;.-'' 1 I B HAR.Y OF THE UN IVER.SITY OF ILLINOIS RBSrnFrx GFR*^ST RaasLi^G. Return this book on or before the Latest Date stamped below. University of Illinois Library RUG -2 2 .:> ne/ APR151 SEP 19 2)01 L161 H41 JOHN RUS&IN J-L. LES MATINS A FLORENCE Simples tudes d'Art chrtien TRADUITES DE L'ANGLAIS PAR EUGiNIE NYPELS ANNOTES PAR EMILE CAMMAERTS Prface de M. ROBERT DE LA SIZERANNE Ouvrage illustr d'une vue de Florence et de 11 planches hors texte d'aprs les clichs de mm. alinaki PARIS LIRRAIRIE RENOUARD H. LAURENS, DITEUR 6, RUE DE TOURNON, 6 1908 JOHN RUSKIN Les Matins Florence Traduction de E. NYPELS ANNOTATIONS PAR E. CAMMAERTS PRFACE DE ROBERT DE LA SIZERANNE LES MATINS A FLORENCE A LA MEME LIBRAIRIE Les Pierres de Venise, par John Ruskin. Traduction de M me Mathilde P. Crmieux; prface de Robert de la Sizeranne. Unvol. in-8 raisin illustr de 24 planches phototypiques. Broch 12 francs ; reli i5 francs 7o \ PRFACE Les matins de printemps qu'on passe Florence sont comme des enluminures de missel intercales dans les pages grises et monotones du livre de la vie. Le premier matin surtout. Le soleil nat dans un ciel giottesque, un ciel d'or. Les rues, pleines d'un monde jaseur et dsuvr, bruissent comme des volires. Les voitures lgres courent sur les dalles, perdment. Les grands palais avec leurs pierres grises, les glises rayes de marbre noir et de marbre blanc comme faites de dominos, les clochers fondus dans l'azur, les tours, les ponts aux arches pleines de lumire, les statues immortelles en plein vent, faisant, dans le paisible azur, des gestes de rapt ou de meurtre ; les portes sans pareilles que Ghiberti commena jeune homme et termina vieillard : toutes ces choses que, jusqu'au bout du monde, les peuples les plus jeunes cherchent et admirent, que les auteurs, dans toutes les langues, mur- murent au fond des bibliothques, qu'on acclame dans les chaires, on les voit toutes d'un coup monter vers le ciel comme un feu d'artifice. Voici la double colonnade des Uffizi, dans l'ombre, conduisant la vue sur un ciel bleu o s'claire, dans le soleil des printemps nouveaux, la tour du Palazzo Vecchio, cette tour qui vit brler Savonarole et o grondait la cloche a martello appelant le peuple aux yl PREFACE armes. Voici le Ponte Vecchio couvert de maisons aussi vieilles que lui, couvertes elles aussi d'une galerie qui joint mystrieusement les Ufizi au palais Pitti situ de l'autre ct de l'Arno. Voici Santa Croce avec ses pierres spulcrales o sont figurs en relief les morts fameux qui dorment au-dessous. Des mendiants marchent sur ces sei- gneurs, et le pied des gnrations use ces nez et ces joues de marbre dont quelques-unes furent des chefs-d'uvre. Voici la statue moderne du Dante entoure de bersaglieri aux plumaches verts qui fument et devisent ternellement comme s'ils avaient quelque rle dcoratif remplir, et, stationnaires, l'angle des palais, des portes, des ponts, plies dans de grands manteaux qui ne les quittent jamais, les descendants de ces Florentins de cape et d'pe qui envoyaient se battre contre l'ennemi des mercenaires et des condottires, mais qui s'assassinaient eux-mmes de leurs propres mains. Et sur ces vieilles pierres, froides ou chaudes au gr des heures, toujours immobiles, toujours insen- sibles, mais ternelles, passent de souples vols de colombes, c'est--dire l'image de la Vie dans ce qu'elle a de plus rapide, de plus insouciant, de plus insaississable et de plus phmre, et pourtant aussi ternelle en son renouvellement, car nul il ne distinguerait ces colombes de celles qui regardaient du haut de ces corniches l'entre de Charles VIII Florence ou de celles que l'Angelico a poses sur un petit myrte dans son Mariage de la Vierge, aux Ufflzi. Voici enfin, au-dessus des toits, au bout des rues, au bout du fleuve, sur le coteau ou la montagne, comme au fond des pan- neaux de Baldovinetti ou des faences des dlia Robbia, le jet sombre et grave du cyprs, tantt isol comme un mt funbre, tantt group comme un faisceau de lances pointues qu'mousse parfois un peu le vent du Nord. PRFACE ni La vue une fois rassasie, l'esprit s'inquite, la curiosit s'veille ; une foule de questions se posent, dont la solution, peut-tre indiffrente au sentiment purement esthtique, satisfera ou surexcitera le sentiment historique. On cherche un guide qui puisse rpondre, mais qui, avant de rpondre, ait prouv et, avant de guider, ait parcouru, je ne dis pas seulement les lieux dans leurs moindres dtails, mais la gamme entire des impressions. Alors parat Ruskin. Ruskin ne se contente pas d'enseigner Oxford : il suit ses disciples dans leurs voyages pour les garder des sugges- tions hrtiques, des Murray ou des Baedeker. II les suit au moyen de petites plaquettes de vingt pages, reliure souple, aisment maniables, vite lues, qu'on met dans sa poche au dpart et qu'on en sort, une fois la station esthtique, petit dmon chuchoteur, plein de surprises et de promesses, qui fait des trous dans les murs et dans les toiles et, par ces trous, dcouvre d'immenses horizons. C'est un de ces guides qu'on appelle les Matins Florence, et dont on trouve ici la traduction, faite avec la plus entire con- science et la plus exacte comprhension. Ces Matins Florence, composs de six parties, furent primitivement publis sparment, de 1875 a 1877. Mais ils taient prpa- rs depuis bien des annes, depuis plus de trente ans. De quelles longues mditations et minutieuses enqutes le livre qu'on va lire fut l'aboutissement, il suffira pour en juger de lire les pages suivantes de Prseterita : Lorsque je vis Florence pour la premire fois, en 1840, la grande rue con- duisant sur la place du Baptistre en venant du sud de la ville, n'avait pas t rebtie, mais tait faite de vieilles maisons irrgulires projetant fort loin leurs toits. Je pleurai amrement sur leur perte en 1845, mais quant au reste, Florence tait encore ce qu'il est impossible de vj PRFACE concevoir pour qui la voit maintenant. Un grand trait de sa physionomie tait l'avenue de magnifiques cyprs et de lauriers qui montait sans interruption de la Porta Romana Bellosguardo, de laquelle hauteur on pouvait alors se diriger par des sentiers d'oliviers ou de petits vignobles ruraux San Miniato qui se tenait dsert, mais non ruin, avec une troite prairie d'herbage parfum devant lui et de dlicieuses mauvaises herbes sauvages autour de ses per- rons, le tout ferm par une haie de roses. De la longue chausse montant entre des cyprs moins grands que ceux de la Porte romaine, on avait la vue la plus admirable qui se puisse rver du Dme, des arbres de Cascine, et du cours de l'Arno vers le soleil couchant. Dans la ville elle-mme, les monastres taient encore habits par la prire et les besognes utiles, et, dans la plupart d'entre eux, comme parmi les Franciscains de Fiesole, il me fut bientt permis d'aller partout o je voulais et de dessiner tout ce qui me faisait plaisir. Mais mon temps se passait principalement dans la sacristie et le chur de Santa Maria Novella, dans la sacristie de Santa Croce, et dans le couloir suprieur de San Marco. A l'Acadmie, j'tudiai seulement les Angelicos, car Lippi et Botticelli taient encore bien loin de moi ; mais les Ghirlandajos, dans le chur de Sainte-Marie-Nouvelle, avec leur large masse de couleurs, s'accordaient avec les lois que j'avais apprises Venise, tandis qu'ils m'enseignaient, dplus, les belles per- sonnalits de la race florentine et de son art. A Venise, on reconnat un pcheur son filet et un saint son aurole. Mais Florence un ange ou un prophte, un chevalier ou un ermite, une jeune fille ou une desse, un prince ou un paysan ne peuvent tre que ce qu'ils sont, quelqu'accou- trement que vous leur donniez. PRFACE ix Dans le coin des Ghirlandajos, je n'ai jamais t drang par personne. Il n'y avait pas de service divin derrire le grand autel; les touristes, mme les mieux informs, n'avaient jamais, dans ces jours lointains, entendu parler de Ghirlan- dajo ; le sacristain recevait son trenne quotidienne, rgu- lirement, qu'il s'occupt de moi ou non. La ravissante chapelle, avec ses fentres peintes et ses groupes de vieux florentins, tait abandonne mon bon plaisir toute la matine et j'crivis une relation critique et historique complte des fresques, depuis le haut jusqu'en bas, assis le plus souvent califourchon sur les lutrins jusqu'au jour o je dgringolai par terre, l'endroit o les marches s'abaissent, mais sans me faire grand mal, quoique la chute ft en ralit plus dangereuse qu'aucune de celles que j'aie jamais faites dans les Alpes. La bouteille encre se rpandit cependant sur la rela- tion historique, dont les dernires pages furent un peu courtes, ce qui a t une conomie d'un temps prcieux. Dans la petite sacristie (un simple placard ou un garde- manger ecclsiastique, deux marches au-dessus du tran- sept), lorsque le mouvement suscit par les messes du matin tait pass, j'avais coutume de me tenir pour dessiner Y Annonciation de l'Angelico, d'environ n pouces sur i4 r autant que je m'en souviens, et qui tait alors un des joyaux de Florence, ou dans le petit sanctuaire pour lequel il avait t peint, aujourd'hui emport par le pillage rpublicain et perdu dans le gnral bric--brac de ces rservoirs pillage qu'on appelle les muses. Les moines me laissaient me tenir tout contre et travailler aussi longtemps que je le voulais, et vaquaient au lavage de leurs burettes ou au pliage de leurs chapes sans faire attention moi. Si quelque prtre de plus haute dignit entrait, j'avais grand soin de me lever x PRFACE avec rvrence grce quoi j'attrapais un regard bienveillant, un salut ou peut-tre une vague esquisse de bndiction. Lorsque j'tais fatigu de dessiner, je m'en allais dans la Spezieria, et j'apprenais quelles ineffables douceurs et quels encens demeurent dans les herbes et les feuilles qui ont fait passer dans leur vie les rayons du soleil de Florence, et j'achetais de petits paquets de flacons long d'un pouce et gros comme des tuyaux de plumes de dimensions mod- res, o l'on avait renferm tous les parfums de l'Arabie et tous les armes d'une ou de deux les aux pices. Plus tard, l'aprs-midi, un peu de travail dans la rue ou au muse, et, aprs dner, toujours une ascension Fiesole ou San Miniato. Dans ces jours-l, il me semble qu'il ne pleuvait jamais, sauf quand on en avait besoin et encore pas toujours ; o que vous fussiez, si vous vous sentiez fatigu et si vous n'aviez pas d'ami pour vous ennuyer, vous n'aviez qu' vous tendre sur le bord de la route et vous endormir au chant des cigales lequel, avec une grande somme de bonne volont, peut, la fin, quelquefois sem- bler charmant... (i) Ruskin revint souvent en Toscane, mais les impressions de jeunesse demeurent toujours les plus fortes. C'est elles qui conservent ces pages publies longtemps aprs, malgr la fuite des annes et la chute des rves, leur charme indlbile, comme celui de ces petits flacons de la Spezieria o il croyait respirer les effluves embaumes de toute l'Arabie heureuse, et, par-dessus le march, d'une ou de deux les... Robert de la Sizeranne. (i) Prxterita, vol. II, ch. mi, Macugnaga. AVANT-PROPOS La publication de cette traduction des Mornings in Florence n'a d'autre but que de contribuer rpandre, au del des frontires de l'Angleterre, les ides de John Ruskin. Ce n'est ni la manifestation d'un caprice de dilettante, ni mme l'ef- fort d'une volont isole. Ce livre vient, son heure, aprs la Couronne d'Olivier Sauvage et les Sept Lampes de V Archi- tecture, aprs la Bible d'Amiens, aprs les Pierres de Venise, aprs Ssame et le Lys, avant bien d'autres oeuvres profondes et brillantes dont les titres mystrieux et charmants rjoui- ront bientt nos oreilles franaises. Il ne rvlera rien personne ; tout au plus apportera-t-il quelques-uns une satisfaction longtemps attendue. Sa publication ne surpren- dra pas, mais on s'tonnera peut-tre qu'elle ait tant tard. Aujourd'hui, en effet, le public franais, initi par le beau livre de M. de la Sizeranne : Ruskin et la Religion de la Beaut et par plusieurs tudes critiques rcentes (i), fami- liaris avec la pense du matre par la lecture des uvres dont la traduction lui a dj t offerte, se trouve tout prpar pour accueillir, en connaissance de cause, ces Matins Florence. Mais il n'en a pas toujours t ainsi. A l'poque o Ruskin exerait en Angleterre l'action la plus considrable, les tudes publies par M. Milsand dans (i) Les ouvrages de MM. Bardoux et Brunhes, les articles de M. Proust [Mercure de France) reproduits dans sa prface la Bible d'Amiens, et l'tude de M. A. Chevrillon publie par la Revue des Deux Mondes. m AVANT-PROPOS la Revue des Deux Mondes (1860) le signalaient seules l'at- tention de la France. Pendant bien longtemps, et jusqu'aux dernires annes de la vie de son chef, il a sembl que le mouvement ruskinien ne passerait pas la mer et ne prsen- terait jamais, pour l'Europe, qu'un intrt de curiosit, tout extrieur. L'obstacle offert par la diffrence des langues, notre poque cosmopolite, est encore si considrable que ce ne fut qu'un demi-sicle aprs les retentissantes victoires remportes par Ruskin en faveur de Turner et des Prra- phalites, quand son grand ge l'obligeait se retirer de la lutte et lui interdisait toute production nouvelle, que ce voile commena seulement se lever pour nous et que sa pense nous apparut dans toute son ampleur, dans toute son mouvante actualit. On considre trop souvent Ruskin comme un thoricien ayant perdu contact avec la ralit, ou comme un hros res- suscit du pass pour nous rappeler vainement la puret et la gloire de nos antiques traditions, loin desquelles nous entranent des forces fatales auxquelles nous tenterions en vain de rsister. On songe trop la campagne qu'il mena, dans la vie, contre la misre, contre la laideur, contre l'utili- tarisme envahissants ; on songe trop la dfaite qu'il essuya, et qu'il devait ncessairement, utilement, essuyer. Mais on ignore, parce qu'on ne la voit pas, parce qu'elle ne se rvle par aucun signe objectif et concret, la campagne qu'il mena, dans les curs, pour l'Art et pour le Christianisme, et l'cla- tante victoire qu'il remporta, qu'il lui fut donn de rem- porter. C'est peut-tre sa seule faiblesse d'avoir assez dout de sa mission pour avoir voulu la fixer dans des faits, et d'avoir ainsi violent son poque pour lui arracher un gage de succs qu'elle ne pouvait encore lui apporter spontanment. Que n'a-t-il laiss d'autres la fondation de Saint-George' s Guild, la restauration des rouets de Langdale et de Keswick AVANT-PROPOS xin et la construction du moulin de Laxey ? La moindre phrase du plus modeste de ses guides, la boutade la plus fantaisiste lance dans une de ses lettres, de Fors Clavigera, la plaisan- terie la plus innocente qui put exciter un jour le rire sur les lvres de ses jeunes lves d'Oxford ou d'ailleurs, ont plus fait pour son uvre intime et profonde que toutes ces entre- prises audacieuses et absorbantes. Peu importe qu'il ait fait travailler, dans quelque coin d'Ecosse, quelques vieilles fileuses, maniant fuseaux et rouets, et qu'il ait permis quel- ques snobs d'exhiber une laide redingote de laxey homes- pun et une chemise ridicule taille dans du Ruskin linen. Les rouets peuvent se perdre, retourner dans les coins pous- sireux d'o on les a tirs, la mousse peut recouvrir la roue du moulin, car sous ces vtements trompeurs, sous cet habit d'emprunt, le matre a su faire vibrer des curs sin- cres, et l'enthousiasme qu'il a suscit ne se ralentira pas tant que la tendresse et la piti seront de ce monde, tant qu'il y aura des yeux pour voir la Beaut et des mes pour en dgager le sens religieux. Tel est, en effet, l'apostolat de Ruskin. Au fond de toutes ses uvres critiques, de tous ses pamphlets, de tous ses exposs thoriques, c'est le caractre essentiel qui apparat, dominant, effaant tous les autres. Mieux que personne, il nous a montr les rapports troits qui rattachaient l'art la religion, il nous a fait sentir que tout grand art devait tre religieux, que toute noble religion devait tre esthtique ; il a unifi le domaine sentimental de l'humanit, il a runi, en un mme ciel, l'toile de la foi et celle de la beaut, celle qui guide et celle qui rjouit, et il a oppos la nuit sereine du mystre, illumine de leur double feu, l'agitation inquite de notre orgueil intellectuel, l'clat brutal du soleil de midi. Jusques quand cechoix se posera-t-il pour nous? Quelles expriences nous faudra-t-il encore faire pour comprendre que le mal dont nous mourons peut tre guri, sans que la vrit en souffre, et que toutes les conqutes de la science ne nous ont pas plus loigns de Dieu que la voile ou l'hlice xiv AVANT-PROPOS d'un navire ne l'loignent du ciel? La philosophie critique ne nous dlivrera-t-elle pas plus promptement du rationa- lisme utilitaire que les prches les mieux inspirs, et ne faut-il pas que cette crise d'intellectualisme svisse jusqu' ce que la mme force qui la suscita neutralise jamais son influence morale ? Quoi qu'il en soit, du jour o l'on comprendra qu'il y a pour l'homme une autre mission accomplir en ce monde que de dvelopper, l'infini, son attirail technique et de s'ef- forcer vainement de concilier ses intrts de classe ou de race, ce jour-l l'Europe se tournera tout entire vers les sources religieuses et esthtiques de sa civilisation auxquelles les meilleures n'avaient cess cependant de s'abreuver. G'est l'avnement de cette renaissance religieuse que tous les grands artistes, que tous les grands philosophes de la fin du xix" sicle ont consacr leur gnie, qu'ils le veuillent ou non. Wagner et Csar Franck, Bcklin et Burne Jones, Nietzsche et Carlyle, tous ceux qui, dans l'art et dans la phi- losophie, ont pris contact avec ce fond d'humanit qui confre leurs uvres une valeur ternelle, se sont vads de l'uti- litarisme rationaliste pour ressusciter, nos yeux, nos curs, les rveries et les morales de ces deux sources-surs de notre civilisation : le Paganisme germano-grec et le Christianisme. Et, si l'on y songe bien, il n'est rien autour de nous de vivant qui ne vive par l'un ou l'autre de ces deux principes : l'amour du Monde ou l'amour de Dieu, l'action hroque ou le renoncement asctique, le Paganisme ou le Christianisme. Depuis la Renaissance, tous ceux qui ont eu quelque chose nous enseigner nous l'ont enseign dans l'une de ces langues, et nous sentons confusment que toutes nos souf- frances, tous nos doutes, tout notre fatalisme naissent de leur opposition, que toute notre joie, toute notre foi, tout notre espoir natraient de l'harmonieux quilibre de leurs vertus rconcilies. On pourrait presque dire que, si elles ne s'taient pas m- AVANT-PROPOS xv connues et mprises, ces deux Surs ennemies ne se seraient pas perdues pour nous et n'auraient pas permis au scep- ticisme utilitaire de prendre tant de place dans notre exis- tence. Pour n'avoir pas assez got la joie de vivre et d'aimer au sein d'une nature amie, le Christianisme a laiss s'teindre le feu ardent du sacrifice sous la cendre de l'asctisme et de l'indiffrence. Pour s'tre livr cette joie dans l'affir- mation orgueilleuse de sa force, le Paganisme a vu tarir les sources de sa sagesse et de son gnreux hrosme au soleil brlant d'une insatiable sensualit. Chaque fois qu'au cours de l'histoire les deux Ennemies se sont rconcilies et que la vie instinctive a bien voulu se laisser guider par les sentiers abrupts et troits d'une aspi- ration exclusive, l'me europenne s'est trouve exalte au- dessus d'elle-mme; et, si l'on peut songer, pour l'avenir, une renaissance religieuse, c'est la faveur de l'alliance dfi- nitive de ces deux tendances que l'on peut seulement esprer l'entrevoir. Des deux coles constructives qui ont domin la pense europenne, la fin du xix e sicle, l'cole allemande de Wagner et de Nietzsche et l'cole anglaise de Ruskin et de Carlyle, cette dernire s'est trouve mieux place pour unifier la pense chrtienne, dont elle tait encore pntre, avec l'aspiration payenne, vers laquelle l'attiraient son culte pour l'hrosme et son adoration presque mystique pour la nature. C'est ce point de vue surtout que nous dsirerions considrer l'uvre de Ruskin, et plus particulirement ces Matins Florence. Le grande force du penseur est d'tre en mme temps artisan, d'exercer un mtier manuel ou intellectuel, dans la pratique duquel il puisse prouver la valeur des gnralisa- tions auxquelles il se livre, aux heures de loisir. La grande force de Ruskin est d'avoir t, en mme temps, dessinateur et critique d'art, copiste et philosophe. S'il s'tait content xvi AVANT-PROPOS de traduire abstraitement ses ides religieuses, peut-tre ne lui auraient-elles pas survcu ; mais il a fait mieux et plus que cela. Au hasard de ses observations et de ses tudes, alors que la technique seule de l'uvre semblait le proc- cuper, il est parvenu, presque inconsciemment, jeter les bases d'une nouvelle conception de l'art et de la vie. Portant en lui son idal, le vivant en quelque sorte, il a su dcou- vrir le reflet de sa pense en certaines uvres, et il les a laiss parler pour lui, sans s'exposer aux dangers d'une pro- fession de foi. Ses croyances sont bien plus que le fruit de ses rflexions personnelles ; elles lui semblent pourtant uni- quement inspires par les artistes qu'il tudie. Ce ne sont pas des observations qu'il fait, ce sont des exemples qu'il prend. Il est peut-tre permis de penser qu'il aurait pu mieux les choisir, mais il serait vain de combattre son opinion par la critique des exemples sur lesquels elle s'appuie ; ce serait bien souvent chercher une cause l o il n'y a qu'un pr- texte. En vrai artisan, en vrai dessinateur, Ruskin tend rap- procher, tout d'abord, la technique payenne de la technique chrtienne. D'aprs lui, l'avnement du Christianisme n'a pas boulevers les formes de l'art ; celles-ci dpendent d'un principe plus fondamental, plus invtr et plus tenace que toute religion, que toute philosophie : l'esprit national ou populaire, le caractre de race faonn, au cours des sicles, par la vie en commun sur un mme sol, sous un mme climat, l'aide des mmes ressources. Vous vous souviendrez de cette remarque en lisant, dans Devant le Soudan, la description de la chapelle Bardi. Aprs avoir compar la dcoration de cette chapelle gothique celle d'un vase grec, et aprs avoir montr que, dans l'un et l'autre cas, le dcorateur doit obir aux mmes nces- sits esthtiques, Ruskin affirme que Giotto tait un pur Etrusque-Grec du xm* sicle, adorant, il est vrai, saint Fran- ois au lieu d'Hercule, mais, pour tout ce qui concerne la dcoration des vases, tant rest l'trusque d'autrefois... Cette chapelle ne doit vous reprsenter qu'un grand et splen- AVANT-PROPOS xvn dide vase Etrusque color, renvers au-dessus de votre tte comme une cloche plongeur . S'insurgeant ensuite contre les affirmations de la critique moderne qui conteste l'authen- ticit des vases trusques, il insiste encore davantage sur cette ide et l'tend mme aux artistes florentins du XV e sicle : Toutes les plus belles uvres Florentines, celles de Luca dlia Robbia, de Ghiberti, de Donatello, de Filippo Lippi, de Botticelli, de Fra Angelico, sont absolument du pur Etrusque ; les sujets seuls changent et l'on reprsente la Vierge, au lieu d'Athn, et le Christ, au lieu de Jupiter. Chaque ligne trace par le ciseau florentin, au xv' sicle, repose sur des principes d'art national reconnus ds le vii e sicle avant J.-C, et l'Angelico, dans son couvent de Saint-Dominique, au pied de la colline de Fiesole, est aussi profondment Etrusque que le constructeur qui posa les pierres brutes du mur qui en longeait la crte. Dans ce cas comme dans bien d'autres, il n'existe aucune incompatibilit entre les dcouvertes de la critique et l'opi- nion mise par Ruskin. Il semble tabli que les vases dits trusques ont t imports d'Athnes, mais il ne s'ensuit pas que l'on ne puisse faire aucun rapprochement entre l'art trusque et l'art toscan ; mme la chose serait-elle impossible, faute de documents, que l'on n'en pourrait pas moins tablir, par voie d'analogie, de fortes prsomptions en faveur de cette ide d'un art national populaire, appliquant les mmes proc- ds techniques l'expression des sentimentsles plus varis, et unifiant, en quelque sorte, par les instincts profonds qu'il traduit, les idaux divers qui viennent s'y superposer. Car c'est bien d'un art traditionnel et populaire qu'il s'agit, Ruskin nous le dit clairement : Il y avait Flo- rence le fond trusque... C'tait une race agricole, aimable, rflchie et d'un raffinement exquis dans les ouvrages manuels. Le chapeau de paille de Toscane le chapeau de paille d'Italie est du pur art Etrusque, mesdemoisel- les (i). Ailleurs dans la Tour du Berger il rapporte tout (i) La Porte d'Or, 35. xviii AVANT-PROPOS au long une note dans laquelle son disciple, M. Caird, signale l'analogie existant entre certaine forge aperue dans un vil- lage voisin et la forge dans laquelle travaille le Tubalcan de Giotto. Il insiste, plusieurs reprises, sur l'habilet inne des Toscans travailler le fer, habilet provenant du voisi- nage de mines de cuivre et de fer exploites de toute anti- quit. Cette ide se fonde sur une conviction historique. Aucune conqute, aucune religion ne prvaut contre l'indestruc- tible permanence du caractre national : Au fond, la popu- lation laborieuse reste forcment la mme et le chevrier des Pyrnes, le vigneron de la Garonne et la laitire de Picardie, quelque matre que vous leur donniez, demeure- ront toujours sur leur sol, fleurissants comme les arbres du champ, endurants comme les rochers du dsert. Et ceux-ci, la trame et la substance de la nation, sont diviss non par dynasties, mais par climats, et sont forts ici et impuissants l, de par des privilges que la tyrannie d'aucun envahisseur ne peut abolir et des dfauts que la prdication d'aucun ermite ne peut corriger [Bible d'Amiens, p. 120). Il ne peut subsister aucun doute cet gard ; Ruskin pose l'art populaire, anonyme, la base de l'art aristocratique, individualis, et il considre l'lment de race comme le fond mme, sous-jacent toute expression esthtique, payenne ou chrtienne. Pour lui, le dessin de Giotto se rapproche davan- tage du dessin de n'importe quel artiste payen de sa race et de son pays que de celui de n'importe quel artiste chrtien qui n'aurait pas t soumis aux mmes influences. Il y a mme plus qu'une parent dans la forme des lignes, il y a certaines relations dans la forme des lgendes et des symboles, et jusque dans le sentiment religieux. Nous l'avons dj vu comparant le Christ Jupiter, la Vierge Athn ; il rapproche, dans un chapitre de la Bible d'Amiens, les deux dompteurs de lion , saint Jrme et Hercule, le courage qu'on puise dans la foi et celui qu'on puise dans la force. Dans Saint-Mark' s Best, il va plus loin : Analysant les mosaques de la coupole du baptistre de AVANT-PROPOS xix Saint-Marc, datant du xm e sicle, il les trouve absolu- ment Grecques dans tous les modes de la pense, dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu et d'eau ont purement la forme de la Chimre et de la Pirne, et la jeune fille dansant (Salom dansant devant Hrode), quoique princesse du xin" sicle manches d'hermine, est encore le fantme de quelque douce jeune fille portant l'eau d'une fontaine d'Arcadie . Laissons aujourd'hui le mot de Byzantin, dit-il d'ailleurs, il n'y a qu'un art Grec, de V poque d'Homre a celle du doge Selvo, et ces mosaques de Saint-Marc ont t excutes dans la puissance mme de Ddale, avec Vinstinct constructif grec dans la puissance mme d'Athn, avec le sentiment religieux grec (i). Il n'y a donc pas l, uniquement, une question de style. Ruskin, comme tout artiste digne de ce nom, ne peut sparer l'aspect extrieur d'une uvre de la source d'inspiration dont elle mane. D'aprs lui le trait trahit la pense avec plus de fidlit mme que la parole et, s'il est permis de rapprocher les formes de l'art chrtien de celles de l'art antique, c'est qu'une mme aspiration unit l'me des prcurseurs celle des disciples, l'amour suscit par le rve prophtique l'amour entretenu par le culte du souvenir. Il a toujours considr les anciens du mme il que ses contemporains et n'a jamais cru que leurs conseils, pour dater de loin, en fussent moins bons suivre, ni que leur sagesse dt tre relgue dans le panthon glorieux, mais bien clos, d'une admiration toute platonique. Dj onze ans, tudiant les odes d'Anacron, j'appris, dit-il, avec certitude, ce qui me fut trs utile dans mes tudes ultrieures sur l'art grec, que les Grecs aimaient les colombes, les hirondelles et les roses tout aussi tendre- (i) Cit par M. Proust, dans la Bible d'Amiens. Parlant du constructeur de la cathdrale d'Amiens le Parthnon de l'architecture Gothique Ruskin s'crie : i< Qui la btit ?... Dieu et l'homme est la premire et la plus fidle rponse... h'Athn des Grecs a travaill ici et le Pre des dieux romains, Jupiter, et Mars Gardien. Le Gaulois a travaill ici, et le Franc, le chevalier Normand, le puissant Ostrogoth, et l'Anachorte amaigri d'Idume. xx AVANT-PROPOS ment que moi (i). Il considre Virgile avec la mme pit que Dante et parle, diverses reprises, de la foi d'Horace : Horace consacre son pin favori, chante son hymne autom- nal Faunus, dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne Apollon, et dit la petite fille du fermier que les Dieux l'aimeront, quoiqu'elle n'ait leur offrir qu'une poi- gne de sel et de farine, tout aussi srieusement que jamais gentleman anglais ait enseign la foi Chrtienne la jeu- nesse anglaise, dans ses jours sincres (2). Cette pense se trouve condense dans un passage de la Bible d'Amiens : Les expressions fragmentaires de sentiment ou les expositions de doctrines que, de temps en temps, j'ai t capable de donner, apparatront maintenant un lecteur attentif comme se reliant un systme gnral d'interprta- tion de la littrature sacre, la fois classique et chrtienne, qui le rendra capable, sans injustice, de sympathiser avec la foi des mes candides de tous temps et de tous pays (3). Nous passons mme ici les limites des mondes antique et chrtien. Ruskin tend le cercle de sa sympathie au Paga- nisme moderne (4) ; il s'adresse au fond mme de l'homme, cette ressemblance, si lointaine soit-elle, que portent en eux les fils d'un mme pre : Toutes les cratures humaines dit-il, dans tous les temps, dans tous les lieux du monde, qui ont des affections ardentes, le sens commun et l'empire sur elles-mmes, onttet sontnaturellement morales. La nature humaine, dans sa plnitude, est ncessairement morale sans amour elle est inhumaine sans raison (vou), inhu- maine sans discipline, inhumaine. Dans la proportion exacte o les hommes sont ns capables de ces choses, o on leur a appris aimer, penser, supporter la souffrance, ils sont nobles, vivent heureux, meurent calmes et leur sou- (1) Prseterita, cit par M. Proust (Bible d'Amiens). (2) Queen of the Air, cit par M. Proust (Bible d'Amiens). (3) P. 243. (4) Voir, dans Devant le Soudan, les pages dans lesquelles il exalte le bon payen , 59. AVANT-PROPOS xxr venir est, pour leur race, un bonheur et un bienfait perptuel. Tous les hommes sages savent et ont su ces choses depuis que la forme de l'homme a t spare de la poussire ; la connaissance et le commandement de ces lois n'a rien faire avec la religion : un homme bon et sage diffre d'un homme mchant et idiot simplement comme un bon chien d'un chien hargneux et toute espce de chien d'un loup ou d'une belette (i). Partant de simples ressemblances techniques entre l'art payen et l'art chrtien, Ruskin nous rvle ainsi progressi- vementcertaines affinits dans leurs conceptions lgendaires et symboliques dont il dcouvre la source dans une mme aspiration religieuse et morale. Mais il serait profondment injuste de confondre cette gnrosit et cette sympathie qu'il meta retrouver, dans une pense sur de la sienne, les germes d'un mme esprit, les sources d'un mme espoir, avec la tolrance sceptique dont font si aisment preuve ceux qu'aucun idal exclusif ne possde et dont l'me n'a pas reu le baptme de la foi. Pour tre claire, sa religion n'en est pas moins inbranlablement tablie ; il aime croire que l'inspiration de l'Esprit s'est rpandue sur tous, en tous lieux et en tout temps, mais, s'il prte aux autres ses pro- pres sentiments, c'est par trop de richesse, non par curio- sit avide : Je ne suis pas contempteur, dit-il, de la littrature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune interprtation de la religion Grecque ait t jamais aussi affectueuse, aucune de la religion Romaine aussi rvrente que celle qui se trouve la base de mon enseignement de l'art et qui circule travers le corps entier de mes uvres. Mais ce fut de la Bible que f appris les symboles d'Homre et la foi d'Horace (2). Loin d'affaiblir en rien la foi, cette ide de tolrante com- prhension rvle, au contraire, l'exaltation mystique la plus vive. Toutes les priodes d'intense activit religieuse l'ont (1) Bible d'Amiens, p. 33g. (a) Bible d'Amiens, p. 241 xxii AVANT-PROPOS connue; elle se laisse entrevoir dans les Psaumes, elle illu- mine les vangiles, les Actes et les Epltres de Paul, mais ce flambeau de concorde ne rpandit jamais une lumire plus ardente qu'au cours de cette Pr-Renaissance italienne des xiii et xiv" sicles. C'est elle qui conduisit saint Franois vers le Soudan, qui rva pour les sages de l'antiquit, dans les Limbes, le sjour lysen dcrit par Dante ; c'est encore elle qui glorifia les types des Rois Mages, des Sibylles, de Virgile, de Trajan, de Boce et de tant d'autres qu'on admi- rait trop pour ne pas les sanctifier, malgr tout (i). Mais cette sereine comprhension de l'ternel humain . qui rattache les unes aux autres, quant la forme et quant l'esprit, toutes les aspirations humaines n'empche pas Ruskin d'tablir une profonde diffrence entre les deux grandes manifestations religieuses payenne et chrtienne, ou plutt entre les deux modes de vie qu'elles caractrisent : l'Action et la Contemplation. L'art idal serait celui dans l'expression duquel ces deux principes s'quilibreraient la faveur de traditions populaires vivaces et d'une saine disci- pline morale. Cet art idal n'est pas venir ; il a fleuri les murs des glises de Florence, d'Assise et de Padoue, la fin du xm et au cours de tout le xiv' sicle. Il est entirement difi sur les traditions d'art grecques et trusques : Au centre, se trouvait l'Etrusque Florence, fixe au sol par un lien de fer et de cuivre, humide de la rose du ciel. A ces tra- ditions viennent se superposer, d'une part, l'art actif (i) Le caractre le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi Chr- tienne-catholique est en ceci qu'elle reconnat continuellement pour ses frres bien plus, pour ses Pres les peuples ans qui n'avaient pas vu le Christ, mais avaient t remplis de l'Esprit de Dieu {Bible d'Amiens, p. 27). Ce sentiment se traduit d'une faon charmante dans un pisode de la vie de saint Grgoire, pape (vi s.) : Or, comme un jour Grgoire passait par le forum de Trajan, le souvenir lui revint de la justice et de la bont de ce vieil empereur, si bien qu'en arrivant la basilique de Saint-Pierre, il pleura amrement sur lui et pria pour lui. Et voici qu'une voix d'en haut lui rpondit : Grgoire, j'ai accueilli ta demande et libr Trajan de la peine ternelle, mais, prends bien garde l'avenir de ne plus prier pour aucun damn. a [Lgende Dore, p. 173.) AVANT-PROPOS x.un Lombard qui se complat la chasse, aux combats , vivant mais brutal ; d'autre part, l'art contemplatif Byzan- tin qui contemple les mystres de la foi Chrtienne , religieux, mais fig en des formules mortes. La sage et saine Florence accueillit les bonnes influences, comme le sol fertile reoit la bonne semence , mais fut strile comme le roc de Fiesole aux actions nfastes. Elle orienta l'activit des hommes du Nord vers les arts de la paix, rchauffa les rves Bvzantins au feu de la Charit. Enfant de sa paix et interprte de son ardeur, son Cimabue rvla l'Humanit le sens de la naissance du Christ . Giotto fait encore davantage : Il rconcilie, en les intensifiant, les ver- tus de l'idal domestique actif, payen et de l'idal, monastique passif, chrtien. Il dfinit, il commente, il exalte chaque incident attendrissant de la vie humaine; et, d'autre part, il nous fait aimer, au cours de notre vie journa- lire, chaque rve mystique clos dans les esprits plus levs que le ntre (i) . On pourrait, il est vrai, faire cet expos certaines cri- tiques de fait ; on pourrait faire observer, par exemple, que Ruskin nglige trop l'influence exerce, sur l'art primitif toscan, par les mosastes romains du xin sicle. Mais c'est l'interprtation seule qui importe ici et la conception gniale de l'art et de la vie qui l'a dicte. Ainsi donc, la faveur des ressources inpuisables d'un art et d'une sagesse populaire, la religion active peut s'allier la religion contemplative, l'amour de la vie l'asctisme et dans un sens gnral le Paganisme au Christianisme. C'est Giotto qui nous l'affirme, et son sincre tmoignage nous en dit plus long, sur l'esprit de son temps, que l'tude la plus approfondie des sources historiques. Cette foi en la sincrit de l'artiste est, en effet, la base de toutes ces considrations. On ne peut dgager la philosophie d'une uvre que si l'artiste y a traduit son rve, en toute simplicit, en toute honntet. Cimabue peignit la Madone (i) La Porte d'Or, % 35-38. xxiv AVANT-PROPOS parce qu' il vit des yeux de son me la face de celle qui fut bnie entre toutes les femmes et que sa main, fidle son guide spirituel, rendit visible le Magnificat de son cur (i). Giotto, en peignant la mort de saint Franois, n'a pas song la composition de son sujet, mais il a surtout voulu affimer la ralit incontestable des stigmates (2). En s'affranchissant des traditions byzantines, il rsolut de regarder les choses telles qu'elles taient et dclara qu'il voyait le ciel bleu, la nappe blanche et les anges ross, quand il en rvait (3). Cette simplicit de cur s'loigne autant de la pompe thtrale de la Renaissance (4) que du ralisme grandilo- quent forg, de toutes pices, par le rationalisme moderne. Elle est l'indice certain d'une spontanit d'inspiration, d'une hardiesse ingnue de conception qu'on rclame tou- jours lorsqu'on l'a, une seule fois, profondment sentie. Sans jamais soumettre l'artiste l'influence d'une morale dogmatique et rationnelle, elle confre l'uvre d'art une puissance ducatrice, une valeur religieuse et prophtique. C'est la Lampe de Vrit qui brille d'un clat souverain parmi les Sept Lampes de l'Architecture , les sept vertus de l'architecte. C'est la lumire qu'elle rpand que la Beaut s'est pure, que la Bont s'est ennoblie, et l'on ne pourrait vraiment dire laquelle des deux a d faire, pour rencontrer l'autre, le plus de chemin, tant leur union semble naturelle et ncessaire. Peut-tre bien notre folie seule les a-t-elle spares et n'ont-elles jamais quitt le giron de la Foi o nos yeux dessills les retrouvent enfin, jouantet riant ensemble sous les yeux de leur mre. Elles sont si sem- blables que nous n'avons pas regarder l'une pour mieux (1) La Porte dOr,% 35. (a) Devant le Soudan, 43. (3) La Porte a" Or, a 7 . (4) Voyez aussi le passage o Ruskin compare la pierre tombale de Santa- Croce celle de la chartreuse d'Ema (Santa-Croce, 16) et les deux fresques o Ghirlandajo et Giotto ont reprsent la Naissance de la Vierge (La Porte d'Or. i8 n). AVANT-PROPOS xxv apprcier l'autre ensuite, et que nous reconnatrions la seconde entre mille, si nous avions, une seule fois, entrevu la premire. On a accus Ruskin d'tre un moraliste puritain parce que, dans les Sept lampes, son esprit s'est fix, tout d'abord, sur la Bont. On lui a reproch ensuite d'tre un esthte, un dilettante, parce que, dans les Lois de Fiesole, il a suivi la mthode oppose ; et comme, notre poque, il est aussi monstrueux, pour un artiste, d'tre vertueux que, pour un moraliste, d'tre artiste, les fous se sont allis aux sages pour le railler et l'anathmatiser. Il semble aussi sacrilge un puritain de glorifier le xiv" sicle catholique, parce que son me a clat en floraison d'Arnolfo, de Giotto, de Dante, d'Orcagna et de leurs pareils (1) , qu'il peut paratre troit un esthte de prfrer aux sonneries de fanfare et aux effets de draperie de Ghirlandajo l'air que Giotto siffle sur les quatre notes de son pipeau de berger (2) . Mais, de mme que Ruskin est homme avant d'tre chr- tien, et parvient ainsi comprendre ce qu'il y a d'lev et de noble dans l'idal payen, il est homme galement avant d'tre religieux ou artiste, et ne parvient pas sparer deux ides, deux images que Dieu a si harmonieusement unies dans sa nature. Ces deux ordres d'ides se confondent d'ailleurs : L'idal payen n'est-il pas surtout esthtique, l'idal chrtien, surtout moral? Le Paganisme ne tend-il pas s'affranchir des limites de la ralit par le rve d'un monde plus brillant, et ses Dieux ne sont-ils pas de grands hommes, des hros? Le Christia- nisme ne trouve-t-il pas son salut dans sa foi en un monde meilleur et son Dieu n'est-il pas la Toute Bont ?Qui parvient comprendre la noblesse de ces deux formes de libration ne doit-il pas aussi unir, dans un mme culte, la Beaut et la Bont, l'Art et la Religion, et Ruskin n'exprime-t-il pas l'aspiration la plus haute que notre me europenne, que (1) Santa-Croce, 6. (a) La Porte d'Or, % ao. xxvi AVANT-PROPOS notre me humaine ait jamais formule lorsqu' crivant sous la paix sans nuages des neiges de Ghamonix , en sep- tembre 1888, ce que M. de la Sizeranne appelle son testa- ment intellectuel , il se sent d'un cur plus joyeux et plus calme, capable de raffermir sa plus simple assurance de foi c'est--dire que la connaissance de ce qui est beau est le vrai chemin et le premier chelon vers la connaissance des choses qui sont bonnes et d'un bon rapport, et que les lois, la vie et la joie de la Beaut, dans le monde matriel de Dieu, sont des parts aussi ternelles et aussi sacres de sa cration que dans le monde des esprits, la vertu, et, dans le monde des anges, V adoration (1) . II peut paratre trange, premire vue, de faire prcder ce modeste guide par des considrations aussi abstraites. Ruskin donne pour sous-titre aux Matins Florence : Simples Etudes d'Art Chrtien Vusage des voyageurs anglais. Voici comme il explique lui-mme, dans les quel- ques lignes places en tte de la premire dition (1875), les raisons pour lesquelles il rdigea ces notes : Il me semble que mon professorat d'Oxford ne m'impose pas seulement le devoir de donner des leons Oxford, mais aussi celui d'orienter, autant qu'il m'est possible, les voyageurs en Italie (2). Supposez les lettres suivantes destines quelques-uns de mes amis qui m'auraient demand ce qui leur serait prfrable d'tudier, dans un temps limit. J'espre qu'elles pourront tre utiles ceux qui les liront (1) Cit dans la Religion de la Beaut, p. au. (pilogue des Modem Painters, t. V, p. 3go.) Cf. dans la Couronne d'olivier sauvage : Le got n'est pas seulement une partie et un