UNIVERSITY OF ILLINOIS Return this book on or before the Latest Date stamped below. A charge is made on all overdue books. U. of I. Library JUL ..v:? ? * JfL 2?H7 JflN3 '38 JUM^'38 ^VA^f fa* 1 j % o 1 11148-S POT-BOUILLE OUVRAGES DU BlfiME AUTEUR DANS LA BIBLIOTHEQUE CHARPENTIER a 3 fr. 50 chaqur; volume. LES ROUGON-MACQUART HI5TOIUE NATURELLE ET SOCIALE D'U.NE FAMILLE SOUS LE SECOND EMI'ttE. LA FORTUNE DES ROUGON. 1G millc \ vol. LA CUREE. 24 mlllc I vol. LE VENTRE DE PARIS. 21 millc LA CONQUETE DE PLASSANS. 16" mille LA FAUTE DE L ABBE MOURET. 23 millc SON EXCELLENCE EUGENE ROUGON. 16" millc .- L'ASSO M MOIR. 'J7 millc i UNE PAGE D'AMOUR. 43 e mille. NANA. 110raille ROMANS ET NOUVELLES THERESE RAQUIN. Nouvclln edition MADELEINE FERAT. Nouvclle edilion LA CONFESSION DE CLAUDE. Nouvelle edition. CONTES A NINON. Nouvelle e.litioir NOUVEAUX CONTES A NINON. Nouvelle edition. vol. vol. vol. vol. vol. vol. vol. vol. vol. vol. vol CEUVRES CRITIQUES MES HAINES. Nonvelle Edition 1 vol. LE ROMAN EXPERIMENTAL. 6" mille i vol. LES ROMANCIERS NATURALISTES. 3 mille 1 vol. LE NATURALISMS AU THEATRE. 3 e mille 1 vol. NOS AUTEURS DRAMATIQUES. 3 e mille 1 vol. DOCUMENTS LITTERAIRES. 3,millc 1vol. UNE CAMPAGNE, I 880-1 88 I. 3 millc 1 vol THEATRE | THERESE RAQUIN LES HERITIERS RABOURDIN - LE BOUTON DE ROSE. 3 mille 1vol. PARIS. lUrRIUEIUE IJMILE MAtXTINET, RUS aiGNON, LES ROUGON-MACQUART HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALS D'UNE FAMILLB SOUS LE SECOND EMPIRE POT-BOUILLE EMILE ZOLA PARIS G. CHARPENTIER, EDITEUR 13, RUE DE GRKNELLK-SAINT-GKRMAl.N, 13 1882 Fous druits reserves. x (p V I POT-BOUILLE Rue Neuve-Saint-Augustin, un embarras de voitures arreta le fiacre charge de trois malles , qui amenait Octave de la gare de Lyen. Le jeune homme baissa la glace d'une portiere, malgre le froid deja vif de cette sombre apres-midi de novembre. II restait surpris de la brusque tombee du jour, dans ce quartier aux rues etranglees, toutes grouillantes de foule. Les jurons des cochers tapant sur les chevaux qui s'ebrouaient, les coudoiements sans fin des trottoirs, la file pressee des boutiques debordantes de commis et de clients, 1'etour- dissaient; car, s'il avail reve Paris plus propre, il ne 1'esperait pas d'un commerce aussi apre, il le sentait publiquement ouvert aux appetits des gaillards solides. Le cocher s'etait penche. C'est Men passage Choiseul? Mais non, rue de Choiseul... Une maison neuve, je crois. Et le fiacre n'eut qu'a tourner, la maison se trouvait 148992 2 LES ROUGON-MACQCART la seconde, une grande maison de quatre etages, dont la pierre gardait une paleur a peine roussie, au milieu du platre rouille des vieilles facades voisines. Octave, qui etait descendu sur le trottoir, la mesurait, Fetudiait d'un regard machinal, depuis le magasin de soierie du rez-de-chaussee et de 1'entresol, jusqu'aux fen&tres en retrait du quatrieme, ouvrant sur une etroite terrasse. Au premier, des ttes de femme soutenaient un balcon a rampe de fonte tres ouvragee. Les fenfctres avaient des encadrements compliques, tattles a la grosse sur des poncifs ; et, en has, au-dessus de la porte cochere, plus chargee encore d'ornements, deux amours deroulaient un cartouche, oil etait le numero, qu'im becde gaz inte- rieur eclairait la nuit. Un gros monsieur blond, qui sortait du vestibule, s'arr&a net, en apercevant Octave. Comment! vous voila! cria-t-il. Mais je ne comp- tais sur vous que demain! Ma foi, repondit le jeune homme, j'ai quitte Plas- sans un jour plus tot... Est-ce que la chambre n'est pas prete? Oh! si... J'avais loue depuis quinze jours, et j'ai meuble ga tout de suite, comme vous me le demandiez. Attend ez, je veux vous installer. II rentra, malgre les instances d'Octave. Le cocher avail descendu les trois malles. Debout dans la loge du concierge, un homme digne, a longue face rasee de di- plomate, parcourait gravement le Moniteur. II daigna pourtant s'inquieter de ces malles qu'on deposait sous sa porte; et, s'avangant, il demanda a son locataire, 1'architecte du troisieme, comme il le nommait : Monsieur Campardon, est-ce la personne? Oui, monsieur Gourd, c'est monsieur Octave Mouret, pour qui j'ai loue la chambre du quatrieme. II couchera la-haut et il prendra ses repas chez nous... POT-BOUILLE 3 Monsieur Mouret est un ami des parents de ma femme, que je vous recommande. Octave regardait 1'entree, aux panneaux de faux marbre, et dont la voute etait decoree de rosaces. La cour, au fond, pavee et cimentee, avail un grand air de proprete froide ; seul, un cocher, a la porte des ecuries, frottait un mors avec une peau. Jamais le soleil ne de- vait descendre la. Cependant, M. Gourd examinait les malles. II les poussa du pied, devint respectueux devant leur poids, et parla d'aller chercher un commissionnaire, pour les faire monter par 1'escalier de service. Madame Gourd, je sors, cria-t-il en se penchant dans la loge. Cette loge etait un petit salon , aux glaces claires, garni d'une moquette a fleurs rouges et meuble de palissandre ; et, par une porte entr'ouverte, on aper- cevait un coin de la chambre a coucher, un lit drape de reps grenat. Madame Gourd, tres grasse, coiffee de rubans jaunes, etait allongee dans un fauteuil, les mains jointes, a ne rien faire. Eh bienl montons, dit 1'architecte. Et, comme il poussait la porte d'acajou du vestibule, il ajouta, en voyant I'impression causee au jeune homme par la calotte de velours noir et les pantoufles bleu del de M. Gourd : Vous savez, c'est 1'ancien valet de chambre du due de Vaugelade. Ahl dit simplement Octave. Parfaitement, et il a epouse la veuve d'un petit huis- sier de Mort-la-Ville. Us possedent meme une maison la-bas. Mais ils attendent d'avoir trois mille francs de rente pour s'y retirer... Oh! des concierges conve- nables 1 Le vestibule et 1'escalier etaient d'un luxe violent. En 4 LES ROUGON-MACQUART has, une figure de femme, une sorte de Napolitaine toute doree, portait sur la tete une amphore, d'ou sor- taient trois bees de gaz, garnis de globes depolis. Les panneaux de faux marbre, blancs a bordures roses, montaient rSgulierement dans la cage ronde; tandis que la rampe de fonte, a bois d'acajou, imitait le vieil argent, avec des epanouissements de feuilles d'or. Un tapis rouge, retenu par des tringles de cuivre, couvrait les marches. Mais ce qui frappa surtout Octave, ce fut, en entrant, une chaleur de serre, une haleine tiede qu'une bouche lui soufflait au visage. Tiens 1 dit-il, 1'escalier est chauffe? Sans doute, repondit Campardon. Maintenant, tous les proprietaires qui se respectent, font cette depense... La maison est tres bien, tres bien... II tournai,t la tte, comme s'il en cut sonde les murs, de son oail d'architecte. Mon cher, vous allez voir, elle est tout a fait bien... Et habitee rien que par des gens comme il faut 1 Alors, montant avec lenteur, il nomma les loca- taires. A chaque etage, il y avait deux appartements, Tun sur la rue, 1'autre sur la cour, et dont les portes d'acajou verni sefaisaient face. D'abord, il ditun mot de M. Auguste Vabre : c'etait le fils aine du proprietaire; il avait pris , an printemps, le magasin de soierie du rez-de-chaussee, et occupait egalement tout 1'entresol. Ensuite, au premier, se trouvaient, sur la cour, 1'autre fils du proprietalVe, M. Theophile Vabre, avec sa dame, et sur la rue, le proprietaire Iui-m6me, un ancien no- taire de Versailles, qui logeait du reste chez son gendre, M. Duveyrier, conseiller a la cour d'appel. Un gaillard qui n'a pas quarante-cinq ans, dit en s'arrelant Campardon, hein? c'est joli! II monta deux marches, et se tournant brusquement, il ajouta : I'OT-BOUILLE 5 Eau et gaz a tous les etages. Sous la haute fenStre de chaque palier, dont les vitres, bordeer d'une grecque, eclairaient 1'escalier d'un jour blanc, se trouvait une etroite banquette de velours. L'architecte fit remarquer que les personnes agees pouvaient s'asseoir. Puis, comme il depassait le second etage, sans nommer les locataires : Et la? demanda Octave, en designant la porte du grand appartement. Oh! la, dit-il, des gens qu'on ne voit pas, que personne ne connait... La maison s'en passerait volon- tiers. Enfin, on trouve des taches partout... 11 cut un petit souffle de mepris. Le monsieur fait des livres, je crois. Mais, au troisieme, son rire de satisfaction reparut. L'appartement sur la cour etait divise en deux : il y avait la madame Juzeur, une petite femme bien malheureuse, et un monsieur tres distingue, qui avait loue une cham- bre, ou il venait une fois par semaine, pour des affaires. Tout en donnant ces explications, Campardon ouvrait la porte de 1'autre appartement. Ici, nous sommes chez moi, reprit-il. Attendez, il faut que je prenne votre clef... Nous aliens monter d'abord a votre chambre, et vous verrez ma femme ensuite. Pendant les deux minutes qu'il resta seul, Octave se sentit penetrer par le silence grave de 1'escalier. 11 se pencha sur la rampe, dans 1'air tiede qui venait du vestibule ; il leva la tete, ecoutant si aucun bruit ne tombait d'en haut. C'etait une paix morte de salon bourgeois, soigneusement clos, oil n'entrait pas un souffle du dehors. Derriere les belles portes d'acajou luisant, il y avait comme des abimes d'Lonnetete. Vous aurez d'excellents voisins, dit Campardon, qui avait reparu avec la clef : sur la rue, les Josserand, 1. 6 LES ROUGON-MACQUART toute tine famille, le pere caissier a la cristalleria Saint-Joseph, deux filles a marier; et, pres de vous, un petit menage d'employe, les Pichon, des gens qu ne roulentpas surl'or, mais d'une education parfaite... II faut que tout se loue, n'est-ce pas? m6me dans une maison comme celle-ci. A partir du troisieme, le tapis rouge cessait et 6tait remplace par une simple toile grise. Octave en eprouva une legere contrariete d'amour-propre. L'escalier, peu a peu, 1'avait empli de respect; il etait tout emu d'ha- biter une maison si bien, selon 1' expression de Tarchi- tecte. Comme il s'engageait, derriere celui-ci, dans le couloir qui conduisait a sa chambre, il apergut, par une porte entr'ouverte, une jeune femme debout devant un berceau. Elle leva la tete, au bruit. Elle etait blonde, avec des yeux clairs et vides ; ct il n'emporta que ce regard, tres distinct, car la jeune femme, tout d'un coup rougissante, poussa la porte, de 1'air honteux d'une personne surprise. Campardon s'etait tourn6, pour repeter : Eau et gaz a tous les etages; mon cher. Puis, il montra une porte qui communiquait avec 1'escalier de service. En haut, etaient les chambres de domestique. Et, s'arretant au fond du couloir : Enfin, nous voici chez vous. La chambre, carree, assez grande, tapissee d'un papier gris a fleurs bleues, elait meublee tres sim- plement. Pres de I'alcdve, se trouvait menage un cabinet de toilette, juste la place de se laver les mains. Octave alia droit a la fen&tre, d'oii tombait une clarte ver- datre. La cour s*enfonQait, triste et propre, avec son pav6 r^gulier, sa fontaine dont le robinet de cuivre luisait. Et toujours pas un 6tre, pas un bruit ; rien que les fenStres uniformes, sans une cage d'oiseau, sans un pot de fleurs, etalant la monotonie de leurs rideaux POT-BO UiLLE 7 blancs. Pour cacher le grand mur nu de la maison de gauche, qui fermait le carre de la cour, on y avail repete les fen&tres, de fausses fenfires peintes, aux persiennes eternellement closes, derriere lesquelles semblait se continuer la vie muree des appartements voisins. Mais je serai parfaitement I cria Octave enchante. N'est-ce pas? dit Campardon. Mon Dieul j'ai fajt comme pour moi; et, d'ailleurs, j'ai suivi les instruc- tions contenues dans vos lettres... Alors, le mobilier vous plait? C'est tout ce qu'il faut pour un jeune homme. Plus tard, vous verrez. Et, comme Octave lui serrait les mains, en le remer- ciant, en s'excusant de lui avoir donne tout ce tracas, il reprit d'un air serieux : Settlement, mon brave, pas de tapage ici, surtout pas de femme!.. Parole d'honneurl si vous ameniez une femme, c.a feraitune revolution. Soyez tranquille I murmura le jeune homme, un peu inquiet. Non, laissez-moi vous dire, c'est moi qui serais compromis... Vous avez vu la maison. Tous bourgeois, et d'une moralite ! m6me, entre nous, ils raffinent trop. Jamais un mot, jamais plus de bruit que vous ne venez d'en entendre... Ah bienl monsieur Gourd irait, chercher monsieur Vabre, nous serions propres tous, les deux! Mon cher, je vous le demande pour ma tran- quillite : respectez la maison. Octave, que tant d'honnStete gagnait, jura de la res- pecter. Alors, Campardon, jetant autour de lui un regard de mefiance, et baissant la voix, comme si Ton cut pu 1'entendre, ajouta, I'o3il alhime : Dehors, c.a ne regarde personne. Hein? Paris, est assez grand, on a de la place... Moi, au fond, je suis- un artiste, je m'en fiche I 8 LES ROUGON-MACQUART Un commissionnaire montait les malles. Quand Fin- stallation fut terminee, 1'architecte assista paternel- lement a la toilette d'Octave. Puis, se levant : Maintenant, descendons voir ma femme. Au troisieme, la femme de chambre, une fille mince, noiraude et coquette, dit que madame etait occupSe. Campardon, pour mettre a 1'aise son jeune ami, et lance d'ailleurs par ses premieres explications, lui fit visiter 1'appartement : d'abord, le grand salon blanc et or, tres orne de moulures rapportees, entre un petit salon vert qu'il avait transforme en'cabinet de travail, et la chambre a coucher, ou ils ne purent entrer, mais dont il lui indiqua la forme etranglee et le papier mauve. Comme il 1'introduisait ensuite dans la salle a manger, toute en faux bois, avec une complication extraordi- naire de baguettes et de caissons, Octave seduit s'ecria : C'est tres ricbe ! Au plafond, deux grandes fentes coupaient les cais- sons, et, dans un coin, la peinture qui s'etait ecaillSe, montrait le platre. Oui, c.a fait de 1'effet, dit lentement 1'architecte, les yeux fixes sur le plafond. Vous comprenez, ces maisons-la, c'est bati pour faire de 1'effet... Seulement, il ne faudrait pas trop fouiller les murs. a n'a pas douze ans et c.a part deja... On met la facade en belle pierre, avec des machines sculptees; on vernit 1'esca- lier a trois couches; on dore et on peinturlure les appartements ; et c.a flatte le monde, ?a inspire de la consideration... Oh! c'est encore solide, c.a durera toujours autant que nous 1 II lui fit traverser de nouveau Tantichambre, que des vitres depolies eclairaient. A gauche, donnant sur la cour, il y avait une seconde chambre, ou couchait sa fille Angele; et, toute blanche, elle etait, par cette apres- POT-BOUILLE 9 midi de novembre, d'une tristesse de tombe. Puis, au fond du couloir, se trouvait la cuisine, dans laquelle il tint absolument a le conduire, disant qu'il fallait tout connaitre. Entrez done, rep6tait-il en poussant la porte. Un terrible bruit s'en echappa. La fenetre, malgre le froid, etait grande ouverte. Accoudees a la barre d'ap- pui, la femme de chambre noiraude et une cuisiniere grasse, une vieille debordante, se penchaient dans le puits etroit d'une cour interieure, ou s'eclairaient, face a face, les cuisines de chaque etage. Elles criaient ensemble, les reins tendus, pendant que, du fond de ce boyau, montaient des eclats de voix canailles, meles a des rires et a des jurons. C'etait comme la deverse d'un egout : toute la domesticite de la maison etait la, a se satisfaire. Octave se rappela la majeste bourgeoise du grand escalier. Mais les deux femmes, averties par un instinct, s'etaient retournees. Elles resterent saisies, en aper- cevant leur maitre avec un monsieur. II y cut un leger sifflement, des fenStres se refermerent, tout retomba a un silence de mort. Qu'est-ce done, Lisa ? demanda Campardon. Monsieur, repondit la femme de chambre tres excitee, c'est encore cette malpropre d'Adele. Elle a jete une tripee de lapin par la fenelre... Monsieur devrait bien parler a monsieur Josserand. Campardon resta grave, desireux de ne pas s'en- gager. II revint dans son cabinet de travail, en disant a Octave : Vous avez tout vu. A chaque etage, les apparte- ments se rpetent. Moi, j'en ai pour deux mille cinq cents francs, et au troisieme ! Les loyers augmentent tous les jours. .. Monsieur Vabre doit se faire dans les vingt-deux mille francs avec son immeuble. Et Q a vient... Elle sent bien que c'est fini, maintenant. Jamais c.a ne se remettra. Gasparine reprit d'une voix apitoyee : Mon pauvre ami, c'est toi qui es a plaindre. Enfin, puisque tu as pu t' arranger d'une autre fac.on... Dis- lui combien je suis chagrine de la savoir toujours souf- frante... POT-BOUILLE 19 Campardon, sans la laisser achever, 1'avait saisie aux epauleset la baisait rudement sur les levres, dans 1'air chauffe de gaz, qui s'alourdissait deja sous le plafond bas. Elle lui rendit son baiser, en murmurant : Si tu peux, demain matin, a six heures... Je resterai couchee. Frappe trois coups. Octave, etourdi, commengant a comprendre, toussa et se montra. Une autre surprise 1'attendait : la cousine Gasparine s'etait sechee, maigre, anguleuse, la ma- C4hoire saillante, les cheveux durs; et elle n'avait garde que ses grands yeux superbes, dans son visage devenu terreux. Avec son front jaloux, sa bouche ardente et volontaire, elle le troubla, autant que Rose 1'avait charme, par son epanouissement tardif de blonde indo- lente. Cependant, Gasparine fut polie, sans effusion. Elle se souvenait de Plassans, elle parla au jeune homme des jours d'autrefois. Quand ils descendirent, Campardon et lui, elle leur serra la main. En bas, madame He- douin dit simplement a Octave : A demain, monsieur. Dans la rue, assourdi par les fiacres, bouscule par les passants, le jeune homme ne put s'empcher de faire remarquer que cette dame etait tres belle, mais qu elle n'avait pas 1'air aimable. Sur le pave noir et boueux, des vitrines claires de magasins fraichement decores, flambant de gaz, jetaient des carres de vive lumiere; tandis que de vieilles boutiques, aux etalages obscurs, attristaient la chaussee de trous d'ombre, eclairees seulement a 1'interieur par des lampes fumeuses, qui brulaient comme des etoiles lointaines. Rue Neuve-Saint-Augustin, un peu avant de tourner dans la rue de Choiseul, 1'architecte salua, en passant devant une de ces boutiques. Une jeune femme, mince et elegante, drapeedansun 20 LES ROUGON-MACQUART mantelet de soie, se tenait debout sur le seuil, tirant a elle un petit gargon de trois ans, pour qu'il ne se fit pas ecraser. Elle causait avec une vieille dame en che- veux, la marchande sans doute, qu'elle tutoyait. Octave ne pouvait distinguer ses traits, dans ce cadre de tenebres, sous les reflets dansants des bees de gaz voi- sins; elle lui parut jolie, il ne voyait que deux yeux ardents, qui se fixerent un instant sur lui comme deux flammes. Derriere, la boutique s'enfonQait, hu- mide, pareilleaune cave, d'ou montait une vague odour de salpetre. C'est madame Valerie, la femme de monsieur Theophile Vabre, le fils cadet du proprietaire : vous savez, les gens du premier? reprit Campardon, quand il cut fait quelques pas. Oh! une dame bien char- mantel... Elle est nee dans cette boutique, une des merceries les plus achalandees du quartier, que ses parents, monsieur et madame Louhette, tiennent encore, pour s'occuper. Us y ont gagne des sous, je vous en reponds ! Mais Octave ne comprenait pas le commerce de la sorte, dans ces trous du vieux Paris, ou jadis une piece d'etofle suffisait d'enseigne. II