THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY Return this book on or bef ore the Latest Date stamped below. University of Illinois Library Hril i --^ '^^^ --^ -•! 13G'i mi2\m ^m II m ... SEP 4 197'» L161—H41 \ HISTOIRE DES CONCILES d'après LES DOCUMENTS ORIGINAUX PAR Chaules-Joseph HEFELE DOCTEUR IN PHIL080PBIK KT BIf THÉOLOGIE, éVËQUB DB ROTTBNBOURG NOUVELLE TRADUCTION FRANÇAISE FAITE SUR LA DEUXIÈME ÉDITION ALLEMANDE CORRIGÉE ET AUGMENTÉE DE NOTES CRITIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES PAR DoM H. LECLERCQ BÉNÉDICTIN DE L'ABBAYE DE FARNBOROUGH TOME V DEUXIÈME PARTIE PARIS LETOUZEY ET ANÉ, EDITEURS 76»'», RUE DES SAINTS. PÈRES 1913 HISTOIRE DES CONCILES TOME V DEUXIÈME PARTIE HISTOIRE DES CONCILES D APRES L1-:S DOCUMENTS OKIGINAUX PAR Chaiilks-.Ioski'h h EF EEE DOCTEUR EN PHILOSOPHIE ET EN THÉOLOGIE, éVÊQUB DE ROTTENBOURG NOUVELLK TRADUCTION FRANÇAISE FAITE SUR LA DEUXIÈME ÉDITION ALLEMANDE CORRIGÉE ET AUGMENTÉE DE NOTES CRITIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES PAR .l)«.M 11. EECLERCQ BÉNÉDICTIN DE L ABBAYE DE FARNBOROUGH TOME V DEUXIÈME PARTIE PAlilS LETOUZEY ET A NÉ, ED El EU II S 7C"i«, RUK DKS SAINTS. PKRK 1 !J 1 3 NIHIL OBSTAT F. Gabrol Imprimatur : Parisiis, die 18 januarii 1912. H. Odelin, V. G. r '^^.^ori. V. S^ LIVRE TRENTE-QUATRIÈME CONCILES DE 1152 A 1198 619. L'empereur Frédéric I^'^' et le pape Hadrien IV. Conrad 111, roi d'Alleniaoïic, iiiuai'ul sul)iLeiiient à Bam- berg le 16 février 1152, à Fàgc de cinquante-huit ans ^. Depuis son retour de Palestine, il projetait d'aller ceindre en Italie la couronne impériale ; mais une longue maladie et ses luttes avec Welf VI de Bavière et le duc de Saxe, Henri le Lion, l'en avaient empêché ^, et la dernière prouesse du premier des 1. W. Bernhardi., Koiirad III, 1138-1152, in-8, Leipzig, 1883; Damberger, Synchronistische Geschichte, 1855, t. viii, p. 245-468, Kritische Hejt, p. 25-51 ; P. Jaffé, Geschichte des deutschen Reiches unter Conrad III, in-8, Hanuover, 1845: Rudhart, Des Konigs Konrad III Grahstàtte im Dôme zu Bamherg. dans Archw Oberfrdnk Gesch.-AUerth. , lSi6, t. m, part. 2, p. 101. La mort de Conrad survenait avec tant d'à-propos pour Roger de Sicile que celui-ci fut accusé, sans preuves d'ailleurs, d'avoir fait empoisoiuier l'empereur. Cf. Otton de Freisin- gen, Gesta, 1. I, c. i.xiii, dans Monuni. Genn.hist., Script., t. xx, p. 389. (H. L.) 2. Watterich, T'j7.r pontificum romanorum, t. ii, p. 310 sq. Les villes italien- nes n'avaient pas manqué de profiter du séjour de Conrad III en Palestine ;^our consolider leur gouvernement populaire : quelques cités envoyèrent un faible contingent à la croisade, mais ces « enfants-perdus », sur lesquels d'ailleurs on pouvait peu compter, n'enlevaient guère au noyau entreprenant qui denimi- rait dans chaque ville, beaucoup plus intéressé à la grandeur et à la liberté de celle-ci qu'à la possession de Jérusalem. Les cités ne se préoccupaient pas d'exolisme, toulc leur passion était locale, elle se tournait coiilii- les villes voi- sines et contre la noblesse, pour laquelle la boiu'geoisie éprouva dès lors une haine très vive. Indépendamment de ces discussions intestines, deux grandes factions politiques s'étaient formées en regard de celles de l'Allemagne, dont elles finirent par adopter les dénominations. Mais, pour éviter toute obscu- rité, hâtons-nous d'ajouter qu'il n'y eut jamais entre elles d'autre ressemblance que la communauté du nom. Nous verrons dans un in>tant qu'en Allemagne la lutte des partis avait pour cause réelle l'hérédité de la couronne impériale poursuivie par les gibelins, traversée par les guelfes. En Italie, il s'agissait C0NciLi:s - V - :, i I 000366 850 LIVRE XXXIV Iloheiistaufen fui de fuir devant Henri le Lion. L'éclatdontrempire avait joui sous Lolhaire était fort amoindri^; aussi Conrad, pour ménager des jours meilleurs, reeommanda aux électeurs de lui don* ner pour successeur, non son second fils, encore mineur (l'aînéHenri était mort en 1150), mais son neveu Frédéric, ducdeSouabe^;celui- de tout autre chose : l'ancienne haine des vaincus pour les vainqueurs se ré- veillait, et aucune transaction duiable n'était possible, parce qu'une fusion complète et sans arrière-pensée entre Italiens et Allemands était chose im- possible. Dans les troubles civils de cette époque^ la question de nationalité est capitale^ tous les intérêts secondaires viennent se grouper autour d'elle et la renforcer. Le pape et l'empereur sont un Allemand et un Italien aux prises pour l'enjeu qu'est l'établissement d'une souveraineté directe et indépendante, forte et durable; le premier fait appel au principe démocratique et lui révèle son rôle, son rang et sa destinée en politique, le second pèse au nom de l'aristocratie militaire dont il est l'élu. L'empereur et le pape pourront, à cer- tains moments, soutenir un intérêt ou venger une querelle personnelle, le parti sur lequel l'un et l'autre s'appuie représente un principe national. En Italie^ les gibelins soutiennent le régime en vigueur et prônent l'union de l'Italie et de l'Al- lemagne sous le gouvernement impérial ; les guelfes réclament pour chaque ville l'afïranchissoment complet et la dislocation de ce siiueletle qu'on s'obstinait à qualiiier du nom d'empire romain. (H. L.) 1. Jafîé, op. cit., p. 207 sq. ; Giesebrecht, Geschichle der deulschen Kaiserzeil, Braunschweig, 1877, t. iv, p. 361 ; W. Bernhardi, Konrad III, p. 927 sq. ; Henry Simonsfeld, dans Jalirbucher des deulschen Reiches unter Friedrich I, in-8, Leipzig, 1908, p. 3. Cf. Aiuiales Colonienses, ad ann. 1152, dans Monum. Genn. hisior., Scriplores, t. xvit, p. 764 : Erat [Conradus] vir niililari virlute strenuus et quod regern decuit, valde animosus, sed quodain infortunio res publica sub eo labefactari ceperat. (H. L.) 2. Frédéric I" Barberousse [JEnobarbus] , né à Waiblingen en 1121 (ou 1123), fils de Frédéric II, duc de Souabe, et de Judith (ou Jutte), de la famille de Welf ; porta d'abord le litre de Frédéric III de Souabe et d'Alsace à partir du début de 1147, croisé en mai, élu roi des Romains le 4, et non le 5 mars 1152, couronné le 9 à Aix-la-Chapelle, couronné roi d'Italie à Pavie le 17 avril 1155, empereur sous le nom de Frédéric P', couronné à Saint-Pierre de Rome le 18 juin 1156 ; couronné, à Arles, roi d'Arles le 30 juillet 1178, croisé en 1188 ; noyé dans le Cydnus le 10 juin 1190. Otton de Freisingen, Gesla Frider., 1. I, c. lxii, dans Monum. Genn. histor., Script., i. xx, p. 389 ; Chronicon Urspergense, dans Monum. Genn. hist., Script., t. xxiii, p. 344 ; Chron. reg. Colon., édit. clas- sique, p. 88 ; Wibald, Epist. ad Eugeniiun III, dans .lafïé, Bibliotliecn rerum Germaii., t. i, n. 375, p. 505 : Princeps noster (Fridcricus I) nondum ut credimus annorum triginta, fuit anlehac ingenio acer, consilio promptus, belle felix, rerum arduarum et glorise appetcns, injuriœ oinitino impatiens, afjabilis ac liberalis, et splendide disertus juxla gentile idioma linguse suse. Cf. Rairewin, de Freisin- gen, Gesta Frederici, IV, lxxvi, dans Monum. Germ. histor., Script., t. xx, p. 490. Sur l'éducation, l'adolescence et les premiers faits d'armes, voir Otton de Frei- singen, Gesta Friderici, I, xxvi sq. ; H. Simonsfeld, Jahrbiicher des deutschen Gl'J. FRÉDÉRIC l'-"'' ET LE PAI'E 11 ADRIEN IV 851 ci, eu L'U'el, fut élu à ruuaiiiinilé, chose rare, le [5] mars 1152, à Francfort, et couronné le 9 à Aix-la-Chapelle. Ou altendait du nou- veau loi, au dehors, le relèvement de l'honneur et de la dignité de la nation allemande, au dedans, le rétablissement de l'ordre ; Reiches unter Friedrich I, Leipzig:, 1908, p. 35 sq. ; Giesebrecht, Geschichte der deiit.scfien Kaiserzeif, t. iv. p. 207 sfj. J. Adclphus, Eiiie waJirlia/Jtige Beschreibung des Lehens und der geachichlen kaiser Friderich's I geiiannl Barbarossa, in-'i, Schafîhausen, 1520; in-4, Frank- furt. 1525 ; in-fol.. Strassburg, 1530, 1535; Alexandev III uud Friedrich I zii Venedig, dans Historische politisclie Blàtter kathol. Deuischl., 1844, t. xiii, p, 45- 5G ; J.-D. Artopaens, Nuni Alexander III Fridericum Barbarossam pedibus calcaverit ? Dissertaiio, in-4, Lipsia», 1671 ; C. 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Conrad III avait inauguré d'une manière peu glorieuse la dynastie des Ho- henstaulen, qui devait se relever avec les deux Frédéric et périr avec Conradin. Sur cette famille : J. F. AmmermuUer, Hohenstaufen odcr Ursprung und Geschichte der schwdbischen Herzoge und Kaiser ans diesem Hause, in-8, Stutt- gart, 1805 ; in-4, Gmund, 1815 ; J. F. Bôhmer, Regesta imperii. V. Die Regesten der Kaiserreichs der spâteren Staufischen Période, 1198-1272, nach der Aeuar- beitung und dem Nachlasse J. F. Bôhmer' s neu herausgegeben und ergànzt, von Jul. Ficker und E. Winkelmann, in-4, Innsbriick, 1879; A. Boss, £>te Kirchenle- ]ien der Staufischen Kaiser, in-8, Mûnchen, 1886 ; C. de Cherrier, Histoire de la lutte des papes et des empereurs de la maison de Souabe, de ses causes et de ses efjets ; ou tableau de la domination des princes de Ilohenstau/en dans le royaume des Deux-Siciles jusqu'à la mort de Conradin, in-8, Paris, 1841 ; J. Ficker, Die Reichshofbeamten der staufischen Période, dans Sitzungsberichte d. Akad.d. Wissen- schaften, 1862, t. xl, p. 447-549 ; J. D. Kohier, Genealogia familiœ augustae G19. FRÉDÉRIC I^"* ET LE PAPE HADRIEN IV 855 6'/au//pnsis. in-4, Altorfii,1741 ; K. W. Nitzsch, Slaufische Studien, dans Sybel, Hislorische Zeitschrifi, 1860, t. m, p. 322-409 ; Fr. von Raumer, Geschichte der Hoheustaufjen und ihrer Zeit, G vol. in-8, Leipzig, 1824-1826 ; 2^ édit., 6 vol. in-8, 1840 ; 3^ édit., 1857 ; 4^ édit., 1871 ; cf. Chéruel, dans Rei'ue ger- manique, 1835, t. II, p. 56-72 ; F. Schirrmacher, Die Ictzten Ilohenstaujen, in-8, Gôttingen, 1871 ; W. Zimmermann, Die Hohenstaufen oder der Kampj der Monarchie gegen Papst und republikanische Freiheit, historisches Denkmal, in-8, Stuttgart, 1840 ; Geschichte der Hohenstaufen, 1865. Si, au delà de la tombe, Grégoire VII s'intéressa encore aux choses de ce monde, il dut y prendre une extrême satisfaction. En 1125, à la mort de l'empe- reur Henri II et en l'absence d'héritier direct, il semblait que l'hérédité établie de fait depuis quatre générations ne pouvait être mise en doute; c'est cependant ce qui eut lieu. Deux partis politiques s'étaient formés en Allemagne : celui de la maison régnante, qui prit le nom de Ghibeling ou Gibelin, et l'oppo- sition, appelée \Velf ou Guelfe, du nom d'un de ses principaux chefs. Celle-ci, soutenue et renforcée du clergé, l'emporta et fit proclamer empereur Lothaire, duc de Saxe. Celui-ci, à peine élu, avait envoyé deux évêques au souverain pontife, non pas pour lui notifier son élection, mais pour le prier de la confirmer. C'est le renversement complet de ce qui s'était vu jadis : il n'était plus ques- tion de faire confirmer l'élection du pape par l'empereur, c'est le contraire qui avait lieu. Ce même Lothaire se résigna à tenir l'étrier au pape Innocent II ; il paraît encore avoir poussé plus loin la condescendance lors de son couron- nement dans l'église Saint-Jean de Latran, si l'on en juge par un tableau qui fut peint sur le mur de l'église pour rappeler cette cérémonie. « Le pape Inno- cent II, dit un chroniqueur, s'était fait peindre lui-même comme assis sur le trône pontifical, ayant devant lui l'empereur Lothaire incliné, les mains jointes et recevant la couronne impériale.» Chronic. reg. S. Pantaleonis, ad ann. 1157. Au-dessous du tableau on lisait ceci : Rex venit ante fores jurans prius urbis honores' Post homo fil papœ, sumit quo dante coronam. A la mort de Lothaire, tout changea. Nous devons entrer ici dans le détail de la situation politique en Allemagne, afin de préparer l'intelligence des évé- nements qui suivroiil. L'élection de Lothaire en 1125 avait été un triomphe pour la papauté, qui avait fait interrompre l'hérédité impériale dans la maison de Franconie à l'ins- tant critique où elle semblait devoir s'y attacher définitivement. Or, si la postérité mâle d'Henri IV et Henri V faisait défaut, Henri IV avait laissé une fille, Agnès, mariée à Frédéric de Buren, fondateur de la maison de Souabe, à laquelle appartient Conrad III. Cette postérité féminine, d'abord écartée du trône parce qu'elle semblait menacer l'indépendance de l'Allemagne, s'y trouva rappelée à raison du péril plus immédiat et plus certain que les princes territoriaux eussent couru par le fait de l'élection à l'empire du gendre de Lo- thaire, Henri le Superbe. Celui-ci possédait le duché de Bavière, comprenant alors presque tout le sud-est de l'Allemagne et s'étendant du bord du Danube au rivage de l'Adriatique ; il tenait de sa mère le duché de Lunebourg, de sa femme le Hanovre et le Brunswick et de l'empereur Lothaire l'investiture du duché de Saxe. L'énormité de cet apanage f>it un obstacle à l'éleclinn d'Henri, 856 LIVRE. XXXIV rhoî du parti i^uclfo ou ponlifioal, et procura les voies à celle do son rival. Conrad II I, chef du parli gibelin ou impérial. Cette grave question de l'héré- dité ou du maintien de l'élection en Allemagne n'importait pas seulement aux intérêts territoriaux et à la garantie d'indépendance des ducs et princes alle- mands, mais encore aux prétentions qui appelaient incessamment les empe- reurs en Italie. La politique impériale, dès le temps d'Otton le Grand, avait poursuivi deux objets : l'hérédité de la couronne impériale et la possession des provinces ita- liennes. Les deux buts furent manques, mais comme le système électif était général en Europe à la fin du x^ siècle, on tendit dès lors partout à substituer l'hérédité à l'élection. Ce changement, qui s'effectua peu à peu dans les divers litats chrétiens, eut pour procédé de transition la survivance du fils élective- ment reconnue et proclamée pendant le règne du père. La succession s'établit ainsi d'avance. L'hérédité conserva un caractère électif, le choix du successeur futur se faisant sans difficulté sous l'influence et par la désignation du prédé- cesseur régnant. La couronne devenait inévitablement patrimoniale en parais- sant encore librement décernée. Les empereurs adoptèrent cette même ligne de conduite. Ils désignèrent de leur vivant leurs fils aux électeurs comme leurs héritiers, en obtenant d'eux qu'ils les nommassent rois des Romains, acheminement vers le titre d'empereur. La royauté était ainsi l'échelon par lequel on arrivait à l'empire, et cet échelon étant atteint d'avance, comment se fait-il que l'hérédité ne prévalut point en Allemagne comme ailleurs et qu'il ne se constitua point dans l'empire une dynastie permanente ? L'obstacle, d'après M. de Cherrier, vint des grandes divisions territoriales qui existaient en Allemagne, et dont les quatre fonda- mentales étaient les duchés de Saxe, de Franconie, de Souabe et de Bavière, re- présentant quatre anciens peuples germaniques, les Saxons, les Francs, les Alle- mands, les Bavarois, et placés, quant à leur possession, sous une règle tout à fait particulière. « Pour établir une monarchie héréditaire, dit-il, il fallait y joindre les grands duchés de l'Allemagne, que le chef de l'empire ne pouvait posséder en propre et dont il devait même investir un nouveau titulaire, un an au plus après qu'ils étaient devenus vacants. Un tel plan était bien fait pour pousser la haute noblesse allemande dans une voie d'opposition et même de révolte armée. » Cet obstacle, observe, avec raison je crois, M. Mignet, n'aurait certainement pas sufli. Ne vit-on pas les empereurs qui disposaient des duchés, quand les duchés devenaient vacants, manquer impunément, dans leur distri- bution, à la règle établie ? N'en accumulèrent-ils pas plusieurs sur la même tête, comme ceux qui furent conservés ou adjugés à Henri le Superbe et à son fils, Henri le Lion, chef de la faction guelfe en Allemagne ? Ne se trouvèrent-ils pas tous accumulés entre les mains d'Otton le Grand, qui les attribua à des membres de sa famille ? Les règles qui interdisaient ou de garder un duché en montant sur le trône ou de réunir plusieurs duchés sous la même autorité étant ainsi enfreintes, on ne saurait douter qu'elles ne l'eussent été avec plus de continuité et d'étendue si là, comme ailleurs, une famille considérable par ses possessions et son autorité fût parvenue à perpétuer son empire en prolon- geant sa durée. La permanence de la famille eût décidé du maintien de la dy- nastie, et la dynastie, par la consolidation de l'hérédité qui conduisait à l'agran- dissement inévitable de sa puissance, eût procédé à la réunion successive de 619, FRÉDÉRIC I*^'" ET LE PAPE HADRIEN IV 857 Frédéric Barberousse avait les qualités nécessaires pour une pareille tâche, et une volonté énergique. Peu de ses prédécesseurs ont été aussi pénétrés que lui du sentiment de leurs devoirs et des droits de la dignité impériale ^. Si l'on veut voir un pro- l 'Allemagne. Ce qui amena surtout l'extinction des familles impériales fut réellement ce qui empêcha l'hérédité du pouvoir dans l'empire et s'opposa à Ivuiité de territoire en Allemagne. L'hérédité pour l'Allemagne se perdit en Italie, où s'épuisèrent plusieurs grandes familles qui, en y cherchant une con- quête qui leur échappait toujours, y trouvèrent un tombeau oîi elles s'enseve- lirent. Les dynasties saxonne, franconienne, souabe, en disparaissant ainsi tour à tour, précipitèrent de plus en plus la décomposition do l'Allemagne, en voulant s'assurer la possession de l'Italie. M. de Cherrier le voit et le dit, du reste, lorsqu'il ajoute : « Le principe de l'hérédité, qui prévalut dans la plupart des Etats chrétiens, ne put se consoli- der en Allemagne, parce que les empereurs, occupés à soumettre les com^muncs lombardes et à combattre les projets de domination temporelle du Saint-Siège, épuisaient leurs ressources dans les guerres d'Italie et ne se trouvaient plus assez forts pour triompher, au nord des Alpes, des grands de l'empire. » On fait fort mal deux choses à la fois. On ne saurait longtemps les mener de front ; les volontés les plus opiniâtres s'y fatiguent, et les moyens les plus considérables s'y épuisent, bien avant que le succès puisse être obtenu. Au lieu de réussir dans la poursuite simultanée de deux entreprises, on y échoue également. C'est ce qui arriva aux empereurs, qui ne réunirent pas l'Allemagne et ne s'ap- proprièrent pas l'Italie. En Italie, ils eurent à lutter contre tout ce qu'ils avaient établi, afin d'y faciliter leur domination ou de l'y étendre. La papauté, à laquelle les Carolingiens avaient donné un territoire et reconnu le droit d'accorder l'empire, les combattit. Les communes lombardes, dont les libertés avaient été concédées par les Otton et s'étaient agrandies sous leurs successeurs, les vain- quirent. Les résultats, toujours les mêmes, d'une lutte souvent renouvelée, prouvent que l'issue en était inévitable, puisqu'elle était si constante. Mais ce qui le montra d'une manière encore plus particulière et plus éclatante, ce fut la fin, deux fois malheureuse, de la guerre entreprise, pour assujettir l'Italie, par deux grands princes, aussi puissants et aussi habiles que Frédéric P"" et son petit-fils Frédéric II, dans le cours du xii^ et du xiii'' siècle. (H. L.) 1. La carrière de Frédéric P' se divise en deux parties bien distinctes : dans la première, il prend pour modèles Charlemagne et Otton le Grand: son but n'est guère mystérieux, il tend à la monarchie universelle; mais, moins habile ou moins heureux, il échoue contre le double obstacle des villes libres italiennes et de la papauté. La défaite de Legnano en 1176, marquera la fin de cette période de rêve. Frédéric conclut la paix de Venise et le pacte provisoire d'Anagui en 1177. Avec la supériorité des hommes vraiment forts, Frédéric se retourne et renonce sans retour à son rêve impossible. La défaite de Legnano était le résultat de la défection d'Henri le Lion qui, profitant des embarras où se débattait Frédé- ric, avait fondé un pouvoir presque indépendant en Allemagne. Mis au ban de l'om])iro, l)atlu, délaissé par ses vassaux, le duc de Saxe dut faire sa soumis- 858 LIVRE XXXIV •gramme de gouvernement dans la lettre de Barberoussc au pape, [534] lors de son couronnement, on reconnaîtra que le nouvel empereur adopta dès l'abord l'idée religieuse et chrétienne de son époque ^. Dieu, dit-il, a institué deux puissances pour gouverner le monde : l'autorité apostolique et la puissance royale; il est disposé à se soumettre avec déférence à la dignité sacerdotale du Christ, à lui prêter le secours de son bras afin que l'œuvre de Dieu puisse s'accomplir sans entraves. Mais, avec la protection divine, il rétablira l'ancienne splendeur et l'antique puissance du pou- voir impérial. L'Eglise du Christ doit conserver ses droits sion à la diète d'Erfurt (1181), abandonner ses provinces et partir pour l'exil. Désormais Frédéric Barberoiisse est maître chez lui et il veut s'assurer des villes lombardes avec lesquelles il signe le traité de Constance en 1183 ; il s'en fit ainsi de fidèles alliées, surtout Milan, cité peu rancunière à l'égard du prince qui l'avait deux fois mise à sac en quelques années. L'année suivante, mai 1184, Frédéric réunit à Mayence la diète générale de l'empire; c'est l'apogée de sa puissance et presque aussitôt s'engage avec le Saint-Siège une querelle plus diplomatique que militaire, dont l'origine se rattache à la possession des marches de Toscane, héritage de la comtesse Mathilde que le pape et l'empereur se dis- putent. A cette cause de discorde s'en joint une autre, 1 élection de Trèves_, dont nous parlerons en temps voulu. Dans cette lutte, où la presque unanimité de l'épiscopat allemand se rangea derrière l'empereur contre le pape par la dé- claration de Gelnhausen, on put voir la capacité de Frédéric dont l'esprit était aussi altier que le caractère était résolu. Il était entreprenant avec opiniâtreté, et il avait non moins de système que d'entraînement dans son ambition. Il revendiqua tous les droits de l'empire, et il prétendit devenir, lui, empereur allemand, tout ce qu'avaient été les empereurs romains en Italie, et, comme les anciens Césars, exercer le pouvoir impérial dans toute son étendue. Cf. Pomtow, Ueber deii Einfluss der allromischen Vorstellungen vom Staal auf die Politik Friedrichs I und die Anscltaiiiingen seinev Zeit, in-8, Halle, 1885; Schwemer, Papsttum und Kaiserlum, 1899. Il exposa naïvement ses projets et ses théories, lors do la fameuse dicte de Roncaglia, tenue en 1158, dans la plaine du Pô. Invoquant la vieille tradition romaine, il recourut au savoir des professeurs de droit de Bologne, Ugo, Jacobus, Martinus et Bulgarus, pour donner des lois à l'Italie septentrionale qui lui était momentanément soumise. Un jourqu'il se pro- menait à cheval, escorté de Martinus et de Bulgarus, il leur demanda s'il était de droit maître du inonde; Bulgarus lui répondit qu'il ne l'était pas quant à sa pro- priété, mais Martinus soutint hardiment qu'il eu était le maître absolu. L'em- pereur charmé lui fit don de son cheval. Otton Morena. Ilistoria, dans Muratori, Script, rer. Italie, t. vi, p. 1018. (H. L.) 1. Wibald, Epislola ad Eugenium III, dans Jafîé, Bihlioth. rerum Germanie, t. I, p. 372, 499 sq. ; Watterich, Fite pon/i/. roman., t. ii, p. 315 sq. ; H. Si- monsfeld, Jahrhiicher des deutschen Reiches unter Friedrich 7, Leipzig, 1908, p. 56 sq. (H. L.) 619. FRÉDÉRIC I^'" ET LE PAPE HADRIEN IV 859 sans restriction, mais, de son côté, la puissance impériale ne doit subir aucun déchet. Seulement, à cette époque, les limites entre les droits ecclésiastiques et les droits civils étaient si peu définies, et ces droits étaient souvent si confus qu'une conception idéale de la puissance impériale telle que la comprenait le jeune Ilohenstaufen devait inévitablement provoquer des conflits. Toutefois, les auteurs qui ont écrit sur le grave conflit entre l'empereur et le pape font rarement preuve de justice. De nom- breux historiens modernes, adoptant les idées de Hegel sur l'État tout-puissant, attribuent tous les droits à l'empereur et regardent comme une usurpation ceux c[ue le pape revendi- quait; car ils condamnent comme un mal, non seulement la suprématie du pape sur les princes au moyen âge, mais même toute indépendance de l'Église. Les historiens catholiques, de leur coté, ont maintes fois confondu cette suprématie du pape, droit et réalité temporaires, avec l'indépendance et la liberté inaliénables et toujours nécessaires de l'Église; ils en sont venus à n'accorder aucun droit aux empereurs, lesquels pourtant avaient bien certainement le droit de défendre l'indépendance de leur cou- ronne et de ne pas laisser leur condition à l'égard du pape se transformer en vassalité (impe7-afor fit homo papœ). Mais, le con- flit une fois engagé, il était à craindre qu'avec sa tournure d'esprit, Barberousse n'en vînt, par la force des choses, à formuler des prétentions bien différentes de ses premières idées. Bientôt, en effet, on le voit admettre l'idée d'un empire absolu, calqué sur l'antique empire de Bome, et, semblable en cela aux Otton, chercher à reproduire l'empire byzantin. Il était persuadé que l'empereur était la source, le dispensateur de tout droit et de [o3o] toute puissance sur la terre; comme les anciens juristes romains, il avait pour principe : Qiiod principi placuit le gis habet sdgorem. Quoique personnellement attaché à la foi de l'Église, Frédéric, avec de tels principes politic}ues, devait évidemment aboutir à un terrible conflit dont les commencements datent presque du début de son règne. Si les débats n'eurent pas d'abord le carac- tère violent et passionné qu'ils prirent dans la suite, on le dut surtout à Wibald, c^ui jusqu'à sa mort (1158) conserva sous Conrad III. comme sous Frédéric I^'", la plus grande influence ^. 1. Wibald de Fisen, né en 1097. bénédictin à Wasor en 1117, écolâtre, abbé de Slavelot, élu le IG novembre 1130, béni le 20 avril 1 l.Sl, abbé du Monl-Cassin 860 LIVRE XXXIV Déjà, à In rliète d'UIm, le 29 juillet 1152, Frédéric, tout en acceptant ([ue l'Église punît par l'excommunication toute atteinte contre les biens ecclésiastiques, exigeait un jugement préalat)le de l'autorité civile ^; presque à la même époque, il avait, au mépris du concordat de Worms ^, ordonné une nou- velle élection pour le siège de Magdebourg, imposant l'évêque Wichmann de Naumbourg-Zeze, au lieu de choisir entre les deux prétendants. Le pape s'opposa à ces deux mesures et il demanda spécialement à l'abbé Wibald, par letlre du 20 septembre 1152, le 19 septembre 1137, abbé de Corvey le 20 octobre 1146^ mort à Bitolia en Paphlagonie le 19 juillet 1158. Cf. Balan, Sources de l'histoire de Liège, 1903, p. 399-406 ; Becdelièvre, Biographie liégeoise, 1836, t. i, p. 73-75 ; D. Calmct, JUbl. Lorraine, 1751, p. 450-453 ; Van de Casteele, dans le Bull, du Comité archéolog., Bruxelles, s. d. ; D. Ceillier, Histoire des auteurs ecclésiastiques, 1758, t. XXII, p. 517-538 ; 2^ édit., t. xiv, p. 525-537 ; Dentzer, Zur Beurleilung der Polilik Wibalds von Stahlo und Korvei, in-8, Breslau, 1900; J. A. Fabricius, Bihliotheca medii xvi, 1746, t. vi, p. 889-890 ; cdit. Harlcs, p. 319 ; Foppens, Bihl. Belgica, 1739, t. ii, p. 1164 ; Hartzheim, Bihl. Colon., \1^1, p. 363 ; Ilist. littér. de la France, t. xii, p. 550-571 ; Jafîé, Bibliotheca rerum Germanicarum, 1864, t. I, p. 76, 606; J. Janssen, De Wibaldo abbaie ; dissertatio historica, in-8, Bonnœ, 1853 ; le même, Wibald, von Stablo und Corvey [1098-1158], Abt, Staatsman und Gelehrier, in-8. Munster, 1854 ; L. Mann, Wibald, Abt von Stablo und Corvei, nach seiner politischen Thàtigkeit, in-8. Halle, 1876 ; Martène, Script, veter. coll., 1724, t. ii, p. 153-183 ; Michaud, Bibliothèque des croisades, 1829, t. 11, p. 395-400 ; P. L., t. clxxxix, col. 1075 ; von Raumer, Ungedruckte Stùcke aus einem Codex epistolaris Wibaldi abbatis Corbeiensis, dans Ledebur, Archiv, 1836, t. i, p. 67 ; Ritz, dans Pertz, Archiv, 1839, t. vu, p. 878-881 ; Toussaint, Études sur Wibald, abbé de Stavelot, du Mont-Cassin et de la IS'ou- velle-Corbie, in-12, Namur, 1890 ; Wattembaoh, Deutschl. Geschichtsquellen, 1894, t. II, p. 153,269-271, 361 ; Ziegelbauer, Ili.^t. liitor. bened., 1754, t. ni, p. 155-160. (H. L.) 1. Wibald, Epist., dans Jafïé, Bibl. rer. Germ., t. i, p. 538, n. 403 ; Janssen^ op. cit., p. 184; Simonsfeld, Jahrbiicher, p. 121 sq. (H. L.) 2. Pour le siège de Magdebourg, il fit prévaloir Wichmann, un simoniaque, contre Gerhard et Hatton. Cf. Fechner, Forschungen zur deutschen Geschichte, t. V, p. 417 sq. ; H. Simonsfeld, Jahrbiicher, p. 88 sq. ; Wibald, Epist., dans Jafïé, Bibl. rer. Germ., t. i, p. 534, n. 401 ; Otton de Freisingen, Gesta Friderici, II, VI ; Eugène III, Epist. ad Wibaldum, dans Jaffé, op. cit., t. i, p. 403 ; Simons- feld, op. cit., p. 122 sq. Cette affaire de Magdebourg ne fut pas la seule que l'em- pereur brusqua de telle façon ; il décida do son droit particulier l'érection de nouveaux évêchés {Monum. Germ. hist., Leges, sect. iv; Constitut. et acta, t. i, p. 147, 206 sq.) ; il évoqua des causes ecclésiastiques devant ses tribunaux. Monum. Germ. hist., Constitua, et acta, t. i, p. 140, 1986, ex ann. 1152 ; Simonsfeld, Jahrbiicher, p. 6'i sq. (TT. L.) G19. IRKDKRIC 1*^'" ET LE PAPE HADlUEN i\' 86l d'user de son iiiiluence en faveur des droits de l'Église, A lu diète de Wurzbourg (octobre 1152), on décida que l'empereur se rendrait à Rome l'année suivante ^ ; Frédéric envoya alors à Rome une deuxième ambassade composée des évêques Anselme de Havelberg et Ilermann de Constance, avec le comte Ulrich de Lenzbourg, Guido Wera et Guido de Biandrate. Ces derniers, au nom du roi, et sept cardinaux avec l'abbé Bruno de Chiaravalle, au nom du pape, conclurent alors (janvier 1153) à Rome le traité suivant -. Le roi promit sous serment, par l'en- tremise d'un de ses ministres ^, de ne conclure ni armistice ni traité de paix avec les Romains et le roi Roger de Sicile sans 1. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 765 ; Jafïé, Bihl. rer. Germ., t. i, n. 403, p. 537 ; J. Janssen, op. cit., p. 184. 2. Frédéric et les princes ecclésiastiques de renipire avaient déjà tenté, lors du couronnement à Aix-la-Chapelle, de faire décider le voyage de Rome, mais les princes laïques s'y opposèrent à cause de la situation peu rassurante du royaume. Wibald, Episf. ad Eugenium III, dans Jafîé, Bibl. rer. Germ.. t. i, p. 504. — Dès le premier Reichstag, tenu à Mersebourg en mai 1152, il fut très sérieusement question de cette expédition d'Italie et l'on fixa même le chiffre de certains contingents. Paclio Fridirici I régis et Bertolfi IV ducis de Zeringeti, dans Jafîé, Bibl. rer. Germ., t. i, p. 515 ; au Reichstag d'octobre, les exilés siciliens vinrent supplier le jeune empereur de les ramener dans leur patrie et d'en chasser l'usurpateur Roger. Otton de Freisingen, Gesta Friderici, II, VII, dans Monum. Germ. hist., Scriptores,t. xx, p. 393. L'empereur décida que l'expédition se mettrait en marche deux ans plus tard. A ce même Reichstag d'octobre, on vit paraître deux cardinaux envoyés par Eugène III; ils offrirent au prince la couronne impériale et réclamèrent son intervention contre les Ro- mains révoltés à l'instigation d'Arnaud de Rrescia. (H. L.) 3. « Monseigneur le roi des Romains, après avoir fait jurer le maintien des stipulations suivantes par un de ses ministres, promettra- lui-même, en présence du légat pontifical, qu'il ne fera ni paix ni trêve, soit avec les habitants de Rome, soit avec Roger, roi de Sicile, sans le libre consentement et la volonté de l'Église, de monseigneur le pape Eugène ou de ses successeurs. Il s'appli- quera selon ses moyens à replacer les Romains sous l'autorité pontificale de la même manière qu'ils y étaienl cent ans auparavant. " 11 maiiilicndra conlre Lout, et suivant son pouvoir, les ])rérogatives du souverain i)ontife avec les régales (jui appartiennent au bienheureux saint Pierre; il aidera à récupérer celles qui ont clé usurpées par d'autres, puis à les conserver lorsqu'elles auront été recouvrées. " 11 promet de ne céder au souverain des Grecs aucune terre de ce côté de la mer ; et même, dans le cas où ce dernier se rendrait maître par la force des armes de quelques portions de l'Italie, le roi s'oblige à faire ses efforts pour l'en chasser le plus tôt possible. « De son côlé, monseigneur le pape, de son autorité apostolique et d'après 862 LIVRE XXXIV le Jibic asseiUiinent de l'Eglise romaine, du pape Eugène ou de ses successeurs, poui\u ([uc ceux-ci adhèrent au présent trailé; en outre, de forcer les Romains à reconnaître la souveraineté du pape, telle ([u'elle existait un siècle auparavant ; de défendre [536] envers et contre tous l'honneur et les regalia de saint Pierre, comme doit le faire un fidèle protecteur de l'Eglise romaine; de rendre à cette Église les biens dont on l'a dépouillée ; enfin, de s'opposer à ce que l'empereur grec acquît en Italie des pos- sessions quelconques. De son côté, le pape promit, par son autorité apostolique et d'accord avec les cardinaux, en présence des envoyés du roi, d'honorer Frédéric comme le fils bien-aimé de saint Pierre, de le couronner empereur dès qu'il viendrait en Italie, de le soutenir pour augmenter l'honneur de l'empire, de réprimander et au besoin d'excommunier ceux qui lui feraient opposition. Il s'engageait également à n'accorder à l'empereur orec aucun territoire en Italie. Toutes ces clauses furent aecep- tées des deux côtés loyalement et sans réserves, et l'on convint de n'apporter au traité aucune modification sans l'assentiment des deux parties. Le pape envoya alors en légation auprès du roi les cardinaux Bernard et Grégoire; ceux-ci le rejoignirent à Constance où, dans une diète importante, le traité fut solen- nellement approuve, le 23 mars 1153 ^. l'avis des cardinaux ses frèreS;, promet, en présence des envoyés royaux, d'ho- norer le roi comme un fils chéri de l'Église et de lui donner sans aucune difficulté ou objection la couronne impériale, lorsqu'il se présentera pour la recevoir. Il l'aidera, selon sa puissance, à maintenir, à étendre même les droits de l'empire. Si quelqu'un prétendait se soustraire à la justice du roi, ou téméraire- ment osait méconnaître ses prérogatives, monseigneur le pape l'avertirait canoni- quement de s'abstenir d'une telle conduite et prononcerait même une excom- munication s'il ne se soumettait. Il promet de ne céder au roi des Grecs aucune terre de ce côté de la mer et même, en cas d'invasion, il emploierait les vassaux de l'Eglise pour la repousser. « Que tout ce qui précède soit fidèlement exécuté sans fraude ou arrière-pen- sée et ne puisse être changé sans l'exprès consentement de tous deux, n Martène et Durand, Ainplissirna colleclio, t. ii, p. 557, n. 385. (H. L.) 1. Moiiiim. Gertn. hisl., Leifcs, t. ii, p. 92 sq. ; Watterich, Vilœ ponlif. loniaii., t. n, p. 318 sq. ; Jaffé, BihUotheca rerum Germanicarum, t. i, p. 546 ; Janssen, op. cit., p. 186; [H. Prutz, Kaiser Friedrich I, in-8, Dantzig, 1871, t. i, p. 33, 48]; F. Chalandon, Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile, in-8, Paris, 1907, t. ii, p. 154 : « Il est à noter que, dans ce document. Manuel Comnène est désigné par le titre de rex et non pas par celui d'imperator, qui lui était attribué par Conrad. Le traité de Constance scellait aux dépens du CIO. FRÉDIÎRIC l^'" ET LE PAPE HADRIEN IV 863 Les deux légats du pape s'occupèrent, avec l'assentiment de Frédéric, de régler diverses affaires de l'Eglise d'Allemagne; à cette fin, ils convoquèrent à Worms, pour la Pentecôte de 1153, un grand synode où fut déposé Henri, archevêque de Mayence. Cette déposition semble avoir eu pour cause de fausses accusa- tions et surtout la fourberie du chancelier Arnold de Selenho- fen, que l'archevêque avait chargé de sa défense et qui devint son successeur sur le siège de Mayence. Saint Bernard lui-même plaida auprès des légats la cause de l'archevêque qui, dans sa candeur, s'était laissé tromper par de faux amis, mais n'avait rien fait qui méritât la déposition. En réalité, Henri ne paraît pas avoir été à hauteur de la situation importante et difficile qu'il occupait; on hii reproche, en particulier, d'avoir dissipé les biens de l'Église ^. [537] Les légats pontificaux n'étaient pas encore de retour en Italie, quand le pape Eugène III ^ mourut, le 8 juillet 1153^. Quelques jours après, Conrad, cardinal-évêque de Sabine ^, lui succéda sous royaume de Sicile, la réconciliation de la papauté et de l'empire. Il semble qu'au début de son règne, Barberousse ait voulu rompre avec la politique de son prédécesseur et se soit refusé à ratifier l'accord conclu quelques années auparavant avec le basileus. En effet, jusqu'en 1153, Barberousse n'eut pas, semble-t-il, de rapport avec le banileiis ; la mort d'Eugène III modifia les dispositions impériales et ramena un moment l'empereur à l'idée de l'alliance byzantine. Peut-être aussi, pour expliquer ce changement d'attitude, faut-il tenir compte des projets de Barberousse contre la Hongrie (cf. Prutz, op. cit.. t. i, p. 43) et de l'influence de Wibald, partisan de l'alliance grecque. "NVibald, Epist., dans Jaffé, Biblioth. rer. Gerni., t. i, p. 549, n. 410.» (H. L.) 1. Monum. Germ. hist., Script., t. xvi, p. 88 ; Raumer, Geschichte der Hohen- staufen, t. ii, p. 15 ; Jafïé, Bibl. rer. Germ., t. m, p. 401 ; Vita Arnoldi et Chron. Mogunt., dans Jaffé, op. cit., p. 611, 684. 2. Eugène III était rentré dans Rome au mois de novembre 1152. Romuald, Annal., dans Monum. Germ. hist.. Script., t. xix, p. 425 ; Annal. Casinenses, dans Monum. Germ. hisf., Script., t. xix, p. 310; Annales Ceccanenses, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xix, p. 284 ; H. Simonsfeld, Jahrbïicher, p. 148. (H. L.) 3. Otton de Freisingen, Gesta Friderici, II, x. Cf. Simonsfeld, Jahrbiichcr, p. 204 sq. Saint Bernard suivit de près son disciple, il mourut le 20 août. (H. L.) 4. Conrad délia Subburra, couronné le 12 juillet 1153, mort le 3 décembre 1154. Liber pontificalis, cdit. Duchesne, t. ii, p. 388-449; G. B. C. Giuliari, dans Archiv. stor. Ital., 1880, ÏV^ série, t. vi, p. 3-8 ; JalTé, Refiesta pontif. roman., 2e édit., t. II, p. 89-102, 719-720, 759 ; E. Waldner, dans Zeitschs. Gesch. Ober- rhein, 1892, II" série, t. vu, p. 183-18'i ; Watterich, }'itx pontif. roman., t. ii, p. 321-322. (H. L.) 864 LIVRE XXXlV le nom d'Anastase IV ; ami de Wibald, il continua, après son élection, à correspondre avec lui. Il s'empressa d'accorder à l'influent abbé la prérogative de l'anneau, jusque-là réservé aux évêques ^. Sous son court pontificat, on ne célébra aucun synode imporlant. Un concile tenu à Londres pendant le carême de 1154 ^ remit en vigvieur les anciennes lois et les anciennes coutumes du tem])s d'iidouard le Confesseur, et fit confirmer par l'ap- position du sceau royal plusieurs documents en faveur des églises et des couvents. Un second synode, célébré à Moret, fut occasionné par un conflit entre les bourgeois et les moines de Vézelay ^. Un troisième, tenu à Bourgueil, près de Tours, régla un différend entre l'évêque de Dol et l'archevêque de Tours *. Le synode pro- vincial de Mayence, célébré le 14 mars 1154, sous l'archevcque Arnold de Selenhofen, se rattache au pontificat d'Anastase. Il chercha à remédier aux abus qui s'étaient produits sous son pré- décesseur, tenta de recouvrer les biens de l'Église dilapidés, enfin rappela et recommanda instamment au clergé l'observa- tion des prescriptions canoniques ^. Le roi Frédéric fit alors ses préparatifs d'expédition en Italie, afin d'y rétablir l'autorité impériale et de s'y faire couronner empereur ® : il se réconcilia avec Henri de Saxe, dit Henri le 1. Jansseiîj up. cil., p. 188 ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi^ col. 783. 2. Labbe, Concilia, t. x, col. 1040-1041, 1178-1179 ; Hardouin, Conc. coll., t. VI, part, 2, col. 1331; Coleti, Concilia, t. xiii, col. 11, 1677 ; Wilkiiis, Conc. Britann., t. i, col. 426 ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 785. (H, L.) 3. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 830. Moret-sur-Loing, arrondisse- ment de Fontainebleau, département de Seine-et-Marne. (H. L.) 4. Mansi, Concilia, Supplém., t. ii, col. 495 ; Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 833. Bourgueil, arrondissement de Chinon, département d'Indre-et-Loirc. (H. L.) 5. Hartzhoim, Conc. Gerni., t. x, p. 706 ; Jafîé, Bihl. rev. Germ., t. ni, p. 612. G. L'indépendance des villes italiennes fut plus ])récoce et plus complète dans l'Italie supérieure que dans le reste do la péninsule. « liien des causes, dit M. Mignel, y avaient contribué. La principale avait été léloigncmcnt du pou- voir militaire général et la faiblesse du pouvoir militaire local. Démantelées par les conquérants lombards, afin «pie, restant ouvertes, elles pussent être aisément gardées, elles furent hors d'état de s'insurger contre ceux qui occu- paient le pays, mais aussi elles devinrent incapables de se défendre contre ceux qui l'envahissaient. Elles furent ainsi exposées aux attaques dévastatrices et incursions ruineuses des Hongrois et des Arabes. Pour leur résister, sous les derniers empereurs carolingiens et sous les rois italiens, des chartes autorisèrent les évoques à les entourer de murailles. Milan fut fortifiée sous 619. FRÉDÉRIC I^^ ET LE PAPE HADRIEN IV 865 Lion, et lui rendit le duché de Bavière. Pour mieux assurer le succès de cette expédition contre les Normands, Wibald réitéra Charles le Gros, en 882 ; Bergame et Reggio obtinrent de Bérenger 1^^, en 885 et 891, de se mettre en état de défense. Des remparts et des tours s'élevèrent ainsi, vers la fin du ix^ siècle et le commencement du x^, autour de la plupart des villes. Après qu'il eut été pourvu à la sûreté de celles-ci, il fut pourvu à leur liberté. Otton le Grand leur accorda d'importants privilèges. Soustraites à l'obligation de la milice, du logement militaire, de divers péages, elles furent exemptes de la juridiction du comte, ce qui les plaça uniquement sous celle de l'évêque. Cette dernière juridiction s'exerça par le prévôt épiscopal et par des consuls ou des échevins que les hommes libres élisaient parmi eux. Les conces- sions multipliées des successeurs d'Otton le Grand et les empiétements de l'in- dépendance urbaine sous l'autorité épiscopale, toutes les fois que se renouve- lait l'élection de l'évêque ou qu'il y avait conflit par suite de doubles élections, permirent à l'établissement municipal de se fortifier et de s'étendre. Sorties successivement de la dépendance seigneuriale des comtes et des évèqucs, les cités italiennes formaient de petites républiques qui se gouvernaient elles-mêmes. Ainsi, tandis que le pouvoir pontifical s'était fortement constitué au milieu de la péninsule, tandis qu'une monarchie militaire s'y était élevée au sud avec une solidité durable, au nord, tout son territoire s'était couvert de inunicipa- lités libres et entreprenantes. Les deux golfes que cette péninsule forme à se§ deux points de jonction avec le continent étaient occupés par les villes de Venise et de Gênes, érigées de bonne heure en républiques marchandes, qui, à l'aide de leurs flottes, partageaient l'empire de la Méditerranée avec la cité mari- time de Pise. La plaine du Piémont, la vaste vallée transversale du Pô, les val- lées perpendiculaires de l'Adda, de l'Oglio, du Mincio, de l'Adige, étaient rem- plies de villes florissantes. Verceil, Chieri, Tortone, Novare, Asti, Côme, Lodi, Milan, Crème, Pavie, Crémone, Brescia, Bergame, Plaisance, Parme, Modène, Reggio, Ferrare, Mantoue, Vérone, Padoue, Trévise, Vicence, armées et éman- cipées, avaient acquis un développement considérable et une extrême indé- pendance. La révolution qui en fit des petits États libres s'étendit bientôt de l'Italie du nord à l'Italie du centre, oîi les villes de la Toscane et delà Romagne imitèrent les villes de la Lombardie. Lucques, Pistoie, Florence, Arezzo, Sienne, Ravenne, Rimini, Imola, Forli, Pesaro, Ancône, etc., formèrent plus tard des républiques sur les débris du grand fief de la comtesse Mathilde et sur le territoire de l'ancien exarchat donné aux papes qui n'avaient encore aucun moyen de s'y faire obéir. La ville de Rome elle-même, échappant à l'influence des famiUes féodales et oligarchiques, s'était érigée en république sous des consuls, un sénat et l'ordre équestre qu'elle avait rétabli à l'instigation du fameux Arnaud de Brescia, qui s'était fait l'éloquent prédicateur de l'ancienne liberté romaine. Du temps de Frédéric Barberousse, la république était, depuis plus de douze ans, instituée dans Rome, oii le pape ne pouvait plus commander ni même siéger. «Sans entrer dans l'organisation des villes d'Italie, il est nécessaire de dire, pour en indiquer la force et en expliquer la victoire, que l'élément niuiiicipal transmis par l'antiquité, agrandi par la culture, le commerce et l'industrie du CONCILES -V - 50 866 LIVRE XXXIV le conseil, jadis donné à Conrad, de faire alliance avec Byzance et d'épouser une princesse grecque ^ ; car le mariage de Frédéric moyen âge, fortifié même par l'introduction dans les villes de la noblesse guer- rière qui s'était formée à la suite des invasions, reçut là tout son accroissement. La société urbaine s'y constitua dans la plénitude et la variété de ses formes, avec les plus fiers sentiments et parmi les plus enivrantes agitations. Les cités ita- liennes, régies par des assemblées, choisirent leurs magistrats qui prirent, en général, les anciens noms de consuls, se donnèrent des lois et levèrent des armées; elles élevèrent des fortifications au dedans comme au dehors de leurs miurailles. Les seigneurs qui possédaient des terres et des châteaux dans le district des villes, et qui s'étaient transjiorlés, soit volontairement, soit forcément, dans leur enceinte, y construisirent des maisons à murs massifs, à portes et barreaux de fer, et au centre desquelles s'élevait une tour carrée, dernier réduit de la citadelle et renfermant les armes et les provisions nécessaires pour soutenir un long siège. Les cités étaient militairement distribuées en quartiers qui rece- vaient, en général, leurs noms des portes auxquelles ils aboutissaient. Chacun de ces quartiers avait sa cavalerie, que connposaient les nobles, et son corps d'arbalétriers et de lanciers, que formaient les plébéiens. Lorsque les milices aguerries des nouvelles républiques allaient au combat, elles avaient au milieu d'elles un grand char appelé le cairoccio, que surmontait un mât au haut duquel flottaient leurs bannières et qu'entouraient les plus braves de la cité, tenus de le défendre jusqu'à la mort. C'est contre la Lombardie indépendante que Frédéric Barberousse dirigea sa première expédition. Ce qui favorisa d'abord la tentative d'assujettissement, ce fut la division des villes entre elles et sa pro- pre union avec le pape, doiit il avait besoin pour être couronné empereur dans Rome et qui avait besoin de lui pour y être rétabli dans son autorité et sur son siège. Dès la seconde moitié du xi^ siècle, les villes lombardes étaient devenues assez puissantes pour s'être divisées et avoir entrepris les unes contre les autres des guerres acharnées. Deux ligues contraires, suscitées surtout par des rivalités de voisinage, avaient uni celles qui avaient des intérêts analogues et des animosités communes. A la tête de l'une de ces ligues était Milan, que sui- vaient Crème, Tortone, Brescia, Parme, Modène ; à la tête de l'autre, Pavie^ qui avait dans son alliance Cùme, Lodi, Crémone, Novare, Asti, Plaisance, Reggio. La ligue milanaise était la plus forte ; elle avait pris et rasé Lodi (1109), attaqué Novare, soumis Côme (1127). Ce fut cette ligue que voulut dompter^ et la cité superbe dont elle suivait les directions que voulut soumettre Frédéric Barberousse; il prétendit par là rétablir la souveraineté impériale presque entièrement annulée dans la Péninsule. Les empereurs saxons avaient attaqué l'Italie dans sa royauté nationale, les empereurs franconiens dans sa suprématie spirituelle; les empereurs souabes l'attaquèrent surtout dans sa constitution numicipale : ils espérèrent, en triomphant des villes, faire prévaloir ensuite l'autorité impériale sur le territoire d'Italie et y dominer même la papauté. » (IL L.) 1. « Dans le courant de l'année 1153, Barberousse reçut des envoyés de Ma- nuel Comnène chargés de lui faire des ouvertures dont nous ne connaissons pas l'objet. En même temps, Wibald, abbé de Stavelot, recevait une lettre de 619. FRÉDÉRIC I^^ ET LE PAPE HADRIEN IV 867 avec la margrave Adélaïde de Vohbourg^ avait été récemment cassé, pour cause de parenté, et. au dire de quelques auteurs, par les légats [538] du pape eux-mêmes ^; en effet, Wibald obtint que son ami Anselme, évêque de Havelberg, et le comte Alexandre fussent envoyés en Manuel, qui le priait d'user de son influence pour amener Barberousse à entrer dans ses vues. Wibald, Epist., dans Jalïé, Bibl. rer. Gêna., t. i, p. 549, n. 410. Le registre de la correspondance de Wibald contient une lettre qui est certai- nement la réponse de Barberousse à cette première missive de Manuel. Frédéric parle des excellents rapports de son prédécesseur avec la cour byzantine et insiste sur les conseils que Coiirad lui a donnés, relativement à l'alliance grec- que ; il termine en annonçant pour l'été prochain sa descente en Italie. Cette lettre est, d'une part, postérieure au 23 mars, date du divorce de l'empereur ; il semble que, d'autre part, la date assignée à l'expédition de Fouille doive la faire placer dans l'été de 1153. L'apparente contradiction qui existe entre les clauses du traité de Constance et la demande d'alliance tend à nie faire croire que cette dernière est postérieure à la mort d'Eugène III. Quoi qu'il en soit, le 22 novembre 1153, Manuel répondait en envoyant une nouvelle ambassade chargée de traiter la question du mariage projeté depuis si longtemps. Wibald, Epist., dans Jafîé, Bibl. rer. Gerni., t. i, p. 561, n. 424. Kinnamos nous apprend qu'il fut alors question du mariage de Marie, fille du Sébastocrator Isaac. La mission grecque ne put aboutir à une entente. Kinnamos nous dit que les en- voyés de Manuel, trouvant que Frédéric manquait de sagesse dans les négo- ciations, se décidèrent à reprendre la route de Byzance ; ils avaient d'ailleurs eu soin d'obtenir qu'une ambassade allemande les suivrait de près et vien- drait traiter directement avec leur maître les questions en litige. Il serait fort intéressant de connaître exactement les motifs de cette rupture. Malheureuse- ment, les chroniques sont muettes à cet égard. Il semble ressortir du récit de Kinnamos que Frédéric a commencé par faire, au sujet de l'Italie du sud, les mêmes offres que Conrad; cela me paraît douteux ; il me semble, en effet, que l'on doive regarder les clauses du traité de Constance relatives aux Grecs comme l'expression des idées personnelles de Barberousse sur la question de l'Italie du sud, et il me paraît difficile d'admettre que la mort d'Eugène III ait amené un revirement aussi complet chez l'empereur. Barberousse n'admet- tait pas, cela ressort clairement d'un passage d'Otton de Freisingen, qu'en Italie l'autorité du basileus pût contrebalancer la sienne [Gesla Friderici. II, xx, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xx, p. 428) ; or. Manuel Comnène était décidé à avoir dans l'Italie du sud une politique active, pour y rétablir de nou- veau la domination byzantine. Ce sont ces prétentiojis rivales qui ont vraisem- blablement amené l'échec des négociations. » F. Chalandon, Histoire de la do- mination normande en Italie et en Sicile, 1907, t. ii, p. 154-157. (H. L.) 1. Petite-fille d'Henri le Superbe. (H. L.) 2. Otton de Saint-Biaise, Chronicon, c. x, dans Muratori, Script, rer. Italie, t. VI, p. 869 : Curiam habuit ibique uxoretn suant, causa fornicalionis sicpius infamalani repudiavil. Avant toute décision canonique, Frédéric répudia Adc- a'ide, du consenleuieut de la diète. Suevicorum annules, 1. X, part 2. (H. L.) 8C8 LIVRE XXXIV ambassade à Constantinople, au mois de septembre 1154^. Dès le mois d'octobre, l'expédiLion impériale se mit en marche vers l'Italie ^, Elle était à peine commencée que le pape Anastase, après dix-huit mois seulement de pontificat, mourut, le 3 décembre 1154 ^; dès le lendemain, Hadrien IV fut élu à l'unanimité *, 1. OttOM do Freisingen mentionne, à la date de septembre 1153. l'envoi d'Anselme de Havelberg en qualité d'ambassadeur à Constantinople.Nous ne trou- vons pas mention de la présence de ce dernier en Allemagne, de juin 1153 à jan- vier 1154 et de mai 1154 à 1155. H. von Kap-Herr,Z)ie ahendlàndische Poliiik Kai- ser Manuels, in-8, Strassburg, 1881, p. 148. D'autre part, le 9 avril 1155, Anselme est à Thessalonique (cf. J. Schmidl, Des Basiliiis aus Aclirida Erzhischofs von Thessalonich, bishcr unedierte Dialoge, in-8, Munich, 1901); et, en mai 1155, il était de retour. Otton de Freisingen, Gesla Friderici, II, xx. On a remarqué avec raison (Kap-Herr, op. cit., p. 149) que les données synchroniques d'Otton de Freisingen s'appliquent à 1154 et non à 1153. Il faut donc placer une ambas- sade d'Anselme en septembre 1154. Cette opinion paraît à F. Chalandon, op. cit., t. II, p. 155, note 4, confirmée par la lettre de Wibald à Manuel, dans la- quelle il lui recommande les envoyés impériaux et ne parle plus du projet de mariage. Jaffé, Bihl. rcr. Germ., t. i, p. 568, n. 432. (H. L.) 2. Octobre 1154. Frédéric, Epist. ad Ottonem, dans Otton de Freisingen, Gesta Friderici : Nos curn maxima Victoria... qualeni cum mille octingentis mili- tihus conquisitam prius iiusquam audivimus. Cf. H. Simonsfcld, Jahrbïicher, t. I, p. 243 sq. Frédéric avait, semble-t-il, avec lui 6 000 hommes. Dettfol, Der erste Rômerzug Kaiser Friedrichs I, in-8, Gôttingen, 1877; W. von Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, in-8, Braunschweig, 1880, t. v, p. 39 sq. (H. L-) 3. Boso, Vila Anaslasii, dans Watterich, Vitie ponlif. roman., t. ii, p. 223 ; Duchesne, Liber pontificalis, t. ii, p. 388; Simonsîeld, JahrbUcher unter Fried- rich J, p. 268, note 249. (H. L.) 4. Né à Abbotslangley, comté de Hertfordshire, prieur de Saint-Ruf en Avi- gnon (1137), cardiual-évêque d'Albano en 1146; pape élu le 4 décembre 1154, sacré le lendemain, mort à Anagni le l^'' septembre 1159. Anonyme, Adrien IV et V Irlande, dans Analecta juris pontificii, 1882, t. xxi, p. 257-397 ; Baronius, Annales eccles., ad ann. 1154, n. 4 ; ad ann. 1159, n. 23 ; Pagi, Crilica, 1689, ad ann. 1154, n. 3, ad ann. 1159, n. 5 ; Bibliothèque de l' École des chartes, 1896, t. Lvii, p. 153-267; du Boulay, Uist. universilatis Parisirnsis, 1665, t. ii, p. 717- 718 ; R. Ceillier, Histoire des auteurs ecclésiastiques, 1763, t. xxiii, p. 348-357 ; 2« édit., t. XIV, p. 912-918 ; Daumon, dans Hist. littér. de la France, 1814, t. xiii, p. 287-297 ; C. Didelot, Le pape Adrien IV à Valence, dans le Bull, de la Soc. orchéol. de la Drôme, 1891, t. xxv, p. 5-50 ; P. Ewald, dans Neues Archiv, 1876, t. II, p. 211-213 ; J. A. Fabricius, Bibliotheca medii œvi, 1734, t. i, p. 532-535 ; 2^ édit., p. 178 ; A. Gasquet, Adrian IV and Ireland, dans Dublin review, 1883, t. x, p. 83-103 : Jaiïé, Reg. pontif. rom., 2^ édit., t. ii, p. 102-145, 720-721, 760-761 ; K..., Iladrian IV und Irland, dans Zeitschrifl fiir katho- lischc Theulugie, 188'i, t. viii, j). 444-447 ; Liber ponti/icalis, édit. Duchesne, 619. FRÉDÉRIC I^'" ET LE PAPE HADRIEN IV 8G9 Il s'appelait avant son élévation Nicolas Breakspear (Brise- lance); il était fils d'un clerc anglais devenu plus tard moine de Saint-Alban ^ [et qui ne paraît s'être occupé de son fils que pour lui donner de bons conseils]. Dans sa jeunesse, Nicolas fut livré à lui-même et réduit à la mendicité ; honteux de mendier en Angle- terre ou d'y subsister à l'aide de travaux infimes, le jeune homme vint en France [et, d'étape en étape, gagna Avignon] où il s'enga- gea comme domestique du monastère de Saint-Ruf. On remarqua vite son assiduité au travail, son adresse et son mérite, en sorte qu'après deux ans il fit profession et commença l'étude de la théo- logie. En 1137, ses confrères l'élurent abbé à l'unanimité. Accusé par quelques moines à cause des réformes qu'il voulait introduire, il vint à Rome exposer sa cause et la gagna. Les accusateurs revin- rent à la charge; alors le pape Eugène 111 nomma Nicolas Breakspear cardinal-évêque d'Albano et l'envoya comme légat dans les pays Scandinaves, où il fonda l'archevêché de Dron- theim pour la Norvège et s'efforça de faire d'Upsal la métropole de la Suède 2. Dès son élévation au souverain pontificat, il dit : « Le Siège apostolique est semé d'épines, et le manteau pontifical, bien qu'en lambeaux, est encore si pesant qu'il t. II, p. 388-397, 450 ; S. Malone, Adrian IV and Ireland, dans Dublin reinew, 1884, t. XI, p. 316-343 ; K. Norgate, The bulle « Laudabiliter », dans English historical review, 1893, p. 18-52 ; P. L., t. clxxxviii, col. 1349 ; O. Pfiilf, Ha- drian IV und die « Schenkung » Irlands, dans Stimmen aus Maria-Laach, 1889, t. XXXVII, p. 382-396, 497-517 ; P. Schefïer-Boichorst, dans MiUheilungen Instit. ôsterr. Gesch., 1893, t. iv, p. 101-122 ; E. Trollope, Memoir of the life of Adrian the fourth, dans The archeologia, 1857, t. xxxvii, p. 39 sq. ; Watte- rich, Vitse pontif. roman., 1862, t. ii, p. 323-374. Notice complète et exacte de H. Hemmer, dans Dictionnaire de théologie catholique, t. i, col. 457-458. Hadrien IV a été le seul pape d'origine anglaise. (H. L.) 1. William de Neubourg, Ilistoria Anglicana, 1. II, c. vi, dans Mon. Germ. liist., Script., t. xxvii, p. 228 : Is... patrem habuit clericum quendam non multe facultatis, qui, relicto cum seculo impubère filio, apud Sanctum Albanum factus est monachus. Ille vero adolescentiam ingressus, cum propter inopiam scholis vacare non posset, idem moruisterium cotidiane stipis gralia frequeniabat. (H. L.) 2. Watterich, Vilse rom. pont., t. ii, p. 323, 337 ; Raby, Pope Iladrian IV. An historical sketch, in-8, London, 1849 ; Tatcher, Studies concerning Adrian IV, in-8, Chicago, 1903 ; Matthieu Paris, Gesta abbatum d. Albani, dans Scriptores, t. XXVIII, p. 435 ; Simonsfeld, Jahrbiicher, t. i, p. 269 sq. ; Jafîé-Wattembach, Reg. pont, rom., n. 9937, 9938; Reuter, GeschichteAlexanders III, t. ii, p. 143 sq. ; Maurer, Die Bekehrung des norwegischen Stammes zitrn Chrislentum, in-8, Mi'm- chen, 1856, t. ii, p. 677 sq. ; Mùnter, Kirchengeschichte von Danemark und Norwegen bis zum Schlussc des xiii Jahrii., 1875, p. 88 sq. (II. L.) 870 LIVRE XXXIV accable même les plus forts ^ » Hadrien ne devait pas tarder à s'en convaincre. Il était à peine sacré que les Romains, excités par Arnaud de Brescia, lui enjoignirent de se borner à son pouvoir spirituel, le pouvoir temporel appartenant au sénat élu, et lui notifièrent leur résolution de se défaire à tout prix du joug pon- tifical : pour lui, le meilleur parti était d'abdiquer volontairement. Hadrien répondit énergiquement et demanda l'expulsiond' Arnaud, mais les Romains se montrèrent alors si menaçants qu'Hadrien dut se retirer dans la citadelle de Saint-Pierre. Le cardinal Guy, du titre de Sainte-Pudentienne, ayant voulu l'y visiter, fut saisi et grièvement blessé par les partisans d'Arnaud. Le pape jeta Tinter- [539] dit sur Rome, et on n'y célébra plus d'offices divins jusqu'à ce que, [le mercredi saint de l'année] 1155, le peuple forçât les sénateurs à se soumettre au pape et à bannir Arnaud de Brescia et ses par- tisans s'ils ne voulaient s'y résoudre. En conséquence, Hadrien leva l'interdit le jeudi saint et célébra la fête de Pâques de 1155 au Latran. Au début de l'été, il se rendit à Viterbe. Sur ces entrefaites, Frédéric Barberousse était arrivé dans la Haute-Italie et, selon la coutume, avait célébré une grande diète dans la plaine de Roncaglia, près de Plaisance, pour recevoir le serment des seigneurs et des villes italiennes et trancher leurs différends^. Il fut froidement accueilli, car depuis des années on n'avait point connu un empereur énergique et les villes de la Haute- Italie avaient joui d'une grande liberté et d'un bien-être croissant, en sorte que l'autorité impériale n'était plus pour elles qu'un vague souvenir ou une institution dont elles ne voyaient pas l'utilité ^. 1. Jean de Salisbury, Policraticus, 1. VIII, dans Monum. Gerni. Itist., Script. , t. XXVII, p. 50 : Dominum Adrianum . . . tesletn invoco, quia romano ponlifice nemo miserabilior est, conditione ejus nidla miserior... Spinosqm dicit cathedram romani pontificis, mantum acutissimis usquequaque consertum acitleis. Cf. Simons- feld, Jahrhucher, t. r, p. 319, n. 128 ; W. von Giesebrechl, Gesddchle, t. vi, p. 339 sq. (H. L.) 2. Frédéric campa à Roncaglia et fit dresser l'écu impérial le long du grand mât, où tous les vassaux d'Italie furent tenus de venir lui prêter hommage pour leurs fiefs et s'acquitter pendant une nuit de la veillée d'armes au- tour de sa tente. (H. L.) 3. Otton de Freisingen, Gesta Friderici, II, xiii, dans Monum. Germ. hisL, Script., t. XX, p. 397 : Ex quo factum est, ut cœteris orhis civitatihus divitiis et potentia longe prsemineant. Jus'antur ad hoc non solum, ut diclum est, morum suorum induslria, sed et principum in Transalpinis manere assultorum ahsentia. Frédéric, Epist. ad Ollonem : Post hase expeditionem Romam inovimus cl in 619. FRÉDÉRIC I^^ ET LE PAPE HADRIEN IV 871 Mais, d'un autre côté, en Italie plus qu'ailleurs, s'étaient dévelop- pées ces inimitiés de ville à ville qui avaient causé des guerres et des brutalités sans nombre ^. Ainsi, tandis que Pavie tenait pour le parti gibelin, Milan se trouvait à la tète d'une importante confédération de villes qui, tout en paraissant uniquement orga- nisées contre Pavie, ne dissimulaient guère leurs sentiments anti-impériaux. Plusieurs de ces villes furent forcées de se sou- mettre 2 : Chieri et Asti furent en partie détruites et Tortone entiè- rement ; mais Milan ne put être vaincue ^. Ses députés n'avaient apporté à Roncaglia que des paroles ambiguës, disant que le reste pourrait se traiter dans i\Iilan même; mais l'orgueilleuse ville ferma ses portes au roi, qui ne jugea pas prudent de commen- cer contre elle la lutte sérieuse nécessaire pour la réduire *. Après valida manu Longobardiam intravimus. Hœc enim propter longam absentiam imperatorum ad insolentiani declinaverat et suis confisa uiribus aliquanlum re- bellare cœperat... Cf. Annal. Placentini GibeUini, dans Monum. Germ. hist., Script., t. XVIII, p. 457 ; Annales S. Vitoni Virdunensis, dans Monum. Germ. hist., Script., t. x, p. 527 ; Thomas le Toscan, Gesta imper, et pontif., dans Mon. Germ. Iiist.. Script., t. xxii, p. 504 ; Otton de Freisingen, Gesta Frederici, II, vu, et .Annal. Beicliersperg., dans Mon. Germ. hist.. Script., t. -kvji, p. 465; Simonsfeld, op. cit., t. i, p. 243. (H. L.) 1. Otton de Freisingen^ Gesta Friderici, II, xiii sq. ; H. Simonsfeld, Jahr- biicher, t. i, p. 220. 2. En pénétrant en Italie, Frédéric eut à prendre parti entre Milan et Pavie; l'hésitation pouvait être longue, mais^ outre les raisons qu'avait le roi des Ro- mains de choisir Pavie, il y avait, au dire d'un chroniqueur contemporain, la redoutable puissance des Milanais qui fût devenue sans mesure et véritable- ment périlleuse pour l'autorité impériale. De rébus gestis Friderici, dans Muratori, Script, rer. Italie, t. vi, p. 1174 ; C. du Cherrier, Histoire de la lutte des papes et des empereurs de la maison de Souabe, \^^ édit., t. i, p. 163-164. Jusqu'alors Milan avait appuyé le gouvernement impérial contre les papes et les guelfes allemands, tandis que, dès le temps d'Henri II, Pavie tenait pour l'opposition ; mais dès que Barberousse se fut prononcé en faveur de cette dernière ville, les rôles changèrent entièrement. Les Milanais abandonnèrent le parti impérial^ contre lequel, sauf d'insignifiants raccommodements, ils soutinrent la lutte ; au contraire, les Pavesaiis se firent impérialistes et ils n'avaient guère le choix de s'y refuser. (H. L.) 3. Barberousse fit dans cette première campagne une maladresse qui eut de graves conséquences. Au lieu de se porter sur Milan et de l'accabler, il s'amusa à saccager la Lombardie ; il démolit Rosate, Trecate, Galiate, pilla Chieri, rasa Tortone^ soumit Brescia, releva Lodi, négligea Milan et donna sa mesure comme homme de guerre : c'était un chef de bandes. (H. L.) 4. Qui ne jugea pas prudent... ! Ceci est admirable. Si le Grand Frédéric eût pratiqué cette prudence-là, il eût disparu de l'histoire le soir de Kolin. La 872 LIVRE XXXIV quelques démonstrations et la prise de quelques places fortes, Frédéric célébra à Pavie, le 17 avril 1155, une grande solennité pour recevoir la couronne de la Lombardie^; de là il se dirigea, à marches forcées, par Crémone, Modène et Bologne, vers Viterbe, où il rencontra le pape Hadrien 2. A la nouvelle de l'approche de Frédéric, le pape envoya à sa rencontre trois cardi- naux pour s'assurer de ses dispositions bienveillantes et déli- bérer au sujet du couronnement, etc. Ils trouvèrent le roi à San- Quirico en Toscane, furent bien reçus, remirent leurs lettres et [540] exposèrent les points indiqués par Hadrien. Le pape réclamait en particulier qu'on lui livrât Arnaud de Brescia, naguère fait prisonnier par le cardinal-diacre Gerhard de Saint-Nicolas, vraie raison, c'est que Frédéric entendait la guerre comme les gens de son temps : une promenade au cours de laquelle on donne des coups et on en reçoit. Ce n'est pas son admirateur Otton de Frcisingcn qui peut lui rien apprendre sur ce point. Avec une armée de 6 000 hommes, on peut faire bien des violences, mais guère d'actions d'éclat. Dans les Gesta di Federico, édit. E. Monaci, dans Fontl per la storia d'Italia, t. i, vs. 241 sq., on voit très bien pourquoi ce dé- dain à l'égard de Milan : Barberousse n'était pas en mesure de s'y frotter : Irarum celât stirnulos, quia Mediolanum Vi cohibere nequit nisi congregat agmiua j)hira. Cf. H. Simonsfcld, Jahrbiicher des deutschen Reiches unter Friedrich I, 1152-1158, in-8, Leipzig, 1908, t. i, p. 264 sq. (H. L.) 1. 24 avril 1155. Otton de Freisingen, Gesta Friderici, II, xx, dans Mon. Germ. hisl., Script., t. xx, p. 403. Suivant certains, le couronnement se serait borné à des fêtes, il n'y aurait pas eu de couronnement effectif ; telle est l'opi- nion de K. Haase, Die Kônigskranungen in Oheritalien und die « eisernen Krone, in-8, Strassburg, 1901, p. 45 sq., et de W. Gicsebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, in-8, Leipzig, 1880-1888, t. v, p. 51 ; t. vi, p. 339, et enfin de Dettfol, Der erste Rômerzug Kaiser Friedrichs I, in-8, Gôttingen, 1877, p. 25; cette opi- nion me paraît moins vraisemblable et moins justifiée que celle de Waitz, Ver- fass. Geschichte, 2«' édil., t. vr, p. 223; A. Krôner, Wahl und Krônung der deut- schen Kaiser und Kimige in /to/ien, in-8, Freiburg, 1901, p. 65, et H. Simonsfeld, Jahrbiicher, t. i, p. 304, qui admettent la réalité d'un couronnement. (H. L.) 2. Boso, dans Watterirh, Vitœ pontij. romanor., 1. ii, p. 325 : Fridericus... civilatern Terdonam (Tortone) diu obsedit, qua devicta et sibi subacta, celeriter propcrabat ad IJrbem, in tanta festinantia, ut merito credi posset magis hostis accedere quam patronus. Cet empressement était si extraordinaire que le pape n'était rien moins que rassuré. Ibid., p. 326 : Pontifex..., qui propter nimium suspecluni impcratoris adventum. Cf. Guillaume de Tyr, Histor. rer. transmar., 1. XVIII, c. II, P. L., t. CCI, col. 709 : Fredericus... accelerato itinere infra paucos dies de Lombardia Romani venerat, ita ut subitus ejus advcntus domino papse et universve Ecclesix romance suspectas essei admodum. Cf. Simonsfeld, Jahr- biicher, t. I, p. 324. (H. L.) fi 10. FRÉDÉRIC I®^ ET I,E PAPE HADRIEN IV 873 mais que certains comtes de Campanie avaient fait évader, le tenant pour un saint. Frédéric accéda à la demande du pape, car tout autant qu'Hadrien il haïssait le démagogue; les comtes furent menacés et même emprisonnés, ce qui les décida à rendre le tribun; Arnaud fut conduit à Rome et brûlé vif ^ par ordre du préfet de la ville; on jeta ses cendres dans le Tibre, pour empêcher que ses restes ne devinssent l'objet de la vénération du peuple. Frédéric, prévenant les légats du pape, envoya à celui-ci Arnold, archevêque de Cologne, et Anselme de Havelberg, à peine revenu de Constantinople et depuis peu nommé archevêque de Ravenne. Frédéric ayant esquivé une réponse définitive aux légats avant le retour de ses propres ambassadeurs, tout en poursuivant sa marche rapide vers Viterbe, le pape inquiet son- geait à se réfugier dans l'imprenable forteresse d'Orvieto (au nord de Viterbe), mais Frédéric, venant par la route du nord, rendit ce projet impraticable. Le pape se dirigea donc vers le sud et gagna Cività Castellana, d'où il pouvait fuir facilement si Frédéric trahissait de mauvaises intentions. Il y fut rejoint par les ambas- sadeurs du roi, qui ne cessaient de protester de la droiture et des bonnes intentions de leur maître. Tandis qu'ils retournaient vers lui, ils croisèrent les trois cardinaux cjui revenaient auprès du pape, et les deux groupes se rendirent ensemble à Viterbe chez le roi tenter un rapprochement, quoique le cardinal - prêtre Octavien (un futur antipape), qui s'était joint aux autres cardinaux sans en avoir reçu mission, ait voulvi détourner 1. Papencordt, op. cit., p. 266, fixe cette exécution à la veille du couronnement de Frédéric, 19 juin 1155. Il attaque l'exposé, inexact d'après lui, de Raunier, dans IloJienstaufen, t. ii, p. 37. Giesebrecht, op. cit., p. 148^ doute, et avec raison d'après moi, qu'on eût risqué de supplicier Arnaud en lace de Rome révoltée; il croit qu'on a dû jeter ses cendres dans le libre plutôt à Cività Castellana qu'à Rome même. Dans la Kaisergesch., t. v, p. 64, il place le supplice après le couronnement de l'empereur. Roso, dans \Yatterich, Vitie rom. pontij., p. 326 ; Otton de Freisingen, Gesta Friderici, II, xx, dans Monum. Germ. hisi., Script., t. XX, p. 404 ; Giesebrecht, Arnold von Brescia, p. 27 sq. ; Hausrath, Arnold von Brescia, p. 144, 151, 180-182 ; Gesta di Federico, dans Fonti pcr la storia d'Italia, t. i, vs. 802 sq., 809 sq., 828 sq., 850 sq. ; Simonsfeld, Jahrbucher, t. I, p. 341 sq. ; Revue historique, 1876, t. ii, p. 260-262 ; Revue critique, 1869, t. I, p. 8-12 ; t. ii, p. 219-222 ; 1876, t. t, p. 33-36 : Rev. des quest. hisL, 1884, t. XXXV, p. 52-114 ; N. Cacciapuoti, Arnaud de Brescia, in-8, Venezia, 1910 ; Breyer, Die Arnoldisten, dans Zeilschrift fi'ir Kirchengeschichle t. xii, p. 412 sq. (H. L.) 874 LIVRE XXXIV ses collègues de cette démarche. Frédéric jura de n'attenter ni laisser attenter en rien à la vie, à la liberté, aux biens et dioniiés du pape et des cardinaux. Il vengerait selon son pou- [541] voir les avanies infligées au pape et désormais observerait, sans le modifier, le traité conclu entre les deux puissances. Les trois légats se hâtèrent de rapporter au pape ces promesses qui parurent suffisantes. Hadrien se rendit donc avec ses cardinaux à Nepi, tandis que Frédéric vint à Sutri et établit son camp au Campo grasso, non loin delà ville. Le lendemain, 9 juin 1155, les princes allemands, accompagnés d'une multitude de clercs et de laïques, conduisirent processionnellement le pape à la tente du roi. Celui-ci refusant de se prêter, selon le cérémonial, à tenir la bride du cheval du pape et à lui présenter l'étrier, les cardinaux épouvantés regagnèrent Cività Castellana, et le pape, médiocre- ment rassuré, resta seul dans le camp allemand. Il descendit donc de cheval sans l'aide du roi, se plaça sur un fauteuil préparé et reçut de Frédéric l'hommage traditionnel du baisement du pied. Lorsque le roi, se relevant, voulut donner au pape le baiser de paix, Hadrien s'y refusa, parce que le roi s'était soustrait à une partie du cérémonial suivi par ses prédécesseurs. Toute la journée du 10 se passa à discuter cette question. Les princes allemands les plus âgés rendirent témoignage que les empereurs avaient tenu au pape l'étrier. Frédéric, qui entre temps avait transporté son camp près du lac de Janula (main- tenant il Laghetto, près de Monte Rosi), finit par céder. On recommença l'entrevue ; le pape et le roi chevauchèrent à la rencontre l'un dp l'autre, Frédéric descendit de cheval, conduisit la haquenée du pape par la bride environ la distance d'un jet de pierre et reçut le baiser de paix ^. 1. Le cardinal d'Aragon, Vita Hadriani IV, dans Muratori, Scriptores rerum Ilalicanim, l. m, part. 1. p. 441, P. L., t. clxxxviii, p. 1351, et mieux dans Watterich, Vitae pontif. roman., t. ii, p. 323 sq. ; Baronius, Annal, eccles., ad ann. 1154, n. 2 sq. ; ad ann. 1155, n. 1 sq ; Papencordt, Geschichte der Sladt Boni, p. 262 ; Reuter, Geschichte Alexanders III, 2^ cdit., t. i, p. 3 sq. ; Ràu- mcr, Geschichte der Ilohenstaufen, t. n, p. 16; W. von Giescbrecht, Gesc/îtc/i/e der deulschen Kaiserzeit, in-8^ Leipzig, 1880-1888, t. v, p. 60; édit. Simpson, Leipzig, 1895, t. vi, p. 341 ; II. Simonsfeld, JahrbiXcher, t. i, p. 331, et Excurs IV, p. 677-688. Outre Boso, dans Watterich. t. ii, p. 327 ; Liber pontificalis, t. ii, p. 391, cf. Albinus-Cencius, Liber c(usimni. édit. P. Fabre : Le Liber cciisuum de l'Église romaine, dans Bibliothèque des Écoles franc, de Bome et d'Athènes, 619. FRÉDÉRIC I^"^ ET LE PAPE HADRIEN IV 875 [542] Hadrien et Frédéric traitèrent alors du couronnement et de la répression de Rome; Frédéric s'étant engagé à déposer les nou- veaux sénateurs, le pape et le roi se dirigèrent vers Rome. [Près de Népi ils rencontrèrent une ambassade solennelle des républicains romains qui adressèrent au roi un discours inat- tendu : (c Rome, après avoir secoué le joug du clergé, est prête à recevoir honorablement son empereur, s'il vient, comme nous ai- mons à le croire, avec des intentions pacifiques. Puisse la ville éternelle recouvrer par ton influence son antique splendeur, comme au temps où la sagesse du sénat et la valeur de l'ordre équestre avaient étendu sa domination des bornes de l'Orient à celles de l'Occident ! Nous avons rétabli le sénat et l'ordre équestre, pour conseiller et servir ta personne et l'empire. Écoute cette parole de la reine du monde : Tu étais étranger, je t'ai fait citoyen ; tu es arrivé des pays transalpins, je t'ai constitué IP série, t. iv : Cum Frederlcus... in territorium Sutrinum cum eooercitu adve- nissçt... rex in stratoris officia exhibendo et tenendo streuga illum honorem domno pape nequaquam exhihuit, qui ah anlecessorihus ejus... romanis consuei'erat pontificihufi exliiheri... Quocirca domtius papa eum ad osculum non recepit. Unde... Mus sequens dies sub istius rei disceptatione decurrit... Propter quod quidam cardinales discesserunl. (Boso : cardinales, qui cum eo vénérant, turbati et valde perterriii abierunt.) Tandem vero antiquioribus principum et illis, qui cum imperatore Lotliario ad d. papam Innocentium vénérant, requisilis et investigata prisca consuetudine, judicio imperialis curix decretum est... Tertio itaque die... descendit eo (pontifice) viso de equo et [ Boso : occurrens ei, quantum jactus est lapidis] in conspectu exercilus in omni alacritate officium stratoris implevit et streugam ipsius [Boso : forfilrr ] tenuit, et lune primo eum ad osculum domiius papa recepit. D'après Simonsfeld, op. cit., t. i, Excurs 1\ , p. 684, Frédéric de- manda en compensation l'enlèvement du tableau qui figurait au Latran l'em- pereur Lothaire III en position d'homo papœ. Cf. Ragewin, continuateur d'Otton de Freisingen, Gesta Friderici, III, x, dans Monum. Germ. hisf., Script., t. xx^ p. ^2\ sq. : Talibus litteris lectis et per Reinaldum cancellarium fida nimis inter- pretatione diligenter expositis, magna principes, qui aderant, indignatione com- moti sunt... quod a nonnullis Romanorum temere affirmari noverant, imper ium Urbis et regnum Italicum donatione pontificum reges nostros hactenus possedisse^ idque non solum scriptis atque picturis reprœsentare et ad posteras transmiltere. Unde de imperatore Lothario in palatio Lateranensi super hujusmodi picluram scriptum est : Rex venit, etc. Talis scriplura, talisque superscriplio principi, quando alio anno circa Urbem fuerat, per fidèles imperii ddata, cum vehementer displicuisset, amica prius invcctione prsecedente laudamentum papœ Hadriano accepisse memoratur ut et scriplura pariier atque pictura talis de medio tolleretur, ne tam vana res summis in orbe viris lifigandi et discordandi prastare posset materiam. Voir plus haut cette inscription, p. 859. (H. L.) 876 LIVRE XXXIV prince. Le premier de tes devoirs avant d'entrer dans Rome est de t'obliger par serment à observer nos lois, à maintenir nos pri- vilèges, à nous défendre même au péril de ta vie contre les Barbares. Tu devras aussi payer aux officiers qui te proclameront au Capi- tole cinq mille livres d'argent. De plus, tu jureras tes promesses et les signeras de ta main. » Frédéric, à qui le sang devait bouillir, interrom])it brusquement [543] et dit : « J'avais souvent entendu vanter la grandeur d'âme et la sagesse des Romains ; mais tes paroles hautaines montrent bien plutôt une folle arrogance qu'un juste sentiment de la situa- tion de Rome, Ta ville n'est plus ce qu'elle était autrefois : sou- mise aux vicissitudes des choses humaines, elle obéit après avoir commandé. C'est désormais à l'Allemagne qu'il faut demander l'antique gloire du Capitole, le courage des guerriers, la sagesse du sénat. Charlemagne et Otton le Grand, dont vos ancêtres implorèrent l'appui, ont chassé d'Italie les Lombards, les Grecs et les tyrans qui l'opprimaient. Comme leur successeur, je suis le prince des Romains et le maître légitime de Rome. Crois-tu que le bras des peuples germaniques ait perdii sa vigueur ? Quel- qu'un des vôtres songerait-il à arracher sa massue des mains d'Hercule ? sois assuré qu'avec l'aide de Dieu mes fidèles guerriers l'en feraient bientôt repentir. Tu prétends m'obliger au ser- ment de respecter vos lois et vos anciennes coutumes, de rendre bonne justice, et même de payer une somme d'argent, comme si j'étais prisonnier du sénat. Sache donc qu'il est bon que le prince donne des lois aux peuples et n'en a jamais à recevoir d'eux. En rendant la justice je ne ferai que suivre mon penchant naturel : cjuant à mes largesses, elles seront répandues avec générosité, mais pour y avoir part il faudra s'en rendre digne et je ne souffri- rai jamais qu'on m'en marque la mesure ^.» (H. L.)] Quelques personnes de la suite de Frédéric ayant demandé [544] aux ambassadeurs de la République romaine s'ils avaient quelque chose à ajouter, ceux-ci répondirent, non sans arrière-pensée, 1. Ces deux discours ont été conservés par Otton de Freisingen^ Gesta Fri- derici, II, xxi, qui parle d'une demande de 5 000 livres d'argent, tandis que Helmoldus, Chron. Slm\, I, 79, dans Mon. Gerrn. hist., Script., t. xx, p. 72, parle de 15 000 livres. Cf. C. de Charrier, Hisl. de la lutte des papes et des empereurs de la maison de Souahe, 1841, t. i, p. 167-169 ; H. Simonsfeld, Jahrhiicher, t. i, p. 332 sq. Otton de Freisingen, oncle de l'empereur, assistait à l'algarade de Nepi. (H. L.) 619. FRÉDÉRIC l'^'" I:T le pape HADRIEN IV 877 « qu'avant tout ils devaient faire connaître à leurs concitoyens la réponse du roi », et ils revinrent à Rome sans être inquiétés. Frédéric, redoutant un mauvais coup, délibéra avec le pape, qui dit : « Tu connaîtras mieux avec le temps, mon fils, l'astuce des Romains ; tu verras que, dans toutes ces démarches, ils ont eu des desseins perfides ; mais pour courir au plus pressé et prévenir leur malice, il faut envoyer de suite à Rome des hommes habiles et dévoués qui s'emparent de Saint-Pierre et de la cité Léonine. Ma garde est prête, sur mon ordre, à partir sur-le-champ ; le car- dinal Octavien, romain de naissance, ira avec elle, c'est un homme sur (jui on peut compter ^. » Le roi approuva ce projet et choisit un millier de jeunes chevaliers qui, le lendemain, de grand matin, entrèrent dans la cité Léonine et occupèrent Saint-Pierre. A cette nouvelle, Frédéric et le pape accoururent à Rome, et ce dernier, prenant les devants avec ses cardinaux, attendit le roi sur les degrés de Saint-Pierre. Frédéric arriva dans la cité Léonine par la porte d'or, fut reçu à Saint-Pierre par le pape, conduit au tombeau du prince des apôtres et enfin solennellement couronné^, le 18 juin 1155, selon le cérémonial traditionnel, parmi les vivats de tous les assistants, au cours de la messe célébrée par le pape lui-même ^. Pendant ce temps, les troupes occupaient les ponts qui mettent en communication le castrum Cencii avec la ville proprement dite, afin de couper court à toute démonstration popu- laire. Le couronnement terminé, l'empereur, couronne en tête, à cheval, escorté de sa suite à pied, revint au camp impérial hors [545] l^s murs, tandis que le pape regagnait le Vatican. Le sénat, instruit de l'événement, fit sonner la cloche du Capitole, ameuta le peuple, qui se précipita vers Saint-Pierre par le pont du Tibre redevenu libre ; la garde allemande demeurée dans l'église fut mise en pièces. Une autre bande envahit par le Transtévère la cité Léonine. Au bruit du tumulte, l'empereur, croyant le pape et les cardinaux en grand danger, accourut aussitôt; la bataille dura jusqu'à la nuit, et, après quelques alternatives, se termina, comme 1. Nous le retrouverons bientôt antipape sous le nom de Victor IV. (H. L.) 2. Boso, dans Watterich, ViLae pontif. roman., t. ii^ p. 328, n. 6, l'ordo coro- nationis. 3. Otton de Freisingen, Gesta Friderlci, II, xxii, dans Monum. Gerrn. hist., Script., t. xx, p. 406 ; W. von Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kai- serzeil, t. v, p. 62 ; t. iv, p. 341 ; II. Simonsl'eld, Jalirbuclier des deutschen Rei- ches unter Friedrich I, in-8^ Leipzig, 1908, p. 335-339. (II. L.) 878 LIVRE XXXIV on pouvait le prévoir, i)ar la déroute des Romains ; un millier furent tués ou se noyèrent dans le Tibre, deux cents furent faits prisonniers, beaucoup furent blessés, tandis que les Allemands assurèrent n'avoir perdu que deux hommes. Otton de Freisingen écrit par manière de téflexion morale : « Tu vois, Rome, au lieu d'or allemand on te donne du fer ; c'est avec cet argent-là que les Francs achètent une couronne ^. » Le 19 juin, l'empereur se dirigea avec son armée vers le nord, du côté du mont Soracte, traversa le Tibre à cet endroit et célébra, dans une charmante vallée près de Tivoli, la fête des saints Pierre et Paul (29 juin 1155)'^. Le pape célébra la messe et plaça de nou- veau la couronne sur la tête de l'empereur, suivant l'usage observé aux jours de grande fête, enfin il donna l'absolution à tous les soldats qui, dans la dernière bataille, avaient versé leur sang pour la cavisc du droit. Frédéric, désireux de remplir sa promesse de rétablir le pouvoir temporel du pape, gagna Frascati pour attaquer Rome par ce côté; mais la chaleur de l'été, le mauvais air et la contagion qui se déclara le forcèrent de se retirer dans les gorges plus fraîches des Apennins. A Tivoli, qu'il rendit au pape, en même temps qu'il lui livrait tous les prisonniers romains en son pouvoir, l'empereur prit congé d'Hadrien. Le pape, ne pouvant rentrer dans Rome, passa de résidence en résidence et s'arrêta enfin à Bénévent, tandis que l'empereur remontait vers 1. Otton de Freisingen, Gesfa Friderici, II, xxii, dans Monum. Gerin. hinL, Script., t. XX, p. 407 ; Epist. Friderici, p. 3 ; Vincent de Prague, dans Monum. Gerrti. hisl., Script.