ROIYIAIN ROLLAND LA MONTESPAN 1)1! A MK KN niOlS \C'l ES EDITIONS ,;l \l ED Mil URAMAT1QUE ET Ml Y \ La Montespan DRAME EN TROIS ACTES DU MfcME AUTEU THEATRE Saint-Louis, poeme dramatique en cinq actes. Revue de Paris, 1897. Aert, trois actes, represente sur le Theatre de 1'OEuvre, le 3 mai l>9s. Editions de la Revue Art dramalique. Les Loups, trois actes, represente sur le Theatre de l'( (Euvre, le is mai IS'.i*. Editions des Cahiers de la quinzaine. LP Triomphe de la Raison, trois actes, represente sur le Theatre de I'OEuvre le 21 juin 1899. Editions de la Revue d'Art dramalique. Danlon, trois actes, represente par le Cercle des Escholiers, et le Theatre Givique, le 29 et le 30 decembre 1900. Editions des Cahiers de la quinzaine. Le 14 Juillet, action populaire en trois actes, represente au TheAIre de la Renaissance- Gemier, le 21 mars 1902. Editions des Cahiers de la quinzaine. Le temps viendra, trois actes. Editions des Cahiers de la quinzaine. mars I'. 1 ROMAN Jean-Christophe. I. L'Aube. Editions des Cahiers de la quinzaine, fevrier 1904. Jean-Christophe. II. Le Matin. Editions des Cahiers de la quinzaine, fevrier 190i. HISTOIRE ET CRITIQUE Hisloire de I'Opera en Europe, avant Lully et Scarlatti. 1895. Fonle- mointf. Francois Millet. Duckworth. Londn-s, l'.H)-.>. Vies des hommes illustres. I. lieelfioven. Editions des Cahiers de la quinzaine, 1903. Le Theatre du I'euple. Editions des Cahiers de la quinzaine, I'.MU. ROMAIN ROLLAND LA MONTESPAN DRAME EN TROIS ACTES EDITIONS DE LA Vn- ICAHT mtAMATHJl"!-: KT Ml'SICAL 25, RUE D'ULM, PARIS, 1904. PERSONNAGES FRANQOISE ATHENA'iS, marquise de MONTESPAN, 39 a 40 ans. MARIE-AUBE DE BLOIS, sa fille, 16 ans. ANGELIQUE DE FONTANGES, 18 ans. LA REINE, 45 ans. LA VOISIN. LE ROI, 50 ans. LOUVOIS, 40 ans. GABRIEL NICOLAS DE LA REYNIE, lieutenant general de police, 55 ans. TROIS COURTISANS. GENTILSHOMMES et DAMES DE LA GOUR. La scene a Versailles, vers 1680. LA MONTESPAN ACTE I Aupalais de Versailles. L'appartement de M " de Monlespan. Jtf" de Monlespan est couchee dans an r/rand lit de parade, au milieu de la piece. Au pied du lit, Marie-Aube, sa fille, et Af 11 " de Fontanyes tiennent tin enfant nouveau-ne, enveloppe de langes et de dentelles. I'res du chevet, la Voisin est assise, un pen a I'ecart, sur la marche de 1'eslrade qui supporte le lit. La chambre est bordee d'une haie de courtisans, qui defilenl, en baisant la main de la marquise. Les fene- tres sont ouvertes. On cntend au dehors les acclamations du peuple, et les violonn et les fiautbois qui sonnent des airs de danse. M me DE MONTESPAN. Qu'on montre 1'enfant au peuple ! (Marie-Aube qui tient Venfant, fait le geste de le remeltre n A/ lle de Fontanges.) M me DE MONTESPAN (d Marie-Aube). Vous, ma fille. MARIE-AUBE. Madame... M mt DE MONTESPAN. Je le veux. (Marir-Aube s'avance vers le balcon, avec Venfant dans scs bras. Angelique de Fontanges Vaccompagne.) \. 964270 LA MONTESPAN M IU DE FONTANGES. Voyez, Marie-Aube. Le beau spectacle ! Ce grand peuple acclamant cet enfant, votre frere ! N'etes-vous pas bien heu- reuse?.. Qu'avez-vous ? MARIE-AUBE (au moment de se pencher a la fenctre, se rejette en arriere). Fontanges, prenez Tenfant. Ces cris me font horreur... Que ma mere ne s'apergoive de rien ! (M r> * de Fonianges lui prend V enfant des mains, et le monirr, au peuple, dont les cris redoublent.) LA VOISIN (s'approchant de Voreiller de la marquise.) Us crient fort, madame. M me DE MONTESPAN. Pas assez fort! Quand le dauphin est ne, ils ont fait un feu de joie dans la cour du chateau, avec les planches des salles basses, et les chaises a porteurs. Qu'ils crient plus fort! Voisin, ouvre ma cassette. Prends de 1'argent. Jette-leur ! (La Voisin obeit, et jette V argent, du balcon. Le peuple hurle de joie.) PREMIER COURTISAN (a mi-voia-). Tout ce bruit, parce que la jument du roi a mis bas un petit batard de plus ! DEUXIEME COURTISAN. Avec quelle arrogance cette catin triomphe ! TROISIEME COURTISAN. Seize ans n'ont pas epuise son empire sur le Roi. SECOND COURTISAN. Deja seize ans, vraiment? LA MONTKSI'AN 7 TROISIEME CGUKTISAN. Les dates sont ecrites ici : le premier enfant et le dernier. // niitnlri' Marie-Aube et C enfant, qu'on emporte hors de la 'hfimlir,.-. Mnrie-Aube et M n de Fontanges sortent avec lid.) PREMIER COURTISAN. Elle a ete bien pres deja de tomber du pouvoir. Mais quand on la croit au moment de vider 1'etrier, un hasard singulier vient refaire sa fortune et la remettre en selle. SECOND COURTISAN. Ce n'est point naturel. II faut qu'elle ait des puissances magiques, contre qui les moyens ordinaires viennent se briser. PREMIER COURTISAN. Nullc autre magie que sa luxure ! Les recettes des courli- sanes, voila ses sortileges. SECOND COURTISAN. Non, non, il y a un mystere. Si Ton pouvait interroger les sorcieres qui rodent autour d'elle, on saurait bien des choses. PREMIER COURTISAN. La formule de quelquesonguents,dequelques aphrodisia- ques ! SECOND COURTISAN. Riez, monsieur Tesprit fort. Vous ne croyez pas Diable? PREMIER COURTISAN. Toute femme est le Diable. Allons lui rendre hommage. (Us vont baiter la main de la marquise. La plupart des cour- tisitns pnrtnit pen a pen.) S LA MONTESl'AN M ma DE MONTESPAN (recoit les hommages avec une hauteur indifferenle, les yeux soucieux et durs). M me DE MONTESPAN. Od est la Reine? Pourquoi n'est-elle pas encore venue? (II se fait un mouvement vers la porte d'entree.) UN GENTILHOMME. Madame, voici Sa Majeste. SCENE II (La Reine entre.Cest une petite femme replete, aux mouvements pres- ses et incertains.) LA REINE. Mon Dieu, madame, combien je suis aise de vous voir hors d'affaire ! On m'avait dit, hier au soir, que vous etiez perdue. Je me suis fait, cette nuit, des fant6mes a ce sujet. J'ai rev6 de tentures noires, de cierges, de cer- cueils. M rae DE MONTESPAN. Je remercie Votre Majeste de sa sollicitude. J'espere que ces sottises n'ont pas trouble son sommeil. LA REINE. Helas ! ne vousinquietez point. Tousles soucis ne m'ont jamais empe'chee de dormir. Je ne sais comment cela se fait : il y a des nuits oil j'ai du chagrin u en crever ; mon oreiller est tout noye de larmes : mais il faut que je dorme. Et voyons votre figure. Las ! comme elle est mauvaise ! Vous etes pale comme une morte, ma belle. Donnez-moi la main... Vous avez la fievre. Comment vous sentez-vous ? Mais vous n'allez pas bien ! Mais vous eles tres mal ! LA MONTESPAN 9 M me DE MONTESPAN. Volre Majeste prend trop d'intere't ma sanle. Je vais bien. LA REINE. Non, non, vous vous trompez. Je ferai pour vous une neuvainc asainle Marguerite. Mon Dieu! ma fille, n'allez pas mourir ! Que vous me manqueriez, si vous n'etiez plus la ! M me DE MONTESPAN (ironique). Je ne me savais point si necessaire a volre service. LA REINK. Je vous assure ! Je suis une personne d'habiludes. J'ai besoin d'avoir autour de moi les memes elres. De nouvelles figures me troublent. Je crois que j'aimerais mieux garder quelqifun que je n'aime point, que changer de visages. (Apres un petit silence.) D'autant plus, n'est-ce pas, quand on s'est attachee aux gens, comme moi a vous. Jesus! comme ilscrient! Est-ce que cela ne vous fatigue point? M me DE MONTESPAN. Non, madame. Nulle musique plus douce aux ames bien nees, que le murmure de la gloire. LA HEINE. Us n'ont jamais fait autant de bruit, quand j'accouchai de Monseigneur. II est vrai que nous n'en avions pas besoin. M me DE MONTESPAN. Pourquoi? LA REINE. Quand on doit, comme Monseigneur, regner un jour sur ce peuple, il importe peu d'en 6tre aime ou non. 10 LA MONTESI'AN M m * DE MONTESPAN. Votre Majeste sail pourtant mieux que personne qu'on regne par Tamour, autant que par la naissance. LA REINE. Oui, dans ce pays, le premier minois aguichant, une coquette, un chat coiffe, ont le pas sur le merite veritable. Les premiers temps que je fus en France, ce dereglement d'esprit me chagrina, je 1'avoue. Depuis, j'en ai pris mon parti : il faut bien se faire aux moeurs des pays, si deraison- nables qu'elles soient. M me DE MONTESPAN. Sans doute : d'ailleurs, le vrai merite ne trouve-t-il point sa recompense en soi ? LA REINE. Oui, c'est une grande consolation ; mais quelquefois, on ne laisserait pas de donner son merite, pour changer la forme de son nez. M me DB MONTESPAN. Eh ! que dites-vous la ? LA REINE. Chut, chut, qu'est-ce que j'ai dit? Ce sont des extrava- gances! Si le pere Annat m'avait entendue, je serais bien grondee ! Ne lui repetez pas, ma belle. Est-ce que des fem- mes de notre age doivent se soucier encore de plaire?- Mais on a beau (Hre vertueuse, raisonnable, et savoir certai- nement qu'il n'est rien de preferable a une chaste vie, le demon rAde a votre oreille, et vous souffle ses degoutantes tentations. En ce moment surtout, on dit qu'il a tendu ses filets aulour de nous, il s'acharne apres nous. Ah ! ma LA MONTESPAN 11 mie, il faut bien nous defendre. Quelle chose epouvan- table! M mo DE MONTESPAN. Quoi done? LA REINE. Ne savez-vous point ce qui se passe ? Est-ce que le Roi ne vous a rien dit? Attendez, je veux m'approcher. II parait qu'il ne faut point qu'on le sache. La police est sur les pis- tes ; on ne doit point la gener. (Les court) sans sont sorlis pen a peu. La Heine est settle avcc A/ mc de Montespan et la Voisin, dissimulee derriere le lit.) Ma belle, le diable est a la Cour. Nous sommes environ- nes de sorciers, de magiciens. Us nous guettent, ils cher- chent a happen nos ames. Rien ne vient a bout de celte engeance : on les chasse par la porte, ils reviennent par la feni'tre ; on les brtile, ils renaissent. M. de La Reynie a mis la main sur une association immense de ces demons, oil se sont laisse engluer une foule de grands seigneurs... Est-ce que vous avez froid ? M mt DE MONTESPAN (a un petit fremissement imperceptible). Yin, madame, continuez. LA RELNE. La Cour est infectee. Les uns ont vendu leur ame au Diable pour de 1'argent, les autres pour des honneurs, les autres, c'est le plus ignoble, les autres pour de 1'amour! - M. le Marechal de Luxembourg, un si bon homme ! Mon Dieu ! quand je pense que je lui laissai hier caresser Rocroy, mon petit chien !.. II est conduit tout a 1'lieure a la Bastille, les exempts sont chez lui. llparail qu il a demande au Diable de lui enlever sa fernme ! Quelle abomination ! - Et Madame de