I i.i S I THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY \-l3GcF-f v.3 z ». v The person chargine thi«s «,=+ sponsible for its retu emI ' latest Date Theff, stamped below. is re- rn on or before the mutilation cn-i ^ underhning f books «re reasons for disciôlin " uemmn 9 Univ ssol from the University ersity of Uli n — O-1096 m>-rtY>,\Tnrvc>T-k iivr nniun» HISTOIRE DES CONCILES d'après LES DOCUMENTS ORIGINAUX PAR Charles Joseph HEFELE DOCTEUR EN PHILOSOPHIE ET EN THÉOLOGIE, ÉVÊQUB DE ROTTENBOURG NOUVELLE TRADUCTION FRANÇAISE FAITE SUR LA DEUXIÈME ÉDITION ALLEMANDE CORRIGÉE ET AUGMENTÉE DE NOTES CRITIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES PAR Dom IL LECLERCQ BÉNÉDICTIN DE L'aBBAYE DE FARNBOROUGH TOME III DEUXIÈME PARTIE PARIS * LETOUZEY ET ANÉ, ÉDITEURS 76 bis, RUE DES SAINTS-PÈRES 1910 HISTOIRE DES CONCILES TOME III DEUXIÈME PARTI E Imprimatur F. Gabroi. HISTOIRE DES CONCILES D APRES LES DOCUMENTS ORIGINAUX PAR Charles Joseph HEFELE DOCTEUR EN PHILOSOPHIE ET EN THÉOLOGIE, ÉVÊQUE DE ROTTENBOURG NOUVELLE TRADUCTION FRANÇAISE FAITE SUR LA DEUXIÈME ÉDITION ALLEMANDE CORRIGÉE ET AUGMENTÉE DE NOTES CRITIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES PAR Dom H. LECLERCQ BÉNÉDICTIN DE L'ABBAYE DE FARNBOROUGH TOME III DEUXIÈME PARTIE PARIS LETOUZEY ET ANE, ÉDITEURS 76 bis, RUE DES SAINTS-PÈRES 1910 Z 10 3gg] LIVRE DIX-HUITIÈME LES ICONOCLASTES ET LE SEPTIÈME CONCILE ŒCUMÉNIQUE CHAPITRE PREMIER HISTOIRE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES JUSQU'A LA CONVOCATION DU SEPTIÈME CONCILE ŒCUMÉNIQUE 332. Origine de ïhérésie des iconoclastes . L'Ancien Testament prohibait les images 1 J parce que, avec la faiblesse du peuple juif et son grand penchant à imiter l'ido- lâtrie des peuples voisins, ces images auraient mis en danger le culte d'un Dieu unique et spirituel. Comme les ordonnances rituelles de l'Ancien Testament, cette défense avait été abolie par la Loi nouvelle. La mission du christianisme était au con- traire de faire honorer le Très-Haut avec le concours de tous les arts, de la musique et de la poésie, comme de la peinture et de la sculpture. La religion qui s'adressait à l'homme tout entier, et en particulier à ce qu'il avait de plus noble, ne pouvait dédai- gner l'une des plus belles facultés de l'homme, celle d'aimer le beau, et d'y atteindre dans la mesure de ses forces 2 . Toutefois, 1. Exod., xx, 4. 2. Nous avons essayé de montrer dans notre Manuel d'archéologie chrétienne, t. i, p. 495-528, que dès le début de notre ère, le judaïsmese montrait de moins en moins rébarbatif à l'endroit de la décoration de ses édifices pour laquelle il ne répugnait plus généralement à adopter le modèle vivant. Les peintures de la pelite catacombe de la Vigna Randanini, les mosaïques de la synagogue d'Ham- CONCILES — I TI - 38 * I 000362 602 on s'explique très bien que les juifs convertis au christianisme, et qui, par conséquent, avaient puisé dans leur première éduca- mam-Lif, la chambre funéraire de Palmyre et plusieurs autres exemples qu'on trouvera décrits ou figurés dans la dissertation mentionnée nous dispensent d'entrer ici à ce sujet dans plus de détail. En ce qui concerne les origines de l'art chrétien on sait que Renan, Marc-Aurèle et la fin du monde antique, in-8, Paris, 1883, p. 543, croyait que, « si le christianisme fût resté juif, l'architecture s'y fût développée, ainsi que cela est arrivé chez les musulmans; l'Église eût été, comme la mosquée, une grandiose maison de prière, voilà tout. » Renan a fait au gnosti- cisme dans les origines de l'art chrétien une part que rien ne justifie. Nous avons essayé d'approfondir cette question des influences combinées d'où est sorti l'art chrétien dans le Manuel d'archéol. chrétienne, t. i, p. 103-215. Nous ne croyons pas devoir entreprendre à cette place un résumé. D'ailleurs la question esthétique fut toujours primée dans la querelle iconoclaste par la question historique et théologique. Il est bon d'observer que l'hérésie ne fait son apparition qu'à une époque où l'art est tombe dans une profonde décadence. On peut se demander, sauf à n'avoir aucun élément pour répondre, si l'iconoclasme eût pu se produire à une époque d'art brillant. N'y a-t-il pas dans l'insurrection contre les images un soulèvement inconscient mais réel contre la caricature à laquelle on a abouti vers le vni e siècle en Orient; sans nier les autres raisons telles que la réaction contre les abus du culte des images profanes, statues impériales, etc. Remarquons la coïnci- dence et notons le commencement d'explication qu'elle peut fournir. La violence de la lutte provoquée par l'hérésie iconoclaste explique le sort qui fut fait aux écrits publiés par les parties adverses au cours de cette controverse. Tout a péri, au moins parmi les documents officiels favorables à l'iconoclasme. Actes des empereurs, actes des conciles de 753 et de 815, traités théologiques, etc. ne nous sont parvenus que dans les réfutations de leurs adversaires, les partisans des images. Le document fondamental, tant au point de vue historique qu'au point de vue théologique, est le recueil des Actes du VII e concile œcuménique, deuxième concile de Nicée, tenu en 787 Mansi, Concil. ampliss. coll., t. xn, xm. Récemment M. D. Serruys, Fragment du concileiconoclaste de 815, dans les Comp- tes rendus de l'Acad. des inscript., 1903, p. 207-208, a communiqué un fragment important de ces actes qu'on croyait perdus. Nous y reviendrons en son lieu. Parmi les documents officiels nous devons d'abord mentionner les chroniques. La plus importante est celle deThéophane le Confesseur ("j" 817), Theophanis Chrono- graphia (faisant suite à celle de George le Syncelle), de l'an 284 à l'an 813, édit. De Boor,2 vol., Leipzig, 1883-1885 (cette édition critique est très supérieure à celle de Bonn, reproduite par Migne, P. G., t. cviii, col. 63) ; la chronologie deThéophane. longtemps critiquée à été reconnue exacte. Hubert, Observations sur la Chronologie de Théophane, dans Byzantinische Zeitschrift, 1897, p. 471 sq. Constantin Porphyrogénète fit réunir, au x e siècle, les biographies des empereurs ayant régné depuis 813, ce recueil forme la continuation de Théophane, P. G., t. cix, col. 15. Nicéphore, le patriarche (f 829) est l'auteur d'une Chronique universelle éditée par DeBoor, Leipzig, 1880, d'après le manuscrit original retrouvé à la bibliothèque du Vatican, P. G., t. c, col. 995. Chronique de Georges le moine, s'arrêtant en 842, à la mort de Théophile; édit. de Murait, in-8, Saint-Pétersbourg, 1859, reproduite 233. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 603 tion un grand éloignement des images, aient eu peine à com- prendre ces idées chrétiennes ; elles devaient leur paraître dans P. G., t. ex, col. 41 ; Le livre des Rois de Joseph Genesios, ouvrage écrit au X e siècle, dans P. G., t. cix, col. 985; Vie anonyme de Léon l'Arménien, P. G., t. cviii, col. 110. Une autre catégorie de sources qu'on peut considérer comme à peine effleurée et à laquelle les bibliothèques pourront fournir beaucoup de pièces iné- dites se compose dévies de saints. Parmi les plus importantes on peut citer: Vita Stephani Junioris, dans Cotelier, Monum. Ecoles, gr., t. iv = P. G., t. c, col. 1067; Vita S. Andreœ in Crisi, dans Act. sanct., 8 octobre ; Vita Nicephori patriarchse, auctore Ignatio diacono, édit. De Boor, Leipzig, 1880, conjointement avec la Chronique du même Nicéphore, Vitse Theophanis confessons, édit. De Boor = P. G., t. cviii, col. 9;enfin une vie du même personnage dans le ms. de Munich, édit. K. Krumbacher, dans Sitzungsberichte der bayerischen Akademie, 1895 ; Vita Tarasii, édit. Heikel, 1889; Vitse Theodori Stud., dans P. G, t. xcix, col. 9 ; la deuxième fut écrite, après 868, par un moine du monastère de Stude ou Stoudion. Les documents littéraires forment une troisième catégorie fort importante comme nombre et comme choix ; on y rencontre parmi les polémiques religieuses et les traités théologiques proprement dits un grand nombre de faits histori- ques malheureusement disséminés et qui ne prendraient toute leur valeur que s'ils se trouvaient groupés. Parmi ces documents littéraires citons : saint Jean Damascène, Orationes (trois discours dirigés contre ceux qui attaquent les images), P. G., t. xcv, col. 310-344; Nicéphore, Antirrheticus «I-III» adv.Const. Copron.,et Apologeticus pro sacris imaginibus, dans Mai, Bibl. nova, t. v = P. G., t. c, col. 206; Théodore de Stude, Antirrheticus, édit. Sirmond, t. v = P. G., t. xcix, col. 327. La correspondance de saint Théodore de Stude, ou Théodore Studite, n'est qu'en partie publiée. On peut préjuger de la valeur historique de ce qui nous manque d'après l'importance capitale des lettres éditées, P. G., t. xcix, col. 903. Pour l'hymnologie et la poésie religieuse, on y rencontre d'utiles renseignements historiques noyés dans la masse tour à tour virulente ou larmoyante des versifica- cateurs byzantins (bibliographie dans K. Krumbacher, Geschichte der byzantinis- chen Literatur, in-8, Leipzig, 1896, 2 e édit., p. 674 sq.). N. Alexander, De Iconoclas/arum hseresi dissertatio, dans Zaccaria, Thés, theolog., 1762, t. iv, p. 64-83; Arsak-Ter-Mikelian, Die armenische Kirche in ihren Be- ziehungen zur byzantinischen, in-8, Iena, 1892 ; Baronius, Annales, ad ann. 723, n. 17-21; Pagi, Critica, ad ann. 723, n. 7; E. Beurlier, Les vestiges du culte im- périal à Byzance et la querelle des Iconoclastes, dans la. Revue des religions, 1891, t. m, p. 319-341; et dans Congrès scientif. des cathol., 1891, t. n, p. 167-180; R. Bonwetsch, Bilderverehrung und Bilderstreitigkeiten, dans Realencyklop. fur protest. Théologie und Kirche, 3 e édit., 1897, t. m, p. 221-226 ; Bury, History of the later Roman empire, 1889, t. n ; L. Brehier, La querelle des images, vm e -ix e siècle, in-12, Paris, 1904 ; J. Daillé, De la créance des Pères sur le fait des images, in-8, Genève, 1641; trad. lat., in-8, Lugduni Batavorum, 1642; Goldast, Impe- rialia décréta de cultu imaginum in utroque imperio tam Orientis quam Occidentis promulgata, nunc primum collecta, recensita et notis illustrata, in-8, Francofurti ; Hefele, Ueber das erste Lustrum des Bilderstreits, dans Tûbinger theol. Quartals., 1857, fasc. 4 ; Hardouin, Concil. coll., 1608, t. iv; A. Harnack, Lehrbuch der Dog- 604 LIVRE XVIII, CHAPITRE I d'autant plus suspectes, que les premiers chrétiens se voyaient entourés et menacés par ces multitudes de païens qui tous prati- quaient l'idolâtrie des images. Il y avait aussi, pour les pasteurs [367] de l'Eglise primitive, une grave raison de prudence, pour ne pas laisser se propager le culte des images; il importait en effet de ne pas donner à des païens nouvellement convertis le prétexte ou la tentation de revenir au paganisme. Pour ne pas donner prétexte à l'accusation d'introduire une nouvelle variété de paganisme, l'Église dut s'abstenir de faire exécuter et de vé- mengeschichte ; Karapet Ter Mkrttschian, Die Paulikianer, in-8, Leipzig, 1893; Labbe, Concilia, I. vu; Lombard, Études d'histoire byzantine, Constantin V empe- reur des Romains, 740-775, in-8, Paris, 1902, fait partie de la Biblioth. de l'Uni- versité de Paris, t. xvi; Ludtke, dans Kirchenlexieon, t. n, col. 814-828 ; L. Maim- bourg, Histoire de l'hérésie des iconoclastes et de la translation de l'empire aux Français, in-4, Paris, 1674; 2e édit., 1675; 2 vol. in-12, 1678; 2 vol. in-16; 3 e édit., 2 vol. in-12, 1679; 2 vol. in-12, 1683; trad. holland. parBrœkhuisen, in-4, Amsterdam, 1865; trad. ital., 2 vol. in-12, Fiezzola, 1686; trad. polon. par Ustrzy- ekiego, in-12, Krakow, 1711; S. Maiolus, Historiarum totius orbis omniumque lemporum décades «XVI» pro defensione sacrarum imaginum, in-4,Romse, 1585; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xn, xm, xiv; E. Marin, Les moines de Constanlinople , depuis la fondation de la ville, jusqu'à la mort de Photius, 330-898, in-8, Paris, 1897, principalement le livre IV : Les moines et les empereurs iconoclastes; Marx, Der Bilderstreit der byzantinischen Kaiser, in-8, Trier, 1839; Mœller, Lehrbuch der Kirchengeschichte, 1892, t. n; J. Molanus, De hisloria sacrarum imaginum et pictu- rarum, pro vero earum usu contra abusus, libri IV, in-8, Lovanii, 1594; édit., Paquot, in-4, Lovanii, 1771 = Zaccaria, Thésaurus llwologicus, 1762, t. ix, p. 402- 561 ; G. Morel, Traité de l'usage des images approuvées parle septième concile général de Nicée, avec le traité de saint Jean Damascène des images, plus l'origine des icono- maques, puis de Zonaras, le tout traduit du grec, in-8, Paris, 1562; Fr. Munter, Sinn- biîder und Kunstvorstellungen der alten Christen, in-4, Alloua, 1825; C. Neumann, Die Wellstellung des byzantinischen Reiches vor den Kreuzzùgen, in-8, Leipzig, 1894; Philadelphius Libicus, De sacris imaginibus dissertatio, dans Calogera, Rac- colta d'opuscoli, 1750, t. xlii, p. 1-186; t. xliii, p. 1-110; IL Schenkc, Kaiser, Léo III, in-8, Halle, 1880; Kaisers Léo III Walten im Innern, dans Byzant. Zeits. 1896, p. 256; F. C. Scblosser, Geschichte der bilderstùrmenden Kaiser des oslromis- chen Reiches, iu-8, Frankfurt, 1812; K. Schwarzlose, Der Bilderstreit. Ein Kampf der griechischen Kirche um ihre Eigenaft und uni ikre Freiheit, in-8, Gotha, 1890; Fr. Spanheim, Hisloria imaginum restituta, in-8, Lugduni Bata- vorum, 1686; P. Talbot, Hisloria iconoclastarum, in-8, Parisiis, 1674; A. Tougard, La persécution iconoclaste, d'après la correspondance de saint Théodore Studite, dans la Revue des Questions historiques, 1891, p. 180 sq. ; Walch, Ketzerhistorie, 1782, t. ix; C. F. Waltsgott, DeiconolatriaChrislianorum idololatrica, in-4, Halse, 1756; M. Wietrowski, Hisloria de hseresi iconoclastarum in compendium reducta, in-12, Praga\ 1722; in-fol., Vetero-Pragae, 1723; Zachariœ, Zum militaer Gesetz des Léo, dans Byzantinische Zeitschrift, 1893, p. 606-608. (H. L.) 332. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 605 nérer des images du Sauveur; d'ailleurs la manière dont les pre- miers chrétiens se représentaient le plus ordinairement le Sau- veur, n'était pas de nature à donner l'essor au culte des images. L'Eglise, en proie aux persécutions, était plus portée à se rappe- ler son fondateur sous la forme d'esclave, sans aucune splendeur, et comme l'objet delà haine, tel, en un mot, qu'Isaïe avait re- présenté le serviteur de Dieu 1 . Avec le temps néanmoins, le souvenir du Seigneur et du salut qu'il nous avait procuré, inspira aux chrétiens la pensée de se servir d'images symboliques, d'autant mieux que ces images avaient été tolérées dans l'Ancien Testament 2 . C'est ainsi qu'on 1. Is., lui, 2-3. H. Leclercq, Manuel d'archéol. chrét., t. i, p. 128-215, et principalement p. 178 sq., 181. Cf. Gruneisen, Ueber die Ursachen des Kunsl- hasses in den ersten drei Jahrhunderten, dans KunstblaU, 1831, n. 29. (H. L.) 2. Man. d'archéol. chrét., t. i, p. 202; t. n, p. 367-384. L'hérésie iconoclaste marquait un curieux déplacement par rapport aux anciennes hérésies qui avaient agité depuis des siècles l'empire byzantin. Le conflit n'était plus la spécialité des théologiens de métier et des métaphysiciens de carrière; le rôle de ceux-ci serait toujours assez effacé à toutes les époques du conflit iconoclaste; même dans les conciles leur besogne n'irait qu'à lire des séries de textes. La question du culte extérieur était une question populaire. « Les images, écrivait à la fin du vi e siècle, Léonce, évêque de Néapolis en Chypre, sont des livres toujours ouverts, qu'on explique et vénère dans les églises, afin de se rappeler en les voyant, Dieu même et de l'adorer dans ses saints et ses œuvres. » Cette pensée est commune aux Pères. Il semble que le premier iconoclaste ait été un évêque de Marseille, Sérénus, qui s'attira une lettre sévère du pape saint Grégoire I er : « Ce n'est pas sans raison, écrit le pape, que l'antiquité a permis de peindre dans les églises la vie des saints. En défendant d'adorer ces images vous méritez l'éloge; en les brisant vous êtes digne de blâme. Autre chose est d'adorer une image, autre chose d'apprendre par le moyen de l'image à qui doivent aller nos adorations. Or, ce que l'écriture est pour ceux qui savent lire, limage l'est pour ceux qui ne savent pas lire. Par les images, les ignorants s'instruisent de ce qu'ils doivent imiter; elles sont le livre de ceux à qui l'écriture est inconnue. » S. Grégoire I er , Epist., 1. IX, epist. cv, P. L., t. lxxvii, col. 1027. On trouve également cette question de l'utilité des images traitée par saint Jean Damascène, P. G., t. xciv, col. 1171, 1267. Mais les images n'étaient pas seulement destinées aux illettrés, aux ignorants, aux simples, à tous ceux, en un mot, incapables de lecture, elles servaient également à tous les fidèles instruits, même aux membres du clergé et à ceux qui étaient revêtus de la dignité apostolique, suivant le mot de Théodore Studite, P. G., t. xciv, col. 1538 : iv àitoffToXtxo) à£iw|j.aT[. La peinture est non seulement l'interprétation, mais encore le commentaire du texte, son développement et sa glose. L'écriture et la peinture se complètent réciproquement et s'éclairent l'une l'autre. Les Pères du II e concile de Nicée n'ont pas assez d'expressions flatteuses pour grandir le rôle des arts, princi- palement de la peinture, car c'est elle surtout qui est visée au cours de la persécu- 606 LIVRE XVIII, CHAPITRE I employa l'image de la colombe, du poisson, de la lyre, de l'ancre du navire; mais ce fut surtout l'image de la croix qui revint le tion. Ils considèrent la peinture comme l'alliée inséparable de la parole écrite, liée à elle comme la lumière du jour à la clarté du soleil. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xiii, col. 269. L'image est non seulement un commentaire du texte, c'est une suggestion, non moins efficace pour la sanctification que pour le vice, suivant qu'elle est chaste ou impure. Le concile de Nicée rappellera l'émotion ressentie par saint Grégoire de Nysse, par saint Cyrille, devant les images dont le thème leur était cependant depuis longtemps connu. Saint Théodore Studite explique ainsi l'avantage spirituel que cette émotion procure : « Eh ! qui donc, à la vue d'une image, tableau ou statue, qu'il a regardés attentivement et en détail, n'en garde pas dans son âme une impression profonde, édifiante si l'image est édifiante, dan- gereuse si elle est mauvaise, dont l'obsession le poursuit même à la maison et le porte au repentir ou excite ses passions ? » Théod. Stud., P. G., t. xcix, col. 1219. Saint Jean Damascène dit aussi : « Quand je n'ai pas de livres, ou que mes pensées me torturant comme des épines m'empêchent de goûter la lecture, je me rends ù l'Église qui est l'asile ouvert à toutes les maladies de l'âme. La fraîcheur des pein- tures attire mes regards, captive ma vue ainsi qu'une riante prairie et insensible- ment porte mon âme à louer Dieu. Je considère la vaillance du martyr, la couronne dont il est récompensé; son ardeur enflamme mon émulation, je tombe à terre pour adorer et prier Dieu par l'intercession du martyr et j'obtiens mon salut.» P. G., t. xciv, col. 1268. Ce n'est pas seulement l'invocation des images que recommandent les docteurs iconophiles et l'Église grecque avec eux. Us enseignent que les images continuent à jouir des mêmes pouvoirs et à procurer les mêmes bienfaits que les saints qu'elles représentent ont exercés de leur vivant. Cette vertu miraculeuse est attestée par d'innombrables récits dont les actes du II e concile de Nicée ne semblent pas mettre la valeur en doute. La Croix du Sauveur est pour les fidèles « un bouclier, une armure, un trophée contre le démon. C'est le signe qui empêche l'ange extermina- teur de les toucher. Elle redresse ceux qui tombent, soutient ceux qui sont debout ; elle est le bâton des infirmes, la houlette qui dirige les brebis, le guide des pénitents le chemin de la perfection, le salut de l'âme et du corps, écarte tous les maux, procure tous les biens; elle met en fuite le péché, elle est le gage de la résurrection, l'arbre de la vie éternelle. » P. G., t. xciv, col. 1129. Ces litanies sont bien dans le goût oriental et on comprend que cette façon d'asséner une vérité à coups d'affir- mations n'ait pas toujours suffi à entraîner la conviction de tous les esprits. Pro- portion gardée, les autres images sont toutes pourvues de privilèges plus ou moins éclatants. Images du Christ, de sa mère, des saints, des martyrs : autant de merveilles sur lesquelles on épuise les qualificatifs autour d'un thème invariable : l'Image est l'ombre même de celui qu'elle représente, son triomphe sur les démons est immanquable. Si ou doit tout attendre de l'image, que dire de celle qui n'est pas faite de main d'homme ? 11 existe en effet chez lesbyzantins une catégorie d'eixdveç à/_sipo7tnus, les Arabes mettaient le siège devant Constantinople et campaient autour de la capitale pendant une année entière (août 717-août 718). Sur terre et sur mer Léon conduisit la défense et quand l'en- nemi se retira, cinq seulement de ses vaisseaux rentrèrent en Syrie, environ cent cinquante mille soldats avaient péri. Après ce triomphe, Léon eut quelques années de répit, mais en 726, les Arabes s'emparaient de la Cappadoce, de la Bythinie, de l'Arménie; Léon les anéantit dans la victoire d'Akroïnon en Phrygie (740). Ces succès, comme on peut le penser, n'étaient pas remportés par les armées byzanti- nes d'autrefois, mais par une armée admirablement reconstituée. Toute l'admi- nistration avait d'ailleurs été l'objet de sérieuses réformes. La réforme religieuse si malencontreusement entreprise sur la question des images, ne doit pas, malgré ses résultats funestes et les mobiles peut être condamnables qui la firent entreprendre, nous empêcher d'être juste à l'égard de Léon III. On a beaucoup épilogue sur les raisons qui ont pu pousser cet empereur à l'iconoclasie. L'influence du khalife Iezid (720-724) est plus que douteuse. Par contre, celle du judaïsme et de l'isla- misme semble l'être beaucoup moins si on s'en rapporte à ce que disent les chro- niqueurs byzantins. Mais il peut sembler douteux que Léon III ait fait grand cas des accusations des juifs alors qu'il leur imposait de recevoir le baptême. Faut-il croire qu'il ait voulu enlever à ceux-ci le prétexte de résistance en supprimant les images qui, en l'espèce, devaient leur être odieuses? C'est possible, mais ce n'est qu'une conjecture. Il se pourrait qu'il faille songer aux pauliciens qui avaient le centre de leurs opérations et le foyer de leur doctrine en Commagène, province voisine des pays d'origine de l'empereur qu'on voit protéger ouvertement Ge- gnœsius, chef des pauliciens, et lui faire délivrer un brevet d'orthodoxie parle tri- bunal du patriarche. Enfin, depuis la découverte des lois des empereurs on a vu peut-être le vrai mobile de la politique iconoclaste qui visait beaucoup moins les images que les moines et surtout l'institution monastique qui fut durement frap- pée et systématiquement spoliée de ses biens. Le grand nombre des moines préoc- 618 LIVRE XVIII, CHAPITRE I en Thrace (Théophane n'en donne pas la raison) ; mais plus tard, cet empereur se trouvant dans le besoin, avec son armée, Léon lui fit présent de cinq cents brebis, et fut, en récompense, nommé spatharius 1 impérial ; sous Anastase II, il devint général de l'ar- mée d'Asie-Mineure (713). Lorsque, en 716, à la suite d'une émeute, ce prince abdiqua et se retira dans un monastère, cédant le trône au bon et faible Théodose, proclamé empereur par les insurgés, Léon refusa obéissance au nouveau souverain, le vainquit, le força à se retirer également dans un monastère, et s'empara du trône avec la volonté de fonder une nouvelle dynastie 2 . Le nouvel empereur, d'origine roturière, n'avait aucune culture intellectuelle; il resta grossier, violent et complètement fermé au sentiment d'esthétique, qui l'eût empêché de commettre toutes les destructions dont il s'est rendu coupable. Il fut certai- nement persuadé que le culte rendu aux images était un retour au paganisme, et que la défense portée dans l'Ancien Testament [370] gardait force de loi 3 . Le peu de renseignements que nous don- cupait moins au point de vue du recrutement des armées et de la dépopulation qu'il n'intéressait au point de vue des alléchantes confiscations auxquelles on en vint très vite, trop vite pour qu'on puisse garder des illusions sur ce point. (H. L.) 1. Spatharius, de spatha, glaive, qui porte le glaive de l'empereur. Cf. Du Cange, Glossar. médise et infimse latinitalis, au mot Spatharius. 2. Baronius, Annales, ad ann. 716, n. 1-3, place en 716 l'avènement de Léon; Théophane, en contemporain, dit au contraire (op. cit., édit. Bonn, p. 635) que Léon était monté sur le trône le 25 mars de la XV e indiction. Cette indiction va du 1 er septembre 716 au 1 er sept. 717, et par conséquent le 25 mars de cette année tombe en 717. Pagi accepte ce renseignement, Critica, ad. ann, 716, n. 1-3. Nous aurons occasion de faire connaître notre sentiment sur ce point de chronologie, à la fin du § 332. [Le 25 mars 717, Léon entrait en maître dans Constantinople. (H. L.)] 3. On peut sans doute accorder à Léon cette part d'aberration qui lui sert d'excuse, puisque le prince aura pu être de bonne foi dans sa lutte; mais une fois de plus, c'est le fonds humain qu'il faut s'efforcer d'atteindre. Ici comme dans la persécution de Valérien, dans celle de Philippe le Bel, dans celle d'Henri VIII, c'est la question d'intérêt qui domine tout. Les constitutions économiques de l'empire, déplorables en 258, n'étaient guère plus brillantes en 725, aussi la préoc- cupation véritable doit-elle être cherchée dans le moyen de se procurer à tout prix les fonds nécessaires pour subvenir à la lutte soutenue sur les frontières. La ques- tion financière est au fond de la plupart des persécutions religieuses, il faut l'y savoir reconnaître sans toutefois prétendre n'y voir que cela. C'est l'erreur dans laquelle on est tombé pourl'iconoclasmeet qui a été exposée avec beaucoup de clarté par M. Am. Lombard, Constantin V, empereur des Romains, dans Bibliothèque de la 332. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 619 nent les sources, et surtout leur incertitude, ne nous permettent pa Faculté des lettres de Paris, in-8, Paris, 1902, t. xvi, p. 105 : « La découverte de l'Ecloga et des réformes politiques et administratives des empereurs dits Isau- riens, a amené, écrit-il, un revirement remarquable dans l'opinion des historiens. On a rappelé la multiplicité effrayante des couvents de Byzance, l'influence énor- me que possédaient les moines, leurs richesses immenses; on a montré comment le développement du monachisme paralysait la vie publique et privait la nation de ses forces vives. Paparrigopoulo, Hist. de la civilisation hellénique, in-8, Paris, 1878, p. 185, 186. D'où cette conclusion, que les empereurs iconoclastes s'étaient proposé sans doute de briser la puissance des moines afin de donner à l'adminis- tration centrale l'omnipotence dans l'Etat. La réforme iconoclaste n'était plus qu'un complément de l'Ecloga. On n'a plus voulu voir alors en Léon et en Cons- tantin que des politiques et des soldats, qui avaient cherché à diminuer l'Église au profit de l'État et de l'armée. On leur a attribué les idées les plus modernes sur la suprématie du pouvoir laïque. Sans doute, avait-on dit déjà, si Léon a voulu abolir les images, c'était afin de supprimer une des principales incompatibilités entre la religion chrétienne et celle des Juifs et des Arabes, et de faciliter ainsi l'entrée des infidèles dans l'Église etleur soumission àl'empire. Walch, Ketzerhist., t. x, p. 267; Schlosser, Geschichte der bildersturmenden Kaiser, in-8, Francfort, 1812, p. 161; Marx, Der Bilderstreit der byzant. Kaiser, in-8, Trier, 1839, p. 5. » Évidemment, ajoutent les autres, Léon a supprimé les images afin de priver l'Église et les moines de leur principal moyen d'action sur le peuple, et d'arriver ainsi à dominer séparément et le peuple et l'Église (Schwarzlose, Der Bilderstreit, in-8, Gotha, 1890, p. 50) ; et si Constantin a persécuté les moines, c'est parce qu'ils intriguaient contre le pouvoir central de l'État. Schwarzlose, op. cit., p. 251. Cette tendance a entraîné l'historien allemand Gfrôrer à des exagérations éton- nantes. « Il s'est formé à Byzance, dit-il, un état d'esprit analogue à celui de la franc-maçonnerie ou des illuminés de Bavière; une génération entière avait grandi qui ne connaissait les moines et les couvents que par ouï-dire : l'empereur et son armée étaient tout; les moines et l'Église n'étaient plus rien. » Schwarzlose, op. cit., p. 45. L'ouvrage plus moderne et plus scientifique de Schwarzlose contient des appréciations tout aussi singulières. « Léon, dit-il, n'a obéi qu'à des considéra- tions politiques, c'était un soldat qui ne comprenait rien à l'art. »Op. cit., p. 46. Les empereurs iconoclastes ne se sont appuyés que sur leur force militaire et non sur la puissance de l'Église. Op. cit., p. 48. Et plus loin : « les cercles militaires de Byzance avaient perdu tout intérêt pour les choses de la religion... ils suivaient aveuglément les croyances du maître, ayant compris qu'ils ne pouvaient que gagner à cet abaissement de la religion au profit de l'armée qui était le but des empereurs iconoclastes. » Op. cit., p. 77. Constantin et Léon n'appré- ciaient que la force des armes et n'ont considéré l'Église que comme un simple auxiliaire, op. cit., p. 241, et la théologie comme un facteur politique. Op. cit., p. 248. « Bappelons d'abord combien il est invraisemblable de prêter à des Byzantins du vm e siècle nos idées actuelles sur les dangers de l'ingérence de l'Église dans les affaires de l'État. On ne concevait pas alors comme aujourd'hui la séparation du temporel et du spirituel. Dire avec Schwarzlose que Léon et Constantin se seraient 620 LIVRE XVIII, CHAPITRE I d'expliquer comment Léon l'Isaurien avait acquis ces convictions, mais d'autre part il est certain que le caractère personnel de Léon et fait leur idéal du prêtre-roi, réunissant les pouvoirs temporel et spirituel, d'après les khalifes arabes, c'est négliger le principe même du gouvernement romain, Op. cit., p. 49. Léon n'avait pas besoin de l'influence arabe pour écrire le passage qu'on lui prête : « Sache que je suis prêtre et roi en même temps, »oit |3a xuy- xivoucnv, Mansi, op. cit., t. xin, col. 124; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 260. 641 images des places publiques. C'est ce qui arriva, par exemple, pour le Christ de la porte de bronze, et pour l'image de Marie, mu- tilée par un soldat à Nicée, car, au témoignage de Théophane lui- même, cette dernière ville resta riche en saintes images. Si la lutte contre les images avait pris, tout de suite, un caractère trop violent, et si on s'était attaqué à l'intérieur des églises, il aurait fallu gagner le patriarche Germain, ou l'éloigner. Théophane 1 rapporte que l'année [729] 2 , l'empereur fit venir le patriarche, et lui parla amicalement. L'évêque lui répondit : « Il est vrai qu'une ancienne prophétie dit qu'il y aura une guerre contre les images, mais elle n'aura pas lieu sous ton règne. — Sous quel règne donc? demanda l'empereur. — Sous celui de Conon. — Mais moi-même, dit Léon, j'ai reçu, dans mon baptême, le nom de Conon. » Le patri- arche répartit : « Que ce mal, sire, n'arrive pas tous ton règne, car celui qui agira de cette manière sera le précurseur de l'Anté- christ. » Le tyran voulut voir dans ces paroles un crime de lèse- majesté, afin de pouvoir déposer le patriarche d'une manière moins scandaleuse. Il trouva, pour accomplir son projet, un com- plice dans Anastase, disciple et syncelle du patriarche ([xaOr,Tr ( v -/.ai ffJYy.îXXcv a-j—ù), désireux de le supplanter sur le siège patriarcal. Germain qui voyait cette trame, avertit Anastase avec douceur, comme le Christ avait averti Judas Iscariote. Anastase persistant dans ses menées, Germain lui dit, un jour, chez l'empereur, au moment où le syncelle lui marchait sur la robe : « Ne te presse pas tant, tu arriveras toujours assez tôt au cirque. » C'était lui prédire le sort qui l'attendait quinze ans plus tard, lorsque, sous le succes- seur de Léon, on le hissa sur un âne et on le promena sur cette monture dans le cirque. L'empereur réunit ensuite, le mardi 7 jan- vier de la XIII e indiction [729], un silentium, ou conseil d'état 3 , 1. Chronographia, édit. Bonn, p. 625. 2. C'est en la treizième année du règne de Léon l'Isaurien que Théophane fait commencer le 17 mars 717, jour de son entrée solennelle à Constantinoplc ; ceci nous reporte donc en 730; or le silentium de janvier 729 fut suivi de près par l'exil de Germain. Si on veut maintenir la réalité de l'entrevue entre l'empereur et le patriarche, il faut donc l'avancer de deux années environ. (H. L.) 3. Le Synodicon, et après lui Spanheim et d'autres, regardent à tort cette assem blée comme un synode. [En Orient comme en Italie, Léon III avait rencontré de graves résistances qui presque partout venaient du clergé, des moines surtout, et empêchaient tout progrès sérieux. Zonaras, 1. XV, c. xlviii; Georges Hamartolos, P. G., t. ex, col. 920 sq. A Constantinople même, Germain dirigeait la résistance, bravant les décrets impériaux qu'il tenait pour non avenus. Voir sa lettre à Tho- GONGILES — III — 41 642 LIVRE XVIII, CHAPITRE I dans la salle des dix-neuf lits f, et chercha à gagner à ses projets [382] le patriarche qu'il y avait convoqué. Germain résista et déve- loppa la vérité dans un long et énergique discours; puis, voyant qu'il n'obtenait aucun résultat, il se démit de sa charge épiscopale, et ôta son pallium, en disant : « Si je suis Jonas, jetez-moi à la mer; mais sans l'autorité d'un concile général on ne doit, sire, rien chan- ger à la foi 2 . » Il se retira chez lui [dans sa propriété de Platanion] où il termina ses jours en paix, âgé de plus de quatre-vingt dix ans 3 . Anastase fut sacré son successeur le 7 janvier 4 , (des manus- mas, évèque de Claudiopolis. De son côté l'empereur était tenu de ménager ce nonagénaire qui ne pouvait pas vivre toujours : il patientait et l'ignorait. Cepen- dant il ne laissait pas de le vexer de son mieux, mais jusqu'en 728 il ne trouva pas ou ne voulut pas trouver l'occasion de rompre avec lui. Il comptait le gagner et s'y employait à sa façon. Quand il tenta d'aborder franchement la question il se heurta à une fermeté intraitable. Les réponses de Germain sont restées célèbres dans l'Eglise grecque. On peut placer vers cette date la lettre de Grégoire II à Germain. Il est fort vraisemblable que celui-ci triompha et publia un message si honorable pour lui et si favorable à la cause qu'il soutenait. Tout ceci exaspérait Léon III à qui on ne faisait pas faute de reprocher l'irrégularité du décret de 725. L'empereur trouva cet expédient non d'un synode, mais d'un silenlium, conseil restreint et fermé, qui confirmerait l'ordonnance contestée et pourrait, au besoin le débarrasser du patriarche. Théophane, Chronographia, édit. De Boor, p. 409. (H. L.)] 1. C'était une salle célèbre par sa beauté, et dans laquelle l'empereur dînait lors de la fête de Noël, non pas sedendo mais recumbendo ; de là le nom de cette salle. Cf. Pagi, Critica, ad ann. 730, n. 1. Voir Dictionn. d'arch. chrét., au mot : Byzance. D'après cela on voit que Léon III, s'il poursuivait ainsi qu'on le prétend une réforme religieuse, s'inquiétait assez peu du consentement et du concours du clergé. Son décret de 726 est lancé sans que le patriarche Germain soit même consulté, ou en tous cas, sans tenir compte de son avis. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xn, col. 960 ; Vie deGrégoire Spathaire, dans Acta sanct., aug. t. n, p. 434. Léon ne jugea pas nécessaire pour le succès de sa réforme que le premier dignitaire de l'Eglise d'Orient partageât ses idées et pendant quatre ans, il laissa sur le siège patriarcal de Constantinople un homme qu'il savait nettement opposé à sa doctrine. L'as- semblée convoquée en 730 n'était pas ecclésiastique, mais un simple silenlium, c'est-à-dire une réunion laïque. Germain fut simplement convoqué à ce conseil, on lui demanda sa signature qu'il refusa et il prit sa retraite. (H. L.) 2. Cette réunion d'un concile général, c'était précisément ce que le silenlium avait pour destination d'éviter; ycopi; yàp oty.o-jfj.Evcxr,; uvvdSou xatvoTOjxvjo-at tïîotiv à2uva-ô, a) paat/.E-j. (H. L.) 3. D'après saint Jean Damascène [Oratio II), le patriarche Germain aurait été battu et exilé du pays; enfin, d'après la Vila Stephani junioris, il aurait même été étranglé. 4. L'élection d'Anastase fit du patriarcat un instrument du pouvoir civil. « Cet événement troubla pour la deuxième fois la quiétude du pape. Jusque-là il 332. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 643 crits portent le 22 janvier). Théophane et le patriarche Nicé- phore s'accordent sur ce point. Toutefois, en sa qualité d'abrévia- teur, Nicéphore se contente de parler du silentium tenu par l'em- pereur, sans mentionner les négociations antérieures avec Germain; mais il ajoute justement, que Léon l'Isaurien avait voulu détermi- ner cette assemblée à publier un document sur la destruction des images. Nous y voyons que le patriarche avait aussi publié un édit contre les images, dans le même sens que l'empereur, ou qu'il avait du moins contresigné le nouvel édit impérial. Théophane dit * que le silentium s'était tenu le mardi 7 janvier [729]. Mais en [729], le 7 (£') janvier tombait un samedi; il doit par conséquent y avoir, dans la désignation de cette date, une faute de copiste. Dans ses notes sur Nicéphore 2 , le P. Petau propose de lire 3 au lieu de 7 janvier, ou bien au lieu de r t \i.épcc y (mardi) de lire l' (c'est-à-dire samedi). Mais peut-être vaudrait-il mieux lire 17 janvier au lieu de 7 janvier, c'est-à-dire iÇ ' au lieu de Ç '.Cette date s'accorderait parfaitement avec celle du 22 janvier, jour où fut sacré le nouveau patriarche Anastase, car en 730, le 22 janvier tombait un dimanche, c'était le premier dimanche après le mardi 17 janvier; or on sait que le sacre des évèques a ordinairement lieu le dimanche 3 . s'était borné à protéger ses Églises et il y avait réussi. Même dans les évéchés grecs, ses suffragants, l'iconoclasie avait échoué. Comme elle ne sévissait que dans l'Église d'Orient, il n'avait pas pris part à la controverse, laissant à Germain le soin de combattre l'hérésie. Le nouveau patriarche étant hérétique, la situation du pape fut changée. Une légende byzantine racontait que, vers cette époque, Léon III s'étant avisé un jour de jeter une croix dans la mer, les flots la portèrent à Rome. C'est une image ou un symbole de ce qui se produisit alors. Il n'y avait plus maintenant d'intermédiaire entre le pape et les catholiques orientaux. Il devenait leur chef naturel. L'autorité qu'avait eue Germain comme chef de l'opposition orthodoxe passa tout entière à Grégoire II. Le pape fut son véritable successeur. L'Église romaine devait devenir le foyer de la résistance à l'iconoclasie. On s'en rendit compte à Rome et l'on y fit grand bruit de la déposition de Germa- nos et de la persécution qui sévissait à Constantinople; on parlait des images brû- lées, des églises dévastées, des fidèles mis à mort, mutilés ou exilés, et l'on y maudissait la malice de Léon III. Il faut ajouter que l'intérêt du pape était en jeu qu'il craignait le sort de son collègue et qu'il lui semblait utile de protester. L'écho de ses protestations est parvenu auxchronographes byzantins qui mentionnent, à l'année 729, la défection définitive du pape. » H. Hubert, dans la Revue historique, 1899, t. lxix, p. 17-18. (H. L.) 1. Op. cit.. p. 629. 2. Op. cit., p. 128. 3. Théophane fixe le silentium au mardi 7 janvier 729. Or, en 729, le 7 janvier 644 LIVRE XVIII, CHAPITRE I Comme on l'a vu plus haut, il s'écoula un certain temps entre [383] les pourparlers de l'empereur avec Germain et la tenue du silen- tium. Dans l'intervalle eurent lieu les tentatives de Léon pour impliquer Germain dans un procès de haute trahison, les avertisse- ments de Germain au traître Anastase, et la prophétie faite chez l'empereur. A notre avis, Germain écrivit aussi, à cette époque, au pape Grégoire II, pour lui faire connaître les exigences de l'em- pereur et l'accueil fait à ses avances. La lettre de Germain est perdue, mais nous possédons encore la réponse du pape, conservée dans les actes du VII e concile œcuménique. Grégoire y salue le patriarche comme son frère et comme un champion de l'Eglise et admire sa conduite 1 . « Du reste, continue-t-il, on pourrait dire que ces faits devraient être plutôt proclamés par ce précurseur d'impiété qui t'a rendu le mal pour le bien. Il pensait pouvoir s'élever contre celui qui est venu d'en haut (le Christ) et avoir raison de ta piété; mais il est maintenant vaincu du côté d'en haut, et ses espérances sont déçues ; l'Eglise lui a dit ce que Moïse avait dit à Pharaon, à savoir qu'il était un ennemi de Dieu, et il a dû aussi entendre le mot du pro- phète : Dieu t'anéantira ! Il a donc été paralysé dans ses entrepri- ses, grâce à l'énergie avec laquelle tu lui as résisté, énergie qui te venait d'en Haut, et son orgueil a été blessé à mort. Ainsi que le dit la Sainte Ecriture, celui qui est fort a été vaincu par celui qui est faible. N'as-tu pas combattu avec Dieu et de la manière prescrite par Dieu, puisqu'il a ordonné que le camp du royau- me de Dieu fût précédé du labarum de la croix, et que la sainte tombait un vendredi. Hefele dont nous continuons à corriger la chronologie, place l'événement en 730 et propose de lire 17; en elïet en 730, le 17 janvier était un mardi. M. H. Hubert, op. cit., ja. 17, note 3, écrit à ce propos : « Je suis tenté d'ad- mettre cette correction, car Théophane a calculé ses dates sans tenir compte de la modification du cycle des indictions. Cette correction explique le chiffre donné par Théophane pour la durée du pontificat de Germain. » Le P. J. Pargoire, L' Église byzantine de 527 à 847, in-12, Paris, 1905, p. 254, écrit: « Le 17 janvier 729, il (Léon III) put frapper un grand coup... le 19 octobre, fut donné l'ordre d'abattre le Christ delaChalcé... Le dimanche d'après, 23 janvier, Anastase prit officiellement possession de son siège [patriarcal]. » Il semble que toute cette chronologie n'a pas été très attentivement revisée par le regretté auteur, qui dans les Echos d'Orient rappelait que les débuts de l'iconoclasme nous reportent à l'automne de 725 et fixe ici, p. 255, le décret de Léon à l'année 726. (H. L.) 1. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, il faut reporter à l'année 728 la lettre de Grégoire IL Cf. Hardouin, Coll. concil., t. iv, col. 233 sq. (H. L.) 332- ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 645 image de la Mère de Dieu suivît ce labarum? L'honneur rendu à une image revient, suivant la paroledu grand saint Basile, au pro- totype (représenté sur l'image), et, comme s'exprime Jean Chry- sostome, le culte des images est véritablement pieux... L'Église ne se trompe pas, en affirmant que Dieu permettait la vénération envers les images, et que ce n'était pas là une invention du paga- nisme. Lorsque l'hémorroïsse dont parle l'Evangile 1 , éleva à Panéas une statue du Christ en souvenir du miracle fait en sa faveur, elle ne fut pas blâmée de cette action ; au contraire, au pied de cette statue germa, par la grâce de Dieu, une herbe salu- taire, inconnue auparavant 2 . Ceci prouve que nous devons placer [384] sous les yeux de tous la forme humaine de celui qui nous a déli- vrés de nos péchés, pour reconnaître l'abaissement du Logos divin et rappeler le souvenir de son passage sur la terre et de ses souf- frances. Nous ne devons pas en cela voir une difficulté dans les paroles de la sainte Ecriture, car si Dieu ne s'était pas fait homme, nous ne l'aurions pas non plus représenté sous forme humaine. On appelle seulement idole la représentation de ce qui n'a aucune espèce de réalité : par exemple, les images des dieux inventés par la mythologie grecque. L'Eglise du Christ n'a rien de commun avec l'idolâtrie, nous n'adorons pas un veau, etc., nous n'offrons pas nos enfants aux démons, etc. Ezéchiel a-t-il vu (vm, 14-16) que nous pleurions Adonis, ou que nous offrions de l'encens au soleil ? Si quelqu'un interprète d'une manière judaïque les paroles de l'Ancien Testament prononcées autrefois contre l'idolâtrie, et accuse notre Eglise d'idolâtrie, nous pouvons le regarder comme un chien qui aboie. Plût à Dieu qu'Israël eût pratiqué le culte du Seigneur au moyen des choses visibles qui lui étaient commandées ! Plût à Dieu que les types lui eussent rappelé le Créateur ! Que n'a- t-il eu plus de souci pour le saint autel que pour les veaux de Sama- rie, plus de respect pour la verge d'Aaron que pour Astarté ! Si Israël s'était plus préoccupé de la verge de Moïse, du vase d'or, de l'arche d'alliance, du trône de grâce (toit de l'arche d'al- liance), de l'éphod, de la table, de la tente et des chérubins, il ne serait pas tombé dans l'idolâtrie : car, quoique tous ces objets fussent faits de main d'homme, ils étaient cependant appelés le saint des saints. En effet, toute image faite au nom de Dieu est 1. Matth., ix, 20. 2. Cf. Leclercq, Manuel lïarch. chrét., t. n, p. 249. (H. L.) 646 LIVRE XVIII, CHAPITRE I vénérable et sainte;... avec toi combattait la reine de la chrétienté, la Mère de Dieu, et ceux qui, depuis longtemps déjà, se sont révol- tés contre toi, ont senti, avec l'opposition que tu leur faisais, l'assistance qu'elle t'a prêtée 1 , » Le contenu de cette lettre indique, à notre avis, l'époque qui suivit immédiatement l'énergique opposition faite, en [728], à l'empereur par le patriarche Germain ; par conséquent elle aurait été écrite avant ce silentium où Germain, désespérant du succès de ses efforts, déposa l'insigne de l'épiscopat. Si la réponse du pape r3g5"i est bien l'écho de la réponse de Germain, il s'ensuit que le patriar- che espérait encore, lorsqu'il écrivait au pape, ramener l'empe- reur dans une meilleure voie, et ne songeait pas à l'abdication. Après le silentium, et l'élévation d'Anastase, on s'explique que le nouveau patriarche ait publié contre les images ce au^pa^-q que l'empereur lui avait demandé, et dont parle Nicéphore 2 , ou qu'il ait contresigné, ainsi que le dit Théophane 3 , l'édit publié par l'empereur. On se demande si cet édit était différent de celui de [725] — c'est l'opinion de Walch et d'autres historiens — ou s'il ne différait que par la signature du patriarche. Les textes ne nous obligent pas à admettre un édit nouveau; quoi qu'il en soit, les attaques contre les images venaient de recevoir une sanction ecclésiastique, et à qui connaît la servilité habituelle de l'épiscopat grec, il est facile de comprendre que, la résistance du premier siège de l'Orient une fois brisée, les plans de l'empereur trouvèrent beaucoup d'admirateurs et d'exécuteurs. Mais il en fut autrement en Occident; malheureusement il est très difficile de faire concorder entre eux les renseignements que nous avons sur ce qui se passa alors dans cette dernière contrée, ou de les harmoniser avec des faits qui nous viennent d'autres sources. Théophane raconte ce qui suit, comme ayant eu lieu dans la neuvième année du règne de l'empereur Léon : « Grégoire, le pape de Rome, ayant eu connaissance (du Aôyoç de l'empereur pour la destruction des images), écrivit à Léon une lettre dogma- tique pour lui dire que l'empereur ne devait pas porter d'ordon- nance au sujet de la foi, ni changer les anciens dogmes, et lui déclara qu'il empêcherait l'Italie et Rome de payer leurs rede- vances (çôpouç). » 1. Mansi, op. cit., t. xm, col. 91 sq. ; Hardouin, t. iv, col. 231 ^q. 2. Op. cit., p. 65. 