^ t. xvii, p. 565 ; Helmoldus, Chron. Slw., I, 80 ; dans Monum. Germ. hisl., Script., t. xxi, p. 73 ; Annal. Palidenses, dans Monum. Germ. hisL, t. XVI, p. 89 ; Gestadi Federico, édit. Monaci, dans Fonti per la storia d'Italia, t. I, vs. G71 ; Annal. Egmundani, dans Monum. Germ. hisl.. Script., t. xvi, p. 460 ; Annal. S. Jacobi Leodiensis, dans Monum. Germ. hist.. Script., t. xvi, p. 641 ; Annal. Pisani, dans Monum. Germ. hisl.. Script., t. xix, p. 242 ; Otto Morena, Historia, dans Monum. Germ. hist.. Script., t. xvni, p. 596; Boso, dans Watterich, Vitx pontif. rom., t. ii, p. 330 ; Liber pontificalis, cdit. Du- chesne, t. ii, p. 392 ; Godefroid, Gesla Friderici, vs. 47 : Acriter iratus consurgit ad arma senalus, Prosilit armatus csesar, feritate citalus, etc. Prutz, Friedrich I, in-8, Dantzig, 1871, t. i, p. 407-411; W. von Giesebrecht, Geschichte, t. v, p. 63 sq.; t. vi, p. 341 sq.; II. Simonsfeld, Jahrbucher, t. ij p. 340 ; E.vcurs V, p. 689-698. (H. L.) 2. Voici encore une marche stratégique qui fait peu d'honneur à l'empereur. Il fut obligé de s'éloigner de Rome, n'ayant pas songé à y pourvoir de vivres son camp sous les murs de la ville. (H. L.) 619. FRÉDÉRIC l'^'" ET LE PAPE HADRIEN IV 879 Spolète qu'il prit cl détiuisil; de là il vint à Ancône, où il rencon- tra un prince grec et d'où il envoya Wibald à Constantinople ^, 1. Roger II, roi de Sicile, mourut le 2G Rvrier 1154 (E. Caspar, Roger II, I loi-] 134, und die Grundung der normannisch-sizilianischen Monarchie, i90^; G. B. Siragusa, Il régna di Gulielmo 1 iii Sicilia, in-8, Roma, 1885-1886) et l'avènement de sou fils Guillaume I^^ coïncidait presque à la date assignée à l'exécution des projets d'expédition de Frédéric Barbcroussc contre l'Italie méridionale. Ces projets étaient d'autant plus redoutables qu'à Palerme on ne devait pas ignorer les négociations poursuivies quelque temps entre Grecs et Allemands, et, en 1154, l'alliance des deux empereurs devait être regardée comme très probable. Robert de Thorigny semble bien exprimer l'opinion pu- blique sur cette alliance : Condixerant enim sibi per legatos suos ipse {Fridericus) el Manuel imperator Constantinopolis... ut venientes ex diversis partibus pessum- darenl Apuliam et regem ejus Guiltelmum. L. Delisle, Chronique de Robert de Torigni, Rouen, 1873, t. i, p. 295. La diplomatie sicilienne travailla dès ce moment à isoler l'empereur allemand; pour y arriver, elle s'y montra plus que conciliante avec Manuel Comnène, à qui le roi de Sicile fit des propositions qui eus- sent été inespérées si l'empereur grec n'avait alors rêvé de réduire l'Italie à son rang de province dans l'empire romain ; il comptait même vraisemblablement que Barberousse lui donnerait à l'occasion un petit coup de main. Aussi, loin d'entendre aux propositions de Guillaume l", Manuel se montra aussitôt ouver- tement hostile ; la guerre put paraître imminente et une rencontre sur mer tourna à l'avantage des Normands. Ceci n'était pas pour détourner Manuel I"^ qui savait la situation difficile que traversait le royaume de Sicile. C'est très probablement sur ces entrefaites qu'il apprit les difficultés qui s'étaient élevées entre ses envoyés et ceux de Barberousse, ses ambassadeurs n'ayant pu guère être de retour avant le printemps de 1154. Vers la fiia de cette même année 1154, il vit arriver à Constantinople Anselme de Havelberg et Alexandre de Gravina, avec mission de reprendre les négociations entre les deux empereurs ; mais cette fois encore, on échoua. Quand il apprit l'expédition de Barberousse en Italie, le Byzantin se prit à craindre qu'on n'oubliât de l'inviter à prendre sa part des dépouilles. Wibald (dans Jalïé, Bibl. rcr. Germ., t. i, p. 568, n. 432) [l'avait si bien persuadé des bonnes intentions que Barberousse portait personnellement à son confrère impérial qu'il risqua une nouvelle démarche et, en bon Grec prévoyant vin insuccès, prit ses mesures pour en tirer le meilleur parti possible. II envoya à Ancône Michel Paléologuc, Jean Doukas et Alexandre de Gravina. Ces deux derniers devaient à tout prix causer avec Frédéric, dussent-ils pour cela descendre en Allemagne, auquel cas Paléologue leur souhaiterait bon voyage et bon succès et, au lieu de perdre son temps sur les grands chemins, il resterait en Italie et y lèverait des troupes pour combattre le royaume nor- mand. « A quelle date convient-il de placer l'arrivée à Ancône des envoyés byzantins ? Se basant sur une phrase où Kinnamos fait allusion aux difficultés rencontrées par Frédéric, on a placé l'arrivée de l'anabassade grecqiie entre le mois d'octobre et le mois de décembre 1154 (Kinnamos, Epitome, cdit. Meincke, dans Corp. script, hiat, tyr., 1836; Hugues Falcaud, //j's/oria de rébus gestis in regno Sicilia-, édit. Siragusa, Rome, 1897, p. 10, note 1 ; Siragusa, 880 LIVRE XXXIV puis il licencia la plus grande partie de son armée et regagna l'Allemagne par le val du Trentin ^. A son retour, il punit tous ceux qui avaient troublé la paix pul)lique, quel que fût leur rang : il condamna même de puissants princes, qui avaient troublé l'ordre, à l'ancienne peine de porte-chien; il élc\a la marche d'Autriche à la dignité de duché, pour obtenir d'Henri Jasomirgott qu'il renonçât à ses prétentions sur la Bavière; enfin les négociations avec Byzance ayant échoué, il épousa Béatrix, l'héritière de la Bour- gogne (Pentecôte de 1156), réunissant ainsi à l'empire cette province, longtemps disputée ^. En un mot, il éleva à un si haut point l'autorité impériale, que non seulement les peuples voisins déjà tributaires, les Polonais par exemple, mais encore Il re^no di CuUcIdio 1 in Sicilid, iii-8^ Païenne, 1885, l. i, p. 3'i-35) ; d'aulrcs historiens ont choisi l'été de 1155 (H. Kap-Herr, Die abendlàndische Polilik Kaiser Manuels, iu-8, Strassburg, 1881^ p. 138 ; ce que dit Otlon de Freisingen, Gesta Friderici, 1\, xxiii^ dans Monum. Germ. hist., Script., t. xx, p. 408, de l'entrevue que les envoyés grecs eurent avec Frédéric pendant l'été 1155, n'em- pêche pas que Paléologue et Doukas soient arrivés beaucoup plus tôt). Je ne crois pas, écrit M. F. Chalandon, Histoire de la domination normande en, Italie et en Sicile, 1907, t. n, p. 191, que l'on puisse admettre la date de 1155. Alexandre de Gravina, n'ayant quitté Barberousse qu'en septembre^ peut difTicilement, en un laps de temps aussi court, avoir été à Constantinople et être revenu à Ancône. La phrase de Kinnamos est très vague, elle peut aussi bien s'appliquer aux difïïcultés rencontrées par Frédéric Barberousse au printemps ou en été 1155 (Prutz, op. cit., t. i, p. 61-62, 71-82) qu'à la situation de la fin de 1154. » Les 9 et 10 avril 1155, nous savons qu'Anselme de Havelberg soutint à Thessa- lonique une discussion théologique contre Basile d'Achrida, archevêque de Thessalonique ; cf. Schmidt, Des Basilius ans Achrida, Erzbischofs vonThessa- lonich, hisher unedierte Dialoge, Ein Beiirag zur Geschichte des griechischen Schis- mas, in-8, Mûnchen, 1901 ; nous savons qu'il rejoignit Barberousse vers la Pentecôte (22 mai), Otton de Freisingen, Gesta Friderici, II, xx, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xx, p. 403 ; il semble donc qu'on doit retarder jusqu'à cette date l'arrivée des ambassadeurs byzantins. C'est donc au printemps de 1155 que les envoyés de Manuel Comnène seraient arrivés à Ancône. Cf. F. Chalandon, Histoire de la dom. norm., t. ii, p. 192; le même, Jean II et Manuel I^^ Comnène, 1118-1180, in-8, Paris, 1911. (H. L.) 1. Le cardinal d'Aragon, dans P. L., t. clxxxviii, col. 1355 sq. ; Baronius, Annal, eccles., ad aiin. 1155, n. 18-19 ; Boso, dans Watterich, Vitx pontif. roman., t. ii, p. 331 sq., 340. (H. L.) 2. Béatrix, fille de Raynaud III de Bourgogne, épousa Frédéric I^' à Wurz- bourg, le 10 juin 1156, et mourut à Spire le 15 novembre 1185. Cf. C. de Chcrricr op, cit., t. I, p. 172-173. (H. L.) 619, FRÉDÉRIC l^^' ET LE PAPE HADRIEN IV 881 des souverains indépendants, comme Henri II. roi d'Anfrlelcrre (depuis 1154), reconnurent formellement l'autoriLé de l'em- pereur ^. Sur ces entrefaites, Hadrien IV s'était trouvé enfermé dans Bénévent par Guillaume, roi de Sicile et de Naples. Guillaume vivait en mauvais rapports avec le pape : il se fit couronner sans son assentiment ^ (on sait que le pape était suzerain du royaume des Deux-Siciles) et, au mois de mai 1155, n'ayant pas obtenu la confirmation de son sacre, il envahit les Etats de l'Eglise, ce qui lui valut l'excommunication. Cette sentence fournit à quelques seigneurs mécontents du (gouvernement de Guillaume ^ l'occasion de se révolter, et la présence du pape à Bénévent accrut cette disposition. Vers ce même temps, les Grecs mirent le royaume de Sicile à deux doigts de sa perte ; en ce péril, le roi Guillaume son- gea à se réconcilier avec le pape et fit les premières ouvertures *. Hadrien était disposé à les bien accueillir '", mais les car- dinaux s'y opposèrent, dans l'espoir qu'un plus long délai obtien- drait de plus larges concessions ^. La fortune changea subitement '', 1. Raumer, Gesch. (1er Hohenstaufen, t. ii. p. 60-62 ; Ragewin, Gesta Fri- derici, 1, vu. 2. Le couronnement eut lieu le 4 avril Hj'i, dans la cathédrale de Palernie. Cl. Romuald de Salerne, dans Monum. Germ. hisL, Script., t. xix, p. 427. (H. L.) .3. Barberousse avait, lui aussi, des rapports avec les mécontents de la Fouille. A Spolète, lorsqu'il était déjà en route pour l'Allemagne, il délivre Gui Gwerra et quelques autres. Ce renseignement vaut son prix parce qu'il nous permet de comprendre comment l'insurrection éclata en mai. (H. L.) 4. Watterich, Vitse pontif. rom.. t. ii, p. 33. 5. Est-ce bien certain ? Cf. Romuald de Salerne, dans IMonum. Germ. Jiist., Script., t. XIX, p. 427. (H. L.) 6. Boso, dans Watterich, op. cit., t. ii, p. 333 ; plus tard, les cardinaux gibe- lins se firent honneur de n'avoir eu en vue que les intérêts de l'empereur impos- sibles à accommoder avec le projet d'entente entre Hadrien IV et Guillaume P"". Ce qui est certain, c'est que le pape Hadrien se trompait sur les Normands comme tous ses prédécesseurs avant lui. Au début de l'année 1155, il envoyait à Salerne le cardinal Henri, du titre des Saints-Nérée-et-Achillée, remettre au roi une lettre dont l'adresse lui refusait le titre royal et le qualifiait seigneur de Sicile. On signifia au cardinal d'avoir à déguerpir sans tarder ; celui-ci se le tint pour dit. Romuald de Salerne, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xix. p. 427- 428. (H. L.) 7. Pour toute cette campagne faite de marches, de contre-marches, de sièges, cf. F. Chalandon, Histoire de la domination normatide en ItalieetenSicile,t.u, p. 202-228. Le pape avait fait alliance avec les Byzantins. Guillaume I*''", dont la CONCILES — V — 5U 882 LIVRE XXXIV Guillaume bal lit les Grecs à la bataille de Brindisi ^ [en mai 115G], [541 et marcha aussitôt vers Bénévent pour y assiéger le pape 2. A nonchalance el le falalisnie n'obscurcissaient pas le sens du péril que celle alliance faisait courir à son royaume^ tenta^ très pro!)al)lemont dans le courant de l'hiver de 1155-1156, de détacher Hadrien IV de Manuel I^r^ Une ambassade ayant à sa tète l'élu deCatane, Bernard (?), serendil à Salerne, d'où l'envoyé du roi de Sicile fit demander au pape s'il consentirai! à traiter sur les bases suivantes : le pape lèverait l'excommunication jetée sur le roi, lequel prêterait serment d'hommage et de fidélité, de restituer à toutes les églises de son royaume une entière liberté et de céder au pape, à titre de compensation pour les dom- mages subis, les villes de Padala, Montcfusco et Morcone ; enfin, le roi promet- tait des subsides et un coutigent qui aideraient le pape à se mettre en possession de la ville de Rome et, au rétablissement de la paix, une somme d'argent égale à celle que les Byzantins lui avaient promise. V^ila lladiiain IV, dans Liber pontiflcalis , t. 11, p. 394. Ces ofl'res dépassaient notablement ce qu'une vict>. episc, dans Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 1125 ; Watterich, Vitas pontif. rom., t. ii, p. 401 : Archiepiscopos et epi-' sfopos a Sede aposlolica redeuntes in ignominiam et detrimentum Ecclesiœ plerumque capi turpiter et inhoneste prœcepil eosque fecit carceris custodise man- cipari. (II. L.) 019. FRÉDÉRIC I^'" ET LK PAPK HAUKIKN IV 889 romaine.,., quelle surabondance de dignité et de gloire elle t'a procurée [contulerit), et enfin comment elle t'a fait arriver au sommet de la grandeur, en t'accordant la dignité impériale {insi- gne coronœ libentissime conjerens). Depuis, elle n'a rien fait dont elle pût soupçonner que tu ressentirais quelque peine. Du reste, loin de nous repentir d'avoir ainsi accompli tous tes désirs, nous aurions plutôt eu plaisir à conférer à Ton Excel- lence des bienfaits encore jilus précieux, s'il eût été nécessaire... Mais, puisque tu ne prêtes aucune attention à un i)areil forfait, qui est une tache pour l'Eglise et pour l'empire, nous sommes amené à craindre que, sous l'influence de l'homme mauvais qui sème l'ivraie, tu n'aies du ressentiment et de la mauvaise volonté contre l'Église romaine, ta mère, qui a été si bonne pour toi. Pour ce motif et certains autres qui vont être exposés, je t'envoie deux de mes fils les plus chers, les cardinaux Bernard et Roland ^, etc. « Le chancelier impérial Rainald de Dassel traduisit sur-le-champ en allemand la lettre du pape, et Ragewin assure que sa version étaitfidèle^. Ilest incontestable cependant, etlesévèques allemands l'ont eux-mêmes déclaré plus tard, qu'il traduisit dans le sens le plus défavorable l'expression de heneficium, qui était équivoque. Les princes présents à l'assemblée furent irrités par la lettre du pape, surtout lorsqu'elle disait» que le pape avait procuré à l'empereur une surabondance de dignité et de gloire, qu'il l'avait fait arriver au sommet de la grandeur en lui accordant la couronne 1. Raorewin, Gesta Friderici, I. III, c. ix ; dans Monum. Germ. hisl.. Script., t. XX, p. 420 sq. ; Leges, sect. iv ; Constiiut. et acta, t. i, p. 229, ii. 1G4 ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t, xxi, col. 789 sq, : Quant gratanter et quam jucunde alio anno mater tua sacrosancta romana Ecclesia te susceperit, quanta cordis afjec- lione tractiwerit. quantam tibi dignilalis plenitudinem contulerit et honoris, et qualiter iniperialis itisigne coronse libentissime confereus benignissimo gremio suo tuie sublimitalis apiceni studuerit confovere... Xeque tamen pœnitet nos tuœ desideria ^'oluntatis in omnibus implevisse, sed si majora bénéficia excellentia tua de manu noslra suscepisset, si fîeri possei... non immerito gauderemus. Cf. Glesebrecht, Geschichte derdeutsclien Kaiserzeit, 1880, t. v, p. 121 sq., édit. Simp- son, 1895, t. VI, p. 354 ; Simonsfeld, Jahrbiicher, t. i, p. 568 sq. (H, L,) 2, Ragewin, Gesta Friderici, III, x, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xx, p. 421 : Talibus litteris lectis et per Reinaldum cancellarium fida satis (mss B et IV -.fida nimis] interpretatione diligenter expositis, ctc, ; ÎI. Simonsfeld, Jalir- biicher,{. i, p. 570, n. 177. (II. 1-.) 890 LIVRE XXXIV impériale, et enfin qu'il aurait eu plaisir à conférer de sa main à l'empereur des bienfaits encore plus précieux. » Si, à Besançon, le mot beneficium fut interprété dans le sens de fief, c'est, dit [551] Ragewin ^, parce que des Romains avaient avancé que les empereurs allemands avaient reçu de la libéralité des papes la domination sur Rome et le royaume d'Italie, prétention attestée par un tableau et une inscription au palais de Latran. Le tableau représentait en effet l'empereur Lothaire recevant la couronne, et au-dessus on lisait ce distique : He.r venil ante fores, jurans prius urbis honores, Post homo fit papœ, sumit quo dante coronam. Dès son premier séjour à Rome, Frédéric avait prié le pape de faire disparaître tableau et inscription. L'irritation des princes contre la lettre papale s'accrut encore, lorsque le légat Roland Bandinelli accentua davantage le sens des mots contestés dans son discours devant la diète. Au lieu de dire que beneficium signifiait bienfait, action inspirée par la bienveillance, plutôt que fief, il s'écria en pleine assemblée:" De qui donc l'empereur tient-il Vimperium, si ce n'est du pape ^ ? » Otton de Wil- telsbacb, comte du Palatinat, voulut lui répondre en lui fendant la tête ^; mais l'empereur l'en empêcha ; le comte et le chance- lier Rainald n'en proférèrent pas moins les paroles les plus outrageantes contre les légats et l'Eglise romaine. L'empereur lui-même s'écria : « Si nous n'étions pas dans l'église, vous éprou- 1. Ragewin, Gesla Friderici, III, x, dans Monum. Genn. tn'sf., Srripf.. (. xx^ p, 421. 2. A quo ergo hahel, si a domno papa non Jutbcl itiipcrium? (H. L.) 3. Continuatio Sanhlasiana, c. viii, dans JMonttni. (îerin. hisl., Script., i. xx, p. 307. Ce fait a été très diversement interprété. Suivant les uns, le cliancelier Rainald, en traduisant beneficium par Lehen, nous dirions fief, a parfaitement rendu le sens visé par la Curie romaine, qui ne voulait qu'une chose : un conllil. C'est l'opinion de A. Hauck, Kirchengeschichte Deutschlands, t. iv, p. 211, note 1, et de Reuter, Geschichte Alexanders IIJ, t. i, j). 2G ; il faut reconnaître que le discours du légat Roland leur donne assez raison. D autres, parmi lesquels Prutz, Friedrich l, t. i, p. 117 ; Ribbeek, Friedrich I, p. 23 ; Simonsfeld. Jaln- bïtchcr, t. I, p. 573, voient dans ce terme ambigu un piège tendu à l'empereur, qui peut-être laisserait passer le mot et ouvrirait la porte à la prétention. Enfin Nitzsch, Geschichte des deutschen Volkes. t. n, p. 249, et Lamprecht, Deutsche Geschichte, t. m, p. 128, pensent que Rainald voulait tout brouiller et s'y est pris de son mieux ; il a réussi. (H. L.) [552] 619. FRÉDÉRIC 1^1' ET LE PAPE HADRIEN IV 891 veriez combien sont lourds les glaives allemands. » Il renvoya les léo-ats avec ordre de quitter ses États dès le lendemain matin, par la voie le plus directe et sans visiter aucun évoque ou abbé ^. L'empereur envoya aussitôt une lettre circulaire à tous les l'.lats du royaume, pour exciter les esprits contre le pape, qui détruisait l'union du sacerdoce et de l'empire et par là même me- naçait le monde chrétien des plus grands malheurs. Il raconte ce qui s'est passé à Besançon, les paroles sacrilèges contenues dans la lettre du pape, et comment les légats furent en danger d'être massacrés, s'il ne s'était personnellement entremis. Ces légats, aioute-t-il, étaient nantis de plusieurs copies de la lettre du pape afin de les répandre partout ; ils étaient également pourvus de blancs-seings du pape, qu'ils rempliraient à leur gré afin de mettre en coupe réglée, suivant l'usage, l'Eglise allemande"^; mais il les a renvoyés à Rome par le plus court chemin. Par l'élection des princes, il tient la couronne et l'empire de Dieu seul; il y a deux sceptres auxquels est confié le gouvernement du monde; mais puisque saint Pierre disait : « Craignez Dieu et honorez le roi ^, » il en a menti quiconque ose soutenir que Frédéric a reçu la couronne impériale des n^ains du pape à titre de beneficium. Jusqu'ici il s'est efforcé de rétablir l'honneur et la liberté des Églises opprimées sous un joug intolérable et devenues la proie des Égyptiens, il s'est employé à leur conserver tous leurs droits: il demande donc que l'on s'accorde à déplorer l'injure faite au royaume et à ne pas tolérer cet abaissement de la dignité 1. Hadrien IV, Episl. ad episr. Germanise ^ dans Ragewin, Gesla Friderici, III. XV, dans Monum. Germ. hisl., Script., t. xx, p. 425 sq. ; Leges, sect. iv ; Conslitul. et acta, t. i, p. 232, n. 16G ; Mansi, Coiic. amplis.'^, coll., I. xxi, col. 709 sq. : [imperator] coiwicia in nos et legatos noslros dicilur conjecinse et quarn inhoneste ipsos a prseseniia sua recedereet de terra sua velociter exire compulerit, et audire opprobrium et lanienlabile sit re/erre. Cf. Giesebrecht, op. cil., t. v, p. 130 ; Simonsfeld, Jahrbucher, t. i, p. 572, n. 183. (H. L.) 2. Ribbeck, Friedrich I und die rômische Curie in den Jaliren 1157 bis 1159, Leipzig. 1881, p. 26, note 2, se vante d'avoir le premier l)icn compris et exacte- ment traduit ce passage de Ragewin, tandis que Reuter, Prutz et Giesebrecht l'avaient déformé. Déjà la première édition de l'Histoire des conciles a donné une traduction exacte de ce passage, mais pour les recherches scientifiques en matière d'histoire, la littérature catholique ou ne suffit pas ou n'est pas assez éclectique. 3. I Petr., II, 17. 8t)2 LIVRE XXXIV de l'empire par une nouveauté inouïe et un empiétement aussi orgueilleux ^. De retour à Rome, où le pape s'était réinstallé ^, les deux légats racontèrent les incidents de Besançon et conseillèrent contre Fré- déric des mesures énergiques. Les cardinaux gibelins, au con- traire, rejetaient sur les légats cette affaire malencontreuse. Ils furent cependant en minorité, et le pape écrivit alors (fin dé- cembre 1157) aux évoques allemands : « Nous le disons avec douleur, notre très cber fils, l'empereur romain Frédéric a fait ce que jamais n'a osé faire aucun de ses prédécessevirs. En effet, lui ayant envoyé deux de nos meilleurs frères, les cardinaux Bernard et Roland..., il a paru tout d'abord les recevoir cor- dialement ; mais le lendemain, lorsqu'ils lui lurent notre lettre, il a suffi d'un seul mot : insigne i>idelicet coronœ beneficiv^i tibi contulimus, pour qu'il entrât dans une violente colère, proférât contre nous et nos légats des injures impossibles à reproduire, et chassât nos envoyés de la manière la plus honteuse. On raconte qu'après leur départ il a défendu à tous ses sujets de venir trou- ver le pape et a placé des gardes à toutes les frontières de l'empire pour faire exécuter, même par la force, son ordonnance. Ce qui 1. Hagewin, Gesta Friderici,lll,^, dans A/onwm. Germ. hisl., Script., t. xx, p. 422 sq. ; Leges, sect. iv ; Conslitul. et acla, t. i, p. 230 sq.^ n. 165, donne V Encyclica imperatoris, dans laquelle on lit : Cum per electionem principum a solo Deo regnum et imperium noslrum sit, qui in passione Christi filii sui duobus gladiis necessariis regendum orbein subjecit, cumque Petrus apostolus hac docirina viundum informcwerit : Deum tiniete, regem honorificate ; quicumque nos impe- rialem coronain pro bénéficia a domno papa suscepisse dixeriï, divinx insti- lutioni et doctrinœ Pétri contrarius est et mendacii reus est... Porro quia multa paria litterarum apud eos reperta sunl et ceduhv. sigillatie ad arbilrium eorum adhuc scribendse, quibus, sicut hactenus consuetiidinis eorum fuit, per singulas ecclesias Teutonici regni conceptum iniquitalis suie virus respergere, cdtaria denudare, vasa domus Dei asporlare, cruces cxcoriare nilebantur, ne ultra procedendi facultas eis daretur, eadem qua vénérant via ad Urbem eos redire fecimus. Cf. Ribbeck, Friedricli I. j). 20; Simonsfeld. Jahrbiicher, t. i, p. 574 sq. (H. L.) 2. Une bulle du 12 novembre 1156 est datée du Latran. Jafïé, Regesla. n. 6950. Papencordt, op. cit., p. 286, suppose gratuitement que le pape avait pacifié Rome à l'aide des Normands. Tout ce qu'on peut admettre, c'est que, dès le début de 1157, Hadrien IV, voyant où en serait bientôt l'entente avec Barbe- rousse, se rapprocha du roi de Sicile. Cf. F. Chalaiidon, op. cit., t. \i, p. 257. (II. L.) Cil;'. FREDERIC 1^1" ET LE 1>APE HADRIEN tV 893 [553] nous console, c'est que ces mesures ont été prises sans le con- seil ni de vous ni des princes. Aussi espérons-nous que, grâce à vos représentations, il ne continuera pas à se montrer aussi violent. Nous vous demandons donc, frères, de vous montrer comme le rempart de la maison de Dieu et de ramener le plus tôt possible notre fils dans une autre voie. Efforcez-vous en par- ticulier d'obtenir que l'empereur oblige le chancelier Rainald et le comte du Palatinaf, qui ont vomi de si grossières injures contre les légats et contre la sainte Eglise romaine, à donner une satisfaction éclatante ^, » etc. Cette lettre était une sorte de l)allon d'essai, destiné à sonder les dispositions de l'épiscopat allemand. Les évêques répon- dirent "^ : « Quoique persuadés que l'Église de Dieu est fondée sur un roc inébranlable et qu'aucune tempête ne peut la renver- ser, nous n'en sommes pas moins, nous les plus faibles, effrayés et anxieux quand surviennent ces tempêtes. Aussi sommes- nous grandement troublés et attristés par ce qui s'est passé entre Votre Sainteté et notre maître l'empereur : les suites en peuvent être déplorables si Dieu n'y inet la main. Les paroles de votre lettre ont bouleversé l'empire tout entier, cl l'empereur ni les princes n'ont pu les supporter. Avec la permission de Votre Sainteté, nous remarcjuons que nous ne pouvons ni défendre ni approviver ce sentiment, à cause de la mauvaise interprétation qu'on a donnée à un mot douteux. De pareilles expressions étaient inouïes jusqu'à nos jours. Nous avons reçu votre lettre avec respect et, conformément à vos ordres, nous avons transmis vos exhortations à l'empereur. Dieu soit loué ! il nous a fait cette réponse digne d'un prince catholique : Nous devons tenir compte de deux facteurs pour gouverner le royaume, les saintes lois des empereurs et les loua- bles coutumes de nos prédécesseurs. Nous ne pouvons ni ne vou- lons franchir les bornes qui ont été attribuées à l'Église ; nous désa- 1. Hadrien IV, Episl. ad episr. Germaniae, dans Ragewin, Gesta Friderici, III, XV, dans Monum. Germ. hisl., Scripf., t. xx, p. 425 ; Leges, sect. iv ; Cou- stifui. et acta, t. i, p. 232, n. 166 ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 790 sq. ; Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, col. 1335; W. von Giesebrecht, op. cit., t. V, p. 130 ; H. Simonsfeld, Jahrbûcher, t. i, p. 572, note 183. (H. L.) 2. Epist. episcop. Germ. ad papam, dans Ragewin, Gesta Friderici, III, xvr, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xx, p. 426 ; Leges, sect. iv; Constitut. cl acIUj t. I, p. 233 sq., n. 1G7: Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 792. (H. L.) 894 LIVRE XXXIV vouons louL ce qui est contraire à cet étal de choses ^ Nous sommes prêt à rendre à notre père (le pape) le respect qui lui est dû ; mais quant à la libre couronne de l'empire, nous ne la devons qu'à la grâce de Dieu [divino beneficio adscribimus). Tjors de l'élec- tion, l'archevêque de Mayence a la première voix, viennent en- [554] suite les autres princes ; l'archevcque de Cologne sacre le roi, et le pape sacre l'empereur. Hors de là, tout est mauvais. Nous avons chassé du royaume les cardinaux-légats, non |t(>ui- t'aire injure au pape, mais ])our empêcher la propagation de leurs écrits. Aucun édit n'a suspendu les communications d'Allemagne en Italie et réciproquement ; quiconque a un motif raisonnable peut aller trouver le pape avec la permission de son évoque ou de sou supérieur ; mais, dans l'intérêt de l'Eglise et de notre royaume, nous devons empêcher les abus. Dieu a exalté l'I^.glise dans la capitale du monde avec l'aide de l'empire, et maintenant c'est dans cette même ville que l'I^glise veut perdre l'empire ; évidem- ment telle n'est ]ias la volonté de Dieu. On a commencé par une j)einture, puis on y a joint une inscription, et maintenant on veut donner à cette inscription force de loi. Voilà ce que je ne suppor- terai pas : plutôt déposer la couronne que de la laisser ainsi dégra- der avec moi ! L'image sera détruite, l'inscription sera rayée, aiin que ces souvenirs de la désunion entre le sacerdoce et l'empire ne soient pas éternels. — En outre, continuent les évêques allemands, l'empereur a écrit au sujet de vos traités avec Roger et Guillaume, rois de Sicile. Quant au comte du Palatinat et au chancelier Rai- nald, qui vont maintenant en Italie pour préparer le passage de l'armée de l'empereur, tout ce que nous avons entendu dire d'eux, c'est qu'ils sont modestes, pacifiques, et que le chancelier a dé- fendu les légats contre la fureur du peuple. En terminant, nous demandons instamment à Votre Sainteté d'avoir égard à notre situation et d'apaiser, comme le doit faire ou bon pasteur. la colère de votre fils l'empereur, en lui envoyant une nouvelle lettre pour atténuer la première. » On prétend que, vers cette époque, l'empereur aurait écrit à Hil- lin, archevêque deTrèves, une lettre du plus haut intérêt. Il y accuse le pape de s'être attaqué à la dignité de l'empire et se plaint que 1. Nous voyons ici combien Barberousse, dans la première phase de sa lutte avec la Curie, se rapproche graduellement de la conception du droit païen de l'antiquité et, par suite, de l'absolutisme impérial. 01 '.t. FRÉDlîllU; l'-''" ET LE PAPE HADRIEN IV 81*5 la lettre du pontife remise à Besançon renfermât des imputations fausses et tout à fait étranges. Il est faux qu'Hadrien l'ait cou- ronné ; Hillin est témoin qu'il s'était placé lui-même la couronne sur la tête et n'avait reçu du pape que l'onction : c'est de Dieu [555] et non du pape qu'il tient sa couronne. Loin de lui avoir donné des bénéficia, Hadrien s'est approprié, sans l'assentiment de l'empereur, des bénéfices aj)partenant au royaume. C'est ainsi qu'il a fixé sa résidence à Viterbe. bien impérial, préférant la queue à la tcte et la servante à la maîtresse (Rome). Nulle part Dieu n'est moins bien servi ([u'à Rome, où la maison de Pierre est devenue une caverne de voleurs et l'habitation des démons, et où le second hérésiarque Simon met tout à vendre. C'est pourquoi l'empereur le jugera et réclamera comme lui appartenant les villes et châteaux de toute la Pouille. Quant à son excommunication, il ne la craint pas, car, en Italie, on n'en fait plus aucun cas... Or, continue Frédéric, comme vous êtes le primat de ce côté des Alpes et que votre métropole est le cœur du royaume, cette illustre ville de Trêves, qui possède la robe sans couture du Seigneur, je veux, avec votre conseil et votre secours, délivrer le vêtement mystique du Christ. l'Église, des mains de cet Amorrhéen, qui a déchiré cette robe et l'a vendue aux Égyptiens, car il est larron et n'est pas entré par la porte dans la bergerie. Puisque vous présidez à la seconde Rome, afin de fortifier les frères, si l'un d'eux vient à tomber ; puisque vous, et vous seul, avez reçu de Pierre sa verge ^, afin d'être son représentant, nous vous confions, par l'autorité impériale, le gouvernement de l'Église à la place de Pierre (c'est-à-dire à la place du faux pape), en sorte que tous ceux qui font partie de notre empire de ce côté-ci des Alpes devront traiter leurs affaires, non avec Viterbe ou la nouvelle Rome, mais avec Trêves, qui est la Roma secunda... La dignité apostolique vous revient par droit d'héritage. Comme héritier de Pierre, vous devez vous élever avec moi contre celui qui se prétend faussement 1. Saint Pierre aurait envoyé son bâton àsaint Eucher, premier évêque de Trêves (lequel vécut deux siècles plus tard). Ce bâton fut conservé à Trêves; il est maintenant à Limbourg-sur-la-Lalin. Gerbert, Lt/ar^. Alam., i, p. 257 sq. Ci'. Kraus, Ueber die Sage vom Slabe des hl. Petrus zu Trier und iiber die Slabsagen im Allgemeinen, dans l'appendice du programme de l'anniversaire de naissance de Winkelmann, Bonn, 1866, p. 20; Der heilige Nagel in Trier, Trier, 1868, p. 123. 896 LIVRE X.KXIV le vicaire de i*iene. Agissez dans ee sens auprès de vos sufTra- gants de Metz, de Verdun et de Toul. A cette prétendue lettre de l'empereur se raLlacheul deux auUcs .documents. Le premier est une lettre d'Hillin de Trêves à Hadrien IV, dans laquelle l'archevêque, après avoir communiqué au pape la lettre de l'empereur que l'on vient de lire, l'engage, sur un ton très élevé (il ne parle jamais de lui-même qu'en employant le pluriel, nos), à céder et à faire sa paix avec l'em- pereur irrité. Il ajoute que le souverain a écrit à ce sujet (de [556] l'archevêché de Trêves transformé en papauté) aux archevêques de Mayence et de Cologne. Enfin la prétendue réponse du pape, le dernier des documents en question, est, pour ce motif, adres- sée aux archevêques des Lords du Rhin, et elle est rédigée sur un ton qui aurait rendu impossible tout arrangement avec l'em- pereur. « Il est faux, disait Hadrien en résumé, que le pape et l'empereur soient égaux, quoi qu'en dise Frédéric. Le royaume d'Allemagne était au contraire le plus petit de tous, et, s'il a été élevé à la dignité d'empire, c'est au pape qu'il le doit. Auparavant, en effet, le roi allemand (franc) était assis noncha- lamment sur un char traîné par des bœufs, tandis que son maire du palais traitait toutes ses alTaires. L'élu des princes alle- mands n'est qu'un simple roi ; il n'obtient le titre dHmperator uuguslus et de csesar que par le sacre que lui confère le pape. Celui-ci a transporté l'empire des Grecs aux Allemands ; mais, s'il est nécessaire, il le rendra aux Grecs. Frédéric n'est pas un protecteur, mais un oppresseur de l'Eglise. Il est faux que le pape ait pris à l'empire la ville de Viterbe ; toute la Fouille, en effet, relève de son autorité. L'empereur se vante de sa grande puissance, mais il ne peut même pas maintenir les princes ses vassaux ni avoir raison du roi de Sicile. C'est de lui qu'on peut bien dire : Parturluni inontes, etc. » La lettre se termine par cette conclusion : « Les évêques doivent maintenant tra- vailler le cœur de leur roi, car il n'est |)lns possible tle s'adresser à son esprit {qui aune mente excessit). » On voit que la lin est digne du reste. Melchior Goldast et, après lui, Hontheim ^ ont publié, il y a plus de deux siècles, la première de ces trois lettres, et son authenticité a été souvent, depuis lors, contestée. En 1822, 1. Hontheim, lliat. Trevir., L. i, y. 581. 619. FRÉDÉRIC I^^ ET LE PAPE HADRIEN IV 897 Ritz, a retrouvé ces trois pièces dans les archives de l'ancien mo- nastère de Malmédy et les a publiées à nouveau ^. Elles se trouvent également dans un manuscrit de Strasbourg du xiii^ siècle prove- nant du monastère de Niederaltaich; Bôhmer les y a copiées pour Wattenbach, qui en a enfin donné un texte très soigné '^. [557] Ficker a cru pouvoir conclure de ces lettres que l'empereur Frédé- ric Barberousse avait conçu le plan d'une Eglise schismatique nationale allemande, et Hermann Reuter a partagé ce sen- timent ^. Jalîé et Wattenbach ont montré que ces lettres, œuvre d'un savant du moyen âge, ne sont que des exercices ou modèles de style épistolaire ^, Les recueils de ce genre n'étaient pas rares alors, et quelques-uns sont parvenus jusqu'à nous : ce sont des lettres concernant des événements absolument imaginaires ou rattachées à des faits historiques. Quoi qu'il en soit, ces trois docu- ments sont apocryphes; ils sont l'œuvre de la même plume; ils sont rédigés dans un style uniforme, les mêmes expressions y reviennent souvent, et on y remarque une préoccupation d'imiter les tournures bibliques, entièrement étrangère au style de la chancellerie impériale ou de la chancellerie pontifi- cale de ce temps. L'étiquette de l'époque y est aussi grande- ment méconnue. L'empereur y dit vous (^os) à l'archevêque Ilillin, tandis que, dans ses lettres authentiques, Frédéric Barberousse dit toujours tu {te) à ses évêques. De plus, l'évê- que Hillin, écrivant au pape, parle de lui-même au pluriel {nos), ce qu'un évêque ne fait jamais quand il écrit au souverain pontife. L'auteur de la lettre donne Viterbe, au lieu de Bénévent, comme résidence ordinaire d'Hadrien, et fait dire au pape que Viterbe est dans la Fouille, erreur que le pape n'aurait pas com- mise, Viterbe étant au nord de Rome. Enfin le premier siège de l'Allemagne n'était pas Trêves, mais Mayence : c'est donc au titulaire, non de Trêves, mais de Mayence, 1. Dans Pertz, Archw fur deulsche Gcschichtskunde, t. iv, p. 418 sq. 2. Watlenbacli, dans Archw jiir uaLerrelchiache Geachicliluquelle/i, t. xiv, p. 86 sq. 3. Ficker, Rainald von Dassel, Reichskanzler, 1850^ p. 18 ; Reuler, Ge- schicide Alexanders III und der Kirche seiner Zeit, iii-8, Leipzig, 1860, 1864, t. i, p. 31 sq. 4. Dans Archw fur oslerreichische Geschichte, t. xiv, p. GO sq. CONCILES —V -:.7 898 LlVJll. XXXIV que Frédéric se serait adressé, s'il uvail caressé les plans scliisiiialiques qu'on lui prête. A ces raisons décisives, qu'on nous permette d'ajouter d'autres observations: a) L'auteur fait dire à l'empereur « ({u'il n'a pas été couronné parle pape, mais qu'il a placé hii-mème la couronne sur sa tête et qu'il n'a reçu du pape que l'onction», erreur manifeste, en contradiction avec tous les documents, en particulier avec Otton de Freisingen (II. 22) et avec la pratique universelle du moyen âge. h) L'auteur fait dire au pape : « Dès son avènement au pouvoir, Frédéric nous a fait connaître son élévation par le duc de Saxe et par les deux archevêques Hiliin de Trêves et Arnold de Cologne. )) Nouvelles erreurs historiques. D'abord, Frédéric fut élu le 5 mars 1152, du vivant d'Eugène III, et Hadrien ne devint [558] pape qu'après la mort d'Anastase IV, le 4 décembre 1154. Com- ment donc Frédéric aurait-il pu écrire in inlroitu suo au pape Hadrien ? Quand même celui-ci aurait entendu par le mot nos, non la personne de tel pape en particulier, mais le Saint-Siège, le fait n'en serait pas plus vrai, car les premiers ambassadeurs envoyés à Rome par Frédéric ont été Hiliin de Trêves, l'abbé Adam d'Ebrach ^ et Eberhard. évêque de Bamberg, et non l'archevêque de Cologne et le duc de Saxe (Henri le Lion). A cette époque, Frédéric était même en assez mauvais termes avec ce dernier. Quant aux premiers ambassadeurs de Frédéric au pape Hadrien, en vue de son couronnement comme empereur, ce furent Arnold de Cologne et Anselme de Havelberg ^. c) En outre, il est contre toute vraisemblance de prêter à l'empereur Frédéric un plan plus extravagant encore que schismatique. Il n'aurait pu oublier que l'institution d'un pape allemand n'était pas chose facile et qu'il allait, par ce changement radical, blesser au vif la conscience religieuse de milliers de personnes ; et puis, les autres évêques allemands auraient-ils reconnu pour chef un de leurs collègues ? La question devait surtout se poser pour les deux archevêques de Mayence et de Cologne, jus- qu'alors non seulement égaux, mais supérieurs à l'archevêque de Trêves. L'archevêque de Mayence était sans contestation le premier prince de l'empire, il votait le premier pour l'élec- tion du roi ; l'archevêque de Cologne avait de son côté le pri- 1. Wibald, Epist., dans Jafïé, Bibliolh. ver. Germ., t. i, p. 499, n. 372. 2. Boso, dans Walterich, Vitx poiitif. roin., t. ii, p. 326. GIO. FRÉDÉRIC 1^^ ET LE l'APE HADRIEN IV 899 vilège de couronner le nouveau roi. Or, depuis des siècles, la grande préoccupation des titulaires de ces deux grands sièges avait été de conserver intacts leurs droits et leurs prérogatives. d) Si donc Frédéric avait eu réellement un pareil projet, il l'aurait communiqué de vive voix et secrètement à Hillin, auquel il n'aurait écrit qu'après s'être assuré de son plein con- sentement. Mais alors Hillin n'aurait certainement pas écrit au ])ape pour lui dénoncer toute cette trame, sans s'exposer à la vengeance de l'empereur, laquelle ne s'est pas produite. e) Enfin, après l'échange de pareilles lettres, toute négociation [55y] entre le pape et l'empereur aurait été impossible. Concluons donc que ces lettres n'étaient dignes ni du pape ni de l'em* pereur et ne sont pas leur œuvre ^, Lorsqu'il préparait sa seconde expédition contre l'Italie, l'em- j)ereur Frédéric se fit précéder, au commencement de 1158, par son chancelier Rainald de Dassel et le comte du Palatinat, Otto de Wittelsbach ^. Grâce à l'habileté du chancelier et à la crainte qu'inspirait l'arrivée prochaine de l'empereur, ces deux person- nages parvinrent à réduire à l'obéissance une foule de villes de Lombardie ^. Sur le conseil de plusieurs princes allemands, et en particulier d'Henri le Lion, duc de Saxe et de Bavière *, Hadrien se décida à renouer des négociations avec l'empereur et lui députa les deux cardinaux Henri et Hyacinthe. La puissance du chancelier et de son collègue s'était tellement accrue dans la Haute- Italie, que les légats crurent bon, contrairement à l'usage tra- ditionnel, de s'avancer à leur rencontre jusqu'à Modène, soit pour 1. Lorenzo, Deulsclie Geschichle, t. i, p. 22, croit que la lettre de l'empereur à Hillin est authentique en ce se-s qu'elle attribue ce projet à l'empereur, projet qui ne fut pas accepté par Hillin. La lettre d'HilIin à Rome ainsi que la réponse seraient, au contraire, une fiction. 2. Acerbus Morena, De rébus Laudens., dans JMoniim. Gertn. Jiisl., Script., t. xvm, p. 641 : Olto cornes palatinus de Guitelenspnc qui et pcdlizusi^rM'us dice- balur, erat magne stature... severus, sapiens. Cf. Ragewin, Gesia Friderici, 111, xvjii, dans Monuin. Gerrn. Iiist., Script., t. xx, p. 427 : ...gladii severitas digni- tatem addiderat. H. Simonsfeld, Jalubïicher, t. i, p. 619 ; Giesebrecht Simpson, op. cit., t. VI, p. 360. (H. L.) 3. Au sujet de leur activil', cf. leur rapport adressé à l'empereur, dans Sudendorf, Regist., ii, n. 54, p. 133. 4. Ils avaient envoyé au pape l'évèque de Bamberg et certains autres; il était très probablement porteur de la lettre des évêques allemands dont noua avons parlé plus haut. Mon. Germ. hist., Script., t. xx, p. 307. 000 LIVRE XXXIV les assurer du caractère amical de leur ambassade, soit surtout pour obtenir d'eux une escorte, garantie de leur sécurité. Ils n'en furent pas moins pilles par deux comtes : ils parvinrent enfin jusqu'à l'empereur ^, l'abordèrent humblement et lui re- mirent une lettre du pape, qu'Otton de Freisingen lut et traduisit. Ragewin nous en a conservé le texte ; on y voit que, tout en tra- \aillant à une conciliation, le pape restait inébranlable et blâmait courageusement la conduite de l'empereur. Il disait ^ : « Depuis que nous avons accepté de veiller aux intérêts de l'Église tout entière, nous avons toujours songé à honorer Ta Magnificence. Aussi avons-nous été grandement surpris d'apprendre qu'à Besançon tu as traité nos deux excellents frères, les cardinaux Roland et Bernard, d'une manière inconvenante pour la majesté impériale. I5G01 Tu t'es ému, paraît-il, du mot beneflcium. Sons doute ce mot est parfois employé dans un sens qu'il n'a pas d'après son étymologie; mais nous l'avions pris dans son sens primitif et naturel. Ce mot vient de bonum et de factum, il signifie bienfait et non ])as fief. C'est dans ce sens qu'il est constamment employé dans la sainte Ecriture ... Ceux-là seuls qui veulent troubler la paix entre l'Etat et l'Eglise expliquent maintenant ce mot dans un autre sens. De même, par l'expression contulimus [tihi insigne imperialis coronœ), nous voulions simplement dire imposuimus. » En terminant, le pape reproche à l'empereur la défense faite à SCS sujets de se rendre en Italie ; il proteste de la droiture de ses sentiments et engage l'empereur à se réconcilier avec l'Église ^. 1. Ragewin, Gesta Friderici, III, xxii, dans Monum. Geriii. Iiist., Script., t. XX, p. 430 sq., dit que les légats rencontrèrent l'empereur à Augsbourg, en juin ou juillet 1158. (H. L.) 2. Hadrien IV, Epistula excusatoriu, dans Monuin. Geiiti. hisl., Script., t. xx, ]). 430 ; Leges, sect. iv ; Constitut. et acta, t. i, p. 234, n. 1G8 ; JafTé-Wattenbach, Regesta pontif. roman., n. 1038G ; Watterich, Vitœ pontif. rom., t. ii, p. 366 sq. ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxr, col. 793 : Occasions siquidem cujusdam verhi, quod est beneficium, tuiis aninuis sicut dicitur est commolus, qiiod utique neque tanti i'iri, sed nec cujuslihet minoris animum merito comviovisset. Licet enim hoc tioincn, quod est beneficium apud quosdani in alia significatione, quant ex impositione habeat, assumatur, tune tamen in ea significatione accipiendum jueral, quam nos ipsi posuimus, et quani ex institutions sua iioscitur retinere. Hoc enim nomcn ex bono et facto est edilum et dicitur beneficium apud nos, non feudum sed bonum jactum... Et tua quidem magnificentia liquida recognoscit, quod nos ita bcne et honorifice imperialis dignitatis insigne tuo capili imposuimus, ut bonum jactum \'aleat ab omnibus judicari. (H. L.) o. En somme, c'était une déroute, h'epislola excusatoria n'est pas datée. 619, FRÉDÉRIC l'^'" ET LE l'APE lIADRIEiN IV 901 Cette déclaration calma l'empereur sur certains points parti- culiers dont il désirait la solution immédiate. Pour parer à de nouveaux démêlés, les légats donnèrent une réponse générale satisfaisante en ces \ termes : Le jDape ne portera aucun pré- judice à la dignité impériale, il conservera intacts l'honneur et les privilèges du royaume. L'empereur se déclara satis- fait et la réconciliation fut regardée comme conclue •'^, mais il n'y eut ])lus d'entente cordiale entre eux, et on peut dire que le feu, toujours prêt à éclater, continua à couver sous la cendre. Si Rainald et Otton avaient déjà obtenu de grands résultats en Lombardie ^, ces avantages furent encore plus considé- rables lorsque, dans les derniers jours de juillet 1158, Frédéric vint lui-même en Italie ^. Milan fut obligé de se soumettre, par le traité du 7 septembre 1158, et bientôt ce fut le tour de Gênes. Le 11 novembre 1158, l'empereur réunit dans la plaine de Roncaglia ■* la diète célèbre où, sous prétexte de réta- blir les droits impériaux, il fit publier par ses juristes un code de lois, qui lui attribuait une puissance impériale beau- coup plus étendue, en même temps qu'il restreignait gran- [ol)lj dément les droits des villes et ceux de l'ÉoHse ^, L'arbi- Jaffé se trompe certainement en la mettant au mois de janvier ; elle n'est pas antérieure au mois de juin 1158, après les succès répétés de Rainald dans la Lombardie. (H. L.) 1. Ragewin, Gesta Friderici, III, xxiii. 