The person charging this matenal îs re- sponsible for its return to the library from which it was withdrawn on or before the Latest Date stamped below. Theft, mutilation, and underllnlng of books are reasons for disclpllnary action and may resuit In dismlssal from the University. To renew call Téléphone Center, 333-8400 UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA-CHAMPAIGN 10 m JUN18 \ m L161— O-1096 1 I B RA FLY OF THE UNIVERS ITY Of ILLI NOIS 823 Ed3haFb ,„ . //. /'■''<> . Ii/a/n ,/<■/ Poftn>oy<-ur sra/p. ,///,, ,/,///, , <*£t ed %m\\th SnfettftrteB/ ou DÉCOUVERTES, EXPÉRIENCES, CONVERSATIONS ET VOYAGES DE HENRI ET LUCIE', Par MARIA EDGEWORTH. ■ Fia Madame SW. -BELLOG. TOME DEUXIÈME. PARIS, LIBRAIRIE DE FORTIG, RUB DE SEINE , N° 21. i326. « Le but de l'éducation , quant au savoir , n'est pas , à ce que je pense, de conduire un élève à la perfection dans toutes les Sciences, ou dans une Science quel- conque ; mais de donner à son esprit la disposition, et les habitudes qui peuvent le mettre à même d'atteindre à n'importe quelle partie des Sciences dont il peut avoir besoin dans le cours de sa vie. » Locke. r /7 JEUNES INDUSTRIELS, OU DÉCOUVERTES , EXPÉRIENCES , CONVERSATIONS ET VOYAGES DE HENRI ET DE LUCIE. CHAPITRE I. tjOMM.c& et X oiceXccute/ iiuviitJcs pai> yîPcùciewooiï ; beè o&cvcdtiowweiuwiS f beA ptoceJe^ ; vusitc De *\eitw eb ?e J uoie/ à ict/moDetite' tÀtuwz-J, JNos voyageurs arrivèrent le lendemain a la campagne de monsieur Frankland , dans le comte' de Stafïbrd. Ils devaient y passer trois jours , chez les amis de leurs parens. Le premier jour a dîner , un vieux monsieur fit l'observation cjue les tour- II. i \ \ 2 T. ES JEUNES tières de faïence de Wedgewood étaient supérieurement inventées pour tenir les légumes chauds, et il s'étonna de la par- faite ressemblance qu'avait l'une d'elles avec une véritable croûte de pâté. M. Frankland , qui avait été fort lie avec feu M. Wedgewood , dit qu'il était présent le premier jour, où une de ces imitations parut a la table même de l'in- venteur. Les enfans ne s'y méprirent point , et reconnurent d'abord que ce n'é- tait pas un pâté. M. Wedgewood en fit faire de nouvelles a plusieurs reprises , jusqu'à ce qu'enfin il y en eût une si bien imitée, qu'a une très-petite distance, on ne pouvait pas la distinguer d'une croûte en pâtisserie, a Quand j'olai le couver- cle , » continua M. Frankland, « l'enfant qui était assis près de moi fut agréable- ment surpris de l'entendre résonner sur mon assiette. » — <( Outre cela, » dit le vieux mon- sieur, « Wedgewood a inventé un grand nombre d'ustensiles de ménage fort com- modes, et d'un usage journalier; cet autre plat, par exemple, où il y a un réservoir pour le jus. Dans mon jeune temps , les maîtres de maison , chargés de découper et de servir, étaient obligés d'aller cher- cher le JU ; sous une énorme pièce de vian- de , ou de soulever le plat, et de le pen- INDUSTRIELS. 3 cher , au risque de renverser le rôti sur la table , et d'inonder les spectateurs : le cou- teau, la fourchette et la cuiller glissant, un à un, dans la sauce pendant toute cette ope- ration ! sans compter qu'il y avait toujours dix a parier contre un qu'on n'aurait pas de jus après toute cette peine, mais seule- ment un peu dégraisse figée. A présent, sans tant de remuement, de dangers et de fa- tigues , celui qui sert, affranchi de tous ces ennuis, n'a qu'a plonger sa cuiller dans un réservoir rempli de véritable jus. Grâce à l'invention d'un seul homme , tous, grands et petits, peuvent se servir du jus sans pçncher le plat , et sans s'ex- poser à faire des maladresses. Ainsi, Mes- sieurs et Mesdames, je vous propose de boire ala mémoire de feu M. Wedgewood, et au succès de ses bonnes inventions. » Après qu'il eut bu, le vieux monsieur continua son discours. ce Je me rappelle que M. Coxe , le Voyageur, éprouva un vif plaisir et un sen- timent d'orgueil national , envoyant, en Russie , un beau service de faïence de Wedgewood : je parierais qu'on en trou- verait maintenait jusqu'en Sibérie. L'an- née dernière, pendant que j'étais en Hol- lande-, j'appris que la ville de Delft, qui, depuis plusieurs années, fournissait de la poterie a toute FEurope , tirait mainte- î\ LES J El' NES riant une quantité considérable de vais- selle du comté de Sfcafford. n La conversation tourna ensuite sur la Chine , et sur les ouvriers chinois; — « Ils sont très-exacts, r> tlit M. Frank- .land , f( et imitent assez Lieu ce qu'on leur montre. Mais quelquefois ils pous- sent cela à un excès de précision qui en devient stupide et impatientant. » Il en cita un exemple. Une dame voulant com- pléter un très-beau service de porcelaine de Chine qui avait été donné a son mari par la Compagnie des Indes orientales , envoya une assiette pour modèle en Chine, et en commanda quelques douzaines exac- tement semblables. Elles arrivèrent juste a l'époque désignée. On ouvrit la caisse avec grand empressement ; mais quelle fut la surprise et la mortification de la dame, lorsqu'elle découvrit que chacune des assiettes neuves paraissait fêlée au milieu ! En examinant celle qu'elle avait envoyée pour modèle , elle y trouva une fente en travers , qui avait été soigneuse- ment imilée par les ouvriers chinois. Henri lui-même, quoiqu'il aimât l'exac- titude , jugea que c'était la pousser trop loin. Au dessert , Lucie admira la beauté de la porcelaine: il y avait sur son assiette un convolvulus qui semblait y être tombé INDUSTRIELS, 5 par hasard , ou y avoir été pose : il avait l'air si frais et si naturel, qu'on aurait été tenté de le prendre. Sur celle de sa mère, était une pensée, sur une autre un géra- nium, et sur celle de Henri un chèvre- feuille , dont elle se serait volontiers imaginé sentir le parfum. Tout en man- geant ses cerises, elle faisait de fréquen- tes pauses pour examiner les fleurs. C'é- tait, a son avis , la plus jolie porcelaine qu'elle eût jamais vue. Lorsqu'après le dîner, on passa au salon, elle aperçut sur la cheminée des vases du Lieu le plus dé- licat , sur lequel se détachaient en relief des figures blanches d'un dessin délicieux, et d'une sculpture charmante. Les dra- peries étaient si légères , qu'elles sem- blaient déroulées par le vent , et si transparentes, qu'on pouvait voir le fond bleu au travers. Madame Frankland s'approcha de Lu- cie, comme elle examinait ces vases, et lui ditqu'ilîwétaient encore de la fabrique et de l'invention de M. Wedgewood, ainsi que les assiettes qui lui avaient tant plu au dessert. (( De la faïence de Wedgewood ! » re- prit Lucie, a je croyais qu'elle était tou- jours noire ou couleur de crème, comme la vaisselle jaunâtre qu'on voit partout. * Madame Frankland l'assura qu'il y avait une grande variété dans la faïence de G LES JEUNES VVcdgewood. Elle la mena dans un cabi- net, au bout du salon, où elle lui montra plusieurs vases, imites des va es antiques trouves dans les ruines d'Etru rie en Italie, et nommes, en conséquence , vases étrus- ques. Lesuns étaient de couleurrouge, avec des figures noires ; les autres avaient des ligures rouges sur un fond noir. Quelques- uns qu'on croyait de jaspe *, étaient fort estimés. Après que Lucie les eut tous re- gardés et admirés, madame Fraukland lui dit qu'elle voulait lui en montrer un plus précieux à lui seul que tous les autres ensemble. L'original , d'après lequel il avait été parfaitement imité, avait coûté au possesseur actuel quatre mille gui- nées**. Elle ouvrit le coffre qui renfer- mait le vase , et le tira soigneusement de son enveloppe de soie. u Je le connais! maman, je l'ai déjà vu , » s'écria Lucie. — <( Tu l'as déjà, vu , Lucie? où donc? » demanda sa mère. * Sorte Je pierre qui doit la varirlé de ses couleurs a des substances métalliques. On en trouve en Sibérie , INDUSTRIELS. i3 » — - « Je sais ce que vous voulez dire, s'écria Lucie. — « C'était la meilleure et la plus so- lide poterie que nous eussions , » conti- nua M. Frankland , u avant le temps de M. Wedgewood. On dit que la première idée d'employer la pierre à fusil en pou- dre fut suggérée a un pauvre potier du Staflfordsliire par le hasard. » — h Parle hasard, » re'pcta Lucie. d'en suis Lien contente ■ j'aime tant a enten- dre raconter les découvertes faites par hasard , surtout quand elles sont dues a de pauvres gens. » — « Un potier du Stafïbrdshire , dont le nom est oublié, ou plutôt dont j'ai ou- blié le nom, s'arrêta, en allant a Londres, a Dunstable , dans le Bedforshire , où le sol est craieux et caillouteux. Il consulta le valet d'écurie de l'auberge , sur un mal qui était survenu a l'œil de son che- val : le palefrenier lui conseilla de faire entrer dans cet œil de la poudre de caillou brisé ; et pour cela il jeta dans le feu un caillou, afin de le calciner, c'est-à-dire, de le briller , pour qu'il pût être plus ai- sément pulvérisé. Le potier qui le re- gardait , fit attention à la grande blan- cheur du caillou calciné ; et cet homme n'étant pas moins ingénieux que bon ob- servateur, imagina aussitôt de profiter de l4 EES JEUNES cette circonstance pour l'amélioration de sa poterie. Il essaya, pour première ex- périence , de mêler de la poussière de cailloux bien broyée avec de la terre de pipe ; cela lui réussit àsouliait, et il lit une poterie blanchâtre qui discrédita toutes les terres brunes et colorées. Quelque laide que vous la trouviez , Lucie , elle était très-perfectionnée pour ce temps-la. Mais Wedgcwood vint, et nous donna quel- que chose de mieux. Cette terre couleur de crème qu'on appelle poterie de la reine , parce que la reine Charlotte la préférait a toute autre, était alors, et il n'y a pas si long-temps, estimée dans les palais. Maintenant elle est employée dans toutes les chaumières, et connue partout où Ton se sert d'assiettes et de plats. Apres cette poterie de la reine , YVed- gewood inventa toutes les varie tés que vous avez vues , et beaucoup d'autres encore. » Madame Frankland sonna , et ordonna au domestique d'apporter une assiette de faïence de Wcdgewood , couleur de crème, une autre en terre de caillou blanc , un pot de terre noire vernissée , et un pot a fleur commun en terre rougcàtrc. Elle les plaça dans l'ordre où ils avaient été inventés, à roté des beaux vases de Wed- gcwood, pour en faire voir la diflèrencc, INDUSTRIELS. l5 et alla qu'Henri et Lucie pussent juger du contraste. tu Et toutes ces améliorations , ou du moins le plus grand nombre, furent l'ou- vrage d'un seul homme, » pensa Henri. « 11 en fit plus pendant sa vie, qu'on n'en avait fait dans les centaines d'années qui s'étaient écoulées auparavant. » Lucie demanda s'il était arrivé à M. Wedgewood quelque heureux accident qui lui eût donné la première idée de ses inventions. Elle témoigna un vif désir d'en connaître l'histoire , si M. Frankland voulait la lui conter. M. Frankland n'avait entendu parler de rien de semblable ; et lui fit observer que , quoiqu'il pût arriver un ou deux accidens heureux a une même personne , il n'était pas possible que des améliora- tions aussi progressives que celles que M. Wedgewood avait faites , eussent pu être suggérées par le hasard , ou accom- plies par quelqu'un qui n'aurait pas eu une véritable instruction. H Ce que je voudrais bien savoir , » dit Henri, c< c'est ce qu'il fit d'abord; ce qu'il fit ensuite , et comment il passa toujours ainsi d'une expérience à une autre. » —a Je ne puis prétendre a vous en donner un récit bien exact, » répondit M. Frank- u\ T.ES JEUN ES laud , c< car je ne suis pas moi-Thème certain d'être au fait de tous ses procc- de's. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il perfectionna les poteries pat l'intro- duction de substances , qui n'avaient ja- mais encore cte employées dans leur com- position. On avait découvert que certain granit de Cornouailies est aussi bon pour Faire une porcelaine d'un genre particu- lier, que la terre dont les Chinois se ser- vent : M. Wcdgewood mit le premier en usage les terres glaises du Dorsètshire et du comte de Cornouailies. » — « Peut-être pourriez-vous m'expli- quer, monsieur, » reprit Lucie, « com- ment on parvient a faire le Lieu délicat du fond de ce vase a fleurs? a — c Ou l'obtient d'une substance ap- pelée Cobalt. Mais comme vous n'en avez probablement jamais vu, ce mot vous ap- prend peu de chose. » «— « Je voudrais bien savoir aussi com- ment se font les belles couleurs des fleurs des assictles de dessert , et comment on produit le beau pourpre et le joli rose qui sont sur cette tasse. » — (( C'est le précipite d'or dissous dans de l'acide nilro-muriatiq le qui donne les belles couleurs pourpre et rose. Les o\ides de fer produisent aus-i plusieurs .-. couleurs que vous admirez. Mais INDUSTRIELS. 17 comme vous ne connaissez aucun des oxi- cles , non plus que l'acide nitrique ou rau- riatique , et le précipite d'or, ma réponse ne vous apprend qu'un certain nombre de noms que vous aurez oublies dans une heu- re, et qui, a moins que vous ne connaissiez les propriétés qu'ils désignent, ne pour- raient vous être d'aucune utilité' , même quand ils vous resteraient dans la tête toute votre vie. » — ce Mais sans nous dire ces grands noms savans, monsieur, ne pourriez-vous pas nous donner une idée géne'rale de la ma- nière dont M. Wedgcwood-fit tout cela? » M. Frankland répondit, en souriant, qu'il ne savait pas exactement ce qu'elle entendait par une idée générale. Tout ce qu'il pouvait lui dire, c'est que M. Wedge- wood avait commencé par étudier lespro- priétés des différentes terres , et des mi- néraux , et l'effet du feu sur ces derniers. « Bref, il s'appliqua a l'étude de la chi- mie et de la minéralogie , pour connaître a fond toutes lès expériences qui avaient été faites par d'autres; puis il en essaya de nouvelles par lui-même : mais s'il n'a- vait pas lu , et s'il n'eût pas acquis d'abord tout ce savoir , il aurait pu perdre son temps et son talent d'invention à faire ce que d'autres avaient fait avant lui. Outre l8 LES JEUNES le génie d'inventer clos choses nouvelles et élégantes , il eut le boa sens d'obser- ver ce qui manquait tous les jours au plus grand nombre de gens; de sorte qu'il produisit, non seulement ce qui plaît aux personnes de goût, mais ce qui est utile a toutes les classes de la société. 11 pensait continuellement aux moyens d'améliorer, de perfectionner ce qu'avaient fait les sa- Vans qui l'avaient précédé , et ce qu'il avait fait lui-même. Ce fut par cette at- tention aux petites choses , aussi bien qu'aux giaudes , et en poursuivant avec constance la même suite d'expériences , qu'il réussit a accomplir tout ce qu'il avait commencé : et ce n'est pas un mince éloge pour un homme qui entreprit tant de choses. Les résultats de ses succès nous sont connus, » continua M. Frankland, en se tournant vers M. VVilson , « et nous nous eu réjouissons tous sincèrement. Wedgewood amassa une immense fortune pour lui et pour ses ciifaus , et il acquit une célébrité et une réputation bien au- dessus de sa fortune. Il augmenta d'une manière prodigieuse l'industrie , les ri- chesses et les jouissances de tous les pauvres de son voisinage. Il multiplia les commodités , l'élégance et le luxe de la vie pour les riches ; agrandit en INDUSTRIELS. 19 Angleterre , et a l'étranger, la renom- mée des arts et des manufactures de sa patrie, dont il étendit le commerce. Les produits de son génie ont porté son nom jusqu'aux régions les plus éloignées du monde civilisé. » M. Frankland se tut , et il se fit un grand silence. Chacun regardait avec ad- miration les ouvrages de YYedgewood, et ceux qui l'avaient connu intimement sou- piraient du regret d'avoir perdu un si excellent homme et un si bon ami! Le jour suivant , M. Frankland em- mena Henri et Lucie avec lui pour aller voir les travaux de la moderne Etrurie. Nous ne les suivrons pas a travers tous les différens procédés chimiques dont ils furent témoins- nous ne parlerons que de ce qu'ils se rappelèrent, et racontèrent a leur mère à leur retour. « La première chose dont je me sou- vienne, » dit Henri, a c'est du perfection- nement dans la manière de broyer les cailloux. )> — « Mais il faut que vous sachiez d'a- bord , maman , » interrompit Lucie , « que dans les premiers temps , c'était un ouvrage fort malsain , tant il y avait de cette poussière de caillou pulvérisé qui s'échappait de tous côtés ,* et à mesure que les ouvriers respiraient, elle entrait dans 30 LES JEUNES leur Louche , dans leur nez, leur donnait mal à la poitrine et a L'estomac, et sou- vent elle leur causait des inflammations d'yeux fort dangereuses. » — <( On a remédie à cela , » continua Henri, « en faisant moudre le caillou dans l'eau , ce qui empêche la poussière de s'échapper. Le nom de l'homme qui fit ce perfectionnement , et qui construisit le premier moulin pour cet usage, est Brind- ley , et sou moulin est fort ingénieux. » — d Mais tu n'as que faire de l'arrêter a le décrire , » dit Lucie* u car maman ne se soucie peut-être pas de le con- naître aussi Lien que toi. Maintenant , Henri, laisse-moi un peu raconter. Ainsi donc , maman , le caillou est broyé dans le grand chaudron. » — « Moulin, » reprit Henri. — (( Mêle avec de l'eau , » continua Lucie, (( cela resscmLle à un mélange de chaux etd'eâu; puis Onl'épaissit en y met- tant de la terre glaise, et en le remuant, le Lattant, et le passant par dc^ tamis, de sorte que cela devient comme une espèce de bouillie très-épaisse • ensuite c'est aussi compact qu'une pale , et une fois dans cet e'iat , on le porte a la roue du potier. Vous connaissez cette roue , maman. Je me rappelle que j'en ai vu la gravure pour la première fois dans notre livre de* Arts et INDUSTRIELS. 21 Métiers. Mais il y a un perfectionnement dans celle-ci. La plus commune , que l'on m'a montrée une fois, il y a long-temps, était seulement une planche arrondie com- me une roue , et qui tournait sur un bâton perpendiculaire. » — « Un axe , » dit Henri. — « Un petit garçon la mettait en mouvement, pendant que l'homme... vous savez, maman, le potier, moulait l'argile, et lui donnait la forme d'un Loi; et il disait au petit garçon de faire aller la roue plus vite ou plus lentement. Mais a la roue que nous avons vue aujourd'hui, il n'y a besoin de personne pour faire aller la planche , car elle est tournée par une es- pèce de timon : on nomme cela un ar- bre. » — « Et cet arbre est mu par une ma- chine à vapeur, » reprit Henri. « Remar- quez, maman, que voila la machine a va- peur encore a l'ouvrage. » — « Oui , vraiment , » dit Lucie , « papa l'appelle le grand ouvrier de toutes les fabriques. )> — « Mais il y a un perfectionnement dans cette roue de potier dont tu n'as pas encore parlé, Lucie. » — « Nob, non ; mais j'y suis - } laisse- moi donc le conter. » m « Si tu le comprends ; » murmura 2 2 LES JEUNES Henri d'un ton bienveillant, et avec la crainte qu'elle ne s'en tirât pas a son hon- neur, plutôt que par le désir de montrer ce qu'il savait. — «J'en comprends quelque chose, mon cher, et c'est cela seulement «nie je dirai* Il y aune espèce de grand rouleau ou cylindre, en forme de cône, maman, qui est vis-a-vis delaroucdu potier, ctuue bande de cuir, ou courroie , qu'on peut glisser ou promener tout le long de ce cône, depuis la partie la plus mince jusqu'à la plus épaisse. Henri a remarque cela dès qu'il l'a vu ; il en a demandé l'usage , et papa lui a dit de tâ- cher de le trouver lui-même. C'est ce qu'il a fait, maman. C'est pour faire al- ler la roue plus vite ou plus lentement, à la volonté de l'homme qui modèle la pâte : et c'était fort nécessaire, parce que la machine a vapeur qui tient la roue en mouvement suit toujours la même marche régulière, et ne se dérangerait pas, quand même ou lui dirait vingt fois : « Plus vite ! plus lentement î pins doucement ! plus vite ! n 11 faut par conséquent que le potier ait quelque moyen de ralentir ou de presser la roue, sans que la machine a vapeur s'en mêle. Cela se fait tout sim- plement par un petit garçon qui change la courroie de place, et la met plus haut ou plus bas , a l'endroit le plus mince ou INDUSTRIELS. 23 le plus épais du cène. Yoila l'utilité Je ce cône et de la courroie, maman, et c'est Henri qui l'a trouvée. » — « Je suis bien aise que tu te rap- pelles de cela, ma chère Lucie , » dit sa mère. Lareconnaissance de Henri brillaitdans ses yeux. Lucie continua avec une nouvelle ar- deur : « Je voudrais bien, maman, que vous eussiez vu l'ouvrier modeler la terre, et toutes les métamorphoses que produit la roue du potier. D'abord, en une minute, le tas d'argile devient un bol : l'instant d'après l'ouvrier presse ce bol mou dans sa main , le présente à la roue , tourne , et tout de suite , c'est une assiette ! Un mo- ment de plus , l'assiette est partie , et à sa place , il y a une tasse devant vous ! » — « Une tasse sans anse , » ajouta Henri; « car il faut la faire a part, et la coller après. Il n'y a que des choses d'une certaine forme ronde ou plate , qui se puis- sent tourner a la roue du potier; celles dont les formes ont des rentrées et des sorties , des parties saillantes et ren- foncées, se font dans des moules , où l'on presse la pâte encore liquide. Quelque- fois les deux parties d'une même chose, comme par exemple , les deux côtés du gouleau d'une théière, sont faits dans des 2 4 LES JEUNES moules séparés , et ensuite on les joint en- semble : c'est le seul moyen de laisser vide le petit creux ou tuyau par où Ton verse. Mais je suis sûr, maman, que vous savez tout cela mieux que nous, n — « J'en savais moi-même la plus grande partie avant, » reprit Lucie, a grâce aux planches et aux descriptions de notre cher livre des Métiers, et de quelques autres de nos livres tant grands que petits. Mais j'ai- me a voir le vrai travail se faire, et à exa- mincrlacliosememe.il y a toujours quelque différence entre la description et la réa- lité. Il se trouve des choses que j'imagi- nais plus grandes ou plus petites qu'elles ne sont , quelque circonstance particu- lière que je ne comprenais pas , jusqu'à ce que j'eusse tout vu par moi-même. Maman , je ne vous ai pas raconté qu'on nous avait montré les fournaises et les fours pour mettre au feu, ou comme on dit, pour cuire la porcelaine. Ils sont Lien plus grands que je ne pensais. Quand la porcelaine a été cuite une première fois, ou l'appelle biscuit, et c'est alors qu'on peut la peindre. Oh ! maman, je ne vous ai pas dit non plus , combien je me suis amusée dans l'atelier de peinture, a regarder les couleurs qui sont ternes , quand on les pose , et qui deviennent toutes brillantes, tout éclatantes, quand INDUSTRIELS. s5 elles ont passe au feu. Ce qui doit être de l'or, est d'abord tout-à-fait brun, n — « Lucie, » demanda Henri, a as-tu observe cet homme qui restait à cote des fournaises , et dont l'emploi semblait être d'en régler la chaleur? Il avait de petits morceaux oie terre dans la main , qui avaient l'air de petits fouloirs. et il les mettait dans le feu , puis il les mesurait; as-tu vu comment ? » — « Non; j'ai vu l'homme , mais je ne sais pas ce qu'il faisait. 11 n'y a plus qu'une chose que je me rappelle , maman, et ce sera tout. Vous connaissez ces tasses, ces soucoupes et ces assiettes communes avec des dessins bleus sur du blanc , où il y a des moulins et des maisons, et de drôles de figures chinoises, et toutes sortes oie choses. )) — (( Heureusement que je sais ce que tu veux dire , « répondit sa mère , en riant, « autrement je ne suis pas sûre que ta description me le fit comprendre. » — (( Hé bien, maman, autrefois on lc:> peignait a la main, pièce a pièce. Mais maintenant il y a une manière bien plus prompte ; M. Frankland me l'a expliquée. D'abord les modèles quelconques, comme l'on veut, soit maisons ou églises, oies ou dindes, bergères , éléphans ou moulins ; s'impriment sur du papier. » IL 2 2 G LES JEU NI. S — - (( Apres avoir été premièrement gra- vés sur du cuivre, » dit Henri. « Au lieu d'encre d'imprimerie, ou étend une cou- leur bleue sur la planche. » — « Et la couleur bleue Oh laisse- moi dire cela, Henri! » s'écria Lucie. <( La couleur bleue se fait avec du co- balt. » — - a De Yoxide de cobalt, je crois, » dit Henri, « qui diflëre du cobalt , ace que mon- sieur Frankland nous a dit , si tu te le rap- pelles, Lucie, comme la rouille du fer. » — « Bien. De l'oxide de cobalt, je m'en souviens , » continua Lucie ; « on le mêle avec de la terre, et... r> — Et de l'huile de lin, » reprit Henri, (( comme celle qu'on emploie pour l'encre d'imprimerie. » — a Et quand c'est mêlé et aussi épais et aussi onctueux qu'une pâte, on Tétend sur la planche. Tous savez, maman, que vous m'avez montré une fois comment on gravait. Hé bien , cela se fait tout juste- ment comme une gravure ordinaire. On prend sur le papier autant de copies du modèle, que Ton en a besoin... » — « Tu oublies que le papier doit d'a- bord être graissé avec du savon mou , » interrompit Henri. — <( Quand donc on veut se servir de ces modèles, on les découpe, et Ton jette tout INDUSTRIELS. 27 le papier superflu; et la partie imprimée est humectée et appliquée sur la tasse, ou sur n'importe quelle porcelaine. » — (( Rappelle-toi que la tasse doit être en état de biscuit, » dit Henri. — a Certainement. Le biscuit suce , ou absorbe sur le champ toute la matière co- lorée du modèle humide ; puis , on lave le papier, et vous voyez l'impression exacte sur la tasse. Cela n'est-il pas joli et prompt, maman? Alors il faut laisser sé- cher la tasse , et ensuite on la plonge dans une espèce de vernis brillant, et le cobalt, je veux dire l'oxide de cobalt, devient d'un beau bleu. Et voila la tasse finie et peinte d'une manière facile et expéditive. Je pa- rierais que, pendant le temps qu'une per- sonne peignait une seule tasse avec la vieille méthode, on en pourrait peindre cent mille avec la nouvelle. » — (( Le nom de l'ingénieux inventeur, comme l'appelle M. Frankland, qui a dé- couvert cette manière de transporter des gravures du papier a l'argile , n'a pas été conservé , et j'en suis fâché , » ajouta Henri. — « M. Frankland nous a dit, » con- tinua Lucie , « que, depuis cette invention ces porcelaines bleues et blanches se fr ' en telle quantité , et a si bon marché, ' a maintenant presque tout le monde r > C I 1 * ^eut en 2<8 LES JEUNES acheter , et qu'on en trouve dans toutes les cabanes. Les pauvres gens peuvent avoir a présent , ce que les grands et les riches possédaient seuls jadis: n'cles-vous pas contente de cela, maman ? » — <( Oui , ma chère, je le suis , » dit sa mère , « et je suis contente aussi , » ajou- ta-t-cllc en souriant, « de voir qu'enfin tu prends haleine , et que tu nie donnes le temps de te remercier de tout ce que tu m'as raconté. Il paraît que tu t'es beaucoup amusée a ces poteries, et tu m'as fait plai- sir aussi par tes récits. » — a Maman, r> reprit Lucie, « pensez- vous que nous nous soyons souvenus d'as- sez de choses? Je sais bien que je ne me rappelle pas la moitié de tout ce que j'ai vu ou entendu ; mais je me ressouviens presque de tout ce que j'ai compris clai- rement. j> — « Cela est tout-a-fait assez , ma chère petite, » répondit madame Wilson, « je n'ai jamais désiré que tu te rappelasses de ce que tu ne comprenais pas. A quoi cela te servirait-il ? » INDUSTRIEL?. 20, 6V«W\1UMIVW>VVl'lVlMWMWVHVV1lV\lW«A >yuw ) wà Gctutcci, (( Bonjour , maman , )> dit Lucie ; « j'ai oublie de vous parler hier, lorsque nous étions en train de causer des pote- ries | de la maison où demeurait autrefois M. Wedgewood ; on nous Ta montrée, c'est une très-jolie maison. » — - a Bonjour, papa, » dit Henri • « vous souvenez-vous d'avoir vu hier un homme debout près d'une des fournaises , mesu- rant de petits morceaux de Herre cuite qu'il glissait entre deux barres de cuivre, qui avaient l'air des deux parties d'une règle a charnière ; ces deux morceaux de cuivre étaient réunis mais pas parallèle- ment, ils étaient plus rapprochés a un bout qu'a l'autre. L'homme tirait ces mor- ceaux de terre, faits comme des espèces de fouloirs , d'une fournaise toute brûlante ; il essayait ensuite chacun d'eux entre ces règles, et regardait les divisions' qui étaient tracées sur des plaques de cuivre. Que faisait-il donc, papa? » 3o LES JEUNES — (( Il faisait usage d'une sorte de thermomètre, » répondit son père. — (( Un thermomètre de terre , papa ! » dit Lucie. — « Oui , pour mesurer des degrés de chaleur plus élevés que ne les peut indi- quer le thermomètre que vous connaissez; si celui-ci était exposé à une chaleur plus forte que le dernier degré marqué sur son échelle, le vif-argent s'élèverait de façon a briser le verre , et le tube lui-même fondrait , s'il était exposé au feu d'une de fournaises que vous avez vue hier. Mais ce thermomètre de terre peut supporter et mesurer la chaleur d'un brasier : c'est pour cette raison qu'il est appelé pyro- mètre, ce qui veut dire , mesure de la chaleur du feu. » — (( Je suis bien aise de savoir le nom , et ce qu'il signifie, )> dit Lucie. ■ — « Papa , auriez-vous la bonté de m'expliquer le pyromètre ? )> demanda Henri. — « Henri, aurais* tu la bonté de faire usage de ta propre intelligence? » répon- dit soi; père. « Ce que tu as vu et ce que je t'ai dit doit te suffire pour comprendre ou inventer le reste , sans que j'y joigne d'au- tre explication. » Henri se tut, et considéra d'abord l'usage de la chose. 11 avait vu l'homme INDUSTRIELS. 3l mettre le fouloir dans la fournaise, et en- suite le mesurer entre les règles , et puis dire a un autre ouvrier , celui-là même qui alimentait le fourneau, « cette cha- leur suffira. )) Maintenant, pensa Henri, quels changemens pouvaient s'être opérés dans cette terre, après qu'elle avait passé a la fournaise , et comment la mesurait-il, en la poussant entre les deux règles ? Il essayait sûrement si le morceau était devenu plus épais, ou plus mince, après avoir été mis dans le feu. — c( Je pense, » dit a la fin Henri, « qu'il y a peut-être quelque espèce de terre qui se retire et se diminue , ou s'augmente et se dilate quand elle est mise dans le feu. Si elle éprouve toujours ces effets régulièrement, et que l'on s'en soit assuré par beaucoup d'expériences , on peut , par cette augmentation ou cette diminution , connaître au juste le degré de chaleur du feu. Si c'est ce qui arrive aux morceaux de terre que j'ai vus, ce Sont bien véritablement des pyromè- tres , ou mesureurs de la chaleur du feu , comme vous dites, papa; du moins s'il y a aussi des degrés sur les règles pour fixer la mesure. » — « C'est exactement cela , » reprit son père. « Tu as raison dans tout ce que tu as dit : mais il y a encore une partie du 3.1 LES JEUNES pyromètre que tu ne m'as pas expliquée. Tu as observé que les deux règles n'étaient pas réunies parallèlement l'une à l'autre : penses-tu que ce soit par hasard , ou avec intention? » — f( Je présume que c'est à dessein , car elles me semblaient vissées sur la pla- que comme une règle a charnière à demi ouverte. » — « Alors si c'est a dessein, dans quel dessciîi? » demanda M. VTilson. — (( Afin qu'on puisse juger les diffé- rons degrés du rétrécissement des mor- ceaux d'argile a mesure qu'on les enfonce entre les règles, » répondit Henri, « La première personne qui a fait un pyromè- tre, a dû multiplier les expériences , et marquer les dilïè'rcns degrés dont la terre se diminue dans les différentes forces de chaleur. Mais je ne sais pas quelle partie d'un pouce est employée pour les divi- sions , ni quelle échelle fait la mesure. Ces règles me semblaient avoir environ deux pieds de long. » — ((Elles les ont, » reprit son père, a et l'ouverture au bout le plus large , est desciuqdixièmcs, et au plus étroit, des trois dixièmes d'un pouce 1 *'. Pourvu que cette * Dans le thermomètre dont nous faisons le plus ha- INDUSTRIELS. 33 proportion soit gardée , peu importe que la longueur des règles soit divisée par pouces ou par pieds. Les morceaux de terre que tu as vus remplissent exactement l'ouverture Ja plus large , avant d'avoir été employés ; et ils se rétrécissent suivant le degré de chaleur auquel ils sont expo- sés, s'il est plus grand que celui que leur avait donné d'abord une légère cuisson. » - — <( Alors, papa, ils ne peuvent que montrer un plus grand degré de chaleur, et non un moindre • et s'ils ne peuvent pas se renfler de nouveau, et redevenir comme avant , ils ne servent plus a rien dès qu'ils ont été à une grande chaleur , » dit Lucie. — « A rien du tout , » répliqua-t-il , (( il faut en employer sans cesse de nou- veaux, i) — a C'est un grand inconvénient , » dit Lucie , a d'être obligé de promener tous ces fouloirs avec soi. Ce n'est pas comme bituellement usage, et que Ton nomme thermomètre de Réaumur , les degrës sont calcule's de manière à ce que cent degrés correspondent à la chaleur de l'eau bouillante. Il en faudrait 600 pour fondre le verre, et c'est à 5q8 que commence le pyromètre de "Wedge- wood. Chaque division est de 72 degrés de plus, de sorte que de 598, on passe à G70, 742, et ainsi de suite. 3| LES JEUNES un joli petit baromètre portatif dans son étui. » — k Mais ce pyromètre a tant d'avan- tages , Lucie , qu'il faut Lien lui pardonner cette seule incommodité. )> — u Je vois un de ces grands avantages, i i papa , » reprit Henri ; « le louloir resta toujours de la même grandeur quand il est ôte du feu, il n'y a pas de danger de faire des méprises ; on peut le mesurer et le remesurer encore : au lieu que le vif-argent varie 7 de sorte que si vous n'écrivez pas Lien vite et bien exactement le degré , vous êtes perdu. » — « Ce pyromètre , » continua son père , « s'emploie principalement dans les manufactures ou dans les laLoratoires de cliimic. Il a été très-utile à M. VYedgewood, qui l'inventa, après avoir senti le besoin d'une semblable mesure pour la fabrica- tion de ses poteries. Il fallait qu'il sût à quelles chaleurs , certaines terres se fondaient ou se vitrifiaient , ce qui vent dire , comme vous le savez , se changer en verre. Il trouva les expressions usuelles des ouvriers pour cela, comme chauffé au rouge , chauffé au blanc _, si in- exactes , qu'en faisant des expériences , plusieurs choses furent gâtées laute de la mesure certaine que donne à présent son pyromètre. Grâce a cet instrument; INDUSTRIELS. 35 M. Wedgewood a pu s'assurer du cl ogre de chaleur que chaque espèce de porce- laine peut supporter , sans être brisée , fondue, ou changée en verre. Et ce qui est encore plus utile , il a pu déterminer le degré exact de chaleur qu'exige la cuisson de la porcelaine ou terre, de quel- que genre qu'elles soient, dont il a pu ob- tenir des échantillons en Angleterre , ou dans les pays étrangers. Comme le fait observer M. Wedgewood en décrivant son pyromètre, cet instrument parle le langage de tous les peuples. L'avantage d'avoir une mesure exacte et universelle dans tous les cas, vous frappe agréablement aujour- d'hui, mais vous en serez bien plus charmés encore, lorsque, vos connaissances devenant plus étendues, vous verrez a combien d'au- tres usages elle peut encore s'appliquer. » — « Papa, >j dit Lucie, « je me rappelle d'avoir vu, dans les Dialogues Scientifiques, la description d'un pyromètre, mais je ne crois pas qu'il fut en terre. » — ce Non , ma fille ; ce pyromètre- la mesure par l'expansion des barres de métal qui s'allongent a différons degrés de chaleur , et les indiquent par le mouvement qu'elles communiquent a un index. » — a C'est comme l'hygromètre , x> dit Lucie. 36 LES JEUNES — (( Oui, et il y a plusieurs gen- res de pyromètres 9 dont vous pouvez lire la description à voire loisir dans quel- que Encyclopédie , si vous en êtes cu- rieux. » — - « Oui , » dit Henri , « j'aimerais Lien a les comparer , et a voir, si je peux, quel est le meilleur. » — (( Ce serait un bon exercice pour ton jugement, Henri. Mais il y en a tant que cela pourrait ^embarrasser et te fa- tiguer. )) « La terre qu'a employée M. Wed- gewood , » continua M. V\ ilson, u possède quelques propriétés qui rendent ses pyro- mètres particulièrement convenables a l'usage auquel ils ont été si judicieuse- ment appliques. Ces morceaux à demi brilles que tuas vus, Henri, peuvent être jetés tout-a-coup dans un feu ardent , sans se fêler, et quand ils ont éprouvé sa cha- leur, être plongés dans l'eau froide, sans en éprouver la moindre altération. Dans trois minutes environ, ils acquièrent toute la chaleur qu'ils sont capables de recevoir d'aucun feu, et se contractent, autant qu'ils le seront jamais par ce degré de chaud. Après cela, ils peuvent être laissés dans cette même chaleur, aussi long-temps que l'on veut , car ils ne changeront pas. En lcsôtant, ils peuvent, comme vous l'a- INDUSTRIELS. 3j vez vu, être refroidis en peu de secondes, et sont prêts alors à être mesures par la jauge ou l'échelle, » — h Que cola est commode, » dit Henri. (( Mais comme chaque morceau de pyro- mètre ne peut servir qu'une fois , il faut en avoir une belle provision. » — a II y a de grandes couches de cette terre en Cornouailles, » répondit son père ; « et pour te tranquilliser sur ce sujet , Henri, je te dirai que M. Wedgewood of- frit de donner a la Société Royale un carré de cette terre assez grand pour fournir des pyromètres au monde entier pendant des siècles. » — « J'aime bien cela, )) s'écria Lucie. « Je ne puis souffrir que les gens qui font des découvertes , en soient avares , ou qu'ils aient peur que les autres en pro- fitent. )> — a Comment peux-tu imaginer une chose semblable? » dit Henri. w — a Je n'y aurais jamais pensé, si je n'avais pas entendu un monsieur , chez ma tante Picrrcpoint, dire Mais je crois qu'il vaut mieux que je ne le raconte pas , car cela ne ferait de bien a personne. J'es- père au moins , Henri, que si jamais tu inventes ou découvres quelque chose, tu seras prêt a en faire part aux autres. » . — << Je ne demanderais pas mieux, » 33 LES JEUNES dit Henri. « Oh ! que je voudrais en cire la ! Papa , il y a au Ire chose que j'ai envie de vous dire , mais je ne sais com- ment l'exprimer. C'est que je pense qu'une personne qui invente un pyromèlrc, ou un hygromètre, ou un baromètre, ou quelque instrument exact et nouveau pour mesu- rer le chaud , le froid , la hauteur ou la quantité, fait une chose plus utile , rend un plus grand service j que l'homme qui invente seulement une machine, qui ne sert qu'à un usage particulier: tandis que ces ins- trumens peuvent aider un grand nombre de gens a faire des expériences, et cela , pen- dant des années , et peut-être dans les âges a venir. Comprenez-vous ce que je veux dire , papa ? » — (( Oui , mon enfant, et je suis de ton avis. Mais ne tortille pas davantage le pauvre bouton de mon habit , si tu ne veux l'arracher; et laisse-moi descendre , car on sonne le déjeuner. » — (( Qui sera le premier au bas de l'es- calier?)) cria Lucie , s'élançant en avant. Henri abandonna le bouton , et il aurait pu la dépasser dans sa course a tra- vers le vestibule, mais il s'arrêta afin de tenir la porlc ballante ouverte à madame Frankland. Elle avait a la main deux petits paquets : elle donna l'un à Henri , et l'au- tre a Lucie. Eu ouvrant le papier, ils trou- INDUSTRIELS. 3g vèrcnt deux camées en porcelaine de Wcdge wood, qui y étaient enveloppés. Ce- lui de Lucie, noir sur un fond blanc, re- présentait un nègre enchaîné, s'agenouil- lant, et levant les mains d'un air suppliant : cette phrase était gravée au-dessous : « Eh quoi, ne suis-jepas homme, hélas ! et ton frère F » Le camée de Henri était tout brun. Il représentait trois figures allégoriques: la paix , le génie et l'industrie ; et il était fait avec une terre apportée de Botany Biy. * M. Wedgewood fit usage de cette terre , a ce que M. Frankland dit a Henri, dans l'intention de montrer aux colons , et aux habitans de ce pays, ce que l'industrie et le génie pouvaient faire des matériaux qu'ils possédaient, et afin de les encourager à les mettre en œuvre eux-mêmes. Feu * Botany Bay est une colonie anglaise où Ton envoie les voleurs , les criminels qui ne sont pas con- damnés à mort : là ils peuvent se corriger de leurs vices , réformer leurs mœurs, recommencer une nouvelle vie, et par une industrie que l'on encourage , améliorer leur situation , et se rattacher à la société par l'échange de service et d'utilité qui en est la base. 4o LES JEUNES M. Wcdgcwood distribua plusieurs centai- nes de ces camées , et il n'y a pas de doute qu'ils contribuèrent a attendrir et a dis- poser les cœurs en faveur de « L'esclave agenouille', levant sa main flétrie, Et demandant son bien, liberté, lois , patrie. » INDUSTRIELS. l\\ wvvi* vv» ^A/v^ iv»;V< ivvv\ >/vvi ivvv» vvvi «A/vt ^vvvwvr »/v^^ CHAPITRE III. %. VlCiUX, 3 datai ni eo ; la/ hcxte/ } ïcà yu>iïeè ; ïeà ^papcauco do Xaiiï La joie e'tincela dans leurs yeux, et ils remercièrent madame Frankland avec une vive reconnaissance ; mais l'instant d'après ils devinrent plus sérieux que jamais , car l'embarras des richesses commençait a les s gagner. On leur laissa faire leur note; la difficulté était de choisir : tout était beau , et leur jardin ne pouvait contenir tant de choses. Henri résolut d'agir avec méthode. Il mesura un espace de terre de la gran- deur de leur propre jardin. Lucie pouvait à peine croire qu'il lût aussi petit que le terrain qu'Henri lui faisait voir, mais il en avait souvent parcouru pied-a-pied les frontières , et il était sûr de l'étendue de leur domaine. La règle et la mesure eu- rent bientôt déterminé l'affaire , et ren- fermé leurs souhaits dans de justes bernes. Ils calculèrent ce que leur jardin pouvait tenir, et firent leur liste en conséquence. INDUSTRIELS. /{7j Leur principal désir était d'avoir une belle plate -Lande d'oeillets , petits et grands. Mais au moment où ils s'avançaient vers ces derniers, un vieux jardinier qui travaillait a peu de distance , et qui les avait long-temps veillés du coin de l'œil, s'approcha. Il commença par louer ses œil- lets, qui étaient, dit-il, les plus beaux du comté. Ensuite il désigna ses favoris. 