THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY Z70 HôCbcR v.3 1 Return this book on or bef ore the Latest Date stamped below. resu ♦ " Sismissol from th. Univers.fy. Universityo£m^li^i!2L ; I -G' m ; 7 L161— O-1096 HISTOIRE DES CONCILES d'après LES DOCUMENTS ORIGINAUX par Charles- Joseph HEFELE CONTINUÉE JUSQU'EN 1536 PAR LE CARDINAL J. HERGENRŒTHER TRADUITE EN FRANÇAIS AVEC DES NOTES CRITIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES par dom H. LECLERCQ ET CONTINUÉE JUSQU'A NOS JOURS TOME IX PREMIÈRE PARTIE CONCILE DE TRENTE par P. RICHARD, docteur es lettres PARIS LIBRAIRIE LETOUZEY ET ANÉ 87, Boulevard Raspail, 87 1930 HISTOIRE DES CONCILES TOME IX PREMIÈRE PARTIE HISTOIRE DES CONCILES d'après LES DOCUMENTS ORIGINAUX par Charles-Joseph HEFELE CONTINUÉE JUSQU'EN 1536 PAR LE CARDINAL J. HERGENRŒTHER TRADUITE EN FRANÇAIS AVEC DES NOTES CRITIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES par dom H. LECLERCQ ET CONTINUÉE JUSQU'A NOS JOURS TOME IX PREMIÈRE PARTIE CONCILE DE TRENTE par P. RICHARD, docteur es lettres PARIS LIBRAIRIE LETOUZEY ET ANÉ 87, BOULEVARD RASPAIL, 87 1930 Parisiis, die 4 a martii 1930 Nihil obstat J. Carreyre Imprimatur Lutetiae Parisiorum die 5 a martii 1930 V. Dupin v. g. j.«l PRÉFACE La Conciliengeschichte de Mgr Hefele, évêque de Rottembourg, était restée inachevée : le cardinal Hergenrôther la reprit, sur la fin de sa vie, mais n'en put donner que deux volumes (1887-1890), le huitième et le neuvième, allant de 1449 à 1536. Elle s'arrêtait donc à la veille du concile de Trente. L'importance de cette assemblée (dont les décrets ont fixé sur des bases solides le primat de l'Église romaine et confirmé l'organisation que celle-ci apportait alors à la monarchie pontificale) justifiait amplement la reprise de l'Histoire des conciles dont le P. H. Leclercq, 0. S. B., a fait la traduction de l'édition allemande. D'ailleurs, en affirmant, contre le libre examen des protestants, l'infaillibilité doctrinale de l'Église enseignante, le concile de Trente préparait celui du Vatican, dans lequel fut condamnée solennelle- ment la théorie gallicane de la supériorité du concile général sur le pape. A Trente, on n'avait pas osé résoudre ce problème, alors très agité, malgré les tentatives en ce sens des légats de Rome. Il est vrai qu'au Vatican on s'y prit d'une manière détournée. L'infaillibilité y fut définie comme attachée à la personne du pape. 11 se contente de consulter, au préalable et selon des raisons de cir- constance, l'épiscopat dispersé à travers la chrétienté, quand il a besoin de constater, par exemple, l'accord unanime des pasteurs et des fidèles sur les croyances et les traditions anciennes et uni- verselles : accord d'où procédera la définition d'un dogme nouveau. Cette consultation se fait d'une manière toujours plus rapide, aujourd'hui que les facilités de communication se multiplient, s'accélèrent, se généralisent. L'Église romaine accroît encore ces commodités par l'usage qu'elle fait de ses instruments : les noncia- tures, délégations apostoliques et autres services de diplomatie I 000373 8 PRÉFACE ou de visite que le Saint-Siège crée au fur et à mesure des exigences locales ou temporaires, qu'il organise de plus en une véritable hiérarchie de fonctions, se perfectionnant de jour en jour. La nécessité d'un concile général ne s'impose donc plus aujour- d'hui autant que par le passé, surtout comme au xv e et au xvi e siècles, où la chrétienté le réclamait plus ou moins unanimement, jusqu'à s'en faire parfois une arme contre la papauté, arme d'inté- ressés, il est vrai, de malveillants ou de révoltés. Elle s'impose d'autant moins que personne ne parle plus de convocation, sinon comme d'un article de publicité 1 . Enfin les souvenirs qu'ont laissés les deux derniers conciles, les résultats incomplets de leurs travaux, qui ont eu besoin d'être complétés, expliquent le jugement porté par certains historiens, que ces résultats furent loin de compenser les embarras multiples, au dedans et au dehors, les longueurs qu'a- vaient apportées les débats conciliaires. Le moment semble donc venu de leur substituer une organisation nouvelle, capable de mener à bonne fin et promptement les décisions que réclament les besoins de l'Église catholique. Au Vatican, en eiïet, de même qu'à Trente, l'Église enseignante ne put se réunir, travailler, aboutir, que par la volonté persévérante du Saint-Siège qui la convoqua, la soutint à toute heure, la congédia quand il le jugea à propos, au milieu des complications sans cesse renaissantes contre lesquelles il eut à lutter. La discipline de l'Église catholique exige par ailleurs que le pape approuve les décisions du concile œcuménique, les promulgue, les fasse publier, accepter, appliquer dans toute la catholicité. Or l'his- toire nous apprend avec quelles difficultés et longueurs de temps ces formalités s'accomplirent pour le dernier concile, encore plus pour celui de Trente. On pourrait en conclure que la procédure des définitions, en assemblée générale, devient de moins en moins pratique. Le concile œcuménique du Vatican a donc réduit presque à rien l'importance des convocations similaires. Quoi qu'il arrive désormais 1. Sa Sainteté Pie XI a toutefois manifesté plusieurs fois son intention de re- prendre et de terminer le concile du Vatican. PREFACE qu'il se réunisse de nouveau ou bien que le Saint-Siège se charge lui-même de couronner son œuvre incomplète, il clôt, semble-t-il, la série des dix-neuf conciles œcuméniques, sur lesquels se sont consolidées la foi, le discipline et l'organisation de l'Église du Christ. Son œuvre est achevée et les conciles futurs, s'il y en a, n'apporte- ront au monument que quelques retouches ou adaptations acces- soires dont la portée ne compenserait pas les embarras que la convo- cation entraîne avec elle. Le concile du Vatican est donc l'aboutissant tout indiqué de Y Histoire des Conciles. Comme celui de Trente d'ailleurs, que nous allons aborder, il met en relief le rôle grandissant de la papauté qui finit par se substituer à l'Église enseignante, pour diriger, avec son aide au besoin, le catholicisme, de sa seule initiative et comme la plus haute autorité morale sur laquelle la société moderne puisse s'appuyer. P. Richard, docteur es lettres. HISTOIRE DES CONCILES INTRODUCTION L'Histoire des conciles de Hefele-Leclercq, que nous continuons, s'arrête à la troisième année du pontificat de Paul III (1536). Elle expose, en son dernier volume, les efforts du pape, à la suite de Clément VII, son prédécesseur, pour convoquer un concile général : tant de chrétiens, toujours plus nombreux, le réclamaient comme le seul remède capable de guérir les maux qui, depuis deux siècles et plus, désolaient l'Église et la chrétienté, accumulaient partout les ruines et les scandales! Nous avons le tableau de ces calamités dans ce volume et les précédents; il montre à quel point la situation était compliquée, et laisse entrevoir la gravité autant que la multi- plicité des embarras auxquels se heurtait cette politique des papes. Nous devons insister sur ces complications, si nous voulons faire bien comprendre les péripéties sans fin que subit le concile de Trente. Les embarras ne venaient pas seulement de la révolte de Luther, bien qu'elle se fût aggravée en une révolution qui franchissait les limites de l'Allemagne, et menaçait d'embraser l'Europe, puis la chrétienté : on commençait à comprendre que les exagérations et les violences du moine dépassaient la mesure l Un autre incendie, plus dangereux, couvait dans l'Église, ou mieux dans la masse toujours croissante des chrétiens qui se croyaient réformateurs, imaginaient des programmes, tentaient, ce qui est plus dangereux, de les réaliser ou de les imposer. Beaucoup d'entre eux, et des mieux intentionnés, ne prenaient pas au sérieux les efforts du pape, même appuyés sur toutes les forces, toute la puissance de Charles-Quint, pour améliorer la chrétienté, avec le concours d'un concile, et corriger le monde 12 LE CONCILE DE TRENTE ecclésiastique. Certains n'entrevoyaient même pas la possibilité d'une réforme sérieuse et complète, menée en commun par le Saint- Siège et l'Église enseignante. Cinq conciles généraux s'étaient tenus dans ce but, en moins d'un siècle et demi, ceux de Pise, Constance, Bâle, Florence et le cin- quième de Latran. Ils n'avaient abouti qu'à des résultats assez maigres, compromis par les malentendus entre l'Église et son chef : des décisions, des règlements, appliqués à demi, acceptés d'ailleurs par une partie seulement de la chrétienté. Moins efficaces encore avaient été les essais de réforme que les papes dictaient à la cour de Rome; ils restaient enfouis la plupart dans la poussière, confinés dans les parchemins de la chancellerie curiale. Cependant la papauté s'enlisait dans les ornières d'une politique toute temporelle, laissait avilir son prestige dans les rivalités avec les petites dynasties ita- liennes. De Martin V à Paul III, Y Histoire des conciles se perd à travers un dédale d'intrigues temporelles, qui ont fait mûrir, entre autres fruits regrettables, de violentes hostilités, en politique comme en religion, de la chrétienté contre le pouvoir pontifical : témoin le conciliabule de Pise sous Jules II, qui annonçait en quelque manière la révolution luthérienne. Parmi ces partisans d'une réforme plus ou moins problématique, il y en eut, comme Érasme et le grand nombre des humanistes, qui applaudirent à cette révolution, y voyant la panacée universelle, prévue par la Providence. Ils ne tardèrent pas à revenir de leur illusion, sous le coup des injures dont Luther les accablait, en réponse à leurs avances. Les protestants surent tirer parti de ces défaillances réformistes, cela va de soi; ils exploitèrent surtout les préventions que nourris- saient tous ces chrétiens à l'égard du pape et de sa politique réfor- matrice. Ils s'appliquèrent à les entretenir, à les exciter, aies exagérer par leur polémique d'un art consommé, même dans sa brutalité; et leurs annales les perpétuèrent : ils firent de la croyance à la per- versité incurable de la cour romaine un dogme historique, qui s'est maintenu jusqu'à nos jours parmi les érudits rationalistes, et même chez certains catholiques. Les sources de l'histoire du concile. Fra Paolo Sarpi lui donna sa précision, avec quelque autorité, dans son Historiée concilii Tridentini libri ocio, dont la thèse est INTRODUCTION 13 que les papes, surtout Paul III, ont toujours orienté leur politique dans le sens du népotisme et des intérêts familiaux. C'est en vain que le jésuite Pallavicini s'appliqua à le réfuter dans son grand ouvrage sur le même concile. Le fait qu'il l'avait entrepris à l'insti- gation des papes, qu'ils avaient mis à sa disposition les archives et les actes de l'assemblée conservés au Vatican, et qu'il s'en était servi d'une manière quelque peu partiale, à peu près unilatérale, infirmait son témoignage aux yeux des historiens, plus ou moins oithodoxes. Ils ont donc enseigné, unanimement, ou peu s'en faut, que Rome n'avait jamais travaillé sérieusement avec le concile, pas plus qu'à sa propre réforme. Deux siècles seulement après ce duel entre les premiers histo- riens, la question a progressé, en même temps que la documen- tation s'enrichissait rapidement. Fra Paolo n'avait eu à sa disposi- tion que des documents d'importance secondaire pour le sujet, fournis par les archives que la protection de Venise lui faisait ouvrir, ou ceux qu'il recueillait un peu partout, en des milieux mal disposés pour Rome. Il se trouvait donc moins bien avantagé que son adversaire. Toutefois si, pendant les siècles qui suivirent, on raconta souvent l'histoire du concile de Trente, dans des recueils généraux plus encore que dans des monographies, les historiens s'attachèrent de préférence aux errements du servite, excepté quelques catholiques qui se bornaient à résumer l'ouvrage touffu du jésuite. Deux livres seulement ajoutèrent quelque nouveauté au sujet, tous deux conçus et rédigés d'ailleurs au point de vue surtout français : en 1869, celui du comte Raguenault de Pu- chesse, le savant éditeur des lettres de Catherine de Médicis; et celui de Mme Maynier, publié en 1874, et qui s'arrête à Jules III. On ne pouvait toutefois se borner à vivre toujours des richesses assemblées à la hâte par les deux initiateurs, même en recourant aux trésors dont ils avaient révélé l'existence. Ils appa- raissaient toujours plus insuffisants, à mesure que les recherches s'élargissaient et devenaient plus faciles. Aux Lettres et instruc- tions du Roi très chrétien, de Gillot, 1608, enrichies par Pierre Dupuy, 1654, plus connues sous le titre de Mémoires de Dupuy, dom Martène opposa, dans son Amplissima collectio, 1724-1733, des correspon- dances et mémoires favorables à la cour de Rome: celles de l'arche- vêque de Zara, membre du concile, et de l'évêque de Vintimille, agent du pape ; puis au xix e siècle, l'érudit bavarois Dôllinger prétendit élargir l'horizon dans lequel on avait évolué jusque-là, avec sa col- 14 LK CONCILE DE TRENTE lection de textes sur la réforme, qui mettait le luthéranisme en pré- sence des efforts des papes pour neutraliser son action destructrice. Il n'y avait encore en tout cela que des travaux d'approche, des essais fragmentaires. La série des publications de textes fut amorcée par l'oratorien A. Theiner, qui donna, en 1875, sous le titre Acta concilii Tridentini genuina, une première édition du journal officiel du concile, Diarium, dressé par le secrétaire Massarelli, et quelques autres documents généraux, semi-officiels, comme le journal de l'auditeur de Rote Paleotto, une des lumières de l'assemblée. Quelques années plus tard, à partir de 1889, Druffel et son continuateur Brandi réunirent, dans leurs Monumcnta Triden- tina, les premiers de ce titre, une correspondance diplomatique assez variée d'hommes d'État allemands et italiens, impériaux et ponti- ficaux, papes et empereurs, etc. L'ère des grandes publications commençait ainsi, inaugurée qu'elle fut par l'ouverture au public des archives du Vatican : cette mesure attira l'attention du monde savant sur les débuts de Léon XIII, et on l'a considérée, à juste titre, comme un événement capital pour les progrès de la science historique. Elle facilita les travaux de l'historien Pastor, et aussi les recherches d'un érudit autrichien, Teodor von Sickel (qui s'occu- pait déjà de notre concile), à travers les archives de son pays; il pour- suivit ces recherches de longues années, en qualité de directeur de l'Institut autrichien à Rome. Dès 1875, ces recherches, au Vatican aussi bien qu'ailleurs, lui donnaient une série d'études qu'il réunit dans ses Rômische lierichte 1 . Leur principal résultat fut de révéler l'orga- nisation avec la marche du concile, de faire entrevoir aussi quelle masse de documents permettait de renouveler son histoire. Appel et signal ne furent pas perdus : en même temps que se créaient à Rome les Instituts archéologiques de Prusse et d'Autriche, dans le but d'exploiter les richesses que Léon XIII leur livrait, la société générale du catholicisme allemand, la Goerresgesellschaft, faisait appel à toute une équipe de travailleurs, érudits, profes- seurs en formation ou en congé, apprentis historiens, archivistes et bibliothécaires qui, se succédant, avec Rome pour base d'opé- ration, recueilleraient, dans les fonds de documents, les matériaux d'une nouvelle apologétique, selon le principe de la vérité historique, t. E» ciaq parties, dans les Sitzungsberichte der Wiener Akademie, 1893-1901, précédéos de Zur Geschichte des Konzils von Trient, Vienne, 1872, document* extraits des archives d'Autriche. INTRODUCTION 15 tel que Léon XIII le formulait. Ces diverses institutions ne tardèrent pas à concentrer leurs efforts sur la politique et la diplomatie ponti- ficales, puis sur le xvi e siècle, première période de leur grande acti- vité, enfin sur l'objectif capital de cette période, le concile de Trente. Après plusieurs années de préparation et de recherches, qui se sont étendues en Italie et dans les autres pays, Allemagne, France, Espagne, etc., partout où l'on espérait rencontrer des indications sur le programme précisé ci-dessus, les travaux se sont répartis en deux grandes publications, encore inachevées; elles suffisent néan- moins, en complétant les acquisitions antérieures, à nourrir l'histoire définitive du concile. La première a été entreprise simultanément par les deux Instituts, sur l'initiative, d'après le programme et sous la direction de celui de Prusse, ou plutôt du professeur Walter von Friedensburg, qui coopéra pendant plus de quinze ans à cette publication (1892-1908). Elle ne renferme guère que la correspondance diplomatique ponti- ficale, sous le titre : Nuntiaturberichte aus Deutschland, avec les dépêches des nonces apostoliques pour fonds essentiel. L'ouvrage, entrepris sur une plus vaste échelle que l'histoire du concile, s'étend à celles d'Allemagne et d'Autriche pareillement, mais ne manque pas d'importance pour la première, bien qu'il n'en ait pas encore publié les trois périodes : il y manque, avec celle de Jules III, quelques mois moins importants des périodes de Paul III et de Pie IV. Néanmoins l'ouvrage fait connaître suffisamment les labeurs des papes et leur diplomatie à travers la chrétienté, par l'intermédiaire de la Secrétairerie d'État et de ses porte-parole, légats et nonces de tout caractère, dont le concours tendait à sur- monter les obstacles empêchant ou ralentissant la marche du concile. La seconde collection, qui s'achève aussi, est l'œuvre exclusi- vement de la GoerresgescUschaft. D'une importance capitale pour nous, elle expose en même temps la vie et le travail de l'assemblée au jour le jour, sans en omettre les accessoires et les alentours. Avec le titre sans prétention de Concilium Tridentinum, elle a repris sur une plus vaste échelle l'ébauche du P. Theiner. Au jour- nal de Massarelli, qu'elle publie in extenso, elle en a joint plusieurs autres, dans les tomes i et u, en entier ou en fragments selon leur importance : ceux du cardinal-légat Seripandi, de l'évêque de Verdun, Nicolas Psaume, qui remplit au concile les fonctions de secrétaire-adjoint, de quelques espagnols, comme de l'ambassadeur impérial Mendoza, et de l'évêque de Salamanque, du même nom, etc. 16 LE CONCILE DE TRENTE Les volumes iv et v renferment la correspondance, diplomatique et autres (avec les bulles, brefs et actes pontificaux qui préparèrent, suivirent et terminèrent le concile), expédiée au nom du pape et par la Sccrétairerie d'État, avec les dépêches que lui adressaient les empereurs, souverains, ambassadeurs, nonces et évêques. On n'a pas manqué de faire précéder le tout d'introductions en allemand ou en latin, historiques, critiques, explicatives; d'accompagner les documents de notes abondantes de même caractère, en latin au bas des pages. Notes et introductions, ainsi que tout le reste dans ce recueil, attestent par une grande variété, le savoir étendu des éditeurs, notamment pour les Acta (tome y à ix), que publie Mgr Ehses, secrétaire à vie de la Goerresgesellschaft. Théologie et droit canon, écriture sainte et liturgie, patristique, histoire ecclé- siastique, théologie positive, ils n'ignorent rien, éclaircissent tout, ne passent, sans le résoudre, aucun des problèmes qu'ils rencontrent sur leur chemin. Bref, ils ont dressé un vrai monument considérable de sept volumes sur dix (il manque le tome m des journaux, et les Acta de Jules III, tomes vi et vu) in-4°; monument qui rend compte de tout, des hommes comme des faits et choses qui ont quelque rapport avec le concile. Les éditeurs avaient adopté pour base et source principale la collection de documents originaux que, lors de la dispersion des Pères, on rassembla aux archives du Vatican, après les avoir utilisés, soit à Rome, soit à Trente, pour la préparation ou les travaux de l'assemblée, pour éclairer les débats et les décisions; environ 150 volumes en latin avec la correspondance en italien, le tout conservé en un fonds à part sous le titre de Concilio. La partie la plus importante est composée des actes pontificaux et des dépêches échangées entre les légats et la Secrétairerie d'État. Il y a en outre quantité de mémoires et thèses de théologie et droit canon, rédigés par les prélats et les consulteurs, tant ceux qui préparaient les matériaux du concile à Rome sous les yeux du pape, que ceux qui les discutaient dans les séances de Trente; les uns et les autres établissaient nettement et en détail les points à définir, les éclai- raient et les justifiaient dans toute leur force, selon les exigences de la foi ou de la discipline. Une remarque s'impose ici : dans ce riche trésor, ce sont les actes pontificaux qui dominent de beaucoup, plus encore que dans le recueil précédent. La personne du pape émerge tout à fait au premier rang; c'est lui qui toujours agit, dirige, parle, sinon ordonne, et INTRODUCTION 17 c'est en son nom que tout se traite. Dans les débats mêmes du concile, quand on ne voit pas intervenir ses légats, ses officiers, ses théo- logiens, son souvenir du moins, sa pensée plane sans cesse, revient fréquemment, au besoin par simple allusion, dans la bouche des opinants: ils manifestent volontiers le désir de protester, ceux qui combattent ses prérogatives plus encore que les autres, de leur respect pour son autorité, sa personne, sa manière de voir, ses volontés. Il est donc naturel que les derniers travaux sur le concile, et non les moins importants, se soient attachés à la correspondance de Pie IV et de la Secrétairerie d'État, dans la période décisive de cette histoire. La correspondance entre saint Charles Borromée et les légats pendant deux ans environ, décembre 15Gl-décembre 1563, a été rassemblée sous le titre : Die Rômische Kurie und das Konzil von Trient unler Pius IV, en quatre volumes in-8°, moins denses que les précédents. Un jeune érudit tchèque, M. Joseph Susta, attaché plusieurs années à l'Institut autrichien de Rome, a groupé dans leur ordre chronologique ou à peu près les lettres principales de la Curie à Trente et vice versa, reliées entre elles par des éclaircissements histo- riques, qui donnent à l'ensemble l'aspect d'un tableau narratif de la politique pontificale dans les affaires du concile. Et cette politique s'appliqua finalement à préparer la dispersion des Pères, quand ils eurent achevé la partie essentielle de leur tâche, dans la crainte de complications qui devenaient inquiétantes, par suite de la santé des deux chefs de la chrétienté. Ce fut une période de péripéties intéres- sante, car les Pères ne cachaient pas qu'ils étaient aise de pouvoir, après deux ans de séjour, esquiver enfin le climat éprouvant du Tyrol. Au reste, dans cette histoire de ses derniers jours, l'assemblée ne perd rien de sa grandeur; sans doute on nous promène encore à travers la chrétienté, à Rome et à Trente, mais on nous ramène tou- jours aux séances, à la vie journalière de l'assemblée, au milieu de ses travaux qui marchent avec peine, il est vrai, sous l'impulsion des Romains et de leurs tenants, légats en tête. Cette ébauche faisait au moins entrevoir la possibilité d'aborder l'histoire définitive du concile. La documentation n'a plus à se compléter que de quelques correspondances privées, notamment celle du cardinal de Lorraine qu'utilise en ce moment un travailleur anglais, M. H. 0. Evennet, pour une étude sur le rôle du personnage dans les affaires du concile; et celles des légats, les présidents surtout, cardinaux de Mantoue, Morone, déjà publiées du reste en 18 LE CONCILE DE TRENTE fragments par Susta, par l'abbé Constant dans sa Légation du cardinal Morone l , dispersées dans un certain nombre de recueils et plaquettes à part, qu'il est inutile d'énumérer ici. Une autre ébauche d'histoire du concile, plus complète, plus étendue, et mieux suivie, est venue montrer la route à suivre, tracer le programme vraiment rationnel. Elle nous est fournie par l'histo- rien de l'Église romaine aux temps modernes, le chevalier Louis de Pastor, dans sa Geschichte der Pâpste, aux chapitres de ses tomes v e , vi e et xi\ e , consacrés au concile, sous les trois [tapes qui l'ont tour à tour tenu et dirigé. Nous n'avons qu'à modifier son programme, à l'élargir selon les exigences du sujet, en l'isolant de l'ensemble où il avait place, à lui assurer toute indépendance. Le concile de Trente figure, en effet, dans la grande œuvre de M. de Pastor, comme le point initial et le fondement de la grande réforme et restauration catholique, que les papes ont réalisée aux xvi e et xvn e siècles, en mettant ses règlements en pratique. Il allait de soi que l'auteur devait construire son histoire du concile uniquement d'après l'im- pulsion que celui-ci recevait de Rome. Au reste la documentation, que nous venons d'énumérer et que l'historien suit avec sa pré- cision ordinaire, ne laisse pas place à d'autre programme que le sien. Les difficultés du conoile. Ce sont bien en effet trois papes, Paul III, Jules III et Pie IV, le premier et le dernier surtout, qui ont assuré l'existence et le fonctionnement de l'assemblée. Sans leur intervention inlassable, elle n'aurait jamais été convoquée, ni tenue, ni terminée. Et l'on verra qu'après avoir longtemps travaillé, bataillé de toute manière, au dedans et au dehors, elle se sépara brusquement, laissant à Pie IV le soin de compléter son œuvre par des institutions d'ordre secon- daire. Jamais, en aucun concile, ne régna entre l'Église enseignante et son chef, union plus étroite, plus constante, si entière. D'un côté, l'autorité qui exerce toute initiative et toutefois respecte scrupu- leusement l'indépendance et la dignité des discussions; de l'autre, une entière subordination, qui n'exclut en aucune manière la liberté des opinions (d'où va jaillir une lumière plus éclatante), qui n'exclut pas non plus la résistance, obstinée parfois, aux instructions trans- mises par les légats. N'était-ce pas réaliser pour ainsi dire la boutade 1. Parit, 1922, publiée dans la Bibliothèque de l'Ecole des Hautes- Eludes. INTRODUCTION 19 irrespectueuse que l'ambassadeur de France au concile, le sieur de Lansac, écrivait à son collègue de Rome, pendant la dernière période des travaux : que le Saint-Esprit arrivait chaque jour de Rome par la valise diplomatique l . Entendue au sens orthodoxe, elle pourrait nous servir de devise ! Cette entente était indispensable, mais n'apparaissait pas par- faite, en face des difficultés sans nombre auxquelles on se heurtait. Elles avaient pour cause principale la crise que traversaient depuis deux cents ans l'Église romaine et la chrétienté, et cette fameuse réforme in capile et in membris (pour employer une formule chère aux adversaires de Rome), qui en était la résultante inévitable. La révolution luthérienne avait encore aggravé la situation; en rendant le concile indispensable, elle avait accru les difficultés de convocation. La situation était telle dès lors entre l'Église ensei- gnante et la chrétienté, partagée en deux camps irréconciliables, que, aux yeux de beaucoup de personnes, dans la cour de Rome surtout, le remède du concile était impraticable, et il fallait en chercher un autre : il le fallait prompt, radical et pratique, spécial à chacun des désordres dont souffrait l'Église. La liste des abus qui étaient à la base de cette crise, serait trop longue à détailler; on la trouve d'ailleurs chez tous les historiens, aussi bien que dans Y Histoire des conciles. Le plus criant de beau- coup et le plus désastreux de ces scandales était, de l'avis unanime, l'ignorance de la doctrine dans le clergé, et par suite chez les fidèles qu'il devait instruire. Les bénéficiers, possédant à peine les con- naissances que requérait l'administration des sacrements dans les bénéfices qu'ils ne cessaient de poursuivre et d'accumuler, s'en remettaient de leurs devoirs de prêcher et confesser, aux moines prédicateurs et confesseurs, qui n'y étaient pas toujours bien mieux préparés. Aussi les fidèles, chez qui la Renaissance éveillait la curiosité du savoir, comme l'imprimerie celle de la lecture, accep- taient de n'importe qui les enseignements qu'ils ne trouvaient pas chez leurs prêtres. On s'explique ainsi les succès, la grande vogue de Luther, de Zwingle et de ceux qui marchèrent sur leurs traces. Les novateurs se multiplièrent, alléchés par une popularité facile. Sans autre mis- sion que leur initiative, ils prêchaient à la foule avide de s'ins- 1. Ce mot qui s'est propagé chez les historiens, emprunté au livre de fra Paolo, était atténué en forme négative. Voir Pastor, t. vu, p. 326, note 1. 20 LE CONCILi: DB TRENT5 truire une religion, celle qu'ils appelaient le pur évangile, appuyée but l'inspiraton personnelle de chacun. Us tonnaient contre lesabus et, sous prétexte de les corriger, en venaient à rejeter les croyances et pratiques traditionnelles, avec l'autorité de l'Eglise, parce qu'elle refusail 1 LE CONCILE DE TRENTE du clergé romain «les anciens temps; le corps inamovible qui trans- mettait, de pape en pape, avec les traditions de discipline et de gouvernement, le primat de Piene, reliant ainsi entre eux les chaî- nons dont la suite, grâce à lui, remonte ininterrompue jusqu'au fondateur de l'Église. Le pape avait néanmoins, dans sa pleine liberté de le recruter, toute facilité de le façonner, de lui inspirer ses idées et ses vins. comme à un souple instrument. Le Sacré-Collège se modifiait ainsi à chaque pontificat. En choisissant ses membres avec soin et méthode, les chefs de l'Église parvenaient à créer une majorité en fa\eur de leur programme, soucieuse de maintenir, avec l'intégrité de la doc- trine et de la discipline, la dignité et le prestige de l'Église romaine à travers la chrétienté. Les cardinaux se regardaient comme respon- sables de tout cela. S'ils résistèrent d'abord à la réforme pour eux- mêmes, ceux de l'époque dans laquelle nous entrons ne furent jamais hostiles, en majorité du moins, à celle qu'on entreprenait autour d'eux, et finirent par s'y soumettre, eux et leur domesticité. En dehors des délibérations en commun, dans lesquelles pape et cardinaux préparaient le concile comme n'importe quelle affaire générale, le premier avait deux moyens de faire coopérer le Sacré- Collège à son œuvre de réforme. Tout d'abord le système des congré- gations, qui se généralisa dans le cours du xvr° siècle. En toute grande question de gouvernement ou d'administration, il chargeait un groupe de cardinaux, plus ou moins familiarisés avec l'affaire en cause, de l'étudier, err dehors de lui ou sous sa présidence, selon la portée de l'affaire, de prévoir ainsi les mesures qu'exigeait son exé- cution. Il les taisait participer à ses responsabilités err même temps qu'à son pouvoir, et les amenait avec le temps, par l'expérience des affaires et des difficultés, à poursuivre avec lui les améliora- tions qui leur coûtaient, et dont ils ne voyaient pas tout d'abord la nécessité. Ainsi furent élaborés les travaux essentiels du concile, par une série de congrégations, qui se succédèrent à travers son histoire, avec plus ou moins de durée pour chacune; elles se fixèrent finalement dans celle qui, sous le nom même du concile de Trente, perpétua la méthode d'interpréter et d'éclaircir ses décisions. Les congrégations avaient pour président le plus ancien de leurs membres au cardinalat, qui se trouvait par ce titre mis en évidence parmi ses collègues. Au reste le même titre de préséance ne manquait pas à la cour de Rome pour des dignités qui, par leur antiquité, leur importance et leur stabilité, effaçaient les plus récentes. Martin V et INTRODUCTION 35 ses successeurs s'appliquèrent à généraliser la pratique, de placer des cardinaux, qu'on désignera plus tard sous le terme générique de préfets, à la tête des grands services de l'administration. Depuis plusieurs siècles fonctionnaient le cardinal chancelier, le cardinal camerlingue, le grand pénitencier. Sans doute ces charges s'ache- taient, elles étaient propriété des titulaires, donc à peu près indépen- dantes. Aussi pour abaisser la trop grande puissance des titulaires, le Sair.t -Siège divisa leur département en de nouveaux services, dont les chefs restaient à la nomination du pape. Ainsi de la chan- cellerie fut détaché au xv e siècle le bureau des secrétaires, qui, plus tard, se réparti i en secrétairerie des brefs et en secrétairerie d'État. Ces dignités nouvelles restèrent pour la plupart sous la dépen- dance directe du pape, comme la Daterie, et furent rarement confiées à des cardinaux. Les pontifes tenaient à les avoir le plus possible dans la main et, par leur intermédiaire, ce nombreux personnel d'officiers, d'instruments inamovibles, auditeurs, abréviateurs, notaires, scribes, employés de tout rang, de tout caractère, qui transmettaient et faisaient exécuter les ordres reçus. Là était le foyer de la résistance à la réforme, que nous avons signalée, et il n'y avait pas à compter, pour le succès du concile, sur le concours de ces serviteurs, tant qu'ils ne se pénétreraient pas de sentiments nouveaux, de mœurs sérieuses, n'entreraient pas dans la vie exem- plaire qui servait de fondement à la réforme. C'est à cette trans- formation que la papauté dut s'appliquer tout d'abord. Parmi ces auxiliaires, le rôle primordial, surtout en vue de la réforme, revenait à ceux qu'on appellera dans la suite consulteurs : docteurs ou professeurs en théologie, en droit canon, laïcs et clercs séculiers ou religieux, ils puisaient dans toute une vie d'études, d'enseignement, et plus que personne purent ainsi toujours garder toute facilité de résoudre les problèmes de doctrine, morale et disci- pline, que rencontraient chaque jour le pape, les cardinaux et les collèges de la curie. Quelques-uns, attachés à ces collèges d'une manière officielle, furent les ancêtres des consulteurs actuels des congrégations. Les autres, la plupart sans caractère public assez défini, étaient appelés en toute occasion à résoudre les affaires plus compliquées, plus embarrassantes. Ils le faisaient dans des mémoires bien étudiés ou, pour les procès, dans des plaidoiries dressées de même par écrit: les mouvements oratoires et la belle éloquence y étaient remplacées par les arguments, l'autorité des anciens juris- consultes et docteurs, les textes, les exemples, en un mot ce que .'!li LE CONÇU] DE THE M i l'érudition fournissait pour La solution de toul problème, surtout de ceux «pii se débattaient en consistoire. La curie romaine inaugurait ainsi cette méthode pratique de traiter les affaires par écrit, qu'elle n'a ]>;is cessé de suivre, et qui épargne à la fois perle de temps, lon- gueurs ei détails inutiles. C'est giàce à ces érudits d'expérience pratique, renouvelée Bans cesse d'ailleurs, que le pape, avec le concours du Sacré-Collège, va diri- ger à distance les travaux du concile. Ils prépareront les matières au jour le jour, groupés au besoin en commissions pour chaque matière, toujours choisies par le pape. En ce cas ils délibéraient en commun, parfois sous l'œil et le contrôle d'un cardinal, dont la matière en cause faisait la spécialité, ou du pontife lui-même. l>e ces discus- sions sortaient un certain nombre d'articles, formant projet de loi. que sa saint ri é examinait encore, annotait, amendait avant de les soumettre aux Pères du concile. Ceux-ci restaient toujours libres de les discuter aussi longuement et en détail, de les modifier, de les transformer dans leur substance autant qu'ils le jugeraient à propos. Et ils ne s'en firent pas faute : combien de fois, par, leurs longueurs et perte de temps, par la stérilité de leurs débats. sur- Ion I par leur impuissance à conclure, ils obligèrent le pontife à intervenir personnellement, lui ou ses ministres, et finalement à leur imposer la conclusion qui convenait ! Les mémoires des consulteurs n'étaient pas les seuls commu- niqués que le concile recevait de la curie. Les divers bureaux lui en expédiaient de plus d'une sorte. La chancellerie lui transmettait, aussi bien qu'à ses membres, des bulles et brefs qui avaient trait à ses travaux et aussi à beaucoup de détails, même d'ordre privé. La Chambre, apostolique prenait à la charge du trésor pontifical, dont elle avait la garde, les dépenses et frais généraux de l'assemblée, ei aussi l'entretien, sous forme de mensualités, d'évêques pauvres, hoi-s délai de supporter les charges d'un séjour prolongé loin de leur diocèse. Cela se faisait t « >u I naturellement, ne choquait, ne gênait personne; la correspondance entre le papeet les légats établis- sait, comme il convient, ces détails matériels, de ménage, sans pro- voquer d'embarras, de contradiction, d'esclandre. Les intéressés réclamaient eux-mêmes la subvention, comme leur étant àwr. quand elle tardail et personne n'y voyait d'inconvénient. Les nécessiiés multiples du concile, et aussi celles de ses membres, donnèrent occasion à plusieurs correspondances privées de Trente à Rome, régulières et presque quotidiennes. Avec quelques corres- I NTRODUCTION 37 pondants haut placés, les cardinaux Morone, Farnèse, elc, elles ont constitué des recueils documentaires précieux pour l'histoire. Les projets de décret, surtout leurs amendements, les discussions elles-mêmes provoquent à chaque instant de Rome des remarques, avertissements, objections, réfutations sur tous les sujets, foi, mœurs, liturgie, etc. Le Sacré-Collège ou certains de ses membres, les pré- fets des congrégations, parfois soufflés par leur entourage, les envoyaient au nom de la Pénitencerie, du Saint-Office, de la Rote, de la Daterie, etc., quand ce n'étaient pas de pures protestations individuelles ou collectives. En particulier, les curiaux se signa- lèrent à défendre leurs privilèges, leurs abus, menèrent toute une campagne de plaintes, protestations, réclamations, qui fit long feu, avec requêtes, mémoires, une vraie coalition d'intrigues comme d'intérêts. Par ménagement pour l'opinion publique, plus que par condescen- dance pour ceux qui lui reprochaient de se tenir à l'écart du concile, lui et sa cour, le pape supprimait les distances, dans une correspon- dance à peu près continuelle. Elle rattachait l'assemblée à son chef, sans compromettre cette liberté et cette indépendance, chères à beau- coup de gens, et qui avaient manqué, prétendaient-ils, aux conciles de Florence et de Latran. Sa Sainteté agissait par ailleurs directe- ment, dune manière constante, au moyen de deux organes. Le premier était la Secrétairerie d'État, ministère qui se développait alors, se séparant petit à petit de la chancellerie apostolique. Elle on était encore une dépendance, desservie autrefois par le collège des Secretarii apostolici, employés à l'expédition des bulles dénom- mées Litlerse secrelse. Au xv e siècle, les ] apes en avaient détaché un Secretarius domes- ticus, puis intimus, qui rédigeait en latin, plus tard en italien, leur correspondance diplomatique, ou personnelle et privée. Il restait à la disposition du maître, amovible et susceptible d'avoir à rentier dans le collège d'où il l'avait tiré. Léon X, qui compliqua cette correspondance par une diplomatie des plus actives, y employa plusieurs secrétaires et les subordonna au contrôle de son cousin, le cardinal-chancelier Giulio de Medici. On considère ce dernier comme le premier cardinal-neveu, Secrétaire d'Etat. Devenu pape sous le nom de Clément VII, il continua d'amplifier le service et les fonctions. Sa diplomatie, moins nette et moins dégagée que celle de son parent, réclama le concours d'un personnel plus nombreux et la surveillance d'un premier secrétaire responsable. Le second 38 LE CONCILE DE TRENTE Medici répugnail à se servir du chancelier, trop haut placé, indépen- dant, el qui ne lui inspirait pas confiance. Paul III. le premier pape du concile de Trente, revint au sys- tème de Léon X, tout en maintenant les progrès réalisés dans l'inter- valle. Il ne supprima pas complètement le Secretariiu irUimus, que nous retrouvons encore sous Pie IV. mais le Bubordonna, ainsi que tout le service de correspondance, au cardinal-chancelier, son petit- lils Alessandro Farnese. Celui-ci, qui n'était qu'un jeune écolier de quatorze ans, le pape voulut le former lui-même, et ne le; laissa pénétrer que lentement, peu à peu, dans le ménage de cette cor- respondance, jusqu'au jour où il pourrait lui abandonner la direc- tion des scribes et plus tard la responsabilité, une certaine respon- sabilité, dans la diplomatie pontificale et la politique romaine. Alessandro fut ainsi le premier Secrétaire d'État, qui commença à remplir la plupart des fonctions attachées à ce titre. Le ministère se séparait aussi de la chancellerie, mais la séparation ne se consomma que sous Jules III, et surtout avec Paul IV. Le cardinal-secrétaire de celui-ci, Carlo Carafa, ne tint aucun compte de l'ancien ministère, dont le titulaire, le Farnèse Santa Fiora, lui échappait entièrement; il se rendit maître de tout et devint une véri- table puissance, au spirituel et au temporel, dans les Etats de l'Eglise et dans toute la chrétienté, dans les rapports avec les princes, comme dans les bureaux de la curie. Il en abusa au point que le pape suivant, Pie IV, se vit obligé de réagir en tout et vigoureu- sement. Il paracheva l'indépendance de la Secrétairerie d'État et la confia à son neveu, Charles Borromée, jeune homme de vingt- deux ans, l'instruisit et le dirigea comme Paul III en avait usé envers sou propre neveu. Nous verrons quelle fut la véritable attitude de ce jeune homme à l'égard du concile, et comment il sut. répondre aux espérances de son oncle, les dépasser finalement. Sous sa direction en effet, la Secrétairerie devient, nous le consta- terons pour le concile, l'interprète de la pensée du pape, de ses volontés, l 'instrument indispensable au moyen duquel il poursuit son programme. Elle devient aussi l'intermédiaire qui transmet à l'assemblée comme à l'ensemble de la chrétienté, tous les actes, écrits et décisions du Consistoire, «les congrégations, des multiples ministères, des cardinaux et officiers importants de la curie; l'inter- médiaire, en un mot, pour tout ce qui rendail nécessaire, ou simple- ment utile, une intervention quelconque, une recommandation du pontife ou de son principal mandataire. Si ce dernier n'était pas INTRODUCTION 39 encore l'organe universel du Saint-Siège — qui n'engage pas toujours nécessairement la responsabilité du pontife — il étendit de plus en plus son action sous Paul III, et encore davantage sous Pie IV, et en recula les limites sans autre borne ni condition que la volonté du pape et les nécessités de circonstance. A cet organe officiel qui fonctionnait à côté de Sa Sainteté, en correspondait un autre, de même nature, quoique de moindre importance, qui les représentait l'une et l'autre auprès du concile. La chrétienté ne voulait plus de ces assises dans lesquelles le vicaire de Jésus-Christ, présidant en personne, dicterait ses manières de voir, comme l'avaient fait, au dire de certains, Eugène IV et Léon X. On voulait que le concile fût loin de sa personne, loin de Rome, loin de l'Italie, pays suspects : Paul III céda sans peine à ces exigences et, par pure condescendance envers les Allemands, qui réclamaient le concile pour eux seuls, le convoqua à leurs portes, à Trente, ville qui offrait, à proximité de la péninsule italienne, au milieu des Alpes, assez de facilité de correspondance avec Rome. Et ce choix fut maintenu sans hésitation par ses continuateurs. Mais pour s'y faire représenter convenablement, ils avaient besoin d'hommes de toute confiance, à savoir des cardinaux d'importance comme de mérite excep- tionnel, d'ailleurs les plus familiarisés avec les intentions du maître, les plus capables de les réaliser. Ils en choisirent plusieurs, quatre, et même cinq, en constituèrent un véritable collège de légats, lesquels mettant en commun leur savoir et leur expérience, seraient plus à même d'interpréter, de compléter au besoin leurs intentions. Enfin ils leur donnèrent un chef, un président, c'est-à-dire un premier légat qui, par sa situation aussi bien que par son mérite, jouissait d'une prééminence incontestée sur les autres, et d'un prestige à part dans l'assemblée. Ces intentions, que les légats devaient développer et faire accepter, la Secrétairerie d'État les expliquait, au nom du pape, dans sa correspondance presque quotidienne. Les présidents de leur côté ne négligeaient pas, en leurs réponses, de solliciter des éclaircisse- ments, et au besoin de nouvelles instructions, des pouvoirs spéciaux, surtout au moment des crises, quand la discussion rencontrait un arrêt, un accroc, une pierre d'achoppement. L'activité incessante que les légats devaient déployer fut secondée par les agents d'exécution, que le pape leur donna comme auxi- liaires. Pour cela il choisit des curiaux, tout un personnel de cano- nistes, les plus éminents, dont il forma le bureau de l'assemblée. 40 il. CONCILE DE i i; i \ i i. Ils furenl adoptés par un vote de celle-ci e1 portèrenl dés lors le titre d'officiers du concile. Celaient Le secrétaire Angelo Massarelli, lequel occupa une grande place dans les travaux e1 pendant toute leur durée, dans les trois périodes, en qualité de rédacteur des actes ou compte rendus authentiques, Rome à Trente, entre le pape et l'assemblée, avec une intervention presque continuelle du premier. L'histoire du concile n'en est que plus compliquée: elle se passe à Rome, sur les chemins, à l'étranger, dans les cours, au loin et autour de l'assemblée, aussi bien qu'à la salle des séances. Les embarras multiples venant de partout, qui ralentissaient sans cesse la marche des débats, les arrêtaient parfois, après les avoir retardés dix ans, renaissaient toujours et entre les Pères eux-mêmes, nécessitant l'intervention du pape. On ne doit jamais perdre de vue son action qui sert de fil conducteur, si l'on veut comprendre et saisir dans son ensemble, l'histoire du concile. Celui-ci l'acceptait et l'accepta jusqu'au bout, puisqu'il chargea son INTRODUCTION 43 chef de compléter son œuvre, en sorte que nous aurons à suivre son histoire se prolongeant plusieurs années encore après sa disparition. Jamais, en aucune période des annales de l'Église, ne se réalisa mieux et plus complètement l'union, l'entente qui faisait une seule àme. un seul être, des évêques et du pape, c'est-à-dire le corps enseignant infaillible qui dicte aux chrétiens ce qu'ils doivent croire et pratiquer. Jusqu'au concile du Vatican, ceux-ci n'ont pas eu d'autre docteur et guide que ce corps enseignant, et l'assemblée de Trente nous apprendra qu'en lui, comme dans n'importe quel être humain, c'est la tête, le cerveau qui doit tout diriger, discussion et décision aussi bien qu'exécution. LIVRE CINQUANTE -TROISIÈME LA MARCHE DU CONCILE DE TRENTE (1530-1559) CHAPITRE PREMIER LA POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III ENTRE CHARLES-QUINT ET FRANÇOIS I» (1529-1539) Les traités de Barcelone et de Cambrai donnaient à l'empereur Charles-Quint la maîtrise de la chrétienté 1 . Il se réconciliait avec le pape Clément "VII, puis avec son rival François I er , au mieux de ses intérêts. Comme d'ailleurs il leur faisait de larges concessions, à son point de vue, il pouvait espérer que la paix générale était assurée pour de longues années. Il travailla dès lors sérieusement à la convo- cation d'une assemblée générale de l'Église, selon la promesse qu'il en avait faite à toutes les diètes impériales des derniers temps. Elle seule pouvait mettre fin aux désordres croissants, politiques, sociaux, religieux qui désolaient l'Allemagne depuis dix ans et plus. Les abus et le besoin de réforme avaient fourni aux partisans de Luther le prétexte de tout bouleverser. Leurs erreurs s'étaient propagées avec une rapidité foudroyante, et les princes, s'armant de la doctrine ommode du pur Évangile, achevaient de soumettre le clergé et l'Église d'Allemagne, ce qu'ils avaient commencé au siècle précé- dent avec le concordat des Princes. A la dernière diète de Spire, cette année même, deux protecteurs de Luther, l'électeur de Saxe Jean- Frédéric le Sage et le landgrave Philippe de liesse, groupaient plusieurs princes et villes impériales en une protestation contre le recès de la diète de Spire (1529), qui gênait leur propagande et leurs 1. Tout ce qui suit n'est qu'un résumé de la dernière partie de l'Histoire des conciles, t. vm, 2 e partie, 1. 