THF. UNIVERSITV OF ILLINOIS LIBRARY H3GcH Return this book on or before the Latest Date stamped below. Theft, mutilation, and underlining of books are reasons for disciplinary action and may resuit in dismissal from the University. University of Illinois Library J' J JUL -<-> v3 Cil L161— O-1096 HISTOIRE DES CONCILES D APRES LES DOCUMENTS ORIGINAUX PAR Charles- Joseph HEFELE continuée • par le Cardinal J. HERGÈNRŒTHER TRADUCTION FRANÇAISE AUGMENTÉE DE NOTES CRITIQUES ET EIRLIOGRAPHIQUES PAR Dom H. LECLERCQ BÉNÉDICTIN DE L' ABBAYE DE FARNBOROUGH TOME VIII DEUXIÈME PARTIE PARIS LIBRAIRIE LETOUZEY ET ANÉ 87, BOULEVARD RASPAIL, 87 1921 HISTOIRE DES CONCILES TOME VIII DEUXIÈME PARTIE HISTOIRE DES CONCILES D APHES LES DOCUMENTS ORIGINAUX PAR Charles- Joseph HEFELE CONTINUÉE par le Cardinal J. HERGENRŒTHER TRADUCTION FRANÇAISE AUGMENTÉE DE NOTES CRITIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES PAR Dom H. LECLERCQ BÉNÉDICTIN DE L'ABBAYE DE FARNBOROUGH TOME VIII DEUXIÈME PARTIE PARIS LIBRAIRIE LETOUZEY ET ANÉ 87, ROULEVARD RASPAII., 87 19 2 1 Imprimatur Farnborough, le 17 Novembre 1920. t Fernand CABROL abbé de Farnboroutjh. v, Le 30 mai, il envoyait ces mêmes « Résolutions » à son supérieur, Staupitz, qu'il priait, dans une lettre particulière, de les faire parvenir au pape, avec une lettre de soumission; il ne voulait pas compromettre avec lui son supérieur, et entendait mener l'affaire à lui seul 2 . Sa lettre au pape 3 est datée du même jour, 30 mai, dimanche de la Trinité; ce document est à signaler : il peut faire juger des autres productions de Luther (vers cette époque). En voici le texte : « Au bienheureux Père Léon X, Souverain Pontife, Martin Luther, augustin, salut éternel 4 . « J'apprends, bienheureux Père, que de méchants bruits courent sur moi, que de faux amis m'ont fait un mauvais renom auprès de vous et de votre entourage. Ils me représentent comme un homme qui aurait entrepris d'attaquer le pouvoir des clés et la dignité 1. Walch, Luthers Werke, t. xvn, p. 114-115; Lôscher, op. cit., t. u, p. 185. 2. Lôscher, op. cit., t. n, p. 180-181; Grône, op. cit., p. 145-146. 3. Luther, Opéra lat., Iéna, 1579, t. i, p. 74 sq.; Lôscher, op. cit., t. u, p. 175 sq. ; Le Piat, Monum. ad fiist. conc. Tridentini, Lovanii, 1782, t. u, p. 1-3; Roscoe- Bossi, Léo X, t. vm, doc. 149, p. 1*26-130; Raynaldi, Annales, ad ann. 1518, n. 95- 97. 4. F. Kuhn, op. cit., t. i, p. 244 sq.; de Wctte, t. i, p. 119 sq.; Audin, Luther, sa vie et son œuvre, in-8°, Paris, 1883, t. i (texte latin), p. 372 sq. [65] 921. PREMIÈRES DÉMARCHES DU SAINT-SIÈGE G77 du souverain pontife. Ils m'appellent hérétique, apostat, perfide; ils m'accusent de mille ignominies. Mes oreilles en sont effrayées: ce que je vois m'épouvante. Je n'en garde pas moins une ferme assu- rance, je veux dire une conscience innocente et paisible. Tout cela n'est pas nouveau pour moi, car la calomnie est l'arme dont se sont déjà servis, dans notre pays, ces âmes honnêtes et véridiques qui, se sentant coupables, s'efforcent de m' attribuer leur méchanceté ■et de faire oublier leur honte en me notant d'infamie. Mois je vous supplie, ô bienheureux Père, d'écouter toute cette affaire de la bouche d'un enfant et d'un homme inculte. « Il n'y a pas fort longtemps qu'on a commencé à prêcher parmi nous l'indulgence apostolique du jubilé, et cela avec si peu de mesure que les prédicateurs qui en étaient chargés, pensant que, grâce à la terreur qu'inspire votre nom, tout leur était permis, ont osé enseigner publiquement des choses impies et hérétiques, au grand scandale et au mépris de l'autorité ecclésiastique, comme si les décrets touchant les abus des quêteurs ne les regardaient pas. Non contents de répandre leur poison par la parole, ils ont publié et répandu parmi le peuple de petits livres qui, sans parler de l'ava- rice insatiable, inouïe, dont chaque page est imprégnée, ne font que confirmer leurs impiétés. Bien plus, ils ont obligé les confes- seurs, sous la foi du serment, à inculquer sans relâche au peuple leurs détestables principes. «Je dis la vérité : les livres existent ; il leur est impossible de le nier. Leur succès a été tel, les populations ont été tellement exaltées par les fausses espérances qu'ils leur donnaient, que, comme dit le prophète, ils leur ont arraché la peau sur les os. Quant à eux, ils mènent grasse et ioveuse vie. « Leur unique moyen d'arrêter le scandale, c'estla terreur de votre nom, la menace du teu, l'accusation d'hérésie. La promptitude avec laquelle ils se servent de cette arme est vraiment incroyable, la plus légère opposition à leurs sentiments, à leurs mensonges suifit pour en être menacé. Est-ce là arrêter le scandale? N'est-ce pas plutôt exercer une tyrannie manifeste, susciter des schismes et des soulèvements? « Et en effet, partout, dans les tavernes, on colporte des inven- tions sur l'avarice des prêtres, on médit du pouvoir des clés et du souverain pontife. Toute l'Allemagne en est témoin. Je ne vous cacherai point qu'à l'ouïe de telles choses, mon cœur s'est échauffé, ou si vous aimez mieux, mon jeune sang s'est grandement enflammé C78 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER pour l'amour du Christ; mais je compris qu'il ne m'appartenait pas de rien faire et de rien décider par moi-même. C'est pourquoi je m'adressai en particulier à quelques prélats de l'Eglise. Quelques- uns m'accueillirent, certains se moquèrent de moi, d'autres inter- prétèrent mal mes intentions. La crainte de votre nom, la menace des censures les arrêta tous. Alors, comme il ne me restait plus d'autre moyen, je pensai que le meilleur parti à prendre était de leur faire une opposition mesurée (leniuscule) en jetant un doute sur leurs doctrines et en appelant la discussion sur elles. Dans cette intention je publiai un ensemble de thèses et invitai les hommes les plus doctes, instruits en ces matières, à en disputer avec moi. C'est ce qu'atteste ma préface à ces thèses, préface d'ailleurs que mes adversaires connaissent bien. «Voilà comment a commencé cet incendie qu'ils s'efforcent d'éten- dre dans le monde entier et qu'ils m'accusent d'avoir seul allumé, moi qui, par votre autorité apostolique et en ma qualité de docteur en théologie, ai pourtant le droit de disputer publiquement dans toute haute école, selon l'usage de toutes les universités chré- [66] tiennes non seulement sur les indulgences, mais sur des matières incomparablement plus hautes, telles que la puissance de Dieu, la grâce et la rédemption. Mais ce déni de justice ne m'étonne pas de la part de gens qui, au mépris de votre autorité, mêlent les songes d'Aristote à leur théologie et n'avancent que des rêveries touchant la majesté de Dieu. « Maintenant je ne puis m'expliquer par quel destin, par quel miracle ces thèses, contrairement à ce qui se voit d'ordinaire, se sont répandues dans le monde entier. Je ne les avais publiées que pour les nôtres, pour ce pays et dans une forme telle que je ne puis croire que tous les comprennent. Ce sont en effet des thèses écrites selon l'usage des écoles, d'une manière très obscure et énigmatique. Si j'avais pu prévoir ce qui est arrivé, je les eusse, autant qu'il eût dépendu de moi, rédigées assez clairement pour que chacun pût les entendre. Que faire, maintenant? Je ne puis me rétracter; et pourtant je vois combien de colères j'ai attirées sur moi par cette publication. Ce n'est pas volontiers que je m'expose ainsi à un éclat plein de péril, à tant de jugements divers; car je n'ai ni science, ni génie,, ni expérience, surtout si je me compare à ces hommes habiles et doctes, l'honneur de notre époque, qui cultivent les lettres avec tant de génie que Cicéron lui-même, qui excelle dans les lettres et l'art 021. PREMIÈRES DÉMARCHES DU SAINT-SIÈGE 679 du gouvernement, se retirerait devant eux. C'est la nécessité seule qui force une pauvre oie à mêler son cri au chant des cygnes. «C'est pourquoi, ô saint Père, pour répondre aux cris de plusieurs, et pour apaiser, s'il est possible, mes adversaires, je me décide à publier cette explication de mes thèses. Je le fais surtout afin de m'abriter sous l'égide de votre nom. Par là tout le monde verra avec quel esprit de simplicité et de droiture j'ai toujours respecté, honoré votre puissance ecclésiastique, l'autorité et la dignité des clés. On y verra aussi combien les accusations de mes adversaires sont fausses et iniques. Car si j'étais tel qu'ils désirent que je sois,. si je n'avais pas, dans toute cette affaire, usé d'un droit légitime, jamais mon illustre seigneur, Frédéric, duc de Saxe, électeur de l'empire, ce prince dévoué plus que tout autre à la vérité catho- lique et apostolique, n'eût souffert cette peste dans son Université, et tous ces maîtres habiles et si zélés pour la religion ne m'eussent pas toléré dans leur sein. «Ces hommes perfides ne craignent donc pas de faire retomber sur le prince et sur -l'Université la honte dont ils essaient de me couvrir ? « C'est pourquoi, ô bienheureux Père, je me jette aux pieds de Votre Sainteté; je me remets à vous avec tout ce que j'ai et tout ce [67] que je suis. Donnez la vie, tuez, appelez, éloignez, approuvez, réprouvez comme il vous plaira. Votre voix sera la voix du Christ parlant et agissant. Si j'ai mérité la mort, je ne refuse pas de mou- rir. La terre avec tout ce qui est en elle appartient au Seigneur béni aux siècles des siècles. Qu'il vous conserve éternellement. Amen. — Le jour de la sainte Trinité, l'an 1518. — Frère Martin Luther, augustin.» La prétendue justification de Luther n'est, on le voit, qu'un réquisitoire contre ses adversaires, ses protestations de dévouement au pape et de soumission s'accordent difficilement avec les épan- chements intimes contenus dans ses lettres à ses amis, avec les principes qu'il professe [à la même date] dans ses autres écrits, et avec le renom d'intrépidité et de sincérité audacieuse que lui font ses partisans. 11 est certain que Staupitz transmit cette lettre à Rome. Elle n'y fit qu'une impression médiocre. La réponse au dialogue de Prierias \ publiée un peu plus tard, n'en fit guère plus. 11 n'y avait là aucun éclaircissement nouveau sur les points en litige; partout 1. Responsio ad S. Prieriatis dialogum. Lôscher, op. -cil., t. n, p. 400 ; Luther, Werke, édit. Altenburg, t. i, p. 68 sq. •680 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER il demandait des raisons, en rejetcnt l'autorité, déclarait le pape et les conciles mêmes sujets à errer, et ne rec3nnaissait comme infail- libles que les seuls livres canoniques, en abusant des mots bien connus de saint Jérôme (cf. Gratien, dist. IX, c. 3-5). Luther ne pouvait plus se faire illusion sur l'imminence de sa condamnation par le Saint-Siège. Il ne cherchait qu'à gagner du temps pour préparer le public au coup qui allait le frapper. Dès juillet 1518, il fit son sermon sur l'excommunication 1 , où, après \Yiclef et Jean Huss,il affirma que l'homme n'était séparé que par le péché, et non par l'excommunication, de la communauté réelle de l'Église, laquelle ri 1 est point visible, mais bien invisible. A ce moment il écrivait encore 2 : « Quelque mal que puisse me réserver l'avenir, nous nous attendons à tout, à ce qu'un nouvel incendie [68] s'allume, mais c'est ainsi que la parole de vérité devient un signe de contradiction (lue, n, 34) 3 . » A Rome, le procureur fiscal, Morin de Peruschis 4 , avait présenté une plainte en forme contre Luther. Une commission avait été chargée de l'instruction de l'affaire. Jérôme de Gcnutiis, évêque d'Ascoli, et Priérias (Sylvestre Mazzolini), maître du Sacré-Palais, en faisaient partie. On décida de lancer contre le moine augustin, accusé d'hérésie, une assignation à comparaître à Rome dans le délai de soixante jours, pour y répondre de ses doctrines ou rétrac- ter ses assertions 5 . L'essignation atteignit Luther le 7 avril. Lui et ses amis en furent atterrés. S'il ne se rétractait pas, eux tous avaient à redouter les antiques et rudes châtiments des hérétiques; s'il se rétractait, c'était la victoire de ces odieux dominicains, l'université de Witten- berg déshonorée, sa popularité perdue, le succès du nouveau mou- vement étouffé en son germe, Luther et les siens marqués au front. Alors les amis de Luther imaginèrent d'obtenir pour lui que la procédure se fît en Allemagne 6 . 1. Sermo de virtule excommunicationis, dans Luther, Op. lat., Francof., 1865, t. i, p. 306-313. 2. F. Kuhn, op. cil., t. i, p. 277; lettre à Link, 15 juillet 1518, de Wctte, t. i, p. 130. (H. L.) 3. Loscher, Reform.-Acta, t. n, p. 373-441. 4. L. Pastor, Hist. des papes, t. vu, p. 285 (Mario de Perusio). (II. L.) 5. Guicciardini, op. ci!., 1. XIII, p. 384; P. Jove, Vita Leonis X; Raynaldi, Annal., ad ami. 1518, n. 91,101, p. 221, 222, 224; Pallaviccini, op. cit.,]. I, c. vi, n. 7; Roscoe-Bossi, op. cit., t. vi, c. xv, n. 9, p. 115. 6. Cochlœus, op. cit., p. 14-15; Schrôckh, op. cit., p. 148-149 921. PREMIÈRES DÉMARCHES DU SAINT-SIÈGE G8 1 On a représenté * — bien à tort — l'empereur Maximilien comme favorablement disposé pour les nouvelles doctrines. Il s'exprime Lien autrement dans sa lettre à Léon X le 5 août 1518. — « Les nouveautés que propage Luther, appuyé de défenseurs et de patrons puissants, sont, du-il, dangereuses au premier chef : aux salutaires vérités, révélées, elles substituent des imaginations privées, el des erreurs. » Et il s'olfrait, quelle que fût à cet égard la décision du pape, à en procurer la pleine et entière exécution 2 . L'attitude du prince-électeur de Saxe était ambiguë. D'une port, rg9] il ne voulait pas rompre avec Rome, ni même se faire une mauvaise réputation auprès du pape. D'autre ^ part, l'altitude résolue de Luther, l'influence de Spalatin, prédicateur de sa cour, le preslige de son université de Wittenberg l'avaient gagné aux nouvelles doctrines. Il voyait en Luther le plus distingué de ses sujets, un savant illustre, poursuivi par l'envie et la jalousie; le couvrir de sa protection était tout à fait digne de son souverain 3 . Par lettres, Luther recourut à lui et à Spalatin. Il fit valoir la partialité du juge qu'on lui donnait : Priérias, l'insécurité des chemins, sa pau- vreté, les dangers qui le menaçaient : il obtint qu'une démarche fût faite pour obtenir qu'il comparût en Allemagne, devant l'évêque de Wurtzbourg, ou celui de Freisingen, ou devant une université non suspecte 4 . Cependant Staupitz, soucieux des inté- rêts de son protégé, lui conseillait de quitter pour quelque temps Wittenberg et de venir le rejoindre à Salzbourg 5 ; il écrivit en sa faveur à l'université de Wittenberg, ainsi qu'au camérier pontifi- cal Charles de Miltitz, Saxon de naissance, et au pape lui-même. Il rendait sur l'orthodoxie de Luther un témoignage favorable. Le seul tort du moine était de s'être exprimé, dans les disputes 6 , avec une liberté que n'avaient pu supporter ses adversaires. Mais 1. Cf. Kuhn, op. cit., p. 284. (H. L.) 2. Goldast, Conslit. imper., Francofurti, 1615, t. n, p. 140; Lùnig, Spicil. eccles., t. i, p. 369; Raynaldi, Annal., ad ann. 1518, n. 90; Hartzheim, Conc. Germ.,t.\\, p. 148-150; Roscoe-Bossi, op. cit., t. vi, doc. 150, p. 130-132; cf. Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. vi, n. 4; Grône, op. cit., p. 148-149. 3. Schrockh, op. cit., t. i, p. 149-150; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. vi, n. 6. 4. Luther, Werke, éd. YYalch, t. xvn, p. 173; Lôscher, op. cit., t. n, p. 445,621. 5. Kofde, op. cit., p. 316-317. 6. Luther, Op. lat., Iéna, t. i, p. 183 sq.; Lôscher, op. cit., t. n, p. 384; Le Plat, op. cit., t. n, p. 9-10; Roscoe, loc. cit., doc. 153, p. 140-141; t. ix, doc. 179, p. 299- 301; cf. Raynaldi, Annal, ad ann. 1518, n. 92-93. 682 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER ces lettres, qui n'arrivèrent point avant le 25 septembre, demeu- rèrent sans aucun effet. Dès le 23 août 1 , Léon X, soit de son propre mouvement 2 , soit à la demande du prince-électeur de Saxe 3 , avait chargé le cardinal Thomas de Saint-Sixte (Cajetan), présent à Augsbourg, de faire comparaître devant, lui l'audacieux moine, que de nouvelles har- r-yn-i diesses et de nouveaux pamphlets continuaient à faire connaître, et qui, jusqu'à présent, n'avait montré que de l'obstination. Il devait, si Luther ne se rétractait pas, le tenir sous bonne garde jusqu'à nouvel ordre; s'il ne comparaissait pas, le déclarer héré- tique, lui et ses partisans, frapper de censures les lieux et les personnes qui lui donneraient asile et, pour l'exécution entière de «es instructions, requérir au besoin l'aide du bras séculier 4 . Le môme jour le pape écrivait au prince-électeur pour lui notifier ces mesures, le prier de ne point protéger l'accusé, de faire en sorte qu'il comparût devant le légat, pour qu'on ne pût dire un jour que la plus redoutable des hérésies s'était élevée avec la faveur de sa noble maison 5 . Le légat était au prince persona grata et, de plus, habile théologien. Mais il était dominicain, thomiste, scolastique, haï des humanistes. Encouragé par les multiples recommandations du prince, Luther résolut également de se rendre à Augsbourg. Avant tout, ses amis se préoccupèrent de lui obtenir des sauf-conduits surtout tant de l'empereur que du conseil d' Augsbourg, et pour pré- venir toute mesure trop sévère de la part du légat 6 . Le prince recommanda fortement son professeur au conseil et aux person- nages considérables d'Augsbourg 7 . Ne pouvant plus douter que la route ne fût libre, Luther partit vers la fin de septembre. Il paraît cependant en chemin avoir reçu des avis d'embûches préparées. Il est vraisemblable que, de l'avis donné par Gabriel de 1. Sur l'authenticité du bref du 23 août, cf. Kolde, op. cit., p. 411; Maureabre- cher, op. cit., t. i, p. 391, note de la page 162. 2. Ritter, Kirchengeschichte, t. n, p. 155. 3. Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. vu, n. 2. 4. Luther, Opéra lat., t. i, p. 181; Lôscher, op. cit., t. n, p. 437; Le Plat, op. cit., t. n, p. 6-8; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. ix, n. 3; Raynaldi, Annal, ad ann. 1518, n. 101 ; Roscoe, loc. cit., n. 10, p. 118 sq. ; F. Kuhn, op. cit., p. 288. 5. Op. lat., t. i, p. 180; Lôscher, op. cit., t. n, p. 443; Le Plat, op. cit., t. n, p. 5-6. 6. Grône, op. cit., p. 150; Raynaldi, Annal., ad ann. 1518, n. 102. 7. Walch, Luthers Werke, t. xvn, p. 201. 922. LUTHER DEVANT CAJETAN 683 Venise au provincial de Saxe Gerhard Hecker de tenir Luther en lieu sûr, quelque chose avait transpiré (25 août) 1 . Nous ne savons ce que fit Hecker 2 . [71] 922. Luther devant Cajetan. Le 7 octobre 1518, Martin Luther, accompagné de Léonard Beyer, et, depuis Nuremberg, de W. Link, arrivait à Augsbourg. L'empereur et le prince Frédéric avaient quitté la ville après la clôture de la diète i . 11 ne voulut pas se présenter devant le légat qu'il n'eût entre les mains, pour garantir sa sécurité, des lettres du conseil impérial et de la ville d' Augsbourg; elles lui furent données le 11 octobre. 11 s'excusa, sur le conseil de ses amis, d'at- tendre jusque-là 4 . Le conseil impérial accorda la garantie après avoir sollicité le consentement du légat, qui le donna d'une façon privée et pour ainsi dire tacite; il ne le croyait pas nécessaire, son intention étant d'accommoder tout par la douceur 5 . Le 12 octobre, Luther parut enfin devant le légat et se jeta à ses pieds. Il a avoué lui-même que le légat l'accueillit avec cordia- lité et bienveillance; Cajetan lui fit connaître les demandes du pape, qui portaient sur trois points : 1° il devait songer à son amen- dement et rétracter ses erreurs; 2° promettre de ne plus les publier désormais; 3° à l'avenir, abandonner toute doctrine qui serait contraire à l'autorité de l'Église. Luther se cantonna dans la négation d'avoir rien enseigné qui fût contraire à la doctrine de l'Église romaine. Cajetan lui cita, à titre d'exemple, deux de ses propositions : Th. 58 : Les trésors de l'Église ne sont pas les mérites de .lésus- Christ et des saints — ce qui est contraire à la bulle Unigenitus de Clément VI (1349) 6 . Et cette autre encore : Pour recevoir le fruit du sacrement, l'homme doit tenir d'une ferme foi qu'il l'a reçu; en d'autres termes, l'effet salutaire du sacrement est condi- tionné par la foi du sujet qui le reçoit — ce qui est contraire à 1. Kolde, dans Zeits. fur Kirchengesch., t. n c, p. 477; Waltz, Deutsche Augus- liner-Congregation, Excurs ni, p. 411-412. 2. Kolde, Deutsche Augustiner-Congregalion, p. 318-319. 3. Uckert, Luthers Leben, p. 109 sq. ; Kolde, op. cit., p. 319; Op. lat., Iéna, t. i, p. 163. 4. Walch, Luthers Werke, t. xvn, p. 201. 5. Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. ix, n. 2. 6. Extrav. comm., Y, ix, De psenit. et remiss., c. 2. 684 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER l'Écriture, d'après laquelle nul n'a la certitude d'être en état de grâce. Ceci paraît avoir donné lieu à une courte explication. ["72] Luther reconnut les propositions comme siennes et fit remarquer, sur la première : qu'il connaissait la bulle de Clément VI et une autre semblable de Sixte IV; mais qu'il n'en avait cure, les paroles de l'Écriture devant être préférées à celles des papes, qui, dans le cas présent, vont contre l'Écriture, comme il le prouverait; d'ail- leurs, les sentences des papes ne sont pas irréformables, ainsi que l'ont démontré Gerson et le concile de Bâle. Mais il s'agissait ici des doctrines de V Eglise romaine assurément formulées par ces bulles. Or l'opposition de Luther à ces doctrines n'était que trop évidente. Luther montrait ainsi ce que valaient ses protestations de respect et de soumission dans sa lettre au pape du 30 mai. Pour la seconde assertion, il allégua les passages de la Bible qui demandent la confiance en la miséricorde de Dieu, qui expriment la nécessité de la foi en la rémunération divine pour quiconque veut approcher de Dieu : Credere enim oportet accedentem ad Deum quia est, et inquirentibus se remunerator sit (Hcbr., xi, G). Ici il confondait la foi et l'espérance, la certitude générale sur la récom- pense divine en général et la certitude intime de chaque homme au sujet de son propre salut. Le légat voyait bien qu'il n'était, ni acceptable ni digne de disputer avec un homme qui se donnait l'attitude d'un savant venu peur discuter avec un autre savant, et non d'un homme qui comparaît devant un juge, dont il méprisait l'autorité. 11 rompit donc l'entretien, avertissant paternellement Luther de renoncer à ses erreurs et le congédia avec bonté *. Après cette première audience, Staupitz accourut de Salzbourg à Augsbourg auprès de son protégé, approuva son attitude et le délia de son obédience, afin de lui laisser plus de liberté 2 . Ensuite, le 13 octobre, avec un notaire, quatre conseillers auliques et d'autres témoins, il accompagna Luther chez, le cardinal. Luther fit lire par un notaire cette protestation . « Autant que je puis m'en souvenir, je n'ai jamais rien enseigné contre la sainte Écri- ture, la doctrine de l'Église, les décrétales des papes et la saine raison. Toutefois, comme je suis homme et sujet à l'erreur, je me soumets au jugement de la sainte Église et de ceux qui savent mieux 1. Op. Int., Iéna, t. 1, p. 186; cf. ibid., p. 86, 113; Lôscher, op. cil., t. 11, p. 456 ; Schrôckh, op. cit., t. 1, p. 157-158. 2. Kolde, op. cit., p. 319-320. 922. LUTHER DEVANT CAJETAN 685 (que moi); je veux bien aussi donner ici en public raison de ce que j'ai avancé; enfin je veux bien me soumettre à la décision des universités de Bâle, de Fribourg, de Louvain et de Paris. » Visible- [73] ment il cherchait à retirer l'affaire des mains du pape, en faire encore une querelle d'école et surtout gagner du temps. On le vit bien dans la suite par le mépris qu'il afficha pour les universités de Louvain et de Paris, lorsque leur jugement lui fut défavorable. A tout cela le légat ne pouvait consentir. Il était d'ailleurs incon- venant de porter à un tribunal inférieur une cause dont le pape était déjà saisi. Luther demanda en même temps la permission d'exposer ses principes par écrit, d'autant qu'on avait déjà suffi- samment bataillé la veille. Le légat repartit avec dignité : « Mon fils, je n'ai point bataillé avec vous et je ne veux avec vous ni lutter ni disputer. Avec la charité d'un père, je vous ai demandé de reve- nir à l'obéissance au pape et à l'Église; cependant, et afin de vous donner toute satisfaction, je ne refuse point de recevoir les expli- cations que vous voulez me donner par écrit L » C'est en vain qu'il avait, selon ses instructions, demandé une rétractation sans conditions. Dès le lendemain, Luther apporta un très long factum sur les indulgences, le pouvoir du pape, la nécessité de la foi pour la justification et la réception de l'eucharistie. Il exposait que les décrétales pouvaient bien contenir des erreurs; que Pierre avait bien été blâmé par Paul; que Pierre n'avait reçu de Jésus-Christ aucune mission spéciale, mais seulement le pouvoir des clés et le droit de paître ses brebis. Il cherchait ensuite, assez maladroite- ment, à interpréter en sa faveur la bulle de Clément VI sur les trésors de l'Eglise 2 . Le légat se borna à lui montrer en quelques mots la faiblesse de ce mémoire, dont il fît peu de cas, bien qu'il promît de l'envoyer à Rome. Il avait la conviction que toute discussion serait inutile. Il n'en insistait que plus vivement pour obtenir une rétractation. Luther s'obstina dans son refus. Le car- dinal lui ordonna de se retirer et de ne point reparaître devant lui jusqu'à ce qu'il fût revenu à de meilleurs sentiments 3 . [74] Cajetan songea alors ;> employer l'influence de Staupitz sur l'esprit de son religieux. Staupitz, qui, dès le .15, avait écrit au prince 1. Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. ix, n. 5-12; Raynaldi, Annal., ad ann. 1518, n. 103 sq. ; Roscoe, op. cit., t. vi, p. 121 ; Le Plat, op. cit., t. n, p. 20. 2. Pallaviccini, op. cit., 1. I, c - ,x j> "• 13-14. 3. Le Plat, loc. cit. conciles — vin — 44 68(3 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER en faveur de Luther, ne remplit cette mission que pour la forme. Dès le 16 octobre, avec W. Link, il quitta Augsbourg, avec d'au- tant plus d'empressement qu'il n'avait pas de sauf-conduit. Tous deux se rendirent à Nuremberg, où ils se concertèrent sur les moyens d'assurer le retour de leur ami 1 . De ce même jour (samedi) 16 octobre, était daté un appel que Luther fit rédiger par un notaire d'Augsbourg, Gallus Kunigender, d'Herbrachtingen, et qu'il fit ensuite afficher 2 . D'après lui, les opinions des théologiens et des canonistes en matière d'indulgences étaient diverses et peu assurées; l'Eglise n'avait encore rien décidé sinon que l'indulgence est la rémission des satisfactions pénitentielles imposées par le juge ecclésiastique 3 ; la satisfaction ne peut être autre chose que les bonnes œuvres : la prière, le jeûne, l'aumône; les âmes qui ont comparu devant le tribunal de Dieu ne sauraient, par les indul- gences, être tirées du feu du purgatoire 4 ; de plus, l'Église n'avait pas suffisamment défini ce qu'était ce modus suffragii suivant lequel l'indulgence est appliquée aux défunts, d'autant que, dans le purgatoire, il y avait à remettre non seulement la peine, mais aussi la coulpe 5 : or celle-ci était seulement remise par l'infusion de la grâce, que l'indulgence ne donne pas; en outre, sur un point douteux et controversé, non seulement il est permis de disputer, ["751 surtout dans une chose ni prescrite (thèse 47), ni conseillée (ser- mon, art. 17, 14), ni nécessaire au salut; mais il faut se garder d'adopter exclusivement l'un des deux termes opposés, puisqu'on doit « tout éprouver 6 »; l'Eglise a ordonné de ne point laisser les collecteurs annoncer autre chose que ce qui est porté dans leur feuille de pouvoirs 7 . Il reprend ensuite la narration partiale de ses attaques contre les prédicateurs de l'indulgence, dont il reproduit les prétendus abus. Il déclare encore n'avoir voulu rien affirmer, mais seulement disputer, soumettant ses thèses au jugement de l'Église. Il n'y a donc aucun juste motif de le poursuivre, et ce 1. Kolde, op. cit., p. 320-321. 2. Opéra lai., t. 1, p. 193; Le Plat, Mon., t. n, p. 11-16; Paolo Sarpi, loc. cit., 1. I, n. 9; Pallaviccini, loc. cit., c. x. 3. Alex. III, V, xxxvni, c. 4, Quod au/em; Innoc. III, ibid., c. 14, Cum ex eo. 4. Glossa ad c. 2, Abusionibus, 11. 1, De psenit. et remiss., V, ix, in Clément., ad voc. Mendaciter. 5. Dist. XXV, c. 4., Qualis; S. Grégoire le Grand, Dial., 1. IV, c. xxxix. 6. I Johan., iv, 1 ; I Thessal., v, 21. 7. Clém. V au conc. de Vienne; c. Abusionibus. 922. LUTHEH DEVANT CAJETAN 687 sont ses ennemis qui le calomnient, et ont obtenu du pape l'ouver- [76] ture d'un procès contre lui. Jérôme de Genutiis, évoque d'Ascoli, auditeur de la Chambre apostolique, et Sylvestre Priénas, des frères prêcheurs, maître du Sacré-Palais, ont arraché au saint-père la commission de s'en occuper. Or ces juges lui sont suspects : Priérias a publié conlre lui un dialogue où il le condamne comme hérétique; il est prévenu en faveur de ses confrères dominicains et [77] thomistes; il ne connaît que la scolastique et ignore l'Écriture l . Il en est de même de l'évêque d'Ascoli 2 . Luther ne peut se rendre à Rome, il n'y trouverait aucune sécurité; d'ailleurs, le voyage lui serait impossible à cause du mau- vais état de sa santé, des dangers de la route, des pièges qu'il redoute de ses nombreux ennemis, de sa pauvreté, car il appartient à un ordre mendiant; il a donc sollicité d'être jugé in partibus. [78] Le pape Léon y a consenti; mais des oppositions intéressées ont réussi à lui faire désigner le cardinal-prêtre de Saint-Sixte, légat apostolique en Allemagne, dominicain, et à ce titre suspect à l'appelant. Luther rapporte ensuite ses entrevues avec le légat, lequel, dit-il, ne voulait que l'obliger à faire une rétractation pure et simple et sous la menace des censures au cas où il ne se rendrait pas à Rome. Luther termine son appel en ces termes : « Je proteste donc, me sentant ainsi lésé et opprimé, et j'assure une fois de plus que je n'ai voulu que disputer et que je veux tout soumettre avec obéissance au pape, en qui je reconnais la voix de Jésus-Christ lui- même. Je ne veux rien dire ni penser qui ne puisse être prouvé par l'Écriture sainte, les Pères de l'Église et les saints canons, ainsi que je l'ai déclaré à plusieurs reprises. C'est pourquoi j'en appelle du saint-père, du pape mal informé (a papa non bene informato) et de sa prétendue commission, instituée, d'après ce qu'on dit, sur les insistances du susdit procureur fiscal, de ces prétendus juges de la citation susmentionnée comme du prétendu procès qui peut-être a été fait ou sera fait contre moi, de tout ce qui s'en est suivi ou s'ensuivra et de toute et chacune de ces choses, à notre très saint- [79] père et seigneur dans le Christ, Léon X à mieux informer (melius ififormandum) et j'en appelle aux apôtres pour la première, seconde et troisième fois, instante?-, instantius et instantissime ; et, s'il est ici quelqu'un qui puisse et veuille la donner, spécialement le notaire, 1. Fontana, Syll., p. 124-125. 2. Léon X, Reg., n. 576, 2455, 2597, 2884. G88 LIVRE LU, CHAPITHE PREMIER je demande une attestation et je place le tout sous la protection du pape mieux informé. Cette appellation, je veux, en dû temps et en lieu convenable, en toute sa force la poursuivre et je me réserve le droit d'y ajouter, de l'abandonner, de la modifier, de la corriger et de l'amender, et je me réserve tout ce que de droit. » Le document * fut, après le départ de Luther, affiché par les soins de ses amis à la cathédrale d'Augsbourg. Le 17 octobre, Luther écrivit au cardinal une longue lettre : il remerciait de leurs démarches ses amis Staupitz et Link. Il demandait pardon d'avoir parlé du pape d'une façon si vive et si irrévérencieuse, il eu rejetait la faute sur les provocations de ses adversaires, promettant d'être plus réservé à l'avenir. Il offrait de ne plus parler désormais des indulgences, si on imposait à ses contradicteurs le môme silence ou un autre langage. Mais sa conscience ne lui permettait pas de faire la rétractation exigée : or nulle autorité ne pouvait le faire agir contre sa conscience; les élucubrations de saint Thomas et des autres scolastiques ne pou- vaient le satisfaire sur cette question; leurs raisons ne lui parais- saient pas assez solides. Restait donc à le convaincre par de meil- leurs arguments. Il priait le cardinal de porter toute l'affaire au pape, afin que, le doute une fois tranché par l'Église, on fût obligé de croire ou de se rétracter. Il ne désirait rien tant que d'écouter l'Église et de la suivre; mais il ne voyait pas ce qu'aurait signifié sa rétractation sur des points controversés et non encore décidés. Évidemment le cardinal ne pouvait se contenter d'une telle lettre. Les erreurs du moine ne touchaient point seulement aux indulgences, mais encore à bien d'autres points de doctrine. Le silence, loin de réparer les erreurs, n'eût fait que les propager. Pour garder le silence, Luther exigeait le silence de l'Eglise. Luther avait déjà fort sérieusement pensé à s'enfuir d'Augs- [80] bourg. Il voulut prendre congé du légat par une lettre qu'il éeri\it le lendemain, 18 octobre 2 : « Il a suffisamment montré son obéis- sance : malgré sa maladie, sa pauvreté, les dangers qui le mena- çaient, il a comparu à Augsbourg, et, en Iaisant paraître ses réso- 1. Op. lat., t. i, p. 192; Le Plat, Monum., t. n, p. 16-18; Roscoe-Bossi, op. cil., t. vin, doc. 155, p. 143-145. 2. Op. lai., Iéna, t. i, p. 192; Le Plat, Monum., t. m, p. 18-19; Roscoe-Bossi, op. cil., doc. 156, p. 146-148; Audin, op. cit., p. 200, texte latin, p. 375; L. Pastor, Hist. des papes, t. vu, p. 294; Kuhn, op. cit., t. i, p. 310. 022. LUTHER DEVANT CAJETAN 689 luttons avec leur commentaire, témoigné de son entière soumission au p?pe, et s'est montré en tout fils obéissant de l'Église. 11 ne veut ni ne peut, demeurer plus longtemps inutilement à Augsbourg; l'argent lui manque, il n'a que trop été à charge aux pères carmes (chez qui il avait pris logement); n'ayant plus à reparaître devant le légat qu'il n'eût fait sa rétractation, il indique dans une lettre précédente ce qu'il peut rétracter et dans quelle mesure. De grands personnages lui conseillent d'en appeler du cardinal et même du pape mal informé au pape mieux informé, ce qui plairait bien davantage au prince — il le savait — qu'une rétractation; cepen- dant il n'a pas voulu s'y résoudre, soit parce que cela ne lui paraît pas nécessaire, soit parce qu'il a tout soumis au jugement de l'Église qu'il attend; il ne voit pas comment il pourrait faire plus et mieux ; il s'en tient non à ce qu'il a dit, mais à ce que dira l'Église; il ne veut pas combattre en adversaire, mais écouter en disciple. Il est persuadé que toute cette affaire a été désagréable au cardinal, auquel son appel ne pourra qu'être agréable; n'ayant mérité aucunes censures, il n'a pas à les craindre, étant par la grâce de Dieu dans la disposition de craindre beaucoup moins les censures que l'erreur et les mauvaises doctrines, sachant bien que les cen- sures « ne peuvent faire de mal, mais sont au contraire profitables », quand on a pour soi la foi orthodoxe et la conscience de la vérité. Enfin il supplie, par la charité de Jésus-Christ et la bonté qu'on lui a témoignée, qu'on veuille bien reconnaître son obéissance, le recommander à Sa Sainteté, prendre en bonne part et son départ et son appel, auquel l'ont poussé la nécessité et l'autorité de ses amis. Ceux-ci lui ont dit : « Que veux-tu rétracter? Veux-tu par ta «rétractation nous créer une autre règle de foi? Laisse l'Église « condamner ce qui est condamnable; tu suivras ensuite son juge- « ment, ce n'est pas à elle de suivre le tien. » J'ai cédé à leur avis. » [81] D'après quelques récits, le légat avait pris certaines mesures pour s'assurer de la personne du moine rebelle, et la chose se fût faite si le bourgmestre d'Augsbourg, Langermantel *, ne l'avait fait échapper la nuit par une poterne secrète. Il monta sur un cheval que Staupitz lui avait fait préparer; il n'avait pas eu le temps de prendre son capuce, ses chausses et ses souliers. Un paysan qui connaissait les chemins l'accompagna et lui fit faire huit grands 1. Audin, Hiat. de Luther, p. 201. G90 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER milles le premier jour. C'était le 20 octobre; le 31, Luther était de retour à Wittenberg 1 . Cajetan éprouva de cette fuite le plus vif déplaisir. Le 25 octobre il écrivit au prince-électeur Frédéric 2 ; il lui disait sa surprise que Luther n'eût pas comparu devant lui sans sauf-conduit. Le sauf- conduit n'était pas nécessaire si on avait confiance dans l'innocence de l'intimé; si on n'avait pas cette confiance, il ne fallait pas le laisser partir. Il rappelait ensuite les pourparlers, l'avertissement à lui donné de songer au salut de son âme, l'intercession de Staupitz avec qui il avait traité de la chose plusieurs heures de suite en pré- sence de l'orateur de Montferrat et d'un autre maître en théologie de l'ordre des augustins, afin d'éviter le scandale et de sauver l'honneur du Saint-Siège et le bon renom du frère Martin; le com- pagnon de ce dernier était ensuite venu dire que Luther approuvait ce qui avait été fait et en remerciait; on pouvait donc avoir bon espoir; mais Staupitz s'était dérobé sans prévenir et sans prendre congé, Luther et ses compagnons avaient suivi : on ne pouvait dire qu'on n'eût pas fait pour le mieux en sa faveur. Luther s'était excusé par lettre, mais n'avait rétracté ni ses blasphèmes, ni ses scandales 3 . Ce que Luther avait proposé en ses thèses comme matière de dispute, il était notoire qu'il l'enseignait et affirmait catégoriquement dans ses sermons et le répandait parmi le peuple; ces assertions sont opposées à la doctrine du Siège apostolique ou du moins condamnables, ce que le légat savait de science cerr taine. C'était maintenant au prince-électeur de songer à son hon- neur et à son salut; si les avertissements paternels ne ramenaient point frère Martin à reconnaître ses erreurs, il devait l'envoyer à [82] Rome ou le bannir de ses États; la chose ne pouvait rester plus longtemps en suspens; on verrait à la poursuivre à Rome, le légat ajouta un post-scriptum de sa main : « Je supplie instamment Votre Grâce Sérénissime de ne point se laisser induire en erreur par ceux qui disent cjue les discours de Luther ne contiennent rien de mauvais et de ne pas laisser s'imprimer une tache à votre gloire et à celle de vos ancêtres pour un misérable moine, selon que vous l'avez souvent promis. Je dis la pure vérité et 1. Raynaldi, Annal., n. 105-107. 2. Op. lat., t. i, p. 195; Le Plat, op. cit., t. n, p. 19-21 ; Raynaldi, loc. cit., n. 107; Kuhn, op. cit., p. 318; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xi, n. 1; Roscoe-Bossi, op. cit., t. vin, doc. 157, p. 148-152; t. ix, doc. 180, p. 303-304. 3. Kuhn. op. cit., p. 319. [83] 922. LUTHER DEVANT CAJETAN 001 m'en tiens aux paroles de Jésus-Christ: a fructibus eorum cognos- cetis eos. » Frédéric, conseillé par Staupitz et par Spalatm, le prédicateur de sa cour, envoya immédiatement la lettre du légat à Luther, qui sut en tirer grand profit *. Avec son éloquence naturelle et sa con- naissance du caractère du prince, il prodigua les flatteries, loua ses talents et ses vertus, et le réclama, lui laïque, pour juge 2 . Il se représenta comme un innocent persécuté par les dominicains jaloux de sa grande science, critiqua la lettre de Cajetan, raconta son entrevue avec le légat, en se donnant le beau rôle, vanta son zèle pour la cause de Dieu, se plaignit de la tyrannie qui voulait le forcer à une rétractation sans lui permettre de discuter; ce n'était pas à son gracieux seigneur de l'abandonner aux injures et aux violences de ses furieux ennemis: au surplus i! était prêt à tout souffrir plutôt que de lui attirer le moindre embarras et se réjouis- sait de souffrir pour Jésus-Christ dans une si sainte cause. Dans cette interminable lettre datée de Wittenberg, 19 no- vembre 1518, bien des choses sont signalées avec une insistance spéciale : a) Pour le sauf-conduit, Luther ne l'avait demandé que sur le conseil et la recommandation unanime de ses amis. b) Ce qu'il avait écrit du légat et de son bienveillant accueil demeurait vrai: mais celui-ci avait tout aussitôt formulé sur trois points des exigences inacceptables, avait refusé de lui montrer sa lettre de délégation, et après lui avoir reproché deux erreurs, n'avait allégué aucun texte de l'Écriture, s'en tenant et revenant sans cesse aux dire des scolastiques. c) Même si sa thèse sur le Thésaurus meritorum était fausse, il devrait maintenir celle sur la foi dans la réception des sacrements; il la soutiendrait jusqu'à la mort; la rétracter serait renier Jésus- Christ. d) La bulle de Clément VI, que Cajetan déclarait fort claire, lui paraissait, à lui, obscure, ambiguë; et quand il avait dit qu'elle abusait des textes bibliques et les torturait, ce mot torturer avait excité la colère du légat, qui prétendait imposer la parole tout humaine d'un pape sans rechercher si elle s'accorde ou non avec l'Écriture. 1. Kuhn, op. cit., p. 319-322. 2. Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xi, n. 2-3; Raynaldi, Annal., ad ann. 1518. n. 108; llôflcr, Papst Adrian VI, p. 34, note 4. G92 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER e) Il n'est pas rare, disait-il, que les textes de l'Écriture torturés par les papes et par les théologiens aient fini par recevoir d'eux un sens totalement étranger (llebr., vu, 12), par exemple: Translata etiitn sacerdolio, necesse est ut et Jegis translatif) fiai . îl y est enseigné que le sacerdoce temporaire (mosaïque) et la loi ont été abrogés et sont venus à leur fin, parce que Jésus-Christ a reçu le sacerdoce éternel. Or, dans une déerétale * les juristes l'expliquent ainsi : que le sacerdoce éternel du Christ a été transporté à Pierre, ce qui est une véritable impiété, puisque le sacerdoce du Christ demeure éternellement; Pierre ne peut être prêtre et législateur qu'en rejetant le Christ; pour lui.il ne veut avoir pour prêtre ni Pierre ni Paul, qui sont pécheurs et n'ont rien à offrir pour lui; il est éga- lement faux que Jésus-Christ ait transféré à Pierre seul son sacer- doce, comme si les autres apôtres étaient demeurés laïques ou avaient été ordonnés apôtres par Pierre. Fallait-il donc rejeter le texte (Hebr., vu, 12) et mettre à sa place un passage du Corpus juris can<>nici ? /) Quel que soit le sens de la bulle de Clément VI, il est impos- sible que les mérites du Christ soient dispensés par un homme; ils incitent donc aux bonnes œuvres, au lieu d'en dispenser comme le font les indulgences. Il est dit (I Petr., n, 21) : Christus passus est rg4"i pro nabis, volis relinquens e.vemphim ut seguamini vestigia ejus. Il n'est pas dit : Jésus-Christ a souffert pour vous afin que vous n'ayez plus rien à souffrir — ce qui diffère bien peu de ce que Luther devait soutenir plus tard — ou, afin que vous receviez le pardon : il a laissé l'exemple pour être suivi, et non un trésor pour être négligé. Car telle est proprement la vertu des mérites de Jésus- Christ : nous armer pour de bonnes œuvres et non de mettre des coussins sous les coudes et sous les têtes. Voilà pourquoi je proteste contre V Extravagante ou plutôt contre sa mauvaise interprétation, et je ne cesserai de protester. Ce n'est point là une coutume géné- rale de l'Eglise, mais une corruption, un abus, qui va contre la vérité de l'Ecriture. Si les textes scripturaires allégués dans la dé- crétale étaient entendus dans leur véritable sens, l'indulgence pourrait être prouvée par les paroles de l'Écriture, ce que tous, sans exception, nient absolument. g) Après ces explications, j'ai demandé du temps pour réfléchir; ce temps est passé, il ne m'a plus été accordé de traiter de vive voix 1. Décret. Grcg. IX, I, u, c. 3, De conslit. 