Soissons !... Pour celle-la, j'en suis ravie. Une dcvergondee qui mange gras le vendredi et qui couche 12 LA MOXTESl'AX avec ses laquais !., Elle a empoisonne une demi-douzaine d'amants. Elle vient de s'enfuir de Paris, dans son carrosse. Mais on a mis la main sur sa soeur, Madame de Bouillon : celle-ci empoisonnait son mari, pour epouser M. de Vendo- me. Et Madame de Polignac, et Madame de Gramont, et Madame d'Angouleme ! Ah ! les coquines ! J'espere qu'on ne les menagera point, cette fois, qu'on en fera un exemple, et que les honnetes femmes vont prendre leur revanche. N'est-ce pas epouvantable ? Tout est dans la terreur. On n'ose plusrien toucher: tout a le gout de poison. Ce matin, en traversant la Galerie des Batailles, soudain une odeur de soufre m'a saisie a la gorge ; je n'ai eu que le temps de faire quelques signes de croix : je suis certaine qu7/ venait de passer la. Qu'en dites-vous, ma belle ? Pour moi, je ne m'etonne point tant de la mechancete des hommes, que de leur affreux courage & se perdre eux-memes, pour satisfaire a leurs sales instincts. Se peut-il concevoir que des etres doues de raison aillent volontairement se livrer a 1'Ennemi du genre humain, pour leur eternite ? M me DE MONTESPAN. Pourquoi non ? C'est qu'ils veulent ce qu'il veulent, et que pour 1'executer, tous les moyens sont bons. LA REINE. MSmeTEnfer? M mi DE MONTESPAN. Qu'est-ce que 1'Enfer, aupres de 1'Amour ou de la Haine ? LA HEINE. Mais, ma chere, on n'aime ou on ne hait que quelques semaines. On est brule pendant des siecles. M m * DE MONTESl'AN. Qu'importe, si, un jour, une heure, une seconde, on a eu LA MONTESI'AN 13 la vicloire ! Quelle ame serait assez lache, voyant pres d'elle le hut de ses desirs, et n'ayant pour 1'atteindre qu'un crime & accomplir, qui n'oserait franchir ce crime qui Ten separe? Elle n'aime poiut, celle-la, elle ne vit point, elle n'est rien, elle n'a jamais ete ! J'aime mieux. mon enfer que son para- dis de ruminant, remachant son ordure ! I LA REINE. Mon Dieu! mon Dieu ! ne vous agitez point! Comme vous etes animee ! On dirait que vous les approuvez. M me DE MONTESPAN. Je ne les approuve point, madame. Je les comprends et je les plains. C'est uue hypocrisie de se dire chretienne, et de jeler la pierre ft ceux qui ont peche, sans chercher a sentir ce qu'ils ont dil souffrir pour se resoudre a 1'affreux heroisme du peche. LA REINE. Je n'ai rien dit, ma belle, je n'ai rien dit ; je n'ai accuse personne. Je ne pensais point que vous prendriez cela tant a cceur. Ne vous remuez point ! Votre lait va tourner. Ren- trez dessous vos draps. Vous etes toute moite... La, parlons d'autre chose. Et qu'avez-vous fait de mon beau collier? M** DE MONTESPAN. Quel collier? LA REINE. Ce collier de diamants, avec une miniature qui represente Lucrece... M m * DE MONTESPAN. Je ne sais ce que vous voulez dire. LA REINE. Mais, ma chere, le Roi me I'a demande hier au soir, a 14 LA MONTESI'AN Saint-Cloud, chez Madame ; et je le lui donnai avec bien de la joie ; car je ne doutais point que ce ne fut a vous qu'il le deslinat. Comment done ! II ne vous en a pas fait present? II avail un visage si galant et si passionne en me le deman- dant, que nous y avons tous et6 Irompes. II faut done qu'il Tail donne a quelque autre. Cela est incroyable ! M me DE MONTESPAN. II me 1'apportera tout a Theure, sans doute. LA REINE. Non, pour cela j'en reponds ; car je lui demandai ce matin si le present avail plu, et il me dit que oui. II en a done dispose. Ah ! cela est plaisant ! Je vous en donnerai un autre : ne vous inquietez poinl, ma fille. M me DE MONTESPAN. Je n'en veux point. LA REINE. Si, si, j'y liens, vous y avez droit. Le Roi vous a frustree. Je vous 1'enverrai lout a 1'heure... Plus riche encore que le pre- mier. M me DE MONTESPAN. Non, non, vous dis-je, je n'en veux point, je n'en veux poinl ! LA REINE. La, la, que vous eles irritable! Toul vous blesse aujour- d'hui. Vous eles malade. Je n'enverrai rien, ma fille, je ne veux poinl vous conlraindre. Au moins, celle pelile his- loire ne vous a point afl'eclee? Vous connaissez le Roi: ce sonl la de ses lours. II faul qu'il brule toujours pour quel- que colillon. Pour moi, j'en ris de bon coeur. II ne peul se resoudre a vieillir. Mais pour qui a-l-il pris feu ? LA MONTESPAN 15 M m8 DE MONTESPAN. Je suis fatiguee. Excusez-moi. LA REINE. Oui, vous avez besoin de sommeil. Je vous laisse. Aliens, mangez bien, dormez bien, et ne pensez a rien... Ah! que vous avez mauvaise mine! On ne vous reconnaitrait plus. Soignez-vous bien, ma fille. Soignez-vous, pour 1'amour de moi ! A notre age, il faut se soigner. M m * dv Montespan, muette et fremissante, salue la Jteine qui part, et la regarde s'eloigner, les dents serrees, les doigts rrixpes sur ses draps.) SCENE III M- DE MONTESPAN, LA VOISIN. M mt DE MONTESPAN (se dresse sur son lit et appelle). Voisin ! LA VOISIN (sort de fencoignure du lit, a I'ombre duquel die etait cachee). Ma fille ? M me DE MONTESPAN. Tu etais la ? Tu 1'as entendue ? II me trompe ! II aime une aulre. Une autre a pris ma place. 11 fait a d'aulres largesse de ce qui est mon bien. Voila done pourquoi il n'est pas encore venu aujourd'hui ! II mV-chappe. Une rivale me Ten- leve... Cela ne se peut, ce n'est point vrai ! C'est une inven- tion de cette menteuse. Cette idiote malfaisante a imagin6 ce conte, cette histoire de collier afin de me torturer ! LA VOISIN. Elle adit vrai. Vous avez une rivale. 10 LA MONTESI'AN M me DE MONTESPAN. Balourde ! tu le savais, et tu ne me disais rien ! LA VOISIN. Une injure de plus, et je pars. M me DE MONTESPAN. Resle ! Ah ! comme tu abuses de ce que j'ai besoin de toi ! Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Qui est cette femme ? LA VOISIN. Je puis donner aux autres les moyens de prevoir et de faire leur destin ; je n'ai pas le droit de le faire a leur place. M me DE MONTESPAN. Eh ! que m'as-tu donne? J'ai cru en toi, je me suis sou- mise a toi, j'ai bu tes philtres, recite tes prieres, porte tes amulettes. Chaque jour, pour t'obeir, je marche au bord de la mort eternelle. Et pourquoi ? Pour en arriver la ! LA VOISIN. De quoi vous plaignez-vous ? Voici quinze ans que, grace a moi, vous gardez un coeur, que jusqu'ici rien n'avait pu enchainer. M mo DE MONTESPAN. Mais au prix de quelles luttes ! Pas une heure de repos. Un combat tous les jours renouvele. Et des que mes yeux ecra- ss de sommeil se ferment malgre moi, ce coeur incertain se derobe et me fuit. Quelle fatigue ! Dois-je 6tre reconnais- sante de cette conquete heure par heure, ou tout est a re- commencer toujours ? 1,A MONTKSI'AN 17 LA Voisi.v. Je nc vous ai point trompee. Vous avez les succes aux- quels vous avez droit. Les moyens dont vous usez ne peu- vent vous dormer que des victoires passageres. D'autres plus vigoureux vous devaient assurer le triomphe decisif. Vous avez recule. Vous seule 6tes cause de ce que vous me reprochez. M mo DE MONTESPAN. Que pouvais-je faire de plus ? LA VOISIN Vous le savez. M me DE MONTESPAN. Tais-toi ! LA VOISIN. Vous savez bien ce dont je vous ai parle. C'est si peu de chose, pourtant : quelques ceremonies, une messe... M m8 DE MONTESPAN. Oui, la messe, la messe noire... Tais-toi ! Je t'ai defendu de m'en reparler ! LA VOISIN. Le grand-pere du Roi disait que Paris valait bien une messe. M me DE MONTESPAN. Oui, mais quelle messe ! LA VOISIN. Vous avez consenti a vous servir du Maitre; mais vous retirez d'une main ce que vous donnez de 1'autre. Ne vous etonnez point qu'Il agisse de meme. Pour etre sur de Lui, 11 doit etre sur de vous. 2. 18 LA MONTESl'AN M m8 DE MONTESPAN. Lui refuse-je rien de moi ? Mon ame est sienne ; mais qull ne me demande point de m'abaisser a ces immondes pratiques ! LA Voism. De quoi s'agit-il ? Quelques gestes. Pas un mot. Fermez les yeux, et livrez votre corps. M rae DE MONTESPAN (les yeux fixes). Nue, couchee sur 1'autel, la tete et les jambes pendantes, sur mon corps, les regards et les mains d'un pretre vicieux, sur mon ventre sacrilege, la croix du Seigneur, et le calice sacre, le calice rouge du sang d'un enfant inno- cent !.. Non, non ! Ote-toi d'ici ! LA VOISIN. Qu'est-ce que cela au prix de ce que vous voulez ? II se fonde a peu de frais, le pouvoir qui n'exige que le sang d'un innocent. M m< DE MONTESPAN. Mon coeur se souleve. Je ne veux pas, je ne puis pas m'humilier. LA VOISIN (dprement). Vous qui croyez connaitre toutes les voluptes, vous ne connaissez pas la plus puissante de toutes, celle de se degra- der. Le troupeau humain est parque entre deux etroites limites: celle du bien, celle du mal. 11 lui est interdit d'aller, ni plus haul, ni plus bas. Un petit nombre seuls osent fran- chir les barrieres ; et la gloire est plus grande a passer celle du mal ; car cela est plus deTendu. Briser ses chaines, s'arra- cher au carcan de la morale humaine, souffleter sa cons- cience, s'avilir,... c'est une amere joie pour ceux qui sont LA MONTESl'AN 19 grands et qui dominent le monde. Ce n'cst rien de mepriser les autres : il faut aussi se mepriser soi-me'me. Quelle apr jouissance de fouler aux pieds 1'ceuvre de Dieu, de salir son image, de s'abaisser,de s'abaisser plusbas! Alorson devient semblable a 1'Autre, a Celui qui rit dans la douleur, et qu s'enorgueillit dans rabjection,au Maitre qui tient dans ses mains toute la puissance du monde, non afin d'en user, mais afin de la detruire ! M ms DE MONTESPAN. Je ne puis. La maladie a brise mon cceur. II est trop fai- ble pour supporter tes sauvages ardeurs. Ah ! Voisin ! Songe qu'il suffirait d'un instant d'imprudence pour me perdre a jamais ! LA VOISIN. Un instant suffit aussi, si vous n'agissez point, pour rui- ner votre pouvoir. Osez ! M mt DE MONTESPAN (sechement). Je ne veux point. (La Voisin fait mine de s'eloigner. Si/fijilianteJ. Ne te fache pas, Voisin, ne m'abandonne pas! Je suis fatiguee, usee, rongee par la fievre. Je ne puis penser. Epargne-moi ! Plus tard!... Maintenant, il faut que je dorme. Je veux guerir, guerir... (La Voisin va sortir. M m * de Montespan la rappelle.) M m * DE MONTESPAN. Attends. Disons ensemble la priere. La Voisin revient, s'arjenouiflepresdu lit. M m * de Montespan, assise stir le lit, dit la pridre avec une exaltation contenue). M me DE MONTESPAN. Je demande 1'amour du Roi : qu'il me soil continue. Que 