2. Et ils en profitaient pour stimuler leur maître auquel ils écrivaient:... quia in lali statu Deus vos in pressenti constituit, quod si vuUis et Romarn destruere et de papa et de cardinalibus omnem vestram voluntatem habere. Sudendorf, Regis- trum, t. II, p. 133. Cf. H. Simonsfeld, Jahrhûcher, t. i, p. 628. (H. L.) 3. C. de Cherrier, Histoire de la lutte des papes et des empereurs de la i7iaison de Souahe, in-8, Paris, 1841, t. i, p. 175-179. (H. L.) ■i. Roncaglia, entre Plaisance et Crémone. (H. L.) 5. Juramentum a fidelibus in Italia vassalis Frederico primo prœstilum, anno MCLVIII, dans Lunig, Cod. diplom. liai., t. i, p. 12 ; Ragewin, Gesta Fride- rici, IV, i, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xx, p. 444 sq. ; Continuatio San- blasiana, 14, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xx, p. 309 ; Vincent de Prague^ Annales, ad ann. 1158, dans Monum. Germ. hist.. Script., l. xvii, p. 675; Otton Morena, De rébus Laudens., dans Monum. Germ. hist., Scri[>t., t. xviii, p. 607. Les principaux légistes de Bologne apportèrent le concours de leur science à l'empereur ; c'étaient Bulgarus, Martin Gossia, Jacques et Hugo de Porta Ravegnana. Cf. Godcfroi de Viterbe, Gesta Friderici, c. xvii, vs. 364 sq., dans Monum. Germ. hist.. Script., t. xxii, p. 316 ; Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, in-8, Leipzig, 1880, t. v, p. 173 ; édit. B. von 902 LIVRE XXXIV traire d'alors rappelle les « chambres de réunion » instituées sous TiOuis XIV. Les prétentions les moins fondées devin- renl droits éternels et indiscutables. La servilité des Ita- liens permit tout, et Hubert, archevêque de Milan, fut le premier à donner, dans cette circonstance, l'exemple de l'abais- sement. Après le discours d'ouverture prononcé par l'empereur, Hubert prit la parole et se servit du texte du Psalmiste ^ pour Simpson, Leipzig, 1895, t. vi, p. 3^9 sq.; V. Arras, Die Roncalischeji Beschlusse vniti Jnhrc 1158 inul ilire Durchfuhrung, in-8, Leipzig, 1882 ; M. Pomtow, Ueher den Elnfluss der AltrorniscJien VorsteUungeii vom Staat ouf die Politik Kaiser Friedrichs 1 und die Anschauungen seiner Zeit, in-8, Halle, 1885; Savi- gny, Geschichte des rumischen Reichs im Miltelalter. 2^ édit., t. iv, p. 175 ; F'icker, Forschungen zur Reichs- und Redits geschicli te Italiens, iii-8, Iiinsbrûck, 1869, t. III, p. 401. Aucune diète italienne, a écrit S. de Sismondi, Hist. des républiques italiennes, t. ii, p. 97, n'abandonna jamais aussi honteusement les droits des peuples que le fit celle-ci. L'empereur ouvrit la délibération par un discours en allemand qu'un interprète traduisit aussitôt. Comme il ne pouvait, disait-il, gouverner l'empire romain avec justice et avec honneur, sans connaî- tre bien précisément l'étendue des prérogatives impériales et des droits réga- liens réservés au souverain, il avait assemblé la diète pour examiner cotte grave question. Les jurisconsultes et les juges, imbus de rancienne législation, invo- quèrent le code du droit romain, notamment les Pandecfes retrouvées depuis vingt ans et qui qualifiaient l'empereur de « dominateur du monde entier ». Après une rapide discussion, ils tombèrent d'accord que le chef de l'empire est maître du monde, des individus et des biens. Les droits rr^galiens englobaient : ducatus, mnrchia', comitalus, consulalus, monetse, telonia (péage), fodruni (fourrage), vectigalia, portas, pedatica, molendina, piscariœ, pontes, omnis uti- litas ex decursu fluminum proveniens, de propriis capitibus census annui. L'espèce de code rédigé par les légistes à la dévotion — un peu aussi à la solde — de Fi'é- déric, comprenait quatre lois relatives : à la constitution des villes, dont l'empe- reur nommait les podestats [potestales] et les consuls ; aux régales, qui appar- tenaient à l'empereur et dont la possession ne devait être conservée qu'à ceux qui l'auraient légitimement reçue des précédents empereurs ; aux fiefs, qui étaient inaliénables sans l'aveu du suzerain et à son préjudice, qu'on perdait, si on négligeait de prêter le serment d'hommage lige, qui restaient indivisibles s'ils étaient des duchés, des margraviats, des comtés: aux guerres privées, qui étaient interdites à tout le monde, personne ne devant se faire justice à soi-même, et chaque homme, de l'âge de dix-huit ans à l'âge de soixante-dix ans, étant tenu de jurer la paix publique et de renouveler son serment tous les cinq ans. (H. L.) 1. Ps. cxvii, 24. « Il a plu à Votre Sublimité, dit l'archevêque s'adressant à l'em- pereur, de consulter les fidèles et les élus de son peuple sur les prérogatives du sou- verain. (Cette consultation est une trouvaille.) Sachez donc que le droit de faire desloisappartientà vous seul, parce que votre volonté e^t elle-mcme la loi suprême 619. FRÉDÉRIC I^^ ET LE PAPE HADRIEN IV 903 célébrer le jour signalé par un si grand fait. Le texte capital de son discours fut : Tua voluntas jus est ; quod principi placuit, legis habet çigorem ^. On reconnut à l'empereur le droit de nomination des magistrats municipaux ; les juridictions ordinaires furent suspendues et remplacées par des juridictions impériales. Evêques et laïcs durent restituer tous les regalia en leur possession, et l'empereur eut pouvoir de faire à chacun sa part sur les biens confisqués. On estima à 30 000 talents le revenu annuel des biens et propriétés confisqués. Enfin on promulgua une nouvelle loi sur les fiefs et leur aliénation, sur la paix de Dieu, etc. ^. Le pape ne pouvait approuver toutes ces mesures, ni la rudesse avec laquelle l'administration germanique prélevait le fodrum même sur les domaines du pape ^. Pour son propre compte, il devait se plaindre également de ce qu'on reprenaitauxévêques et aux abbés les regalia dont ils étaient en possession et de ce qu'on revendiquait comme terres impériales tous les biens de la comtesse Mathilde, y compris les alleux qui constituaient les regalia de Saint-Pierre*. et que la justice et les intérêts de l'empire sont entre vos mains : un ordre, une lettre, ou un décret de vous, deviennent aussitôt pour tous loi obligatoire. N'est- ce pas, en efîet, conforme à la sagesse que le commandement appartienne à celui qui nous protège ? N'est-ce pas une juste indemnité des soins du gouverne- ment ? )i (H. L.) 1. Ce que pouvait dire ou ne pas dire l'évêque de Milan, étant donné le dia- pason auquel il élevait sa flatterie, importait dès lors assez peu. Les déclara- tions de l'empereur comptaient tout autrement : lia novimus quid jiiris, quid honoris tam divinarum quant humanarum legum sanctio culmini regalis excel- lentia accommodaverit. Ragewin, Gesta Friderici, IV, iv, dans Monum. Germ. hist., t. XX, p. 446 sq. Avec une telle interprétation des droits impériaux, le pouvoir ecclésiastique n'existait plus. 2. Ragewin, Gesta Friderici, IV, viii, dans Monum. Germ. hist., Script., t. XX, p. 449 ; Giesebrecht, Geschichle der deutschen Kaiserzeit, t. v, p. 183 sq., 198 sq. ; Ribbeck, Friedrich I und die romische Kurie, p. 40 sq. ; Tourtual Dijhmens Antheil an den Kdrfipfen Friedrichs I in Italien. Der\Mailànderkrieg, p. 61 sq. 3. Le fodrum est quelque chose d'assez vague pour permettre d'être haute- ment vexatoire; cela revient à peu près à la maxime : « La guerre doit nourrir la guerre. » On vit sur l'habitant, on loge sous son toit, on mange sa pitance, on prend ce qu'il ne donne pas, et tout cela, avec les suppléments qu'on devine sans plus d'explication, s'appelle « contiibution de guerre», judrum, un régime de cocagne pour les chefs, les soldats et dont les chevaux ont leur part. (H. L.) 4. Frédéric donna en fieT au duc \Velf les possessions de la comtesse Mathilde en y ajoutant les redevances impériales: il Ini attribua fijr Kiinde osterreisch. Geschichts- 008 LIVRE XXXIV le pape publia de Palestrina, le 24 juin 1159, le bref suivant : « La loi divine, qui promet une longue vie à ceux qui res- pectent leurs parents, menace de mort ceux qui les méprisent ; la divine Vérité dit également : Quiconque s'élève sera abaissé. quellen, t. y.x, p. 144), on ne trouve pas trace de cette alliance avant 1159^ mais les sources grecques permettent de remonter plus haut, puisque, dès 1157, le pape intervint auprès de Manuel Comnène pour le décider à traiter avec le roi de Sicile. Nikétas Chômâtes, Byzantina Insloria, édit. Bekker, dans Corp. sn-ipL liis/. Bijzanl., Bonn, 1835, 1. II, viii, p. 128 ; Holzach, Die auswartige Politih des Kônigreichs Sicilien vom Tode Rogers II bis zum Frieden von Venedig, in-8, Bàle, 1892, p. 34, note 2, se débarrasse bien lestement de l'autorité de Ni- kétas Choniatès qui, pour ces événements, paraît utiliser une source bien ren- seignée, et l'on doit admettre que, dès le début de 1157, Hadrien IV a songé à s'appuyer sur le roi de Sicile ; mais, pendant assez longtemps, il a hésité et probablement subi l'influence des cardinaux de son entourage, où l'on paraît avoir été fort peu d'accord sur la ligne politique à suivre. Ce furent les événements qui menèrent le pape et non le pape qui gouverna les événements. La révolte des Milanais, en avril 1159, était encouragée sous main par le pape et le roi de Sicile. Une fois ceux-ci obligés de marcher d'accord, ils s'évertuèrent à créer à Frédéric Barberousse tous les em- barras imaginables, afin de le retenir loin de Rome et de l'Italie méridionale ; c'était de bonne guerre ; malheureusement les Crémasques et les Milanais payèrent pour tous. Guillaume P^ eut une détermination de grand homme d'État. Il possédait des établissements à Tripoli, en Tunisie et en Algérie : il y renonça et rappela toutes ses troupes en Italie. Là se jouerait la grande partie. Il travaillait pendant ce temps la cour pontificale, oii il avait d'abord peu de partisans, puisque ceux-ci n'avaient pas été en mesure d'obtenir l'ex- communication de Barberousse. Cf. Otton de Freisingen et Ragewin, Gesta Friderici, IV, m, dans Monum. Gcrm. hist.. Script., t. xx, p. 473. Mais le temps est un grand maître, surtout quand on ne le laisse pas seul travailler la conviction des hommes; bref, les cardinaux allemands avaient fini par être en minorité. La première manche, gagnée par les Siciliens dans le Sacré-Col- lège, fut de faire soutenir la révolte des Milanais par Hadrien IV ; le cardinal Roland Bandinelli, qui gardait rancune de la bousculade de Besançon, ne s'y était pas épargné : il triomphait, on le savait. Annal. Stad., dans Monum. Germ. hist., Script., t. xvi, p. 344 ; Gerhoh de Reichersbcrg, De investigatione Anti- Christi, 1. III, c. lvii, édit. Stulz, dans Archiv fiir Kunde ôsterreicli. Geschichts- quellen, t. xx, p. 145 sq. Ce voyage d'Anagni, en un temps oii les papes étaient grands voyageurs, avaient une signification grave ; du 27 au 30 mai, le pape est à Tusculum (Jalfé-Lowonfeld, Reg., n. 10571-10573) ; le 15 juin, il est à Anagni. Ibid., n. 10574. Pendant ce séjour du pape à Anagni, le parti sicilien l'emporta définitivement et régla dans un sens favorable à la Sicile plusieurs questions importantes. Les envoyés de Plaisance, de Brescia et de Milan, peut- être aussi ceux de Crémone, se rendirent auprès du pape et s'unirent à lui pour s'opposer aux prétentions impériales. Annales Mediolanenses, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xviii, p. 3^8 ; Burchard, Chron. Usperg., dans Monum Germ. Jiist., Script., t. xxiii, p. 350. Les délégués des villes prirent l'engagement Giy. FRÉDÉRIC 1^^' ET LE PAPE HADRIEN IV 909 Aussi, très cher fils dans le Seigneur, nous sommes grandement surpris de ce que tu ne rendes pas à saint Pierre et à l'Église romaine le respect qui leur est dû. Placer dans tes lettres ton nom devant le mien est chose inusitée et inconvenante. Et que pen- ser de la fidélité que tu as jurée à saint Pierre, quand tu exiges des évèques, qui sont des dieux et les fils du Très Haut ^, qu'ils te prêtent serment de vassalité et placent dans tes mains leurs mains consacrées, quand tu interdis l'entrée des villes et des éjrlises aux cardinaux, mes envovés ? Réfléchis, réfléchis, nous te le conseillons; tu as reçu de nous Fonction et la couronne et en ambitionnant ainsi ce qui ne te revient jias, tu pourrais perdre ce qui t'appartient, » L'empereur répondit - : « A chacun de ne pas traiter avec l'ennenii commun sans le consentement du pape ou de sou successeur. Le roi de Sicile prit part certainement à ces négociations; c'est ce qui résulte jusqu'à l'évidence de la lettre des cardinaux impérialistes écrite après la mort dHadrien IV et oîi tout ce qui a été fait alors est attribué au parti sicilien. Ragewin, Gesta Friderici, IV. lu, lxix, dans Monum. Genn. Iiist., Script., t. XX, p. 473-484. On ne saurait, au jugement de M. F. Chalandon, His- toire de la domination normande en Italie et en Sicile, in-8, Paris, 1907, t. ii, ]). 260, attacher grande créance à Tune des Continuations de Sigebert de Gem- bloux. Sigeb. Gembloux, Continuatio Aquicinci., ad ann. 1157, dans Monum. Germ. hist., Script., t. vi, p. 40S-409 ; Ribbeck, Friedrich I und die rômische hurie in deii Jahren 1157-11Ô9, p. 65. D'après son auteur, le pape aurait alors olïert à Guillaume I^'' la couronne d'Italie. Aucune autre source ne fait allusion à cette ofïre, qui ne doit jamais avoir été faite. Très probablement, l'auteur de la Continuatio a su que Guillaume I'^'' était le chef de la ligue formée à Anagni : de là sera venue son erreur. La formation d'une ligue ne fut pas le seul objet des préoccupations du roi de Sicile. Il est clair qu'on voyait que les jours du pape étaient comptés, et il s'agissait de préparer sa succession. Dans le traité avec les villes lombardes, la mort prochaine du pape fait si peu de doute qu'on parle déjà de son succes- seur. Guillaume regardait dans le Sacré-Collège le candidat le plus avantageux à la politique anti-impérialiste. Il y avait intérêt pour qu'on lui en fasse un mérite ou un reproche. Au reste, il serait servi à souhait : il ne pouvait espérer un homme plus avantageux sous tous rapports que le futur Alexandre III. Le pape Hadrien avait beaucoup tergiversé dans sa vie, et s'il était revenu à la vraie politique du Saint-Siège, à l'alliance sicilienne, on peut croire que ce nélait que contraint par les événements et dominé par son eiitourage ; mais enfin le pas était franchi, c'était à Roland Bandinelli de poursuivre la marche. (II. L.) 1. l'os autem dii eslis et fllii Excelsi oinnes. Il est bon de se rappeler que le pape cite un verset des psaumes, l'affirmation pouvant paraître un peu haute de ton. (H. L.) « 2. Sigebert de Gembloux, Continuatio Aquicinctina, ad ann. 1157. dans 910 LIVRE XXXIV le sien ; je ne méprise })as znes aneùLres, desquels je tiens la diy^iuLc el la couronne. Au temps de Constantin le Grand, le pape Sil- vestre a-t-il jamais possédé un regale ? Les regalia que ])Ossède la papauté, elle les tient de la libéralité des prinees. Aussi, dans nos lettres à l'évêque de Rome, plaçons-nous, d'après l'ancien droil, notre nota avant le sien... Pourquoi n'exigerions-nous pas des évêques le serment de vassalité, puisqu'ils possèdent nos regalia? ... Ils doivent ou y renoncer ou rendre à l'empereur ce ([ui est à l'empereur. Nous interdisons aux cardinaux l'entrée dont vous parlez, parce qu'ils ne viennent pas comme prédicateurs, mais comme pillards... Vous donnez une fâcheuse idée de votre humilité et de votre modestie, en exposant à des laïcs de pareils griefs qui, en réalité, ne nuisent pas à la religion. Il y a là de quoi scandaliser ceux qui sont disposés à prêter l'oreille à vos paroles. r5(3()] Nous sommes donc forcé de vous répondre que le monstre de l'or- iïueil est monté sur le siège de Pierre ^. « Ou nous nous trompons fort, ou cette lettre insolente est duc, à la plume de Rainald de Dassel, l'ennemi personnel du pape, qui lui avait refusé la confirmation de son élévation au siège de Co- logne "^. Le pape était bien près de sa lin lorsque la lettre de l'empereur lui fut remise ; près de mourir, il recula devant la pensée de consommer la rupture en frappant Frédéric d'une sentence d'excommunication. Laissant à son sviccesseur le soin de pour- suivre ce qui était commencé, il mourut à Anagni le 1^^ septembre 1150 3. Muiium. G'enti. Itiat., Scripl., t. vi^ p. 408 ; Mausi, Comil. timplisfi. coll., t. xxi, col. 79G ; Jafïé-Wattenbach, Regesla ponlif. roman., n. 10575 ; Reuter, Ge- schichte Alexandcrs III und der Kirche seiner Zeit,in-S, Leipzig, IS&O-lSQ'i, l. i, p. 45, 485 sq. (H. L.) 1. Watterich, Vitir roman, ponlif., t. ii, p. 373. 2. L'élection de Rainald avait eu lieu au mois de février ou de mars de celte année (1159), et il prit aussitôt possession du siège sans attendre la permission du pape. Il fut nommé en même temps archichancelicr i)Our l'Italie, sans aban- donner pour cela les fonctions de simple chancelier, ei{)zij^\, 18G5. 2. A. .Mai; Spicil. roman., t. x, p. 1-93. Jusque-là, on n'avait sur cctlc assem- blée que les maigres renseignenienls recueillis par Lco Allatius, dans Mansi, Conc. amplias. coll., t. xxi, col. 837 ; Labbe, Concilia, t. xiii, col. 49 ; dix ans avant la publication des actes par Mai, L.-Th. Tafel en avait donné quelques extraits tirés d'un manuscrit de Paris. 3. INIabillon, Annal, benedict., 1739, t. vi, 2" édit., t. vi, p. 676 ; Martène, Scriptor. vêler, coll., 1733, t. vu. p. 1\-11 ; Mansi, Concilia, Supplem., t. ii, col. 499 ; Concil. amplis.i. coll., 1. xxi, col. 843 : Gounset. Actes de la province de Reims, t. ii, p. 287. (H. L.) CONCILES - V - 5S 914 LIVRE XXXIV Le canon 2 Lraile de la punition de ceux (jui volent les biens des co'lises; le can. 3 renouvelle les lois sur la trêve de Dieu; le can. 4 refuse la sépulture ecclésiastique à ceux qui sont tués dans les tour- nois; le can. 5 défend de donner une place à un prêtre vagabond sans l'assentiment de l'évcque: le can. 6 commande aux abbés de pré- senter aux évêques ceux de leurs moines qu'ils veulent nommer aux paroisses dépendant du monastère ; le can, 7 interdit aux religieuses tout vêtement de luxe et leur défend d'habiter seules dans des pro- priétés à la campagne ou dans des villas. Un autre synode, tenu un peu plus tard à Reims, s'occupa des plaintes portées par Walter II, évêque de Laon, contre deux de ses prédécesseurs, Barthélemi et Walter I", sous prétexte qu'ils avaient, contrairement au droit, donné en fief les biens de la cathédrale aux prémontrés, L'évêque Barthélemi, qui s'était retiré dans le couvent des prémontrés de Foigny, se défendit par écrit contre cette accusation, et le roi Louis VII termina ce débat avec le concours de Samson, arche- vêque de Reims ^, Le 23 janvier 1157, Wichmann, archevêque de Magdebourg, convoqua à Mersebourg, d'après les instructions d'Hadrien IV. un synode pour mettre fin au conflit entre Wibald, abbé de Cor- vey, et Philippe, évêque d'Osnabrûck, parce que celui-ci préle- vait des dîmes sur les fiefs de l'abbaye de Corvey. Au jour fixé, l'assemblée se réunit à Mersebourg ; mais, au lieu de l'évêque, on vit paraître deux clercs, qui déclarèrent que leur maître s'était mis en route, mais avait dû s'aliter, ce qu'attestaient les lettres des évêques de Minden et d'ilildeshcim. Wibald rejeta ces excuses et cita son adversaire devant le tribunal du pape, pour l'octave de la Saint-Martin ; mais l'empereur Frédéric décida la ques- tion en faveur de Corvéy ^. — Dans un concile tenu à Mayence au commencement d'octobre 1159, l'archevêque Arnold voulut faire porter un jugement contre ses ministres parjures et rebelles. Le troisième jour, au moment de publier la sentence, les spectateurs troublèrent le concile, dont les sessions avaient lieu dans le palais [570] 1. Labbe, Concilia, t. xiii, col 63 ; Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, col. 1375 ;3Mansi, Co}ic. ampliss. coll., t. xxi, col. 863 ; Gousset, Actes de la province de Reims, t. ii, p. 290, 2. Wibald, EpisL, dans P. L., l. clxxxix, col. 1441 sq. ; Jaiïé, Bibliulh. rer. Geiniau., t. i, p. 441 sq. ; Mausi, Conc. ampliss. cuil., t. xxi, col. 846 ; Janssen, Abl Wibald <-'on Stavelot, p. 201 sq. (H. L.) 620. CONCILES sous HADRIEN IV 915 archiépiscopal. Les défenseurs d'Arnold, bien organisés, repous- sèrent l'attaque avec succès, mais on dill'éra la sentence. Nous ne savons rien des autres délibérations de ce concile ^. Un synode anglais tenu à Chester ^, pour aplanir des difficultés entre l'évèque de cette ville et l'abbé de Saint-Martin de Bello, mé- rite d'être mentionné à cause d'un incident de séance. L'évèque de Chester ayant dit, dans son discours, qu'aucun laïc, pas même le roi, ne pouvait, sans l'assentiment du pape, accorder des privilèges à une église ou les lui enlever, Henri II répondit en colère : « Tu veux t'appuyer sur l'autorité du pape, qui ne vient que des hommes, pour lutter contre l'autorité royale qui vient de Dieu. » Les évêques anglais n'eurent pas le courage de répondre à une pareille proposition. Lîn synode fut célébré en 1157 à Arles-sur-Tech, sous la pré- sidence de Bérenger, archevêque de Narbonne, à l'occasion de la consécration de l'église du monastère dont il confirma les droits ^. Vers cette même époque, au synode de Northamp- ton, l'abbé du monastère de Saint-Augustin, à Cantorbéry, fut obligé de prêter serment d'obéissance à l'archevêque de cette ville *. Le concile général irlandais tenu à Armaf»h (d'après le texte, ou à Waterford, d'après la suscription) déclara libres, en 1158, tous les Anglais esclaves en Irlande, afin de détruire dans ses conséquences ce vieil abus des Anglais qui vendaient volontiers leurs enfants comme esclaves ^. Nous n'avons 1. Annal. Disibodenses, dans Monum. Germ. Idst., Script., t. xvii^ p. 29 ; Vila Arnoldi, dans Jafïé, Bihlioth. rer. German., t. m, p. 632 ; Labbe, Concilia, t. XIII, col. 265. [Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 1111. (H. L.)] 2. Chichester, Cicestria, comté de Sussex; synode du 18-19 mai 1157. Labbe, Concilia, t. x, col. 1176-1183 ; Hardouin, Conc. coll., t. vi^ part. 2, col. 1367 ; Coleti, Concilia, t. xiii^ col. 53 ; Wilkins, Concilia Britanniie, 1737, t. i, col. 427-431 ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 849. (H. L.) 3. Coleli, Concilia, t. xiii, col. 61 ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 857. (II. L.) 4. Wilkins, Concilia Britanniiv, I. ii, cdl. 427 ; Mansi, Concilia, Supplem., t. 11, p. 507 ; Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 859. (H. L.) 5. Labbe, Concilia, t. x, col. 1183; Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, col. 1373 ; Coleti, Concilia, t. xiii, col. 63 ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 861. Le remède avait au moins le mérite d'être original. Les Anglais vendent leurs enfants comme esclaves, on libère ceux-ci et on les renvoie à leurs pa- rents ; si le badinage était permis, on pourrait se demander si c'était à titre dti châtiment. Quoi qu'il en soit, oo concile de Waterford faisait écho à la bulle célèbre d'Hadrien IV qui livrait rirlande à rAngIctcrrc. L'authenlicilé, dis- 016 LIVRE XXXIV pas (ranhes délails sui' un aiilrc synodr iilamhiis trli'ljrû à Uos- coinmon '. 62i. Election d'Alexandre III, en 1159. Du ^ivanl d'Hadrien \\. le |)arli impérial avait loul ])réparc cil \ ut; df l'aire élire à la papauté un partisan de l'empereur et de se servir de lui pour en linir avec la liberté de l'Eglise suivant la con- ception grégorienne. Les sénateurs, le peuple et le clergé de Rome [571 étaient en grande partie gagnés à la cause impériale; ses parti- sans oocupaienl militairement la plupart des posles importants de la ville ; il ne restait aux partisans de l'bLglise ({ue la citadelle de Saint-Pierre. L'opposition des partis se manifesta à l'occasion des funérailles du pape Hadrien : les uns voulant le faire enter- rer à Anagni, les autres à Rome, La question était d'impor- tance, parce <[ue l'élection du nouveau pape devait se faire au lieu môme de l'inhumation du défunl. Or, à Anagni, l'em- pereur avait bien moins d'influence (ju'à Rome^; aussi, était-ce le parli sicilien qui se prononçait pour Anagni. Mais fina- lement ce ])arli céda, itrobablement sous la pression du sénat romain, partisan de l'empereur, et consentit à laisser faire les funérailles à Rome ^. Le corps fut donc transporté à Rome cutée à maintes reprises, paraît en définitive incontestable. Quant à la mesure elle-même, à sa valeur juridique, à ses conséquences historiques, le sujet est étranger à cette Histoire des conciles. On le trouvera Irai le a ver une terme critique dans H. Tliurston, The English pope and his Irisli hull, dans l'Iie niontli, avril, mai 190tî, qui peut tenir lieu de tout le reste. Cl'. H. \\ . C. Davis, Eng- land under llie Normans and Ani^ei'ins, 1066-1272, in-8, Londoii, 1009, p. 202, 531-532. (II. L.) 1. Roscommon, dans le comté de Connauglit, Irlande. Labbe, Concilia, t. x, col. 1184 ; Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, col. l;!75 ; Coleti, Concilia, t. xni, col. 03 ; Wilkins, Conc. Britann., t. i, col. 481 ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. XXI, col. 863. (H. L.) 2. 11 en avait si peu que rien ; à Anagni, on était entre les mains du roi de Sicile. (H. L.) 3. L'évêque Eberhard de Bamberg écrit dans ces ternies à Eberhard d Salzbourg : A quibusdam familiaribus domini imperatoris annuntiatum est, quod ah his,qni sonatores dicnnlur, domino papœ sepullura non concediUir, quoad usque cardinales in urbe com'cniant et exequiis rite celebratis in electione ordine canonico procédant. Watterich, op. cit., t. ii, p. 454 sq. 621. ÉLECTION d'aLEXANDRE III EN 1 1 ô 917 ol, le 4 septembre 1159. déposé à Saint-Pierre, où on proeéda à l'élection du nouveau pape. Les divers épisodes de cette élection sont très diversement racontés par les deux partis; du moins, les Siciliens sont-ils d'accord entre eux, tandis que les impériaux se contredisent, prêtant ainsi à de p;raves soupçons sur leur véra- cité. Voici le récit des Siciliens qui élurent Alexandre^: «Après 1. Pour ]p parti sicilien : Boso, Vifn Alexandri, dans Watterich, Vitœ pontij, roman., t. ii, p. 377 sq., lequel se guide sur Alexandre III, Epist. ad archiep. Jamtens., dans Watterich, op. cit., \. \i, p. 455; P. L., t. ce, col. 70; en outre : Episf. XXII cardijialium clectorum ad i m pera forent, dans Ragewin, Gesta Fride- rici, IV, MU, dans Monum. Germ. hisL, Script., t. xx, p. 474, et ^Yatte^ich, op. rit., t. II, p. 464; Encyclica XXV cardinalium, ibid., p. 493 sq. ; Alexandre III, Epist. ad Gerhard. Bononiens., 'dans Ragewin. Gesta Friderici, IV, i.i, dans Monum. Germ. Iiist., Script., t. xx, p. 470 sq. ; Jafîé-Wattembach, Rege.sia pontif. roman., n. 10587; quatre lettres d'Alexandre III adressées respecti- vement: ad Syrum Januensem archiep., ad Theobaldum Can1uar.,ad Eherhar- dum Sahburg., ad archiep. et cpisc. Ligurise, dans Jafïé-Wattembach, op. cit., n. 10584, 10590, 10592, 10601; de plus, les Epist. ad Henricum Bellovac, ad Arnulphum Lcxow, ad Henricum Anglor. reg., dans Jafîé-Wattembach, op. cit., n. 10595, 10600, 10591; les Epist. cardinal. Henrici et Ottonis, dans Bouquet, Recueil des histor. de la France, t. xv, p. 753 ; Epist. Arnulphi Lexov. ad cardi- nales, dans Watterich, op. cit., t. ii, p. 466 sq., 510 sq. ; Epist. Fastradi Claraval- lensis abbat. Omnibono episcopo Veronensi, dans Watterich, op. cit., t. ii, p. 511 sq. ; Epist. Eberhnrdi Bambergensis ad Eberhard. Salzburg. archiep., dans Watterich, op. cit., t. ii, p. 454 sq. ; Epist. Johannis Srisber. ad Randul- fum de Serris, dans Watterich, op. cit., t. ii, p. 499 sq. ; Gerhoh de Reichers- herg, De in>,'estif. Anti-Christi, dans Libelli de lite, t. m, p. 359, et édit. Scliulz, dans Archiv fur Kunde ôsterreich. GeschichtsqueUen, t. xx, p. 144 sq., édit. Scheibeiberger. in-8, Linz, 1875, c. lvii sq., p. 112. Pour le parti impérial : Epist. Vicioris ad episcop. et principes, dans Watte- rich, op. cit., t. II, p. 460 sq. ; Ragewin, Gesta Friderici, IV, l, dans Monum. Germ. hisl., t. xx, p. 470 ; Epist. V cardinalium, dans Watterich, op. cit., t. ii, p. 461 sq. ; Epist. capituli S. Pétri ad imperatorem, dans Watterich, op. cit., I. II, p. 474 ; Ragewin, Gesta Friderici, IV, i.xvi, dans Monum. Germ. hist,, Script., t. XX, p. 479; Epist. \^ictoris IV ad Rainaldum, dans Monum. Germ, hist., Script., l. ^vii, f). 113 ; Ci. Chron. reg. Colon., ad ann. 1161, p. 106 sq.; Epist. imperatoris ad Eberhard. Salzburg. archiep., dans Watterich, op. cit., t. 11, p. 481 sq. ; Conc. Papiense, dans Monum. Germ. hist., Leges, sect. iv, II. 181-190, p. 251 ; Watterich, op. cit., t. ii, p. 477 sq. ; Ragewin, Gesta Fri- derici, IV, Lxiv, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xx, p. 479 sq. ; Epist. si/nodalis, dans Monum. Germ. hist., Leges, sect. iv, p. 265-270, n. 190 ; Watte- rich, op. cit., p. 483-'i89. Sur ces sources, cf. Ragewin, Gesta Friderici, IV, l-lvi, i,xiv-Lxxiii, dans Monum. Germ. hist.. Script., t. xx, p. 470-476, 479-489 ; Dœberl, Monum. Germanise selecta /V,^ in-8, Munchen,^1890, [>. l.')7-163; H. Reuter, Geschichte Alexanders III und der Kirche seiner Zeil, in-8, Leipzig, 918 LIVRE XXXIV los fnnéraillos d'Hadrien, les cardinaux délibérèrent trois jours dans Saint-Pierre sur le choix d'un nouveau pape ; on pro- posa les noms de plusieurs candidats (parmi lesquels Bernard, oardinal-évêque de Porto, recommandé par le pape lui-même), et toutes les voix, sauf trois, se portèrent sur la personne du chancelier Roland Bandinelli (7 septembre) ^. Ces trois voix étaient celles des cardinaux Octavien, Jean de Saint-Martin et Gui de Crème. Ces deux derniers donnèrent leur voix à Octavien. La majorité, voyant ces trois cardinaux guidés exclusivement par leur intérêt personnel, pensa ne pouvoir prolonger la vacance du Saint-Siège; et l'élection de Roland ayant été confirmée à nouveau par ses partisans, Odon, le premier des cardinaux-dia- cres, et le cardinal-prêtre Hildebrand commencèrent à le revêtir, suivant le cérémonial, du manteau rouge papal, bien qu'il [572] protestât de son indignité. Octavien voulut d'abord empêcher la vestition : il protesta et menaça au nom de l'empereur. Comme on n'en tenait nul compte, il se jeta tout en colère sur Roland, s'em- para brusquement du manteau papal, dont les cardinaux revêtaient l'élu". Un sénateur du parti de Roland arracha le manteau à Octavien ; celui-ci se drapa aussitôt d'un autre sem- blable, apporté en cachette par un de ses chapelains, et avec une telle précipitation qu'il le mit à l'envers et le haut en bas ^. Deux membres de la majorité voulurent le lui arracher ; mais il le serra autour de son cou avec les boufîettes qui devaient se trou- ver en bas, et il entonna le Te Deum après s'être élancé à l'autel. Plusieurs de ses partisans, jusqu'alors cachés dans les recoins de l'église (les chanoines de Saint-Pierre qui, prudem- ment, attendaient le résultat de l'élection)*, se risquèrent et l'en- 1860, p. 63 sq., 487 sq.; Zôpfîcl, Papstwahlen, p. 170 sq.; M. Meyer, Die Wahl Alexanders III und Viktors IV, iii-8, Gottingen, 1871; Ribbeck, Der Trakiat ûber die Papstwahl des Jahres 1159, da.ns Forscliungenzur deutschen Geschichfe, 1885, p. 354 sq. (H. L.) 1. Il fut nommé i)ar vingt-quatre voix sur vingt-sept. Les relations du parti sicilien sont d'accord sur les chiffres des électeurs du chancelier Roland; celles des impériaux sont irréductibles les unes aux autres. (H. L.) 2. Hefele se demande si Alexandre avait eu le temps d'être revêtu du nran- teau ? (H. L.) 3. Le Lutrin est dépassé. Nous ne sommes plus aux âges de foi, paraît-il, mais vraiment pour la dignité des conclaves, nous n'y perdons rien. (H. L.) 4. Nous suivons le récit de Gcrlioh de Reichersberg, Watterich, op. cil., t. II, p. 506, et les Epist. Anuilfi Le.voi'., dans Watterich, op. cit., t. ti, p. 468 621. ÉLECTION d'aLEXANDRE III EN 1159 919 tourèrent. Les portes de l'église, jusque-là fermées, furent forcées, et une cohue armée, composée de prrtisans d'Octavien, envahit jus- qu'au sanctuaire, en brandissant des armes. Gui de Crème accom- moda alors le manteau d'Octavien^ (qu'on fit monter sur le siège de saint Pierre et acclamer sous le nom de Victor IV par le peu- ple, persuadé que l'élection s'était faite selon les formes) ^. Ro- land et ses amis, croyant leur vie en danger, se réfugièrent dans la forteresse de Saint-Pierre au Vatican, où ils furent assiégés pendant neuf jours par les victoriens et les sénateurs (7-15 sep- tembre) : de là ils se transportèrent dans une tour au Trans- tévère, mieux fortifiée. Sur ces entrefaites, les représentants de l'empereur alors à Rome, avec Octavien et ses deux cardinaux, écrivirent à tous les évêques, les invitaint à assister au sacre de Victor IV ; mais ils reçurent des refus. Une grande partie du r5731 peuple romain se prononça bruyamment contre Victor, et le hua lorsqu'il parut en public. Les enfants hurlaient :« Fils de damné! » allusion à son nom de famille, Maledetti. Sous la con- duite d'Odon Frangipani, le 17 septembre, le peuple délivra Roland et l'escorta jusqu'à Nympha (au sud de Rome) où, le dimanche 20 septembre, en présence de nombreux cardinaux, pré- lats, clercs et laïcs, il fut, suivant le cérémonial, sacré et couronné sous le nom d'Alexandre III par le seul consécrateur légitime, le cardinal-évôque d'Ostie ^, Le nouveau pape menaça aussitôt de 1. Ce qui esl placé entre parenthèses complète les données fournies par les victoriens et par Gerhoh de Reichersberg. 2. Dans les formes ou sans les formes ou contre les formes, peu importe au peuple, — au peuple romain surtout, — pourvu qu'il crie, qu'il acclame ou qu'il déchire, il ne distingue pas. Un illustre historien a parlé avec juste dédain de « ces acclamations qui accueillent la naissance, l'avènement et la chute de tous les rois. » En attendant un peu plus, en s'y prenant d'autre façon, on eût fait acclamer ce jour-là Alexandre III et huer Victor IV.; c'est la moralité des foules. (H. L.) 3. Roland Bandinelli, né à Sienne, cardinal-diacre du titre des Saints-Cosme- et-Damien en 1150, cardinal-prêtre du titre de Saint-Marc, 1151; chancelier de l'Église romaine, 16 mai 1153 ; élu pape le 7 septembre 1159, couronné à Nympha le 20 dudit, mort à Cività-Castellana, le 30 août 1181. — Alexander III uml Friedrich I zu Venedig, dans Ilistor. polit. Bliitt. Katli. Deutschland,\%\'t, t. XIII, p. 45-56; Alexandre III et la commune du Laonnois, dans Bibliolli. de l'École des chartes, 1887, t. xlviii, p. 725-726 ; G. Bardi, Vittoria navale otte- iiuta dalla repubblica venetiana contro Ottone, fîgliuolo di Federico primo impe- ratnre per la restiluzinne di Alessandro III, pontefîce massimo, venuto a Venetia, 020 1.1 VKE XXXIV ]'oxroiiiiiiiiiiicali(in Oclavicii ^ et ses ])artisans, si, dans les huit jours, ils iiavait-MiL pas lait leur soumission. Après ce délai, la i. n-^, Venetia, 1584; in-4, 1619; Baronius, Annales, ab ann. 1159, n. 28, ad ann. 1181, n. 10 ; P. M. Baumgarten, dans Rômische Quartalschrijl, 1894, t. viii, p. ''i9 ; D. Brial, dans Bouquet, Recueil des hislor. de la France, 1808, t. xv, p. 720-743; E. A. Brigidi, Orlando Bandinelli papa Alessandro III, bozzcllo storico Senese, in-8, Siena, 1877 ; Ceillier, Hist, génér. des auteurs ecclésiastiques, 1763, t. xxiii, p. 357-372 ; 2^ édit., t. xiv, p. 918-929 ; de Clausade, .Yo/e sur une bulle de plomb du pape Alexandre III, dans le Bull. Soc. arcliéolog. du Midi, 1869-1873, p. 86 ; F. Contelori, Concordiœ inter Alexandrum III summum pontificem et Fridericum I imperatorem Venetiis confirmalsp narraiio, in-foJ., Parisiis, 1632 ; Damherger, Synkronisiische Gesclnchte d. Mittelalters, 1855. t. viii, p. 675-1032 ; Kritikheft, p. 77-128 ; P. Ewald, dans Neues Archiç, 1876. 1. II, p. 213-215 ; .1. A. Fabricius, Biblioth. medii iwi, 1734, t. i, p. 154-155 ; édit. Harlès, p. 58 ; F. Fita y Colome, dans Boletin de la Academia de la historia, 1888, t. XII, p. 164-168 ; t. xiii, p. 237-240 ; D. U. de Gheltof, Leggenda vene- ziana di Alessandro III, dans Archivio veneto, 1877, t. xiii, p. 361-369 ; A. M. Giehl, Die Sentenzen Rolands, nachmals Papstes Alexander III, zum ersten Maie herausgeg., in-8, Freiburg, 1891 ; Jafîé, Regesta pontij. rom., 1851, p. 616, 653, 659, 677-827, 951 ; 2^ édit., t. ii, p. 145-418, 721-725, 761-766 ; M. Lecomte, dans le Moijen âge, 1897, t. x, p. 87-90 ; Liber pontificalis, édit. Duchesne, 1892, t. Il, p. 397-446, 450; Liverani, Spicilegium Liberianum, 1863, p. 543-549; S. Lœwenfeld, dans Neues Archiv, 1885, t. x, p. 586-587 ; Fr. Maassen, dans Sitzungsb. Akad. Wissensch., Wien, 1859, t. xxxi, p. 450-455; G. A. Marini, Délia verità de' fatti di cui si è conservata memoria nella iscrizione clivera a S. (îioi'anni di Salvore presso Pirano, disserfazione apologetica, in-4, Venezia, 1794; M. Meyer, Die Wahl Alexanders III und Victors IV {1159], ein Beitrag zur Geschichte der Kirchenspaltung unter Kaiser Friedrich I, in-8, Gôttingen, 1871; F. Olmo, Historia délia venuta a Venezia occultamente nel 1177 di papa Alessandro III c délia vittoria ottenuta da Sebastiano Ziani doge, in-4, Venezia, 1629 ; J. von Pflugk-Harttung, dans Neues Archiv, 1884, t. ix, p. 487-488 ; H. Reuter, Geschichte Papst Alexander s III und der Kirche seiner Zeit, in-8, Berlin, 1845 ; 2^ édit., Leipzig, 1860 ; cf. Hefele, dans Tubing. Theolog. Quartalschrift , 1861, t. xliii, p. 630-646 ; W. Ribbeck, Der Traktat iiber die Papslwahl von 1139, dans Forschungen deuts. Gesch., 1885, t. xxv, p. 354-363 ; C. L. Ring, Kaiser Friedrich I im Kampfe gegen Alexander III, in-8, Stuttgart, 1838 ; C. M. Ronchetti, Forza e diritto, ossia papa Alessandro\^III e il Barba- rossa, racconto storico del sec. xii, in-16, Venezia, 1879 ; .J. F. von Schulte, dans Sitzungsberichle d. Akad. d. Wissenschaften, Wien, 1869, t. lxiii, p. 299-317 ; AVattcrich, Pontij. roman, vita', t. ii, p. 377-6'i9 ; F. Zarucke, Ueber den Bricj des Papstes Alexander III an den Presb>/ler Johannes, in-4, Leipzig, 1875 ; A. Zon, Memorie intorno alla venuta di papa Alessandro III in Venezia nell' (in NO 1177 e ai diversi suoi documenii, in-4, Venezia, 1840. (H. L.) 1. Octavien de Monticello, né à Rome vers 1095, cardinal-diacre du titre de Saint-Nicolas in Carcere Tulliano le 9 avril 1138, cardinal-prêtre du titre de Sainte-Cécile le 30 mars 1151 ; légat, antipape acclamé à Saint-Pierre le 7 sep- 62 1. KLECTION d'aT-F.XANDRE III EN H,')!) 921 sentence fut en effet prononcée à Teriacinei (au sud de Nym- pha), où Alexandre résida d'abord, et bientôt après étendue à Imar-, cardinal-cvêque de Frascali, qui avait quitté le parti d'Alexandre pour celui d'Octavien. Quinze jours après la con- sécration d'Alexandre, le 4 octobre 1159, Victor put enfin se faire sacrer, après avoir gagné deux évêques, Ubald, évêque de Ferentino, son ami d'enfance, auquel il promit la moitié d'une ville, et Richard, évêque excommunié de MeUi, ({ui se Irinivail dans le voisinage d'Ancone. Ces deux évoques le sacrèrent (dans le monastère de Farfa), le 4 octobre, avec le cardinal- évcque Imar de Frascati ^; les principaux partisans de Victor étaient les représentants de l'empereur, et à leur tête. Otton, comte du Palatinat. Ils avaient cherché, par l'argent, par les menaces, etc., à fortifier leur parli *. [574] Le récit de Victor, dans sa courte lettre à la cour, est en con- tradiction formelle avec ce qui précède, «Après de longues déli- bérations et réflexions, dit-il, j'ai été élu d'une manière canonique ])ar les cardinaux-évêques, prêtres et diacres, sur la demande du clergé de Rome et avec l'assentiment du peuple, des sénateurs, i-apitaines, etc., et placé sur le siège de saint Pierre ; enfin, le tembre 1159, sacré à Farfa le 4 octobre suivant, mort à Lacques le 20 avril 1164. — P. Ewald, dans Neiies Archiv, 1876, t. ii, p. 215-216 ; Jafîé, Reg. pont, roman., p. 560-605, 615-616, 653, 658, 827-831; 2^ édit., t. ii, p. 418-426, 725; Liverani, Spicilegium Liberianum, 1863, p. 763; J. A. Fabricius, Bihlioth. medii art, 1746, t. VI, p. 811-812; édit. Harlès, p. 292; J. von Pllugk-Harttung Eine Bulle Victors IV fiir das Georgenkloster in Nauniburg, dans Neues Archw, 1899, t. xxv, p. 207-212. (H. L.) 1. Jafîé-Wattembach, Reg. pontij. rom., n. 10584, 10587. (H. L.) 2. Imar, originaire de Châlons-sur-Marne, bénédictin à Saint-Martin-des- Champs. abbé de Moustier-Neuf à Poitiers, cardinal-évèque de Frascati, le 19 avril 1142, excommunié en 1159, mort à Cluny en 1164. Dreux-Duradier, Histoire lilléraire du Poitou, 1849, t. ii, p. 141-142 ; J. A. Fabricius, Bihlioth- medii iei'i, 1735, t. iv, p. 86-87, édit. Harlès, p. 31 ; Jalïé, Regestn ponlif. roman., 1851, p. 559, 605, 609, 615, 653, 658 ; Lhôte, Bibliograpli. diâlonnaise,'[S70, p. 188-189. (H. L.) 3. Monum. Germ. Iiist., Leges, t. ii, p. 126; Vita Alexandri III ; Gerhoh de Reichersberg et ÏEpistola concilii Papiensis, dans Watterich, Vitie rom. pontif., t. II, p. 381, 486, 506, sont d'accord pour mettre Imar an nomlirc des prélats consccrateurs d'Octavien. 'i. Tel est le récit d'Alexandre 111 dans ses lellres à Gchrard de lîologne, à Eberhard de Salzbourg, à Syrus de (iênes et aux évêques de Ligurie. Jaffé- Wattembach, Reg. pontif. rom., n. 10587, 10592, 10584, 10601 ; également dans VEpist. XXII cardinal., dans Ragewin, Grsia Fridrriri. IV, i ui, dans 922 LIVRE XXXIV premier dimanche d'octobre (4 du présent mois), j'ai été sacre. Ce n'est que douze jours après mon élection que Roland s'est déclaré par intrusion ^. » On voit que Victor ne dit rien de la double élection ni du fait si grave que la majorité s'était déclarée pour Roland et avait même déjà commencé à le revêtir du manteau, mais que la force brutale avait empêché de terminer la cérémonie. Il ment en affir- mant que les cardinaux-évêques et les autres cardinaux avaient tous voté pour lui. Ses amis eux-mêmes lui donnent un démenti sur ce point : les cardinaux du parti de Victor disent, dans l'ency- clic[ue qu'ils envoyèrent à tous les patriarches, etc.: « Déjà, du vivant d'Hadrien, les cardinaux du parti sicilien avaient juré de n'élever à la papauté que l'un d'eux. Aussitôt après la mort d'Ha- drien, il s'éleva entre eux et nous un conflit pour savoir si le corps du pape devait être enterré à Anagni, ou porté à Rome, ce qui fut fait. Avant l'élection, tous les cardinaux furent d'accord pour qu'elle se fît conformément aux traditions de l'Église ro- maine, et que l'on chargeât plusieurs membres cUi collège cardi- nalice de recueillir et de noter exactement les votes de leurs collègues. Si Dieu voulait que l'accord se fît, tout serait pour le mieux; dans le cas contraire, nul ne devait rien faire sans l'assen- timent général. Le troisième jour du conclave, quatorze cardinaux se déclarèrent pour Roland, neuf se rangèrent de notre côté. Monum. Germ. hisL, t. xx, p. 474^ dans la Vita Alexandri III, P. L.. l. ce, col. 12 sq. Baronius, Annales, ad ann. 1159^ n. 28 ; Watterich, op. cit., t. ii, j). 377. Cf. Annal. Mediolan., c. xviii, dans Monum. Germ. liist., t. xviii, p. 368 ; RomoalduSj Annales, ad ann. 1159^ dans Monum. Germ. hist.. Script., t. xix, p. 430. L'hostilité de Frédéric à l'égard d'Alexandre III n'était pas un mystère ; le 16 septembre 1159^ d écrivait à Eberhard de Salzbourg : Suhstituenda neces- sario est talis persona, quac... ecclesiarum Dei slatum in unionem pacis reformaret et ipsum. imperinm ac fidèles imperii honestius Iractaret, dans Monum. Germ. hist.. Leges, sect. iv, i, n. 181, p. 252 ; Watterich, op. cit., t. ii, p. 453. Fastrade, abbé de Clairvaux, dans sa lettre à Omnibono, évêque de Vérone, écrit : Mani- feste eliam prohatum est, quod diuante Papiense conciliumOctavianum in papam per nuncios suos et litleras auro hullatns susceperat imperalor ; dans Watterich, op. cit., t. II, p. 512. Cf. Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, 1830, t. V, p. 233; Gicsebrccht-Simpson, op. cit., 1895, t. vi, p. 388 sq. ; A. Hanck, Kirchengeschichte Deutschlands, t. iv, p. 231. (H. L.)] 1. Epist. Victoria ad episc. et principes, dans Ragewin, Gesta Friderici, IV, T., Monum. Germ. hist.. Script., t. xx, p. 470 ; Epist. Victoris ad Rainaldum [de Dassel], dans Monum. Germ. hist.. Script., t. xvii, p. 773. 