent ces ser- ments... L'effroi, la jalousie, la discorde et le repen- tir tournent en fre"missant autour du lit nuptial, et ensanglanteront peut-etre ces chaines. Therese est ta fille, laisse-toi flechir... Tu te repentiras amere- ment, mais trop tard... Un jour, dans 1'norrenr de son sort, etle maudira 1'existence et ceux qui la lui ont donn^e... et ses plaintes et ses larmes iront jus- qu'au fond de la tombe accuser et troublertes os... Aie pitied... Oh! tu ne m'ecoutes pas... tu 1'en- traines... la victime est sacrifice; j'entends ses ge- missements... mon nom est dans son dernier sou- pir... Oh! tremblez... votre sang... le mien... The"- rese sera vengee... Oh! je suis foul je delire! oh! je suis un assassin!... Mais, toi, mon cher Lorenzo, pourquoi m'ahan- donnes-tu?... Pouvais-je t'ecrire lorsqu'uue eternelle tempete de colere, de jalousie, de vengeance et is les berceaux ou les se"pui- tures des premiers grands Toscans... A chaque pas, je crains de fouler leurs depouilles. La Toscane res- semble partout et toujours a une ville et a un jar- din; le peuple y est naturellement affable, le ciel pur, Pair plein de vie et de sante* ; mais, tu le sais, ton ami n'apasde repos. J'espere toujours demain, dans un pays voisin... Demain arrive, et me voila allant de ville en ville, et, de ville en ville, mon e"tat d'exil et de solitude me pese davantage... II ne m'est pas permis de continuer ma route. J'e"tais decide a aller a Rome pour me prosterner sur les ruines de notre grandeur; mais ils m'ont refuse un passe-port. Celui que ma mere m'a envoye" n'est que pour Milan, et, ici, comme si je fusse venu pour conspi- rer, ils m'ont investi de mille questions ; peut-etre n'ont-ils point tort... Mais je leur repondrai demaiu enpartant... C'est ainsi qne les Italiens sont etrangers en Italic, et qu'a peine sortis de leur petit territoire, ils sont en butti a des persecutions centre lesquelles ne peu- JACQUES ORTIS 165 vent leur servir de bouclier ni leur ge'nie, ni leur conscience, et malheur a ceux qui laisseraient briller une e"tincelle de leur courage ! A peine bannis du seuil de notre porte, nous ne trouvons plus personne qui nous recueille : depouilles par les uns, tourmen tes par les autres, trahis toujours par tous, abandon- nes par nos concitoyens, qui, bien loin eux-memes de nous plaindre et de nous secourir dans notre malheur, regardent comme des barbares tous ceux qui ne sont point de leur province et dont les bras ne font pas sonner les memes chaines... [Dis-moi, Lorenzo, quel refuge nous reste-t-il? Nos moissons ont enricbi nos maitres, nos champs devastes n'of- f rent plus ni pain ni asile aux exiles que la revolu- tion a balaye*s loin du ciel natal ; errants, mourants de faim, ils ont sans cesse a leurs cotes, et murmu- rant a leur oreille, le dernier conseiller de Thomme abandonne" de toute la nature : le crime! Quel asile nous reste-t-il done? Un desert ou la tombel II y a encore Tavilissement, c'est vrai!... Tavilisse- ment par lequel Thomme vit plus longtemps peut- elre... mais meprisable a ses propres yeux, et me- prise sans cesse par ces tyrans memes a qui il se vend, et par lesquels un jour il sera vendu. J'ai parcouru laToscane; tous ses monts,tous ses champs sont fameux par les combats entre freres qui s'y livrerent il y a quatre siecles : c'est la que 166 JACQUES ORTIS Ics cadavres de plusieurs milliers d'ltaliens ont servi de base et de fondemeut aux troues des einpereurs et dcs papes. J'ai gravi le monte Aperto, ou vit en- core infame le souvenir de la delaitedes guelies... A peine un faible crepuscule e"clairait-il la plaine... et, dans ce triste silence, dans eette froide obscurite", Fame envahie par le souvenir des antiques et terri- bles malheurs de 1'Italie, j'ai senti mes cheveux se dresser d'horreur, et courir un frisson par toutes mes veines. Je jetais des cris avec une voix a la fois menaqante et epouvantee, et, du haut de la mon- tagne ou j'etais, il me semblait, sur ses flancs et par ses chemins les plus escarped, voir monter a moi les ombres de tant de Toscans qui se sont massacre's la, qui, Tepee et les habits ensanglante"s, fixaient les uns sur les autres des regards louches et menae,auts, s'attaquaient encore, et, par des blessures nouvelles, rouvraient leurs anciennes blessures... Ohl pour qui ce sang? Le fils tranche la tete de son pere et la secoue par la chevehire... Oh! pour qui tant de meurtres? Les rois, pour qui vous vous massacrez, tranquilles spectateurs du combat, se serrent la main au milieu du carnage, se partagent froidoment vos depouilles et votre terrain!... A cette pense"e, je fuyais precipitamment, en regardant derriere moi... Ciette horrible vision me suivait partout, et, lorsque je me trouve seul^ et de nuit, je revois autour de JACQUES ORTIS 167 moi ces spectres... et, parmi eux, un plus terrible que tous, et que je connais seul... ma patrie I dois- je toujours t'accuser et te plaindre sans aucun es- poir de te corriger ou de te secourir? Milan, 27 octobrc. Je t'ai ecrit de Parme, et ensuite de Milan, le jour meme de mon arrivee; la semaine derniere, tu as encore du recevoir de moi une lettre tres-lon- gue. Comment se fait-il done que latienne m'arrive si tard, et par la route de la Toscane, que j'ai quit- tee depuis le 28 septembre?... Un soup^on me mord le coeur, Lorenzo ; nos lettres sont intercep tees. Les gouvernements mettent en avant la surete de 1'fitat, et, par ce moyen, ils violent la plus pre- cieuse de toutes les proprietes, le secret; ils defen- dent les plaintes secretes, et profanent Tasile sacre que le malneur cberche dans le sein de l'amitie.. J'aurais du le prevoir; mais, sois tranquille, leurs bourreaux n'iront pas a la chasse de nos paroles et de nos pensees, et je trouverai quelque moyen pour que mes lettres et les tiennes nous anivent invio- lees. Tu me demandes des nouvelles de Joseph Parini : il conserve sa genereuse fiert^; et cependant je Tai trouve abattu par les evenements et la vieillesse. 168 JACQUES ORTIS Lorsque j'allais le voir, je le trouvai sur le scuil de sa charabre, et pret a sortir de chez lui. En m'apercevant, il s'arreta, et, s'appuyant sur son baton, me posa la main sur Te'paule. mon fils! me dit-il, tu viens revoir ce gene- reux cheval, qui sent encore le feu de la jeunesse ; mais qui, accable par 1'age, ne peut plus se relever que sous le touet de la Fortune. II craint d'etre chasse de sa chaire, et d'etre forcd, apres soixante-dix ans d'etudes et de gloire, de mou- rir en mendiant. Milan, U novembre J'ai demande" a un libraire la Vie de Benvenuto Cellini. Nous ne Tavons pas, m'a-t-il repondu. Je demandai alors un autre 6crivain, et il me re- pondit encore dedaigneusement qu'il ne vendait pas de livres italiens. Ge qu'on appelle le beau monde parle e'legamment le franqais, et comprend a peine le pur toscan. Les actes publics et les lois sont redi- ges dans une langue batarde qui porte avec elle le temoignage de 1'ignorance et de 1'avilissement de ceux qui les ont dieters. Les Demosthenes cisalpins ont discute" en plein s^nat de bannir par sentence capitale de la republique les langues grecque et la- tine ; ils ont mis au jour une loi dont Tunique but JACQUES ORT1S 169 est d'&oigner de tout emploi public le -xiathemati- cien Gregorio Fontana et Vincentin Monti, le poete. Je ne sais pas ce qu'ils ont toit contre la liberte, avant qu'clle fut decidee a se prostituer comme elle 1'afait en Italie ; mais, aujourd'hui, ils sont tout prets a eerire pour elle, et, quelle que soil lenr faute, Tin- justice de la punition les absout, et la solennite (Vune loi faite pour deux individus double leur reputation. J'ai demande ou etait la salle du conseil legislatif ; peu ont compris, tres-peu m'ont re"pondu, et per- sonne n'a pu me 1'enseigner. Milan, 4 decembre. Voici la seule reponse que je ferai a tes conseils, mon cher Lorenzo : dans tous les pays, j'ai vu trois classes d'hommes ; quelques-uns qui commandent, beaucoup qui obeissent, et le reste qui intrigue. Nous ne sommes point assez puissants pour com- mander, nous ne sommes pas assez aveugles pour obe"ir, et nous ne sommes pas assez vils pour intri- guer : il vaut done mieux vivre comme ces chiens sans maitre, a qui personne ne toucke, ni pour les nourrir ni pour les battre. A qui veux-tu que je demande des protections et des emplois dans un pays ou Ton me regarde comme etranger, et duquel peut me faire chasser le caprice du premier espion? Tu me paries toujours de mon merite et de mon es- 10 170 JACQUES ORTIS prit ; sais-tu ce que je vaux, et ce qu'on m'estime? Ni plus ni inoins que la valeur de mon revcnu : il faudrait, pour leur plaire, que je fisse le poete de cour, eu etouffant en moi cette noble ardeur que craignent et haissent les puissants, en dissimulant ma vertu et ma science, afin de ne pas etre pour eux .un reprocke de leur ignorance et de leurs crimes.., Tels sont cepeudant les savants partout, me diras- tul... Eh Men, qu'ils soient ainsi, je laisse le monde comme il est : je n'ai point la pre'somption de cor- riger les hommes; mais, si je 1'entreprenais, je vou- drais y parvenir on porter ma tete sur le billot, ce qui me parait plus facile... Ce n'est point que ces demi-tyrans ne s'aperQoivent des intrigues; inais les hommes 41eves de la fange au trone ont bcsoin d'abord d'intrigants que par la suite ils ne pourrout plus contenir. Orgueilleux du present, iusouciants sur 1'avenir, pauvres de renommce, de courage et de ge"nie, ils s'entourenj de flatteurs et de gardes qui les raillent, les trahissent, dont, plus tard, ils ne pour- ront plus se de"barrasser, et qui font de 1'Etat une roue e"ternelle d'esclavage, de licence et de tyrannic. Pour etre maitres et voleurs de peuple, il faut d'abord avoir ete" esclave et dupe... il faut avoir le- ch6 I'e'pe'e encore degouttante de son sang... Ainsi jc pourrais peut-etre me procurer un emploi, quel- ques milliers d'e"cus de plus par an, des rsinords et JACQUES ORTIS 171 Tinfamie... Non, je te le repete une seconde fois, f amain je ne ferai I'eloge du petit brigand. Oh ! je sens que je serai foule aux pieds tant et taat!... mais, du moins, par la tourbe de mes com- pagnons... et pareil a ces insectes qui sent ecrase's etourdiment par le premier qui passe ; je ne me glo- rifie pas comme tant d'autres de ma servitude, mais aussi mes tyrans ne se vanteront pas de mon abais- sement... Qu'ils reservent pour d'autres leurs bien- faits et leurs outrages, assez d'bommes les briguent sans moi... Je fuirai la honte en mourant inconnu, et, si jamais j'etais force de sortir de mon obscurite, au lieu d'etre 1'beureux instrument des tyrans ou de 1'anarchie, je prefererais etre leur victime. Que si le pain et 1'asile me manquaieut, si je n'avais plus d'autres ressources que celles que tu me proposes (le Ciel me preserve, Lorenzo, d'msulter au malheur de tant d'autres qui n'auraient pas le cou- rage de m'imiter!), alors, Lorenzo, je m'en irais dans la patrie de tous, ou Ton ne trouve plus ni con- querants, ni delateurs, ni poetes courtisans, ni prin- ces, ou les richesses ne sont plus la recompense du crime, ou le malheureux n'est point puni par la seule raison qu'il est malbeureux, ou tous viendront un jour ou 1'autre habiter avec moi et se reunir a la matiere... dans latombe. S^duit par un rayon de lumiere que je vois briller 172 JACQUES ORTI3 de temps en temps et qu'il m'est impossible de join- dre, je me cramponne encore sur les mines de la vie ; et il me semble que, si j'e"tais enterre" jusqu'au cou, et que ma tete seulement depassat ma fosse, j'aurais encore devant les yeux cette flamme celeste.. . gloire! tu marches devant moi et tu m'entratnes ainsi a un voyage dont je ne pourrais supporter la fatigue ; mais, a compter du jour ou tu ne fus plus ma seule pensee et mon unique passion, ton fan- t6me brillant commenc,a a palir et a chanceler : et le voila maintenant qui tombe et se change enfin en un monceau d'ossements et de cendres, desquels je verrai sortir de temps en temps quelques pales t rayons;... mais je passerai sans m'arretersur ton squelette, et en souriant a mon ambition trompe'e... Que de fois, humilie" de mourir inconnu a mon sie- cle et a ma patrie, j'ai caresse" moi-meme mes an- goisses pendant que je me sentais le besoin et le courage de les terminer I peut-etre meme n'euss6-je point surv^cu a ma patrie, si je n'eusse ete* retenu par la folle crainte que la pierre qui recouvrirait mon tombeau n'ensevclit biont6t aussi mon nom. JeteTavouerai, Lorenzo, souvent j'ai regarde avec une espece de complaisance les malheurs de 1'Italie, parce que je me croyais reserve* par la fortune et par mon courage a la delivrer de la servitude... Hier en- core, je le disais a Parini. JACQUES ORTIS 173 Adien ; voici I'envoye' de mon banquier qui vient chercher cette lettre, dont le feuillet rempli de tous cote's in'avertit qu'il cst temps de terminer, et cependant que de choses il me reste a te dire!... De*cide"ment, j'attendrai jusqu'a samedi pour te 1'en- voyer, et je continue a t'ecrire. Lorenzo I aprestant d'anne*es de si affectueuse et loyale amide", nous voila peut-etre separes pour jamais; il ne me reste d'autre consolation que de pleurer avec toi en fecrivant; et, de cette maniere, jeparviens a e"chapper quelquepeu a mes pense*es et ma solitude devient moins ef- frayante. Que de fois, reveille tout a coup au milieu de la nuit, je me leve et, marchant lentement dans ma chambre, je t*appelle, puis je m'assieds, je t'e- cris, et mon papier se mouille de mes larmes, se remplit de d^h'res et de projets de sang ! Lorsque cela arrive, je n'ai plus le courage de te 1'envoyer, j*en conserve quelques fragments, et j'en brule beau- coup. Ensuite, lorsque le Ciel m'accorde un moment de calme, j'en profite pour t'ecrire avec le plus de fermete qu'il m'est possible, afin de ne point t'at- trister encore par mon immense douleur. Jamais je ne me fatiguerai de fecrire, parce que c'est mon seul et dernier bonheur; et jamais tu ne te fati- gueras de me lire, parce que meslettres ccntiennent, sans orgueil, sans 6tude, sans honte, 1'expression de mes plus grands plaisirs et de mes supr ernes dou- 10. 174 'ACQUKS ORTIS leurs... Garde-les, Lorenzo, garde-les : je pr^vois qu'im jour elleste deviendront n^cessaires pourvivre comme tu pourras par ce souvenir avec ton Ortis. Hicr au soir, je me promenais avec ce vieillard v6- livable sous un massif de tilleuls qui se trouve dans le faubourg, a Test de la ville. II se soutenait d'un c6td sur mon bras, et de 1'autre sur son baton, et, regardant ses pieds tordus, il se tournait ensuite vers moi, comme pour se plaindre de son infirmite et me remercier de la complaisance avec laquelle je 1'accompagnais. Nous nous assimes sur un bane, et son domestique se tint a quelques pas de nous. Pa- rini est 1'bomme le plus digne et le plus eloquent que j'aie jamais connu, et, d'ailleurs, quel est celui auquel une dotileur profonde et genereuse ne donne pas une supreme eloquence ? Longtemps il me parla de notre patrie, et il fr6- missait de notre ancienne servitude et de notre nou- velle licence : les lettres prostituees, toutes les pas- sions genereuses languissantes et d6gnrant en une indolente et vile corruption; plus de sainte hospi- talite", plus de bienTeillance, plus d' amour filial. Puis il me deroulait les annales recentes et les cri- mes de tant de pauvres petits scelerats que je dai- gnerais deshonorer si je reconnaissais en eux, je ne dirai pas la force d'ame des Sylla et des Catilina, mais an moins le courage impudent de ces assassins JACQUES ORTIS 175 qui affrontent la konte en marehant a la potence... Ah! ces demi-voleurs, toujours vils, treinblauts et astucieux!... il vaut mieux lie pas meine prouoncer leurs noms... A ces paroles, je me levai furieux. Et pourquoi, m'e"criai-ie, ne pas essayer? Nous mourrons, je le sais ; mais de notre sang nattront des vengeurs... Parini me regardait avec etonnement; mes yeur brillaient d'un feu qu'il ne m'avait pas encore vu, et nion visage, pale et abattu, se relevait avec un air menaqant... Je me taisais, mais je sentais un fremis- sement bouillonner dans ma poitrine. Eh! repris-je, nous n'aurons jamais de salut... Ah ! si les hommes savaient considerer la mort sous son veritable aspect, ils ne serviraient jamais si bas- sement. Parini n'ouvrait pas la bouche ; mais il me serrait le bras et me regardait fixement... Tout a coup, me tirant a lui et me faisant asseoir : Eh! penses-tu, me dit-il, que, si j'eusse vu pour la liberte de Tltalie tine seule lueur d'espe- rance, je me perdrais, a la honte de ma vieillesse, en de vains gemissements ? jeune homme, digne d'une patrie plus reconnaissante, reprime cette ar- deur fatale, ou, si tu ne peux rances trompe"es... et mes bras &e rappro- cherent de moi sans avoir rien pu saisir... G'est seu- lement alors que je sentis toute 1'amertume de inon 6tat. Je racontai a ce grand horn me 1'histoire de mes passions. Je lui de"peignis Therese comme un de ces ge"nies celestes descendus du ciel pour e"clairer les te*nebres de notre vie, et, a mes paroles et a mes pleurs, j'entendis le vieillard attendri soupirer du fond de l^me. Non, lui dis-je, mon coeur n'a plus d'autre de*sir que celui de la tombe : je suis 1'enfant d'une mere qui m'adore; et sou vent il me semble la voir suivre en tremblant la trace de mes pas, m'accompagner jusqu'au sommet de la montagne d'ou je voulais me pr^cipiter, et, tandis que, le corps penclie" en avant, je m'abandonne a 1'abime, je crois sentir sa main m'arreter tout a coup par mon habit. Je me re- tourne... elle disparait, et je n'entends plus le bruit de ses plaintes et de ses sanglots. Cependant, si elle connaissait mes tourments cache's, je suis certain qu'elle invoquerait elle-meme le Ciel pour qu'il ter- minat des jours si pleins d'angoisses et de tortures. Mais Tuuique flamme qui anime encore ce pauvre coaur si tourment^, c'est Tespoir de tenter la liberte" de sa patrie. JXCQUES ORTIS 177 fl soitrit tristement, et, s'apercevant que ma voix s'affaiblissait et que mes regards immobiles s'abais- saient vers la terre : Peut-etre, me dit-il, ce besoin de gloire pour- rait-il t'entrainer a de grandes actions ; mais, crois- moi, les heros doivent un quart de leur renommee a leur audace, les deux autres au hasard, et le dernier a leurs crimes; eh bien, fusses-tu assez heureux et assez barbare pour aspirer a cette gloire, penses-tu que notre epoque t'en offre les moyens?... Les ge- missements de tons les ages et la servitude de notre patrie ne t'ont-ils point appris qu'on ne doit pas at- tendre la liberte des nations etraugeres ? Quiconque se mele des affaires d'un pays conquis n'en retire que le blame public et sa propre infamie. Quand les droits et les devoirs reposent sur la pointe de l'ej>ee, le fort e"crit ses lois avec le sang et exige le sacrifice de toute vertu... Et, dans ce cas, auras-tu le courage et la perseverance d'Annibal, qui, proscrit et fugitif, chercbait dans 1'univers un ennemi au peuple ro- main? D'ailleurs, il ne te sera pas pfrmis d'etre juste iinpune"ment ; un jeune homme d'un caractere vertueux et bouillant, d'un esprit cultive, mais sans fortune, un jeune homme comme toi, enfin... sera toujours oa Tinstrument des factieux ou la victime des puissants... Eh! comment alors esperes-tu te conserver pur et sans tache au milieu de Tavilisse- 178 JACQUES ORTIS ment ge"ne"ral? On te louera hautemeut; puis, tout has, tu te sentiras blesse'parle poignard nocturne de la calomnie. Ta prison sera abandonnee par tcs ; amis, ta tombe sera a peine honoree d'un soupir... Mais je veux Men supposer encore qtie, triomphant de la puissance des etrangers, de la malignite de tes concitoyens, de la corruption de ton sieele, tu puisses parvenir & ton but; dis-moi, re"pandras-tu tout le sang avec lequel il faut nourrir une repu- blique naissante? bruleras-tu tes maisons avec les torches de la guerre civile? uniras-tu les partis par la terreur ? enchaineras-tu les opinions par les echa- fauds? egaliseras-tu les fortunes par des massacres? Et, si tu tombes dans ta route, ne seras-tu pas re- garde par les uns comme un demagogue, par les autres comme un tyran? Les amours de la multi- tude sont courts et funestes : elle juge par le resultat, jamais par 1'intention! elle appelle vertu le crime qui lui devient utile ; elle appelle crime la vertu qui lui est prejudiciable, et, pour me>iter ses applau- dissements, il faut 1'effrayer, Tenrichir