20 LA MONTE SPAN nulle autre n'entre dans son lit. Que mes rivales meurent. Que la race de la Reine s'eteigne sans enfants ; que mes enfants prennent leurs places dansleurs honneurset dans le tr6ne. Que je sois toute puissante aux conseils du Roi; que ma volonte soil la sienne ; que mes creatures soient les siennes; et que ma gloire redoublant plus que par le passe, la Reine etant repudiee,je puisse epouser le Roi. (Silence.) (La Voisin rests un moment encore agenouillee, tandis que M m * de Montespan, muette, semble attachee opinidlrement a sapensee. La Voisin se leve, arrange les oreillers de M m * de Montespan qui se recouche elle baisse les rideaux et sort. M m * de Montespan, immobile, les yeux fermes, semble dormir.) SCENE IV (Marie-Aube et Angelique de Fontanges entr'ouvrent la portc et r eg ardent.) ANGELIQUE DE FONTANGES. Madame repose. (Elles entrent sur la pointe des pieds, et vont s'asseoir au pied du lit, sur la haute marche de I'estrade, le dos lournc a M m * de Montespan. Files causent a mi-voix, en faisant quelque broderie.) M lle DE FONTANGES. Comme elle etait agitee aujourd'hui ! Elle paraissait souf- frir. MARIE-AUBE. Ma mere se tourmente toujours. Je ne Tai jamais vue heu- reuse. I. A MO.NTKSI'AN 21 M IU DE FONTANGES. .lainnis houreuse ! Un jour comme celui-ci !.. Ah !.. (Elle iri', i'n regardant du cote de la fenetre.) MARIE-AUBE. Vous soupirez. A quoi rvez-vous? M" DE FONTANGES. Ah ! Marie ! Cette journee de triomphe, ce peuple en fete, ces acclamations glorieuses, tout Versailles accouru pour porter ses hommages, et la Reine elle-meme !.. Comme Madame est heureuse ! Comme vous devez l'tre aussi ! MARIE-AUBE. Je vous cederais volontiers un tel bonheur. Ou plut6t... Dieu me garde de faire un pareil voeu ! Je vous aime trop, pour vous souhaiter d'etre a ma place. M IU DE FONTANGES. Comme vous avez dit cela ! Qu'avez-vous ? MAIUE-AUBE. Ce n'est rien. M 1U DE FONTANGES. Vous avez les larmes aux yeux. MAKIE-AUBE. Ce n'est rien ; c'est passe, vous voyez. M 1U DE FONTANGES. Vous avez un chagrin, je le vois bien depuis quelque ti'inps. Et tout a 1'heure encore, au balcon, vous fflles pres de vous trouver mal. II faut me dire tout. Vous avez des secrets pourmoi? Oh! ne sommes-nous pas amies? Nous t>"2 LA MONTESPAN nous sommes promis de ne rien nous cacher.... Marie, vous ne ra'aimez pas? MARIE-AUBE. Vous allez me faire pleurer encore. Voyez, je suis folle. Je fais tout ce que je puis pour m'empecher... (elle pleure.) M 11B DE FONTANGES. Mon Dieu ! Quel gros chagrin! Tu as un amoureux? MARIE-AUBE (souriant au travers de ses larmes), Non. M Ue DE FONTANGES. Mais alors, de quoi souffrez-vous, mignonne? MARIE-AUBE Ah ! Fontanges, vivredans cette ignominie ! M lle DE FONTANGES. Que dites-vous ? MARIE-AUBE. Sentir cette corruption autourdesoi, cette odeur de pechc>, le souffle de ces ames pourries ! Quel degoilt ! II y a des nuits ou je ne puis respirer ; je reste assise dans mon lit, sans oser poser ma tete sur Toreiller, je n'ose pas appuyer ma main : les murailles, les draps, tout me semble gras de vice. L'haleine de la mort me suffoque. Je ne puis vivre! M lle DE FONTANGES. Mais, ma cherie, vous eles malade ; comment pouvez- vous penser de pareilles choses ? MARIE-AUBE. Ne m'obligez pas a vous dire ce que vous savez comme I.A MONTESPAN 23 moi. Ma honte vous fait-elle pas rougir? Ne sentez-vous pas pas autour de moi Thorreur de Tadultere ? M IU DE FONTANGES. Marie ! MARIE-AUBE. Ah ! mon Dieu ! (File se retourne, et regarde M mt de Mon- tespan, qui cst immobile, el les yeux clos.) Elle dort. (Plus has.) Qu'elle n'entende point ! Je mourraisde douleur, siellepou- vait se douter de ce qu'il y a dans mon coeur ! Fontanges, comment a-t-elle ose ? Elle etait mariee, elle avail des enfants ; le Itoi aussi. Rien ne les a empechesde commetlrece p6che, de vivre dans ce peche. A leur age, Fontanges ! Et la vieillesse vient, et rend la faute plus lamentable de jour en jour. Tous ces gens qui le savent, qui le voient, qui nous flattent et nous meprisent ! Ce peuple affreux, exultant de la naissance de ce petit malheureux, mon frere, comme moi enfant du peche, comme moi batard ! Oh ! Fontanges ! Us m'ont appelee ainsi, tout a Theure, je Tai entendu, la, Monsieur de Ges- vres !... (Elle pleure.) II a raison. Quoi que je fasse, cette chair, cette ame, sont Toeuvre du peche, le melange de deux adulteres. Mon pere adultere. Ma mere adultere. N'est-ce pas aflreux?Qui me lavera de cette honte? Avais-je demande a vivre ? (M m * de Montespan soupire.) M 1U DE FONTANGES (lul meltant la main sur la bouche). Chut, chut, je vous en prie ! MARIE-AUBE (regardant M'"' de Montespan). Elle a soupire. Elle ruve... Pauvre mere! que je vou- drais oll'acer sa faute! Comment se jugerait-elle ? Tout con- court & 1'egarer. Pas un qui ose penser droit. Nul conseil. Mon confesseur, a qui j'ai voulu dire mes angoisses, m'a d6- fendu de parler. Je ne puis vivre ici. Si je pouvais m'enfuir I 24 LA MONTESPAN M lle DE FONTANGES. Voulez-vous devenir une autre Solitaire, chercher une Thebai'de ? MARIE-AUBE. J'y ai pense souvent. Vivre dans un desert, loin de tout, avec Dieu ! J'ai supplie mon directeur d'appuyer mon desir. J'ai demande a ma mere de me laisser entrer en religion. Us m'ont refuse durement. M lle DE FONTANGES. Us ont eu raison de vous empecher de faire votre malheur. MARIE-AUBE. Quel bonheur y a-t-il done a rester? Ne vois-je pas bien tout ce qu'ils souffrent? Que de larmesdevore ma mere ! que de tourments ! Jamais un instant de joie ! M lle DE FONTANGES. Vous n'etes pas dignes de votre bonheur. fitre ce que vous etes ! (Test une chose ravissante ! Si j'etais a votre place ! MARIE-AUBE. Osez-vous m'envier ? M lle DE FONTANGES. De tout mon coeur ! MAHIE-AUBE. Malgre... M lle DE FONTANGES. Bah ! Dieu n'est pas si severe ! La belle affaire de s 'aimer! Un amour, c'est bien innocent ! A qui cela fait-il tort, quel- ques caresses? Faut-il deranger Dieu pour cela? Et puis, a quoi serviraient les confesseurs, si Ton n 'avail rien a leur raconter? On esl jeune, il fait bon pecher ! I.A MONTESI'AN 25 MARIE-AUBE. Folle ! M" e DE FONTANGES. Regner sur les coeurs, tenir les regards du monde attaches a sa gloire, sentir les d6sirs vous envelopper, disposer des favours, voir un roi a ses genoux ! Que cela est delicieux ! Qu'il est exquis de vivre ! Cher Roi ! comme il est doux de Taimer et d'etre aimee de lui ! Qu'il est bon ! Qu'il a de tendresse et de majeste ! (Ellejoue avec son collier.) MARIE-AUBE. Cessez, Fontanges, je vous en prie. M lle DE FONTANGES. Pourquoi ? Ne puis-je dire que votre pere est aimable? MARIE-AUBE. II Test, je le sens aussi ; mais je ne sais pourquoi, je suis genee de vous 1'entendre dire. M" e DE FONTANGES (lui passant les bras autour du cou). Chere Aube, si innocente ! Chere petite batarde ! Tu ne sais done pas que je t'en aime mieux de 1'e" tre ! MARIE-AUBE (se dfyageant de ses bras). Fontanges, je vous defends!.. Si vous continuez, je me fache. Avec quoi jouez-vous ? Quel est ce collier ? Je ne vous Tavais point vu. Montrez. Une Lucrece. Mais c'est celui de la Reine ! (M m * de Montespan qui dcpuis quelques instants a ouvert les yeux, et s'cst peu (i peu soulevee dans son lit, suivant I'en- tretien des deux jeunes filles avec une attente halelante, a un sursaut au dernier mot de Marie-Aube.) 3 20 LA MONTI; SI 'AN MARIE-AUBE. D'ou 1'avez-vous, Fontanges? M lle DE FONTANGES. C'est un secret. M.UUE-AUBE. Dites-moi, dites-moi, qui vous 1'a donne ? M mo DE MONTESPAN (violemment). C'est le Roi ! (Les deuxjeunes filles tressaillent. Fontanges tombe a genoux et se cache la figure. Marie-Aube se leve, la regarde avec angoisse et pousse un cri de douleur.) M me DE MONTESPAN (a Marie-Aube, violemment). Sorlez ! (Marie-Aube sort, sans parler, pale et glacee.) SCENE V M" DE MONTESPAN, ANGELIQUE BE FONTANGES M mo DE MONTESPAN (a M n * de Fontanges). Vous, venez ! (M tlt de Fontanges se jelle au pied du lit et reste la figure cachee dans les draps.) M mo DE MONTESPAN. C'est le Roi? (M n * de Fontanges se tail, immobile et tremblanie.) Regardez-moi ! (Elle laprend violeintn<;nt par les cheveux, et la force a lever la ti'te.) LA MONTESPAN 27 M lle DE FONTANGES. Madame, vous me faites mal... M me DE MONTESPAN. Reponds ! M 119 DE FONTANGES. C'est lui. }f mt de Montespan gronde, et lord de colere la masse de che- veux, qu'elle tient a la main.) M ll- DE FONTANGES. Madame, je vais crier ! m * dv Montespan desserre son elreinte, se rej'ette en arriere sur .von oreiller, soupire, puts se redressant :) M me DE MONTESPAN. Quand te l'a-t-il donne? ou? comment? M lle DE FONTANGES (hesitant). Madame... M me DE MONTESPAN. C'est hier, <\ Saint-Cloud, chez Madame. M 110 DE FONTANGES. Comment le savez-vous? M mo DE MONTESPAN. II me 1'a dit. M" 6 DE FONTANGES. II vous Ta dit ? Le Roi ? Quand ? M m3 DE MONTESPAN. Ce matin. M" a DE FONTANGES. Ce n'est pas vrai ! II ne vient pas sans que je le voie. 28 LA MONTESI'AN (M m * de Montespan fait un mouvement de menace. M 11 * de Fon- tanges se recule peiireusement.) M me DE MONTESPAN. Ainsi, il t'aime? M" e DE FONTANGES (baissant la tele, parlant a peine mais son orgueil deborde). Oui. M mc DE MONTESPAN. Depuis quand ? M lle DE FONTANGES. Depuis deux mois. M me DE MONTESPAN. Depuis que je suis malade ! Lache ! Comment l'as-tu connu? (M llt de Fonlanges secoue la tete.) Tu ne veux point parler? Que m'importe?!! ne t'aime point. II s'est diverti de toi. Tu as amuse un instant son ennui. M lle DE FONTANGES. II ne m'aime point ? Ah ! Dieu ! J'en crois ses cheres pa- roles, ses caresses passionnees... II ne m'aime point? Que ne I'avez-vous vu, Madame, ici, a mes genoux, lui, ce grand Roi, baignant mes mains de ses larmes admirables ! M mo DE MONTESPAN (riant d'un rire force}. La niaise ! Dirait-on pas qu'elle pame ! Voili un bel amour ! Un vieillard infirme et degoiUant ! Le spectacle tou- chant, que cet amoureux de cinquante ans, pleurant des larmes seniles aux pieds d'une petite guenille!.. Quoi ! il s'est mis a genoux, tout de bon ? Comment a-t-il fait pour se relever? A-t-il appele ses valets? M 118 DE FONTANGES. Ah ! comme on voit que vous ne Taimez pas, que vous ne . LA MO.NTESPAN 29 ne 1'avez jamais aim6 ! Je vous meprise, je vous meprise ! M me DE MONTESPAN. Par quels honteux moyens as-tu reveille ses sens ? M" 8 DE FONTANGES. Je ne 1'ai toujours pas pris, comme vous, en plein jour, dans une galerie ouverte aux passants ! M m * DE MONTESPAN (saisissant brusquement le collier de jW"' de Fontanges). Donne-le moi ! M 11 * DE FONTANGES (essayant de se degager). Non! M m * DE MONTESPAN. Je le veux. M lle DE FONTANGES (se debattant) Vous ne 1'aurez pas ! Vous ne 1'aurez pas ! M mt DE MONTESPAN. Lacheras-tu? Je te briserai les mains I M 110 DE FONTANGES. Vous me d^chirez ! Vous m'arrachez les cheveux .. Ah ! cruelle ! M" 9 DE MONTESPAN (arrache le collier). Je 1'ai ! M ne DE FONTANGES. Rendez-le moi I M rao DE MONTESPAN. Va-t-en ! 