52. /iG Il v ll!l. MAlli III IH C.oNCILE DE Tltl\ll progrès. Ils réclamaienl le maintien de celui de Nuremberg (ir>26), que les ministres de Charles-Quint avaienl dressé contre le pape son ennemi, et qui rendaienl les premiers responsables ipi«' devant Dieu et l'empereur, responsabilité fort commode assurément. Charles-Quint et Clément VII essayent de convoquer le concile général (1529-1534). Charles-Quint Be rendait compte de la situation et se proposai! d'y remédier sans retard. Il avail une haute idée de ses pouvons d'empereur, tels qu'il venait de les recueillir à son sacre «le Bologne: il était chef temporel de la chrétienté, responsable de la sécurité, de l'ordre et de la paix générale. Il voulait réformer les abus, causes de tous les désordres en Allemagne, en Italie comme ailleurs. Au besoin il imposerait sa réforme au pape et à la cour de Rome. L'indolent Clément VII, maladif cl sans énergie, subissait l'influence de son entou- rage, or les curiaux frissonnaient au motde réforme: il hésitait d'autant plus à leur imposer la chose; elle restait donc à l'arrière-plan de ses préoccupations. Il songeait surtout aux intérêts de sa famille, les Médicis : on le reconnaissait aux articles qu'il signa à Barcelone: le règlement qui s'y lit pour l'Italie sauvegardait leur situation politique dans le cadre de la péninsule , presque sur le même pied que celle de l'Église romaine. Il ne pouvait cependant se soustraire aux nécessités, pas plus qu'aux obligations de sa charge, et beaucoup de chrétiens savaient le lui rappeler, en réclamant la réforme et le concile. Et tout d'abord les conseillers impériaux : les affaires d Allemagne. à force de se compliquer, étaient, devenues l'objet principal de leurs délibérations, comme des soucis de Charles-Quint. En débarquant en Italie (août 152!);. ils apprenaient la grande offensive turque contri \ ii une. I .lie échouait parce que, entreprise de connivence avec François I er , elle arrivait après le traité de Cambrai. Mais le péril restait en suspens, comme une menace; le sultan Soliman le Magni- fique poursuivait la conquête de la Hongrie, héritage de Ferdinand de Habsbourg, s'avançait vers Presbourg, non loin de Vienne. Il fallait entraîner tous les Allemands contre lui, seul moyen de pré- venir la coalition des luthériens avec François I er , qui pointait à l'horizon. La question religieuse pour ces légistes était subordonné' aux circonstances; ils songeaient avant tout à gagner les luthériens par quelques concessions provisoires de discipline ou même de dogme que le concile ratifierait ou non, c'était son affaire. CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 47 Au fond, avec ce programme, le conseil aulique était moins pressé de convoquer l'Église enseignante que l'empereur, qui se laissait conduire autant par l'esprit de religion et sa conscience que par l'intérêt et les nécessités tempoi elles. En fait, il adopta la plupart du temps la ligne de conduite que lui indiquaient ses conseillers. Or ils ne se souciaient guère de voir le concile leur susciter des embarras de plus au milieu d'une situation assez embrouillée déjà. D'ailleurs, leur manière de comprendre l'organisation de l'assemblée différait de celle qu'avait consacrée une discipline séculaire. Ils étaient plutôt hostiles aux débats par nations, qui avaient isolé les Allemands, mris certains ne voyaient pas d'inconvénient à ce que les luthériens prissent place à côté des évêques, non en accusés, mais en contro- versistes. Ils afficheraient certainement la prétention de dominer le concile au nom de l'empereur, comme celui-ci prétendait mener le pape, et dans l'intérêt de la chrétienté, entendu à leur sens. Leur arme principale contre l'un et l'autre fut l'épouvantail de ce synode national, qu'ils réclamaient toujours avec ferveur; cependant ils savaient mieux que personne, et par l'exemple de toutes les diètes tenues sans résultat dans les derniers temps, combien vaine était la menace, autant que la stérilité de ces assises. Pendant le long séjour que le pape et l'empereur firent à Bologne, avant et après le couronnement de celui-ci (novembre 1529- mars 1530,) la question du concile tint à coup sûr une place consi- dérable dans les conférences entre les deux pouvoirs. Elle n'était pas mûre et, malgré les efforts du cardinal Gattinara, qui déploya une grande activité, pour mériter la pourpre dont il avait été naguère revêtu, la décision fut ajournée. Le pape ne consentait pas, et ne pouvait consentir, à remettre en discussion les points de doctrine définis par l'Église. Il exigeait au contraire un acte préalable de sou- mission des luthériens à l'autorité de cette Église. Il avait besoin du concours des princes et le sollicita par brefs. Mais dans sa réponse François I er posait, entre autres conditions, celle que le concile se tînt à Turin. A la diète d'Augsbourg (juin-septembre 1530), Charles-Quint ne put obtenir des luthériens le consentement exigé par le pape. Ils se séparèrent, après avoir beaucoup délibéré sur le concile comme sur le reste, mais sans avoir rien décidé. Pour effrayer l'empereur, l'élec- teur de Saxe et le landgrave, de Hesse signèrent alors avec plusieurs autres princes, la ligue militaire de Smalkalde, qui conclut des alliances avec le Danemark, la France, etc., (1531), toujours pour la 48 LIV. I.11I. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE défense des croyances luthériennes. Enlin à la diète de Nuremberg, juillet 1532, fut arrêtée la Première paix religieuse : les luthériens accordaient un contingent contre le Turc, et l'empereur leur permet- tait de vivre selon la confession de foi qu'ils lui avaient présentée deux ans auparavant à Augsbourg. jusqu'à la tenue du concile, et il promettait celui-ci dans un an. Le pape se montrait assez indécis : il avait pourtant, après de longues négociations, obtenu carte blanche du Sacré-Collège (novembre 1531), mais il invoquait divers prétextes, en parti- culier l'attitude équivoque du roi de France et l'affaire du divorce d'Henri VIII, pour laquelle François I er recommandait patience et longueur de temps. En 1532, celui-ci achevait de capter Clément VII en concluant le mariage entre son fils le duc d'Orléans et Catherine de Médicis. Les envoyés du pape en Allemagne ne faisaient rien pour atténuer cette indécision, ni dans leurs actes ni dans leurs rapports. Le choix du lieu y contribuait aussi, bien qu'on le laissât plutôt dans l'ombre. Clément VII désirait voir l'assemblée en Italie, cela se conçoit, mais sans insister. Par égard pour les Allemands, les Impériaux parlaient de Trente ou de Mantoue. Enfin dans la seconde entrevue de Bologne (décembre 1532- février 1533), la négociation fit un pas déplus. Le Sacré-Collège prit part aux débats et une commission de trois cardinaux discuta un projet de convocation; un questionnaire en huit articles fut expédié en janvier et des nonces le portèrent aux divers princes. On solli- citait leur assistance et leur soumission au préalable, moyennant quoi le pape s'engageait à convoquer le concile trois mois après qu'ils auraient accepté ses avances, à l'ouvrir dans un an, en un lieu convenable que tous agréeraient, de plus à le tenir en toute liberté et selon les usages anciens. I /affaire était encore loin de compte, ce qui la fit traîner en longueur, bien que, par l'article 6, Clément VII eût affirmé son vouloir de tenir le concile, malgré l'opposition de quelques princes • m chefs d'Etat. En réalité il ne put rien entreprendre, ce qui nous dispense de chercher jusqu'à quel point il était décidé. Les ligués de Smalkalde refusèrent de répondre au nonce qui leur fut envoyé, et entreprirent la conquête du Wurtemberg, malgré l'opposition de Charles-Quint et. de son frère Ferdinand. François I er les excitait en secret, e1 à l'entrevue de Marseille (octobre-novembre 1533), se déclarait contre la tenue du concile en Italie, insistait encore pour que le pape ménageât son allié Henri VIII. Or il y avait près de CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DL PAUL 111 49 trois ans qu'un bill du Parlement anglais avait décrété la supré- matie royale, à l'exclusion du pape, sur l'Église et le clergé national (février 1531). Le pontife avait usé de patience et de magnanimité. Enfin, le 23 mars 1534, i) enjoignait au Tudor, sous peine d'excom- munication, de reprendre sa femme légitime Catherine d'Aragon. Cette dernière sentence resta suspendue; néanmoins la sommation, dans laquelle on vit surtout une satisfaction d'amour-propre accordée aux Habsbourg, compliquait singulièrement l'affaire du concile. Henri VII 1 ne cessa de soutenir les luthériens, de les affermir dans leur oppo- sition et entraîna tant qu'il put François I er dans cette voie. Le conclave de 1534, le passé de Paul III, le programme du pontificat. Clément VII ne put rien de plus pour le concile, mais avant de mourir, il donna une dernière preuve de sa bonne volonté, en invitant le Sacré-Collège à lui choisir pour successeur celui des cardinaux qu'on estimait généralement le plus capable et le mieux disposé à pour- suivre l'affaire jusqu'au bout : le doyen Alessandro Farnèse. En cela il n'avait d'autre mérite que son initiative : il n'y eut pas de concur- rent et l'élection se fit en quelques heures (11-12 octobre), à l'una- nimité. Le nouvel élu avait déjà été candidat aux deux conclaves précédents ; il fut soutenu, présenté par les cardinaux même qui auraient pu lui disputer la tiare, Ipolito de Medici, chef du parti florentin dominant, qui manquait d'ailleurs de prestige personnel, et le chef du parti français, Jean de Lorraine; les trente-deux autres cardinaux les suivirent sans retard. Le doyen avait soixante-sept ans; dès sa dix-huitième année, il avait figuré dans les charges de la curie l , et il siégeait au Sacré- Collège depuis quarante et un ans (septembre 1493), les dix dernières années en qualité de doyen. Il avait appartenu d'abord à la Renais- sance païenne, sous Alexandre VI, par sa vie mondaine et peut-être par sa promotion, que la chronique scandaleuse de Rome attribuait, sans fondement d'ailleurs, à la faveur dont sa sœur Giulia aurait joui, prétendait-elle, auprès d'Alexandre VI. Il avait eu ensuite une liaison irrégulière et trois bâtards, que, sur sa requête, Jules II, puis Léon X avaient légitimés, pour les introduire dans la noblesse romaine à 1. Pour l'élection et la carrière (tu cardinal Farnèse, je n'avais qu'à résumer Pastoi'j Histoire des papes, traduction française, t. xi, p. 9-33. 50 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE laquelle appartenait leur père : Pierluigi et Ranuccio, puis une fille, Constanza. Il les garda le plus possible auprès de sa personne, les établit, lil entrer celle-ci par mariage dans la branche romaine des Sforza Santa Fiora, et leur accorda toujours une certaine influence d;ms sa vie publique, nous le constaterons encore sous son pontificat. Les dernières années de Léon X, il commença une vie sérieuse qui prit, fort lentement d'ailleurs, plus d'importance dans sa carrière, reçut la prêtrise, puis l'onction épiscopale, et, sans renoncer à la vie mondaine, se montra soucieux de remplir les devoirs de ses deux ordres. Retenu à Rome par ses fonctions curiales, il s'occupait régulièrement de l'administration de son diocèse de Parme, et contrôlait avec soin la gestion de son vicaire Bartolomeo (iiudic- cioni, dont il ne cessa d'apprécier et de reconnaître les services. Sous Clément VII, après quelques nuages, il sut se faire bien voir, regagna même la confiance du pontife par des services signalés, d'abord pendant la période lamentable du Sac de Rome, en parti- culier pendant le blocus de la cour romaine au Château Saint- Ange. En 1523, il avait longtemps disputé la tiare au pape régnant, et il devint, dans les dernières années du pontificat, le candidat des princes, celui dont on parlait le plus, parce que le personnage le plus considéré à Rome après le pape : Clément VII lui-même en faisait grand cas, nous l'avons vu. C'était avant tout un homme d'État, d'une expérience consommée; et l'on était surtout frappé de ce fait qu'il avait conservé ou conquis la confiance des six papes sous lesquels il avait vécu, sans en excepter le rigide Hadrien VI. Bref son élection fut accueillie unanimement avec enthousiasme, à Rome, m Italie et dans le monde chrétien. Il n'appartenait pas à ce groupe de personnages zélés qui, depuis Léon X, poursuivaient la réforme par leur exemple encore plus que par leur action, groupe qui devenail alors un. parti réformiste avec lequel il faudra compter. Sa vie qui restait mondaine, sa sollicitude pour ses légitimés l'en éloignaient, mais il lé favorisait, lui donnait des gages, des promesses sérieuses, et son exaltation fut bien accueillie de ce parti. Tous deux jugeaient la réforme indispensable, mais dilli- eile, une œuvre de temps, de patience et d'énergie. Ces idées ne firent que se confirmer en son esprit les premières années de son pontificat, et se transformèrent en un programme précis. La réforme devait aller de la tête aux membres, commencer à Rome pour s'étendre de là dans l'ensemble de la chrétienté. Elle n'était possible que par un accord préalable et une action combinée, CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 51 persévérante, entre l'Église et son chef. Le travail en commun devait donc commencer par un concile général, et le pape seul avait le droit de le convoquer, d'en diriger les débats et les décisions, pour en surveiller ensuite l'acceptation et la mise en pratique dans toute la chrétienté. Son action ne serait décisive que s'il donnait d'abord l'exemple de se réformer lui-même, avec sa cour et son gouverne- ment. Et cette réforme devait préparer la tenue du concile; puis accompagner ses travaux et les devancer notablement, de manière à prévenir les décrets susceptibles de nuire à la prérogative papale. Il n'était pas admissible que l'assemblée prit l'initiative de corriger son chef, comme un inférieur qui redresse son supérieur. Tel est le programme que, grâce à sa connaissance de la situation, Paul III se traça dès les débuts de son pontificat, pour le poursuivre pendant quinze ans avec une persévérance qui ne se découragea jamais. Sans avoir une large envergure d'esprit, ni une intelligence haute et profonde, il sut toujours déployer les qualités maîtresses de l'homme d'Etat, que lui avait acquises une longue expérience, réfléchie, observatrice : la vue claire et précise du but à atteindre et la patience pour le poursuivre toujours, jusqu'à complète réalisation, surtout l'art consommé, de diplomate tout à fait romain, de tourner les difficultés, quand elles lui résistaient de front, trop fortes et insurmontables. Le temps et moi : il complé- tait cette devise de Mazarin par cette autre : à chaque jour suffit sa peine. Patience et longueur de temps ne suffisaient pas toujours: il devait y joindre une sage répartition des tâches, auxquelles il appelait le plus possible les hommes compétents. Il fallait y revenir à plusieurs reprises : il les échelonnait et n'en commençait une qu'après avoir consolidé la précédente, dans la série entreprise et suivie avec exactitude.* Paul III savait d'ailleurs que ce programme était le seul pos- sible, à l'égard du Sacré-Collège et du monde curial. Le premier ne se transformait que peu à peu, et à mesure que le pape le renou- velait selon ses idées. Au début, il se bornait à espérer que la majo- rité, qui l'avait élu sans hésiter, ne ferait pas une opposition irré- ductible à ses mesures. Avec le temps seulement, il s'en rendrait le maître incontesté; il n'était pas homme à se laisser arrêter par cette opposition, mais il en était réduit à employer contre elle, quelle qu'elle fût, l'arsenal de ses manèges. Plus délicate était la réforme du monde curial. C'était toute une transformation à entreprendre, une vraie réorganisation, qui récla- 52 L1V. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TR] nu niait beaucoup de temps: corriger «les mœurs, des pratiques, des habitudes qui avaient pénétré tout à l'ait au fond delà société romaine depuis des siècles, cela ne pouvait se réaliser qu'avec une nou- velle génération, un changement complet de personnel. Les fonc- tions curiales étaient la propriété des titulaires, inamovibles, indé- pendantes par conséquent, et le titulaire ne changeait que par mort, avancement, transmission, vente; les dernières opérations dépendaient surtout de sa volonté. La politique n'agissant pas sur eux, les curiaux étaient plus unis, précisément par la communauté de travail, de mœurs et d'intérêts, aussi par les abus dont ils tiraient profit, lis formaient un bloc serré, compact, difficile à pénétrer, sinon par ricochet à travers les fissures que le pape pouvait se ménager. Il n'y avait divergence entre eux que parce qu'ils appartenaient aux diverses nations de la chrétienté, et aussi parce qu'ils restaient en relation avec le clergé de leur pays, avec des parents, amis, protecteurs, qu'ils entretenaient au moyen de services rendus, parfois plus ou moins licites. Ils n'échappaient pas à l'influence des cardinaux protecteurs de leur souverain, par conséquent à celle de son ambassadeur. Le pape les ressaisissait, ayant prise sur eux par les bénéfices qu il leur conférait, à leur gré et demande, dans n'importe quel pays, par les grâces et faveurs dont il disposait, par la réussite même des affaires qu'ils poursuivaient en cour de Rome. Et quelles précau- tions infinies à prendre! Là était précisément la racine des abus à supprimer : cumul des bénéfices, non résidence, poursuite sans frein • fis honneurs et de l'argent, justice rendue vaille que vaille, sinon vendue. Il y fallut multiplier les ordonnances, les règlements parfois sur des cas particuliers, pour n'obtenir que des résultats insignifiants. La transformation se produisit d'une manière insensible, très lente, et surtout par le renouvellement du personnel. Mais Paul III usa de tout, de l'action du parti réformiste, qui devenait plus nombreux, plus influent, avec celle d'Ignace de Loyola et de sa congrégation naissante, avec celle d'autres saints personnages qui se succédèrent. La transformation n'apparut vraiment sensible qu'après la mort du pontife, et surtout au bout de vingt-cinq ou trente ans, le concile terminé. Elle ne fut radicale qu'à la fin du xvi e siècle, et la société romaine, qui recevait son impulsion du monde curial, se réorganisa en même temps sous l'action persévérante de réformateurs qui poursuivaient la mise en pratique des décrets du concile, saint Charles Borromée, Camille de Lellis, etc., et en première ligne saint Cil. I. POLITIQUE CONCILIA1KE DE PAUL III 53 Philippe Néri. L'Église romaine fut alors le modèle de l'Eglise universelle et entraîna les autres rapidement dans la voie du progrès et de la restauration religieuse et morale, en Italie d'abord, puis dans les pays de mission où son activité sVxerçait, d'une manière plus libre que dans le centre de la chrétienté. Les mesures de réforme, préliminaires du concile. Les premières mesures de Paul III montrèrent bien à quelle pro- fondeur et avec quelle force le mal était enraciné. N'était-il pas d'ailleurs imprudent de reprendre l'affaire du concile au point où Clé- ment VII l'avait laissée, avant d'avoir prouvé aux malveillants que le mal n'était pas incurable, comme ils le déclaraient ? Dans ses premiers contacts avec le consistoire, le 17 octobre et le 13 novembre 1534, le pape s'étendit sur la nécessité pour les cardinaux de mener un train de vie sérieux, plus en rapport avec la dignité de la cléricature, de donner l'exemple à leur domesticité, à leur entou- rage ; de là naturellement, la réforme s'étendrait de proche en proche jusqu'aux derniers degrés de la curie *. Il était surtout urgent de remplacer par l'habit ecclésiastique de leur condition les costumes seigneuriaux, bigarrés de couleurs et d'ornements, que les cardinaux exhibaient un peu partout, avec dés variantes : à la ville, à la cam. pagne, en chasse et en voyage, dans leurs litières, sur leurs mules- que d'ailleurs ils remplaçaient volontiers par des chevaux ou des attelages richement caparaçonnés. Le même costume ecclésiastique- c'est-à-dire, la soutane, le manteau et le collet romain, était pareille, ment recommandé à tous les clercs de Rome, et si le pape ne l'im- posait pas encore, c'est que les pratiques et occupations anciennes faisaient de ce clergé un personnel à demi laïc, qui parvenait avec peine à comprendre l'importance de ces signes extérieurs, condition non à dédaigner de la rénovation intérieure. Le pape annonçait en même temps qu'il voulait ouvrir le concile pour la réforme de l'Église universelle et la paix générale, selon la formule consacrée. Il accentuait son programme en créant, le 20 no- vembre, deux congrégations de trois cardinaux, qu'il voulait voir travailler sérieusement. La première, chargée de moraliser le clergé de Rome, aAait pour chef le nouveau doyen-évêque d'Ostie, Gio- 1. Sur les premiers actes de Paul III, voir YHistoire des papes de Pastor; chap. i et n. 54 I.IV. LUI. MARCHE Ol CONCILE DE TRENTE \ anni Piccolomini, qui donnait dos gages au parti réformiste par la régularité de .1 conduite et ses capacités. Il avait la confiance du pape, ainsi que le chef de l'autre congrégation, qui avait pour but d'enquêter sur l'administration des États pontificaux : le canoniste Lorenzo Campegio, évêque de Sabine, était un \icux curial, aussi experl en diplomatie qu'en droil canon, qui avait su esquiver, dans le procès en divorce d'Henri VIII, dont il fut juge, les finas- series intéressées de son collègue Wolsey et les embûches, les tenta- tions que le Tudor jetait sous ses pas. Le 15 janvier 1535, une nouvelle mesure de progrès fut confiée à deux hommes compétents, le dataire Cristoforo Jacobazzi, autre canoniste êminent et le régent de la chancellerie, Pietro Fiori, évéque de Castellamare : il s'agissait de ramener leurs comptes courants, et de subordonner les pratiques de leurs inférieurs au tarif des taxes. dressé par ordre de Léon X, le 13 décembre 1513: il devait être repris à l'avenir comme norme irrévocable des droits exigés en Daterie. Les délinquants rembourseraient les excédents qu'ils miraient perçus et paieraient une compensation; en principe toute transgression serait punie. La pourpre que Jacobazzi reçut en décembre de l'année suivante fut la récompense de son zèle : mais son zèle avait provoqué des criailleries, et déjà le 3 mars 1534, le pape recommandait aux réfor- mateurs de tenir compte des conditions du temps, de procéder avec une grande circonspection. Le Sacré-Collège comme la curie n'étaient pas mûrs pour la réforme, il s'en faut. Le premier comptait, sur trente- six membres, trente-quai re créatures des Médicis, et ils ne redoutaient rien lant que le concile ne prétendît les réformer. Les débats du consistoire, clans les premiers mois de cette année, n'aboutirent donc qu'à démontrer l'inutilité de la bulle de réforme générale que le pape proposa le 30 avril. De l'avis des cardinaux, ce serait un parchemin de plus qui déconsidérerait la papauté. Le grand, sinon l'unique souci, du nouveau pape fut. alors de for- tifier sa position à Home, à commencer par le Sacré-Collège. Ne nous étonnons donc pas qu'aux yeux du pape lui même ces pre- mières tentatives aient eu des résultats insignifiants. Ce n'étaient que des coups de sonde, comme les négociations qu'il allait mener pour le concile. Il pensait surtout à l'avenir, même dans cette singulière promotion du 18 décembre, qui fit cardinaux deux enfants de quatorze et seize ans, un fils de Perluigi, Alessandro et un de Constanza, Ascanio Sforza di Santa Fiora. Ils étudiaient alors à l'université de Bologne, et l'oncle comptait sans nul doute qu'ils en CH. I, POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 55 seraient encouragés à travailler sérieusement. Il entrait dans les traditions romaines que le nouveau pape avançât ses neveux dès la première heure: néanmoins la promotion ne passa pas sans provo- quer quelque scandale à travers la curie : le Sacré-Collège pourtant ne fit pas difficulté de l'enregistrer, et les deux imberbes prirent place le 12 mai 1535 au consistoire. Ce ne fut pas tout : les deux grandes charges de l'Église romaine leur furent attribuées à la première vacance : Alessandro fut pourvu de la Chancellerie, le 13 août 1535, Ascanio, de la Chambre apostolique le 22 octobre 1537. On peut regretter la rapidité avec laquelle se fit leur avancement; ce n'en était pas moins un coup de maître, un scandale si l'on veut, non une faute du népotisme. Paul III resta pape de la Renaissance, admettons-le avec Pastor, il y a des taches dans son pontificat 1 , mais il se montra grand politique, et vraiment le premier des papes réformateurs. Par ses deux neveux, il domina promptement la curie, en dirigea seul les services les plus importants dans le sens de la réforme. Pendant que les neveux achevaient leurs études, ils reçurent des suppléants et des tuteurs tout à fait dans la main du pontife. Il sut s'en servir pour sa politique, et les affaires générales de la chrétienté. A la Chancellerie, il installa le grand bureau de la diplo- matie pontificale, la Secrétairerie d'État. Alessandro Farnèse notamment excella à développer l'institution, inspiré et guidé par son oncle, qui ne cessait de tout dicter, de tout ordonner. Le premier des secrétaires d'Etat rendit de grands services au concile de Trente. En 1538, il aborda l'expédition des affaires, à dix-huit ans, sous la surveillance de l'ancien secrétaire particulier de son oncle — quand celui-ci était cardinal — - Marcello Cervini, un homme éminent. Avec ce mentor, le neveu fit de tels progrès qu'au bout de deux ans, il connaissait toute la pensée du pape, l'inter- prétait intelligemment, et de plus il remplit, au contentement de tous, les plus délicates missions. Missions diplomatiques préparatoires du concile : Vergerio en Allemagne. Les yeux fixés sur l'avenir, Paul III continuait à déblayer les voies de sa politique conciliaire. Avant toute mesure nouvelle, 1. Histoire des papes, ibid., p. 32-33, conclusion d'un portrait de Paul III, qui en exagère légèrement les contours. 56 i.l v. LUI. MARCHE Dl ion ci le d F. TRENTE il avait annoncé aux cardinaux son intention de reprendre les projets de son prédécesseur, et il le fit d'une manière moins hésitante, en homme (|ui prétend aboutir, avec le temps et la patience. Plus que Clément VII, il avait une idée exacte de la situation. La résistance qu'il rencontrait dans le Sacré-Collège, et par suite à Rome, venait, comme l'a fait justement observer l'historien Pastor, de ce que les courtisans ignoraient la situation religieuse de l'Allemagne : les plus instruits étaient bien loin d'en apprécier toute la gravité. La curie soupçonnait seulement que ce n'était plus simple querelle de moines ou rancunes d'apostats : les princes s'en mêlaient, toute- fois il était plus facile de s'arranger avec eux qu'avec la tourbe des prédicants défroqués, des humanistes en mal de littérature, dont Luther avait surexcité les espoirs et les ambitions. Le nouveau pontife prétendait remonter à la racine du mal. Dès novembre 1534, il groupait autour de lui plusieurs personnages capables de seconder ses efforts : et en particulier les deux hommes qui connaissaient le mieux en Italie les affaires religieuses d'Alle- magne, pour les avoir négociées de longues années, et presque depuis l'origine des troubles. Il appela de Venise le nonce Jérôme Aléandre, qui s'était trouvé en contact avec Luther à la diète deWorms (1531); celui-là avait étudié à fond les erreurs qu'il devait combattre, et vu de près pendant des mois l'agitation qu'elles provoquaient dans la nation allemande. Un peu plus tard fut aussi mandé Févêque de Capo d'Istria, Pietro Paolo Yergerio, nonce auprès de Ferdinand, roi de Hongrie. Ce diplomate avait insisté fortement, dans ses dépê- ches, et à diverses reprises, longtemps sans grand succès, sur la crise ■ (ne traversait l'Allemagne et la nécessité d'y remédier par la prompte convocation d'un concile. Il arriva à llome fin décembre, et le pape eut avec lui plusieurs longs entretiens à part, même en la retraite de la Magliana, isolée dans la campagne romaine. Le nonce ne se contenta pas d'instruire le pape, car il s'aperçut vite qu'il ignorait trop l'Allemagne : il lui démontra encore que les gens de ce pays rejetaient sur la papauté la responsabilité des maux qu'ils souffraient: ils al tendaient tout et ! "ut de suite du nouveau pape; mais, s'il ne convoquait pas immé- diatement le concile, il était fort à craindre que les Allemands ne cherchassent les remèdes dans un synode national 1 . Ces représentations frappèrenl l'esprit du pontife, et il alla jusqu'à 1. Les détails qui suivent, ibid., p. 34-36. CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 57 discuter avec son interlocuteur la commodité du lieu où se réunirait l'assemblée. Vergerio objectait que les Allemands ne l'accepte- raient que chez eux, tout au plus dans une ville à proximité, Trente ou Mantoue. A cela le pape répondait que les Pères devaient néces- sairement rester en contact facile et régulier avec l'Église romaine et avec son chef, en supposant que celui-ci ne fût pas en mesure de les présider. Mais cette question resta réservée à cause de son importance. L'ambassadeur du roi Ferdinand, l'Espagnol Gabriel Sanchez, joignait aux arguments du nonce des instances encoie plus pres- santes. Le pape savait qu'il y aurait des frottements avec le Sacré- Collège : aussi dans deux longues discussions, les 14 et 15 janvier 1535, il se borna à lui soumettre le projet de solliciter par des nonces extraordinaires le concours des princes au concile. Il se rendit compte que les avis étaient en majorité contre la convocation. Les cardi- naux savaient à quoi s'en tenir sur l'indifférence des princes, l'hos- lilité de certains d'entre eux. L'empereur lui-même, dont le pape ne pouvait se passer, était en Espagne, absorbé par les préparatifs d'une expédition en Afrique, contre les Barbaresques. L'hiver retarda sans doute le départ des nonces nommés le 15 jan- vier. En tout cas, Vergerio, dont Ferdinand avait sollicité le choix, ne se mit en route que dans le courant de février. Il était pourtant adressé à tous les princes allemands, et devait leur faire admettre Mantoue comme le lieu le plus commode pour la tenue de l'assemblée. Mais, pressentant de la résistance sur ce point, il se borna à témoigner de l'extrême bonne volonté du pape pour une entente sur ce point comme sur le reste. Le roi Ferdinand montrait des préférences pour Trente, à l'instigation sans doute de son principal conseiller, Bernhard von Clés, évêque de cette ville. Les Allemands ne prenaient pas très au sérieux les intentions du nouveau pape, après les essais de son prédécesseur. L'ambassadeur vénitien à Vienne n'écrivait-il pas qu'autour de Ferdinand, et dans les cercles politiques on chuchotait avec ironie : « Le pape et les cardinaux ne se préoccupent pas plus du concile que des affaires de l'autre monde. » Ce fut plutôt dans une attitude d'expectative que fut accueilli Vergerio, lorsqu'il arriva à Vienne, vers le 23 mars; puis à Munich et autres pays de l'Allemagne du Sud, en avril. Le duc Guillaume de Bavière lui-même, dans sa politique d'opposition perpétuelle aux Habsbourg, souleva mille difficultés par l'intermédiaire de son 58 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE chancelier Léonard Eck. Lui mis à part, les princes se félicitèrent unanimement des excellentes dispositions du pontife; des malinten- tionnés même, comme le landgrave de liesse, acceptaient son concile à Trente, mais il fallait attendre l'empereur de qui tout dépendait, et son homme de confiance, Adrien de Croy, témoignait de son zèle, servait même d'introducteur au nonce à travers l'Allemagne du Sud. Mais il ignorait quand le maître arriverait d'Afrique; pas avant l'hiver en tout cas, et à travers l'Italie, où tant d'aiïaires le retiendraient jusqu'à la belle saison et au delà. Lorsque Vergerio commença sa tournée auprès des princes luthé- riens, au mois de juillet, ce fut une cantilène un peu différente, propre à refroidir l'enthousiasme qui animait ses premières dépêches. Pendant que les catholiques se renvoyaient les uns aux autres, et finalement, comme le duc de Bavière, s'en remettaient à l'empereur ou même à la diète, la ligue de Smalkalde rejetait le concile du pepe, sous prétexte qu'il n'était pas libre, qu'il était incapable de juger des querelles religieuses selon la parole de Dieu. Malgré le bon accueil qu'il reçut partout, même dans les villes impériales qui interdisaient la messe (l'électeurpalatin seul se montra opposé au concile de Mantoue et souleva des difficultés), nulle part le nonce ne reçut de réponse satis- faisante définitive, ni des margraves de Brandebourg, ni du duc de Clèves, pas même des électeurs ecclésiastiques. D'Espagne, l'em- pereur lui-même, ainsi que son frère, se retranchait derrière l'inter- vention de la diète ou l'unanimité des princes pour gagner du temps. Les seigneurs du Rhin redoutaient le voisinage de la France, et la ligue de Smalkalde ne se montrait si exigeante que parce que l'appui de François I er et d'Henri VIII la rendait maîtresse de la situation; elle s'en apercevait sans peine. François I er donnait au nonce Hodolfo Pio da Carpi, évêque de Faenza, et envoyait à Rome de bonnes assurances, même pour le concile de Manloue: toutefois il attisait la résistance des luthériens et leur conseillait de tenir un concile national entre eux. Il faisait le jeu de son allié Henri VIII, et celui-ci menait une campagne furieuse contre l'assemblée œcu- ménique et tout autre concile du pape. Le roi d'Angleterre avait donc à Smalkalde un agent qui soufflait la résistance, et lui-même briguait le titre de protecteur de la Confession d'Augsbourg, l'accep- tait, sous réserve d'un ou deux articles. De son côté, l'ambassadeur français en Allemagne, Guillaume du Bellay, prévenait les princes protestants contre le concile que préparaient le pape et l'empereur : il devait, disait-il, amener la ruine du parti. Son frère, l'évêque de CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 59 Paris, Jean du Bellay, chauffait, par contre, sa promotion au cardi- nalat en prodiguant les belles paroles dans les cercles curiaux. Rome savait maintenant à quoi s'en tenir sur le résultat positif des négociations. En décembre 1535, on y estima que Vergerio avait terminé sa tâche; il fut rappelé, et quand il rendit compte de ses derniers efforts, le 7 janvier 1536, le pape mesura le peu de progrès acquis; encore plus, en prenant connaissance de la déclaration du 21 décembre précédent, dans laquelle les ligués de Smalkalde pro- clamaient qu'ils ne voulaient rien avoir de commun avec lui. L'élec- teur palatin les avait entraînés à cette déclaration de guerre. Vergerio fut chargé de la communiquer à Charles-Quint, au moment où celui-ci débarquait à Naples. La parole restait aux deux chefs de la chrétienté et nous entrons dans une seconde phase sérieuse du concile. La première promotion cardinalice et les progrès du parti réformiste à la curie. Contarini. Le souci de Paul III était maintenant de vaincre la répugnance du Sacré-Collège, pour cela d'y faire pénétrer le parti réformiste, car il n'y comptait encore que quelques partisans tièdes ou mitigés. Les Florentins, créatures des Médicis, restaient à la tête de l'oppo- sition des curiaux; ils avaient garni les bureaux de leurs compatriotes, et faisaient cause commune avec eux en toute occasion. A leur tête intriguaient les Ridolfi, les Salviati, les Accolti et surtout Lorenzo Pucci, le Grand pénitencier, qui ne cessa de combattre la politique de progrès du pape jusqu'à sa mort, en 1544. Ce bloc entraînait les Romains et les Italiens, même les étrangers, lorsque Paul III voulait les ramener à un genre de vie plus digne de leur caractère de princes de l'Église. Tous écoutaient alors les intérêts opposés et les petites intrigues que leur soufllaient leurs familles ou les grandes puissances. Les cardinaux vénitiens seuls affectaient quelque indépendance. En mai 1535, le pape entreprit sa première grande promotion : il ne put la faire accepter qu'après des pourparlers laborieux, de longues délibérations qui durèrent au moins quinze jours, et finirent le jeudi 20 dans un consistoire qui dura toute la journée, jusqu'à quatre heures du soir 1 . Le pape dut, pour ménager le roi de France, 1. Pastor, p. 113; avec les témoignages sur les promus, notes 1 à 6 ; et p.119, notes 2, 3. 60 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE admettre, malgré ses répugnances, le candidat du Valois, l'évêque de Paris. Jean du Bellay. Il se contenta pour le moment de sept nominations, dont quatre au moins lui assuraient de sérieux ser- vices. L'évêque de Rochester en Angleterre, John Fisher, nouveau saint Jean-Baptiste, était enfermé dans les prisons d'Henri VIII, au titre de témoin de sa foi et ne tarda pas à remplacer de son sang la pourpre dont il ne put être revêtu. Le vieux diplomate allemand Nicolas Schonberg, qui appartenait au groupe des réformateurs zélés, était impotent et inutile, après de longs services rendus dans plusieurs missions importantes. Deux curiaux et deux diplomates furent adjoints à ces vétérans invalides, mais le pape pouvait compter sur eux : l'auditeur de la Chambre, Girolamo Ghinucci, avait su mettre en marche le procès contre Luther, dix huit ans auparavant; il jouissait d'ailleurs d'une réputation méritée par sa longue expérience et ses capacités. L'audi- teur de Rote Giacomo Simonetta, canoniste milanais, par contre était jeune et promettait une longue carrière : elle se réalisa en effet, et de plus son passé promettait qu'elle serait conforme aux principes et aux règles d'après lesquels la réforme allait s'opérer. Le napolitain Marino Caracciolo, qui abandonna le service de Charles- Quint pour celui du pape, était un administrateur en même temps qu'un diplomate, et l'appel de Rome sullisait à témoigner de son mérite. Mais la promotion capitale, sur laquelle se concentra la résis- tance des cardinaux, fut celle de l'homme d'État vénitien Gaspardo Contarini : Paul III y attachait une grande importance, et il con- voqua de suite le sujel pour l'employer prè^ de lui à l'œuvre de réforme. Contarini étail en même temps un humaniste chrétien, qui s'était instruit en philosophie el en théologie dans de fortes études à l'uni- versité de Padoue. II n'avait cessé de travailler ensuite et d'accroître ses connaissances, toul en remplissant les fonctions uint. La politique de famille elle-même, le népotisme auquel il céda et qui l'inclinait vers l'em- pereur — pouvant disposer de principautés italiennes en faveur de Bea neveux — ne firent pas dévier le Farnèse de sa ligne de conduite. A ses yeux la question vitale pour la communauté chrétienne, ce fui toujours la réforme parle concile: il eut de grands embarras, vécut des périodes de trouble dans ses rapports avec le chef temporel de la chrétienté, un potentat redoutable, qui ne connaissait guère les scrupules quand ses volontés étaient en jeu; Paul III n'éprouva jamais d'hésitation ni de défaillance à poursuivre le but que lui imposaient les besoins de l'Église. Les assauts commencèrent au milieu de ses premiers efforts de réforme. A son retour de la campagne contre Tunis, couvert de lau- riers et au milieu des acclamations, Charles-Quint débarqua, en novembre 1535, dans son royaume de Naples, annonçant qu'il se rendait à Rome pour négocier avec le pape le concile promis à ses sujets d'Allemagne. Paul III l'avait vainement exhorté à poursimre et à couronner, par une victoire décisive, la campagne si bien com- mencée contre les infidèles : le pontife comptait préparer une croi- sade, mais Venise, pas plus que François I er , ne consentaient à entier dans celle qu'il proposait contre le Turc. A Perluigi, qui lui présen- tait ces ouvertures avec les félicitations de Rome, Charles-Quint fit emporter, le 9 décembre, une série de conditions à débattre en préli- 1, Voir principalement, p. 30 de l'édition française. CH. I. POLITIQUT. CONCILIAIRE DE PAUL III 67 minaires du concile. Il fallait tout d'abord interdire à François I er ses machinations avec les ennemis de la chrétienté, et former une Sainte Ligue contre les puissances qui mettaient celle-ci en danger. Le roi Très chrétien serait invité à y adhérer, après quoi les alliés verraient à convoquer le concile, qui restait le premier souci de l'empereur. Paul III ne se laissa pas détourner de son programme : dès le mois de novembre, il avait envoyé, comme légats auprès du César, deux cardinaux qui lui étaient agréables, le doyen Piccolomini et un autre vieil impérialiste, Alessandro Cesarini, depuis longtemps dévoué à l'empire. Us avaient mission de régler le conflit de Milan : l'empereur accorderait l'investiture du duché au duc d'Angoulême, troisième fils de François I er . Le madré Habsbourg aurait préféré l'investi- ture faite par les Français et voulait la transférer à Ottavio, le petit- fils du pape, qui aurait épousé une princesse de leur nationa- lité : Paul III n'y montra guère d'inclination, car c'était trop s'en- chaîner à la cause impériale. Il fit la sourde oreille à toute ouver- ture qui pourrait avantager l'un ou l'autre rival. Il n'avait qu'à les laisser se débrouiller eux-mêmes, et le concile attendrait. Ainsi il refusa la permission, que sollicitait l'empereur, de faire des levées de troupes dans les États de l'Eglise, en prévision de la guerre imminente : le 28 février 1536, un édit interdit formellement, et sans réserve, aux sujets de l'Église romaine de prendre du service dans les armées de n'importe quel prince. Paul III resta même sourd à l'appel que le duc de Savoie lui adressait, comme au Père commun des fidèles, et, le 21 mars, il déclara en consistoire qu'il res- terait neutre, quelque justifiée que fut la plainte du duc. Sans avoir rien obtenu de positif, Charles-Quint s'achemina vers Rome les premiers jours d'avril, avec l'espoir de mieux réussir par sa diplomatie personnelle. Le pape ne lui en laissa pas les moyens : le jeudi avant les Rameaux, le 6 du même mois, au lendemain de l'arrivée des Impériaux et après une réception des plus brillantes, digne d'un empereur d'Occident 1 , les deux chefs de la chrétienté eurent une conférence de plusieurs heures sur l'affaire du concile. Elle se renouvela le surlendemain 8, et ce même jour Paul III con- voqua un consistoire destiné à la régler sans retard : l'opposition du Sacré-Collège s'appuyait cette fois sur la présence de la cour impériale, et ne voyait dans toutes ces menées qu'une manœuvre 1. Voir la description de Pastor, p. 202-205, et documents 19-22. 68 I.IV. LUI. MARCHE OU CONCILE l'i TRENTE pour ébranler le vicaire de Jésus-Christ, une combinaison politique avant pour luit de renforcer l'omnipotence de César et sa mainmise sut- la coui de Rome. La bulle de convocation du concile. Paul III. après avoir fait accepter de Charles-Quint la tenue du concile à Manloue, la ville de son choix, voulait pousser l'affaire aussi loin que possible, la terminer sans aucun délai avant le départ de l'empereur. Une congrégation de sept cardinaux fut aussitôt désignée, pour dresser la bulle convoquant l'assemblée. Au doyen Piccolo- mini et à l'évêque de Sabine Campegio furent adjoints trois confidents de la pensée du pape, Ghinucci, Simonetta et Contarini, deux cardi- naux diacres représentant le vieux parti gibelin de la noblesse romaine, Cesarini et Cesi. La besogne matérielle fut confiée à trois assesseurs, l'inévitable Vergerio et Aléandre. qui lui était supérieur dans la connaissance des affaires allemandes; ce dernier avait donné à son expérience une portée beaucoup plus étendue, par de longues études sur les Pères de l'Église et les antiquités chrétiennes, études qui avaient achevé de l'orienter vers une vie plus sérieuse. Le curial Ugo Rangoni, évêque de Reggio Emilia, complétait la commission. à titre de conseiller indicateur des pratiques et traditions romaines. Avec le concours de ces spécialistes, les sept cardinaux se mirent promptement d'accord, puis chargèrent Aléandre de dresser une es. piisse de bulle, qu'ils passèrent au crible dans des conférences avec les agents que Charles- Quint laissa pour cela derrière lui. Il ne s'at- tarda pas à Rome, mais il essaya de faire fléchir la volonté du pape de rester neutre, voulut le compromettre du moins par les fameuses scènes des 17 et 18 avril, dans lesquelles, en plein consistoire, il envoyait un défi, en forme d'ultimatum, à son rival : il le sommait de régler leur querelle dans le délai de vingt jours, par les armes, en champ clos ou en champ de bataille à son choix, avec le Milanais et la Bourgogne comme enjeux. On saurait alors que penserdes démons- trations pacifiques, qu'il étalait si souvent et sous toutes les formes. Cel esclandre provoqua les protestations des Français, cela va de soi. et de leur souverain lui-même, des explications qui finirent par en annuler Telle! : il trouva le pape d'autant plus froid qu'il y avait été préparé, c'est probable, d'une manière plutôt vague. Il n en fut. que plus décidé à maintenir sa neutralité, que Charles-Quint finit par admettre, en acceptant son arbitrage. L'empereur quitta CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 69 luuue ce même jour, J8 avril, y laissant ses secrétaires Fran- cès Covos fi Nicolas Perrenol de Granvelle, père du cardinal, avec ]>leins pouvoirs de négocier la paix en même temps que le concile. Dès le 24, ils signaient une convention qui reconnaissait la neutralité du pape. Pendant que Charles-Quint préparait sa malheureuse expédition de Provence, Paul III chargeait, le 9 juin, les légats pour la publication du concile, de tenter un dernier eiïort auprès des belli- gérants; un peu plus tard, le 27 août, il envoyait encore à l'empe- reur son homme de confiance, le secretarius intimus Ambrogio Reeal- cati, et en France l'humaniste Latino Juvenale, secrétaire des lettres latines. Toutes ces démarches furent vaines. La convention du 24 avril marquait un progrès pour le concile: les Impériaux prenaient à leur compte la bulle qui le convoquait à Mantoue, le jeudi de la Pentecôte, 23 mai de l'année suivante. Ils obtinrent qu'on y insérât des félicitations à l'empereur, pour la peine qu'il s'était donnée. Les Français en réclamèrent aussi pour leur souverain ; les premiers s'y opposèrent, parce qu'il avait soulevé de? embarras plutôt qu'aidé à la convocation du concile. La finesse romaine réussit à faire accepter ce compromis, que François I er s'était déclaré d'accord avec l'empereur au sujet de la réunion 1 . Vergerio de son côté présenta des observations, au nom des princes allemands, disait-il, dans un mémoire qui sollicitait deux changements de textes, que sa connaissance des affaires du pays lui faisait juger indispensables. Il fit écarter la stipulation que l'assem- blée se tiendrait secundum morem antiquorum conciliorum : elle serait, selon lui, un prétexte sullisant aux luthériens de ne pas se présenter. 11 s'agissait simplement de gagner du temps, puisqu'on devrait, dans la pratique, s'en tenir à cette stipulation: ce fut aussi la manière de voir des commissaires; ils admirent la correction. Quand, par contre, Vergerio proposa de requérir le consentement des princes pour le choix de Mantoue, la réserve souleva un vrai toile de la part des commissaires non inféodés à la politique impé- riale, parce que ces princes pouvaient l'invoquer pour tout remettre en question. Elle fut écartée; mais ces petits incidents, qui se multi- pliaient par trop souvent, montraient quels misérables obstacles allait embarrasser la politique conciliaire. Aussi la bulle ne fut-elle arrêtée en consistoire que le 29 mai. Le pape y joignit un décret qu'il jugeait indispensable, parce qu'il 1. Sommaire dans Fastor, t. xi, p. 67. 