922. LUTHER DEVANT CAJKTAN 603 avec le légat. Celui-ci veut me voir accepter ses propres paroles comme décisives et toutes mes objections, mômes appuyées sur l'Ecriture, n'ont obtenu que ses dédains et son mépris. Il élevait l'autorité du pape au-dessus des conciles et de la Bible, déclarait le concile de Bàle cassé par le pape et faisait entendre que l'appel de l'université de Paris serait sévèrement puni un jour 1 . A) Le légat ne voulant point disputer, mais simplement exiger une rétractation, je me suis résolu à répondre par écrit, ce qui est une consolation pour un opprimé et rend possible le jugement d'autres personnes. Quelques jours après, j'ai fait lire rna protes- tation en présence de témoins : comme quoi je ne veux rien dire qui soit contraire à la doctrine de la sainte Église romaine, suis prêt à me laisser guider et instruire, et soumets tout ce que j'ai publié au pape comme aux universités susnommées; le légat n'a fait qu'en rire et m'a de nouveau pressé de me réconcilier avec l'Eglise [85] comme si j'étais déjà hérétique déclaré. i) Dans la troisième audience le cardinal a blâmé mes explica- tions, consulté le Corpus juris où se trouve la décrétale, où il a pu voir le mot acquisivit sur lequel j'insistais; puis il m'a congédié en me signifiant de ne plus reparaître devant lui que je n'aie fait ma rétractation. A ce moment (le vendredi), j'appris que ma sécu- rité était menacée, et que le frère général, au cas où je ne me rétrac- terais pas, avait ordonné mon incarcération; dans l'après-midi le légat chercha à décider le frère vicaire Staupitz à agir sur moi pour que je me rende. Staupitz le fit; mais il ne put résoudre mes •objections par l'Ecriture. k) Le samedi et le dimanche ont passé sans incidents; ce dernier jour, j'ai écrit au légat que je resterais jusqu'au lundi ou mardi; son silence me devenait suspect, ainsi qu'à mes amis, alors j'ai rédigé mon appel, et j'ai quitté Augsbourg le mercredi (20); que Staupitz eût déjà fait de même, le légat ne peut le trouver mauvais : il n'avait point été convoqué, n'était impliqué en rien dans l'affaire, il était libre d'aller et de venir. /) Si la lettre était de Sylvestre Priérias, je la critiquerais bien plus fortement. Ici, devant le cardinal, il m'a fallu réprimer l'indi- gnation de mon cœur. Cela naturellement ne l'a point empêché de faire de sa lettre un sévère réquisitoire contre moi. Cajetan parle au prince comme les juifs à l'ilate : Si ce n'était un malfaiteur, 1. L. Pastor, op. cil., t. vu, p. 296; Kuhn, op. cit., p. 299. (II. L.) 694 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER nous ne vous l'aurions pas livré. J y lis : ex certa scientia ; mais le prince demandera des preuves de ma culpabilité; cette certa scientia qui fuit la lumière ne lui paraîtra pas suffisante; il est trop éclairé pour se laisser prendre à ces grosses Italianitates et iiomani- tutes ; me livrer à Rome avant d'être convaincu d'un crime serait verser le sang innocent, se faire mon meurtrier. La lettre n'est qu'un tissu de roueries et d'incertitudes. Pierre se trompa, même après avoir reçu le Saint-Esprit : un cardinal, tout savant qu'il est, peut bien se tromper aussi. Et d'ailleurs il n'a pas encore été démontré que ce soit moi qui me trompe. Ou a refusé de disputer avec moi, on ne fait aucun cas du jugement des universités, on veut tyranniser ma conscience par la, force 1 . L'université de Wittenberg intercéda auprès du prince, dans [86] une lettre du 23 novembre, pour l'« un de ses plus nobles et illustres membres » pourtant bien timide et soumis; elle le pria d'intervenir auprès du légat et du pape, demandant qu'on marquât par écrit à I uther les points sur lesquels il avait erré, en produisant les auto- rités et les raisons qui le réfutent. Si l'erreur était prouvée, l'uni- versité s'empresserait de se séparer de Luther, car elle n'avait rien plus à cœur que le jugement de la sainte Église romaine 2 . Tout ceci fit grande impression sur Frédéric; le cardinal lui devint suspect: il fut confirmé dans ses préventions favorables à Luther. Il écrivit d'Altenbourg, le 18 décembre 1518, à Cajetan 3 qu'il avait reçu le 19 novembre sa lettre du 25 octobre et en avait saisi toute la portée. Il lui avait donné pleine satisfaction en eu- voyant Luther à Augsbourg; on pouvait espérer que le cardinal le recevrait avec une bienveillance paternelle et ne prétendrait pas lui imposer de force une rétractation; or Luther disait que c'avait été tout le contraire. Nombre de savants, en Saxe et à l'étranger, avaient bonne opinion de sa doctrine; ceux-là seuls ie trouvaient impie et hérétique dont l'intérêt pécuniaire et la cupidité avaient à craindre de sa science; l'hérésie n'étant point prouvée, il ne pou- vait causer à son université un aussi grand dommage que serait son éloignement; il fallait lui permettre une dispute en un lieu sûr, attendre aussi le jugement d'autres universités ou tout au moins 1. Op. lui., t. î, p. 197 sq.; Le Plat, Monum., t. n, p. 26-36; cf. Pallaviceini, op. cit., 1. I, c. xi, n. 3-7; Raynaldi, Annal., ad ann. 1518, n. 108-110. 2. Op. lut., t. i, p. 202; Le Plat, op. cit., t. n, p. 36-37. 3. Op. lat., t. i, p. 197; Le Plat. op. cit., t. n, p. 42-43; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xi, n. 9; Roscoe-Bossi, op. cit., t. vin, doc. 158, p. 153-155. 922. LUTHER DEVANT CA.IETAN 695- lui montrer ses erreurs par écrit, afin qu'on sût pour quelles raisons- il fallait le tenir pour hérétique; c'est ce qu'il demandait lui-même 1 . Luther voyait bien que sa condamnation par Rome ne pouvait tarder. Il chercha à prévenir le coup par un « appel au futur concile général ». Ce n'était là qu'une arme de circonstance, car il avait déjà plusieurs fois déclaré, notamment dans sa réponse à Priérias r [87] que les conciles peuvent se tromper; on pouvait prévoir qu'il n'aurait pas accepté le jugement d'un concile qui lui aurait été défavorable, pas plus que celui du pape, à qui il avait adressé les plus solennelles assurances de soumission. L'appel, daté du di- manche 28 novembre, demande comme juge concilium proxime et immédiate futurum saltem in Spiritu Sancto légitime congregatum r aliis congre gationibus, factionibus et concionibus privatis penitus exclusis et ressemble de très près à la précédente protestation d'Augsbourg. Luther y soutient, contre le concile de Latran, « la supériorité du concile sur le pape en matière de foi », déclare nulle la défense d'en appeler du pape à un concile, proteste ne vouloir rien dire contre la sainte Église catholique, apostolique et romaine, le Siège pontifical et le pape bien conseillé; que si, même dans son appel, il y avait quelque chose de moins respectueux, effet de l'irritation que lui avaient causée ses adversaires, il serait heureux de le corriger. Il dit ensuite : Celui « qui tient sur la terre la place de Lieu » et que nous nommons le pape est un homme semblable à nous, ex ho minibus assumptus, et ipse circumdatus infirmitate- (Hebr., v, 2): il peut se tromper, pécher, mentir, s'égarer et n'est point excepté de la parole générale : Omnis homo menclax (Ps. cxv,. 2). Saint Pierre, le premier et le plus saint des papes, n'a point été exempt de cette infirmité, au point qu'il « s'est conduit avec dissi- mulation, contre la vérité de l'Évangile » (Gai., n, 11 sq.) et eut besoin d'en Ctre saintement repris par l'apôtre Paul. Par un si noble exemple, que le Saint-Esprit a fait apparaître dans l'Église et a consigné dans l'Écriture sainte, nous, les fidèles, sommes instruits et assurés que, si le pape tombe dans la même faiblesse ou toute autre semblable et prescrit ou décide quoi que ce soit de contraire aux préceptes divins, non seulement on n'est pas tenu de lui obéir, mais il faut, avec l'apôtre Paul, « lui résister en face ;> (ibid.) ; il faut que la pieuse sollicitude des membres subordonnés sauve le corps entier des faiblesses de son chef. Pierre et celui qui 1. Lettre du 18 décembre, dans C. Guasti, / manoscrilli Torrigiani, p. 400-401. 696 LIVRE LIT, CHAPITRE PREMIER le reprit, Paul, sont les patrons et les princes de l'Église romaine, afin que cet exemple soit perpétuellement devant les yeux tant du chef que des membres. Or le mal est devenu si puissant que toute opposition est impossible : il ne reste plus aux opprimés d'autre ressource que l'appel. Reviennent alors, une fois de plus, les accusations contre les ("881 •commissaires de l'indulgence, contre V Instruction sommaire et les prédicateurs. 11 raconte comme quoi les commissaires l'ont appelé hérétique, l'ont accusé à Rome devant le pape et le procu- reur fiscal, et l'ont fait citer à Rome, et pourquoi il n'a pu obéir à la citation; comment les ruses de ses adversaires ont fait envoyer Cajetan comme légat. Après l'exposé de ses griefs contre le cardinal, il mentionne son appel daté d'Augsbourg « au pape à mieux informer», appel qu'il peut présentement abandonner, car il a pu savoir que les soi-disant juges de la cour romaine, malgré les preuves qu'il a données de son obéissance, veulent procéder contre lui de par l'autorité du pape pour le forcer « à renier la sainte Écriture », tandis que l'autorité du pape n'est pas au-dessus de l'Écriture et que le pape n'a pas le pouvoir de conduire son troupeau à l'abîme; il se voit donc contraint d'appeler du pape mal informé, de sa commission et de ses juges ainsi que de tout ce qui en émane- rait, «au futur concile à assembler d'une façon régulière et en un lieu sûr», où il pourrait se rendre, lui ou son procureur, « ainsi qu'à tous ceux à qui le droit, les privilèges et la coutume permettent d'appeler a ». 923. La bulle sur les indulgences. — La mission de Miltitz. Au reçu des rapports du cardinal-légat — à qui plusieurs repro- chaient, fort injustement, une conduite malheureuse et maladroite dans cette affaire 2 — on s'était demandé à Rome s'il y avait lieu d'agir par la force ou par la douceur avec le moine de Wittenberg. Les conseils de douceur prévalurent; on voulait voir d'abord quelle serait l'attitude de Luther devant une décision doctrinale du pape, conçue en termes absolument généraux et qui éviterait 1. Op. lai., t. i, p. 205; Lôscher, op. cit., t. n, p. 500; Le Plat, op. cit., t. n, p. 37-42; cf. Sarpi, op. cit., t. i, n. 10; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xn, n. 1; Roscoc- Bossi, loc. cit., doc. 160, p. 160-168; cf. t. vi, c. xv, n. 12, p. 126 sq., 130 sq. 2. Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. x, n. 7; Gronc, op. cit., p. 153. « 923. LA BULLE SUR LES INDULGENCES 697 [891 jusqu'à son nom. C'est justement ce qu'il avait demandé à plusieurs reprises, avec force promesses de soumission. Le 9 novembre 1518 parut la constitution sur la doctrine de l'indulgence, adressée au cardinal Cajetan. Elle disait que des erreurs avaient eu cours en Allemagne parmi quelques religieux, au sujet d'indulgences comme en accorde depuis un temps immémorial le Siège apostolique. Pour écarter toute excuse basée sur l'ignorance de la doctrine de l'Église romaine, la bulle exposait, doctrinalement, que le pape, en vertu du pouvoir des clés, peut remettre aussi bien la coulpe que la peine du péché actuel, la coulpe par le sacrement de péni- tence, la peine temporelle par l'indulgence; que, pour des causes- raisonnables, aux fidèles unis à Jésus-Christ par la charité, qu'ils soient vivants ou en purgatoire, par application du trésor surabon- dant des mérites de Jésus-Christ et des saints, remise pouvait être faite de la peine: conférée aux vivants, en les déliant (conferre per modum absolutionis) ; appliquée aux morts, par voie d'intercession (transferre per modum suffragii) ; qu'en réalité tous ceux qui gagnaient ces indulgences étaient délivrés d'une peine temporelle aussi considérable que celle dont ils étaient passibles devant la justice de Dieu 1 , au moins dans la mesure de l'indulgence concédée et gagnée. C'est en ce sens que tous devaient enseigner et prêcher, sous peine d'excommunication, et les évêques devaient porter cette constitution à la connaissance de tous 2 . Cajetan était à Linz, dans la Haute- Autriche, quand il reçut cette constitution. Il la publia le 13 décembre, et de nombreux exem- plaires en furent répandus par toute l'Allemagne. Le résultat fut fort médiocre, d'abord parce que l'audacieux appel de Luther, du 28 novembre, avait précédé cette publication, ensuite à raison de son sujet même. C'était une défense des indulgences. Or beau- coup de gens, et surtout les humanistes, ne voyaient dans les indul- gences qu'une affaire lucrative pour les dominicains et l'Église romaine, dont ils reprochaient à la bulle d'autoriser les exactions, enfin parce que l'effronté novateur comptait déjà des partisans nombreux et influents, pour qui le pape, les indulgences et la sco- lastique étaient devenus des objets de mépris 3 . 1. Pastor, op. cit., t. vu, p. 297. (II. L.) 2. Op. lat., t. i, p. 203 sq.; Liischer, op. cit., t. n, p. 494; Walch, op. cit., t. xv, p. 756 sq.; Le Plat, Mon., t. n, p. 21-25. 3. Pallaviccini. op. cit., 1. I, c. xn, n. 7-9. (398 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER En môme temps le pape résolut d'envoyer en Allemagne un de «es camériers secrets, Charles de Miltitz, Saxon de naissance, persona grata du prince-électeur Frédéric 1 . Il était porteur de la rose d'or que celui-ci avait désirée, devait le gagner à la cause de l'Église, le mettre au courant des débats et continuer les négocia- tions. Ce n'était point un savant; mais homme d'une éducation [901 distinguée, membre de la noblesse allemande, ami de Spalatin, il paraissait plus apte à réussir que le légat italien, auquel ses instructions le recommandaient pour les démarches importantes. Sa commission est datée du 10 septembre 1518; le 15 octobre il reçut ses lettres de créance, avec d'autres lettres au prince- électeur, au maréchal héréditaire de Basse-Bavière, Degenhard Pfeffinger, très en faveur auprès du prince, à Spalatin, au conseil de Wittenberg et à d'autres encore 2 . Mais Frédéric s'était déjà trop avancé pour que la condamnation de Luther ne parût pas en même temps la sienne propre; un différend avec l'archevêque de Mayence-Magdebourg avait fait de lui l'ennemi du clergé en général et il était mal disposé à l'égard de Rome 3 . Il se froissa de ce que la rose ne lui fût pas apportée par Miltitz dès son arrivée et qu'elle eût d'abord été envoyée à ce délégué; il ne voulut point la recevoir en personne; il se contenta d'autoriser à cet effet quelques-uns de ses conseillers et de ses gentilshommes 4 . Dès ces premiers moments apparut le manque d'intelligence et de fermeté de Miltitz. Ses flatteries exagérées, ses condescendances peu dignes, ses fréquentes allées et venues nuisirent beaucoup à l'autorité de sa mission et exaltèrent l'orgueil de Luther 5 . Déjà, sur sa route, il avait pu se convaincre de l'immense popu- larité de l'hérésiarque 6 . Il commença par une visite au conseiller Degenhard Pfeffinger, qu'il alla voir sur ses terres en Bavière 7 , revint avec lui jusqu'à Géra en Voigtlande (principauté deReuss), 1. Sur Miltitz il est indispensable de tenir compte de ce que dit Pastor loc. cit., p. 299. (II. L.) 2. Tentzel, N MzlicheU rkunden zur Rej.-Gesch., t. i, p. 53, 62, 71, 82, 91 ; Schrockh, t. i, p. 167 sq. ; Seidemann, Karl von Miltiz, Dresden, 1844, p. 6 sq. ; Raynaldi, Annal., ad ann. 1519, n. 35; Grône, op. cit., p. 157. Miltitz fut nommé, le 1 er mai 1514, cornes aulx Lateranensis. 3. Pastor, loc. cit., p. 298; Kuhn, op. cit., p. 330. (II. L.) 4. Tentzel, op. cit., p. 109. 5. Pallaviccini, op. cit., I, c. xiii, 8 ; Roscoc-Bossi, op. cit., t. ix, c. xix, n. 2, p. 12. 6. Audin, Hist. de Luther, t. i, p. 230; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xiii, n. 5. 7. Kuhn, op. cit., p. 331. 923. LA BULLE SUR LES INDULGENCES 699 d'où il écrivit le 26 décembre 1518 à Spalatin, et se rendit ensuite à Altenbourg. En chemin il apprit, à son grand étonnement, que Luther, qu'il croyait un vieillard, n'avait pas quarante ans. A Alten- bourg, il fit appeler le P. Tetzel,qui vivait retiré dans le couvent des dominicains de Leipzig 1 . Le prédicateur si durement traité et poursuivi s'excusa sur l'insécurité et les dangers du chemin, dans un pays où les partisans de Luther étaient si nombreux: il pré- senta sa justification avec simplicité, sans détour, dans un esprit de [91] complète soumission 2 . Miltitz s'en contenta pour le moment et passa à ses négociations avec Luther 3 . Celui-ci se rendit à Alten- bourg au commencement de janvier 1519, avec le conseiller élec- toral Fabian de Feiltisch. Miltitz le conjura de n'exciter aucun trouble dans l'Église et lui tint un langage propre à entretenir sa vanité. Il consentit à lui signaler par écrit, comme causes du malaise, le peuple égaré par Luther en des opinions inexactes relativement à l'indulgence, et cela à l'occasion des prédications de Tetzel, qui, de son côté, avait outrepassé les limites de son mandat, et dont l'archevêque de Mayence avait surexcité la cupidité. Miltitz pensait ainsi gagner le moine. Celui-ci répondit, également par écrit : '< La faute en est au pape, qui n'aurait pas dû accorder à l'archevêque tant d'évêchés, qui n'aurait pas dû le pousser [par ses exigences à l'occasion du pallium 4 ] à se faire de l'argent par les abus des quêteurs et des brocanteurs d'indul- gences; les Florentins cupides qui forment l'entourage du pape ont abusé de la simplicité du pontife. » Miltitz eut la bassesse d'accepter de pareilles explications par écrit 5 . Sur le conseil de Feiltisch, Spalatin i vait proposé de confier la chose à M. Lang, l'archevêque de Salzbourg. Lang était fort en faveur auprès de Maximilien, lequel s'était prononcé assez nettement contre les novateurs; aussi Luther ne jugea pas prudent d'y consentir 6 , bien que cet archevêque fût grand ami de Staupitz,dont il fit son prédi- cateur de cour 7 . On conclut à renvoyer à plus tard l'examen du 1. Tentzel, op. cit., p. 105; Grône, op. cit., p. 159. 2. Lettre du 31 décembre 1518. Tentzel, Urk., p. 374 sq. ; Grône, op. cit., p. 159- 161; Walch, op. cit., t. xv, p. 860. 3. Audin, Hist. de Luther, t. i, p. 228. 4. Audin, op. cit., t. i, p. 229; Pallaviccini, op. cit., 1. I, cap. xiv, n. 3, p. 20. 5. Ibid., 1. I, c. xiv, n. 3; Lôscher, op. cit., t. m, p. 9; Grône, op. cit., p. 162. 6. Grône, op. cit., p. 163. 7. Kolde, op. cit., p. 329. 700 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER projet. Le lendemain, on s'accorda sur les points suivants : le si- lence serait imposé des deux côtés. Luther consentait à se taire si ses adversaires étaient aussi tenus au silence. De plus, l'instruc- tion serait confiée à un autre savant évêque allemand. C'était un avantage pour le novateur; il obtenait pour juge un humaniste, car à ce moment il n'y avait que ceux-là qui fussent « savants * » et son affaire était retirée des mains du pape. Renouvela-t-il à ce moment son appel à un concile général ? Nous n'avons rien qui l'indique. Le 10 janvier 1519, il était de retour à Wit- tenberg 2 . Millitz de son côté se rendit à Leipzig 3 , où Tetzel, avec son pro- vincial Herman Rab, qui avait pris, dans une lettre du 3 janvier, la défense de son frère calomnié 4 , eurent deux audiences. Dureste, Miltitz ajouta foi entière à tous les bruits défavorables qui lui parvenaient contre Tetzel, et s'en fit l'écho dans sa lettre du [92] 17 janvier 1519 au conseiller aulique Degenh'ard Pfeffinger 5 , afin de se donner une attitude absolument impartiale; les partisans de Luther l'ayant d'abord représenté comme partisan des domini- cains 6 , Luther s'empara aussitôt de ces récriminations 7 , car il eut certainement connaissance de la lettre de Miltitz. Son arrogance et sa dureté dépassèrent toutes les bornes. Tetzel en tomba malade, plus désolé du sort de l'Allemagne que de ses propres souffrances. Il mourut l'été suivant (11 août 1519) 8 . Son adversaire, Luther, lui écrivit une lettre de consolation. Il y avouait que ce n'était point à cause de lui qu'avait commencé l'affaire (la querelle des indul- gences), mais que « l'enfant avait bien un tout autre père 9 ». Le résultat des négociations avec Luther fut qu'il se déclara prêt ; 1° à se taire si ses adversaires se taisaient; 2° à écrire une lettre au pape pour l'assurer de son humble soumission; 3° à établir dans un écrit comment on doit se montrer obéissant à l'Eglise romaine; 1. Pastor, op. cit., t. vu, p. 299; Kuhn, op. cit., p. 332 sq. (H. L.) 2. De Wcttc, op. cit., t. v, p. 209. 3. Kuhn, op. cit., p. 335. 4. Tentzel, op. cit., t. n, p. 106 sq. ; Grône, op. cit., p. 165-166. 5. Grône, op. cit., p. 166-167. 6. Ibid., p. 167-171. 7. Lettre à Staupitz, 20 fév. 1519; Lôschcr, op. cit., t. m, p. 964. 8. Grùne, op. cit., p. 171-175; Raynaldi, Annal., ad ann. 1518, n. 100. 9. Op. lai., t. i, préf. ; Lôscher, op. cit., t. m, p. 336; de Wette, op. cit., t. i, p. 336; t. vi, p. 18; Audin, Hisl. de Luther, t. i, p. 230. 923. LA bulle Sur les indulgences 701 4° à accepter pour l'instruction de l'affaire l'autorité de l'arche- vêque de Salzbourg 1 . Miltitz exposa au prince Frédéric, dans un mémoire, les points qu'il devait exiger de Luther pour que l'affaire fût terminée: 1° Luther devait s'incliner devant l'Église romaine et se rétracter sur les points où, contre elle, il était allé trop loin; 2° il cesserait sa prédication: 3° la cause serait soumise à un juge étranger qui ne serait pas suspect à Luther; 4° celui-ci serait averti de ne pas continuer son opposition au Siège apostolique, lequel était de- meuré vainqueur de neuf cardinaux, de l'empereur, de tant de rois (qui avaient soutenu le second concile de Pise). Luther ne pouvait attendre qu'on enseignât à Rome autrement qu'on ne l'avait fait, d'autant plus que, par égard pour lui, on avait donné une nouvelle décrétale (celle du 9 novembre 1518) 2 . Spalatin tenta une courte [93] réfutation de ce mémoire 3 . Miltitz eut aussi avec Frédéric un entretien de vive voix : Luther choisirait pour juge l'un des trois évêques désignés; on hésitait entre l'archevêque de Trêves (Richard de Greifîenclau), celui de Salzbourg (M. Lang) et l'évêque de Frei- singue et Neuenbourg (Philippe, comte palatin du Rhin). Le pre- mier fut choisi et Cajetan voulut bien approuver ce choix 4 . Le 12 janvier Miltitz en informa l'archevêque; celui-ci cita Luther à comparaître devant lui et devant le légat à Coblentz ou à Ehrenbreitstein 5 . Luther s'excusa dans une longue lettre à Miltitz sur les dangers du voyage, la mauvaise saison, la présence préju- dicielle et défavorable de Cajetan, sur ce que le pape n'avait point encore officiellement autorisé la démarche de Miltitz et enfin sur sa prochaine dispute de Leipzig 6 . Miltitz fit dire au prince de ne point laisser Luther aller à Coblentz, mais de le garder à Witten- berg, jusqu'à ce que lui-même prît en main l'expédition de l'affaire (11 mai 1519) 7 . Frédéric refusa donc de permettre à Luther d'aller à Coblentz et déclara qu'il l'amènerait avec lui à la diète de Franc- fort, où on lui donnerait audience; Richard de Trêves s'en con- 1. Luther à Frédéric, Tentzcl, op. cit., p. 386. 2. Tentzcl, op. cit., t. n, p. 134 sq. 3. Ibid., t. n, p. 137 sq. 4. Ibid., t. n, p. 393-395. 5. Lire la p. 339 de Kulin. On ne comprend pas pourquoi ni comment, après avoir négocié et obtenu la comparution de Luther à Coblentz, Miltitz fait dire au prince de ne pas l'envoyer et de le retenir. (IL L.) 6. Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xiv, n. 7. 7. Tentzcl, op. cit., t. n, p. 402 sq. ; Crône, op. cit., p. 169. conciles — VIII — 45 702 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER tenta 1 . Toutefois l'audience n'eut pas lieu, pas plus que la diète, qui fut. empêchée (novembre 1519). Il est certain que Richard de Trêves ne reçut jamais de commission formelle. Pour se conformer aux conventions et donner satisfaction à son prince, Luther écrivit le 3 mars 1519 une lettre au pape 2 , lettre moins soumise que la première, mais cependant respectueuse encore, rédigée avec une habileté très matoise et refusant toute rétractation, pour ne point porter, y était-il dit, une nouvelle et plus grave atteinte aux égards et à l'honneur dus à l'Église romaine : « La nécessité me force de nouveau, dit-il 3 , moi, lie du genre humain et poussière de la terre, de m'adresser à Votre Béatitude : qu'Elle daigne écouter et « comprendre » favorablement les bêle- ments de sa pauvre petite brebis. J'ai été fort attristé d'apprendre par le seigneur de Miltitz que le Saint-Père est fort en colère contre [94] moi et combien « les laborieuses démarches que j'ai entreprises pour l'honneur de l'Église romaine m'ont rendu suspect. » « Que dois-je faire, très Saint-Père 4 ? personne ne me conseille; il m'est impossible de supporter le poids de votre colère, et je ne sais comment y échapper. On attend de moi que je rétracte ma dispute. Si ma rétractation pouvait amener ce qu'on désire, j'obéirais à cet ordre sans délai. Mais comme mes ennemis, en voulant réfuter et supprimer mes écrits, ont été cause qu'ils se sont répandus au delà de mon attente et ont fait des impressions trop profondes pour pouvoir être révoqués; comme d'ailleurs notre Ger- manie s'honore aujourd'hui de posséder tant de beaux esprits et de gens éclairés, en état de juger de cette affaire, une semblable rétractation n'aurait d'autre « effet que de discréditer davantage l'Église romaine » et soulèverait tout le monde contre elle. Ce sont mes adversaires, ô très Saint-Père, qui ont fait le plus de tort et porté les plus rudes coups à l'Eglise romaine, qui l'ont décriée, 1. Tentzel, op. ci!., p. 395-401; Grône, op. cit., p. 164; Walch, op. cit., t. xv, p. 916-919. 2. Je traduis simplement le texte d'IIergcnrother, mais il y a lieu de remarquer, d'après L. Pastor, Histoire des papes, t. vu, p. 300, que la lettre dite du 3 mars est en réalité du 5 ou 6 janvier 1519. Miltitz, au lieu du mérite — mince — de lavoir inspirée, aurait celui de l'avoir trouvée insuffisante. Elle ne fut jamais en- voyée. Texte latin dans Audin, Hist. de Luther, t. i, p. 376. (H. L.) 3. Audin, op. cit.. t. i, p. 376. 4. Félix Kuhn. Luther, sa vie et son œuvre, 3 in-S°, Paris, 1883-1884. 1. i, p. 336. (II. L.) 923. LA BULLE SUR LES INDULGENCES 703 avilie en Allemagne, en prêchant des puérilités absurdes, en cou- vrant, du nom de Votre Sainteté leurs « turpitudes » et leur avarice. Et comme si ce n'était point assez, c'est moi qui me suis opposé à toutes ces énormités, moi qu'ils accusent auprès de Votre Sainteté des maux qu'a produits leur folie. Je proteste devant Dieu et devant toutes ses créatures que je n'ai jamais eu le dessein, ni alors ni aujourd'hui, d'attaquer aucunement l'autorité de l'Église romaine, ni celle de Votre Sainteté, ou de l'ébranler artificieuse- ment : au contraire je confesse pleinement que le pouvoir de 1 Église est au-dessus de tout, et quil n'y a rien, ni dans le ciel ni sur la terre, qui puisse lui être préféré, sinon Jésus-Christ, le seul Sei- gneur de toutes choses. Ainsi que Votre Sainteté n'ajoute point de foi aux imposteurs qui osent parler autrement de Luther et le charger de fausses imputations. « Ce que je promets à Votre Sainteté et la seule chose que je puisse faire dans cette cause, c'est d'abandonner désormais cette matière des indulgences et. de garder un silence absolu, à condition toutefois que mes adversaires mettent fin à leurs vaines clameurs. J'ajoute que j'exhorterai le peuple à respecter l'Eglise romaine, à ne pas lui imputer leurs excès de langage, à ne pas imiter la violence dont j'ai usé et abusé contre elle x en luttant contre ces charlatans. Au reste je n'ai cherché qu'une chose : empêcher que l'Eglise romaine, notre mère, ne fût souillée d'une tache aussi honteuse que le gain déshonnête, et que le pauvre peuple ne fût la dupe de l'erreur où on voulait le plonger en lui faisant croire que les indulgences étaient préférables à la charité 2 . » On voit combien vivement cette lettre contraste avec les thèses qui devaient bientôt se soutenir à la dispute de Leipzig 3 contre l'excellence et la supériorité de l'Église romaine, si souvent attestée par les anciens Pères et si expressément professée avant et même depuis par Luther, s'il fallait en croire ses lettres. Toutefois c'était devenu chez lui une idée fixe, qu'il avait reçu sa doctrine immédia- 1. Op. lai., Iéna, t. i, p. 210; Lôscher, op. cit., t. m, p. 92; Le Plat, op. cit., t. n, p. 44-45; Uoscoe-Bossi, op. cit., t. ix, doc. 181, p. 304-306; Bossuet, Hist. des variations des églises protestantes, 1. I, n. 23; Pallaviccini, op. cit., 1. 1, c. xiv, n. 5; Schrôckli, op. cit., t. i, p. 171-172. 2. Cette lettre, dont l'original existe encore (Pastor, op. cit., t. vu, p. 300), n'est pas datée. Elle fut écrite à Altenbourg (un ou) deux mois avant qu'il fût traité de la dispute de Leipzig, préparée dès février. (II. L.) 3. Loscher, op. cit., t. m, p. 91. 704 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER tement de Dieu, et que quiconque la rejetait ne pouvait se sauver l ; aussi était-ce pour lui une chose acquise que le pape est l'antéchrist ou tout au moins son lieutenant 2 . Peu auparavant, il avait donné l'écrit qu'il avait promis. Il y [95] proteste qu'il admet le culte et l'invocation des saints et les miracles qui se font à leur tombeau ou par leurs reliques; il blâme seulement qu'on recoure à eux plus souvent dans les nécessités temporelles que dans les nécessités spirituelles. Il admet le purgatoire et reconnaît que les défunts peuvent tirer avantage de nos bonnes œuvres. Il ignore la nature de la peine, et ne croit pas à propos de conseiller de se précipiter en purgatoire muni d'indulgence. Pour l'indulgence, il suffît au simple fidèle de savoir que c'est la remise de la satisfaction nécessitée par le péché, et qu'elle est de bien moindre valeur que les bonnes œuvres, en particulier que l'aumône. C'est un préjugé que de tenir la transgres- sion des commandements de l'Église pour un des plus graves péchés; calomnier ou manquer à secourir ses frères est bien plus scandaleux que de faire gras le vendredi. Les bonnes œuvres sont bonnes pourvu qu'elles soient faites par la grâce de Dieu; il ne faut pas avoir en elles une confiance présomptueuse. L'Église romaine a été honorée par Dieu sur toutes choses, elle a été glorifiée par des milliers et des milliers de martyrs. Pour l'amour de Dieu et des âmes fidèles, en vue de la charité et de la concorde, il ne faut pas se séparer d'elle, quels que soient aujourd'hui ses torts et ses fautes. Que les docteurs débattent entre eux les limites de sa puissance, cela ne concerne en rien le salut. Miltitz se montra satisfait de cette pièce; le Siège de Rome 3 ne pouvait pas l'être. Mais telle était déjà la popularité du novateur, si rapide avait été la diffusion de ses doctrines, qu'en bien des lieux de l'Allemagne lui faire opposition eût été dangereux. Au prin- temps de 1519 les franciscains avaient tenu un chapitre à Juter- borg. On y avait résolu de signaler à l'évoque de Brandebourg, ordinaire de Wittenberg, plusieurs propositions extraites des écrits de Luther ou que ses auditeurs attestaient avoir entendues de sa bouche. C'étaient quatorze articles auxquels le frère Bernard 1. Luther, Werke, nouv. édit. de Francfort, t. xxvm, p. 144. 2. Lettres du 11 déc. 1518 et du 13 mars 1519, éd. de Wette, t. i, p. 192, 202, 239, 260. 3. Texte dans Loscher, op. cit., t. m, p. 826, bien traduit par F. Kuhn. (II. L.) 923. LA BULLE SUR LES INDULGENCES 705 Doppen en ajouta huit autres *. L'évêque demanda au savant Eck d'Ingolstadt son appréciation. La pièce vint aux mains de Luther. Celui-ci, à cette première résistance, entra dans une [9b 1 . , , , . . ... , L J violente colère et écrivit aux franciscains une lettre menaçante, les sommant de retirer l'abominable écrit ou de s'attendre à ce qu'il rendît publique leur ânerie et leur ignorance 2 ; il s'en prit ensuite à Eck dans un écrit extrêmement acerbe. Des thèses qu'on lui attri- buait il en niait plusieurs; il en défendait plusieurs autres avec beaucoup d'âpreté. Il y entassait les accusations contre l'Église, qui, avec ses lois si nombreuses et spécialement par la réservation îles cas, avait favorisé la cupidité de la cour de Rome, avait fait de la confession un vrai martyre, et, contrairement à l'Écriture, réservé au pape la canonisation des saints. Il signalait vingt- quatre propositions hérétiques comme découlant des calomnies des franciscains et d'Eck; par exemple : que l'Église d'Orient a été hérétique plus de mille ans, puisque, après le concile de Nicée,elle n'a pas pris part à celui de Constance 3 ; que saint Grégoire le Grand et ses prédécesseurs ont été hérétiques, puisqu'ils n'ont pas accepté le primat que leur déférait le concile de Chalcédoine; que le pape est hérétique, puisqu'il ne paie pas le tribut comme l'ont fait Jésus-Christ et Pierre — et autres inepties semblables. Ensuite il laissa sans réponse la réplique d'Eck 4 . Le courage manqua aux franciscains et ils abandonnèrent l'affaire. Il devenait difficile, en Saxe et en général dans le nord de l'Allemagne, de lutter contre le héros du jour. A la fin de mai et au commencement de juin 1519 5 eut lieu le chapitre général des augustins. Gabriel de Venise y fut élu général à l'unanimité des voix de onze cents frères de pays divers. Le 5 juin, Léon X confirma ce choix, il se réjouit également de l'hom- mage respectueux que lui apportait à son retour d'Espagne le cardi- nal Gilles de Viterbe 6 . On avait espéré que Staupitz paraîtrait à ce chapitre, et les membres les plus éminents de l'ordre voulaient con- férer avec lui de l'affaire de Luther. Staupitz ne vint pas. Pour fournir 1. Op. lat., Iéna, t. i, p. 226 sq.; Loscher, op. cit., t. m, p. 114-116; Wokker, Geschichte der norddeulschen franziskaner Mission, p. 32. 2. Op. lat., t. i, p. 169a, epist. cix. 3. Ibid., t. i, p. 2146; Loscher, op. cit., t. m, p. 856 sq. 4. Wicdemann, J. Eck, p. 507-509. 5. Kuhn, op. cit., p. 371. (H. L.) 6. P. Bembo, op. cit., 1. XVI, epist. xxn, p. 143. 706 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER aux frais de la convocation du chapitre général, les augustins [97] avaient publié une indulgence. Les commissaires nommés lurent G. Hcckcr pour la province de Saxe et Staupitz dans la congréga- tion. De la part de ce dernier rien ne vint. Faible et timide de carac- tère, Staupitz était encore dans l'indécision. Sans vouloir approuver l'attitude de Luther contre le pape, il ne voulait pas rompre avec lui. Il garda longtemps le silence envers son cher ancien disciple de Wittenberg, qui lui écrivit plusieurs lettres et fut surpris que celle du 20 février 1519 restât sans réponse; aussi écrivait-il à Lang le 13 avril suivant que Staupitz paraissait l'avoir oublié 1 . Après une courte entrevue à Grimma, à l'occasion de sa visite, le vicaire se tint sur une réserve froide et ce ne fut qu'en décembre qu'il écrivit à son jeune ami qu'il ne lui retirait point sa bienveillance 2 . Miltitz avait eu avec Luther à Liebenv, erda, en octobre 1519, une seconde entrevue, où il avait, une fois de plus, montré une con- descendance allant jusqu'à la bassesse; une troisième entrevue à Lichtenbourg le 15 octobre 1520 ne fut pas plus heureuse 3 . Miltitz ne voyait pas qu'en formulant toute une dogmatique nouvelle, Luther s'était coupé la retraite et que depuis longtemps les évé- nements l'emportaient bien au delà de son élan initial; il cherchait encore des palliatifs contre la blessure présente. Même en face de ses frères en religion, Luther était inflexible; on ne pouvait plus compter sur un retour; il avait des partisans puissants, nommé- ment son prince P'rédéric de Saxe 4 . Les injures prodiguées au clergé étaient lues avec grand plaisir en Allemagne; nul ne devait plus arrêter la marche de l'hérésiarque 5 . 924. La dispute de Leipzig. En octobre 1518, Luther avait demandé une dispute publique devant Cajetan et écrit à ce sujet, le 19 novembre, à son prince 6 : « Il m'a refusé une dispute publique 7 . Pour moi, bien loin de refuser de la tenir à Leipzig, à Erfurt, à Halle, à Magdebourg ou en 1. De YVettc, op. cit., t. i, p. 231-236. 2. Kolde, op. cit., p. 320-324. 3. Cyprians Urkunden, p. 129 sq., 449 sq. ; Schrcickh, op. cit., t. \, p. 236. 4. Raynaldi, Annal., ad ann. 1519, n. 52-53. 5. Ibid., n. 56. 6. Le Plat, op. cit., t. n, p. 3'i ; de Wette, op. cit., t. i, p. 185. 7. Letlre du 17 mai 1519 à Karl von Milfiz. De Wette, op. cit., t. i, p. 276. 924. LA DISPUTE DE LEIPZIG 707 r981 tel autre lieu où Votre Grâce Sérénissime peut donner ordre on fournir un sauf-conduit, je la demande avec instance, puissé-je l'obtenir par une prière. » A Augsbourg il s'était rencontré avec Eck 1 et s'était efforcé de le décider à avoir avec Carlstadt une dispute à Leipzig 2 : Eck refusa d'abord puis consentit 3 . Luther prit sur lui de gagner Carlstadt. De retour à Wittenberg, il pouvait, le 16 no- vembre, annoncer à Eck l'acceptation de Carlstadt. qui lui laissait la fixation du jour et du lieu (Leipzig ou Erfurt), le priant de faire en sorte qu'il n'eût point inutilement obtenu l'acceptation de son collègue 4 . 11 paraissait craindre qu'Eck ne se dérobât 5 . Celui-ci apprit par une lettre de Christophe Scheurl, du 24 novembre, que Carlstadt avait publiquement dit, à Erfurt, qu'il provoquerait prochainement Eck en champ clos et qu'on disputerait sitôt que les conventions auraient été officiellement rédigées 6 . Il ne tarda pas à recevoir aussi l'appel de Luther au concile du 28 novembre 7 . Ayant le choix, Eck se décida pour Leipzig. Il écrivit à la faculté de théologie de cette ville et au duc Georges de Saxe, à qui la faculté avait transmis sa demande. La faculté était opposée à cette dispute 8 . Le duc Georges, qui la voulait, donna la permission le 31 décembre 9 . Sans attendre la réponse, Eck avait, dès le 29, fait imprimer, avec sa lettre au cardinal Lang, douze thèses sur les indulgences et le pouvoir du pape 10 . Elles parvinrent à Luther avant même que Eck, qui voulait attendre la signification de l'accord, les lui eût officiellement envoyées. Luther y vit ses opinions attaquées et en ressentit une telle colère qu'en janvier 1519 il écrivit à Carlstadt une lettre destinée à l'impression et pleine de [991 grossières injures contre Eck et les « empestés flatteurs du pape et de la tyrannie romaine. » Il y déclarait qu'il voulait aller à Leipzig avec lui, disputer publiquement contre le professeur d'Ingolstadt et le priait d'écrire au duc Georges et aux gens de Leipzig, pour 1. J. Janssen, op. cit., t. u, p. 85, note 5. (H. L.) 2. Ibid., n. 6. (H. L.) 3. Luther à Silvius Egranus, 2 février 1510. De Welte, op. cit., t. i, p. 216. 4. De Wette, op. cit., t. i, p. 171 ; Lôscher, op. cit., t. m, p. 204, le 16 novembre. 5. Cf. Seidemann, Die Leipziger Disputation, Dresden, 1843, p. 20 sq. ; Wiede- mann, D T J. Eck, p. 82; Roscoe, op. cit., t. ix, c. xix. n. 3, p. 15. 6. Scheuerls Briefbuch, t. n, p. 61-62. 7. J. Janssen, op. cit.. t. n, p. 85, n. 7. 8. Kuhn, op. cit., p. 342. (H. L.) 9. Wiedemann, op. cit., p. 83; de Wette, op. cit., part. VI, p. 11. 10. Op. lat., t. i, p. 241 b. 708 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER qu'on lui «assignât un logement 1 . Rome paraissait redouter l'électeur Frédéric, devenu vicaire de l'empire par la mort de Maximilien 2 . Le 3 lévrier 1519, Luther écrivait à Jean Lang qu'il allait, avec l'aide du Christ, exécuter ce qu'il se proposait depuis longtemps 3 : écrire un livre très fort contre Rome 4 ; le 12 il annonçait à Spalatin qu'il se rencontrerait avec Eck après Pâques pour disputer °, et le 20 à Scheurl : ce qu'il avait fait jusqu'à présent n'était que jeux : il allait maintenant foncer vigoureusement contre le pape et V arro- gance romaine 6 . Le 22 février 1519, il prononça devant le peuple un sermon sur le pouvoir du pape qui produisit une immense émotion, témoin la lettre que le juriste Otto Beckmann écrivait deux jours après à Spalatin "'. On se demanda longtemps si la dispute de Leipzig aurait lieu. [100] Adolphe, évêque de Mersehourg, la défendit le 11 janvier; le duc Georges l'autorisa le 17 et le 19. L'université de Leipzig persista longtemps dans son refus; le 4 février, Eck avait reçu sa réponse négative. Ce ne fut que sur l'ordre du duc que l'université se vit contrainte de la permettre; l'évêque de Mersehourg maintint sa défense et la fit afficher aux portes de la maison de ville 8 . Luther y entrant, les difficultés croissaient. Le 15 février, l'université ' écrivit au duc qu'elle avait, sur ses ordres, permis la dispute entre Eck et Carlstadt; mais maintenant Luther s'en mêlait et voulait défendre Carlstadt; elle lui demandait d'empêcher qu'il ne vînt disputer sans la clouhle permission du duc et de l'université 9 . Le 19 février, elle faisait savoir à Luther, à Wittenberg, son étonnement qu'il prétendît - — aux termes de sa lettre à Carlstadt, rendue publique — disputer à Leipzig, sans en demander la per- mission à l'université, et elle le priait de s'en abstenir 10 . Le même 1. Lôschcr, op. cit., t. n, p. 206-208; de Wette, op. cil., t. i, p. 249; Seidemann, op. cil., p. 27-28. 2. Pallaviccini, Hist. conc. Trid., I, xn, 10; Raynaldi, Annal., ad ann. 1519, n. 1. 3. J. Janssen, op. cit., t. n, p. 85, noie 8. (H. L.) 4. De Wette, op. cit., t. i, p. 217. 5. Ibid., t. i, p. 223. G. Ibid., p. 230. 7. Janssen, op. cit., t. n, p. 86. (H. L.) 8. Wiedemann, op. cit., p. 85-87; Pallaviccini, op. cit., I, xiv, 9; Raynaldi, op. cit., ad ann. 1519, n. 46. 9. Seidemann, op. cit., p. 126. 10. Lôscher, op. cit., t. m, p. 282. 