11 y avait la le Prince Régent , et le Duc de Wellington y dans toute leur gloire. Ceux-là , tout le monde les connaissait • mais, dans un rang plus élevé, il avait deux nouveaux favoris, admirables par -dessus tous les autres œillets. Il nommait l'un : lu Orgueil de la Hollande , ou le grand Van Trompa L'autre, V En pie de l'Uni- vers , ou le grand Panjandrum. Henri et Lucie ne les admirèrent pas beaucoup; ils trouvèrent que le ï an Tromp étoit d'une couleur fort triste, et que le grand Pan- jandrum s'étant trop ouvert , tombait et se déchirait, malgré la carte qui lui servait de soutien. Henri en préferait quelques autres. « La fleur que vous regardez mainte- nant, mon jeune monsieur, » dit le jardi- nier , « est la Duchesse de Devonshire de Davy : on trouvait que cette petite Du- chesse valait son prix, il y a quelques an* jo LES JEUXE5 nces , mais elle est Lo ut- a-fait passée de mode a présent. » Cela n'était rien a. sa valeur pour Henri, qui la trouvait fort à son gré. u Qu'est-ce qu'il dit? » demanda le jar- dinier, (jui était sourd , en se tournant vers Lucie , et se penchant pour entendre la réponse. — u Je dis, » cria Henri a tue tête dans l'oreille du brave homme , « je dis que j'aime mieux la petite Duchesse que vo- tre grand Panjandrum. )> — (( En vérité, » répondit le jardinier, en souriant avec mépris; « eh Lien , mon jeune monsieur, ce que vous prenez comme cela en fantaisie , n'est pas même un œil- let de Flandres. » — « Que m'importe ? » reprit Henri , « il me plaît j qu'il soit de Flandres , ou non. » Le jardinier le regarda dédaigneuse- ment. — « Je vous en prie, dites-moi la dif- férence qu'il y a enlr'eux ? x> demanda Lucie; « maman me l'a expliqué derniè- rement , mais je ne m'en souviens plus. » Le jardinier lui apprit qu'une des prin- cipales différences est dans la rondeur des pétales de* œillets de Flandres: tandis que le bord des pétales des œillets ordinaires est découpé et dentelé. INDUSTRIELS. [fj Lucie aimait ces dentelures , et elle pensait réellement que quelques-uns des œillets communs étaient plus jolis que les autres. Elle le dit a voix Lasse a Henri. « Mais j'ai peur, » ajouta-t-elle, « que le jardinier ne me méprise ? s'il m'entend parler ainsi, w — (( Et qu'est-ce que ça fait qu'il te méprise, ou non ? » dit Henri. « Il n'y a pas de mal a aimer mieux un œillet commun qu'un œillet de Flandres. » Le jardinier qui n'entendait pas ce qui se disait, s'imagina qu'ils débattaient en- tr'eux y s'ils ne demanderaient pas un de ses grands Panjandrums , et il commença à dire qu'il était fâché de ne pouvoir leur en offrir , mais qu'il lui était impossible de donner de ces œillets-Fa à personne. Henri l'assura qu'il n'avait pas besoin de- faire d'apologie Fa-dessus, car il n'en avait nulle envie. Piqué de l'indifférence du jeune homme , le jardinier nomma plusieurs lords et plusieurs ladys , qui avaient admiré son Panjandrum , et qui avaient en vain essayé d'en obtenir une bouture. C'était, a ce qu'il dit, une très- grande rareté. Deux personnes seulement, en Angleterre, pouvaient se vanter d'avoir un véritable Panjandrum. Henri aimait les fleurs , parce qu'elles 48 LES JEUNES étaient jolies; peu lui importait qu'elles fussent rares. Le jardinier ne put le croire sur parole. Bientôt après , il lui offrit des œillets ordinaires , mais d'une belle espèce , et qu'il affectionnait particulièrement. (( Mon jeune monsieur, vous ne pou- vez les avoir qu'à une condition, c'est que vous me promettrez de n'en donner ni rejeton, ni marcotte a qui que ce soit. » Henri se recula avec dédain, et dit qu'il ne se soumettrait pas à faire une pareille promesse. Le jardinier l'assura , qu'à moins qu'il ne la fît, il n'aurait pas les œillets. « Hé bien , » reprit Henri , « je m'en passerai. » Il tourna alors brusquement le dos, et s'éloigna ; mais Lucie ne le suivit pas , et dit : « Je crois que nous pouvons les avoir. Madame Franfcland nous a permis de choi- sir ce qui nous plairait dans ce jardin , et la voilà qui revient du verger. » — « Oh ! cela change l'affaire , » reprit le jardinier . d'un air un peu mécontent. (( Alors, monsieur, vous pouvez choisir ce que vous voulez, cela est sur. » Henri revint, et marcha tranquillement le long de la plate-bande , écrivant sur INDUSTRIELS. 49 un morceau de papier le nom des fleurs qu'il choisissait. Le jardinier respira plus librement , quand Henri dépassa le Panjandrum , et tourna le dos a l'Envie de l'Univers. (( IS'as - tu pas vu comme il avait peur que tune prisses. un de ces œillets si rares qui sont vraiment estimés? Pour- quoi n'en as-tu pas choisi, puisque tu le pouvais ? ;> murmura Lucie à l'oreille de son frère. — « Parce que je ne les aime pas, et que je méprise trop ses sottes raisons pour en faire cas, » dit Henri, en mettant le papier et le crayon dans les mains de sa sœur. « Maintenant, va, Lucie, et choisis à ton tour. Lucie , admirant l'indépendance de son frère , suivit son exemple et choisit ce qu'elle préferait , sans se laisser influen- cer par le désir ridicule déposséder quel- que chose que personne ne pût se pro- curer • et son choix ne tomba ni sur l'Orgueil de la Hollande, ni sur l'Envie de l'Univers. Henri avait eu tout-a-fait raison de s'en tenir a son propre goût : car il ne s'agissait icinide complaisance, ni degénérosité. M me Franklaud et madame VVilson reve- naient alors du verger ; Henri et Lucie soumirent leur liste a la première. Elle II. 3 5o LLS JEUNES la parcourut, approuva leur choix , et trouva qu'ils avaient été modères clans leur requête. Appelant ensuite son jardi- nier, elle lui donna la note, et lui or- donna de tenir prèle- , pour le temps qu'elle lui indiquerait, les plantes qui y étaient mentionnées. — ce Très-Lien , madame , » repondit- il , en lisant froidement la liste , dans laquelle il ne voyait que des fleurs com- munes ; mais quand elle ajouta , qu'il faudrait y joindre quelques oignons de tulipes , et de jacinthes de Hollande , toute la physionomie du jardinier se rem- brunit et il s'écria, « mes tulipes de Hollande ! mes jacinthes ! » et jetant à terre la houe qu'il tenait , il s'éloigna en murmurant, — « C'est soufler des Lulles de savon que tu veux dire ! » reprit Lucie , « mais qu'est-ce que cela signifie? » — « Que penses-tu qui fasse monter la Lulle? » demanda Henri. — « Elle monte parce qu'elle est plus légère que l'air. » 5 | LES JEUNES — « Et d'où vient cela? qu'est-ce qu'il y a dedans? qu'est-ce qui la gonfle ? » u Elle est remplie d'air que Ton souflle avec la bouche , à travers une pipe , ou un tuyau de paille. » — « Peu importe , qu'il soit souflle a travers une pipe , ou non, » dit Henri, a penses-tu que cet air sorte de ta bou- che plus chaud ou plus froid que l'air extérieur, quand la bulle part? » — a Oh! plus chaud, bien sûr; main- tenant je sais ce que tu veux dire. Les bulles montent parce qu'elles sont rem- plies d'air chaulFé. En vérité j'aurais pu apprendre par-Fa , que l'air chaud est plus léger; mais je ne me le serais jamais rap- pelé, comme cela; tout juste lorsqu'il le fallait. Je ne comprends pas comment tu t'en es souvenu si a point. » Henri raconta qu'indépendamment des bulles, une autre chose avait fixé cela dans son esprit: c'était une machine qu'il avait vue , lorsqu'elle n'était pas a la maison : Un ballon, qui s'enleva, parce qu'il était rempli d'air chaulFé, Henri était un de ceux qui tenaient le grand sac au-de>sus d'un feu de paille. « Il était tout flasque d'abord, n dit-il, a comme mou père le disait de la vessie que tu te rappelles qu'il nous a montrée, n INDUSTRIELS. t)i) — k Oui, )> reprit Lucie, ce et quand votre ballon se remplit d'air chaud, il dut se gonfler et se tendre , je sais cela. » — « Oh oui , mais tu ne sais pas comme il tirait. Je le sentis d'abord s'échapper de n*es mains, à mesure qu'il se remplissait; et enfin quand il fut tout plein, il tirait si fort que je pouvais a peine le retenir. Mais on me dit de serrer ferme , et je le fis , quoique tout le dedans de ma main fût brûlant. Au moment où papa cria: « laissez aller, » nous lâchâmes tous, et il s'éleva a une grande hauteur, jusque dans les nuages. Oh î le plaisir de le voir monter ! et aussi la douleur de mes jointures qui étaient toutes pleines d'am- poules, ont bien fixe cela dans ma tête; tu ne dois pas t'étouner que je me le rap- pelle. » Pendant qu'ils causaient ainsi , leur père parlait toujours du poêle avec l'ouvrier; ils se rapprochèrent pour écou- ter. L'homme demandait à M. Frankland s'il avait vu la nouvelle méthode d'échauf- fer les maisons employée dans la ville voisine. 11 la connaissait , et l'admirait beaucoup. Le premier essai s'était fait dans lamaisonde l'inventeur lui-même , et elle avait été chauffée mieux et plus facile- ment que jamais. On en avait fait l'épreuve dans l'Hôpital du Comté, où elle avait 56 LES JEUNES réussi a la satisfaction des médecins et des malades. Celte invention était due à un homme riche , qui , pendant plusieurs an- nées, avait exerce de grandes connaissan- ces en mécanique, dans le but d'accroître les jouissances domestiques, et qui, de la manière la plus libérale, avait dévoué sa fortune, son temps et son génie inven- tif, a des travaux publics, utiles à sa ville natale en particulier , et au genre humain en général. Dans ce moment ils furent interrompus. Quelques visites étaient arrivées , et ils retournèrent a la maison. Henri en y en- trant, vit des dames sans chapeaux, et l'une d'elles avait des fleurs artificielles dans les cheveux. Quoique peu connaisseur en étiquette , le triste Henri pensa que cela avait tout l'air de gens qui ne venaient pas en visites du matin, mais qui reste- raient a dîner ; ce qui , comme Lucie le vit bien à sa mine, le chagrinait beau- coup. La première fois qu'ils se retrouvèrent seuls dans le cabinet de toilette de ma- dame Wilson, le soir, après le départ de la compagnie, Lucie demanda a son frère, s'il n'avait pas élé malheureux toute la journée , depuis qu'ils avaient été dé- rangés au poêle ; mais Henri assura au contraire, qu'il avait passé son tempsagréa- INDUSTRIELS. 57 blement , et qu'il avait entendu des choses très-amusantes. « D'abord , » dit-il , « quand j'ai vu cette dame avec des fleurs artificielles sur la tète , j'ai pensé qu'on ferait salon tout le jour , et que nous allions bien nous ennuyer. » — « Cette dame a été très-bonne pour moi, » interrompit Lucie, « et m'a ap- pris quelque chose sur les fleurs artifi- cielles qu'elle portait. Les as-tu remar- quées ? n — « Non, » répondit Henri. « Mais si... attends... je crois que je les ai vues. Oui , c'était un lilas , et j'étais bien aise qu'il n'eût pas d'odeur, car je ne puis souffrir le parfum du lilas dans une chambre. Mais qu'est-ce qu'elle t'a. dit de ces fleurs? » — a Qu'elle les avait apportées d'Italie. Elle m'a demandé de deviner de quoi elles étaient faites. Je lésai alors regardées tout près et touchées: car elle me l'avait permis. Ce n'était ni du papier, ni de la soie , ni de la gaze, ni de la batiste : je ne pou- vais deviner ce que c'était , quoique j'eusse un souvenir confus d'avoir vu quelque part je ne savais quoi de sem- blable. Hé bien , c'était des cocons de vers a soie. Tu sais qu'il y en a une grande quantité en Italie , dans le pays même 3* b8 LES JEUNES «les vers a soie. Et c'est très - bien de rendre ces cocons utiles , au lieu de les jeter. » — « Oui , » répondit Henri, a s'il est nécessaire qu'il y ait des fleurs artificielles, et je présume qu'elles sont indispensables. Cette dame a raconte aussi une histoire intéressante de quelques voyageurs qui ont été arrêtés par des bandits, entre Home et Naples. » — « Oui , oui ; et l'histoire aussi de cette petite fille a qui l'on avait donné les joyaux de sa mère a garder, qui les cacha dans le berceau de sa poupée, et passa tout le temps que les voleurs cherchaient dans la voiture , a bercer sa poupée , cl a lui par- ler, de sorte qu'ils ne soupçonnèrent jamais où était Técrin ; et ils s'en furent sans l'avoir trouvé. Je crois que je n'aurais jamais eu la présence d'esprit et le courage d'en faire autant. Je voudrais bien le pouvoir. » — a Tu ne peux savoir si tu le pourrais , ou non, jusqu'à ce que tu aies été mise a l'épreuve , » dit Henri. — « Mais, qu'est-ce donc que j'allais te dire? Je ne peux pas me le rappeler. » reprit Lucie, « Oh ! j'allais justement te demander si tu as entendu ce que cette même dame nous apprenait sur les cha- peaux de paille ! » .- « Non , j'ai bien entendu qu'elle INDUSTRIELS. 5q commençait a raconter quelque chose sur le prix et la finesse des chapeaux. Affaires de femmes, ai-je pensé, que je n'ai pas besoin d'écouter. » — u Cependant ça valait la peine d'être entendu. Quoiqu'il ne fût question que de chapeaux , les messieurs écoutaient tout aussi bien que les dames. » — « Je suis prêt a l'entendre , main- tenant, )> dit Henri. — (f D'abord , Henri , sais-tu de quoi sont faits les chapeaux de Livourne , ou d'Italie?» — « Je crois que oui; ce doit être une espèce de chapeaux de paille ; je recon- nais ces sortes de choses, quand je les vois. » — (( Très-bien , et tu dois savoir aursi que les dames les trouvent beaucoup meil- leurs que les autres, parce qu'ils sont plus chers. Non, je veux dire qu'ils sont beau- coup plus chers, parce qu'ils sont meil- leurs, i; — « Es-tu sûre de savoir lequel des deux ? » demanda son frère en riant. — f( Parfaitement sûre. Ils sont réel- lement meilleurs; ils se portent beaucoup plus long-temps, et peuvent être mouilles et chiffonnés , sans être perdus. Ils sont infiniment meilleurs. )) -r- « Tu dois le savoir mieux que moi. 6o LES JEUNES Ainsi , je suis routent ; voila qui est ac- corde : ils sont plus chers, parce qu'ils sont meilleurs , poursuivons. » — f< Et tu penses qu'ils doivent être beaucoup plus chers que les chapeaux de paille communs qui se font en Angleterre, puisqu'ils sont apportes de très-loin , de l'Italie. » — k Oui, de Livourne , je le suppose d'après leur nom. » — <{ Ils furent faits d'abord a Livourne, je crois, et pendant long temps, j'ose- rais dire, pendant des centaines d'années, enfin, depuis qu'on porte ces chapeaux, personne ne s'était imagine qu'il fut pos- sible d'en faire autre part qu'en Italie. La paille est différemment tressée , et l'on pensait que ce n'était que Ta que l'on pou- vait avoir de cette sorte de paille. Bref, on n'avait jamais songe à chercher ou a es- sayer ce que l'on pouvait faire dans ce genre , jusqu'à ces derniers temps. Mais il y a des gens maintenant qui ont trouve ; d'abord en Amérique , je crois , ensuite en Angleterre, cl enfin en Irlande ; Pau- vre Irlande î qui ont trouvé , te dis-je , une sorte d'herbe dont la paille peut ser- vir a cela, et ils ont appris à la tresser, aussi bien qu'on la tresse en Italie. Cette dame nous a montré deux chapeaux , le sien et celui de sa lille ; le sien a été INDUSTRIELS. 6l apporte d'Italie ; mais celui de sa fille a été fait en Irlande , et autant que j'ai pu voir, c'est l'irlandais qui est le plus beau des deux. Et de Lien meilleurs juges que moi, des gens qui ont regarde a travers des lunettes , et avec des loupes , en disent autant. Plusieurs dames en Irlande ont , a ce qu'elle nous a dit, pris beaucoup de peine pour enseigner a de pauvres filles cette manière de travailler la paille. Une dame qui l'avait apprise toute seule d'après quelques indications qu'elle avait trouvées dans les journaux , s'est mise a l'ouvrage , et a fait des expériences. » — « L'intelligente femme ï » inter- rompit Henri. — « Et bonne aussi , car c'était pour faire du bien; et après beaucoup d'essais , elle a fait un chapeau tout entier, de sa propre main, depuis la première prépara- tion de la paille , jusqu'à la fin ; et elle a remporté le prix pour ce chapeau , le plus beau qui ait jamais été fait, je crois. » — « Oh! maintenant, Lucie, tu vas trop loin , comment peux-tu savoir si c'était le plus beau ? » — a Je ne te dis que tout juste ce qu'on m'a dit, mon cher; une personne qui l'a vu , et comparé avec un autre qui avait été envoyé d'Italie a une princesse française, a déclaré que le chapeau irlandais était C)2 LES JEUHES tout-a-fait aussi beau que le plus beau de tous les chapeaux deLivourue qui coûtent cinquante Ruinées. Et ce chapeau d'Ir- lande était fait d'une herbe très-commune appelée la Oetcllc* , qui croît même sur les mauvaises terres. Les tiges de ces fleurs sont si remarquablement dures et coriaces que les troupeaux ne les touchent pas, quoiqu'ils mangent les tiges sèches de plu- sieurs autres espèces d'herbes. Mais celles- là restent tout l'hiver inutiles dans les champs ; et en irlandais, elles sont appe- lées trawnycens. Quand une chose n'est bonne à rien , les Irlandais disent qu'elle ne vaut pas un trawnyeen. Mais mainte- nant , voilà que la crctelle est bonne à quelque chose, et a une très-belle chose. » — « Connaîtrais-tu cette herbe, si tu la voyais? » demanda Henri. — a Oui, m repondit Lucie, ff je la connais très-bien, et je te la montrerai, la première fois que nous irons dans un champ ou il y en aura. » — « Ne l'oublie pas, »dit Henri, a J'ai- me la femme qui n'a pas voulu quitter le chapeau , qu'elle n'eût réussi aie faire. » — (( Elle réussit à bien autre chose qu'a faire un beau chapeau. Gela n'aurai tpaseté si admirable;cen'étaitqu'adroit,voira tout. -. ■ - ■ ., — ■ ., -.— ■ , , ■ _ — — - | | M^| | | | * Cynosurus Cristatus, INDUSTRIELS. 63 J'ai Lien autre chose a te conter que cela. Cette bonne dame enseigna a plu- sieurs pauvres jeunes filles irlandaises a tresser cette paille, et deux d'entr'elles qui n'avaient pas plus de quatorze ans , travaillant dans leurs propres chaumières. ( Cabins , comme elles les appellent , ) firent en un an douze chapeaux , indé- pendamment de tout l'ouvrage de leur maison , comme a l'ordinaire. Les douze chapeaux lurent vendus une guinëe pièce. Un grand nombre d'autres ont été commandés , et doivent être envoyés à Londres. Les enfans de ces pauvres vil- lageois * qui mouraient presque de faim l'hiver dernier, à ce que nous avons en- tendu dire , ont maintenant une bonne manière toute trouvée de gagner de l'ar- gent pour leurs pères et mères. » * M. Oconnel a fait une description effrayante de l'état des paysans en Irlande : « Leur misère est si grande, » dit- il, «qu'on ne comprendpas qu'ils puis- sent vivre. L'existence des plus vils animaux en An- gleterre est préférable à la leur. Le combustible pour cuire leurs pommes de terre et l'eau même leur man- quent souvent. Leurs misérables cabanes en argile sont couvertes de roseaux qui ne les préservent pas toujours de la pluie. Une cloison sépare l'habitation de l'élable. Toute la famille vit dans la même chambre, ayant pour lit de la paille étendue par terre, recouverte d'une 6 \ LES JEUNES — (( C'est vraiment très-bien , » dit Henri. « Je suis sûr que la femme qui a fait le premier chapeau , et qui leur a tout enseigne, doit cire bien contente. » — k Oh ! oui, je suis Lien sûre que je le serais , si j'étais a sa place. Et , Henri , maman m'a dit que si je pouvais apprendre cette manière de tresser la paille , je l'en- seignerais aux filles de notre pauvre veuve Wilson. Aujourd'hui, j'ai vu un petit mor- ceau de cette tresse que la dame qui nous a dit tout cela, avait danssonsac a ouvrage. Elle m'en a laisse défaire un petit bout, pour voir comment c'est fait; elle nous a donne un peu de paille , et nous avons commence a essayer. » mauvaise couverture de laine: une armoire, ou une table sont des objets de luxe, rares parmi eux. La plu- part ne possèdent qu'un pot de terre et un panier, et entre l'e'poquc à laquelle finit la provision des pommes de terre, et celle où commence la récolle, ils sont pendant des mois entiers dans une véritable famine qui se reproduit ainsi régulièrement chaque année. Le prix des journées est extrêmement modique, et le travail est si peu com- mun que sur vingt hommes il y en a , à peine un , qui puisse parvenir à s'en procurer. Même, près de leur < apitalc , près de Dublin, la misère est telle, que des renseignemens exacts ont fait connaître que sur sept à huit familles, une seule , possédait une couverture de laine, m INDUSTRIELS. 65 — a Maintenant, je sais pourquoi vous étiez tous si affaires à tresser de la paille. Jjne pouvais concevoir quelle fureur vous avait saisies , quand , en revenant de jouer , je vous trouvai toutes a l'ouvrage avec ar- deur. Mais a présent , Lucie , nous en avons assez de cela , passons a autre chose. As- tu remarqué le vieux monsieur qui était dans le fauteuil au coin du feu ? a — « Ce même monsieur qui, le premier jour a dîner , parla de la porcelaine de Wedgewood , et des plats en forme de croûte de pâté pour mettre les légumes. ui vraiment , je 1 ai vu, » répondit Lu- cie, a II prend une si grande quantité de tabac, que je ne puis souffrir... » — « Quoi ? » — « Oh î Henri, c'est horrible!... Son mouchoir de poche... » — ce Je ne l'ai pas vu , » dit Henri. — (( J'ensuis bien aise, » reprit Lucie ; je n'aime pas l'homme , non plus. » — (( Tu ne l'aimes pas , ma chère? Je t'assure que c'est un homme très-instruit; car je l'ai entendu parler avec papa et M. Frankland sur les poêles , les conduits , les foyers et l'air chaud. » — « Je le crois, » dit Lucie, « mais je voudrais bien qu'il n'eût pas ces deux grandes raies de tabac, le long des plis de son gilet. » 66 LES JEUNES — (( Ne fais pas attention a cela. J'al- lais te conter quelque chose d'intéressant qu'il m'a dit. » — c< Hé Lien , raconte alors ; j'aime mieux l'entendre raconter par toi que par lui. J'espère, Henri , que tu ne prendras jamais de tabac ? » — « Non, non, ma chère, il n'y a pas de danger. » — a Mais, quand tu deviendras vieux, mon frère , il y aura grand danger. Il y a tant de vieilles gens qui en prennent , et des jeunes aussi. Tiens , je vais te dire les noms de tous les preneurs de tabac que je ' connais. » — « Non , non , non , ma chère Lucie , u s'écria Henri, en se Louchant les oreilles, «je t'en prie, laisse-moi plutôt te raconter mon histoire. Il est question d'un petit oiseau. » — « D'un petit oiseau!... Oh c'est une autre affaire... Je pensais que tu allais seulement me parler de poêles. Qu'est- ce que tu as a me dire d'un petit ôiseaùT» — a J'ai aussi a te parler des poêles, ma sœur ; et il faut que ta écoutes cela , avant d'en venir a l'oiseau. Te rappelles- tu que quelqu'un a dit que le poêle donnait une odeur désagréable dans le passage? » — « Oui, et l'on a commencé a discuter si c'éiait une odeur de fumée , ou d'air brûlé. )) INDUSTRIELS. G7 — ce Alors ce vieux monsieur m'a demandé si je savais ce que l'on enten- dait par air brûlé > et il a commence' a me parler d'un docteur chose... * qui essaya quelques expériences pour déterminer si le fer chauffe mêlait quelque substance nuisible a l'air qui passe dessus , et s'il lui ôtait quelque qualité, de manière enfin à le rendre peu propre a la respiration. » — « Ainsi, il prit un oiseau, a ce que je suppose. » — a Attends, attends- il prit d'abord un petit cercle de fer, et le chauffa a une forte chaleur. Je suis fâché d'avoir oublié le degré. » — « Ne t'en inquiète pas, « dit Lucie, « voyons l'oiseau î » — « Et il le mit dans un récipient vide.» — « L'oiseau î » dit Lucie. — a Non, ma chère, le cercle de fer. Je voudrais ne t'avoir jamais dit un mot de cet oiseau î » — « Bien , bien , je ne serai pas comme un oiseau sans cervelle. Tu sais bien que papa m'a dit une fois que j'étais un étour- ncau. Mais, pardon , Henri , maintenant , conte-moi; il prit le cercle de fer, et le mit dans le récipient vide, » Le docteur Desagulicrs. 68 LES JEUNES — « Oui, il plaça le cercle de fer île manière a ce que lorsque Pair entrerait, il ne pût pénétrer qu'eu passant a travers un trou dans le fer chaud. » — « Tu ne m'as parlé d'aucun trou dans le fer chaud. » — « J'ai eu tort , j'aurais du te dire qu'il avait fait d'abord un trou qui tra- versait le cercle de fer ; alors il laissa entrer l'air qui, pour pénétrer dans le ré- cipient , traversa le fer chaud , et passa dessus : et quand le récrient fut rempli d'air, il y mit un petit oiseau qui respira sans paraître souffrir le moins du monde , ou sentir quelque différence entre cet air là, et le grand air. » — « Mais l'oiseau ne pouvait pas parler, et nous ne sommes pas sûrs qu'il se trouva bien Ta -dedans. » — « Pas entièrement sûrs , c'est vrai ; mais maintenant, écoute l'expérience qui suit, et tu sauras ce qui arriva. L'homme Ht la même expérience avec un cube de la même grandeur en cuivre chauffé, et mit le même oiseau dans le même récipient, après qu'il eut été vidé , et rempli de l'air qui avait traversé le cuivre chaud. » — ■ (c Hé bien, » dit Lucie , ;> qu'arri- va-t-il ? )> — « L'oieeau mourut, en peu de mi- nutes, n INDUSTRIELS. 69 — « Pauvre oiseau ! L'homme était très-méchant ; je veux dire que l'expé- rience était cruelle. — « Mais non , il l'essayait dans un Lut utile, pour sauver la vie et la santé de créatures humaines. r> — « A la bonne heure \ mais je pense qu'il aurait pu faire l'expérience , tout aussi Lien, sans tuer l'oiseau. Il aurait dû l'ôter, quand il le vit haletant pour res- pirer , comme je suis sûre qu'il a fait avant de mourir , et il serait revenu au grand air. » — « C'est vrai, c'était cruel, de tuer l'oiseau , puisque ce n'était pas néces- saire. Mais, excepté cette méprise, n'é- tait-ce pas une bonne expérience? » Lucie admit que c'était une bonne ex- périence ; mais elle fit observer que les poumons des oiseaux et des hommes sont difFérens , et elle en conclut que parce qu'un oiseau ne pouvait pas vivre dans telle atmosphère , il ne s'en suivait pas que cet air dût être nécessairementmalsain pour une créature humaine. Sa mère a laquelle elle en appela , dit que c'était juste , et Henri fut aussi de cet avis. « Combien nous aurons adiré et a penser sur ce qui s'est passé aujourd'hui ! » dit Lucie. « Combien de faits curieux et d'histoires amusantes nous avons entendu rjo LES JEUNES raconter , quoique nous fussions si con- trariés quand Les visites arrivèrent. » — « Oui, » dit Henri , « j'ai pensé à cela , et je trouve que mon père a eu raison de me dire, que Ton pouvait sou- vent apprendre autant dans la couver ation que dans les livres. » INDUSTRIELS. "l MMv»vvvwi\«MVwivnuvnVMivi%ivniivw vmi vu,-> vwivwt WMH«> CHAPITRE IV. 7Q voinvncièe efj 'VoaXcaw ; [*y 'Udattit de suite, et resta immobile, jouissant de la beauté du jour, et de la riante per- spective desmaisons, des jardins, des parcs, des bois qui se succédaient , tandis que le bateau glissait doucement le long du ri- vage , et qu'elle observait avec plaisir la réilexiou des arbres et des bàtimeus dans l'eau limpide. Un oiseau effleurait de ses ailes blanches, cette surface unie et ar- gentée ; Lucie aurait bien voulu le mon- trer à son frère , mais Henri restait collé au coude de son père, attentif à ce que M. Frankland racontait de quelques étran- gers, qui, tout récemment en parcourant l'Angleterre , s'étaient arrêtés chez lui. Il leur avait fait faire cette même pro- menade en bateau, et en descendant cette parjtie de la rivière, ils avaient été parti- culièrement frappés, non seulement de la beauté pittoresque des sites , mais encore, des apparences de richesses, de confortai ilitè , de gaieté et d'élégance des maisons qu'habitent les gentilshommes-dé campagne anglais. Les grandes propriétés, les palais , comme ils les appelaient, de la haute noblesse d'Angleterre , ne les avaient pas surpris autant que la variété de jolies plaines, de maisons de plaisances, de parcs boisés appartenant aux proprié- taires campagnards. Un de ces étrangers INDUSTRIELS. 7$ était français, l'autre italien. Les nobles d'Italie ont de délicieuses campagnes, de saperbes jardins; mais en revanche , ou ne voit nulle part de ces habitations com- modes , qui rassemblent toutes les jouis- sances de la vie domestique , et qui con- viennent surtout a la bourgeoisie et aux classes mitoyennes. Le Français compara ces charmantes demeures , aux anciens et incommodes châteaux de France, et n'hésita pas a donner la préférence aux premières*. Ces deux étrangers avaient visité plusieurs gentilshommes de cam- pagne anglais , et goûtaient beaucoup leur manière de vivre. Ce qui frappait sur- * J'ai ici des excuses à faire : il semble qu'on ne puisse altérer la moindre chose , de ce qu'a écrit une personne si remplie d'observation, d'exactitude et de philanthropie que Miss Edgeworth, sans faire tort à la fois, à elle et aux lecteurs. Cependant quelques préjugés nationaux se sont glissés dans le re'cit de M. Frankland , et j'ai cru pouvoir passer légère- ment sur les remarques d'un français qui semblait tout prêt à donner des éloges à l'Angleterre, aux de'pens de sa pairie. Il est possible que nos voyageurs poussent jusqu'à ce point l'urbanité lorsqu'ils sont dans les pays étrangers, mais on ne peut se prévaloir de leur politesse. Miss Edgeworth n'ignore pas , que le meilleur pays est celui où l'on est né, et que nos affections et nos souvenirs d'enfance embellissent. 76 LES JEUNES tout l'Italien , c'élait la liberté dont on jouissait, et l'égale reparti lion de la jus- tice. Il savait (jue plusieurs des hommes les plus distingues de l'Angleterre avaient fait leur fortune , et s'étaient élevés par leurs propres talens, et par leur mérite, aux premiers rangs de la société. Il trou- vait que quoique la naissance eût chez les Anglais de grands avantages, l'éducation en donnait encore plus: et que l'industrie et le génie y ouvraient a tous la route de la gloire , des richesses et des honneurs. Il concluait de la, qu'il valait mieux naître en Angleterre, même dans une condition très-Lasse , que parmi les plus hautes classes d'un autre pays, où les lois et la liberté ne régneraient pas également , et où l'on ne pourrait avoir d'aussi puis- sant motifs de développer ses facultés et son énergie. Henri comprenait tout cela, bien que ce fût un peu au-dessus de son âge , et peut-être y prenait-il plus de plaisir par cette raison-là même; d'ailleurs, il jouis- sait en écoutant les louanges de sa chère vieille Angleterre. Un des bateliers avait une belle voix, et savait plusieurs chansons de matelots; un jeune Ecossais l'accompagna sur sa flûte , et chaula à son tour plusieurs des, jolis airs de l'Ecosse. INDUSTRIELS. 77 Ce divertissement fut interrompu par l'homme qui tenait le timon. Il appe- la , sans aucune cérémonie, le jeune gar- çon qui jouait de la flûte , en lui disant d'en finir avec son bruit, parce qu'ils avaient autre chose à faire maintenant. Ils appro- chaient , a ce qu'il dit , du barrage ; et les hommes qui s'étaient reposés sur leurs rames , laissant le bateau suivre le cours de la rivière pendant qu'ils écoutaient la musique , se remirent a ramer vigou- reusement à travers le courant, qui les emportait avec une vélocité croissante. Lucie pensa bien qu'il y avait quelque danger, mais quel était-il? c'est ce qu'elle ne savait pas. Ni elle, ni Henri n'avaient jamais vu de barrage ; et quand son frère aurait su ce que c'était , le moment n'é- tait pas favorable pour en causer avec lui. Tous étaient silencieux. L'homme qui di- rigeait le bateau , paraissait s'appliquer à. lui faire traverser prbmptement le cou- rant, et les rameurs redoublant d'énergie atteignirent sans accident une petite cri- que, où ils purent amarrer la barque , en jetant autour d'un tronc d'arbre une corde attachée a bord par un anneau. Quand ils furent tous en sûreté sur la rive , et tandis que les bateliers s'es- suyaient le front , Henri s'informa s'il y avait eu du danger, et demanda ce que 7^ LES JEUNES l'on voulait dire par barrage. M. Frank- land offrit de le lui montrer a l'instant ; mais on ne pouvait le voir de l'endroit où ils avaient débarque. Ils firent quelques pas sur le rivage, et commencèrent a en- tendre un grand bruit de chute d'eau; ils ne pouvaient distinguer d'où venait le son. Mais, a mesure qu'ils avançaient , il devenait de plus fort en plus fort , jus- qu'à ce qu'ayant dépassé un saule dont les branches pendantes interceptaient la vue, ils aperçurent ce qui causait ce fracas. L'eau s'élançait par-dessus une marche formée par un long banc de pierre , ou chaussée , qui traversait obliquement la rivière. Cette digue était le barrage ; et il aurait pu y avoir quelque danger, si le bateau avait été entraîné trop près de cette chute par la force du courant. Ils devaient de la se rendre a un autre endroit , pour prendre encore un bateau . et remonter un cariai. Comme ils suivaient la rive , vis-à-vis de la digue , ils purent l'examiner à leur aise. L'eau , faisant voûte sur le bord arrondi , formait une longue cascade égale et basse , alternati- vement verte et blanche , étincelante au soleil , et s'cmbellissant dans sa chute de tous les accidens variés de la lumière et de l'ombre. Tandis que Lucie suivait de l'œil ces. INDUSTRIELS. 79 changemens, et les admirait, Henri de- mandait a quoi pouvait servir cette marche, ou barrage , qui n'était pas , comme il le voyait bien, une inégalité naturelle dans* le lit de la rivière, mais qui semblait bâ- tie eu maçonnerie dans quelque but par- ticulier. M. Frankland lui montra un moulin sur la rive , et lui dit que l'usage de cette chaussée était de retenir la rivière , de manière a s'assurer une constante provi- sion d'eau , et à produire et alimenter ainsi une chute suffisante pour tenir tou- jours la roue du moulin en mouvement. Henri désirait beaucoup voir cela de plus près. Il avait visité et examiné des mou- lins k vent , mais il n'en avait aperçu k eau que de la route. M. Frankland était d'avis qu'il suffirait d'une demi-heure pour aller et revenir, et qu'on pouvait accorder a Henri sa demande. Madame Frankland avait de la peine a le refuser, et néanmoins elle paraissait indécise ; elle regarda à sa montre ; elle craignait qu'ils eussent a peine le temps nécessaire ; et dit enfin , qu'elle tenait beaucoup a être rendue chez elle a l'heure juste du dîner, pour ne pas faire attendre un vieil ami : que cependant, s'il ne fallait qu'une demi- heure pour voir le moulin , elle pensait que , sans se mettre trop en retard , elle 8o LES JEUNES pouvait attendre Ifeiivi. Madame Wilson alla s'asseoir sur un tronc d'arbre, et se mit à dessiner la jolie vue du moulin, pendant que son fils allait l'examiner. Henri n'eut pas pins tôt obtenu la permis- sion qu'il partit comme un trait , Lien sûr d'elle de retour en moins d'une demi- heure : mais le temps passe bien vite , quand on s'amuse , quand on se livre a son goût favori. D'abord , il fallut voir la grande roue avec ses aubes* ; et Henri demeura quelques momens a observer comment l'eau la faisait tourner. C'était, à ce que leur dit le garçon meunier qui vint a eux , une roue de dessus**. Alors il fallut expliquer à Henri ce que c'était qu'une roue de dessus, et en quoi elle dif- férait d'une roue de dessous- * Ce sont par rapport auxmoulins à eau et aux roues que l'on fait mouvoir, ce que sont les ailes des mou- lins à vent. Les aubes sont des planches fixées à la cir- conférence de la roue , et sur lesquelles vient s'exercer l'impulsion de l'eau qui les chasse l'une après l'autre ; ce qui produit le mouvement de rotation. ¥ * Une roue, de dessus est celle dont l'axe est au- dessus de la chute, et dont par conséquent les aubes inférieures reçoivent l'eau près de l'endroit d'oii elle s'élance, et sont poussées par rimpu'sion qui la porte à suivre sa pente que le barrage rend plus rapide. La roue de dessous a son axe plus bas que la chute, et INDUSTRIELS. Si C'était un moulin a grain 'Henri en avait vu de semblables mis en mouvement par le vent, et comme la construction de Pinte- rieur était, a ce que lui dit son père , a- peu-pres la même dans celui-ci que dans ceux qu'il connaissait , ce n'était pas la peine de s'y arrêter. Henri serait bien re- venu de suite , mais il voulut regarder une grue qui servait à descendre les sacs quand le blé était moulu. Il crut n'avoir mis que peu de minutes a en considérer le mécanisme , et il en passa quelques- unes de plus a voir monter un sac ; une certaine macbine a bluter, dont l'opéra- tion, expliquée par le surveillant , l'inté- ressa beaucoup , l'arrêta encore cinq au- tres minutes. Cet homme lui montra que le blé , quand il avait passé sous la meule, en sor- tait écrasé ou broyé- mais que les parties les plus fines et les plus grossières de la farine , aussi bien que le son , ou enve- loppe extérieure du grain, étaient mê- lées ensemble. Dans cet état on l'étendait l'eau tombe sur les aubes supérieures. Quelquefois pour augmenter la vitesse, et suppléera une plus grande quantité d'eau , on construit ces roues creuses avec des compartimens ouverts par le haut, de ma- nière à recevoir l'eau ; on les nomme alors roues à pots. 4* 82 1ES JEUNES d'abord dans un grenier pour le refroidir; ensuite on le jetait par un entonnoir de Lois ou trémie dans le bout le plus élevé du blutoir. C'était un long cylindre creux, entouré d'une espèce de toile eu métal, ressemblant a de la gaze, mais de trois " différons degrés de finesse. Il était disposé en pente , et l'ouvrier ayant obli- geamment arrêté le mouvement de la ma- chine , montra a Henri qu'il y avait dans le cylindre un petit axe en fer qui le tra- versait en entier, et qui était tout entou- ré de brosses , avec le poil en dehors. Le garçon meunier, en tirant une corde, mit de nouveau cet axe en mouvement; et Henri aperçut que la farine, ainsi reje- tée par les brosses qui tournaient rapide- ment, était chassée de force a travers les mailles de la toile métallique : la plus belle fleur de farine passant à travers la division la plus haute et la plus serrée de cette espèce de gaze, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien que le son qui tombait par l'extrémité la plus basse du cylindre. * Chaque espèce de fa- * II y a des blutoirs semblables qui divisent la farine en quatre ou cinq qualités dans les beaux mou- lins que M. Casimir Perncr vient d'établir à la barrière d^i Bons-Hommes. INDUSTRIELS. 83 rine était reçue dans des boîtes séparées, d'où elle était mise dans des sacs, pour être ensuite employée aux différer) s usa- ges auxquels on la destinait. La fleur de farine , servant a faire la plus belle sorte de pain, ou la pâtisserie: la plus grossière, le pain de ménage; et le son s'employant a différens usages domestiques. Ayant pris un vif intérêt à ce qu'il avait vu, parce que le patient surveillant lui avait tout fait comprendre à merveille , Henri retourna en hâte vers sa mère, et ne fut pas peu surpris en apprenant qu'il avait été absent une heure, au lieu d'une demi-heure. Madame Frankland , qui espérait tou- jours que tout irait le mieux possible , dit qu'en se rendant de suite à l'endroit où ils devaient prendre le bateau , on pourrait , peut-être , réparer le temps perdu. « Pasaccéléré! en avant marche! » s'écria M. Frankland, et ils marchèrent aussi vite qu'ils purent, jusqu'à ce qu'ils atteignis- sent le canal. C'était un grand sillon ver- dâtre, d'une eau dormante, qui n'avait pas meilleure apparence , comme Lucie en fit l'observation a Henri, qu'un large fossé. Elle vit sur ce canal plusieurs grands bateaux chargés de charbon ; d'autres por- tant diverses marchandises ; et quelques- S^. LES JEUNES uns remplis de monde. A sa grande mor- tification, ils prirent un de ces derniers, et commencèrent a avancer lentement. Il n'y avait pins de joyeux bruit de rames : au lieu d'être conduit par des matelots , ce bateau était traîne par un cheval, qui y était attelé avec une longue corde, et qui , marchant sur un sentier près du bord, nommé le chemin de hallage, tirait de toutes ses forces, tenant sa tête basse et avançant pas a pas, levant un pied, puis l'autre. Lucie trouvait qu'il avait l'air tout-a-fait engourdi, comme s'il eût mar- che en dormant. « Pourquoi donc fait-on des canaux, papa? » demanda-t-elle. Son père lui expliqua que les canaux suppléaient aux rivières dans les endroits où elles cessaient d'être navigables , ou dans des lieux où leur pente ne les amène pas naturellement. Il lui apprit que les canaux étaient extrêmement utiles pour transporter aisément , et à bon marché, des marchandises pesantes et de nombreux passagers. Henri émit la supposition que l'on ne pouvait faire de canaux que dans les pays plats, et dans des terres d'un niveau par- fait. Mais son père lui répondit qu'on pouvait en ouvrir même dans des en- droits toul-a-fait montueux et inégaux. « Et comment fait-on alors, quand le INDUSTRIELS. 85 canal arrive devant des hauteurs , on ne peut pas faire monter l'eau ; nous ne pourrions pas, je suppose, descendre tran- quillement une montagne en bateau , ni même des marches. Tous savez que ce matin, nous avons été obliges de prendre terre avant d'arriver a cette chaussée, ce petit degré dans la rivière , qu'on appelle le barrage. » — (( Oui, » ajouta Lucie, « un des ba- teliers a dit, et mon propre bon sens me le montrait bien , qu'il était très-dange- reux d'en approcher ; le bateau aurait été lancé en avant, rempli d'eau, et nous au- rions été tous noyés. » — « Papa , comment est-ce que l'on fait alors sur des terrains inégaux ? » ré- péta Henri, « Peut-être que , comme nous avons fait aujourd'hui , on prend terre , et l'on marche , jusqu'à ce qu'on ait dé- passé la hauteur , et ensuite on se rem- barque. » — (( C'est ce que l'on faisait dans les premiers temps , » répondit son père , a et celte méthode est encore en usage dans quelques endroits* par exemple, en Amé- rique , et même en Angleterre , dans quelques marais du Lincoluslijre , on est obligé, non seulement de descendre de bateau, Henri , et de marcher , mais de prendre sa barque, et de l'emporter avec S6 LES JEUNES soi , tantôt a travers les terres , tantôt a travers les marais, d'un lieu où le canal s'arrête , jusqu'à un autre , où la terre étant redevenue de niveau , il peut re- prendre son cours; mais si cela est désa- gréable , mon enfant , même a des passa- gers, considère ce que c'est, quand il y a des marchandises et des charges pesantes a transporter. » — (( C'est fort incommode , en vérité... Je suppose que les gens prennent grand soin de choisir les terres les plus de ni- veau dans le pays , pour y établir leurs canaux , et qu'ils tournent les hauteurs , au lieu de les traverser. » — « Très-certainement, mon fils, mais quelquefois on ne peut pas les tourner. Que faut-il faire en pareil cas, Henri ? » — « Je ne vois autre chose a faire , que de couper la montagne, comme une de ces hauteurs que nous avons vues dans notre voyage; il était évident, par l'élévation des bords , où la route était encaissée, que l'on avait coupé plusieurs pieds de terrain, pour la tracer: la même chose doit, a ce que je peuse , être faite pour les canaux ; et lorsque de grandes pierres, des rochers obstruent le passage, on doit les faire sauter avec de la poudre, de même que nous avons vu des hommes miner un grand rocher, pour établir une INDUSTRIELS. 