3. Op. cit., p. 629. 332. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 647 Théophane rapporte le même fait dans le récit x des événements de l'année 729-730; voici ce second texte :« A Constantinople Ger- main résista à Léon, de même que, à Rome, l'homme apostolique Grégoire résista à ce prince; il détacha Rome, l'Italie et tout l'Oc- cident de l'obéissance politique et ecclésiastique envers Léon, les sépara de son empire... et le blâma dans ses lettres qui sont connues de tous. » Plus loin on trouve un troisième passage, qui est ainsi conçu : « Mais Grégoire, le saint évêque de Rome, condamna Anastase et ses lettres; il reprocha à l'empereur son impiété, et détacha Rome et toute l'Italie de son empire 2 . » On comprend que les Latins aient été sur ce point mieux rensei- [386] gnés que Théophane. Le Liber pontificalis rapporte, dans sa bio- 1. Op. cit., p. 628. « Après que les Lombards et les Byzantins eurent combattu pendant deux siècles pour la possession de l'Italie, ce fut finalement la papauté qui décida du sort de la péninsule. On sait comment le pape, de simple évêque de Rome et sujet de l'empereur qu'il était au début, était devenu, par la force des choses, un véritable, souverain et comment les liens de vassalité qui le rattachaient encore à Byzance se relâchaient de plus en plus. En outre, les questions de dogme détachaient lentement Rome de Byzance et préparaient le schisme des deux Égli- ses. La séparation politique de Rome d'avec l'empire d'Orient a coïncidé avec l'une des plus graves de ces querelles religieuses, celle des iconoclastes. Le conflit des images a été un facteur important de la rupture. Il a rendu les papes indiffé- rents ou hostiles à la puissance de Byzance et il a amené les empereurs à se désin- téresser du sort de l'Italie. On a dû reconnaître cependant qu'on en avait exagéré les conséquences. On avait cru, avec Théophane, que la rupture avait été complète et définitive dès la publication des premiers édits iconoclastes, en 726. Les papes, ont, en effet, lutté de tout leur pouvoir contre l'hérésie impériale : tous les moyens leur ont été bons, excommunication de l'exarque, soulèvement des populations italiennes, opposition à la levée des impôts, convocation d'un concile qui condamne comme hérétiques les ennemis des images, refus de reconnaître le patriarche héré- tique. Léon III en fut tellement irrité qu'il envoya en Italie une armée et une flotte. Cependant, l'examen des faits a montré que les papes ne s'étaient point tant hâtés de se séparer de l'empire. Ils se considèrent toujours comme les vassaux de Byzance et les représentants du basileus en Italie. Ils répriment eux-mêmes les soulèvements et maintiennent les populations dans l'obéissance. Quant à la résistance à la levée des impôts, elle avait pour cause non pas l'hérésie impériale, mais une grave augmentation des taxes, contemporaine des premiers édits contre les images. » A. Lombard, op. cit., p. 60-61. (H. L.) 2. Op. cit., p. 630. Anastase adressa en effet au pape Grégoire une lettre epistola (lillerae inthronisticœ) notifiant son avènement et les décisions du silentium. Gré- goire II refusa les titres de frère et de consacerdos et menaça l'intrus de l'exclure du sacerdoce. Il écrivit aussi à l'empereur pour l'exhorter à se convertir. Cette lettre est perdue. (H. L.) 648 LIVRE XVIII, CHAPITRE graphie de Grégoire II, ce qui suit 1 : « (Avant même que l'édit impérial contre les images arrivât en Italie) les Longobards envahirent les possessions de l'empire en Italie, s'emparèrent de Narni (dans le duché de Spolète) et de Ravenne, et firent un grand butin. Quelques jours après, le duc Basile, le chartularius Jordanès et le sous-diacre Jean Lurion formèrent une conjuration pour tuer le pape; le spatharius impérial Maxime, administrateur du duché de Rome 2 , entra dans leurs projets, mais ils ne purent trouver d'occasion favorable pour le mettre à exécution. Plus tard, le patrice Paul vint en Italie, en qualité d'exarque; une conjuration se reforma, mais elle fut découverte, et les Romains massacrèrent Lurion et Jordanès. Basile put se sauver dans un couvent. L'exar- que Paul chercha alors à tuer le pape, d'après l'ordre qu'il en avait reçu de l'empereur, eo quod censum in provincia ponere prœpediebat, et cogitaret suis opibus ecclesias denudare, sicut in cœteris actum est locis, atque alium in ejus ordinare loco, parce que le pape l'empê- chait d'écraser les provinces sous un impôt (injuste), d'enlever aux églises ce qu'elles possédaient, ainsi qu'il l'avait fait ailleurs, et de mettre un antipape à sa place. L'empereur envoya alors un autre spatharius, avec l'ordre d'éloigner le pape de son siège. Pour accomplir ce sacrilège, Paul envoya de Ravenne et du camp, contre Rome, autant d'hommes qu'il put en décider à faire cette expédi- tion. Mais les Romains et les Longobards se soulevèrent pour défendre le pape, occupèrent le pont Salario, dans le Spoletum, entourèrent Rome et empêchèrent l'enlèvement du pape. Sur ces entrefaites arriva un décret de l'empereur, portant qu'on ne devait souffrir nulle part d'images de saints, de martyrs ou d'anges, toutes étant dignes d'exécration 3 . Si le pape adhérait à cette ordonnance, 1. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xn, col. 229. En effet, « peu de temps avant la publication de l'édit de 725, les Lombards avaient recommencé les hostilités contre les Byzantins. Les Spolétins s'étaient emparés de Narni, le roi Liutprand avait pris Classis.» H. Hubert, op. cit., p. 11. (H. L.) 2. L'expression de duché de Rome apparaît au commencement du vm e siècle, exactement en 712. Un certain Petrus est envoyé pro ducatu Romanse urbis. C'est de Constantinople qu'il reçoit son investiture. 3. « A la nouvelle de l'édit [de 725], des menaces de l'empereur et de l'opposi- tion du pape, les exercilus de la Pentapole, de la Vénétic, de l'Italie entière s'ému- rent. Par suite de l'affaiblissement de l'armée byzantine en Italie, les milices locales s'étaient organisées et avaient grandi aux dépens de l'autorité des exar- ques. Cf. Finlay, History of Greece, 1. 1, p. 203 sq. ; t. n, p. 27 sq., 204 sq. ; Ch. Dichl, op. cit., p. 308-312; Hartmann, Untersuchungen zur Geschichte der byzanlinischen 332. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 649 Il aurait les bonnes grâces de l'empereur; dans le cas contraire, il perdrait sa dignité. L'homme de Dieu n'en condamna pas moins Verwaltung in Italien, 1889, p. 52-73, 151-165. Sickel, dans Deutsche Zcitschrifl fur Geschichlswissenschaft, 1894, p. 308, n. 1. Les bourgeoisies composent, avec les débris des bandes régulières fixées au sol, les exercitus de Ravenne et d'ailleurs, troupes indociles, mieux préparées à la révolte qu'à la bataille, corps politiques autant qu'armées. — Elles se soulèvent contre l'exarque Paul, ses auxiliaires et ses maîtres, renversent ses officiers et se nomment les ducs, à l'exemple des Véni- tiens qui s'étaient déjà soustraits à l'autorité directe du Patrice. Tous jurent de défendre le pape et de mourir pour lui. Mais c'est un biographe pontifical qui ra- conte ces faits; il est peut-être disposé à exagérer le dévouement des Italiens : Atque sic de pontificis deque sua immunitate cuncti studebunt. Grégoire est menacé de mort ou de déposition; eux, ils ont à payer des impôts. Ils défendent leurs images et leurs biens. Ils songeaient si peu à proclamer l'indépendance de l'Italie qu'ils voulaient mener un empereur à Constantinople. La révolte n'avait pas de gravité exceptionnelle. Il ne se passa rien qui fût insolite dans un pays frontière, mal administré, longtemps occupé par des barbares, où le Lombard coudoyait le Romain, et où l'on vivait armé. Il y eut des chevauchées, des escarmouches et des coups de main. A Rome, où s'étaient maintenus d'abord des ducs impériaux — le duc Petrus, Exhilaratus, (Armbrust, Die territoriale Politik der Pàpste, in-8, Gôttingen, 1885) — éclatèrent quelques émeutes, la milice fit une sortie. Un de ces grands propriétaires turbulents, plus ou moins croisés de Grecs et de Goths, plus ou moins parés de titres byzantins, qui furent la souche des barons romains, le duc Exhilaratus, essayait de soulever contre le pape les paysans de la campagne romaine; il fut atteint et tué. A quelque temps de là, un autre duc, le duc Pierre, devenu suspect, eut les yeux crevés. A Ravenne, le parti grec et le parti italien se livrèrent des combats sanglants où l'exarque trouva la mort, et pendant quelque temps, Ravenne fut en guerre ouverte contre les Byzantins; ceux-ci furent battus par les Ravennates aux bouches du Pô. Mais d'autres partisans plus actifs et plus compromettants, les Lombards, s'étaient spontanément déclarés pour Grégoire IL Après leur établissement en Italie, la papauté avait su rapidement se ménager, sinon leur alliance, du moins leur bon vouloir; le roi lombard, devenu catholique, était un protecteur éventuel qui pouvait la défendre à l'occasion contre les entre- prises du pouvoir civil. Liutprand, qui régnait alors, était bien disposé à l'égard de Grégoire IL II lui avait rendu le patrimoine des Alpes cottiennes et le pape, en 723, avait donné le pallium à l'évêque de Forum Julii, ce qui le rendait indépen- dant, en droit comme en fait, du patriarche de Grado. Ce dernier échappait tou- jours à la domination des envahisseurs. » [Lorsque peu de temps avant l'édit de 723, les Lombards reprirent les hostilités contre les Byzantins,] « par piété et pours'arrondir, ils soutinrent le pape dans sa résistance, et lorsque l'exarque seul avait marché sur Rome pour contraindre Grégoire II à se soumettre à l'impôt, il avait trouvé devant lui au Pont Salarius,à côté delà milice romaine, les Lombards de Spolète et de Toscane. Plus tard Liutprand envahit de nouveau le territoire impérial; plusieurs bourgs fortifiés de l'Emilie lui ouvrirent leurs portes. Vaine- ment l'exarque Eutychius essaya par d'habiles négociations d'enlever au pape l 'appui du roi et de corrompre les ducs. Il ne réussit tout d'abord qu'à faire déclarer 650 LIVRE XVIII, CHAPITRE I l'hérésie, s'arma contre l'empereur comme on s'arme contre un ennemi, et écrivit partout aux chrétiens de se préserver des nou- veautés impies. Tous les habitants de la Pentapole, et l'armée de la Vénétie, s'opposèrent à l'ordre de l'empereur, déclarèrent qu'ils ne consentiraient jamais au meurtre du pape, mais combat- traient courageusement en sa faveur. Ils frappèrent d'anathème l'exarque Paul, celui qui lui avait prêté secours, et tous ses partisans; à la nouvelle de tout ce que faisait l'empereur, les Ita- [387] liens se déclarèrent déliés de l'obéissance envers Léon, se choisi- rent des chefs, et se décidèrent à élire un nouvel empereur et à le conduire à Constantinople. Mais le pape les calma et les dé- termina à abandonner ce plan, espérant l'amendement du prince. Sur ces entrefaites, Exhilaratus, gouverneur impérial de Naples, avec son fils Hadrien, trompa les Campaniens et les entraîna à obéir à l'empereur et à attenter à la vie du pape. Les Ro- mains le poursuivirent et le tuèrent, lui et son fils. Ils chassèrent de même le duc de Rome, Pierre, soupçonné d'avoir écrit à la cour contre le pape. A Ravenne, l'empereur avait son parti, le pape et les fidèles avaient le leur; des différends s'élevèrent où le patrice Paul, exarque, perdit la vie. A cette même époque les Longobard6 prirent plusieurs villes et territoires : Castra vEmilia, Feronia- num, Montebelli, Verablum, Buxum, Persicetum, la Pentapo- le 1 , et Auximanum 2 . Quelque temps après le patrice Eutychius, l'eunuque qui avait été auparavant exarque, fut envoyé parl'empe- l'alliance tacite des Lombards et des Romains. » H. Hubert, op. cit., p. 8-11. (H. L.) 1. La Pentapole comprend le territoire des cinq villes : Rimini, Pesaro, Fano, Umana et Ancône. Cf. Muratori, Hist. d'Ilal., t. iv, p. 289. 2. Paul Diacre, Hist. Longobard., 1. VI, c. xlix, donne d'une manière un peu différente les noms de ces villes. Muratori, Hist. d'Iial., t. iv, p. 291, dit à ce sujet : « Si nous comprenons bien le texte, il en résulte que la ville d'Osimo (Auxi- manum) était en dehors de la Pentapole, et que Feronianum (Fregnano) était une petite province de l'ancien duché de Modène, dans la partie montagneuse où se trouvent Sestola, Fanano, et d'autres villes. Mons Bellius est Monte-Veglio ou Monte-Vio dans les montagnes de Bologne, sur le fleuve de Samoggia. Verablo et Busso ou Busseta sont peut-être des noms altérés, car on ne peut songer ici à Busseto, situé près du Pô, entre Parme et Piacenza : on ne saurait admettre que les Longobards, qui étaient maîtres du pays voisin, aient différé aussi longtemps de mettre la main sur cette ville. Persicetum est un petit territoire appartenant au comté de Modène. Le magnifique bien de campagne San- Giovanni in Persiceto, non loin de Bologne, a encore conservé le nom de Persicetum. » 332. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 65i reur, à Naples, pour mener à bonne fin les projets contre le pape jusqu'alors frappés d'insuccès. Il fut bientôt évident pour tous que l'envoyé de l'empereur se proposait de déshonorer les églises, de tout perdre et de tout voler. Il envoya à Rome un de ses satellites, avec ordre de tuer le pape et tous les grands de la ville. Sans l'intervention du pape, les Romains auraient tué cet ambassadeur. Ils retranchèrent alors Eutychius de leur commu- nion et s'engagèrent, sous la foi du serment, à défendre le pape. Eutychius, de son côté, promit de grands présents au roi et aux [388] ducs des Longobards pour leur faire abandonner la cause du pape; les Longobards, de concert avec les Romains, se déclarèrent prêts à donner leur vie pour le pape. Celui-ci remercia le peuple de son attachement, et chercha en Dieu son principal secours, qu'il s'efforça d'obtenir par ses prières, ses jeûnes et ses nombreuses aumônes. Il exhorta en même temps tous les fidèles ne désistèrent ab amore vel fide Romani imperii 1 . A cette même époque, c'est-à- dire dans la XI e indiction (elle va du 1 er septembre 727 au 1 er septembre 728), les Longobards s'emparèrent par ruse du château de Sutri (dans le voisinage nord de Rome 2 ), et le gardè- rent durant cent quarante jours, jusqu'à ce que le pape en obtînt par ses exhortations et ses présents la restitution comme un pré- sent fait aux apôtres Pierre et Paul 3 . Quelques mois après, au 1. M. Hubert, Etude sur la formation des États de V Église, dans la Revue histori- que, 1899, t. lxix, p. 11-12, note et expose en quelques mots très modérés et pleins de sens le problème de psychologie en matière politique que soulève la conduite du pape Grégoire II au milieu de toute cette agitation. « Le pape est-il responsable de toute cette agitation? Après l'avoir provoquée peut-être, il semble l'avoir redoutée et s'être efforcé de la contenir. Il voulait ménager Léon III, car il gardait l'espoir d'un accommodement. Ainsi, il n'avait même pas excommunié l'empereur, tandis que le pape Constantin, dans des circonstances analogues, avait fait effacer des diptyques officiels le nom de Philippicus. Il s'opposa, dès le début, à l'élection d'un empereur italien. Avec les Lombards, il n'osait pas s'engager. Peut-être craignait-il ou regrettait-il leur alliance. Quand ses partisans traitent avec eux, à son instigation peut-être et sans nul doute de son aveu, il s'efface, il feint de n'at- tendre le succès que de la piété et des bonnes œuvres. Rendant grâces aux Romains qui s'engageaient pour lui, il leur prêchait la modération et les adjurait de rester fidèles à l'empire. Le biographe du pape a noté scrupuleusement ces témoignages de son loyalisme; or, il était de l'Eglise romaine. Grégoire II pensait qu'il pouvait résister à main armée aux officiers impériaux sans trahir l'empire. » (H. L.) 2. Sutri était un bourg fortifié, castellum, situé aux environs de Viterbe, dans la direction du sud. (H. L.) 3. Liutprand avait eu soin, au préalable, de dépouiller la ville. Cette cession était 652 LIVRE XVIII, CHAPITRE I mois de janvier de la XII e indiction (729), une comète apparut dans le ciel et Liutprand, roi des Longobards, conclut avec Euty- chius cette honteuse alliance qui réunit toutes les troupes des deux armées afin de soumettre pour le compte de Liutprand les ducs lombards et vassaux de Spolète et de Bénévent (qui cherchaient peut-être à se rendre indépendants 1 ). On devait ensuite s'emparer de Rome, pour le compte de l'empereur, et exécuter les ordres ren- dus contre le pape. Liutprand parvint en effet à soumettre les deux ducs, et se dirigea ensuite sur Rome; mais le pape vint au- devant de lui, et lui parla de telle manière que le roi se jeta à ses pieds 2 . Toutefois le roi demanda au pape de recevoir Eutychius avec bonté; le pape y consentit, et la réconciliation eut lieu. Pen- un acte d'une gravité singulière, a-t-on pensé, une sorte d'usurpation et, en tous cas, une rupture officielle. « Car Sutrium, dit-on, n'était pas un patrimoine de l'Eglise romaine. Or, il n'est pas impossible, tout au contraire, que Sutri lui ait appartenu. Dans la vie de Zacharie, sans doute, après 'une énumération de patrimoines, le pays de Sutri est [appelé territorium et non patrimonium. Mais l'expression de Territorium Sutrinum n'est là qu'une simple expression géographique désignant la situation d'un patrimoine appelé la Vallis Alagna. Le terme de Castellum n'est pas plus significatif, car il y avait parmi les patrimoines de l'Église romaine, à défaut de villes, plus d'un caslrum ou d'un castellum comme Sutri. P. Fabre, De patrimoniis Ecclesise romanse, in-8, Paris, 1892, p. 3. Le pape n'a pas réclamé à Liutprand les villes de la Pentapole ou de l'Emilie. Il n'a pas protesté contre la conquête de Narni, où pourtant il avait un patrimoine; pourquoi se serait-il ému de la perte de Sutri, si ce bourg ne lui avait appartenu ? Sans doute il dépendait du duché de Rome, mais, si le pape l'avait réclamé au nom du duché, la donation n'eût pas été faite beato Petro; car cette expression de donation à saint Pierre est précise et elle n'est pas employée au hasard. En tous cas , dans le doute, les autres faits n'autorisent pas à penser que le pape ait songé encore à constituer l'État pontifical ; et ce qui paraît prouver que la prise de Sutrium l'avait lésé, c'est qu'il se détacha de Liut- prand et fit des avances aux ducs de Bénévent et de Spolète. » H. Hubert, op. cit., p. 12-13. (H. L.) 1. Muratori, op. cit., p. 297. 2. Nous entendons ici le son de cloche du côté de Rome; il faut, semble-t-il, y mettre une sourdine. Cf. H. Hartmann, Untersuchungen zur Geschichte der byzan- tinischen Verwaltung in Italien, 1889, p. 128; H. Hubert, dans la Revue historique, 1899, t. lxix, p. 13, note 7, où il note la différence des deux recensions de la Vila Gregorii: la deuxième a un caractère plus légendaire, la première rédaction raconte seulement que Liutprand renonça à ses desseins. Cf. Papst, Geschichte des lango- bardischen Ilerzogthums, dans Forschun gen zur deutschen Geschiclite, t. n, p. 'i07; Jenny, Geschichte des langobardischen Ilerzogthums Spoleto, 570-774, in-8, Wien, 1890; W. Marteru, Politise c Gcsdiichte des langobarden Reiches unter Konig Liutprand, in-8, Heidelberg, 1880. (H. L.) 332- ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 653 dant que l'exarque habitait de nouveau Rome, un imposteur, nom- mé Tibérius Petasius, se proclama empereur en Italie et se fit acclamer dans plusieurs villes 1 . L'exarque fut fort attristé de cette révolte; mais le pape le consola et le soutint d'une manière si énergique, que la rébellion fut bientôt étouffée et que l'on put envoyer à Constantinople la tête de Tibérius. Malgré tous ces inci- dents, l'empereur ne plut jamais aux Romains. Sa méchanceté se faisait jour de plus en plus, il alla jusqu'à forcer les habitants de Constantinople à enlever de partout les images du Rédempteur, de sa sainte mère et de tous les saints, pour les brûler au milieu de la ville et on passa un badigeon sur tous les murs couverts de fres- ques. Comme beaucoup d'habitants résistaient à ces ordres, on en exécuta un grand nombre et les autres furent mutilés. L'em- pereur déposa le patriarche Germain, et donna son siège à Anas- tase. Celui-ci envoya à Rome une epistola synodica-, Grégoire trou- vant qu'elle adhérait à l'hérésie le menaça de l'excommunication, s'il ne revenait à la foi catholique 2 . Il donna aussi dans ses lettres [389] à l'empereur de salutaires conseils 3 . Il résulte de ce qui précède, 1) qu'avant la publication en Italie, de l'édit impérial contre les images, il existait déjà une discussion très vive entre l'empereur et le pape Grégoire II. Le Liber pontifi- calis n'en indique pas l'occasion, il se contente de dire que le pape avait empêché l'exarque d'établir un census sur la province (ro- maine 4 ). Nous avons déjà dit qu'il fallait probablement entendre par là une redevance nouvelle et injuste; c'était peut-être un im- pôt semblable à la capitation que le même empereur Léon imposa plus tard en Calabre et en Sicile 5 . Le Liber pontificalis paraît 1. Muratori examine quelles ont été ces villes, op. cit., p. 298 sq. [Tibérius Peta- sius rassemblait ses partisans en Toscane. Le pape fit sortir de Rome, avec l'exarque, la milice urbaine. Les principaux de l'Église de Rome, proceres eccle- siae, accompagnèrent Eutychius. Ceci se passait probablement au mois de jan- vier 729. Le pape avait donné en la circonstance un gage important de fidélité à l'empire tandis qu'il condamnait l'hérésie et rompait officiellement avec le patriarche Anastase. Ainsi le premier édit iconoclaste n'avait pas rompu les liens du pape avec l'empereur. Cf. Dahmen, Das Pontificat Gregors- II, Dusseldorf, 1888. (H. L.)] 2. Nous avons dit que le pape refusa les titres de frère et de consacerdos que lui donnait Anastase. (H. L.) 3. Mansi, op. cit., t. xn, col. 229-232. 4. Voir ce que nous avons dit, p. 638, note de la page précédente. (H. L.) 5. Théophane, op. cit., p. 631. Cf. Pagi, Critica, ad ann. 726, n. 10; Walch, 654 LIVRE XVIII, CHAPITRE I supposer que le fond de cette affaire était que l'empereur voulait piller les églises; c'est peut-être là, en effet, la raison de la résistance de Grégoire II 1 . Les données très incomplètes qui nous sont fournies par le Liber pontificalis, et celles de Théophane, ne nous permettent pas de déterminer, positivement le véritable caractère de l'opposition du Saint-Siège 2 . Toutefois, le Liber pontificalis affirme que Grégoire s'efforça de maintenir les sujets de l'empereur dans la fidélité et dans l'obéissance, tout en les défendant contre les pré- op. cit., p. 261. [La Sicile, la Calabre, le Bruttium étaient particulièrement acca- blés par les impôts. (H. L.)] 1. Le Liber pontificalis emploie cette expression :ex suis opibus ecclesias denudari. Ces mots ecclesias denudari ne signifient pas lever un impôt sur les biens ecclésias- tiques, mais bien plutôt piller. (H. L.) 2. Nous avons, dans les notes qui précédent, déterminé le caractère de cette opposition. Le pape avait très habilement choisi son terrain et on ne l'en faisait pas sortir. Il fallut la conséquence inattendue du silentium de 729 pour lui donner un rôle qu'il ne briguait pas. A cette époque la situation du pape par rapport à l'I- talie était assez analogue à celle que prendra de nos jours le roi de Piémont, Victor- Emmanuel. En face de l'empereur byzantin qui joue un rôle assez peu différent de l'empereur d'Autriche, des exarques et patrices représentés parles grands-ducs, il se trouve que Grégoire II incarne l'esprit d'indépendance nationale, encore qu'il affecte d'en calmer les manifestations. La situation du pape était considérable et sa popularité en Italie aussi profonde que durable. L'évêque de Rome ne ressem- blait, par son état territorial et sa puissance morale, à aucun de ses collègues italiens. De vastes et riches domaines, un patrimoine bien géré, une Église célèbre et opulente, faisaient du chef de cette Eglise, le pivot de la politique et du senti- ment italien. Maître dans la ville, il y éclipsait les commissaires impériaux. Son rôle y est celui d'un maître dans son propre domaine. « Il répare les murailles, entretient les aqueducs; il se charge de la police urbaine, nourrit les pauvres, paie la milice et défend la ville. Dans la province, il va de pair avec l'exarque. Il pro- tège les Italiens mal défendus, mal gouvernés, ruinés parla guerre et la famine. Il organise la résistance aux Lombards; il envoie des officiers à Népi, à Naples et à Salerne. Il adresse des proclamations, donne des ordres, fait marcher les troupes. Trop faible, il réussit à ménager les trêves. Sans troupes, par son seul prestige, il défend Rome et l'Italie. Surtout, il veille à ce que les pays qu'il conserve à l'em- pire soient ménagés par ses fonctionnaires; il surveillait leur gestion... L'empe- reur veut pressurer l'Italie; Grégoire s'y oppose de toutes ses forces. Ses intérêts sont d'accord avec ceux des populations et celles-ci reconnaissent ces services. Enfin, il était pape et en lui survivait la grandeur de Rome. Tandis que les exar- ques se rendaient impopulaires, le pape était devenu, pour les Italiens qu'il défen- dait et secourait, un véritable chef national. Supprimez l'exarque, c'est auprès du pape que les peuples se groupent. Mais Grégoire II, d'un caractère prudent et pacifique, n'était pas homme à abuser de sa situation. Il fut servi par les circons- tances qui mirent en lumière sa popularité et grandirent son prestige. » H. Hubert, op. cit., p. 15. (H. L.) 332. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 655 tentions injustes de l'autorité; la résistance se justifie même en demeurant dans les limites du droit et les devoirs des citoyens. Mais il est facile de prouver que le pape n'a pas empêché de payer au gouvernement impérial les impôts légitimes, et qu'il ne s'est rendu coupable d'aucune trahison vis-à-vis de l'empereur. C'est ce que démontrent : a) les principes sur les rapports du sacerdoce et de l'empire développés par le pape lui-même, dans sa lettre à Léon 1 . Nous aurons bientôt l'occasion de faire con- naître cette lettre 2 ; b) les efforts énergiques de Grégoire pour empêcher toute rébellion contre l'empereur et toute voie de fait contre ses fonctionnaires. Ces efforts sont constatés en détail par le Liber pontificalis et la lettre du pape à Ursus, [390] duc de Venise, de même par Paul Diacre, lorsqu'il dit 3 : Omnis quoque Ravennse exercitus et Venetiorum talibus jussis (la destruc- tion des images) uno animo restiterunt, et nisi eos prohibuisset Pontifex, imperatorem super se constituere fuissent aggressi. Donc, lorsque les Grecs, souvent mal informés de ce qui se pas- sait en Occident, disent que le pape avait détaché de l'empe- reur, non seulement l'Italie, mais même tout l'Occident 4 , cette assertion ne saurait contrebalancer l'autorité des paroles du pape Grégoire II et des témoignages du Liber pontificalis et de Paul Diacre. Zonaras dit, à son tour, que le pape et son concile avaient anathématisé l'empereur; mais aucun des anciens auteurs ne con- firme ce renseignement; il y a probablement ici un malentendu causé par une fausse interprétation de la seconde lettre de Grégoire à l'empereur où le pape, s'inspirant de saint Paul (I Cor., v, 5), souhaite à l'empereur un démon qui châtie son corps pour guérir 1. Nous verrons bientôt que cette lettre est apocryphe. (H. L.) 2. Walch, op. cit., p. 248, t. ix, p. 459 sq., dit, au sujet de ces refus de payer l'impôt, qu'un autre pape s'était conduit de la même manière vis-à-vis de Philip- picus Bardanès, parce que ce Philippicus était un hérétique. Walch oublie que, dans cette circonstance, ce ne fut pas le pape, mais bien le peuple qui refusa l'im- pôt. [ Quant au pape Constantin, il excommunia Philippicus en faisant rayer son nom des diptyques officiels. C'était manifester ses sentiments. (H. L.)] 3. De rébus gestis Longobardorum, 1. VI, c. xlix. 4. Noël Alexandre, H ist.eccles., sec. vin, dissert. I, t. vi, p. 72 sq., Venet.,1778, a écrit une dissertation sur ce sujet; elleest intitulée DeGregorii II ergaLeonem imperatorem moderatione. D'autres historiens ont traité le même sujet, avec des préoccupations bien différentes, il est vrai; ce sont : Baronius, Annales, ad. ann. 730, n. 5; Pagi, Critica, ad ann. 726, n. 10-13; 730, n. 8-11; Bower, Gesch. d, Pàpste, t. iv, p. 381 sq.; Walch, op. cit., t. x, p. 263-283. 656 LIVRE XVIII, CHAPITRE I son âme 1 . C'est encore par suite d'un malentendu que Zonaras a prétendu que le pape Grégoire II s'était ligué avec les Francs contre l'empereur. Le pape en effet, a voulu contracter cette alliance; c'est ce que dit le Liber pontifîcalis dans sa Vita Stephani II, mais elle était dirigée contre les Longobards, et non contre l'em- pereur. 2) D'après Théophane, l'édit impérial contre les images de [725] aurait été la seule raison du refus du pape d'acquitter les impôts. D'après le Liber pontifîcalis, au contraire, il n'y a aucun rapport entre ces deux faits. 3) Le Liber pontifîcalis dit formellement que les fonctionnaires impériaux avaient, à plusieurs reprises, sur l'ordre de l'empereur, voulu attenter à la vie du pape. Quelques historiens ont laissé entendre que Léon avait ordonné d'enlever le pape et de l'amener à Constantinople : le pape Grégoire fait allusion à ces ordres dans [3941 sa première lettre à Léon; mais cette affaire avait été exagérée et on en a conclu à des tentatives d'empoisonnement et de meurtre 2 . 4) Le Liber pontifîcalis parle de deux invasions principales des Lon- gobards sur le territoire impérial. Il place, avant la publication de l'édit sur les images, la première de ces deux expéditions, dans laquelle ils s'emparèrent de Narni, de Ravenne capitale de l'exar- chat, de la ville et du port de Classis, où ils firent beaucoup de butin 3 . Il indique comme postérieure la seconde expédition, dans laquelle les Longobards s'emparèrent de Castra JEmïlia, etc.. Paul Diacre 4 place aussi la prise de Narni et de Ravenne, avant le décret contre les images, et suppose également que Castra Mmilia, et les autres villes ne sont tombées au pouvoir des Longobards qu'après la publication de l'édit impérial. La première lettre du pape Grégoire II à l'empereur Léon explique très bien tout ce qu'il peut y avoir encore d'obscur dans ces incidents; elle raconte que plusieurs occidentaux se trouvaient à Constantinople, précisé- ment à l'époque où l'image du Christ fut détruite dans le quartier de Chalcoprateia. Leur récit de ce sacrilège et des cruautés qui l'avaient suivi, exaspéra tout l'Occident contre l'empereur, 1. Mansi, op. cit., t. xn, col. 524; Pagi, Critica, ad. ann., 726, 11. 13; Walch, op. cit., p. 255. 2. Walch, op. cit., t. x, p. 283 sq. 3. Dans le passage en question, il faut lire captos, au lieu de captas. 4. De gestis Longobardorum, 1. VI, c. xlviii, xlix. 332. ORIGINE DE L HERESIE DES ICONOCLASTES 657 telle sorte que les Longobards firent invasion dans la Décapole * et s'emparèrent de Ravenne 2 . Il résulte de ces témoignages que les Longobards profitèrent du mécontentement profond des Italiens 3 , occasionné par ces récits, et envahirent le territoire impérial, depuis longtemps objet de leur convoitise. La prise de Ravenne, et autres villes a donc eu quelque rapport avec la destruction des images, elle en a été une conséquence, et cependant le Liber pontificalis et Paul Diacre ont pleinement raison de dire que ces faits ont précédé la publica- tion de l'édit impérial en Italie. Ce furent certainement les témoins de la destruction de l'image du Christ à Chalcoprateia qui firent connaître les premiers, en Italie, la destruction des images. 5) Dans une lettre de Grégoire II adressée à Ursus, duc de Véné- tie 4 , le pape dit : La ville de Ravenne a été prise a non dicenda gente Longobardorum, et d'après ce qu'il apprenait, l'exarque [392J s'était enfui à Venise. Le pape demandait au duc de rester fidèle à l'exarque, et de l'aider à remettre Ravenne sous la domination impériale 5 . Paul Diacre 6 nous apprend que le duc et l'exarque parvinrent en effet à remettre ces provinces sous la puissance de l'empereur. « Dans ses nombreuses guerres contre les impériaux, Luitprand, roi des Longobards, n'a été malheureux que deux fois : la première fois à Rimini, et la seconde lorsque son neveu Hilde- brand, établi à Ravenne, fut surpris et fa»it prisonnier par une atta- que subite des Vénitiens. » Cette expression a non dicenda gente, dont se sert le pape, en parlant des Longobards, prouve que sa lettre a été écrite avant que ceux-ci se fussent rapprochés de lui, et eussent bien mérité du Siège romain. Cette réoccupation de 1. La Décapole se composait de dix villes liguées pour se soutenir mutuellement; c'étaient : Ravenne, Classis, Césarée, Cervix, Cesena, Forlimpopoli, Forli, Bologne et Faenza. Cf. Le Bret, Hist. d'Ital., p. 153, t. xl de VHisl. universelle. 2. Mansi, op. cit., t. xn, col. 970 sq. ; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 11. [ Qu'on veuille bien tenir pour non avenue l'explication donnée par la première lettre ; le témoignage de Théophane suffit à attester le fait du sacrilège de Chalcoprateia. (H. L.)] 3. Nous avons retracé cette situation de l'Italie dans les notes précédentes, cf. p. 648, note 3 sq. (H. L.) 4. La Vénétie appartenait encore, à cette époque, aux empereurs de Byzance; cf. Muratori, op. cit., p. 289; Walch, op. cit., p. 245. 5. Mansi, op. cit., t. xn, p. 244; Baronius, Annales, ad. ami. 720, n. 27; Mura- tori a élevé quelques doutes sur l'authenticité de cette lettre. 6. De geslis Longobardorum, 1. VI, c. liv, op. cit., note. CONCILES — IV — 42 658 LIVRE XVIII, CHAPITRE I Ravcnnc a même dû avoir lieu d'assez bonne heure, car l'exarque Paul envoya quelque temps après, de Ravenne même, au té- moignage du Liber pontificalis et de Paul Diacre, une armée con- tre Rome et contre le pape. Ce fut cette armée que les Romains et les Longobards arrêtèrent au pont Salarius. 6) Pagi, Walch, et d'autres historiens supposent que l'édit impé- rial contre les images, dont parle le Liber pontificalis comme ayant été publié en Italie, est celui de 730. Mais le Liber pontificalis nous fournit lui-même des indications chronologiques plus exactes. Après avoir parlé des désordres causés en Italie par cet édit, et de l'inébranlable fidélité des papes pour les empereurs, malgré toutes les persécutions dont ils étaient l'objet de leur part, il continue :« Vers cette même époque (c'est-à-dire assez longtemps après la publication de l'édit impérial), les Longobards s'emparè- rent, dans la onzième indiction (1 er septembre 727-l er septembre 728), du château de Sutri et au mois de janvier 729 parut une comète. » Ce texte prouve que l'édit impérial fut publié assez long- temps avant l'année 728, et par conséquent qu'il s'agit ici du pre- mier édit de l'année 726 1 . 7) Théophane 2 ajoute qu'après avoir pris connaissance de l'édit [393] de l'empereur contre les images, le pape écrivit à Léon une lettre portant que « l'empereur n'avait pas le droit de porter une ordon- nance sur la foi, ou de modifier les anciens dogmes. » Théophane parle également, en deux autres passages, de lettres écrites à l'empe- reur par Grégoire, et le Liber pontificalis les mentionne aussi 3 . Mais au xvi e siècle, ces lettres ont été retrouvées par le savant jésuite Fronton du Duc, dans la bibliothèque du cardinal de Lor- raine, et traduites par lui du grec en latin. Baronius les fit imprimer, pour la première fois, dans ses Annales, ad ann. 726 4 . Dans leur suscription, le pape reçoit par erreur le surnom de Dialogus; c'était le surnom qu'on avait donné à Grégoire le Grand, à cause 1. Le Liber pontificalis sait que la prise de Sutri est de 727-728. On peut donc admettre l'antériorité des événements qu'il raconte auparavant et placer l'exar- chat de Paul en 726 et 727. La première confiscation, celle du duc Basile, remon- terait à 725. (H. L.) 2. Op. cit., p. 621. 3. Nous n'entreprenons pas la réfutation, point par point, de ce que Hefele avance relativement à ces deux lettres; nous préférons donner ci-dessous un exposé critique de toute la question. (H. L.) 4. Baronius, Annales, ad ann. 726, n. 31. 332. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 659 de ses célèbres dialogues. Ces lettres passèrent dans les collections des conciles, et furent placées en tête des actes du VII e concile œcuménique. On ne s'explique pas, suivant la remarque de Rosier 1 , que le VII e concile œcuménique n'ait pas utilisé et fait lire ces lettres; l'oubli provient peut-être de ce que l'empereur avait anéanti l'exemplaire envoyé à Constantinople, en sorte que le concile n'en eut aucun à sa disposition. Semler et Rosier ont élevé, à tort, des doutes sur l'authenticité de ces lettres, et Labbe a pensé, bien à tort aussi, qu'il fallait les attribuer non à Grégoire II, mais à son successeur Grégoire III 2 . Le contenu de ces lettres nous permettra de nous former une opinion sur leur date 3 . 1. Rosier, Bibliothek der Kirchenvâter, t. x, p. 475. 2. Voy. contre cette opinion : Pagi, Critica, ad ann. 726, n. 5; Walch, op. cit., p. 173 sq. 3. Baronius fut le premier en Occident à publier dans ses Annales, ad ann. 726, le texte grec et le texte latin de deux lettres d'un pape Grégoire, lettres adressées à l'empereur Léon l'Isaurien. Après quelques mots d'introduction, on trouve le texte suivi des notes du savant jésuite Fronton du Duc. Celui-ci était l'auteur de la trouvaille, en 1590, dans le texte grec, en un manuscrit de la bibliothèque de Saint-Remi à Reims, jadis en la possession du cardinal de Lorraine. Fronton du Duc joignit à l'envoi une traduction latine et ce fut sous cette double forme que les lettres passèrent des Annales dans les différentes éditions conciliaires, notamment celle de Bini, 1604, de Labbe, t. vin, p. 651, où'elles prirent place désormais en tête des Actes du VII e concile œcuménique. Leur authenticité ne fut donc pas mise en question; par contre on ne s'entendit pas sur leur date. Baronius les don- nait à l'année 726. Jafîé descendait jusqu'en 728; Pagi, jusqu'en 730, enfin Labbe, De scriptoribus ecclesiasticis, et Fleury, Histoire ecclésiastique, t. ix, les attri- buaient au pape Grégoire III. Les historiens, les théologiens surtout, en tiraient bon service au profit des thèses qu'ils soutenaient — fussent-elles contradic- toires — touchant les rapports de Grégoire II avec Léon l'Isaurien : Baronius, loc. cit. ; Bossuet, Defensio declarationis, c. xxn ; Nat. Alexander, Hist. eccles., sœc. vin, dissert. I. Les grecs ne leur portaient pas moins de vénération et les lisaient chaque année dans quelques églises, à la fête de l'orthodoxie, en com- mémoration de la défaite des iconoclastes. Cependant Semler, Historiée eccle- siastiege selecta capita, t. n, p. 228, et Rosier, cité par Hefele, Conciliengeschichte t. m, p. 393, mettaient en doute leur authenticité. M. L. Duchesne, Liber pon- tificalis, t. i, p. 413, note 45, y allait plus carrément : « Les deux lettres de Grégoire II à l'empereur Léon... ne sauraient avoir été écrites par ce pape. Elles ont d'abord contre elles le silence du [VII e ] concile lui-même, devant lequel elles eussent certainement été lues, si on les avait alors considérées comme authen- tiques. On y lut en effet la lettre du même Grégoire II au patriarche Germain et bien d'autres documents de moindre importance que ne l'eussent été deux lettres solennelles adressées par le pape à l'empereur. De plus il est clair que celui qui les a rédigées, assez bien informé sur les choses de Constantinople, l'est beaucoup moins 660 LIVRE XVIII, CHAPITRE I La première est ainsi conçue : « Nous avons reçu ta lettre, sire et frère, protégé de Dieu, par l'intermédiaire du spatharocandidatus sur les usages de l'Église romaine et sur la géographie de l'Occident. Il se figure que le pape reçoit tous les ans des lettres de l'empereur et qu'il les conserve, non dans les archives de Latran, mais dans la confession de Saint-Pierre. Il se repré- sente la frontière lombarde comme passant à vingt-quatre stades de Rome, c'est- à-dire à moins de cinq kilomètres. Il croit que les rois de l'Occident sont en com- munication régulière avec l'empereur par l'intermédiaire du pape qui leur trans- met ses lettres officielles. II parle encore des Vandales, des Maurétaniens, comme de nations gouvernées par des princes chrétiens. Grégoire se dit appelé par un prince du fond de l'Occident, le Septetus, qui désire recevoir de ses mains le sacre- ment de baptême. Sous ce nom, qui ne voit qu'il s'agit d'un roi imaginaire du pays de Sé^Ta;, c'est-à-dire de Ceuta, la plus lointaine des possessions de l'empire sur la côte d'Afrique et, pour un Byzantin, le coin le plus reculé de l'Occident? Un Romain quelconque, à plus forte raison un pape, n'aurait jamais fait de telles confusions. Je considère donc les prétendues lettres de Grégoire II comme ayant été fabriquées à Constantinople par quelque défenseur des images, pour suppléer à la perte des véritables. Celles-ci, quand même elles auraient été reçues par l'em- pereur, ne furent certainement pas divulguées par lui. On aura senti le besoin de préciser, aux yeux du public de la capitale, l'attitude observée par les papes dans la question des images, en faisant parler celui d'entre eux qui, le premier, se vit obligé de résister formellement aux décrets de l'empereur. » Ces conclusions ont été acceptées par M. Ch. Diehî, Eludes sur V administration byzantine dans l'exar- chat de Ravenne, in-8, Paris, 1888, p. 478, reprises et fortifiées par M. Louis Gué- rard, Les lettres de Grégoire II à Léon V Isaurien, dans les Mélanges d'archéol. et d'hist., 1890, t. x, p. 44-60. Cf. Bury, Ilaly under the Lombards, dans Scottish Re- view, janv. 1896, p. 51-53. M. Guérard, op. cit., p. 45, a retrouvé six manuscrits contenant, soit en entier, soit en partie, le texte des lettres attribuées à Grégoire II; sur ces six manuscrits, trois sont du xvi e siècle. Parmi ces derniers, le plus intéressant est le ms. Paris, Biblioth. nationale, Supplément grec, n. 143, p. 149, copié par Paleocappa. Ce manuscrit est très probablement celui qu'a connu Fronton du Duc, son texte est très peu différent de celui donné dans les Annales de Baronius. Les autres mss. qui contiennent les lettres de Grégoire II sont : Escurial, fonds grec 564, copie de Dar- marius, peu différente du précédent; — Turin, n. CLIV, fol. 94. Gregorii papas binse epislolse ad Leonem Isaurum qux conveniunt omnino cum editis a Labbe, t. vin, col. 651. Indication exacte sauf en ce qui concerne l'exacte ressemblance du texte avec l'édition de Baronius et Labbe. Les trois manuscrits que nous ve- nons de mentionner sont du xvi e siècle. Turin, n. CXXXV, du xiv e siècle; fol. 17, Dominica prima jejuniorum — epistola Gregorii Papse II, Romœ, scripla ad Leonem imperalorem de sanclis et venerandis imaginibus, cujus initium ~z ypi(j.(xata rr,; ûjiETépa; OsofpoyprjTov paat/st'a;. Prior dunlaxat epistola eaque imperfecta habe- tur. La mention Dominica prima jejuniorum est en effet justifiée par le titre de la lettre Tvj oiotîj (sans doute pour Tyjirpa>T»i, r,[iipx xuptay.rj xwv vy| vos y.Xvjpoqsopo-jijivou. Quant à lui, il ne fera violence à personne : xaTayvaYxâÇeiv es' o-joajj.w; pouXojxeOa, Non seulement plusieurs points d'histoire ecclésiastique presque contemporaine, mais encore les institutions et les habitudes de l'Eglise romaine sont étrangement défigurées. On remarquera d'abord l'absence des formules usitées pour la correspondance du pape avec l'empereur, et qui venaient d'être fixées en tête du Liber diurnus. Ensuite, dans la description du rite de la pénitence que nous lisons dans la der- nière lettre, on remarque deux détails insolites : l'imposition de l'Évangile sur la tête des pénitents et l'usage qui consiste à leur suspendre des croix autour du cou. Le P. Morin, dans son grand ouvrage sur la Pénitence, avoue qu'il n'a jamais rien rencontré de semblable, alibi non legi; il en conclut que nous sommes ici en pré- sence d'un usage spécial à Rome, oubliant que, s'il en était ainsi, les Ordines n'au- raient pas manqué d'en parler. On voit quelles difficultés soulèvent nos deux let- tres si on les étudie en détail. L'impression d'ensemble qu'en laisse la lecture n'est pas plus favorable à leur authenticité. En effet les violences de langage qu'on y rencontre à chaque instant sont en désaccord absolu avec toutes les règles obser- vées par les papes dans leurs relations avec l'empire. Mais si nos lettres ne sont pas authentiques, si la bonne foi de Baronius a été surprise, elles ne sont pourtant pas sans intérêt. Comme on l'a vu, le manuscrit du Vatican suffit à démontrer qu'elles existaient déjà au moins au xi e siècle sinon au x e ; mais la vivacité du ton fait croire qu'elles ont été composées à une époque où la controverse était encore très animée au sujet du culte des images. 