924. LA DISPUTE DE LEIPZIG 700 jour Luther demandait humblement cette permission au duc Georg< s 1 . De son côté, Eck, qui ne connaissait pas la lettre publique à Carlstadt, mais était informé de son désir, l'invita pour le 27 juin 2 . Ce n'est assurément pas cette lettre qui pressa Luther 3 et beaucoup moins qui le mit dans la nécessité de venir 4 ; il y avait longtemps qu'il réclamait le droit et demandait la permission d'intervenir dans le débat, et avant même d'avoir demandé (19 février) cette permission au duc Georges, il avait publié ses thèses contre Eck 5 . Eck, de son côté, lui opposa les siennes, qu'il fit imprimer en mémo temps que la lettre de Luther à Carlstadt 6 . Sa précipitation entraîna l'omission bien involontaire de la thèse VII, sur le libre arbitre. La publicité donnée à cette lettre était une incorrection. Eck \ répondit dans un écrit adressé aux prélats Gaspard de [101] Messobrunn et Jean de Polling, daté d'Ingolstadt, 14 mars 1519, d'une tenue digne, remettant les choses au point et négligeant les injures personnelles 7 . A cette exposition du fait, Luther ne trouva rien de sérieux à opposer 8 . Le 4 mars 1519, en réponse à la lettre de Luther du 19 février, le duc Georges l'informa qu'il eût à s'entendre sur la dispute avec ses adversaires, comme l'avaient fait Eck et Carlstadt; il recevrait ensuite une réponse favorable. Le 9 mars, l'université de Leipzig écrivit au duc que Luther s'était humblement excusé, qu'il deman- dait à prendre part à la dispute contre Eck et qu'on ne pouvait le lui refuser. Luther écrivit au duc une seconde lettre 9 et se pré- para à la dispute (notamment par l'étude du droit canonl. Il s'agissait surtout de sa thèse XIII, contre laquelle réclamaient ses meilleurs amis 10 , et qui conteste la supériorité de l'Eglise romaine sur les autres Églises. Là-dessus il publia avant la dispute un écrit u qui non seulement rejetait la suprématie des papes, mais déjà 1. De Wette, op. cil., t. vi, p. 11. 2. Op. lat., t. iv, p. 77; Seidemann, op. cit., p. 33, 127. 3. Janssen, op. cit., t. n, p. 86, note 9. \. Schrôckh, op. cit., t. i, p. 179-180. 7>. Luther, Opéra, édit. Wiltenb., p. 241 a. 6. Lulhers Werke, t. xvin, p. 860-863; Kuhn, op. cit., p. 343; Wiedemann, 6p. cit.. p. 492-493. 7. Wiedemann, op. cit.. p. 91, 493, 494; Loscher, op. cit., t. n, p. 559-563. 8. Loscher, op. cit., t. m, p. 563-566. 9. Wiedemann, op. cit., p. 88-90. 10. Lettre de Carlstadt, 24 février 1519. Loscher, op. cit., t. ni, p. 91. 11. Ibid., t. m, p. 123 sq. 710 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER formulait, à sa manière, sa doctrine sur le sacerdoce universel *. Les préparatifs furent considérables 2 . Le 26 avril, Carlstadt fit imprimer dix-sept thèses 3 . On choisit les juges chargés de régler les questions de forme, des notaires pour prendre acte de tout; les deux partis envoyèrent des invitations. Sur l'arbitre chargé de porter le jugement définitif, il fut difficile de s'entendre. Luther n'en voulait point. Eck acceptait toute université impar- [102] tiale, quelle qu'elle fût. A la fin Luther fit entendre qu'il accepte- rait Erfurt ou Paris, la première parce qu'il y avait étudié, Paris à cause de l'opposition que la Sorbonne avait faite au pape, surtout à propos du concordat 4 . Le docte tournoi tenait en suspens toute l'Allemagne. Savants et étudiants accouraient de tous côtés. De Wittenberg seulement vinrent à pied « deux cents étudiants zélés, armés de piques, d'épieux et de hallebardes ° », escortant leurs deux professeurs, qui arrivaient en voiture découverte. On eût dit que le sort de l'Eglise romaine allait se décider. La dispute eut lieu dans une salle du château de Pleissenbourg, que le duc Georges avait mis à la disposition des théologiens. Elle dura du 27 juin au 18 juillet 1510 6 . On commença par la célébration d'un service solennel; puis vint la protestation des deux partis, qui entendaient ne rien dire qui fût contraire à la doctrine de l'Église catholique. La dispute s'engagea entre Eck et Carlstadt sur le libre arbitre et son rôle dans les bonnes œuvres. Dans le système de Luther, le libre arbitre, depuis la chute d'Adam, n'est qu'un vain mot : aussi toutes les bonnes œuvres de l'homme ne doivent être attribuées qu'à la grâce; il ne reconnaît à la volonté qu'une réceptivité purement passive : Nostrum liberum arbilrium in actibus bonis nihil opcrari, sed eos in se recipere tanquam potentiam mère patientem. La discussion dura six jours. Eck opposa le texte de l'Ecclésiastique, xv, 14-17 : ... constitnit ho mine m et reliquit illum in manu consilii sui; adjecit mandata... aquam et ignem : ad quod volueris appone manum tuam... quod 1. Der Kalholik, 1872, p. 538 sq. 2. Érasme, Epis!., 1. VI, cp. i, Londini, 1642, p. 341. 3. Loschcr, op. cit., t. m, p. 289-291. 4. Pallaviccini, op. cit., I, xiv, 9. 5. Herzog, op. cit., t. in, p. 29. 6. Loschcr, op. cit., t. n, p. 203; WalcH, LùtKers Werke, t. xv, p. 992 sq. ; Ray- naldi, Annal., ad ann. 1519, n. 37-45; Pallaviccini, op. cit.. I, xv-xvu. 924. LA DISPUTE DE LEIPZIG 711 placucrit ei dabitur Mi... Visiblement il s'agit ici de quelque chose de plus que d'une réceptivité sans liberté et sans action. Carlstadt répondit que ce passage avait trait à l'homme en état de justice originelle, et non à l'homme déchu. Eck prouva le contraire par le contexte et le sens même des mots, qui parlent de l'homme en l'état actuel. Il allégua ensuite [103] les saints Pères, qui comparent la liberté avant et après la chute à l'état de santé suivi de l'état de maladie; ils parlent du liberum arbitrium vulneratum et claudicans ; mais le blessé vit, et le boiteux avance, bien qu'ils aient besoin de secours, ce qu'il confirma en rappelant la parabole des talents, où le serviteur est loué d'avoir gagné autant de talents qu'il en a reçu, et conclut qu'à la grâce nous pouvons ajouter quelque chose par notre activité propre. Carlstadt, mis au pied du mur, prétendit que la thèse attaquée par l'adversaire n'était point exactement la sienne, laquelle ne niait pas toute efficacité, mais seulement une action naturelle distincte de l'opération de la grâce. Eck montra tout de suite qu'il n'avait fait que reproduire les expressions de Carlstadt, citant des passages significatifs de ses écrits qui disaient la même chose, déclarant d'ailleurs qu'il lui suffisait d'avoir fait admettre une force agissante [vint ad agendum), fût-elle communiquée au sujet par la grâce (a gratia ipsi communi- catam). Carlstadt chercha toutes les échappatoires possibles; maudit Aristote, dont la doctrine avait corrompu toute la théologie, et ne fut guère heureux que dans quelques remarques de détail. En faveur de sa thèse, il apporta des passages de la Bible et des Pères disant : a) ce n'est pas moi qui fais le bien, mais la grâce de Dieu avec moi; b) nous ne pouvons rien sans l'assistance divine; c) toute bonne œuvre est œuvre de Dieu. Aux deux premières classes de textes, Eck répondit : Si la grâce de Dieu travaille avec moi, donc elle ne travaille pas seule (I Cor., xv, 10); si la grâce m'assiste et m'aide, c'est à mon travail qu'elle concourt. Pour la troisième classe de textes : Si la bonne œuvre est toute de Dieu (totum), elle n'est pas de lui totalement et exclusivement (non totaïiter) : le fruit de l'arbre procède tout entier du soleil generatione œquivoca, mais l'arbre y est bien pour quelque [104] chose. La distinction est assurément fort claire et fort simple en soi; Carlstadt et les siens se récrièrent pourtant, disant que c'était là une subtilité sophistique, et demandèrent qu'on leur montrât cette 712 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER distinction en usage chez les Pères; à quoi Kck répondit que les ariens avaient fait la même dilïioulté à saint Athanase, lui deman- dant si les Pères avaient distingué entre homoousion et homoiou- sion, et avec saint Athanase il répondait qu'il n'est pas nécessaire de trouver les mêmes mots, il suffit qu'on trouve le sens et la chose. Puis revenant à l'exposition : Tout bien, dit-il, vient de Dieu, est l'ouvrage de la grâce de Dieu, mais en telle sorte que le libre arbitre coopère, comme un second facteur. Dans l'acte salutaire, l'action divine précède, excitant, éveillant, vivifiant, sans aucun mérite de la part de l'homme, mais l'homme doit consentir, recevoir la grâce et y coopérer. La grâce de Dieu ne saurait supprimer la liberté de l'homme, ceci emporterait l'anéantissement de tout l'ordre moral fondé par Dieu 1 . Eck fut assez heureux pour arracher à son adver- saire cet aveu capital, comme si la chose était compatible avec le système de Carlstadt qu'il y a déjà une certaine action du libre arbitre dans le consentement donné à la grâce, ce dont ni lui ni Luther n'avaient jamais voulu entendre parler. « On ne peut nier, a dit Schrôckh, qu'en érudition, subtilité et habileté, Eck s'est montré bien supérieur à Carlstadt 2 . » Luther résolut alors d'attaquer lui-même Eck sur un autre terrain : on disputa, le 4 juillet, sur la primauté pontificale. Tout d'abord Luther protesta qu'il ne voulait nullement attaquer l' Église romaine; c'est pourtant ce qu'il allait faire. Voici comment il posa sa thèse : « Que l'Eglise romaine soit au-dessus de toutes les autres, ce n'est prouvé que par les impuissants (frigidissimis) décrets des pontifes romains, datant des quatre derniers siècles, décrets qui contredisent l'histoire véridique de onze siècles, les textes de l'Écriture et le décret du concile de Nicée, le plus saint de tous les conciles. » Les protestants eux-mêmes sont forcés de convenir que la thèse, surtout en ce qu'elle fait dater le primat pon- [105] tifical des quatre derniers siècles, est insoutenable 3 . Eck avait même combattu dans ses thèses l'opinion qui ne le fait pas remonter au delà du pape Sylvestre. Ici il représenta que l'Église militante est, de droit divin, une monarchie, dont le monarque ne peut être que l'évêque de Rome, ainsi que le démontrent les textes de l'Écri- 1. Wicdemann, D T .1 . Eck, p. 32 sq., p. 436, 453-457; Denzingcr, Kritik der Yorlesungen von Thiersch, Wûrzburg, 1849, t. n, p. 137 sq. 2. Schrôckh, op. cit., t. i, p. 185. 3. Herzog, op. cit., p. 30. 924. LA DISPUTE DE LEIPZIG 713 ture ayant trait à la primauté de Pierre, et les expositions qu'en font les Pères. A quoi Luther répondit qu'il n'y a qu'un monarque, qui est le Christ, et il attaqua le tex^e cité. Quand bien même saint Augus- tin, dit -il, et tuus les autres Pères 1 auraient entendu petra de Petrus, il leur donnerait à tous un démenti, appuyé qu'il était sur l'auto- rité de saint Paul : Petra autem erat Christus (I Cor., x, 4), funda- mentum aliud prseter, etc.(ibid., m, 11), summo angulari lapide Ciirislo Jesu (Eph., n, 20), lapidera vivum a Deo electum (I Petr., n, 4). C'était singulièrement troubler le contexte et la suite des idées, que de faire dire à Jésus-Christ : Toi, Simon, tu es Pierre, et sur cette pierre, que je suis moi-même, je bâtirai, etc. C'est pourtant ce que proposa Luther. Eck rappela qu'il n'y eut jamais d'hérétique qui n'apportât en sa faveur tel ou tel texte de l'Écriture : il fallait donc en chercher le sens véritable dans l'interprétation unanime des anciens Pères et docteurs, à laquelle doit se conformer toute interprétation privée. Luther apporta, d'après Gvatien (d. XCIX, can. Primée) un concile d'Afrique qui recommande d'éviter de donner les titres de summus sacerdos, ou princeps sacerdotum, à l'évêque du premier siège et même à l'évêque de Rome le titre ô'episcopus universalis; mais ceci est une addition du seul Gratien. Eck répondit justement que les papes avaient refusé le titre [106] d'oecuménique et de patriarche, parce que ces titres paraissaient signifier que le seul évêque de Rome possédait la dignité et la juri- diction d'évêque et de patriarche : le contexte en fait foi. Luther répliqua que jamais personne n'a pu soulever un doute aussi in- sensé, et se demander si l'évêque de Rome est le seul évêque. Eck renvoya son adversaire à Alvaro Pelapio, Occam et Turre- cremata, où il verrait que les papes n'avaient pas donné d'autres raisons pour refuser eux-mêmes ce titre 2 , lequel d'ailleurs leur convient parfaitement, et leur avait déjà été donné, notamment au concile de Chalcédoine. Tout au moins Lui lier voulut-il conclure, de ce que le concile de Chalcédoine a offert [oblatum) ce titre, que la primauté est de droit humain, non de droit divin. D'après Érasme, Je duc Georges de Saxe, présent à la dispute, 1. Voy. S. Augustin, Serm., i.xxvi, De verbis Dni, 3, P. L., t. xxxvni, col. 479; Retract., P. L., t. xxxn, col. 618. (H. L.) 2. Du Plessis d'Argcntré, Coll. jud., t. m b, p. 105 sq. 14 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER aurait dit : « Que le pouvoir du pape soit ou non de droit divin, il existe, cela suffit. » Luther protesta qu'il ne voulait point y attenter. Le pouvoir impérial, dit-il, est fonde sur le droit, bien qu'il n'en soit point question dans l'Ecriture. Eck insista sur ce poin ! . : que toujours et partout la primauté est présupposée déjà existante, qu'on ne peut mentionner que les professions extérieures qui en sont faites, qu'il n'est pas au pouvoir du droit romain de créer une situation semblable ni de l'attribuer à un évêque; de plus que Grégoire le Grand, avec toute son humi- lité, s'était considéré comme le chef (caput) de l'Eglise, et que le titre episcopus uniyer salis Ecclesiœ. convient mieux que celui iVepiscopus unwersalis 1 . Le texte cité n'est pas de saint Grégoire I er , mais de Grégoire IV 2 , Luther n'en savait rien non plus; l'un et l'autre manquaient de critique historique et d'une érudition suffisamment exacte. Sans cela, le célèbre témoignage d'Irénée sur Yecclesia maxirna et sa potior (ou potentior) principalitas 3 , même entendu de la façon la plus superficielle, les expressions de saint Cyprien, dans sa lettre sur Yecclesia principalis unde imitas sacerdotalis exorta est 4 , et tant d'autres passages des anciens Pères eussent abondamment suffi. On discuta de façon assez confuse sur les grecs. [1^7] On toucha brièvement au concile de Nicée, qui ne pouvait fournir ni a l'un ni à l'autre parti aucun argument péremptoire. A propos du concile de Constance, la discussion fut autrement sérieuse. Eck était en droit d'alléguer que le concile avait condamné les assertions de Wiclef et de Jean Huss; à savoir que Pierre n'est pas et ne fut jamais le chef (caput) de la sainte Eglise catholique ; qu'une tête n'est point nécessaire à l'Église militante; que la dignité papale vient de César 5 , etc. Les thèses de Luther étaient au moins très favorables à l'hérésie bohémienne. Luther fit diverses tentatives pour se dérober à la force de cet argument; il assura qu'il blâmait les bohémiens de s'être séparés de l'unité de l'Église; mais plusieurs articles de Jean Huss étaient vraiment catholiques, par exemple les articles 1-4; il fit entendre [108] 1. Dans la souscription des légats romains à Chalcédoine, on lit: Apostolicus unù'ersalis Ecclesiœ papa. 2. Decr.. Causa II, q. vr, cil. 3. A(h: hfer., 1. III, m. 4. S. Cyprien, Epist., lxxiii, ad Jubaian., epist. lix, 14, édit. Ilartel. 5. Art. condamne au cône, de Constance Wicl., n. 41 ; Huss, n. 7, 9, etc. 924. LA DISPUTE DE LEIPZIG 715 que les actes du concile avaient pu être falsifiés, ensuite que les doctrines de Jean Huss avaient été interdites, mais non pas con- damnées comme erronées. Eck montra que chaque proposition était atteinte par une censure propre : hérétique, erronée ou scan- daleuse, ce qui retombait sur celles de Luther. Cette fois, le docteur de Wittenberg se découvrit : les conciles peuvent errer, dit-il, et d'ailleurs ils ne peuvent ajouter à la foi de nouveaux dogmes. Aussitôt il s'efforça d'atténuer l'énormité de l'assertion: ils peuvent errer, dit-il, surtout (prseserlim) dans les choses qui ne touchent point à la foi. Ce prseserlim et les autres explications qu'il ajouta montraient assez qu'il visait à contester aux décisions des conciles toute infaillibilité. Tl ajouta qu'à Constance tout avait dû céder aux courtisans du pouvoir papal, qu'il n r était nullement nécessaire au salut de croire à cette préémi- nence du pape, à laquelle pendant 1400 ans, dans cette Église d'Orient, si riche pourtant en saints personnages, personne n'avait cru. Eck répondit : 1. Si les conciles œcuméniques sont sujets à erreur, tous les articles de foi sont incertains, et il n'y a plus rien de sûr dans l'Église. 2. Il n'est pas de concile qu'on puisse moins accuser d'adulation envers les papes que le concile de Constance, qui préci- sément s'est élevé contre eux, et qui a condamné la proposition de Jean Huss à un moment où il n'y avait pas de pape. 3. L'Église d'Orient fut autrefois riche en saints, mais avant le schisme. Que l'adversaire nous dise quels sont les saints docteurs des derniers siècles. 4. Les quatre articles cités de Jean Huss ne sont absolu- ment pas chrétiens : les articles 1 et 2 prétendent que l'Église se compose uniquement des prédestinés, ce qui est contre les paroles de Jésus- Chrisl, par exemple dans la parabole des vierges sages et des vierges folles: la proposition 3 : Duse naturse, divinitas et humanitas, sunt unus Christus est simplement fausse : l'union de la divinité et de l'humanité ne se fait pas dans la nature mais dans la personne du Verbe. L'art. 4 affirme la division des œuvres hu- maines en bonnes ou mauvaises : le concile admet aussi des actes indifférents. Ce reproche de partager l'hérésie des bohémiens jeta Luther dans [[09] une violente colère. Il se récria, mêlant le latin et l'allemand et repoussant toute accointance avec les bohémiens; mais ce fut en vain. Les assistants purent se convaincre qu'il tenait une doctrine condamnée par un concile œcuménique et attaquait l'autorité de 7iG LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER ce concile. C'était absolument contre les règles de la discussion. Le duc Georges était présent, les bras lui en tombèrent de stupeur et d'indignation, et il s'écria en branlant la tête : « Mais c'est la peste qui nous arrive *. » Le 8 juillet, on disputa sur le purgatoire. Luther dit : Il n'y a rien sur le purgatoire dans l'Écriture, au moins aucun témoignage décisif. Le livre des Macchabées, qu'on cite souvent, n'est point canonique. Il croyait toutefois à l'existence d'un purgatoire et concédait que les âmes qui s'y trouvent peuvent, en une certaine mesure, être assistées par les prières et les bonnes œuvres; il ne voulait pas disputer là-dessus, mais bien contre les singulières imaginations des scolastiques rela- tivement à l'état des âmes qui s'y trouvent. Eck défendit, d'après les témoignages des Pères et le canon de l'Église romaine, le livre des Macchabées; son adversaire lui opposa le canon hébreu et une citation de syint Jérôme; il chercha à montrer que les textes (Ps. lxvi ; Vulg., lxv, 12) : transivimus per ignem et aquam, et Matth., v, 26 : ad novissimum quadrantem, ne sont pas démonstratifs. On disputa sur ces points : si les âmes en purgatoire sont assurées de leur salut; si elles sont encore en état de mériter et de satisfaire pour elles-mêmes. La thèse d'Eck était simplement : « C'est une erreur de dire que le pape ne peut pas délivrer de leurs peines les âmes qui sont en purgatoire. » C'était introduire la doctrine de l'indulgence. Là-dessus Luther affirma : « C'est une folie que de dire que l'indulgence profite en rien aux chrétiens. Que le pape puisse remettre toutes les peines de cette vie et de l'autre, que l'indulgence serve en rien à ceux qui ne sont pas des criminels, ce sont là assurément des rêveries de sophistes pro- fondément ignorants et de dangereux flatteurs. » Il soutint contre Eck, qui alléguait les conciles, les papes et les Pères, que l'indulgence ne serait d'aucun usage pour les chrétiens zélés, qui n'aiment pas à être dispensés des bonnes œuvres. Eck opposa, puisqu'on venait à parler des bonnes œuvres, que l'indulgence ne les empêchait en rien; il soutint fortement la doctrine relative au trésor de l'Église, tandis que Luther s'emportait contre les abus connus de tous. On discuta ensuite si la vraie contrition prend son commencement de l'amour, comme le voulait Luther (th. 3), au lieu de la crainte; ensuite si un simple prêtre peut absoudre de la peine et de la 1. FroseheL, dans Walch, op. cit., t. xv, p. 1400. 924. LA. DISPUTE DE LEIPZIG 717 [HO] coulpe, ou bien de la coulpe seulement (th. 4-5). Luther condamna les réserves épiscopales et pontificales, et persista dans ses dires, que, lors de la rémission du péché, Dieu ne demande au pécheur absous aucune satisfaction. Enfin, le 14 juillet, Carlstadt reparut pour continuer la discussion sur le libre arbitre et les bonnes œuvres. Sur la thèse 13 de Carlstadt; la lutte fut sans grande importance, mais elle fut d'autant plus vive à propos de la thèse 2 d'Eck : « Bien que le péché véniel soit chose quotidienne, nous nions que le juste pèche sans cesse en toute œuvre bonne, même (et surtout) dans les œuvres méritoires. » Carlstadt voyait, à le nier, de l'orgueil, de l'impiété, de l'hérésie; se référant à ce sujet à Eccles., vu, 21 : Non est enim homo justus in terra, nui faciat bonum et non peccet; non peccet, traduisait-il, qui ne pèche continuellement. En quoi Eck signala la lallacia ab unù'ersa- litate suppositorum ad unwersalitatem temporum. Tout juste pèche, mais non toujours; ce qu'il confirma par de nombreux témoignages. Et quelque exorbitante que fût sa thèse, Carlstadt déploya à la défendre plus d'habileté qu'il n'en avait montré la première fois. Luther voyait avec grand déplaisir la tournure que prenait la dispute: il regrettait surtout de s'être fait défendre par Carlstadt. Le mauvais accueil qu'on lui avait fait à Leipzig, les honneurs rendus à Eck l'irritaient : il n'attendit pas la fin de la dispute, et [111] se résolut d'effacer par ses écrits l'impression défavorable qui résul- tait pour sa cause de la supériorité du docteur Eck. La dispute fut donc sans résultat décisif, sinon d'avoir rendu plus claire la position respective des deux partis. Les catholiques y gagnèrent de voir la ville et l'université de Leipzig affermies dans la foi x à laquelle elles tinrent fidèlement jusqu'au moment (1539) où un changement de régime amena de force une évolution. Mais pour les nouvelles doc- trines le gain fut immense : la publicité, la solennité avec laquelle elles se produisirent au grand jour servit puissamment à leur large diflusion. Pour le moment, la Réforme y iit une recrue importante : un homme jeune encore, très richement doué, Philippe Schwarzerd Mélanchthon, v fut acquis à la théologie luthérienne. Il était né à Bretten 2 , le 16 février 1497; professeur de littérature grecque à Wittenberg depuis août 1518. il avait suivi à Leipzig ses collègues plus âgés. 1. Pallaviccini, Hist. conc. Trid., I, xvi, 18. 2. Bretten, grand-duché de Bade, 20 kil. de Carlsruhc. coNcii.ns — vin — 46 VIS LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER La dispute de Leipzig fut l'occasion d'une ardente polémique. Par leurs lettres, par leurs traités, les écrivains de Wittcnberg s'efforcèrent de regagner le terrain visiblement perdu et de raffer- mir leurs partisans, obligeant leurs adversaires à multiplier les réponses. Mélanchthon (21 juillet 1519) rédigea sur la dispute un rapport qu'il adressa à Œcolampade et qui fut promptement publié. Naturellement Luther y était représenté sous les plus favorables couleurs 1 . Eck avait de même écrit de Leipzig (24 juillet) à Hoeh- straten, professeur à Cologne, sur la tournure qu'avait prise le débat théologique 2 . Vers la même époque ou aux premiers jours d'août il fit imprimer chez Landsberg, à Leipzig, une réponse 3 , à laquelle Mélanchthon opposa une réplique 4 . Luther, de son côté, [112 dans ses Résolutions (5 août loi 9) 5 , traita la dispute de perte de temps, chercha à produire d'autres preuves contre le pouvoir du pape, argumenta de nouveau d'après le concile de Constance. Ce concile a proclamé la supériorité du concile sur le pape; donc, disait Luther, si l'autorité pontificale est jure divino, voilà un concile qui a enseigné une hérésie. Il s'appliqua à mieux établir son dogme de la justification par la foi seule, et, pour cela, affecta de parler avec le dernier mépris de l'épître de saint Jacques. Il attaqua très vive- ment Eck et loua outre mesure Mélanchthon, dont il prisait le jugement, disait-il, plus que celui de « plusieurs milliers d'Ecks crottés ». Eck répondit le 2 septembre par une lettre de justifica- tion. Il la fit précéder d'un C3mpte rendu de la dispute de Leipzig par Joh. Cellarius, professeur d'hébreu, adressé à Wolfgang Capito, prédicateur à Bâle, et le dédia au P. Gaspar Satzger, gardien des franciscains de Nuremberg. Luther y répliqua encore 6 . L'intervention de Jérôme Emser, licencié en droit canon, secré- taire particulier du duc Georges 7 , provoqua de nouvelles polé- miques. Il avait plusieurs fois adressé à Luther des avertissements amicaux. Dans un écrit sur la dispute de Leipzig, il prit la défense de Luther contre les bohémiens, tenant pour douteux que le D r Eck eût parlé sérieusement quand il avait traité Luther d'héré- 1. Mélanchthon, clans Corpus rejormatorum, t. i, p. 87. 2. Lôscher, op. cit., t. m, p. 222-224; Wiedemann, Eck, p. 501. 3. Wiedemann, op. cit., p. 501-505. 4. Lôscher, op. cit., t. m, p. 596. 5. Ibid., t. m, p. 733-784. ù. Ibid., t. m, p. 805-813. 7. Kuhn, op. cit., p. 372-374; Jansscn, op. cit., t. n, p. 87 sq. (H. L.) V23. LES LETTRES DE LUTHER EN 1520 719 tique bohème, et pensait qu'on ne pouvait alléguer les bohémiens à propos de lui. Luther crut voir là une perfidie et une attaque dissimulée. En septembre 1519, il répondit par un écrit extrême- ment violent, auquel répliquèrent Emser et le D r Eck, non [113] moins maltraité que lui. Ce dernier le fit par un écrit signé et daté du 28 octobre et dédié à l'évêque Jean de Meissen l . En fait, les hérétiques bohémiens, nommément Rosdralowin et Padusrhka, avaient commencé à saluer en Luther le restaurateur de la vraie religion, le vainqueur de la scolastique et de l'aristo- télisme 2 , le Jean Huss saxon, et l'avaient encouragé à tenir ferme. Ils lui députèrent même un des leurs. Alors Luther se mit à étudier les œuvres de Jean Huss, entra en correspondance avec les hussites, puis, en février 1520, « soudainement éclairé », se persuada tout à coup qu'il était hussite 3 . Eu même temps, Eck avait justifié contre Carlstadt sa distinc- tion employée à Leipzig, totum non tolaliler 4 , que son adversaire qualifiait toujours de subtilité d'impudent sophiste 5 . Willibald Pirkheimer. à Nuremberg, chercha dans son Eck dedolatus à livrer au mépris et à la raillerie du public le savant théologien d'ingolstudt 6 , que la fureur calomniatrice du nouveau parti prit aussitôt pour cible de ses attaques, comme avant lui l'infortuné Tetzcl 7 . Œcolampade écrivit contre Eck, Mélanchthon contre Emser. Remarquer dans ce dernier écrit le conseil donné aux Allemands de reprendre au pape les droits qui lui ont été concédés jusqu'à présent. [114] 925. Les lettres de Luther en 1520. Le 15 mars 1520, le général des augustins, le P. Gabriel de Venise, écrivait à Staupitz, le pressant de mettre tout en œuvre pour détourner Luther d'une voie si dangereuse pour son ordre, auquel 1. Loschcr, op. cit., t. m, p. 660 sq. ; Kuhn, op. cit., p. 382. 2. Kuhn, op. cil., p. 382. (H. L.) 3. Janssen, op. cit., t. n, p. 87. \. Wiedemann, op. cit., p. 512-515. 5. De Welte, op. cit., t. i, p. 205. 6. Kampschulto, op. cit., i. n, p. 38, noie 1. 7. Wiedemann, op. cit., p. 139, 148. 720 LIVRE HI, CHAPITRE PREMIER Léon X avait accordé tant de faveurs 1 . Staupitz, découragé, son- geait à se démettre de sa charge. Le 11 mars, il avait annoncé pour le 21 avril à Kulmbach un chapitre extraordinaire, mais qui peut- être ne s'est pas tenu 2 . Le 5 mai, Luther apprit que Staupitz vou- lait anticiper à l'été le chapitre qui devait avoir lieu l'année sui- vante, et y donner sa démission 3 . Il la donna en effet à Eisleben, le 28 août 1520, et W. Link lui succéda 4 . Le sire de Miltitz s'était rendu à ce chapitre. Staupitz, Link et d'autres religieux pressèrent Luther d'adresser au pape une nouvelle lettre d'humble soumission, d'autant que son affaire n'était point désespérée, Léon X l'ayant lui-même prise en mains 5 . Cette troisième lettre, fort longue 6 , tranche pour la forme et le style avec les précédentes. Contre Rome, contre ceux qu'il appelle les courtisans du pape, le fiel et le venin y débordent. La suscriptiôn même : « A Léon X, pape, Martin Luther, salut en Jésus-Christ Notre-Seigneur. Amen », marque que le moine de Wittenberg se pose, vis-à-vis du chef de l'Eglise, en égal et non pas en fils soumis 7 . « Au milieu des monstres de ce siècle, avec lesquels je suis en lutte depuis trois ans, dit-il, je me vois enfin obligé d'élever mes regards vers vous et de penser à vous, bienheureux Père, et je ne puis faire autrement, puisqu'on suppose communément que vous êtes en cause dans cette guerre. Ce sont les flatteurs du pape qui [115] me, contraignent, sans égard aux vaines et tyranniques constitu- tions de Pie II et de Jules II, d'appeler du Siège romain au futur concile. Ce n'est pas que mon cœur soit à ce point détourné du pape que je ne lui souhaite tout le bien possible, et ne le demande pour lui à Dieu. Mes ennemis, qui cherchaient à me terroriser par le nom et l'autorité du pape, je les ai vaincus; j'en ai triomphé. Il est une chose pourtant que je ne saurais dédaigner et qui m'a décidé à écrire ceci : c'est que je paraîtrais n'avoir point épargné la per- sonne même du pape. Du pape lui-même personnellement, j'ai 1. Kolde, dans Zeitschrift fur Kirchengeschichle, t. n, p. 478 sq. 2. Koldo, Die deutsche Augusliner-Congregatioh, p. 325, 326, 444, n. 17. 3. De Wctte, op. cit., t. î, p. 447. 4. Kuhn, op. cit., p. 433. (II. L.) 5. Kolde, op. cit., p. 327-328. G. Op. lai., Iéna, t.i, p. 432 sq. ; de Wette, op. cit., 1. 1, p. 496 sq. ; Le Plat, op. cit., I. ii, p. 53-59; Roscoe-Bossi, op. cil., t. ix, p. 307-317. 7. F. Kuhn, op. cit., p. 435; Audin, Hist. de Luther, t. i, p. 380. Pièce XIII, texlc de la lettre. (II. L.) 92,"). LES LETTRES DE LUTHER EN 1520 721 toujours parlé avec honneur et en bons termes; s'il en était autre- ment, je ne me le pardonnerais pas. et je retirerais mes paroles. Je l'ai appelé un Daniel à Babylone, et j'ai défendu son innocence contre un Sylvestre Priérias qui la déshonorait; le monde entier en est témoin. Je ne suis pas si fou que d'insulter celui que tous exaltent. C'est contre des doctrines impies que j'ai combattu et j'ai rudement attaqué mes adversaires, non pour leurs mœurs, mais pour leurs doctrines : je ne m'en repens pas; au contraire, au mépris du jugement des hommes, je veux persister dans ce zèle ardent, à l'exemple de Jésus-Christ, de l'apôtre Paul et des pro- phètes. Par contre, pour le siège du pape, la romaine Babylone ilont tout homme doit convenir qu'elle est plus corrompue que Babylone et que Sodome, elle me fait horreur; je me scandalise de voir le peuple chrétien ainsi maltraité au nom de Léon et de l'Église romaine; à elle je veux résister tant que l'esprit de foi restera vivant en moi. Ce n'est pas que j'espère, à moi seul, obtenir quoi que ce soit de cette Babylone irrémédiablement perdue; mais je suis débiteur de nos frères (Rom., i, 14); je veux atténuer au moins et alléger leurs maux; car voilà bien des années que de Rome ne nous viennent que des maux ailreux pour les âmes et pour les corps. L'Eglise romaine, autrefois la plus sainte, n'est plus qu'une caverne de voleurs, une maison de plaisirs infâmes, le royaume du péché, de la mort et de l'enfer; sa malice ne peut croître, nui ne pourra y ajouter, pas même l'antéchrist, s'il venait. Le pape Léon est un agneau qui habite au milieu des loups, un Daniel dans la fosse, un Ezéchiel au milieu des scorpions. Que peut-il faire, à lui seul, contre ces énormités, quand même il s'y joindrait trojs ou quatre savants et justes cardinaux ? Que peut-on attendre d'eux ? [116] Vous seriez tous morts du poison, avant d'avoir hasardé une seule mesure de salut. De la curie romaine, c'en est fait maintenant : d'en haut la colère divine est tombée sur elle. Elle hait les conciles; elle redoute d'être réformée; rien ne saurait apaiser la fureur de son impiété. » Et il continue sur le même ton : « On ne peut que plaindre le pape Léon d'avoir paru en un pareil temps: il en eût mérité un meilleur. Mais Rome n'est qu'au service de Satan, qui y règne plus que le pape. Au pape, on pourrait souhaiter qu'il vécût d'un modeste bénéfice ou de l'héritage paternel, qu'il descendît de son Siège, si dangereux, si malfaisant. » Par deux fois Luther ose bien rappeler le livre de la Considération, adressé par saint Bernard à Eugène III, 722 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER comme s'il avait mission de parler comme ce grand saint parlait à son ancien disciple. Il entasse ensuite les plus grossières accusations contre Eck, ce valet de Satan, ce premier des adversaires du Christ, celui dont l'ambition effrénée l'a poussé à ce débat sur la primauté; il accuse violemment le cardinal Cajetan, cet inhabile, ce malheureux, cet infidèle représentant du pape, qui dans les emportements de sa tyrannie voulait le forcer à se rétracter; par contre, il "loue Miltitz et la peine qu'il s'est donnée pour réparer les maladresses de Cajetan 1 . Ses entretiens avec ce dernier avaient fait naître les meilleures espérances; mais Eck a tout troublé, avec sa dispute de Leipzig; c'est sa faute si on a tant étalé au grand jour la corruption romaine : Eck, voilà l'ennemi du pape et de sa curie; les pires ennemis sont les flatteurs et Eck a fait au Siège de Rome un mal immense. Que le pape n'écoute plus ces flatteurs qui font de lui un demi-dieu; Luther lui ofïre son traité où il a, prétend-il, exposé en abrégé les points principaux de la vie chré- tienne; il promet enfin de se soumettre, mais à deux conditions : qu'on n'exige plus de lui ni correction ni rétractation de sa doc- trine; et qu'on ne lui impose rien sur la manière dont il doir exposer la parole de Dieu. Il menace, s'il est pro\oqué, de ne pas [117] demeurer muet. C'est en imposant silence aux deux partis que le pape pourrait amener la paix. La lettre tout entière, d'une allure lourde et grossière, est certai- nement destinée à d'autres lecteurs que le pape 2 , Le traité joint à la lettre était écrit « Sur la liberté du chrétien », qui parut en latin et en allemand. Tl traite de l'excellence et de l'efficacité de la foi et de son rapport avec les bonnes œuvres. D'après sa doctrine, le chrétien est à la fois le maître le plus libre et l'esclave le plus assujetti. Le premier est l'homme intérieur, nouvel homme et spirituel, à qui tout ce qui est extérieur est indifférent, à qui la parole de Dieu suflit et qui est justifié par la foi sans les œuvres, et par conséquent affranchi de toute loi. Pour celui qui n'est point encore homme spirituel, il doit s'exercer aux bonnes œuvres, servir son prochain volontiers et avec amour; il n'est pas exempté des bonnes œuvres, mais seulement délivré de la \anité qu'il en pourrait tirer, etc., etc. 3 . 1. Raynaldi, Annal., ad ann. 1519, n. 36. 2. Pallaviccini, Hist. conc. Trid., I, c. xvm, n. 2-3. 3. Op. lat., Iéna, t. i, p. 435; Schrôckh, op. cil., t. i, p. 239-240. 925. LES LETTRES DE LUTHER EN 1520 723 11 fallait, être ce qu'était Miltitz pour s'abaisser à recevoir une lettre aussi injurieuse pour celui dont il se prétendait le représen- tant. Le sentiment de sa dignité lui manquait complètement. Ses perpétuels déplacements, ses longues séances à table, ses excès de boisson, ses propos inconsidérés au sujet de la cour romaine, consi- dérés comme autant d'aveux, lui avaient ôté toute considération l . Cette impertinente lettre, que certains datent du G avril 1520 2 , est datée par d'au 1res du 6 septembre 3 . Selon toute apparence, elle ne fut écrite qu'après de longues délibérations et lorsqu'on eut appris la condamnation portée par Rome; elle est donc vraisem- blablement antidatée. Le 11 septembre 1520, Luther écrivait à ce sujet à Spalatin : « Vous pouvez écrire, sans nulle crainte et avec vérité, que je n'ai pas voulu attaquer la personne du pape; je me garderais même d'attaquer trop violemment Je siège même, lequel [118] toutefois goûtera de mon sel 4 . » Nombre de savants admettent 5 que Luther a antidaté sa lettre pour la présenter comme antérieure à la bulle d'excommunication, mais qu'elle n'a pas été écrite avant le 10 ou 15 octobre 6 . Après tout, la date importe peu : l'écrit est certainement dans la direction absolument révolutionnaire que les idées de Luther avaient visiblement prise dans la seconde moitié de l'année 1520. Le courant finissait par l'entraîner. Charles-Quint venait de ceindre la couronne impériale; en 1520, Luther lui adressa aussi une lettre. 11 s'excuse de s'adresser à l'empereur: mais il s'agit, dit-il, de la vérité évangélique. Ses écrits lui ont attiré de nombreuses inimitiés: il a engagé la lutte contre la superstition, et se tient pour justifié par le témoignage de sa conscience : avec lui, c'est l'Évangile qu'on veut anéantir. C'est le devoir de l'empereur de couvrir la l'évité de sa protection. Pour lui, il veut vivre et mourir en fils obéissant et fidèle de l'Église, et se conformer au jugement de toute université impartiale 7 . Il écrivit peu après, dans le même sens, à un certain nombre de prélats. Dans sa lettre à l'archevêque de Mayence, il fait appel à 1. Pallaviccini, op. cit., I, xvm, 1. 2. Aurifaber et l'ancienne édition d'Iéna. Cf. Pallaviccini, op. cit., I, xvn, 2. 3. Raynaldi, Annal., ad ann. 1520, n. 60. 4. De Wetto, op. cit., t. i, p. 486. 5. Pallaviccini, op. cit., I, xviii, n. 1-3; Ilôfler, op. cit., p. 43. 6. Ilcrzog, op. cit., p. 36; Schrockh, op. cit., t. i, p. 236. 7. Op. lat., Iéna, t. i, p. 229, ep. cxl; Sleidan, Comm., 1. II, p. 41; Raynaldi, Annal., ad ann. 1519, n. 34. 724 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER l'équité du prélat, car il a donné un enseignement conforme à l'Ecriture et ses accusateurs mêmes sont contraints de partager en secret son opinion sur bien des points, par exemple sur les deux espèces dans l'eucharistie et sur le pouvoir du pape 1 . L'archevêque Albert répond qu'il n'a pas lu les livres de Luther, dont il laisse le jugement à plus haut et plus habile que lui. Il lui souhaite seule- ment d'exposer ses opinions avec plus de réserve, de ne point porter ses controverses devant le peuple, et d'écarter les passions et la désobéissance à l'Église 2 . L'évêque de Mersebourg est aussi d'avis que Luther aurait dû montrer plus de retenue, et ne point attaquer le pape avec tant de violence 3 . De l'empereur Luther ne reçut d'autre réponse que la condamnation au feu de ses écrits dans les [110] Etats héréditaires de Charles. Des évêques à qui il s'était adressé il n'avait donc à attendre ni faveur décidée ni opposition énergique. 926. Écrits révolutionnaires de Luther et de Hutten. En 1520, tout l'avantage était du côté de Luther dans l'opinion publique de l'Allemagne. La publicité donnée à la dispute de Leip- zig avait fait douter de l'ancienne Église; les objections avaient été beaucoup mieux saisies que les réponses; beaucoup estimaient qu'on avait produit dans cette dispute tout ce qui pouvait être dit en faveur de l'ancienne Eglise; or les arguments d'Eck n'étaient pas tous également solides; ce n'est que progressivement que la défense catholique devait acquérir toute sa précision et toute sa force 4 . Au commencement de 1520, la réputation des professeurs, surtout de Luther et de Mélanchthon, avait attiré à W'ittenberg jusqu'à 579 étudiants 5 ; les adresses de sympathie et d'admiration pleuvaient sur le seuil des deux coryphées; les humanistes et la jeune noblesse ruinée leur formaient une solide arrière-garde, l'imprimerie se mettait tout entière à la disposition de la nouvelle école 6 . Luther liait ouvertement partie avec tous les hobereaux à opinions anarchistes, avec le parti révolutionnaire religieux et 1. Op. lat., t. i, p. 233, ep. cxi.v. 2. lbid., p. 236, cp. cxlvi. 3. Ibid., p. 293, ep. cxlviii. 4. Pallaviccini, Hist. conc. Trid., 1. 1, c. xvn, 6. 5. Ilerzog, op. cit., t. m, p. 33. 6. Raynaldi, Annal., ad ami. 1519, n. 5i-55; Janssen, op. cit., t. n, p. 89, 93. 026. ÉCRITS RÉVOLUTIONNAIRES DE LUTHER ET DE HUTTEN 725 politique de Sickingen et de Iluttcn 1 . La révolution contre le pape était annoncée sur tous les tons; un complet bouleversement des conditions juridiques dans l'empire allemand était aussi une per- spective prévue et bien accueillie. Luther ne refusait déjà plus l'emploi de la force matérielle pour la dilTusion de son évangile, tout comme les partisans de Jean Huss avaient cherché à propa- ger par le fer et le feu leur « vérité é\ augéliquc 2 ». Lui-même avait brigué la faveur des humanistes influents, des Érasme, des Reu- schlin. des Mutian 3 ; ce dernier lui avait même gagné des partisans 4 . [120 Le J9 (16 ?) octobre 1519, Crotus Rubianus presse Luther, « son savant, son saint ami », « l'élu du Seigneur », de ne rien craindre dans la lutte qu'il a entreprise contre Rome 5 . Luther était maintenant le restaurateur de la liberté; — et cette liberté, bien entendu, était pour chacun la suppression de tout ce qui le gênait, c'était la venue de tout le bonheur individuel rêvé. Mé- lanchthon le promettait ouvertement 6 . Ulrich de Ilutten,qui avait vu avec plaisir, en 1518, moines et théologiens se quereller, avait prêté peu d'attention au mouvement luthérien; mais il ne tarda pas à comprendre le grand parti qu'il en pouvait tirer pour ses visées particulières 7 . En 1520, il noua avec Luther une étroite alliance. Sa grande idée é ait le renversement de l'ordre politique existant, au profit de la petite noblesse alle- mande. Pour la diffusion des pamphlets et des satires, il avait établi dans le vieux manoir de ses pères, à Steckelberg, une imprimerie à ses frais. F.n mars et en avril 1519, il prit part à la campagne dirigée contre le duc Ulrich de Wurtemberg, et entra en rapports avec Franz de Sickingen, qu'il destinait à être le chef de la nouvelle entreprise. Tous deux cherchèrent à gagner l'archiduc Ferdinand, frère de Charles-Quint; et Ilutten, dans un écrit qu'il lui dédia, lui présen- tait comme idéal Henri IV luttant contre Grégoire VIL 1. Raynaldi, Annal., ad ann. 1519, n. 5'i-55; Janssen, op. cit., t. n, p. 95. -. Lettre à Spalatin, févr. 1520, de Wette, op. cit., t. i, p. 417. 3. Luther à Érasme, Wittenberg, 28 mars 1519. Érasme, Epist., 1. VI, ep. m-iv, p. o-iT-350; J. Janssen, op. cit., t. n, p. 90. 4. Tout ce qui suit est un résumé de Janssen, op. cit., trad. franc., t. n, p. 90 sq. (11. L.) 5. Bôcking, Hutteni opéra, t. i, p. 309-312. 