trait caractristique de la morale c'est la seule morale (p. 3a). (a) Ruskin fut nomm Oxford professeur des beaux-arts en 1869. Il fonda dans cette Universit, en 187a, une cole de dessin et une collection d'uvres originales et de copies d'aprs les grands matres. Il se voua son enseignement durant treize ans ; ce guide est une nouvelle preuve de l'activit qu'il dploya cette occasion. AVANT-PROPOS xxvn dans les endroits qu'elles dcrivent ou devant les peintures dont elles s'occupent. Mais il en est un peu de Ruskin comme de cet artiste dont il parle, dans Devant le Soudan, qui ne consent pas se des- saisir d'une toile, en vue de quelque retentissante exhibition, mais qui peindra un chef-d'uvre derrire la porte d'une antichambre. Ce que ces simples lettres, ces renseignements de voyage, renfermentde richesse philosophique, d'loquente interprtation, les quelques extraits que nous avons cits peuvent dj le faire pressentir ; mais, pour se rendre compte du travail qu'ils ont cot, il faut lire les cinquime et sixime Matins o se trouvent analyss minutieusement la fresque des Sciences de la Chapelle Espagnole et les bas- reliefs du Campanile. Ces tudes et spcialement l'examen des sept Sciences profanes forment une contribution originale la critique d'art du xiv" sicle en Italie. Il ne se trouve pas ailleurs, ma connaissance, de description aussi dtaille et aussi approfondie de ces uvres. Aussi, tous les Anglais, tous les Amricains qui visitent Florence se munis- sent-ils des Mornings, et l'on peut dire qu'aucun guide d'art n'est rpandu dans la ville l'gal de cette brochure. La publication de cette dition franaise s'imposait donc depuis longtemps. Je veux pourtant prvoir une critique que l'on ne manquera pas d'adresser cet ouvrage, et c'est prcisment pour tre mieux mme d'y rpondre que je me suis permis d'insister sur la porte philosophique de l'uvre de Ruskin, en gnral, et de ces simples tudes d'art Chrtien en particulier. Les Mornings in Florence datent de 1875, d'une poque o l'autorit de Vasari n'tait encore battue en brche que par quelques critiques. Ruskin avait, pour cet auteur, une prdi- lection spciale qui le poussait instinctivement ajouter foi son tmoignage. Tout entier l'examen des uvres elles- mmes, et pntr, avant tout, du but d'ducation qu'il poursuit, il s'attache peu, en rgle gnrale, aux questions d'attribution. Il diffre en cela de beaucoup de critiques modernes qui entretiennent longuement le lecteur de ces xxvm AVANT- PROPOS discussions relativement peu importantes, et ne trouvent plus, pour caractriser la porte intime de l'uvre dcrite, que quelques paroles d'loge ou de blme d'une banalit dsesprante ou d'un subjectivisme prtentieux. Enfin, le xiii 6 et le xiv e sicles italiens, dont Ruskin s'occupe pres- qu'exclusivement, constituent, faute de documents srieux, l'une des priodes les plus confuses de l'histoire de l'art. Pour toutes ces raisons, il y a, dans ce guide, un certain nombre d'attributions qui demandent tre rectifies, soit que de rcentes dcouvertes critiques aient modifi l'opi- nion gnralement admise en 1876, soit que Ruskin ait pr- fr se rallier l'opinion traditionnelle, transmise par Vasari sous une forme aimable et anecdotique, plutt qu' celle des rudits de l'poque dont le style scientifique et l'impertur- bable assurance lui taient souverainement antipathiques. Les lecteurs qui auront bien voulu me suivre jusqu'ici comprendront combien cette question prsente, au fond, peu d'importance. Il ne faut pas oublier que ces erreurs si erreur il y a se trouvent reproduites dans la plupart des guides franais les plus rpandus. Ruskin est, plus que tout autre, excusable d'avoir quelque peu nglig ces questions de fait, ces ques- tions de personne, lui qui a si merveilleusement russi nous exposer le fond mme de cet art primitif, qui a suffisamment aim ces vieux matres pour revivre, en quelque sorte, en eux, et pour nous dicter, par leur bouche, les prceptes d'art auxquels ils ont soumis leur main, les lois morales aux- quelles ils ont soumis leur cur. Peu importe, en somme, qu'une uvre soit de Simone de Sienne ou de Lippo Memmi, de Cimabue ou de Duccio, si la mme flamme de charit et de gnie qui brlait le cur de l'un vivifiait aussi l'amour de l'autre. Hsiterez-vous un instant entre le critique rudit qui s'est us les yeux dchiffrer de vieux textes, concernant des uvres qu'il ne peut plus voir, et le matre gnial qui s'est us le cur chrir le mme Dieu qui inspira l'artiste et qui, de cette cime, nous crie sa pense, travers le brouil- lard, comme un guide hlant un voyageur perdu ? AVANT-PROPOS xxix Mais Ruskin a prvu ce reproche. Laissons-le parler : k II est un mode de connaissance de la peinture qui appar- tient l'artiste, un autre qui appartient l'archologue et l'expert ; ce dernier, surtout ingnieux, repose sur une con- naissance trs sre et trs tendue de la toile.de la couleur et des trucs de mtier, et n'implique pas forcment une comptence quelconque au sujet des qualits esthtiques proprement dites. Il y a peu d'experts comptents, dans les grandes villes de l'Europe, dont l'opinion si vous pou- viez en tre inform ne soit pas plus digne de foi que la mienne sur des points d'actuelle authenticit . Mais ils peu- vent seulement vous dire si une peinture doit tre attribue j tel ou tel matre, sans tre le moins du monde mme ie vous apprendre quoi le matre ou son uvre sont bons (i). Toutefois, ne partageant pas la confiance que Ruskin a en Vasari et considrant que la plupart des opinions mises par la critique moderne s'accordent mieux avec le caractre des oeuvres auxquelles elles se rapportent (2), j'ai cru bien faire en rectifiant, aussi exactement que possible, les attributions considres actuellement comme fautives. J'ai tent gale- ment restant en cela fidle l'esprit de Ruskin de mul- tiplier les indications de sources littraires, d'tendre certaines remarques d'autres uvres, existant Florence, et de complter certains exposs, l'aide de quelques notes rassembles au cours de deux sjours faits rcemment dans cette ville. Comme on le verra, Ruskin accueillit avec bienveillance et publia, dans ses deux derniers chapitres, des notes que lui envoyrent de Florence deux de ses disciples, MM. Caird et (1) Tour du Berger, % 118. (2) Il nous semble que les deux modes de connaissance de la peinture s'accordent, attribuer notamment la vote de la Chapelle Espagnole 1 cole ie addeo [Le Livre vot), et le Christ au Jardin des Oliviers des Offices Lorenzo Monaco (La Porte d'Or). Ruskin se trouve lui-mme embarrass, dans chacun de ces cas, par l'attribution traditionnelle, et s'efforce vainement ie la justifier ses propres yeux. xxx AVANT-PROPOS Collingwood. Aprs eux, je me suis efforc de travailler soui la direction de ce matre que j'aurai l'ternel regret de ne pas avoir connu. Nous avons t puissamment aid, dans notre travail, pai M. Robert de la Sizeranne qui a bien voulu nous prtei l'appuideses conseils et de sonnom, etpar M. Charles Newtoi Scott dont l'rudition nous a permis d'viter plusieurs erreurs et de complter certains renseignements. Qu'il nous soit permis de leur tmoigner ici toute notr reconnaissance, au nom de ces Matins et, mieux encore, ai nom du gnie dont l'irrsistible attraction nous a valu leui aide et leur bienveillante sympathie. E. Gammaerts. Uccle-Bruxclles, avril 1908. PREFACE DE LA PREMIRE DITION Il me semble que mon professorat d'Oxford ne m'impose pas seulement le devoir de donner des leons Oxford, mais aussi celui d'orienter, autant qu'il m'est possible, les voyageurs en Italie. Supposez les lettres suivantesdestinesquelques- uns de mes amis qui auraient demand ce qui leur serait prfrable d'tudier, dans un temps limit. J'espre qu'elles pourront tre utiles ceux qui les liront dans les endroits qu'elles dcrivent ou devant les peintures dont elles s'occupent. Mais je veux, tout d'abord, donner mes lec- teurs un bon conseil : Si vous en avez les moyens, payez bien votre guide ou votre sacristain. Vous pourriez croire que c'est faire tort au prochain visiteur ; mais, si vous le payez mal, vous ferez tort tous les visiteurs. En effet, qu'en rsultera-t-il? Le sacristain enfermera ou couvrira le plus d'objets possible et rclamera ses deux sous de gratification i LES MATINS A FLORENCE Vous prfreriez sans doute examiner d'abord une oeuvre de sa meilleure priode et de sa meilleure manire. Il travailla, de l'ge de douze ans l'ge de soixante ans (a), des peintures de trs faibles ou de trs grandes dimensions ; il en peignit quelques-unes ngligemment, dont les sujets l'intressaient peu, d'autres trs soigneu- sement, de tout son cur. Vous voudriez certainement, et ce serait sage, voir d'abord Giotto dans son uvre la plus puissante et la plus fervente, voir de lui, si possi- ble, une peinture de grandes dimensions, vigoureusement excute, traitant d'un sujet qui lui plaise. Si ce sujet vous plaisait aussi, cela vaudrait certainement encore mieux. 2. Si l'art ancien vous intresse vraiment, vous ne pou- vez pas ignorer l'importance du xnr 9 sicle. Vous savez que son caractre tait incarn dans son meilleur roi, saint Louis, et totalement exprim par lui. Vous savez que saint Louis tait un Franciscain et que les Francis- cains, pour lesquels Giotto, conseill par Dante, peignait continuellement, taient plus fiers de saint Louis que d'aucun autre de leur frre ou sur de sang royal. Si Giotto pouvait se faire une image pieuse et vnre de quelqu'un, c'tait donc bien de saint Louis au cas o il aurait eu le reprsenter quelque part. Vous savez aussi qu'on fit Giotto la commande du campanile du Dme, parce qu'il tait alors le meilleur 4 Que les fresques de Santa Croce sont les dernires en date des uvres du matre qui nous ont t conserves (probablement, aprs i3i7). Quant aux fresques d'Assise, les uns les placent avant, les autres aprs celles de Rome (i3oo) ; les deux opinions sont peut-tre conciliables. C'est la priode d'Assise que l'on rattache la grande fresque du Bargello (conteste). Voir : Burckhardt, Mason Perkins, Berenson, etc. (a) Cette croyance en l'extrme prcocit du matre a t rpandue par Vasari, qui fait dater la naissance de Giotto de 1276 ; la critique moderne a prfr se baser sur le tmoignage d'un contemporain, Pucci. SANTA CROCE 3 matre sculpteur, peintre et architecte de Florence, et qu'on le croyait, sous ce rapport, sans rival dans le monde entier (i). Cette commande lui fut faite alors qu'il avait atteint un ge avanc (il n'aurait certainement pas pu dessiner le plan du campanile quand il tait encore enfant) (a). Il s'ensuit que si vous trouvez, dans une de ses uvres, une figure niche sous une pure archi- tecture de campanile, architecture peinte de sa main, vous pouvez en conclure, sans autre preuve, que cette peinture doit tre de sa meilleure poque. Si l'on vous demandait donc l'uvre par laquelle il conviendrait le mieux de commencer spcialement l'tude de Giotto, en admettant qu'il vous soit donn d'en choi- sir le sujet, vous rpondriez : Une fresque, reprsen- tant une figure de grandeur naturelle, sur un fond d'ar- chitecture de campanile, peinte une place importante ; et, si l'on en peut choisir le sujet, que ce soit le plus intressant peut-tre de tous les saints que Giotto puisse nous montrer : saint Louis. 3. Profitez d'une matine trs claire, levez-vous avec le soleil et allez Santa Croce, une paire de honnes jumelles dans votre poche, au moyen desquelles vous verrez cette fois, dans tous les cas, un opus ,et, si vous en avez le temps, plusieurs opra (b). Allez directe- (i) Cum in universo orbe non reperiri dicatur quemquam qui sufficienlior sit in his et aliis multis artibus magistro Giotto Bondonis de Florentia pictore, et accipiendus sit in patri, velut magnus magister. (Dcret de sa nomination, cit par Lord Lindsay, vol. II, p. 247-) \History of Christian Art]. (a) La construction ne fut commence qu'en i334, trois ans avant la mort de Giotto (il devait avoir environ soixante ans). Ce projet, l'ordonnance gn- rale de la srie infrieure des bas-reliefs et l'excution de quelques-uns d'entre eux sont trs probablement ses derniers travaux. (b) Il y a ici un jeu de mot intraduisible ; jumelles se dit, en anglais, opera-glass. 4 LES MATINS A FLORENCE ment la chapelle droite du chur (voir le plan du guide de Murray) (a). En entrant, vous ne verrez d'abord rien qu'une fentre moderne, aux vitraux blouissants, dont l'un des pan- neaux est agrment d'un cardinal rouge vif. Ce morceau de fabrication moderne enlve au moins les sept huiti- mes de la lumire, dj bien pauvre auparavant, l'aide de laquelle vous auriez pu voir ce qui est digne d'tre vu. Attendez patiemment jusqu' ce que vous soyez habi- tu l'obscurit. Alors, prservant autant que possible vos yeux de l'abominable fentre moderne, prenez vos jumelles, et regardez en haut, droite, la figure peinte ct de la fentre. C'est saint Louis, sous une architec- ture de campanile, peint par... Giotto ? ou par le dernier des peintres Florentins dsireux de ce faire une affaire aux dpens de Giotto ? C'est la premire question que vous avez rsoudre, et que vous aurez rsoudre dornavant, chaque fois que vous examinerez une fresque. Parfois cette question ne se posera mme pas. Ces deux fresques grises, par exemple, au bas des murs, votre droite et votre gauche, ont t entirement restaures, pour votre plus grande satisfaction, il y a un an ou deux, d'aprs les contours moiti effacs de l'original (b). Mais ce saint Louis ? Repeinte ou non, c'est une chose adora- ble, cela ne fait pas l'ombre d'un doute ; il faut que nous la regardions attentivement aprs avoir acquis quelques notions prliminaires. 4. Votre Guide de Murray vous dit que cette chapelle des Bardi dlia Libert, o vous vous trouvez, est cou- verte de fresques de Giotto, qu'elles furent blanchies et (a) Baedecker : Italie septentrionale, p. 441 (1899). (4) C'est--dire en 1872-1873. SANTA CROCE 5 seulement mises nu en i853, qu'elles furent peintes entre 1296 et i3o4, qu'elles illustrent des scnes de la vie de saint Franois et que, de chaque ct de la fentre, se trouvent des peintures reprsentant saint Louis de Toulouse, saint Louis, roi de France, sainte Elisabeth de Hongrie, et sainte Claire toutes trs restaures et repeintes (a). Aprs de telles recommandations, on ne se livrera vraisemblablement pas de longues investigations, au sujet de ces fresques. Voil pourquoi, comme j'tais au travail, ce matin dimanche 6 septembre 1874, deux jeu- nes Anglais de bonne apparence, sous la garde de leur valet de place (b), passrent devant la chapelle sans mme regarder l'intrieur. Vous consentirez peut-tre y rester un peu plus long- temps avec moi, cher lecteur, et dcouvrir progressi- vement o vous vous trouvez. C'est vraiment dans la plus intressante et la plus parfaite petite chapelle gothique de toute l'Italie, pour autant que je sache et que j'aie entendu dire. II n'y en a pas d'autres, de la grande poque, qui ait toutes ses fresques leur place. L'Arena, quoique beaucoup plus grande, est d'une date plus ancienne, non d'un pur Go- thique, ni rvlatrice de la plus grande puissance de Giotto (c). L'glise infrieure d'Assise n'est pas Gothique (a) Cf. Baedecker : Elles ont t dcouvertes en i853 par G. Bianchi et fortement restaures . (b) En franais, dans le texte. (c) S'il nous tait permis de hasarder ici une opinion personnelle, nous dirions que les fresques d'Assise et de Padoue, moins restaures, contem- ples dans un milieu moins hostile l'atmosphre mystique, empruntant leur sujet la Vie du Christ lui-mme, dgagent une sincrit plus violente, une exaltation religieuse plus passionne. 6 LES MATINS A FLORENCE du tout (a) et n'est encore que de la priode moyenne de Giotto. Vous avez ici du Gothique dvelopp avec du Giotto de premire valeur dont l'intgralit du dessin, quant la forme, n'a pas t altre. Il n'y a pas moyen d'exprimer ce que vous avez perdu par la restauration restauration judicieuse comme l'appelle habituellement M. Murray. Toutefois, faisant abstraction, pour un instant, de cette question, songez o vous vous trouvez et ce qu'il vous est donn de voir. 5. Vous tes dans la chapelle voisine du matre-autel de la grande glise Franciscaine de Florence. A quelques centaines de mtres l'Ouest, moins de dix minutes de marche, se trouve le Baptistre ; et, cinq minutes de marche l'ouest du Baptistre, se trouve la grande glise Dominicaine, Santa Maria Novella. Mettez-vous bien cette notice gographique et archi- tecturale dans l'esprit : au milieu, le petit Baptistre octogone ; ici, dix minutes de marche l'Est, l'glise Franciscaine de la Sainte-Croix ; l, cinq minutes de marche l'Ouest, l'glise Dominicaine de Sainte-Marie. Or, ds le vin" sicle, ce petit Baptistre octogone se dressait o il se dresse aujourd'hui (quoique la coupole ait t change depuis). C'est le monument central de la Chrtient Etrusque de la Chrtient Europenne. A partir du jour o il fut termin, la Chrtient suivit sa voie de son mieux, en Etrurie et ailleurs, pendant quatre cents ans. Et ce mieux semblait avoir abouti trs peu de chose, quand se levrent deux hommes qui (a) Burckhardt (Cicrone, II, p. 49) considre l'glise double de San Fran- cesco Assise (construite, de iaa3 1-233, par Jacob l'Allemand et Philippe de Campello), comme l'une des premires glises gothiques de l'Italie. Ruskin a sans doute en vue ici le gothique italien dont San Francesco s'loigne beaucoup, en effet. SANTA CROCE 7 firent vu Dieu que cela deviendrait davantage. Et ils firent en sorte que cela devnt aussitt davantage. La consquence immdiate de cette action, Florence, fut la rsolution que prit cette ville de remplacer sa jolie vieille petite glise octogone par une belle cathdrale, en forme de croix, et d'lever, ct d'elle, un tour qui rivalist avec la tour de Babel. Vous avez ces deux di- fices porte de vue. 6. Mais vous n'avez pas vous occuper d'eux mainte- nant ; vous n'avez vous occuper que de ces deux glises, plus anciennes : Sainte-Croix et Sainte-Marie. Les deux hommes qui furent les vrais constructeurs de celles-ci furent les deux grandes Puissances religieuses et les deux grands Rformateurs du xm e sicle : saint Franois, qui enseigna aux chrtiens comment ils devaient se conduire, et saint Dominique, qui leur enseigna ce qu'ils devaient croire ; l'un fut l'Aptre des uvres, l'autre l'Aptre de la Foi. Chacun d'eux envoya sa petite compagnie de disciples pour enseigner et prcher Florence : saint Franois, en 1212, saint Dominique, en 1220. Les compagnies naissantes furent installes, l'une dix minutes de marche l'est du vieux Baptistre, l'autre cinq minutes de marche l'ouest de celui-ci. Elles rest- rent tranquillement dans ces logements qu'on leur avait donns, prchant et enseignant pendant une grande par- tie du sicle, jusqu' ce qu'elles eussent, pour ainsi dire, embras la ville et que Florence clatt en cette posie chrtienne et en cette architecture (a) dont vous avez entendu beaucoup parler. Elle clata en floraison d'Ar- nolfo, de Giotto, de Dante, d'Orcagna et de leurs pareils. (a) She burst oui into Christian poetry and architecture. 8 LES MATINS A FLORENCE C'est pour voir et pour comprendre les uvres de ceux-ci que vous faites profession d'tre venu ici. Florence, ainsi embrase, aida d'abord ses matres btir de plus belles glises. Les Dominicains ou Frres Blancs, Prdicateurs de la Foi, commencrent cons- truire leur glise de Sainte-Marie en 1279. Les Francis- cains ou Frres Noirs, Prdicateurs des uvres, posrent la premire pierre de cette glise de Sainte-Croix en 1294. Et toute la ville posa les fondations de sa nouvelle cath- drale en 1298. Les Dominicains dessinrent eux-mmes le plan de leur construction; mais les Franciscains et la ville firent travailler le premier grand matre de l'art Gothique, Arnolfo, avec Giotto son ct, et Dante obser- vant le tout, et leur soufflant de temps autre un mot l'oreille. 7. Vous tes ici ct du matre-autel de l'glise Fran- ciscaine, sous une vote de l'difice d'Arnolfo, portant encore au moins quelques traces de la couleur de Giotto encore frache : et, en face de vous, sur le petit autel, se trouve un portrait rput authentique de saint Franois, peint d'aprs nature, par le matre de Giotto (a). Je peux difficilement blmer mes deux amis anglais de ne pas avoir regard l'intrieur de la chapelle. Aucun trait de tout cet art ne peut tre saisi, sauf dans la lumire du matin, de bonne heure. Et, dans n'importe quelle lumire, cette vue ne prsente que peu d'intrt, moins que vous ne compreniez les relations qui unis- saient Giotto saint Franois et saint Franois l'hu- manit. Remarquez maintenant que, parmi les autres grands (a) Cimabu. On attribue plutt ce portrait (?) Margaritone d'Arezzo. Il date, en tous cas, du xiii sicle (voir Burckhardt : Cicrone, 5io (g)). SANTA CROCE 9 peintres d'Italie, Giotto se distingue par son sens pra- tique. Ce que d'autres rvrent, il l'excuta. Il savait travailler la mosaque, il savait travailler le marbre, il savait peindre et il savait btir; et tout cela parfai- tement : un homme de suprme intelligence, de suprme bon sens. Il se range donc, tout d'abord, parmi les disciples des Aptres des uvres et consacre presque tout son temps ce mme apostolat (a) . Or l'Evangile des uvres, d'aprs saint Franois, repose sur trois principes : Il faut travailler sans argent et tre pauvre. Il faut travailler sans complaisance et tre chaste. Il faut travailler suivant les ordres reus et tre obissant. Tels sont les trois Articles des uvres Italiennes, selon saint Franois. C'est grce eux que grandit cette foule de jolies choses que vous tes venu voir ici. 8. Et si vous voulez bien, prsent, prendre vos jumel- les et examiner la vote de l'difice d'Arnolfo, vous ver- rez que c'est une jolie vote d'arte Gothique, en quatre compartiments, orns chacun d'un mdaillon peint par Giotto. Celui qui se trouve au-dessus de l'autel repr- (a) Cf : Giotto and his ivork at Padua ( 17 et 18) : Giotto, comme tous les grands peintres de cette poque, tait surtout un dcorateur nomade ; il avait Florence une bottega, ou choppe, pour la production et la vente d'oeuvres de faible importance. Il n'y avait lien alors de semblable nos studios . Un artiste avait termin ses tudes l'ge de dix-huit ans; il devenait ensuite un lavoratore, un artisan, un homme qui connaissait son mtier et produisait des uvres d'une valeur donne, pour un prix donn. Il n'tait troubl par aucune abstraction philosophique, et ne songeait pas s'enfermer pour recevoir l'inspiration, puisqu'elle venait lui aussi naturel- lement que les rayons de soleil, entrant par sa fentre, et la lumire des- quels il travaillait Ainsi Giotto, en serein artisan, parcourut l'Italie en long et en large. Ses uvres attestent encore d'un ou de plusieurs sjours Rome, Assise, Arezzo, Padoue, Ravenne ; elles ont t dtruites Naples. La tradition parle aussi de son passage Vrone, Ferrare et Avignon (?). io LES MATINS A FLORENCE sente saint Franois lui-mme ; les trois autres reprsen- tent ses Vertus Dominantes. En face, au-dessus de l'entre, la Pauvret; sa droite, l'Obissance; sa gauche, la Chastet. La Pauvret, avec des ailes grises, vtue d'une robe rouge rapice, un nimbe de gloire hexagonal au-dessus de la tte, fuit devant un chien noir dont on voit la tte dans un coin du mdaillon. La Chastet, voile, est emprisonne dans une tour, tandis que des anges veillent sur elle. L'Obissance, la main sur un livre, porte un joug sur les paules. Ce mme groupe en quatrefeuille, reprsentant saint Franois et ses trois Vertus Dominantes, a t peint aussi par Giotto, mais avec plus de dveloppements, sur la vote d'arte de l'glise infrieure d'Assise; et il serait intressant de rsoudre la question de savoir laquelle des deux votes fut peinte la premire (a). Votre Guide de Murray vous dit que les fresques de cette chapelle ont t peintes entre 1296 et i3o4; mais, comme elles reprsentent, parmi d'autres personnages, saint Louis de Toulouse, qui ne fut pas canonis avant i3i7, cette affirmation n'est gure soutenable. Il faut remarquer aussi que, la premire pierre de l'glise ayant t pose seulement en 1294, quand Giotto tait encore un jeune homme de dix-huit ans, il est peu vraisemblable (a) C'est trs probablement celle d'Assise (voir note i). Il faut donc considrer ces mdaillons de la vote, non comme une premire bauche des sujets d'Assise, mais comme un rsum qui n'a conserv que les traits essentiels du plan primitif. C'est ainsi que la Pauvret porte toujours sa robe rapice et son nimbe hexagonal ; elle est toujours perscute par un chien la brutalit. Les sym- boles de la tour garde par les anges et du joug se retrouvent galement Assise. SANTA CROCE n que, deux ans plus tard, elle ft prte tre peinte ou lui en mesure d'excuter une uvre reprsentant son plan de thologie pratique [a] . Bien plus, Arnolfo, le constructeur du corps principal de l'glise, mourut en i3io (b), et, comme saint Louis de Toulouse ne fut un saint que sept ans plus tard, et que, pour cette raison, les fresques, ct de la fentre, ne purent tre peintes au temps d'Arnolfo, une autre question se pose : Arnolfo laissa-t-il, oui ou non, les cha- pelles ou l'glise dans leur forme actuelle ? 9. Maintenant que je vous ai montr o est le saint Louis de Giotto, je vous demanderai de rflchir un instant cette question jusqu' ce que votre curiosit soit veille ; je tcherai ensuite de la satisfaire. Je vous prierai donc de quitter, pour le moment, notre petite cha- pelle et de descendre (c) la nef, jusqu' ce que vous soyez arriv deux pierres tombales , prs de l'extrmit ouest [d). Regardez alors autour de vous, et voyez quelle glise est Santa Groce. Sans regarder du tout autour de vous, vous pouvez trouver dans votre Murray l'utile information que c'est une glise forme d'une nef centrale trs spacieuse et de nefs latrales spares par sept beaux arcs briss . Et comme vous serez , en touriste press , heureux d'en apprendre autant sans regarder, il est peu vraisemblable (a) La divergence d'opinion au sujet de la date de naissance de Giotto il aurait d'aprs nous vingt-quatre ans n'enlve pas toute valeur cette critique. Les auteurs les plus rcents assignent d'ailleurs ces fresques une date postrieure 1317 (voir note (a), 1). (b) La date de i3i5, renseigne par Burckhardt, ne diminue gure la force de l'argument. (c) Walk down du chur vers l'entre. (d) C'est--dire prs de l'entre, l'glise tant oriente O.-E. ,i LES MATINS A FLORENCE que vous vous aperceviez que cette nef centrale et que ces deux belles nefs latrales rclament, pour votre com- plet bien-tre actuel, des murs, aux deux extrmits, et un toit par l-dessus. Il esta peine possible que vous ayez t frapp, en entrant, par la curieuse disposition des vitraux, l'extrmit est ; encore moins vraisemblable que, en redescendant la nef, vous ayez, ce moment, observ la trs petite fentre circulaire situe l'extr- mit ouest ; mais il y a une chance sur mille que, aprs avoir t pouss, de tombe en tombe, autour des bas- cts et des chapelles, vous preniez encore ce surcrot de peine de regarder vers le toit ; moins que vous ne le fassiez prsent, loisir. Cette vue produira sur vous, mme votre insu, un certain effet. Vous retournerez chez vous avec l'impres- sion gnrale que Santa Groce est, pour une raison ou pour une autre, la plus laide glise Gothique que vous ayez jamais visite. Bien ; il en est rellement ainsi. Voulez-vous, prsent, prendre la peine de voir pourquoi ? 10. H y a deux traits desquels, plus que de tous les autres, dpendent la grce et le charme d'une belle cons- truction Gothique : la lgret de ses votes, et les pro- portions et la fantaisie de ses ornements. Cette glise de Santa Croce n'a pas de vote du tout, mais elle a le plafond d'une grange de ferme. Ses fentres sont toutes du mme modle, ce trs prosaque modle form de deux arcs briss surmonts, au milieu, d'une ouverture circulaire. Et pour rendre la nudit du plafond plus vidente, les bas-cts sont diviss par une succession de hangars, correspondant chaque arc. Dans les bas-cts du SANTA CROCE i3 Campo-Santo de Pise, la surface unie du plafond laisse l'il libre de voir les ornements ; mais ici, une succes- sion de poutres et de lattes, sortant et rentrant, donne l'impression d'une range d'tables plutt que celle d'un bas-ct d'glise. Enfin, alors que, dans la belle architec- ture Gothique, toute la perspective s'achve glorieuse- ment dans l'abside haute et lointaine, ici la nef est coupe par une ligne de dix chapelles, l'abside formant seule- ment un renfoncement plus considrable, au milieu. L'glise n'a donc pas, proprement parler, la forme d'une croix, mais bien plutt celle d'un T. Cette grossire et disgracieuse disposition peut-elle vraiment correspondre au plan du clbre Arnolfo ? Oui, ceci est du plus pur Gothique d'Arnolfo, pas beau du tout, mritant cependant notre examen le plus rflchi. Nous dterminerons compltement, un autre jour, son caractre ; aujourd'hui, nous nous occuperons seulement de cette forme prchrtienne de la lettre T, accuse dans la ligne des chapelles. ii. Il faut observer, ce sujet, que les premires glises Chrtiennes, construites dans les catacombes, prirent naturellement la forme d'une croix mousse : une chambre carre ayant un renfoncement vot de chaque ct. Plus tard, les glises Byzantines furent construites en forme de croix grecque. Les ornements hraldiques et autres, en forme de croix grecque, sont, en partie, signe de gloire et de victoire et, en partie, signe de lumire et de divine prsence spirituelle (i). Cependant les Franciscains et les Dominicains ne (i) Voir sur ce sujet, Mr. R. St. J. Tyrwhitt : Art-Teaching of the Primitiye Church . (Publication de la Society for the Promotion of Christian Know- ledge, 1874). ,4 LES MATINS A FLORENCE voyaient pas dans la croix un signe de triomphe, mais bien un signe d'preuve (i). Les blessures de leur Sei- gneur devaient tre leur hritage. Ils devaient donc rechercher, avant tout, que la croix figure par leur glise se rapprocht, le plus possible, d'une forme correspondant celle de l'instrument de supplice. C'est ainsi qu'ils usrent, non pas de la forme du signe de paix, mais de celle de la lettre T de la Fourche ou du Gibet. Leurs glises taient construites pour l'usage, non pour la parade et la satisfaction d'orgueil ecclsiastique (i) Je n'ai jamais eu le temps d'tudier compltement la discipline de l'glise Chrtienne primitive ; aussi ne suis-je pas certain de connatre toutes les autres causes auxquelles le choix de la forme de la basilique peut tre attribu, ou par quelles autres communauts cette forme a pu tre adopte. Le symbolisme, par exemple, a beaucoup d'influence sur les Franciscains, et les Dominicains se proccupent plutt de faciliter la prdication ; mais, dans tous les cas et en tous lieux, la transformation de la tribune ferme en abside brillamment claire indique un changement correspondant dans le sentiment Chrtien : ce dernier considrant l'glise tantt comme un lieu de justice et d'enseignement public, tantt comme un lieu o les fidles, sparment ou en corps, rendent gloire Dieu. Le passage suivant de l'excellente histoire de l'abbaye de Westminster, crite par son Doyen, devrait tre lu galement dans l'glise Florentine : L'glise qui se rapproche le plus de l'abbaye de Westminster, ce point de vue, est Santa Croce, Florence. L, comme ici, la destination actuelle de l'difice ne correspond aucunement au plan primitif, mais a t dtermine par diffrentes causes. Comme glise de l'un des deux grands ordres prcheurs, sa nef devait tre beaucoup trop grande relativement au chur. Cet ordre tant celui des Franciscains, li par un vu de pauvret, son caractre de simplicit devait conserver les nefs libres de toute ornementation superflue. La popularit des Franciscains, surtout dans un couvent honor de la visite de saint Franois lui-mme, fit que non seulement ils inspirrent les prin- cipales fles publiques, mais encore que de nombreuses familles leur firent l'aumne. Ils durent, par consquent, favoriser les rapports qui rattachaient ces dernires leur glise, et c'est ainsi qu'on enterra successivement, dans ces tombeaux surchargs d'tendards et de motifs reprsentant leurs hauts faits, quelques-uns des personnages les plus illustres du XV sicle, non tant cause de leur mrite que de leur lien de sang ou d'amiti avec ces familles nobles de Florence. Il advint, comme par accident, que Michel- Ange fut dpos dans le caveau de Buonarotti, et Galile dans celui des Viviani, comme prcepteur d'une de leurs maisons. C'est partir de l'rec- tion de ces deux monuments que Santa Croce devint graduellement le panthon reconnu du gnie Italien. SANTA CROCE i5 ou civique. Ils avaient besoin de place pour prcher, pour prier, pour faire le sacrifice de la messe et le service des morts ; ils n'avaient pas l'intention de montrer quelle hauteur ils pouvaient lever des tours et quelle largeur ils pouvaient donner leurs votes. Des murs solides et le toit d'une grange, voil ce que demandaient les Fran- ciscains leur Arnolfo, et voil ce qu'Arnolfo leur donna compltement et sagement ; la division du plafond tait un nouveau moyen d'augmenter sa solidit, trs apprci cette poque. 12. Cette svrit d'esprit ne dura pas longtemps. Arnolfo d'abord, Cimabue et Giotto ensuite, enfin le Ciel et la Nature eurent d'autres desseins. Il y avait d'autres enseignements tirer de la vie du Christ que Son sup- plice et que Sa mort. Voyez, cependant, combien cette forme svre, rendue sa simplicit, serait imposante. Ce n'est pas l'ancienne glise qui est, en elle-mme, peu touchante. C'est l'ancienne glise dfigure par Vasari, par Michel-Ange et par la Florence moderne (a). Voyez ces lourds tombeaux, votre droite et votre gauche, aux murs des bas-cts, avec leur sommet tantt arrondi, tantt en fronton, et leur piteuse surcharge de sculp- tures s'efforant de paratre sublimes par leur masse et pathtiques par leur luxe. Enlevez-les toutes de l, en imagination ; figurez-vous le vaste hall, avec ses piliers massifs non pas badigeonns d'une couleur pilule de calomel, comme maintenant, mais ayant conserv la teinte de la pierre, avec son plafond de vrai bois rude et avec un peuple priant au-dessous, tenace dans ses murs et pur dans sa vie comme ses rochwrs et ses bois (a) L'intrieur de l'glise fut restaur en i56o, par Vasari, qui effaa une grande partie des peintures giottesques, dcorant les murs. 16 LES MATINS A FLORENCE d'oliviers. Voil ce qu'tait la Santa Croce d'Arnolfo. Son uvre ne resta pas longtemps prive de la grce du Ciel. Cette mme ligne de chapelles, o nous avons trouv notre saint Louis, rvle dj un changement de carac- tre. Elles n'ont pas plafond de hangar, mais elles sont couvertes de vraies votes Gothiques. Notre code de Lois Franciscain est peint sur les quatre compartiments de l'une d'elles. 11 est donc probable que, mme dans leur maonnerie, ces chapelles sont postrieures au reste de l'glise. Dans leur dcoration, elles le sont assurment; elles appar- tiennent l'poque o l'histoire de saint Franois com- menait devenir une tradition passionnante, raconte et peinte partout, avec ferveur. Voyez, dans le centre de l'glise, combien ce renfon- cement surlev, tenant lieu d'abside, dgage de noblesse, dans l'ombre colore qui enveloppe la lumire projete par ses fentres, de forme si simple pourtant. Vous n'avez pas vous amuser ici rechercher les motifs d'architec- ture bien quilibrs que nous offrirait un artiste Franais ou Anglais, dit Arnolfo : Vous avez lire et songer, l'intrieur de ces murs svres que j'ai levs, et sur les- quels des mains immortelles criront. Nous allons donc retourner vers cette ligne de chapel- les manuscrites. Mais, auparavant, regardez ces deux pierres tombales prs desquelles vous vous trouvez. La plus loigne de l'extrmit occidentale est l'une des plus belles sculptures du xiv e sicle. Elle renferme des lments de perfection trs simples, par la pn- tration desquels vous pourrez prouver votre pou- voir de comprhension ; vous n'aurez pas vous occuper de questions plus dlicates, pour le moment. SAiNTA CROCE 17 i3. Elle reprsente un vieillard, envelopp de l'ample chape, plis profonds, porte par les clercs et les gentils- hommes de Florence, de 1 3oo 1 5oo. Il gt, mort, un livre sur la poitrine, sur lequel ses mains sont croises ; ses pieds, est grave cette inscription : Temporibus hic suis phylosophye atq. medicine culmen fuit Galileus de Galileis olim Bonajutis qui etiam summo in magistratu miro quodam modo rempublicam dilexit, cujus sancte memorie bene acte vite pie benedictus flius hune tumu- lum patri sibi suisq. posteris edidit. M. Murray vous dit que les effigies en bas-relief (hlas oui, suffisamment bas aujourd'hui que l'usure a transform ces reliefs, jadis trs accuss, en des pierres presque unies, portant seulement la trace des traits les plus profonds encore conservs) qui couvrent le sol de Santa Groce et dont la pierre dont nous nous occupons est un exemple caractristique, sont intressantes par le costume , mais que, except pour Jean Ketterick, vque de Saint-David's, peu d'autres noms prsentent quelque intrt en dehors des murs de Florence . Comme cependant vous vous trouvez, prsent, dans les murs de Florence, vous condescendrez peut-tre vous intresser quelque peu ce parent ou cet anctre de ce Galile que Florence rendit en vrit intressant au dehors et ne tolra pas dans ses murs (1). Je ne suis pas certain de construire exactement, dans l'inscription, la phrase ci-dessus : cujus sancte memo- (1) Seven years a prisoner at the city gte, Let in but in his grave-clothes. [Rogers' Italy (a).] (a) Sept ans proscrit, Florence ne le laissa rentrer qu'envelopp d'un linceul. ,8 LES MATINS A FLORENCE rie bene acte , mais voici le sens gnral du texte : Ce Galileo des Galilei tait, en son temps, minent en philo- sophie et en mdecine. Investi de la plus haute magis- trature, il aima infiniment la rpublique. Son fils, bni dans l'hritage de sa sainte mmoire et de sa vie pieuse et bien remplie, rigea cette tombe pour son pre, pour lui-mme et pour sa postrit. Il n'y a pas de date ; mais la dalle immdiatement der- rire celle-ci, prs de la porte ouest, du mme style, mais d'un travail postrieur et infrieur, est date j'ai oubli maintenant de quelle anne du commencement du xv e sicle. Florence tait encore dans sa gloire ; et vous pou- vez, en lisant cette pitaphe, voir sur quoi cette gloire tait base. La philosophie tait tudie en mme temps que les arts utiles et comme une partie intgrante de ceux-ci. Les matres en ces arts devenaient naturelle- ment les matres des affaires publiques. Dans l'exercice de cette magistrature, ils aimaient l'Etat sans servilit ni cupidit. Les fils honoraient leur pre et recevaient l'honneur de leur pre comme un hritage bni. Souvenez-vous de la phrase : vite pie benedictus filius pour la comparer avec le nos nequiores des jours de dcadence de tous les Etats surtout prsent, Flo- rence, en France et en Angleterre. i4- Ceci surtout pour l'intrt local du nom. Occu- pons-nous, maintenant, de l'intrt universel que prsente cette tombe, au point de vue de l'art. C'est la vertu suprme de tout grand art que, quelque minime que soit le fragment pargn par les injures du temps, ce fragment n'en reste pas moins charmant. Aussi longtemps que vous pourrez voir quelque chose, vous SANTA CROCE 19 pourrez voir... presque tout, tant la main du matre sera suggestive de son me. Ici, vous tes dlivr, pour cette fois, de toute restau- ration. Personne ne se soucie de cette tombe. Si seulement Florence consentait mettre toutes ses sculptures et ses peintures anciennes sous ses pieds, et s'en servir comme pierres tombales et comme tapis, elle se montre- rait plus clmente, leur gard, qu'elle ne l'est pr- sent. Ici, au moins, le peu qui reste est vrai. Et, si vous vous y arrtez longtemps, vous trouverez que ce n'est pas si peu. Ce visage us est, encore aujour- d'hui, un excellent portrait du vieillard, quoique l'artiste semble l'avoir fait surgir par hasard de la pierre, par quelques rudes coups de ciseau ; et la draperie tom- bante de cette chape est, dans ses quelques lignes, par- faite et dlicate au del de toute description. Voici l'occasion de mettre l'preuve, simplement mais trs utilement, votre capacit de comprhension de la sculpture et de la peinture Florentines. Si vous pouvez voir que les lignes de la chape sont la fois exactes et charmantes, que le choix des plis est exquis, par le caractre ornemental et la combinaison des lignes, et que leur aisance et leur souplesse sont compltes, malgr la sobrit du dessin indiqu seulement par quelques traits obscurs, vous pourrez alors comprendre le dessin de Giotto et de Botticelli, la sculpture de Donatello et de Luca. Mais, si vous ne voyez rien dans cette sculpture, vous ne verrez rien non plus dans les leurs, des leurs (a). Vous pourrez comprendre les uvres dans lesquelles (a) You willsee nothing in theirs, oftheirs. ao LES MATINS A FLORENCE ils prfrent imiter la chair ou la soie, ou se servir du marbre pour se livrer quelque jonglerie vulgaire et moderne (et cela leur arrive souvent), vous pourrez voir, en un mot, tout ce qui est Franais, ou Amricain ou Gock- ney (a) dans leur uvre, mais vous ne verrez jamais ce qui, dans leur uvre, est Florentin et pour toujours sublime, moins que vous ne puissiez aussi voir la beaut de ce vieillard, dans sa chape de citoyen. i5. H y a cependant, dans cette sculpture, plus qu'un simple portrait et qu'une noble draperie. Le vieillard est couch sur un tapis brod et, protges par les parties plus saillantes du bas-relief, beaucoup des plus belles lignes de cette broderie sont restes presque intactes ; les franges et les glands surtout, travaills avec un soin extrme, sont parfaitement conservs. Si vous vous agenouillez, et si vous regardez attenti- vement les glands du coussin plac sous la tte et la manire dont ils remplissent les angles de la pierre, vous saurez ou vous pourriez savoir, rien que par cet exem- ple, ce qu'est une noble sculpture dcorative, ce qu'elle a t depuis l'poque de la Grce primitive jusqu' celle de l'Italie moderne, ce qu'elle devrait tre encore. Frange dlicieusement sculpte ! et vous venez justement de vous moquer des sculpteurs qui jonglent avec le marbre ? Parfaitement ; il est impossible de trouver, dans n'importe quel muse d'Europe, une uvre o l'on jongle moins avec le marbre... que dans ce tom- beau. Essayez de comprendre la diffrence; c'est un point on ne peut plus important pour toutes vos tudes de sculpture venir. (a) Londonien dans le sens pjoratif. Il s'agit ici, bien entendu, seulement de Donatello et de Luca dlia Kobbia. SANTA CROCE ai Je vous ai dit, souvenez-vous, que le vieux Galile tait couch sur un tapis brod. Je ne crois pas que, si je ne vous l'avais pas dit, vous l'eussiez trouv par vous-mme. Gela ne ressemble pas tellement un tapis. Mais, si c'et t une sculpture moderne truque, vous eussiez dit, au premier abord : Oh ! comme ce tapis est merveilleusement excut, il ne parat pas du tout tre en pierre, on a envie de l'enlever et de le secouer. Chaque fois que vous serez tent de parler ainsi d'une draperie sculpte, soyez sr, sans plus d'examen, que cette uvre sera vile et dtestable. Vous perdrez tout sim- plement votre temps et vous corromprez votre got en la regardant. Rien n'est plus facile que d'imiter une draperie en travaillant le marbre. Vous pourrez bien, un jour, jeter une draperie et la sculpter si adroitement que le marbre en reprsentera parfaitement les plis. Mais ce n'est pas l de la sculpture, c'est de la fabrication mcanique. Aucun grand sculpteur, depuis le commencement de l'art jusqu' sa fin, n'a jamais excut et n'excutera jamais une draperie trompe-l'il. Il n'a ni le temps, ni la volont de le faire. Son apprenti praticien peut le faire, si cela lui plat. Un homme qui peut sculpter un membre ou un visage ne finitjamais les parties infrieures que d'un ciseau htif et ddaigneux, ou bien en choisissant si sv- rement, si strictement les lignes qu'il en dessine, que vous reconnaissez l'uvre de l'imagination, non de l'imi- tation. 