11 est plus difficile de déterminer s'il faut les rapporter à la première période de la querelle(726-787)ou bien à la seconde(813-842) qui comprend les règnes de Léon V, Michel II et Théophile. Il semble qu'après le II e concile de Nicée on n'aurait pas senti la nécessité de se livrer à cette fabrication ; la tradition était suffisamment attestée par la lettre de Grégoire II à Germain et les nombreux documents qui furent lus dans les différentes sessions du VII e con- cile. En second lieu, on peut se demander si Théophane qui écrivait au commence- ment du ix e siècle n'a pas déjà connu nos apocryphes. En effet, quand il parle des lettres du pape Grégoire, il signale d'une manière spéciale la théorie sur la distinc- tion des deux puissances, qui est justement la partie la plus remarquable de nos lettres. Quoi qu'il en soit, elles ne doivent pas être postérieures au milieu du IX e siècle, et par conséquent, elles sont assez rapprochées, par leur date, des évé- nements dont elles nous parlent. De plus, on ne saurait nier qu'elles aient été écrites en Orient : à ce double titre elles méritent l'attention. Nous y voyons une fois de plus que, même dans l'Église grecque, on reconnaissait au moins en principe la distinction des deux autorités civile et ecclésiastique, et encore que le parti orthodoxe, quand il s'agissait de défendre ses positions, ne faisait pas difficulté d'exalter les prérogatives du pape de l'ancienne Rome. Surtout on y retrouve la trace de l'impression produite en Orient par les événements politiques dont l'Ita- 664 LIVRE XVIII, CHAPITRE I doctrines des Pères. Ces lettres scellées du sceau impérial et sans aucune interpolation sont bien les tiennes. Tu écrivais : Quiconque supprime les ordonnances des Pères doit être maudit. Après avoir reçu ces déclarations, nous adressions à Dieu des actions [^"^J de grâces, pour le remercier de t'avoir donné l'empire. Tu suivais alors le droit sentier ; qui a pu faire résonner à tes oreilles des faussetés et gâter ton cœur ? Pendant dix ans tu as, avec la grâce de Dieu, agi avec droiture, et tu ne t'es pas occupé des saintes images; maintenant tu soutiens qu'elles tiennent la place des idoles, et que ceux qui les vénèrent sont des idolâtres, et tu veux à tout prix les anéantir et abolir. Tu ne crains pas le jugement de Dieu, pas plus que le scandale donné non seulement aux fidèles, mais aussi aux infidèles. Le Christ a défendu de scandaliser le plus petit; toi, au contraire, tu scandalises le monde entier, comme si tu ne devais pas mourir et rendre compte de ta conduite. Tu écris : On ne doit pas vénérer, Dieu le défend 1 , ce qui est fait de main d'hom- me, ainsi que toute représentation de ce qui est au ciel ou sur la terre; fais-moi voir d'abord qu'on nous ait enseigné à vénérer ce qui est fait de main d'homme (aéStaOai xat ttsoc/.uvîCv), et je t'accorderai que c'est là la volonté de Dieu. Pourquoi, sire, chef des chrétiens, n'as-tu pas consulté sur cette question des hommes prudents, avant d'oppri- mer les peuples et de les troubler ? Ils t'auraient indiqué les images (yeipo^oir^a) au sujet desquelles Dieu s'est exprimé de cette manière. Mais tu as rejeté nos Pères et nos docteurs, après avoir assuré par écrit que tu voulais les suivre. Les saints Pères et Docteurs sont notre écriture, notre lumière et notre salut; c'est là ce que nous ont enseigné les six conciles; mais toi, tu n'acceptes pas leur témoignage. Je suis forcé de t'écrire sur des vérités sim- ples et élémentaires, car tu prouves que tu les ignores; voici ce que lie était le théâtre pendant la querelle iconoclaste. Nous touchons peut-être ici aux origines de la légende d'après laquelle Grégoire II aurait secoué le joug de l'auto- rité impériale, même au point de vue politique et, dans ce but, aurait conclu une alliance formelle avec les Francs. Le clerc byzantin qui a probablement fabriqué nos lettres a compris que quelque chose de nouveau se préparait en Italie : de l'ex- trémité du monde connu, des peuples nouveaux demandaient le baptême au pape de l'ancienne Rome « placé comme un arbitre entre l'Orient et l'Occident » quels que furent ses ennemis, les défenseurs ne manqueraient pas à saint Pierre : ov aï irâo-ai (}a<7i).stai tyjç c-jctîm; mç 6eov lutystov s/o-jfftv. " L. Guérard, op. cit., p. 52- 60. (H. L.) 1. Exode, xx, 4, 332. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 665 contient la vérité divine... Dieu a donné ce commandement à cause des idolâtres qui possédaient la terre promise, et qui ado- raient des animaux d'or, etc., disant : Ce sont nos dieux, et il n'en existe pas d'autre. C'est au sujet de ces yeipo-oir^ot. diaboliques que Dieu a défendu cette vénération d'images. Par contre, comme il existe des yzipc-oïr t -y. pour servir et honorer Dieu, le Seigneur a choisi dans Israël deux hommes, Bézéleel et Oliab 1 , pour faire ces •/zipoTzoWfîtx qui devaient servir à la gloire et au culte du Seigneur. Dieu a lui-même écrit les dix commandements sur deux tables de pierre, et il a dit : Fais des chérubins et des séraphins ainsi qu'une table, et recouvre-la d'or de tous les côtés. Fais un coffre avec du # bois incorruptible, et place dans ce coffre les souvenirs qui servi- ront à vos générations, c'est-à-dire les tables de la loi, l'urne, la [395] verge et la manne 2 . Sont-ce là, oui ou non, des représentations, et des œuvres faites de main d'homme ? Ne sont-elles pas employées pour la gloire et pour le service de Dieu? Moïse désira voir le Sei- gneur, mais le Seigneur ne se montra à lui que par derrière; le Sei- gneur s'est montré au contraire à nous ouvertement, puisque le Fils de Dieu s'est fait homme... De tous les pays sont venus à Jérusalem des hommes pour le voir, et ils l'ont ensuite dépeint et représenté aux autres. Ils ont, de la même manière, dépeint et représenté Jacques, Etienne et les martyrs, et les hommes, cessant de vénérer le démon, ont vénéré ces images, non d'un culte de latrie, mais simplement d'un culte relatif (-raûxaç Trpoasx'jvrçffav où XaTpstmy.fa>ç, àXXà ayziivMq). Et maintenant, sire, penses-tu que vénérer ces images puisse être considéré comme la vénération d'oeuvres diaboliques? Le Christ lui-même a envoyé son portrait à Abgar, c'était là un zyzipzr.cïr-.zv 3 . Considère bien ce fait, que beau- coup de peuples de l'Orient se réunissent autour de ce portrait pour prier devant lui. D'autres images faites de main d'homme ont été de même vénérées jusqu'aujourd'hui par de pieux pèlerins. Pourquoi ne faisons-nous pas d'image de Dieu le Père? C'est parce qvie la nature divine ne saurait être représentée. Si nous avions vu le Père, comme nous avons vu le Fils, nous pourrions le représen- ter. Nous t'adjurons, comme notre frère dans le Christ, de revenir à la vérité et d'édifier par un nouvel édit ceux que tu as scandalisés. 1. Exode, xxxv, 30, 34. 2. Exode, xxv, 10, 16, 18, 23, 24. 3. Voir Dictionn. d'arch. chrét,, au mot Abgar. 666 LIVRE XVIII, CHAPITRE I Le Christ sait que toutes les fois que nous nous rendons dans l'église de Saint-Pierre et que nous voyons l'image de ce saint, nous som- mes remplis de vénération, et les larmes coulent de nos yeux. Le Christ a fait voir les aveugles; toi au contraire, tu aveugles ceux qui jouissent de la vue... Tu dis : Nous vénérons les pierres, les murs et les planches] mais, sire, il n'en est pas ainsi : ces objets ne sont pour nous qu'un souvenir, et qu'une excitation pour élever en haut notre esprit paresseux, au moyen des noms que portent ces images ou au moyen de ce qu'elles représentent. Nous ne les vénérons pas comme nous vénérons Dieu; c'est là ce que tu sou- tiens, mais rien n'est plus éloigné de notre pensée. En effet, nous ne plaçons pas nos espérances en ces images, et lorsque nous som- mes en présence d'une image du Seigneur, nous disons : Seigneur Jésus-Christ, viens à notre secours et sauve-nous ; en présence d'une image de sa sainte Mère, nous disons : Sainte Mère de Dieu, inter- cède pour nous auprès de ton Fils, et de mêmeenprésencedel'image d'un martyr. Tu es dans le faux, lorsque tu dis que nous appelons les martyrs des dieux. Je t'en supplie, laisse là toutes ces mauvai- [396] ses pensées, et sauve ton âme des malédictions que t'envoie l'uni- vers entier. Les enfants mêmes se moquent de toi. Va dans une école et dis : « Je suis l'ennemi des images, » ils te jetteront aussi- tôt leurs tablettes à la figure. Tu écris : De même qu'après huit cents ans, le roi juif Osias (Ezéchias) enleva du temple le ser petit d'airain 1 , de même, moi, après huit cents ans j'ai enlevé les images de V Eglise. Cet Osias (Ezéchias) est bien en effet ton frère, car il a, comme toi, fait violence au prêtre 2 . David avait déposé le serpent d'airain dans le temple, avec l'arche d'alliance ; c'était là une image sanctifiée par Dieu pour guérir ceux qui avaient été mordus parles serpents 3 . Nous voulions te punir, conformément au pouvoir qui nous vient de Pierre; mais tu as prononcé sur toi-même la malédiction 4 , garde-la maintenant, toi et tes conseillers. Quel grand sujet d'édification pour les fidèles tu as anéanti ! Le Christ sait que toutes les fois que nous allons dans l'église et que nous voyons la représentation des miracles du Christ, ou l'image de sa Mère portant dans les bras le divin nourrisson, et les anges se 1. IV Reg., xvin, 4. 2. II Paralip., xxvi, 16 sq. 3. Deut., xxi, 9. 4. L'empereur, avait en effet, écrit auparavant : « Maudit soit celui qui méprise les ordonnances des saints Pères. » 332- ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 667 tenant autour, et que nous chantons le Trisagion, nous nous sen- tons toujours émus... Mieux vaudrait pour toi être hérétique qu'iconoclaste. En effet, ceux qui dogmatisent, et qui n'ont pas d'humilité, se trompent facilement, soit par ignorance, soit à cause de la difficulté delà matière, et leur faute est moindre que la tienne, car tu as poursuivi ce qui était élémentaire et évident comme la lumière, et tu as dépouillé l'Église de Dieu. Les saints Pères l'a- vaient revêtue et ornée; toi, tu l'as dépouillée et mise à nu, quoi- que tu aies un si excellent prêtre, notre frère Germain. Tu aurais dû lui demander conseil, comme à un père et à un docteur, car il a une grande expérience; il est maintenant âgé de quatre-vingt- quinze ans, et il a servi beaucoup de patriarches et d'empereurs. Mais tu l'as laissé à l'écart, pour écouter ce fou impie d'Éphèse, fils d'Apsimar (c'est-à-dire Théodose), et autres gens semblables. L'empereur Constantin (Pogonat) s'est conduit d'une tout autre manière, lorsqu'il a écrit à Rome, au sujet de la célébration du [397] VI e concile œcuménique 1 . Tu vois que les dogmes de l'Eglise ne sont pas ton affaire, mais celle des évêques. De même que ceux-ci ne doivent pas se mêler des affaires civiles, de même les empereurs ne doivent pas se mêler des affaires de l'Eglise. Tu écris que l'on devrait convoquer un concile général. Cela me paraît superflu, car si tu te tiens tranquille, tout sera en paix. Songe que, si j'avais accédé à ton désir, et si les évêques de l'univers entier s'étaient réunis, on n'aurait pu trouver cet empereur plein de la crainte de Dieu, qui, selon l'usage, doit assister à ces réunions, car c'est toi qui troubles la paix de l'Eglise, et qui imites les barbares (Iezid)... Dans le temps où les Eglises de Dieu jouissaient d'une paix profonde, tu as occasionné des luttes, des discussions et des scandales. Cesse d'agir 1. « Il nous écrivit à Rome, nous demandant d'envoyer au concile œcuménique des hommes bien choisis; je ne siégerai pas, disait-il, comme empereur; je ne parle- rai pas d'autorité, mais je serai là comme un simple membre de l'assemblée : ce que les évêques décideront, je l'exécuterai; je recevrai ceux qui parleront bien; ceux qui parleront mal je les chasserai et je les exilerai. Si mon frère a changé quelque chose à l'intégrité et à la pureté de la foi, je serai le premier à l'anathéma- tiser. Vous savez, sire, que les dogmes de la sainte Église ne dépendent pas des empereurs, mais des pontifes et ils doivent être formulés en toute sincérité : aussi les pontifes sont préposés aux Eglises, s'abstenant d'ailleurs des affaires politiques, de même que les empereurs s'abstiennent des affaires ecclésiastiques... Vous êtes le persécuteur, l'insulteur, le destructeur des images; tenez-vous tranquille et faites-nous la grâce de vous taire. » On a vu plus haut que toute cette citation est inexacte. (H. L.) 668 LIVRE XVIII, CHAPITRE I ainsi, tiens-toi tranquille, et on n'aura pas besoin de concile. Écris dans tous les pays que tu as scandalisés, que Germain de Constan- tinople et Grégoire, pape de Rome, ont été induits en erreur au sujet des images, et nous qui avons le pouvoir de lier et de délier, nous te pardonnerons ta faute. x Dieu m'est témoin que j'ai donné toutes les lettres aux rois de l'Occident, et je t'en ai fait des amis parla manière dont je t'ailoué et apprécié auprès d'eux. Aussiont-ils accepté et gardé avec honneur les laureata (portraits), avant qu'ils ne connussent tes malheureuses entreprises contre les images. Mais lorsqu'ils apprirent que tu avais envoyé à Chalcoprateia le spatharocandidatus Jovinus, pour détruire la miraculeuse statue du Christ appelée Antiphonetes, de pieuses femmes, imitant celles qui avaient oint le Seigneur, crièrent au sacrilège : « Ne fais pas cela ; » mais lui, sans égard pour ces représentations, monta sur une échelle, et frappa trois fois, de sa hache, le visage de la statue; les femmes, exaspérées, renversèrent l'échelle et tuèrent Jovinus; et toi, tu as envoyé des soldats, et tu as fait tuer je ne sais combien de femmes, en présence de plusieurs personnes de distinction, de Romains, de Francs, de Vandales, de Maurétaniens, de Goths, en un mot, de gens de presque toutes les races de l'Occident; ces hommes, dans leurs patries, ont raconté tes actions dignes d'un enfant. A leur récit on détruisit tes laureata, et les Longobards, les Sarmates et d'autres peuples du Nord envahirent la malheureuse Décapole, s'emparèrent de Ravenne 2 , déposèrent tes gouverneurs, mirent à leur place des gouverneurs choisis parmi eux, et voulurent agir de même avec les autres villes impériales du voisinage, et même avec Rome, sans que tu aies pu nous porter secours. Tu as recueilli les fruits de ta folie. Mais tu veux m'épouvanter, et tu dis : Je ceux envoyer à Rome détruire V image de saint Pierre, et amener le pape Gré- goire prisonnier comme Constantin (Constant II) a fait amener Mar- tin. Sache que les évêques de Rome siègent dans cette ville pour une 1. Grégoire, voulant faciliter à l'empereur une rétractation, lui propose de rejeter la faute sur le pape et sur le patriarche, comme s'il avait été mal conseillé par eux, au sujet des images. — Telle est, ce me semble, l'explication la plus plau- sible de ce passage difficile, qui revient encore, d'une manière plus claire, dans la se- conde lettre du pape." Rosier, op. cit., p. 485, est d'un autre avis. 2. Grégoire ne dit pas que, grâce à son intervention, Ravenne avait été reprise avec le secours de ceux de Venise; il ne dit pas non plus qu'il avait calmé les rébel- lions en Italie, et empêché l'élection d'un nouvel empereur. La lettre a dû, par conséquent, être écrite avant tous ces incidents. [398] 332. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 669 raison de paix : ils sont là comme un mur entre l'Orient et l'Occident, et ils travaillent à la conciliation. Si tu veux me pour- suivre, comme tu le dis, je ne crois pas utile de combattre avec toi. m L'évêque de Rome se retirera simplement en Campanie, à vingt- quatre stades de Rome, viens alors et poursuis les vents 1 . L'em- pereur Constantin a maltraité et banni notre prédécesseur Mar- tin I er ; l'empereur est mort dans son péché, Martin est vénéré comme un saint. J'accepterais volontiers le sort de Martin, mais je veux vivre pour le bien du peuple, car, malgré mon indignité, tout l'Occident a les yeux sur moi, tous espèrent en moi et en Pierre, dont tu menaces de briser la statue. Si tu le veux essayer, les Occidentaux sont prêts, et ils vengeront les Orientaux que tu as blessés. Mais, je t'en conjure par le Seigneur, laisse ces folies. Tu sais que ton trône ne peut défendre Rome 2 . Tout au plus pour- rait-il défendre la ville, et si, comme je te l'ai déjà dit, le pape s'éloigne de vingt-quatre stades, il n'a plus rien à craindre de toi... Si l'image de saint Pierre est détruite, je te le déclare solennelle- ment, je suis innocent du sang qui sera versé aussitôt après. Ta personne en répond ! Un prince des extrémités de l'Occident, [399] nommé Septetus 3 , m'a fait demander de le venir trouver pour le baptiser. Je me rendrai à son appel. Que le Seigneur fasse revivre dans ton cœur la crainte de Dieu, et qu'il te ramène à la vérité ! Dieu veuille que je reçoive bientôt de toi des lettres qui m'annoncent ton amendement 4 . » On voit que, dans cette lettre, le pape Grégoire a reproduit mot à mot, ou presque mot à mot, plusieurs passages de l'édit impérial publié en Italie contre les images; nous les avons re- produits en italiques. Ces citations nous ont fait connaître au moins l'essentiel de cet édit publié en Italie, non en 730, mais dès avant 728, comme nous l'avons prouvé. Et cela démontre 1. 24 stades sont à peu près un demi-mille géographique, ou 20 kilomètres. Plusieurs historiens ont pensé que les Longobards ne pouvaient être alors si près de Rome, et qu'il y avait là une faute de copiste. Cf. Muratori, op. cit., p. 294. 2. Dans Mansi, et dans Hardouin il y a, par suite d'une faute d'impression, ô-jvauat. Baronius a écrit la véritable leçon ojvara;. 3. C'était peut-être un prince germain converti par saint Boniface. Du Cange, Glossarium, au mot Septetus, suppose qu'il faudrait peut-être lire Mepetus, ce qui alors rappellerait le mot Mepe, c'est-à-dire : Iberorum régis dignilas ac appellatio, [Voir page 660, (H. L.)] 4. Mansi, op. cit., t. xu, col. 959 sq; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 1 sq. ; Baronius, Annales, ad ann. 726. 670 LIVRE XVIII, CHAPITRE I l'erreur de Walch et des autres historiens d'après lesquels ce premier édit, tout bénin, aurait contenu simplement la défense de baiser les images. Les passages de cet édit reproduits dans la lettre du pape montrent qu'il était d'un iconoclaste, dans tout le sens du mot. Nous voyons, par la seconde lettre du pape à l'empereur, que Léon l'Isaurien avait répondu à la première. « J'ai reçu, par ton ambassadeur Rufin, ta lettre, ô sire protégé par Dieu, et mon frère en Jésus-Christ, et j'ai éprouvé un chagrin mortel, en voyant que tu ne modifies pas ta manière de penser, t'obsti- nant dans le mal, et refusant de suivre les saints Pères. Et cepen- dant je ne cite pas des Pères étrangers, mais des Pères grecs. Tu écris : Je suis empereur et prêtre à la fois. Oui, tes prédéces- seurs l'étaient : Constantin le Grand, Théodose le Grand, Valen- tinien le Grand et Constantin (Pogonat); ils ont, comme empe- reurs, gouverné avec religion, tenu des conciles avec les évêques, bâti et orné des églises. Ils ont, en un mot, prouvé par leurs œu- vres qu'ils étaient empereurs et prêtres, mais toi..., tu n'as pas observé les prescriptions des Pères, tu as dépouillé les églises de leurs ornements et les as mises à nu... Les hommes et les femmes instruisent leurs enfants, ainsi que les convertis du paganis- me, en leur montrant du doigt les histoires qui sont représentées dans les églises. Ils les édifient, et élèvent ainsi leurs cœurs. Toi, tu as enlevé tout cela au peuple, ne lui laissant que des discours [4001 insensés, des fables et des farces en musique x . Ecoute-moi, sire, malgré mon humilité, laisse ces choses, et suis la sainte Église, telle que tu l'as trouvée et telle qu'elle t'a enseigné. Les dogmes ne sont pas l'affaire de l'empereur, mais celle des évêques, parce que nous avons l'esprit (voSv) du Christ... Il y a une diffé- rence entre le palais et l'église, entre les empereurs et les évêques; reconnais-le et sauve-toi ! Si on t'enlevait les ornements impé- riaux, la pourpre, le diadème, etc., les hommes diraient que tu as été maltraité; or c'est ce que tu as fait aux églises, tu les as dé- pouillées de leurs ornements. Comme l'évêque n'a pas le droit de se mêler des affaires du palais et de distribuer les emplois, 1. Voici le sens précis de ce passage : « Tu as laissé au peuple ce qui lui était nuisible, et il pourra continuer à se pervertir par là; mais ce qui lui était utile, tu le lui as enlevé. » Rosier, op. cit., p. 491, dit donc bien à tort, au sujet de ce passage : « D'après cela Léon a donné au peuple, dans les églises, d'autres distractions pour remplacer celles des images. » 332. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 671 ainsi l'empereur ne doit pas intervenir dans les affaires inté- rieures de l'Eglise, choisir les clercs, administrer les sacrements, etc.. Que chacun reste à la place où Dieu l'a appelé. Veux-tu savoir, sire, la différence entre l'empereur et l'évêque? Lorsque quelqu'un s'est rendu coupable envers toi, tu confisques sa maison et ses biens, parfois même tu le fais mourir, ou tu l'exiles. Ce n'est pas ainsi qu'agissent les évêques. Lorsque quel- qu'un a péché, et reconnaît sa faute, au lieu de lui passer la corde au cou, on le force à s'incliner sous l'Évangile et sous la croix; au lieu de l'envoyer en prison, on l'envoie dans une diaconia ou catéchuménat de l'Eglise *, et on lui impose des jeûnes, etc.. Lorsqu'il a fait pénitence, on lui donne le corps et le sang du Sei- gneur. Tu nous poursuis et tu nous tyrannises par tous les moyens physiques, et avec le secours de tes soldats; mais nous, sans [401] armes et sans soldats, nous invoquerons Jésus-Christ, chef de toute la création, afin qu'il envoie un démon, conformément à ces paroles de l'apôtre (/ Cor., v, 5) : Je veux te donner à Satan, pour qu'en perdant la chair, il sauve l'âme. Vois, sire, dans quelle misère tu t'es précipité toi-même. Combien notre sort est diffé- rent de celui de nos prédécesseurs, qui seront loués au jugement dernier pour leur bonne influence sur les empereurs de leur temps, tandis que nous, nous aurons à rougir de ne pouvoir pas repré- senter notre empereur comme resplendissant et riche de la gloire de Dieu. Fais attention, je t'exhorte une fois de plus, fais péni- tence, reviens à la vérité, et honore les saints Pères. Tu écris : Comment se fait-il que les six conciles nont rien dit sur les images? Mais, sire, ont-ils dit s'il fallait, oui ou non, manger du pain et boire de l'eau? ne vois-tu pas qu'ils ne se sont pas occupés de ce qui était accepté et admis par tousPL'emploi des images était alors général, et les évêques en portèrent même en allant au concile, car aucun homme pieux ne voyage sans image. Nous t'engageons donc à être évêque et empereur, ainsi que tu l'écris toi-même. Si tu ne veux pas, comme empereur, t'attribuer à toi-même la faute de ton erreur (aÎTioXoY^»«t laoxèv), écris dans tous les pays que tu as scandalisés; tu diras que Grégoire, pape de Rome, et Germain, patriarche de Constantinople, se sont trom- pés au sujet des images; nous te pardonnerons cette faute en vertu du pouvoir de lier et de délier... Comme nous devons 1. C'étaient des maisons consacrées aux pénitents. 672 LIVRE XVIII, CHAPITRE I rendre compte à Jésus-Christ, nous t'avons averti; mais toi, tu n'as pas prêté l'oreille à notre bassesse, ni à Germain et aux saints Pères, tu as suivi ce qui altérait et falsifiait la doctrine orthodoxe. Ainsi que nous te l'avons écrit, nous irons dans l'intérieur de l'Occident pour administrer le saint baptême. J'ai, il est vrai, déjà envoyé dans ce pays des évêques et des clercs; mais les principaux des hommes qui l'habitent ne sont pas encore baptisés, et désirent l'être par moi. Que Dieu t'accorde la circons- pection, et qu'il change tes pensées 1 . » En comparant ce que dit Théophane des lettres écrites à Gré- goire par l'empereur Léon avec celles de Grégoire que nous venons de reproduire, on conclut que ces lettres ont été con- nues et visées par Théophane. Ce qu'il donne comme le fond des lettres du pape, à savoir que « l'empereur n'a pas le droit de publier des ordonnances au sujet de la foi, et qu'il ne peut rien changer aux anciens dogmes, » se retrouve mot à mot dans les deux lettres, et en constitue le principal argument. Il n'y a donc aucune raison de soutenir avec Pagi, que les lettres dont parle Théophane ont été écrites beaucoup plus tard. Reste maintenant à préciser la date des deux lettres du pape. [402] Baronius les fait remonter au commencement de la discussion sur les images, c'est-à-dire en 726, et dit avec Théophane qu'elles furent la réponse du pape au premier édit de l'empereur. Pagi 2 est d'un autre avis. S'appuyant sur la Vita S. Stephani Junioris, il place la destruction de la statue du Christ à Chalcoprateia, après la déposition de Germain et l'ordination d'Anastase, c'est- à-dire en 730. Le pape Grégoire, continue Pagi, parle de cet évé- nement dès sa première lettre; celle-ci serait donc de cette même année 730, mais après la destruction du Christ; et la se- conde de la fin de 730 ou du commencement de 731, puisque le pape Grégoire II mourut le 11 février 731. Toute cette argumentation nous paraît viciée par un faux point de départ; car l'événement du quartier de Chalcoprateia a bien réellement eu lieu en 726 3 , au témoignage de Théophane et d'autres 1. Mansi, op. cit., t. xii, col. 975 sq. ; Hardouin, t. iv, col. 13 sq. ; Baronius, Annales, dans l'append. ad ann, 726. 2. Pagi, Critica, ad. ann. 726, n. 3-6; 730, n. 7. 3. Plus probablement, avons-nous dit déjà, en 725, puisque l'édit est de l'au- [403] 332. ORIGINE DE L HERESIE DES ICONOCLASTES 673 historiens, et la première lettre de Grégoire confirme cette asser- tion, car il y raconte que les premières nouvelles de la guerre de l'empereur contre les images (par conséquent le premier édit n'avait pas encore été publié) avaient été apportées par les té- moins de ce fait. D'un autre côté, nous savons que le premier édit contre les images fut publié en Italie, avant l'année 728. Pagi s'appuie en second lieu sur ce que, dans sa première lettre à l'empereur Léon, le pape Grégoire parle de Germain comme d'un ancien patriarche, en disant : tametsi talem habebas ponti- ficem 1 . Mais on sait que cette traduction latine est l'œuvre de Fronton du Duc; le texte grec porte au contraire sy/ov, et les deux lettres de Grégoire n'indiquent aucunement que Germain fût déjà déposé lorsqu'elles furent écrites 2 . Pagi s'appuie en troisième lieu sur les courtes indications chronologiques qui se trouvent au commencement de la première lettre du pape à l'empereur Léon 3 . Grégoire rapporte, dans cette lettre, qu'il a reçu la lettre écrite par l'empereur dans la XIV e indiction. Or, comme au témoignage de Théophane, Léon est devenu empereur le 25 mars de la 15 e indiction, il s'ensuit que la XIV e indiction va du 1 er septembre 730 au 1 er septembre 731, et par consé- quent, la réponse du pape date de l'année 730. Mais cet argu- ment que Pagi développe avec tant d'assurance conclut for- mellement contre lui. En effet, si l'empereur écrivit au pape dans la XIV e indiction, c'est-à-dire après le 1 er septembre 730 — Grégoire dit expressément que l'empereur lui avait écrit dans la XIV e indiction, mais que la réponse papale n'est pas de la même indiction — si donc l'empereur n'a écrit au pape qu'a- près le 1 er septembre 730, les délais nécessaires pour que cette lettre arrivât à Rome, et avant que le pape après avis de son clergé fît une réponse motivée, conduisent jusqu'à la fin de l'année 730 et au delà. Malgré cela, Pagi soutient que cette réponse du pape a été expédiée à Constantinople, ce qui a dû encore demander plusieurs semaines; que l'empereur y a répondu, tomne de 725, on n'aura pas attendu plusieurs mois avant de commencera le mettre à exécution. (H. L.) 1. Pagi, Critica, ad ann. 726, n. 3. 2. Cf. Muratori, op. cit., p. 293 sq. 3. Nous ne rentrerons pas ici dans une discussion chronologique que l'inauthen- ticité des lettres attribuées à Grégoire rend sans fondement. (H. L.) CONCILES — III —43 674 LIVRE XVIII, CHAPITRÉ I envoyé sa réponse à Rome, et que le pape lui a répondu à son tour, tout cela dans la fin de l'année 730, ou en janvier 731 *. Une pareille rapidité dans l'échange de pièces si impor- tantes serait remarquée même à notre époque de chemin de fer et de télégraphes. Tout ce qui précède m'autorise donc à raisonner comme il suit : si Grégoire II est mort le 11 février 731, et Pagi n'élève pas de doute sur cette date, la lettre de l'em- pereur, son envoi à Rome, la réponse du pape et son envoi à Constantinople, la réplique de l'empereur et son envoi à Rome, et enfin la réplique du pape n'ont pu avoir lieu entre le 1 er sep- tembre 730 et le 11 février 731 (date de la mort du pape). Le pape Grégoire énumère, dans l'ordre suivant, les lettres reçues de l'empereur : celle de la XIV e , de la XV e delà I re , II e , III e , IV e , V e , VI e , VII e , VIII e et IX e indiction. Pagi suppose que cette XIV e indiction, indiquée la première, est la plus récente, et corres- pond à septembre 730; par conséquent celle qui suit coïncide avec l'année 717, et ainsi de suite. Il reste cependant une lacune de- puis la IX e indiction jusqu'à la XIV e , c'est-à-dire depuis l'année 725 jusqu'à l'année 730; il est probable que durant ces cinq an- nées le pape n'a pas écrit à l'empereur 2 .Tel est le raisonnement de Pagi; pour moi, je serais plutôt porté à croire que le pape Grégoire énumère dans l'ordre chronologique toutes les lettres qu'il a reçues de l'empereur, depuis les plus anciennes jus- qu'aux plus récentes. La plus récente serait donc celle de la 9 e indiction, ou de l'année 726, l'année même, où, croyons-nous, l'empereur Léon commença sa scandaleuse campagne contre les images. Cette date s' accorde très bien avec celle du com- [404] meiicement des discussions sur les images, et aussi avec le renseignement fourni par Grégoire, que l'empereur Léon avait commencé ses folies dans la dixième année de son règne. Cette dixième année de son règne correspond à l'indiction IX e ; Grégoire ajoute que l'empereur avait écrit dix lettres irréprochables, et, 1. Pagi, Critica, ad ann. 730, n. 10. 2. Id., ad ann. 726, n. 6. Cette argumentation de Pagi est défigurée par deux fautes d'impression ; en effet, dans le passage indiqué au n. 6, on a écrit deux fois indiclio XIV, au lieu de XV. La première fois dans ces mots : « Léon, ayant été nommé empereur le 25 mars 717, écrivit une lettre au pape Grégoire , indictione XIV quse eo anno in cursu erat. » Il faut lire AT, car la XV e indiction va du 1 er septembre 716 au 1 er septembre 717, et Pagi lui-même (ad ann. 717, n. 2, et 726, n. 3, 4, et 5) dit sur ce point la vérité. La même faute est répétée à la fin de ce n. 6. 332. ORIGINE DE L'HÉRÉSIE DES ICONOCLASTES 675 en effet, il énumère dix lettres jusqu'à l'indiction IX e exclu- sivement, si l'on commence à compter à partir de l'indiction XIV e . Mais dans ce cas, nous allons nous trouver aux prises avec la difficulté qui a déjà embarrassé Baronius. En effet, si la première, c'est-à-dire la plus ancienne lettre de l'empereur Léon au pape Grégoire, est bien de la XIV e indiction, on est obligé d'admettre que ce prince a commencé à régner en 716, et non en 717, comme l'assure Théophane 1 . Nous acceptons cette con- séquence, malgré le témoignage explicite de Théophane ; cet historien ne compte les années du règne de Léon qu'à partir du jour de son entrée solennelle à Constantinople, et par consé- quent, ce règne n'a duré pour lui que vingt-quatre ans, deux mois et vingt-cinq jours; dans son Chronicon, Nicéphore l'évalue, au contraire, à vingt-cinq ans, trois mois et quatorze jours, car il compte à partir du moment où Léon s'est révolté contre le faible Théodose, et a été proclamé empereur dans le camp 2 . Il n'est pas invraisemblable que, dès le commencement de sa révolte, c'est-à-dire en 716, et dans la XIV e indiction, Léon ait cherché à gagner à sa cause le pape, dont l'influence était si grande en Occident, et lui ait écrit pour l'assurer de son ortho- doxie, sachant bien que les provinces italiennes de l'empire lui seraient d'autant plus favorables que le pape se prononcerait plus explicitement en sa faveur 3 . Telles sont les considérations qui nous paraissent remettre sous leur véritable jour les événements des cinq premières années de l'histoire des discussions pour et contre les images; aussi pas- sons-nous maintenant à l'histoire même de ces discussions. li Baronius, Annales, ad ann. 716, n. 1. 2. Cf. Schlosser, op. cit., p. 143, ainsi que les notes de Petau sur Nicéphore, Breviarium de rébus post Mauritium gestis, éd. Bonn, p. 127, où l'on donne d'au- tres preuves pour démontrer que l'empereur Léon a réellement commencé à ré- gner en 716, c'est-à-dire dans Yindictio XIV. 3. On a montré p. 659, note 3, que non seulement cette correspondance entre Léon et le pape était, à cette date, invraisemblable, mais même en quelque façon impossible. (H. L.) 676 LIVRE XVIII, CHAPITRE I 333. Premiers conciles au sujet des iconoclastes. Après avoir reçu l'édit impérial contre les images, Grégoire II [405] s'était donné le temps de la réflexion, et n'y avait répondu qu'après mûre délibération. Le fait est attesté par Cédrénus et par le Libellus synodicus, qui parlent d'un concile tenu à Rome, à cette époque, par le pape Grégoire, mentionné par le pape Hadrien I er dans sa lettre à Charlemagne 1 . Dans ce concile, dit-il, le pape avait démontré la légitimité de la vénération des images, et il cite les arguments de Grégoire : l'arche d'alliance, les chérubins de Bezeleel et d'Oliab : arguments si exactement semblables à ceux qui sont développés dans les deux lettres de Grégoire, que l'on est forcé d'admettre que ce pape a extrait de son dis- cours au concile les principaux passages de sa lettre à l'empe- reur. Inutile de dire que ce concile romain s'est tenu à l'époque de cette première lettre du pape à l'empereur, c'est-à-dire en 727 2 . Le Libellus synodicus place immédiatement après ce concile romain un concile tenu à Jérusalem, sous le patriarche Théodose, et qui frappa d'anathème la nouvelle hérésie des « brûleurs de saints ». Or, comme ce Théodose a occupé le siège de Jérusa- lem après le milieu du vm e siècle, et a adressé au pape Paul I er (757-767) une epistola synodica en faveur des images 3 , ce con- cile a dû se tenir vers l'année 760. A Rome, Grégoire II eut pour successeur, le 18 mars 731, l'excellent Grégoire III, Syrien d'origine. Tout le peuple, dit le Liber pontificalis 4 , l'acclama comme pape, lors des funérailles 1. Mansi, op. cit., t. xn, col. 267; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 805. 2. Pagi place, pour être conséquent avec lui-même, ce concile en l'an 730 ; Pagi, Breviarum hislorico-crilic, t. i, p. 529 sq. 3. Voy. la lettre d'Hadrien I er à Charlemagne. Hardouin, op. cit., t. iv, col. 778. 4. Dans sa Vita Gregorii III, dans Mansi, op. cit., t. xu, col. 271 sq. « On ne contestait plus l'élection d'Anastase, depuis tantôt deux ans qu'il était pa- triarche. Le pape n'avait plus à répondre au silentium de 729. Il reprit la querelle sur nouveaux frais. Son manifeste fut probablement sa lettre d'intronisation, sa synodique. Se réclamant de l'exemple de son prédécesseur, au nom de l'auto- rité supérieure du Siège apostolique, il adjura l'empereur de faire trêve à la persé- cution et de renoncer à leur erreur. Les objurgations du pape laissaient l'empereur 333. PREMIERS CONCILES AU SUJET DES ICONOCLASTES 677 de son prédécesseur, dont il suivait le cercueil ; on le força à accepter cette dignité. Le nouveau pape chercha aussitôt à détour- ner l'empereur de la guerre contre les images. Mais le prêtre Georges, envoyé à Constantinople porteur d'une lettre, n'eut pas le courage de la remettre, et revint sans avoir rien fait. Le pape voulut le déposer, mais le concile, réuni à Rome (en 731) 1 , inter- céda en sa faveur; on lui imposa une pénitence, et il fut renvoyé [fiUDJ £ Constantinople avec la même lettre. Arrivé en Sicile, Georges fut arrêté par le gouverneur Sergius, sur les ordres de l'empereur, et il resta un an en prison. Le pape, indigné, réunit au tombeau de saint Pierre un nouveau concile auquel assistèrent quatre-vingt-treize évêques d'Occi- dent, parmi lesquels les archevêques Antoine de Grado et Jean de Ravenne 2 , beaucoup de prêtres, de diacres, de clercs de l'Église romaine, et un grand nombre de laïques de distinction. On prit la décision suivante que tous signèrent : « A l'avenir, quiconque enlèvera, anéantira, déshonorera, ou insultera les images du Seigneur ou de sa sainte Mère, Virginis immaculatse atque gloriosœ, ou des apôtres, etc. ne pourra recevoir le corps et le sang du Seigneur, et sera exclu de l'Eglise. » Nous voyons par la lettre de convocation du pape Grégoire III à Antoine de Grado et à ses fort indifférent. Mais son intrusion dans les affaires de l'Église d'Orient pouvait devenir dangereuse. Il fortifierait les hésitants, il rallierait les orthodoxes et il soustrairait ainsi toute une partie de l'Eglise byzantine à l'autorité impériale. Léon III le craignait, et peut-être avait-il déjà constaté que la disparition du patriarche orthodoxe avait grandi l'autorité du pape. Aussi chercha-t-il par tous les moyens à l'empêcher de communiquer avec les églises du patriarcat byzantin. Il fit d'abord intercepter ses lettres. » H. Hubert, op. cit., p. 19. On était au point que nous appellerions, de nos jours, la rupture des relations diplomatiques. Il n'y avait plus à Byzance d'apocrisiaire ou nonce pontifical. (H. L.) 1. C'est, de l'avis de Mansi, op. cit., t. xn, col. 299, à ce synode que fait allusion une inscription qui existe encore dans les cryptes vaticanes, et qui mentionne un synode au commencement du pontificat de Grégoire III. [Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 415 :... misit per Georgium presbyterum... que m magna comminalione ponlifex ipse voluit ab ordine sacerdotali privare. Cui résidente concilio et obsecrante tam concilie- quamque optimates ut non deponeretur. D'après M. L. Duchesne, op. cit., t. i, p. 421, note 4 : Un concile d'évêques suburbicaires, de prêtres et de diacres romains, antérieur à celui dont il va être question. C'est peut-être la réunion qui se tenait d'ordinaire aux fêtes des apôtres Pierre et Paul, vers la fin du mois de juin. (H. L.)] 1. Grado et Ravenne étaient pour la vénération des images, quoiqu'elles fissent partie de l'empire de Constantinople. 678 LIVRE XVIII, CHAPITRE l suffragants 1 que ce concile se tint le 1 er novembre 731 (In- diçt. XV). Le pape envoya à l'empereur Léon, par l'intermédiaire du defensor pauperum Constantin, une nouvelle lettre en faveur des images. Mais ce nouveau messager fut également arrêté en Sicile, et sa correspondance confisquée. Le même sort fut réservé aux ambassadeurs des villes italiennes, qui portaient à Constan- 1. Mansi, op. cit., t. xn, col. 299 sq. D'après une notice de YEpitoine chronico- rum Cassinensium, ce synode aurait ordonné, sous peine d'excommunication, aux villes d'Orléans et du Mans de rendre les reliques de saint Benoît et de sainte Scholastique au monastère du Mont-Cassin. Mansi, op. cit., col. 302. [Ce concile est le premier qui, à notre connaissance, ait eu à juger l'iconoclasme. La lettre de convocation existe encore, elle est adressée à Antonin de Grado et rédigée dans le style pathétique, Jaffé, Regest. pont, roman., n. 2232 ; Monum. German. histor. Epist., t. in, p. 703; cf. Monum. German. histor., Scriptpr.lang., p. 396: Chronicon Gradense. Le pape dépeint la désolation de l'Église d'Orient, adjure les évêques d'Occident de veiller sur la foi et sur les fidèles de leurs diocèses; il les assure que les saints triompheront des puissances temporelles. Hic Antoninus patriarcha admonitus est a prœdicto Gregorio Romam ad synodum occurrere, ad quam synodum Johannes, qrchiepiscopus Ravenas vocatus est, propter imagines, quse in regia urbe deponere jubebant Léo atque Constantinus Augusti et inlicita conjugia per dwersa loca fiebant. Post hanc vocationern Antoninus patriarcha cum suis suffraganeis Romam ad synodum perrexit; tels sont les détails conservés par la Chronique de Grado. Les actes de ce concile sont perdus. Le concile se réunit le 1 er novem- bre 731 ; on voit qu'il ne faut pas tenir compte de ce que dit le Libellus synodicus, Hardouin, Coll. cancil., t. v, col. 1541, qui place cette assemblée sous le pontificat de Grégoire II, immédiatement après l'élection d'Anastase. Nous savons que dans ce concile on parle surtout des images ; un fragment du discours du pape a été conservé, Liber ponlificalis, t. i, p. 416; Hardouin, op. cit., %■ iv, col. 802. Jl s'appuyait sur l'autorité des Pères, citait des passages de la Bible où Dieu com- mandait aux Juifs de fabriquer des chérubins. Voici, d'après le Liber pontificalis, le décret promulgué par l'assemblée:... ut si quis deinceps, antiquse consuetudinis apostolicse Ecclesise tenenles fidelem usum contemnens, adyersuseamdem venerationem sacrarum imaginum videlicet Dei et domini nostri Jesu Chrisli et genitricis ejus virginis immaculatae atque gloriosse Mariée, beatorum apostolorum et omnium sanctorum depositor atque deslructor et projanalor vel blasphemus exliterit, sit extorris a corpore et sanguine domini nostri Jesu Chrisli vel totius Ecclesise unilate compage. Quod et subscriptione sua solemniter firmaverunl et inter cetera instiluta probabilium prsedecessorum orlhodoxorum pontificum annectenda sanxerunt. On trouvera dans Monum. German. hist., Epist., t. ni, p. 704, un prétendu décret du concile de 731 limitant les diocèses de Forum Julii et de Grado, ce document n'est pas authen- tique, ainsi que l'a montré Rodenberg, ibid., p. 723; cî.Chronica de sing. patr. nov. Aquileie, p. 12 sq. Pour les anciennes éditions conciliaires, cf. Coll. regia, t. xvn, col. 343; Labbe, Concilia, t. vi, col. 1485; Coleti, Concilia, t. vin, col. 217; Mansi, Concilia, Supplem., 1. 1, col. 543; Conc. ampl. coll., t. xn, col. 298. (H. L.) 833. PREMIERS CONCILES AU SUJET DES ICONOCLASTES 679 tinople de semblables lettres 1 . Le document que nous consultons ici ne dit rien sur l'issue d'une quatrième tentative du pape, par l'intermédiaire du dejensor Pierre, pour faire arriver ses lettres au patriarche Anastase et aux deux empereurs Léon et son fils Constantin Copronyme 2 . En 732, l'empereur Léon l'Isaurien envoya une très forte flotte pour châtier Rome, le pape et l'Italie de leur résistance [4071 à ses entreprises contre les images 3 . Mais la flotte périt dans l'Adriatique 4 et l'empereur dut se borner à élever les impôts en Sicile et en Galabre 5 , et à attribuer au fisc les patrimonia des deux princes des Apôtres 6 , c'est-à-dire les trois talents et demi en or qui étaient donnés tous les ans à leurs Églises 7 . L'empe- reur détacha aussi du patriarcat romain les Calabres, les Siciles, et les provinces d'Illyrie, c'est-à-dire l'ancienne et la nouvelle Epire, FIllyrie, la Macédoine, la Thessalie, FAchaïe, la Dacia Ripensis, et la Dacia Mediterranea, la Mcesie, la Dardanie et la Praevalis (avec Scodra pour métropole), et les soumit au patriar- 1. La supplique des Italiens fut interceptée par le stratège de Sicile. (H. L.) 2. Le document qui nous sert ici de guide est, comme on sait, les Vitse pontifi- cum; Mansi, op. cit., t. xn, col. 271 sq. 3. « Léon III ayant perdu patience, voulut essayer de traiter Grégoire III comme il avait tenté de faire son prédécesseur. Et pourtant, il ne se révoltait pas, il ne trahissait pas. On lui eût passé peut-être une politique séparatiste; on ne pouvait tolérer qu'il se mêlât des affaires générales de l'Eglise. Léon III s'était résigné à tolérer en Italie le culte des images tant que le pape s'était contenté de défendre son Église. Maintenant son opposition était devenue gênante. L'on voulut en finir. » H. Hubert, op. cit., p. 20. (H. L.) 4. Théophane avance que Léon III envoya la flotte parce qu'il sentait que Rome et l'Italie lui échappaient; c'était peut-être la raison officielle, plus proba- blement ce fut la raison des politiques après coup ; la raison de la démonstration navale est donnée dans la note précédente. Voici le texte de Théophane : 6 Se ëaccXeù; i[i.aivsTo xa-rà tccj ■rcaîtà xai %r\ç à-Koaiâ-GHùç, Tw^ç y.ai 'IiaXiaç, v. 9 ,et stupesco nihil ediud valens rétribuer e potentise ejus nisi solas agere gratias et indesinenti prece gloriosum eius conlaudare nomen. Quis 10 enim, ut ait prophela, loquatur potentias domini, auditas faciat omnes laudes ejus? Vel quid n rétribuant domino pro omnibus quse retribuit mihi? Calicem salutaris accipiam et nomen domini invocabo. Ergo 12 , dilec- tissimi fratres, pro quibus indignus promeri{i bonis, si sanctitati vestvseplacet, seçun- dum sacrorum canonum instituta per Dei gratiam inspiratus 13 , ut sanctorum festa celebrentur in oratorio li , quod a me construcium est in honore Sal- vatoris, sanctiB Dei genitricis semperque s'irginis JMariie dominœ nostree, sancto- Sigles : M = ms. de Munich; V = ms. du Vatican; S = sylloge de Sabipo; L = table de marbre originale. 1 'prid' V — 2 papa secundo iuniore MV, Gunther a rejeté en note sec. iun. — 3 'princeps'V. — 4 l ve\lit ternense' MV; 'alvanense' MV; 'cavinate' MV. — 5 'hos- tense' MV ; 'silva candida' MV. — 6 l PortuensV om. MV, add. De Rossi. — 7 'theodero' bis V. — 8 l iordanne' MV. — 9 'fastigium' add. De Rossi, om. LMVS. — 10 Ps. cv, 2. — 11 Ps. cxv, 12 sq. — 12 'ergo' ; ici commence la deuxième table et le ms. S. — 13 'décernant' add. De Rossi, om. LMVS. — 14 'oraturio' V. 684 LIVRE XVIII, CHAPITRE I rumque aposlolorum, martyrum quoque et confessorum Christi, perfectorum juslorum, intro ecclesiam sancti Pétri apostolorum principis et ut tria x monasleria, quse secus basilicam aposloli sunt constituta, sanctorum Johannis et Pauli, sancti Stephani et sancti Martini, id est eorum congregatio, omnibus diebus, dum vesperas 2 exple- verint ante confessionem illic déclinantes très psalmos et evangelia matutina Deo canant. His expletis presbiler, qui in hebdomada 3 fuerit, post prima quse in sacro cor pore beati Pétri fecerit missa, secundo, 4 in eodem oratorio in honorem Salvaloris, Dei genetricis, sanctorum apostolorum , martyrum ei 5 confessorum, perfectorum juslorum, quorum natalicia fuerint, assidue 6 a catholica 7 et apostolica ecclesia celebrenlur, sicut a nobis coram beati Pétri cor pore confirmatur, etorationes, ut infe- rius tenentur adscriptœ dicantur sic : Concède qusesumus omnipotens Deus ut sancta Dei genetrix sanctique lui apostoli et omnes sancti martyres ac 8 confessores perfectique lui iusti nos ubique Isetificent, ut dum eorum mérita recolimus patrocinia senliamus, p. d. n. Super oblata. Oblatis 9 qusesumus domine placare muneribus et intercedentibus sanctis tuis a cunctis nos défende periculis ; per d. n. 10 . Et infra actionem. Imprimis gloriosse semperque virginis Mariée genitricis u Dei et d.omini noslri Jesu Christi et beatorum aposlolorum ac martyrum tuorum Pétri et Pauli et qmc sequuntur usque et omnium sanctorum tuorum sed et diem natalicium célébrantes sanctorum 12 tuorum martyrum ac confessorum perfectorum iustorum, quorum solemnilas hodie 13 in conspectu glorise tuse celebratur, quorum meritis precibusque concédas, ut 14 in omnibus protectionis tuse muniamur auxilio; per Christian. Et 15 ad compléta. Sumpsimus domine sanctorum tuorum sollemnia célébrantes cœlestia sacramenta; prsesta qusesumus, ut quod temporaliler gerimus œternis gau- diis consequamur; per d. n. 16 . Hoc a. 17 prsesenli XV indictione 1S et in perpetuum. Sed et mansionarii de confes- sione debeant observare et diligentiam agere 19 alque luminariorum concinnationem facere sicut a nobis constitutum est, ut septem per ebdoma in confessione et ibidem permaneant perenniter. Sanctissimi episcopi et venerabïles presbileri responderunt : « Hoc, quod a vestro sancto apostolalu pio est intuitu prsevisum, ad laudem certe respicit omnium condi- toris et gloriam nominis 20 eius. Placet, ut fieri debeat; hoc enim nostra est omnium salus et Dei 21 ecclesise laus. » Gregorius sanclissimus ac bealissimus aposlolicus papa dixit : « Dum vestra, sanctissimii 22 , intenlio mese concordat dispositioni, ea quœ a nobis 23 décréta sunt 24 , l'ut tria' MV (confecl. De Rossi) ; 'ultra' S. — 2 'vesperas' S ; 'vesperos' MV. — 3 'hebdoma' S; 'ebdomate' M; 'ebdomadu V. — 4 'secundam' MV; 'eundem oratorium' S. — 5 'et' S, om. MV. — 6 'assidul' S. — 7 'catholicse et apostolicse ecclesise MV. — 8 'ac' MV; 'et' S. — 9 'per d. n. Super oblata. Oblatis' Gùnther ; 'd. n.' om. MV; 'oblata' om. S. — 10 ' perinfra actionem' {om. 