621, ÉLECTION d'aLEXANDRE III EN 1159 923 Nous avions élu Octavien. Nous apercevant (jue nos adver- saires voulaient manquer au pacte conclu, nous le leur défen- dîmes au nom du Seigneur et fîmes également défense à Roland d'accepter l'élection. Dédaignant nos observations, les cardinaux commencèrent à revêtir Roland du manteau ; mais avant que ce fût chose faite, nous en plaçâmes un autre sur les épaules de notre élu, nous conformant au vœu du peuple, à l'élection du clergé et à l'approbation presque unanime du sénat. Nous l'intronisâmes sur le siège de saint Pierre et [575] le conduisîmes dans son palais, au milieu des acclamations de la foule. Les adversaires se réfugièrent dans la citadelle du Vatican, où ils demeurèrent enfermés huit jours, jusqu'à ce qu'ils fussent remis en liberté par les sénateurs. Ils quittèrent alors la ville et. douze jours après l'élection de Victor, ils revêtirent Roland du manteau à Cisterna, enfin, le dimanche suivant, ils le sacrè- rent, ou plutôt l'exécrèrent à Nympha. Ils envoyèrent aus- sitôt des messagers dans toute l'Italie pour défendre à tous les évêques de prendre part au sacre de Victor, lequel n'en fut pas moins accompli le premier dimanche d'octobre ^. » La troisième relation du parti de Victor vient des chanoines de Saint-Pierre. D'après eux, les cardinaux, étant encore à Ana- gni. avant la sépulture du corps d'Hadrien, avaient décidé de se rendre à Rome et d'y élire l'un d'eux. S'ils n'y pouvaient réussir, ils reporteraient leurs voix sur un étranger; enfin, si cela même était impossible, ils retarderaient toute élection, jusqu'à ce qu'il se rencontrât un candidat orné des qualités voulues. Le moment arrivé, comme on ne pouvait s'entendre, les victoriens dirent « Abandonnez-nous le choix et nous désignerons l'un de vous, ou bien choisissez l'un de nous, » Mais ils ne voulurent rien enten- dre et ils commencèrent à revêtir Roland du manteau. Les meil- leurs des cardinaux les empêchèrent de terminer la cérémonie et élurent Octavien ^, 1. Epiftl. y cardinalium, dans Ragewin, Gesta Friderici, IV, lu, dans Mo^ num. Germ.hist.,Script.,t.xK,Tp.^l2 ; Watterich, op, cit., t. ii, p. 461 sq, Cis- terna, à proprement parler Cisterna Aerouis, est située au sud de Rome et est ainsi nommée parce que, d'après la tradition, l'empereur Néron s'y serait caché lorsqu'il fuyait les Romains. Les victoriens, sans en excepter l'empereur, abusèrent de ce nom de Cisterna, prétendant qu'Alexandre avait visiblement abandonné la fontem aquie vivse. 2, Epi fit. rapilul. S. Pétri ad imperntorew, dans Ragewin, Ge.itn Friderici, 924 LIVRE XXXIV Enfin, les évrques du conciliabule de Pavic dcclarcrcnl qu'à l'époque de la double élection, vingt-deux cardinaux se trouvaient dans la ville. En négligeant Roland et Victor, il restait vingt car- dinaux, dont neuf, une minorité sans doute, mais plus recom- mandable, avaient élu Octavien ^. Telles sont les sources historiques fondamentales du parti victo- rien; quelques autres documents du même parti n'ont qu'une valeur 1res secondaire, leurs auteurs étant trop éloignés du théâtre de l'élection pour en rendre un compte exact. Ainsi les Annales Palidenses^ : a ],e pape Hadrien aimait paiiicu- lièremen! cbiix de ses cardinaux, Roland et Octavien ; le [570] premiei-, (|ui élail jeune, amassa de grands l)iens ])ar des moyens peu !iou(>ral)les ; Octavien, au ('(mtraire, resta pauvre cl, craignant Dieu. Sur^inl l'éleclion : on désigna qu.itre candidats entre lescjuels on devait choisir; de ce noml)re étaient Roland et Octavien. On proposa Roland, qui se récusa comme indigne et recommanda Octavien; et ainsi ce dernier fut élu et sacré. Après onze jours, les amis de Roland lui en firent des reproches et dressèrent des embûches pour renverser Octavien, etc. » Ce récit accumule les erreurs, car tous les victoriens dont le témoignage compte avouent cju'ils étaient une minorité; non toutefois de deux cardinaux, mais de neuf. Comment ex- pliciuer cet écart ? Avant tout, il faut se rappeler qu'Alexandre obtint quatorze voix, ce dont conviennent les électeurs de Victor dans leur récit officiel, aveu de tout autre poids que les historiettes des évêqvies du concile de Pavie. [Reste toujours l'écart de deux à neuf.] On se demande si l'un des partis n'a pas menti: je ne le pense pas; il me semble cjue l'explication nous est donnée par Gerhoh de Reichersberg :« Lorsque, dit-il, les cardinaux désignés à cet ellet recueillirent l'avis de chacun, il se trouva r[ue la ma- jorité vota pour Roland. Certains, en petit nombre, xou- IV, i.xvi, dans Monum. Cerm. hist., Script., t. xx, p. 'iTO sq. ; ^^'attcrich, ViUe pontij. roui., t. n, p. 174 sq. (H. L.) 1. Concilium Papiense, dans Monum. Germ. hist., Legcs, sect. iv, t. i, p. 251, n. 181-190 ; Watterich, op. cit., t. ir, p. 477 sq. ; Ragewin, Gesia Friderlci, IV, txiv, dans Moniim. Germ. hist., Script., i. xx^ p. 479. (H. L.) 2. Annales Palidenses (Chronique do Pochld), dans Afnnuw. Germ. hisl. Script., t. XVI, p. 91. G21. ÉLECTION d' ALEXANDRE III EN 1159 925 laient Octavien, d'autres le cardinal Bernard. Après quelques négociations et pourparlers, les bernardins abandonnèrent leur candidat; plusieurs parmi eux passèrent au parti de Roland, tandis (jue d'autres ])rireiil nue siluatiou intermédiaire el équi- voque, assurant tout à la l'ois Octavien et. Roland de leur dévoue- ment. En additionnant ces Noix douteuses, le nombre des octa- viens s'éleva jusqu'à sept; mais après de nouveaux pourparlers il descendit à trois ^. » L'écart entre les chillres s'explique par ces Uuctuations des par- tisans de Bernard, qui voulaient ménager également les deux pré- [j77j tendants. Cette supposition devient plus vraisemblable si on admet que plusieurs des bernardins, ayant voté pour Roland, assistèrent néanmoins au Te Deiun de Victor, après que celui-ci se fut déclaré et qu'il y eut péril pour les alexandrins. Ces transfuges se trou- vaient ainsi avoir participé à l'élection de Victor, dont ses partisans pouvaient dire, dans un certain sens, qu'il était l'élu de neuf cardinaux, tandis qu'Alexandre était en droit d'atïirmer que deux cardinaux seulement avaient voté pour Octavien. Ces anciens bernardins restèrent longtemps indécis : ainsi le cardinal Ray- mond de Sainte-Marie in \'i(i Lala poussa si loin ce système, qu'il signa presque en même temps un mémorandum des alexandrins et une note des victoriens "^. Quoi qu'il en soit, il n'y eut tout au plus à embrasser le parti de Victor qu'un cardinal-évèque, Imar, deux cardinaux-prêtres et deux cardinaux-diacres, car ceux-là seulement signèrent l'encyclique du parti ^, tandis qu'Alexandre eut pour lui vingt-cin({ cardinaux, parmi lesquels cinq cardinaux- évèciues *. 1. Gerholi de Reichersberg, De invcstigaiione Anti-Chrisli, édit. Stiiltz, dans Archw fiir Kunde œsterreicli. GescJiichisquellen. t. xx, p. 145 ; Watterich, op. cit., t. ïi, j). 505. D'après la lettre d'Ehcrhard de Bainberg, la minorité se com- posait de onze voix : Tusculanus episcopun cum alils iiovern cardlnalihus valen- tioribus dominum Octavianum elegil in aposlolicum, dans \Vatterich, op. cil., t. II, p. 45'i. (H. L.) 2. Ragewin, Gesla Friderici, IV, m, dans Monuin. Gevin. hisl., ScripL, t. XX, p. 472 ; Theiner, Disquisitiones criticœ, p. 211. Le cardinal Raymond se disait sans doute qu'en allant d'un parti à l'autre, il aurait au moins l'espoir d'avoir été quelque temps dans le bon. Hefele ajoute dans son texte que « cela ne saurait le surprendre de la part d'un Italien >>, puisque pareille chose se voit, dit-il, même en Allemagne. (H. L.) 3. Watterich, op. cil., t. ii, p. 4G1 sq. (H. L.) 4. Watterich, op. cit., t. u, p. 493 sq. (H. L.) 926 LIVRE XXXIV La seconde dillérence entre le récit des alexandrins et celui des victoriens est celle-ci : la valeur de l'élection devait-elle, d'après un accord préventif, dépendre de l'unanimité ? Reuter croit devoir accepter ici littéralement la donnée des victoriens, que je suis tout disposé à croire essentiellement fausse. En voici la raison : a) D'abord Victor lui-même n'en dit rien ^, alors qu'en prouvant que ses adversaires avaient violé l'accord conclu avant l'élection, il aurait fourni le meilleur argument contre la valeur de l'élection de Roland, b) Le conciliabule de Pavie, qui a rejeté l'élection d'Alexandre, ne fait pas davantage allusion à cette circonstance de nature à motiver son jugement, c) Comment croire que les cardinaux du parti d'Alexandre, <[ui formaient incontestablement la majorité, se soient décidés à conclure un accord, non seulement opposé à la procédure ordinaire des élections, mais c|ui, de plus, enlevait [578] à cette même majorité sa prépondérance ? Jamais majorité ne dira à une minorité : Mes votes sont nuls, si un seul d'entre les vôtres ne vote pas avec vous, t?) La majorité d'Alexandre existait, du reste, avant la date approximative de cet accord supposé, car les victoriens racontent que, du vivant du pape Hadrien, le parti sicilien avait juré de ne choisir le futur pape que dans son sein. A tenir le fait pour vrai, comment admettre que les Siciliens auraient ensuite admis que leur candidat ne serait élu qu'à la condition d'avoir les voix de tous les adversaires ? e) En somme, pareil accord, s'il eût été passé, aurait rendu impossible toute élection papale, tant à cause des divisions du corps électoral que de la complète dépendance où la minorité des cardinaux impériaux aurait mis la majorité. Comment admettre pareille trahison des principes pour lesquels on combattait? Les choses ont dû se passer autrement. Dès les réunions préparatoires à l'élec- tion, les deux partis ont peut-être compris la nécessité de l'en- tente et se sont niiitnellcment engagés à ne procéder à l'élection qu'après avoir épuisé les moyens de se mettre d'accord. Ainsi la majorité aurait négocié pendant trois jours, sans faire usage de sa prépondérance, et ne s'y serait décidée qu'après s'être con- vaincue de l'inutilité de ses efforts pour arriver à une élec- tion unanime. Elle aurait donc tenu ses promesses et attendu 1. Waltericli^ op. cil., t. ii, p. 4G0 sq. (H. L.) 622. CONCILIABULE DE PAME EN 11 GO 927 paliemmeiit tanl qu'elle avait l'espoir d'une' entente; mais, cet espoir évanoui, il lui incombaiL de pourvoir à la vacance du Saint-Siège. Les temps étaient diiiiciles, il ne fallait pas prolon- ger la vacance : or, attendre que la minorité des victoriens se fût ralliée au candidat de la majorité, c'était renvoyer l'élection aux calendes grecques. Les victoriens transformèrent plus tard en un traité formel ces exhortations antérieures à l'élection, en ayant grand soin de taire ce qu'ils avaient intérêt à laisser ignorer. De pareilles interprétations ne sont pas rares clans le monde entre princes et entre particuliers; le meilleur de l'cllort de la diplomatie consiste à découvrir aux traités des interprétations superflues. 622. Conciliabule de Pavie, en 1160. A peine sacré, Alexandre III, convaincu de son bon droit, montra l'énergique volonté de son caractère. Il écrivit aux évê- ques et à l'empereur, alors occupé au siège de Milan. Dans l'empor- tement de sa colère, Frédéric voulait couper le cou aux légats porteurs de cette lettre; mais les ducs Welf et Henri le Lion l'en détournèrent et le persuadèrent de recevoir le bref, auquel, bien entendu, on ne devait pas répondre. Ce bref est perdu; mais Ragewin nous a conservé le mémoire que les cardinaux du parti d'Alexandre envoyèrent à l'empereur, lui demandant secours et protection en faveur de l'Église romaine contre l'usur- pateur et le sclîismatique ^. — Victor et ses cardinaux publiè- rent à leur tour leur encyclique, le 28 octobre : ils y exposent à leur manière les incidents de l'élection et invoquent également la protection de l'empereur, à qui Dieu même (et non les papes) a confié le soin de l'Eglise romaine -, L'empereur ne tarda pas à constater que, malgré tous les efforts de ses envoyés en Italie [(en particulier du comte palatin Otton), 1. Epist. XXII cardinal, ad impcralurcm, dans Ragewin, Gesla Friderici, IV, LUI, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xx, p. 474 ; Watterich, Vitx pontif. roman., t. ii, p. 464 sq. (H. L.) 2. Epist. Victoria ad Rainaldum , dans Monum. Germ. hist., Script., t. xvii, p. 773 ; Citron, reg. Colon., ad ann. 1161, ibid . p. 106 sq. (H. L.) 928 LIVUE XXXIV le parli (l"()(la\ion périclitait, car beaucoup d'évêques se pronon- çaient ()n\ erlcjiient contre lui; il pensa que le plus sage était d'ar- rac lier le s accès d'une manière qui, au premier al)ord, paraissait légale. Il commença donc par recommander aux cvccjues desonemj)lre de ne pas se hâter de reconnaîtie l'un des deux prétendants; il s'adressa ensuite dans le même sens aux rois de France et d'Angle- terre^; puis, (;n sa (jualité de protecteur souverain de l'h^glise, il décida la réunion d'un concile général, (jui aurait, à se jirononcei' entre Alexandre et VicLor. Plusieurs personnes, même des mieux intentionnées, acceptèrent cette proposition, appuyée non seu- lement sur des précédents dans l'histoire de l'Eglise, mais aussi sur divers décrets des papes et diiïérents statuts -. C'était oublier que le droit d'Alexandre et les prétentions d'Octavien ne [XMuaient être placés sur la même ligne et que l'élu d'une imposante majorité pouvait et devait se regarder comme seul ])ape légitime, ce qu'en efïet faisait Alexandre. Un examen vrai- ment impartial ne permettait pas de soutenir le fait d'une double élection. Si aujourd'hui on voyait deux électeurs sur trente pré- tendre que leur candidat est l'élu légitime, on sourirait sans s'ptlarder à une discussion. Mais, dans la balance, l'empereur mit sa lourde épée dans le plateau de la minorité, assurant à celle-ci dès le début des avantages égaux à ceux de la majorité, et bientôt après, de plus grands. Un siècle plus tard, Charles d'An- jou, confirmant le jugement d'une minorité, fera mourir le der- nier représentant des Hohenstaufen. Vers la fin d'octobre 1159, l'empereur Frédéric ((uno- ([ua les prélats de rcniplrc au synode qui de\ait se Iciiii' à l'avie,le lo janvier IIGO. Dans diverses lettres, il cheicha à dé- terminer les rois d'Angleterre, de France, d'Espagne et de llongrie à envoyer des évêques à ce concile 3. Une ambassade spéciale, composée des évêques Hermann de Verden et Daniel de Prague *, 1. Epistola Friderici imperaloris ad Eherhardum Salzb. episc, dans \Yatte- rich, op. cil., t. ii, p. 481 sq. (II. L.) 2. Ragewin, Gesta JFriderici, IV, lvi, dans Munitnt. Gcitn. liisL, ScripL, l. xx, p. 47G ; Reulcr, Geschichte Alexandera III und der Kirclie seiner Zeil, p. 82^ p. 502 sq. 3. Ragewin. Gesta Friderici, IV, lvi, dans Monuin. Gerin. IdsL, Script., l. x.x, p. 476 ; Baronius, Annales, ad ann. 1159, n. 52 ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. XXI, col. 1140. 'i. Tourlual, dans Forschungen ziir Rcicli.s- und Kirchengeschichte des zwolflen Jahrhundcrts, p. 13 sq., s'efforce de prouver (jue le comte palatin Otton de [580] 622. CONCILIABULE DE PAVIE EN 1160. 929 convoqua les deux prétendants. Les dépvités envoyés à cette occasion et les lettres impériales qu'ils avaient charge de remettre 581] n'appelaient Alexandre que le cardinal Roland ^, tandis qu'on donnait à Octavien le titre de pape Victor, et on le traitait comme tel, sans même garder une apparente impartialité. Vinrent ensuite des menaces à l'adresse d'Alexandre, dans le cas où il ne comparaîtrait pas. Les cardinaux de son parti, prévoyant l'orage, cherchèrent à le conjurer en négociant avec les ambas- sadeurs impériaux et en présentant des contre-propositions. Voyant leurs soins inutiles, ils jurèrent, ainsi que le pape, de mourir s'il le fallait, pour la liberté de l'Église 2, et Alexandre, rempli du sentiment de sa dignité apostolique, répondit à l'empereui" : (i Nous reconnaissons l'empereur comme procureur et protecteur spécial de la sainte Eglise romaine. Aussi voulons-nous l'honorer avant tous les princes; mais plus encore doit être honoré le Roi des rois, celui qui peut perdre et le corps et l'àme. Attaché sincère- ment à l'empereur, nous nous étonnons fort de ce qu'il refuse, à ^Yittelsbach n'avait pu être dans cette circonstance l'ambassadeur de la cour impériale; il est prouvé qu'à cette époque^ il s'était déjà activement occupé à Rome de soutenir la cause de Victor : il faut donc admettre que cette lettre de l'empereur contient une fausseté comme on en rencontre taat dans les lettres officielles de cette époque. Si Tourtual n'a pas choisi iateationnel- lement ce passage et n'a voulu faire étalage que d'un spécimen eruditionis ^ sa critique n'est qu'une lutte contre des moulins à vent. Nulle part^ en effet' on ne lit que le comte palatin Otton fut envoyé de Crème de la cour impériale. Le qaos de palatio noslro ad vos transmisimus s'applique incontestablement aux seuls Hermann de Verden et Daniel de Prague, les patres et episcopi venera- biles. Quant au comte palatin Otton et aux autres légats de l'empereur^ on dit simplement qu'ils furent chargés de procurer un sauf-conduit aux cardinaux pour se rendre à Pavie. Du reste, il n'est pas invraisemblable que le comte palatin ait pu se joindre à Rome à l'ambassade envoyée de Crème, et cela, sur un ordre particulier de l'empereur. Cf. Vita Alexandri III, dans Wattcrich, op. cit., t. II, p. 384. 1. La lettre impériale de convocation adressée à Alexandre III s'est conser- vée, dans Monum. Germ. hist., Leges, sect. iv, t. i, p. 255 sq., n. 184; Watte- rich, op. cit., t. 11, p. 459 sq. Les cardinaux du parti d'Alexandre affirment : Misii igitur (imperator) ad dominum noslrum (Alexandrum III) duos episcopos, scripsit ei una nobiscurn tanquani cancellario, cutn jampridein Octaviano sicut pontifici romano scripsisset, dans Watterich, op. cit., t. 11, p. 497; Boso témoigne du même procédé, ihid., p. 383; cf. Hauck, Kirchengescliichte Deutschlands, p. 235, et Giesebrccht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, t. v, p. 236 sq. (H. L.) 2. Théine, Disquisitiones criticœ, p. 213 ; Reuter, op. cit., p. 89, 90, 505 sq. CO.NCILES — V — ,jy 930 LIVRE XXXIV nous, ou plutôt à saint Pierre et à la sainte Église romaine, l'honneur qui nous est dû. Il a écrit, à nous et à nos frères, con- voquant tous les évêques de son empire à son camp devant Pavie, pour y délibérer sur les divisions qui affligent l'Église. En agissant ainsi, il a oublié la conduite de ses ancêtres et dépassé les limites de son pouvoir, car il a convoqué un concile à l'insu du pape ^, et nous y a invité comme l'un de ses sujets. L'Église romaine a reçu du Seigneur, par l'entremise de saint Pierre, le privilège d'examiner et juger toutes les affaires des églises, tout en étant elle-même au-dessus de tout jugement des hommes. Voici que les privilèges de l'Église sont attaqués par ceux qui devraient les défendre, et l'on écrit à l'Église ro- maine tout comme à une pauvre servante : il est naturel que de tels procédés nous aient causé le plus grand étonnement. La tradition canonique et l'autorité des Pères nous défendent également d'aller à la cour de l'empereur pour y entendre la sentence. Même les moindres églises sont mieux traitées par les princes que ne l'est maintenant par l'empereur l'Église romaine ^. » 1. Cette question a été traitée dans la préface du t. i de la présente Histoire des conciles. (H. L.) 2. Epist. Alexandri ad imper atorem, dans Monum. Germ. hist., Leges, sect. iv, t. i, p. 256 sq., n. 185; Boso, dans Watterich, Vilœ pontif. roman., t. ii, p. 383 sq.; Baronius, Annales, ad ann. 1159, n. 56; Reuter, op. cit., p. 90, 505 sq. Reuter se demande si la conduite des cardinaux s'harmonise bien avec celle d'Alexandre. Ce dernier dit explicitement que le pape ne peut être jugé par personne; ses cardinaux, au contraire, s'étaient déclarés prêts à convo- quer un synode à Rome pour améliorer, d'après les conseils de cette assemblée, ce qui, dans la conduite des alexandrins, paraîtrait mériter amendement. Pour expliquer cette différence d'attitude entre Alexandre et ses cardinaux, Reuter (p. 507) suppose que, dans sa déclaration officielle aux ambassadeurs impériaux, Alexandre avait parlé d'après les principes hiérarchiques, tandis que, dans les conversations particulières, lui et ses cardinaux, pressés par les événements, avaient grandement baissé le ton. Quelques exemples analogues que puisse présenter l'histoire de Rome, temporum ralione habita, il est évident que les propositions des alexandrins ne sont pas allées aussi loin que le suppose Reuter. Voici, en effet, tout ce que les cardinaux proposèrent aux ambassadeurs de l'empereur : « Quelques-uns d'entre eux devaient se rendre auprès de l'em- pereur, afin de lui faire connaître exactement les incidents de l'élection, car une fois instruit, il ne lui serait plus possible de soutenir la mauvaise cause. Dans le cas où l'empereur ou l'Église conserverait quelques doutes sur la léga- lité de la conduite des alexandrins, ils étaient prêts à convoquer à Rome diffé- 622. CONCILIABULE DE PAVIE EN IICO. 931 [582] Tout autre fut, on le devine, la réponse de Victor, lorsque les ambassadeurs impériaux s'inclinèrent devant lui à Segni, en lui remettant la lettre de leur maître avec cette inscription : « Au pape Victor. ■>■> Il se déclara satisfait de cette convocation d'un concile, cette assemblée n'ayant d'autre but que d'obliger la chrétienté à se conformer à la décision impériale déjà prise en sa faveur ^. [583] En tel état de choses, il fallait qu'Alexandre envoyât des lettres et des ambassadeurs aux autres princes de la chrétienté et aux évêques les plus considérables de tous les pays, pour faire va- loir son bon droit et celui de l'Eglise. Avant même que les lettres d'Alexandre parvinssent en Angleterre, le roi de ce pays, Henri II, avait été gagné à la cause d'Alexandre par Arnulf, évêque de Li- sieux; mais, circonvenu par l'ambassadeur impérial, qui l'enga- geait à accepter la sentence du synode de Pavie, le roi différa sa décision définitive, malgré les instances de Théobald, primat de Cantorbéry, zélé partisan d'Alexandre. L'autre archevêque du royaume, Roger d'York, avait embrassé le même parti que le primat; seuls, quelques évêques s'étaient déclarés pour Victor. Dès le début, le roi de France, Louis VII, avait penché du côté rents dignitaires ecclésiastiques pris dans les diverses parties du monde et à corriger, d'après leurs conseils, ce qu'il pourrait y avoir eu de défectueux dans leur manière de faire (si circa factum nostrum corrigendum aliqiiid videretur). » Theiner, op. cit., p. 213. Cette avance ne signifie donc pas « qu'Alexandre vou- lait soumettre à un concile la validité ie son élection, » Dans la pensée de l'empe- reur, le concile devait désigner le véritable pape : Alexandre ou Victor. La contre-proposition : a) n'implique pas cette alternative : Alexandre ou Victor. Elle part de ce principe que le premier est légitimement élu, et elle veut per- suader l'empereur de cette légitimité, h] Que si l'on doutait encore si ceux du parti d'Alexandre ont agi légalement, on convoquera une réunion de digni- taires ecclésiastiques (on évite l'expression de synode). Mais ce n'est pas l'empereur, c'est Alexandre lui-même et ses cardinaux qui convoquent cette assemblée, affirmant ainsi une fois de plus la légitimité de l'élection. Cette réunion n'a pas, du reste, à décider, mais seulement à délibérer, et ses délibéra- tions ne peuvent pas porter sur cette question : Lequel, .d'Alexandre ou de Victor, est le pape légitime ? mais seulement sur ceci : Qu'y a-t-il à améliorer dans l'élection ? On voit donc qu'il n'y a pas, entre le langage officiel et le langage intime du Saint-Siège à cette époque, une aussi grande différence que Reuter le suppose. 1. Watterich, Vitie roman, pontif., t. n, p. 384; Baronius, Annal., ad ann. 1159, n. 57 ; Reuter, op. cit., p. 92. 932 LIVRE XXXIV d'Alexandre, ({uoique des raisons politiques l'empêchassent de le reconnaître formellement; d'antre part, beaucoup d'évcques et de clercs de France, et en particulier les deux ordres si considérés des cisterciens et des chartreux, n'en agirent que plus énergiquement pour la bonne cause. On distingua surtout dans cette campagne Pierre, archevêque de Tarentaise, le plus grand homme de l'ordre des cisterciens après saint Bernard et, comme lui, célèbre par le don des miracles. Il prêcha contre le schisme dans le midi de la France et dans le nord de l'Italie, avec un zèle brûlant, et obtint les plus beaux résultats. En Espagne, Ferdinand II, roi de Léon et de Castille, et Rai- mond VI, roi d'Aragon et de Barcelone, assurèrent Alexandre de tout leur respect. C'est ce que fit également Geisa, roi de Hon- grie; mais aucun de ces princes ne reconnut le véritable pape avant la célébration du synode de Toulouse ^. Alexandre chercha aussi à nouer des relations amicales avec Manuel, empereur de Constantinople, et le roi Baudouin III de Jérusalem. On sait qu'il était en outre dans les meilleurs termes avec les Normands de la Basse-Italie ^. Sur ces entrefaites, le conciliabule de Pavie s'était ouvert, non le 13 janvier, mais seulement le 5 février IIGO, après la chute de la ville de Crème ^. Il compta environ cinquante 1. Voir aux^Appendices de cevolume .^Sur un concile tenu à Toulouse \'ers 1160. (H. L.)" 2. Wattei'ich, op. cit., t. ii, p. 466^ note 1; Reuter, op. cit., p. 94-111; F. Cha- landon. Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile, in-8, Paris, 1907, t. II, p. 292 sq. ; Le même, Les Comuèiie. Etude sur l'empire bijzantin aux xi« et xii^ siècles, iii-8, Paris, 1911. (H. L.) 3. 5 au 13 février. Coll. regia, t. xxvii, col. 322; Manrique, Annal. Cisterc, t. II, p. 330-332; Labbe, Concilia, t. x, col. 1387-1403; Hardouin, Conc. coll. t. VI, part. 2, col. 1565; Martène, Thés. nov. anecdot., 1717, t. i, p. 447-452; Colcti, Concilia, t. xiii, col. 2G5; Mansi, Concilia, Supplem., t. ii, p. 519; Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 1111 ; Brial, dans Bouquet, Recueil des hisl. de la France, t. XV, p. 750-7o3; Monum. Germ. hist., Leges, t. ii, 1, p. 121-127; Jaffé, Regesta pontif. rom.. 2^ édit., t. ii, p. 419; Watterich, Vilae pontif. roman., t. ii, p. 477 sq. ; Vincent. Prag., dans Monum. Germ. liisl., Script., t. xvii, p. 678 sq. ; Reuter, op. cit., t. III, p. 507 sq. ; Giesebrecht, op. cit., 1880, t. v, p. 244 sq.; Giesebrecht- Simpson, op. cit., 1895, t. vi, p. 392 sq.; HAuck, Kirchengeschichte Deutscldands t. IV, p. 237 sq. ; P. Fournier, Le royaume d'Arles et de Vienne, in-8, Paris, 1891, p. 27. La plupart des prélats qui se rendirent à l'assemblée étaient allemands; plusieurs appartenaient à cette partie de l'ancienne Gaule qui avait formé 622. CONCILIABULE DE PAVIE EN 1160. 933 évêques venus pour la plupart de rAllemagne ou de la Lom- hardie, tandis que des documents falsifiés élèvent ce nombre à cent cinquante ^ On re<];arda le conciliabule comme œcuménique; le royaume d'Arles et qui était dépendante de l'empire; quelques-uns étaient italiens. Tous tenaient de lui des lîefs et des pouvoirs territoriaux qu'ils ne vou- laient pas s'exposer à perdre. Les évêques allemands surtout avaient des posses- sions qui ressemblaient à des Etats, et ils étaient obligés de fournir des con- tingents considérables aux armées de l'empereur, lorsque celui-ci entrait en campagne. La plupart même étaient des prélats militaires tirés des grandes familles d'Allemagne et prenaient part à la guerre comme des princes séculiers. Le concile de Pavie vit arriA'er, pour reconnaître le pape qui convenait aux vues de l'empereur, l'archevêque de Mayence avec quatorze de ses suffragants, troupeau docile sur lequel on pouvait compter autant que sur les sufîragant3 qui suivaient les archevêques de Cologne, de Trêves, de Brème, de Magdebourg. Les archevêques d'Arles, de Lyon et de Vienne y parurent également et l'arche- vêque de Besançon s'y fit représenter par un légat. De l'Italie méridionale il n'y eut aucun évèque; de lltalie orientale, le patriarche d'Aquilée, qui confi- nait à l'Allemagne, s'y rendit avec ses suffragants. Les évêques de Bergame, de Ravenne. de Mantoue, de Fermo, de Faënza, dont les sièges étaient situés pour la plupart sur les anciens domaines de la comtesse Mathilde que Frédéric tenait occupés féodalement, firent seuls partie de cette assemblée. Rien n'avait pu décider Eberhard de Salzbourg à venir siéger dans ce conciliabule ; mais il se tenait au courant de ce qu'on y faisait. Eberhard de Bamberg le renseignait; sa lettre est un morceau intéressant et qui vaut la peine d'être conservé : « Le parti du seigneur Victor, écrivait l'évêque de Bamberg, a prévalu par plusieurs raisons : parce qu'une conjuration contre l'empire avait précédé l'élection, parce que Victor avait été revêtu du manteau pontifical avant Alexandre; parce que le parti d'Alexandre^ engagé par serment avec le Sicilien, les Milanais, les lirescians, les Plaisantins, s'était uni aux ennemis de l'empire, déliant les sujets des obligations de la fidélité, leur défendant de servir l'empereur et pré- parant les voies à l'indépendance, ainsi que l'ont montré clairement les lettres et les écrits adressés de tous les côtés aux villes et aux évêques. Nous aurions eu à craindre, comme issue funeste à ces maux, une perpétuelle discorde entre l'empire et le sacerdoce, et leur séparation. Nous avons donc reconnu le sei- gneur Victor dans l'espérance de la paix et pour la concorde entre le sacerdoce, et l'empire. » Ces raisons, tirées de l'inimitié du pape canonique à l'égard de l'empereur et de la soumission que le pape intrus accorderait à Frédéric, étaient également données à l'évêque de Salzbourg par un religieux présent à Pavie. « On a lu, disait-il, plusieurs lettres en forme de bulles d'Alexandre et des cardi- naux qui sont avec lui, envoyées aux évêques et aux cités de la Lombardie. De la teneur de ces lettres qu'ont interceptées les serviteurs fidèles du seigneur empereur, résultent manifestement les machinations et les efforts tentés contre l'empire. Si on avait tardé, un grand danger menaçait l'Église non moins que l'empire. » Epistola cujiisdani religiosi viri ad episcopum Salzhurgensem, dans Muratori, Script, rer. Italicarum, t. vi, p. 852. (IL L.) 1. Reuter, op. cil., p. 120, 507 sq., 511 s(|. 934 LIVRE XXXIV il lui manquait cependant, pour être tel, plusieurs conditions* Victor était présent avec ses cardinaux ; tandis qu'Alexandre [5841 se tint complètement à l'écart. Son cardinal Guillaume de Saint- Pierre-ès-Liens, qu'il (Mivoya à l'empereur tenter une dernière fois la conciliation, assista, il est vrai, aux opérations du conciliabule de Pavie, mais :'i litre privé. Comme l'empereur l'écoutait volon- tiers, il voulait du moins tenter d'empêcher les évêques d'en venir aux dernières extrémités ^. Parmi les prélats allemands présents au conciliabule, on remarque surtout Rainald de Dassel, chance- lier de Frédéric et archevêque élu de Cologne, Arnold de Mayencc; Hartwich de Brème, Wichmann de Magdebourg, Pelegrin d'Aquilée, Eberhard de Bamberg, etc. Par contre, Eberhard de Salzbourg^, Hillin de Trêves et les quatre archevêques bourguignons d'Arles, de Vienne, de Besancon et de Lyon se firent excuser ou représenter. Les ambassadeurs d'Angleterre, de France et de Danemark assistaient au conciliabule. L'empereur, s'étant assis, adressa ce discours aux évêques : '( Je n'ignore pas qu'en vertu de la dignité impériale, j'ai le droit de convoquer les conciles, surtout à une époque où l'Eglise court de si grands dangers (comme ont fait Constantin, Théodose, .Justinien, et plus tard Charlemagne et Otton), cependant je laisse à votre prudence et à votre puissance le soin de décider cette difficile question, car Dieu vous a établis prêtres et vous a donné le pouvoir judiciaire, même sur nous. Puis donc qu'il ne nous appartient pas de vous juger dans les choses qui relèvent de Dieu, nous vous engageons à vous conduire dans cette affaire en ne per- dant jamais de vue la responsabilité qui vous incombe devant t. Les cardinaux d'Alexandre approuvèienl sa présence. Cf. Theiner, Disquis. crilic, p. 214. 2. Eberhard de Salzbourg maintint dans le parti d'Alexandre les évêques Hartmann de Brixen, Romain de Gorze, Otcar, marquis de Styrie^ les évêques d'Aquilôe, de Venise, de Hongrie. On trouve sa correspondance dans Tengnagel. Vêlera monumenta contra schismaticos, Ingolstadii, 1612; celle d'Alexandre à lui adressée, Jafîé-Wattembach, op. cil., n. 10592, 10628, 10630, 10645, 10702, 10758, 10869, 11011; P. L., t. ce, col. 101; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 1036; Monum. Germ. hist.. Script., t. xi, p. 77 sq., 97 sq.; Ragewin, Gesta Friderici, IV, lxxiii, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xx, p. 488 sq.; Schmidt, Die Stelluug der Erzbischoje..., dans Arcliiv fiir ôsterreich. Gesch., t. xxxiv. p. 1 sq.; Bôhmer, dans Neues Arcfm', t. xxi, p. 661 sq.; A. Hauck, Kirchengeschichle Deutschlands, t. iv, p. 245 sq. (H. L.) 622, CONCILIABULE DE PAVIE EN 1160, 935 Dieu, )) Après quoi, il quitta l'assemblée, aiïectant ainsi de la laisser complètement libre ^. En réalité, le conciliabule avait sa ligne de conduite indiquée d'avance. Les actes, rédigés en contra- diction flagrante avec la vérité par les victoriens, mentionnent l'unanimité de tous les membres de l'assemblée : ce qui se trouve contredit par un autre passage de ces mêmes actes, disant que les débats durèrent sept jours; en outre, beaucoup de contemporains, la plupart témoins oculaires et partisans de Victor, marquent assez clairement qu'on ne vit jamais cette unanimité. On peut citer, par exemple : Vincent, chanoine de Prague, qui avait accompagné en Italie son évêque Daniel, [585] victorien déclaré et confident de l'empereur 2; l'évêque de Bamberg, qui, dans sa lettre à l'archevêque de Salzbourg, raconte d'une manière favorable à Victor ce qui s'était passé à Pavie^; le prévôt Henri de Berchtesgaden qui écrivit également à l'archevêque de Salzbourg *, et l'abbé Fas brade de Clairvaux, dévoué au parti d'Alexandre ^. Le récit de ces historiens, d'accord sur ce point, prouve que la lutte fut vive à Pavie, et que les évêques présents ne prirent pas tous parti pour l'antipape et ne furent pas les très humbles serviteurs de l'empereur. Quelques-uns se déclarèrent même ouverte- ment pour Alexandre, tandis que d'autres prenaient une position intermédiaire. Ces derniers, auxquels se joignit le cardinal Guillaume (du parti d'Alexandre), cherchaient à obtenir quel- ques concessions ^ et demandaient que l'on remît la décision de cette affaire à un concile œcuménique, la présente assemblée ne pouvant prétendre représenter la chrétienté. En outre, ou ne connaissait pas assez bien le véritable état de choses; enfin 1. Ragewin, Gesta Friderici, 1. II, c. lxiv, dans Monum. Germ.hisl., ScripL, t, XX, p, 479 sq. ; Reuter, op. cit., p, 111, 507. 2. Vincent de Prague, Chronicon Bohemiœ, dans Monum. Germ. IiisL, Scripl., i. XVII, p. 678 sq.; Watterich, op. cit., t. ii, p, 470; Tourtual, Bôhmens AtUheil an den Kàmpfen Kaiser Friedrichs I in Italien, Gottingen, 1865, p. 220 sq. 3. Eberhard de Bamberg, Epiât, ad Eberhardum Salzb. episc, dans Watterich, op. cit., t. II, p, 454 sq. (H. L.) 4. Ragewin, Gesta Friderici, II, lxxii, dans Monum. Germ. hist., Script., t. XX, p. 489. (H. L.) 5. Fastrade, Epint. ad Omniboiium episc. Feronense/n, dans Watterich, op. cit., l II, p. 511 sq. (II. L.) 6. Mansi, Conc. anipliss. coll., l. xxi. col. 1156. 936 LIVRE XXXIV il n'était pas permis de jiioer un absent ^, La plupart des évêques lombards partaaèrent ce sentiment, qui parut d'abord rallier la majorité. Mais les prélats allemands, en particulier Rainald de Dassel, le principal fauteur du schisme, s'opposè- rent à cette proposition : ils dirent que le voyage à travers les Alpes était très pénible et très coûteux, et déclarèrent qu'Alexandre, ayant méprisé la citation de se rendre à Pavie, ue pouvait s'en prendre qu'à lui-même si on le méprisait à son tour. Les partisans de Victor l'emportèrent après une longue lutte, grâce surtout à une fourberie insigne ; on produisit, en effet, d(ï prétendues lettres d'Alexandre, afin de prouver que ce dernier avait conclu avec les Lombards et le roi de Sicile une ligue contre l'empereur. Cette ruse découragea les mieux inten- tionnés ^; ils renoncèrent à la résistance et gardèrent le silence, [580 ou bien leurs voix furent couvertes par les cris, ce qui fut le cas en particulier pour le cardinal Guillaume ^. Beaucoup se laissè- rent aussi gagner par les promesses ou les menaces, dont on fit grand usage ; enfin l'empereur ne rougit pas d'appeler en parti- culier auprès de lui plusieurs membres de l'assemblée, afin de les gagner à son jirotégé. Aussi divers membres du conciliabiile prirent-ils la fuite pour échapper à une telle pression *. Toute résistance étant ainsi brisée, on prononça, le lende- main du mercredi des Cendres (11 février 1160), « sous l'in- fluence de ce terrorisme de plus en plus violent ^)\ la sentence dé- finitive, insérée dans les actes du conciliabule, Aclio concilii. Elle était ainsi conçue : « Octavien seul a été solennellement re- 1. D'après les règles du droit canonique, il aurait dû être convoqué par trois l'ois. Les Acia concilii ne parlent que d'une seule convocation faite par les am bassadeurs impériaux avant le conciliabule. Watterich, op. cit., t. ii, p. 481. Tous les autres récits impartiaux et même ceux faits par des partisans de Victor se taisent sur cotte convocation. 2. Gerhoh de Reichersberg. très bien disposé pour Alexandre, fut fortement impressionné par ces lettres, ainsi qu'on le voit par ses propres, paroles, dans Tengnagel, Vetera nionuni., p. 422, et Archii> fiir Kunde ôsi. Geschiclitsquellen , t. XX, p. 152; Watterich, op. cit., t. ii, p. 507 sq. Le prévôt Henri de Berch- tesgaden parle aussi de ces lettres dans le récit qu'il adressa à l'archevêque de Salzbourg. Ragewin, op. cit., l. II, c. lxxii. 3. Reuter, op. cit., p. 118. 4. Watterich, op. cit., t. ii, p. 385. Sur tous ces faits, cf. Reuter, op. cit., p. 118, note 5; p. llî>. note 1. 5. Reuter, op. cit., p. 1 19. 622. CONCILIABULE DK PAVIE EN 11 GO. 937 vêtu du manteau pontifical par les cardinaux, à Rome, dans Saint- Pierre, sur la prière et avec l'assentiment du peuple etàla demande du cleroc. Il a été ensuite intronisé sur le sièiïe de Pierre, en présence du chancelier (Roland), qui n'a fait aucune opposition; les cardinaux et le clergé romain ont chanté le Te Deum. On lui a imposé le nom de Victor. Lorsque, d'après la coutume romaine, le scriniariiis s'écria : « Le cardinal Octavien a été nommé pape et revêtu du manteau, » etc., le clergé et le peuple crièrent par trois fois : Placet, et Victor fut solennellement conduit au palais des papes. Aussitôt après, le chapitre de Saint-Pierre, beaucoup de clercs et de laïcs lui donnèrent le témoignage de respect habituel du baisement des pieds ^. Le lendemain, les princi- paux membres du clergé romain se rendirent auprès de Roland et de ses cardinaux (dans leur prison), pour vérifier si Alexandre était revêtu du manteau. Ils constatèrent qu'il n'avait ni manteau ni aucun insigne de la papauté, et ses cardinaux avouèrent qu'il n'avait jamais été (complètement) revêtu du manteau. Ces mêmes chefs du clergé romain se rendirent alors auprès de Victor et lui firent l'obédience avec les marques de respect ac- coutumées. Tous ces faits ont été attestés par Pierre Christia- nus, doyen de Saint-Pierre, et tous ses confrères; par deux membres distingués du clergé romain, les prêtres Blasius et Manerius ; par sept archiprêtres de Rome et quatre diacres ou sous-diacres. Bien d'autres encore avaient prêté serment entre les mains de Victor, tels le prieur de Latran et ses chanoines, les clercs de l'église patriarcale de Sainte-Marie- Majeure, l'abbé de Saint-Paul, etc., et tant d'autres églises et monastères. Après l'élévation du pape Victor, les chanoi- nes de Saint-Pierre envoyèrent certains des leurs voir si le chancelier Roland était revêtu du manteau, comme on le pré- tendait. Ils le trouvèrent sans manteau et sans aucun autre insigne pontifical. Le lendemain, ils revinrent et purent con- stater qu'à table il n'avait pas au milieu des cardinaux une place plus élevée, qu'il ne donnait pas la bénédiction, etc. ; en tout cela rien n'était changé. Les chanoines de Saint-Pierre continuèrent pendant neuf jours cette enquête. » Le décret cite ensuite toute une série de dépositions, tendant à prouver : 1. Le chapitre de Saint-Pierre avait adresse une lettre au synode pour té- ntoigner en laveur de Victor et contre Alexandre. 938 LIVRE XXXIV 1° que Roland lul-mrme avait déclaré n'avoir jamais été revêtu du manteau; quo, de son propre aven, co n'était pas lui, mais Victor, qui était le véritable pape, auquel on devait obéir; 2° que Roland n'avait été revêtu du manteau que douze jours plus tard, à Cisterna; 3° que déjà le pape Hadrien avait excité les Milanais contre l'empereur et haïssait Octavien; 4° que le cardinal-évêque de Sabine aurait volontiers passé du côté de Victor, s'il n'avait été attaché par un serment à la cause de Roland. On poussa le jeu jusqu'à demander à l'empereur de consentir à reconnaître le pape Victor; il se rendit à cette invitation avec une grande humilité apparente, disant que, comme laïc, il n'avait qu'à s'incliner devant le jugement des clercs. Après lui, tous les })rinces présents et tout le peuple répondirent, par un tri|)le Placef, à la triple demande s'ils reconnaissaient Victor, Le vendredi 12 février, Victor, qui jusqu'alors était resté hors de la ville, à San Salvatore, fut solennellement conduit à la cathédrale. I/empereur le reçut à la porte de l'église, lui tint l'étrier (il était de meilleure composition qu'à Sutri), l'accompagna jusqu'à l'autel et lui baisa les pieds. Tous les membres du conciliabule en firent autant. Le samedi 13 février, on tint encore une session où l'on pro- nonça solennellement l'anathème contre Roland et ses princi- paux partisans. Le conciliabule expose tous ces faits dans l'encyclique, revê- tue de nombreuses signatures, qu'il adressa à tous les rois, évê- [ooo] ques, abbés, princes, comtes, etc., delà chrétienté. On y lit :« Après une discussion qui dura sept jours et fut conduite canoniquement à l'exclusion de tout jugement des laïcs {remoto omni sœculari judicio), après étude attentive de la situation, il fut prouvé com- pendieusement et canoniquement, par devant le synode entier et par des témoins dignes de foi : que le seigneur pape Victor, et nul autre, avait été élu et solennellement revêtu du manteau pontifical, dans la basiliqvie de Saint-Pierre, par les membres les plus sages du Sacré-Collège, et intronisé sur le siège de saint Pierre, en présence et sans protestation du chancelier Roland, On prouva la présence à Rome de vingt-deux cardinaux; sur vingt cardinaux, déduction faite de Roland et d'Octavien, les neuf plus prudents, ceux cjui n'étaient engagés dans aucune cabale et qui avaient les premiers votes, élurent le seigneur Victor 622. CONCILIABULE DE PAVIE EN 1160. 