et la trom- per toujours. Et que cela soit encore! pourrais-tu, enorgueilii de la fortune, reprimer le libertinage du pouvoir, qui s'eveillera sans ccsse en toi par le sen- timent de ta superiorite et la connaissance de la bassesse commune? Les mortels naissent tyrans, es- claves ou aveugles, c'est leur nature! Alors, pour JACQUES ORTIS 179 fonder ton systeme de philanthropic, tu aurais etc" un oppresseur, tu aurais echange" la tranquillity centre quelques annees de puissance, et tu aurais con- fondu ton nom dans la foule immense des despotes. Tu peux encore chercher une place parmi les capi- taines ; alors, il faut avant tout endurcir ton ame, t'apprendre a piller d'un cote" pour repandre de 1'autre, t'habituer a lecher la main qui t'aidera a mouter... Mais, 6 mon fils 1 1'humanite gemit a la naissance d'un conquerant, et son seul espoir, tant qu'il exisle, est de sourire un jour sur son tom- beau. II se tut; puis, apres un long silence : Coccius Nerva, m'ecriai-je, tu sus du moms mourir sans tache, toi 1 Le vieillard me regarda : Jeune homme, me dit-il en me pressant la main, ne crains-tu ou n'esperes-tu rien au dela du monde? Mais il n'en est pas ainsi de moi. 11 leva les yeux vers le ciel, et cette physionomie severe s'adoucit d'un suave rayon, comme s'il cut vu briller la-haut toutes ses esperances... Dans ce moment, nous entendimes un leger bruit, et nous vimes atravers les tilleuls quelques personues qui s'avaucaient vers nous. Nous nous retiraxnes alors, ot je 1'accompagnai jusque chez lui. Ah I si je ne sentais pas s'eteindre pour jamais ISO JACQUES ORTIS dans inon cceur ce feu celeste qui, dans Ics fraichcs anne"es de ma vie, repandait ses rayons sur tout ce qui m'entourait, tandis qu'aujourd'hui je vais sans cesse chaiicelant dans une vague obscurite; si je trouvais un toit ou dormir tranquille; s'il m'etait rendu de me cacher sous les ombres de ma solitude natale ; si un amour de sespe" re que ma raison combat toujours et ne pent jamais vaiucre, un amour que je me cache a moi-meme, mais qui chaque jour s'aug- mente encore et se fait tout-puissant et immortel... ah! la nature nous a doues de cette passion, plus indomptable en nous que Finstinct fatal de la vie I si je pouvais retrouver une anne"e de calme, une seule annee, ton ami voudrait que le Ciel exaucjit son der- nier V03U, et puis mourir. J'entends mon pays qui me crie : Raconte ce que tu as vu, j'enverrai ma voix du sein des ruines et je te dicterai mon histoire. Les siecles pleureront sur ma solitude, et les peuples s'attristeront sur mes malheurs. Le temps abat le fort, et les crimes du sang sont laves dans le sang. Et, tu le sais, Lorenzo, j'aurais eu le courage de l'e"crire ; mais mon e*nergie diminue avec mes forces, et je sens qu'avant peu de mois, j'aurai acheve' mon douloureux p&erinage. Mais vou, ames sublimes et rares, qui solitaires ou persecutees, fremissez sur les malheurs de notre patrie, si le Ciel ne vous a point accorde" le pouvoir de JACQUES ORTI8 181 repousser la force par la force, racontez du moins nos iufortunes a la posterite ; elevez la voix au uom de tous, dites au monde que nous sommes malheu- reux, mais ni aveugles ni vils, et que ce n'est pas le courage qui nous manque, mais la puissance. Si vos bras sont lies,, pourquoi de vous-memes vous en- ehainer 1'esprit, dont ne peuvent etre arbitres les ty- rans ni la fortune, eternels et seuls arbitres de toutes choses! Ecrivez!... mais, en ecrivant, ayez pitie de vos concitoyens ; n'echauflez pas vainement les pas- sions politiques. Le genre humain d'aujourd'hui a le delire et la faiblesse de la decrepitude ; mais le genre huinain, lorsqu'il est pres de la mort, renait plus vigoureux. ficrivez pour ceux-la qui seront dignes de voir et d'entendre, et qui auront la force de vous venger. Poursuivez avec la verite vos persecuteurs : puisque vous ne pouvez les opprimer par la force des armes pendant qu'ils vivent, opprimez-les dans 1'a- venir avec 1'opprobre et 1'infamie. S'ils vous ont ravi patrie^ tranquillite, richesse ; si vous n'osez de- venir epoux, si vous tremblez au doux nom de pere, pour ne point donner dans 1'exil et Tinfortune 1'exis- tence a de nouveaux proscrits et a de nouveaux mal- heureux, comment alors caressez-vous si bassement une vie qu'ils ont depouillee de tous ses plaisirs. Consacrez-la a 1'unique fantome qui conduit les homines genereux : a la gloire! Vous jugwz TEu- 11 182 JACQUES ORTIS rope vivante, et vos jugements 6claireront la poste- rite ; la faiblesse humaine vous montre la terreur et les perils; mais vous serez immortelsl au milieu de 1'avilissemcnt des prisons et des supplices, vous vous eleverez centre les puissants, et leur colere contre vous ne fera qu'accroitre leur honte et votre renomm^e... Milan, 6 fevrier 1799. Envoie tes lettres a Nice ; demain, je pars pour la France, et, qui sait? peut-etre pour plus loin encore. Mais il est certain que je ne m'y arreterai pas long- temps. Que cette nouvelle ne t'attriste point, Lorenzo, et console comme tu pourras ma pauvre mere. Peut- etre me diras-tu que c'est moi d'abord que je devrais fuir, et que, si je ne puis trouver le repos nulle part, il serait bien temps que je m'arretasse? G'est vrai. Je ne trouve pas de repos ; mais il me sem- ble que je suis id plus mal que partout ailleurs. La saison I... le brouillard perpetuel!... certaines phy- sionomiesl... et puis peut-etre que je me trompe, mais le manque de coeur des habitants... Je ne puis leur en faire un crime, il est des vertus qui s'acquie. rent; mais la generosite, la compassion et la delica- tesse naissent avec nous, et qui ne les sent pas ne les cherche pas. Quant a moi, je me suis mis dans Fes- prit une telle fantaisie de partir, que chaque neure JACQUES ORTIS 1S3 que je passe dans ce pays me parait une annee de prison. Ton raisonnement est injuste, me diras-tu, parce que ? dans ce moment, tous tes sens, emus par la douleur, ressemblent a ces membres ecorches qui se retirent au moindre souffle d'air, si doux qu'il soil. Prends le monde comme U est, c'est le moyen de vivre plus tranquille et moins fou. Mais que me dira celui qui me donne de si mer- veilleux conseils, lorsque je lui repondrai : Quand la fievre t'agite, fais que ton pouls se calme, et tu seras gueri. Ehbien, moi, je suis agite par une fievre conti- nue!^ et mille fois plus briilante encore ; comment alors puis-je maitriser mon sang, qui s'elance avec rapidite, qui s'amasse en bouillonnant dans mon coeur, qui s'en ecnappe avec tant de force, qu'il me semble parfois, dans mon sommeil, que ma poitrine va se briser?... Ulysses que vous etes 1 lorsque je vous vois dissimulateurs, insensibles, incapables de secourir la pauvrete sans I'lnsulter, et de defendrele faible contre Tin j ustice ; lorsque je vous vois, pour satisfaire vos basses passions, ramper aux pieds dn puissant que vous baissez et qui vous meprise... alors, je voudrais faire passer dans vos ames quel- ques gouttes de cette bile gen^reuse qui arme sans cesse mon bras et ma voix contre la tyrannic, qui 18i JACQUES ORTIS m'ouvre incessammcnt la main a 1' aspect de ?a mi- sery et qui me sauvera toujours de 1'avilissement dans lequel vous etes tombes. Vous vous croyez sages, et le monde vous appelle vertueux... Cessez de craindre... Tout est egal enire nous. Dieu vous pre- serve de ma folie... et je le prie, de toutes les puis- sances de mon ame, qu'il me preserve de votre sa- gesse... Lorenzo, j'irai chercher un asile dans tes bras ; tu respectes et tu plains mes passions ; car tu as vu ce lion s'adoucir aux seuls accents de ta voix... Mais, maintenant, tous conseils, toute raison sont funestes pour moi. Malheur, si je n'obeissais pas aux mouve- ments de mon coeur ! La raison ! elle est comme le vent : il eteint un flambeau, il allume un incendie... Adieu, cependantl... Dix heures du matin. J'ai reflechi, Lorenzo ; je crois que tu ferais mieux de ne point m'toire avant d'avoir rec^u de moi de nouvelles lettres. Je prends le cnemin des Alpes Li- guriennes pour eviter les glaces du mont Genis; tu sais combien le froid m'est contraire. Une heuro. Encore un nouveau retard. Je ne pourrai avoir mon passe-port que dans deux jours. Je t ? enverrai cette lettre au moment de monter en voiture. JACQUES ORTIS 185 Une hcure et demie. Je f e*cris les yeux encore dans les larmes et fixe's sur tes lettres. En mettant en ordre mes papiers, mes regards sont tombes sur le peu de mots que tu m'ecrivis au has d'une lettre de ma mere, quelques jours avant que je quittasse mes collines... Mes pensees, mes voeux et mon amitie eternelle pour toi t'accompagneront partout, 6 mon cher Ortis; je serai toujours ton ami, ton frere, et la moitie de mon ame sera toujours a toi. Croirais-tu qu'a chaque instant je repete ces mots et qu'en les repetant, je me sens tellement emu, que je suis sur le point de courir me jeter a ton cou, afin d'expirer entre tes bras. Adieu, adieu, je revien- drai. Troi* heures, J'ai et6 faire une derniere visite a Parini. Adieu, m'a-t-il dit, 6 malbeureux enfant, adieu! tu emporteras partout avec toi tes passions gene"reuses que jamais tu ne pourras satisfaire, tu seras malheureux... Je ne puis te consoler avec mes conseils, parce que mes infortunes, a moi, derivent de la mefe source. La glace de 1'age a engourdi mes membres, mais le coeur ! il veille toujours. La seule consolation que je puisse t'offrir est ma pitie, 186 JACQUES ORTIS et tu 1'emportes tout entiere avec toi. Dans peu de temps, j'aurai cesse d'exister; mais, si mes restes conservent quelque sentiment, si tu trouves quelque douceur a pleurer sur mon tombeau, viens-y... Je fondis en larmes et je le quittai. II me suivit des yeux tant qu'il put m'apercevoir, et j'etais deja au bout du corridor que je 1'entendais encore d'une voix e'touffee m'envoyer un uernier adieu. Neuf heures du solr. Tout est pret. Les chevaux sont commaudes pour minuit. Je vais me Jeter tout nabille sur mon lit jusqu'a ce qu'ils viennent. Je me sens si fa- tigue! Adieu, cependant, adieu, Lorenzo; j^cris ton nom et je te salue avec une tendesse et une superstition que je n'ai point encore eprouvees... Ok! oui, nous nous reverroiis, il me serait trop cruel de mourir sans te revoir et te remercier pour toujours... Et toi, Therese... Mais, puisque mon malheureux amour te couterait ton repos et ferait le malheur de ta fa- mille... adieu 1... je fuie sans savoir ou m'ejitrainera mon destin ; queles Alpes, que 1'Ocean, qu'un monde entier, s'il est possible, nous separe!.... JACQUES ORTIS G6nes, ii fevrier. Voila le soleil plus beau que jamais... Toutes mes fibres sout plonges dans un suave fremissement et seressentent de la beaute du ciel de ce pays... Je suis pourtant content d'etre parti... Dans quelques instants, je poursuivrai ma route ; mais je ne puis te dire encore ou je m'arreterai ni quand finira mon voyage; mais pour le 16 je serai a Toulon. De la Piezza, io fevrier. Chemins, alpes, montagnes escarpees, rigueur de temps, degout de voyage, et puis... No veaux. tourments et nouveaux. toorments * ! Je t'ecris d'un petit pays, au pied des Alpes Ma- ritimes, ou j'ai ete force de m'arreter, et duquel je nesais encore quand je partirai, attendu que la poste manque de chevaux. Me voila done encore avec toi, et avec de nouveaux chagrins, et ne pouvant faire un pas sans rencontrer la douleur sur ma route. Ces deux jours, je suis sorti sur le midi, et j'ai te a un mille environ de la ville me promener parmi quelques oliviers epars sur la plage de la mer : I. Le Dante. 188 JACQUES ORTIS j'allais me consoler aux rayons du soleil et boire cet air vivace, d'autaiit plus que, dans ce doux climat, rinver est encore plus doux que de coutume ; et, la, je me croyais seul, inconnu et cache aux hommes qui passaient; mais a peine fus-je revenu a I'hotel, que Michel, en allumant mon feu, me raconta qu'im certain individu, habille comme un mendiant, et arrive depuis peu dans cette che"tive auberge, lui avait demande si je n'avais pas autrefois etudie a Padoue ; il ne se rappelait plus mon nom, mais il avait garde assez de souvenir de moi, du temps et dcs lieux; il te nommait d'ailleurs... Enfm, continua Michel, son parler ve"nitien m'a fait croire que vous ne seriez pas fache de retrouver un compatriote au fond de cette solitude... Ftpuis... et puis il paraissait si fatigue, si malheureux, qne la crainte de deplaire a monsieur a fait place a la compassion, et que j'ai promis de 1'avertir lorsque vous seriez revenu; il attend dehors... Fais-le done entrer, dis-je a Michel. Et, tandis qu'il etait alle le chercher, je sentis une tristesse soudaine inonder toute ma personne. L' enfant revint bientot avec un homme maigre et d'une taille elevee, qui paraissait etre jeune et avoir 6te beau, mais dont le visage etait ddja sillonne par les rides de la douleur. Frere, j'etais pres du feu, entoure de fourrures, mon mauteau jete sur la JACQUES ORT1S 189 chaise voisine, 1'aubergiste allait et venait pour pre- parer mon diner... et ce malheureux, a peine vetu d'un gilet de toile, me glagait a le regarder... Peut- etre que mon accueil triste et son etat miserable Favaient trouble d'abord; mais, a mes premieres paroles, il dut bien s'apercevoir que ton ami n'est point de ceux qui decouragent les infortunes. S'asseyant alors aupres de moi pour se r^chauflfer, il me raconta ce qui lui etait arrive pendant cette derniere et douloureuse annee de sa vie. Je connais beaucoup, me dit-il, un etudiant qui etait nuit et jour a Padoue avec vous. Alors, il te nomma. 11 y a bien longtemps, ajouta-t-il, que je n'ai eu de ses nouvelles; mais j'espere que la fortune ne 1'aura pas traite aussi cruellement que moi... J'etu- diais alors!... Je ne te dirai pas son nom, mon cher Lorenzo... Dois-je encore t'attrister par les recits des malheurs d'un homme que tu connus heureux et que peut- etre tu aimes encore? n'est-ce point deja assez que le sort fait condamne a t'affliger toujours snr moi? D poursuivit. Aujourd'hui, en venant d'Albenga, avant d'arriver a Aa ville, je vous ai rencontre sur le rivage ; vous ne vous etes pas apercu que je me retournais pour vous regarder, il me sembla vous reconnoitre. 11. 190 JACQUES ORTIS Mais, ne vous connaissant que de vue, et qualre annees s'etant ecoulees depuis que j'ai quitto Pa- doue, je eraignis de me tromper : votre domestiqtie me rassurn. Je le remerciai d'etre venu me voir. Et vous m'etes d'autant plus agreable, lui dis-je, que vous m'avez fourni 1'occasion dc parler de Lorenzo. Je ne te dirai pas ses douloureuses aventures. Force" de s'exiler a la suite du traite de Gampo-For- mio, il s'engagea comme lieutenant dans 1'artillerie cisalpine. Un jour qu'il se plaignait a un de ses amis des fatigues et des ennuis qu'il etait force de supporter, celui-ci lui offrit un emploi : il accepta et prit son conge". Mais Tami et la place lui manque- rent a la fois ; il erra quelque temps en Italic pour s'embarquer a Livourne. Mais, pendant qu'il parlait, j'entendis dans la cfeambre voisine les g6missements d'un enfant et tine plainte etouffee; je remarquai alors que,, chaque fois que ce bruit se renouvelait, il s'interrompait, ecou- tait avec inquietude et ne reprenait son re"cit que lorsqu'il avait cess^. Peut-etre, lui dis-je, sont-ce de voyageurs qui viennent d'arriver? Non, me repondit-il : c'est ma petite fille, agec de treize mois, qui pleure... JACQUES ORTIS 191 Alors, il contimia de me raconter qu'il s'e"tait ma- rie, pendant qu'il etait lieutenant, a une jeune per- sonne sans fortune, et que les marches contintiellcs qu'etait oblige de faire son regiment, et que ne pou- vait supporter sa femme, ainsi que la modicite de sa paye, 1'avaient decid6 encore plus a se fier a Tami qui lui avait offert une place, et qui, depuis, 1'avait abandonne. De Livourne, il s'etait rendu a Marseille. A 1'aventure, il avait ensuite parcouru la Provence et le Daupbine, cberchant partout a enseigner Fita- lien sans qu'il put nulle part trouver ni travail ni pain. II revenait pour le moment d' Avignon et allaft a Milan. Je me tourne vers le passe% coniinTia-t-il, et je ne sais comment le temps s'est ecoule pour moi. Sans argent, suivi sans cesse d'une femme extenuee dont les pieds e"taient dechires par une route longue et peuible, et les bras brises par le poids d'une inno- cente creature qui, a cliaque instant, demandait au sein dessecbe de sa mere uu aliment qu'il ne pou- vait plus lui accorder, et qui nous decbirait Tame par ses g^missements sans que nous pussions Tapai- ser par la raison de notre impuissance;... exposes a toute la cbaleur des jours et a toute la rigueur des nuits, coucbaut tantot dans les ^curies au milieu des cbevaux, tantot dans les cavernes comme des betes sauvages, nli. \sses des villes par les gouver- 192 JACQUES ORT1S neurs, parce que mon indigence me fermait la porte des magistrals et ne leur permettait de m'accorder aucune confiance; repousse par mes anciens amis qui faisaient semblant de ne pas me connaitre ou qui me tournaient les gpaulas!... On m'avait pourtant assure, dis-je en 1'inter- rompant, que beaucoup de nos concitoyens, riches et genereux, s'etaient retires a Milan et dans ses envi- rons. Alors, reprit-il, c'est que mon mauvais genie les aura rendus cruels pour moi seul... 11 y a tant de malheureux, tant de proscrits, que les meilleurs coeurs se lassent de faire le bien, car un tel..., un tel... (et les noms de ces homines dont il me decou- vrait 1'hypocrisie etaient autant de coups de couteau dans mon coeur) m'ont fait attendre vainement a leur porte; qnelques autres, apres de grandes pro- messes, m'ont fait faire plusieurs milles jusqu'a leurs maisons de campagne pour m'y accorder 1'aumone de quelques pieces de monnaie... Le plus immain me jeta un morceau de pain sans daigner me voir; le plus magnifique m'a fait,.avec ces habits dechires, traverser une haie de valets et de convives, et, apres m'avoir rappele Tancienne prosperite de ma famille, apres m'avoir recommande le travail et la probite, me dit de revenir le lendemain. J'y retouraai et je trouvai dans 1'antichambre trois domestiques; 1'un JACQUES ORTIS 193 d'eux me dit que son rnaitre dormait encore et me mit dans la main deux ecus et tine chemise. Ah ! con- tinua-t-il, je ne sais si vous etes riche ; mais vos sou- pirs et votre visage me disent que vous etes malheu- reux et compatissant. Groyez-moi, j'ai acquis la preuve que Fargent a le pouvoir de faire paraitre genereux 1'usurier meme, et que le riche daigne rarement repaudre ses hienfaits sur celui qui en a veritablement hesoin. Je me taisais ; il se leva pour se retirer, et conti- nua : Les livres m'ont appris a aimer les hommes et la vertu; mais les livres, les hommes et la vertu m'ont trompe. J'ai la tete savauie et le cceur fier, mais j'ai les bras ignorants de tout metier. Ah ! si mon pere, du iond de la fosse ou il est couche, pouvait enten- dre avec quels amers gemissements je lui reproche de ne point avoir fait de ses cinq fils des menui- siers ou des tailleurs !... Pour la miserable vanite de garder la noblesse sans la fortune, il a depense le peu qu'il possedait a nous mettre dans les universi- tes et a nous lancer dans le monde, et nous cepen- dant!... Je n'ai jamais pu savoir ce que la fortune avait fait de mes autres freres ; je leur ai ecrit plu- sieurs lettres sans jamais avoir de reponse ; ils sont ou denatures ou malheureux!... Mais, pour moi, tel est le resultat des ambitieuses esperances de mon 194 JACQUES ORTIS pere ! Que de fois il m'est arrive" , vaincu par la fa- tigue^ par le froid, par la faim, d'entrer dans une auberge, sans savoir comment je payerais la depense de la jonrneel... sans souliers, sans habits !... Ah! couvrez-vous ! m'ecriai-je en me levant et en lui jetant mon manteau sur les e"paules. Couvrez vous! Michel, que le hasard avait amene dans la cham- bre et qui etait derriere nous et nous ecoutait, s'approcha alors en s'essuyant les yeux du revers de sa main et arrangea le manteau, mais avec un cer tain respect et comme s'il cut craint d'insulter a la fortune mauvaise chez un homme d'une naissance aussi distinguee. Michel! je me rappellerai tonjours que tu pouvais vivre libre du moment que ton frere t'offr it de demeurer chez lui pour raider dans son com- merce : et cependant tu as prefere rester pres de moi, comme mon domestique. Oh! je garde note de cette patience avec laquelle tu souffris quelquefois mes desirs fantasques et les mouvements