'd. n. et) MV. — 11 'genitricis' jusque 'sequuntur' om. MV. — 12 'sanctorum' ; ici commence la troisième table. — 13 'solemnilas hodie' S et Liber pontificalis ; 'hodie sollemnitas' MV. — 14 'ut jusque 'Christum' om. S. — 15 'et' om. MV. — 16 'per d. n.' S; 'per dum' V; 'per' M. — 17 aom. S. — 18 'indictum' V. — 19 'agere' MV; habere' S; 20 'nominis' De Rossi; 'nomini' MVS. — 21 'dei' MV; 'diei' S; -- 22 'sanclissima' S. — 23 'vobis' S. — 24 'décréta sunt MV; 'd...' L;om. S. 334. SAINT JEAN DAMASCÈNE 685 culte des images. Théophane * dit de lui : « Alors (en 729) vivait à Damas, Jean Chrysorrhoas, fils de Mansur, prêtre et moine distingué par sa sainteté et par sa science...; en union avec les évêques de tout l'Orient, il prononça l'excommunication contre l'empereur Léon. » Ce renseignement est trop laconique; il omet de dire que, lorsque éclata la lutte contre les images, Jean cor a m l beati Pelri aposioli confessione, sub interdiciu anathematis /irritent ur 2 . » Sanctissimi episcopi et venerabiles presbyteri responderunt : « Grato ducimus, ut interdiciu 3 apostolicse auctoritalis hsec, quse salubri considérations prsevisa sunt, slabiliri debeant, ne umquam quis audeat existere lemeralor. » Gregorius sanctissimus ac bcatissimus a postal icus papa 4 dixil : « Si quis contra huius 5 privilegii 6 dcfinitionem 7 centre temptaverit, anathcma sit, et* responde- runt omîtes tertio « Anathema sit. » Et subscriptio. Gregorius gralia Dei episcopus sanctse Dei catholicse atque apostolicse ecclesise urbis Romœ huic privilégia a nobis facto atque subscripsi. — Johannes episcopus sanctse ecclesise Veliternensis 9 . — Andréas 22 episcopus sanctse ecclesise Alvanensis. — Sisinnius episcopus sanctse ecclesise Gavinalis 10 . — Sisinnius episcopus sanctse ecclesise Ostiensis. — Epiphanius episcopus sanctse ecclesise n Sih'ie Candidœ. — Venantius episcopus sanctse ecclesise Peneslrinse. — Gregorius episcopus sanctse ecclesise Porluensis. — Johannes archipresbiter sanctse Romanse ecclesise. — Eustra- tius presbiter 12 sanctse Romanse ecclesise. — Gregorius 13 presbyler sanctse Romanse ecclesise. — Gregorius 14 presbiter sanctse Romanse ecclesise u . — Johannes presbiter sanctse Romanse ecclesise. — Stephanus presbiter sanctse Romanse ecclesise. — Thco- dorus presbiter sanctse Romanse ecclesise. — Dominicus presbiter sanctse Ro- manse ecclesise. — Theodorus presbiter sanctse Romanse ecclesise. — Sergius pres- biter sanctse Romanse ecclesise. — Sergius presbiter sanctse Romanse ecclesise. — Andréas presbiter sanctse Romanse ecclesise. — Sergius presbiter sanctse Romanse ecclesise. — ■ Sisinnius presbiter sanctse Romanse ecclesise. — Pclrus presbiter sanctse Romanse ecclesise. — Theophanius 16 presbiter sanctse Romanse ecclesise. — Sergius presbiter sanctse Romanse ecclesise. — Jordanes 17 presbiter sanctse Romanse ecclesise. — Johannes presbiter sanctse Romanse ecclesise. — Mosclius archidiaconus sanctse sedis apostolicse. — Zacharius diaconus sanctse sedis apostolicse. — Johannes diaconus sanctse sedis apostolicse. - — Theophylactus diaconus sanctse sedis apostolicse. — Gemmulus diaconus sanctse sedis apostolicse. 1 'quoram' L. — 2 'firmentur' — M; 'firmelur' MS. — 3 'inlerdictum' S. — 4 'apostolicus dei papa' S. — 5 'huius' MV; om. S. — 6 l prwilegi' M. — 7 'defini- tione' S. — S 'et' om.MW. — 9 'velliilernensis' MV. — 10 'Andréas' jusque 'Alva- nensis' om. MV. — 11 'Gavinatis' jusque 12 'ecclesise' om. MV. — 13 'presbiter' MV ; archipresbyter' S. — 14 'Gregorius' jusque 15 'ecclesise' om. MV. — 16 -Epi- phanius' MV, correction d'après la première table; 'Theophanius' jusqu'à la lin om. S. — 17 'Jordannes' MV. (H. L.) 1. Théophane, op. cit., p. 629. ,.-..-.. 686 LIVRE XVIlI, CHAPITRE I n'était ni prêtre ni moine, mais occupait une des charges les plus importantes sous le khalife gouverneur de la Syrie. A la nouvelle de ce qui se passait à Constantinople, il composa trois apologies pour les images (Xà^ôt à~o\crr t ~'.y^\) : la première, dès le début de la discussion sur les images, et lorsqu'on pouvait encore espé- rer changer l'esprit de l'empereur ; les deux autres, après la déposition du patriarche Germain 1 . Son premier biographe raconte que, pour se venger de Jean, l'empereur Léon avait [408] fait rédiger et envoyer au khalife une lettre dans laquelle Jean invitait l'empereur à s'emparer de Damas. Ne soupçonnant pas la supercherie, le khalife avait fait couper la main droite au prétendu traître; mais, grâce à l'intercession de la sainte Vierge, la main repoussa sur le moignon du bras, la nuit suivante. Le khalife étonné demanda pardon au saint, et voulut le réintégrer dans sa charge; mais Jean préféra se faire moine, et se rendit en Palestine dans le laure de Saint-Sabas 2 . Ce dernier point est confirmé par l'histoire. 335. Lempereur Constantin Copronyme. On ignore l'attitude de l'empereur Léon à l'égard des images, 1. Schrockh, Kirchengesth., t. xx, p. 537 "et Neander, Kirchengesch., t. m, p. 290 sq. ont donné des extraits de ces trois lettres. 2. Vita Joamiis Dumasceni, par Jean, patriarche de Jérusalem, dans LeQuien, Opéra S. Joannis Damasceni, t. i, c. xiv sq. ; Walch, op. cit., p.. 156 sq. ; Basnage, Hist. de V Église, t. n, 1. XXI, c. vu, a contesté l'authenticité de ce récit, de mêrne que Bower, Gesch. cl. Pàpste, t. iv, p. 359 sq. ; Walch, op. cit., p. 236. S. Vailhé, Date de la mort de saint Jean Damascène, dans les Echos d'Orient, 1906, t. ix, p. 28-30. « Sa biographie, que nous devons à Jean, patriarche de Jérusalem au xi e siècle, n'est qu'un tissu de légendes ; quant à ses ouvrages, ils ne sont pas tous authentiques, et ceux qui lui appartiennent en légitime propriété n'ont pas été étudiés en vue de retracer son existence. Dès lors, les courtes notices qu'on lui consacre çà et là dans les divers manuels de patrologie ou dans l'histoire de la littérature byzantine sont toutes identiques; elles vivent sur le fonds que leur fournit l'ouvrage du patriarche Jean. D'après un ingénieux rapprochement de dates, il faudrait placer la mort de Jean Damascène le 4 décembre 749 ou 748* Les œuvres de saint Jean Damascène contiennent peu de détails historiques. Les trois discours Sur les images n'intéressent que la première période de la querelle icono- claste. (H. L.) 335. L'EMPEREUR CONSTANTIN COPRONYME 687 dans les dernières années de sa vie 1 ; il mourut le 18 juin [740]; mais son fils Constantin Copronyme poursuivit la lutte commen- cée 2 . L'aversion qui se manifestait contre le nouvel empereur, 1. « Après cet éclat (l'expédition navale et les confiscations de 732), Léon travailla doucement à consolider son œuvre; » J. Pargoire, L' Église byzantine de 527 à 847, in-8, Paris, 1905, p. 256. (H. L.) 2. Il reçut le surnom de Ko7tpa>vu[i.Dç (de y.o-npoc, ordure), parce que, lors de son bap- tême, il salit l'eau baptismale. Cf. Théophane, Chronographia, éd. Bonn, t. i, p. 615. On l'appelait aussi Caballinus, à cause de son amour pour les chevaux. Cf. \Yalch, op. cit., p. 357* [Constantin V vient d'être l'objet, non d'une étude historique, mais d'un panégyrique — souvent maladroit — de la part de M. A» Lombard, Etudes d'histoire byzantine. Constantin V, empereur des Romains, 740- 775, in-8, Paris, 1902. Ce livre, dont nous avons tiré grand profit pour l'annotation du présent travail, a été jugé avec autant de compétence que de modération par le P. Pargoire, dans les Échos d'Orient, 1903, p. 222-223. « Louer en Constantin le guerrier qui vainquit les Arabes et les Slaves, rien de mieux; féliciter le politique qui abandonna l'Italie byzantine, passe encore. Mais il eût fallu s'arrêter là. A défendre l'homme privé, à magnifier l'homme de gouvernement intérieur, à porter aux nues l'homme de théologie, M. Lombard ne s'est pas affirmé l'historien sérieux, impartial et serein qu'il pouvait être. » Il n'admet pas l'anecdote presque célèbre qui valut à Constantin son surnom de Copronyme; mais il ne suffit pas de récuser des témoins pour anéantir les faits qu'ils apportent; l'anecdote conservée par Théophane ne peut être sérieusement mise en doute. Quant au surnom de Caballinus, il s'explique par une passion immodérée pour les chevaux. Il est possi- ble que Constantin ait pris plaisir au métier de palefrenier. Théostéricte prétend que« cet homme impie s'enduisait du fumier des bêtes, conseillait à ses familiers de faire de même et les honorait d'autant plus qu'ils le faisaient plus volontiers. » Vita Nicetse, dans Acta sanct., avril t. i; Nicéphore, Antirrhet., 1. I, P. G., t. c, col. 295, reproche aussi les aspersions de fumier: r% /.(mpta; f, tndÉXeupiç, et Théo- phane dit que l'ennemi de Dieu était adonné au fumierde cheval, xaêaXXteciç v.oizpoiz. Cette odeur d'ordure et de fumier est décidément inséparable de Constantin V, encore que le nom de Copronyme soit généralement répété sans être compris. M. Lombard, op. cit., p. 13, remarque avec soin que « Théophane, tout en rappor- tant l'anecdote du baptême, ne dit nullement que le surnom de Copronyme ait eu cette origine; et l'auteur de l'Invective anonyme contre Constantin, qui la rapporte également, n'appelle jamais l'empereur que Caballinus. L'écrivain pos- térieur Zonaras est le premier qui ait établi un rapport entre les deux faits : v.avTEÛÔsv ÈirovoL).aTÔr|Va'. xo7rpwvujj.ov. » Ce qui est plus grave, c'est l'accusation portée par Théophane contre Constantin d'avoir transformé l'église Sainte-Euphémie en dépôt de fumier, /.oTcpoQÉTiov, accusation reprise par Nicéphore: î-rcoT-iffia -/.ai y.o-swva:, et qui fait faire à Georges Hamartolos cette réflexion qu'une pareille conduite est naturelle de la part d'un homme dont le nom signifie fumier : toOto ô ■/.o-privo^; -/.ai y.o7rpwvj{ioc nzizoî-f\y.z. P. G., t. ex, col. 950. Enfin, Nicéphore, Apologe- ticus pro sanctis imaginibus, P. G., t. c ; col. 379, propose d'appeler le conciliabule des Blakhernes y.oTïpair-jvooov, à cause du goût de son chef pour le fumier. Si les chroniqueurs avaient beau jeu à l'égard d'un prince qui avait des goûts 688 LIVRE XVIII, CHAPITRE I que ses contemporains dépeignent sous les plus tristes couleurs, décida Artavasde, marié à la princesse Anne, sœur de Constantin, et commandant en Arménie contre les Arabes, à s'emparer de la couronne 1 . Constantin feignit de tout ignorer, invita son beau- de cette nature, si leur hostilité contre le persécuteur peut se donner libre cours et s'ils ont souvent dépassé la mesure de l'invective permise, il n'en reste pas moins que Constantin V n'a que trop prêté par ses vices à des accusations infamantes. C'est vin jeu fort difficile que celui de réformateur. Il est beau de se dresser contre les abus, mais on s'expose à voir sa vie privée minutieusement étudiée et il serait bon de ne pas olïrir de prise à la critique, voire au scandale. La violence des luttes déchaînées et l'horreur des supplices prescrits par le Copronyme sous prétexte de ramener la religion à sa simplicité et à sa pureté primitives ont pu entraîner les chroniqueurs au delà des bornes de la stricte vérité; cependant on ne saurait se débarrasser d'eux en n'y voyant que la « tournure d'esprit des habitants de Byzance. » D'après leurs affirmations, Constantin était adonné à la nécromancie, à la magie et aux sacrifices sanglants; on raconte qu'il disséquait des cadavres, fabriquait des poisons. Nous verrons plus loin, qu'avec le temps Constantin devint un adver- saire non plus de l'orthodoxie mais de la religion. Etait-il revenu au paganisme? S'il en fut ainsi, il paraît probable qu'il borna son culte au dieu Bacchus et à la Vénus des carrefours. Ses habitudes de pédérastie achèvent de donner de lui une idée qu'il paraît superflu d'exposer ici avec plus de détails. Cette conduite désor- donnée jointe à un travail persévérant et à des préoccupations d'homme d'Etat très capable et très personnel épuisèrent et énervèrent l'organisme. « Il était, nous apprend Nicéphore, affligé de maladies étranges et de souffrances inexprima- bles. Ses membres étaient couverts d'ulcères. Il rejetait immédiatement la nour- riture qu'il avalait. Comme harcelé par les furies, il était tourmenté sans cesse par la fièvre et passait misérablement ses nuits dans les insomnies. » Ainsi qu'il arriva pour Antiochus, pour Galère et pour tous les princes qui ont fourni la matière du Demortibus perseculorum, les persécutés, les affligés virent dans cette maladie étrange une punition providentielle. Constantin V mourut d'un charbon à la jambe, consumé par une fièvre ardente, il hurlait : « Je brûle vivant. » Une telle fin devenait un chapitre d'apologétique telle qu'on l'entendait alors. Autant l'homme privé paraît peu respectable, autant le chef d'État mérite d'intérêt et souvent de respect. Une pareille disproportion n'est pas sans exemple et ne constitue en aucune façon un argument contre l'avilissement des mœurs. Mais le gouvernement civil de Constantin V ne doit pas nous retenir, bien que sa politique religieuse, intolérante après un premier échec, n'ait été rendue possible que par la sagesse et les succès de son administration. Les Pères du concile de 787 n'ont pas fait difficulté de reconnaître les éminentes qualités des deux princes par lesquels on avait eu de si grands maux à souffrir. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xni, col. 355. (H. L.) 1. Constantin V, né en 718, baptisé le 25 octobre de la même année, couronné empereur le 25 mars 720, régna seul à partir du 18 juin 740, date de la mort de Léon l'Arménien. Celui-ci, en se révoltant jadis contre Théodose, avait eu comme principal auxiliaire Artavasde, stratège des Arméniaques, dont il fit, après le succès, son gendre. Dès lors, il le combla d'honneurs, le nomma curopalate, gou- 335. l'empereur Constantin copronyme 689 frère et les fils de celui-ci à se rendre près de lui, pour se consulter sur des plans de guerre, mais en réalité c'était pour s'assurer de leurs personnes 1 . Artavasde eut vent de ce qui le menaçait, prit les armes, battit et tua le renégat Béser, qui, le premier, tentait de lui barrer le chemin [juillet 741], et parvint à Cons- tantinople, où il se fit proclamer solennellement empereur, et dont le gouverneur Théophane s'employa tant qu'il put à le favoriser [409] en faisant circuler de faux bruits, tels que la mort de Constantin, et la proclamation de son beau-frère par tout l'Orient 2 . Arta- vasde rétablit aussitôt, soit conviction, soit habileté, le culte des images; et le patriarche Anastase, instrument de Léon dans verneur du thème d'Opsikion et comte. Ainsi nanti, Artavasde jugea les circons- tances favorables à une tentative d'usurpation que lui facilitait la haine que, dès le premier jour de son règne, les orthodoxes vouèrent à Constantin dont les sentiments iconoclastes étaient connus et redoutés. Cependant, la première année du règne semble s'être écoulée sans soulever d'opposition trop vive; par contre, on remarquera — et le fait a son importance pour l'histoire des rapports de l'em- pereur et des papes et du loyalisme de ces derniers — que malgré son orthodoxie avérée, la curie romaine ne laissa pas de considérer Artavasde comme un rebelle. On trouvera dans A. Lombard, op. cit., un chapitre entier, le m e , p. 22-30, consa- cré au récit de la sédition d'Artavasde et des péripéties qu'elle entraîna. Au mo- ment de la révolte d'Artavasde ce fut Zacharie qui eut à apprécier la situation, le pape Grégoire III étant mort le 10 décembre 741. Liber pontificalis, édit. Duchesnc, t. i, préf. p. cclxii. On peut se demander si on était bien exactement renseigné en Occident sur l'état des affaires respectives des deux empereurs d'Orient. Tout d'abord, si le Liber pontificalis se montre si sévère pour Artavasde, rien de plus naturel, car le Liber n'est pas un journal quotidien, il est rédigea une certaine distance des événements; très probablement les phrases relatives à Artavasde ont été libellées après le récit de sa fin misérable; rien de plus naturel, en pareil cas, que les épithètes désobligeantes. Tout ce qui a trait aux affaires de l'Orient dans cette notice du pape Zacharie, montre clairement que ceci n'a pu être écrit au jour le jour, mais à une échéance plus ou moins éloignée des événements. Impossi- ble d'ailleurs d'être renseigné à Rome régulièrement sur l'Orient, puisque les envoyés du pape sont fort surpris en arrivant à Constantinople de n'y pas trouver l'empereur auquel on les adressait; bien avisés, ils ne se hâtèrent pas d'entrer en relation avec Artavasde, ne sachant probablement que lui dire et ce qu'on disait d'eux-mêmes, mais pour ne rien compromettre, se cachant en attendant Cons- tantin V ou les événements. « C'est ainsi, dit très finement M. Hubert, op. cit., p. 33, que, soit à dessein, soit par le manque d'initiative de ses envoyés, Zacharie resta fidèle à l'empereur légitime. » (H. L.) 1. D'après Théophane, tandis que Nicéphore croit simplement et de bonne foi à une convocation en vue d'un conseil de guerre. (H. L.) 2. La mort de Constantin légitimait l'avènement d'Artavasde qui était le plus proche parent de Copronyme. (H. L.) CONCILIAS — III — Il 690 LIVRE XVIII, CHAPITRE I sa lutte contre les images, et indigne rival de saint Germain, prit parti pour les images et pour Artavasde, déclarant publiquement et solennellement que Constantin était un hérétique abominable, qui avait même impudemment nié la dinivité du Christ 1 . Il y avait donc alors deux empereurs : Artavasde, qui ré- gnait en Europe, et Constantin, qui régnait en Asie, et chacun d'eux méditait de renverser l'autre. D'après Schlosser 2 , le pape Zacharie aurait reconnu le protecteur des images, Artavasde, et consenti à entrer en rapport avec lui. C'est inexact; dès son avènement au pontificat, Zacharie envoya à Constantinople ses légats, porteurs d'une missive pour l'empereur Constan- tin 3 , et de la lettre traditionnelle d'intronisation pontificale adressée, non au patriarche Anastase, excommunié, mais à l'Eglise de Constantinople 4 . A leur arrivée les légats trouvè- rent donc, au témoignage du Liber pontificalis, Yinvasor et le rebellis Artavasde, maître du pouvoir ; ils attendirent que Constantin eût reconquis son royaume 5 . Ils furent très amicale- ment reçus par ce dernier, et retournèrent à Rome avec des pré- 1. « L'empereur m'a dit que celui que Marie a enfanté, le nommé Christ, n'était pas le fils de Dieu, ni rien de plus qu'un homme ordinaire. » Théophane dira à peu près de même : « Ce fut un ennemi de Dieu, du Sauveur et de sa sainte mère Marie. » (H. L.) 2. Schlosser, Histoires des empereurs iconoclastes, p. 205. 3. Le Liber pontificalis ne fait aucune mention des instances contenues en faveur du culte des images dans la lettre de Zacharie à Constantin. Nous en avons le souvenir dans la lettre du pape Hadrien I er à Constantin et à Irène. P. L., t. xci, col. 1222. (H. L.) 4. Liber pontificalis, Vita Zacharise : Hic beatissimus vir,juxta ritum ecclesiasti- cum, fidei suœsponsionis orthodoxamEcclesise misit Constantinopolitaneesynodicam, simulque et aliam suggestionem dirigens serenissimo Constantino principi, édit. Duchesne, t. i, p. 432 : « Le patriarche de Constantinople était encore Anastase, le fauteur du mouvement iconoclaste, le même que Grégoire II non censuit fratrem aut consacerdotem; mais Grégoire II lui-même et Grégoire III après lui, avaient pourtant été en correspondance avec ce personnage. Zacharie crut devoir lui noti- fier son élévation, en lui expédiant sasynodique; cette pièce étant perdue, il est impossible de constater les réserves qu'il dut y introduire en ce qui regardait la doctrine. Remarquez que le biographe la fait adresser à l'Église de Constantino- ple et qu'il ne fait pas mention expresse du patriarche. » (H. L.) 5. « Trois pièces émanant de la chancellerie pontificale portent dans la sous- cription le nom de ce faux empereur. Monum.German. hist., Epist., t. ni, Corres- pondance de Boniface, epist. lviii ; Hardouin, Coll. concil., t. ni, col. 1932. Ce sont deux lettres de Zacharie à Boniface et les actes d'un concile romain. Faut-il y voir la preuve que l'Église romaine a reconnu l'usurpateur? Les deux lettres sont du mois de juillet 744. Or, l'on sait par Théophane qu'au mois de no- 335. l'empereur Constantin copronyme 691 sents 1 . L'empereur confirma, en particulier, à l'Eglise romaine la possession perpétuelle des menses (biens) de Nympha et de Normia 2 , ce qui n'aurait certainement pas eu lieu si le pape avait pris parti pour l'usurpateur, parce qu'il s'était déclaré en faveur du culte des images. Il est vrai qu'à Rome on a daté les documents en prenant pour point de départ l'époque où Arta- vasde a été, en fait, maître de Gonstantinople; mais cela ne prouve pas que l'on ait pris parti pour lui. Walch a porté sur ce point un jugement plus équitable que Schlosser 3 . vembre 742 (12 e indiction) Artavasde était renversé. Jusqu'au mois d'avril 743, toutes les lettres pontificales sont datées par les années de Constantin. L'étrange mention du nom d'un empereur mort ne doit pas surprendre outre mesure dans la date de ces lettres. Un scribe romain pouvait ne pas savoir si l'empereur s'appelait Constantin ou bien Artavasde. Il y avait probablement dans les archives pontifi- cales une ou plusieurs lettres de l'empereur. C'était à elles que s'était référé le notaire qui avait expédié les actes en question. » Hubert, op. cit., p. 32. (H. L.) 1. Par la prudence de ses envoyés, Zacharie se trouvait devenu un modèle de loyalisme. Il avait boudé un usurpateur orthodoxe pour demeurer fidèle à un per- sécuteur légitime. L'événement lui donnait raison, mais s'il était homme d'esprit, il dut s'amuser de l'aventure dont il retira de solides avantages. Il est probable que désormais les apocrisaires circonspects, si bien inspirés, firent une belle carrière diplomatique. On ne dit pas ce que Constantin V pensa de l'affaire; il est difficile qu'en bon Byzantin, il ait pris le change, mais cette éclatante fidélité le servait à merveille; il fallait que personne n'en doutât et pour convaincre les plus sceptiques il renvoya honorablement les messagers pontificaux à Rome, leur confiant une lettre pleine de compliments. Rendu prudent par la révolte dont il venait à peine de triompher, on peut penser qu'il s'interdit dans cette lettre toute allusion à la question des images qu'il préférait laisser s'assoupir pendant quelques années. Il évita aussi les sujets brûlants relatifs aux patrimoines confisqués et aux ancien- nes limites du patriarcat romain; voulant paraître généreux, il fit don au pape des deux menses de Ninfa et de Norma. (H. L.) 2. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xn, col. 308; Liber ponlificalis, t. i, p. 433. « Ces deux domaines avaient leurs centres aux lieux occupés actuellement par le village de Norma, l'ancienne Norba, sur le penchant de la montagne des Volsques, du côté des marais Pontins, et par les ruines du château de Ninfa, dans la plaine, en face. En faisant ce cadeau à l'Église romaine, Constantin V avait sans doute l'intention de compenser en partie la confiscation des patrimoines de Sicile et de Calabre. Ce n'était pas sans doute l'équivalent, mais c'était un don considérable. Les deux terres de Norma et de Ninfa furent acquises par la famille Gaetani, à la fin du xm e siècle, la première au prix de 26.000, la seconde au prix de 200.000 florins d'or, Gregorovius, Storia di Roma, t. v, p. 659, c'est-à-dire ensemble et en valeur actuelle, environ vingt millions; la terre de Ninfa s'étendait jusqu'à la mer. Sans doute il avait pu se produire quelque changement dans les limites de ces do- maines, entre le vm e et le xm e siècle, mais ils avaient toujours conservé une grande importance. » Duchesne, op. cit., t. i, p. 438, note 45. (H. L.) 3. Walch, op. cit., t. x, p. 359, n. 3. 692 LIVRE XVIII, CHAPITRE I Voici comment eut lieu la restauration de Constantin. Arta- vasde essaya, avec le secours de son fils Nicétas, d'envelopper et d'écraser Constantin, en l'attaquant simultanément à l'est et à l'ouest; mais le retard de Nicétas fit échouer cette manœuvre, et Constantin vainqueur traversa le Bosphore, entoura Constan- tinople et s'empara, le 2 novembre [742], de cette malheureuse [410] ville, déjà décimée par une épouvantable famine ; immédiate- ment il tira une cruelle vengeance de ses ennemis 1 . Il s'attaqua surtout à son beau-frère, à ses partisans et à ses amis; le patriar- che Anastase ne fut pas épargné : on lui creva les yeux, et on le 1. Théophane, op. cit., p. 647, donne d'une manière très exacte l'indication du jour où Constantin s'empara de Constantinople, mais on n'est pas d'accord sur l'année où eut lieu la reddition. Cf. Pagi, Critica, ad ann. 743, 18; Walch, op. cit., p. 358. [Hefele confond tout. Les opérations militaires de cette campagne de seize mois paraissent avoir été très intéressantes. Constantin V s'y révèle tel qu'on le retrouve en bien des circonstances, stratège avisé et bon manœuvrier, très supé- rieur à son adversaire dont il viendra finalement à bout. Constantin gardait les thèmes fidèles des Anatoliques, des Thracésiens et des Cibyrrhéotes. L'Asie-Mi- neure, très foncièrement et très généralement favorable à l'iconoclasme, fut toujours l'appoint le plus sérieux de Copronyme, tandis qu'Artavasde ne put jamais compter tout à fait que sur l'armée du thème d'Opsikion qu'il immobilisa dès le début du conflit dans Constantinople. Pendant l'hiver de 741-742, le Copro- nyme, après une démonstration à Chrysopolis sur la rive opposée du Bosphore, alla prendre ses quartiers à Amorium. Pour s'affermir au pouvoir, Artavasde fit sacrer empereur son fils Nicéphore et envoya son second fils, Nicétas, comme stratège du thème des Arméniaques, le chargeant de prendre à revers l'armée de Constan- tin. Les opérations recommencèrent au mois de mai 742. A cette date, Constan- tin avait rallié à sa cause même le thème d'Ojisikion. Artavasde y entra et fit des dégâts, il passa dans le thème thracésien. Il comptait évidemment sur le concours de son fils Nicétas, formant une aile de son armée et chargé, avec les troupes d'Arménie, de prendre Constantin en queue pendant qu'Artavasde l'aborderait en tête. Mais la rapidité de manœuvre de Constantin fit échouer ce plan, d'ailleurs bien conçu. A la nouvelle du débarquement d'Artavasde, Constantin avait quitté Amorium, traversé la Phrygie et la Lydie, rejoint son compétiteur à Sardes où il l'avait battu, rejeté et poussé vers le nord. Ce ne fut pas une retraite, mais une déroute. Enfin Artavasde avec les débris de son armée gagna Cyzique, s'y embar- qua et rentra à Constantinople. Pendant ce temps, le Copronyme se jetait sur Nicétas accourant d'Arménie et le battait à Modrina, août 742. Constantin n'ayant plus personne devant lui, arriva devant Chalcédoine au mois de septembre, s'embarqua et passa en Thrace d'où il commença le siège de Constantinople. On pouvait en prévoir l'issue lorsque Nicétas, ayant rallié les débris des troupes battues à Modrina, se présenta avec une armée de secours, à Chrysopolis. Constan- tin, sans lever le siège, franchit le détroit et marcha à l'ennemi qui ne l'attendait pas. (H. L.) 336. CONCILIABULES DE CONSTANTINOPLE 693 promena sur un âne autour de la ville 1 . Néanmoins Constan- tin lui laissa son siège patriarcal, sûr d'avoir en lui un instrument docile, et en effet il condamna de nouveau, par son intermédiaire, la vénération des images, permise par Artavasde. Les contempo- rains regardèrent comme une punition de ces sacrilèges une ter- rible peste qui fit alors, surtout à Constantinople, les plus grands ravages (en 746) 2 . On ne sait s'il y eut, à cette époque, d'autres poursuites contre les partisans des images; quoi qu'il en soit, nous verrons qu'ils furent plus tard cruellement persécutés. 336. Conciliabules de Constantinople en \753.} L'empereur Constantin Copronyme projeta de faire condam- ner les images d'une manière canonique, et par un concile géné- ral 3 ; dans cette intention il fit tenir dans diverses villes, en 1 753], 1. « Tous les historiens ont cru, sur la foi d'un passage mal interprété de Théo- phane, que le patriarche avait été aveuglé comme Artavasde et ses fds. Mais outre que Nicéphore ne mentionne pas ce supplice, nous voyons qu'Anastase présida dans la suite à des cérémonies qui supposent la faculté de la vue : le baptême de Léon Chazare. » A. Lombard, op. cit., p. 29, note 6. Cf. Schwarzlose, op. cit., p. 179. De Boor a rétabli le texte de Théophane : rjy/.ance, l'empereur est le chef de la religion. Nous ne pouvons qu'indiquer cet aspect de la question sans nous y arrêter ici; mais il faut s'efforcer de bien corn- 694 LIVRE XVIII, CHAPITRE I plusieurs silentia (réunions délibératives) pour tromper le peu- ple, et lui faire adopter, ainsi que le dit Théophane, les impiétés de l'empereur 1 « C'était l'époque où les Longobards, conduits par le roi Astolf, enlevaient, morceau par morceau, la partie de l'Italie soumise encore à l'empire de Byzance 2 ; Rome elle- prendre comment peut coexister l'état d'esprit d'un homme dissolu et d'un réfor- mateur. Le phénomène s'est représenté avec Henri VIII d'Angleterre. Constantin se considérait comme chargé du spirituel religieux au même titre que du tempo- rel et ne voyait sans doute aucune contradiction entre son immoralité et son incré- dulité privées et son rôle officiel et public en matière religieuse. C'est pourquoi, après avoir pris tout le temps de laisser son pouvoir s'affermir et les esprits se calmer, il revient à son point de départ et aborde cette fois la question iconoclaste d'une manière conforme à sa nature, par la théologie et la hiérarchie. Il convoque les évêques et provoque la collaboration de ceux qu'il tient pour ses collègues-nés et ses interprètes naturels, afin d'entamer enfin la question par son côté abordable, le côté dogmatique. Le conciliabule de 753 devra donner des définitions et élabo- rer le dogme iconoclaste. Lui-même, inconscient du ridicule, compose des sermons. Théostéricte prétend en avoir lu treize composés par l'empereur et qui se lisaient dans les églises. Il semble même qu'on doive lui attribuer un ouvrage de théologie que Nicéphore désigne sous le nom de Mammon. Cf. Lombard, op. cit., p. 113. Dans le deuxième des trois Discours dont se compose V Antirrheticus de Nicé- phore, M. Lombard croit retrouver non sans vraisemblance un discours de Cons- tantin aux évêques, lequel serait vraisemblablement un extrait des sessions du conciliabule de 753, telles qu'elles auraient été consignées dans les procès-verbaux que Nicéphore a été à même de consulter. On y voit le Copronyme faire œuvre personnelle de théologien tout en déclarant vouloir soumettre ses opinions à la décision des évêques; toutefois, ajoute Nicéphore, « après avoir annoncé qu'il allait se conformer à l'opinion des évêques, il revient à son sens naturel et se met à juger et à dogmatiser, et cela nous permet de le prendre en flagrant délit de par- jure et d'apostasie. » Les citations sont malheureusement si peu étendues qu'elles ne peuvent suppléer à ce qu'on souhaiterait savoir sur la théologie de Copronyme. Cette théologie est d'autant plus intéressante que, par bien des côtés, Constantin était une sorte de rationaliste. Quoi qu'il en soit, les circonstances extérieures qui déterminèrent la reprise de l'iconoclasme nous paraissent avoir été bien saisies par M. H. Hubert, op. cit., p. 243 : « Un concours de circonstances favorables, écrit-il, en 751, la prise de Théodosioupolis et de Mélitène, dont la population p.iulicienne transportée en Thrace, lui donna aux portes même de Constantinople un fort contingent d'hétérodoxes; en 750, l'avènement des Abbassides qui portait la capitale du khalifat de Damas à Bagdad, loin des frontières de l'empire; enfin, 'inaction des Arabes, dont on ne signale plus d'attaques avant 753 — permit à Constantin, en 751 ou 752, de songer à l'œuvre de réorganisation intérieure entre- prise par Léon III. (H. L.) 1. Théophane, op. cit., p. 659 : ... ffi/ivria y.a6'éxâa-tr l v ttéXtv... TupooSoirotwv rr,v |ji),Xovaav aura) sa-etrôat teXetav àaeêet'av. (H. L.) 2. H. Hubert, dans ia Revue historique, 1899, t. lxix, p. 34-36, 241-242. Am. 336. CONCILIABULES DE CONSTANTINOPLE 695 même courait les plus grands dangers de tomber entre leurs mains. Le pape Etienne II, vu l'extrémité du péril, supplia l'empe- reur de tenir sa promesse souvent renouvelée d'envoyer en Italie un bon chef d'armée 1 ; mais le Copronyme refusa et préféra com- battre les images que les Longobards 2 . Abandonné de ses dé- fenseurs, le pape se tourna du côté de Pépin, roi des Francs, se rendit auprès de lui et sacra rois Pépin et ses fils 3 . Pendant ce l***J temps l'empereur avait convoqué, après la mort du patriarche Anastase, en 753, les évêques de son royaume en un grand synode qui se tint dans le palais Hiéria, situé vis-à-vis de Constanti- nople, sur le rivage asiatique du Bosphore, entre Chrysopolis et Chalcédoine, un peu au nord de cette dernière ville 4 . La va- Gasquet, Le royaume lombard, ses relations avec l'empire grec et avec les Francs, dans la Revue historique, 1887, t. xxxiii, p. 58-92. (H. L.) 1. Etienne II, successeur de Zacharie, était en correspondance avec Constan- tin V et faisait figure de son chargé d'affaires en Italie. Pape et exarque à la fois, il était souverain dans sa province et gravement préoccupé de l'attitude et des menaces d'Astolf. Il attendait le secours de Constantinople. Sur ces entrefaites, arriva à Rome un officier impérial, le silentiaire Jean, chargé d'ordres pourlepape et d'une lettre pour le roi des Lombards, laquelle reçut pour toute réponse une fin de non-recevoir. Jean revint à Rome. Le pape envoya des députés à Constantinople solliciter un prompt secours. (H. L.) 2. Pagi, Critica, ad ann. 752, n. 16; Walch, op. cit., p. 372 sq. Muratori, Script. Ital., t. iv, p. 350. 3. Oelsner, Kônig Pippin, 1871, p. 115 sq. Sur ce voyage, dont les conséquences furent si importantes et se font encore sentir aujourd'hui, il existe deux disser- tations françaises qui peuvent tenir lieu de toutes les autres, ce sont: C. Bayet, Re- marques sur le caractère et les conséquences du voyage d' Etienne III (sic) en France, dans la Revue historique, 1882, t. xx,p. 88-105; H. Hubert, Le voyage d' Etienne II. Le voyage du pape a-t-il été autorisé par l'empereur? dans la Revue historique, 1899, t. lxix, p. 247-252, formant deux paragraphes de la dissertation maintes fois citée : Étude sur la formation des États de V Église. Ces deux études aboutissent à confirmer ce que nous avons dit de l'attitude des papes dans l'histoire de la sécession d'avec Byzance. Sur la question de savoir si l'empereur autorisait le voyage du pape et le chargeait de conférer le patriciat à Pépin, nous adoptons les conclusions de l'étude de M. Hubert, chez qui on trouvera, p. 247, note 2, et p. 251, note 6,1a bibliographie d'une série d'ouvrages de langue allemande traitant la question du voyage du pape Etienne II et du patriciat de Pépin. (H. L.) 4. Hefele donne la date 754 pour le concile de Hieria; nous la corrigeons en 753. Le conciliabule s'est en effet ouvert le 10 février 753. Il faut se rappeler que de l'année 726 à 774, la chronique de Théophane est en avance d'une année pour l'indiction sur l'ère du monde qu'il adopte; il faut donc à chaque date reculer l'indiction d'une année. Cf. Hubert, Observations sur la Chronologie de Théophane 726-774, dans Byzantinische Zeitschrift, 1897, t. v, p. 491-505. Le pape dut recevoir 696 LIVRE XVIII, CHAPITRE cance du siège patriarcal facilita l'exécution de ses plans, car l'am- bition de tous ces évêques, pour recueillir la succession du patriar- che Anastase, rendait fort problématique toute pensée de ré- sistance à ses projets. Trois cent trente-huit évêques s'assem- blèrent sous la présidence de Théodose d'Éphèse, fils de l'an- cien empereur Apsimar, et iconoclaste déclaré. Nicéphore L ne nomme que Théodose comme président du synode ; Théo- phane 2 cite en outre [Sisinnios, Pastillas de Perge en Pam- phylie et Basilios Tricocabos d'Antioche de Pisidie] comme seconds présidents et ajoute : « Les patriarches de Rome 3 , d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem ne furent pas repré- sentés à ce synode (ces trois derniers patriarcats étaient déjà sous la domination des Sarrasins); les opérations commencées le 10 février se continuèrent jusqu'au 8 août dans le palais d'Hiéria. Ce jour-là l'assemblée commença à tenir ses séances dans l'église de Sainte-Marie des Blakhernes (faubourg nord de Constantino- ple), et l'empereur nomma solennellement patriarche de Constan- tinople le moine Constantin, pour lors évêque de Sylreum. Le 27 août, on annonça au peuple la décision hérétique du synode. » Ce texte de Théophane nous fait voir que les dernières sessions une convocation pour le concile d'Hiéria vers le mois de novembre 752. Le silen- tiaire Jean la lui porta. On ne pouvait trop savoir à l'avance ce que serait cette assemblée et il est vraisemblable que Constantin assurait des dispositions con- ciliantes; Le pape ne se refusa pas à l'idée d'un accommodement, mais il ne s'en- gagea pas. La mission envoyée juste à l'époque du concile avait un prétexte bien différent, toutefois il est bien sûr que les envoyés n'avaient pas ordre d'observer la direction que prenaient les débats conciliaires et peut-être les avait-on munis de quelques lettres les accréditant officiellement devant l'assemblée, si les opérations tbéologiques tournaient d'une manière satisfaisante. (H. L.) 1. Op. cit., p. 74. 2. Op. cit., p. 659. 3. Il y avait bien à ce moment à Constantinople des envoyés du pape, mais ils n'avaient qualité ni mission pour paraître au concile. Ils étaient venus demander du secours contre Astolf. Partis de Rome avec le silentiaire Jean vers le commence- ment de décembre 752, ils étaient à Constantinople au mois de février 753 et ne rentrèrent à Rome qu'au mois de septembre de la même année. Très peu après, le temps de se procurerun sauf-conduit, Etienne se met en route, pour la France, 14 octobre 753. Le voyage de Rome à Constantinople par mer ne demandait pas beaucoup plus d'un mois. Un vaisseau faisait de huit à dix kilomètres à l'heure. Comment expliquer la lenteur de cette mission envoyée d'urgence et attendue avec impatience pour apporter la réponse de l'empereur à la demande de secours? Peut-être les envoyés furent ils retenus malgré eux. (H. L.) 336. CONCILIABULES DE CONSTANTINOPLE 697 de ce conciliabule ne se sont pas tenues à Hiéria, mais dans l'église des Blakhernes. Nous ne possédons plus les actes complets de cette assemblée, mais seulement son opoç (jugement), très prolixe, et sa courte introduction, insérés dans les actes du VII e concile œcuméni- que. Dans la vi e session de cette assemblée on lut en effet un ouvrage en six tomi, intitulé : « Réfutation du prétendu et inco- hérent jugement porté par ce ramassis d'accusateurs des chré- tiens 1 , » qui contenait le texte même avec sa réfutation par un anonyme. Grégoire, évêque de Néocésarée, lut par fragments J412J l'jjpoç du concile et le diacre Jean en lisait aussitôt la réfuta- tion 2 . En tête de ces actes, le conciliabule prend le titre de septième grand et œcuménique concile, et dit que, « se trou- vant par la grâce de Dieu et l'ordre des empereurs Constan- tin et Léon (fils de Constantin, âgé de quatre ans) 3 , réuni dans la capitale impériale, dans le temple appelé Blakherna, de la sainte et immaculée Mère de Dieu et vierge Marie, il a porté les décisions suivantes. » Vient ensuite l'opoç, dont, voici, en abrégé, les principales idées : « Déçus par Satan, les hommes ont adressé leurs prières aux créatures, au lieu du Créateur. La loi de Moïse et les prophètes ont condamné ce péché ; voulant sauver l'humanité, Dieu a envoyé son Fils, pour nous détourner de l'erreur et de la vénération des idoles, et nous enseigner à adorer Dieu en esprit et en vérité. Pour nous instruire en sa 1. C'est ainsi que le VII e concile œcuménique appelait les iconoclastes, parce qu'ils portaient contre les orthodoxes une injuste accusation d'idolâtrie. 2. Imprimé dans Mansi, op. cit., t. xiii, col. 205-363; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 325-443. [ Théophane, Chronographia, P. G., t. cviii, col. 861; Nicéphore, P. G., t. c, col. 873-876; Vita Stephani junioris, P. G., t. c, col. 1112. (II. L.) ] Dans les deux collections, le texte même du conciliabule est imprimé en ita- liques. L'ancienne traduction latine des actes de ce synode par Anastase se trouve dans Mansi, loc. cit., col. 652 sq. ; Hardouin, loc. cit., col. 680 sq. Schlosser, qui avait, à sa disposition la collection de conciles des Coleti, mais qui l'avait peu étudiée, ne connaît que cette traduction d'Anastase, et n'a jamais consulté le texte origi- nal, lequel, à son avis, « ne contient d'ailleurs absolument rien de nouveau. »( ! ) Schlosser, op. cit., p. 214. 3. Dès l'année 733, Constantin, âgé dequinze ans, avait été marié par sonpère, pour raisons politiques, avec une princesse des Chazares, qui reçut au baptême le nom d'Irène; il ne faut pas la confondre avec sa célèbre belle-fille, du même nom, une amie déclarée des images. La femme de Constantin Copronyme fut aussi, du reste, favorable aux images. Cf. Théophane, op. cit., p. 631. 