6. Corp. reform., t. i, p. 657; Pastor, op. cit., t. vm, p. 304. 7. Bôcking, op. cit., t. i, p. 164. 726 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER En attendant ces grandes choses, et à la grande joie des huma- nistes, Sickingen menaçait de guerre privée le dominicain Hoch- straten et le prieur de son ordre, et avec eux la ville de Cologne, épouvantant ceux qui avaient encore présent le souvenir de ses brigandages 1 . ïlutten écrivit souvent à Mélanchthon. Le 20 janvier (fé- vrier?) 1520, il r.ffre à Luther l'appui de Sickingen. 11 avait publié son dialogue : « La liberté romaine », où il outrageait de la manière la plus indigne le Siège pontifical. Ensuite, en avril 1520, il présida [121] à Bamberg avec Crotus Rubianus une importante assemblée dans laquelle les conjurés convinrent de pousser Luther à prendre vis- à-vis de Rome une attitude plus clairement hostile; leur dessein était de se servir de lui pour la révolution politique et religieuse qu'ils rêvaient 2 . Luther soullrait dès lors d'une augoisse maladive qui lui faisait redouter partout la persécution et la mort violente. Cette disposi- tion ne fit que s'exagérer. Enfin il se décida à suivre les conseils de Crotus, et écrivit à Sickingen et à Hutten, avant même d'avoir rien reçu de ce dernier (5 mai 1520) 3 . En mai 1520, Sylvestre de Schaumburg lui offrit son appui, et le 4 juin ïlutten lui écrivit directement de Mayence, en un style tout biblique 4 : « Combattons pour la liberté ! Christ est avec nous ! Christ nous aidera ! etc., etc. Aujourd'hui je me mets en route pour aller trouver Ferdi- nand ». sur qui Mélanchthon (S juin) fondait les plus belles espérances 5 . L'archevêque de Mayence lui donna de l'argent pour son voyage à Bruxelles 6 . Albert, se montrant de plus en plus favorable aux nova- teurs, se flattait que l'Allemagne, une fois affranchie du pape, fonderait une Église nationale, dont il deviendrait le chef suprême, avec le titre de primat ou de patriarche 7 . L'alliance de Luther avec le parti révolutionnaire était désor- mais un fait accompli 8 . 11 a plus de confiance en Sickingen qu'en 1. Bocking, op. cit., t. i. p. 320-324. 2. Ibid., p. 320-339. 3. De Wettc, op. cit., p. 441,487. Luther à Spalatin,13 mai 1520, ibid., t.i,p. 448. 4. Bocking, op. cit., t. i, p. 355. 5. Corp. reform., t. i, p. 201. 6. Cochlâus, 12 juin 1520; Bocking, op. cit., t. i, p. 358. 7. BifTel, op. cit., t. i, p. 174 sq. 8. Pastor, op. cit., t. vu, p. 305. 926. ÉCRITS RÉVOLUTIONNAIRES DE LUTHER ET DE HUTTEN 727 aucun autre l . Il s'emporte avec fureur contre Rome et contre ses adversaires. Le IL juin, Sylvestre de Schaumburg lui offre cent [12-J cavaliers nobles pour le protéger. Il envoie aussitôt sa lettre à Spalatin : « Les dés sont jetés, s'écrie-t-il, je méprise la colère des Romains aussi bien que leur faveur, et je ne veux point de réconci- liation avec eux de toute l'éternité; non, je ne veux avoir rien de commun avec eux ! Qu'ils condamnent ou brûlent mes écrits, peu m'importe ! En revanche je prétends damner et brûler publique- ment tous les livres du droit papal. Alors nous en finirons enfin avec l'humilité stérile témoignée jusqu'ici aux Romains, et dont je ne souffrirai pas que les ennemis de l'Évangile continuent à s'enor- gueillir 2 . Sylvestre de Schaumburg et Franz de Sickingen m'ont, affranchi de toute crainte humaine. » Et à un frère de son ordre : « Je suis en train de publier en allemand un livre sur le pape et sur la réforme de la société chrétienne. J'y attaque le pape de la manière la plus violente, et je vais jusqu'à l'assimiler à l'anté- christ 3 . » Ce livre, publié au commencement d'août 1520, n'était autre que le célèbre manifeste intitulé : A la noblesse chrétienne de la natioîi allemande touchant la réforme de la chrétienté. C'est la véri- table déclaration de guerre du parti révolutionnaire dirigé par Luther et Ilutten. Composé en partie en juin, il s'adressait non seulement à la noblesse, mais au jeune empereur Charles-Quint, « ce jeune noble sang qui a éveillé dans tant de cœurs de si grandes et de si douces espérances 4 ». Après les excuses de forme, il dit que la détresse de l'Allemagne et l'extrême désir qu'il a de venir au secours de son malheureux pays le poussent à aller de l'avant. Les romanistes, dit-il (la misérable curie romaine), ont, pour s'abriter contre toute réforme, élevé autour d'eux un triple mur 5 : a) quand on veut agir contre eux par la puissance séculière, ils disent : Le pouvoir spirituel est au-dessus du temporel; b) si on en appelle à l'Écriture, ils disent : Il n'y a que le pape qui ait le droit de l'interpréter; c) si on les menace d'un concile, ils s'écrient : Il n'y a que le pape qui ait le 1. De YVettc, op. cit., t. i, p. 452. 2. Paslor, op. cit., t. vu, p. 305. 3. De Wette, op. cit., t. i, p. 466, 469, 475; Kuhn, op. cit., p. 414-415. (II. L.) 4. Sâmmtliche Werke, t. xxi, p. 274-360; Schrôckh, op. cit., t. i, p. 216-226; Herzog, op. cit., p. 33-34. 5. Kulin, op. cit., p. 415 sq. ; Pastor, op. cil., t. vu, p. 306. 728 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER -droit de le convoquer. C'est ce triple rempart que le réformateur veut renverser : a) les romanistes opposent la différence entre l'état séculier et l'état ecclésiastique; or cette différence n'existe pas. Tous les chrétiens sont prêtres par le baptême (I Petr., n, 9), clercs, évoques et même papes. Par suite nulle différence entre eux, [123] sinon celle de leurs fonctions. Or, les fonctions sacerdotales leur sont déléguées par la communauté, sans l'aide et la volonté de laquelle nul ne peut s'attribuer un pareil emploi; la communauté dépose-t-elle tel ou tel prêtre, il redevient ce qu'il était auparavant, laboureur ou bourgeois comme les autres. Le caractère indélé- bile du sacerdoce est une fiction poétique, b) S'il était vrai que le pape seul peut expliquer l'Écriture, il faudrait alors la brûler tout entière, pour nous en tenir à ces seigneurs de Rome. Or cela est contraire à l'Écriture même: Erunt omnes ducibiles Dei (Joh.,vi,45). Quod si alii revelatum sit sedenti, prior taceat (I Cor., xiv, 30). Tous les chrétiens étant prêtres, tous ont le droit de goûter et de juger tout ce qui est vrai ou faux en matière de foi. Et la mesure de ce jugement, c'est la sainte Ecriture, que chacun doit interpréter selon que la foi lui en donne l'intelligence, c) Ce droit de tous les chrétiens reconnu, tombe le prétendu droit exclusif du pape. Ces prétentions de Luther n'allaient à rien moins que le renver- sement de toute la constitution de l'Église, au profit du prétendu droit d'une communauté mal délimitée. Mais c'était en même temps l'anéantissement de toute indépendance spirituelle. Car cette communauté, dépourvue de toute organisation hiérarchique, où chacun se fait, se construit sa foi d'après sa libre interprétation de l'Écriture, demeure assujettie au pouvoir temporel K Comme la puissance temporelle a été établie par Dieu pour punir les méchants et protéger les bons (Rom., xm, 1 sq.), on doit lui laisser le libre exercice de son pouvoir dans toute l'étendue du corps chrétien. Ce que le droit ecclésiastique a pu dire de contraire ne procède que du téméraire orgueil de Rome, et n'est que rêverie inventée à plaisir. Le glaive temporel est tenu de veiller à ce qu'un concile vraiment indépendant soit convoqué, au mépris de toute excom- munication du pape, dont il faudrait regarder les entreprises comme celles d'un fou. Le concile aura pour mission de réorganiser de fond en comble le système ecclésiastique, et de délivrer l'Allemagne (seule?) du 1. Raynaldi, Annal., ad ami. 1520, n. 3-4; Lôschcr, op. cit., t. m, p. 167-179. 926. ÉCRITS RÉVOLUTIONNAIRES DE LUTHER ET DE HUTTEN 721) désastreux gouvernement romain. Il faut supprimer le luxe scanda- leux des papes, ces représentants de Celui dont le royaume n'est pas de ce monde (Joli., xvin,36), réduire la curie pontificale et le nombre des cardinaux inutiles et des officiers de la curie; quand on [124] n'en garderait que la centième partie, ce serait encore bien assez pour donner des réponses sur les affaires de foi 1 ; supprimer les pratiques romaines et autres sottises du même genre. La puissance séculière ou le « concile général » devra interdire tout envoi d'argent à Rome, abolir toute commende ou réserve papale; tout courtisan venant d'Italie recevra l'ordre ou de retour- ner sur ses pas, ou de se jeter dans le Rhin ou tout autre fleuve voisin pour y faire prendre un bain froid à la lettre d'excommuni- cation romaine 2 . Les évêques s'abstiendront de prêter au pape tout serment d'obédience: ils ne seront plus de purs zéros, des idoles ointes par le pape; nul ne sollicitera plus le pallium, ni ne deman- dera à Rome confirmation de son élection. Les questions se rappor- tant aux fiefs ecclésiastiques ou aux prébendes seront réglées par le primat de Germanie, assisté d'un consistoire général. Ceci était destiné à gagner à la réforme les évêques allemands et surtout l'archevêque de Mayence. L'empereur songeait déjà à retirer au pape l'Etat de l'Église, pour le faire rentrer dans l'empire, dont on n'avait point cessé de le considérer comme dépendant. On le gagnerait par la perspective de réaliser ce dessein, par l'abo- lition de la suzeraineté pontificale sur Naples, la suppression de toute marque de soumission ou de dépendance dans la cérémonie du couronnement. Les idées de Hutten sur la donation constanti- nienne furent remises au jour. La noblesse conserverait les béné- fices comme apanages ou dotations pour ses cadets. Le concile permettrait le mariage aux prêtres. Tout évêque, ou — ce qui est la même chose — tout curé serait unius uxoris vir (I Tira., ni, 2); car le célibat vient de Satan (ibid., iv, 3) et conduit au péché; nul ordinand ne pourrait à l'avenir faire vœu de chasteté; la question du célibat a causé la séparation de l'Église grecque d'avec Rome: le pape n'a aucun droit de l'exiger. Les jours de fête, les richesses des églises, le luxe de leur mobilier sont un scandale et un fléau : toutes les fêtes seront supprimées ou reportées au dimanche sui- 1. Puisque ce sont là les seules choses dont ils aient, en bonne juslice,à s'occuper. Cl. Kuhn, op. cit., p. 419. (II. L.) 2. Janssen, op. cil., t. n. p. 106; Pastor, op. cit., t. vu, p. 306; Kuhn, op. cit., t. i, p. 418. (II. L.) 730 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER vant; le droit matrimonial, surtout en ce qui concerne les empê- chements de parenté, sera modifié, les services pour les défunts supprimés ou réduits, les églises et chapelles rurales démolies; le jeûne deviendra libre, les fondations de messes ne seront plus permises, celles qui subsisteront seront réduites; les pèlerinages interdits en tant qu'oeuvres pies; on permettrait pourtant ceux qui se feraient ut mores hominum v-ideant et urbes (!). Les censures, ce hideux fléau, cause de tant de plaintes, seraient supprimées; la jetée de l'interdit considérée comme un péché plus grand que d'avoir tué vingt papes. En somme, le droit ecclésiastique tout entier, de la première lettre jusqu'à la dernière, tout serait aboli, en parti- culier les Décrétâtes, tout cela n'étant bon qu'à propager l'iniquité [125] et l'erreur. Le réformateur ajoute que, chez Jean Huss, il n'a rien trouvé qui soit erroné; il veut qu'on fasse l'union avec les Bohé- miens par l'intermédiaire des évêques et des savants. Il veut chan- ger la méthode d'enseignement dans les universités; que l'on y explique la Bible au lieu du Maître des Sentences et des scolastiques, qu'on abandonne les livres d'Aristote; que le latin, le grec, l'hébreu, les mathématiques soient mieux enseignés, et que la Bible soit lue même dans les petites écoles. Il s'élève contre le luxe des habits en Allemagne, les excès dans le boire et le manger, l'immoralité publique, etc. ; et ici il accuse de tous les vices possibles les « Welche.s » (Italiens); contre eux, la conscience nationale allemande doit protester. Luther dit qu'au 18 août il s'était déjà vendu A 000 exemplaires de cet écrit, qui, malgré ses hardiesses et son ton agressif, plaisait à beaucoup de gens, même à la cour de Saxe 1 . Vers le même temps, le. réformateur fit paraître un écrit plus étendu contre Sylvestre Priérias, sur la doctrine de l'infaillibilité pontificale 2 , avec des gloses marginales mordantes et méprisantes. Il loue et félicite les Grecs et les Bohémiens de s'être séparés de cette Babylone romaine, et maudit ceux qui n'ont point rompu avec elle. Il conclut en appelant de tous ses vœux une guerre de religion, où les soldats se saisiraient du pape, des cardinaux et de toute la vermine de la Sodome romaine et tremperaient leurs mains dans leur sang. 11 écrit encore à Lange: « Je suis fermement convaincu que, pour anéantir la papauté, siège du véritable antéchrist, tout nous est permis au 1. Lettre à Lange, de Wctle, op. cit., t. i, p. 478. 2. Roccaberti, Bibl. max. pont., I. xix, p. 224 sq. 926. ÉCRITS RÉVOLUTIONNAIRES DE LUTHER ET DE HUTTEN 731 nom du salut des Ames l . Sa haine le mettait hors de lui, et, de son propre aveu, il ne savait plus par quel esprit il était poussé 2 . C'est en ce temps que l'audacieux novateur s'en prit au domine du sacrifice eucharistique. A plusieurs reprises déjà, il s'en était, occupé, notamment en un sermon de 1519, qui décida le duc •°J Georges à écrire au prince-électeur pour lui dénoncer cette reprise de l'hérésie hussite (27 décembre 1519). Celui-ci se déroba. L'évêque de Meissen censura aussi les écrits de Luther, qui répondit avec beaucoup d'acrimonie 3 . Dans son « sermon sur le Nouveau Testa- ment », c'est-à-dire la sainte messe 4 , Luther enseigna que la messe ou « la cène du Seigneur » doit être ramenée à la physionomie ori- ginelle de son institution par Jésus-Christ. Elle est proprement un Testament déférant aux chrétiens le plus noble des héritages : le pardon des péchés et la vie éternelle; sa préparation prochaine doit être une fci ferme et sereine. Or le principal, les paroles de la ■consécration, on les a cachées aux chrétiens, en les prononçant à voix basse; on en a fait une œuvre pie par laquelle l'homme croit rendre un culte à Dieu, et, abus plus grave encore, on l'a considérée comme un sacrifice, on en a fait la plus scandaleuse des supersti- tions, une opération magique. La foi fait prêtres tous les chrétiens. Toutes les messes pour les âmes du purgatoire sont inutiles; ce ne sont là que de folles inventions de la prêtraille pour gagner de l'argent. Ainsi la lecture des écrits de Wiclef et de Jean fluss n'avait que trop servi à Luther 5 . Plus amer et plus brutal encore est l'écrit paru en octobre 1520 : « De la captivité babylonienne de l'Eglise 6 ». L'épître dédicatoire à Tulich expose, avec une ironie insultante, comment Luther se voit forcé par les attaques de ses ennemis de devenir chaque jour plus savant. Il y a deux ans, il croupissait encore dans le respect superstitieux de la tyrannie romaine; dans une note additionnelle qu'il a bien regrettée, il avait exprimé l'avis que tout n'est pas à rejeter dans l'indulgence; mais depuis, grâce à l'aide qu'il a reçue de Priérias et de ses frères en religion, il a pu arriver à cette convic- 1. Do Wette, loc. cit. 2. Ibid., t. î, p. 555. 3. Wajch, Luthers Werke, t. vu, 17 b; t. xix, p. 561; Ray naldi, Annal., ad ann. 1510. n. 48; ad ann. 1520, n. 1; Schrôckh, op. cit., p. 200-202. 4. Walch, op. cit., t. xix, p. 1265. 5. Cf. Raynaldi, Annal., ad ann. 1520, n. 49. 6. Op. lai., Iéna, t. n, p. 259-286. 732 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER tion que l'indulgence n'est qu'une fraude des courtisans romains. Il prie les libraires d'inviter tous les lecteurs de son écrit à le brûler. Ensuite ce furent Eck et Emser qui entreprirent de l'éclairer sur la papauté romaine, et il doit l'avouer, lui qui, au commencement, reconnaissait à la papauté un droit tout humain, a été conduit par leurs subtilités pointilleuses à la ferme conviction qu'elle n'est que l'empire de Babylone et le règne du grand chasseur Nemrod (Gen., [127] x, 8-10). Même sur d'autres points : le retrait du calice, par exemple, ce sont ses adversaires qui l'ont amené à une juste com- préhension des choses. Il rejette le nombre septennaire des sacre- ments, et n'en retient que trois : le baptême, la pénitence, la cène. L'Église romaine a tout transformé en une déplorable captivité et a retiré à l'Église toute liberté. Le retrait du calice est impie puisque, d'après I Cor., xi, les deux espèces sont aussi pour les laïques. A cette mutilation du sacrement se rattache la doctrine de la transsubstantiation, sur laquelle Pierre d'Ailly lui a déjà donné des doutes : là encore il y a une aut?e captivité. Une troisième captivité est que l'on tienne la messe pour une bonne œuvre et un sacrifice, ce qui est une monstruosité. Si le sacrement de baptême a pu demeurer intact dans l'Église, l'invention de tant d'autres moyens d'effacer les péchés en a grandement affaibli la vertu, pour les adultes. Contre cette royale liberté, acquise par le baptême 1 > conspirent la masse infinie des vœux, règles monastiques, pèleri- nages, indulgences, satisfactions et bonnes œuvres. La pénitence n'est qu'improprement un sacrement, puisqu'elle n'exige aucun signe extérieur; mais elle a été honteusement défigurée puisqu'il n'y est jamais question de la confiance en la miséricorde de Dieu et de la foi. La confirmation et l'ordre n'ont aucun fondement dans l'Écriture. Il n'est question de l'ordre que chez le fanatique plato- nicien Denys; on s'en est servi pour séparer le ciel et la terre et changer les pasteurs en loups et faire des tyrans de ceux qui devraient n'être que des serviteurs. L'extrême-onction est rejetée, car on ne peut l'appuyer que sur Jac, v, 14; or cette lettre n'est point digne de l'apôtre; d'ailleurs un apôtre ne saurait instituer un sacrement, et la guérison promise ne se produit pas chez les mourants. Le mariage, on en a fait un sacrement pour avoir mal compris le mot sacramentum dans la Vulgate (Eph., v, 32), et l'on y a joint une quantité d'empêchements qui tous doivent être rejetés, 1. Raynaldi, Annal., ad ann. 1520. n. 50. 926. ÉCRITS RÉVOLUTIONNAIRES DE LUTHER ET DE HUTTEN 733 celui de crime notamment, ainsi que la disparité de culte. Luther déclare que le mariage est une chose absolument extérieure, aussi profane que boire, manger, dormir, voyager, etc., et fonde un droit matrimonial tout nouveau. Là encore le pape est pour lui L'anté- christ. [128] Tels sont les grands écrits « réformateurs »; tel est le « manifesie pk-in d'un acharnement furieux, d'une haine implacable contre la papauté, où les attaques de Luther ont asséné sur Rome d'irré- parables et inoubliables coups de massue 1 . » Ces « coups de mas- sue » au surplus ne venaient pas du seul Luther, avec lui rivalisait. son ami d'alors Ulrich de Ilutten. En mai 1520, ce dernier publiait un écrit dédié « à tous les hommes libres de l'Allemagne », qui devait servir de préface à un livre du parti wiclefiste de 1381 dont il donnait une édition 2 . Il y disait : « La cognée est déjà à la racine de l'arbre; tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera arraché. La vigne du Seigneur doit être nettoyée. Cela, nous n'en sommes plus à l'espérer, nous allons bientôt le voir de nos yeux. En attendant, ayez bon courage et. animez-vous réciproquement. Vos chefs ne sont ni inexpérimentés ni faibles quand il s'agit de reconquérir la liberté 3 .» Le voyage de Hutten auprès de l'archiduc Ferdinand n'avait eu aucun résul- tat; au contraire, une lettre de l'archiduc adressée à Albert de Mayence invitait l'archevêque à mettre un terme aux menées de l'agitateur, et, au besoin, à procéder contre lui par la force 4 ; Hutten transforma la chose en un odieux attentat du pape contre sa vie et sa liberté; il déclara vouloir désormais foncer fougueuse- ment par les armes et les écrits sur la tyrannie papale. 11 en informa son ami Luther, qui lui donnait toute confiance et se réjouissait de le voir dans cette exaspération 5 . Du manoir principal de Sickin- gen, Ebernburg, il adressa une lettre publique à l'empereur, à l'électeur de Saxe et à tous les Etats de l'Allemagne (sep- tembre 1520); à l'empereur il se représentait comme persécuté par Rome uniquement à cause de ses opinions favorables à l'empereur et se proclamait l'instrument choisi par la Providence pour libérer 1. Maurenbrecber, Gesch. der kathol. Rejorm.. I. t, p. 109. "2. Lindner, Tlieol. Slud. und Kriliken, 1873, p. 151 sq. 3. Bocking, Hiilteni opéra, t. i, p. 349-352. 4.. Bref du 20 juillet 1520, Bôcking, op. cil., t. i, p. 36L. 5. Lettres de Spalatin, 11 septembre et 3 octobre 1520; de Wette, op. cit., t. i, p. 'i86, 492. CONCILES — VIII 47 734 Livre lu, chapitre premier la nation allemande de la honteuse tyrannie papale: ouvertement il avouait qu'il travaillait à un renversement de l'ordre existant 1 . Au prince-électeur Frédéric il écrivait que Rome, la grande Baby- lonc, devait tomber et voir se briser son .joug tyrannique. Il l'adju- rait ainsi que les autres princes de lui venir en aide contre la féroce Bête à sept cornes; les gouvernants et les autorités qui ne s'oppo- [129] saient pas à l'injustice méritaient d'être lapidés 2 . Son dessein ne pouvait être réalisé sans meurtre et sans effusion de sang 3 , car lus maux d'une violence extrême ne peuvent se guérir que par des remèdes d'une extrême violence. L'empereur devait prendre Rome, réduire le pope à n'être plus que l'égal des autres évêques, diminuer le nombre des clercs et extirper entièrement les moines. Luther reçut par Spalatin ce brûlot et répondit aussitôt : « Je commence à croire que la papauté, invaincue jusqu'ici, sera renversée contre toute attente, ou que nous touchons au dernier jour de ce monde 4 . » Hutten et Luther étaient à ce moment les grandes célébrités. Les imprimés, livres et feuilles volantes unissaient leurs noms et leurs portraits 5 . Depuis 1520 les écrits du réformateur s'illustrèrent de gravures, la plupart de Lucas Cranach, sur lesquelles Luther élait représenté avec une auréole ou avec F Esprit-Saint en forme de colombe. C'était un ange, le troisième Élie, etc., et'.;. 6 . Lui et Hutten étaient « les deux messagers de Dieu », les « inséparables vases d'élection du Seigneur 7 ». Même sur le frontispice du « Petit livre de conversations» de Hutten, ils apparaissaient tous deux comme les héros de la liberté. 927. La bulle d'excommunication contre Luther. Par une lettre datée de Leipzig, 22 (23) juillet 15.19, Je D r Eck avait renseigné le duc de Saxe sur le résultat de la dispute, l'invi- tant à aair contre des hérétiques qui ne reconnaissaient même plus 1. Bikking, op. ci!., t. i, p. 371-383. 2. Jansscn, op. cit., t. n, p. 108, note; Kuhn, op. cit., p. 414. (II. L.) 3. Bocking, op. cit., t. i, p. 383-399, 405-419. 4. De YVctte, op. cil., t. i, p. 533. 5. Hcrzog, op. cit., p. 37. G. Lettre d'AIéandrc au cardinal Médicis, 8 févr. 1521, dans Brie^er Alcander et Luther, p. 55-56. 7. Bocking, op. cit., t. n, p. 101. '•27. LA BULLE D'EXCOMMUNICATION CONTRE LUTHER 73") l'aulorilé des conciles. Le prince, dès le 24, lui répondait qu'il r'^0] envoyait son rapport aux docteurs de Witteiiberg. Carlstadt, qui était du nombre, répondit d'abord seul, puis de concert avec Lui lier. Frédéric, le 12 octobre, communiqua leur lettre à Eck, qui donna d'Ingolstadt, le 8 novembre, sa réplique 1 . 11 la publia en même temps que la lettre de Luther de novembre 1518, où il proposait comme lieu de la dispute Leipzig ou Erfurt 2 . Luther prit fort mal cette publication 3 . Eck fit encore imprimer à Augsbourg 4 un autre écrit de Jean Rubens et intitulé « Nouveau petit livre 5 ». Or les Wittenbergeois avaient attaqué la relation de Rubens sur la dispule de Leipzig 6 . Le vice-chancelier d' Ingolstadt n'agissait point par des vues personnelles, mais par zèle pour l'Église, si sérieu- sement menacée en Allemagne. Dans la même pensée, il se rendit à Rome au commencement de Pennée 1520, pour y préciser l'état des choses et y obtenir ce qu'il n'était plus guère possible de diffé- rer, la condamnation de Luther. ] .'intervention de Miltitz n'ayant l'ait que compromettre davantage le novateur avec le Saint-Siège 7 , il emportait avec lui son ouvrage si rapidement achevé sur le Primatus Pétri, où il avait utilisé, d'une façon remarquable pour l'époque, de riches matériaux, empruntés en partie, il est vrai, à des documents apocryphes. Ce n'en était pas moins un travail de haute valeur, qui eut, dès l'année suivante, deux éditions à Paris 8 . De grands honneurs accueillirent à Rome le vaillant champion du Siège apostolique, il prit part aux délibérations des théolo- giens les plus autorisés et des cardinaux : Cajetan, revenu [131] d'Allemagne, dom Jacovazzi, Pierre de Accoltis d'Ancône et Cilles de Viterbe. I /électeur de Saxe, Frédéric, apprit par «on agent, Yalentin Dietleben (Teutleben), que le D r Eck travaillait fortement à Rome contre Luther, et que lui-même y était devenu grandement sus- pect. Il écrivit i son agent, le 1 er avril 1520, que jamais il n'avait 1. Lôscher, op. cit., t. m, p. 604-649; Wiedemann, op. cit., p. 135-137. 2. Wiedemann, op. cit., p. 515-516. 3. Luther à Spalatin, 26 îévr. 1520; de Wette, op. cit., t. i. p. 421. 4. In-4°, Leipzig, 1519. 5. Lôscher, op. cit., t. m, p. 250-271. 6. Wiedemann, op. cit. p. 516. 7. lbid., p. 49 sq. 8. Ibid., p. 517-519. 736 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER cherché à défendre par son autorité ou couvrir de sa protection les doctrines et les écrits de Luther, d'autant qu'il ne s'attribuait aucun droit de juger de l'orthodoxie d'une doctrine 1 . Il savait toute- fois que nombre de savants et d'esprits judicieux tenaient les doctrines de Luther pour ortlndoxes; aussi lui laissait-il le soin de se défendre; du reste la chose était dès maintenant l'objet d'une enquête oflicielle, à laquelle Luther s'était soumis, disposé, à de justes conditions, à comparaître devant le commissaire papal, et s'il était convaincu d'erreur par d'authentiques témoignages de l'Écriture, prêt à se rétracter suivant sa protestation. Dans ces conditions, il n'était plus nécessaire de lui imposer une obligation onéreuse; toutefois, avant même les entrevues avec Miltitz, il l'avait engagé à s'éloigner de son pays et de son université; et Luther l'aurait fait 2 si Miltitz ne s'y était opposé, de crainte qu'ailleurs il n'agît et n'écrivît encore plus librement, loin de l'auto- rité de son université et de son prince. Beaucoup de gens disaient que Luther avait été compromis par Eck et par certains autres, au cours de la dispute, poussé contre sa volonté sur la question de la papauté et mis dans la nécessité de répondre. Si les adversaires n'en avaient rien dit, la chose ne serait pas venue en discussion. Comme conclusion, on faisait valoir que l'Allemagne était en ce moment riche en esprits éminents, en savants de tout genre. C'est pourquoi il serait dangereux de procéder contre Luther par les censures ecclésiastiques sans une enquête convenable. La doctrine [132 de Luther avait jeté dans beaucoup d'esprits en Allemagne et ailleurs des racines profondes; si on ne leur oppose pas de bonnes et solides raisons et des textes de l'Ecriture, si on ne cherche qu'à tout étouffer par la crainte de la puissance ecclésiastique, on risque d'exciter en Allemagne un tumulte terrible et désastreux pour le pape et pour tout le monde. Le prince subissait l'influence de Spalatin et des gens de Wit- tenberg, mais aussi d'Érasme. Érasme, écrivant à Luther le 30 mai 1519, s'était borné à lui recommander plus de modération 3 : de même à Mélanchthon, le 22 avril 1 . 11 avait grandement loué 1. Op. lai., Iéna, t. n, p. 255 sq. ; Le Plat, op. cit., t. n, p. 51-53; Roscoe-Bossi, , °J Prenant exemple sur la mansuétude d'un Dieu qui ne veut pas la mort du pécheur mais qu'il se convertisse et qu'il vive, le pape avait résolu d'oublier les injures faites à lui-même et au Siège apos- tolique, d'user de la plus extrême patience et d'épuiser toutes les voies de la douceur pour amener frère Martin à rentrer en lui- même et à abandonner ses erreurs. Pour cela il n'avait rien négligé, l'avait invité à venir à Rome, lui offrant un sauf-conduit et les frais de son voyage; s'il était venu sans crainte à Rome, il aurait sans doute reconnu ses erreurs 6 ; «dans cette curie romaine qu'il a tant décriée, sur la foi des bruits colportés par l'ignorance et la méchan- ceté, il n'eût pas tant que cela trouvé à blâmer; nous lui aurions appris et montré clairement que les pontifes nos prédécesseurs, qu'il attaque avec tant de violence dans leurs canons et leurs constitutions, n'ont jamais erré. Mais il est demeuré dans son obstination; malgré les bulles de Pie II et de Jules II, il en a appelé au futur concile. Nous avons néanmoins continué à user de dou- 1. Seckendorf, Hisl. réf., 1. n, p. 117; Hess, Leben des Erasmus, t. n, p. 30-35; Dollinger, Réf., t. i, p. 3 sq. ; Schrôckh, op. cit., p. 205-207. 2. Rawdon Brown, Calendar of State papers, London, 1869, t. n, p. 34; Ilôflcr. Adrian VI, p. 41-42. 3. H. Lœmmer, Romanor. meletem. mantissa, Ratisbonne, 1875, p. 197 sq. ; Pallaviccini, op. cit., I, xx, 3-4. 4. Drufïel, dans Sitzungsberichte der Mùnchen. Akad., 1880, p. 572. 5. Bull, rota., edit. Coquelines, t. ni, p. 487 sq. ; Turin, t. v, p. 748; Hardouin, Concil.,t. ix, col. 1891-1902 ;Hartzheim, op. cit., t. vi, p. 171-179; Ray naldi, /Irma/., Luther, t. i, pièce justif. xiv, p. 386-398. 6. Texte latin dans Audin, Hisl. de Luther, t. i, p. 394; L. Pastor, op. cit., t, vu, p. .*j 1 3 ; Kuhn, op. cit., p. 448 sq. 738 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER ceux, etc. » Le pape l'adjure, lui et ses partisans, par le sang de Jésus-Christ répandu pour la rédemption du genre humain et pour la fondation de la sainte Eglise, de ne point troubler davantage la paix de l'Église, l'unité et la vérité de la foi, et de renoncer à ses erreurs (§ 6-8). Le pape regrette que de pareilles erreurs se soient répandues dans l'illustre nation allemande, dont les empereurs et les lois sont si énergiquement opposés à toute hérésie, que le Siège apostolique a toujours tant aimée, qui a versé son sang dans la guerre contre les hussites et qui maintenant encore a attaqué et condamné la plupart des nouvelles erreurs par la voix des univer- sités de Cologne et de Louvain. La bulle censure 41 propositions lirées des écrits de Luther (§ 2-4), ordonne la destruction des livres où elles sont contenues (§ 5), retire à Luther le pouvoir de [134] prêcher et d'enseigner la théologie et le menace de toute la sévérité des censures ecclésiastiques s'il ne se rétracte dans l'espace de soixante jours. Les fidèles doivent éviter sa société et celle de ses adhérents et tous les lieux qui les accueilleront tombent sous le coup de l'interdit (§ 9-17). Voici les 41 propositions condamnées : 1. C'est une opinion hérétique, bien que commune, que les sacre- ments de la nouvelle alliance confèrent la grâce sanctifiante à ceux qui n'y mettent point d'obstacle 1 . 2. Nier que le péché demeure dons l'enfant après le baptême, c'est fouler aux pieds saint Paul et le Christ. 3. La concupiscence (famés peccali), quand il n'y aurait aucun péché actuel, empêche l'âme, à sa sortie du corps, d'entrer aussitôt au ciel. 4. La charité imparfaite, chez le mourant, emporte nécessaire- ment avec soi une grande crainte, qui, à elle seule, est assez pour faire la peine du purgatoire et empêche d'entrer au ciel 2 . 5. Qu'il y ait trois parties dans la pénitence : la contrition, la confession et la satisfaction, ce n'est fondé ni sur l'Écriture, ni sur les plus anciens docteurs chrétiens 3 . 6. La contrition préparée par la recherche, la comparaison, la détestation des péchés, par laquelle un pénitent repasse ses années 1. Le texte censuré à Paris complète la pensée luthérienne : puisqu'il est impos- sible que le sacrement soit conféré (que le sujet reçoive l'effet du sacrement) à d'autres que ceux qui ont la foi et qui sont dignes. 2. Cf. la th. \ r t sur l'indulgence. 3. Cf. sermon sur l'indulgence e1 la grâce, art. I. '.IJT. LA BULLE d' EXCOMMUNICATION CONTRE LUTHER 739 1 dans l'amertume de son âme, pesant la grièveté,la multitude et la laideur des péchés, la perte de la béatitude éternelle et l'éternelle damnation méritée, cette contrition fait l'homme hypocrite, et même plus grand pécheur (parce que cette contrition ne pro- vient que de la crainte inspirée par la loi et du regret d'avoir perdu la béatitude) 1 . 7. C'est une maxime très vraie et plus excellente que toutes les- doctrines enseignées jusqu'ici sur les différentes espèces de contri- tion, que ne plus faire mal à l'avenir est la plus excellente pénitence, la meilleure c'est une vie nouvelle (sermon sur l'indulgence et sur la grâce, art. G). 8. Ne vous embarrassez en nulle façon de confesser les péchés- véniels, ni même absolument tous les péchés mortels, parce qu'il est impossible de connaître tous ses péchés mortels. Voilà pourquoi dans la primitive Église on ne confessait que les péchés public» (manifesta). [135] 9. Vouloir confesser absolument tous ses péchés, c'est ne rien vouloir laisser à pardonner à la miséricorde de Dieu. 10. A nul homme les péchés ne sont remis s'il ne croit qu'ils sont remis quand le prêtre les remet; le péché demeurerait s'il ne croyait qu'il est. remis, car la rémission du péché et le don de la grâce ne suffisent pas; il faut croire encore que le péché est remis. 11. N'ayez nullement confiance que vous êtes absous à cause de votre contrition, mais à cause de la parole du Christ : Quodcximque soheris, etc. (Matth., xvi, 18). Ayez confiance si vous avez reçu l'absolution du prêtre, croyez fortement que vous êtes absous, et vous l'êtes, quoi qu'il en soit de la contrition. 12. Si par impossible celui qui se confesse n'était point contrit, ou que le prêtre l'eût absous par dérision et non sérieusement, s'il se croit absous, il l'est très véritablement. 13. Dans le sacrement de pénitence et dans la rémission de fa coulpe, l'évêque ou le pape ne fait pas plus que le dernier des prêtres, et même, s'il n'y a point de prêtre, que tout chrétien,, fût-ce une femme ou un enfant. 14. Nul ne doit répondre à un prêtre qu'il a la contrition ni le piètre l'interroger là-dessus. 15. Ils sont dans une grande erreur ceux qui s'approchent du 1. Sernw de pœnilentia, 1517, Loschcr, op. cit.. t. r. p. 567; Dollingcr, Réf. . 1. m^ p. 76. 740 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER sacrement de l'eucharistie s'appuyant sur ce qu'ils se sont con- fessés, qu'ils ne se sentent coupables d'aucun péché mortel et qu'ils ont fait leur préparation et leurs prières; ceux-là mangent et boivent leur propre condamnation. Mais s'ils croient et ont confiance qu'ils recevront la grâce, cette foi seule les rend purs et dignes. 16. 11 serait désirable que l'Église décidât, dans un concile général, qu'il faut admettre les laïques à la communion sous les deux espèces; en communiant ainsi, les bohémiens ne sont point hérétiques, mais schismatiques K 1 7. Les trésors de l'Eglise, d'où le pape donne les indulgences, ne sont point les mérites de Jésus-Christ et des saints (thèse 58 de l'an 1517). 18. Les indulgences sont un piège pieux tendu aux fidèles (pise fraudes fidelium), une dispense de faire de bonnes œuvres, et sont du nombre des choses qui sont permises, mais qu'il n'est pas à pro- pos de faire (Jicent, non expediunt). 19. Les indulgences, pour ceux qui les gagnent véritablement, ne valent rien pour la rémission des peines des péchés actuels, dont ils sont redevables à la justice divine. [1301 20. C'est se tromper et se séduire que de croire que les indul- gence, sont salutaires et utiles. 21. Les indulgences ne sont nécessaires que pour les crimes publics, et ne s'accordent proprement, qu'aux endurcis et aux impénitents (cf. serm. sur l'indulg. et la grâce, art. 14). 22. Elles ne sont ni nécessaires ni utiles à six sortes de per- sonnes : aux défunts ou aux moribonds, aux malades, à ceux qui ont des empêchements légitimes, à ceux qui n'ont point commis de- crimes, à ceux qui n'en ont commis que de secrets, à ceux qui ■ pratiquent les œuvres de la plus haute perfection. 23. Les excommunications ne sont que des peines extérieures, qui ne privent pas l'homme de la participation aux prières com- munes et spirituelles de l'Eglise. 24. Il faut apprendre aux chrétiens à aimer les excommunica- tions plutôt qu'à les craindre 2 . 25. Le pontife romain, successeur de saint Pierre, n'est pas le vicaire de Jésus-Christ établi par Jésus-Christ lui-même, dans la 1. Loschcr, op. cil., I. m. p. 902; Sclircickh, op. cil., I. i, p. 200. 2, Raynaldi, Annal., ad ann. 1518, n. 149-150. 927. LA BULLE D'EXCOMMUNICATION CONTRE LUTHER 741 personne du bienheureux Pierre, sur toutes les Églises du monde entier. 26. Cette parole de Jésus-Christ à saint Pierre . Tout ce que tu délieras sur la terre, etc., ne s'étend qu'à ce qui a été lié par Pierre lui-même. 27. Il esL certain <|w"il n'est pas au pouvoir de l'Église ou du pape d'établir des articles de foi ou même des lois touchant les mœurs et les bonnes œuvres. 28. Si le pape avec une grande partie de l'Église professait telle ou telle opinion, abus même que cette opinion fût la vraie, il n'y aurait encore ni péché ni hérésie à penser le contraire, surtout en une chose non nécessaire au salut, jusqu'à ce qu'un concile général fût approuvé un sentiment et condamné l'autre. 29. La voie nous est ouverte pour énerver l'autorité des conciles, contredire librement leurs actes et juger leurs décrets et professer sans crainte tout ce qui nous paraît vrai, qu'un concile, quel qu'il soit, l'ait approuvé ou désapprouvé 1 . 30. Certains articles de Jean Huss condamnés au concile de Constance sont très orthodoxes, très vrais et évangéliques, et l'Église universelle ne pourrait les condamner. 31. Le juste pèche dans toute œuvre bonne 2 . • !2. Une bonne œuvre, même très bien faite, est un péché véniel. [137] 33. Que les hérétiques soient brûlés, c'est contre la volonté de l'Esprit. 34. Faire la guerre aux Turcs, c'est résister à Dieu, qui visite par eux nos iniquités 3 . 35. Personne n'est certain qu'il ne pèche pas sans cesse mortelle- ment à cause du vice très caché de l'orgueil. 36. Le libre arbitre depuis le péché n'est plus qu'un vain mot; sst res de solo litulo, et lors même qu'il fait ce qui est en lui, il pèche mortellement. 37. Le purgatoire ne peut se prouver par aucun texte de l'Écri- ture qui soit canonique. 38. Les âmes du purgatoire ne sont pas certaines de leur salut, au moins toutes, et l'on n'a pu prouver par aucune raison ni par l'Écriture qu'elles soient hors d'état de mériter et de croître en charité. 1. Luther. Opéra, édit. Aurifaber, t. n, p. 243. 2. Cf. supra, n. 924. o. Raynaldi, Annal., ad ann. 1517, n. 54-56. 742 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER 39. Les Ames en purgatoire pèchent continuellement tant qu'elles cherchent le repos et ont horreur des peines. 40. Les âmes délivrées du purgatoire par les suffrages des vivants ne jouissent pas d'un bonheur aussi parlait que si elles avaient satisfait par elles-mêmes à la justice divine. 41. Les prélats ecclésiastiques et les princes séculiers ne feraient point mal s'ils abolissaient toutes les besaces des mendiants. Ces propositions sont loin de comprendre toutes les erreurs déjà enseignées par Luther; mais elles suffisent à montrer combien il s'était déjà écarté de l'esprit et de la f :>i de l'Église. La bulle fut adressée à l'électeur de Saxe avec une lettre d'envoi du pape, en date du 8 juillet 1520 x . Après les compliments d'usage, [138] le pape rappelait sa mansuétude et patience envers Luther, la révolte ouverte du moine, qui avait rendu nécessaires les mesures de rigueur. On envoyait donc à l'électeur de Saxe la bulle, avec ordre de la faire publier et exécuter, de retirer sa protection à Luther déclaré hérétique. 928. Publication de la bulle: elle est outragée et brûlée. [139] La publication et l'exécution de la bulle contre Luther furent commises aux nonces M. Caracciolo et Jérôme Aléandre 2 , biblio- thécaire pontifical, ensuite au D r Eck 3 , nommé le 18 juillet proto- notaire apostolique. Bien des gens, même dévoués à l'Église,, virent dans la désignation d'Eck une lourde faute 4 . La désignation de celui qui s'était montré l'adversaire le plus résolu de Luther 5 parut à plusieurs une œuvre d'ambition et de vengeance 6 . De fait, Eck n'avait pas sollicité cette mission et ne l'avait acceptée que par obéissance ". Et, en effet, les plus graves difficultés l'attendaient à son retour en Allemagne. Le 29 septembre 1520, il était à Leipzig, où il fut menacé par les étudiants de Wittenberg; contre son attente, il 1. Balan, Monumenla reformationis Lutheranse, Ratisbonne, 1884, p. 1-3, n. 1. 2. Pallaviccini, Hist. cotic. Trid., 1. I, c - xxni, 2. 3. Wiedemann, op. cit., p. 152. 4. Pastor, op. cit., t. vu, p. 316 sq. ; Kuhn, op. cit., p. 452. 5. Pallaviccini. op. cit., 1. I, c. xx, 2. 6. Schrôckh, op. cit., t. i, p. 217. 1. Wiedcmann, op. cit., p. 153. 928. PUBLICATION DE LA BULLE 743 rencontra dans l'université un mauvais vouloir persistant, qui retarda la réception de la bulle jusqu'au mois de lévrier suivant. Elle avait cependant été affichée dès le 21 septembre à Mcissen. le 25 à Mersebourg, le 29 à Brandebourg 1 , Eck l'envoya de Leipzig le 3 octobre au recteur de l'université de Wittenberg, Pierre Burkhard. Dans sa lettre d'envoi 2 , il l'assurait qu'il n'avait accepté qu'à contre-cœur la mission papale et le priait d'empêcher à l'avenir tout enseignement des articles condamnés dans la bulle. 11 lui notifiait aussi que dans les actes de publication il avait joint au nom de Luther ceux de ses collègues André Carlstadt et Jeau Dolz (ou Dolzig, Dolschius), de Feldkirch 3 . Eck avait, en effet, [140] été chargé de désigner vingt-quatre personnages partisans notoires des nouvelles doctrines, qui auraient dans un délai de soixante jours à se rétracter devant le pape; il n'en avait encore désigné que six : les deux qu'on vient de nommer, puis Jean Silvius Wif- denhauer (Egranus) 4 , le chanoine Bernard Adelman d'Adelmanns- felden à Augsbourg 5 , Willibald Pirkheimer de Nuremberg et Lazare Spengler 6 . Ces deux derniers, après de longues négociations, finirent par signer, le 26 janvier 1521, un formulaire de soumission ' . L'université de Wittenberg se montra blessée de la démarche d'Eck et refusa nettement de recevoir la bulle 8 . Une lettre d'Eck, écrite de Rome, le 3 mai 1520, tomba aux mains de ses adversaires, qui la firent imprimer avec des commentaires haineux. A Leipzig, Eck avait aussi fait imprimer un écrit contre l'assertion de Luther que Jean Huss et Jérôme de Prague avaient été condamnés à Constance contre tout droit et brûlés en violation de leur sauf- conduit 9 . A Erfurt, où les étudiants se soulevaient à l'instigation de la faculté de théologie 10 , à Torgau, Dôbeln, Freiberg et Magdebourg, 1. Wiedemann, op. cit., p. 153-155; Raynaldi, Annal., ad ann. 1520, n. 68; Pastor, op. cil., t. vu, p. 318. 