87 nouvelle route. On déblaie les décombres, les pierres et la terre, et on laisse un beau lit bien nivelé pour le canal. » — « Doit 9 est un mot aisément dit, Henri , mais tout ce travail de creuser , »de miner, de transporter des terres et des rochers , est extrêmement long , fatigant et coûteux ; de sorte qu'il eût été impratica- ble d'ouvrir des canaux a travers certaines parties du pays , s'il avait été nécessaire d'unir ou de niveler parfaitement les lits où ils coulent maintenant. On obvie a cette difficulté par une invention ingé- nieuse , appelée une écluse. Nous allons en rencontrer bientôt une dans ce canal même , et alors tu verras comment il se fait, que nous passions sur des inégalités de terrain, sans être obligés de quitter le bateau , et sans courir le risque de som- brer. )) — (f Que c'est curieux ! u dit Lucie ,' « il n'y a pas de danger du tout , papa ? » — ■ u Aucun, ma chère; si tes yeux et tes oreilles étaient fermés , tu ne t'aper- cevrais peut-être pas que nous traverse- rons une écluse. » Henri était cependant déterminé a bien ouvrir ses yeux et ses oreille?. Ils appro- chaient alors de deux larges portes de bois, qui auraient arrêté le passage a tra- vers ce canal , si elles eussent été fermées, S8 LES JEUNES mais elles étaient toutes grandes ouvertes. Leur bateau passa eutr'elles, sans que les passagers sentissent la plus légère diffé- rence dans son mouvement, ou qu'Use lit aucun changement dans leur position. Les portes se fermèrent alors derrière eux, et ils se trouvèrent dans une espèce de bassin , ou réservoir rempli d'eau , justement assez large , pour que leur ba- teau pût y tenir , sans frapper contre les bords en maçonnerie des deux côtés, ou contre les portes de bois. Vis-a-vis de celles par où ils étaient entrés, il y en avait deux autres qu'ils trouvèrent fermées ; mais aussitôt qu'ils furent clans cette espèce de réservoir, on leva une trappe, ou porte glissante, par laquelle l'eau qui était dans le bassin s'écoula graduellement, de sorte que sa surface s'abaissa par un mouvement imper- ceptible, et descendit tout doucement avec le bateau qui était dessus. Lucie , comme elle en faisait elle-même l'observation, ne s'apercevait qu'ils avaient descendu , qu'en regardant la hauteur derrière eux, et en voyant les traces de l'eau sur les murs du bassin a l'endroit où elle arrivait quand ils y étaient entrés. Ils continuèrent à enfoncer ainsi tranquillement jusqu'à ce qu'ils fussent au même niveau que le canal de l'autre coté des portes a travers INDUSTRIELS. 89 lesquelles il leur fallait passer encore ; des hommes ouvrirent alors ces portes, et le bateau poursuivit sa route sans dif- ficulté. M. VVilson engagea Henri a regar- der la partie du canal qu'ils avaient par- courue avant d'arriver a l'écluse , afin de juger de quelle hauteur ils avaient des- cendu. « Maintenant, Henri, dis-moi com- ment il se fait, qu'en arrivant nous ayons trouve l'eau du petit bassin de niveau avec celle qui nous avait portés jus- que-là? » Henri répondit, qu'il supposait qu'avant qu'ils arrivassent aux premières grandes portes , les hommes les avaient ouvertes pour que l'eau se précipitât dans le réser- voir et le remplît , l'amenant au même niveau que le canal. a Non, pas les grandes portes , Henri; réfléchis encore : la masse entière des eaux du canal en se précipitant ainsi, aurait causé une secousse trop violeute. » Henri réfléchit de nouveau; il pensait que de petites portes glissantes , sembla- bles a celles qu'il avait vues s'ouvrir dans les secondes grandes portes qu'ils avaient passées, se trouvaient dans les premières, et il supposa qu'avant leur arrivée , on avait levé ces écluses et laissé ainsi l'eau entrer tout doucement dans le bassin. 90 LES JEUNES Son père lui dit (fie c'était exactement ce qui était arrive , et il Je fit ressouvenir d'un coup de sifflet qui avait été donné par un de leurs bateliers, quelque temps avant qu'ils arrivassent a l'écluse. C'était un signal pour l'homme chargé de l'ouvrir. Henri fut charmé d'une invention aussi ingénieuse: « cela a l'air si aisé, » dit-il , ((qu'il me semble que j'aurais pu l'inventer moi-même. )> — (( C'est l'effet que font presque tou- jours les bonnes inventions, » répondit son père. — (( Comme nous descendions genti- ment et doucement dans le bateau , » dit Lucie, a sur la surface unie du bassin, tandis que l'eau s'écoulait par la trappe! Comme le disait papa, je suis sûre que si j 7 avais eu les yeux fermés, je ne m'en serais seulement pas doutée. A quelle profondeur nous sommes arrivés ! quelle marche a descendre pour un bateau , Henri! impossible sans une écluse. Mais si l'on peut monter et descendre des escaliers dans un canal?... » — a Des escaliers! )> répéta Henri , « je ne crois pas que cela se puisse ; à la bonne heure une marche. » M. Wilson dit a Lucie, qu'il avait vu en Ecosse , dans le canal Calédonien , sept ou huit écluses qui se suivaient immédia- INDUSTRIELS. 91 tement ; « les gens du pays les nommaient les escaliers de Neptune. ( i ) » M. Franckland fut enchanté qu'Henri et Lucie eussent pris plaisir a visiter cette écluse, car c'était principalement pour la leur faire voir qu'il était revenu chez lui par le canal. Bientôt après, ils débarquè- rent sur un côté de la route où ils avaient donné rendez-vous a leur voiture. Ma- dame Frankland se réjouit de l'y trouver, et elle regarda encore une fois a sa mon- tre , comme si elle craignait d'être en retard. Cp LES JEU SES CHAPITRE V. •I* \^olctvdw vieux UiLenàieuo ) llhowJc c^c JTLaDainc «JtanlifaiO ; ici lUnffU ; teà t3TCoufiu Le caractère parfait de madame Frank- land et son doux sourire avaient achevé de le gagner. Son front s'était déridé, il avait repris toute sa bonne humeur; et il se mit a parler de leurs anciens voisins, de son bon vieux ami Wedge-\vood,et du canal de Straflbrdshire , ou le Grand Trunh comme il l'appelait , pour lequel feu INDUSTRIELS C)5 M. YYetlgewood avait été le premier à proposer un projet, et qui enrichit tant d'individus qui avaient pris des actions au commencement de l'entreprise. Apres dîner, quand les dames quittèrent la table * , Henri les suivit , car il ne comprenait rien a ce qui se disait sur les actions dans la navigation , et sur l'in- térêt qu'elles rapportaient. Euprenantle café, la conversation se tourna . ou plutôt tomba sur le vieux monsieur de mauvaise humeur; et une des personnes qui étaient présentes , déclara qu'elle trouvait que madame Franklancl avait été mille fois trop bonne , et que pour sa part, si elle avait été a la place de la maîtresse de la maison , elle ne se serait pas crue obligée à plier devant un homme si bourru, et a se soumettre a sa brusquerie et a sa mau- vaise humeur : elle poursuivit , en se mo- quant de ses goûts épicuriens. Mais madame Franklancl l'arrêta, elle dit qu'elle était très-attachée ace monsieur qui était un vieil ami de la famille de son mari et de la sienne ; qu'il leur avait * En Angleterre les dames vont prendre le thé ou le café ensemble au salon, pendant que les hommes restent à table à causer et à boire des vins étrangers et des liqueurs. ()6 LES JEU. NES donne pendant long-temps (\cs preuves d'affection dont elle serait toujours recon- naissante , et que le seul moyen qu'elle eut de lui montrer sa gratitude , était de tâcher de lui rendre la vie douce et d'en- vironner de bonheur ses derniers jours, ce qui ne se pouvait faire qu'en supportant ses petites faiblesses. Sa bienveillance réelle, son jugement excellent, son instruc- tion effaçaient ces petites taches • ses viva- cités duraient peu, et la tendresse, la honte de son cœur restaient toujours. Lucie aima et admira encore plus ma- dame Frankland pour la manière dont-elle venait de parler. Elle se promit qu'en devenant grande, elle tâcherait d'imiter cet heureux caractère , et de supporter les défauts de ses vieux amis, quand même il leur arriverait d'être grognons; et par- dessus tout , elle résolut d'être aussi ferme que madame Frankland , a les défendre en leur absence. Le soir, après que le vieux monsieur eut fait sa sieste, et qu'il se fut commo- dément établi dans son fauteuil , au coin du feu, comme Henri passait près de lui, il le saisit par le bras, et lui dit d'un ton de bonne humeur, quoique brusque : u Contez-moi donc , mon petit homme , pourquoi vous êtes si curieux des mou- lins? Voulez-vous être meunier, ou con- INDUSTRIELS. 97 structcur de moulins , je vous prie î » Henri , qui, en gênerai, prenait ce qu'on lui disait a la lettre, répondit gra- vement qu'il ne se destinait a être ni meunier, ni constructeur; qu'il ne savait pas ce qu'il serait, mais que , quelle que fut sa situation dans le monde , il ne pour- rait jamais se trouver mal d'avoir acquis autant d'instruction que possible, et que c'était pour s'amuser et s'instruire , qu'il avait voulu connaître ce qui concernait les moulins. h Et qu'en avez-vous appris ? y> con- tinua le monsieur; « pouvez-vousmedire ce qui fait tourner un moulin ? >j — (( Le vent fait aller un moulin a vent, )) repondit Henri; « l'eau, un mou- lin a eau , et il y a quelques espèces de moulins qui sont tournes par des chevaux, d'autres par des hommes , et plusieurs par la vapeur. »* * M. Casimir Périer a établi aux portes de Paris , à la barrière des Bons-Hommes, des moulins qui sont le meilleur exemple que l'on puisse citer des moulins à vapeur, ainsi que des proce'de's et des perfeclionne- mensintroduilsdanslamouture. Une machine à vapeur de la force de 3o chevaux, dont le four et les chau- dières sont disposés au-dessous du sol, fait remonter elle-même du fond d'un puits , Feau qui doit alimenter 11. 5 9° LES JEUNES — « Sur ma parole , voilà un jeune homme qui en sait Jon£ ! » r ^ — « Non , monsieur , je sais très-p< son condensateur, qui se débarrasse à mesure de l'eau déjà échauffée. Au premier étage, les pistons montent et descendent doucement dans les cylindres polis ; des stiiffmg-boxcs , espèce de boîtes doublées d'e'toupcs, el d'un fer aussi brillant que l'acier, ne laissent passer que l'axe du piston , et retiennent la vapeur prison- nière. Uénorme balancier n'est pas immédiatement attache' au piston , car en levant « son bras puissant o il le forcerait à décrire une courbe; une machine en fer et en cuivre rendue souple par les jointures qui la for- ment, et nommée parallélogramme, est entre le balancier et le piston; s'alongeant et biaisant à mesure que le bras du balancier s'élève, elle est calculc'e de. manière à lui prêter tout ce qu'il faut de largeur pour que le piston ne soit pas contrarié dans sa marche perpendi- culaire, et qu'en faisant monter et descendre le balan- cier, il lui laisse former la courbe qu'une branche de compas décrirait en s'élevant sur un autre: mouvement nécessaire, puisque ce bras joue sur un centre. Un savant enchaînement de roues prenant leur action a celle que tourne l'autre bras du balancier font mou- voir , de chaque cote de cette grande machine , cinq énormes meules, et deux arbres en fer qui traversent perpendiculairement tout l'édilicc, et vont porter la vie à tous les étages. De larges courroies tournent les nombreuses roues ; la combinaison de grandes ou dç petites roues engrené-:? 1< lus autres, presse INDUSTRIELS. \Mj de choses, » dit Henri d'un air honteux vt mécontent. — a Bien; je ne vous chagrinerai ou ralentit le mouvement. Au sommet de l'édifice , un levier fort simple roule et déroule deux cordes qui montent et descendent les sacs : des trappes ou portes battantes, s'ouvrent de chaque côté, poussées par les sacs de bîe qui montent tranquillement jusqu'au faîte, où le garçon meunier n'a qu'à les vider dans une espèce de trémie , d'où le blé tombe dans une sorte de blutoir, qui le débarrasse de la poussière et le livre aux meules. La meule, après l'avoir écrasé, le verse dans des sacs qui remontent de même , comme par magie , et vont se vider dans des blutoirs presque semblables à ceux que Henri a eu tant de plaisir à regarder : et le son , le gruau , la farine sortant , chacun à part, de leur huchoir, passent dans des sacs , el vont s'emmaga- siner conduite par la même force qui les a nettoyés, moulus , et séparés. Il entre pour deux millions de francs de blé par an dans cet établissement , et il en sort pour deux millions cinq cent mille francs de farine , parfaitement préparée, fine etpure de son et de pous- sière. Seize à dix-huit ouvriers suffisent sans fatigue au service de ce bel établissement, et se promènent dans les salles, où les sacs montent et descendent régulière- uiHit, où le blé, le son , la farine se broyent, se sé- parent, se rendent aux places qui leur sont désignées. Les garçons meuniers ont l'air des seigneurs d'une quantité de génies invisibles , et on croirait voir se réaliser l'espérance d'une spirituelle anglaise , qu'un 100 LES JEUNES par mes louanges , puisque je vois que vous ne les aimez pas. A enez , h ajouta le vieux monsieur, en attirant Henri vers lui ; « vous verrez cependant que nous se- rons bons amis. Je vous ai vu hier jouer aux billes avec mon petit-fils: savez-vous comment on les fait? » — « Non , monsieur, » répondit Henri , en en sortant une de sa poche , et en la regardant attentivement. « Je voudrais bien savoir comment on les rend si rondes et si polies. Je pense que ce doit elre très- diilicile. » — « Oui vraiment , mon petit savant. Mon ami M. Wedgewood m'a dit que c'é- tait une des choses les plus difficiles qu'il Jour, il n'y aura de peuple, de domestiques, que les machines à vapeur ; et que l'homme devenu véritable- ment roi de ces sujets de sa propre cre'ation , dirigera les travaux, et n'aura d'autre soin que d'éclairer son esprit et de perfectionner les serviteurs qu'il s'est faits. M. Périer, en donnant l'exemple aux manufac- turiers, et en avançant la marche de l'industrie en France , fait dans la pratique autant de bien que ses discours pouvaient en faire dans la théorie, et prouve qu'il ne faut jamais abandonner l'espérance d'être utile à son pays. Lorsqu'une rouleaux améliorations et aux perfectionnemens se ferme, l'amour de l'humanité elle génie savent s'en frayer de nouvelles. INDUSTRIEL?. 101 eût jamais tentées. Et quand je voyageais sur le continent, je m'informai de la ma- nière dont on les fabriquait. » — u Et comment est-ce qu'on les fa- brique, monsieur? » — « On coupe d'abord une certaine sorte de pierre ou grès en morceaux d'une forme irrëgulière , n'importe comment , mais a-peu-près de la grosseur d'une bille ordinaire. On jette ces morceaux dans un moulin de fer divisé en compartimens : dans chaque compartiment , il y a une forte râpe fixée dans une direction oblique. Le moulin est tourné rapidement par le moyen de l'eau. Le frottement des pierres contre la râpe , et les unes contre les au- tres, les arrondit, et par degré les polit et les unit de la même façon que le gra- vier s'arrondit et devient lisse ? dans le lit d'une rivière. Quand les billes ont pris leur forme , elles tombent par des trous ronds qui sont pratiqués au fond du mou- lin , juste de la grandeur nécessaire pour les laisser passer. De Nuremberg, qui est la ville où on les fabrique , on leur fait descendre le Rhin jusqu'à Rotterdam , et de la , elles sont envoyées par toute l'Europe, dans tous les pays, dans tous les endroits où les petits garçons jouent aux billes, et où n'y jouent-ils pas ? Mainte- nant, vous en savez plus sur les marbres, 102 LES JEUNES que neuf sur dix dans les centaines d'en- fan.s de votre âge qui en ont leurs poches pleines. » La table de trictrac où le vieux mon- sieur fanait ordinairement sa partie avec madame Frankiand était préparée ; mais, au lieu d'y aller , il resta a caus< t avec Henri, et lui conta plusieurs choses qu'il avait vues en Hollande. « Quand j'allai pour la première foi> a Amsterdam, ;•> lui dit-il, « je me rappelle qu'en approchant vie la ville, je comptai qua six moulins à vent, tous en mou- vement. Les Hollandais ont été pendant long-temps les plus habiles constructeurs moulins, et plusieurs des inventions et des perfectionn emens maintenant en usage dans nos moulins anglais, ont été apportés de Hollande. Par exemple, il y de ces inventions que vous avez pu voii dans votre voyage ici. N'avez vous : remarqué sur quelques r.iov.liii> a veut e de petite roue en é\ entail qui est mi peu au-dessus du sommet ? » — \< Oui , je sais ce que vous voulr/. dire , monsieur. » — <( Et moi aussi , » s'écria Lucie - quand j'en vis une d'abord, je pensai que c'était un petit moulin a vent pour frayer les oiseaux, et les empêcher de ! blé, » INDUSTRIELS. 10 J -— « Et maintenant , en savez vous l'usage? » . — (( Oui, )> répondit Henri; « nlo père me L'a expliqué eu m'en faisant exa- miner une. Ces petites roues servent a tourner la roue a grandes ailes de toile du cote du vent , et cela , par le moyen du veut lui-même; de sorte que, de quelque point qu'il souffle , le moulin continue de travailler. Dans ceux qui n'ont pas cette ingénieuse invention, les ailes se reposera chaque fois que le vent change , et le meunier ne peut les remettre en mouve- ment, qu'en prenant beaucoup de peine : il faut qu'il tourne la partie supérieure du moulin, et c'est une opération tout-li- fait gauche et difficile. » — « Pourquoi? Gomment? » demanda Lucie ; % Henri , explique-moi donc les deux manières pour tourner les moulins, ou pour faire en sorte qu'ils tournent tout seuls, et d'eux-mêmes : j'en ai bien quel- que idée , mais j'ai oublié comment cela se fait exactement. » — « Oh ! je suis sûr que tu le sais , », dit Henri. — - (( Peut-être que je Vai su; mais ex- plique-le moi , comme^si je ne me le rap- pelais pas, et commence par le commen- cement, s'il te plaît; par cette opération gauche qu'eu est obligé de faire quand 104 LES JEUNES le moulin n'apas la petite roue a éventail. » — u Le moulin commun , » répondit Henri, u s'appelle moulin à pivot , parce qu'il est soutenu par un pivot qui est for- tement fi*é a la base , et qui traverse en long le milieu de Tin teneur de l'édifice en bois ou le corps même du moulin. Cette partie est séparée du bâtiment en maçonnerie et des meules qui sont dedans : elle est soutenue par L'extrémité du grand pivot, ou arbre long, et peut être tournée dessus à volonté. » — (( Voila, je crois, ce que tu veux dire , » reprit Lucie , en tenant son crayon de mine de plomb droit , et en le coiffant de son dé qu'elle faisait tourner. « Comme cela, n'est-ce pas? » — « Oui, a peu de chose près , » répond it Henri. « Mais les grandes ailes du moulin sont fixées à cette tour de bois qui est quel- quefois ronde et quelquefois carrée ; et Tonne peut tourner horizontalement l'une, sans déplacer en même temps les autres. Supposons que le vent change du nord au sud, alors on fait tourner la tour, jusqu'à ce que les ailes soient juste du côté opposé a celui où elles étaient d'abord. » — « Comme cela doit être incommode ! Et comment le meunier en vient-il a bout? La tour, les ailes et tout cela, doit être d'un poids énorme. » INDUSTRIELS. lo5 — (( Il ne peut les mouvoir sans le se- cours d'un levier. Il y a une grande échelle qui tient par un bout au haut de la tour , et qui descend obliquement jusqu'à terre, de façon a servir d'étai ou d'arrêt, pour tenir le moulin fixe dans la position où il faut qu'il reste , ses ailes faisant face au vent. Mais le vent venant a changer , il faut orienter le moulin ; alors le meunier lève de terre l'extrémité inférieure de la grande échelle , et il s'en sert comme d'un long manche , ou levier, avec lequel il fait tourner le moulin, jusqu'à ce que les ailes soient de nouveau bien placées, » — « Voila pour le moulin a pivot : maintenant a l'autre , celui qui a la petite roue en éventail , comme tu la nommes. » — cr Celui-là fait son affaire adroite- ment , sans que le meunier, ou personne s'en mêle. C'est le sommet, au lieu du corps entier, qui est mobile. L'axe de la grau de roue à ailes traverse le sommet ou chapeau , et par conséquent peut être tourné hori- zontalementaveclui. Ce sommet reposesur des petits rouleaux disposés dans une rai- nure, de façon ace qu'ilspuissentse mouvoir aisément sur le faite de la solide muraille de pierres qui forme le corps du moulin. Passons maintenant a la petite roue. » — «Oui, à l'ingénieuse petite roue, » dit Lucie. — « Elle est placée de manière à recevoir le veut dès qu'il ne peut plus souiller sur les ailes Je la grande roue. Aussitôt donc que la grande roue s'arrête, la petite roue se met a tourner, et elle met en mouvement tout une suite de rouages qui s'engrènent les uns dans les autres, et que je n'ai que faire de te décrire. Je le dirai seulement qu'ils ont le pouvoir de tour- ner graduellement le sommet , jusqu'à < e que les ailes , placées dans la direction du vent, recommencent a tourner; alors la petite roue s'etant amenée d'elle-même hors du vent, s'arrête. Son affaire est faite , et elle se repose , jusqu'à ce que son mou- vement redevienne :. k vccssaire. Quand le vent vient a changer , et a frapper de nou- veau sur ses petites ailes, elle recommence à tourner , et oriente encore la grande roue, et ainsi de suite. >) — « Très-hic n , ;> dit le vieux mon- sieur; «j'affirmerai que \ous comprenez cela à merveille, si je puis m'avain er au- tant sans que vous prisiez, que je vous ilatte. m Henri se mit a rire; « mais, » reprit- il , « il y aune chose de ces moulins a vent, que je ne comprends pas du tout. J'en ai vu quelques uns rester tranquilles pen- dant que d'au 1res, dans la même situation à-^eû-près, tournaient, et cela parle même INDUSTRIEL?. IO7 vent : j'en ai cherche la raison, et tout ce que je puis imaginer c'est qu'il y a quel- que différence dans la manière dont les ailes sont placées en Liais , ou oblique- ment , comme je crois qu'il faut dire. » — k Je présume que vous avez bien jugé, mon jeune penseur. J'avais un ami eu France, un savant : il lit un moulin qui tournait lorsque tous les moulins du voi- sinage restaient immobiles. Les paysans avaient coutume de se rassembler autour, le regardant avec de grands yeux ébahis, et persuadés qu'il allait par sortilège , car ils ne pouvaient concevoir qu'il fallût moins d'air a ce moulin qu'aux leurs. Cet avantage était dû a la judicieuse posi- tion des ailes, que mon ami avait dispo- sées de façon a ce que le vent agît sur elles avec la plus grande force possible. » — a Je voudrais bien connaître cette po- sition exacte, » dit Henri; « j'aisouvent es- sayé de la trouver en faisant de pe tits mou- lins à vent; mais j'étais obligé de décider au hasard la pente que je donnais à mes ailes. J'aimerais bien a savoir exactement la règle, pour les poser, et connaître enfn quelle disposition est la meilleure, et par quelle raison. » — ce Je serais moi-même enchanté de pouvoir vous dire tout cela, mon cher, mais c'est au-dessus de ma ?ri^ii Ce . Des hommes 108 LES JEUNES instruits ont pense et écrit beaucoup sur cette question ; mais je ne suis ni savant, ni mathématicien, par conséquent, je ne puis la résoudre : je ne puis que vous décrire ce que j'ai vu, et ce que je com- prends. » Il raconta alors a Henri , plusieurs observations qu'il avait faites a Amster- dam. Henri savait que cette ville était bâtie sur pilotis ; Lucie se rappelait d'avoir vu le compte de leur nombre, qui était pro- digieux. Henri demanda si quelques-uns avaient cédé, ou si les maisons restaient dessus parfaitement droites. — (( Non, » dit le vieux monsieur; « la première idée que j'ai eue en entrant a Amsterdam , c'est que plusieurs des maisons étaient sur le point de s'écrouler, tant elles s'éloignaient de la ligne perpen- diculaire , et cependant elles ne tombent pas. » Henri allait en demander la raison , mais une autre question lui vint en tête, et rlans sa peur de l'oublier, il s'écria : <( Je vous en prie, monsieur, savez-vous si les Hollandais connaissent l'usage de la machine a vapeur ? » — a Oui , certainement , ils le con- naissent très-bien. » — « Pourquoi alors, » continua Henri, INDUSTRIELS. ÎO^ a n'emploient- ils par la vapeur au lieu du vent, pour faire marcher leurs mou- lins ? » — « Pourquoi le feraient-ils, mon petit ami? h — (( Parce que le vent est incertain, qu'ils ne peuvent l'avoir a volonté; et quand il n'y a pas de vent il faut que le moulin se repose. S'il vient un orage, ils ne peuvent augmenter , ni diminuer le vent, selon qu'il leur faut plus ou moins de force ou de vitesse ; tandis que nous pou- vons gouverner la vapeur a notre gré , dans toutes les époques , et par tous les temps. » — u Très-juste, mon petit mécanicien ; les Hollandais commencent à se servir de la machine a vapeur, et de plus... m Ce qu'il y avait de plus , il le dit, mais Lucie n'était pas pour le moment en état de l'entendre. Tout en causant, il avait laissé tomber une prise de tabac qu'il roulait entre ses doigts, et la pauvre Lucie fut saisie d'un accès d'éternuement qui semblait ne devoir jamais finir. Quand il fut calmé, elle entendit qu'il était question des levées, ou larges et hautes digues, que les Hollandais sont obligés d'établir pour se mettre à l'abri des inondations. Ces levées sont formées principalement par de grandes nattes de pailles ; attachées \ 1 1° LES JEU .N'ES avec dos branches de saules enlacées en- semble, qui se conservent api es que les nattes sont usées , et qui opposent la meilleure barrière a la force de la mer. — a Des saules! » s'écria Lucie, « ces branches flexibles que je puis plier sans elïort î et elles arrêteraient la force de la m tout entière ! n — dit Lucie. — « Mais, » continua son père, « si cette dame avait connu le nom botanique, elle aurait su la différence dès qu'on au- rait prononcé le nom latin , et l'insuffi- sance du Vocabulaire Français aurait été réparée. Je me souviens d'avoir entendu une française parler du laurier rose , à un monsieur qui entendait très-bien le fran- çais , mais qui se trouvait n'avoir jamais Vu de laurier rose en France, et qui, par conséquent ne savait ce qu'elle voulait lire. Elle en fit la description , il crut qu'elle parlait du Rhoâudendrom ; en- « i '■ — - * Sorte de primevères. 124 LES JEUNES fin quelqu'un s'avisa de prononcer le nom botanique Nerium olcander, et du moment que ce monsieur entendit le nom latin , il comprit de quoi il était question, et sut qu'on parlait du laurier commun, qu'il avait souvent vu dans les serres anglaises. Comprenant alors l'utilité de savoir les noms latins de la botanique , Henri fut sa- tisfait. « Rappelle-toi bien , mon cher Henri . >» ajouta sa mère, « que je ne trouve bon qu'on se serve de ces mots latins qu'autant que cela est utile, comme langage et comme moyen d'augmenter son instruction. » Lucie se promit d'apprendre par cœur tous les noms botaniques des fleurs com- munes dont il était question dans le Ma- nuel du jardinage que madame Frankland avait eu la bonté de copier dans son petit souvenir ; et elle demanda a Henri , si plu- sieurs de ces noms avaient des significa- tions particulières, comme par exemple , Y Hydrangea qui, ace qu'on lui avait dit, signifiait V amante des eaux, et VAga- panthe ou labelle, parce qu'en ce cas elle les apprendrait plus vite, et les retien- drait mieux. Henri promit de les lui expliquer , s'il le pouvait, une autre fois, car pour le moment il était tout occupé a regarder une charrette a grandes roues, qui descen- INDUSTRIELS. 125 clait une hauteur sur la route. Et tandis qu'il examinait la forme et le mouvement des roues, et qu'il adressait a son père quelques questions a ce sujet , Lucie plaignait le pauvre chien, qui, enchaîné sous le chariot , tantôt trottait dans la houe, et tantôt se laissait traîner a demi par le cou, d'un air piteux. On lui dit, qu'il servait à garder le chariot , et qu'on l'y attachait pour qu'il fût toujours a son poste. Elle eût souhaité de tout son cœur , qu'on pût persuader a l'homme de le lâcher. Elle pensait , qu'un chien fidèle garderait le bien de son maître, sans avoir besoin d'être enchaîné. Sa mère remarqua, qu'il serait inutile de parler sentiment a un charretier anglais. Lucie aurait voulu avoir de l'argent, afin de pouvoir rache- ter le chien , et le mettre en liberté. Madame Wilson lui dit que , même en supposant qne ce souhait pût s'accom- plir , rhomme en achèterait infaillible- ment un autre, et celui qu'elle voulait délivrer n'en serait peut-être pas plus heureux , car il pourrait bien ne trouver personne pour le nourrir et prendre soin de lui : « tu sais , ma chère Lucie, que nous ne pouvons ramener avec nous. Que ferions-nous pour le premier chien que nous rencontrerons sous une autre charrette? » !2Ô LES JEUNES Lucie sentit l'impossibilité de les déli- vrer tous, et elle soupira. Sa mère voyait avec plaisir qu'elle eût ces senlimens d'humanité pour les animaux; cependant elle lui dit : « il y a beaucoup de choses semblables dans cette vie , dont nous de- vons supporter la vue , sans pouvoir y porter remède. Tout ce qu'il nous reste a faire, c'est de prendre le plus de soin possible des animaux dont nous avons la charge. » Lucie rougit : a Je prendrai bien garde une autre fois , quand on me confiera encore le pauvre Azor, de ne pas oublier de lui donner à boire. Je me rappelle qu'un jour... » Ici elle fut interrompue par une excla- mation de Henri : « Papa! je vous en prie , regardez de suite par la portière ! Ne voyez-vous pas cette traînée de poudre noire, tout le long du chemin, derrière la charrette ? J'ai vu la poudre filer hors d'un baril. N'est-ce pas de la pou- dre à canon? Faut-il descendre, et s'en assurer ? » 11 parlait aussi vite qu'il pouvait pro- noncer les mots ; son père appela sur le champ le postillon, lit arrêter la voi- ture , et sauta en bas : Henri le suivit. C'é- tait de la poudre a canon. Ils coururen après le charretier, qui , ou ne les enten - INDUSTRIELS. 12^ dait pas , ou ne voulait pas s'arrêter. Quand ils l'atteignirent, et lui montrè- rent la poudre passant a travers les planches mal jointes du baril, il se mit en colère comme un paysan grossier , contre le ba- ril , puis contre l'homme qui l'avait em- ballé; ensuite il s'emporta contre celui à qui il était adressé : bref, il s'en prit a tout le monde , hors a lui-même. Il n'a- vait point d'idée claire du danger qu'il avait couru , jusqu'à ce que M. Wilson lui eût appris que, quelques années avant, une charrette avait sauté, et les hommes et les chevaux avaient été tués , justement par un accident semblable. Un peu de poudre ayant été secouée s'échappa d'un baril qui était dans le chariot , et prit feu , a ce que l'on supposait, par une étincelle que les fers des chevaux firent sortir d'un caillou. Le feu s'était communiqué au baril , et tout avait sauté. Le charretier paraissait peu disposé a ajouter foi à cette histoire , jusqu'à ce qu'il entendît le nom de la hauteur que descendait cette charrette , et alors , sans autre ques- tion , comme l'observa Henri, il crut £t la vérité du fait. C'est ainsi que les igno- rans croient , ou refusent de croire sans fondement raisonnable. M. Wilson et son fils restèrent, jusqu'à ce que le baril fut bien empaqueté , les 128 LES JEUNES cercles de fer resserres , et le tout soi- gneusement arrange. Quelques voyageurs qui étaient assis sous le toit en grosse toile de la charrette, et qui avaient écoute et regarde ce qui se passait, exprimèrent alors leur reconnaissance, disant qu'ils auraient pu perdre la vie , si le danger n'avait pas été' découvert à temps. Les remercicmens du charretier en devinrent plus vifs, et comme il replaçait le baril, il dit a Henri dans son patois : « C'est z'un joliment bon tour que vous nous avez fait la, not' maître, et si j' pouvions vous donner aussi queuq' coup a' main , j' ne resterions pas en arrière , voyez- vous : mais nous aut' pauvres gens , nous ne pouvons guères rian pour des richards comm' vous. » Henri le remercia : il n'avait besoin de rien, dit-il, et il se trouvait très-heureux que l'homme et sa charrette fussent eu sû- reté. « Quel bonheur ! papa , » dit-il, comme ils retournaient a leur voiture , « que j'aie vu tomber cette poudre, et que je me soi- ressouvenu de l'accident que vous m'aviez raconté. )> — « Oui, » reprit son père , « tu vois combien il est utile d'observer tout ce qui se passe, et de se rappeler a propos de ce que l'on sait. » INDUSTRIELS. 1 29 Quanti Lucie fut au fait de ce qui s'était passé , elle se réjouit de ce que l'homme et le chariot avaient échappé au danger; mais elle regretta qu'Henri n'eût pas profité de la reconnaissance du charretier, pour lui dire un mot en faveur du chien. ce Je l'ai oublié, » s'écria Henri. « Papa, voulez-vous m'attendreici trois minutes? je vais courir, et parler pour la pauvre béte. n Son père sourit, fit un signe d'appro- bation, et Henri partit comme un trait. Nous ne pouvons rapporter exactement ce qu'il dit , ni la réponse du charretier , car il ne put jamais s'en ressouvenir,- mais, pour résultat de sa course , comme il en instruisit Lucie , le chien fut détaché , et l'homme promit de le laisser en liberté pendant le jour, et de ne le mettre à la chaîne , que la nuit. Lucie, fîère du rôle que son frère avait joué dans cet événement, continua a par- ler de tout ce qui lui venait à l'esprit , et de tout ce qu'elle voyait sur la route, comme elle avait toujours coutume de le faire quand elle était contente : tandis qu'Henri, aussi, selon son habitude, lors- qu'il était parfaitement satisfait de lui- même, ne disait mot. Après que Lucie eut épuisé tous les sujets, elle remarqua le silence de Henri. 6* l3o LES JEUNES — « A quoi penses-tu donc , Henri? songes-tu encore au chien et au charre- tier? )) dcmanda-t-cllc. — «f INon , car il n'y a plus rien a faire pour eux , » dit Henri. « Je cherchais a deviner quelle peut être cette chose si brillante, que je vois la-bas , étincelcrà la clarté du soleil. » "— « Oh je la vois , » s'écria Lucie ; u on dirait un énorme diamant, scintillant entre les arbres. Qu'est-ce c'est, papa? regardez donc. » Son père supposa que c'était la réflexion de la lumière sur quelque girouette , ou globe poli placé au haut d'un bâtiment. En approchant davantage , ils virent que c'était les rayons du soleil réfléchis par les vitraux d'une serre. « La réflexion de la lumière î » répéta Lucie ; « que voulez-vous dire , papa? et quelle différence y a-l-il entre la réflexion et la réfraction , car j'ai aussi entendu employer ce mot-la. » — « Quand les rayons lumineux sont renvoyés par la surface de quelque sub- stance lisse, par exemple, d'un morceau de miroir ou de métal poli , cela s'appelle être réfléchis : quand les rayons passent à travers quelques corps trausparens et qu'ainsi ils sont détournés de leur chemin direct ; ils sont réfractés ; et l'on appelle INDUSTRIELS. l3l la lumière qu'ils produisent ainsi réfrac- tion. » — i( Te rappelles-tu, Lucie , qu'hier dans le bateau , tu observas que , dans la rivière, la rame avait Pair d'être cassée? c'est parce que tu la voyais au travers de l'eau. M. Frankland te dit que c'était l'effet de la réfraction. » — « Je me rappelle fort bien qu'il me dit cela, et je me souviens aussi que je n'en étais pas plus avancée ? mais alors , j'avais honte de le questionner davantage là-dessus, et depuis je l'ai oublié ; mais toi , Henri , ne peux-tu pas m'expliquer cet effet -là , dis donc? » — (( En vérité, je ne saurais pas. )> — « Mais vous , papa , vous serez bien assez bon pour me le faire comprendre ? » — « Ma chère enfant, je ne puis pas êlre assez bon pour te faire entendre cela, jusqu'à ce que tu sois plus instruite. Je suis bien aise cependant, Lucie, que tu aies observé l'apparence de la rame dans l'eau, et que tu désires connaître les rai- sons de ce que tu vois. Quelquefois de légères observations de ce genre, condui- sent aux plus grandes découvertes. » — « Vraiment, papa?)) s'écria Lucie. — « Oui; mais plus souvent encore, ces mêmes observations qui, si elles étaient l32 LES JEUNES suivies, conduiraient aux découvertes les plus importantes, restent inutiles pen- dant des siècles, parce que les gens ne font aucun effort pour trouver la raison de ce qu'ils ont vu. C'est Aristote qui, il y a plus de deux mille ans, dans son ouvrage sur l'histoire naturelle , de- mande , entre autres questions, pourquoi un bâton paraît plier quand on renfonce obliquement dans l'eau? Cette demande n'a obtenu de réponse juste que de Pto- lémée, environ quatre cents ans après. La renommée de plusieurs grands philo- sophes, parmi les modernes, est due a leurs découvertes des règles et des lois pour mesurer cette réfi action de la lu- mière, qui fait que le bâton semble courbé dans Peau : et ce n'est que du temps de notre Newton , que le tout a été expli- qué d'une manière satisfaisante, et que les connaissances auxquelles cette décou- verte peut conduire , ont été obtenues. Ce fut ce grand homme , qui , en poursui- vant cette légère observation , et d'autres semblables, lit la belle découverte de ces lois de la lumière , que nous appelons les lois de la réflexion et de la réfraction. Ett considérant les couleurs variées d'une bulle de savon , ce que tant d'autres avaient observé avant lui sans eu tirer aucune INDUSTRIELS. l33 conséquence , il arriva aux plus impor- tantes conclusions par rapport à la vue et aux couleurs. » Mais ici toute cette conversation phi- losophique fut interrompue par le son du cor d'une malle-poste. Henri et Lucie mirent tous deux la tête à la portière , car quoique ce plaisir se renouvelât bien des fois, jamais Lucie ne manquait vo- lontairement le passage d'une voiture , d'un courrier ou d'une diligence. Comme Henri l'avait deviné, c'était la poste royale, avec son garde , par derrière , et l'homme en veste écarlate , avec le chapeau galonné d'or , sonnant d'un air fier la trompette pour qu'on fît place sur la route. Orgueil- leux comme un roi sur son trône , siégeait le cocher, enveloppé de triples manteaux, et d'une profusion de cravattes, dirigeant ses quatre beaux chevaux qui allaient au grand trot sans s'inquiéter de la charge qu'ils tiraient ; le fouet restait oisif dans les mains du conducteur, excepté une fois, où du bout seulement il toucha a peine un cheval négligent pour le rappeler au de- voir, et le ramener a un trot égal et vif. Lucie, en voyant rapidement lîler l'équi- page , admira les beaux chevaux, mais en- core plus les b^aux harnais. « Ils sont si eTégansî » dit-elle, « plus élégans que Je^ harnais d'aucune voiture 1 34 L ES JEUNES bourgeoise. De brillans anneaux de cuivre parent les têtes des chevaux , avec de jolis petits glands qui étineellcnt aux rayons du soleil. » Peu touché des harnais , et des jolis glands , ï feu ri n'avait d'yeux que pour les chevaux. « Quelles beaux animaux ! et quel train ils vont! oh, papa! regardez donc, comme ils tournent le coin . » s'écria Henri, s'avançant hors de la portière poul- ies suivre de l'œil jusqu'à ce qu'ils fas- sent entièrement hors de vue. Pendant le reste de cette poste , la route , comme le fit observer Lucie , n'était qu'une assommante ligne droite. Elle ne put rien trouver a faire , si ce n'est de compter combien de voitures ils rencon- trèrent dans les cinq derniers milles. Son père lui dit que sur la route de Bath , il avait rencontré une fois onze voitures en cinq milles. Mais Lucie dans la même dis- tance ne put compter qu'une charrette de roulage pesamment chargée . et douze chariots de charbon. Henri s'émerveil- lait qu'elle eut toujours la tête a la por- tière , quand il n'y avait rien a voir que des voitures de charbon ; mais elle dit qu'elle avait ses raisons pour cela, et Henri la laissa prendre son temps pour les révéler : ce qu'elle ne fit pas encore à ce rclai. INDUSTRIELS. 35 •VM*\*V»\V\\VV«\\VMVWVVVVVVVVV«.'>VW«VVV»*VV\*V*»VVV\VVMVVMVV« CHAPITRE VIL i/ewMippuioutfr J toc/ C5ouo oui.wuttc_>. « Henri, te rappelles-ta que madame Frankland a dit, hier soir , que nous au- rions une surprise avant la fin de notre voyage d'aujourd'hui ? )> — « Je m'en souviens ; mais j'ai été si heureux toute la journée , que je n'y ai pas pensé le moins du monde jusqu'à présent. » — « J'ai été fort heureuse aussi, et pourtant j'y ai songé plus d'une fois : et maintenant que nous avons dîné , et que la soirée s'avance , c'est le moment d'y penser. Je ne peux deviner , Henri , ce que ce peut être, n Lucie était alors debout dans le salon de l'auberge où ils avaient dîné, et tout en parlant elle promenait ses regards autour de la chambre , et hors de la fe- nêtre. 