16. Mais si, comme dans ce cas, l'artiste doit opposer la simplicit de son sujet central un riche arrire-plan entrelacement de lignes ornementales destines faire ressortir la svrit des lignes d'expression, il vous sculptera un tapis, ou un arbre, ou une touffe de a2 LES MATINS A FLORENCE roses avec ses franges, ses feuilles, ses pines, aussi riches que la nature les a faits, mais toujours avec le souci de la forme ornementale, jamais avec celui de l'imi- tation. Il exprimera pourtant le caractre naturel de ces objets avec vingt fois plus de prcision et de nettet d'observation que le simple imitateur. Examinez les glands du coussin et la manire dont ils s'unissent parfaitement la frange ; il n'est pas possible de voir de plus belle sculpture ornementale. Regardez ensuite les mmes glands, la mme place de la dalle la plus proche de l'extrmit ouest de l'glise, et vous ver- rez une imitation grossire de la manire du matre, faite par un lve appartenant cependant une bonne cole. (Remarquez les plis de la draperie, au pied de cette figure : ils sont coups de faon montrer l'ourlet de la robe aussi bien en dedans qu'en dehors, et ils sont beaux.) En retournant la chapelle de Giotto, gardez le ct gauche : prcisment au del de la porte nord, dans le bas-ct, se trouve le clbre tombeau de G. Marsuppini par Desiderio de Settignano. Il est trs beau, dans son genre ; seulement la draperie est surtout destine ici vous abuser, et elle n'est travaille si dlicatement que pour vous montrer la grande adresse du sculpteur; les plis en sont tout fait vulgaires et mesquins. Si vous regardez vos pieds, vous trouverez une autre tombe de la belle poque. En l'examinant, vous reconnatrez la diff- rence entre l'art faux et l'art vrai, autant qu'il vous est possible de le faire actuellement. Et si vous aimez rel- lement et honntement ces humbles pierres, et si vous comprenez mieux la beaut qui repose en elles, il vous sera aussi donn de jouir de Giotto, dans la chapelle SANTA CROCE u3 duquel nous retournerons demain pas aujourd'hui, car la lumire doit l'avoir quitte prsent. Maintenant que votre attention est fixe sur les sculp- tures de ces dalles, il vaut mieux traverser et retraverser la nef et les bas-cts, et vous faire une ide de ce champ de pierre sacr. Dans le transept nord, vous trouverez un beau chevalier, la plus belle de toutes ces tombes, au point de vue de la finesse du travail; j'en excepte une, de la mme main, dans le bas-ct sud, l'endroit o il touche au transept sud. Examinez les lignes des niches Gothiques traces au-dessus d'elles et ce qui reste des arabesques de leur armure. Ces uvres sont beaucoup plus belles et d'une conception chevaleresque plus tou- chante que celle du saint Georges de Donatello ; celui-ci est surtout un morceau de vigoureux naturalisme bas sur ces vieilles tombes (). Si vous vous faites conduire, cet aprs-midi, la Chartreuse du val d'Ema, vous pourrez y voir un exem- plaire bien conserv de pierre tombale semblable, par Donatello lui-mme : trs beau, mais d'une perfection moins grande que les dalles plus anciennes dont il drive (b). Vous pourrez y voir aussi l'ombre noyer (a) Voir l'original au Bargello et sa reproduction sur la faade nord d'Or San Michle (saint Michel y figure comme patron des armuriers). (b) C'est la pierre tombale du cardinal Angelo Acciauoli, attribue Dona- tello et F. de San Gallo. Remarquez combien l'attitude du vieux Galileo (les mains croises sur la poitrine comme pour la prire ) respire davan- tage la pit et le recueillement. La robe du cardinal semble colle au corps ; ce n'est pas elle qu'a sculpte l'artiste, c'est le corps travers elle l'toffe lgre est plisse comme la soie. Des proccupations de ralisme inconnues l'auteur de la vieille pierre (attribue Agostino Santucci) apparaissent en maints endroits : la rigidit du corps est intentionnellement rendue le vieux Galileo semblait dormir, la chair des mains et du visage est traite avec une minutie extrme, le coussin cde davantage sous le poids de la tte, et il a sembl ncessaire l'artiste d'indiquer, aux quatre coins, la grimace de l'toffe l'endroit o s'attachent 14 LES MATINS A FLORENCE les dernires lueurs de la vie monastique. En y restant jusqu' ce que les lucioles volent dans le crpus- cule et en allant vous coucher en rentrant, vous serez mieux prpar pour la promenade de demain matin (si vous voulez en faire une autre avec moi) qu'en allant en soire pour parler sentiment propos de l'Italie et pour entendre rapporter les dernires nouvelles de Londres et de New-York. les glands. Que dire des guirlandes de fruits, sous le poids desquelles semblent flchir deux cariatides, et de la banderolle, dans laquelle se trouve enfil un crne par les orbites, comme une perle ? DEUXIEME MATIN LA PORTE D*OR 17. Aujourd'hui, aussitt que possible, et en tout cas avant de rien entreprendre d'autre, allons l'glise paroissiale de Giotto, Santa Maria Novella. Si, venant du palais Strozzi, nous prenons la rue des Belles-Dames , nous y serons promptement. Que rien ne vous arrte en chemin, ni connaissance, ni sacristain, ni distraction quelconque ; bornez-vous faire ce que je vous dis. Remontez directement l'glise jusqu' l'abside (vous pouvez laisser reposer vos regards, pendant que vous marchez, sur l'clat de ses vitraux mais faites attention la marche, mi-chemin), soulevez le rideau, passez derrire le grand autel de marbre et donnez ceux qui vous suivent tout ce qu'ils dsirent pour qu'ils se taisent ou qu'ils s'en aillent. Vous savez trs probablement dj que les fresques qui vous entourent sont de Ghirlandajo. On vous a dit qu'elles sont trs belles et, si vous tes quelque peu con- naisseur en peinture, vous apprcierez les portraits qu'el- les renferment. Malgr cela, pour une raison ou pour une autre, ces fresques ne vous enthousiasment pas relle- ment et vous ne reviendrez pas souvent ici, n'est-ce pas ? C'est facile comprendre : Si vous avez une nature 26 LES MATINS A FLORENCE dlicate, elles ne sont pas assez dlicates pour vous, et, si vous avez une nature vulgaire, elles ne sont pas assez vulgaires. Dans le premier cas, il faut que, durant quel- ques minutes, vous regardiez attentivement les deux fresques infrieures, prs des fentres, afin que, par contraste, vous apprciiez mieux l'art que vous comptez tudier. La fresque de gauche reprsente la naissance de la Vierge, celle de droite sa rencontre avec Elisabeth. 18. Il est difficile de voir un meilleur ouvrage d'or- fvrerie peinte et impossible d'en trouver un plus pompeux. Ghirlandajo n'tait, la fin de sa vie, qu'un orfvre bien dou comme portraitiste. Il a fait ici son chef-d'uvre. Il a donn un long mur une perspective admirable ; il a mis toute la ville de Florence dans la campagne accidente qui s'tend derrire la maison d'Elisabeth ; il a sculpt un splendide bas-relief, dans le style de Luca dlia Robbia, dans la chambre coucher de sainte Anne ; il a orn tous les pilastres, brod toutes les robes, vocalis et sonn des fanfares dans tous les coins. Tout cela est excut, un point prs, aussi bien que possible, et tout fait aussi bien que Ghirlandajo pouvait l'excuter. Mais le point o l'uvre n'est pas parfaitement russie est prcisment le point vital. Et tout cela est simplement bon rien. Dgagez-vous de ce fatras d'orfvrerie et ne regardez que la Visitation. Vous direz peut-tre tout d'abord : Quelles nobles et gracieuses figures ! Etes-vous cer- tain qu'elles soient gracieuses ? Regardez de nouveau, et vous verrez que les draperies semblent suspendues elles comme des porte-manteaux. De belles draperies, bien dessines, suspendues des porte-manteaux, pro- LA PORTE D'OR 27 duisent toujours un certain effet, surtout si elles sont disposes en plis larges et profonds ; mais c'est vraiment la seule grce qui se dgage de ces figures. Regardez ensuite attentivement la Vierge. Vous verrez qu'elle ne parat pas du tout humble... mais bien niaise comme d'ailleurs toutes les autres femmes de cette fresque. Vous trouvez peut-tre sainte Elisabeth agrable ? Soit. Et d'aprs vous, elle dit : D'o me vient ce bonheur que la mre de mon Seigneur vienne vers moi ? (a) avec une grande dose de srieux ? Avec une grande dose de srieux, en effet. Et maintenant, vous avez assez regard ces deux femmes-l. Jetez encore un rapide coup d'il sur la Naissance de la Vierge. D'aprs votre Guide de Murray, les servantes forment un groupe trs gracieux . C'est parfaitement exact. Ajoutons que celle qui tient l'enfant est assez jolie, que celle qui verse de l'eau la verse de trs haut, trs adroitement, sans clabousser, et que la dame qui vient rendre visite sainte Anne et voir le bb a une dmarche majestueuse et une bien belle robe. Quant au bas-relief, dans le style de Luca dlia Robbia, on pour- rait vraiment croire qu'il est de ce sculpteur ! C'est, sans cloute, matre Ghirlandajo, le plus beau choix de plaqu que vous ayez toujours sous la main, dans votre boutique? (b) 19. A prsent, cherchez le sacristain qui est poli et aimable, et demandez-lui de vous conduire dans le clo- tre vert, puis dans le petit clotre dont l'entre se trouve (a) Luc, I, 43. [b) Observez encore l'attitude de sainte Anne. Voir plus loin, 19. 2 8 LES MATINS A FLORENCE droite, au bas de l'escalier (a). Faites- vous montrer alors la tombe de la marquise Strozzi Ridolfi. Dans l'en- foncement qui se trouve derrire cette tombe, trs prs du sol, et bien claires lorsqu'il fait beau, vous trouve- rez deux petites fresques, larges seulement d'un mtre un mtre cinquante, peintes sur des bouts de murs de contour bizarre (en forme de quart de cercle), repr- sentant, celle de gauche, la Rencontre de Joachim et d'Anna la Porte d'Or, et celle de droite, la Naissance de la Vierge (b) . 11 n'est pas absolument question ici de sonneries de fanfares, n'est-ce pas? Il n'y a pas d'or sur la porte, et quant la Naissance de la Vierge... est-ce l tout? Bont divine ! On n'y retrouve ni bas-relief, ni belles robes, ni servante versant gracieusement de l'eau, ni procession de visiteurs ! Mais il y a une chose que vous pouvez voir ici, et que vous n'avez pas vue dans la fresque de Ghirlandajo, moins d'tre trs subtil et de l'avoir cherche... le Bb! Vous ne verrez probablement pas, en ce monde, un frag- ment plus sincre de Giotto : un petit tre, au visage rond, ponctu de petits yeux, emmaillot dans une bande ! Oui, Giotto tait d'avis que la Vierge, sa naissance, ne dut pas avoir une forme bien diffrente de celle-ci. (a) Lorsqu'on sort de l'glise par le transept gauche, on passe forcment par ce petit clotre avant d'entrer dans le clotre vert. (b) Quoique ces fresques ne figurent pas sur les listes des uvres authen- tiques de Giotto dresses notamment par Berenson et Perkins, il est trs probable qu'elles appartiennent au groupe des oeuvres florentines de sa jeunesse dont on a retrouv si peu de vestiges (voir note i). M. Ven- turi (die Madonna) les attribue Ycole de Giotto, mais cette manire de dsigner les uvres d'attribution douteuse est d'un usage constant chez les critiques. LA PORTE D'OR 39 Mais regardez la servante qui vient prcisment de ter- miner la toilette du nouveau-n : Frappe de crainte et d'tonnement, pleine d'amour, elle pose lgrement la main sur la tte de l'enfant qui n'a jamais pleur. La bonne d'enfant qui vient de la prendre est... la bonne, et rien de plus ; extrmement nette, trs fire et trs con- tente ; elle serait de mme avec n'importe quel autre enfant. La sainte Anne de Ghirlandajo (j'aurais d vous dire de remarquer cela, vous pouvez encore le faire tantt) est assise, toute droite, dans son lit, dirigeant ou, tout au moins, surveillant tout ce qui se passe. La sainte Anne de Giotto, couche sur l'oreiller, se tient appuye sur le coude, la tte dans la main, la fois puise et perdue dans ses penses : elle sait que l'enfant sera bien soi- gne par les servantes ou par Dieu ; elle n'a besoin de s'occuper de rien. Au pied du lit, se trouve la sage-femme et une servante qui apporte un breuvage sainte Anne. La servante s'ar- rte, la voyant si tranquille, et demande la sage-femme : Le lui donnerai-je maintenant? La sage-femme, les mains leves sous sa robe, dans l'attitude de l'action de grce (que l'on peut toujours distinguer, je ne sais pour quelle raison, chez Giotto, de celle de la prire), rpond du regard : Laissez, elle n'a besoin de rien. A la porte, une seule visiteuse entre pourvoir l'enfant. En fait d'ornements, il n'y a que le contour parfaitement simple du vase que porte la servante; en fait de couleur, deux ou trois taches de rouge sobre, de blanc pur, du brun et du gris. C'est tout. Si vous pouvez apprcier ceci, vous pouvez voir Flo- rence ; mais sinon, amusez-vous dans cette ville, si cela 3o LES MATINS A FLORENCE vous convient, par tous les moyens qu'il vous plaira, aussi longtemps que vous voudrez..., vous ne pourrez jamais la voir (a). 20. Mais, si cette fresque vous plat tant soit peu, songez ce que signifie ce plaisir. Je vous ai fait passer, dessein, par la plus brillante ouverture, par le plus bruyant farrago de roulades et de fanfares que j'aie pu trouver Florence, et voici que vous entendez un air de quatre notes, jou sur un pipeau de berger (b) par un (a) Lorsque Giotto reprsentera plus tard cette mme scne, sur les murs de l'Arena de Padoue, il accentuera encore ce caractre intime et familier : Outre le poupon du premier plan soign par les servantes, qui est conserv il en place un deuxime que l'on prsente la mre couche sur son lit, l'arrire-plan. A Santa Croce, Taddeo Gaddi (chap. Baroncelli) anime encore davantage la scne du premier plan : sainte Anne a disparu. Dans cette mme glise, Giovanni da Milano (chap. Runiccini) conserve les deux scnes ; Anne se lave les mains. La comparaison de ces diffrentes fresques montre combien l'esprit de Giotto s'tait rpandu sur son cole, mais elle montre galement l'injustice que l'on a fait ses disciples en leur contestant toute originalit d'invention. Quant aux reprsentations artificielles et thtrales du mme sujet, si la fresque de Ghirlandajo ne suffit pas pour vous difier, allez voir l'Annun- ziala celle d'Andr del Sarto, dans laquelle ce caractre se trouve encore accentu. Il y a, au Palais Pitti, une vierge de Fra Filippo Lippi (n 343), derrire laquelle le peintre a reprsent la scne de sa naissance. C'est le style de Ghirlandajo, en plus pur en plus primitif. (Remarquez, droite, la Ren- contre de la Porte d'Or.) (b) Allusion la tradition rapporte par Vasari, suivant laquelle Giotto fut recueilli par Cimabue, alors qu'il faisait patre le troupeau de son pre : Or, Cimabue allant un jour, pour ses affaires, de Florence Vespignano, rencontra Giotto qui, pendaDt que son troupeau paissait, dessinait une brebis d'aprs nature, l'aide d'un caillou pointu, sur une pierre plate et unie ; la nature seule lui avait enseign le faire. C'est pourquoi Cimabue, tout merveill, lui demanda s'il voulait le suivre et rester avec lui. L'enfant rpondit que si son pre y consentait, il irait volontiers. Cimabue demanda donc son consentement Bondone qui le donna avec joie. Giotto fut donc amen Florence. Aprs quelque temps, aid par la nature et guid par Cimabue, l'enfant parvint imiter, non seulement la manire de son matre, mais aussi la nature mme. Il bannit la manire grecque (byzantine), ressus- cita le bon art de la peinture, et commena reproduire d'aprs nature les LA PORTE D'OR 3i peintre qui ne fait le portrait de personne ; et cependant vous l'aimez ! Vous savez donc ce qu'est la musique. Voici un autre petit motif, plus doux encore, excut parle mme musicien ; je vous ai d'abord fait entendre le plus simple. Comment, cette fresque, gauche, avec ce brillant ciel bleu et ces visages roses ! Tout le monde pourrait-il aimer cela ? Oui, mais, hlas, tout le ciel bleu est repeint. Il a toujours t bleu, cependant, et brillant aussi; et j'ose dire que, l'uvre une fois faite, tout le monde Va aime. J'espre que vous connaissez l'histoire de Joachim et d'Anna ? Non pas que je la connaisse moi-mme, dans tous les dtails, et que, si vous l'ignorez, je veuille vous faire attendre pour vous la raconter. Tout ce que vous avez besoin desavoir (et c'est peine si, devant cette fresque, vous devez en savoir tant), c'est qu'il y a ici un vieux mari et une vieille femme qui se rencontrent inopinment, aprs une longue sparation. Ils sont frapps d'une crainte sacre, car ils se retrouvent la place o ils se sont rendus, par l'ordre de Dieu, sans savoir ce qui les y attendait (a). personnes vivantes, ce qui n'avait plus t fait depuis deux cents ans. (Vasari : Vite,'!, p. 370.) On voit que les raisons pour lesquelles Vasari admire Giotto ne sont pas prcisment les mmes que celles qui provoquent l'enthousiasme de Ruskin. Nous nous trouvons, en effet, aujourd'hui beaucoup mieux placs que les Ita- liens de la Renaissance pour apprcier l'art idaliste du xiv sicle. Alors que ceux-ci n'y voyaient qu'une premire tape vers le pompeux ralisme qu'ils cultivaient, nous y trouvons, au contraire, la source mystique et lgen- daire d'une inspiration qui sombra sous leur influence. L'extrme indulgence de Ruskin pour le chroniqueur fantaisiste et le morne architecte des Offices reste pour nous une nigme inexplicable. (a) D'aprs la Lgende Dore (p. 494 de la trad. de Wyzewa) et l'Evan- gile de sainte Marie, Anne et Joachim sont, au contraire, avertis par un ange qu'ils se rencontreront la Porte d'Or. Leur motion provient donc plutt 3i LES MATINS A FLORENCE Alors ils se prcipitrent dans les bras l'un de l'autre, et s'embrassrent ? Non, ditGiotto, pas cela. Ils marchrent la rencontre l'un de l'autre, suivant un rythme conforme aux lois les plus svres de la composition, leurs draperies formant des plis que per- sonne, avant Raphal, n'aurait pu disposer plus harmo- nieusement? Non, dit Giotto, pas cela. Sainte Anne s'est avance le plus rapidement ; les plis que forme sa robe, dirigs en arrire, vous en disent juste assez pour le comprendre. Elle a saisi saint Joachim par le manteau et l'attire doucement elle. Saint Joa- chim a mis sa main sous le bras de sainte Anne, voyant qu'elle est prte faiblir, et la soutient. Ils ne s'embras- sent pas, ils se regardent seulement l'un l'autre dans les yeux, et un ange de Dieu met sa main sur leurs ttes (a). 21. Derrire eux, se trouvent deux personnages frustes, deux bergers de Joachim, occups de leurs affaires person- nelles ; l'un est nu-tte, l'autre porte le large capuchon Florentin auquel la pointe, qui le termine, donne la forme de la corolle, du pied-d'alouette ou de la violette. Tousdeux transportent du gibier et parlent entre eux... de Jeanne la Salope et de sa marmite, ou de quelque autre chose semblable (b). de la confirmation de la prdiction qui leur a t faite que du caractre inat- tendu de l'vnement. Dans le Protevangelian, Anne s'crie : Je sais pr- sent que mon Seigneur m'a bnie ! (a) A l'Arena de Padoue (Giotto), Joachim et Anne se donnent un tendre et pieux baiser; Santa Croce (Taddeo Gaddi et G. da Milano), ils ont peu prs la mme attitude qu'ici. [b) Allusion au refrain de la chanson qui termine le dernier acte de Loves Labour lost (Shakespeare) : Whle greasy Joan doth keel ihe pot. Le LA PORTE D'OU 33 Ce ne sont pas l des personnages en harmonie avec la scne, suivant les lois du drame de Racine ou de Voltaire? Soit, mais suivant Shakespeare ou Giotto, ce sont prcisment les gens qu'il est vraisemblable de trouver l, tout aussi bien que l'ange. On vous dira du reste, un de ces jours, que Giotto n'a pas eu le sens commun en plaant cet ange dans un ciel dont le bleu pourra toujours tre obtenu, identique, par le premier apothicaire venu. A prsent que vous avez vu Shakespeare et plusieurs autres hommes de tte et de cur suivre la trace de ce berger, vous pouvez bien lui pardonner les grotesques qu'il a placs dans le coin de sa fresque. Mais qu'il se les soit pardonnes lui-mme, aprs l'ducation qu'il avait reue, voil le miracle ? Nous voyons suffisamment aujourd'hui peindre des sujets simples ; c'est pourquoi nous pensons qu'il est tout naturel que des bergers dessi- nent des bergers. Quel miracle y a-t-il cela? 22. Je puis vous montrer comment, chez ce berger, cela semble merveilleux, si vous consentez retourner avec moi dans l'glise, pendant cinq minutes, et monter dans la chapelle situe l'extrmit du transept sud. Si le jour est beau et si vous obtenez du sacristain qu'il lve le rideau de la fentre, dans le transept, l'clairage sera suffisant pour que vous puissiez examiner une uvre parfaitement authentique et trs clbre du matre de Giotto (a), et vous verrez quelle cole le garon a t. C'tait un bon et brave matre, si jamais lve en eut. berger capuchon se retrouve Padoue et dans les deux fresques de Santa Croce reprsentant le mme sujet (Taddeo Gaddi et G. da Milano). (a) Certains critiques modernes, se basant sur un texte de commande cit par Milanesi, attribuent cette vierge Duccio de Sienne. Si la date de ii85 que l'on assigne cette uvre est exacte, elle a pu exercer une certaine influence sur Giotto (n vers 1270). Au reste les considrations mises par Ruskin ne perdent rien de leur valeur, l'art de Duccio empruntant l'art 34 LES MATINS A FLORENCE Si vous pntrez la nature des grands hommes, vous comprendrez que leur matre est la moiti de leur vie ; ils le savent bien, puisqu'ils aiment souvent mieux porter le nom de leur matre que celui de leur famille. Voyez maintenant quel genre de travail Giotto a d'abord t employ : il n'y a littralement pas un pouce carr de ce panneau de trois mtres de haut sur environ deux mtres de large qui ne soit travaill en or et en couleur, avec la finesse d'un manuscrit Grec. L'orne- mentation de la premire page d'un missel Gothique de roi n'est pas plus fouille que celle du trne de cette Madone ; la Madone elle-mme ne veut tre que grave et noble; elle n'est entoure que d'anges. Et voil que cet impertinent petit drle proclame que ses personnages doivent se passer d'or et de trne; oui, byzantin les mmes caractres gnraux que celui de Cimabue. Il suffit d'tendre aux influences siennoisesles remarques faites au sujet des influences florentines. Cette question est d'ailleurs loin d'tre tranche, certains auteurs maintenant l'ancienne attribution de cette madone Cimabue, d'autres encore (comme Souida) dsignant pour son auteur le matre de la madone de Ruc- celai qui aurait influenc la fois Duccio et Cimabue, Sienne et Florence. On peut se livrer, l'Acadmie, un intressant travail de comparaison entre deux oeuvres, l'une de Giotto, l'autre de Cimabue, reprsentant le mme sujet : La Vierge assise sur un trne et entoure d'anges. La Madone de Cimabue a le front masqu par la draperie, son menton est fuyant comme celui des vierges byzantines, elle trne... et rien de plus. Celle de Giotto, au contraire, a le front dgag et le menton bien accus. Sa poitrine maternelle n'est pas cache sous son manteau, elle tient la cuisse de l'enfant d'un geste simple et familier. Le trne de Cimabue semble soutenu en plein ciel par le vol d'anges ; ceux-ci ont des ailes longues et puissantes. Le trne de Giotto repose sur la terre comme sa foi. Des figures humaines aptres et prophtes se mlent au groupe des anges dont les ailes sont naturellement plus courtes. (Voir, sur cette mme comparaison : Berenson, Fior. Painters ofthe Renais- sance, pp. i3 et suiv.). Cette madone de Ruccelai sert, en quelque sorte, d'intermdiaire : Par la draperie, les anges et leur mode de groupement, elle se rapproche de celle de Cimabue, mais les traits du visage sont plus dlicats et la main de la mre tient la jambe de l'enfant. LA PORTE D'OR 35 que la Porte d'Or elle-mme ne sera pas dore, que saint Joachim et sainte Anne devront se contenter d'un seul ange entr'eux deux, et que leurs serviteurs diront des blagues et que personne ne les en empchera ! 23. C'est tout fait merveilleux, et c'et t impossible si Cimabue, indpendamment du gnie qu'il pouvait mettre dans son art, et t un homme ordinaire. Quoique j'y aie beaucoup rflchi, je n'ai pu m'expliquer cette transformation qu'aprs avoir vu l'uvre de Cimabue Assise, dans laquelle il se montre tout fait aussi ind- pendant de son or que Giotto, capable mme de dgager une motion plus intense, de crer des uvres plus sublimes mais peut-tre moins hardies et moins ten- dres que celles de son lve (a). Mais, parmi toutes les Mater Dolorosa que la Chrtient a cres jusqu' ce jour, celle de Cimabue, Assise, est la plus noble ; et aucun peintre n'a ajout un anneau la chane de penses dans lesquelles il a synthtis la cration de la terre et prch sa rdemption (b). Il n'a videmment jamais rebut Giotto, depuis le jour o il le rencontra. Il lui a montr tout ce qu'il savait faire; (a) Dans la raction violente de la plupart des critiques contre les erreurs rpandues par Vasari, on a contest successivement la plupart des u- vres que la tradition attribuait Cimabue. Il semble cependant que quel- que vrit se cache sous la lgende de Cimabue ; le tmoignage de Dante suffirait l'tablir, et, s'il faut rduire l'importance de l'cole florentine, avant Giotto, on ne peut pourtant nier son existence. On attribue encore Cimabue ou son cole les mosaques de Pise, la Vierge de l'Acadmie de Florence et la Vierge d'Assise dont il est question ici (transept nord de l'glise infrieure). Voir au sujet de cette dernire uvre : Crowe et Caval- caselle (Storia dlia Pittura I, p. 3ao). Voir de plus la nouvelle thse d'A. Aubert (note b). (b) Allusion aux deux sries de seize fresques, dcorant le haut des murs de la grande nef de l'glise suprieure d'Assise, et reprsentant des scnes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Elles taient autrefois attribues, suivant Vasari, Cimabue et son cole. Quoique l'tat de dgradation, dans lequel elles se trouvent, rende leur 36 LES MATINS A FLORENCE il a parl avec lui de beaucoup de choses qu'il se sentait incapable de peindre ; il en a fait un ouvrier et un gentle- man, avant tout un chrtien, et il l'a laiss pourtant... un berger. Et le ciel avait fait de ce berger un tel peintre que son pitaphe n'est nullement exagre : Me ego sum per quem pictura extincta revixit [a] . tude difficile, on a pu relever certaines analogies entre ces fresques et l'uvre des mosastes romains duxin sicle, spcialement de Cavallini. (Voir les notes de la dernire dition de l'Histoire de la peinture italienne Crowe et Cavalcaselle.) C'est cette influence romaine que l'on rapporte surtout aujourd hui l'effort d'mancipation de Giotto. L'examen des mosaques relatives la vie de la Vierge dcorant l'abside de Sainte-Marie-au-Transt- vre, Rome, et attribues Cavallini est concluant, cet gard. On retrouve le plan gnral des compositions giottesques dans chaque pisode repr- sent (Naissance de la Vierge, Annonciation, Nativit, etc.). Mme remarque pour les mosaques de Sainte-Marie-Majeure, attribues Torriti(xm e sicle). Ce dveloppement continu de la tradition nationale cadre parfaitement avec les conceptions de Ruskin, et l'importance qu'il attache ces fresques d'Assise est trs significative. D'aprs un ouvrage rcent d'Andras Aubert (Die San Francesco Kirche zu Assisi, Leipzig 1907), Cimabue aurait collabor avec Cavallini la dcoration des deux glises. Il aurait fait un long sjour Rome, et serait devenu, en quelque sorte, un reprsentant de l'cole romaine. Cette thse, qui s'appuie sur des documents rcemment dcouverts, concilie trs heureusement l'opi- nion traditionnelle avec celle de la critique moderne. (a) Nous croyons intressant de reproduire ici, au sujet de l'enfance de Giotto, le passage suivant de : Giotto and his Work atPadua ( 4), inspir Ruskin par la lecture de Vasari (voir note (b) 20) : Giotto naquit et passa ses annes d'enfance Vespignano, 35 kilomtres environ au nord de Florence sur la route de Bologne. Peu de voyageurs oublient l'aspect particulier de cette rgion des Apennins. Lorsqu'on gravit les montagnes dont les contreforts les plus bas sont forms par les collines de Fiesole, on passe continuellement sous les murs de villas somptueuses et brillantes et ct de haies de cyprs, entourant de beaux jardins en terrasse o les lauriers et les magnolias, immobiles comme des feuilles dans un tableau, incrustent alternativement le ciel bleu de leurs lgres branches rose ple et de la tache vert fonc de leur ombre, parseme de globes d'argent panouis, et laissent voir, de temps autre, travers le rseau de leur riche feuillage et de leur rouge floraison, les courbes lointaines que dcrit l'Arno, au pied de ses collines couvertes d'oliviers, et les som- mets empourprs des montagnes de Carrare qui se dressent en face du loin- tain occident, o des bandes de nuages immobiles brlent au-dessus de la mer Pisane. Les collines de Fiesole une fois franchies, tout change : Le pays devient tout coup solitaire. et l, on aperoit encore les constructions parses LA PORTE D'OR 37 24. Un mot maintenant au sujet des repeints par les- quels cette pictura extincta a t ressuscite pour s'accorder au got moderne. Le ciel a t entirement barbouill d'une nouvelle coucbe de bleu ; les contours originaux de l'ange descendant et des nuages blancs qui le surmontent sont pourtant respects avec un soin inusit. L'ide du geste de l'ange, posant ses mains sur les deux ttes (comme un vque le fait en hte la Con- firmation, j'en ai mme vu un en expdier quatre ensemble comme Arnold de Winkelried) exprime une bndiction et tmoigne de l'intervention divine, dans cette rencontre. Ce geste a t rpt maintes fois dans la suite : on en retrouve un beau petit cho parmi les tableaux anciens de la collection d'Oxford. C'est la premire fois qu'il apparat, ma connaissance, dans la d'une ferme, gracieusement groupes sur le penchant d'une colline ; et l surgit une tour en ruines sur un rocher loign ; mais plus de jardins, plus de fleurs, plus de palais aux murs tincelants, rien que l'tendue grise d'une terre de montagne seme irrgulirement de touffes de houx et d'oliviers. Ce paysage n'est pas sublime, car ses lignes sont humbles et douces ; il n'est pas dsol, car les valles abondent en champs et en ptures, il n'est pas non plus riche ou aimable, mais bien plutt triste et brl du soleil. Son aspect sauvage s'accentue chaque coude de la route montante, jusqu' ce qu'enfin les bois les plus levs moiti chnes et moiti pins qui s'tio- lent sur les flancs de l'Apennin central, fassent place une solitude pastorale o des rochers en ruine jonchent une herbe maigre, fltrie par la gele... C'est dans ces montagnes que Giotto passa les dix premires annes de sa vie ; c'est l, prs de son village natal, que Cimabue le trouva, gravant un de ses moutons la surface d'une pierre tendre. Son pre, un homme simple, un travailleur de la terre , le confia au peintre dont l'uvre avait dj fait retentir les rues de Florence de clameurs joyeuses. Il le suivit Florence et devint son disciple. Reprsentons-nous l'motion qui envahit l'enfant lorsque, debout ct de Cimabue sur la crte de Fiesole, il aperut, pour la premire fois, les bois fleuris du Val d'Arno et, tout au fond, les tours innombrables de la Cit du Lys alors qu'au plus profond de son me se cachait encore la plus belle de toutes. Dix ans aprs, Giotto tait choisi, parmi tous les peintres d'Italie, pour dcorer le Vatican. 38 LES MATINS A FLORENCE peinture purement Italienne, mais l'ide en est Etrusque- Grecque et est employe par les sculpteurs Etrusques de la porte du Baptistre de Pise ; le mauvais ange rapproche les ttes de deux personnes bien diffrentes de celles dont nous nous occupons :... Hrodiade et sa fdle (a). Joachim et le berger au capuchon florentin sont tous deux compltement pargns ; les contours de l'autre berger sont un peu renforcs. Les touffes noires de gazon, pendant auprs, sont des retouches ; c'taient jadis des touffes de plantes dessines avec normment de soin et de dlicatesse ; vous pouvez en voir une, qui a t par- gne, sur la plus haute arte du rocher, au-dessus des bergers ses feuilles sont en forme de cur. Tout le pay- sage est modifi et abm jusqu' le rendre indchiffrable. 2.5. Vous serez tent de croire, tout d'abord, que, si quelque chose a t restaur, ce sont bien les laids pieds du plus laid des deux bergers. Il n'en est rien. On donne toujours aux pieds restaurs des orteils parfaitement orthodoxes et acadmiques, comme ceux de l'Apollon du Belvdre ; vous les auriez trouvs admirables. Ces pieds sont l'uvre de Giotto, dans chaque dtail, et il s'est appliqu ce travail consciencieusement, essayant et essayant de nouveau... en vain. Il avait dj de la peine reprsenter des mains, cette poque ; mais des pieds et des jambes nues! Eh bien, se dit-il, je vais m'effor- cer! et il finit rellement par obtenir une assez belle ligne, quand on la regarde de prs ; mais, lorsqu'il met (a) M. Mle donne de ce geste une intressante interprtation : On rp- tait, quoique l'erreur et t condamne par les docteurs, que la Vierge tait ne cet instant du baiser d'Anne et de Joachim [L'art religieux du XIII e s. en France, p. 282). L'ange aurait donc ici la mme signification que le Saint-Esprit, dans l'Annonciation. LA PORTE D OR 3c> ensuite la lumire sur le sol, il n'ose pas toucher ce prcieux contour, si chrement obtenu : il s'arrte tout autour, un demi-centimtre, comme vous pouvez le constater (i). . Mais, si vous dsirez savoir quelles jambes et quels pieds il pouvait dessiner, regardez les agneaux dans le coin de la fresque de l'arc, votre gauche ! Je pourrais dire aussi beaucoup, malgr les repeints, de l'autre fresque, votre droite : La Vierge se prsentant elle-mme au temple. C'est ici, pour autant que je me souvienne, que l'on rencontre, pour la premire fois, la figure incline baisant le bord de la robe de la Vierge, l'insu de celle-ci. La composition de cette fresque a servi d'exemple beaucoup d'autres que vous connaissez trs bien (et dont, soit dit en passant, les marches de l'esca- lier n'ont pas une meilleure perspective que celles-ci). Ceci, l'original ! serez-vous tent de dire, si vous connaissez quelque peu, dans ses grands traits, l'art de la Renaissance. Ceci, du Giotto ! mais c'est un banal rchauff (a) du Titien! Non, mon ami, l'enfant qui a tant pein pour dessiner cet escalier en perspective avait t port en terre deux cents ans avant que le Titien n'et fait ses premiers pas Gadore. Mais, aussi vrai que Venise regarde la mer, Le Titien regarda ceci et en emporta le reflet avec lui, pour jamais (b). (i) C'est peut-tre le restaurateur qui, en posant son blanc sur le sol, s'est arrt; mais il me semble qu'un restaurateur n'aurait pas fait preuve de tant de discernement et qu'il aurait t droit au contour, pour le gter. (a) En franais, dans le texte. (6) Cette Prsentation du Titien fut excute en i53q pour VAlbergo dlia Carita (Acadmie de Venise). Voir la Lgende dore, p. 496- A Padoue, sainte Anne soutient la Vierge. Dans les fresques de Santa- Croce Taddeo Gaddi et Giovanni de Milano ont donn une trs grande im- 40 LES MATINS A FLORENCE 26. Quel est ce jeune peintre, pensez-vous, qui peut faire du Titien son copiste,... de Dante son ami? (a). Quelle puissance nouvelle y a-t-il ici, capable de changer le cur de l'Italie? Devinez-vous, voyez-vous ces mots qu'il crit sur ce mur fan? Vous verrez les choses... telles qu'elles sont (b). portance l'architecture du temple ; on sent percer chez eux le souci dco- ratif (voir la Porte troite, 80) . (a) Nous savons qu"en i3o6, Dante visita Padoue et fut reu par Giotlo, dans sa maison. (&) On retrouve cette mme intention dans la description que fait Dante des bas-reliefs dcorant le chemin qu'il suit pour gravir la montagne du Pur- gatoire. Il dit notamment, propos de la Ruine de Troie (chant XII) : Quel est donc le matre du pinceau ou du ciseau, capable de retracer les ombres et les poses qui, en ce lieu, frapperaient d'tonnement l'esprit le plus pntrant ? Les morts paraissaient morts et les vivants paraissaient vivants. Celui qui avait vu la ralit de ces choses ne vit pas mieux que moi tout ce que je foulai tant que je marchai la tte incline. (Trad. Fio- renlino . ) Il ne faut pas confondre cette tendance reprsenter les choses telles qu'elles sont, parce que Dieu les a faites telles, avec la tendance raliste moderne qui proscrit de la ralit tout lment d'idalisation et vise l'imi- tation servile (voir Santa Croce, i5). Un autre passage du Purgatoire est trs suggestif, ce point de vue. Il montre que l'impression esthtique gt bien plutt, pour l'artiste mdival, dans la satisfaction d'un sens, l'exclusion des autres, que dans la joie que pourrait procurer l'illusion complte de la ralit. Il s'agit d'un bas-relief reprsentant David, dansant autour de l'arche : Sur le devant, on apercevait une foule divise en sept churs, faisant dire un de mes sens : ils chantent et un autre : ils ne chantent pas. De mme pour la fume de l'encens qu'on y avait reprsente, ma vue et mon odorat se partageaient entre le oui et le non. C'est la faveur de ce partage que l'idalisation s'opre (Cf. les ten- tatives de sculpture polychrome, les tableaux vivants, etc.). Nous n'insistons sur ces donnes psychologiques que parce qu'elles nous sont fournies par l'artiste le plus conscient du xiv sicle, en Italie, qui peut avoir exprim ce que Giotto n'avait fait que sentir. (Voir note (a) 7.) Mais la distinction entre ces deux ralismes est plus profonde encore. Elle tient la vision mme du peintre, rationnelle ou symbolique. Le passage suivant de Giotto and his Work at Padua {% a3) doit tre confront avec celui-ci pour viter toute confusion : Nous autres, modernes, soumis, en ralit, bien plus l'influence des matres Hollandais qu' celle des Italiens, proccups, avant tout, de la perfection du rendu en toute chose, nous avons coutume de mpriser ces uvres Italiennes primitives, comme si leur simpli- cit rsultait simplement de l'ignorance de leurs auteurs. Lorsque nos con- naissances, sur l'art en gnral, se seront quelque peu dveloppes, nous LA PORTE D'OR 4l Et les plus infimes comme les plus grandes, parce que Dieu les a cres. Et les plus grandes comme les plus infimes, parce que Dieu vous a cr el vous a donn des yeux et un cur. I. Vous verrez les choses... telles qu'elles sont. C'est bien simple, direz vous. Il vous semble sans doute bien plus difficile et plus noble de peindre de brillants cor- tges et des trnes dors que sainte Anne affaisse sur son oreiller et ses servantes inactives. Que ce soit simple ou non, c'est tout ce qu'on attend de vous, en ce monde : que vous voyiez les choses et les hommes, et vous-mme. . . tels qu'ils sont, tel que vous tes. II. Et la plus infime comme la plus grande, parce que Dieu les a cres : le berger, le troupeau et l'herbe de la prairie, aussi bien que la Porte d'Or. III. Mais aussi la porte d'or du Ciel mme, d'o des- cendent les anges du Seigneur. Tels sont les trois principes qu'enseignait Giotto, et l'on y croyait, en ce temps-l. Vous verrez bientt une illus- tration plus brillante de cette Foi; je voudrais seulement vous faire connatre, avant que nous quittions le clotre, une ou deux modifications frappantes et immdiates, apportes par cet enseignement dans l'cole de Florence. 27. Gomme Giotto voyait les choses simplementcomme elles taient, il dcouvrit tout naturellement qu'une chose commencerons souponner qu'un artiste de la puissance intellectuelle de Giotto ne considrait pas ses arbres resserrs en bouquets ou ses grles architectures comme reprsentant parfaitement les bois de Jude ou les rues de Jrusalem. Nous commencerons comprendre que l'art symbolique, qui s'adresse l'imagination, existe au mme titre que l'art raliste qui l'a rem- plac aujourd'hui, et que les puissances de contemplation et de conception qui pouvaient se satisfaire et s'enthousiasmer en face de ces types simplifis des objets de la nature revtent une majest plus grande que celles qui se trouvent ce point dpendantes de la perfection de l'excution qu'une erreur de perspective les paralyse et que l'absence de plein air les touffe. 