injustes de ma col ere. La gaiete ne t'a point abandonne dans ma solitude; tu as partage, autant que tu 1'as pu, les maux qui m'ont accable. Souvent ta physiono- mie joviale et ouverte adoucissait mes peines; et quand, plonge dans do noires pensees, je passais des jotirnees entieres san^ aisser echapper un seul mot, JACQUES ORTIS 195 tu re"primais ta joie pour ne point me faire aperce- voir de ma douleur... Je t'aimais, Michel ; mais ta derniere action envers ce malheureux a encore sanc- tifie ma reconnaissance. Tu es le fils de ma nourrice, tu as ete eleve dans ma maison, je ne fabandon- nerai jamais; et mon amitie pour toi s'est encore augmentee depuis que je me suis aperqu que ton etat de domesticite eut peut-etre corrompu ton beau naturel, s'il n'avait ete cultiv6 par ma bonne mere, par cette femme dont Tame tendre et deli- cate communique sa douceur et sa bonte a tous ceux qui vivent avec elle. A peine fus-je seul, que je remis a Michel tout Targent dont je pouvais disposer, et, pendant que je dinais, je 1'envoyai a ce malheureux. Je n'ai conserve que ce qui m'etait absolument necessaire pour me rendre a Nice, ou je negocierai les lettres de change que les banquiers de Genes m'ont expe- diees pour Marseille et Toulon. Ce matin, lorsque, avant de partir, il est venu me remercier avec sa femme et son enfant, 'si tu avais enteudu avec quel accent de reconnaissance il me repeta plusieurs fois : Sans vous, je serais aujourd'hui cherchant le premier hopital... Je n'eus pas le courage de lui repondre ; mais mon cceur lui disait : 196 JACQUES ORTIS Oui, fa as maintenant de quoi vivre pendant quatre mois, pendant six... peut-etre... Etpuis... la trompeuse Esperance te guide par la main... et le ehemin qu'elle te fait prendre doit te conduire peut- etre a de nouveaux eta de plus grands malh&ws !... Tu cherchais le premier hopital, et peut-etre n'etais- tu pas eloigne du tombeau. Mais, au moins, cepauvre secours te donnera la force de supporter les maux qui t'attendent, qui t'auraient accable, et qui allaient pour toujours te de"livrer du fardeau de la vie. Re- jouis-toi cependant du present; mais que de peines il t'a fallu eprouver pour que cet etat, qui paraitrait aux autres si malheureux, te senable, a toi, le com- ble du bonheur !... Ah ! si tu n'etais ni pere ni mari, j'aurais pu te donner un conseil... Et, sans dire un seul mot, je Fembrassai, et je le vis partir avec un serrement de coeur que je ne puis exprinier... Hier soir * en me de'shabillant, je me rappelai cette aventure. Pourquoi, me dis-je alors, cet homme a-t-il quitte sapatrie? pourquoi s'est-il marie? pourquoi a- t-il abandonne un emploi qui assurait son existence? Toute son histoire me paraissait le roman d'un i. Ce fragment, quoique sans date et sur one autre feoille, m'a paru n^anmoins faire suite a la lettre precedente, et e"crit du mine pays. L'Editeur.) JACQUES ORTIS 197 fou, et je me demandais ce qu'il aurait pu faire, ou ne pas faire pour eviter ces malkeurs... Mais j'ai tant de fois dans ma vie entendu repeter ce pourquol j'en ai tant vu qui se faisaient les medecins des ma- ladies des autres, que je me suis couche en murmu- rant : vous qui jugez aussi inconsiderement les hommes que maltraite la fortune, mettez une main sur votre cceur, et avouez-le franchement : etes-vous plus sages on plus lieureux? Crois-tu que ce qu'il a raconte etait vrai?... Moi, je crois qu'il etait a moitie nu, et que j'etais bien couvert; j'ai vu une femme languissante, j'ai en- tendu les cris d'un enfant. mon ami, doit-on eker- cher encore avec une lanterne des arguments contre le pauvre, parce qu'il sent dans sa conscience le droit que lui a donne la nature de partager le pain du riche. On me dira sans doute que les malheurs qui, chez les autres, derivent du vice sont peut-etre chez celui-ci le fruit du crime; je 1'ignore et ne veux point le savoir : juge, mon devoir serait de condamner les coupables; mais je suis nomme. Lorsque je songe aux frissons que cause la pre* miere idee du crime, a la faim et aux passions qui nous poussent a le commettre, aux terreurs perpe- tuelles et aux remords avec lesquels Thomme se ras- sasie du fruit ensanglante de sa faute, aux cachots 198 JACQUES ORT1S toujours onverts pour 1'engloutir, a 1'indigence et au de"shonneur qai 1'attendent s'il parvient a echap- per a la justice, je me demande alors si je dois 1'a- bandonner au de"sespoir et a de nouveaux crimes, et s'il est le seul coupable; la calomnie, la trahi- son, la malignite, la seduction, 1'ingratitude ne sont-ils pas des crimes aussi, et des crimes qui, loin d'etre punis, deviennent souvent la source des honneurs et de la fortune. Oh! punissez, juges et legislateurs, punissez; mais, auparavant, suivez- moi sous les chaumieres de la campagne et dans ks faubourgs des capitales ; voyez-y un quart de la po- pulation sommeillant sur la paille et ne sachant com- ment satisfaire aux supremes besoins de la vie. Je con- viens qu'il est impossible de changer la socie"te, je reconnais que la faim, les crimes, les supplices, sont les elements necessaires de 1'ordre social et de la]pros- perite'universelle; jecrois que le monde ne pourrait exister sans juges et sans bourreaux, et je le crois ainsi parce que tel estle sentiment de tous;.,. mais, moi, Lorenzo, je ne serai jamais juge. Dans cette vallee immense ou I'humaine espece nait, vit, meurt, se reproduit pour mourir encore, sans savoir pour- quoi ni comment, je ne distingue que deux classes d'hommes, les heureux et les malheuretix, et, si je rencontre un malheureux, je pleure sur Thumanite, je tache de repandre quelques gouttes de baume sur JACQUES OKTfS 199 ses blessnres, mais j'abandonne a la balance de Dieu ses merites et ses fautes... Vintimille, 19 et 20 fevrier. Tu es malheureux sans espoir, tu vis au milieu des angoisses de la mort, et tu n'as pas sa tranquil- lite", mais, tu dois sounrir pour les autres ! C'est ainsi que la philosophic demande aux homines un hero'isme que la nature leur refuse; celui qui a la vie en horreur pent-il etre retenu par le peu de bien que son existence doit apporter a la societe, et se condamner, parun espoir aussi douteux, a plusieurs annees de souffrance. Comment pourrait-il esperer pour les autres, celui qui n'a plus ni desirs ni espe- rance pour soi ! qui, abandonne de tous, a fini par s'abandonnerlui-meme? Tu n'es pas seul mal- heureux, me diras-tu. Helas ! ce n'est que trop vrai; mais ces paroles memes ne nous sont-elles pas dictees par cette envie secrete que nous eprouvons tous a la vne du bonheur d'autrui? la misere des autres adoucit-elle la mienne? est-il un homme assez g^n^reux pour se charger de mes malhenrs? et, en supposant encore qu'il en eut la volonte, en aurait-il le pouvoir? II y aurait plus de courage sans doute & les supporter ; mais le malheureux eiitraine 200 JACQUES ORTIS par un torrent, et qui a la force d'y register sans savoir 1'employer, en est-il plus meprisable pour cela?... Quel est le sage qui pent se constituer le juge de nos forces intimes, qui peut diriger le cours des passions variant selon les ages et les incalculables circontances ? qui peut dire : Tel homme est un ikche parce qu'il a succombe'; tel autre estun heros, parce qu'il resiste? Tandis que 1'amour de la vie est un sentiment tellement imperieux, que le premier aura plus combattu avant que de ceder, que le se- cond ne 1'aura fait pour supporter ses peines. Mais les devoirs qu'exige de toi la societe"? Les devoirs? en ai-je contracte envers elle, parce qu'elle m'a tire du sein de la nature quand je n'avais ni la volonte d'y consentir, ni la raison de m'en defendre, ni la puissance de m'y opposer, et qu'elle m'a eleve au milieu de ses besoms et de ses prejugcs? Pardon, Lorenzo, si j'appuie avec tant de force sur des arguments que nous avons tant de fois discu- tes entre nous; je ne veux point te faire abandonner une opinion si eloignee de la mienne, mais seulement re"soudre les doutes qui pourraient me rester encore. Tu serais aussi convaincu que moi, si, coinme moi, tu sentais toutes les plaies de mon coeur. Dieu te les e"pargne, Lorenzo ! j'ai contracte ces devoirs sans les connaitre; ma vie doit-elle done, esclave des pre- juges, payer les maux dont m'accable la societe, JACQUES ORTIS 201 parce qu'elle les appelle des bienfaits? Et, en fussent-ils encore,... j'en jouis et je les recompense tant que j'existe; mais, dans la tombe, je cesse d'y etre expose et d'en tirer aucun avantage. mon ami, chaque homme nait ennemi de la soeiete, parce que la societe est ennemie de chaque individu. Sup- pose un instant que tous les mortels a la fois eprou- vassent ce degout de la vie. Crois-tu qu'ils la supporteraient pour moi seul? Si je commets une action prejudiciable au plus grand nombre, je suis puni, tandis qu'il ne me sera jamais permis de me venger de celles de la majorite, quelque dommage qu'elles me causent. Je suis fils, pretendent-ils, de la grande famille; mais ne puis-je pas, en renonqant aux biens qu'elle me promet, me derober aux de- voirs qu'elle m'impose, me regarder comme formant a moi seul un monde entier, et me soustraire a ses lois, puisque, la premiere, elle a manque aux pro- messes du bonheur qu'elle m'avait faites? Si, dans le partage general, je m'aperqois qu'il ne me revient pas ma portion de liberte ; si les bommes s'en sont empares parce qu'ils sont les plus forts ; s'ils me pu- nissent parce que je la redemande,... quel autre moyen de les de"lier de leurs promesses, et de les de- livrer de mes plaintes, que de cbercher dans raa tombe la tranquiliite et le repos? Ab ! combien les phi- losopbes qui ont preche les vertus bumaines, ia pro- 202 JACQUES ORT1S bite" naturelle, la bienveillance r^ciproque, ont servi leur insu la politique des tyrans, et trompe ces ames genereuses et bouillantes qui aiment aveuglement les hommes ! dans la seule esperance d'etre aimees d'eux, et qui seront toujours victimes, trop tard repentantes, de leur loyale credulity. Gombien de fois ces arguments de la raison ont- ils trouve fermee la porte de mon cceur, parce que j'esperais encore eonsacrer mes malheurs a la fe"li- cite d'autrui! Mais, au nom de Dieu, Lorenzo, ecoute et reponds-moi : Pourquoi est-ce que je vis?... de quelle utilite te suis-je, moi fugitif au milieu de ces montagnes? quel honneur ma vie peut-elle repandre sur moi, sur ma patrie et sur ceux qui me sont chers? quelle difference y a-t-il de ma solitude a la tombe ? La mort serait pour moi le terme de mes peines, et pour vous celui de votre inquietude sur mon sort ; a tant d'angoisses et de douleurs en suc- c^derait une seule; terrible, il est vrai, mais qui se- rait la derniere, et qui vous ferait certain de mon e"ternelle tranquillity... Je reflecnis chaque jour aux d^penses que je cause a ma mere ; car je ne sais comment elle peut faire pour moi tout ce qu'elle fait, et peu1>etre mainte- nant, si je revenais chez elle, trouverais-je notre maison dechue de son ancienne splendour, qui de"j& commeucait a s'obscurcir, lorsque je la quittai, par JACQUES ORTIS 203 les extensions publiques et privees qui se succedaient chaque jour. Ne crois pas que je doute de la continuation de ses soins a mon egard; j'ai encore trouve de Fargent a Milan ; mais cette maternelle liberalite diminue en- core 1'aisance dans laquelle elle est nee ; elle n'a pas etc heureuse epouse, et ses revenus seuls soutenaient notre maison, que ruinait la prodigalite de mon pere ; son age me rend encore ces pensees pins ame- res... Ah! si elle savait que rien ne peut sauver son fils : si elle voyait les tenebres et la consomption de mon ame. Ne lui en parle pas, Lorenzo; mon existence est ainsi faite, que veux-tu!... Ah! si je vis encore, 1'unique flamme de mes jours est une sourde esperance qui va toujours les ranimant, et que je tache sans cesse d'eloigner de moi; car, si je veux I'approibndir, elle se change a 1'instant dans un desespoir infernal. Ton manage, Therese, decidera de la duree de mon existence... mais, tant que tu seras h'bre... notre bonheur depend des circonstan- ces... de 1'inconstant avenir... de la mortl... jusqu'a ce moment, tu seras toujours mienne... Je te parle... je te vois... je cherche a tse presser dans mes bras, comme si tu etais pres de moi... et il me semble que, quoique eloignee, tu dois ressentu* encore rim- pression de mes baisers et de mes larmes. Mais, lorsque tu seras oli'erte par ton pere, comme une 204 JACQUES ORT1S victime de reconciliation, sur 1'autel de Dieu; lorsque tu auras achet6 de tes pleurs la tranquillite de ta fa- mille... seulement alors, pas moil,., mais le deses- poir seul, et de lui-meme, ancantira rhomme et ses passions. Et comment, tant que j'existerai, pour- rais-je teindre mon amour, et pourrais-tu, toi- meme, te defendre d'une secrete esperance!... Mais, alors, notre amour ne serait plus saint et innocent... Je n'aimerai pas, quaud elle sera la femme d'un au- tre, la femme qui fut amoi... J'aime immensement Therese, mais non Tepouse d'Odouard... Ah! peut- etre, au moment ou je fecris, est-elle dans son lit!... Lorenzo! Lorenzo! le voila, ce d^mon persecuteur qui brule mon sein, trouble ma raison, suspend jus- qu'aux battements de mon coeur... G'est lui qui me rend si feroce que de desirer ran^antissement du monde... Pleurez tous !... Que me veut-il?... pour- quoi ce poignard qu'il me pousse dans la main ?... pourquoi marche-t-il devant mci et se retourne-t-il en regardant si je le suis?... pourquoi m'indique-t-il la place ou je dois frapper?... est-il envoy6 par la ven- geance du Ciel?... G'est ainsi que, cedant a mes fu- reurs et a mes superstitions, je me roule dans la poussiere en invoquant, avec des cris terribles, un Dieu que je ne connais pas, qu'autrefois j'ai candi- dement ador6, que je n'offeusais jamais, de Texis- tence duquel je doute toujours et que cependaut je JACQUES ORTIS 205 crains et que j 'adore... Oii trouverais-je un appui? est-ce en moi-meme? est-ce dans les autres hom- ines?... Le soleil est noir et la terre humide de sang... Enfin me voici tranquille!,.. Quelle tranquillite!... Lorenzo, c'estla stupeur de la mort... J'ai erre par ces montagnes, je n'y ai pas trouve tin aLri, pas tine plante, pas une chaumiere ; 1'oeil n'y rencontre que des rochers eacarpes et arides... et $1 et la quelques croix qui s'elevent sur les tombes des voyageurs as- sassines. Au-dessous est le Roy a, un torrent qni, a la fonte des neiges, se precipite des entrailles des Alpes et separe ces deux monts immenses. Sur la plage est un pont qui s'etend jusqu'au sentier, et duquel la vue parcourt deux lignes de rochers, de cav ernes et de precipices ; a peine peut-on distinguer sur ces montagnes d' autres montagnes de neige, qui se con- fondent avec les nuages grisatres arretes sur leurs eimes... Dans cette vallee descend et s'engouffre la Tramontane et s'avance la Mediterranee ; la nature s'assied la, solitaire, menacante, et de son royaume chasse tous les vivants. Voila tes frontieres, 6 Italic f... mais quelles bar- rieres ne soiit pas surmontees de toutes parts par Favarice des nations? ou sont tes fils? qui te man- que-t-il, excepte Tunion et la concorde? AJors, je 12 206 JACQUES OKTIS re"pandrais glorieusement ma vie mallieureuse ponr toi; rnais quo pcuvent mon bras isole et ma voix solitaire. Ou est 1'ancienne terreur de ton nom? In- senses, nous allons chaque jour rappelant notre li- berte et la gloire de nos aieux, qui nous obscurcis- seut de leur splendeur. Tandis que nous invoquons leurs ombres magnanimes nos ennemis foulent leurs tombeaux; et peut-etre un jour viendra, ou, per- dant rintelligence et la parole, nous serons sem- blables aux esclaves domestiques des anciens, on veudus comme de miserables negres, et ou nous verrons nos maitres, ouvraut les sepultures, exhu- mer et disperser aux vents les cendres de ces geants pour aneantir jusqu'a leur memoire. Oui, nos sou- venirs sont un motif d'orgueil, mais non pas une cause de reveil. G est ainsi que je m'irrite lorsque je sens grandir dans mon ame le nom italien... Je me retourne,je regarde autour de moi, je ne trouve plus ma patrie^ et je me dis : Les nommes sans doute sont les artisans de leurs propres malbeurs ; mais les malheurs derivent de 1'ordre universel, et le genre humain est 1'instru- ment orgueilleux et aveugle du destin... Nous raisonnons sur les evenements de qu^lque.' siecles;eh! que sont ces siecles dans 1'espace im- mense des temps? Us se sont ecoules semblables aux JACQUES ORTIS 207 saisons de 1'annee dont les variations successives nous paraissent tonjours plus etonnantes, et ne sont cependant qu'une consequence neeessaire du grand tout. L'univers se contre-balance, et les nations se devorent, parce que Tune ne pent s'elever sans les cadavres de 1'autre. En jetant du sommet des Alpes les yeux sur ma malheureuse patrie, je pleure, je fremis, et je demande vengeance contre ses envahis- seurs... mais inavoix se perd dans les plaintes en- core vivantes des penples tre'passes. Lorsque les Romains rapinaient le monde, ils cherchaient au dela des mers et des deserts de nouveaux pays a de- vaster, ils enchainaient les peuples, les princes et les dieux, et, lorsque enfin ils ne savaient plus ou ensanglanter leurs epees, ils les tournaient contre leurs propres entrailles. C'est ainsi que les Israelites massacrerent les paisibles habitants de Canaan, et qu'ensuite les Babyloniens trainerent en servitude les pretres, les meres et les enfants du peuple de la Judee; c'est ainsi qu'Alexandre renversa 1'empire l)ylone, et qu'apres avoir embrase en passant la plus grande partie de la terre, il se plaignait qu'il n'existat pas nn autre univers; c'est ainsi que les Spartiates devasterent trois fois Messene, et chas- serent trois fois les Messeniens , qui cependant ^taient Grecs comme efux, avaient la meme religion qu'eux et descendaient des memes ancetres qn'eiix . 203 JACQUES ORTIS c'est ainsi que se dechirerent les anciens Italiens jusqu'au moment ou les Remains les assujettirent a leur fortune; et c'est ainsi que Rome, la reine du monde, devint en peu de siecles successivement la proie des Ce"sars, des Ne"rons, des Constantins, des Vandales et des papes. Le ciel de 1'Amerique est encore obscurci par la vapeur des buckers humains, et le sang d'innombrables peuples qui ne connais- sent meme pas les Europeens, transporte par l'0ce"an, est venu tacher d'infamie notre rivage; mais ce sang sera venge un jour, et retombera sur la tete des fils des Europeens. Toutes les nations ont leurs ages, tous les peuples sont tyrans aujourd'hui pour preparer leur servitude de demain, et ceux qui payaient auparavant le tribut 1'exigeront un jour avec le fer et le feu. Le monde est une foret peuplee de betes fe"roces : la famine, les deluges, la guerre et la peste sont des consequences du systeme de la na- ture, et de meme que la ste"rilite d'une annee prepare Tabondance de Tannee suivante! eh! qui sait? les malheurs de la terre concourent peut-tre a la feli- cite d'un autre globe. Cependant, nous de*corons pompeusement du nom de vertu toutes les actions que commandent la surete de celui qui gouverne et la crainte de ceux qui obeissent. Les rois prescrivent la justice; mais pourtant ils Timposeraient mieux si pour monter JACQUES ORTIS 209 au trone ils ne 1'avaient violee. Le conquerant am- bitieux, qui vole des provinces entieres, envoie a 1'echafaud le malbeureux qui, presse par la faim, a derobe un morceau de pain. Ainsi, lorsque la force a meprise tous les droits d'autrui, elle essaye de tromper les autres par les apparcnces de la justice, afin qu'une autre force ne la detruise pas : voila le monde, voila les hommes. De temps en temps, quelques-uns, plus ardents, s'elevent au-dessus de la multitude. Regardes d'abord comme des fanati- ques, quelquefois punis comme des criminels, s'ils ecbappent a ces dangers, et qu'un bonheur, qu'ils croient fait pour eux, quoiqu'il ne soit reellement que le moteur puissant et universel des choses, les protege, alors, craints et obeis pendant leur vie, ils sont mis au rang des dieux apres leur mort. Telle est Thistoire des heros, des couquerants et des fon- dateurs de nations, qui, portes au faite des hon- neurs par leur ambition et la stupidite du vulgaire, croient devoir leur elevation a leur seule valeur, tandis qu'ils ne sont que les roues aveugles d'um horloge... Quand une revolution est mure sur la terre, il y a necessairement des bommes qui doivent la commencer, et de leurs corps servir de marcbe- pied au tr6ne de celui qui 1'acbeve. Et parce que la race humaine n'a trouve ici-bas ni bonbeur ni justice, eiie a cr66 des dieux protecteurs de la fai- 12. 