1 36 LES JEUNES (( Il n'y a rien de surprenant ici , j'en suis sûre, » ajouta-t-elle , « et cependant j'ai entendu papa donner Tordre que les chevaux ne soient attelés que dans deux heures. Dis donc, Henri, sais-tu pour- quoi? » — « Je crois que nous devons nous promener dans quelque parc près de la ville, » repondit son frère, u et la voiture viendra nous prendre a la porte la plus éloignée; nous avons aussi une maison a voir. Viens, Lucie , viens vite ! papa nous appelle pour que nous allions avec lui. ); Lucie suivit son frère avec une vive joie , enchantée de ce qu'ils allaient enfin être surpris. Ils montèrent une avenue de hêtres, et atteignirent la maison sans avoir rien rencontré d'extraordinaire; et a son grand désappointement , la pauvre Lucie découvrit que son père et sa mère n'étaient venus la , que pour voir des tableaux. Ni Henri, ni sa sœur , n'avaient de goût pour la peinture , et leur mère les engagea a s'amuser a courir dans le jardin et les parterres; promenade dont ils eurent la permission de jouir, quand elle se fut faite caution, qu'ils ne toucheraient ni aux fleurs, ni aux arbustes. Ils exa- minèrent d'abord toutes les plates-bandes; puis, ils parcoururent le parc, suivirent Les bords d'une jolie rivière ? montèrent INDUSTRIELS. l3^ tout au travers d'un bois qui couvrait une colline , jusqu'à ce que la lumière rougeà- tre du soleil couchant qu'ils voyaient bril- ler sur le tronc des arbres, les avertît qu'il était temps de retourner d'où ils venaient. Ils craignaient d'arriver trop tard, et de faire attendre leurs parens; mais ils ren- contrèrent heureusement le garde cham- pêtre qui, en revenant de sa tournée, leur montra le plus court chemin pour se rendre a la maison. Au lieu d'être en re- tard , ils trouvèrent qu'ils auraient aussi bien fait de ne pas courir si vite, car M. et madame Wilson n'avaient pas en- core fini de regarder les tableaux. « Asseyons-nous donc, et reposons-nous tranquillement, » dit Lucie, « car j'ai bien chaud. Pense donc, Henri, papa et maman qui sont restés tout ce temps-là a regarder de la peinture! bon Dieu, que j'aurais été fatiguée, s'il m'avait fallu de- meurer ainsi des heures entières, le colbien droit et les yeux tout grands ouverts fixés la-dessus. Henri, crois-tu que lorsque nous serons grands, et que nous commen- cerons nos voyages , nous soyons jamais assez passionnés de la peinture pour nous résoudre à la regarder ainsi, pendant des demi-journées? » — a Peut-être bien, quoique nous ne I 38 LES JEUNES nous en souciions guères aujourd'hui. Je me rappelle qu'il n'y a pas encore bien long-temps , il ne m'arrivait jamais de m'occuper d'autres gravuresque de plan- ches de machines ; mais depuis que j'ai vu les vignettes de Don Quichotte, j'en suis venu aies aimer beaucoup. » — « Oui; te souviens-tu comme nous nous sommes amuses ensemble , a regarder les planches du microcosme de Pyne ? » — « Vraiment , je les oubliais. Oh ! celles-là ont tant de ressemblances avec les choses et les gens que nous voyons tous les jours , qu'elles m'ont plu de tous temps. » — (c Et les gravures des contes arabes , quoiqu'elles ne ressemblent , ni a ce que nous voyons tous les jours, ni a ce que nous verrons jamais , tu les aimes , j'espère , Henri ? — a J'en aime; oui, quelques-unes. » — « Quelques-unes, » répéta Lucie. a Tu as raison, moi j'aime surtout celles qui sont semblables à l'idée que je me suis faite des sultans , des visirs , de leurs turbans , desFatimes et de Codgi-liassan. Mais il y en a d'autres qui ne me plaisent pas tant , par exemple celle du génie de la lampe d'Aladdin , et du magicien africain, parce qu'elles ne me montrent pas ce que INDUSTRIELS. ï3^ mon imagination s'était figure. Henri , conte-moi donc un peu quelle idée tu t'es faite du magicien africain. » C'était une tâche difficile , et Henri fut content d'en être soulagé , par les ordres de son père , qui l'envoya voir à la porte du parc, si la voiture était arrivée. Elle les attendait , et dans le temps qu'ils mi- rent a la joindre, le soleil se coucha, et le crépuscule devint de plus en plus som- bre. Avant qu'ils eussent atteint la poste prochaine et prit le thé , la nuit était en- tièrement venue. Cependant ils avaient encore un relai a faire. Lucie, qui n'ai- mait pas beaucoup a voyager dans l'obscu- rité , fit remarquer , au moment où sa mère remontait dans la voiture , que les lan- ternes n'étaient pas allumées. « Ne t'en inquiète pas, mon enfant, n dit M. Wilson , « nous aurons bientôt assez de lumière. » — (( Bientôt! oh non, papa, je vous demande pardon , » s'écria Lucie, « II n'y aura pas de lune avant deux heures. Je peux vous montrer quand la lune se lèvera , dans mon nouveau calen- drier. » — (c Je n'en doute pas , ma chère ; mais , Lucie , ne reste donc pas ainsi a par- ler sur le marche-pied. » A l'instant où son père lui donnait cet l4o LES JEUNES avis , un des chevaux fut effrayé par une clarté* soudaine , et causa une violente secousse a la voiture ; Lucie fut jetée en arrière , hors du marche-pied, et serait tombée sous la roue, si sou père ne l'eut saisie dans ses bras , et remise sur ses pieds. Elle monta de suite dans le carrosse, et tandis qu'elle tremblait encore de l'effroi qu'elle avait eu , son père répéta son avis. « Tant que vous vivrez , enfant , ne restez jamais de cette manière sur un marche-pied, sans vous tenir a quelque chose. Je t'assure , Lucie , que tu te met- tais la dans un danger beaucoup plus émi- neut, qu'il n'est vraisemblable que tu en puisses courir dans toute cette nuit, quel- que grande que soit l'obscurité. » Lucie se flattait que son père ne la pre- nait pas pour une poltronne , et après s'être tu par soumission pendant quelques minutes, elle exprima cette espérance, et commença à prôner son courage, en rap- pelant à. Henri tous les exemples dont elle pouvait se souvenir , et qui prouvaient qu'elle n'avait jamais eu peur en voiture. Henri ne répondait rien, a je ne puis pas voir ta figure , Henri ; mais j'espère que tu conviendras que je dis la vérité, n — « Non , ma pauvre sœur ; je ne puis m'empécher de rire : car il me semble que INDUSTRIELS. I/(I tu as passablement peur maintenant. Tu te colles, tant que tu peux, contre moi, parce que nous descendons. » — (( En ce cas , pense et parle de quelqu'autre chose , » reprit sa mère ; « ne donne pas a entendre a Lucie qu'elle est peureuse , car ce serait le vrai moyen delà rendre telle. Lucie, ma chère, il n'y a pas le moindre danger. Mais quand même il y en aurait beaucoup, ta frayeur ne le diminuerait pas. » — « C'est vrai, maman; mais seule- ment que le postillon n'aille pas tout- a-fait si vite. Voulez - vous le lui dire, maman? » — « Non, je ne puis pas lui apprendre a conduire; le peux-tu, Lucie? » — « Non, en vérité, maman, » répon- dit-elle , en riant ; ou en essayant de rire. — « Nous ferons donc mieux de laisser le postillon faire son métier , puisqu'il le sait, et que nous n'y entendons rien. » — « Très-bien , maman ; je sais que vous avez raison, et qu'il n'y a pas de dan- ger maintenant. Nous sommes au bas de la descente , je le sens , et la route est toute unie a présent. Mais, maman, supposons qu'il y eût du danger, et que les chevaux eussent réellement pris le mords aux dents, qu'auriez-vous fait? » — « Je serais restée tranquille : seule 1 \-?, LES JEUNES précaution qu'il y eût a prendre , pour ne pas accroître le péril. » — « Est-ce que vous ne pourriez pas sauter hors de la voiture , maman? » — « Je le pourrais peut-être , mais je ne le tenterais pas; car je sais que c'est la chose la plus hasardeuse que l'on puisse faire. » — ((Oui vraiment , » ajouta M. V\ ilson , « je crois qu'il n'y a pas eu autant de per- sonnes tuées, et de membres rompus par les accidens arrivés aux voitures , que par l'imprudence de ceux qui cherchent a s'élancer dehors lorsque les chevaux s'em- portent. Tous les gens qui ont quelque ex- périence vous diront , que la meilleure chose que l'on puisse faire en pareil cas est de rester tranquillement dans la voi- ture , jusqu'à ce que les chevaux s'arrêtent , ou soient arrêtés. Si vous faites quelque bruit, si vous jetez un cri, ou parlez a celui qui conduit, vous augmentez votre dan- ger, puisque vous pouvez ainsi distraire son attention, et qu'il est bien certain qtl'il fait de son mieux , car très-proba- blement il prise autant sa propre vie , que vous estimez la votre , et probablement aussi ses talens pour conduire surpassent ceux dont vous pourriez faire preuve. » — rc Certainement, papa; mais si... » et Lucie s'arrêta. INDUSTRIELS. lfô — a Si , quoi? )) — « Je ne sais pas si c'est bien de le dire, papa; mais j'ai entendu affirmer , que les cochers et les postillons sont quel- quefois ivres, et si le nôtre était ivre, il ne saurait plus conduire. » — (( Et penses - tu que son ivresse t'apprendrait à guider ses chevaux ? » lui demanda M. Wilson. Lucie se mit encore a rire , parce que son frère riait. « Mais, papa, au moins le saurais-je un peu mieux que lui, s'il avait tout-à- fait perdu la raison. » — «Oui; mais je ne te conseillerais pas, en ta qualité de petite fille 5 ou même quand tu serais femme , de tenter de diriger un homme ivre, ou de discuter avec lui ; indépendamment du risque de recevoir une réponse grossière , le cocher, ou ne voudrait pas écouter , ou serait trop ivre pour comprendre; aussi long-temps qu'il peut concevoir quelque chose , il est probable que ce sera ce qu'habituellement il connaît le mieux, c'est-à-dire de mener ses chevaux. S'il est soûl au point de n'en être plus capable, il pourra encore bien moins comprendre tes raisons et tes avis , en supposant même qu'ils fussent toujours bons. )> — (( C'est vrai, » dit Lucie, et elle I \ \ LES JEUNES déclara qu'elle ne penserait plus a raison- ner avec un cocher, ou un postillon ivre , mais qu'elle espérait n'être jamais a leur merci. Sa mère se joignit à elle dans ce souhait, a Lucie , ma chère, » ajoutâ- t-elle, « quand j'étais enfant, j'avais peur en voiture , et je te dirai ce qui m'a guérie. » — - « Quoi donc , maman? » — a Je fus délivrée de mes craintes pour moi-même , par de plus grandes in- quiétudes pour une autre. On m'envoyait souvent prendre l'air avec une dame qui avait perdu l'usage de ses jambes : j'étais tellement effrayée pour elle, que je ne m'occupais plus de moi; elle était très- peureuse , et je ne songeais qu'a calmer ses appréhensions. Je pus voir que neuf fois sur dix, ses alarmes n'étaient point fondées; cela m'encouragea pour la se- conde promenade, et ainsi de suite : d'ail- leurs le sentiment que, s'il y avait eu quelque danger, je devais agir et penser pour elle , me forçait à conserver toute ma présence d'esprit. » — « Oh! quant a cela, » reprit Lucie, u je crois , ou du moins je crains que l'effet n'eût été tout contraire sur moi. Avec cette pauvre personne percluse, j'aurais eu dix fois plus peur. » INDUSTRIELS. 1 4^ — (( Pour mon compte, » dit Henri, a j'aurais senti précisément comme ma mère. » — « Qu'est-ce qui arrête? qu'y a t-il? » s'écria Lucie. — « Ce qu'il y a? rien au monde, ma chère , » répondit son frère en riant ; (( seulement nous attendons que la bar- rière soit ouverte , et qu'un vieux homme avec une lanterne , ait pu fourcr la clef dans la serrure. » Lucie se joignit de tout son cœur a la gaieté de Henri, et dit enfin : « c'est une très-bonne chose que le rire pour guérir les gens de ces sottes frayeurs. Quand tu ris , mon frère , je sais qu'il n'y a pas de dan- ger , ou que tu ne serais pas si joyeux. Et a présent..., c'est bien drôle!... mais je n'ai pas plus peur que toi, Henri, et je te te prouverai , en pensant a tout ce qu'il te plaira; et, si tu veux, nous répéterons alternativement des vers : celui qui ne répétera pas , mettra la rime au bout des vers que dira l'autre. » — (( Non , grand merci, ma chère. Je ne sais pas assez de vers pour faire assaut avec toi : le peu que j'en sais est de Shakspeare, et ce sont des vers blancs*; * Ces vers ont la mesure, mais ne riment pas entre eux, » 7 1 46 LES JEUNES il n'y a donc pas moyen de mettre la rime » — « Mais ils seront toujours bons a répéter. Récites-cn de la querelle de Bru- tus et de Cassius, que noir-; avons lue ensemble, n — u J'essaierai; mais oii veux-tu que je commence , Lucie ? » — « Commence au discours de Brutus.» « Ami, quoi ? l'un de nous ! Du plus grand des mortels, n'avoir tranche' la vie Que pour soutenir des brigands ! Pour souiller notre main des dons de l'avarice! » Henri répéta ces vers en amateur , et il continua a. réciter tout le rôle de Brutus dans la querelle, assurant qu'il ne pouvait en rien oublier, parce qu'il le sentait bien. Il admirait Brutus, et Lucie plaignait Cassius. Madame V\ilson lit tout haut l'observation que son fils aimait mieux la poésie dramatique, que la poésie descrip- tive. Lucie pensait, que celle-ci avait cependant quelquefois son mérite , et elle répéta a. son frère la description de la reine Mab , et de son charriot taillé dans une noisette par l'écureuil menuisier, ,< de tout temps carrosier des fées. » Henri aimait cela; il aimait aussi quel- INDUSTRIELS. 1 47 qucs-uns des légers esprits dans « le Rêve d'une nuit d'été, » quand : « Leurs torches s'allument , brillantes, Au feu des yeux du ver luisant. » Henri admirait dans ce La Tempête, » Ariel dont les gracieuses affaires, sont : u D'unir la vase au sein des mers profondes , La foulant sous ses pas le'gers : Sur l'aigre vent du nord chevauchant dans l'espace De courir, le guidant au loin; De plonger dans le feu , galoper sur la nue , Ceindre le globe, en un moment, Du cercle, qu'en son vol tracent ses ailes bleues. Et il concevait le plaisir du sylphe Ariel, quand il tue le ver qui ronge les boutons de rose , ou Quand il luit sur le dos delà chauve-souris; Ou, dans un liseron, dort, bercé par Ze'phire. Mais pour l'élégant Ariel de Pope, et ses (( cinquante nymphes d'illustre origine, » il s'en souciait fort peu : il savait très- bien que sa mère les admirait, mais il avait une honnêteté trop naïve et trop i (8 LES JEUNES brusque , pour pouvoir affecter une admi- ration qu'il ne sentaitpas.il s'accusait de ce manque de jugement ; madame VVilson le rassura, en lui disant, que peut-être plus tard, il aimerait ces mêmes vers, et qu'il ne devait pas désespérer de son goût pour la poésie. Henri fit la remarque qu'il lui était Lien plus facile de retenir les choses dont il comprenait le sens, que d'apprendre par cœur des listes de noms. Il se rap- pelait d'avoir lu dans la vie du baron de Trenck, que le roi de Prusse voulant éprouver la mémoire de cet officier, lui donna à apprendre une liste de soixante noms bizarres des soldats d'un de ses ré- giments. Trenck les apprit très-vite. u Je suis bien aise , » ajouta Henri , « de n'avoir pas été à sa place , car sa majesté m'aurait pris pour un imbécille, et aurait jugé que je n'avais pas du tout de mémo ire. Il est beaucoup plus difficile d'ap- prendre les choses qui ne signifient rien , que celles dont le sens est suivi; il y a dan*. le sens un je ne sais quoi, qui vous aide a poursuivre, w — a Oh î quand ce sont de drôles de choses, des amphigouris plaisans, )» dit Lucie , « cela se retient encore ; pour moi, l'amusement que j'y trouve me le fixe dans l'esprit. » INDUSTRIELS. T ^9 Henri en doutait. M. Wilsou offrit, s'ils y prenaient plai- sir, d'en faire l'épreuve, en leur récitant quelques amphigouris assez drôles , que M. Foote, écrivain facétieux, avait réunis pour éprouver la mémoire d'un homme qui se vantait de pouvoir apprendre par cœur , quoi que ce fût , après l'avoir en- tendu seulement une fois. « Oh écoutons cela! et essayons, u s'écria Lucie. — «Soit, » reprit son frère , « essayons; mais je suis sûr que je ne serai pas capa- ble d'en apprendre deux mots de suite* » — (c Ce ne sera pas un grand malheur pour toi, » dit M. Wilson. — « Maintenant Lucie , reste donc tranquille, el écoutons. » Mais le pouvoir d'attention de Henri, qu'il se préparait a exercer dans toute son étendue, fut complètement en défaut, quand son père, avec autant de rapidité qu'il pouvait en mettre a prononcer les mots , répéta l'amphigouri suivant , et commença brusquement ainsi : a Elle s'élança donc dans le jardin pour couper une feuille cfechou, afin d'en faire une tourte aux pommes • et dans le même temps une grande ourse remontant la rue , plongea sa tête dans la boutique. « Quoi ! point de savon? »Il en mourut, l'infortuné, %5q LES JEUNES et très -imprudemment elle épousa le bar- bier ; Ta, furent présens les Petisoisonis et les Joblilies cl les Garyulies, et le grand Panjandrum lui-même , avec sou petit bouton rond sur la tête ; et tous se mirent ajoucr au jeu d'attrappe qui peut, et si fort que la poudre a canon s'en allait par les talons de leurs bo lies. » — k La poudre a canon par les talons de leurs bottes! horrible bètisc! » s'écria Henri; tandis que Lucie, redoublant ses éclats de rire eu écoutant les expressions d'indignation de son frère, desirait seu- lement qu'il fit un peu plus jour, pour voir la mine qu'il faisait. « Hé bien, l'un de vous peut-il se rap- peler et répéter quelque chose de cela? » demanda leur mère. Sans le grand Panjandrum lui-même , Lucie était presque sûre qu'elle aurait été en état de réciter le tout; mais elle avait été si étonnée de le rencontrer là , encore; lui, le grand Panjandrum! et si divertie par son petit bouton rond sur la tête, qu'elle n'avait pu pensera rien au- tre chose ; d'ailleurs, le rire l'avait em- pêchée d'entendre le nom de toute la compagnie qui était présente au mariage du barbier. Cependant , elle se rappelait parfaitement des Petisoisonis; ctellc savait bien pourquoi , c'était parce que leur nom INDUSTRIELS. l5l sonnait un peu comme petits oisons; et que ça l'avait fait souvenir d'une drôle d'histoire d'un nègre, qui, pour dire a son maître qu'un M. Loison était venu le voir un matin , assura, ne pouvant se rappeler le nom , que le monsieur s'appelait a petit enfant d'oie. » — a Tu vois donc, Lucie , » reprit son père , a. que toi-même , qui semble faire un peu partie de la grande famille des Petisoisonis , tu ne peux te souvenir d'un amphigouri que par quelque rapport de sons ou d'idées qui aide a te le fixer dans la mémoire. ;> — « Oh papa , ayez la bonté de nous le répéter. Maintenant , Henri 3 je t'en prie , essayons encore une fois. » — (( J'aimerais mieux apprendre un verbe grec; au moins y a-t-ilquelque bon sens. Papa, pouvez-vous nous en dire un?» — « Je le puis, mon enfant, mais je ne le veux pas. Laisse ta sœur s'amuser du grand Panjandrum , et ne fais pas trop l'homme raisonnable , Henri. Il est bon quelquefois de dire des bêtises ; et toujours de la science et du bon sens , fe- raient de Jacques, un ennuyeux garçon*. » * tes futurs commentateurs , observeront que l52 LES JEUNES Le grand Panjandrum fut récité de nouveau , et cette fois Henri ayant fait de sou mieux, se rappela « qu'elle fut dans le jardin pour couper, une feuille de chou, afin de faire nue tourte aux pommes; » et il avait note dans sa mémoire la grande ourse et l'absence de savon , mais faute de savoir qui mourut, il ne put arriver jus- qu'au mariage du barbier. Lucie , moins scrupuleuse sur le nominatif, alla son train rondement et joyeusement, « et très- imprudemment elle épousa le barbier. » Mais a l'instant ou d'un air de triomphe , elle enumerait toute la compagnie pré- sente aux noces , et qu'elle en était aux Joblilies, Henri, dont l'attention n'avait pas été si complètement absorbée qu'il lut sans yeux pour ce qui l'entourait , s'écria : « Papa î papa ! regardez ! regardez ! a cette portière. Le feu î le feu î ce doit être un horrible incendie. Tout le ciel est 4-ougc de ce côté Ta. » — « Oli c'est terrible! » dit Lucie, regardant avec anxiété. » 11 faut que ce soit une ville qui brûle. » M. Wilson fait ici allusion à l'ancien adage anglais : Tout travail, sans plaisir, ferait de Jacques un ennuyeux enfant; tout amusement , sans travail, n'en ferait qu'un jouet* INDUSTRIELS. l53 — « Papa ! n répéta Henri , très- étomié du silence et de la tranquillité de son père, « ne voyez-vous pas cela ? » — « Je le vois, mon enfant 3 mais ce n'est point une ville eu feu. Dans un mo- ment, tu sauras ce que c'est. » Un profond silence s'établit ; et le grand Panjandrum fut oublié , comme s'il n'en n'eût jamais été question. La voiture avançait : Henri se tenait la moitié du corps hors d'une portière , et Lucie se penchait à l'autre , tandis que de peur d'ac- cident , sa mère la retenait par sa robe. « Henri, que vois-tu? moi, je vois du feu, des flammes...! des étincelles qui vont jusqu'au ciel. Maintenant, j'aperçois..... Oh! maman, regardez donc une maison qui brûle... la, là, maman, la bas; les flammes sortent tout en haut ! » — « De mon côté , ce sont des feux qui jaillissent de terre , » dit Henri. Lucie se jeta a la portière où se tenait Henri, le priant de regarder sa maison incendiée. « Tout est brûlant ! le pays entier est en feu, » s'écria-t-elle. — « Je suppose qu'on brûle des herbes, ou bien un bois, » dit Henri, cherchant a reprendre sa gravité accou- tumée, et a se rendre compte de ce qu'il voyait; « mais pourtant, il y a bien sûr une maison qui brûle , papa ! c'est comme 7 + 1.54 LES JEUNES une grande tour très -haute , et des ilammcs routes comme le sang s'élancent du faîte ! » — « Et de moment en moment, nous en approchons davantage, » dit Lucie. « La route, je le vois, passe tout au travers de ces feux; oh papa ! maman ! parlez au postillon, il se trompe sûrement. » — (( Non, ma fille, il suit le bon che- min, » répondit madame VVilson ; « sois tranquille , il n'y a aucun danger , comme tu peux t'en assurer , envoyant, que ton père et moi, ne sommes alarmes ni pour vous, ni pour nous-mêmes. » Ces mots prononcés avec calme appai- sèrent les craintes de Lucie, et Henri se détermina a attendre l'événement, sans prononcer un mot de plus , quelque chose qu'il pût voir. La sérénité de son père lui prouvait qu'il n'y avait pas l'ombre d'un risque pour eux , ni pour personne ; mais , à mesure qu'il se tranquillisait, sa curiosité devenait plus vive. Il se deman- dait qu'est-ce qu'ils allaient voir , com- ment cela finirait, et par-dessus tout, qu'est-ce que ce pouvait être ? Ils suivaient alors une route élevée , bordée de feux de chaque côté; a une distance de cent pas, des flammes sem- blaient s'élancer de terre: leur couleur d'un rouge sombre , et leur forme en INDUSTRIELS. l55 langues pointues se détachait sur un fond noir, l'obscurité de la nuit envelop- pant tous les autres objets, tandis que ces feux jetaient sur la route, aussi loin que l'œil pouvait atteindre , un éclat aussi vif que celui du jour. « Papa avait bien raison de dire que nous aurions assez de lumière, » pensa Henri. Lucie s'étonnait de ce que les chevaux ne paraissaient pas effrayés. Pendant quel- que temps, la crainte qu'ils s'élançassent hors de la route élevée, et que la voiture fut précipitée et versée sur un des bas côtés du chemin, qu'ils prissent le mords aux dents, et que le postillonne fût désar- çonne , lui faisait presque perdre la res- piration. Mais quand elle vit que rien de tout cela n'arrivait, et que le postillon était si a son aise qu'il se penchait eu avant pour caresser ses chevaux; lors- qu'enfin , il poussa l'insouciance jusqu'à ôter son chapeau , en resserrer le ruban , l'essayer, l'ôter, l'essayer encore, jusqu'à ce qu'il allât a sa guise , Lucie commença a respirer librement, et a remarquer comme elle voyait bien l'homme , et les chevaux , et la belle ombre noire que la voiture faisait sur la route. Voulant alors trouver quelque chose à dire pour montrer qu'elle n'avait pas l5G LES JEUNES peur, elle chercha des yeux la tour brû- lante , mais elle était cachée par un coude ([lie formait le chemin, oîi elle se confon- dait dans l'éloignemcnt avec les autres flammes. « C'est comme la contrée des adora- teurs du feu , dans les Contes Arabes, » dit-elle enfin, « et ou croirait les voir eux-mêmes. » Elle montrait du doigt un groupe d'hommes, près de la route ; leurs figures pales comme des spectres, étaient fortement éclairées par la lumière d'un de ces étranges feux. Lucie pouvait dis- tinguer les bras nuds d'un de ces hommes, et la pelle avec laquelle il remuait la masse brûlante. « Et, tenez, voila un petit gar- çon debout, à coté, et une femme avec un enfant dans ses bras ; c'est tout juste comme un tableau que j'ai vu quelque part. )) — « Mais jamais nulle part tu n'as en- trevu un semblable spectacle , » reprit Henri, « eu réalité du moins. Tous ces feux isolés, brûlants sur une surface de plusieurs milles, et pourquoi ? c'est ce que je ne puis imaginer. » — « C'est comme les régions infer- nales! n'est-ce pas, Henri? » — ce Je ne les ai jamais vues, non plus qu'aucune chose qui ressemble a ceci. C'est merveilleux î pourquoi ces feux?... INDUSTRIELS. IO7 seraient-ce des signaux ? » non , pensa Henri, il y en a trop, et sur un terrain plat. « Les feux pour des signaux sont toujours sur des hauteurs, n'est-ce pas, mon papa? A présent, je crois voir que ces flammes sortent de petits tas ou mon- ceaux de terre. » Mais étaient-ils naturels ou artificiels? faits par la main des hom-» mes , ou poussés en dehors par des feux souterrains? Henri ne pouvait le deviner. Il ne voulait pas qu'on le lui apprît , tant il desirait faire cette découverte lui-même, mais il commençait presque à en déses- pérer. u Papa, j'ai lu dans quelques livres de voyages, qu'il y avait des feux qui sor- taient de terre, d'eux-mêmes • et j'ai en- tendu parler de quelques lacs de poix , ou de.... comment cela s'appelle-t-il? » — « Est-ce de bitume , que tu veux dire? » — « C'est cela même , papa ; sont-ce des feux de ce genre, de bitume, ou s'élan- cent-ils d'eux-mêmes, de la terre? y> — « Ce n'est exactement ni l'un, ni l'autre, mon enfant; mais tous deux seraient possible, ce n'est donc pas trop mal de- viné. » — ((Encore la tour brûlante, mon frère! » s'écria Lucie. Ils en étaient alors assez l58 LES JEUNES près pour voir sa longue forme conique , et pour entendre le rugissement du feu. Le corps de la flamme entier , sans augmenter ni diminuer, sortait comme un jet énorme de cette tour noire ; le vent l'agitait , et le poussait a droite, a gauche, sans que per- sonne s'en approchât, ou y fît attention. Quand ils eurent dépasse la tour, et que de la route, ils aperçurent son autre face , ils virent une voûte rouge, ouverte au- dessous, et qui semblait remplie d'un lit de feu en pente. Henri avait vu souvent des fours a chaux, brûlant de nuit. « C'est un four a chaux , je crois , » dit- il , (( mais d'une autre forme que ceux que je connais. )> « Non, » repondit son père ; « cepen- dant tu approches de la vérité. » — a C'est une fonderie ! j'y suis , main- tenant! je me rappelle la gravure dans notre Encyclopédie. C'est une fonderie pour fondre du fer, ou du cuivre. Oh je commence a tout comprendre. » — <( Et voila d'autres fours tout pareils, mon frère. Qu'est-ce que c'est donc que cette grande chose noire qui se lève et se baisse régulièrement, et sans s'arrêter, comme une machine a vapeur ? » — fr Comme le grand balancier. C'est INDUSTRIELS. 1 59 une machine a vapeur , » s'écria le triom- phant Henri ; « j'en vois encore d'antres ! elles sont toutes a l'ouvrage, travaillant tout le long de la nuit, faisant toujours leur devoir d'elles-mêmes, et par elles- mêmes; oh comme c'est.... » — « Sublime! » dit Lucie. M. Wilson confirma Henri dans sa pensée. C'était effectivement des fonde- ries. Quant aux feux bas, la plupart étaient des sillons de charbons dont on faisait du coke pour le service des forges. Le pro- cédé était très-simple: après avoir allumé le charbon de terre , un ouvrier s'occupait a le couvrir avec des cendres, a travers lesquelles la fumée put s'échapper jusqu'à ce qu'il fût suffisamment brûlé. Il leur ap- prit que le coke donnait une chaleur plus forte et plus intense quand on en avait extrait le gaz et la fumée. « Quelques uns de ces feux , » ajouta-t-il, « proviennent aussi de petits amas de charbon de rebut, qui sont sujets a s'enflammer spontané- ment, et qu'on laisse brûler, parce qu'on n'a aucun danger a en redouter dans cette terre déserte, d L'intérêt et la curiosité de Lucie di- minuèrent un peu par cette explication , qui détruisait tout le mystérieux, tout le merveilleux de la scène ; tandis que le ]6o LES JEUNES plaisir de Henri s'accrut en considérant cette étonnante réalité. « Je serais bien content de voir tout ce pays-ici au grand jour, » dit-il , « et d'ap- prendre combien il y a de machines a va- peur à l'ouvrage. » — w II faut remettre cela à demain, » répondit son vère. INDUSTRIELS. iGl WMIWIMIHVIMUWU/VI MMMMWWVW1UWWVWIWWVM Wv* VWI'WV» CHAPITRE VIII.. S eu DYLme/ ?e/ Gbctibop ; vtà G»eiuni«> ey cfeo; la Le matin , quand ils visitèrent la ter- rible lande, ils ne virent qu'un désert noir et stérile, couvert de tas moitié brûlans, moitié fumans, de mâche-fer, de charbon et. de fraisil *. Des nuages de fumée de toute couleur, blanche , jaune et noire, tournoyant au-dessus des cheminées des fonderies et des forges, obscurcissaient l'air. Il n'y avait point de vue. Le pays d'alentour était plat et morne. L'athmo- sphère était épaissie, et chargée de fumée et d'odeur de charbon. Le peu de gazon , de haies , d'arbres qui survivaient encore, étaient tout noircis. Les mains et la figure des hommes, des femmes et des enfans * C'est le nom de la cendre de charbon de terre qui s'aglomère. ]Ô2 LES JEUNES étaient barbouillées de suie ! Il n'y avait pas jusqu'aux troupeaux de moutons qui ne lussent noirs : pas un agneau qui eut un flocon de laine blanche , ou un air de propreté. Celait la contrée la plus ef- frayante que Lucie eût jamais vue. Henri avouait bien qu'il n'y avait rien Ta de gracieux ou de joli : mais tout y elait mer- veilleux- c'était un genre de sublime. Et comment eût-il pu s'empêcher de sentir une profonde vénération pour l'endroit 7 où les machines a vapeur semblaient abon- der , et où elles gouvernaient un monde qui leur appartenait presque exclusive- ment ? Elles travaillaient sans cesse , et vaquaient à de grands ouvrages variés a l'infini , remplissant les vastes soumets des forges, des fournaises , des fonderies ; élevant de minute en minute des tonnes d'eau pour dessécher les profondeurs des mines de charbon. Les coups des balan- ciers frappaient l'oreille a des intervalles réguliers, et clans l'éloigncmcut, on en- tendait le bruit du feu sortant par bouf- fées des fournaises. En approchant des fonderies, le fracas devint de plus en plus fort, et quand ils entrèrent dans le bâti- ment , c'étaient d'effroyables mugisse - mens de machines et de feux. Lucie retint son souffle, elle leva les yeux sur son père; elle voyait remuer ses lèvres, mais ne INDUSTRIELS. l63 pouvait entendre ce qu'il disait. Elle se saisit de sa main, et demeura immobile. Elle vit une immense fournaise , pleine , a ce qu'elle pensait , d'un feu liquide ; mais c'était du fer fondu tout rouge. Un homme avec des bras couleur de bronze nus jusqu'aux épaules , et une figure toute luisante de transpiration , portait cette effrayante liqueur dans un grand sceau; un autre la versait dans des moules de sable. Quelques hommes, la tête cou- verte de chapeaux blancs , leurs pâles fi- gures reflétées par le feu , couraient ça et la , portant dans d'énormes pinces a longs manches de grosses masses de métal rougi au feu. D'autres, que l'on voyait a quel- que distance dans la forge , traînaient des barres de fer rouge, tandis que deux ou- vriers , arme's de marteaux , les tenaient levés, attendant le moment de donner al- ternativement leurs coups. Lucie essaya de faire entendre a Henri que ces hommes lui faisaient l'effet de Cyclopes ; mais elle ne put en venir a bout. 11 semblait que la , c'était une vaine entreprise pour une créature humaine , que de cher- cher à élever la voix. Le vent , le feu , les marteaux, les' soufflets, les machines seules, jouissaient du privilège d'être en- tendues. Les hommes vaquaient en silence a leurs affaires, faisant signe seulement de lf'4 LKS JEUNES s'écarter quand on se trouvait dans leur chemin. Tandis qu'ils étaient à regarder la fon- derie , ils rencontrèrent M. Watson, le propriétaire , pour qui le père de Henri avait une lettre de recommandation. Il s'excusa de n'avoir pu jusqu'alors les ac- compagner lui-même; mais maintenant il avait quelques heures a leur donner , dit-il, et avec une franche hospitalité, il les engagea à se rendre à sa maison qui était peu éloignée, et il les présenta a sa femme et a ses sœurs. Lucie et sa mère restèrent avec ces dames , tandis que M. Watson s'empara d'Henri et de son père , pour leur faire voir sa mine de charbon. Il fallait descendre les uns après les autres , au moyen d'une espèce de seau suspendu a uîie corde , dans les profondeurs de la mine , dont l'entrée ressemblait a un large puits. M. Watson , tournant les yeux vers Henri , demanda à son père , si l'en- fant ne serait pas effrayé. Henri , eu rou- gissant jusqu'aux oreilles, répondit pour lui-même : « Non , monsieur ; je n'ai point peur d'aller, partout où va mon père. » M. VVilson entra d'abord avec un des charbonniers dans le seau qui fut des- cendu à l'aide d'une corde déroulée par la machine a vapeur ; en peu de secondes, INDUSTRIELS. l65 Henri le perdit de vue , et bientôt le seau reparut , ramenant seulement le charbonnier. « Maintenant , descendez , ou non , a votre volonté , » dit M. Watson. — (( Je descendrai, » répondit fière- ment Henri. — a Allons, ne vous pressez pas tant; laissez-moi vous mettre dans le seau. » Il le prit par le bras , le souleva, et le fit entrer dedans. Le charbonnier lui re- commanda de rester tranquille, il le fit, et le seau descendit. Plus ils avançaient, plus l'obscurité s'accroissait , jusqu'à ce qu'enfin , ils ne virent plus au-dessus d'eux qu'un petit point lumineux , comme une étoile. Tout ce qu'Henri pouvait faire , c'était de distinguer dans les ténèbres la main et le bras de l'homme qui repous- sait les parois du puits pour tenir le seau au milieu , et afin qu'il ne pût frapper contre les côtés. Enfin , ils prirent terre au fond , sans accident. Une lampe éclai- rait la voûte , et Henri s'élança de sa sin- gulière voiture , avec l'assistance de la main de son père , et se réjouit d'avoir eu le courage de descendre. Aussitôt que M. Watson fut arrivé en bas , et les eut rejoints , il les conduisit à travers les galeries et les différens passa- ges des mines de charbon , et montra a l66 LES JEUNES Henri, où, et comment les hommes tra- vaillaient. Henri fut Surpris de voir le grand nombre d'ouvriers et de chariots qui étaient employés a transporter le charbon. 11 eut aussi le plaisir de voir la. ce qu'il avait tant désire connaître, la ma- nière dont on se sert de la machine a va- peur pour pomper l'eau qui s'amasse dans les mines. L'inspecteur lui dit qu'avant que la vapeur eût été appliquée a cet usage , il fallait des années de travaux pé- nibles pour faire ce qui s'exécute mainte- nant en quelques jours. Son père s'arrêta a examiner une es- pèce de lampe employée depuis quelque temps pour l'éclairage des mines, et que, d'après sa construction particulière , on nomme lampe de sûreté , attendu qu'elle prévient complètement les funestes acci- dens qu'occasionnait autrefois l'explosion des vapeurs inflammables , lorsqu'elles étaient allumées par la flamme d'une chan- delle. Henri souhaitait beaucoup qu'on la lui expliquât, mais son père lui dit qu'il le ferait une autre fois, et qu'il ne pou- v ait s'arrêter davantage, car le temps de M, Walson était précieux ; ce que ce der- nier ne nia pas. Cependant il ne les pressa point , mais :1 parlait peu , et marchait Vite. Quand il eurent fait le tour de la mine, il cria a l'homme qui était au haut de INDUSTRIELS. 167 l'ouverture , de faire descendre le sceau. Ils remontèrent, comme ils étaient des- cendus, et Henri fut Lien aise de respirer de nouveau l'air frais, et de retrouver la clarté du jour, quoiqu'il en fut d'abord ébloui. Ils virent ensuite les routes a rai- nures de fer* , sur lesquelles de petites charrettes chargées de charbon , étaient aisément poussées par un homme, quel- * Il y a deux manières de construire ces routes ; la première, en y enchâssant des sillons creux en fer, ou des rainures comme des espèces d'ornières, dans les- quelles des roues faites exprès s'enchâssent et glissent : mais on a reconnu à cette méthode des inconvéniens assez graves , et on l'a remplace'e par des barres de fer saillantes et arrondies; les roues qu'on y adapte sont creuses, et se mettent comme à cheval dessus : rien n'arrête alors le mouvement ; tandis que la boue ou le gravier entrant dans les rainures entravaient quelque- fois la marche ou fatiguaient le fer par un frottement inutile. Enfin, comme l'esprit humain ne s'arrête pas quand il est sur la voie des perfectionnemens , on a imaginé depuis peu d'économiser encore les moyens, en ne mettant qu'une seule barre de fer arrondie, sur le milieu de la route, au lieu des côtés; les voitu- res sont alors fort basses , et d'une forme différente. Le milieu , garni en fer , est creux en dessous , et s'adapte parfaitement à la ligne de fer sur laquelle il doit glisser. Rote du Traducteur, )6--> LES JEUNES quefois même par un enfant qui les gui- dait ou les suivait. Ils arrivèrent bientôt à ce que M. Watson appelait le plan in- cliné. Henri vit deux routes en fer, pla- cées a côté Tune de l'autre, et suivant une pente assez roide. Sur l'une, étaient plu- sieurs charrettes a charbon vides , atta- chées ensemble ; et sur l'autre, un cha- riot chargé, qui , a mesure qu'il descen- dait la pente , faisait remonter les char- rettes vides. Cela s'eiFectuait au moyen d'une chaîne , qui était attachée par un bout au chariot chargé , et par l'autre, aux charrettes vides, et qui passait au- tour d'une grosse poulie , au haut de la pente , ou plan incliné ; de sorte que le lourd chariot, descendant par son propre poids sur une des routes , tirait en haut les autres chariots. « Mon petit homme, vous pouvez faire une course du haut en bas , et du bas en haut, si vous voulez , vous serez assez en sûreté; et je vois que vous n'êtes pas un petit poltron, ni un beau monsieur 'qui craigne de s'asseoir dans une charrette à charbon , et qui soit l'esclave de sou habit ou de sa culotte. » Henri sauta dans une des charrettes vides. « Jetez-lui une botte de foin; il sera INDUSTRIELS. 169 assis comme un roi. La, tenez-vous ferme, ou gare au départ! Garçon, ayez l'œil sur lui. Bon voyage ! » Henri monta ; arrive en haut , il re- garda son père , qui était resté en bas , et pendant un moment, il eut peur de re- descendre : la route lui paraissait si ra- pide î Un petit garçon , fils d'un des char- bonniers, qui se trouvait Ta, lui dit qu'il montait et descendait par le même che- min, bien des fois par jour, sans qu'il lui fût jamais rien arrivé. Henri se dit a lui- même : (( S'il n'arrive rien aux autres , pourquoi m'arriverait-il quelque chose k moi ? )> Et domptant ainsi la peur par la raison, il s'assit et redescendit. « Papa ! )) s'ccria-t-il , aussitôt qu'il eut une jambe hors du chariot , « je suis bien aise que Lucie ne soit pas venue avec nous. Elle aurait été horriblement ef- frayée , en rue voyant redescendre si vite. )> — « Prenez garde k vous , jeune homme , et tirez votre autre jambe du chariot, » dit M. Watson, « car il va re- monter. » — « Il est heureux que je me sois ôté* du chemin k temps, sans quoi j'aurais été jeté hors, de la charrette avec ce tas de charbon , » reprit Henri. r— « Il faut avoir soin de ses jambes et IL 8 IJO LES JEUNES de ses bras ici , » dit M. Watson , « et c'est une précaution qu'il est utile de prendre partout. )) Tout brusque qu'était M. Watson Henri l'aimait parce qu'il était bon homme, et que lorsqu'il avait le temps de penser a Henri, il avait soin de lui dési- gner ce qui valait la peine d'être vu : mais une l'ois il faillit le jeter dans un fossé , en voulant le faire sauter par-dessus une barrière : a la seconde , Henri lui dit , « j'aimerais mieux passer seul , monsieur, s'il vous plaît. » — (( Passez mon petit atni, je croyais que vous ne le pourriez pas , mais je vois que vous savez vous tirer d'affaire, ainsi je ne m'inquiéterai plus de vous. Us atteignirent la maison de M. Watson juste à l'heure du dîner. L'on se mit a table. Henri et Lucie firent honneur au repas, surtout Henri, dont l'appétit était encore aiguisé par l'exercice qu'il avait pris. Le dîner était abondant , quoique simple ; il y avait des crèmes et des fruits confits en grande quantité , car le maître du logis les aimait, et sa femme et ses sœurs étaient fort habiles dans l'art d'ap- prêter toute espèce de friandises. Au mi- lieu du dessert , M. Watson se leva de table , après avoir bu un verre de vin à. la santé de ses hôtes. « Il faut que je vous INDUSTRIELS. 17! quitte, » leur dit-il, ft pour aller a mes affaires. » Henri sauta en bas cle sa chaise, et le suivit jusqu'à la porte; mais sa mère le rappela en lui disant qu'elle craignait qu'il ne fût importun. « M. Watson ne t'a pas prié d'aller avec lui, mon cher? » h C'est vrai ; je n'ai pas pensé au petit garçon , » reprit M. Watson , en se re- tournant. « Je ne vais qu'assister au paie- ment de mes ouvriers qui a lieu tous les samedis soir ; ce ne serait pas bien diver- tissant pour vous , mon enfant. » — « Oh, si, monsieur, » dit Henri; et il allait ajouter , « pourvu que cela ne vous gêne pas. » Mais M. Watson con- tinua sa route. — « Suivez-moi , en ce cas. Je vous réponds que vous ne me serez pas du tout incommode : je ne penserai pas plus à vous que si vous n'étiez pas avec moi. » Tant mieux, se dit Henri , qui n'ai- mait rien tant que de pouvoir tout enten- dre et tout voir sans que personne s'oc- cupât de lui. M. Watson s'enveloppa de sa redingotte comme il parlait, et en jeta les pans sur les yeux de Henri ; mais Henri n'était pas a cela près, et il n'en ralentit pas même sa marche. M. Watson traversa la cour a grandes enjambées , et 173 LES JEUN' monta les escaliers du bureau , trois mar- ches a la fois. La pièce où l'on payait était remplie d'hommes, qui se séparèrent de suite pour laisser passer le maître de la fon- derie ; mais la foule s'èlant rapprochée de nouveau , Henri eut de la peine a se frayer un chemin. Cependant, a forcede se faire mince, et de se faufiler petit à petit sous les coudes des pins grands ouvriers, il atteignit un coin tout près de la table du commis, qui était assis, et qui avait de- vant lui un grand livre ouvert et un sac d'argent. Henri savait qu'il ne fallait dé- ranger personne , aussi ne fit-il point de questions. Mais il monta sur un grand tabouret recouvert en cuir qui était a côté de la chaise du payeur, et de ce poste, il regardait tout ce qui se passait. Il s'amusa a examiner toutes les figures des hommes qui venaient chacun a leur tour se présenter devant le commis; il remarqua que M. Watson mettait une grande exactitude a s'assurer qu'on leur payait bien tout ce qui leur revenait. Une fois, il y eut quelque difliculté de la part d'un vieillard sourd et stupide , qui pré- tendait que la balance de son compte n'était pas juste; M. Watson vérifia lui- même les livres, et recommença le calcul pour voir lequel avait raison, du vieux ou du > commis. Henri , qui écoutait de INDUSTRIELS. 173 toutes ses oreilles et regardait de tous ses yeux, aurait bien voulu savoir ce qu'on entendait par la balance du compte. M. Watson fut plus complaisant qu'il ne l'avait annonce ; car , pendant l'intervalle qui s'écoula entre le départ d'une classe d'ouvriers, et la venue d'une autre, il trouva le temps d'expliquer la chose a Henri , qui , penché sur l'épaule du com- mis , s'était aventuré à dire a demi-voix, « où est donc la balance dont on parle? )) — a Regardez ici : voila tout le mys- tère. Vous voyez au haut de ces pages et de toutes les pages du livre, D r . et C r . , ce qui veut dire, Débiteur et Créditeur. Débiteur sur la page à gauche : Créditeur sur la page a droite. Tout ce que cet homme me doit est mis sur le compte du Débiteur , ou sur le côté gauche du livre ; tout ce qui lui est dû , a lui , doit être mis sur le compte du Créditeur, ou sur le côté droit du registre. Additionnez ensem- ble toutes les sommes qui appartien- nent au compte du Débiteur, et toutes celles qui appartiennent au compte du Créditeur , et voyez quelle est la plus lourde , ou la plus considérable ; dé- duisez-en la somme moindre , ou plus légère , et la différence , quelle qu'elle soit, se nomme la balance. On peut con- sidérer un registre comme une paire de 174 LES JEUNES balances , et les sommes inscrites de cha- que côte comme des poids : les deux côtes se contrebalancent mutuellement. Par exemple, voici le compte de Jean Smith : côte du Débiteur , deux louis (48 francs); côte du Créditeur , quatre louis huit schillings* ; a présent , mon enfant , vous pouvez facilement trouver la balance , et me dire ce que je dois lui payer. Ecrivez votre réponse sur ce bout de papier , quand vous aurez fait votre calcul. Mais ôtez-vous de la, car il faut que j'expédie mon travail. » Henri écrivit sa réponse avec un crayon, et la mit sur le pupitre devant M. "Wat- son , mais il se passa du temps avant qu'il la vît ou qu'il y pensât. (( Deux louis huit schellings (2 louis et 9 fr. 12 sous), est la balance qui reste due a Jean Smith. » — « Très-juste , » reprit M. Watson. u On suit toujours la même méthode pour établir toute espèce de compte. L'argent payé par la personne qui tient le compte se met du côté du Débiteur, et l'argent reçu par elle , du côté du Créditeur, m * Le schclling vaut vingt-quatre sous de France. La somme totale fait donc 4 louis ou 96 francs, et 9 francs, 12 sous de notre monnaie. INDUSTRIELS. 