939 avec le chapitre de Saint-Pierre, etc. Le peuple et le clergé crièrent : Placet. Il est également prouvé que, douze jours après l'élection de \'ictor, Roland quitta la ville et fut revêtu du manteaii à Cisterna, localité qui ne convenait guère pour cette cérémonie. Il est prouvé de plus que, le deuxième jour après la promotion de Victor, Roland déclara qu'il fallait obéir à Victor, car lui-même n'avait jamais été revêtu du manteau. Tous ces faits sont attestés sous la foi du serment par Pierre Christianus, doyen de Saint-Pierre, etc. Pierre, préfet de la ville, Etienne de Tebaldo, Etienne Normannus, Gui- mund Leoni et d'autres princes et nobles romains, convoqués par l'empereur, témoignèrent à l'envi de tous ces points et voulu- rent les confirmer par serment ; mais le conciliabule se con- tenta de la déclaration des clercs. Les évêques Ilermann de Verden et Daniel, le comte du Palatinat. Otton, et le prévôt Herbert, chargés par l'empereur de citer à Pavie les deux parties (Roland et Octavien), firent cette déclaration : Ils avaient à trois reprises invité préremptoirement et solennel- lement le chancelier Roland et ses partisans à se rendre à Pa^■ie (remoio omni sœculari judicio), mais ceux-ci avaient refusé de se soumettre à un jvigement et à une enquête d'Église. On prouva plus tard que les ambassadeurs impériaux avaient promis un sauf-conduit à Roland et aux siens. Le pape Victor livra des citadelles et des châteaux, des frères et des neveux, comme garants de son vif désir de se présenter devant le tribunal de l'Eglise. Roland, au contraire, après avoir d'abord instam- ment réclamé ce tribunal, refusa ensuite, par orgueil, de s'y sou- mettre. Au reste, la conjuration ourdie par Roland et ses partisans avec les Milanais et le roi de Sicile est attestée par [589] les conjurés eux-mêmes, par des lettres de Roland aux Milanais et d'autres preuves irrécusables. Il y était stipulé qu'une partie ne pouvait faire sa paix avec Frédéric sans l'agrément de l'autre, et qu'on donnerait pour successeur à Hadrien un des cardinaux conjurés. Roland avait menti indignement en écrivant, après avoir invoqué le nom de Dieu, que seuls les deux cardinaux Jean et Gui avaient élu Octavien. Outre ces deux cardinaux, il y avait aussi au synode le cardinal Y. (Ymar) de Venus- cium (faute de copiste, pour Tusculum), qui élut également Vic- tor et le sacra. Etant le premier et le plus ancien des cardinaux, il avait le premier vote dans l'élection. Était encore présent le cardinal Guillaume de Saint-Pierre-ès-Liens, qui a 940 LIVRE XX.XIV laissé dire sans protester qu'il avait voté poui* Victor ^. Le cardinal C. (Cinthius) de Saint-Hadrien ne put se rendre à la réunion pour cause de santé, mais fit déclarer qu'il portait son choix sur Victor et ne voulait pas d'autre pape. De même, maître R, (Raymond), cardi- nal de Santa Maria in via Lata, a, nous en sommes sûrs, élu Victor : ce qui lui a valu d'être fait prisonnier et maltraité par les partisans de Roland, lorsqu'il se rendait au concile. G. (Grégoire), cardinal-évêque de Sabine, le cardinal Ar. et plusieurs autres ont d'abord obéi à Victor, mais, s'étant laissé acheter, l'ont aban- donné. Pour connaître les anciennes traditions sur ce point, nous avons fait lire en plein concile le livre De vita et ordinatione des papes. On y voit qu'il faut toujours donner la préférence au pre- mier élu des cardinaux intronisé sur le siège de saint Pierre suivant le vœu du peuple et l'assentiment dw clergé. On y rap- porte que le conflit entre Innocent II et Anaclet II fut terminé grâce à l'application de cette règle. Par conséquent, le vénérable concile a ratifié l'élection de Victor, qui, pareil à un doux et inno- cent agneau, s'est soumis au jugement de l'Eglise, et il a cassé l'élection de Roland. Cela fait, l'empereur, sur la demande du synode, a reconnu et confirmé à son. tour, mais seule- ment après tous les évêques et tous les clercs, l'élection de Victor; alors les princes et le peuple ont joyeusement crié: Placet. y^hes évêques racontent ensuite ce qui s'est passé les deux jours suivants, [5901 12 et 13 février, et terminent en demandant à tous les chrétiens d'obéir aux décisions prises à Pavie. Suivent les signatures. Pele- grin d'Aquilée, Arnold de Mayence, Rainald de Cologne, Wich- mann de Magdebourg et Hartwig de Brème écrivirent : « Nous étions présents et nous avons approuvé, nous et tous nos suffra- gants. « De Hillin de Trêves, d'Eberhard de Salzbourg, de l'arche- vêque d'Arles et d'autres il est dit : « Tous ont approuvé par l'intermédiaire de légats et par lettres. » En outre : « Le roi de Hongrie, le roi de Danemark, le roi de Bohême, ont donné leur approbation par l'intermédiaire de légats e1 par lettres ; il en a été de même de l'archevêque et du duc de Pologne. » Viennent ensuite beaucoup de noms d'évêques qui tous auraient été pré- 1. Les victoriens sont dans l'erreur en comptant au nombre des leurs le car- dinal Guillaume. Cf. Watterith, op. cit., t. 11, p. 502; il ne montra pas un grand courage, ce qui indisposa contre lui Jean de Salisbury cl d'autres. Néanmoins Alexandre ne lui retira pas sa confiance. Reuter, op. cit., p. 9 sq., 50. 622. COA'CILIABULE DE PAVIE EN IIGÛ. 941 sents. et on termine ainsi : « Le nombre des archevêques et évêques présents approuvant atteint le chifTre de cent cinquante-trois ; quant aux abbés, archidiacres et prévôts présents ou qui ont donné leur approbation par lettres, on ne saurait les compter. Enfin, Welf, duc de Saxe et de Bavière, les ducs de Ziihringen et de Souabe, le comte palatin du Rhin, etc., étaient aussi présents. » Les contemporains du conciliabule de Pavie, en particulier Jean de Salisbury, Arnulf de Lisieux et Fastrade de Clairvaux ^, ont dit sans détour que bon nombre de ces signatures étaient fausses. Pour faire nombre, on accepta les signatures de gens qui n'avaient pas été élus ou dont l'élection avait été cassée, comme Rainald de Dassel. Des laïcs se donnèrent comme représentants attitrés des évêques : ainsi Gui, comte de Biandrate, écrivit au nom de son fils, nommé par l'empereur archevêque de Ravenne, mais rejeté par le pape '^. D'autres furent portés comme approu- vant malgré leur silence, parfois même malgré leur opposition formelle. Ainsi on imputait à Eberhard de Salzbourg et à Hillin de Trêves une adhésion par lettres ou par représentant, ce qui est entièrement faux, la cause de Victor n'ayani pas eu de plus rude, de [591] plus zélé adversaire que cet archevêque de Salzbourg ^. 11 est égale- ment faux que le roi de Hongrie et, d'après d'autres variantes de la lettre synodale, les rois d'Angleterre et de France aient adhéré aux décisions de Pavie. Ils s'y refusèrent et déclarèrent vouloir garder la neutralité. Les victoriens eux-mêmes ont été les premiers à démentir les assertions du synode *. L'un d'eux raconte que le patriarche d'Aquilée et plusieurs autres évêques n'avaient voté que sous cette réserve : salva in posterum catholicœ Ecclesise censura, mais on ne tint aucun compte de cette restriction ^. 1. Cf. Reuter, op. cit., p. 512. 2. Jean de Salisbury, Epist., lix, dans P. L., t. cxcix, col. 41. [\yatterich, op. cit., t. II, p. 499 sq. ; édit; Giles, t. i, p. 63 sq. (H. L.)] 3. Cf. Reuter, op. cit., p. 512, 513. 4. Ragewin, Gesta Friderici, IV, lx.ki-lxxii, dans Moiiuin. Gerin. Iiist., Script., t. XX, p. 488-489. 5. Cf. Reuter, op. cit., p. 119, 513, 514. En dernier lieu, Reuter dit que les actes du conciliabule, c'est-à-dire VActio et la lettre synodale, étaient en contra- diction entre eux, car VActio indiquait comme témoins le préfet de la ville et d'autres laïcs, tandis que la lettre synodale disait « qu'on s'était borné à avoir des clercs.» Il est vrai que cette proposition se trouve dans la lettre synodale, mais elle est placée dans le contexte suivant : « Ces laïcs rendirent aussi témoignage et voulurent corroborer par serment leur déposition; mais le synode 942 LIVRE XXXIV Sudendorf a retrouvé un document relatif au conciliabule de Pavie^;c'est un mémoire composé par ordre de l'empereuret du conciliabule, pour démontrer la légitimité de l'élection de Victor et la nullité de celle d'Alexandre. Le bruit courut que Victor avait été investi par l'empereur des insignes du pontificat, de même qu'autrefois les évêques étaient investis par l'anneau et la crosse ^. Sans prendre ce racontar au pied de la lettre, il demeure vrai que Victor, la créature de l'empereur, ne pouvait représenter la papauté, institution indépendante et divine. Dès le 15 février 1160, l'empereur écrivit à Eberhard, arche- vêque de Salzbourg, et à ses sufïragants, pour les mettre en garde contre ce qu'il appelle les faux bruits des alexandrins et leur extor- quer des lettres d'adhésion à Victor ^. L'évêque de Bamberg et Henri, prévôt de Berchtesgaden, écrivirent également à l'arche- [592] vêque de Salzbourg, car le parti impérial voulait à tout prix gagner cet homme vénérable et si important. Des lettres analogues furent aussi écrites par l'empereur et son parti à Hillin de Trêves, qui, avec Eberhard de Salzbourg, était le seul métropo- litain allemand qui n'eût pas encore adhéré à l'élection de Victor *. Pour gagner les autres rois et princes d'Europe au parti de Victor, l'empereur leur adressa des lettres et des envoyés : Rainald de Dassel en France, l'évêque de Mantoue en Angleterre, l'évêque de Verden en Espagne, l'évêque de Prague en Bohême et en Hongrie, etc. Ils n'obtinrent que des réponses évasives, parfois même des fins se contenta des dépositions des clercs, également faites sous la foi du ser- ment. » Jean de Salisbury, Epist., lix, dit que les laïcs auraient craint de compromettre leur réputation en affirmant publiquement, et sous la foi du serment, des choses évidemment fausses. Avec cette explication, la prétendue contradiction n'existe plus ; mais il est difficile de n'en pas relever une dans la lettre de l'empereur à Eberhard, archevêque de Salzbourji, où il dit qu'à Pavie on avait agi semota omni laicali persona. 1. Reglstrum, t. i, p. 62 sq. 2. Alexandre III en parle. Cf. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 1126 Watterich, op. cit., t. ii, p. 492. 3. Epist. imperat. ad Eberhardum Salzburg. archiep., dans Watterich, op. cit., t. II, p. 481 sq. (H. L.) 4. Ragewin, Gesta Friderici, IV, lxix, lxxi, lxxii, dans Monum. Germ. hist., Script., t. XX, p. 485-489; Baronius, Annales, ad ann. 1160, n. 23, 24; Hardouin Conc. coll., t. VI, part, 2, col. 1569; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 1115, 1120, 1142. G22. CONCILIABULE DE PAVIE EN 1160. 943 de non-recevoir ^; et plus on alla, plus la majorité des fidèles fut convaincue qu'Alexandre était le véritable pape. Même dans la Haute- Italie où se trouvait l'empereur, les évêques passèrent de plus en plus au parti d'Alexandre et partagèrent avec lui les honneurs de la persécution. La gloire du martyre vint bientôt illustrer la cause du droit; en même temps on s'appliqua à mettre en relief le caractère inique et illégal des décisions de Pavie ■^. En vain l'empereur déclarait avoir pour lui un grand nombre d'États chrétiens^; en réalité, le parti de Victor ne comptait que l'Allemagne, la Bohême, le Danemark et la partie impériale de la Bourgogne; bien plus, même en Alle- magne, de nombreux prélats n'étaient soumis qu'extérieure- ment au favori de l'empereur, tandis que des milliers de gens du peuple et du clergé se déclaraient plus ou moins ouvertement pour Alexandre. A leur tête se trouvait le célèbre Eberhard, arche- vêque de Salzbourg *; non content d'empêcher dans sa pro- vince ecclésiastique la publication des décrets de Pavie, il utilisa ses relations pour soulever de plus en plus l'opinion en Italie, en France et en Hongrie contre l'antipape et organisa la résistance en Allemagne. Les tentatives de l'empere.ur, les lettres et promesses pour l'attirer à la cour restèrent sans effet; les [593] menaces en eurent, s'il était possible, moins encore ^. Les cister- ciens travaillaient d'accord avec l'archevêque Eberhard. et lorsque l'empereur les eut, pour ce motif, chassés de l'Allemagne ^, ils n'en devinrent que plus redoutables à l'antipape. Bientôt Alexandre fut si bien appuyé par l'opinion publique que, le 24 mars 1160, il ])rononça à Anagni l'excommunication contre l'empereur, le comte palatin Otton et les autres fauteurs 1. Ragewin, Gesta Friderici, IV, lxxii, lxxiv, dans Monum. Germ. hisl.. Script., t. XX, p. 488, 489 ; Vincent de Prague, Annales, ad ann. 1160, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xx, p. 679; Reuter, op. cit., p. 125; Watterich, op. cit., t. II, p. 470, 472. 2. Reuter, op. cit., p. 125 sq. 3. Ibid., p. 515, h. 4. Son éloge dans Ragewin, Gesta Friderici, IV, lxxiii, dans Monum. Germ, hist., Script., t. xx, p. 489. 5. Eberhard, sept lettres échangées avec son suffragant Félix de Gurk; Pertz, dans Monum. Germ. hist., Leges, t. ii, p. 128-131, les met à tort en 1160, il faut lire 1161. 6. Helmold, Chron. Sla^'., dans Leibnitz, Script, rer. Brunsw., t. ii, p. 613 944 LIVRE XXXIV du schisme, tout on roiionvelant celle qui frappait déjà Octavien et ses parlisaiis. Les sujets étaient déliés du ser- ment de fidélité ^. Une lettre d'Alexandre à Arnulf de Lisieux, qu'il nomma son légat pour l'Angleterre, montre qu'à cette 1. Viia Aleocandri III, dans Watterich, op. cil., t. ii, p. 386. Lettres d'Alexan die à Ebcihard de Salzbourg et à Arnulf de Lisieux dans Watterich, op. cit., l. II, p. 492, note 2, et p. 493, et aussi le récit des partisans d'Alexandre dans Watterich, op. cit., t. ii, p. 498. Si Frédéric avait gardé du légat rencontré jadis à Besançon un souvenir assez fâcheux pour l'engager par prévention personnelle dans une ligne politique aussi grave que celle qu'il suivait, il put se convaincre que le légat devenu pape était décidément un de ces adversaires avec lesquels il y a plaisir, sinon profit, à se mesurer. Dans la bulle d'excomniunication, Alexandre III accusait Frédéric d'avoir opprimé, dès le temps du pontilicat d'Hadrien IV, l'Église romaine en véritable tyran, tanquam tyrannus; d'avoir, au détriment et au d.'shonneur de cette Eglise, ordonné d'arrêter ignominieu- sement les archevêques et les évêques qui revenaient de leur visite au Siège apostolique; d'avoir violemment envahi le patrimoine de saint Pierre; d'avoir même songé, sous le pontificat d'Hadrien, comme l'assurait la commune renommée, à ordonner pape Octavien, qui avait toujours été un ennemi domes- tique de l'Église romaine, et, Dieu n'ayant pas permis une si grande indignité du vivant du pape Hadrien, d'avoir saisi l'occasion de sa mort pour faire usurper le siège apostolique par le schismatique, le simoniaque Octavien. Il racontait alors comment, après sa propre et régulière élection par les cardinaux, Octavien, avec seulement trois complices de son attentat, lui avait arraché le manteau pontifical dont il s'était revêtu, et, secondé par les nonces impériaux qui étaient dans Rome, s'était procuré l'approbation apparente du peuple romain. Il dénonçait l'empereur, qui, s'arrogeant l'autorité de l'Église, avait convoqué, contrairement aux institutions des saints canons, des archevêques, des évêques, des abbés à Pavie, afin d'y faire recevoir le pape qu'il avait tait nommer. « Du reste, disait-il, l'empereur, voulant montrer qu'il soumettait à son pouvoir l'Église de Dieu et la réduisait en servitude, a remis à l'apostat Octavien les insignes du pontificat. Quelques évêques, plus discrets et plus honnêtes que les autres, fuyant secrètement ce conciliabule, il les a contraints par la violence laïque et avec tyrannie à se courber devant ses volontés. Ainsi entendrait-il subjuguer les rois et les princes avec le glaive, soit spirituel, soit matériel, si prévalait en cela, ce qu'à Dieu ne plaise ! sa criminelle entreprise. » Afin, ajoutait-il, d'éviter cet opprobie et ce dangei-, il invitait les évêques catho- liques et les hommes fervents dans la foi à demeurer attachés à l'unité de l'Église romaine, leur mère, sans que les caresses et les terreurs pussent ébranler leurs âmes. Il espérait les y aider en les informant de la résolution qu'il venait de prendre: «Ce Frédéric, disait-il, qui ne remplit plus l'olllce d'un empereur, mais d'un tyran; le schismatique Octavien et tous leurs principaux fauteurs, nous les avons excommuniés publiquement, le jour de la Cène du Seigneur, les cierges allumés, au milieu des prêtres, des nobles et du peuple, assembles dans l'église. » (H. L.) 623. DiÎTRESsE d'alkxandue III '•945 époque le pape envoya des légats aux princes et aux évêques pour le service de sa cause ^ Ses cardinaux envoyèrent de même à tous les évcques, abbés, etc., el à tous les fidèles, la lettre encycli- que publiée par Thciner, que nous avons déjà plusieurs fois uli- lisée ^. 623. Conciles du printemps de il60 à la fin de 1162. Détresse d'Alexandre III. Peu de temps après le conciliabule de Pavie, les deux rois Henri II d'Angleterre et Louis VII de France ^ se réconcilièrent (mai 1160) et s'occupèrent de la question d'obédience pontifi- cale pour leurs royaumes. Sur le désir de Théobald, archevê- que de Cantorbéry. Henri II autorisa une convocation ou réunion de l'épiscopat anglais, chargée d'examiner auquel des deux papes l'Angleterre devait obéir. Après l'assemblée, le ]Himat envoya son archidiacre Barthélémy et un de ses chapelains faire au roi, alors en Normandie, un rapport oral sur la décision ; 594] il avait cependant remis à ses messagers une lettre qui nous fait connaître les opérations de cette convocation. « On lut plu- sieurs documents, par lesquels chaque parti cherchait à soutenir sa cause (lettres d'Alexandre III et d'Octavien) et qui permi- rent de constater où était la vérité... Des témoins inattendus firent voir combien le schismatique (Victor) s'était mal conduit. On ne prit aucune détermination proprement dite, afin de ne pas empiéter sur la décision du roi; mais on a envoyé à Votre Majesté le rapport demandé. L'archidiacre porteur de ce rapport a assisté à notre délibération et connaît les votes d'un chacun *. » Lne réunion destinée à prendre une décision eut lieu, ])ar 1. Alexandre III, Epist. ad Arnulph. Lexov., dans Labbe, Concilia, t. xiii. col. 278; Ilardouin, Conc. coll., t. vi, part, 2, col. 1577; Mansi, Conc. ainpliss. coll., t, XXI, col. 1124; Watterich, op. cit.. t. ii, p. 490 sq. 2, Epist. encycl. XXV cardinalium, dans Watterich, op. cit., t. ii, p. 49o. ^. Monum. Germ. hist.. Script., t. vi, p. 511. 4. Jean de Salisbury, Epist., lxiv, dans P. L., t. cxcix, col. 47; cf. Reulcr^ op. cit., t. ï, p. 155 sq. CONCILKS — V— (io 946 LIVRE >c:xxiv ordre d'Henri II, au mois de juillet ^, à Neuf-Marché^, en Nor- mandie, en même temps que Louis YII, roi de France, réunissait les prélats de son royaume à Beauvais, à six heures seulement de Neuf-Marché. Les deux assemblées se prononcèrent pour Alexan- dre. Les rois attendirent cependant encore avant de prendre une résolution définitive, bien certainement par déférence pour l'empe- reur. Henri II fut même très irrité de ce que, sans attendre ses ordres, rarchevé({ue deRouen et l'évéque du Mans eussent proclamé Alexandre. Les deux prélats n'échappèrent à une sévère punition que grâce aux instances de Thomas Becket, le chancelier chéri d'Henri II ^. Dans l'automne de 11(30, les deux rois réunirent à Toulouse un concile dans lequel le haut clergé examina lequel des deux prétendants était pape légitime. L'empereur Frédéric croyait fermement que ce synode mettrait fin à la neutralité de l'Angleterre et de la France et acclamerait Victor. Il se montrait fort surpris qu'on reprît une question qui, d'après lui, avait été résolue à Pavie pour toute la chrétienté : il dut pourtant s'avouer que son conciliabule de Pavie ne ]iourrait s'imposer que si la France et l'Angleterre en acceptaient les décisions. Aussi lui-même et son protégé Victor envoyèrent-ils des ambassadeurs à Toulouse, et l'antipape choisit pour le représenter les deux cardinaux ([ui l'avaient élu, Jean de Saint-Martin et Gui de [595] Crème. Le pape Alexandre regarda le concile de Toulouse tout autrement que le conciliabule de Pavie. Sans doute à Toulouse on devait discuter une question qui, d'après Alexandre, était indiscutable; mais, tandis que la réunion de Pavie s'érigeait en tri- bunal, celle de Toulouse s'annonçait comme une simple enquête pour s'instruire et instruire les deux royaumes. Alexandre ne fut pas cité à comparaître à Toulouse comme il l'avait été à Pavie. On ne lui demanda pas de présenter une défense dont on se constituerait juge. Dans ces conditions, Alexandre pouvait })révoir que son élection serait reconnue à Toulouse, tout comme il avait pu aisément prévoir qu'elle serait rejetée à Pavie. Du reste, il n'envoya pas à Toulouse de légat pro- prement dit ; mais ce fut certainement avec sa permission que 1. Robert de Monte, dans Watterich, op. cit., t. ii, p. 505. 2. Neuf-Marché, arrondissement de Neufchâtel (Seine-Inférieure). (H. L.) '.i. Labbe, Concilia, t. xiii, col. 287; Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, col. 1585;>Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 1154 sq. ; Reuter, op. cit., t. i, p. 160. 623. DÉTRESSE d'aLEXANDHE III 947 ses nonces auprès des cours d'Angleterre et de France, les car- dinaux Henri de Pise, Jean de Naples et GuillaTinie de Pavie (de Saint-Pierre-ès-Liens), parurent à Toulouse. Le synode eut probablement lieu en octobre IIGO ^. Les deux rois d'Angle- terre et de France étaient présents; les princes chrétiens de l'Es- pagne, représentés; cent évcques ou abbés environ siégeaient, avec une foule d'autres clercs et de laïcs. Le cardinal Jean, légat de Victor, prit d'abord la parole et défendit son maître avec toute la force de son talent et de son éloquence. Guillaume, cardinal de Pavie. lui répondit, le réfuta victorieusement et le ])rit dans ses propres filets en rétorquant ses arguments et ses données. La discussion prit ainsi la forme d'un duel. On prouva, non seulement par le témoignage des cardinaux d'Alexandre, mais par d'autres encore, et même par les propres paroles des adversaires d'Alexandre III, que l'élection d'Octavien avait été nulle, qu'il s'était revêtu lui-même du manteau papal et s'était assis sur le siège de Pierre, grâce au secours des laïcs. Gui de 5961 Crème, son ami, ne put échapper à ces aveux. On prouva égale- ment qu'il était excominunié depuis huit jours lorsqu'il se fit sacrer, que deux de ses consécrateurs étaient pareillement excom- muniés, et que le troisième, l'évêque de Melfi, avait été déposé pour de graves méfaits. Le roi et les évêques d'Angleterre, ainsi que les compatriotes de l'évêque déposé, témoignèrent de ce dernier fait. On établit jusqu'à l'évidence qu'Alexandre avait été élu par tous les cardinaux présents, et qu'il eût été aussi- tôt revêtu du manteau si, par humilité, il ne s'était soustrait à cette cérémonie et si Jean et Gui de Crème n'avaient usé de Aiolence, ce dont ils durent convenir. Enfin on prouva que, plus tard, Alexandre avait été, selon le cérémonial tradi- tionnel, revêtu du manteau j)ontifical et légitimement sacré par ceux ([ui avaient ([ualité à cet effet, tandis cjue, long- temps avant le conciliabule de Pavie. l'empereur avait reconnu Octavien ixuir ])a|ie el lui en avait donné le titre. Malgré cet 1. Labhe, Concilia, t. x, col. 140G-1409; Hardouin, Conc. ampliss. coll., t. vi part. 2, col. 1585; Coleti, Concilia, t. xiii, col. 287; Mansi^ t. xxi, col. 1155; D. Brial, dans Bouquet, Recueil des liist. de la France, t. xiv, p. 406, note; t. XVI, p. 32, note; Neues Archiv, 1896, t. xxi, p. 679-684; H. Reuter, Geschichle .Xlcxanders III, 1860, t. i, p. 190; L. Delisle, Lu prétendue célébration d'un concile à Toulouse, en 1160, dans le Journal des savants, 1902, p. 45 31. \ oiv A p pendices H. L.) 048 livkk xxxiv ensemblo do preuves. (|ii('l([ues Anglais proposèrent d'ajourner une résolution définilive, afin d'éviter toute surprise. Il ne fallait pas, disaient-ils, se lier les mains par trop d'empres- sement, puisqu'on pouvait attendre sans danger. L'Église ro- maine avait été toujours un grand embarras pour les princes; l'occasion se présentait de secouer le joug, jusqu'à ce ([ue la mort de l'un des deux papes résolût la difficulté. Pendant ce temps, les évoques des deux royaumes pourraient diriger seuls les affaires ecclésiastiques. Les ambassadeurs de l'empereur et ceux de Vic- tor se rangèrent à cette proposition; le roi de France protesta ([ue, dans cette affaire, il suivrait le roi d'Angleterre, auquel il laissait la décision. Mais au moment où le parti de l'ajournement allait l'emporter, les ambassadeurs du pape gagnèrent le roi d'Angleterre en lui ]iromettant une dispense. 11 se décida pour Alexandre, et avec lui le roi de France et toute l'assemblée; on pro- nonça en outre l'excommunication contre Victor el contre les schismatiques. L'Espagne, l'Irlande, la Norvège el la Hongrie suivirent^. La dispense accordée par les nonces d'Alexandre pour gagner le roi d'Angleterre visait son fils, le prince Henri, [597 âgé de sept ans, fiancé à la princesse Marguerite, fille de Louis Vil, âgée de trois ans. Selon la coutume de l'époque, cette dernière habitait déjà chez son futur beau-père. Le jour de leur mariage, Marguerite devait apporter en dot à son époux plusieurs châteaux dont la possession était un sujet de querelles entre la France et la Normandie. Or, pour obtenir sans plus de délais les importantes jîlaces qu'il désirait beaucoup, le roi Henri demanda au pape la permission de faire célébrer dès maintenant l'union des deux mi- neurs, et les légats consentirent à cet arrangement. 11 était de toute nécessité que le roi de France ne connût rien de ce ([ui venait de se passer. Louis VIT, ne soujiconnant pas le piège ({u'on lui ten- dait, se rangea sans hésiter à lavis de son cousin d'Angleterre, ])om' la reconnaissance du pape Alexandre ; il n'en fut que plus inilé lorsqu'il com}>rit qu'on l'avait joué. Les légats durent quitter la France au plus vite, et une nouvelle guerre, (luoique assez courte, éclata entre les deux souverains ^. Arnulf, évèque de Lisieux, 1. Arnulf de Lisieux, Episf., xxiv, dans P. L., t. cci, col. 44 sq. ; Mansi, Coiic. ampliss. coll., t. xxi, col. 1156 sq.; Walterich, Vilœ ponlij. roman., t. ii, p. 510; Heuter, op. cit., t. i, p. 501 sq. 2. De Bréquigny, Observations sur un traité de paix conclu en 1160 entre Louis VII, roi de France, el Henri II, roi d'Angleterre, duc de Normandie, dans les 623. DÉTRESSE D ALEXANDRE 111 O'iO se donna beaucoup de soins pour justifier, aux veux mrmos de leurs partisans, cette conduite des légats ^, Les décisions de Toulouse firent, on le comprend, grande im- pression en Allemagne et fortifièrent le ])arti d'Alexandre; en revanche, beaucoup de personnes, et même Gerhoh de Reichers- berg, se plaignirent de ce que l'assemblée de Toulouse n'eût pas examiné une des plus graves accusations contre Alexandre, à savoir sa prétendue conjuration avec le roi de Sicile contre l'em- pereur ■-. Du reste, le métropolitain de Gerhoh, Eberhard de Salzbourg, était, comme on sait, partisan décidé d'Alexandre, et le conc/'/ui/??. Frisacense (à Friesach près de Klagenfurt)-^. qu il réunit en 1160 ou 1161, n'eut certainement pour but c[ue d'avancer les alîaires du pape légitime. Gerhoh lui-même raconte que dans cette assemblée on discuta aussi sur sa doctrine de glorin et honore filii homijiis. ^'ers cette même époque (sans doute en 1160), un synode tenu à Nazareth se déclara, comme celui de Toulouse, pour Alexandre III. Celui-ci avait envoyé en Palestine le cardinal- prêtre Jean, car le schisme désolait également ce pays. Les évêques n'étant pas d'accord, le roi Baudouin III jugea plus prudent de ne se décider pour aucun des deux papes et de ne [598] pas recevoir le légat d'Alexandre, d'autant que les églises et les monastères de la Palestine étaient toujours accablés de redevances par les légats. Néanmoins Amaury, patriarche de Jérusalem, et ses sufï'ragants se déclarèrent pour Alexandre au concile de Nazareth ^. Vers le même temps, une assemblée réunie à Oxford chercha à Mémoires de l'Acad. des inscripl. et belles-lettres, 1786, t. xliii^ p. 368-401 ; Liron, Bé flexions sur ce que les historiens modernes rapportent de la guerre de Languedoc entre Louis VII, roy de France, et Henri II, roy d'Angleterre, dans ses Singula- rités historiques, 1738, t. ii, p. 65-84. (H. L.) 1. Watterich. op. cit., t. ii, p. 518, note 3. 2. Tengnagel, ^'etera monumenta, p. 421; Archi\' fiir osterreich. Geschichte, t. XX, p. 152. 3. Friesach^ plus couramment Freisach, en Carinthie. Mansi, Concilia, Sup- plcm., 1748, t. II, p. 529; Conc. aniplis.-'i. Dl.bUTS 1)K l'aKCIIKX l-.(Jli i: THOMAS BECKET 9G3 Ainsi avciita la Iroisième tentative pour faire reconnaître Victor |>ar l'Eglise; loin de lui être utile, le congrès du ])ont de la Saône lui avait nui énormément. Lorsqu'on connut en Allemagne cet événement et les honneurs rendus au pape par les rois de France et d'Angleterre, il se fit un grand revirement de l'opinion en laveur d'Alexandre, et si, jusqu'alors, Eberhard de Salzbourg et ses amis avaient été à jieu près ses seuls partisans, ils se virent dès lors bien entourés de clercs et de laïcs. Vainement Victor, ([ui, en compagnie de l'empereur, était revenu du pont de la Saône à Besançon, et de \h en Allemagne, chercha à se relever en jetant un nouvel anathème sur ses adversaires, au con- ciliabule de Trêves (1^^' novembre) ; les subsides ({u'il demanda alors en Allemagne n'y ajoutèrent pas à sa popularité, et l'empe- reur lui-même, bien instruit de cette opposition sourde et mena- {(iOGJ çante, n'osa faire la guerre à la France et à l'Angleterre, ])our soutenir les intérêts de son antipape. Néanmoins il repoussa une tentative de conciliation faite ])ar Alexandre i. 624. Concile de Tours, mai 1163. Débuts de larchevêque Thomas Becket. Après le congrès du pont de la Saône, qui, après avoir été une me- nace pour Alexandre, avait abouti à lui rattacher très étroitement les rois de France et d'Angleterre, le pape voulut mettre à profit le moment favorable pour réunir un grand concile à Tours. Cette ville, placée sur la limite des deux royaumes, était toute française par le caractère, mais dépendait politiquement du roi d'Angleterre sous la suzeraineté du roi de France. Au mois d'octobre 1162, le pape Alexandre vini do Déols à Tours, pour surveiller les pré- paratifs de l'asseinljlée. Il coinmunic|ua son projet au roi de France dans les premiers jours de décembre, et, au commencement du carême 11()3, vint en délibérer avec Louis VII à Paris où il passa les fêtes de l^âques; le dimanche LiFlare. il honora le roi de la rose d'or -. A cette même é)>(K|u»'. il (if aiipiès de l'empereur Fré- 1. Watteiirli, up. (il., l. ii. |t. 533 sq.; Rouler, op. cil., \>. 225 sq. 2. Sur la rose d'i>r, cf. lialdassari, La roua d'oio cite ai benedice ndla IV domi- 0(34 LlVRK XXXIV dcric liarhcioussc une uouxcllo Lcnlalivo de ic'coiu'ilialiiui. Ses ambassadeurs invitèrent l'empereur à faire la paix avec l' Eglise ; ils justifièrent le pape de l'accusation d'un complot ourdi avec le roi de Sicile, et montrèrent qu'Octavien était réellement intrus. L'empereur répondit en ])r()p()sant la constitulion duii tribunal arbitral })oui' décider entre Alexandre et Octavien, ce qui était inacceptable ^. Un au Ire dépulé d'Alexandre, le sous-diacre romain Théodin, reçut pour mission d'inviter les prélats anglais au concile jirojeté. Après en avoir délibéré dans une sorte de diète, Henri II se décida à les envoyer à Tours; à condition cependant que le pape prendrait l'engagement écrit qu'il n'en résulterait aucun dom- mage pour la couronne d'Angleterre et qu'aucun nouvel usage ne serait introduit dans ce royaume. Reuter '" voit ici une allu- sion au droit des rois d'Angleterre de décider si les évêques du royaume devaient ou non siéger dans un concile, mais le sens est plus général : Henri II exigeait qu'on ne modifiât en rien à Tours le droit canon normand^. Le conflit entre les principes de ce droit canon et les théories de saint Grégoire VII sur la liberté de l'Eglise avait attristé la vie d'Anselme de Cantorbéry, et, finalement, l'Eglise l'avait emporté. Mais les rois d'Angleterre regrettaient fort l'abondance de la terre d'Egypte : eux aussi poursuivaient l'idéal d'une Église byzantine, dans laquelle le souverain serait tout-puissant, et ils s'étaient déjà attribvié bien des droits ([ui lésaient la liberté de l'Eglise. Henri II craignait qu'on ne remît tout cela en discussion ; mais il ne soupçonnait pas que c'était son propre favori qui allait provoquer la crise. Thomas Becket était fils d'un Normand, Gilbert Beckel, établi à Londres. Plus tard, quand Thomas fut devenu illustre, on répandit nica di Quarisima, iii-8^ Venezia, 1709; Busenelli, De rosa aurea epistola, in-8, l'atavii, 1759; Cancelliorij Cappelle ponlij. cardiii., 1790^ p. 247-25'i; Grapius. Schediasina histoririim de rosa aurea, iii-8, l^ipsiic^ IGUli; Moroni, Dizionario di erudiz. eccles., 1852. 1. lix, p. 111-149; Th. Jullieii, dans Travaux de VAcad. de Reims, 1861-1863. t. xxvi, p. 73-92; E. Miuitz, Les roses d'or ponlificales, dans Revue de l'art cltrélien, 1901, V<= série, t. xii, \). 1-11; Ralschius, Commentalio de rosa aurea, 1728; Rechenxperg, Exercilatio de rosa aurea, in-8, Lipsiœ, 1686. (H. L.) 1. Watterich. op. cit., t. ii, p. 534; Sudendorf, Registrum, t. i, p. 66 sq. ' 2. Reuter, op. cit., t. i, p. 283 sq. 3. Materials for thc liislori/ oj Thomas Becket, t. v, p. 33; Z. N. Brooke, Pupe Gregory VIFs demand fur fealty jrom William the Conqucror, dans English histo- rical review, 1911, t. xxxvr, p. 225-238. (II. L). 62'i. DÉBUTS DE i/aRCHEVÊQUF, THOMAS HKClvET 965 une légende d'après laquelle ce Gilbert serait tombé entre les mains des Sarrasins au cours d'un pèlerinage à Jérusalem et devenu l'es- clave d'un prince i. Ses charmes, ses connaissances et son talent de narrateur lui gagnèrent bientôt la bienveillance de son maître, qui l'invita souvent à sa table. La fdle du prince, c[ui fit ainsi sa connaissance, fut saisie d'un violent amour pour lui : elle le lui avoua et se déclara prête à emlu^asser la foi, s'il voulait l'enlever et l'épouser. Malheureusement Gilbert excita des soupçons et dut fuir seul. La princesse partit à sa recherche, renonçant à tous ses biens, et, après des fatigues sans nombre, arriva à Londres. La pauvre enfant ignorait entièrement la langue du pays et ne savait que deux mots : «Gilbert, Londres. » Elle les redisait en par- courant les rues comme une insensée, à la recherche de son ami. Le serviteur de Gilbert, qui avait j^artagé sa captivité, la ren- contra. Gilbert, touché par tant d'amour, demanda aux évêques, réunis en concile à Saint-Paul de Londres, la conduite à tenir, et tout finit par un baptême et un mariage dont naquit Thomas Becket, le 21 décembre 1117 ou 1118 '^. A l'école, Thomas donna les promesses d'un talent vigoureux. 11 continua ses études à Paris. A son retour, il accepta une fonction municipale ; plus tard, un clerc l'ayant présenté àThéobald, archevêque deCantorbéry,il plut [(i08] tellement à ce prélat que celui-ci l'ordonna diacre et l'envoya sou- vent à Rome pour ses affaires. Malgré la jalousie des autres clercs, notamment de Roger, archidiacre de Cantorbéry, Thomas sut garder la confiance de l'archevêque. 11 suivit, vers cette époque, les cours des écoles de Bologne et d'Auxerre, pour s'y perfectionner dans le droit civil et le droit canon, et lorsque, en 1154, Roger fut nommé à l'archevêché d'York, Thomas lui suc- céda comme archidiacre de Cantorbéry. Il obtint bientôt d'au- tres bénéfices, et deux ans plus tard le roi Henri II le fit chan- celier. L'archevêque Théobald l'avait, dit-on, recommandé pour cette charge, afin qii'il t«>urnAt au service de l'Eglise l'influence 1. Je ne sais les raisons qu'a pu avoir Hefele d'accueillir ces sornettes. L'Huil- lier. Saint Thomas de Cantorbénj, 1891^ t. i, p. 2-6, emploie quatre pages à s'en débarrasser. (H. L.) 2. Reuter, op. cit., t. i, p. 237 sq., dit que la légende de la merveilleuse ori- gine de IJeckct a été inventée pour expliquer comment, dans le caractère de ce grand homme, se trouvaient réunies ces deux qualités: la prudencedu Nor- mand et la liliéralilé de l'Orieiilal, qui sait tout sacrifier. OGG LIVRE XXXIV ffii'il no pnin ait manquer d'acfjuérir sur le roi. Le nouveau chancelier parlac;ea les idées de son maître sur la conception byzantine de l'Église d'Etat; il fut mondain, porta des habits séculiers, s'entoura d'un grand luxe, donna de somptueux festins, chassa et même alla à la guerre. Néanmoins, parmi tant de dissi- pations, un œil perspicace aurait pu démêler quelques symptômes de l'homme qui étonnerait le monde ])ar ses vertus. Il remplissait ses hautes fonctions avec une merveilleuse activité; plongé dans le luxe, il ^ ivait en ascète, il resta chaste, fut magnifique en- vers les pauvres, s'employa activement en faveur de l'Église et ne proposa au roi que d'excellents choix })our les évêchés du royaume. Le tempérament jovial, séduisant et initiateur de Thomas Becket le fit fort aimer du roi, qui le traita en ami plutôt qu'en serviteur. Théobald, archevêque de Cantorbéry, mourut le 18 avril 1161, et le siège primatial resta treize mois vacant; après ce temps, le roi Henri, qui était en Normandie, où il résida plusieurs années, envoya son chancelier en Angleterre, lui déclarant qu'il voulait le faire archevêque. Thomas dit : « En ce cas, notre présente amitié se changera en une haine implacable. Vous entreprendrez sur l'Église des empiétements que je ne supporterai pas. » Le roi tint bon, persuadé que la nomination de Becket n'entraînerait pas ces conséquences. Ce qu'il connaissait du chancelier lui fai- sait espérer c{ue, devenu primat d'Angleterre, il protesterait de temps en temps pour la forme contre les empiétements de l'État sur les droits de l'Eglise, mais finirait par céder comme ses prédécesseurs. Thomas lisait plus clairement dans l'avenir. Chancelier, il avait soutenu avec zèle les intérêts de la cou- ronne contre les droits de l'Eglise, persuadé qu'il demeurait dans son rôle et ([ue c'était aux évêques et non à lui à défendre les intérêts de l'Église contre les droits de la couronne; primat, il se mettrait à la tête des évêques pour défendre les droits de ri^glise contre ceux de la couronne. Il voulait d'abord décli- ner cette charge et ne se décida qvie sur les instances du roi et du légat du pape, Henri de Pise; peut-être conservait-il l'espoir que l'amitié dont le roi l'honorait servirait à aplanir bien des conflits. Henri II fit donc connaître au monastère de Saint-Augus- tin à Cantorbéry, auquel revenait le droit d'élection, son intention au sujetdeThomas Becket, et quoique les moines n'aimassent guère le chancelier mondain, la volonté royale prévalut. Le vote fut confirmé par une assemblée réunie à Westminster, et, le3 juin 1162, 62 'i. DÉBUTS UE l'archevêque THOMAS BKCKET 0G7 Reckot fui sacré en })résence des évèques par Henri, évêque de Winchester, frère du feu roi Etienne ^. On sait que dès lors fGlO] Thomas Becket fut un zélé défenseur de la liberté de l'iiiglise; il vécut avec la rigueur d'un ascète, portant un capuchon semblable à celui de ses moines et un cilice sous ses habits. Hermann Reuter explique ce changement au désavantage de Thomas chez lequel tout, d'après cet auteur, était calculé, afin d'arriver progressivement au sommet des honneurs et de la puissance. Sa raison calme réglait tous les mouvements de son cœur, et l'enthousiasme dont il parut saisi quelquefois n'était qu'une adresse nouvelle pour mieux dissimuler ses calculs. Il accommoda toujours ses principes à sa situation, était tour à tour mondain et ascète, selon qu'il était chancelier ou pri- mat d'Angleterre, et, s'il parut un moment favoriser le césa- risme pontifical rêvé par le roi son maître, ce ne fut que pour mieux se faire plus tard le champion des théories opposées, celles de Grégoire VII ^, 1. Parmi tous les anciens biographes de Thomas Becket se trouvent d'abord ses amis, Herbert de Bosham, Guillaume Fitz-Stephan [Siephani filius), Jean de Salisbury et les deux moines Edouard Grim et Roger de Pontighy. L'esquisse tracée par Jean de Salisbury a été complétée par Alan de Tewkesberia. Leurs travaiix et les autres Vilie et Passioties ou JMartyria S. Thomas sont imprimés dans léd. des 0pp. S. Thomse, par Giles, London, 1846, t. i, ii^ vu, et dans P. L., t. cxc et cxcix. Auparavant on avait réuni plusieurs de ces anciennes biographies, les deux Quadrilogi, par exemple, dont la première parut en 1495 à Paris, et la seconde en 1682 à Bruxelles (Giles et Migne n'ont pas inséré ces Quadrilogi d'une manière complète). [Pour les sources de la vie de Thomas Becket, le recueil qui désormais tient liexi de tous les autres est intitulé : Robertson, Materials for the history of Thomas Becket, 1875-1885, neuf volumes in-8, publiés par les soins de la Société historique du Royaume-Uni. Une monographie de dom A. L'Huillier, Saint Thomas de Cantorhéry, in-8, Paris, 1891, a donné une bonne étude de ces sources, marqué avec finesse leurs rapports réciproques, t. i, p. 411-425. Pour la bibliographie, laquelle s'accroît presque d'année en année de contributions utiles, le plus récent inventaire et le plus complet est celui de U. Chevalier, Répertoire des sources historiques, 2^ édit., t. ii, au mot Thomas Becket. Malgré cette surabondance, la vie de saint Thomas reste à traiter au strict point de vue historique; l'étude de dom L'Huillier est conçue au point de vue spécial de l'édification et ne quitte pas le ton le plus relevé. Opéra S. Thomai, édit. Giles, London, 1846; P. L., t. cxc, cxci; Monum. Germ. hist., Script., l. xxvii, p. 17-42; Robertson, op. cit.; J. Morris, Life aiidmartyrdom of S. Thomas Becket, London, 1886; E. AbbotL, S. Thomas of Canterbury, London, 1898; Jungmann, Dissertât, hist. eccles., Ratisbonna-, 1885, t. v, p. 155 sq., Dissert. XXY. (H. L.)i ■2. Reuter, op. cit.. i. t, p. 246 sq., 260, 272 sq., 278. 908 HVRK XXXIV Divers historiens ont proleslc conirc celle interprélallon de la vie de Thomas Becket. Comment, en effet, ose-t-on traiter de caméléon un homme qui a partagé sans réserve les passions at- tachées à l'exercice de ses charges successives, qui a souffert pour elles et qui leur a finalement sacrifié sa vie ? Un homme ne peut-il donc ni évoluer ni se déjuger ? La vie du chancelier Thomas Beckel n'offre-t-elle pas déjà un penchant prématuré vers l'ascétisme ? N'a- 1 -II pas montré dès lors sa sollicitude ])()ur l'Église, du moins pour le grave intérêt que présentent les choix épiscopauxPPourquoi refuser à ces germes leur futur développement? Comme tant de mil- liers de ses contemporains, il a eu tout le loisir de se convaincre de la fausseté de ce césarisme pontifical, que les souverains voulaient alors ressusciter à leur profit. Il lui a suffi d'en voir les tristes con- séquences à la création des antipapes (depuis Henri IV). Nous avons dit que, comme chancelier, il se croyait dans son rôle en défendant les prétentions de la couronne, même contre l'oppo- sition de l'Église; mais une intelligence de cette valeur ne pouvait méconnaître que le devoir d'un archevêque diffère de celui d'un chancelier. Il le dit tout net au roi avec le pressentiment des con- flits de l'avenir et de la ruine de leur amitié. Aussi hésita-t-il longtemps avant d'accepter une charge qui lui réservait plus [011] d'épines que de roses. Lorsqu'il accepta, ce fut avec la résolution de sacrifier tout à ses nouveaux devoirs ^. Aussitôt après son élévation au siège archiépiscopal, Thomas réclama de plusieurs nobles les biens de l'Église, qu'ils détenaient injustement. Ceux-ci se plaignirent au roi et renouvelèrent leurs plaintes lorsqu'Henri revint en Angleterre au mois de janvier 1163. Mais le souverain était encore plein d'affection pour Thomas, il lui confia même la régence du royaume d'Angleterre, pour se consacrer lui-même exclusivement à ses possessions du continent. Thomas, refusant l'honneur périlleux de cette régence, se rendit, avec l'assentiment du roi, au concile de Tours, où il arriva le 1. Il en a été de même du pape Victor II, qui, n'étant qu'évêque d'Eichstâdt, devint le conseiller le plus intime de l'empereur Henri III, entra dans ses plans et causa de cette manière beaucoup de chagjrin au pape Léon IX. L'évèque, ayant ensuite été élu pape, refusa longtemps d'accepter l'élection et n'y consentit que sur le désir formel de l'empereur, ce qui ne l'empêcha pas de défendre éner- giquement plus tard les droits de l'Église contre ce même empereur. Cf. Will, dans Tiib. Quartalschr., 1862, p. 193 sq. Gi!'i. DKBUTS DE I.' A RC. II 1". \ KQ U E THOMAS BECKKT 969 Ifi mai 11G3 et fut vrvu avec des lionneurs extraordinaires par le pape et par les cardinaux '. Trois jours après, le 19 mai 11()3 -, le concile s'ouvriL dans l'é^^lise de Saint-Maurice, en présence de dix-sept cardinaux, cent vinot-quatre évoques, quatre cent quatorze abbés et une multitude de clercs et de laïciues ^. Le pape présidait en personne. Ij'épisc(.