698 LIVRE XVIII, CHAPITRE I doctrine salutaire, il nous a laissé ses apôtres et ses disciples qui ont orné l'Eglise, sa fiancée, de dogmes magnifiques. Cette parure a été conservée dans tout son éclat par les saints Pères et par les six conciles œcuméniques. Mais Satan, n'en pouvant supporter la vue, a réintroduit peu à peu l'idolâtrie, sous le masque du christianisme. Toutefois, comme le Christ avait envoyé ses apô- tres, armés de la force du Saint-Esprit, contre l'ancienne idolâtrie, leur donnant le monde entier à évangéliser, de même il a suscité ses serviteurs, nos pieux empereurs, contre la nouvelle idolâtrie, et leur a donné la même sagesse du Saint-Esprit. Sous l'impul- sion du Saint-Esprit, les empereurs, ne pouvant supporter plus longtemps que l'Eglise fût ravagée par la malice des démons, ont convoqué la sainte réunion des évêques aimés de Dieu ; ce concile devait entreprendre une enquête écrite sur la trom- peuse influence des images, qui rabaissent l'esprit des hommes de la vénération due à Dieu à la honteuse et matérielle vénération [^ioj des créatures, et faire connaître sous l'inspiration de Dieu son sen- timent sur cette question. Notre saint synode s'est donc réuni, et nous, ses trois cent trente-huit membres, nous sommes conformés aux anciennes décisions synodales, acceptant et professant avec joie les dogmes traditionnels, surtout ceux des six conciles œcuméniques, de Nicée, etc.. Après avoir, sous la direction de l'Esprit-Saint, examiné avec soin leurs décisions, nous nous sommes convaincus que l'art coupable de la peinture constituait un blasphème pour le dogme fondamental de notre salut, c'est-à- dire pour l'incarnation du Christ, et était en opposition avec les six saints conciles. Ces conciles ont condamné Nestorius, qui divisait le Christ en deux fils, Arius, Dioscore, Eutychès et Sévérus, qui enseignaient le mélange des deux natures dans le Christ. C'est la doctrine unanime de tous les saints Pères et des six conciles œcuméniques, que nul ne doit imaginer une sorte de division ou de mélange à l'endroit de l'union inscru- table, ineffable et incompréhensible des deux natures dans une seule hypostase ou personne 1 . Que fait donc l'ignorant artiste 1. H. Hubert, op. cit., p. 244-245. « Sa christologie [du concile] est des plus orthodoxes: une personne, deux natures, deux volontés inséparables, réunies même dans la passion, tel est son Christ. C'est par scrupule d'orthodoxie que les icono- clastes brisent les images. Leur nouvelle tactique consiste à retourner contre leurs adversaires les accusations de nestorianisme ou d'eutychianisme que l'on avait portées contre eux... Le synode a tant de respect pour la Vierge qu'il ne veut pas 336. CONCILIABULES DE CONSTANTINOPLE 699 qui, par un sacrilège esprit de lucre, représente ce qui ne doit pas être représenté, et veut, de ses mains souillées, donner une forme à ce qui ne doit être cru que de cœur et ne doit être professé que de bouche? Il fait une image, et il l'appelle le Christ. Le nom de Christ signifie Dieu et homme. Par conséquent c'est là une image de Dieu et de l'homme; il en résulte qu'il a, d'une manière insensée, représenté la divinité qui ne peut être représentée, et mêlé, dans son dessin, la divinité à la chair créée, mélange qui ne doit jamais avoir lieu. Il s'est donc rendu coupable d'un double blasphème : le premier, parce qu'il a voulu représenter la divi- nité, qui ne doit jamais l'être, et le second, parce qu'il a mêlé la divinité et l'humanité. Celui qui honore cette image se rend coupable des mêmes blasphèmes ; son auteur, et celui qui la vénère, sont dignes de la même compassion, parce qu'ils se trompent, tout comme se sont trompés Arius, Dioscore et Euty- chès; quand on leur reproche de prétendre représenter la nature divine du Christ, qui ne doit pas être représentée, ils répon- dent par ce faux-fuyant : Nous ne représentons que la chair du Christ, que nous voyons et que nous touchons. Mais c'est là une erreur nestorienne, car cette chair est en même temps la 414J chair du Dieu Logos : sans aucune division, elle a été totale- ment assumée par la nature divine, et entièrement déifiée. Comment pourrait-elle donc être séparée et représentée à part ? Il en est de même de l'âme humaine du Christ, qui sert d'in- termédiaire entre la divinité du Fils et la chair de son huma- nité. Comme la chair de son humanité est véritablement la chair du Dieu Logos, ainsi l'âme de son humanité est aussi l'âme du Dieu Logos ; cette âme est déifiée, et la divinité est inséparable du corps comme de l'âme. Même au moment où l'âme du Christ s'est séparée de son corps, lors de sa mort volontaire, la divinité est restée unie aussi bien au corps qu'à l'âme du Christ. Comment donc ces insensés osent-ils séparer la divinité d'avec la chair, et ne représenter que celle-ci, comme s'il s'agissait de ne représenter que l'image d'un homme ordinaire? Ils tombent donc dans l'abîme de l'impiété lorsqu'ils séparent qu'elle soit figurée par l'art grossier des Grecs, et les saints, dans leur gloire, sont déshonorés par ces indignes représentations. Il a bien soin d'appeler la Vierge ©eotôxo;; il prescrit d'honorer les saints et de recourir à leur intercession, il prononce l'anathème contre ceux qui la nient. Les adversaires des iconoclastes eux-mêmes étaient obligés de constater l'orthodoxie de la plupart de ces propositions. » (H. L.) 700 LIVRE XVIII, CHAPITRE I la divinité d'avec la chair, attribuant à celle-ci une existence propre, ou une personnalité proprement dite qu'ils essayent de représenter, et introduisant de cette manière une quatrième personne dans la Trinité. De plus, ils représentent comme n'ayant pas été déifié ce qui ayant été assumé par la divinité, a été réellement déifié. Donc quiconque fait une image du Christ, représente la divinité, qui ne doit pas être représentée, et la mélange avec l'humanité (comme le font les monophysi- tes), ou encore dépeint le corps du Christ comme n'étant pas déifié, comme séparé, et comme une personne distincte, ainsi que le font les nestoriens. L'unique représentation autorisée de l'humanité du Christ est le pain et le vin de la sainte cène. Il a choisi cette forme et non une autre, ce type et non un autre, pour représenter son humanité. Il a donc ordonné d'offrir du pain, et non pas une imitation de sa forme humaine, pour ne pas faire renaître l'idolâtrie. Comme le corps du Christ a été déifié, ainsi le pain, cette image du corps du Christ, est déifié par la descente du Saint-Esprit, et par le ministère du prêtre il devient le corps déifié du Christ. L'usage pervers d'attribuer aux images de faux noms (par exemple de dire : voilà le Christ), ne provient pas du Christ ni des apôtres nï des saints Pères; ils ne nous ont pas laissé de prières pour sanctifier les images ou pour en faire autre chose qu'un objet ordinaire. Et si l'on objecte que nous sommes sans doute dans le vrai en ce qui concerne les images du Christ, à cause de l'ineffable union des deux natures, mais non en ce qui concerne les images de Marie, des prophètes, des apôtres et des martyrs, qui n'ont été que des hommes et ne se composaient pas de deux natures, nous répondrons que, si l'on rejette les images du Christ, on doit aussi rejeter les autres. Tou- tefois, nous dirons ce qui est spécialement concluant contre ces dernières images. Le christianisme a renversé le paganisme tout entier; par conséquent, non pas seulement les sacrifices païens, [415] mais aussi les images païennes. Les saints eux-mêmes après leur mort sont initiés, auprès de Dieu, à une vie qui n'aura pas de fin; par conséquent, quiconque prétend après leur mort les rap- peler à la vie par un art mort lui-même, et imité des païens, sera coupable de blasphème. Qui donc ose représenter, à l'aide d'un art païen, la Mère de Dieu, qui est au-dessus de tous les cieux et les saints? Il n'est pas permis aux chrétiens, ayant foi en la résur- rection, d'imiter les usages de ceux qui prient les démons, et d'inju- 336. CONCILIABULES DE CONSTANTINOPLE 701 rier, par une matière morte et commune, les saints qui resplen- dissent dans une si grande magnificence. Nous pouvons, en outre, démontrer notre sentiment par la sainte Ecriture et par les Pères. En effet, on lit dans l'Ecriture : Dieu est esprit, et ceux qui le prient doivent le prier en esprit et en vérité 1 ; et : Tu ne dois pas te faire une image sculptée ou une représentation de ce qui existe dans le ciel et sur la terre 2 ; aussi Dieu a-t-il parlé aux Israélites du milieu du feu et du sommet de la montagne, et il ne leur a pas montré d'image 3 ; dans un autre passage : Ils échangent la magnificence du Dieu éternel avec la ressemblance et V image de V homme mortel, et ils ont plus de vénération pour la créature que pour le créateur 4 . (Le conciliabule donne ensuite quelques autres textes bibliques, qui sont encore moins probants que les précédents). La même doctrine est aussi enseignée par les saints Pères. (Le synode cite alors un passage apocryphe de saint Epiphane, un texte interpolé de Théodote d'Ancyre, ami de saint Cyrille, diverses phrases de saint Grégoire de Nazianze, saint Jean Chry- sostome, saint Basile, saint Athanase, Amphiloque et Eusèbe de Pamphile, dans sa lettre à l'impératrice Constantia, qui lui demandait une image du Christ ; tous ces passages étaient aussi peu concluants que ceux de l'Ecriture sainte). Nous appuyant donc sur la sainte Ecriture et sur les Pères, nous déclarons una- nimement, au nom de la sainte Trinité, que nous condamnons, rejetons et éloignons, de toutes nos forces, de l'Église chrétienne, toute image, de quelque manière qu'elle soit, faite avec l'arti- fice coupable de la peinture. Quiconque à l'avenir osera faire une pareille image, ou la vénérer, ou la placer dans une église ou dans une maison particulière, ou même posséder en cachette une de ces images, devra, s'il est évêque, prêtre ou diacre, être dé- posé, et s'il est moine ou laïque, être anathématisé ; il tombera, en outre, sous le coup des lois civiles, comme adversaire de Dieu et ennemi des dogmes que les Pères nous ont enseignés. Nous défendons que sous prétexte d'enlever les images peintes r4161 dans l es églises, les évêques mettent la main sur les vases sacrés ainsi que sur les vêtements sacerdotaux, les voiles et les objets du culte. Il ne faut commettre dans les églises aucun dégât inu- 1. Joa. iv, 24. 2. Deut., v, 8. 3. Deut., v, 4. 4. Rom., i, 23, 25. 702 LIVRE XVIII, CHAPITRE I tile. On doit, avant de rien changer dans une église, demander l'autorisation au patriarche ou au pieux empereur. Il faut qu'en tous cas aucun des fonctionnaires ou de leurs subordonnés n'use de ce prétexte pour pénétrer dans les saintes églises et y com- mettre des violences, comme cela est arrivé déjà. Telles sont nos ordonnances, car nous aussi nous parlons d'une manière apostolique, et nous croyons avoir le Saint-Esprit l . » Cet cipoç était suivi d'une série d'anathèmes, exprimant en abrégé, et d'une manière orthodoxe, la doctrine des six conciles œcumé- niques; après quoi, passant à l'affaire qui les intéressait le plus, les évêques formulent les anathèmes suivants : 1. Si quelqu'un ose représenter avec des couleurs matérielles l'image divine (y_y.pay.Tqp) 2 du Logos après l'incarnation, qu'il soit anathème ! 2. Si, à cause de l'incarnation, quelqu'un ose représenter avec des couleurs matérielles, et dans les images qui rappellent l'homme, Yusie et l'hypostase du Logos, qui ne peut être repré- sentée, et ne reconnaît pas qu'il (le Logos) ne peut être représenté, même après son incarnation, qu'il soit anathème ! 3. Si quelqu'un ose représenter dans une image l'union hy- postatique des deux natures, et, appelant cette image Christ, opère ainsi, d'une manière mensongère, le mélange des deux natures, qu'il soit anathème ! 4. Si quelqu'un sépare de la personne du Logos la chair qui lui est unie et veut représenter cette chair par une image, qu'il soit anathème ! 5. Si quelqu'un divise le Christ en deux personnes et veut représenter celui qui est né de la Vierge, et n'accepte, par consé- quent, qu'une union relative (ayi-iv-r,) des natures, qu'il soit ana- thème ! 6. Si quelqu'un représente par une image la chair déifiée par son union avec le Logos et la sépare ainsi de la divinité, qu'il soit anathème ! 7. Si quelqu'un veut représenter, à l'aide de couleurs maté- rielles, le dieu Logos, qui, quoique ayant la forme de Dieu, a néanmoins accepté dans sa propre personne la forme d'esclave, si quelqu'un veut le représenter sous une forme purement humaine 1. I Cor., vu, 40. 2. Hebr. ; i, 3. 336- CONCILIABULES DE CONSTANTINOPLE 70 •-v et prétend le diviser ainsi de son inséparable divinité, en in- troduisant ainsi une quatrième personne dans la Trinité, qu'il soit anathème ! 8. Si quelqu'un veut représenter sous des couleurs maté- rielles les saints dans des images sans vie qui ne sont d'aucune utilité — car cette pensée est mensongère et provient du démon — et ne s'efforce pas plutôt de rappeler les vertus de ces saints, en les imitant lui-même, d'une manière vivante, qu'il soit ana- [417] thème! Après avoir encore condamné certains autres principes ortho- doxes sur la vénération et l'invocation des saints, le conciliabule conclut : « Si quelqu'un n'admet pas notre saint et œcuménique septième concile, qu'il soit anathème, de par le Père, de par le Fils et de par le Saint-Esprit, et de par les sept conciles œcumé- niques ! Nul ne doit enseigner une autre foi... Telle est notre croyance à tous, nous souscrivons ceci de plein gré, c'est la foi des apôtres. Longues années aux empereurs ! Us sont les lumières de l'orthodoxie ! Longues années à l'impératrice orthodoxe ! Que Dieu protège votre empire ! Vous avez proclamé encore plus nettement, l'indivisibilité des deux natures du Christ ! Vous avez frappé à mort l'idolâtrie ! Vous avez anéanti les erreurs de Germain (de Gonstantinople), de Georges * et de Mansour (saint Jean Damascène); anathème à Germain le faux et l'adorateur du bois 2 ! Anathème à Georges son pareil, qui a faussé la doctrine des Pères ! Anathème à Mansour, qui a un nom de mauvais présage et qui professe des sentiments maho- métans ! Anathème à Mansour, qui a trahi le Christ ! Anathème 1. Dans la réfutation, lue au II e concile deNicée, de ces actes du conciliabule de Constantinople, il est rapporté que Georges était né dans l'île de Chypre, qu'il renonça à tout ce qu'il possédait pour vivre dans une pauvreté apostolique et souffrit avec patience beaucoup de mauvais traitements pour la défense des ima- ges. C'était probablement un moine, mais nous n'avons pas sur sa vie de détails circonstanciés. Baronius, Annales, ad ann. 754, n. 32, a confondu ce Georges avec l'évêque du même nom qui occupa le siège d'Antioche; celui-ci ne souffrit pour la cause des images qu'au siècle suivant, sous l'empereur Léon l'Armé- nien. Cf. Pagi, Critica, ad ann. 754, n. 20. Léo Allatius a réuni dans sa Diatn ba de Georgiis (imprimée dans la Biblioth. graeca de Fabricius, éd. Harles, t. xn, p. 14 sq.), dans une édition plus récente, t. x, tout ce que l'on savait sur ce Georges. 2. Le conciliabule faisait peut-être allusion à ce que saint Germain avait favo- risé le monothéisme sous l'empereur Philippicus Bardanus. 704 LIVRE XVIII, CHAPITRE I à l'ennemi de l'empire, au docteur d'impiété, au vénérateur des images ! La Trinité les a déposés tous les trois. » Le Libellus synodicus rapporte que, dans ce conciliabule, l'empereur Constantin avait nié l'intercession des saints et le culte des reliques *. La biographie du saint abbé Etienne rapporte de même que l'assemblée avait vomi des injures contre les saints et contre l'immaculée Mère de Dieu, comme s'ils ne pouvaient 1. Mansi, t. xn, col. 578; Hardouin, op. cit., t. v, p. 1542. Paparrigopoulo, Histoire de la civilisation hellénique, in-8, Paris, 1878, p. 214, écrit que les « textes prouvent d'une manière irréfragable que Théophane altère la vérité quand il blâme les empereurs d'avoir défendu aux fidèles d'invoquer l'intercession de Marie et des saints; » et M. A. Lombard, op. cit., p. 116 sq. ajoute avec raison : « Il n'a sans doute pas remarqué la suite du texte. » En effet, après la lecture du décret de 753, les Pères de 787 ajoutent : « Mais depuis la publication de ce dogme ils [les iconoclastes] ont repoussé aussi l'intercession des saints et nié qu'elle fût agréable à Dieu; ils ont rayé ce passage de leurs décrets. Chacun sait que la varia- tion est le propre de l'erreur, tandis que la vérité est une. » Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xiii, col. 348. Le concile de 787 n'attribue pas cette nouvelle hérésie au Copronyme, mais aux auteurs (TCpoïffTopeç) du dogme iconoclaste. C'est une nuance facile à expliquer.En 787, en plein retour et en réaction ouverte vers l'orthodoxie, on n'était pas fâché de grossir la responsabilité des évêques — presque tous morts ou exténués de vieillesse — afin d'alléger d'autant celle du Copronyme qui, somme toute, était le propre grand-père du Porphyrogénète, restaurateur de l'orthodoxie; il paraissait superflu de faire l'opposition entre la politique de l'un et de l'autre trop saillante. M. Lombard, toujours empressé à disculper Constantin V, ne fait cependant pas difficulté de reconnaître que « c'est évidemment aux raisonnements de Constantin qu'il faut attribuer l'hérésie relative aux cultes des saints et de la Vierge; il n'est pas vraisemblable que les évêques et les grands dignitaires de l'Eglise aient pris l'initiative de renier aussi formellement les dogmes qu'ils avaient élaborés et promulgués peu d'années auparavant dans un concile œcuménique. La longueur des sessions semble indiquer que les évêques, malgré leur servilité, discutèrent les opinions de l'empereur. L'insistance avec laquelle ils proclament les principes orthodoxes invite également à pressentir des discussions, et tout ceci s'accorde bien avec l'indication du Libellus synodicus touchant les motions de Constantin devant l'assemblée. Mansi, op. cit., t. xn, col. 578. Les Antirrhetici de Nicéphore et les actes du concile de Nicée sont d'accord sur ce point. D'après Théophane, Constantin niait la divinité de Jésus-Christ et l'enfantement virginal; Georges Hamartolos lui attribue un mélange d'arianisme et de nestorianisme. Beaucoup d'autres témoignages viennent corroborer ceux-ci. On lit dans YOralio contra Caballinum : « Nous disons chaque jour : je vais à Sainte-Marie, ou aux Saints-Apôtres ou à Saint-Etienne, mais le tyran ne supporte pas cette manière de parler; il enleva aux saints leur titre et voulut qu'on nommât Marie Théotokos au lieu de Panaghia. » D'après la Vila Slephani, Constantin défendit de dire : « Je vais aux Saints-Apôtres» et voulut que l'on dît : « Je vais aux Apôtres. » Et ainsi pour toutes les églises de la ville. Même attestation de la part de Théo- 336- CONCILIABULES DE ( ONSTANTINOPLE 705 en rien nous aider après leur mort 1 . Sans doute, comme on l'a vu plus haut, l'un des anathèmes du conciliabule était dirigé contre ceux qui condamneraient l'invocation de Marie et nieraient son intercession. Il est donc probable que ces nouvelles né- gations ont été, plus tard, le l'ait de l'empereur, et que par suite L^SJ d'un malentendu, elles auront été à tort attribuées au concile 2 . téricte. Tout ceci révèle une mentalité de « sécularisateur » digne d'un temps plus rapproché de nous. Constantin proscrivait le terme de Panaghia et d'après Nicé- phore, il aurait de même interdit l'emploi de Théotokos. Hefele rapporte plus loin une anecdote qui doit trouver ici sa place. Pendant le grand hiver de 762-763, dit Théophane, l'empereur manda au palais le patriarche Constantin et lui dit : « Que nous arriverait-il si nous appelions Marie Mère de Jésus au lieu de Mère de Dieu ? apxi ri Y|jj.a; filômni sàv )ifw[i£v tyjv Ôsotoxov xpierTÔTOv.ov. » Le patriarche l'embrassa en pleurant et lui dit : « Aie pitié de nous, maître, et que jamais cette idée ne te vienne à l'esprit. Ne vois- tu pas qucNestorius est exécré et anathématisé par toule l'Église? » L'empereur répondit : « Je te l'ai demandé à titre de rensei- gnement, par simple curiosité; ne parle à personne de ce que je t'ai dit. » Les chroniqueurs sont d'accord sur le peu de respect et l'animosité particulière du Copronyme à l'égard de la vierge Marie. Il semblait qu'elle lui fût une ennemie personnelle. Théostéricte rapporte l'anecdote suivante : « L'empereur s'eiïorçait de prouver à ses familiers, par des exemples, que la Vierge n'avait aucun pouvoir. Il prenait une bourse pleine d'or, la leur montrait et disait : A-t-elle quelque valeur? — - Une grande valeur, répondaient ceux-ci. L'empereur vidait la bourse et interrogeait de nouveau : Que vaut-elle maintenant? — Rien du tout, disaient-ils. — Ainsi, con- cluait Constantin, la Théotokos a été digne de vénération tant qu'elle a porté le Christ au-dedans d'elle; mais depuis sa délivrance, elle est semblable aux autres femmes. » Cette anecdote conservée dans la Vita Nicetse se retrouve dans Georges Hamartolos,Léon le Grammairien et Cedrenus. Théophane ajoute encore que Cons- tantin faisait châtier ceux qui laissaient échapper l'exclamation ordinaire Oeotoxs Poï|8si. « En 766, ajoute Théophane, l'empereur bannit absolument comme inuti- les, les prières à la Vierge ou aux saints, écrites et non écrites ; il détruisit leurs reliques ou les fit disparaître et punit leurs adorateurs de l'exil et de tous les supplices. » Sur son lit de mort ce persécuteur changea d'opinion : tandis qu'il rugissait de douleur, il faisait appeler les clercs de sa chapelle et leur ordonnait la psalmodie des hymnes à la Panaghia qu'il n'avait cessé de poursuivre et d'outrager pendant sa vie. On voit que, nonobstant les décisions de son conciliabule de 753, le Copronyme se mettait en contradiction formelle avec la doctrine officiellement promulguée aux Blakhernes. Le théologien impérial faisait bon marché des définitions dogma- tiques et ceci semble bien révéler l'aberration de l'homme qui se considérait comme maître de la foi. La religion n'étant qu'un département delà politique générale se trouvait soumise à des fluctuations inévitables et à des altérations périodiques. Pour Constantin V, l'hérésie, son hérésie, était un simple expédient de politique intérieure, une manœuvre destinée à servir le rétablissement de l'unité religieuse nécessaire à l'intégrité de l'empire .(H. L.) 1. Walch, op. cit., p. 342. 2. « On reprocha bientôt à ce concile, et même à ceux de ses membres qui se CONCILES — III - 45 706 LIVRE XVIII, CHAPITRE I 337. Exécution des décrets du conciliabule. Uabbé Etienne. Le premier résultat du conciliabule fut l'enlèvement des images des églises ; on en brûla un très grand nombre, et on cou- vrit de chaux les fresques et les mosaïques 1 . La Vita S. Stephani déplore surtout la dévastation de la magnifique église de Marie aux Blakhernes, sur les murs de laquelle avaient été représentés l'incarnation du Christ, ses miracles et ses actions, jusqu'à l'Ascen- sion et la Pentecôte. Afin de ne pas laisser les murs dans une nu- dité complète, on les couvrit de paysages, d'arbres et d'oiseaux; en un mot, on en fit, selon une expression de la Vita Stephani, une volière et un fruitier. On en fit autant pour tous les édifices publics et les palais, notamment celui du patriarche 2 . Les saintes images furent anéanties ; mais « on eut à la place, et on rétractèrent, une foule d'hérésies qu'il avait écartées. On l'accusa d'avoir rejeté l'autorité des Pères et des six conciles ou d'avoir nié l'intercession de la Vierge et des saints. C'est à peine s'il est permis de croire que ces hérésies aient été propo- sées dans le synode. Le concile de 753 dut ressembler à celui de 787 : la lecture d'innombrables textes y étouffa la discussion; les meneurs proposaient, l'assem- blée approuvait. Que dans l'emportement de la réaction on soit revenu sur des concessions faites en 753, il n'y a rien d'impossible. Mais, pour lors, les iconoclastes dissimulèrent en partie leur doctrine; ils l'allégèrent de tout ce qu'elle avait de trop hétérodoxe pour la rendre acceptable à tous. « En quoi donc, disait à l'abbé Etienne l'évêque Basilios, en quoi donc avons-nous changé la doctrine des six conciles? » Les apparences honnêtes que les iconoclastes donnaient à leur théolo- gie leur gagna quelques partisans. Mais la servilité des évêques nuisit au projet de l'empereur. Ce fut lui qui dirigea les délibérations et qui dicta les résolutions. Les Pères reçoivent à genoux ses oracles infaillibles inspirés par le Saint-Esprit. Leur adoration rajeunit les formules les plus usées de l'étiquette byzantine. Auxiliaire du Christ et sauveur du monde, c'est lui qui déjoue les ruses de Satan; on en fait le treizième apôtre et presque un nouveau Christ, envoyé de Dieu pour combattre une nouvelle manifestation de la puissance infernale. Les Pères terminent le décret par des litanies en son honneur. Les orthodoxes en furent choqués. Par l'action que l'empereur exerça sur le synode et par les hommages qu'il y reçut, son autorité religieuse fut confirmée et accrue. Le synode de 753 parut une manifestation de césaropapisme. » H. Hubert, op. cit., p. 245-246. 1. Le concile d'Hieria est l'événement capital de l'histoire intérieure de By- zance au vm e siècle. A cette date s'ouvre la période aiguë de l'iconoclasme. (H. L.) 2. Nicéphore, éd. Bonn, p. 85. 337. EXÉCUTION DES DECRETS DU CONCILIABULE 707 en fit grand cas, de sataniques représentations de chevauchées, de chasses, de scènes de théâtre, de courses de chevaux, etc.. 1 . » L'empereur demanda alors à tous les évêques et à tous les moi- nes de distinction leur adhésion écrite aux décisions de son synode. Les documents ne citent pas un seul cas de résistance à ces ordres parmi les évêques, ou dans le clergé séculier 2 ; en revanche, un grand nombre de moines refusèrent énergique- ment d'y obéir 3 . Nous verrons plus loin que les évêques orien- 1. Vita Stephani, dans les Analecta grxca des Bénédictins de Saint-Maur, 1686, l. i, p. 445 sq., 454. Cf. Walch, op. cit., p. 340 sq. ; Pagi, Critica, ad ann. 754, n. 13. 2. A. Lombard, op. cit., p. 133, fait une observation qui nous paraît fondée. On parle sans cesse, et avec raison, de la servilité de l'épiscopat grec, mais il est bon de remarquer qu'il était iconoclaste par conviction, pour une partie du moins de cet épiscopat. D'une part, il ne fait aucune objection à la convocation du concile ico- noclaste de 753, d'autre part, en 786, malgré la réaction officielle et malgré la vigueur de l'impératrice Irène, une bonne partie des évêques convoqués fait une opposition irréductible, violente même, à l'orthodoxie. En 787, lorsque toute résis- tance est manifestement inutile, on ne trouve encore que cent cinquante évêques iconophiles qu'on renforce du mieux que l'on peut. Sincères ou intéressées, les convictions iconoclastes de l'épiscopat de Constantin V furent à l'épreuve de la faveur impériale. C'est une justice à rendre à des gens qui n'ont guère eu sou- vent l'occasion de se l'entendre accorder. (H. L.) 3. Zonaras, Annales, 1. XV, dans Walch, op. cit., p. 337. Les moines étaient devenus une puissance. Leur multitude constituait un problème économique fort délicat à traiter et que nous ne pouvons ni ne devons aborder dans une simple note. Disons seulement que nous ne l'esquivons pas et que cette question si complexe a été bien souvent abordée mais jamais d'une façon méthodique, univer- selle et surtout indépendante des opinions confessionnelles des auteurs. Voici com- ment Paparrigopoulo, un adversaire, dépeint la situation à Byzance et dans l'em- pire au vm e siècle. Histoire de la civilisation hellénique, in-8, Paris, 1878, p. 185- 186. « Un nombre d'hommes vraiment incroyable, poussés par un zèle mal enten- du, prenaient l'habit de moine, renonçaient aux devoirs sacrés de père, de citoyen, de soldat, consumaient leurs forces morales et matérielles dans une vie sans but qui n'est pas toujours à l'abri de la licence. Chaque génération était décimée, comme par un mal épidémique, par le développement excessif que prenait cette institution de l'Église. L'agriculture, l'industrie, l'armée étaient privées de mil- liers d'intelligences et de bras... Les couvents et leurs propriétés se multiplièrent outre mesure; leurs intérêts furent une des occupations principales du gouverne- ment et nous pouvons dire sans exagération que l'Etat ressemblait plutôt à un monastère habité par des gens oisifs qu'à une société active occupée de ses devoirs politiques et civils. Il se voyait dans la nécessité de recruter des mercenaires pour l'armée et pour la flotte, de recevoir avec empressement dans son sein de nom- breux étrangers qui exerçaient une action souvent désastreuse sur les destinées de 708 LIVRE XVIII, CHAPITRE I taux indépendants de la domination de Byzance, n'y souscri- virent pas non plus. Effrayés par la demande de l'empereur, les moines des environs de Constantinople et de la Bithynie vin- rent trouver le célèbre abbé Etienne sur la montagne de Saint- Auxence, pour lui demander conseil 1 . Etienne était né en 715, et, tout jeune encore, avait été confié par ses parents à l'anacho- rète Jean qui habitait la montagne de Saint-Auxence, vis-à-vis Constantinople. Après avoir longtemps vécu dans le monastère de Jean et acquis une grande réputation de sainteté, Etienne s'était retiré, comme reclus, dans une caverne située au sommet [419] de la montagne et hors du monastère; c'est là que vinrent le trouver les moines des environs de Constantinople. Etienne leur conseilla de ne pas braver inutilement les brutalités de l'em- pereur, mais de se retirer dans les pays qui n'étaient pas encore infectés d'hérésie, c'est-à-dire dans les montagnes du Pont-Euxin qui avoisinaient la Scythie, dans les pays du Bosphore, dans la Chersonèse, la Nicopsis qui touche à la mer Parthénienne (côté la population indigène : chose non moins grave, les recettes publiques subissaient une diminution considérable par des immunités accordées aux biens des Eglises et des couvents. » Cette charge à fond de train ne repose malheureusement sur aucune statistique et ainsi que l'a dit avec plus de sérénité et de sens historique M. P. Marin, Les moines de Constantinople depuis la fondation de la ville jusqu'à la mort de Photius, in-8, Paris, 1897, p. 326 : « Il serait difficile d'apprécier exacte- ment aujourd'hui ce reproche, fait aux propriétés monastiques, d'avoir été, à l'époque des empereurs iconoclastes, une cause de plus en plus redoutable d'em- barras politiques et financiers : les actes de donation en faveur des monastères, chrysobulles impériaux, typica, JcnjTpixà, publiés jusqu'à ce jour sont de beaucoup postérieurs et ne remontent pas au delà de 987. Nous ne possédons, non plus, aucun des inventaires officiels que le synode de 861, sous Photius, ordonnait de dresser, des biens mobiliers et immobiliers de chaque nouveau monastère et de conserver dans les archives des évêchés. Syntagma canonum, P. G., t. civ, col. 577. » On est donc réduit à des généralités, à des comparaisons. Nous ren- voyons, pour l'exposé de la situation ou du péril monastique — comme on voudra l'appeler - — à l'exposition de M. P. Marin, op. cit., p. 326-336. Plusieurs faits toutefois y sont empruntés à des ouvrages vieillis et sont rectifiés dans les notes du présent livre. (H. L.) 1. J. Pargoire, Mont Saint-Auxence. Etude historique et topo graphique, dans L. Clugnet, Bibliothèque d'hagiographie orientale, 1904, fasc. vi, n. 2. Ce travail de 130 pages ne peut être résumé. Le nom de son auteur suffit pour faire pressentir qu'on y trouve une étude aussi méthodique qu'approfondie sur le monastère en question, ses habitants, ses coutumes. Saint Etienne le Jeune y fait l'objet d'une étude spéciale, p. 43-58, et sa chronologie est discutée et établie d'une façon proba- blement définitive. (H. L.) 338- LE POUVOIR TEMPOREL DU PAPE 709 est de la Méditerranée), à Reggium, à Naples, en Italie, etc. Etienne ajouta qu'il croyait inutile de mentionner Rome, Alexan- drie et Antioche, dont les évêques s'étaient prononcés par écrit contre l'empereur qu'ils avaient traité d'apostat et d'hérésiar- que; de même, saint Jean Damascène n'avait cessé de représenter l'empereur comme un second Mahomet, comme un brûleur d'images et un ennemi des saints 1 . Les moines suivirent les conseils de l'abbé Etienne et aban- donnèrent en grand nombre la capitale et ses environs. Ceux qui ne s'éloignèrent pas demeurèrent cachés. Beaucoup vinrent à Rome, où le nouveau pape Paul I er (monté en 758 sur le trône pontifical) leur permit de psalmodier en grec et de conserver leur rite et leur office 2 . 338. Le pouvoir temporel du pape est, dès son origine, menacé par les Grecs. A partir de 761 et 763, l'empereur se montra plus violent que jamais dans son projet d'anéantir les images et de poursuivre ceux qui les vénéraient. Jusque-là, on avait cru prudent de ne plus afficher tant de rigueur, à cause des deux campagnes malheu- reuses contre les Bulgares en 756 et en 760 3 , et de la situation de l'Italie. En 755, plusieurs changements de grande importance s'étaient produits en Italie. Pépin le Bref, roi des Francs, avait conquis sur Astolf, roi des Lombards, Ravenne et la Pentapole, auparavant soumises à Byzance, et en avait fait présent à saint Pierre, c'est-à-dire à l'Eglise romaine 4 . L'empereur Constantin 1. Vita Stephani, t. i, p. 401-447; Pagi, Critica, ad ann. 754, n. 14 ; Walch, op. cil., p. 341. 2. Baronius, Annales, ad ann. 761, n. 15; F. Lenormant dit que, dès 733, on comptait mille moines grecs d'Orient réfugiés dans la seule province de Bari. La Grande Grèce, paysages et liistoire, in-8, Paris, 1881-1884, t. u, p. 387. (H. L.) 3. Cf. Théophane, op. cit., p. 662, 664. Cf. A. Lombard, op. cit., p. 43-45, qui réduit les deux campagnes malheureuses à « un simple épisode malheureux. » (H. L.) 4. Voici les principales sources à consulter sur la formation des États de l'É- glise : Théophane, Chronographia, édit. de Boor, Leipzig, 1883; Nieéphore, 'I-rropta <7ÛvTïjjLOc, édit. de Boor, Leipzig, 1860; Georges Hamartolos, P. G., t. ex ; Cedrenus, 710 LIVRE XVIII, CHAPITRE I Copronyme envoya deux ambassadeurs à Pépin, pour essayer de recouvrer ces provinces, mais leurs négociations échouèrent. Pépin déclara que « les Francs n'avaient pas versé leur sang [420] pour les Grecs, mais pour saint Pierre et pour le salut de leur âme; aussi, que tout l'or du monde ne le ferait pas revenir (il paraîtrait d'après cela que les Grecs lui offraient de l'argent) sur une promesse faite à l'Eglise romaine. » On a beaucoup dis- cuté pour savoir si le pape était, dès cette époque, en possession de la Ville éternelle et du duché de Rome, mais nous n'avons pas à nous prononcer, dans cet ouvrage, sur une question de cette édit. Bonn, 1833; Zonaras, P. G., t. cxxxiv ; Liber pontificalis, édit. Duchesne, 1886, t. i; Paul Diacre, Historia Langobardorum, dans Monum. Germ. hist., Script. rer. lang. et ital., sœc. vi-ix, édit. Bethmann etWaitz;Z)e Liutprando rege, ibid.; Agnelli, Liber pontificalis Ecclesise Ravennatis, édit. Holder-Egger; Cronica de singulis patriarchis novse Aquileise, dans Cronache veneziane antichissime, édit. Monticolo, Rome, 1890, t. i ; Epistolse langobardicse collectée, dans Monum. Germanise histor., 1892, Epist., t. ni, édit. Gundlach, p. 691 sq. ; Codex carolinus, édit. Gundlach, p. 469; Sancti Bonifacii et Lulli epistolse, édit. Dùnimler, p. 215 sq. ; Liber diurnus, édit. Sickel, Vienne, 1889 ; Langobardische Regesten, édit. Bethmann, et Holder-Egger, dans Neues Archiv, t. in, p. 225 ; Dôllinger, Papstsfabelndes Mittelalters, Mùnchen, 1863; Baumann, Die Politik der Pàpste, in-8, Berlin, 1868 ; I. Langen, Geschichte der rômischen Kirche von Léo I bis Nicolaus I, in-8, Bonn, 1895; Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom im Miltel- alter, in-8, Stuttgart, 1869 ; Lavisse, L'entrée en scène de la papauté, dans la Revue des Deux Mondes, 15 déc. 1886; Malfatti, Imperatori e papi ai tempi délia signoria dei Franchi in Italia, t. i ; Hegel, Geschichte der Stsedteverfas- sung von Italien, in-8, Leipzig, 1847; Ficker, Forschungen zur Reichs-und Rechls- geschichte, t. n; Ch. Diehl, Études sur l'administration byzantine dans l'exar- chat de Ravenne, in-8, Paris, 1888 ; H. Hartman, Untersuchungen zur Geschichte der byzantinischen Verwaltung in Italien, in-8, Leipzig, 1889 ; H. Cohn, Die Stellung des byzantinischen Statthalters in Ober-und Mittelitalien, in-8, Leipzig, 1889; Armbrust, Die territoriale Politik der Pàpste, in-8, Leipzig, 1885; Hodgkin, Italy and lier invaders, 1895, t. vi ; Engelen, Die ersten Versuche zur Grùndung des Kirchenstaates, in-8, Halle, 1882 ; Schnurer, Die Entstehung des Kirchen- staates, in-8, 1864 ; L. Duchesne, Les premiers temps de V Etat pontifical, dans la Revue d'hist. et de litt. relig., 1896-1898, t. i, n, m ; H. Hubert, op. cit.; H. Hae- nel, Untersuchungen zur àlteren Territorialgeschichte des Kirchenstaates, in-8, Gôttingen, 1900; Les origines de la souveraineté temporelle des papes, dans la Vérité historique, 1859, t. iv, p. 297-313 ; 1861, t. vu, p. 113-126, 293-308 ; 1861, t. vin, p. 28-48, 235-254 ; 1862, t. ix, p. 119-138 ; 1862, t. x, p. 11-29 ; Card. Orsi, Origine du pouvoir pontifical, dans Anal, juris pontificii, t. xi, col. 94-108 ; Origines de l'influence sociale et politique de V Église jusqu'au VIII e siècle. Origine du pouvoir temporel des papes, dans Analecta juris pontificii, t. n a col. 2187-2225 ; Th. D. Mock, De la donation de Charlemagne au Saint-Siège, 338- LE POUVOIR TEMPOREL DU PAPE 711 nature 1 . Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en 757 et en 758 l'empereur envoya à Pépin et à Didier, nouveau roi des Lom- bards, des ambassadeurs qui remirent à ces princes des présents, dans la Vérité historique, 1863, t. xi, p. 187-268 ; A. Crivellucci, Délie origini dello Slalo pontificio, dans Studi storici, 1901, t. x, p. 3-39, 289-329; A. Bar- biellini Amidei, Una nuova pagina délia storia d'ilalia, ossia la vera fine dell'ultima dinastia longobarda e l'origine del potere temporale dei papi, in-16, Città di Castello, 1904 ; MM. Hassett, The beginning of the temporal Power, dans The calholic university Bulletin, janv. 1904. (H. L.) 1. Quand l'iconoclasme vint fournir le prétexte et l'occasion des solutions radi- cales, il y avait longtemps que la situation de l'Occident pouvait être considérée comme très grave, au point de vue byzantin. Depuis deux siècles, Longobards et Byzantins se disputaient la possession de l'Italie. Léon III et Grégoire III mouru- rent à dix-huit mois de distance (juin 740, décembre 741). Ce double changement était fort important parce que, après s'être mesurés, l'empereur et les deux papes, Grégoire II et Grégoire III, avaient, par une sorte de consentement tacite et mutuel, abaissé le diapason de leur querelle; depuis quelques années on vivait sur le pied de paix. Cependant la situation n'en était pas moins grave. L'empereur ne possédait plus de la péninsule que des lambeaux épars, sans espoir de les rejoindre entre eux : la Sicile, le Bruttium, Naples, le duché de Borne, Bavenne et sa ban- lieue, les villes maritimes de la Pentapole et de la Vénétie. Cf. Ch. Diehl, Études sur l'administration byzantine dans l'exarchat de Ravenne, in-8, Paris, 1883. De graves avertissements semblaient n'avoir pas été compris. Un jour, les villes italiennes s'étaient soulevées en faveur du pape, avaient nommé des chefs et manifesté l'intention de créer un empereur. Le pape s'y était opposé et avait livré à l'Isaurien un usurpateur qui agitait la Toscane. Une autrefois, en 732 et 735, le pape était intervenu pour rendre à l'empereur Bavenne, tombée au pouvoir des Longobards. En 741, Liutprand s'empara des quatre forteresses d'Améria, Horta, Polimartium et Bléra. L'administration byzantine était de plus en plus méconnue, et le duché de Borne de plus en plus indépendant. Une mesure d'une inexplicable maladresse fut celle qui détacha de l'obédience du pape pour les placer sous celle du patriarche deConstantinople les provinces que l'empire conservait en Occident : Sicile et Calabre d'une part, Illyrie, Thessalie, Achaïe et Crète d'autre part. Cette mesure constituait, en un certain sens, une renonciation à l'égard des provinces laissées sous l'obédience papale et les deux papes Grégoire n'étaient, ni l'un ni l'autre, hommes à ne point les comprendre. Le duché de Borne, lentement, pro- gressivement, reconquérait ainsi l'autonomie religieuse qui le conduirait par l'au- tonomie administrative à l'autonomie politique. Y eut-il, au point de vue admi- nistratif, une mesure analogue, pour ses conséquences, à celle que nous venons d'indiquer au point de vue religieux? La conduite du pape Grégoire III mérite d'être étudiée de près à ce moment. « A Borne, Grégoire, comme ses prédécesseurs, faisait réparer et compléter à grands frais les fortifications. » Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 202-203. Il relève les murs de Centumcellœ, id., p. 204. Puis il négocie. Il achète au duc de Spolète l'abandon de ses prétentions sur le caslrum de Gallese, id., p. 203, et il assure par là les communications entre Borne 712 LIVRE XVIII. CHAPITRE I entre autres, pour le roi des Francs, un orgue qui a été le premier connu en Occident. Ces ambassadeurs devaient obte- et Ravenne. Enfin il conclut un accord défensif avec le duc Trasimond et avec Godescalc, duc de Bénévent, Codex Carolinus, n. 2, édit. Gundlach. — Liutprand, furieux, chassant Trasimond de Spolète (Liber ponlif., p. 207 ; Paul Diacre,' Historia Langobardorum, I. VII, c. lv; Neues Archiv., t. m, p. 258 : Charte du 16 juin 739, signée par Liutprand à Spolète), le poursuivit jusqu'à Rome où le pape refusa de le livrer, ravagea le duché et prit les quatre villes mentionnées d'Améria, d'Horta, Polimartium et Bléra, séparant ainsi Rome de l'exarchat. — Grégoire se mit en campagne pour les reprendre. Il essaya de négocier, il fit agir en sa faveur les évêques de la Tuscie lombarde, Monum. German. hist., Epistular., t. in, p. 708, n. 16 : Ad Tuscienses episcopos; Liber diurnus, édit. Sickel, p. 81. Puis il eut re- cours aux armes : Trasimond s'engageait à reconquérir les villes perdues. L'armée romaine, en retour, le rétablit dans son duché de Spolète. Mauvais calcul, d'ailleurs, car Trasimond, dès lors, refusa de bouger. Liber pontif., p. 208. A lire dans le Liber pontificalis le récit de ces événements, écrit M. Hubert, que je continue de citer, il ne semble pas que l'exarque y ait pris une part fort active. Se bornait-il à défendre la banlieue de Ravenne? Le biographe pontifical l'oubliait-il? La raison de son silence est peut-être différente; il est probable que le duché de Rome fut alors séparé administrativement de l'exarchat. A cette époque, Rome devient la résidence d'un officier impérial de rang très élevé. Le gouvernement byzantin, peut-être par méfiance instinctive contre l'exarque, fonctionnaire trop indépen- dant, tendait à favoriser le morcellement de l'exarchat. L'autorité de ses subor- donnés avait été ou s'était accrue. Avec le vni e siècle apparaissent les ducs de Rome. Hartmann, Untersuchungen zur Geschichie der byzantinischen Verwaltung in Italien, 1889, p. 152; H. Cohn, Die Stellung des byzantinischen Statthalters in Ober-und Mittelitalien, 1889, p. 44; Armbrust, Die territoriale Politik der Psepste, Versuche zur Grundung des Kirchenstaates, Halle, 1882, p. 90; Hodgkin, Italy and lier invaders, 1895, t. iv, p. 540. A la fin du pontificat de Grégoire III et sous celui de Zacharie,le gouverneur impérial de Rome est désigné parle titre de patricius et dux. Liber pont., p. 207. Il est le premier qui l'ait porté. Bury, op. cit., p. 501, n. 2; Hartmann, op. cit., p. 26. Quelques historiens ont supposé que ce duc et patrice au titre insolite n'était pas un magistrat impérial, mais un magistrat pontifical, lieutenant civil du pape, Bury, loc. cit., ; Hegel, Geschichte der Staedteverfassung, t. i, p. 209; Armbrust, op. cit., p. 89, et que Grégoire III, par une invraisemblable présomption, l'avait nommé patrice pour qu'il fût l'égal de l'exarque. Armbrust, op. cit., p. 93. Mais le duc Stéphanos était un Byzantin. Bulles de plomb: 1° Ga- murrini, dans De Rossi, Bull, di archeol. crist., 1882, p. 92; 2° Schlumberger, Sigillographie de l'empire byzantin, p. 342. A. Crivellucci, Stefano, Palrizio e duca di Roma, 727-754, dans Studi storici, 1901, t. x, p. 113-125, le dit d'origine romaine et croit que son gouvernement aurait constitué une période intermé- diaire entre le gouvernement byzantin et le pontificat franc. Il n'était pas su- bordonné au pape. Il y eut sans doute à Rome, après 757, des ducs pontificaux, mais le duc Théodore, qui compte parmi les servitia du pape, et le duc Théodose, de la "Vie d'Hadrien, qui obtint de l'avancement en devenant primicier des notai- res, n'ont rien de commun avec le patrice Etienne. Cohn, op. cit., p. 69-70; Codex 338. LE POUVOIR TEMPOREL DU |PAPE 713 nir de ces souverains la restitution à l'empereur de Constanti- nople de l'exarchat et de la Pentapole. Des émissaires impériaux travaillèrent, dans le même but, le peuple de Ravenne et celui des environs, et une flotte fut organisée (elle ne fut peut-être en- voyée qu'un peu plus tard, en 764) pour soutenir par la force les prétentions impériales 1 . Le pape Paul I er ne négligea rien pour faire avorter les plans de l'empereur et se conserver la protection du roi Pépin, qui avait accepté, avec le titre de patrice, celui de protecteur de l'Eglise romaine. La situation du pape était d'autant plus cri- tique que son ambassadeur en France, le cardinal-prêtre Marin, Carolinus, epist. lxi, lxviii. Le pape n'était pas encore devenu gouverneur de Rome. Il prenait beaucoup sur lui, mais il n'avait pas tous les pouvoirs. H. Hubert, op. cit., p. 24-25. Ainsi la réunion de Rome ne nous apparaît pas telle qu'on l'a souvent représentée, comme le résultat d'une politique longue- ment préparée et profitant des moindres occasions pour atteindre son but. Nous nous étonnons que Hefele écarte de son histoire par une phrase péremp- toirc comme celle qui donne lieu à la présente note, une question si étroitement liée à la querelle iconoclaste qu'on est constamment tombé dans l'erreur d'ex- pliquer l'une par l'autre. On a donné le duché de Rome à un patrice, l'égal de l'exarque, parce que Rome fut alors séparée administrativement de l'exarchat. Les textes révèlent cet état de choses, lorsqu'on les voit commencer à distin- guer la provincia Romanorum de la provincia Ravennatium . L'expression de ducatus Romanorum prend un sens géographique et déjà le mot d'exarchat ne désigne plus que la banlieue de Ravenne. On peut donc admettre que le duché de Rome fut séparé de l'exarchat sous Grégoire III. « La situation du pape était changée : sa politique changea. Exclu des affaires byzantines et aban- donné à lui-même, toujours en danger du côté des Lombards, le pape, pour le duché de Rome, est forcé de chercher des secours ailleurs qu'en Orient et est amené progressivement à se détacher de l'empire. » H. Hubert, op. cit., p. 27. Cf. le même, Grégoire III et Charles Martel, ibid., p. 27-31. (H. L.) 1. Il y a sur tous ces faits une assez grande incertitude chronologique, parce que les lettres des papes à Charles Martel, Pépin le Bref et Charlemagne, réunies dans le Codex Carolinus, ne portent pas de dates. Pagi et Muratori, qui ont essayé de leur donner des dates précises, ne s'accordent guère sur ce point. Cf. Muratori, op. cit., p. 367-368, 370, 373, 374, 376, 377. La meilleure édition de ce Codex Carolinus, composé en 791, est celle de Cenni. Monumenta dominationis ponti- ficiœ, Rome, 1760. Elle a été réimprimée dans la Patrologie de Migne, t. xcviii, et dans Mansi, t. xn, op. cit., col. 282 sq. ; toutefois dans Mansi cette collection n été sectionnée, et on a inséré dans la correspondance de chaque pape les lettres de cette collection qui lui revenaient. [W. Gundlach, Ueber den Codex carolinus, dans Neues Archiv fiïr altère deutsche Geschichtskunde, 1876, t. xvn, part. 3 ; Codex Carolinus, édit. W. Gundlach, dans Monum. Germ. historien, Epislul. t. m, p. 469-657. (H. L.)] 714 LIVRE XVIII, CHAPITRE I s'était lié d'une étrange amitié avec les ambassadeurs de Cons- tantinople à la cour de Pépin 1 . Le pape Paul assure, dans une lettre écrite au roi Pépin, que la question des images était le prin- [421] cipal motif de la grande irritation des Grecs contre Rome^ 2 . 339. Cruautés de l'empereur Constantin Copronyme. A partir de l'année 761, les partisans des images furent persé- cutés avec une cruauté qui rappelait le temps de Dioclétien; et l'on voit percer une juste indignation dans tous les documents originaux que l'on a sur cette malheureuse époque. On connaît mieux la suite chronologique de ces persécutions depuis l'apparition, en 1853, d'un nouveau volume des bollandistes, contenant une dissertation De S. Andréa Cretensi, dicto in Crisi 3 . Cette disser- tation a montré la fausseté de nombreuses traditions couram- ment admises jusque-là. Les bollandistes ont découvert deux relations différentes du martyre de saint André, tandis que jusqu'alors on ne connaissait qu'une traduction latine de la seconde 4 . Ces deux relations et plusieurs autres anciens sy- naxaires grecs rapprochés de la Vita S. Stephani prouvent que Théophane a confondu les deux principaux martyrs André et Pierre, de la persécution de Constantin Copronyme ; pour parler plus exactement, il n'a, en somme, confondu que leurs noms, car tout ce qu'il dit de l'un ou de l'autre est parfaite- ment exact, si l'on a soin de changer les noms. Théophane signale, comme le plus ancien martyr, « le vénérable moine André Calybite, » qui souffrit la mort dans la vingt-et -unième année du règne de l'empereur, c'est-à-dire en l'an du monde 6253. « L'empereur Constantin le fit mourir sous le fouet, dans le cirque . 1. Pagi, Critica, ad ann. 758, n. 3 sq. 2. Pagi, Critica, ad ann. 758, n. 1. 3. Acta sanct., octobr. t. vm, Bruxelles, 1853, p. 124 sq. 4. Elle a été éditée par Surius. Vagi,Critica, ad ann. 661, n. 2, a cité Léo Allatius, De Symeonum scriptis diatriba, in-4, Paris, 1664, pour prouver que la seconde relation grecque du martyre de saint André ne provenait pas de Métaphraste. Mais, ainsi que les bollandistes l'ont remarqué, op. cit., p. 126, Allatius attribue expressément cette seconde relation grecque à Métaphraste. De Symeonum diatr., p. 128. 339. CRUAUTÉS DE l'eMPEREUR CONSTANTIN 715 de Saint-Mamas situé dans le quartier des Blakhernes, parce que Calybite avait appelé Copronyme un nouveau Valens, un nou- veau Julien, et lui avait reproché son impiété. Le corps d'André fut jeté à la mer, mais ses sœurs l'en retirèrent et l'ensevelirent sur le marché de l'Emporium 1 . » Au lieu d'André Calybite, il faut lire Pierre Calybite (c'est-à-dire habitant d'une xaXiSêï), [422] ou cabane 2 ) dont il est dit : « Je mentionne aussi ce saint moine Pierre, qui habitait aux Blakhernes, en qualité de reclus, et qui fut terriblement battu et tué à coups de nerf de bœuf, en pré- sence de l'empereur, parce qu'il avait appelé ce prince un Dacien (c'est-à-dire un Julien) et un sacrilège 3 . » Les synaxaires disent également : « Pierre, qui habitait aux Blakhernes, meurt sous les coups de nerf de bœuf 4 . » Les bollandistes 5 ont prouvé que ce mar- tyre avait eu lieu le 16 mai 761, et non en 762 ; ils citent, en preuve, l'éclipsé de soleil dont parle Théophane 6 , qui précéda d'environ un an ce martyre, et qui, d'après les tables astrono- miques des Romains, eut lieu, non au mois d'août 761, ainsi que le prétend Théophane, mais en 760. Les bollandistes auraient pu tirer de ce même passage de Théophane une autre preuve en faveur de ce qu'ils avançaient; car ce n'est pas en l'an du monde 6252, c'est-à-dire en 761 de notre ère, que la Pâque tombait le 6 avril, c'était l'année précé- dente, et ce fut dans l'année suivante que le Calybite fut exé- cuté. Les anciens synaxaires ont fourni aux bollandistes l'indica- tion du jour où Pierre fut martyrisé. Quelque temps après la mort de Pierre, probablement le 7 juin 761, Jean, supérieur du monastère de Monagria, n'ayant pas voulu fouler aux pieds une image de la Mère de Dieu, fut cousu dans un sac et jeté à la mer. Ce fait est également rapporté par les synaxaires et par la Vita S. Stephani junior is 7 . Le plus célèbre martyr du règne de Constantin Copronyme fut le saint abbé Etienne, ordinairement surnommé h vsoç, 1. Théophane, l. c, p. 667. 