17^ (( Est-ce la tout? » demanda Henri. — u Tout, dans les comptes simples, reprit M. Watson. Mais la tenue des livres , quoique d'après le même prin- cipe , est beaucoup plus compliquée. » Henri prit beaucoup d'intérêt a tout ce que M. Watson dit aux ouvriers. Il s'informait de leurs affaires domestiques, et ils lui racontaient tout ce qui les con- cernait, entrant dans le détail de leurs besoins, de leurs espérances et de leurs craintes. Plusieurs laissaient une partie de leur argent^entre ses mains , afin qu'il le mît pour eux a la Caisse d'Epargne*. Henri comprit que par cette sage précaution, les ouvriers amassaient un petit fonds pour le temps de la maladie et de la vieillesse. Il y avait parmi les autres, un homme en guenilles , d'un aspect sale et négligé ; * Les caisses d'épargne existent depuis long-temps en Angleterre. On en a fondé aussi une à Paris où l'on reçoit les plus petites sommes et où elles rapportent cinq pour cent d'intérêt. Cet établissement , dû à la bienfaisance de quelques-uns de nos capitalistes, a déjà été une ressource immense pour la classe ouvrière. Voyez pour plus de détails, le joli conte de M. Lemon- ley intitulé : les Trois Visites de M. Bruno , ou les bons effets de la caisse d'épargne et de prévoyance. 1^6 LES JEUNES quanti il s'approcha pour recevoir sou paiement, M. Watson fronça le sourcil, et lui dit : « N'avez-vous pas de honte, Jacques, d'être tout déguenillé comme vous voila, quand vous gagnez tant? si vous mettiez moins d'argent dans votre verre, vous en auriez plus dans votre poche , et sur votre dos. » Henri comprit ce que cela voulait dire , et l'homme déguenillé s'en alla tout hon- teux, tandis que ses compagnons riaient à ses dépens. M. VVatson était aussi ferme que bon maître pour ses ouvriers; il en- courageait l'industrie et la frugalité , mais les paresseux et les ivrognes ne trou- vaient point grâce devant lui; il les répri- mandait avec sévérité. Du reste, il veil- lait sans cesse à ce que justice fût faite a tous également, et au lieu de se contenter de donner sur ce point des ordres, souvent mal suivis , il prenait la peine d'y voir lui-même. INDUSTRIELS. I77 %vviivvvivvvvvi/v»vv/vrç»/vv\vvvvvvviivvviA/vvi'i/vv»»rt/vvvY^'vvvv»*/vv*^ CHAPITRE IX. j~ciu Qùjilauiôahon ) v c^ocpéviencc^ ; \ Miss "Watson demanda si ce livre ne serait pas par hasard les Conversations sur la Chimie. « C'est cela même ! » s r écria Lucie , « comme vous l'avez deviné tout de suite! et vous ravez?quel bonheur! » Miss Wat- son prit le livre dans la bibliothèque , 184 I*BS JEUNES et le donna a. Lucie, qui chercha le pas- sage dont Henri venait de parler. Il com- mençait ainsi : a Je ne comprends pas toul-à-fait le sens du mot cristallisation , » dit Emilie*. — rc Voilà précisément ce que j'ai éprouve, » reprit Henri. — « Et ce que j'aurais du éprouver aussi, » dit Lucie, u Mais je n'ai vu que je n'y comprenais rien , que lorsque tu m'as demande de te l'expliquer , Henri. Continuons à lire. » Après quelques lignes elle en vint au mot calorique , et demanda si cela signi- fiait la même chose que chaleur. « Pas exactement, » dit miss Watson; « mais la différence est expliquée dans ce livre même. » Elle feuilleta le volume, et montra a Lucie Le passage qui définit la différence entre la chaleur et le calorique ** . Le sujet était neuf pour Lucie, et presqu'a cha- que ligne elle avait besoin d'explication. Elle s'arrêta et murmura tout bas a Henri 7 qu'elle n'était pas sûre de savoir ce qu'on entendait par les parties intégrales d'un * Conversations sur la Chimie, vol. i , page 34i •> huitième édition. ** Ibid. vol. i ? page 35. INDUSTRIELS. l85 corps. Miss "Watson ouvrit le livre au commencement, et lui montra une expli- cation parfaitement claire des parties in- tégrales*. ce Oh î mon Dieu , comme vous connais- sez bien tout cela î » reprit Lucie, ce vous savez où trouver tout, dans ce volume. » Miss Watson dit que cela n'était pas étonnant, parce qu'elle l'avait lu et relu bien des fois. * — a Le vilain égoïste! » dit Lucie. — ff Quelle brute ! » s'écria Henri. Le soir, comme ils se proincnaicntdans une jolie allée, près de la maison de .>!. Watspn, ils rencontrèrent un homme qui venait devant eux ; malgré ses efforts, J ne pouvait marcher droit: il était tel- INDUSTRIELS. I ç5 le ment ivre qu'a peine savait-il ce qu'il faisait. Lorsqu'il fut nez a nez avec M. Wat- son, il tressaillit, balbutia, essaya d'ôter son chapeau , et de se ranger en côté du chemin, mais il ne put en venir a bout. Lucie en fut effrayée et dégoûtée. M. Wat- son passa chez le commis, a son retour, et donna ordre que cet homme, Jean Giles , fut rayé de la liste des ouvriers, et ne fut point admis à la fonderie la semaine prochaine ; il désigna Markham , homme rangé et sobre , pour le remplacer. Henri pensa qu'il avait eu raison , et approuva fort, en lui-même, une con- duite si juste ; mais, peu de temps après, la femme de l'ivrogne vint supplier M. Watson de pardonnera son mari, et de lui redonner du travail; elle dit que s'il n'y consentait pas, elle et ses enfans en souffriraient, que son mari la battrait, et s'adonnerait d'autant plus à boire qu'il prendrait le chagrin a cœur. Ses larmes continuèrent à couler en abondance, quand elle eut fini de parler. Henri ne compre- nait pas pourquoi M. "Watson persistait dans son refus, car ce n'était pas la faute de la femme si le mari s'enivrait. A neuf heures, rentré dans la chambre de son père , Henri lui demanda s'il pen- sait que M. Watson eût tort ou raison. Son père était du dernier avis; il ne trou- I96 LES JEUNES vait pas son refus cruel , mais ferme : parce qu'il était de son devoir de faire ce qui était juste pour un grand nombre de gens, aussi bien que pour cet homme en particulier. « S'il employait un ivrogne, de préférence a un ouvrier sobre et range, c? serait encourager les mauvais sujets aux dépens des bons, n — « Je ne voudrais, certes, jamais en- courager l'ivrognerie et la paresse dans aucun cas, » reprit Henri, « aussi pen- sais-je que M. Watson avait eu tout-a-fait raison d'abord, en ordonnant que ce Jean Giles ne lut point admis à la fonderie pendant une semaine. Mais, n'aurait-il pas du lui pardonner en faveur de sa pauvre femme? n — a Alors tout autre ouvrier pourrait s'enivrer , et espérer que sa femme ré- parerait ses sottises , et obtiendrait son pardon. » — « Mon père , u dit Henri après un long silence, et d'un air très-sérieux, « je croyais qu'un grand mécanicien n'avait qu'a inventer des machines, et a les faire marcher, pour gagner de l'argent, et fabriquer a bon marché ; mais à présent, je m'aperçois qu'il s'agit encore de bien d'autres choses, et si jamais je deviens homme, et que j'aie a conduire quelque grande fabrique, j'espère être aussi bon INDUSTRIELS. 197 pour mes ouvriers que M. Watson l'est pour les siens. Je serai aussi juste et aussi ferme , si je puis. Mais , papa , il n'est pas si facile d'être juste que je l'avais cru d'abord; il y a beaucoup a réfléchir et a considérer, comme je le vois, d'après tout ce que vous dites sur les consé- quences qu'entraînerait le pardon de cet ivrogne , accordé a sa femme. Je sens que j'ai bien plus a apprendre que je ne m'en serais douté. » — « Je voudrais bien, Henri, que tu fusses te coucher et dormir , » reprit sa mère ; « car je suis sûre que tu dois être fort las, après tout ce que tu as vu, entendu, et pensé aujourd'hui. » — « Pas le moins du monde, maman ; je n'ai jamais été plus éveillé. Cependant, j'irai me coucher, puisque vous le desirez. » Nos voyageurs devaient partir le len- demain avant le déjeûner, et de très bonne heure. Leurs hôtes promirent qu'ils ne se lèveraient pas pour leur dire adieu, de crainte de retarder leur départ. Lucie n'oublia pas de s'informer du panier d'alun , quand elle souhaita le bonsoir a miss Watson. « Si l'expérience a bien réussi , vous trouverez le panier demain matin dans le vestibule, » dit la bonne miss Watson; a mais hier un des domestiques a secoue I()8 LES JEUNES le vase qui le renfermait , et a empêché par-la les cristaux de se former régu- lièrement. J'ai élé obligée de recom- mencer toute l'opération, et cette fois, j'ai fermé la porte a clef, pour être sùrc que personne ne la troublerait. » — « Que vous êtes bonne! » s'écria Lucie, et lui sautant au cou, elle prit congé d'elle après l'avoir embrassée a plu- sieurs reprises. A peiueétait-cllc habillée le lendemain, qu'elle courut dans le vestibule , pour voir si le panier y serait. Il était effecti- vement sur la table, auprès de son chapeau. L'osier ne s'apercevait plus nulle part ; l'anse , les côtés , le fond , tout était cou- vert de cristaux d'alun qui paraissaient fort réguliers. Elle ne prit pas le temps de l'examiner exactement , ni de comp- ter les facettes, travail long et ennuyeux : mais, voyant un billet a son adresse , at- taché a l'anse avec un peu de fil , elle l'ou- vrit aussitôt, et dans sa hâte, elle le dé- chira à moitié. Il lui annonçait que ce panier lui appartenait, s'il était a son goût. « Si !... Certes , oui. Il est a mon goût. » Miss VTatson avertissait Lucie que , si bUc voulait essayer d'en faire un sembla- ble, il fallait qu'elle mît dans la solution INDUSTRIELS. IQ9 d'alun un peu d'ocre qui donnerait aux cristaux une jolie teinte jaune \ ou qu'elle pourrait y raèler toute autre cou- leur qu'elle préférerait. Lucie trouva soigneusement rangés dans la corbeille plusieurs petits cornets de papier , remplis de dragées et de pas- tilles a la rose, au citron et a l'épine vi- nette j avec des recettes pour les faire , écrites dans les papiers qui les envelop- paient. Elle était si enchantée de ses cornets, de ses bonbons , et du joli panier d'alun cristallisé , et surtout de l'excellente per- sonne qui avait apprêté de si bonnes cho- ses , et qui les lui avait données ; que pédant plus d'une heure , elle ne put penser qu'a cela. « Oh î maman , goûtez donc ces pas- tilles a la rose! N'est-ce pas qu'elles sont excellentes?.. Et celles-ci au citron sont encore meilleures î Oh ! maman, ne pou- vez-vous en goûter davantage ?.. En voila de sept autres espèces. » IJ était impossible à madame Wilson de goûter de toutes avant le déjeûner, ménie pour obliger Lucie, et en l'honneur de Miss Watson. Mais le zèle de Henri était infatigable. Il continua donc a ava- ler dragée sur dragée, et pastille sur pas- tille, mais sans leur donner le tribut d'é- 200 LES JEUNES loges que Lucie attendait. Enfui , pressé par la demande répétée de Lucie: « JX'est- ce pas excellent , Henri? » Il avoua que les différens goûts des pastilles étaient tellement moles dans sa Louche , qu'il ne pouvait plus les distinguer l'un de l'autre. Lucie ferma ses cornets , et réserva ses richesses pour un instant plus propice. « Maman , » dit-elle , « quand tout sera mangé, maintenant que j'ai les recettes, je puis en faire autant que je voudrai. » — « Il n'est pas tout-a-fait certain , » reprit sa mère , ce que, parce que tu as les recettes , tu puisses faire d'autres dragées également bonnes, quand tu vou- dras. » Un peu piquée par cette observation, et par un sourire de Henri, Lucie commença, a former différens projets d'expériences pour faire des pastilles a la rose et a l'é- pine vinette, et des fruits confits, comme ceux qu'elle avait goûtés (liez Miss Wat- son , et que tout le monde avait trouvés bons. Elle nomma un si grand nombre de choses qu'elle comptait [aire , qu'a la fin, Henri se mit a rire, cl lui dit : « Ma chère, tu vas donc devenir cuisi- nière et confiseuse, et laisser Ta tout le reste? » Madame "Wilson fit la remarque qu'il était nécessaire de savoir comment ou s'y INDUSTRIELS. 201 prenait pour faire tout cela; mais que la convenance de le faire soi-même, ou d'en surveiller l'exécution, dépendait des cir- constances dans lesquelles on était placé, et du rang que l'on occupait. « Ceux qui ont assez de domestiques pour que tous les détails du ménage se fassent a 1'oilice , agiraient follement en perdant ainsi le temps qu'ils peuvent mieux employer. Miss Watson , n'a peut-être pas des do- mestiques assez adroits ou assez nombreux pour faire toutes ces friandises , et elle agit avec sagesse et bonté quand elle les apprête elle-même pour ceux de ses amis qui les aiment ; condescendre à faire cela est de sa part une preuve d'obligeance, d'autant plus grande qu'elle a d'autres goûts, de l'instruction, et un esprit très- cultivé. Cependant , Lucie , si tu persistes dans ton dessein d'apprendre à fond l'art du confiseur , tu pourras, à une certaine époque de l'année , voir et aider la fem- me de charge à faire des contitures , et autres provisions d'hiver. » Cette promesse satisfit Lucie ; elle eut alors le loisir d'écouter Henri , qui , de sou côlé, était fort impatient de devenir chimiste, et qui avait été frappé de l'idée qu'une personne qui possédait un labora- toire , et qui pouvait se livrer a des expé- riences chimiques ? était au comble du 9* 20 2 LES JEU In Es bonheur. Son père l'assura qu'il n'était pas nécessaire d'avoir un laboratoire et un grand appareil pour s'occuper de cette science. Comme Ta remarque un des plus ingénieux philosophes et des plus habiles chimistes que l'Angleterre ait eu , « plu- sieurs expériences aussi utiles qu'impor- tantes peuvent se faire d'une manière fa- cile et simple, m Ici , M. VVilson fut interrompu par une exclamation de Lucie , a la vue d'un grand poteau à deux branches , sur l'un des côtes duquel elle lut : Route de Bir- mingham. Henri et Lucie regardèrent avec in- quiétude si le postillon prenait ce che- min ; ils avaient tous deux un désir ardent d'aller à Birmingham , voir quelques-unes des manufactures dont ils avaient entendu faire de si intéressantes descriptions. L'étonnemcnt de Lucie avait été excite par des ciseaux que M. Frankland lui avait montrés , qu'elle avait essayés, et qui, quoique n'étant pas du plus beau poli, coupaient fort bien; et cependant, chose qui lui avait semblé incroyable ! M. Frankland lui avait dit, que cette paire faisait partie d'une douzaine qu'il avait achetée un schclling, ( 2 \ sous. ) La curiosité de Henri avait aussi été éveillée , en entendant parler d'un couteau INDUSTRIELS. 20) qui avait cinq cents lames, et qui se voyait a Birmingham. Le couteau lui revint d'abord a l'es- prit; cependant, il dit un moment après : « mais il y a la, des choses qui valent encore mille fois plus la peine d'être vues. » « Oh ! papa,. )> s'écria-t-il en se tour- nant vers son père , (c j'espère que nous irons a Birmingham, et que nous verrons les grandes fabriques de M. Boulton à Soho ** j'en ai lu la description chez M. Frankland , dans une des notes du Jardin Botanique , pendant que Lucie re- gardait le vase Barberini. On dit qu'il y a un magnifique appareil pour faire de la monnaie, tout est mis en mouvement par une machine a vapeur qui coupe les sous dans des lames de cuivre, et d'un seul coup frappe a la fois les deux faces et le cordon de la pièce. » — t< Oui , je me rappelle que tu me l'as lu, )) reprit Lucie; « et il était dit, que quatre jeunes garçons de dix a douze ans , Village silué à une petite lieue de Birmingham , qui sert en quelque sorte d'atelier à cette ville, et où se fabrique au plus haut degré' de perfection, des ou- vrages en argent , en acier, écaille, cuivre, composi- tions métalliques, plaques ou argentés. 2C>4 LES JEUNES pas plus grands que Henri, maman , pou- vaient, à l'aide de cette machine, mise en jeu par ce grand enchanteur, par ce géant, la machine a vapeur, faire devinez combien de «minées en une heure? trente mille, maman. N'est-pas Henri? » — (( Oui , trente mille, » répéta Henri; « et en outre, on dit que la machine tient un compte exact de ce qu'elle fait. » — a Un compte exact , et sans la moindre erreur, » reprit Lucie, « de tout l'argent qu'elle frappe. Papa, j'espère que nous allons a Birmingham. Oh ! quel plaisir, maman, de voir tout ce qui est décrit dans ces vers! vous vous rappelez Lien : « Le métal applati, qu'en rond elle façonne, Sous le poids de l'acier qui bientôt s'y cramponne, Quand les marteaux massifs tombent avec effort, Reçoit la riche empreinte » Son père l'interrompit pour lui appren- dre qu'on ne se servait plus de ces lourds marteaux a Soho , et qu'on avait étahli depuis peu a la monnaie de Londres, un appareil beaucoup plus magnifique pour frapper l'or, l'argent et le cuivre, ail es- pérait, » ajouta-t-il, « leur montrer un jour toutes les merveilles des mécaniques dont ils avaient déjà lu des descriptions en prose et en vers • mais pour le moment , *f s INDUSTRIELS. 2o5 il était force de tromper leur attente. Il ne pouvait aller a Birmingham, il lui fallait poursuivre sa route jusqu'à Bristol, et s'adrcssant a leur mère , il lui dit que dans leur propre intérêt, il ne se souciait point de visiter encore Birminghaift.il pensait que les principes généraux de quelques grandes inventions, avaient été clairement compris par eux , et s'étaient fixés dans leur mémoire , par ce qu'ils avaient déjà vu. Il était Lien aise qu'ils eussent pris plaisir a suivre l'histoire des progrès et des conséquences de ces nobles découvertes; il tenait donc a ne point troubler ces premières notions dans leur esprit, en leur montrant les détails d'une foule de petites inventions ingénieuses, dans les boutiques et les manufactures de Birmingham; ou en éblouissant leurs yeux par le spectacle d'une magnificence au- dessus de celle des Contes Arabes , dans les salies d'exposition de la (c grande boutique à joujoux » de l'Europe. Henri et Lucie n'avaient pas été tellement gâ- tés par l'indulgence de leurs parens qu'ils ne pussent supporter une contrariété. Lucie donna pourtant un soupir à la grande boutique à joujoux de l'Europe * ; * Voyez les notes à la fin du volume. 2of) LES JEUNES Henri prit son parti en brave, car puisque la machine a frapper la monnaie ne se pouvait voir , il se souciait peu du reste. Tous deux convinrent que papa a savait mieux qu'eux ce qu'il fallait faire. » Et ce n'était pas de leur part une phrase de flatterie, ni d'hypocrisie , mais l'ex- pression d'un cœur honnête et franc; car ils étaient convaincus, par l'expérience, de la vérité de ce qu'ils disaient. INDUSTRIELS. DO7 CHAPITRE X. J eu \Douo peucbéo» ; ic Geiitte' De qtavilé ; leô « Quel est le nom de la ville à travers laquelle nous allons passer bientôt , ma- man ? » dit Lucie. — (( Bridgenorth, ma chère. » — « Bridgenorth, n répéta Lucie , « je suis sûre d'avoir entendu dire quelque chose sur cette ville, mais je ne puis me rappeler ce que c'est. » -— « Je crois que je le sais , » reprit Henri; « il y a une tour penchée très- célèbre. » — a Oui , c'est précisément cela ! Je me souviens d'avoir lu clans mon histoire d'Angleterre que cette tour de Bridge- north n'avait pas toujours été penchée. Autrefois, il y a bien, bien long-temps, elle était droite, et comme toutes les au- tres tours; mais elle fut ébranlée jusque dans ses fondemens , lorsqu'on la boni- 208 LES JEUNES barda, pendant un siège qui eut lieu lors des guerres civiles. TS'est-ce pas, maman ? Je vous l'ai lu : et elle est restée dans la même position inclinée depuis, paraissant toujours prête à tomber, et cependant ne tombant point. Je suis bien aise que nous traversions Bridgenorth , et que nous puissions la voir de nos propres yeux. » — « J'aimerais bien à l'examiner, » dit Henri. Leur père pria le postillon de ralentir le pas de ses chevaux, lorsqu'il entrerait dans la ville , et Henri et Lucie mirent d'abord la tête a l'une des portières, puis a l'autre, impatiens d'apercevoir les pre- miers la tour penchée. « La voilà, w s'écria Henri. — « Elle est de brique rouge ! « dit L'.icie. (( Je la vois ; je m'étais figuré qu'elle était de vieille pierre grisâtre. Je m'attendais à voir une belle tour véné- rable, couverte de lierre du haut en bas. » — « Mais, ma chère, ote donc ta tète de devant moi, car je ne puis voir ce que je voulais regarder. » — « Oh mon Dieu ! prends-la toute pour toi, mon cher Henri , je la trouve trop laide. » — « Personne n'a jamais dit qu'elle fut jolie , je crois, mais c'est une chose curieuse. » INDUSTRIELS. 209 — « Pas a beaucoup près aussi cu- rieuse que je m'y attendais , » reprit Lu- cie , « ni d'un aspect aussi effrayant que je me l'imaginais. J'avais espéré que j'ose- rais a peine respirer en la regardant, et que nous ne pourrions passer auprès , sans craindre qu'elle nous tombât sur la te te. » Henri n'avait eu ni espérances, ni crain- tes si vives, parce qu'il se rappelait dis- tinctement la description qu'il en avait lue. Il savait qu'il existe a Pise une tour qui penche de quatorze pieds, ce qui est beaucoup plus que celle de Bridge- nortli. Son père lui demanda s'il pourrait lui dire pourquoi ces tours inclinées conti- nuaient a rester debout. « Sais-tu ce qui les empêche de tomber, Henri? » Henri dit qu'il croyait le savoir , parce qu'il avait lu dans les Dialogues Scienti- fiques le passage qui y avait rapport, et une explication du principe d'après le- quel elles restent debout. « Je sais, » dit son père , « que tu l'as compris a l'époque où tu l'as lu : mais , voyons si tu le comprends maintenant. » — « Papa, il est très-difficile de l'ex- pliquer en paroles, comme dit Lucie, mais si j'avais ici mes petites briques , je pourrais aisément vous montrer la chose, a a 10 LES JEUNES — « Oui, )) interrompit Lucie , « nous avons bien souvent bâti des tours qui penchaient et qui restaient debout ; et nous avions coutume d'essayer combien nous pourrions les faire incliner sans qu'elles tombassent. Je me rappelle cela parfaitement, quoique je ne sache pas la cause qui les empêchait de tomber, y — « Si j'avais mes petites briques ici , je pourrais te le montrer et te l'expli- quer, » dit Henri. » — « Mais comme tu ne les as pas , reprit M. VVilson , « et que tu ne peux pas toujours porter avec toi une charge de petites briques , essaie de nous l'ex- pliquer en paroles; c'est ce que nous avons toujours a volonté. » — <( A volonté ! je le voudrais bien, » dit Henri. — (( Commence, Henri, par penser a ce que tu veux exprimer, jusqu'à ce que tu sois tout-a-fait sûr de bien savoir ce que tu veux dire, et compte qu'alors tu trou- veras facilement des paroles. Les gens s'imaginent souvent qu'ils outde la peine a trouver les mots, quand le véritable obs- tacle c'est qu'ils n'ont pas une idée claire des choses. » — « Hé bien, papa, il faut, s'il vous plat! , me donner du temps, a — a Oh ! tant que tu voudras, » dit INDUSTRIELS, 211 son pore, « et afin de ne pas te presser, je vais continuer a lire ce livre. » Lucie prit la parole , et remercia son père pour Henri. Celui-ci regarda la tour penchée qu'on avait dépassée, mais qui était encore vi- sible; et après qu'il eut réfléchi , jusqu'à ce qu'il fût certain de ce qu'il voulait dire , il fit un appel a l'attention de son père , sans s'arrêter aux paroles qui vin- rent d'elles-mêmes, dès qu'il commença à parler : « Papa! » M. Wilson leva les yeux , et mit son livre de côté, tandis qu'Henri continuait, sans se troubler: « Supposons qu'on fasse descendre un fil d'à plomb du centre de gravité de la masse entière de cette tour penchée , le petit poids ou morceau de plomb attaché au bout de la ficelle tombera dans la base , ou dans les fondemens : si le fil d'à plomb s'écartât un peu de la base , la tour de- vrait nécessairement tomber ; mais tant que le cerutre de gravité est soutenu , la partie supérieure peut pencher, et même sortir beaucoup de la ligne perpendicu- laire (pourvu cependant que les maté- riaux soient bien joints ensemble), sans que la tour s'écroule. » — (< Je crois comprendre cela, » dit 3 13 LES JEUNES Lucie j « mais ce n'est pas encore tout-a- fait clair dans ma tétc. n — n Si tu ne sais pas ce qu'on entend par le centre de gravité, » reprit M. V\ ilson , « il est impossible que ce soit clair pour toi ; tu ne peux pas même le comprendre du tout. » Lucie se rappelait d'avoir vu Henri , quand il était petit garçon, s'asseoir sur les genoux de son père, et se pencher si fort d'un côté qu'elle avait peur qu'iJ ne tombât. « Et vous souvenez-vous , papa , de m'a- voir expliqué qu'il pourrait se pencher encore bien davantage sans risque. Vous m'avez dit aussi quelque chose du centre de gravité, mais il y a si long- temps que je ne me le rappelle pas bien. » — (( Ni moi non plus , » dit Henri : <( mais papa nous a souvent montré que le tournoiement de notre toupie dépendait du centre de gravité. Et a présent que j'y pense, il y aune manière de trouver le centre de gravité d'un corps quelconque, ou d'un objet, quelle que soit sa forme. » — « En vérité ! je ne me souviens pas que papa nous ait jamais montré cela. Comment le sais-tu, Henri ? peux-tu me l'enseigner, si ce n'est pas trop difficile? qui te l'a donc appris? v — « Un livre : mes excellens « Dia- INDUSTRIELS. 2l3 logues Scientifiques. » Si j'avais un mor- ceau tic carte , un bout de fil , une épingle , et un crayon, et si nous n'étions pas en voiture, je crois que je pourrais te faire voir comment il faut s'y prendre. » Comme tous ces si étaient autant d'ob- stacles qu'on ne pouvait lever , la chose fut remise pour le moment , et bientôt oubliée comme tant d'autres bonnes choses qui ne se font plus dès qu'on diffère. 11 ne faut pas s'étonner de ce que le philo- sophe Henri, lui-même, fût distrait de cette expérience par le mouvement qu'il vit dans la ville où ils devaient passer la nuit. C'était un jour de foire, et les rues bordées des deux côtés de boutiques , et de petites échoppes recouvertes en toile, étaient si embarrassées et si rem- plies de monde, qu'il semblait d'abord impossible que les chevaux et la voi- ture pussent se frayer un chemin sans écraser quelqu'un , et sans renverser quelques-unes des tentes. Le postillon s'arrêta , et pria honnêtement les gens de lui faire place: il y eut beaucoup de confusion; mais enfin, les mantelets rouges se rangèrent d'un côté , les hommes en vestes et en redingottes de l'autre, et ceux qui se trouvaient en avant, se disper- sèrent en passant sous le nez des chevaux à mesure que ceux-ci avançaient pas a pas. 2\(\ LES JEUNES Lucie avail baissé les glaces, elle regar- dait tout avec Leaucoup d'intérêt, non sans un mélange tie frayeur, et elle écou- tait de toutes ses oreilles, les « Bruyans charivaris De sons e'tourdissans, de voix , de joyeux cris. » Pendant que la voiture s'ouvrait, petit à petit, une route au milieu de la foule pressée , elle vit plusieurs personnes échap- per miraculeusement a des périls qu'elle jugeait éminens, et qui la firent tressail- lir , et s'écrier plus d'une fois, « oh ! » et « ah ! » pour ceux qui oubliaient le dan- ger , dans l'ardeur qu'ils mettaient a leurs marchés et a leurs achats, dans le plaisir du commérage, la véhémence de la dis- pute, la stupéfaction de la curiosité, ou les inquiétudes de la tendresse maternelle. Ici, une mère traversa la rue devant le timon de la voiture qui faillit la frapper à la tête, pour tirer du chemin deux mar- mots qui restaient immobiles- l'un occupe a mordre dans une pomme, l'autre a souiller dans un nouveau sifflet. Une autre fois, la voiture passa tout près d'une jeune fille aux joues fraîches cl vermeilles, qui mar- chandait avec tant de vivacité un ruban rose a une vieille femme dans son échoppe, que la roue aurait infailliblement écrasé INDUSTRIELS. 21 5 sou pied , a ce que pensait Lucie, si, levant la tête juste a temps , elle ne se fut un peu retirée f tenant toujours son cher ruban a la main , et continuant a en offrir un prix plus en proportion de sa petite bourse que de l'envie qu'elle en avait. Après, ce fut un groupe de vieilles femmes, ap- puyées sur leurs bâtons , leurs bonnets si rapprochés qu'ils se touchaient tous, parlant, et écoutant quelque chose avec tant d'attention qu'elles n'entendirent pas venir la voiture, jusqu'à ce que la roue passa sur le bout d'un de leurs bâ- tons , et barbouilla de boue la mante de celle qui parlait avec le plus d'action, avant qu'elle eût pu se mettre a l'abri. Ensuite vint un grand rustre à cheval , a l'air gauche , les coudes en dehors , tirant de toutes ses forces la bride de sa jument, a crinière longue et mal peignée. Le cheval ne savait pas plus que son cava- lier de quel côté tourner : la bouche ou- verte, les yeux ternes et prêts a sortir de sa tête, il semblait avoir envie de courir droit contre la portière de la voiture. Lucie voyant cela, fit aussitôt le plongeon ; elle n'imaginait pas comment ils avaient pu parvenir a passer; mais quand elle regarda, ils étaient déjà loin , et Henri le corps à moitié dehors de la portière, exa- minait les opérations de l'homme et du 3 1 6 LES JEUNES cheval, arrêtes à quelque distance. Le pau- vre animal ruait et luttait avec sou maître au détour d'une rue : enfin ils disparu- rent, avant qu'on pût savoir auquel des deux la victoire était demeurée. Lucie apperçut alors sur une nouvelle place , une grande maison de Lois, portée sur des roues : on lisait écrit a Texte- rieur , les noms des bêtes sauvages qui y étaient logées, et une invitation a entrer les voir pour la somme d'un schelling (24 sous). Au bas et au-dessus de cette inscription , étaient suspendus les por- traits , coloriés au naturel , d'un lion ram- pant , d'une hyène furieuse, d'un tigre et d'un chat des montagnes , avec d'énor- mes moustaches. Lucie commença a craindre que les pauvres chevaux ne fussent très-cfTrayés. Mais, soit qu'ils ne trouvassent pas les portraits d'une ressemblance frappante, soit qu'ils ne connussent pas assez les originaux et leur histoire particulière , ils ne montrèrent aucun trouble. Ils pas- sèrent fort tranquillement à côté de ces terribles représentations , mais bientôt après, ils eurent sottement peur, comme le remarqua Lucie , d'un pauvre petit garçon qui sortit tout-a-coup de dessous la tente d'un théâtre de marionnette-. L'un des chevaux se cabra , l'autre refusa d'avancer, INDUSTRIELS. r ± I 7 mais le postillon usant modérément du fouet, les vernit en belle humeur, et les amena sans accident a l'auberge. En tour- nant sous la porte cochère , ils surent où ils étaient ; ils cessèrent de dresser les oreilles, et se tinrent tranquilles dans la cour, hennissant de temps en temps pour saluer leurs anciennes connaissances qui leur répondaient de l'écurie. * Lucie trouva sur la cheminée de la salle où ils devaient dîner, un avertisse- ment adressé au public, et ainsi conçu : « Il est dernièrement arrivé dans cette ville une nouvelle magicienne, surpassant de beaucoup la vieille magicienne Corse quiparut en Angleterre dans le dernier siè- cle , et qui fut honorée de l'approbation de la noblesse et des personnes de marque. La nouvelle magicienne a un pouce de moins que l'autre. Elle parle trois langues : le Français , l'Anglais et l'Italien ; danse a exciter l'admiration , et valse d'une ma- nière inimitable, lorsqu'on l'en prie. » Tandis que Lucie lisait cette aiFiche , Henri en parcourait une autre qu'il avait trouvée sur la table , et qui préve- nait aussi le public, que le même soir, à six heures , une compagnie de sauteurs exé- cuterait sur le théâtre de la ville , pour l'amusement des spectateurs , plusieurs sauts périlleux , et des danses sur la corde. II. 10 21 S LES JEUNES Un homme promettait de porter une échelle en équilibre sur son menton. Un autre de faire tenir une table sur la corde, et même une chaise danslacpielle il serait assis, avec une bouteille de vin devant lui, dont il boirait un verre tout-a-fait a son aise . et avec autant de facilité que s'il était a terre. Henri était fort curieux de ce specta- cle : il assura Lucie que ce seraient d'ex- cellcns exemples de tout ce qu'ils avaient dit le matin sur le centre de gravité : ces merveilleux tours de force ne pouvant s'exécuter , qu'en sachant se maintenir en équilibre. Plus il y pensait, plus il dé- sirait voir les sauteurs. Lucie ne parta- geait pas sa curiosité : si elle avait eu le choix, elle eût bien mieux aime voir la nouvelle magicienne de Corse. Leurs païens s'étaient décidés a cou- cher dans l'auberge où ils étaient descen- dus , et ils annoncèrent a Henri et a Lucie que le soir même ils les mèneraient voir la magicienne ou les danseurs de corde , à leur choix, mais qu'ils ne pouvaient les mener aux deux spectacles, qui étaient dans des quartiers tout-a-fait opposés. La petite îée Corse devait se montrer dans les en- tr'actes d'un concert. Lucie aimait la mu- sique, Henri ne s'en souciait pas. a Eh bien ! que préférez-vous? » dit INDUSTRIELS. 2ig leur père ; « je vous donne cinq minutes pour y penser: décidez-vous, car il faut aller retenir nos places, ou prendre des billets a temps. » Lucie se rappela la résolution qu'elle avait prise, en partant pour ce voyage, d'i- miter toujours la bonté et la complaisance de sa mère , dont elle avait vu tant d'exem- ples : elle abandonna donc généreusement son désir d'entendre le concert, et de voir la fée : elle le fit de si bonne grâce , qu'elle mit son frère tout-a-fait à Taise. Une fois le sacrifice fait, elle n'y pensa plus, et jouit avec Henri de tous les plaisirs du spec- tacle , qui , au lieu de lui donner des re- grets, la laissa parfaitement contente des autres et d'elle-même. 2 20 LES JEUNES t\>i\\Mlut twi «uvvwivvvvwwvvutvviwvn WlVtWlUXIWUUUVIlU CHAPITRE XI. ppCMé U\J S^mOHMê / iïo \& Ciaûfi cation etc. ÏSos voyageurs arrivèrent à Clilton le lendemain soir. Henri et Lucie furent en- chantés de l'aspect de ce joli endroit, et se réjouirent d'apprendre qu'ils devaient y passer quelques jours, pour que leur mère pût s'y reposer. Le lendemain de leur arrivée , ils allèrent se promener sur les dunes : du haut d'une montagne es- carpée , ils virent la rivière de l'Avon* qui coulait au-dessous. Ils descendirent pour gagner les bords de l'eau , par une nouvelle route qu'on venait d'ouvrir , et à laquelle travaillaient encore Un grand nombre d'ouvriers. Quelques-uns s'occu- * Elle arrose une partie du Comte' de Glocester , et se jette dans l'embouchure de la Sévern au-dessus de BvistoL INDUSTRIELS. lit paient a briser des pierres creuses, qui s'étaient détachées des rochers qui bor- daient le chemin. L'intérieur de ces pierres était garni de cristaux brillans. Lucie en ramassa quelques morceaux dans l'intention de les ajouter a la collection qu'elle avait faite a Matlock. Les pierres qui étineelaient de cristaux se nommaient j a ce qu'on lui apprit i cailloux de Bristol, et les cristaux mêmes , Diamans de Bris* toi. Lucie vit ensuite chez une dame de Clifton , une croix faite avec ces diamans, et une de vrais brillans: en les mettant toutes deux l'une à côté de l'autre, on pou- vait a peine en distinguer la différence. Après une demi-heure de marche , ils parvinrent aux bords de la rivière , où ils restèrent quelque temps a admirer la hauteur appelée Rocher de Saint-Vincent. Ils allèrent ensuite visiter une vaste car- rière, où des mineurs faisaient sauter des quartiers de roc avec de la poudre à canon, lis s'informèrent de l'inspecteur des tra- vaux, a quel usage on employaitcespierres. Il leur en montra qui étaient taillées en bloc, et qu'on destinait a paver les rues de Bath et de Bristol. Les éclats n'étaient point abandonnés comme inutiles. Après les avoir brisés en très-petits cailloux , on s'en servait pour raccommoder et en- tre tenir les routes. Le roc était de pierre 22 2 LES JEUNES calcaire : Henri en vit qu'on brûlait dans un four : on lui dit que cette pierre était dure , et que, taillée et polie, elle ressemblait au marbre, et pouvait le rem- placer. 11 y en avait de rongeâtres , de grises et de noires; mais toutes, en brû- lant, se changeaient en une chaux très- blanche. « La chaux que nous faisons ici, » dit l'inspecteur, « est fort recherchée , non- seulement dans le voisinage , mais aussi dans les pays étrangers. Nous en expé- dions des tonneaux jusqu'aux Indes occi- dentales. » — « Savez-vous , mes enfans , » dit le père. « quel usage on fait de la chaux dans les Indes occidentales ? » Henri et Lucie répondirent qu'ils sup- posaient que la chaux servait là, comme en Angleterre, a faire du mortier, et a engraisser les terres. « On l'emploie aussi a faire le sucre, » reprit leur père. Henri et Lucie le prièrent de leur ex- pliquer comment. a Je suis bien aise , » répliqua-t-il , « que notre visite a cette carrière ait attiré noire attention sur la manière de fabri- quer le sucre ; car nous aurons de fré- quentes occasions pendant notre séjour ici , de nous instruire a fond sur ce sujet. INDUSTRIELS. 223 Nous verrons dans le port de Bristol des vaisseaux arrivant des Indes occidentales, débarquer leurs cargaisons de sucre ; et nous serons peut-être assez heureux pour trouver a Lord de ces navires quelques tiges de la plante appelée canne a sucre. Dans les manufactures que nous visite- rons, nous pourrons examiner l'appareil, ou machine a faire le sucre , qui. doit être transportée sous peu dans les Colonies ; il y a de plus ici d'immenses raffineries , où l'on extrait du sucre brut cette sub- stance si pure et si blanche, qu'onnous sert tC'JS les matins a déjeuner. Rendons-nous de suite a Bris loi . eu nous promenant , et essayons de satisfaire nôtre curiosité. Mais, dites-moi, enfans, avez-vous déjà quelques idées sur la manière dont on fait le sucre ? m Ils avaient lu dans un voyage aux Indes occidentales par Edwards, une description dei plantations de la Jamaïque, des can- nes et des moulins a sucre. Lucie, a qui son père s'adressa d'abord, se rappelait que la canne a sucre est une espèce de roseau ou jonc à nœuds , d'un jaune pâle , couleur de paille , dont l'é- paisseur varie depuis la grosseur d'une canne ordinaire, jusqu'à celle d'un gros bambou. ((Elle croit, en général, à hauteur d'homme,* a l'extrémité de la tige, sont 22 | LES JEUNES des feuilles comme des pavillons. Les Cannes se coupent eu automne, et le temps où Ton fait le sucre , est une époque de réjouissance et de festins pour l'homme et pour les animaux , surtout pour les pauvres nègres , qui travaillent aux plan- tations. » Ici Lucie faillit s'écarter de son sujet , et laisser là la fabrication du sucre pour parler des pauvres nègres. Mais son père l'arrêta par une question : a Que fait- on des cannes après qu'elles sont cou- pées ? » — m On les lie par petits paquets en fa- gots , et on les porte au moulin qui en fait sortir tout le jus en les pressant... » Lucie regarda Henri , comme pour l'ap- peler a son aide à l'endroit difficile. — « Le meulin se compose , » reprit ce dernier, « c'e trois grands cylindres en fer qui tournent par le moyen du vent, ou de l'eau , de chevaux ou de bœufs; peut-être qu'a présent , on a appris à les faire marcher par la vapeur» Les paquets de cannes passent entre les cylindres, qui les serrent si bien, et a tant de reprises, que tout le jus s'en écoule. Il tombe dans une gouttière en bois doublée de plomb, et se rend dans l'endroit où on le fait ^bouillir. Il est, dit-on, d'une grande im- portance de le faire bouillir aussi vite que INDUSTRIELS. 22'J possible, mais je ne sais pas pourquoi. » — . <( De peur qu'il ne fermente , h ré- pliqua son père. « Sais-tu dans quelle in- tention on le fait bouillir, Lucie? » — « Afin que Peau qui est mêlée au jus puisse s'évaporer, et qu'en lai sant refroi- dir la liqueur , le sucre se cristallise, l'eau étant en trop petite quantité , pour qu'il reste fondu ou dissous ; justement comme nous avons vu se cristalliser l'alun de ma corbeille. » — « Il est aussi nécessaire de le faire bouillir, » dit son père , «'pour que les parties végétales contenues dans le jus , s'en séparent, et forment l'écume qu'on enlève à la surface avec un écumoir. C'est alors que la chaux est d'un grand secours en purifiant complètement la li- queur des matières étrangères qui s'y trou- vent mêlées : elle rend aussi le liquide plus clair et moins visqueux, de sorte que les particules de sucre, pouvant se mouvoir librement , se réunissent plus tôt , et se cristallisent plus vite. Te souviens-tu, Henri, du nom de cette portion du sirop qui file , et ne peut pas se cristalliser? » — « C'est la mélasse , » répondit Henri. <( Quand le sucre est cristallisé, on le met dans des tonneaux percés de trous au fond, et la mélasse s'égoutte, et filtre au dehors par ces trous. » 10* 22C) LES JEUNES Henri , Lucie, et leur père discutaient encore sur la manière de faire le sucre, quand ils arrivèrent au port de Bristol. Ils s'arrêtèrent a examiner un vaste bas- sin plein d'eau , et connu aux marins an- glais et français , sous le nom des Wet- Doclcs de Bristol. On l'avait forme en plaçant des écluses au travers de l'ancien lit de l'Avon , (le cours de la rivière ayant été changé et dirigé dans un canal artificiel ) ; les écluses empêchaient l'eau qui était dans l'intérieur du bassin de re- descendre avec le reflux , de sorte que les vaisseaux étaient toujours a flot, même à marée basse. Nos voyageurs y trouvèrent une foule de bâtimens. Ils distinguèrent ceux qui arrivaient des Indes occidentales par les tonneaux de sucre que l'équipage était occupé a débarquer , et par les noirs qui étaient a bord. Des matelots et quelques mousses suçaient de temps en temps des morceaux de canne a sucre tombés sur le pont, ce qui n'échappa pas a l'attention des deux petits observateurs. Henri re- marqua aussi , tout en marchant le lchg du quai , les parties d'un moulin a cy- lindre pour écraser les cannes , et des chaudières de fer et de enivre propres à bouillir le jus, qu'on emballait et qu'on chargeait a bord pour les Iles. Ils conli- INDUSTRIELS. 