jura que, pour den au monde, il ne consentirait a vivre au fond d'un pareil caveau. On devait y empoigner de jolies douleurs ! Tout en causant, ils avaient monte 1'escalier. On les attendait. Madame Campardon s'etait mise en robe de soie grise, coiffee coquettement, tres soignee dans toute sapersonne. Campardon la baisa sur le cou, avec une emotion de bon mari. Bonsoir, mon chat... bonsoir, ma cocotte... Et Ton passa dans la salle a manger. Le diner fut charmant. Madame Campardon causa d'abord des De- leuze et des Hedouin : une famille respectee de tout le quartier, et dont les membres etaient bien con- POT-BOUILLE 21 niis, un cousin papetier rue Gaillon, un oncle marchand de parapluies passage Choiseul, des ne- veux et des nieces etablis un peu partout aux alen- tours. Puis, la conversation tourna, on s'occupa d'An- gele, raide sur sa chaise, mangeant avec des gestes cassis. Sa mere 1'elevait a la maison, c'etait plus sur ; et, ne voulant pas en dire davantage, elle clignait les yeux, pour faire entendre que les demoiselles appren- nent de vilaines choses dans les pensionnats. Sournoi- sement, la jeune fille venait de poser son assiette en equilibre sur son couteau. Lisa, qui servait, ayant failli la casser, s'ecria : C'est votre faute, mademoiselle! Un fou rire, violemmentcontenu, passa surle visage d'Angele. Madame Campardon s'etait contentee de hocher la tte ; et, quand Lisa fut sortie pour aller chercher le dessert, elle fit d'elle un grand eloge : tres intelligente, tres active, une fille de Paris sachant tou- jours se retourner. On aurait pu se passer de Victoire, la cuisiniere, qui n'etait plus tres propre, a cause de son grand age ; mais elle avait vu naitre monsieur chez son pere, c'etait une ruine de famille qu'ils res- pectaient. Puis, comme la femme de chambre rentrait avec des pommes cuites : Conduite irreprochable, continua madame Cam- pardon a 1'oreille d'Octave. Je n'ai encore rien decou- vert... Un seul jour de sortie par mois pour aller embrasser sa vieille tante, qui demeure tres loin. Octave regardait Lisa. A la voir, nerveuse, lapoitrine plate, les paupieres meurtries, cette pen see lui vint qu'elle devait faire une sacree noce, chez sa vieille tante. Du reste, il approuvait fortement la mere, qui continuait a lui soumettre ses idees sur 1'education : une jeune fille est une responsabilite si lourde, il fallait ecarter d'elle jusqu'aux souffles de la rue. Et, 22 LES ROUGON-MACQUART pendant ce temps, Angele, chaque fois que Lisa se penchait pres de sa chaise pour changer une assiette, lui pinc.ait les cuisses, dans une rage d'intimite, sans que ni 1'une ni 1'autre, tres serieuses, eussent seule- ment un battement de paupieres. On doit 6tre vertueux pour soi, dit 1'architecte doctement, comme conclusion a des pensees qu'il n'ex- primait pas. Moi, je me fiche de l'opinion, je suis un artiste I Apres le diner, on resta jusqu'a minuit au salon. C'etait une debauche, pour fetcr 1'arrivee d'Octave. Madame Campardon paraissait tres lasse ; peu a peu, elle s'abandonnait, renversee sur un canape. Tu souffres, mon chat? lui demanda son mari. Non , repondit-elle a demi-voix. C'est toujours la me"me chose. Elle le regarda, puis doucement: Tu 1'as vue chez les Hedouin? Oui... Elle m'a demande de tes nouvelles. Des larmes montaient auxyeux de Rose. Elle se porte bien, elle 1 Voyons, voyons, dit 1'architecte en lui mettant de petits baisers sur les cheveux, oubliant qu'ils n'etaient pas seuls. Tu vas encore te faire du mal... Ne sais-tu pas que je t'aime tout de me"me, ma pauvre cocotte ! Octave, qui, discretement, etait alle a la fen^tre, comme pour regarder dans la rue, revint etudier le visage de madame Gampardon, la curiosite remise en .eveil, se demandant si elle savait. Mais elle avait repris ,sa face aimable et dolente, elle se pelotonnait au fond du canape, en femme qui se fait son plaisir, forcement resignee a sa part de caresses. Enfin, Octave leur souhaita une bonne nuit. Son bougeoir a la main, il etait encore sur le palier, lors- qu'il entendit un- bruit de robes de soie frolant les POT-BOUILLE 23 marches. Par politesse, il s'effaca. C'etaient evidem- ment les dames du quatrieme, madame Josserand et ses deux filles, qui revenaient de soiree. Quand elles passerent, la mere, une femme corpulente et superbe, le devisagea; tandis que 1'ainee des demoi- selles s'ecartait d'un air rche , et que la cadette, etourdiment, le regardait avec un rire, dans la vive clarte de la bougie. Elle etait charmante, celle-la, la mine chiffonnee, le teint clair, les cheveux chatains, dores de reflets blonds ; et elle avait une grace bardie-, la libre allure d'une jeune mariee, rentrant d'un bal dans une toilette compliquee de noeuds et de dentelles, comme les filles a marier n'en portent pas. Les traines disparurent le long de la rampe, une porte se referma. Octave restait tout amuse de la gaiete de ses yeux. Lentement, il monta a son tour. Un seul bee de gaz brulait, 1'escalier s'endormait dans une cbaleur lourde. II lui sembla plus recueilli, avec ses portes cbastes, ses portes de riche acajou, fermees sur des alcoves honnetes. Pas un soupir ne passait, c'etait un silence de gens bien eleves qui retiennent leur souffle. Cepen- dant, un leger bruit se fit entendre, il se pencha et apercut M. Gourd, en pantoufles et en calotte, eteignant le dernier bee de gaz. Alors, tout s'abima, la maison tomba a la solennite des tenebres, comme aneantie dans la distinction et la decence de son sommeil. Octave, pourtant, cut beaucoup de peine a s'endor- mir. II se retournait fievreusement, lacervelle occupee des figures nouvelles qu'il avait vues. Pourquoi diable les Campardon se montraient-ils si aimables ? Est-ce qu'ils revaient, plus tard, de lui donner leur fille? Peut-e"tre aussi le mari le prenait-il en pension pour occuper et egayer sa femme ? Et cette pauvre dame, quelle drole de maladie pouvait-elle avoir ? Puis, ses idees se brouillerent davantage, il vit passer des ombres : la ,.24 LES ROUGON-MACQUART petite madame Pichon, sa voisine, avec ses regards vides et clairs ; la belle madame Hedouin, correcte et serieuse dans sa robe noire ; et les yeux ardents de madame Valerie ; et le rire gai de mademoiselle Jos- serand. Comme il en poussait en quelques heures, sur le pave de Paris 1 Toujours il avait r6ve cela, des dames qui le prendraient par la main et qui 1'aideraient dans ses affaires. Mais celles-la revenaient, se melaient avec une obstination fatigante. II ne savait laquelle choisir, il s'efforc.ait de garder sa voix tendre, ses gestes calins. Et, brusquement, accable, exaspere, il c6da a son fond de brutalite, au dedain feroce qu'il avait de la femme, sous son air d'adoration amoureuse. Vont-elles me laisser dormir a la fin! dit-il a voix haute, en se remettant violemment sur le dos. La pre- miere qui voudra, je m'en fiche 1 et toutes a la fois, si 5a leur plait 1... Dormons, il fera jour demain. II Lorsque madame Josserand, pre"cedee de ses demoi- selles, quitta la soiree de madame DambreTille, qui habitait un quatrieme, rue de Rivoli, au coin de la rue de 1'Oratoire, elle referma rudement la porte de la rue, dans 1'eclat brusque d'une colere qu'ellecontenaitdepuis deux heures. Berthe, sa fille cadette, venait encore de manquer un mariage. Eh bien 1 que faites-vous la? dit-elle avec empor- tement aux jeunes filles, arr^tees sous les arcades et regardant passer des fiacres. Marchez done I... Si YOUS croyez que nous allons prendre une voiture ! Pour de- penser encore deux francs, n'est-ce pas? Et, comme Hortense, 1'ainee, murmurait . Qa va 6tre gentil, avec cette boue. Mes souliers n'en sortiront pas. Marchez 1 reprit la mere, tout a fait furieuse. Quand vous n'aurez plus de souliers , vous resterez couchees, voila tout. Qa avance a grand'chose, qu'on vous sorte I Berthe et Hortense, baissant la t6te, tournerent dans la rue de 1'Oratoire. Elles relevaient le plus haut pos- sible leurs longues jupes sur leurs crinolines, les 3 ^6 LES ROUGON-fflACQUART epaules serrees et grelottantes sous de minces sorties de bal. Madame Josserand venait derriere, drapee dans une vieille fourrure, des venires de petits-gris rapes comme des peaui de chat. Toutes trois, sans cha- peau, avaient les cheveux enveloppes d'une dentelle, coiffure qui faisait retourner les derniers passants, surpris de les voir filer le long des maisons, une par une, le dos arrondi, les yeux sur les flaques. Et 1'exasperation de la mere montait encore, au souvenir de tantde retours semblables, depuis trois hivers, dans Tempetrement des toilettes, dans la crotte noire des rues et les ricanements des polissons attardes. Non, decidement, elle en avait assez, de trimballer ses de- moiselles aux quatre bouts de Paris, sans oser se per- mettre le luxe d'un fiacre, de peur d'avoir le lendemain a retrancher un plat du diner ! Et c.a fait des manages ! dit-elle tout haut, en revenant a madame Dambreville, parlant seule pour se soulager, sans mme s'adresser a ses filles, qui avaient enfile la rue Saint-Honore. Us sont jolis, ses manages 1 Un tas de pimbe'ches qui lui arrivent on ne sait d'ou! Ah! si Ton n'y etait pas force 1... G'est comme son dernier succes, cette nouvelle mariee qu'elle a sortie, afin de nous montrer que c.a ne ratait pas toujours : un bel exemple ! une malheureuse enfant qu'il a fallu remettre au couvent pendant six mois, apres une faute, pour la reblanchir 1 Les jeunes filles traversaient la place du Palais- Royal, lorsqu'une averse tomba. Ce fut une deroute. Elles s'arreterentj glissant, pataugeant, regardant de nouveau les voitures qui roulaient a vide. Marchez 1 cria la mere, impitoyable. C'est trop pres maintenant, c.a ne vaut pas quarante sous... Et votre frere Leon qui a refuse de s'en aller avec nous, de crainte qu'on ne le laissat payer 1 Tant mieux s'il POT-BOUILLE 27 fait ses affaires chez cette dame ! mais nous pouvons dire que ce n'est guere propre. Une femme qui a de- passe la cinquantaine et qui ne regoit que des jeunes gens ! Une ancienne pas grand'chose qu'un person- nage a fait epouser a cet imbecile de Dambreviile, en le nommant chef de bureau 1 Hortense et Berthe trottaient sous la pluie, 1'une devant 1'autre, sans avoir Fair d' entendre. Quand leur mere se soulageait ainsi, llchant tout, oubliant le rigorisme de belle education oil elle les tenait, il etaif convenu qu'elles devenaient sourdes. Pourtant, Berthe se revolta, en entrant dans la rue de 1'Echelle, sombre et deserte. Allons, bon! dit-elle, voila mon talon qui part... Je ne peux plus aller, moi ! Madame Josserand devint terrible. Voulez-vous bien marcher!... Est-ce que je me plains? Est-ce que c'est ma place, d'etre dans la rue a cette heure, par un temps pareil?... Encore si vous aviez un pere comme les autres ! Mais non, monsieur reste chez lui a se goberger. G'est toujours mon tour de vous conduiredans le monde , jamais il n'accepterait la corvee. Eh bien! je vous declare que j'en ai par-dessus la tete. Votre pere vous sortira, s'il veut; moi, du diable si je vous promene desormais dans des maisons oil Ton me vexe !... Un homme qui m'a trompee sur ses capacites et dont je suis encore a tirer un agrement ! Ah! Seigneur Dieu! enyoila un queje n'epouserais pas, si c'etait a refaire 1 Les jeunes filles ne protestaient plus. Elles connais- saient ce chapitre intarissable des espoirs brises de leur mere. La dentelle collee au visage, les souliers trempes,elles suivirent rapidement la rue Sainte-Anne. Mais, rue de Choiseul, a la porte de sa maisou, une derniere humiliation attendait madame Josserand ; 28 LES ROUGON-MACQUART la voiture des Duveyrier qui rentraient, 1'eclaboussa. Dans 1'escalier, la mereet les demoisplles, ereintees, enragees , avaient retrouvS leur grace , lorsqu'elles avaient du passer devant Octave. Seulement, leur porte refermee, elles s'etaient jetees a travers 1'appartement obscur, se cognant aux meubles, se precipitant dans la salle a manger, oil M. Josserand ecrivait, a la lueur pauvre d'une petite lampe. Manque I cria madame Josserand, en se laissant aller sur une chaise. Et, d'un geste brutal, elle arracha la dentelle qui lui enveloppait la tete, elle rejeta sur le dossier sa four-' rure , et apparut en robe feu garnie de satin noir, enorme, decolletee tres has, avec des Spaules encore belles, pareilles a des cuisses luisantes de cavale. Sa face carree , aux joues tombantes, au nez trop fort, exprimait une fureur tragique de reine qui se contient pour ne pas tomber a des mots de poissarde. Ah ! dit simplement M. Josserand, ahuri par cette entree violente. II battait des paupieres, pris d'inquietude. Sa femme 1'aneantissait, quand elle etalait cette gorge de gSante, dont il croyait sentir 1'ecroulement sur sa nuque. V6tu d'une vieille redingote usee qu'il achevait chez lui, le visage comme trempe et efface dans trente-cinq annees -de bureau, il la regarda un instant de ses gros yeux bleus, aux regards eteints. Puis, apres avoir rejete der- riere ses oreilles les boucles de ses cheveux grison- nants, tres g&ne, ne trouvant pas un mot, il essaya de se remettre au travail. Mais vous ne comprenez done pas ! reprit madame Josserand d'une voix aigue, je vous dis que voila en- core un mariage a la riviere, et c'est le quatrieme ! Oui, oui, je sais, le quatrieme, murmura-t-il. C'est ennuyeux, bien ennuyeux... POT-BOUILLE 29 Et, pour echapper a la nudite terrifiante de sa femme, il se tourna vers ses filles, avec unbon sourire. Elles se debarrassaient egalement de leurs dentelles et de leurs sorties de bal, 1'ainee en bleu, la cadette en rose; et leurs toilettes, de coupe trop libre, de garnitures trop riches, etaient comme une provocation. Hortense, le ieint jaune, le visage gate par le nez de sa mere, qui lui donnait un air d'obstination dedaigneuse , venait d'avoir vingt-trois ans et en paraissait vingt-huit; tandis que Berthe, de deux ans plus jeune, gardait toute une grace d'enfance , ayant bien les me"mes traits , mais plus fins, eclatants de blancheur, et menacee seule- ment du masque epais de la famille vers la cinquan- taine. Quand vous nous regarderez toutes les trois! cria madame Josserand. Et, pour 1'amour de Dieu! lachez vos ecritures, qui me portent sur les nerfs ! Mais, ma bonne, dit-il paisiblement, je fais des bandes. Ah! oui, vos bandes a trois francs le mille!... Si c'est avec ces trois francs-la que vous esperez marier vos filles 1 Sous la maigre lueur de la petite lampe, la table etait en effet semee de larges feuilles de papier gris, des bandes imprimees dont M. Josserand remplissait les blancs, pour un grand editeur, qui avait plusieurs publications periodiques. Comme ses appointements de caissier ne suffisaient point, il passait des nuits entieres a ce travail ingrat, se cachant, pris de honte a 1'idee qu'on pouvait decouvrir leur gSne. Trois francs, c'est trois francs, repondit-il de sa voix lente et fatiguee. Ces trois francs-la vous permet- tent d'ajouter des rubans a vos robes et d'oflrir des gateaux a vos gens du mardi. II regretta tout de suite sa phrase, car il sentit 30 LES ROUGQN-MACQUART qu'elle frappait madame Josserand en plein <;ceur, dans la plaie sensible de son orgueil. Un flot de sang em- pburpra ses epaules, elle parut sur le point d'eclater en paroles vengeresses ; puis, par un effort de dignite, elle begaya seulement : Ah! mon Dieu!... ah ! mon Dieu 1 Et elle regarda ses filles, elle ecrasa magistralement son mari sous un haussement de ses terribles epaules, comme pour dire : Hein? vous 1'entendez? quel cretin ! Les filles hocherent la t6te. Alors, se voyant battu, laissant a regret sa plume, le pere ouvrit le journal le Temps, qu'il apportait chaque soir de son bureau. Saturnin dort? demanda sechement madame Jos- serand, parlant de son fils cadet. II y a longtemps, re"pondit-il. J'ai egalement ren- voye Adele...Et Leon, vous 1'avez vu, chez les Dambre- ville? Parbleu! ily couchel lacha-t-elle dans un cri de rancune, qu'elle ne put retenir. Le pere, surpris, eut la naivete d'ajouter : Ah ! tu crois ? Hortense et Berthe etaient devenues sourdes. Elles eurent pourtant un faible sourire, en affectant de s'oc- cuper deleurs chaussures, qui etaient dans un pitoyable etat. Pour faire diversion, madame Josserand chercha une autre querelle a M. Josserand : elle le priait de remporter son journal chaque matin, de ne pas le laisser trainer tout un jour dans 1'appartement, comme la veille par exemple ; justement un numero oil il y avait un proces abominable, que ses filles auraient pu lire. Elle reconnaissait bien la son peu de moralite". Alors, on va se coucher? demanda Hortense. Moi, j'ai faim. Oh 1 et moi done I dit Berthe. Je creve POT-BOUILLE 3f Comment 1 vous avez faim ! cria madame Josserand, outree. Vous n'avez done pas mange de la brioche, la- bas? En voila des dindes! Mais on mange !... Moi, j'ai mange. Ces demoiselles resisterent. Elles avaient faim, elles en etaient malades. Et la mere finit par les accompa- gner a la cuisine, pour voir s'il ne restait pas quelque chose. Aussitot, furtivement, le pere se remit a ses bandes. II savait bien que, sans ses bandes, le luxe du menage aurait disparu; et c'etaitpourquoi, malgre les dedains et les querelles injustes, il s'entetait jusqu'au jour dans ce travail secret, heureux comme un brave homme lorsqu'il s'imaginait qu'un bout de dentelle en plus deciderait d'un riche mariage. Puisqu'on rognait deja sur la nourriture, sans pouvoir suffire aux toilettes et aux receptions du mardi, il s resignait a sa beso- gne de martyr, vetu de loques, pendant que la mere et les filles battaient les salons, avec des fleurs dans les cheveux. Mais c'est une infection, ici 1 cria madame Josse- rand en entrant dans la cuisine. Dire que je ne puis pas obtenir de ce torchon d'Adele qu'elle laisse la fenetre entr'ouverte 1 Elle pretend que, le matin, la piece est gelee. Elle etait allee ouvrir la fenetre, et de 1'etroite cour de service montait une humidite glaciale, une odeur fade de cave moisie. La bougie que Berthe avait allumee, faisait danser sur le mur d'en face des ombres colossa- les d'epaules nues. Et comme c'est tenu 1 continuait madame Josse- rand, flairant partout, mettant son nez dans les endroits malpropres. Elle n'a pas lave sa table depuis quinze jours... Voila des assiettes d'avant-hier. Ma parole, c'est degoutant 1 . Et son evier, tenez I sentez-moi un peu son evier* 32 LES ROUGON-MACQUART Sa colere se fouettait. Elle bousculait la vaisselle de ses bras blanchis de poudre de riz et charges de cer- cles d'or; elle trainait sa robe feu au milieu des laches, accrochant des ustensiles jetes sous les tables, compro- mettant parmi les epluchures son luxe laborieux. Enfm, la vuc d'un couteau ebreche la fit eclater. Je la flanque demain matin a la porte! Tu seras bien avancee, dit tranquillement Hor- tense. Nous n'en gardens pas une. C'est la premiere qui soit restee trois mois... Des qu'elles sont un peu propres et qu'elles savent faireune sauce blanche, elles filent. Madame Josserand pinc.a les levres. En effet, Adele seule, debarquee a peine de sa Bretagne, bas retenir sa fille, partie, elle aussi, ense tenant la joue et en pleurant plus fort. Mais, comme Berthe traversait 1'antichambre a tatons, elle trouva leve son frere Saturnin, qui ecoii- tait, pieds nus. Saturnin etait un grand garc.on de vingt-cinq ans, degingande, aux yeux etranges, reste enfant a la suite d'une fievre cerebrale. Sans 6tre fou, il