70 IIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE réglait un problème d'importance, soulevé au siècle précédent, et qui n'avait pas été résolu : à qui reviendrait l'élection du pape en cas de vacance pendant la durée du concile? celui-ci ne tente- rait-il pas de se l'attribuer, à l'exemple de l'assemblée de Cons- tance? Paul III décida que les Pères n'avaient pas qualité poui intervenir dans l'élection, et il la réserva au Sacré-Collège, en vertu d'une tradition consacrée par la discipline et la pratique des siècles. Le règlement resta secret toutefois, entre les mains des cardinaux, la bulle fut seule publiée au consistoire du vendredi 2 juin, et affichée aussitôt aux quatre locaux marqués pour la promulgation officielle des actes de l'Église romaine, aux portes des basiliques de Saint-Pierre et de Saint- Jean-de-Latran, à celles de la Chancellerie et au Campo dei Fiori. La bulle Ad Dominici gregis ne se contentait pas d'inviter, à la date et au lieu convenus, les patriarches, archevêques, évoques, abbés, ainsi que tous ceux qui avaient droit de siéger d'après la tra- dition reconnue légitime. Les princes étaient tenus d'envoyer au concile leurs ambassadeurs, si quelque motif valable les empêchait d'y paraître en personne. Le pape avait tout espoir qu'ils y vien- draient, puisque l'empereur, le roi des Romains et aussi le roi Très chrétien avaient pris l'initiative, déjà du temps de Clément VII, puis sous le pontificat présent, de solliciter la tenue de l'assemblée. Tout au moins, s'ils ne peuvent favoriser le voyage de ceux de leurs sujets, qui par leur situation sont tenus de prendre part aux travaux conciliaires, qu'ils ne les empêchent pas de remplir leur devoir. La bulle reproduisait le formulaire de Jules II à propos du der- nier concile de Latran, en y supprimant ce qui était de nature à réveiller la susceptibilité ombrageuse des luthériens : elle n'invo- quait pas, par exemple, l'autorité du pape et le magistère de l'Église, et se bornait à tracer un règlement, un programme de travail aux évêques convoqués à titre de docteurs enseignants. L'Église de Rome se montrait disposée à débattre les opinions des novateurs, d'après les procédés orthodoxes qui leur étaient favo- rables; à les entendre en toute condescendance, à les exhorter avant de porter sur leurs opinions la sentence qui s'imposait. Elle marquait en même temps les buts pour lesquels devait être assem- blée l'Église enseignante : la gloire de Dieu, l'exaltation du corps mystique de Jésus-Christ, l'extirpation de l'erreur, le salut des croyants par la paix et l'unité resserrée, enfin leur union dans une croisade contre les infidèles. Ce dernier article, tout d'actualité, CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 71 passait alors au premier plan : en groupant les princes, orthodoxes et autres, dans une vaste confédération militaire, le pape espérait ■ — vu la situation critique où se trouvait l'Allemagne en face du Turc, l'ennemi commun — que la communauté de dangers, de fatigues et de sacrifices rendrait plus facile l'entente qu'il essaierait ensuite d'assurer sur le terrain religieux. La convocation transmise à la chrétienté. Un avant-concile prépare les travaux. Trois légats furent délégués pour faire accepter la bulle, Caracciolo à l'empereur, Agostino Trivulzio au roi de France, l'espagnol Francès Quinones au roi des Romains, pourvus des instructions les plus générales : ils devaient travailler à la paix de la chrétienté, à la croisade aussi bien qu'à la prochaine tenue du concile. Et ils avaient été choisis avec soin : le premier était un ancien serviteur des Habs- bourg, le second appartenait à une famille milanaise, qui pendant quarante ans, avait tout sacrifié à la cause des Valois; enfin le fran- ciscain Quinones, ancien confesseur de Charles-Quint, voué à la réforme par toute une. vie austère, connaissait les deux frères depuis leur enfance, et donnait à espérer que son intimité avec le roi des Romains lui assurerait tout succès auprès des princes allemands, aussi bien que la popularité que ce prince s'était acquise en passant sa vie parmi les Allemands. Pour donner à ces ambassades solennelles le temps et les moyens de préparer les voies au concile, Paul III patienta six à sept semaines, avant de désigner les nonces qu'il destinait à propager la bulle à travers la chrétienté. Les nominations eurent lieu au consistoire du 27 juillet, l'expédition des actes de nonciature et les préparatifs de départ se prolongèrent jusqu'au mois de septembre. Le pape semble ne pas avoir reculé devant les perspectives de faire entre- prendre en automne et en hiver, et à des méridionaux, un voyage pénible à travers les régions du Nord et un travail encore plus pénible : faire accepter le concile à des princes et à des peuples fort divers, à tout point de vue, dont plus d'un le considérait comme une médecine amère, difficile à prendre, encore plus difficile à digérer. Le nonce pour l'Allemagne fut prêt le premier, le 10 septembre : cela se comprend, sa mission étant la plus longue, en même temps que la plus dure. C'était l'auditeur de Rote, Peter van der Vorst, évêque d'Acqui, en Piémont; nous le connaissons déjà comme un / _ l LIV. Il il . MARCHE DU I ON < I i I i>r I RE N i E ' de Carpentras, où depuis dix années, tout en conservant la corres- 1. Liste complète dans Pallavicini, liv. I, c. i, en tête. ch. i. politique Conciliaire de paul m 73 pondance la plus étendue avec ses amis les humanistes, même éloignés, comme aux Pays-Bas et en Angleterre, il partageait le temps entre les couvres de bienfaisance et le culte des belles-lettres, en faisant toutefois la part principale à la littérature chrétienne. Plus idéaliste qu'homme d'action, il pouvait lutter sans désavantage, dans la i untroverse et l'apologétique, avec les plus habiles polémistes con- temporains, même avec Érasme, son correspondant. C'était surtout un homme de bon conseil par sa modération, son indulgence et sa sagesse expérimentée. Quand ces personnages se trouvèrent réunis autour du pape (fin octobre 1536), ils formèrent un petit sénat, assez mêlé, de capacités diverses, d'autant plus aptes à poursuivre l'œuvre à laquelle on les appelait. En général toutefois, ils possédaient aussi bien la doctrine qu'ils avaient à restaurer en même temps qu'à défendre, que la discipline, dans laquelle ils avaient pour la plupart fait leurs preuves comme réformateurs. S'ils n'étaient pas diplomates comme Contarini leur chef, ils connaissaient le mal et les remèdes, savaient et voulaient guérir le malade. Deux d'entre eux avaient un caractère à part : le rigide Caraft'a ne s'était jamais appliqué longuement à des études approfondies; et dans sa carrière, consacrée en grande partie à l'organisation des théatins, garda toujours l'intransigeance d'un ascète transplanté dans la vie publique. Par contre Pôle, l'Anglais doux et indulgent, instruit, éclairé, eut surtout, dans les luttes reli- gieuses de son pays, l'attitude d'une victime préparée au sacrifice par son tempérament idéaliste et mystique de théologien. A cette réunion de travailleurs et lutteurs, Giberti n'apporta qu'un concours de quelques mois, et le pape ne put le décider à quitter définitivement son diocèse de Vérone, où il se cantonna de nouveau en février 1537. Il s'y comportait, a-t-on dit, en précurseur de saint Charles Borromée à Milan. Il aurait donc apporté au pro- gramme de Paul III ses conseils, ses exemples, et son activité, en même temps qu'une autorité de plus. Sa santé lui servit de pré- texte pour esquiver la responsabilité, sans qu'il eût à invoquer les souvenirs fâcheux que lui avait laissés la Rome des Médicis, telle qu'il l'avait connue au temps des mondanités et splendeurs païennes de la Renaissance, sous Clément VII. Paul III groupa aussitôt les nouveaux venus en une commission de neuf membres, sous la présidence de Contarini, y compris Aléandre et le maître du Sacré-Palais, Tommaso Badia, appelés à la requête du président. Le programme était de rassembler par i\ I.IV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE écrit, et sous peine de sanctions rigoureuses, tout ce qu'ils découvri- raient à réformer dans le gouvernement et l'administration, chez le clergé et en général dans la ville de Home. Ils se mirent au travail en novembre, en prenant pour base un mémoire -rapport, dans lequel Sadolet exposait les origines et les causes des abus ave< leur! conséquences. Il se montrait impitoyable et faisait retomber la responsabilité première sur les derniers papes, qui avaient manqué à leurs devoirs, et amené par leur faute la perte de l'Allemagne et de l'Angleterre. Il ne se crut pas obligé de ménager les papes Médicis, ses bienfaiteurs. Il se compromettait toutefois auprès de la majorité des cardinaux : la faction florentine cria au scandale et à l'ingratitude : Sadolet ne devait-il pas tout à Léon X, puis à Clément VII? D'ailleurs la commission nouvelle manquait de prestige aux yeux d'un Sacré- Collège encore hésitant pour la réforme, et surtout d'un public médisant, qui épiait ses démarches, y cherchant occasion d'en rire et de la déconsidérer. Que pouvait-elle dans la curie, composée comme elle était d'étrangers, d'inconnus sans grand prestige à la cour romaine, dont quelques-uns même n'avaient pu y terminer leur carrière des honneurs, avec un seul cardinal à sa tête, et dont les malveillants s'efforçaient de ruiner l'influence auprès du pape, d'annuler ses réformes par tous les moyens? Paul III chercha d'abord à modérer cette opposition par le discours énergique qu'il prononça au consistoire du 13 novembre l . Il allir- mait son désir et sa volonté d'aboutir coûte que coûte. Le concile ne travaillerait avec fruit, disait-il en substance, que s'il était précédé d'un commencement sérieux de réforme, et se proposait de l'entre- prendre d'abord sur lui-même et sur ses conseillers. Il engageait donc les cardinaux (et ils ne sauraient lui faire un plus grand plaisir] à lui signaler fidèlement tout ce qu'ils remarqueraient ou entendraient de repréhensible sur son compte. Et ce ne fut pas sans arrière- pensée qu'il récompensait le travail de Sadolet par une distinction, le nommant, le 3 décembre, assistant au trône pontifical et le vengeant des attaques des Florentins. Il ne s'en tint pas là. Le même Sadolet et ses confrères de la commission devaient, en effet, ligurer dans la grande promotion du 22 décembre, qui affai- blit notablement la résistance des vieux cardinaux. Les pourparlers, sans durer aussi longtemps qu'en mai 1535, n'en furent guère moins 1. Voir le sommaire donné par un témoin dans Pastor, p. 132, note 2. CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III /,> laborieux, du 17 au 22, en particulier comme en public, car le pape se décida, pour venir à bout de cette résistance, à prendre les cardi- naux séparément, par petits groupes, puis un à un l . Chose curieuse, l'opposition vint aussi de ceux qui s'étaient jusque-là montrés favo- rables à la réforme : non seulement du politique Ercole Gonzaga, qui évoluait alors, voilait ( sans l'atténuer) l'animosité qu'il ressen- tait, lui et sa famille, à l'égard du pape Farnèse, par suite d'opposi- tion entre les intérêts politiques; il régularisait pourtant sa vie, travaillait sérieusement, après son oncle le cardinal Sigismondo, à l'amélioration de son diocèse de Mantoue 2 . Le doyen Piccolomini lui-même vint à la rescousse, au nom du prestige du Sacré-Collège, qu'il croyait représenter. Paul III ne put faire accepter que neuf de ses candidats, dont trois membres de la commission. Caraffa, Sadolet et Pôle; il ajourna les autres et réserva in petto Aléandre, pour lequel il invoquait la durée et l'importance des services rendus à l'Eglise romaine. Les exigences du Sacré-Collège et les traditions de la curie lui imposèrent le jeune Lodovico Borgia, petit-neveu d'Alexandre VI et l'archevêque de Siponto, Gianmaria Ciocchi del Monte, dont la réputation laissait à désirer. Mais celui-ci était un vieux curial de famille et de carrière, dressé par un autre praticien, le car- dinal Antonio, son oncle paternel; il ne connaissait que les aiïaiies et le service du pape. Paul III pouvait compter sur lui, comme sur le nonce en France, présenté par François I er avec son ambassadeur à Rome, l'évêque de Mâcon, Charles Hémard de Denonville. Le nonce en effet, l'évêque de Faenza, Rodolfo Pio da Carpi, fils d'Alberto Pio, prince de Carpi, ambassadeur de François I er à Rome, appartenait à une petite dynastie italienne, ruinée par son attache- ment à la France. Le pape mentionnait dans son décret de nomina- tion ses aptitudes exceptionnelles et son savoir, avec les services rendus comme diplomate, et son avenir ne démentit pas, pendant vingt-huit ans, les espoirs qu'il donnait; il se retourna même, lui et sa famille, devenue définitivement romaine, vers la maison d'Autriche, et mourut doyen du Sacré-Collège. Moins brillante et moins longue fut la carrière des deux der- niers candidats; mais Paul III fondait de grands espoirs sur leur 1. Sur ces négociations, voir ibid., à la suite, p. 132-134, avec des notes abon- dantes en références. 2. Ibid., p. 420-421. 76 i.iv. Mil. MARCHE m CONCILE DE TRENT1 expérience professionnelle. C'était le préfet ar la présence de trois cardinaux de pins, la commission de réforme travaillait activement et, depuis le début de novembre, avant même la semonce pontificale au Sacré-Collège: elle se réunissait chaque jour et dressait le mémoire qu'elle voulait remettre au pape. Il fut arrêté non sans difficultés et débats orageux. L'entente n'était pas parfaite entre les commissaires; de plus, Giberti, Pôle, Fregoso soutiraient du climat de Rome et sollicitaient leur congé; Contarini qui jouissait d'un prestige incontesté, depuis que l'opinion publique lui attribuait, non sans raison, la promotion dernière, réussit à les retenir jusqu'au bout, et à mettre sur pied un mémoire qu'il avait dressé en commun avec plusieurs de ses collègues, on ignore lesquels l . La commission discuta encore trois semaines pour établir le texte définitif; Sadolet notamment fit des réserves, et ses collègues l'autorisèrent a y joindre des observations écrites, qui manifestaient sa manière de voir personnelle. Le programme de réforme ou le «Consilium delectorum ». Enfin au milieu de février 1537, le mémoire fut arrêté et revêtu de la signature des neuf commissaires, sous le titre : Consilium deln - toruiii cardinaliwn S. D. A. Paulo III petente conscriptum et exhi- bition. Il ne reçut pas de retouches, et la commission s'égrena bientôt : Giberti et Fregoso obtinrent la permission de retourner dans leur diocèse, Pôle, que le climat romain éprouvait aussi, celle de se retirer à sa villégiature de Padoue. Le titre ci-dessus ne se compléta que le 29 mars, au Vatican, dans une réunion des commissaires, en présence de la plupart des cardinaux. Contarini donna lectuie du mémoire, l'expliqua, puis communiqua les réserves de Sadolet. Sur la propo- 1. Sur l'auteur inconnu du mémoire, Pastor, p. 142, note 1; question oiseuse, plusieurs commissaires durent y coopérer avec Contarini. CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 77 sition d'Aléandre, le pape décida qu'une copie des deux écrits, avec les signatures des neuf commissaires pour le premier, serait com- muniquée aux cardinaux, qui donneraient leur avis un par un. Il leva ensuite le secret des délibérations, sous cette réserve que le mémoire ne serait pas publié avant que le Sacré-Collège eût manifesté son opinion. La question avait besoin d'un examen mûrement réfléchi de sa part, qui servirait encore de base à une discussion en commun. On ignore si cette discussion eut lieu. En tout cas, Contarini rédigea un second mémoire, dans lequel il discuta une à une les critiques des cardinaux, sous ce titre : Epistola de potestate pontificia de usu cla- vium. Le pape se proposait, en toute cette affaire, d'abord de préparer le concile qui s'ouvrait le 23 mai, d'en orienter le travail, avec la perspective d'une liberté aussi grande que celle dont les commis- saires avaient fait preuve en ce qui concernait cette assemblée. Leur œuvre fut un mémoire d'or, aureum consilium, a-t-on dit justement (cardinal Quirini) ; rien n'y justifiait l'indignation qu'il provoqua à la curie et qui en empêcha la publication officielle, indignation intéressée, comme la mauvaise foi avec laquelle les luthériens abusèrent des copies et éditions subreptices qui ne tardèrent pas à circuler 1 . Ces points de vue établis, on doit reconnaître la giande hardiesse du travail. Dans le préambule, la commission s'en prenait à l'audace des canonistes romains, avant tout courtisans, qui soutenaient cette thèse que tout était permis au pape selon son bon plaisir, qu'il pou- vait notamment disposer des bénéfices comme de sa propriété. De là était venu tout le mal. Et on exhortait le pape à donner l'exemple de l'observation des lois, à n'en dispenser que sur des motifs sérieux et bien constatés. On passait ensuite en revue les principaux abus qui ravagaient l'Eglise avec leurs remèdes. « La collation des ordres sacrés, dont le haut clergé fait surtout mauvais usage, ne devrait plus avoir lieu qu'après une enquête sérieusement menée, dans chaque diocèse, par trois prélats instruits et de bonnes mœurs. Les bénéfices seront conférés ainsi sûrement à des candidats connus, éprouvés qui auront pour premier souci de résider, de s'occuper de leur troupeau, de remplir eux-mêmes leurs fonctions. Aucun Italien d'ailleurs ne devra recevoir de bénéfice à l'étianger, et réciproquement. » Cette réserve limitait singulièrement la prérogative du pape, et les curiaux, qui 1. Sur les destinées du Consilium et ses diverses éditions, voir Pastor, p. 144 et notes; 147 à 150, avec notes diverses. 78 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DK TRENTE moissonnaient les bénéfices à travers la chrétienté, se sentirent touchés, crièrenl hautemenl lamine. Le mémoire s'attardait sur les manèges plus ou moins honnêtes qui si: pratiquaient à la curie ou ailleurs, et qui faisaient, pour ainsi due, circuler les bénéfices de main eu main : réserves, expectatives, regrès, pensions, etc., tout cela devait disparaître, avec le cumul des bénéfices, qui a pour conséquence iné\ itable la négligence des devoirs de pasteur, ou leur abandon à des mercenaires indignes ou inca- pables. « Les censures et confiscations de revenus contre les délin- quants n'épargneront même pas les cardinaux, qui doivent donner l'exemple de ces devoirs et assurer à leur place de dignes pasteurs aux diocèses où ils ne peuvent résider. » Les ordres religieux, et surtout les couvents de femmes, ont besoin de correction : « l'Ordinaire procédera à l'extinction par décès des communautés en décadence et les remplacera par des religieux fidèles à leur règle. Les évêques ont à réformer les cou- vents de femmes, à contrôler les prédications qu'ils confient à des religieux : ils feront de même, et surtout en Italie, pour l'ensei- gnement dans les écoles et les livres qu'elles emploient, sans excepter les écoles des couvents, pour lesquelles ils avertiront le pape et les supérieurs de qui elles dépendent. » On signale hardiment les abus que les légats et nonces se permet- tent depuis lontemps, pour retirer argent de leurs facultés et pouvoirs spiritnels; ces abus ont, plus que tout le reste, contribué à déchaîner la tempête qui ravage l'Église. Et les dispenses, indulgences, quêtes, absolutions et remises de vœux, que les pasteurs inférieurs extorquent à l'autorité suprême et multiplient, n'ont pas provoqué moins de récriminations que les facultés des agents pontificaux. On avertit enfin le pape de rétablir un service divin convenable dans Rome, l'Église maîtresse et modèle de la chrétienté, d'y faire revivre la pureté de vie et mœurs, le bon ménage des établissements pieux de charité. Il y a aussi en tout cela une cause perpétuelle de Bcandale; ainsi dans la basilique du Vatican et autres églises en vue. Le Consilium se termine par une exhortation chaleureuse au pontife régnant, de se montrer le digne imitateur de saint Paul, dont il a pris le nom : tout d'abord, il fait appel à sa charité, à son zèle, qui trouvera une matière suffisante dans la répression des abus qu'il vient de lui signaler. Il n'est pas étonnant qu'un acte si hardi ait été livré à la publi- cité, avant même que le pape ait pu en tirer le profit qu'il en atten- CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 79 dait pour le concile. Des copies circulèrent bientôt sous le man- teau, puis se multiplièrent en divers lieux en 1538, même à Rome, où le pape les fit arrêter, parce que, l'affaire du concile continuant à traîner, la publication était inutile et devenait dangereuse. Les protestants en eurent connaissance dès cette date par des éditions subreptices, et ils firent au Consilium, cela se conçoit, le sort qu'avaient eu déjà, grâce à leur perfidie, les instructions que le loyal Hadrien VI avait confiées, en 1523, au nonce Cheregato pour la diète de Nuremberg l . Ils l'exploitèrent dans leurs pamphlets, et Luther donna le signal par ses grossières injures. Ces manifestations au loin, pas plus que les gémissements tout proches des curiaux, ne retardaient la marche de Paul III : il n'en était que plus décidé à donner un démenti aux uns et aux autres, puisqu'ils se mettaient d'accord pour prétendre qu'il ne voulait pas sérieusement le concile. Il n'en parlait plus guère 2 , cependant il y pensait toujours. Il se documentait ailleurs encore que dans le Consilium, et employait à recueillir des matériaux les commissaires qui l'avaient dressé, notamment Contarini.. Le règlement et la pratique des conciles du xv e siècle ne pouvaient nullement servir de modèle, comme étant en dehors de la discipline traditionnelle, et plutôt contre elle. Ce fut pour rétablir celle-ci en la prochaine assemblée, et mettre le pape au courant des définitions et préceptes proclamés par les conciles anciens que Contarini rédigea encore pendant l'hiver 1536-1537, un résumé historique de ceux-ci : Conciliorum magis illustrium summa, auquel les antres commissaires fournirent certainement leur appoint. C'était une sorte de guide avec lequel le pape pouvait s'orienter pour la marche du concile, comme pour l'examen des erreurs qui seraient mises en cause. Échec du concile de Mantoue. Le Consilium à peine achevé, le pape parlait de se mettre en route pour ouvrii le concile à Mantoue, avec les viatiques qu'on lui prépa- rait ainsi. Il recevait de diverses parties de la chrétienté des 1. Histoire des conciles, t. vm, p. 858-859. 2. Toutefois le 21 juillet et le 8 décembre, à propos des commissaires : che pensino circa la reformcClione délia Corle. Ehses, Concilium Tridenlinum, t. iv, p. 26, note 3; p. 27. SI. 1 l\ . Mil. MAHCIIE UV CO.NCII.i: 1)1 TRENTE assurances optimistes sur la bonne volonté des princes : Fran- çois I ,r seul s'entêtail à repousser le concile sous prétexte qu'à Mantoue, il serait entre les mains de son adversaire. Le Sacré- Collège s'armait de cette opposition, et la congrégation du concile, établie en avril 1536 (ci-dessus, p. 48), conseillait, ù la majorité de six voix contre trois, d'attendre que les princes alle- mands fussent représentés en nombre convenable en cette cité : la dignité de l'Église ne permettait pas que son chef se rendît, avec toute sa cour, dans une ville où il n'y aurait personne pour le recevoir. Paul III avait augmenté cette commission de deux membres, Sadolet et Caraiïa: ils furent seuls, avec Contarini, à soutenir la résolution du pape. Or le nonce Peter van der Vorst était loin d'avoir terminé sa mission auprès de ces princes allemands, et c'était bien peu les connaître que de croire que les catholiques eux-mêmes prendraient I initiative de se déranger pour le concile. Ils ne se mettraient en mouvement que le jour où la curie serait installée. On tournait donc dans un cercle vicieux. L'arrêt, cette fois encore, vint du dehors. Le pape n'attendait plus pour se mettre en route que le oui du souverain de Mantoue, le duc IVderigo Gonzaga. Un bref du 15 février 1537 lui rappelait que, dans le courant de l'année précédente, lui et son frère le cardinal Ercole avaient accepté l'honneur qu'on leur faisait de mettre le concile sous leur protection : le pape l'invitait à prendre les mesures convenables pour la iéception de la cour romaine avec son chef. Dans sa réponse du 24, le prudent Gonzague battait déjà en retraite cl priait le Saint- Père de lui envoyer un agent avec les pouvoirs suffisants pour régler les préparatifs et, avant tout, les mesures à prendre. Le 24 mars, nouveau bref qui le rassurait et lui faisait remarquer qu'il n'avait pas besoin de forces supérieures à celles dont il disposait, pour assurer l'ordre et la sécurité *. Sans se préoc- cuper davantage de ces scrupules ou arrière-pensées, Paul III ne cessait pas de préparer son départ et, le 5 avril, il mandait au cardinal Pio da Carpi de prendre congé du roi de France et de le rejoindre lui-même à Mantoue. Il signifiait, par là à Sa Majesté très chrétienne qu'il passait outre à son opposition. Mais lorsque le lundi de Quasimodo, le 9 du même mois, le Consis- toire fut consulté sur le jour du départ, le cardinal de Gonzague 1. Récit dans Pastor, p. 81-83. Les «auses de l'incident sont complexes, mais pas aussi mystérieuses qu'elles semblent. CH. I. POLITIQUE CO.NCILIAIHE DE PAUL III 81 communiqua une lettre du 24 mars, qu'il n'avait osé montrer jus- que-là : son frère le chargeait de représenter que, pour garantir la sécurité du concile, il était indispensable d'entretenir une garnison, dont le chiffre et la dépense seraient d'abord à fixer. Le pontife perdit patience : il riposta aussitôt que de pareils subterfuges étaient inutiles ; il suppliait le prince d'envoyer sa décision courrier par courrier. Effectivement, le 15, celui-ci faisait savoir par son secrétaire Abba- tino qu'il avait besoin de 1 500 fantassins et de 100 cavaliers : il su (lirait du reste de compléter ce nombre, à mesure que le concile s'accroîtrait, avec l'afïluence qui en résulterait. Il ne se départait pas de sa tactique d'atermoiements : elle voilait à peine l'intention d'esquiver toute responsabilité. Que s'était-il passé au juste? F'aut-il croire, avec le pape, que le duc reculait par crainte de mécontenter l'empereur, qu'il supposait ne pas être favorable au concile? Paul III l'affirmait plus tard 1 , mais il y avait d'autres raisons à ce refus déguisé, et multiples. Il y avait la crainte de François I er , dont les soldats occupaient le Piémont, à trente lieues de Mantoue, et qui faisait clamer partout qu'il ne mettrait pas ses évêques en branle, tant que la question du Milanais ne serait pas réglée en sa faveur. Il y avait la crainte des ligués de Smalkalde, qui faisaient encore plus de bruit autour du concile et menaçaient de l'empêcher par une autre expédition Freundsberg, au besoin par un nouveau Sac de Rome. Et Mantoue se trouvait sur le chemin des hordes incendiaires, chemin qui passait par Munich et les vallées de l'Inn-Brenner-Adige. Il y avait enfin la crainte du Turc qui, sous l'instigation de François I er , son allié déclaré désormais, préparait pour le printemps — on le proclamait à Venise — une grande expédition contre les domaines des Habsbourg sur l'Adriatique et menaçait par là même ceux de la république. A vrai dire, la situation politique n'était pas rassurante à ces débuts de l'année 1537, dans l'Europe occidentale : partout des bruits de guerre, des préparatifs militaires, des projets de cam- pagne pour la belle saison. Les nouvellistes avaient beau jeu, et les diplomates ne refusaient rien à leurs enquêtes, parce que les hommes d'État s'agitaient, de Londres à Rome, de Smalkalde à Madrid, en passant par Anvers et Paris, pour obliquer sur Vienne et Venise. Les circonstances n'étaient guère favorables à la tenue du concile, et ses ennemis pouvaient plaidei, s'agiter, en faveur 1. Pastor., p. 84, note 6. 82 1.1V. Mil. MARCHE DU CONCILE D E TRENTE du statu quo. Paul III n'en avait que plus de mérite à poursuivre son programme. Le vendredi 20 avril, après qu'il eut expédié le messager du due de Mantoue, il déclara au Sacré-Collège qu'il ne convenait pas de se prêter à de pareilles exigences, et l'assemblée n'eut pas de peine à suivre son avis. I >e> ant le déploiement de troupes qu'il réclamait, les malveillants, toujours à l'affût du moindre faux pas, ne manque- raient pas de crier à l'asservissement du concile. Serait-il vraiment moins asservi sous la protection de soudards, gens de métier, sans respect pour les gens d'Eglise, et d'un prince de l'empire, aux aguets entre l'Allemagne et l'Italie, c'est-à-dire entre l'enclume et le marteau? Cette rencontre d'hommes de guerre et de ministres serait chose étrange, et le pape ajouta qu'il lui répugnerait de tenir un concile sous les armes. Il proposa donc de proroger la date de convocation, qui avait été fixée au 23 mai. Les cardinaux l'approuvèrent, excepté deux, Schonberg et Sadob t. qui penchèrent pour une. translation, sans être d'accord sur le lieu. Le consistoire arrêta finalement la date du 1 er novembre. Ce ne fut qu'une formalité : le souci du concile n'existait nulle part que dans l'esprit du Souverain pontife. L'évêque de Segni, que le pape envoya à Mantoue congédier les Pères qui s'y seraient rendus, n'en trouva aucun. Les messagers qui prévenaient les princes de la prorogation furent reçus avec une complète indifférence, même en Allemagne, où l'on réclamait à cor et à cri, depuis des années, la réforme par le concile. Et ce fut dans ce pays que la bonne volonté de Paul III rencontra le plus de résistance. Échec des négociations pour le concile : Peter van der Vorst dans l'empire. Les nonces expédiés l'été précède; i n'avaient reçu partout que de bonnes paroles et de belles assurances. Nous connaissons la condition que François I er mettait à son consentement. Cette négo- ciation délicate avait été toutefois confiée à L'homme le plus capable de la faire réussir, le nonce ordinaire Pio da Carpi, qui venait de recevoir le chapeau par complaisance pour le souverain. Mais celui-ci ne démordait pas de son idée fixe, que le concile projeté n'était que celui de son rival. Pour l'Allemagne, ce foyer perpétuel d'agitation antiromaine CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 83 Paul III avait fait son choix avec non moins de soin, sinon avec autant de bonheur. Le flamand Peter van der Vorst, d'une famille noble d'Anvers, vivait à llome depuis quatorze ans et au service de la curie, après avoir suivi aux Pays-Bas la carrière in minoribus d'Hadrien VI, dont il était le serviteur. Il connaissait sans doute, par ses relations du moins, les affaires d'Allemagne mieux que ses confrères curiaux, grâce à son tempérament et aux expériences de sa jeunesse. Il n'ignorait pas la langue et saurait gagner la con- fiance des princes et des gens du pays. Ajoutons, et ce fut un bonheur pour lui, qu'il ignorait l'étendue et la force des préven- tions qu'il allait rencontrer. Les instructions qui lui furent remises le 10 septembre 1536 lui recommandaient toute prudence, réserve et discrétion : il avait seulement à exposer sa mission, demander l'adhésion au concile de Mantoue, sans entrer en discussion sur les points contestés : il ne ferait qu'enfoncer par là dans leurs erreurs les luthériens qui restaient toujours persuadés, et surtout tâchaient de persuader aux autres, qu'ils avaient l'avantage. On ne se servait pas de part et d'autre des mêmes arguments, on ne parlait pas la même langue, alors à quoi bon discuter? Le nonce avait ordre de renvoyer au pape les diffi- cultés de détail, qui lui seraient objectées, et d'invoquer en faveur du concile de Mantoue l'adhésion de l'empereur et du roi des Romains, les chefs sur lesquels princes et villes impériales devaient régler leur attitude. Tout était calculé et combiné pour le succès de la mis- sion : la suite du nonce n'était composée que de Néerlandais et d' Allemands, peu nombreuse, simple et sans apparat; elle reçut des recommandations strictes de vie sérieuse, de modestie, de réserve en tout, défense surtout d'accepter n'importe quel cadeau. Le nonce ne partit qu'à la fin de septembre et, après avoir touché Trente le 13 octobre, traversa les Alpes orientales et entra dans l'archiduché d'Autriche, où il rencontra, au début de novembre, le roi Ferdinand, qu'il accompagna à Vienne. Après s'être concerté avec lui et le cardinal von Clés, évêque de Trente, il visita successi- vement les princes catholiques de l'Allemagne du Sud, ceux de la maison de Bavière et les évêques de la région. Il reçut partout un accueil empressé et ne rencontra que de bonnes dispositions er.vers le concile : tous attendaient néanmoins, pour s'en occuper, la fin de la guerre et le règlement de la question Savoie-Milanais. N'était-ce pas renvoyer l'affaire aux calendes grecques? Non sans quelque perplexité, Vorst commença, au début de l'année S'i i.iy. LUI. MARCHE l) l CONCILE DE TRENTE suivante, ses démarches auprès des protestants. Les premiers qu'il visita, Le margrave de Brandebourg- Kulmbach, Le plus puissant piince de la haute Franconie, et la ville libre influente de Nuremberg, le reçurent poliment, mais avec cette réponse pru- dente, qu'ils ne pouvaient rien décider qu'en accord avec leurs alliés de Smalkalde. Tout dépendait dune de L'accueil qui ai tendait l'agent pontifical auprès du chef de la Ligue, l'électeur de Saxe Jean-Frédéric, le protecteur de Luther de tout temps, envers et contre tous. Recevrait-il d'une manière convenable l'envoyé de ceux qu'on n'appelait autour de lui que l'AntéchrisI e1 la grande Babylone romaine? Vorst avait pris soin de le prévenir de sa visite. Le Saxon lui lit répondre, le 1 er février, qu'il se rendait à rassemblée géné- rale de Smalkalde : il n'avait donc pas le temps de prendre jour pour une entrevue. Mais comme l'affaire qui l'amenait, concernait tous les princes coalisés, il l'engageait à le suivre à Smalkalde, où il les rencontrerait tous ensemble et en mesure de l'écouler. 11 se détourna par ailleurs de son chemin pour ne pas rencontrer le nonce, le 5, à Weiinar. Malgré ce manque de tact, Vorst se résigna, sur les vives instances du cardinal Albert de Brandebourg, électeur de Mayence, qu'il visita près de Halle, en Saxe, à tenter une démarche désespérée : les rigueurs de la saison, le mauvais état dis chemins et sa santé débile la lui rendirent encore plus pénible. Le 24 du même mois, il trouva toutefois à Smalkalde un auxiliaire précieux, le chancelier impérial Mathias Held. Celui-ci avait déjà entrepris le siège des princes et insisté fortement pour leur faire accepter un concile, qu'ils réclamaient depuis tant d'années. < Leur conscience n'était pas plus engagée que leur honneur, du moment que le pape n'apportait à le convoquer ni condition, ni réserve, et dans une ville — qui n'était pas allemande, comme ils le deman- daient, c'était vrai— mais située aux portes de l'Allemagne, et d'ail- leurs un fief de l'empire. Refuser d'y prendre part, c'était olîenser gravement l'empereur, qui avait fait sa chose du concile, le mécon- tenter d'autant plus, que c'était rendre ses travaux inutiles, ainsi que ses fatigues dépensées à réconcilier les princes chrétiens, à réta- blir la paix générale, à grouper une croisade capable d'arrêter les progrès inquiétants de l'avance turque vers l'Europe centrale. » Les exhortations du chancelier portèrent peu de fruit. Les luthé- riens avaient trouvé leur pape et leur empereur dans l'électeur de Saxe : les princes, s'armant des conquêtes inaugurées par la Bulle CH. I. POLITIQUE CONCILIARIE DE PAUL III 85 d'or et continuées dans l'ordre religieux par le Concordat des Princes (1446), confisquaient la révolte de Luther et la révolution qui en était la suite et, en sécularisant les biens de l'Église avec toute- impunité, essayaient de la réorganiser à leur profit. Un pamphlétaire aboyeur comme Luther, un humaniste inconsistant et rêveur comme Mélanchton étaient incapables de discipliner le mouvement qu'ils avaient suscité et qui entraînait l'Allemagne à l'anarchie, au chaos de l'antique Germanie. La nouvelle religion aristocratique était trop avan- cée pour se plier, elle aussi, au simple respect de la Majesté impériale. Les princes assemblés à Smalkalde, liesse, Poméranie, Wurtem- berg, Lunebourg, etc., jugèrent prudent toutefois de substituer à des injures de pamphlets quelque semblant d'examen, de discus- sion. La démarche de Paul III avait produit une certaine impression dans l'opinion publique, et l'électeur se sentit obligé de mettre un peu de forme à la repousser. Depuis le mois de juillet précédent, il préparait une protestation solennelle, qu'il se proposait de lancer à l'ouverture du concile, et il avait fait dresser par ses théologiens un mémoire justificatif de la Confession d'Augsbourg. Une première esquisse, sortie de la plume de Mélanchton, lui parut molle, insi- gnifiante, trop conciliante pour les adversaires de sa religion. Il la fit recommencer et la rédaction que les théologiens de Wittem- berg lui remirent en décembre, le satisfit davantage. C'était une vraie déclaration de guerre au concile, et qui prévoyait tout : si, par exemple, il condamnait le mariage des prêtres, on devrait le combattre par toutes les armes, même matérielles, « à coup de poing », ajoutait doucement Luther 1 . Celui-ci reçut en outre mission de rédiger les articles que le parti présenterait au concile, toujours sur la base de la Confession d'Augsbourg. Personne ne doutait qu'il ne fît de cette pièce une autre déclaration de guerre ; elle était en 23 articles, et reçut l'assen- timent des docteurs saxons. Ils n'ont que faire, était-il dit, d'un concile convoqué par le pape, et qu'il ne manquera pas de présider. « La messe, le purgatoire, la virginité, les vœux, les jeûnes et absti- nences sont des inventions du diable, des actes d'idolâtrie. Le pape a usurpé l'autorité dans un but pareillement diabolique, pour suppri- mer le seul article essentiel de la vraie religion, la Rédemption du Christ. Le pape est l'Antéchrist, qu'on ne doit pas plus supporter que le diable à la tête de l'Église de Dieu. » 1. Pastor, ibid., p. 73-76, pour ces détails et ceux qui suivent. 86 LIV. Mil. MANCHE DU CONCILE DE TRENTE Les princes de la ligue approuvèrent ces articles comme capables de compléter el d'interprétei l'ancienne Confession. Us n'osèrent pas toutefois les jeter à la face du chancelier impérial] ni même du nonce. Néanmoins les traitements qu'ils leur firent subir n'en furent guère plus convenables. Ils répondirent au chancelier qu'ils n'accep- taient pas un concile en terre italienne. Le pape avait d'ailleurs perdu le droit de le convoquer par ses erreurs et les abominations qu'il tolérait autour de lui. La suite répondit à ce beau préambule, et le représentant du pape fut berné comme on ne l'avait jamais vu, selon la remarque de Pastor, dans l'histoire protocolaire des relations diplomatiques. Les princes jouèrent une sorte de comédie, à propos des actes ponti- ficaux que Yorst leur remit : un exemplaire authentique de la bulle du concile et un bref pour chacun d'eux l . L'électeur les oublia sur la table où il les avait déposés, sous le prétexte qu'il avait à en référer, c'est-à-dire à consulter ses associés, avant de les ouvrir. Ils restèrent cachetés et, après une discussionfunambu les que entreses conseillers, qui prétendaient les faire reprendre au porteur et le nonce qui déclarait hautement ne le pouvoir, pour l'honneur de son maître, force fut à celui-ci de les remporter. Les autres compères procédèrent de même manière : « Il ne leur convenait pas de se séparer de leur chef, et n'avaient d'ailleurs rien de plus à répondre. » Le 2 mars, la comédie eut son dénouement par la remise d'un écrit collectif qui déclinait toute participation au concile. De plus dans l'acte de clôture de l'assemblée, les princes présents s'enga- geaient entre eux, le 6 mars, à rester fermement unis et constants sur ce point. Et par un surcroît de précaution, qui certes était assez superflu, ils envoyèrent aux rois de France et d'Angleterre un mé- moire justificatif de leur attitude. Le premier avait le document en main et pouvait s'en armer, quand il déclarait en avril, au cardinal Pio da Carpi, puis au nonce son successeur, Cesare dé Nobili qu'il ne participerait jamais, ni lui ni ses évêques, au concile de Mantoue, parce que celui-ci ne pourrait se soustraire à la domination de l'em- pereur. Quant au Tudor, il ne décolérait plus contre le concile, de même que contre la cour de Home, depuis que Paul III avait renou- velé les sentences de son prédécesseur et réglé l'affaire du divorce par la bulle du 23 août 1535. Les luthériens de Smalkalde ne pou- vaient avoir de défenseur plus acharné. 1. Récit de cette scène burlesque dans Pastor, p. 75-76. CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 87 Leur attitude intransigeante faisait contraste avec celle de leurs coreligionnaires, que Vorst trouva réunis à Zeist, dans la Saxe occi- dentale, le 13 du mois de mars. L'électeur Joachim de Brandebourg, le duc Georges de Saxe, qui fut toujours un ferme soutien de l'ortho- doxie, et le duc Erich de Brunswick promirent leur appui, sans réserve. Mais cette petite entente fut sans lendemain : elle se dispersa et fondit comme neige au soleil devant les intrigues forcenées et les violences de la grande ligue. Le duc Georges resta isolé, séparé de son allié Brunswick, car leur principal soutien, l'électeur de Bran- debourg, jouait double jeu entre catholiques et luthériens. L'unique but de sa politique était de séculariser les trois évêchés enclavés dans ses territoires de Brandebourg, qu'ils morcelaient assez malen- contreusement : Brandenburg, Lebus, Havelberg. Et déjà, il tournait des regards de convoitise vers les riches diocèses de l'Elbe : Magde- bourg, Halberstadt, Hambourg, qu'il espérait attirer peu à peu, par les cadets de sa maison, dans la mouvance de l'électorat. N'oublions pas que cette politique de sécularisation a fait la for- tune du luthéranisme. Elle était irrésistible dans cette partie de l'Allemagne, le centre, où les principautés ecclésiastiques ■ — ■ et plu- sieurs d'entre elles opulentes — ■ étaient entourées de dynasties laïques puissantes, audacieuses, entreprenantes, prêtes à se coaliser entre elles pour le partage d'un butin alléchant. Ce n'était pas le cas dans l'Allemagne du sud et sur le Rhin. Là, les seigneurs d'Eglise, serrés entre eux coude à coude, séparaient des voisins plus faibles, moins entreprenants. Les sécularisations y furent moins faciles et n'eurent que peu de succès. Aussi le nonce obtint-il l'as- sentiment de tous les princes de l'Allemagne occidentale, des trois électeurs ecclésiastiques, de plusieurs prélats, y compris l'archevêque de Brème, du duc de Clèves, des princes palatins. Le chef de cette dernière famille, l'électeur Louis, rarement à jeun, dit Pastor 1 , se réserva seul : il était entouré de conseillers suspects, qui le faisaient incliner vers l'erreur, comme on l'en soupçonnait fortement. Il jouis- sait d'un grand prestige dans l'empire — quoique le dernier des élec- teurs — surtout par ses multiples attaches et alliances. Son attitude louche suffisait pour alimenter les intrigues des luthériens, entretenir leur entêtement, et aussi les soi-disant perplexités du duc de Man- toue. Ainsi lorsque Vorst rentra à Rome, vers la mi-décembre 1537, ses quinze mois de travaux n'avaient guère avancé la convocation 1. P. 328, 329, 330. SS LIV. LUI. MARCHE l>l CONCILE DE TRENTE du concile. Les »\ êques, comme les princes, se tenaient sur la réserve, attendant, Be regardant les uns les autres, ne voyant pas venir, de Rome OU de la cour impériale, le geste décisif, l'ordre qui ébranle- rait la chrétienté. In seul, celui de Wurzbourg, manifesta quelque velléité de se mettre en route et sollicita pour cela des renseignements à Vienne, auprès du cardinal von Clés l . A Rome, surgissaient de nouveaux soucis; la guerre entre Charles-Quint et François I er faisait rage et s'étendait. Ligue du pape et des Habsbourgs contre le Croissant. En mais de cette même année, les troupes ottomanes envahis- saient les territoires du royaume hongrois en Dalmatie, (qui obéis- saient à Ferdinand de Habsbourg) et assiégeaient la forte place de Clissa, à peu de distance de la mer, au nord-est de Spalato, en face des côtes pontificales. Elles s'en emparaient après un long siège. La cour romaine s'occupa de mettre en état de défense les côtes de l'Adriatique, d'enrôler des soldats, d'amasser des armes et des mu- nitions; pour tout cela elle avait toujours peine à réunir de l'argent. Le pape avait toutefois envoyé de généreux secours aux assiégés 2 . Et il travaillait à signer une croisade avec Venise et les Habsbourgs, en spécifiant qu'elle aurait pour unique but la défense de l'Italie. Venise se faisait tirer l'oreille : cette aristocratie de marchands ne songeait qu'à sauvegarder son commerce d'Orient, de l'Albanie à Constantinople, de la mer Noire à l'Egypte; et il était à la merci «les Turcs, qui. dans les Détroits comme dans l'isthme de Suez, le surveillaient de près. Par malheur pour la Seigneurie, la Sublime Porte prit les devants. La flotte turque, après une démonstration contre Otrante, sur les côtes de Pouille (fin juillet), obliqua brus- quement sur Corfou, la principale possession de Venise dans les mers entre Italie et Balkans, en assiégea la capitale le !i(i août. En même temps, un firman de Soliman le Magnifique déclarait la guerre à la i êpublique, et décrétait la confiscation des biens \ éuii iens dans toute l'étendue de l'empire. L affront secoua enfin 'a torpeur de ces esprits mercantiles. La 1. I\islor, p. 84. Vorst était à Milan le 7 décembre et devait se mettre en route I.' lendemain pour Rome. Concilium Tridenlinum, t. m, p. 139. 2. Pastor, p. 220 el note 6, dès le 3 janvier; le siège n'était pas commencé. CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 89 ligue fut signée le 13 septembre entre Home et Venise, et la guerre fut préparée activement. .Mais que pouvaient les deux États, faibles militairement, contre la formidable puissance de terre et de mer à laquelle ils s'en prenaient? Aussi les progrès turcs furent-ils sensibles, et pour les arrêter, il n'y avait pas trop de toutes les forces des llabsbourgs. Le pape se préoccupa donc de les débarrasser de la guerre avec la France. Le 19 décembre, il députa pour cela deux légats, Pio da Carpi à celle-ci, Jacobazzi à Charles-Quint. Les deux adversaires avaient pris les devants et signé à Monçon, en Aragon, une suspension d'armes de trois mois (novembre), qui fut prolongée ensuite pour la même durée, jusqu'au 1 er juin 1538. La croisade devenait donc possible, et la convention en fut arrêtée le 8 février au Vatican, en présence du pape. Elle prévoyait la charge que cha- cun des contractants devait supporter en argent et en vaisseaux, le pape pour le sixième. Elle proclamait celui-ci chef de la Sainte- Ligue, arbitre et juge suprême des différends qui surviendraient entre les croisés. Il fit insérer dans l'acte que la ligue resterait ouverte aux puissances qui désireraient en faire partie, à com- mencer par la France. La guerre n'était pas sa principale préoccupation, et il continuait à négocier la paix générale par l'intermédiaire de ses deux légats: ils s'y fatiguèrent plusieurs mois en vain. L'insuccès des opérations militaires de la croisade, qui se terminèrent bien avant dans l'année 1538, l'épuisement de leurs forces découragèrent les deux rivaux plus que tout le reste, et l'armistice de Monçon leur fournit l'occasion de se prêter aux ouvertures de paix générale. Par ailleurs, après l'échec de l'expédition de Prevesasur les côtes d'Epire en septembre 1 , la défiance éclata entre les croisés, ils s'imputèrent mutuellement cet échec; il ne fut plus question d'entreprise contre le Turc, et Venise continua à se défendre comme elle put; puis, en octobre 1540, signa une paix désavantageuse. Pendant que les succès des infidèles (ils n'étaient guère moindres sur le continent et en Hongrie) décidaient les I labsbourgs à se mon- trer accommodants pour la paix générale, la curie se familiarisait lentement, trop lentement, il est vrai, avec les idées de réforme et de concile. Avec les manœuvres des Gonzague tout était à recom- mencer, puisqu'on devait se mettre en quête d'une ville pour la 1. Sur les afTaires de la croisade, les opérations militaires et l'échec final, Pastor, ibid., p. 223-226, 231-232, 245-247. 90 LIV. LUI. MARCHB DU CONCILE DE TRENTE tenue du concile. Mais, comme le pape le notait dans la lettre qui avertissait les princes de ce contretemps, l'honneur du Saint-Siège, pas plus que la liberté de l'assemblée, ne permettait de céder aux exigences du Mantouan. En attendanl d'avoir leur adhésion, il reprit ses tentatives de réforme. Réforme de l'Église romaine. Dans le même consistoire du 20 avril 1537, qui résolvait la nou- velle diiïiculté, en présence et avec l'assentiment des ambassadeurs chrétiens, Paul III délégua une autre congrégation de cardinaux, Contarini, Caraiïa, Simonetta et Ghinucci, à commencer de suite la réforme des bureaux de la curie, les uns après les autres; et tout d'abord de la Daterie, le bureau le plus chargé d'abus, parce qu'elle authentiquait par leur date les actes de la curie, et en percevait les frais. Les commissaires se mirent à l'œuvre et conçurent bon espoir, ainsi que Contarini le mandait à Pôle le 12 mai l , dans une lettre optimiste, comme le caractère du grand cardinal; mais la suite ne répondit pas à ces espoirs. Après la promotion à la pourpre du dataire Jacobazzi, en décembre de l'année précédente, le pape offrit sa succession à Giberti, qui déclina l'honneur, puis à son homme de confiance à Parme, Barto- lomeo Giudiccioni. Mais celui-ci avait passé l'âge des combats et des contradictions, et il fallut se rabattre, le 8 février 1537, sur un vieux curial moins sûr, Pietro Durante. La nouvelle commission avait toute juridiction sur lui; elle réclama le concours de prélats zélés, Aléandre, cardinal in petto, et Badia, maître du Sacré-Palais, dont le prestige s'appuyait sur des connaissances étendues en sciences ecclésiastiques. Toutefois, outre que la Daterie fournissait la moitié environ des revenus pontificaux 2 , le difficile était d'établir les frais d'expédition, d'une manière précise, sans atteindre la limite où commençait la simonie. La congrégation elle-même se scinda sur la controverse de doc- trine : Simonetta et Ghinucci distinguaient entre l'attribution gratuite de la faveur et l'expédition de l'acte, qui entraînait des 1. Pastor, p. L45. Il exagérait en disant que presque tous les cardinaux étaient partisans de la réforme. A noter le rapprochement de Pôle et de Carpi avec les réformistes. 2. Ibid., p. 146-148. CH. 1. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 91 frais divers. Contarini et Caraffa demandaient qu'on arrêtât de nouvelles taxes, en ne tenant compte que de ces frais, évalués avec une rigoureuse précision. Contarini rédigea un mémoire qui fut signé par son collègue, puis par Aléandre et Badia, et mis en circulation sous le titre : Consilium quatuor delectorum a Paulo III super refor- mations romanse Ecclesise. Le général des servites, Dionisio Lau- rerio, bien que partisan de la réforme, y répondit par une Defensio compositionum, qui soutenait la première opinion et le maintien des taxes. Le rôle de la commission devait se borner à empêcher les officiers de la Daterie de fixer à leur gré le taux des taxes, et d'en exiger le remboursement avant l'obtention de la faveur spirituelle. Ces détails réclamaient une surveillance de tous les instants, et cela pendant des années. Les abus d'ailleurs avaient provoqué dans la chrétienté une telle effervescence, surtout avec la propagande luthérienne, que la commission devait aller vite et transformer la Daterie, avant que le concile se réunissant ne fît mine de se mêler de ses affaires. Il était à présumer toutefois, qu'à la date du 1 er novembre, qu'on avait fixée pour son ouverture, il ne se mettrait pas de suite au travail et qu'il attendrait un certain temps. Il y avait, au préalable, toujours à fixer le lieu où il se tiendrait. Les nonces ordinaires furent aussitôt chargés, l'affaire pressant, de sonder les princes auprès desquels ils étaient accrédités. Nouvelles négociations stériles. Le nonce auprès de l'empereur, Giovanni Giudiccioni, évêque de Fos- sombrone, avait la tâche la plus importante, et aussi la plus pénible : comment faire admettre l'abandon de Mantoue, api es avoir insisté fortement sur ce choix? D'un autre côté, il n'y avait rien à espérer de la ligue de Smalkalde : il serait cependant facile de s'entendre entre princes catholiques pour l'intérêt de l'empereur et le bien de ses États; à condition toutefois qu'aucun de ces princes ne s'abstînt de prendie part au concile. Le nonce proposait donc à l'empereur le choix d'une ville neutre, par exemple sur le territoire de Venise, Vérone ou Padoue; ou bien à défaut de la République, sur celui de l'Église romaine, Bologne ou Plaisance sur le Pô. Le pape insistait pour une prompte réponse : il voulait lancer une convocation définitive, se mettre en mesure de se rendre en personne au lieu convenu, au début d'octobre, et ouvrir le concile le 1 er novembre. Charles-Quint courait alors à travers l'Espagne, absorbé qu'il i)2 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE était par les affaires embrouillées des royaumes ibériques, et surtout par lu dillieulté d'y ramasser de l'argent pour la guerre. Il répondit qu'il laissait toute liberté au pape de s'entendre avee Bon frère, qui avait en main le gouvernement de l'Allemagne. Et quand le nonce Moronc sonda celui-ci, à deux reprises, en mai 1537, Ferdinand écarta le choix d'une ville pontificale, sans invoquer toutefois les exigences des luthériens à ce sujet. Il indiqua Trente, sa ville favorite; à la rigueur il se contentait d'Ldine, en supposant qu'on l'obtînt de Venise. En toute hypothèse, il ne sépa- rait pas sa cause de celle de son frère. D'ailleurs le concile ne rnar- cherait, ajoutait-il, que si le pontife, abandonnant sa neutralité, se uni tait avec eux. Le roi de France se montra plus catégorique encore. Le nouveau nonce Filiberto Ferrer i. évêque d'Ivrée, devait cependant lui inspirer quelque confiance : il appartenait à une famille piémontaise qui, à la suite de son oncle, le vieux cardinal Bonifazio Ferreri, penchait vers le parti fiançais. Tant que la guerre durerait, le concile n'était pas possible, le monarque ne s'en départissait pas : il ne permettrait à ses évêques d'y paraître qu'avec lui, car il projetait d'y mener toute l'Église gallicane. Le lieu de réunion lui importait peu, pourvu qu'il ne gênât personne. Il répéta ces assurances à deux reprises. Le nonce lui demanda la permission de faire publier les bulles du concile dans son royaume : le monarque resta muet. Et quand Paul III, par bref du 22 juin, convoqua auprès de lui le9 cardinaux absents de la curie, leur demandant conseils et lumières, les onze Français, Bourbon, Lorraine, Chfttillon, etc., ne se dérangèrent pas : If nonce avait besoin, prétextaient-ils, de leur appui auprès du roi. el celui-ci les tenait en réserve pour la réunion du concile. Nous n'avons pas à revenir sur les raisons qui obligeaient le pape à convoquer le concile en Italie : c'était le soustraire à la pression • les princes et le diriger comme il convenait. A défaut des Etats de l'Eglise, qui inspiraient de la méfiance dans la chrétienté, il se tourna \ers la république de Venise, qui avait les moyens de faire respec- ter sa neutralité — il le constatait lui-même — et jouissait de la confiance de tous, ou à peu près. Le 29 août, il priait le doge et la Sérénissime Seigneurie de lui prêter quelqu'une de leurs villes. La crainte des Turcs, à qui tout concile était odieux aussi bien qu'aux luthériens, parce que (c'était leur idée fixe) on y complotait toujours contre eux, fit d'abord hésiter les nobles patriciens; et ils décli- nèrent l'honneur d'avoir à protéger les assises de l'Église enseignante. CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 93 Toutefois lorsque les Ottomans eurent levé le siège de Corfou, ils proposèrent Vicence le 25 septembre. Cette place était en effet avantageusement située, à peu de distance de l'Adriatique, et non loin de Vérone, où passe la grande route d'Allemagne en Italie, de Mantouc à Trente. Paul III prit aussitôt ses dispositions pour transporter sa cour à Bologne, sur cette même route. Impossible cependant de partir de suite et d'ouvrir le concile le 1 er novembre, avec les seuls évêques de l'entourage du pape, de manière à lancer les travaux au milieu des rigueurs de l'hiver, ce qui n'était pas plus pratique. Dans un consistoire secret du lundi 8 octobre, l'ouverture fut ajournée au printemps, 1 er mai 1538. Le pape avait proposé le 1 er janvier, mais les cardinaux lui firent remarquer avec raison qu'il n'était pas plus prudent de se mettre en route au milieu de l'hiver, avec des incommodités multiples, surtout d'y contraindre les évêques. Les motifs qui empêchaient l'ouverture au 1 er novembre combattaient non moins fortement celle du 1 er janvier. Et puis c'était autant de gagné pour la réforme et la guerre sainte ; celle-ci était dès lors, avec la paix générale, le principal souci de la diplomatie pontificale. En novembre, les cancans de Rome annonçaient le départ du pape pour après la Noël. En décem- bre, lui-même disait qu'il partirait en janvier. Le 5 du même mois, il députait deux nonces à faire les préparatifs d'installation. L'é- vêque de Reggio Emilia, Ugo Rangoni, qui s'était déjà signalé pour la réforme, allait prendre Giberti dans son diocèse de Vérone et tous deux se rendirent à Venise, puis, le 23 janvier 1538, à Vicence. La population fit difficulté de fournir un quartier con- venable au logement des princes, de leurs ambassadeurs et des chefs du concile. Que dire de la foule des Pères avec leur suite? Assurément la ville n'était ni grande, ni riche, et manquait de tout ce qu'imposaient les nécessités d'une assemblée compliquée comme l'était un concile général. Il n'était plus besoin d'invoquer l'indiffé- rence avec laquelle la chrétienté accueillait les efforts du pape pour la réforme, comme pour la pacification. Et cela au moment où il se mettait en route pour les conférences de Nice (mars 1538). Dans l'espace de dix-huit mois, il avait tenté à quatre reprises de réconcilier les deux ennemis 1 ; après la quatrième mission, la 1. En août et octobre 1536 (Pastor, p. 217). En février 1537 (ibid., p. 220), le dape avait dépêché plusieurs agents, et même Pierluigi à l'empereur spécialement 94 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE plus solenni'llc, celle des légats nommés le 19 décembre 1537, il ne lui restai I plus qu'à se commettre lui-même, ce qu'il fit tiois mois après. La situation était grave : les Turcs occupaient un certain nombre d'îles vénitiennes de l'Archipel, et la Sainte-Ligu»- aboutissait à de faibles résultats. On avait vu naguère un ambas- sadeur français accompagner la flotte de Barberousse, qui atta- quait les côtes de Pouille, et François I er étalait à la face de l'Europe son alliance avec le sultan. Les Ilabsbourgs n'en dé- ployaient que plus d'audace à exiger que la Sainte-Ligue se tour- nât contre lui. Et le pape leur sacrifiait déjà ses économies, en même temps que les revenus du clergé d'Espagne et de Naples. Ses légats, dans ces conditions, ne devaient pas mieux réussir que les agents inférieurs. Le cardinal Jacobazzi rencontra l'empereur à Barcelone, le 17 janvier 1538, au moment où ce dernier s'embarquait pour l'Italie. Les principaux ministres impériaux, Covos et Granvclle, objectèrent qu'il serait difficile, malgré la bonne volonté de leur maître, d'abou- tir à la paix générale. « Les luthériens réclamaient un concile national pour prix de leur concours à la guerre turque, et menaçaient d'ar- rêter par la terreur, par les armes au besoin, les catholiques allemands et les évêques qui se rendraient au concile. Le pape seul ignorait-il qu'ils étaient soutenus par François I er et Henri VIII? » La bonne volonté de Charles-Quint n'avait donc pas grande effi- cacité. Son frère, le roi des Romains, par contre, acceptait le concile avec sa prorogation. Le nonce Morone, qui prenait de l'ascendant sur lui, l'amenait à partager sa conviction, que c'était le seul moyen d'arrêter un synode national. Il avait lui-même mal accueilli la prorogation, il est vrai, et, le 11 février 1538, il écrivait qu'il serait impossible d'empêcher ce synode, au cas où le concile ne s'ouvrirait pas à la date fixée tout d'abord, et le pape perdrait tout crédit en Allemagne. Ce communiqué déplut et faillit entraîner sa disgrâce. En France, le cardinal Pio rencontra une opposition formelle. François I er répondit tout crûment qu'il n'accepterait la paix que si, au préalable, l'empereur lui restituait le Milanais, sa propriété. Et sa réponse ne varia pas, lorsque le légat le sollicita d'entrer dans la Sainte-Ligue. Le pouvait-il, après avoir affiché son alliance avec les pirates barbaresques? Il ne l'avait pas fait certes sans avoir pesé mûrement toutes les conséquences de sa démarche, d'une gravité exceptionnelle et scandaleuse aux yeux des contemporains. CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 95 Congrégation préparatoire du concile. Le pape ne se décourageait pas de travailler au concile : il songeait maintenant à l'organiser, à lui donner un règlement fixant la prési- dence, la situation des membres délibérants, les matières à dis- cuter et l'ordre dans lequel on les disposerait. Avant tout, il fallait éviter les errements des conciles du xv e siècle, en ce qu'ils avaient de contraire à la discipline et à la tradition des anciens. Le récent travail de Contarini servait à éclairer ces divers points; néanmoins, une congrégation était nécessaire pour le compléter et donner les éclaircissements de circonstance. Paul III revint à celle qui, en avril 1536, avait préparé la bulle de convocation. Des sept membres dont elle était composée, deux étaient morts en novembre 1537, à peu de jours de distance : le doyen-évêque d'Ostie, Piccolomini, puis Paolo Emilio Cesi. Le 7 janvier 1538, le pape les remplaça et porta la congrégation à neuf : le nouveau doyen cardinal de Trani, le Florentin Domenico Cupis, et l'évêque de Sabine, Lorenzo Campegio, gardèrent la présidence, et ils furent renforcés par les partisans les plus décidés de la réforme : les cardi- naux-prêtres Ghinucci, Simonetta, Contarini, Caraffa et Sadolet, les cardinaux-diacres Cesarini et Pôle. Les commissaires se mirent de suite au travail, dans le vaste champ qui leur était ouvert. Quatre au moins d'entre eux appartenaient à ce groupe d'hommes actifs, zélés jusqu'à l'intransigeance, que les mauvaises langues de Rome, sans excepter celles du monde diplo- matique, affublaient du sobriquet de Chietini \ parce que Caraffa. le plus décidé d'entre eux et qui les entraînait, autant qu'il le pouvait, aux mesures extrêmes, était archevêque de Chieti, dans les Abruzzes. Ils avaient avec eux les deux curiaux Ghinucci et Simonetta, plus modérés, mais dociles à la voix du pape. L'ancienne tendance avait pour la défendre, assez mollement d'ailleurs, trois survivants des Médicis, c'est-à-dire les deux doyens et Cesarini. La commission était en fait aussi complexe que les affaires qu'elle avait à traiter : Contarini, Sadolet, Pôle réprouvaient souvent l'intransigeance de Caraffa, et réussissaient à rallier la majorité aux décisions moyennes. Pour s'entendre plus facilement et dégager 1. Le sobriquet revient parfois dans les textes contemporains que cite Pastor, p. 146, note 2; 163, et note 1, 2. 96 ii\. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE un terrain broussailleux, ils finirent par se répartir la besogne : les commissaires plus compéte&ts sur certaines questions les étudièrent en particulier, en vue de présenter sur elles un rapport plus appro- fondi. La discussion qui s'ensuivrait ne manquerait pas d'éclairci la manière de voir du rapporteur, d'atténuer ses idées et ses conclu- sions: en tout cas. la décision et le texte définitif dépendaient toujours de la majorité : elle seule avait la responsabilité des travaux du concile et de son fonctionnement. A l'approche de l'ouverture, le plus important était de lui fixer un programme préparatoire de travail, une besogne toute tracée, a laquelle il pût s'atteler sans perdre une heure. C'était en même temps un moyen d'activer la réforme, que d'attirer l'attention d< ■> intéressés sur les abus dont l'assemblée voudrait aussi s'occuper. En première ligne des délibérations à prévoir figuraient les erreurs pro- pagées par Luther et ses disciples : ils avaient bouleversé la doctrine et la discipline; tout était à définir de nouveau et à restaurer. Et ce bouleversement général avait eu pour origine les griefs qui s'étaient accumulés depuis le xm e siècle contre la cour romaine, en Allemagne surtout, à la suite de la querelle du sacerdoce et de l'empire : les diètes en avaient multiplié les énumérations, accrues sans cesse de nouveaux griefs, jusqu'aux Centurn gravamina de Nuremberg en L523; on ne savait s'ils étaient cent, ou plus ou moins. Certains problèmes moins importants venaient s'y greiïer, comme le mariage des prêtres, la communion sous les deux espèces, et aussi le schisme d'Angleterre. En réalité les passions personnelles ou nationales en faisaient des affaires d'Etat. Le cardinal Campegio, en particulier, à propos du divorce d'Henri VIII, avait étudié à fond, l'année précédente, les affaires d'Allemagne, avec l'aide de son frère Tommaso, autre canoniste de marque. Il sut se rendre très utile : il présenta à la congrégation, iW* l'abord en janvier 1538, un questionnaire en vingt-six articles, pré- voyant les divers détails et dilîicultés qu'on pouvait soulever à propos de la convocation 1 . Le 10 mars, il apportait encore un mémoire dans lequel il développait son opinion, point par point, sur les vingt-six articles. Les autres commissaires donnèrent aussi leur avis, cela va sans dire, mais il n'en a été conservé qu'un 1. Les documents mentionnés ici se trouvent dans Coiicilium Tridentinum, t. iv, p. 142, note 2, lettre de Contarini au cardinal de Gonzague, du 8 février; p. 143-144, les 26 articles; p. 151-153, les deux mémoires correspondants. CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 97 dernier mémoire, collectif assurément, provenant de l'ensemble des commissaires et qui fut teiminé seulement à la fin de mars, lorsque le pape était déjà parti pour Nice. Il entrait dans des détails assez précis sur les vingt-six article?, et ces détails différaient parfois des avis émis par Campegio 1 . Les mémoires attestent que les discussions durèrent près de trois mois. On ignore la part qu'y prit Contarini. Le 8 février, il écrivait au cardinal de Gonzague qu'il avait été chargé des matières de foi; il s'était adjoint une commission de théologiens, avec lesquels il en délibéra séparément plusieurs fois. En plusieurs articles du mémorandum, on se demandait si les définitions acquises dans les conciles antérieurs seraient à reprendre, en admettant les luthé- riens à défendre leurs opinions là-dessus, c'est-à-dire devant l'as- semblée. La commission laissait à celle-ci le soin d'en décider, et lui recommandait l'indulgence, excepté à l'égard des contumaces de la ligue de Smalkalde, qui avaient rejeté par avance l'autorité du concile. Elle émettait un avis analogue sur les Gravamina Germaniae, le mariage des prêtres, la concession du calice. Le concile aurait à tenir compte des circonstances, de l'opinion des princes et nations intéressées. Sur le schisme d'Angleterre, elle conseillait d'admettre les orateurs d'Henri VIII, la médiation de l'empereur et du roi Très chrétien. Ces deux derniers auraient un rôle prépondérant dars l'assemblée, et après eux le roi des Romains, héritier et lieutenant du premier. Certains articles importants ne furent pas arrêtés de manière définitive; le pape présiderait ou se ferait représenter par des légats. La fameuse discussion de ses rapports avec l'assemblée ne pouvait être évitée que par un accord entre eux et avec l'appui des princes. De même celle des pragmatiques, concordats et autres privilèges des souverains, encore plus épineuse. La commission s'accorda sur le choix des membres du concile, parce que les assemblées antérieures admet- taient les évêques, abbés et certains prélats. Deux articles n'obtinrent pas de résolution ferme : admettrait-on des procureurs d'évêques, et à quel titre? Le concile aborderait-il la réforme des monastères, sur- tout pour l'organisation administrative et la gestion de leurs biens? Sur ces deux points, on ne pouvait que lui renvoyer la solution. 1. Ce mémoire est sans nul doute celui résumé par Dittrich, Kardinal Conta- rini, p. 345-346, qui l'attribue à Contarini. De celebrando concilio est le titre commun aux deux. conciles. — ix. — 4 98 I.IV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE Telles furent les principales décisions préparatoires au concile de Vicence, établies par la commission. Les réponses privées ou com- munes, condensées en des sommaires et approuvées en séances générales, attirèrent l'attention du public dans le courant de mars, et tout d'abord celle des cercles ollicicls. In des points impor- tants, celui de la présidence, fut alors soumis au Sucré-Collège, qu'il intéressait en première ligne. Du moment que le concile se tenait loin de Rome, le pape se dérangerait-il, avec toute sa cour, pour le diriger en personne? Il semblait difficile qu'une ville comme Vicence lui garantît l'établissement qui convenait à sa dignité, sufiisant au point de vue matériel pour lui et sa suite. La cour de Rome allait-elle se condamner à une demi-réclusion dons ce coin de l'Italie, entre montagnes et mer, s'y enliser perdre son temps dans l'attente d'un nombre de prélats qui serait sufiisant pour entreprendre des travaux de quelque espérance? Le concile de Vicence et les conférences de Nice. Le pape préférait, quant à lui, se faire représenter par des légats. La liberté et l'indépendance du concile y. gagneraient. Sans doute ces légats auraient moins d'autorité; les discussions traîneraient plus longtemps et n'aboutiraient qu'avec perte de temps et plus de dépenses. Mais aussi, il serait plus facile aux légats d'arrêter certaines discussions brûlantes, celle par exemple de la supériorité du concile sur le pape; ils pourraient même les laisser aborder, comme il plairait à la conviction de certains Pères, sans compromettre l'bonneur de l'Église romaine. Sur ce point, le pape délibéra longuement avec ses conseillers, à part ou en commun. Cependant la date du 1 er mai approchait : Paul III devait se rendre à Vicence, si les circonstances le permet- taient, et aussi son âge (il venait d'atteindre soixante-dix ans), pour ouvrir le concile. Il voulait toutefois tenter d'abord lui-même la démarche suprême, qui assurerait la paix générale dont le concile avait besoin, et pour cela réunir les deux rivaux en des conférences qu'il présiderait dans la Haute-Italie, où il lui semblait plus facile de les convoquer. Ils s'y prêteraient volontiers : François I er se trouvait alors en Piémont, et Charles-Quint était revenu d'Espagne en Italie, dans les parages de Gênes. Le mercredi 20 mars se tint un consistoire important. Le pape CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 99 annonça d'abord, en conformité avec l'opinion dominante au Sacré- Collège, la nomination de trois légats à Vicence, l'évêque de Sabine, Campegio, capable de bien diriger l'assemblée, grâce à ses con- naissances de canoniste et au concours d'un autre canoniste, Simonetta ; le troisième président était le théologien humaniste Jérôme Aléandre. Ce dernier, réservé in petto le 22 décembre 1536, par égard pour les Allemands qui l'accusaient et ne lui pardon- naient pas d'avoir fait condamner Luther à la dicte de Worms (1521), venait d'être publié le 13 de ce même mois de mars. Le pape, pour le faire accepter plus facilement, lui avait donné pour répondant un enfant de quatorze ans, son neveu par alliance, Nicolo Gaetani de Sermoneta, candidat de l'aristocratie romaine ; celui-ci ne devait pas déplaire aux partisans des vieilles traditions mondaines de la curie. Les trois légats furent expédiés le 13, et le pape se mit le même jour en route vers la Toscane, avec une suite convenable et tous les cardinaux que rien ne retenait à Rome. Depuis plusieurs semaines, il prenait ses arrangements pour le voyage et avait fait accepter son arbitrage par Charles-Quint, avec toute liberté d'accommoder l'entrevue. En conséquence Paul III avait, le 29 février, prié le duc de Savoie de lui prêter sa ville de Nice pour y conférer avec les deux souverains, et le grand maître de Malte de le faire convoyer par ses galères. Il avait obtenu aussi que Venise lui adjoignît des ambassadeurs en qualité de ses assistants au congrès. Ils le rejoignirent à Plaisance, dans la seconde moitié d'avril. Ce fut là en effet qu'il s'installa le 16. Il avait traversé, aussi rapidement que le permet- taient les circonstances, les États de l'Église et la Toscane, et touché le 18 à Lucques au pied de l'Apennin. Il y éprouva sa pre- mière contrariété : le pauvre duc de Savoie avait des scrupules à mettre en gage Nice, la dernière place qu'il possédât; et pour y héber- ger le souverain qui lui avait volé ses États et refusait de les rendre ! Paul III n'eut cure de ce contretemps diplomatique, il traversa l'Apennin et s'installa à Plaisance, où il voulait célébrer les solen- nités de la Semaine sainte et de Pâques (21 avril). L'arrivée des ambassadeurs vénitiens le réconforta quelque peu x . Il attendit patiemment le résultat des négociations que menaient auprès du duc récalcitrant les cardinaux Jacobazzi et Pio (revenant de leurs léga- tions), avec le concours d'agents impériaux. Le jour de Quasimodo, 1. Paitor, ibid., p. 234. 100 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE les deux légats se présentèrent, n'apportant que des espérances* Charles-Quint, qui approehait, réussit mieux par son intervention personnelle et, le 1 er mai, le pape apprit que le Savoyard avait cédé. Il se mit en route la semaine suivante et, en cinq jours, fran- chit, dans une nouvelle traversée de l'Apennin, la distance qui le séparait du port génois de Savone. Il y entra le 10. Charles-Quint avait débarqué la veille à Villefranche, sur le territoire même de Nice, et s'empressa d'expédier ses galères pour accueillir le pape, afin de prévenir celles de son rival. Paul III envoya d'abord son secrétaire, l'humaniste Latino Juvenale, assez connu à la cour de France par ses missions et sa correspondance officielle, rassurer l'ombrageux Valois, qui se formalisait de cette préférence. François I er avait d'abord fait la fine bouche, à propos du lieu où le congrès allait se tenir. Si le choix de Nice ne lui parut pas étrange et prémédité, il lui répugnait, préterdait-il, de traverser le territoire de la république de Gênes, son ancienne alliée et vassale, qui l'avait trahi, ainsi que son amiral André Doria, pour passer au service de son adversaire. Le pape s'embarqua le 15 mai à Savone; deux jours après, il se présentait devant le port de Nice; l'entrée lui en fut interdite par la garnison et la population de la ville; elles refusèrent de recevoir Pierluigi, envoyé pour en prendre possession. Elles s'imaginaient qu'elles allaient tomber, elles aussi, aux mains des Français. Ce petit incident, cet excès de loyalisme contraignit le pape à débarquer en dehors des portes, en un couvent de franciscains. Certes ces bâti- ments faits pour la pauvreté étaient trop exigus, trop peu conforta- bles — parce que destinés à des services beaucoup plus modestes, — en un mot assez incommodes pour la personne du vieux pontife, et encore plus pour son entourage. Nous ne parlons pas de la chaleur, qui commençait à sévir dans ces pays ensoleillés. Les Romains la craignaient moins que les corridors et les cours d'un monastère d'oidre mendiant. Charles-Quint quitta son quartier général de Villefranche, le dimanche 19, et vint rendre visite au pape en son couvent. Cette première entrevue entre les deux chefs de la chrétienté roula sur le protocole à suivre dans le congrès. Il fut aussi question de l'étrange attitude du duc de Savoie, car il n'était pas à croire que les gens de Nice eussent soulevé à son insu les difficultés de la dernière heure. Ils se passeraient donc du malencontreux Charles III, ce qui accommoderait les Français, et ils résolurent d'échanger, pour les CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 101 conférences, les murs étroits du couvent contre les galères impériales ou le camp fortifié que Charles-Quint avait installé entre Nice et Villefranche — la confiance restant à peu près nulle entre les deux rivaux. Paul III dépêcha ensuite l'ancien nonce Ferreri expliquer au souverain français comment la situation avait changé, et l'obligeait à se contenter du camp impérial comme siège des conférences, parce qu'à peu de distance de la mer et des flottes de l'un et de l'autre. Ce fut en ce camp qu'eut lieu la seconde entrevue le 21 : le pape se présenta seul ; l'empereur était accompagné d'une garde de 500 hommes, par considération pour l'entrevue, disait-il, qui mettait en présence pape et empereur. Il proposa de suite une vaste offensive contre les Turcs pour l'année suivante; mais le pontife, en cela soutenu par les Vénitiens, objecta qu'il devait d'abord s'assurer des Français par une paix définitive, non par une simple suspension d'armes, même de quelques années, ce dont il était question dans l'entourage de l'empereur. Paul III n'était pas sans avoir prévu les embarras auxquels il allait se heurter : ils ne faisaient que commencer, et ce fut bien autre chose quand il se trouva pris entre les deux rivaux, dans son rôle d'arbitre. Le Sacré-Collège, son conseil suprême des grandes circonstances, ne lui fut pas d'un grand secours; avec ses attaches politiques assez prononcées, même après les derniers choix du pape, il restait scindé en deux camps, qui se faisaient à peu près équi- libre. Dans ses pourparlers, Paul III se servit surtout du cardinal Sadolet, qui connaissait bien la situation politique, en France plus qu'ailleurs, et aussi du jeune Alexandre Farnèse, âgé de dix-huit ans au plus, qui fut son porte-parole. Il continuait à le dresser, en faisait son confident, le futur inter- prète de sa politique, et il venait, pour lui donner de l'avancement, de le préposer à la Secrétairerie d'État, avec un guide et mentor, son secrétaire privé à lire, Marcello Cervini. Cette mesure était la conséquence d'un vrai coup d'État, la disgrâce du secretarius intimus, Ambrogio Ricalcati : celui-ci venait d'être enfermé soudain au château Saint-Ange (décembre 1537), où il resta emprisonné six ans 1 . Cette disgrâce était le châtiment de ses infidélités au profit de 1. Propter rr.ulla sécréta ipsius papae litteris revelata Imperatori et infinitas exlorsiones fadas diversis modis, note le maître des cérémonies, J. F. Firmanus, Pastor, p. 29, note 1; confirmé par un autre document contemporain, Concilium Tridentinum, t. iv, p. 96, note 5. Ricalcati ne fut libéré qu'en 1544 et, si le pape ne lui fit pas son procès, il resta dès lors dans l'ombre. 102 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE l'empereur, et le pape l'avait brisé impitoyablement, malgré les services rendus, donnant ainsi une preuve de sa volonté bien arrêtée de rester neutre. Le choix des nouveaux secrétaires en était une autre, et aussi la part toujours plus grande qu'il leur donua, avec toute sa confiance, dans les affaires politiques de l'Église romaine. La diplomatie pontificale rajeunie eut tout loisir de préparer ses batteries, car François I er ne donna signe de vie que le mercredi 28 mai, en faisant annoncer son arrivée par les deux sommités de son entourage, le cardinal Jean de Lorraine et le connétable de France, Anne de Montmorency. Le lendemain, il venait s'ins- taller à Villeneuve, sur la limite de la Provence et du comté de Nice, à quelques milles de cette ville. Le dimanche 2 juin, il se rendit en brillant apparat, pour honorer lui aussi le vicaire de Jésus- Christ, à la modeste habitation où le pape l'attendait. Cette pie- mière rencontre dura quatre heures; le Roi très chrétien accabla le pontife de ses marques de déférence, jusqu'à rester la tête cons- tamment découverte. Il n'en apporta que plus d'obstination à refuser toute conférence d'accommodement, tant que son rival ne l'aurait pas mis en possession du Milanais. Il n'entreprendrait rien contre le Turc, car se serait tout à l'avantage de son adversaire. Ses délégués, les deux personnages mentionnés plus haut, firent toutefois la concession généreuse que, si le duché était remis au duc d'Orléans, cadet de France, avec toutes ses fortifications, son père i verrait comment il abandonnerait le Turc et adhérerait au concile. Charles-Quint ne se montrait pas plus conciliant, sur le fond du moins, et ne voulait pas davantage lâcher le Milanais. Cependant le 3 juin, son agent Granvelle s'avança jusqu'à dire que l'empereur le céderait au bout de trois ans, si pendant ce laps de temps le roi de France contribuait dans la mesure de ses moyens à la guerre contre le Turc, et donnait son adhésion au concile. Lui aussi se refusait à toute entrevue avec le pape en tiers. Paul III essaya d'un autre procédé : il prit à part les conseillers des deux princes, Covos et Granvelle d'un côté, Lorraine et Mont- morency de l'autre, les chapitra longuement le 4 juin, puis les amena le lendemain à une. conférence commune, mais sans succès. Cecidit spes pacis, écrivait le maître des cérémonies Gualterius. Les jours suivants, pour se reposer un peu et éviter le discrédit que lui appor- taient des échecs trop répétés, le pape recourut aux offices de trois cardinaux de marque Cupis, Ghinucci et Cesarini, qu'il envoyait CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 10^ tour à tour comme legati volanti d'un prince à l'autre, recevant et communiquant les propositions réciproques. De guerre lasse, le dimanche 9, dans une quatrième entrevue avec l'empereur, Paul III lui soumit la solution suivante : le duché serait confié en dépôt au roi Ferdinand, qui s'engagerait à le trans- mettre après trois années au duc d'Orléans, avec la main d'une de ses filles. L'empereur n'en maintint pas moins ses restrictions et le roi, quand on lui présenta la combinaison, le 13 juin, l'écarta d'un sourire : il ne voulait s'engager à rien séance tenante, il aurait l'air de subir un ultimatum ; il serait plus honorable pour tous, disait-il, que le duché fût confié au pape ou aux Vénitiens. A plus forte iaison, les deux monarques n'acceptaient pas d'envoyer leurs évêques pour l'ouverture prochaine du concile. Le pape se rabattit finalement sur une trêve, qui assurait toute faci- lité de préparer cette ouverture, et aussi les premiers travaux. Là encore, il fallut débattre des exigences contraires : Chailes- Quint se contentait de cinq à dix ans, pendant que François I er por- tait la trêve à quinze ou vingt; il garderait plus longtemps la Savoie et le Piémont, en vertu du statu quo. Le pontife réussit enfin à faire admettre le moyen terme de dix années, avec cette clause que les négociations pour la paix générale se poursuivraient à Rome, sous son arbitrage. Le 17 juin, il y eut encore des discussions épineuses de détail, dans le petit logis monacal où le pape avait convoqué les délégués impériaux : le cardinal Ghinucci allait de sa chambre à l'appartement où ils délibéraient, renouvelant ses opérations de légat volant. Dans une dernière conférence du matin, François I eF avait tout accordé, se donnant l'avantage de plus de condescendance. L'empereur céda tard dans la soirée, et le lendemain les souverains signaient l'acte de la trêve. Le jeudi 20 juin, le pape s'embarqua pour le retour; Charles-Quint le rejoignit deux ou trois lieues plus loin, à Oneglia, sur la côte de Gênes et, le 22, ils firent une entrée solennelle en cette dernière cité. Ils s'y arrêtèrent une semaine, et pendant ce temps il fut beaucoup question du concile. Charles-Quint insista pour que l'ouverture en fut retardée. Il avait besoin d'un long temps pour agir sur les princes allemands. Il se faisait fort d'ailleurs de vaincre l'intransi- geance des luthériens, d'amener lui-même le roi de France au concile. François I er avait donné les mêmes espérances, et promis aussi de chapitrer ses dissidents. Tous deux avaient donc fait accepter du pape, sans trop de peine, le projet de conférences à part, qu'ils tinrent 104 LIV. LUI. MAHC1IF. DU CONCILE DE TRENTE les 14-16 juillet, a Aigucsmortes, sans le moindre résultat. Paul III ne s 'y opposa pas pour le bien général : c'était pourtant une sorte d'affront à son égard, qu'après son peu de succès récent, les deux premiers souverains de la chrétienté se missent à l'écart pour régler le diffé- rend qu'ils lui avaient soumis; ils jouaient donc la comédie envers le Père commun des fidèles. Charles-Quint sut d'ailleurs habilement effacer l'impression pénible que le pape, cela va de soi, ressentit du procédé : le mariage d'Ottavio Farnèse avec sa fille naturelle Marguerite, veuve d'Alexandre de Médicis, fut définitivement arrêté. Il était convenu dès novembre 1537, et sans en faire, avec l'historian fra Paolo et ses imitateurs, le mobile unique des négociations de trêve, il faut admettre pourtant qu'il y tint quelque place. Après avoir décidé l'ajournement du concile, à la demande impé- riale, le pape revint dans ses États, en un voyage rapide et moins solennel que celui de l'aller. Le 24 juillet, il reprenait la direction des afîaires, après la réception d'honneur que lui firent les auto- rités de Rome. Il allait recommencer sans perdre patience la toile de Pénélope qu'étaient, dans leur liaison, le concile de Vicence et la réforme. Le premier du reste, après un semblant d'existence, avait déjà pris fin. L'échec du concile et les efforts du parti réformiste à la curie. Les légats Simonctta et Aléandre, mis en possession de leurs insignes le 23 mars, ne partirent que les premiers jours d'avril, par suite d'une indisposition qui immobilisait Campegio, leur président; fâcheux augure pour la marche et la fortune du concile. Ils voyagèrent séparément, leur arrivée en fut retardée, et l'ouverture fixée au 1 er mai devenait impossible. Aussi le pape, voulant consacrer à la conférence de la paix toute son attention du moment, informé d'ailleurs qu'il n'y avait à Vicence qu'un nombre beaucoup trop res- treint d'évêques, arrêta, en consistoire du 25 avril, durant son séjour à Plaisance, l'ajournement de l'ouverture sine die. Elle serait fixée plus tard, selon la tournure que prendrait cette conférence. Les légats, se trouvant réunis h Padoue le 1 er mai, n'en résolurent pas moins de faire le 12 leur entrée solennelle, avec les quelques évêques qu'ils parviendraient à grouper autour d'eux. Le pape ne s'y opposa pas, et même leur envoya son cérémoniaire, Biagio Marti- nelli, pour organiser la solennité. La restauration de la cathédrale CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 105 et son installation pour les séances, dirigées depuis le mois de mare par le célèbre architecte Jacopo Sansovino, sous le contrôle du camérier pontifical, Giovanni Ricci da Montepulciano, n'étaient cependant pas achevées; mais qu'importe, le geste était à faire, pen- sait-on, pour l'honneur du Saint-Siège. La cérémonie eut lieu à la date fixée; les habitants s'ingénièrent à rendre la fête brillante par leur concours empressé. En fait, elle fut très modeste, à cause du peu d'évêques qui entouraient les légats, cinq en tout, dont quatre de la curie : trois nonces ou anciens nonces, Giberti, Rangoni et Vergerio, l'évêque de Feltre Tommaso Campegio, qui accompagnait le cardinal son frère. Le cinquième, le seul qui représentât le reste de la chrétienté, Filippo Donati, de Retimo, en Crête, avait été délégué, pour en rehausser la manifestation, par son gouvernement de Venise. L'archevêque exilé d'Upsal, en Suède, Johannès Magnus Store, se trouvait retenu chez lui par ses infirmités. Dans ces conditions, il ne fallait pas songer à se mettre au travail, d'autant moins que le nombre des présents ne s'accrut pas d'une unité dans la suite. La suspension intérimaire décidée par le pape garda sa raison d'être, et les légats se contentèrent d'entretenir une corres- pondance régulière avec le cardinal Farnèse. Bientôt ils apprirent, par des réponses venues de la curie, que leurs fonctions avaient pris fin. Sur les instances que l'empereur fit à Gênes, le pape consentit à compléter la suspension qu'il avait ébauchée le 25 avril. Au consistoire du vendredi 28 juin, le concile fut ajourné à la solen- nité de Pâques, 8 avril 1539, à la demande, disait-on, de l'empe- reur, du roi des Romains et du roi Très chrétien. La bulle en fut dressée aussitôt, mais ne fut expédiée de Rome en chancellerie, que le 2 août. Le cardinal Ghinucci l'annonçait, le 29 juin, aux légats, en même temps que leur rappel, qui fut publié plus tard, le 9 août avec le texte de la bulle l . Les évêques avaient permission de se retirer; néanmoins le concile restait en suspens. Les princes chrétiens en furent avertis par les nonces ordinaires dans le courant d'août, et le 30 les évêques de France, d'Espagne et de Portugal, prévenus, par la même voie, de se tenir prêts, sans autre avis, à rejoindre Vicence le printemps sui- vant, à Pâques, pour le plus tard. Le pape continuait donc à pour- suivre cette affaire de l'ouverture, mais en même temps des pour- parlers annexes avec certains princes d'Allemagne, mis en train par 1. Pastor, ibid., p. 7 et note 6. ll'li liv. LUI. MARCHE DU CONCILE D B TRENTE le roi Ferdinand, sollicitaient son attention. Au début de juin, le nonce Morone lui transmettait une ouverture de l'électeur de Bran- debourg, qui avait l'assentiment du roi des Romains. 11 s'agis- sait d'une conférence de religion, dans laquelle catholiques et luthériens, sans aborder les questions doctrinales, fixeraient entre eux un modus vivendi de discipline, par des concessic ns mutuelles, par exemple, sur l'usage du calice, le mariage des prêtres, le culte des saints, les jeûnes et abstinences, etc. Ferdinand ] niait le pape de vouloir bien s'y faire représenter. Le roi des Romains poursuivait sans relâche l'union de tous les Allemands contre le Turc et, tout en insis- tant auprès du nonce, gagnait l'empereur à la combinaison. Charles- Quint s'en fit le patron aux conférences de Gênes. Il pouvait rap- peler que pareille procédure avait été suivie sous le prédécesseur de Paul III, et à plusieurs reprises, dans des diètes qu'il présidait, lui ou son frère, avec le moins d'inconvénients possible pour la dignité et le prestige de l'Église romaine. Ce qui prouve que ces souvenirs revinrent dans les dialogues entre les deux interlocuteurs, c'est que Charles-Quint obtint un cardinal pour cette mission, et le choix se porta sur Aléandre, qui avait joué un rôle dans les collo- ques antérieurs comme représentant le pape. L'affaire ne traîna pas. Le 29 juin, Ghinucci sondait le can- didat, et le 4 juillet ses pouvoirs lui furent envoyés de Lucques,où Paul III se reposait. On lui donnait pour auxiliaire l'évêque de Lucera, Fabio Mignanelli, un curial au courant des combinaisons du pape et qui remplacerait (3 septembre) Moronc en qualité de nonce •ordinaire auprès du roi des Romains. Les choix n'étaient pas heureux. Aléandre connaissait bien sans doute les affaires d'Allemagne, pour les avoir suivies plusieurs années, mais il était traqué par la ran- cune tenace des luthériens, qui lui faisaient assez mauvaise répu- 1;i lion dans l'empire, surtout depuis sa deuxième mission, en 1531- 1532. Le choix d'un curial comme nonce ne leur agréait pas beau- coup, et d'autre part Ferdinand ne fut pas satisfait du rappel de Morone, qui le comprenait et savait interpréter sa manière de voir et la faire triompher à Rome. Aléandre accepta du reste la mission sans difficulté. Elle passa d'abord inaperçue à la cour de Rome, où les intrigues re- prenaient contre la réforme. Au retour du pontife, la lutte recommença plus âpre entre ses partisans et les curiaux. Ces derniers s'armaient habilement du scandale, que soulevaient alors les fuites et la publi- cation subreptice du Consilium delectorum cardinalium de 1536 (voir CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 107 ci-dessus, p. 75) : on attribuait cette indiscrétion, et non sans motif, à l'entourage des cardinaux, qui en avaient tous re(;u copie. Et le premier acte du pape fut d'en interdire l'impression, de faire saisir par la police les exemplaires qui circulaient. C'était bien tard. Il premait en môme temps connaissance de la polémique survenue dans la commission pour la réferme de la Dateric (voir ci-dessus, p. 87) ; elle s'était accentuée pendant son absence, et la scission empêchait tout travail. Les curiaux se ralliaient autour du dataire Pietro Durante, et encore plus autour de son neveu Vincenzo, qui le suppléait, puis le remplaça. Ce dernier était si bien à leur dévotion qu'il fallut le remplacer, le 21 février 1541, par le trésorier Girolamo Capodiferro 1 . A côté des frais de chancellerie, qui revenaient au trésor ponti- fical, les curiaux peicevaient les compositiones ou taxationes, taxes- de bureau et de travail, dont Sixte IV avait établi le tarif, revisé sous Léon X, le 13 décembre 1513. Mais, sous prétexte que les condi- tions de vie avaient empiré, surtout depuis le Sac de Rome en 1527, les curiaux ne se gênaient pas pour les aggraver selon les circons- tances, y ajoutaient au besoin des suppléments injustifiés, et des pourboires qu'ils fixaient à leur gré. Contarini et ses amis pen- chaient vers une mesure radicale, la suppression de ces componendes et leur substituaient un traitement fixe alloué par le pape, suffisant pour l'entretien des officiers. Ils réclamaient du moins, nous l'avons vu (p. 86-87), de nouveaux tarifs, basés sur un état précis des frais de bureau et de sceau, et du temps employé, en tenant compte des changements de condition. Après la polémique du printemps, Contarini vint à la rescousse et présenta à Paul III vers les premières semaines de l'automne, un mémoire qui lui était adressé personnellement sous le titre : De potestate pontificia in compositionibus. Il y prenait hardiment à parti la thèse soutenue par les curialistes extrêmes, à savoir que le pape peut tout, rien ne limite son autorité sur terre. Sans doute le principe est incontestable, riposte le mémoire, mais il doit être appliqué avee discernement et modération, selon le bon sens, parce qu'il s'adresse à des êtres doués de raison et de liberté. «N'est-ce pas cette théorie, appliquée à tort et à travers, qui a fourni des armes aux pamphlets protestants, et en particulier à celui de Luther : De captivitate Baby- lonica Ecclesise, où l'on compare Rome à la voluptueuse Rabylone ?» 1. Pastor, p. 166. Voir p. 151 l'analyse du nouveau mémoire de Contarini. 108 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTB Pendant un certain temps le Vénitien fut inquiet sur le sort de sa démarche. Néanmoins le pape rappelait Sadolet en septembre, voulant l'affecter à la réforme. Enfin, aux premiers jours de novembre, il emmena Contarini dans une promenade à la villa de Lucullus (Ostie) et lui parla de son mémoire, qu'il venait de lire dans les premières heures de la journée, in fioris antelucanis ; il s'exprima en des termes tels que le cardinal reprenait tout espoir et en écri- vait enthousiasmé h Pôle, le 11, le priant d'en faire part à Carada et à Badia, mais dans le plus grand secret l . Paul III n'osa cependant pas intervenir pour le moment dans le conflit, car les alfaires d'Allemagne avaient de quoi l'inquiéter. Il comptait toutefois sur l'appui des deux souverains rivaux, comme suite de leur récente réconciliation, et leur en donna des preuves à la promotion du 20 décembre 1538. Ce fut réellement la Promotion des princes : Charles-Quint et François I er reçurent chacun trois cha- peaux. Mais pendant que ceux du premier allaient à des évéques partisans de la réforme et qui résidaient, l'archevêque de Burgos et les évoques de Cordoue et de Compostelle, les candidats de François I er étaient suspects, surtout Ipolito d'Esté, prince mon- dain et fils de Renée de France, duchesse de Ferrare qui était protectrice d'apostats comme Calvin. Une septième promotion eut surtout du retentissement, celle du célèbre humaniste Pietro Bembo. Elle fut d'ailleurs vivement com- battue 2 par Carafia, qui rappelait les scandales qu'avait donnés autrefois parce survivant de la Renaissance et de la cour de Léon X; des cardinaux vénitiens l'appuyèrent. Mais Contarini défendit vail- lamment le vieillard (il avait près de soixante-dix ans), en rappelant que, depuis quinze ans et plus, il vivait retiré à Venise, menait une vie plus sérieuse, régulière et chrétienne. Réservé finalement m petto avec Ipolito d'Esté, Bembo fut publié le 24 mars 1539. Sa promotion fut en réalité un coup de maître : le candidat n'avait pas une grande culture dans les sciences sacrées, les ayant toujours négligées; il rendit peu de services, aussi à cause de son âge, mais par lui Paul III conquit la faveur des humanistes et l'appui du monde de la Renaissance, qui n'avait pas encore perdu tout son prestige; ce 1. F. Dittrich, Regesten und Briefe des Kardi nais G. Konlarini (1483-1542), Braunsber<:, 1881, rapporte, p. 107-108, cette lettre, empruntée à Quirini, Epistolae Poli, 1744-1747, t. ii, p. 141; Pastor, p. 152. 2. La lutte fut dure, dit Pastor, p. 153 et note 7. Voir aussi p. 154, note 1. CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 109 fut dans leur camp un concert d'applaudissements et d'éloges, qui eut un écho durable dans l'avenir. L'humanisme païen décrépit faisait alors place à l'humanisme chrétien, alors représenté par Sadolet, Contarini et quelques autres ; il prenait sa place dans l'Église d'une manière définitive par la promotion de Bembo, resté le représentant le plus en vue de l'un et de l'autre. L'écossais David Beaton, archevêque de Saint-Andrews, faisait du moins honneur à la promotion française et contrebalançait en particulier celle d'Ipolito d'Esté : il fut pour son pays un homme d'État et un homme d'Église remarquable. A vrai dire, le programme à double portée de Paul III s'embrouilla dans des complications en cet hiver 1538-1539. Jamais la politique lente et patiente du pontife ne fut plus marquée. Il attendait le printemps, semble-t-il, et le moment où le concile s'ouvrirait, pour tenter un coup décisif en matière de réforme. Dans l'état où se trouvaient les finances pontificales, il hésitait à soumettre la Daterie à des coupes sombres, qui augmenteraient ses charges propres, parce que diminuant ses revenus. Il ne manquait pas de personnes autour de lui pour le lui faire remarquer, les Farnèse les premiers qui deve- naient de plus en plus puissants. Le cardinal Alessandio lui-même savait tirer parti des services qu'il rendait et de l'importance qu'il en prenait, pour favoriser les intérêts de la famille, et fut souvent dans le monde ecclésiastique un auxiliaire précieux de l'ambitieux et insatiable Pierluigi. Tout ce monde de parents qui gravitaient autour du vieux pontife ne cessa jamais d'envisager d'abord les avantages matériels, que leur assuraient les revenus de la Daterie, et il lui importait de ne pas les laisser trop amoindrir, les uns avec les autres. La politique de Ferdinand, roi des Romains, fait échouer la légation Aléandre. Dans cette sorte d'arrêt, qui ne s'expliquait qu'en partie par le renvoi de l'ouverture du concile à une date assez éloignée, les affaires d'Allemagne passaient au premier plan : un accord définitivement établi entre catholiques et luthériens permettrait aux évêques de ce pays d'accourir au concile, et ceux d'Espagne suivraient aus- sitôt sous l'impulsion de Charles-Quint. L'Église gallicane ne tarde- rait pas, sans doute, à rejoindre les Italiens, qui se présenteraient certainement nombreux à Vicence. Tous ces beaux rêves furent 110 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE réduits a néant par l'impuissance des diplomates pontificaux, par les manoeuvres du roi des Romains et de ses conseillers, }>ar l'audace des protestants. Ferdinand, à qui son frère abandonnait de plus en plus le gou- vernement de l'empire, était un prince allemand, ne connaissant guère que l'Allemagne, où il avait toujours vécu. La politique des I [absbourgs : orienter les affaires de la chrétienté dans le sens des inté- rêts de famille, se précisa avec lui. Ces intérêts s'appuyaient sur les États héréditaires et réclamaient la conquête de la Hongrie, dont Ferdinand était héritier par sa femme. La possession de cette cou ronne jetait sur l'Autriche toutes les forces turques, d'où la nécessité d'une guerre défensive contre le croissant, en attendant que la conquête du royaume devînt facile. Ferdinand était entouré de conseillers germanisants, et même germains, qui n'avaient pas scrupule de faire réussir cette politique, au besoin avec l'appui des luthériens. Or ceux-ci ne se contentaient plus de laïciser les biens ecclésiastiques ; ils travaillai! nt maintenant à séculariser la religion elle-même, comme une Église d'Etat, dans laquelle chaque prince évincerait le pape et prendrait sa place sur le territoire de sa juridiction. Us protestaient en toute occasion contre les recès, renouvelés à chaque diète, interdisant la propa- gande de doctrines luthériennes en dehors des pays où elles étaient implantées; ils réclamaient la suspension de la procédure ouverte contre eux à la Chambre impériale ; enfin et surtout, ils propageaient ces doctrines, les imposaient par tous les moyens, sans en excepter la violence, la diffamation et la calomnie. Dans cette situation, avec la mentalité de Ferdinand et de son entourage, il n'y avait pas, il s'en faut, accord parfait entre lui et la cour romaine. N'étant sans doute pas au courant de toutes les tractations de son frère à Gênes, il avait prié le pape de déléguer de simples commissaires au colloque projeté, et de leur donner pour chef Morone, que sa connaissance de l'Allemagne mettait en mesure de les diriger et de faire aboutir un compromis: le prince avait du moins l'illusion de le croire. Il ne pensait pas qu'un légat fût indispensable; il objecta des difficultés sérieuses au choix d'Aléandre, et demanda qu'on lui adjoignît un collègue jouissant, de plus de prestige auprès des Allemands, par exemple Sadolet ou Contarini ; qu'on lui donnât au moins Morone comme conseiller et négociateur en sous-ordre. La cour romaine estima que l'affaire ne pro- mettait pas des résultats si brillants, qu'elle dût déranger deux car- CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 111 dinaux à la fois. L'empereur, qui connaissait bien l'Allemagne, on avait tout lieu de le supposer, acceptait Aléandre;à quoi bon revenir là-dessus ? Le pape gardait une mauvaise impression de la liberté dont Morone avait usé dons ses rapports de l'année précédente. Il avait paru faire passer les intérêts des Ilabsbourgs avant ceux de l'Église romaine : son rappel était décidé, et un légat comme Aléandre saurait mieux que n'importe qui diriger les premières démarches du nouveau nonce. On n'était, au reste, pas éloigné à Rome, de croire qu'en tout cela Ferdinand suivait les inspirations de Morone, qui en effet tenait la plume. La hâte avec laquelle la curie expédia l'affaire est une première preuve qu'elle désirait prompt succès. Aussitôt que la nomination du légat fut faite, le 4 juillet (ci-dessus, p. 102), ses bulles lui furent expédiées, sans attendre son consentement qu'il n'envoya que vers le 14. Mignanelli les lui porta avec un supplément d'instructions. Et le 15, avant même d'avoir reçu son adhésion, Farnèse l'en- gageait à se mettre aussitôt en route. Néanmoins, il attendit que la bulle prorogeant le concile eût suspendu ses anciennes facultés de légat, et il quitta Vicencele 13 août seulement. Mignanelli, nommé le 3 septembre nonce à la place de Morone, ne rejoignit la légation qu'un mois après (5 octobre). Elle se trouvait alors à Linz avec la cour d'Autriche, et les agents pontificaux ne tardèrent pas à se rendre compte que le roi et ses conseillers leur accordaient peu de confiance. Pendant des mois et jusqu'à la fin de l'hiver, il ne fut question du colloque que par intermittence, et d'une manière superficielle. Ferdinand s'attarda à Vienne, et y retint le légat toute la mauvaise saison. Les Romains se rabattirent sur le concile et, le 2 novembre, Mignanelli remit la bulle de prorogation; Ferdinand donna les meilleures espé- rances, mais ce fut tout. Le 8 décembre, dans un long entretien avec Aléandre, il ne parla que de la nécessité d'une sérieuse réforme pour l'ensemble de la chrétienté, et la représenta comme l'unique moyen de salut. Aléandre et Mignanelli, se rendant compte des difficultés de leur situation, parlaient d'autant moins du concile que les conseil- lers autrichiens, même les ecclésiastiques, comme l'ancien archevêque de Lund,dans la Suède méridionale, Jean de Weeze et le cardinal de Trente, Bernard von Clés, ne donnaient que des réponses à peu près négatives. Les théologiens catholiques dévoués à la réforme insistaient par contre, auprès des deux diplomates, pour que le pape ne se relâchât en rien de ses efforts: ils en connaissaient le sérieux, et en 112 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE appréciaient le mérite; théologiens, prélats et savants s'accrochaient au concile comme des noyés, écrivait Aléandre le 22 février 1539. Dans cette dépêche, qui était comme un résumé de ses travaux de l'hiver 1 , il s'efforçait d'entretenir la persévérance du pape par les détails qu'il donnait sur la situation de l'Allemagne : Sa Sainteté seule pou- vait y remédier, elle le devait, selon le vœu de tous. Lorsque le 26, après cinq mois et plus d'attente et d'elTorts inu- tiles, le légat se plaignit de ce que les évêques allemands ne parais- saient pas au concile, le roi les excusa : ils n'avaient pas cru sérieu- sement h sa tenue. Et de plus l'empereur, qui avait le pouvoir de les y envoyer, n'avait pas manifesté l'intention de s'y rendre. Cette réponse donnait la note juste de la situation. Charles-Quint s'attar- dait en Espagne et pensait si peu au concile, qu'en avril le nonce Giovanni Poggio, revenant à la charge pour une réponse, la reçut négative : l'empereur avait à ménager les protestants, car il négo- ciait avec eux. En France, attitude d'expectative non moins prononcée : Fran- çois I er ne cessait de réclamer le Milanais et, lorsqu'en octobre 1538, le nonce Ferreri lui remit la bulle de prorogation, Montmorency déclara qu'il ne fallait pas songer au concile ni à la guerre turque, tant que la paix ne serait pas faite avec la restitution du duché. En jan- vier 1539, le camérier papal Latino Juvenale, envoyé en mission dans le même but, ne reçut pas d'autre réponse de la bouche du roi. En avril, Ferreri avait ordre de solliciter l'envoi des évêques à Vicence; François I er riposta qu'il jugeait la mesure inutile; tant que les luthériens ne seraient pas ramenés, le concile serait purement italien. Selon lui, il ne pouvait être œcuménique que par un accord entre lui et l'empereur, qui leur permettrait d'assurer l'exécution des décrets de la part des dissidents, quels qu'ils fussent. Il rejetait le concile de Vicence et proposait de le tenir dans une ville de son royaume comme Lyon, où il serait loisible aux luthériens d'y prendre part, car on ne pouvait se passer d'eux (mai 1539). En communiquant aux Habsbourgs les dernières nouvelles de France (12-13 février), Paul III insistait pour que l'empereur vint tout de suite en Italie: il n'était ni pratique, ni honorable d'ajourner encore l'assemblée. Les nouvelles qu'il recevait de partout, d'Alle- magne notamment, depuis quatre ou cinq mois, étaient peu encoura- geantes pourtant et, chose plus grave, la politique religieuse des Habs- 1. Sommaire dans Pastor, p. 102; ce qui suit jusqu'à la p. 109. CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 113 bourgs allait s'opposer nettement à la sienne, sous prétexte de Concorde x entre les Allemands comme préparation à l'œuvre du concile. Elle s'accentuait autour des combinaisons conciliatrices des Hohenzollern, en ce sens cjue le roi Ferdinand s'y adonnait désor- mais tout entier et y entraînerait bientôt son frère. Les tractations sollicitées par l'électeur Joachim se passèrent en dehors du légat, bien qu'il eût été appelé pour les diriger. Il fut tenu systématiquement à l'écart, et les luthériens feignirent toujours d'ignorer sa présence. Mais pendant que les conseillers auliques l'amu- saient de belles espérances, il sut se renseigner auprès des théolo- giens catholiques, que les figurants du colloque invoquaient à titre de consulteurs,dans leurs difficultés et cas de conscience : Ferdinand en avait besoin pour calmer ses scrupules. Les plus appréciés étaient l'évêque de Vienne, Johann Faber ; son successeur à ce siège, Frie- drich Nausea ; puis Johannes Cochlaeus et Jean Eck, le plus ancien adversaire de Luther. Le légat savait réchauffer leur zèle, en les recommandant au besoin à Rome, les modérer parfois, mais, comme pour le concile, il ne parvenait qu'à se renseigner et renseigner à peu près son maître sur la situation. Pendant ce temps ils assis- taient en spectateurs impuissants à des événements d'importance. Le délai de Francfort et l'agonie du concile de Vicenoe. Les débats pour la concorde s'ouvrirent, fin février 1539, à Franc- fort-sur-le-Mein, avec l'arbitrage de l'électeur Joachim de Brande- bourg et de Louis électeur palatin, l'archevêque de Lund remplis- sant les fonctions de commissaire impérial pour les Habsbourgs. Les protestants affluèrent, et les chefs du parti, en tête le landgrave Philippe de Hesse. On vit les coryphées de la théologie nouvelle, Luther, Mélanchton, Bucer, et même Calvin, qui cherchait une posi- tion, ayant été naguère expulsé de Genève 2 . Les princes catholiques, qui venaient de s'unir eux aussi en une ligue, étaient peu nombreux; les Bavarois faisaient défaut, et le premier chef présent était le duc de Brunswick-Wolfenbûttel, que les ligués de Smalkalde guettaient déjà. 1. Konkordia est le terme allemand que Pastor emploie à plusieurs reprises. 