42 LES MATINS A FLORENCE rouge tait rouge, qu'une chose brune tait brune, qu'une chose blanche... et ainsi de suite. Les Grecs avaient peint n'importe quoi n'importe comment : des dieux noirs, des chevaux rouges, des lvres et des joues blanches. Lorsque l'art des vases Etrusques passa dans les peintures de Cimabue ou dans les mosaques deTafi, la notion des couleurs ne fit gure de progrs (sauf que les Madones devaient porter une robe bleue et que, partout ailleurs, il fallait mettre le plus d'or possible). Giotto regarda brusquement tout ce brillant, toutes ces conventions; il dclara qu'il voyait le ciel bleu, la nappe blanche et les anges ross, lorsqu'il en rvait. Il fut le fondateur de toutes les coles coloristes de l'Italie, y compris l'cole Vnitienne, comme je vous le montrerai demain, s'il fait beau. Je dirai plus : personne aprs lui ne dcouvrit grand'chose concernant le coloris (a). (a) Dans Giotto and his WorkatPadua {% ia), Ruskin dcouvre la rforme de Giotto trois caractres principaux : l'usage de couleurs plus claires, l'emploi de masses plus larges et l'imitation plus Adle de la nature. Il allie le pre- mier de ces changements l'volution du coloris des miniatures, dans tout le nord de l'Europe, plus profond la fin du xii et durant tout le xm sicle, plissant progressivement au cours du xiv e : Je n'ai pas examine avec soin le coloris primitif Byzantin, mais il semble avoir t toujours relativement sombre il l'est tout fait dans les manuscrits. Quoique le choix que fit Giotto d'un coloris plus ple ne constitue qu'un aspect de la grande rforme Euro- penne, il est rendu plus remarquable par le contraste violent avec lequel il s oppose la manire Byzantine . Le deuxime caractre se rvle surtout dans la draperie : Les Byzantins avaient l'habitude de diviser la draperie par un grand nombre de plis troits. Les sculptures Normande et Romaine avaient peu prs adopt le mme procd. Giotto fondit tous ces plis dans de larges masses de couleur ; de sorte que ses compositions revtent parfois, ce point de vue, un aspect compltement titianesque . Mais c'est dans 1' imitation plus fidle de la nature que gt la grande force de Giotto et tout le secret de la rforme qu'il accomplit. Ce ne fut ni par la profondeur de ses connaissances, ni par la dcouverte de nouvelles thories esthtiques, ni par la sret de son got, ni par l'adoption de principes idaux de slection qu'il devint le chef de la nouvelle cole Italienne ; ce fut simplement en s'intressant ce qui se passait autour de lui, en subs- LA PORTE D'OR 43 La rsolution que prit Giotto de regarder les choses telles qu elles taient, eut un autre rsultat, plus pro- fond : il s'y intressa si ardemment qu'il ne put manquer de saisir leur moment dcisif. Il y a un moment dcisif en toute chose, et vous le manquerez certainement si vous y regardez nonchalamment. La Nature semble toujours, d'une manire ou d'une autre, s'efforcer de vous le faire manquer. Je veux pntrer cela du regard, devez-vous dire, sans tourner la tte , sinon vous n'en saisirez pas la trame. Vous verrez, dans la suite, que le trait carac- tristique de toute l'uvre de Giotto est le choix des moments. Je vais vous en donner, l'instant deux exem- ples dans un tableau que, pour d'autres raisons, vous rapprocherez immdiatement de ces fresques. Retournez par la Via dlie Belle Donne, laissez droite la Casa Strozzi, allez droit devant vous et traversez le march (a). Les Florentins croient avoir atteint le sommet de la civilisation et du raffinement parce qu'ils ont construit un nouveau Lung-Arno et, sur l'autre rive du fleuve, trois chemines d'usine ; et pourtant ils talent, ple- mle, dans leur march, de la viande saignante, des pches et des anchois; cela mrite d'tre vu. Mais la Madone que Luca dlia Robbia a sculpte, au-dessus de la porte de la chapelle, mrite davantage votre atten- tion (b). Ne passez jamais par le march sans la regarder : tituant les mouvements des hommes vivants aux attitudes conventionnelles... et les incidents de la vie de chaque jour aux circonstances conventionnelles qu'il devint grand et le matre des grands . (a) Rendez-vous directement aux Offices (voir note {b)). (b) Il s'agit, sans doute, de la petite glise de San Piero Buoncosiglio, qui donnait sur le Mercato Vecchio, dmoli en 1890. La madone de Luca dlia Robbia se trouve prsent au muse du Bargello (n 29 du catalogue, Salle des Robbie). 44 LES MATINS A FLORENCE que votre il se porte successivement sur les plantes qui se trouvent terre et sur les feuilles et les lis de Luca ; voyez comme il s'est efforc sincrement de trans- former sa terre glaise en un jardin fleuri. Mais aujourd'hui, rendez-vous directement aux Uffizi, ouvertes prcisment cette heure ; entrez dans la grande galerie, et l, droite, le premier tableau que vous remar- querez serai' Agonie dans le jardin de Giotto (n 6) (a). 28. Il me semblait si terne que je ne pouvais croire auparavant que c'tait une uvre de Giotto. Cela provient en partie de la teinte morte de la couleur employe par le jeune peintre pour nous dire qu'il fait nuit; mais cela provient davantage de la nature du sujet, de beaucoup au-dessus de son ge, et qu'il ne pouvait s'efforcer de ren- dre avec ardeur (). Vous voyez que Giotto tait encore (a) A prsent, n 8 (catalogue de 1904). (6) Ces hsitations taient pleinement justifies puisque l'uvre tait faus- sement attribue Giotto. Elle date, non de la jeunesse de Giotto, c'est--dire ""- -aine. En .ou, " ; "ZT " P une grande part eette affaire aV "' -en dcorer an ZSZX T " "sstf: 5r^ u t:: ^ -- : .a d ?:: t t d rr s r i r a "*" dimensions du vase .11- I ? P ro POrt,onne aux l'on considre 1 c UDe , ?*"" ga ' eme l 'l We ; elle ,"*."* t^" 6 ' da " S S " 'onrner la conpe ,Z S l """"t" lorsqu'on fait ehapeiie); ^^f -*- dans %nres et les adapter" Un ! ks C0US de s <* -entrants e, a, s , qUe P 8S ' We "" Mes . *"* courtes o tro P ' e ."T"' * * que> trop tout ce qui concerne la dcort on 1 ma ' 8 ' P Ur 'Etra q ueda,re f is ,. c , o ; e : liie "^ ^"'^ aujourd'hui, je vous nm.! mo, 'J evous Pr'e, sur parole cfiainepromeiad laZTc Cerir T ^ Pr - reprsenter <, ,Z . , * P * ne d oit voua q grand et splendide vase trusque 7 4 LES MATINS A FLORENCE color, renvers au-dessus de votre tte, comme une cloche plongeur (i). Par consquent, l'ornementation quadrifolie du fond de la cloche une fois termine, vous rencontrez deux surfaces sur les cts, sous les arcs, dans lesquelles il est trs difficile de faire rentrer une peinture (si vous ne pouvez les remplir que par une peinture), mais trs propres exciter l'ancien instinct trusque d'ornemen- tation de Giotto. Aiguillonn par la difficult et charm par le caractre national qu'elle prsentait, il peignit ses plus belles uvres dans ces arcs, sans s'inquiter le moins du monde du public, en bas. Si jamais il est descendu de son chafaudage, il a d se dire que le public verrait, en tous cas, les surfaces blanches, rouges et bleues, et que c'tait tout ce qu'il avait besoin de voir. 47. Voyez le compartiment suprieur gauche, en regardant vers la fentre. Il est tout fait impossible de remplir l'arc de figures, moins que de les mettre les (1) J'apprends que la critique moderne s'occupe de prouver que tous les vases Etrusques sont de fabrication plus moderne et constituent des imi- tations de l'art Grec archaque. C'est pourquoi je suis oblig d'affirmer, au pralable, une opinion sur laquelle je m'tendrai davantage dans de pro- chaines lettres. L'art Etrusque s'est maintenu dans ses valles italiennes de l'Arno et du Tibre suprieur, se manifestant par une srie ininterrompue d'uvres, depuis le VII" sicle avant Jsus-Christ jusqu' nos jours, o les mouleurs du pays coulent encore leur pltre dans des moules Etrusques. Toutes les plus belles uvres Florentines (celles de Luca dlia Robia, de Ghiberti, de Donatello, de Filippo Lippi, de Botticelli,de Fra Angelico) sont absolument du pur Etrusque ; les sujets seuls changent et l'on reprsente la Vierge, au lieu d'Athn, et le Christ au lieu de Jupiter. Chaque ligne trace par le ciseau Florentin, au XV" sicle, repose sur des principes d'art national reconnus ds le VII" sicle avant Jsus-Christ, et Angelico, dans son couvent de Saint-Dominique, au pied de la colline de Fiesole, est aussi profondment Etrusque que le constructeur qui posa les pierres brutes du mur qui en lon- geait la crte. (I les <%** ,.* ^ co . s eo S L' 1 T T ee !, fut sauv - ^ retti -- Cet pisode est galement reprsent^is f^e de . Bab T^)- la comparaison est tout St \ T ( n SUJCt) mais > cette f tde couleur rouge qu'il fixe (la tombe] tandis aulT, ST" " qUelqUe SOrte de la qui aperoivent le Chrisl (en rose) a "mililu Je "TT du W ^ 'oite portent le reflet de cette vision sur leur" veTemen, e \ dlSC, P Ies < en r se bleu) .taon du coloris au drame reprsentait invTn! 6US et r SeS ' Cette ^"^' Wagner fait, en musique, du FeiZT, > avoloDl "et songer l'usage que 94 LES MATINS A FLORENCE profond intrt; et telle que vous pouvez la voir d'en bas, avec vos jumelles, elle laisse peu dsirer. Son examen vous sera plus profitable que celui des neuf diximes des uvres les plus renommes de la Tribune ou du Palais Pitti. Vous en pntrerez mieux l'esprit lorsque je vous aurai traduit ce court rcit extrait des Fioretti de saint Franois (a). 62. Comment saint Louis, roi de France, personnelle- ment alla Prouse, sous l'habit d'un plerin, visiter le saint Frre Egide. Saint Louis, roi de France, alla en plerinage visiter les sanctuaires par le monde ; et ayant ou la renomme trs grande de la saintet de Frre Egide, qui avait t des premiers compagnons de saint Franois, il se mit en esprit et dtermina de le visiter personnellement ; et pour cela il vint Prouse o demeu- rait alors ledit Frre Egide. Et, arrivant la porte du couvent des frres, comme un pauvre plerin inconnu, avec peu de compagnons, il demanda avec grande insis- tance Frre Egide, sans rien dire davantage au portier ni quel tait celui qui le demandait. Le portier va donc Frre Egide et lui dit qu'un ple- rin est la porte qui l'y demande ; et de Dieu lui fut ins- pir et rvl que c'tait le Roi de France. Vivement et avec grande ferveur il sort de sa cellule et court la porte. Et sans autre question ou que jamais ils ne se fussent vus, s'agenouillant ensemble avec trs grande dvotion, ils s'embrassrent avec une sainte familiarit, (a) Pour viter une double traduction, nous avons emprunt ce passage la belle version franaise de M. A. Goffin : I Fioretti. Les petites fleurs de la vie du petit pauvre de Jsus-Christ, saint Franois d'Assise, p. i3i, Bruxelles, 1896. DEVANT LE SOUDAN comme si depuis longtemps ils eussent entretenu grande r tie / MaiS P Urtant ' i,s - Parlaient ni l'un ni iZtre a " :;;r e a n insi i embr r s avec ces s ^ *~ de chante, en silence. Et aprs qu'ils furent rests ,, grand espace de ladite faon sa.se dire un mo s " dpartirent l'un de l'autre et saint l n voyage et Frre taiol T poursuivit son y b et frre fcgide retourna sa cellule Et, comme le Roi s'en allait e j d P , ' un frere demanda l'un de ses compagnons, qui tait celui-l qui s'tait Lit embrass avec Frre gide, et il lui rpond t ^ cC & r E ; Tr:: lequei tait *-% E ngiae. lit, 1 ayant dit aux autres frre* ilc a r d ch agrin de ce que Prre j 7~ ; n p. i" SCn Plai " ant ai " s '. * lui dirent . aLTsf POUr<,UOi aS -'" ' Si *" - un aussi saint roi, qu , e st venu de France nour e voir et pour entendre de toi quelque bonne P a oie" tu ne lu. as parl aucunement. _ F rre pJL . ' ..: - Trs chers frres, ne vous s!aLS 2,1" ce a ; car ni mo. , ui , ni lui mo ne -* fa u ra '.re rC d S e^ aUS8Ut *" """'^ ~s elrT e , , me rVk et me m! "> if <* lorsque saint Franois apparut au milieu de l assemble, les bras tendus dans l'attitude de la bndiction (a). [Lord Lindsay.) (3) Un frre de l'ordre, couch sur son lit de mort, vit l'esprit de saint Franois enlev au ciel et, sautant en avant, s'cria : Attends-moi, Pre, je vais avec toi. Et il tomba mort. (Lord Lindsay.) (a) On peut faire remarquer, en faveur de cette dernire interprtation, que l'un des frres, debout gauche, se distingue nettement par son attitude et par le nimbe qui lui entoure la tte. II en est de mme Assise. DEVANT LE SOUDAN justifiable M En J ,7 Caval casella est galement de 1 We Li a r S,gniflCation de ^-semble plus haut meme ' ^ tGlIe * J" 6 Pique """f" ***, rprouva son doute jrt T ,"' "" **"? el ' a " ec ""* .* < f, ,4^ wJokdL sZT r b l et ' m ntrant la Plaie Pape oui, ens'veillantja trouvait sanUn. T d ***l**>L au (a) Saint Franois M n , , . [Lord Lindsay.) fes An ges> s wS:r;i;:;r t:r" ? de do,aeur Si** le servaient de tourner sa ttefers'Jsl; U ' *?*** *"*** ceux oui hUere et dit : Sois hnie entreponts Z' S* ""' T *" S dan "" * attache toi, sainte ville, Z XL ,,/'' W bndi ^n de Dieu Ayant dit cela, il se recoucha et Z, heaucou P d "mes seront sauves , ^ i octobre, dans la soire sa Jo t f.T^T *, M"-*' des Anges. [Crowe et Cavalcasella.) * J siats sr^-T d -f ? in -p ion> POur sujct de sa.nt Franois au mo i e si cett "S /,". pr8enterex P lidten tl , "PP-rion sujet de droite, que la proximit "es de? taU , rentre da "s sujet; efpour le . l'action, que , e peLnnT^ctlu^X^^T' T "" rapide de bleu _ comme dans la fresaue 2. a * et DOn la tiare - V est vtu dans la fresque suprieure ZToi^-ZZ^ ** a *'.< > de rouge comme rapproche de celle qu'il a lors de ' qUe ' atlil "de de saint Franois se reun.t galement ces deux pisode, ZhlL t """ De pIus " lc 2 " su jet d'Assise mort du saint l'vque) ; fc sai n Fra n ' n * SSiSe et la re - la de la V Approbation de ,1 * L^ ^^'****^ ***** Vtv* J, Academ, ( ,. lM ^ , J^*^- l ? JE. ^!Z^ d woTi& lo e :r:n es ir^ de * ^^ - sentant les mmes pisodes. J " Ce " e de Montefalco (Gozzoli) repr- ^y^X^.^iZ^^I^^^^P' d * es oeuvres combien altrs - ., >,> S Ghlrlanda J )- 0n y retrouvera - mais QUATRIME MATIN LE LIVRE VOUTE 68. Ce matin, aussitt que possible, jetons un coup d'il dans la cathdrale. J'allais dire : Entrons par l'une des portes latrales des bas-cts mais nous ne pour- rions pas faire autrement; cela ne vous aurait peut-tre pas frapp si votre attention n'avait pas t spcialement attire sur ce point. Il n'y a pas de portes au transept, et l'on ne circule pas autour de cette faade dsole (a) . Que vous pntriez par l'une ou par l'autre porte lat- rale, quelques pas vous conduiront au milieu de la nef centrale. En face du troisime arc, en partant de l'extr- mit ouest (), vous vous trouverez sur une dalle de porphyre vert qui indique l'ancien emplacement du tom- beau de l'vque Zenobius. La plus longue inscription circulaire grave sur le pavement, autour de vous, rap- pelle la translation de son corps ; la plus courte, autour de la pierre sur laquelle vous vous trouvez : Quiesci- mus, domum hanc quum adimus ultimam exprime une vrit qui me semble pnible entendre pour des voya- (a) La faade a t reconstruite depuis lors, de 1875 1887, mais son faux clat n'a rien de rconfortant. (/>) C'est--dire de l'entre. LE LIVRE VOT Io3 geurs tels que nous, qui ne se reposent jamais nulle part, s'ils peuvent faire autrement. 69. Quoi qu'il en soit, arrtez-vous ici pendant quelques minutes, et regardez la vote blanchie la chaux du compartiment du toit le plus proche de l'extrmit ouest. Vous n'y verrez rien de remarquable ; pourtant, regar- dez encore... Mais, plus vous regarderez, moins vous comprendrez pourquoi je vous ai dit de le faire. Il n'y a l qu'un plafond blanchi la chaux vot, il est vrai, mais comme les fentres de ces mansardes o perchent les ouvriers tailleurs. Lorsque vous aurez fix cette vote pendant quelques minutes et que vous vous serez habitus la forme de son arc, elle vous paratra devenir si petite que vous pourrez peine lui accorder les dimensions d'un assez vaste grenier dans un attique. Aprs avoir ainsi rduit ces modestes proportions la vote du premier compartiment, dirigez vos regards sur la vote semblable du deuxime compartiment, plus prs de vous. Au bout de peu de temps, celui-ci prendra ga- lement l'importance d'un attique de faible dimension. Ensuite, dcid supporter encore pendant un quart de minute car cela en vaut la peine la crampe qui vous brle la nuque, regardez, juste au-dessus de votre tte, la troisime vote. Si cette dernire ne se rduit pas, dans votre imagination, durant le dit quart de minute, aux proportions d'une mansarde de tailleur, elle revtira tout au moins, comme les deux autres, l'aspect d'un vulgaire plafond arqu, sans grandeur et sans majest. 70. Puis, portez rapidement les yeux du toit vers le 104 LES MATINS A FLORENCE pavement, et embrassez du regard l'espace (compris entre les quatre piliers) que recouvre cette vote. Il mesure soixante pieds de ct (i) quatre cents yards carrs de superficie (a). Je crois que vous devrez refaire ce travail de comparaison plusieurs fois avant de vous convaincre que cette vote, de proportion moyenne en apparence, recouvre, en ralit, la douzime partie d'un acre. Vous vous convaincrez encore plus difficile- ment si je ne me trompe , moins de vous livrer un examen prolong que la niche troite (elle semble vrai- ment dpassera peine les proportions d'une niche) que vous apercevrez, en vous tournant vers l'extrmit est de la cathdrale, au del du dme occupant la place de nos churs du Nord , est bien le prolongement, sans rtrcissement, de cette mme nef dont la largeur s'tend vos pieds comme l'eau d'un lac gel. Aprs vous tre livr ces expriences et ces com- paraisons, vous aboutirez, je pense j'en suis mme convaincu , cette conclusion qu'il serait impossible en dpit de la plus persvrante maladresse de crer un plan d'intrieur de monument o les proportions soient caches davantage, et o l'on tire moins parti de l'impor- tance des dimensions. Avec cette ide, que l'on peut dfendre en toute scu- rit, croyez-moi, nous sortirons cette fois de la cathdrale par la porte ouest et nous retournerons, aussi vite que (i) Approximativement. Pensant que je pourrais trouver quelque part les dimensions du Dme, je me suis content d'arpenter moi-mme cet espace et je ne puis, en ce moment, mettre la main sur ses dimensions exactes. (a) Soit 60 x o,3or= 18 mtres de ct ; ce qui correspond un espace de 342 mtres carrs de superficie. Le yard 2 = o, m -83 ; 400 yards 2 = 33a mtres carrs. L'acre vaut 40 ares environ, soit 4.ooo m2 : 12 es 3 53 mtres carrs. LE LIVRE VOT io> possible, au Clotre Vert de Santa Maria Novella. Nous nous arrterons dans son alle occidentale (a) et nous regarderons, de l'autre ct, l'entre de la chapelle dite a Espagnole (b). Il y a bien, l'intrieur de la galerie, en face de nous, un arc d'entre asssez simple. Mais rien ne rvle ext- rieurement l'existence d'une chapelle qui soit digne de notre attention : ni murs, ni pignon, ni dme, dominant le reste de l'difice, rien que deux fentres me- neaux s'ouvrant sur le clotre, et, au-dessus, un tage qu'on distingue peine. Vous ne pourriez vous imaginer que l'intrieur puisse produire une impression de gran- deur, quoiqu'il ait t vot et dcor. Il peut tre joli, mais il est impossible qu'il paraisse grand. 71. Mais, une fois entr, vous serez surpris de l'aspect de hauteur que prsente la chapelle et vous serez dispos croire que la fentre circulaire, que vous voyez mainte- nant, ne peut tre la mme que celle qui vous semblait si basse, vue de l'extrieur. Quant moi, j'ai t oblig de ressortir pour m'en assurer. Au fur et mesure que vous suivrez de l'il la courbe des arcs de la vote, depuis la petite clef de vote en relief, et l'Agneau qui s'y trouve sculpt, jusqu'aux larges chapiteaux des piliers hexagonaux des angles, je pense que vous serez de plus en plus domin, non seulement par les proportions grandioses de l'difice, mais aussi par la hardiesse de son constructeur. Aprs que vous aurez (a) L'dition anglaise porte, par erreur, south side ; nous avons cru pou- voir rectifier. (6) Plus correctement : des Espagnols . Elle ne porta ce nom qu' partir du xvi e sicle, aprs qu'elle et t attribue aux Espagnols habitant Florence (i566). C'tait, l'origine, la Salle du Chapitre du couvent de Santa Maria Novella. io6 LES MATINS A FLORENCE regard les grandes lignes d'une ou de deux fresques et lev les yeux, diffrentes reprises, vers les peintures de la vote, cette chapelle deviendra enfin pour vous l'une des salles les plus vastes dans lesquelles vous soyez entr, dont le toit ne soit pas support par un pilier cen- tral. Et vous vous tonnerez que l'audace humaine ait jamais os raliser une uvre aussi grandiose. Mais sortez de nouveau dans le clotre, et reprenez conscience de la ralit. Il n'y a rien l dont les propor- tions galent l'arceau vide que, chez nous, nous remplis- sons de briquaillons ou que nous louons un cabaretier, sous la dernire voie ferre que nous avons construite pour transporter du charbon Newcastle (a). Sivous arpen- tez le sol de la chapelle, vous constaterez qu'elle mesure trois pas de moins, en un sens, et trente pas de moins, dans l'autre, que cet espace carr de la cathdrale dont la vote semblait le plafond d'une soupente de tailleur ceci est certain, car j'ai mesur moi-mme le pavement de la Chapelle Espagnole : il a 57 pieds sur 32. 72. J'espre que cette exprience suffira pour vous convaincre que toute noble architecture doit se confor- mer cette loi primordiale : La grandeur dpend des proportions et du plan et non pas ou trs secondai- rement de l'importance des dimensions. De grandes dimensions prsentent, par elles-mmes, malgr certains dsavantages, une valeur bien dfinie; c'est galement le cas pour la richesse. Quelque dsillusion que vous ait caus ou que, tout au moins, aurait d vous causer , au premier abord, Saint-Pierre, vous finirez par tre saisi par son tendue et par son clat. C'est tout ce que Saint-Pierre peut vous (a) To carry coals to Newcastle ; dicton anglais employ ironiquement. LE LIVRE VOT 107 donner ce n'est en somme, que la salle de la fontaine deLeamington (a), en grand mais les dimensions finis- sent par vous frapper : ces colonnes Corinthiennes dont les chapiteaux seuls mesurent dix pieds, et dont les feuil- les d'acanthe mesurent trois pieds six pouces, vous sug- grent la plus srieuse conviction en l'infaillibilit du Pape et en la faillibilit de ces misrables Corinthiens qui crrent bien le style, mais ne construisirent jamais de chapiteaux plus grands qu'une corbeille. Les grandes dimensions ont donc leur valeur. Mais la gloire de toute bonne architecture quoi que vous lui demandiez : charme, grandeur ou confort est de vous le donner l'aide des moyens les plus simples. Elle doit tre grande par ses proportions, charmante grce son imagination, confortable grce son ingniosit, sre grce son honntet, en utilisant les matriaux et l'espace que vous aurez pu lui donner. Grande par ses proportions, disai-je ; j'aurais mieux fait de dire par sa disproportion. La beaut est donne par la relation des parties, la dimension par leur compa- raison. Le plus important secret de l'impression de gran- deur que procure cette chapelle est la disproportion existant entre le pilier et l'arc. Vous prenez le pilier comme base d'apprciation ; il est gros, solide et s'lve assez bien au-dessus de votre tte. Vous regardez la vote qui prend son essor de cette base... et elle s'envole per- sonne ne sait o. 73. Un autre secret aussi important, mais plus subtil, rside dans l'ingalit et dans l'incommensurabilit des lignes courbes, et dans la manire de cacher la forme par la couleur. (a) Station de bains installe avec luxe, prs de Warwick. io8 LES MATINS A FLORENCE J'ai dit que la salle avait 57 pas de largeur et seulement 32 pas de profondeur. Elle est donc presque d'un tiers plus grande dans la direction transversale la ligne d'entre, ce qui donne chaque arc pointu ou en plein cintre qui traverse la vote une flche diffrente de celle de ses voisins. Les nervures de la vote prsentent le plus simple de tous les profils : celui d'une poutre chanfreine. Je le considre mme comme plus simple que celui d'une pou- tre carre car, en dcorticant un tronc, on obtient ais- ment un chanfrein (a), et personne ne s'inquite de savoir si le niveau est le mme de chaque ct ; mais vous devez choisir un plus gros tronc et le travailler davantage pour obtenir une poutre carre. 11 en est de mme pour la pierre. Ce profil est vnrable dans l'histoire de l'humanit; accordez-lui donc toute votre attention, car c'est l'ori- gine de toute moulure d'ornementation Gothique. Il est vnrable galement dans l'histoire de l'Eglise Chrtienne, puisqu'il dessine les nervures de la vote de l'glise inf- rieure d'Assise, sur laquelle se dploient les prceptes de saint Franois, et celles de la vote de cette chapelle Florentine, sur laquelle se dploie la foi de saint Domi- nique. Si vous dcoupez ce profil dans du papier, et si vous en coupez et recoupez les coins toujours plus loin, vous obtiendrez un profil de nervure plus saillant, employ dans diffrents styles d'architecture (b). Mais la forme vnrable entre toutes est la forme massive, dans laquelle (a) Petite surface qu'on forme en abattant une arte. (Littr). (b) C'est le profil de la nervure arrondie, simple ou en faisceau. LE LIVRE VOT 109 l'angle de la poutre semble simplement prserv et rendu plus durable par la suppression de son arte trop vive. *][\. Ainsi, les nervures ont ici, sous les peintures qui les recouvrent, le mme rude profd qu' Assise, mais ne vous imaginez pas que les votes les recouvrent simplement, comme des cailles. Voyez comment les bordures ornementales tombent sur les chapiteaux ! Le peintre, rtrcissant et arrtant son dessin, selon le hasard de ses convenances, la surface dcore peut affecter toute espce de forme, suivant les ncessits. Vous ne pouvez rien mesurer, vous ne pouvez rien conclure, vous ne pouvez rien comprendre, sauf cette seule ide-matresse qu'un enfant pourrait avoir, si son intelligence tait veille : savoir que la salle a quatre cts, sur lesquels quatre histoires sont racontes, et que le plafond a quatre compartiments, dans lesquels quatre histoires sont gale- ment racontes. A chaque sujet des cts correspond un sujet de la vote. Gnralement, dans la bonne dcoration Italienne, on reprsente, sur la vote, des sujets d'ordre constant ou essentiel et, sur les murs, une srie de faits qui en dpendent ou qui y conduisent. C'est ainsi que cette vote vous montre, dans son compartiment principal, en face de vous, la Rsurrection le fait fondamental du Christianisme ; en face (en haut, derrire vous) , l'As- cension ; votre gauche, la Descente du Saint-Esprit; votre droite, la Prsence perptuelle du Christ dans Son Eglise symbolise par Son apparition aux disciples, pendant l'orage, sur la Mer de Galile. Les murs correspondants reprsentent : sous le pre- mier compartiment (la Rsurrection), l'histoire de la Cru- cifixion; sous le deuxime compartiment (l'Ascension), la no LES MATINS A FLORENCE prdication disant qu'aprs Son dpart, le Christ revien- dra figur ici, dans l'glise Dominicaine, par la Cons- cration de saint Dominique ; sous le troisime comparti- ment (la Descente du Saint-Esprit), les Puissances qui rglent la vertu et la sagesse humaines ; sous le quatrime compartiment (la Barque de saint Pierre), l'autorit et le gouvernement de l'Etat et de l'Eglise. 75. La nature de ces sujets, choisis par les moines Dominicains eux-mmes (a), tait suffisamment vaste pour laisser le champ entirement libre l'imagination du peintre. L'excution de ces fresques fut d'abord con- fie Taddeo Gaddi, le meilleur matre-architecte de l'cole de Giotto, qui peignit entirement les quatre com- partiments de la vote, sans faire preuve d'une brillante imagination, et qui commenait dcorer l'un des cts lorsque heureusement arriva de Sienne un de ses amis, un homme dou d'une intelligence plus vigoureuse. Taddeo fut heureux de se l'associer. Cet artiste joignit son travail celui de son ami moins capable, et complta son uvre de la ^manire la plus exquise et la plus dli- cate. Malgr sa grande puissance cratrice, il parvint l'aider progressivement, sans jamais vouloir l'clipser. Toutefois, aprs s'tre parfaitement adapt sans heurts au travail primitif, plus simple, il mit en uvre ses propres forces et excuta avec ardeur la plus noble peinture philosophique et religieuse existant en Italie (1). (a) D'aprs la tradition, le plan de l'architecture et des peintures de la chapelle furent chacun excuts par un frre de l'ordre. Elle aurait t dcore par les soins d'un riche florentin, Bonamico Guidalotti, et destine la clbration de la fte du Saint-Sacrement (institue par Urbain IV, en 1264). (1) IVi Tcole d'Athnes, ni le Jugement Dernier de Michel-Ange ensei- gnent une philosophie, et la Dispute rassemble avec grce un certain nombre de matres illustres sans montrer leurs doctrines et les effets pro- duits par celles-ci. LE LIVRE VOT m Cette jolie tradition qui, d'aprs moi, est, selon toute vidence entirement vraie, s'est presque totalement perdue dans les ruines de la belle Florence mdivale, grce l'industrie des critiques-maons (a) modernes. Le travail de ceux-ci, sans exception, est toujours entach de ce dfaut capital (et ncessairement incons- cient) de ne pouvoir distinguer une bonne uvre d'art d'une mauvaise. Ne parvenant jamais, par consquent, reconnatre un auteur sa main ou ses penses, ils se trouvent la merci de la moindre erreur de documenta- tion, et sont encore dix fois plus dus par leur propre vanit et par le plaisir qu'ils prouvent dtruire, s'ils le peuvent, toute ide reue. 76. Il y a plus. Les fresques de cette poque recule ont t retouches maintes reprises, et souvent moiti repeintes. Or, si le restaurateur a eu le moindre soin ou le moindre respect pour l'uvre ancienne, il a suivi parfois ses lignes et assorti soigneusement ses nouvelles couleurs aux couleurs primitives, en plusieurs endroits ; tandis qu'ailleurs on peut reconnatre son travail person- nel. Par consquent, deux critiques, dont l'un connat bien l'uvre du peintre primitif et l'autre celle du rema- nieur, se contrediront en faisant valoir des arguments qui, de part et d'autre, sembleront galement concluants. En prsence de telles contradictions, le profane ne peut trouver un refuge que dans l'ancienne tradition. Si celle- ci n'est pas littralement vraie, elle renferme certaine- ment quelque germe d'une vrit que l'on ne peut esprer atteindre que par elle. Les conseils que je vou- drais donner tous les jeunes gens allant Florence ou (a) Mason-critics. m LES MATINS A ELORENCE Rome pourraient se rsumer en une formule trs concise : Connaissez bien votre premier volume de Vasari et vos deux premiers livres de TiteLive; regardez autour de vous, ne bavardez pas, et n'coutez pas bavarder les autres. 77. C'est ainsi qu'en entrant dans cette chapelle vous pourriez savoir qu'au temps de Michel-Ange, Florence entire attribuait ces fresques Taddeo Gaddi et Simone Memmi. Je ne me suis pas consacr spcialement l'tude de l'un ou de l'autre de ces artistes, et je ne puis rien vous dire de positif les concernant ou concernant leurs uvres. Mais je puis distinguer une bonne uvre d'art d'une mau- vaise, comme un savetier connat son cuir, et je puis vous dire positivement ce que valent ces fresques et dans quelles relations elles se trouvent avec la peinture sur bois de ce temps. Quant la question de savoir si leur attri- bution Gaddi et Memmi ou quelque autre est exacte, c'est l'Acadmie de Florence de la trancher. La vote et le ct nord (a),- depuis le haut jusqu' la ligne horizontale trace au-dessous des figures assises, tait originairement une uvre de troisime ordre de l'cole de Giotto ; le reste de la chapelle tait originaire- ment et est encore pour la plus grande partie une uvre splendide de l'cole de Sienne. La vote et le ct nord ont t lourdement repeints, en beaucoup d'en- droits ; le reste est fan et dtrior, mais conserv dans ses traits les plus essentiels (b). Avant d'aller plus loin, il faut encore que je vous per- (a) C'est--dire le mur de gauche. (b) C'est encore la conclusion qui s'impose aujourd'hui, dans ses grandes lignes, malgr les divergences d'opinion au sujet des matres siennois et toscans qui travaillrent dans la chapelle. Elle est d'ailleurs en contradiction avec Vasari, qui attribue tout le mur de gauche Taddeo Gaddi. LE LIVRE VOT n3 scute par le rsum d'un court passage d'histoire de la peinture. Il y avait deux Gaddi, le pre et le fils Taddeo et Angelo. Et il y avait deux frres Memmi Simon et Philippe. 78. J'ose dire que vous trouverez dans les livres modernes que le vrai nom de Simon tait Pierre, et que le vrai nom de Philippe tait Bartholom, et que le vrai nom d'Angelo tait Taddeo, et que le vrai nom de Tad- deo tait Angelo, et que le vrai nom de Memmi tait Gaddi, et que le vrai nom de Gaddi tait Memmi (a). Tout cela, vous l'apprendrez loisir plus tard, si cela vous con- vient. Voici ce qu'il importe seulement que vous sachiez ici, dans la Chapelle Espagnole : Il y eut certainement deux personnes appeles jadis Gaddi, toutes deux gale- ment bornes en matire religieuse et dans les questions de grand art; mais l'un des deux je ne sais lequel, peu m'importe tait un vrai peintre dcorateur, du talent le plus exquis, un parfait architecte, un homme aimable, et il avait une grande prdilection pour le charme de la vie domestique. D'aprs Vasari, c'tait le pre : Taddeo. Il construisit (b) le Ponte Vecchio, et ses vieilles pierres ont t si solidement poses par lui qu'elles n'ont pas boug, jusqu' prsent. (Vous pouvez encore les voir, au-dessus des choppes portant l'cusson Florentin si vous vous souciez de remarquer autre chose sur le Ponte (a) Vous trouverez, en tout cas, que, tromp par une parent, Vasari donne le matre, Simone di Martini (ia85 ?-i344)> comme frre l'lve, Lippo Memmi (-(- i357 ?), et que Taddeo Gaddi (-f- i366) est postrieur Simone. (i) Toujours d'aprs Vasari. Cette attribution est sujette caution, mais la valeur de Taddeo Gaddi comme architecte est tablie par ce fait qu'il prit part, en i366, aux dlibrations de la commission dsigne pour tablir les plans de la cathdrale. On lui attribue encore l'glise d'Or San Michle (acheve parOrcagna). 8 n4 LES MATINS A FLOREiNCE Vecchio, que les auvents de bois peint qui l'encombrent) . Ce Taddeo peignit une exquise srie de fresques Assise, relatives la vie du Christ, entre autres la Pr- sentation au Temple. Pour vous montrer le caractre de cet artiste, quand la Madone a remis le Christ Simon, elle ne peut pas s'empcher de lui tendre les bras et de lui dire (c'est visible) : Ne veux-tu pas revenir prs de maman? Le rire de l'enfant rpond : Je vous aime, maman, mais je suis tout fait heureux ainsi. (a) Seul ou avec son fils, Taddeo peignit donc ces quatre compartiments de la vote de la Chapelle Espagnole. Ils furent probablement trs retouchs, dans la suite, par Antonio Veneziano ou par tout autre qu'il plairait MM. Crowe et Cavalcasella de dsigner. Mais cette archi- tecture, dans la Descente du Saint-Esprit, est de la mme main qui dcora le transept nord d'Assise, et il est inutile de discuter davantage cette question, car un restaurateur ne se laisse jamais prendre reproduire exactement l'architecture de l'uvre primitive (b). De (a) Dante, dont les impressions peuvent tre considres comme celles du public d'lite du xiv e sicle, fait dialoguer de la mme manire les person- nages des bas-reliefs qu'il admire dans le Purgatoire : Celui pour lequel rien de nouveau n'existe cra ce langage visible nouveau pour nous, parce qu'il ne se trouve pas sur la terre. (Cf. Porte d'Or, 19, 28, etc.). Ces fresques d'Assise sont, en gnral, attribues Giotto et son cole. Ce sont, d'aprs M. Perkins, les premires uvres dans lesquelles Giotto s'est montr indpendant. La plupart des scnes, et trs probablement cette Prsentation au Temple, sont bien de la main du matre. (Il suffit de les comparer avec les scnes correspondantes, Padoue, pour s'en convaincre.) Mais sans quitter Florence, on peut apprcier le caractre intime et familier de l'uvre de Taddeo dans la chapelle Baroncelli, Santa Croce. Cet examen rendra bien difficile, par la suite, l'attribution des fresques de la vote de notre chapelle au mme artiste. (6) C'est l'architecture qui caractrise l'cole de Giotto. Elle se maintient chez Taddeo et chez ses successeurs. LE LIVRE VOT 5 plus, l'ornementation des nervures de la vote est de la mme main qui peignit la Mise au Tombeau dans la galerie des Grands Tableaux, n 3i du catalogue de l'Aca- dmie de 1874 (a). Je ne puis dire si cette peinture est bien deTaddeo Gaddi. comme l'affirme le catalogue, mais je sais que les nervures de la vote de la Chapelle Espa- gnole sont du mme auteur. 79. Continuons : L'un des deux frres Memmi je ne sais lequel, peu m'importe avait une vilaine manire de tourner les yeux de ses figures en l'air et leurs bouches en bas. Vous pouvez voir un exemple tout fait repoussant de ce procd dans les quatre saints attribus Filippo Memmi qui dcorent le mur trans- versal du transept nord d'Assise (b). (Votre guide de Murray l'appelle toujours transept sud, parce que l'auteur n'a pas remarqu l'orientation de l'glise.) Vous pouvez aussi voir un exemple de cette torsion de la bouche dans le n 9 des Offices (c), trs repeint mais encore caractristique (1). Or, je retrouve plusieurs reprises cette bouche tordue comme par le got du verjus, caractristique (a) Actuellement, dans la premire salle des Matres Toscans, n 1 16. (b) glise infrieure. Cette fresque est attribue Simone di Martini dans les listes de M. Berenson. (Central Italian Pointers ofthe Ben.) (c) Actuellement n a3 (premier corridor). (1) Ce tableau porte l'inscription (je cite le catalogue franais, n'ayant pu la vrifier moi-mme :) Simone Martini et Lippus Memmi de Senis me pinxerunt . Je ne doute pas que les deux frres aient travaill ensemble ces fresques de la Chapelle Espagnole, mais la plus grande partie des Limbes est de Philippe et il n'a que trs peu collabor au Paradis (d). (d) La comparaison entre les figures reprsentant les mmes personnages (David Noe, Moise, saint Jean-Baptiste) dans les Limbes (mur du fond, droite en bas) et dans le Paradis (mur de droite, en haut, a gauche) rvle en effet certaines nuances d excution, tandis que la comparaison entre les figures reprsentant les vang- l.stes Moise et David, sur le mur de droite, et ces mmes figures sur le mur de gauche (a droite et gauche de saint Thomas) rvle une profonde diffrence d'cole n6 LES MATINS A FLORENCE de ce frre Memmi, parmi les ttes les plus petites des fresques infrieures de la Chapelle Espagnole, notam- ment, trs nettement, sur le visage de la reine, au-des- sous de No, dans les Limbes (voyez ci-dessous) [a). De plus, l'un des deux frres, peu importe lequel, avait une certaine manire de peindre les feuilles que vous pouvez reconnatre en examinant le rameau que tient Gabriel, dans cette mme Annonciation des Offices. Aucun peintre deFlorence ou d'ailleurs ne peignit aussi parfaitement les feuilles jusqu' Sandro Botticelli qui les peignit encore beaucoup mieux. Mais le mme artiste qui peignit le rameau, dans la main de Gabriel, peignit aussi le rameau que tient, de la main droite, la Logique, dans la Chapelle Espagnole (b), et nul autre Florence ou dans le monde entier n'aurait pu le faire ainsi. 80. De plus (et nous touchons la fin de notre besogne d'antiquaire), vous observerez que les fresques de la vote sont, dans l'ensemble, fonces, les tons bleus et rouges dominant, tandis que les blancs ressortent vigoureuse- ment. C'est l le coloris qui caractrise l'cole de Giotto son dclin, alors que, l'lment dcoratif prenant le dessus, elle devient une cole de coloristes qui se rat- tache, dans la suite, aux Vnitiens. Il y a un excellent exemple de toutes ces particularits dans la petite Annonciation des Offices, n 14 (c), attribue Angelo (a) Elle a bien les yeux lgrement brids comme toutes les ligures Sien- noises de l'poque, mais la bouche ne prsente pas cette dformation. Je ne la trouve que dans certaines figures dcorant le bas du mur d'entre. Un trait plus caractristique me semble tre la saillie du menton sous la barbe. Il se retrouve frquemment dans les Limbes et sur le mur de droite. (6) 3 ligure du bas, assise sur un trne (en comptant de droite gauche), dans la fresque de gauche. (c) Actuellement n 28 (premier corridor). LE LIVRE VOT n 7 Gaddi. La Madone et l'Ange sont sans expression, mais la couleur de l'ensemble rjouit comme un beau vitrail ; l'excution est exquise ; c'est la fois celle d'un peintre et celle d'un orfvre ; elle dnote un sens subtil du clair- obscur. (Remarquez l'ombre dlicate porte par le bras de la Vierge sur sa poitrine.) Le chef de cette cole tait (selon Vasari) Taddeo Gaddi et dornavant, sans entrer dans plus de discussion, je le considrerai comme le dcorateur de la vote de la Chapelle Espagnole, tout en tenant compte de l'aide que son fils Angelo ou ses autres lves ont pu lui apporter, et des modifications et des dtriorations qu'ont pu infliger son uvre le temps, Antonio Veneziano ou la dernire opration de la compagnie des chemins de fer Toscans (a). Cela n'empche que son fils Angelo puisse, dans l'avenir, tre considr comme l'un des meilleurs dcorateurs de l'cole et comme l'un des peintres des Scnes de la vie du Christ, dans le transept nord d'Assise, (b) 81. D'autre part, vous remarquerez que les fresques des murs se maintiennent dans des- tonalits plus ples ; les noirs ressortent ici plus nettement que les blancs. Mais les couleurs claires, spcialement dans la reprsen- tation du Dme de Florence, sur le mur de droite, sont (a) L'examen des fresques de la chapelle Baroncelli conduit cette conclu- sion que Taddeo Gaddi, tout en dveloppant le ct dcoratif, dans les lignes, ne s'loigne gure de Giotto au point de vue des modes d'expression ; la couleur et le geste restent subordonns, chez lui, la nature du sujet repr- sent. Le caractre purement dcoratif de la couleur et l'expression fige des ttes n'apparaissent que chez ses continuateurs, tels qu'Angelo Gaddi (-)- 1 396) et Antonio Veneziano. Il semble donc que c'est eux que l'on doive, avec MM. Crowe et Cavalcaselle, attribuer cette vote et la partie suprieure du mur de gauche. (b) Voir note (a), p. 114. 1,8 LES MATINS A FLORENCE charmantes et dlicates . Vous pourrez aussi deviner, dans les parties les plus intressantes, la tendance user davantage de la ligne et du dessin que de la couleur, comme moyen d'expression ; au contraire, dans les par- ties plus insignifiantes , l'effet de l'ensemble est altr par l'abus de tons d'un jaune et d'un vert sales. Ces caractristiques appartiennent, dans leur ensemble, l'cole de Sienne ; elles rvlent assurment le travail d'un homme d'une grande puissance cratrice et de l'du- cation la plus raffine ; je l'appellerai dornavant, sans plus de discussion, Simon Memmi (a). 82. Vous pouvez juger immdiatement de la grce et de la dlicatesse qu'il a dployes pour unir son uvre celle de Gaddi, en comparant le Christ de la Rsurrection de la vote, avec le Christ debout sur la porte renverse des Limbes. Memmi a si bien conserv le vtement et si fidlement imit l'aspect gnral de cette figure que l'on ne songe pas une diffrence d'attri- bution. Il a t jusqu' donner au pied soulev du Christ la mme gaucherie de mouvement ; mais, alors que (a) Nous n'entrerons pas dans la discussion de dates que cette attribution fait surgir. MM. Crowe et Cavalcaselle contestent que la dcoration de la cha- pelle ait commenc vers i3o, comme l'affirme Vasari ; ils prtendent que ces peintures, commences en i35o, taient loin d'tre acheves en i355, ce qui rend la collaboration de Simone (parti pour Avignon en i33<)) tout fait impossible. D'autre part, le dcorateur de la chapelle Saint-Martin dans l'glise inf- rieure d'Assise, semblait seul capable de raliser la srie des figures des Sciences et la fresque de droite. S'il faut nanmoins attribuer les murs de la chapelle Lippo Memmi, Barna et Andra da Firenze (selon l'opinion de Crowe et Cavalcaselle), l'hypothse la plus plausible accorderait la part de collaboration la plus importante Lippo pour le mur d'entre (o l'on retrouve la moue caract- ristique chez ce peintre), et Andra da Firenze pour le mur de droite. (L'analogie entre cette fresque et les trois pisodes de la vie de saint Rgner, au Campo Santo de Pise, attribues tort par Vasari Simone, et termines par Andra en i375, s'impose l'attention.) LE LIVRE VOT 119 Taddeo a dessin ce pied durement et grossirement, Memmi l'a excut avec dlicatesse ; alors que les plis de la draperie de Taddeo sont rigides et maigres, chez Memmi ils se fondent sans se briser dans une parfaite gra- dation d'ombre. Mme observation pour les ttes : Taddeo donne aux siennes des traits anguleux et dispose leurs barbes et leurs cheveux en grappes et en volutes mas- sives et inlgantes, tandis que les types de Memmi ont les traits allongs et dlicats, et les cheveux lgers et flottants, souvent disposs avec la plus exquise prcision comme sur les plus belles monnaies grecques. Il vous suf- fira d'examiner successivement, ce point de vue, les ttes d'Adam, d'Abel, de Mathusalem et d'Abraham, dans les Limbes, et vous ne confondrez plus jamais les deux des- sinateurs. Je n'ai pas eu le temps d'tendre mon examen au del des principales figures des Limbes ; tout l'effet drama- tique est du reste concentr sur Adam et Eve. Cette dernire est d'une extrme beaut : elle est vtue comme une nonne et, les mains jointes, regarde fixement le Christ. Si faible que soit l'uvre grave et innocente d'un peintre primitif, elle reste pourtant toujours, jusqu' un certain point, le guide sr de notre imagination. Il ne dpend d'aucun peintre, mais de votre propre entende- ment, que vous sentiez ce qui reste ici d'inexprim, que vous puissiez concevoir, comme une ralit, le premier regard qu'Eve, jeta ce Dieu, son enfant. Au-dessus d'Eve, se trouve Abel portant l'agneau, et, derrire lui, No, entre sa femme et Sem ; ensuite, Abraham, entre Isaac et Ismal (se dtournant d'Ismal pour regarder Isaac) ; puis Mose, entre Aaron et David. Je n'ai pas identifi les autres figures, quoique, dans mes notes, le 120 LES MATINS A FLORENCE vieillard barbe blanche, derrire Eve, soit appel Mathusalem, je ne sais plus d'aprs quelle autorit (a). En portant les regards de ces figures celles de la vote, vous verrez combien ces dernires sont infrieures, au point de vue du groupement et de la finesse des traits ; vous remarquerez aussi que le coloris de la vote est plus profond. Htons-nous de terminer l'examen de ces der- nires peintures, relativement infrieures. 