2. Op. lut., Iéna, t. i, p. 469; Le Plat, op. cit., t. n, p. 74. 3. Wiedemann, op. cit., p. 177. 4. Dollinger, Réf., t. i, p. 131-138. 5. lbid., t. i, p. 822. 6. Pastor, op. cit., t. vu, p. 319. 7. Dollinger, op. cit., t. i, p. 161, 162, 173. 8. Wiedemann, op. cit., p. 156-157. 9. lbid.,?. 516-517. 10. Karnpschulte, op. cit., t. n, p. 37-40. 744 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER on fit résistance, et la bulle fut insultée 1 . A Vienne même on fit opposition. On ne voulut pas recevoir la bulle avant de connaître la volonté de Sa Majesté impériale et on écrivit dans ce but (10 dé- cembre 1520) à l'empereur. Lorsqu'enfin la faculté de théologie [141] se soumit, le recteur et le reste de l'université persistèrent clans leur résistance et il fallut un ordre impérial (1521) pour imposer l'accep- tàtion de la bulle 2 ; le peuple était hostile, l'évêque indolent. Même àïngolstadt, où Eck envoya la bulle le 17 octobre, l'acceptation ne fut pas obtenue sans difficulté. Beaucoup d'évêques étaient préoccupés de soucis mesquins et temporisaient par timidité. Tandis qu'à Meissen et à Mersebourg la bulle recevait exécution en janvier 1521, à Naumburg-Zeitz on voulut attendre 3 . Le 10 jan- vier 1521, après de nombreuses difficultés, Philippe, évêque de Freisinge, publia la bulle 4 -, l'évêque d'Eichstâtt l'avait fait le 24 octobre; celui d'Augsbourg, le 8 novembre; celui de Ratisbonne, le 4 janvier 1521. A Passau, on attendit la semaine de la Passion 1521 5 . L'électeur de Saxe s'était rendu à Cologne pour aller de là à Aix-la-Chapelle au couronnement du nouvel empereur. Ecb envoya la bulle et le bref qui l'accompagnait le 6 octobre 1520 à son frère Jean ". Tandis qu'Eck travaillait ainsi en Saxe et dans les environs, les nonces Caracciolo et Aléandre avaient agi auprès de l'empereur Charles dans les Pays-Bas et obtenu de lui, à Louvain, la publica- tioii de la bulle, la condamnation au feu des écrits de Luther et \ni édit contre lui pour les États héréditaires de Flandre et de Bourgogne 7 . Ils auraient voulu voir étendre l'édit à l'empire allemand. Ils suivirent l'empereur dans les provinces rhénanes, poussant partout à la répression de l'hérésie. Aléandre attendait 1. Wiedemann, op. cil., p. 157. 2. Kink, Geschichle der Universilat ])'icn, t. i a, p. 238 sq. ; t. i b, p. 120 sq. ; Wiedemann, op. cit., p. 159-161 ; Balan, op. cil., p. 11-17, n. 6, 7, 8. 3. Wiedemann, op. cit., p. 161-165. 4. Op. lat., Iéna, t. i, p. 469; du Plessis d'Argentré, op. cit., t. i b, p. 365; Le Plal. op. cit., t. n, p. 83-84. 5. Wiedemann,op. ci*., p. 165-166; Druffel, Ueber die Aufnahme der Bulle Exsurge Domine gegen Luther von seiten einiger siiddeutschen Bischôfe, dans Silzungsb., Mûnchen, 1880, p. 571-597. 6. Raynaldi, Annal., ad ann. 1520, n. 60. 7. Ibid., 1520, n. 63; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xxm, 2; Roscoc, op. cit., t. ix, 3, p. 42 sq. L42 928. PUBLICATION DE LA BULLE 745 grand avantage de la condamnation au feu des écrits de Luther, soit parce que les partisans du novateur faisaient tout au monde pour L'empêcher, soit parce qu'elle assurait à la sentence une plus grande notoriété que la publication de la bulle et faisait surtout 'sur le peuple plus vive impression 1 . Quant au décret sollicité pour tout l'empire, les conseillers impériaux décidèrent qu'il ne pourrait être rendu avant le couronnement à Aix-la-Chapelle et encore sous, d'autres formes 2 . La provision pontificale donnée à Jérôme Aléandre était datée du 16 juillet 1520. Après avoir rappelé sommairement les faits qui avaient motivé la condamnation de Luther, la lettre confiait au nonce la publication et l'exécution de la bulle et, à cet effet, l'investissait des pouvoirs d'inquisiteur 3 . Une instruction séparée 4 l'avertissait d'éviter tout dissentiment et toute lutte avec le D r Eck r et lui faisait prévoir une autre bulle qui l'établirait avec pleins pouvoirs protonotaire, nonce et inquisiteur spécial pour procéder contre Luther et ses adhérents, même avec appel au bras séculier. Les nonces devaient se répartir les diverses affaires. Aléandre devait s'adresser d'abord à l'empereur, puis, muni des lettres impériales, réclamer le concours des autres princes de l'empire et se concilier la faveur ecclésiastique et séculière. Si Luther, ou un de ses partisans ou protecteurs, sollicitait une audience impériale, le nonce devait répondre que déjà on avait offert à Luther un sauf-conduit pour le voyage à Rome; après sa condamnation par le Saint-Siège il n'y avait plus à lui accorder de nouvelle audience; toutefois le Saint- Père voulait bien lui accorder un sauf-conduit et promettre d'en- tendre toutes ses explications s'il acceptait de se rendre à Rome. Aléandre devait adresser au pape un rapport prompt et détaillé; il devait en tout procéder d'entente avec le D r Eck; après la publi- cation de la bulle et l'expiration du délai qu'elle fixait à Luther, ils devaient requérir l'empereur et tous les princes de se saisir de lui et le faire conduire à Rome; punir ou exiler ceux de ses par- tisans qui seraient nommément désignés, suivant la nature de l'affaire. Quant aux imprimeurs d'écrits blasphématoires ou héré- 1. Briegcr, Aleander und Luther, Gotha, 1884, p. 18; Balan, Mon. Réf. Luth., p. 23-24. 2. Bricger, op. cil., p. 19; Balan, op. cit., p. 25. 3. Balan, op. cit., n. 3, p. 4-7. 4. Ibid., n. 4, p. 8-10. 746 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER tiques, les évoques avaient à se conformer au décret du concile de Latran. Plus tard (le 3 décembre) le cardinal vice-chancelier écrivit [143] à Aléandre, de qui il avait déjà reçu plusieurs rapports, de ne point faire usage, en présence du protonotaire M. Caracciolo, principalis nuntius, des pouvoirs qui lui avaient été conférés 1 . Le 4 novembre 1520, les deux nonces Caracciolo et Aléandre remirent au prince Frédéric, à Cologne, la lettre pontificale avec la bulle 2 . Frédéric répondit qu'il voulait réfléchir à cette affaire; le lendemain, il fit appeler Érasme, en ce moment à Cologne, pour lui demander conseil. Le théologien au double langage, l'un pour le pape et ies évoques catholiques 3 , l'autre pour le cas présent, se fit le défenseur de Luther : « Luther, dit-il, a commis deux lourdes fautes : il a touché à la couronne du pape et au ventre des moines 4 . » Puis il s'exprima si favorablement sur la doctrine de Luther que le conseiller et chapelain privé de l'électeur, Spalatin, le pressa de mettre par écrit quelques-unes de ses appréciations. Érasme, pour lui complaire, écrivit alors ses Axiomata, où il assu- rait, entre autres choses, que la guerre contre Luther ne venait que de la haine contre les études classiques et de tyranniques préten- tions. « Les bons chrétiens, d'un esprit vraiment évangélique, disait- il, sont moins choqués des principes de Luther que du ton de la bulle papale 5 . Luther a raison de demander des juges impartiaux. Le monde est altéré de vérité évangélique, il n'est pas juste de s'opposer dans un esprit de haine à de si louables aspirations, et l'empereur au début de son règne aurait grand tort de se rendre impopulaire par des mesures de rigueur. Le pape a eu plus à cœur sa propre cause que la gloire de Jésus-Christ. Luther n'a point encore été réfuté; les écrits de ses adversaires n'ont trouvé d'ap- plaudissement nulle part 6 ». A son avis, des hommes intelligents et au-dessus de tout soupçon devraient décider cette affaire de Luther; de l'empereur il y a peu à attendre, assiégé qu'il est par les papistes et les sophistes. 1. Balan, op. cit., n. 5, p. 10-11. 2. Janssen, op. cit., t. n, p. 152; Kuhn, op. cit.. p. 453. 3. Stichart, Erasmus von Rotterdam, Leipzig, 1870. p. .'!"J8-331: Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xxiii, n. 9-10. 4. S palatins Nachlass, Iéna, 1851, p. 164; Dôllinger, op. cit., t. i. p. 5. 5. Dollingcr, op. cit., p. 6-7. 6. Burscher, Spiciï.,15,p. 23; Luther, Op. lai., édit. Francof., t. v. p. 241-242; von der Hardt, Hist . Reform., t. i, p. 104-105; Luther à Spalalin, 27 février 1521, de Wette, op. cit., t. i, p. 562. 928. PUBLICATION DE LA BULLE 717 Tremblant que son manuscrit ne vînt à tomber entre les mains m// du léo-at, Érasme s'était hâté de le redemander dès le lendemain à Spalatin, qui s'écria ironiquement : « Voyez avec quelle har- diesse Érasme se prépare à confesser la vérité évangélique ! » Mais bien que Spalatin eût rendu le manuscrit à Erasme, les Axiomes furent livrés à l'impression, au grand déplaisir de leur auteur. La même chose lui était arrivée pour un écrit adressé à l'archevêque de Mayence le 1 er novembre 1519. Érasme y parlait de Luther comme le connaissant à peine, le justifiant cependant. et daubant sur les dominicains l . Le () octobre 1520, il exprimait au prince ses regrets de voir sa lettre publiée 2 . Il continuait à louer son double personnage. Il avait affirmé que la bulle contre Luther était apocryphe : Aléandre en produisit un exemplaire authentique. Pour Aléandre, Érasme était, au point de vue intel- lectuel, le père de la nouvelle hérésie 3 . Il a lui-même avoué avoir enseigné la plupart des choses qu'enseigna Luther, quoique avec plus de modération dans la forme. Après son entretien avec Érasme, Frédéric fit préparer par son i onseil sa réponse au nonce pontifical 4 , lequel avait eu grand'- peine à obtenir une audience 5 : Il ne pouvait se rendre aux désirs Ï145] du nonce, Luther en ayant déjà appelé. D'ailleurs, bien des gens, savants ou ignorants, laïques ou ecclésiastiques, pensaient comme Luther: ses écrits n'avaient été ni assez discutés, ni assez complè- tement réfutés pour qu'on fût en droit de les détruire. Le meilleur serait de le faire comparaître, protégé par un sauf-conduit, devant des juoes impartiaux et éclairés. Condamner un homme qui n'a pas été convaincu n'est ni juste ni honorable; le pape ne pouvait exiger cela. Suivaient des plaintes contre Eck. qui avait étendu à d'autres personnes les sévérités de la bulle. Frédéric était demeuré à Cologne « souffrant de la goutte » tandis que Charles-Quint se faisait, le 23 octobre 1520, couronner à Aix- la-Chapelle par l'archevêque de Cologne b . Charles s'occupa de 1. Érasme, 1. XII. epist. x, p. 582-588. 2. lbid., 1. XIII, cpist. xlii, p. 644. 3. Pallaviccini, Hist. conc. Tria., 1. I, c. xmh. 8: Bricgcr, op. cil., p. 151-152: Balan, op. cit., n. 36, p. 101. 4. Forslcmann, Neues Urkundenbuch zur Geschichle der evang. Refonnalion, Ilamburg, 1842, p. 32. 5. Op. lat., Iéna. I. n. p. 315; Le Plat. op. cil., t. n. \>. 75-76; Raynaldi, Annal.. .ad ami. 1520, n. 61 sq. 6. Goldast, Conslit. imper ii, t« i, p. Vil: Raynaldi, A nnal., ad ann. 1520, n. 73-75. 748 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER l'affaire de Luther avec les conseillers impériaux les plus écoutés, le seigneur de Chièvres et le comte Henri de Nassau. Le 28 no- vembre, il ordonna à Frédéric d'amener avec lui Luther à la diète de Worms, annoncée pour le 28 janvier L521, et entre temps l'empêcher de rien publier contre le pape et le Saint-Siège 1 . Les nonces paraissent avoir été plus heureux sur le Rhin. Pen- dant le séjour d'Aléandre à Mayence, l'archevêque Albert fit brûler les écrits de Luther dans son diocèse (29 novembre 1520). Aléandre ordonna aux dominicains, aux religieux et aux curés de la ville de prêcher contre les doctrines condamnées. Le dévouement au Saint- Siège du « cardinal de Mayence », à qui Caracciolo décerna aussi des éloges, le zèle de plusieurs grands personnages contre Luther, ^< le nouvel Arius, l'autre Mahomet », connus à Rome par les rapports d'Aléandre, y causèrent une véritable satisfaction 2 . Plus tard. Aléandre jugea moins favorablement le prince-évêque, toujours extrêmement dévoué ■ — en paroles du moins - au Saint-Siège, mais L fort timide, tout plein de craintifs égards pour les autres princes et la noblesse, et entouré d'une nuée de luthériens secrets 3 . Il paraît, par une lettre de Capito à Zwingle 4 , qu'il avait ordonné à ses prêtres de « prêcher l'Evangile » et défendu d'attaquer Luther en chaire. Il avait aussi défendu au provincial des frères mineurs de faire donner dans le diocèse des sermons de controverse 5 . Le 30 novembre, Aléandre se rendit à Worms. Il obtint des électeurs de Trêves et de Cologne l'exécution de la bulle; mois auprès des conseillers impériaux sa mission se heurta à des diffi- cultés. Cependant que faisait Luther contre la bulle d'excommuni- cation ? Au début, comme Erasme, il en contesta l'authenticité 6 ; mais bientôt il se mit à l'attaquer avec la dernière violence. Le 4 novembre il écrivait à Spalatin : « Jamais Satan n'a parlé contre Dieu avec tant d'impudence; c'est à désespérer du salut d'un homme qui n'y résisterait pas 7 , ou — comme il l'écrivit plus 1. Cijprums Urkunden, p. 482 sq. ; Schrockh, op. cil., t. i, p. 255. 2. Cardinal Mediei, 3 décembre, dans Balan, op. cit., n. 5. p. 10-11 3. Brieger, op. cit., p. 18, 25; Balan, op. cil., p. 23, 24, 29. 4. llottingcr, Hist. eccl. siec. JW,t. n, p. 525-526; Raynaldi, op. cit., ad ann. 1523, n. 86; Dôllinger, Réf., I. n, p. 8-9. 5. Brieger, op. cit., p. 16-22, n. 1 ; Balan, op. cit., n. 1 1, p. 23 sq. 6. Walch, op. cit., t. xv, p. 1674 sq. 7. De Welle, op. cit., t. i, p. 522. 928. PUBLICATION DE LA BULLE 749 tard 1 , qui ne combattrait pas contre les statuts du pape et des évêques, de toutes ses forces, à la vie et à la mort. Le 17 novembre, il en appela du pape, comme d'un juge prévaricateur, endurci, hérétique et apostat, condamné par toute l'Écriture, voulant faire renier la foi du Christ, nécessaire pour la réception des sacrements, et, pour n'oublier aucun des caractères de l'antéchrist, foulant aux pieds l'Écriture avec des blasphèmes de païen. Il en appelait à un futur concile général, et adjurait l'empereur, les électeurs, seigneurs et barons, tous les princes chrétiens d'Allemagne, de soutenir son appel, de s'opposer aux entreprises antichrétiennes, aux violences criminelles du pape, déclarant enfin que lui, Martin Luther, accuserait au tribunal de Dieu quiconque aurait suivi le pape 1 . Il épancha toute sa colère dans son écrit : « Contre la bulle cfe l'antéchrist » (novembre 1520). Il ne peut croire que cette bulle infâme soit l'œuvre du pape et des cardinaux, tant elle est absurde; [147] quel qu'en soit l'auteur, il le tient pour l'antéchrist; il maudit la bulle comme une ennemie du Christ, et déclare antéchrists ceux qui la reçoivent. L'auteur ou les auteurs sont des ignorants, qui n'ont apporté aucune preuve de l'Écriture, qui n'ont point su classifier en détail ses propositions (se sont bornés à les condamner in globo) et ont ordonné de brûler tous ses écrits, même ceux où ces proposi- tions ne se trouvent pas. Si le pape, avec ses cardinaux, ne revient sur tout ceci, il tient le siège de Rome pour le siège de l'antéchrist, le condamne et le livre à Satan, avec sa bulle et toutes ses décré- tais. Partout d'ailleurs il présuppose, à son ordinaire, que sa doctrine est la doctrine du Christ, que condamner l'une c'est con- damner l'autre, que qui place l'erreur au-dessus de sa vérité rend un culte au diable; il n'y aurait pas à s'étonner si maintenant les princes, les nobles et les laïques assommaient ou chassaient de leurs terres évoques, moines et curés. Une bulle ordonnant de renier la vérité et de la brûler mérite d'être foulée aux pieds par tous les chrétiens véritables, qui enverront à l'étang de feu et de soufre l'antéchrist romain et le docteur Eck, son apôtre 2 . Pour marquer plus complètement sa révolte, il publia un autre écrit présentant la défense des propositions condamnées, dont il aggravait encore l'inexactitude ou la malice (1521) 3 . Il déclarait 1. A Nicolas Ilaussmann, 22 mars 1521, de Wctte, op. cit., t. i, p. 578. 2. Op. lat., Iéna, t. n, p. 286 b sq. ; Sâmmtliche Werke, t. xxiv, p. 35-52; Walch, op. cit., t. xv, p. 1723 sq. 3. Op. lat., Iéna, t. n, p. 292-313; Raynaldi, Annal., ad ann. 1520, n. 66. conciles — vin — 48 750 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER ne se soucier en rien du renom d'aucun des Pères de l'Eglise, si ces Pères ne s'accordaient avec la Bible (telle qu'il l'expliquait lui- même). Trop longtemps on avait négligé l'étude de la Bible pour s'attacher uniquement soit à Augustin, soit à Thomas d'Aquin : les Pères fourmillent d'erreurs; il faut donc s'en tenir à l'Écriture. A propos de sa thèse 7 e , il remarque qu'on aurait mieux fait de condamner le texte Gai., vi, 15, sur lequel sa proposition est fondée. Pour la proposition 18, il voudrait présentement la formuler ainsi : « L'indulgence est une manœuvre profondément impie et fraudu- leuse des papes pour la perte des «âmes et de l'argent des fidèles. » Il avait autrefois affirmé (prop. 30) que quelques-uns des articles de Jean Huss condamnés à Constance sont parfaitement ortho- doxes; il déclare aujourd'hui s'être trompé; il fallait dire : qu'ils sont tous orthodoxes et que le synode qui les a condamnés est le synode de Satan. Chez lui, les emportements de la passion ne connaissaient plus de bornes. Un homme contribua encore à accroître son obstination : Crotus Rubianus lui écrivit le 5 dé- cembre 1520 : au « très saint Grand-Prêtre », à l'« Évangéliste, au trésor céleste accordé à ce temps de corruption »; l'assura de son [148] concours et de son dévouement illimité, attestant que les gens de Cologne, en brûlant les livres de Luther, avaient brûlé l'Évangile du Christ, ou pour mieux dire, le Christ lui-même avec son Évangile 1 . Le 10 décembre 1520, Luther convoqua, par affiche publique, tous les étudiants de Wittenberg à venir voir brûler la bulle du pape et les livres de droit canon. A neuf heures, le nouvel évangéliste, en grand cortège, se rendit avec eux sur la place devant la porte d'Elster; les matériaux y avaient été préparés, il y mit le feu, y jeta la bulle, le livre des Décrétales et quelques écrits de ses adver- saires, en disant ces mots : « Comme tu as affligé le Saint du Sei- gneur, ainsi t'afflige et te consume le feu éternel ! » Plusieurs professeurs, les étudiants, le public applaudirent à l'« acte auda- cieux », qui fut fêté et célébré comme un triomphe. Le même jour, le héros en écrivit à Spalatin, et le lendemain au début de sa leçon, il déclara à ses auditeurs que ce n'était là qu'une bagatelle; c'est le pape lui-même, le Siège pontifical qu'il faut brûler; quiconque ne résiste pas de tout cœur à la papauté ne peut obtenir la vie éternelle 2 . Dans un écrit spécial 3 , il s'attacha à justifier cet acte, 1. Bôcking, Opéra Hutteni, t. i, p. 433. 2. Op. lat., Iéna, t. n, p. 320; cf. p. 294; Raynaldi, Annal, ad ann. 1520, n. 16. 3. Op. lat., Iéna, t. n, p. 316. 928. PUBLICATION DE LA BULLE 751 rappelant que dès les premiers temps il fut d'usage de brûler les livres impies (Act., xix, 19), et que, comme docteur en Écriture sainte, c'était pour lui un devoir de supprimer les livres mauvais; que si, par ignorance ou crainte des hommes, d'autres le négligent, il n'en est pas pour autant dispensé. A Cologne et à Louvain on a brûlé ses écrits, ce qui a donné aux ignorants des préjugés défavo- rables contre lui; pour ce motif, et dans le but de raffermir la vérité, il a pu en toute justice, et sous V inspiration du Saint-Esprit, brûler publiquement les livres de ses ennemis. Que le livre des lois pontificales ait mérité le même sort, il cherche à le prouver en en citant plusieurs propositions erronées (soi-disant erronées et parfois [149] réellement inexactes) qui impliqueraient le principe que le pape est un dieu sur la terre. Il est bon de noter qu'en d'autres occasions il s'est donné bien de la peine pour trouver un texte de droit canon en sa faveur. Plus tard, les partisans de Luther ont assez faiblement tenté d'excuser cette exécution, acte évidemment illicite et atten- tatoire au droit de l'autorité, en faisant valoir ce que les circon- stances avaient d'exceptionnel et la nécessité pour un particulier, poussé par la plus haute inspiration, de rompre solennellement avec la tyrannie romaine l . Sur ce point, comme sur tant d'autres, ils se sont montrés assez inconséquents. « On ne doit pas, a dit Schrôckh 2 , prendre trop au sérieux cette assertion, que le droit canon, une fois outragé de la sorte par Luther, est demeuré à Wittenberg sans force, sans vie. On ne cessa pas d'y rappeler de temps à autre divers principes du droit ecclésiastique, ni d'y appliquer le droit pontifical dans les tribunaux; ni d'en donner des leçons publiques, comme on le voit par l'exemple de Justus Jonas, qui date de 1521. » L'attentat inouï de Luther souleva de toutes parts a la stupeur et l'indignation ». Les juristes en particulier en marquèrent leur désapprobation, même plusieurs de ceux de Wittenberg : Jérôme Schurfï et Henning Gôdden 3 ; à Fribourg, le professeur de droit Ulrich Zasius,fort ardent pour Luther au début et grand ennemi d'Eck 4 , et bien d'autres encore. De plus, Charles-Quint révoqua le 17 décembre ses instructions pour que Luther se présentât à la diète de Worms et y obtînt une nouvelle audience 5 . 1. Schrôckh, op. cit., t. i, p. 248; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xxn, n. 4-5. 2. Schrôckh, op. cit., t. i, p. 251. 3. Schrôckh, op. cit., t. i, p. 250. 4. Dôllingcr, op. cit., t. î, p. 174 sq. 5. Janssen^ op. cit., t. n, p. 149. 752 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER Le prince-électeur Frédéric, dont Luther était le sujet, affectait de garder à son égard une attitude impartiale et même indifférente. Mais son frère, le duc Jean-Frédéric, se déclarait hautement pour le nouveau parti. Le 20 décembre, il adressait à Luther une lettre de félicitations de ce qu'en dépit des condamnations de Rome il continuait à prêcher et à écrire 1 . Ulrich de Hutten, qui maintenant écrivait pour le peuple, en allemand bien plus qu'en latin, mettait sa fécondité au service de la cause; il voulait déjà aller de l'avant. Dès 1520, il se proposait [150] de mettre sur la scène une des périodes orageuses des guerres de religion hussites, avec la permission de l'empereur s'il était possible, sinon sans sa permission 2 . Sickingen ne trouvait p^s le moment propice pour commencer l'attaque; il voulait attendre la décision de l'empereur 3 . Même si son projet ne devait pas réussir, la pensée de Hutten était que la ruse et l'habileté de Rome ne par- viendraient pas à éteindre l'incendie allumé contre elle 4 . D'après une lettre anonyme de décembre 1520, sept provinces devaient se liguer en faveur de Luther; les Bohémiens lui avaient promis 35 000 hommes, la Saxe et les autres pays du Nord tout autant; à l'exemple des Goths et des Vandales, on serait descendu à Rome pour y piller les trésors de l'Église 5 . Entre le pape et l'empereur on prévoyait déjà un profond dissentiment; du prince-électeur de Saxe, on attendait ou qu'il y prendrait part, ou du moins qu'il fermerait les yeux sur cette belle entreprise °; au besoin Hutten recourrait à l'étranger, comme il l'avait déjà fait 7 . Dès que la protestation de Luther et sa requête à l'empereur furent connues à Rome, le pape écrivit à Charles-Quint pour le prémunir contre les intrigues du novateur et lui demander de prendre contre lui les mesures énergiques indiquées dans la bulle 8 . « L'audace de l'hérésiarque Martin Luther, disait le pape, a dépassé toutes les bornes; toute la terre en est témoin. Ce n'est plus 1. Burkhardt, Luther s Briefwechsél, p. 35 sq. 1. Janssen, op. cit., t. n, p. 118-125. 3. Bôcking, op. cit., t. i, p. 435: Hutten à Luther, 9 déc. 1520. 4. Hutten à Erasme, 13 nov. 1520. Bôcking, op. cit., t. i, p. 423. 5. Chmel, Handschriften der k. k. Hofbibliothek, Wien, 1840, t. i, p. 523 sq. ; Janssen, op. cit., t. n, p. 117-118. G. Hutten à Luther, 9 déc. Bôcking, op. cit., t. i, p. 435 sq. 7. Janssen, op. cit., t. n, p. 120. 8. Balan, Monum. reform. Luth., n. 39, p. 108-112. 928. PUBLICATION DE LA BULLE l'ô'.\ à nous seulement, et à ce Saint-Siège, c'est à la vérité de la foi même qu'il s'en prend, et aux décrets des saints Pères; avec cette horrible et incroyable obstination dans le crime, il n'a pas craint d'annoncer publiquement ses erreurs ou de les répandre par ses lettres et autres écrits; il y a mis un emportement sans frein et une fureur inouïe. Il ne convient ni à nous ni à la dignité de notre Siège d'en faire une réfutation plus étendue; de jour en jour le langage [151] infâme et sacrilège de leur auteur et plus encore ses actes impies les rendent publiques et notoires. Elles touchent également aux droits et à l'honneur de Votre Majesté, laquelle connaît parfaitement son devoir, à savoir : faire en sorte que cette peste qui s'est élevée dans les limites de ses États soit dûment écartée et extirpée avant qu'elle s'étende et risque d'infecter le reste des fidèles. Récem- ment nous est parvenue une lettre imprimée et rendue publique, dans laquelle ledit Martin, cachant sous l'apparence d'une douce brebis un loup ravisseur, et sous l'humilité des paroles un orgueil satanique, a cherché à s'insinuer traîtreusement dans l'esprit de Votre Majesté et lui persuader que c'est contre sa volonté qu'il a été amené à j ouer un rôle public ; que seules la violence et la ruse de ses ennemis l'ont porté à écrire ce qu'il a écrit, que pour la défense de la vérité évangélique (qu'il se targue de répandre, à l'encontre de traditions tout humaines et superstitieuses) il a subi les colères, les injures, les dangers, tout ce qu'on peut imaginer de pire et de plus inouï; qu'en vain il a demandé pardon, offert de se renfermer dans le silence, offert des conditions de paix et sollicité d'être instruit comme si l'on ne travaillait qu'à le détruire lui et tout l'Évangile. C'est ainsi qu'il recourt à Votre Majesté Impériale, se comparant au grand Athanase. Et puisqu'il a osé écrire à Votre Majesté et protester devant tout le monde d'une façon aussi men- songère, il nous a paru bon de ne point répondre à tant de mensonges aussi déplacés, puisque nous avons reconnu pour ce qu'elles sont et déclaré telles ses opinions fausses et hérétiques, déjà rejetées et condamnées par la majorité des hommes de bon jugement, que nous l'avons lui-même exclu delà société des fidèles, comme un membre dont tous doivent éviter le contact. Il nous a paru bon d'avertir paternellement Votre Majesté de n'ajouter aucune foi à un homme si impudemment menteur et si souvent en contradiction avec lui- même. En dépit de ses protestations, il se montre, envers nous et envers Votre Majesté, honteusement sans foi et sans parole. Il est devenu (ses œuvres le montrent bien) le serviteur et l'instrument 754 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER du diable. Il apparaît perpétuellement pressé par ces angoisses de [1521 conscience auxquelles Dieu a permis que nul ne pût échapper, nul ne pût se dérober. Ainsi se faisant horreur à lui-même, il cherche des complices dans le peuple qu'il séduit, flattant ses instincts révo- lutionnaires; il calomnie ceux qui ont voulu le ramener, se plaint des oppositions qu'il rencontre, au lieu de se féliciter de sa longue impunité, se plaint de n'avoir pas reçu un pardon que son obstina- tion refuse, d'avoir vu refuser des conditions qu'il ose bien offrir ri roi en vainqueur et non en coupable repentant. Sa demande d'être •- * instruit et éclairé s'accorde bien mal avec le caractère absolu de ses allirmations et sa résolution de ne s'en point départir. Il cher- chera à tromper Votre Majesté par d'hypocrites dehors d'humilité, protestera de son courage à affronter le martyre, lui qui ne veut marcher que sous la garantie d'un sauf-conduit et récuse tous les juges comme partiaux. Mal protégé par sa conscience, il se jette avec Hutten dans les conspirations. Que Votre Majesté ne le juge point sur ses mensonges, mais par l'impiété de ses ouvrages r.j-,, aussi préjudiciables à Votre Majesté qu'à ce Saint-Siège. Que Votre Majesté se souvienne de ce que Justinien et d'autres grands empereurs ont fait pour l'extirpation de l'hérésie; qu'elle ferme l'oreille aux mensonges. Dieu bénira les commencements de son règne. Ce n'est pas notre cause, mais celle de Dieu qu'il s'agit de défendre par la force de son bras. » Cette lettre ne fut pas envoyée. On sut que Charles-Quint avait déchiré devant témoins et sans la lire la protestation de Luther. Plus tard (8 mars 1521) Aléandre en reçut une copie pour sa gou- [155] verne 1 . 929. Les universités se prononcent contre Luther. Longtemps on attendit la décision des universités prises pour arbitres dans la dispute de Leipzig. De l'école supérieure d'Erfurt. rien ne vint 2 . La Sorbonne ne donna sa réponse que plus tard, et elle prit en considération les autres écrits que Luther avait publiés postérieurement. La première à s'occuper de la nouvelle doctrine fut la faculté de théologie de Louvain. Elle soumit à l'examen de 1. Cardinal Medicis à Aléandre, dans Balan, op. cil., a. 38, p. 107. 2. Wiedemann, op. cit., p. 138. 029. LES UNIVERSITÉS SE PRONONCENT CONTRE LUTHER 755 la faculté de Cologne un travail de 488 pages avec diverses publi- ( alions de Luther 1 . On y avait réuni : les 95 thèses sur l'indulgence avec les éclaircissements et réponses à Sylvestre Priérias, les « Sermons » sur la pénitence, sur l'excommunication, sur les indul- gences, sur la préparation à la réception de l'eucharistie. Le 30 août 1519, la faculté de Cologne donna en forme solen- nelle le jugement doctrinal suivant : Le présent livre, tout rempli d'erreurs, doit être interdit et livré au feu; l'auteur, Martin Luther, doit être obligé à une rétractation publique. On signale en particu- lier les erreurs suivantes : 1. Luther veut décrier les bonnes œuvres méritoires pour la vie éternelle et prétend qu'elles ne peuvent se faire sans péché. — 2. Il torture l'Écriture sainte et les sentences des Pères et leur donne un sens corrompu. — 3. Ses doctrines malfai- santes anéantissent le sacrement de pénitence et introduisent sur la vertu de pénitence de scandaleuses erreurs. — 4. Il donne au sujet de la confession de pernicieux conseils, à l'encontre du vénérable enseignement de l'Église universelle. — 5. Il rejette la [156] satisfaction requise à la suite du péché mortel pardonné, puisqu'il prétend que Dieu remet la peine en même temps que la coulpe du péché. — 6. De même, il dénie toute existence au trésor des indul- gences, approuvé depuis les temps les plus anciens par les décrets des Pères et les saints conciles, et cela pour des raisons frivoles et sans valeur, dans des propositions inexactes et blasphématoires contre les saints et leurs mérites. — 7. 11 formule des erreurs ineptes sur les peines du purgatoire et l'état des âmes après cette vie, par exemple qu'aucune âme n'y souffre pour des péchés mor- tels, mais seulement pour des péchés véniels. — 8. Ou encore : que les âmes du purgatoire aiment Dieu d'un amour défectueux et coupable, y pèchent sans interruption et cherchent plutôt leur intérêt que la volonté de Dieu, ce qui est contre la charité; que les morts, non moins que les vivants, sont en état de mériter pour la vie éternelle. — 9. Sur le privilège et la primauté de l'Église romaine au-dessus de toutes les autres, il formule des assertions erronées et déjà condamnées comme hérétiques. — 10. Il manque à l'honneur dû au Siège apostolique de façon publique et scanda- leuse. — 11. Il réduit impudemment l'autorité pontificale, disant que le pape ne peut remettre que les peines canoniques et non celles dont on est passible devant la justice de Dieu, ce qui porte atteinte 1. Schrôckh, op. cit., t. i, p. 203 sq. ; Raynaldi, Annal., ad ann. 1519, n. 48. 756 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER au droit divin, détruit les commandements de Dieu et se pose hardiment en ennemi de Dieu. — 12. Enfin il a proféré grand nombre d'autres propositions, également scandaleuses, sinon plus exorbitantes et plus perverses encore 1 . Le 7 novembre 1519, à Louvain, dans la collégiale Saint-Pierre, la condamnation de la doctrine de Luther fut prononcée de la même façon, mais avec un exposé des motifs plus étendu et avec citation de chaque thèse en particulier. Sans parler du mépris jeté sur la philosophie et les docteurs des quatre derniers siècles, on y releva les propositions suivantes : 1. Toute bonne œuvre, même parfaitement accomplie (optimc), est un péché au moins véniel. 2. Les saints, en toute bonne œuvre, font moins qu'ils ne sont tenus de faire, et aucun saint dans sa vie n'est sans péché; d'où il conclut qu'il n'existe pas de mérites surabondants dont nous [157] puissions profiter indépendamment de notre action; il prétend montrer ainsi qu'il n'y a pas de mérites des saints auxquels nous puissions participer, et même que les saints ont besoin, jusque dans ces œuvres, de miséricorde et de pardon. Il va plus loin et il ajoute : 3. « Quelque audacieux que je sois en ceci, j'atteste que je n'ai aucun doute sur tout ce que j'ai dit, et que je suis prêt à souffrir pour cela le fer et le feu; et je déclare hérétique quiconque pense autrement. » 4. Il enseigne que les indulgences ne sont pas autre chose que la remise des peines imposées au jugement du prêtre ou des canons pénitentiaux, canons abrogés par désuétude. 5. Au sujet du sacrement de pénitence, il accumule les erreurs, par exemple : que l'homme, sans la grâce de Dieu remettant d'abord le péché, ne peut avoir le désir de rechercher ce pardon. 6. C'est une hérésie de penser que les sacrements de la nouvelle loi ne confèrent point la grâce justifiante à ceux qui n'y mettent point d'obstacle (ce qu'il dit ailleurs même du baptême). 7. Relativement à la pénitence, il donne ce conseil: « Quand tu veux te confesser, demande-toi à toi-même ce que tu ferais, s'il n'existait pas de précepte de la confession et si tu voudrais alors te repentir et faire pénitence. Si tu ne te trouves point dans cette 1. Op. lat., Iéna, t. i, p. 467; Lôscher, op. cit., t. ni, p. 848-850; Walch, op. cit., t. xv, p. 1589 sq. ; Le Plat, Monum., t. n. p. 45-47; du Plessis d'Argentré, Coll. judic, t. i b, p. 358-359. 929. LES UNIVERSITÉS SE PRONONCENT CONTRE LUTHER 757 disposition, sache alors que tu fais pénitence, non point par amour de la justice, mais par routine ou par la crainte que t'inspire le précepte. 8. « La foi, par laquelle on tient pour vraie la parole du Christ (Matth., xvi, 19) : Tout ce que tu délieras, etc., est bien plus exigée lors de l'absolution sacramentelle que la contrition, et suffit seule, quelle que soit la contrition : tu obtiens tout ce que tu crois. » 9. Il ajoute : « En supposant par impossible que celui qui s'est confessé n'a aucun repentir ou contrition, ou que le prêtre ne l'a pas absous sérieusement, mais par dérision, si le pénitent croit avoir été absous, il l'est réellement. » 10. Il dit encore : a II faut donc demander plutôt au pénitent s'il croit qu'il est absous que s'il a réellement la contrition. » 11. Il dit la même chose expressément, dans le « sermon sur la préparation à la Cène », de celui qui veut approcher du très saint sacrement de l'eucharistie. 12. Il déprécie l'examen de conscience, se mettant en opposition avec les saints canons, surtout celui du IV e concile de Latran 1 . 13. Sur la confession il enseigne : « On n'a pas à confesser tous les [\'» — Si par grand mal {vitium) on entend un péché (culpam), comme fait l'auteur, fausse, déraisonnable et procé- dant d'une intelligence erronée de l'Écriture. 4. « De tous les péchés mortels, le plus mortel est de ne pas croire qu'on est devant Dieu coupable de péché mortel et damnable. » — Fausse, impie, poussant au désespoir, sentant l'hérésie. 5. Ouand les théologiens enseignent par leur règle que les péchés véniels sont distincts des péchés mortels, ils tendent à affoler les consciences. » — Déraisonnable, présomptueuse, inju- rieuse aux saints docteurs, et, en tant qu'elle nie la différence entre le péché mortel et le péché véniel, hérétique. Titre ix. Des commandements. Six propositions. — 1. « Celui qui nie que Dieu nous a commandé l'impossible fait très mal, et celui qui dit que cela est faux fait plus que très mal (plus quant pessimi). » — Scandaleuse, impie, diffamatoire de la loi chrétienne, blasphématoire contre Dieu, d'après saint Augustin 1 . 2. « Aucun homme, si saint qu'il soit, ne peut accomplir les deux derniers préceptes du décalogue, s'il peut observer tous les autres. Contre ces deux derniers on demeure toujours pécheur et coupable [168 parce qu'on n'en accomplit rien. » — Erronée, impie, blasphéma- toire contre la loi et le législateur, injurieuse aux saints. 3. « Tout commandement de Dieu est établi plutôt pour montrer le péché passé et présent que pour empêcher qu'on ne le commette à l'avenir, car selon l'apôtre (Rom., vu, 7 sq.) la loi ne sert qu'à taire connaître le péché. » — La première partie, fausse, téméraire, avancée sans raison; la seconde, erronée, contraire à la loi et au vrai sens de saint Paul. 4. « Parce qu'à l'homme qui a la charité aucune loi n'est nécessaire, le précepte : Sanctifiez le sabbat, ne commande pas une œuvre, mais le repos. » 5. « Ce troisième commandement : Sanctifiez le sabbat, a propre- ment cessé, et même tous les commandements cessent pour les chrétiens parfaits, parce que la loi n'est pas pour les justes. » (I Tini., i, !».) (». « Les faibles, qui n'ont pas mortifié en eux le vieil homme, ont besoin en certains jours et d'une certaine manière de s'exercer 'lans les veilles, les jeûnes, la prière, les disciplines et autres choses 1. De nalura et gratia, c. xliii : « Deus impossibilia non jubet, serf fubendo monet et jucere quod possis, et pelere quod non possis, et adjwat ni posais. » 768 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER semblables, par le moyen desquelles ils parviennent à l'état parfait de l'homme intérieur; mais quand le corps est châtié et réduit en servitude, que les passions sont mortifiées, on doit par degrés discontinuer et diminuer ces œuvres, selon les progrès de l'homme intérieur, en sorte que, lorsqu'on est devenu parfait, elles doivent cesser entièrement. » — Ces trois propositions donnent à l'Écriture un sens faux et erroné; elles ont été justement condamnées par le concile de Vienne contre les bégards et sont hérétiques. Titre x. Des conseils évangéliques. Quatre propositions. 1. « La parole de Jésus-Christ (Matth., v, 30) : Qui vous frappera sur la joue droite, etc., et cette autre de saint Paul (Rom., xn, 19) : Ne vous défendez pas... ne sont point des conseils, comme les théologiens le disent par erreur, mais des préceptes. » — Fausse, rendant la loi chrétienne trop onéreuse, opposée au vrai sens de l'Écriture. 2. « Il est défendu aux chrétiens de demander au juge réparation d'une injustice. » — Fausse, scandaleuse, contraire au droit divin et naturel. 3. « Le chrétien ne devant point s'attacher aux biens temporels, on ne doit point jurer à propos de ces biens. » — Erronée en morale et sentant l'hérésie. 4. « Il est permis aux juifs de jurer à volonté. » — Si par permis (permissum), on entend licite, la proposition est fausse, contraire au précepte divin; c'est l'antique erreur des juifs. Titre xi. Du purgatoire. Neuf propositions. — 1. « Il n'y a abso- lument rien dans l'Écriture sur le purgatoire. » (Art. 37 de la bulle.) [169] — - Fausse, favorable à l'erreur des vaudois, répugnant au senti- ment des saints Pères. 2. « Il ne paraît pas prouvé que les âmes au purgatoire soient hors d'état de mériter et de croître en charité. » (Th. 18 du 31 oc- tobre 1517. Bulle, art. 38.) — Fausse, téméraire, impie, et, en tant qu'elle prétend que les âmes sont en cet état, erronée dans la foi. 3. « Il ne paraît pas prouvé que les âmes du purgatoire soient certaines de leur salut, du moins toutes. » (Ibid., th. 19. Bulle, art. 38.) — Fausse, présomptueuse, et, en tant qu'elle affirme cette incertitude, contraire à la tradition de l'Église et à la doc- trine des saints. 4. « Les âmes au purgatoire pèchent continuellement, tant qu'elles ont horreur des peines et demandent le repos, et parce qu'elles recherchent leur intérêt plus que la volonté de Dieu, ce 929. LES UNIVERSITÉS SE PRONONCENT CONTRE LUTHER 769 qui est contraire à la chanté. » — Fausse, impie, injurieuse aux ;unes du purgatoire, hérétique. 5. « La charité imparfaite du moribond comporte nécessaire- ment une grande crainte, d'autant plus grande que la charité est moindre. » (Bulle, art. 4.) G. « La peine du purgatoire est la terreur et l'horreur de la dam- nation et de l'enfer. » — Fausses, téméraires et sans fondement. 7. « Il est probable que les âmes du purgatoire sont dans une telle confusion qu'elles ne savent pas dans quel état elles sont, de damnation ou de salut; il leur semble même qu'elles vont à la damnation et tombent dans l'abîme. » 8. « Elles sentent seulement le commencement de leur damna- tion, sauf qu'elles sentent que la porte de l'enfer n'est pas encore fermée sur elles... » - - Fausses, offensives des oreilles pies, inju- rieuses à l'état des âmes du purgatoire. ". « Toutes les âmes qui descendent en purgatoire n'ont qu'une foi imparfaite et même, de quelque façon qu'on les délivre de leurs peines, elles ne peuvent acquérir la « santé » parfaite si on ne leur ôte d'abord le péché, c'est-à-dire l'imperfection de la foi, de l'espé- rance, de la charité. » — Dans toutes ses parties, fausse, téméraire, en désaccord avec une saine intelligence de l'Écriture. Titre xn. Des conciles généraux. Quatre propositions. • — 1. « Il y a un moyen d'affaiblir l'autorité des conciles, de contredire libre- ment leurs actes et de juger de leurs décrets. » (Bulle, art. 29.) — Si l'auteur veut dire qu'il est permis à quiconque de contredire l'autorité d'un concile légitime dans les choses qui concernent la foi et les mœurs, schismatique et hérétique. 2. « Il est certain que, parmi les articles de Jean Huss et des bohémiens, plusieurs sont très chrétiens et évangéliques et que l'Église universelle ne peut les condamner. » (Bulle, art. 30.) ■ — ■ Fausse, impie, injurieuse aux sacrés conciles. 3. « Ces deux articles : Il n'y a qu'une Église sainte et univer- selle qui est l'ensemble (universitas) des prédestinés, — et la sainte Église universelle est une seulement comme est un le nombre des prédestinés ■ — ne sont pas de Jean Huss, mais d'Augustin. » — Cette proposition dans le sens hussite est faussement attribuée à saint Augustin; ces articles entendus de l'Église militante sont hérétiques. 