30 LA MO.NTESPAN M 11 ' DE FONTANGES. Voleuse ! Je le crierai & tous. Vous m'avez volee ! C'est mon bien ! M me DE MONTESPAN. Tiens, le voila, ton bien ! (Elle rompt le collier entre ses mains, et broie le mcdaillon sousun objet massif, un flambeau, place sur la table aupres d'eile.) M 11 ' DE FONTANGES. Ah ! (Concentree.) Que cela est glorieux ! Que vous devez etre fiere de votre oeuvre ! Bete malfaisante et lache !.. Mais tout ce que vous faites ne sert qu' montrer davantage votre impuissance. Le Roi ne vous aime plus. II me 1'a dit. M me DE MONTESPAN (se dressanl menacantej. Tais-toi ! M lle DE FONTANGES. Je me moque de vous. Nous avons ri de vous ensemble. II m'aime. Je suis jeune. Vous, vous 6tes une malade, une vieille femme ! (M m * de Montespan rejelte violemment ses draps, bondit hors du lit, et saisit un couteau sur la table.) M llt DE FONTANGES. Ah ! que faites-vous ! Pardon ! Au secours ! (Elle fait un bond en arriere, et se sauve a I'extremite de la chambre. La porte s'ouvre. DCS gens paraissent et regar- dant. M m * de Montespan, deboul, tremblante de froid et de colere, regarde M Ht de Fontangcs avec miipris, jette le couteau par terre, et se recouche.) LA MONTESl'AN 31 M m9 DE MONTESPAN (avec une rage froide et violente). Coureuse ! Catin ! Hors d'ici ! Je te chasse ! (Aux gens qui e'coutent a la porte.) Qui vous a appeles ? (Les gens se retirent.) UN GENTILHOMME. Madame, le Roi. 3/ n de Fontanges se sauve en pleurant, les cheveux en desor- dre. M m " de Montespan saisit un miroir, et hdtivement se rajuste.) SCENE VI M DE MONTESPAN, LE ROI. (Le Hoi entre. Sa mine et son ton sont courtois et gais, avec qudque affectation.) LE Roi. Eh ! quoi, madame, toujours couchee ! Je ne reconnais plus Tintrepide marquise. II faut se lever, il faut se lever ! (II lui baise la main.) M me DE MONTESPAN (gravement). J'ai 6te pres de mourir bier. LE Roi (gent!). (Test pass6, c'est passe, ne parlons plus de cela. Vous avez une mine admirable. M m< DE MONTESPAN (amerement). Je Tai empruntee a cette boite. 32 LA MONTESI'AN LE Roi. Eh ! pourquoi me le dire ? Je ne veux rien savoir. Vous tremblez ? M me DE MONTESPAN. J'ai froid. (Le Roi la recouvre de ses draps. Pendant tout ce temps, il regarde autour de lui. M me deMontespan V observe.) M me DE MONTESPAN. Que cherchez-vous ? LE Roi. Vous etes seule ? M ma DE MONTESPAN. Je vous attendais. LE Roi. On vous laisse seule? Cela ne peut se supporter. Je veux qu'il y ait toujours pres de vous quelqu'une de vos filles. M me DE MONTESPAN. Je viens de les congedier. Un moment de tete-a-tete avec moi vous epouvante-t-il ? LE Roi. Que dites-vous, madame? Je suis ravi. (II s'agite avec ennui.) M me DE MONTESPAN. J'esperais vous voir hier. LE Roi. Non, vous 6tiez malade. J'ai voulu attendre que vous fus- I.A MONTESPAN 33 siez retablie, afin de vous voir toujours belle, comme vous m'avez accoutume d'etre. M mo DE MONTESPAN. Votre affection est-elle si fragile, que vous craigniez de la perdre, en la soumettant a 1'epreuve de la maladie ? LE Roi. Je n'aime point les images tristes. II faut les ^carter de sa vue. M me DE MONTESPAN. Mais ne vous est-il point venu & la pensee, qu'en prenant un peu de tristesse son ami, c'est autant de moins qu'illui reste a porter? LE Roi. Racine m'a dit une fort jolie chose. Les dieux de TOlympe se detournaient du chevet des homines, a leurs derniers instants. Us ne devaient point souiller leurs yeux du specta- cle de la mort. M m * DE MONTESPAN. Sire, les dieux de 1'Olympe etaient immortels, et nous ne le sommes pas. C'est en vain que nous detournerions les yeux de la mort qui chemine dans noire chair. Chaque jour lui fraye la route plus large dans nos rides et nos douleurs. Au lieu de nous faire illusion a nous-m6mes, il serait plus intelligent de regarder avec compassion la rouille de 1'age qui nous gagne de toutes parts, et de nous aider, & force de tendresse, a supporter ensemble 1'horreur de vieillir. LE Roi (mdcontent). On ne vieillit point, quand on le veut. J'ai toujours remarque, marquise, que vous aviez un gout maladif pour 34 LA MONTESPAN les images crues. Cela ne me plait point. Brisons la. Vous me paraissez en effet avoir mauvaise mine. Vous avez change. M me DE MONTESPAN (inqutile). Ce n'estrien. Quelques jours de soleil meremettront. LE Roi (sechement). Je 1'espere. II ne fautpas etre malade. M m DE MONTESPAN. J'ai eu tort de vous entretenir de mes ennuis. (Test moi qui vous prie maintenant de parler d'autre chose. Qu'avez- vous fait aujourd'hui ? LE Roi (ennuye). J'ai monte en caleche, cet apres-dinee, avec Madame Madame de Bourbon, Madame la princesse de Conty et les filles. Nous allames tuer des sangliers dans les toiles ; on en tua plus de vingt, la plupart avec des dards. M me DE MONTESPAN. L'air devait etre doux dans lesbois d'automne mouilles. LE Roi (bdillant). II y a beaucoup de faisanderies nouvelles dans la foret, et jamais elle ne fut si peuplee de cerfs et de menu gibier. II faut que vous voyiez cela bientot. II faut vous lever. Voici des siecles qu'on ne vous voit plus nulle part. La cour ne vous connait plus. Vous ne faites plus rien. M"" DE MONTESPAN. Sire, je fais des enfants & Votre Majest6. LA MONTESPAN ',\"> LE Roi (ennuyf). Vous etes mal couchee. Ces oreillers sont details. II faut appeler quelqu'un. (Ilsonne.) M 008 DE MONTESPAN. Autrefois, vous n'eussiez eu besoin de personne pour me rendre ces soins. (Un serviteur paralt.) LE Roi. Faites venir M" e de Fontanges. M me DE MONTESPAN. Pourquoi elle ? LE Roi. Et pourquoi point? M mc DE MONTESPAN. Soil. (M l] * de Fontanges entre, encore toute troubles ct les yeux rouges.) SCENE VII M" DE MONTESPAN, M" DE FONTANGES, LE ROI M me DE MONTESPAN (duremcnt). Arranges ces oreillers ! (I/ 1 , ftoi cherchc. d attirer I' at tent ion de M n * de Fontanges; mais ellc, les yeux obstincment baisses, e"vile de le re- gar der.) LE Roi. Qu'avez-vous, mademoiselle? Vous avez pleure? ('3/" e de Fontanges fait signe que non, sans parler.) 36 LA MONTESI'AN Vous avez les yeux rouges, vous avez pleure. M m * DE MONTESI'AN. Ce sont affaires de service, qui nous regardent. (A M Ht de Fontanges, sechement.) Est-ce fait ? Allez ! LE Roi (emu). Attendez, mademoiselle. On vous a fait de la peine. Vous avez un ennemi. Je ne saurais le supporter. Qui vous a chagrinee? Gonfiez tout a votre Roi, comme a votre meil- leur ami. (M Ut de Fontanges se detourne et se cache la figure dans ses mains.) M me DE MONTESPAN. Son meilleur ami ? Vous voulez dire son meilleur amant. LE Roi. Madame ! M 11 * DE FONTANGES (se jetant aux pieds du Roi, en pleu- rant). Ah ! Sire, venez mon secours! Elle me hait,parce qu'elle sail que je vous aime, et que vous m'aimez. Elle m'a insultee devant toute la cour, tout a Theure, m'appelant de noms affreux, des norns... je n'oserais pas les repeter ! Elle m'a souffletee, elle a voulu me tuer ; et votre collier, sire, ce collier dont vous m'aviez fait don, elle me 1'a arrache de force, elle... Ah ! voyez, voyez ce qu'elle en a fait ! (Elle sanglote.) LE Roi (a M de Montespan). Quoi, madame, vous avez osel... (A M [l * de Fontanges. ) Relevez-vous, mademoiselle, au nom du ciel, ne pleurez LA MONTESPAN 37 pas, vous me dechirez le cceur! Ne pleurez plus, ma toutc belle ! M mt DE MONTESPAN. Que parlez-vous d'audace, vous qui venez ici dobaucher mes servantes ? LE Roi. Je fais ma volonte, M me DE MONTESPAN. : Ce rTest done pas seulement votre action, c'est votre volonte qui est basse. LE Roi. Oubliez-vous qui je suis ? M rae DE MONTESPAN. Je le sais. Un vieillard. LE Roi. Madame !... M m " DE MONTESPAN. Je croyais que vous auriez au moins la pudeur de rougir de ces honteuses faiblesses. Mais non ! Vous etalez volre s6nile amour pour une petite fille corrompue, malpropre, sans beaute, sotte comme un panier, qui a la taille gros- siere, les dents laides, point de gorge, les bras plats, les mains longues et noires, ce haillon ! LE Roi. Osez-vous insulter une personne que j'honore ! Peut-on pousser une insolence plus loin, que de mepriser ce que son Roi estime ? Parbleu ! c'est etre bien miserable ! II n'y a pas un petit gentilhomme qui ne fasse respecter sa maitresse 4 38 LA MO.NTESl'AN par ses amis et ses serviteurs, et un Roi n'en peut venir & bout ? Je proteste pourtant qu'en quelque maniere que ce soil, j'y r6ussirai ; et je commencerai par vous. Parlez librement, mademoiselle, que voulez-vous que je fasse con- tre ceux qui vous outragent ? Et pensez fortement qu'il ne me sera jamais impossible de vous satisfaire. M" 8 DE FONTANGES (essuyant ses larmes, les yeux brillant d'orgueil et de de'fi). Sire, aimez-moi : je ne vous demande rien de plus. LE Roi. Que vous etes genereuse ! M 11 ' DE FONTANGEs. Que cette femme malade s'abaisse, si elle veut, a d'igno- bles injures ! Je me venge d'elle, en 1'oubliant. Rien ne sau- rait 1'atteindre davantage. Venez ! LE Roi. Je vous adore. (M 1 ' de Fontanges lance un regard de triomphe a 3/ me de Mon- tespan et sort. Le Roi la suit.) M mfc DE MONTESI'AN. Vous partez?.. Attendez ! Ne me laissez point ainsi ! Un instant! Je veux vous dire... Restez !... J'ai ele trop vio- lente. C'est vrai. Je souffre, je suis malade. Vous voyez, je fais effort pour abaisser mon orgueil. Mais vous, de votre c6t6, sire, ne soyez point si dur. Pensez combien vous nVavez aimee, depuis combien d'annees je partage votre vie ! Tout a ete commun entre nous ! En ce moment, oil un nouvel enfant nous lie plus etroitement encore, nous ne pouvons nous separer pour un caprice d'une heure ! Ne nous quittons pas ainsi ! LA MONTESI'AN 39 LE Roi. Vous avez par!6 de mon age, tout & 1'heure, madame. II est vrai qu'il y a quinze ans que je vous connais. C'est un long temps pour un amour. Adieu. M"* 8 DE MONTESPAN. Louis ! (Le Roi sort.) SCENE VIII M" DE MONTESPAN, puis LA VOISIN. (M m * de Montexpan suit des yeux le Roi, le corps penche hors du lit, halctante.J M me DE MONTESPAN. Non, cela ne peut pas... ! (Ellc porte la main a sa gorge, comme si elle rtouffait.) Ah! (Elle se jette hors du lit ; elle appelle d'une voix etrangle'e et indistinct*.