>pal i'rant'ais était très laroement représenté, et l'Ks- jiaiïne. la Sardaigne, la Sicile, l'Italie, rAns;leterre, l'Ecosse et l'Irlande, ainsi C|ue l'Orient, avaient envoyé des évéques. A droite du pape était assis Thomas Becket avec ses sufTrao;ants; à (Tanche était Roger d'York avec son suiïragant, l'évêque de Uur- hani. Beaucoup d'évecfues empêchés de venir avaient envoyé des lettres pour témoigner de leurs sentiments et de leur respect envers le pape légitime. On comptait parmi ces derniers plusieurs évéques allemands, cjui blâmaient les tentatives schismatiques 1012 1 de leur empereur *. Le discours d'ouverture fut prononcé par Arnulf, évêque de Lisieux. Comme il ne pouvait se faire entendre de l'immense multitude, il donna une copie écrite de son discours. Il proclama que la question de l'unité et de la liberté de l'Eglise est la question brûlante du moment. Unité et liberté indispen- sables à l'Eglise, car sans liberté elle est misérable et sans unité elle est anéantie. Or, pour elle, être misérable ou être anéantie, c'est la même chose. Pour l'heure, son unité est menacée par les schismaticjues et sa liberté par les tyrans. Mais Dieu ne donne pas la victoire à ses adversaires, car, grâce à l'union mvstériouso du Christ et de l'b'glise. il est impossible de déchirer 1. C'est Herbert de Bosham qui l'assure; il était du voyage, on peut l'en croire, sauf quelque hyperbole peut-être. (H. L.) 2. Dimanche octave de la Pentecôte. 'S. Coll. regia, t. xxvii, col. 352; Maan, Conc. Tuioii., 1G67^ t. ii, p. 48; Lal)be, Concilia, t. x, col. 1411-1425, 1838; Baluze, Miscdlan., t. vu, coi. 84; 2<' édit., t. II, col. 121-123; t. III, col. 382-383; Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, coi. 1589; Martènc, Thés., t. iv, col. 143-148; Colcti, Concilia, t. xiii, col. 293; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 1167; JafTé, Beg. pont, roin., 2^ édit., t. ii, p. 168. (H. L.) 4. Mansi, op. cil., coi. 1186, et Hardouin, Conc. coll., t. vi, col. 1602, croient que Conrad de Wittelsbach, archevêque élu de Mayence, fuyant devant l'em- pereur à cause de son attachement pour Alexandre, vint au synode de Tours. Mais Conrad était encore à cette époque partisan du schisme et ne passa à la cause d'Alexandre qu'après l'rli'clinii du sccoiui aiilipapi^ l'ascal 111, imi lld'i. Cf. aussi Tuurtual, Forschungen. p. 2'iS. 970 LIVRE XXXIV son iiuiLc el de lui onlovor sa JilxTlr. Si la paille se sépare du fro- ment, l'unité, loin d'en souil'rir, sera fortifiée. C'est ce qui a lieu à l'égard des schismatiques. En quittant l'Église, ils n'ont pas nui à son unité, ils n'ont fait que la resserrer. Quant aux tyrans, ils peuvent prendre à l'Église ses biens temporels, prendre la vie à ses serviteurs ; l'Église reste libre et punit ces tyrans par l'ex- communication, comme on punit de mauvais serviteurs par le cachot. Il ne faut pas, du reste, rendre à ses adversaires le mal pour le mal, mais s'appliquer à les réconcilier avec l'Église. Telle est la mission de l'épiscopat qui, pour la remplir, aura l'ap- jiui de tous les rois et de presque tous les peuples chrétiens. Un seul, parmi les princes catholiques, fait exception (l'empereur Frédéric); mais la grâce de Dieu aura raison de lui, car il aurait brillé entre tous par sa prudence et sa vertu, s'il n'avait préféré son propre avantage à l'honneur de Dieu. Puisse-t-il s'humilier sous la ])uissante main du Seigneur el reconnaître que le principat de l'Église est au-dessus de son pro- pre 'principat et que celui qui reconnaît le Christ pour son sou- verain doit aussi reconnaître sa souveraine en l'Église, la fian- cée du Christ ! L'empereur a, du reste, des motifs personnels pour regarder l'Église romaine comme sa souveraine. La reconnaissance l'y oblige, car ses prédécesseurs ne sont arrivés à l'empire que grâce à l'Église romaine. Le Christ lui-même soutient les évcques dans leur lutte pour la liberté et l'unité de l'Église; ils ne doivent donc se laisser effrayer par aucune menace, mais espérer avec confiance la victoire, s'ils ont pour unique objectif de ressembler au Christ. Malheureusement, ils [(il?»] se laissent dominer par le faste ou l'avarice : ils doivent employer leurs richesses à soutenir ceux qui ont sacrifié tous leurs biens pour la cause du Christ, et qui. chassés de leur patrie, errent maintenant sur la terre étrangère '. Tout ce discours témoigne une entière conviction de la légi- limité de la cause d'Alexandre IIL Cette légitimité n'était même plus en ([uestion comme au congrès du pont de la Saône. 1. Labbe, Concilia, l. xiii, col. 293 sq. ; Hardouiii, Conc. coll., t. vi, part. 2, col. 1589; Mansi, Conc. anipliss. coll., t. xxi, col. 1167, donnent le discours d'une seule pièce; P. L., t. cci, col. 151, 157, et Giles en font deux morceaux (jui au- raient été prononcés à dilïérents jours. Cf. Reiiter, op. cil., t. i, p. 287, 546. [On remarquera, à la fin, l'invitaLion à vider sa bourse : cest l'inévitable refiain d qui avait déjà discrédité tant de légats pontificaux. (H. L.) | G^'i. Dl'.BUTS DE l'aRCHEVÊQUF, TIIOFAS BF.CKET 97J Alexandre et son obédience formaient la véritable Éulise ; leurs adversaires n'étaient que paille. Le concile pensait de même; son but n'était pas d'exeminer la légitimité d'Alexandre, mais de la faire reconnaître autant que possible. Il en vint à bout Le pape exposa devant l'assemblée l'histoire de son élection se plaignit de l'intrusion d'Octavien et termina en l'excommu- niant, ainsi que tous ceux qui avaient participé à son sacrilège. 11 frappa particulièrement de cette senlence Rainald Dassel, de Cologne, et Hugues III. de Montlhéry. abbé de Cluny (qni refusait de reconnaître Alexandre). Le concile promulgua ensuite les canons suivants : L Piiisqu'on conserve intacts les grands bénéfices ecclésias- liques, il est donc messéant de diviser les petites prébendes. Ces divisions et changements sont défendus ^. 2. Beaucoup de clercs, même des moines, prêtent bien de l'argent sans intérêt; mais ils demandent des biens comme nantissement et retirent des fruits de ces biens plus que leur capital. A l'avenir, quiconque sera en possession d'un bien ainsi octroyé en nantissement devra le rendre au débiteur, ajirès avoir récupéré les frais d'entretien et ce qui lui est dû. S'il n'a pas recouvré tout ce qui lui appartenait, on complétera la diffé- rence, mais le bien retournera à son maître. Si à l'avenir ui\ clerc fait encore des affaires de cette nature, il perdra sa charge, sauf 16141 si le bien (qu'il possède ainsi en nantissement) était un béné- lice ecclésiastic[ue, qu'il rachèterait ainsi des mains d'un laïc pour le rendre à l'Eglise-. 3. Aucun évêque ne doit, sous peine de déposition, donner à un laïc une église, une dîme ou une offrande (faite à l'Eglise) 'K 4. Les évêques et les clercs des provinces où habitent les albio^eois doivent défendre à leurs fidèles de recevoir ces hérétiques, de leur donner asile et protection, d'avoir avec eux des rapports de vente ou d'achat. Il faut jdutol les forcer à se convertir, en ne les admettant pas à communiquer avec les fidèles. Quiconque agit autrement doit être regardé comme complice de leur ])erversité et être excommunié. Quant aux albi- geois eux-mêmes, ils doivent, lorsqu'ils sont découverts, être emprisonnés par les princes cal ludiques rt jmnis ]i;ii' la confis- 1. DécrélaUfi, 1. 111, tit. v, c. 8 2. Ihid., 1. V, til. XIX, cl. o. Ihid., 1. III, lit. XXX, c. 17 ' 972 MVRK XXXIV cation des ])ii;jis. ('oininc ils se réunisseiiL souveni de divers en- droits dans une seule maison, il faut surveiller avec soin ces conventicules et jirocéder par les peines canoniques, 5. On ne doit pas placer des prêtres à la tcte des églises, moyennant des gages annuels^. (J. Il y a simonie à exiger de l'argent de ceux qui veulent entrer en religion; à donner des prieurés ou des chapellenies moyen- nant nue rétribution annuelle, à léclamer un dédommagement à ceux à qui on les confie. Il est de même iiitci'dil de rien exiger pour la sépulture, jxtur le chrême et l'huile sainte, même en |)rétextant une coutume existante ^. 7. On abolit la coutume d'établir, contre une redevance annuelle, les doyens ou archiprêtres pour juger, à la place de l'évêque ou de l'archidiacre, les diverses affaires ecclésiastiques. Cet abus est une charge pour le clergé (qui doit à son tour payer ces doyens, etc.) et un bouleversement de la justice ^. 8. Quiconque a émis profession dans un ordre ne doit pas quitter son monastère pour enseigner ailleurs la physique ou les lois civiles. S'il ne réintègre pas son monastère dans le délai de deux mois, il sera excommunié. 9. Les ordres conférés par Octavien (l'antipape) et par les autres schismatiques sont de nulle valeur, ainsi que ceux qui sont conférés par des hérétiques. 10. Les chapelains des châteaux sont tenus à ce qui suit : si l'un d'eux apprend qu'un bien d'église fait partie des possessions du château ou a été enlevé de force par les châtelains, il devra exhorter le seigneur du lieu ou son représentant à le restituer. Si cette démarche reste infructueiise, il devra, liuit jours après, suspendre le service divin, se bornant à baptiser, confesser et donner le viatique aux malades en danger de mort. Une fois n-i^-i la semaine, il dira la messe, portes fermées, dans la villa la plus voisine, afin d'avoir des hosties consacrées (pour les mala- des). Si les habitants du château s'obstinent pendant quarante jours, le chapelain devra les abandonner et quitter sa place. Les scribes (ecclésiastiques) qui sont dans les châteaux seront tenus aux mêmes obligations. Si un clerc habitant un château se trouve, à cause de ses possessions, obligé de servir son sei- 1. Di'créiales, 1. \ , tit. iv, c. :^>. 2. Ihid., 1. V, f.t. MI, c. 8. 3. Ihid., 1. V, m. IV, c. 2. G:!'i. DKBUTS 1)K l'aRCIIEVÈQUI; THOMAS BECKET 973 ^riicur. il (li'\ ra re[)eiulaiil (dans le cas cité plus havU) ne pas resler chez lui plus de trois mois. Enfin, s'il lui est tout à faiL impossible de s'en aller, il ne devra pas du moins manfrer avec le seigneur ni habiter entièrement avec lui. S'il v a un changement de personnel dans la chapellenie du château, il faut le faire con- naître à l'archidiacre, afin que le nouveau chapelain soit in- struit de la présente ordonnance. lies marchands et autres habitants des villes et Ijouins ne doivent recevoir aucun excommunié ni avoir de relations d'affaires avec lui. Lorscjne. dans une villa, ou ville, ou bourg appartenant au roi, le curi- stahularius (connétable) royal est frappé d'anathème, on ne doit célébrer aucun service divin en cet endroit, aussi longtemps qu'il s'y trouvera. On ne doit prélever aucun cens [census) sur les biens de l'Église ^. Selon la coutume, on s'occupa de terminer à Tours plusieurs conflits. L'évêque de Maguelonne et le chapitre de Cluny étaient en discussion au sujet de la possession de l'église de Saint-Pierre à Montpellier; le pape nomma une commission de cardinaux devant laquelle les deux parties durent présenter leurs argu- ments et leurs chartes. La sentence fut prononcée le 13 juin. La chronique de Vézelay rapporte que les moines de Cluny auraient voulu aussi émettre des prétentions contre ceux de Yézelay, mais le sentiment de la faiblesse de leur cause et la crainte de la droiture des Romains avaient paralysé leurs velléités '^. Un conflit survenu entre le chapitre de Paris et le monas- tère de Saint-Germain-des-I^rés fut tranché en faveur de ce der- l6lG] nier. Le siège de Pampelune avait deux prétendants : on les déposa, et on nomma un autre clerc. Le pape ne voulut pas accueillir la demande de Thomas Becket c[ui sollicitait la 1. t.alibe. Concilia, t. xiii, col. ;i01; Hardouin, (une. coll., t. vi, part. 2, col. 159G sq.; Mansi, Conc. nmpli'is. coll., l. xxi, col. 117G sq. ; Vila Alexandri, dans P. L., 1. ce, col. 23; Watterich, Vitie punli/. ruiii., 1. ii. j>. 593 sq. Sur l'authcu- ticité probable de ce dixième canon, qui manque dans la Vila Alexandri et ail- leurs, cf. Reuler, t. i. p. 547. Les autres canons (de 9 à 12] donnés par Mansi, op. cil., col. 1182 sq., et en partie par Hardouin, op. cit., t. vi, part. 2, col. 1600, sont d'une époque plus récente. Ainsi, le dernier de ces canons a trait au succes- seur d'Octavicn dans la triste charge d'antipape. Le can. 9 figure aux Décré- lales, 1. V, tit. XXXVII, c 4. 2. Hugues de Poitiers, Ilisluria Vizeliacensis, dans .Munum. (Jerrn. hisl. Script., t. XXVI, p. 148. (H. L.) 074 i.ivjiK xxxiv canonisatiou d'Anselme de (■aiitorbéry, ces soi'tes de pélitions devenani troj) multipliées ; mais il se ravisa et chargea Thomas d'instruire la cause avec ses suH'ragants et des personnes d'une piété reconnue, et de procéder à la canonisation, suivant les résul- tats de l'enquête; il se réservait de confirmer la décision. Thomas avait en outre émis le désir que l'évcque Gilbert Folio l,h, qui fut depuis son ennemi acharné et qui, en ce momenL, était sollicité dépasser du siège d'Herefordà celui de Londres, lui prêtât ser- ment d'obéissance comme à son métropolitain. Gilbert répondit avoir fait ce serment entre les mains de l'ancien archevêque Théobald, lors de sa nomination à l'évêché d'Ilereford, et le \)ii[)c jugea que ce premier serment sullisail et n'avait pas be- soin d'être renouvelé ^. Le concile s'occupa ensuite de discussions théologiques comme les théologiens du xii^ siècle en soulevèrent tant au sujet de la christologie. Cette fois la discussion eut pour objet de dé- cider si ces expressions : Christus non est aliquis homo, et : Chrislus secundum quod homo, non est quid, étaient ou n'étaient pas orthodoxes. Ce furent surtout Pierre Lombard et l'école de Paris qui soulevèrent cette discussion. Dans les Sentences, Pierre I^ombard se demande en quel sens il faut entendre cette proposition : « Dieu s'est fait homme. » S'appuyant sur les passages des Pères, notamment de saint Augustin, le Maître expose trois différentes significations de cette phrase : a) Par l'incarnation a été produit un homo qui- dam ou aliquis, composé, ainsi que tout homme, d'une àmc et d'un corps; cet homme a été ensuite assumé par le Verbe de Dieu qui se l'est uni. C'est ainsi que cet hotno quidam est devenu Dieu non pas natura, mais gratia; par contre, Dieu est devenu homme, c'est-à-dire qu'il a commencé à être ce qu'il n'était pas auparavant, une substantia quivdam se com- posant d'un corps et d'iiiu^ àmc. b) Dans un second sens, l'incarnation n'a pas seulement donné lieu à un homo aliquis, c'est-à-dire à une substance (nature) composée d'un corps et d'une âme. qui a été ensuite assumée })ar le Verbe de \Q[^^ Dieu ; elle a également donné lieu à une personne composée "l. Labbe, Concilia, t. xni, coi. 309 sq.; Hardouin, Conc. coll., t. vi, parL 2, col. 1602; Mansi, Conc. anipliss. coll., t. xxi, col. 11S4 sq.; P. L., l. ce, col. 235, 616. (II. L.) G'2'i. DKBLTS Dl. l'aRCHK\ ÊQUli THOMAS BECKtT 975 duiiL' nuLiiic (.li\iii(' ol luiiiiaiiu'. A\aii( riiicaiiuil loii la iicrsoiiuc était simplex, maintenant elle est composita ex divinitate et liu- ntanifate. Celle personne (le Dieu fait homme ou l'homme l'ait Dieu) se compose de deux natures, la nature divine et la nature humaine. D'après celle définilion, la ]iroposition « Dieu s'est iail homme » signifie : « 11 a commencé à subsister, ex diiabna naiiiris et trihiis suhstontiis,-» ^t non ])as seulement « en ayant un corps et une âme )^5 comme dans le premier sens, mais aussi ex divinitate. c) Le Iroisième sens signifie : lincarnalion n'a pas donné lieu à un homo aliqiiis, composé d'un corps et d'une Ame, encore moins à une personne formée de la réunion de deux natures; mais un corps et une âme ont élé unis au Verbe de Dieu et lui ont servi comme de vêtement, pour (pTil pût paraître aux yeux des hommes. On dira dans ce sens : le Logos est devenu homme, car en vérité il a reçu un corps et une âme, mais il les a unis à sa personne pour en former un tout. Ce corps et cette âme ne sont pas unis au Logos en tant que personne, de sorte que le nombre des personnes ait augmenté dans la Trinité et qu'on puisse songer à une qualer- nité. Ce corps et cette âme n'ont été que des accidents pour le Verbe de Dieu ^. A cette première question Pierre Lombard '^ fait succéder celle-ci : an Christiis, secvndiim qiwd homo. sit ])i'i\soii(i. vcl aliquid. et il dit : Certains argumentent comme il suit : « Si, en tant qu'homme, le Christ est aliquid, il est de ce chef (ni une ]iersonne ou une substance, ou cjuelque autre chose. Ce dernier terme n'est pas possible, par conséquent il doit être ou une personne ou une substance. En admettant (|u"il soit uuc substance, celle-ci sera ou ne sera pas douée de raison. Ce dernier point est encore impossible. Il est donc une sub- stance douée de raison. Mais s'il est une substance douée de raison, il est par le fait même une personne, car la définition de la personne est : substantia rationalis individuse nalurse. Or, il ne peut être une personne au seul point de vue de son hu- manité, par conséquent il ne peut être un aliquid. » Pierre Lombard ne donne pas nettement ce sentiment comme étant le sien; mais il ne le désapprouve ])as. ne le réfute pas, ne le 1. Pierre Lombard, Sent., I. 111, dist. \ I, Vil, P. L., p. 258 sq. 2. y6(t/.,dist. X. 'J7G IJ\Ki: XXX IV rejcilc pas. il |hmiI donc ji:iraili:c ! a |i|ii'im\('i'. lil Inl (railleurs l'avis des contemporains de Pierre l-ombard, coxniiie on peut s'en convaincre parl'^u/ogmmde JeandeCornouailles à AlexandrellI '. Jean aAail clé l'clèxc du premier « Maître des sentences >>, [^l^J comme il le dit liii-nicnic, cL on ne peut adinelire ffu'en exposant au pape les points discutés, il ait produit contre son ancien maître des suppositions vides de sens et haineuses. Il est toutefois absolument invraisemblable que le pape n'ait ajouté foi qu'aux seules déclarations de Jean, dont quelques- unes ont pu être fausses, et se soit laissé o-Liider|3ar lui seul ^. Dans une lettre dont nous parlons }!lus loin, adressée à l'archevêque de Sens, le pape dit clairement que ces propositions sont doctrina Pétri quondam Parisiensis episcopi. A Tours, comme le fait remarquer Jean, on discuta longtemps et avec une certaine âpreté ces deux propositions stins pouvoir arriver à un résultat définitif. Le pape ne voulut i)as (jue le concile se prononçât, probablement parce que la question ne lui paraissait pas réso- lue; mais, dans une importante réunion de savants tenue à Sens le 24 décembre 1164, il interdit omnes tropos et indiscipUnatas quœstiones iii iheologia, Parisiensique episcopo suh ohedientia prsecepit ut per tolam Franciani eas coinpesceret ^. Dans une let- tre adressée aux archevêques de Bourges, Reims, Tours et Rouen en 1170, il engage ces prélats à ne pas laisser se propager davan- tage l'erreur quod Chrlstus secunduin quod est homo, non est ali- quid, sed penitus abroi^are curetis *. Dans une autre lettre à l'ar- chevêque Guillaume de Sens, le pape présente cette proposition comme prcum doctrina Pétri quondam Parisiensis episcopi, et il charge l'archevêque de convoquer ses sufTragants en un concile 1. tliilo'j^ium magistri Johaiiiiis Cornuhiensis, dans iMarlèac el Durand, Tliesaur,atiectl.,l. v^ p. Itl.'iG S(]. Av<'c Jean, (laiilhior do Saiiil -N'icloi-, dans sou livi-o Coiilra qualiiur Gallim tnbjjrinlhos, allaquo viv(3iucut Pierre Lonit)ard ainsi qu Abélard, Gilbert de la Porrée el Picrl'c de Poitiers (disciple de Lom- bard el ehancelier do Paris) et s'efforce de les représenter comme hérétiques. 2. Dans la première édition, on avait dit que le pape avait reçu de faux rap- ports sur la doctrine de Pierre Lombard; c'est une erreur que je crois devoir rectifier pour les niotifs donnés dans le texte. Du reste, Jean rapporte que Pierre avait formellement déclaré à son élève : Nec imquam Deo s'olenle erit nssertio mea^ iiisi quiv puéril fuies calholica. 3. CInon. Reicliersp., dans Mon. Genn. Iiist., Script., t. xvii, p. 'i71, 4. Jalié, Reg., n, 7893. 62'i. DEBUTS UK l'aRCHEVKQUK THOMAS BECKET 97/ à Paris; cette proposition y sera condamnée et l'on ordonnera à Ions les maîtres d'enseigner la suivante : Chrislidu sicul per- fecturn Deuin esse sic et perfectum homineni, ac veruin homineni ex anima el corpore consisientein ^. Nous retrouverons cette ques- tion au troisième concile de T^atran. Guillaume Little. de Newbridge, assure qu'à Tours, Thomas Becket, agité de scrupules, avait secrètement résigné son archevêché entre les mains du pape, parce qu'il ne l'avait pas obtenu canoniquement, mais seulement par la volonté du roi, et que le pajie l'avait aussitôt après réintégré dans sa charge. Enhn Herbert de Bosham prétend qu'à Tovirs le pape a, sur la demande de Becket, confirmé tous les privilèges de l'église de Cantorbéry "■^. Peu de temps avant ou après le concile de Tours, un synode irlandais, présidé par Gélase, archevêque d'Armagh dans la province d' Ulster [conciliuin Cleonadense, plus exactement Cluenar dense), exigea pour l'avenir des professeurs de théologie le titre de membre de l'académie d'Armagh. Cette mesure était destinée à unifier l'Irlande, en proie à des divisions intérieure's ^. En 1164, l'archevêque Roger d'York convoqua à Norham un concile général écossais pour y faire reconnaître ses droits de mé- tropolitain et consacrer de nouveaux évoques pour les sièges de Glasgow, de Saint-André et de Murray. Mais les Ecossais et en particulier Engalram, évêque élu de Glasgow, considérèrent ces prétentions comme une usurpation et en appelèrent à Rome après de violentes discussions. Alexandre III consacra lui-même Engalram, et par suite ce conflit fut tranché ]iour l'instant et en faveur d'York *. 1. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxii, p. 119;, P. L., t. ce, col. 685; Martènc, Thesaur., l. v, p. 1656; Joann. Cornub.^ dans P. L., t. cxcix, col. 1050, 1059, 1060. Sur toute cette discussion, cf. Aigentrô, Colleclio judiciorum de iiovis erro- nbus, 1. I, p. 113 sq.; Cramer-Bossuet, t. vu, p. 1-43; B&ch, Die Dogmengeachichte des Millelallern, t. \i, ]). 729; Reuter, op. cit., t. m, p. 703; Schrôckh, Kir- chengescli., t. xxvm, p. 528 sq. 2. Reuter, op. cit., p. 292. 3. Coleti, Concilia, t. xin, col. 293; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col, 1167; Slolberg-Brischar, op. cit., t. m, p. 389. 4. Haddan et Stul)b?, Counrils and ccilcsiaslictd donmifints, t. ii, p. 34. CuNClLi;s — V — 02 978 LIVHE XXXIV 625. Réunions de Westminster et de Clarendon, en il63 et 1164. Dès son retour en Angleterre, Thomas Becket fut d'abord en lutte avec fjuelques nobles possesseurs de biens ecclésiastiques ; [620] peu après, un conflit éclata entre le roi et lui. L'origine en fut le privilège du for, d'après lequel les clercs ne pou- vaient être punis que par un tribunal ecclésiastique, même pour les délits de droit commun. Comme ce tribunal était ordi- nairement plus clément que les tribunaux laïques et ne condam- nait jamais à la peine de mort, il en était résulté un accrois- sement notable de la criminalité des clercs. Ainsi, proportion gardée, les clercs anglais commettaient plus de meurtres que les laïques. Henri II voulut donc restreindre, sinon abolir, le pri- vilège du for, et, selon sa méthode un peu brusque, il soumit, sans autre préliminaire, des clercs incrimiïiés à la juridiction des tribunaux royaux. Le primat protesta et se plaignit auprès du pape qui, à l'issue du concile de Tours, avait établi sa résidence à Sens. Pour terminer cette affaire à l'amiable, le roi d'Angleterre convoqua, le 1^^' octobre 1163, un |jarlement à Westminster; mais le désaccord entre le primat et Henri II ne touchait pas qu'à ce point particulier : il y avait entre eux une question de principes, une lutte entre l'ancien droit canon ecclésiastique et le droit réga- lien normand, entre la liberté de l'Eglise et l'absolutisme de la couronne ^. Ce début ne fut qu'une occasion favorable pour faire éclater l'opposition, car c'était le point sur lequel les prétentions de la couronne semblaient le plus fondées et pouvaient paraître autorisées par \\n besoin évident -. 1. Ce n'était en aucune façon une lutte entre la vieille nationalité anglo- saxonne alors opprimée et la royauté normande, ainsi que la soutenu M. Au- gustin Thierry. Thomas Becket était lui-même Normand d'origine. Ce ne fut pas seulement non plus la lutte de l'Église nationale anglaise contre le droit ecclésiastique, car ce qu'Henri II demandait et ce qu'avait déjà demandé Guil- laume le Conquérant n'était pas quelque chose de national, mais quelque chose de nouveau et de purement autocratique, c'était l'absolutisme du pouvoir royal. Cf. Reuter, op. cit., p. 327 sq. 2. Sur ces événements, cf. L'Huiilicr, up. cit., i. i, p. 233-271, deux chapitres à résumer. (H. L.) G25. RKUMO.NS l)\: WKSTM1.NSTK15 l. I Dl. CI.ARENDON' !J7iJ Dans I inU'i'cl du juns el ilc la sùrclé pu l)li([ii('. Ilriiii (.Icinaiida à Weslininsler deux niodificatioiis au privilège du for : a) A l'ave- nir, ou adjoiiulra à rarcliidiacre un ollicler royal, lorsqu'un archi- diacre jugera un clerc au nom de l'évêque. /;) Un clerc qui lonibe dans une faute grave sera, après la dégradation ])ar le pouvoir ecclésiastique, livré au Iribunal du loi, |)oiir subir la [)eine méritée. Le primat demanda à réfléchir jusqu'au lendemain. Ce [0211 délai lui ayant été refusé, il délibéra immédiatement avec les évêques. <[ui, sans déguiser leur servilité, se déclarèrent favo- rables à la demande du roi. La perte de cette liberté de l'Église n'était pas, disaient-ils, si dangereuse pour ses intérêts, et il valait mieux en faire son deuil pour se sauver soi-inême. Après un vigou- reux discours du primat, les évêques reprirent cœur et Becket put annoncer au roi, au nom de tout l'épiscopat, le rejet de la seconde proposition, tendant à livrer les clercs aux tribunaux royaux après leur dégradation. (Les documents originaux ne disent rien de la première pro})Osition.) Contre toute attente, le roi, d'ordinaire impatient de toute contradictio]i, accepta le refus de Thomas Becket; mais subitement il donna, avec l'adresse qui le caractérisait, une autre tournure à cette alîaire, de façon à obtenir ])lus (ju'il n'avait d'abord demandé. Il abandonna les ouvrages avancés })()ar mieux s'emparer de la citadelle. Sous prétexte quil faisait des concessions à propos des tribunaux ecclésiastiques et royaux, il demanda comme com- pensation que l'on se conformât aux consuetudines avitœ, c'esl-k- dire aux droits traditionnels du roi vis-à-vis de l'Église; c'était la formule dont on se servait toujours pour couvrir quel- que nouvel empiétement de la couronne. IjCs évêques, exhortés par Thomas Becket, déclarèrent qu'ils n'observeraient ces con- aueLudines qu'avec cette clause : saU>o ordine nostro, ou sah'o ordine nostro et jure Ecclesiœ, cesl-k-dirc réserve faite des droits du clergé et de l'Église. Becket défendit cette clause contre le roi, (jui la repoussa avec colère et s'irrita au point qu'il lit un aussi mauvais accueil à un compromis proposé par llilairc. éxêque de Chichester. Ainsi qu'il arrivait en pareil cas, le roi eut une crise de fureur et ainsi se termina le parlement de Westminster. Ce qu'Henri avait tenu pour impossible venait d'arriver : tous les évêques avaient obéi à Becket plutôt qu'à lui. De ce jour data sa haine contre le primat, et il la lui manifesta aussitôt ])ar de brutales vexations. Cette haine n'aurait cependant pu se (l(ui- 080 I.IVRK XXXIV lier pleine carrière, si l'épiscopat était demeuré uni. Malheureu- sement, Arnulf de Lisieux, défenseur plus disert que convaincu des intérêts de l'Église, criblé de dettes, avait, pour ce motif, besoin des bonnes grâces du roi, — ce qui lui fit jouer un rôle équivoque dans toutes les affaires de Becket; — il donna à Henri II le conseil bien connu : Divide et impera ^. C'est alors en effet que commencèrent ces négociations qui détachèrent l'un après l'autre [622] du primat les évoques anglais, pour les rattacher au parti du roi. Deux év^êques s'employèrent surtout à opérer ces revirements : Roger, archevêque d'York et rival de Becket, et le savant et énergique Gilbert Folioth de Londres ^, qui, malgré son zèle pour les intérêts de l'Eglise, son attachement à Alexandre III et sa vie ascétique, puisqu'il était moine de Cluny, n'en resta pas moins un adversaire déclaré de l'archevêque (il le fut dès l'élec- lion de Thomas Becket, peut-être par une secrète jalousie). En même temps, en exilant le noble Jean de Salisbury et un autre ami de Thomas Becket, le roi Henri espéra effrayer ce dernier et ses partisans ^. On pensait que, se voyant abandonné de tous, Thomas reviendrait sur ses pas, d'autant que d'officieux amis lui représentaient ce recul comme aisé et honorable. A Northamp- ton, le roi tenta de l'émouvoir au souvenir de leur ancienne amitié et des bienfaits qu'il lui avait prodigués ■*. Mais ce fut en pure perte. Arnulf de Lisieux fut envoyé de Poitiers à Sens avec l'archi- diacre Richard, afin d'obtenir du pape l'élévation de l'archevêque d'York à la dignité de légat pour l'Angleterre (ce qui l'eut fait le supérieur de Thomas Becket), et de faire ordonner à tous les évêques anglais de se soumettre aux consuetudines avitse. Le pa])e refusa ^. Mais peu de temps après, parut en Angleterre l'abbé l^hi- lippe de l'Aumône ^ {Eleemosyna), près de Chartres, exhibant deux 1. Pour plus de détails sur Arnulf de Lisieux, cf. Reulcr, op. cil., t. ii, p. 3G sq. 2. Reuter, op. cit., t. ii, p. 44 sq. 3. Router, op. cit.. t. i, p. 299, 322-350; Buss, Der heilige Thomas. Erzbischoj von Cantorbery, iu-8, Mainz, 1856, p. 210-2i5. 4. L'Huillier, op. cit., t. i, p. 261-264. (II. L.) 5. Voyez la lettre du pape : Etsi pro animi, dans Mansi, Conc. ampliss. coll.. t. XXI, P. L., t. ce, col. 285. 6. L'Aumône, commune do la Colombe, arrondissement de Blois, dépar- lement de Loir-et-Cher, diocèse de Chartres; il y avait là une abbaye de cister- ciens fondée en 1121, parfois désignée sous le nomi de «Petit-Cîteaux». Sur Phi- lippe, abbé de ce monastère, cf. Brial, dans Ilist. lillév. de la France, t. xiv. 625. RKr.NIO-NS DF. WESTMINSTFK ET ni". C I. A lî F..N DON 081 prétendues lettres du pape el des cardinaux, qui faisaient au primat un devoir de se montrer condescendant à l'égard du roi, afin d'éviter à l'Église de plus grands maux. La lettre du pape était certainement fausse ou falsifiée, car elle contredisait formellement les déclarations les plus positives et les plus cer- taines d'Alexandre ^ Par contre, il s'était formé dans le collège des cardinaux un parti favorable aux prétentions du roi d'An- gleterre, et c'était certainement au nom de ce parti qu'agissait l'abbé Philippe. Thomas se montra disposé à laisser tomber la clause salvo ordine, et déclara au roi. à Woodstock,« qu'il obser- verait hona fide les traditions du royaume et qu'il obéirait au nn [623] poui' Idul ce qui serait bon '^. v» La formule bona fide était celle (|ui avait été proposée par Ililaire de Chichester dans l'assemblée de ^Yestminste^, et que le roi avait alors rejetée. Pour l'instant, au contraire, il s'en montra satisfait, quoique les paroles de l'ar- chevêque renfermassent aussi vme clause, et il exigea seulement que Thomas Becket les répétât dans un parlement qui se réunit [le 30] janvier 1164, à Clarendon, château royal non loin de Salis- bury ^. Comme le primat avait émis sa restriction salvo ordine dans un parlement du royaume, on lui demandait de la rétrac- ter dans un autre parlement ; le roi voulait mettre à profit cette assemblée de Clarendon pour fixer les consuetudines avitœ, et consommer sa victoire sur la hiérarchie ecclésiastique *. Dès l'ouverture du parlement de Clarendon, le 30 janvier 1164, le roi rappela à l'archevêque sa promesse de Woodstock et exigea la reconnaissance formelle des consuetudines. Cette demande fut faîte sur un ton qui permit à Becket de constater l'inanité de tout ce p. 1G6-178; sur la mission remplie par ce personnage en Angleterre, cf. L'Huil- lier, op. cit., t. i, p. 266-268. (H. L.) 1. L'Huillier, op. cit., n'en croit rien, tient la lettre pour authentique, sauf à déclarer le pape « évidemment trompé par de faux rapports «. Dans une démarche aussi importante, un pape ne devrait jamais agir sur de faux rapports, à plus forte raison quand il était assez facile d'en obtenir de vrais, au moins par comparaison des témoins. La pièce ne nous semble pas authentique. (H. L.) 2. Reuter, op. cil., t. i, p. 356 sq.; L'Huillier, op. cit., t. i, p. 269. (H. L.) n. Clarendon, comté de Wiltshire. Coll. regia, t. xxvii, col. 370; Labbe, Con- cilia, t. X, col. 1425-1433; Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, col. 1603; Colcli, Concilia, t. xiii, col. 312; Wilkins, Conc. Britann., t. i, col. 435-436; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 1187; P. L., t. cxc, col. 1414. (IL L.) 4. Reuter, op. cit., t. i, p. 350, 366; Buss, op. cit.. p. 245. nS2 LIVHE XXXIV que l'ablx'' rAnmoiic avait dit des bonnes dispositions du roi, et l'impossibilité de faire retrancher un iola aux prétentions émises à Westminster. Dans ces conditions, l'archevêque, voyant qu'on ne tenait aucun compte de sa clause de Woodstock et que la reconnaissance des consuetudines interprétées au sens royal serait une trahison pour l'Eglise, préféra s'exposer au reproche de par- jure plutôt c^ue de contribuer à enlever à l'b^glise sa liberté, liorsque Thomas Becket eut refusé son consentement, le roi entra dans un accès de frénésie, menaça de mort tous les prêtres et fit entrer ses gardes l'épée nue. Le tumulte était à son comble : Becket seul, calme et impassible, dominait ce désordre. Plusieurs évêques ^ le supplièrent en vain d'avoir pitié d'eux et de lui-même, car il y allait pour eux tous de If. vie; en vain deux com- tes du royaume ^ l'avertirent de l'ordre du roi de; le mettre à mort : le primat resta inébranlable. Lorsque, cependant, deux conseillers du roi, deux templiers ^, kii jurèrent que le roi exigeait unique- ment une soumission de pure forme et lorsqu'ils se furent portés [^24] garants (ju'il n'en résulterait aucun dommage pour l'Eglise, Becket, ému par les circonstances, troublé dans son jugement, se décida enfin à renouveler sa promesse de Woodstock d'observer hona fuie les consuetudines'^. Tous les évêques l'imitèrent. Mais le roi était bien éloigné de ne voir là qu'une formalité, et il passa aussitôt à la réalisation de son second plan, c'est-à-dire la (•odification des consuetudines, afin de les opposer comme un nouveau Corpus jxiris au droit canon ecclésiastique. Son projet se trahit par les motifs cfu'il développa lui-même en ce moment. Il est nécessaire, dit-il, de constater de nouveau quelles sont les consuetudines, parce qvie l'Église a souvent mis en cloute différents points de la tradition, et que la promesse générale d'obser- ver les consuetudines n'a de valeur que lorsqu'on sait en quoi elles consistent. Sans tenir compte des efï'orts de Thomas Becket, qui voulait faire différer le projet du roi, celui-ci ordonna, dans une seconde 1. Henri de Winchester, Roger de Worcester, Jocelyn de Salisbury. (H. L.) 2. Robert, comte de Lciccstcr, Renaud, comte de Cornouailles. (H. L.) .'!. Richard de Hastings, maître provincial d'Angleterre, le chevalier Iloston. (H. L.) 'i. Sur la formule prononcée réellement, cf. L'IIuillier, op. cil., t. i, p. 275, 29. (H. L.) 025. RÉUNIONS DE WESTMINSTER ET DE CL.VRENDON 083 session de la dièle, Lcniie le lendemain, la revision linmédiale des consuetudines. Les recognitiones de cette nature étaient assez en usage en Angle lerre : on convoquait pour les faire des témoins âgés et dignes de foi {recognitores), afin de leur demander ce qu'ils avaient vu pratiquer sur tel ou tel point. On ne sait pas qui, du roi ou de l'assemblée, nomma les recognifores pour la (juestion présente; on ne connaît pas non plus les noms de tous ceux qui furent choisis. On sait seulement que Roger d'York, Ciilbert Foliotli de Londres, Jean, évêque de Salisbury, Richard de Luci et Jocelin de Baillol furent de ce nombre; on les regarde comme les principaux auteurs des constitutions de Clarcndon, Ils rédigèrent leur travail sous l'inspiration du roi, quoiqu'ils aient énergiquement soutenu n'avoir codifié c{ue des us. Thomas et ses amis avaient raison de voir dans ces constitutions une nouveauté inouïe. Celle-ci ne consistait pas seulement en une rédaction qui changeait la tradition en droit absolu; mais l'acte de Clarendon doit être rapproché de la rédaction du code impérial que nous avons vu faire à Roncaglia. Les prétentions sou- levées contre les droits de l'Église à diverses époques par tel ou tel roi d'Angleterre furent réunies et condensées : des empiétements passagers et plus ou moins avoués devinrent des précédents dûment régularisés, sources d'un droit incontestable ^. [6251 i-ics seize articles de Clarendon sont ainsi conçus : 1. S'il surgit un conflit dans une église au sujet des droits de patronat ou de présentation, c|ue ce conflit soit entre laïcs seulement ou entre clercs seulement, ou entre clercs et laïcs la cause sera portée devant le tribvinal royal ^. (L'archevêque blâma ce règlement pour deux motifs : a) d'abord, parce qii'il forçait les clercs à comparaître devant un tribunal séculier; h) parce que les questions concernant les droits de patronat sur les églises relevaient des tribunaux ecclésiastiques. La présentation d'un clerc entraînait la cura animarum ; or, comme ce dernier point, qui était le principal, était évidemment du ressort des juges ecclésiastiques, il fallait que l'accessoire fût soumis à la même juridiction que le principal.) 1. Ces réflexions sont dirigées contre Reuter, op. cil., p. 369 sq. 2. De advocatione et prœscntalione ecclesiarum si controversia emer.ierit inier îaicos vel inier laicos et clericos, vel inter clericos, in curia domini régis tractetur et lerminetur. Texte donne par Guillaumo de Cantorbéry, dans Robertson, Mate- rials, 1. 1. p. 18; cf. t. V, p. 72. (TT. T..) 984 1.1 VI! i: \xxiv 2. T^es églises ([iil sont des fiefs du roi ne peuvent être données à loiil jamais sans son assentiment ^. 3. Les clercs incriminés pour une affaire ({uelconque et cités par les juges royaux doivent d'abord comparaître par devant le tribunal royal pour y répondre à toutes les questions; ensuite devant le tribunal ecclésiastique, mais en présence d'un fonction- naire royal dont la mission est d'examiner la conduite de l'affaire. Si le clerc incriminé est convaincu ou fait des aveux, l'hLglise ne devra plus le couvrir de sa protection '^. (Nonobstant les faits attri- bués à quelques rois, ce règlement est en contradiction avec les anciennes lois de l'Angleterre; Thomas remarqua que, d'après cette loi, les clercs seraient obligés de comparaître devant le tribu- nal séculier, aussi bien pour les questions de code pénal que pour celles de droit civil; la condamnation de Jésus fut confirmée par Pilate, et les clercs seraient également punis par le tribunal civil et par le tribunal ecclésiastiqvie.) 4. Les archevêques, évêques et toutes les personnes du royaume (c'est-à-dire celles qui ont des fiefs ecclésiastiques) ne peuvent quitter le royaume sans la permission du roi, et, s'ils font un voyage avec son agrément, ils doivent donner des assurances que, pendant leur voyage ou pendant leur séjour en pays étranger, ils ne feront rien au détriment du roi ou du royaume ^. (L'archevêque répondit que par là on mettait obs- tacle aux pèlerinages et qu'on faisait de l'Angleterre un cachot pour tous les hommes publics, tandis que ceux qui ne l'étaient pas étaient beaucoup plus libres. De plus, si un conflit venait à éclater entre le pape et le roi d'Angleterre, et si le pape invitait les évêques à venir le trouver, ils seraient cependant obligés d'obéir plu lot au représentant du Christ qu'au roi terrestre, 1, Ecclesiœ de feudo domini régis non possunt in perpcluum dari absque assensu cl concessione ipsius. (H. L.) 2. Clerici citali el accusati de quacumque re, summoniti a justitia régis, venient in curiam ipsius, responsuri ibidem de hoc iinde videbilur cnriss régis quod sil ibi respondcndum, el in curia ecclesiaslica iinde videbilur quod ibi sit responden- dum, ila quod justilia régis mlttet in curiam sanctœ Ecclesiœ ad videndum qua ralione res ibi traclabilur; et si clericus convictus vel confessus fuerit, non débet de cœtero eum ecclesia tueri. (H. L.) ?,. Archiepiscopis, episcopis et personis regni non licet exire de regno absque Ucentia domini régis ; et si exierint, si domino régi placuerit, assecurabunt quod nec in eundo, ncc in moram faciendo, nec in redcundo perquirent malum vel dam- num domino régi vel regno. (II. L.) 625. RKu.N'iONS i)i: \vi:s im inster kt de ci.arendon 085 [026] L'archevOiens appartiennent au roi, qu'ils soient dans l'église ou au dehors ^. 15. Tous les placita concernant les dettes faites sur une parole d'honneur ou sans une promesse formelle sont du ressort de la curie du roi (en opposition avec le sentiment de ceux qui vou- laient que toute transaction faite avec un serment ou une pro- messe d'honneur fût du ressort du joruni ecclésiastique) ^. 16. Les fils de paysans ne doivent pas être ordonnés sans l'assen- timent du seigneur sur le bien duquel ils sont nés ^. 