2. Récit des négociations dans Janssen, Histoire du peuple allemand, trad. franc., t. m, p. 419-426; à la fin les accusations des catholiques contre l'arche- vêque de Lund. Dittrich, ibid., p. 508-509. 114 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE Ceux-ci liront aussitôt 1rs maîtres, et le commissaire impérial se montra d'une faiblesse déplorable. Naturellement les luthériens affectaient à l'égard de la nouvelle ligue à la fois crainte et dédain, ne voulaient pas accorder la moindre liberté aux catholiques et prétendaient imposer partout leurs volontés avec leur nouvel évangile. Ferdinand avait pourtant affirmé aux légats qu'aucune concession ne serait faite sans l'assentiment de Rome : c'était la teneur des ins- tructions impériales. Il avait toutefois sollicité des agents du pape pleins pouvoirs pour l'archevêque de Lund de régler la croisade contre les Turcs. Ceux-ci n'eurent qu'à se féliciter d'être tenus à l'écart. Ils se déclarèrent prêts à intervenir, si les adversaires acceptaient l'autorité du pape, mais ce ne fut pas le cas. Le 19 avril, fut arrêté ce qu'on appela la Grâce ou Délai (Anstand) de Francfort : une trêve de quinze mois à partir du 1 er mai entre les deux ligues et les deux partis. Ils s'engageaient à maintenir le statu quo au point de vue politique et religieux, à ne rien entreprendre l'un contre l'autre, ni annexion ni sécularisation, ni propagande, ni entreprise quelconque. Ils s'en tenaient à la paix de Nuremberg en 1532 l , et tous les procès pendant contre les luthériens devant la Chambre impériale restaient suspendus. L'accord serait soumis à l'approbation de l'empereur, et s'il ne la donnait pas, la trêve serait réduite à six mois : dans cet intervalle, on essaierait d'établir un modus vivendi au point de vue religieux. Pour cela une assemblée générale se tiendrait le 1 er août à Nurem- berg : elle nommerait des comités de théologiens et laïcs pieux des deux confessions, qui tâcheraient de régler le détail des pratiques qu'elles se permettraient l'une à l'autre. Leurs décisions seraient expédiées aux absents, et ce qui serait résolu par la majorité aurait aussi l'approbation de l'empereur, en une nouvelle diète, s'il le jugeait à propos ou si demande lui en était faite. Il fut question d'inviter le pape au colloque; les luthériens déclarèrent qu'ils ne reconnaissaient pas son autorité. Les deux arbitres firent accepter toutefois que l'em- pereur aurait la faculté d'y admettre ses représentants. Ce premier essai de la politique de concorde avait pour objectif en réalité de se passer du concile général et le rendait inutile, impos- sible par l'abstention des Allemands. Il préparait les voies au synode national, ce que désiraient les protestants ; en un mot, il excluait le pape du règlement des conflits religieux. Les agents impériaux 1. Histoire des conciles, t. vin, p. 1156. CH. I. POLITIQUE CONCILIAIRE DE PAUL III 115 m'avaient recherché qu'un expédient de circonstance, voulant em quelque sorte forcer la main au pape, l'obliger de régler promptement la réforme générale, par le concile ou autrement. En réalité, ils mécon- tentèrent tout le monde, et l'archevêque de Lund notamment fut l'ob- jet d'une vive réprobation, qui alla jusqu'à l'extrême. Aléandre entre- prit contre le règlement une campagne qui témoigna de la vigueur de son tempérament 1 . Les princes bavarois en profitèretn pour intriguer contrôles Habsbourgs. On attendit avec impatience l'approbation de l'empereur. Or il s'attardait en Espagne, et on se demandait quand il en sortirait pour préparer le concile, et arrêter ainsi la convocation de Nuremberg. Au moment où le premier devait s'ouvrir, les Habsbourgs faisaient solliciter sa prorogation par l'ambassadeur impérial, mais le pape n'en voulait pas, nous le savons, et après les fêtes de Pâques (6 avril), date de l'ouverture, il proposa de procéder à la cérémonie solenaelle, puis d'ajourner l'assemblée sans date, si les évêques continuaient à faire défaut. Après plusieurs consistoires, son avis fut adopté, le lundi 21 avril, et il renouvela les pouvoirs des légats envoyés à Yicence l'année précédente. Campegio alité fut suppléé par Bonifazio Ferreri, sous-doyen évêque de Porto. Leur départ fut ajourné jusqu'au reçu d'une dernière réponse qu'on attendait de Charles-Quint. Comme elle tardait, Farnèse manda, le 15 mai, au légat Aléandre de se mettre de suite en route pour Vicence, où ses deux collègues le joindraient sous peu. Quelques heures après, arrivait la réponse attendue. Elle était tout à fait négative : Charles-Quint ne faisait plus mystère de ses tractations avec les protestants : il ne pouvait envoyer à Vicence ses évêques ni ses ambassadeurs. Maintenant que le pape avait connaissance de l'acte de Francfort, et des réponses pareille- ment négatives que Latino Juvenale apportait de France, il n'y avait plus qu'à suspendre le concile, comme c'était convenu, et c'est ce qui eut lieu au consistoire du 21 mai. Plus que jamais, les brefs qui en furent expédiés pouvaient invoquer le consentement plein et entier de l'empereur, du roi des Romains et du roi de France. Le premier, qui avait eu en tout cela une attitude assez indécise, la précisa cependant en exprimant, le 20 juin, son regret de la suspen- sion sans limite de temps : elle fournirait une occasion, disait-il, un thème aux propos malveillants. Quant au second, à qui le Saint- 1. Ce sont les termes mêmes de Pastor, p. 106. 116 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE Siège rendait son Morone, il se montra tout sucre et tout miel: au nonce bien-aiiné le C> juillet, et au pape dans ses lettres du 17, il exprima son contentement sans arrière-pensée. Ce qu'on a, non sans exagération, appelé le concile de Vicence avait pris fin : en réalité il s'était borné à une entrée solennelle de la part des légats. Cet échec était d'autant plus grave (décisif même, on pouvait le craindre, pour l'avenir du conoile),que la chré- tienté se trouvait coupée en deux: les Ilabsbourgs vont poursuivre pendant des années une politique décevante de concorde, sous le vain prétexte de préserver l'Europe du péril turc. Le pape, réduit à ses seules forces, par l'attitude expectante des autres princes, concentrera son attention sur la réforme, la sienne et celle de son gouvernement. Ce sera même le seul bénéfice de la situation, créée par les Habsbourgs, qu'à partir de 1539, cette réforme produira des résultats sérieux, et qui ne cesseront plus de progresser. De fait toutefois, la convocation du concile sera retardée de plusieurs années; il n'en sera que rarement question, et en passant : le pape seul ne cessera d'y penser. CHAPITRE II PAUL III ET LA POLITIQUE DE « CONCORDE » DES HABSBOURGS (1539-1545) Au milieu des complications que les conférences de Francfort soulevaient, Paul III se décidait à reprendre la réforme de la curie au point où l'avait laissée le conflit de l'année précédente, à propos des taxes de la Daterie : ce serait un moyen d'aplanir les voies au concile. Le jeudi 5 mars 1539, il rappela au consistoire qu'il devait l'ouvrir dans un mois: le moment était venu d'y penser sérieusement, de faciliter son travail par l'épuration des services de l'administra- tion pontificale. Et pour montrer que ce n'étaient pas de belles paroles, il manda la commission de réforme, qui était pour ainsi dire en sommeil depuis plusieurs mois, et lui ordonna de s'occuper immédiatement de la réduction des taxes, dût-il y perdre lui-même une partie de ses revenus. Les progrès de la réforme à la curie et au Sacré-Collège. Limitée à quatre cardinaux, nombre d'ailleurs fort insuffisant à cause de son importance, la commission pouvait se scinder en deux partis, comme il était arrivé de fait, et perdre toute influence au détriment de son autorité. Le pape la doubla par l'adjonction de quatre des plus anciens membres du Sacré-Collège : les deux doyens, évêques d'Ostie (Cupis) et de Porto (Campegio) et deux vieux cardinaux de Léon X : Cesarini et le Florentin Ridolfi. Saus être bien ardents pour la réforme, les nouveaux venus s'étaient amendés avec le régime actuel; ils étaient devenus au moins progressistes, et la politique 118 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE actuelle de Sa Sainteté leur apprenait, même au dernier, que le temps était passé des tractations purement temporelles l . Le vendredi L4, ils se réunirent à la salle du consistoire et le pape leur subordonna le dataire Durante, qui reçut séance tenante l'ordre de se mettre à leur service et d'exécuter ponctuellement leurs déci- sions. Les curiaux ne manquèrent pas de clamer partout 1< - pertes matérielles et morales qu'allait subir le Saint-Siège, et des diver- gences d'opinions éclatèrent bientôt entre les membres de la com- mission. Contarini restait pourtant fidèle à son principe de la sup- pression totale des componendes; Ridolfi se tenait à l'écart, Simo- netta et Ghinucci sur la réserve; les trois autres, Caraiïa, Campegio, Cesarini se prononçaient pour la suppression des grâces les plus entachées d'abus : regrès, réserves de fruits (et pensions?), coadjuto- rerie, même dispenses de mariage : c'étaient les deux tiers des taxes qui disparaissaient, selon le compte des curiaux, et les revenus du pape en baissaient d'autant. La réforme, dans ces conditions, ne pouvait s'opérer en un jour. Paul III tourna la difficulté, toujours dans l'intérêt du concile. Il fit aborder en même temps la réforme d'autres services et pensait ainsi atteindre la Daterie, indirectement et sans trop de heurt. Les commissaires, pour en finir plus vite, se partagèrent la besogne deux à deux : Ccntaiini et Caraiïa entreprirent la Pénitencerie; les tribunaux romains échurent à Cupis et Ghinucci, la Chancellerie, le plus gros morceau, à Campegio et Simonetta, la Rote aux deux cardinaux diacres, Cesarini et Ridolfi. La Chambre apostolique resta pour le moment en dehors des débats, comme la Daterie, son auxiliaire en matière de finances. La congrégatu n se réunissait de temps en temps, parfois en présence du pape, pour examiner les rapports de chaque section. L'opposition la plus acharnée vint du Grand pénitentier, Lorenzo Pucci, qui resta irréductible jusqu'à sa mort en 1544. Les commissaires cédaient parfois, faute de mieux, sur des points de détail. Ainsi en avril, les deux premiers commissaires, visitant les livres de compte du maître des cérémonies Martinelli, durent cons- tater qu'il ne percevait pas des honoraires exhorbitants, étant donné les fatigues que lui imposaient le pape et les cardinaux 2 . La 1. Voir Pastor, p. 156 en note, le texte important de l'agent à Rome du cardi- nal de Gonzague; il donne un récit vécu des impressions diverses produites par la mesure soudaine de Paul III. 2. Ibid., p. 157-158; voir encore pour ce qui suit, p. 158, 159, 161-162. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 119 commission n'obtint quelque succès que par l'appui constant que lui donna le pape. C'est à lui notamment qu'on dût une réserve toujours plus grande pour l'attribution en consistoire des évêchés et des monastères; on s'y montra plus sévère pour la pluralité des bénéfices, pour les commandes des abbayes, pour la capacité des candidats. Le pape vint à bout de la résistance que lui opposa le Sacré-Collège, en prenant parti pour Campegio qui faisait une opposition acharnée aux procédés trop sévères de Caralïa sur ces points. L'année 1539 fut consacrée aux enquêtes sur les divers services. Le pape avait recommandé le secret le plus absolu, de manière que rien ne transpirât au dehors, et ne vînt à la connaissance des luthé- riens, qui savaient en abuser : les enquêtes par écrit et les états offi- ciels rédigés furent par suite insignifiants, la documentation sur cette réforme est à peu près nulle. Au début de 1540, des témoignages contemporains constataient combien peu celle-ci avançait. Néan- moins le pape prenait quelques mesures importantes : ainsi il renfor- çait à Rome le nombre des partisans de cette réforme. En août 1539, il décida enfin, après plusieurs démarches, son vicaire général de Parme, Bartolomeo Giudiccioni, à assumer les mêmes fonctions auprès de lui. Pendant que le nouveau vicaire s'établissait à la cour ponti- ficale, Bembo en faisait de même en novembre, toujours sur l'invite du pontife. Enfin celui-ci introduisait des appuis de plus pour son programme au Sacré-Collège, par la grande promotion du 19 décembre. Comme les précédentes, elle fut longuement débattue, et tout le mois. Le pape abandonna encore plusieurs de ses candidats, mais en fit tout de même accepter douze, dont neuf de la curie. Il y avait trois étran- gers, deux Français, y compris l'évêque Pierre de la Chambre, que les protestants bernois avaient chassé de Genève, son siège épis- copal. Un candidat de l'empereur, Michèle da Sylva, fut réservé in petto. La discussion fut vive au sujet de l'évêque de Tortana, Umberto Gambara de Brescia, que le cardinal Trivulzio attaqua 'au nom du parti français. Il était le protégé de Pierluigi et de sa sœur Constanza, et le parti réformateur estimait leur intervention déplacée dans le cas présent. Le pape invoqua l'amélioration sensible qu'il avait apportée à sa vie privée depuis l'époque des Médicis. Il avait encore pour plaider en sa faveur le prestige de sa sœur, la poétesse Veronica Gambara, bien vue des réformateurs pour sa piété sincère et son esprit de religion. Le candidat de la noblesse romaine, Giacomo Savelli, avait contre 120 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE lui sa jeunesse, seize ans, mais il donnait de belles espérances et ses répondants avaient de forts appuis au consistoire. De même le jeune Erico Borgia, qui mourut prématurément l'année suivante, et laissa des regrets universels. Le trésorier général Ascanio Parisani, évêque de Ilimini, fut admis lui aussi, grâce aux intrigues de Cos- tanza; ils avaient, disait-on, des intérêts financiers communs. Tous ces personnages n'étaient guère en mesure, encore moins dans l'intention de contrecarrer les vues du pape : les autres candidats, par contre, étaient tout disposés à les faire triompher, à rivaliser en cela de zèle et d'expérience. C'était d'abord Giudiecioni, que Paul III fit passer, en février 1540, du vicariat à la Segnatura di justitia, en qualité de préfet (il y joua un rôle capital pour la réforme) ; le secrétaire intime, le conseiller et le mentor du cardinal Farnèse, son second éducateur en poli- tique, Marcello Cervini, autre homme de confiance du pape, théolo- gien aussi bien qu'humaniste de grande valeur; le général des servîtes, Dionisio Laurerio, canoniste et théologien, qui s'était élevé au pre- mier rang dans les discussions pour la réforme; l'auditeur de la Chambre, Pierpaolo Parisio, juriste éminent ; et surtout l'ancien archevêque de Salerne, le génois Federigo Fregoso, un survivant de la cour de Léon X et de l'Oratoire du divin Amour, humaniste dis- tingué, unissant à des connaissances sérieuses, principalement dans les langues orientales, un profond esprit de religion et une longue pra- tique des vertus chrétiennes. 11 avait refusé la pourpre en 1536, sous piétexte que cette éminente dignité risquait de compromettre son salut. Cette fois, il dut s'incliner et quitter son pauvre diocèse de Gubbio, qu'il transformait depuis cinq ou six ans, et où il méritait le surnom de Père des pauvres. Rome avait besoin de l'exemple de ses vertus comme de son zèle 1 . La transformation du Sacré-Collège n'eut pas, tout de suite, de répercussion considérable sur la réforme de l'Église romaine. L'opposi- tion s'affaiblit cependant et plus d'un des vieux cardinaux, même Florentins comme Ridolfi, furent définitivement entraînés et déplo- yèrent de l'ardeur et de l'activité. Le pape, de son côté, entouré d'auxi- liaires plus nombreux et surtout plus actifs, se montra aussi plus résolu, plus entreprenant. A partir d'avril 1540, les cardinaux réfor- mateurs remportent quelques succès, grâce à ses fréquentes interven- 1. Sur les péripéties de cette promotion, voir Pastor, p. 159-161, avec les nombreuses notes et références. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 121 tions. La grande lutte avec la Pénitencerie et son chef Pucci battait son plein. Celui-ci demandait pourquoi les zelanti s'en prenaient de préférence à son administration, non aux autres, et des cardinaux lui donnaient raison 1 . Aussi le 21 avril, Paul III déclarait-il au consistoire qu'il allait expédier la réforme des offices et de la curie en général. Il invita ensuite Aléandre à prendre connaissance des rapports présentés par les quatre groupes de commissaires. Il le faisait ainsi entrer dans la congrégation. Mais Aléandre, revenu malade d'Allemagne 2 , occupé d'ailleurs aux affaires du palais, entendez la Secrétairerie d'État, se déclarait hors d'état d'engager la lutte contre le Grand pénitencier, malgré son désir de travailler à la réforme. Pucci parut toutefois céder quelque peu et, le 6 août, le consistoire expédiait la réforme de ses services. Il restait à l'appliquer. Les autres députations avaient également avancé : pour la Chan- cellerie, notamment, une enquête passa en revue la gestion des divers officiers, les taxes perçues ; on en supprima beaucoup et de nouveaux statuts furent dressés. Le 27 août, le pape approuvait d'une manière générale les mesures arrêtées par les députations, et renouvelait leurs pouvoirs pour la mise en pratique. Il adjoignit un cardinal à chacune d'elles : Laurerio pour la Pénitencerie, Pôle pour la Chambre; Cam- pegio malade fut remplacé par le Vénitien Marino Grimani, patriarche d'Aquilée, qui surveilla la Chancellerie avec Aléandre et Ridolfi; Cesarini fut préposé à la Rote avec del Monte et Giu- diccioni. Les vides causés par la mort et autres circonstances, en 1541, gênèrent les opérations. Contarini lui-même partit pour sa légation en Allemagne, et cela suffisait à les paralyser complètement. Il fallut donc temporiser plusieurs années et recourir à de nouveaux pro- cédés. Néanmoins, c'est à cette date de l'année 1541, peut-être après la séance décisive du 27 août, que se rapporte le mémoire publié par Pallavicini d'après les archives du Vatican 3 , comme un résumé des rapports de la congrégation, ou plutôt des résultats qu'elle avait réalisés, grâce à la volonté du pape et avec la pratique qui s'introduisait au consistoire. « La congrégation, dit-il, a supprimé les expectatives, les ordina- 1. Pastor,, p. 162-166. 2. Voir ci-dessus p. 107-111. 3. Livre IV, c. v, par. 5 à 10. L22 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENT1 tions d'incapables moyennant finances, les dispenses de clôture et de costume religieux, le cumul des bénéfices à charge d'Ames, même de la pari des cardinaux; 1rs dispenses en général ont été notablement réduites, par exemple, celles de mariage; de même la revalidation des titres acquis par Bimonie, les résignations avec pensions et réserve de frniis: 1rs dispenses qui ont été conservées ne contribuent maintenant qu'à l'entretien des œuvres pies. » Les légations Farnèse-Cervini. Ces progrès, quels qu'ils fussent, faisaient vivre dans les cercles olli- cicls de Rome le souvenir du concile, et le pape ne cessait d'y penser; l'empereur, par contre, s'absorbait dans ses combinaisons de concorde. Paul III lui avait adressé de vives représentations sur la Grâce de Francfort, en mai 1539, dès la première heure, par l'intermédiaire du cardinal-légat Farnèse, lorsque celui-ci lui présenta ses condoléances pour la mort de l'impératrice Isabelle de Portugal. Au mois d'août, il envoyait encore un de ses principaux confidents, Giovanni Ricci da Montepulciano, lui renouveler ses instances. Charles-Quint se borna à répondre qu'il ferait réformer l'acte pour rendre possibles des négo- ciations avec les protestants, et il priait le pape de consentir à un colloque. L'échec d'Alcandre les rendait circonspects l'un et l'autre 1 . Mais pendant qu'ils temporisaient ainsi, les luthériens mettaient à profit l'avantage qu'ils venaient d'obtenir et gagnaient plusieurs princes allemands, en particulier l'électeur de Brandebourg lui-même et le successeur de ce duc Georges de Saxe, qui, pendant vingt ans, avait été un des plus solides champions de l'orthodoxie dans l'empire. Les deux souverains chefs assa avant que l'empereur eût quitté le royaume. Après s<>n départ, Farnèse rejoignit François I er à Amiens, et dans la première audience, le février, cclui-ri insinua, pour la dixième fois, qu'il n'abandonnerait pas ses alliés, tant qu'il ne serait pas en possession du Milanais : ces alliés étaient Henri VIII, les princes luthériens, sans parler du Turc. Montmorency, à qui les car- dinaux renouvelèrent leurs instances, les renvoya à l'empereur, poliment d'ailleurs, comme le roi. A l'entendre, ils pourraient arguer des bons rapports qui rapprochaient alors les deux monarques, des procédés bienveillants dont ils usaient l'un vers l'autre. Les cardinaux se mirent en route pour les Pays-Bas le 15 février. Le 24, à Gand, Charles-Quint leur assura qu'il n'avait rien de plus à cœur, lui et son frère, que la pacification de la chrétienté, à com- mencer par l'Allemagne. Les conversations sérieuses ne s'ouvrirent que le 3 mars, à l'arrivée du roi Ferdinand. Les diplomates romains avaient maintenant le concours du nonce Poggio et de Morone, et cependant à eux quatre, ils réussirent aussi peu que par le passé. Les Ilabsbourgs se mettaient en désaccord, du moins en apparence : Ferdinand ne consentait pas à se dessaisir, selon la combinaison patronnée par son frère, des Pays-Bas avec la main de sa fille au duc d'Orléans. Charles-Quint ne tarda pas à se renfermer dans son mutisme habituel de mystère : il reprenait ses tractations occultes avec les Français. Ce même jour, 24 février, les ambassadeurs luthériens sollicitèrent de l'empereur la ratification du Délai de Francfort, et il les accueillit gracieusement 1 . Les pontificaux s'efforcèrent en vain de les faire éconduire : ils n'obtinrent des Impériaux que la belle promesse, renouvelée par le principal d'entre eux Granvelle, que le délai ne serait pas ratifié sans le consentement du pape. L'influence prépondérante et suspecte de l'archevêque de Lund leur donna des inquiétudes, et en effet ils furent tenus en dehors de ces tractations comme des précédentes. Ils redoutaient, avec quelque raison, pis que le délai lui-même. Ils n'avaient pas de peine, et l'indulgent Morone comme les autres, à soupçonner l'action des conseils fâcheux que les Ilabsbourgs recevaient de cet archevêque réputé mondain : le légat Aléandre les avait déjà dénoncés lors des débats qui préparèrent, une année auparavant, l'accord tant discuté. Les dispositions du conseil impé- 1. Janssen, trad. Paris, L' Allemagne et la Réforme, t. m, p. 468. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 125 rial, et par suite les mesures qu'il prenait, en subissaient un contre-coup grave : des légistes laïcs, comme Granvelle et Covos, qui jusque-là expédiaient à eux deux les affaires du maître, ne pouvaient que prêter l'oreille, avec quelque complaisance, aux inspirations de ce clerc exporté des pays Scandinaves, qui avait voyagé à travers l'Europe, et en connaissait la politique non moins à fond que celle de l'Alle- magne. Il leur ouvrait des horizons assez inattendus, et ils n'étaient pas fâchés de lui laisser la responsabilité de décisions d'une portée incalculable pour eux comme pour leur maître K L'empereur n'avait pas le temps de s'occuper de questions théo- logiques, cela se conçoit; il n'avait jamais eu le loisir de raisonner sa foi ; elle était pourtant inébranlable, quoique superficielle, comme sa piété, assez à l'espagnole. On a cependant le droit de s'étonner qu'il ait confié à des laïcs le règlement de questions graves, qu'ils n'entendaient que d'une manière unilatérale. La distinction entre le spirituel et le temporel lui importait peu, et il agissait, comme ses conseillers, avec la conviction que, dans les circonstances excep- tionnelles qu'ils traversaient, la religion devait seconder la politique, la tirer de ses embarras présents. A l'approche de la belle saison, alors que la guerre menaçait plus que jamais du côté turc, les luthé- riens étaient à la cour, réclamant l'exécution d'un accord qui som- meillait depuis dix mois : le Saint-Siège devait prendre une décision qui le mît dans cette guerre du côté de l'empereur. En ce mois de mars 1540, le conseil aulique avait arrêté celle-ci, ou peu s'en fallait. Charles-Quint était résolu, pour assurer la pacification de l'empire, à un compromis sur les affaires religieuses : le colloque stipulé par l'acte de Francfort en fournirait l'occasion ; les circonstances y contribuaient et le moment était bien choisi. Un des chefs du parti luthérien, le landgrave Philippe, contractait en ce moment un second mariage, sa première femme vivante, avec le consentement écrit de ses théo- logiens, Mélanchton et Luther en tête 2 ; il avait surtout besoin de l'appui de l'empereur, car il était passible d'une poursuite de droit commun pour bigamie devant la Chambre impériale. Les conseillers impériaux l'aideraient à se ménager l'indulgence de Charles-Quint, 1. Sur ce§ dispositions des conseillers impériaux, cf. Pastor, p. 311, 312, 314-315. 2. L'incident est raconté assez au long, et avec documents à l'appui, par Bossuet, Histoire des variations, 1. VI, au début. Le mariage eut lieu le 4 mars. 126 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE et il ne demandail fus mieux que de se montrer conciliant; par contre, les autres membres de la ligue, et surtout l'électeur de Saxe, ■'affichaient beaucoup plus intransigeants. Les intrigues de concorde à Qand et la nouvelle légation Cervini. Les adhésions importantes qui leur survenaient devaient encore faire exagérer les réclamations des luthériens. Le duc Henri de Saxe, qui succédait à son frère, le pieux Georges, comme chef de la branche cadette ou Ernestine, s'empressait d'imposer à ses sujets l'évangile de Wittemberg. Le 1 er novembre 1539, l'électeur Joachim II Brandebourg faisait aussi un pas vers lui : il recevait la communion sous les deux espèces de l'évêque de Brandcnburg, Mathias von Jagow, qui propageait cet évangile autour de lui, depuis un certain temps. Joachim n'échappa plus à l'influence de ce prélat, ni à celle du duc Georges d'Anhalt, membre de la ligue de Smalkalde. Il déclarait cependant rester fidèle à l'ancienne Église, dans le règlement de religion qu'il publia eu 1540, sous prétexte de corriger les abus dans ses États : il conservait les évêques et retenait beaucoup de cérémonies catholiques, niait avoir l'intention qu'on lui prêtait d'introduire les doctrines nouvelles en Brandebourg. On ne peut contester toutefois que ce règlement n'y préparât le césaro- papisme et l'Église d'État. Les conseillers impériaux comptaient pourtant inspirer leur manière de voir à l'électeur de Saxe par la flatterie, en le prenant comme intermédiaire, au besoin comme arbitre, entre les deux partis. Le landgrave consentit d'abord à préparer les voies à leurs efforts de pacification. Les deux chefs luthériens se gardèrent bien d'attirer l'at- tention du public ■ — quitte à s'en servir plus tard — sur le mémoire dans lequel, en janvier, les théologiens de Wittemberg, et les plus modérés comme Mélanchton, fixèrent à l'unanimité les principes d'après lesquels ils voulaient débattre l'accord 1 . Les injures mises à part, le fond du mémoire dictait leur ligne de conduite aux pacifi- cateurs de Smalkalde, et dans la réponse, que le 2 avril ils remettaient 1. Extrait dans Pastor, p. 313, 314. C'est ce qu'on invoquera plus tard sous le titre d'Apologie de Smalkaldo, parce qu'elle fut confirmée ensuite aune diète tenue dans cette ville. C.H. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES IIABSBOURGS 127 à l'envoyé impérial, ils n'acceptaient de discuter, d'après la Confes- sion d'Augsbourg et l'Apologie que Luther lui avait annexée l , qu'à la condition qu'elles fussent admises comme la seule doctrine vraie, à l'exclusion des vieilles erreurs et idolâtries : entendez les croyances et pratiques admises par tous les siècles antérieurs depuis l'origine de l'Église. Les luthériens ne faisaient pas de différence entre ces traditions vénérables et les abus dont elles avaient été l'occasion. Tout cela était pour la galerie, et la diplomatie en faisait parfois bon marché. Les conseillers impériaux, assurés de l'appui du land- grave, de l'isolement de l'électeur, ne virent dans ces déclarations que des formules qu'il serait facile d'esquiver ou d'interpréter au sens diplomatique. Ils ne s'y arrêtèrent pas longtemps, car le 18 avril fut lancé, comme résultat d'un mois de réflexions et de débats, un mandement impérial qui convoquait les princes catholiques à Spire pour le 23 mai : on ne perdait pas une minute. Après avoir arrêté dans cette assemblée les concessions à faire aux luthériens représentés par leurs deux chefs, le Conseil débattrait avec ceux- ci les conditions de la paix dans l'empire, et le détail en serait fixé, pour le domaine religieux, dans un colloque entre théologiens catholiques et protestants, le 6 juin : c'est-à-dire que deux ou trois semaines au plus étaient accordées aux princes allemands pour se décider sur tant de points. D'ordinaire on allait moins vite. Les deux chefs luthériens furent convoqués avec des sauf-conduits, pour qu'ils pussent se présenter en sécurité. Cette sorte de mise en demeure, en réalité, leur parut un prétexte- suffisant pour s'esquiver. Ils s'excusèrent sur le manque de temps, de ne pouvoir répondre en personne à la convocation : ils voulaient le faire avec soin et mûrement. Ils enverraient, en attendant, leurs ambassadeurs préparer le terrain, et si l'affaire tournait bien, ils se rendraient eux-mêmes à l'assemblée princière. Le colloque se trouvait retardé par le fait qu'il avait besoin de leurs théologiens, et ceux-ci ne pouvaient quitter leurs princes. Pour consolider le bloc d'un nouveau genre que les laïcs imposaient à la religion et à ses ministres, les chefs de l'Église nouvelle priaient l'empereur d'empêcher que leurs adversaires n'introduisissent dans les débats religieux rien de ce qui n'était pas conforme à la parole de Dieu, à l'Écriture sainte et aux enseignements apostoliques. Luther, leur chapelain, dictait son évangile nouveau à la chrétienté. 1. Les deux actes résumés dans Pallavicini, 1. III, c. m. 128 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE Les quatre agents pontificaux assistèrent inactifs, impuissants à cette succession de manèges qu'on s'efforçait de leur cacher 1 . Pen- dant six ou sept semaines, les ambassadeurs luthériens avaient eu le temps d'intriguer avec les conseillers impériaux, puis quand ils furent partis, il y eut entre Gand et Smalkalde une correspondance assez active, échange de mémoires et propositions, le tout à l'écart et dans le secret. Enfin, le 20 avril, Granvelle avertit Farnèse de l'ouverture prochaine de la conférence, comme pour l'y inviter. Il s'agissait, prétendait-il, de resserrer la ligue catholique qui s'était ébauchée en 1538 entre plusieurs princes à Nuremberg, de la mettre sous les auspices du pape, en l'étendant le plus possible. » Le légat n'avait cependant pas été pris tout à fait au dépourvu. Dès le 11, Morone, puis Poggio, qui avaient vent de quelque chose, interpellaient le roi des Romains et Granvelle; le premier leur découvrit peu à peu la vérité; il ne s'agissait d'abord que d'une conférence entre catholiques, puis on murmurait sous le manteau que les luthériens seraient invités. A partir du 15, les deux nonces étaient mis à peu près au courant du programme 2 . Le 17, Farnèse informait le pape par le menu et le pressait d'intervenir, de renforcer tout d'abord la ligue catholique par son adhésion. « L'empereur avait résolu de tout régler entre catholiques et luthériens, politique, reli- gion, croisade, avant que Sa Sainteté eût le temps de protester. Il serait donc urgent d'expédier des légats, qui se présenteraient au moment opportun pour surveiller la conférence. Par exemple, Contarini se transporterait à son évêché de Bellune, Pôle à Vérone, où ils se renseigneraient autant qu'ils le jugeraient nécessaire et tra- verseraient les Alpes en temps voulu, avec des pouvoirs suffisants. » Quand ils reçurent la communication officielle de Granvelle, les deux cardinaux le mirent au pied du mur: ils avaienl Tuission de pousser à la tenue du concile, parce que les colloques allemands n'avaient jamais profité qu'aux ennemis de l'Eglise. Le confident impérial tint ferme et invoqua les exigences du temps. Le lendemain, les cardinaux remirent à l'empereur un long mémoire dans le même sens, et ils y ajoutèrent de vive voix, ainsi que les deux nonces, les repré- sentations les plus énergiques : « Le concile seul apporterait le remède que réclamait la situation; il fixerait la vérité que les protestants 1. Voir par exemple Pastor, p. 301; surtout Janssen, ibid. Il met en relief la duplicité de Granvelle, de l'archevêque de Lund et de Navei. 2. Ibid., p. 316 et note 3; 317 sq; 320. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 129 dénaturaient en tant de sectes; leur mauvaise foi leur donnait la supériorité en tout colloque : ils abusaient de chaque concession. Le concile assurerait en même temps la paix avec la France et les autres pays, par suite consoliderait la ligue catholique et les intérêts des Habsbourgs contre les Turcs, etc. Tous les catholiques le récla- maient, jusqu'en Pologne. Seule cette assemblée avait le pouvoir de fixer les points de foi et de discipline, avec les concessions à faire aux luthériens : un colloque n'en avait nul droit. » Toutes ces représentations furent en pure perte. Les serviteurs du pape n'obtinrent même pas le délai qu'ils jugeaient indispensable pour l'avertir, et lui donner le temps d'intervenir dans une affaire qui mettait son autorité en cause. Les Impériaux s'en tinrent obstiné- ment à leur programme, en affirmant que les légats avaient les pou- voirs suffisants pour défendre le pontife aussi bien que son autorité. Les Habsbourgs ne se contentèrent pas d'opposer une fin de non- recevoir aux protestations qu'ils recevaient. Charles-Quint, pour sa part, déclarait le concile impossible en ce moment, au moins inutile. Il prétendait que le pape voulait l'intimider par l'épouvantail qu'il agitait devant lui. « Qu'il l'ouvre son concile, cria-t-il à Poggio, ce ne sera qu'un conventicule stérile ! » Les deux frères se montrèrent affectés de la teneur du mémoire ci-dessus, et affectèrent d'y voir un manque de respect pour leur personne, une protestation qui dépassait la mesure. Leur indignation et leur colère s'exagérèrent au point que Morone conseillait de ne point communiquer le mémoire au Sacré-Collège, pour ne pas lui donner de publicité, de laisser tomber l'incident. Et le pape y condescendit. Les deux frères n'étaient pas d'accord pour certains détails. Pen- dant que Charles-Quint sollicitait l'envoi d'un légat et nommait Contarini, le connaissant bien de longue date, Ferdinand se contentait d'un nonce, par exemple Morone. Mais avec la tournure que prenaient les affaires religieuses de l'Allemagne, la diplomatie pontificale n'avait plus qu'à observer, écouter ce qui se ferait et se dirait à Spire; à cela suffisait un simple envoyé, un nonce quelconque. Ni Farnèse ni Cervini n'avaient en fait pris au sérieux les instances des Impériaux, qui essayaient de les entraîner à Spire. Dans l'impuis- sance où ils se débattaient depuis des mois, ils considéraient leur mission comme terminée. Le 17 mars, le premier sollicitait son rappel, et le 21 avril il renouvelait sa requête. Avant même d'avoir reçu ce dernier cri de détresse, Paul III l'autorisait à revenir le 24. Il lui demandait seulement copie des articles de la ligue CONCILES. — IX. — 5 130 I.IV. LUI. MARCUE DU CONCILE DE TRENTE catholique, afin de les examiner à loisir, avant d'y adhérer: il envoyait cependant une partie de sa contribution en argent. Les cardinaux ne partirent que le 11 mai, après les dernières instances de Granvelle, qui tenait à sa conférence de Spire autant qu'à la paix avec la monarchie française. Ils revinrent par la Lorraine et la Bourgogne, mais arrivés près de Lyon, ils reçurent de nou- veaux ordres qui les séparaient : Farnèse seul regagna Home. L'empereur, s'attardant toujours à Gand, n'était plus aussi pressé d'ouvrir la conférence pacificatrice. Il prenait vent du côté de Rome. Son ambassadeur, le marquis d'Aguilar de Manrique de Lara, d'une des plus vieilles familles d'Espagne, communiquait au pape son décret de convocation, et s'efforçait de le justifier sur la néces- sité des circonstances. Le pape ne crut pas devoir refuser la partici- pation qu'on sollicitait de lui, ni la présence d'un légat aux travaux pour la paix. Il y aurait d'autant moins d'inconvénient que les luthériens s'abstiendraient d'y prendre part, le bruit en courait du moins à Rome. Le consistoire débattit la solution, du 7 au 12 mai; le Sacré-Collège était familiarisé avec ces délais, et il s'arrêta à la solution suivante : Cervini reprendrait son chemin vers Charles- Quint, avec les pouvoirs de légat et le suivrait à Spire. Telle fut la commission qui rejoignit les deux cardinaux à Lyon. Après s'être concertés, ils se séparèrent, et Cervini reprit sa route à travers la France, fit un crochet à la cour de François I er , qu'il rencontra quelques jours après à Fontainebleau. Il mit le roi au courant de sa nouvelle mission, et sut lui faire admettre l'adhésion du pape à la ligue des princes catholiques : celle-ci était purement défensive et ne compromettrait pas la neutralité du Saint-Siège. Le roi se déclara satisfait, et promit que son ambassadeur seconderait le légat dans l'œuvre de pacification. Ceci se passait à la fin de mai. Le 3 juin, Cervini était à Bruxelles, où s'était installée la cour impériale. Il n'alla pas plus loin, son sort venait d'être décidé à Rome, comme dans les Pays-Bas. Ferdinand était parti pour Ilaguenau, ou la peste avait fait transférer la confé- rence de Spire. Le 25 mai, il n'y trouva aucun des princes convoqués : ils n'avaient nulle hâte de revoir leur empereur, il se présentait pourtant à eux à de si rares intervalles! Il n'y avait pas de raison que Cervini se dérangeât. De Rome d'ailleurs, de nouvelles ins- tructions le fixèrent auprès de l'empereur : Il aurait à réveiller son zèle inopérant, à surveiller ses ministres: à tout cela, il ne serait pas inutile, il s'en fallait du tout au tout, le passé le prouvait, CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 131 et même les belles paroles qu'il venait de recevoir de Granvelle et de son maître. Les instances des Impériaux venaient cependant de retourner le pape, et celles des Farnèse n'y étaient pas étrangères, non plus que la guerre contre Pérouse, alors révoltée, guerre pour laquelle on avait besoin des troupes auxiliaires espagnoles de Naples 1 . En tout cas, un second légat n'était pas inutile, et qui fût d'autorité, choisi entre tous. Le pape jeta les yeux sur un très petit nombre de candidats, et d'abord sur l'indispensable Aléandre, mais l'expérience de l'année précédente avertissait ce dernier de s'abstenir, et aussi sa santé sur laquelle il s'excusa. Le vendredi 21 mai, Contarini était déjà nommé, cela sur les nouvelles que Farnèse envoyait de Gand, le pied à l'étrier. Comme mesure suprême de précaution, le pape avait la veille expédié à Morone des instructions et pleins pouvoirs, au cas où la conférence s'ouvrirait avant l'arrivée du légat. Au dernier moment, celui-ci ne partit pas. Farnèse, de retour à Rome le 31, attesta bien qu'il était persona grata auprès de l'em- pereur, et les renseignements qu'il apportait de la cour impériale confirmaient son témoignage ; néanmoins le départ de Contarini, fixé aux premiers jours de juin, fut ajourné. Il était resté Vénitien dans l'âme, et à ce moment Rome apprenait que la République, trahis- sant la Sainte-Ligue, négociait une paix séparée avec la Sublime Porte. Charles-Quint ne pouvait qu'en être mal impressionné et faire retomber sur le légat quelque chose de sa mauvaise humeur. On attendit donc que l'effet fâcheux produit par ces nouvelles s'atténuât dans son esprit. La nomination était du reste assez discutée : accueillie avec enthousiasme par le monde des réformateurs, elle fut vivement critiquée dans le camp adverse, même pour des considérations poli- tiques; elles seules expliquent ces réflexions étranges de l'ambas- sadeur florentin : « Dieu veuille qu'il ne s'accorde pas avec les luthé- riens, car c'est le vrai frère de Satan 2 ! » L'homme d'affaires de la cour romaine en ces circonstances fut en fin de compte Morone, que le pontife avait choisi le 15 mai comme agent intérimaire. Les instructions du 20 furent accompagnées d'une lettre d'éclaircissements due à la plume d'Aléandre. En atten- dant l'arrivée du légat, le nonce devait se cantonner dans le rôle d'observateur, tout voir, tout écouter, ne s'engager en rien, encore 1. Précisément en mai 1540. Pastor, p. 214-217. 2. Ibid., p. 317, note 5, et 328. liili LIV. LUI. MARCHE 1)1 CONCILE DE TRENTE moins dans le* discussions, quitter la place si la conférence abordait quelque poinl qui mit, en cause les droits et la dignité «lu Saint- Siège, sr retirer dans une ville à proximité et poursuivre, avec bou rôle d'observateur, son assistance au roi des Romains e1 aux princes catholiques. Les conférences d'Haguenau. Morone était installé depuis quelques jours dans la ville Impé- riale de Haguenau, en Alsace, quand il reçut ces instructions, le 1 er juin. En remettant à Ferdinand le bref qui l'accréditait à nou- veau, il annonça l'arrivée du légat Ccrvini, et même d'un second bref que le pape n'avait pas eu le temps d'expédier : le tout, subordonné à la tournure (pie les débats prendraient en faveur de l'Eglise catho- lique. Le pape accorderait tout ce qu'on lui demanderait, autant que • était en son pouvoir, et sans avoir à déranger un cardinal de plus. Les princes catholiques arrivèrent les uns après les autres, et Ferdinand, après avoir constaté avec amertume l'indifférence com- plète des ecclésiastiques, ouvrit la conférence, à tout hasard, le samedi 12. Dès les premiers jours, Morone s'était convaincu que la majorité inclinait à payer l'entente avec les luthériens de quel- ques sacrifices au détriment de l'Eglise, par manque d'accord «■litre les catholiques et crainte de la lutte. Certains évèques eux- mêmes, comme celui d'Augsbourg, Christophe de Stadion, accep- taient le mariage des prêtres et une liturgie en langue allemande. Le nonce n'eut pour le soutenir franchement que celui de Vienne, l'abri, et l'élu de Trente, Cristoforo Madruzzi, successeur du cardinal von Clés. Dès le premier jour, il eut à protester contre le mande- ment d'ouverture, parce qu'il ne faisait nulle ment ion du Saint-Siège, rdinand abondait dans ce sens, quand il conseillait au pape de n'envoyer qu'un agent sans titre officiel, pour voir et écouter. comme à llaguenau. La situation n'était plus la même, et le danger devenait plus difficile à conjurer. Il ne convenait pas de laisser les luthériens dominer le colloque, se proclamer maîtres de la situation. Le pape en référa donc à ses conseillers ordinaires dans les affaires d'Allemagne, les cardinaux Ghinucci, Contarini, Aléandre. Ils envisagèrent les circonstances comme un cas de conscience d'une extrême gravité, et pour lequel il était permis de prendre contact avec des hérétiques, ces derniers n'étant d'ailleurs pas condamnés formellement. Ils opinèrent pour l'envoi d'un légat au plus tôt et, le 5 septembre, désignèrent Conta- rini, pourvu qu'il fût accompagné de sept théologiens de marque. Celui-ci, qui, depuis le mois de juin, se tenait prêt à partir, avait même choisi les siens, et songeait à se mettre en route dès le len- demain, lorsque l'ambassadeur impérial, marquis d'Aguilar, vinl encore se jeter à la traverse. Dès le 4 en effet, il transmettait au cardinal Parnèse les der- nières combinaisons échafaudées par les Habsbourgs sur la tenue du colloque, dont ils se croyaient maintenant sûrs : il était plus conve- nable de renvoyer la légation à la diète qui confirmerait les débats théologiques. Pour diriger ces derniers, il suffisait d'un nonce, de quelque prélat de qualité. Le 6, les éminents commissaires se mirent, d'accord sur l'évêquede Feltre, Tommaso Campegio, qui avait étudié les questions allemandes avec son frère le cardinal. Mais celui-ci pas- sait pour être hostile aux luthériens, dans les conseils de la curie, CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 137 et ce détail compromettait déjà la mission aux yeux des Allemands. Le pape hésita longtemps entre le candidat désigné et l'évêque de Vérone, Giberti. Ce dernier par contre était réputé Français; le choix de Campegio resta maintenu et fut confirmé le 1 er octobre. Toutefois le pape manda aux deux nonces à demeure, Poggio et Morone, qui le rencontreraient sans doute à Worms. de lui prêter leur concours, et cette circonstance, l'inteivention de Morone sur- tout, donnait une tout autre importance à la nonciature nouvelle. De plus, le pape ne lui adjoignit que des théologiens séculiers, et il écarta les réguliers que les luthériens avaient mis en mauvaise répu- tation chez leurs compatriotes; qui risquaient d'ailleurs d'avoir devant eux, dans les discussions du colloque, des apostats de leur ordre. Cortese et Badia, les deux premiers choisis, appartenaient, il est vrai, l'un à l'ordre de Saint-Dominique, l'autre à celui de Saint- Benoît; toutefois ils étaient depuis un certain temps au service de l'Église romaine, et pouvaient être considérés comme sécularisés. Leur doctrine était orthodoxe et sûre, en même temps que pro- fonde; Paul III crut bon de la tempérer, pour ainsi dire, par celle de deux docteurs en Sorbonne, le Français Pierre Girard et l'Ecossais Robert Vaushop, archevêque élu d'Anna gh, en Irlande. Ceux-là, les luthériens ne les accuseraient pas d'être inféodés à la curie. Les instructions de Campegio lui recommandaient d'agir en parfaite entente avec Morone, de se renseigner tout d'abord auprès de lui sur le détail de la situation. Du reste, leur attitude serait celle de Morone à Haguenau : étudier, écouter, parler peu, encourager et soutenir les catholiques, engager les discussions avec la plus grande réserve, rester plutôt sur la défensive, se montrer plein d'égards et de bienveillance envers les dissidents, ceux mêmes qui se permet- traient des procédés injurieux, sans toutefois faire aucune concession sur la foi et la discipline. Eux et leur suite devaient observer tou- jours, dans leur genre de vie, attitude, habillement, conversation, les règles de la bienséance, de la réserve et de la modestie ecclé- siastiques. Campegio quitta Rome le 8 octobre, et voyagea lentement. Il fut traité avec égard par les luthériens qu'il rencontra sur son chemin, ou dont il traversa le territoire, en sorte qu'il arriva à Worms, le 4 novembre, voyant tout en rose l . Il ne tarda pas à déchanter, pendant les trois semaines qu'il passa à se morfondre tout d'abord, 1. Pastor, ibid., p. 340. 