terrifiait la maison pardes crises de violence aveugle, lorsqu'on le contrariait. Seule, Berthe le domptait d'un regard. II 1'avait soignee, gamine encore, pendant une longue maladie, obeissant comme un chien a ses caprices de petite fille souffrante ; et, depuis qu'il 1'avait sauvee, il s'etait pris pour elle d'une adoration ou il entrait de tous les amours. Elle t'a encore battue ? demanda-t-il d'une voix basse et ardente. Berthe, inquiete de le rencontrer la, essaya de le ren- voyer. Va te coucher, c.ane te re garde pas. Si, ga me regarde. Je ne veux pas qu'elle te batte, moi!... Elle m'a reveille, tant elle criait.. . Qu'elle ne recommence pas, ou je cogne ! Alors, elle lui saisit les poignets et lui parla comme a une bete revoltee. II se soumit tout de suite, il begaya avec des larmes de petit gargon : Qa te fait bien du mal, n'est-ce pas ?... Oil est ton mal, que je le baise ? Et, ayant trouve sa joue, dans 1'obscuriti, il la baisa, il la mouilla de ses pleurs, en repetant : G'est gueri, c'est gueri. Cependant, M. Josserand, reste seul, avait laisse tomber sa plume, le cosur trop gonfle de chagrin. Au bout de quelques minutes, il se leva pour aller doucement ecouter aux portes. Madame Josserand ronflait. Dans la POT-BOUILLE 47 chambre de ses filles, on ne pleurait pas. L'apparte- ment etait noir et paisible. Alors, il revint, un peu sou- lage. II arrangea la lampe qui charbonnait, et recom- menc.a mecaniquement a ecrire. Deux grosses larmes, qu'il ne sentait point, roulerent surles bandes, dans le silence solennel de la maison endormie. Ill Des le poisson, de la raie au beurre noir d'une frai- cheur douteuse, que cette gacheuse d' Ad ele avail noyee dans un flot de vinaigre, Hortense et Berthe, assises a la droite et a la gauche de 1'oncle Bachelard, le pous- serent a boire, emplissant son verre 1'une apres 1'autre , repetant : C'est votre fMe, buvez doncl... A votre santS, mon oncle 1 Elles avaient complete de se faire donner vingt francs. Chaque annee, leur mere prevoyante les plac.ait ainsi aux cotes de son frere, qu'elle leur abandonnait. Mais c'etait une rude besogne, et qui demandait toute 1'aprete de deux filles travaillees par des reves de souliers Louis XV et de gants a cinq boutons. Pour donner les vingt francs, il fallait que 1'oncle fut completement gris. 11 etait en famille d'une avarice feroce, tout en mangeant au dehors, a des noces crapuleuses, les quatre-vingt mille francs qu'il gagnait dans la com- mission. Heureusement, ce soir-la, il venait d'arriver a demi plein, ayant pass6 l'apres-midi chez une teintu- riere du faubourg Montmartre, qui se faisait expedier pour lui du vermouth de Marseille. POT-BOUILLE 49 A votre sante, mes petites chattes ! repondait-il chaque fois, de sa grosse voix pateuse, en vidant son verre. Couvert de bijoux, une rose a la boutonniere, il tenait le milieu de la table, enorme, avec sa carrure de commergant noceur et braillard, qui a roule dans tous les vices. Ses dents fausses eclairaient d'une blan- cheur trop crue sa face ravagee, dont le grand nez rouge flambait sous la calotte neigeuse de ses cheveui coupes ras; et, par moments, ses paupieres retom- baient d'elles-me'mes sur ses yeux pales et brouilles. Gueulin, le fils d'une soeur de sa femme, affirmait que 1'oncle n'avait pas dessoule, depuis dix ans qu'il etait veuf. Narcisse, un peu de raie, elle est excellente, dit madame Josserand, qui souriait a 1'ivresse de son frere, bien qu'elle en cut au fond le coeur souleve. Elle etait assise en face de lui , ayant a sa gauche le petit Gueulin, et a sa droite un jeune homme, Hector Trublot, auquel elle avait des politesses a rendre. D'habitude, elle profitait de ce diner de famille, pour se debarrasser de certaines invitations ; et c'etait ainsi qu'une dame de la maison, madame Juzeur, se trouvait egalement la, pres de M. Josserand. Du reste, comme Foncle se conduisait tres mal a table, et qu'il fallait compter sur sa fortune pour 1'y supporter sans degout, elle le montrait seulement a des intimes ou a des personnes qu'elle jugeait inutile d'eblouir desormais.. Par exemple, elle avait un instant songe pour gendre au jeune Trublot, alors employe chez un agent de change, en attendant que son pere, un homme riche, lui achetat une part; mais, Trublot ayant professe une haine tranquille du mariage, elle ne se g6nait plus avec lui, elle le mettait m6me a cote de Saturnin, qui n'avait jamais pu manger proprement. Berthe,toujours 5 50 LES ROUGON-MACQUART placee pres de son frere, etait chargee de le contenir (Tun regard, lorsqu'il promenait par trop ses doigts dans la sauce. Apres le poisson, une tourte grasse parut, et ces de- moiselles crurent le moment arrive de commencer I'attaque. Buvez done, mon oncle 1 dit Hortense. C'est votre fte... Vous ne donnez rien pour votre fete? Tiens 1 c'est vrai, ajouta Berthe d'un air naif. On donne quelque chose, le jour de sa fete... Vous allez nous donner vingt francs. Du coup, en entendant parler d'argent, Bachelard exagera son ivresse. C'etait sa malice accoutumee : ses paupieres retombaient, il devenait idiot. Hein? quoi? b^gaya-t-il. Vingt francs , vous savez bien ce que c'est que vingt francs, ne faites pas la b&te, reprit Berthe. Don- nez-nous vingt francs, et nous vous aimerons, ohl nous vous aimerons tout plein ! Elles s'etaient jetees a son cou, lui prodiguaient des noms de tendresse, baisaient son visage enflamme, sans repugnance pour 1'odeur de debauche canaille qu'il exhalait. M. Josserand, que troublait ce continuel fu- met d'absinthe, de tabac et de muse, eut une revolte, lorsqu'il vit les graces vierges de ses filles se frotter a ces hontes ramassees sur tous les trottoirs. Laissez-le done ! cria-t-il. Pourquoi?dit madame Josserand, qui langa un terrible regard a son mari. Elles s'amusent.. Si Narcisse veut leur donner vingt francs, il est bien le maitre. Monsieur Bachelard est si bon pour elles! mur- mura complaisamment la petite madame Juzeur. Mais Toncle se debattait, redoublant de ramollisse- ment, repetant, la bouche pleine de salive : POT-BOUILLE 51 C'est drole... Sais pas, parole d'honneurl sais pas... Alors, Hortense et Berthe le lacherent, en echan- geant un coup d'oeil. II n'avait sans doute pas assez bu. Et elles se mirent de nouveau a remplir son verre, avec des rires de filles qui veulent devaliser unhomme. Leurs bras nus, d'une rondeur adorable de jeunesse, passaient a toute minute sous le grand nez flamboyant de 1'oncle. Cependant, Trublot, en gargon silencieux qui prenait ses plaisirs tout seul, suivait du regard Adele, tandis qu'elle tournait lourdement derriere les convives. II etait tres myope et la voyait jolie, avec ses traits accentues de Bretonne et ses cheveux de chanvre sale. Justement, quand elle servit le roti, un morceau de veau a la casserole, elle se coucha a demi sur son 6paule, pour atteindre le milieu de la table ; et lui , feignant de ramasser sa serviette, la pinc.a vigou- reusement au mollet. La bonne, sans comprendre, le regarda, comme s'il lui avait demande du pain. Qu'y a-t-il? dit madame Josserand. Elle vous a heurte, monsieur?... Ohl cette fillel elle est d'une ma- ladresse 1 Mais, que voulez-vous? c'est tout neuf, il faut que ce soil forme. Sans doute, il n'y a pas de mal, repondit Trublot, qui caressait sa forte barbe noire avec la serenite d'un jeune dieu indien. La conversation s'animait, dans la salle a manger, d'abord glacee, et que peu a peu chauffait 1'odeur des viandes. Madame Juzeur confiait une fois de plus a M. Josserand les tristesses de ses trente ahs solitaires. Elle levait les yeui vers le ciel, elle se contentait de cette discrete allusion au drame de sa vie : son mari 1'avait quittee apres dii jours de mariage, et personne ne savait pourquoi, elle n'en disait pas davantage. 52 LES ROUGON-MACQUART Maintenant, elle vivait seule dans un logement toujours clos, d'une douceur de duvet, et oil il entrait des pre"- tres. C'est si triste , a mon age ! murmura-t-elle lan- guissamment, en mangeant son veau avec des gestes delicats. Une petite femme bien malheureuse, reprit ma- dame Josserand a 1'oreille de Trublot, d'un air de pro- fonde sympathie. Mais Trublot jetait des regards indifferenls sur cette devote aux yeux clairs , toute pleine de reserves et de sous-entendus. Ce n'etait pas son genre. II y eut une panique. Saturnin, que Berthe ne sur- veillait plus, trop occupee aupres de 1'oncle, s'amusait avec sa viande, qu'il decoupait et dont il faisait des dessins dans son assiette. Ce pauvre etre exasperait sa mere, qui avait peur et honte de lui ; elle ne savait comment s'en debarrasser, n'osait par amour-propre en faire un ouvrier, apres 1'avoir sacrifie a ses sceurs, en le retirant d'un pensionnat ou son intelligence en- dormie s'eveillait trop lentement; et, depuis des annees qu'il se trainait a la maison, inutile et borne, c'etait pour elle de continuelles transes, lorsqu'elle devait le produire en societe. Son orgueil saignait. Saturnin I cria-t-elle. Mais Saturnin se mit a ricaner, heureux du gachis de son assiette. II ne respectait pas sa mere, la traitait carrement de grosse menteuse et de mauvaise gale, avec la clairvoyance des fous qui pensent tout haut. Certainement, les choses allaient mal tourner, il liy aurait jete 1'assiette a la t6te, si Berthe, rappelee a son r61e, ne 1'avait regarde iBxement. II voulut resister ; puis, ses yeux s'eteignirent, il resta morne et affaisse sur sa chaise, comme dans un r6ve, jusqu'a la fin du repas. POT-BOUILLE 53 J'espere, Gueulin, que vous avez apporte votre flute? demanda madame Josserand, qui cherchait a dis- siper le malaise de ses convives. Gueulin jouait de la flute en amateur, mais unique- ment dans les maisons oil on le mettait a 1'aise. Ma flute, certainement, repondit-il. II etait distrait, ses cheveux et ses favoris roux plus herisses encore que de coutume, tres interesse par la manoeuvre de ces demoiselles autour de 1'oncle. Em- ploye dans une compagnie d'assurances, il retrouvait Bachelard des sa sortie du bureau, et ne le lachait plus, battant a sa suite les memes cafes et les memes mauvais lieux. Derriere le grand corps degingande de Tun, on etait toujours sur d'apercevoir la petite figure bleme de 1'autre. Hardi I ne le lachez pas 1 dit-il brusquement, en homme qui juge les coups. L'oncle, en effet, perdait pied. Lorsque, apres les le- gumes, des haricots verts trempes d'eau, Adele servit une glace a la vanille et a la groseille, ce fut une joie inesperee autour de la table ; et ces demoiselles abuse- rent de la situation pour faire boire a 1'oncle la moitie de la bouteille de champagne, que madame Josserand payait trois francs, chez un epicier voisin. II devenait tendre, il oubliait sa comedie de 1'imbecillite. Hein, \ingt francs!... Pourquoi vingt francs?... Ah! vous voulez vingt francs! Mais je ne les ai pas,bien vrai. Demandez a Gueulin. N'est-ce pas? Gueulin, j'ai oublie ma bourse, tu as du payer au cafe... Si je les avais, mes petites chattes, je vous les donnerais, vous dies trop gentilles. Gueulin, de son air froid, riait avec un bruit de poulie mal graissee. Et il murmurait : Ce vieux filou ! Puis, tout d'un coup, emporte, il cria : 5. 54 LES ROUGOX-MACQUART Fouillez-le done! Alors, Hortense et Berthe, de nouveau, se jeterent sur 1'oncle, sans retenue. L'envie des vingt francs, que leur bonne education contenait, finissait par les enrager; et elles lachaient tout. L'une, a deux mains, visitait les poches du gilet, tandis que 1'autre enfonc.ait les doigts jusqu'au poignet dans les poches de la redin- gote. Cependant, 1'oncle, renverse,luttait encore ; mais lerirele prenait,un rire coup6 des hoquets del'ivresse. Parole d'honneur! je n'ai pas un sou... Finissez done, vous me chatouillez. Dans le pantalon! cria energiquement Gueulin, excite par ce spectacle. Et Berthe, resolue, fouilla dans une des poches du pantalon. Leurs mains fremissaient, toutes deux devenaient brulales , elles auraient gifle 1'oncle. Mais Berthe cut une exclamation de victoire : elle ra- menait du fond de la poche une poignee de monnaie, qu'elle eparpilla sur une assiette ; et la, parmi un tas de gros sous et quelques pieces blanches, il y avait une piece de vingt francs. Je 1'ai! dit-elle, rouge, decoiffee, en la jetant en 1'air et en la rattrapant. Toutela table battait des mains, trouvait c.a tres drole. II y cut un brouhaha, ce fut la gaiete du diner. Ma- dame Josserand regardait ses filles avec un sourire de mere attendrie. L'oncle, qui ramassait sa monnaie, di- sait d'un air sentencieiix que, lorsqu'on voulait vingt francs, il fallait les gagner. Et ces demoiselles, lasses et contentees, soufflaient a sa droite et a sa gauche, les levres encore tremblantes, dans 1'enervement de leur desir. Un coup de timbre retentit. On avait mange lente- ment, le monde arrivait deja. M. Josserand, qui s'etait decide a rire comme sa femme, chantait volontiers du POT-BOUILLE 55 Beranger a table; mais celle-ci, dont il blessait les geuts poetiques, lui imposa silence. Elle hata le dessert; d'autant plus que 1'bncle, assombri depuis le cadeau force des vingt francs, cherchait une querelle, en se plaignant que son neveu Leon n'eut pas daigne se de- ranger pour lui souhaiter sa fete. Leon devait seulement venir a la soiree. Enfin, comme on se levait, Adele dit que c'etait 1'architecte d'en dessous et un jeune homme, qui se trouvaient au salon. Ah ! oui, ce jeune homme, murmura madame Ju- zeur, en acceptant le bras de M. Josserand. Vous 1'avez done invite?... Je 1'ai apergu aujourd'hui chez le con- cierge. II est tres bien. Madame Josserand prenaitlebras de Trublot, lorsque Saturnin, qui etait reste seul a table, et que tout le ta- page des vingt francs n'avait pas eveille du sommeil dont il dormait, les yeux ouverts, renversa sa chaise, dans un brusque acces de fureur, en criant : Je ne veux pas, nom de Dieul je ne veux pas ! C'etait toujours la ce que redoutait sa mere. Elle fit signe a M. Josserand d'emmener madame Juzeur. Puis, elle se degagea du bras de Trublot, qui comprit et disparut; mais il dut se tromper, car il fila du cote de la cuisine, surles talons d'Adele. Bachelard et Gueu- lin, sans s'occuper du toque, comme ils le nommaient, ricanaient dans un coin, en s'allongeant des tapes. II etait tout drole, je sentais quelque chose pour ce soir, murmura madame Josserand tres inquiete. Berthe, viens vite ! Mais Berthe montrait la piece de vingt francs a Hor- tense. Saturnin avait pris un couteau. II repetait : Nom de Dieu! je ne veux pas, je vais leur ouvrir la peau du ventre 1 Berthe! appela la voix desesperee de la mere. Et, quand la jeune fille accourut, elle n'eut que le 56 LES ROUGON-MACQUART temps de lui saisir la main, pour qu'il n'entrat pas dans le salon. Elle le secouait, mise en colere, tandis que lui s'expliquait, avec sa logique de fou. Laisse-moi faire, il faut qu'ils y passent... Je te dis que Qa vaut mieux... J'en ai assez, de leurs sales histoires. Us nous vendront tous. A la fin, c'est assommant! cria Berthe. Qu'as-tu? que chantes-tu la? II la regarda, bouleverse, agite d'une rage sombre, begayant : On va encore te marier... Jamais, entends-tul... Je ne veux pas qu'on te fasse du mal. La jeune fille ne put s'empcher de rire. Oil prenait- il qu'on allait la marier? Mais lui, hochait la t6te : il le savait, il le sentait. Et, comme sa mere intervenait pour le calmer, il serra son couteau d'une main si rude, qu'elle recula. Cependant, elle tremblait que cette scene ne fut entendue, elle dit rapidement a Berthe de I'em- mener, de 1'enfermer dans sa chambre ; tandis que, s'affolant de plus en plus, il haussait la voix. Je ne veux pas qu'on te marie, je ne veux pas qu'on te fasse du mal... Si on te marie, je leur ouvre la peau du ventre. Alors, Berthe lui mit les mains sur les epaules, en le regardant fixement. Ecoute, dit-elle, tiens-toi tranquille, ou je ne t'aime plus. II chancela, un desespoir amollit sa face, ses yeux s'emplirent de larmes. ? Tu ne m'aimes plus, tu ne m'aimes plus... Ne dis pas c.a. Oh! je t'en prie, dis quetu m'aimes encore, dis que tu m'aimeras toujours et que jamais tu n'en aimeras un autre. Elle 1'avait pris par le poignet, elle 1'emmena, do- cile comme un enfant. POT-BOUILLE 5? Dans le salon, madame Josserand, exagerant son intimite, appela Gampardon son cher voisin. Pour- quoi madame Campardon ne lui avait-elle pas fait le grand plaisir de venir? et, sur la reponse de 1'archi- tecte que sa femme etait toujours un peu souffrante, elle se recria, elle dit qu'on 1'aurait regue en peignoir, en pantoufles. Mais son sourire ne quittait pas Octave qui causait avec M. Josserand, toutes ses amabilites allaieut a lui, par-dessus 1'epaule de Gampardon. Quand son mari lui presenta le jeune homme, elle se montra d'une cordialite si vive, que ce dernier en fut gene. Du monde arrivait, des meres fortes avec des filles maigres, des peres et des oncles a peine eveilles de la somnolence du bureau, poussant devant eux des trou- peaux de demoiselles a marier. Deux lampes, voilees de papier rose, eclairaient le salon d'un demi-jour, ou se noyaient le vieux meuble rape de velours jaune, le piano deverni, les troisvues de Suisse enfumees,qui tachaient de noir la nudite froide des panneaux blanc et or. Et, dans cette avare clarte, les invites s'effac.aient, des figures pauvres et comme usees, aux toilettes penibles et sans resignation. Madame Josserand portait sa robe feu de la veille ; seulement, afin de depister les gens, elle avail passe la journee a coudre des manches au corsage, et a se faire une pelerine de dentelle, pourca- cher ses epaules; tandis que, pres d'elle, ses filles, en camisole sale, tiraient furieusement Taiguille, retapant avec de nouvelles garnitures leurs uniques toilettes, qu'elles changeaient ainsi morceau a morceau depuis 1'autre hiver. Apres chaque coup de timbre , un chuchotement venait de 1'antichambre. On causait bas, dans la piece morne, oil le rire force d'une demoiselle mettait pai moments une note fausse. Derriere la petite ma- dame Juzeur, Bacbelard et Gueulin se poussaient 58 LES ROUGON-MACQUART du coude, en lachant des indecences; et madame Jos- serand les surveillait d'un regard alarm 6 , car elle craignait la mauvaise tenue de son frere. Mais madame Juzeur pouyait tout entendre : elle avail un frisson des levres, elle souriait avec une douceur angelique aux histoires gaillardes. L'oncle Bachelard 6tait un homme repute dangereux. Son neveu, au contraire, etait chaste. Par thSorie, si belles que fussent les occa- sions, Gueulin refusait les femmes, non pas qu'il les dedaignat, mais parce qu'il redoutait les lendemains du bonheur : toujours des emb^tements, disait-il. Berthe enfin parut. Elle s'approcha vivement de sa mere. Ah bien! j'en ai eu, de la peinel lui souffla-t-elle a 1'oreille. II n'a pas voulu se coucher, je 1'ai enfermS a double tour... Mais j'ai peur qu'il ne casse tout, la- dedans. Madame Josserand la tira violemment par sa robe. Octave, pres d'elles, venait de tourner la t6te. Ma fille Berthe, monsieur Mouret, dit-elle de son air le plus gracieux, en la lui presentant. Monsieur Octave Mouret, ma che"rie. Et elle regardait sa fille. Celle-ci connaissait bien ce regard, qui etait comme un ordre de combat, et oil elle retrouvait les logons de la veille. Tout de suite, elle obeit, avec la complaisance et 1'indifference d'une fille qui ne s'arr^te plus au poil de 1'epouseur. Elle recita joliment son bout de role, cut la grace facile d'une Parisienne deja lasse et rompue a tous les sujets, parla avec en- thousiasme du Midi oil elle n' etait jamais allee. Octave, habitue aux raideurs des vierges provinciales , fut cbarme de ce caquet de petite femme, qui se.livrait comme un camarade. Mais Trublot, disparu depuis la fin du repas, entrait d'un pas furtif par la porte de la salle a manger ; et POT-BOUILLE 59 Berthe, 1'ayant aperc.u, lui demanda etourdiment d'oii il venait. II garda le silence, elle resta ge"nee; puis, pour se tirer d'embarras, elle presenta les deux jeunes gens 1'un a 1'autre. Sa mere ne 1'avait pas quittee des yeux, prenant des lors une attitude de general en chef, conduisant 1'affaire, du fauteuil oil elle s'etait assise. Quand elle jugea que le premier engagement avait donne tout son resultat, elle rappela sa fille d'un signe, et lui dit a voix basse : Attends que les Vabre soientla, pour ta musique... Et joue fort! Octave, demeure* seul avec Trublot, cherchait a le questionner. Une charmante personne. Oui, pas mal. Cette demoiselle en bleu est sa soeur ainee, n'est- ce pas ? Elle est moins bien. Pardi 1 elle est plus maigre 1 Trublot, qui regardait sans voir, de ses yeux dc myope, avait la carrure d'un male solide, entete dans ses gouts. II etait revenu satisfait, croquant des choses noires qu'Octave reconnut avec surprise pour etre des grains de cafe. Dites done, demanda-t-il brusquement, les femmes doivent etre grasses dans le Midi ? Octave sourit, et tout de suite il fut au mieux avee Trublot. Des idees communes les rapprochaient. Sur un canape ecarte, ils se firent des confidences : 1'un parla de sa patronne du Bonheur des Demes, madame Hedouin, une sacree belle femme, mais trop froide; 1'autre dit qu'on 1'avait mis a la correspondance , de neuf a cinq, chez son agent de change, M. Desmar- quay, oil il y avait une bonne 6patante. Cependant, la porte du salon s'etait ouverte , trois personnes en- trerent. 