4. « Cet article : La divinité et l'humanité sont un seul Jésus- Christ, doit être concédé par les catholiques. Et pareillement 770 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER celui-ci : Les œuvres humaines se divisent en vices et en vertus, parce que, si l'homme est vicieux, tout ce qu'il fait est vicieux; et s'il est vertueux, tout ce qu'il fait est vertueux. » (Art. 3 et 4 de Jean Huss.) — Fausse et ignorante de la vraie théologie; le pre- mier des deux articles est hérétique, le second sent l'hérésie. Titre xm. De V espérance. Une proposition. — « L'espérance [-170] n'est pas fondée sur les mérites. » — Fausse, poussant à la pré- somption, en désaccord avec les saintes Écritures. Titre xiv. Du châtiment des hérétiques. Une proposition. « Brûler les hérétiques est contre la volonté de l'Esprit. » Fausse, avancée contre la volonté de l'Esprit divin, conforme à l'erreur des cathares et des vaudois. Titre xv. De l'observation des prescriptions légales. Une proposi- tion. — « Il est permis de pratiquer les œuvres de la loi, quelles qu'elles soient, si la charité fraternelle le demande, pourvu que l'on ne s'y croie pas obligé par la loi; ainsi il peut être permis de recevoir la circoncision sans danger et même avec beaucoup de mérite. » - Ennemie de la loi chrétienne, favorable à la perfidie des juifs et hérétique. Titre xvi. De la guerre contre les Turcs. Une proposition. « Faire la guerre aux Turcs, c'est s'opposer à Dieu, qui se sert d'eux pour visiter nos iniquités... » (Art. 34 de la bulle.) — Enten- due dans un sens absolu, fausse et en désaccord avec les saintes Écritures. Titre xvn. De V immunité ecclésiastique. Une proposition. « Si l'empereur ou les princes révoquent l'exemption (libertatem) accordée aux personnes et aux biens des ecclésiastiques, on ne peut leur résister sans impiété et sans péché... » — Fausse, impie, schis- matique, destructive de la liberté ecclésiastique, propre à exciter et à nourrir l'impiété tyrannique. Titre xvm. Du libre arbitre. Cinq propositions. 1. « Le libre arbitre n'est pas maître de ses actes. » — ■ Fausse, opposée aux saints docteurs et à toute doctrine morale, d'accord avec l'erreur des manichéens et hérétique. 2. « Dire que l'acte bon est tout entier de Dieu, mais non pas tota- lement (totus, non totaliter), est un pur sophisme. » — Injurieuse aux saints docteurs, surtout aux saints Ambroise, Augustin et Bernard et, en tant qu'elle prétend que l'acte bon est totalement de Dieu et nullement du libre arbitre, hérétique. 3. « Le libre arbitre, quand il fait ce qu'il peut (quod in se est), 929. LES UNIVERSITÉS SE PRONONCENT CONTRE LUTHER 771 pèche mortellement. » — Scandaleuse, impie, erronée dans la foi et les mœurs. 4. « Le libre arbitre avant (sans) la grâce n'est capable que de pécher et non de faire pénitence, d'après Augustin (De spiritu et littera, c. m). » — En entendant, comme l'auteur, la grâce gratum faciens, erronée, manichéenne, étrangère à l'Écriture, attribuée à saint Augustin en altérant et tronquant les textes. 5. « Le libre arbitre sans la grâce s'approche d'autant plus de l'iniquité (du péché) qu'il s'applique plus fortement à l'action; [171] d'après saint Ambroise. » — Entendant la grâce comme ci-dessus, fausse, offensive des oreilles pies, détourne des bonnes œuvres et tronque le texte de saint Ambroise. Titre xix. De la philosophie et de la théologie scolastiques. Sept propositions. — 1. « La philosophie d'Aristote sur la vertu morale, l'objet, l'acte produit (de actu elicito) est telle qu'on ne peut l'ensei- gner au peuple, n'est d'aucune utilité pour l'intelligence de l'Ecri- ture, parce qu'elle ne contient qu'une phraséologie creuse qui ne sert qu'à des disputes verbales. » — Dans toutes ses parties et, pour Aristote, dans les choses où il ne s'écarte pas de la foi, fausse, affirmation arrogante et déraisonnable d'un ennemi de la science. 2. « Toutes les vertus morales et les sciences spéculatives ne sont ni de vraies vertus ni de vraies sciences, mais des péchés et des erreurs.» — La première partie, fausse, téméraire, tendant à détourner du bien et sentant l'hérésie; la deuxième, manifestement fausse. 3. « La théologie scolastique est une fausse intelligence de l'Écriture et des sacrements, qui a banni la vraie et sincère théo- logie. » — Fausse, téméraire, orgueilleuse et ennemie de la saine doctrine. 4. « Je trouve dans les sermons de Tauler en langue allemande plus de théologie solide et sincère qu'on n'en trouve ou qu'on n'en pourra trouver dans tous les docteurs scolastiques de toutes les universités et dans toutes leurs sentences. » — Manifestement téméraire. 5. « Depuis qu'a commencé la scolastique, ce vain simulacre de théologie, la théologie de la croix a disparu et tout a été boule- versé. » — Fausse, présomptueuse, déraisonnable, voisine de l'erreur condamnée des bohémiens. 6. « Depuis près de trois cents ans, à son incomparable dom- mage, l'Église souffre de la passion de corrompre les Ecritures qui 772 LIVRE LU, CHAPITRE PREMIER anime les docteurs scolastiques. » — Fausse, malicieuse et sans fondement. 7. « Les théologiens scolastiques ont menti en disant que la morale d'Aristote s'accorde entièrement avec la doctrine de Jésus- Christ et de saint Paul. » — Cette proposition est une accusation impudente et mensongère contre les théologiens scolastiques; chacun sait que sur bien des points cet accord existe. A la fin se trouve une proposition tirée du livre De la captivité [172] de Babylone : Dans la « Hiérarchie céleste » de Denys, il n'y a presque aucune valeur : ce ne sont que des réflexions ou plutôt des rêveries. Sa « Théologie mystique x » est très pernicieuse, « plato- nisante » plutôt que chrétienne; sa « Hiérarchie ecclésiastique » est une suite d'allégories, pour l'amusement des gens oisifs. » — Fausse, téméraire, arrogante, injurieuse à un homme illustre par son insigne érudition, que saint Jean Damascène appelle le divin aréopagite, disciple de saint Paul, qui a parlé très saintement et très éloquemment de Dieu 2 . Etant donné l'état de la critique historique à cette époque, ce jugement était à peu près général; un peu plus tard (1528) dans sa censure d'Érasme, la faculté le reproduisit 3 . Ce jugement sévère et motivé, que le D r Eck fit imprimer et répandre en Allemagne 4 , excita la colère furieuse de Luther et de ses partisans. Mélanchthon y répondit 5 . De sa réponse, la Sor- honne tira sept propositions qu'elle condamna (1523) avec les autres écrits du même auteur 6 . Luther lui-même publia ce juge- ment avec préface et épilogue, et en composa une parodie que la même faculté était censée prononcer 7 . Du pamphlet intitulé Murman, la Sorbonne tira 35 propositions qu'elle censura et le Parlement rendit en mars 1524 un arrêt contre le même livre 8 . Il y avait longtemps que le réformateur, récusant les universités, avait porté le débat au tribunal des masses populaires 9 . Dès 1521, 1. Cordier, Observât, pro intell. S. Dionysii, dans P. G., t. m, col. 772 sq. 2. S. Jean Damascène, De fide orthod., 1. I, c. xv; 1. II, c. m. 3. Du Plessis d'Argentré, op. cit., t. m a, p. 72, tit. xxxi. 4. YYiedemann, op. cit., p. 520. 5. Corp. reform., 1. i, p. 398 sq. 6. Du Plessis, op. cit., t. i b, p. 406-410; t. m a, p. 13-14. 7. Op. lat., Iéna, t. n, p. 419; Raynaldi, Annal., ad ann. 1521, n. 51. 8. Du Plessis, op. cit., t. m a, p. 7-9, 10. 9. Hôfler, Papst Adrian VI, p. 40. 929. LES UNIVERSITÉS SE PRONONCENT CONTRE LUTHER 773 il traitait les universités d'institutions infernales et diaboliques, « dignes d'être toutes écrasées et réduites en poussière x ». [173] L'université d'Oxford condamna également, en 1521, les écrits de Luther 2 . Malheureusement ces jugements venaient trop tard, surtout pour l'Allemagne, où dès l'abord on avait répandu le bruit que l'univer- sité de Paris, tenue par les Allemands en si haute estime, approu- vait la doctrine de Luther, sauf de rares articles. La faculté n'avait pas voulu publier sa censure avant de l'avoir communiquée à l'empereur, au roi de France et à l'électeur de Saxe 3 . Aléandre la fit imprimer en Allemagne pendant l'été de 1521 et en envoya deux exemplaires à Rome. Il la loua comme doctement composée, mais il blâma le silence gardé sur la primauté du pape, bien mieux démon- trée par l'Écriture que beaucoup d'autres choses tenues pour certaines dans l'Église. On avait craint, pensait-il, de paraître agir par dévouement au pape et voulu tenir compte de l'opinion relative aux rapports du pape et du concile. Aléandre aurait voulu retourner à Rome en passant par la France, s'entretenir avec les docteurs de Paris et les décider à faire sur ce sujet un autre traité dont les Allemands, les luthériens même, eussent fait grand cas 4 . 1. Sâmmtliche Werke, t. vu, p. 63; Janssen, op. cit., t. n, p. 293. 2. Du Plessis, op. cit., t. i b. p. 380-381. 3. Brieger, op. cil., n. 27, p. 188, 189; Balan, op. cit., n. 80, p. 213. 4. Brieger, op. ci/., p. 237, n. 35; Balan, op. cit., p. 201, n. 75. CHAPITRE II LE LUTHÉRANISME DEPUIS LA DIÈTE DE WORMS JUSQU'A LA MORT DE LÉON X 930. Le nonce Aléandre à Worms. Tous les yeux étaient fixés sur Charles-Quint et la première diète qu'il allait tenir à Worms. Le nouveau monarque, âgé de vingt ans, était de santé chancelante. Il avait peu d'expérience des affaires, se voyait menacé dans ses Etats héréditaires, pauvre d'argent et fort gêné par une capitulation très détaillée. Religieusement élevé [174] par Adrien d'Utrecht et très consciencieux, il était résolu à rester fidèle au serment de son couronnement, qui lui faisait un devoir de défendre la foi catholique et de rester fidèle à l'Église romaine et au pape 1 . Il arriva à Worms le 28 novembre. Son conseiller le plus influent était Charles-Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres (Ceurius), peu instruit, et par conséquent dépendant en bien des choses des conseils d'autrui; sans rival comme financier et homme d'Etat, d'extérieur affable et modéré, mais politique rusé et corrompu. A son avis, son maître devait se conduire envers le pape comme le pape s'était conduit envers lui dans l'affaire de son élection, et utiliser les troubles suscités par Luther en Allemagne pour l'accroissement de la puissance impériale : c'est pourquoi il chercha bien des fois à contrecarrer l'action des nonces pontificaux 2 . Pour les affaires ecclésiastiques, Charles avait un autre conseiller très influent, son confesseur, le P. Jean Glapion, franciscain, 1. Balan, op. cil., p. 27, n. 12; Brieger, op. ci!., p. 23, n. 2. 2. Balan, op. cit., p. 28, n. 12; Brieger, op. cit., p. 23, 24. 930. LE NONCE ALÉANDRE A WORMS 775 belge aussi, homme pieux et plein de zèle contre l'hérésie *. Le . chancelier Mercurinus Gattinara lui était très dévoué, bien que trop souvent gravitant dans l'orbite de Chièvres 2 . Fort puissant tant sur l'empereur que sur de Chièvres était Louis Marliano, évêque de Tuy en Espagne. Il avait prononcé contre Luther un discours dont il avait fait parvenir le texte au pape et au vice- chancelier 3 . L'évêque de Palencia, Ruiz de la Mota, était également très bien en cour, mais ne siégeait pas au conseil pour les affaires alle- mandes 4 . Le duc d'Albe et la plupart des Espagnols étaient très zélés pour la cause catholique; seuls les marchands d'Anvers, suspects comme Maranes [juifs convertis], étaient favorables à Luther parce qu'opposés à la peine du feu pour les hérétiques 5 . [175J Parmi les princes de l'empire, le riche Albert de Mayence était très dévoué au pape — en paroles, mais fort timide et entouré de conseillers luthériens, tandis que son frère Joachim de Brandebourg donnait de bonnes espérances. Frédéric, prince-électeur de Saxe, apparaît dans l'histoire comme entièrement égaré par ses conseillers, disciples et amis de Luther. Une afTairé bénéficiale l'avait irrité contre Rome; il était en lutte avec l'archevêque de Mayence au sujet du territoire d'Erfurt. Le comte palatin était ami de l'électeur de Saxe et de celui de Mayence. Son frère, le duc Frédéric, qui avait été en Espagne avec Charles-Quint, se montrait bon, capable, et d'une extrême ama- bilité; un autre frère du comte, le duc Wolfgang, avait été à Paris un des auditeurs d'Aléandre; les trois autres : les évêques de Spire et de Ratisbonne et le prévôt d'Aix-la-Chapelle, avaient embrassé l'état ecclésiastique. De l'électeur de Cologne Aléandre savait qu'il était très lié avec celui de Mayence, qu'il se tenait bien et se tiendrait encore mieux; de celui de Trêves, qu'il était grand ami du Saxon, mais qu'il était habile, qu'il avait fait son devoir et le ferait encore; des évêques de Liège, de Trieste et de Trente (ce dernier très en faveur en Saxe), 1. Wadding, Annal, minor., ad ann. 1521, n. 1; Balan,' op. cit., p. 27, n. 12; Brieger, op. cit., p. 23, n. 2. 2. Balan, op. cit., p. 28 ; Brieger, op. cit., p. 24-25. 3. Balan, op. cit., p. 28; Brieger, op. cit., p. 24. 4. Balan, op. cit., p. 28; Brieger, op. cit., p. 25. 5. Balan, op. cit., p. 28-29; Brieger, op. cit., p. 25. 776 il ne savait que du bien, ainsi que des facultés de théologie. Mais beaucoup de princes et d'évêques étaient intimidés et ennemis des mesures énergiques 1 . Le nonce Aléandre, qui pesait avec soin toutes ces considérations et cherchait à s'orienter, trouvait la situation très difficile 2 . Il voyait l'état ecclésiastique en butte à la haine des laïques; le mé- contentement contre Rome attisé partout, le peuple exposé, sans défense, aux pires égarements, beaucoup de moines • — l'abbé de Fulda, qui avait fait à Rome son éducation, était une brillante exception ■ — et beaucoup d'ecclésiastiques séculiers 3 infectés par l'hérésie, les juristes fort prévenus contre le Siège de Rome, les nobles appauvris, les humanistes pervertis et les poètes conjurés en grand nombre contre le clergé. Les luthériens, qui avaient leurs espions à Rome, répandaient à Worms des satires, des écrits inju- rieux, des caricatures contre le pape et ses envoyés. Aléandre, d'abord célébré comme helléniste, devint, dès qu'il commença à servir la cause de l'Église, l'objet de la haine des humanistes et de [1761 leurs partisans : Ulrich de Hutten avait même formé le projet d'attenter à ses jours 4 , projet approuvé par Luther 5 , le 13 no- vembre 1520. Luther le disait juif, douteusement baptisé, emporté jusqu'à la fureur, cupide, adonné aux vices, etc., l'accusait de ne pas croire à la résurrection des morts 6 . Les disciples de Reuchlin et d'Érasme firent imprimer contre lui un dialogue, et même, pen- dant le séjour de l'empereur à Cologne, firent afficher contre lui des vers, où il était représenté comme déserteur des belles-lettres, flatteur des courtisans, brûleur de bons et saints livres, etc. 7 . Plusieurs princes reçurent des luthériens des lettres de menace; les protecteurs puissants étaient rassasiés de flatteries; et les - gens du parti entretenaient entre eux une correspondance très active 8 . Toujours ambigu dans sa conduite, Érasme écrivit à Rome 1. Balan, op. cit., p. 29-31 ; Bricger, op. cit., p. 25-27. 2. Pallaviccini, Hist. conc. Trid., 1. 1, c. xxv, n. 1-4; Janssen, op. cit., t. n, p. 151 et notes; Pastor, op. cit., t. vu, p. 331. (H. L.) 3. Brieger, op. cit., p. 30; Balan, op. cit., p. 32. 4. Brieger, op. cit., p. 28-29; Balan, op. cit., p. 31-32. 5. De Wette, op. cit., t. i, p. 523. 6. Seckendorf, De lulheranismo, p. 125-149; Boscoe, Vila di Leone X, t. x, c. xx, n. 7, p. 30 sq. 7. Brieger, op. cit., p. 29; Balan, op. cit., p. 31. 8. Brieger, op. cit., p. 27; Balan, op. cit., p. 31-33; Baynaldi, Annal., ad ann. 1521, n. 8-9. 930. LE NONCE ALÉANDRE A WORMS 777 ainsi qu'à Worms pour se justifier, avant même d'être accusé. Aléandre, qui l'avait rencontré à Venise, à Anvers et à Louvain, et qui le connaissait bien, le considérait comme le fomes malorum, se montrait indigné qu'un tel homme, au double visage, trouvât plus de créance qu'il n'en avait lui-même 1 et souhaitait d'être déchargé de sa commission. Sauf l'empereur, il ne voyait rien de bon autour de lui 2 . Aléandre se rendit bien compte qu'en Allemagne on rattachait souvent l'affaire de Luther au déplorable état de la discipline ecclésiastique. C'est pourquoi il désirait la suppression des innom- brables réserves, dispenses, dérogations aux concordats, et autres [177] abus semblables 3 . Il étudia les écrits de Luther, surtout le pam- phlet « De la captivité de Babylone », et envoya à Rome diverses informations : d'abord, que la bulle contre Luther avait été impri- mée en Allemagne avant d'être publiée à Rome; que le bref à l'archevêque de Mayence contre Hutten 4 avait aussi été publié sur une copie prise à l'insu de celui à qui il était adressé °. Aléandre demandait à Rome une déclaration formelle que Luther, à l'expi- ration du délai fixé, et en conséquence de ses nouvelles attaques contre l'autorité pontificale, était bien réellement sous le coup des peines prévues par le droit contre les hérétiques; il sollicitait aussi des brefs particuliers pour l'empereur, pour les cardinaux et les prélats allemands, les commissaires impériaux, une lettre amicale du vice-chancelier au seigneur de Chièvres, enfin une extension de ses pouvoirs dans l'affaire du luthéranisme, notamment la faculté de subdéléguer 6 . Aléandre écrivit même à Rome sur diverses affaires particu- lières et personnelles. Le 6 février 1521, il exprimait le vœu que l'évêque de Caserte (Jean-Baptiste Bonciani) renonçât à une prébende qu'il avait à Munster par dérogation au concordat; il recommandait une requête du chambellan impérial Armstorff (Amrrlerstorff) au sujet d'une prévôté; une demande du prévôt 1. Brieger, op. eft./p. 51/52, 55, 59, 78, 82, 83; Balan, op. cit., p. 40, 41, 55, 80. 100. 2. Brieger, op. cit., p. 45; Balan, op. cit., p. 49-55. 3. Brieger, op. cit., p. 30, 37, 43 ; Balan, op. cit., p. 33-47. 4. Bôcking, Hutteni opéra, t. i, p. 362-363, n. 179. 5. Brieger, op. cit., p. 31-32; Balan, op. cit., p. 33-34. 6. Brieger, op. cit., p. 41-42; Balan, op. cit., p. 40-41; Pallaviccini, op. cit., I. I. c. xxin, n. 1 sq. 778 LIVRE LU, CHAPITRE II d'Hildesheim, chanoine de Mayence, à propos de procès; enfin, une union à établir à Schlestadt, pour y ruiner les espérances des luthériens 1 . 11 renseignait aussi Rome sur le D r Capiton de Mayence, homme savant, éloquent, influent, qu'il eût été heureux de gagner. Il croyait que Capiton, tenu généralement pour luthérien, paraissait L^S] évoluer 2 . Il attachait beaucoup d'importance à ce que l'on écartât les griefs des Allemands contre le Saint-Siège. Depuis cinq ans il avait vu et dit qu'il suffirait en Allemagne d'« un fou ouvrant la bouche contre Rome, pour y faire éclater une tempête ». Il recom- mandait à nouveau (27 février) l'affaire d'Armstorff, qui se plai- gnait d'un certain Abel (ou Abbel), lequel s'était emparé, en vertu d'une réservation pontificale, de la prévôté de Strasbourg et d'au- tres bénéfices. Il ajoutait encore que Casimir, le frère de Joachim de Brandebourg, était aussi fort irrité de ces collations pontifi- cales 3 . A partir de décembre 1520, Aléandre eut avec les conseillers impériaux de nombreuses conversations. Contre la citation de Luther à la diète, il fit valoir qu'une cause tranchée par le juge compétent, en l'espèce, par le pape, ne pouvait être de nouveau traitée devant une assemblée incompétente. Luther, qui avait récusé avec horreur tous les juges, excepté les humanistes gagnés à sa cause, serait relâché après rétractation 4 . Le nonce fut convoqué à une réunion plénière de la diète sous la présidence du cardinal M. Lang de Gurk. Dans un très long discours il montra les erreurs de Luther et en réfuta un grand nombre, faisant preuve d'une réelle connaissance des écrits du réformateur 5 . Le nonce avait sollicité un édit impérial, sanctionnant les conséquences de la condamnation de Luther comme hérétique. Les conseillers lui objectèrent qu'on ne pouvait, sans un énorme scandale, condamner un Allemand sans qu'il eût plaidé sa cause : indicta causa; c'est pourquoi on avait écrit au prince de Saxe d'amener avec lui Luther à la diète. On lui demanderait s'il consen- tait à rétracter au moins ce qui avait été condamné par les conciles 1. Brieger, op. cit., p. 43-45; Balan, op. cit., n. 19, p. 47-4'J. 2. Brieger, op. cit., p. 45; Balan, op. cit., p. 40. 3. Brieger, op. cit., p. 73-74; Balan, op. cit., p. 74-75. 4. Brieger, op. cit., p. 34. 5. Brieger, op. cit., p. 35-36; Balan, op. cit., p. 134-137. 930. LE NONCE ALÉANDRE A WORMS 779 [179] généraux et par les empereurs. Tl ne pouvait échapper à Aléandre qu'en tout ceci on ne parlait ni du pape régnant ni des papes anté- rieurs et qu'on paraissait vouloir tenir pour discutable la puissance pontificale. 11 répondit qu'il ne s'agissait pas de condamner sans défense et sans procès; les écrits de Luther étaient assez signifi- catifs, et bien des hérétiques avaient été jadis condamnés par le Siège catholique uniquement sur leurs écrits; c'était au Saint-Siège de décider, les princes séculiers n'avaient que l'exécution. Il cita le mot de saint Jérôme : o Le salut de l'Eglise dépend de la puissance du Souverain Prêtre, si on ne lui reeonnaît pas un pouvoir supé- rieur à tous les autres, il y aura autant de sectes que de prêtres L » Dans un autre entretien avec le chancelier, il fit entendre qu'il souhaiterait la comparution de Luther, si l'on pouvait attendre de lui une rétractation; mais la passion du novateur pour le bruit et l'éclat et sa courtisanerie ne promettaient rien de semblable. Au contraire, ce mal ne ferait qu'empirer. Luther aurait pu exposer ses doctrines impies, et, à cause du sauf-conduit, il serait impossible de le punir. Personnellement, le nonce voulait bien se rencontrer avec ce « Satan », mais il faisait remarquer que Luther ne reconnaissait comme juges ni théologiens ni canonistes, ni même aucune autorité : sauf Hutten et les humanistes. S'il voulait se soumettre et se rétracter dans la forme prescrite par la bulle, le pape lui pardonnerait et s'occuperait de son salut comme de celui de tous les hommes. Le langage d' Aléandre fit impression, surtout sur Chièvres; il fut encore question du même sujet plus tard à un banquet donné par l'évêque de Liège 2 . Il y eut encore bien des pourparlers. Lors de la consécration de l'archevêque de Païenne, Charles-Quint demanda l'explication du texte de saint Matthieu : Tu es Petrus... dabo claves (xvi, 19) 3 . Aléandre conféra surtout avec le confesseur de Charles, le P. Gla- pion. Sa présence à- Worms était nécessaire au bien de l'Église; le nonce ne voulut pas qu'il se rendît à Carpi, au chapitre de son ordre, et lui promit une bulle de dispense. De son côté, Glapion voulait faire expédier de Rome à Carpi des centaines d'exemplaires de la bulle d'excommunication, que les franciscains auraient ainsi pu répandre dans le monde entier 4 . 1. S. Jérôme, Dial. adv. Luciferiano.s, édit. Marlianay, t. iv, p. 295. 2. Balan, op. cit., p. 25-27, n. 11; Brieger,, op. cit., p. 21, 22, 3'±. 3. Brieger, op. cit., p. 37; Balan, op. cit., p. 54. 4. Brieger, op. cit., p. 39, n. 4; Balan, op. cit., n. 14, p. 38-39. 780 LIVRE LU, CHAPITRE II Au sujet du mandat de comparution contre Luther, le conseil [180] impérial résolut de différer l'affaire jusqu'à l'arrivée incessamment attendue de l'électeur de Mayence, archichancelier, qui avait le sceau de l'État 1 . Albert arriva à Worms avant le 17 décembre 2 . Comme on l'a dit plus haut, l'empereur s'était décidé à retirer, par une lettre du 17 décembre, l'ordre donné le 28 novembre 1520 à l'électeur de Saxe, d'amener Luther à la diète 3 . Il en fit donner par son secrétaire Maximilien une copie à Aléandre 4 . La popula- rité de l'audacieux novateur donnait à réfléchir même à Charles- Quint. Le texte latin communiqué à Aléandre a été retrouvé dans ses papiers. Après avoir mentionné la lettre précédente, l'empereur dit que l'excommunication solennelle de Luther par le pape, et l'interdit lancé sur les lieux de son séjour, rendent la compa- rution du novateur à la diète inutile et dangereuse; il invite l'électeur à décider Luther à se rétracter avant de quitter la Saxe et à se soumettre au jugement du Saint-Siège; il pourrait ensuite se rendre non à Worms, mais à Francfort-sur-le-Mein, ou une autre ville voisine, où il attendrait la décision impériale; s'il s'y refuse, qu'il reste où il est, jusqu'à ce que l'affaire soit plus amplement traitée avec l'électeur 5 . On saisit dans les conseils de l'empereur une indécision persistante. Les bruits les plus divers se répandaient : le prince de Saxe au- rait dit qu'avec un archevêché ou un chapeau de cardinal le pape pouvait gagner Luther; d'après d'autres, le pape lui-même lui en [181] aurait fait l'offre; Aléandre le niait absolument 6 . Des portraits de Luther la croix à la main, ou avec la colombe, ou la tête couronnée de rayons, pénétraient jusque dans le palais de l'empereur 7 . Nombre de seigneurs allemands de la cour lisaient sans cesse les écrits de Luther en leur langue; Charles en manifesta son déplai- sir 8 . Il est certain qu'il y eut plusieurs délibérations au sujet de la lettre de l'empereur au prince de Saxe, du 17 décembre 1520, 1. Brieger, op. cit., p. 21-36; Balan, op. cil., p. 126. 2. Brieger, op. cit., p. 273, notes 2, 3. 3. Walch, op. cit., t. xv, p. 2027; Brieger, op. cit., p. 273-274. 4. Brieger, op. cit., p. 42; Balan, op. cit., p. 41. 5. Balan, op. cit., n. 44, p. 118-119, et date inexacte du 11 mars 1521. 6. Brieger, op. cit., p. 40-41 ; Balan, op. cit., p. 39-40. 7. Brieger, op. cit., p. 48-71 ; Balan, op. cit., p. 42. 8. Brieger, op. cit., p. 38. 930. LE NONCE ALÉANDRE A VVORMS 781 dont Aléandre avait reçu la traduction latine. Aléandre souhaitait certainement de l'empereur une démarche énergique auprès du prince, dont l'attitude à Cologne avait été si peu satisfaisante. Ce fut donc à la fin de 1520 ou au commencement de 1521 qu'on décida de lui députer deux conseillers impériaux, l'évcque de Trieste * et un autre 2 , pour lesquels Aléandre rédigerait une instruc- tion. On avait reçu, datée du 20 décembre, la réponse de Frédéric à la première lettre impériale du 28 novembre. Il y était dit : Jamais Frédéric ne s'est.permis de défendre ni les écrits ni les prédications de Luther 3 ; il a seulement cherché à obtenir de l'empereur que la vérité soit enfin connue; si Luther a erré, qu'il comparaisse, ainsi qu'il n'a cessé de s'y offrir, devant des juges non suspects, et s'il est convaincu d'erreur d'après la sainte Écriture, qu'il se corrige; le pape lui-même ne s'est pas opposé à ce projet. Cependant les livres de Luther, sans jamais avoir été réfutés par la sainte Ecriture, ont été brûlés, assurément sans la permission de l'empereur, à Mayence, à Cologne et en d'autres villes; d'autre part, Luther peut s'être permis quelque démarche dans le sens opposé (pour rappeler la scène de la bulle brûlée à Wittenberg) ; c'est pourquoi amener avec soi Luther à la diète serait une commission bien épineuse et [182] le prince prie Sa Majesté de la lui épargner. Jamais du reste il ne fera rien contre la foi chrétienne 4 . La commission, on le sait, était déjà retirée; mais il importait souverainement d'amener le prince à une démarche décisive contre le dangereux novateur. On ne sait si les deux conseillers furent réellement envoyés (Frédéric arriva lui-même à Worms le 5 jan- vier 1521) 5 , ni quel usage fut fait des instructions. La pièce ne iais-c pas d'être intéressante à divers points de vue; comme le projet de réponse à faire au même prince à Cologne, elle nous donne la pensée d' Aléandre. En voici la teneur 6 : Autant qu'il sera possible, ils auront avec Frédéric un entretien particulier, et, si la chose leur paraît avan- tageuse, lui communiqueront en latin ou en allemand la commis- sion dont ils sont chargés. Plusieurs indices semblent donner la cer- 1. Pierre II Bonorao. Gams, Séries episcop., p. 320. 2. Peut-être Josse Hoetfilter. 3. Pastor. Hist. des papes, t. vu, p. 329. (II. L.) 'i. Cyprians Urkunden, p. 484 sq. ; Schrockh, op. cit., t. i, p. 255-256. 5. Ilerzog, op. cit., p. 39. 6. lialan, op. cit., a. 35. p. 87-97. i onciles — VIII — 50 782 LIVRE LU, CHAPITRE II titude que, ses conseillers étant plus luthériens que Luther, l'excel- lent prince est seulement égaré. Si, à la première audience, la pré- sence des conseillers ne peut être évitée, il faudra, après un simple échange de généralités, solliciter un entretien particulier, et amener le prince à ne pas laisser ce qu'il a accepté réduit à rien ou rendu inutile par ses conseillers. Les orateurs devront représenter au prince qu'ils lui ont été envoyés par Sa Majesté Impériale et Catho- lique non point pour fournir un aliment à la dispute orale ou écrite entre le frère Martin Luther et quelques docteurs en théologie, mais par zèle pour la religion, la foi et l'unité de la chrétienté, dont la ruine sera complète si les dogmes et les écrits de Luther ne sont point supprimés (il faudra louer le prince de sa piété et de sa religio- ( 1 83 j site personnelle, rappeler celles de ses aïeux et le gagner enfin assez pour qu'il ne puisse pas décliner un entretien). Il faudra le supplier, par la miséricorde du Christ, de ne point se laisser conduire par ses sentiments personnels, de ne point mettre en balance les abus observés chez les gens d'Église, à Rome ou en Allemagne, et que quelques ennemis du clergé ont grossis outre mesure, — avec ce que nous ont transmis nos ancêtres : les sacrements, les rites, les cérémonies, l'ensemble de la foi catholique, de crainte qu'en voulant supprimer les uns on ne ruine aussi tout le reste. Il n'est rien que le Sauveur ait plus sévèrement interdit que la révolte et la division. Si les papes ont quelquefois péché, ils ont un juge dans le ciel et Jésus-Christ a voulu qu'on obéît, sans les imiter, aux scribes et aux pharisiens assis dans la chaire de Moïse. A-t-il dit qu'on pour- rait déposer le pape, le chasser, le mettre à mort? Les hommes qui occupent les plus hautes dignités peuvent pécher et pèchent sou- vent; leurs dignités ne sont point atteintes et méritent toujours le respect. N'est-il pas inouï et insensé de voir un moinillon (frater- culus), Martin Luther, juger et condamner les papes; lui qui ne permet ni au pape ni à aucun homme, fût-il le moindre de tous, de juger et de condamner, pas même de formuler une syllabe de loi ou de commander quoi que ce soit à personne, à moins que l'infé- rieur ne consente à obéir librement? (Prop. damn.) C'est donc supprimer toute obéissance, tout pouvoir et tout empire. Il se garde de prononcer toutefois le mot de rois et de princes, quand il travaille à la ruine du clergé, de peur de se faire du même coup des ennemis des princes séculiers. Mais après la destruction de la piété et de la hiérarchie, qui sont de droit divin, il serait bien plus facile de renverser l'autorité séculière, qui n'est pas même de droit 930. LE NONCE ALÉANDRE A WORMS 783 naturel; et on ne peut s'attendre à voir le peuple s'embarrasser du profane après qu'il aura méprisé le sacré. Luther, du reste, dit ouvertement qu'il faut renverser de fond en comble toutes les lois; les décrets des Pères et les écrits des théologiens sont violem- ment condamnés dans ses livres; il aurait fait tout autant des Pandectes et des lois civiles si l'épée de César ne lui faisait plus de [184] peur que l'excommunication papale. Il faudra encore alléguer que, bien des siècles avant ce temps, il y a eu de mauvais papes; or c'est par l'autorité apostolique que Pépin a été sacré roi des Francs, et Charlemagne, empereur; que l'empire a été transporté de l'Orient aux Francs, des Francs à l'Allemagne, et l'élection de l'empereur concédée aux seuls Allemands. Si cette autorité est nulle, si tous les hommes sont égaux, si, depuis des siècles, il n'y a pas de véri- table pape — ce sont les affirmations de Luther — alors il n'y a plus d'empire, plus d'empereur, plus de princes-électeurs, rien de ce qui a jusqu'aujourd'hui soutenu le monde; et l'on retombe dans l'antique chaos. L'instruction s'occupait ensuite des accusations portées contre Rome, et disait : On ne saurait attaquer la personne de Léon X, dont l'élection a été exempte de simonie et la conduite à l'abri de reproches; quant aux abus de la curie romaine, si l'on veut examiner les choses sans passion, ils sont moins nombreux et moins graves que ne se l'ima- ginent les Allemands; d'ailleurs, rien n'empêche de signaler les points qui choquent tant cette nation, de les faire connaître à l'empereur, qui, par ses ambassadeurs à Rome, demanderait les réformes opportunes et salutaires. Mais il faut éviter de déchirer la robe sans couture de la foi catholique, ce que feraient les Allemands en se mettant à la suite de Luther. Les luthériens ne cessent de se vanter d'être les meilleurs lils de l'Église catholique, mais sans vouloir entendre parler de l'Église romaine, ni du Saint-Siège; ils paraissent avoir persuadé au prince de tenir le même langage. Mais ils doivent nécessairement avouer ou qu'ils agissent autrement qu'ils ne parlent, ou qu'ils prétendent posséder seuls la foi catholique, tandis que tous les autres chrétiens qui obéissent au Saint-Siège s'écartent de la droite voie. Est-il vraisemblable que, pendant tant de siècles, tant de génies, tant d'hommes de caractère se soient trompés, et que l' Esprit-Saint ait abandonné son Église, tandis que Luther, avec quelques partisans, posséderait la vraie doctrine? Mieux vaut dire que ce petit groupe 784 LIVRE LU, CHAPITRE II s'est séparé île l'Eglise et a fait un schisme; ce n'est pas nous qui [185] nous sommes séparés d'eux. L'instruction appuie ces considérations par des textes de saint Jérôme et de saint Augustin, et poursuit : Les orateurs devront faire entendre qu'ils ne sont pas venus pour compter les erreurs de Luther, qui sont innombrables, qu'ils ne se permettent ni de lire ni de toucher les livres condamnés par le Siège apostolique; ils sont venus demander au prince ce qu'il pense de Luther, qui a brûlé les décrets des Pères et condamné le concile de Constance. Le monde entier a-t-il erré jusqu'à présent et Luther est-il le seul à voir juste? Cette énormité ne montre-t-elle pas, à elle seule, que Luther est le plus méchant et le plus impie des hérésiarques? On répond ensuite aux reproches que le prince pourrait formuler et avait en partie formulés à Cologne : 1. Luther a été poussé par l'opposition d'Eck et par d'autres adversaires à (parler et) écrire ainsi. - - R. Beau défenseur de la vie évangélique qui, pour se venger de ses adversaires, foule aux pieds la foi catholique ! 2. Il ne faut pas brûler les livres de Luther avant de l'avoir entendu et convaincu dans une dispute. R. a) A quoi bon la présence de celui dont les livres sont dans toutes les mains? ses écrits sont une base plus précise et plus solide que toute parole. b) Saint Jérôme l'a dit : Il n'est pas besoin d'enquête quand le blasphème est notoire. c) A supposer qu'il faille l'entendre, devant quels juges? Devant les théologiens et les canonistes? Il a brûlé leurs livres. Devant les philosophes? Il a traité leur prince, Aristote, d'animal, d'ignorant [18G] en sciences physiques. Devant les évêques? Il les tient pour suspects puisqu'il veut supprimer leur dignité et leur autorité. d) Nous demandons ensuite : Comment et par quelle autorité veut-il être convaincu? Sciences, facultés, livres, il condamne tout. Seul il mérite créance; tous les autres sont dans l'erreur. Sans doute il se trouve grand nombre de personnages savants, tout prêts à écrire contre Martin et à descendre avec lui dans l'arène; mais ils ne peuvent paraître consentir à traiter comme sujette à contestation l'autorité que le pape a reçue du ciel et que lui ont durant tant de siècles reconnue les empereurs et les peuples. Ce serait un étrange renversement que de disputer sur nos céré- monies et sur la foi catholique consacrée par les oracles des pro- 931. NOUVEAUX ACTES PONTIFICAUX 785 [187] phètes, le témoignage des apôtres, le sang des martyrs, l'enseigne- ment des docteurs. Les orateurs feront appel au sentiment de l'autorité que pouvait avoir le prince, en comparant Luther à un sujet rebelle ou séditieux; ils parleront prudemment de l'excommunication et de l'interdit, faisant ressortir l'inefficacité, la nullité, la déraison d'un appel au futur concile et ses conséquences pour l'appelant et pour ses pro- [188] tecteurs ; ils toucheront àla matière des sacrements ; ils lui demande- ront de faire comprendre à Luther ce qu'a d'honorable une rétrac- tation — promise autrefois - - et qui serait suivie de pardon. Enfin, réunissant en un seul faisceau les motifs divins et humains, ils supplieront le prince d'arrêter le mal et de faire brûler ces livres abominables, ce qui est le but de leur mission. En attendant ils demanderont que l'on garde en lieu sûr le frère Martin jusqu'à la décision de l'empereur. [189] Qu'on ne redoute pas le peuple, qui se règle sur la conduite des grands et changera si les conseillers changent et si la faveur cesse. Enfin on allègue l'autorité de l'empereur et sa volonté de tenir ses promesses. On reviendra sur cette idée, que l'empire ne subsiste que par l'autorité de l'Église romaine, et sur l'inopportunité d'une [190] audition de Luther quand il s'agit d'écrits. On rappellera la sagesse et les bontés du pape depuis les premières folies de Luther. A la difficulté de procédure tirée de ce que l'affaire de Cajetan est restée pendante, on répondra, outre ce qui va de soi, qu'il n'y avait pas [191] de commission. On reproduira les raisons de Luther pour aller à Worms, celles du nonce pour n'y point consentir. S'il est condamné, n'excipera-t-il pas de l'incompétence des juges? et couvert d'un sauf- conduit, il fera comme à Augsbourg pour Cajetan : il se rétractera en paroles et le lendemain retirera son désaveu par acte public et notarié. 931. Nouveaux actes pontificaux dans l'affaire du luthéranisme. Le 3 janvier 1521 le délai fixé à Luther étant expiré, Léon X donna une nouvelle bulle qui le déclarait hérétique obstiné (pertinax), et, comme tel, frappé d'anathème; et les lieux où il séjournerait, frap- pés d'interdit. La même peine frappait ses partisans obstinés; la sentence devait être publiée partout par les évêques ; on devait com- 786 LIVRE LU, CHAPITRE TI battre et réfuter ses doctrines du haut de la chaire 1 . La bulle reçut ensuite une publicité plus étendue ; elle fut notamment adressée, avec une lettre d'envoi du cardinal Pucci, aux généraux d'ordres, chargés de la faire répandre, expliquer et défendre par leurs religieux 2 . ("1921 Un nouvel acte apostolique (3 janvier 1521) adressé au cardinal de Mayence,à Caracciolo, Aléandre et Eck,rappelait la bulle Exsurge Domine et le bref au cardinal Albert, constatait l'obstination de Luther et de ses partisans, son mépris du jugement rendu et des avis reçus, les nouveaux écrits injurieux mêlés d'erreurs énormes contre le Saint-Siège, et, sous prétexte de vérité, ses efforts pour égarer de plus en plus le peuple. On y désignait nommément \\ illibald Pirkheimer, Jean-Lazare Spengler de Nuremberg et Ulrich de Hutten. Contre la perversité de ces hérétiques, les cardi- naux et les nonces devaient nommer des inquisiteurs avec les pouvoirs nécessaires, l'absolution de Luther et de ses partisans nommément désignés étant toutefois réservée au Saint-Siège. Les inquisiteurs nommeront des subdélégués et pourront avoir recours au bras séculier, spécialement à l'aide de l'empereur 3 . Le 7 janvier 1521, le cardinal vice-chancelier louait l'activité d'xVléandre, l'exhortait à persévérer en lui accusant réception des rapports 4 . Le cardinal L. Pucci louait également (15 jan- vier 1521) son abnégation et son dévouement quant aux facultés demandées, par lesquelles Aléandre espérait gagner plusieurs Alle- mands ; il faisait observer que le pape venait de faire publier par la chancellerie apostolique une révocation de ces sortes de facultés; on ne pouvait donc le satisfaire; mais il pouvait toujours envoyer des mémoires en faveur de personnes déterminées, lesquelles pour- raient ainsi obtenir du pape plus de grâces qu'il n'était au pouvoir des nonces de leur en procurer 5 . Le 18 janvier, par un bref, le pape rappelait à l'empereur ses [193] devoirs de protecteur de l'Eglise, l'avertissait de faire publier le jugement rendu contre le nouvel hérétique, et d'en assurer la pleine exécution par un édit public 6 . 1. Constit. Decel romanum ponliflccm, dans Raynaldi, Annal., ad ann. 1521, n. 1-4; Le Plat, op. cit., t. n, p. 79-83; Hartzheim, Conc. Germ., t. vi, p. 179-182. 2. Balan, op. cit., n. 40, p. 112-114. 3. Balan, op. cit., t. i, p. 17-21, n. 8; Brieger, op. cit., p. 22 sq., n. 32. 4. Balan, op. cit., p. 22, n. 9. 5. Balan, op. cit., p. 22-23, n. 10. 6. Sadolet, Epist. Leonis, n. 71, p. 95-101; Balan, op. cit., p. 34-38, n. 13. 931. -NOUVEAUX ACTES PONTIFICAUX 787 Dans une lettre du 28 janvier à Aléandre et accompagnée d'une lettre de change de 400 ducats d'or sur la banque Fugger, le cardi- nal de Médicis louait la conduite d' Aléandre et l'encourageait à persévérer, lui recommandait de faire un usage circonspect du pouvoir de délégation qu'il tenait de la bulle, lui envoyait vingt- cinq exemplaires imprimés et authentiques de la bulle contre Luther, des brefs pour l'empereur, les princes de l'empire et le confesseur de Charles-Quint. Il lui mandait aussi qu'à la cour ponti- ficale on avait été grandement réjoui de la conduite de l'empereur 1 . Le 1 er février, le cardinal de Sienne lui répéta les mêmes choses. Des brefs qu'il avait reçus, il pourrait en adresser un au duc lieorges de Saxe; il devait marcher d'accord avec Caracciolo et ne point épargner les représentations et les avertissements à la cour et auprès des princes 2 . Plusieurs brefs semblables, félicitant de l'attitude correcte tenue jusqu'à ce jour, encourageant à la fermeté, furent expédiés aux cardinaux, évêques et princes d'Allemagne 3 . Le 25 février, Léon X écrivait à Charles-Quint qu'il remerciait Dieu d'avoir en des temps aussi mauvais donné à la chrétienté un tel empereur, plein de zèle pour la foi, et l'adjurait de prendre l'épée et le bouclier pour la défense de la sainte Église 4 . Les invitations à prononcer la mise de Luther au ban de l'empire ne manquèrent pas. Eck écrivit d'Ingolstadt dans ce sens à l'empe- reur (18 février 1521) 5 . Les Espagnols s'élevèrent avec indignation [194] contre la nouvelle hérésie; les cortès et le roi de Portugal deman- dèrent que l'erreur fût écrasée sous le poids de la majesté impériale 6 . Cependant une lettre d' Aléandre au cardinal vice-chancelier 7 , du 8 février 1521, est remplie de plaintes amères. Contre la tâche si difficile qui lui est imposée, il semble, dit-il, que le ciel et la terre soient conjurés en Allemagne. On veut me retenir, m'intimider, refroidir mon zèle; (de Rome) on ne m'envoie jamais, ou jamais à 1. Balan, op. cit., a. 16, p. 43-44. 2. Balan, op. cit., n. 17, p. 44-45. 3. Sadolet, Epist., lxxii, p. 102-103; Balan, op. cit., n. 27, p. 66-67. 