} Voisin !... (Elle va en tre"buchant, chancelant a chaque pas, se heurtant et se raccrochant aux chaises qu'elle fait tomber. Elle prend '/v ^elements, cssaie gauchement de les mettre, s'arr$teaus- sitnt, prise de douleur, prts de defaillir.) (Au bruit du meuble qui est tombe", la Voisin et quelques femmes paraissent.) LA Voism. Eh ! madame, que faites-vous?.. Elle va tomber! (Les femmes se pre'cipitent pour la soutenir.) '*<) LA MOISTESPAN M mt DE MONTESPAN (machinalemcnt). Je veux... (Elle essaie de se vetir.} LA VOISIN. Recouchez-vous ! Vous grelottez. M ine DE MONTESPAN. Non! Aide-moi... Jeveux... LA VOISIN. Vous ne pouvez tenir debout. M' ne DE MONTESPAN (malgre ses efforts, est forcee de s'asseoir}. Ah! que tu me coutes cher! Maudit sois-tu ! (File frappe son ventre avec frenesie.} LA VOISIN. Vous vous tuez. M m8 DE MONTESPAN. Maudit mon ventre ! Maudit ce qu'il a porte ! (Elle apercoit son enfant que Marie-Aube tient dans ses bras.} Emportez-le ! Je ne puis le voir. II me fait horreur ! (Marie-Aube donne U enfant a une femme, et accourt aupres de sa mere.} M m * DE MONTESPAN. Allez-vous-en ! Toutes! (A la Voisin.) Reste, toi. Fais-les sortir. LA VOISIN (o Marie-Aube). Eloignez-vous. Ne la contraries pas. LA MOMESPAN 41 (Tons sortcnt, sauf la Voisin, qui revienl vers 3/ me de Monies- pan, Celle-ci essaietoujours, obstinement t de se vetir.) M me DE MONTESPAN. Habille-moi. Je ne puis. LA VOISIN (obcissant). Que voulez-vous faire? M me DE MONTESPAN. Aliens!... LA VOISIN. Ou? M me DE MONTESPAN. Oil tu veux. LA VOISIN. La messe noire? (M m * de Montespan fait signe que oui.) LA VOISIN. Vous y venez enfin ! M mt DE MONTESPAN. Le pouvoir m'echappe ; il me glissedes doigts, mesdoigts trop faibles pour le retenir. Un instant encore, et je le perds pour toujours. A 1'aide ! LA VOISIN. La situation a change : je ne sais si je puis. M m * DE MONTESPAN. Quoi ? LA VOISIN. On nous traque. Le lieutenant de police s'acharne a noire poursuite. Tout a 1'heure, Romani, un de nos amis, a parle a la torture. On me soupgonne ; je ne dois point bouger. 4. -ii LA MO.MESl'AN M m DE MONTESPAN. Tu refuses maintenant? LA VOISIN. Je ne refuse point. II faut attendre. M m * DE MONTESPAN. Attendre ! Attendre ! Quand laterre s'ecroule sous moi! LA VOISIN. II fallait agir plus t6t. M me DE MONTESPAN (haletante, cherche autour d'elle, sur elle, enleve son bracelet). Tiens, prends, prends !... Que veux-tu de plus ! Tout ce que tu voudras, je te le donne. LA VOISIN (regarde et palpe le bracelet). A quoi me servira-t-il sur le bucher ? M me DE MONTESPAN. Tu m'abandonnes ? LA VOISIN. Eh ! avant de penser a vous, je pense a moi ! M me DE MONTESPAN (menacante). Tu me trahis, tu es avec mes ennemis?... Prends garde, Voisin ! Obeis. Je jure que si tu refuses, je te livre. LA VOISIN. Vous ? M"" 9 DE MONTESPAN. Moi. l.A MONTKSl'AN '.it LA VOISIN. Me perdre, c'est vous perdre. M me DE MONTESPAN. De loute fac.on, je suis perdue. Ne me pousse pas ;\ bout! LA VOISIN. Soil ; mais de mon cote" , si je suis prise, je ne vous manage point. M raa DE MONTESPAN. Je joue le monde. Si je perds, que m'importe d'etre perdue ! LA VOISIN. Bien. Au reste, votre pouvoir est mon dernier abri. Je suis a couvert sous votre ombre. Si vous tombez, mes enne- mis auront tot fait de m'atteindre. M ma DE MONTESPAN. C'est dit? LA VOISIN. Oui. Qu'on me prenne ou non,j'aurai eu au moins, avant de mourir, la satisfaction que je voulais. M'" e DE MONTESPAN. Quelle ? LA VOISIN. Je puis vous le dire maintenant. Ce n'est un secret, j'ima- gine, ni pour vous, ni pour moi, que nous n'avons pas une grande affection Tune pour Tautre ; et nous n'avons de rai- sons de nous manager, qu'autant que notre int6ret a toutes deux y trouve son compte. Je vous connais, je connais cette cour vaniteuse et hypocrite ; je sais ce qui se cache dans le 44 LA MONTESPAN fond de vos Ames : la bestial! te profonde des pensees.Et j'avais joie, malgre qu'ils en eussent, a leur mettre a tous le nez dans leur ordure, a les ramener au joug de mon Maitre. II yades annees que je guettais Torgueil le plus superbe. Aujourd'hui, je 1'ai ! M me DE MONTESPAN (menacante). Oses-tu?... Ne sais-tu pas que je puis?... LA VOISIN. Non, vous ne pouvez pas. Vous ne rejetterez pas le seul pouvoir qui vous rende le sceptre que vous avez perdu. M me DE MONTESPAN (levant les mains au del). Dieu ! comme tu m'humilies ! Toi, rappelle-toi bien que si tu m'abaisses en vain, si tu ne me donnes la victoire, je te tue. LA VOISIN. Et comment osez-vous douter de mon Maitre? Jamais il ne m'a trompee. M me DE MONTESPAN. Aliens ! LA VOISIN. Attendons la nuit. M me DE MONTESPAN. Chaque minute consomme ma ruine. LA VOISIN. Le pre'tre est la, j'ai prevenu Guibourg ; j'ai la victime : tout est pr&t. J'atlendais d'heure en heure, sure que vous cederiez. Voici I'ombre. Venez a la chapelle. Appuyez-vous sur moi. I. A MONTKSPAN 4."> M m ' DE MONTESPAN. Que fais-je ?.. Je ne sais plus... Ah ! (Elle gdmit, ddchiree par une soudaine douleur.) LA VOISIN. Vous soufTrez ? M m * DE MONTESPAN (pdlissante, se tenant le corps, la poitrine serree a deux mains). Je meurs; mais que je meure reine ! (Fin du 1" acte) AGTE II La nuit. Une galerie du chdteau. Les fenelres du fond donnent sur une cour. A gauche, quelques marches menent a un oratoire, dont la porte estfermee, el dont on voit les fenetres a vitraux blancs. avec des barreaux de fer. La scene est a demi-obscure, eclairee settlement par les vitraux illumines a Vintericur et par la Incur vacillante d f une veilleuse qui briile au pied d'une statue de la Vierge, dans line niche, a cote de la porte de Vorutoire. Peu a peu, la clarte de la lune pe- netre la galerie. Marie- Aube vient en tdtonnant. MARIE-AUBE. Elle s'est levee, elle est sortie, malade, presque raou- rante... Cette odieuse femme 1'accompagnait. Depuis des mois, elle r6de autour d'elle, avec ses touches acolytes : ce Guibourg, ce Lesage, que j'ai fr61e tout a Theure dans Tom- bre. II faisait le guet.il ne m'apas vue. Mais, moi, je 1'ai bien reconnu. Qu'ont-ils done a cacher? Que veulent-ils de ma mere? Oil Tont-ils entratnee?... (Ellr voit lafenetrr dr lora- toire 6clairee.)hhl... Elle est ici !... (Elle va rapidement vrrs la porte, puis s'arrele.) Eh bien ?... (File fait encore quclqws pas, leve la main vers la poignee de la porte, puis la retire.) De quoi ai-je peur?... Aliens ! (Elle essaie d'ouvrir la porte.) La porte est fermee... (Elle s'assied sur une marche, et se met a trembler, sans parler.) (Elle se releve.) Je veux voir ! (File regarde les vitraux eclaire's, s'approche, et, en se tenant aux barreaux, elle parvient a hausser sa figure jusqu'd la LA MONTESl'AN 47 fcnetre; mais, au moment de regarder, die detourne la tete.) Je n'ose pas... (File regarde. Elle a un sursaut, et reste, muette, les yeux dilates, les mains crispe'es au grillage. On Ventend haleter, et ses dents claquer, dans le silence. Enfin elle gemit douce- ment, tremble de tout son corps. Ses mains se ddachent. Elle tombe evanouie.) (Silence.) (Une horloge sonne un quart. La lune, jusque-la voilee, com- mence a eclairer la scene. La lumiere de la chapelle s'e- teint.) SCENE II (La porte de la chapelle s'ouvre. Une figure d'homme gras, brutal et effare, regarde lentement au dehort. Puis sorlent deux femmes, Vune tenant une forme indistincte et lugubre, enveloppee d'un drop blanc, fnutre des serviettes et des etoles; apres elles, rhomme,un pretre,por- tant un calice qu'il cache sous son nianteau. Ils rasent les murs peu- reu.iement, se glissent le long de la galerie, comme des oiseaux de nuit, et disparaissent. M*" de Monlespanparait. Elle regarde aulonr delle avec egarement.) M me DE MONTESPAN. Won corps brtile de honte. Je sens sur lui, comme un fer rouge, la marque du calice d'or et les obscenes regards... (La Voisin, qui sort derriere elle, veut lui donner la main. A/me d e Montespan la repousse.) Ne me louche plus ! (La Voisin hausse les epaules, grommelle, regarde par la fene- tre de la galerie le del et la cour, et s'en va.) (M m>i de Montespan descend les marches en chancelant.) M rao DE MONTESPAN (avec haine). Ah ! ce roi, ce roi, pour qui je me suis avilie! Je le hais de m'avoir contrainle k m'avilir pour lui ! 48 LA MONTESl'AN (Elle va a pas incer tains et prtcipites et se heurte au corps de sa fille.) Ah! ( Elle se penche vers elle.) Marie-Aube ! (Elle s'agenouille aupres d'elle.) Elle est evanouie !... (Elle lid souleve la tete, Fcmbrasse.) Aube ! ma chere Aube !... (Marie-Aube rouvre les yeux, regarde sa mere, fait un mouve- ment d'effroi, se rejette violemment en arriere, et se cache la figure.) ' M me DE MONTESPAN (saisie). Quoi ! je vous fais peur?... Ma fille, ma petite fille, c'est moi... Pourquoi vous eloignez-vous de moi ? Pourquoi vous cachez-vous?... Marie-Aube, regardez-moi... MARIE-AUBE (de meme). Non! non!... Laissez-moi! M me DE MONTESPAN (leve brusqucment la tete, regarde la fene- tre de la chapelle, au-dessus d'elle, puis regarde sa fill'. Apres un moment de silence, d'une voix alterde.) Aube,... est-ce que...? Vous avez vu? Regardez-moi !... Vous avez vu. (Elle se penche sur elle, et lui ecarte les mains.) MARIE-AUBE (la figure decouverte, mais les yeux formes, d<'- lourne la tete, avec un mouvmcnt instinctif d*' repulsion.) Je vous en prie, madame, je vous en prie ! Ne m'interro- gez pas! Laissez-moi partir... Je veux partir, je veux aller au couvent... M m e DE MONTESPAN (accablce, Idchant Marie-Aube). Tuasvu...Je te fais borreur. (Am$reyient.)1n as raison. Va, tu ne me mepriseras jamais autant que je me meprise ! LA MONIES PAN 4 (Elle sv df'-tourned'elle jet, assise a quelques pas, ede regdrde dans le vide avec une tristesse desesperee.) (Marie-Aube releve la tete, regarde sa mere, et, prise rf'un elan de pitie et d 'amour, elle veut sejeter dans ses bras.) M me DE MONTESPAN (se recule a son tour avec crainte, et Ve- carte d'elle). Non ! ne me louche pas ! Eloigne-toi de moi ! Je salis tout ce que je louche... Ah ! si je pouvais m'arracher & moi- inrine ! Oil fuir mon corps souille, Hiorreur qui lord mes en- Irailles?... MARIE-AUBE (se tord les mains en pleurant). Oh! commenl, commenl avez-vous pu?... M mo DE MONTESPAN (avec douleur). Je ne sais pas, je ne sais pas!... Qu'ai-je fail? Comment suis-je venue ici ? Ah ! quand j'ai vu que j'allais perdre, qu'ils allaient me voler ce que j'avais arrache par loule une vie de peines, j'ai perdu la raison, une folie m'a poussee... MARIE-AUBE. Qu'aviez-vous done gagne de si precieux ? Aviez-vous lanl de bonheur? M me DE MONTESPAN (amerement). 