60 LES ROUGON-MACQUART Ce sont les Vabre, murmura Trublot, en se pen- chant vers son nouvel ami. Auguste, le grand, celuiqui a une figure de rnouton malade, est le fils aine du pro- prietaire : trente-trois ans, toujours des maux de tSte qui lui tirent les yeux et qui 1'ont empSche autrefois de continuer le latin ; un garc.on maussade, tombe dans le commerce... L'autre, Theophile, cet avorton aux cheveux jaunes, a la barbe clairsemee, ce petit vieux de vingt-huit ans, secoue par des quintes de toux et de rage, a tate d'une douzaine de metiers, puis a epouse la jeune femme qui marche la premiere, ma- dame Valerie... Je 1'ai deja vue, interrompit Octave. C'est la fille d'un mercier du quartier, n'est-ce pas? Mais, comme c.atrompe, ces voilettes! elle m'avait paru jolie... Elle n'est que singuliere, avec sa face crispee et son teint de plomb. Encore une qui n'est pas mon r&ve, reprit senten- cieusement Trublot. Elle a des yeux superbes, il y a des hommes a qui c.a siiffit... Hein! c'est maigrel Madame Josserand s'etait levee pour serrer les mains de Valerie. Comment 1 cria-t-elle, monsieur Vabre n'est pas avec vous? et ni monsieur ni madame Duveyrier ne nous ont fait 1'honneur de venir? Us nous avaient promis pourtant. Ah 1 voila qui est tres mal ! La jeune femme excusa son beau-pere, que son age retenait chez lui, et qui, d'ailleurs, preferait travailler le soir. Quant a son beau-frere et a sa belle-soeur, ils 1'avaient chargee de presenter leurs excuses, ayant rec.u une invitation a une soiree officielle, ou ils ne pou- vaient se dispenser d'aller. Madame Josserand pinc.a les levres. Elle, ne manquait pas un des samedis de ces poseurs du premier, qui se seraient crus deshonores, s'ils etaient, un mardi, monies au quatrieme. Sans POT-BOUILLE 61 doute son the modeste ne valait pas leurs concerts a grand orchestre. Mais, patience ! quand ses deux filles seraient mariees, et qu'elle aurait deux gendres et leurs families pour emplir son salon, elle aussi ferait chanter des choeurs. Prepare-toi, souffla-t-elle a 1'oreille de Berthe. On etait une trentaine, et assez serres, car on n'ou- vrait pas le petit salon, qui servait de chambre a ces demoiselles. Les nouveaux venus echangeaient des poigneesde main. Valerie s'etait assise pres de madame Juzeur, pendant que Bachelard et Gueulin faisaient tout haut des reflexions desagreables sur Theophile Vabre, qu'ils trouvaient drdle d'appeler bon a rien . Dans un angle, M. Josserand, qui s'effac.ait chez lui, a ce point qu'on 1'aurait pris pour un invite, et qu'on le cherchait toujours, mSme quand on 1'avait devant soi, ecoutait avec effarement une histoire racontee par un de ses vieux amis : Bonnaud, il connaissait Bonnaud, 1'ancien chef de la comptabiiite au chemin de fer du Nord, celui dont la fille s'etait mariee, le printemps dernier? eh bien! Bonnaud Venait de decouvrirque son gendre, un homme tres bien, etait un ancien clown, qui avait vecu pendant dix ans aux crochets d'une ecuyere. Silence! silence! murmurerent des voix complai- santes. Berthe avait ouvert le piano. Mon Dieu! expliqua madame Josserand, c'est un morceau sans pretention, une simple reverie... Mon- sieur Mouret, vous aimez la musique, je crois. Appro- chez-vous done... Ma fille le joue assez bien, oh! en simple amateur, mais avec ame, oui, avec beaucoup d'ame. Pince I dit Trublot 4 voix basse. Le coup de la senate. 6 62 LES ROUGON-MACQUART Octave dut se lever et se tint debout pres du piano. A voir les prevenances caressantes dont madame Josse- rand 1'entourait, il semblait qu'elle fit jouer Berthe uniquement pour lui. Les Bords de TOz'se, reprit-elle. C'est vraiment joli... Allons, va, mon amour, et ne te trouble pas. Mon- sieur sera indulgent. La jeune fille attaqua le morceau, sans trouble aucun. D'ailleurs, sa mere ne la quittait plus des yeux, de 1'air d'un sergent prSt a punir d'une gifle une faute de tbeorie. Son desespoir etait que 1'instrument, essouffle par quinze annees de gammes quotidiennes, n'eut pas les sonorites du .grand piano a queue des Duveyrier; et jainais sa fille, selon elle, ne jouait assez fort. Des la dixieme mesure, Octave, 1'air recueilli et ho- chant le menton aux traits de bravoure, n'ecouta plus. II regardait 1'auditoire, 1'attention poliment dis- traite des hommes etle ravissement affecte des femmes, toute cette detente de gens rendus a eux-mmes, repris par les soucis de chaque heure, dont 1'ombre remontait a leurs visages fatigues. Des meres faisaient visible- ment le r6ve qu'elles mariaient leurs filles, la bouche fendue, les dents feroces, dans un abandon incons- cient; c'etait la rage de ce salon, un furieux appetit de gendres, qui devorait ces bourgeoises, aux sons asthmatiques du piano. Les filles, tres lasses, s'en- dormaient, la tete entre les epaules, oubliant de se tenir droites. Octave, qui avait le mepris des jeunes personnes, s'interessa davantage a Valerie ; elle etait laide, decidement, dans son etrange robe de soie jaune, garnie de satin noir, et il revenait toujours a elle, in- quiet, seduit quand m^me; tandis que, les yeux vagues, Snervee par Taigre musique, elle avait le sourire detra- >que d'une malade. Mais une catastrophe se produisit. Le timbre s'etait POT-BOUILLE 63 fait entendre, un monsieur entra, sans precaution. Oh! docteur! dit madame Josserand, d'une voix courroucee. Le docteur Juillerat eut un geste pcar s'excuser, et il demeura sur place. Berthe, a ce moment, detachait une petite phrase, d'un doigte ralenti et mourant, que la societe salua de murmures flatteirrs. Ah ! ravissant! delicieux! Madame Juzeur se pamait, comme cha- touillee. Rortense, qui tournait les pages, dehout pres de sa soeur, restait rev&che sons la; pluie battante des notes, 1'oreille tendue a la sonnerie du timbre; et, quand le docteur etait entre, elle avait eu un tel geste de desappointement, qu'elle venait de deehirer une page, sur le pupitre. Mais, brusquement, le piano trembla sous les mains freles de Berthe, tapant comme des marteaux : c'etait la fin de la reverie, dans un tapage assourdissant de furieax accords. II y eut une hesitation. On se reveillait. tait-ce fini? Puis, les compliments eciatercnt. Adorable ! un talent superieur! iftfademoiselle est vraiment une artiste de premier ordre, dit Octave, derange dans ses observations. Jamais personne ne m'a fait un pareil plaisir. N'est-ce pas? monsieur, s'ecria madame Josserand enchantee. Elle ne s'en tire pas mal, il faut 1'avouer... Mon Dieu! nous ne lui avons rien refuse, a cette enfant : c'est notre tresor ! Tous les talents qu'elle a voulu avoir, elle les a... Ah! monsieur, si vous la connais- siez... Un bruit confus de TOIX emplissait de nouveau le salon. Berthe, tres tranquille, recevait les eloges ; et elle ne quittait pas le piano, attendant que sa mere la relevat de sa corvee. Deja cette derniere parlait a Octave de la fac.on etonnante dont sa fille enlevait les Moissonneurs, un galop brillant, lorsque des coups 64 LES ROUGON-MACQUART sourds et lointains emotionnerent les invites. Depuis un instant, c'etaient des secousses de plus en plus vio- lentes, comme si quelqu'un se fut efforce d'enfoncer une porte. On se taisait, on s'interrogeait des yeux. Qu'est-ce done? osa demander Valerie. Qa tapait deja tout a 1'heure, pendant la fin du morceau. Madame Josserand etait devenue toute pale. Elle avait reconnu le coup d'epaule de Saturnin. Ah 1 le miserable toque I et elle le voyait tomber au milieu du mo ude. S'il continuait a cogner, encore un mariage de fichu! C'est la porte de la cuisine qui bat, dit-elle avec un sourire contraint. Adele ne veut jamais la fermer. .. Va done voir, Berthe. 'Lajeune fille, elle aussi, avait compris. Elle se leva et disparut. Les coups cesserent aussit6t, mais elle ne revint pas^ tout de suite. L'oncle Bachelard, qui avait scandaleusement trouble les Bords de /'Owe par des reflexions faites a voix haute, acheva de decontenancer sa soeur, en criant a Gueulin qu'on 1'embetait et qu'il allait boire un grog. Tous deux rentrerent dans la galle a manger, dont ils refermerent bruyamment la porte. Ce brave Narcisse, toujours original 1 dit madame Josserand a madame Juzeur et a Valerie, entre lesquelles elle vint s'asseoir. Ses affaires 1'occupent tant! Vous savez qu'il a gagne pres de cent mille francs, cette annee 1 Octave, libre enfin, s'etait hate de rejoindre Trublot, assoupi sur le canape. Pres d'eux, un groupe entou- rait le docteur Juillerat, vieux medecin du quartier, homme mediocre, mais devenu a la longue bon pra- ticien, qui avait accouche toutes ces dames et soigne toutes ces demoiselles. II s'occupait specialement des maladies de femme, ce qui le faisait, le soir, rechercher des maris en quete d'une consultation gratuite, dans un POT-BOCILLE 65 coin de salon. Just^ment, Theophile lui disait que Valerie avail encore eu unecrise, laveille;.elle etouffait toujours, elle se plaignait d'un noeud qui montait a sa gorge; et lui non plus, ne se portait pas bien, mais ce n'etait pas la meme chose. Alors, il ne parla plus que de sa personne, conta ses deboires : il avait com- mence son droit, tente 1'industrie chez un fondeur, essaye de 1'administration dans les bureaux du Mont- de-Piete; puis, il s'etait occupe de photographic et croyait avoir trouve une invention pour faire marcher les voitures toutes seules ; en attendant, il pla^ait par gentillesse des pianos-flutes, une autre invention d'un de ses amis; Et il retomba sur sa femme : c'etait sa faute, si rien ne marchait chez eux ; elle le tuait, avec ses nerfs continuels. Donnez-lui done quelque chose, docteur! sup- pliait-il, les yeux allumes de haine, toussant et gei- gnant, dans la rage eploree de son impuissance. Trublot, plein de mepris, rexaminait; et il cut un rire silencieux, en regardant Octave. Cependant, le docteur Juillerat trouvait des paroles vagues et cal- mantcs : sans doute, on la soulagerait, cette chere dame. A quatorze ans, elle etouffait deja, dans la boutique de la rue Neuve-Saint-Augustin ; il Pavait soi- gnee pour des etourdissements, qui se terminaient par des saignements de nez; et, comme Theophile rappelait avec desespoir sa douceur languissante de jeune fille, tandis que maintenant elle le torturait, fantasque, changeant d'humeur vingt fois en un jour, le docteur se contenta de hocher la tH reste, reprit-il, a la suite de couches, il arrive parfois que... Et il se remit a parler bas. Octave, convaincu, devint triste. Lui, qui avail eu un instant des idees, qui imagi- nait un roman, 1'architecte pris ailleurs et le poussant a sa femme pour la distraire! En tous cas, il la savait bien gardee. Les deux jeunes gens se frottaient 1'un a 1'autre, dans 1'excitation de ces dessous de la femme qu'ils renmaient, oubliant qu'on pouvait les entendre. Justement, madame Juzeur etait en train de Conner a madame Josserand ses impressions sur Octave. Elle le trouvait tres convenable, sans doute, mais elle pre- ferait M. Auguste Vabre. Celui-ci, debout dans un coin du salon, restait silencieux, avec son insignifiance et sa migraine de tous les soirs. Ce qui m'etorme, chere roadame, c'est que vous POT-BOUILLE 67 ne songiez pas a lui pour votre Berthe. Un garden eta- bli, plein de prudence. Et il lui faut une femme, je sais qu'il cherche a se marier. Madame Josserand ecoutait, surprise. En effet, elle n'aurait pas songe au marchand de nouveautes. Cepen- dant, madame Juzeur insistait, car elle avail, dans son infortune, la passion de travailleralafelicite des autres femmes, ce qui la faisait s'occuper de toutes les his- toires tendres de la maison. Elle affirmait qn'Auguste ne cessait de regarder Berthe. Enfin, elle invoquait son experience des hommes : jamais M. Mouret ne se lais- serait prendre, tandis que ce bon M. Vabre serait tres commode, tres avantageux. Mais madame Josserand, pesant ce dernier du regard, jageait decidement qu'un gendre pareil ne meublerait guere son salon. Ma fille le deteste, dit-elle, et jamais je n'agirai centre son cceur. Une grande demoiselle maigre venait d'exeeuter une fantaisie sur la Dame Blanche. Comme 1'oncle Bachelard s'etait endormi dans la salle a manger, Gueulin reparut avec sa flute et imita le rossignol. D'ailleurs, on n'e- coutait pas, I'histoire de Bonnaud s'etait repandue. M. Josserand restait bouleverse, les peres levaient les bras, les meres suffoquaient. Comment! le gendre de Bonnaud etait un clown 1 A qui se fier alors? et les pa- rents, dansleur appetit de manage, avaient des cauche- mars de formats distingues, en habit noir. Bonnaud, a la verite, eprouvait une telle joie de caser sa fille, qu'il s'etait contente de renseignements en Fair, maigre sa rigide prudence de chef comptable meticuleui. Maman, le the est servi, dit Berthe, qui ouvrait avec Adele les deux battants de la porte. Et, pendant que le monde passait lentement dans la salle a manger, elle s'approcha de sa mere, elle mura : 68 LES ROUGON-MACQUART J'en ai assez, moil... II veut que je reste pour lui center des histoires, ou il parle de tout casserl C'etait, sur une nappe grise trop etroite, un de cea thes laborieusement servis, une brioche achetee chez un boulanger voisin, flanquee de petits fours et de sandwichs. Aux deux bouts, un luxe de fleurs, des roses superbes et couteuses, couvraient la mediocrite du beurre et la poussiere ancienne des biscuits. On se recria, des jalousies s'allumerent : decidement, ces Josserand se coulaient pour marier leurs filles. Et les invites, avec des regards obliques vers les bouquets, se gorgerent de the aigre, tombereut sans prudence sur les gateaux rassis et la brioche mal cuite, ayant peu dine, ne songeant plus qu'a se coucher le ventre plein. Pour les personnes qui n'aimaient pas le the, Adele promenait des yerres de sirop de groseille. II fut declare exquis. Cependant, dans un coin, Toncle dormait. On ne le reveilla pas, on feignit meme poliment de ne pas le voir. Une dame parla des fatigues du commerce. Berthe s'empressait, offrant des sandwichs, portant des tasses de the, demandant aux hommes s'ils voulaient qu'on les sucrat davantage. Mais elle ne suffisait pas, et madame Josserand cherchait sa fille Hortense, lors- qu'elle 1'aperc.ut au milieu du salon desert, en train de causer avec un monsieur, doci on ne voyait que le dos. Ah I oui! laissa-t-elle echapper, prise de colere. II arrive enfin. Des chuchotements couraient. C'etait ce Verdier, qui vivait avec une femme depuis quinze ans, en atten- dant d'epouser Hortense. Chacun connaissait 1'histoire, les demoiselles echangeaient des coups d'oeil; mais on evitait d'en parler, on pingait les levres, par conve- nance. Octave, mis au courant, regarda d'un air d'inter^t POT-BOU1LLE 69 le dos du monsieur. Trublot connaissait la maitresse, une bonne fille, une ancienne roulure qui s'etaitrangee, plus honn il ouvre 1'oeil, des qu'on lui parle d'argent... Ah ! les hommes ! Elle se tournait vers ses filles, auxquelles cette legon s'adressait. C'est au point, voyez-vous, que je me demande quelle rage vous prend de vouloir vous marier... Allez, si vous en aviez par-dessus la tele, comme moi ! Pas un garc.on qui vous aime pour vous et qui vous apporte une fortune, sans marchander! Des oncles million- naires qui, apres s'elre fait nourrir pendant vingt ans, ne donneraient seulement pas une dot & leurs nieces I Des maris incapables, oh! oui, monsieur, incapables! M. Josserand baissa la tele. Cependant, Adele, sans m^me ecouter, achevait de desservir la table. Mais, tout d'un coup, la colere de madame Jos- serand tomba sur elle. Que faites-vous la, a nous moucharder?... Allez done voir dans la cuisine si j'y suisl Et elle conclut. Enfin, tout pour ces vilains moineaux, et, pour nous, une brosse, si le ventre nous demange... Tenez! ils ne 9. 