138 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE presque seul, attendant les Impériaux qui ne se pressaient pas, les catholiques, les nonces, à peu près tout le inonde. Phénomène étrange, personne n'était pressé d'ouvrir le colloque tant désiré et qui approchait, devant commencer le 28 octobre. Ni l'empereur, ni le roi des Romains ne se dérangèrent : ils assistaient indifférents à ce qui se passait . en réalité, ils se réservaient. Les luthériens seuls déployèrent quelque activité, et cela pour étaler au grand jour leur intransigeance. Dans une réunion de leurs théologiens et notables, qui se tint à Gotha sur la fin d'octobre, il fut résolu de s'en tenir à la Confession d'Augsbourg et de ne plus reconnaître les concessions qu'ils avaient accordées à la diète de 1530; l'électeur de Saxe aggrava encore ce mémorandum par l'adjonction des articles arrêtés à Smalkalde au début de l'année l ; ses délégués durent être prêts à combattre toute scission que provoquerait l'indécision d'un seul associé. La confes- sion de Smalkalde remplaçait, l'arme au poing, celle d'Augsbourg. Il était interdit sur toute la ligne d'accepter le concile promis par Paul III : c'aurait été reconnaître sa prééminence. L'empereur se faisait représenter au colloque par Granvelle, celui de ses serviteurs qui avait le plus sa confiance, le régent habile aux racolages et raffinages en matière de religion, comme le caractérisait son rival, le chancelier Held 2 . Il était peut-être encore plus accom- modant pour les luthériens que l'archevêque de Lund, et se plaçait uniquement au point de vue des intérêts politiques et du moment. Il fut vraiment l'homme de la concorde impériale. Or l'empereur le nommait commissaire président du colloque avec les pouvoirs les plus étendus. Les devoirs de sa charge auprès de César le retenant à Bruxelles, il ne parut que le 22 novembre. Il ouvrit le colloque le jeudi 25, par un discours dans lequel il exhortait, au nom de l'empe- reur, a la paix et à la concorde. Il lui fut répondu le lendemain dans le même sens, et au nom des deux partis, par le docteur Johann Gropper, professeur à l'université de Cologne. Ce théologien de moyen terme, nuance Contarini, d'ailleurs une des gloires de la science théologique au xvi e siècle, reflétait à peu près les idées domi- nantes dans le bureau que l'empereur avait groupé autour de Gran- velle. Ce bureau comprenait les chargés d'affaires des électeurs de Mayence (le cardinal Albert de Brandebourg) et Palatin, du duc Louis de Bavière, de l'évêquede Strasbourg. A coup sûr ces hommes, 1. Ci-dessus, p. 122 et note. 2. Citation curieuse dans Pa9tor, p. 265 de l'édition allemande. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 139 groupés pour donner la paix à l'Allemagne, la désiraient tous sincèrement, mais ne l'entendaient pas de la même façon. Morone arriva le 27 novembre ; Poggio ne se présenta pas, l'empe- îeur le retenait : il avait besoin de ses services, à défaut de Cervini, parti 'depuis un mois. Granvelle et Morone prirent aussitôt en face l'un de l'autre une attitude d'opposition, qui permit aux luthériens de faire échouer le colloque; celui-là fermait les yeux, celui-ci y voyait tiop clair, et entre eux deux des intrigants perspicaces menaient habilement le jeu. Ainsi ils répandirent aussitôt le bruit que Morone avait mission d'empêcher l'entente, c'est-à-dire la paix religieuse. Ils réussirent même à induire Granvelle en erreur. Morone mit sous ses yeux un document qui démontrait la tactique des protestants, le but qu'ils poursuivaient; Granvelle révoqua en doute l'authenticité de la pièce, et laissa percer les soupçons et la défiance qu'on lui avait soufflés. Le malentendu entre ces deux hommes apparaissait irrémédiable. Les deux nonces s'étaient néanmoins mis d'accord pour éviter toute démarche qui les entraînerait à prendre position. Toutefois Morone fut d'avis que son collègue, par compassion pour les craintes et les défiances des adversaires, démontrât dans un discours solennel que le pape ne désirait rien tant que la paix. Granvelle eut d'abord des scrupules, à cause du mauvais parti que les luthériens pouvaient en tirer, puis il trouva la combinaison excellente et força la main à Campegio, qui hésitait toujours. Il lui dicta même les grandes lignes de son discours, au moins le ton, et ne fit rien pour empêcher l'affront que les luthériens préparaient au pape, et qu'il lui eût été facile de prévoir et de prévenir. Le discours du nonce et toute la séance du S décembre furent un véritable désastre pour la cause pontificale. Granvelle avait fait placer l'agent de l'Eglise romaine sur un siège peu élevé, ce qui dégra- dait son caractère, et Campegio ne se prêta que trop aux ménagements maladroits que lui dicta le lieutenant de l'empereur. Il prêcha l'amour, lien de l'unité, remède unique pour les calamités dont l'Alle- magne souffrait depuis vingt-cinq ans. Il exhorta les assistants à la réconciliation dans le colloque, car il devait être le prologue du libre concile chrétien qui se tiendrait bientôt, et où tout serait pacifié 1 . 1. On se demande si le résumé que Pastor donne de ce discours (p. 342), d'après une source protestante, le reproduit exactement. Plus loin (p. 345), il va jusqu'à dire que Granvelle approuva et même provoqua (la traduction est très fidèle) l'humiliation de Campegio. 140 LIV. Mil. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE Campegio dut assister ensuite au débat long et pénible pour beau- coup de gens, dans lequel l'assemblée prépara la réponse à lui faire. Granvelle ne sut pas lui épargner cette fatigue humiliante, et il put à peine empêcher le doux Mélanchton de lire une vigoureuse protesta- tion, qu'il avait préparée contre la prétention du pape à trancher le conflit religieux. La réponse peu polie, qui fut arrêtée et admise par Granvelle, se bornait à prendre acte du discours, qui se disait vraiment chrétien, au sens de Luther sans doute. Campegio ne s'était, même pas découvert, en prononçant le nom du pape, et Morone exa- gérait à peine, quand il écrivait que les luthériens avaient réussi à empêcher que ce nom fut prononcé par d'autres. Cette humiliation, dont Granvelle fut le principal responsable, n'était pas pour relever le prestige du nonce. Ses théologiens en souffrirent, et leurs confrères allemands les tinrent à l'écart, par timidité et respect humain. Morone ne put empêcher ce nouvel affront. Il était dans une situation assez fausse, la présence de Campegio le réduisait à un rôle accessoire et, en l'absence du roi des Romains auprès duquel il était accrédité, il rentrait pour ainsi dire dans une condition privée. Il eut cependant l'adresse d'épargner à Granvelle plus d'une faute et de paralyser l'audace des luthériens. Ils tiraient le colloque à eux, se conduisaient en maîtres à Worms; leurs prédicants y enseignaient d'ailleurs pu- bliquement le nouvel Évangile. Granvelle, qui les y autorisait, se rejetait sur des détails de forme et de protocole, pour lesquels il se montrait inébranlable, parce qu'ils étayaient le prestige impérial. Il ne fallait pas songer à tenir les catholiques unis; Morone se servit du moins avec succès des trois délégués qui se refusaient à toute concession, ceux du cardinal de Mayence, des ducs Guillaume et Louis de Bavière. Ferdinand les avait désignés parmi les onze que le recès de Haguenau avait établis (ci-dessus, p. 131) pour soutenir l'Église catholique, en face d'un pareil nombre d'arbitres protestants : les trois électeurs ecclésiastiques, celui de Brande- bourg, le Palatin, les deux Bavarois, les archevêques de Magdebourg et de Salzbourg, l'évêque de Strasbourg et le duc de Clèves. Or le prince ne s'était pas rendu compte que ce dernier, ainsi que les deux électeurs laïVs étaient secrètement acquis a la confession luthérienne. Et, en effet, leurs agents ne tardèrent pas à déclarer qu'ils étaient d'accord avec leurs adversaires sur les deux points qui furent abordés les premiers, le péché originel et la justification. Le plan des luthé- riens se devinait dès lors : aboutir à une discussion contradictoire, à un vote final, dans lequel ils auraient une majorité d'au CH. II. PAUL III KT LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 141 moins quatorze contre huit. Morone travailla donc à déjouer leur plan. Il fit accepter que la discussion se ferait par écrit, contrairement à ce que décidait le recès de llaguenau, puis Granvelle statua qu'un seul délégué parlerait de part et d'autre. Les protestations de Morone amenèrent alors entre eux une belle scène. Granvelle tenait ferme aux instructions qu'il avait rédigées ou fait rédiger; Campegio lui-même s'était laissé ébranler, mais Morone resta irréductible et son attitude calme, contrastant avec la violence de son interlocuteur, aboutit, le 2 janvier 1541, à faire décider que les vues de la mino- rité seraient renvoyées au commissaire impérial, qui les remettrait en discussion s'il le jugeait à propos. A la réflexion, celui-ci apporta même une sorte d'amende honorable. Le 5 janvier, il déclara au nonce qu'il ne souffrirait rien qui fût au préjudice de la cause catho- lique. Il laissa entendre ensuite qu'il avait la faculté de dissoudre le colloque, au cas où il prendrait mauvaise tournure. Il lui était facile d'en solliciter l'autorisation, et la recevrait de Bruxelles par retour du courrier. Morone n'eut pas de peine à permettre ce que les luthériens réclamaient le même jour : qu'après les deux orateurs principaux, les autres députés pussent présenter leurs observations. Les trois catholiques infidèles s'étant alors démasqués, les autres qui étaient restés fermement orthodoxes, s'écrièrent qu'ils n'admettraient pas le vote tel qu'il s'annonçait dans ces conditions. Ils se refusèrent à tout accommodement et Granvelle impuissant mandait, le 11, à l'empereur que le colloque ne faisait qu'aggraver le conflit entre les deux confes- sions : il n'y avait plus qu'à le dissoudre. Après entente avec les récalcitrants et du consentement de Morone, il essaya néanmoins d'ouvrir le colloque le vendredi 14. A Mélanchton, la sirène des luthériens, était opposé Jean Eck, vieil adversaire de Luther, qui fut désigné comme l'unique orateur des catholiques. C'était enlever aux trois transfuges le moyen de faire valoir leurs opinions protestantes. Les deux adversaires par contre eurent toute liberté de parole, et Morone, qui semble avoir mené le jeu, espérait voir renaître immanquablement la vieille querelle sur la transsubstantiation entre Mélanchton et Bucer. Comme il arrive souvent dans les joutes théologiques, la discus- sion ne tarda pas à s'immobiliser, et dès l'article second, le péché originel, les luthériens refusèrent de sacrifier leur thèse favorite : que le mouvement premier de concupiscence, même involontaire, |42 IlV. LUI. MARCHE DU CONCILE D F. TRENTE est déjà un péché. Après quatre jours de discussion stérile, Granvelle fit rédiger par les quatre théologiens qui venaient de se mesurer: I -k et Mélanchton, avec leurs suppléants Bueer et Mensing, un toi inulaire que le colloque admit, avec cette remarque de la part des luthériens, qu'ils maintenaient toutes 1rs réserves soulevées par Mélanchton dans son exposé. L'expérience était concluante, et le 18 Granvelle donna connais- sance du décret qu'il venait de recevoir : l'empereur ajournait le colloque à la diète qu'il avait convoquée à Ratisbonne pour la fin de ce mois de janvier; il comptait la diriger en personne et assurer la paix. Sa politique de concorde n'avait pourtant obtenu qu'un résultat négatif, et tout à fait contraire à ses espérances : deux électeurs et un des membres les plus puissants de la féodalité alle- mande s'étaient prononcés pour Luther. Morone n'allait-il pas jus- qu'il écrire que, du train dont marchaient les débats, l'Allemagne entière serait bientôt protestante. Granvelle par contre ne perdait rien de son optimisme, et croyait toujours que sa diplomatie accom- moderait tout à la diète. IJ lui suffisait pour cela, concluait-il, d'avoir à son service un légat avec les pouvoirs les plus étendus. Le 15 décembre, il en demandait même deux, Contarini etFregoso. Les nonces abondaient dans son sens, et Morone tout le premier, avouant que, simple nonce, lui-même manquait de prestige; les motifs qu'ils invoquaient différaient assez de ceux auxquels obéis- sait Granvelle. Pour eux, un légat était seul capable d'arrêter de plus grands maux par l'action surtout qu'il exercerait sur L'empe- reur. Et ce légat, le pape devait le choisir avec soin. Contarini légat en Allemagne. Il était désigné: depuis le milieu de l'année précédente la voix publique ratifiait unanimement le choix et, dans l'entourage de l'empereur, on attendait le personnage avec impatience. Contarini avait reçu l'ordre de se tenir prêt à partir dès le début des confé- rences de Worms, et la Secrétairerie lui communiquait au jour le jour les rapports des nonces. Sa nomination, selon la juste remarque d'un historien protestant 1 , était la dernière avance de Rome aux luthé- riens : il était d'ailleurs disposé par son caractère conciliant, comme 1. Témoignage cité par Pastor, p. 352 et note 2. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 143 par ses convictions de théologien, à pousser jusqu'à la limite du possible les sacrifices qu'il ferait pour la pacification. Il en était même suspect à certains, qui redoutaient un accord de sa part avec les protestants d'Allemagne (ci-dessus, p. 127). Il se croyait d'ailleurs en mesure de réussir, et il accepta une responsabilité qu'à Rome personne ne lui enviait. D'aucuns même, tel l'agent de Ferrare à Rome, jugeaient impossible qu'il s'en tirât avec honneur 1 . Au consistoire du lundi 20 janvier 1541, Paul III le proclama légat a lalere, avec pouvoirs étendus pour tout l'empire. « Ce dernier sacrifice, pour rétablir l'union entre les chrétiens, ne lui donnait pas grand espoir d'amener les luthériens au concile. Mais restait la guerre contre le Turc, et les Habsbourgs avaient besoin de toutes les forces de l'Allemagne pour reconquérir la Hongrie, le dernier bou- levard de la chrétienté en Europe. » Le pape ne cessait de s'en occu- per : depuis son exaltation, il travaillait à détacher de l'alliance turque le prince de Transylvanie, Jean Zapolya, que le sultan avait reconnu roi de Hongrie, tout en ne lui laissant qu'une faible partie de cet État et gardant le reste pour lui. Paul III s'efforçait de l'accommoder avec son rival, le roi des Romains, et lui envoyait des secours en argent par un nonce spécial 2 . Les Impériaux attendaient le représentant du pape avec confiance; ils ne perdaient pas leur temps et prétendaient lui aplanir les voies. Ce n'était pas sans raison que Granvelle envisageait en toute tran- quillité l'ouverture prochaine de la diète : sa diplomatie très active réussissait à desserrer l'union de Smalkalde, à diviser les luthé- riens, du moins à mettre de son côté quelques-uns de leurs chefs. Il négligea l'électeur de Saxe, qui s'affichait irréductible et dédai- gnait de prendre part à la diète, mettait aux arrêts de sa police ses .prédicants, Mélanchton le premier, interdisait aux délégués luthériens toute entente avec les catholiques « idolâtres et assassins » (sic). La diète se passa de lui. L'électeur de Brandebourg n'avait rompu qu'à demi avec les catholiques; Charles-Quint gardait tout espoir en son loyalisme et en sa parenté. Il le prit d'une autre manière et fit agir auprès de lui le landgrave de Hesse. Sur ce dernier il avait barre par son double mariage. Dès l'automne de 1540, Granvelle avait amené le bigame à pro- 1. Pastor, ibid., et note 1. Voir surtout la dépêche, document 38 de l'édition allemande. 2. Brèves indications chez Pastor, surtout Pallavicini, iv, 8, au début. 144 1.1 V. LUI. MABCHE DU CONCILE DE TRENTE mettre tout ce que l'empereur désirerait, en premier lieu son appui contre le Turc. Le rusé Franc-Comtois n'eut pas de peine à faire glisser les négociations sur le terrain religieux. Au milieu de décembre, des pourparlers secrets s'engagèrent, en marge du colloque de Wonns, entre les théologiens modérés de la Réforme luthérienne, Bucer et Capito et le secrétaire impérial Gerhard Waltwick, assisté du docteur Gropper. Ils en vinrent facilement à un accord pour la galerie, sur le péché originel et la justification; ce dernier article seul soule- vait une sérieuse divergence entre les deux confessions. Il est pro- bable que l'entente consistait surtout à ne s'en occuper que le moins possible. Le 5 janvier 1541, le landgrave ratifiait l'accord, et Gran- \ elle lui remit la lettre impériale de grâce pour sa bigamie : la Chambre impériale n'aurait plus à s'en occuper, et Philippe garda son double ménage. Plus tard Bucer, le théologien des accommodements, reçut de celui- ci la mission de communiquer l'accord au Hohenzollern, en cachette et sans lui en révéler les auteurs. Joachim accepta les yeux fermés les points essentiels. S'engageait-il sérieusement, et dans quelle mesure, avec des anonymes? Ces intrigues lui réussissant à peu près, Granvelle affichait une grande confiance dans le plein succès de la diplomatie impériale à la prochaine diète. Les nonces Poggio et Campegio s'en laissaient accroire et partageaient cette confiance; Morone lui même s'y mon- trait accessible. Le plus difficile, à son point de vue, serait d'assurer une entente franche et sincère entre le pape et l'empereur, seule capable de réduire les luthériens au minimum d'exigences. Cette entente devait aboutir à la convocation du concile, et pourtant de cela on ne parlait plus du tout. Morone voulut par ailleurs avoir le cœur net sur les dispositions réelles qui inclinaient à la paix et à l'unité les porte-parole du nouvel Évangile. Il invita chez lui les trois principaux de ceux qui séjournaient à Worms. Mélanchton, Sturm et Capito, et il n'eut pas de peine à se convaincre qu'ils étaient irréductibles. Simples machines entre les mains de leurs princes, nous en avons pour preuve l'incident ci-dessus au sujet de Mélanchton, ils étaient réduits au rôle d'enregistrer leurs volontés. Et ces princes se voyaient eux-mêmes enchaînés dans leur erreur par deux liens indissolubles, inséparables, la sécularisation des biens ecclésiastiques et l'Eglile d'État dont ils voulaient se faire les maîtres. L'entrevue entre Morone et les pasteurs venait d'avoir lieu, CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 145 quand le nonce se mit en route pour Ratisbonne, sous les impres- sions assez tristes qu'il en avait gardées. Elles furent renforcées par d'autres, non moins pénibles, à son arrivée le 31 janvier. Il se trouva être le premier des principaux figurants à la diète. Le second fut l'empereur, qui ne parut que le 23 février. Il avait été retenu en chemin par une attaque de goutte et, à son tour, il attendit impatiemment les Etats. Morone n'avait, dans son isole- ment, qu'un compagnon, Campegio : c'était pour lui un piètre confident. Il eut donc tout loisir d'observer, de se renseigner et de réfléchir, mais il s'y entendait, en vrai diplomate qu'il était. Aussi n'eut-il pas besoin de longues entrevues pour pénétrer l'empereur. Le 25 février, il mandait à Farnèse que César achète- rait à n'importe quel prix l'appui des protestants contre les Turcs, suspendrait même l'action judiciaire de la Chambre impériale contre eux, leur laisserait les coudées franches pour les sécularisations. Le légat n'aurait qu'à ratifier les concessions de droit positif et de discipline qu'il leur ferait, et le pape devrait s'estimer heureux qu'il renvoyât les points essentiels et de foi à un concile qui se réunirait on ne sa\ ait trop quand. La diète de Ratisbonne 1542 et les instructions de Contarini. Api es l'empereur, Morone étudia les princes. La présente de Sa Majesté impériale à Ratisbonne les avaient enfin éveillés, et ils arri- vaient peu à peu. Les ducs Guillaume et Louis de Bavière parurent les prenùers, avec leur frère Ernest, archevêque de Salzbourg. Ils n'avaient pas à faire un long trajet, et ils suivirent de peu l'em- pereur, dans les premiers jours de mars. Le duc Guillaume de Clèves ne tarda pas, et les autres s'échelonnèrent plus lentement : l'électeur de Brandebourg parut un des derniers, le 13 avril, tou- jours mystérieux. 11 était facile au nonce d'user de son caractère et de 6a position pour étudier les ambitions de chacun, et les combi- naisons auxquelles elles tendaient à l'encontre de l'union, et souvent du programme impérial. Ses pronostics furent presque identiques à ceux que tirait en même temps l'ambassadeur vénitien. Mariné Giustiniani, présent à la diète, pronostics qu'il consigna plus tard dans son rapport au sénat de Venise l . 1. Résumé dans Pastor, p. 355. 146 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE Les divisions étaient surtout sensibles parmi les grands chefs, électeurs et principaux princes, qui devaient aider l'empereur comme conseillers décidant, appelés à préparer les délibérations de l'assem- blée. ( Ihacun poursuivait ses intérêts à part, sans se soucier des autres. L'électeur de Cologne, Herman de Wied, témoignait, par son genre de vie et son attitude, qu'il favorisait en secret la nouvelle confession. Les Bavarois et Clèves, restés catholiques, n'étaient nullement dis- posés à l'union. Le dernier subissait les suggestions de l'ambassa- deur de France, qui intriguait sans vergogne à semer la désu- nion. Les premiers, préoccupés de contrebalancer la puissance des Habsbourgs dans l'Allemagne du Sud, poussaient à la guerre contre la ligue luthérienne, guerre dont ils sortiraient sans doute agrandis. Et l'attitude du Saxon leur en fournissait un motif suffisant. Ils en arguaient devant l'empereur pour lui démontrer la stéri- lité de n'importe quel colloque, et ils affectaient d'être convaincus que les autres protestants n'étaient pas moins opposés à toute entente, à n'importe quel rapprochement avec Rome. Ils parlaient dans le même sens à Morone, mais celui-ci ne ramenait pas volon- tiers la question sur ce terrain. Toutefois, un jour qu'ils insistaient sur la nécessité de la guerre, il leur riposta que, pour la faire réussir, ils devaient resserrer la ligue catholique autour du pape et de l'empereur, entraîner surtout les évêques qui, avec leur mollesse invétérée, répugnaient à toute action, dans la politique comme dans l'ordre spirituel. Les Bavarois n'étaient guère décidés à se commettre aussi complètement, et l'on en resta là. La diète elle-même n'était donc pas moins en confusion que ses membres. Elle comptait sur le légat pour arranger la situation : c'était le médiateur, le sauveur, dont quelques-uns cependant ne souhaitaient le succès qu'avec quelque arrière-pensée. Les Impénaux restaient convaincus qu'avec son concours, ils feraient aboutir leur politique de concorde. Ils ne doutaient pas que ce concours ne fût entier, et tout à fait conforme à leur programme. Par ailleurs, ils se rendaient compte que, pour le gagner, ce concours, ils devaient étaler un grand zèle pour la réforme et le concile, deux points que Contarini avait à cœur, aussi bien que le pape : pour l'un comme pour l'autre, la paix générale n'était qu'un moyen d'atteindre ce double but. Il faisait d'ailleurs l'objet premier des instructions confiées au lépat. Contarini n'était parti que le 28 janvier, avec les recommandations verbales, que le pape lui avait faites dans les derniers temps, depuis CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 147 sa nomination. Il s'était d'ailleurs préparé, instruit et documenté, nous l'avons dit, à partir du moment où il reçut sa première léga- tion à la diète de Spire (mai 1540). Il se faisait sans doute illusion sur la bonne volonté de ses adversaires x — c'était dans son tem- pérament — ■ sur leurs dispositions à un accord, sur l'insuffisance des moyens qu'on avait jusque-là employés à leur égard. Néanmoins il savait calculer les difficultés de la situation, et il était prêt, même à sacrifier sa vie, pourvu que Dieu fût servi, en même temps que l'Église et le Saint-Siège. Du reste les espérances l'emportaient chez lui sur les appréhensions. Il voyagea péniblement, à cause des rigueurs de la saison, et n'arriva vers la frontière allemande, à Trente, que le 18 février. Il attendit plusieurs jours ses instructions : elles l'atteignirent enfin, avec une lettre complémentaire de Farnèse du 20. Les premières n'avaient été dressées que les derniers jours, après de longues déli- bérations (avec minutes et retouches), par les cardinaux Aléandre et Cervini ; Ghinucci les avait encore revues, puis le pape, avec Farnèse, leur avait fait subir une dernièie transformation. Elles y indiquaient d'abord les conditions dans lesquelles Contarini devait aider l'empereur à procurer l'accord paimi les Allemands, entre catholiques et luthériens. Ces derniers devaient accepter au préalable les principes sur lesquels se fondait la foi, comme toute la religion : l'autorité divine de l'Église et son primat, les sept sacre- ments et autres points que Contarini connaissait bien, qui décou- laient de l'Écriture sainte et de la tradition. Sur les points secon- daires, le légat et ses théologiens avaient toute latitude de discuter, pourvu qu'ils tinssent le pape sans cesse au courant. Celui-ci se réser- vait de régler les articles sur lesquels ne se ferait pas l'accord, et d'en décider en un concile général. Le légat devait proposer ce concile comme dernière ressource pour la paix générale, surtout l'opposer au concile national, si l'empereur acceptait de tenir celui-ci en dehors du pape. Contarini avait enfin comme recommandation dernière celle que Morone emportait à Haguenau, Campegio à Worms : si la diète mettait à l'ordre du jour quelque débat contre l'autorité et les droits du pape, protester selon les formes, dans un ton modéré, puis se retirer à quelque distance et rester en contact avec l'em- pereur (voir ci-dessus, p. 127, 128 et 133). 1. Sur ces dispositions de Contarini, voir Pastor, p. 361-362, et note 1 ; le som- maire des instructions, p. 359-360, et note 1. L48 I-IV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE Dans la dépêche du 20 février, Farnése ajoutait < pic le pape était prêt a tous les sacrifices en faveur de la Ligue catholique, mais se refusait à prendre l'initiative d'une guerre religieuse en Allemagne. Contarini attendrait que l'empereur abordât le premier cette délicate question. Paul III de plus avançait 50 000 écus, selon la requête présentée par Granvelle 1 , pour aider Charles-Quint à secourir les protestants de bonne volonté, à condition que celui-ci dispensât l'argent en son nom propre et à des convertis. Il recom- mandait d'ailleurs expressément de ne se permettre aucun marchan- dage, quel qu'il fût. De Trente, Contarini se remit en route dans les derniers jours de février; le 1 er mars, il était à Innsbrùck, le 8 a Landshut, où le nonce Poggio vint le saluer au nom de l'empereur, en le priant de donner à Charles-Quint le temps de lui préparer une solennelle réception; elle eut lieu le 12. Vingt-quatre heures après, il a\ail s,i première audience et exposait le but de sa mission, tandis que Morone remettait le bref qui l'accréditait comme nonce. : .\ la diète et auprès de l'empereur pour les affaires de la première. Poggio se trouvait relevé de ces fonctions, mais resta à la cour, chargé des autres alïaires de l'empereur, affaires dont il avait une longue pratique, surtout pour l'Espagne. Un conseiller expérimenté comme Morone n'était pas superflu, car la bonté naturelle de Contarini ne se défiait peut-être pas assez des artifices luthériens; du reste, il ne connaissait pas suffisam- ment la théologie de Luther. L'accord conclu à Ilaguenau sur le péché originel fortifiait sa confiance. Il avait d'autant plus besoin de se tenir au courant auprès d'un homme averti comme Morone, qu'il se défiait des opinions et tendances excessives de polémistes comme Johann Eck, peut-être parce que Rome avait attiré son attention sur le tempérament de cet argumentateur. dont l'Age n'avait pas affaibli l'impétuosité ni l'intransigeance. Morone lui fit d'abord connaître la situation au point de vue temporel, les rapports entre les princes, les divisions, les inimitiés de certains catholiques à l'égard des Uabsbourgs. Les Bavarois avaient attiré ;i leur manière de voir l'électeur de Mayenec, les ducs de Clèves et de Brunswick : ils faisaient bloc pour la guerre el contre le colloque. La discorde était attisée par les ambassadeurs des princes étrangers, les rois de France et d'Angleterre. Outre les 1. Pastor, p. 352. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 1 49 agents officiels attachés à la personne de l'empereur, ils en avaient de secrets qui travaillaient contre la paix, et savaient se servir des autres. Ceux d'Angleterre songeaient surtout à contrecarrer les efforts du pape pour le concile. François I er en avait deux, l'un auprès des luthériens, l'autre auprès des catholiques, et leur but était déjà de former contre l'empereur une ligue de princes allemands, quelle que fût leur confession, avec le Roi très chrétien pour pro- tecteur. Celui-ci témoignait une préférence marquée pour les luthé- riens; il n'avait pas gardé le souvenir de la promesse faite à Cervini d'appuyer la diplomatie pontificale en faveur de la paix: ses agents ne se gênèrent pas pour contrecarrer le légat. Ils travaillaient l'un et l'autre à détourner de tout accord les luthériens comme les catholiques. Contarini s'en prit d'abord à ceux-ci, car ils cherchaient à lui faire partager leur intransigeance. S'il ne les convainquit pas qu'ils l'exagéraient, il les ébranla du moins assez pour qu'ils ne se missent pas en travers de ses démarches. Entre la diplomatie des Impé- riaux, qui ne se souciaient que de la guerre contre les Turcs, et l'into- lérance des deux partis allemands, Contarini et Morone adoptèrent un moyen terme, qui répondait à leurs instructions et à la nécessité ♦l'amener la tenue du concile avec un minimum de retard. Ils prou- vèrent aux uns combien l'emploi de la force était impraticable, et ils s'efforcèrent de restreindre, dans la mesure du possible, les avantages que les autres inclinaient à faire aux dissidents. Au début d'avril seulement, les princes furent assez nombreux pour que Charles-Quint pût ouvrir la diète, et la cérémonie eut lieu le 5, mardi après la Passion. L'électeur palatin Louis, que l'empereur avait nommé président, parce qu'il avait la pratique de cette sorte de fonction, lut le rescrit impérial déterminant l'objet de la convo- cation. Contarini avait remporté un premier succès : il fut fait men- tion dans le texte de l'autorité pontificale : gracieuseté accordée à l'homme que la diète avait attendu comme le Messie. L'empereur demandait tout uniment aux princes la faculté de désigner lui-même quelques hommes instruits et conciliants des deux partis, sous le nom officiel de collocutores, qui, avec tout égard au recès d Augsbourg de 1530, discuteraient entre eux les articles de religion contestés et lui en feraient un rapport, au moins pour ceux qu'ils auraient accordés entre eux; il en délibérerait avec les agents pontificaux et dériderait ensuite, sous-entendez : de concert avec eux. 150 LIY. I.1II. MAHÇIli: 1)1 CONÇU. F. 1)1. TIII.MI Le colloque de Ratisbonne La nomination de ces arbitres définitenrs souleva de premières dillicultés; elles se prolongèrent jusqu'au temps pascal, 17 avril, sur des questions de personnes : Charles-Quint avait accepté que la diète discutât ses choix un à un. Enlin le jeudi de Pâques, 21 avril, il put en désigner trois de chaque parti, Mélanchton, Bucer et le théologien laïc Pistorius pour les protestants. Du côté catholique, Contarini toujours conseillé parMorone, fit adjoindre Eck à deux théologiens qui durent leur choix à leur penchant, dont ils ne faisaient pas mystère, pour la concorde, le professeur Gropper de Cologne et l'élu de Naumburg Julius Pflug. Il ne fallait pas s'attendre sans doute à ce que l'empereur confiât sa cause à des adversaires de sa politique, et il fit diriger la discussion par Granvelle et le comte palatin Frédéric avec des arbitres ou témoins suspects, ainsi que le dernier, de pencher vers les nouvelles doctrines. Tout ce personnel avait donc besoin d'être surveillé, et Contarini fit renouveler à l'empereur la promesse qu'il lui avait donnée de le tenir au courant des débats jour par jour; il ne manqua aucune occasion de la faire respecter. Le 23 avril, l'empereur lui fit remettre, sous le sceau du secret, le projet d'accord en 23 articles, sur lequel les collocuteurs argu- menteraient. C'était le fameux Livre de Ratisbonne, assez connu dans les annales allemandes du temps. La modération de la forme avait été calculée de manière à ne pas heurter les protestants: le rédacteur avait fait ressortir les articles non contestés et atténué les dissonances jusqu'aux sous-entendus. Cette rédaction était attribuée à des théologiens néerlandais, de Louvain sans doute, mais quand Contarini eut présenté plus de vingt réserves, après une première lecture, Gropper les inséra presque toutes dans un nouveau texte, ce qui donnait à supposer qu'il était l'auteur principal du premier. Le légat déclara qu'il acceptait l'autre, toutefois à titre de théologien privé, non comme représentant du pa|>-'. Les Impériaux se montrèrent tout à fait condescendants : ils sacrifiaient le texte primitif, bien qu'il eût été dressé sous les yeux de Granvelle, après des conférences entre théologiens impériaux à Worms (décembre 1540). Ils le firent encore passer au crible par Badia et les collocuteurs catholiques, en sorte qu'il avait été nota- blement modifié, quand les deux partis commencèrent la joute. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 151 Ce fut le mercredi 27 : Mélanchton ne l'avait admis que parce que Eck, le vieil adversaire du parti, se montrait prêt à la contra- diction. Contarini redoutait la rencontre de ces deux hommes : ils auraient fait sombrer le débat dans le vide, sous une avalanche de textes scolastiques, de citations de théologiens et d'arguments d'école, à travers laquelle se perdraient les témoignages de l'Écri- ture sainte et des Pères. Il ne cessa donc de surveiller Eck, encore plus que les autres collocutores, de le morigéner, de le maintenir dans une prudente réserve et aussi dans la brièveté; il l'empêcha ainsi de prendre pour point de départ de ses thèses la Confession d'Augsbourg, selon sa première idée, sans doute par jalousie et rivalité d'école à l'égard de Gropper, quand il connut la part prépondérante qu'il avait eue au Livre de Ratisbonne. Le changement survenu dans l'attitude des Impériaux était dû surtout à l'ascendant de Contarini. Il avait capté peu à peu leur bien- veillance, et ils chantaient ses louanges, Granvelle comme les autres, peut-être avec une franchise de diplomate ; ils allaient répétant que Dieu, dans sa miséricorde, avait choisi ce légat pour assurer la concorde par sa charité chrétienne, son esprit de conciliation. Les luthériens, eux aussi, s'en laissèrent imposer par son genre de vie sérieux, par la régularité, la modestie et l'ordre qu'il maintint dans son entourage. Ils furent surpris de son désintéressement et de sa générosité : il expédiait gratis les faveurs qu'il accordait en vertu de ses pouvoirs, et ses serviteurs avaient défense d'accepter n'importe quelle gratification. Mélanchton notamment, dérouté et désemparé, subit bientôt le charme d'une conversation marquée de charité, de douceur et de condescendance. On peut dire que Contarini finit par décider de tout, par tout régler. Ainsi il amena Granvelle à tracer le programme suivant : chaque matin ils tiendraient à eux deux une conférence, en laquelle ils dresseraient l'ordre du jour avec les collocuteurs catholiques. Le légat y fit admettre Morone, et Badia lui-même, le théologien officiel du pape, fut souvent appelé à donner son avis. Le colloque suivit d'abord un cours régulier, calme, comme une causerie pour ainsi dire. On s'entendit sans peine sur les premiers articles : la nature de l'homme, le libre arbitre et même ie péché originel. Le cinquième, qui abordait le redoutable mystère de la justification, fut l'objet d'une première lutte entre Eck et Mélan- chton : l'un et l'autre rejetaient la rédaction de Gropper. Contarini la fit retoucher par Pighius, qui était en dehors du colloque. Un L52 L1V. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE nouveau texte, «pu- 1*- légat souilla sans doute, qui du moins était dans sa manière, distinguait deux justifications l : une première, inhérente à rame, qui découlait de la grâce et des mérites du Christ: clic, avait besoin, pour se compléter et devenir méritante, de la justice du Christ, accordée et imputée à 1 homme en vertu de sa foi. Ce texte ne tenait pas compte des bonnes œuvres. Morone l'admettait : Eck dut se rendre et, le 2 mai, les luthériens ne firent pas dilfi- culté de l'admettre aussi. Le lendemain, Contarini priait le pape d'y ajouter sa manière de voir. Les théologiens catholiques présents, bien que moins enthousiastes, tenaient la formule pour catholique, et Morone la recommandait comme un encouragement au colloque, et une espérance sur laquelle le Saint-Siège pourrait s'appuyer pour continuer son œuvre de réforme et de pacification. Les déboires du légat à la curie devaient cependant naître de cette théorie; en réalité l'attitude des luthériens ne tarda pas à les expliquer : cette attitude atténuait fortement la responsa- bilité de Contarini, car il se heurtait à une telle opiniâtreté que les Impériaux, avec tout leur optimisme, n'avaient guère plus de prise que lui sur les débats. Les princes veillaient et Luther aussi. Mélanchton et ses deux associés savaient qu'ils étaient sous la surveillance d'une police étroite, tracassière, qui ne passait rien. L'électeur de Saxe, ainsi que son premier chapelain, leur signi- fièrent qu'ils ne devaient pas aller loin dans leurs concessions 2 , que l'Evangile nouveau, c'est-à-dire l'Écriture sainte entendue à leur sens était la seule autorité dont il leur était permis de se servir. Le malentendu ne tarda pas à éclater et alla toujours croissant, malgré les efforts de Contarini pour le dissiper. Sur l'article de l'autorité de l'Église, qui fut abordé ensuite, Mélanchton s'entêta à soutenir que les conciles pouvaient errer, s'ils ne décidaient pas selon la parole de Dieu, que le chrétien était alors coupable en les suivant. Contarini fit ajourner l'article, ainsi que celui sur le primat, qui surexciterait encore davantage les 1. C'étail la doctrine de l'école de Cologne, qui fui amendée successivement par Pigbius, par Groppcr, puis par Contarini. Celui-ci publia cette même année un traité en ce sens de la justification; il fut critiqué vivement à Rome, même par Aléandre. Voir Pastor, p. 'i01-'i02; et pour l'exposé complet du problème de la justification, Dictionnaire de théologie de Vacant-Mangenot, t. vm, col. 2159- 2164. Le traité de Contarini imprimé à Venise en 1541. 2. Voir le passage curieux de Pastor, p. 378-379; les mesures qu'il indique avaient été prises de longue date et remontaienl aux débats de Worms, p. 376. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 153 passions et les haines luthériennes. Le conflit recommencerait sur les sacrements, il ne l'ignorait pas, mais il était plus facile de se mettre d'accord à leur sujet et, les esprits ayant repris leur sérénité, le débat pourrait alors revenir aux articles en suspens. Si par contre, il échouait, l'odieux n'en retomberait pas seulement sur le Saint- Siège. L'entente se lit jusqu'à l'article 14, celui du sacrement de l'autel. Les premiers sacrements passèrent donc sans difïiculté, mais Mélan- chton et ses collègues ne consentirent jamais à admettre la pré- sence réelle, ni le terme de transsubstantiation avec le fait qu'elle exprimait et qui préparait la première. Jésus-Christ n'est présent, selon eux, qu'au moment de la communion, en dehors de laquelle adorer l'eucharistie était une idolâtrie. Contarini, de son côté, se montra d'autant plus irréductible que la Confession d'Augsbourg ne portait pas cet anathème. Le dogme essentiel de la vie de l'Église se trouvait réduit à néant : les luthériens ; le légat fut donc sourd aux suggestions de Granvelle qui faisait le théologien, et entraînant l'empereur à sa suite, proposait d'envelopper les deux faits consti- tutifs de ce dogme dans une formule générale : Jésus-Christ est réel- lement et personnellement présent dans l'eucharistie : le concile (on le ramenait de fois à autre sur le tapis) se chargerait de l'expli- quer et de l'éclaircir. Les luthériens réduisaient la présence réelle à la communion et semblaient la faire dépendre des dispositions du communiant et de sa foi, comme ils faisaient dépendre du Saint- Esprit l'intelligence des Écritures. Contarini avait écarté les deux articles sur l'autorité religieuse, qui risquaient d'éveiller le débat des rapports entre le concile et le pape, mais ici, il s'agissait d'un dogme admis unanimement et de tout temps, d'un mystère confessé par tous depuis la dernière Cène, et sur lequel l'Église n'avait jamais varié, à la suite de saint Paul 1 , Vraiment on risquait de voir ainsi les dogmes, le Credo s'en aller pièce par pièce. Le débat durait depuis quinze jouis, et il n'y avait plus rien à gagner : Contarini penchait peu à peu à l'attitude intransigeante de Morone et préférait suspendre toute discussion. Le 13 mai, celle sur le Saint-Sacrement fut suspendue. Néanmoins, par égard pour l'empereur qui exprimait amèrement son déplaisir, parce que, dans son ignorance théologique, il ne comprenait pas qu'on se dis- 1. Voir les explications énergiques que Contarini mandait à Rome, dans Pastor, p. 370, 371, etc. 154 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE putàt ainsi pour quelques mots, Contarini laissa aborder la Pénitence le lendemain. Mais alors nouvel écueil dangereux : les luthériens ne croyaient pas à la légitimité de la confession auriculaire, encore moins à sa nécessité. Mélanchton portait seul la parole du côté protestant, Pistorius s'était retiré en même temps que Eck, Bucer se montrait timide par égard pour son maître, l'électeur de Brande- bourg. Or, dans sa crainte de Luther et des puissants, Mélanchton n'avait aucune honte de se contredire, de passer du blanc au noir et vice versa. En présence de cette situation, Contarini et Morone deman- dèrent une audience à l'empereur, mais il n'insista que plus for- tement pour que le colloque continuât. Granvelle enrageait devant l'attitude des protestants, leur reprochait leur conduite maladroite, aux princes comme aux théologiens leurs porte-parole : par exemple quand ils traitaient d'idolâtres l'empereur et ses ancêtres. Il refusait quand même de croire à l'insuccès de ses combinaisons, il s'entêtait : son amour-propre était en jeu, et avec ses deux autres conseillers, l'Espagnol Naves et l'archevêque de Lund (le chancelier Held dénonçait ce dernier comme le mauvais génie de l'empereur 1 ), il entretenait les illusions et par suite l'opiniâtreté de Charles-Quint. Les agents du pape avaient représenté à sa Majesté que les débats sur les deux principaux sacrements de l'Église n'étaient pas une simple chicane de mots, comme Granvelle l'insinuait, et Contarini avait produit un mémoire démontrant l'importance capitale de la transsubstantiation : l'accord ne pouvait plus avoir lieu que sur la ruine de l'Église et de la chrétienté. Rien n'v fit : Charles- Quint se cantonna dans son désir : il fallait obtenir le possible. Le colloque aborda des points secondaires. Sur l'ordonnance du gou- vernement ecclésiastique, Mélanchton prononça une véritable diatribe contre l'autorité épiscopale, qu'il admettait cependant un an auparavant. Il fut encore plus acerbe quand il apporta des contre- articles au sujet de l'invocation des saints, de la messe, du céli- bat, etc. Les catholiques convenaient qu'il y avait des abus en tout cela, mais le concile général serait précisément appelé à les corriger : l'important était de s'entendre pour le convoquer au plus tôt. Les adversaires n'attachaient aucune importance à la forme adoucie avec laquelle le Livre de Ratisbonne établissait ces divers 1. Témoignage dans Pastor, p. 378. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 155 points; ils ressassaient leurs vieilles rengaines sur ces articles, y compris la suppression par décès des couvents en décadence, une des idées chères aux luthériens. Malgré les manœuvres de la cour impériale, le colloque s'en allait à vau l'eau et, le 22 mai, les deux partis conclurent d'un commun accord qu'il était inutile de disputer plus longtemps. Le 31, le Livre de Ratisbonne fut retourné à l'empereur avec les contre-propositions des luthériens : elles sacrifiaient les enseignements les plus impor- tants de l'Église. La parole était maintenant aux conseillers de César; mais ils ne s'étaient guère éclairés pendant tous ces débats, leur maître encore moins, comme le prouvait son entretien récent avec Contarini. Il fallait que la leçon leur vînt de Luther, et ils ne la comprirent qu'à moitié. Granvelle et ses deux associés crurent sauver la situation déses- pérée par une combinaison étrange, qu'ils firent passer sous le patro- nage de l'électeur de Brandebourg. Il s'agissait de proclamer comme loi d'empire jusqu'au concile, à tout le moins jusqu'à la diète sui- vante, les articles sur lesquels les collocutores étaient tombés d'accord. Pour les autres, ils resteraient en suspens et tolérés dans les mêmes conditions. L'électeur gagna son cousin, le margrave Georges de Brandebourg- Kulmbacli, qui se montrait beaucoup moins hésitant que lui devant les prédications de Luther : comme il faisait partie de la ligue de Smalkalde, son patronage avait une tout autre portée. Et ce ne fut pas tout. Au début de juin, les deux Hohenzollern firent partir, par ordre de l'empereur, une ambassade à Luther; ils le traitaient comme une puissance, et sollicitaient son consentement à cet essai d'union. La démarche tourna fort mal et fut blâmée généralement. Ni l'électeur de Saxe, ni le landgrave de Hesse ne cédèrent un pouce de terrain, et Luther se montra dur dans son refus, accompagné de ses injures habituelles. La majorité de ses disciples et confrères firent chorus. Du côté des catholiques, le cardinal de Mayence protesta, les Bavarois jetèrent les hauts cris. Contarini lança son appel d'alarme du côté de Rome : le moment était venu de parler. Du concile il n'était plus question. Il restait dans l'oubli, car le Saint-Siège garda le silence à son sujet pendant tout le colloque. Le légat ne considérait pas sa tâche comme terminée. Le 29 mai, après la faillite de la conférence, il se permettait encore de tracer le programme qui s'imposait au pape : resserrer la ligue catholique, de sorte qu'elle pût tenir tête à celle de Smalkalde; faire entre- 156 l.iv. LUI. MARCHE 1)1 CONCILE DE TRENTE prendre la réforme de l'Allemagne par les évêques, leur envoyer des maîtres d'école e1 des prédicateurs capables; ramener l'élément laïc par l'octroi du calice : le légal avait expérimenté que beau- coup de nobles ne favorisaient Luther que pour cela. 11 attendail donc de nouvelles instructions en ce sens; toutefois il eu1 à se défendre lui-même contre les attaques provoquées dans la curie par son échec au colloque. Le pape n'avait cessé de lui écrire de bonnes paroles et des encou- ragements, mais cette bienveillance se trouva mise à l'épreuve par la double justification. Le Sacré-Collège, parce que les diverses promotions l'avaient muni de bons théologiens et experts en sciences sacrées, se déclara très embarrassé à l'examen de la théorie de Contarini, et les opinions furent fort diverses. Les amis du légat eux- mêmes ne cachaient pas leurs scrupules ni leurs craintes. Toute- fois Aléandre, Pôle. Fregoso le rassurèrent, en émettant l'avis que la formule pouvait s'entendre au sens catholique. La discussion fut vive au consistoire du 27 mai, et Fregoso rompit des lances avec le servite Laurerio, dont les rudes attaques partaient d'une orthodoxie tout d'une pièce. Bembo était présent et justifia tant qu'il put son compatriote. Sans lui épargner les louanges que méritait le légat, la majorité repoussa la thèse comme obscure et ménageant trop la théorie de Luther. Le pape eut soin d'adoucir la sentence. Le 29. Farnèse écrivit (pie Sa Sainteté n'approuvait, ni ne rejetait la formule; ceux qui l'avaient étudiée l'estimaient trop peu claire. Paul III recomman- dait encore la vigilance et de ne rien laisser passer au détriment du Saint-Siège. « Que le légat continue à combattre pour la vérité et renvoie toute décision à Home, comme il l'a fait pour l'Eucharistie • l la Pénitence. Le Sacré-Collège ne s'en tient pas au seul reproche sur la justification, car la formule adoucie et tout à fait générale que Son Em. a envoyée de la primauté «le l'Eglise romaine n'a pas eu l'approbation du Saint Siège : il fallait en affirmer fortement l'ori- gine divine, insister sur le droit (pue le pape seul a de convoquer le concile, d'en approuver les décrets. » Celui-ci admettait néanmoins sans peine l'ajournement de l'article accepté par Contarini. Le légat s'était toujours servi de Morone, et celui-ci envoyait à Home des rapports détaillés sur leur action. Aussi put-il invoquer son témoignage dans la longue lettre explicative du 8 juin, au sujet du colloque notamment. Ils demandaient encore de nouvelles instruc- tions, car ils n'avaient pas perdu l'espoir de reprendre les négocia- CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES IIABSBOURGS 157 tions. Contarini continuait à travailler avec les collocutores (entendez les catholiques). Le même jour, tous deux envoyaient le Livre de Ratisbonne avec leurs annotations et celles des mêmes collocutores, enfin les contre-articles des luthériens. Mais en même temps, ils communiquaient le projet de tolérance rêvé par Charles-Quint et soumis à la haute autorité de Luther. Pour le coup, Sa Sainteté se voyait obligée d'intervenir et, le 15 juin, après en avoir longuement délibéré en consistoire, elle répondait aux dernières communications, complétait la lettre-programme de Farnèse, 29 mai (ci-dessus, p. 152). Enfin le concile revenait sur l'eau. Le recôs de Ratisbonne. Aux Bavarois, qui ne cessaient de prêcher la discorde et la guerre, Paul III proposait toujours une ligue défensive qu'il subvention- nerait, mais laissait l'empereur libre de passer à l'offensive, quand et comme il le jugerait à propos. « Une devait pas admettre l'édit de tolérance que projetait Charles-Quint : il comportait des conces- sions contraires à la foi, et ne pouvait se justifier. Il n'y avait plus de remède en faveur de la paix et de la concorde que le concile, marchant de pair avec la réforme sérieuse qu'il entreprenait, aurait- il pu ajouter, en donnant le signal et l'exemple aux évêques allemands l , pour qu'ils en fissent autant dans leurs diocèses. » Le pontife, en conclusion, se proposait de convoquer l'assemblée au plus tôt, car elle aurait à déterminer avec lui les concessions compatibles avec l'unité de l'Église, notamment l'usage du calice. Avant d'en lever la suspension, il avait toutefois besoin de connaître les inten- tions de l'empereur, et il invitait le légat à le sonder de suite pour savoir si la cour de Rome pouvait compter sur lui. Au cas con- traire, il devait élever une protestation publique contre le nouvel accord, et s'entendre avec les grinces catholiques et les évêques. Le moment était grave, et l'on comprend que le pape ait repris lu question du concile comme l'unique remède aux embarras. Le 24 juin, Contarini abordait l'empereur et le lendemain son frère — qui venait d'arriver — et cela après avoir au préalable sondé Granvelle. Tous deux, assez surpris d'ailleurs, soulevèrent des objections que Contarini n'attendait guère. L'empereur soupçonne donc, pensait-il, (|ue la détermination du pape lui a été soufflée par les Bavarois. 