210 JACQUES ORTIS blcsse, et se console de ses peines prsentes par 1'es- poir d'une recompense a venir. Mais, dans tons les siecles, les dieux ont revetu les armes des conque- rants, et ils oppriment les peuples avec les passions, les fureurs et les ruses de ceux qui veulentrtfguer. Sais-tu, Lorenzo, ou peut encore exister la veritable vertu? Chez nous, faibles et malheureux proscrits, chez nous qui, apres avoir eprouve toutes les erreurs et tons les maux de la vie, savons les plaindre et les secourir. Oui, la pitie est la seule vertu ; toutes les autres sont des vertus usuraires. Mais, pendant que je regarde d'en haut les folies et les malheurs de riiiimamte, ne sens-je point en moi les passions et la f'aiblesse, les pleurs et les cri- mes de rhomme? N'ai-je pas une patrie a plaindre? ne me dis-je pas en pleurant : Tu as une mere, un ami... Tu aimes... Tu at- tends une foule de malheiireux qui esperent en toi... Ou veux-tu fuir? Surtouteterre, la douleur, la mort, la perfidie des bommes, te poursuivront, et tu tom- beras peut-etre, et personne n'aura compassion de toi; et cependant, tu sentiras dans ton cceur tout le besoin de la pitie d'un ami... Abandonne de tous, ne deinandes-tu pas des secours au Ciel? Le del est sourd ; cependant, au milieu de tes maux, tu te toiirnes involontairement vers lui. Va, prosterne-toi, mais aux autels domestiques ! JACQUES ORTIS 211 nature ! il est done vrai que tu as besoin de nous et que tu nous consideres comme ces insectes et ces vermisseaux que nous voyons s'agiter et se repro- duire sans savoir dans quel but ils ont etc" crees; mais, si tu as done les hommes du fatal amour de io vie, afin qu'ils ue succombent pas sous la somme immense de leurs douleurs, et qu'ils obeissent plus surement a tes lois, pourquoi leur donner le present plus funeste encore de la raison? Nous t'.nichons de la main toutes nos calamites, et nous ignorons les moyens de les guerir. Pourquoi done est-ce que je fuis? Dans quelles contrees loinfcaines vais-je me perdre? Ou trouverai- je les bommes differents des hommes? Ne sais-je pas que le malbeur et 1'indigence m'attendent bors de ma patrie?... Oh! non, je reviendrai vers toi, terre sacree qui la premiere as entendu mes vagissements, sur laquelle j'ai repose tant de fois mes membres fa- tigues, ou j'ai trouve, au sein de Tobscurite et de la paix, les seuls vrais plaisirs que j'aie jamais resseatis, et a laquelle dans ma douleur j'ai confie mes plaintes etmes larmes. Puisque tout est revetu pour moi d'un voile de tristesse, puisque je n'ai plus d'autre espoir que la tombe, vous seules, 6 mes forets, entendrez mes derniers gemissements, et vous seules encore de vos ombres amies, couvrirez mon froid cadavre. Les malneureux compagnons de ma disgrace pourront 212 JACQUES onus du moins y venir pleurer ; et, s'il est vrai que nos passions nous survivent, mon ombre douloureuse trouvera quelque douceur aux soupirs de cette celeste enfant que je crus nee pour moi, mais qu'ont arra- chee de mes bras mon mativais destin et les prejuges des hommes. Alexandria, 29 fevrier. De Nice, au lieu d'entrer en France, j'ai pris la route du Montferrat... Ce soir, je m'arreterai a Plai- sance; jeudi, je t'ecrirai de Rimini. Alors, je te dirai adieu, Lorenzo. Rimini, 5 mars. Tout m'abandonne a la fois... Je venais avec anxiete pour revoir Bertola * ; depuis longtemps, je n'avais point recu de ses nouvelles II est mort!... Onze heures du soir. Je le sais, Therese est mariee... Tu n'as point voulu me 1'apprendre, pour nc pas me porter la vraie blessure. Mais le malade gemit lorsqu'il lutte centre la mort, et non lorsque celle-ci Fa vaincu... Tout est mieuxainsi... Maintenant, je suis tranquille, parfai- 4. Autenr de quelqoes poesies champStres. (UEditew.) JACQUES ORTIS 213 tement tranquille... Adieu, Lorenzo; la seule chose que je regrette est mon voyage de Rome. D'apres les fragments suivants, il paraitrait que ce fut de ce jour meme qu'Ortis s'assura dans la reso- lution de mourir; plusieurs autres fragments, re- cueillis dans ses papiers, paraissent contenir les di- verses pensees qui le raffermirent encore dans son dessein ; je les mettrai sous les yeux du hcteur selon ieur date : ... Le terme est arrive : j'ai deja^ depuis longtemps, decide quels seraient la maniere et le Keu... Le jour approche; que peut m'offrir maintenant la vie? Le temps a devore mes moments heureux, et je ne la connais que par le sentiment de la douleur. Voila que 1'illusion m'abandonne. Je medite sur le passe, j'interroge Tavenir, je n'y vois que le vide. Les an- nees qui ont suivi mon enfance se soiit ecouleei lentes, dans les craintes, les desirs, les illusions et 1'ennui 1 et, si je redemande a la nature ma portion de riieritage commun, je n'y trouve que le souvenir de quelques plaisirs qui ne sont plus, et une immen- site de malheurs qui abatteut d'autant plus mon co^ 1 214 JACQUES ORTIS rage, qu'ils m'en font craindre de plus grands en- core. Si cette vie n'offre qu'une longue continuity de peines, que pouvons-nous esperer? Le ne*ant, ou un autre monde different de celui-ci... Je suis decide... Je ne me hais point, je ne hais point les hommes... Je cherche seulement le repos, et la raison, que j'in- terroge, me repond qu'il n'existe que dans la tombe. Oh ! combien de fois, plonge dans mes meditations ct abattu par mes malkeurs, ne fus-je pas au mo- ment de m'abandonner au desespoir ! L'idee de la mort adoucissait seule alors ma tristesse, et je sou- riais a I'espe' ranee de ne plus exister. Je suis tranquille..., parfaitement tranquille ; mes illusions sont e'vanouies, mes desirs sont morts, 1'es- perance et la crainte m'ont laisse' 1'espht libre ; mon imagination n'est plus, comme autrefois, le jouet de fantomes tantot gais, tantot tristes ; ma raison ne se laisse plus surprendre par de vains arguments... Tout est calme... Rernords du passe, degout du pre- sent, crainte de 1'avenir, voila la vie. La mort seule, a qui est confiee le changement sacre des choses, donne le repos et la paix... fl ne m'e*crivit point dn Ravenne; mais, par ce fragment, je vis qu'il y avait ete la meme semaine : JACQUES OR1IS 215 ... Ce n'cst point un dessein premedite", ma' flechi et necessaire. Quels orages n'a point eprouve*3 mon creur, avant que la mort raisonnat aussi tran quillemeut avec lui et lui avec elle! Sur ton urne, 6 Dante! en la serrant entre mes bras, je me suis encore affermi dans mon dessein. M'as-tu vu? Est-ce toi, pere, qui m'as inspire tant de force de raison et de cceur, tandis qu'age- nouille et le front appuye a tes marbres, je meditais et ton ame elevee, et ton amour, et ton ingrate pa- trie, et 1'exil et Findigence, et ton esprit divin? Si bien que je me suis eloigne de ton ombre plus libre *t plus tranquille... Le 13 mars, au point du jour, Ortis revint aux collines Euganeennes, et, apres s'etre jete tout ha- bille sur son lit, expedia Micbel a Venise. J'etais aupres de sa mere lorsque le messager arriva; elle 1'apercut avant moi et s'ecria, avec Taccent de la crainte : Et mon fils? La lettre d'Alexandrie n'&ait point encore arrivee, et Ortis avait fait une telle diligence, qu'il avait pre- venu celle de Rimini; nous le croyions deja en France, et voila pourquoi 1'arrivee subite et inat- 216 JACQUES ORTIS tendue de son domestique fut le presseniiment dc terribles nouvelles. Mon maitre, nous dit-il, est a la campagne et n'a pu vous crire, parce que, ayant voyage toutela nuit, il dormait au moment ou je montais a cheval. Je viens vous avertir que nous repartirons bientot, je crois lui avoir entendu dire pour Rome..., oui, si je me le rappelle Men, pour Rome, puis pour An- cone, ou nous devons nous embarquer. Du reste, mon maitre se porte Men, et, depuis une semaine surtout, parait beaucoup plus calme; il m'envoie vous avertir qu'il arrivera demain ou apres-demain. Michel paraissait content; mais son recit sans suite accrut encore nos soupq-ons, qui ne eesserent que lorsque Ortis nous ecrivit qu'etant sur le point de partir pour les lies qui appartenaient autrefois a Venise, il voulait, avant de s'eloigner peut-etre pour toujours, nous embrasser encore et recevoir la be- nediction de sa mere. Ge billet s'est egare Cependant, le jour de son arrivee, il se r^veilla sur les quatre heures, et alia se promener du cote de 1'eglise. 11 revint bientot et s'habilla pour se ren- dre chez M. T***; un domestique lui dit que, de- puis six jours, ils etaisnt tous a Padoue, et qu'on les attendait d'un moment a 1'autre. II etait presque nuit lorsqu'en revenant chez lui, il rencontra The- rese, qui teiiait par la main la petite Isabelle, et, der- JACQUES ORTIS 217 riere les jeunes filles, M. T*** et Odouard. Ortis fremit en les apercevant, et s'approcha d'elles avec uu tremblement convulsif ; a peine Therese 1'eut- elle reconnu, qu'elle s'ecria : Dieu e"ternel! Et, se rejetant en arriere, elle s'appuya sur son pere. Pendant ce temps, Ortis les joignit. M. T*** lui serra a peine la main, et Odouard le salua froide- ment. Isabelle seule courut a lui, se jeta a son cou et le couvrit de baisers, Tappelant son cher Ortis; il la prit dans ses bras et les accompagna en causant a voix basse avec la petite fille. Personne autre n'ou- vrit la bouche. Odouard seul lui parla pour lui de- mander s'il partait bientot pour Venise. Dans peu de jours, repondit-il. Au meme instant, Us arriverent a la porte, et il prit conge d'eux. Michel, qui n'avait point voulu s'arreter a Veuise afin de ne pas laisser son maitre seul, revint a une heure du matin, et le trouva assis devant son secre- taire, occupe a mettre de Tordre dans ses papiers ; il en brula beaucoup et en jeta d'autres sous sa ta- ble. Le jeune bomme, fatigue, se coucha en recom- mandant au jardinier de ne point s'eloigner, at- tendu que, son maitre n'ayant point encore dine, il pourrait avoir besoin de lui. Le jardinier lui apporta 13 218 JACQUES ORTI quelque nourriture,, qu'il prit sans cesser cependant I'examea de ses papier s; il ne 1'acheva point, et, se levant bientdt, il se promena longtemps dans sa chambre, se mit a lire ; puis, ouvrant sa fenetre, il s'y appuya quelques instants. II parait qu'aussitot apres il ecrivit les fragments suivants, en diffe- rentes pages, mais sur le meme feuillet : ... Aliens,, courage I r Tiens, vois ce brasier ar- dent... mets-y la main, laisse-1'y bruler... Pr,ends garde, un geinissement t'avilirait... Eh I pourquoi affecterais-je un heroisme qui ne peut etre d'aucune utiUte? La nuit est obscure et avancde, pourquoi veillai- je done immobile sur ces livres? que m'ont-ils appris?... A affecter la sagesse tant que les passions n'ont point maitrise mon ame... Les pre'ceptes sont, comme la medecine, inutiles lorsqu,e le mal surpasse les forces de la nature... Quelques sages se vantent d'avoir vaincu les passions qu'ils n'ont jamais eu la peine de combattre, ne les ayant jamais ressenties... Aimable 6toile du matin, tu brilles a 1'orient 1 et tu envoies a mes yeux ton rayon, le dernier... Qui 1'eiit dit, il y a six mois, lorsque, rayonnante au milieu des autres planetes, tu egayais la tristesse de JACQUES ORTIS 219 la nuit et que nous t'adressions nos saluts et nos vceux ! Enfin 1'aurore parait... Peut-etre, en ce moment, Therese pense-t-elle a moi... Pensee consolatrice ; oh ! combien la certitude d'etre aime* n'adoucit-elle point quelque douleur que ce soit. Eloigne-toi , delire funeste ! voudrais-tu essayer de me seduire encore?... filoigne-toi, il n'est plus temps... et je me suis desillusionne moi-meme, un seul parti me reste... Pendant la journee, Ortis fit demander une Bible a Odouard; celui-ci n'en avait point; il envoya alors chez le cure", et, lorsqu'on la lui cut remise, il s'en- ferma. Un peu apres midi, il sortit pour faire partir la lettre suivante et revint se renfermer encore : 14 mars. Lorenzo, j'ai un secret qui, depuis un mois, me pese sur le coeur... Mais Theure du depart va sonner pour moi... et il est temps que je le depose dans le tien. Ton ami a continuellement un cadavre devant les yeux... J'ai fait ce que je devais... Gette famille est 220 JACQUES ORTIS depuis ce jour moins pauvre, mais je n'ai pu faire revivre leur pere. II y a dix mois a peu prs que, dans un de ces moments de douleur forcenee, je m'eloignai a che- val jusqu'a la distance de dix milles. La nuit appro- chait, le temps e"tait noir et promettait une tempete, mon cheval de"vorait le chemin; cependant, mes e"perons 1'ensanglantaient encore, et je lui laissais flotter la bride sur le cou, en souhaitant inte'rieure- ment qu'il m'abimat avec lui dans les precipices qui nous entouraient. En entrant dans une route etroite, sombre et bordee d'arbres, je crus distinguer quelqu'un ; je repris la bride ; mon cheval s'en ir- rita davantage et s'emporta plus vite encore. Rangez-vous a gauche! m'ecriai-je, rangez- vous a gauche ! Le malheureux y courut ; mais, entendant a cha- que instant se rapprocher les pas de mon cheval, il voulut essayer de passer a droite, esperant y trouver le sentier moins e'troit... Dans ce moment, mon che- val I'atteignit, le renversa, et, de ses pieds de devant lui fracassant la tete, s'abattit et me jeta a dix pas dela... Pourquoi restai-je vivant et sans blessures?... Je courus aussitot ou j'entendais des gemlssements, et je trouvai ce malheurenx baigne* dans une mare de sang... Je voulus le relever, il avait perdu le senti'> JACQUES OUTIS 221 ment et la voix. Quelques minutes apres, il expira I... Je revins chez moi... Cette nuit fut fatale a toute la nature ; la grele ruina les moissons, la foudre brula plusieurs arbres et fracassa une petite chapelle qui renfermait un crucifix. Je repartis bientot et je pas- sai la nuit errant dans ces montagnes, Fame et les habits ensanglantes, esperant qu'au milieu de la destruction generate, je trouverais le chatiment de mon crime... Quelle nuit, Lorenzo! crois-tu que ce terrible spectre me pardonne jamais ? Le lendemain, et cette aventure fit beaucoup de bruit, on trouva le corps de cet infortune un demi- mille environ plus loin, presque recouvert par un monceau de pierres qu'avait arretees en cet endroit un chataignier deracine, et qui y avaient etc ame- nees avec lui par les torrents de pluie qui etaient tombes le matin ; il avait la tete et les membres bri- ses ; cependant, il fut reconnu par sa femme, qui le chercbait en pleurant... On n'accusa personne; rnais quel mal m'ont fait les benedictions que croyait me donner cette veuve, parce que je plaqai sa fille au- pres du regisseur G..., et que j'assurai une bourse a son fils, qui voulait se faire pretre. Hier encore, elle vint me remercier de nouveau en me disant que je Favais sauv^e, elle et ses enfants, de la misere qui pesait sur eux depuis longtemps... Ah! sans doute il y a bien des malheureux comme eux ; mais, du 222 JACQUES ORTIS moins, il leur reste un pere, un epoux qui les Con- sole par son amour et qu'ils ne changeraieat pas pour toutes les richesses de la terre. Tandis qu'eux!... C'est done ainsi que les hommes sont destines a se detruire mutuellement I Les villageois, depuis ce jour, s'e"cartent de ce fa- tal sentier, et les laboureurs, au retour des travaux, preferent, pour ne point y passer, traverser la prai- rie... On dit que, la nuit, on y entend des plaintes; que 1'oiseau de mauvais augure, s'arretant sur les arbres qui 1'entouren^ hurle trois fois a minuit, et que, 1'autre soir, on y a vu un fantome... Je n'ai pas le courage de les detromper ni de rire de tels presti- ges... Mais je revelerai tout a ma mort... Le voyage est terrible et mon salut incertain ; je ne veux pas partir avec ce remords... Que cette veuve et ces deux enfants soient sacres dans ma maison... Adieu. Quelques jours apres, on trouva entre les feuillets de la Bible une traduction pleine de ratures et pres- que illisible de quelques versets du livre de Job, du second chapitre de 1'Ecclesiaste, et de tout un canti- qne d'Eze'chiel. Sur les quatre heures de 1'apres-midi, Ortis alia JACQUES ORTIS 223 chez T***. On avail dja fini de diner, et ThSrese e"tait descendue au jardin : son pere le requt avec af- fabilite ; Odouard alia s'asseoir pres du balcon, et se mil & lire; quelque temps apres, il posa le livre qu'il tenait, en ouvrit un autre, et sortit en lisant. Alors, Ortis prit le premier livre qu'avait laisse Odouard : c'etait le quatrieme volume des tragedies d'Alfieri ; il retourna quelques feuillets, puis tout a coup lut d'une voix forte les vers suivants : Qui m'ose ici parler, et d'air pur et tranquille?... Quels lenebres, grands dieux! environnent mes pas!... C'est la nuit du tombeau, c'est 1'ombre du trepas ! Voyez-vous du soleil s'obscurcir la lumiere? Un nuage sanglant le de'robe a la terre; Entendez-vous les cris des sinistres oiseaux Se meler aux accents des esprits infernaux ? Tout vient frapper mes sens d'un funeste presage, Des larmes, malgre moi, coulent snr mon visage... Mais quoif mais vous aussi, vous repandez des pleurst Le pere de Th^rose le regarda en murmurant ces mots : mon fils ! Ortis continua a lire has, ouvrit le meme volume au kasard ; puis, le posant bientdt, s'e'cria : Vous n'avez point encore dprouve" mon courage, Vous ne connaissez pas ce que peut ma furour.., Elle doit egaler mes maux et ma douleur. 224 JACQUES ORTIS Odouard, qui rentrait en ce moment, entendit ces vers, et, etonne de 1'accent avec lequel ils avaient ete* prononce"s, s'arreta tout pensif sur le seuil de la porte. M. T*** me disait, depuis, qu' ce moment il avait cru lire la mort sur le visage de notre mal- heureux ami, et que, pendant le reste de la journee, ses moindres paroles lui avaient inspire la pitie et un sentiment de respect religieux. Bientot la con- versation tomba sur son voyage ; Odouard lui de- manda s'il devait etre bien long. Oh ! oui, repondit Ortis avec un sourire amer; si long, que je suis certain que nous ne nous rever- rons jamais. Nous ne nous reverrons plus ! dit M. T*** d'une voix triste. Alors, Ortis, pour le rassurer, le regarda d'un vi- sage riant et tranquille; il lui cita en souriant ce passage de PeHrarque : Je ne sais, mais je croi Que vous derez rester bien longtemps apres moi. II revint sur le soir chez lui, se renferma, et resta dans sa chambre jusqu'au lendemain, assez tard. Voici quelques fragments que je crois de cette nuit, quoique je ne puisse dire a quelle heure ils ont e'te' Merits : JACQUES ORTIS 225 ... Bassesse!... et toi, qui m'accuses de bassesse > n'es-tu pas un de ces mortels apathiques qui regar- dent leurs chaines sans oser pleurer sur elles, et qui baisent en rampant la main qui les fouette ? Qu'est rhomme?... La force n'a-t-elle pas toujours ete la dominatrice de I'univers, parce que tout, dans 1'uni- vers, est faiblesse et lachete ? Tu m'accuses de bassesse !... et tu vends ta con- science et ton bonkeur. Viens me voir luttant contre la mort et baigne* dans mon sang; tu trembles ! Qui de nous deux est lache ? Arrache ce poignard de mon cceur, et dis, en le plongeant dans le tien : Dois-je vivre eternel- lement malbeureux? Derniere douleur, forte,' courte et genereuse... Qui sait si le destin ne te pre- pare pas une mort plus douloureuse et plus infame I Avoue done maintenant que, lorsque tu tiens la pointe de cette arme sur ta poitrine, tu te crois capable des plus grandes entreprises, et tu te sens le maitre de tes tyrans... Minuit. Je contemple la campagne... La nuit est sereine et tranquille, et la lune se leve derriere la montagne. lune ! lune amie I peut-etre, en ce moment, lais- ^^s-tu tomber sur le visage de Therese un de ces 13. 