22^ nuèreiit leur promenade jusqu'au bout du bassin , puis ils reprirent le chemin de Clifton, charmés de tout ce qu'ils avaient vu dans leur course. Le lendemain matin , comme ils se mettaient a table pour déjeuner , ils re- prirent la conversation de la veille sur la manière de faire le sucre. « L'art , tel qu'il se pratique dans les Iles, ou Indes Occidentales , est encore fort imparfait , » dit leur père : et une grande partie du sucre mêlé avec le jus, se perd par des procédés maladroits. Le jus contient deux substances douces : le sucre qui se cristallise aisément , et la mélasse qui reste toujours liquide. Le planteur, ou propriétaire de cannes, doit essayer de tirer du jus tout le sucre qu'il renferme , a la première opération, en y laissant entrer aussi peu de mélasse que possible. Mais en étant trop chauffé, le sucre perd la faculté de se cristalliser , et se change en une substance , ressem- blante a la mélasse. En faisant bouillir le jus trop rapidement, on s'expose donc a gâter beaucoup de sucre , et la quantité ainsi sacrifiée augmente la mélasse en pro- portion. » — * « J'ai souvent fait h iVer un mor- ceau de sucre alacliandelle,» repritHenri. « Après l'avoir pas:é au feu, il reste doux, 228 LES JEUNES mais il devient brun , mou et gluant. » — (( Le même changement a lieu , » poursuivit son père , « lorsqu'on fait chauffer dans un vase sur le feu , une forte solution de sucre. Dès qu'il est un peu plus chaud que l'eau bouillante, il rou- git, et devient, comme tu le décris ; de sorte qu'une partie perd la propriété de se cristalliser en refroidissant. » Henri et Lucie furent très-fâchés d'ap- prendre que tant de sucre, dû aux pé- nibles travaux des pauvres nègres , fût ainsi gaspillé , et ils exprimèrent l'espé- rance qu'on trouverait remède à ce mal. « Une grande partie du sucre apporté en Angleterre élait effectivement gaspil- lée de cette sorte; mais cela n'arrive plus, grâce à de nouveaux perfectionnemens, dans cette fabrication. » — a Et quels sont donc ces perfec- tionnemens , papa? )) demanda Henri. — a C'est ce que je me propose de vous montrer ce matin même ; car je compte vous faire voir les nouveaux procédés en usage dans une des premières rafmerics de Bristol. C'est Fa-dessus qu'il faut que nous causions , afin que vous puissiez comprendre ce que font les ouvriers. Avcz-vous lu, ou appris quelque chose sur la manière de raffiner le sucre ? » Henri avait ouï dire qu'on se servait de INDUSTRIELS. 22g sang de bœuf dans les raffineries; mais comment, et pourquoi, c'est ce qu'il ne savait pas. « Quand le sucre brut a été dissous dans l'eau , » dit son père , a on emploie le sang de bœuf pour le clarifier, c'est-a-dire, pour en séparer toutes les matières étran- gères. Il faut que le sang soit liquide , au moment d'être mêlé avec la solution froide de sucre. Il se coagule a une cha- leur modérée , et s'élève a la surface ; c'est l'écume qu'on a soin d'enlever, et qui en- traîne avec elle tout ce que le sirop contient de moins pur. Mais clans la raffi- nerie que nous allons visiter , cette mé- thode de clarification a été abandonnée, parce qu'on a trouvé que beaucoup de sucre se perdait, en se mêlant a l'écume, de laquelle on ne pouvait ensuite le sé- parer. » — « Ne te souviens-tu pas, Henri , » dit Lucie, « d'une histoire sur unprocédé appelé terrer; et du hasard qui fit dé- couvrir que certaine qualité de terre était bonne pour le sucre; je veux dire, bonne pour blanchir le sucre ? » — « Non , en vérité. » — « Tant mieux, car j'aurai le plaisir de te le raconter. C'est très-singulier : il y est question d'une poule... » — - ((Je te conseille de nous le conter, 2.3 LES JEUNES ma chère Lucie, » reprit sa mère, ft sans exciter d'avance notre curiosité, de peur que tu ne puisses ensuite la satisfaire com- plettement. » — a Eh bien, maman, vous saurez qu'un jour , une poule qui avait marche dans un terrain humide et gras, et qui avait de la terre glaise aux pattes, s'avisa d'aller se percher sur un pain de sucre. On re- marqua bientôt après , je ne sais comment , que les endroits où elle avait passe , étaient beaucoup plus blancs que le reste. D'après cette observation, on imagina de faire des expériences, et de se servir de cette terre pour blanchir le sucre. » — « C'est très-curieux ! » dit Henri ; o et Lucie se l'est rappelé juste a propos ; n'est-ce pas, maman? je l'avais tout-a-fait oublié : mais je m'en souviens a merveille a présent. On met le sucre dans un vase qui a la forme d'un cône, ou pain de sucre, et qu'on place de manière a ce que le petit bout soit en bas. Alors, on met une couche de terre détrempée avec de l'eau, sur le large bout du pain , et l'eau se dé- gage peu à peu de la terre, et filtre trèi- doucement au travers du sucre. Elle se mêle a la mêlasse , la délaie et l'entraîne avec elle. J'aurais du te dire qu'il y a tou- jours un trou au fond de la forme. On le bouche d'abord avec un tampon, que les INDUSTRIELS. ^3 1 ouvriers appèlent tappe, puis, vient un ouvrier qui ôte le tampon , et tout ce qui a filtre jusqu'en Las, s'écoule, et tombe goutte à goutte, n — « Ainsi , c est une poule qui a appris aux hommes à terrer le sucre : nous de- vons Lien lui en savoir gre' , maman; pour ma part, je ne me doutais pas que je lui eusse une si grande obligation. La pro- chaine fois que je verrai du sucre bien blanc, je dirai en moi-même; « grand merci, bonne poule. » — (c Tu lui feras beaucoup plus d'hon- neur qu'elle n'en mérite , » répliqua M. Wilson. « Car dans la radinerie où je vais vous conduire, l'opération dont parle Henri, est tout-a-fait mise de côté. L'art de raffiner, tel qu'il se pratique mainte- nant, est une nouvelle découverte, qui n'est pas due a un simple hasard heureux, mais à une sage combinaison de principes savans, joints a une observation exacte et éclairée. » — « Comment cela? » demanda Henri , en rapprochant sa chaise, et en écoutant de toutes ses oreilles. — <( C'est une des plus heureuses ap- plications de la science aux choses ordinai- res de la vie et a nos besoins journaliers, » reprit M. Wilson. « Car perfectionner 3,3 2 LES JEUNES la fabrication d'une substance si agréable, et qui nous est devenue presque néces- saire , est un service rendu a toute la société. Nous avons appris bier comment on extrait le sucre brut du jus de la canne à sucre. Il nous reste a savoir comment on convertit ce même sucre brut , en cris- taux durs, et blancs, comme ceux que nous mettons tous les jours dans le thé oupe café. 11 faut connaître la nature et les propriétés des ingrédiens étrangers qui se trouvent dans le sucre brut , pour pouvoir parvenir a les en séparer. Outre différentes matières, le sucre brut se compose , comme je vous l'ai déjà dit , de deux substances douces: le sucre qui se cristallise, et la mélasse qui reste tou- jours à demi liquide; cette dernière se combine avec une matière brune colo- rante qui donne a la cassonnade la teinte jaunâtre que vous lui voyez. La mélasse difïere du sucre en ce qu'elle ne peut , comme lui , se consolider. Maintenant , si l'on ajoute une petite quantité d'eau à un mélange de mélasse et de sucre, toute la mélasse deviendra fluide, tandis cpie le sucre sera plus long et plus dif- ficile a fondre : de sorte qu'au moyen de l'eau , ou peut séparer les parues qui constituent le sucre brut. » INDUSTRIELS. ^33 — (( Je vous comprends, » reprit Henri: « en mêlant un peu d'eau a du sucre brut , et en mettant ce mélange dans un moule , comme ceux dont on se sert pour terrer , je viendrai a bout de dégager mon sucre d'une grande partie de sa mêlasse. » — v Très-bien: je vois qu'en t'expli- quant un petit nombre de faits, et en te faisant quelques questions, je pourrai t'a- mener à inventer seul les nouveaux per- fectionnemcns. )> — « Oh ! essayez, je vous en prie, mon papa. 11 n'y a rien qui me fasse plus de plaisir que d'apprendre les choses de cette manière-la. » — « C'est un excellent exercice pour toi , et pour tout le monde, » dit son père. mm (( Pourvu que vous nous aidiez, papa , quand nous ne pourrons pas avan- cer seuls, » ajouta Lucie. — a Eh bien donc, pour avancer seuls, quelques explications vous sont encore nécessaires. Ce ne sont que les petits cristaux contenus dans le sucre brut que nous avons appris a dégager de la mélasse. Pour arriver jusqu'à la matière liquide renfermée au-dedans des gros cristaux , il faut commencer par les faire dissoudre complettement dans l'eau, et avant qu'ils soient recristallisés, le sirop doitêtre purgé de tout corps étranger et de toute ma- ^34 LES JEUNES tièrc brune. Mais comment s'y prendre, pour séparer du sirop cette substance co- lorante ? » — (( Je sais (pie les teinturiers se ser- vent d'alun pour séparer les couleurs des liquides, » reprit vivement Lucie. — « En effet ; cette propriété dépend de la terre que contient l'alun, » dit M. V*, ilson • « et cette terre, se mêlant au si- rop , attire à elle la couleur qui le brunit. Du Ohalbcs fait avec des os brûlés , et qu'à cause de cela, on appelle charbon animal , s'emploie souvent dans le même" but. Ajoute aux vins les plus foncés , il peut, selon la quantité, les décolorer complètement. (c Quand ce procédé est fini, on enlève la terre d'alun ou le charbon , ainsi que les autres malpropretés , en faisant passer la liqueur par un filtre : il faut ensuite faire évaporer l'eau. » — a Je sais, papa, » interrompit Lu- cie , « d'après ce que vous-même nous avez expliqué , qu'il ne faut pas faire chaufferie sirop dans un vase ou dans une chaudière a même le feu. Et cependant, je ne puis imaginer comment on peut faire bouillir l'eau , afin qu'elle s'en aille en vapeur, autrement que sur le-feu. » — a Je t'ai dit, » reprit son père , « que le sucre serait gâté ; si on l'exposait a INDUSTRIEL?. 235 une chaleur plus forte que celle de l'eau bouillante. » — a Je crois que je sais à présent, com- ment je m'en tirerais. Je le ferais cuire , comme on fait cuire les crèmes , au bain marie, ou bien encore à la vapeur. Il me semble vous avoir entendu dire, papa, qu'il y avait de grands édifices chauffés par la vapeur. Je ne sais pas trop exacte- ment comment je m'y prendrais: mais je persiste à croire qu'on pourrait faire bouil- lir le sucre par la vapeur. » — « Ce n'est pas si mal pensé , » dit Henri. « Moi , je conduirais la vapeur à travers des tuyaux, jusque sous la chau- dière où serait le sucre. » — « Vous êtes tous deux sur la route du principal perfectionnement adopté pour la cuisson* du sucre ; mais cependant vous n'avez pas encore vaincu la plus grande difficulté. Avec votre méthode , on pourrait parvenir à chauffer le sucre , mais non, à le faire bouillir. Car vous sa- vez qu'une solution de sucre , si elle est dans un vase découvert , a besoin pour bouillir, d'une beaucoup plus grande cha- leur que l'eau. » — « Mais, je croirais, » reprit Henri, En lerme de raffinerie , la Cuite, ^36 LES JEUNES « qu'en renfermant la vapeur, on pourrait la rendre beaucoup plus chaude que l'eau bouillante, et dans ce cas, je pourrais faire bouillir le sirop , à force de compri- mer la vapeur. » — a Tu le pourrais sans doute. Quel- ques personnes emploient même ce moyen pour la cuite : mais la vapeur à haute pression (c'est ainsi qu'on la nomme ,) est fort dangereuse à diriger , et de plus , on risque dans cette opération , de trop chauncr ic sucre, ciuc ic changer en ca- ramel. Tourne donc tes idées d'un autre côte, et au lieu d'élever la température de la Vapeur, réfléchis, et cherche les moyens de faire bouillir du sirop, ou tout autre fluide, en l'exposant à une tempe- rature au-dessous de celle de l'athmos- phère , ou air extérieur. » Henri réfléchit pendant quelque temps, et dit enfin : « Je ne suis pas certain que cela put réussir pour le sirop ; mais j'ai vu de l'eau qui n'avait qu'une chaleur modérée , bouillir , dès qu'on la mettait sous le récipient d'une pompe à air. » — a Et pourquoi cela arrivait-il?» demanda son père. — « Parce qu'il y avait un vide, » ré- pondit Henri , « et que l'athmosphère ne pesait pas dessus. Si nous pouvions placer la chaudière sous le récipient d'une pompe INDUSTRIELS. ^7 à air , pcut-êlrc parviendrions-nous à met- tre le sucre en ébullition : mais la quan- tité est ce qui m'embarrasse. Les chau- dières sont, je crois, fort grandes. Je n'en pourrais faire bouillir qu'une petite quan- tité a la fois dans une pompe a air; de sorte qu'après tout, cela ne pourrait pas servir. » — a Et pourquoi pas ? » dit M. Wil- son : (( n'abandonne point tes idées trop vite ; ne cours pas a autre chose , avant d'être bien sûr que tes projets sont inexé- cutables. Il ne faut pas fixer ton imagi- nation sur le récipient de la seule pompe a air que tu aies vue, comme s'il n'y avait que celui-là dans le monde entier. Assuré- ment, tu ne pourrais pas, malgré tous tes efforts , faire entrer une chaudière a su- cre sous le petit récipient de la pompe a air de ton oncle, a — « Non, bien sûr; » repli qua-t- il, en riant : mais il reprit son air grave , et se remit a penser : « Voyons, comment m'y prendrai-je ? il est impossible de souffler une cloche de verre assez grande pour servir de récipient à une chaudière. » — * Pourquoi t'attacher a l'idée d'a- voir un récipient en verre, Henri? Crois- tu essentiel pour produire un vide , que la cloche soit de verre ? )> — y Non , certainement : ce n'est pas 2 38 LES JEUNES essentiel du loul. Seulement, je pensais à l'avoir ainsi, pavée que le seul récipient que j'aie vu , était en verre. Mais je crois que toute aulrc substance impénétrable a l'air, sera tout aussi bonne. Que j'étais donc sot !.. Je me rappelle à présent le corps de pompe, et le cylindre de la ma- chine à vapeur, dans lequel se fait le vide. Il est assez grand, j'espère, et on pour- rait faire un récipient en fonte, ou en cui- vre, de la même dimension; plus ou moins large, selon qu'il le faudrait. » — « T'v voila, enfin! On fait bouil- lir le sucre dans un vide; et l'on pro- duit ce vide au moyen d'une pompe à air. Je ne connais pas les détails précis de cette opération, ne l'ayant pas encore vue par moi-même, mais j'espère en pouvoir juger aujourd'hui. Prenez donc vos cha- peaux, et partons. » INDUSTRIELS. 2^g *.\MWMU*W\\1V\\1VWlWWtXWV\1VVMVtWAV1V\"MMVVMVl.\1WW CHAPITRE XII. J eu i ïeà u La raffinerie que Henri et Lucie allaient visiter , était un grand édifice , haut de huit étages. La première circonstance qui les frappa , en y entrant et en traversant plusieurs salles spacieuses, où la besogne semblait marcher, fut le petit nombre d'ouvriers. Lucie supposa que c'était l'heure du dîner, et qu'ils étaient absens pour leur repas , comme dans d'autres manufactures qu'elle avait vues • mais on lui dit que non, et que tous les hommes employés habituellement dans la raffinerie étaient présens. Il en fallait fort peu, tant les machines faisaient de choses , et ce peu même semblait presque inutile , ou du moins d'une très-petite importance. On eût dit que les ouvriers n'étaient que les domestiques en sous ordre des machi- nes j qu'on ne les chargeait que des baga- 2^0 LES JEUNES telles , auxquelles le mécanicien et le chimiste n'avaient pas pensé , et pour les- quelles ils ne s'étaient pas donné la peine d'inventer des moyens plus sûrs et plus expéditifs. Lucie remarqua que les grandes salles et jusques aux corridors étaient chauffés, et cependant , elle n'apercevait de feu nulle part. Elle demanda comment cela se faisait; on lui répondit qu'elle le sau- rait bientôt, car on allait les conduire à l'endroit d'où venait toute la chaleur. Leur guide, le contre-maître qui avait la Lonté de leur montrer l'établissement , les mena en effet a un bâtiment séparé , où était une machine a vapeur. Le feu sous les chaudières était le seul allumé dans la fabrique. Toutes les pièces étaient chauffées par la vapeur qui passait a tra- vers des tuyaux dans les murs, ou sous les planchers. Henri fut enchanté, et prit un air orgueil- leux et ravi, en entendant détailler tout ce que faisait une seule machine a vapeur. Elle distribuait dans ce vaste édifice, une chaleur égale , et fournissait toute l'eau dont on avait besoin pour les diverses opérations : elle mettait en mouvement un moulin pour écraser le sucre et d'au- tres substances dont on se sert pour le raffiner ; et elle soulevait et abaissait INDUSTRIELS. 2^1 les pistons d'une immense pompe a air. Après avoir vu, ou entendu conter tout ce que faisait cette merveilleuse ma- chine, la grande puissance active dont dé- pendait tout le reste , nos curieux suivi- rent leur guide dans une espèce de dépen- dance , ou chambre basse , dans laquelle on préparait l'alun , en ajoutant à la so- lution de la chaux vive. Ils entrèrent ensuite dans la partie du bâtiment , où se faisaient les opérations préparatoires au nettoyage du sucre. Ils virent d'abord quelques ouvriers, les bras nus, et très-peu vêtus, a cause de la cha- leur du travail, occupés a remuer avec d'énormes pelles dans une grande chau- dière , le sucre brut, tel qu'on l'apporte des Indes occidentales. Ils le brassaient avec une petite quantité d'eau , trop pe- tite pour le dissoudre. Ce mélange res- semblait a de la thériaque. On le versa ensuite dans des moules de terre qui étaient rangés la en grand nombre, et qui avaient la forme d'un pain de sucre , comme ceux que leur père leur avait dé- crits. Au fond de chacun, il y avait un trou , tout-a-fait a la pointe qui était tour- née en bas ; on devait laisser le sucre dans ces moules pendant vingt-quatre heures. Au bout de ce temps la mélasse coulant dans des pots placés sous les moules, le sucre, II. xi ï\l LES JEUNES reste dans les formes, se changeait en pains solides d'un brun clair. On mit dans la main de Lucie un peu de sucre ainsi pu- rifié; elle sentit qu'il était assez mou pour s'écraser facilement. Il restait a le dis- soudre dans de l'eau, qu'on avait chauf- fée en faisant passer de la vapeur au tra- vers. La terre d'alun s'ajoutait à cette solution, et le tout était fortement remué et brassé par des courans de vapeur qu'on faisait circuler dedans. Ce procédé s'exécutait dans une grande cuve , qui avait un double fond , et de dou- bles côtés, comme une seconde enveloppe • entre les deux parois, était ménagé un es- pace suffisant pour y introduire la vapeur. Le fond et les côtés de la chaudière inté- rieure étaient percés de très-petits trous, par lesquels la vapeur passait dans le su- cre liquide. Henri et Lucie entendirent une suite rapide d'explosions, occasionnées par la condensation soudaine de la va- peur: et lorsque la solution s'échauffa, ils virent d'immenses nuages s'élever au- dessus. Après cette opération , on lais- sait couler le sirop sur le filtre , qui , k l'extérieur , semblait être un grand coffre carré : mais L'intérieur était divisé eu compartimrns parallèles, par du drap ou de la grosse toile tendue sur des cadres de cuivre. La liqueur coulait dans chaque INDUSTRIELS. 2 (3 compartiment , et se filtrait en passant d'une cellule à l'autre. Le sirop qui s'en écoulait a La fin, était un fluide transparent, d'un jaune pâle. On les introduisit dans l'endroit qui ren- fermait La partie La plus remarquable du nouvel appareil, les chaudières a évapo- ration, dans lesquelles l'eau était dégagée du sirop. Elles étaient aussi a double fond, afin de pouvoir admettre la vapeur entre les parois , pour cliaufFer Le sirop : ces chaudières étaient couvertes de dô- mes en cuivre. Ces dômes, ou cLoclies , communiquaient avec La pompe a air , dont Les grands pistons étaient tenus con- tinuellement en action par la machine à vapeur. Ils servaient a pomper l'air , de manière a maintenir, autant que possible, un vide au-dessus du liquide : un f>aro- mètre indiquait la perfection du vide. Le contre-maître de la raffinerie leur apprit qu'il fallait cent degrés de chaleur de moins pour faire bouillir le sucre dans le vide , que par la méthode ordinaire , et que la cuite s'accomplissait en moins d'un cinquième du temps qu'on y employait auparavant. Après avoir fait évaporer toute l'humi- dité , on amenait peu-a-peu la chaleur du sucre a une certaine température qu'on avait reconnue par expérience, être lapLus 244 ^ ES JEUNES propre pour le disposer à se cristalliser : on le versait dans des moules de terre , toujours en forme de cône ou de pain de sucre; et Ta, on le laissait se consolider. 11 est alors passablement blanc , et on achève de le purifier en le lavant avec une solution du plus fin et du plus beau sucre blanc, qu'on verse dessus, et qui filtre au travers. Le sommet et la base des pains, ou en termes de raffinerie , la tête et la patte, étant moins purs, on les présente à un tour qui en rogne une partie : et les pains sont ensuite portés a l'étuve , pour sécher. Lucie dit, qu'avant de visiter cette raf- finerie , elle savait en gros , d'après ce qu'elle avait lu et entendu raconter, que pour rendre le sucre blanc, et tel que ce- lui dont on se servait généralement , il fallait lui faire subir plusieurs procédés : le clarifier, le filtrer, le cuire, le faire re- froidir et cristalliser ; mais malgré cela , elle était étonnée du nombre des diffé- rentes opérations , de la grandeur des vaisseaux , de la force et du temps né- cessaires. Tout ce qu'elle avait vu , ne l'avait pas fatiguée, parce qu'elle en con- naissait d'avance le but, et qu'elle ne s'é- tait pas tourmenté l'esprit a le chercher, au lieu d'examiner ce qui était devant plie. INDUSTRIELS. 2/\5 Henri était tout glorieux de voir le principe qu'il avait si clairement compris, et si Heu expliqué a Lucie, mis en pra- tique avec succès pour de si grandes choses. « J'espère que tu avoueras mainte- nant, » dit-il a sa sœur, « que la pompe k air peut servir a nos besoins journaliers, et je pense que tu es à présent tout-a- fait convaincue qu'elle ne le cède pas en utilité a la pompe a eau. » Lucie en convint, et ajouta que Henri pouvait bien tirer vanité de sa chère pompe à air. « Pense, » reprit Henri, « k combien d'usages différens on peut l'appliquer : a faire du sucre , et a faire de la glace ; non seulement a faire bouillir vite, mais aussi k geler l'eau tout aussi vite. Je ne crois pas qu'Otto Guerike , ou M. Boyle lui-même, eussent pu prévoir tout le parti qu'on devait tirer de leurs propres in- ventions. Que je voudrais qu'ils pussent voir tout ce qu'on nous a montré ce ma- tin! » — « Oh ! moi aussi, » dit Lucie ; « je souhaiterais de tout mon cœur qu'ils fus- sent ici avec nous ! » — ' « Tout remonte au grand principe du vide, vois-tu, Lucie? » Le contre-maître qui les avait conduits ^46 LES JEUNES dans toutes les parties de rétablissement, et qui leur avait expliqué avec beaucoup de politesse et de complaisance tous les procédés, fut enchanté d'avoir donné tant de plaisir aux jeunes gens. Charmé de l'intérêt avec lequel iîs avaient écouté et compris tout ce qu'il leur avait dit et tout ce qu'ils avaient vu , il les pria de se reposer un moment avant de partir , et les fit entrer dans une chambre , où on avait servi un petit déjeûner. Il donna une tasse de chocolat a Lucie, et une au- tre a Henri. (( Il faut bien que vous goûtiez un peu du sucre qui a été raffiné ici par les di- verses opérations dont vous venez d'être témoins. » Il leur en présenta dans une soucoupe de terre noire de Wedgcwood qui faisait ressortir toute sa blancheur. « Papa ! » s'écria vivement Henri , « pourriez-vous me dire qui a inventé la manière d'appliquer si bien la pompe à air a cet usage ? » — a Oui, » reprit son père ; « cette in- vention appartient a Edouard Howard , frère du Duc de Norfolk : il fut l'hon- neur de sa famille , et j'espère , » conti- nua-t-il , en s'adressant au contre-maître de la raffinerie, «qu'il a été amplement ré- compensé de son ingénieuse découverte INDUSTRIELS. 2_f7 par les propriétaires de ce genre de fa- ]}rique qui lui ont dû l'accroissement de leur fortune ? )> — « Les avantages en sont immenses, monsieur, mais il ne les a pas recueillis. C'est sa famille qui en jouit. Il n'a vécu que juste assez pour perfectionner son in- vention. » Le contre-maître leur démontra en peu de mots qu'en adoptant ce nouveau procédé, on économisait une quantité pro- digieuse de sucre. On y trouvait un profit de huit livres sur cent livres pesant , et il aida Henri a faire le calcul du gain que cela devait donner par an sur le total de la quantité de sucre raffiné dans la Gran- de-Bretagne. Nos voyageurs, ayant bu leur chocolat, remercièrent leur hôte de ses attentions, et prirent congé de lui. 2 4& LES JEUNES ■A«'*<*VV»xDUccdior> ; DïLaitudcùU DaJ ctan~ aew) écufo àuo Du/ Stap utud. En descendant de Clifton à Bristol , vous apercevez clans la ville au-dessous de vous une quantité debâtimens très-hauts, d'un aspect sombre , en forme de grands cônes; des tourbillons de fume'e d'une teinte encore plus obscure que les mu- railles , s'en exhalent continuellement, à flots noirs et pressés. Ces maisons coniques sont des verreries. Lucie se rappelait que son père lui avait dit de quoi se faisait le verre , et même le lui avait montré. Elle se souvenait du goût de Talkali , de la cendre des végétaux , du toucher et de la couleur du sable. Elle n'avait pas ou- blié non plus l'histoire de l'accident qui fut cause , a ce que l'on raconte , de la dé- couverte du verre; et par-dessus tout, elle avait encore présent k la mémoire le INDUSTRIELS. 2 .{9 plaisir que son frère et elle-même avaient éprouvé en voyant le faiseur de thermo- mètres souiller, avec sa canne de fer creuse, des tubes et des bulles. Elle désirait beau- coup en savoir plus sur ce sujet , et M. Wilson la conduisit un jour avec Henri a l'un des ateliers où l'on souffle le verre. Le premier sentiment de Lucie , en en- trant dans la verrerie , fut la frayeur j elle voyait une quantité d'hommes, qui, portant de grandes cuillers d'un feu rouge et liquide , a ce qu'il lui semblait, pas- saient près d'elle en courant , et se croi- saient a chaque minute avec ces masses flamboyantes, toujours sur le point de se brûler l'un l'autre de la manière la plus dangereuse. Mais quand elle eut observé la dextérité de leurs mouvemens , leur air d'intrépidité; quand elle eut remar- qué a quel point ils paraissaient a Taise au milieu du péril, elle se rassura petit- a-petit, et fut bientôt en état de jouir de ce spectacle. Elle vit, d'abord, des four- naises d'où l'on tirait des pots de terre remplis de verre fondu et rouge comme le feu. Ce qui l'embarrassait d'abord , c'est que les ouvriers appelaient le con- tenu de ces pots la pâte ; mais c'était seu- lement leur manière de le nommer; car , comme le dit Henri, c'était bien réelle- ment du verre. 1* 11 %5o LES JEUNES Elle se divertit beaucoup a regarder comment on le soufflait. D'aloord , elle vit faire une bouteille , ensuite un gobelet. Une circonstance dans la manière de finir ce dernier objet la frappa particulière- ment. Quand l'ouvrier coupa les bords ronds du verre avec une paire de forces* , la pâte , étant molle encore , céda a la pression de ces ciseaux , de sorte que le gobelet ne fut plus parfaitement rond, ni le bord parfaitement égal. Alors l'hom- me chauffa de nouveau le verre , et le faisant tourner adroitement , il le ra- mena a sa forme circulaire , et les bords redevinrent ronds et polis. M. Wilson demanda a son fils d'où pro- venait cela. Ce dernier répondit qu'il croyait, que cette forme ronde était produite par la pression de l'air, au moment où l'on fai- sait tourner cette pâte encore molle, de même que toute autre substance s'arron- * Dans Fart de tondre les draps , on emploie d'e'nor- mes ciseaux à ressort , d'une forme particulière , qu'on nomme forces; dans l'art de la verrerie , on se sert pour couper le verre, tandis qu'il est rouge, de ciseaux à- peu-près semblables, quant à la forme ; mais infini- ment plus petits, et que par analogie, on de'signe aussi sous le nom de forces. INDUSTRIELS. 2$ l dit sous la pression de l'outil lorsqu'il est fixé sur un tour. Il supposait que l'air qui se trouvait dans l'intérieur du gobelet, l'empêchait d'être enfoncé, et tenait a distance ses parois , qui , sans cela, cédant a la force de l'air extérieur , se seraient rapprochées et réunies. Le père de Henri lui dit qu'il avait en partie raison , mais qu'il y avait encore une cause dont il ne parlait pas , et que ce- pendant, il était en état de deviner. M. Wilson n'en voulut pas dire plus , parce qu'Henri pourrait peut-être la dé- couvrir lui-même en examinant plus at- tentivement une nouvelle opération : la fabrication d'une vitre , ou verre de Bo- hême ; car c'est ainsi qu'on nomme les plus beaux carreaux de vitre. D'abord, l'ouvrier souffla un grand bouil- lon de verre , en forme de poire , d'environ un pied de diamètre, au bout d'un long tube de fer , auquel cette bulle resta attachée , la pâte en étant encore molle et brûlante. Ensuite , il roula cette matière en forme de poire sur une table de marbre poli , en con- tinuant de la souffler. Il répéta alternati- vement cette opération plusieurs fois, et faisant tourbillonner rapidement cette bulle près d'un très-grand feu, le bottil- lon changea sa forme alongée en celle d'un globe. Le globe fut alors coupé a ^5 2 LES JEUNES l'extrémité opposée au tube auquel il adhérait encore; ainsi ouvert, on le tour- na de nouveau avec la plus grande vitesse, les parois s'écartant toujours de plus en plus, jusqu'à ce qu'à force de répéter ce mouvement , il devint une grande pièce de verre circulaire et plate. Henri s'aperçut alors de ce qui lui était échappé dans la fabrication du verre a boire ; l'action de la force centrifuge : c'est-a-dire, cette tendance qu'ont à s'é- carter du centre toutes les parties d'un corps . que l'on tourne rapidement en rond. Il continua son explication en quittant la verrerie. a Je suppose , papa , que toutes les parties de la bulle en verre mou, cherchent as'écarter du centre , a mesure qu'on la fait tourner, et par-la agrandissent déplus en plus le globe; le plateau circulaire forme un cercle plus grand , et toutes les parties, s'éloignant également du milieu, les bords du gobelet deviennent exactement ronds. » • — (( Je me rappelle , » reprit Lucie , « que la première fois que j'entendis parler de la force centrifuge, et que je pris quelque idée de ce que cela voulait dire , ce fut grâce a toi, Henri ; je faisais un pâté , mon papa. » — a Un pâté ; ma chère ! je n'ai pas le industriels. a53 moindre souvenir que jamais tu aies fait de pâté. » — (( C'est peut-être un fromage , qu'il faut dire ; je sais qu'il y a des gens qui l'appellent ainsi. Ce n'est ni un pâté, ni un fromage à manger, au moins, papa ; je vous montrerai cela aussitôt que nous serons a la maison. )> Lucie tint parole ; dès qu'elle fut dans la chambre de sa mère , elle se mit à tourner sur elle-même , de façon que les Lords de sa jupe s'écartaient en rond, et se plongeant tout-a-coup dans sa robe , qui s'élevait toute gonflée autour d'elle, elle s'écria : « voila un pâté , mon papa, ou un fromage , comme il vous plaira de l'ap- peler • cela se fait par la force centrifuge ; n'est-ce pas ,mon frère ? « Je me suis bien amusée a voir souffler le verre , » continua-t-elle, « et toi, Henri? » — « Beaucoup , en vérité , et cela m'a donné fort a penser et encore plus a de- mander. » — « Quoi donc a demander? » — « Beaucoup , » répéta Henri. « Entre autres choses, je ne comprends pas bien ce qu'on nomme remire le verre, ou l'assurer.» — « Je me rappelle , » dit Lucie , « que quand l'homme a eu donné plusieurs tours au verre, et qu'il l'a eu lini, un jeune garçon est venu, tenant une longue paire 2û4 LES JEUNES de pincettes , et saisissant le verre, il s'est sauvé avec, le portant, comme disait l'hom- me , au fourneau à remisson. Et lorsque je lui demandai ce que c'était , et ce qu'on allait en faire , l'ouvrier me montra une terrine dans un four, et je vis notre go- belet , avec plusieurs autres que l'on y mettait pour les faire chauffer de nouveau, et les laisser ensuite refroidir lentement. L'homme me conta, qu'ils étaient plu- sieurs jours a refroidir. On fait cela , a ce qu'il dit, pour rendre le verre moins cassant , et c'est ce qu'on appel le l'assurer*. Que veux-tu savoir de plus là-dessus , Henri ? » — « Beaucoup plus, si je puis 1 , Lucie. D'abord je ne sais pas du tout pourquoi ce procédé rend le verre moins cassant. » — a Pourquoi ? oh c'est une autre affaire. Pourquoi?... je n'en sais rien non plus. » — (( Et j'ai entendu papa parler avec le maître de la verrerie d'un fait curieux. 11 disait, que, qnand on laisse refroidir, immédiatement après qu'il est fait , un vase en verre d'une forme particulière , il est souvent assez fort pour résister au choc de la balle d'un pistolet, ou a n'im- porte quel autre corps lourd qu'on y puisse * Voyez les notes, INDUSTRIELS. s55 jeter d'une hauteur considérable : tandis qu'un petit morceau de pierre a fusil qui tombe tout doucement dedans, le brise en éclats. » — « Vraiment! c'est très-singulier. » — « C'est ce qu'a dit papa; et puis ils ont parlé des gouttes du prince Rupert. Oh Lucie , il y a bien d'autres choses , beaucoup plus curieuses à apprendre sur le verre; et tant de pourquois /... Ah plus que je n'en pourrai peut-être savoir dans toute ma vie ! » — « Mais tu n'as pas besoin de con- naître tous les pourquois, Henri. » — « Du moins veux-je en savoir autant que je pourrai, ma chère. Il y a un homme, qui est venu dans la verrerie, pendant que nous y étions; l'as-tu vu , Lucie ? » — « Oui. C'est un monsieur que tu veux dire? » — « Je ne sais pas si c'était un mon- sieur , ou non , c'était un homme. » — (c Moi j'ai vu que c'était un mon- sieur, )) dit Lucie. — « Par son chapeau? son habit ? ou sa veste ? » demanda Henri , en souriant. — u Nullement; par rien de tout cela ; par quelque chose de mieux ; c'est par sa manière de parler, son ton, son langage, que j'ai vu que c'était un homme dis- tingué. » 256 LES JEUNES — « Et moi d'après ce qu'il a dit j'ai juge que c'était un homme de sens. Il venait s'informer de la demeure d'un ou- vrier qui polit les verres pour les téles- copes. » — a Oh alors ce doit certainement être un homme de bon sens ! » dit Lucie , souriant a son tour. — a Mais , ma chère, tu n'as pas tout en- tendu. Il s'occupe d'expériences pour per- fectionner la fabrication de ces verres. Je n'ai pas compris tout ce qu'il a dit, mais j'étais bien curieux d'en savoir davan- tage. » — ce Je crois que ce monsieur a plu a mon papa. » — « Oui. Papa et lui ont parlé de l'utilité de la découverte du verre, et du temps qui s'est écoulé avant qu'on pensât a l'employer a tous les usages auxquels il sert a présent. )) Il se trouva , que le jour d'après , Henri alla avec son père chez un physicien , qui avait une belle bibliothèque, et pendant que ce savant et M. Wilson s'occupaient ensemble de leurs affaires, il demanda la permission de consulter quelques-uns des livres. Leur propriétaire le permit, et il se mit vite a l'ouvrage, cherchant un dictionnaire de Chimie ou une Encyclo- pédie , où il put trouver les détails et les INDUSTRIELS. ^5^ causes du procédé qu'il ne comprenait pas, la remisson du verre. Le volume qui renfermait IV manquait. Il en fut très-im- patiente, d'abord ; mais^ comme la plupart des choses qui nous paraissent souvent contrariantes, ce désappointement fut au fond heureux pour lui. Quand même il eût trouvé cette explication, il n'aurait pu la comprendre; il n'avait pas les connaissan- ces préliminaires indispensables pour cela, et il y auraitperdu son travail, et peut-être lassé sa patience. Il chercha l'article verre, et s'il n'entendit pas tout, du moins il en comprit une partie. Comme il était en- thousiaste et infatigable tout a la fois , il parcourut l'article en entier et eut le très-grand plaisir de découvrir ça et là , des choses fort amusantes. S'emparant de tout ce qui était à sa portée , il laissa le reste pour une autre fois. Un passage qui décrivait ce qu'il avait vu , et ce qu'il aurait trouvé très-difficile d'expliquer, lui plut tellement , qu'il en griffonna une copie pour Lucie. Griffonné est le mot, car c'était a peine lisible. Quand il vou- lut en faire part a sa sœur , il ne put le déchiffrer, même avec l'assistance et le zèle de Lucie , qui lisait ordinairement sa main courante mieux que lui-même. Mais, comme elle le fit observer, la main décidé- ment avait couru trop \ 7 îte. 2$8 LES JEUNES « Si tu savais , ma chère , dans quelle presse j'étais ! J'écrivais sur le dos d'une lettre toute chiffonnée , et avec un crayon qui n'était pas taillé; mon père debout , tout prêt a s'en aller , tenait son chapeau et ses gants. Pendant les trois dernières lignes, je croyais toujours qu'il partait , et je griffonnais, griffonnais, griffonnais aussi vite que le crayon pouvait aller, a — « Je te remercie de tout mon cœur , mon cher Henri, d'avoir copié cela pour moi • mais qu'est-ce qu'il y a d'écrit ici k propos d'une chaîne , je n'ai pas vu de chaîne a la verrerie. » — « Chaîne ! ma chère Lucie , c'est chaise qu'il y a. » — « Chaise ! oh maintenant j'y suis î C'est la description de ce que nous avons vu. L'homme faisant le verre à boire. L'homme assis dans une espèce de fau- teuil, et soufflant a travers ce long tuyau de fer, tout en le roulant sur le bras du fauteuil ; l'autre ouvrier qui attache le pied du gobelet, et qui remplace ensuite son camarade. Oh ! je vois tout , comme si j'y étais encore. C'est très-bien expli- qué.* )) — « Je suis fort aise que tu le trouves * Encyclopédie d'Edimbourg. INDUSTRIELS. 259 ainsi. C'est plus que n'espérait celui qui Ta décrit. » — (c Qu'il n'espérait ! est-ce qu'il a pensé a moi? » s'écria Lucie , en ouvrant de grands yeux. — a Non , non , ma chère , » reprit son frère , en riant. « Tu poux laisser redescen- dre tes sourcils. L'auteur ne s'est jamais avisé de penser a toi en particulier. Je parlais de ses lecteurs en général. » — « Oh oui ! Je suppose qu'il s'adresse a ses « jeunes lecteurs, » comme l'on fait souvent dans les livres ; n'est ce pas ce que tu veux dire , Henri? » — « Moi ! Je ne veux rien dire ; c'est l'écrivain qui assure qu'il ose a peine es- pérer que sa description, quelque exacte qu'elle soit , puisse faire comprendre comment on souffle le verre ; voilà tout. Passons maintenant a autre chose. » — a De tout mon coeur. Tu as la quel- ques notes , Henri, encore plus griffonnées que les autres. Qu'est-ce que cela peut si- gnifier? « Homme brave et vif!... Mains a travers les flammes... Couvert de peaux mouillées! ... Yeux de verre ! ... » Qu'est- ce que tout cela veut dire? » — « Te rappelles-tu d'une grande fournaise dans la verrerie ? Tu as vu seu- lement l'extérieur. On ne peut montrer le dedans a personne , de peur qu'en Fou- 3Ô0 . LES JEUNES vrant, Pair froid ne s'y introduise. Ou met dans cette fournaise des pots de terre pleins de verre qui a déjà été cuit, et on le laisse prendre, comme on dit. Si un de ces pots se casse, c'est une difficulté ter- rible pour l'ôter, et en mettre un autre à la place. Enlever celui qui est brisé, est encore chose faisable pour l'ouvrier qui se tient éloigné du feu de toute la lon- gueur de ses bras , et d'un long crochet de fer, ou d'une grande fourche ; mais ce- lui qui met le nouveau pot ne peut em- ployer ni fourche, ni crochet ; il faut qu'il le mette en place avec ses mains, et qu'il les passe à travers les flammes. ;> — (( En vérité? tu as raison alors de l'appeler homme brave , et vif aussi. Il faut qu'il soit prompt comme l'éclair. » — « Mais il ne peut pas le faire vive- ment, ni même le faire du tout , sans de grandes précautions. Figure-toi , ma chère, qu'il est tout habillé de peaux aussi mouil- lées que possible ; et, excepté ses yeux , tout son corps en est entièrement couvert. Il y a seulement deux trous pour qu'il y voie , et encore sont-ils garantis par des verres très-épais. » — (( Tu es vraiment bien bon , Henri , de m'avoir recueilli tant de choses amu- santes. Cet homme brave et vif, comme tu l'appelles , méritait qu'on lût tout INDUSTRIELS. 26 1 l'article verrerie , pour arriver jusqu'à lui. Combien de pages as- tu parcourues pour le trouver ? » — « Je suis tombé' dessus par hasard ; mais j'ai rencontré beaucoup d'autres cho- ses qui m'ont intéressé, et je m'imaginais qu'elles me resteraient dans la tête , et que je pourrais te les raconter. Je les ai bien quelque part la, mais je ne peux pas me les rappeler. Lorsque je me tourmente la tête comme cela , je ne puis rien en tirer. » — « Alors, n'essaie pas. Quand je me donne trop de peine pour me souvenir de quelque chose , je n ? en puis venir a bout , tandis que si je n'y songe plus, cela me revient tout seul. Maintenant , Henri , regarde donc ce joli petit gobelet que papa a acheté pour le nécessaire de ma- man, a la place de celui que j'avais cassé. Il est bien plus beau que le vieux. Yois donc sa jolie petite bordure en feuilles blanches. Papa dit que c'est du verre dé- poli ; et le dessous qui a l'air de cristal , est en verre taillé. Papa m'a conté com- ment cela se fait. » — « Voila justement deux des choses que j'essayais de me rappeler. Ce n'est plus la peine que je te les dise. » — « Non. Combien j'aime le verre , et que je le trouve beau! C'est si clair , 2 r )2 LES JEUNES si propre, si transparent; et comme c'est utile , et de combien de manières diffé- rentes ! Les verres a Loire , les miroirs.,. Tu n'as que faire de sourire, mon frère, car les hommes se servent de miroirs tout aussi Lien que les femmes. » — «Oui vraiment, et même pour quel- que chose de mieux que pour s'y regar- der. Ils se servent de glaces , comme tu sais, pour des instrumeos astronomiques. » — a Et pour se faire la LarLe aussi, sans quoi ils se couperaient la gorge : quelque haut que tu fasses sonner leurs instru- mens astronomiques ! » ajouta-t-elle, en riant. « Mais laisse-moi te dire tout ce que je sais en L'honneur du verre. Indé- pendamment des glaces, il y a les verres grossissans, et les verres qui rapetissent, qui sont tout a la fois utiles et amusans. Et puis les lunettes! Oh, Henri! Qu'est- ce que ma grand' maman ferait sans lu- nettes ?. . et quel honneur qu'elle en ait ! A quatre-vingt-six ans, elle lit et elle écrit aussi Lien que moi. Quelle merveilleuse invention que celle qui permet aux gens de voir pendant un si grand nomLre d'an- nées , et de conserver leurs yeux Lien plus long-temps qu'autrefois ! Décidé- ment , Henri, je pense que les lunettes sont la chose la plus ingénieuse que l'on ait jamais faite avec le verre. » INDUSTRIELS. 