1. Voir plus loin, p. 1C5, 167. l">8 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE Charles-Quint prétexta la nécessité de consulter la diète : c'était pourtant à lui. riposta son interlocuteur, de dicter les avis des prince8, autrement ils risquaient de se prononcer pour un concile national que le pape n'accepterait jamais, ou pour un concile gêné* rai tenu en Allemagne, ce qui ne le gênerait pas moins. Quant k Ferdinand, il déclara que des réformes sérieuses de la part du pape devaient préparer le concile. Contarini avait demandé une prompte réponse, son courrier devant partir dans deux jours, et, le 27, Granvelle lui apportait celle que les Ilabsbourgs avaient concertée, rédigée par l'empereur lui-même. Ils laissaient au pape toute liberté et le soutiendraient de leurs moyens. C'était vague, et Contarini demanda des éclaircissements à propos des alîaires religieuses de l'Allemagne. Le 4 juillet seule- ment, Granvelle confiait à Morone que l'empereur s'en remettait au concile pour ces affaires, mais qu'il dicterait la paix à l'Allemagne et saurait la faire observer, en s'appuyant au besoin sur la ligue. Ces réponses peu encourageantes décidèrent Rome à précipiter les choses : le pape en avait compris la nécessité lorsque, le 23, il prit connaissance du Livre de Ratisbonne et de ses annexes. Ils faisaient entrevoir le futur édit de tolérance impérial, dont il était question depuis quelque temps. Le mercredi 6 juillet, s'ouvrit au consistoire une série de discussions pour la reprise du concile. Elles aboutissaient déjà le surlendemain, et le jour même le pape pria Venise de mettre Vicence à sa disposition. Le 10, Contarini était avisé de tout et devait solliciter le concours de l'empereur, de manière que l'édit de tolérance n'eût plus de raison d'être. Réellement l'entente était loin d'exister entre eux : le légat invitait les évêques présents à une réforme sérieuse (ce dont l'empereur se montrait satisfait), mais, en même temps, il avertissait les États catholiques que le Livre de Ratisbonne n'aurait de valeur qu'avec l'approbation du pape, qui la donnerait au concile ou d'autre manière. Aussi lorsque le même jour 10, les deux agents du pape lui remirent une consul- tation en ce sens, approuvée par la Ligue catholique, Charles-Quint les reçut avec des paroles de colère peu diplomatiques l . 11 ne croyait pas plus, osa-t-il dire, à la convocation du concile qu à l'entrée du pape dans la Ligue catholique. C'est que ses affaires ne marchaient pas à la diète. Les princes de cette ligue, et même les Bavarois, se déclaraient disposés à 1. Pastor, p. 391-302. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES IIABSBOURGS 159 défendre les états autrichiens contre les Turcs, mais les luthériens y apportaient toujours beaucoup de restrictions. Les uns et les autres rejetèrent le projet de tolérance, les catholiques les premiers, et les protestants le 12, par ordre de l'électeur saxon. Ce jour-là l'empe- reur proposa la clôture de la diète. Il annonçait son édit de tolé- rance tel que l'avait conçu naguère Granvelle, avec l'acceptation du légat, prétendait-il. Le concile général s'occuperait bientôt d'arrêter les articles en contestation. Sa Majesté en fixerait la date et le lieu dans une prochaine entrevue avec le pape. Si le concile n'arrivait pas, une autre diète s'occuperait de ces articles. Aucune autre mention n'était faite de l'intervention du pape, et Contarini vit le moment venu de protester en public du droit qu'avait seul son maître de décider en matière de foi, droit qu'usurpait en ce moment le Habsbourg. Il y fut amené aussi par les réponses de la diète à la résolution finale de celui-ci. Elles demandaient toutes un concile prochain, national ou en Allemagne, et s'accordaient assez bien avec l'ingérence de César dans les affaires religieuses. Les premiers, les luthériens réclamèrent un concile libre et chrétien, en dehors du pape, ou, à son défaut, une diète. Les électeurs, par trois contre deux, acceptèrent aussi les articles non contestés jusqu'à la réunion tl'un concile libre. Les princes catholiques rejetaient ces articles, et priaient l'empereur de tenir ce concile en union avec le pape, ou bien un concile national. Enfin le 18 juillet, les évêques, présidés par le cardinal de Mayence, en réponse aux conseils de réforme que Contarini leur avait suggérés le 7, et sans y faire la moindre allusion, récla- maient le concile général aux mêmes conditions et dans un très bref délai ; la réforme des autres leur importait plus que la leur propre. Bien plus, lorsque Contarini ■ — en présentant Verallo, le nouveau nonce auprès de Ferdinand, qui apportait une contribution en argent du pape à la guerre turque — annonça le concile de Vicence, Charles-Quint objecta que les Allemands le désiraient chez eux (entendez pour eux), et ne consentit que difficilement à laisser som- meiller son édit de tolérance. Et, dans la suite, il fit communiquer au légat un projet de recès, qui annonçait simplement son intention de conférer bientôt avec le pape pour la prompte convocation d'un concile : s'ils ne s'entendaient pas, il renverrait à la prochaine diète le règlement des articles contestés. Ce texte sommaire, venant à la suite des requêtes peu rassurantes de la diète, qui réclamait un concile national, éveilla les défiances 160 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE de Contarini. Il adressa donc le 24 une protestation, non seulement à l'empereur, mais à l'assemblée. Celle-ci répondit deux jour6 après que le seul moyen d'empêcher le synode national serait la prompte, tenue du concile général. En tout cas, les Allemands ne régleraient leurs affaires, en concile ou en diète, que sous le contrôle d'un légat muni de pouvoirs suffisants. Et le cardinal de Mayence, en remettant la réponse du clergé, ajouta que, si le pape et l'empereur se mettaient promptement d'accord, les catholiques allemands n'hésiteraient pas à prendre part au concile, même tenu en Italie. Tous deux devaient se dépêcher pour le salut de l'Allemagne. Le légat finit par découvrir que l'empereur, contre ses engage- ments, promettait que le concile se tiendrait en Allemagne. Sur les représentations qu'il lui fit le 27, en présence des nonces Morone et Verallo, l'empereur répondit, avec une bonhomie calculée, que le recès indiquerait simplement qu'il sollicitait du pape la permis- sion de tenir le concile dans l'empire; en cas de réponse insuffi- sante, il convoquerait un concile national ou bien une diète. Il ne disait pas tout, et pendant que le légat prenait congé de lui, ses tractations secrètes aboutissaient avec les protestants. Elles ne laissaient rien subsister de sérieux des combinaisons qu'ils avaient élaborées, l'empereur et le légat. Bien plus, elles annulaient les clauses du recès que les luthériens trouvaient trop dures pour eux l . Contarini s'en rendit compte lorsque, étant parti le 29 juillet, il connut à Trente le recès de Ratisbonne. Non seulement il aggra- vait les circonstances de la tenue du concile, telles que les présen- tait le projet communiqué au légat, mais précisait que le concile se tiendrait en Allemagne, ou que la diète y suppléerait dans les dix- huit mois 2 . 11 avançait de plus que le légat avait ratifié ces diverses conditions. Du reste la protestation que celui-ci envoya, le 19 novembre, au cardinal de Mayence, ne lui procura ni correction ni rectification. A quoi bon d'ailleurs? le coup était porté. Et ces procédés de diplomatie étaient peu de chose, si nous les i umparons aux avantages que les princes luthériens arrachaient à l'empereur, en échange de leur secours contre les Turcs, et cela par la déclaration secrète du 29 juillet. C'était pour eux un réel progrès, qui devait accroître encore leurs exigences. Ils avaient la faculté 1. Voir les détails dans Jansscn-Pâris, L'Allemagne et la Réforme, t. «i, p. 507-508. 2. Paetor, p. 396-397. Voir aussi la nota 3 de la p. 395, qui n'est pas très claire. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 161 de garder les biens ecclésiastiques qu'ils avaient sécularisés, le droit de réformer les chapitres et les couvents enclavés dans leur territoire, ce qui était la voie ouverte à de nouvelles sécularisations. Les mêmes luthériens n'étaient plus exclus des chambres de justice (composées jusque-là uniquement de catholiques), et ainsi on leur en assurait l'accès à l'avenir. Ils étaient affranchis en général des limites et contraintes que leur imposait le recès d'Augsbourg de 1530. En un mot, la déclaration annulait tous les articles du recès actuel, ou peu s'en faut, qui leur étaient désavantageux. L'agrandissement des Habsbourgs et une affaire de famille furent l'origine de ces concessions déplorables. Le duc Guillaume de Clèves disputait aux premiers, souverains des Pays-Bas, l'héritage de Gueldre et, en prévision de la guerre qui en résulterait, s'était rapproché de François I er1 . Il s'agissait de faire appliquer un règlement de la Chambre impériale, et Charles-Quint acquit, aux dépens du catho- licisme, la neutralité du landgrave de Hesse (13 juin) ; il lui garantissait l'immunité pour ce qu'il avait fait jusque-là d'illégal, c'est-à-dire son double mariage, et de plus la liberté complète dans la pratique de sa confession. Le 24 juillet, l'électeur de Brandebourg, de son côté, signait une alliance contre Clèves et la France, et obtint pareille liberté pour sa nouvelle organisation d'Église, jusqu'au concile. Charles-Quint comptait-il faire approuver ces arrangements par le pape avec son édit de tolérance, en dépit des assurances contraires de Rome et de Contarini? En tout cas, il préparait son entrevue avec Paul III, et il travaillait sérieusement à convoquer le concile, au moins pour établir la paix générale et la réforme, aussi bien que la pacification de l'Allemagne. Il ne se doutait pas qu'avec les embarras qu'il venait de susciter au Saint-Père, d'autres allaient surgir, qui feraient évanouir ses combinaisons comme celles de Rome. Et en cela son frère avait une part de responsabilité. Sans attendre le secours incertain des princes allemands, Ferdi- nand avait envové une armée contre la reine Isabelle, veuve de Jean Zapolva, gouvernante — au nom de son fils âgé de quelques mois — ■ du royaume national que les Hongrois avaient constitué avec l'appui du sultan. Ferdinand se proposait de prévenir l'inter- vention turque par une marche rapide de son armée, de s'emparer de la tutelle du jeune prince, de lui imposer sa suzeiaineté. Mais la 1. Le conflit fournit au duc le prétexte de passer au luthéranisme, pour avoir l'appui de la ligue de Smalkalde. Voir Pastor, p. 510 de l'édition allemande. conciles. — ix. — 6 162 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE régente refusa de lui ouvrir les portes de Buda, la capitale, cl se prépara à soutenir un siège, ce qui donna aux Turcs le temps d'en- voyer a son secours une armée d'importance. Les Autrichiens n'osèrent pas engager la lutte et abandonnèrent le siège. Le sultan entra alors dans la ville, détrôna le jeune roi et le renvoya dans sa prin- cipauté de Transylvanie, dont, à cause de son jeune âge, il confia le gouvernement à ses pachas, sous prétexte de tutelle. Il annexa à l'empire ottoman toute la Hongrie méridionale et orientale avec la capitale. Ferdinand ne garda de son royaume que la partie à droite du Danube, et l'extrémité nord-ouest autour de Presbourg et des Carpathes. Cette révolution soudaine était d'une portée exceptionnelle. Les Turcs menaçaient maintenant de près Vienne, dont Presbourg n'était que l'ouvrage avancé. D'ailleurs l'avance turque vers le Danube renforçait celle du Sud vers l'Adriatique, qui pesait sur Venise et menaçait ses possessions le long de cette mer, de Cattaro à l'Istrie, à travers les domaines autrichiens de l'arrière-pays. De l'Albanie et de la Bosnie, la puissance turque pouvait se jeter facile- ment sur ces régions chrétiennes, et n'était plus séparée de l'Italie et des États de l'Église que par le canal d'Otrante et la largeur de l'Adriatique. De la frontière bosniaque à Ancône, il y avait trente lieues au plus. L'occupation de Buda eut un grand retentissement dans la chré- tienté, avec un mélange d'effroi et de consternation : le public voyait les Turcs au centre de l'Europe, et les croyait déjà aux portes de Vienne. Soliman se contenta de cette conquête pour la campagne de l'année, et le 22 septembre il quittait Buda, retournait dans sa capitale. Le principal contre-coup qu'eut pour le moment son auda- cieuse entreprise fut fatal au concile : Venise, sous la première impression de la nouvelle, craignit qu'une invasion des Ottomans ne survint soudain avant l'hiver, sur ses terres voisines de l'Adriatique, menaçant le concile de Vicence aussi bien qu'elle-même : les Turcs soupçonneraient avec raison qu'il aurait à s'occuper aussi d'une croisade contre eux. Le 3 septembre, la Sérenissime Seigneurie pré- vint le nonce, évêque de Chiusi, qu'il ne serait pas prudent de tenir l'assemblée à Vicence. La panique s'implanta chez ses gouvernants, si bien qu'il fut impossible de les faire revenir de cette brusque déter- mination. Le pape se préoccupa donc de choisir une autre ville, et ce fut un des buts de l'entrevue que lui demandait l'empereur, qui lui aussi avait accepté Vicence. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 163 Entrevue de Lucques. L'entrevue fut décidée les premiers jours d'août entre les agents des deux princes; ils ne discutèrent que sur l'endroit le plus opportun de la rencontre. Le 10, ils se prononcèrent pour Lucques, à moitié chemin de Gênes. L'empereur, revenant d'Allemagne, s'arrêtait dans cette dernière ville, où il avait à surveiller les préparatifs de l'expédition décidée depuis quelque temps contre Alger. 11 partit de ce port le 10 septembre. De son côté le pape quitta Rome le 27 août, en dépit des intrigues du parti français. Il est certain que François I er mit tout en œuvre pour traverser l'entrevue, en annuler les résultats, n'ayant pas eu le temps de l'empêcher. Il ne remua pas ciel et terre, mais Turcs et luthériens. Le pape fit son entrée à Lucques le 8 septembre, entouré de huit cardinaux seulement. Les embarras du voyage ne furent pas la seule raison du petit nombre de personnes, dans la suite pontificale. Le pape ne voulait rien décider, rien discuter en consistoire, garder ses coudées franches, ne pas s'engager avec l'empereur seul en l'absence des autres souverains, surtout du roi de France, ne pas prendre de convention ferme et par écrit. Il fut question de beaucoup d'affaires en ces conférences, mais seulement sous forme de projets et en pré- vision de l'avenir. De plus, le pape prétendait tenir ces tractations secrètes, et écarta de son voyage quiconque, cardinal, ambassadeur, prélat, simple officier de la curie, serait capable, ou en mesure d'épier, d'éventer, de trahir ce que Rome avait intérêt à tenir caché. Charles-Quint, par contre, arrivé le 18, était entouré d'une nom- breuse suite : les ducs de Ferrare, Florence et Camerino, vassaux de l'empire plus ou moins fidèles, ou, le premier du moins, secrè- tement attachés à la France; ils faisaient simplement cortège à leur suzerain. Les conférences commencèrent dès le lendemain et prirent fin le 18 avec le départ de l'empereur. La prise de Buda jeta quelque indécision dans ces conseils. Le pape engagea vivement l'empereur à retarder l'expédition d'Alger au printemps suivant : la saison était trop avancée pour affronter la Méditerranée, sujette en automne à des orages soudains, impos- sibles à prévoir; l'empereur ferait mieux de concentrer son attention sur le Danube. Charles-Quint avait un motif non moins fort à lui opposer : les préparatifs de l'expédition touchaient à leur fin, il ne serait pas prudent de les suspendre. Ils s'engagèrent mutuellement lti'i M y. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE à resserrer la ligue des catholiques allemands, et le pape consentit à augmenter le subside qu'il avait promis et que le roi Ferdinand avait trouvé vraiment mesquin. Paul III prenait la chrétienté sous sa sauvegarde pendant l'absence de son premier défenseur. François I er , à ce moment, soufllait feu et flamme à propos de l'assassinat de ses agents auprès de la Sublime Porte, Rincon et Fregose, arrivé l'année précédente (3 juin) à quelque distance du Pô: il en rendait responsable, non sans raison, le gouverneur impérial du Milanais, d'Avalos, marquis del Vasto. Il lui serait facile de troubler l'expédition d'Alger, et le pape promit de le calmer par l'entremise de son secrétaire privé, l'évéque de Caserte, Girolamo Dandino, qui était au courant, depuis plusieurs années, de ses combinaisons les plus secrètes. Il se char- geait en même temps de faire prolonger la trêve de Nice. Il fut ensuite question d'échanger le Milanais, cette éternelle pomme de discorde, contre la Savoie ou les Pays-Bas, d'unir les maisons ennemies par un mariage entre un fils de François I er et une fille de Ferdinand, mais ce n'étaient toujours que des projets en l'air. Les intrigants du conseil impérial s'efforcèrent d'exploiter les faiblesses du vieux pape : Ottavio Farnèse, le mari de Marguerite d'Autriche, la fille chérie de l'empereur, n'était toujours pas casé, et le Milanais lui conviendrait bien. Restait la question du concile : l'incident de Vicence servit de prétexte, aussi bien que l'absence de cardinaux, pour en ajourner le règlement. Les deux souverains d'ailleurs avaient un égal intérêt à laisser dormir, jusqu'à la prochaine diète déjà convoquée à Spire, et le recès de Ratisbonne et l'édit de tolérance, qui restait sur le métier. L'empereur désigna néanmoins Trente comme lieu de tenue, parce qu'il se faisait fort d'imposer ce choix aux princes allemands. Le règlement définitif de la ligue catholique fut ajourné aussi pour les mêmes motifs; on peut donc estimer que l'entrevue de Lucques se réduisit à peu de chose. L'ombre de François I er irrité planait sur les délibérations, aussi bien que la menace turque. La convocation de la diète, sa tenue à Spire. Le pape rentra dans sa capitale sur la fin d'octobre seulement. Dès le 5 toutefois, à Bologne, il reparlait du concile en union avec la réforme de l'Allemagne projetée à Ratisbonne. Ses deux Cil. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 165 cardinaux de confiance, Contarini et Aléandre, qui n'avaient rien perdu de leur faveur, reçurent mission d'élaborer un projet sur ces divers points, en môme temps de choisir des missionnaires et prédicateurs qu'ils enverraient en Allemagne, munis d'un sommaire de doctrine dressé par eux. Aléandre était plus malade que jamais, et tout retomba sur Contarini : il prouva qu'après sa légation malheureuse en Allemagne, son aptitude aux affaires n'était pas amoindrie. Il forma tout aussitôt la commission de prédicateurs que lui demandait lé pape, et mit à sa tête l'évêque Morone; personne mieux que lui — il venait d'en donner une preuve péremptoire — ne saurait appliquer les remèdes efficaces. Il reçut en réalité comme auxiliaire l'archevêque d'Armagh, Robert Vaushop, que Contarini avait vu pareillement à l'œuvre pendant leur dernière campagne à Ratisbonne, où il déploya un zèle qui attestait ses capacités. Mais un coup de maître à cette occasion, ce fut de faire participer les disciples de saint Ignace à l'entreprise de régénération. Sous la conduite de ce fondateur habile, ils faisaient parler d'eux par les fruits que produisait leur prédication, surtout les exercices spirituels auxquels ils amenaient les âmes d'élite. Contarini avait été témoin notamment des succès qu'obtenait en Allemagne un d'entre eux, et pas des moindres, le Savoyard Pierre Lefèvre, un des six fondateurs de l'institut 1 . L'agent impérial à Rome, Pedro Ortiz, l'avait produit aux deux assemblées de Worms et de Ratisbonne : il fit merveille dans sa sphère. Contarini réussit à obtenir son renvoi en Allemagne avec deux compagnons non moins actifs, son compatriote Claude Jay et l'Espagnol Nicolas Bobadilla. Avec eux, la Compagnie de Jésus va prendre sa place définitive dans la restauration de l'Église catholique. Contarini émettait l'avis de convoquer au plus tôt le concile : c'était indispensable; mais pas en Allemagne, il déconseillait expres- sément le choix de ce pays : il connaissait assez les embarras et les dangers que l'auguste assemblée y rencontrerait. Il ne faisait même pas exception pour Trente, dont il était déjà question dans l'entourage du pape. Il ne convenait pas de céder aux injonctions émanant d'un acte comme le recès de Ratisbonne, qui par ailleurs offensait 1. Les travaux des jésuites en Allemagne, avant, puis bous la direction de Morone et dans la suite, jusqu'à saint Pierre Canisius, sont racontés par Pastor, p. 535-541, à la fin du chapitre sur les premiers travaux de la Compagnie. L66 I.IV. LIN. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE la dignité pontificale. L'Italie était le seul pays où le concile fût possible, c;ir il ne pouvait être question ni de l'Espagne ni de la France. Mantoue figurait au premier rang des villes que proposait le cardinal : l'empereur déciderait le duc à ne plus faire opposition et répondrait de la sécurité, selon son devoir. Les Allemands ne se mettraient certainement pas en route pendant l'hiver, et il faudrait attendre le printemps, par exemple après Pâques 1542, c'est-à-dire le 9 avril. Se conformant h ces conseils, le pape attendit les nouvelles de France et d'Allemagne, qui permettraient d'orienter la décision défini- tive. Auprès de François I er , deux hommes des plus capables ne par- venaient pas à dissiper la mauvaise humeur, un peu théâtrale, qu'avait excitée chez le monarque l'entrevue de Lucques. Avec Dandino travaillait le nonce ordinaire, Girolamo Capodifcrro, qui s'était fait la main dans les fonctions de trésorier général de l'Église romaine, puis de dataire du pape : il avait coopéré à la réforme de la curie en cette dernière charge, et appris comment un diplomate doit se comporter dans les affaires de la réforme. Après le peu de succès de ses agents, le pape envoya encore, en novembre, Nicolo Ardinghelli, secrétaire rédacteur du cardinal Farnèse. Tous trois ne purent que constater la mauvaise volonté du Roi très chrétien. Ces embarras n'étaient pas pour arrêter Paul III. Le 17 décembre, il priait les deux premiers souverains de la chrétienté de lui envoyer leurs cardinaux pour préparer avec lui le concile en consistoire : leurs conseils l'aideraient à simplifier notablement la situation. Le roi de France souleva tant de difficultés, qu'au dire de Capodiferro, il n'y avait pas à compter sur le concours des cardinaux français. Quant à l'empereur, il venait de débarquer le 1 er du même mois à Carthagène, presque seul, après le désastre qui avait englouti sa Hotte : un cyclone de la Méditerranée mettait fin à l'expédition d'Alger dans des conditions pitoyables. Ce n'était guère le moment d'écouter la requête papale. Sans attendre davantage des réponses qui ne signifiaient pas grand'chose, le pape fit décider le mardi 3 janvier 1542, à l'unani- mité des cardinaux, la convocation du concile pour la Pentecôte suivante : 28 mai. Ils se divisèrentpourlelieu, entre plusieurs villes de l'Italie septentrionale; Trente revint aussi sur le tapis. Le pontife se tourna alors du côté de l'Allemagne, où la diète de Spire allait s'ouvrir les premiers jours du printemps. Morone y avait été nommé nonce le 7 novembre 1541, en même temps que commissaire pour CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES IIABSBOURCS L67 Ja réforme; il attendait en son diocèse de M< dène les dernières ins- tructions de Rome. Il reçut cependant l'ordre de se mettre en route pour inaugurer la première partie de son programme, et il le fit le 4 janvier 1542. Sa commission débuta par une vaste enquête dans l'Allemagne du Sud, en préparation de ce programme. A 7 rente, Munich, Augsbourg, etc., Morone trouva partout bonne volonté pour la réforme 1 . On écouta avec bienveillance ses reproches sur les vices des clercs. L'évêqued'Augs- bourg, Cristof von Stadion, prélat instruit et zélé, remercia le nonce des avertissements qu'il lui donnait au nom de Paul III, renouvela néanmoins la vieille thèse sur la politique des derniers papes, qui ne s'étaient jamais souciés de l'Allemagne, et sembla leur attribuer tous les malheurs de l'Église en ce pays; il en traça du reste un vigoureux tableau, avec cette idée qu'ils paralysaient l'activité des évêques, à com- mencer par la désunion entre les princes. Morone réussit à le remonter, à lui persuader que le concile n'était pas impossible. Partout il pro- céda de même. Et ses compagnons, les jésuites notamment, le secondaient de la manière la plus pratique, faisaient merveille par l'austérité de leur vie, leur esprit de prière et de mortification, aussi bien que par leur parole en chaire et au confessional. Il avait toutefois hâte de gagner Spire, car la diète allait s'ouvrir le 9 février. Il y arriva la veille, muni des instructions que Contarini lui avait tracées à la date du 9 janvier, et des dépêches complémen- taires de Farnèse du 28 et du 5 février. Ces diverses pièces précisaient la part que le Saint-Siège voulait prendre à la ligue catholique, dirigée maintenant contre le Croissant, sous la réserve que fussent changés quelques termes du contrat qui semblaient offenser sa juridiction. Le pape prenait à sa charge le sixième des frais, et non le quart, comme le réclamaient ses partenaires. Il était prêt à mettre sur pied 5 000 hommes, si l'empereur commandait en personne, et que les États de l'Église ne fussent pas l'objet d'un débarquement de la part de l'ennemi. La négociation la plus embarrassante pour Morone consistait à déterminer le lieu du concile : le pape voulait s'y transporter, mais ne pouvait le faire en Allemagne, à cause de son grand âge, et des incommodités que la situation troublée du pays créerait h sa per- 1. Récit dans Pastor, p. 462 de l'édition allemande, et note 3; avec le discours de l'évêque d'Augsbourg. Nous suivrons désormais cette édition, la traduction françaiee ayant paru trop tard. 168 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE sonne autant qu'à rassemblée. Cette assistance était sa grande arme contre le concile tel que le réclamait le recès de Ratisbonne, mais qu'il ne pouvait accepter. Il se déclarait néanmoins prêt ù désigner une ville qui fût à la commodité des Allemands, au pied des Alpes, à leur proximité : ainsi Mantoue, Ferrare et, parce que ces villes dépendaient de princes dont la bonne volonté n'était rien moins que sûre, Plaisance ou Bologne. Il n'avait rien à objecter contre Trente, sinon l'opposition de certaines personnes, c'est à-dire Fran- çois I er . Farnèse laissait donc à Morone toute faculté de s'entendre avec la diète sur une des quatre villes mentionnées plus haut. Le petit nombre do princes qui composaient la diète ne surent pas mieux s'entendre que par le passé; les laïcs suivaient plutôt l'avis du duc Guillaume de Bavière : s'en remettre au pape pour le lieu, pourvu que l'assemblée s'ouvrît le plus tôt possible. Deux évoques seulement étaient présents : avec celui du lieu, le cardinal de Mayence; les exhortations de Morone n'avaient pas produit grand effet. Or ces prélats n'étaient pas même d'accord : le dernier tenait la convocation en Allemagne pour dangereuse, le premier pour indispensable, à Metz du moins, à défaut de Trente, qui ne faisait pas en réalité partie de l'Allemagne. Le roi des Romains, qui présidait, n'avait d'autre souci, comme toujours, que d'obtenir des secours contre les Turcs; en cela il était secondé par les délégués impériaux, le fameux Naves et le comte de Montfort. Ils redoutaient surtout que le nonce ne remît tout en question, à l'encontre de ce qu'avait réglé la diète de Ratisbonne, parce que les instructions de Rome lui recommandaient de négocier avec les princes catholiques pris un à un. Dès sa première audience, le lendemain de son arrivée (9 février), le roi lui demanda de pré- senter ses ouvertures dans une réunion plénière de la diète, et Morone consentit à solliciter de nouvelles instructions en ce sens. Elles n'arri- vèrent que le 6 mars, elles furent dans le sens de la demande ; il conve- nait toutefois que le nonce ne cédât que pied à pied. Elles allaient même jusqu'à permettre le concile à Trente, si les quatre autres villes n'agréaient pas, en outre un ajournement de la convocation, puisque la date en approchait. Le consistoire du jeudi 15 mars se prononçait cette fois en majorité pour Trente 1 , bien que le pape eût 1. Ce changement rapide d'avis s'explique par la mentalité des diplomates italiens, du consistoire par conséquent. Pastor, p. 466, note 8, complique un peu trop la discussion. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 1G9 aussi proposé Cambrai; néanmoins Farnèsc, le 21, laissait encore le choix entre ces deux villes. Le 23, Morone présenta ces diverses localités à la diète, y compris Trente qui plaisait davantage. Le concile s'ouvrirait le 15 août. Les luthériens, qui n'avaient pas daigné assister à la séance, répan- dirent aussitôt un manifeste contre la prétention du pape à convo- quer l'assemblée. Les catholiques se tinrent pour satisfaits, prêts à recevoir la bulle de convocation : ils l'attendaient avec impatience, disaient-ils. Ils ne cachaient pas cependant leur préférence pour Trente. Les nouvelles propositions les mirent toutefois un peu en défiance, car ils se demandaient si le pape ne cherchait pas à gagner du temps. Le choix de Cambrai, ville impériale, plutôt française toutefois, et plus ou moins sous la coupe de François I er , leur parut étrange. Les principaux d'entre eux, que Morone sonda tout d'abord, ne le cachèrent pas. Dans leur réponse par écrit, le mardi saint, ils renouvelèrent leur demande pour Trente, à défaut d'autres villes purement allemandes, Cologne ou Ratisbonne. Ils espéraient tou- jours que l'assemblée se réunirait sans retard. Ces desiderata furent reproduits, mot pour mot, dans le recès du mardi de Pâques, 11 avril; il prit en outre acte de la proposition du 15 août comme date extrême. Il ne manqua pas toutefois de faire mention du dernier manifeste luthérien. Malgré les réclamations de Morone et de Verallo, il maintint l'édit de pacification de Ratisbonne, pour cinq ans la suspension des procès de sécularisation en Chambre impériale. Ferdinand obtint par là des secours contre les Turcs. La campagne de cette année marcha du reste d'une manière si misé- rable qu'elle devint la risée de l'Europe. L'armée ne fut prête qu'au mois de septembre (au lieu de mai fixé d'abord), à Vienne, sous le commandement de l'électeur de Brandebourg. Bientôt les troupes se mutinèrent faute de paye. Les auxiliaires pontificaux seuls ten- tèrent un coup de main sur Buda, ne furent pas soutenus et y renon- cèrent. Le généralissime licencia alors l'armée de la croisade. Au reçu des dernières nouvelles de la diète, le pape ouvrit les débats en consistoire, le 26 avril, et proposa Trente du premier coup. On en avait déjà parlé le 15 mars et les avis avaient été très partagés l . Le parti impérial, soutenu par les neveux, ren- 1. Les détails dans Pastor, p. 461, avec les notes et plusieurs citations. Voir la curieuse pièce en appendice, document 49. 170 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE contra une vive opposition de la part des Français; ils se retran- chaient derrière cet argument : Trente était une ville impériale et le concile y serait tout à la disposition de César. Le cardinal doyen Trani voulut les accorder, et proposa d'ajourner la conclusion, sous prétexte que les circonstances n'étaient nullement favorables, mais le pape le contredit formellement : toute la chrétienté réclamait le concile, et Paul III tenait à faire savoir une fois pour toutes qu'il ne dépendait plus de lui qu'il n'eût lieu. A la reprise, les débats furent longs, et remplirent plusieurs séances sur le lieu et la date, puis sur le choix des légats. De guerre lasse, le pape commanda à Sadolet un projet de bulle qu'il lit lire le 22 mai. La bulle de convocation et l'opposition de Charles-Quint. La promulgation en fut d'ailleurs ajournée à la Saint-Pierre. Le pape y exposait longuement les eiïorts qu'il avait tentés, depuis les débuts de son pontificat, auprès des divers princes, et ajoutait que, n'ayant rien obtenu jusqu'ici, il était résolu à passer outre, sans compter sur l'appui d'aucun d'eux. Il n'en attendit pas moins les résultats des pourparlers qu'il engageait en même temps entre Charles-Quint et François I er . Le 30 mai, son camérier secret Gio- vanni Ricci revenait pour la troisième fois de l'année, après avoir fait inutilement la navette entre les deux princes. François I er se plaignait que Trente eût été choisi en dehors de son avis, et n'offrît d'ailleurs pas un asile sûr aux Français : il ne permettrait donc pas la promulgation de la bulle dans son royaume. Il prit un ton mena- çant et ne s'en départit plus. L'aiïairc Rincon-Fregose lui servait de prétexte pour rompre la trêve de Nice, publier son alliance avec le Turc et ouvrir les hostilités le 2 juillet. L'ambassadeur impérial d'Aguilar et celui de Florence, Averardo Serritori, mirent tout en œuvre pour entraîner le pape du côté de l'empereur. Paul III ne se laissa nullement ébranler, et le 21 juin la bulle Initio nostri convoqua le concile à Trente pour la fête de la Toussaint, 1 er novembre : elle renfermait l'historique complet des der- niers incidents. Récit détaillé, car le papetenait à faire la chrétienté juge de sa cause entre lui et les potentats de l'Europe; il atteignait à une véritable éloquence par le simple exposé des faits. Il adressait en conclusion un appel formel aux évêques d'Allemagne, pour lesquels CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES IIABSBOURGS 171 surtout l'assemblée était réunie l . Le pape y convoquait tous ceux cons- titués en dignité dans l'Église, qui avaient droit ou privilège de siéger au concile, et le pouvoir d'exprimer une opinion décisive, sententias dicendi. Ce manifeste engageait l'honneur du pape jusqu'à réalisation d'une volonté si fortement exprimée. Un pontife qui parle ainsi ne peut revenir sur sa parole. Le 13 août, le nonce Verallo communiquait le manifeste à la diète de Nuremberg; le 17, les États catholiques donnaient leur acceptation par écrit, avec promesse de prendre part à l'assemblée, eux ou leurs représentants. Le 21 septembre, le roi des Romains écrivait au pape dans le même sens. Il est vrai que beaucoup ne croyaient pas au succès de la démarche : la guerre que François I er venait d'ouvrir arrêtait les évêques, comme tout le reste ; l'empereur dont l'adhésion était indispensable s'attardait en Espagne, et rien ne se ferait tant qu'il garderait le silence. Le pape résolut de le mettre, au pied du mur, ainsi que son adversaire. Le lundi 7 août, il désigna légats pour la paix Contarini auprès du premier, Sadolet en France. Mais Contarini, alors gravement malade, se voyait hors d'état de voyager et mourut d'ailleurs le 24. Il fallut retarder le départ des deux missions. Le Portugais Miguel da Silva, dit cardinal de Viseu, brigua la succession de Contarini. Le choix n'était pas heureux : le candidat fut desservi auprès de Charles- Quint par son souverain Jean III de Portugal, et l'empereur refusa de le recevoir: mais ce ne fut qu'un prétexte. Le mécontentement de l'empereur avait de toutes autres motifs : pas plus que François I er il ne voulait du concile, à moins que le pape ne prît parti pour lui dans la guerre présente. Il ne comprenait pas que ce dernier eût le droit de rester neutre, du moment que son adversaire l'attaquait lui, chef politique de la chrétienté, avec le concours des ennemis les plus acharnés de l'Église. Paul III ne tarda pas à pénétrer ces dispositions de l'empereur, avec l'insuccès de sa démarche. Au reçu de la bulle à Monçon en Aragon, le Habsbourg déchargea sa mauvaise humeur en une phi- lippique, qui avait l'air de renvoyer au pape la responsabilité de la guerre. Il lui reprochait de le mettre sur le même pied que le prince qui venait de violer la trêve garantie par Sa Sainteté. Le concile et la pacification de l'Église ne réussiraient que si la Ligue catho- 1. Cette pièce importante est imprimée en tête de tous le* recueili des actes du concile. 172 I.1V. Mil. M A H CHIC OU CONCILE DE TRENTE lique se tournait contre le monarque traître à l'Église et à la chré- tienté. Tels étaient les arguments qu'il invoquait dans la lettre du 25 août, par laquelle il accusait réception de la bulle. Et dans un long historique de ses griefs, il semblait faire écho, du moins en des allusions amères, au plaidoyer que le pape adressait à la chrétienté. Il feignit même de prendre au sérieux la rodomontade du Valois, quand il se vantait que le Sacré-Collège était à sa disposition. La réalité se fit jour, lorsque le marquis d'Aguilar présenta cette réponse le 18 septembre, avec des explications verbales qu'appuyèrent les cardinaux impérialistes. L'un de ceux-ci, Dionisio Laurerio, alla jusqu'à émettre l'avis de dépouiller le roi de France de son titre de Très chrétien, en outre des sentences spirituelles et temporelles qu'on lancerait contre lui. La majorité des cardinaux fut de l'avis du pape : persister dans la neutralité et laisser le souverain se débrouiller avec sa conscience, en face des Turcs et des luthériens. La curie avait encore présents le souvenir du Sac de Rome, la diplomatie brutale des Ilabsbourgs et aussi la pensée du schisme d'Angleterre, dont le point de départ se justifiait cependant, caf il s'agissait de la moralité publique, comme de la discipline de l'Église. Les deux princes s'entêtaient dans leur mauvaise volonté. François I er accueillit le cardinal Sadolet avec des démonstrations de politesse cérémonieuses (c'était son habitude, par exemple à Nice), des caresses, qui manquaient de sincérité. Il écarta les ouver- tures de pacification, répondit par un non à peine déguisé, quand le légat le supplia, au nom du Père commun des fidèles, d'envoyer ses évêques à Trente. Il va de soi qu'il ne permit pas à ses cardinaux d'écouter l'appel du pape, qui, le 16 octobre, sollicitait encore leur concours en cette afTaire. Charles-Quint, de son côté, affectait une hostilité à peine déguisée. Il traita le cardinal de Viseu comme un suspect et, le 8 octobre, écrivit au pape que sa présence était inutile, il n'osa pas dire désa- gréable. Il le renvoya purement et simplement, sans autre for- malité ni cérémonie que cette lettre, où il ressassait les plaintes aigres et les histoires tendancieuses du 25 août. « Le légat n'avait rien à faire auprès de lui : les essais de médiation du pape n'avaient d'autre résultat que de fournir à l'adversaire le moyen de trom- per les uns et les autres. » Paul III n'eut plus qu'à rappeler le malheureux légat (3 novembre). Sadolet revint en décembre dans des conditions non moins lamentables. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 173 Officiers et légats du concile. Fidèle à la détermination annoncée par la bulle du concile, et en conformité avec la décision du consistoire, le pape accélérait les préparatifs de l'assemblée, mais en toute réflexion, selon son habitude. Dans le courant du mois d'août, il envoyait à Trente un prélat avec des officiers inférieurs, cérémoniaires et fourriers, inspecter les lieux. Le 18 septembre, il nommait deux commissaires chargés de prési- der aux anangements d'installation pour le personnel du concile, les Pères et leur suite. L'un d'eux, Matteo Giberti, ne répondit pas à l'appel du pape, absorbé, qu'il était par un procès avec la Répu- blique de Venise. Il lui fut donné pour suppléant un laïc, Rolando Ricci, qui s'entendait à traiter avec les propriétaires, négociants, hommes d'affaires en général de qui dépendaient ces arrangements. L'autre commissaire, l'évêque de la Cava en Campanie, Gian Tom- maso San Felice, d'origine napolitaine, était un vieux curial, créa- ture de Léon X, qui l'avait promu à ce siège en 1520, à l'âge de vingt-six ans, comme familier du cardinal Giulio de Medici. Nous le retrouverons jusqu'à la fin du concile. D'un tempérament bouillant de méridional, il déploya dans l'exercice de sa charge une acti- vité un peu bruyante peut-être, mais réelle, autant que nous pou- vons juger par sa correspondance. Malgré quelques écarts de paroles et d'actes, il retint jusqu'au bout la confiance des papes, qui lui conservèrent sa fonction, en dépit de tout. Il quitta Rome le 23 septembre et se mit à l'œuvre dès son arrivée (5 octobre), avec le concours de l'évêque du lieu, Cristoforo Madruzzi, auquel le pape avait eu soin de le recommander. Celui-ci, cardinal in petto depuis le mois de juin, attendait sa nomination avec impatience et avait à cœur de se montrer digne de cette dignité éminente. Il était en outre prince-évêque de Trente, et assumait en cette qualité les fonctions de protecteur du concile, garant de sa police et du bon ordre. Il aurait, en plus de la sécurité, à surveiller l'ap- provisionnement, la tenue et la propreté de la ville, à contrôler en cela la municipalité, bien que la ville fût libre et impériale. Tous deux, le cardinal et le commissaire, recherchèrent ce qui pouvait assurer les divers services, et surtout le logement pour les les légats et les ambassadeurs, la correspondance, la sûreté de la ville et des environs, etc. Ils furent en cela secondés activement par le commissaire laïque. Il avait la charge de dresser tout d'abord un état 174 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRF.NTP. général et une répartition des logements dans la ville et les faubourgs. La besogne n'était ni longue ni difficile; elle aboutit promptement à faire constater combien peu suffisaient les ressources que Trente offrait à une assemblée comme l'était un concile général. Cons- tance et Bâle avaient été plus hospitalières. Le pape ne renonçait pas ci son idée de se transporter à Trente ou dans les environs, pour assurer l'intégrité ainsi que la liberté des débats; cela compliquait la situation. San Felice eut tout d'abord à lutter contre l'inertie de la municipalité, qui ne croyait pas à la réalisation prochaine du programme conciliaire de la curie, et ne se pressait guère de mettre à sa disposition renseignements, locaux, organisa- tion de police, de correspondance, etc. La pensée de loger le pape et les cardinaux lui arrachait des exclamations. San Felice stimulait l'activité épistolaire du Secrétaire d'État : il se plaignait de la rareté et du peu d'importance des nouvelles que le courrier lui apportait sur les intentions du pape 1 . Elles étaient insuffisantes à secouer la torpeur, l'indifférence, le manque de vouloir des bourgeois. Par exemple, au milieu d'octobre, au moment où approchaient les solennités de la Toussaint, date de l'ouverture marquée par la bulle, ceux-ci pouvaient objecter qu'ils n'avaient pas le moindre indice sur le choix des légats, et comment pouvaient-ils croire à la résolution définitive de Sa Sainteté ? Paul III procédait avec la circonspection qui garantit le succès : il temporisait, la guerre qui sévissait dans l'Europe occidentale ne permettant guère aux évêques de se mettre en route. Aussi quand il proposa la nomination des légats le 12 octobre, il le fit avec quelque hésitation. Les cardinaux parurent plus décidés que lui, et répondirent que l'affaire était de grande importance, ils y songe- raient mûrement et donneraient leur opinion au consistoire sui- vant. Le pontife n'hésitait que sur le choix des personnes, et les mûres délibérations que les contemporains signalent à ce sujet lui permirent de s'éclairer amplement sur les préférences du Sacré- Collège. Quand il le fut suffisamment, il mit en avant trois noms que les cardinaux ne firent pas difficulté d'admettre 2 , et la bulle de nomination fut lancée le lendemain. Le premier était un excellent canoniste, l'ancien auditeur de la 1. Voir cette correspondance au jour le jour, de part et d'autre, Concilium Tridentinum, t. iv, p. 251-293. 2. Voir encore Paitor, p. 476 et surtout le document Appendice 58. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 175 Chambre, Pietro Paolo Parisio, un curial à toute épreuve, qui saurait diriger les débats à l'avantage de l'Église romaine et de ses préro- gatives. Par ailleurs, les collègues qui lui furent adjoints offraient les garanties que réclamaient l'ampleur de ces débats, les privilèges de l'Église enseignante, la liberté et l'indépendance du concile. C'était Pôle, dont l'intégrité et la vertu n'étaient pas moindres que son savoir et son zèle communicatif pour la réforme; c'était surtout l'habile Morone, récemment promu cardinal (juin), diplomate consommé, qui connaissait si bien les affaires d'Allemagne : il saurait diriger le concile à travers le labyrinthe des discussions de doctrine et de discipline soulevées par les luthériens ; il serait pour eux un juge averti, équitable, juste, en même temps qu'un argumentateur souple et entendu. Les trois nouveaux promus reçurent le 19 les insignes de leur dignité, et le 26 les instructions qui venaient d'être dressées, sur ordre du pape, par les cardinaux del Monte et Giudiccioni, deux hommes d'expérience dans les pratiques de la curie, et par l'évêque de Feltre, Tommaso Campegio, dont le prestige de canoniste n'avait pas trop souffert de sa malheureuse campagne de l'année précé- dente au colloque de Worms. Les légats se mirent en route séparément le 26 et le 28; ainsi ils n'arriveraient pas trop tard après la date d'ouverture. Le 3 novembre, Paul III prenait la peine de communiquer nomina- tion et départ à l'empereur, le priant d'envoyer aussitôt au con- cile les évêques de ses États. Quant au roi de France, il était décidé, c'était notoire, à empêcher, par son abstention systématique, le concile d'être général. Sadolet le dénonçait encore au retour de sa légation. Le 10 novembre, le pape tentait un dernier effort : il invitait par bref les deux souverains à se rencontrer avec lui en Lombardie, pour conférer, sous son arbitrage, sur la paix et les menaces du Croissant l . L'ambassade impériale au concile. N'oublions pas les dispositions malveillantes que Charles-Quint nourrissait à l'heure présente envers le pape et le concile, si nous voulons expliquer la manœuvre qu'il fit, en nommant le 18 octobre ses ambassadeurs à l'assemblée. Évidemment, il prétendait ne pas être 1. Sur le sérieux de cette démarche, Pastor, p. 477, note 4. 176 I.1V. LUI. MAHCIIE DU CONCILE DE TRENTE en reste avec la cour de Rome, et du moment que le concile était indiqué pour le 1 er novembre, il tenait à ce que ses envoyés fussent prêts dès cette date, comme les légats du pape, s'il y en avait de nommés. La manœuvre était d'autanl plus visible que rien ne montre qu'il ait tenté la moindre démarche pour faire partir les évêques d'Espagne, non moins prompts, plus même que ceux de ses autres Etats, à satisfaire ses désirs. Le choix r CONCILE DK TRENTE dation du duché de Milan h son gendre ( Ktavio Parnèse. Le cardinal Pio, qui évoluait vers son parti, venait d'en poser le principe dans un mémoire qu'il lui remettait a cette époque 1 . On ne voit pas que Paul III ait fait quelque objection : Pierluigi négociait déjà la somme que les I arnèse auraient à payer. Les Impériaux écartant la question du concile, le pape se retourna vers les Pères et, à la fin du mois, Morone requit leur opinion par écrit. Ils furent très partagés : la majorité n'admit pas toutefois la raison invoquée par les cuiiaux (au nombre de cinq), en faveur du transfert : que le concile ne serait jamais œcuménique à Trente, parce que les Français n'y viendraient pas. Elle se rangea finalement à l'avis de l'archevêque d'Otrante : en rester au statu quo, pour tenir les Allemands en haleine et arrêter leur velléité de synode national. Morone expédia le vote le 30 et le recommanda, sans exclure toutefois la suspension momentanée : «le statu quo enlevait aux Alle- mands tout prétexte d'accuser le pape qu'il les perdait, et aux catho- liques celui de se laisser aller au découragement.» Et lorsque Charles- Quint passa à Trente les 2-5 juillet, on eut lieu de s'étonner qu'après avoir insisté à Bussetto pour la mise en activité du concile, il n'obligeât pas à y rester les quelques évêques espagnols de sa suite, qui témoi- gnaient cependant à Morone toute bonne volonté en cela. Suspension du concile : la diète de Spire et la brouille avec Charles-Quint. Paul III soumit la consultation des Pères au consistoire, dès son retour à Bologne, le jeudi 6 juillet; la suspension du concile y fut tou- tefois votée, et la bulle expédiée le jour même. Les motifs étaient faciles à trouver, et le pape eut la discrétion de ne pas les énumérer tous. « Depuis plus de sept mois, trois légats du Saint-Siège se mor- fondaient à Trente, sans que les évêques de la chrétienté, par la faute des princes aussi bien que par leur propre indifférence, eussent témoigné le moindre souci de les rejoindre. Seul, le pape avait donné ordre aux évêques de la péninsule, qui dépendaient de lui. d'y prendre part. Les autres évêques d'Italie, ceux du royaume de Naples et du Milanais, les évêques de l'empereur n'avaient reçu de lui, de même que ceux d'Espagne, aucun signe de sa volonté. Quelques Allemands 1. Paitor, p. 490 et note, 491. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 183 avaient manifesté une velléité. Quant à ceux de France, c'était pire : ils ignoraient le concile. » La bulle ne fut promulguée que le 19 septembre, au bout de deux mois et demi : il était prudent de ménager l'opinion publique et de la préparer à connaître l'échec de la politique conciliaire. Aussi une série de brefs annonçaient-ils, le 10 juillet, la suspension de l'assemblée aux princes et aux métropolitains. A Trente, où les Pères attendaient la mesure avec impatience, au milieu des chaleurs de la saison, étouf- fantes en ce pays, le bref de congé arriva le 25 : Morone le commu- niqua aux Pères et rejoignit la cour pontificale, en chemin pour le retour à Rome. Charles-Quint ne fut pas satisfait de la mesure, prise sans sa participation, ou plutôl contre son gré. Son hostilité s'en accrut à l'égard du pape. Il s'empressa de faire traduire, imprimer et répandre à travers l'Allemagne sa lettre apologie du 25 août précédent, dénonçant ainsi aux luthériens son désaccord avec le pape. Il ne se comportait plus en empereur romain, mais en prince allemand, et son prestige n'y gagnait guère dans la chrétienté, non plus qu'auprès des luthériens. Il reprochait au pape ce qu'il avait fait pour les Farnèse, y compris le cardinal, gratifié récemment du riche évêché de Mon- reale en Sicile. Il n'était d'ailleurs plus question du duché de Milan pour Ottavio. Ces révélations, peu heureuses, il faut l'avouer, ne déconsidéraient pas tant l'empereur qu'elles n'indisposaient les quelques membres du Sacré-Collège, qui lui restaient favorables. Ils étaient rares les cardi- naux qui osaient expliquer sa conduite, encore moins la justifier. Ils se demandaient si, le pape venant à mourir, son successeur ne serait pas Français. François I er exploitait habilement les fautes de son adver- saire. Il ne se bornait pas à lancer dans le public un mémoire où il justifiait ses actes : il y prenait l'offensive et reprochait à Charles- Quint son alliance avec Henri VIII, l'insulteur de sa tante Catherine d'Aragon 1 . Pendant que l'empereur allemand mettait tout en œuvre pour détacher les luthériens de son parti, le Français employait même l'alliance turque ù gagner l'appui de Rome. La flotte barba- resque de Khaïredin Barberousse, après avoir pillé les côtes napo- litaines, se présenta aux bouches du Tibre et fournit au capitaine i. Pastor, p. 495 et surtout la note 4. Le mémoire de François I er , dans Palla- vicini, 1. V, c. i, au début, et le conflit du pape avec les Impériaux, c. v, ; Pastor, p. 497, note 3. 184 L1V. LUI. MARCHE Dl i<>\ , en sa partie secrète du moins, les luthériens ne pouvaient remporter victoire plus complète, et ils comptaient en tirer bon parti. En même temps, l'empereur menait à l'égard du pape toute une campagne d'intimidation. Il rappela, sur les instances d'Henri VIII, son ambassadeur Juan de Vega, qui partit de Rome en cachette le 22 mai, sans prendre congé, sans laisser de remplaçant. Toutefois, malgré les intrigues des Français, qui espéraient l'entraîner dans une ligue avec Venise, Paul III en venait encore à reprendre ses efforts de conciliation. Il écoutait les avances que le cardinal d'Esté lui faisait au nom delà France; mais, même après avoir pris con- naissance du recès de Spire; qui le mortifiait profondément, il décida le 30 juillet l'envoi de deux légats, Morone à l'empereur, Marino Grimani au roi de France. Le premier avait en plus mission de faire retirer ou tenir en suspens le recès, et de remettre un avertissement au prince coupable. En ce même consistoire du 30 juillet, le cardinal Caraffa présenta un projet de monitoire; que le pape lui avait demandé comme conclusion des débats sur le nouveau coup d'État impérial. Il avait été longuement discuté depuis le commencement de juin, puis une congrégation de cardinaux en examina le texte. Le monitoire ne fut arrêté que le 24 août, sous forme de bref, et fut accompagné d'une série d'autres, suppliant le roi des Romains, le confesseur de Charles-Quint (le dominicain Pedro Soto), même le ministre Granvelle, d'agir sur l'empereur, de lui faire adopter une politique plus digne de lui, plus catholique et plus romaine. Le nou- veau nonce en Portugal, Giovanni Ricci, allait aussi en entretenir le prince des Asturies, don Philippe. Le texte, retouché et adouci, renfermait un avertissement : le pape protestait contre l'immixtion dans les affaires religieuses que l'empereur se permettait, par un acte qui en excluait ceux qui seuls avaient le droit de les régler. Après tout un cours d'histoire, qui mettait en parallèle les souverains et autres personnages qui avaient méconnu les droits de l'autorité religieuse avec ceux qui les avaient soutenus, le pape rappelait encore que lui seul s'était 1. Sur le recès de Spire, outre Pastor, p. 500, Janssen, L'Allemagne et la Réforme, t. m, p. 576-578, et note 1. Voir p. 507, la déclaration secrète annexée au recès de 1541. Charles-Quint essaya d'en atténuer la portée. CU. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 187 occupé sérieusement de convoquer le concile : les princes, absorbés par la guerre, surtout l'empereur et son adversaire, ne s'en étaient nullement souciés. Désormais il ne se contentera donc plus de simples avertissements, mais prendra les mesures cpii lui épargneront le châtiment dont fut victime le grand prêtre Héli, coupable de n'avoir pas corrigé ses fils. Le bref devait être remis par le cardinal Morone, mais l'empereur, qui prévoyait la démarche, refusa de recevoir ce légat pendant son invasion dans le Nord de la France; à Lyon où il était arrivé, Morone reçut son rappel le 14 septembre, et revint sur ses pas, victime à son tour du courroux de l'omnipotent et trop irascible empereur. La paix de Crépy-en- Valois, signée le 17, rendait pareillement inutile la légation de Grimani. A quelques lieues seulement de Paris, Charles- Quint, abandonné par Henri VIII, dont les intérêts avaient changé, menacé à Vienne par le péril turc, dut accepter un accord qui ne terminait rien, consacrait le statu quo et le laissait dans une posture assez ridicule, après toutes les rebuffades qu'il avait entassées contre le pape et le concile. La plupert des articles convenus restèrent lettre morte 1 . François I er ne restitua pas la Savoie, encore moins fit-il la guerre aux Turcs, qu'il promettait. Charles-Quint ne songea jamais à se dessaisir des Pays-Bas ou du Milanais pour le duc d'Orléans, et il n'eut que l'avan- tage d'humilier une fois de plus le pape, en l'excluant des négociations et du traité, comme s'il n'y avait aucun intérêt. Dans ces conditions, quelle importance pouvait-on attacher aux articles secrets par lesquels les deux princes s'engageaient à poursuivre la tenue d'un concile, à procurer même par la force l'application de ses décrets? François I er renoncerait-il à l'alliance des luthériens, comme à celle du sultan? Et que devenait la politique de concorde des Habsbourgs? On a pu affirmer qu'elle n'était qu'un leurre pour surprendre les luthériens. Le traité insinuait, il est vrai, qu'il faisait bon marché du recès de Spire et des promesses qu'ils recevaient depuis plusieurs années. A coup sûr, et quelles qu'aient été ses intentions, la politique de l'empereur avait permis aux luthériens de réaliser leurs princi- pales aspirations. Et elle va continuer, toujours aux dépens du concile, et dans son véritable but : dominer le pape et conduire la chrétienté à son gré, et selon la conception qu'il avait de sa dignité, conception plus germanique que romaine et catholique. 1. Les clauses du traité dans Pastor, p. 506-507. ISS I.IV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE THEISTE En conformité avec ce programme, dont Pastor lui fait un mérite 1 , Charles-Quint reprit aussitôt contact a\ ec son adversaire du moment, fin novembre 1544. L'ambassadeur Yega revint à son poste avec un peu plus de fanfare, qu'il n'en avait sonné à son départ. Son maître jugea inutile pour le moment de répondre à la philippique pontificale du 24 août. Elle n'avait pas tardé à le joindre, ou du moins il en avait eu connaissance, lorsque furent arrivés à leur destination les brefs qui devaient agir sur lui, par la voix des sommités conci- liatrices de son entourage; mais quand il reçut le sien, il affecta de l'ignorer. 11 fut connu par ailleurs, et même trop : Granvelle se plaignit plus tard, avec sa vivacité coutumière, que l'exemplaire remis au roi des Romains par l'évêque de la Cava, qui en avait été chargé pour lui et les états de l'empire, fût tombé dans le domaine public, et entre les mains des luthériens, qui en avaient fait l'usage qu'on pouvait attendre d'eux (septembre 1544). L'indiscrétion venait-elle des pontificaux ou des Allemands. 2 Conquêtes des luthériens en Allemagne. Les Impériaux n'ouvraient pas plus les yeux que leur souverain sur les progrès que les luthériens, abusant de concessions à jel continu, ne cessaient de poursuivre. L'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse avaient jugé le moment venu, après la paix de Ratisbonnc, de réaliser un coup de force que la ligue de Smalkalde caressait depuis un certain temps. Le duché de Bruns wick-Wolfenbuttel, le seul état de l'Allemagne du Nord qui restât fidèle au catholicisme, était enclavé dans ceux de la ligue et gênait singulièrement les rap- ports secrets des princes, encore plus leurs combinaisons. Leurs troupes avait ut envahi brusquement ce territoire, lui axaient imposé les doc- trines de Luther (juin 1542). Plus tard elles firent prisonnier le due Henri qui avait tenté de reprendre ses états, et l'agrégèrent de force à la ligue (septembre 1545). L'empereur ne fut pas obéi, quand il intervint comme juge-arbitre; le roi des Romains ne bougea pas plus que la Ligue catholique. 1. Pastor, p. 507. L'historien prétend que la volte-face de Charles-Quint lui fait honneur, comme catholique et comme homme d'Etat. 2. Pastor, p. 506, note 2. Ce fut en avril 1545 que Granvelle fit cette plainte au nonce Mignanelli, à la diète de YVorms. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 189 Ces succès donnèrent le branle à une série d'autres : toute l'Alle- magne du Nord devint protestante, et les villes libres passèrent en nombre au luthéranisme, Hildesheim, Mulheim, etc., même Ratis- bonne, en pleine Bavière catholique; et des princes comme le comte palatin de Neubourg, trois évêchés au moins, Naumbourg (où l'élu Pflug ne put jamais se faire recevoir), Zeitz et Meissen. Les Hohen- zollern s'enhardissaient, se déclaraient ouvertement à la suite de l'élec- teur leur chef, et préparaient la sécularisation des évêchés enclavés dans leurs territoires. L'Allemagne rhénane était entamée après la défection du palatin de Neubourg. Les Pays-Bas l'étaient depuis longtemps. Le duc de Clèves, bien que n'ayant pu obtenir l'appui de la ligue de Smalkaldc laissait néanmoins prêcher les erreurs de Luther dans ses États. Charles-Quint pouvait se rendre compte que ses chères Flandres étaient menacées. L'école et la ville si catholiques de Cologne voyaient aussi venir le péril. L'électeur Hermann von Wied, plus ignorant et mondain que de mauvaise vie, appelait en 1542 Mélanchton et Bucer pour l'instruire des nouvelles doctrines, accor- dait le calice aux laïcs de son ressort et gagnait l'appui de son voisin le landgrave. Il s'enhardit ensuite à faire prêcher des ministres luthé- riens dans sa cathédrale, malgré l'opposition de la majorité du cha- pitre et de l'université, inspirée par des docteurs comme Johann Gropper. Un autre prélat, non moins ignorant, et de plus débauché, Franz von Waldeck, évoque de Munster. Minden et Osnabruck (c'était beaucoup de bénéfices pour ce pauvre homme), se mettait sous la protection de la ligue de Smalkalde. L'invasion de l'Allemagne occidentale par les idées luthériennes faisait réfléchir Charles-Quint. Si la ligue s'étendait dans cette région, elle atteignait les frontières de la monarchie française, et le danger devenait d'autant plus grave que la guerre avec François I er battait son plein en cette année 1543. L'empereur se décida donc à nettoyer la région du Rhin. Après sa victoire en septembre sur le duc de Clèves, il le contraignit de proscrire la nouvelle doctrine dans ses états. Il débarrassa l'Allemagne occidentale des prédicants que cer- tains princes y avaient attirés, et obligea l'électeur de Cologne à renvoyer Bucer. La ligue de Smalkalde n'osa intervenir nulle part: elle était paralysée par le traité secret de neutralité que le landgrave avait signé à Ratisbonne, et qui avait isolé le duc de Clèves. Elle renonça à chercher des adhérents dans la direction du Rhin, et l'empereur put mesurer cette association à sa juste valeur. Il en surveilla désormais les agissements de près, à l'intéiieur aussi 190 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE bien qu'à l'étranger, dans la pensée de la faire disparaître à la première occasion. Il n'en est pas moins vrai que le temps et les diètes impériales travaillaient pour elle encore plus que pour lui. 11 est permis néanmoins de croire (pie, dans le zèle de nouveaux convertis que lui et François I er réconciliés déployaient pour le concile, Charles-Quint était le plus sincère. Ils ne cessaient de le réclamer tant auprès des nonces ordinaires que par leurs ambas- sadeurs à Rome. François I er le voulait même dans les trois mois. Paul III du reste ne se laissait guère devancer : le 31 octobre, il expé- diait son fidèle Dandino en France, pour donner à ce zèle un peu plus de profondeur et de consistance. Deux jours après, il adressait des pouvoirs analogues auprès de l'empereur au nonce Sfondrato, qu'il venait de promouvoir archevêque d'Amalfi, afin d'accroître son pres- tige. Rome invitait les deux princes à faire partir immédiatement leurs évêques pour Trente, où le concile était maintenu, et l'empe- reur à ne pas permettre que la prochaine diète de Worms abordât les matières de religion : le pape avait résolu de ne pas s'y faire représenter. Les manœuvres du népotisme à propos de la convocation du concile. Le vendredi 7 novembre, le nouvel ambassadeur de France, l'évêque de Rodez, Georges d'Armagnac, présentait au consistoire une dernière requête de son maître, plus pressante encore que les autres. Huit jours après, le pape proposa de fixer l'ouverture de rassemblée au jour de l'Annonciation 1545. La date ne fut arrêtée que le mercredi 19 et avancée au 15 mars, quatrième dimanche de carême. En même temps fut déposée au consistoire la bulle Laetare Jérusalem, qui faisait écho à la réjouissance liturgique de ce jour d'ouverture : elle levait la suspension du concile et en annonçait la reprise. Elle ne fut cependant publiée que le 30 novembre, premier dimanche de l'Avent. En ce jour reparut aussi la congrégation de onze cardinaux qui devait préparer le concile, déterminer les matières qu'il traiterait, et fixer son règlement. Elle mettait à profit en première ligne les matériaux qu'avait laissés l'ancienne congrégation de 1537-38, dirigée par Contarini. Paul III l'avait composée des cardinaux les plus en vue à la curie, et les plus décidés pour la réforme. Le doyen du Sacré-Collège, Domenico Cupis, cardinal de Trani, en était le CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES IIABSBOURGS 191 président tout désigné ; le vice-président était Giovanni del Monte, cardinal-évêque de Palestrina; venaient ensuite des personnages marquants que nous connaissons pour les avoir vus à l'œuvre : CarafTa, Pôle, Cervini, Giudiccioni, Parisio et les deux légats en fonction auprès des princes, Grimani et Morone, qui n'étaient pas moins au courant des affaires à traiter ; enfin deux nouveaux pro- mus, spécialistes qui avaient fait la preuve de leur compétence : le théologien humaniste Gregorio Cortese et le canoniste Marcello Cresienzi. Tous ces noms comptent dans l'histoire du concile. En même temps que la bulle furent lancés, le 30 novembre, les brefs qui convoquaient les évêques par provinces et par états, adressés aux métropolitains et à leurs souverains. Le 3 décembre, le pape renouvelait son appel aux cardinaux étrangers, et les convo- quait auprès de lui pour la fête de l'Epiphanie. Cet appel ne fut guère plus entendu que les précédents : François I er et Charles-Quint ne s'y prêtèrent pas davantage. Un rien suffisait à éveiller leur sus- ceptibilité, et cette fois ce fut la promotion cardinalice qui eut lieu quelques jours après, le 19 décembre; elle leur sembla l'œuvre du népotisme, et ils n'avaient pas tout à fait tort. Le Sacré-Collège, maintenant renouvelé, n'ayant pas fait d'opposition, encore que la promotion n'apportât pas beaucoup d'aide à la réforme, sinon au concile, il fallait bien que cette opposition vînt d'ailleurs. Elle était compréhensible de la part de François I er , qui n'avait que deux chapeaux sur treize, y compris celui de son ambassadeur, Georges d'Armagnac. Mais Charles-Quint en eut jusqu'à cinq : trois Espagnols, un Allemand, l'évêque d'Augsbourg, Otto von Truchess, qui venait d'opérer une tournée fructueuse en Allemagne, enfin son ancien et fidèle sujet, Francesco Sfondrato. Il se montra néanmoins si mécontent de ce que le pape écartait son candidat favori, l'évêque de Jaen, Pedro Pacheco, qu'il interdit aux autres le port de leurs insignes, et s'entêta là-dessus quatre mois. Les autres nouveaux cardinaux étaient tous des Italiens, dont la plupart avaient donné des preuves de leurs capacités dans les fonc- tions qu'ils avaient remplies au service de l'Église romaine : par exemple Nicolo Ardhingello, Girolamo Capodiferro et le secrétaire Durante de Duranti, suppléant de Farnèse à la Secrétairerie. Il est vrai que ce dernier, qui aurait été peu digne de la pourpre, la devait, disait-on, aux intrigues de Costanza Farnèse : elle lui aurait vendu le chapeau — au moins sous forme de manœuvres financières plus ou moin» honnêtes — ■ ainsi qu'au Romain Tiberio Crispi, ancien 192 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE châtelain du Château Saint-Ange, dont la réputation ne valait guère mieux 1 . Tous deux appartenaient à la noblesse romaine. Le pape aurait été joué par sa fille; néanmoins la promotion fut utile au concile sous divers rapports, et parce qu'elle contribua à rapprocher le pape de l'empereur; du moins les cardinaux impériaux Truchsess et Madruzzi s'y employèrent avec succès. Moins heureuses à coup sûr furent les tractations auxquelles le souci d'assurer l'avenir de ses enfants entraîna Paul III, au début et dans le courant de l'année suivante (1545). Il se préoccupait d'éta- blir Picrluigi — comme il l'avait fait pour Ottavio, le fils de ce dernier, au duché de Camerino en 1540. — Pour cela il avait besoin de l'empe- reur. Picrluigi avait toujours soutenu la politique impériale à la cour de Rome, et Paul III lui destinait Parme et Plaisance. Toutefois l'empereur ne se souciait pas de lui assurer des principautés, dont la suzeraineté était depuis longtemps l'objet de vives contestations entre la papauté et l'empire. Par ailleurs le pontife pressentait une sourde, mais forte opposition de la part du Sacré-Collège. Aussi avait-il en même temps entamé, depuis la première moitié de l'année 1544, des négociations avec la France et proposait-il de conférer ces mêmes duchés de Parme et Plaisance à Vittoria, fille de Pierluigi, qui épou- serait le duc d'Orléans, fils cadet de François I er . Détail à noter, ce prince, Charles, d'abord duc d'Angoulème, et qui mourut avant son père, était destiné à servir de gage et de prétendant dans toutes les combinaisons diplomatiques, que François I er échafaudait, avec plus ou moins de sérieux, ù travers l'Europe. Les projets d'établissement de Pierluigi n'aboutirent, après beau- coup de tracas pour la cour romaine, qu'en août 1545. Les négociations traînaient depuis longtemps avec l'empereur, qui aurait voulu les duchés pour son gendre. Le Sacré-Collège, de son côté, se retranchait derrière les nombreuses bulles antérieures, qui interdisaient toute aliénation des domaines de l'Église romaine. Paul III tourna la ditliculté : Ottavio recevrait le duché de Castro, que possédait alors son père, en échange de celui de Camerino, qui serait ramené sous la souveraineté directe du pape. Après de vives discussions, finalement plusieurs cardinaux s'abstinrent, et la décision fut prise dans un consistoire assez restreint. Pendant ce temps, le concile, ballotté entre ces nouvelles difficultés et les anciennes qui renaissaient plus violentes, 1. Pastor, p. 508, avec des notes riches en renseignements sur les nouveaux cardinaux. CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 193 avait peine à se reconstituer. Beaucoup de gens, sinon la masse dans la chrétienté, s'obstinaient à n'y pas croire. En tout cas, le concile ne pouvait se grouper autour des légats anciens, et le pape devait en nommer de nouveaux : c'est ce que les évêques attendaient avant de se mettre en route. On tournait dans un cercle vicieux : ces légats ne pouvaient décemment s'installer à Trente pour un concile inexistant. Vint le moment où s'imposait une solution, et le pape s'arrêta à la suivante : nommer les légats peu de semaines avant la date d'ouverture; ils arriveraient au poste vers cette date, et ouvriraient le concile au moment voulu; avec le petit nombre d'évêques présents cjuel qu'il fût. Le 6 février, furent nommés l'évcque de Palestrina, del Monte, Marcello Cervini, Réginald Pôle. Ils ne reçurent la croix et leurs bulles de nomination que le 22, et commencèrent à partir le lendemain, Cervini seul, puis del Monte le 24. Quant à Pôle, on le retint pour le moment, dans la crainte que, sur des routes obstruées par les frimas de l'hiver, ou bien à Trente, en une ville encore peu fréquentée, il ne fût victime des embîiches du vindicatif Henri VIII. Les légats emportaient une autre bulle, qui devait rester secrète, et qui leur donnait pouvoir de transférer ou suspendre le concile, quand et comme ils le jugeraient à propos. Ils firent leur entrée solennelle à Trente, deux jours seulement avant l'ouverture, le 13 mars. Ils apportaient au cardinal-évêque de la ville un bref cjui l'in- vitait, en sa qualité de souverain du territoire, à compléter les prépa- ratifs pour la tenue du concile : c'était une sorte de protectorat que Rome lui conférait. Il n'eut d'ailleurs qu'à seconder en ces pré- paratifs l'évêque de la Cava, Sanfelice, dont le pape avait renouvelé les pouvoirs de commissaire pontifical, et qui travaillait en ce sens depuis quelques jours. Il était d'ailleurs l'unique évêque présent, et le lendemain 14 seulement arriva celui de Feltre. Il ne convenait pas que le concile s'ouvrît à cinq, même avec trois cardinaux. Force fut donc d'attendre. De nouveaux nuages s'amoncelaient du côté du Nord. Dans les propositions que le roi Ferdinand présenta le 24 mars, au nom de son frère, à la diète de Spire, il n'était pas question de l'assistance au concile. L'empereur promettait seulement que, si la diète ter- minait ses travaux avant l'ouverture de l'assemblée, avant donc qu'elle n'eût entrepris la réforme, il en convoquerait une autre pour s'occuper de celle-ci. Cette manière de présenter la situation jeta le trouble dans les cercles allemands. Le nouveau nonce, Fabio CONCILES. — IX. 7 194 LIV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE Mignanelli, évêque de Lueera,qui remplaçait Verallo auprès de Fer- dinand, ne put rien obtenir de plus, sinon des plaintes de Granvelle sur l'indiscrétion commise à propos du monitoire papal du 24 août 1544. Il avait servi de thème, par ordre de l'électeur de Saxe, au der- nier pamphlet de Luther, qui ne fut pas le moins venimeux. Sorti des presses au mois de mars, celui-ci fut aussitôt répandu à pro- fusion dans l'aflluence qu'avait amenée la diète. On y distibua aussi une collection de quarante-sept scolies ou remarques, sur l'admonition paternelle du pape Paul à l'invincible César Charles-Quint, d'un nommé Chauvin, qui sous le nom de Calvin, commençait à se faire un nom en dehors de Genève. Cette levée de boucliers, faite d'injures et de grossièretés, dépassait ce qui s'était vu jusque-là, et attestait à quel point la politique de toléranee avait accru l'audace des hérétiques. Toutefois, pas plus que la mauvaise humeur des Impériaux, elle n'était maintenant capable d'entraver la marche du concile, tout au plus de la ralentir par des obstacles calculés. Mignanelli le faisait remarquer à Granvelle, un jour que celui-ci, avec sa manie d'ergoter, se plaignait de ce que le pape ne tînt pas l'empereur au courant de ses dernières mesures, depuis la levée de suspension. « Le pape était pressé d'en finir avec le concile, riposta le nonce, il n'avait pas le loisir de s'attarder à des manœuvres et tergiversations, toujours les mêmes. La polémique protestante avait pour objectif d'intimider les princes catholiques, les évèques surtout: c'était le devoir de l'empereur d'y veiller; quant au pape, il avait convoqué le concile, celui-ci devait com- mencer ses travaux, quoi qu'il arrivât; les princes étaient convoqués comme les évèques : ils devaient venir, c'était leur aiïaire. » Le parti réformiste à Rome et le Sacré-Collège. Paul III, en effet, était maintenant assuré de poursuivre son pro- gramme en partie double : la réforme avait été assez avancée à Rome depuis 1541 : la cour et l'administration romaines pouvaient se présenter devant le concile désormais comme des modèles, au moins comme les initiateurs, les avant-coureurs de la réforme générale; capables de collaborer avec lui aux règlements qu'elles feraient appliquer ensuite dans l'Église universelle, avec le concours des Ordinaires. La congrégation de réforme, établie depuis plusieurs années, s'était mise en devoir de faire exécuter les règlements qu'elle CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 195 avait élaborés pour chacun des services curiaux; elle avait ainsi peu à peu développé, généralisé les améliorations qu'elle constatait en son mémoire de lin 1541 (ci-dessus, p. 117-118). Les cardinaux réformateurs Contarini, Caraffa, Aléandre, Pôle, etc., avaient employé l'été de 1541 à rechercher les règlements anté- rieurs des papes et conciles 1 , puis à faire des enquêtes sur la manière dont ils étaient observés à Home. Le 27 août, la commission s'était partagée, nous l'avons vu, en quatre sections, avec chacune un service à surveiller, et pour établir le détail des améliorations obtenues d'après les règlements anciens et nouveaux. Nous n'avons quelques renseignements que sur les transformations de la chancellerie. Le lundi 13 décembre, le président de la sous-commission, le Vénitien Marino Grimani, présenta au consistoire un rapport détaillé sur les pratiques abusives en matière d'argent des divers officiers, depuis le cardinal vice-chancelier jusqu'à Yostiarius ,' le régent, les abrévia- teurs, les sollicitores, les scriptores, les secrétaires, etc., tous y pas- saient. A côté des constatations sur chaque service étaient inscrits les remèdes à leur opposer. Le mémoire soulignait ce fait que les ruines du Sac de Rome en 1527 avaient servi de prétexte à beau- coup de surenchères et surtaxes, et proposait d'en revenir aux tarifs en usage depuis Sixte IV et Alexandre VI, avec les modifications a] «portées par la bulle de Léon X, Pastoralis officii, promulguée au concile de Latran, le 3 décembre 1513, dans la vin e session 2 . Le régent de la chancellerie devait s'en tenir à ces tarifs et rectifier les comptes abusifs, même en cas de doute ; recevoir les plaintes, imposer les restitutions et compensations convenables. Les oiliciers mis en cause se défendirent par d'autres mémoires, où ils s'armaient des nécessités de la bonne et prompte expédition des affaires. Les derniers papes l'avaient compliquée peu à peu, mul- tiplié les services et les offices ; les actes passaient de main en main et, sous prétexte de débrouiller ces affaires, la marche s'en allon- geait, jusqu'à les faire traîner. Les offices s'achetaient et le nouveau propriétaire devait retrouver le revenu du capital, qu'il avait déboursé, dans les émoluments perçus, sans avoir à tenir compte des pourboires; 1. Pour ce qui suit, j'utilise l'article de Mgr Elises, Kirchlich Reformarbeïten unler Paul III, vor dem Trienler Konzil, dans Rômische Quartalschrift, t. xv, Rome, 1901, p. 153 sq. 2. Cette bulle et les divers mémoires mentionnés plus loin, dans Concilium Tridentinum, t. iv, p. 457-498. L96 LIV. LUI. MARCHE 1)1 CONCILE DE TRENTE il tendail donc à les augmenter par la multiplication des formalités et les exagérait de toute manière. 11 y avait là tout un problème de numé- raire en même temps que de subsistance, dont on devait tenir compte, et le pape lui-même se décida à retarder le nouveau règlement de chancellerie. 11 ne renonça nullement à l'œuvre de la réforme, et, en cet automne 1541, il faisait rédiger par Contarini et Aléandrc des règles et instructions pour les prédicateurs italiens. Nous avons le mé- moire de Contarini, il porte sur les questions de doctrine surtout sur celles contestées par les novateurs ' Entre temps, Paul III faisait examiner les plaidoyers que lui avaient remis les olliciers de la chancellerie, aussi bien que les réclamations des six clercs de la Chambre contre le règlement qui leur retirait la justice temporelle à Rome et dans les Etats de l'Église. Le 21 no- vembre 1542, il faisait confronter ces mémoires avec les règlements de réforme, par une commission nouvelle composée des trois cardi- naux chefs d'ordre, le doyen évêque d'Ostie, Cupis, CaralTa et Hidolfi, un vieux survivant de la promotion de 1517, qui avait tant fait protester les luthériens. Les intérêts des curiaux furent défendus par les plus expérimentés de chaque classe d'olliciers. Les conférences ne durèrent pas moins de cinq mois et aboutirent à une nouvelle bulle de réforme (12 mai 1542), avec un règlement qui simplifiait et abrégeait les expéditions en chancellerie, puis tout un tarif de taxes nouvelles calculées sur les dépenses de temps et autres, que les curiaux durent établir exactement : cela d'après renchérissement de la vie qui s'était allirmé d'une manière sensible depuis 1527. Le I 5 juillet, les trois commissaires reçurent des pou- voirs étendus pour l'exécution des nouveaux règlements, et le 12 septembre Paul III y joignit ceux de contentieux et de répression. Le 8 janvier 1543 toutefois, il revint à ceux qu'avait déterminés le règlement du 27 août 1540. Il prit pour motif l'attitude trop cassante de CaralTa, que ses deux collègues avaient délégué pour un temps à l'exercice des anciens pouvoirs. La congrégation générale primitive continuait à s'occuper des autres ministères ; mais elle fn t décimée en 1542 par la mort d'Aléandre, le I er février et par celles de Castarini, dans le courant du mois, de Cantarini en août, de Laurerio en septembre. Us furent aussitôt remplacés par l'Espagnol don Juan Alvarès de Toledo. cardinal de Hurgos, qui avait ton te la rigidité de sa nation, parSadolet et Parisio. 1. Pastor, p. 167 de l'édition française. CH. II. PAUL III ET LÀ POLITIQUE DES HABSBOURGS 197 La réforme de la chancellerie eut plus d'un contre-coup sur les autres services : la Daterie, par exemple, était à la disposition des réforma- teurs depuis que, le 21 février 1540, le pape avait mis en disgrâce, à un rang inférieur, le dataire Durante, et l'avait remplacé par son trésorier général. Girolamo Capodiferro Recanati, curial de noble famille romaine, qui avait donné, au service du pape, des preuves de son zèle et de son dévouement comme de ses capacités. La Péniten- cerie résista jusqu'à la mort du grand pénitencier Pucci, le 4 octo- bre 1544; Paul III le remplaça aussitôt par Bartolomeo Giudiccioni. qui se mit au service du parti réformatiste. Caraffa, l'entrepreneur de cette œuvre importante, dressa aussitôt un règlement, à sa manière sans doute, que les curiaux s'efforcèrent d'arrêter : le 6 février 1545, ils y sollicitaient plusieurs modifications. Le 20, le pape décida de faire expédier une bulle de réforme, qui tiendrait compte des nécessités du service. Le 23 mars 1546, le cardinal Farnèse, en demandant aux légats de la faire respecter par le concile, annonçait qu'on y avait supprimé les quêtes et indulgences de la fabrique de Saint- Pierre. La Pénitencerie n'acheva de s'améliorer qu'avec la grande bulle de Pie V qui la transformait 1 , le 18 mai 1569. La réforme de l'Église romaine, à commencer par la cour, ne dépendait pas seulement de conditions matérielles et financières, longues et difficiles à réaliser. Elle était surtout en fonction d'un changement radical dans la vie, la tenue, la mentalité en un mot du clergé romain, dans la vie privée comme en public, changement qui n'était pas moins long et difficile. Pour celui-ci le pape avait besoin d'un homme ferme, tenace, bien équilibré, qui appliquât avec un grand esprit de suite, les règlements établis, et tout d'abord le premier en date, celui de février 1536 (ci-dessus p. 51-52). Paul II le chercha dans un nouveau vicaire général pour la ville et le diocèse de Rome. Il le rencontra en novembre 1542, quand il voulut rem- placer Pomponio Ceci, compris dans la promotion de juin précédent. C'était le Milanais Filippo Archinto, qu'il avait détaché six ans auparavant des services administratifs de son pays natal 2 . Aux pouvoirs ordinaires, il ajouta les facultés les plus étendues, 1. E. Gôllrr, Die papstliche Pônitentiarie von ihrem Ursprung bis tu ihrer Umgestaltung unter Pius V, 2 vol. in-8°, Rome, 1907-1911. 2. Voir dans le Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, t. m, col. 1551-1552, l'article où j'ai rassemblé le peu que l'on sait de son activité réfor- matrice. Sur le cardinal Santa Fiora, Pastor, édit. française, p. 116, note 1, à la fin. 198 iiv. î.m. ICARGHB DU CONCILE DK TRENTE ]>our visiter les établissements religieux de la ville et de la cam- pagne, corriger le clergé séculier et régulier, indigène et étranger, dans les Églises séculières et les couvents. Il se servit pour cela du ministère de saint Ignace et de ses premiers compagnons, qui depuis plusieurs années, faisaient merveille. Il fut avec Contarini un des protecteurs les plus actifs de la jeune compagnie. Grâce à elle, le elergé changea notablement pendant les douze années qu'Archinto occupa le poste. Il remplit aussi les fonctions de vice-camerlingue de l'Eglise romaine, probablement depuis 1537, comme suppléant et aussi mentor du titulaire, Guidantonio Sforza de Santa Fiora, jeune, insouciant et léger, qui ne fut jamais un administrateur labo- rieux. Arehinto fut pour lui ce que Cervini fut pour le cardinal Farnèse, et même davantage : il fit son travail en grande partie et étendit ainsi son propre rôle de réformateur à la Chambre apostolique. La tache était plus dillicile qu'au vicariat. Il mit au moins là comme ici de l'ordre et de la régularité. Les jésuites, sous son impulsion, atteignaient aussi le monde laïc ■ là encore tout était à reprendre, surtout dans la noblesse romaine, et il fallut attendre des années avant de constater des résultats. Apparentée ou non aux anciens papes, issue du népotisme ou des vieilles familles romaines, depuis des siècles frondeuse et indépendante, attachée à l'empereur par esprit d'opposition, cette noblesse n'était que trop portée à l'imitation des Farnèse, qui abusaient sans cesse de leur situation : elle faisait de la politique, des cabales ou des affaires, appuyée sur des cardinaux sortis de ses rangs, selon les traditions curiales ; elle n'avait jamais assez de chapeaux pour ses exigences. Dans la promotion de 1542, elle semble même avoir formé une coalition avec les Farnèse en faveur de candidats peu dignes, comme dans celle de 1544 dont nous avons parlé (ci-dessus, p. 187-88). Paul III entreprit la première, en principe toujours pour renforcer sa majorité et remplir les vides causés par les morts récentes dans le parti réformiste. Les intérêts de famille toutefois entrèrent davantage, semble-t-il, dans les motifs qui dictèrent son choix. Il n'en rencontra que plus d'opposition, même de la part de ce parti; il se heurta de plus à l'unanimité du Sacré-Collège moins deux cardinaux, et ce qui compliqua son embarras, c'est qu'il ne voulut nommer que des italiens, dans la pensée d'esquiver le per- pétuel conflit entre les deux potentats de la chrétienté. En plusieurs consistoires (31 mai-2 juin), éclatèrent de vifs débats à propos de trois candidats, dont la vie antérieure ne justifiait que CH. II. PAUL III ET LA POLITIQUE DES HABSBOURGS 199 trop ces contestations : deux au moins étaient patronnés par la no- blesse romaine. Le châtelain du Château Saint-Ange, Gianvincenzo Aquaviva, devait aussi cette faveur à sa parenté, issue d'une grande famille napolitaine, qui se réclamait des rois d'Aragon 1 . L'évêque de Pistoia, Roberto Pucci, non moins insignifiant pour ne rien dire de plus, ne pouvait se réclamer que de son oncle, le cardinal Antonio, dont le pape voulait surmonter la résistance aux réformes. Le troi- sième candidat contesté, Marcello Crescenzi, canoniste de science éminente, avait une fille naturelle. Devant cette opposition, qui s'armait toujours avec raison de la promotion de 1517 et des excès de pudeur des luthériens, Paul III ne réussit que pour cinq personnages de réelle valeur. Il n'y avait rien à reprocher au vicaire général de Rome, Pomponio Ceci, serviteur utile, d'ailleurs candidat de la noblesse romaine. L'évêque de Trente, Cristoforo Madruzzi, d'ailleurs réservé in petto, avait des titres sérieux à la pourpre, d'abord à cause du concile qu'il ne cessait de promouvoir en Allemagne et auprès de Charles-Quint; il avait en même temps recommandé à ce dernier les intérêts du pape. Nous n'avons pas à présenter Giovanni Morone : six années environ de travail en Allemagne avaient suffi pour le recommander : il n'avait que trente-trois ans, et il allait inaugurer une longue et glorieuse carrière de trente-sept ans. Deux autres nouveaux porporati tenaient une place à part comme d'actifs ouvriers de la réforme, déjà anciens, sinon de la première heure: le maître du Sacré-Palais, Tommaso Badia, avait succédé sous Clément VII à Silvestro Prieras et pour continuer sa lutte contre Luther. Il s'était acquitté récemment encore de ce devoir, lorsqu'il fut le bras droit de Contarini avant et pendant le colloque de Ratis- bonne. Paul III, sans se soucier des critiques acerbes dont ces deux associés étaient l'objet dans l'un et l'autre camp, lui imposa le cha- peau, malgré ou plutôt à cause de sa vive résistance, et le retint au Vatican pour l'employer à toute heure. Le bénédictin Gregorio Cortese, ancien abbé de Lérins en Pro- vence, actuellement supérieur au même titre de San Giorgio Maggiore à Venise, avait commencé par réformer à fond ces deux monastères; il était plus que l'ami intime et de vieille date de Contarini, il était son confesseur. Celui-ci le fit venir à Rome, afin d'avoir son concours et celui de Badia, dans les luttes et controverses qu'il entreprit 1. Sur cette promotion, Pastor, ibid., p. 168-173, avec les notes. 200 I.IV. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE ù propos de la réforme comme de la réfutation des luthériens. Des _ r <>ùts communs pour l'humanisme chrétien et une certaine ressem- blance de caractère avaient aussi rapproché depuis longtemps Cor- tese et Sadolet. Le savoir du premier s'étendait encore à l'érudition : du temps d'Hadrien VI, il avait composé un savant mémoire sur la venue de saint Pierre à Rome. En dépit des limites qu'il avait dû subir dans le choix de ces cardinaux, Paul III pouvait en 1545 compter sur eux pour l'exé- cution du programme qu'il allait soumettre au concile. Il avait envisagé, dans leur choix, comme une sorte de préparation, de même que dans ses essais de réforme, qui n'avaient pas obtenu des résul- tats bien profonds, sinon peut-être dans la vie du clergé romain. Préparation semblable était la tentai ive qu'il lit pour assurer la rési- dence des pasteurs, et ramener à ce devoir en particulier les évêques qui s'attardaient à la curie, dans diverses fonctions ou sous divers prétextes. Ils étaient plus de quatre-vingts, selon des témoignages contemporains. Le pape les rassembla le 13 décembre 1540, leur prêcha vivement la nécessité de remplir ce devoir, garantit à ceux qui s'y soumettraient l'usage de ses pouvoirs de juridiction sur les exempts. Ils répondirent par un mémoire, dans lequel ils établissaient les embarras et nécessités que leur imposait l'exercice de la résidence. Le pape le soumit à la grande congrégation de réforme; elle rendit sa réponse le II février 1541, et le consistoire leur fixa un délai de vingt jours pour se rendre dans leur diocèse 1 . L'afîaire traîna toute l'année, au milieu des réclamations qui surgirent de divers côtés. Les cardinaux donnèrent le signal; ils n'étaient visés qu'indirectement, mais ils se rendaient compte qu'on arriverait forcément à interdire le cumul des évêchés, en attendant l'interdiction générale de celui des bénéfices. Les ordres religieux réclamèrent contre la perspective qu'ils entrevoyaient d'être soumis aux Ordinaires, et Paul III décida que leurs procureurs seraient entendus. Le 25 novembre néanmoins, le pape ordonna au cardinal Kidolli de diesser une bulle sur la question. Elle fut lue le premier vendredi I. Les divers documents que nous mentionnons ici, le mémoire des évèques, les réponses des cardinaux, un second mémoire du 21 février 1541 avec les réponses, la bulle elle-même, sont rassemblés dans Concilinm Tridentinum, t. iv, p. 481- 498. La qticstion a été traitée par Mgr Elises dans son article indiqué ci-dessus. Réformes de Paul III avant le concile de Trente, II e partie, liùmische Quarlal- schrift, t. xv. CH. II. PAUL 111 ET I. A POLITIQUE DES HADSBOUltCS 201 de l'Avent, 2 décembre, et resta enfouie dans les cartons de la chan- cellerie. L'entreprise était trop ardue, du côté des princes surtout. Vctait-ce pas eux qui contrevenaient le plus au devoir essentiel de la résidence, parce que leurs évoques se révélaient plus conscien- cieux, plus appliqués à leur service sinon plus adroits que les serviteurs laïcs? C'est ce que Morone faisait remarquer à Gran- velle en janvier 1543. Quand le concile s'ouvrit, la réforme en question n'avait pas fait de pas sérieux. Il y avait toujours à Rome, le même nombre d'évêques gaspillant les revenus de la chrétienté. Le pape ne s'en passait guère plus que les princes, et il en envoya un nombre assez restreint à Trente pour faire l'appoint de sa majorité. La question de la résidence sera un des gros embarras du concile. En tout cas, le moment était venu d'entreprendre la restauration de la chrétienté dans un travail à deux, de l'Église enseignante avec son chef. Les divisions irrémédiables entre les princes, la politique de concorde de Charles-Quint, l'opposition furieuse des protestants de toute nuance, tout cela faisait prévoir pour l'avenir des embarras sans fin et sans nombre, dans le genre de ceux contre lesquels le pape s'était jusqu'ici heurté. La situation ne s'en était pas moins améliorée pour le pontife, autour de lui, dans le personnel dont il avait besoin pour composer le concile, diriger son travail, assurer ses résultats. Un Sacré-Collège acquis en majorité à la réforme, com- mençant à y coopérer pour son propre compte; un clergé romain qui se transformait sous l'impulsion des jésuites, des théatins et autres congrégations nouvelles; des officiers curiaux qui, subissant le contre-coup de cette double transformation, se résignaient à vivre en ecclésiastiques, à se contenter des émoluments que fixaient les règlements amendés; tels sont les auxiliaires qui contribueront à l'œuvre conciliaire du pape, lui permettront d'amener sans peine et par son exemple l'Église à se réformer elle-même par des règle- ments analogues, puis par une pratique longue et persévérante. Paul III avait trouvé la seule marche à suivre : entraîner par son exemple, et marcher en tête, en excitant les autres à le suivre. CHAPITRE III LE CONCILE DE PAUL III ( mars 1545-juin 1546 ) Le concile devait se tenir coûte que coûte, le pape s'en rendait compte. Après dix ans d'efforts inutiles, il fallait en finir avec l'atti- tude passive des puissances chrétiennes, auxquelles la politique égoïste de François I er était d'un mauvais exemple, encore plus avec la politique de concorde de Charles-Quint, qui n'aboutissait qu'à rendre les luthériens plus forts, plus exigeants et plus intraitables. Les concessions ne servaient qu'à leur permettre d'en arracher plus facilement de nouvelles. Il était évident pour quiconque ouvrait les yeux qu'ils voulaient se rendre les maîtres de l'Alle- magne, imposer partout leur confession nouvelle, avec les Eglises d'État qui assuraient à leurs princes toute autorité sur le clergé. Et ils avaient des imitateurs toujours plus nombreux. Sans parler d'Henri VIII en Angleterre, Calvin, tout-puissant à Genève, lançait partout, dans l'Europe latine et jusqu'en Ecosse, ses prédicateurs de la foi sans les œuvres, qui devaient fonder la démocratie religieuse et ecclésiastique. Installation du concile à Trente : le site, les légats. Charles-Quint lui aussi se rendait compte de la nécessité du con- cile, au moins les dernières années où, séjournant de préférence en Allemagne, il en étudiait la situation et les remèdes, se pénétrait de l'obligation qu'il avait de consacrer désormais tous ses efforts à réta- blir en ces pays la paix et l'unité, à fortifier l'autorité impériale, qu'il sentait ébranlée dans ses fondements. Depuis le colloque de Ratis- bonne en 1541, il méditait son plan de rompre la ligue de Smalkalde, d'en disjoindre les membres par des accords isolés; sa 204 1.1V. LUI. MARCHE DU CONCILE DE TRENTE victoire dans la guerre de Clèves l'encourageait à poursuivre ce programme en le facilitant. Mais il était imbu de cette théorie césarienne, que son entourage de légistes lui répétait sans cesse et depuis des années, que l'empereur doit diriger la politique chrétienne, imposer sa manière de voir au pape et à l'Eglise. Et il compro- mettra cette politique jusqu'à sacrifier, pour le besoin de la paix, certains articles de la discipline de l'Eglise, faire peu de cas de sa morale (témoin le double mariage du landgrave de liesse qu'il approuvera), et même de sa doctrine. Et pendant longtemps, trop longtemps, il ne prit guère le concile au sérieux. Dans la pensée de Paul III, au contraire, l'assemblée devait siéger el se mettre au travail le plus tôt possible. Lorsque les légats lurent installés à Trente, il leur recommanda, à partir de mars 1545, d'y rester, d'attendre les évêques et de commencer les discussions aussitôt qu'ils seraient en nombre suffisant pour les entreprendre avec fruit, comme représentant réellement l'Eglise universelle; de les pousser aux conclusions que légitimaient les circonstances. Le point capital de l'œcuménicité supposait un certain nombre de formalités, qui ne dépendaient que du pape. Pour le succès des travaux, par contre, il suffisait d'adjoindre aux Pères le plus possible d'hommes de savoir, théologiens et canonistes, capables d'éclairer et expliquer avec eux les difficultés qu'avaient sou- levées les novateurs. Mais les évoques de la chrétienté ayant été convoqués par deux bulles, adressées à tous par des intermédiaires suffisants, les princes et les métropolitains, Paul III était en droit de supposer que ceux qui ne répondraient pas à l'appel étaient retenus par des motifs qu'ils feraient constater légalement devant l'assemblée. Ces empêchements ne venaient-ils pas des souverains, de qui leur détermination dépendait au point de vue matériel? Or ceux-ci avaient été avertis à plusieurs reprises, et chacun pris à part, qu'ils devaient députer leurs évêques et leurs ambassadeurs, s'ils ne pouvaient assister eux-mêmes au concile. Ils s'en étaient désin- téressés pour la plupart, et il n'y avait plus rien a attendre d'eux, ni de leurs évêques, sinon qu'ils admissent par avance les déci- sions du concile, au moins par un silence respectueux, quand elles seraient prises, pour les publier et les faire appliquer en ce qui les concernait. Les cinq évêques qui se trouvaient réunis à Trente le 14 mars 1545 ne pouvaient prétendre même au simple titre d'assemblée. Ils atten- CH. III. LE CONCILE DE PAUL III 205 dirent deux mois et demi pour en avoir quelque réalité, et le 31 mai seulement, nous le verrons, les légats jugèrent pouvoir tenir désor- mais des réunions conciliaires, comprenant une vingtaine de pré- lats. On juge par là combien fut limitée l'aflluence à Trente, et cela à cause des embarras qui renaissaient sans cesse, au dehors comme au dedans, autant au loin que de près. Les légal s eurent donc loisir de se consacrer à l'installation matérielle du concile, que dirigeait déjà depuis plusieurs mois le commissaire pontifical Sanfelice, avec le concours du cardinal-évêque de Trente. Eux-mêmes s'installèrent au palais Giraldi 1 , dont les appartements assez vastes leur permettaient de recevoir les Pères en groupes plus ou moins compacts, mêmes en petites assemblées. Il fallut s'occuper d'abord des logements. Le commissaire laïc, Or- lando Ricci, en avait dressé le tableau d'après leur importance, pour les évêques, et encore plus pour les ambassadeurs, dont les serviteurs sont d'ordinaire nombreux et exigeants. La ville avec ses constructions moyenâgeuses, ses rues étroites, était assez mal choisie pour un concile universel : les maison et même les palais, bien que nombreux, manquaient de tout confort, et il ne fut pas possible d'y apporter les améliorations indispensables; toutefois la répartition se fit au fur et à mesure, lentement, et laissa tout loisir d'accommoder chacun. Les appartements étaient particulièrement difficiles à chauffer, de sorte qu'à Trente on souffrit du froid plus que de tout le reste. Le climat se signalait par son humidité. Sans doute il est plutôt méridional dans cette région, abritée du côté du Nord par de hautes montagnes, ouverte vers le Sud par le couloir de l'Adige, qui s'élargit peu à peu jusqu'à s'étendre à droite et à gauche, pour s'épanouir sur le lac de Garde en une plaine parsemée de vignes et d'arbres fruitiers. Cependant le cours torrentueux de l'Adige et celui non moins fangeux de ses affluents, l'Eysack en particulier, ces cours, fort mal ou pas du tout endigués à cette époque, entretenaient à l'état de marécages perpétuels la partie plus basse de cette vallée, large de trois ou quatre kilomètres. L'humidité presque constante du terrain pénétrait plus ou moins les maisons vieilles la plupart, et d'autant plus accessibles à ses incommodités. La chaleur du soleil, arrêté par les montagnes voisines, très hautes, n'y remédiait qu'im- parfaitement; les miasmes qui en émanaient aggravaient l'insalu- 1. Pastor, p. 533, note 1. Je n'ai pu avoir en mains les sources qu'il indique. 206 LIV. LUI. MARCHE DU CONÇU.] DK TRENTE brité , ri causèrent d< k malaises de plus d'une sorte ù des personnes habituées au conforl e1 aux délicatesses. Ce climal étail d'ailleurs extrême, plutô