220 JACQUES ORT1S rayons sympathiques semblable a celui que tu re- pands dans mon ame. J'ai toujours salue tes pre- miers feux lorsque tu venais consoler la muette soli- tude de la terre. Souvent, en sortant de la demeure de The'rese, je te confiai mes espe'rances, et tu vis mon delire... Que de fois mes yeux, mouilles de lar- mes, font suivie au sein des nuages qui te cachaient! que de fois ils font cherchee pendant les nuits veu- ves de ta clarte !... Tu reparaitras,, tu reparaitras tou- jours plus belle... Mais le corps de ton ami, solitaire et mtitile, tombera bientot pour ne se relever ja- mais... Exauce, je fen supplie, ma derniere priero ; lorsque Therese me cherchera parmi les pins et les sypres de la colline, jette un dernier rayon sur la pierre qui recouvrira mon tombeau. Belle aube! il y a longtemps que je n'avais dormi d'un sommeil aussi tranquille, et qu'en m'eveillant je ne f avals vue aussi sereine... Mais, alors, mes yeux etaient plonges dans les larmes, mes sentiments dans 1'obscurite, et mon ame dans la douleur. Tu brilles., tu brilles, 6 nature I et tu consoles les chagrins mortals... Helas! tu ne brilleras plus pour moi. Je f ai admiree dans ta splendeur; je me suis nourri de ta joie, parce qu'alors tu me paraissais belle et bieniaisante, et qu'avec une voix divine tu me disais : Vis ! Mais^ depuis, dans mon deses- poir^ je fai revue les mains ensanglanteesl... les JACQUES ORTIS 227 fleurs de ta couronne se sont changees pour moi en plantesv&ieneuses... tes fruits m'ontsembleamers... et tu m'as apparu de" voratrice de tes enfauts, que tu trompais par tes promesses et ta beaute, pour les mieux conduire ensuite vers 1'infortune et la douleur. Serai-je ingrat envers toi? Vivrai-je pour te voir chaque jour plus terrible et te blasphemer encore? Non... non, en renoncant a la lumiere, je ne fais que prevenir tes lois... Je ne t'abandonne pas, et tu ne me quittes point. Maintenant, je te regarde et je soupire, mais seulement au souvenir de mon bon- heur passe, a la certitude de ne plus te craindre, et parce que je suis au moment de te perdre pour tou- jours. Je ne crois pas etre rebelle a tes lois en fuyant la vie. L'existenee et la mort soht deux de tes lois : un seul chemin conduit la vie, mille a la mort... Je ne puis t'accuser de mes maux, il est vrai; mais j'en accuse mes passions, qui ont les memes effets et la meme source, parce qu'elles derivent de toi, et qu'elles n'auraient pu m'abattre, si tu ne leur en avais donne la force... Tu n'as point fixe la dure'e de Tage des hommes; tous doivent naitre, vivre et monrir, voila tes lois ; que t'importe le temps et la maniere!... Ma mort ne te de"robera rien de ce que tu m'as 228 1ACQUKS ORTIS donn^... Mon corps, cette infiniment petite partie du grand tout, se reunira toujonrs a toi sous une autre forme... Mon ame, ou mourra avec moi... et se modifiera alors dans la masse immense des choses... ou sera immortelle, et son essence divine restera intacte... Ma raison ne se laisse plus se*duire par des sophismes ; n'entends-je pas la voix sacre"e de la na- ture, qui me dit : Je t'ai cree" afin que, par ton bonheur, tu concourusses au bonheur nniversel, et, pour y parvenir plus surement, je t'ai donne" 1'amour de la vie et 1'horreur de la mort; mais, si la somrne des peines surpasse en toi celle de la felicite", si les chemins que je t'ai ouverts pour finir tes maux ne doivent, au contraire, te conduire qu'a de nouvelles douleurs, qui t'oblige alors a la reconnaissance, puisque la vie, que je t'aurai donnee comme un bienfait, se sera pour toi convertie en douleurs? Insense! Quelle presomption!... je me crois ne- cessaire... Mes anne"es sont un atome imperceptible dans 1'espace incirconscrit des temps... Les fleuves de I'ltalie roulent au milieu de leurs flots ensanglan- te"s et fumants des milliers de cadavres sacrifies a mille perches de terrain et a un demi-siecle de re- nomm^e, que deux conquerants se disputent au prix de 1'existence des peuples... et je craindrais de consacrer a moi seul le pen de jours qui me restent, et qui peut-etre bientdt me seront arracbes par JACQUES ORTIS 22$ les persecutions des homines ou somite's par le crime!.., J'ai cherche* avec un soin religieux tout ce qu'a- vait ecrit mon ami dans les derniers temps de sa vie, et je dirai avec la meme exactitude tout ce que j'ai pu savoir de ses actions. Cependant, je ne puis faire connaitre au lecteur que ce qui a ete vu par moi ou par des personnes auxquelles je pouvais aj outer foi ; c'est pourquoi je ne sais ce qu'il devint pendant les journees des 16, 17 et 18 mars. II alia plusieurs fois chez M. T***, mais sans s'y arreter jamais. II sortait tous les jours avant le soleil, rentrait tard, soupait sans dire un mot, et Michel m'assura qu'il dormait d'un sommeil assez tranquille. La lettre suivante n'a point de date, mais fut ecrlte dans la jounce du 19 : Tout me delaisse, tout me fuit; Therese elle-meme m'abandonne, et Odouard ne la quitte pas un seul instant. Que je la voie une fois encore, et je pars... Je Taurais meme deja fait si j'avais pu baigner une derniere fois sa main de; mes larmes. Quelle tristessfc regne dans cette malheureuse famillef... Quand je 7dO JACQUES ORTIS monte, je crains de rencontrer Odouard. Lorsqu'il me parle, il ne me nomme jamais Therese... Pour- quoi n'est-il pas toujours aussi discret? pourquoi ne cesse-t-il de me demander quand et comment je partirai?... Tout a 1'heure encore, il me re"pe"tait cette question... Je me suis eloigne tout a coup de lui, et je Fai fui en fre"missant : je 1'avais vu sou- rire. . . Je suis done oblige de revenir a cette affreuse verite, dont ride"e seule me faisait frissonner autre- fois, et que depuis je me suis habitue" a mediter et a entendre avec tranquillite : Tons les hommes sont ennemis. Ahl si tu pouvais faire le proces des coeurs de ceux qui passent devant toi, tu les verrais continuellement occupes a faire autour d'eux le moulinet avec une ep^e pour 61oigner les autres de leurs biens... et pour s'emparer du bien des autres. P.-S. Je reviens de cbez cette vieille femme de laquelle je t'ai deja parle dans une de mes lettres. La malheureuse vit encore, mais seule, mais ou- bli^e quelquefois pendant des journees entieres par ceux qui se lassent de la secourir ; la malheureuse vit encore ; mais, depuis plusieurs mois, ses facult^s luttent continuellement cohtre les horreurs et 1'a- gonie de la mort. JACQUES ORTIS 231 Les fragments suivants sont peut-etre ecrits dans la meme nuit, et semblent les derniers : Arrachons le masque au fantome qui voudrait nous effrayer... N'ai-je pas vu des enfants fremir et se cacher a 1'aspect iuattendu de leur nourrice?... mort! je te regarde... et je t'interroge... Ge ne sont point les cboses, ce sont les apparences qui nous epouvantent... Une infinite d'hommes, qui n'ose- raient t'appeler, t'affrontent cependant avec cou- rage... Tu es un element necessaire de la nature, tu ne m'inspires plus d'horreur... et je ne voisentoi que le repos du soir... que le sommeil qui suit les travaux... Voyez cette roche sterile et escarpee, qui inter- cepte a la vallee qu'elle domine les rayons feconda- teurs du soleil... elle est comme moi... Si la nature me cre"a pour concourir a la felicite d'autrui, loin de remplir son but, je le trouble... Si je dois d'un autre cote epuiser la part de calamites reservee a tout bomme, j'ai, en vingt-quatre ans, vide une coupe d'infortunes qui aurait pu suffire a la vie la plus lon- gue... Et 1'esperance! suis-je assez - certain de 1'a- venir pour lui confier mes jours ?.. . L'esperance I eb ! n'est-ce pas elle qui, en caressant nos passions, eter- nise les malheurs des hommes! 232 JACQUES ORTIS Le temps s'envole, et avec lui j'ai perdu dans la douleur cette partie de mon existence, que deux mois atiparavant, mon imagination me representait paree des couleurs les plus riantes... Gette plaie in- s veteree est maintenant devenue de mon essence : je la sens dans mon coeur, dans ma tete, dans tout moi, et le sang en de*coule goutte a goutte, comme si elle venait de se rouvrir de nouveau... Oh! assez, assez, Therese 1 Ne te semble-t-il pas voir en moi un mal- heureux que le destin entraine a pas lents vers la tombe, au milieu des tourments et du desespoir, et qui n'a point le courage de pre"venir par un seal coup son miserable destin ? J'essaye la pointe de ce poignard : je le serre, je le regarde... et je souris. La, la, dans ce coeur qui palpite, je 1'enfoncerai tout entier... Ge fer est tou- jours devant mes yeux. Qui ose f aimer? qui ose t'enlever a moi? Fuis-moi done, et qu'Odouard surtout ne m'approehe point I A chaque instant, et par un mouvement d'effroi involontaire, je frotte mes mains pour en effacer la tache de 1'homicide, et je les flaire commc si elles etaient rouges et fumantes encore... II est temps que je me sauve du danger de vivre un jour de plus... un seuljour un seul moment... Malheureux, tu n'as deja que trop vecul JACQUES ORTIS 23* 26 mars an soir. Lorenzo, ce dernier coup m'a presque ravi ma fermete... Neanmoins, ce qui est decide est decide... Dieu, qui voit au plus profond de mon cceur, pent seul voir que c'est aujourd'hui plus qu'un sacrifice de sang... Therese etait avec sa sceur, et, en m'apereevant, avait essay e* de me fuir. Bientot elle s'arreta, et Isa- belle, tout affligee, s'assit sur ses genoux... Therese, lui dis-je en m'approchant d'elle et en lui prenant la main. Elle me regarda, et Isabelle, se jetant a son cou, lui dit tout bas : Ortis ne m'aime plus... Je 1'entendis. Oh! si, je faime, lui repondis-je en me bais- sant vers elle et en Tembrassant. Je f aime bien ten- drement; mais je ne crois plus te revoir... mon frere ! Therese me regardait e'pouvante'e, en pleurant, serrait Isabelle centre son sein, et te- nait ses yeux fixe"s sur moi. Tu vas nous quitter, me dit-elle; mais cette enfant sera la compagne de mes jours et la conso- lation de mes douleurs; je lui parlerai de son ami, de mon ami, et elle apprendra de moi a te pleurer et a te benir... 234 JACQUES OKI IS Et, a ces dernieres paroles, son ame me paraissait raffermie par quelque esperance; des ruisseaux de larmes s'e"chappaient de ses yeux, et je t'e'cris, les mains cliaudes encore de ses pleurs. Adieu, continua-t-elle, mais non eternellement, nonl Adieu, mais non pas pour toujours, n'est-ce pas? non pas pour toujours. Le moment de tenir ma promesse est arrive, et je 1'accomplis : prends ce portrait encore mouille' de mes larmes et de celles de ma mere; eloigne-toi, et n'oublie jamais 1'infor- tuuee The'rese... Et ses mains 1'attachaient a mon cou et le ca chaient sur mou coeur... Je lui pris le bras, je 1'attirai vers moi... Ses sou- pirs rafraichissaient mes levres enflammees, et dej^i ma bouche... Tout a coup^ une pMeur mortelle se repandit sur son visage, sa main devint froide et tremblante... Aie pitie de moi 1 me dit-elle d'une voix entre- coupee. Et elle se laissa tomber sur un sofa en pressant sur son coeur la petite Isabelle, qui pleurait avec nous. Dans ce moment, son pere rentra, et peut-6tre que notre etat affreux eveilla ses remords. JACQUES ORTIS 235 Ortis revint ce soir-la tellement consterne, que Michel soupQonna qu'il lui etait arrive ' quelque aventure facheuse. II reprit 1'examen de ses papiers, qu'il faisait bruler sans les lire. Quelque temps avant la Revolution, il avait ecrit, dans un style male et antique, des commentaires sur le gouverne- ment venitien, avec cette epigraphe eropruntee a Lucain : Jusque datum sceleri. Un soir de 1'annee precedente, il avait lu a Therese YHistoire de Lau- rette, et elle me dit que les fragments qu'il m' avait envoyes dans la lettre du 29 avril n'etaient pas le commencement de cette histoire, mais des pensees eparses dans tout 1'ouvrage qu'il avait acheve de- puis. n le brula alors avec beaucoup d'autres de ses papiers. Ortis lisait tres-peu de livres, pensait beaucoup, et, se rejetant quelquefois tout a coup du fracas du monde dans le calme de la solitude, res- sentait vivement alors le besoin d'ecrire. II ne me reste de lui qu'un Plutarque rempli de notes, diffe- rents cahiers ou sont quelques discours, et, entre autres, un assez long sur la mort de Nicias, et un Tacite, dont il avait traduit beaucoup de fragments, parmi lesquels se trouvaient en eiitier le deuxieme livre des Annales^ ainsi qu'une grande partie du se- cond de YHistoire, recopies dans les marges, en tres- petits caracteres, et dontlatraduction etait faite avec le plus grand soin. Geux que je rapporte ici ont 236 JACQUES ORTIS 6t& trouve"s parmi les papiers qu'il avait jete"s sous sa table.' Quant au passage suivant, je ne sais s'il est de lui on de quelque autre quant aux idees ; pour le style, il est tout a lui : il avait e*te* ecrit sur la couverture du livre des Maximes de Marc-Aurele, sous la date du3 mars 1794, puis recopie" par lui sur la marge du Tacite,*sous la date du 1" Janvier 1797, et pres de celle-ci la date du 20 mars 1799, cinq jours avant qu'il mourut. Le voici : Je ne sais ni pourquoi ni comment je suis venu au monde, ni ce qu'est le monde, ni ce que je suis moi-m6me; et, si je cours pour le savoir, je reviens confus d'une ignorance toujours plus effrayante. Je ne sais ce qu'est mon corps, ce que sont mes sens, ce qu'est mon ame. Je ne sais quelle partie de moi pense ce que j'e"cris, et me'dite sur tout et sur moi-mcme sans pouvoir se connaitre jamais. Enfln je tente de mesurer avec la pense"e les immen- ses etendues de 1'univers qui m'environne. Je me trouve comme attache" a Tangle d'un espace incom- prehensible, sans savoir pourquoi je suis attache la plut6t qu'ailleurs; et pourquoi ce court moment de mon existence appartient-il plutot a cette heure de I'^ternite qu'a celle qui Ta pre"cedee ou qui doit la suivre? Enfin je ne vois de tout cote" que rinfini, qui m'absorbe comme un atome. JACQUES OIIT1S 237 A onze heures, il renvoya Michel et le jardinier. II parait probable qu'il veilla toute la nuit et ecrivit la lettre pre'cedente ; car, au point du jour, il alia tout habille re'veiller le jeune homme, en lui ordon- nant de chercher un messager pour Venise. Bientot il se jeta sur son lit, mais y resta peu de temps, puis- que, sur les huit heures du matin, il fut rencontre* par un villageois sur le chemin d'Arqua. A midi, Michel entra pour 1'avertir que le mes- sager etait pret, et il le trouva assis, immobile, et enseveli dans les reflexions les plus profondes. Au bruit qu'il fit en entrant, son maitre se leva, s'ap- procha de la table, et ecrivit sans s'asseoir, au-des- sous de la menie lettre, et en caracteres a peine lisibles : Mes levres sont brulantes, ma poitrine est op- pressee. . . J'eprouve une amertume... un serrement... Je puis a peine respirer... Je ne sais quelle main s'appesantit sur mon coeur. Que puis-je te dire, Lorenzo? je suis homme. mon Dieu ! mon Dieu ! accorde-moi le secours des larmes. n cacheta cette lettre, qu'il envoy a sans adresse ; regarda longtemps le ciel, s'assit, croisa les bras sur son secretaire, et y posa le front. Plusieurs fois, son domestique lui demanda s'il avait besoin d'autre chose; mais, sans se deranger, il lui fit signe que 238 JACQUES ORTIS non, et, le meme jour, il commen^ala leitre suivante pour Therese : Mercredi, cinq heures. Resigne-toi aux volontes du ciel, et cherche ton bonheur dans la paix domestique et dans la con- corde, avec Fe"poux que fa choisi le destin. Tu as un pere infortun^ et ge"ne"reux ; tu dois le re'unir a ta mere, qui, solitaire et afflige^, attend de toi la fin de ses maux. . . Tu dois ta vie a ta reputation ; moi seul, en mourant, trouverai le repos et 1'assurerai & ta famille. Mais toi, pauvre infortune'el... Oh! que de lettres j'ai commencees pour toi sans pouvoir les finir... Grand Dieu! tu ne m'abandon- nes pas dans mes derniers moments, et cette con- stance est le plus grand de tes bienfaits... Oui, The"- rese, je mourrai, lorsque j'aurai requ la benediction de ma m&re et les derniers embrassements de mon ami... C'est lui qui remettra a ton pere les lettres que tu m'as e"crites ; tu lui donneras aussi les mien- nes, elles lui prouveront ta vertu et la purete" de no- tre amour. Non, mon amie, non, tu n'es point la cause de ma mort. Toutes mes esp^rances trom- pe"es... les infortunes des personnes les plus eke' res &mon coeur... les crimes des hommes, la certitude JACQUES ORTIS 239 de notre perpetuel esclavage, 1'opprobre de ma pa- trie vendue, tout cela etait ecrit depuis long- temps ; et toi, coeur d'ange, tu pouvais adoucir mou sort, mais le desarmer... jamais... J'ai vu im instant en toi un dedommagement des maux de cette vie, j'ai ose esperer... Bientot, entrainee par une force irresistible, tu m'as aime, tu m'as aime et tu m'aimes... et aujourd'hui je teperdsl... voila que j'appelle la mort a mon aide... Prie ton pere de se souvenir quelquefois de moi, non pour s'affliger, mais afin qu'en sa compassion il adoueisse ta dou- leur, et qu'il se rappelle toujours qu'il lui reste une seconde fille. Mais, toi, Therese, 101, ma seule amie, aurais-tu le courage de m'oublier? Relis toujours ces dernie- res paroles, que je f4cris pour ainsi dire avec le sang de mon coeur. Mon souvenir te preservera peut- etre des malheurs du vice; ta beaiHe, ta jeunesse, la splendeur de ta fortune, t'exposeront a chaque instant a souiller cette innocence a laquelle tu< as sacrifie ta premiere et ta plus chere passion, -^- cette innocence qui, dans tons les temps, adoucit tes in- fortunes. Toutes les seductions du monde t'environ- neront pour te perdre, pour te ravir ta propre es^- time, et te confondre dans la foule de ces femmes qui, depouillant toute pudeur, trafiquent de Famour et de Tamitie, et trainent comme en triomphe les 240 JACQUES ORTIS victimes de leur perfidie... Mais nou, Thfrese, la vertu brille sur ton visage... et tu sais, 6 mon amie, que je t'ai toujours adoree et respectee comme une chose sainte, 6 divine image de mon amie, pre'eieux et dernier don de 1'amour. Ohl je puise dans ta vue une nouvelle force, et tu me racontes I'kistoire de notre bonheur. . . Lorsque je te vis pour la premiere fois, tu faisais ce portrait, The"rese; ces jours, les plus beaux de ma vie, se repre"sentent a mon esprit et repassent un a un devant ma memoire... Tu 1'as sanctifie" en 1'attachant, baigne" de tes pleurs, sur mon sein, et, ainsi attache", il descendra avec moi dans la tombe... Te rappelles-tu les larines avec les- quelles je Tai regu? J'en verse encore, et elles sou- lagent mon co3ur oppresse... Oui, Therese, si notre ame nous survit apres le moment supreme, je te la garderai a toi seule, et mon amour vivra eternel comme elle I Daigne e"couter seulement ma dernier e, mon unique, ma plus sainte priere, je fen conjure au nom de notre amour, par les larmes que nous avons re"pandues, par ta religion pour ceux qui font mise au monde, et a qui tu te sacrifies, victiine vo- lontaire... Ne laisse pas sans consolation ma pauvre mere, qui peut-etre viendra pleurer avec toi dans cette solitude, et y chercher un asile centre les tem- petes de la vie. . . Toi seule es digne de la consoler et de la plaindre. Qui lui restera si tu Tabandonnes? JACQUES ORT1S 241 et, dans sa douleur. ses peines de vieillesse, rappello toi ton jours qu'elle m'a donne" la vie. A minuit et demi, Ortis partit par la poste des col lines Euganeennes, et arriva sur les bords de la mer a nuit keures du matin ; ii prit alors une gondole qui le conduisit jusqu'a Venise. En arrivant chez lui, je le trouvai endormi stir un sofa; lorsqu'il fut reveille, il me chargea de plu- sieurs affaires, qu'il me pria d'expedier le plus tot possible, ainsi que de payer a un libraire quelque argent qu'il lui devait depuis longtemps. Je ne puis, me dit-il, m'arreter ici que pendant la journe'e. Quoique je ne 1'eusse point vu depuis deux ans, il ne me parut pas d'abord aussi change que je m'y attendais; mais bientot je m'apercjis qu'il marchait avec peine, et que sa voix, autrefois male et 41evee, paraissait maintenant oppressee et faible. n s'effor- Qait cependant de parler et de repondre a sa mere, qui Tinterrogeait sur son voyage, et souvent un sou- rire melancolique, qui n'appai'tenait qu'a lui^ venait errer sur ses levres; mais je remarquai qu'il avait un air reserve" que jamats je ne lui avais vu jusqu'a- lors. Comme je lui disais que quelques-uns de ses 14 242 JACQUES ORTIS amis ayaient 1'intention de venir le voir, il me r6- pondit qu'il ne voulait etre de"rauge par personne et, alia lui-meme ordonner a la porte de dire qu'il n'etait point arrive. J'avais envie, continua-t-il en rentrant, de t'cpar- gner, ainsi qu'a ma mere, la douleur des derniers adieux , mais j'avais besoin de vous revoir , et , crois-moi, cette e"preuve est la plus forte a laquelle le sort ait encore soumis mon courage. Quelques heures avant la nuit, il se leva comme s'il voulait partir, mais sans avoir la force de nous adresser un seul mot. Sa mere alors s'approcha de lui. Mon cher enfant, lui dit -elle, c'est done r6- solu? Oui, re"pondit-il en retenant a peine ses pleurs et en la serrant dans ses bras. Qui sait si je te reverrai? reprit-elle. Je