263 — (( N'oublie pas les télescopes , Lu- cie ; la plus étonnante invention des hommes. )) — a Et toutes ces choses . les lunettes, les télescopes , n'auraient jamais existé , et personne n'y eût pensé, sans ce premier petit morceau de verre observé par de pauvres matelots naufragés, qui faisaient bouillir leur marmite sur le. sable avec un feu d'herbes marines. Que cela est singu- lier ! Ne te rappelles-tu pas , Henri , que mon père nous a raconté cette his- toire ? » — « Je m'en souviens, et maintenant elle me remet en tête ce que je voulais te dire. C'était justement a propos de cela. Ce livre que je lisais aujourd'hui raconte la même aventure, et j'ai été bien aise de la retrouver. Mais il y a une pe- tite différence ; les matelots élevèrent leur marmite sur le sable avec des mor- ceaux d'alkali fossile et de nitre dont leur vaisseau était chargé. » — ce Et dans la vieille histoire , » reprit Lucie , « le feu était fait d'herbes marines, et i'alkali venait des cendres , qui , brûlant avec le sable , formèrent le verre. C'est une très-petite différence, et cela revient toujours au même. » — « Je le sais bien ; mais j'allais te dire quelque chose qui t'étonnera plus. » 3Ô4 I^ES jeunes — a Dis donc alors, mon cher. » — (( En quel temps penses-tu que cette histoire se passa ? » — « Peu m'importe. Je ne m'inquiète jamais des dates ; je suppose que c'était autrefois... 11 y a bien, bien long- temps. » — « Dans le temps de Pline , ou avant, » dit Henri : « c'est lui qui fait ce récit. » — « Que ce soit lui, ou un autre, je ne m'en soucie guères. » — « Mais, ma sœur , ce dont il faut que tu t'inquiètes, c'est du temps énorme qui s'est passé, depuis que le verre et le moyen de le fabriquer furent découverts par un heureux hasard. Comment ne t'é- tonnes-tu pas, que des siècles se soient écoulés avant qu'on s'en servît usuelle- ment ? Tu sais bien que chez les anciens, les Grecs et les Romains, le verre n'était pas commun comme chez nous. » — a Je croyais que dans le vieux temps des Romains, ils avaient des bouteilles de verre. Je me souviens que dans mon his- toire romaine, il était question d'une bouteille qu'un homme apporta a. l'em- pereur, Tibère (je crois). Dans un accès de colère, il la jeta par terre, et elle se brisa en morceaux : et l'empereur le fit mourir pour cela seulement. Ne te rap- pelles-tu pas, Henri, comme tu te mis INDUSTRIELS. 265 en fureur contre ce méchant tyran, le jour que je lisais cela tout haut? » — a Je m'en souviens fort Lien , mais c'était une bouteille toute seule , une bouteille qui avait peut-être quelque chose de particulier. » — « Mais, outre cette bouteille , je suis sûre d'avoir entendu M. Frankland parler a maman de plateaux de verre trou- vés dans les ruines d'Herculanum. » — « Vraiment ? » — (c Oui; et d'après cela, on supposait que les anciens se servaient de vitres pour leurs fenêtres. » — ^ « Cela peut être ainsi. Mais, ma chère Lucie, sans aller plus loin que l'An- gleterre, mon livre dit que, plusieurs siè- cles après cette découverte , les Anglais n'avaient point de vitres. On garnissait de toile les fenêtres des maisons et des églises , jusque vers la fin du dixième siècle. » — « Est-ce jusqu'à l'année 999 que tu veux dire ? » — (( Ce n'est qu'après le règne de la reine Elisabeth que les vitres sont deve- nues communes, et qu'on en a mis aux maisons des particuliers. » — « Mon Dieu ! les gens étaient donc bien stupides autrefois ! » — r « Cela semblerait ainsi, et pourtant II. I X 366 LES JEUNES je suppose qu'ils n'étaient pas naturel- lement plus bâtes que nous ne le sommes nous-mêmes. Rappelle-toi Homère et Vir- gile, ma chère. Mais, c'est que chez les an- ciens, il n'y avait pas tant de savans. » — «Et ensuite sont venus les siècles de barbarie. Je suppose que dans le moyen âge, comme nos historiens l'appellent, tout le monde était endormi , et les gens ne pensaient ni au verre , ni a rien autre chose; et même, quand ils commencèrent à se reveiller, a peine si quelques-uns sa- vaient lire et écrire. N'est-ce pas, Henri?» — « D'abord , ils avaient très-peu de livres ; tout au plus quelques anciens ouvrages grecs ou romains , et peu , ou point de livres d'expériences savantes , à ce que je présume. » — u Ils n'avaient que des manuscrits de parchemin ou de papyrus 7 » reprit Lu- cie, a Je me rappelle que papa m'a mon- tré une fois dans un Muséum, un manu- scrit en papyrus ; et j'y vis aussi de ces rouleaux de parchemin que les anciens appelaient des livres. » — a Quel travail ce devait être , que de faire un assez grand nombre de copies de tous ces livres manuscrits pour qu'on put les lire ; et après tout, l'homme le plus laborieux ne pouvait faire que bien peu de copies , même en ne faisant que cela î » INDUSTRIELS. 267 — a II n'est donc pas étonnant que les gens fussent ignorans. » — « Mais , Lucie , heureusement qu'alors fut inventé le grand art de l'Im- primerie. )) — « Oui , je me rappelle d'avoir vu cette invention notée en lettres majus- cules dans les Bvènemens Mémorables. Quand je le lus pour la première fois, je ne savais pas pourquoi on en disait tant sur cette belle découverte. Mais je com- mence à mieux comprendre son impor- tance, a présent. En parlant de cela, Henri, tu as vu une presse a imprimer • moi , je n'en ai jamais vu, et j'aimerais pourtant a savoir comment on imprime. Je crois que mon papa prenait hier quelques in- formations sur les presses de Bristol. » — «Oui ; il m'a dit qu'il t'en mènerait voir une , s'il avait le temps. » — «Je voudrais Lien que ce fût demain. Nous n'avons plus que peu de jours a rester a Clifton; j'espère que papa aura le temps de me faire voir une im- primerie. Mais, Henri, en attendant, veux-tu jouer au bilboquet avec moi? Regarde quel joli petit bilboquet , et quelle gentille boule d'ivoire maman m'a donnée! J'y ai pensé plus d'une fois, pen- dant que tu me parlais du verre, mais je ne voulais pas t'interrompre. Maintenant, 26S LES JEUNES essayons-nous : voyons qui est-ce qui re- cevra le plus de fois la boule dans la coupe et sur la pointe ? Veux-tu tordre la fi- celle pour moi ? j> — « A quoi cela sert-il, Lucie ? » C'était une question aisée a faire , mais trop difficile a résoudre pour Lucie, surtout quand son attention était absor- bée par son amusement favori. INDUSTRIELS. 269 t«iiuiuwn«v\iwvi iwnA*/n vwi*/w»**/vii»/x/»/» uwvwtvv» imitumwh CHAPITRE XIV. JrduioxÀiUtKK^f } bùi ytfvocéùéà ) 6eô ™&dedùo\Miw\ievU. (( Maman , que je suis donc fâchée que vous n'ayez pu venir avec nous ! c'était si amusant : et regardez, maman, » ajouta Lucie , « je ne suis pas toute couverte d'en- cre, comme vous assuriez.que cela ne pou- vait manquer de m'arriver. » — « Si tu n'y faisais pas attention ma, fille ; n'est-ce pas ainsi que je l'ai dit? » — a Oui, maman, mais j'y ai pris garde comme vous voyez, car je n'ai pas une seule tache ; et cependant j'ai parfai- tement examiné chaque chose. Vous avez vu imprimer si souvent que je craindrais de vous ennuyer avec mes descriptions; tout ce que je vous dirai , c'est que cela se fait exactement comme l'explique notre livre des Métiers, au chapitre de l'Imprimerie. Vous rappelez - vous que je vous l'ai lu , maman? Il y avait une 2^0 LES JEUNES planche représentant une presse , et a la fin de l'explication, il était dit que les jeunes lecteurs qui voudraient profiter de ce qu'ils avaient appris, devaient tâcher d'aller le plus tôt possible visiter une imprimerie. Je vous priai de suite, ma- man, de m'en mener voir une • mais vous ne le pouviez pas dans l'instant: et vous me dites que j'en verrais une , un jour ou l'autre , et ce jour, qui , à ce que je croyais, n'arriverait jamais, est enfin venu. J'ai vu les lettres ou caractères , dans leurs divisions carrées , dans leurs petits compartimens , qui forment ce que l'on nomme le cassetin. Il est placé en pente a côté du compositeur et a sa portée , afin qu'il puisse y prendre les lettres pour les ranger successivement et selon l'ordre des mots dans Informe. Ensuite, un ouvrier noircit leur surface avec un gros tampon , barbouillé d'encre a imprimer, qui n'est pas coulante comme celle dont on se sert pour écrire , mais qui, au contraire , poisse comme de la glu. Après , on étend une feuille de papier mouillé dessus , et on la presse. Je savais d'avance, et je compre- nais tout ce qu'on allait faire, maman, parce que je me rappelais ce que j'avais lu: c'était très curieux. Il y avait pour- tant une chose sur laquelle je m'étais trompée • quand j'ai pris un des caractères INDUSTRIELS. 27I je me suis aperçue que les lettres ressor- tant du métal; leur épaisseur est en dehors. Eh bien, je m'étais toujours figuré qu'au contraire les lettres étaient creusées en dedans, taillées en creux , comme vos ini- tiales dans ce cachet , maman. » — ((Comment pouvais-tu penser cela , Lucie ? » s'écria Henri , u tu sais Lieu qu'alors ce serait gravé , car c'est comme cela que se font les gravures. » — a Oui, maintenant je me le rappelle , c'est ainsi qu'on grave : mais je croyais que c'était le même procédé pour impri- mer les livres , et je devine a présent ce qui m'a fait faire cette méprise. Ce sont ces petites lettres d'ivoire que nous as- semblions , et qui nous servaient a épeler : elles sont creusées dans l'ivoire et rem- plies d'encre. )> — a Mais est-ce que ton Livre de Métiers, Lucie , ne décrit pas la manière dont se font les caractères? » demanda madame Wilson. — (i Non , maman , non , pas que je me rappelle. Sûrement , l'auteur supposait que tout le monde devait connaître cela. Mais, moi, je n'en avais jamais vu. » — a J'ai peur , ma fille , que je ne doive m'imputer ton ignorance. » — « Non , en vérité, maman ; si c'est la faute de quelqu'un , c'est celle de l'homme, 2J2 LES JEUNES de l'auteur du Livre des Métiers. Mais, en vérité , il doit être bien difficile pour de grands vieux auteurs, de se rappeler le temps où eux-mêmes ne savaient rien de rien , et je suppose qu'il est très- ennuyeux pour eux d'expliquer chaque petite particularité, en la prenant depuis son commencement ; et comment aussi , ces graves écrivains devineraient^ils toutes les drôles de petites méprises sottes que peuvent faire des enfans ? » Henri attendait que Lucie eût fini de parler, pour lui dire, que la forme des caractères, et la manière dont ils se font, étaient décrites dans le Livre des Métiers , au chapitre du fondeur de types. a Yraimctit? >j reprit Lucie; « alors" je lis bien étourdiment. Mais, par exemple , je me souviens a merveille de l'impression du calicot, et comment sont faits les types ou formes, et les modèles. Je sais, que l'on dessine d'abord le modèle sur une forme en bois, c'est ordinairement une fleur, une feuille; comme par exemple celles qui sont sur ce rideau : ensuite , avec un couteau très-affilé, ou avec un petit ci- seau de menuisier , on découpe le bois , tout autour du modèle , et entre chacune de ses parties ; de manière a ce que le dessus reste plus haut et se détache en- dehors. » INDUSTRIELS. 2^3 — « Tu veux dire qu'il faut qu'il soit en relief, » remarqua madame Wilson. — « Ensuite , on frotte de la couleur sur ce modèle. » — (t Comme dans une imprimerie , on frotte de l'encre sur les caractères, ma sœur. )) — «Et l'imprimeur sur toile , presse le calicot dessus, n — «Justement, comme l'autre impri- meur presse le papier sur les lettres quand elles sont composées et noircies, n dit Henri. — a D'où vient , Lucie , » demanda sa mère , « que tu te rappelles si exactement tous les procédés de l'impression sur ca- licot ? » — c< Oh , maman , cela vient d'une excel- lente raison , qu'Henri sait aussi bien que moi : n'est-ce pas , Henri ? » — (( Oui , » répondit son frère , en sou- riant. — : « Maman, Henri a été, une fois, imprimeur sur calicot, et il a fait une robe à étoiles bleues pour ma poupée. » — « La jolie robe que cela faisait ! tout irrégulière , toute tachée ! » dit Henri. — (( Cela n'empêche pas que ma poupée fct moi la préférions a toutes ses autres obes. Et comme nous nous sommes anui- 12 274 LES JEUNES ses ce jour-là j maman ! excepté quand Henri se coupa le doigt en sculptant le modèle, » ajouta Lucie, tressaillant en- core de souvenir. — a Bah, que signifie une coupure? mais je cassai la pointe de mon canif, et c'est pour cela que l'étoile fut toute déformée à la fin. )> — a Le pire de tout, c'est que les étoiles disparurent au premier blanchis- sage. Mais ce n'était pas ta faute, Henri, c'était celle de la blanchisseuse. )> — (( Et plus probablement encore , celle de la couleur que vous aviez em- ployée , » reprit leur mère ; « autrement pourquoi les dessins de tes robes de toile Lucie , ne se seraient-ils pas effacés aussi ? elles sont lavées par la même femme. » — « Voilà un argument sans répli- que , )> dit Henri. — (( Et c'est pourquoi je n'essaierai pas d'y répondre , mon frère. » — « Tant mieux, Lucie; car j'avais autre chose à dire. N'est-ce pas très-extra- ordinaire , maman, qu'on ait été si long- temps sans inventer l'imprimerie ? » — « C'est tout juste ce que nous disions du verre , >) remarqua Lucie. — a Ce qu'il y a de plus surprenant à cela, Henri, » répondit sa mère, « c'est ? INDUSTRIELS. 2~5 que les anciens se servaient communé- ment crime foule de choses qui auraient pu, avec un peu plus d'observation , et de suite de pensées, les mener tout natu- rellement a cette découverte. » — « Que voulez-vous dire , maman ? » demanda Lucie. — (( Je crois que maman veut parler de leurs sceaux et de leurs médailles. Leurs cachets étaient faits comme les nôtres, avec des lettres creusées en de- dans. » — et Oui, taillées en creux. Mais com- ment sais-tu cela , Henri ? >; — (( Maman, je l'ai appris, dans un grand livre d'estampes que vous me prê- tiez à la maison, le soir, pour que je pusse m'amuser a le regarder. » — a Monlfaucon? » — « Oui , maman • il y avait dans ce livre , des gravures et des descriptions de plusieurs sceaux romains très-grands , sur lesquels se trouvaient des noms en gros- ses lettres. Un soir, maman, je vous ap- portai ce livre; je me souviens qu'il était si épais et si lourd, qu'a peine pouvais-je le lever. Je vous priai de m'apprend re quelque chose sur ces grands cachets , et de me lire un peu de la description , en me la traduisant, car c'était du français. 27 6 LES JEUNES Vous fûtes assez bonne pour le faire l maman. » — « J'en suis bien aise puisque tu en as profité, et que tu te le rappelles si long-temps après , mon cher enfant. » — a Cette description disait, que ces grands sceaux servaient a marquer d'énor- mes cruches de terre, dans lesquelles les Romains gardaient leur vin. Ils appuyaient les sceaux sur le vase, quand l'argile en était encore molle ; elle durcissait a l'air, et l'empreinte restait. » — ce Justement comme celle de nos cachets sur la cire, » dit Lucie. — (( 11 me semble , maman, » continua Henri , « que les lettres de tous ces grands cachets étaient taillées en creux , et non en relief. » — ce Oui , ainsi que tous ceux que repré- sente ce livre ; je crois que l'auteur n'en a jamais trouvé dont les lettres fussent en relief ; cependant , il est certain que les anciens en faisaient usage , car je me rappelle d'avoir lu que, quelques-uns des noms gravés sur ces cruches ou Amphores, étaient coupés dans le vase môme , c'est- à-dire marqués en creux, ce qui, comme tu le sais, est la preuve que îc cachet ou type était taillé en relief. Dans les ruines de Pompéia, on a trouvé des pains sur INDUSTRIEL?;. 277 lesquels étaient imprimées des lettres , et Virgile fait mention de l'usage de mar- quer les moutons avec un fer chaud. » — a D'où il s'en suit qu'ils impri- maient sans le savoir, » dit Lucie, « Je ne conçois pas que , puisqu'ils prenaient tant de peine pour copier l'écriture , ils n'aient jamais songé a inventer une presse d'imprimerie. Quelle stupidité ! quand les lettres imprimées sur les cruches étaient là devant leurs yeux : mais je sup- pose que ne voyant qu'un nom , ou peu de lettres à la fois , cela ne leur venait pas en tête, n — — « Savez-vous, maman, » demanda Henri , « si parmi les cachets romains , du genre le plus rare , ceux où les lettres sont en relief, on en a trouvé sur lesquels il y eût plus d'un mot. » — a Oui; je crois que le Duc de Ri- chemond a dans sa collection un sceau an- tique avec quatre mots, les quatre noms du Romain qui en était propriétaire. Et ce cachet appartenait, selon toute ap- parence, non a quelque empereur, ou a quelque grand homme, mais a un simple particulier. On en a conclu que de tels cachets étaient communément en usage chez les anciens. » — « Et après tout, ils n'ont pas décou- vert l'imprimerie , » remarqua Lucie • 278 LES JEUNES « ce sont les Allemands ou les Hollan- dais , je crois, qui l'ont inventée. » — a Et comment en vinrent-ils Ta , a la fin y le savez-vous, maman? » dit Henri. — a C'est une chose contestée , et sur laquelle il n'y a rien de certain , mon cln r. Quelques-uns disent que ces cachets romains en donnèrent la première idée. D'autres, qu'elle vint a quelqu'un en exa- minant les noms des Saints sculptés sur des blocs de bois , au-dessous de leurs images. D'autres pensent qu'elle a pu ve- nir en voyant la manière dont ou faisait les cartes. » — (( En vérité? » dit Lucie, « mais elles se font avec des blocs ou modèles en bois, et non avec des lettres ou caractères en métal. )) — « Oui, ma fille ; aussi les premiers livres furent-ils imprimés avec des carac- tères de bois ; quelques-uns sont encore conservés dans les bibliothèques par cu- riosité. )> — (( Je voudrais bien en voir, maman. » — « Tu les trouverais grossiers, et de beaucoup inférieurs a ceux de notre imprimerie perfectionnée , ma fille. » — « Bien sûrement ! faits avec ces grossiers caractères de bois, » dit Henri. — a Doucement! doucement! Lucie , n reprit sa mère. « Il peut y avoir pour cela des raisons que tu ne connais pas. Leur alphabet n'est pas le même que le nôtre. » — « Mais sans nous obstiner a défendre ou a attaquer les Chinois, si nous pour- suivions notre affaire, » dit Henri, a Que fit-on après, maman, et comment en est- on venu aux perfectionnemens de notre presse actuelle ? » — (( Dans le principe , les mots en- tiers étaient taillés dans des blocs de bois. La première amélioration fut de faire des lettres mobiles , de sorte qu'elles pou- vaient s'employer pour former tous les mots, et se multiplier , autant qu'on le voulait. Elles furent d'abord en bois; on essaya ensuite de les fondre en métal, et quand on eut réussi a avoir des caractères fondus et détachés, on chercha les moyens %°>0 LES JEUNES les plus prompts pour les fixer dans les formes , les imprégner d'encre , et les presser , en chargeant le papier qui les couvrait de poids pesans. Et voila la presse dont nous nous servons. » — « Comment s'appelait celui qui a fait la première presse pour l'imprimerie? » demanda Lucie. » — « La gloire en est fort disputée, » répondit sa mère. « Quelques personnes at- tribuent cette invention a un homme du nom de ShefFer , domestique du docteur Faustus; d'autres l'attribuent au docteur Faustus lui-même. Pauvre docteur ! Il devrait au moins jouir sans partage des honneurs d'une invention qui lui a fait courir tant de dangers. » — * Tant de dangers! Comment donc, maman ? Une découverte si utile , si in- génieuse î )> — « Oui, ma fille. Quand il vint d'Al- lemagne a Paris , apportant un paquet de ses bibles imprimées, et qu'il se mit a les vendre, comme auparavant on vendait les manuscrits , les Français , considérant la quantité de copies qu'il en avait faites , trouvant toutes les lettres semblables , a un degré d'exactitude bien au-delà de ce que l'on pouvait attendre du meil- leur copiste , soupçonnèrent que c'était un magicien ; et menaçant de le pour- INDUSTRIELS. ^8 \ suivre, et de le brûler comme tel, ils lui extorquèrent son secret. r> — a Quelle cruauté! » s'écria Lucie. — a Quelle injustice ! jamais ils ne l'auraient obtenu de moi; » s'écria, a son tour, Henri indigné. — u J'aurais mieux aimé le leur dire que d'être brûlée toute vive, pourtant, « reprit Lucie. — (c Félicitons-nous de ne plus être dans ces jours d'ignorance, mes enfans ; aujourd'hui les savans sont honorés pour leurs découvertes, au lieu d'être persé- cutés et brûlés. » — u C'est une justice , » dit Henri. a Mais, mabonne mère, comment êtes-vous si au fait de l'imprimerie , des imprimeurs , des presses, et de l'histoire de cette dé- couverte ? Comment pouvez vous vous rap- peler tout cela , et l'avoir présent a la mémoire , au moment même où nous en avons besoin? » — a C'est une chose toute simple, mon cher , » répondit madame Wilson, en sou- riant, h II faut toujours te dire le pourquoi et le comment. Quand vous êtes partis ce matin avec votre père pour aller voir une imprimerie , comme je ne pouvais pas aller avec vous , je suis restée ici couchée sur mon sopha, et j'ai lu une histoire de 282 LES JEUNES l'imprimerie : car j'étais décidée a être aussi instruite que vous , quand vous re- viendriez. » — (( Et beaucoup plus instruite , ma- man, » dit Lucie. — « Oh infiniment plus , » ajouta Henri. « Car vous avez choisi, et rassem- blé , toutes les choses que je ne savais pas , et que j'avais envie de connaître • merci, chère maman. » Madame Wilson demanda a Henri , s'il y avait a Bristol, une presse mise en mou- vement par la machine a vapeur: il n'en savait rien. (( Tu n'en sais rien ! mais n'as-tu pas prié ton père de s'en informer? » — « ]Non, maman. » — « C'est bien singulier , » dit Lucie , « toi qui n'oublies jamais rien , surtout de ces choses qui t'intéressent tant. » — <( En vérité , je ne te reconnais pas là , Henri ■ » dit leur mère , a tu en étais si occupé hier soir. Je me rappelle toute ta surprise et ton admiration , quand ton père te parla de la double presse a va- peur, qu'il avait vue a Londres , ou , sans que personne y mît la main , les carac- tères se couvraient d'encre dans la quan- tité nécessaire , le papier se tendait, s'im- primait tout seul, et qui, eu une heure INDUSTRIELS. 283 pouvait tirer neuf cent feuilles imprimées des deux côtes. Mon cher Henri , se peut- il que tu aies oublie cela? » — a Non , maman ; je n'ai pas dit que je l'eusse oublié, a — « Pourquoi donc alors n'avoir pas rappelé a ton père qu'il devait s'informer s'il existait a Bristol une presse de ce genre? quand tu m'as laissée, ta tête en était toute remplie. « — « Oui... mais... » — « Mais , quoi ? parle , je te prie , car je ne puis pas comprendre ton silence, mon cher. » — « C'est que je pensais , maman, que Lucie aimerait mieux voir d'abord la presse ordinaire et toute simple : elle m'avait dit qu'elle se faisait une fête de reconnaître exactement tout ce qui est décrit dans le livre des Arts et Métiers. Je n'ai rien voulu demander a papa au- jourd'hui sur la double presse a vapeur, parce que je pensais que cela occuperait sa tête, détournerait son attention, et qu'elle ne jouirait pas bien de ce que l'on nous montrait. D'ailleurs , je pourrai peut- être voir cela une autre fois. » — « Mon Dieu , que tu es complai- sant, Henri ! » reprit Lucie. « C'était donc la ta raison , et tu n'avais rien oublié. Mais tu ne m'as seulement pas dit que tu 284 LES JEUNES y renonçais a cause de moi, et si maman ne te l'eût pas demandé par hasard, je ne l'aurais jamais su. Oh! Henri, pourquoi ne me le disais-tu pas ? » — « A quoi sert d'en parler? » répli- qua Henri ; « à ma place , tu en aurais fait tout autant pour moi: je n'ai pas oublié que l'autre jour , tu as renoncé a voir la magicienne pour me faire plaisir, Lucie; tu sais bien la fameuse petite magicienne de la Corse l'a INDUSTRIELS. 285 i *W1 WVVWM VfcV^W» vvvww» unvwvi vvvtvwi Wmwmwmwwwiuwi CHAPITRE XV. — « Un bateau a vapeur partira de Bristol demain matin ! Oh papa ! » s'écria Henri , « pourriez-vous me le mener voir ? » — « Oui certes, Henri, et je le ferai avec plaisir. » — « Et Lucie? » dit Henri, d'un ton qui montrait que sa joie , toute grande qu'elle était, ne serait pas complète, si sa sœur ne la partageait. — » Lucie viendra, s'il fait beau, » re- prit son père ; « mais, s'il pleut , je ne pourrai pas l'amener. » Le lendemain , Henri était debout au petit point du jour, regardant à la fenê- tre quel temps il faisait. A cinq heures , le ciel était d'un gris sombre ; entre six et sept, la pluie menaçait d'une manière désolante : de huit a neuf , il pleuvait 2 Q ,6 LES JEUNES tout de bon : et bientôt les gouttes de- vinrent si larges et si pressées, qu'il fal- lut renoncer à toute espérance d'amener Lucie. Flic! flocî Henri trottait dans la boue avec son père, entendant a peine, et ne faisant nulle attention au bruit des voitures , au retentissement lourd et tremblant des charrettes, au roulement des tonneaux, au cliquetis aigre et dis- cordant des barres de fer chargées sur des traîneaux sans roues , frappant contre le pavé, et augmentant le fracas, le tapage, le concert de cris et de clameurs assour- dissantes qui assaillissent les oreilles des passans, dans cette ville, la plus bruyante des cités bruyantes. 11 ne sentait pas non plus la pluie qui l'inondait. Mais, lorsque l'averse cessa , lorsque les parapluies trempés d'eau se fermèrent , et que le so- leil , commençant a percer a travers les nuages , promit une journée passable , Henri supplia son père de le laisser cou- rir jusqu'à la maison pour chercher Lu- cie , s'il voulait seulement l'attendre cinq minutes dans une boutique. « Tenez , dans cette librairie , papa : je serai de retour avant cinq minutes; je la ramène- rai très-vite, et je prendrai bien soin qu'il ne lui arrive rien dans les rues. Puis-je y aller, papa? »' M. Wilson dit que non ; qu'il ne pou- INDUSTRIELS. 287 vait pas attenlre, parce que le vaisseau partait précisément à L'heure dite , et que s'ils tardaient de cinq minutes, ils n'arri- veraient pas a temps. Henri crut alors qu'il ne pourrait jamais marcher assez vite. Il pressa le pas, et prit les devans pendant tout le reste du chemin. Ils se trouvèrent entin au milieu d'une grande foule. Non seulement les oisifs de la basse classe , mais des personnes de tous les rangs s'étaient rassemblées pour assister au départ du bateau a vapeur. Henri s'é- lança vivement a la suite de son père , malgré les têtes et les bras , qui , se rappro- chant au-dessus et autour de lui , lui fermaient le passage. Pendant un mo- ment il ne put voir que des dos et des jambes : mais il perça a travers les ténè- bres de cette masse de gros et grands corps, et sortant de dessous le coude d'un capitaine de vaisseau, qui avait au moins cinq pieds dix pouces , il se retrouva au grand air et en plein jour , debout sur la jetée d'un grand bassin , au bord même de l'eau , et parmi la première rangée d'une multitude de spectateurs qui couvraient le quai. A travers le bourdonnement con- fus des voix , la première chose qu'il en- tendit distinctement , fut : ail ne partira pas d'un quart d'heure. Il ne pourra sortir, que lorsque la ma- 288 LES JEUNES rée permettra d'ouvrir les portes du bas- sin. » Henri comprit qu'on parlait du bateau à vapeur , et il se réjouit d'être arrivé juste à temps. Il eut alors le loisir de respirer et de regarder autour de lui. Tout près de la jetée, au bas de l'endroit sur lequel il était , il y avait plusieurs vaisseaux , parmi lesquels il distingua d'a- bord le bateau a vapeur, par un faible nuage de fumée grisâtre , qu'il vit sortir d'un tuyau noir en fer qui s'élevait au milieu du pont, et servait de cheminée à la machine. Le bateau avait des voiles, mais , au lieu d'être déployées , elles étaient roulées autour des vergues , comme inutiles pour le voyage. Il sem- blait y avoir a bord moins de matelots que sur les autres navires : mais tout était en mouvement sur le pont. Sur le quai voisin , deux hommes faisaient rouler un chariot sur des planches jetées du rivage jusqu'à la barque ; d'autres assujettis- saient avec des cordes une voiture a l'en- droit où elle devait rester: d'autres, en- core sur le rivage , tenaient par la bride des chevaux qu'on allait embarquer , et qui , les oreilles en avant , les naseaux ouverts , reculaient , se cabraient , jus- qu'à ce que , résignés a leur sort , ils se laissassent attacher et enlever de terre. INDUSTRIELS. 289 Les voyageurs , auxquels ils apparte- naient , ou leurs domestiques , criaient aux matelots de prendre garde , et don- naient leurs ordres , pour que leurs fa- voris ne courussent aucun danger. Des groupes de gens chargés de paquets , de paniers, de boîtes, de sacs et de para- pluies, attendaient avec impatience que les chevaux et les voitures fussent placés; puis , tendant à la fois le cou et les mains, remettaient leurs propriétés , ac- compagnées de vives recommandations , à un matelot, qui , se balançant sur une planche , et ne paraissant pas même les écouter, faisait passer les bagages, à me- sure qu'il les recevait, à un de ses cama- rades, derrière lui, répétant continuelle- ment aux propriétaires inquiets : « Tout est en sûreté ; on aura soin de tout , monsieur ou madame , » selon que le cas l'exigeait. Henri était émerveillé du poids énorme, du nombre , et du volume de choses ani- mées et inanimées qui s'emmagasinaient a bord:desballots,des caisses, desporte-man- teaux, des malles, des coffres, des nécessai- res, outre les chevaux et les voitures, et en- fin, la foule innombrable de passagers- tout cela porté et conduit par la vapeur, en dépit d'un vent contraire qui s'élevait. Il y avait un homme en veste bleue , avec un IL i3 2Q0 LES JEUNES grand chapeau de paille sur la tête, de- bout près de Henri. C'était un matelot, faisant partie de l'équipage d'un des pa- quebots a voiles alors dans le bassin , et qui ne pourrait probablement pas sortir de la journée a cause du vent. Une voyait pas de bon œil les préparatifs qui se fai- saient avec tant de vivacité ; son front se rembrunit, et il se mit à siffler d'un air sournois. Un des marins du bateau a va- peur l'entendit , et lui dit , en riant : (( Camarade, il n'y a que faire de siffler pour appeler un bon vent. Nous pouvons nous en passer , nous autres. Nous par- tons sans lui , et quelquefois malgré lui. » Irrité et poussé a bout par cette bra- vade , le vieux matelot jura, oui, je suis fâchée d'être forcée d'avouer qu'il jura, que pour lui , il ne voudrait pas s'embar- quer sur un bateau a vapeur, quand on devrait lui donner les deux Indes, et un galion de rhum , par-dessus le marché. Non, non ! il aimeraitmieux être en mer, parle plus gros temps, dans un bon pa- quebot a voiles, et avec un vent de tem- pête , que d'aller a bord d'une pareille barque, parle plus beau jour de l'année. Ce discours ayant fait peu d'impression sur lès auditeurs , il ajouta qu'il était heureux pour le bateau qu'il fît beau INDUSTRIELS. 29 1 temps , car il ne résisterait jamais a une brise un peu forte. Puis, fermant un œil , et levant l'autre , il dit qu'il n'avait pas coutume de se tromper, et que le veut qui s'élevait amè- nerait bientôt un orage, fatal a tous ceux qui allaient s'embarquer. Parmi les passagers qui attendaient leur tour , était une pauvre femme d'une mise décente , avec un bonnet et un manteau noir, tenant par la main une petite fille pâle et délicate , et portant de l'autre plu- sieurs paquets. La femme écoutait avec beaucoup d'inquiétude , et l'enfant qui avait l'air malade , parut fort effrayée de ce que disait le marin , et devint de plus en plus pâle , lorsqu'il commença a ra- conter les dangereux accidens qui étaient arrivés a bord des bateaux a vapeur, les chaudières qui avaient crevé , qui avaient échaudé des gens a en mourir , ou fait sauter tout ce qui était a bord, et mis le vaisseau en pièces. En entendant ce récit alarmant, la petite fille laissa tomber une noix de coco , qu'elle tenait serrée contre elle, et s'attacha des deux mains a la robe de sa mère. Le coco aurait roulé dans le bassin, si Henri ne l'eût arrêté. Il le ra- massa, et le rendit a l'enfant; il lui offrit de le mettre dans son sac que la mère essaya d'ouvrir; mais ses mains tremblaient tel- 292 LES JEUNES lement, qu'elle ne put délier les cordons; Henri les dénoua pour elle, et l'engagea à ue point s'alarmer. Le matelot persista dans son dire , assurant qu'il y avait de bonnes raisons de craindre , et que puis- que l'enfant était si effrayé, et que le cœur semblait aussi manquer a la mère, il leur conseillait fort de ne point s'embar- quer dans le bateau à vapeur , mais d'at- tendre au lendemain , et de prendre sa place dans le paquebot à voiles, qui de- vait partir sans faute de bonne heure. La pauvre femme dit qu'elle ne pouvait attendre au lendemain ; et quoiqu'elle tremblât encore, elle s'efforça de parler d'une voix ferme , assurant qu'elle n'avait nulle crainte , qu'elle était décidée a par- tir de suite, a. bord du bateau a vapeur, parce que c'était le moyen le plus prompt et le meilleur marché qu'elle eût trouvé pour se rendre près de sa mère , qui était dangereusement malade à Dublin , et si elle tardait d'un jour, elle ne la trouve- rait peut-être plus en vie. Les larmes coulaient rapidement sur ses joues pendant qu'elle disait cela : le matelot la pressa encore de ne point partir, et d'y regarder a deux fois avant de ris- quer de noyer son enfant. Henri appela son père ; il causait avec plusieurs messieurs et n'avait pas entendu ce qui se passait : INDUSTRIELS. 20,;> il le supplia de venir rassurer cette pau- vre femme , et lui dire si elle courait ou non du danger en s'embarquant sur le bateau. Non seulement son père, mais ceux qui se trouvaient avec lui, vinrent de suite , et assurèrent l'étrangère que , selon eux, elle serait parfaitement en sûreté. Un de ces messieurs était américain : il lui dit que, dans son pays, il avait fait plus de cent voyages . et parcouru plu- sieurs centaines de milles , sur des ba- teaux à vapeur , sans avoir jamais été témoin du moindre accident. M. Wilson ajouta de plus , pour encou- rager la pauvre femme , que les deux per- sonnes qui venaient de lui parler , avaient pris leurs places dans ce même bateau. Elle le remercia, et s'essuyant les yeux, elle dit qu'elle était décidée a partir a tout hasard ; mais que maintenant elle n'avait plus peur. Le matelot fit la gri- mace , et tournant sur le talon, il s'é- loigna. On fit alors l'appel , pour que les pas- sagers se rendissent a bord. La marée montait, et on allait ouvrir les portes du bassin. Tous se hâtèrent, excepté la pau- vre femme : dès qu'elle commença à re- muer , l'enfant , poussant des cris aigus , s'attacha a ses jambes , a ses jupons , et s'écria : « Je sais que la chaudière crè- 294 LES JEUNES veraîje sais qu'elle crèvera! nous serons brûlées ! ça nous tuera î oh , maman , ma- man î n'y va pas ! Oh, maman, maman! » La pauvre femme fit lout ce qu'elle put pour la calmer, sans en pouvoir venir à bout. La petite ûlle était si épouvantée, qu'elle n'entendait rien; et lorsque sa mère se dégagea de ses mains , et essaya de la prendre a son cou, elle attrapa le bras de Henri, luttant de toutes ses forces pour rester où elle était; un matelot vint dire que le capitaine ne pouvait plus attendre: la femme tremblait de tous ses membres, et devint pâle comme la mort. a Papa ! )> dit Henri, « si j'offrais a la petite fille d'aller a bord , elle y vien- drait peut-être avec moi, quand elle ver- rait que je n'ai pas peur, n — (c Essaie, » reprit M. Wilson. Henri parla très-doucement a l'enfant qui cessa de crier pour l'écouter, et, quand elle vit qu'il ne semblait point effrayé , elle se laissa conduire par lui; il par- vint ainsi a l'amener a bord du bateau , a la grande satisfaction de la mère. L'en- fant tenait toujours sa main de toutes ses forces, et lui disait: « ne me laisse pas ici ! ne t'en va pas , au moins. » — a II faut que je m'en aille, » reprit Henri , « et j'en suis bien fâché , car j'ai- merais beaucoup a rester. » INDUSTRIELS. 2q5 M. Wilson, qui avait suivi son fils , et qui avait appris qu'ils pouvaient descen- dre la rivière pendant quelques milles , et se faire mettre a terre a peu de dis- tance de la, dit a Henri , que , puisqu'il souhaitait tant rester a bord , il le lui permettait, et qu'il l'accompagnerait. Henri fut enchanté , et le remercia avec toute la vivacité de la reconnaissance. Les portes s'ouvrirent , et le bateau fut re- morqué , ou tiré avec une corde hors du bassin, et le long des étroites jetées, tandis que les rives étaient couvertes de spec- tateurs. Une bande de musiciens rassem- blés sur le pont du bateau, jouait des airs gais. Le soleil brillait, et tout semblait joyeux. Cependant , Henri fut un peu dés- appointé de la inarche lente du vaisseau, et des moyens qu'on employait pour le faire avancer. Il dit a son père, qu'il avait cru que tout se faisait par la vapeur. « Attendez encore quelques minutes, et vous verrez après ce qui en sera , » re- prit le capitaine , en souriant. Aussitôt que le bateau eut gagné l a rivière , et dépasse le bac qui la traver- sait, la fumée de plus en plus épaisse et noire commença a sortir du tuyau, et se déploya au-dessus de la tête des passa- gers, comme un pavillon ou une ban- derole gigantesque. La remorque avait 296 LES JEUNES cessé, et les roues-à-palons furent mises en mouvement : « A présent ; mon petit ami, )) dit le capitaine, « voila que nous marchons par la vapeur. » Et ils avan- çaient avec vitesse et facilité , glissant rapidement entre les hautes collines et les rochers qui bordaient les deux rives. Les terrasses élevées en amphithéâtres , les jardins suspendus de Clifton, semblaient fuir en arrière. En quelques secondes , le bac diminua peu-a-peu , et s'évanouit tout-à-fait. Ils passèrent au pied du rocher majestueux de Saint- Vincent , couronné de figures d'hommes et de fem- mes qui apparaissaient comme des points sur le ciel. Les oiseaux voltigeaient au- tour de leurs nids cachés dans le roc. Le capitaine leur désigna les Bois de Leigh , et la Vallée du Rossignol: mais a peine les avait-il nommés, que de nouveaux si- tes venaient s'offrir a eux. Henri com- mença a craindre qu'ils n'allassent trop vite , et que son plaisir ne finît trop tôt. Il n'avait pas bougé de l'endroit où il s'é- tait placé , en entrant dans la barque : l'en- fant, tenant toujours son doigt, et assoupi parla musique et le balancement du vais- seau, s'était endormi , la tete sur les ge- noux de sa mère. Henri eût bien voulu rejoindre son père, qui se promenait de long en large sur le pont avec le capitaine INDUSTRIELS. 297 et l'Américain; il les entendait, toutes les fois que leur promenade les amenait de son côté , parler de choses intéressantes sur les bateaux a vapeur. Mais il pensait qu'il ne pourrait retirer son doigt sans réveil- ler l'enfant, et lorsqu'il essaya de se dé- gager, la mère le regarda avec des yeux supplians, et dit: « C'est la première fois qu'elle dort depuis trois nuits. Elle a été bien ma- lade. r> — • « Essayez de mettre votre doigt a la place du mien, » murmura Henri; et, ouvrant doucement la main de l'enfant endormi, il en retira son doigt; la mère glissa le sien a la place. La main se re- ferma, la petite fille ne s'éveilla pas, la mère sourit , et Henri, rendu a sa liberté , courut joyeusement vers son père. 11 le trouva discutant avec plusieurs passagers qui réclamaient vivement pour leurs di- verses nations l'honneur d'avoir rendu général l'usage des bateaux a vapeur. Le capitaine qui était écossais , le ré- clamait pour les habitants de Glascow. L'Américain soutenait que le nombre des bateaux a vapeur qui existaient en Amé- rique , et dont on se servait depuis si long -temps, prouvaient qu'ils avaient, les premiers, senti tout le prix de cette invention. L Ecossais convint que ce fait i3* 2C)8 LES JEUNES était incontestable; mais il ne fallait pas oublier que le premier bateau a vapeur, en- voyé en Amérique, était parti deGlascow, qu'un Ecossais l'avait accompagné, et que la machine , sans laquelle il n'aurait ja- mais pu marcher , était sortie des ateliers de MM. Boulton et Watt. Un Irlandais demanda la permission de faire observer, que l'expérience qui avait eu lieu l'hiver dernier entre Dublin et Holyhcad , avait été sans contredit la plus belle et la plus satisfaisante qu'on eût jamais tentée , et avait établi les ba- teaux à vapeur dans les trois royaumes. Un Anglais qui était présent , et qui avait gardé le silence jusque-là , dit , que pour lui , il lui suffisait que personne ne pût douter que l'invention originale fût anglaise ; et que l'établissement en Europe de cette découverte si utile et si glorieuse , appartînt exclusivement a la Grande-Bretagne. Le père de Henri, au- quel il en appela, eut la bonne foi de citer un gentilhomme français * , qui fit, il y a plusieurs années, l'expérience d'un bateau a vapeur sur le Rhône a Lyon. En écoutant ce qui se disait , Henri ap- prit a-peu-près l'histoire de cette inven- * Le marquis de JoufTroy, INDUSTRIELS. 299 tion. Il y a près d'un siècle qu'un M. Hull pensa a l'employer pour remorquer les vaisseaux , a leur entrée et a leur sortie des ports ; mais il n'en fit que le projet, sans jamais le mettre a exécution , et il n'avait pas la moindre idée de l'appliquer a au- cune autre chose. La première personne qui , en Angleterre, plaça une machine a vapeur a Lord d'un bateau , fut un M. Pa- trick Millar ; il fit a Glascow l'essai de ce nouveau moyen. Les restes du bateau exis- tent encore dans cette ville , et l'Ecossais qui causait avec M. Wilson , dit les avoir vus dernièrement. Vers la même époque, plusieurs personnes proposèrent, en An- gleterre et en Ecosse , d'employer les bateaux a vapeur ; mais ils n© devin- rent d'un usage général, qu'après qu'on en eut envoyé un, comme modèle, de Glascow en Amérique. La rapidité avec laquelle on les multiplia dans ce pays , leur utilité pour parcourir les lacs im- menses et les larges rivières du Nouveau- Monde , prouvèrent que cette découverte était non seulement praticable , mais qu'elle offrait encore de nombreux avan- tages , et on l'adopta enfin généralement en Ecosse, en Angleterre, et en Irlande. Henri ne pouvait comprendre qu'il se fût écoulé cent ans après la première dé- couverte ? sans qu'on en eût profité, et il 3oO LES JEUNES demanda pourquoi les expériences n'a- vaient pas réussi d'abord , aussi bien qu'en dernier lieu. On lui en donna plu- sieurs raisons. Le capitaine écossais dit , que dans l'origine les vaisseaux n'avaient pas été construits assez solidement ; que les perfectionncmcns introduits depuis peu dans la construction des navires , avaient permis d'employer une force de vapeur beaucoup plus grande , et dont on n'eût pu se servir autrefois , sans ris- que de causer de graves accidens. L'An- glais fit la remarque, que. depuisplusieurs années, on s'était occupé d'appliquer la ma- chine à vapeur a trop de choses en Angle- terre,pour avoir le temps de penser a l'adap- ter aux bateaux - et, a la vérité, ce n'était Je venu nécessaire que depuis que le com- merce avait augmenté si rapidement 9 et qu'il y avait une si grande quantité de marchandises, et un si grand nombre de voyageurs , a transporter sur les canaux, les rivières , et la mer. Henri fut fort obligé a ces messieurs de la peine qu'ils prirent de lui donner toutes ces explications , en réponse à la question qu'il avait faite, et il sentit un petit mouvement d'orgueil en se voyant ainsi traité en personne raisonnable. Il eut soin de ne pas les interrompre par de nou- velles questions, quoiqu'il en eût encore INDUSTRIELS. 