2. Sur les Calybites, voy. les remarques des bollandistes, au 15 janvier des Acta sanctorum. 3. Vita S. Stephani, p. 507. 4. Acta sanct., octobris t. vin, p. 128. 5. Id., p. 129. 6. Op. cit., p. 665. 7. Vita Stephani, p. 507, et Acta sanctorum, p. 130. 716 LIVRE XVIII, CHAPITR1. T pour le distinguer de saint Etienne premier martyr. Son ancien biographe dit : Vers la fin du conciliabule réuni par Constantin (en réalité en 763), l'empereur envoya le patrice Calliste, homme rusé, mais partisan déclaré de la nouvelle hérésie (iconoclaste), à Etienne, qui habitait la montagne d'Auxence, pour le décider à signer les résolutions prises par l'assemblée. Calliste remplit sa mission; mais Etienne déclara que le synode ayant émis une doctrine hérétique, il ne pouvait en aucune manière y adhérer, qu'il était prêt à verser son sang pour la vénération des images. Il fut alors, sur l'ordre de l'empereur, enlevé de sa grotte par les soldats, qui le portèrent dans le monastère situé au bas de la montagne * (les jeûnes l'avaient tellement affaibli, qu'il n'aurait pu de lui-même faire ce trajet). Il y fut enfermé avec les autres moines, et on le laissa six jours sans manger. Toutefois, l'empereur étant, sur ces entrefaites (17 juin 763), parti en campagne contre les Bulgares 2 , la procédure contre Etienne fut interrompue, et il profita de la liberté qu'on lui laissa pour regagner sa grotte. En l'absence de l'empereur, Calliste gagna à prix d'argent deux faux témoins contre Etienne. Serge, disciple du solitaire, déclara que son maître avait prononcé l'anathème contre l'empereur, comme hérétique, et une esclave déclara que sa maîtresse, la veuve Anna, fille spirituelle d'Etienne, et qui pratiquait la vie ascétique dans le couvent situé au bas de la montagne de Saint- Auxence, avait entretenu avec le saint des relations coupables. [423] On se hâta d'envoyer des courriers à l'empereur pour lui annoncer cette nouvelle, et Constantin ordonna aussitôt l'arrestation d'Anna. La guerre contre les Bulgares terminée par l'heureuse bataille du 30 juin 763, Anna fut interrogée et battue de verges, sans qu'on pût obtenir d'elle la moindre déposition contre Etienne. L'empereur mit alors en jeu d'autres moyens pour per- dre le saint abbé. Par haine contre les moines, qui lui faisaient opposition, l'empereur leur avait défendu de recevoir des novi- ces ; mais un jeune fonctionnaire de la cour, nommé Georges Syncletos, demanda, au su de l'empereur, au saint abbé Etienne, de le recevoir au nombre de ses moines, alléguant de faux motifs 1. Théophane, op. cit., p. G67. 2. « Parqués au bas de la colline, dans le cimetière contigu au couvent des Trikhinaires, les malheureux y restèrent sans nourriture six jours durant. » J. Par- goire, op. cit., p. 47. (H. L.) 339- CRUAUTÉS DE l'eMPEREUR CONSTANTIN 717 de sa démarche 1 . A peine avait-il été admis que l'empereur se plai- gnit publiquement, dans une assemblée populaire, de ce que les maudits, dont il ne voulait même pas prononcer le nom (c'est ainsi qu'il désignait ordinairement les moines), lui avaient enlevé malgré lui un des meilleurs et des plus aimés parmi ses jeunes courtisans, et il excita si bien le peuple que celui-ci vomit contre les moines toutes sortes de malédictions. Quelques jours après, Georges s'enfuit du monastère et se réfugia chez l'empereur 2 . Celui-ci lui remit solennellement le glaive au milieu d'une as- [424] semblée populaire, lui rendit ses bonnes grâces, et le peuple déchira en lambeaux l'habit monastique, el cria vengeance contre les moines. Pour tirer parti de cette irritation, l'empe- reur envoya un fort détachement de soldats à la montagne de Saint-Auxence. Les disciples d'Etienne furent chassés, le monastère et l'église brûlés, le saint enlevé de sa cellule pour être battu et torturé de toutes manières 3 . On l'exila dans l'île de Proconnèse, dans la Propontide, parce qu'il refusait formelle- ment de signer le conciliabule, lequel, disait-il, avait pris ce nom de saint qu'il refusait d'accorder à la sainte Vierge et aux apô- tres. Les moines disséminés dans l'île de Proconnèse se réunirent autour du saint abbé Etienne, reconstituèrent la vie de commu- nauté et prêchèrent au peuple le culte des images. Deux ans plus tard, Etienne fut ramené à Constantinople, pieds et mains liés, et enfermé dans la grande prison du prétoire avec trois cent quarante-deux moines de diverses provinces 4 . Beaucoup d'entre eux avaient eu le nez et les oreilles coupés; à d'autres on avait crevé les yeux ou coupé les mains; plusieurs gardaient les traces 1. Vita Slepltani, p. 468. L'abbé Etienne reconnut que Georges était de la cour, car tous les fonctionnaires qui s'y trouvaient devaient être complètement rasés, ce que le biograpbe de saint Etienne blâme, op. cit., p. 470, et regarde même comme coupable, c'est-à-dire comme une transgression d'un passage de Moïse, Levit., xix, 27, et comme un essai pour cacher son âge. 2. Georges obtint l'habit religieux au bout de trois jours, resta trois autres jours dans le monastère, puis s'en revint à la cour avec son froc, preuve indiscu- table de la propagande monastique exercée, en dépit des lois, aux portes mêmes de Constantinople. (H. L.) 3. Il fut enfermé à Chrysopolis, dans le couvent de Philippique, durant dix-sept jours. Là, il eut à tenir tête à tout ce que l'iconoclasme comptait de docteurs. Il réfuta leurs arguments. (H. L.) 4. Sous l'empereur Phocas, mort en 610, le prétoire avait été changé en une grande prison. 718 LIVRE XVIII, CHAPITRE I des coups de nerf de bœuf; enfin, d'autres avaient eu la barbe arrachée ou brûlée *. L'abbé Etienne fit bientôt de cette prison une sorte de monastère; la nuit on y chantait en commun des psaumes et des hymnes, et les moines engageaient le peuple du voisinage, qui venait les visiter pour s'édifier, à rester ferme dans la vénération des images. [Après onze mois] Etienne fut jugé et condamné à mort. A cette même époque, l'empereur ordonna que quiconque aurait un parent parmi les moines et le cacherait 2 , et quiconque porterait un habit noir (c'est-à- dire serait lui-même soupçonné d'être moine), serait exilé, ce qui remplit la ville d'indignation 3 . Etienne était déjà entre les mains du bourreau, lorsque l'empereur voulut essayer une der- nière fois de le gagner, sachant bien qu'Etienne une fois gagné, la victoire était assurée aux ennemis des images. Le saint abbé fut donc reconduit en prison, et deux fonctionnaires de l'empereur vinrent l'y trouver, avec mission de le gagner, ou bien, s'il s'obstinait dans son refus, de le fouetter jusqu'à le faire mourir. A la vue du serviteur 1 425] de Dieu, les deux ambassadeurs furent tellement touchés qu'ils se laissèrent gagner par lui à la foi orthodoxe. Ils le quittèrent après l'avoir embrassé, et annoncèrent à l'empereur qu'ils l'avaient si fort battu qu'il en mourrait certainement le lendemain. La nuit suivante, l'empereur apprit ce qui s'était passé, et comme il se plaignait violemment de ce qu'on ne lui obéissait pas, et de ce qu'Etienne était, pour ainsi dire, l'empereur, une bande de gardes du corps se précipita dans la prison du prétoire, traîna le saint dans la rue, et le tua sous les coups et sous les pierres, le 28 novembre 767. Tel est le récit contenu dans la Vita S. Ste- phani junioris, composée quarante-deux ans après sa mort et qui, à côté de parties évidemment légendaires, contient des parties historiques 4 . 1. Vita Stephani, p. 500. 2. La plupart des moines de Constantinople et des environs avaient émigré, mais beaucoup d'autres y étaient restés cachés, et entretenaient le peuple dans a vénération pour les images. 3. Vita Stephani, p. 512. 4. Théophane, op. cit., p. 674, et Nicéphore,, op. cit., p. 81, ont rapporté les prin- cipaux événements de l'histoire de saint Etienne. [Pour la discussion de la date, cf. J. Pargoire, op. cit., p. 50-53, qui adopte le 28 novembre 764: «le biographe a donné trois ans d'existence de trop à saint Etienne le Jeune, deux au commence- ment de sa vie, un à la fin. » (H. L.)] 339. CRUAUTÉS DE l'eMPEREUR CONSTANTIN 719 Dans sa prison, Etienne s'entretenait avec les autres moines de ceux qui avaient déjà subi le martyre pour la cause des images; nous avons déjà indiqué deux d'entre eux: Pierre aux Blakhernes et Jean de Monagria. Nous apprenons encore par ces conversa- tions d'Etienne que Paul, moine de Crète (et non de Chypre), préféra mourir (17 mars 767), plutôt que de fouler aux pieds une image du Christ, sur l'ordre du préfet 1 . Le prêtre et moine Théostéricte, du monastère de Pélérète, sur l'Hellespont, auquel les iconoclastes avaient coupé le nez et brûlé la barbe, rapporte à son tour : « Par ordre de l'empereur, le préfet d'Asie, appelé Lachanodracon 2 , envahit avec des soldats le monastère au mo- ment de la solennité du soir du jeudi saint, et emmena à Ephèse trente-huit moines enchaînés qu'il fit massacrer; il maltraita les autres, en brûla quelques-uns, coupa le nez à ceux qui restaient, et, en particulier, à l'auteur du récit, enfin brûla le monastère et l'église 3 . » Un mois environ avant Etienne, c'est-à-dire le 20 octobre 767, André in Crisi reçut la couronne du martyre; toutefois les moines de la prison du prétoire ne semblent pas avoir connu cette mort, [4-jOJ car ii s en auraient parlé dans leurs entretiens. Cet André est celui- là même que Théophane 4 appelle, à tort, Pierre Stylite 5 , ajou- tant que l'empereur l'avait fait traîner, les pieds liés, à travers les rues de Constantinople, parce qu'il faisait de l'opposition à sa doctrine, et l'avait ensuite fait jeter dans une sorte de voirie appelée Pelagia. — Les deux relations du martyre de saint André rapportent les mêmes faits, et ajoutent que de pieux fidèles avaient transporté son corps en un endroit consacré, qui s'appelait Crisis 6 . Nous apprenons par la même source, et par les synaxaires, que cet André était originaire de Crète, et se 1. Vita Stephani, p. 504 ; Acta sanctorum, octob. t. vin, p. 127. 2. Théophane, op. cit., p. 681, 687, parle aussi de ce Michel Lachanodra- con. 3. Vita Stephani, p. 505 sq. ; Acta sanctorum, octob. t. vin, p. 127 sq. 4. Op. cit., p. G83 sq. 5. Plusieurs furent appelés stylites, non parce qu'ils habitaient sur une colonne, mais parce qu'ils habitaient des cellules qui avaient les dimensions de la colonne des stylites. Ainsi la cellule que saint Etienne se bâtit dans l'île de Proconnèse s'appelait un «ruXoetSèç (Awpav êyytksttrcpo^. Cf. Vita Stephani, l. c, p. 486;.4cta sanct., loc. cit., p. 132, et t. i de janvier, p. 262. 6. Acta sanct., loc. cit., p. 129 h, 141-148. 720 LIVRE XVIII, CHAPITRE I rendit spontanément à Constantinopie, pour faire à l'empereur des représentations sur sa cruauté contre les défenseurs des images. Baronius, cpui s'est inspiré de ces documents 1 , n'a pas con- fondu cet André avec un autre André, évêque de Crète, qui vécut un peu plus tôt. Pagi a cru, à tort, que Baronius était tombé dans une erreur, et tous l'ont répété après lui. Dans ses anno- tations sur le martyrologe (17 octobre), Baronius distingue net- tement ces deux personnages : c'est ce que les bollandistes ont affirmé et ce dont nous avons pu nous convaincre par nous- même 2 . Un autre moine, nommé Paulus Novus, jadis officier, fut exé- cuté en 771 3 , et, de même, beaucoup de laïques, parfois des plus élevés dans la hiérarchie civile ou dans la hiérarchie militaire, furent exilés ou condamnés à mort, soit parce qu'ils inclinaient à vénérer les images, soit parce que l'empereur soupçonnait leur fidélité politique 4 . Les gouverneurs impériaux rivalisèrent de zèle avec l'empereur dans cette œuvre d'extermination; parmi eux il faut citer, en particulier, Michel Lachanodracon, qui, L^'J après avoir maltraité beaucoup de moines et de religieuses, après en avoir, en particulier, aveuglé et tué un grand nombre, vendit tous les monastères de sa province (la Thrace), avec les vases sacrés, les livres, tout ce qu'ils contenaient de précieux, et en envoya le prix à l'empereur. Quelqu'un se permettait-il de porter des reliques, ces reliques étaient brûlées, et le porteur était puni; si c'était un moine, il était mis à mort 5 . Comme l'empereur voulait absolument en finir avec les moines, il transforma plusieurs monastères en casernes, fit raser les autres, obligea les moines à revêtir des habits civils et à se marier, donna des places et des emplois à ceux qui lui obéirent, et livra ceux qui lui résistèrent à la risée de la populace, en les 1. Baronius, Annales, ad ann. 762, n. 1. 2. Acta sancl., loc. cit., p. 132, et Martyrologe, éd. Baronius et H. de Roswey, Antwerpia;, 1613, p. 440. 3. Acta sancl., p. 130 b. Les calendriers grecs mentionnent aussi une princesse Anthusa et son institutrice, également appelée Anthusa, qui se firent l'une et l'autre religieuses, et déployèrent un grand zèle en faveur des images. Il est vrai que leur existence même est mise en doute. Cf. Baronius, Annales, ad ann. 775, n. 5, 6; Walch, op. cit., p. 412. 4. Théophane, op. cit., p. 676, 678; Nicéphore, De rébus post Mauritium gestis, éd. Bonn, p. 81, 83. 5. Théophane, op. cit., p. 684, 688, 689. 339- CRUAUTÉS DE l'eMPEREUR CONSTANTIN /2i faisan L courir dans le cirque avec des religieuses au bras, d'au- tres disent avec des femmes de mauvaise vie *. Nous ne nions pas qu'au milieu d'une pareille oppression et de telles persécu- tions, quelques moines n'aient dépassé les bornes d'une opposi- tion permise ; il faudrait plutôt s'étonner du contraire. Mais Walch a tort de chercher par tous moyens à grossir les torts des moines, pour amoindrir d'autant ceux de l'empereur 2 . Il va jusqu'à dire 3 : « Il a dû être un prince chaste, car personne ne l'accuse de débauches ; » cependant sans compter plusieurs autres allusions des historiens, Walch connaissait certainement le célèbre passage de Théophane 4 où l'on accuse l'empereur d'avoir des habitudes de pédéraste ; mais il a trouvé bon de ne pas traduire ce passage dans son ouvrage et de n'insérer que le texte 5 . Dans sa fureur contre les images, Constantin Copronyme en vint à vouloir exiger de tous ses sujets le serment sur ce point. Il commença par les habitants de Constantinople. « Il fit expo- ser publiquement le corps et le sang du Christ, avec la croix, et fit jurer à tous, sur les saints Evangiles, qu'à l'avenir, ils ne véné- reraient plus d'images et les regarderaient comme des idoles, qu'ils n'auraient aucune relation avec les moines, mais poursuivraient d'insultes et à coups de pierres tout habit noir. » Le patriarche Constantin prêta le premier ce serment, devant tout le peuple, [428] du haut de l'ambon, en tenant la vraie croix dans sa main; dès lors, il commença, bien qu'il eût été moine, à se conduire en laïque 6 . On ne sait à quelle époque l'empereur exigea ce serment ; Théophane dit que ce fut dans la IV e indiction (entre le 1 er septembre 765 et le 1 er septembre 766), tandis que Nicéphore place ce fait après le martyre de saint Etienne ; ce dernier sentiment a été adopté par Pagi 7 qui, par conséquent, place ce serment en l'année 767, tandis que les bollandistes s'en tiennent à la IV e indiction, c'est-à-dire à l'année 766. 1. Théophane, op. cil., p. 670; Nicéphore, op. cit., p. 83; Zonare, op. cil., I. XV, c. v. 2. Op. cit., p. 405 sq. 3. Op. cit., p. 361. 4. Op. cit., p. 685. 5. Op. cit., p. 395. 6. Vita Stephani, p. 443; Théophane, op. cit., p. 675; Nicéphore, op. cit., p. 82. 7. Pagi, Critica, ad ann. 765, n. 1. CONCILES — III — 46 722 LIVRE XVIII, CHAPITRE I Les images ne furent pas seules en butte au courroux impé- rial; Constantin s'en prit aussi aux reliques, qu'il fit enlever partout où il put le faire. Théophane rapporte en particulier * qu'il fit enlever le corps de sainte Euphémie, qui était en grande vénération, de la magnifique église de ce nom à Chalcédoine, là même où s'était tenu le IV e concile œcuménique, le fit jeter à la mer avec son sarcophage et changea l'église en arsenal. Les va- gues portèrent la vénérable dépouille sur les rivages de Lemnos, où de pieux fidèles la recueillirent et la cachèrent, jusqu'à ce que l'impératrice la fit rapporter plus tard à Chalcédoine. Les prières adressées aux saints furent sévèrement prohibées, et toute invo- cation, celle-ci par exemple : « Mère de Dieu, viens à mon se- cours, » était sévèrement punie 2 . Il paraît même que l'empe- reur tomba dans l'hérésie de Nestorius ; car il demanda un jour au patriarche Constantin s'il ne valait pas mieux appeler Marie « Mère du Christ» que « Mère de Dieu». Le patriarche le conjura de ne pas s'obstiner sur ce point, et lui promit de ne révéler à personne la question posée 3 . Soit que le patriarche n'ait pas tenu sa promesse, ainsi que le dit Cedrenus, soit qu'il ait été soupçonné de trahison par l'empereur, il fut en 766 déposé et exilé, et plus tard décapité, après beaucoup d'indignités. Nicétas, eunuque d'origine slave, ou descendant d'esclaves, lui fut donné pour successeur; le nou- veau patriarche signala son zèle en enlevant les images du patriarcheion et d'ailleurs 4 . Il intronisa Eudoxie, troisième femme de l'empereur, ainsi que ses deux jeunes fils, Christophore et Nicéphore 5 . 340. Trois patriarches de ïOrient se déclarent pour les images. [429] Pendant que ces événements se passaient dans l'empire de Byzance, les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusa- 1. Op. cit., p. 679. 2. Théophane, op. cit., p. 678, 684. 3. Théophane, op. cit., p. 671. 4. Théophane, op. cit., p. 678, 680, 681, 686; Nicéphore, op. cit., p. 83 sq. 5. Cette cérémonie eut lieu dans la salle des 19 lits, où Damberger a cru voir 340. TROIS PATRIARCHES SE DECLARENT POUR LES IMAGES 723 lem se déclarèrent, de la manière la plus formelle, pour la vénéra- tion des images [dimanche de la Pentecôte, 763], Comme leurs villes étaient entre les mains des Sarrasins, ils pouvaient s'expri- mer avec une liberté que n'avaient pas les évêques grecs. L'un de ces patriarches, Théodore d'Antioche, avait été, il est vrai, exilé en 757, par le khalife Sélim, sur le soupçon d'avoir entre- tenu avec Constantin Copronyme une correspondance dange- reuse pour l'État 1 . Mais il ne tarda pas à être réintégré, car dès l'année 764 nous le retrouvons à Antioche. Théophane 2 rap- porte que Cosmas, surnommé Comanitès, évêque d'Epiphanie près d'Apamée, en Syrie, fut accusé par ses diocésains auprès de Théodore, patriarche d'Antioche, d'avoir enlevé les vases sacrés de l'église. Pour éviter la restitution, il avait embrassé la doctrine de l'empereur de Byzance ; mais les patriarches Théo- dore d'Antioche, Théodore de Jérusalem et Cosmas d'Alexan- drie, de concert avec leurs suffragants, le déposèrent et jetèrent sur lui l'anathème. Le Libellus synodicus et la biographie de Jean, évêque goth, éditée par les bollandistes, parlent d'un concile tenu par Théo- dore, patriarche de Jérusalem, qui aurait frappé d'anathème les adversaires des images. Ce concile s'occupa aussi de l'évêque Jean, qui avait pris part au conciliabule de [753] ; mais Jean se convertit et envoya à l'assemblée des preuves extraites de la Bible et des Pères, en faveur de la vénération des images 3 . On ne doit pas se laisser induire en erreur, par ce fait que le Libellus synodicus place ce concile de Jérusalem avant le conciliabule de l'année [753], car il résulte clairement de la biographie de l'évêque goth, Jean, que ce concile de Jérusalem n'a pu se tenir [430] qu'assez longtemps après le conciliabule, et les paroles de Théo- phane permettent d'affirmer que chacun des trois patriarches a tenu avec ses suffragants un concile au sujet des images, et sur l'affaire de Cosmas, évêque d'Epiphanie. On pourrait, il est vrai, supposer que la synodica de Théodore, patriarche de Jéru- bien à tort, un trône élevé de 19 aunes. Damberger, Synchronist. Gesch., t. n,p. 402, et Kritikheft, p. 162. 1. Théophane, op. cit., p. 669. 2. Théophane, op. cit., p. 663. 3. Mansi, t. xii, col. 271; Hardouiu, op. cil., t. v, col. 1542 ; Acta sancl.,\\i\\. t. v, p. 184 sq. Les principaux passages extraits des Pères par cet évêque Jean ont été imprimés dans Mansi, op. cit., t. xn, col. 680. 724 LIVRE XVIII. CHAPITRE I salem, qui se lit dans les actes du VII e concile œcuménique (act. III), a été composée à cette occasion 1 . Mais il suffit de lire ce document pour voir que c'est une lettre d'intronisation (on leur donnait aussi le nom de synodica), et elle contient en effet : a) une profession détaillée de la foi orthodoxe, avec une longue adhésion aux six premiers conciles; on trouve seulement à la fin quelques lignes consacrées à la défense des images, b) Les derniers mots de la lettre conviennent très bien à une synodica d'intronisation : « Que nos deux collègues d'Alexandrie et d'An- tioche veuillent bien recevoir avec bonté cette synodica, et qu'ils me disent s'il y a quelque chose à modifier. » c) La lettre ne parle, en aucune manière, de Cosmas d'Epiphanie ; du reste, si on avait dû faire sur lui une enquête, ce n'était pas le patriarche de Jérusalem, mais celui d'Antioche, qui aurait dû en pren- dre l'initiative. Pour ces diverses raisons, je ne puis partager l'opinion de ceux qui veulent établir une relation entre cette synodica et l'affaire de Cosmas; je la regarde au contraire comme antérieure à cette affaire, et comme la lettre d'intronisation de Théodore élevé au patriarcat. Walch avait donc bien peu de raison de s'étonner de ce que le patriarche de Jérusalem eût dirigé l'affaire de Cosmas 2 . Il a confondu, avec la sentence des trois patriarches orientaux contre Cosmas, cette lettre d'intronisation qui est peut-être identique à la synodica que Théodore de Jérusalem envoya au pape Paul, de concert avec ses deux collègues d'Alexandrie et d'Antioche, et dans laquelle il témoignait de son orthodoxie, et en particulier de son accord avec l'Eglise romaine au sujet des images. Cette synodica arriva à Rome au mois d'août 767, après la mort de Paul et tandis que l'antipape Constantin occupait le siège. Constantin envoya aussitôt ce document au roi Pépin, « afin que l'on connût dans les Gaules le zèle déployé [431] en Orient pour les images 3 ». Le pape Hadrien I er en appela aussi, à plusieurs reprises, à cette synodica 4 ; il est vrai qu'il en parle d'une manière qui ne correspond pas exactement avec la lettre que nous avons ; aussi a-t-on élevé des doutes sur 1. Mansi, op. cit., t. xn, col. 1136 sq. ; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 142 sq. 2. Op. cit., t. x, p. 379 sq. 3. Mansi, op. cit., t. xn, col. 760, 680 ; Pagi, Critica, ad ann. 767, n. 5. 4. Dans son apologie pour le VII e concile œcuménique, Mansi, op. cit., t. xin, col. 764; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 778. 341. LES FRANCS ET LE CONCILE DE GENTILLY 725 l'authenticité des deux documents. La synodica consultée par le pape Hadrien paraît contenir des preuves extraites des Pères en faveur des images, tandis qu'elles n'existent pas dans le docu- ment que nous possédons. Peut-être pourrait-on supposer que la synodica envoyée à Rome n'est autre que la lettre d'intronisa- tion rédigée de nouveau et augmentée, à la suite des délibéra- tions des patriarches d'Antioche et d'Alexandrie. 341. Les Francs et le concile de Gentilly en 767. Constantin Copronyme n'avait pas abandonné l'espoir d'attein- dre, par la diplomatie, les deux grands résultats des négocia- tions poursuivies chez les Francs, la condamnation des images et la restitution des anciennes possessions byzantines en Italie. Plusieurs ambassades furent échangées, à ce sujet, et c'est à l'une d'elles que fait allusion la lettre du pape Paul I er à Pépin, admise sous le n. xxvi dans le Codex Carolinus. Nous y voyons que des ambassadeurs de Constantinople, venus à la cour des Francs, avaient cherché, par tous moyens, les flatteries (sua- sionis fabulatio), comme les promesses (inanes promissiones), à obtenir du roi Pépin une réponse favorable. Le roi déclara vou- loir auparavant examiner cette importante affaire avec les évêques et les grands de son royaume (concilium mixtum), et il en informa le pape, l'assurant qu'il resterait constamment fidèle à l'Eglise romaine et à la foi orthodoxe. Le pape Paul répondit qu'il était convaincu d'avance que la réponse de Pépin aux Grecs tendrait uniquement à l'élévation de l'Eglise romaine, maîtresse de toutes les Eglises et de la foi orthodoxe, qu'il ne reprendrait jamais ce qu'il avait donné à saint Pierre, pour le salut de son âme, et que la suasionis fabulatio des Grecs n'aurait sur lui au- cune influence, parce que la parole de Dieu et la doctrine des [432] apôtres étaient gravées dans son cœur 1 . 1. Mansi, op. cit., t. xn, col. 613 sq. On sait que l'époque où ont été rédigés les divers fragments du Codex Carolinus est l'objet de discussions, et il en est de même pour l'époque à laquelle a été rédigé le n. 26. Mais si, comme nous le pen- sons, ces mots de concilium mixtum, qui se trouvent en tête de ce morceau, dési- gnent le synode de Gentilly, ce n. 26 est de l'année 766 ou du commencement de l'année 767. 726 LIVRE XVIII, CHAPITRE I La réunion dont il est ici question n'est autre, à mon avis, que le concile réuni à Gentilly (in Gentiliaco), bourg peu éloigné de Paris, par Pépin le Bref, en 767, lorsque le roi célébra la fête de Pâques en cet endroit 1 . Les actes de cette assemblée ne sont pas parvenus jusqu'à nous, et de nombreux chroniqueurs qui mentionnent ce concile, Eginhard par exemple, se contentent de dire qu'il s'est occupé du culte des images et de la Trinité, par exemple, d'examiner si le Saint-Esprit procède du Fils 2 . Pagi suppose que les Latins ayant attaqué les Grecs à cause de la condamnation des images, les Grecs avaient, à leur tour, attaqué les Latins à cause du Filioque. Schlosser soutient, mais sans y être autorisé par les sources, que les légats du pape présents à ce concile avaient porté la discussion sur la doctrine de la Trinité, afin d'irriter les Latins contre les Grecs. Nous trouvons, dans le vingtième fragment du Codex Carolinus, d'autres décisions qui appartiendraient à ce concile de Gentilly, sil'on admet que la lettre du pape Paul au roi Pépin a été écrite peu de temps après la tenue de ce concile 3 . Le pape disait que Pépin, afin d'écarter tout soupçon, n'avait jamais donné audience aux ambas- sadeurs de Constantinople, si ce n'est en présence des légats du pape; en outre, ces légats avaient discuté sur la foi avec les ambas- sadeurs de Constantinople, en présence de Pépin, et on avait communiqué au pape la lettre des Byzantins à Pépin, de même que la réponse de ce dernier. Le pape loue donc le zèle de Pépin pour l'exaltation de l'Église et la défense de l'orthodoxie. Aussi pouvons-nous en conclure que le concile de Gentilly avait donné, au sujet de la vénération des images, une déclaration satisfai- sant le Saint-Siège. [^33] 1. Gentilly, arrondissement de Sceaux, département de la Seine. Baronius, Annales, ad ann. 766, n. 21. Cf. Pagi, Critica, ad ann. 766, n. 3; Sirmond, Concilia Galliœ, t. n, col. 60; Coll. regia, t. xvn, col. 649 ; Labbe, Concilia, t. vi, col. 1703, 1704; Hardouin, Coll. concil., t. ni, col. 2011; Coleti, Concilia, t. vm, col. 463; Mansi, Concilia, Supplem., t. i, col. 623; Conc. ampliss. coll., t. xn, col. 677, P. G., t. cxlii, col. 177, 178. (H. L.) 2. Walch a réuni ces renseignements, Ketzerhist., t. xi, p. 9; ils sont aussi en par- tie dans Mansi, op. cit., t. xn, col. 677; Hardouin, op. cit., t. ni, col. 2012; Pagi, Critica, ad ann. 766, n. 3. Ce dernier a réfuté Baronius qui avait placé à tort ce concile en 766. Mansi est tombé dans la même erreur, mais il a été également réfuté parWalch, op. cit., p. 13 sq. 3. Mansi, op. cit., t. xn, col. 604; Muratori et d'autres placent cette lettre en 764, mais Walch, op. cit., t. xi, p. 18 a très bien vu qu'elle a été écrite après la cé- lébration du synode et qu'elle s'y rapporte. 342. LUTTES POUR LE SOUVERAIN PONTIFICAT 727 342. Luttes pour le Souverain Pontificat. Peu après la célébration de ce concile de Gentilly, le pape Paul I er mourut, le 28 juin 767 1 . Déjà, pendant sa dernière maladie, Toto, duc de Népi (ville située au nord de Rome), avait voulu le tuer; Christophore, primicier des notaires, l'en empêcha et lui fit jurer, avec les autres personnages importants, de ne choisir le futur pape qu'après des délibérations communes. Mais aussitôt le pape mort, Toto viola son serment, envahit Rome à la tête de paysans armés, occupa le Latran, et fit, en quelques jours, imposer à son frère Constantin, simple laïque, les saints ordres et la consécration papale par les trois cardinaux-évêques de Palestrina, d'Albano et de Porto, qu'il avait terrifiés 2 . Nous avons déjà dit que cet antipape Constantin avait écrit au roi Pépin et lui avait envoyé une synodica des patriarches orientaux. 1. Lorsque Damberger dit [Synchron. Gesch., t. n, p. 402) :« On se demande si le pape Paul a pu avoir connaissance du colloque religieux tenu à Gentilly, » nous ne sommes évidemment pas de son avis, puisque nous regardons le n. 20 du Codex Carolinus comme postérieur à ce synode. 2. Nous trouvons ces détails dans la Vita Stephani III, dans Mansi, op. cit. t. xn, col. 680, et surtout dans les actes du synode de Latran, tenu en 769; ces actes ont été édités par Cenni; voyez plus loin § 343. [Le jour de la mort du pape, 28 juin, Constantin fut tonsuré, le 29 promu aux divers ordres jusqu'au diaconat inclusivement; enfin, le dimanche 5 juillet, proclamé pape à Saint-Pierre. « Cette ordination pontificale était évidemment irrégulière : il n'y avait pas eu d'élection canonique; le nouveau pape avait été élevé de l'état laïque à l'épiscopat, sans aucun égard pour les interstices prescrits par le droit entre les diverses ordina- tions; enfin ces ordinations avaient été faites extra tempora. Mais comme Constan- tin était appuyé d'un parti puissant, il resta évêque de Rome pendant treize mois et, durant ce temps, consacra huit évêques et ordonna huit prêtres et quatre dia- cres, aux Quatre-Temps d'été de 768. Les sources principales pour la connaissance de l'épiscopat et du jugement de Constantin sont : 1° des fragments des Actes du concile romain des 12-14 avril 769. Ils sont réunis dans la collection des Monu- menta Germanise, Concilia, t. n, p. 74 sq. ; 2° la notice du pape Etienne III dans le Liber pontificalis, t. i, p. 468 sq. Elle est écrite par un contemporain, qui a utilisé avec beaucoup de soin et de très près les Actes du concile romain. Aussi des lacu- nes dans le texte des Actes, pour la troisième session du concile, peuvent-elles être comblées à l'aide du Liber pontificalis. »L. Saltet, Les réordinations. Élude sur le sacrement de l'Ordre, in-8, Paris, 1907, p. 102. (H. L.)] 728 LIVRE XVIII, CHAPITRE I Dans une lettre antérieure, il avait cherché à gagner Pépin à sa cause et à justifier l'irrégularité de son élection, en disant que les Romains, dans leur enthousiasme, l'avaient élu malgré lui 1 . Mais, au bout d'un an, le pape fut renversé. Les mécontents exilés, ayant à leur tête le primicier et conseiller pontifical Christophore et son fils Sergius (trésorier de l'Église romaine) 2 , se réunirent non loin de Rome, dans la nuit du 28 juillet 768 ; aidés d'une bande de Lombards, ils s'emparèrent du pont de Sala- ris; le lendemain matin, ils pénétrèrent dans Rome par la porte [434] de Saint-Pancrace, qu'un partisan leur avait ouverte. Le duc Toto accourut pour les repousser ; mais il fut blessé à mort, et son frère l'antipape fait prisonnier. Pendant qu'on s'apprêtait à le déposer, le parti lombard, qui avait été d'un grand secours dans cette expédition, fit, sous l'inspiration du prêtre lombard Waldipert, proclamer pape un pieux moine, du nom de Philippe. Mais Christophore et ses amis désapprouvèrent ce choix, et Philippe se hâta d'abdiquer, pour ne pas occasionner de nouveaux troubles. Le 5 août 768, dans une grande réunion du clergé ro- main et du peuple, Constantin fut déclaré intrigant et antipape, et le lendemain on choisit à l'unanimité Etienne, auparavant prêtre de l'église de Sainte-Cécile, homme savant et vertueux, confident intime du pape Paul I er . Dans sa colère, le peuple brutalisa Constantin et ses partisans : on leur creva les yeux, etc.. Le nouveau pape paraît s'être trouvé sans force au milieu de ces désordres 3 ; mais il écrivit aussitôt au roi Pépin, pour lui 1. Mansi, t. xn, col. 712, 757. 2. Le concile de Latran tenu en 769 nous apprend que Christophore était pri- micerius notariorum, c'est-à-dire le premier des sept officiers de la cour du pape (palatini), et en même temps judex palatinus. Cette charge était ordinairement remplie par un clerc minoré; toutefois il ne faut pas oublier que, à cette époque, le sous-diaconat était regardé comme un ordo minor. Cf. Cenni, Prœfalio in Conc. Lateranense, dans Mansi, op. cit., t. xn, col. 707 sq. 3. Cf. Vita Stephani III clans Mansi, op. cit., t. xn, col. 683 sq. Le prêtre lom- bard Waldipert eut les yeux crevés et la langue arrachée, parce qu'il avait ourdi une conjuration pour faire massacrer Christophe. [Samedi 30 juillet, arrestation de Constantin, blotti dans l'oratoire du vestiaire au Latran. Lundi 1 er août, au Forum, élection d'Etienne III. Le vidame, évêque Théodore, eut les yeux crevés et fut enfermé dans un appartement ubi et famé et siti cremans clamansque aquam ita exhalavit spiritum. Liber pontificalis, t. i, p. 471. Un frère de Constantin et lepape détrôné lui-même, après avoir subi une calvacade ridicule, eurent les yeux crevés. Samedi 6 août, déposition et dégradation solennelle de Constantin. Il est à sou- 342. LUTTES POUR LE SOUVERAIN PONTIFICAT 729 demander des secours qui lui permettraient de réunir, à Rome, un grand concile et de rétablir la paix. Lorsque les ambassadeurs arrivèrent à Paris, Pépin était mort depuis le 24 septembre 768; mais ses deux fils et héritiers Charles et Carloman accédèrent au désir du pape et envoyèrent douze évêques francs au concile projeté 1 . haiter, en effet, qu'Etienne III ait été impuissant devant ces excès. 7 août, consé- cration d'Etienne III. (H. L.)] 1. Vita Stephani III, dans Mansi, op. cit., t. xn, col. 680-685, et dans Baronius, Aimales, ad ann. 768, n. 1-11. Luden, Gesch. d. deutschen Volkes, t. iv, p. 252, se trompe, lorsqu'il prétend que Charles seul, et non pas Carloman, avait envoyé à Rome au synode des évêques de son royaume. Non seulement la Vita Stephani parle de deux rois, mais aussi les noms des douze évêques francs (nous en parle- rons plus loin) prouvent que plusieurs d'entre eux appartenaient au royaume de Carloman. En effet, ce prince avait le sud, c'est-à-dire la Burgundie, la Provence, le Languedoc, l'Alsace et l'Alemanie ; dans son royaume se trouvaient donc les évéchés de Lyon et de Narbonne. [L'envoi de cette députation de douze évêques francs est un épisode qui mérite qu'on s'y arrête quelques instants. Cette députa- tion était conduite par Wilchaire de Sens, auquel le biographe d'Etienne III donne le titre d'archevêque des Gaules : Vulcario archiepiscopo provinciœ Gallia- rum, civitate Senense, Liber pontif., édit. Duchesne, t. i, p. 473. Les actes du con- cile de Latran portent : Wilchario archiepiscopo Provinciœ vicumssenensis (= ar- chiepiscopo provincial Galliarum, viens senensis) ; Mansi, Conc. ampliss.coll., t. xn, col. 714. Sur ce personnage, cf. L. Duchesne, Wilchaire de Sens, archevêque des Gaules, dans le Bulletin de la société archéologique de Sens, t. xvn, p. 15-19 ; E. Les- ne, La hiérarchie épiscopale. Provinces, Métropolitains, Primats en Gaule et en Germanie depuis la réforme de saint Boniface jusqu'à la mort d'Hincmar, 742-882, in-8, Paris, 1905, p. 57-61. Ce Wilchaire fut en son temps un important person- nage, au point qu'on a supposé qu'il avait succédé à Chrodegand en qualité d'en- voyé du Siège apostolique. C'était un diplomate de carrière, semble-t-il, et on n'a guère de raisons à apporter contre l'identification proposée entre l'évêque de Sens et son homonyme, évêque de Nomentum, qui accompagne, avec Georges, évêque d'Ostie, le pape Etienne II dans son voyage en France, en 754. Pour une raison qui ne nous est pas connue, il demeura sans doute en France puisque, trois ans plus tard, en 757, Etienne II priait Pépin de le lui renvoyer. Codex Carolinus, epist. xi, édit. Gundlach, Epist. Karol. œvi, t. i, p. 507. Sous Paul I er , il revint en France, car, en 758, ce pape le recommande chaudement à la bienveillance du roi. Cod. Carol., xiv, p. 512. En 761, il retourne à Rome, porteur d'une lettre de Pépin pour le pape. Cod. Carol., xxn, p. 525. Une fois de plus il revient à la cour franque puisque, à la suite d'une demande adressée par le pape à Pépin de pourvoir d'un évêché dans ses États, un prêtre italien nommé Marin, c'est Wilchaire que Pépin charge de consacrer le nouvel évêque. Cet incident doit se placer entre 758 et 763, Cod. Carol., epist. xxv, p. 530. Or, à cette date, Wilchaire n'est pas encore évêque de Sens puisque, en 760-762, date du concile d'Attigny, c'est un certain Lupus qui occupe le siège de Sens. C'est donc à titre d'évêque de Nomentum que Wilchaire procède à cette consécration. Peut-être « doit-il cet honneur à sa qua- 730 LIVRE XVIII, CHAPITRE I 343. Concile de Latran en 769. Ce concile se tint au mois d'avril 769, dans l'Eglise du Sauveur, du palais de Latran, sous la présidence du pape ; l'assemblée L^35] lité d'évêque italien chargé par le pape d'une mission spéciale auprès du prince franc? Ne posséderait-il pas plutôt au palais et dans le royaume une situation d'ordre mal défini encore, qui lui permet, bien que le titre d'archevêque ne soit porté encore que par Chrodegand, de consacrer, comme lui, les évêques. Peut-être a-t-il été plus tard pourvu lui-même, comme Marin, d'un siège dans les Gaules. A l'exemple d'un autre envoyé du pape, Georges, évêque d'Ostie, qui est devenu évêque d'Amiens, il a pu échanger le diocèse de Nomentum contre celui de Sens, afin de demeurer auprès du roi. L'évêque de Nomentum et l'évêque de Sens, archevêque des Gaules, seraient un même personnage. » Lesne, op. cit., p. 58, 59. Cette identification proposée par M. L. Duchesne, Liber pontif., 1. 1, p. 457, n. 25, a été acceptée par R. Weyl, Die Beziehungen desPapstthums zum jrànkischen Staats- und Kirchenrecht unter den Karolingern, in-8, Breslau, 1892, p. 98, et Lesne, loc.cit. Quoi qu'il en soit, avec sa pratique des deux cours du pape et du roi des Francs, il est mieux que personne préparé à conduire une députation; c'est donc lui qui se rend au concile de 769 accompagné de fort grands personnages, tels que les évêques de Mayence, de Tours, de Lyon, de Narbonne, de Reims, d'autres encore, par-dessus lesquels il se trouve placé par son titre d'archevêque des Gaules. Ce titre constitue une nouveauté puisque, dans les premières années du règne de Charlemagne, aucun des évêques des vieilles métropoles, à l'exception du seul Wilchaire, n'a de préséance sur le reste de l'épiscopat. Après le concile de 769, Wilchaire continue ses pérégrinations. Rentré en France, il est de retour à Rome dès 775 (Cod. Carol., epist. li, p. 571), eten 780 (Cod. Carol., epist. lxv, p. 593), il prend la route d'Espagne, cette fois, où il doit présider à une réforme et ordonner, avec l'assentiment du pape, un évêque visiteur [Cod. Carol., epist. xcv, p. 637), qui reste placé sousl'autorité de l'archevêque des Gaules [Cod. Carol., epist. xcvi, p. 644). Il garde ce titre à une époque où il y a d'autres archevêques dans les Gaules. Entre 785 et 791 (c'est la date adoptée par Gundlach pour l'epist. xcvi) le pape Hadrien le lui donne encore en écrivant aux évêques d'Espagne. A cette date, depuis plu- sieurs années déjà, dès 782, les sièges métropolitains de Reims et de Mayence étaient relevés. Dans les textes francs, Wilchaire fait partout grande figure. Au concile de Paderborn nous le voyons approuver, d'accord avec l'évêque de Metz, Angilramne, un privilège monastique. A la mort de Carloman, c'est sans doute le même personnage qu'on voit paraître auprès de Charles à la villa de Corbeny, à la tête de tout l'épiscopat. Voir sur ce point E. Lesne, op. cit., p. 60, n. 2. Il est probable que, sa vie durant, Wilchaire a conservé, sur tout l'épiscopat des Gaules, l'autorité que lui conférait son titre de missus sancli Pétri et d'archevêque des Gaules qui font de lui le successeur de Boniface et de Chrodegand. (H. L.) 1. Mansi, op. cit., t. xn, col. 685 sq. 343. CONCILE DE LATRAN 731 comprit, outre les évêques francs , ceux de la Tuscie, de la Campanie et des autres parties de l'Italie, au nombre de cinquante- trois évêques ou représentants d'évêques, ainsi que plusieurs prêtres, moines et laïques, officiers, bourgeois et beaucoup de peu- ple. La Vita Stephani III rapporte, en abrégé 1 , les opérations de ce concile; on possédait également quelques courts fragments des procès-verbaux lorsque, en 1735, Gaetano Cenni trouva, dans un très ancien manuscrit de la bibliothèque du chapitre de Vérone, le commencement des procès-verbaux des premières sessions, en sorte qu'à l'heure actuelle nous possédons des frag- ments de quatre sessions au moins. En publiant sa découverte l'éditeur commenta ce texte par une prsefatio et une dissertation ecclésiastico-géographique détaillée. 2 Le fragment édité par Cenni indique que la première session se tint le 12 avril 769, et prouve, par conséquent, qu'on ne comptait plus à Rome d'après les années des empereurs byzantins, et par là même qu'on ne reconnaissait plus leur suzeraineté. Ce même frag- ment nous a donné la liste de tous les évêques et de tous les clercs présents au concile. Le P. Sirmond avait bien découvert dans les Schedse Onuphrii la liste des douze évêques francs ; mais elle n'était ni complète ni exacte. Grâce à la découverte de Cenni, nous savons maintenant qu'après le pape venait le représentant de l'archevêque de Ravenne (premier des métro- politains en Occident), et après lui, Wilchaire, archevêque de Sens. Georges, cardinal évêque d'Ostie, occupait ensuite la première place, et après lui venaient immédiatement, avant tous les autres Italiens, les onze évêques francs : Wulfram de Meaux, Lullus de Mayence, Gabienus de Tours, Ado de Lyon, Herminard de Bourges, Daniel de Narbonne, Hermenbert de Joahione (c'est-à- [436J dire J UV avia, Salzbourg) 3 , Verabulp de Burtevulgi (c'est-à-dire 1. Mansi, op. cit., t. xn, col. 685 sq. 2. Concilium Lateranense Stephani III {IV) ann. DCCLXIX nunc primum in lucem editum ex antiquissimo codice Veronensi ms. nongentorum annorum, in-4, Ronue, 1735 ; réimprimé intégralement dans le volume supplémentaire que Mansi a ajouté à l'édition des conciles de Coleti. Mansi, Concilia, Supplem., t. i, col. 642. Dans sa grande collection des conciles, Mansi a, au contraire, laissé de côté la dissertation ecclésiastico-géographique de Cenni, parce qu'il comptait l'insérer avec d'autres dissertations dans un volume supplémentaire à son édition qui n'a jamais vu le jour. Mansi, op. cit., t. xn, col. 703-721. 3. Hermenbert ne peut avoir été réellement évêque de Salzbourg, car les catalogues de l'Église de Salzbourg ne contiennent pas ce nom. Toutefois, 732 LIVRE XVIII, CHAPITRE I Burdegala, Bordeaux), Erlulf de Langres (fondateur du monastère d'Ellwangen), Tilpin de Reims, Giselbert de Noyon. L'évêque Joseph, que Sirmond compte parmi les évêques francs (tandis qu'il ne compte pas celui de Meaux), était, d'après Cenni, évêque de Dertona en Italie. On se demande pourquoi, de tous ces évê- ques francs, Wilchaire de Sens est le seul désigné comme arche- vêque, tandis qu'il y avait avec lui les évêques de Mayence, de Tours, de Lyon, de Bourges, de Narbonne, de Bordeaux, de Reims, qui tous étaient des métropolitains. Cenni répond qu'au vm e siècle la dignité de métropolitain était presque éteinte, et qu'elle ne fut guère rétablie que sous le pape Hadrien I er et Charlemagne. Ainsi Lullus était depuis longtemps sur le siège de Mayence, sans que le pape Hadrien lui eût encore donné le pallium, c'est-à-dire sans qu'il eût la dignité archiépiscopale. Il faut en conclure, dit Cenni, que, de tous les évêques francs, Wilchaire de Sens avait seul reçu le pallium et avec lui la dignité archiépiscopale '. Les évêques italiens étaient : Joseph de Dertona, Lanfrid de comme, à cette époque, la Bavière se trouvait presque sans évêques, l'Eglise de Salzbourg fut pendant longtemps gouvernée par les abbés de Saint-Pierre, sans qu'ils fussent évêques. A cette même époque, il arriva souvent que l'on engagea des évêques privés de leur siège ou des évêques de passage, à exercer à Salzbourg les fonctions épiscopales. Cenni, op. cit., p. 67, 71, pense qu'Hermenbert a été un de ces évêques et qu'il n'a été à Salzbourg que temporairement. 