83. La vote et les murs doivent tre lus ensemble, chaque fragment de celle-ci prparant ou compltant le sujet du mur correspondant. Mais il faut d'abord consi- drer isolment la vote , comme l'uvre de Taddeo Gaddi, au point de vue de ses qualits et de ses faiblesses artistiques. I. Dans le compartiment situ en face de vous, l'en- tre, est reprsente la Rsurrection. C'est la composi- tion traditionnelle Byzantine. Les gardes dorment, les deux anges vtus de blanc disent aux femmes : 11 n'est pas ici , tandis que le Christ s'lve au ciel tenant la bannire de la croix (b). Mais il serait difficile de trouver une uvre o ce sujet soit trait aussi froidement, avec un tel manque (a) Plus droite, dans le mme groupe, le Prcurseur dsignant Jsus du pouce, suivant le geste caractristique de l'poque. Remarquez le groupe des dmons, droite ; c'est un des plus vivants du xiv e sicle. La caricature est beaucoup plus grossire dans le transept d'Or- cagna (mme glise). Le feu est reprsent comme dans la fresque de Giotto, Santa Croce ; il ne brille pas (voir : Devant le Soudan, 53). La porte de l'Enfer est orne d'une moulure ; on la retrouve terre, dans les dbris. Si l'on y rflchit, cette simple observation en apprend plus long sur la psychologie de l'poque que toutes les dissertations abstraites. Voir Lgende Dore, p. 2o5. (Trad. de Wyzewa, 1902). (b) Il porte, dans la main gauche, une branche d'olivier, signe de paix (Crowe et Cavalcaselle). LE LIVRE VOT 121 de sentiment et d'action. Les visages sont dpourvus d'expression, les gestes sont mesquins. Le peintre n'a videmment pas fait le moindre effort pour se reprsen- ter ce qui arriva rellement. Il a simplement reproduit, en les gtant, les traits des uvres plus anciennes dont il pouvait se souvenir, et combl les lacunes l'aide de lieux communs. Le Noli me tangere , droite, est mal inspir de Giotto et d'autres avant lui. Un paon piteusement dplum et sans clat, une fontaine, une che- val de bois mal dessin et deux enfants-poupes cueil- lant des fleurs sont des vestiges macis de symboles Grecs (a). L'artiste s'est efforc, mais en vain, de bien peindre la vgtation. Cependant Taddeo Gaddi tait un vrai peintre, un bel artiste et un homme trs aima- ble. Comment se fait-il qu'il ait si mal excut cette Rsurrection (b) ? En premier lieu, il tait probablement fatigu d'un sujet qui forait sa faible imagination faire un grand effort ; et, dsesprant de le raliser pleinement, il excuta simple- ment les figures requises, dans les attitudes requises. En second lieu, il tait probablement dcourag et affaibli, cette poque, par la mort rcente de son matre. Voyez Lord Lindsay II, 273 (c), o l'on remarque galement l'effet produit par la lumire manant de la figure du Christ ; Taddeo Gaddi se montre ici le premier Giottesque qui fit rellement preuve du sens de la lumire et de l'om- (a) La source est la source de vie vanglique. Le paon symbolise la rsurrection. Les enfants jouant dans le bois voquent l'image du paradis et de la joie de vivre (Cf. fresque de droite voir Tour du Berger, note, 119). Les deux villes (l'une en bas, gauche, l'autre en haut, droite) reprsentent peut-tre la Jrusalem terrestre et la Jrusalem cleste (Cr. et Cavale). (A) Voir plus haut, note (a), p. 117. (c) Christian Art. 122 LES MATINS A FLORENCE bre. Mais, jusqu'au temps de Lonard, cette innovation n'exera aucun effet sensible sur l'art Florentin (a) . 84. II. L'Ascension (en face de la Rsurrection) ne mrite pas que nous nous y arrtions, si ce n'est pour confirmer nos conclusions au sujet de la premire fresque. La Madone a toute la rigidit Byzantine, sans en avoir la dignit. III. La Descente du Saint-Esprit ( main gauche). La Madone et les disciples sont runis dans une chambre, l'tage. Au-dessous, les Parthes, les Mdes, les Elamites, etc.. les entendent parler dans leurs propres langues (b). A l'avant-plan, trois chiens; leur signification symbo- lique est la mme que celle qu'assignent au chien de Tobie les deux versets (vi, 1 ; xi, 9) qui l'associent au voyage et au retour de son matre : ils marquent la par- ticipation des animaux infrieurs la douceur rpandue par l'effusion de l'Esprit du Christ. IV. L'Eglise voguant sur la Mer du Monde. Saint Pierre allant la rencontre du Christ en marchant sur les flots. Le vague symbolisme de cette fresque m'a trop peu intress pour queje l'aie examine avec soin d'autant plus que l'tude du sujet reprsent plus bas, le vritable conflit entre l'Eglise et le Monde, me rclamait plus de (a) II est vrai que les peintres mystiques vitent instinctivement les effets de lumire, par suite de l'lment de ralisme qu'ils apportent avec eux. Pourtant, lorsqu'il s'agit, non d'une lumire matrielle (voir Devant le Soudan, 53), mais d'une lumire spirituelle ou miraculeuse, ils rompent parfois avec cette tradition. Cet exemple donn par l'cole des Gaddi a t suivi par Fra Angelico dans plusieurs tableaux. (Voir notamment la Nativit et la Fuite en Egypte dans la Vie du Christ de l'Acadmie, n os 235 et 236.) Voir Jean, XX. (b) Fra Angelico adopte la mme composition pour ses deux petits tableaux reprsentant l'Ascension et la Pentecte dans la Vie du Christ (Acadmie). Voir Actes, I et. II. LE LIVRE VOT n3 temps, elle seule, que je n'en disposais pour visiter tout Florence (a). 85. Sur cette fresque et sur celle qui lui fait face se trouvent reprsents, par la main de Simon Memmi (b), le pouvoir ducateur de l'Esprit de Dieu et le pouvoir rdempteur du Christ de Dieu, en ce monde, tels que les comprenait alors Florence. Nous commencerons par le ct intellectuel, au-dessous de l'effusion du Saint-Esprit. Dans la pointe de l'arc, se trouvent les trois Vertus Evangliques. Sans elles, dit Florence, vous ne pou- vez possder aucune science. Sans Amour, Foi et Esp- rance... pas d'intelligence (c). Sous celles-ci, sont ranges les quatre Vertus Cardi- nales. Tout le groupe est dispos ainsi : A B c D E F G (a) C'est pourtant la meilleure de ces quatre fresques et, quoique le coloris profond y soit conserv, l'expression douce des visages et la lgret des cheveux semblent rvler la collaboration d'un peintre plus raffin. (Cf. le groupe des aptres de la barque avec celui de la Pentecte). A droite, le Christ drap de bleu et non de blanc, car la scne se passe durant sa vie soutient Pierre lui donne la foi du mme geste par lequel il donne la vie Eve, sur le deuxime bas-relief du Campanile de Giotto (voir Tour du Berger, % 3o) . En face, dans le coin oppos du pendentif, un pcheur Je vous ferai pcheurs d'hommes. Il est pauvre, sa manche est troue. Comme le Fils de l'Homme mais dans un autre sens il aspire assouvir sa faim. Parmi les aptres, les uns sont tout la manuvre (remarquez les dtails bien observs des cordages et comme la voile se gonfle d'ombre), les autres sont tout au miracle (voyez la sincrit du geste de terreur de celui qui se voile la face, droite, et la curiosit de Judas, au pied du mt). Dans le ciel, les dmons gnies du vent, suscitent la tempte. (b) Voir note (a), p. 118. (c) Cf. Saint-Thomas d'Aquin : Le don de science existe dans tous ceux qui ont la Charit {Somme thologique, IV). a ii4 LES MATINS A FLORENCE A. Charit. Des flammes jaillissent de sa tte et de ses mains. B. Foi. Elle tient la croix et le bouclier qui teint les traits de feu. Ce symbole, que les invocations de saint Paul la foi individuelle ont souvent inspir aux peintres modernes, se rencontre rarement chez les primitifs. C. Espoir, tenant une branche de lys. D. Temprance. Elle tient en bride un poisson noir, sur lequel elle est debout. E. Prudence, tenant un livre. F. Justice, avec la couronne et le sceptre. G. Force, avec la tour et le glaive. Au-dessous , se trouvent les principaux prophtes et les aptres. A gauche, Job (a), David, saint Paul, saint Marc et saint Jean ; droite, saint Matthieu, saint Luc, Mose, Isae et Salomon . Au milieu des Evanglistes, saint Thomas d'Aquin assis sur un trne Gothique (b). 86. Remarquez que ce trne, tous les baldaquins situs au-dessous, et la partie de la fresque oppose, reprsen- tant le duomo de Florence, sont du Gothique accompli de l'cole d'Orcagna postrieure celle de Giotto , tandis que la construction dans laquelle sont runis les aptres, la Pentecte, est de l'cole mosaste primitive ro- mane : elle possde une fentre en forme de roue, comme celle du duomo d'Assise, et des fentres rectangulaires, comme celle du Baptistre de Florence. Ce dernier style est toujours employ par Taddeo Gaddi ; le Gothique accompli n'a donc pas pu tre dessin par lui et doit vi- ta) Suivant l'dition de 1894. (6) A ses pieds les hrtiques, reprsents par Arius, Sabellius et Averros. LE LIVRE VOT i 2 5 demment tre attribu un peintre plus rcent (a) . Sous la ligne des prophtes, comme des puissances voques par leurs voix, sont ranges les figures symbo- liques des sept sciences thologiques, ou spirituelles, et des sept sciences gologiques, ou naturelles. Aux pieds de chacune d'elles, se trouve le Matre qui l'enseigna le mieux au monde. La premire des sept Sciences Terrestres, en commen- ant par la droite, du ct oppos la fentre, est la Grammaire. Il faut lire ces sciences comme suit, en allant vers la fentre : I. Grammaire; au-dessous, Priscien. 2. Rhtorique ; au-dessous, Cicron. 3. Logique; au-dessous, Aristote. 4. Musique ; au-dessous, Tubalcan. 5. Astronomie ; au-dessous, Atlas, roi de Fsole. 6. Gomtrie ; au-dessous, Euclide. 7. Arithmtique; au-dessous, Pythagore. Viennent ensuite, de droite gauche, les sept Scien- ces Clestes : 1. La Loi civile ; au-dessous, l'empereur Justinien. 2. La Loi canonique ; au-dessous, le pape Clment V. (a) Il faudrait donc que ce peintre et excut le trne sans s'occuper du saint qui s'y trouve assis, ni des prophtes et des aptres, ses cts. (Cf. plus haut, | 77, p. lia : ... jusqu' la ligne horizontale trace au-dessous des figures assises .) L'usage exceptionnel du style d'Orcagna par un successeur de Taddeo semble moins invraisemblable que l'attribution de toute la fresque au mme auteur. Il suffit de comparer les figures suprieures avec les aptres runis la Pentecte ( la vote) pour se rendre compte qu'elles sont dues, sinon la mme main, du moins la mme cole. D'autre part, cette remarque ne peut confirmer l'hypothse suivant laquelle Simone serait l'auteur de la partie infrieure de la fresque de gauche et de la fresque de droite car, loin d'tre postrieur Taddeo, il est sans doute son aine puisqu'il est mort, l'ge de soixante ans environ, vingt ans avant lui (voir plus haut, note (a), p. n3). i6 LES MATINS A FLORENCE 3. La Thologie pratique ; au-dessous, Pierre Lombard. 4- La Thologie contemplative ; au-dessous, Boce. 5. La Thologie dogmatique ; au-dessous, Denys l'Aropagite. 6. La Thologie mystique; au-dessous, saint Jean Damascne. 7. La Thologie polmique; au-dessous, saint Augustin. 87. Vous voyez donc ici, reprsent en peinture, le systme d'ducation virile qui, selon les ides de l'ancienne Florence, devait tre tabli dans les grands royaumes et dans les grandes rpubliques de la terre, anims par l'Esprit rpandu sur le Monde le jour de la Pentecte. Combien, d'aprs vous, l'examen d'une telle uvre doit-il ou devrait-il prendre de temps ? Nous nous sommes mis au travail, ce matin, le plus tt possible. Vous avez probablement consacr une demi-heure Santa Maria Novella, une demi-heure San Lorenzo, une heure au muse de sculpture du Bargello et une heure vos emplettes. Il sera temps ensuite d'aller djeuner, et il ne faut pas vous attarder, parce que vous devez partir par le train de l'aprs-midi, afin d'tre, sans faute, Rome, demain matin. Soit. De cette demi-heure consacre Santa Maria Novella, vous aurez employ au moins la moiti voir convenablement le chur de Ghirlandajo, le transept d'Orcagna, la madone de Cimabue et les vitraux. Supposons qu'il vous reste, tout au plus, un quart d'heure pour la Chapelle Espagnole. Cela vous don- nera deux minutes et demie pour chaque mur, deux minutes pour la vote et trois minutes pour lire l'ex- plication de Murray ou la mienne . Vous avez donc deux minutes et demie et j'ai observ, durant les cinq semaines pendant lesquelles j'ai travaill dans la Chapelle, que les visiteurs anglais restaient rarement aussi long- temps pour lire ce plan de l'ducation spirituelle LE LIVRE VOT 117 de l'humanit qu'a trac pour vous Simon Memmi. Si vous voulez le comprendre le moins du monde, il faut que, pendant ces deux minutes et demie, vous rappe- liez votre souvenir ce que vous pourriez savoir des doctrines et du caractre de Pythagore, d'Aristote, de Denys FAropagite, de saint Augustin et de l'empereur Justinien ; il faut ensuite que vous discerniez les expres- sions et les actions que le peintre attribue chacun de ces personnages, que vous apprciiez dans quelle mesure il a russi en crer une image fidle et digne d'admi- ration, et que vous vous rendiez compte de la part plus ou moins grande qu'il a accorde leurs doctrines par- ticulires dans son plan gnral d'ducation. Quant moi, tant, je le regrette, aujourd'hui un vieil- lard et ayant, je m'en flicite, conserv les vieux usages, ni mon intelligence, ni ma mmoire n'ont t accrues le moins du monde paraucune des inventions de M. Stephen- son ou de M. Wheatstone. Il est vrai que je n'ai pris que trois heures pour venir de Lucques, au lieu d'un jour qu'on prenait autrefois, mais je ne me crois pas, pour cela, capable de me rendre compte .en moins de temps d'aucune peinture de Florence ; je ne me crois mme pas oblig, pour cela, de poursuivre en toute hte telle recherche qui s'y rattacherait. 88. J'ai, par consquent, consacr cinq semaines voir le quart de cette fresque de Simon Memmi, et je puis assez bien vous faire connatre ce quart et, partiellement, un ou deux fragments des uvres qui dcorent les autres murs. Mais, hlas, je ne puis le faire, dans l'un ou l'autre cas, qu'au point de vue purement pictural, car je n'ai aucune notion prcise sur Pythagore ou sur Denys FAropagite et je n'ai pas eu le temps et je ne l'aurai i8 LES MATINS A FLORENCE probablement jamais de les tudier beaucoup. Il est vrai que je possde quelque vague lueur [a) concernantles personnalits d'Aristote et de Justinien, et que je suis mme d'en comprendre quelques traits ; mais cela ne fait qu'accrotre en moi le sentiment d'humilit que j'prouve en prsence de l'uvre de ce peintre. Ce n'tait pas seu- lement un matre dans son art, mais un grand rudit, un profond thologien, capable de concevoir le plan de cette fresque et d'crire la loi divine que devait suivre Florence. Cette loi, inscrite sur la page nord de ce livre vot, nous commencerons l'interprter, sans hte, demain matin, si vous avez le dsir de revenir ici. (a) In the ver)- feeblest Ught only in what the French would express by their excellent word lueur . .. CINQUIEME MATIN LA PORTE TROITE (a) 89. En revenant ce matin Sainte-Marie, vous pourriez observer puisqu'aussibien nous allons nous occuper de portes que la faade ouest de l'glise date de deux poques. Votre Murray la rapporte tout entire l'po- que la plus rcente j'ai oubli quand, et peu m'importe o furent levs les grandes colonnes flanquantes et la plus grande partie des murs, avec leur bande de mosa- que et leur haut fronton. Les unes et les autres furent construits devant et au-dessus de ce que l'architecte d'une renaissance barbare daigna laisser subsister du style pur de l'ancienne glise Dominicaine. Vous pouvez voir le rejointement maladroit de ces deux architec- tures aux pidestaux des grandes colonnes : il court travers la belle base bigarre. Celle-ci, les troites portes Gothiques, et toute la ligne des tombes qui tra- verse la faade sont d'un pur Gothique duxiv" sicle, dli- (a) L'dition G. Allen (1901) est prcde par la note suivante, signe : Ruskin (Lucques, ia octobre 1882) : J'ai revu avec soin le texte de cette dition, car je considre que les principes que j'mets dans cette courte lettre, concernant l'ducation, en font la plus importante que j'aie crite. M. G. Collingwood a fait, pour moi, cette anne, Florence, quelques importantes observations et corrections ; je les ajoute dans les notes, au bas des pages. Ces notes sont signes G. C. i3o LES MATINS A FLORENCE cat, svre et raffin (sauf o elles sont restaures par la progniture maudite de la Florence moderne). Voyez combien les armoiries des cussons, sur les tombes, sont merveilleusement sculptes. J'aurais bien voulu peindre, pierre par pierre, la petite ligne de tombes isole, sur la gauche, qui a conserv ses douces colorations et ses vivants ornements de vg- tation sauvage. Mais il n'est plus possible de dessiner en face d'une glise, en ces temps rpublicains, car tous les petits garnements du voisinage viennent hurler et jeter des pierres ou des balles sur le parvis. Aux jours de beau temps, alors que j'aurais pu travailler, les balles ou les pierres ne cessrent de pleuvoir sur ces tombes sculptes, comme si ce mur des morts n'avait t lev que pour ce seul usage (i). Si vous entrez par la porte nord gauche , et si vous tournez immdiatement droite, vous trouverez, l'intrieur du mur de la faade, une Annonciation, visi- ble quoique dans l'ombre, cause de son bon tat de conservation, et trs jolie dans son genre. Elle est de l'cole des dcorateurs et des ornemanistes qui suivirent Giotto ; je ne puis tablir de conjectures au sujet de son auteur et cela n'est pas trs important , mais il est bon que vous la remarquiez pour mieux comprendre, par contraste, le talent dlicat, pntrant et plus sobre de Memmi. Quand vous entrerez dans la Chapelle Espa- gnole, vous sentirez combien son coloris s'en tient au blanc et l'ambre ple lorsqu'il s'tale en larges taches, tandis que l'cole dcorative aurait us d'une mosaque de rouge, de bleu et d'or. (i) J'ai achet depuis, pour le muse Saint-Georges, un dessin de ces trois arcs excut avec plus de patience que je n'en ai, par M. R. Henry Newman. LA PORTE TROITE i3i 90. La premire chose que nous ayons faire, ce matin, c'est de lire et de comprendre ce qui est crit sur le livre ouvert tenu par saint Thomas d'Aquin. Cette lecture nous renseignera, en effet, sur la signification de l'uvre entire. C'est le texte du Livre de la Sagesse, vu, 6 : Optavi, et datus est mihi sensus, Invocavi, et venit in me Spiritus Sapientiae Et preposuiillam regnis et sedibus. J'ai voulu, et l'intelligence me fut donne, J'ai pri, et l'Esprit de Sagesse vint en moi Et je l'ai plac au-dessus des (prfr aux) royaumes, et des (aux) trnes. Le sens profond de ce passage est perdu, dans la tra- duction usuelle des Apocryphes de notre Bible Angli- cane [a) . Nous ferions bien de nous efforcer de le com- prendre, parce qu'il exprime non seulement la conception que se fit Florence de sa propre ducation, mais aussi la marche gnrale de toute noble ducation. D'abord, dit Florence, j'ai voulu (dans le sens de dsirer nergiquement) et l'Intelligence me fut don- ne . Vous devez commencer votre ducation avec la rsolution nette de connatre ce qui est vrai, et de choi- sir la route troite et rude qui mne cette connaissance. Ce choix est offert tout jeune homme, toute jeune fille, un certain moment de leur vie. Il faut choisir entre la route facile descendante, si large que nous pouvons la suivre en dansant, en nombreuse compagnie, et le (a) Le Livre de la Sagesse admis pour canonique par le concile de Trente st rest dans les Apocrypha de la Bible de l'glise anglicane. i3a LES MATINS A FLORENCE chemin troit et escarp dans lequel il taut entrer seul (i). Ds ce moment, et durant beaucoup de jours encore, cette forme d'Option, de Volont persvrante nous est ncessaire ; mais, jour par jour, 1' Intelligence s'appro- fondit en nous de la valeur de ce que nous avons fait, non par suite d'un effort quelconque, mais comme rcom- pense de nos efforts. Et l'Intelligence de la diffrence existant entre les choses justes et injustes, et entre les choses belles et laides se confirme dans l'me hroque et se ralise dans l'me active. Telle est la marche de l'ducation dans les sciences terrestres et la moralit qui s'y rattache. C'est la Rcom- pense octroye la Volont fidle. 91. Lorsque les sens Moraux et Physiques se sont dvelopps, le dsir nat de poursuivre son duca- tion dans un mode plus lev o ce ne sont plus les sens qui nous guident, mais bien le Crateur de nos sens. Et ce n'est pas par le travail, mais seulement par la prire que nous pouvons recevoir cet enseignement. Invocavi et venit in me Spiritus Sapientiae j'ai pri et l'Esprit de Sagesse (non pas, remarquez bien, me fut donn (2), mais vint sur moi ). C'est la puissance personnelle de la Sagesse, la (roaiia ou Sainte Sophie, laquelle fut ddie le premier grand temple Chrtien. Florence nous dit qu'elle n'obtint que par la prire cette sagesse sublime qui rgit, par sa prsence, toute con- (1) Le mot seul dpasse quelque peu ma pense. Je veux dire, en effet, que, mme si nous sommes aids ou guids par nos amis, par nos matres, par ceux qui nous prcdent, chacun de nous dcide lui-mme de sa vie, au moment critique... si c'est dans le bon sens. Si c'est dans le mauvais, nous pouvons toujours nous abandonner au courant. (1) J'ai crit par inattention was giveu (me fut donne) dans Fors Clavigera. LA PORTE TROITE i33 duite terrestre et, par son enseignement, tout art ter- restre {a). 92. Ces deux groupes de sciences, Divines et Naturel- les, sont reprsents, au bas de la fresque, par les sym- boles de leur puissance ; il y en a sept Clestes et sept Terrestres ; je vous les ai dj nommes. Mais je dois encore faire une ou deux remarques techniques, avant de tenter d'interprter ces figures. Elles sont, l'origine, toutes de Simon Memmi (b), mais un grand nombre d'entre elles ont t entirement repeintes, un peu plus d'un sicle aprs (certainement, comme vous le verrez (1), aprs la dcouverte de l'Am- rique) , par un artiste de grande valeur, ayant un certain sentiment de l'action gnrale des figures, mais sans raffi- nement et sans grands scrupules. Il badigeonne de grandes surfaces de l'uvre primitive, si dlicate ; il introduit son clair-obscur l o tout tait sans ombres, et son colo- ris violent l o tout tait ple ; il repeint les visages de manire les rendre plus agrables et plus humains, selon son got. Parfois, cette peinture superficielle a disparu pour laisser rapparatre tout au moins les contours de l'original ; ailleurs, dans les visages de la Logique, de la Musique et d'une ou de deux autres encore, l'uvre pri- (a) Cette interprtation est confirme par ce passage de la Somme de saint Thomas : Il y a deux sortes de sciences. Les unes procdent d'aprs les principes que l'on connat par les lumires naturelles de la raison, comme l'arithmtique, la gomtrie et les autres sciences de mme nature. Les autres reposent sur des principes que l'on ne connat qu'au moyen d'une science suprieure. Ainsi, la perspective emprunte ses principes la gom- trie et la musique doit les siens l'arithmtique. C'est de cette manire que la doctrine sacre est une science, car elle prouve d'aprs des principes qui ne nous sont connus que par les lumires d'une science suprieure, qui est la science de Dieu et des bienheureux (traduction Drioux). (b) Voir Le Livre Vot, note (a), p. 118. (1) Voir plus loin, 110. i34 LES MATINS A FLORENCE mitive reste intacte. Comme je m'intressais surtout aux sciences terrestres, j'avais fait disposer un chafaudage de manire me trouver leur niveau, et je les ai exa- mines pouce par pouce ; l'expos suivant est donc exact, jusqu'au prochain repeint. Pour interprter ces figures, il faut toujours associer l'image centrale, reprsentant la Science, le petit mdail- lon, au-dessus, et la figure place ses pieds. C'est ainsi que je procde, en lisant d'abord, de droite gauche , les sciences terrestres, ensuite, de gauche droite, les sciences clestes, de faon aboutir au centre, o les deux puissances les plus leves sont assises cte cte. 93. Commenons donc par la premire figure de la liste donne ci-dessus (Livre vot, 86) : la Grammaire, dans le coin le plus loign de la fentre. Section I Les Sept Sciences Terrestres, lues de droite gauche, du coin oppos la fentre vers le centre du mur de gauche (a) . I. Grammaire, plus proprement Tpauu.aTui ; Art Grammatical , l'art des Lettres, ou Littrature , ou (a) Le choix de ces sept sciences n'tait pas arbitraire. Comme les auteurs de la srie suprieure des bas-reliefs du Campanile, comme G. Pisano (chaire de Pise), comme Niccolo Pisano, qu'il travaille seul (chaire de Sienne) ou avec son fils (fontaine de Prouse), les peintres de la Chapelle Espagnole se sont soumis un enseignement d'cole remontant saint Augus- tin et formul par Isidore de Sville. La description littraire du trivium (Grammaire, Dialectique, Rhtorique) et du quadrivium (Gomtrie, Arith- mtique, Astronomie, Musique), qui exera la plus grande influence sur les artistes du moyen ge, est renferme dans le Trait des Sept Arts de Martia- nus Capella, grammairien africain du v e sicle, trait dguis sous forme de rcit allgorique : Les Noces de Mercure et de la Philologie. M. Mle [Art religieux en France au XIII e sicle) montre parfaitement l'influence exerce par ce manuel sur les sculpteurs des cathdrales franaises. LA PORTE TROITE i35 en employant un mot qui impressionnera profondment plus d'une oreille anglaise... l'Ecriture et son usage. L'art de lire fidlement ce qui a t crit, pour notre ensei- gnement, et d'crire clairement ce que nous voudrions rendre immortel de nos penses. Cette science consiste premirement, reconnatre les lettres ; deuximement, les former; troisimement, comprendre et choisir les mots qui rendront exactement notre pense. Trois sv- res disciplines ; bien peu de nos contemporains en com- prennent la rigueur. C'est dans l'enfance qu'on doit com- mencer les pratiquer et ce n'est qu' cet ge qu'on peut vraiment russir les acqurir. Il est absolument impos- sible et j'en parle par une trop triste exprience de gagner par n'importe quel effort, en y consacrant n'importe quel temps, ces dispositions de la main (ou, bien plus, de la tte et de l'me), qui, durant la jeunesse, peuvent tre modeles en quelque sorte avec le vase de chair que nous sommes, et le combler. La loi de Dieu dit, en effet, que les parents contraindront (i) l'enfant, aux jours de son obissance, acqurir, par habitude, des dispositions de main, d'il et d'me qui ne pourront lui tre enleves V poque de sa vieillesse, par aucune violence et par aucune faiblesse. Entrez donc, ditrpajA|xaxixr par laPorte Etroite (a). Elle l'indique de sa baguette, tenant un fruit (?), comme rcompense, dans la main gauche. La porte est trs troite, en effet, sa taille ne l'est pas moins (2) ; ses che- (1) Je mets en italique cette loi primordiale. Le mot contraindre peut tre entendu dans son sens le plus doux par les parents vraiment bons, dont les enfants suivent les pas par pur amour. (a) Mathieu, vu, i3. (a) Je ne vois pas que sa taille soit particulirement fine ; elle n'a ni corset ni ceinture (G. C). i36 LES MATINS A FLORENCE veux sont troitement relevs ; un voile blanc les retenait jadis, il est perdu. Ce n'est pas une littrature violente ; elle n'est pas dispose, mes amis anglais, souscrire Mudie [a), ou mme patronner l'dition Tauchnitz du dernier roman que vous avez vu affich la vitrine de M. Goodban. Elle abaisse cependant, avec bont, le regard sur les trois entants qu'elle instruit deux garons et une fille. (Gela signifie-t-il qu'une fille sur deux ne doit pas tre capable de lire ou d'crire? Je suis, pour ma part, tout fait dispos admettre cette hypothse j'au- rais mme peut-tre dit : deux sur trois.) Cette petite fdle appartient la plus haute noblesse, elle est couronne (i) ; ses cheveux d'or lui tombent sur le dos; la ceinture Flo- rentine lui entoure les hanches non la taille (afin de laisser toute libert aux poumons, mais d'empcher la robe de se relever pendant la course ou la danse). Les garons sont galement bien ns ; le plus rappro- ch une abondante chevelure boucle ; on ne voit que le profil de l'autre. Tous trois sont respectueux et avides d'apprendre. Le mdaillon au-dessus reprsente une figure regardant une fontaine. Au-dessous, d'aprs Lord Lindsay, Priscien (b). Je ne doute pas qu'il ait raison. 94. Remarques techniques. D'aprs Crowe, cette figure est entirement repeinte. Cela est vrai pour toute la robe, pour les mains, le fruit et la baguette ; mais les (a) Cabinet de lecture trs important de Londres. (1) La couronne s'est efface depuis, par suite des progrs de la dtrio- ration (G. C). (b) Lord Lindsay ajoute que son trait tait d'un usage trs rpandu, au moyen ge. LA PORTE TROITE i3 7 yeux, la bouche, les cheveux, au-dessus du front, et les contours du reste sont rests vierges, ainsi que le voile effac et, heureusement, les vestiges des ligures d'enfants. La porte troite, quoique sa couleur soit renforce dans le bas, est reste parfaitement pure, et toute l'action est bien conserve. Il se prsente cependant une question intressante, relativement la baguette et au fruit. Vue de prs, cette baguette affecte parfaitement la forme d'un pli de la robe, drape sur le bras droit lev, et je ne suis pas absolument certain qu'il n'y ait pas l une confusion du restaurateur qui aurait ainsi prolong, en une baguette, la plume ou le style que la science pouvait avoir en main. J'ai des doutes galement au sujet du fruit ; car le fruit n'est pas si rare Florence qu'il puisse servir de rcompense. Il est entirement et grossirement repeint ; il a une forme ovale. A Assise, les guides ont toujours pris pour une pomme le cur que tient la Charit de Giotto (heureuse- ment intacte) (a) ; et, d'aprs moi, la rpsftfurrodi de Simon Memmi faisait, l'origine, de la main droite, le signe qui dit : Entrez par la Porte Etroite , et, del main gauche, le signe qui dit : Mon fils, donne-moi ton cur. (b) (a) Ruskin fait probablement erreur. Ce n'est pas Assise mais Padoue, dans la chapelle de l'Arena que Giotto a peint la Charit tendant Dieu son cur. Une corbeille de fruits se trouve sur ses genoux : c'est l sans doute ce qui a induit en erreur les observateurs superficiels. (b) Proverbes, VII, a6. La baguette se prte mieux cette action que la plume. Le frule est d'ailleurs l'attribut traditionnel de cette figure (rempla- ce par un martinet, dans la srie suprieure des bas-reliefs du Campanile). L'enfant ou, plus souvent, les deux enfants se retrouvent partout, en France comme en Italie. L'attitude maternelle est trs accentue par les sculp- teurs de Pise. (Dans la chaire de Pise, la Grammaire nourrit deux enfants.) Le matre qui accompagne la Science est Donat, suivant Vasari. Donat et Priscien sont tous deux reprsents par Luca dlia Robbia, l'tage infrieur du Campanile (V. Tour du Berger, i45). i38 LES MATINS A FLORENCE g5. II. Rhtorique. Aprs avoir appris lire et crire, il faut apprendre parler, et remarquez-le bien, jeunes filles et jeunes hommes, ceci est implicite parler aussi peu que possible, jusqu' ce que vous ayez appris. Vous pourriez entendre frquemment aujourd'hui, dans les rues de Florence, ce que certaines gens appel- leraient de l'loquence de rhtorique , des discours trs pathtiques et venant vraiment du cur ,... du cur que le peuple peut avoir maintenant (i). C'est dire que vous n'entendez jamais prononcer un mot sans fureur, qu'elle soit prte clater, ou que, plus souvent, elle clate instantanment. Tout le monde, hommes, femmes, enfants, la moindre occasion, vocifre, les yeux flamboyants, d'une voix rauque, perante et brise, ses sottes opinions et ses exigences veules et mprisables dans le vain espoir d'obtenir, par ses cris, des hommes ou de Dieu, ce qu'il voudrait avoir. Considrez, prsent, la Rhtorique de Simon Memmi, la science de la Parole qui consiste, avant tout, se faire couter ce qui ne s'obtient pas en criant tue-tte. Seule de toutes les sciences, elle porte une banderole, et, bien qu'tant orateur, vous donne quelque chose lire. Elle ne vous la met pas sous le nez, mais elle la tient avec calme de sa belle main droite abaisse ; sa main gauche repose sur sa hanche, d'un geste placide et vigou- reux. Ainsi, vous voyez que, seule de toutes les sciences, elle ne fait pas usage de ses mains. Toutes les autres les (i) Le peuple a trs bon cur j'entends les paysans. Mais les rues des grandes villes amnent le mal la surface, elles multiplient et refltent constamment sa puissance. LA PORTE TROITE i3. occupent quelque action importante, elle, non. Elle peut tout faire l'aide de ses lvres, en tenant, de la main droite, une banderole, une bride, ce que vous voulez; la main gauche repose sur la hanche. Regardez, de nouveau, les bavards des rues de Flo- rence, et voyez comment, tant essentiellement mcapables de parler, ils s'efforcent de faire des lvres de leurs doigts ! Gomme ils frappent, s'agitent, gesticulent, se tr- moussent, font des signes du doigt et montrent le poing leur adversaire... et restent pourtant en ralit muets; quelque peu conscients qu'ils en soient, leur effort est aussi peu persuasif et aussi inefficace que celui du vent secouant les branches d'un arbre. 96. Vous trouverez, tout d'abord, cette figure gauche et raide. Cela est vrai, en partie, parce que sa robe est plus grossirement repeinte que celle de toute autre de la srie. Mais elle veut tre la fois ferme et forte. Ce qu'elle a vous dire est destin vous convaincre, si pos- sible, vous dominer, certainement. Elle ne porte pas la ceinture Florentine, car il ne lui est pas ncessaire de se mouvoir ; une haute ceinture lui entoure la taille. Il sem- ble pourtant, premire vue, que, de toutes les scien- ces, c'est elle qui ait le plus besoin de souffle ? Non, dit, Simon Memmi, il faut du souffle pour courir, pour dan- ser, pour se battre, mais non pas pour parler ! Si vous savez comment atteindre votre but, l'aide de peu de paroles, il ne vous faudra que bien peu de cet air pur de Florence, si vous l'utilisez bien. Remarquez aussi cette attitude calme, la main sur la hanche. Vous croyez que la Rhtorique doit tre ardente, bouillante, imptueuse ? Non, dit Simon Memmi, avant tout pondre. 140 LES MATINS A FLORENCE Lisons prsent ce qui est crit sur sa banderole : Mulceo dum loquor, varios induta colores. Son rle principal est de calmer, d'adoucir, de fondre les curs des hommes au feu de la bont, de dominer par la paix, et de donner le repos l'aide des couleurs de l'arc-en-ciel. La mission principale de tous les mots devrait tre de rconforter. Vous croyez que le rle des mots est d'exciter? Un lambeau d'toffe rouge, le son d'une trompette peuvent produire cet effet. Mais, donner du calme et une douce chaleur, tre comme le vent du sud et la pluie irise aprs une pre gele, apporter, la fois, la force et la gurison, voil l'uvre enseigne par Dieu aux lvres humaines (a) . 97. Une dernire leon, plus profonde encore, nous est donne par le mdaillon, au-dessus. Aristote et trop de rhteurs modernes de son cole pensent qu'on peut faire un bon discours en dfendant une mauvaise cause. Mais au-dessus de la Rhtorique de Simon Memmi se trouve la Vrit, avec son miroir (1). Il existe un sentiment bizarre, pour ainsi dire inn dans l'homme : bien que l'on se croie oblig de dire la vrit, lorsqu'on parle une seule personne, on croit pouvoir mentir autant qu'on veut, du moment qu'on (a) Il est impossible de ne pas songer ici l'loquence familire, apaisante et efficace de saint Franois. Ses discours sont de peu de paroles simples . Les mmes ides, les mmes phrases reviennent sans cesse; mais... le mot n'est rien, il n'est jamais l pour lui;... le mot n'est ici que le porteur d'une ide ou, plutt, d'une force. (Sabatier cit par A. Goflin dans La Lgende des trois Compagnons introduction . Voir galement, dans cette mme introduction. Comme il rconcilia l'vque et le podestat d'Assise, p. 10a). (1) Mme figure que la Rhtorique, plus le miroir. Memmi croit donc que la Rhtorique et la Vrit sont une seule et mme chose (G. C.) (a). (a) Remarquez la position du bras gauche. La Vrit a la mme attitude que l'Eloquence ; son vtement est plus simple encore. Le miroir rpond a lu banderole. LA PORTE TROITE i/,i parle un groupe de deux ou de plusieurs personnes. Le mme sentiment existe au sujet du meurtre : beau- coup de gens se refuseraient nergiquement faire feu sur un homme innocent qui dchargeraient tranquille- ment une mitrailleuse sur un innocent rgiment. Si vous abaissez le regard de la figure de la Science sur celle de Gicron, au-dessous, vous croirez, tout d'abord, que je me suis tromp en affirmant que la Rhtorique n'avait pas besoin de ses mains, car il semble que Gicron en ait trois, au lieu de deux. Celle du dessus, sous le menton, est la seule authen- tique. Celle qui prche, un doigt lev, est entirement fausse. La dernire, sur le livre, est repeinte ce point qu'on ne peut se livrer aucune conjecture quant sa destination premire. Mais remarquez combien le geste de la main authen- tique confirme, au lieu de le contredire, ce que j'ai avanc plus haut. Cicron ne parle pas, mais il rflchit profon- dment avant de parler. C'est, parmi tous les philosophes, celui dont le visage reflte le plus intensment la pen- se abstraite; ce visage est trs beau. Le tout est au-dessous de Salomon, dans la range des prophtes (a). 98. Remarques techniques. Ces deux figures ont beaucoup plus souffert des restaurations que les autres. Pourtant la main droite de la Rhtorique est reste enti- rement intacte, ainsi que la main gauche, sauf l'extrmit () La vritable loquence mane de la Sagesse. Cette figure s'carte du type traditionnel de la vierge arme pour le com- bat (qui se retrouve l'tage suprieur du Campanile), et se rapproche davantage du type conu par Nie. Pisano Sienne (une femme montrant de la main un livre ouvert) et Prouse (une femme lisant dans un livre). Cicron se retrouve, sous la Rhtorique, Chartres et au Puy (fresques de la Salle capitulaire). i4a LES MATINS A FLORENCE des doigts. L'oreille et les cheveux, immdiatement au- dessus, sont parfaitement saufs; la tte est bien place dans son contour originel, mais la couronne de feuilles a t maladroitement retouche, puis s'est efface. Toute la partie infrieure de la figure de Cicron a t non seu- lement repeinte, mais modifie; le visage est authentique je crois qu'il est retouch, mais avec tant de prudence et d'habilet qu'il est probablement plus beau encore aujourd'hui qu' l'origine. 99. III. Logique. C'est la science du Raisonnement ou, plus exactement, la Raison elle-mme, ou la pure intel- ligence. Cette science doit tre acquise aprs celle de l'Expres- sion, dit Simon Memmi. Ainsi, jeunes gens, il parat que, quoique vous ne deviez pas parler avant d'avoir appris comment parler, vous pouvez nanmoins parler convena- blement avant d'avoir appris comment penser. Car c'est seulement, en effet, par le tranc-parler que vous pouvez apprendre comment penser. Et peu importe que vos premires ides soient fausses, pourvu que vous les exprimiez clairement et que vous ayez la volont de les redresser (a). Heureusement, presque toute cette belle figure est virtuellement sauve ; les contours sont rests purs par- tout, et le visage est sans dfaut. C'est, ma connais- sance, le plus charmant que l'on rencontre dans l'art italien de cette poque. Cette tte est dlicate jusqu' l'extrme (a) La contradiction avec ce qui vient d'tre dit plus haut, au sujet de Cicron, n'est qu'apparente. L'ordre de succession des sciences ne se jus- tifie que pour l'lve ; le matre qui les illustre n'est pas un spcialiste, Cicron connaissait la logique. Cet ordre n'est pourtant pas arbitraire. La tradition exigeait que la gram- maire figurt avant les autres sciences du trivium. Chez les sculpteurs de Pise, la Dialectique prcde la Rhtorique. LA PORTE TROITE 143 limite, dans la gradation des couleurs. Les sourcils, dont l'arc est d'une puret exquise, ne sont pas dessins d'un seul coup de pinceau, mais au moyen de touches spares, transversales, dans le sens de leur croissance. Le nez est droit et fin ; les lvres, lgrement enjoues, fires, irrprochablement dcoupes. Les cheveux fluent, en vagues successives, ordonnes comme par un rythme musical. La tte est parfaitement plante sur les paules ; la hauteur du front est accentue par un diadme rouge serti de perles et surmont par une fleur de lis. Ses paules sont d'un dessin exquis; la tunique blanche s'adapte troitement ses tendres seins, peine saillants ; ses bras, particulirement vigoureux, ont une attitude de repos absolu ; ses mains sont d'une dlica- tesse infinie. De la droite, elle tient un rameau branchu, portant des feuilles (le syllogisme) ; de la gauche, elle tient un scorpion double dard (le dilemme) (a), ce sont, dans un sens plus gnral, les puissances de construc- tion et de destruction rationnelles (1). A ses pieds, Aristote. Il y a une intense hardiesse de pntration dans ses yeux mi-clos (b). Le mdaillon, au-dessus (moins expressif que d'habi- tude), reprsente un homme crivant, la tte pen- che (c). (a) L'attribut le plus frquent est le serpent l'astuce (cathdrales franaises, chaire de Pise). Le scorpion se retrouve pourtant Chartres, et sous la forme d'une paire de ciseaux l'tage suprieur du Campanile. (1) Voir plus loin les notes sur la Thologie polmique, % 116. (b) On sait l'influence considrable exerce par Y Organum d'Aristote sur la scolastique mdivale. Ce matre se retrouve a Chartres. (c) Ne faudrait-il pas y voir une consquence, comme dans le mdaillon de la Rhtorique nous lisions une cause ? On est loquent, parce que vridique ; on sait crire, lorsqu'on sait penser. Le ton, plus que la forme rvle la sincrit. 