suis malade et age"e. Console-toi, ma mere; oui/nous nous rever- rons... et pour ne plus nous quitter jamais. Mais, maintenant, demande a Lorenzo si je puis rester plus longtemps ici... Elle se tourna vers moi, ses yeux m'interro- geaient avec inquietude. ^ Ce n'est que trop vrai, lui dis-je. Et je lui rappelai les persecutions que la guerre JACQUES ORTIS 243 rendait de jour eii jour plus terribles, le p&il que je courais moi-meme depuis que mes lettres avaient ete intercepte'es (et mes soupgons n'etaient que trop fondes, puisque, deux mois apres, je fus force' de m'expatrier). Alors, elle s'ecria : Vis, mon fils, vis, quoique loin de moi. Depuis la mert de tou pere, je n'ai point goute" un seul in- stant de bonheur ; j'esperais du moins passer aupres de toi ma vieillesse... Mais la volonte de Dieu soit faitel... eloigne-toi. J'aime mieux pleurer ton ab- sence que ta prison ou ta mort... Ses sanglots rinterrompirent. Ortis lui serra la main, la regarda quelque temps avec tendresse, comme s'il voulait lui confier un secret; mais bientot il se remit, et, se jetant a ses genoux, lui demanda sa* benediction. Alors, elle leva les mains au ciel; puis, les abaissant sur sa tete : Je te benis, lui dit-elle, 6 mon fils! je te benis, et que le Tout-Puissant te benisse de meme Us s'approclierent alors de Tescalier, s'embrasse- rent encore, et cette mere infortunee appuya long- temps sa tete sur le sein de son fils. Us descendirent ainsi dans les bras Tun de Tautre. Je les suivis. Ortis posa encore une fois ses levres sur la main de sa mere, qui le benit de nouveau. En 244 JACQUES ORT1S se relevant, il se rejeta dans ses bras ; je le pressai loiigtemps dans les miens ; il me promit de ni'ecrire, et me quitta en me disant : Lorenzo, souviens-toi toujours de notre an- cienne amitie'. Se retournant ensuite vers sa mere, il la regarda sans pouvoir lui parler, s'eloigna, apres quelques pas, se retourna encore, et nous jeta un regard triste et douloureux, comme pour nous dire que nous le voyions pour la derniere fois. Sa mere s'arr&a sur le seuil de la porte, espdrant qu'il reviendrait Tembrasser encore; mais bientot, tournant ses yeux mouilles de larmes vers la place ou nous avions re^u ses adieux, elle s'appuya sur mon bras et rentra en me disant : Lorenzo, si j'en crois mon C03ur, nous ne de- vons plus le revoir. Un vieux pretre, qui, chaque jour, venait chez Ortis et qui, autrefois, avait ete son maitre de grec, nous dit, le meme soir, qu'en nous quittant, notre ami avait dirige ses pas vers 1'eglise ou etait enter- re*e Laurette. La porte en etait ferme'e; il voulut se la faire ouvrir par le sonneur; et, comme celui-ci n'en avait pas les clefs, il envoy a uu jeune garqon les chercher chez le sacristain. En i'attendant, il s'assit, se leva presque aussitot, alia appuyer sa tete coutre la porte de I'e'glise; mais, ayant eutendu les JACQUES ORT1S 245 pas et la voix de plusieurs personues, il s'eioigna. Le vieux pretre tenait ces details de la bouche meme du sonneur. Nous sumes, quelque temps apres, qu'il avait ete le m&me soir chez la mere de Laurette. 11 etait tres-triste, me dit-elle ; mais il ne me parla poiiit de ma fille. De mon cote, j'evitai de pro- noncer son nom pour ne point accroitre ses peines. En descendant 1'escalier, il s'arreta : Allez, me dit-il, aussitot que vous le pourrez, chez ma mere... Elle aura bientot besoin de consolations. Et, en effet, sa mere fut, pendant toute cette soiree, atteinte du plus terrible pressentiment. Me trouvant le dernier automne aux monts Eu- ganeens, j'avais lu cbez M. T*** quelques frag- ments d'une lettre ou Ortis tournait toutes ses pen- sees vers sa solitude paternelle. Tnerese alors faisait a la cbambre obscure la perspective des Cinq-Fon- taines, et elle avait mis dans un coin notre ami, coucbe sur 1'nerbe et regardant le coucher du soleil. Elle demanda un vers pour lui servir d'epigraphe, et, alors, son pere lui donna celui-ci : Liberia va cercando, ch'e si cara. Elle fit ensuite don de ce petit tableau 4 la mere d'Ortis, lui recommandant de ne pas dire d'ou il 24(5 JACQUES ORTIS venait ; il ne Tavait done jamais su ; mais, le jour qu'il passa a Venise, il revit le tableau, et se douta cjui 1'avait fait ; il n'en ouvrit pas la bouche, mais, reste seul dans la chambre, il pritle dessin, et, au-dessous du vers servant d'epigraphe, ecrivit celui qui vient apres : Come sa chi pu lei vita rifiuta. Et, sous le cristal, dans la cannelure inte"rieure du cadre, il trouva une longue tresse de cheveux que Therese, quelques jours avaut son raariage, s'e"tait coupee sans que personne le sut, et avait mise dans cette cannelure, de mam'ere a la cacher a tous les yeux. Alors, a ces cheveux, Ortis joignit une boucle des siens, les noua ensemble avec uu ruban noir qu'il portait attache a sa montre, et remit le cadre a sa place; quelques heures apres, sa mere vit le vers ajout6, s'aper^ut de la tresse double et du noeud noir, qu'il n'avait pu, a cause de son volume, cacher aussi bien que I'avait fait The'rese ; le jour suivant, elle m'en parla, et je vis combien cet acci- dent avait abattu le courage avec lequel elle avait soutenu le ddpart de son fils. Cependant, pour la tranquilliser, je re*solus de I'accompagner jusqu'a Ancone, lui promettant de lui ecrire chaque jour. Pendant ce temps, il etait JACQUES ORTI8 ?'{7 arrive a Padoue, ct s'etait rendu chez M. C**% ou il passa la nuit; le lendemain, celui-ci lui ofFrit des lettres de recommandation pour quelques gentils- hommes qui autrefois avaient ete ses ecoliers. Ortis partit sans avoir rien accepte ni refuse", revint a pied aux collines Euganeennes et se mit aussitot a ecrke : Vendredi, une heure. Et toi, mon cher Lorenzo, toi, mon unique et fidele ami, me pardonneras-tu? Je te reeommande ma mere, je sais qu'elle trouvera en toi un second fils... Mais, 6 ma mere, tu n'auras plus celui sur le sein duquel tu esperais reposer tes cheveux blancs 1 tu ne pourras rechauffer mes levres mourantes par tes baisers!... et peut-etre meme me suivras-tu ! . . . Je balanqais, Lorenzo... Voila done, me disais-je, la recompense de vingt-quatre annees d'esperances et de soins!... Mais le sort en est jete ; Dieu qui 1'ordonne aiusi ne 1'abandonnera point... ni toi non plus... Lorenzo, tant que je n'ai desire qu'un ami sincere, j'ai v^cuheureux. Dieu t'en recompense! mais tu ne t'attendais pas que je te payerais... avec des lar- ines... Tu ne profereras pas sur ma tombe ce cruel blaspheme, que celui gui vei*t wourir n'aime per- 248 JACQUES ORTIS sonne. Que n'ai-je point tente ? que ii'ai-je point fait ? que n'ai-je point dit a Dieu? Ah! ma vie est tout eii- tiere dans mes passions... Console-toi done, ma vie ddsormais serait plus penible pour toi que ma mort... Mais adieu; rassemble mes livres et conserve-les en memoire de ton ami; recueille Michel, a qui je laisse ma montre, le peu de gages qui lui sont dus, et tout 1' argent qu'il y aura dans le tiroir de mon secretaire : viens 1'ouvrir seul, tu y trouveras une lettre pour Therese; je compte sur toi pour la lui reineUre secretemcnt... Adieu, mon ami, adieu! Ortis alors continua la lettre qu'il avait commen- ced pour Therese : ... Je re viens a toi, ma bien-aime'e; si, pendant que je vivais, c'etait une faute pour toi que de m'en- tendre, mainteuant coute-moi pendant ce peu d'heures qui me apparent de la tombe; je les ai re- serv^espour toi et je les consacre a toiseule. Lors- que cette lettre te parviendra, je serai mort, et, de ce moment, tous peut-etre commenceront a m'ou- blier, jusqu'a ce que personiie ne se rappelle plus merne mon nom... Ecoute-moi done ainsi qu'une JACQUES ORTIS 24$ voix qui vient du se*pulcre... Tu pleureras sur mes jours 6vanouis com me une vision nocturne, tu pleureras sur notre amour, qui fut inutile et triste comme les lampes qui eelairent la biere des morts ; oui, Therese, mes peines devaient tinir ainsi, et ma main a cesse de trembler en touchant le fer libera- teur. J'abandoune la vie tandis qtie tu m'aimes, tandis que je suis encore digne de toi, digne de tes larmes, tandis que je puis encore me sacrifier a moi seul et a ta vertu. Alors, ton amour cessera d'etre coupable, et j'ose te le demander, 1'exiger nieme en recompense de mes malheurs, de mon amour et de mon terrible sacrifice. Oh 1 malheureux! malheureux que je serais si tu passais un jour pres du tombeau ou je dormirai sans y jeter un coup d'ceil; oh! mal- heureux ! si je laissais derriere rnoi 1'eternel oubli, meme dans ton coeurl... Tu crois que je m'eloigne, moil tu crois que je pourrais t'abandonner a des combats toujours re- naissants et a un desespoir eternel, et que, tandis que tu m'aimes, que je t'aimerai, que je sens que je t'aimerai toujouis, je pourrais me laisser seduire par Tesperance frivole que notre passion peut s'e'teindre avantnos jours?... Non, la mort seule, la mortl... depuis longtemps, je creuse mon tombeau... et je me suis habitue" a le regarder froidement et a le mesurer avec tranquillite ; toi-meme, tu me fuyais, je 250 JACQUES OUT I n'ai pu meler mes larmes aux tiennes... et tu ne fes pas aperc,ue que, dans mon calme sombre, je venais te voir pour la derniere fois, et te demand er un eternel adieu... Si le pere des hommes m'appelle devant lui pour me demander compte de mes actions, je lui montre- rai mes mains pures de sang et mon coeur exempt de crime... Je lui dirai : Je n'ai jamais ravi le pain des veuves et des orphelins; je n'ai point persecute le malheureux; je n'ai point trahi ni abandonne" mon ami, je n'ai point trouble la felicite" des amants; je ii'ai point souille 1'innocence; je n'ai point seme rinimitie' entre les freres; je n'ai point prostitue mon ame aux richesses; j'ai partage mon pain avec Findigent; j'ai mele mes larmes aux larmes de 1'afflige, j'ai tou- jours pleure 'eur les malheurs de 1'humanite. Si tu m'avais accorde une patrie, j'aurais consacre mon esprit a 1'illustrer et mon sang a la defendre... Et tu le sais, cependaut, ma faible voix a toujours coura- geusement crie" la verite. Corrompu presque par le monde apres avoir experiments tous ses vices... mais non, ses vices n'ont fait que m'effleurer, mais ne m'ont jamais vaincu! j'ai cherche la vertu dans la retraile et la solitude... J'ai aime" ! Mais, toi- meme, ne m'avais-tu pas fait entrevoir le bonheur? ne l'avais-tu pas embelli des rayons de la lumiere JACQUES ORTIS 251 infinie? ne m'avais-tu pas cree" un coeur tout d'a- mour et de tendresse?... Puis, apres raille espe- rances, j'ai tout perdu, je suis devenu inutile aux autres et a charge a moi-meme... Je me suis de'livre par le trepas d'une infortune eternelle... Pourrais-tu te rejouir, 6 mon pere ! des geinissements de 1'hu- manite? pretends-tu que les homines doivent soute- nir leurs malheurs, lorsqu'ils surpassent les forces qne tu leur as accordees, et qu'ils n'ont plus en avenir que le crime ou la mort?... Console-toi, Theresel console-toil ce Dieu que tu implores avec tant de piete, ce Dieu, s'il daigne s'in- quieter de Texistence ou de la mort de ses creatures, ne de"tournera point son regard de moi; il lit au fond de mon ame, il sait que je ne pouvais resister plus longtemps, il a vu les combats que j'ai soutenus avaut que de succomber, il a entendu avec quelle priere je Tai supplie* d'eloigner de ma bouche ce ca- lice amer... Adieu done!... adieu a Tunivers! mon amie, la source de mes larmes n'est point epuisee!... j'en reviens a pleurer et a craindre, mais bientot tout sera fini. Oh! mes passions, elles me brulent, elles me dechirent, elles me possedent encore, et ce n'est que lorsque la nuit e"ternelle voilera le monde a mes yeux que j'ensevelirai avec moi mes desirs et mes larmes. Mais, avant de se fermer pour toujours, mes yeux te chercheront encore, je te verrai, je te 252 JACQUES ORTIS verrai pour la derniere fois. Je prendrai de toi un dernier adieu, et je recueillerai tes pleurs, unique fruit de tant d'amour. J'arrivais a cinq heures de Venise lorsque je le rencontrai a quelques pas de chez lui, allant faire ses adieux a The'rese; ma presence inattendue le consterna, et bien plus encore ma resolution de Tac compagner jusqu'a Ancone. Cependant, il m'en re- mercia tendrement, mais en tachant toujours de me de"tourner de ce projet ; lorsqu'il vit que ses instances e"taient inutiles, il me proposa de I'accompagner chez M. T***; il garda le silence pendant tout le chemin ; il marchait lentemeut, et son visage offrait rempreinte d'une tristesse tranquille. Comment ne m'aperQus-je pas qu'il roulait alors dans son ame ses dernieres pense"e! Nous entrames par la porte du jardin; il s'arreta sur le seuil; puis, se retour- nant tout a coup vers moi : Ne te semble-t-il pas, me dit-il, que la nature cst atijourd'hui plus belle que jamais?... Lorsque nous approchames de la chambre de Th6- rese, j'entendis la voix de celle-ci : Non, le cceur ne peut se changer, disait-elle. Je ne sais si Ortis avait entendu ces paroles, mala il ne m'en parla point. JACQUES ORTIS 253 Nous trouvames Odouard qui se promenait ; M. T*** etait assis au fond de la chambre, les coudes poses sur une petite table et la tete appuyee sur ses mains ; nous restames longtemps sans parler. Ortis enfin rompit le silence. Demain, dit-il, je ne serai plus avec vous. II se leva, prit la main de Therese, y posa ses levies, et je vis des larmes mouiller la paupiere de celle-ci. Ortis, sans quitter sa main, la pria de faire appeler la petite Isabelle ; les* cris et les sanglots de cette pauvre enfant furent si prompts et si violents, qu'aueun de nous ne put retenir ses pleurs. A peine etit-elle appris qu'il partait, qu'elle se jeta a son cou en repetant plusieurs fois : mon Ortis, pourquoi nous quittes-tu? Sur- tout reviens bien vite ! Ne pouvant supporter une scene aussi touchante, il la remit entre les bras de Therese, et sortit en re- petant plusieurs fois adieu. M. T*** 1'accompagna, 1'embrassa en pleurant a differentes reprises, et le quitta sans pouvoir dire un mot. Odouard, qui etait a son cote, nous serra la main en nous souhaitant un bon voyage. II etait nuit lorsque nous rentrames ; il ordonna, aussitot a Michel de preparer sa malle, et me pria de retouraer a Padoue, aim de prendre les lettres que 15 254 JACQUES ORTIS lui avait offertes M. C***. Je partis au meme in- stant. Alors, au bas de la lettre qu'il avait commenced pour moi le matin, il ajouta ce post-scriptum : Puisque je n'ai pu t'epargner la douleur de me rendre les derniers devoirs, et qu'avant que tu vinsses, j'avais I'intention d'ecrire au cure", ajoute ce dernier bienfait a ceux dont tu m'as deja comble. Que je sois enseveli comme on me trouvera, dans un site abandonne... pendant la nuit, sans pompe... sans tombeau... sous les pins de la colline en face de 1'eglise... Le portrait de Tnerese sera enterre^ avec moi. Ton ami, JACQUES OETIS. II sortit de nouveau, et, sur les onze heures, frappa a la porte d'un paysan a deux milles de chez lui, lui demanda de Teau, et en but une grande quantite. II rentra un peu apres minuit, sortit bientot de sa cliambre pour donner au jeune homme une lettre a mon adresse, qu'il lui recommanda de ne remettre qu'a moi seul, et lui dit en lui serrant la main et en le regardant tendrement : Adieu, Michel; aime-moi! Puis, le quittant, il rentra tout & coup, et, fermant JACQUES ORTI8 255 la porte derriere lui, continua la lettre qu'il avait commenced pour Therese. Une henre. J'ai visite mes montagnes, j'ai visite le lac des Cinq-Fontaines, j'ai salue pour la derniere fois les forets, les champs et les cieux. mes solitudes ! 6 ruisseau qui, le premier /par ton cours m'enseignas la demeure de cette femme celeste!... combien de fois j'effeuillai des fleurs sur tes ondes, qui bientot devaient passer sous ses fenetres ! combien de fois j'accompagnai Therese sur ton rivage, lorsque, enivre du bonheur de 1' adorer, j'e"puisais a longs traits le calice de la mort ! Murier sacr6, je t'ai ador6, je t'ai laisse mes der- niers remerciments et mes derniers soupirs. Je me suis prostern6 devant toi comme devant un autel, et j'ai baign6 1'herbe que tu ombrages des plus douces larmes que j'aie jamais vers^es; elle me semblait encore chaude de sa presence. Heureuse soiree, comme tu es graved en mon cceur!... J'etais assis pres de toi, Therese, et les rayons de la lune, pne- trant a travers les rameaux, eclairaient ton visage angelique ; une larme roulait sur tes joues, je la re- cueillis avec mes levres, nos bouches se rencontre- 256 JACQUES ORTIS rent, mes soupirs et mon ame passerent dans ta poi- trine. C'etait le soir du 13 mai, c'etait la journee du jeudi... Depuis cette e"poque, il ne s'e"coula pas un seul instant sans que cette soiree se repre"sentat a mon souvenir. Depuis ce temps, je me suis regarde" comme sanctifie, et j'ai dedaigne les autres femmes comme indignes de moi, de moi qui avais senti toute la volupte d'un baiser de ta bouche. Je t'aimais done, je t'aimais, et je t'aime encore d'un amour que moi seul peux comprendre... mon ange 1 la mort est-elle a craindre pour 1'homme qui t'a entendue dire que tu 1'aimais, qui a senti courir dans ses veines toute la flamme qu'allume un de tes baisers, qui a mele ses larmes aux tiennes?... Et maintenant encore que j'ai un pied dans la tom- be,... je crois te voir, et mes yeux s'arretent sur ton visage resplendissant d'une flamme celeste!... et bientot... Tout est prepare... La nuit n'est deja que trop avancee... Adieu!... Dans quelques instants, nous serons separe"s par le neant et 1'incomprehen- sible eternit^... Le no" ant!... oh! oui, mon Dieu! je fen supplie du fond de Tame,... si tu n'as pas quelque lieu ou nous reunir un jour pour ne nous quitter jamais, a cette heure solennelle dr la mort^ je te conjure de m'abandonner au ne"ant. Adieu, Therese!... Je meurs exempt de crimes; je meurs maitre de moi-meme, je meurs tout a toi JACQUES ORTIS 257 certain de tes larmes... Adieu!... pardonne-nici!... adieu ! . . . Oh ! console-toi, et vis pour consoler nos inalheureux parents... Ta mort ferait maudire mes cendres. Si quelqu'un osait t'accuser de mes malheurs, confonds-le avec Ic dernier serment que je prononce en me precipitant dans la nuit du torn- beau . . . Therese est innocente. Maintenant rec/)is, monamel... Michel, qui couchait dans la chainbre voisine de celle d'Ortis, fut reveille par uu gemissement sourd et prolonge : il preta Foreille, pour e"couter si on ne 1'appelait pas, et ouvrit la fenetre, soupc,onnant que j'etais revenu et que je Tavais appele. Mais, s'etant assure que tout etait tranquille, et la nuit encore obscure, il se remit au lit et ne tarda point a se ren- dormir. II m'a dit, depuis, que ce gemissement 1'a- vait efifraye d'abord, mais qu'ensuite il avait reflechi que son maitre avait 1'habitude de s'agiter ainsi pendant son sommeil. Le matin, Michel, apres avoir frappS en vain a la porte, forca la serrure, appela dans la premiere chambre, et, ne s'entendant point repondre, s'avan^a en tremblant. Bientot, a la lumiere de la lampe qui brulait encore, il aperqut son maitre baign6 dans des 258 JACQUES ORTIS flots de sang. II ouvrit les fenetres pour appaler du secours; mais, voyant que personne ne 1'entendait, il courut chez le medecin et le cure : tous deux dtaient sortis pour assister un malade. Alors, il en- tra en pleurant dans le jardin de M. T***; et, comnie Therese sortait avec son pere et son mari, lequel justement lui annon^ait qu'il avait appris qu'Ortis n'etait point parti dans la nuit, ainsi qu'il le devait faire, cette nouvelle lui avait rendu 1'espoir de lui dire adieu une derniere fois. Elle aperqut Michel qui accourait : elle se retourna alors de son c6te, soule- vant le voile qui couvrait son visage, sur lequel il ^tait facile de lire une douloureuse impatience. Michel les joignit, criant au secours, disant que son maitre s'etait frappe", mais qu'il ne le croyait pas encore mort. Therese 1'ecouta, immobile et les yeux fixes ; puis, sans verser une larme, sans pousser un cri, elle s'evauouit entre les bras d'Odouard. M. T*** accourut, esperaut qu'il pourrait peut-etre sauver la vie a notre malheureux ami. II le trouva ^tendu sur un sofa, la figure presque entierement cach^e dans les coussins, immobile, mais respirant encore. II, s'etait enfonce un stylet sous la monelle gauche; mais ce stylet, tombe pres de lui, faisait presumer qu'il 1'avait ensuite arrach6 de la blessure. Son habit noir et sa cravate etaient jets sur une chaise voisine. II n'avait conserve qu'un gilet, son pantalon, ses JACQUES ORTIS 259 bottes et une echarpe de sole tres-large qui faisait plusieurs fois le tour de son corps, et dont un des bouts pendait eusanglante, parce que, dans ses dou- leurs, il avait sans doute essaye de s'en de~barrasser. M. T*** souleva doucement la chemise, qui, toute souillee de sang, s'etait attachee a la blessure. Ortis alors tourna vers lui ses regards mourants, etendit un bras comme pour s'y opposer, et, de 1'autre, lui serra la main. Mais aussitot, laissant retomber sa tete sur les coussins, il leva les y^ux au ciel et expira. La blessure etait large et profonde, et, quoique n'aitaquant pas le coeur, etait devenue mortelle par la quantite de sang qu'il avait repandu, et qui cou- lait par torrents dans la chambre. Le portrait de Therese, noir de sang caille, a 1'exception du milieu, pendait a son cou, et les levres ensanglantees d'Ortis faisaient presumer que, dans son agonie, il avait plusieurs fois presse contre sa boucbe Fimage de son amie. Sur le secretaire etait une Bible ouverte, sa montre, et quelques feuillets de papier, sur 1'un des- quels etait ecrit : ma mere f Ensuite, au milieu de quelques lignes raturees, on distinguait ce mot : Ex- piation; puis, un peu plus bas, ceux-ci : De pleurs elernels. Sur un autre, on lisait seulement 1'adresse de sa mere ; comme si, se repentant de sa premiere lettre, il en eut commence une autre qu'il n 'avait pas eu le courage d'achever. 