3oi beaucoup a faire. Mais, a la première pause , il demanda tout Las a son père s'il v aurait moyen de lui montrer la ma- chine a vapeur qui faisait aller le bateau. Il ne pouvait voir les roues-a-palons dont le capitaine avait parlé II desirait extrême- ment comprendre comment elles étaient mises en mouvement par la machine , et comment elles poussaient le vaisseau avec tant de rapidité et de puissance contre le vent, devenu maintenant très- fort. Son père lui dit, qu'on ne pouvait visiter la machine tant que le paquebot marchait , mais qu'il prierait le capitaine de lui permettre de l'examiner , dès qu'ils s'arrêteraient, ce qui ne pouvait tarder ; Lamplighter's Hall , endroit où ils de- vaient prendre terre , étant tout proche et en vue. Ils l'atteignirent au bout de quelques minutes , et Henri entendit le bruit que faisait la vapeur en sortant au grand air : on la laissait s'échapper afin que le vaisseau s'arrêtât. Les roues cessè- rent de tourner , le bateau resta immobile , et on l'attacha avec une corde au rivage. Quelques-uns des passagers devaient des- cendre là, et être remplacés par d'autres voyageurs, et pendant le délai que cela occasionna , le capitaine eut le temps d'acquiescer a larequête de Henri. C'était 302 LES JEUNES un excellent homme , qui prenait plai- sir , comme il le dit lui-même , a satisfaire la louable curiosité de l'en fan t. Il lui montra par où et comment la machine communiquait aux roues-a-palons. Ces dernières ressemblaient un peu aux roues a aubes d'un moulin à eau , et , a mesure qu'elles tournaient, et que chaque partie avancée venait frapper l'eau, Henri s'aper- çut qu'elles poussaient le bateau en avant , comme les rames des bateliers qu'il avait vus ramer. Il s'informa de la longueur du trajet qu'ils avaient parcouru ce jour-la même. Ils avaient fait environ huit milles et demi par heure, marchant contre le vent , mais avec le courant. Henri de- manda quelle était la plus grande vitesse qu'on pût donner a la marche d'un bateau à vapeur. L'Américain lui dit , qu'en Amérique on était parvenu a leur faire faire onze milles par heure ; en Angleterre, d'après l'aveu même de l'Anglais , la plus grande rapidité n'était que de dix milles. L'Irlandais aîTirma , que depuis deux ans, la traversée difficile de Dublin a Holyhead se faisait toujours a-peu-près au taux de sept milles par heure , et que le courrier, qui arrivait par le paquebot a vapeur, avait très-rarement été en retard d'un jour, même par le plus gros temps : puis, se tournant vers Henri : INDUSTRIELS. 3o3 « Avez-vous eu quelquefois le mal de mer? » lui dit-il. Henri n'avait jamais été a bord d'un vaisseau , et il n'avait jamais été malade en bateau. D'ailleurs, la rivière avait été si calme ce jour-la, qu'à peine 3entait-on le mouvement du navire. a Eh bien, un jour ou l'autre , vous sen- tirez ce qui en est, et vous saurez bon gré aux paquebots h vapeur , d'abréger au moins vos souffrances , et de vous donner la certitude qu'elles seront finies au bout d'un certain temps. » Henri écouta attentivement son père et les étrangers passer en revue les grands ivantages qui résultaient pour le com- merce et la société, de ce moyen de com- munication rapide avec les contrées les plus lointaines. Des vues nouvelles et vastes s'offrirent à son esprit vif et intel- ligent, et il s'écria : (i Quelle sublime invention ! que je suis content qu'elle ait été faite par.... » il allait dire par des Anglais , il se reprit : « par des citoyens de la grande Bretagne h) et ce mot satisfit également l'Ecossais , l'Irlandais et l'Anglais. Tous trois lui sou- rirent avec bonté. — * Et je vous prie , mon jeune ami ; di- tes- moi ce que vous pensez de nous autres , Américains; nous en avons fait pour le 3û | LES JEUNES moins autant que vous, et racine plus, si je ne me trompe. Songez que nous avons au moins trois cents bateaux a vapeur d'un usage constant et journalier. » — « Trois cents ! » répéta Henri, avec le ton d'une profonde admiration. * Mais rappelez-vous, » ajouta-t-il, s'écria Henri; u je ne l'aurais ja- mais cru, » — « Tu ne répètes pas ce que je t'ai dit, avec ton exactitude ordinaire, » re- prit M. Wilson. « Je ne t'ai point affirmé que le cuivre soit clans toutes les circon- stances, et pour toutes choses, plus fort et plus durable que le fer. Je t'ai dit qu'on l'avait trouvé plus durable , lorsqu'on 3l6 LES JEUNES l'avait employé comme chaudière d'une machine à vapeur en mer. » — « En mer! » repéta Henri. « Papa, je sais que vous devez avoir quelque bonne raison pour être si précis dans vos paroles, et pour appuyer particulière- ment sur le mot de mer. » — « Eh bien , trouvcs-en la raison. » — n Peut-être, » dit Henri, « qu'il y a dans l'eau de mer quelque chose qui rouille le fer, et le détruit: et peut-être que cette chose , n'importe ce que c'est , ne rouille pas le cuivre, et ne le détruit pas. n — ((Exactement, Henri. Mais quelle est cette chose? Tu la connais bien, y — « Est-ce le sel marin ? » demanda Henri. « Le sel qui est dans l'eau de mer? » — « Oui; un chimiste a fait dernière- ment plusieurs expériences qui , toutes , ont confirmé ce fait; et d'après lesquelles il a été décidé, qu'a l'avenir on ferait les chaudières en cuivre. » — « Qu'il est donc utile de faire des expériences! » dit Henri. « Cela établit de suite la vérité des choses, et il n'y a plus à douter, ou a disputer sur ce qui est évident. Ce chimiste était un homme habile, et d'un grand sens. » — (( Et c'est encore un autre exemple INDUSTRIELS. 3 17 remarquable , » reprit son père , « de l'utilité de la chimie dans les arts méca- niques. » — « C'est vrai , papa. Mais j'ai une question a vous faire sur les roues-a-pa- lons. Quels sont les perfectionnemens qu'on y a faits, et dont parlaient ces mes- sieurs? )) — « Je ne peux pas te les expliquer, Henri, parce que tu ne connais pas exac- tement les inconvéniens et les défauts de leur construction actuelle , et qu'il serait trop long et trop difficile de te les décrire. Il faut d'abord que tu les voies marcher dans l'eau. » — « Comment et quand pourrai-je donc les voir?» demanda Henri. — « Pas a présent, toujours, que nous sommes sur terre et en voiture ; » répli- qua son père , en riant, u Mais il se peut qu'un jour ou l'autre , nous nous trou- vions sur l'eau , en vue d'un bateau a va- peur, a Henri répéta avec un soupir : « Oh oui, un jour ou Fautre. » Un moment après, il reprit : « Papa , n'y a-t-il pas quel- qu'autre grand perfectionnement que vous puissiez m'expliquer ? » Son père bâilla, et lui dit qu'il commen- çait à être las de ses questions. cr Je n'ai plus qu'une chose a vous dire, 3i8 LES JEUNES une seule , et vous n'avez pas besoin d'y répondre. La machine a vapeur que j'ai vue ce matin dans le bateau, tenait une place énorme. Si ou pouvait la loger tout aussi bien dans un plus petit espace*, quelle grande amélioration ! Que cela se- rait commode et agréable ! — « Oui, )) reprit M. Wilson. « Et il me serait aussi fort agréable que tu me laissasses un peu en repos. » — a Pauvre père ! Je ne soufflerai plus le mot. Merci. Mon Dieu ! comme je vous ai fatigué ! » — « Non, Henri : mais je n'ai pas bien dormi la nuit dernière. J'avais bu du café ou du thé trop fort. » M Wilson s'endormit, et Henri resta tranquille comme une souris dans son trou, n'osant bouger, crainte de le réveiller. Il ne concevait pas pourquoi le thé ou le café empêchaient de dormir; il fit beau- coup de conjectures snr ce sujet, mais sans en être plus sage ; jamais ni thé, ni café ne l'avaient tenu éveillé. Quand la voiture s'arrêta , son père se frotta les yeux , étendit les bras , et dit qu'il se sen- tait tout-a-fait rafraîchi. Comme ils sortaient de la chaise de Voyez la note 7. INDUSTRIELS. 3 I 9 poste, le postillon pria Henri d'attendre une minute, et il se mit a chercher quel- que chose , et a fouiller dans les poches de côté, puis dans celles de devant. u C'était ici. Ça devrait être ici. Il m'a dit qu'il l'y avait mis ! » murmurait le postillon, tout en continuant ses recher- ches , les jambes sur le marche-pied , et le corps dans la voiture. Enfin, il trouva dans une petite poche de coin ce qui l'inquié- tait tant; et il remit a Henri une noix de coco, en lui disant qu'un matelot lui avait recommandé de ne pas l'oublier, et de ne pas manquer de lui dire c< que la mère et l'enfant la lui envoyaient, pour qu'il en fît faire une jolie coupe, et qu'if bût le lait qui était dedans, s'il pouvait l'en tirer. » Le postillon tenait beaucoup a bien faire la commission de la pauvre femme , parce qu'il la connaissait, et qu'elle lui avait souvent donné des marques d'intérêt et de bonté. Lucie qui était à la fenêtre de l'au- berge, épiant leur retour avec impatience , entendit ce qui se passait, et vit le coco avec ravissement. Elle courut au-devant de Henri pour lui demander qui lui avait donné cela, et le prier de lui raconter ses aventures. Il le fit avec tout le détail qu'elle pouvait désirer , jusqu'à ce qu'il en vînt au moment où la femme s'était 320 LES JEUNES mise sur son passage, comme il allait quitter le bateau. Faisant alors une pause, et tournant la noix de coco en tout sens, il dit qu'il avait honte de lui avouer com- bien il avait été bourru. Son père ajouta: cr vous avez bien rai- son d'en être honteux, Henri. Je l'ai été pour vous dans le moment. » — a Pourquoi donc ne me l'avez-vous pas dit, papa? » — « Parce que je savais que cela ne vous eût pas corrigé sur le champ. J'ai pensé que vous vous le rappelleriez en- suite, comme en effet; et j'espère que le regret que vous en éprouvez, vous empê- chera de retomber dans le même défaut. » — « Je l'espère bien, » dit Henri ; «mais quand cette vilaine sensation de ti- midité s'empare de moi, elle est si désagréa- ble que je ne sais ni ce que je fais , ni ce que je dis. Je suis en colère contre moi- même , contre les personnes qui me par- lent, contre tout le monde. Mais le cha- grin d'avoir a me reprocher ensuite ma brusquerie et mon mauvais naturel, est encore pis , comme je le sens a présent; et je veux m'en souvenir , pour tâcher d'en triompher , et de me vaincre la pro- chaine fois. » — « Je suis sûre que tu tâcheras , et que tu réussiras, » dit Lucie. — - « Tiens, prends la noix de coco, » INDUSTRIELS, 321 ajouta Henri , en la lui mettant dans la main. « Nous ne l'ouvrirons pas encore; serre-la quelque part pour moi. » — « Les hommes disent toujours de serrer une chose quelque part, » pensa Lucie , « et il faut que les femmes trou- vent l'endroit. » 11 fallut en effet toute l'adresse de Lu- cie pour trouver moyen de loger le coco: elle parvint enfin à le faire entrer , bon gré , mal gré , dans le sac de nuit, contre l'attente et la prédiction de tous les re- gard ans. Avant de quitter Bristol , les voya- geurs s'arrêtèrent chez un libraire , afin d'acheter quelques livres pour lire en voi- ture. Plusieurs ouvrages étaient épars sur le comptoir. Henri et Lucie lurent le titre de quelques-uns, que leur père et leur mère leur permirent d'ouvrir. — a Nous allons feuilleter les livres au hasard , » dit Henri, «pour voir s'ils nous paraîtront amusans. Nous le permettez- vous, papa ? » — « Pouvons-nous couper les feuil- les ? » demanda Lucie , essayant de lire entre deux pages qui n'étaient pas sé- parées. Le garçon de boutique , après un peu d'hésitation , lui présenta un couteau d'i- voire , en lui disant qu'elle pouvait cou- 14* 322 LES JEUNES per les fouilles , pourvu qu'elle prit bien garde de ne les pas déchirer. Il se rassura, lorsqu'à sa manière de s'y prendre , il vit qu'elle en avait l'habitude, et qu'elle le faisait adroitement. Mais son front se rem- brunit de nouveau, lorsqu'Henri s'em- para du couteau à son tour. Il pensa qu'é- tourdi comme tous les écoliers, il allait couper a tort ou a travers, sans s'inquié- ter du dégât. « Si je fais la moindre entaille, je m'ar- rêterai , et je vous la montrerai, mon- sieur; vous pouvez y compter, » dit fiè- rement Henri : « vous pouvez vous en fier à ma parole. Celui de nous deux qui fera la première dentelure, s'arrêtera, h — f< Très-bien , » dit son père , levant les yeux de dessus le livre qu'il parcou- rait ; « a cette condition ? vous pouvez couper. » Henri et Lucie furent enchantés de voir leur père et leur mère absorbés par la lecture de quelque ouvrage intéressant, prendre des chaises, et s'asseoir pour lire. « Nous aurons tout le temps , » se dirent- ils, u de couper et de regarder, d Après avoir séparé la moitié des feuilles d'un volume , ils montrèrent au libraire les bords des pages. Il n'y paraissait pas la plus légère entaille , et l'œil le plus scru- puleux n'eut pu découvrir une seule den- tNDUsïîUSLS. 323 telure. Tout était uni, régulier, même jusqu'au moindre repli du dangereux coin des pages pliées en quatre. « A présent que nous avons assez cou- pe. » dit Lucie , « commençons nos recher- ches. Ouvrons le livre trois fois , Henri , et voyons ce que nous allons trouver. » Henri saisit un des volumes, et l'ouvrit au passage suivant, qu'il lut tout haut. « Il eût fallu une nécessité absolue pour suppor- ter plus loug-tcmps l'obscure demeure où était mon grand-père. Ils lui cherchèrent donc un en- droit où il pût être également en sûreté. Entre au* très cachettes, ils imaginèrent de le loger dans le dessous d'un lit qui se tirait. en place, et qui était au rez-de-chaussée, dans une chambre dont ma mère avait la clef. Elle et l'homme U avar- ièrent pendant la nuit, à faire un trou dans la terre, après avoir levé les planches j ils creu- sèrent avec leurs mains, afin de ne pas faire de bruit , jusqu'à ce que ses ongles en fussent tout usés : elle aidait l'homme à mettre la terre dans un drap , à mesure qu'ils la tiraient du trou , et à la porler sur son dos, jusqu'à la fenêtre qui don- nait sur le jardin. Il fit ensuite une boîte chez lui , assez grande pour que mon grand -père pût y coucher avec ses matelas et ses couveitures, et il y fit des trous, afin que l'air y entrât. Quand tout fut terminé , car ce fut assez long , elle se crut la plus heureuse personne du monde. » 32 4 1ES JEUNES f( Je connais cela! je l'ai déjà vu, » s'é- cria Lucie, ce C'est l'histoire de Lady Grisell Balllie. Maman, je vous l'ai en- tendu lire a papa, l'hiver dernier. Oh, ma- man! vous souvenez-vous de ce passage si amusant où il est question d'une tête de mouton? Je vais te le montrer, Henri ; prête-moi le livre pour une minute... Mais ce n'est pas le même , » continua-t-elle; (( l'autre était un poème*, avec des notes à la fin. Il n'y a pas de poésie dans crlui- ci, et j'en suis Lien fâchée. J'aurais tant voulu revoir la jolie description de tout ce que faisait Grisell quand elle était jeune fille. Je suis sûre que Henri l'ai- merait, quoique ce soient des vers. r> — « Eli bien, essayons, » dit madame Wilson. a Je crois me rappeler le morceau dont tu veux parler. « D'un cœur Joyeux, et d'une main agile, Elle rendait chaque tâche facile ; De tous chérie, et prompte à pre'voir tout ; Dernière au lit, et première debout : Ses tendres soins apprêtent chaque couche . Et de'licat, devient pour chaque bouche , Le mets frugal , de sa main préparé : La nappe blanche et le linge étiré Ornent la table et frotte'e et luisante, Et la timballey resplendit brillante ; ■ ■ ■ -■■■■■■■ . * Légendes en vers , par Joanna Baillie. INDUSTRIELS. 3a5 Le simple c'tain le dispute à l'argent. Le bas usé, l'antique vêtement, Sous son aiguille active, industrieuse , Sont re'parés: la pauvreté hideuse Prend autour d'elle un agréable aspect. Pour le vieillard montrant un saint respect, Tendre à l'enfant ., d'une oreille indulgente Elle écoutait, quand sa voix glapissante En hésitant ânonnait la leçon. Le vœu craintif et la pétition Timidement sont murmurés près d'elle ; A sa bonté, chaque espiègle en appelle , Et l'opprimé vient pleurer dans son sein. En un jargon , gracieux, enfantin , Le frais marmot qu'en son lit elle arrange , Sous sa dictée appelle son bon ange : La bouche prie, et l'œil est déjà clos, Et le sommeil vient confondre les mots. » — (( Merci , maman. J'aime beaucoup cela , )) dit Henri. — a Je suis bien aise de voir qu'il y a quelque chose de nouveau dans ces Mé- moires de Grisell Baillie , » reprit Lucie , qui venait de parcourir le livre. « En voici bien plus long qu'il n'y en avait dans les notes du poème. Je vous en prie , maman, achetez ce livre pour la voiture. » — * « Non , ma chère , je ne l'achèterai pas pour la voiture , » répondit sa mère , en riant ; « mais je l'achèterai pour moi, si tu veux bien, et je vous en lirai 326 LES JEUNES haut tout ce qui pourra vous amuser. » •— « Que vous êtes bonne, maman ! Henri , n'es-tu pas bien content que nous avons ce livre?... hein , dis donc. » Mais Henri ne fit point de réponse; il était absorbé par la lecture d'un autre volume qu'il venait d'ouvrir. / « Qu'est-ce ? » dit Lucie , en regardant par-dessus son épaule. « Oh, je vois le mot, machine a vapeur , en voila assez pour toi. Mais, Henri, ne va pas choisir un livre bête ou ennuyeux. » — « Oh, il n'y a pas de danger, made- moiselle, )> dit le garçon de boutique. <( C'est un des romans écossais. » — a Un roman, Henri! Comment la machine a. vapeur s'y trouve-t-elle donc? d — <( Je n'en sais rien, » dit Henri, « mais je sais que j'y ai trouvé un bel éloge de... Je ne veux pas vous dire de qui , mais vous allez l'entendre. Papa , voulez-vous avoir la bonté de le lire a maman et a Lucie ? » — « Pourquoi n'aurais- tu pas cette bonté-là toi-même , Henri? a — « Parce que je craindrais de ne pas m'en acquitter assez bien, papa: et c'est si beau que je ne pourrais supporter Tidée de le gâter. Oh, je vous en prie, papa, lisez-le-nous. Voici le volume. # Son père lut haut le passage suivant où 1XDUST1ULL . 3.07 il était question du grand inventeur de la machine à vapeur. « Au milieu de celte société était M. Watt , l'homme dont le génie a découvert les moyens de multiplier nos ressources nationales, à un degré , peut-être au-delà mémedeses vastes combinaisons, et de ses immenses calculs ; amenant les trésors de l'abîme jusqu'au sommet de la terre, prêtant au faible bras de l'homme une force magique , com- mandant aux manufactures de s'élever , comme la verge du prophète faisait jaillir l'eau dans le désert ; nous affranchissant presque de l'empire du temps et de la marée qui n'attendirent jamais personne; nous faisant naviguer sans le secours du vent, qui bravait les ordres et les menaces de Xercès lui-même. Puissant roi des élémens , il abrégea le temps et l'espace; magicien, qui, par ses conjurations nuageuses, a produit dans le mon- de, un changement, dont les effets, tout extraordi- naires qu'ils nous semblent, ne font peut-être que commencera être appréciés j il fut non-seulement le plus profond savant , le plus habile combina- teur des forces, le plus grand calculateur des nombres , pour tout ce qui s'appliquait aux choses pratiques; l'homme le plus éclairé, et le plus instruit, mais encore l'être le meilleur, et le plus aimable qu'il fût possible de rencontrer. » Plusieurs personnes qui étaient occu- 328 LES JEUNES pées a lire, fermèrent leurs livres, pour écouter ce juste et éloquent panégyrique. Lorsqu'il fut fini, et que le lecteur s'ar- rêta, il y eut un moment de silence , suivi d'un élan général d'admiration *et de cu- riosité. (c Qui a écrit cela ?... où est-ce?... de qui c'est il ? )> Tous se groupèrent autour de Henri pour regarder le livre. Il était orgueil- leux d'avoir trouvé tout seul, et par son propre jugement, ce qui était bon. Il est a peine nécessaire d'ajouter que son père acheta l'ouvrage. On fit le paquet des li- vres , on le mit dans la voiture , et les voyageurs partirent. Aussitôt qu'ils fu- rent hors des rues bruyantes, Henri et Lucie s'emparèrent du volume , curieux de savoir s'il y était encore question de M. Watt. Ils y trouvèrent quelques dé- tails sur le charme de sa conversation, et sur la grande diversité de ses connais- sances. Henri fut de nouveau frappé d'admira- tion. « Que je voudrais que papa l'eût con- nu , » s'écria Lucie, a Oh , Henri ! si tu l'a- vais vu seulement ! n'en aurais- tu pas été bien heureux? » ~— « Je ne me serais pas beaucoup sou- INDUSTRIELS. 320, cié de le voir seulement, » dit Henri, a a moins de pouvoir l'entendre et le con- naître. » Us commencèrent alors a se demander lesquels de tous les grands personnages dont ils avaient jamais entendu parler, ou qui étaient cités dans les difïerens ou- vrages qu'ils avaient lus , ils auraient le plus désiré de connaître; puis, lesquels ils n'auraient voulu que voir? Lesquels ils auraient choisis pour connaissances? Les- quels pour amis? et ceux avec qui ils au- raient aimé a vivre toujour3? Ces questions amenèrent beaucoup de discussions intéressantes et amusantes , pendant lesquelles on en appelait souvent a papa ou a maman , qui y prenaient part volontiers, a la grande joie de Henri et de sa sœur. Le nombre de gens près desquels ils eussent vo ilu vivre , était d'abord pro- digieux, surtout du côté de Lucie. Mais elle le réduisit peu-a-peu, jusqu'à ce qu'enfin ses souhaits se bornassent a cinq ou six personnes. M. Wilson remarqua que Henri , qui , autrefois, ne désirait voir que les grands mécaniciens , souhaitait maintenant con- naître aussi de grands chimistes , et en général , tous les hommes d'un génie in- ventif, comme il le disait. 3?)0 LES JEUNES Lucie lit l'observation que c'était là un des avantages de leurs voyages. « Mais, à propos, Henri, » cou tinua-t- elle,* demain est le dernier jour. En es-tu content ou fâ- che? Pour moi, je ne sais trop lequel des deux. Je me sens a demi-contente , et à demi-fàcliée. Fâchée que le voyage finisse, parce que j'aime beaucoup a être eu voi- ture, et a voir chaque jour quelque chose de neuf, de nouveaux visages, et des cho- ses amusantes. Mais j'ai aussi une grande raison pour me réjouir d'arriver , c'est que nous verrons, enfin, notre petite mai- son au bord de la mer. Que je suis impa- tiente de savoir un peu quelle sorte de maison cela est; et toi , Henri? a — a Moi aussi; mais je désire, par- dessus tout, voir la mer! » — « Et le rivage donc , f> s'écria Lucie , & où je pourrai ramasser des centaines de coquillages ! » — « J'espère que je verrai des vais- seaux! » dit Henri. « Et un bateau a voiles, dans lequel nous pourrons aller sur l'eau quelque- fois, » ajouta Lucie. — u Oui. Oh , j'aimerais bien cela! j'ai besoin de beaucoup de renseignemens, sur les voiles. » *— - « Surtout sur les voiles auriques , °3i INDUSTRIELS. Û ou voiles a gigot *, » s'écria Lucie, « je me rappelle qu'il eu est parlé dans Ro- binsou Crusoé. Je ne peux pas me figurer ce que ce peut èlrc ! » Son père lui en dessina une, et elle fut un peu desappointée , lorsqu'elle apprit que le nom ne venait que de la forme. La conversation fut alors interrompue par la vue d'un bateau sur une rivière: mais il n'avait pas de voiles ; c'était un bac. On conçoit qu'a l'âge de Henri et de Lucie on se réjouisse de passer l'eau dans un bac; mais des voyageurs plus vieux et plus avancés en expérience , n'y voient guères que de l'ennui, ou au moins de l'embarras, et sont, en général , disposés à préférer un pont. * On nomme shoulder of million sali , en anglais, une voile qui s'amincit d'un côle' et s'élargit de l'autre, et qui a à-peu-prôs la forme d"un gigot de mouton. FIN DU SECOND VCLU3IE. NOTES DU SECOND VOLUME. (i) « Les escaliers de Neptune. » Page 91. L'abbé Drille fait allusion dans son poème de l'Homme des Champs, aux immenses travaux des Anglais pour multiplier les moyens de communica- tion , et pour faciliter la navigation intérieure , tantôt en faisant passer des canaux dans des espèces d'aqueduc d'une montagne à l'autre; tantôt, en leur faisant tra- verser des rochers creusés en voûte ; enfin , en facili- tant la descente des eaux par des écluses semblables à celles que Henri vient de voir. Cette description est si exacte et si belle que nos jeunes lecteurs prendront plaisir à la retrouver ici. « Là , par un art magique , à vos yeux sont offerts Des fleuves sur des ponts, des vaisseaux dans les airs, Des chemins sous des monts, des rocs changés en voûte, Où vingt fleuves , suivant leur ténébreuse route, Dans de noirs souterrains conduisent les vaisseaux , Qui du noir Achéron semblent fendre les eaux; Puis , gagnant lentement l'ouverture opposée , Découvrent tout-à-coup un riant Elysée, Des vergers pleins de fruits , et des prés pleins de fleurs , Et d'un bel horizon les brillantes couleurs. En contemplant du mont la hauteur menaçante, Le fleuve quelque temps s'arrêle d'épouvante ; Mais , d'espace en espace, en tombant retenus, Avec art aplanis, avec, art soutenus, Du mont , dont la hauteur au vallon doit les rendre , Les flots , de chute en chute , apprennent à descendre ; Puis , traversant en paix l'émail fleuri des prés, Conduisent à la mer les vaisseaux rassurés. » Chant II, page 93. 334 KOTES. (2) « La grande boutique à joujoux de V Europe. » Page 2o5. C'est en effet à Birmingham que se fabrique une immense quantité de jouets d'enfans et de poupées ; on en expédie des ballots pour les grandes Indes, les Etats-Unis, etc., et ce genre d'industrie y est porté au plus haut point de perfection. L'anecdote suivante racontée par M. Osier , fabricant de verroteries à Bir- mingham , et publiée dans un journal anglais , ser- vira à donner quelque idée de l'étendue de ce genre de commerce. « Il y a dix-huit ans, dit M. Osier, que je me trouvai à Londres avec un homme de l'apparence la plus respectable, qui me demanda si je pouvais lui four- nir des yeux de poupées. J'avoue que j'eus la sim- plicité de me croire olfensépar une semblable demande; celui qui me la faisait ne tarda pas à m'en faire sentir l'importance. Il me mena dans une salle immense , au milieu de laquelle régnait un étroit passage entre deux monceaux de membres de poupées, qui s'élevaient du plancher au plafond. « Yoici , me dit-il , les jambes et les bras seulement; les corps sont dans un autre ma- gasin. » Je jugeai , d'après ce que je voyais , qu'il lui fallait une grande quantité d'yeux, et je lui dis que j'accepterais une commande par forme d'essai, el après m'avoir montré des modèles de qualités et de dimen- sions différentes, il me remit une commande par écrit. En rentrant à mon hôtel , je trouvai que cette com- mande pour essai s'élevait à plus de 5oo liv. sterling (11 à 12000 fr.). Je retournai à Birmingham, et je m'efforçai d'imiter les modèles qu'on m'avait donnés; mes plus habiles ouvriers ne purent y parvenir, et je fus obligé de renoncer à la fourniture qui m avait été demandée. Je quittai même la fabrication des verro- sûtes. 335 teries pour établir une manufacture de bronzes. Ce- pendant, il y a environ vingt mois que des circonstances qu'il est inutile de détailler me firent reprendre ma première profession. Je songeai de nouveau aux yeux de poupe'es; mes nouvelles tentatives pour fabriquer cet article tel qu'il m'avait éîé demande' furent encore vaines. Enfin le hasard me servit à souhait; je rencon- trai, errant dans les rues, un excellent ouvrier que Pinconduite avait re'duit à la dernière misère, et qui se mourait d'inanition. Je lui montrai dix guinées et mes modèles , promettant que , s'il m'enseignait à les imiter, ces pièces d'or seraient à lui. Il accepta ma proposition ; mais malheureusement il e'tait tellement affaibli qu'il ne pouvait souffler une lampe d'émail- leu T- ; il eut beaume de'crire verbalement son proce'dé, je ne pus venir à bout de rien faire. Je persistai néan- moins dans mon dessein, et, après avoir fait faire à ce pauvre diable un bon repas qui lui rendit quelque force, je l'accompagnai au galetas où il logeait. Sa détresse était telle, que faute de pouvoir acheter de Phuile pour sa lampe, il l'alimentait avec des intes- tins de volaille grasse qu'il ramassait sur les marchés. 11 se mit à l'œuvre, et n'eut pas fait trois yeux que je me trouvai à même d'en faire cent mille. Une fois en possession de son procédé, je le pratiquai avec un tel succès, que je dus, en peu d'années, la fortune dont je jouis à la fabrication des yeux de poupées. Mon exemple prouve qu'il n'y a pas d'industrie, si futile qu'elle soit en apparence , qui ne puisse être avanta- geuse à celui qui l'exerce, et même à la société en- tière , la prospérité publique n'étant que la somme des prospérités individuelles. » 336 NOTES. (3) « Tout remonte au grand principe du vide, » Page 24.5. La découverte de la pesanteur de l'air et des moyens d'ope'rer le vide , a eu , comme l'observe Henri , beaucoup de résultats très-utiles; et dernièrement en- core le docteur anglais Barry a appliqué avec succès le vide aux plaies empoisonnées. Ce moyen d'attirer est si violent que, même lorsque la plaie a absorbé une partie de la substance vénéneuse , l'application de la ventouse suffit pour arrêter subitement les accidens , et après un certain temps il suffit de l'ôter, et de laver la plaie, pour que le poison soit entièrement enlevé et tout danger évanoui. 11 est probable que cette dé- couverte sera féconde , et que son application rendra encore d'autres services à la médecine. On a déjà tenté d'adapter ce moyen à la guérison des morsures de reptiles dangereux , et l'expérience a réussi. Pour- , quoi n'en essaierait-on pas aussi pour les morsures des chiens enragés ? (4) « C'est ce qu'on appelle remire te ('erre ou l'as- surer. » Page 254. Si l'on ne faisait pas refroidir le verre très-lentement, et qu'au sorlir du four on l'exposât à l'air, il se casse- rait et se réduirait presque en poussière , parce que la surface se refroidissant plus vite que l'intérieur , elle se contracte, et la surface chaude s'oppose à cette con- traction et fait briser l'autre. Pour éviter cet inconvé- nient , on fait refroidir très-lenlement le verre dans une température égale, d'abord, à celle de la fabrication, qui diminue insensiblement jusqu'à ce qu'elle soitdescen- due à la température de l'air atmosphérique. Cetteopé- ration donne au verre la propriété de se maintenir in- tact à la température de l'atmosphère ; elle assure donc TsOTES. 337 l'existence du verre, et le rend propre à servir à nos besoins. Si l'on fait bouillir un verre à boire dans de l'eau , et qu'on entretienne cette eau bouillante pendant quel- ques minutes, qu'ensuite on laisse refroidir le tout, et qu'on ne sorte le verre que lorsque l'eau est entière- ment froide, on peut y verser de l'eau bouillante sans qu'il casse. Il en est de même des verres à quinquets, ou chemine'es de verre des lampes à courant d'air ; elles durent plus long-temps , et se cassent moins ai- se'ment. (5) « Combien j'aime le verre , et que je le trouve beau! c'est si clair, si propre, etc. » Page 261. « On ne sait pas à qui l'on doit cette précieuse matière : on croit que sa de'couverte est aussi an- cienne que celle des briques ; car il est bien difficile , lorsqu'on a mis le feu à un fourneau de briques, que quelques parties de ce fourneau n'aient été' converties en verre. Si cela était, cette découverte serait presque aussi ancienne que le monde. Dans les livres de Moïse et de Job, il est parlé de pierre transparente, de cristal, de pierre précieuse, de diamant, de miroir, etc. : on en conclut de là que l'on connaissait alors le verre; mais cette conclusion est fort hasardée. La nature fait toutes ces pierres, sans que l'art s'en mêle. Nous avons entr'autres , en Russie, une matière fort semblable au verre: c'est le mica dont les Russes se servaient autre- fois au lieu de verre , et qu'ils nettoyaient avec une lessive de potasse , lorsqu'il était sale. Le cristal de roche, qu'on trouve dans toutes les parties du monde, est encore un verre nature! , avec lequel les anciens faisaient des vases dont le prix était très-considérable; c'est vraisemblablement de cette pierre que parle Aris» IL i5 338 notes. tophanc dans sa comédie des Nuées , où l'un des ac- teurs dit à un autre: « J'ai trouve' une pierre qui me dispensera de payer mes dettes; quand on me pré- sentera mon obligation, j'exposerai ma pierre au so- leil sur mon billet, et je fondrai la cire sur laquelle est l'empreinte de ma dette» » « Quelques e'rudits croient que cette pierre , qui fait ici l'effet d'un miroir ardent, était du véritable verre ; mais c'est une conjecture qui n'est appuyée sur au- cun fondement. Le tâtonnement et les essais ont eu sans doute plus de part que ia théorie aux commen- cemens de l'art de travailler le verre. On ignore abso- lument quels sont les premiers ouvrages qu'on fit avec le verre. On croit que les Romains sont les pre- miers qui ont réduit la verrerie en art: un d'entr'eux avait même trouvé le moyen de rendre le verre mal- léable. On parvint ensuite à lui donner une flexibilité assez considérable. « Il y a deux sortes de matières qui entrent dans sa composition: des matières terreuses et des matières sa- lines, c'est-à-dire, des sables et des sels, tels que le sel de potasse, le sel de soude, etc. Ce sont les ma- tières terreuses qui se vitrifient, et les sels ne servent qu'à faciliter la fusion et la vitrification. Le grand art pour faire de beau verre avec ce mélange, c'est de faire évaporer presqu'entièrement les sels qui sont entrés dans sa composition; car plus le sel domine dans le verre , plus aisément il se ternit: la perfection consis- terait donc à fondre et vitrifier les matières terreuses sans addition de sel : ce verre serait de la plus grande beauté ; il ne différerait point des plus belles pierres fines ; mais il faudrait pour cela avoir un feu très-ar- dent , et des creusets qui pussent résister à la force de NOTES. son action : ce qui ne nous paraît pas impossibl trouver. « L'art de la verrerie fut long-temps abandonne à l'in- dustrie des chimistes qui ne savaient opérer que delà main ; les physiciens ne s'en occupaient pas.O ne fut qu'à la renaissance des lettres qu'on songea à rechercher les principes Je cet art. Un chimiste, nommé JS'éri, en fit une étude particulière: il découvrit d'abord comment il faut tirer les sels qui entrent dans la composition du verre commun ou du cristal; il enseigna ensuite lea différentes manières de faire les mélanges nécessaires à la formation du verre, et de donner à cette matière de belles couleurs, telles que celles de l'aigue-marine , le bleu céleste, le vert d'émeraude et le bleu de tur- quoise. Le célèbre Kunckel perfectionna les découver- tes à&Néri; il fit de très-beau cristal avec des pierres à fusil noires; il trouva ensuite plusieurs moyens de co- lorer le verre de manière à imiter parfaitement les pier- res précieuses. Enfin, il apprit à calciner ou cuire le verre, aie dorer, et à y appliquer des couleurs. « Les verriers et les'chimistes ont beaucoup enchéri sur les inventions de cet habile homme. Avec un beau sable blanc, du sel alkali tr^s-pur, végétal ou minéral, du minium, de la céruse ou de la htharge, et une petite quantité de nitre, on est parvenu à for- mer un très-beau cristal blanc , sans couleur, imitant le diamant blanc, et qui est si connu sous le nom de stras. Ce même mélange fondu sans nitre a produit un beau verre jaune qui imite la topaze; et, en suivant les traces de Néri et de Kunckel» on a formé des pier- res précieuses artificielles fort ressemblantes aux pier- res précieuses naturelles. « Pendant qu'on travaillait ainsi en Kuropeàperf< tionner l'art de !a verrerie, les Orientaux étaient 34o wtEs. cupés à faire des vases avec des matières demi-vitrifiées; on conçoit que nous voulons parler de la porcelaine. C'est aux Japonais et aux Chinois qu'on doit cette découverte : on crut que ces peuples avaient seuls ce secret; mais les Saxons établirent en Saxe une ma- nufacture de cette porcelaine qui surprit tout le monde. Peut-être ils l'apprirent des Chinois; nous ne pûmes leur dérober leur secret, et nous l'ignorerions peut- être encore , si un homme de ge'nie , qui avait assez de sagesse pour deviner les énigmes de la nature et celles de l'art, n'eût soumis la porcelaine à son examen. M. de Réaumur (c'est le nom de cet homme ce'lèbre) cassa du verre , de la porcelaine et delà poterie; il dé- e ouvrit par là que la porcelaine n'e'tait autre chose qu'une matière demi-vitrifiée : cela étant , ou elle est formée d'une matière vitiïfiable, qu'on a retirée du feu avant qu'elle fût vitrifiée totalement; ou de deux matières dont l'une se vitrifie, et dont l'autre soutient le feu le plus violent, sans changer de nature. Ce fut par ce raisonnement qu'il découvrit la nature de la porcelaine, et il en fabriqua de très-belles. 11 fit plus ; il imagina une troisième espèce de porcelaine capable de résister au feu le plus ardent; ce fut en vîtriffant le verre. « C'est sans doute la découverte de la porcelaine qui a fait faire celle des émaux : on appelle émail une sub- stance vitrifiée , entre les parties de laquelle est distri- buée une autre matière qui n'est point vitrifiée. Ces matières sont la chaux , le plomb et Tétain , qu'on mêle, et qu'on fait fondre à un grand feu de verrerie, avec du caillou blanc, déjà vitrifié, broyé et tamisé. Ce mélange dans lequel on ajoute du sel de tartre pour faciliter la fusion , forme une espèce de demi-vitrifica- tion , qui est la base de tous les émaux. Il est presque NOTES. 3^1 incroyable jusqu'à quel point de délicatesse et de finesse les filets d'e'mail peuvent se tirer à la lampe ; ceux dont on se sert pour faire de fausses aigrettes, sont tels qu'on peut les tourner et plier sur un dévidoir comme lasoie et le fil. Les jais factices de toutes couleurs qu'on emploie dans les broderies , sont aussi faits d'émail ; et cela avec tant d'art, que chaque petite partie a son trou pour y passer la soie avec laquelle on brode. Enfin on fait une infinité de belles choses avec l'émail; on voit tous les jours sortir des mains des émailleurs de petites figures qu'on croirait être l'ouvrage de quelque habile sculpteur. » Voyez Cours d'Etudes Encyclopédiques par Fran- çois Pages. Tome I, page i44» (6) « Ce sont les Allemands ou les Hollandais, je crois , qui l'ont inventée. » Page 278. L'invention de l'imprimerie est si belle que plusieurs villes se sont disputé la gloire d'avoir donné nais- sance à ses auteurs. Celle de Mayence paraît avoir le plus de droit à cette prétention : Jean Gutîemberg , habitant de cette ville , passe pour avoir donné le premier l'idée de l'imprimerie. Il se joignit à Jean Faust, son concitoyen. Cet art fui bientôt répandu et imité dans toutes les villes. Depuis ce temps lesMa- nuce cl Bomherg , en Italie, les Ârnerbach , Commelin, JVechels, en Allemagne; les Frohen et Qporim, en Suisse; les Moret el Plantin, à Anvers ; les frères Eîzévirs et Jans- sans, de Blaerr en Hollande ; les Foulisel les Brindlej, en Angleterre; les Eiiennes, Colines , Vascosan, Pâtis- son; les Griphel, Morel, Vitré, Nivelle, Vidot, Barbou, etc. ; ont mis sur cet art le sceau de la perfection. Aide Manuce inventa le caractère italique. Le célèbre Breil- kopf de Leipsiek, après avoir porté très-loin l'art ty- pographique, inventa, par le moyen de caractères ou 34^ NOTES. de notes mobiles , l'art d'imprimer toute sorte de mu- sique. Pour comprendre la manière d'imprimer, il faut avoir une ide'e des caractères. Leur matière est de plomb ou d'e'tain mêle'e avec l'antimoine , pour ôter la grande malléabilité, et empêcher que la presse ne les aplatisse. Tous les caractères ont des noms diffe'rens ; les plus gros se nomment : Double-canon , Gros- canon , Tris- mégiste, Petit-canon , Palestine, Parangon ; les moyens sont : le Gros-romain , le Saint- Augustin , le Cicéro , la Philosophie ; les plus petits se nomment : Petit-ro- main , Gaillarde, Petit-texte, Mignonne , ?1 ompareitte , Parisienne ou Sédanoise. Il s'est introduit depuis peu plusieurs perfectionne- mens dans le mécanisme de l'imprimerie qu'il serait trop long de détailler ici. Un des plus importans est celui de la machine à vapeur applique'e aux presses* (7) « Si l'on pouvait loger la machine à vapeur dans un tout petit espace , quelle grande améliora- tion ! » Page 3i8. On vient de faire en Angleterre un nouvel essai pour parvenir au but dont parle Henri. On a imaginé , pour économiser l'espace, de remplacer la chaudière par un tuyau chauffé, dans lequel on injecte de i'eau froide qui se change aussitôt en vapeur. On assure que les expériences ont réussi. Ce moyen a été essayé à bord d'un bateau construit d'après un nouveau principe ; au Weu de roues, il y a des espèces de rames plates, ou nageoires, placées sur les flancs du bateau, et que la vapeur fait mouvoir. FIN DES NOTES. TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE DEUXIÈME VOLUME. Pages. CHAPITRE PREMIER. Faïence et porcelaine inventées par JVedgewood ; ses perfectionnemens ; ses procédés ; visite de Henri et Lucie à la moderne Etmrie i CHAPITRE DEUXIÈME. Le pyromètre; réflexion de Henri; les camées. . . 29 CHAPITRE TROISIÈME. Le vieux jardinier; la serre; les visites ; les chapeaux de paille 4* CHAPITRE QUATRIÈME. Promenade en bateau ; le bairage ; le canal et les éclu- ses .... 71 CHAPITRE CINQUIÈME. La colère^tu vieux monsieur; bonté de madame Frank- land; le s billes; les moulins 92 CHAPITRE SIXIÈME. Les adieux ; le calendrier du jeune jardinier ; discussion sur la pédanterie ; le charretier ; la poudre à canon. 112 CHAPITRE SEPTIÈME. La promenade; frayeurs de Lucie; les vers; V amphigouri; la tour brûlante. , i35 344 TABLE DES MATIÈRES. Pages. CHAPITRE HUITIEME. La mine de charbon; les chemins en fer; la paie des ou- vriers 161 CHAPITRE NEUVIÈME. La cristallisation; l'expérience; les dragées. . '. 177 CHAPITRE DIXIÈME. La tour penchée; le centre de gravité ; les embarras. 207 CHAPITRE ONZIÈME. Les bassins de Bristol ; de la fabrication du sucre dnns les Colonies ; de la clarification. ..... 220 CHAPITRE DOUZIÈME. La raffinerie ; les nouveaux procédés ; la pompe à air. 289 CHAPITRE TREIZIÈME. La verrerie; la force centrifuge; griffonnages de Henri; explication ; manuscrits des anciens, écrits sur du pa- pyrus 2 4° CHAPITRE QUATORZIÈME. L imprimerie ; ses pro cédés ; ses perfectionnemens . 269 CHAPITRE QUINZIÈME. Le bateau à vapeur; la pauvre femme ; le voyage. 285 CHAPITRE SEIZIÈME. La noix de coco ; des perfectionnemens introduits dans la construction des bateaux à vapeur; la librairie ; por~ trait d'une jeune fille ; M. Watt 3o7 LES NOTES • . . 333 FIN DE LA TABLE. TT-\ UNIVERSITY OF ILLINOI9-URBANA 3 0112 045827562 VK ;>rS