4. Balan, op. cit., n. 26, p. 65-66. 5. Epislola ad Caesarem Carolum V de Lulheri causa, s. 1. n. d. ; Wiedemann, p. 519-520. 6. Lettre du 12 avril 1521. Bergenroth, Supplem., n. 86, Epist., xh ; Hôfler, Papst Adrian VI, p. 116; Balan, op. cit., n. 72, p. 190-192. 7. Pastor, op. cit., t. vu, p. 333. 788 LIVRE LH, CHAPITRE TI temps, ce qu'il me fauchait pour m'aider ; sans doute à Rome on ne se [195] fait pas une idée de la grandeur du péril, ni delà situation en Allemagne 1 . Pour le cas où je serais assassiné, je recommande ma famille et mes serviteurs à la sollicitude du pape et du cardinal de Médicis 2 . Le 10 février 1521 Aléandre reçut la bulle contre Luther, quelques brefs et la lettre de change. Il en fit ses remerciements, mais sans dissimuler que, reçue un peu plus tôt, cette somme l'aurait tiré de bien des embarras. Dans la même lettre du 12 février, il annonce que l'empereur lui a dit ce même jour de vive voix qu'il aurait à parler le lendemain, 13 février, devant la diète sur l'affaire de Luther. Il demande de nouveau en finissant qu'on veuille bien lui accorder confiance 3 . La publication de la bulle de 1520 contre Luther eut lieu dans les diocèses d'Utrecht et de Liège pendant le séjour d' Aléandre à Worms, et sur sa réquisition 4 . Publier celle du 3 janvier, c'était pour lui s'exposer à un péril de mort; il avait dû différer. Il aurait voulu une autre bulle qui, le délai fixé expiré, déclarât Luther hérétique et l'assimilât entièrement aux hérétiques; mais sans nommer personne autre que Martin Luther, pas même Hutten. Pour Luther, on prenait prétexte, pour lui être favorable, de ce qu'il n'était point encore hœreticus declaratus. Le nonce aurait publié la bulle à son départ d'Allemagne; pour le faire ici à Worms, le péril était trop grave 5 . De Worms, il avait, en mars, adressé les bulles précédentes à plusieurs prélats, en y joignant des lettres d'envoi 6 . Le 29 avril il réitérait sa demande d'une bulle d'excom- munication contre Luther 7 . 932. Le grand discours d 1 Aléandre à la diète. [196] La diète s'ouvrit le 28 janvier 1521. Ce n'est que le mercredi des Cendres, 13 février, dans une réunion générale des États de la diète, qu' Aléandre prononça un discours d'environ trois heures 8 , où il 1. Pastor, loc. cit., p. 333. 2. Brieger, op. cit., n. 6, p. 47-57; Balan, op. cit., n. 36, p. 97-105. 3. Brieger, op. cit., p. 58-60, n. 7; Balan, op. cit., n. 21, p. 54-56. 4. Balan, op. cit., n. 50, p. 148-149; n. 60, p. 150-152. 5. Brieger, op. cit., n. 19, p. 129-130; Balan, op. cit., n. 61, p. 158. 6. Balan, op. cit., n. 48, p. 123. 7. Brieger, op. cit., n. 26, p. 168, 169, 175. 8. Balan, op. cit., n. 23, p. 59. 932. LE GRAND DISCOURS d'aLEANDRE A LA DIETE 789 démontra en détail qu'il ne s'agissait pas de quelques dissentiments entre Luther et Rome, mais que l'entreprise de cet hérétique ten- dait à l'entier renversement de la religion, apportant pour chacune de ses assertions des preuves rigoureuses 1 . [197] H rattacha son discours à ces trois questions : 1° Y a-t-il lieu de tolérer cette secte, ou faut-il l'extirper? 2° Peut-on obtenir ce résultat par des moyens plus doux et moins rigoureux que par la mise au ban de l'empire? 3° Cet édit entraînera-t-il plus de mal et plus de dangers que le laisser-aller et l'incurie ? Sur la première question, il montra qu'il ne- s'agissait pas de choses insignifiantes, ni des privilèges du pape; — c'étaient les erreurs les plus pernicieuses : la négation de la liberté humaine, la nécessité des bonnes œuvres pour le salut, etc., erreurs propres à exercer sur la société l'influence la plus désastreuse. Il ne défendra pas tout ce qui se fait à Rome, mais l'empereur et la diète peuvent, sans les déclamations d'un moine révolté, faire les représentations opportunes, réclamations auprès du pape, qui est tout disposé à y satisfaire. Mais il s'agit de bien autre chose : Luther travaille à renverser la puissance pontificale elle-même: il attaque sa doctrine, son interprétation de l'Écriture, son gouver- nement; il veut détruire la religion prêchée par les papes. Même si les choses étaient comme il le dit, ce sont les leçons et non les exemples des occupants de la chaire de Moïse qu'il faut considérer (Matth., xxni, 1 sq.). De plus, c'est la religion même des papes qui [198] réprime ou condamne leurs vices. Luther accuse le pape d'avoir usurpé la plus haute puissance qui soit dans l'Église. Comment les hommes auraient-ils laissé le pape se faire le représentant de Dieu, sans une tradition qui leur ait transmis la volonté du Christ? Si l'autorité du pape disparais- [199] sait, les conciles ne pourraient y suppléer. La destruction de la constitution monarchique de l'Église serait un changement complet de lois, de rites, de foi: l'Église ne serait plus l'Église. En vain objecterait-on la pratique de l'antiquité. La suprématie de l'évêque de Rome a été reconnue dans tous les temps, bien que ne s'exerçant pas de la même manière; sa puissance ne vient pas de la force des armes, et elle est nécessaire au bien de l'Église. [200] Il est juste que la chrétienté contribue au maintien de la dignité 1. Balan, op. cit., n. 30, p. 69-70; n. 35, p. 87-97; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xx\ . n. 7-29; Le Plat, op. cit., t. n, p. 83-97. /90 LIVRE LH, CHAPITRE II pontificale. L'orateur répond avec quelque étendue aux plaintes relatives aux envois d'argent à Rome; puis il revient à son sujet, la répression de l'hérésie. 2. Les moyens de douceur atteindront-ils le but? Non : tous ont déjà été employés sans succès. Léon X a traité avec Luther presque comme avec une puissance. Sur son refus de comparaître à Rome, il a confié la cause au cardinal Cajetan : le langage de Luther n'en est que plus insultant. Niant l'autorité du pape, bra- vant les lois de l'Église, il demande un concile — pour lui tout seul. Il demande le jugement des universités; et quand Louvain le condamne, il ne répond que par des grossièretés. Alors le pape intervient personnellement; ses nouveaux appels au fils prodigue sont inutiles. Enfin, à la demande des universités et des évêques d'Allemagne, le pape prononce la condamnation, mais sans le nom- F201] mer et fixant un délai pour l'éviter. On sait la suite. L'empereur, de son côté, a épuisé tous les moyens : il interdit les livres sans frapper l'auteur, les livres se multiplient. On les brûle, Luther répond en brûlant les livres qui ont dans l'Église, après l'Écriture, la plus haute autorité. Chaque jour s'accroît l'impiété des prédications, l'audace des manifestes, l'esprit de rébellion des conventicules, la hardiesse des menaces : toute arme autre que la mise au ban de l'empire s'émoussera sur la cuirasse du monstre. 3. Mais le mal ne va-t-il pas s'accroître? Supposons que la mise au ban n'est pas prononcée, les luthériens, qui tiennent pour leurs ennemis les princes ecclésiastiques et l'empereur, pourront facilement fortifier leur position et se préparera la guerre. Si les esprits n'étaient pas exaspérés, les maux redoutables qui menacent de ce côté la pureté de la foi et le repos des peuples pourraient peut-être être mis en balance avec d'autres inconvénients : ce n'est plus possible aujourd'hui. Toutes les forces de l'Allemagne sont ici réunies. On n'a donc plus affaire qu'à une tourbe insolente, fière loin du combat, insignifiante sur le terrain. Le nouveau parti n'est qu'un amas de littérateurs impertinents, de clercs gâtés, d'avocats igno- rants, de nobles ruinés, de pauvres séduits. Force, pouvoir, sagesse, considération, tout est de l'autre côté. L'étranger n'est pas favo- rable aux novateurs. Quelque haine qu'ils nous portent, nos voisins ne nous souhaitent pas un pareil mal. Un acte décisif comme la mise au ban de l'empire éclairera les simples, ouvrira les yeux aux impré- [202] voyants, gagnera les irrésolus, donnera courage aux hésitants. Craignez que l'hérésie luthérienne ne fasse à l'Allemagne le sort 932. LF. GRAND DISCOURS d'aLÉANDRE \ LA DIETE 791 qu'a valu à l'Asie l'abominable et affolante doctrine de Mahomet. Le discours fit sur la diète une impression profonde l . Le prince de Saxe, retenu par une maladie vraisemblablement diplomatique, s'en fit indiquer par ses gens les principaux points. Plusieurs audi- teurs, luthériens d'opinion, avaient l'air consterné 2 . Charles-Quint et la majorité des princes semblaient décidément acquis à la propo- sition du nonce. La colère des luthériens fut grande. Pour exciter plus encore celle du prince de Saxe, ses conseillers lui assurèrent, comme ils l'avaient déjà fait à Cologne, qu'Aléandre l'avait personnellement injurié dans son discours. Aléandre protesta, prenant à témoin son collègue Caracciolo et les évêques de Trieste et de Trente 3 . Le prince, irrité, et toujours plus favorable à son protégé, députa au confesseur de Charles-Quint un de ses conseillers, luthérien dans l'âme, le chancelier Briick, qui pendant sept ou huit jours eut avec le P. Glapion des conférences de plusieurs heures 4 . Le parti de Luther cherchait à gagner du temps, à entraîner Aléandre à des discussions, à le détourner par des injures personnelles de sa mis- sion 5 . Le nonce garda sa dignité et son sang-froid; Luther semblait prendre à tâche de confirmer par ses excès tout ce qui avait été [203] dit de lui 6 . Dans son sermon du 6 janvier 1521, ilcompara le pape à Hérode, « qui, l'âme pleine d'hypocrisie, ose feindre d'adorer Jésus-Christ, tandis qu'en réalité, il ne songe qu'à lui tordre le cou »; « le gouvernement du pape et le royaume du Christ sont entre eux comme le diable et l'ange 7 . » « Le pape, dit-il dans un écrit publié en allemand (1 er mars), est pire que tous les diables, puisqu'il condamne la foi, ce qu'un diable n'a jamais fait; il est le meurtrier des corps et des âmes 8 . » Le 18 février 1521, Aléandre accusa réception au cardinal de Médicis de sa lettre du 6 février et du livre du dominicain Ambroise Catarinus Politi; il lui apprit la bonne impression que sa lettre 1. Balan, op. cit., n. 33, p. 82; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xxvi, n. 1. 2. Bruti visi: Aléandre, 14 février. Brieger, op. cit., n. 8, p. 61-62; Balan, op. cit., n. 32, p. 57. 3. Aléandre, 14 février 1521. Brieger, op. cit., n. 8, p. 62; Balan, op. cit., n. 22, p. 57. 4. Aléandre, 18 février. Brieger, op. cit., n. 9, p. 64. 5. Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xxvi, n. 2. 6. Janssen, op. cit., t. il, p. 154-155. 7. Luther, Sàmmtliche ]Verke, t. xvi, p. 39 sq. 8. Ibid., t. xxiv, p. 96-134, 140. 792 LIVRE LU, CHAPITRE II d'éloges avait faite sur le P. Glapion, qui, à raison de l'importance de ses services, en méritait bien une autre. Il envoyait un petit livre, non encore publié, provenant de la maison de Saxe et que le secrétaire de l'évêque de Liège lui avait procuré à l'insu du prince : « Les griefs de la nation allemande»; la lettre qu'il avait reçue d'Eck et sa réponse; il représentait la situation comme très difficile, car les princes de l'empire ne voulaient pas se préoccuper de l'affaire luthérienne ou songeaient à la renvoyer à plus tard. Il racontait comment, avec Caracciolo et Raphaël de Médicis, il avait eu une audience de l'empereur, qui se montra résolu et plein de courage, quelle que doive être la décision de la diète, et donna aussi du courage, aux nonces. Il parlait de sa santé ébranlée, des continuels dangers qui l'entouraient, de la perte du bon renom qu'il avait autrefois en Allemagne 1 . Dans une lettre à Eck 2 il descend à ce sujet dans les détails, notamment à propos des pam- phlets injurieux, où il est traité de juif 3 . Il loue l'activité d'Eck et les bonnes dispositions de Charles-Quint et il insiste surtout sur la nécessité d'une mesure contre l'hérésie qui fasse grande impres- sion dans le monde. 933. Délibérations de la diète sur le projet de mandat impérial. Tout d'abord, Charles-Quint inclinait à prononcer de sa propre [204] autorité la mise de Luther au ban de l'empire, et tel était l'avis des nonces. Mais ses conseillers privés opinèrent que l'édit fût rendu avec l'assentiment de la diète. En vain les nonces représentèrent que les États pourraient bien n'être pas d'accord; que l'empereur ne devait pas se lier les mains. Le chancelier assura que l'on verrait bien que l'empereur ne se laisserait point égarer. Le 14 février, Charles-Quint fit formellement connaître aux États sa volonté déjà exprimée après le discours d'Aléandre 4 . Les États demandèrent six jours pour réfléchir; Charles n'en accorda que trois 5 . Ils cher- 1. Brieger, op. cit.. p. 63-65, n. 9; Balan, op. cit., n. 24, p. 61. 2. Balan, op. cit.. n. 23, p. 57, 60, 62. 3. Bocking, Opéra Hutteni, t. i, p. 439-440. 4. Aléandre, 27 février 1521. Brieger, op. cit., n. 11, p. 68-69; Balan, op. cil.. n. 31, p. 71. 5. Aléandre à Eck, 16 février. Balan, op. cit., n. 23, p. 59. 933. LA DIÈTE ET LE PROJET DF. MANDAT IMPERIAL 793 chaient à traîner l'affaire en longueur, ainsi que l'avait prévu Aléandre. Ce dernier insista donc auprès du chancelier Gattinara : on ne devait pas tolérer que l'empereur fût considéré comme ayant besoin dans cette affaire de l'assentiment de ses subordonnés et que la religion reçût une telle injure 1 . Parmi les princes-électeurs les trois archevêques rhénans et Joachim de Brandebourg parais- saient être contre Luther et pour la proposition impériale, tandis que l'électeur de Saxe et l'électeur palatin étaient favorables aux nouveautés. Nombre de princes du second ordre étaient aussi du côté de l'Église et de l'empereur 2 . Le palatin, dont on rapporte [2051 ( I u 'il ne disait pas dix paroles en une année, se serait, dit-on, fort emporté contre Rome, surtout à cause d'une décision sur une exemption d'église défavorable à son frère, l'évêque de Ratis- bonne 3 . Le 14 février le projet de mandat impérial fut soumis aux États. Il exposait les violentes attaques de Luther contre le Saint-Siège, les conciles et la foi, l'excitation du bas peuple à la désobéissance et au soulèvement contre les autorités 4 et son obstination; il insistait sur le jugement du pape qui l'avait condamné comme hérétique et disait que l'empereur, suprême protecteur séculier de la chrétienté, mû par ses sentiments chrétiens, était fermement résolu à protéger de toutes ses forces la foi, les principes de l'Église, le pape et le Siège apostolique; vouloir encore entendre l'hérétique n'était ni nécessaire ni digne, et puisqu'il ne voulait ni se désister de son entreprise ni se rétracter, il fallait le faire arrêter, défendre par ban de l'empire de lire et de vendre ses livres, brûler et détruire - écrits, et punir ses partisans et protecteurs comme coupables de lèse-majesté 5 . Les délibérations des princes durèrent sept jours; l'opposition au pape se manifesta très forte. Frédéric de Saxe revint à son idée d'accorder à Luther une nouvelle audience 6 : même le duc Georges 1. Aléandre à Gattinara. Brieger, op. cit., n. 10. p. 65-66. 276. n. 2. La date esl 1'' 18 février. Balan, op. cil., n. 65, p. 171-172. met, à tort, 17 avril. 2. Brieger, op. cit., n. 11, p. 70; Balan, op. cit., n. 31, p. 72. 3. Brieger, op. ci!., p. 73; Balan, op. ci/.. \>. 7i. 't. Janssen, op. cit., t. n, p. 15S. 5. Forstemann, op. ci!., l. i. p. 55-56; Steitz, Die Melanchthonherbergen zu kfurt am Main. Neujahrsblatt des Vereins fur Geschiclilc und Alterlhumskunde, Frankîurt, 1861, p. 53-55. 6. Aléandre. 27 lévrier. Brieger, op. cil., n. 11. p. 70; Balan, op. cit., n. 31. p. 72. 794 LIVRE LU, CHAPITRE II de Saxe, quoique bon catholique, parla fortement contre le pape; peut-être, d'après certains, dans le dessein de mieux défendre dans les choses capitales les intérêts de l'Église et du Saint-Siège; les nonces au contraire trouvaient que c'était là de la mauvaise [206] politique *. Et en effet le duc dressa un mémoire de griefs relatifs aux aimâtes, aux dispenses, aux commendes, etc., et proposa en vue de la réforme un concile général 2 . C'était aussi la pensée du chancelier Gattinara 3 . La réforme de l'Église, et sa défense contre les nouveautés en matière de foi étaient aussi le vœu des meilleurs catholiques d'Espagne, dans la pensée desquels Charles-Quint entrait volontiers 4 . Mais les princes allemands voulaient absolu- ment lier à l'affaire de Luther leurs vieux gravamina nationis Germaîiicse, afin de tirer de là le plus possible d'avantages per- sonnels. La diète devint une mêlée et les intérêts politiques déter- minèrent le traitement des questions religieuses. Aléandre ,ne méconnaissait pas la nécessité d'une réforme; il supplia le pape de faire disparaître les griefs qui n'étaient pas sans quelque motif. Joachim de Brandebourg était aussi l'organe des trois princes- électeurs ecclésiastiques. Il parla en leur nom et au sien très habi- lement, malgré l'opposition bruyante des électeurs de Saxe et du Palatinat 5 . La diète offrait en raccourci l'image des lamentables dissensions qui déchiraient l'Allemagne. D'autres causes vinrent s'ajouter à l'irritation des esprits. Dans un acte du 22 février 6 le cardinal de Médicis fait remarquer qu'il a fait, dans l'affaire du chambellan Armstorff, tout ce qu'il pouvait et plus qu'il n'aurait fait pour lui-même. Mais il a apparu que Jacques Abel 7 , qui, depuis le temps du pape Jules, plaide pour la prévôté en question, non seulement a pour lui de bonnes rai- sons valables dès le commencement du procès, mais aussi les droits de son adversaire décédé, aux lieu et place duquel il s'est fait subro- ger. Il a ainsi obtenu, sans opposition, un jugement exécutoire, sanctionné par un ordre, une menace d'excommunication. Or cette 1. Aléandre, 28 février. Brieger, op. cit., n. 12, p. 81 ; Balan, op. cit., n. 32, p. 79. 2. Forstemann, op. cit., t. i, p. 62-64; cf. Maurenbrecher, op. cit., t. i, p. 197. 3. Maurenbrecher, op. cit., t. i, p. 189. 4. lbid., t. i, p. 186. 5. Brieger, op. cit., n. 11, p. 70 ; Balan, op. cit., n. 31, p. 72. 6. Balan, op. cit., n. 25, p. 63-65. 7. Léon X, Registre, n. 1295, 1363, 1367, 1368, 2455, p. 71, 75, 144, etc. 933. LA DIÈTE ET LE PROJET DE MANDAT IMPERIAL 795 [207] excommunication frapperait même le cardinal vice-chancelier au nom duquel se poursuivait l'instance en possession. Le 3 mars, il écrivait encore 1 : Le pape s'est fait faire un rapport détaillé de l'affaire d'Arm- storff,au sujet de laquelle Caracciolo, le P. Glapion et d'autres lui ont écrit. Il en résulte que les plaintes contre le cardinal Gilles 'et W. Enckenwort sont absolument sans fondement : on n'a pas commis d'injustice. Néanmoins, par l'intermédiaire du cardinal Pucci, il a fait prier l'adversaire d'Armstorfï de faire résignation de sa prébende avec réserve de son droit et l'a fait dédommager par les revenus d'autres bénéfices. En suite de quoi, le 16 mars, Aléandre annonçait 2 : Par cette concession de grâces à Arm- storfî et à d'autres, à qui on pourra les continuer, de grands scan- dales ont été évités; Armstorfî et l'empereur lui-même écri- ront à Sa Sainteté pour la remercier. Aléandre revint aussi à l'affaire de Capiton, priant qu'on lui maintînt ce qu'on lui avait promis, car il avait une grande influence. Il reparla du P. Glapion, dont il faisait l'éloge, et qui était en accord constant avec lui et son collègue Caracciolo 3 . Au sujet de cette affaire, le cardinal Médicis écrivait, le 3 mars, qu'elle aurait été expédiée si Capiton avait eu un procureur à Rome et si l'archevêque de Mayence n'avait été cause de retards 4 . Peu après (le 8 mars), il écrivait que le cardinal Pucci la prenait en main et qu'elle serait bientôt expédiée 5 . Quant à l'affaire de l'évêque de Caserte, on voulait la porter devant la diète. Aléandre, qui attendait une réponse de Rome, chercha, par l'intermédiaire du chancelier de Cologne, à obtenir un délai. Et de fait l'évêque donna au commencement de mars la résignation qu'on lui demandait 6 . 1208] Le cardinal de Médicis avait exprimé le désir qu' Aléandre ne fît pas parvenir tant de plaintes et de sollicitations. Aléandre pria qu'on voulût bien remarquer 7 qu'il y était contraint par l'impor- 1. Balan, op. cit., n. 33, p. 82-84. 2. Balan, op. cit., n. 56, p. 141-142; Brieger, op. cit., n. 16, p. 106-107. 3. Brieger, op. cit., n. 17, p. 112; Balan, op. cit., n. 37, p. 105; Brieger, op. cit., n. 19, p. 127, 128, 129; Balan, op. cit., n. 61, p. 157. 4. Balan, op. cit., n. 33, p. 84-85. 5. Balan, op. cit., n. 38, p. 107. 6. Brieger, op. cit., n. 19, p. 129; Balan, op. cit., n. 61, p. 167-168. 7. Brieger, op. cit., n. 16, p. 108-112; Balan, op. cit., p. 142-145; Brieger, op. cit., n. 19, p. 129; Balan, op. cit., n. 61, p. 158. 796 LIVRE LU, CHAPITRE II tance de l'affaire. Si le cardinal savait la centième partie de l'exci- tation régnant en Allemagne, il en jugerait bien autrement. Le schisme d'Henri IV contre Grégoire VII n'était que «roses et violettes » à côté de ce qui se passe aujourd'hui. Tous, sauf l'empe- reur, sont contre Rome. Les adversaires se disent gens cultivés et' fiers de leur science; les Italiens ont perdu le sceptre des beaux- arts et des belles-lettres. Les Allemands qui vont à Rome pour y obtenir des dérogations, réservations, cumuls de bénéfices, etc., sont les premiers coupables de la rébellion de l'Allemagne : il devait bien signaler quelques abus pour qu'on y portât remède, il était loin de les signaler tous. On finit par s'accorder à Worms 1 (puisque les États catholiques croyaient devoir aller jusqu'à la limite extrême des concessions) sur cette conclusion: l'empereur pouvait bien donner son mandat sans l'assistance des Etats; mais c'était risquer de provoquer en Allemagne un véritable incendie. Les Etats seraient donc recon- naissants qu'on voulût les consulter; ils étaient disposés à conseiller ce qui serait le plus avantageux pour l'Église et pour l'empire. Mais ils ne pouvaient admettre que le mandat fût donné en la forme rigoureuse projetée, sans que Luther eût été mis à même de s'expliquer librement. Il fallait donc le mander à Worms avec un sauf-conduit, l'y faire examiner par quelques savants personnages; sans disputer avec lui, ils lui demanderaient seulement s'il mainte- nait ce qui dans ses écrits était contre la foi et les sacrements; s'il s'obstinait, les princes et les villes acceptaient de prêter main [209] forte à la foi et l'empereur publierait son mandat dans l'empire. S'il se rétractait, on l'entendrait sur les autres points de doctrine : pouvoir du pape, droit positif, et là-dessus on le traiterait selon la justice. En même temps on recommandait à l'empereur les gravamina contre Rome, souhaitant que tout fût arrangé selon les souhaits de Sa Majesté 2 . Cette réponse fut transmise à Charles-Quint entre le 21 février et le 2 mars 3 . 1. Janssen, op. cit., t. n, p. 158. 2. Janssen, op. cit., t. h, p. 159; Fôrstemann, op. cit., t. i, p. 57 sq. ; Brieger, op. cit., n. 11. p. 70-71 ; Balan, op. cit., n. 31, p. 72-73. 3. Brieger, op. cit., p. 276, note 2; Janssen, Frankfurter Quellen, p. 154, note 1. 934. décision de l'empereur 797 934. Décision de l'empereur et nouvelles délibérations . L'empereur, ayant pris connaissance des représentations des États 1 , demeura extrêmement circonspect et « strictement ortho- doxe dans son attitude ». C'est Aléandre qui fait de lui cet éloge. Il recommanda aux ordres de ne pas confondre la question luthé- rienne avec les griefs particuliers que le Saint-Empire pouvait avoir contre la cour romaine. Il se proposait d'écrire au pape touchant ces abus, priant les États de les lui signaler avec leur appréciation et leur avis. Quant à la citation de Luther, il y consen- tait, mais à certaines conditions. Sur les décrétâtes et sur l'autorité du pape, aucune discussion n'était admissible. Si vraiment on désirait faire comparaître Luther, il n'était besoin que de lui adresser une seule question : Etait-il, oui ou non, l'auteur des livres condamnés? S'il le reconnaissait et se rétractait, l'empereur s'em- ploierait auprès du pape pour lui obtenir son absolution. S'il s'obstinait dans son hérésie, on le traiterait comme un hérétique 2 . Après avoir donné cette réponse provisoire, Charles réunit son conseil. Les avis furent très partagés. Certains conseillers paraissent avoir été secrètement gagnés par Frédéric de Saxe. A la fin, Charles- Quint chargea l'archevêque de Salzbourg, les évêques de Sion, de Palencia et de Tuy de proposer une procédure qui pût à la fois satisfaire Dieu et le pape, contenter les princes et donner au peuple le moins de scandale possible. A cette commission furent adjoints trois docteurs 3 . [210] La réponse officielle fut donnée de vive voix par l'empereur et communiquée aux États : elle n'était que la répétition de la réponse provisoire 4 . Les nonces du pape en furent peu satisfaits; ils se cantonnèrent sur leurs positions : on ne doit pas entendre un hérétique déjà condamné par le pape, celui surtout qui s'est formellement séparé de l'Église; une nouvelle enquête ne peut donner absolument aucun résultat. Comment à Rome on entendait les mesures à prendre à l'égard 1. Janssen, Hist. du peuple allemand, t. n, p. 159-160. 2. Brieger, op. cit., n. 11, p. 72; Balan, op. cit., n. 31, p. 73. 3. Balan, op. cit., p. 73-74; Brieger, op. cit., p. 72. 4. Balan, op. cit., n. 43, p. 117-118 (non datée). CONCILES VIII 51 798 LIVRE LU, CHAPITRE II de Luther et de ses livres, c'est ce que nous apprennent les instruc- tions rédigées pour les nonces *. En voici le résumé : Partant du principe que la chose jugée à Rome ne pouvait être remise en question, on rappelait à l'empereur son titre et son devoir de protecteur de l'Eglise. On l'invitait à s'indigner du peu d'obéis- sance des États et à se méfier de ses conseillers. Il devait persuader [211] aux Etats de donner, pour le bien de la paix et de la concorde, audience privée et sans témoins à Luther; si celui-ci se rétractait, le pape lui rendrait sa condition religieuse antérieure. L'empereur pouvait, s'il voulait, lui donner un sauf-conduit pour aller à Rome, où il serait entendu sans aucun danger pour lui ni pour les siens. Si le frère Martin ne veut pas, s'il demande seulement à enseigner dans quelque coin, c'est qu'il veut continuer son rôle de diffama- teur. Qu'on l'envoie aux inquisiteurs en Espagne. S'il refuse même cela, on devra le reconduire, puisqu'il a un sauf-conduit, puis le déclarer, lui et ses hôtes, ennemis de l'empire. Quant aux livres de Luther, on s'étonne qu'ils n'aient pas été brûlés en Allemagne. [212] Le cardinal archevêque de Salzbourg déclara à Aléandre qu'il n'était pas d'avis de faire comparaître Luther à la diète, mais que les princes et les peuples l'exigeaient, et sans eux on ne pourrait rien faire. Les nonces répondirent dans le sens de leurs instruc- tions, que la cause était jugée, que c'était donner un scandale au peuple que d'y revenir, que l'empereur était tenu d'en finir avec ces livres et leur auteur. L'embarras des nonces était extrême : la venue de Luther allait envenimer les choses. S'ils l'empêchaient sans que l'ordre vînt de l'empereur, ils s'expo- saient à de nouveaux reproches. Aléandre regrettait amèrement que Charles n'eût pas maintenu sa décision première de donner l'édit d'autorité; à quoi Chièvres et Gattinara objectaient que certains princes avaient protesté d'avance que, si le mandat [213] impérial paraissait sans l'assentiment de la diète, ils n'obéi- raient pas. Nombre de princes et de nobles ne savaient rien des erreurs de Luther en matière de foi et n'avaient pas lu ses livres; tout ce qu'ils connaissaient de lui, c'étaient ses pamphlets contre le pape et le clergé. C'était le discours d' Aléandre qui les avait échiirés sur ce point, et depuis leur attitude avait bien changé 2 . L'archevêque de Salzbourg prit sur lui de corriger le projet de 1. Balan, op. cit., n. 34, p. 85-87 (non datée). 2. Brieger, op. cit., n. 11, p. 73, 74, 75; Balan, op. cit., n. 31, p. 75. 93'*. DÉCISION DE LEMPEREUR 799 mandat de façon à éviter les reproches des princes et du peuple tout en atteignant le résultat désiré. Il montra ce projet en alle- mand à Aléandre, puis le remit au secrétaire Spiegel pour le traduire en latin et en donner copie au nonce. Le même jour la commission se réunit chez le cardinal de Sion et eut à ce sujet une délibération de plusieurs heures. La décision fut qu'il fallait interdire et détruire les écrits de Luther, sauf à lui demander s'ils étaient bien de lui et s'il les défendait 1 . Le lendemain Aléandre s'aboucha avec Chièvres, qui persistait à ne pas croire si graves les difficultés de la situation; avec le chancelier, avec le P. Glapion, qui, n'ayant pas assisté à la déli- bération précédente, attira l'attention sur les troubles très graves qu'il redoutait du procédé des conseillers impériaux; avec le cardi- nal de Sion, avec l'évêque de Tuy, qui lui apprit que le mandat n'existait qu'en allemand et que Spiegel l'avait reçu le matin même pour le traduire et le communiquer. Avec Caracciolo et Raphaël de Médicis il se rendit chez l'empereur. Charles était au conseil en ce moment. Pendant qu'ils l'attendaient, l'électeur de Brandebourg vint les trouver et les engagea à ne consentir à aucun prix à la convocation de Luther; ce serait causer le plus grand scandale. Charles-Quint montra cette fois moins de sollicitude; il promit toutefois de faire tout ce qui lui serait possible 2 . Le lendemain les nonces se réunirent, en présence de l'empereur, avec Chièvres et d'autres conseillers. Ils obtinrent encore de bonnes paroles. Néanmoins, le 4 mars, Aléandre ne comptait plus pouvoir annoncer une décision précise, d'autant plus que, depuis trois mois qu'il était à Worms, il avait vu les conseillers impériaux chan- geants, irrésolus, divisés, prendre par centaines des décisions qu'ils 214] avaient fait suivre de décisions contraires : Chièvres ne voulant pas s'alarmer de la situation, le chancelier demandant un concile. Malgré tant de graves raisons, on voulait temporiser. Aléandre signalait cette surprenante contradiction, que le conseil d'Etat allemand, bien au courant de la question, déclarait que l'empereur pouvait sans l'assistance des États faire exécuter la bulle, tandis que le conseil privé, composé d'Italiens et de Bourguignons, vou- lait voir porter l'affaire à la diète 3 . Il mandait encore qu'à la suite 1. Brieger, op. cit., p. 76; Balan, op. cil., p. 76-77. 2. Briegcr, op. cil., n. 12, p. 78-80; Balan, op. cit., n. 32, p. 77-78. 3. Brieger, op. cit., n. 13, p. 85-87; Balan, op. cit., n. 41, p. 114. 800 LIVRE LU, CHAPITRE II de lettres venues de Rome, le bruit s'était répandu à Worms que l'on avait délibéré en consistoire sur l'envoi d'un cardinal-légat en Allemagne pour affaires de foi 1 . A ce sujet Aléandre observait : plus le personnage sera haut, plus on se montrera avec lui difficile et osé : on veut maintenant obtenir un concordat à sa fantaisie. Qu'on envoie donc un homme qui ne soit pas cardinal, mais fidèle et zélé, et on pourra juger que cet envoi n'est pas nécessaire : les Italiens, les Espagnols, les Allemands, les adversaires même en pourraient témoigner 2 . 935. Fluctuations et lenteurs, à cause des embarras politiques. Le 6 mars, fut expédiée une lettre déjà préparée, écrite à Luther au nom de l'empereur, avec un sauf-conduit. Couvert par cette garantie, Luther devait, dans l'espace de vingt et un jours, sans avoir à craindre violence ni dommage, se rendre à Worms pour y répondre de sa doctrine et de ses écrits; s'il n'obéissait pas, une sentence rigoureuse serait prononcée contre lui. La lettre, contresignée par le cardinal de Mayence, chancelier de l'empire, traitait l'hérétique déjà condamné de honorabilis, dilectus, devotus z . On y fit bien après coup quelques changements de rédaction, mais la substance resta [215] la même 4 . Le 10 mars, le mandat était prêt. Après la mention de la condam- nation papale, il contenait la défense d'imprimer et de vendre les écrits de Luther et l'ordre de les séquestrer 5 . L'expédition de cet acte fut retardée par l'effet de diverses intrigues. Le 8 mars, Aléandre avait écrit au cardinal de Médicis 6 : « Puis- qu'enfin il a plu à l'empereur, sur l'avis de son conseil, selon le vœu des princes, et pour calmer le peuple, de faire citer le D r Martin 1. Bergenroth, Calendar of Slate papers (Spanish), t. n, p. 338, n. 320. 2. Brieger, op. cit., p. 88-89; Balan, op. cit., p. 115-118. 3. Goldast, Constit. imper., t. n, p. 142; Le Plat, op. cit., t. u, p. 97-98; Boscoc, op. cit., t. x, doc. 198, p. 212-213; Sarpi, op. cit., I. I, n. 16; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xxvi ; Baynaldi, Annal., ad ann. 1521, n. 10. 4. Balan, op. cit., n. 45, p. 120; n. 46, p. 120-121. 5. Balan, op. cit., n. 47, p. 121-123; cf. Fôrstemann, Urkundenbuch, t. i, p. 61. 6. Brieger, op. cit., n. 14, p. 91-93; Balan, op. cit., p. 130-132. 935. FLUCTUATIONS ET LENTEURS. EMBARRAS POLITIQUES 801 Luther et d'ordonner par un mandat public la séquestration de ses écrits, j'ai fait tous mes efforts pour obtenir que ce mandat se présentât bien, dans un sens favorable au Saint-Siège, dont l'hon- neur et l'autorité seraient saufs. En ceci, le secrétaire Nicolas Sichler (Ziegler) m'a rendu de grands services. Ce sera alors beau- coup mieux que si l'empereur seul avait ordonné cette exécution; à moins que — comme il est arrivé bien des fois — on ne finisse par faire le contraire de ce qui a été décidé. Je vois encore se vérifier ce que je craignais : qu'on ne se serve de l'affaire de Luther pour exercer une pression sur le pape. « Hier au soir, pendant que l'empereur faisait une promenade à cheval autour de la ville de Worms, j'ai eu un long entretien avec Chièvres. Je l'ai engagé à préparer le mandat. Je lui ai rappelé son devoir de tenir la main à l'extirpation de cette affreuse hérésie. Il m'a répondu : « Faites en sorte que le pape fasse son devoir et marche avec nous; nous ferons alors tout ce que voudra Sa Sain- teté. » Et un peu après : « Ayez soin que votre pape ne brouille pas nos affaires : il obtiendra de nous tout ce qu'il voudra. Sinon on lui suscitera de tels embarras qu'il aura de la peine à s'en tirer. » J'ai répondu : « Puisque vous êtes chrétien, le pape est aussi bien vôtre que mien. Prenez garde vous-même à ne pas provoquer la [216] colère de ce Dieu qui aufert spiritum principum. Est-ce faire son devoir que de troubler la foi pour des intérêts privés et temporels? » En de si tristes temps, « où on ne tient compte ni de Dieu ni de ceux qui le représentent et où on ne craint point les censures », Aléandre conseillait d'éviter à Rome l tout ce qui pourrait irriter l'empereur, ses conseillers, les Allemands, mais au contraire de chercher à les gagner par tous les moyens. D'après la même relation d' Aléandre, du 8 mars 1521 2 , le mandat impérial de séquestration contre les écrits de Luther 3 devait être achevé d'imprimer le lundi 11 mars et répandu dans toute l'Alle- magne. Ensuite il attendit la chose pour le 16 mars; et ce ne fut que le 29 mars qu'il put la certifier et l'envisager avec une traduc- tion littérale de l'allemand. Le retard provenait des irrésolutions causées par les événements politiques et les calculs de la cour impériale. 1 . Janssen, op. cil., t. n, p. 160, note. 2. Brieger, op. cit., n. 14, p. 95; Balan, op. cit., n. 54, p. 133. 3. Forstemann, op. cil., t. i, p. 61 sq. 802 LIVRE LU, CHAPITRE II Le 16 mars, Aléandre écrivait 1 qu'un courrier impérial avait dû partir depuis six jours, avec un sauf-conduit pour Luther, mais conçu de telle façon qu'on ne croyait pas qu'il comparût; deux jours plus tard on s'était résolu à lui envoyer un héraut avec un autre sauf-conduit dans une autre forme, et dont lui, Aléandre, avait pu obtenir copie. Hier on lui avait montré une lettre pour Luther commençant ainsi": Venerabilis (al. nobilis), dévote, Nobis dilecle. Et comme il s'était plaint de ces titres donnés à un hérétique [217] déclaré, on lui avait répondu que c'était le style. Si on n'écrivait pas ainsi, on dirait tout de suite que Luther n'est pas obligé de venir 2 . La citation de Luther à la diète, la manière dont il était cité, le fait que le sauf-conduit avait été modifié le jour même où on avait appris le soulèvement des Flandres, paraissaient à Aléandre de bien fâcheux indices, bien que le mandat de séquestration permît de supposer sur certains points de bonnes intentions, con- formes aux promesses de Chièvres et de l'empereur. Le mandat fut enfin affiché à Worms le 26 et le lendemain solennellement promulgué. Le nonce se montra mécontent que l'on parlât de séquestrer et non de brûler ces livres, et qu'on ne fît aucune mention des attaques contre sa personne. Certaines parties étaient plus heureuses : par exemple, on mentionnait que la décision avait été prise dans une assemblée plénière de la diète. Le mandat précédemment rédigé par Aléandre avait été écarté par égard pour l'électeur de Saxe, qui même après cela n'était pas satisfait. Quelques-uns disaient le mandat obtenu par surprise; d'autres le disaient illégal, comme rendu avant que Luther eût été entendu, etc. 3 . Aléandre mandait ensuite à Rome qu'il avait reçu de Francfort un commentaire de Luther, imprimé à Bâle, sur les treize premiers psaumes, plein de venin contre la papauté et d'audacieuses attaques; il se proposait d'obtenir qu'il fût défendu en Suisse d'imprimer de pareils écrits. Il disait que les impériaux ne doutaient point de la venue de Luther; toutefois la lettre que lui avait écrite l'empereur ne lui était point encore parvenue; en [218] même temps il recommandait la requête présentée au sujet de l'évêché d'Havelberg par le prince-électeur du Brandebourg, «le seul homme, disait-il, sur qui l'on puisse entièrement compter 1. Brieger, op. cit., n. 16, p. 100-102; Balan, op. cit., n. 56, p. 137-139. 2. Brieger, op. ci/., n. 14, p. 94. 3. Brieger, op. cit., n. 18, p. 116-118; Balan, op. cit.. n. 57, |>. 1 '..'.-147. 4. Brieger, op. cit., p. 127-128, n. 19; p. 120, note 2. 4 ». 935. FLUCTUATIONS ET LENTEURS. EMBARRAS POLITIQUES 803 Dans ce même rapport du 10 mars, Âléandre raconte comment l'empereur, qui a été indisposé pendant trois jours, lorsque les nonces ont voulu lui remettre le bref pontifical, a décidé que cela aurait lieu le lendemain ou le surlendemain, avant la séance de la diète, et leur a dit d'avoir bon courage. Là-dessus Aléandre exprime au vice-chancelier le désir qu'un nouveau bref soit adressé à l'empereur, notamment au sujet du mandat ordonnant de séques- trer — et non de brûler - - les écrits de Luther, de la citation à Worms et du sauf-conduit à un hérétique notoire, condamné par le Saint-Siège. A ce sujet on pouvait dire que l'empereur avait cru pouvoir agir ainsi dans de bonnes intentions, que le pape espérait que rien ne serait entrepris qui ne fût à la gloire de Dieu et de la foi, au maintien de l'autorité pontificale et au bien de l'Eglise catho- lique dont le prince est le défenseur 1 . Pour le moment, dit Aléandre, il est moins qu'auparavant ques- tion de Luther à Worms; cette inondation d'écrits luthériens paraît s'arrêter, on espère voir bientôt quelque amélioration, puisque l'impression du mandat impérial doit être achevée dans quatre jours. Aujourd'hui (16 mars) le héraut envoyé à Luther est parti. L'électeur de Saxe paraît mécontent de cette comparution 2 ; l'empereur, assurent le seigneur de Chièvres et l'évêque de Liège, lui a fait parler d'une façon tout avantageuse à la cause de l'Eglise. [219] Plusieurs catholiques allemands qui écrivent contre Luther en allemand et en latin ne peuvent qu'à grand'peine trouver un imprimeur; et quand par instances ou à prix d'argent l'impression a pu se faire, les luthériens et les maranes achètent les livres pour les détruire. On raconte en outre qu'à Ulm un observantin s'est fait, au commencement du carême, un auditoire par des prédica- tions parfaitement orthodoxes; ensuite il a commencé à prêcher des propositions hérétiques; Aléandre les a transmises au confes- seur de l'empereur, le P. Glapion, du même ordre, afin qu'on pourvût à la chose et qu'on envoyât le prêcheur à Rome. Dans le diocèse de Mayence, un prédicateur qui prêchait contre Luther a été massacré 3 . 1. Brieger, op. cil., a. 16, p. 104-105; Balan, op. cit., p. 130-140. 2. Brieger, 9p. cit., p. 105, note 6. 3. Brieger, op. cit., p. 105-106; Balan, op. cit.. p. 140-141. 804 LIVRE LU, CHAPITRE II 936. Négociations politiques à la diète. Dangers de révolution. — Intervention de l'empereur. Luther attendu à Worms. Les débats relatifs au conseil de régence et à la chambre impé- riale donnèrent lieu, à la diète de Worms, à des négociations extra- ordinairement longues et compliquées. Diverses mesures furent [220] proposées en vue d'assurer les ressources nécessaires à l'entretien du conseil de régence et de la chambre impériale; on affecterait au traitement des membres de ces deux corps le produit des annates, jusqu'alors payées au pape x , ou les revenus touchés par Rome sur certains fiefs ecclésiastiques; on augmenterait l'impôt payé par les juifs, on établirait de nouvelles douanes. Enfin on s'arrêta à une « matricule » imitée de celle de Constance : chacun paierait cinq fois la taxe qu'il payait auparavant pour l'entretien de la chambre impériale. On recueillit ainsi 50 000 flo- rins 2 . Les préparatifs de guerre et du couronnement à Rome furent l'occasion de représentations nouvelles faites aux États, au nom de l'empereur. Le 21 mars, Charles-Quint parut en personne à la réunion des États, à l'hôtel de ville, et, par la voix de son conseiller le D r G. Lamparter, demanda qu'on lui votât des subsides pour son expédition en Italie. Il lui fallait pour un an 20 000 hommes de pied et 4 000 cavaliers. Lui-même fournirait 2 000 cuirassiers, un bon nombre d'hommes de cavalerie légère, 6 000 Espagnols et 12 000 Suisses 3 . Les États finirent par accorder (13 mai) les troupes demandées, mais seulement pour six mois 4 à partir de septembre de l'année suivante (c'est-à-dire dans quinze mois), à la condition que les hommes fussent effectivement sous des chefs allemands, d'après des cadres matriculaires déterminés, et qu'on ne demandât point d'argent. Sur les réclamations des villes, un de leurs délégués fut appelé au sein du comité, pour veiller à une plus équitable répar- 1. Bricger, op. cit., n. 16, p. 111. 2. Janssen, op. cit., t. n, p. 141. 3. Janssen, op. cit., t. n, p. 147, dit 7 000 Espagnols et 10 000 Suisses. 4. Janssen, op. cit., t. n, p. 149. 