260 JACQUES ORTIS A peine fus-je arrive" de Padoue, ou j'6tais reste plus longtemps que je n'eusse voulu, que je fus effraye de la foule de villageois qui pleuralent dans la cour. Quelques-uns d'entre eux me regardaient avec etonnement, et me conjuraieut de ne pas mon- ter. Je me precipitai en tremblant dans la chambre : j'aperqus alors M. T*** etendu avec d&espoir sur le corps de mon ami, et Michel a genoux pres de lui, la figure centre terre. Je ne sais comment j'eus la force de m'approcher et de lui poser la main sur le coeur aupres de la blessure... II etait mort, et deja froid. Les pleurs et la voix me manquerent ensem- ble : muet et immobile, je fixais des regards stupides sur ce sang, lorsque le pretre et le chirurgien arrive- rent enfin. Aides de quelques domestiques, ils nous arracherent a ce spectacle terrible, Th^rese passa tout ce jour au milieu du deuil de sa famille et dans un mortel silence ; puis, quand la nuit fut venue, je me trainai derriere le corps de mon ami, qui fut en- tcrr6 sur la montagne des pins par les laboureurs du village. FIN DE JACQUKS OUT1S LES FOUS DU DOGTEUR MIRAGLIA A MON BON AMI LE DOGTECR CASTLE I Permettez-moi de vous rendre compte d'un des spectacles les plus extraordinaires que j'aie jamais vus, et je puis meme dire que Ton ait jamais vus : Une representation dramatique jouee par des fous. Et remarquez-le bien, c'est la troisieme fois que ces memes fous, sous la direction du docteur Mira- glia, donnent a Naples des representations, et avec un succes tel, qu'a Naples, ou les comediens, meme ceux qui ont du talent, ne font pas un sou, nos fous, toutes les fois qu'ils jouent, font salle comble. Une fois, la premiere, ils ont joue le Brutu* 15. 262 LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA d'Alfieri; les deux autres fois, ils ont joue le Bour- geois de Gand * . Le Bourgeois de Gand! entendez-vous, mon cher Romand, vous que je n'ai pas vu depuis vingt-cinq ans peut-etre ? votre Bourgeois de Gand, oublie a Pa- ris par des acteurs qui se croient sages, des fous le jouent ici, et le font applaudir avec frenesie I C'est qu'en v^rite je ne conseillerais pas a de vrais acteurs de lutter avec eux. Maintenant, comment vous raconter cette repr6- sentation? J'ai bien envie de commencer par la fin, c'est-a dire de vous parler de M. Miraglia d'abord, de son admirable e"tablissement ensuite, et enfin de la representation du Bourgeois de Gand. J'ai ete voir le Bourgeois de Gand, sans connaitre M. Miraglia, et encore moins ses fous. Apres la re- presentation, emerveille de ce que j'avais vu, j'ai couru apres M. Miraglia ; mais on m'a dit qu'on ne pouvait pas lui parler, attendu qu'il etait en train de calmer 1'exaltation de ses artistes, avec lesquels il partait le meme soir pour Aversa. Si je voulais Taller voir a Aversa, il m'attendrait le lendemain toute la journ^e, et je pourrais tout a mon aise faire mes compliments aux artistes que j'avais applaudis la veille et a leur babile directeur. i. Deux autres representations Ue Bruiu* furent donne's au theatre royal de Gaserte. LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA -63 M. Miraglia m'attendait et m'exposa son systeme avec la plus complete bienveillance. Vous faire con- naitre toutes les observations de M. Miraglia n'est pas chose possible. Je me bornerai done a vous dire que M. Miraglia, apres avoir doute du systeme de Gall et de Spurz- heini, 1'etudia et, apres Favoir etudie, en devint fa- natique. Des lors, se sentant entraine par une vo- cation irresistible vers le traitement des fous, il com- prit que la phrenologie devait etre surtout appliquee a la folie. Et, en effet, du developpement des orga- nes depend le developpement des facultes de 1 'esprit; de I'excitation de ces memes organes naissent Texai- tation et le desordre de ces facultes, et de leur de- pression^ au contraire, nait Tabolition de ces facul- tes. La manie, la folie et la demence sont les trois degres du derangement de la raison. On passe de la manic a la folie, de la folie a la demence; au dela, rien; car la demence, c'est 1'atrophie du cerveau, et, dans ce cas, les cavites du cerveau sont diminnees am profit de la partie osseuse, qui est insensible et inin- telligente. La plupart des fous que contient Tetablissement de M. Miraglia, sont devenus fous par reliyiosite. ll est remarquable combien chez eux est developpe* 264 LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA jusqu'a I'exag6ration, c'est-a-dire jusqti'a la manie, 1'organe de la veneration. La religiostte exageree est un des organes qui menent le plus facilement aux crimes les plus im- pies. En 1860, on eut un terrible exemple d'aberra- tion religieuse, a Tratta-Maggiore, petit pays situe" a cinq milles au-dessus de Naples. Dans la nuit du 25 mai, un fils tua sa mere, agee de quatre-vingts ans, taudis qu'elle dormait. II se nommait Raphael Del Prete ; il etait age de trente-six a trente-huit ans, de temperament bilieux, melancolique, d'intelligence limitee ; il etait do mine par des sentiments ascetiques, passait pour avoir un bon caractere, etait respectueux pour sa vieille mere qu'il paraissait adorer. Jamais on n'avait remarque en lui le moindre trouble cerebral. II tomba malade, fit vogu, s'il guerissait, de queter pour faire dire des messes, et recueillit de quoi en faire dire quatre ou cinq cents. Dans le proces, Del Prete dit que le conseil de faire des quetes lui avait etc donne" par son confes- seur, qui espe"rait etre charg6 de dire ces messes, et, par consequent, en toucber 1'argent. Mais, au lieu de donner cet argent au pretre, ra- conte toujours Del Prete, il le donne a un ermite ; LES FOUS 1)U DOCTEL'R MIRAGLIA 265 ce que, apprenant le pretre, il lui dit avec empor- tement qu'il e"tait damne. Apres cette menace, Del Prete devint pensif, il ne quitta plus la maison, et, se regardant d'avance comme damne, il ne baisa plus les images sainles pour lesquelles ii avait une si grande devotion au- trefois. Sa mere rinvitait a sortir, et, comme son oisi- vete amenait la gene dans la maison, elle le poussait a reprendre son metier, qu'il avait completement abandonne. Cette insistance de la pauvre femme Fir- ritait ; il repondait qu'il avait des dettes partout, et que personne ne lui voulait plus faire credit. Enfin, une nuit, son frere, qui couchait dans le meme lit que lui, se reveilla et ue le sentit plus a ses cotes. En meme temps, il entendit un bruit de coups sourds dans la chambre voisine : il se leva, alluma une chaiidelle, entra dans la cbambre ou il entendait ce singulier bruit, et il trouva son frere ecrasant a coups de masse la tete de sa mere. Que fais-tu, malheureux? lui demanda-t-il. J'ai entendu, repondit 1'assassin, ma mere qui etait tombee a bas du lit, je suis accouru pour 1'y re- mettre. Le frere sortit pour appeler du secours, rentra, accompagne de plusieurs personnes, et trouva le meurtrier en extase pres du corps de sa mere. 266 LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA Incarcere et interroge, le malheureux rgpoudit que c'etait le dmon qui, pendant toute la jour-ne'e precedente, lui avait souffle a 1'oreille de tuer sa mere. Sou frere s'etant endormi, et la voix du demon ayaut continue a le pousser au meurtre, il avait cede" a la tentation. Les juges ayant peine a croire a ce matricide, pendant un etat de libre arbitre de I'assassin, appe- lerent en consultation M. Miraglia et le docteur Barbarisi. M. Miraglia examina la tete du prevenu et de*- clara qu'il e"tait atteint de ce genre de folie que Ton appelle lypemanie ascetique, laquelle peut, par des hallucinations fantasques, entrainer aux actes les plus desespe"res celui qui est sous son empire. II de- clara done que le coupable avait agi, non pas dans 1'exercice de son libre arbitre, mais sous la pression d'une terreur religieuse a laquelle il n'avait pas pu register. Inutile de le tuer, dit M. Miraglia aux juges : dans un an, il sera mort. Le coupable, en effet, fut sauv6 de la guillotine, mais non de la mort. Dieu 1'avait deja condamne quand'les nommes s'occupaient de rendre son juge- ment. Un an apres, comme 1'avait predit M. Miraglia, Del Prete mourut; 1'autopsie du cerveau presenia LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA 267 un crane double d'epaisseur, compare a un autre crane, et transparent au sinciput anterieur; les me- ninges etaient engorges de sang; le sectum falci- forme etait devenu plus volumineux et avait fait adhesion avec les circonvolutions immediates ; ces circonvolutions presentaient des suppurations gela- tineuses dans la substance grise; les lobes mediaux comme les meninges, etaient engorges de sang et ramollis; le reste de la substance cerebrale etait dans I'&at ordinaire. Parmi les visceres, le foie etait tres- volumineux et presentait des traces inflammatoires. Maintenant, voici les raisons que, dans la con- viction de la culpabilite materielle, mais de Tinno- cence morale de Del Prete, M. Miraglia fit valoir pres des juges. Les actes anterieurs au crime de Del Prete, ou du moins ceux qui le precederent de quelques jours, demontraient clairementla lypemanie ascetique, pres- que toujours accornpagne'e d'hallucinations qui font croire au patient qu'il est possede. C'est sous Fem- pire de cet etat morbide que le crime fut consomme; mais Del Prete n'etait pas fou seulement du jour ou il commenQa a donner des signes de folie; Finfir- 268 LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGL1A mite, quoique n'etant pas exterieurement reconnue, avait une date bien ante"rieure dans le cerveau. La folie, nous 1'avons dit, est un trouble moral qui a sa cause dans les desordres fonctionnels des organes cer^braux par des modifications physiques. C'est un fait incontestable que tous les alie'ne's, et particulie- rement ceux qui sont atteints de lypemanie ascetique avec hallucinations, sont sujets a des visions qui, suscitees par des motifs exterieurs, vrais ou imagi- naires, les poussent a 1'homicide ou au suicide, sur- tout lorsqu'ils sont contraries, attendu que la mono- manie homicide est causee par Fexaltation indomp- table de 1'organe destructeur, excite par un autre sens interieur, malade, comme ill'etait, parexemple, dans Del Prete, ou le sentiment ascetique etait pro- fondement attaque ; et c'est pour cela que Ton put constater enluiun certain sens moral, suffisamment developpe. Cette lutte mte"rieure qui, tout a la ibis, le poussait au crime quoique le crime lui fit horreur, c'est ce que les phrenologues appellent la double conscience, phenomene morbide qui, nous Favons dit, conduit inevitablement les alienes au desespoir, et, du desespoir, aux actes les plus insenses et les plus f 6roc.es. Je vais, maintenant, vous raconter Thistoire de quatre cranes separ^s du tronc depuis soixante- deux ans, et qui viennent de me raconter a moi, par LES FOUS DU DOCTElTlt M1RAGLIA 269 1'organe de M. Miraglia, leur interprete, un des plus terribles drames que j'aie jamais entendus. Voyons d'abord ou etaient ces cranes, et com- ment ils tomberent au pouvoir du docteur Mi- raglia. En 1855, au moment ou Ton eut 1'assez triste idee de restaurer le Castel-Capouano, magnifique forteresse dont, selon Thomas de Gatane, Roger fut le fondateur, tandis que d'autres attribuent cette fon- dation a Guillaume le Mauvais, le docteur Mira- glia soignait la fille du prefet de Naples, et, tout en la soignant, poursuivait ses etudes phrenologiques. II demanda au pere de la jeune malade de lui fake cadeau de quelques cranes de malfaiteurs exposes dans des cages clouees aux murailles du Castel-Ca- pouano. II s'appuyait sur ce que cette exposition etait un reste de barbaric qui devait disparaitre avec les autres. Le prefet fit quelques difficultes, disant que ce reste de barbaric, deux gouvernements fran- cais, celui de Joseph et celui de Murat, 1'avaient laisse subsister ; mais enfin, seduit par Fidee de faire mieux que n'avaient fait Joseph et Murat, ii donna 1'ordre de faire disparaitre des murailles du Castel- Capouano les cages et les tetes qu'elles renfermaient. L'architecte herita des cages, le docteur Miraglia des tetes. Heureux de posse* der enfin le tresor qu'il ambi- :70 LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA tionnait depuis si longtemps, M. Miraglia s'enfcrma avec ses cranes, les tria et les divisa en categories. Quatre cages rapprochees les unes des autres, portant la meme date, annonc^aient qne les quatre tetes, separees du tronc le meme jour, appartenaient aux fauteurs et aux complices du m&ne crime. M. Miraglia etudia les quatre cranes. II reconnut que le premier etait celui d'une femme de trente-deux a trente-quatre ans ; Le second, celui d'un vieillard de soixante a soixante et dix ans ; Le troisieme, celui d'un homme de vingt-huit a trente ans; Le quatrieme, celui d'un jeune homme de vingt- deux a vingt-quatre ans. Cette premiere etude n'^tait pas sans difficulte. Ges tMes, exposees depuis cinquante-cinq ans au soleil, a la pluie, a la poussiere, pr^sentaient une croute qu'il fallut enlever; la couleur des os avait fonce; les uns e!taient gris, les autres presque noirs. Voici les caracteres diff^rents que pre"sentaient ces quatre cranes : CRANE DE LA FEMME. Le docteur reconnut que le crane e"tait celui LES FOUS DU DOCTEUR M1RAGLIA 271 d'une femme, a sa face e"troite, au peu de largeur de 1'arcade dentaire, a la tres-grande distance existant entre le trou de 1'oreille et la partie superieure de 1'os occipital, a laquelle correspond 1'organe de la philo- geniture, qui presentait une saillie de plus de six lignes. II reconnut que cette femme n'avait pas plus de trente-deux a trente-quatre ans, au peu d'epaisseur des os, aux sutures non effacees et faciles a desarti- culer, a 1'etat d'integrite des flents, condition de jeunesse que Ton ne trouve plus passe cet age. D'apres les dimensions generates du crane, il observa que les parties posterieures et laterales de- passaient en volume les parties superieures et ante- rieures : ce qui indiquait que, chez Findividu auquel il avait appartenu, les tendances animales 1'empor- taient sur les sentiments moraux et les facultes intellectuelles ; detelle sorte que, n'etant pas contre- balancees par ces dernieres, elles se trouverent de- tournees du but moral, vers lequel, dans les condi- tions d'un organisme moins brutal, le pouvoir de la volont eut pu les diriger, et entrainerent rindividu a satisfaire ses instincts. Ce crane, confronte a ceux des plus terribles criminels, pouvait soutenir la comparaison. L'or- gane de la destructivtie ne rencontrait son pareil que dans celui d'une tete de femme, conserve au musee 272 LES FOUS DU DOCTEUR MIKAGLIA de Versailles, et qu'on montre comme e"tant celui de la marquise de Brinvilliers ; chose qui nous parait impossible, puisque la marquise de Brinvilliers, de"capitee en 1676, fut ensuite brulee et reduite en cendres, jetee au vent; mais qui, a defaut du crane de celle-ci, serait probablement celui de la fameuse madame Tiquet, qui tua son mari en 1699. Done, ce crane etait celui d'uiie personne en- trainee vers rhomicide par des instincts brutaux, que les sentiments moraux et les facultes intellec- tuelles etaient insuffisants a combattre. CRANE DU VIEILLARD. Ce crane, dont il n'existait que le cote droit, fut reconnu par M. Miraglia pour celui d'un homme de soixante a soixante et dix ans, a 1'epaisseur des os, qui depassait trois lignes, a la presque disparition des sutures effacees sur une grande e'tendue, quoi- que facile a desarticuler, a cause de la fragilite amende par le temps et les intemperies ; a Tepaisseur anormale des os occipitaux, avec aplatissement de leurs cavit^s, a cause de Tatrophie du cervelet; a 1'engorgement des alveoles a 1'eudroit des dents tomb^es par Tage ; en outre, 1'extension de 1'arcade LES FOUS DU DOCTEtIR MIRAGLIA 273 dentaire, 1'ampleur de la face, 1'extension des lobes anterieurs, indiquaient une tete d'homme. L'examen du crane demontra que celui auquel il avait appartenu etait un de ces hommes qui vivent entre la vertu et le vice, n'ayant rec,u de leur organi- sation qu'un esprit faible, se pliant facilement aux circonstances, et agissant et operant selon les im- pulsions qu'ils recoivent. Une ligne, tiree du trou acoustique au sommet de la tete, fait ressortir un mediocre developpement des parties anterieures du cerveau, et les regions cerebrales, qui representent les sentiments moraux, sont suffisamment develop- pees, quoique la base et les cote's de 1'encephale, sieges des tendances animates, soient larges et etendus au dela de la mesure ordinaire. Les organes de la philogeniture, de la destructi- vite, de la secretivite et de Yacquisivite etaient enor- mes; la combattivite, la circonspection etl'estime de soi etaient grandes ; la fermete, la veneration, la bienveil- lance et la consciendosite peu developpees. Tous les autres organes etaient plutot petits que grands, moins cependant quelques-uns qui presentaient les indices d'un developpement normal. Avec cette or- ganisation, ne pas savoir etre vertueux etait une faute entrainant aux plus grands vices et aux plus grands crimes. 