102 LES ROUGON-MACQUART sont bons qu'a 6lre fichus dedans! Rappelez-vous ce que je dis ! Hortense et Berthe hocherent la tele, comme pene- trees de ces conseils. Depuis longtemps, leur mere les avaient convaincues de la parfaite inferiorite des hommea, dont 1'unique role devait elre d'epouser et de payer. Un grand silence se fit, dans la sal'e a manger fumeuse, ou la debandade :-MACQUAriT dans toutes les maisons , les cloisons des chambres de bonne sont ainsi minces coname des feuilles de papier. Je ne comprends pas les proprietaires. Ce n'est guere moral, on ne peut m6me remuer dans son lit... Je trouve Qa tres incommode. Lorsqu'Adele fut descendue, il reprit sa carrure, acheva sa toilette, se servit de la pommade et des peignes de Julie. Octave ayant parle du grenier, il voulut absolument 1'y conduire, car il connaissait les moindres coins de Tetage. Et, en passant devant les portes, ilnommaitles bonnes, familierement : dans ce boutdu couloir, apres Adele, Lisa, la femme de cham- bre des Campardon, une gaillarde qui faisait ses coups dehors; puis, Victoire, leur cuisiniere, une baleine echouee, soixante-dix ans, la seule qu'il respectat; puis, Franchise, entree la veille chez madame Valerie, et dont la malle etait peut-tre la pour vingt-quatre heures, derriere le maigre lit oil passait un tel galop de filles, qu'il fallait toujours s'informer avant de veriir atlendre au chaud, sous la couverture ; puis, un menage tranquille, en place chez les gens du second; puis, le cocher de ces gens, un gaillard dont il parlait avec une jalousie de beau male, le soupgonnant d'aller de porte en porte faire sans bruit de la bonne besogne ; enfin, dans 1'autre bout du couloir, il nomma encore Clernence, la femme de chambre de madame Duveyrier, que son voisin Hippolyte, le maitre d'hotel, venait re- trouver maritalement tous les soirs, et la petite Louise, I'orpheline dont madame Juzeur essayait, une gamine de quinzeans, quidevait en entendre de belles, la nuit, si elle avait le sommeil leger. Mon cher, ne fermez pas la porte, faites cela pour moi, dit-il a Octave, quand il 1'eut aide a prendre les livres dans la malle. Vous comprenez, lorsque le grenier est ouvert, on peut s'y cacher et attendre. POT-BOUILLE 1311 Octave, ayant consent! a tromper la confiance de M. Gourd, rentra avec Trublot dans la chambre de Julie. Ge dernier y avail laisse son pardessus. Ensuite ce furent ses gants qu'il ne trouva pas ; il secouait les jupes, bouleversait les couvertures, soulevait une telle poussiere et une telle acrete de linge douteux, que son compagnon, suffoque, ouvrit la fenetre. Elle donnait sur 1'etroite cour interieure, oil prenaient jour toutes les cuisines de la maison. Et il allongeait le nez au- dessus de ce puits humide, qui exhalait des odeurs grasses d'evier mal.tenu, lorsqu'un bruit de voix le fit se retirer vivement. La petite bavette du matin, dit Trublot a quatre pattes sous le lit, cherchant toujours. Ecoutez ga. C'etait Lisa, accoudee chez les Gampardon, qui se penchaitpour interrogerJulie,a deux etages au-dessous d'elle. Dites, c.a y est done, cette fois? Parait , repondit Julie , en levant la tete. Vous savez, a part de le deculotter, elle lui a tout fait... Hippolyte est revenu du salon tellemeut degoute, qu'il a failli avoir une indigestion. Si nous en faisions seulement le quart ! reprit Usa. Mais elle disparut un instant, pour boire un bouillon que Victoire lui apportait. Elles s'entendaient bien en- semble, soignant leurs vices, la femme de chambre cachanl 1'ivrognerie de la cuisiniere, et la cuisiniere facilitant les sorties de la femme de chambre, d'oii celle-ci revenait morte, les reins casses, les paupieres bleues. Ah ! mes enfants, dit Victoire qui se pencha a son tour, coude a coude avec Lisa, vous etes jeunes. Quand vous aurez vu ce que j'ai vu!... Chez le vieux papa Gampardon, il y avait une niece parfaitement 134 LES ROUGON-MACQUART elevee, qui allait regarder les hommes par la serrure. Du propre ! murmura Julie de son air revolte de femme comme il faut. A la place de la petite du qua- trieme, c'est moi qui aurais fichu des claques a monsieur Auguste, s'il m'avait touchee, dans 1:? salon!... Un joli coco ! Sur cette declaration, un rire aigu sortit de la cui- sine de madame Juzeur. Lisa, qui etait en face, fouilla la piece du regard, aperc.ut Louise, dont les quinze ans precoces s'egayaient a entendre les autres bonnes. Elle est du matin au soir a nous moucharder, cette gamine, dit-elle. Est-ce bete, de nous collerune enfant sur le dos 1 On ne pourra bientot plus causer. Elle n'acheva pas. Le bruit d'une fenetre qui s'ouvrait brusquement, les mit en fuite. II se fit un profond si- lence. Mais elles se risquerent de nouveau. Hein? quoi? qu'y avait-il? Elles avaient cru que madame Valerie ou madame Josserand les surprenait. Pas de danger I reprit Lisa. Elles sont toutes a tremper dans des cuvettes. Leur peau les occupe trop, pour qu'elles songent a nous embeter... C'est le seul moment de la journee ou Ton respire. Alors, c.a va toujours la meme chose chez vous? demanda Julie, qui epluchait une carotte. Toujours, repondit Victoire. G'est fini, elle est bouchee. Les deux autres ricanerent, heureuses, chatouillees par ce mot qui deshabillait crument une de ces dames. Mais votre grand serin d'architecte, qu'est-ce qu'il fait done? II debouche la cousine, pardi ! Elles riaient plus fort, lorsqu'elles virent, chez madame Valerie, la nouvelle bonne Franchise. G'etait elle qui leur a\ait cause une alerte, en ouvrant la fenetre. Et il y eut d'abord des politesses. POT-BOUILLE 135 Ah ! c'est vous, mademoiselle. Mon Dieu! oui, mademoiselle. Je tache de nvin- staller, mais cette cuisine est si degoutante ! Puis, arriverent les renseignements abominables. Vous aurez de la Constance, si vous y restez. La derniere avail les bras tout griffes par 1'enfant, et madame la faisait tellement tourner en bourrique, que nous 1'entendions pleurer d'ici. - Ah bien ! c.a ne trainera pas, dit Franchise. Je vous remercie toujours, mademoiselle. Oil done est-elle, votre bourgeoise ? demanda cu- rieusement Victoire. Elle vient de partir dejeuner chez une dame. Lisa et Julie se demancherent le cou, pour echanger un regard. Elles la connaissaient, la dame. Un drole de dejeuner, la tete en has et les jambes en 1'air ! Si c'etait permis, d'etre menteuse a ce point ! Elles ne plaignaient pas le mari, car il en meritait davantage ; seulement, c.a faisait honte a 1'espece humaine, qu'uue femme ne se conduisit pas mieux. Voila torchon 1 interrompit Lisa, en decouvrant la bonne des Josserand, au-dessus d'elle. Alors, a plein gosier, une voice de gros mots s'echappa de ce trou, obscuret empeste comme un pui- sard. Toutes, la face levee, iuterpelaient violemment Adele, qui etait leur souffre-douleur, la bete sale et gauche sur laquelle la maison entiere tapait. Tiens ! elle s'est lavee, c.a se voit 1 Tache encore de jeter tes vidures de poisson dans la cour, que je monte te debarbouiller avec I Eh! va done manger le bon Dieu, fille a cure !... Vous savez, elle en garde dans ses dents pour se nourrir toute la semaine. Ahurie, Adele les regardait d'en haut, le corps a demi sorti de la fenetre. Elle finit par repondre : 136 LES ROUGON-MACQUART Laissez-moi tranquille, n'est-ce pas? ou je vous arrose. Mais les cris et les rires redoublerent. T'as marie ta maitresse, hier soir? Hein? c'est peut-6tre toi qui lui apprends a faire les hommes? Ah ! la sans-coeur ! elle reste dans une boite ou Ton ne mange pasl Vrai, c'est Qa qui m'exaspere centre elle !... Trop bete, envoie-les done coucher ! Des larmes etaient venues aux yeur d'Adele. Vous ne savez que des sottises, begaya-t-elle. Ce n'est pas ma faute, si je ne mange pas. Et les voix grandissaient, des mots aigres commen- Qaient a s'echanger entre Lisa et la nouvelle bonne, Frangoise, qui prenait parti pour Adele, lorsque celle- ci, oubliant les injures, cedant a rinstinct de 1'esprit de corps, cria : Mefiance ! v'la madame ! Un silence de mort tomba. Toutes, brusquement, avaient replonge dans leur cuisine ; et il ne montait plus, du boyau noir de Tetroite cour, que lapuanteur d'evier mal tenu, corame 1'exbalaison meme des ordu- res cachees des families, remuees la par la rancune de la domesticite. C'etait Tegout de la maison, qui en charriait les hontes, tandis que les maitres trainaient encore leurs pantoufles, etque le grand escalier derou- lait la solennite des etages, dans I'etouffement muet du calorifere. Octave se souvint de la boufiee de va- carme qu'il avail rec.ue au visage, chez IcsCampardon, le jour de son arrivee. Elles sont bien gentilles, dit-il simplement. Et il se penchait a son tour, il regardait les murailles, comme vexe de ne pas avoir lu tout de suite au travers, derriere les faux-marbres et le carton-pate luisant de dorure. Ou diable les a-t-elle fourres? repetait Trublot qui POT-BOUILLE 137 avail fouille jusque dans la table de nuit, pour retrou- yer ses gants blancs. Enfin, il les denicha au fond du lit m6me, aplatis et tout chauds. Une derniere fois, il donna un coup d'oeil a la glace, alia cacher la clef de la chambre a 1'endroit convenu, au bout du corridor, sous un vieux buffet laisse par un locataire, et descendit le premier, accompagne d'Octave. Dans le grand escalier, quand il cut depasse la porte des Josserand, il reprit tout son aplomb, boulonne Ires haut pour cacher son habit et sa cravate. Au revoir, mon cher, dit-il en forganl la voix, J'etais inquiet, j'ai passe prendre des nouvelles de ces dames... Elles ont parfaitement dormi... Au revoir. Octave le regarda descendre en souriant. Puis, comme 1'heure du dejeuner approchait, il resolut de reporter la clef du grenier plus tard. Au dejeuner, chez les Campardon, il s'interessa surtout a Lisa, qui servait. Elle avail son air propre, sa mine agreable; et il Ten- tendait encore, la voix eraillee par les gros mots. Son flair de la femme ne 1'avait pas trompe sur celte fille a poitrine plate. Du reste, madame Campardon con- tinuait d'en etre enchantee, s'elonnant de ce qu'elle ne lavolailpas, ce quielailvrai, car son vice elailailleurs. En outre, elle paraissait tres bonne pour Angele, la mere se reposait entieremenl sur elle. Juslemenl, ce malin-la, Angele disparul au desserl, el on 1'enleridil qui riail dans la cuisine. Octave osa ris- quer une reflexion. Vous avez peul-elre lorl, de la laisser si libre avec les domestiques. Oh I il n'y a pas grand mal, repondit madame Campardon, de son air de langueur. Victoire a vu'naitre mon mari, etje suis si sure de Lisa... Puis, que vou- lez-vous? cette petite me casse la I6le. Je deviendrais 12. 138 LES ROUGON-MACQUART folle, a 1'entendre toujours sauter autour de moi. L'architecte machonnait gravement le bout d'un ci- gare. ^C'est moi, dit-il, qui force Angele passer, toutes les apres-midi,deux heures a la cuisine. Je veuxqu'elle devienne une femme de menage. Qa rinstruit... Elle ne sort jamais, mon cher, elle est continuellement sous notre aile. Vous verrez quel bijou nous en fe- rons. Octave n'insista pas. Certains jours, Campardon lui paraissait tres bete; et, comme 1'architecte le pressait pour aller entendre a Saint-Roch un grand predicateur, il refusa, s'entetant a ne point sortir. Apres avoir averti madame Gampardon qu'il ne viendrait pas diner le soir, il remontait a sa chambre, lorsqu'il sentit la clef du grenier dans sa poche. II prefera la descendre tout de suite. Mais, sur le palier, un spectacle imprevu 1'interessa. La porte de la chambre louee au monsieur tres dis- tingue, dont on ne disait pas le nom, se trouvait ouverte ; et c'etait un evenement, car elle restait toujours close, comme barree d'un silence de tombe. Sa surprise aug- menta : il cherchait du regard le bureau du monsieur et decouvrait a la place Tangle d'un grand lit, quand il vit sortir une dame mince, vetue de noir, le visage cache sous une epaisse voilette. Derriere elle, la porte s'etait refermee, sans bruit. Alors, tres intrigue, il descendit sur les talons de la dame, pour savoir si elle etait jolie. Mais elle filait avec une legerete inquiete, effleurant a peine la moquette de ses petites bottines, ne laissant d'autre- trace, dans la maison, qu'un parfum evapore de ver- veine. Comme il arrivait au vestibule, elle disparais- sait, et il apergut seulement M. Gourd, debout sous le porche, qui la saluait tres bas, en otant sa calotte. POT-BJ'JILLE 139 Lorsque le jeune homme eut rendu la clef au con- cierge, il tacha de le faire causer. Elle a 1'air Lien comme il faut, dit-il. Qui est-ce? C'est une dame, repondit M. Gourd. Et il ne voulut rien aj outer. Mais il se montra plus expansif, sur le monsieur du troisieme. Oh! un homme de la meilleure societe, qui avail loue cette chambre pour venir y travailler tranquille, une nuit par se- maine. Tiens 1 il travaille ! interrompit Octave. A quoi done? II a bien voulu me confier son menage, continua M. Gourd, sans paraitre avoir entendu. Et, voyez-vous, il paie rubis sur 1'ongle... Allez, monsieur, quand on fait un menage, on sait vite si Ton a affaire a quelqu'un de propre. Celui-la, c'est tout ce qu'il y a de plus hon- nete : c.a se voit a son linge. II fut oblige de se garer, Octave lui-mdme rentra un instant dans la loge, pour laisser passer la voiture des locataires du second, qui allaient au Bois. Les chevaux piaffaient, retenus par le cocher, les guides hautes ; et, lorsque le grand landau ferme roula sous la voute, on apergut, derriere les glaces, deux beaux enfants, dont les tetes souriantes cachaient les profils vagues du pere et de la mere. M. Gourd s'etait redresse, poli, mais froid. En voila qui ne font pas beaucoup de bruit dans la maison, remarqua Octave. Personne ne fait de bruit, dit sechement le con- cierge. Chacun vit comme il 1'entend, voila tout. II y a des gens qui savent vivre, et il y a des gens qui ne savent pas vivre. Les gens du second etaient jug6s severement, parce qu'ils ne frequentaient personne. Us semblaient riches, pourtant; mais le mari travaillait dans des livres, et 140 LES ROUGON-MACQUART M. Gourd se defiait, avail une moue meprisante; d'au- tant plus qu'on ignorait ce que le menage pouvait fabri- quer la dedans, avec son air de n'avoir besoin de personne et d'etre toujours parfaitement heureux. a ne lui paraissait pas naturel. Octave ouvrait la porte du vestibule, lorsque Valerie rentra. 11 s'effac.a poliment, pour la laisser passer devant lui. Vous allez bien, madame? Mais oui, monsieur, merci. Elle etait essoulilee, et pendant qu'elle montait, il regardait ses bottines boueuses, en songeant a ce dejeu- ner, la tete en bas et les jambes en 1'air, dont avaient parle les bonnes. Sans doute, elle etait rentree a pied, n'ayant pas trouve de fiacre. Une odeur fade et chaude s'exhalait de ses jupes humides. La fatigue, une lassi- tude molle de toute sa chair, lui laisait par moments, malgre son effort, poser la main sur la rampe. Quelle vilaine journee, n'est-ce pas? madame. Affreuse, monsieur... Et, avec Qa, le temps est lourd. Elle arrivait au premier, Us se saluerent. Mais, d'un coup d'oeil, il avait vu sa face meurtrie, se^s paupieres grosses de sommeil, ses cheveux depeignes sous le cha- peau rattache a la hate ; et, tout en continuant de mon- ter, il reflechissait, vexe, pris de colere. Alors, pourquoi pas avec lui? II n'etait ni plus bete ni plus laid que les autres. Au troisieme, devant la porte de madame Juzeur, le souvenir de sa promesse de la veille s'eveiUa. Une curiosite lui venait sur cette petite femme si discrete, aux \eux de pervenche. 11 sonna. Ce fut madame Juzeur elle-meme qui ouvrit. Ah 1 cher monsieur, &tes-vous aimable!... Entrez done. POT-BOUILLE 141 Le logement avail une douceur qui sentait un peu le renferme : des tapis et des portieres partout, des meubles d'une mollesse d'edredon, 1'air tiede et mort d'un coffrejt, capitonne de vieux satin a 1'iris. Dans le salon, oil les doubles rideaux mettaientun recueillement de sacristie, Octave dut s'asseoir sur un canape, large et tres has. Voici la dentelle, reprit madame Juzeur, en repa- raissant avec une boite de santal, pleine de chiffons. Je veux en faire cadeau a quelqu'un et je suis curieuse d'en connaitre la valeur. C'etait un bout d'ancien point d'Angleterre, tres beau. Octave 1'examina en connaisseur, finit par 1'esti- mer trois cents francs. Puis, sans attendre davantage, comme leurs mains a tous deux maniaient la dentelle, il se pencha et lui baisa les doigts, des doigts menus de petite fille. Oh ! monsieur Octave, a mon age, vous n'y pensez pas I murmura joliment madame Juzeur, sans se facher. Elle avait trente-deux ans, se disait tres vieille. Et elle fit son allusion accoutumee a ses malheurs : mon Dieu ! oui, apres dix jours de mariage, le cruel etait parti un matin et n'etait pas revenu, personne n'avait jamais su pourquoi. Vous comprenez, continua-t-elle en .levant les yeux au plafond, apres des coups pareils, c'est fini pour une femtne. Octave avait garde sa petite main tiede qui se fondait dans la sienne, et il la baisait toujours a legers coups, sur les doigts. Elle ramena les yeux vers lui, le consi- dera d'un air vague et tendre ; puis, maternellement, elle dit ce seul mot : Enfant 1 Se croyant encourage, il voulut la saisir a la taille, 1'attirer sur le canape ; mais elle se degagea sans 142 LES ROUGON-MACQUART violence, elle glissa de ses bras, riant, ayant 1'air de penser simplement qu'il jouait. Non, laissez-moi, ne me touchez pas, si vous desirez que nous restions bons amis. Alors, non ? demanda-t-il a voix basse. Quoi, non ? Que voulez-vous dire ?...^0h ! ma main, tant qu'il vous plaira ! II lui avail repris la main. Mais, cette fois, il 1'ou- vrait, la baisait sur la paume ; et, les yeux demi-clos, tournant le jeu en plaisanterie, elle ecartait les doigts, comme une chatte qui detend ses griffes pour qu'on la chatouille sous les pattes. Elle ne lui permit pas d'aller au-dessus du poignet. Le premier jour, ily avait la une ligne sacree, oil le mal commenc.ait. G'est monsieur le cure qui monte, vint dire brus- quement Louise, en rentrant d'une commission. L'orpheline avait le teint jaune et le masque ecrase des filles qu'on oublie sous les portes. Elle eclata d'un rire idiot, quand elle aperc.ut le monsieur qui mangeait dans la main de madame. Mais, sur un regard de celle-ci, elle se sauva. J'ai grand'peur de n'en rien tirer de bon, reprit madame Juzeur. Enfin, il faut bien essayer de mettre dans le droit chemin une de ces pauvres ames... Tenez, monsieur Mouret, passez par ici. Elle 1'emmena dans la salle a manger, pour laisser le salon au prelre, que Louise introduisait. La, elle 1'invita a revenir causer. Cela .lui ferait un peu de so- ciete ; elle etait toujours si seule, si triste ! Heureuse- ment, la religion la consolait. Le soir, vers cinq heures, Octave gouta un veritable repos a s'installer chez les Pichon, en attendant le diner. La maison I'effarait un peu ; apres s'etre laisse prendre d'un respect de provincial, devant la gravite riche de 1'escalier, il glissait a un mepris eiagere, POT-BOUILLE 143 pour ce qu'il croyait deviner derriere les hautes portes d'acajou. II ne savait plus : ces bourgeoises, dont la vertu le glagait d'abord, lui semblaient maintenant devoir ceder sur un signe ; et, lorsqu'une d'elles resis- tait, il restait plein de surprise et de rancune. Marie avait rougi de joie, en le voyant poser sur le buffet le paquet de livres qu'il etait monte chercher pour elle, le matin. Elle repetait : Etes-vous gentil, monsieur Octave 1 Oh ! merci, mercil... Et comme c'est bien, d'etre venu de bonne heure I Voulez-vous un verre d'eau sucree avec du cognac ? a ouvre 1'appetit. II accepta, pour lui faire plaisir. Tout lui parut ai- mable, jusqu'a Pichon et aux Vuillaume, qui causaient autour de la table, remachant lentement leur conver- sation de chaque dimanche. Marie, de temps a autre, courait a la cuisine, ou elle soignait une epaule de mouton roulee ; et il osa la suivre en plaisantant, la saisit devant le fourneau, la baisa sur la nuque. Elle, sans un cri, sans un tressaillement, s'etait retournee et le baisait a son tour sur la bouche, de ses levres toujours froides. Gette fraicheur parut delicieuse au jeune homme. Eh bien? et votre nouveau ministre? demanda-t-il a Pichon, en revenant. Mais Temploye eut un sursaut. Ah I il allait y avoir un nouveau ministre, a 1'Instruction publique ? Il n'en savait rien ; dans les bureaux, on ne s'occupait jamais de c.a. Le temps est si mauvais 1 continua-t-il sans tran- sition. Pas possible d'avoir un pantalon propre ! Madame Vuillaume parlait d'une fille qui avait rnal tourne, aux Batignolles. Vous ne me croirez pas, monsieur, dit-elle. Elle etait parfaitement elevee ; mais elle s'ennuyait telie- U4 LES ROUGON-MACQUAUT ment chez ses parents, que deux fois elle avail voulu se jeter dans la rue... C'est a confondre ! On fait griller les fenStres, dit simplement M. Vuillaume. Le diner fut charmant. Tout le temps, cette conver- sation dura, autour du modeste couvert, qu'une petite lampe eclairait. Pichon et M. Vuillaume, etant tombes sur le personnel du ministere, ne sortaient plus des chefs et des sous-chefs : le beau-pere s'enttait sur eeux de son temps, puis se souvenait qu'ils etaient morts ; tandis que, de son cote, le gendre continuait a parler des nouveaux, au milieu d'une confusion de noms inextricable. Les deux homines pourtant, ainsi que madame Vuillaume, tomberent d'accord sur un point : le gros Chavignat, celui dont la femme etait si iaide, avait fait beaucoup trop d'enfants. C'etait fou, dans sa situation de fortune. Et Octave souriait, detendu, heureux ; depuis longtemps, il n'avait passe une si agreable soiree ; meme il finit par blamer Chavignat avec conviction. Marie 1'apaisait de son clair regard d'innocente, sans une emotion le voir assis pres de son mari, les servant tous deux selon leurs gouts, de son air un peu las d'obeissance passive. A dix heures, les Vuillaume se leverent, ponctuelle- ment. Pichon mit son chapeau. Chaque dimanche, il les accompagnait a 1'omnibus. G'etait une habitude de deference, prise au lendemain du mariage, et les Vuillaume se seraient trouves tres froisses, s'il avait cru pouvoir se dispenser de la course. Tous trois gagnaient la rue de Richelieu, puis la remontaient a petits pas, en fouillant du regard Tomnibus des Bati- gnolles, qui passait toujours complet ; de sorte que, souvent, Pichon allait ainsi jusqu'a Montmartre, car il ne se serait pas permis de quitter son beau-pere et sa belle-mere, avant de les mettre en voiture. Comme ils POT-BOUILLE 145 marchaient tres doucement, il lui fallait pres de deui heures pour aller et revenir. On echangea d'amicales poignees de main sur le palier. En rentrant avec Marie, Octave dit tranquille- ment : II pleut, Jules ne rentrera pas avant minuit. Et, comme on avait couche Lilitte de bonne heure, il prit tout de suite Marie sur ses genoux, il but avec elle un reste de cafe dans la meme tasse, en mari heareux du depart de ses invites, se retrouvant enfin chez lui, excite parune petite fetede famille, etpouvant embrasser sa femme a 1'aise, les portes closes. Une chaleur endormait 1'etroite piece, oil des oeufs a la neige avaient laisse une odeur de vanille. 