936. LUTHER ATTENDU A WORMS 805 tition des taxes matriculaires. On espérait beaucoup de ces nou- [221] veaux règlements. Mais ils n'eurent aucun résultat. Et la grande raison était le mouvement révolutionnaire qui agitait en ce moment l'Église et l'État l . La situation était en effet très menaçante 2 . De chaque État étaient arrivées de nombreuses plaintes et une commission nommée à cet effet en avait dressé la liste en un très long mémoire. Il y avait : 1. Les griefs contre le Saint-Siège; 2. ceux contre les évêques, archevêques, supérieurs d'ordres; 3. ceux contre les archiprêtres, officiaux, juges et gens de justice ecclésiastique. On se plaignait non seulement des taxes à payer au Saint-Siège 3 , de ses procédés en matière de bénéfices, etc., mais encore et surtout des sentences prononcées par les tribunaux ecclésiastiques dans des questions purement temporelles, des nombreux bénéfices conférés à des inca- pables, de l'abus des censures, de l'oubli du devoir de la résidence, de l'abandon des synodes, de la trop grande abondance des au- mônes en nature recueillies par les ordres mendiants, de l'enrichis- sement excessif de monastères déjà riches, surtout des bénédictins, des cisterciens et des prémontrés, et en général de l'accroissement excessif des biens d'Église. Tandis que se poursuivaient ces négociations, la révolte devenait menaçante. Dès le mois de février on craignait un soulèvement du peuple contre le clergé 4 . Les imprimeries que les luthériens avaient établies à Worms ne publiaient plus que des écrits contre l'Église, qu'on lisait avidement. Hutten adressa d'Ebernburg au nonce une grossière lettre de menace où il l'appelait voleur, infâme menteur, fou criminel qu'on devait massacrer 5 . Depuis son discours du [222] 13 février, la vie d'Aléandre n'était plus en sûreté 6 , tandis que Luther était porté aux nues. Hutten attaqua également les princes de l'empire présents à la diète. Il les menaça de mort si l'on touchait à un cheveu de son héros 7 ; toutes choses dont Luther exprima sa satisfaction 8 . A son ancien protecteur, le prince-évêque Albert 1. Janssen, loc. cit. 2. Janssen, op. cit., t. n, p. 163 et noie. 3. Janssen, op. cit., t. n, p. 163. 4. Scheurls, Briefbuch, t. n, p. 124-126. 5. Bôcking, op. cil., t. n, p. 12-16. 6. Janssen, op. cit., t. n, p. 164-165. 7. Bôcking, op. cit., t. u, p. 21-24. 8. De Wette, op. cit., t. n, p. 9. 806 LIVRE UI, CHAPITRE II de Mayence, il écrivait le 25 mars une lettre moins violente; il déclarait toutefois, si le prélat ne se séparait de ceux qui s'étaient conjurés contre Luther et contre la vérité évangélique, qu'il serait dans la nécessité d'estimer la nation et la vérité plus que lui 1 . L'empereur lui-même n'était pas épargné 2 . S'il laissait l'Allemagne dépérir sous le joug romain — lui écrivait Hutten le 27 mars -- les Allemands sauraient agir, au risque de l'olïenser momentanément 3 . Franz de Sickingen avait groupé autour de lui toute une armée de nobles ruinés, entièrement à sa dévotion; il était depuis long- temps en accord avec la France et à sa solde ; auprès de lui se trouvait aussi un émissaire de Robert de la Marck, l'allié des Fran- çais. L'ambassadeur anglais Tonstall 4 écrit de Worms à Henri VIII que Luther (ou son parti, sous la conduite de Sickingen) a offert à l'empereur, s'il consentait à marcher contre Rome, de mettre sur pied une armée de 100 000 hommes 5 . L'électeur de Saxe, l'électeur palatin et le landgrave Philippe de Hesse 6 paraissent avoir été d'intelligence avec ce parti révolutionnaire de Sickingen 7 . Naturellement l'excitation allait toujours croissant. La publica- tion de l'édit de séquestration contre Luther semble bien avoir produit quelque apaisement dans le peuple; mais alors les puis- [223] sants protecteurs de Luther entrèrent ouvertement en scène, poussés par leur haine de Rome et leur convoitise des biens d'Eglise. Aléandre écrivait. : « Si le mandat impérial avait ordonné de brûler les livres de Luther, on aurait eu une attaque des luthériens du dehors et du dedans contre la ville de Worms, sans égard pour l'empereur, qui est sans défense 8 . » Au commencement d'avril, il envoya son chambellan Paul de Ammerstorfï (Aléandre écrit Armstorfï) 9 à Ebernburg avec mis- sion d'apaiser les fureurs de Hutten, qui s'y trouvait auprès de 1. Bôcking, op. cil., t. n, p. 37 sq. ; Brieger, op. cit., p. 122; Balan, op. cit., p. 152. 2. Janssen, op. cit., t. n, p. 165. 3. Bocking, op. cit., t. ii, p. 46. 4. Janssen, t. n, p. 165, note. 5. Fiddes, Life of Wolsey, 2e édit.^p. 231. 6. Aléandre, 5 avril. Brieger, op. cit., n. 19, p. 124-125; Balan, op. cit., n. 61. p. 152, 154, 156. 7. Cf. Sammlung altérer eidgenôssischer Abschiede, t. m b, p. 1059. 8. Brieger, op. cit., n. 19, p. 121-122; Balan, op. cit., n. 61, p. 152-153. 9. Brieger, op. cit., p. 123; Balan, op. cit., n. 61, p. 154. 936. LUTHER ATTENDU A WORMS 807 Sickingen, par l'appât d'une pension de 4 000 florins 1 . Le P. Gla- pion lui fut adjoint pour tenter une médiation, peut-être même une conférence avec Luther ou un de ses adeptes présent à Ebernburg, le dominicain apostat Martin Butzer (Bucer), natif de Schlestadt 2 . Glapion doit être considéré comme le représentant des idées de réforme espagnoles 3 ; il conseillait certaines mesures pour amender le clergé, donner satisfaction à certains griefs et apporter diverses limitations à la puissance du pape. Il avait cherché à prendre quelque influence sur le chancelier de Saxe, Brùck, sur [224] l'électeur et sur Luther lui-même; sans doute une réforme s'impo- sait impérieusement, son échec serait un malheur pour l'empereur, pour les princes et pour l'empire, mais pour travailler sérieusement à une réforme effective, il fallait arrêter les polémiques de presse, soumettre l'affaire de Luther à la décision d'un tribunal de savants; alors Luther, après avoir retiré ses écrits scandaleux, pourrait être appelé à travailler aussi «à la réforme de l'Église 4 . Brùck répondit qu'il ne voyait pas ce qu'il y avait de si choquant dans la doctrine de Luther. Glapion lui transmit une liste des articles les plus exor- bitants, liste qu'il pourrait communiquer à Luther 5 . Brùck le fit, et Luther écrivit, le 19 mars, à l'électeur 6 qu'il était prêt à honorer en toute humilité l'Église romaine et à se rétracter sur tous les points où son erreur lui serait clairement démontrée. Glapion, théo- logien peu exact, allait beaucoup trop loin dans ses concessions, au point que, chez les novateurs, on en venait à douter de sa bonne [225] foi 7 . Ses intentions étaient bonnes, mais il manquait de perspi- cacité et ne connaissait pas la situation aussi bien qu'Aléandre. L'électeur de Saxe n'avait pas voulu donner audience au francis- cain et ne tenait pas à continuer des pourparlers qui eussent pu le contraindre à sortir de l'habile mais peu loyale réserve où il se renfermait. Des pourparlers amiables sur des bases privées échouè- rent, et, dans l'état des choses, ne pouvaient qu'échouer 8 . 1. Pastor dit seulement 400, op. cit., t. n, p. 337. 2. Brieger, op. cit., p. 127; Balan, op. cit., p. 156. 3. Janssen, op. cit., t. n, p. 161. 4. Forstemann, op. cit., t. i, p. 36-54; Seckendorf, op. cit., t. i, p. 142; Mauren- brecher, Sludien und Skizzen, 1874, p. 258; Geschichle, t. i, p. 184. 5. De Wette, op. cit., t. n, p. 575-580. 6. Janssen, op. cit., t. n, p. 162. 7. Ulmann, Franz von Sickingen, Leipzig, 1872, p. 179 sq. ; Maurenbrecher, Sludien, p. 267; Geschichle, t. i, p. 193-194, 8. Maurenbrecher. op. cit., 1. i, p. 188-192. 808 LIVRE LU, CHAPITRE II Il y en eut cependant à Ebernburg sur la doctrine de Luther. Les lettres de Hutten * et celles de Bucer 2 l'attestent, ainsi que les dépêches d'Aléandre, qui du reste ignora le but de la mission de Glapion. Le seul résultat fut que Hutten, qui était dangereux, fut gagné à prix d'argent, et que la révolte des nobles n'éclata point. L'apostat Bucer avait largement disputé avec le P. Glapion. Sickingen, qui possédait les écrits allemands de l'hérésiarque, les avait opposés aux livres latins apportés par le P. Glapion; il en abandonnait cependant plusieurs points en insistant sur la néces- sité d'une réforme. Hutten paraît avoir parlé comme Sickingen, n'acceptant pas toutes les opinions de Luther et ne voulant pas confondre sa propre cause avec celle du moine; mais il prétendait qu'il fallait punir le clergé, le dépouiller des richesses dont il abusait pour entretenir son luxe; il ne voulait pas, contre la volonté de Sa Majesté, continuer la lutte contre les nonces 3 . Le 8 avril il écrivit encore une humble supplique à l'empereur, dans laquelle cependant il ne pouvait s'abstenir de « flageller » les nonces 4 . [226] Aléandre gémissait sur le sort de l'Allemagne, où Sickingen agissait en maître et Hutten en réformateur; les princes ecclésiastiques tremblaient, les princes séculiers, sauf Joachim de Brandebourg, étaient du parti des novateurs; les impériaux n'étaient pas prêts pour la guerre et d'ailleurs ne voulaient pas la faire. De Luther, Aléandre apprenait à ce moment qu'il voyageait en triomphateur, escorté de plusieurs nobles et de six docteurs. Il serait à Worms dans deux jours. Le héraut qu'on lui avait envoyé était un homme très mal pensant, dont les nonces eussent empêché le départ s'ils avaient connu l'heure et le personnage. Nuit et jour les nonces tenaient conseil avec l'empereur, le P. Glapion et les conseillers : comment sauvegarder l'autorité du pape ? comment rendre la venue du novateur profitable à l'Église? Ils se trouvaient réduits aux plus embarrassantes extrémités, par suite des intrigues de l'électeur de Saxe et du mouvement populaire assez prononcé pour inquiéter même les conseillers impériaux; ceux-ci regrettaient de n'avoir pas suivi les avis du nonce et empêché la venue de Luther 5 . 1. Waltz, dans Zeitschrift fur Kirchengeschiçhte, t. h, p. 125. 2. Bôcking, op. cit., t. n, p. 124. 3. Voir une lettre de Bucer, dans Zeilschrift fur Kirchengeschiçhte, t. n, p. 124 sq. 4. Bôcking, op. cit., t. n, p. 47-50. 5. Brieger, op. cit., p. 134, 135, 139, 140; Balan, op. cit., p. 161, 164, 165. 936. LUTHER ATTENDU A WORMS 809 L'empereur était seul ù tenir à l'exécution de son décret et espérait faire plus encore. Si Luther ne voulait pas rétracter ses écrits contre l'Eglise catholique, on brûlerait ses livres, on le renverrait, lui, avec son sauf-conduit, mais ensuite il serait traité comme hérétique par les princes et le peuple. Les nonces deman- daient que les docteurs qui accompagnaient Luther et qui avaient encouru, comme fauteurs et complices, l'excommunication et l'interdit, ne fussent point admis dans la ville. Charles-Quint y consentait, mais voulut consulter là-dessus les électeurs. Il espérait trouver à l'affaire une bonne solution qui contenterait Dieu et le pape. Les nonces l'espéraient aussi, à condition pourtant qu'il suivît son propre jugement, qui était droit, et non celui de ses conseil- [227] 1ers; les nonces ne manquèrent pas de faire des représentations à Charles-Quint dans ce sens. Aléandre recommandait au pape et au vice-chancelier la fermeté et la confiance et espérait à son retour pouvoir leur proposer des mesures appropriées 1 . Les conseillers impériaux écrivaient à leur ambassadeur à Rome que les nonces renseignaient sur la situation et l'affaire de Luther d'une façon beaucoup trop défavorable; ils communiquèrent leur lettre aux nonces, qui répondirent : Plût à Dieu que nos rapports pussent être convaincus de mensonge 2 ! Les nonces proposèrent ensuite diverses mesures : l'empereur ne permettrait pas à Luther d'entrer en ville, si ce n'est de façon entièrement secrète; un logement lui serait assigné dans le palais même, pour empêcher toute conférence avec des gens suspects; on ne lui donnerait qu'une seule audience et très simple; en un mot r tout se passerait conformément au décret. Le P. Glapion approuva fort et tous portèrent la proposition à l'empereur, qui déclara l'approuver. Malgré cela, on apprit le lendemain que Luther aurait sa demeure chez les augustins. Caracciolo apprit aussi que l'on était convenu de répartir les erreurs de Luther en deux classes : celles contre la foi, qu'il devrait rétracter; celles contre le pouvoir du pape, qu'on voulait passer sous silence. Les nonces allèrent aussitôt s'en plaindre à l'empereur; Charles répondit seulement que l'on ferait ce qui avait été décidé et peut-être mieux encore. Les nonces ne furent pas complètement tranquillisés 3 . 1. Brieger, op. cit., n. 20, p. 135-138; Balan, op. cit.. p. 161-163. 2. Brieger, op. cit., p. 139; Balan, op. cit., p. 164. 3. Briegcr, op. cit., p. 141; Balan, op. cit., p. 165-166. SJO LIVRE LU, CHAPITRE II Dans une conférence des nonces avec le chancelier de l'empire et le P. Glapion, après une longue délibération, on s'arrêta aux points suivants, la plupart proposés par le P. Glapion : 1. L'empereur enverrait à Luther quelques hommes pieux et savants chargés de lui demander si tous ou certains livres qui circu- laient sous son nom étaient réellement de lui; si la réponse était négative, Luther la ferait connaître par un acte public. 2. Si Luther reconnaissait ces livres comme siens, en maintenait le contenu et se refusait à rétracter les propositions condamnées par le Saint-Siège, et ses thèses contre la foi, les conciles, les décrets (décrétales?), nos rites, nos cérémonies, ou les bonnes mœurs, ou [228] ce qui est scandaleux ou diffamatoire, il recevrait une monition de l'un des envoyés impériaux, et aussitôt, sans égard à aucune excuse ultérieure, l'empereur procéderait contre lui. 3. S'il se rétractait et donnait à ses paroles un sens nettement catholique, réprouvant tout autre sens que jusqu'à présent ses écrits auraient fait naître dans l'esprit du peuple ou du clergé, alors il serait accueilli avec bonté et donnerait sur ces livres un écrit explicatif. 4. S'il reconnaissait certains des livres et répudiait les autres, il faudrait faire dresser, par un notaire public, une liste de ces derniers; et pour ceux dont il s'avouerait l'auteur, l'interroger comme dessus nos 2 -et 3. 5. Dans l'intervalle ses livres seront mis sous séquestre pour être ensuite brûlés comme calomniateurs et corrupteurs, ou afin qu'il en soit disposé comme de droit. Les nonces déclarèrent ne pas demander tout cela; mais si l'empereur l'avait ainsi décidé, il pouvait bien le faire de sa propre initiative 1 . Le 5 avril, le vice-chancelier répondait aux lettres d'Aléandre des 19, 23 et 24 mars, qu'il n'avait à lui donner ni commission ni informations nouvelles. A l'électeur de Brandebourg, envers qui le pape se montrait très bienveillant, on accorderait tout ce qu'on pourrait; au P. Glapion, on offrirait des remerciements; les rensei- gnements fournis par Aléandre avaient été fort bien accueillis, on attendait la décision de l'empereur après la venue de Luther 2 . Le 15 avril, le cardinal de Médicis marquait l'étonnement du pape au sujet des lenteurs et des irrésolutions dans le conseil de l'empe- 1. Balan, op. cit., n. 32, p. 116-117. 2. Balan, op. cil., n. 38, p. 147-148. [229] 937. LUTHER DEVANT LA. DIETE 811 reur; il prévenait Aléandre de se garder bien d'entrer en dispute avec Luther, souhaitait qu'on fit entendre à Chièvres combien étaient injustes ses injurieux soupçons contre le pape. « Plût à Dieu, disait-il, que la conduite des impériaux à l'égard du pape fût ce qu'est la conduite du pape à l'égard de leur maître ! » Enfin, le cardinal envoyait plusieurs des faveurs sollicitées et en faisait prévoir d'autres 1 . Dans sa lettre du 29 avril, le vice-chancelier exprimait la douleur du pape à la pensée des dangers qui mena- çaient la vie du nonce. Il envoyait une bulle contre Luther modifiée dans le sens proposé, accordait encore plusieurs faveurs et pro- mettait que les affaires de Schlestadt, de Brandebourg, d'Havel- berg et de Capiton seraient traitées avec grande bienveillance 2 . 937. Luther devant la diète. Malgré les conseils de ses amis, Luther se résolut à partir pour YYorms. En faisant acte d'obéissance à l'empereur, il n'avait rien à craindre; il se réjouissait même d'avoir à comparaître et de confesser sa doctrine devant les grands personnages de l'empire, parmi lesquels il comptait de nombreux partisans; il espérait en uagner d'autres et augmenter sa popularité. Le 2 avril 1521, il se mit en route 3 . Quatre jours après, il était reçu en triomphateur à Erfurt, où Eobanus Hessus célébra son arrivée. Crotus Rubianus, alors recteur de l'université, accompagné de quarante professeurs et suivi d'une foule, alla au-devant de lui à trois milles d' Erfurt. 11 harangua Luther comme le « juge de l'iniquité » et assura qu'on croyait voir en lui une « apparition divine 4 ». Le 7 avril, le réfor- mateur prêcha dans l'église des augustins devant un immense audi- toire, sur l'inutilité des bonnes œuvres et la justification par la foi; y joignant une attaque très violente contre le pape et contre le clergé en général 5 . Dans cette église comble, un bruit soudain s'étant produit 6 , le désordre se mit dans l'assemblée; mais Luther 1. Balan, op. cit., n. 63, p. 166-170. 2. Balan, op. cit., n. 77, p. 202-204. 3. Janssen, op. cit., t. n, p. 166-167. 4. Kampschulte, op. cit., t. n, p. 95-97; Schwertzell, Ifel. Eobanus Hessus, Halle, 1874. 5. Luther, Sâmmtliche Werke, t. xvn, p. 98 sq. ; Brieger, op. cit., n. 20, p. 134; Halan, op. cit., n. 62, p. 161. 6. Kuhn, op. cit., t. i, p. 504. (H. L.) 812 LIVRE LII, CHAPITRE II déclara que c'était un coup du diable qu'il venait chasser. Le calme se rétablit et les amis de Luther ont célébré le fait comme son premier miracle 1 . Ces ardentes prédications allumèrent l'incendie dans une population déjà animée d'une haine passionnée contre le clergé. Le lendemain de son départ, la populace avec une bande d'étudiants pénétra dans les maisons des chanoines, brisa les fenêtres, fracassa le mobilier et emporta tout ce qui lui plut. Les chanoines n'échappèrent aux mauvais traitements que par la [230] fuite 2 . Le conseil de ville laissa tous ces excès impunis, exigea du clergé qu'il renonçât à toutes réparations et indemnités et payât même 1 000 florins d'or rhénans pour être protégé à l'avenir. L'exemple d'Erfurt trouva des imitateurs; à Magdebourg la popu- lace s'en prit aux portes et aux fenêtres des gens d'Église, surtout la nuit. Crotus Rubianus, trouvant les étudiants trop difficiles à contenir, se démit de sa charge de recteur et quitta la ville. Quant à Jean Lange, il trouvait tout cela parfait, disant qu'il était légitime k de défendre l'Évangile par le glaive 3 ». Le 16 avril, entouré d'un cortège imposant où se trouvait l'huma- niste Juste Jonas, Luther fit son entrée à Worms, au milieu des acclamations d'un peuple de curieux et d'admirateurs. Il avait dit au prieur du couvent de Reinhardsbrunn en Thuringe : « Récitez un Pater pour Notre-Seigneur Jésus-Christ 4 , afin que son Père lui soit favorable 5 . » Il logea dans une maison appartenant aux chevaliers de Malte, non loin de l'hôtel qu'habitait l'électeur Fré- déric, qui continuait à le protéger. Aléandre, témoin, le 16 avril, du bruit occasionné par l'arrivée de Luther, écrivit aussitôt au P. Glapion de prendre garde que le frère Martin ne parvînt à répandre son venin dans une réunion déjà convoquée par l'électeur de Saxe 6 . Le même jour, il rendait compte au cardinal de Médicis de l'entrée de l'hérésiarque, du concours du peuple, du triomphe que c'était pour Frédéric de Saxe, et formulait les plus sinistres prévisions 7 . Le lendemain, de grand 1. Kampschulte, op. cit., t. n, p. 98, note 5 ; Raynaldi, Annal., ad ann. 1521, n. 11. 2. « Der Pjajfensturm ». Kuhn, op. cit., 1. i, p. 505 ; cf. Liliencron, Die hislorischen Volkslieder der Deutschen vom 13 bis 16 Jahrhundert, Leipzig, 1867, t. ni, p. 366 sq. 3. Janssen, op. cit., t. n, p. 168. 4. Voir Kuhn, op. cit., t. i, p. 507. (II. L.) 5. Janssen, ibid.; Ratzeberger, Handschriftliche Geschichte ùber Luther unà seine Zeit, Iéna, 1850, p. 50. 6. Brieger, op. cit., n. 21, p. 142; Balan, op. cit., n. 66, p. 172. 7. Brieger, op. cit., n. 22, p. 142-144; Balan, op. cit., n. 64, p. 170-171. 937. LUTHER DEVANT LA DIETE 813 matin, il se rendait chez le P. Glapion pour lui donner les instruc- tions nécessaires, puis au palais où régnait la plus grande indécision; il obtint que les princes seraient convoqués auprès de l'empereur à deux heures et les autres Etats à quatre heures 1 . Dès le lendemain de son arrivée (17 avril au soir), Luther parut en présence de l'empereur et de la diète. Au nom de l'assemblée, l'official de Trêves, Jean de Eck 2 , lui demanda s'il reconnaissait [231] comme siens les livres (plus de vingt-cinq) qu'on lui présentait, et -il voulait soutenir ce qui y était contenu ou le rétracter 3 . A la pre- mière question il répondit afïirmativement. Pour répondre à la se- • onde il demanda un délai. Néanmoins, après une sérieuse admones- tation d'avoir à se convertir, on lui accorda jusqu'au lende- main 4 . Quelque opposé qu'eût été Aléandre à sa comparution, il pensait à ce moment qu'elle aurait un effet heureux, car la vue de la personne de l'hérésiarque fut pour beaucoup une désillusion. C'était le robuste extérieur d'un moine vaillant et bien nourri; on remarqua son penchant à la boisson, ses manières lourdes et trop libres, ses railleries déplacées, quelque chose de diabolique. « Jamais cet homme, dit Charles-Quint, ne fera de moi un héré- tique. » Contarini écrivait peu après (26 avril) de Worms : « Il ne s'est montré ni savant, ni habile, ni irréprochable dans sa vie privée : il n'a pas répondu à ce qu'on attendait de lui 5 . » Dans une lettre écrite d'Ebernburg ce jour même, 17 avril, Hutten saluait «son saint ami, son invincible évangéliste », l'exhortait à tenir ferme, lui-même étant résolu à se porter aux plus effroyables extrémités 6 . Charles-Quint s'était montré très ferme et très résolu : il donna ordre au P. Glapion et à l'official Eck 1. Brieger, op. cit., n. 23, p. 145; Balan, op. cit., n. 67, p. 172. 2. Ne pas confondre avec son homonyme Jean Eck. Brieger, op. cit., p. 196, note 1. 3. Janssen, op. cit., t. n, p. 169; Pastor, op. cit., t. u, p. 338; Kuhn, op. cit., t. i, p. 509. (H. L.) 4. Acta comparationis Lulhcri, Balan, op. cit., n. 68, p. 175-177; Brieger, op. cit., n. 23, p. 144-147; Balan, op. cit., n. 67, p. 171-174; Friedrich, op. cit., p. 136-138; Baynaldi, loc. cit., n. 12; Boscoe, op. cit., t. ix, c. xix, p. 6 sq. ; Palla- viccini, op. cit., 1. I, c. xxvi, n. 7-8; Maurenbrecher, Geschichte, t. i, p. 194. 5. Lettres de Contarini, du 19, 25 et 26 avril, 4 mai, dans Sanuto, op. cit., t. xxx; Dittrich, Eegesten und Briefe des Cardinals Contarini, in-8°, Braunsberg, 1881, p. 10; lettres des 25 et 26 avril, p. 252-257; Brieger, op. cit., p. 147, 148, 170; Balan, op. cit., p. 174. 6. Bocking, op. cit., t. n, p. 55-56. conciles — vin — 52 814 LIVRE LU, CHAPITRE II de préparer avec Aléandre la suite de l'affaire pour le lendemain 1 . Le 18 avril, à la seconde audience, Luther fit preuve de cette [232] constance inébranlable que lui souhaitaient tant ses amis. Il défendit ses écrits dans un long discours, partie en latin partie en allemand. Ces écrits se répartissaient en trois classes : 1° ceux qui traitaient de religion — ceux-là il les défendait; — 2° ceux qui attaquaient le pape et ses décrets - — ceux-là, les retirer, c'était donner une force nouvelle à cette bande de voleurs (là-dessus il se répandit, en outrages contre le pape, au point que l'empereur fut obligé de le rappeler à l'ordre) ; — 3° ses écrits de polémique contre ses ennemis, les flatteurs et les esclaves de Rome — sur ce point il avait souvent été trop violent; mais il ne pouvait faire aucune rétractation, puisque ses ennemis l'avaient provoqué. Comme on lui demandait une réponse nette et précise, puisqu'il se donnait l'air devant l'empereur et les princes d'exercer un ministère religieux 2 , il déclara qu'il se rétracterait quand on l'aurait convaincu par des témoignages de l'Écriture sainte ou par des raisons reçues, pal- pables et claires. L'ofhcial de Trêves, estimant qu'il rétracterait au moins certains de ses livres dont les doctrines avaient déjà été condamnées par les conciles généraux, lui demanda s'il acceptait l'autorité du concile de Constance et des conciles œcuméniques en général; il le nia et maintint que les conciles comme les papes avaient souvent erré et s'étaient contredits. Il n'était nullement convenable, au milieu d'une telle assemblée, de disputer sur les conciles, dont Eck s'apprêtait à démontrer l'infaillibilité, tandis que Luther persistait à refuser toute rétractation. Aussi Charles- Quint indigné leva la séance 3 . La preuve a été faite que les paroles que Luther aurait alors prononcées : « Je m'en tiens à ce que j'ai dit, je n'y puis rien changer. Amen », sont une addition postérieure 4 . [233] Il est certain toutefois que ce jour-là il parla sans crainte et d'une voix forte 5 . Les princes, à qui l'empereur demanda leur avis, sollicitèrent 1. Bricger, op. cit., p. 148; Balan, op. cil., p. 174. 2. Hcrzog, op. cit., t. m, p. 39. 3. Acta comparationis Lutheri, Balan, op. cit., n. 68, p. 177-184; Brieger, op. cit.. a. 24, p. 151-153 ; Balan, op. cit., n. 70, p. 186-187 ; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xxvi i . n. 2-3; Baynaldi, loc. cit., n. 13. 4. Burkhardt, Sludien und Kriliken, 1869. t. m. p. 517. 5. Janssen, op. cit., t. n, p. 174, n. 2; Brieger, op. cit., p. 153; Balan, op. cit., p. 187. 938. NOUVELLES NÉGOCIATIONS AVEC LUTHER 815 du temps pour la réflexion; sur quoi Charles dit qu'il leur ferait connaître sans délai son opinion 1 . En effet, dès le 19 avril il leur envoya un mémoire rédigé par lui, écrit de sa propre main en fran- çais et en allemand, mémoire qu'il fit aussi présenter au pape par ses ambassadeurs. 11 y déclarait qu'élevé dans la foi catholique, issu de princes bons catholiques, restés jusqu'à leur mort fils obéis- sants de l'unique véritable Eglise, il était, à leur exemple, résolu à protéger cette même foi, à donner créance à la chrétienté tout entière et aux Pères réunis en concile plus qu'à un misérable moine : il se repentait de sa trop longue patience et se disposait à agir envers lui comme envers un hérétique déclaré; il ne voulait plus entendre davantage un apostat, mais après l'avoir sévèrement averti de ne plus prêcher au peuple son abominable doctrine, lui maintenir cependant jusqu'à son retour le bénéfice de son sauf-conduit 2 . Charles écrivit dans le même sens à la seigneurie de Venise 3 . A la lecture de cette déclaration, que Charles voulut faire publier en latin, en espagnol, en italien, en flamand, en français et en alle- mand, l'électeur de Saxe étant présent, plusieurs visages pâlirent: 234] mais il n'y eut aucun signe d'opposition. La plupart des princes se rangèrent à l'avis de l'empereur et Luther dut quitter Worms le lendemain. Charles-Quint fut loué par les nonces comme un vrai prince catholique, dont l'attitude résolue les dédommageait de bien des peines et des fatigues 4 . Ils eurent aussi une grande joie de voir les idées de l'empereur approuvées par les princes le 19 avril et la décision d'exécuter la volonté de l'empereur 5 . 938. Nouvelles négociations avec Luther ou à son sujet. Mais un événement inattendu allait renverser les espérances des nonces 6 . Dans la nuit du 20 avril, des mains inconnues tracèrent 1. Balan, op. cil., p. 187. 2. Goldast, Conslit. imper., t. n, p. 142; Le Plat, Monum., t. u, p. 115-116; Roscoe, op. cil., t. x, doc. 199, p. 216; Acta Lutheri, p. 414 b; Pallaviccini. Hisl. conc. Trid., 1. T, c. xxvn, n. 4; Raynaldi, loc. cit., n. 25. 3. Brewer, Letlers and pap., London, 1862, p. 192; Ilôflcr, Adrian VI, p. 53. 4. Bricger, op. cit., p. 154-155, n. 24; Balan, op. cit., n. 70, p. 187-188. 5. Brieger, op. cit., n. 27, p. 157-158; Balan, op. cit., n. 74, p. 193. 6. Jansscn, op. cil., t. n, p. 171. (H. L.) 816 LIVRE LU, CHAPITRE II sur plusieurs portes de la ville ces mots du prophète Isaïe : « Malheur au peuple dont le roi est un enfant ! » A l'hôtel de ville, le lendemain, on put lire ces mots sur une affiche placardée aux murs : « Nous sommes quatre cents nobles conjurés, nous déclarons la guerre aux princes de la diète et avant tous à l'archevêque de Mayence » au nom du « Bundschuh » 1 . Ce prince et les autres, épouvantés à la pensée d'une révolution dans l'empire, et circonvenus par l'électeur de Saxe, voulurent se persuader qu'une nouvelle entrevue amènerait un changement dans les dispositions de Luther; ils supplièrent l'empereur de temporiser encore et de permettre un nouvel entretien avec le moine de Wittenberg 2 . Charles-Quint d'abord n'y voulait pas consentir; il finit cependant par accorder un délai de trois jours, prorogé ensuite à cinq 3 . Hutten, que Luther avait mis au courant, craignant que son ami ne montrât quelque faiblesse, lui écrivit pour lui promettre son [235] assistance et l'encourager à se maintenir dans la position qu'il avait prise 4 . ' Une commission nommée par les États et présidée par l'arche- vêque de Trêves, Richard de Greifîenkla u, employa tous les moyens de douceur pour convaincre Luther et l'amener à se rétracter; elle s'adjoignit quelques savants personnages : outre l'oflicial von Eck, le doyen de Francfort, Jean Cochlaeus, le délégué d'Augsbourg, Conrad Peutinger, et le chancelier de Bade, Jérôme Vehus (ou Vehes). Le 24 avril, chez le prince-électeur de Trêves se réunirent avec lui et l'électeur de Brandebourg les évêques d'Augsbourg et de Brande- bourg, au nom des princes ecclésiastiques; le duc Georges de Saxe et le margrave de Bade, au nom des princes séculiers; et quelques représentants des villes. Luther fut introduit et Vehus, au nom de l'empire, attira son attention sur le danger auquel l'exposait son obstination. Il répondit qu'il ne pouvait se rétracter sans aller contre sa conscience. Les princes n'avaient pas voulu que l'official de Trêves prît part aux débats. La plupart des princes eurent une attitude correcte, au rapport d'Aléandre 5 , notamment le duc 1. Stcitz, op. cit., p. 51; Hennés, Luther in Worms, Mainz, 1868, p. 17 sq. ; Brieger, op. cit., n. 25, p. 157, 158; Balan, op. cit., p. 193. 2. Stcitz, op. cit., p. 50-52; Waltz, Forschungen zur deutschen Geschichte, 1868. t. vin, p. 36. 3. Pallaviccini, Hist. conc. Trid., 1. I, c. xxvii, n. 5. 4. Bocking, op. cit., supplém., t. n, p. 807. 5. Brieger, op. cit., n. 25, p. 161-163; Balan, op. cit., p. 195-197. 938. NOUVELLES NÉGOCIATIONS AVEC LUTHER 817 Georges de Saxe. L'assemblée s'étant séparée, l'électeur de Trêves retint Luther dans son appartement avec l'oflicial von Eck et Cochlaeus. L'official adjura l'hérétique de rétracter ses erreurs et de se soumettre aux conciles, aux décrets, aux usages et cérémonies de l'Église. Luther rejetait les conciles qui s'étaient trompés et contredits, comme celui de Constance. En matière de foi, répondit l'ofiicial, ils n'ont fait ni l'un ni l'autre. Luther cita deux des articles condamnés à Constance : que l'Eglise n'est que la communauté des prédestinés, non des prsesciti (art. 1 et 3 de Jean Huss), articles qui contredisent saint Jean, xvn, 12; Eck lui rétorqua son argument, ce qui le réduisit au silence. Il en fut de même pour deux autres citations. Le prince-électeur Richard espérait toujours [236] que Luther finirait par céder. Mais Luther déclara qu'il ne rétractait absolument rien. Les instances personnelles de l'électeur de Trêves n'eurent pas plus de résultat. - Après cette infructueuse tentative, le prince-électeur Richard ren- tra dans l'assemblée des princes pour leur faire un rapport. Chièvres, Gattinara, les évèques de Liège, de Palencia s'y trouvaient pour presser au nom de l'empereur le départ de l'hérétique et la pleine exécution de la décision impériale. Mais les princes voulurent supplier l'empereur de permettre à l'archevêque de Trêves d'entre- tenir une fois encore Luther seul à seul, car il espérait encore l'amener à se convertir. Charles-Quint y consentit. Les nonces pourtant pressèrent l'archevêque d'expédier promptement cette affaire, de ne point céder sur la forme de rétractation prescrite, et notam- ment de ne pas la scinder en deux parties, en omettant les attaques contre le Saint-Siège 1 . Surtout Aléandre lui rappela par lettre que rien ne pouvait se terminer à l'avantage de la chrétienté si l'on n'avait souci de sauvegarder l'autorité du Saint-Siège; tout ce qui se ferait autrement ne pourrait que tourner au dommage public 2 . Dans l'après-midi du 25 avril, Luther se rendit chez l'électeur de Trêves, qui l'exhorta encore à se rétracter; au cas où le novateur redouterait à la suite de sa rétractation les menaces de mort de ses partisans, il lui promit de lui conférer un beau prieuré près d'un de ses châteaux et de l'admettre à sa table et à ses conseils. Le moine obstiné refusa tout. Alors l'archevêque lui fit les quatre proposi- tions suivantes : 1. Soumettre l'affaire au jugement du pape et de 1. Brieger, op. cit., n. 25, p. 164; Balan, op. cit., n. 74, p. 197. 2. Balan, op. cil., n. 73, p. 192. 818 LIVRE LU, CHAPITRE II l'empereur collectivement (ce qu'Aléandre repoussait avec raison, puisque le pape en ces matières est seul juge et avait déjà jugé). — 2. La soumettre à l'empereur seul, qui s'arrangerait lui-même à l'amiable avec le pape (c'était encore pire). — 3. S'en remettre à l'empereur et aux États (c'était absolument illégal et diabolique). 4. Rétracter présentement les erreurs les plus grossières et remettre les autres au futur concile (chose injustifiable, parfaite- ment inutile, d'autant plus que l'affaire ne souffrait aucun délai). Aléandre eut soin de démentir que les nonces eussent jamais songé à de telles propositions; loin de les approuver, ils auraient protesté contre elles. L'archevêque chercha ensuite à s'excuser auprès d'eux : il avait cru qu'une rétractation partielle ferait perdre à Luther [237] ses partisans parmi le peuple et les irriterait contre lui; d'ailleurs ce n'étaient pas, clans sa pensée, des propositions fermes et il réservait toujours l'agrément de l'autorité pontificale. Du reste, les refus obstinés de Luther épargnèrent à l'archevêque de nou- veaux soucis L Tout était donc inutile. A aucun prix il ne voulait renoncer à écrire et à prêcher. Il revenait toujours à sa protestation dérisoire, qu'il voulait avoir pour juge un enfant de huit ou neuf ans 2 . Informé par l'archevêque Richard de l'inutilité de ses efforts, [238] Charles-Quint envoya son secrétaire Maximilien, l'official de Trêves et le chancelier d'Autriche avec deux témoins signifier à Luther l'ordre de partir sans délai (25 avril). Le sauf-conduit le protégeait encore vingt et un jours; sur sa route il ne devait ni prêcher, ni réunir le peuple, ni publier aucun écrit 3 . Luther informa aussitôt Hutten de cette décision 4 et partit le 26 avril 5 . Le 28, il envoya de Friedberg une lettre à l'empereur et une autre aux Etats. Le 29 avril, Aléandre, dans son rapport au vice-chancelier, louait la conduite de l'évêque de Liège, proposait d'honorer par des présents l'official de Trêves et d'adresser à l'empereur un bref 1. Brieger, op. cil., n. 25, p. 164-165; Balan, op. cit., p. 197-198. 2. Cochlseus, De aclis et scriptis Lutheri, p. 60 sq. ; Otto, Das Colloquium des Cochlaus mit Luther ru Worms, dans Œsterr. Vierleljahrschrift fur Théologie, 1866, t. i; Janssen, op. cit., t. n, p. 173; Pallaviccini, op. cit., I. I, c. xxvn, n. 5-8; Raynaldf, Annal., ad ami. 1528, n. 16-26. 3. Bricgcr, op. cit., p. 165-166; Balan, op. cit., p. 199; Pallaviccini, op. cit., 1. I, c. xxviii, n. 1-2; Raynaldi, loc. cit., n. 24. a. Bôcking, op. cit., t. n, p. 59-62. 5. H ô fier, op. cit., p. 54; Brieger, op. cit., p. 166; Balan, op. cit., p. 199. 939. LUTHER AU BAN DE LEMPIRE 819 dé remercîments, auquel le pape pourrait joindre quelques lignes de sa propre main l . [239] 939. Luther au ban de l'empire. La réunion des États du 30 avril résolut de ratifier pleinement la décision de l'empereur au sujet de Luther et de ses livres. Frédé- ric de Saxe, embarrassé, ne prit pas part au vote. L'empereur et son conseil chargèrent Aléandre de la rédaction de l'édit; il devait le dresser de façon à satisfaire, autant que possible, le peuple, car déjà Luther avait fait paraître un compte rendu présentant les choses sous un jour favorable à sa cause, et malgré la défection de bien des gens désabusés, son parti était encore nombreux, et il fallait toujours compter avec la haine de Rome et la convoitise des biens d'Église. Bien que se disant peu expérimenté dans la confection de ces sortes d'actes, Aléandre accepta la tâche 2 , tant pour couper court aux excuses des conseillers impériaux que pour sauvegarder dans sa propre rédaction le respect dû au pape. Il travailla toute la nuit, et rédigea un mandat passablement long qu'il remit le matin à l'empereur et à son conseil privé. Ils s'en dé- clarèrent satisfaits et le soumirent néanmoins à l'examen du conseil d'Autriche, ce dont le nonce fut fort mécontent, soit parce <|ue cela entraînait des longueurs, soit parce que dans ce conseil siégeaient quelques luthériens à la solde de l'électeur de Saxe. En confiant cette rédaction à Aléandre, on paraissait vouloir se [210] hâter; maintenant on ne pensait plus qu'à temporiser. L'empereur, disait Aléandre, est dans de bonnes dispositions; mais, pour certaines considérations, les siens ne le laissent pas agir 3 . On apprit que les humanistes ennemis de l'Église (les Academici) avaient comploté entre eux de perdre les nonces par leurs écrits diffamatoires, que Hutten et les nobles de son parti songeaient avant tout à s'emparer des biens d'Église et à massacrer les prêtres; mais que, d'autre part, de multiples divisions se produisaient parmi les hérétiques, ce qui, d'après Aléandre, autorisait l'espoir de voir triompher la cause de l'Église, pourvu que de Rome il ne vînt rien qui pût choquer le peuple et surtout qu'on écartât les malentendus. Dès le commencement de mai, on vit partir presque chaque jour 1 . Brieger, op. cit., n. 26, p. 174-175; Balan, op. cit., n. 94, p. 239-2'iO. 2. Brieger, op. cit., n. 37, p. 241 ; Balan, op. cit., n. 102, p. 261. 3. Briegcr, op. cit., n. 27, p. 178-180; Balan, op. cit., n. 80, p. 205-207. 820 LIVRE LU, CHAPITRE II des princes qui n'attendaient pas la fin de la diète. Même les électeurs songeaient à s'en aller, l'électeur de Mayence par exemple, et celui de Brandebourg, et surtout celui de Saxe. Les premiers demeurèrent pourtant jusqu'à la clôture, l'électeur de Saxe partit deux jours avant, vers le 23 mai 1 . Le 7 mai, Aléandre envoya au chancelier Gattinara le texte [241] allemand et latin de l'édit, enfin sorti des longues délibérations et approuvé par le conseil d'État. La première partie était dirigée contre Luther et ses partisans; la seconde contre les imprimeurs. Le chancelier devait en faire la lecture dans son cabinet 2 . Charles- Quint promit au nonce, le 8, qu'il ferait paraître l'édit sans le sou- mettre à de nouvelles délibérations, et en fait l'édit reçut, le 8 mai, sa rédaction officielle, et cette date fut maintenue, bien que la publication fût différée 3 . Aléandre regrettait seulement de n'avoir pu utiliser davantage la bulle de Léon X rédigée suivant ses indi- cations et qui lui était parvenue trop tard. Il loua les secrétaires impériaux Ziegler et Spiegel de leur zèle à traduire la pièce en allemand. Il était pourtant fort inquiet, craignait que la mise au ban de l'empire ne fût commuée en une autre peine plus légère, et le 12 mai écrivait au cardinal de Mayence, archichancelier, pour le supplier de s'opposer à toute tentative de ce genre 4 . Le 12 mai, alors que les nonces avaient donné l'édit à l'impres- sion et en présentaient l'exemplaire définitif à la signature impé- riale, Charles voulut soudain que cet édit fût encore une fois soumis aux États. Les nonces s'y opposèrent de toutes leurs forces; la chose n'était pas requise; elle prenait du temps, n'allait pas sans dangers ni sans frais. Cette brusque décision était due sans doute à des causes politiques : Charles voulait faire augmenter la subven- tion financière de l'empire en vue de son voyage à Rome; déplus, à cause des menaces de guerre avec la France, il tenait à ne point irriter les luthériens 5 . On voulait aussi laisser s'achever le temps où Luther était protégé par le sauf-conduit. 1. Brieger, op. cit., n. 27, p. 183-184; Balan, op. cit., p. 209-210; Brieger, op. cit., n. 33, p. 221 ; Balan, op. cit., p. 249. 2. Làmmer, Monum. Vatic, n. 10, p. 10-11; Brieger, op. cit., n. 28, p. 190; Balan, op. cit., n. 90, p. 228-229. 3. Brieger, op. cit., n. 29, p. 192; Balan, op. cit., n. 89, p. 224-225. 4. Brieger, op. cit., n. 30, p. 199; Balan, op. cit., n. 103, p. 263. 5. Brieger, op. cit., n. 31-32, p. 203, 204, 206, 215; Balan, op. cit., n. 95, p. 240; n. 92, p. 231 sq. ; Dittrich, op. cit., p. 11 ; Lanz, Correspondes, t. n, p. 180 sq. 939. LUTHER AU BAN DE l'emPIRE 821 [242] Enfin Charles-Quint s'engagea à publier l'édit et à faire brûler publiquement, devant lui, avant son départ, les livres de Luther. Sans doute, il lui faudrait, pour être obéi, communiquer aux États l'édit allemand; mais à aucun prix il ne quitterait Worms sans avoir fait contre Luther l'acte qu'exigeait sa dignité. Le chancelier, qui avait déjà dit aux nonces qu'ils pouvaient faire imprimer l'édit, parut atterré de la nouvelle décision de Charles, dont il attribua la cause à des influences extérieures 1 . L'empereur sem- blait vouloir retarder la publication jusqu'à la clôture de la diète, qui eut lieu le samedi 25 mai à trois heures 2 . Dans cette dernière réunion, Charles-Quint remercia les princes de leur bonne volonté, des subsides accordés, etc. De leur côté, les Etats remercièrent l'empereur et cette clôture si désirée fut pro- noncée, sauf que nul ne devait partir avant quatre jours, car il y avait encore à régler quelques menues affaires et diverses réclamations. L'empereur fut reconduit à son palais par quatre princes : les trois électeurs ecclésiastiques et celui de Brandebourg. Il y trouva les nonces, qui lui avaient demandé d'expédier avant toutes choses les affaires qui les intéressaient. Ils lui remirent le bref pontifical du 4 mai 3 , arrivé à Worms le mercredi 22, avec les dépêches du cardinal de Médicis des 12 et 14 mai 4 ; ils y avaient joint une traduction française. L'empereur, informé, dès le jeudi précédent, du bref si honorable pour lui, avait voulu en différer la remise jusqu'à ce moment et en avait gardé et lu à plusieurs reprises le texte français, qu'il comprenait mieux. A ce moment, il en fit lire par son grand-chancelier le texte latin, qui produisit une vive impression sur les princes allemands et réjouit grandement les seigneurs espagnols et italiens présents. Les électeurs reçurent ensuite les brefs particuliers qui leur étaient destinés 5 ; les autres princes, comme le duc Georges de Saxe, reçurent les leurs plus [243] tard. Resté avec les électeurs et quelques autres princes, l'empe- reur fit donner lecture, par le D r Spiegel, de l'édit contre Luther et ajouta : « Voilà l'édit que je veux faire exécuter dans l'affaire de Luther; vous le verrez. » Joachim de Brandebourg, parlant 1. Brieger, op. cit., n. 31, p. 204-206; n. 32, p. 214; Balan, op. cit., n.