1. L. Duchesne, Liste des évêques qui assistèrent au concile romain de 769, dans le Bull, de la Soc. nat. des antiq. de France, 1885, t. xlvi, p. 106-108. Les Actes de ce concile sont perdus, à l'exception de quelques fragments et du résumé contenu dans le Liber pontificalis, sous la notice d'Etienne III. Cenni publia, en 1735, d'après un manuscrit de Vérone, la liste des signatures, mais il y mit peu de soin. Un seul ms. du Liber pontificalis, le Vossianus, du ix e siècle, contient une liste qui a permis des rectifications assez importantes. Voici le texte du Vossianus : Diri- geâtes scilicet ipsi christianissimi reges (Charlemagne et Carloman) duodecim epis- copos ex eisdem Francorum regionibus multum dwinis scripluris et sanciorum cano- num cxremoniis doctos et probatissimos viros scilicet: Vulcario, archiepiscopo pro- vintiœ Galliarum, cwitale Senense (= Senonense) — Georgio, episcopo cwitate Am- bienensis — Vulframno, episcopo cwitate Meliensis — Lullone, episcopo cwi[ta]te Magancensis — Gaugeno, episcopo cwitate Toronensis — Adone, episcopo cwitate Lugdonensis — Hermennarius, episcopus cwitate Betorecensis — Danielem, episco- pum cwitale Narbonensis — Ermenberlus, episcopus cwitate Vuarmacensis - — Berohelpos, episcopus cwitate Vuisburgo — Erloljos, episcopus cwitate Linguionen- s is — Tilpinus, episcopus cwitate Remensis — Gislaberlus, episcopus cwitate Noi'ionensis. Ermenbert est donc évêque de Worms et Bernwelfus est évêque de Wûrzbourg. (H. L.) 343. CONCILE DE LATRAN 733 Castrum (siège réuni plus tard à celui d'Acquapendente), Auri- nand de Tuscana (réuni plus tard à Viterbe), N... de Balneum régis (Bagnorea), Pierre de Populonium (réuni plus tard à Massa), Félérad de Luna (tranféré à Sarzana), Théodore de Pavie, Pierre de Cœre (Cervetri n'est plus évêché), Maurinus de Polimartium (réuni plus tard à Bagnorea), Léon de Castellum (Città di Cas- tello), Sergius de Ferentino, Jordanes de Segni, Ado d'Orti, Ansualdus de Narni, Nigrotius d'Anagni, Agathon de Sutri, N... de Centum Cellœ (Cività Vecchia), Théodose de Tibur, Pinius de Très Tabernœ (réuni à Viterbe), Boniface de Piper- no (réuni à Sezze), N... d'Alatri, Valéran de Trévi (siège supprimé), Bonus de Manturenum (siège supprimé), Grégoire de Silva Candida ou Sancta R-ufina (réuni à Porto par Calixte II), Eustratius d'Albano, Pothus de Népi, Cidonatus de Porto, Anto- nin de Caesena, Jean de Faenza, Stabilinus de Pesaro, Maurus de Fano, Juvien de Gallèse (réuni plus tard à Castellum), Geor- T4371 S es ^ e Sinigaglia, Sergius de Ficoclœ (Cervia), Tibérius de Ri- mini, Florentius de Eugubium (Gubbio), Temaurinus d'Urbino, Cidonat de Velletri (réuni plus tard à Ostie ) 1 . Etienne ouvrit l'assemblée en déclarant qu'elle avait pour but de délibérer sur l'usurpation du siège pontifical par Constantin et sur les peines canoniques à décréter contre l'usurpateur. Chris- tophore, primicier des notaires, raconta les circonstances de l'usurpation de l'antipape, comment lui, Christophore, s'était trouvé en danger de perdre la vie, et s'était réfugié avec ses en- fants dans l'église de Saint-Pierre, où il avait enfin obtenu la permission de se retirer dans un monastère. Là se termine le frag- ment de Cenni; mais nous savons parle Liber pontificalis que dans cette première session comparut l'antipape déposé qui avait eu les yeux crevés. On lui demanda comment, n'étant que laïque, il avait osé prétendre à la dignité du souverain pontife, usurpa- tion sans exemple dans l'Église. Il répondit que le peuple lui avait fait violence, l'avait conduit de force au Latran, dans l'espoir de mettre fin aux abus qui avaient existé sous Paul I er . Après cette déclaration, il se prosterna par terre, les mains étendues, et s'avoua coupable. « Ses fautes étaient plus nombreuses que les 1. Comme l'ouvrage de Cenni est fort rare et que la dissertation de cet auteur ne se trouve pas dans la grande Collection de Mansi, j'ai tenu à faire connaître ici les résultats des recherches de Cenni. 734 LIVRE XVIII, CHAPITRE I grains de sable de la mer; mais il priait le concile d'avoir pitié de lui. » Les évêques le relevèrent et ne prirent ce jour-là aucune décision à son sujet. Il comparut de nouveau dans la seconde session, et on lui demanda une fois de plus comment il avait pu avoir une prétention si inouïe. Il répondit : « Je n'ai innové en rien, car Sergius, archevêque de Ravenne (celui qui était repré- senté au concile par un diacre), et Etienne évêque de Naples n'étaient non plus que laïques lorsqu'ils furent élevés à l'épisco- pat. » La suite de son discours irrita si fort ceux qui étaient pré- sents qu'ils le battirent et le chassèrent de l'église *. On brûla ensuite dans le presbyterium de l'église de Latran, les actes du conci- liabule tenu sous l'antipape 2 . Le pape Etienne, les clercs romains, [438] et les laïques présents chantèrent le Kyrie eleison, se prosternèrent à terre, et s'avouèrent pécheurs, pour avoir reçu la communion de la main de l'antipape. On leur imposa à tous une pénitence (qui la leur imposa), et, après examen des anciens canons, on défendit sous peine d'anathème d'élever un laïque sur le trône pontifical 3 . Dans la 111 e session, on déclara formellement qu'à l'avenir on ne pourrait élire pape qu'un cardinal-diacre, ou un cardinal-prêtre 4 , et on défendit aux laïques de prendre part à l'élection. A certis sacerdotibus atque proceribus Ecclesise et cuncto clero ipsa pontificalis electio proveniat. Avant de con- 1. Damberger, op. cit., p. 415, se contente de dire : « Un diacre s'oublia jusqu'à frapper l'aveugle à la figure. » Il n'indique pas d'où lui vient ce renseignement, tandis que le Liber pontificalis dit explicitement : Unwersi sacei dotes (c'est-à- dire tous les évêques) alapis ejus cervicem csedere facientes, eum extra eamdem ec- clesiam ejecerunt. [Le pape Etienne pose ainsi la question : Stephanus episcopus sanctse catholicse et aposlolicse romanse ecclesise, dixit : Sanctissimi jratres et consa- cer dotes, ideo vestram Deo amabilem atque conspicuam sanctitatem in liane sacro- sanctam matrern omnium ecclesiarum Dei, Romanam ecclesiam aggregare de diversis provinciis studuimus, ut de invasione et nova lemeritatis prsesumptione quae per Constantinum et ejus sequaces huic aposlolicse sedi inrepsit, subtile rei meritum perscrutari jubeatis et secundum sanctorum canonum atque probabilium patrum décréta, id quod sequitatis exigit ratio decernere studeatis. Sanctum conci- lium respondit : Venianl in nostri prsesentia hi qui eum elegerunt atque enormiter consecraverunt et dicant qualiter se rei habet qualitas, ut sciamus quod exinde ca- nonice eum Dei auxilio decernamus. (H. L.)] 2. Marianus Scotus dit, par suite d'une bien malheureuse erreur, que ce furent tous les membres du conciliabule qui furent brûlés. 3. Cette décision du concile a été insérée dans le Corpus juris can., dist. LXXIX, c. 4. 4. Dans le Corp. jur. can., dist. LXXIX, c. 3. 343. CONCILE DE LATRAN 735 duire l'élu au patriarchium, on devait lui présenter tous les officiers et toute l'armée, les bourgeois de distinction et le peu- ple, tous devant le saluer comme le maître de tous. On devait faire de la même manière les élections épiscopales dans les autres églises. Quant aux armées qui stationnaient en Tuscie et en Campanie, elles ne devaient pas envoyer de délégués à Rome pour le choix du pape ; les serviteurs des clercs, et les gens d'armes présents à l'élection ne devaient apporter avec eux ni armes ni bâtons *. On décida dans cette troisième session du sort de ceux qui avaient été ordonnés par l'antipape 2 . « Si c'est un prêtre ou un diacre qui a été consacré évêque par lui, il rede- 1. Cette ordonnance a été insérée, en partie, dans le Corp. fur. cari., dist. LXXIX, c. 5. 2. « A l'exception du baptême, tous les actes de Constantin furent déclarés nuls. On distingua ensuite divers cas. Les évêques ordonnés par Constantin étaient ramenés à l'ordre qu'ils avaient au moment de se soumettre à l'ordination du pseudo-pape. Mais après avoir de nouveau été élus évêques dans un diocèse, ils pouvaient venir à Rome et se faire réordonner par le pape. Quant aux prêtres et aux diacres ordonnés par Constantin, ils furent traités bien plus sévèrement. Suivant le concile, ils devaient être ramenés à l'ordre qu'ils avaient avant d'être consacrés par le pseudo-pape; cependant Etienne III restait libre de les réordon- ner, mais sans pouvoir les élever ensuite à l'épiscopat. A ce moment, le pape intervint et déclara qu'il ne profiterait pas de la permission: aucun des prêtres et des diacres ne serait réordonné par lui. Quant aux laïcs qui avaient été élevés aux ordres par Constantin, ils devaient mener une vie édifiante soit dans un monastère, soit dans leur maison. Ces décisions importantes nous sont connues par des textes tout à fait dignes de foi. C'est d'abord un fragment très important des Actes du concile; c'est ensuite la notice d'Etienne III dans le Liber pontificalis. Elle a été rédigée à l'aide du procès-verbal du concile, aussi nous permet-elle de combler une lacune des Actes. Voici le texte de ces derniers : Post hsec vero sanc- tissimi episcopi dixerunt : Nunc restât ut de ordinatione episcoporum, presbyterorum vel diaconorum, quant prsedictus diaconus apostoliese sedis invasor peregit, id, quod communi consensu tractavimus, coram omnibus declaremus. Primum omnium decernimus, ut episcopi quos consecravit, si quidem presbyteri prius fuerunt, aut diaconi, in eodem pristino honore revertantur et post modum, facto more solito decreto electionis eorum, ad sedem apostolicam cum plèbe atque decrelo ad consecrandum eveniant et consecrationem a nostro apostolico suscipiant ac si prius fuissent minime ordinati. Sed et quse alia in sacris officiis idem Conslantinus peregit, prseter tantummodo baptisma, omnia iterentur. At vero presbyteri illi vel diaconi, quos in hac sancta romana ecclesia ordinavit, in pristino subdiaconatus ordine vel alio, quo fungebantur, officio revertantur, cum et post modum in vestrse sanctissimœ almitatis poleslate sit sive eos ordinandi sive ut vobis placuerit, dispo- nendi. Ex concilio Domini Stephani III papse, actione III, dans Monum. Ger- mon, hist., Concilia, t. h, p. 85-86. Ce texte nous a été conservé par Rathier de 736 LIVRE XVIII, CHAPITRE I viendra simple prêtre ou diacre; il pourra, sans doute être élu plus tard évêque par le peuple et par le clergé, et sera sacré par Vérone dans le Libellas cleri Veronensis nomine inscriplus ad Romanum ecclc- siam, P. L., t. cxxxvi, col. 480. [Ici les actes du concile contiennent une lacune qu'on peut combler à l'aide de l'analyse très précise donnée par le Liber pontificalis ,t. i, p. 476... Statuentes ut his qui ex his consecraturi erant, nequaquam ad fortiorern honorera ascenderent nec ad ponlifîcatus promoverentur culmen, ne talis impius novilatis error in ecclesia Dei pullularet. Ipse vero antefatus beatissimus Slephanus papa coram omni sacer- dotali collegio clara voce clamavit, dicens nullo modo semittiaul penilus declinari in eorumdem presbiterorum aut diaconorum consecrationem. . .] ...Laici (suite de disponendi) qui ah eo tonsorati sunt atque consecrati, decernentes slaluimus ut aut in monasterio detrudantur, aut in propriis domibus résidentes spiritalem atque religiosam vitam degant. « Ces décisions du concile furent accom- plies à la lettre. Les évêques ordonnés par Constantin rentrèrent dans leurs dio- cèses; après avoir été réélus, ils revinrent à Rome où Etienne III les réordonna. Quant aux prêtres et aux diacres ordonnés parle pseudo-pape, ils revinrent à l'ordre qu'ils possédaient avant le simulacre d'ordination. Le pape ne voulut pas les réordonner. « Ces mesures du Concile de 769 et du pape Etienne III étaient sans précédent dans l'histoire de l'Église romaine. Pourtant, elles ne semblent pas avoir soulevé de protestations; elles sont racontées fort tranquillement par l'auteur du Liber pontificalis. Comment les expliquer ? Sans doute, il faut tenir grand compte de l'affaiblissement des études théologiques à Rome et surtout dans le pays franc. C'était, de la part d'Etienne III, un acte très politique d'appeler à Rome pour le concile de 769, les membres principaux de l'épiscopat d'au delà des monts. On leur laissait le soin de régler une situation très compliquée. Cette confiance était exagérée, car le niveau théologique était très bas, dans le pays franc, avant la renaissance carolingienne. Cette insuffisance des consulteurs étrangers était d'au- tant plus fâcheuse que l'excitation du clergé romain poussait à des mesures extrê- mes. Il fallait humilier l'aristocratie romaine, tourner en dérision la tentative faite par elle pour mettre la main sur le pouvoir spirituel, et montrer l'inutilité de tels efforts. De pareilles dispositions d'esprit devaient pousser aux solutions les plus radicales. Or les violents avaient beau jeu. Le cas de Constantin était grave. Des canons formels et répétés avaient interdit d'élever des laïcs à l'épiscopat. Cette prescription, il est vrai, avait été violée, comme tant d'autres, dans beau- coup d'Églises. Mais, à Rome, on n'avait que deux exceptions à enregistrer : celles des papes Fabien et Silvère, qui, laïcs, avaient été faits évêques, sans les délais prescrits par le droit. « De ce concours de circonstances sont résultées la déposition de Constantin puis l'annulation et la réitération des actes accomplis par lui. De ces trois mesures les deux dernières s'expliquent très bien : des ordinations considérées comme nulles devaient être réitérées. « Au premier abord, on s'explique moins la déposition de Constantin. Comme on l'a vu, celle-ci a pris la forme d'une dégradation: l'accusé a été dépouillé de ses insignes. Mais delà une difficulté qui peut se formuler dans ce dilemme: Constan- 343. CONCILE DE LATRAN 737 et par le clergé, et sera sacré par le pape Etienne. On appliquera la même peine à ceux qui ont été ordonnés prêtres ou diacres par Constantin; ils redescendront au degré qu'ils occupaient aupa- ravant; mais le pape Etienne pourra ensuite les élever de nouveau à la prêtrise ou au diaconat; ils ne devront cependant pas être élevés à un degré supérieur. Si un laïque a été ordonné prêtre ou diacre par l'antipape, il fera pénitence toute sa vie. Enfin, on devra réitérer tous les sacrements administrés par l'antipape, à l'exception du baptême et de la confirmation (chrisma). La quatrième session s'occupa du culte des images. On cita des témoignages des Pères à l'appui de ce culte, et après avoir [439] anathématisé le concile de Constantinople de l'année [753], on reconnut aux images le droit à la vénération que tous les papes et tous les saints Pères leur ont accordée jusqu'à nos jours. Dans cette même session, on lut et on approuva la synodica de Théodore pa- triarche de Jérusalem, mentionnée plus haut. Le pape cita l'ima- ge d'Abgar, pour prouver que le Christ avait lui-même confirmé le culte rendu aux images. La session terminée, tous les membres de l'assemblée se rendi- rent nu-pieds de l'église de Latran à l'église Saint-Pierre. Les décrets portés furent lus solennellement, et on menaça d'a- nathème quiconque y contreviendrait 1 . tin était on bien laïc ou bien évêque: s'il était laïc, comment pouvait-on le déposer d'un épiscopat qu'il n'avait pas? S'il était évèque, et à ce titre, a pu être déposé, comment a-t-on pu annuler et rétracter les ordinations faites par lui ? Chacune des deux alternatives semble également fâcheuse pour les canonistes du concile de 769. Mais cette difficulté n'est qu'apparente : elle est fondée tout entière sur notre défi- nition actuelle de la déposition, et par suite, sur un anachronisme. « Dans l'ancien droit, le mot déposition désignait des actes très différents : soit la dégradation, soit le retrait de l'office ecclésiastique, comme dans la théologie actuelle, soit la reprise des insignes usurpés par un pseudo-évêque. C'est de cette dernière façon que Constantin a été déposé; on a mis fin à un épiscopat dans lequel on ne voulait voir qu'une mauvaise plaisanterie. Ainsi comprise, la déposition avait, sous des formes ecclésiastiques, le même sens que la cavalcade ridicule imposée quelques jours avant, à Constantin, par le populaire. « Ces actes de l'année 769 étaient graves, ils le devenaient bien plus par le fait qu'ils étaient insérés dans le Liber pontificalis, cette chronique pontificale qui a été si répandue au moyen âge. Ces actes ne pouvaient plus être oubliés, le sou- venir en constituant un danger permanent pour la saine théologie. Ils allaient être invoqués dans bien des crises, et servir à consacrer le pire arbitraire, celui qui viole en même temps le droit des personnes et la doctrine » L. Saltet, Les réor- dinations, p. 104-106. (H. L.) 1. Mansi, op. cit., t. xn, col. 713 sq., 685 sq. CONCILES — III — 17 HDQ 'Job LIVRE XVIII, CHAPITRE I 344. L'empereur Léon IV. L'empereur Constantin Copronyme, qui avait terni, par une cruauté insensée contre ceux qui vénéraient les images, un règne qui n'avait pas été sans gloire au point de vue politique et mi- litaire 1 , mourut le 14 septembre 775, sur un navire près de Selym- bria (dans la Thrace, sur la Propontide), à la suite d'une doulou- reuse et très violente inflammation des pieds 2 . On rapporte qu'a- vant de mourir, il reconnut son erreur et ordonna de chanter des cantiques en l'honneur de la sainte Vierge mère de Dieu 3 . Il eut pour successeur son fils aîné, Léon IV surnommé Chazar, parce que sa mère Irène, était une princesse Chazare. La femme de Léon IV porta le même nom d'Irène ; c'était une Athénienne belle et spirituelle, mais rusée et avide de gouverner. En se mariant elle dut promettre à son beau-père Constantin Copronyme de renoncer au culte des images qu'elle avait pratiqué jusque-là à Athènes; elle fut couronnée impératrice le 17 décembre, et le 14 janvier 771 elle donna le jour à son fils unique Constantin. Quatre ans plus tard, son mari Léon arriva au pouvoir par la mort de son [440J père; et il se rendit aussitôt très populaire par la libéralité avec laquelle il distribua les épargnes considérables amassées par le Co- pronyme, et par la diminution des charges qui pesaient sur le peuple. En retour, le peuple demanda que son fils, âgé de cinq ans, fût associé à l'empire comme héritier présomptif ; mais l'em- pereur Léon craignit que s'il mourait prématurément, ce titre ne causât la mort de son fils unique, lequel pourrait toujours vivre dans la vie privée, si on ne lui donnait pas de dignités ; toutefois le peuple ayant juré de conserver dans sa famille l'autorité sou- veraine, Léon se rendit à ses désirs, et le jeune Constantin VI fut couronné par le patriarche Nicétas, le jour de Pâques 776 4 . 1. C'était un vaillant soldat, et sous son règne Constantinople fut florissante. Le grand aqueduc qu'il fit bâtir fut pendant longtemps, et même lorsqu'il était déjà en ruine, l'objet de l'admiration universelle. 2. La maladie du charbon, dont son fils Léon Chazar devait être également frappé. (H. L.) 3. Théophane, op. cit., p. 693 sq. 4. Théophane, op. cit., p. 695 sq. 344. l'empereur LÉON IV 739 Léon IV comprit que son père était allé trop loin dans sa guerre contre les images; aussi pencha-t-il ouvertement vers la douceur. Les moines purent revenir; plusieurs d'entre eux furent même élevés à l'épiscopat, et, sans être formellement abrogées, les anciennes lois contre ceux qui vénéraient les images semblèrent tomber en désuétude. Nous ignorons si ce fut le motif qui, au mois de mai 776, porta des mécontents, et surtout des officiers, à former une conjuration pour détrôner l'empereur et le remplacer par son jeune frère Nicéphore. La conjuration fut découverte, et le peuple demanda la mort des coupables; l'empereur se contenta de leur couper les cheveux et de les bannir. Il semble même qu'il n'y eut aucune peine portée contre Nicéphore. Le patriarche Nicétas étant mort, le 6 février 780, l'empereur lui donna pour successeur le lecteur Paul. Celui-ci refusa d'abord parce que l'empereur exigeait de lui le serment de ne jamais rétablir le culte des images. Mais il finit par prêter ce serment et fut intronisé le second dimanche de carême 780 1 . Dans ce même carême de l'année 780, on dénonça et on empri- sonna, comme pratiquant le culte des images, six des principaux fonctionnaires de la cour : le protospathaire Jacques, Papias, Stra- tegius et les chambellans Théophane, Léon et Thomas 2 . A la même époque, on trouva deux images de saints dans le lit même de la jeune impératrice Irène. D'après Cedrenus, les fonctionnaires dont nous venons de parler avaient cru qu'on n'oserait jamais L^^^l fouiller jusqu'au lit de l'impératrice; mais leur calcul avait été déjoué, et les iconoclastes utilisèrent cet incident pour perdre l'impératrice. Irène assura qu'elle n'avait pas soupçonné l'exis- tence de ces images, mais l'empereur ne lui fit pas moins de gra- ves reproches, entre autres, celui d'avoir manqué au serment prêté à son beau-père, et il l'exila. Quant aux six fonctionnaires impériaux, ils furent publiquement rasés et mis à la torture; on les promena ignominieusement dans la ville, ils furent enfin jetés dans la prison du prétoire, où l'un d'eux mourut 3 . Ces fonction- naires furent ensuite faits moines, et ils ne recouvrèrent leur liber- té qu'après la mort de Léon qui survint le 8 septembre 780. Théo- 1. Théophane, op. cit., p. 701-708. 2. Schlosser, op. ci'., p. "257, l'ait, par erreur, de ces fonctionnaires de la cour, des chapelains impériaux. 3. Théophane, op. cil., p. 701. 740 LIVRE XVIII, CHAPITRE I phane et ceux qui se sont inspirés de son récit, rapportent que l'empereur, qui aimait beaucoup les pierres précieuses, avait mis sur sa tête et gardé pour lui une couronne donnée par l'empereur Maurice au trésor de l'église patriarcale. Cette couronne était or- née de fort belles escarboucles, on vit une punition de ce crime dans la maladie de l'empereur; il lui survint à la tête des tu- meurs rouges semblables à ces escarboucles, qui amenèrent sa mort 1 . Quelques historiens modernes ont prétendu, sans y être autorisés par les documents, qu'Irène, « la protectrice des ima- ges», avait fait empoisonner son mari; Walch 2 et Schlosser 3 se prononcent contre cette accusation. • 1. Théophane, op. cit., p. 702. 2. Walch, op. cit., p. 501. 3. Schlosser, op. cil., p. 250. CHAPITRE II SEPTIÈME CONCILE ŒCUMÉNIQUE A NICÉE, EN 787 345. L'impératrice Irène prépare la convocation d'un concile général. Irène fut proclamée régente pendant la minorité de son fils âgé de dix ans, le nouvel empereur Constantin VI Porphyrogénète; mais quarante jours après, un parti de sénateurs et de hauts fonc- tionnaires conspira pour faire proclamer empereur le prince Nicé- phore, frère de Léon IV. Irène découvrit à temps la conjuration, exila dans les îles les principaux chefs, après les avoir fait mettre [442] à la question et leur avoir fait couper les cheveux. Nicéphore et ses frères durent entrer dans les ordres, et à la fête de Noël qui suivit (780), administrer publiquement les sacrements, pour que tout le peuple connût leur nouvelle situation. En cette même fête, Irène rendit à l'église patriarcale la couronne de pierres pré- cieuses enlevée par son mari 1 . Le corps de sainte Euphémie fut rapporté solennellement à Chalcédoine, de la cachette où il se trouvait dans l'île de Lemnos, et dès lors dit Théophane 2 , les fidèles purent, sans contrainte, servir Dieu et abandonner l'hé- résie ; les monastères se relevèrent aussi. Chacun put, selon sa dévotion, vénérer les images, ce que firent en particulier les moines revenus d'exil, notamment l'abbé Platon, oncle de Théo- dore Studite. Platon se distingua encore dans la suite lors du synode préparatoire de l'année 786, par sa défense des images; mais Baronius 3 , ne tenant pas compte des documents fournis par l'ancien biographe de l'abbé Platon, n'a consulté que la mau- vaise traduction faite par Sirlet de cette Vita Platonis, et a placé 1. Théophane, op. cit., p. 703. 2. Op. cit., p. 704. 3. Baronius, Annales, ad ann. 780, n. 7. 742 LIVRE XVIII, CHAPITRE II à Constantinople, en 780, un conciliabule iconoclaste. Pagi a déjà rectifié cette erreur 1 . Il est hors de doute que, dès cette époque, Irène songeait à ré- tablir le culte des images, et à renouer les relations ecclésiastiques avec le reste de la chrétienté. Ainsi que nous le verrons plus loin, le pape Hadrien I er l'encourageait dans cette voie. Qu'en agissant ainsi Irène ait voulu se ménager les moyens de recouvrer les pro- vinces perdues en Italie par l'empire de Byzance, c'est pure hypo- thèse de quelques historiens modernes. Toutefois, il était prudent de différer l'exécution de ce plan religieux, à cause de la guerre avec les Arabes et les Slaves, l'hérésie iconoclaste ayant ses parti- sans les plus nombreux et les plus dévoués dans les rangs des sol- dats et des officiers qui avaient fait la guerre sous Constantin Copro- nyme. La question religieuse ne se posa nettement qu'après que l'impératrice eut conclu avec les Arabes une paix fort peu glorieuse du reste, et lorsqu'elle eut, en revanche, brillamment vaincu les Slaves et les eut rendus tributaires. Irène avait, à cette même époque, fiancé son fils, le jeune empereur, avec Rotrude, fille de Charlemagne, âgée de sept à huit ans ; pour ce motif encore elle devait s'employer à renouer les relations ecclésiastiques avec les Eglises de l'Occident. Deux personnages l'y poussaient : [443] c'était l'ancien patriarche Paul, et son successeur Tarasius ; Paul, par la manière dont il avait résigné sa charge, Tarasius par les conditions qu'il mit à l'acceptation du patriarcat. On est porté à croire qu'au fond, l'impératrice était d'accord avec Tarasius sur la conduite à tenir ; je suis également persuadé qu'elle avait eu aussi des conférences avec le patriarche Paul. Ce dernier, étant tombé malade au mois d'août 784, eut de tels re- mords sur sa conduite dans l'affaire des images, et en particulier sur son serment en entrant en charge, qu'il résigna ses fonctions, quitta le palais patriarcal, et se retira dans le monastère de Saint- Florus, où il prit l'habit monastique le 31 août 784 2 . Théophane dit 3 que le patriarche Paul avait abdiqué sans en prévenir l'im- pératrice ; en l'apprenant Irène courut avec son fils au couvent 1. Critica, ad ann. 780, n. 3, 4. 2. Walch, op. cit., t. x, p. 468, place ce fait en 783, tandis que lui-même, p. 530, indique l'année 784. Théophane dit formellement, p. 707 et 713, que Paul résigna sa charge le 31 août de l'indiction VII, et que l'élévation de Tarasius eut lieu le 25 décembre de l'indiction VIII. La VII e indiction va du 1 er sept.783 au 1 er sept. 784. 3. Op. cit., p. 708. [444] 345. l'impératrice IRENE protectrice des images 743 de Florus, pour demander au patriarche, sans lui ménager les plaintes et les reproches, le motif de sa retraite. Il répondit, en pleurant : « Plût à Dieu que je ne fusse jamais monté sur le siège de Constantinople ; car cette Eglise est tyrannisée et séparée du reste de la chrétienté ! » Irène, rentrée au palais, envoya plu- sieurs sénateurs et patrices à Paul, afin qu'il leur répétât ses paro- les, et que sa profession de foi les disposât à la restauration des images. Paul leur dit : « Si vous ne convoquez un concile général, et si vous n'extirpez pas l'erreur, vous ne pouvez faire votre salut. » Les envoyés lui dirent : « Mais alors, pourquoi as-tu, lors de ton ordination, promis par écrit de ne jamais vénérer les images?» Il répondit : « C'est cette promesse qui cause mes larmes; c'est là ce qui m'a amené à faire pénitence et à demander pardon à Dieu. » Paul mourut dans ces sentiments, profondément regretté de l'im- pératrice et du peuple, car il était pieux et très bienfaisant. Depuis lors plusieurs commencèrent à parler ouvertement pour la dé- fense des images 1 . Quelque temps après, l'impératrice réunit une grande assem- blée populaire dans le palais de Magnaura et dit : « Vous savez ce qu'a fait le patriarche Paul. Quoiqu'il eût pris l'habit de moine, nous n'avions pas accepté sa démission; mais il vient de mourir. Il est maintenant nécessaire de lui choisir un digne successeur. » On cria qu'il n'y en avait pas de plus digne que le secrétaire impérial Tarasius, qui n'était que simple laïque. L'impératrice répondit : « Nous aussi, nous avions jeté les yeux sur lui pour le nommer pa- triarche; mais il ne veut pas accepter. Qu'il s'explique donc lui- même maintenant, et qu'il parle au peuple. » Tarasius prit la pa- role, et dans un discours interminable protesta de son attache- ment à l'empereur (c'est-à-dire à Irène et à son fils), et à la reli- gion, parla de son indignité, etc.. Il insista surtout sur le désac- cord religieux existant entre l'empire de Byzance et l'Occident et sur l'anathème que l'on jetait de tous côtés sur l'Eglise de Constantinople. Aussi demandait-il à l'empereur et à l'impératrice (et il priait tout le peuple d'appuyer sa demande) de convoquer un concile général pour rétablir l'unité de l'Eglise. Ce discours est conservé par Théophane 2 , et dans les actes pré- 1. Théophane, op. cit., p. 708 sq. Bower, Gesch. der Pàpste. t. v, p. 349, met en doute, sans aucune raison, l'authenticité de ce récit. 2. Théophane, op. cit., p. 710-713. 744 LIVRE XVIII, CHAPITRE II liminaires du VII e concile œcuménique 1 , avec cette différence toutefois, que d'après Théophane, tous les assistants approuvèrent Tarasius et demandèrent avec lui la réunion d'un concile général, tandis que, d'après les actes synodaux, « quelques insensés lui firent de l'opposition. » Le fait de cette opposition semble confir- mé par ce que nous avons dit sur les sentiments de l'armée, au sujet de la convocation du concile; et Ignace, biographe de Tara- sius, confirme aussi ces données, en ajoutant toutefois que le droit finit par triompher 2 . Tarasius fut en effet sacré patriarche, en la fête de Noël 784. Presque tous les historiens s'inspirant de Théo- phane, ont dit que, dès son avènement, Tarasius avait envoyé à Rome et aux autres patriarches une synodica avec une profession [445] de foi 3 ; mais Pagi 4 a justement remarqué que le mot confestim, de la traduction latine de la chronographie de Théophane 5 , n'a- vait pas de correspondant clans l'original grec. Il est cependant très vraisemblable qu'aussitôt après avoir été investi de la digni- té patriarcale, Tarasius a noué des relations avec ses collègues dans le patriarcat. Sa lettre adressée aux prêtres supérieurs et aux simples prêtres d'Antioche, d'Alexandrie et de la « cité sainte » (Jérusalem), nous a été conservée dans les actes de la m e session de Nicée. Tarasius déclare, dès le début de cette in- thronistica (elle n'est pas datée), qu'il avait été, quoique laïque, forcé d'accepter cette charge par les empereurs (Irène et son fils), ainsi que par les évêques et les clercs. Il demandait aux 1. Mansi, op. cit., t. xn, col. 985 sq. ; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 23 sq. Au sujet de la conclusion de ce document, Mansi dit, col. 089, que ce qui suivait était d'Anastase le Bibliothécaire, qui, comme on sait, a traduit les actes du VIII e con- cile œcuménique. En réalité ces passages dont parle Mansi sont extraits pour la plus grande partie de Théophane. Mansi donne sa remarque comme une note d'Hardouin; or cette note ne se trouve pas dans la Collect. des conc. d'Har- douin. 2. Dans Baronius, Annales, ad ami. 784, n. 12. Dans toutes les éditions de Baro- nius que nous avons pu consulter, il y a, au commencement du n. 12, une faute d'impression qui dénature tout à fait le sens. Baronius cite en cet endroit un pas- sage extrait de la biographie de Tarasius par Ignace, qui est ainsi conçu : Cum vero idem, inquit Ignatius, per novse dignitatis gradum, etc. Dans Baronius la virgule se trouve avant le mot Ignatius, et ce mot est imprimé en italique, comme s'il était question d' Ignatius lui-même. .'!. Par exemple, Waleh, op. cit., p. 469; Schlosser, op. cit., p. 278. \. Critica, ad ann.784, n. 2. 5. Op. cit.. p. 713. 345. l'iMPÉRATRICE IRÈNE, PROTECTRICE DES IMAGES 745 évêques de le secourir comme des pères et comme des frères», car il avait des luttes à soutenir. Avec la protection de la vérité invincible et l'aide de ses frères, il espérait néanmoins avoir rai- son de tous. Comme une ancienne tradition, ou, pour mieux dire, une tradition apostolique voulait qu'un évêque nouvellement or- donné fît connaître sa profession de foi, il tenait à professer, à son tour, ce qu'il avait appris dans sa jeunesse. Après un symbole assez court, où figure l'anathème contre le pape Honorius, il passe à la question des images, et dit : « J'accepte ce VI e concile, avec tous les dogmes qu'il a définis, et tous les canons qu'il a promulgués, et, parmi ces canons, celui qui est ainsi conçu : Dans quelques repré- sentations des saintes images se trouve la figure de V agneau; nous, nous roulons que le Christ soit représenté sous sa forme humaine. Le patriarche cite le 82 e canon du concile Quinisexte dont il attribue les canons au VI e concile œcuménique, lequel, comme on sait, n'en a rendu aucun. H continue : « Je condamne ce qui a été ensuite imaginé et bégayé (c'est-à-dire les décrets du conciliabule de l'année 753), ainsi que vous l'avez déjà fait vous-mêmes ; et comme les pieux et orthodoxes empereurs ont approuvé les de- mandes faites pour la célébration d'un concile général, vous ne nous refuserez pas votre concours pour rétablir l'unité de l'Eglise. Que chacun de vous (c'est-à-dire chacun des patriarches) envoie donc deux fondés de pouvoirs, avec une lettre exprimant les sen- timents que Dieu vous a inspirés sur cette affaire. J'ai fait la même demande à l'évêque de l'ancienne Rome, etc.. 1 . » [446] La lettre adressée au pape, dont parlent Tarasius et Théophane 2 , n'est pas arrivée jusqu'à nous; mais nous possédons la réponse du pape Hadrien I er et la remarque faite sur cette lettre par les légats du VII e concile général, à savoir que « le pape avait écrit une lettre semblable, -rc.xj-a vpa;j.[j.aTa (c'est-à-dire une lettre qui s'accordait pour le fond avec la lettre du patriarche) 3 . » Tarasius chargea son prêtre et apocrisiaire Léon de porter cette lettre à Rome 4 ; mais la cour envoya de son côté au pape une dwalis sacra. Dans la suscription de cette lettre, de même que dans les documents de cette époque (plus tard il n'en fut pas 1. Mansi, op. cit., t. xn, col. 1119-1127; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 130 sq. 2. Op. cit., p. 713. 3. Mansi, op. cit., 1. xn, col. 1128; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 135. 4. Mansi, op. cit., t. xn, col. 107ti, 1077; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 95-98. 746 LIVRE XVIII, CHAPITRE II ainsi) Irène inscrivit le nom de son fils avant le sien. Dans cette lettre, elle énonce ce principe que le pouvoir civil, et le pouvoir ecclésiastique provenant de Dieu, on doit gouverner les peuples conformément à la volonté de Dieu; puis elle continue: « Votre Sainteté sait ce qui a été fait ici, à Constantinople, contre les vénérables images par les anciens souverains. Que Dieu veuille ne pas le leur imputer ! Ils ont trompé tout le peuple de Constan- tinople, et même l'Orient (dans les limites de l'empire de By- zance), jusqu'à ce que Dieu nous ait appelée au gouvernement, nous qui en vérité cherchons l'honneur de Dieu et qui voulons maintenir les traditions des apôtres et des saints docteurs. Aussi, après en avoir délibéré avec nos sujets et avec de très savants prêtres, avons-nous décidé de convoquer un concile général. Oui, Dieu lui-même, qui veut nous conduire tous à la vérité, demande que votre paternelle Sainteté paraisse elle-même à ce concile et vienne jusqu'à Constantinople, pour confirmer les anciennes tra- ditions au sujet des vénérables images. Nous recevrons Votre Sainteté avec toutes sortes d'honneurs, nous lui fournirons tout le nécessaire, et, l'œuvre terminée, nous aurons soin que Votre Sainteté ait un retour digne d'elle. Si vous ne pouvez venir en personne, envoyez du moins de dignes et savants représentants, afin que la tradition des saints Pères soit confirmée par un con- cile, que l'ivraie soit extirpée, et qu'à l'avenir il n'y ait plus de division dans l'Eglise. Nous avons appelé à nous Constantin évêque de Léontium (en Sicile), que connaît votre pater- nelle Sainteté ; nous nous sommes entretenue avec lui, et nous vous l'avons envoyé avec cet édit (venerabilis jussio). Lors- [447] qu'il sera arrivé chez vous, veuillez me le renvoyer le plus tôt possible, afin qu'il m'indique le jour où vous voudrez quitter Rome. Constantin aura soin d'amener ici avec lui l'évêque de Naples 1 , Nous avons ordonné à notre gouverneur en Sicile de veiller à votre repos et à ce que rien ne manque à votre dignité 2 . » Nous possédons de cette lettre la traduction latine d'Anas- tase le Bibliothécaire, datée du IV calend. septembris, indict. VII (29 août 784). Mais Tarasius étant devenu patriarche le 25 dé- cembre 784, il s'en suivrait que la sacra impériale aurait été 1. D'après cela, il faudrait corriger l'opinion généralement reçue (par exemple, par Pagi, Critica, ad ami. 785, n. 4 ; Walch, op. cit., p. 542) d'après laquelle l'évêque de Naples avait été envoyé à Rome. 2. Mansi, loc. cit., col. 984 sq. ; Hardouin, lue. cit., col. 21 sq. [448] 345. l'impératrice IRENE, protectrice des images 747 écrite quatre mois avant son élévation. Or Théophane * et la ré- ponse du pape Hadrien disent ouvertement le contraire. Lupus a émis, sur ce point, une hypothèse aussi arbitraire qu'invrai- semblable : il pense que la cour de Byzance avait écrit coup sur coup deux lettres au pape, celle dont nous nous occupons, et une autre, et que le pape Hadrien avait de même fait deux réponses dont nous n'aurions maintenant que la seconde. Pagi 2 a réfuté cette hypothèse, en insistant surtout sur ce point que le VII e concile œcuménique, de même que ceux qui ont fait la collection des actes de ce concile, n'ont connu qu'une lettre impériale au pape et une seule réponse d'Hadrien. Lupus n'avait du reste imaginé cette hypothèse que pour résoudre la difficulté chronolo- gique résultant de ces deux dates ; mais cette difficulté disparaît si, avec Pagi, nous lisons indict. VIII au lieu de VII ; la sacra impériale serait alors du mois d'août 785, ce qui s'accorderait avec les dates des autres faits. Walch 3 avait très bien vu, en sui- vant Pagi, que cette correction était nécessaire ; mais il ne s'est pas moins trompé d'une année entière, parce qu'il a cru que Y indict. VII commençait le 1 er septembre 782, et Yindict. VIII le 1 er septembre 783. Le IV calend. septembris ne correspond pas non plus au 27 août, comme le dit Walch, mais au 29 août. Le gallican Edmond Richer et les protestants Spanheim Junior et Basnage ont élevé des doutes sur l'authenticité de cette lettre impériale au pape; mais Walch 4 a prouvé qu'ils ne méritaient pas d'être réfutés. A son arrivée en Sicile, le prêtre Léon, apocrisiaire de Tarasius, reçut du gouverneur de l'île, pour l'accompagner, Théodore, évêque de Catane, et le diacre Épiphane (plus tard représentants de l'archevêque de Cagliari au concile de Nicée). Tous trois devaient remettre ia jussio impériale (pour mieux dire les deux jussio, celle au sujet du concile et celle relative à la reconnaissance de Tara- sius). C'est ce que nous apprend le procès-verbal de la n e session du concile de Nicée 5 ; en revanche, nous ne savons rien de Cons- tantin, évêque de Léontium, envoyé par Irène; Hadrien ne le men- tionne pas dans sa réponse à la cour de Byzance. En se rendant de 1. Op. cit., p. 713. 2. Critica, ad ami. 785, n. 3. 3. Op. cit., p. 532. 4. hoc. cit. 5. Mansi, op. cit., col. 1076 sq.; Hardouin, op. cit., col, 95 sq. 748 LIVRE XVIII, CHAPITRE II Constantinople en Sicile, l'évêqùe Constantin a pu tomber ma- lade, et le gouverneur de l'île l'ayant mandé à la cour, on aura choisi comme ambassadeurs, à la place de Constantin, l'évêque Théodore et le diacre Épiphane. Le 27 octobre 785, le pape Hadrien répondit aux deux souve- rains une lettre latine détaillée, dont on lut dans la n e session du concile de Nicée une traduction grecque, traduction qui nous est parvenue ; mais, au rapport d'Anastase 1 , on supprima dans cette lecture, avec l'assentiment des légats, environ le dernier quart de la lettre, parce que, comme on le verra plus loin, Tarasius y était blâmé par le pape, et les ennemis du patriarche et ceux du concile auraient pu abuser de ces reproches, et nuire par là à la bonne cause. Anastase ayant remarqué cette lacune, lorsqu'il tra- duisait en latin les actes du VII e concile œcuménique, inséra dans sa traduction l'original latin de la lettre d'Hadrien, qu'il n'eut naturellement pas de peine à se procurer, puisqu'il était à Rome; or nous voyons, par ce texte original, que le traducteur grec s'était permis d'autres changements. Dans les collections des conciles, on a placé le texte latin original donné par Anastase 2 , en regard de sa traduction et du texte grec original. Dans cette lettre le pape Hadrien exprime tout d'abord sa joie du retour des deux souverains à l'orthodoxie, et de leur résolu- tion de rétablir le culte des images. S'ils menaient cette pensée à bonne fin, ils seraient un nouveau Constantin et une nouvelle Hélène, surtout si à leur exemple ils honoraient le successeur de Pierre et l'Église romaine. Le prince des apôtres, auquel Dieu a donné le pouvoir de lier et de délier, les en récompenserait, et leur accorderait la victoire sur toutes les nations barbares. La sainte autorité (c'est-à-dire la sainte Écriture) faisait connaître la gran- [-4491 deur de sa dignité, ainsi que la vénération que tous les chrétiens devaient témoigner au siège suprême de Pierre; Dieu avait éta- bli prince de tous, ce gardien des clefs du royaume des cieux; Pierre avait ensuite, par ordre de Dieu, laissé son principat à ses successeurs. Or la tradition de ces successeurs témoignait en faveur de la vénération des images du Christ, de sa Mère, des apô- tres et de tous les saints 3 . Le pape Sylvestre atteste, en parti- 1. Mansi, op. cit., col. 1073 sq. ; Hardouin, op. cit., col. 94. 2. Mansi, op. cit., t. xu, col. 1055 sq.; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 79 sq. 3. Dans ce passage, le texte grec diffère notablement du texte latin, en ce 345. l'impératrice IRÈNE, protectrice des images 749 culier, que, du moment où l'Église chrétienne jouit de la tran- quillité et de la paix, on commença à orner les églises avec les images. Un ancien document raconte ce qui suit : « Lorsque Cons- tantin se décida à embrasser la foi, Pierre et Paul lui apparurent pendant, la nuit, et lui dirent : « Comme tu as mis fin à tes crimes, « nous avons été envoyés par le Christ Seigneur, pour t'indiquer « comment tu pourras recouvrer la santé. Sylvestre, évêque de Ro- u me, s'est caché avec ses clercs sur le mont Soracte pour échapper «à tes persécutions; fais-le venir, il te montrera une piscine, et s'il « veut bien t'y plonger trois fois, tu seras aussitôt guéri de la lèpre. « Comme actions de grâces, tu devras adorer le vrai Dieu, et or- « donner que dans tout l'empire les églises soient rétablies. » A peine éveillé, Constantin envoya vers Sylvestre, qui se trouvait avec ses clercs dans un bien de campagne au Soracte, tous occupés à lire et à prier. Lorsque le pape vit les soldats, il se prépara au martyre; mais Constantin le reçut d'une manière très amicale, et lui raconta sa vision de la nuit, en lui demandant quels étaient ces dieux Pierre et Paul. Sylvestre rectifia cette erreur, et, sur le désir de l'empereur, fit apporter une image des deux apôtres ; en la voyant Constantin s'écria à haute voix qu'il avait en effet vu ces hommes, et que la vision provenait par conséquent du Saint-Es- prit *. » Ce récit prouve combien le culte des images était ancien dans l'Eglise; beaucoup de païens avaient été convertis par la vue de ces images. L'empereur Léon l'Isaurien, trompé par quelques [450] personnes, avait été le premier à déclarer en Grèce la guerre aux images, et avait causé un grand scandale. Vainement les papes Grégoire II et Grégoire III l'avaient exhorté, vainement les papes Zacharie, Etienne II, Paul et Etienne III avaient de- mandé aux successeurs de Léon l'Isaurien le rétablissement des images. Hadrien lui-même avait à son tour engagé instamment les souverains actuels, et il renouvelait encore ses instances, afin que les sujets imitassent leurs souverains dans leur retour à l'or- thodoxie, en sorte qu'il n'y eût plus qu'« un seul troupeau et un seul pasteur », puisque les images seraient alors vénérées par que le nom de Paul est ajouté à celui de Pierre, que l'Église romaine est désignée comme étant celle des deux princes des apôtres, et que les paroles en faveur de la primatie sont atténuées. 1. Nous croyons inutile de relever ici ce récit légendaire, emprunté à l'apo- cryphe bien connu, les Gesta Sylvestri. (H. L.) 750 LIVRE XVIII, CHAPITRE II tous les fidèles dans le monde entier. Le pape fait ensuite l'apolo- gie du culte des images, et montre combien on s'est trompé en le représentant comme une idolâtrie. « Dès le commencement du monde, Dieu n'avait pas rejeté ce que les hommes avaient imaginé pour lui témoigner leur vénération : ainsi le sacrifice d'Abel, l'autel de Noé,le monument commémoratif de Jacob. Ainsi Jacob avait spontanément baisé l'extrémité du bâton de son fils Joseph 1 , non à cause du bâton lui-même, mais unique- ment pour témoigner son amour et son respect à celui qui s'en était servi. De même, les chrétiens ne témoignent pas leur amour et leur respect à des images ou à des couleurs, mais à ceux qui sont représentés par ces images et ces couleurs. Moïse avait aussi fait faire des chérubins en l'honneur de Dieu, de même qu'un serpent d'airain comme signe (c'est-à-dire comme type du Christ) ; les prophètes ont souvent parlé de la magnifi- cence de la maison de Dieu, de même que du respect témoigné à la représentation de la face divine 2 . Saint Augustin avait déjà dit : Çuid est imago Dei nisi vultus Dei? » Puis venaient de beaux passages extraits de saint Grégoire de Nysse, de saint Ba- sile, de saint Jean Chrysostome, de saint Cyrille, de saint Atha- nase, de saint Ambroise, de saint Epiphane, d'Etienne de Bos- tres et de saint Jérôme. Fort de l'appui de ces témoignages des Pères et de la Bible, Hadrien se jetait aux pieds des souverains, et leur demandait de rétablir les images à Constantinople et dans toute la Grèce, et de suivre les traditions de la sainte Église romaine, afin d'être reçus dans le sein de cette Église sainte, ca- tholique et immaculée. — Là s'arrêta la lecture de la lettre du pape au concile de Nicée; Anastase dans sa traduction des actes de ce concile nous en a conservé la suite qui est ainsi conçue : « Si la restauration du culte des images ne pouvait avoir lieu sans un concile général, il consentait à envoyer ses ambassadeurs ; mais on commencerait par anathématiser, en leur présence, le conciliabule (de Constantinople, en 753), qui s'était tenu sans le [451] siège apostolique, et avait pris contre les images de désastreuses décisions. L'empereur, l'impératrice sa mère, le patriarche et le sénat devaient, conformément à la tradition, envoyer au pape une pia sacra par laquelle ils s'engageraient, sous serment, à garder 1. Hebr., xi, 28, d'après la Vulgate. 2. Ps., xxv, 8; xxvi, 8; xliv, 13. 