11 mettait de legers baisers sous le menton de la jeune femme, lorsqu'on frappa. Marie n'eut pas meme un sursaut de peur. C'etait le fils Josserand, celui qui avait une felure. Quand il pouvait s'echapper de 1'appartement d'en face, il venait ainsi causer avec elle, attire par sa douceur; et tous deux s'entendaient tres bien, restant des dix minutes sans parler, echangeant de loin en loin des phrases qui ne se suivaient pas. Octave, tres contrarie, garda le silence. Us ont du monde, begayait Saturnin. Moi, je m'en 6che, qu'ils ne me mettent pas a table!... Alors, j'ai defait la serrure et je me suis sauve. Qa les attrape. On sera inquiet, vous devriez rentrer, dit Marie, qui voyait 1'impatience d'Octave. Mais le fou riait, enchante. Puis, avec sa parole embarrassee, il dit ce qu'on faisait chez lui. II sem- blait venir chaque fois pour soulager surtout sa me- moire. Papa a encore travaille toute la nuit.... Maman a gifle Berlhe.... Dites, quand on se marie, c.a fait du mal ? 13 146 LES ROUGON-MACQUAKT Et, comme Marie ne repondait pas, il continua, en s'animant : Je ne veux pas aller a la campagne, moi... S'ils la touchent seulement, je les etrangle ; la nuit, c'est facile, pendant qu'ils dorment... Elle a le dedans de la main doux comme du papier a lettres. Mais, vous savez, 1'autre estune salefille... II recommenQait, s'embrouillait, n'arrivait pas a exprimer ce qu'il etait venu dire. Marie, enfin, le forca a rentrer chez ses parents, sans qu'il cut meme remar- que la presence d'Octave. Alors, celui-ci, de peur d'etre encore derang6, .voulut emmener la jeune femme dans sa chambre. Mais elle refusa, les joues brusquement envahies d'un flot de sang. Lui, ne comprenant pas cette pudeur, repetait qu'ils entendraient bien Jules remonter, qu'elle aurait le temps de se glisser chez elle; et, comme il 1'entrai- nait, elle se facha tout a fait, avec une indignation de femme violentee. Non, pas dans votre chambre, jamais 1 C'est trop vilain... Restons chez moi. Et elle courut se refugier au fond de son logement. Octave etait encore sur le palier, surpris de cette resistance inattendue, lorsqu'un bruit violent de que- relle monta de la cour. Decidement, tout s'en melait, il aurait mieux fait d'aller dormir. Un tel vacarme etait si inusite, a une pareille heure, qu'il finit par ouvrir une fenetre, pour ecouter. n has, M. Gourd criait : Je vous dis que vous ne passerez pas!.. Le pro- prietaire est prevenu. II va descendre vous flanquer lui-mSme a la porte. De quoi? a la porte ! rSpondit une grosse voix. Est-ce que je ne paie pas mon terme ?... Passe, Amelie, et si monsieur te touche, nous aliens rire I C'etait 1'ouvrier d'en haut, qui rentrait avec la POT-BOUILLE 147 femme, chassee le matin. Octave se pencha; mais, dans le trou noir de la cour, il voyait seulement de grandes ombres flottantes, que traversait un reflet de gaz venu du vestibule. Monsieur Vabre 1 monsieur Vabre ! appela d'une voii pressahte le concierge, bouscule parle menuisier. Vite, vite, elle va entrerl Malgre ses mauvaises jambes, madame Gourd etait allee chercher le proprietaire, en train justement de travailler a son grand ouvrage. II descendait. Octave 1'entendit repeter furieusement : G'est un scandale! c'estune horreurl... Jamais je ne permettrai peu M. Josserand. II n'y etait pas question de 1'assu- rance; en outre, le premier versement de dix mille francs devait avoir lieu six mois apres le mariage. Enfin, il aurait le temps de respirer. Auguste, qui ecou- tait avec une grande attention, laissa echapper des signes d'inquietude; il regardait Berthe souriante, il regar- dait les Josserand, il regardait Duveyrier, etil flnit par oser parler de Fassurance, comme d'une garantie dont illui semblait logique de faire au moins mention. Alors, tous eurent des gestes etonnes : a quoi bon? la chose allait de soi ; et Ton signa vivement, tandis que maitre Renaudin, un jeune homme aimable, se taisait en passant la plume aux dames. Dehors, madame Du- veyrier se permit seulement de temoigner sa surprise : jamais on n'avait ouvert la bouche d'une assurance, la dot de cinquante mille francs devait tre payee par 1'oncle Bachelard. Mais madame Josserand, d'un air naif, nia avoir mis son frere en avant pour une somme si mediocre. C'etait toute sa fortune que 1'oncle donne- rait plus tard a Berthe. Le soir de ce jour, un fiacre vint chercher Saturnin. 176 LES ROUGON-MACQUART Sa mere avail declare qu'il etait trop dangereux de le garder pour la ceremonie ; on ne pouvait lacher, au milieu d'une noce, un fou qui parlait. d'embrocher le monde; et M. Josserand, le coeur creve, avail du de- mander 1'admission du pauvre 6tre a 1'asile des Mou- lineaux, chez le docteur Chassagne. On fil enlrer le fiacre sous le porche, au crepuscule. Salurnin des- ccndil, tenanl la main de Berlhe, croyant partir avec elle pour la campagne. Mais, lorsqu'il ful dans la voi- ture, il se debattit furieusemenl, cassa les vilres, agila par les portieres des poings ensanglantes. El M. Josse- rand remonla en pleuranl, bouleverse de ce depart au fond des tenebres, ayant toujours dans les oreilles les hurlemenls du malheureux, me"les au claquemenl du fouel et au galop du cheval. Pendant le diner, comme des larmes lui mouillaient encore les yeux, a la vue de la place de Saturnin vide desormais, il impatienta sa femme, qui, sans com- prendre, cria : En voila assez, n'est-ce pas? monsieur. Vous n'allez peut-elre pas marier votre fille avec cette figure d'enterrement... Tenez! sur ce que j'ai de plus sacre, sur la tombe de mon pere, 1'oncle payera les dix pre- miers mille francs, j'en reponds 1 II me 1'a formelle- ment jure, en sortanl de chez le notaire. M. Josserand -ne repondit meme pas. II passa la nuit a faire des bandes. Au petil jour, dans le fris- son du matin, il achevait son deuxieme mille et gagnait six francs. Plusieurs fois, il avail leve la tete comme d'habilude, pour ecouter si Saturnin ne remuait point, a cote. Puis, la pensee de Berthe lui donnail une nouvelle fievre de travail. Pauvre petile, elle aurait voulu etre en moire blanche. Enfin, avec six francs, elle pourrait mettre davantage a son bouquet de mariee. VIII Lc mariage a la mairie avait eu lieu le jeudi. Des dix heures un quart, le samedi matin, des dames atten- daient deja dans le salon des Josserand, la c6remonie religieuse etant pour onze heures, a Saint-Roch. II y avait la madame Juzeur toujours en soie noire, madame Dambreville sanglee dans une robe feuille-morte, madame LUiveyrier tres simple, habillee de bleu pale. Toutes trois causaient a voix basse, au milieu de la debandade des fauteuils; tandis que, dans la chambre voisine, madame Josserand achevait d'habiller Berthe, aidee de la bonne et des deux demoiselles d'honneur, Hortense etla petite Campardon. Oh ! ce n'estpas cela, murmura madame Duveyrier, la famille est honorable... Mais, je 1'avoue, je redoutais un peu pour mon frere Auguste, 1'esprit dominateur de la mere... II faut tout prevoir, n'est-ce pas ? Sans doute, dit madame Juzeur, on n'epouse pas seulement la fille, on epouse la mere souvent, et c'est bien desagreable, quand celle-ci s'impose dans le me- nage. A ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit, Angele s'en echappa, en criant : 178 LES ROUGON-MACQUART Une agrafe, au fond du tiroir de gauche... Attendez. Elle Iraversa le salon, reparut et replongea dans la chambre, laissant derriere elle, comme un sillage, le vol blanc de sa jupe, nouee a la taille par un large ruban bleu. Vous vous trompez, je crois, reprit madame Dam- breville. La mere est trop heureuse de se debarrasser de sa fille... Elle a 1'unique passion de ses mardis. Puis, il lui reste une victime. Mais Valerie entrait, dans une toilette rouge, d'une singularite provocante. Elle etait montee trop vite, craignant d'etre en retard. Theophile n'en finit pas, dit-elle a sa belle-soeur. Vous savez que j'ai renvoy Frangoise ce matin, et il cherche partout une cravate... Je 1'ai laisse au milieu d'un desordre 1 La question de la sant6 est bien grave egalement, continua madame Dambreville. Sans doute, repondit madame Duveyxier. Nous avons consulte avec discretion le docteur Juillerat... II parait que la jeune fille est tout a fait bien constitute. Quant a la mere, elle a une de ces charpentes eton- nantes; et, ma foi, cela nous a un peu decides, car rien n'est plus ennuyeux que des parents infirmes, qui vous tombent sur les bras... Qa vaut toujours mieux, des parents solides. Surtout, dit madame Juzeur de sa voix douce, lorsqu'ils ne doivent rien laisser. Valerie s'etait assise ; mais, n'etant pas au courant de la conversation, essoufflee encore, elle demanda : Hein? de qui parlez-vous ? De nouveau, la porte s'etait brusquement ouverte, et toute une querelle sortait de la chambre. Je te dis que le carton est reste sur la table. POT-BOUILLE 179 Ce n'est pas vrai, je 1'ai vu la, a 1'instant. Oh ! fichue ent^tee 1... Vas-y toi-meme. Hortense traversa le salon, egalement en blanc, avec une large ceinture bleue; et elle etait vieillie, les traits durs, le teint jaune, dans les paleurs transparentes de lamousseline. Elle revint furieuse avec le bouquet de la mariee, qu'on cherchait rageusement depuis cinq mi- nutes, au milieu de 1'appartement bouleverse. Enfin, que voulez-vous?dit pour conclure madamc Dambreville, on ne se marie jamais comme on veut... Le plus sage est encore de s'arranger apres, le mieux possible. Cette fois, Angele et Hortense ouvraient la porte a deui battants, pour que la mariee n'accrochat pas son voile ; et Berthe parut, en robe de soie blanche, toute fleurie de fleurs blanches, la couronne blanche, le bou- quet blanc, la jupe traversee d'une guirlande blanche, qui s'en allait mourir sur la traine, en une pluie de petits boutons blancs. Dans cette blancheur, elle etait charmante, avec son teint frais, ses cheveux dores, ses yeux rieurs, sa bouche candide de fille deja savante. Ohl delicieusel s'ecrierent ces dames. Toutes I'embrasserent d'un air d'extase. Les Josse- rand, aux abois, ne sachant ou prendre les deux mille francs que devait couter la noce, cinq cents francs de toilette, et quinze cents francs pour leur part du diner et du bal, s'etaient vus forces d'envoyer Berthe chez le docteur Chassagne, pres de Saturnin, auquel une tante venait de laisser trois mille francs ; et Berthe, ayant obtenu de sortir son frere en voiture, pour le distraire un peu, 1'avait etourdi de caresses dans le fiacre, puis etait montee un instant aveclui chez le no- taire, qui ignorait la situation du pauvre tre, et oil Ton n'attendait plus que sa signature. Aussi la robe de soie et les fleurs prodiguees surprenaient-elles ces dames, 180 LES P.OUGON-MACQUART qui les estimaient du coin de 1'oeil, tout en s'exclamant. Parfaitl un gout exquis 1 Madame Josserand, rayonnante, etalait une robe mauve, d'un mauve cruel, qui la haussait et 1'arron- dissait encore, dans une majeste de tour. Elle pestait centre M. Josserand , appelait Hortense pour avoir son chale, defendait violemment a Berthe de s'asseoir. Mefie-toi 1 tu vas ecraser tes fleurs 1 Ne vous tourmentez pas, dit Glotilde de sa voix calme. Nous avons le temps... Auguste doit monter nous prendre. On attendait dans le salon , lorsque, brutalement, Theophile entra, sans chapeau, 1'habit de travers, la cravate blanche nouee en corde. Sa face aux poils rares, aux dents mauvaises, etaitlivide; ses membres d'enfant malade tretnblaient de fureur. Qu'as-tu done? lui demanda sa soaur, etonnee. Ce que j'ai, ce que j'ai... Mais une crise de toux lui coupa la parole, et il resta la une minute, etran giant, crachant dans son mouchoir, enrage de ne pouvoir lacher sa colere. Valerie le regar- dait, troublee, avertie par un instinct. Enfin, il la me- nac.a du poing, sans m&me voir la mariee et les dames qui 1'entouraient. Oui, en cherchant partout ma cravate, j'ai trouve une lettre devant l'annoire... Il froissait un papier entre ses doigts febriJes. Sa femme avait pali. Kile jugea la situation; et, pour eviter le scandale d'mie explication publique, ellepassa dans la chambre qn Berthe venait de quitter. Ahbienl dit-ellc simplement, j'aiine mieux m'en aller, s'il devient lou. Laisse-moil cruiit Theophile a madame Duveyrier, qui tachait de le t'airc taire. Je veux la coitiondre... Cette fois, j'ai une prcuve, et il n'y a pas de doute, oh ! POT-BOUILLE 181 non!... a ne se passera pas comme c.a, car je le connais... Sa sceur 1'avait pris par le bras, le serrait, le secouait avec autorite. Tais-toi! tu ne vois done pas oil tu es?... Ce n'est pas le moment, entends-tul Mais il repartait. G'est le moment!... Je me fiche des autrea. Tant pis, si c.a tombe aujourd'buil Ca servira de lec.on a tout le monde. Pourtant, il baissait le ton, il s'etait affaisse sur une chaise, a bout de force, pres d'eclater en larmes. Une grande gene avait envahi le salon. Poliment, madame Dambreville et madame Juzeur s'ecartaient, faisaient mine de ne pas comprendre. Madame Josserand, tres contrariee d'une aventure dont le scandale allait Jeter un deuil sur la noce, etait passee dans la chambre* pour donner du courage a Valerie. Quant a Berthe, qui etudiait sa couronne devant la glace, elle n'avait pas entendu. Aussi, a demi-voix, questionnait-elle Hor- tense. II y eut un chucbotement, celle-ci lui designa Theophile d'un coup d'ffiil, ajouta des explications, tout en affectant de regulariser les plis du voile. Abl dit simplement la mariee, 1'air chaste ct amuse, les regards fixes sur le mari, sans qu'un trouble Femotionnat, dans son aureole de fleurs blanches. Clotilde interrogeait tout bas son frere. Madame Jos- serand reparut, echangea quelques mots avec elle, puis retourna dare la piece voisine. Ce fut un echange de notes diplomatiques. Le mari accusait Octave, ce calicot qu'il giflerait a 1'eglise, s'il osait y venir. Justement, il juraitl'avoirTU, laveille, sur les marches de Saint-Roch, avec sa femme ; d'abord, il avait doute, mais il etait certain maintenant : tout s'y trouvait, la taille, la demarche. Oui, madame inventait des dejeuners chei 16 182 LES ROUGON-MACQUART des amies, ou bien entrait avec Camille a Saint-Roch par la porte de tout le monde, comme pour faire ses devotions, laissait 1'enfarit a la garde de la loueuse de chaises, puis filait avec le monsieur par le vieux pas- sage, un sale endroit oil personne ne serait alle la chercher. Cependant, au nom d'Octave, Valerie avaife eu un sourire; jamais, pas avec celui-la, elle le jurait a madame Josserand ; avec personne d'ailleurs, ajouta- t-elle, mais avec celui-la moins encore qu'avec les autres ; et, forte cette fois de la verite, elle parlait a son tour d'aller confondre son mari, en lui prouvant que le billet n'etait pas de 1'ecriture d'Octave, pas plus que ce dernier n'etait le monsieur de Saint-Roch. Ma- dame Josserand 1'ecoutait, 1'etudiait de son regard ex- perimente, uniquement preoccupee de trouver un expe- dient pour 1'aider a tromper Th6ophile. Et elle lui donna les plus sages conseils. -*- Laissez-moi faire, ne vous en melez pas... Puis- qu'il veut que ce soit monsieur Mouret, eh bien 1 ce sera monsieur Mouret. II n'y a pas de mal, n'est-ce pas? a avoir ete vue^sur les marches d'une eglise avec mon- sieur Mouret... La lettre seule est compromettante. Vous triompherez, quand notre jeune homme lui aura montre deux lignes de son ecriture... Surtout, dites toujours comme moi. Vous comprenez, je ne vais pas lui permettre de nous gater un pareil jour. Lorsqu'elle ramena Valerie tres emue, Theophile de son cote disait a sa soeur, la voix etranglee : Je le fais pour toi, je te promets de ne pas la defi- gurer ici, puisque tu assures que ce ne serait guere convenable, a cause de ce manage... Mais, a Teglise, je ne reponds de rien. Si le calicot vient me braver al'e- glise, au milieu de ma famille, je les extermine 1'un apres Tautre. Auguste, tres correct dans son habit noir, 1'ceil gauche POT-BOUILLE 183 rapetisse", souffrant d'une migraine, dont il se mefiait depuis trois jours, montait a ce moment prendre sa fiancee, en compagnie de son pere et deson beau-frere, tous les deux solennels. II y cut un peu de bousculade, car on avait fini par eire en retard. Deux de ces dames, madame Duveyrier et madame Dambreville, durent aider madame Josserand a mettre son chale; c'etait un chale tapis, immense, a fond jaune, qu'elle continuait de sortir dans les grandes occasions, bien que la mode en fut passee, et qui la drapait d'une tenture dont Tam- pleur et 1'eclat revolutionnaient les rues. II fallut encore attendre M. Josserand; en train de cherchcr sous les meubles un bouton de manchette, balaye la veille aux ordures. Enfin, il parut, il balbutia des excu- ses, 1'air eperdu, heureux pourtant, et descendit le premier, en serrant fortement le bras de Berthe sous le sien. Derriere, passerent Auguste et madame Josse- rand. Puis venait la queue du monde, au hasard de la sortie, troublant d'un murmure le silence grave du vestibule. Theophile s'etait empare de Duveyrier, dont il effarait la dignite avec son histoire; et il geignait a son oreille, il exigeait des conseils, tandis que , devant eux , Valerie, remise, 1'attitude modeste, recevait les tendres encouragements de madame Juzeur, sans pa- raitre remarquer les regards terribles de son mari. Et ton paroissien! cria tout d'un coup madame Josserand desesperee. On etait deja dans les