1. Cum vacaverit archiepiscopaius vel episcopatus vel ahhatia vel prioralus de dominicis régis, debel esse in manu ejus, et inde percipiet omnes redi'us et exitus, sicut dominicos. Et cum venium fuerit ad consulendum ecclesiœ débet dominus rex mandare poliores personas Ecclesiœ, et in capella ipsius delet fieri electio, assensu domini régis et consilio personaruni regni quas ad hoc jaciendum vocaverit; et ibi- dem faciet electus homagium et fidelitatem domino régi sicut ligio domino de vita et de membris et de honore suo terreno, salvo ordine suo. '^riusquam sit consecratus. (H. L.) 2. Buss^ op. cit., p. 266, et Reuter, op. cit., p. 372; ont entendu cet article dans nn sens un peu diil'érent. Si quisquam de proccribus regni dejorciaverit archiepi- scopo i'cl episcopo vel archidiacono de se vel de suis justitiam exhibere, dominus débet rex justiciare. El si forte aliquis difjorciaret domino régi rectitudinem suam, arcliiepiscopi et archidiaconi debent eum justiciare ut domino régi satisfaciat. (H.L.) 3. Catalla eorum qui sunt in jorisfacto régis non detineat Ecclesia vel cœmete- rium contra justitiam régis, quia ipsius régis sunt, sive in ecclesiii sive extra fuerint inventa. (H. L.) 4. Placita de debitis quœ fîde interposiia debentur vel absque interpositione fidei sint in justitia domini régis. (H. L.) 5. Filii rusticorum non dobent ordinari absque assensu domini de cit/us terra nali esse dignoscuntur. (H. L.) 625. RIÎUMONS UK WESTMINSTER ET DE CLARENUOiN U89 Lecture l'aile de ces constitutions, le roi deinauda à tous les évêques, non le serment de lidélité, mais l'apposition de leur sceau. On en écrivit aussitôt trois exemplaires, un ]»our les archives royales et deux autres pour les archevêques de Cantorbéry et d'^^ork. Les documents originaux rapportent très diversement la conduite de Thomas Becket en cette circonstance. Tandis ([uc ses adversaires, cl même un de ses admirateurs, Guillaume Fitz Stephen, racontent que, par crainte de la mort et du roi, il avait cédé et apposé son sceau, Thomas déclare ne l'avoir jamais fait. Les autres amis de l'archevêque parlent dans le même sens ; l'un d'eux. Jean, évêque de Poitiers, ajoute que Thomas n'a\ait pas promis formellement l'observation de ces statuts. Cette parole [629] laisse voir que Thomas, quelque peu paralysé par la crainte, n'osa pas déclarer ouvertement son dissentiment, mais qu'il se conduisit de manière à laisser croire qu'il avait donné son adhésion. Qu'il ait faibli en cette circonstance, c'est ce que prouve son repentir ultérieur. Herbert de Bosham ne dit donc pas assez, lorsqu'il alFirmecc qu'il n'avait pas précisément refusé, mais avait seulement demandé un délai." et de même Roger de Pontigny : « L'arche- vêque déclara : J'accepte ce statut, mais je ne lui donne pas mon adhésion, je veux voir, avant tout, les points que nous aurons à combattre ^. « Ces biographes de Becket ont évidem- ment cherché à pallier sa faiblesse; les historiens postérieurs l'ont souvent regardée comme d'un instant et placent le regret de Thomas presque immédiatement après sa faute. Il est vrai qu'à son retour de Clarendon à Cantorbéry, Becket 11 L con- naître à sa suite à quel point il était mécontent de lui-même ; le fait est attesté par Herbert de Bosham. Toutefois l'archevêque se laissa persuader par l'évêque d'Evreux d'appuyer, par une lettre à Alexandre III, la démarche du roi pour obtenir l'approbation des articles de Clarendon'^. Cette lettre, qui accen- 1. Opéra Thomx Canluar., éd. Giles, t. i, p. 127, 2l7; t. vi, p. 243; t. vu, p. 125; P. L., t. cxc, col. 77, 133, 1026, 1143. 2. Deux biographes de Thomas Becket, Edouard Grimm et GuiUaunxe de Cantorbéry (P. L., t. cxc, col. 20, 239; dans les Op. S. Thomiv, t. i, p. 32; t. ii, p. 10, éd. Gilcs), parlent de cette lettre, et le pape en parle aussi, comme nous le verrons bientôt. On se demande si la lettre de Thomas Becket à Louis VII, roi de France, dans lequel il parle de sa réconciliation avec le roi Henri, date de cette époque. P. L., t. cxc, col. 661 sq. 990 Li\ ni: xx.viv lue cL rojiiplcU' lii laihlcssc de TliuiiKis lieckel, a été évl- deminenl éciilc avauL la pénitence que Thomas s'imposa à lui-même ^. On se souvieiiL (juaussitùl après le parlement de Westminster f octobre 1163), le roi Henri 11 avait député au pape, à Sens, Ai- nulfj évêque de Lisieux et Richard, archidiacre de Poitiers; ils devaient solliciter la nomination de l'archevêque d'York comme légat pour l'Angleterre et l'intimation aux évêques anglais de reconnaître les consueludines (u-ilœ. Le pape refusa tout; mais à peine sa réponse arrivée enAngleterre,le roi envoya à Alexandre III [630] deux autres ambassadeurs, pour obtenir la confirmation des statuts de Clarendon, qui furent dès lors publiés des deux côtés de la Manche, en Angleterre et dans les possessions anglaises en France. Le pape écrit à ce propos dans sa lettre Etsi, etc., adressée le 27 février 1161 à Thomas Becket : « Pour obtenir plus facilement sa demande, le roi m'a envoyé une de tes lettres, frère, et une de l'archevêque d'York ... cl nous a demandé instamment la confirmation des consueludines. donnanl pour raison que toi et les autres évôciues avez promis, il y a (iuelc[ue temps, de les observer. Nous n'avons pas acquiescé; mais, pour ne pas trop mécontenter le roi, nous lui avons adressé une lettre conférant la dignité de légat à l'archevêque d'York '^. » Ce fut probablement à cette époque que le pape envoya à tous les évoques anglais l'encyclique dans laquelle il les engage à ne faire au roi aucune promesse contraire à la liberté de l'Eglise; celles qui auraient déjà été faites sont nulles de plein droit et n'engagent pas ^. 1. Je sais bien que les deux biographes de Bcckel cites plus haut placent en termes plus précis, il est vrai [interea], la rédaclion de cette lettre pendant le temps de la pénitence de Thomas Bcckel. Mais en faisant abstraction de ce qu'il y a d'invraisemblable dans le fait d'un liomuie (jui continuerait une faute au moment même où il en ferait pénitence, la chronologie est tout à fait opposée à l'assertion de ces deux biographes. En elïet, c'est le 27 février 1164 que le pape répond à la lettre écrite par Thomas Becket en faveur des articles de Cla- rendon, et c'est le 1<"" avril llG'i que Thomas commence à faire pénitence. C'est pour n'avoir pas examiné de près ces divers points, que plusieurs historiens modernes sont tombés dans des erreurs et ont rendu leur tâche beaucoup plus difficile. 2. Coleti, Concilia, t. xiii, col. 74; Hardouin. Cu)ir. coll., t. vi, part. -, 1383; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 874; P. L., t. ce, col. 285. 3. P. L., t. ce, col. 287. Reulcr, op. cit., p. 359; place à tort ce bref avant le parlement de Clarendon. 625. RLUNio.NS Di; west.minstku kt jde clauj:.nuon 991 Dans une troisième lettre (même date), le pape cherche à tranquil- liser Thomas Becket au sujet de cette dignité de légat accordée à l'archevêque d'York : « Le décret concernant cette dignité ne doit être, dit le pape, remis à l'archevêque qu'avec ton assenti- ment. Ce point a été expressément stipulé. Si le roi n'en tenait pas compte, tu serais, toi et ta ville, exempt de la juridiction du légat 1. » Ce i'ul sans doute la lettre écrite par Thomas Becket au pape Alexandre III, en faveur des articles de Clarendon, qui donna lieu à la sévère pénitence (lue rarchevêc{ue s'imposa à lui-même vers le 1^1' mars -. 11 prononça contre lui-même une suspensio m sacz'is, s'abstint de toute fonction ecclésiastique, en particulier de la célé- bration de la messe, s'imposa des jeûnes, etc., et envoya au pape, [631] à Sens, un messager pour confesser sa faute et en obtenir le pardon. Le pape répondit, le l^^" avril 11G4, d'vme manière paternelle : H En toute action, dit-il, c'est l'intention qu'il faut considérer; or l'archevêque n'a pas eu d'intention mauvaise. Du reste, s'il a quelque chose à se reprocher, il doit le confesser à un prêtre, et Dieu lui pardonnera selon sa miséricorde. Le pape l'ab- sout pour le passé et lui ordonne de célébrer de nouveau la messe ^. Vers ce même temps, Henri II envoya au pape d'autres agents dont l'arrivée à Sens coïncide avec la nouvelle de la mort de l'antipape Octavien (mort le 20 avril 1164). Ils mirent à pro- fit cette circonstance, pour faire valoir les nombreux services rendus par leur maître à Alexandre, qu'ils cherchèrent à impressionner; puis ils lui restituèrent le décret accordant à l'archevècjue d'York la dignité de légat, parce que le roi ne vou- lait pas remplir la condition imposée par le pape (l'assentiment de Thomas Becket). Ils espéraient obtenir un autre bref sans cette réserve; mais toutes les instances des cardinaux favorables 1. P. L., t. ce, col. 287. 2. On obtient cette date par les rai)pioclienients suivaiils : la Iclli-f du papc^ qui termina la pénitence de Becket, est datée du l"^"" avril 11G4 et ne dut pas arriver en Angleterre avant le 10 du niôine mois. D'un autre côté, la pénitence de Thomas dura environ quarante jours, c'est Herbert de Bosham qui l'affirme : ce sont donc les quarante jours qui précèdent le 10 avril, ce qui donne pour le début environ le 1^"^ mars. 3. Coleti, Concilia, t. xiii, col. 317;Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, cot. 1606 ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. ll'j;]; Rcuter, op. cit., p. 378. 992 LlVlUi XXMV au roi d AuiiltUrrc n'y purent ilècider le pape. 11 avait compris le péril qu'il y avait à confier une telle dignité à Roger d'York; aussi regardait-il comme un honheur inespéré que son décret lui eût été rendu ^. 626. Convent de Northampton. octobre 1164. Fuite de Becket. Depuis quelque tenq)S déjà, Thomas Becket songeait à se ren- dre en France, jiour soutenir la lutte en faveur de l'Eglise. Jean de Salisbury et Jean, évèque de Poitiers, faisant oublier leur fai- blesse passée par leur zèle récent, avaient négocié cette affaire avec le roi de France et plusieurs seigneurs du royaume '^. Les cister- ciens de Pontigny en Bourgogne briguèrent l'honneur de donner asile au fugitif. Thomas était déjà parvenu à quitter la côte an- glaise, lorsqu'une saute de vent le ramena au rivage, et le roi, instruit de cette tentative d'évasion, décida de faire comparaître [632] l'archevêque devant un tribunal. Une occasion favorable se pré- senta bientôt. .Jean Maréchal, emi)loyé royal des hnances, avait émis des prétentions sur un bien d'église et perdu son procès devant la cour de l'archevêque. D'après une nouvelle ordon- nance royale, il pouvait recourir au tribunal du roi; mais l'arche- vêque, faisant des difTicultés par suite d'un vice de forme commis par le demandeur, fut lui-même cité à comparaître, le 11 septembre 1164, devant la cour royale. Il ne vint pas et fut cité de nouveau à se présenter, le 8 octobre, à Northampton, où, conformément à l'article 11 de Clarendon, le roi avait réuni en parlement les évoques et les barons du royaume ^, Dès la pre- mière session, on rappela l'absence de Thomas Becket, le 11 sep- tembre, et, quoique l'archevêque eut allégué la maladie, elle fut con- 1. P. L., t. cxc, col. 701 ; Keuter, op. cil., p. 378, 573; Buss, op. cit., p. 281-291. 2. Jean de Salisbury, Episl., Ex quo parles atligi, dans Robertson, Materials, t. V, p. 95, trad. franc, dans A. L'Huillier, op. cit., t. i, p. 298-305. (H. L.) 3. Labbe, Concilia, t. x, col. 1433-1438; Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 1, col. 1609; Coleli, Concilia, t. xiii, col. 319; Wilkii s, Conc. Britann., L. ii, col. 436-'437; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, cul. 1-03. (H. L.) ape, et dénon- cèrent l'archevêque comme transgresseur des lois du royaume qu'il avait promis de respecter. La cour, réduite à des laïcs, était, par le fait, en contradiction avec l'article 11 de Clarendon. Néanmoins elle adopta pleinement le plan du roi de déclarer coupable de haute trahison l'arche- vêque Becket, en sa qualité de vassal du roi, révolté contre son suzerain et contempteur des articles de Clarendon. Les barons, revenus du cabinet du roi dans la salle des sessions, retrouvèrent Becket à sa place ordinaire et voulurent lui annoncer la sentence portée contre lui ; mais Thomas interrompit le comte Robert de Leicester qui prenait la parole, et défendit aux barons, comme ses enfants et comme laïcs, de juger leur père spirituel. Il ajouta [636] qu'il en avait appelé au pape, et que par conséquent nul uavaitle droit de prononcer un jugement contre lui. Les barons hésitaient. Becket ([uitta l'assemblée avec le même calme et le même céré- monial qu à son arrivée, tenant toujours en main la croix archi- épiscopale. Ses ennemis l'accompagnèrent avec des menaces et des injures. Le local était fermé ; uu des partisans de Becket trouva la clef, et rarchevê([ue ])ut arriver jus(|ue dans la cour, où se trouvait son cheval et où le peuple lui fit l'accueil le plus enthou- siaste et lui demanda sa bénédiction. De leur côté, les courtisans l'avaient poursuivi après sa sortie de l'assemblée, et une lutte se serait engagée entre eux et le peuple, si le roi n'avait ])rudemment conseillé avix siens de se tenir en paix ^. Dès son retour a\i monastère de Saint-André. rarchevê([ue fit 1. Mansi, Conc. ampHss. coll., t. xxi, ool. 1 11)j, 1203; P. L., t. cxc, col. 2'i. 82, 133, 11 V7. (II. L.) 1 G'Jd. FUI ii: DT- hi:cki:t 907 demander au roi la permission ilenlreprendrc un voyage. En agissant ainsi, il se conformait aux j)rincipes émis à Clarendon; il s'y conforma également lorsque, la permission lui étant refu- sée, il prit la fuite dans la nuit du 13 au 14 octobre 1164, pour se réfugier auprès du pape. Quelques heures auparavant, il avait ordonné à Herbert de Bosham de se rendre à Cantorbéry, d"y réunir loul l'argent possible et de le rejoindre à Saint-Omer. Afin de ne pas être recomui. Becket ])rit des habits étrangers : toutefois, il ne laissa ni son palliitin archiépiscopal ni son sceau, car c'était en archevêque ((uil ([uitlait l'Angleterre. Trois amis seulement devaient l'accompagner ; pour éviter à ses autres servi- teurs tout désagrément, il les avait congédiés, surtout les laïques nobles attachés à sa personne. D'ailleurs, quelques gens de sa maison l'avaient déjà abandonné. Le roi aurait certainement pu empêcher la fuite de Becket; mais comme il ne lui avait pas été possible d'obtenir sa déposition formelle, il regarda sa fuite comme un avantage : elle le délivrait d'un adversaire et lui permettait d'élever de nouvelles plaintes contre lui. En apprenant la fuite de Becket, la cour tint, le 14 octobre, une nouvelle session, à laquelle les évêques prirent part; on y résolut, 637] conformément à la volonté du roi, de ne prendre aucune mesure violente contre Becket et le siège de Cantorbéry, mais au contraire de suivre l'archevêque dans la voie de l'appel et d'utiliser la situa- tion périlleuse où se trouvait le pape, pour obtenir la ruine de l'appelant. Dans ce but, le roi envoya au pa])e une grande ambassade d'évêques et de barons, ayant à leur tète les plus ardents ennemis de Thomas : Roger, archevêque d'Yoïk, et Gilbert Eolioth, évêque de Londres. Ils avaient pour instruc- tions d'aller remettre au roi de France, Louis VII, et au comte de Flandre, des lettres où le roi Henri les priait instamment de ne pas donner asile à Vancien archevêc[ue de Cantorbéry, que la cour royale avait déclaré traître à son pays. Les ambassa- deurs arrivèrent sur le continent la nuit même (l^'"-2 novembre) où l'archevêque quittait la < ôle anglaise. Après s'être déguisé en moine et avoir ])ris le nom de frère Christian. Thomas Bcckcl s'était dirigé de Northatuptou vers Liiicohi '. présu- 1. Northamptoii, couchée à (ir.Tham (ou nrantlKun), Lincoln, Ij'Ermita;2;c^ 008 ' i.iVRi: xxxiv luanl ([110 porsonno no lo ]ioursuivi'ail clans oolto dircclion détournée. De là, il avait l<»urné vors le sud oL, le matin du jour des Morts (2 novembre), il s'embarqua sur un canot à Eastry, près de Sandwich, non loin de Cantorbéry, et le soir il arrivait heureusement à Gravelines, sur le territoire du comte de Flandre. Reconnu dans l'hôtellerie, il <^agna le lendemain les environs de Saint-Omer, où il rencontra Herbert de Bosham, au moment où les ambassadeurs an<2;lais se trouvaient aussi à Saint-Omer. L'archev^êquc dut loster trois jours caché, jusqu'au départ des ambassadeurs. Le quatrième jour, il se rendit au monastère de Saint -Berlin, où il rohoiua plusieurs de ses par- tisans qui avaient voulu le suivre en exil; Thomas s'empressa d'en députer deux au roi Louis, les chargeant (]v suivre exacte- ment la trace des ambassadeurs d'Henri IL Ces derniers avaient rencontré le roi de France à Compiègne, mais n'avaient pu rien obtenir; Louis Vil leur avait déclaré que la prétendue dépo- sition de l'archevêcjue était nulle et cju'il ne l'empêcherait pas plus de résider en France que d'aller trouver le pape à Sens. Le comte d'Arundel fit remarquer que, lorsque Becket était chance- lier, il avait toujours été contraire aux intérêts de la France, mais le roi Louis fut assez noble pour ne pas relever cette réflexion perfide. Le lendemain de la réception des ambassadeurs d'Angleterre rQSgl par le roi de France, les envoyés de Becket arrivèrent à Com- piègne, où ils furent accueillis très amicalement. Le roi Louis VU leur promit secours et protection pour leur maître; aussi se hâtèrent-ils de prendre la roule de Sens. On se souvient qu'il existait parmi les cardinaux un itarli anglais, qui, s'appuyant alors sur les évêqvies et les barons de l'ambassade anglaise, con- seillait au pape de se montrer favorable au roi d'Angleterre et de raffermir par là sa jiropre situation. Dans le consistoire public auquel assistaient les messagers de Becket, les ambassadeurs d'Henri II exposèrent à leur point de vue la suite de cette affaire et se plaignirent amèrement de ^arche^ r{|uo. dont ils deman- dèrent la déposition. En revanche, on promettait un sérieux accroissement du denier de Saint-Pierre en Angleterre. Vovant Saint-r3otulf (aujourd'hui Boslon), Havcrolot (aujourrriiui Ilaverholme), Chick- sand, F.astry près Sandwich. (M. L.) G26. FUITE DE BF.CKET 999 hieiitol <)ue c'était trop demander, les ambassadeurs fireni une seconde proposition : ils demandèrent l'envoi en Angleterre de deux cardinaux avec des pouvoirs illimités pour réglej- le diiïérend sans appel. On espérait que le pape se désintéresserait de la (juestion et qu'il serait possible d'acheter les légats. Les car- dinaux du parti anglais appuyèrent ce projet; le pape ne se dissimulait ])as que sa situation deviendrait grave si le roi d'Angleterre abandonnait son obédience; il rejeta cependant cette combinaison et déclara qu'avant tout il fallait attendre l'arrivée de Thomas Becket. Les ambassadeurs d'Henri II, mécontents de cette réponse, repartirent aussitôt. Cependant, Thomas recevait à Saint-Bertin les hommages de nombreux prélats français, notamment Henri, archevêque de Reims (frère du roi), et. à Soissons, il fut comblé d'honneurs par le souverain. De là il partit pour Sens avec une grande escorte ; le pape et les cardinaux vinrent au-devant de lui et lui firent l'accueil le plus cordial. Quelques jours après, Becket raconta au pape et aux cardinaux, en séance secrète, ce qui s'était passé en Angleterre, et démontra comment les articles de Cla- rendon étaient en opposition avec la liberté de l'Eglise. On lut ces articles, qui causèrent au pape une grande surprise, et on en condamna immédiatement dix comme opposés aux saints canons (les nos i, .3, 4, 5, 7, 8, 9, 10, 12, 15). Le pape releva aussi l'archevêque de la promesse faite à Cla- rendon. Le lendemain, Thomas Becket s'accusa lui-môme devant B39j l'assemblée d'avoir accepté la dignité archiépiscopale sans y avoir été autorisé par une élection canonique, et il abdiqua entre les mains du souverain pontife. La plupart des cardinaux conseillaient à Alexandre III d'accepter cette abdication, pour couper court à toute difficulté; mais le pape et la minorité furent d'avis que ce serait un abandon de principe, et l'archevêque fut réinvesti. Néanmoins le mécontentement des cardinaux se fit jour contre Thomas, qui se vit dans la nécessité de se défendre. Après un séjour de trois semaines à Sens, Thomas, peut-être sur le désir du pape, choisit pour résidence le monastère de Pontigny, de l'ordre de Cîteaux. à douze lieues de Sens: il y fut reçu avec enthousiasme. Vers cette époque, le roi d'Angleterre, voyant (}u'i' ne pouvait atteindre son but jiar les moyens légaux, en vint aux \ oies de fait et rendit une série d'ordonnances tyranniques. Les partisans 1000 LIVRE XXXIV (le Beokcl l'iircnl piixrs do leurs revenus; leurs liéiiéfices ecclé- siastiques el les biens de l'église archiépiscopale devinrent la proie du fisc: tous les parents et amis de l'archevêque, clercs et laïcs, frères et sœurs, oncles el tantes, sans en excepter même les enfants à la mamelle, furent exilés sans pitié, et on menaça d'emprisonnement ({uiconque entretiendrait des relations avec Becket ou avec le pape. Randulf de Broc, laïc et ennemi ucliarné de Thomas, lui iionuné administrateur du diocèse de; (',aiil()rl)ér\ . llenri 11 ne \ouliil cependant pas abandonner Tcdjé- dience d'Alexandre tll, soit que sa conscience l'en empêchât, soit fjn'il fut retenu pai' l;i ei'ainle de scui peuple '. 1. Ce grave conflit^ qui coûta la vie à Becket^ ne pouvait manquer de provo- quer la passion chez les historiens qui en ont fait le récit. Les uns voient dans l'ar- chevêque un rebelle, d'autres un papiste, d'autres un ultramontain et chacun tire à soi l'homme célèbre pour le plus grand honneur de ses opinions personnelles. Les quatre personnages en présence, Becket, Henri II, Alexandre III, Louis VII, sont intéressants.sans être,les uns ni les autres,ni très intelligents ni très profonds. Les trois premiers sont d'une ténacité égale et le dernier est un brave et digne homme, un peu mou, un peu faible, qui fera son jeu pendant que les trois farou- ches se disputeront. Louis VII est très dévot au moment où Henri II ne Test guère, et celui-ci, dont on fait un profond politique, compromet la durée de son œuvre par son esprit manifestement antireligieux, tandis que le roi de France, qu'on représente comme un assez pauvre sire, retire en solide avantage pour la P^rance tout ce que son antagoniste fait perdre d'influence à l'Angleterre. Ces parlements de Westminster, de Clarendon et de Psorthampton, lointains modèles du régime parlementaire, sont curieux au point de vue psychologique, qui n'est pas si différent qu'on pourrait le croire du point de vue historique. Évêques et barons s'y font les très humbles serviteurs du gouvernement royal qu'ils savent plus violent et mieux pourvu de moyens d'exécution cpi'ils ne peuvent l'être Ils sacrifient un ancien chancelier avec une parfaite désinvolture, comme plus tard d'autres assemblées renieront Thomas More ou Jean de Witt, par couar- dise et contre leur conviction. Celui qu'ils sacrifient, Thomas Becket, est un type accompli d'homme d'État suivant la formule anglaise. Energique et étroit, on lui trouverait, parmi ses successeurs les chanceliers d'Angleterre et les premiers ministres plus rapprochés do nous, des collègues dignes de lui : Walpole par exemple. Légiste, juge, financier, habile aux coups de force tomme aux expé- dients administratifs; hardi, superbe, dépensier, connaissant bien les intérêts de son pays, sachant les protéger à l'intérieur, mais sans grandes vues, et même sans vues véritablement politiques à l'extérieur, où il méconnaissait le rôle à faire jouer à son maître en face de l'einpereur et, à l'occasion, contre l'empereur. Moins emporté qu'Henri II et maître de lui avec des sursauts vite réprimés, quand on l'attaipiait ou ([u'oii l'insultait, il dut en partie à cette maîtrise l'in- fluence qu'il exerça sur sou maître jusqu'au jour où celui-ci, las de lui, le faisait 6 2 G. F11T1-: DK UECKl-.T 1001 liounii. Si Honri II complail que son chancelier devenu primat cl Anolclcrre lui ferait le minimum de résistance dont les prédécesseurs en char<îe ne s'étaient guère privés, il se trompait, mais il était presque excusable; car Lanfranc, Anselme, de saintes gens, avaient dû, eu somme, reculer devant Guillaume I'""' et Henri le Roux, auxquels Henri Plantagenet ne se tenait pour inférieui- en quoi que ce fût, et sur ce point il avait peut-être raison. Seulement, Henri II, comme tous les violents, ne calculait pas avec la force des faibles. Une lutle entre son chancflicr et lui eût pu être périlleuse; entre le primat et le roi elle était jugeail-il, sans (lanucr. tti'ainl Ix'iii'liciain', I ai'chevêque Beckel avait des char- ges, des biens, de l'argent, toutes choses dont ou pouvait le dépouiller sans redouter une revanche de sa part; que ferait-il de vassaux rustiques et de clercs poltrons contre les hommes d'armes à la main pesante du roi d'Angleterre ? En effet, Becket ne paraît pas avoir un seul instant songé à une lutte impossible, il avait l'esprit trop juste pour ne pas comprendre qu'il serait écrasé et supprimé. A cette force irrésistible il opposa la seule résistance inexpugnable : le sacrifice personnel. C'est un gros enjeu que celui d'une vie. Becket en a-t-il fait, dès le premier jour de la lutte, le sacrifice ? C'est probable. Toute sa conduite est celle d'un homme qui ne transigera pas. A Clarendon, il a faibli un instant, il n'a pas transigé. Or, en face d'un adversaire tel que le sien et qu'il avait trop long- temps pratiqué pour ne pas le connaître, à une époque où on est exposé à finir une discussion par des coups d'épée ou par le coup de la hache, avec un roi tout- puissant dont le geste est de brandir son épée dans les moments de colère, on risque une dangereuse partie de résister. Successeur d'Anselme, Becket con- tinuait une tradition; mais Anselme était doux, pliant, Becket avait à soutenir des droits analogues avec un tempérament différent. Brusquement, le 3 juin 1162, le chancelier devenu primat avait renoncé aux dissipations et adopté xme exis- tence austère; non moins brusquement il s'était constitué le défenseur des droits et des privilèges qu'il avait jusque-là combattus ou rognés de son mieux, mais le tempérament de l'iiomme se révélait jusque dans ce retournement du chré- tien et du politique : il avait commandé à lui-même avec la môme impérieuse volonté qu'il apportait à commander aux autres et gouverner les affaires du royaume. Homme de son temps et de son pays, il savait et il sentait qu'il repré- sentait l'opinion publique,une force qu'il ne méprisait ni nenégligeait,mais à qui il prétendait bien faire rendre un effet quelconque. C'est comme chrétien et comme Anglais qu'il résistait à un gouvernement dont les tendances la'îqucs et absolu- tistes étaient de plus en plus claires pour tous. Homme de petite naissance, il éprouvait à l'égard du roi et des seigneurs ce sentiment d'égalité, — non pas puérile et verbeuse du Français, — mais silencieuse et intransigeante de l'An- glais. Le clergé anglais risquait de perdre son indépendance en même temps que l'Eglise était menacée dans ses privilèges : voilà ce qu'a vu Becket, et cei deux aspects d'une question unique se sont parfaitement associés et comme fondus dans son esprit. L'épiscopat national, trop rempli de nobles, déjà façonné au despotisme, l'intéresse peu; son entourage de moines et de clercs est là pour le dire et pour recueillir les mots cruels c[ue le primat laisse tomber sur ses collè- gues. En telle posture, soutenu des petits et du peuple qui l'acclan e au sortir du parlement de Northampton, Becket est infiniment plus humain que le per- sonnage de vitrail qu'on imagine et qu'on dépeint. Peu de gaieté, une vraie àpreté dans les jugements, un langage parfois si vif ipTon li- traduit difficilement. 1002 LIVRE XXXIV 621 . Lutte de Pascal III avec Alexandre III depuis Îl64t. Pendant le séjour d'Alexandre 11 ï en France, il parvint, à force do pr\idcncc. h sauvegarder sa dignité, malgré la dépen- de veux dire des ripostes si vertes qu'on ne sait comment les traduire et, avec cela, cetic condescendance, cette simplicité qui séduit, cette douceur à huis clos qui se réserve pour quelques familiers vraiment intimes et dont les témoi- gjnages risquent de fausser l'idée qu'on se fait de l'homme et de son rôle public. Les épanchements qu'un homme très fort peut avoir ainsi avec ses plus intimes sont comme la rançon de la tension ordinaire de son âme dès l'instant où il sort de son intérieur; on en doit tenir compte, sans doute, mais quand un personnage vit en représentation, c'est là qu'il faut l'aller regarder. Même en exil, surtout en exil, Becket est exposé au public. La lutte engagée entre le roi et lui est deve- nue moins nationale et plus religieuse depuis que l'archevêque apparaît fugitif et traqué jusque dans les refuges qu'il s'est choisis. Louis Vïl et Alexandre III travaillent en vain à procurer un accord entre le roi et le primat d'Angleterre. Cet accord, Henri II n'en veut pas et Becket n'y croit pas. A Montmirail, il est seul à voir où le mèneront les prétendues concessions d'Henri II, et à Mont- martre, ce sont les autres qui enfin s'aperçoivent que le primat n'est pas de ceux qu'on joue avec des moyens grossiers. Ainsi donc ni force ni ruse ne venaient à bout de réduire Becket. Celui-ci représentait sans doute des droits, des principes, une cause vénérable, il représentait autre chose et une chose plus forte : un système. Becket était; en son temps et à sa manière, un« conservateur». La monarchie se détournait visi- blement du programme lentement progressi te j)our s'engager dans ces nouveau- tés qui paraissent à beaucoup des aventures. Henri II improvisait et imposait des réformes aussi audacieuses que pernicieuses au regard des partisans du passé. Nobles et clercs, vassaux et peuples des villes allaient se trouver soumis à un régime sans contrepoids, l'absolutisme royal avec son code de lois écrites, que redoutaient par-dessus tout les hommes qui avaient vécu dans une société où les u-ages, les coutiunes, l'interprétation, le compromis formaient une sorte de législation un peu flottante, mais très bonasse. A co régime, où chacun avait ses droits acquis, ses privilèges consacrés, menaçait de se substituer quelque chose de très inquiétant : le régime du pouvoir et du droit d'un seul, c'est-à-dire le despotisme à la place d'iuie liberté relative. Le clergé était particulièrement menacé, non seulement dans ses immunités, mais dans son prestige moral, car on savait le cas (julfenri II faisait de la religion et de l'idée religieuse et c'est pourquoi ce Philippe le Bel prématuré se heurta à un Anglais de vieille roche, qui était en même temps un chrétien sincèie. La victoire fut pour Becket, mais il ne la vit pas et il ne fallait pas moins que sa mort et le soulèvement d'indignation populaire qu'elle souleva pour forcer Henri II à renoncer par serment aux constitutions de Clarendon. Le tory avait vaincu le wigli. (H. L.) Il TTK DI. PASCAL 111 AVKC A 1. K X A N D R I-. III 1003 dance oii li se trouvait à réparti des rois de France et d'Anp:leterro, et soutenu dans cette lâche difficile jiar Henri de Reims, frère de Louis VII. Pendant ce tem])s Rainald Dassel, de Colo Vévonèse. parce (.[ur \ (''roiu' avait donné la preniièic impulsion à re nionvenu'ut. Le bul de cette ligue était de résister à l'empereur et à son antipape; Fré- déric fit tous ses efforts pour écraser cette opposition, mais il n'y rrAOi P"t^ parvenir (été lUVi). Lorsqu'il revint en Allemagne (en sep- tembre) avec de nouvelles forces, la ligue Véronèsc s'accrut d'une manière extraordinaire, et le parti du pape légitime fit, à Rome même, de lels progrès qu'on invita Alexandre à rentrer dans la capitale du monde chrétien. Les députés des Romains arrivèrent en I^^rance au commencement de 11(^5. Alexandre, sur le conseil des rois de l'rance et d'Angleterre, de ses cardinaux et de nombreux évèques, se mit en route aussitôt après Pâques et. après bien des péripéties, parvint, le 23 novembre 1165, à Rome, où il fut reçu au milieu des démonstrations popu- laires ^. 1201; Wallerich, op. cil.. (. ii. p. 538; l-"icker^ op. cit., p. 51 sq.; Reuter^ op. cit., t. H, p. 11-Uî, 151. 161 sq.; Hofler, Ruprecht von der Pjalz, 1861, p. 9. 1. Vita Alexandri III, clans Watterich, op. cit., t. u, p. 398 sq., 536, note 2, 537 sq., 554. Après sa fuite de Gênes, le pape, homme d'initiative et d'imagi- nation, — c'étaient alors à peu près ses seules ressources, — s'était proposé de former une vaste coalition contre Barberousse, coalition dans laquelle entre- raient la P'rance, l'Angleterre, l'empire grec, le royaume de Sicile, la Hongrie et la République de Venise. C'était plus original que réalisable et, bien entendu, le rêve ne se réalisa pas. En France d'abord, au lieu de trouver une base naturelle à cette grande coalition, le pape avait eu à subir la mauvaise humeur de Louis VII provoquée par la maladresse des légats pontificaux; la crise s'était dénouée à Saint-Jean-de-Losne; mais, Louis VII revenu vers le pape, c'était Henri II qui lui manquait. L'affaire du primat Becket mettait Alexandre III en si difficile posture qu'on n'imagine rien de pis. Becket, qui ne lisait guère de brefs à lui adressés que pour recevoir des bourrades, se plaignait non sans raison que toutes les amabilités romaines allaient à son persécuteur, un ennemi de l'Église, con- tempteur de la religion. « A la cour de Rome, écrivait-il. Barabbas est toujours absous et Jésus toujours condamné. » Mais que faire ? Pour contenter Becket, il fallait excommunier Heiui II et jeter l'Angleterre dans l'alliance de Barbe- rousse et l'obédience de Victor IV. Impossible. Pour satisfaire le roi, il fallait frapper le primat, le déconsidérer; alors on avait imaginé une bulle confidentielle adressée à Henri II, qui la publia bien vite, et qui l'exemptait lui, ses courtisans et ses évèques, de la juridiction de l'archevêque de Cantorbéry. A Byzance, où régrait JManuel Comni'ne, à Venise et en Hongrie, le pape Alexandre était sans doute reconnu, mais dès l'instant ([u'on essayait de mettre tous ces gens-là d'ac- cord, les disputes renaissaient de plus l)olle. Comnène souhaitait, lui aussi et très vivement, une alliance contre Barberousse, à qui il eût voulu reprendre l'autorité exercée, au détriment du basilens byzantin ( !), dans les élections pontificales lOUG l.l\Hi; X.NMV 628. Concile de Lombez en 1165 contre les bonshommes Le pape n'avait pas encore (juitlé la France lorsque, en ii<)^'. se tint à Lombez, près d'Albi \ un synode pour juger les boni ho- mines (bonshommes), secte qui se rattache à celle des albigeois ou cathares. Deux années auparavant, le concile de Tours et qvril n'eût pas été fâche de voir éloigné d'Italie, où il le sentait trop près de lui. Comnèiie pay£,it de son mieux les villes du nord de l'Italie qui faisaient opposi- tion à Barberousse; mais en Sicile, c'était une bien autre partie. Le roi Guil- laume P'" ne voulait entendre à rien. Point de Byzantin en Italie, c'était son dernier mot. Déçu, le pape renonça vers le commencement de 1164 à son projet de coalition. A cette même date, la ligue de Vérone, composée de Vérone, Tré- vise, Padoue et Vicence, situées dans les Marches au delà de l'Adige et soutenues par la République de Venise, à qui sa position ijiaccessible avait gardé son indé- pendance, la ligue se formait et s'accroissait rapidement. Ce fut le premier exemple d'une ligue de villes en Italie et le modèle de la célèbre ligue lombarde. Tout changeait maintenant, comme il arrive après une trop longue attente : les Romains eux-mêmes sollicitaient le retour du pape. Le pape s'embarqua à Mauguio, août 1165, échappa aux croisières des Pisans, Génois et Provençaux qui cherchaient à lui barrer la route et arriva sans encombre à Messine, où il séjourna de septembre à novembre. Il semble que ce séjour s'explique par une velléité qu'auraient eue les Romains de revenir à Pascal III Quoi qu'il en soit, le pape s'embarqua en novembre et, par Salerne, gagna Gaëte, Ostie et Rome. Le 23 novembre, il s'installait au Latran. Vita Alexandri III, dans Liber ponti- fie, édit. Duchesne, t. n, p. 412; Romuald de Salerne, dans Moniim. Germ. hisL, Script., t. xix, p. 434; Annal. Pisan., dans Monum. Germ. hist., Script., t. xix, p. 252; Robert de Torigny, édit. Delisle, t. i, p. 357; Jean de Salisbury, Epist., cxL, dans P. L., t. cxcix, col. 201; Daiulolo, Citron., dans Muratoii, Rerum Italie, script., t. xii, p. 286, dit à tort que le pape vit le roi Guillaume P""; les cardinaux seuls allèrent à Salerne. (H. L.) 1. Lombez, sous-préfecture du département du Gers. On a fait quelque con- fusion à propos de ce concile de Lombez. Le cathaiisme avait fait des progrès elïrayauts dans le midi de la France, malgré les clïorts tentés par saint Bernard et le cardinal d'Os lie. Dès le milieu du xii<^ siècle, la secte compte dans le Midi plusieurs diocèses, ceux de Toulouse, d'Albi, de Carcassonne, du Val-d'AraJi et d'Agen. Partout, dans ces contrées, dominait l'ancien dualisme absolu; le système mitigé, s'il tenta d'y prendre pied, ne put réussir. Les évêques des pays situés au bord de la Loire suivaient de l'œil cet envahissement. En 1163, le concile de Tours prescrivit aux évêques et aux prêtres une vigilance rigoureuse pour empêcher leurs populations de communiquer avec les prédicateurs de l'hérésie; ceux d'entre ces derniers qui se laissèrent prendre furent emprisonnés. En I1G5, les évoques de Provence songèrent, non plus à détruire la secte, mais 628. CONÇU. I. Di: i.o.MBi:/. i..n 1 1 (iô lU()7 avuil dcja pris des mesures couLre ces hérétiques (eau. 4}. La \ ilJc fortifiée de Louibez était le principal centre de cette secte; tous les habitants de cette ville en faisaient partie, et ses deux princi- paux chefs, Sicard Cellérier, évoque cathare d'Albi, et son dis- à tâcher de subsister au milieu d'elle. Tout ce qu'ils purent faire, ce fut d'appeler les chefs des cathares à une discussion publique sur leurs dogmes. Girald, évêque d'Albi, convoqua à cet effet, à Lombez, plusieurs évèques des provinces voi- sines. Roger de HoveJen, Annales, aans Reruni Anglicanim scriplores, cdit. Savile, 1601, p. 555, donne un extrait des actes de cette conférence et la place en 1176. De là cette date a passé dans plusieurs collections de conciles. Schrocckh, Kirchengeschichte, in-8, Leipzig, 1772, t. xxi.x, p. 508, 510, imagina deux- réunions, l'une en 1165, l'autre en 1176. La véritable date est 1165. Cf. Mansij, Conc. aniplins. coll., t. xxii, col. 157; de Vic-Vaissete, Hi.sl. génér. de Langued.. t. m, p. 535 sq., note 1 ; C. Schmidt, Histoire et doctrine des cathares ou albigeois, t. I, p. 70. Lombez était un château fort situé à peu de distance d'Albi et un des prin- cipaux centres de l'hérésie cathare dans la contrée; tous les habitants croyaient à la secte et Sicard Cellérier, l'évèque cathare d'Albi, y résidait publiquement, ainsi qu'un ministre nommé Olivier. Sur l'invitation de Girald, Constance_, sueur de Louis VII, mariée à Raymiond V de Toulouse, Raimond Trencaveh vicomte d'Albi, de Béziers et de Carcassonne, Sicard, vicomte de Lautrec, et plusieurs autres seigneurs se rendirent à Lombez pour assister au colloque, qui se tint en présence des principaux habitants de Lombez et d'All)i. Les cathares convoqués se présentèrent sans crainte ; sufTisamment protégés par leur popu- larité, ils refusèrent un interrogatoire et demandèrent une discussion libre <[u"on fut obligé de leur accorder. Ce qui prouve et l'impuissance du clergé et la liberté d'opinion qui régnait dans le pays, c'est que les évèciues durent con- sentir à ce que les arbitres du débat fussent choisis également dans les deux partis. L'évèque d'Albi, président de l'assemblée, l'ayant déclarée ouverte l'évèque de Lodève, Gaucelin, un des arbitres du côté catholique, demanda aux cathares s'ils recevaient l'Ancien Testament; ils répondirent que non. Con- trairement à la convention, Gaucelin les somma d'exposer leur foi sur les autres articles de la doctrine, mais ils refusèrent de répondre à ses questions, aussi longtemps qu on ne leur aurait point accordé la discussion sur le premier point. Néanmoins l'évèque de Lodève continua l'e.xamen; ils répondent sommaire- ment en ce qui touche la cène, le mariage, la confession, les œuvres de satisfac- tion. Finalement, poussés à bout, ils s'emportent et déclarent (pie prêtres et évêques catholiques manquent des caractères exigés par saint Paul. Loups ravisseurs, séducteuis, hypocrites, avides d'honneurs mondains, bien vêtus, bien logés, bien nourris; le peuple ne doit pas obéissance à ces sortes de gens. Pons d'Arsac, archevêque de Narbonne, Arnauld, évêque de Nimes, Pierre, abbé de Cendrac, et plusieurs autres allèguent à l'envi les autorités et les argu- ments contre de tels jugements, mais leurs accusateurs — car le rôle est retourné — ne veulent être confondus et jugés que par le Nouveau Testament. On en passe par leurs exigences, on leur cite des passages des Evangiles et des Lpîtres et l'évèque Gaucelin déclare hérétique la doctrine énoncée dans leurs réponses. JOOS MVHI': XXMV ciple Olivier, liahil uicnl JjOmbez. Sut' liiiN il al ion de ("iiiillaumc. cvcque catholierha in hune modurn : Si i^os apud Alexandrum ef]eceritis quod... cessH a papatu, ego cessare faciam Guido- nem Cremensem, et tune insimul conveniant omnes ecclesise personse et terliam personam in summum pontificem libère eligant... Quod verbum ita populo favo- rabile fuit ut omnes id faciendum esse uimnimiler collaudarent... Episcopi vero et cardinales... Frederico firmissime responderunt , dicentes : Non est nostrum judicare summum pontificem, quem suo Deus judicio reservai^il, quoniam, sicut atteslalur Scriptura, non est discipulus super magistrum. Cum igitur populus vehementer instaret pontifici..., ab oculis eorum evanuit. Giesebrecht, Geschichte der deut- schen Kaiserzeit, 1880, t. v, p. 548, rejette ce'récit qui implique un manquement de l'empereur à sa promesse solennelle de Wurzbourg. Hauck, Kirchengeschic/ile Deulschlands, t. iv, p. 272, n. 2, trouve que cette démarche n'atteint en rien la promesse faite à Wurzbourg. (H. L.)j 3. En particulier, la mise en liberté des Romains faits prisonniers. 4. Après la défaite des Romains devant Monteporzio (Prutz, op. cit., t. 11, p. 72-73; Reuter, op. cit., t. n, p. 2'i9 sq.), Alexandre III et ses cardinaux durent quitter le Latran et chercher un refuge à la Turris cartularia sous la protection des Frangipani. « Dans ces circonstances périlleuses, la cour de Palerme n'aban- donna pas le pape, car elle craignait de le voir tomber au pouvoir de l'empereur. Deux vaisseaux siciliens réussirent à remonter le Tibre et conduisirent jusqu'à Rome les envovés du roi de Sicile. Ceux-ci avaient mission de remettre au pape 1024 LIVRE XXXIV sait mortellement. Toutefois le départ d'Alexandre le dispensait de demander à Pascal son abdication; aussi, le 29 juillet, condui- sit-il solennellement ce dernier à Saint-Pierre, où il se fit sacrer le l^"" août, lui et sa femme Béatrix^. Les Romains durent jurer fidélité au pape Pascal et à l'empereur, et on institua un nouveau sénat. Le triomphe de Frédéric était complet ^. Mais dès le lendemain du couronnement, le 2 août 1167, la peste éclata dans l'armée impériale et en peu de jours enleva, dit-on, vingt-cinq mille hommes. Rainald de Cologne (mort le 14 août, après avoir reçu les sacremenis avec des sentiments de pénitence) et Frédéric, duc de Rottenbourg et neveu de l'empe- reur, beaucoup d'évêcjues et de princes succombèrent. Le 6 août, l'empereur, suivi de ce qui lui restait de troupes valides, cjuitta Rome accompagné de Pascal. Mais l'ange de la mort le poursuivit dans sa retraite, et à Lucques, Frédéric dut abandonner ses dernières troupes, débris d'une magnifique armée, pour ne songer qu'à échapper lui-même au danger ^. Pascal était resté à Viterbe des subsides importants et de lui offrir de l'ommener hors de Rome. Alexandre III hésita pendant quelque temps sur le parti à prendre et fit attendre durant huit jours les galères siciliennes; finalement, le pape vit qu'il pourrait se main- tenir dans Rome; il se décida donc à y demeurer et profita de l'argent mis a sa disposition par Guillaume II, pour mettre la ville en état de défense et faire des largesses aux Pierleoni et aux Frangipani; il n'eut garde d'oublier les Romains et nous savons que des sommes importantes furent distribuées dans chacun des postes établis aux diverses portes de la ville. Toutefois le pape utilisa les vaisseaux normands pour faire sortir de Rome deux cardinaux qu'il envoyait, pour des raisons qui nous sont inconnues, à San Germano. Au bout de peu de temps, Alexandre III, convaincu de l'impossibilité de se maintenir dans Rome, dut regretter le parti auquel il s'était ar