1. 1- honheur! II n'y a pas de bonheur!... Le pouvoir est sans joie ; mais c'esl une torture de le perdre. MARIE-AUBE. Ce fardeau ecrasant ! M rao DE MONTESPAN. Tu ne peux pas comprendre... Tu ne connais pas Tapre besoin de dominer. Ce n'esl pas la gloire d'elre au-des- 5 ."O LA MONTKSI'AN sus de ces gueux ; c'est la souffrance intolerable d'elre au- dessous, au milieu de ce betail humain. As-tu jarnais senli 1'horreur d'un troupeau de moutons, ces tetes stupides qu'ecrase un poids seculaire, cette viande de boucherie, a I'odeur ignoble, oil passent, comme un frisson de vent, des plaintes lamentables et grotesques? Ainsi me paraissent les hommes : des btes entassees au fond d'une fosse, hur- lantes et puanles, se melant, se pietinant, avec des cris et des rires idiots. Pour les fuir, j'ai grimpe sur mes mains et mes genoux la montagne au-dessus d'eux ; je glissais, je tombais ; mais, meurtrie, je me relevais ; les voix odieuses s'eteignaient derriere moi, 1'air devenait moins souille, j'a- percevais les sommets lumineux. Les voici ! J'y atteins !... Et il me faudrait retomber parmi ces miserables !... MARIE-AUBE. Us sont nos semblables. M me DE MONTESPAN. Us ne sont pas mes semblables. Us sont fails pour obeir, et moi pour commander. MARIE-AUBE. Dieu seul commande, nous sommes ses instruments. M mo DE MONTESPAN. La foule n'est que poussiere balayee par le vent. Une grande ame est le vent qui balaye la poussiere, le souffle meme de Dieu. MARIE-AUBE. A quoi sert cette action, ce pouvoir tumultueux ? M me DE MONTESPAN. A 6tre grand. LA .MONTESPAN 51 MARIE-AUBE. Le pouvoir corrompt 1'ame. M mo DE MONTESPAN Le pouvoir purifie 1'ame. Ce qui avilit, c'est Tignoble me- diocrite, c'est tout ce qui force aux compromis, aux mana- gements, 1'hypocrisie des demi-mesures, des demi-actions, des demi-pensees. II n'y a qu'un crime au monde, c'est de n'etre pas soi-meme. Ah! quand je pense que tant d'6tres mSdiocres, par leur seule naissance,se trouventau supreme degre du monde, et que moi, il me faut tant souffrir pour y atteindre, que je n'y suis pas encore, et que chaque pas que j<> gagne m'est dispute par des rivaux indignes, que cette petite fille stupide veut me ravir mon bien ! Mon bien ! J'y ai droit. Je Taurai ! MARIE-AUBE (tristement). Et apres? M mo DE MONTESPAN (haussant les tpaules). Apres, c'est 1'autre monde. Je suis perdue. Mais que j'aie celui-ci ! La mort est loin. MARIE-AUBE. I It-las ! la mort estpres. Mere, songez que les ann6es s'en vont ! M iniJ DE MONTESPAN. Ah ! voila le vrai enfer ! Vieillir ! nulle torture n'est com- parable a celle-la ! Sentir sa chair pourrir lentement, voir de ses yeux son corps s'alt^rer chaque jour, comme un mur que fhnmiditd moisit, voir sa peau jaunir, ses dents se tacher, ses cheveux tomber, le visage se creuser de plis burlesques et hideux, oil grimace la mort... Qu'est-ce que 1'enfer a jaraais invent^ de pareil ? Ah ! quelle ignominie J. . . 52 LA MOXTESI'AN Et penser querien, rien ne peut arreter cette mort vivante ! Chaque jour, elle s'etend sur ce beau corps qui est a vous,... qui 6tait vous, dont vous etiez si fiere. Quelquefois, je suis si lache, le matin, quand je m'habille, que je n'ose pas me regarder : j'ai peur de voir... Inutile U\chete ! Sous le fard et Tetoffe, 1'oeuvre de destruction continue et ne fait jamais halte. Si les yeux ne veulent pas voir, 1'esprit implacable voit. Par mille douleurssourdes, 1'ennemi se rappelle a nous de toutes parts, il chemine en silence dans la poitrine qui siffle, dans le cceur engorge, dans les entrailles brillees, dans les articulations durcies, dans les extremites gonflees. A quoi bon hitter? On est las, las de cette lutte vaine. II n'y a qu'a se coucher a terre et a mourir. Je passe des nuits a pleurer de desespoir... Mais qu'ai-je fait, qu'ai-je fait, pour voir cette chair que j'aimais, se gater et mourir ! Iln'yaqu'un instant, j'e"tais encore comme toi. Tu ne comprends pas, tu penses qu'il y a un monde entre nous... Tu verras toi-meme : si loin qu'elle paraisse, & peine commence-t-on a vivre, que c'est deja la fin. MARIE-AUBE. G'est la loi : pourquoi se revolter ? M me DE MONTESPAN. Parce que c'est la loi ! Qu'ai-je & faire d'une loi ? Pourquoi m'ecrase-t-elle ? Ai-je sign6 un pacte ? Pourquoi m'impose- t-on une loi qui n'est pas faite pour moi ? Que les esclaves s'inclinent devant elle, qu'ils adorent s'ils veulent, comme une necessity sacree, la honte de vieillir. Pour moi, je la vomis. MARIE-AUBE. Tout passe, la vieillesse comme le reste. Un jour viendra oil le corps et Tame refleuriront. M me DE MONTESPAN. Je ne crois pas en ces reves. LA MONTESPAN :).'{ MARIE-AUBE. Ne blasphemez pas ! M m DE MONTESPAN. Ce n'est pas moi qui blaspheme, ce sont ceux 'qui croient qu'un Dieu si hlche existe... Ce Dieu d'hnpitaux et de char- niers ! Quel Cesar remain s'est jamais plu a des jeux plus ignobles que les siens ! On dirait qu'il met son plaisir & inventer des etres, pour les faire souffrir et pour les avilir. Mais quej gout a-t-il done de la laideur ct de la mort ! Faire d'une adolescente, ivre d'espoir, une guenon fletrie, et d'un corps juvenile, une ordure puante, quel triomphe ! et que nous devons avoir de respect pour le bourreau ! MARIE-AUBE (supplianle). Mere, mere, vous me dechirez le coeur ! (File lui ferme la bouche avec ses mains.) M m " ni: MONTESPAN (la regardant avec unsourire etrange). Comme tu es jeune, toi ! Comme tu es heureuse d'etre jeune ! MARIE-AUBE. Je voudrais vous donner ce corps que vous m'enviez ! N i le regardez pas ainsi, Madame! Vos yeux me font peur : ils me haissent. M me HE MONTESPAN (continuant a la regarder avec fnvie et pitie). Ali ! pouvoir 6tre encore deux ans comme ceci, seulement deux ans ! MARIE-AUBE. Helas ! si vous pouviez me la prendre, cette importune jeunesse ! 5. i>4 LA MONTESPAN M me DE MONTESPAN. Que t'a-t-elle fait ? MARIE-AUBE. Elle m'est a charge. Tant d'annees encore a me defendre ! Je ne suis pas assez forte ; je voudrais etre au bout. M me DE MONTESPAN. La vie est un vin trop puissant pour ta tele. Elle te fait peur. MARIE-AUBE. Elle m'est odieuse. M me DE MONTESPAN. A cause de moi, n'est-ce pas ? MARIE-AUBE. Pas settlement de vous, madame. M me DE MONTESPAN (ameremenl ' Pas de moi seulement ? MARIE-AUBE. Qu'ai-je dit ? Ne croyez pas!... M me DE MONTESPAN. Si, je te crois, au contraire. Ainsi, je te fais souffrir? MARIE-AUBE } (bas). Oui. M mo DE MONTESPAN. Dis-moi tout. MARIE-AUBE. Je ne puis pas. Ah ! je detesle la vie ! Qu'elle ait fait LA MONTESPAN 55 de vous, vous que j'aime, vous que j'admire malgre tout... (File s'arrete.) M me DE MONTESPAN. Eh bien? MARIE-AUBE (apres 'tin silence, veut lui prendre les mains). Pardon. M me DE MONTESPAN (se degageant douccment). Ton silence est plus cruel que loutes les paroles. Je 1'ai me>ite. C'est bien. MARIE-AUBE. Non, non, vous vous trompez. Je vous aime, je vous aime ! C'est pourquoi je ne puis supporter tout ce qui vous amoin- drit. M me DE MONTESPAN (la regardant avec surprise). Tu m'aimes, malgre tout? MARIE-AUBE (awe une passion concentres ). Plus que tout, madame. M mo DE MONTESPAN. Comment se pcut-il? Je ne t'ai guere aimee. Jamais je n'ai rien fait pour toi. MARIE-AUBE. Vous ne savez pas tout ce que vous e"tes pour moi, depuis mon enfance... Je ne vous voyais pas souvent. Vous nous aviez envoy^s loin de vous. Mais on me parlait de vous. Je rt'-vais de vous, madame. Votre portrait etait dans macham- l>iv ; j'avais une adoration pour lui. Je le regardais, je cau- sais avec lui. Lorsque j'etais seule, jemontais sur le lit pour 1'embrasser. Et les jours oil vous veniez me voir, mon coeur battait d'emotion 56 I \ MONTESPAN M me DE MONTESPAN (souriant tristement). J'etais bien froide et bien pressee. Je te regardais sans indulgence, et a peine arrivee, je ne songeais qu'au de"- part. MARIE-AUBE. ... Puis je vins a la cour. J'etais heureuse de me rappro- cher de vous, de vivre dans votre lumiere, de respirer le meme air. Mais je me sentais laide et gauche aupres de vous, j'avais peur de vous deplaire, et cela me glacait. Ce que j'aimais le mieux, c'etait & me refugier dans un coin de votre chambre, a 1'ombre d'un rideau, et je vous regardais, quand le Roi, la cour, les ambassadeurs, etaient reunis autour de vous, vous entouraient d'hommages. II me sem- blait que tout le monde vous aimait comme moi, et j'avais Tame inondee de joie Cela a ete ainsi, jusqu'a un jour,... j'etais encore enfant, je jouais avec mon frere, M. le due de Vexin, dans lagalerie du rez-de-chaussee. La fenetre etait ouverte. Dans le jardin, au-dessous, deux gentilshommes causaient, je les croyais de nos amis ! J'ai ecoule ce qu'ils disaient... Ah ! madame ! M me DE MONTESPAN (violemmcnl). Qui etait-ce ? MARIE-AUBE. Je ne sais pas. M me DE MONTESPAN (pressanli-). C'etait M. de Gesvres ? MARIE-AUBE. Non, je ne le dirai pas. A quoi bon? Us sont tons de me- me, vous le savez bien. Je 1'ai vu depuis. Mais alors, oh ! cela a ete un dechirementpour moi. Je ne comprenais pas LA MONTESPAN ."i7 bien toutes les vilenies qu'ils ont dites, mais ce fut assez pour apprendre beaucoup de choses que j'ignorais. De- puis ce moment, j'ai tout vu avec d'autres yeux ; j'ai su ce que valaient ces sourires, ces flatteries. J'ai aussi appris a vnir vos larmes. Mon Dieu ! comment pouvez-vous vivre ainsi, vous qui etes si fiere ? Comment pouvez-vous suppor- ter ce mensonge continuel?Moi, je ne peux plus !... M mo DE MONTESPAN (lassfa). Mais que veux-tu que je fasse? MARIE-AUBE. Laissons-les, maman, venez avecmoi, venez dans la re- traite, loin de la cour, en Dieu. On respire