voitures. Angele dut remonter chercher le paroissien de velours blanc. Enfin, on partit. Toute la maison se trouvait la, les bonnes, les concierges. Marie Pichon etait descendue avec Lilitte, habillee, comme sur le point de sortir ; et la vue de la mariee, si jolie et si bien mise, la remua aux larmes. M. Gourd remarqua que, seuls, les gens du second n'avaient pas bouge de chez eux : de drdles de loca- 184 LES ROUGON-MACQUART taires qui faisaient toujours autrement que les autres ! A Saint-Roch, la grande porte venait de s'ouvrir & deux battants. Un tapis rouge descendait jusqu'au trot- toir. II pleuvait, la matinee de mai etait tres froide. Treize marches, dit tout has madame Juzeur a Valerie, quand elles passerent sous la porte. Ce n'est pas bon signe. Des que le cortege s'engagea entre les deux haies de chaises, marchant vers le chceur, ou les cierges de 1'autel brillaient comme des etoiles, les orgues, sur la tte des couples, eclaterent en un chant d'allegresse. C'etait une eglise cossue , riante, avec ses grandes fenetres blanches, bordees de jaune et de bleu tendre, ses soubassements de marbre rouge, rev6tant les murs et les colonnes, sa chaire doree, soutenue par les quatre evangelistes, ses chapelles laterales ou luisaient des orfevreries. Des peintures d'Opera egayaient la voute. Des lustres de cristal pendaient au bout de longs fils. Lorsqu'elles passaient sur les larges bouches du calo- rifere, les dames recevaient dans leurs jupes une haleine chaude. Vous ^tes sur d'avoir Talliance? demanda madame Josserand a Auguste, qui s'installait avec Berthe sur des fauteuils, places devant 1'autel. II s'effara, crut 1'avoir oubliee, puis la sentit dans la poche de son gilet. D'ailleurs, elle n'avait pas attendu sareponse. Depuis son entree, elle se haussait, fouillait du regard le monde : Trublot et Gueulin, tous deux gargons d'honneur, 1'oncle Bachelard et Campardon, temoins de la mariee, Duveyrier et le docteur Juillerat, temoins du marie, puis toute la foule des connaissances, dont elle etait fiere. Mais elle venait d'apercevoir Oc- tave, qui ouvrait avec empressement un passage madame Hedouin, et elle 1'avait emmene derriere un pilier, oil elle lui parlait, d'une voix basse et rapide. POT-BOUILLK 185 Le jeune homme ne paraissait pas comprendre, le visage slupefait. Pourtant, il s'inclina d'un air d'ai- mable obcissance. C'est convenu, dit a 1'oreille de Valerie madame Josserand, en revenant s'asseoir sur un des fauteuils destines a la famille, derriere ceux de Berthe et d'Auguste. II y avail la M. Josserand, les Vabre, les Duveyrier. Maintenant, les orgues egrenaient des gammes de peti- tes notes claires, coupees de grands souffles. On se ca- sait, le cho3ur s'emplissait, des hommes restaient dans les has cotes. L'abbe Mauduit s'etait reserve la joie de benir 1'union d'une de ses cheres penitentes. Quand il parut, en surplis, il echangea un amical sourire ave 1'assistance, oil il reconnaissait tous les visages. Mais des voix attaquerent le Veni Creator, les orgues reprirent leur chant triomphal, et ce fut a ce moment que Theophile decouvrit Octave, a gauche du choaur, devant ia chapelle de Saint-Joseph, Sa soeur Clotilcie vculut le retenir. Je ne peui pas, begaya-t-il, jamais je ne le tole- rerai. Et il forga Duveyrier a le suivre, pour representer la famille. Le Veni Creator continuait. Quelques tetes se tournerent. Theophile, qui avait parle de gifles, fut pris d'une telle emotion en abordant Octave, qu'il ne put d'abord trouver un mot, vexe d'etre petit, se haussant sur la pointe des pieds. - Monsieur, dit-il enfin, je vous ai vu hier avec ma femme... Mais le Veni Creator finissait, il fut effraye, lorsqu'il entendit le son de sa voix. D'ailleurs, Duveyrier, tres contrarie de 1'aventure, tachait de lui faire comprendre combien le lieu etait mal choisi. Devant 1'autel, la 16. 186 LES ROUGON-MACQUAKT cer6monie commenc.ait. Apres avoir adresse aux poux une exhortation emue, le pretre avait pris 1'anneau nuptial pour le benir. Benedic f Domine Deus noster, annulum nuptialem hunc, quern nos in tuo nomine benedicimus... Alors, ThSophile osarepeter, avoix basse : Monsieur , vous etiez hier dans cette eglise avec ma femme. Octave, etourdi encore des recommandations de madame Josserand, n'ayant pas bien compris, conta pourtant la petite histoire d'un air ais6. En effet, j'ai rencontre madame Vabre , et nous sommes alles voir ensemble les reparations du Cal- vaire, que dirige mon ami Gampardon. Vous avouez, balbutia le mari, repris de fureur, vous avouez... Duveyrier crut devoir lui frapper sur 1'epaule, pour le calmer. Une voix perc.ante d'enfant de cho3ur repon- dait: Amen. Et vous reconnaissez sans doute cette lettre, continua Theophile, en tendant un papier a Octave. Voyons, pas ici I dit le conseiller tout a fait scan- dalise. Vous perdez la raison, mon cher. Octave ouvrit la lettre. L'emotion avait grandi dans 1'assistance. Des chuchotements couraient, on se pous- sait du coude, on regardait par-dessus les livres de messe ; personne ne faisait plus la moindre attention a la ce>emonie. Les deux maries seuls restaient graves et raides devant le pr&tre. Puis, Berthe elle- meme tourna la tfite, aper^ut Theophile qui blemissait devant Octave ; et, des lors, elle fut distraite, elle ne cessa de couler des regards luisants du c6te de la cha- pelle de Saint-Joseph. Cependant, le jeune homme lisait ademi-voix: POT-BOUILLE 187 Mon chat, que de bonheur hier! A mardi, cha- pelle des Saints-Anges, dans le confessionnal. Le prelre, apres avoir obtenu du marie un oui dliomme serieux qui ne signe rien sans lire, venait de se tourner vers la marine. Vous promettez et jurez de garder a monsieur . Auguste Vabre fidelit6 en toutes choses, comme une fidele epouse le doit a son epoux^ selon le comman- dement de Dieu ? Mais Berthe, ayant vu la lettre, se passionnant a 1'idee des gifles qu'elle esperait^ n'ecoutait plus, guettait par un coin de son yoile. II y cut un silence embarrassed Enfin, elle sentit qu'on 1'attendait. Oui, oui, repondit-elle precipitamment, au petit bonheur. L'abb6 Mauduit, Stonne, avait suiyi la direction de son regard ; et il devina qu'une scene inusitee se passait dans un des bas cotes, il fut pris a son tour de singulieres distractions. Maintenant, 1'histoire avait circule, tout le monde la conhaissait. Les dames, p&les et graves, ne quittaient plus Octave des yeux. Les hom- mes souriaient d'un air discretement gaillard. Et, pendant que madame Josserand rassurait madame Duveyrier par de legers haussements d'epaules, seule Valerie semblait s'interesser au mariage, ne voyant rien autre, comme penetree d'attendrissement. Mon chat, que de bonheur hier... lisait do nouveau Octave, qui affectait une profonde surprise. Puis, apres avoir rendu la lettre au mari : Je ne comprends pas, monsieur. Cette ecriture n'est pas la mienne... Voyez plutot. Et, tirant un calepin oil il inscrivait ses defenses, en garden soigneux, il le montra a Theophile. Comment? pas votre ecriture I balbutia celui-ci. Vous vous moquez de moi. c.a doit Stre votre ecriture. 188 LES ROUGON-MACQUART Le prfitre allait faire le signe de la croix sur la main gauche de Berthe. Les yeux ailleurs, il se trompa, le fit sur la main droite. In nomine Patris, et Filiij et Spiritus Sancti. Awen, repondit 1'enfant de choeur, qui lui aussi se haussait pour voir. Enfin, le scandale etait evite. Duveyrier avail prouve a Theophile ahuri que la lettre ne pouvait etre de M. Mou- ret. Ge fut presque une deception pour 1'assistance. II y cut des soupirs, des mots vifs echanges. Et quand le monde, encore tumultueux, se retourna vers 1'autel, Berthe et Auguste se trouvaient maries, elle sans pa- raitre y avoir pris garde, lui n'ayant pas perdu une parole du prelre, tout a cette affaire, derange seule- ment par sa migraine qui lui fermait 1'oeil gauche. Ces chers enfantsl dit M. Josserand, absorbe, la voix tremblante, a M. Vabre qui, depuis le commence- ment de la ceremonie, s'occupait a compter les cierges allumes, se trompanttoujours, et reprenant soncalcul. Mais les orgues, de nouveau, ronflaient dans la nef, 1'abbe Mauduit avait reparu en chasuble, les chantres attaquaient la messe. C'etait une messe en musique. d'une grande pompe. L'oncle Bachelard, qui faisait le tour des chapelles, lisait les inscriptions latines des tombeaux, sans les comprendre ; celleduduc de Crequy 1'interessa particulierement. Trublot et Gueulin avaient rejoint Octave, pour avoir des details ; et tous trois, derriere la chaire, ricanaient. Des chants s'enflaient brusquement comme des vents d'orage, des enfants de choeur balangaient des encensoirs ; puis, il y avait des coups de sonnette, des silences oil Ton entendait les balbutiements du pretre a 1'autel. Et Theophile ne pou- vait tenir en place; il gardait Duveyrier, qu'il acca- blait de ses reflexions affolees, ayant perdu pied, ne comprenant pas comment le monsieur du rendez- POT-BOUIULE 189 TOUS n'etait pas le monsieur de la lettre. Dans 1'as- sistance, on continuait a surveillef chacun de ses gestes ; toute 1'eglise, avec ses defiles de pr par moments d'un rayon de gaz. omme ils atrivaient, Duveyrier, torture d'angoisses, posa une noun lie question. N'est-cc pas? ce que j'ai de mieux a faire est encore de me remettre avec ma femme, en attendant? Ge serait peut-etre raisonnable, dit le jeune homme, force de repondre. Alors, Duveyrier sentit la necessite de regretter son beau-pere. C'etait un homme bien intelligent, une puis- sance de travail incroyable. D'ailleurs, on allait sans doute pouvoir encore le tirer dela. Rue de Choiseul, ils trouverent la porte de la maison ouverte . et ils tom- berent sur un groupe, plante devant la loge de M. Gourd. Julie, descendue pour courir chez le pharmacien, s'emportait centre les bourgeois qui se laissent crever entre eux, quand ils sont malades; c'etait bon aux ouvriers, de se porter du bouillon etde se faire chauffer des serviettes ; depuis deux heures qu'il ralait la-haut , le vieux aurait pu avaler vingt fois sa langue, sans que ses enfants eussent pris seulement la peine de lui mettre un morceau de sucre dans le gosier. Des coeurs sees, disait M. Gourd, des gens qui ne savaient pas se servir de leurs dix doigts, qui se seraient crus deshonores s'iJs avaient donne un lavement a un pere; tandis qu'Hippolyte, rencherissant encore, racontait la tete de madame, la-haut, son air b^te, ses bras ballants en face de ce pauvre monsieur, autour duquel les do- mestiques se bousculaient. Mais tous se turent, lors- qu'ils apergurent Duveyrier. Eh bien? demanda celui-ci. Le medecin pose des sinapismes a monsieur, re- 254 LES ROUGON-MACQUART pondit Hippolyte. Oh ! j'ai eu une peine pour le trouver ! En haul, dans le salon, madame Duveyrier vint aleur rencontre. Elle avail beaucoup pleure, ses regards brillaient sous ses paupieres rougies. Le conseiller ouvrit les bras, plein de gne ; et il 1'embrassa, en murmurant : Ma pauvre Clotilde ! Surprise de cette effusion inaccoutumee, elle re- cula. Octave etait demeure en arriere;mais il entendit le mari ajouter a voix basse : Pardonne-moi, oublions nos torts, dans cette triste circonstance... Tu le vois, je te reviens, et pour toujours.. . Ah ! je suis bien puni ! Elle ne repondit rien, se degagea. Puis, reprenant devant Octave son attitude de femme qui veut ignorer : Je ne vous aurais pas derange, mon ami, car je sais combien cette enquete sur 1'affaire de la rue de Provence est pressee. Mais je me suis vue seule, j'ai senti votre presence necessaire. .. Mon pauvre pere est perdu. Entrez le voir, le docteur est aupres de lui. Quand Duveyrier cut passe dans la chambre voisine, elle s'approcha d'Octave qui, pour se donner une con- tenance, se tenait devant le piano. L'instrument etait reste ouvert, le morceau de Zemire et Azor se trouvait encore sur le pupitre ; et il affectait de le dechiffrer. La lampe n'eclairait toujours de sa lumiere douce qu'un angle de la vaste piece. Madame Duveyrier regarda un instant le jeune homme sans parler, tourmentee d'une inquietude qui finit par la jeter hors de sa reserve habi- tuelle. II etait la-bas ? demanda-t-elle d'une voix breve. Oui, madame. Alors, quoi done, qu'y a-t-il ? POT-BOU1LLE 255 Cette personne, madame, 1'a lache, en emportant les meubles... Je 1'ai trouve entre les quatre murs, avecune bougie. Clotilde cut un geste desespere. Elle comprenait. Sur son beau visage, parut une expression de repu- gnance et de decouragement. Ce n'etait pas assez de perdre SOH pere, il fallait encore que ce malheur servit de pretexte a un rapprochement avec son mari! Elle le connaissait bien, il serait toujours sur elle, maintenaut que plus rien au dehors ne la protegerait; et, dans son respect de tous les devoirs, elle tremblait de ne pouvoir se refuser a 1'abominable corvee. Un instant, elle con- templa le piano. De grosses larmes lui remontaient aux yeux, elle dit tmplement a Octave : Merci, monsieur. Tous deux passerent a leur tour dans la chambre de M. Vabre. Duveyrier, tres pale, ecoutait le docteur Juillerat qui lui donnait des explications a demi-voix. C'etait une attaque d'apoplexie sereuse; le malade pouvait trainer jusqu'au lendemain ; mais il n'y avait plus aucune esperance. Clotilde arrivait justement; elle entendit cette condamnation, elle s'affaissa sur une chaise, en se tamponnant les yeux avec son mou- choir, deja trempe de larmes, tordu, reduit a rien. Pourtant, elle trouva la force de demander au docteur si son pauvre pere reprendrait au moins connaissance. Le docteur en doutait ; et, comme s'il eut compris le but de la question, il exprima 1'espoir que M. Vabre avait depuis longtemps regie ses affaires. Duveyrier, dont 1'esprit semblait elre reste rue de la Cerisaie, parut alors s'eveiller. II regarda sa femme, puis re- pondit que M. Vabre ne se confiait a personne. Il ne savait done rien , il avait simplement des promesses en faveur de leur fils Gustave, que son grand-pere sou- vent parlait d'avantager, pour les recompenser de 256 LES ROUGON-MACQUART 1'avoir pris chez eux. En tout cas, s'il existait un testa- ment, on le trouverait. La famille est avertie ? dit le docteur Juillerat. Mon Dieu! non, murmura Clotilde. J'ai regu un tel coup!... Ma premiere pensee a ete d'envoyer mon- sieur chercher mon mari. Duveyrier lui jeta un nouveau regard. Maintenant^ tous deux s'entendaient. Lentement, il s'approcha du lit, examina M. Vabre, etendu dans sa raideur de cada- vre, et dont le masque immobile se marbrait de taches jaunes. line heure sonnait. Le docteur parla de se relirer, car il avait essaye les revulsifs d'usage, il ne pouvait rien de plus. Le matin, il reviendrait de bonne heure. Enfin, il partait avec Octave, lorsque madame Duveyrier rappeli ce dernier. Attendons demain, n'est-ce pas? dit-elle, vous m'enverrez Berthe sous un pretexte ; je ferai aussi demander Valerie, et ce sont elles qui instruiront mes freres... Ah! les pauvres gen's, qu'ils dorment encore tranquilles cette nuit ! II y a bien assez de nous, a veiller dans les larmes. Et, en face du vieillard dont le rale emplissait la chambre d'un frisson, elle et son mari resterent seuls. XI Lorsque, le lendemain, a huit heures, Octave descen- dit de sa chambre, il fut tres surpris de trouver toute la maison au courant de Fattaque de la veille et de la situation desesperee oil etait le proprietaire. Du reste, la maison ne s'occupait pas du malade : elle ouvrait la succession. Dans leur petite salle a manger, les Pichon s'atta- blaient devant des hols de chocolat. Jules appela Octave. Dites done, en voila un remue-menage, s'il meurt coinme ca! Nous aliens en voir de droles... Savez-vous s'il y a un testament? Le jeune homme, sans repondre, leur demanda d'oii ils tenaient la nouvelle. Marie 1'avait remontee de chez la boulangere; d'ailleurs, c.a filtrait d'etage en etage, et jusqu'au bout de la rue, par les bonnes. Puis, apres avoir allonge une tape a Lilitte qui lavait ses doigts dans le chocolat, la jeune feijime dit a son tour : Ah ! tout cet argent!... S'il songeait seulement a nous laisser un sou par piece de cent sous. Mais il n'y a pas de danger! Et comme Octave les quittait, elle ajouta : 22. 258 LES ROUGON-MACQUART J'ai tini vos livres, monsieur Mouret... Veuillez les reprendre, n'est-ce pas? II descendait vivement, inquiet, se souvenant d'avoir promis a madame Duveyrier delui envoyer Berthe avant toute indiscretion, lorsque, au troisieme, il tomba sur Campardon, qui sortait. Eh bien ! dit ce dernier, votre patron herite. Je me suis laisse conter que le vieux a pres de six cent mille francs, plus cet immeuble... Dame! ilne depen- sait rien chez les Duveyrier, et il lui restait pas mal sur son magot de Versailles, sans compter les vingt et quelques mille francs des loyers de la maison... Hein? un farneux gateau a se partager, quand on est trois seulement I Tout en causant ainsi, il continuait de descendre, derriere Octave. Mais, au second, ils rencontrerent madame Juzeur, qui revenait de voir ce que sa petite bonne, Louise, pouvait bien faire le matin, a perdre plus d'une heure pour rapporter quatre sous de lait. Elle entra naturellement dans la conversation, tres au courant. On ne sait pas comment il a regie ses affaires, murmura-t-elle de son air doux. II y aura peut-etre des histoires. Ah bien I dit gaiement 1'architecte, je voudrais 6tre a leur place. Qa ne trainerait pas... On fait trois parts egales, chacun prend la sienne, et bonjour bon- soirl Madame Juzeur se pencha, leva la tete, s'assura de la solitude de 1'escalier. Enfin, baissant la voix : Et s'ils ne trouvaient pas ce qu'ils attendent?.. Des bruits circulent. L'architecte ecarquillait les yeux. Puis, il haussales epaules. Aliens done I des fables I Le pere Vabre etait un vieil avare qui mettait ses economies dans des bas POT-BOUILLE 259 de laine. Et il s'en alia, parce qu'il avail un rendez- vous a Saint-Roch, avec 1'abbe Mauduit. Ma femme se plaint de vous, dit-il a Octave, en se retournant, apres avoir descendu trois marches. Entrez done causer de temps a autre. Madame Juzeur retenait le jeune homme. Et moi, comme vous me negligez 1 Je croyais que TOUS m'aimiez un peu... Quand vous viendrez, je vous ferai gouter une liqueur des iles, oh! quelque chose de delicieui ! II promit, il se hata de gagner le vestibule. Mais, avant d'arriver a la petite porte du magasin, ouvrant sous la voute, il dut encore traverser tout un groupe de bonnes. Celles-la distribuaient la fortune du mori- bond. Tant pour madame Clotilde, tant pour mon- sieur Auguste, tant pour monsieur Theophile. Clemence disait des chiffres, carrement; elle les connaissait bien, car elle les tenait d'Hippolyte, lequel avait vu 1'argent dans un meuble. Julie pourtant les discutait. Lisa racontait comment son premier maitre , un vieux monsieur, 1'avait flouee, en crevant sans meme lui laisser son linge sale; tandis que, les bras ballants, la bouche ouverte, Adele ecoutait ces histoires d'heri- tage, qui faisaient crouler devant elle des piles gigan| tesques de pieces de cent sous. Et, sur le trottoir, 1'air solennel, M. Gourd causait avec le papetier d'en face. Pour lui, le proprietaire n'etait meme plus. Moi, ce qui m'interesse, disait-il, c'est de savoir qui prend la maison... Us ont tout partage, tres bien I mais la maison, ils ne peuvent pas la couper en trois. Octave enfin entra dans le magasin. La premiere personne qu'il vit, 'assise devant la caisse, fut