345. l'impératrice IRENE, protectrice des images 751 une parfaite impartialité (au futur concile), à ne faire violence en aucun cas aux ambassadeurs du pape, mais bien à les hono- rer et à les soutenir de toutes manières, et si l'oeuvre de concilia- tion ne pouvait aboutir, à leur procurer un heureux retour. En outre, si les souverains voulaient revenir à la foi orthodoxe de la sainte Église catholique romaine, ils devaient rendre intégrale- ment les patrimonia Pétri (enlevés par les empereurs précédents) et les droits de consécration que l'Eglise romaine avait, de par l'ancien droit, sur les archevêques et évêques de tout son diocèse (c'est-à-dire de son patriarcat). Le siège romain avait la primauté sur toutes les Églises du monde, la confirmation des conciles lui appartenait.» Hadrien s'était fort étonné de ce que, dans la lettre impériale sollicitant la confirmation de l'élection de Tarasius, on eût donné à ce dernier le titre d'universalis patriarcha 1 . « Il ne savait si on s'était servi de cette expression per imperitiam, aut schisma vel hseresim iniquorum, mais il demandait aux empereurs de renoncer à une expression contraire à la tradition des Pères ; que si on entendait dire par là que cet universalis patriarcha était au-dessus de l'Église romaine, c'était se mettre ouvertement en rébellion contre les saints conciles et faire une hérésie notoire. S'il était universalis, il devait nécessairement avoir cette primauté que cependant le Christ n'a donnée qu'à Pierre, et, par lui, à l'É- glise romaine. Celui donc qui appellerait dans ce sens Tarasius universalis patriarcha, ce qui lui paraissait impossible, serait héré- [452] tique et rebelle vis-à-vis de l'Église romaine.Tarasius avait, sui- vant l'ancienne coutume, envoyé au pape une synodica ; il se réjouissait delà profession de foi orthodoxe qu'elle contenait, mê- me à l'égard des saintes images, mais par contre il avait été attristé de ce que, de simple laïque et de soldat encore botté (apo- caligus), Tarasius fût subitement devenu patriarche. Cette ma- nière d'agir était en opposition avec les saints canons, et le pape ne pourrait ratifier sa consécration s'il n'était un fidèle coopéra- 1 Dans la préface dont il a fait précéder sa traduction des actes du concile de Nicée, Anastase le bibliothécaire dit : « Pendant que j'étais à Constantinople, j'ai souvent reproché aux Grecs l'emploi de ce titre, et je les ai accusés d'orgueil; mais ils répondaient qu'ils ne donnaient pas ce titre d'oecuménique au patriarche de Constantinople dans ce sens quod universi orbis ieneal pnesulatum, mais sim- plement quod cuidam parti prsesit orbis, car le mot oîxo'jfAs'vr, ne signifie pas seule- ment le monde entier, mais peut aussi désigner simplement une contrée habitée. » Mansi, op. cit., t. xn, col. 983; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 20. 752 LIVRE XVIII, CHAPITRE II teur pour relever le culte des saintes images 1 . Toute la chrétienté sera réjouie par cette restauration des images, et les empereurs pourront ensuite, grâce à la protection de saint Pierre, vaincre tous les peuples barbares, tout comme Charles, roi des Francs et des Lombards et patrice de Rome (filius et spiritualis compater du pape) 2 , qui suivait en tout les conseils du pape, avait soumis les nations barbares de l'Occident, avait donné à l'Eglise de Pierre beaucoup de biens, de provinces et de villes, et l'avait remis en possession de ce que les traîtres Lombards lui avaient pris. Il avait aussi donné beaucoup d'or et d'argent pro luminariorum concinnatione 3 , et beaucoup d'aumônes aux pauvres, pour que son royal souvenir ne se perdît jamais. » Le pape terminait en demandant aux empereurs de recevoir avec bienveillance les por- teurs de cette missive, c'est-à-dire l'archiprêtre romain Pierre, le prêtre et abbé Pierre de saint Sabas, et de les renvoyer sans tracas et avec la bonne nouvelle que les empereurs per- sistaient à professer la foi orthodoxe. [ 453J Le pape donna certainement à la même époque sa lettre (non datée) au patriarche Tarasius ; on en lut également une traduc- tion grecque, en la 11 e session du concile de Nicée. Anastase dit que les Grecs avaient omis plusieurs passages dans la traduc- tion de cette pièce, mais que le texte grec original se trouvait dans les archives romaines. On voit néanmoins que les textes latin et grec coïncident pour le fond, car la traduction grecque contient même le blâme adressé par le pape à Tarasius au sujet de son élec- tion, et des expressions très nettes en faveur de la primauté ro- maine. C'est précisément par ce blâme sur l'élection de Tarasius que commence la lettre du pape. « Il a été attristé par cette pro- motion anticanonique, et réjoui par les protestations d'ortho- doxie de Tarasius. Sans ces protestations, il n'aurait certaine- ment pas pu accepter la synodica. » Le pape loue ensuite le patri- arche, l'engage à continuer, ajoutant qu'il s'était décidé de très bon gré à envoyer des légats au concile projeté. Tarasius devait 1. Schlosser, op. cit., p. 280, prétend découvrir dans ce passage le fameux prin- cipe : la fin justifie les moyens. Il a été très bien réfuté par Damberger, op. cit., t. ii, Kritikheft, p. 183. 2. En 781, Hadrien avait baptisé un fils de Charlemagne, et avait changé en Pépin le nom de Carloman qu'il portait auparavant. 3. Voy. YHist. des Conciles, § 227. 4. Mansi, op. cit., col. 1081; Hardouin, op. cit., col. 99. 345- l'impératrice IRENE, protectrice des images 753 s'employer à faire anathématiser, en présence des apocrisiaires du pape, le conciliabule contre les images, qui s'était tenu, con- trairement aux règles, sans le Siège apostolique. « Ainsi on arra- cherait toute l'ivraie, et on se conformerait à la parole du Christ qui accordait la primauté à l'Église romaine. Si Tarasius voulait rester uni au Siège romain, il devait aider à faire rétablir par les empereurs les images dans la capitale et dans le reste de l'em- pire ; sinon le pape ne reconnaîtrait pas sa consécration. » Enfin le pape demandait au patriarche de faire bon accueil à ses lé- gats 1 . Les patriarches orientaux répondirent aussi à la synodica de Tarasius, mais probablement un peu plus tard. Cette réponse venait non des patriarches eux-mêmes 2 , mais des moines orien- taux, car, au rapport de ceux-ci, les courriers de Tarasius n'a- vaient pu arriver jusqu'aux patriarches, à cause de l'hostilité des Arabes 3 . La lettre est ainsi conçue : « Lorsque nous est parvenue la lettre inspirée par Dieu à Tarasius nous avons été, nous les derniers parmi ceux qui habitent le désert (c'est-à-dire les moines du désert), également remplis de crainte et de joie : de crainte en raison de la frayeur que nous causent les impies sous lesquels nous sommes obligés de servir à cause de nos pé- chés ; de joie parce que, dans cette lettre, la vérité de la foi orthodoxe resplendit comme les rayons du soleil. Ainsi que le dit Zacharie 4 , une lumière venue d'en haut nous a visités pour nous éclairer, nous qui sommes assis à l'ombre de la mort, c'est-à-dire de l'impiété arabe, et pour diriger nos pas sur le chemin de la paix. Nous nous sommes relevés au bruit de cette voix de salut, qui est [454] la vôtre, vous, Tarasius, et les pieux empereurs qui tiennent la seconde place dans l'Église. Un sage et saint empereur disait :« Le «plus grand présent que Dieu ait fait aux hommes est le sacerdoce 1. Mansi, op. cit., col. 1077; Hardouin, op. cit., col. 98. 2. C'étaient alors : Politianus (Balatianus) d'Alexandrie, Théodore! d'Antioche et Élie de Jérusalem. 3. La suscription de cette lettre porte : « les àpx:£pôï; de l'Orient saluent le très saint seigneur et archevêque Tarasius de Constantinople, patriarche œcumé- nique. » Si on traduisait àpx'spE'î par patriarches, le titre de la lettre se trouverait en contradiction avec ce qu'elle dit, car elle indique que les moines ont présidé à sa rédaction. Mais le mot àpx'spet; ne désigne pas seulement les patriarches et les archevêques; aujourd'hui encore, ce mot désigne chez les Grecs les prêtres d'un rang supérieur qui vivent ordinairement dans les couvents. 4. Luc, r, 78. CONCILES — 111 - 48 754 LIVRE XVIII, CHAPITRE II a et l'empire, car l'un règle et dirige ce qui est spirituel, l'autre gou- «verne, par de justes lois, ce qui est temporel. » Le sacerdoce et l'empire sont maintenant en bonne intelligence, et nous qui étions devenus un objet de mépris pour nos voisins (à cause des divisions entre l'Orient et Byzance), nous pouvons relever joyeu- sement la tête vers le ciel. Les messagers que vous avez envoyés aux patriarches ont conféré, sous l'œil de Dieu, avec nos frères (les autres moines) 1 , leur ont fait connaître l'objet de leur mis- sion, et ont été cachés par eux à cause des ennemis de la croix. Mais ces moines, ne voulant pas s'en remettre à leur propre senti- ment, ont demandé conseil et sont venus vers nous, sans en rien dire à ceux qu'ils avaient cachés. Après nous avoir fait prêter ser- ment de ne rien révéler, ils nous ont dit de quoi il s'agissait, et nous, après avoir demandé à Dieu de nous éclairer, nous leur avons déclaré qu'à cause de l'inimitié bien connue des nations con- damnées (des Sarrasins), on devait retenir ces envoyés et ne pas les laisser arriver chez les patriarches, mais seulement nous les ame- ner en les suppliant de ne se faire remarquer en rien, car ils cau- seraient ainsi la ruine de l'Eglise, qui jouissait présentement de la paix, et celle du peuple chrétien qui était sous le joug. Les ambas- sadeurs ne furent pas satisfaits de notre conseil; ils se déclarèrent prêts à sacrifier leur vie pour l'Eglise et pour accomplir en tout la mission que le patriarche et les empereurs leur avaient confiée. Nous leur répondîmes : Il ne s'agit pas ici uniquement de votre vie, mais de l'existence de toute l'Église d'Orient; et lorsqu'ils nous ob- jectèrent qu'ils ne voulaient pas s'en retourner sans être en mesure de donner des renseignements sur le véritable état des choses, nous priâmes Joseph et Thomas, syncelles (secrétaires) des deux grands patriarches (d'Alexandrie et d'Antioche 2 ), de se rendre à Constantinople avec vos ambassadeurs, pour y exposer leur dé- 1. On ne dit pas où ; Walch, op. cit., p. 553, suppose que ce fut en Palestine; je croirais plutôt que ce fut en Egypte, car le moine Thomas, dont il est plus loin question, appartenait à un couvent égyptien. 2. En signant au concile de Nicée, Thomas prend le titre de « prêtre et hégumène du couvent de Saint-Arsène en Egypte,» et Jean, qui a signé avant lui, celui de « prêtre et syncelle partiarcal, représentant des trois patriarches, » sans indiquer à quel patriarcat il était attaché. Théophane, qui parle aussi de cette affaire, rapporte que Jean était syncelle du patriarche d'Antioche et recomman- dable par sa science et sa vertu. Il appelle Thomas un Alexandrin, et ajoute qu'il est devenu évêque de Thessalonique. 345. l'impératrice IRÈNE, protectrice des images 755 fcnse et dire de vive voix ce qu'il ne serait pas opportun d'écrire. Comme, à la suite d'une accusation sans portée, le patriarche du siège de saint Jacques (Jérusalem) a été exilé à deux milles •• de sa ville, sans qu'il soit possible de lui donner de vicaire, Jean et Thomas devront faire connaître à Constantinople les tra- ditions apostoliques de l'Egypte et de la Syrie, et faire ce qu'on leur demandera. (Les envoyés de Tarasiiis avaient fait connaître le but du concile projeté ; aussi pouvait-on très bien donner aux deux moines un pareil ordre, qui sans cela pourrait paraître choquant, à cause de son indétermination.) Ces moines ont objecté leur peu de science ; néanmoins ils se sont conformés à notre désir et se sont mis en route, avec vos ambassadeurs. Recevez-les avec bienveillance, et présentez-les aux empereurs. Ils connais- sent les traditions des trois sièges apostoliques, qui acceptent six conciles généraux, et rejettent formellement le prétendu septième concile, convoqué pour la destruction des images. Si vous célébrez un concile, ne vous préoccupez pas de l'absence des trois patriarches et des évêques qui leur sont soumis : car leur absence n'est pas volontaire, mais due aux menaces et aux violences des Sarrasins. Déjà ils n'ont pu assister pour le même motif au VI e concile, et cependant leur absence n'a pas nui à l'autorité de cette assemblée, d'autant moins que le pape de Rome y avait adhéré et y était représenté par des apocrisiaires. Pour donner plus de poids à notre lettre, et pour achever de vous convaincre (de l'orthodoxie de l'Orient), nous vous envoyons la synodica que Théodore de pieuse mémoire, patriarche de Jé- rusalem, envoya à Cosmas d'Alexandrie et à Théodore d'An- tioche, et en retour de laquelle il a reçu, de son vivant, vos syno- dicœ 1 , » Cette synodica du feu patriarche de Jérusalem était sans doute envoyée pour atténuer le fait de l'absence de tout député de ce patriarcat. Elle commence par une profession de foi orthodoxe très détaillée, reconnaît ensuite les six conciles généraux, et croit que « tout autre concile serait superflu, car ces six ont épuisé les traditions des pères, et n'ont rien laissé à décréter ou à améliorer. » Après quelques anathèmes contre les hérétiques, depuis Simon le Magicien jusqu'au plus récent, la lettre déclare que le culte des saints (ti;j.5cv y.ai rcpocjxuveïv xoùç à-;buç -/.ai àj7:auesôai) est de tradi- 1. Mansi, op. cit., col. 1128 sq. ; Hardouin, op. cit., col. 135 sq. 756 Livre xviii CHAPITRE II tion apostolique, attribue à leurs reliques une vertu salutaire, et déduit de l'incarnation du Christ la légitimité de ses représen- tations et du respect dû à ses images. Vient ensuite une apologie des images de Marie et des apôtres, etc., parce que Moïse avait [456] fait faire des chérubins 1 . 346. Echec d'un premier essai de réunion d'un concile général. Les délégués de Rome et de l'Orient une fois arrivés à Constan- tinople, les souverains convoquèrent les évêques de leur empire. Toutefois, comme l'absence de la cour, alors établie en Thrace, ne permettait pas l'ouverture immédiate du concile, les ennemis des images, encore nombreux parmi les évêques, utilisèrent ce délai et, unis à beaucoup de laïques, intriguèrent pour empêcher la réu- nion du concile, et pour le maintien des défenses portées contre les images 2 . Ils conspirèrent également contre le patriarche Tara- sius, et tinrent des réunions privées. Tarasius, s'appuyant sur les canons, le leur défendit sous peine de déposition, ce qui les décida à se tenir tranquilles 3 . Peu de temps après, les souverains rentrèrent delà Thrace, et décidèrent que le concile s'ouvrirait le 17 août, dans l'église des Apôtres à Constantinople 4 . Dès la veille, de nombreux soldats 1. Mansi, op. cit., col. 1136 sq.; Hardouin, op. cit., col. 142 sq. 2. La ffVYYpaçï), qui est le principal document que nous ayons sur ces menées des iconoclastes, et qui se trouve dans les actes du VII e concile œcuménique, les appelle des xP ttmavoxaT ' r nrôpovç, c'est-à-dire des accusateurs des chrétiens, parce qu'ils accusaient les chrétiens d'idolâtrie, et clic ajoute qu'ils étaient très nom- breux. Dans la première session du concile de Nicée, Tarasius parle au contraire « de ces évêques qu'il était si facile de compter, et dont il taisait volontiers les noms. » 3. Walch, op. cit., p. 534, infère de là qu'ils avaient quitté la ville, mais ce qui suit prouve qu'ils y restèrent et qu'ils continuèrent dans une certaine mesure à intriguer. 4. Cette église bâtie par Constantin avait été restaurée et magniiiquement décorée par Justinien et Théodora; elle était placée dans l'intérieur de la ville, et contenait les tombeaux des empereurs. Elle fut pillée en 1204 par les Latins et détruite en 1463 par les Turcs. 346. échec d'un premier essai de réunion 757 s'étaient réunis dans le Xcutyjp (c'était le baptisterium, ou l'atrium de l'église, dans lequel était la phiale, Xourrçp) de l'église des Apô- tres 1 , et ils protestèrent bruyamment contre le nouveau con- [457] cile. L'assemblée s'ouvrit néanmoins le lendemain, sous la prési- dence de Tarasius 2 ; les souverains y assistèrent à la place des catéchumènes. On cita les passages de la sainte Ecriture concer- nant les images, et on examina les raisons pour et contre le culte des images. Dans cette controverse, se distingua en parti- culier l'abbé Platon, qui, sur le désir de Tarasius, avait prononcé de l'ambon un discours en faveur des images. Le nouveau concile voulant déclarer la nullité de celui de 753, donna lecture d'an- ciens canons défendant la tenue d'un concile général sans la parti- cipation des autres patriarches 3 . Mais à ce moment les soldats de la garde impériale, anciens compagnons d'armes de Copronyme, massés devant les portes de l'église, excités par leurs propres offi- ciers et agissant de concert avec les quelques évêques ennemis des images, se précipitèrent tumultueusement dans l'intérieur de l'église, coururent sus aux évêques les armes à la main, et menacèrent de les massacrer tous avec les patriarches et les moines. Les empereurs envoyèrent de hauts fonctionnaires pour les calmer; mais on leur répondit par des injures et le refus d'obéir. Tarasius et les évêques sortirent alors de la nef de l'é- glise, pour entrer dans le sanctuaire (on sait que chez les Grecs il est protégé par un rideau), et les souverains déclarèrent le concile dissous. Les évêques iconoclastes s'écrièrent avec de grands transports de joie : « Nous avons vaincu, » et ils vantèrent avec leurs amis le prétendu VII e concile œcuménique. 1. La <7-JYYpacpY) dit : âv t<3 Ao-Jzr\çti -rf,ç àyt'a; y.aOo),r/.Y,ç 'Ey.7.Ar,fft'a:; il ne faut cependant pas entendre par là la cathédrale. 2. Théophane, op. cit., p. 714, donne formellement la date du 17 août. Schlosser, op. cit., p. 283, indique à tort le 7 août. Tarasius dit que l'assemblée s'ouvrit xarà toi; Ka).xvSa; toû Aùyo-jo-roy, mais on voit que c'est là une expression trop vague. C'est Tarasius lui-même qui le rapporte; cf. Mansi, op. cit., t. xn, col. 1000; Har- douin, op. cit., t. iv, col. 34. 3. Le sens est évidemment celui-ci : « Le synode iconoclaste de 753 n'est pas général, parce qu'il n'y eut au commencement aucun patriarche, et parce qu'il n'y eut à la fin que celui de Constantinople; » mais Schlosser, op. cit., p. 285, n'est, pas de cet avis ; une méprise l'a conduit à une hypothèse tout à fait arbitraire; d'après lui, on aurait voulu, par ces mots, faire passer les deux moines Jean et Thomas pour les représentants des patriarches orientaux, et c'est là ce qui au- rait indigné les soldats ( voilà en vérité, des soldats bien chatouilleux). 758 LIVRE XVIII, CHAPITRE II Beaucoup d'évêques s'en allèrent, et les légats du pape les imi- tèrent. 347. Convocation du concile de Nicée i . Arrivés en Sicile, les légats furent rappelés à Constantin ople, car Irène n'ayant pas abandonné son projet de concile s'était [4581 défaite, par ruse, de sa garde rebelle. Elle feignit une campagne contre les Arabes, et, au mois de septembre 786, toute la cour se rendit avec la garde impériale à Malagina, en Thrace. La garde fut, pendant ce temps, remplacée à Constantinople par d'autres trou- pes commandées par des officiers sûrs; on forma une nouvelle garde, on désarma les rebelles et on les renvoya dans leurs pro- vinces 2 . Cela fait, Irène envoya, au mois de mai 787, des messa- gers dans tout l'empire convoquant les évêques à un nouveau con- cile à Nicée, en Bithynie. La lettre du pape aux souverains, celle adressée à Tarasius, et l'envoi des légats, prouvent surabondam- ment que le Saint-Siège approuvait la réunion de ce concile. Le pape écrivait quelque temps après, à Charlemagne : et sic syno- dum istam, secundum nostram ordinationem, fecerunt 3 . On s'explique facilement les motifs du choix de Nicée comme lieu de réunion du concile. Après les incidents de l'année précédente, il fallait se défier de Constantinople, qui renfermait des ennemis 1. Concilium Nicsenum II e grseco latine redditum per Gib. Longoliurn, in-fol., Colonise, 1540; Baronius, Annales, ad ann. 787, n. 1-54; ad ann. 794, n. 26; Pagi, Critica, ad ann. 787, n. 1-5; ad ann. 794, n. 9-10; Binius, Concilia, t. ni, col. 295- 400, 1678-1680; Coll. regia, t. xix, col. 1; Labbe, Concilia, t. vu, col. 1-963; Lambecius, Comment, bibl. Vindobon., in-fol., Vindobonss, 1679, t. vin, col. 502- 503; Hardouin, Coll. concil., t. iv, col. 1 sq. ; Toleti, Concilia, t. vin, col. 645; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xn, col. 951 ; t. xni, col. 1 sq. (H. L.) 2. Damberger, op. cit., t. n, Kritikheft, p. 184, se moque ici deSchlosser, qui avait représenté comme un acte de tyrannie la mesure prise par l'impératrice Irène. 3. Nous devons ces détails à la cryyypaipT) dont nous avons déjà parlé, à Théo- phane, au patriarche Tarasius; Mansi, op. cit., col. 1000 ; Hardouin, op. cit., col. 34, à la biographie de Platon par Théodore Studite, Acta sancl., april. t. i, p. 366 sq., à la Vita Tarasii dans Baronius, Annales, ad ann. 786, n. 2, et à une lettre du pape Hadrien, dans Mansi, op. cit., t. xin, col. 808 ; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 818. 347. CONVOCATION DU CONCILE DE NICEE 759 des images. Nicée était pourtant assez rapprochée de la capitale, ce qui rendrait facile les relations entre la cour et le concile. Ce choix rappelait en outre le souvenir du premier concile géné- ral, encore si vénéré. On se souvient que le IV e concile œcuméni- que avait dû, à l'origine, se tenir à Nicée, mais de graves motifs l'avaient fait transférer à Chalcédoine. Pour des motifs analogues, la vm e et dernière session du présent concile se tint le 23 octo- bre 787 dans le palais impérial, à Constantinople. L'impératrice et son fils n'assistèrent pas, en personne, aux sessions de Nicée; ils s'y firent représenter par deux hauts fonctionnaires, le patrice et ancien consul Pétrone et le chambellan impérial et logothète Jean. On leur avait adjoint, comme secrétaire, l'ancien patriar- che Nicéphore. Les actes mentionnent toujours, en tête des mem- 14591 bres ecclésiastiques du concile, les deux légats romains, l'archi- prètre Pierre et l'abbé Pierre ; après eux vient Tarasius, patriar- che de Constantinople, puis les deux moines et prêtres orientaux Jean et Thomas, représentants des patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem. Les opérations du concile font voir que Tarasius eut, à proprement parler, la conduite des sessions ; aussi dès la i re session, les évêques de la Sicile l'appelaient-ils tov TCpoxqcOeÇè{ji.evov 1 . On s'est souvent demandé en vertu de quel droit les deux moines Jean et Thomas s'étaient donnés, au con- cile de Nicée, comme les représentants des patriarches orientaux, puisque, d'après ce que nous avons vu, ces patriarches n'ont pas même connu la convocation de ce concile. Il y a là, a-t-on dit, une supercherie évidente 2 . Il est facile de répondre que la lettre des moines orientaux, qui rapportait fidèlement et intégralement toute l'histoire de cette affaire, fut lue dans la 11 e session du con- cile de Nicée, et, par conséquent, aucun membre de l'assemblée ne pouvait croire que Jean et Thomas eussent été envoyés direc- tement par les patriarches orientaux. Les àp^iepsïç qui avaient en- voyé et signé le document établissant la mission des députés, étaient, comme nous l'avons dit, non des patriarches, mais des moines et des prêtres d'un rang supérieur, qui avaient agi, 1. Sur la convocation du VII e concile œcuménique, et sur la manière dont cette assemblée a été présidée, on lira avec intérêt une dissertation de Noël Alexandre, Hist. eccles., diss. III, in sa>c. vin, Venet., 1778. t. iv, p. 83 sq., Voyez le premier volume de Y Histoire des Conciles, p. 21 sq. 2. Walch, op. cit., p. 551-558. 760 LIVRE XVIII, CHAPITRE II sedibus impeditis, aux lieu et place des patriarches empêchés. La nécessité leur servait d'excuse. Jean et Thomas ne signèrent pas, du reste, au concile de Nicée, en qualité de vicaires des pa- triarches (c'est-à-dire de leurs personnes), mais simplement au nom des sièges apostoliques (ôpcvoi, c'est-à-dire Églises) de l'Orient 1 . En effet, on pouvait jusqu'à un certain point les regarder comme autorisés à représenter la foi des trois patriarcats orientaux, au sujet des images et de leur culte, d'autant mieux qu'ils appor- i aient avec eux deux lettres. A l'exception de ces moines et des légats romains, tous les au- tres membres du concile étaient sujets de l'empire de Byzance. Le nombre de ces membres, tant évêques que représentants d'é- vêques, varie chez les anciens historiens entre trois cent trente et trois cent soixante-sept, et le patriarche Nicéphore, cependant L 4t)U J contemporain, commet une erreur manifeste en ne parlant que de cent cinquante membres 2 , car le procès-verbal du concile, que nous possédons encore, n'indique pas moins de trois cent huit évêques ou représentants d'évêques, signataires des dé- crets de Nicée. En outre, les anciens parlent aussi d'un certain nombre de moines et de clercs présents à l'assemblée, sans avoir le droit de voter; le patriarche Tarasius parle même d'archiman- drites et d'hégoumènes, et d'une t;Xy)8ùç ^cvayûv 3 . Enfin quan- tité de moines, plusieurs secrétaires impériaux et des clercs de Constantinople exercèrent au concile diverses fonctions. 348. Première session du concile de Nicée. Les évêques arrivèrent à Nicée pendant l'été de 787, et la i re session du concile se tint dans l'église de Sainte-Sophie, le 24 septembre 4 . 1. Les sièges fondés en Orient par les apôtres s'appelaient apostoliques, tout comme le siège de Rome. 2. Dans sa lettre au pape Léon III; Mansi, op. cit., t. xiv, col. 50; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 995. 3. Mansi, op. cit., t. xm, col. 474 ; t. xn, col. 1052 ; Hardouin, op. cit., t. iv, coî. 521; col. 75. 4. Les actes du concile se trouvent dans Mansi, op. cit., t. xn, col. 992-1052; et Hardouin, op. cit., t. iv,"col. 27-75. Théophane, qui a assisté à ce concile, indique 348. PREMIÈRE SESSION DU CONCILE DE NICEE 761 Suivant la coutume, on plaça les Evangiles sur un trône, au milieu de l'assemblée. Devant l'ambon siégeaient les commissaires impériaux et les archimandrites, etc., n'ayant pas le droit de vote. Sur le désir des évoques de Sicile, le patriarche Tarasius ouvrit le concile par ce bref discours : « L'an dernier, au commen- cement du mois d'août, on a voulu tenir, sous ma présidence, un concile dans l'église des Apôtres à Constantinople; mais la faute de quelques évêques, qu'il serait facile de compter, et dont je préfère taire les noms, parce que tout le monde les connaît, a rendu ce concile impossible. Les souverains ont daigné en convo- quer un autre à Nicée, et le Christ les en récompensera certaine- ment. C'est aussi ce Dieu et Sauveur que les évêques doivent in- voquer, pour énoncer ensuite justement et sobrement un juge- ment équitable 1 . » Cette exhortation à la brièveté avait sa rai- son d'être, en présence de tous ces Grecs qui ne demandaient qu'à [461] parler; mais elle ne paraît pas avoir atteint son but, car les actes du concile sont souvent surchargés d'un insupportable verbiage. Tarasius ayant dit, trois évêques, Basile d'Ancyre, Théodore de Myra et Théodose d'Ammorium, iconoclastes, furent introduits dans l'assemblée et présentés au concile. Avant qu'on leur permît d'exposer leur défense, on lut une sacra impériale dont le pape Hadrien avait, nous le savons, demandé la publication. Elle con- tenait, selon l'ancien usage, l'assurance que chaque membre du concile pourrait parler selon ses convictions, avec une liberté entière et sans être gêné par personne 2 . Elle annonçait ensuite que le patriarche Paul avait résigné ses fonctions, et que Tarasius avait été élu à sa place, après avoir tous deux réclamé la récon- ciliation avec le reste de l'Eglise, et la réunion d'un concile gé- néral. La sacra mentionne, en dernier lieu, la lettre du pape et celle des prêtres orientaux d'un rang supérieur, lettres dont on donna aussitôt lecture au concile 3 . Les trois évêques iconoclastes implorèrent ensuite la clémence le 11 octobre comme date de la première session, p. 717; mais on doit pré- férer l'autorité des actes synodaux eux-mêmes à celle de Théophane, d'autant plus qu'ils donnent la date de chaque session; par conséquent il faudrait ad- mettre qu'ils se sont trompés plusieurs fois, car ils ne placent pas moins de six sessions avant le 11 octobre. 1. Mansi, op. cit., col. 1000; Hardouin, op. cit.. col. 33. 2. Schlosser, op. cit., p. 291, a mal compris le sens de cette sacra. o. Mansi, op. cit., col. 1001 sq. ; Hardouin, op. cit., col. 35 sq. 762 LIVRE XVIII, CHAPITRE II du concile, lurent une profession de foi et une formule de rétrac- tation 1 , à la suite desquelles ils furent admis dans l'assemblée, et prirent les places qui leur revenaient. Ce fut ensuite le tour de sept autres évêques, qui comparurent sous l'inculpation d'avoir, l'année précédente, intrigué contre le concile projeté, et d'avoir tenu dans ce but des réunions privées. C'étaient Hypatius de Ni- cée, Léon de Rhodes, Grégoire de Pessinonte, Léon d'Iconium, Georges de Pisidie, Nicolas d'Hiérapolis et Léon de l'île de Carpa- thos. Ils déclarèrent n'avoir agi ainsi que par ignorance, et être prêts à professer et à maintenir la foi des apôtres et des Pères 2 . Le concile fut indécis touchant leur admission, et on lut plusieurs anciennes décisions, en particulier, des canons des apôtres et des divers conciles, avec des décisions des Pères, sur la réintégration des hérétiques. Au cours de cette discussion, Jean, l'un des repré- sentants des patriarcats orientaux, déclara que le rejet des images était la pire de toutes les hérésies, « parce qu'elle rabaissait Y Eco- nomie (c'est-à-dire l'incarnation) du Sauveur. » Tarasius conclut, des lectures faites, que l'on devait admettre les sept évêques, si on n'avait pas d'autres fautes à leur reprocher. Plusieurs mem- bres du concile s'écrièrent alors : « Nous tous avons péché ; nous |^"A1 tous demandons qu'on nous pardonne. » On posa ensuite la ques- tion : si ceux qui avaient été ordonnés par des hérétiques pouvaient être reçus dans le clergé, et, tandis qu'on allait chercher les ou- vrages à consulter sur cette question, on continua à développer les preuves qui militaient en faveur de l'admission des héréti- ques. Quand on eut apporté les livres demandés, on lut, dans les histoires de l'Église de Rufin, de Socrate, et de Théodore le Lec- teur, ainsi que dans les actes de Chalcédoine et la Vita S. Sabae, 1. Schlosser, op. cit., p. 292, s'étonne de ce que ces professions de foi ne disent rien sur les principaux articles du symbole, et s'étendent, sans mesure, sur le culte des images; mais, en parlant ainsi Schlosser oublie qu'il s'agissait ici surtout du culte des images. 2. Une question se posait à l'égard des évêques iconoclastes : Fallait-il admettre à l'exercice de leur ordre les clercs revenant de l'hérésie? On procéda à une enquête patristique pour éclaircir la question. Le dossier colligé à cette occasion a été ' inséré dans les Actes du concile, cf. Hardouin, Conc. coll., t. iv, col. 49-65. Dix- sept furent allégués, favorables aux hérétiques. Après le douzième texte l'higou- mène Sabbas le Stoudite souleva une autre question, à savoir la validité des ordinations accomplies par ces évêques. L'enquête faite à ce sujet paraît avoir été un peu complaisante. Cf. L. Saltet, Les réordinations, Étude sur le sacrement de l'Ordre, in-8, Paris, 1907, p. 107. (H. L.) [463] 349. DEUXIÈME SESSION 763 que l'on avait autrefois admis des personnes ainsi ordonnées par des hérétiques. Toutefois, on remit à une autre session la fin de l'affaire des sept évêques 1 . 349. Deuxième session. Au début de la 11 e session (26 septembre), un fonctionnaire impérial fit comparaître, par ordre de la cour, devant le concile, Grégoire, évêque de Néocésarée, iconoclaste revenu à l'orthodoxie. Tarasius le traita, à vrai dire, sans beaucoup de ménagement, et parut douter de la sincérité de sa conversion. Toutefois, Grégoire ayant donné les meilleures assurances et témoigné le repentir de ses anciens errements, on lui ordonna de comparaître de nouveau dans la prochaine session, et d'y apporter une déclaration écrite. On lut ensuite une partie de la lettre écrite aux empereurs par le pape Hadrien, le 27 octobre 785, et dont nous avons donné le texte. Enfin, sur la demande de Tarasius, les légats romains affirmè- rent avoir reçu cette lettre de la propre main du Père apostolique. Leur témoignage fut confirmé par Théodore, évêque de Catane, et par le diacre Épiphane, qui avaient porté à Rome la jussio im- périale, et avaient assisté à la remise de la réponse du pape. Vint ensuite le tour de la lettre du pape Hadrien à Tarasius, et, à la demande des légats romains, le patriarche de Constantino- ple se déclara d'accord avec la doctrine exprimée dans cette lettre, et dit accepter le culte des images. « Nous les vénérons, dit- il, d'un culte relatif (taûxaç Gyzzv/M xéQa> Tcpoax.uvoû[/.ev), parce qu'elles ont été faites au nom du Christ et de sa Mère toujours vierge, de même qu'au nom des saints anges et de tous les saints; mais nous réservons pour Dieu seul notre adoration et notre foi 2 . » Tous s'écrièrent : « C'est là, en effet, la foi du concile, » et les légats romains demandèrent le vote nominal pour l'acceptation des deux lettres du pape, ce qui eut lieu immédiatement par deux cent soixante-trois votes, soit motivés, soit simplement émis par les évêques et les représentants d'évêques absents (à l'exception toutefois des légats du pape et de Tarasius, qui avait déjà émis sa 1. Mansi, op. cit., col. 1088-1052; Hardouin, op. cit., col. 39-75. 2. Dans Mansi, op. cit., t. xu, col. 1086, il faut lire, au lieu de àvaTtôeVevov qui n'a pas de sens, àvaiiôqxevot. 764 LIVRE XVIII, CHAPITRE II déclaration). En dernier lieu Tarasius engagea les moines présents à donner individuellement leur acceptation, ce qui eut lieu. Ainsi se termina la 11 e session 1 . 350. Troisième session. Dans la m e session (28 septembre, suivant les actes grecs, 29 septembre d'après Anastase), Grégoire de Néocésarée remit et lut la déclaration de foi demandée; simple copie de celle que Basile d'Ancyre et ses amis avaient remise dans la i re session. Avant qu'on ne fît grâce à Grégoire, Tarasius rapporta avoir entendu dire qu'antérieurement (c'est-à-dire sous Constantin Copronyme) quelques évêques avaient poursuivi et maltraité ceux qui véné- raient pieusement les images. Il voulait bien ne pas admettre ces accusations sans preuves (peut-être faisait-il par là allusion à Grégoire); mais il devait faire connaître que les canons aposto- liques punissaient de la déposition quiconque avait commis une pareille faute. Plusieurs membres de l'assemblée émirent le même avis, et on décida que quiconque aurait à émettre des plaintes sur ce point, les ferait connaître sans délai au concile lui-même, ou à Tarasius. Toutefois, Grégoire de Néocésarée ayant assuré n'avoir de ce côté aucun reproche à se faire, le concile se déclara prêt à l'admettre, quoique plusieurs moines affirmassent qu'il avait été l'un des chefs du conciliabule de 753. Le parti de la clémence l'em- porta, et Grégoire fut admis, en même temps que les évêques de Nicée, de Rhodes, d'Iconium, d'Hiérapolis, de Pessinonte et de Garpathos; ils furent tous réintégrés sur leurs sièges 2 . On lut ensuite la synodica de Tarasius aux patriarches d'Orient, la réponse des àpyupiïq orientaux, et la synodica de Théodore de Jérusalem; les légats romains proclamèrent, du consentement de tous, ces lettres des Orientaux en harmonie avec la doctrine du pape Hadrien et celle du patriarche Tarasius 3 . Les paroles dont se servit, dans cette circonstance, Constantin, évêque de Constantia en Chypre, donnèrent lieu à de violents reproches contre le con- 1. Mansi, op. cit., t. xn, col. 1052-1112; Hardouin, op. cit., I. iv, col. 75-123. 2. C'est par erreur que Georges, évêque de Pisidie, est passé sous silence. 3. Mansi, op. cit., col. 1113-1154; Hardouin, op. cit., col. 123-158. 351. QUATRIÈME SESSION 765 cile de Nicée, quoique en elles-mêmes elles n'eussent rien de cap- tieux. Constantin parla ainsi : « J'accepte et je salue, avec un pro- fond respect, les saintes images; mais quant à la wpoffxiivïjffiç xatà Xaxpeiavj c'est-à-dire quant à l'adoration, je la réserve exclusivement pour la sainte Trinité. » Par suite d'une traduction infidèle et d'un malentendu, les évêques francs réunis en 794 au concile de Franc- fort, et les livres Carolins (III, 17) ont cru que par ces paroles le concile de Nicée réclamait pour les images le même culte que pour la sainte Trinité. 351. Quatrième session. La iv e session (1 er octobre) fut destinée à prouver, par la sainte Écriture et par les Pères, la légitimité du culte des images. Sur la proposition de Tarasius, les secrétaires du concile lurent une longue série de passages bibliques ou patristiques, recueillis auparavant, ou que différents membres du concile indiquèrent au moment même. Les passages bibliques étaient : 1) Exode, xxv. 17-22. et Nombres, vu, 88, 89, au sujet de l'ar- che d'alliance, du trône de grâce et des chérubins qui l'occupent. 2) Ézéchiel, xli, 1, 15, 19, sur les chérubins au visage d'homme, et sur les palmes, etc., qu' Ézéchiel vit en vision dans le nouveau temple de Dieu. 3) Hébr., ix, 1-5, où saint Paul parle de l'arche d'alliance et des objets qui s'y trouvaient, du vase d'or contenant la manne, de la ver^e d'Aaron, des tables de la loi et des chérubins. Tarasius dit au sujet de ces textes : « L'Ancien Testament avait [465] déjà ses divins symboles, les chérubins, par exemple, qui sont pas- sés de là dans le Nouveau Testament; et si l'Ancien Testament avait les chérubins, qui projetaient leur ombre sur le trône de o-râce, nous devons avoir nous aussi les images du Christ et des saints, qui protègent de leur ombre notre trône de grâce. » Tarasius remarqua, et Constantin, de Constantia en Chypre, avec lui, que les chérubins de l'Ancien Testament avaient des figures d'homme, et que, d'après la sainte Écriture, les anges apparais- saient aux hommes constamment sous cette figure. Moïse n'avait représenté les chérubins, etc., sous cette forme (Exode xx, v, 40) que parce qu'ils lui étaient ainsi apparus sur la montagne. Dieu 766 LIVRE XVIII, CHAPITRE II n'avait prohibé les images que lorsque les Israélites avaient ma- nifesté du penchant pour l'idolâtrie. Jean, vicaire d'Orient, fit alors observer que Dieu lui-même avait apparu à Jacob sous for- me humaine et lutté avec lui (Genèse, xxxn, 24). La série des témoignages patristiques commence par un passage du panégyrique de Mélèce, par saint Jean Chrysos- tome, rappelant que les fidèles avaient mis partout les images de ce saint à leurs bagues, à leurs calices, à leurs coupes, et sur leurs murs. Un second passage, extrait d'un autre discours du même saint, parle d'une image d'ange qui avait mis les barbares en fuite. Vient ensuite un extrait de saint Grégoire de Nysse, où ce saint rapporte que la vue d'une image représentant le sacrifice d'Isaac lui avait arraché des larmes; sur quoi Basile, évêque d'Ancyre, remarqua avec beaucoup d'à-propos que ce Père de l'Eglise avait certainement lu plusieurs fois, dans la Bible, le récit du sacrifice d'Isaac, mais qu'il n'avait pleuré que lorsqu'il l'avait vu représenté. « Si telle a été l'impression, dit le moine Jean, qu'a ressentie un savant à la vue d'une image, quelle ne doit pas être l'impression ressentie par un illettré ? — Oui, et combien plus ne doit-on pas être ému, lorsqu'on a sous les yeux le tableau des souffrances du Christ ! » ajouta Théodore, évêque de Catane. On lut ensuite un passage de saint Cyrille d'Alexandrie, relatif à une image du sacrifice d'Isaac; puis une poésie de saint Grégoire de Nazianze, racontant la conversion d'une femme de mœurs légères à la vue d'un portrait de saint Palémon; un discours d'An- tipater de Bostres, où il est question de la statue élevée au Christ par Phémorroïsse de l'Evangile en souvenir de sa guérison. Un long fragment d'Astérius, évêque d'Amasée, décrit en détail un tableau représentant le martyre de sainte Euphémie. Puis vinrent deux passages extraits du récit du martyre et des miracles d'A- nastase, martyr perse, mort en 627 ; ils témoignaient de la cou- [4551 tume reçue de placer les images dans les églises et de vénérer les reliques, et rapportaient la punition divinement infligée à une femme de Césarée, contemptrice des reliques. Un prétendu discours de saint Athanase raconte le miracle de Béryte, où les Juifs percèrent d'une lance une image du Christ d'où le sang et l'eau découlèrent immédiatement *. On recueillit ce sang et cette eau, et comme tous les malades pour lesquels on se servit de cette 1. Pagi, Critica, ad ann. 787, n. 5. 351. QUATRIÈME SESSION 767 liqueur recouvrèrent la santé, la ville entière se convertit au chris- tianisme. On arriva ensuite à un passage d'une lettre de saint Nil à Hélio- dore, rapportant que le saint martyr Platon avait apparu en vi- sion à un jeune moine, précisément sous la forme où ce moine l'avait vu dans des images, et Théodore, évêque de Myre, remarqua, à ce sujet, que le même cas s'était produit pour son pieux archi- diacre au sujet de saint Nicolas. Comme les ennemis des images en appelaient à l'autorité de saint Nil, et invoquaient en leur fa- veur un passage d'une lettre de ce saint à Olympiodore, on lut également ce passage. Saint Nil y blâmait, en effet, cer- taines images qu'on voyait dans des églises et dans des monas- tères, par exemple, des images de lièvres, de chèvres et d'animaux de toute espèce, de chasses, de pêches, et il recommandait d'y substituer la simple image de la croix; il louait, en outre, dans ce passage, les représentations des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, faites sur les murs des églises, pour l'instruction des ignorants, et c'était précisément ce dernier passage que les enne- mis des images avaient passé sous silence, lorsque, en 753, ils avaient cité le contexte; ce fut du moins ce que déclarèrent plusieurs évê- ques. Un autre passage, extrait du récit des négociations de l'abbé Maxime et des députés monothélites, Théodore de Césarée etc., envoyés vers lui, prouva que ce Théodore, et le savant abbé vénéraient les Evangiles et les images du Christ, et le député oriental Jean remarqua, à ce propos, qu'il avait dû y avoir des images, sinon on n'aurait pu dire qu'ils les avaient vénérées. On ne manqua pas de citer, en faveur des images, le 82 e canon du concile Quinisexte, qu'on attribua au VI e concile œcuméni- que. Tarasius dit que les mêmes Pères qui avaient composé ce [4b7] vie concile s'étaient réunis de nouveau quatre ou cinq ans après (par conséquent en 685 ou 686), et avaient décrété ces canons. C'était inexact, comme on l'a vu, et on ne s'explique pas que les légats du pape n'aient pas protesté contre l'identification d'un sy- node condamné à Rome avec un concile œcuménique. On poursuivit la lecture des extraits des Pères, favorables à la vénération des images, parmi lesquels se trouvaient les lettres que nous connaissons déjà du pape Grégoire II, et de Germain, patriarche de Constantinople, à Jean de Synnada, etc. \ et on 1. Mansi, op. cit., t. xm, col. 1-127; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 158-262. 768 LIVRE XVIII CHAPITRE II prononça ensuite l'anathème contre les iconoclastes ; enfin Euthy- mius de Sardes proposa le décret dogmatique. Le concile prenait le titre de saint et d'œcuménique, ajoutant qu'il é ait réuni à Nicée par la volonté de Dieu et sur l'ordre de la louvelle Hélène, Irène, et du nouveau Constantin. Après une adhésion formelle aux six conciles antérieurs, il termine par un court sym- bole, et aborde le sujet principal des délibérations : « Le Christ nous a délivrés de l'idolâtrie par son incarnation, sa mort et sa résurrection. Ce n'est pas un concile ou un empereur qui, comme le soutenait le synedrium juif (c'est-à-dire le conciliabule de 753), a guéri l'Eglise de l'erreur de l'idolâtrie, c'est le Christ Seigneur. A lui, non aux hommes, en revient la gloire et l'honneur. Le Sei- gneur, les apôtres et les prophètes nous ont enseigné que nous devons honorer et louer d'abord la sainte Mère de Dieu, qui est au-dessus de toutes les puissances célestes, puis les saints anges, les apôtres, les prophètes, les martyrs, les saints docteurs, et tous les saints, et que nous devons recourir à leur intercession, qui peut nous rendre agréables à Dieu, si nous vivons d'une manière ver- tueuse. Nous vénérons en outre l'image de la sainte et vivifiante croix et les reliques des saints; nous acceptons, saluons et bai- sons les saintes et vénérables images, conformément à l'antique tradition de la sainte Eglise catholique de Dieu, et, en particulier, conformément à la tradition de nos saints Pères, qui ont accepté ces images et ordonné de les placer dans les églises et en tous lieux. Ces images sont celles de Jésus-Christ, notre Sauveur, fait homme, puis de notre maîtresse, toujours vierge et très sainte Mère de Dieu, et des anges immatériels qui ont apparu aux justes sous une forme humaine; de même les images des saints apôtres, prophètes, martyrs, etc., afin que ces copies nous rappellent l'ori- [468] ginal, et que nous soyons amenés à une certaine participation de leur sainteté 1 . » Ce décret fut signé par tous les membres présents, par les archimandrites des monastères et par quelques moines ; les deux légats du pape ajoutèrent à leur signature cette déclaration, qu'ils consentaient à recevoir tous ceux qui auraient abandonné l'hérésie impie des iconoclastes 2 . 1. Mansi, op. cit., t. xiii, col. 130; Hardouin, op. cit., t. iv, col. 263. 2. Mansi, op. cit., col. 144-156; Hardouin, op. cit., col. 263-288. 352. CINQUIÈME SESSION 769 352. Cinquième session. A l'ouverture de la v e session (4 octobre), Tarasius remarqua que, dans leur destruction des images, les iconoclastes s'étaient inspirés des Juifs, des sarrasins, des samaritains, des manichéens, des phantasiastes ou théopaschites 1 . On reprit ensuite la lecture des passages des Pères qui concluaient ou paraissaient conclure contre le culte des images. 1) La série commençait par un passage de la deuxième catéchèse de Cyrille de Jérusalem, où celui-ci blâmait ISabuchodonosor d'avoir fait enlever les chéru- bins du temple juif. 2) Une lettre de saint Siméon Stylite le Jeune (592) à l'empereur Justin II, pour engager ce prince à punir les Samaritains, qui venaient de détruire de saintes images. 3) Deux dialogues entre un païen et un chrétien, et entre un juif et un chrétien, écrits pour défendre les images. 4) Deux pas- sages du livre apocryphe IIspioSoi tûv àyitùv àxocrroXcov qui atta- quaient les images, avaient été utilisés par les iconoclastes, dans leur synode de 753 : Jean l'évangéliste y blâmait un de ses disciples, qui, par attachement pour lui, avait fait peindre son portrait. Le concile n'attacha pas d'importance à ces extraits provenant d'un livre apocryphe et hérétique. 5) Comme les ico- noclastes en appelaient à une lettre de l'historien Eusèbe à Cons- tantia, femme de Licinius, dont il blâmait le désir de posséder une image du Christ 2 , le concile releva les opinions hétérodoxes d'Eusèbe, en citant ses propres expressions et une phrase d'Anti- pater de Bostra. 6) On déclara également hérétiques Xénajas et Sévérus, qui condamnaient les images. 7) Comme preuves en faveur des images