librement, on ne vieillit point en Dieu. Les jours passent, Tame fleurit comme un printemps eternel. C'est un amour qui ne trompe point, qui est 1'abri des jalousies ; plus on est a le partager, plus grande est la part de chacun. Ah ! qu'il me serait doux de l'aimer avec vous, de r6ver de lui ensemble, la-bas, dans noire province, au milieu des grands bois, au chant des cloches de nos villages, et des tranquilles fontaines ! M me DE MONTESPAN (regardant longuement sa fiW> et souriant avec mdlancolie). Pauvre petite re"veuse, tout ce que tu dis est fou ; c'est un leurre de ton esprit. Je le sais. Mais je 1'aime. J'aime ta purete. Si tes reves ne sont pas vrais, tes larmes sont vraies, ton amour est vrai. Ma cherie, tabonle vient de fon- dre mon coeur ; il ne se reconnait plus ; tu lui fais sentir le bonheur d'aimer, pour la premiere fois. Laisse-moi te re- garde r ! Je ne t'avais jamais vue encore... Que tu es frai- che ! ta peau est un tissu de fleur ; les larmes qui enlaidissent une vieille femme comme moi, sur ta joue sont une rosee... Ne te detourne pas, je ne suis plus jalouse. N'es-tu pas moi? Qu'ilestetrange et doux que tusois moi, mon fruitetma 58 LA MONTESPAN chair ! Comment ai-jeattendua cejour, pour gouterle charme consolant de revi vre en toi ! Oil suis-je? Ici, oil la? ma jeu- nesse,ris-moi,ne sois pas triste,ne sois pas triste par moi! Je ferai ce que tu veux, tout ce que tu veux, mon amour, meme si c'estabsurde, afm que tu sois heureuse, que je sois heureuse en toi, afin que mirant ma pauvre figure lasse et mes yeux, dans tes yeux, dans ton co3iir, 6 ma fontaine de Jouvence, j'y voie sourire le candide reflet de tajeune figure... MARIE-AUBE. Ma mere, ainsi vous voulez bien ?... M me DE MONTESPAN. Nous partirons demain, si tu veux, oil tu veux, loin d'ici. MARIE-AUBE. Ah ! (elle I'embrasse). (Grand bruit de voix au dehors.) MARIE-AUBE. Que se passe-t-il ? M me DE MONTESPAN. Rentre, vite, qu'on ne te trouve pas ici. MARIE-AUBE. Mais vous?... M me DE MONTESPAN (au moment ou elle lid sourit, apercoit la figure de la Voisin, dissimulee dans une encoignure de la galerie. Sa voix change brusquement). Je n'ai besoin de personne, je rentrerai seule... Va... (Marie-Aube se sauve sur la pointe dcs pieds, en lui envoyant un baiser.) l.A MONTESPA.N 59 SCENE III M DE MONTESPAN, LA VOISIN, puis quelques GKNTILSHOMMES. LA VOISIN (accourt effrayte). Madame, nous sommes perdus ! M me DE MONTESPAN. Quoi ? LA VOISIN. On nous guettait. II y a des semaines que le lieutenant de police joue avec nous. Un exempt nous altendait, cache pres de la porte. Je me mefiais. J'ai laisse passer devant Guibourget la Poulain. A peine sortis, on s'est jet6 sur eux. Us se sont enfuis. On leur donne la chasse. M mo DE MONTESPAN. Us font vue ? LA VOISIN. Non. Mais c'est une affaire d'heures. Si Guibourg est pris, Guibourg parlera. Je le connais. II n'a plus rien a esperer, rien a menager. II nous denoncera tous. M me DE MONTESPAN. Miserable! Voila oil tu m'as menee ! C'est pour cela que je me suis avilie ! LA VOISIN. II vous sied bien de nous faire des reproches ! C'est pour vous que nous nous sommes perdus. M me DE MONTESPAN. Silence! On vient... Ah! s'ils pouvaient ochapper ! (M mo nt.) t .]/"" cachcr 1'etonnement qui m'a pris, lorsque cettc honteuse all'aire d'empoisonneurs et de sorciers m'a revele que sous 1'eclat apparent de ma prosperity, la plaie continuait de mnrir, ft que la boue montait jusqu'aux marches de mon tr6ne. Louvois. Ce sont crises passagdres: les regnes les plus florissants ne sauraient y echapper. C'est la revanche de la sant6. Tant qu'un peuple reste jeune, il faut qu'il jette sa gourme. Mais IVnfant cst bon, je le connais. II n'est besoin que d'offrir ii sa vigtieur un vaste champ oil son trop-plein s'epanche,et de le tenir constamment en haleine, sans lui permettre de se reposer jamais. LE Roi. L'oisivete de Versailles a des dangers sans doute pour des esprils ardents, qui ont besoin d'action; mais 1'experience a montre qu'ils seraient aux armees d'un danger bien plus grand, disposant d'une force qui risque de les tenter. Au reste, le mal est devenu trop profond, pour qu'on puisse le guerir par des moyens ordinaires. Toute lacour est atteinte. Chaque jour, le venin se repand. Louvoi?. L'exemple est contagieux surla gent moutonniere. II faul donnor deux ou trois coups retentissants, et etouffer ensuite raflairi'. Mais ce n'est pas en s'attaquant ei une poignee aux conferaient avec moi. Vous me consultiez sur vos affaires les plus secretes. Ma decision etait de moitie dans les v6tres. LE Roi. II est vrai. Yous me devez tout. M me DE MONTESPAN. Vous ne me devez pas moins. Oubliez-vous mon amour passionne de votre gloire? J'ai veille sur elle plus jalouse- ment que vous. Vous faire grand fut mon ardent et incessant desir. Pour 1'accomplir, il n'estrien que je n'aurais sacritle. Je fus pour vous la volonte toujours en eveil, qui n'eut jamais de repit, que vous ne fussiez arrive au faite. Sous moi, TEurope vaincue a subi les lois qu'il vous a plu de die- ter. La France brille de fortune et de force. Je ne vous ai rien pris, que je ne vous aie rendu au centuple cent fois. LE Roi. Votre monstrueuse vanite vous aveugle, madame: vous ne faisiez rien que par moi. Vous Stes par mon plaisir. Ce que j'ai pu faire, je le puis defaire. LA MONTESPAN 79 M mo DE MONTESPAN. II depend de vous de donneraun grand esprit les moyens de prendre conscience de sa grandeur. II ne depend de per- sitnnc de lui retirer cette conscience, quand une fois il 1'a prise. LE Roi. J'ai eu de plus grands serviteurs que vous, madame. Quand il nVa plu de les congedier, ils se sont inclines et eloi- f, r n''s en silence. M mo DE MONTESPAN. Oui, votre discipline a merveilleusement reussiadomesti- quer les ames. Versailles n'est plus peuple que de valets. Mais mon esprit est d'autre sorte, et croit vous faire hon- neur, en revendiquant centre vous Tind^pendance de la femme que vous avez aimee. LE Roi (scchement). Je ne vous aime plus. M m DE MONTESPAN. Que m'importe? F'aites comme moi. Je ne vous ai jamais aime. LE Roi (pique). Le d6pit vous emporte. Je ne vous crois point si hypo- crite. Je me souviens de vos protestations d'amour. M mo DE MONTESPAN. J'aimais le Roi, non vous. LE Roi. Vous etes bien bardie de me le dire. 80 LA MONIES PAN M me DE MONTESPAN. Je vous dis ce que vous devriez savoir, si vous consentiez a ecarter le nuage d'epaisse flatterie qui vous aveugle et vous abetit. Qui vous aime pour vous-meme ? La royaule fait votre beaute, votre esprit, vos vertus. LE Roi. C'en est trop : j'ai trop longtemps supporte votre ambi- tion, vos violences, cette humeur injurieuse qui s'attaque tout ce qu'il me plait d'aimer et de distinguer a la cour. Ne savez-vous pas ce qu'il m'en a coute d'endurer pres de moi une femme comme vous, dont tout decele a chaque instant la crasse originelle : cette voix rauque d'ltalienne, ces ges- tes de populace, ce relent d'antichambre que vous trainez apres vous, ce besoin de paroles grossieres qui jaillissent de votre bouche comme un flot de boue, toute cette vulga- rite qui vous sue par tous les pores, cette fureur enfin d'une nature debauchee, qui trahit sa bassesse jusque dans 1'amour, qu'elle avilit ! M mo DE MONTESPAN. C'est possible : j'ai tout cela. Mais si je possede les vices dont vous m'accusez, et d'autres encore, au moins, je ne sens pas mauvais comme vous. Votre nouvelle amante ne vous l'a-t-elle point dit?... Regardez-vous et jugez-vous, avec votre tete chauve et rouge, vos dents gatees, vos ulce- res, votre goutte, votre secheresse de coeur, votre indigence de conversation ! Pensez-vous qu'une femme comme moi n'ait pas souffert avec vous, et qu'il ne lui ait pas fallu plus de merite pour vous endurer, qu'a vous pour supporter ses vices? J'ai fait taire mes repugnances, les revoltes de mon corps et de mon coeur, et Tennui ecrasant qui m'etouflfait pres de vous, pour ne voir que la grandeur du Roi, et la gloire difficile de la tache a laquelle vous etiez consacre. I. A MONTKSl'AN HI Ma compagnie vous a pese, dites-vous?... Bon Dieu ! qu'eluit la vutre pour moi ! Votre ego'isme vous affblait-il sur I'agrement pompcux de vos faveurs, au point de ne pas sentir 1'aversion de ma chair centre vous ? Vos baisers me soulevaient le co3ur, mes sens hurlaientde degout. Mais je vous hais, je vous hais ! 11 y a quinze ans que je vous hais ! Ne le voyez-vous pas ? LE Roi (accable). Quoi ! tant de haine, une fureur si aveugle, dans un utre que j'ai nourri de mes bienfaits, qui protestait qu'il m'ai- maitl... Dieu! a qui croire maintenant? Je vous rends graces, madame,de m'avoir enfin eclaire sur vos sentiments pour moi. Vous venez de prononcer vous-m6me votre sen- tence. Dans un instant, vous serez arretee. M mo DE MONTESPAN. Vous n'oserez point. Vous ne pouvez me frapper, sans vous frapper avec moi. LE Roi. Rien ne m 'attache plus a vous. Vous e"tes seule, vous n'avez de liens avec rien. II suffit d'un mot de moi, et je vais le dire, pour que la justice vous demande raison do tous vos crimes. M mo DE MONTESPAN. Je suis attached au tr6ne par des liens indestructibles : mes six cnfants. LE Roi. Hue m'imporle? Quand la justice parle, lavoix dusang se tail. M m e DE MONTESPAN. Ce n'est pas votre affection pour eux qui vous arrelera, jc 82 LA MO.NTESI'A.N le sais, vous n'aimez rien que vous. C'est votre orgueil. Cha- que coup qui m'atteint vous frapperait six fois. LE Roi. Ces innocents ne sont point responsables de vos deborde- ments. Vos enfants ne sont plus vos cnfants. Je vous les fais enlever. M mo DE MONTESPAN. Vous ne le pouvez point. Us sont a jamais marques de mon nom et du v6tre. Toutes vos protestations ne serviront qu'ci publier la part qui leur echoit de ma honte. Je vous mets au defi de m'atteindre sans les atteindre. LE Roi. Eh bien, je les frapperai, oui, je les briserai, s'il le faut, plut6t que de ne point briser votre fierte rebelle. M mo DE MONTESPAN. Qu'ils soient done deshonores avec moi, pourvu que vous ayez votre part de notre ignominie 1 (Marie-Aube, entree depuis quelques instants, sans que le Roi ni M mo de Montespan Vaient vue, se jetle a leurs genoux et tend les mains vers eux.) SCENE IV LE ROI, M DE MONTESPAN, MARIE-AUBE. MARIE-AUBE. Epargnez-nous ! LE Roi. Ma fille ! (11 va