ntadame Josserand, deja coiffee, frottee, sanglee, sous les armes. Pres d'elle, Berthe, descendue sans doute a la h4te, dans le neglige charmant d'un peignoir, parais- 260 LES ROUGON-MACQUART sail tres animee. Mais elles se turent en 1'apercevanU la mere le regarda d'un air terrible. Alors, monsieur, dit-elle , c'est ainsi que YOU* aimez la maison?... Vous entrez dans les complots des ennemis de ma fille. II voulut se defendre, expliquer les fails. Mais elle lui fermait la Louche, elle 1'accusait d'avoir passe la nuit, avec les Duveyrier, achercher le testament, pour y introduire des choses. Et, comme il riait, en demandant quel interet il aurait eu a cela, elle reprit : - Votre interet, votre interet... Bref! monsieur, vous deviez accourir nous prevenir, puisque Dieu vou- lait bien vous rendre temoin de 1'accident. Quand on peiise que, sans moi, ma fille ne saurait rien encore ! Oui, on la depouillait, si je n'avais pas degringole 1'es- calier, a la premiere nouvelle... Eh! votre interet, votre interet, monsieur, est-ce qu'onsait? Madame Duveyrier a beau etre tres fanee, il y a encore des gens peu dif- ficiles pour s'en contenter peut-etre. Oh! maman! dit Berthe, Clotilde qui est si hon- nete! Mais madame Josserand haussa les epaules de pitie. Laisse done ! tu sais bien qu'on fait tout pour de 1'argent ! Octave dut leur center 1'histoire de Tattaque. Elles se langaient'des coups d'oeil : evidemment, selonlemot de la mere, il y avait eu des manoeuvres. Clotilde etait vraiment trop bonne de vouloir epargner des emotions a la famille! Enfin, elles laisserent le jeune homme se mettre au travail, tout en gardant des doutes sur son role dans 1'affaire. Leur explication vive continuait. Et qui est-ce qui paiera les cinquante mille francs inscrits dans le contrat? dit madame Josserand. Lui sous la terre, on pourra courir apres, n'est-ce pas? Oh ! les cinquante mille francs ! murmura Berthe POT-BOUILLE 26! embarrassee. Tu sais qu'il devait, comme vous, donner seulement dix mille francs tous les six mois... Nous n'y sommes pas encore, le mieux est d'attendre. Attendre! attendre qu'il revienne pour te les apporter, peut-oett heure ayanoee de la soiree, aucun client ne se prresentaat, dans ce baut ecarte de la rue de Choiseul. On laissait ouvert unique- ment pour ranger le magasi. Vous devez savoir ou ces dames sont allees, vousf demanda Auguste au jeune homme. Gelui-ci leva les ^eux d'un air surpris et innocent, Mais, tticmsieur, elles voiis Tont dit.., A une con- ference. > - Une conference, une conference, gronda le maru Elle finissait a dix heures, leur conference... E/st-ce>qu des femmes honnetes ne devraierit pas etre 292 LES ROUGON-MACQUART Puis, il reprit sa promenade, en jetant des regards obliques sur le commis, qu'il soupQonnait d'etre It complice de ces dames, ou tout au moins de les excu- ser. Octave, a la derob.ee, 1'examinait aussi d'un air in- quiet. Jamais il ne 1'avait vu si nerveux. Que se passait- il done? Et, comme il tournait la t6te, il aperc.ut, au fond de la boutique, Saturnin qui nettoyait une glace avec une eponge imbibee d'alcool. Peu a peu, dans la famille, on mettait le fou a des travaux de domes- tique, pour lui faire au moins gagner sa nourriture. Mais, ce soir-la, les yeux de Saturnin luisaient etrange- ment. II se coula derriere Octave, il lui dit tres bas : Faut se mefier... Il a trouve un papier. Oui, il a un papier dans sa poche... Attention, si c'est a vous ! Et il retourna lestement frotter sa glace. Octave ne comprit pas. Le fou lui temoignait depuis quelque temps une affection singuliere, comme la caresse d'une bete qui cederait a un instinct, a un flair penetrant les delicatesses lointaines d'un sentiment. Pourquoi lui parlait-il d'un papier? II n'avait pas ecrit de lettre a Berthe, il ne se permettait encore que de la regarder avec des yeux tendres, guettant 1'occasion de lui faire un petit cadeau. G'etait la une tactique adoptee par lui, apres de mures reflexions. Onze heures dix ! nom de Dieu de nom de Dieu ! cria brusquement Anguste, qui ne jurait jamais. Mais, au meme moment, ces dames rentraient. Ber- the avait une delicieuse robe de soie rose, brodee de jais blanc; tandis que sa sffiur, toujours en bleu, et sa mere, toujours en mauve, gardaient leurs toilettes voyantes et laborieuses, remaniees a chaque saison. Madame Josserand entrala premiere, imposante, large, por.r clouer du coup au fond de la gorge de son gendre les reproches, que toutes trois venaient de prevoir, dans POT-BOUILLE -203 un conseil tenu au bout de la rue. Elle daigna m6me expliquer leur retard, par une flanerie aux vitrines des magasins. D'ailleurs, Auguste tres pale, ne lacha pas une plainte ; il repondait d'un ton sec, il se contenait et attendait, visiblement. Un instant encore, la mere, qui sentait 1'orage avec sa grande habitude des que- relles du traversin, tacha de I'intimider ; puis, elle dut monter, elle se contenta de dire : Bonsoir, ma fille. Et dors bien, n'est-ce pas? si tu veux vivre longtemps. Tout de suite, Auguste a bout de force, oubliant la presence d'Octave et de Saturnin, tira de sa poche un papier froisse, qu'il mit sous le nez de Berthe, en begayant : Qu'est-ce que c'est que c.a? Berthe n'avait pas me*me retire son chapeau. Elle devint tres rouge. Qa ? dit-elle, eh J)ien 1 c'est une facture. Oui, une facture ! et pour des faux cheveux encore ! S'il est permis, pour des cheveux 1 comme si vous n'en aviez plus sur la t6te!... Mais ce n'est pas c.a. Vous 1'avez. payee, cette facture ; dites, avec quoi I'avez-Yous payee ? La jeune femme, de plus en plus troublee, finit par repondre : Avec mon argent, pardi ! Votre argent! mais YOUS n'en avez- pas. Il faut qu'on YOUS en ait donne ou que YOUS en ayez pris ici... Et puis, tenez! je sais tout, vous faites des dettes... Je tolererai ce que YOUS voudrez ; mais pas de dettes, entendez-vous, pas de dettes 1 jamais! Et ilmettait, dans ce cri, son horreurde garc.on pru- dent, son honnetete- commerciale qui consistait a ne rien devoir. Longtemps, il se soulagea, reprochant a sa femme ses sorties continuelles, ses visites aux quatre 25. LES ROOGOMIACQIUKT coins de Paris, ses toilettes, son luxe qu'il ne pouvait entreten.r. Est-ce qu'il etait raisonnable, dans leur si- tuadon, de rester dehors jusqu'a des onze heures d u so,r, avec des robes de soie rose, brodees de jais Wane? Quand on avail de ces gouts-la, on apportait cm, cent m.lle francs de dot. D'ailleurs, il connaissait b.en arable: c'elait la mere imbecile qui elevait ses filles a man ger des fortunes, sans avoir seulemen de quo, leur coller une chemise sur le dos, le jour de leur mariage. - Ne dites pas de mal de maman ! cria Berthe, re- cant la tele, eiasperee a la fln. On n'a rien a lu re- procher, ele a fait son devoir... Et Votre famille, die est propre ! Des gens qui ont tue leur pere ! Octave s'etait plonge dans ses etiquettes, en affec- ant de ne pas entendre. Mais, du coir, de 1'ceil il sui- vait la querelle, et guettail surloul Saturnin, qui f re - m-ssant, avail cesse de frolter la glace, les poings ^erres, les yeuz ardents, pres de sauter a la gorge du - Laissons nos families, reprit ce dernier. Nous avons assez de noire men sg e... Ecoutez, vous allez :nan ger de train, car je ne donnerai plus un sou pour toutes ces betises. Oh! c'est une resolution formelle. olre place estici, dans volre comploir, en robe sim- ple, comme les femmes qui se respectent... Et si vous faites des dettes, nous verrons. Berthe reslait suffoquee, devant cette main de mari bruta 1 portee sur ses habitudes, ses plaisirs, ses robes. Cea,t un arrachement de tout ce qu'elle aimait, de out ce qu elle avail reve en se mariant. Mais, ,par une tacuque de femme, elle ne montra pas la blessure dont elle saignait, elle donna un prelexte a la colere dont son vsage elait gonfle, et repela avec plus de vio- POT-BOUiLLE -2$> 'Je ne souffrirai pas que vous insultiez mamani Auguste haussait les epaules. Votre mere! mais, tenezl 'vous lui ressemblez, vous devenez laide, quand vous vous mettez dans cet etat... Oui, je ne vous reconnais plus, c'est eile qui revient. Ma parole, c.a me faitpeur! Du coup, Berthe -se calma, et le regardant en face : Allez done dire a maman ce que vous disiez. tout a 1'heure, pour voir 'comment elle vous flanquera dehot-s. * Ah! elle me flanquera dehors ! cria le mari fu- rieux. Eh bien ! je monte le lui dire tout de suite. En effet, il se dirigea vers la porte. II etait temps qu'il sortit, carSaturnin, avec ses yeux de loup, s'avaa- ?ait traitreusement pour Teirangler par derriere. La jeune femme venaitde selaissertomber surune' chaise, ou elie murmurait a demi-voix : -^ Ah 1 grand Dieul en'Voilaiun que je n'epouserais pas, si c ? etait a refaire! En haut^ M. Josserand, tres ^surpHs, vint ouvrir, Adele etarit deja montee e coucher. Conime il s ins- tallait justement pour pa^senla nuit a faire des band^s, malgre des mal'aises dont il se plaignait depuis quel- que temps, ce fut avec un f embarras, une honte d'etre decouvert, qu'il iritroduisit -son gendre dans la salle dit le fou. d'un bochement de menton enthousiaste. Et, lorsqu'il vit le jeune homme souriant devant sa sceur, qui ne s'etait apercue de rien, il s'assrt par terre, derriere un comptoir, ne voulant pas les gener, se cachant Les bees de gaz brulaient encore, la flamme haute, dans le grand silence du magasin Ferme. C'etait une pail inbrte, tin etouffement ou les pieces de soie mettaient Todeur fade de leur appret. ** Madame, je vous en prie, ne vons faites pas tant de peitre, dit Oc*tave, de sa voix caressante. Efle cut un tressaillement, en le trouvant si pres 3'elle. Je vous demande pardon, monsieur Octave. Ce n'est pas ma faute, si votrs avez assiste k cette explica- tion penible. Et je Vous prie d'excuser moti mari, car il devait etre malade, ce soir... Vou^ savez,dans tous les menages, il "y a diB petites contrarietes... 'Des sanglots 1'etranglerent. La setile idee d l attenuer les torts de son mari pour le monde, avait determine une crise de larmes abondantes, qui la detendait. Saturnin montra sa tetie inquiete au ras du comptoir ; mais il replongea auSsildt, quanA il vit Octave se decider a prendre la main de sa soeur. Je vous en prie, madame, un peu de courage, disait ce dernier. Non, c'est plus Fort que moi, balbutia-t-elle. Vous POT-BOUILLE 299 etiez la, vous avez entendu... Pour quatre-vingt-quinze francs de cheveux ! Comme si toutes les femmes n'en portaient pas, des cheveux, aujourd'hui !... Mais lui ne sail rien, ne comprend rien. II ne connait pas plus les femmes que le grand Turc, il n'en a jamais eu, non jamais, monsieur Octave I... Ah 1 je suis Men malheu- reuse 1 Elle disait tout, dans la fievre de sa rancune. Un homme qu'elle pretendait avoir epouse par amour, et qui bientot lui refuserait des chemises ! Est-ce qu'elle ne remplissait pas ses devoirs? est-ce qu'il trouvait seulement une negligence a lui reprocher? Certes, s'il ne s'etait pas mis en colere, le jour oil elle lui avait demande des cheveux, elle n'aurait jamais ete reduite a en acheter sur sa bourse ! Et, pour les plus petites betises, la meme histoire recommengait : elle ne pouvait temoigner une en vie, souhaiter Iti moindre objet de toilette, sans se heurter centre des maussaderies fe- roces. Naturellement, elle avait sa fierte, elle ne de- mandait plus rien, aimait mieux manquer du neces- saire quo de s'humilier sans resultat. Ainsi, elle desi- rait follement, depuis quinze jours, une parure de fan- taisie, vue avec sa mere a la vitrine d'un bijoutier du Palais-Royal. Vous savez, trois etoiles de strass pour etre piquees dans les cheveux... Oh ! une babiole, cent francs, je crois... Eh bien ! j'ai eu beau en parler du matin au soir, si vous croyez que mon mari a compris ! Octave n'aurait ose compter sur une pareille occasion. II brusqua les choses. Oui, oui, je sais. Vous en avez parle plusieurs fois devant moi... Et, mon Dieu 1 madame, vos parents m'ont si bien rec.u, vous m'avez accueilli vous-merne avec tant d'obligeance, que j'ai cru pouvoir me per- mettre... 298 L'ES ROUCON-XACQUART avait fait de grands gestes, par-dessus la Ute de sa soenr, comme pour 1'inviter a la consoler. Maintenant, il rayonnait, il multipliait les clinsd'yeux ; et, craigrrant ^ de ne pas eire compris, il accentaait ses consols en 'envoyant des baisers dans le vide, avec une effusion 'debordante d'enfant. Comment ! tu veux que je Tembrasse ? demanda Octave par signes. Oui, oni, repondit le fou, d'un bochement de menton enthousiaste. Et, lorsqu'il vit le jeune homme sou'riant devant sa soeur, qui ne s'etait apercue de rien,il s'assft par terre, derriere un comptoir, ne voulant pas les 'gener, se cachant. Les bees de gaz brulaient encore, la flamme haute, dans le grand silence du magasin ferrn*. G'etait une pail mOrte, tin Mouffement ou les pieces de soie mettaient Fodeur fade de leur appret. ~- Madame, je YOUS ien prie, ne vons 1'aites pas tant de peitie, dit Octave, de sa voix caressante. Efle cut un tressaillement, en Ife trouvant si pres d'elle. Je vous demande pardon, monsieur Octave. Ce n'est pas ma faute, si vous avez assiste a cette explica- tion penible. Et je vous prie d'excuser moti mari, car il devait etre malade, ce s'oir... Vous savez,dans lous les menages, il "y a de peti'tes contrarietes... l f)es sanglots 1'etranglerent. La seule idee d'atteffuer le's torts de son mari pour le monde, avait determine urife crise die larmes abondantes, qui la detendait. Saturnin montra sa t^te inquiete au ras du comptoir ; mais il replongea aussftftt, quand il vit Octave se decider a prendre la main de sa sceur. Je vous eh prie, madame, un peu Ae courage, disait ce dernier. Non, c'est plus fort (Jue moi, balbutia-t-elle. Vous POT-BO U I LLE 299 etiezla, vous avez entendu... Pour quatre-vingt-quinze francs de cheveux ! Gomme si toutes les femmes n'en portaient pas, des cheveux, aujourd'hui!... Mais lui ne sail rien, ne comprend rien. II ne connait pas plus les femmes que le grand Turc, il n'en a jamais eu, non jamais, monsieur Octave I... Ah ! je suis bien malheu- reuse 1 Elle disait tout, dans la fievre de sa rancune. Un homme qu'elle pretendait avoir epouse par amour, et qui bientot lui refuserait des chemises ! Est-ce qu'elle ne remplissait pas ses devoirs? est-ce qu'il trouvait seulement une negligence a lui reprocher? Certes, s'il ne s'etait pas mis en colere, le jour oil elle lui avait demande des cheveux, elle n'aurait jamais ete reduite a en acheter sur sa bourse 1 Et, pour les plus petites betises, lameme histoire recommengait : elle ne pouvait temoigner une envie, souhaiter le moindre objet de toilette, sans se heurter centre des maussaderies fe- roces. Naturellement, elle avait sa fierte, elle ne de- mandait plus rien, aimait mieux manquer du neces- saire quo de s'humilier sans resultat. Ainsi, elle desi- rait follement, depuis quinze jours, une parure de fan- taisie, vue avec sa mere a la vitrine d'un bijoutier du Palais-Royal. Vous savez, trois etoiles de strass pour etre piquees dans les cheveux... Oh ! une babiole, cent francs, je crois... Eh bien ! j'ai eu beau en parler du matin au soir, si vous croyez que mon mari a compris ! Octave n'aurait ose compter sur une pareille occasion. II brusqua les choses. Oui, oui, je sais. Yous en avez parle plusieurs fois devant moi... Et, mon Dieu I madame, YOS parents m'ont si bien rec.u, vous m'avez accueilli vous-meme avec tant d'obligeance, que j'ai cru pouvoir me per- mettre... 302 LES ROUGON-MACQUART son patron, celui-ci ayant 1'habitude de nourrir ses employes, pour les garder sousla main, il lui temoigna une complaisance sans bornes, 1'ecouta au dessert, approuva bruvamment ses idees. Meme, en particulier, il parut epouser son mecontentement centre sa femme, au point de feindre de la surveiller et de le renseigner ensuite par de petits rapports. Auguste fut tres touche ; il avoua un soir au jeune homme qu'il avail failli un instant le renvoyer, car il le croyait de connivence avec sa belle-mere. Octave., glace, mauifesta aussitot de 1'horreur pour madame Josserand, ce qui acheva de les rapprocher dans une complete communaute d'opinions. Du reste, le mari etait un bon homme au fond, simplement desagreable, mais volontiers resi- gne, tant qu'on ne le jetait pas hors de lui, en depensant son argent ou en touchant a sa morale. II jurait meme de ne plus se mettre en colere, car il avait eu, apres la querelle, une migraine abominable, dont il etait reste idiot pendant trois jours. Vous me comprenez, vous ! disait-il au jeune homme. Je veux ma tranquillite...En dehors de c.a, je me fiche de tout, la vertu mise a part bien entendu, et pourvu que ma femme n'emporte pas la caisse. Hein? je suis raisonnable, je n'exige pas d'elle des choses extraordinaires ? Et Octave exaltait sa sagesse, et ils celebraient ensemble les douceurs de la vie plate, des annees toujours semblables, passees a metrer de la soie. Meme, pour lui plaire, le commis abandonnait ses idees de ! grand commerce. Un soir, il 1'avait effare, en reprenant j son reve de vastes bazars modernes, et en lui conseillant, comme a madame Hedouin, d'acheter la maison voisine, afin d'elargir sa boutique. Auguste, dont la teteeclatait dQJa au milieu de ses quatre comptoirs, le regardait avec une telle epouvante de commergant habitue a POT-BOUILLE 303 couper les liards en quatre, qu'il s'etait hate de retirer sa proposition et de s'extasier sur la securite hcnnete du petit negoce. Les jours coulaient, Octave faisait son trou dans la maison, comme un trou de duvet ou il avait chaud. Le mari I'estimait, madame Josserand elle-rneme, a laquelle il evitait pourtant de teraoigner trop de poli- tesse, le regardait d'un air encourageanL Quant a Berthe, elle devenait avec lui d'une familiarite char- mante. Mais son grand ami etait Saturnin, dont ilvoyait s'accroitre 1'affection muette , le devouement de chien fidele, a mesure que lui-menae desirait plus violem- ment la jeune femme. Pour tout autre, le fou montrait une jalousie sombre; un homme ne pouvait approcher sa so?ur, sans qu'il fut aussitot inquiet, les levres retroussecs, pret a mordre. Et si, au contraire, Octave se penchait vers elle librement, la faisait rire du rire tendre et mouille d'une amante heureuse , il riait d'aise lui-meme, son visage refletait un peu de leur joie sensuclle. Le pauvre etre semblait gouter 1'amour dans cette chair de femme, qu'il sentait sienne, sous la poussee de Finstinctjet Ton eut dit qu'il eprouvait pour 1'amant choisi la reconnaissance pamee du bon- heur. Dans tous les coins, il arretait celui-ci, jetait autour d'eux des regards mefiants, puis s'ils etaient seuls, lui parlait d'elle, repetait toujours les memes histoires, en phrases heurtees. Quand elle etait petite, elle avait des petits meni- bres gros comme ca; et d-eja grasse, et toute rose, et tres gaie... Alors, elle gigottait par terre. Moi, ca m'a- musait, je laregardais, je me mettaisa genoui... Alors, pan ! pan ! pan ! elle me donnait des coups de pled dans 1'estomac... Alors, game faisait plaisir, oh 1 <^a me faisait plaisir ! Octave sut ainsi 1'enfance entiere de Berthe r Ten- 304 LES ROUGON-MACQUART fance avecses bobos, sesjoujoux, sa croissance de joli animal indompte. Le cerveau vide de Saturnin gardait religieusement des fails sans importance, dont lui seul se souvenait : un jour ou elle s'etait piquee et ou il avait suce le sang ; un matin ou elle lui etait re