274 LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGL1A CRANE DE I/ILOMMB. Lea os de la face manquaient a ce crane. Ce fut done par la non-ossification des sutures, par la lar- geur de 1'occiput, par la compactivite elastique des os, quoique suffisamment e"pais, que le docteur Mi- raglia put fixer 1'age de rhomme auquel avait ap- partenu ce crane, entre vingt-cinq et trente ans. La conformation vicieuse de cette tete etait re- marquable par 1'ampleur des parties de I'enee'phale placees derriere le trou acoustique : la hauteur et la largeur des organes des tendances y dominent monstrueusement, tels que ceux de Vamativite, de la destructivite, de la secretivite et de la fermetej toute la region ante>ieure 6tait petite et deprime'e, surtout a 1'endroit des organes de la veneration et de la bienveillance. Get homme devait uecessairement etre lascif et follement feroce. CRANE DU JEUNE UOMME Ge crane etait monstrueusement d^fectueux. L'^- norme extension de la region animale et la peti- tesse et la depression de celle des sentiments des LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA 2/5 facultes intellectuelles denotaient un esprit bruta- lement feroce. Les conditions mate'rielles de ce crane indiquaient que c'etait un jeune homme de vingt a vingt-cinq ans, quoique les os en fussent epais et pesants. Les dimensions da crane etaient presque sem- blables a celles du crane de la femme ; meme 1'e- troitesse encore plus grande du front et 1'extension encore plus grande de la region retro-auriculaire indiquaient la lourdeur d'esprit et la temerite. Quant aux instincts, la combatiivite etait tres-deve- loppee, ainsi que la destructivtie ; la secrelivite venait ensuite. Quant aux sentiments, Yapprobativite etait grande, la circonspection grande, la fermete enfin pkis d^veloppe'e encore que ces deux derniers or- ganes. Ges diflferents cranes Studies, le sexe^ 1'age et les instincts de ceux a qui ils appartenaient recon- nus, restait a savoir si M. Miraglia avait devine juste. On ne pouvait avoir de certitude sur ce point qu'en exhumant le crime commis par les quatre justicies, dont on ignorait encore les noms et meme le crime, et le plus ou moins d'action ou de compli- cite dans la perpetration du crime. A force de chercker, M. Miraglia trouva dans les Archives criminelles de la Vicaria, sous le n 6154, cahier 340, ^ la date correspondant a celle 276 LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA de 1'exposition des tetes, le proces d'une femme et de trois hommes accuses de meurtre. II Les details du proces, trouve par M. Miraglia dans les Archives criminelles de la Vicaria, ne lais- saient pas de doute sur Fidentite des quatre preve- nus avec les quatre justicies dont M. Miraglia pos- sedait les cranes. Ces quatre prevenus etaient : Giuditta Guastamacchia, agee de l! ente-trois ans ; Nicolas Guastamacchia, son pere, age de soixante- six ans ; Pietro de Sandoli, medecin, age de vingt-neuf ans; Michel Sorbo, sbke, age de vingt ans. De Facte d'accusation ressortaient les faits sui- vants. Une jeune fille, nee a Terlizzi dans les Pouilles, s'etait fait remarquer des sa premiere jeunesse par la ferocite de son caractere. Sa constante occupation, son plus grand plaisir etaient de mettre en mor- LES FOUS DU DOCTEUR MlRAGLrA 277 ceaux de jeunes chats, de dechirer vivants de petits oiseaux, de faire mal enfin a tout etre plus faible qu'elle ; de sorte que ses douze premieres annees s'e- taient passees sans que Ton put lui apprendre aucun des travaux de son sexe et sans qu'on eut pu lui faire entrer dans la tete meme 1'ombre d'une idee reli- gieuse. Neanmoins, au fur et a mesure qu'elle grandis- sait, Judith devenait belle, les lignesde sa physiono- mie etaient gracieuses, ses yeux beaux et brillants ; mais leur regard altier et presomptueux revelait une ame disposee a suivre la tendance effrenee des sens. L'amour, qui est un sentiment noble chez les personnes heureusement douees, devient une im- pulsion purement bestiale dans les coeurs pervertis. Jeune, elle s'abandonna done a la debauche, et, parmi ses nombreux amants, en revint toujours de preference a un certain Stefano Daniello, son pa- rent a un degre eloigne, jeune homme de mceurs completement dissolues. Elle se nommait Judith Guastamacchia. Son pere, Nicolas Guastamacchia, chercha vai- nement a leprimer les tendances vicieuses de sa filte, et, dans 1'espoir que le mariage serait un frein a ses passions, il la maria a un pauvre diable de notaire, nomme Francesco Rubino, qui, perdu lui- meme de vices, consentait aux debauches de sa 16 278 LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA femme avec son amant de coeur. Le malheureux pere voulut s'interposer ; mais les deux amants se inoquerent de lui et continuerent le meme genre de vie, jusqu'a ce que le mari, ayant commis un faux ; s'enfuit a Rome , oii il mourut dans Thopital du Saint-Esprit. Judith, redevenue libre, retombait sous I'autorit6 de son pere. Pour echapper a cette auto- rite', elle s'enfuit a Naples, ou, quelques mois apres, son amant vint la rejoindre. Nicolas Gustamacchia 1'y poursuivit, bien resolu a mettre fin a cette vie de debauche, qu'il regardait pour lui comme un deshonneur. II retrouva sa trace avec grande peine, et Taccusa devant le juge, lequel la fit venir en presence de son pere et commenQa a lui faire des reproches. Mais l^tonnement du ma- gistrat fut grand, lorsque Judith declara que Guas- tamacchia n'etait pas son pere, mais un homme qu'elle savait etre partisan enrage des FranQais et de la Revolution. Une pareille accusation, en 1796, c'est-a-dire au milieu des plus horribles reactions bourboniennes, c'etait la mort. Par bonheur, et par hasard, le juge e"tait un honnete homme qu'une pa- reille accusation, de la part d'une fille, frit frisson- ner. Au Ueu de faire arreter Nicolas Guastamacchia, il fit arreter Judith, et 1'enferma d'abord & la prison de Santa-Maria, ensuite a la Vicaria. Les deux amants, furieux d'etre separes, imagi- LES FOUS DU DOCTEUR M1RAGLIA 279 nerent un plan qui devait leur rendre, avec la li- berte de Judith, la faculte de leurs premieres amours. Danielle avait un neveu nomme Dominique-Leo- nard Altamura. II avait seize ans ; il etait beau de sa personne, mais, par malheur, dissipe et abhorrant le travail. Celui-ci, seduit par la dot promise par son oncle, epousa Judith, et, pour la secoiide fois, celle-ci cut le voile du manage pour couvrir ses desordres. Cependant, Altamura s'aperQut bientot lui-meme du piege ou il etait tombe ; la beaute de sa femme le rendit jaloux. n se lassa de voir son oncle sans cesse a ses cotes : il lui reprocha sa conduite. Judith, irritee, en vint aux querelles, et, fatiguee de ce joug auquel elle ne s'attendait pas, elle arreta dans sa pensee la mort de son man. Elle en pai'la serieuse- ment a Daniello ; mais celui-ci, dlnstinct moms fe- roce qu'elle, s'efifraya d'un pareil projet; il proposa des moyens moins cruels. n voulait pousser son neveu a quelque delit qui le fit condamner a la pri- son ou a 1'exil ; mais ce moyen terme ne satisfaisait pas la haine de Judith. Femme de toutes les luxures, elle avait aussi celle du sang. Elle continua done de proposer a son amant de se debarrasser de sou man, soit par le poison, soit en le precipitant d'une grande hauteur, soit en 1'etranglant elle-meme 280 LES FOUS DU DOCTEUK MIRAGLIA au moment oil il accomplirait avec elle 1'acte con- jugal. Dans ces incertitudes, et au milieu de ees pro- jets toujours repousses par Danielle, on atteignit 1'annee 1800, sans qu'il arrivat malheur a Altamura, non point parce que Judith s'etait relachee de sa haine centre lui, mais parce que, s'etant relache de sa jalousie centre elle, il avait ferine les yeux sur ses amours avec son oncle. Cependant, un autre ennemi allait se re"unir aux deux premiers contre le pauvre Altamura. Get ennemi, c'etait le pere de Judith, emprisonne pour dettes, et qui, tire" de prison par Daniello, habitait maintenant dans la maison de sa fille, en compagnie du mari et de Famant. La, cette nature variable se laissa influencer. Judith arriva a rejeter toutes'ses fautes sur Altamura, et, par ses plaintes continue!* les, finit par exasperer son pere contre lui. Tous nos acteurs faisaient une espece de halte au milieu des doutes et de 1'incertitude : Judith, en- trainait son pere au crime, et essayait d'y entraincr son amant, lorsque, pour leur malheur, jun cin- quieme personnae, gentrant dans leur intimite, reir dit, vers le crime, leur mouvement plus rapide. Ce personnage se .nommait Pierre de Sandoli ; il etait &g6 de vingt-six a vingt-sept ans ; il e* tait chirurgine , partageait les faveurs de Judith, et etait a laifois LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA 281 1'objet de la jalousie du mari et de 1'amant. Judith s'inquieta peu du mari, mit tous ses soins a recon- cilier les amants, y parvint, introduisit Pierre ae Sandoli dans la maison, et trouva en lui tine facilite a conspirer la mort du mari qu'elle n'aurait pas trouvee dans Danielle. Sandoli etait un de ces hommes qui naissent pour etre un outrage a la na- ture et un proees au bourreau. La mort d'Altamura fut done decidee. Les cou- pables, ay ant arrete le crime, chercherentlesmoyens de 1'executer. La confession des prevenus eux-memes revele les discussions qui eurent lieu avant d'en arriver a Tun ou a 1'autre de ces moyens, qui tous avaient pour but la mort du malheureux Altamura. On flot- tait d'un expedient a Tautre, non que cette mort ne fut pas resolue, mais pour chercher celle qui parai- trait la moins compromettante ; Judith seule, mepri- sant la faiblesse de ses deux complices, Sandoli et Guastamacchia, Danielle avait refuse de prendre part au meurtre, tout en le laissant s'accomplir; Judith seule decida que Ton chercherait un sbire, et que, le sbire trouve, on s'unirait a lui pour execu- ter en commun le crime. Le chirurgien se chargea de ce soin; un sbire n'est pas difficile a trouver a Naples; d'ailleurs, il n'eut qu'a passer en revue ses anciennes connaissan- 16. 2S2 LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGL1A ces, et son choix s'arreta sur un certain Michele Sorbo, de Cirignola, jeune homme de vingt-deux ans, expert dans le crime, et qui, m&me sans espoir de recompense, avait plus d'une fois tache ses mains de sang. On expedia le vieux Guastamacchia vers Ciri- gnola, d'ou il devait ramener Michele Sorbo, lorsque le kasard fit qu'il le rencontra aux environs de Na- ples. II lui raconta la chose dont il e"tait question; Sorbo accepta la proposition comme il eut accepte une partie de plaisir. II fut conduit a la maison, ac- cueilli et caresse par Judith, et requ avec indifference par le stupide mari. L'avis du sbire fut pour la strangulation : Sandoli et Guastamacchia se ran- gerent a cet avis, et Judith en devint presque folle de joie. Les circonstances qui accompagnerent 1'assassi- nat indiquent sur quelles bases irrefragables repose le systeme phr^nologique du docteur Miraglia, en montrant avec quelle froide et impitoyable ferocite proceda, pour sa part, Judith. Le crime devait etre exe'cute' par Judith, son pere et le sbire, la presence de Sandoli etant inutile et Daniello ayant declare qu'il ne voulait point y prendre part. Pendant la soiree ou I'assassinat devait avoir lieu, Judith envoya son mari chercher plusieurs LE8 FOUS DU DOCTELR MIRAGLIA 283 choses pour le souper. On voulait, en son absence, prendre les dispositions necessaires a la perpetration du meurtre. On plaqa quatre sieges devant le feu. Seulement, on scia aux trois quarts le pied d'un de ces sieges, afin que celui qui s'assoirait dessus tombat a la ren- verse. Ce siege fut reserve pour Altamura. Le sbire re^ut des mains de Judith une corde- lette, et, pour rendre la strangulation plus prompte et plus facile, il 1'enduisit de suif et y prepara un noeud coulant. De retour vers les neuf heures du soir, Altamura s'assit, sans aucun soupcon, sur le siege qu'il trouva vide. Judith et le sbire echangerent alors un regard. Judith, pour occuper Altamura, vint lui jeter les bras autour du cou. Pendant ce temps, Michele Sorbo se leva, passa derriere lui, lui glissa le lacet et le renversa, en essay ant de 1'etrangler. Altamura etait jeune, il e'tait vigoureux, il com- prenait le dessein de ses adversaires, il aimait la vie : il lutta avec toute I'energie du desespoir ; mais Judith se cramponna a lui comme une goule, lui appuyant ses genoux sur la poitrine et fixant au sol ses pieds convulsifs et ses mains crispees. Le pere concourut an meurtre en appuyant le pied sur la 284 LES FOUS DU DOCTEDR MIRAGLIA gorge du patient, qui, etrangle", du reste, par Mi- chele Sorbo, rendit bientot le dernier soupir. Le meurtre accompli, Daniello entra et desap- prouva completement ce qui venait de se passer. Apres lui vint le cbirurgien, qui, au contraire, mani- festa une satisfaction stupide; mais, de tous, Judith e"tait la plus joyeuse et la plus intrepide, comme elle fut la plus acharnee a Thorrible boucherie qui allait suivre. Le cadavre fut pose dans un pe"trin de bois ; le chirurgien prit alors un bistouri, detacha du tronc les bras, les jambes, les cuisses et la tete; il lui ou- vrit le ventre, en tira les visceres et les mit dans un vase de gres. Judith repue, mais non pas fatiguee de ce spec- tacle, s'empara de la tete coupee, alluma le feu, mit la tete dans une marmite et la fit bouillir, et, cela, plutot par une insatiable luxure de sang que pour la rendre meconnaissable, II avait ete convenu d'avance que les membres coupes seraient disperses dans la ville. En consequence, Guastamacchia et Michele Sorbo prirent d'abord les jambes et les cuisses, les cacherent sous leurs habits et allerent les jeter dans les cloaques de Sant'Angelo a Nilo. Revenus sans avoir e"te inquires dans leurs operations, Guasta- macchia resta a la maison, et le sbire sortit de nou- veau, emportant dans un sac ensanglante les bras, LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA 285 que Judith avait prepares en son absence et qu'il devait aller jeter dans un autre endroit. Pendant ce temps, Judith continuait de faire bouillir la tete de son mari, dont la chair se detacha peu a peu. Alors, elle la tira de la chaudiere et s'a- musa a la regarder avec la meme indifference qu'elle cut fait d'une tete de veau. Elle attendait ainsi, et dans cette etrange distraction, le retour du sbire; mais le sbire se faisait attendre, Guastamacchia et Sandoli tremblerent qu'il ne fut arrive quelque cho- se. Judith seule resta gaie, impassible et rassurant les autres. Et, en effet, le sbire avait rencontre, dans la rue de Sainte-Catherine-de-la-Couronne-d'Epines , une patrouille de police; en se sauvant, il avait laisse tomber le sac qui contenait les bras coupes : la pa- trouille le poursuivit, le vit tout couvert de sang et 1'arreta. La nuit s'ecoulait, et a chaque minute s'envolait une chance du retour de Michele Sorbo. La crainte de quelque de"nonciation commenca a entrer dans Tame des coupables, qui s'occuperent de faire dis- paraitre les traces du crime. Le pere et le chirurgien firent deux paquets du reste du corps, entrailles comprises, et allerent les jeter vers la Pignasecca. 11s revinrent aussi vite que possible, et, alors, ce fut Judith qui sortit avec son pere, emportant la tete :!8G LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA cache'e sous son ckale et qui alia la jeter sur la place de Monte-Calvario. Le jour venu, on vit a la Pignasecca un chien qui rongeait un crane d'komme ; le bruit se repandit en meme temps que Ton avait trouve des membres mutiles aux environs et particulierement aux cloa- ques de Sant'Angelo a Nilo. La ville se soulevait tumultuetisement. On ne savait pas si c'etait un seul cadavre ou beaucoup de cadavres qui avaient etc retrouves mutiles. On etait au jour des assassinats sombres et secrets ; ckacun craignait pour sa vie ; les crimes du jour etant a la politique. Mais bientot le bruit se repandit que c'etait un simple crime, et que la politique n' etait pour rien dans cet effroyable meurtre. On ajoutait, ce qui rassura tout a fait les citoyens, que les coupables avaient ete arretes et avaient avoue spontanement qu'ils etaient les auteurs de cet assassinat. Les aveux des prevenus, et particulierement ceux de Judith, doimerent compl^tement raison a l'e"tude faite par M. Miraglia, sur son crane, cin- quante-six ans apres que ces aveux avaient ete faits et sans qu'il connut la femme a laquelle ce crane ap- partenait. La sentence fut rendue le 16 avril 1800 : elle coudamna les coupables a mourir par le gibet, et, LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA 287 apres leur mort, a avoir la tete tranchee et exposed dans des cages de fer a la Vicaria. Danielle seul e"chappa a la peine de mort et fut condamne a une prison eternelle dans la fosse de Favignana. Les coupables furent executes sur la place delle Pigne, et subirent la sentence avec une impassible resignation. J'allais dire : Dieu fasse paix a leurs dmest mais le docteur Miraglia m'arrete la main : il ne croit pas que Judith Guastamacchia ait eu une ame. Et, a mon avis, croire a la matiere en pareille circonstance , c'est honorer Dieu. Ill Nous en avons fini avec la partie dramatique et sanglante de notre recit. Nous allons passer, si vous le voulez bien, a ce spectacle qui m'a si fort emer- veille, de voir un drame entier, en cinq actes, re- presente par des fous. Je dis des fous et non pas des folles, parce que M. Miraglia supprime la femme dans ses representa- tions dramatiques, par trois raisons : la premiere, parce qu'il n*a dans son e'tablissement, se'par^ des hommes, que des femmes d une classe inferieure; ?88 LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA qu'il regarde comme une chose plus delicate de faire monter des femmes sur le theatre que d'y faire raonter des hommes; enfin qu'il n'a pas la meme puissance pour enchainer le bavardage insense des femmes que pour regir la parole des hommes,, pres- que toujours sileiicieux, tandis que les femmes s'a- bandonnent a une eternelle loquacite. Comme je vous 1'ai dit en commenc,ant, je ne voulus pas examiner la representation des fous d'A versa au seul point de vue de la curiosite et de 1'etonnement produit par elle sur le public, et je re- solus de savoir de M. Miragh'a lui-meme les causes qui 1'avaient porte" a faire de quelques-uns de ses fous des tragediens et des comediens, et de lui de- mander a 1'aide de quel precede il avait obtenu un resultat si complet. M. Miraglia me repondit : D'abord, j'ai voulu prouver au public que les fous ne doivent pas etre traites comme des betes fe- roces et chasses entierement de la famille humaine : attendu que 1'observateur assez patient pour recon- naitre celles des forces mentales qui sont lesees, peut des lors reconnaitre aussi celles qui sont demeur^es saines, et tirer une large clarte de celles-ci en les mettant en exercice ; de sorte que la folic sera seule- ment une tache sombre sur 1'esprit, un point noir sur la lumiere. Or, rien de plus naturel que ce fait, LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA 289 qui parait merveilleux au premier abord. Les fa- cultes demeurees dans leur 6tat normal une fois re- connues, il faut les exciter en enlevant aux facultes malades tout motif exterieur d'entrer elies-memes en excitation. Patience, perseverance, bienveillance et volonte, telles sont les moyens d'6t)tenir la con- fiance de ces malheureux et de les conduire a 1'exer- cice des parties saines de leur cerveau, en endormant les parties malades, et de mettre un fou en relation avec un ou plusieurs autres fous, ce a quoi on reus- sit en dirigeant vers un meme but les qualites saines de plusieurs cerveaux malades partiellement. Cette explication deviendra plus facile a saisir, en etudiant les individus qui ont concouru a la re- presentation, et en faisant connaitre au lecteur la monomanie de chacun d'eux. Je ne puis parler que du Bourgeois de Gand, n'ayant vu representer que le Bourgeois de Gand; ce que je dirai de la representation de Brutus sera acci- dentel. Les principaux personnages du drame etaient ainsi representes : Le bourgeois de Gand MM. FELICE PERSIO. Le marquis de las Navas.. LUIGI GAGLIOZZI. Le due d'Albe . . . ANTONIO Rossi. Le prince d'Orange Gi USEPPE FORCIGNANO. Gidolfe VINCESZO Luizzi. Lc courrier d'Espagne.... MICHELE PENTRELLA. 17 290 LES FOUS DU DOCTEUR MIIIAGLIA Les r61es du comte de Lowendegbem et du valet de chambre du due furent remplis par deux em- ployes de Fe"tablissement, les deux alidnes qui de- vaient remplir ces roles ayant e"te, pendant les repe"- titions, saisis de delire aigu. Proce"dons par ordre et e'tudions successivement chacun de ces artistes. FELICE PERSIO. Le bourgeois de Gand. Felice Persio est de Penne, dans la premiere Abruzze ulterieure ; il est age de quarante-cinq ans, et est fils de pere mort foti; jeune, il fit'le comedien vagabond, jouant la come"die, chantant et dansant. II entra dans Fetablissement le 24 (?cembre 1858; il est affecte de manie , c'est-a-dire de d^sordre Strange et permanent dans les instincts, mais avec inte"grite de quelques faculte's superieures. En effet, le sens de la mimique, de Yastuce, de Yidealite et de quelques autres forces intellectuelles se montrent en lui comple'tement saines. Excitez et dominez ces fa- cultes saines, et vous ferez taire celles qui sont malades. Ce fut ce que fit M. Miraglia. Mais il s'a- percut que, des qu'il suspend ait Taction exerce"e par ces facultes, celles qui etaient perverties reprenaient aussitot le dessus. C'est ainsi que, taut que Pnr c mcure sur la scene, il est tout entier a son LES FOUS DU DOCTEUR M1RAGLIA 291 mais que, aussitot la toile baissee, il retombe dans sa folie. En outre, il est poete, improvise avec facility des vers pleins de sentiments genereux et de pensees elevees. Mais, dans ses heures d'alienation, il ne peut lier deux pbrases ensemble et ne dit absolu- ment rien qui ressemble a un discours sense. LUIGI GAGLIOZZI. Le marquis de las Navas. Luigi Gagliozzi est de Naples; il a trente-detix ans. II etait concierge de 1'administration de la lo- terie. II entra a r&ablissement de M. Miraglia le 7 mars 1861,, affecte" delypemanie ascetique, ce qui, en langage ordinaire, se traduit par ces mots :