144 LES MATINS A FLORENCE Le tout, sous Isae, dans la ligne des prophtes (a). ioo. Remarques techniques. Les seules parties de cette figure qui ont srieusement souffert des repeints sont les feuilles du rameau et le scorpion. Comme je le disais plus haut, je ne me reprsente pas ce que pouvait tre jadis le fond. Ce n'est plus maintenant qu'un badi- geon gris sale qui recouvre les traces, encore trs reconnaissables pour qui les recherche, de la riche ornementation prsente par l'extrmit de la branche : un bouquet de feuilles vertes, sur fond noir. Mais le scorpion est indchiffrable ; il est presque entirement confusment repeint et se confond avec le blanc de la robe ; le double dard est encore expressif, mais il ne se trouve pas sur les lignes primitives. L'Aristote est entirement authentique, sauf son cha- peau ; je crois que ce dernier doit peu prs se trouver sur les lignes primitives, quoique je ne parvienne pas les retracer. Qu'elles soient nouvelles ou anciennes, ce sont en tous cas de bonnes lignes. 101. IV. Musique. Lorsque vous aurez appris rai- sonner, jeunes gens, vous deviendrez sans doute trs srieux, maussades mme? Non, dit Simon Memmi, en aucune manire, rien de semblable. Aprs avoir appris raisonner, vous appren- drez chanter, car vous en aurez le dsir. Il y a tant de raisons de chanter, dans ce doux monde, lorsqu'on l'envisage bien. Il n'en existe pas de grogner, pourvu, naturellement, que vous y soyez entr par la porte troite. Vous vous mettrez alors bientt chanter tout (a) Mme inversion que pour le mdaillon. C'est Isae, le prophte loquent, qui inspire la Logique, comme c'est le sage Salomon qui inspire la Rhtorique. LA PORTE TROITE ,45 le long de la route, et l'on se rjouira de vous enten- dre [a). Cette figure tait l'une des plus charmantes de la srie et devait allier, dans son expression, un raffinement infini une tendre svrit. Elle est couronne, non de lauriers, mais d'un feuillage lger je ne puis le dterminer avec certitude, car il est trop abm. Le visage est aminci, thr, pensif ; les lvres s'ouvrent peine pour un chant discret (b) ; les cheveux tombent, en ondes douces, sur les paules. Elle joue d'un petit orgue enrichi d'orne- ments Gothiques ; la caisse est orne de crochets sembla- bles ceux de Santa Maria del Fiore (c). Simon Memmi veut dire que toute musique doit tre sacre . Non pas que vous n'ayez jamais chanter autre chose que des can- tiques, mais en ce sens que la musique, digne de ce nom, uvre des Muses, est divine par l'aide et le rconfort qu'elle procure (d) . (a) Comme le gnie de Ruskin lui rvle bien la psychologie de cet art du xiv e sicle, directement inspir du mouvement religieux du xm et de son hros principal, saint Franois ! Voir, dans la Lgende des trois compagnons : Com- ment il reprit un frre qui tait triste (p. 196). Comment la joie que, quel- quefois, il manifestait se tournait en larmes et eh compassion du Christ, et celles-ci en allgresse (p. ig5). Le cantique des Cratures se termine par ces mots : Lou sois-tu, Seigneur, pour notre sur la mort corporelle (Introd., p. 104). Le peintre siennois a eu toutefois une autre raison pour faire figurer, aprs la Grammaire, l'Eloquence et la Logique les trois instruments indispensables toute vie intellectuelle la Musique, l'Astronomie, la Go- mtrie et l'Arithmtique (voir note (a), p. i34). Si l'ordre des sciences adopt par Martianus Capella, au sein du trivium et du quadrivium, subit quelques modifications, la succession du deuxime groupe au premier reste une tra- dition constante. Parfois mme, la figure de la Philosophie vient les sparer davantage (chaire de Sienne). (b) Son visage ne subit pas le rictus de contrarit que les artistes de la Renaissance, soucieux de ralisme pittoresque, donnent celui de leurs chanteurs, (v. la cantoria de Luca dlia Robbia.) (c) Cf. fresque de droite. (d) Saint Thomas rpondant aux docteurs qui voulaient proscrire la 146 LES MATINS A FLORENCE L'action des deux mains est particulirement suave. La droite est une des plus adorables choses que j'aie jamais vue ralise en peinture. Elle tient une seule note, l'aide de l'annulaire visible sous le petit doigt lev ; le pouce dpasse au-dessous. La courbe des doigts est partout exquise, et la ple lumire et l'ombre de leur chair vive sont releves par l'ivoire blanc et brun des touches (a). On ne voit que le pouce et l'extrmit de l'index de la main gauche, mais c'en est assez pour indi- quer la lgre pression qu'elle exerce sur les soufflets. Toute cette partie de la fresque est heureusement par- faitement intacte. 102. Au-dessous, Tubal-Can. Non pas Jubal, comme vous pourriez vous y attendre. Jubal est l'inventeur des instruments de musique. Mais, d'aprs les anciens Flo- rentins, c'est Tubal-Can qui inventa l'harmonie. Ces forgerons, les meilleurs du monde entier, avaient appris connatre les diffrents sons produits par les coups de marteau sur l'enclume. Il est assez curieux que le seul chant d'ensemble beau et joyeux que j'aie entendu cette anne (1874) en Italie (et j'ai pass exactement six mois au sud des Alpes, errant de Gnes Palerme), soit musique du culte, s'exprime ainsi : Si l'on chante par dvotion, on est plus attentif Ce que l'on dit, soit parce qu'on reste plus longtemps sur le mme mot, soit parce que, comme observe saint Augustin, il y a entre les affec- tions varies de notre cur et les modulations d'une voix harmonieuse je ne sais quel rapport intime qui fait que la musique excite et anime en nous tous les sentiments . A ceux qui objectaient que les fidles ne comprennent pas le sens des paroles chantes, il rpond, plus loin : Quoiqu'ils ne com- prennent pas ce que l'on chante, ils savent, nanmoins, le motif pour lequel on chante ; ils savent, par exemple, que c'est pour la gloire de Dieu ; il n'en faut pas davantage pour exciter leur dvotion (.Somme thologique). (Voir Tour du Berger, note 119.) (a) C'est sans doute du buis, comme dans les claviers des instruments les plus anciens. LA PORTE TROITE i4 7 sorti d'une forge, en pleine activit, Prouse. Quant des hurlements de brutes, de frntiques ructations d'mes irrmdiablement damnes, vomies par leurs propres gorges encore charnelles (a), j'en ai entendu, plaise Dieu, plus que je ne souffrirai jamais d'en entendre encore, au cours d'un de Ses ts [b). Vous trouvez Tubal-Can trs laid? Oui, il res- semble fort un babouin velu ; ce n'est pas par hasard, mais par suite d'une comprhension trs scientifique du type du babouin. Les hommes doivent avoir eu cet aspect, avant d'avoir invent l'harmonie ou d'avoir senti qu'une note diffrait de l'autre, nous dit Simon Memmi. (a) Of bestial howling and entirety frantic vomiting up of hopelessly dam- ned sols through iheir still carnal throats... (b) Cette interprtation se justifie d'autant mieux que Tubal-Can ne forge pas, mais fait rsonner son enclume en la frappant alternativement de deux marteaux. Il y a plus. Non seulement plusieurs instruments de musique doivent leur origine la rsonance des mtaux (songez ces instruments, faits d'ingales lames de fer qu'utilisent les primitifs, la surface de toute la terre on en fabrique des rductions discordantes l'usage des enfants ), mais le chant jaillit ncessairement du rythme du travail, que ce travail se fasse en groupe (haleurs, etc.), ou que l'ouvrier soit isol (forgeron, cordonnier Cf. Hans Sachs , peintre, etc.). Tubal-Can, frappant son enclume et chantant (voyez sa bouche entr'ouverte), runit ces deux lments et devient ainsi, mieux que Jubal l'inventeur des instruments de musique , le pre de la musique naturelle. D'autre part, Vincent de Beauvais rapporte [Specul. doctr. livre XVI, chap. xxiv) que Tubal, descendant de Can, inventa la musique en frappant des corps sonores avec des marteaux de poids diffrents (v. Mle, op. cit., p. 108). C'est tort, d'aprs lui, que les Grecs attribuaient l'invention de la Musique Pythagore. % Le choix de Tubal et de ses attributs par notre peintre (ainsi que par le peintre de la fresque du Puy) s'appuie donc sur une autorit reconnue. Ce choix n'en est pas moins remarquable. En effet, partout ailleurs en Italie sauf sur la fontaine de Prouse o nous retrouvons le carillon des cathdrales franaises , la Musique tient un instrument cordes (suivant la tradition littraire), harpe, psaltrion ou cithare (srie suprieure du Campa- nile). A Chartres, c'est Pythagore qui reprsente la Musique. i48 LES MATINS A FLORENCE Le darwinisme, comme toutes les erreurs trs popu- laires et trs pernicieuses, renferme, en son tissu, plus d'une lueur et plus d'une parcelle de vrit (a). Au-dessous de Mose (b). Dans le mdaillon, un jeune homme buvant. Sans cela vous auriez pu croire qu'il ne s'agissait que de musique d'glise et non, galement, de musique de fte. io3. Remarques techniques. Rien n'est perdu du Tubal-Can. C'est un des plus purs, des plus complets et des plus prcieux vestiges de la peinture primitive : seules les extrmits plus rouges de sa barbe sont retouches^ La robe verte de la Musique est entirement repeinte sur le corps et sur les membres ; elle tait jadis joliment brode ; les manches sont en partie authentiques ; les mains et le visage sont absolument intacts et les cheveux le sont presque. La couronne de feuillage est efface et dtache, mais sans retouche. io4- V. Astronomie. De son ancien nom, Astro- logie ; comme nous disons Thologie, et non Tho- nomie : la connaissance des toiles dans la mesure o il est sage pour nous de les connatre, non la tenta- tive de leur dicter des lois. Non pas qu'il soit mau- vais que nous dcouvrions, si nous le pouvons, qu'elles se meuvent suivant des ellipses et ainsi de suite, mais ce n'est pas notre affaire. L'effet qu'exercent leur lever et leur coucher sur l'homme, la bte et la plante, le temps qu'elles marquent, les phases qu'elles traversent, tout cela, vu et senti en ce monde, voil ce qu'il nous (a) Voir la comparaison de cette figure avec le Tubal-Can de Giotto, dans un des bas-reliefs du Campanile (Tour du Berger, note i33). (6) Sans doute parce qu'il est le plus ancien psalmiste nomm dans les en- ttes du livre des Psaumes (Ps. LXXXI, Vulgate). Voir aussi Exode XV. LA PORTE TROITE ,4 9 appartient de connatre, lorsque nous passons nos nuits de veille sous leur divin flambeau, et rien d'autre (a). Elle porte une robe de pourpre fonce ; elle tient, de la main gauche, le globe creux, avec zodiaque et mri- diens d'or, et lve la droite, dans un sentiment de noble crainte. Lorsque je considre le ciel, l'uvre de vos mains, la lune et les toiles, que vous avez ordonnes... (b) Elle est couronne d'or; sa chevelure sombre, ratta- che par de brillantes chanes de perles, forme des ondes elliptiques. Ses yeux noirs sont levs au ciel(c). io5. A ses pieds, Zoroastre, tout fait noble et beau (d). Son type persan, raffin, est encore adouci (a) Cf. le bas relief du Campanile o Dieu et ses anges paraissent au del de la vote du ciel (voir Tour du Berger, ia5). Cette mme ide est exprime par saint Thomas : Quoique la connais- sance de la vrit ne soit pas vicieuse par elle-mme, mais par accident, en tant que le pch d'orgueil le suit, cependant le dsir de l'acqurir peut tre vicieux et drgl de diffrentes manires. Le souverain bien de l'homme ne consiste pas dans la connaissance d'une vrit quelconque, mais dans la par- faite connaissance de la vrit souveraine (Somme, V., p. 453). Il oppose ainsi la science acquise la science infuse. Il dit ailleurs : Rien n'empche qu'il y ait une science s'occupant, au point de vue de la rvlation, des choses que la philosophie considre, au point de vue de la raison. La diversit des sciences rsulte de nos divers moyens de connatre . Que d'errements et de malentendus pargns, si l'on avait pntr le sens profond de cette vrit, et si l'on s'y tait tenu, de part et d'autre ! (b) ... je m'crie : Qu'est-ce que l'homme pour mriter que vous vous souveniez de lui, et le fils de l'homme, pour que vous le visitiez (Psaumes, VIII, 4 et 5). (c) L'attitude est bien conforme la tradition littraire (suivant \' Anticlau- dianus d'Alain de Lille, xn e sicle). L'astrolabe se rencontre plus frquem- ment que la sphre. Dans la srie suprieure du Campanile, on trouve les deux attributs (voir galement Tour du Berger, i34. (d) Zoroastre, d'aprs Lord Lindsay. Dans la premire dition, on trouve la note suivante : Atlas ! d'aprs ce pauvre Vasari et divers guides modernes. Les erreurs de Vasari ont souvent ce caractre brillamment tourdi. i5o LES MATINS A FLORENCE par sa chevelure soyeuse, laborieusement tordue, qui se mle sa barbe en pointe et retombe en tresses effiles sur ses paules. La tte rejete en arrire, il fixe le ciel, sans qu'aucun effort se trahisse dans ses sourcils dlicate- ment arqus ; il crit, pendant qu'il observe. Au sujet du rapprochement que les Florentins de cette poque tablissaient entre la religion des Mages et la leur propre, voir Devant le Soudan . La robe doit toujours avoir t blanche, car elle con- traste merveilleusement avec le rouge d'au-dessus et de Tubal-Can, ct. Mais elle a t trop repeinte pour qu'on puisse s'y fier ; il ne subsiste qu'un ou deux plis, dans les manches. La draperie, depuis les genoux jus- qu' terre, est tout fait belle et, je suppose, sur les anciennes lignes ; mais le restaurateur a pu aussi tracer quelques plis heureux. C'est lui qui a clair Atlas de cette chaude lumire qui met si bien sa tte en relief. Je ne sais vraiment si je l'aurais prfre aplatie contre la pourpre sombre du fond, comme elle devait l'tre l'origine ; elle me semble admirable ainsi. Le rouge qui Dans les matires ncessitant des recherches, je trouve presque toujours, au bout d'un certain temps, qu'il a raison. Dans les ditions postrieures, cette note est suivie d'une autre, date de Florence, octobre 1882 : Et je trouvai qu'il avait raison, aprs plus amples recherches . L'Atlas en question est le fondateur et le premier roi de Fisole ! Mais dans quelle mesure Mage ou Perse, je l'ignore. Je suppose que le peintre le reprsente observant les toiles, pour con- natre l'heure propice la pose de la premire pierre de sa ville. Nous avons tenu reproduire ces notes pour montrer avec quelle nave bonne humeur Ruskin sait reconnatre une erreur. L'association d'ides qu'il a d faire, au premier abord, entre le gant Atlas et l'Astronomie, se conoit aisment. Mais qu'il soit trusque ou persan, c'est toujours d'un roi mage , d'un astrologue qu'il s agit ici. L'astronome est reprsent, par un sculpteur flo- rentin, sur un des bas-reliefs du Campanile (voir Tour du Berger, % i34). A Chartres, le matre est Ptolme. LA PORTE ETROITE i5i monte au visage de l'Astronomie est galement l'uvre du restaurateur. Elle tait beaucoup plus ple, sinon tout fait ple. Au-dessous de saint Luc. Dans le mdaillon, un homme de mine svre tenant une faucille et une bche. Pour les fleurs et pour nous, lorsque les toiles se sont leves et se sont couches tant et tant de fois... souvenez-vous. 106. Remarques techniques. La main gauche, le globe la plupart des plis importants, les yeux, la bouche, les cheveux (en grande partie) et la couronne sont authen- tiques. Les ornements d'or qui garnissaient le bord de la robe sont perdus. Les plis tombant de la manche gau- che sont modifis et confondus leur extrmit, mais on a bien tir parti de cette confusion mme. La main droite, une grande partie du visage et la robe sont repeints. La tte de Zoroastre (a) est parfaitement pure. La robe est repeinte, mais avec soin, sans toucher aux cheveux. La main droite, qui tient actuellement une vulgaire plume d'oie, est entirement repeinte, mais avec habilet et avec sentiment ; elle avait jadis une position lgrement diff- rente, et tenait, trs probablement, un style. 107. VI. Gomtrie. Vous avez appris maintenant, jeu- nes filles et jeunes hommes, lire, parler, penser chanter et regarder. Vous avancez en ge, et vous devrez bientt songer vous marier ; il faut donc que vous appreniez construire votre maison. Voici une querre de charpentier. Vous pouvez, en toute scurit et en toute sagesse, porter votre atten- tion sur le sol et sur les mesures et les lois qui s'y (a) Atlas. i5 LES MATINS A FLORENCE rapportent, puisque vous tes destins y demeurer. Et vous avez bien fait de contempler tout d'abord les toiles, car, si vous ne l'aviez fait dj, et si vous aviez tudi en premier lieu la terre, vous n'en auriez peut- tre jamais dtach les regards pour relever la tte (a). La gomtrie est considre ici comme l'arbitre des lois de tout labeur pratique s'panouissant en beaut. Elle regarde terre, un peu perplexe, avec grand intrt, tenant, de la main gauche, son querre de char- pentier qu'elle n'emploie que pour des uvres utiles ; elle suit d'un doigt de la main droite les lignes d'un dia- gramme (b). Son type est doux et tout en lignes courbes ; je vous prie de le remarquer ; c'est exactement la beaut oppose celle qu'un artiste vulgaire aurait imagine pour elle. Voyez cette torsade de cheveux, derrire la tte : quoiqu'elle soit retenue par un filet en spirale, elle s'chappe, malgr tout, et s'envole, pour se dlier en courbe lgre. La Thologie Contemplative (c) est la seule des autres sciences dont la coiffure soit aussi libre. A ses pied, Euclide, un turban blanc sur la tte. C'est une belle uvre, bien conserve, mais elle ne prsente pas un intrt particulier (d). (a) Dans tous les Quadriviums de l'art italien primitif, l'Astronomie vient en dernier lieu, prcdant, presque toujours la Philosophie. (b) C'est bien le sens de son attitude, mais on ne distingue plus le dia- gramme. La rgle et le compas ( srie du Campanile) sont les attributs traditionnels. (c) Quatrime figure, partir de la gauche. (d) Euclide porte un turban, sans doute parce qu'il tait connu sous le nom d'Euclide d'Alexandrie (pour le distinguer d'Euclide de Mgare). Remarquez le geste gracieux dont il tient son livre. Sauf Tubalcan, tous les mat ri/s tiennent un livre ; ce sont treize attitudes diffrentes. A peine pourrait-on rapprocher la position du livre dans les figures d'Atlas et de saint Denys l'Aropagite ; mais Atlas est pos de profil, dans le groupe LA PORTE TROITE i53 Au-dessous de saint Matthieu. Dans le mdaillon, un soldat portant une pe droite (meilleure pour la dfense que pour l'attaque), un bou- clier octogone et un heaume semblable au bonnet en forme de ruche port dans le canton de Vaud. Ce mdail- lon montre que, de mme que le rle secondaire de la musique est d'animer une fte, l'usage secondaire de la gomtrie concerne la guerre ; mais son art le plus noble s'exerce dans la paix la plus douce. Remarques techniques. Il est trs heureux que, dans presque toutes les figures, les contours de la chevelure soient saufs. Celle de la Gomtrie a t peine retouche, sauf aux extrmits, lies, jadis, par de simples nuds, aujourd'hui, par de doubles nuds confus. Les mains, la ceinture, la plus grande partie de la robe et l'querre noire sont authentiques. Le visage et la poitrine sont repeints. 108. VII. Arithmtique. Aprs avoir construit votre maison, jeunes gens, et aprs avoir compris la lumire du ciel et les mesures de la terre, vous pouvez vous marier... vous ne pourriez mme rien faire de mieux. Voici, maintenant, la dernire science que vous aurez appliquer, chaque jour, toutes vos affaires. La Science des Nombres. D'un usage infini et solennel en Italie, cette poque ; elle comprenait, en effet, tout ce que l'on savait de plus abstrait et de plus lev en mathmatiques, et relativement aux mystres des nom- bres ; mais elle tait surtout respecte parce que son usage tait d'une ncessit vitale pour tablir la prosprit des familles et des royaumes. Elle fut pleinement comprise ainsi, tout d'abord ici, dans la commerciale Florence. de droite, comme Justinien, dans le groupe de gauche (tous les autres sont de face). i54 LES MATINS A FLORENCE Elle tient la main leve, deux doigts baisss et deux doigts levs, forant gravement votre attention s'appli- quer sa premire loi : Deux et deux font... quatre; remarquez-le non pas cinq, comme le pensent ces malheureux usuriers (a). A ses pieds, Pythagore. Le mdaillon, au-dessus, reprsente un roi, tenant scep- tre et globe, et comptant de l'argent (b). Avez-vous jamais lu avec attention les pages dans lesquelles Carlyle parle de la fondation conomique de l'empire prussien actuel ? Vous pouvez, en tout cas, considrer un instant, en vous-mme, l'empire que cette Reine des sciences terres- tres doit exercer sur les autres sciences, si l'on veut en faire un bon usage, et la porte profonde et universelle des courtes paraboles de la dpense calcule du Pouvoir et du dnombrement des Armes. Pour choisir un exemple de moindre importance, mais bien caractristique, j'ai toujours pens que, dans mon amour intense pour les Alpes, j'aurais d tre capable de faire un dessin de Chamonix ou du Val-de-Gluse, qui rjout l'il plus qu'une photographie. Mais je tenais dessiner le paysage comme je le voyais, pin par pin, et roc par roc, la manire d'Albert Durer. J'ai, plusieurs (a) Elle tient l'abaque de la main gauche. Le mouvement des doigts est un trait traditionnel qui se retrouve partout, depuis Martianas Capella jusqu'au bas-relief de l'cole des Robbie (srie infrieure du Campanile. v. Tour du Berger, i45). (b) Il tient le sceptre de la main droite, le globe de la main gauche ; je ne parviens pas distinguer l'argent dont il est question ici. La prsence, aux pieds de la science, du crateur de la thorie philoso- phique des nombres semble donner l'uvre une porte moins pratique. Le nombre 4 tait l'emblme de la Justice. Euclide et Pythagore se retrouvent Chartres et sur le bas-relief corres- pondant du Campanile. (Voir P. d'Ancona : Le Rappresenlazioni allegor. dlie Arte Librait Arie, 190a.) LA PORTE TROITE i55 annes de suite, bris mon nergie sur ce travail. Je me trouvais constamment excd, ou bien je constatais qu'avant d'avoir pu me mettre bien au travail, les feuilles taient tombes ou que la neige avait recouvert le sol. Si j'avais compt d'abord mes sapins, et calcul le nombre d'heures qui m'tait ncessaire pour les dessiner la manire de Durer, j'aurais pargn le temps propice au travail de cinq annes, et je ne l'aurais pas dpens en vains efforts. Mais Turner compta ses sapins, fit tout ce qu'on pou- vait faire pour eux, et s'en contenta. 109. Combien frquemment, dans les affaires impor- tantes de la vie, le ct arithmtique ne doit-il pas deve- nir le ct dominant! Combien avons-nous? De combien avons-nous besoin ? Comme constamment la noble Arith- mtique du fini se perd dans la basse Avarice de l'infini et dans l'aveugle imagination qui l'gar I Lorsque nous comptons nos minutes, notre arithmtique est-elle tou- jours assez conome ? Lorsque nous comptons nos jours, est-elle assez svre ? Comme nous reculons l'ide d'exprimer en dcades leur nombre diminu ! Et si jamais nous faisions cette solennelle prire, qu'il nous soit donn de les dnombrer, essaierions-nous de le faire, aprs avoir pri ? (a) . Remarques techniques. Le Pythagore est presque entirement authentique. Mon chafaudage ne s'tendant pas au del de la Gomtrie, je n'ai pas t mme d'examiner de prs les figures suprieures, partir de celle- ci, inclusivement, jusqu'au mur extrieur. Nous trouvons donc ici l'ensemble des sciences au (a) Psaumes, XC. Vulgate : Ps. LXXXIX. i56 LES MATINS A FLORENCE nombre de sept, suivant l'ide de Florence ncessaires l'ducation sculire de l'homme et de la femme. La moyenne des dames et des messieurs respectables ne possdent gnralement de nos jours, en Angleterre, que quelques notions de la dernire de ces sciences ; encore sa prudente application leur est-elle cordialement anti- pathique. Ils ne sont nullement familiariss avec la gram- maire, la rhtorique, la musique (i), l'astronomie ou la gomtrie, sauf s'ils ont pu pcher par hasard, par-ci par-l, quelque renseignement incomplet ; et non seule- ment ils ignorent eux-mmes la logique, ou l'usage de la raison, mais ils sont encore instinctivement hostiles ses manifestations, chez les autres. no. Nous allons lire maintenant la srie des sciences Divines, en commenant du ct oppos, prs de la fentre. Section II Les sept Sciences Clestes lues de gauche droite, du coin prs de la fentre jusqu'au centre du mur. 1. Loi civile. Civile ou des citoyens , distincte non seulement de la loi Ecclsiastique, mais aussi de la loi Locale. Elle est la Justice ternelle prsidant aux relations pacifiques des hommes, par toute la terre ; c'est pourquoi elle tient, de la main gauche, le globe, avec trois quartiers blancs, comme tant bien gouverns. Elle est aussi la loi de l'ternelle quit, non pas celle des rglements faillibles; c'est pourquoi elle tient son pe horizontalement (a) devant sa poitrine. (i) Dans tous ses modes classiques simples et ternels (d. de 1901). Une dition de igo3 (New-York) ajoute : On nest pas musicien parce qu'on joue du piano ou qu'on admire Mendelssohn. (a) Level signifie la fois horizontalement et galement . LA PORTE TROITE 137 Elle est la base de toute autre science divine. Pour connatre quoi que ce soit de Dieu, il faut commencer par tre Juste. Elle est vtue de rouge, ce qui, dans ces fresques, exprime toujours la puissance ou le zle, mais son visage est trs calme, trs aimable, gracieux et trs beau. Sa chevelure est troitement noue et couronne par le bandeau d'or royal, garni d'ornements en feuilles de fraisier du pur xm e sicle. A ses pieds, l'empereur Justinien, en bleu, avec une mitre conique (a) blanc et or ; le visage, de profil, est trs beau. Il tient le sceptre imprial de la main droite, les Institutes de la main gauche. Dans le mdaillon, une figure apparemment en dtresse, qui rclame justice. (La veuve suppliante de Trajan? (b)) . Remarques techniques. Les trois divisions du globe que la Loi civile tient en main portaient, l'origine, les inscriptions : Asia, Africa, Europe. Le restaurateur a ingnieusement chang Af en Ame-rica. Les visages de la science et de l'empereur sont lgrement retouchs, mais tout le reste est intact. ni. II. Loi chrtienne. Aprs la justice qui rgne sur les hommes vient la justice qui rgne sur l'glise du Christ. Ce n'est pas la loi sculire qui est oppose l'autorit ecclsiastique, mais bien la rude quit de l'humanit la clairvoyante compassion de la discipline Chrtienne. Elle est vtue d'une robe d'or, tombant droit, et d'un manteau blanc, jet sur les paules. Elle tient une glise de la main gauche, et lve la droite, l'index dress (pour (a) C'est plutt une couronne pyramidale. (b) Voir Divine Comdie (Purg. chant X). i58 LES MATINS A FLORENCE indiquer la source cleste de toute loi Chrtienne ? ou en signe d'avertissement?) (a). Un voile blanc, dont les plis flottent au vent, lui couvre la tte. Vous ne trouverez rien, dans ces fresques, qui n'ait un sens. Si les cheveux qui s'chappent de la coif- fure de la Gomtrie rvlent le caractre d'infini qui s'atta- che aux lignes d'ordre suprieur, ce voile flottant symbo- lise ici le caractre indfinissable des fonctions les plus hautes del justice Chrtienne. De la mme manire, son manteau d'or tmoigne de la renomme et de l'excellence de cette justice, suprieure celle que conoivent les non-chrtiens, tandis que la chute svre des plis qui font une sorte de niche triangulaire la tte du Pape, au-dessous (b) , correspond l'austrit de la vraie disci- pline de l'Eglise et de ses commandements, d'autant plus rigides qu'ils sont plus lumineux. Au-dessous, le Pape Clment V, en rouge, levant la main, non dans l'attitude de la bndiction mais, je suppose, dans celle de l'injonction l'index est seul lev, le mdium est lgrement courb, les deux autres doigts le sont entirement. Remarquez la position bien horizontale du livre et la position verticale de la clef (c). (a) Cette attitude de la main n'est qu'apparente. En y regardant de prs, on s'aperoit qu'elle tenait dlicatement une baguette, dont la ligne se pro- longe obliquement, travers la robe, vers la tiare du Pape. (b) Voir le mme trait, plus accus, dans la fresque de droite (Tour du Berger, 119). (c) Clment V (ia64-i3i4) (?)> d'aprs Vasari. On s'attendrait trou- ver ici plutt le premier codificateur du Corpus Juris Canonici, Grgoire IX (1217-1241), que l'auteur des constitutions dites clmentines qui ne for- ment que la quatrime partie de ce recueil. Le Christ, au haut du mur oppos, tient de la mme manire la double clef voir galement saint Pierre, la porte du paradis. Le pape (en bas, gauche), lve les deux doigts pour bnir ; il tient la crosse. Sa tiare porte galement une triple couronne, plus riche, et sa LA PORTE TROITE i5g Le mdaillon m'embarrasse. Il me semble qu'il repr- sente une figure comptant de l'argent (i). Remarques techniques. L'ensemble est bien prserv, mais le visage de la Science est retouch. La fausse et bizarre perspective de la tiare du Pape constitue un des exemples les plus curieusement nafs de l'ignorance de toute vrit purement scientifique, dans la forme, qui caractrisait encore l'art italien. Le style de l'glise est intressant par son extrme simplicit ; il n'y est question ni de transept, ni de cam- panile, ni de dme. 112. III. Thologie pratique (a). Pour acqurir la connaissance de Dieu, il faut commencer par acqurir celle de la Justice Humaine et de la dfinition des ses l- ments par la Loi Chrtienne. La loi, ainsi dfinie, s'ap- plique d'abord aux rapports qui nous lient aux hommes, ensuite ceux qui nous lient Dieu. Il faut rendre Csar ce qui appartient Csar et Dieu ce qui appartient Dieu. (b) C'est pourquoi nous avons examiner maintenant deux sciences : l'une traite de nos devoirs envers les hommes, l'autre de nos devoirs envers le Crateur. Voici la premire : nos devoirs envers les hommes. Elle tient un mdaillon circulaire, reprsentant le Christ prchant sur la montagne, et, de la main droite, elle montre la terre. chasuble est merveilleuse. C'est qu'ici il domine les puissances de la terre, et joue un rle plus brillant que celui du matre en droit chrtien. (i) C'est probablement un docteur expliquant la loi : Il touche successi- vement les extrmits de ses doigts. (G. C.) (a) Thologie spculative, d'aprs Crowe et Cavalcaselle. Le mdaillon, le disque et le geste dsignant la terre donnent raison Ruskin. (6) Matthieu, XXII, ai. 160 LES MATINS A FLORENCE Le sermon sur la Montagne est parfaitement repr- sent par la pointe rocheuse, devant le Christ, et par le haut et sombre horizon. Il est curieux de remarquer, au cour de l'examen de toutes ces fresques, combien Simon Memmi a clairement compris, en les lisant, la significa- tion la plus intime des Evangiles. J'ai appel cette science Thologie pratique, c'est-- dire la connaissance de ce que Dieu voudrait que nous lissions, personnellement, dans chaque situation de notre vie sociale : la mise en pratique de Son Evangile. Que votre lumire luise donc devant les hommes (a). Elle porte une robe verte, comme celle de la Musique. Sa chevelure est dispose en arc mauresque et orne d'un diadme de pierres prcieuses. Au-dessous de David (b) . Mdaillon : Une femme faisant l'aumne. A ses pieds : Pierre Lombard (c). Remarques techniques . Il est une remarque curieuse faire : alors que l'instinct de la perspective n'tait pas encore assez dvelopp pour permettre aucun peintre de l'poque de dessiner un pied en raccourci, il leur sug- grait pourtant de donner l'impression d'altitude, en levant l'horizon. Je n'ai pas examin les repeints. Les cheveux et le dia- dme, tout au moins, sont authentiques ; le visage a une (a) Matthieu, V. 16. (6) Le roi vivant dans l'amour de Dieu. (c) Elu vque de Paris, en n5g, malgr sa modeste naissance et son origine italienne. Plusieurs anecdotes font allusion aux gots simples et aux sentiments d'humilit qu'il conserva dans cette haute situation. Il tient, sans doute, en main son Livre des Sentences, dans lequel il runit en un corps de citations l'opinion mise par les Pres de l'Eglise sur les principaux sujets qui, son poque, faisaient l'objet de discussions. LA PORTE TROITE 161 expression digne et compatissante et se trouve, en grande partie, sur les anciennes lignes. n3. IV. Thologie dvote (a). Elle rend grce Dieu ou, plus exactement, elle lui tmoigne les senti- ments qu'il dsire que nous ayons envers lui, amour ou crainte. C'est la science ou la mthode de dvotion de tous les Chrtiens, comme la Thologie Pratique est leur science ou leur mthode d'action. Elle est vtue de bleu et de rouge. On peut encore discerner une fine branche noire qu'elle tient de la main gauche ; je ne suis pas certain de sa signification ( Votre houlette me fortifie, votre verge me console?) (b). L'autre main est ouverte en signe d'admiration, comme celle de l'Astronomie, mais la Dvotion la tient contre sa poitrine. Sa tte a bien le type caractristique de Memmi ; les yeux sont levs au ciel et elle a les cheveux disposs en arc mauresque. A ses pieds, Boce (c). [a) Ou contemplative (voir Livre vot, p. ia5) ; Thologie, purement et sim- plement, d'aprs Crowe et Cavalcaselle. Ruskin s'carte ici de Lord Lindsay, qu'il a suivi, jusqu' prsent, dans ses identifications. Il substitue sa dsi- gnation vague de Thologie spculative (que saint Thomas d'Aquin oppose la Thologie pratique et qui englobe toute science sacre ayant pour but la contemplation de la Divinit), l'appellation mieux dfinie de Thologie dvote. Il intervertit galement d'accord en cela avec Crowe et Cavalcaselle l'ordre des docteurs propos par le critique anglais : Boce prcde saint Denys, au lieu de le suivre. [b) Psaumes, XXII, 5. Ne pourrait-on donner aux baguettes que tiennent la Thologie contemplative et la Loi chrtienne le sens que saint Denys l'Aropagite attribue aux baguettes portes par les anges : Les baguettes qu'ils portent sont une figure de leur royale autorit et de la rectitude avec laquelle ils excutent toute chose (Hirarchie cleste, trad. d'Arboy). [c) Et non saint Denys l'Aropagite (voir plus haut). L'expression dou- loureuse du visage, clair pourtant par une srnit intime, convient bien au philosophe martyr, conseiller du roi Thodoric (475?-5a6?). Par un sentiment de noble pit, les artistes du xiv 6 sicle se sont tou- jours efforcs de rendre justice aux gnies de l'antiquit payenne dont les i6s LES MATINS A FLORENCE Le mdaillon reprsente une mre levant les mains. Enseigne-t-elle son enfant les premiers lments de la religion ? Au-dessous de saint Paul. Remarques techniques. Les deux figures sont enti- rement authentiques. Le livre noir de Boce ainsi que le livre rouge de la fresque voisine, sont dignes d'at- tention. Combien l'objet le plus vulgaire peut devenir intressant, quand il est bien trait ! 114. V. Thologie dogmatique [a). L'homme, aprs s'tre livr l'action et l'adoration, prouve le besoin de prciser, par le dogme, sa pense reste jusque-l trop vague, trop confuse. J'entends par dogme, l'affir- mation, dans des limites bien prcises, des choses que l'on doit croire. Tant d'orgueil et d'extravagance ont souill la scolas- tique Chrtienne, naturellement porte vers le dogme, que uvres sont parvenues jusqu' eux directement ou indirectement (voir les Matres des Sciences humaines ; cf. la description du sjour des Sages, dans les Limbes. (Div. Comdie). Mais ils l'ont fait avec une ferveur toute particulire lorsqu'ils ont pu deviner chez eux un pressentiment ou une aspi- ration qui orientt leurpense vers le christianisme (cf. les types de l'Empereur Trajan, de Virgile, des Sybilles, etc.). Cette tolrance fut mme tendue aux pays d'Orient (v. Devant le Soudan) et aux philosophes des premiers sicles. C'est ainsi que Boce, dont la qualit de chrtien peut tre conteste, acquit une telle clbrit, par la noblesse de sa conduite et par la puret de sa pense, exprime dans son trait De Consolatione philosophise (qu'il tient en main), que l'Eglise, sans qu'il soit canonis, a clbr et clbre encore son culte (l'aurole imparfaite qui surmonte son chapeau indique sans doute cette demi-saintet). Les liens qui rattachent le philosophe la Science qu'il reprsente n'chapperont personne : Quand des armes camperaient autour de moi, mon cur n'aurait pas de crainte... J'ai demand une grce au Seigneur,... d'habiter dans Sa maison tous les jours de ma vie. (Psaumes, XXVI). (a) La Foi tenant un instrument de musique, d'aprs Crowe et Cavalca- selle. 11 est inadmissible que les vertus thologales, dj reprsentes dans le haut de la fresque, reparaissent ici. Thologie dmonstrative, d'aprs Lord Lindsay. LA PORTE TROITE i63 cette science doit tre tombe, pour ainsi dire, en disgrce auprs des hommes senss. Il serait nanmoins difficile d'valuer trop haut la paix et la scurit qui ont t donnesaux humbles par les formules del foi. Et il est vident que si l'on veut nier toute raison d'tre une chose telle que la thologie, il faut admettre qu'une certaine partie de cette connaissance doit tre, sinon exprime formellement, du moins rduite dans certaines limites d'expression, afin de la prserver des interprtations errones. Elle est vtue de rouge de nouveau le signe de la puissance , couronne d'une triple (i) couronne noire (jadis dore ?), emblme de la Trinit. Elle tient, de la main gauche, un crible pour vanner le grain, de l'autre elle montre le ciel : Eprouvez tout soyez certain que tout ce qui est bon vient de Dieu. (a) A ses pieds, Denys l'Aropagite taillant sa plume ! Mais je doute de l'interprtation que Lord Lindsay donne de cette figure dont l'action est singulirement vulgaire et insignifiante (b). Gela pourrait vouloir dire qu'un tho- (i) Trilobe mieux que triple, qui indiquerait la tiare papale. Je pense que le contour tait noir. G. C. (a) I Thess.. V, ai : Eprouvez tout, et approuvez tout ce qui est bon (de Soie). Les mots : or of God qu'ajoute YAuthorised version ont disparu dans la Revised version. (b) Il y a ici une confusion : Lord Lindsay prte cette action, non saint Denys l'Aropagite (qu'il place aux pieds de la Thologie Contemplative), mais saint Jean Damascne que d'accord avec Ruskin il place sous la Thologie mystique. L'ordre croissant de saintet, de l'empereur Justinien jusqu' saint Augustin, exige que saint Denys et saint Jean Damascne soient placs aprs les docteurs et aprs Boce ; cet ordre exigerait aussi que le disciple moins ancien saint Jean de Damas (vm e sicle) , suivt le matre et le martyr. (Il ne faut pas oublier qu'on confondait le glorieux disciple de saint Paul avec l'vque de Paris.) D'autre part, la prsence de l'auteur de la Hirarchie cleste serait mieux justifie sous la Thologie mystique que sous la Tho- 164 LES MATINS A FLORENCE logien mditatif est essentiellement un crivain, non un prdicateur. Dans le mdaillon, une figure de femme, les mains sur la poitrine (i). Le tout, au-dessous de saint Marc. Remarques techniques. Je n'ai pas examin la figure suprieure. Le saint Denys est presque entirement intact et le livre rouge est un excellent exemple de pein- ture fresque. n5. VI. Thologie mystique (2). C'est la science monastique parvenant, au del du dogme, une nouvelle rvlation, en s'levant un tat d'me suprieur. Elle porte une robe blanche, la main gauche gante (je ne sais pas pourquoi (3)) tenant le calice. Son voile de nonne est serr sous son menton ; sa chevelure est troitement retenue, comme celle de la Grammaire, en logie dogmatique, qui semble inspirer davantage le dernier des Pres grecs, l'auteur des Quatre Livres de la Foi Orthodoxe. Quoiqu'il en soit, le choix de saint Denys l'Aropagite ou, si l'on prfre, du pseudo-Denys l'Aropagite comme reprsentant de la Thologie dogmatique tempre singulirement le caractre de cette science. On retrouve en effet, chez le converti de saint Paul comme chez Boce , la puret du mystique chrtien allie au charme du philosophe payen, l'aspiration ardente et exclusive porte vers Dieu par un vol d'anges lumineux, et dans le domaine moral l'adoration du bien sans le mpris du mal : Celui qui se prcipite dans les drglements, aspirant une vie qui le charme, n'est pas totalement dchu du bien, puisqu'il a un dsir, le dsir de la vie, d'une vie qui lui sourit (Des Noms divins, IV, 207, trad. d'Arboy). (1) La main droite sur la poitrine, la gauche tenant la ceinture. G. C. (a) La Foi d'aprs la critique superficielle des guides (a). (3) Je crois que l'on peut retrouver la trace d'une aile de faucon, au-des- sus de la main. G. C. Bien, mais alors pourquoi ? Les moines ne chassent pas l'oiseau. Cela se rapporte-t-il la vue perante du faucon ou son essor ou bien est-ce le faucon gyptien, emblme d'immortalit ? [N. de Ruskin] (6). (a) L'Esprance, d'aprs Crowe et Cavalcaselle (voir note (a), p. i(>2). (b) Quel que soit l'objet qu'elle tient, la science ne protge-t-elle pas sa main bnie ? Et ce gant n'a-t-il pas la mme signification que celui que portent les vques ? LA PORTE TROITE i65 signe de la vie monastique qu'elle doit ncessairement mener. Tous les tats de la vie mystique impliquent, en effet, le renoncement la plupart des choses permises dans le monde matriel de l'action. Il n'est pas possible de nier ce fait, aussi gnral que les maux qui sont sortis de sa mauvaise comprhension. Ceux-ci ont t surtout provoqus par des personnes qui prtendaient tort mener la vie monastique, alors qu'elles n'avaient aucune disposition pour le faire. Mais l'orgueil de personnes vraiment nobles, qui ont pens tre plus agrables Dieu en se faisant sibylles ou sorcires qu'en devenant d'utiles femmes de mnage, a produit encore plus de lamentables erreurs. L'effort le plus sincre est toujours mlang de quelque orgueil. L'ornement carlate, en forme de corne, que cette figure et la Thologie Contemplative portent sur le front, pourrait peut-tre indiquer cela. Au-dessous de saint Jean (a). Le mdaillon est inintelligible pour moi : Une femme posant les mains sur les paules de deux petites figures (i). Remarques techniques. Les plis troits sont mieux conservs dans sa robe blanche que dans n'importe quelle autre draperie repeinte. Il est curieux de constater que la grande division de la draperie a toujours t plus ou moins comprise comme exprimant la vie spirituelle, depuis les plis dlicats du pplum d'Athn jusqu'aux () Quoique la correspondance entre les figures du dessus et celles du dessous, dj malaise tablir sous les Prophtes, cesse d'exister sous les quatre Evanglistes, pourtant la Mystique ne semble pas pouvoir tre mieux place que sous les pieds du voyant de l'Apocalypse. (i) Non, tendant les bras vers elles. G. C. (a.) (a) C'est une vision : la voyante aperoit deux ttes. 166 LES MATINS A FLORENCE plisss des robes blanches des prtres modernes. La largeur des plis des draperies du Titien indique plutt, au contraire, la puissance physique. La relation exis- tant entre ces deux modes de composition fut perdue par Michel-Ange, qui crut reprsenter la puissance spirituelle en donnant la chair des proportions colos- sales. Le reste de la figure ne prsente aucun intrt, l'esprit de Memmi tant plutt intellectuel que mystique (a). 