vers elle.) LA MONTESPAN Hil IARIE-AUBE (saisissant la main du Roi). Que vous ai-je fait ? Vous me detestez ! Vous voulez me perdre ! LE Roi. L'innocente enfant!... Voila votre victime, madame. M ma DE MONTESPAN. C'est vous qui la frappez. LE Roi. Allons, ne pleurez pas, ma fille. Qu'est-ce que vous avez ? Vous avez mal entendu. Vous 6tes punie de votre curiosit6. Comment etes-vous entree ici ? MARIE-AUBE. Ah ! sire, je savais que vous etiez irrites Tun centre 1'au- tre, j'avais peur de votre colere. Pardonnez-vous, je vous en prie. LB Roi. Ce n'est pas votre affaire. Rentrez chez vous, mademoi- selle. Votre place n'est point ici. MARIE-AUBE. Ne me chassez pas ! Od irai-je, si vous me repoussez? Je n'ai de place nulle part qu'entre vos bras. Je n'ai pas d'autre famille, point d'amis, je n'ai que vous, je vous aime tous deux. Si vous etes ennemis, vous me dechirez, je ne puis plus vivre ! LE Roi. Vous avez entendu des closes que vous ne deviez jamais connaitre. J'aurais voulu vous les epargner.Puisque le malest fait, tachez de 1'oublier et ci'oyez que volre pere vous aime. 81 LA MONTKSPAN M' m) DE MONTESPAN. II est mieux que vous ayez entendu. II ne sert a rien de s'entourer de mensonges. Cela n'est bon qu'a faire des vic- times. Mieux vaut se dechirer le coeur et voir le monde com- me il est : la bassesse des hommes, la ferocite de la vie. Regardez-nous, meprisez-nous,et tachez de vivre et de valoir mieux. LE Roi. Eh ! madame, vous la tuez ! MARIE-AUBE. Ah ! pourquoi m'avez-vous fait vivre alors, si la vie est ainsi? Je ne suis pas assez forte. Vous aimez tant la lutte, que vous trouvez une saveur meme dans la haine et le mepris. Mais moi, ils m'accablent. J'ai besoin d'aimer, de respecter... et je ne peux plus, je ne peux plus ! Pour- quoi m'avoir fait vivre danscette vie pour qui je ne suis pas faite?Ah! Sire, quel present funeste vous m'avez fait du jour! Et vous aussi, madame! Pourquoi vous de Montespan le regarde;ses i/cux ne peuvent cacher leur flamme. Marie- Aube, en est f rappee; elle suit le regard de sa mere, voit le Roi, le verre qu'il ti<'nl, regarde encore M m *de Montespan. Elle ouvre la bouche,fait un mouvement vers M m * de Montespan, veut parler, puis se decide et va rapidement vers le Roi.) MARIE-AUBE. Sire, donnez-moi a boire. LE Roi (lui tcndanl son verre). Prenez, ma fille. (M mo de Montespan, saisie d'horreur, retient a peine un cri, s'approche precipitamment de sa fille et lui prend la main.) M m9 DE MONTESI'AN. Ne buvez pas ! (Marie- Aube la regarde sans parler.) I.A MONTESl'A.N H'. 4 LE Roi. 1'Murquoi ? Elle tremble; ces emotions I'ontbrisee. Cel:ilui fera du bien. ( Marie- Aube //'//' /< verre n .sv\ /.V/vs. M mo d^ Montmpmi. apn\< imc second*' d'hi'-sitation, s'elancc et lui arrachc lr vide d'un trait.) M me DE MONTESPAN. Non! MARIE-AUBE. Qu'avez-vous fait? Ce n'est pas... ce n'est pas?... M m DE MONTESPAN. Ne craignez point. J'ai vu ce que vous pensiez. Pauvre petite, je vous ai comprise. MARIE-AUBE. Oh! pardon ! pardon !... M mo DE MONTESPAN. Vous ne pouviez supporter de me mepriser, n'est-ce pas? MARIE-AUBE. .I'ai hesoin de vous estimer pour vivre, de garder ma foi vous. M mo DE MONTESPAN. Merci. Ne la perdez point, quoi qu'il arrive. LE Roi. Que veut dire cette scene? M mo DE MONTESPAN. Tout s'unit pour ma deTaite. Dieu me frappe : c'est hii-n. 8. 90 I.A MONTESPAN Je suis sauvee ! Je sors de Touragan qui nVemportait. Oh ! Dieu ! comment ai-je fait pour m'arracher son etreinte ? J'ai besoin de sentir que c'est irrevocable, oui, irr^voca- ble, afin de me rassurer. Si ce n'etait pas fait, je crois que je ne le referais point. C'est fait. Rien au monde n'y changerait plus rien. A quel enfer j'echappe ! II s'en est fallu de si peu que je ne la sacrifie, elle aussi, a ma rage ! Respire, mon cceur ! Les monstres qui grondent dans ce sein s'agitent en ce moment dans les convulsions de la mort. Moi, moi, je les ai frappes. Je sens une apre joie a m'etre delivree moi-meme, de ces mains. Moi ? si peu moi ! ma raison, ne t'enorgueillis point ! Ce n'est pas toi qui m'as sauvee. Raison si claire, si lucide, imbecile Raison, qui vois lout et ne peux rien, tu n'es rien sans le Destin ! - Aliens, ne me meprisez pas ! Vous voyez bien que c'est Lui qui fait tout, que je suis sa victime... Ah ! Vous qui croyez conduire le monde !... (Elle chancelle.) MARIE-AUBE. Ah ! je le savais bien !... (Elle soutient sa mere en pleurant.) LE Roi. Mais qu'est-ce done ? MARIE-AUBE. Ah ! sire, ne voyez- vous pas qu'elle meurt? LE Roi. Elle meurt? Dieu ! Mais alors, ce verre, ce vin !... C'etait done moi qu'on voulail ?... Moi ! Grand Dieu ! tu m'as sauve ! (II s'agenouille sur son prlc-Dieu, devant le tableau du Cruci- ftment.) l.A MOMKSJ'AX 91 M m DE MONTESPAN (amcrenwnt). Regardez-le, ma fille: en ce moment meme, il ne pense qu'a lui. MARIE-AUBE (hors d'elle). Au secours !... M me RE MONTESPAN. Paix, il n'est plus de secours. LE Roi (a Marie-Aube). Taisez-vous, infortunee, n'appelez point !... MARIE-AUBE (desesperee). Elle se meurt. Au secours!... LE Roi. Taisez-vous ! Je le veux. SCENE V (Les porles s'ouvrent,et les gens de la Cour, curieux et effares, entrent, regardent, se pressent. A/"* de Montespan est etendue sur un canape, soutenue par sa fille ) LES COURTISANS. -Qu'ya-t-il?... - Le Roi est malade?... On a crie.... La marquise est 6vanouie... Appelez Monsieur Fagon ! LE Roi (tres calme). M me de Montespan s'est trouvee mal. Eloignez-vous, faites Tair autour d'elle. '.):> I.A MO.NTESPAN M me DE MONTESPAN (a so, fillc, qu'elle regard*' avec une passionnee). vous qui nTavez sauvee !... (Flic lui baise la main.) (M ]l(i de Fontanges' fend le ftol des courtisans amasses a la portc, et accourt trrs e'niue.) M 110 DE FONTANGES. Mon Dieu ! qu'est-il arrive? Ah ! Madame !... M mc DE MONTESPAN (se soulevant et la regardant en face). Insolente jeunesse, tu passeras aussi ! (Elle meurt.J (Fin.) AVERTISSEMENT La n'-iilili' ift's fails est assez differente de ccux qu'on a pre- /,/ .- .!/" de Montespan, loin de, mourir empoisonnee, ft! SO, snrve'cut vingt-sept ans fi la scene de aoiit 1680 /- lini. Cest au conlraire AJ }} dc Fontanges, qui mourut <>S /, d'u/ii' faron mi/sti'-rieuse et soudaine, oil Von voulut i' la main criminclle de sa rivale. M l}e de Blois m ait trots tins en 1680; et si Louvois prit la defense de .!/"" (If Montespan conlre la ftci/nie, c'cst Colbert qui avail /imi'-i' sn fille cadette au neveude la favorite. Voifa d* assez graves libertes avec Vhistoire. J'aiienu a les f.i-posi'r iiiiii-iin'me,non pour m'en excuser, rnais pour mon- trer sans ilont<> quc jc suis sans excuse. Je n'irai pas jusqua Imiti'i- In de"sinvolture de Schiller, qui mettait une sorte de coquettcrit' (if/inner son indcpcndance vis-a-vis de I'Jiis- toire, et, dan* I'ari'rfisxvnrnt de Fiesquc, se vante d>' n~,i- voir consi'i-o'' qn<' lr nom et le masque du Fiesque histn/-ii//n'. J'ai pi'is grand soin au contraire d'observer avec aulant de fldi'-liii'- tjiir j'ti'i pi/ It's raracteres de M mo de Monlespan, du ft'ii, ili- /.ai/r<>is ft ill- la Jteynie ; mais je n'ai pas cru devoir ri' n In slrirln exactitude, quand elle n'etait pas i't' par la logique interieure des caracteres; et meme, j<> mentis dtlibtrdment u/>/>fi : bauche d'une passion ou d'une action qui s'arrr/i- rn c/c'iiiin , ri't<'iilinn d't'i-rire iin chapilre iChistoirc. Je ilf suis iittiir/i,'- ,} In prininn- (/'n/i>- tinn' mnliitii'iisc. qui vieillil 94 AVERTISSEMENT I't fjui voit le pouvoirlui cchapper, et de I 'explosion de sauva- yci'ir qui si' fit jour brusquement au sein de la socie'te la plus raisonnable, la plus maltresse de soi qui ful jamais. Afin d'etre tout d fait librc, f avals d'abord nomme ce drame rAmbitieuse, et V heroine principale: Vittoria Fieschi. Mais il ma semble plus franc de nommer les heros de leurs verita- bles noms t et d'af firmer les droits de Vart vis-a-vis de Vhis- toire. 11 y a dans I'histoire deux sortes de fails : ceux qui ont une signification profondement httmaine, ceux qui resument des moments essentiels d'une nation ou dune grande dme, ceux qui se sont enregistres dans ^imagination du peuple, et d'autre part, les falls accidentels et passagers, qui sont comme les va- riations et les broderies executees sur le theme principal. Avec ceux-ci, je crois qu'on peut en user librement, pourvu que Von ne louche pas au theme ; avec ceux-ci, je crois meme qu'on doit en user librement, si cela est necessaire pour don- ner au theme toute sa valeur. II suffit que I'on reste fidele, dans I'invention, au rythme des caracteres et d la tonalite g6- ncrale de I'epoque. Mais la question de I'histoire au theatre est tropimportante, pour que je songe d la trailer, d propos d'un aussi mince ou- vrage. Je tdcherai de le faire ailleurs. Qu'il suffise de dire qu<' rhistoire n't-st pas un livre, oil tout scrail ecrit jusquau d'r- nier mot, et dont Vart devrait epeler servilement les syllabcs. C'est un grenier de forces immenses, Foutre d'Eolr, gonflee de toutes les passions humaincs. A I' art de les dechainer, s'il peul. Tout ce qui accroit la vie, et centuple les forces de vivre est bon. Nourrissons-nous des passions des siecles. La ve'rite, c'est la vie. n. R. ChSteauroux. Typ. et Stereotyp. A. MELLOTT^K. LA REVUE D'ART DRAMAT1QUE ET MUSICAL En vente aux bureaux de ' ~~~~- O ^\W -4 r*'/\ ' W III II AIMK La Frousse, cfe 3J> 112 072886390 IHI .-j IK lii ISI'.IK '!'. DanslaChapelle HK.NKV CKAISl) i , \\KINDKL. Le Marchand de Microbes ou la Fille aux ovaires, J.-A. CiU'LAM'-IIKON. L'Adieu. FAIMSK. L'Imperissable, ; \.MOM) Monsieur Bonnet, . vera ;IN MANDELSTAMM. Le Levite d'Ephraim, (Iran :IIX IMCAlil). Un Amant dehcat, I'Atlu'ncc cl au\ Mathurins \> HOMAIN HI )L1. AM). Aert, |1ir I'-jiuJM 1 ' . ...... Le Triomphe de la Raison, tlr;; - La Montespan, di Le Hotteu, me Theatre etranger. M.\\ Mil! DAI". Le droit d'aimer, . 1 ;il; L. TOLSTOI. Le premier Bouilleur Gerhard Grim, Histoire, Critiques, Etudes, etc. 1' \ri.-L' n i- 1 iAIiNlKn.L'Heroisme de Cesar Franck Ll'MKT. Le Theatre Civique iHKL. Proiet de theatres populaire. SUAHES, Wagner CEuvres dont il ne reste que quelques exemplaires. OLACH \\T. Olympe Dunoyar on la Jeunesse de Voltaire, : .'n ilc 3 francs. -Grand p;i|ii< r. 10 francs. MEMO i .lorviONKL. L'attente du Miracle 2 francs ;m lieu