116. VII. Thologie polmique (i). Qui s'avance en vainqueur pour remporter la vic- toire? [b) Car nous combattons, non pas contre la chair et le sang, etc.. (c) Elle est vtue de rouge, en signe de puissance, mais sans armure, car elleestpar elle-mme invulnrable. Elle porte, en guise de casque, un petit bonnet rouge, avec une croix comme cimier. Elle tient un arc de la main gauche, et, de la main droite, une longue flche. (a) Cette affirmation a lieu de nous surprendre, surtout aprs l'analyse de la fresque de droite. A ses pieds, suivant Ruskin, saint Jean de Damas. L'artiste siennois donne cette figure ainsi qu' saint Denys une action d'apparence vulgaire. L'usage de la plume semble seul proccuper ces saints docteurs ! Pourtant si nous ngligeons l'anachronisme, sans importance et si nous regardons avec plus d'attention l'expression volon- taire et rflchie de ces deux ttes, elles nous laisseront une impression pro- fonde. Voyez le mouvement de la bouche de saint Denys, tandis qu'il fixe l'extrmit de sa plume : elle murmure dj les paroles que cette main pas- sionne va tracer, qu'elle sera contrainte de tracer, en dpit des obstacles et des indcisions qui tendent faire dvier les phrases et fausser le sens des mots. Suivez le regard de saint Jean : il ne s'arrte pas sur son couteau, il erre ailleurs... sur ses penses. (i) Fautivement appele Charit dans les guides. [Toujours d'aprs Crowe et Cavalcaselle.] (6) Apocal., VI, a. (c) ... mais contre les princes des tnbres de ce sicle, contre les esprits malins qui sont dans l'air (Ephs., VI, la). LA PORTE TROITE 167 Elle symbolise, en partie, la Logique Agressive. Compa- rez la position des paules et des bras dans les deux figures (a). Elle est place en dernier lieu parmi les sciences Divines non parce qu'elle reprsente leur plus grande puissance, mais parce que c'est en dernier lieu seulement qu'on doit l'acqurir. Il faut connatre toutes les autres sciences avant de partir pour la bataille. Aujourd'hui, la Chrtient moderne suit le principe inverse : elle part en guerre, avant de rien connatre. L'une des causes de ce vice, le prince des vices, provient de ce qu'on croit vulgairement que la vrit peut jail- lir de la discussion ! La vrit s'acquiert, dans tout dpar- tement de Factivit..humaine,non par la discussion, mais bien par le travail et par l'observation. Et, lorsque vous tenez bien une vrit pour certaine, deux autres en germeront, la gracieuse manire de cotyldons (c'est, comme nous l'avons dj fait remarquer, la signification exprime par la branche que la Logique tient dans la main droite). C'est seulement aprs vous tre avanc assez srement et assez loin dans la voie de la vrit que vous serez digne de combattre pour elle et qu'il sera de votre devoir de combattre (1) ou de mourir pour elle. Mais ne la discutez plus jamais. Il y a toutefois une autre raison de mettre la Thologie Polmique ct de la Mystique. Ce n'est qu'aprs avoir la) C'est--dire dans la dernire science sacre et dans la troisime science profane. (1) Je ne veux pas surcharger cette lettre par une apologie des Guerres Saintes, soit dfensives, comme celle qui fut livre pour le Covenant cossais, soit offensives, comme celle qu'entreprirent les Arabes sous les quatre grands Califes. Cette phrase est, je crois, la seule dans laquelle je donne mon opi- nion sur ce sujet. i68 LES MATINS A FLORENCE cultiv la mystique que Ton devient mme de reconnatre ce que saint Paul appelle la mchancet spirituelle occupant un rang cleste (i) et que l'on peut distinguer vraiment les ennemis de Dieu et des hommes. 117. A ses pieds, saint Augustin vous montre, par son attitude, que la meilleure mthode de con- troverse est d'tre parfaitement ferme, parfaitement affable (b). Il faut distinguer, en effet, la controverse de la rpri- mande. L'affirmation de la vrit doit toujours tre aima- ble ; le blme de l'erreur volontaire peut tre... tout fait le contraire. Le sermon du Christ sur la Montagne est plein de thologie polmique, pourtant le ton en est tout fait bienveillant : Vous avez entendu dire qu'il a t dit mais je vous dis Et si vous ne saluez que vos frres, que faites-vous de plus que les autres ? et autres phrases semblables (c). Mais Son : . Vous, fous et aveugles, car qui est plus grand... (d) n'est plus simple- ment l'expos de l'erreur, mais le blme de l'avarice qui la favorise. Les deux figures sont au-dessous du trne de saint Thomas et ct de l'Arithmtique, la dernire des sciences terrestres. (1) Traduit intentionnellement, avec une lchet voulue par lev dans la Bible Anglicane (a). (a) V. plus haut, 90. La Bible franaise (Osterwald) dit : qui sont dans l'air. La Revised Version de i885, en usage dans les Universits d'Oxford et de Cambridge, donne la traduction exacte : ihe spiritual host of wickedness in high places (Eph. VI, 12). Le mme sens se retrouve dans la Vulgale. (b) Manichen converti, le premier docteur de l'Eglise latine (354-43o) com- battit avec ardeur les doctrines qu'il avait pratiques (voir : Contre Fauste). Il lutta galement contre les ariens (voir : Sur la Trinit). Cf. cette figure avec le saint Augustin de Ghirlandajo, l'glise d'Ognisanti. (c) Matthieu, V, ar et 2a, 47. (d) ... ou l'or, ou le temple qui rend cet or sacr [Mat., XXIII, 17). LA PORTE TROITE 169 Dans le mdaillon, un soldat ne prsentant gure d'in- trt. Remarques techniques. Cette figure est trs bien conserve et trs belle. Remarquez les bandelettes rou- ges de saint Augustin, qui le rattachent au rouge vif de la figure suprieure, et comparez ce procd celui qui consiste disposer en niche la robe de la Loi canonique, au-dessus du pape. Ce sont deux moyens artistiques diffrents pour atteindre le mme but : l'unit de compo- sition (a). Mais il est temps de djeuner, mes amis ; n'oubliez pas que vous avez encore des emplettes faire. (a) Dans la srie des Sciences sacres, ce procd rapparat encore. Le bleu du bas de la robe de la Loi Civile s'allie celui du manteau deJustinien, et le galon d'or, qui termine les broderies, se prolonge par la bandelette entourant le cou de l'empereur. Les bandes d'or qui se croisent sur la poi- trine du Pape rpondent la robe dore de la Loi Canonique. Dans la srie des Sciences profanes, on peut remarquer que la couleur de la toge de Cicron se retrouve la ceinture de la Rhtorique et que le blanc de la barbe d'Aristote rpond la robe de la Logique. Le brun de l'enclume et de l'orgue unit galement Tubal-Can la Musique ; enfin, Euclide porte au cou un galon d'or qui prolonge le bord de la robe de la Gomtrie (elle aussi, en blanc et or ceinture ). SIXIME MATIN LA TOUR DU BERGER 118. Je suis oblig d'interrompre mon tude de la Cha- pelle Espagnole pour donner les notes suivantes sur les sculptures du campanile de Giotto. J'ai deux raisons pour cela : tout d'abord, j'apprends qu'une analyse fautive de ces sculptures est en cours de publication, et ensuite je ne puis pas terminer mon tude de la Chapelle Espagnole avant que M. Caird, l'un de mes bons collaborateurs d'Oxford, ait achev certaines recherches qu'il a entre- prises pour moi sur les donnes historiques relatives ces fresques. J'avais crit mon analyse du quatrime mur dans l'ide que la figure de saint Dominique se trouvait rpte dans chaque scne qui y tait reprsente. M. Caird me suggra le premier et m'a dj fait valoir de bons arguments en faveur de cette thse (i) qu'on a voulu (i) Voil ce qu'il m'crivait la date du n novembre dernier : Les trois prdicateurs sont certainement diffrents. Le premier est Dominique ; le deuxime, Pierre martyr, que j'ai identifi d'aprs son martyre sur le mur voisin; et le troisime, Thomas d'Aquin. () (a) II s'agit, sans doute, des trois dominicains du bas, dsigns de gauche droite. Il y a, en tout, cinq dominicains dans la fresque. L'un d'eux, le confesseur assis sur un sige gothique, n'a pas d'aurole : il reprsente probablement l'ordre, dans cette manifestation spciale de son activit. Saint Pierre martyr et saint Tho- LA TOUR DU BERGER 171 reprsenter une personne diffrente dans chaque moine prcheur qui figure dans les diverses scnes. J'ai appris galement que j'avais commis plusieurs fautes de ngli- gence dans ma description de la fresque des Sciences (1). Enfin, un autre de mes jeunes collaborateurs, M. Charles F. Murray dont la collaboration m'est, il est vrai, donne plutt sous forme d'antagonisme m'apprend qu'on a fait dernirement plusieurs dcouvertes critiques, dues en partie lui-mme, en partie de laborieux Allemands, concernant l'authenticit de telle et telle uvre, qui rcla- meront mon attention. Il m'affirme, notamment, que le tableau des Offices, dont j'acceptais l'attribution ordinaire Giotto, est certainement de Lorenzo Monaco. Gela peut tre vrai, sans que ce que j'ai crit, au sujet de la prdelle, perde le moins du monde sa valeur pour vous, et sans que si vous y pensez bien cela doive diminuer en rien votre confiance dans ce que je vous dis de Giotto, en gnral. Il est un mode de connaissance de la peinture qui appartient l'artiste, un autre qui appartient l'archo- logue et au marchand de tableaux. Ge dernier, surtout ingnieux, repose sur une connaissance trs sre et trs tendue de la toile, de la couleur et des trucs de mtier, et n'implique pas forcment une comptence quelcon- que au sujet des qualits esthtiques proprement dites. mas qui peuvent tre identifis l'aide des figures qui les reprsentent dans le Paradis (saint Pierre, le troisime du deuxime rang infrieur ; saint Thomas, le dernier du groupe suprieur) tmoignent de l'activit principale des frres pr- cheurs. Enfin, les deux saint Dominique, l'un envoyant les chiens contre les hr- tiques, l'autre envoyant les mes au Paradis (ils ont tous deux la mme barbe, le mme geste, et s'identifient avec le saint Dominique du Paradis l'avant-dernier rang du groupe suprieur, tenant un lis ) incarnent l'action combative et salva- trice de l'ordre. Le premier pasteur garantit ses ouailles des attaques du Monde, le deuxime les fait entrer au bercail de Dieu. (1) Corriges dans la deuxime dition [notes signes G. C] i 7 a LES MATINS A FLORENCE Il y a peu de bons experts, dans les grandes villes d'Eu- rope, dont l'opinion si vous pouviez en tre inform ne soit pas plus digne de foi que la mienne, sur des points d'actuelle authenticit. Mais ils peuvent seulement vous dire si la peinture doit tre attribue tel ou tel matre, sans tre, le moins du monde, mme de vous apprendre quoi le matre ou son uvre sont bons. C'est ainsi qu'il m'est arriv de prendre des aquarelles de Varley et de Cousins pour des tudes de la jeunesse de Turner ; les experts m'ont donc prouv qu'ils taient plus comptents que moi, en ce qui concerne l'authenti- cit de ces aquarelles. Malgr cela, ils ne connaissent pas aussi bien que moi Turner et la valeur de son uvre. C'est encore ainsi que vous pouvez me prendre en faute, dif- frentes reprises, dans l'tude, encore bien plus confuse, des coles Giottesques primitives, quant l'authenticit de telle ou telle uvre ; mais vous trouverez et je le dis avec bien plus de chagrin que d'orgueil que je suis tout simplement la seule personne qui puisse, actuelle- ment, vous dire sa relle valeur. Vous trouverez que, cha- que fois que je vous dis de regarder une peinture, cela en vaut la peine, et que, chaque fois que je vous parle du caractre d'un peintre, c'est bien de son caractre, dis- cern fidlement par moi, en dpit de toute fausse attri- bution d'uvres qui pourraient tmoigner du mme caractre. Lorsque je pris du Cousins pour du Turner, je regardais un coin de ciel trait avec une subtilit essen- tiellement Turneresque , que l'expert n'avait mme pas souponne, mais qu'un autre artiste pouvait peut-tre, unjour, parvenir galer; tandis que l'expert ne s'attachait qu' la qualit du papier Whatman que Cousins employait, et que Turner n'employait pas. LA TOUR DU BERGER 173 1 19. Je ne veux pas, en attendant, vous laisser enti- rement sans guide, quant au sujet gnral de la qua- trime fresque de la Chapelle Espagnole le Plerinage de Florence (a). En voici, brivement, l'itinraire : droite, dans l'angle du bas, saint Dominique prche au groupe des Infidles (b). Dans le groupe voisin, vers () The Pilgrim's Progress, allusion la clbre allgorie de Bunyan. On pourrait galement l'intituler V Autorit et le Gouvernement de l'Etat et de l'glise, ou encore la Mission de l'Ordre des Dominicains : comment il lutte contre le Paganisme et l'Hrsie pour attirer de nouveaux fidles ' dans le giron de l'Eglise (dans le bas), comment il lutte contre le vice et les pchs pour sauver les mes et les introduire dans la flicit ternelle du Paradis (dans le haut). C'est la fresque de l'action, oppose celle de la pense (mur de gauche). La flicit ternelle la contemplation joyeuse de la divinit est seule indique ; les peines ternelles ne figurent pas ici ; le haut de la fresque est un jugement dernier sans enfer. La mission de l'Ordre n'est pas de punir mais de sauver ; tous ses efforts convergent vers ce but suprme ; prches, perscutions, confession, absolution, n'ont qu'un mobile, n'ont qu'une justi- fication : le salut et la joie inaltrable que les bienheureux puisent dans la vision de l'objet de leur amour. La foi seule justifie la guerre. La fresque se meut de droite gauche, de l'incrdulit l'Eglise, du Monde Dieu. Les frres se font pcheurs d'hommes , tendent leur filet et en ramnent le contenu aux pieds du Pape, si ce sont des ouailles, aux pieds de Dieu, si ce sont des mes. Ne regardez jamais le saint Dominique pers- cuteur du bas, sans porter les yeux sur le saint Dominique sauveur du haut ; et ne blmez jamais le fanatisme, sans songer l'amour dsintress qu'il cache parfois. Au-dessus, dans le pendentif, la barque de Pierre (voir Livre vot, 84). Ce mme rapprochement existe dans Dante. Parlant de saint Dominique, l'me de saint Thomas d'Aquin s'exprime ainsi : Pense maintenant quel fut celui qu'on jugea digne d'tre son compagnon, pour aider Pierre con- duire sa barque sur la haute mer, droit son but (Paradis, XI). Ib) C'est saint Thomas, comme nous l'avons vu plus haut. Comme auteur de la Somme de Thologie, il trne sur la fresque du mur oppos, mais comme disciple de saint Dominique, comme auteur de la Somme contre les Gentils, il joue ici ce rle secondaire. Le livre qu'il tient en main est sans doute le Nouveau Testament je n'ai pu dchiffrer qu'un mot : Jsus , mais les rayons qui en manent rvlent son origine divine. Saint Thomas n'argumente pas, son geste dit : Lisez- le . Il oppose la vraie Loi des chrtiens aux fausses lois des payens ; il oppose le Livre, qu'il porte ouvert devant lui, aux livres que tiennent plu- sieurs assistants (ferms sous leur manteau). L'un d'eux un persan (?) dchire le sien, avant de se convertir. Deux au t r es convertis d'Averros ou du Judasme, contre lesquels luttait l'Ordre I7 4 LES MATINS A FLORENCE la gauche, il (ou quelqu'un qui lui ressemble beaucoup) prche aux Hrtiques (a). Les Hrtiques se montrant endurcis, il envoie ses chiens contre eux, comme contre les plus nuisibles des loups (b) ; ceux-ci tant repousss, les ouailles sauves sont runies aux pieds du Pape. naissant (?) sont genoux devant le saint, dans les deux attitudes de la prire mains jointes et bras croiss. D'autres hsitent, rflchissent ou restent endurcis. Les effets de la parole du prcheur vont en diminuant, au fur et mesure qu'on s'en loigne. Ce fragment fournit encore d'excellents arguments la thse suivant laquelle la vote et le haut du mur de gauche sont dus des peintres d'une autre cole. Il y a bien certaines analogies de costumes relever entre ce groupe et le groupe des Gentils, dans la Pentecte. Mais le peintre Giottes- que a essay, en vain, de rompre l'uniformit des types, tandis que le matre siennois y a parfaitement russi remarquez le contraste des deux profils, au fond. C'est un des caractres qui sparent le plus profondment les deux colps. (Voir les fresques de Taddeo di Bartolo au Palais Public de Sienne.) (a) C'est saint Pierre Martyr ou saint Pierre le Nouveau. Il tait tout dsign pour lutter contre l'hrsie. Ses parents taient cathares ; il fut sp- cialement charg de combattre cette hrsie en Lombardie et dans le Milanais, et il mourut victime de la haine de ses adversaires (en ia5a. Voir la Lgende dore, p. 240). Son attitude est toute diffrente de celle de saint Thomas : il ne rvle pas la loi, il argumente au sujet de. son interprtation. Il rfute avec calme, en comptant sur ses doigts, les arguments de ses adversaires. Ceux-ci gesticulent avec vivacit (voir le passage relatif l'Eloquence dans la Porte Etroite, q5). Comme dans toute assemble tumultueuse, ce sont les violents qui se rapprochent de l'orateur et les indcis qui se tiennent l'cart c'est le mouvement inverse de celui qu'indique le sujet prcdent. Le contraste entre l'attitude favorable des payens et l'attitude hostile des hrtiques est accentu, comme dans la relation des sermons du Christ devant les Gentils et devant les Pharisiens. Le fond est recouvert d'une couleur jaune. Il est impossible de se figurer ce qu'il reprsentait. (6) Les chiens sont d'autant plus nombreux et victorieux qu'ils se trouvent plus prs de leur matre. Il y a deux races distinctes : l'une longs poils, l'autre poils ras, au museau plus allong ; ces deux races sont reprsentes aux pieds du Pape. Tous ces chiens sont blancs, marqus de taches noires, comme l'habit de l'ordre (canes dominici). Il est heureux que ce symbolisme naf nous masque la cruelle ralit des perscutions religieuses. Quoique saint Dominique de Guzman n'ait pris aucune part la croisade contre les Albigeois, et que sa campagne pacifique reste d'ailleurs sans rsultat ne puisse tre confondue avec LA TOUR DU BERGER 175 J'ai copi la tte du petit mouton, au centre, trs pieux mais lgrement faible d'esprit, pour la comparer avec celle de mes rudes moutons du Gumberland qui n'ont pas travers d'aussi graves preuves. Tout le groupe avec le Pape, au-dessus (la fentre du Dme fait une niche sa mitre et en accrot la richesse dcorative), forme un fragment d'un dessin exquis. L'glise tant ainsi pacifie, est reprsente dans sa gloire mondaine, sous l'autorit de ses Chefs Spirituels et Temporels. Le Pape a sa droite, dans l'ordre et en des- cendant, le Cardinal et l'vque ; l'Empereur a, sa gau- che, dans l'ordre et en descendant, le Roi et le Baron ; le groupe ecclsiastique de l'glise se trouve gauche, et le groupe lac compos surtout de potes et d'artistes droite (a). l'expdition de Simon de Monfort, la part que prit son ordre l'organisa- tion de l'Inquisition nous empche souvent d'apprcier leur valeur sa cha- rit, son asctisme et son zle infatigable. L'influence de sa lgende sur l'art italien a d'ailleurs t faible, relativement celle de la lgende franciscaine ; mais plusieurs frres de son ordre tels que saint Pierre martyr et saint Thomas (que le peintre lui associe ici) , grce leur caractre doux et vanglique, exercrent une action considrable sur l'imagination des artistes du xiv e sicle. Ces fresques ne sont pas ddies uniquement au saint espa- gnol, elles le sont aussi ses disciples italiens. Fra Angelico, dominicain lui-mme, contribuera adoucir la figure du fondateur de son ordre (voir : Couvent de Saint-Marc). (a) Tout le groupe se dtache sur la cathdrale, Santa Maria del Fiore, rprsente, suivant Vasari, d'aprs un modle d'Arnolfo. C'est, suivant Burckhardt, la reproduction d'un des projets de i36o (de Talenti peut-tre), avant la rsolution qui a t prise plus tard d'abaisser la nef centrale et de l'clairer par des fentres rondes . Vous pouvez juger combien cette rso- lution a t malheureuse. Le campanile apparat derrire le dme et non droite de l'entre. Comme sa construction commena ds i334, est que l'excution de ces pein- tures est, en tout cas, postrieure cette date, il faut attribuer ce dplace- ment aux ncessits de la dcoration : il tait impossible de reprsenter la tour de Giotto, dans son emplacement actuel, au milieu de la fresque. Le campanile a dj son revtement de marbres multicolores, l'glise, au contraire, est d'une teinte rose, uniforme. Le pape, en habits pontificaux, remarquez les reflets de sa belle chasuble 176 LES MATINS A FLORENCE Mais l'Eglise, ainsi sauve, s'adonne nanmoins aux vani- ts et aux tentations de ce monde ; nous voyons ses saints, oublieux de leur devoir, se livrer la joie ; leurs enfants aubergine tient la crosse d'une main et lve l'autre dans un geste de bn- diction (v. Porte Etroite, note (fc), p. i58). Vasari veut y voir Benot XI, pape dominicain lu en i3o3, successeur immdiat de Boniface VIII; mais c'est, avant tout, le successeur de Pierre, le pasteur du troupeau, le bon chef spirituel. On ne pouvait plus comprendre au xvi e sicle ce plan de noble politique que comme une collection de portraits de personnes en vue. L'auteur de cette fresque, au contraire, se dgage totalement des contingences historiques ; il donne encore au Pape le trne le plus lev, devant la fentre gothique qui enrichit sa tiare. L'empereur (Henri IV ? on croirait plus volontiers Henri VII ) est assis plus bas, et ct de la fentre voisine. Il tient le globe d'une main et le glaive de l'autre, et porte une triple couronne. Son manteau jaune est repeint. On distingue vaguement autour de la tte du Pape, nettement autour de celle de l'empereur, les traces d'une aurole. Benot XI a bien t batifi, mais l'empereur ? Cette aurole indiquprail-elle la nature divine de leur mission? Le Cardinal (le dominicain Albertinelli da Prato ?) porte le manteau rouge sur l'habit de son ordre ; ses mains sont dgantes (comme moine). L'vque (Angiolo Acciauoli, vque de Florence ?) porte la mitre blanche et le bton pastoral. Le roi (Philippe le Bel ?) tient le sceptre (et non le glaive) et le globe, mais d'un geste diffrent de celui de l'empereur, sans laisser ses mains reposer sur ses genoux. Sa couronne est simple. Le baron (le comte Guido ?) tient un glaive, moins long que celui de l'em- pereur ; la position de sa main est moins hiratique, plus vivante (l'index est pass au-dessus de la garde). De la main gauche appuye sur sa cuisse, il tient le gant qui couvrait sa main droite ; celle-ci doit tre nue, pour mieux serrer la poigne du glaive, prt frapper : l'arme, ici, n'est plus un emblme. Sa belle tte noire est ceinte du bandeau. Dans le groupe des lacs (devant les puissances temporelles), Vasari veut reconnatre Cimabue (devant le roi, la tte coiffe d'un capuchon), l'archi- tecte di Lapo, Ptrarque (devant le baron, tenant un livre) etLaure( genoux dans le groupe des femmes, une petite flamme sur la poitrine). Quoique ces identifications soient plus admissibles et moins choquantes que celles qu'il indique dans la range suprieure, il ne faudrait, en tous cas, les adopter qu'avec celte restriction qu'elles n'impliquent nullement que l'artiste ait tra- vaill d'aprs nature ou se soit propos d'excuter des portraits ressemblants. Il a trait de la mme manire les vivants et les morts, les absents et les prsents ; son seul but tait de rprsenter l'lite de la socit laque, consa- crant son gnie, son intelligence et sa force embellir et soutenir l'glise, tandis que les vaincus et les faibles trouvent en elle un refuge et un abri. Il a donc fait figurer, dans le premier groupe, debout, des peintres, des archi- tectes, des potes, des lgistes, des hommes d'armes et, dans le deuxime, genoux, des mendiants et des femmes. Il n'a jamais oubli la signification LA TOUR DU BERGER i 77 dansent devant eux (ce sont les sept Pchs Mortels, d'aprs certains commentateurs). Les plus sages d'entre eux confessent leurs pchs un autre esprit de saint Dominique (a). Aprs avoir reu l'absolution, ils rede- abstraite de chacun de ces personnages pour fixer son attention sur le type concret reprsent. Dans ces conditions, toute identification est fortuite, et sans grande importance. Parmi les clercs, les trois groupes d'ordres qui se sont dvelopps au cours du xn e et du xni e sicle se trouvent reprsents. Ce sont videmment les ordres mendiants, dominicains et franciscains (en brun ou en noir), qui dominent. Il y a galement un certain nombre de chartreux (en blanc) et d'autres moines soumis la rgle contemplative, soit de saint Benot, soit de saint Augustin. Enfin, les ordres mi-monastiques, mi-militaires fonds, l'origine, pour soigner et secourir les plerins se rendant en Terre Sainte, sont reprsents par deux frres Joannites ou Hospitaliers chevaliers de Rhodes (portant la croix sur la poitrine et sur l'paule). Tout fait gauche, un groupe d'ermites, des frres servants et des nonnes (dominicaines). Le clerg sculier est peine reprsent. (Remarquez la broderie qui orne le manteau de l'vque, droite). (a) A droite, au-dessus des payens et des hrtiques ; tandis qu' gauche le Paradis se trouve au-dessus de l'glise. Il y a corrlation de cause effet entre les sujets du dessous et les sujets correspondants du dessus de la fresque ; l'hrsie et le paganisme conduisent au pch, comme l'glise con- duit au Salut. (Cf. les relations tablies, dans le Livre vot, entre les sujets des pendentifs et ceux des murs et, dans la Porte troite, entre les figures des prophtes, les mdaillons et les Sciences.) Le confesseur joue ici le mme rle que saint Pierre Martyr et que saint Thomas, dans les groupes infrieurs. Saint Dominique sauveur et saint Domi- nique perscuteur forment deux sujets centraux intermdiaires entre le ct de l'ombre, droite, et le ct de la lumire, gauche. La signification de ce groupe, reprsentant la joie de vivre et les pchs auxquels elle expose les fidles, est confirme par la comparaison des quatre figures assises : la joueuse de viole couronne de fleurs (la musique pro- fane?), le noble chevalier, un faucon sur le poing, la noble dame, un roquet sur les genoux, le penseur, la main au menton (la posie ou la philoso- phie profane?), avec les figures qui reprsentent les plaisirs de la vie dans le Triomphe de la Mort du Campo Santo de Pise excut, vers la mme poque, par des peintres de la mme cole. On retrouve, dans cette dernire fresque, deux chevaliers, un faucon sur le poing la passion de la chasse, la dame au roquet, dans cette mme attitude de ddaigneuse nonchalance deux sensualits et deux paresses qui se comprennent encore aujourd hui , et la musicienne, elle joue, cette fois, de la cithare mais un musicien joue de la viole droite. Que ce soit le plectre ou l'archet qui la frappe, la corde n'en vibre pas moins l'unisson de nos nerfs sensi- bles ; ces instruments s'opposent aux instruments vent, toujours expressifs non d'une passion humaine, mais d'une aspiration mystique comme i 7 8 LES MATINS A FLORENCE viennent comme de petits enfants, et entrent, la main dans la main, par la porte du Paradis Eternel, couronns l'orgue de la Musique, dans la fresque de droite ou d'un sentiment pas- toral ou champtre comme la musette du jeune musicien qui fait danser les enfants, ou la trompe de Jubal, dans les bas-reliefs de la Tour du berger. Il est inutile de trop prciser le symbolisme des scnes d'enfants qui se rattachent ce groupe principal. Pourtant une distinction s'impose, ds l'abord, entre le joueur de musette et les deux jeunes garons qui se trouvent ct de lui, d'une part, et, d'autre part, les danseuses et les enfants faisant l'cole buissonnire. Par leur taille, proportionne celle des personnages assis, les premiers semblent se rattacher la ralit pittoresque de la scne tandis que les enfants prennent un caractre d'autant plus allgorique que leur petite taille les affranchit davantage de cette ralit. Sans y voir les sept pchs mortels ce qui semble une interprtation bien svre, et rendrait inexplicable la prsence de la joueuse de tambourin et de la petite fille, gauche on peut les considrer comme les mes des heureux de ce monde, de tous ceux que leur puissance matrielle ou spirituelle expose davantage au pch et dont les quatre types essentiels se trouvent assis sur le banc. L'me est toujours reprsente par les primitifs sous les traits d'un enfant, mme lors- qu'elle est maudite (voyez encore le Triomphe de la Mort du Campo Santo). Sur cette mme fresque, gauche, les mes des pcheurs absous entrent au Paradis ; elles ont la mme taille, le mme aspect, on y distingue aussi des mes mles et des mes femelles petits garons et petites filles , mais elles sont couronnes et portent des vtements de fte. Il est, dans l'art, peu d'exemples o le rve se mle plus dlicieusement la ralit, et o le pch vniel soit reprsent avec une plus souriante indul- gence. Nos mes ne sont-elles pas alors en maraude, ne font-elles pas l'cole buissonnire pour danser sur les prairies de nos dsirs, pour chanter en frap- pant du tambourin l'instrument mauresque (voir la petite fille, droite) pour s'garer dans les buissons et se gorger de fruits dfendus (voir gauche, en bas et au fond) ? N'arrive-t-il pas souvent que nous nous laissions entraner par quelque me fminine plus forte, plus grande (comme l'enfant, gauche du joueur de musette), et que, le pch une fois commis, la main encore charge d'une branche arrache l'arbre du plaisir, nous nous repentions de notre faute (comme l'enfant du fond, gauche, un doigt sur la bouche, regardant le confesseur) ? Le dominicain confesseur (voir, plus haut, note (a), p. 170) est assis sur le mme banc que les mondains, mais il en est spar par un dossier gothique, d'un style beaucoup plus simple que celui des trnes de la fresque de gauche et dcor d'une rosace, comme la porte du Paradis. Ainsi, le confesseur se met au niveau du pcheur, sans participer au pch. L'enfant repentant rat- tache ce groupe la scne du jardin, comme le joueur de musette sert d'in- termdiaire entre les mondains et les mes mondaines. Derrire cette scne se dveloppe un paysage accident au fond duquel se dtachent, sur le ciel toile, entre les bois et les collines, droite ct de l'ombre un chteau crnel, gauche ct de la lumire une humble glise. Ainsi la scne reprsente au premier plan, gauche, se trouve rp- te et reflte l'horizon lointain. LA TOUR DU BERGER I79 de fleurs par les anges qui les attendent et admis par saint Pierre parmi la foule joyeuse et sereine de tous les saints (a), au-dessus desquels la blanche Madone se tient (a) Le geste du saint Dominique sauveur concerne le fidle absous, bien plus que le groupe des fidles en prire (remarquez les deux attitudes de la prire) . Ce n'est, en effet, qu'aprs la rmission de leurs pchs que leurs mes lib- res pourront revtir l'habit d'innocence et pntrer au Paradis. Nulle part ailleurs le manteau noir des dominicains ne s'carte aussi lar- gement pour laisser briller une tache blanche aussi tendue, car nulle part ailleurs l'innocence n'est aussi grande qu'ici. Ce vtement dominicain, o le noir tranche violemment sur le blanc, indique, lui seul, l'esprit de la mission de l'ordre : sparer le bon grain de l'ivraie par le prche, par la perscution, par l'absolution. (Cf. cette opposition la teinte uniforme de l'habit des Fran- ciscains vtus de brun, couleur de terre, emblme d'humilit.) Le matre sien- nois a parfaitement compris ce double caractre de l'habit des dominicains : il largit davantage la tache blanche chez saint Thomas que chez saint Pierre, en raison du succs plus grand de sa prdication ; il entr'ouvre le vtement du perscuteur qui lutte autant par amour pour ses ouailles que par haine pour les loups ; il laisse surgir le bras blanc du confesseur hors du manteau noir, comme l'espoir rayonne travers le repentir ; il carte enfin entire- ment ce manteau dans l'loquent geste d'accueil du saint Dominique sauveur. Seule la ronde des mes bienheureuses, dans le Jugement dernier de l'An- gelico ( l'Acadmie), peut tre compare cette entre triomphale des mes innocentes dans la joie inaltrable. Elles portent toutes la ceinture flo- rentine ne doivent-elles pas danser maintenant, plus que jamais? sur leurs robes jaunes, vertes, roses et bleues (couleurs rserves aux anges). Elles marchent, deux par deux, sur la plate-forme qui s'avance devant la porte comme un pont-levis, sans souci du fronton de l'glise. Nous retrouvons les deux types fminin et masculin, comme dans la scne du jardin, mais ils se confondent par le vtement : la nature anglique abolit ces diffrences ; ce n'est qu' la chevelure que l'on peut encore les distinguer. D'ailleurs, l'union se fait indiffremment : deux petits garons, deux petites filles, un garon et une fille sont dj couronns ; un couple, dans les deux attitudes de la prire, reoit genoux les couronnes de fleurs tresses par les anges (elles sem- blent cueillies l'arbre voisin) : Sois fidle jusqu' la mort, et je te don- nerai la couronne de vie (Apocal., II, 10). Saint Pierre, debout sur le seuil, lient en main la clef du royaume dont la porte est toujours large ouverte qui sait la trouver (Matthieu, XVI, 19) ; et la porte n'a pas de battants, car aucun obstacle ne pourrait arrter ceux qui la trouvent ceux dont la clef spirituelle a ouvert le cur , et tous ceux qui ont des yeux pour la voir et la force pour l'atteindre mritent d'y entrer. La porte, rose comme l'glise mais plus claire, est orne des mmes rosaces dcoupes qui surmontent les fentres de l'abside et le sige du confesseur. Ce qui distingue ce Paradis des uvres semblables de la mme poque que vous pouvez voir Florence (dans celte mme glise transept de gauche et au Bargello), c'est l'attitude extatique du chur des bienheureux 180 LES MATINS A FLORENCE respectueusement devant le trne de Dieu (a). Il n'existe, ma connaissance, dans aucune cole d'art Chrtien, aucun expos aussi parfait de la noble politique et de la noble religion humaines. devant la vision divine. Je ne crois pas qu'on ait mieux exprim ailleurs, en Toscane, l'ivresse sacre qu'engendre la contemplation de l'image de Dieu. On ne peut trouver une telle convergence des mes, des regards et des voix que dans les pendentifs de l'glise infrieure d'Assise, dcore par Giotto (Triomphe de saint Franois). Ces bienheureux n'ont pas la sereine rigidit des lus d'Orcagna ; ils n'ont pas non plus l'onction trop tendre de ceux d'Angelico (Cf. Couronnement de la Vierge, aux Offices), ils sont abms dans la contemplation de leur Amour, dans la louange de Sa beaut : Tel est l'effet de cette lumire, que nul ne peut consentir en dtourner les yeux pour les porter sur d'autres objets ; car le bien, qui est le but de notre volont, est tout entier en elle, et ce qu'elle renferme, parfait en elle, est plein de dfauts, en dehors! (Paradis, XXXIII). La hirarchie des lus est tablie par le mme procd que celle des clercs et des lacs (les groupes du fond dominant ceux de l'avant-plan), sauf que les premiers rangs sont droite, au lieu d'tre au milieu. Au fond, deux par deux, les fondateurs de l'glise et ses soutiens actuels : saint Jean-Baptiste, saint Jean l'vangliste, saint Marc, saint Paul, saint Matthieu, saint Luc, saint Dominique, saint Franois, unpape(?), saint Tho- mas. Le Prcurseur dsigne le Christ, dans sa gloire, comme il le dsigna sur les rives du Jourdain, comme il le dsigne dans les Limbes ; les quatre Evanglistes tiennent un livre ; saint Paul porte le glaive du combat ; saint Dominique, le lis de la chastet ; saint Franois, l'Evangile o il puisa sa loi ; saint Thomas, un livre ouvert dont il m'est impossible de dchiffrer un mot. La comparaison entre les figures des aptres et celles qui trnent, au haut de la fresque de gauche, fournit un dernier argument pour justifier la diffrence d'attribution. Devant, quatre par quatre, les saints qui attendirent la dlivrance dans les Limbes et ceux qui la mritrent par le martyr ou la pit. Au premier rang : David, No et Mose ; au deuxime : saint Etienne, saint Pierre martyr, saint Laurent. (a) Toutes les reprsentations de la divinit de Jsus-Christ, cette poque participent de la vision apocalyptique sans en reproduire le symbolisme brutal et systmatique. Sa tte et ses cheveux ne sont pas blancs comme la neige , ses pieds ne sont pas semblables l'airain le plus fin qui serait dans une fournaise ardente , une pe aigu ne sort pas de sa bouche (Apoc. I), mais il lient les clefs de l'enfer et de la mort , d'une main, et le livre de la vie, de l'autre, et son trne est t environn d'un arc-en-ciel brillant comme une meraude (Apoc. IV). Il est vtu, comme dans la vie, de bleu et de rouge, et non de blanc, comme dans les rsurrections, les ascensions (voir la vote) et les trans- figurations o l'on oppose la divinit du Christ son humanit. Il est ici celui qui est, qui tait et qui sera, et il suffit que la couleur de son manteau LA TOUR DU BERGER 181 120. J'avais l'intention de donner la meilleure analyse possible de cette fresque, mais, une fois Florence, je perdis tout mon temps obtenir l'autorisation de copier soit plus claire, pour le diviniser. La Vierge, au contraire, est blanche comme le lis qu'elle tient en main. Debout, sa droite, couronne, aurole d'toiles, elle conduit le chur des anges ; elle est l'intermdiaire entre les bienheureux et leur Seigneur (voir Dante : Paradis). C'est elle qu'on regarde, avant d'oser lever les yeux sur lui. Autour du trne se trouvent les quatre animaux pleins d'yeux devant et derrire remarquez avec quel tact l'artiste a rendu cette image dcora- tive : le lion (autorit et force), le boeuf (labeur et nergie), l'homme (noblesse) et l'aigle (sublimit et clairvoyance). Us ont chacun six ailes (Apoc. IV). Au milieu du trne et des quatre symboles des vanglistes se trouve un Agneau comme immol ; il n'a pas sept cornes et sept yeux , mais il est couch, aurol, sur le livre dont il a bris les sceaux. Les anges, vtus de robes vertes, jaunes et rouges, aurols de bleu, se tiennent gauche et droite du trne divin ; le groupe de droite, o ne figure pas la Vierge, est plus nombreux; il comprend les neuf degrs de la hirarchie cleste, reprsents chacun par deux anges se distinguant par une robe et une coiffure diffrentes. La forme de la fresque a oblig lartiste rompre la division ternaire des trois degrs; nous rencontrons, en haut (de gauche droite) : les Chrubins, portant au front une langue de feu, et les Sraphins ; au milieu : les Trnes, les Dominations et les Vertus; en bas : les Puissances, les Principauts, les Archanges et les Anges. Ainsi, le dernier groupe de chaque degr se trouve rejet en tte du rang suivant ; cela concorde avec son rle d'intermdiaire, d'missaire : les ordres infrieurs des pures intelligences sont instruits des choses divines par les ordres sup- rieurs qui, leur tour, reoivent directement de Dieu la connaissance (Denys l'Aropogite : Hirarchie cleste). La dgradation de l'extase, dont parle saint Denys, est galement bien marque dans les attitudes des anges. Seuls les Chrubins prient en silence, les bras croiss le groupe suprieur des bienheureux, dans le Paradis, est plong dans la mme adoration silencieuse ; les anges des rangs suivants chantent et prient, les mains jointes ; les Puissances ont les bras croiss; les Principauts, les Archanges et les Anges chantent, sans prier - remarquez l'attitude de Gabriel, ct de la Vierge (silencieuse comme les chrubins), et le geste humain (la main sur la hanche) de deux autres esprits du mme rang (ce geste s'humanisera toujours davantage, notamment dans le Couron- nement de la Vierge de Fra Filippo Lippi, l'Acadmie). Us jouissent tous, selon leur nature, non de cette joie passionne qui est de la terre, mais de l'ineffable sentiment de bonheur que les saints de la terre connaissent, quand Dieu les rcre par l'effusion de son auguste lumire [Hirarchie cl., XV). Dante (Paradis, XXIII) reproduit la vision de saint Denys. Pour lui, le premier ternaire contemple, le deuxime et le troisime chantent perptuellement : Hosanna , tous ont leurs regards en haut . i8* LES MATINS A FLORENCE le groupe de l'Empereur et du Pape, pour les coles d'Oxford . D'autre part, le travail dj accompli par M. Caird m'a fourni tant de renseignements et m'a sug- gr tant de rflexions que je pense qu'il sera prfrable et plus scrupuleux de publier sans retard son tude de cette fresque, comme supplment ces essais, en me contentant de relever quelques points, au sujet desquels j'ai certaines objections faire, et de laisser les choses en cet tat jusqu' ce que le Destin (a) me permette de voir Florence, encore une fois (b) . (a) Fors. L'expression latine employe par Ruskin rappelle le litre de la publication priodique laquelle il consacrait son activit, cette poque (Fors Clavigera). (b) N'tant pas parvenu nous procurer ces notes, nous avons d nous contenter de publier le compte rendu sommaire qui prcde. Ajoutons-y quelques indications au sujet de la fresque du fond et de celle de l'entre, afin que le lecteur puisse parcourir, sans trop de hte, les der- nires pages du Livre vot . I. Mur du fond. Trois sujets sont reprsents sur ce mur, outrag par une froide chapelle moderne la seule tache dans ce milieu... d'autant plus odieuse. A gauche, le Portement de Croix ; au-dessus, la Crucifixion ; droite, les Limbes. Rien ne justifie une diffrence d'attribution ; il y a dans le Portement de Croix des fragments qui galent en beaut les Limbes et, si la Crucifixion ne rpond pas, premire vue, ce qu'on pouvait attendre de l'auteur des sujets infrieurs, il ne faut pas oublier que, par son caractre mouvement, un tel sujet devait prsenter beaucoup plus de difficults un artiste du xiv sicle et, surtout, un matre sieunois. Il est fcheux que le Portement de Croix soit prcisment dgrad l'endroit o, le cortge faisait un coude brusque, ce premier sujet se ratta- chait au deuxime. L'empitement de la corniche renaissance, indiqu par la mutilation d'un personnage, droite, en haut, est galement dplorable ; l'ancienne chapelle pargnait sans doute aussi les pieds des figures centrales de la Crucifixion. Le Christ, vtu d'une robe rouge, se retourne vers Madeleine et Marie qu'arrte un soldat. Ce drame muet et poignant est entour d'une profusion de scnes pisodiques et pittoresques. (Examinez aux jumelles les remparts de la ville.) Le mouvement tournant du cortge est rendu avec gaucherie ; l'alignement des quatre arrire-trains de chevaux rompt entirement la ligne courbe. Ce procd qui consiste reproduire plusieurs scnes se rapportant la mme lgende, sur une mme fresque ou sur un mme tableau, est constam- ment employ parles Primitifs. Lorsque le sujet s'y prte, on les trouve mme LA TOUR DU BERGER i83 Peut-tre que, par amabilit, il me dfendra d'y retour- ner jamais, car la ruine de la ville est trop morne et trop navrante voir pour toute me humaine qui se souvient des jours passs. Il y a quarante ans, il n'y avait certainement pas un coin de terre, sur toute la surface du globe, hors de la Pales- tine, sur lequel vous auriez pu voir poindre l'aurore avec autant de joie et de vnration qu'au pied de la Tour de Giotto au cas o vous ayez quelque faible notion de la marche vritable de l'histoire de ce monde. Car c'est l enchanes comme ici la Crucifixion au Portement de Croix. II existe un excellent exemple de ce mode d'exposition dans l'Adoration des Mages de Gentile da Fabriano ( l'Acadmie), dans laquelle tout le voyage du cortge est dcrit dans les trois arcs du fond, tandis que son arrive Bethlem est reprsente au premier plan avec quelle imagination et quelle nave pit ! Nous voyons donc, gauche de la Crucifixion, se continuer le cortge l'avant- garde tant passe l'arrire-garde. Au pied de la croix du bon larron dont deux anges emportent l'me au ciel, se trouve le groupe des saintes femmes. Madeleine, dans cette mme attitude active que lui prte le Portement de Croix, s'adresse avec vhmence un personnage cheval ; Marie, soutenue par ses compagnes et par Jean, tient les regards attachs sur son Fils. A gauche de la croix, cheval, le bon centenier et deux de ses soldats se tiennent en prire (dans les deux attitudes) ; droite, la mme place, plusieurs soldats cheval montrent, par leur contenance trouble, le doute qui les saisit. Au pied mme de la croix, un groupe de juifs et de soldats romains remarquez les lettres S. P. R. sur l'paule d'un soldat raillent et insultent le Christ. A droite, les dmons ravissent l'me du mau- vais larron, tordu sur sa croix, tandis que les gardes cheval repoussent la foule ; non loin de l, les soldats se partagent les vtements dont ils ont dpouill le Christ. Toute celte composition contraste avec les autres Crucifixions de l'poque par l'action relativement calme des personnages et la grande importance donne aux conversions. Un rapprochement avec la Crucifixion de Barna qui, selon Crowe et Cavalcaselle, aurait travaill dans cette chapelle San Gimignano, s'imposait. Tout en rvlant certaines analogies relativement aux attitudes douloureuses des anges, la distribution des cavaliers au fond de la scne, etc.. cette dernire uvre respire une telle brutalit et accuse un tel point le triomphe de la violence qu'il est bien difficile d'attribuer ces deux scnes au mme artiste (remarquez aussi les diffrences dans l'anato- mie des crucifis). Mur d'entre. Ce ct a beaucoup plus souffert que les autres; son clairage dfavorable et la moins grande valeur des fresques qui le dcorent 184 LES MATINS A FLORENCE que se rencontrrent, pour y accomplir un noble travail, les traditions de foi et d'espoir de la race des Gentils et de celle des Juifs : le Baptistre de Florence est le dernier monument lev sur la terre par les descendants des travailleurs instruits par Ddale, et la Tour de Giotto est le plus charmant difice qui fut construit sous l'inspi- ration des hommes qui levrent le tabernacle dans le dsert. 11 n'y a plus d'uvre Grecque vivante, aprs le Baptistre de Florence ; il n'y a pas d'uvre Chrtienne vivante plus parfaite que la Tour de Giotto ; et, dans l'clat et l'ombre de leurs marbres, la lumire matinale tait hante par les esprits du Pre des Sciences Natu- rendent moins pnible cette constatation. Tout le milieu du mur est effac on a mme jug ncessaire d'y accrocher un mauvais tableau moderne, tmoignage de la ruine de l'art italien, comme si le dlabrement des curs pouvait masquer un instant le dlabrement des pierres et de la chaux. Cette fresque reprsente, d'aprs Ruskin, la prdication disant qu'aprs son dpart le Christ reviendra figur ici, dans l'glise Dominicaine, parla Con- scration de saint Dominique (voir Livre vot) . Si l'on tient compte de l'ge du novice et de celui du moine qui le consacre, et si l'on remarque que l'habit dominicain est port par tous les moines qui assistent la crmonie, on sera plutt port croire qu'il s'agit de la prise d'habit de saint Pierre martyr. Quoi qu'il en soit, ce sujet n'occupe qu'un coin du mur (en haut, gauche de la fentre). Le fragment situ en haut, droite de la fentre, reprsente, d'aprs Crowe et Cavalcaselle, une prdication de saint Pierre ou de saint Dominique. Le geste du prdicateur, montrant le ciel, et la prsence, dans la foule des assis- tants, d'un vque qui semble l'interpeller ne laissent gure de doute sur la signification de ce sujet. Il s'agit du miracle opr par saint Pierre pour confondre un vque hrtique qui le dfiait d'obtenir de son Dieu qu'un nuage vint rafrachir l'air et tendre son ombre sur la foule qui l'coutait (voir Lgende dore, p. 10). L'identification des scnes de prire et de gurison miraculeuse qui ornent le bas du mur, dans les trois divisions de droite, est moins aise ; mais, la lgende de saint Pierre rapportant plus de cent miracles de ce genre, tout porte croire que c'est vers lui que montent les prires des malades ( gauche de la porte remarquez, au-dessus, la charit et les vertus cardinales ) et les actions de grce ( droite de la porte remarquez la moue caractristique de Lippo Memmi, dans le groupe des femmes ). C'est lui que s'adresse aussi l'infirme, assise sur son sant, sur laquelle veillent ses proches (nous retrou- verons, dans les bas-reliefs du Campanile, le panier que reoit la jeune fille). Tout fait gauche entre la fentre et le mur se trouve le martyre LA TOUR DU BERGER i85 relies, Galile, du Matre de l'Art Sacr, Angelico, et du Matre du Chant Sacr. C'est de ce coin de terre que la moderne Florence a fait sa principale station de fiacres et d'omnibus. Les fiacres, avec leurs litires d etable, formes par le foin rpandu, et leur odeur, o domine celle du fumier de cheval, peuvent encore, la rigueur, s'accorder davantage avec ce cadre que ne le pourrait la populace ordinaire d'une promenade en vogue, avec ses cigares, ses cra- chats et l'clat de ses toilettes provoquantes; mais la station d'omnibus, en face de la tour, empche qu'on puisse s'arrter un instant pour regarder les sculptures des cts est et sud, tandis que le ct nord est outrag par une grille et galement presque toujours encombr du saint, tu par un hrtique alors qu'il revenait de Cme Milan (i25a) : Le saint fut assailli par un hrtique qui, se jetant sur lui comme le loup sur l'agneau, lui porta la tte de cruelles blessures. Et le saint ne fit entendre ni plainte ni murmure, mais plutt s'offrit en victime son assassin et, souffrant patiemment, se contenta de dire : Seigneur, je remets mon me entre tes mains ! (Lgende dore, p. a45). Le peintre le reprsente crivant par terre, avec son sang, le Credo de sa foi. L'analyse des divers fragments de la fresque qui dcorait ce mur d'entre ne semble pas autoriser l'hypothse suivant laquelle une partie de ces scnes se rapporterait la lgende de saint Dominique. Les trois pisodes qui revtent une signification bien dtermine se rapportent la vie de saint Pierre ; nous sommes donc en droit de supposer que c'tait la glorification de ce saint que le mur entier se trouvait consacr. Cette conclusion jette un jour nouveau sur la signification des murs lat- raux ddis, l'un saint Thomas d'Aquin, l'autre saint Dominique. Les trois illustres dominicains se trouvent donc reprsents dans la chapelle, et les disciples italiens y brillent d'un clat gal celui de leur matre espagnol (voir note (b), p. 174). Cette interprtation concrte n'exclut pas l'interprtation abstraite qui envisage les sujets des murs comme rpondant ceux des pendentifs. Si saint Thomas incarne la puissance intellectuelle de l'ordre, saint Dominique personnifie sa puissance combative, et saint Pierre sa puissance active, van- glique. La Religion se manifeste par les sciences sacres, par le prche et la lutte, et par l'action, l'exemple et le miracle. Ces trois manifestations sont caractrises dans les pendentifs par l'Effusion du Saint-Esprit, par saint Pierre marchant sur les eaux (l'aide, le soutien apports par le Christ ses fidles) et par VAscension (le miracle par excellence). 186 LES MATINS A FLORENCE de dcombres. Pas une me Florence ne s'inquite jamais actuellement de voir aucun fragment de l'uvre de ces anciens artistes, et la foule des trangers ne dsire qu'une chose : voir remplacer l'omnibus par un tramway et contempler la cathdrale, en un circuit rapide, par quelques coups d'il jets entre deux bouffes de vapeur (a). 121. Le parvis de Notre-Dame de Paris tait galement converti en une station de voitures quand je le vis, pour la dernire fois, en 1872 (1). A une cinquantaine de mtres de l'endroit o j'cris, l'Oratoire du Saint-Esprit est employ comme dpt de tabac, et, enfin, sur toute l'Europe, la brutalit de Caliban et la fureur destructive du Satyre chancellent, ivres et dsespres, dans chaque cellule enchante o rgnait jadis la prosprit des royaumes et o reposait en paix, comme dans une chsse prcieuse, le miracle de la beaut. Dluge de profanation submergeant dmes et tours dans le marais Stygien de l'esprit le plus bas, ne lais- sant rien subsister de sacr l o jadis rien n'tait profane ! Car tel est l'enseignement si vous pouvez le rece- voir de la Tour de Giotto, comme de tout art Chrtien, l'poque o il fleurissait. Son but tait non seulement d'affirmer les faits de l'Evangile, mais aussi et avec plus d'ardeur encore, dans les uvres dont nous nous occupons d'affirmer sa puissance. L'histoire du Christ devait tre mise en bonne place; oui, l'histoire de tout ce (a) Le tram lectrique actuel, avec sou rseau de cbles ariens, rayant le ciel, n'a rien chang cette situation lamentable. (1) Voir Fors Clavigera de cette anne (a). (a) Vol. II. LA TOUR DU BERGER 187 qu'il fit et comment II mourut ; mais aussi et sou- vent, comme je l'ai dit, avec une imagination plus vive il fallait montrer Sa prsence ressuscite, se manifes- tant par le don de la rcolte et par l'ordonnance des travaux de l'anne : Tout le soleil et toute la pluie, et les jours, tantt plus longs, tantt plus courts, dispenss par Sa main, toute joie, toute peine, tout effort, tout repos, accords ou endurs comme en Sa prsence et pour Sa gloire. Les occupations habituelles de cha- que saison, les soucis domestiques du paysan, les tches les plus infimes du manuvre sont toujours inscrites sur les pierres de l'glise, comme le plus important des sacrifices et comme la plus pure des offrandes. 122. Parmi les uvres reprsentant ainsi l'activit humaine guide par le ciel, la srie des bas-reliefs qui orne le bas de la Tour de Giotto doit tre considre cer- tainement comme la principale en Europe (1). Vous serez d'abord surpris de leurs faibles dimensions, en proportion de la maonnerie, mais ce sont prcis- ment ces faibles dimensions qui permirent aux matres- artisans de la tour de les sculpter eux-mmes . Du reste, dans la plus belle architecture, une dcoration prcieuse est, en gnral, traite comme un joyau et enchsse au milieu d'un espace vide comme les pierres d'une couronne ou les agrafes d'une ceinture. Il est, en gnral, impossible pour un grand artisan de sculpter (1) Pour l'tude de la srie qui orne la principale archivolte de Saint-Marc, voir mon aperu sur les coles de sculpture Vnitienne dans la troisime partie de : Saint Mark's Pst (a). (a) Voir galement les allgories des Mtiers et des Mois sur la Fonte maggiore de Prouse (o elles accompagnent galement les sciences). En France, les Arts et les Mtiers accompagnent les Sciences au portail nord de Chartres. Quant aux calendriers sculpts, les plus beaux se trouvent Chartres, Paris, Amiens et Reims. 188 LES MATINS A FLORENCE lui-mme une srie d'ornements qui attirent le regard ; son nergie cratrice ne tarde pas s'affaiblir lorsque le bas- relief prend les proportions d'un revtement ou entrane le travail de grandes masses de pierres. Mme si son nergie ne faiblissait pas, celle du spectateur faiblirait en tous cas. Il faudrait travailler toute une longue jour- ne d't pour examiner les sculptures dont est surchar- ge la Chartreuse de Pavie, et la lassitude de la dernire heure vous laisserait encore le cur vide. Mais consacrez une heure lire patiemment et jusqu'au bout ces joyaux enchsss par Giotto, et cette heure d'tude vous donnera du courage pour toute votre vie. Examinez-les donc autant que possible, sur les lieux, mais, pour apprendre les bien connatre, vous devez avoir leurs photographies sous les yeux : la patine des vieux marbres adoucit heureusement la lumire, de sorte que la photographie ne donne pas ces ombres dures qui altrent, en gnral, les reproductions de sculptures. 11 y a peu d'oeuvres d'art qui puissent tre aujourd'hui aussi bien tudies, au loin, dans le recueillement du foyer. 123. Nous commenons par le ct ouest. H y a sept sculptures sur les cts ouest, sud, et nord; six sur le ct est, en comptant l'Agneau, au-dessus de la porte d'entre de la tour, qui divise toute la srie en deux groupes, l'un de dix-huit, l'autre de huit. Comme lui-mme sert d'in- troduction au deuxime groupe de huit, il faut le compter -comme la premire sculpture de ce groupe ; les vingt- sept sculptures sont donc divises en deux sries, l'une de dix-huit, l'autre de neuf. En dsignant les groupes de chacun des cts par l'Ouest, le Sud, l'Est et le Nord, nous avons ainsi : w. S. E. N. 7 + 7 + 6 + 6 = ou, W. 7 + S. 7 + E. 4 et E. i + N. 7 = LA TOUR DU BERGER 189. a 7; 18 ; Il y a une raison trs spciale pour qu'on ait tabli cette division par sries de neuf; mais, pour plus de facilit, je numroterai le tout de 1 27, sans interruption. Si ce n'tait pas abuser de votre patience, je dsirerais faire deux fois le tour du campanile. La premire, pour observer la signification gnrale des sujets et les rap- ports qui les unissent, et la deuxime, pour faire, au sujet de chacun, quelques remarques techniques et pour relever certains dtails qu'il est prfrable dlaisser, tout d'abord, dans l'ombre. 124. (1) La srie dbute donc, du ct ouest, par la Cration de l'Homme. Ce n'est pas le commencement de l'histoire de la Gense, mais la simple affirmation que Dieu nous cra et nous insuffla, et nous insuffle encore, dans les narines, le souffle de vie. Voil ce que Giotto vous dit de croire, concernant l'ori- gine de toute connaissance et de toute puissance (1). 11 vous dit d'y croire comme une chose qu'il sait. Il ne vous dira jamais que ce qu'il sait. (2) Quoique Giovanni Pisano et ses lves aient repr- sent littralement l'enlvement de la cte d'Adam, Giotto traduit simplement l'expression mythique de la vrit qu'il connat : Ils seront une mme chair. (a) (3) Et quoique tous les thologiens et tous les potes (1) Le matre-constructeur du palais ducal de Venise vous dit la mme chose (voir Fors Clavigera, Juin de cette anne 1877). (a) Gense, II, 24. igo LES MATINS A FLORENCE de son poque eussent attendu si pas rclam aprs l'affirmation de la Cration de l'Homme, celle de la Chute de l'Homme, il ne dit rien de semblable (a). Une sait rien de ce que fut l'homme ; mais ce qu'il est, il le sait mieux que n'importe qui, son poque, et il se met en devoir de vous le dire. Le bas-relief suivant reprsente Eve fdant et Adam retournant le sol, par mottes ; non pas, bchant : on ne peut d'ordinaire bcher un sol que lorsqu'il a dj t bch. Il faut dfricher la terre vierge. Ils ne sont pas vtus de peaux. Quelle et t pour Eve la ncessit de filer, si elle n'avait pas su tisser? Ils portent chacun une simple draperie ; celle d'Adam est noue derrire lui, celle d'Eve est fixe autour du cou par une broche grossire (b). Ils se trouvent sous un chne et sous un pommier ; un petit ours essaie de grimper dans le pommier. Le sens de l'ensemble du mythe est, d'aprs mon interprtation, que les hommes et les femmes doivent tous deux manger leur pain dans le labeur; que le pre- mier devoir de l'homme est de nourrir sa famille, et le premier devoir de la femme de la vtir ; que les arbres des champs nous sont donns pour nous fortifier et pour nous rjouir, et que les btes sauvages doivent avoir leur part de ces biens (i). 125. (4) Le quatrime bas-relief, au centre de la srie (a) La srie des bas-reliefs de la Fonte maggiore, Prouse, dbute par le Pch originel. [b) Je cherche en vain cette broche. C'est un nud, dans lequel les extr- mits sont rentres, comme par un premier souci de coquetterie ; elles flottent chez Adam. (i) Botticelli place, en leur donnant la mme signification, des rameaux de chne et de pommier sur les genoux de Zipporah. L'ours est reproduit LA TOUR DU BERGER 191 dcorant le ct ouest, reprsente la vie pastorale, nomade. Jabal, le pre de ceux qui habitent les tentes et de ceux qui possdent du btail, soulve le rideau qui ferme sa tente pour surveiller le troupeau que garde son chien. (5) Jubal, pre de ceux qui jouent de la harpe et de l'orgue, c'est--dire des instruments cordes et vent la lyre et le chalumeau les premiers arts (chez les Juifs et chez les Grecs) cultivs par le berger David et par le berger Apollon. Giottolui a donn la longue trompette droite dont, plus tard, dlia Robbia (a) et Donatello ont tir un si beau parti dans leurs sculptures. Elle veut tre de bois, si je ne me trompe, comme aujourd'hui le long cordes Alpes ; elle est forme de deux tuyaux, l'un plus long, l'autre plus court, fixs l'un l'autre. (6) Tubal-Can, l'initiateur de tous ceux qui travaillent l'airain et le fer. Giotto le reprsente assis, vtu d'une longue robe, faonnant un lingot de bronze sur l'enclume, avec la plus grande attention. Ces trois derniers bas-reliefs, remarquez-le, reprsen- tent la vie de la race de Can, de ceux qui sont errants et n'ont pas de maison. C'est la vie pastorale nomade, la vie artistique nomade, le Willie errant (b), ce joueur par Jacopo dlia Quercia sur la porte nord de la cathdrale de Florence. Je ne suis pas tout fait certain de sa signification. [Dans le relief de la Madonna dlia Cintola de Nanni di Banco, faussement attribu par Vasari Jac. dlia Quercia (v. Burckhardt).] (a) Dans la Cantoria de l'Opra du Dme. Cf. Mariage de la Vierge de l'Angelico (note, 4 1 )- (b) Wandering Willie : titre d'une chanson trs connue de Burns o il est question d'un bien-aim errant, sans occupation fixe, loin de son amie : << Hre aa', there awa', wandering Willie... iga LES MATINS A FLORENCE d'orgue aprs lequel vous enverriez volontiers un poli- cier, le bohmien qui rpare la bouilloire de la vieille matresse d'cole sur cette herbe que les grands propri- taires dsirent, depuis si longtemps, enlever du bord de la route pour la mettre dans leur parc. (7) Le dernier des sept bas-reliefs commence l'histoire de la race de Seth et de la vie sdentaire. Son anctre gt, ivre, sous la treille : telle est, selon Giotto, l'image abs- traite de la socit civilise. Il s'y rattache quelques autres ides, bien connues du monde Catholique de l'poque ; elles sont trop nombreuses pour que nous en parlions ici. 126. Le deuxime ct de la tour reprsente, aprs cette introduction, les sciences et les arts de la vie civi- lise ou sdentaire. (8) Astronomie. Dans la vie nomade, vous pouvez vous servir des toiles pour vous guider, mais pour connatre les lois de leurxie nomade, la vtre doit tre sdentaire. L'astronome, l'aide d'un sextant tournant autour d'un pivot, regarde la vote des cieux et en fixe le zodiaque ; il pressent les dcouvertes que fera, le soir, des hauteurs de Fiesole, l'aide de ses lunettes, l'artiste Toscan. Au-dessus du dme du ciel, encore inaperus, se trou- vent le Seigneur des mondes et Ses anges. Aujourd'hui, l'Aube et l'toile du matin; demain, l'Etoile du matin se levant dans les curs. (9) Architecture dfensive. La construction d'une tour d'observation ; le dbut de la scurit dans la possession. (10) Poterie. La fabrication de pots, dcoupes et de plats, les premiers ustensiles de la vie civilise ; le moyen de chauffer les liquides, et de servir boire et manger avec propret et conomie. LA TOUR DU BERGER i<,3. (n) Un homme cheval. Le dressage des animaux aux services domestiques. (12) Tissage. La fabrication, l'aide du mtier, d'toffes de tissu rgulier, devant servir la confection rapide des vtements. (i3) La loi, en tant que rvlation directe inspire par le ciel. (i4) Ddale (non pas Icare, mais son pre essayant les ailes). La conqute de l'air. 127. De mme qu'aprs les arts de la vie sauvage et nomade, le septime sujet du premier groupe introduit les arts domestiques, ce septime sujet du deuxime groupe introduit les arts du missionnaire, du voyageur civilis, apportant avec lui ses bienfaits. (i5) La conqute de la Mer. Le timonier et deux rameurs, ramant la vnitienne, face la proue. (16) La conqute de la Terre. Victoire d'Hercule sur Ante ; la force bienfaisante de la civilisation triomphant de la cruaut de l'tat sauvage. (17) Agriculture. Les bufs et la charrue. (18) Commerce. Le char et les chevaux. (19) A prsent, le bas-relief, au-dessus de la porte de la tour. L'agneau de Dieu exprime la Loi de Sacrifice et la porte qui conduit au ciel. Suivent ensuite les arts- frres du monde Chrtien. (20) Gomtrie. C'est, encore une fois, le bas-relief de l'angle qui introduit la nouvelle srie. Nous verrons bientt pourquoi cette science doit servir de base aux autres. (21) Sculpture. (22) Peinture. (23) Grammaire. i 9 4 LES MATINS A FLORENCE (24) Arithmtique. La science des nombres, des poids et des mesures de capacit. (25) Musique. La science des nombres, des poids (ou intensits) et de la mesure, applique aux sons (a). (26) Logique. La science des nombres et de la me- sure, applique la pense. (27) L'invention de l'Harmonie (b). 128. En adoptant tout d'abord la division en arts pr- Chrtiens et Chrtiens, indique par la porte de la tour, et en adoptant ensuite la division en quatre priodes historiques successives, indique par ses angles, vous constaterez que vous obtenez un plan parfait de l'volution de la civilisation humaine. Le premier ct concerne la vie humaine nomade s'efforant d'affirmer sa suprma- tie sur les vgtaux et sur les cratures errantes : les animaux. Le deuxime ct concerne la vie domestique, grce laquelle prospre la race et le pays. Le troisime ct concerne les rapports qui s'tablissent entre les races trangres. Le quatrime ct concerne les arts harmonieux que pratiquent tous ceux qui sont runis dans le bercail du Christ. (a) Cette association entre la musique et les sciences mathmatiques et, en gnral, cette confusion entre les sciences et les arts est trs frquente au moyen ge. C'est ainsi que, dans la Source de la science de saint Jean de Damas, on trouve que les mathmatiques se divisent en quatre sciences, selon qu'elles s'appliquent aux nombres, aux sons, aux figures ou aux astres : l'arithmtique, la musique, la gomtrie et l'astronomie. (i) Ces derniers bas-reliefs (a3 27) excuts par Luca dlia Robbia et par ses lves prtent, par leur composition moderne, diverses interpr- tations. On a voulu voir dans le n 24 la Logique et la Dialectique (Aristote et Platon), dans le n 5, la Posie lyrique l'Eloquence, suivant P. d'An- cona , et dans le n 26, la Gomtrie et l'Arithmtique (Euclide et Pytha- gore). Quoi qu'il en soit, le trivium et le quadrivium ne sont pas complets (l'Astronomie ayant t dj reprsente n 8 ), ils ne restent pas dis- tincts l'un de l'autre, et l'ordre de succession traditionnel est boulevers (la Gomtrie prcde la Grammaire). Cf. la srie des bas-reliefs de l'tage suprieur du Campanile (v. Porte Etroite, note (a), p. :34). LA TOUR DU BERGER io5 129. Retournons maintenant au premier angle et examinons soigneusement les bas-reliefs, un un. (1) Cration de V homme. A peine dgag du limon de la terre, il ouvre les yeux la face du Christ. Il s'agit ici, comme dans toutes les autres sculptures, moins de la reprsentation d'un fait pass que de celle d'un fait constant. C'est l'tat perp- tuel de l'homme : il appartient la terre et pourtant il voit Dieu. Le Christ tient le livre de Sa Loi la Loi de Vie dans Sa main gauche [a). Les arbres du jardin sont au centre, au-dessus du Christ le palmier (vie immortelle) au-dessus d'Adam le chne (vie humaine) ; le poirier, le figuier et une plante rampante, larges feuilles (laquelle?), portant un fruit, compltent le symbole de l'Aliment de Vie. Au point de vue dcoratif, ces arbres, ceux qui ornent les deux sujets suivants, ainsi que la vigne de No, m- ritent notre attention, car leur feuillage est trait d'une manire diffrente de celle de Giotto, dont les n os 16 et 17 nous offrent d'excellents exemples. Les branches de Giotto sont serres en bouquets, comme des gerbes, et (a) Plus tard, le Dieu-Crateur sera toujours reprsent sous les traits d'un vieillard le Pre ternel . Ce type est trs rare dans l'art primitif italien. Il apparat plus frquemment au xv e sicle (voir le Couronnement de la Vierge, de Fra F. Lippi, l'Acadmie). La reprsentation de la Trinit par Masaccio, sur le mur d'entre de Santa-Maria Novella, est encore con- forme l'ancienne tradition : le Pre n'est pas plus g que le Fils. Pour les vrais mystiques, Dieu est toujours le Christ ; c'est le seul aspect sous lequel ils puissent se le reprsenter, puisque c'est la forme sous laquelle il s'est manifest l'humanit (voir galement Mle op. cit., p. 45). Il a fallu que la foi ft branle pour que l'on songet tirer de la Trinit un lment de pittoresque en reprsentant diffremment les personnes divines, pour que l'on songet peindre un concept abstrait dont aucun rve ne pou- vait suggrer le symbole. i 9 6 LES MATINS A FLORENCE chaque niasse affecte systmatiquement une disposition rayonnante. Dans ces premiers bas-reliefs, au contraire, le feuillage est trait avec le souci de dissimuler son caractre ornemental, afin de le faire paratre naturel. L'artiste s'est appliqu avec tant de zle obtenir ce rsultat que ce procd devient un peu factice; la Nature elle-mme est plus dcorative et plus systmatique dans le groupement. Mais la conception fondamentale est trs leve, et chaque feuille est ennoblie, modele avec amour et excute avec une prcision et un fini suffi- sants : l'artiste ne s'est pas proccup de faire valoir son talent, il n'a pas oubli le sujet principal, il s'est au con- traire proccup pieusement de le complter et de res- ter en harmonie avec lui. Regardez la loupe les divisions des feuilles de pal- mier. Les autres feuillages sont moins achevs dans le premier bas-relief que dans le deuxime. L'homme lui- mme n'tant pas complet, les plantes qui sont cres avec lui, pour son usage, ne doivent pas l'tre davan- tage. (Les doigts d'Adam ne sont-ils pas trop courts parce qu'ils poussent encore ?) (a). i3o. (2) Cration de la femme. C'est, par ses qualits essentielles, la meilleure sculp- ture excute sur ce sujets ; le fameux bas-relief de Ghi- berti (b) n'en est qu'une agrable et brillante amplifica- (a) Remarquez l'attitude d'Adam, le coude gauche en terre, le genou droit lev ; elle se retrouve jusque sur le plafond de la Sixtine ; mais Michel-Ange dgage entirement l'homme du limon de la terre : il se dresse sur le coude et le bras droit repose sur le genou avec assurance ; il est prt causer avec Dieu ; ce dernier a d'ailleurs bien fait la moiti du chemin pour le rencontrer. (b) Sur la porte Est du Baptistre. LA TOUR DU BERGER tion ; il perd, dans les efforts et l'agitation d'une grce toute fminine, la solennit et la simplicit qui rgnent ici. L ancien sculpteur songe l'Utilit de la Femme aux dangers qu'elle court et ses pchs, avant de songer sa beaut ; mais, si le bras n'tait pas perdu le calme naturel de cette tte et de cette poitrine d'Eve et la grce de l'attitude penche, qui exprime l'intention de se laisser guider ternellement corps et me, par la main du Christ - il saisit son bras, remarquez-le, pour la soutenir entirement _ pourraient faire apprcier cette oeuvre bien au del de celle de Ghiberti, en beaut et en vrit symbolique. La ligne du corps d'Eve s'allie celle de la liane ser- pentant au-dessus d'elle autour du tronc. La signification de ce symbole est double ; il indique la fois sa chute et le soutien qu'elle trouve ensuite dans la force de son man. ce Tes dsirs seront ton mari , (). Le fruit de arbre - une double aveline - exprime nanmoins l heureuse galit. Le feuillage de ce bas-relief est excut avec un grand souci potique et une prcision consomme. Au-dessus dAdam, un laurier (une femme vertueuse et une cou- ronne pour son mari) ; l'aveline dit leur union ; le figuier exprime les joies fcondes de la vie domestique (sous ta vigne et ton figuier (x) _ l a vigne exprime spcialement la joie de 1 homme -) ; le fruit est, pour le Christ, le type de tout aliment croissant naturellement et destin assouvir Sa faim. Examinez la loupe les nervures de ces feuilles et la manire dont les trois feuilles de laurier, tout 'fait (a) Gen., III, ,6. (i) Voir Fors Clavigera, fvrier 1877 [vol. VII]. Ig 8 LES MATINS A FLORENCE droite, s'insrent sur leur tige : observez que, dans cha- cun de ces cas, le sculpteur travaille son modle en mme temps que les lignes de son dessin ; voyez comme il creuse le marbre des profondeurs diffrentes en partant des pieds du Christ pour aboutir, en haut gauche, au-dessus de son paule, au creux le plus profond, (a). i3i. (3) Le labeur originel. Beaucoup plus pauvre et intentionnellement ainsi. Dans le mythe de la cration de l'humanit, le sculpteur dploie le meilleur de ses forces et dveloppe le carac- tre suprmement gracieux de la femme. Mais, dans la reprsentation du premier tat de la vie paysanne, la grce de la femme ne peut, en aucune faon, tre sa qua- lit dominante. Elle marche mme avec gaucherie ; l'ar- tiste est gn galement par la difficult de sculpter le pied en raccourci. Il en connat parfaitement la forme mais il n'en connat pas encore tout fait bien la pers- pective (b). Les arbres sont raides et rabougris > eux aussi demandent tre cultivs ; leurs fruits ne tombent, pour le moment, que dans la bouche des btes. i32. (4) Jabal. Si vous avez regard assez longuement et assez attenti- vement les trois bas-reliefs prcdents, vous devez sen- tir qu'ici la facture est totalement diffrente. La drape- rie est jete en plis plus larges, plus souples, mais moins vrais ; le procd est beaucoup plus dlicat, susceptible de nuancer, de la manire la plus exquise, de grandes (a) Cette remarque s'applique aux trois premiers bas-reliefs ; leur plan n'est pas parallle au mur. (6) Elle marche eu filant comme, encore aujourd'hui, les pasteurs thibtains comme tricotent nos gardeuses de vaches. LA TOUR DU BERGER 199 surfaces, usant peine d'une incision de quelque pro- fondeur sur les contours, s'tudiant mnager l'ombre comme une chose prcieuse et d'un emploi restreint regardez au-dessus de la tte du petit chien et sous la tente. C'est assurment l'uvre d'un peintre et non celle d'un simple sculpteur. Je ne doute pas que ce soit celle du jeune berger de Fiesole lui-mme. Gimabue l'avait trouv des- sinant (plus probablement gravant avec la pointe Etrus- que) un de ses moutons sur une pierre. Ce sont ces mmes moutons qu'il grava sur la pierre centrale du fondement de sa tour, alors qu'il regardait en arrire sur le champ de la vie : le temps sera bientt venu pour lui de tirer les rideaux de sa tente (a). Sauf le chien qui aboie aprs la Pauvret, dans la grande fresque d'Assise (b), je ne connais aucun chien dont le dessin se rapproche de celui-ci ; la forme vivante est rendue sans qu'un seul coup de ciseau indique le poil, sans qu'une seule incision marque l'il. Prenez la loupe et regardez chaque dtail de l'uvre, d'un bout l'autre. Remarquez spcialement comme une chose qu'un peintre seul pouvait se rjouir d'excu- ter, et que tous les grands peintres auraient excute avec bonheur la frange de la tente (1) et la manire dont son sommet s'insre avec prcision dans l'angle de l'hexa- (0) Ces bas-reliefs sont les dernires uvres de Giotto, mort en i3i-j. Or, la construction du Campanile ne fut commence qu'en i334- Cette circons- tance rend d'autant plus vraisemblable l'intervention frquente d'Andra Pisano et de ses lves dans l'excution des compositions projetes par le matre. [b) Aux pendentifs de la vote, au-dessus de l'autel de l'glise infrieure. (1) Je crois que la tente de Jabal est en cuir ; les intervalles relchs, entre les chevilles, montrent un rebord courbe et ingal, comme serait le cuir, prs du sol [M. Caird). Le rebord de l'ouverture me semble encore plus carac- tristique. ioo LES MATINS A FLORENCE gone prpar par l'ancienne maonnerie, comme l'indi- que le joint oblique, au-dessus (i). L'architecte et le peintre pensaient en mme temps et firent ce qu'ils pen- saient. J'ai donn, il y a un an ou deux, une leon aux lves d'Eton dans laquelle je parlais, entre autres choses, de ce chien de berger qui est encore plus merveilleux sur une photographie une plus grande chelle. Cette leon est en partie publie... quelque part, mais je ne puis m'y rapporter. i33. (5) Jubal. Encore de Giotto, quoiqu'il se soit un peu moins com- plu traiter ce sujet ; mais il y a introduit un dlicieux fragment de l'architecture Gothique de sa propre tour. Voyez le lger dessin de mosaque qui couvre la surface P- !94)- ai6 LES MATINS A FLORENCE les arguments sont manis par ceux qui ne peuvent pas tenir en bride la facult qu'elle incarne. (27) Harmonie (a). C'est la musique du Chant, dans toute sa puissance ; elle tmoigne d'une ducation parfaite dans tous les arts des Muses et de la vie civilise. Le mystre de son accord symbolise l'tat de perfection d'une nation, et un jour, sans doute, du monde entier. Telle est la prophtie de la dernire pierre angulaire de la Tour du Berger. (a) Encore Tubalcain ; mais il est seul ici. Luca avait perdu cette parfaite entente du symbole que possdaient les Primitifs ; pour lui, les Sciences sont les Matres. FIN INDEX DES UVRES MENTIONNES DANS LES MATINS A FLORENCE 1 Acadmie : Premire salle des matres Toscans, n 102 : Madone : 22, note (), p. 33. (Al. : i43o.) n io3 : Madone : 22, note (a), p. 33. (Al. : i5o2.) Baptistre : 5 120. Bargello : Salle des Robbie : n 29 : Madone : 27. (Al. : 2773-74-) Cathdrale : 1 68 71. {AL : 1966.) Chartreuse d'Ema : Pierre tombaledu cardinal Acciauoli:i6, note (b). p. 23, (AL: 34i8-i8A.) Campanile : 2 120. (Al. : 1993.) Bas-Reliefs : Cration de l'homme : 124 (1) 129 (1). (Al. : 1998.) Cration de la femme : 124 ( 2 ) i3o (2). (Al. : 1999.) Le Labeur originel : 124 (3) i3i (3). (Al. : 2000.) Jabal : 125 (4) i32 (4). (Al. : 2001.) Jubal : 125 (5) i33 (5) 142. (Al. : 2002.) Tubalcan : 125 (6) 123 (6) 141 i4- (Al. : 2003.) No : 125 (7) i33 (7). (Al. : 2004.) Astronomie : 126 (8) i34 (8). (Al. : 2oo5.) 1 Nous donnons seulement ici la liste des principales uvres tudies. Pour plus de clart, nous avons class celles-ci suivant la situation qu'elles occupent dans Florence. Les chiffres entre parenthses indiquent le numro correspondant du cata- logue de la maison Alinari (Via Nazionale) et permettent au lecteur de complter, s'il le dsire, la srie de nos illustrations. Les personnes qui voudraient des indi- cations plus compltes devront se reporter l'dition anglaise de M. Allen. ai8 INDEX DES UVRES Campanile (suite). Bas-Reliefs : Architecture dfensive : 126 (g) i34 (9) (Al. : 2006.) Poterie : 126 (10) i34 (10). (Al. : 2007.) Equitation : 126 (11) i34 (11). (Al. : 2008.) Tissage : 126 (12) i35 (12). (Al. : 2009.) Dou de la Loi : 126 (i3) i35 (i3). (Al. : 2010.) Ddale : 126 (14) i35 (14). (Al. : 201 1.) Navigation : 127 (i5) i36 (i5). (Al. : 2012.) Hercule et Ante : 127 (16) i36 (16). (Al. : 20i3.) Agriculture : 127 (17) 137 (17). (Al. : 2014.) Commerce : 127 (18) 137 (18). (Al. : 2oi5.) Agneau Mystique : 127 (19) 137 (19). (Al. : porte : 1994.) Gomtrie : 127 (20) i38 (20). (Al. : 2016.) Sculpture : 127 (21) 139 (21) 141 144. (Al. : 2017.) Peinture : 127 (22) 14 i43. (Al. : 2018.) Grammaire : 127 (23) i45 (23.) (Al. : 2019.) Arithmtique : 127 (24) 146 (24) (Al. ' 2020.) Musique : 127 (25) 145 (25.) (Al. : 2021.) Logique : 127 (26) i45 (26.) (Al. : 2022.) Harmonie : 127 (27) i45 (27.) (Al. : 2023.) Offices : Premire galerie, n 8 : Agonie dans le Jardin : 28 29 118. (Al. : 638.) Premire salle Toscane, n n56 : Judith : 39 4- (Al. : 5g2.) n 1178 : Mariage de la Vierge : 4 1 - (Al. : 640.) n 1184 : Mort de la Vierge : 41. (Al. : 641.) Troisime salle Toscane, n 1299 : La Force : 38. (Al. : 611.) n i3i4 : Annonciation : 3o. (Al. : 54o.) Or San Michle : Faade : Saint-Michel : 16. (Al. : 23i2-23i4-) Palais Pitti : n 343 : Vierge : 19, note (a), p. 3o, Santa Croce : 6. Intrieur : 9 i3. (Al. : 2079.) Nef centrale : Pierre tombale d'un Galilei : g i3 17. (Al. : 4783.) Nef de gauche : Monument de C. Marsuppini : 16. (Al. : 2111-20.) Chapelles : des Bardi : 4- Tableau d'autel : Saint-Franois : 7. (Al. : 3970A.) Fresques : 5i 55 58 67. (Al. : 3g32, 3g34, 3g36, 3937, 393g, 3g4o.) Vote : 8. Mur du fond : Saint-Louis : 3 60 67. (Al. : 3g38.) INDEX DES UVRES 219 Santa Croce : 6 (suite). Mur de droite : Devant le Soudan : 5a 55 58 60. 63 66. (Al. : 3g35.) Mur de gauche : Vocation de saint Franois : 44 5i. (Al. : 3 9 3 1.) Mort de saint Franois : 41 45. (Al. : 3 9 33.) Baroncelli : Vie de la Vierge : 19, note (a), p. 3o 20, note (a), p. 33 a5, note (6), p. 3g. (Al. : 38g8, 3897, 38gg.) Peruzzi : Danse de Salom : 60, note (I), p. 92. (Al. : 3g3o.) Saint Jean Pathmos : 60, note (I), p. ga. (Al. : 3ga5.) Ascension de saint Jean : 60, note (b), p. g3. (Al. : 3ga7-) Rinuccini : Vie de la Vierge : 19, note (), p. 3o 20, note (a), p. 3a a5. note (b), p. 3g. (Al. : 3g5i, 3g5a, 3g53.) Santa Maria Novella : 6. Faade : 8g. (Al. : aa6g.) Intrieur : Mur d'entre : Annonciation : 8g. (Al. : 4o34-) Chapelle Ruccelai : Madone : 22 34- (Al. : 4020.) Chur : Fresques : 17 18. (Al. : 3gg8, 3g8a.) Petit Clotre : Frfsques : 1, note (a), p. 3. Naissance de la Vierge : ig. (Al. : 4070.) Rencontre de la Porte d'Or : ao 21 24 25 26. (Al. : 4069.) Prsentation au Temple : 25. (Al. : 4071.) Clotre vert : Chapelle Espagnole : 71 74. (Al. : 2294.) Fresques : 74 83 8g.) Vote : Rsurrection : 83. (Al. : 490 La Barque de Pierre : 84. (Al. : 4ogi.) Ascension : 84- (Al. : 4092.) Descente du Saint-Esprit : 84. (Al. : 493.) Mur du fond : Crucifixion : 120, note (b), 183. (Al. : 41 10.) Descente aux Limbes : 82. (Al. : 41 '5.) Mur de droite : Fresques des Dominicains : 118, note (a), p. 170 11g, et notes. (Al. : 4100 dtails : 4100410g.) Mur de gauche : Fresque des Sciences : 85 8g go g3. (Al. : 4077.) Grammaire : g3 g5. (Al. : 4080.). Rhtorique : g5 gg. (Al. : 4080.) Logique : gg 101. (Al. : 408t.) Musique : 101 io4- (Al. : 4081.) Astronomie : 104 107. (Al. : 408a.) Gomtrie : 107. (Al. : 408a.) Arithmtique : 108. (Al. : 4o83.) Loi civile ; 110. (Al. : 4086.) Loi chrtienne : m. (Al. : 4086.) aao INDEX DES UVRES Santa Maria Novella : 6 [suite). Mur de gauche : Thologie pratique : ii. (Al. : 408S.) Thologie dvote : n3. (Al. : 4o85.) Thologie dogmatique : 114. (Al. : 4084.) Thologie mystique : n5. (Al. : 4084.) Thologie combative : 116. (Al. : 4o83.) Mur dentre : Vie de saint Pierre martyr : 129, note, p. i83. (Al. : 4094-4099.) TABLE DES PLANCHES I. Vue de Florence (Prise des hauteurs de San-Miniato) . . Titre II. Agostino Santucci. Pierre tombale d'un Galile (Santa Croce). DonatelloetF.daSan-Gallo.Pierre tombale du cardinal A. Acciauoli. (Chartreuse d'Ema). ... 7 III. Giotto (attribus ). La rencontre de la Porte-d'Or. La naissance de la Vierge (Santa Maria Novella) . . 27 IV. cole toscane du xm e sicle. Madone (Santa Maria Novella) 49 V. Giotto. Vocation de saint Franois (Santa Croce) ... 65 VI. Giotto. Saint Franois devant le Soudan. Mort de saint Franois (Santa Croce) 85 VII. Giotto. Saint Louis (fragment) (Santa Croce) n3 VIII. cole Siennoise du xiv e sicle. Les sept Sciences ter- restres (fragment) (Chapelle des Espagnols). ... 14 ' IX. cole Siennoise du xiv e sicle. Les sept Siences clestes (fragment) (Chapelle des Espagnols) ... 161 X. cole Siennoise du XIV e sicle. La mission de l'ordre des Dominicains (Chapelle des Espagnols) .... i83 XI. A. Pisano (attribus ). Cration de l'homme. Cration de la femme (Campanile) 19^ XII. Giotto. Jabal. Tubalcan (Campanile) 209 TABLE DES MATIRES Prface par M. Robert de la Sizeranne v Avant-Propos xi Prface de la premire dition xxxi Premier matin. Santa Croce i Deuxime matin. La Porte d'Or a5 Troisime matin. Devant le Soudan 60 Quatrime matin. Le Livre vot 102 Cinquime matin. La Porte troite 129 Sixime matin. La Tour du Berger 170 Index des uvres mentionnes dans les Matins a Flo- rence 217 Table des Planches 221 EVKEUX, IMPRIMERIE CH. HERIS8EY ET FILS Librairie Renouard, H. LAUREWS, diteur, 6, rue de Tournon, Paris (VI e ). acres l'Art italien dans Les Villes d'Art Clbres DOlUCTION UE VOLUMES PETIT IN-4" ABONDAMMENT ILLUSTRES Florence, par Emile Gebhart, de l'Aca- dmie franaise, i vol. 176 grav. Bro- che. 4 fr. ; relie 5 fr. Gnes, par Jean de Foville, sous-biblio- thcaire a la Bibliothque Nationale. 1 vol. 1 jo gr. Broch, 4 fr.; reli 5 fr. Milan, par Pierre Gauthibz, i vol. 109 gr. Broch, 3 fr. 50; reli. ... 4 fr. 50 Padoue et Vrone, par Roger Peyre. 1 vol. 128 grav. Broch, 4 fr.; reli 5 fr. Palerme et Syracuse, par Ch. Dikhl, professeur la Facult des Letti Paris. 1 vol. iiq grav. Broch, 4 fr. reli 5 fr. Pompi (Histoire, \ ieprive), par Henry Thkiiknat. de 1 I nsti Broch. 4 fr. ; reli 5 fr. Pompi ( Vie pur. t Henry Tl 1, de l'Institut. 1 vol. 77 Broch, 4 fr.; reli 5 fr. La collection comprend Ravenne, par Ch. Diehl, professeur la Facult des Lettres de Paris. 1 vol. ', 130 grav. Broch 3fr. 50 ; reli 4 fr. 50 Rome {Antiquit), par Emile Bertaux, Matre de confrences la Facult des i Lettres de Lyon. 1 vol. 135 grav. Bro- ch. 4 fr. ; reli 5 fr. Rome {Des Catacombes A Jules 11), par Emile Bertaux. i vol. 100 grav. Bro- ch, 4 fr.; reli 5 fr. Rome (De Jules II nos jours), par Emile Bertaux. i vol. 100 grav. Bro- ch, 4 fr. ; reli 5 fr. Venise, par Pierre Gus missions en Italie, par le Ministre de l'Instruction publique et di Arts 1 vol. 130 grav. Broch 4 fr. 5 fr - ce jour 31 volumes. Ch. Les Grands Artistes COLLECTION D'ENSEIGNEMENT ET DE VULGARISATION Place sous le haut patronage de l'Administration des Beaux-Arts volume de format 1 tient 1 38 pages et 24 gi d'aprs les procdes directs, lirochcl fr. 50; relie toile 3 fr. 50 Canaletto (les deux), par O. Uzannb Carpaccio, par G. et L. Rosenthal. Donatello. par Arsne Alexandre. Lonard de Vinci, parGabriel Saii.i.es, professeur la Sorbonne Luini, par Pierre Gauthiez. Michel- Ange, par Marcel Rey.v Raphal, par E. Muntz, de l'Institut Titien, par Maurice Hamel, agrg d l'Universit. La collection comprend r 42 volumes. Les Musiciens Clbres Collection de volumes petit in-8 , Illustrs de 12 gravures hors texte LE HAUT PATRONAGE DE L'ADMINISTRATION DhS BEAUX-ARTS Chaque volume, broch, 2 fr. 50 Reli toile, -3 fr. 50 Rossini, par Lionel Dauriac. | Paganini, par J.-G. Prod'homme. La collection comprend ce jour 12 volumes ENVOI FRANCO CONTRE MANDAT-POSTE UNIVER9ITY OF ILUNOIS-URBANA 3 0112 052590251 ..'vftttf ;- iJ %^3r# W!i-iW!l-r- fcS3g^"ffjSjgtwg ' ' ' * r ' * 1 a 7" * ' ISp^ ^^ttffi ailswI^E^^ mm? #j^|*^*T^C*C?^tiC'Tcf , *s2Crtbnni,~ r ** k * j . ' '\ \ P*^M*Kt?' g ffrWnfc6ffiWv :."''-*--'"' ''' iwii^'^SSSE ."*-," gartaj; **w*S?^*KS!CSc^5 :* > +*'iJ*!jt* , *tt' ******, .yj^w: