Ed3he,Fb :\i \*J%. v itol \^ tÂÀ The person charging this matenal is re- sponsable for its return to the library from which it was withdrawn on or before the Latest Date stamped below. Theft, mutilation, and underl.n.na af beak. ar. , r«£A. fer dl.clplln.ry actlan and may re.u.t In dl.mU.al fram the Unlverslty. Te renew call Telephene Center, 333-8400 UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA-CHAMPAIGN CCT2 7 î: Âj ±~ — . L161— O-1096 A J.-.M. EBERHART , Imprimeur du Collège Royal (le France Rue du Foin Saint-Jacques , n, 12. Tom ./r. Paae uô. Adam a?/ /'eirraoï/ctir s î e demandai alors ce que c'était que l'électricité, mais elle n'eut pas le temps de m'en dire davantage, car elle était très- pressée de s'habiller. « Quelques jours après 7 les mêmes per- LES JEUNES sonnes revinrent à la maison, et elles ra- contèrent que la clame malade avait déjà reçu deux ou trois commotions , qu'elle s'en trouvait a merveille , et qu'elle était tout-a-fait rétablie . On disait aussi que l'électricité' avait guéri un certain vieux duc , d'une paralysie au bras ; il en avait perdu l'usage depuis long- temps, mais après s'être fait électriser une fois, il avait pu porter son verre à sa Louche. Alors tout le monde s'accorda pour dire que l'électricité était une chose surprenante, une chose charmante. Mais la semaine d'ensuite , j'entendis dire qu'on s'était trompé, que le bras du vieux duc était aussi roide qu'auparavant , et que la pau- vre dame était plus malade que jamais. Puis on raconta, que plusieurs personnes avaient été renversées par le choc, et qu'un professeur, dont j'ai oublié le nom , avait été tué autrefois par l'électricité; et une vieille dame dit: que, dès le principe, il aurait dû v avoir un acte du parlement, contre toutes ces inventions nouvelles et dangereuses. On parla ensuite d'un cerf- volant électrique , de conducteurs, et du tonnerre. Je demandai encore une fois a ma tante Pierrcpoint,ce que c'était qu'un cerf- volant électrique, et des conduc- teurs. Elle me dit qu'il s'agissait du cerf- volant du grand docteur Franklin; que INDUSTRIELS. J c'était un homme étonnant, qui avait fait un cerf-volant merveilleux , avec lequel il faisait descendre le tonnerre des nua- ges • qu'il avait aussi inventé des conduc- teurs, pour garantir les maisons, les égli- ses, et les gens, de la foudre; mais elle ajouta qu'elle ne pouvait pas m'en expli- quer plus long , à moins d'être professeur d'électricité, et qu'elle n'avait pas cette prétention-la. Maintenant , Henri, puisque tu as vu la machine électrique de mon oncle pendant que je n'y étais pas, tu peux m'expliquer tout. » — ce Je crains bien que non, » répondit Henri; « mon oncle m'a montré plusieurs expériences très -curieuses > et j'ai trouvé dans l'armoire de ma chambre un livre très-amusant, sur l'électricité ; je me suis mis à le lire, un soir, jusqu'à ce nue ma chandelle fût toute brûlée : j'y ai vu com- ment Otto Guérike, en faisant tourner un globe de soufre dans l'obscurité , en avait fait sortir pour la première fois des étin- celles, et comme des éclairs de lumière* il était question aussi de la bouteille de Leyde,de la première commotion électri- que , et du cerf- volant que le docteur Franklin avait lancé en l'air, pendant un orage. Je fus bien heureux ce soir-là, quoique ma pauvre tète fût au moins aussi embrouillée que l'était la tienne après S LES JEUNES les explications de ma tante Pierrepoint. Quand maman s'aperçut, le lendemain matin , que j'avais veillé près de la moitié de la nuit, elle ne fut pas contente ; elle me fit promettre de ne pas recommencer, et je ne l'ai jamais fait depuis. Seulement, je me levais le plus de tonne heure que je pouvais, et dès que j'avais une minute de récréation , j'allais me renfermer dans ma chambre avec mon livre. C'était un gros volume in-quarto. Malheureusement, papa m'arrêta avant que j'en eusse lu la moitié : il dit que cette lecture n'était pas de mon âge ; et il est vrai que je n'en comprenais pas le quart , dans ce temps- là; mais je crois que je pourrais l'enten- dre à présent, et je voudrais Lien le re- trouver. )) — « Mais, Henri, pourquoi ne m'as-tu donc jamais conté tout cela? Et pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de la machine électrique , de la bouteille de Leyde, ni même de l'électricité? » — a J'avais mes raisons ; d'abord, c'est que tu n'en étais pas encore a. l'électricité , lorsque nous avons commencé notre voya- ge ; puis, j'avais peur de te mettre la tête sens dessus dessous , comme a moi. Je pen- sais, aussi, que mon père pourrait t'expli- quer tout cela beaucoup mieux que moi , quand il le voudrait : et d'ailleurs, je n'é- INDUSTRIELS. O tais pas bien sûr qu'il consentît a me lais- ser m'occuper d'électricité alors. Mais, je parierais, c'est-a-dire , j'espère qu'il ne s'y opposera pas a présent, et qu'il permettra que sir Rupert nous fasse voir quelques expériences avec cette machine ; j'irai demander a papa ce qu'il en pense. » — (c Hé bien, allons-y donc tout de suite , » dit Lucie ; « et pendant que tu parleras a papa, je prierai sir Rupert de me donner un choc électrique. )> — a Non pas , s'il te plaît , il faut avant tout, que nous ayons le consentement de papa. » — a Je suis sûre qu'il le voudra bien , » dit Lucie. Mais quand ils le demandèrent à M. Wilson,elle remarqua que quoiqu'il parût ne pas se soucier de refuser leur demande, il semblait en être contrarié- elle ne pouvait deviner pourquoi. Cepen- dant il ne s'opposa pas au point essentiel ; Lucie obtint la permission de recevoir un choc, et de voir l'étincelle électrique. 11 lui permit même d'assister a quelques- unes des expériences décrites dans les Dia- logues Scientifiques, telles que celle des petites boules de moelle de sureau, du fourgon, et une autre encore que Henri désirait surtout faire voir a sa sœur , parce qu'il était sûr qu'elle l'amuserait : la danse des petites figures de papier découpé. En- * IO LES JEUNES lin j leur père ajouta , qu'il n'avait aucune objection a ce qu'ils vissent les expé- riences que son ami, sir Rupert, jugerait à propos de leur montrer, s'en remettant la-dessus, a sa prudence, comme à son jugement pour tout ce qui concernait Henri. Les deux en fans n'eurent alors rien de plus pressé que de se mettre a la recherche de leur hôte. Ils le trouvèrent dans la bibliothèque , établi dans un large fauteuil, une brochure à la main, avec l'air si heureux et si a son aise, qu'ils ne pouvaient se résoudre à le déranger. Il est vrai qu'il était agréa- blement absorbé par la lecture d'un nou- veau livre qui paraissait l'intéresser beau- coup. C'était une notice sur feu M. Gui- nand , et sur les perfectionnemens que ce savant a introduits dans la fabrication des verres de roche pour les grands télescopes. Henri et Lucie se placèrent, en hésitant, de chaque côté de son fauteuil, et ils demeurèrent immobiles, se contentant d'é- changer de temps en temps des regards d'intelligence. Ils pensaient a se retirer, sans avoir présenté leur requête , lorsque sir Rupert leva les yeux, et souriant avec bonté, leur demanda ce qu'ils voulaient: ils le lui dirent; et lorsqu'il apprit, que malgré leur vif désir de voir la machine électrique de plus près, ils n'avaient pas c INDUSTRIELS. Il dépassé le seuil de la porte , il se leva à demi de son fauteuil ; une seconde pensée le fit se rasseoir : « Il faut d'abord que j'a- chève ce passage. Vous pouvez lire par- dessus mon épaule, si vous voulez : mais je ne puis pas quitter cette note sans l'a- voir finie. » (( Tant que M. Guinand travailla à ce verre ; il ne permit a personne d'être pré- sent, si ce n'est a son fils et à sa femme , qui avaient coutume de l'aider; dans ces cas-la, il passait généralement plusieurs jours et plusieurs nuits enfermé dans son petit laboratoire ; mais, une fois qu'il avait terminé l'opération, si les résultats en étaient satisfaisans, il admettait ses amis et ses voisins, pour recevoir leurs félici- tations, et prendre ensemble un repas de famille. (( Un an ou deux avant sa mort , M. Gui- nand entreprit de faire une expérience sur une plus grande échelle que toutes celles qui avaient précédé; après beaucoup d'ef- forts et de travaux, il réussit à fabriquer un verre objectif* parfait, de dix -huit * Ce mot, qui n'est d'usage qu'en optique, se dit du verre d'une lunette, destiné à être tourne du côte de. l'objet qu'on veut voir, pour le distinguer du verre qu'on appelle oculaire , et qui doit être pla^é du côte de l'œil. 12 LES JEUNES pouces de diamètre. Ce verre avait été mis au four pour la dernière fois, afin de le laisser refroidir graduellement; l'opé- ration pouvant être alors regardée comme finie , les amis de la maison furent réunis suivant l'usage. Au milieu de leurs com- plimens sur un succès aussi important, acheté par tant de peines, et par une re- traite beaucoup plus longue que de cou- tume, le feu prit par quelque accident, au toit de l'édifice. Dans cette circonstance alarmante , tous ceux qui étaient présens se hâtèrent de porter secours, et l'on par- vint à éteindre les flammes; mais non sans que quelques gouttes d'eau eussent péné- tré dans le four et détruit le trésor pré- cieux qu'il contenait! » — a Ah pauvre M. Guinand ! » s'écria Lucie. — ce J'espère t » dit Henri , « qu'il fut plus heureux la seconde fois. » — a II avait près de quatre-vingts ans r mon cher Henri, » reprit sir Rupert , « et le découragement causé par ce malheur, joint aux grands frais qu'exigeaient ces expériences , l'empêchèrent d'en recom- mencer d'autres , sur une aussi grande échelle , avant sa mort. J'aurais dû vous dire, que cet habile homme était un pau- vre horloger^ d'un petit village de la Suisse, et que ni artistes, ni savans ? n'ont pu INDUSTRIELS. l3 parvenir depuis a fabriquer des verres qui égalassent les siens. » Sir Rupert posa le livre sur la table ,■ de l'air d'un homme qui fait un sacrifice, mais volontairement et de bonne grâce : et il se leva pour accompagner ses jeunes amis a la chambre de la machine élec- trique , comme l'appelait Lucie. Elle se promettait bien de regarder attentive- ment tout ce qui se passerait. Henri prit la manivelle du plateau de verre, et se disposait a la faire tourner, lorsque sir Rupert l'arrêta, en disant qu'il avait au- paravant quelque chose a montrer a Lu- cie. Il prit un tube de verre, le frotta pendant quelque temps avec un mou- choir de soie, et le tint ensuite au-dessus de la tête de Henri, dont les cheveux se dressèrent en se dirigeant vers le tube ; sir Rupert l'approcha aussi d'une plume qui était sur la table \ elle s'enleva et vint s'y attacher. (( C'est tout juste comme ce que j'ai vu faire a. Henri, avec le bouchon en verre d'une carafe, et depuis j'ai vu faire la même chose avec un bâton de cire a ca- cheter, qu'on avait d'abord bien frotté sur une manche d'habit : et je me souviens qu'il y a bien long -temps, lorsque nous étions tout petits , nous avions coutume de jouer avec un œuf d'ambre a maman, et ï \ LES JEUNES de le présenter a de petits morceaux de papier ou à de petites plumes, qui ve- naient se coller après, comme cela. » — « Exactement, » reprit sir Rupert; « cette propriété de l'ambre, qui consiste à attirer les corps légers , fut observée par les anciens, il y a plusieurs centaines d'an- nées. Le nom latin de Famine dérivé du grec, est electrum , dont nous avons fait électrique et électricité. Les anciens ne connaissaient originairement que cette propriété attractive de l'ambre; remar- quez , Lucie , que je dis attractive, 3Na- vez-vous pas observé quclqu' autre chose , lorsque vous vous amusiez avec l'œuf d'ambre , et les petits morceaux de papier et de plume ? » — (c Oui, )> répliqua Lucie; t< j'ai ob- servé qu'après quelques instans , ils ne sautaient plus a l'œuf; ils restaient tout- a-fait immobiles, ou bien, ils reculaient devant. Dis donc, Henri, ne te rappelles- tu pas qu'ils sautaient tantôt en avant , tantôt en arrière ? )) — « C'est qu'ils étaient tantôt attirés et tantôt repoussés, » reprit sir Rupert. « Je suis bien aise que vous ayez fait cette observation, et que vous vous en soyez souvenue ; vous comprendrez maintenant ce que j'entends par les propriétés attrac- tives et répulsives de l'ambre. Cette der- INDUSTRIELS. l5 nière puissance n'avait jamais été remar- quée par les anciens , et les modernes ne la connaissaient pas encore , il y a environ cent cinquante ans, e'poque a laquelle elle fut regardée comme une grande dé- couverte. )) Lucie exprima sa surprise de ce que la propriété répulsive n'eût pas été obser- vée plus tôt. Sir Rupert lui dit en souriant: « Il vous reste encore bien des choses à sa- voir la-dessus, dont vous ne vous doutez probablement pas. Par exemple, avez-vous jamais vu sortir des étincelles ou un jet de lumière de l'ambre , après qu'il a été frot- té? ou bien l'avez-vous quelquefois en- tendu faire une sorte de pétillement, com- me s'il se fendait ? » — (c Jamais , monsieur. » — (c En effet, il n'est pas probable que vous ayez pu l'entendre ; car votre œuf ne devait pas être assez gros pour pro- duire cet effet ; mais on a vu sortir des étincelles d'un gros morceau d'ambre poli : et cette expérience causa beaucoup d'é- tennement , quand on la fit pour la pre- mière fois. Elle eut lieu a-peu-près vers le même temps où , comme je vous l'ai dit, on découvrit la puissance répulsive de l'ambre. On s'aperçut ensuite que les mêmes propriétés existaient dans le jai, le soufre ? la résine et le verre; et on adopta ïG LES JEUNES le même mot, le même 720m d'électricité', pour désigner la cause supposée de toutes ces propriétés , dans quelque substance qu'on les rencontrât. On donna le nom ^électriques a tous les corps dont on ob- tenait les mêmes résultats après un frot- tement réitéré ; et ceux qui , malgré la friction , ne donnaient aucune étincelle , ni aucun signe de la présence des mêmes propriétés , fuient appelés non-électri- ques * : l'ambre, la cire a cacheter, le verre , sont des corps électriques ; et cette table, ces pincettes ou ce fourgon, que vous frotteriez pendant une heure avec votre main, sans en faire sortir d'étincel- les, ou sans leur communiquer la proprié- té d'attirer ou de repousser des corps lé- gers , sont des substances non-électriques. Mais prenez garde, Lucie, que ce nom vous induise en erreur, en vous faisant croire , que dans les substances non-élec- triques, il n'y a pas d'électricité. Lorsque nous en viendrons a l'expérience favorite de votre frère, je vous montrerai qu'on parvient a tirer des étincelles électriques du fer, mais avec d'autres moyens. Des expériences faites depuis soixante ans, a "Les prnsiciens français nomment ces derniers jdio- éleciriqucs, et les premiers, an-électriques. INDUSTRIELS. 1 7 différentes époques , par diverses person- nes , et dans difFérens pays , ont prouvé que , non-seulement ces pincettes de fer ou ce fourgon, la table, mais encore tou- tes les substances que nous connaissons , soit solides , soit fluides , soit végétales , animales , ou minérales , dans la terre , dans l'air et dans l'eau, contiennent plus ou moins d'électricité, qui se manifeste a nos sens de plusieurs manières. Souvenez- vous bien que le nom de non- électrique ne s'applique qu'aux corps dont on ne peut obtenir d'électricité par le frotte- ment; et que le mot électricité s'emploie toujours pour désigner la cause supposée des propriétés électriques des corps» Je dois néanmoins vous faire observer, que jusqu'à présent, nous n'avons que des con- naissances imparfaites dans cette science, et ne sachant moi-même qu'une petite partie de ce qui est connu, je ne puis vous expliquer que fort peu de chose. Cepen- dant, je puis vous raconter quelques-uns des principaux faits, et vous montrer des phénomènes ou des expériences assez cu- rieuses. D'abord , avant d'aller plus loin, je veux vous faire voir quelques étincelles électriques, et vous donner une commo^ tion , Lucie , puisque vous êtes si curieuse de savoir ce que c'est. Henri, tournez la manivelle de la machine, s'il vous plaît. » lS LES JEUNES Sir Rupcrt fit alors remarquer a Lucie que le plateau circulaire frottait, en tour- nant , sur un coussin arrange de manière a presser fortement sur le verre. Il lui dit que ce coussin s'appelait le frottoir , et qu'il faisait le même oilice que le mou- choir de soie dont il s'était servi pour frotter le tube de verre. Par ce perfection- nement, on obtenait une friction plus fa- cile et plus forte. Quand Henri crut avoir assez tourne, il présenta les jointures de sa main fer- mée a une boule de cuivre placée à l'ex- trémité d'un cylindre de fer-blanc , atte- nant à la machine , et que sir Rupcrt leur dit être un conducteur. Au moment mê- me , Lucie entendit un petit bruit pétil- lant, et vit des étincelles sortir du cuivre ou des doigts de son frère ; elle ne savait le- quel des deux, tant elles passaient vite. Elle suivit l'exemple de Henri , approcha de même sa main fermée de la boule de cuivre, et sentit, avec quelque surprise, le picotement produit par l'étincelle électrique. Sir Rupert la fit alors monter sur un petit tabouret de bois, avec de gros pieds de verre, qu'il posa sur le plancher près de la machine. Il lui donna à tenir une chaîne dont l'autre bout était attaché au conducteur. Après que la manivelle du plateau de verre eut été tournée de INDUSTRIELS, J9 nouveau, il dit a Lucie de donner la main à son frère , et elle s'écria aussitôt qu'elle éprouvait la même sensation de picote- ment, que lorsqu'elle avait touché la boule de cuivre du conducteur. « Oui , )) reprit sir Rupert ; « vous fai- tes maintenant l'office de conducteur , et Henri a reçu de vous l'étincelle élec- trique. » ïi la pria de descendre du tabouret, et lui dit qu'il était prêt à lui donner un choc électrique, si elle le désirait; mais qu'il l'avertissait que cela pourrait fort bien ne pas lui plaire. ce Eh bien, donnez- moi seulement un petit choc, monsieur, s'il vous plaît. Un frès-petit choc , mon cher monsieur, je vous en prie ! » Sir Rupert promit que le coup serait très-léger. Il lui mit dans la main gauche une chaîne attachée à l'extérieur d'un fla- con de verre , qu'il nomma bouteille de Leyde. Il lui fit tenir de l'autre main un petit bout de lil de laiton, avec lequel il lui dit de toucher la boule de cuivre pla- cée au-dessus du flacon. Elle le fit, et à l'instant même , elle sentit une commo- tion qui, quoique légère, la fit tressail- lir violemment. D'abord , elle pensa que Henri lui avait donné un coup au coude; 20 LES JEUNES puis, y portant la main, elle dit que sa curiosité était satisfaite , et (pie si c'était là le fameux choc électrique , elle en avait tout-à-fait assez, et ne désirait pas re- commencer. Henri ne put s'empêcher de rire un peu de son tressaillement, et de sa surprise qui lui semblait beaucoup plus grande que la chose n'en valait la peine. Remise de son effroi , Lucie prit un air un peu honteux, et pour la consoler, sir Rupert fit la re- marque, que de grands savans n'avaient pas été peu effrayés , lorsqu'ils avaient senti, pour la première fois, la commotion électrique. a Des savans! monsieur, » dit Henri, « comment a-t-on pu savoir qu'ils avaient eu peur? » — ce Par les récits étranges et exagérés qu'ils ont faits de leurs sensations. L'un d'eux , après avoir reçu un premier choc, écrivait a un de ses amis, qu'il s'était senti si fortement frappé aux bras, à la poi- trine et aux épaules, qu'il en avait perdu la respiration, et qu'il avait été deux jours a se remettre des effets du coup, et de sa terreur; et que, pour le royaume de France, il ne voudrait pas recommencer. Un autre, après avoir essayé de la secousse de la bouteille de Leyde, dit qu'il avait eu des INDUSTRIELS. 21 convulsions par tout le corps , et qu'il lui avait semblé qu'un poids énorme lui tombait sur la tête. » Lucie pria qu'on se souvînt que son pe- tit tressaillement et sa première frayeur avaient à peine duré une minute, ce au lieu de deux grands jours, Henri. Mais je suppose , » ajouta-t-elle , « que les secousses que reçurent ces messieurs , étaient beaucoup plus fortes que la mienne, p Sir Rupert l'assura que la commotion qu'ils avaient reçue, n'avait pu être beau- coup plus violente que celle qu'elle avait sentie. Henri lui demanda comment il pouvait être sûr de cela. Sir Rupert répondit que., comme ils avaient décrit l'appareil dont ils s'étaient servi, on pouvait facilement évaluer la plus grande force du choc qu'ils avaient dû recevoir. « Ils ne firent usage , » dit-il, « que d'un petit flacon de verre, qui n'était pas recouvert d'étain, comme la bouteille de Leyde l'est a pré- sent. Ils n'avaient ni batterie électrique, ni aucun moyen de produire un choc vio- lent. )> Lucie observa que Henri était parfai- tement satisfait de cette réponse , elle en conclut qu'il la comprenait; pour sa part, elle ne savait pas du tout ce que sir 2 2 LES JEUNES Rupert avait voulu dire. Elle désirait beaucoup eu apprendre davantage ; mais tant de questions lui venaient a la fois, qu'elle ne savait par où commencer. Elle avait envie de demander pourquoi on l'a- vait fait monter sur un tabouret , lors- qu'elle donna à Henri l'étincelle électri- que ; pourquoi ce tabouret, différent des autres, avait des pieds de verre* quelle était la cause du choc qu'elle avait reçu, en touchant avec un fil de laiton la boule de cuivre de la bouteille de Leyde. Mais, a la grande surprise de sir Rupert, sa première question fut : « ce choc élec- trique a-t-il été réellement de quelque utilité a des malades , et a des hommes ou à des femmes paralytiques? » Sir Rupert n'en savait rien. On avait, d'abord, cru pouvoir s'en servir en méde- cine , et le bruit s'était répandu que , grâce a l'électricité , quelques personnes avaient repris l'usage de leurs membres; mais ensuite , cela était devenu douteux, et ces cures apparentes ou momentanées avaient été attribuées aux effets de l'ima- gination. Jusque -Ta, Lucie n'avait pas acquis beaucoup plus de connaissances positives qu'elle n'en avait auparavant; mais la dé- fiance avec laquelle sir Rupert parlait , lui donna l'idée de l'extrême circonspec- INDUSTRIELS. . 23 lion et de la modestie qu'un vrai savant apporte en général dans ses discours, et qui est si loin du ton tranchant et décidé des ignorans ou des personnes qui préten- dent à la science , et font parade de sa- voir. A la demande de Henri , sir Rupert montra ensuite a Lucie plusieurs choses amusantes que son frère avait déjà vues chez son oncle, et qu'il n'est pas besoin de détailler ici , attendu qu'on trouve dans les Dialogues Scientifiques une des- cription exacte des expériences des bou- les de sureau, du fourgon, des petites figures dansantes de papier, qui, toutes, font connaître la nature de l'attraction et de la répulsion électriques. Lucie s'en amusa beaucoup , mais elle ne put en bien saisir toutes les explications. Elle était embarrassée pour classer dans sa tête ce que Ton entendait par conducteurs et non conducteurs. Elle l'avoua ingénument a sir Rupert , qui lui conseilla d'en rester la, lui promettant, qu'une autre fois , quand son esprit serait reposé et rafraî- chi, il reviendrait sur le même sujet, et qu'il récompenserait sa franchise, en fai- sant de son mieux pour lui tout éclaircir. Il ne doutait pas du succès, si elle voulait ne se pas décourager, ne se pas trop pres- ser, prendre patience, et se donner, ainsi 2 4 LES JEUNES qu'a lui, le temps nécessaire. « Et main- tenant, )) ajouta-t-il, « je serai bien aise de retourner a mon livre ; et de votre côté , vous ne serez pas fâchée, je crois, de faire une bonne course, ou une jolie promenade. Supposons que nous prenions le chemin dont vous a parlé lady Digby , et qui mène à travers champs, et en pas- sant par le petit bois et par le gué , chez le fermier Dobson. Ah ! ah ! cela vous sou- rit. Je n'ai jamais connu de jeunes gens, qui ne préférassent une mauvaise route, a une bonne , je n'oserais dire une sale , a une propre. Eh bien , pendant qu'on met- tra les bonnets, les chapeaux, les souliers, et que papa , maman , lady Digby , etc. , se réuniront dans la salle , tout prêts à partir, j'ai dans l'idée que j'aurai le temps de finir ma brochure , et de vous accom- pagner. )) INDUSTRIELS. 20 >\<»/v \> A ; t>o»? utilité'. vL-etj- Volant <)# cFtauklin. La promenade fut charmante : il y avait autant de haies et de fossés à franchir, autant de sentiers difficiles \ autant de pierres tremblantes pour traverser le gué, autant à errer et a gravir, que pouvaient le désirer de jeunes cœurs amoureux des dangers , et que pouvaient le supporter des jambes affaiblies par l'âge. Le fermier Dobson, de tous les fermiers le plus actif et le meilleur, vint au-de- vant de la compagnie, jusqu'à la porte de la cour de sa ferme, avec une bien- veillance affectueuse et empressée, pour recevoir son seigneur et les amis de son seigneur, quels qu'ils fussent. Toute sa physionomie prit une expression riante, IV. 2 26 LES JEUNES et scs yeux brillèrent, quand il aperçut les jeunes gens, ce II avait aussi des en- fans , Dieu merci! » dit- il , en ouvrant toute grande la porte de la maison, « il aimait la jeunesse ; elle lui réjouissait le coeur. » Il engagea le jeune monsieur et la jeune demoiselle a entrer se reposer d'une si longue course. Quand on se fut assis quelques minu*- tes, et qu'on eut visité le verger, le pi- geonnier, la basse-cour, et toutes les dé- pendances de la ferme, il fallut songer k regagner la maison; et la satisfaction de Henri et de Lucie fut a son comble , lorsque le fermier assura que, s'ils ne se souciaient pas de prendre la route qu'ils avaient suivie pour venir , ils pouvaient retourner par un tout autre chemin : ce en passant par le tourniquet de Topham , puis a la barrière de Higglesham , le long des champs qui bordent le parc aux cerfs, et en coupant court par le petit sentier, on arrive tout droit à la porte de derrière du château. » Henri écouta ces renseiçmcmcns avec la plus grande attention; mais comme il ne connaissait aucun des endroits indiqués, il aurait couru le risque de ne pas attein- dre le château avant l'heure du dîner , s'il eût persisté dans son intention de servir de guide; mais il y renonça a la barrière INDUSTRIELS. 27 de Higglesham , et conduits par sir Ru- pert , les jeunes gens rentrèrent juste a temps pour le second déjeûner. Sir Rupert regarda a sa montre , et voyant qu'il était encore de bonne heure, il se retira pour écrire quelques lettres , en disant a Henri et à Lucie , que lorsque la pendule sonnerait trois heures, il re- tournerait avec eux a la machine élec- trique. Aussi ponctuels que l'horloge, les deux enfans étaient à leur poste, a côté de la machine , une ou deux minutes avant l'heure indiquée, et non moins exact, sir Rupert entra, et ferma la porte après lui , avant que la pendule eût fini de sonner. « Lucie , ma chère , » dit-il, « j'espère que vos idées sont maintenant tout-a-fait nettes, et que vous vous êtes ôté de la tête ce qui vous troublait sur les conduc- teurs. On donne ce nom a tontes les sub- stances qui ont la propriété de conduire l'électricité d'un corps a un autre corps: celles qui n'ont pas cette propriété sont appelées non-conducteurs. Cela vous sem- ble-t-il clair ? » — a Parfaitement clair, monsieur. Je ne sais plus a présent ce qui m'embarras- sait, si ce n'est, je crois , qu'on nomme aussi quelquefois les non-conducteurs sub- stances ou corps électriques. » 28 LES JEUNES — « Oui , on a découvert que toutes les substances originairement électriques sont des non-conducteurs. Au reste, on a fait des listes des corps électriques et des conducteurs, que vous pourrez consulter a loisir. Pour le moment, il sufïit de vous dire , que la terre et l'eau sont des con- ducteurs, et qu'il en est de même de tous les métaux; les conducteurs métalliques sont les meilleurs. Cette chaîne de cuivre en est un , ainsi que cette baguette de fer , et ce tube de fer-blanc. » Lucie vit et comprit a merveille; elle espérait qu'on en viendrait bientôt a la bouteille de Leyde. « Ma chère Lucie, » reprit sir Rupert, ce votre frère m'assure que vous aimez beau- coup les proverbes français, connaissez- vous celui-ci? «Il faut reculer pour mieux sauter. » Je vais être obligé de le mettre en pratique ; il nous faut, s'il vous plaît, remonter au règne de Charles II, a l'épo- que dont je vous parlais, lorsque Henri me pria de vous montrer l'expérience du fourgon. Plusieurs des membres de la So- ciété Royale , qui venait alors d'être fon- dée, s'occupaient d'expériences électri- ques, entr'antres un savant, que vous con- naissez peut-être de nom, Boyle. » Lucie demanda à Henri si c'était son Boyle , le grand homme du vide ? INDUSTRIELS. 29 <( Oui , » répliqua Henri. — ce II entrevit un des premiers l'étin- celle électrique, » continua sir Rupert; « et ce fut d'un diamant qu'il la vit sortir pour la première fois. » — (( D'un diamant, monsieur ! » s'écria Lucie, a Je croyais que vous nous aviez dit qu'on l'avait vue d'abord dans l'ambre. » — « Je vous ai dit qu'on l'avait vue dans l'ambre, mais non pour la première fois. Je n'aurais pas dû anticiper ainsi sur l'or- dre des dates. Boyle est supposé avoir été un des premiers savans qui ont découvert la lumière électrique. Il la remarqua en frottant un diamant dans l'obscurité. » — ce Mais Bjyle fut-il le premier à faire cette découverte? » demanda Henri, d'un air de doute. — a Peut-être, » reprit sir Rupert,eu souriant, a avez-vous envie de réclamer l'honneur de la priorité pour les eufans du conte arabe, qui éveillèrent leur mère en se disputant le diamant qui éclairait dans les ténèbres ? » Henri et Lucie se mirent à rire. a Mais sérieusement, monsieur, » dit Henri, « Otto-Guérike ne vit-il pas jaillir de la lumière et des étincelles du globe de soufre qu'il faisait tourner?;) — « 11 vit certainement jaillir des étin- celles de son globe de soufre; mais Boyle 3o LES JEUNES avait déjà observe la lueur de son diamant, ou du moins, c'est un point contesté en- core a présent : et je crois que nous ferons bien d'éviter les disputes. » — (c Très-volontiers, )) reprit Lucie ; a car elles empêchent d'avancer. » — a Mais , » dit encore Henri, « je croyais qu'il était de toute justice de s'as- surer de la vérité, et de donner a Boyle l'honneur de cette découverte, si elle lui appartient réellement,* d'autant plus que j'aime tant mon cher Otto. )) — *- « Fort bien, mon honorable ami, » dit sir Rupert , « conservez cet esprit de justice, toute votre vie- mais, pour l'in- stant , réfléchissez que si nous entrepre- nions de résoudre tous les doutes et tou- tes les contestations qui se sont élevées sur la priorité des découvertes en électri- cité , nous pourrions rester ici tout le jour, sans en être plus avancés a la fin. Maintenant , continuons , et tenons-nous- en , pour plus de sûreté , au pronom im- personnel, on découvrit, ou il fut décou- vert, etc. Je vous assure, Henri, que je suis très-disposé a rendre a votre favori Otto-Guérike tout l'honneur qui lui est dû pour l'ingénieuse invention de son globe de soufre tournant, afin d'augmenter la force de la friction : moyen qui le condui- sit a la grande découverte de la répulsion INDUSTRIELS. 3l électrique. Mais, Henri, un fait remar- quable , c'est qu'il laissa échapper une autre découverte qui était absolument sous sa main... » — : a Sous sa main ! quoi donc? comment, Monsieur? » s'écria Henri. •— « Vous vous rappelez , ou peut-être avez-vous oublié , » continua sir Rupert , « comment il s'y prit pour faire son globe. Il coula le soufre dans un globe de verre creux , et ensuite , il brisa le verre , pour en tirer sa boule de soufre , n'imagi- nant pas que le verre qu'il cassait et jetait, était une substance beaucoup plus élec- trique, et qui eût bien mieux rempli son but que celle qu'il avait choisie. » — (( C'est singulier! mais il ne pou- vait pas prévoir cela d'avance. » — (c Non ; mais il pouvait essayer : il ne devait pas prendre pour accordé que le verre n'était pas électrique. » Henri demanda si sir Isaac-Newton, qui vivait du temps de Boyle , et qui fut un des premiers membres de la Société Royale , n'avait fait aucune découverte en électricité? (( Il en fit une assez importante ,» reprit sir Rupert. « Comme il frottait une lentille de verre , il observa qu'elle devenait élec- trique du côté opposé a celui qu'il frottait. Je ne vous ai point parlé de cette circon- stance,parce que je ne peux pas vous en ex- 32 LES JEUNES pliquer les conséquences , sans entrer clans des développemens que vous ne pourriez comprendre a présent. Revenons donc où nous en étions. Après les éclairs de lu- mière sortis du globe de soufre , le sujet de l'électricité' fut de nouveau enveloppé de ténèbres pendant quelque temps. La cu- riosité du public, d'abord vivement exci- tée , s'était bientôt lassée , et s'assoupit entièrement en Angleterre , depuis le règne de Charles II , jusqu'à celui de la reine Anne ; époque a laquelle elle fut réveillée , je crois , par un M. Hawksbce, qui se livra a de nouvelles études et de nouvelles recherches en mettant en mou- vement un globe de verre. Il eut soin de se pourvoir aussi d'un globe de soufre , d'un autre de cire a cacheter , qui en renfer- mait un second en bois , enfin il en fît un quatrième en résine ; il se servit de tous alternativement pour plusieurs expérien- ces , dont le principal résultat fut la cer- titude, que , de toutes les substances con- nues , le verre est la plus électrique. Cette découverte fut de la plus grande utilité, et favorisa beaucoup les progrès de la science. Le verre pouvant être fa- cilement façonné, et recevoir toutes sor- tes de formes , se trouva d'autant mieux adapté a l'usage que chacun en voulait faire pour ses expériences et ses observa- tions ; de ce moment, il devint la partie INDUSTRIELS. 3 n principale de tout appareil électrique , en tuyaux , en globes , en cylindres et en plateaux circulaires. ((Cependant les savans étaient tout aussi embarrassés pour reconnaître les conduc- teurs et les non-conducteurs que vous l'é- tiez ce matin, Lucie. Ce n'était que par des expériences réitérées qu'ils pouvaient parvenir a les distinguer : plusieurs ten- tatives furent faites a cette époque par deux amis, M. Wheelcr et M. Gray , qui travaillèrent de concert a s'assurer jus- qu'où ils pouvaient communiquer l'élec- tricité, a quelle hauteur, et a quelle dis- tance. Ils firent descendre du haut d'un balcon de longues cannes creuses; et ils posèrent en travers , dans de vastes gran- ges, de longues baguettes de bois; ils ten- dirent aussi des ficelles, soutenues de dis- tance en distance par des cordons de soie. Après beaucoup d'essais et de peines, ils réussirent a faire parcourir a l'électricité, par le moyen de ces lignes de communi- cation , un espace d'environ sept cents pieds. Mais, a ce qu'il paraît, ils étaient encore fort incertains sur les subslances qui pouvaient seconder ou contrarier leurs projets : outre le peu de connaissances qu'ils avaient sur la nature des conduc- teurs, une autre difficulté s'éleva : ils s'a- perçurent que l'électricité qu'ils commu- 3{ LES JEUNES niquaient aux corps , ou qui existait dans les substances électriques, se dissipait, au bout de fort peu de temps. On découvrit que ces corps perdaient leur électricité en la communiquant aux autres objets environnans, a la terre et a Fair. Les deux savans sentirent alors que leur tra- vail serait vain, si, a mesure qu'ils char- geaient de fluide électrique les substances qui servaient a leurs expériences , elles s'en dégageaient avant que ce fluide eût traversé la distance qu'ils voulaient lui faire parcourir. ce De nouvelles inventions étaient né- cessaires pour remédier a cet inconvé- nient, et en combattre les effets. Ils sépa- rèrent donc , aussi bien qu'ils purent , les substances sur lesquelles ils opéraient , de toutes les autres , et les suspendirent à des cordes de coton sec et de soie , ayant reconnu que ces deux objets n'étaient pas des conducteurs. Ils essayèrent quelques expériences sur des êtres animés : un en- fant fut suspendu en l'air par des cordes de soie , passées autour du corps et sous les bras , et ils tentèrent de lui commu- niquer l'électricité. Ils l'électrisèrentcom- me vous le fûtes ce matin , Lucie , lors- que vous étiez montée sur le tabouret à pieds de verre , et lui firent éprouver la même sensation de picotement que vous INDUSTRIELS. 35 nous avez décrite. La commotion élec- trique était encore inconnue : personne ne l'avait jamais sentie ; et quoiqu'on eût communiqué des étincelles électriques au corps humain, on ne soupçonnait pas alors quV/ renfermât aussi de l'électricité. (t L'attention du public anglais fut at- tirée sur ces expériences , par les cours d'un homme dont vous connaissez, je crois, le nom , Henri , d'un grand mécanicien , le docteur Desaguliers. Mais ce fut sur- tout en France , que l'électricité devint très-populaire, sous le règne de Louis XV, qui était contemporain, vous savez, de notre Georges II. L'abbé Nollet, homme très-ingénieux et justement célèbre, com- mença par répéter les expériences déjà faites par les Anglais, avec son ami M. du Fay, dont le nom est moins connu, je ne sais pourquoi. En faisant usage de ficelle mouillé-e, pour ligue de communication , ils réussirent à conduire l'électricité, le long des allées d'un jardin, a plus de mille verges, ce qui fut alors considéré comme miraculeux. Cependant , lors d'une fa- meuse expérience ■ faite depuis a Shoo- ters'hill , on est parvenu a la conduire à plus de quatre milles. Je n'aurais pas dû interrompre l'ordre du temps et des dates, pour vous dire cela, Henri, mais je n'ai 36 LES JEUNES pu résister au désir de mettre a couvert l'honneur de notre vieille Angleterre. J'en demande pardon a l'abbé Nollet. Il réussit, comme je vous le disais, a com- muniquer l'électricité a plus de mille verges, au moyen d'une ligne de ficelle mouillée. Gray et d'autres avaient depuis long-temps observé qu'en général , l'hu- midité aidait a la communication de l'é- lectricité: mais il ne leur était jamais venu a l'esprit que l'eau fut un bon conducteur. Ci en acquit alors la preuve certaine. ce L'abbé Nollet et M. du Fay refirent l'expérience de Gray, qui consistait a sus- pendre des créatures vivantes par des cordes de soie; ils les placèrent sur des pains de résine aplatis en forme de ga- lette, ou sur des tabourets en verre, re- gardés comme non-conducteurs, afin d'em- pêcher l'électricité qui leur était commu- niquée, d'aller se perdre dans la terre. On appela cela isoler 9 placer, pour ainsi dire, les objets ou les gens dans une île. M. du Fay se fit ainsi suspendre par des cordes de soie, et fut électrisé, à son grand ravissement, qui augmenta bien ((avantage , lorsqu'il vit avec une surprise extrême, ce que jamais personne n'avait vu avant lui , une étincelle électrique sor- tir de son corps même. L'abbé Nollet dé- clara qu'il n'oublierait jamais l'étonné- INDUSTRIELS. 3j ment qu'il éprouva, à la vue de ce phé- nomène. u Cette expérience, et plusieurs autres sur l'attraction et la répulsion électrique, furent faites aussitôt en présence de l'A- cadémie Française des Sciences. A Paris, la curiosité était excitée au dernier point dans toutes les classes de la société, et tout le monde se portait en foule pour assister a ces expériences. Comme on avait découvert que l'électricité pouvait se com- muniquer d'une personne a une autre, ainsi que d'un corps inanimé a un autre corps, une quantité de gens se donnant la main, formaient de grands cercles pour se faire électriser, et la nouveauté de cette sen- sation , jointe a la surprise qu'elle causait, contribua a la mettre à la mode, et a lui faire chaque jour de nouveaux partisans, empressés de connaître les effets de l'é- lectricité. )) — « Ressentaient-ils un choc , comme celui que j'ai senti ce matin? » demanda Lucie. — ce Non,* pas un choc, » reprit sir Puipert, « mais le léger tressaillement, qu'accompagne le craquement ou le pé- tillement que vous avez entendu , quand les étincelles ont passé de votre main à. la boule de cuivre, et de la boule de cuivre a votre main. Quant a la commotion élec- 38 LES JEUNES trique, elle ne fut connue que plus tard , lors de la découverte de la bouteille de Leyde. Mais les expériences de l'abbé JNollet étaient assez merveilleuses , à cette époque, pour éveiller l'admiration générale. Autant qu'il m'en souvienne, Franklin se trouvait alors à Paris , et as- sista aux expériences de NolJet. Lorsqu'il fut de retour en Amérique, son esprit vaste et entreprenant travailla sur ce sujet, et l'étudia avec toutes les garan- ties qui pouvaient promettre , je dirais presque , humainement parlant , assurer le succès; avec une observation profonde, une patience infatigable, une grande cir- conspection dans le choix des moyens, l'habitude de raisonner avec suite et mé- thode , et enfin , avec un génie actif et in- venteur. Mais , il ne faut pas que mon enthousiasme pour Franklin m'entraîne hors de ma route. Il n'est pas encore temps de le suivre dans le pays dont il est la gloire; la justice m'appelle, d'a- bord, en Hollande. Maintenant, Lucie, nous voila à la bouteille de Leyde; mais je vous demande encore un moment de patience, quoiqu'il soit difficile d'en avoir en présence du but. » Lucie jeta un coup-d'ceil sur une ran- gée de flacons, qui étaient a terre près de la machine électrique ; mais elle s'abs- INDUSTRIELS. 3g tint de faire aucune question , et resta immobile , modèle de patience, et sujet d'admiration pour Henri. « J'ai encore un mot ou deux a vous dire , ma chère et patiente Lucie, » con- tinua sir Rupert, « au sujet de la machine électrique. Vous ne supposez pas qu'elle soit venue au monde comme elle est là, tout armée de conducteurs, et pourvue de tout ce qui pouvait la rendre propre à seconder les recherches des savans. Loin de cela, cette machine, telle que vous la voyez maintenant, est le résultat des ob- servations réunies, des soins ingénieux et des travaux d'une suite de savans, qui, depuis plus de cent cinquante ans se sont occupés de l'électricité: et, dans le fait, cette machine contient la preuve évi- dente , et, pour ainsi dire , le registre des progrès successifs qui ont été faits clans cette science. Lorsque le nom et la con- naissance de l'électricité se bornaient à une seule substance , aucun appareil n'é- tait nécessaire ; le professeur frottait le morceau d'ambre avec sa main, ou sur la manche de son habit, et tout était fini; il pouvait, par ce seul procédé, voir et dé- montrer toutes les merveilles dont il con- naissait l'existence. Mais quand la science s'agrandit, et que la liste des substances 4<3 LES JEUNES électriques et des conducteurs s'enfla et s'allongea; lorsqu'on fit de nouvelles ex- périences avec des globes de verre, des conducteurs métalliques, des boules, des pointes, et des cordes en soie, toutes ces choses furent peu -a- peu disposées dans l'ordre où vous les voyez. Un plateau rond , ou cylindre de verre aplati, est employé dans cette machine, au lieu d'un globe, parce qu'avec le temps, cette for- me fut jugée préférable. Comprenez-vous a présent, Lucie, l'utilité des pieds de verre du tabouret, sur lequel Vous êtes montée pour être électrisée, et d'où vous avez communiqué une étincelle a Henri?» Lucie répondit qu'elle pensait qu'ils servaient a empêcher l'électricité de se perdre dans la terre , le verre étant un non -conducteur. Elle supposait qu'elle avait été placée sur ce tabouret, par la même raison que l'enfant ou l'homme que l'on avait voulu électriser , avaient été placés sur un pain de résine. a Tous me récompensez de mes pei- ïies, » dit sir Rupert, a ou plutôt vous complétez le plaisir que j'ai à vous ensei- gner, en me prouvant que votre attention ne s'est pas ralentie , et que vous avez parfaitement compris tout ce que je vous ai expliqué, m Henri parut plus heureux et plus fier INDUSTRIELS. 4 1 que si ces éloges se fussent adresses a lui- même. « Maintenant, j'espère, » reprit sir Rupert, a qu'après tant de préliminaires, la ]}outeille de Leyde ne trompera pas votre attente. On la nomma ainsi, sim- plement , parce qu'elle fut inventée à Leyde , au moyen d'une phiole ; ou petite bouteille. Ses propriétés furent décou- vertes, il y a environ quatre-vingts ans, par un Hollandais, appelé Muschehbroek, et voici comment : ayant remarqué , com- me tous ceux qui s'occupaient d'expé- riences sur l'électricité , que les corps chargés de fluide électrique, le perdaient en peu de temps, lorsqu'ils étaient expo- sés a l'atmosphère , ou n'en conservaient qu'une très-petite partie, il résolut d'es- sayer s'il ne pourrait pas prévenir cette perte, et accumuler ou retenir une plus grande quantité de ce fluide , en entourant la substance a laquelle l'électricité de- vait être communiquée, d'un non-con- ducteur, au lieu de la suspendre en l'air, avec des fils de soie, comme on faisait avant , ou de la placer sur des tabourets de verre ou des pains de résine. L'expé- rience pouvait se faire simplement avec de l'eau et du verre: il préféra l'eau, comme étant un conducteur puissant, et le verre, comme la substance électrique la plus parfaite, et en même temps le me il- 4 2 LES JEUNES leur non - conducteur. L'électricité de- vait être communiquée par un conducteur de métal a l'eau contenue dans une bou- teille de verre. Quand l'eau eut reçu au- tant d'électricité qu'on supposait qu'elle en pouvait contenir, la personne qui te- nait la bouteille d'une main, allait avec l'autre dégager un fil de fer, qui commu- niquait d'un côté, a l'eau, et de l'autre, au conducteur principal; mais, au moment où elle loucha ce fil de fer, elle sentit tout- à-coup dans les bras et la poitrine , une commotion violente et immédiate; la pre- mière qu'eût jamais fait éprouver une ma- chine électrique , et dont on a fait des descriptions si exagérées, comme je vous le racontais ce matin. » — ce Mais comment cela arriva-t-il? » dit Henri ; « quelle était la cause de cette commotion, Monsieur? » — a C'est ce que je n'ose pas même tenter de vous expliquer. Contentez-vous, pour le présent, du simple fait. Cette dé- couverte étonnante donna une grande cé- lébrité à l'électricité, et acheva de la po- pulariser. On en rendit compte dans tous les journaux du temps, et des relations écrites en furent envoyées dans tous les pays où la science pouvait pénétrer. Tout le monde voulait ressentir le choc, mal- gré la terrible description qu'on en faisait. INDUSTRIELS. 4^ Beaucoup de gens gagnaient leur vie a courir toute l'Europe , pour montrer ce nouveau phénomène. Les philosophes et les savans se mirent tous a re'péter cette expérience, et a tâcher d'en expliquer les causes. On fit une foule de théories et de suppositions; mais, comme le dit le doc- teur Priestley, dans la relation qu'il en donne i les circonstances qui l'accompa- gnèrent sont demeurées inexplicables , sous plusieurs rapports ; et ce fait est encore aujourd'hui regardé , avec raison, comme une chose très-surprenante, même par les plus habiles physiciens. Depuis la première découverte de la bouteille de Leyde, on en a augmenté la force en la garnissant jusqu'à une certaine hauteur, intérieurement et extérieurement, d'une feuille d'étain; et elle est devenue l'une des parties essentielles d'un appareil élec- trique. Une batterie électrique, telle que celle que vous voyez dans la machine de- vant vous, ou une rangée de bouteilles, comme vous l'appelez, Lucie, est formée de plusieurs bouteilles de Leyde, liées en- semble par des conducteurs, de manière a augmenter prodigieusement la force et la quantité de l'électricité. (c Pour vous consoler, Henri, de ce que je n'essaie pas de vous expliquer ce que je ne comprends pas bien moi-même, je 44 LES JEUNES vais vous décrire le cerf-volant électri- que du docteur Franklin. Ce savant apprit avec ravissement et surprise , l'histoire de la bouteille de Leyde. Il répéta l'expé- rience : son esprk ardent s'attacha a la poursuite de quelques vérités nouvelles , et bientôt la découverte la plus brillante récompensa son génie et sa persévérance. Il avait déjà remarqué que par quelques points l'étincelle électrique, et le bruit qui l'accompagnait , se rapprochaient du ton- nerre et des éclairs, et il résolut alors d'examiner, par des expériences, la vérité de ses conjectures. Il importe cependant, Henri , de vous faire observer, que, long- temps avant, plusieurs autres personnes avaient été bien près de cette découverte: quelques-unes l'avaient, pour ainsi dire, touchée au doigt, et l'avaient laissé échap- per. L'homme qui vit pour la première fois l'étincelle électrique, cent cinquante ans avant cette époque , dit et écrivit, que le bruit pétillant et la lueur lui avaient rappelé la foudre et les éclairs; mais il ne poussa pas plus loin cette idée. A me- sure que la science de l'électricité fit plus de progrès, l'identité de ces effets avec ceux du tonnerre fut de nouveau re- marquée. Mais une fois que Franklin se fut emparé de cette pensée féconde, il la poursuivit sans relâche \ et il nous a laissé INDUSTRIELS. ^5 ce qui a presque autant de prix que sa découverte , l'analyse des raisonnemens par lesquels son esprit fut conduit à cette grande vérité'. C'est ce que vous sere«s sans doute curieux de connaître plus tard, Henri? » — « Je suis très -curieux de le savoir dès a présent, Monsieur, » s'écria Henri • « voulez-vous me le conter? » — a Non ; cela ne fait pas partie de ma promesse, et me mènerait trop loin de l'engagement que j'ai pris avec Lucie. Tout ce que je puis vous dire pour vous satisfaire , c'est que Franklin raisonna ainsi avec lui-même : Si l'éclair est la même chose que l'électricité, il obéira aux mêmes lois, et pourra être gouverné par les mêmes moyens. S'il y a du feu électrique dans un nuage orageux, il peut • être attiré, et amené vers la terre par quelques - unes des substances connues pour être conducteurs de ce feu. Il fît donc un cerf-volant avec un mouchoir de soie étendu sur une légère croix de bois, que surmontait un fil de fer dont la pointe était tournée vers le ciel. La corde était de fil retors; au bout de la corde il noua un ruban de soie, et a l'endroit où le ru- ban et la corde se joignaient , il attacha une clef. Lucie, pourriez-vous me dire pourquoi il noua un ruban de soie au- 46 LES JEUNES dessous de la clef? et pourquoi il ne tint pas le cerf- volant par la clef? » — - a Parce que la clef serait devenue conducteur, et aurait fait descendre le feu électrique du nuage sur sa main , tan- dis que le ruban devait l'arrêter, puisque, comme vous nous l'avez dit, la soie est un non -conducteur. » — (( Très-bien, » dit sir Rupert; te mais, à votre tour, Henri: pourquoi ne tint-il pas le cerf-volant par la corde ? » — « Parce qu'il pensait peut-être, Monsieur, que s'il venait à pleuvoir, et que la corde fût mouillée par la pluie d'orage , elle deviendrait conducteur , comme la ficelle mouillée dont on s'était d'abord servi, et attirerait le tonnerre sur sa main. » — a Précisément , Henri ; tout ce qu'il avait prévu arriva, et toutes les précau- tions qu'il avait prises pour prévenir le danger, lui réussirent complètement. Son cerf-volant s'éleva : dès qu'un nuage ora- geux passa au-dessus, le fluide électrique contenu dans ce nuage fut attiré par le fil de fer conducteur. Il plut , la corde se mouilla, l'éclair descendit rapidement le long de la corde, jusqu'à la clef; Ta, il s'ar- rêta , et le ruban de soie l'empêcha d'at- teindre la main. » — « Oh ! j'en suis bien aise ! » s'écria INDUSTRIELS. ^ Lucie \ « je suis bien contente qu'il ait réussi ; il méritait bien son succès. » — (( Il appliqua ensuite cette décou- verte d'une manière aussi ingénieuse qu'u- tile. Partant du même principe qui lui avait fait imaginer son cerf-volant élec- trique, il attacha au sommet de quelques édifices , des baguettes et des chaînes de fer , et les dirigeant vers la terre , il força le feu électrique des nuages a prendre cette direction, et Téloigna ainsi de tout ce qu'il pouvait endommager. Parvenus ace point, a cette excellente application d'une si belle découverte , il nous faut en rester la, mes jeunes amis. Je ne puis vous laisser une impression plus favorable a la science, » — « Mais , Monsieur, » reprit Henri , « ne pourriez-vous pas continuer, je ne dis pas a présent, mais un autre jour ; ne pourriez-vous pas nous raconter les dé- couvertes faites depuis cette époque , et nous parler un peu du Galvanisme et du Magnétisme? » — « Non, Henri, je ne le puis, ni ne le veux, » dit sir Rupert — « Mais peut-être , seriez-vous assez bon pour expliquer a Lucie une chose qui m'a bien embarrassé , la différence entre l'électricité positive et l'électricité néga- tive. Vous ne nous en avez pas dit un mot- 48 LES JEUNES n'est-il donc pas nécessaire de savoir ce que Ton entend par-la? » — H Nécessaire a l'étude de la science de l'électricité? certainement, » répliqua sir Rupert ;« mais vous savez que je ne me suis pas engagé a vous enseigner cette science. )> — » Non; mais nous serions bien con- tens, si vous vouliez nous l'apprendre , » dirent ensemble Henri et Lucie. — {( Venez avec moi, mes enfans, je vais vous montrer combien il m'est impos- sible de faire ce que vous me demandez. » Ils suivirent le baronnet, qui les con- duisit a la bibliothèque. Leur père, qui était a écrire une lettre, leva la tête lors- qu'ils entrèrent, et vit sir Rupert s'avan- cer vers un des rayons , et en tirer deux volumes, dont l'un était un très-gros in- quarto ; il les mit sur la table devant Henri et Lucie. a Pour vous donner une idée, » dit-il , ««'»' CHAPITRE III. .) a Vocales De- jçctAUwe> tAxt&focuie' } Ïe/X> vL cu\\/o\nu\icà ; G^cbulX/ De hewxsv et De J ucie^. Lacly Digby avait certains neveux et certaines nièces, dont sirRupert avait parlé une fois, en regrettant qu'ils ne pussent se trouver au château en même temps que Henri et Lucie. Mais d'après quelques nouveaux arrangemens de voyage , on dé- couvrît qu'il était possible qu'ils pussent y venir passer trois jours. Lorsque cette bonne nouvelle fut publiquement annon- ce'e , Henri , pour parler franchement , en éprouva plus de chagrin que de plaisir; il prévoyait qu'il faudrait renoncer aux passe* temps de l'atelier et du laboratoire, et sen- tait bien qu'il ne jouirait pas autant de la conversation instructive de sir Rupert ; d'ailleurs , Henri n'était pas naturelle- ment porté a aimer les étrangers. Cepen- dant, lorsqu'ils arrivèrent, ils lui plurent INDUSTRIELS? §*]' assez, même dès le premier soir. Les nou- veaux venus étaient au nombre de sept : le père , la mère, deux filles et trois fils. L'aîné des garçons était de l'âge de Henri : les jeunes personnes , plus âgées que Lucie, étaient déjade grandes demoiselles, mais sans aucune prétention , très-gaies , et d'un aimable caractère. Lorsqu'ils sor- tirent tous ensemble pour la promenade , ils avaient déjà fait connaissance , et ils se réunirent pour divers amusemens. Com- me ils étaient debouts sur le boulingrin, un des garçons dit qu'il avait vu des boules dans le vestibule ; ses frères cou- rurent les chercher , et on commença une partie de boules. Personne n'éleva d'objections contre ce jeu, comme vieux et passé de mode; mais les jeunes filles se plaignirent de ce que les boules étaient un peu lourdes et embarrassantes a tenir. Lady Digby se souvint alors qu'elle avait apporté de Londres une balle d'une nou- velle espèce , qu'elle avait cru pouvoir être agréable a quelques-uns de ses jeu- nes amis. Elle rentra au château , et re- vint au bout de quelques minutes , te- nant une balle aussi grosse que la tête de Lucie, et d'un beau brun clair; elle paraissait transparente , et au toucher elle était légère comme une plume. Sir Ru- pert pria Henri d'essayer si elle rebondi- 3* 58 LES JEUNES rail bien. Henri la fit frapper contre terre, et elle rebondit très -haut par dessus les têtes des spectateurs émerveillés ; plus haut , comme ils le déclarèrent tous , qu'aucune balle qu'ils eussent jamais vue. Chacun demanda, avec empressement, de quoi elle était faite? tous l'examinèrent, et cherchèrent a deviner ; mais personne ne devina juste. Sir Rupert leur dit en- fin qu'elle était de caoutchouc , substance naturellement très-élastique, et qui , par une préparation nouvelle et ingénieuse, peut se gonfler presque à la grosseur que l'on veut. ce Cette balle n'est donc remplie que d'air ? » dit Lucie ; ce il n'est pas étonnant qu'elle soit si légère. » Sir Rupert raconta qu'il n'avait vu ces balles, dans une boutique, que la veille de son départ de la ville: c'était alors une invention toute nouvelle. Pendant que le marchand en faisait rebondir une pour lui en montrer les avantages , elle dispa- rut tout-a-coup , et pendant quelque temps on ne put la trouver nulle part; on finit enfin par découvrir dans un coin, une poche toute retirée et toute ridée ; c'était la balle qui avait frappé contre un clou. Une jeune personne qui était dans la boutique , dit qu'une enveloppe de peau pourrait garantir ces balles de sem- INDUSTRIELS. 5o, blables accidens a l'avenir. Sir Rupert ne savait pas si Ton avait suivi cet avis; mais il ne doutait pas que ce genre de jouet n'eût beaucoup de succès, et que l'usage n'en devînt général. Toute la jeune socié- té , apelée a juger de cet échantillon , ne se lassait pas d'en admirer l'élasticité , la beauté et la sûreté ; car on pouvait jouer avec , même dans la maison , sans craindre de casser les vitres ou les glaces. Ils firent sauter la nouvelle balle jus- qu'à ce qu'elle s'accrochât dans les bran- ches d'un arbre. Un des jeunes Mal- lory ( neveux de lady Digby ) grimpa sur l'arbre avec beaucoup d'adresse, pour aller la prendre : quelqu'un dit qu'il était aussi agile qu'Arlequin ; cette remarque en fit naître une autre , sur une parade où figurait Arlequin , et a laquelle une partie de la compagnie avait assisté der- nièrement: des parades, on passa aux pan- tomimes, et il fut résolu a l'unanimi- té qu'on jouerait des pantomimes le soir même. Henri et Lucie n'avaient jamais essayé, mais ils étaient très-disposés à accepter les rôles qu'on leur donnerait. Ils com- prirent qu'il s'agissait de représenter , sans parler, et seulement par les gestes et les actions , un fait bien connu , un person- nage , ou un événement emprunté a la 60 LES JEUNES fable, a la poésie, ou a l'histoire. Après qu'Henri et Lucie eurent assisté à quel- ques représentations, en remplissant des emplois secondaires , leurs compagnons les prièrent de choisir eux-mêmes quel- ques sujets. Ils en proposèrent plusieurs; mais , faute d'expérience , leur choix était rarement heureux. La première pensée de Henri fut de mettre en scène Guillaume Tell, et le tyran qui lui ordonne de percer de sa flèche une pomme , placée sur la tête de son fils. Il se munit d'un arc et de flèches pour faire Guillaume Tell. Le tyran fut facile a trouver ; mais qui se chargerait du rôle de l'enfant ? Henri bourra de paille un petit habit; Lucie lui fit une tête, la coëffa d'un chapeau, et mit la pomme par-dessus : mais Henri ne visa pas assez juste pour attraper la pomme ; l'enfant empaillé tomba sur le nez , le cha- peau roula par terre avec la tête , et ce fut fait de Guillaume Tell. aMiss Mallory recommanda quelques tr its tirés de l'histoire d'Angleterre , tels que les aventures d'Alfred, déguisé en ménestrel dans le camp Danois, ou bien encore le séjour du même prince dans la chaumière de la vieille. Les jeunes débu- tans eurent beaucoup de succès. Henri , dans le rôle d'Alfred , laissa brûler les INDUSTRIELS. 6l gâteaux avec une négligence jouée au na- turel , et le soufflet que lui donna Lucie fut des plus retentissans et des mieux ap- pliqués , du moins en apparence. Mais cette anecdote avait été trop souvent re- présentée au château de Digby pour avoir le charme de la nouveauté. Lucie résolut alors de choisir un sujet tout-a-fait neuf , et elle crut en avoir trouvé un dans les nouveaux Contes Ara- bes. « Xailoun , surnommé Y Imbécille , qui, prié par sa femme de changer, ne put jamais comprendre ce qu'elle voulait dire.)) Mais personne ne connaissait Xai- loun et ses folies, et si les autres sujets étaient trop vieux , celui-là avait l'in- convénient d'être beaucoup trop nou- veau. Lucie proposa encore, sans se rebuter, une scène contre laquelle elle ne pensait pas qu'on pût avoir d'objection; le départ d'Hector et ses adieux a Andromaque. Henri ferait Hector, et miss Mallory, An- dromaque : « Car elle joue si bien, et moi si mal,- mais je crois que je pourrai faire le rôle de la nourrice. » Cet arrangement fut approuvé. Hector se coèffad'un casque étincelant, surmonté d'un panache flot- tant, pour effrayer le jeune Astyanax; mais, malheureusement, quoiqu'ils eus- sent choisi le plus petit des fils du por- 6 2 LES JEUNES ticr, l'enfant était trop vieux pour s'atta- cher, en criant, au sein de la nourrice ; et il était visiblement trop grand pour la nourrice, la mère et le père. D'ailleurs, le jeune Astyanax était terriblement gau- che; il voulait sucer son pouce malgré tous les efforts de sa nourrice pour rete- nir sa main ; l'enfant commença a se dé- battre, et poussa son père de la tête et des pieds, au milieu des douleurs d'An- dromaque. Il n'y avait pas moyen de te- nir a ce contraste. Hector et Andromaque se séparèrent plus brusquement qu'ils ne l'avaient projeté , et laissèrent la nourrice se débarrasser d'Astyanax, comme elle pourrait. Ils furent plus heureux dans Ulysse et Euryclée. Lucie joua d'une ma- nière admirable , le rôle d'Euryclée, et eut un beau tressaillement à la vue de la cicatrice. Mais le sujet était trop court; un tressaillement ne suffit pas pour faire une bonne pantomime. Henri proposa de l'allonger en plaçant Pénélope à son mé- tier, et en faisant tuer les prétendans, par Ulysse, au milieu de leur repas. Un repas est toujours une excellente chose a jouer, comme Frédéric Mallory le remarqua; sa sœur aînée qui était grande et gracieuse, représenterait a merveille Pénélope. En un clin d'ceil le schall et le voile de sa mère disposés avec adresse , en firent la INDUSTRIELS. 63 reine d'Ithaque ; et lorsque Henri lui eut enseigné a tisser la trame et à la défaire , elle se pencha sur son métier avec dignité, et s'assit triste et pensive, a la lueur de la lampe, dans le grand vestibule. Mais que faire d'une Pénélope sans préten- dans? vainement Ulysse bandait son arc, il n'avait personne à tuer. On n'avait pu se procurer que trois amans , les trois jeunes Mallory, et ils s'habillaient pour faire les quarante voleurs. Un des direc- teurs expérimentés de la troupe, proposa cependant un expé lient heureux. On pou- vait supposer que les prétendans étaient a table dans la salle a manger, et laisser la porte à demi ouverte, entr'eux et la reine. Ulysse s'avança, regarda dans l'intérieur, fronça le sourcil, et fit vibrer la corde de son arc, en les visant a travers la porte, avec un beau geste tragique. Henri et Lucie trouvèrent que, dans la pantomime comme dans tous les autres arts, l'expérience et la pratique sont né- cessaires pour le bon choix des sujets, ainsi que pour l'exécution. Une remarque gé- nérale a faire, c'est que le calife Haroun- Al-R.aschid , et son visir Giafar, étaient constamment bien reçus. Il en était de même de Zobéùle et de sa favorite, au nom si long et si difficile a prononcer, Nouzha- toul-Aouadat. Il y avait quelque chose 64 LES JEUNES dans le turban et dans le costume orien- tal, qui allait bien a tout le monde. Cela prévenait les spectateurs favorable- ment à. la première vue; d'ailleurs, l'effet de ce déguisement complet sur les acteurs, était de leur donner du courage. Le seul rôle dans lequel Henri se sentit tout- a -fait a Taise, fut celui de Giafar; sa figure noire valait un masque , derrière lequel il se trouvait parfaitement caché. Garantis ainsi par un complet incognito, les petits acteurs peuvent quelquefois s'oublier eux-mêmes, et être ce qu'ils représentent. Il est surtout difficile de jouer un rôle qui se rapproche de notre propre carac- tère , ou qui se rattache a nos goûts et a nos habitudes réelles. Lucie sentit la vérité de cette remarque dans le choix qu'elle fit de Henri, pour représenter cer- tain personnage. Elle lui persuada de jouer Archimède; cela ne lui allait pas du tout. Lucie fit bravement le soldat, et tirant son sabre , le brandit au-dessus de la tête du savant philosophe. Mais Henri était un très -gauche Archimède, et cherchait très - maladroitement la solution de son problème ; c'était d'autant plus mortifiant, qu'il n'y avait pas le temps de lui prépa- rer un autre rôle. C'était la dernière soi- rée , il était trop tard pour jouer une INDUSTRIELS. 65 autre pantomime, et il y avait quelque chose de désagréable a finir par une chute. Cependant, Henri et Lucie montrèrent tant de bonne humeur, dans cette occasion , et dans plusieurs autres, pendant toute la durée de ce genre d'amusement, que quoi- qu'ils eussent échoué dans presque toutes leurs tentatives , comme acteurs, ils réus- sirent a se faire aimer de leurs jeunes compagnons. Le bon naturel de chacun, l'absence complète de petites jalousies, les rendirent tous heureux et unis, et Henri et Lucie convinrent, le matin même du départ de leurs jeunes amis, que cette visite avait été très-agréable , quoiqu'elle eût interrompu momentanément leurs oc- cupations favorites. De telles interrup- tions nous sont à tous utiles et salutaires. Elles nous empêchent de devenir égoïstes; elles nous enseignent a passer rapide- ment, et d'une manière obligeante, d'une chose a une autre; et de plus , nous mon- trent, qu'il y a plusieurs manières d'em- ployer le temps, et d'occuper l'esprit, différentes des nôtres, et qui cependant tendent aux mêmes buts, l'utilité et le bonheur. * 66 LES JEUNES WM\U1VVVU\VHTOW« U\nVH VWA UMWMUAM/WIHlVMIWWVIMMm CHAPITRE IV. J & ^•ombab; Uv lljcttidtucbc ; veto ^oaXÏ/oviS Svilkw^ ; Jctucc; tJlLoiitaol! icp. La voiture qui emmenait les jeunes amis, s'éloigna de la porte , et le bruit des roues commençait a s'affaiblir et a se perdre dans l'éloignement, lorsque Henri et Lu- cie, encore debout sur le perron, enten- dirent, dans le vestibule, le grognement court et répété d'un cliien , suivi de l'es- pèce de bruit que fait un chat en colère, et auquel nous voudrions donner un nom plus convenable que celui de jurer, si nous en pouvions trouver de plus conforme à l'aclion. Ils reconnurent l'aboiement du petit cliien basset de sir Rupert , Dusty- Foot, ou Pied-poudreux; et l'autre son étrange leur parut ne pouvoir venir que de la grande chatte persane de la femme de charge, de Sélime, qui était d'un na- turel assez querelleur. INDUSTRIELS. 67 a Oh, la balle! la balle ; Henri! » s'écria Lucie avec terreur. Henri courut a sa délivrance. Dans ce moment, il se fit un silence solennel. Le chien tenait la grosse balle entre ses pat- tes; la chatte, faisant le gros clos, le poil hérissé, la queue roide , les yeux étince- lans, restait immobile a regarder, tandis que Henri, caressant la tête du chien d'une main, de l'autre lui retirait dou- cement la balle; mais la chatte prit tout- a-coup son élan, sauta dessus, et y posa la griffe. Henri, la saisissant alors par la patte, la lui secoua de manière a lui faire lâcher prise ,* elle s'en vengea par une égratignure, et comme elle sen^lait en méditer une seconde, Lucie s'avança, ou- vrit son parasol juste au nez de l'animal, et Sélime effrayée s'enfuit à la cave. La plus brave des chattes pouvait céder sans honte devant un objet de terreur, redou- table, même aux plus furieux animaux de la race du tigre. a La balle est saine et sauve, ); dit Henri, après l'avoir examinée avec soin : « les vilaines griffes de Sélime ne l'ont pas percée. Elle l'a échappé belle. A l'a- venir, nous la mettrons en lieu de sû- reté. )> Tandis qu'il regardait autour de lui, pour choisir une cachette sure et corn- 68 LES JEUNES ' mode, Lucie caressait le petit chien, qui remuait la queue, fort satisfait en appa- rence d'avoir si Lien défendu la propriété de son maître : mais, s'échappant tout-a- coup de ses mains, il enfila une porte ou- verte, et courut au-devant de sir Rupert, qui s'avançait en tenant la clef du labora- toire,* il la montra de loin à Henri et a Lucie, et ils le suivirent avec autant de vitesse que Dusty-Foot. Henri allait demander où il pourrait mettre la balle pour qu'elle fût à l'abri de tout accident 7 lorsque sir Rupert l'inter- rompit : a Que vous est-il donc arrivé ?Qu'avez- vous a la main pour la tenir enveloppée dans votre mouchoir? » — ■ « Ce n'est rien qu'une égratignure , Monsieur, » répliqua Henri, de ce ton bref qui coupe court aux questions. Mais Lucie n'eût pas mieux demandé que de raconter le combat. (( Après tout, Henri, » dit-elle, « je t'assure que tu ferais bien de me laisser mettre dessus un peu de taffetas d'Angle- terre. )> Eile en avait un précieux morceau de reste dans son portefeuille, et elle se hâta de l'aller chercher. Mais Henri ne voulut pas en entendre parler. Il était sûr que le taffetas d'Angleterre ne pourrait jamais tenir sur sa main. INDUSTRIELS. 69 u Un homme ne doit pas s'écouter, ni faire attention a une égratignure, » reprit sir Rupert; « c'est ce que j'ai su depuis l'âge de quatre ans ; et cependant, a pré- sent que je suis homme , je trouve par expérience que les égratignures sont gê- nantes quand elles s'enveniment; et si vous m'en croyez, Henri, acceptez l'offre de votre sœur. Vous ne pourrez rien faire dans le laboratoire avec une main emmail- lotée de cette façon. » C'était la un argument sans réplique, aussi Henri livra-t-il sa main a sa sœur, mais sans abandonner ses préventions contre le taffe- tas d'Angleterrc;labaudruche était la seule chose qui pût tenir sur ses blessures. Sir Rupert se souvint qu'il devait y en avoir dans l'armoire de son fils Edouard. Elle se trouvait précisément dans le laboratoire. Sir Rupert mit la clef dans la serrure , et l'ouvrit, en remarquant, que comme, en l'absence de son fils, il était le seul gardien et l'unique administrateur de tout ce que possédait ce dernier, il ne se faisait aucun scrupule d'en user librement. Lucie ouvrit de grands yeux , en voyant un morceau de baudruche large d'un pied, et presque aussi long. Elle coupa un peu du bord, et s'informa en même temps de ce qu'était la baudruche. Sir Puipert lui expliqua que cette espèce de peau se fai- rjQ LES JEUNES sait avec la membrane interne d'un des intestins du bœuf, disposées par bandes étroites, qu'on réunissait, simplement en leshumectant,et en rapprochant les bords l'un sur l'autre. Il ajouta que les batteurs d'or s'en servaient continuellement. 'ES — h Quelle était sa dimension, et de quoi etait-il rempli? » — « Il avait environ dix pieds de dia- mètre, » répondit Henri. « On le remplit d'air chaud, par le moven d'un feu de paille qu'on alluma au-dessous de l'ou- verture. » Sir Rupert lui expliqua que le jabot de dinde qu'ils vovaient se remplissait avec du gaz hvdrogène , qui est beaucoup plus difficile a renfermer que l'air chaud ordinaire . dont on s'était servi pour rem- plir le ballon qu'Henri avait vu chez son oncle. Lucie avait grand peur que son frère ne fît encore quelque nouvelle question, avant qu'elle put trouver le temps de pre'- senter une requête qu'elle avait sur le bout des lèvres, et qui lui coupait la respiration. a Eh bien . ma chère Lucie , « dit sir Rupert , prenant pitié d'elle ; « parlez : dites-nous ce qui vous oppresse? » — * C'est que je voudrais tant voir partir un ballon ! » s'écria-t-elle , et la véhémence de son exclamation, exprima la force et la vivacité de son désir. — En ce cas , vous le verrez, si nous pouvons trouver moyen d'en faire partir un pour vous, ;; reprit l'excellent sir Ru- INDUSTRIELS. ^5 pert. « Mais ce sera ce petit-la : je n'en ai point d'autre. Vous en contenterez-vous?,> — '( Oh , oui ! merci , Monsieur. ZS'im- porte lequel , car je n'en ai jamais vu aucun. » Sir Rupert demanda comment il se fai- sait qu'elle n'eût pas vu celui dont par- lait Henri. « Parce qu'elle n'était pas avec moi. w répliqua ce dernier, a C'était pendant sa longue visite, chez ma tante Pierre- point , et j'e>père qu'elle ne s'en ira plus jamais pour si long-temps. » Puis, se retournant vers le ballon. Henri et Lucie attendirent avec attention et im- patience, ce qu'allait leur dire sir Rupert. A leur grande satisfaction, il annonça qu'il ferait partir le petit ballon, pas plus tard que le lendemain. Il allait rassembler tous les matériaux nécessaires pour faire du gaz hydrogène. et pour leur montrei le procédé, qui était fort simple. 11 ajouta qu'il >avait qu'il pouvait les laisser a la garde dé Henri; quoique ce ne fut pas à tous les enfans de son âge qu'il se déciderait à confier de IV*- cide suîfurique. Henri et Lucie, dirent, tout d'une ha- leine, quoique d'un ton différent, i merci', oh ! merci. Monsieur! » « Mais , avant de pas>er a l'acide suîfu- rique. Monsieur, >> continua Henri. - peut' . ■H G LES JEUNES être auriez-vous la honte de nous dir quelque chose de plus sur les ballon: J'entends sur leur usage. Je n'en ai v qu'un, et je sais très-peu de choses su ce sujet. )> — « D'après ce que vous nous avez di tout-a-1'hcure j >î reprit a son tour Lucie f( je suppose qu'il y en a de différen genres; je désirerais bien savoir en quoi il diffèrent. Mais i'ai surtout envie d'apprer dre comment les ballons ont été inventé* Si vous étiez si bon, Monsieur, qued commencer l'histoire tout-a-fait à so: commencement. » — - « En ce cas, il faut que je remont encore une fois au règne de Charles II, m chère, et même à une époque plus reçu lée, à environ quatre cents ans avant soi règne: alors, comme vous le diraient le auteurs de Dictionnaires Biographiques florlssait un certain Roger Bacon, non L grand philosophe Bacon , mais un moine homme très-ingénieux , dont le nom n< vous est peut-être pas inconnu , Henri Celui qui fit la fameuse tète de bronze qui, dit-on, prononçait ces mots : « L( temps est, le temps fût, le temps sera, >. Que cette tète de bronze ait réellemenl prononcé ces paroles ou d'autres , c'est c( que je ne prendrai pas sur moi d'affirmer Vous pouvez juger vous-mêmes de la vrai- INDUSTRIELS. 77 semblance de ce fait; mais ce qui est plus certain , c'est qu'il fit une découverte , presque aussi extraordinaire , celle de la poudre a. canon. Ce fut aussi lui qui in- venta ce qui est plus a votre portée , Lu- cie , et qui vous plaira sans doute davan- tage, la chambre obscure. Ce même Roger Bacon, suggéra le premier la possibilité de faire une machine , avec laquelle un homme pourrait monter dans les airs. Mais personne ne le crut. Quelques centaines d'années s'écoulèrent, comme de coutume, entre la première idée et l'accomplisse- ment de cette étonnante invention. Rien ne fut fait, ni tenté, depuis le temps du grand Roger, jusqu'à celui où s'élevèrent , pareils à une constellation glorieuse , ces savans habiles qui illustrèrent leur siècle , et brillèrent au premier ranj* lors de Téta- bassement de notre Société ou Académie Royale, sous le règne de Charles IL (( Vers cette époque , un homme d'un génie hardi et vaste, nommé YVilkins , entreprenant jusqu'à la témérité , publia assez imprudemment , avant d'en avoir fait l'expérience , qu'il serait bientôt en état de voler avec des aîles de son inven- tion. A l'aide de ces aîles, il prétendait, non-seulement s'élever, mais se soutenir en l'air, et voyager dans un char-volant, que , par des moyens mécaniques , il es- 1S LES JEUNES pérait pouvoir guider a son gré, en rele- vant ou l'abaissant par le mouvement de ses ailes. Il prédit en outre , que dans les siècles a venir, « les hommes voyageraient au travers de l'air, aussi commodément et aussi facilement que sur l'eau ou sur la terre : et qu'il viendrait un jour, où l'on demanderait ses ailes avant de se mettre en route, comme on demande aujourd'hui ses bottes. » Ce furent ses propres paroles, et elles n'ont été que trop souvent ré- pétées depuis pour tourner en dérision les faiseurs de projets et d'inventions. » — ■ « Je suis fâché , » dit Henri , « qu'il ait été assez imprudent pour se vanter d'avance, quel que fut son espoir de suc- cès. Essaya-t-il enfin de faire son expé- rience? » — ce Oui, il essaya; puis essaya encore, mais en vain. Il eut beau employer tour- à tour du bois, du liège , ou du fil de fer, il ne put jamais s'élever de deux pouces plus haut. » — « J'en suis bien fâché, » répéta Henri. « Je ne peux pas souffrir que des hommes de génie ne réussissent pas dans leurs in- ventions , car alors tous les imbéciles croient avoir le droit de se moquer d'eux.)) — ce C'est pourquoi les hommes de gé- nie devraient être prudens, Henri, et ne pas proclamer leurs inventions , avant INDUSTRIELS. 79 d'en avoir fait l'épreuve. Les aîles ne répondirent pas a ce qu'on en attendait , et comme il paraissait alors très-peu pro- bable que l'audacieuse prédiction de VYil- kins, s'accomplît jamais, tout le monde, les gens instruits comme les ignorans, se moquèrent de lui, de ses aîles, et de son voyage dans la lune. Les savans eux-mê- mes pensaient que le pouvoir de monter dans les airs, et d'y soutenir son essor, était bien au-delà des puissances de la mécanique et de la science : et lorsque les gens du peuple voulaient exprimer leur incrédulité sur l'exécution d'une chose impraticable , ou d'un projet qui leur pa- raissait chimérique , ils disaient : ce C'est aussi impossible que de voler, ou de mon- ter au-dessus des nuages. » — (c Et cependant, ce n'a pas été im- possible pour la scrence , a la fin ! » s'écria Henri, d'un air de triomphe. — « Vers le même temps, » continua sir Rupert, « un jésuite, du nom de Lana, laissant de côté l'idée des aîles, crut pou- voir s'élever dans l'air, sur des globes de cuivre creux et minces, dans lesquels il avait fait un vide. » -— (( Un vide ! que c'était ingénieux ! » dit Henri, « Pût-il réussir? » — ce Non; le pauvre homme échoua, malgré tout son génie; il ne savait com- 8o LES JEUXES meut produire un vide assez complet; de plus, le poids de ses boules de cuivre était trop grand; et quand il les faisait très- milices, la pression de Pair extérieur les poussait en dedans, et les détruisait. )> — « Ali î oui, parce qu'il n'y avait pas de résistance au dedans , >j reprit Henri. (c Qu'est-ce qui vint ensuite? » — - « Un autre homme non moins ha- bile ; Gaiien, qui écrivit un petit livre, dans lequel il disait clairement, que si on pouvait découvrir une espèce d'air plus léger que celui de l'atmosphère , et en remplir un sac, on pourrait par ce moyen s'élever de terre. » — (( C'est exactement la description d'un ballon. N'est-ce pas, Monsieur? » demanda Henri. — (( Oui , a -peu - près. Mais il ne dé- découvrit jamais cette espèce d'air plus léger. )) — a 11 dit, si l'on pouvait, » interrom- pit Lucie. )) — — a Son idée était cependant tout-a- fait juste , )) reprit sir Rupert; « mais elle en resta la; personne ne l'appliqua ou ne la poursuivit pendant un autre siècle , jusqu'à ce qu'enfin la plus simple obser- vation conduisit droit a la vérité. En ob- servant comment la fumée s'élevait dans l'air, et comment les nuages flottaient INDUSTRIELS. Si dans l'atmosphère , il vint à l'esprit de Montgolfier.... » — a Montgolfier! m s'écria Lucie; a à présent, je sais que nous arrivons aux véritables ballons. » — ce II vint a l'esprit de Montgolfier, » continua sir Rupert, « que s'il pouvait emprisonner la fumée ou le nuage dans un sac, le sac s'élèverait en l'air, et que le remplissant sur la terre, il pourrait mon- ter avec lui jusqu'aux nues. Ce savant, doué d'autant de sagacité que de génie, ob- serva, en poursuivant toujours ses idées, qu'a mesure que l'air s'échauffe, il de- vient beaucoup plus léger, parce qu'il est plus développé, plus raréfié, et il résolut d'essayer de l'air échauffé pour son bal- lon. )) — ft L'y voila ! il y est ! » s'écria Henri. — « Oui, » dit sir Rupert, « une fois rempli d'air chaud, le ballon s'éleva de lui-même. Il eut alors l'ambition de vou- loir en faire un, qui, non - seulement, montât tout seul, mais l'emportât avec lui. Pour cet objet, il était nécessaire de dé- terminer d'une manière certaine de quelle grandeur il fallait faire le globe , pour lui donner assez de puissance. Quand la di- mension d'un ballon est telle, que la dif- férence entre le poids de l'air léger et raréfie' qu'il contient, et celui de l'air 4* 83 LES JEUNES atmosphérique, plus pesant, qu'il déplace, est exactement égale au poids réuni de l'homme, de la nacelle et du ballon, alors ce ballon se soutiendra et voguera clans l'air. Mais , comme l'air devient graduel- lement moins épais et plus léger a mesure qu'on s'élève au-dessus de la terre , le bal- lon doit être considérablement plus grand si l'on veut qu'il monte a une grande hauteur. La différence qui existe entre ces poids, est, ce que l'on nomme le pou- voir d'ascension. Vous voyez , Henri , quel esprit d'observation, et quelle jus- tesse de jugement, il fallait a ce célèbre inventeur, pour arriver a de pareils ré- sultats, et pour assurer l'exactitude de ces calculs ; sans quoi il n'eût pu monter en triomphe dans les airs, comme il le fit. » — (c II monta donc? » s'écria Lucie. a Oh, oui! je me le rappelle a présent. » — « Le ballon était rempli d'air, raréfié ou chauffé par un feu de paille qu'on avait fait au-dessous, )> continua sir Rupert; « et une foule innombrable de spectateurs s'as- sembla a Paris *, pour voir la première * Ce fut bien à Paris , que se fit la principale expé- rience , mais une première avait déjà eu lieu à Anno- nay, ville natale du célèbre Montgolfier, Le 5 juin 1785, c 3 INDUSTRIELS. p expérience publique qui réussit complè- tement. L'enthousiasme fut général : le nom de Montgolfier devint européen. Son génie fut célébré dans toutes les langues, et il existe une quantité de descriptions en prose et en vers, de la première ascension du ballon. Parmi les nombreux hommages rendus a cet homme célèbre, et a son ex- traordinaire découverte , je ne vous en ci- terai qu'un, celui du docteur Darwin. Je suis sûr que les vers et le sujet plairont a Lucie. » ■■ ■■ le premier aérostat s'éleva, en présence d'une assemblée nombreuse, frappée d'admiration et de surprise. L'en- veloppe du poids de cinq cents livres, avait la forme d'un globe presque sphérique , de trente-cinq pieds de hauteur, et cent dix de circonférence, ayant une capacité dfe vingt-deux mille pieds cubes. Elle était de toile doublée de papier; on avait ménagé une large ouverture à la partie inférieure, au-dessous de la- quelle on avait allume un feu de paille très-vif, où l'on jetait des flocons de laine pour l'alimenter. L'air dilaté qui entrait avec force dans l'intérieur du bal- lon , le gonfla bientôt, et lorsqu'il eût acquis une tem- pérature d'environ 70 degrés, thermomètre de Réau- mur, il se trouva réduit à une légèreté spécifique suffi- sante , relativement à celle de l'atmosphère , et on le laissa s'élancer dans les hautes régions de l'air. Voyez dans les notes, la suite de ces expériences, et quelques détails sur M, de Montgolfier. 84 LES JEUNES — (( Et a Henri aussi , Monsieur, bien certainement, » reprit Lucie, avec feu. Sir Rupcrt , après avoir passé la main sur son front pour recueillir ses idées, récita les vers suivans : « L'air immense a reçu le ballon aux flancs creux: Sur son aile de soie il traverse les Cieux ; L'intrépide Français le jeta dans l'espace, Et les vagues d'azur pressent sa noble masse. Dominant le palais, et le temple, et la tour, Il vogue: ou, plus hardi, sur la voûte du jour, Globe d'or, monte et brille en la vasle étendue. Sans haleine, sans voix, une foule éperdue Cherche, retrouve, et perd aux cieux le point flottant : « Il est là!.. Plus loin. ..Mon!..» L'œil en le poursuivant Se fatigue ; et la tache , encore un instant vue , Se voile, et disparaît sous une faible nue. Oh! que de vœux au Ciel ! que d'espoir! que d'effroi! Portez-le, vents le'gers ; astres, faites-lui place!...» Le philosophe en paix fend l'océan d'azur; Sa poitrine gonflée aspire un air plus pur ; Des mystères sans nombre à ses yeux s'éclaircissent ; La terre s'amoindrit, les étoiles grandissent; Les fleuves ne sont plus que de bizarres traits Serpentant sur la plaine en lucides filets. De son pied dédaigneux, il foule les nuages ; L'éclair fourchu s'allume, appelant les orages: Mais la foudre sous lui grondera vainement, Il l'observe, bercé sur les ailes du vent. Elève-toi, grand homme , et poursuis ta carrière , INDUSTRIELS. 85 Montgolfier! dans sa source aborde la lumière. D'un élément sans prise, hardi triomphateur, Dans le chemin sans trace où tu cours en vainqueur, Un autre, quelque jour, saura fixer ta route ; Au monde tu l'ouvris, il la suivra sans doute. Ils sont réalisés ces merveilleux récifs Que le fils du de'sert près du foyer assis Contait, en savourant sa vie aventureuse, Quand , d'un coursier ailé rêvant l'ardeur fougueuse r La vitesse sans frein , le vol audacieux, Il le peignait , rasant les longs de'serts des cieux. L arabe a devine' : dompte', quoique indocile, L'esprit de l'air, pour nous, devient coursier agile: L'aveugle torce entend , le ge'nie a parlé : Sur les ailes des vents le ballon a volé , Et l'air porte , guidé par les flammes brillantes , Et nos légers palais , et leurs barques flottantes. » — « Quels beaux vers! » s'écria Lucie, « et qu'on doit être orgueilleux de les avoir inspirés. » — « L'homme qu'ils célèbrent, » reprit sir Rupert, « avait autant de modestie et de simplicité que de génie. Il n'aimait pas la science pour les louanges qu'elle peut attirer, mais pour elle-même : aussi vécut- il heureux , poursuivant partou la vérité, et le cours de ses expériences, sans se laisser enivrer par les éloges qu'on lui prodiguait , et sans jamais éprouver le moindre sentiment d'envie. J'ai connu a Paris, plusieurs personnes qui avaient vé- 86 LES JEUNES eu dans son intimité , et qui le peignaient comme l'homme le meilleur, le plus no- ble, et le plus aimable. )> — u Je voudrais que les hommes de gé- nie fussent tous de même , b dit Henri. « Il est si doux de pouvoir aimer ceux qu'on admire. Mais, Monsieur, pour re- venir a l'expérience , auriez-vous la bonté de me dire ce que fit ce savant pour se soutenir en l'air? car quand l'atmosphère eut refroidi l'air chaud enfermé dans le ballon, il dût nécessairement redes- cendre. )> — « Yotre observation est très-juste, Henri. Il emporta avec lui du feu , attaché au fond du ballon, pour tenir l'air inté- rieur constamment raréfié. » — (( N'était-ce pas très-dangereux? » demanda Lucie. — « Certainement; ces ballons a feu avaient de grands dangers. » — a Et d'ailleurs , » reprit Henri , « comment pouvait-t-on emporter assez de bois ou de paille pour entretenir le feu? » — « Oui; c'était encore la une autre difficulté , » dit sir Rupert. — a Et comment est - on parvenu a vaincre tous ces obstacles, Monsieur? » — « Ils ne sont pas encore tous vain- cus, )) répliqua sir Rupert. « Mais on a fait plusieurs perfectionnemens. » INDUSTRIELS. 87 — é Par quels moyens, s'il vous plaît In — a Principalement par des moyens chimiques. Long-temps avant l'époque à laquelle vivait Montgolfier , des savans avaient découvert une espèce d'air, ou de gaz, qui était beaucoup plus léger que l'air atmosphérique. On l'appela, d'abord, air inflammable , a cause de sa facilité a s'enflammer; c'est le même qu'on nomme aujourd'hui gaz hydrogène. » — (( Gela même était encore dange- reux, )) dit Lucie. — (( Oui, mais ce gaz ne s'allume que lorsqu'il est en contact avec la flamme. Tant qu'on peut l'en garantir, on ne court aucun risque. » — « Eh bien , » reprit Lucie , » cela valait déjà beaucoup mieux que d'em- porter en l'air du feu tout flambant sous les ballons. Alors, je suppose qu'on les remplit avec ce gaz hydrogène. » — ce Non, pas avant qu'il ne se fût écoulé quelque temps. D'aliord, un hom- me dit qu'on pourrait le tenter; un autre en fit l'essai, mais seulement en soufflant de grosses balles de savon. Enfin, trois in- génieux chimistes employèrent ce gaz a remplir un grand ballon , fait en soie , et bien vernissé pour empêcher l'air de s'é- chapper. )> — (c Et j'espère qu'il le retint ferme, Q8 LES JEUNES sans en rien laisser passer, » s'écria Lucie, r< car alors on pouvait rester en l'air aussi long-temps qu'on voulait. » — a II ne le retint que trop Lien , » reprit sir Rupert; « a mesure que le ballon s'élevait très- haut, la pression de l'atmos- phère diminuait, au point que le gaz se dilatant avec beaucoup de force, et ne trouvant pas d'issue pour s'échapper , fît crever l'enveloppe de soie, et le ballon tomba. )> — (( Et les pauvres gens qui étaient dedans, » dit Lucie* « que leur arriva- t-il ? n —• ce Personne n'y avait monte, » répli- qua sir Rupert; « mais l'expérience réus- sit si complètement , que les inventeurs résolurent d'en faire une seconde, et pour cette fois d'y monter eux-mêmes: car, ayant découvert ce qui avait causé l'acci- dent, ils crurent avoir trouvé le moyen d'empêcher qu'il se renouvellât. » Sir Rupert fit une pause pour donner a Henri, le temps de chercher quel pou- vait être ce moyen. Henri se dit a lui - même , le ballon creva parce que le gaz ne put pas sortir, lorsqu'il fût trop dilaté. « Peut-être, Monsieur, qu'ils mirent une soupape à leur ballon, a-peu-près comme la soupape de sûrçté d'une machine à vapeur, de ma- INDUSTRIELS. 89 niêre a pouvoir faire sortir un peu de gaz a volonté ? » — u Précisément , » répliqua sir Rupcr t. — « Ils réussirent donc , » dit Lucie. (( Combien de chemin firent-ils? )> — a Environ une lieue , si je m'en* souviens bien , )> répondit sir Rupert. — a Rien qu'une lieue ! que trois mil- les ! » s'écria Lucie. « Je croyais qu'on avait fait bien plus de cliemin que ça en ballon. )) — (c Beaucoup plus, sans doute, mais ce ne fut que quelque temps après. Un homme traversa ainsi le détroit qui sépare l'Angleterre de la France , et un autre fit trois cent milles en peu d'heures; en sept heures, je crois. » — ce Trois cents milles en sept heures! c'est vraiment la voler ! » dit Lucie. — a Que j'aurais voulu être avec lui î^ s'écria Henri. — a II courut un bien grand danger, » reprit sir Rupert. « Il s'éleva le soir ; son ballon était rempli de ce gaz inflammable, et illuminé par plusieurs lampions sus- pendus a l'entour. » — a Comme cela devait-être beau! » s'écria Lucie. — « Oui, mais bien dangereux, » dit Henri: « car comment pouvait-il laisser échapper le gaz, quand cela devenait né- 9° LES JEUNES cessairc? Les lampions y auraient rais le feu. » — « Il n'était pas tout-a-fait aussi im- prudent que vous le pensez, mon cher Henri. Il avait fait un arrangement pour mettre le gaz hydrogène a l'abri des lam- pions, et pour pouvoir en lâcher quand il le voudrait durant son voyage; mais il ar- riva que, pendant que son ballon se rem- plissait, la populace parisienne s'assembla autour, et elle était si impatiente qu'elle l'aurait déchiré, s'il y eut eu le moindre retard ; on ne voulut pas même laisser au pauvre homme le temps d'ajuster son appareil a la soupape de sûreté. Il s'éleva avec une rapidité sans exemple, jusqu'au dessus des nuages; le ballon se dilata tout- à-coup ; il vit le danger, mais de peur du feu, il n'osa pas laisser échapper du gaz hydrogène. Le ballon s'enfla de plus en plus;il vit qu'il allait crever en moins d'une minute. Que pensez-vous qu'il fit, Henri?» — K II éteignit les lumières, » répon- dit Henri. — « Oui, » continua sir Rupert; « il étendit une main vers les lampions, et il éteignit tous ceux qu'il put atteindre, tandis que, de l'autre, il fit une déchirure au ballon , pour laisser sortir le gaz. L'air inflammable s'échappa en grande quan- tité , et ce fut ainsi que sa présence d'es- prit le sauva. » INDUSTRIELS. QI — « Il fallait en vérité une grande pré- sence d'esprit, » dit Lucie. « Je ne com- prends pas comment on peut penser du- tout, aune si terrible hauteur, au milieu des nuages, et sans personne auprès pour vous porter secours. » Elle eut bien voulu entendre conter d'autres histoires amusantes de gens qui avaient fait des voyages de découvertes en ballon. Sir Rupert lui dit qu'il lui mettrait entre les mains un livre , dans lequel elle pourrait lire toutes les aventures de ces aéronautes, ou voyageurs aériens; a ra- contées, » ajouta-t-il, « d'une manière beaucoup plus amusante que je ne 'pour- rais le faire. Je vais aller chercher ce li- vre dans la bibliothèque , et vous pourrez le lire avant de voir partir notre ballon, ou après, comme il vous plaira. » — (c Avant, si vous voulez bien , Mon- sieur : j'aimerais mieux tout de suite. Il est si agréable de lire quelque chose sur un sujet, précisément quand on en a la tête remplie. Henri , veux-tu venir le lire avec moi? » — a Non, merci; il suffira qu'un de nous le Vise. Tu me le conteras après, et je veux voir comment sir Rupert va rem- plir le ballon. » 92 LES JEUNES — * u Je voudrais Lieu voir cela aussi, » dit Lucie. Sir Rupert commença l'opération. Il mit un peu de limaille de fer dans une bouteille , et il versa dessus de l'acide sulfurique , délayé dans six fois environ autant d'eau. Aussitôt que Lucie vit l'acide sulfuri- que , elle se retira a une distance respec- tueuse. Elle fit sagement. Quand l'acide eut été versé sur la limaille de fer, il s'é- leva de la bouteille un nuage de vapeur blanchâtre , et une odeur singulière se répandit dans l'appartement. Sir Rupert dit a Lucie, que le gaz qui s'élevait ainsi, était de l'hydrogène, et devait servir à remplir le petit ballon. Il prit ensuite un tube ou tuyau de verre recourbé , qui était ouvert aux deux bouts. Il en plaça un dans le goulot de la bouteille , et l'autre dans une cruche presque pleine d'eau , de sorte que le gaz, après avoir passé a travers ce tuyau , ar- rivait a moitié de la cruche, et remontait à la surface en passant par l'eau; ce qui le purifiait: au-dessus de la cruche, il mit un entonnoir en verre , avec sa plus large ouverture tournée par en bas, pour recueillir les petites bulles de gaz qui s'élevaient à la surface de l'eau. Sir Ru- INDUSTRIELS. g3 pert, ayant place cet appareil sur le plan- cher, prit le petit ballon, et le suspendit a une canne , dont il appuya les deux bouts sur le dos de deux chaises, placées a distance. L'ouverture du fond du ballon était réunie et serrée ferme autour d'un tuyau de plume, qui dépassait d'environ un pouce l'endroit où le ballon était fer- mé* il entra ce tuyau dans le petit bout de l'entonnoir, et luta l'endroit où ils se joignaient avec le mastic qui se trouva le plus tôt prêt, et le plus a portée, un peu de pâte d'amande détrempée dans de l'eau; il mastiqua de même le tube de verre plongé dans le goulot de la bouteille. Les points de jonction étant alors à l'é- preuve de l'air, pas une particule du gaz ne pouvait s'échapper, qu'à travers le tuyau de plume , qui lui laissait une libre entrée dans le ballon. Bientôt, Lucie vît les bulles s'élever de plus en plus nombreuses, et comme le gaz montait à travers l'entonnoir, elle observa qu'il commençait a gonfler le bal- lon. Cependant, comme l'aiiaire semblait marcher lentement, elle jugea qu'il serait ennuyeux de rester Ta jusqu'à la fin ; d'au- tant plus qu'elle n'y était bonne a rien. Elle dit donc qu'elle était tout-a-fait sa- tisfaite de ce qu'elle avait vu, et elle alla Ç)/f LES JEUNES a la bibliothèque lire les aventures des autres voyageurs aéronautes. Sir Rupert l'accompagna ; et lui ayant avec bonté désigné et marqué plusieurs passages amusans , il retourna vers Henri , qui, comme il le dit a Lucie , aurait bien- tôt besoin de son aide. s INDUSTRIELS. ^5 CHAPITRE Y. J oocpe-u^uc*; lo X o.xacpute' ; l çAoccvdei\[ ; C.w- Lucie eut le temps de lire tout ce que sir Rupert avait marque' dans l'histoire des Voyageurs aériens , avant que le petit ballon fût rempli. A son retour , elle trouva Henri seul dans le labora- toire , tenant le ballon, qui était main- tenant un globe parfait, entièrement ten- du. 11 lui montra que le tuyau de plume était fermé au bout par un petit bouchon de liège ; que sir Rupert y avait enfoncé quand le ballon avait été assez gonflé, de sorte qu'il avait pu ôter le lut sans crain- dre de laisser échapper du gaz. (( Je suis bien aise que sir Rupert soit resté pour faire tout cela, h dit Henri, « car j'ai vu combien il fallait d'adresse et de promptitude, et je n'aurais jamais 96 LES JEUDTES su m'en tirer. Tu arrives juste à temps, Lucie, » ajouta-t-il ; « nous ne faisons que de finir. » — (c Lâche la corde avec laquelle tu retiens le ballon, Henri, pour que je voie s'il montera. » — a S'il montera! Lien certainement; » répliqua Henri , « regarde comme il me tire la corde des mains. Je vais y suspen- dre ce petit poids; je crois qu'il pourra l'enlever aussi. » — a Rien que ce petit poids! Est-ce la tout ce qu'il peut porter? » — ce Oui, » reprit Henri, «et c'est beaucoup pour un si petit ballon. » — a II est vrai qu'en proportion de sa grandeur, le poids n'est pas mal gros. Maintenant, Henri, lâche un peu la corde, je t'en prie. Tiens! tiens! le voila qui s'élève ! » — ; « Mais je ne veux pas qu'il monte trop haut, et qu'il aille frapper contre le plafond, )) s'écria Henri. « Il faut que j'y attache quelque chose de plus lourd. * Il remplaça le premier poids par un second plus pesant, et fit une nouvelle épreuve; enfin, pour contenter Lucie, il lâcha la corde: le ballon s'éleva, et se balança avec grâce, au-dessus de leurs têtes , à-peu-près à la moitié de la hauteur de l'appartement. Après être resté quel- INDUSTRIELS. 97 ques instans immobile , il se dirigea vers la cheminée ; comme si , remarqua Lucie, il eût voulu se chauffer; et au bout de quel- ques minutes, il s'en éloigna de nouveau. Le fait est que, comme Henri l'observa, et expliqua a sa sœur, le courant d'air qu'as- pirait la cheminée, l'attirait vers le feu : a mesure qu'il en approchait, la chaleur se communiquant au gaz renfermé dedans, le faisait remonter vers le plafond , près duquel il se balançait, jusqu'à ce que le gaz refroidi, le laisât redescendre, et rentrer dans le courant d'air qui l'attirait vers le feu, et lui faisait recommencer les mêmes mouvemens. Henri les obser- vait avec un intérêt infatigable, s'écriant , de temps en temps : « A présent, il monte parce que et maintenant le voilà qui descend, à cause de, etc. >i Après une ou deux minutes passées ainsi , Lucie dit : « c'est très-curieux ; mais quand donc le laisseras-tu s'enlever dehors, Henri? je voudrais tant le voir monter jusqu'aux nuages! » — a Aussitôt que mon père et sir Ru- pert seront de retour, » répondit Henri. — «Eh bien, en attendant, » reprit Lucie, (( je vais te conter ce que j'ai lu. Sir Rupert avait bien raison de dire que ce li- vre était amusant: mais je ne pourrai pas te IV. 5 I 98 . LES JEUNES le conter si tu as la tête si pre'occupée de ton ballon. » — « Mais, ma chère, je n'en suis pas si préoccupé que je ne puisse t'entendre très- Lien. )> — « Je sais que tu pourras m'entendre ; mais tu ne m'écouteras pas comme il faut, tant que tu seras toujours a veiller a ton ballon, et a le regarder. » — ce En ce cas -là, » reprit Henri, en riant , « il faut que tu y veilles toi-même , et je t'écouterai pendant que j'aiguiserai mon couteau, et le tien aussi, si tu veux me le donner. Me permettras-tu au moins de faire cela? » — « Oli ! oui • merci. Je sais que cela ne t'empêchera pas de m'e'couter. Mon cher Henri , as-tu jamais entendu parler des parachutes? les connais-tu? » — « Non; du tout. » — a J'en suis bien aise, car je pourrai enfin t'apprendre a mon tour quelque chose. On se sert des parachutes pour pré- venir les dangers de la descente d'un bal- lon. Le nom parachute , qui vient du mot français chute, explique l'usage de la chose. Figure-toi donc, Henri, que c'est une espèce de parapluie, qui s'ouvre de lui^ même du moment qu'il sent la résistance de l'air, et qui empêche le ballon de re- INDUSTRIELS. Q) descendre trop vite , et trop brusque- ment *. Un homme en fit d'abord l'épreuve avec son chien : il l'attacha a un petit pa- rachute, et quand le ballon fut a une grande hauteur, il le mit dehors, et le laissa aller : le parachute s'ouvrit , et — a Très-bien, » dit Henri, « je vois. Le parachute a servi a l'empêcher de tomber trop vite. » — a Je le croyais comme toi, mon cher Henri; et ce serait arrivé, sans le vent : mais il se mita souiller si fort, si fort, que c'était comme une grande tempête, une espèce d'ouragan : le pauvre chien et le parachute furent poussés en haut , en bas, et de toutes sortes de manières; et l'homme qui était resté dans le ballon, était aussi balloté , sans pouvoir ni s'ar- rêter, ni se guider: enfin, quand l'o- rage commença a se calmer, l'homme et le chien se retrouvèrent en vue l'un de l'autre, et le chien, reconnaissant son maî- tre, se mit à aboyer, justement comme il lurait pu le faire à terre : une fois ils se trouvèrent si rapprochés, que le maître étendit la main pour le reprendre , mais an autre terrible coup de vent les fit * Cette invention est due à fil. Joseph de Montgoi- îer, frère d'Etienne de Montgolfier. 100 LES JEUNES tournoyer chacun de leur côte, et les poussa dans une autre direction : cepen- dant, l'homme et le chien arrivèrent en- lin a terre, l'homme d'abord, le chien ensuite, avec son parachute, et tout-a-fait en sûreté î » — ce Eh Lien, tu vois que cela réussit pourtant! » dit Henri. — (( Oui. pour cette fois; mais a une autre, un pauvre homme se cassa la jambe, en voulant descendre avec un parachute; et il faut que tu saches, Henri,... je suis fâchée de te le dire, mais il le faut , puisque c'est la vérité; il faut donc que tu saches qu'une quantité d'accidens terribles sont arrivés aux gens qui ont monté en bal- lon : un homme a été brûlé ; plusieurs ont failli périr, en tombant dans la mer; ils se seraient noyés sans quelques braves pê- cheurs qui parvinrent a les retirer. Un autre homme a ballon se trouva dans une cruelle position : il survint tout-a-coup un orage , avec du tonnerre , des éclairs , et il était juste au milieu, dans les nua- ges : il dit qu'il y eut un moment où il per- dit connaissance , et resta couché au fond de la nacelle , dans un état d'insensibilité, il ne sait pas combien de temps , jusqu'à ce que le ballon toucha la terre comme une balle de paume, et rebondissant, fut jeté contre un rocher. Oh! mon cher Hen- INDUSTRIELS. 10 1 ri!.... Enfin, l'ancre s'accrocha clans les branches d'un arbre , et ce fut ce qui sauva le pauvre homme. Les savans peu- vent dire tout ce qu'ils voudront, mais, en vérité , je crois que c'est une terrible chose , Henri. Je ne me soucierais pas du tout de monter dans un ballon. » — a J'en suis fort aise , » reprit Henri , « car je ne pense pas que cela te convint. » — (c Mais de plus, Henri, je ne me soucierais pas davantage de t'y voir mon- ter, toi. » — « Oh! pour ça, c'est une autre af- faire. Un homme doit s'accoutumer au danger, et savoir le braver. » — ce Oui, pour une bonne cause , » dit Lucie. — f< Certainement; pour une bonne et grande cause, » répéta Henri. — a Mais, en ce cas-là, qu'est-ce que c'est qu'une grande cause? » — « La cause de la science , ma chère , n'est-clle pas une grande cause ? » — ce Je n'en sais rien. Je crois que c'est bien assez pour un homme, de risquer sa vie pour son pays, pour son père, sa mère, ses amis, ou ses sœurs. Tu n'as qu'a de- mander a papa dès qu'il descendra. » — « Tvon, pas a présent; nous en par- lerons une autre fois : tu sais qu'il faut que nous allions au ballon. Mais, Lucie. 102 LES JEUNES où est -il donc le ballon?.... Oh, Lucie, qu'est-ce qu'il est devenu? je t'avais dit d'y veiller. » — a Je ne sais pas ce qu'il a pu deve- nir, » s'écria Lucie: « il doit être quel- que part dans la chambre, mais je ne peux pas le voir. Regarde sur cette grande armoire; moi, je vais chercher sous les tables. » Ils visitèrent en haut, en bas, cherchè- rent partout, mais sans rien trouver. « Les fenêtres sont ferme'es.... la porte aussi,... personne ne l'a ouverte; personne n'est entré .... personne n'est sorti de la chambre depuis que nous l'avions ici , en sûreté, » dit Henri. — a II faut qu'il ait creve' , » reprit Lucie; « cherche la peau. » — « Il n'aurait pas pu crever sans faire un peu de bruit, je crois, » dit Henri. — a Nous éclaircirons cela quand nous aurons trouvé la peau , » interrompit Lucie : « mais je ne vois rien qui y res- semble. Qu'a-t-il donc pu devenir? » Henri fit une seconde visite avec le plus grand soin , et en silence ; il dit enfin : ce A présent, je suis sûr qu'il n'est pas dans la chambre, et il n'y a qu'un chemin par où il ait pu sortir. » INDUSTRIELS. Io3 — (c Quel chemin donc? » demanda Lucie. — (( Par la cheminée, » dit Henri. — « Par la cheminée ! » s'écria Lucie, a Au fait, a présent que je me souviens, c'est très-probable. Tu sais, Henri, com- me il aimait a aller du côté du feu. )> — a lia pu s'accrocher en montant , )> reprit Henri , et il essaya de regarder dans le tuyau de la cheminée, mais il ne dé- couvrit rien. — « Il n'y a que du noir , )> dit Lucie , fourrant sa tête sous le manteau, comme son frère retirait la sienne. Henri courut dehors, pour voir s'il n'apercevrait pas le ballon, planant au-dessus du toit. Personne ne put lui dire où le globe s'était envolé. Pourtant un homme avait vu « quelque chose de très-drôle, » sortir par le haut de la cheminée ; un autre avait vu cette drôle de chose passer au-dessus de sa tête Il avait cru, d'abord, que c'était un cerf- volant- il ne put dire que ce qu'il avait cru que c'était, et combien il avait été étonné quand il avait vu que ce n'était pas ce qu'il croyait • Henri ne put jamais en tirer autre chose. Le pauvre garçon courut a travers champs, sauta des fossés, passa dans les haies, et hors d'haleine, accablé de cha- Io4 LES JEUNES leur et de fatigue, revint a la maison pas plus savant qu'il n'en était sorti. Pendant lout ce temps, Lucie se désolait de sa négligence , que Henri ne lui reprocha jamais une seule fois. Ils étaient d'autant plus chagrins de la perte de ce petit ballon, qu'il appartenait à Edouard Dighy , qui , comme le leur avait dit sir Rupcrt, avait passé tout un jour a le mettre en état. Plus ils y son- geaient, plus ils s'affligeaient. Sir Rupert lit tout ce qu'il put pour les consoler, leur disant, qu'il prenait sur lui toute res- ponsabilité, et qu'il se procurerait pour Edouard, un jabot de dinde de iSorl'olk, aussi grand et aussi beau que celui qui s'était perdu. « Mais, » ajouta leur in- dulgent ami, (( je ne renonce pas encore a noire ballon; il peut n'être qu'égaré: bien certainement, il n'a pas été volé; nos voisins, et les enfans de nos voi- sins, sont tous de bons et braves gens. Quelqu'un le trouvera probablement , et en rapportera la peau demain. Mais pour aujourd'hui, je suis bien fâché de ce contre-temps. Si j'avais encore mon joli petit ballon d'autrefois, mon poisson-vo- lant! )) — a Un poisson-volant! » s'écria Lu- cie. (( Quel malheur que vous ne l'ayca plus ! )) INDUSTRIELS. IOJ Henri demanda de quelle grandeur il était. (( Il avait environ quatre pieds de la tète a la queue, et large en proportion pour un poisson, » dit sir Rupert, rt avec des nageoires et tout ce qui pouvait lui donner l'air d'un véritable poisson vivant. Il était de baudruche, de cette peau em- ployée par les batteurs d'or, et que je vous ai montrée. Yous savez, Henri, que baudruche est le nom qu'on lui donne eu français; et mes pensées se reportant à Paris, où j'avais vu pour la première fois un ballon de cette espèce , j'ai conservé le nom par lequel on me l'avait désigne. Je fis cadeau de mon joli poisson a. Edouard , qui était fort jeune a cette époque. Il se perdit dans la traversée : il tomba, je crois, dans la mer. >5 — (( Il est tout naturel qu'un poisson retourne dans la mer, » remarqua Lucie. 1 — (( Mais, puisque nous n'avons ni ce- lui-là, ni d'autres } » poursuivit sir Rupert, a que ferons-nous maintenant? si, au lieu de vous désoler de n'en avoir pas de tout prêt, vous essayiez d'en faire un? qu'en pensez- vous? « — (c Je crois que ce serait la chose du monde la plus amusante, » répondit Lucie. — « Oui, si nous pouvons en venir à bout, » dit Henri. ~* 106 LES JEUNES — a Pourquoi pas, mon frère ! si nous avons tout ce qu'il faut? » Sir Rupert pensa que lady Digby, qui se trouvait toujours avoir précisément ce dont on avait besoin, pourrait peut-être leur fournir une main ou deux de papier d'argent. « Eh bien, » reprit Lucie, a nous au- rons bientôt fait un ballon en papier d'ar- gent. » — a Nous n'avons plus que trois jours a rester au château de Digby, » dit Henri, avec un profond soupir. — «Que trois jours!., en vérité? a ré- péta Lucie, soupirant aussi du fond de son cœur; mais elle ajouta, d'un ton plus animé : « Trois jours entiers; et celui-ci que tu ne comptes pas , Henri, et qui n'est encore qu'a moitié. Mais je m'étonne que tu ne sois pas encore plus empressé, et plus impatient que moi de te mettre a notre ballon. )) — a J'en suis impatient, ma chère, très-impatient, mais je vois beaucoup de difficultés; et je crains que nous ne gas- pillions le papier d'argent de lady Digby, qui en a sûrement besoin pour doubler quelques boîtes, ou quelques cartons. — a Je ne voudrais pas que vous fis- siez un travail inutile , mes chers enfans,» reprit sir Rupert, en souriant; « ni que INDUSTRIELS. I07 vous gaspillassiez ce papier, ou autre cho- se, sans obtenir de résultats. Mais je puis vous répondre que , pour une pareille en- treprise, lady Higby donnera son papier d'argent de bon cœur, et que même, s'il le fallait, elle dédoublerait une de ses boîtes. Cependant, pour ne pas élever trop haut le mérite de son sacrifice, et pour vous tranquilliser l'esprit, Henri, je vous dirai qu'elle en a dernièrement ache- té une provision pour Edouard. Il y a beaucoup a apprendre, en faisant bien une chose de ce genre * et j'aime à encourager l'exécution de tout ce qui demande du jugement et de l'adresse* aussi, je suis toujours d'avis de laisser mes jeunes amis faire eux-mêmes leurs expériences. » — a Mais croyez - vous réellement , Monsieur, que nous puissions réussir? » demanda Henri. — (( Dites-moi comment vous comptez vous y prendre , et je vous donnerai mon opinion, n — — a Je n'en sais rien, » répliqua Henri ; « tout ce que je sais, c'est que c'est extrê- mement difficile,* je me souviens que lors- qu'on fit le ballon de mon oncle , lui et mon père étaient tout occupés a calculer, à mesurer avec un compas sur de grands tableaux de chiffres, d'échelles* mais je îoS LES JEUNES ne pus rien comprendre à ce qu'ils fai- saient. » — ce II y a un an de cela, Henri, tu sais Lien, » dit Lucie. Sir Rupcrt les conduisit a la biblio- thèque , et leur montra dans une des plan- ches de l'Encyclopédie d'Edimbourg, la laize d'un ballon, avec toutes les dimen- sions requises, marquées par des chiffres et des renvois. Lucie fut frappée de terreur à la vue de ce dessin, couvert de courbes, de lignes transversales, et, comme elle le dit: « de décimales innombrables. » Les espérances de Henri commencèrent, au contraire, à se ranimer. « Tu as, une fois , recouvert une balle de paume pour moi, Lucie, » dit-il, « et le dessus était divisé en laizes, qui ressemblaient beaucoup a celle -ci. Elles étaient toutes de différentes couleurs, et c'était très-joli. » — « Il n'y avait pas grande difficulté à cela, )> reprit Lucie; « la balle était fort petite, et toute formée. J'en mesurai le tour, je le divisai en un nombre de parties égales , et je comptai combien il faudrait de laizes de même largeur, pour en faire le tour : ensuite , je coupai un patron en papier, que j'échancrai un peu aux deux, bouts, jugeant à l'œil, et essayant à plu- INDUSTRIELS. 109 sieurs reprises comment cela irait. Après quoi je taillai toutes mes laizes en peau, sur mon patron de papier, je les appliquai tout autour de la balle avec des épingles, et à. force de mesurer, de couper, de tirer, de pousser, de rentrer en dedans, de ten- dre , et de presser la balle , je parvins a la finir. » Lucie montra la manière dont elle avait remplie son papier de différens côtés , pour faire son patron; mais Henri trouva la démonstration fort embrouillée, et tout- a-fait incompréhensible. Sir Rupert, au- quel on en appela, jugea que la méthode de Lucie pourrait aller, si elle avait soin de laisser assez de marge pour joindre les morceaux ensemble, et pour qu'on put les éloigner ou les rapprocher, selon que le cas l'exigerait , et de façon a réparer les erreurs ou les bévues. La principale difficulté semblait être alors la forme du patron de la laize; mais l'alarme qu'avaient causée a Lucie a les innombrables décimales, » n'étant pas en- core calmée , et Henri craignant d'être obligé de passer une grande partie des « %ois jours )) a se mettre au fait de l'o- pération , avant de pouvoir y procède» avec la précision mathématique, sir Ru- pert fit un compromis avec eux, et les décida a essayer d'une méthode qui, W 110 LES JEUNES ce qu'il croyait , remplirait assez bien leur but pour une première tentative. « Déterminons, d'abord, » dit-il, « de quelle grandeur et de quelle forme vous voulez votre ballon. Supposons que ce soit un globe de dix-huit pieds de circon- férence : en ce cas, il y aura probablement assez de douze laizes, et chaque laize devra nécessairement avoir dix huit pouces dans sa plus grande largeur, ou un peu plus, a cause de la marge pour coller les bords. Il est également clair que leur longueur devra être de moitié de la circonférence du globe , c'est-à-dire, de neuf pieds. Pour faire votre patron, je vous conseille de coller ensemble quelques feuilles de pa- pier brun , de manière à former un étroit parallélogramme de neuf pieds de long, et de dix -huit pouces de large, qui doit finir, comme vous savez , en pointes par les deux bouts: non, en se rétrécissant brusquement en ligne droite a partir du milieu , mais , comme vous l'avez oLservé , Henri , en taillant les côtés de manière a leur donner une courbe assez douce ; et comme vous craignez de ne pouvoir faire cette dernière opération avec toute la précision géométrique , je crois que vous pouvez vous en fier a votre coup d'œil pour tracer les courbes , pourvu que vous fassiez en sorte qu'elles s'écartent d'une li- INDUSTRIELS. III gne droite, d'environ un dixième de l'ex- trême largeur de la laize ; c'est-a-dire, en ce cas-ci, d'un pouce trois quarts a-peu- près. » Henri et Lucie étaient fort empressés de mettre ces instructions a profit. « Mais à présent, » pensa Henri, « quelle sorte de ballon sera-ce? » Il demanda a sir Ru- pert, s'il avait jamais vu un ballon qui emportât du feu avec lui, pour tenir l'air intérieur raréfié le plus long- temps pos- sible. Sir Rupcrt en avait vu plusieurs : un entre autres dont il se rappelait bien; a car l'enveloppe de papier, » dit -il, Le ballon s'éleva, d'un essor ferme et majestueux , a une grande hauteur, quoi- que toujours en vue : il fit une pause d'un moment, et resta suspendu au milieu de l'air , comme une lune d'argent dans un ciel bleu. Bientôt, il recommença a mon- ter, et s'arrêta de nouveau. Ou vit alors une belle lumière rose sur un de ses côtés; Lucie pensait que cette lueur ne pouvait venir du soleil, puisqu'il avait disparu derrière l'horizon : en effet, il était couché pour eux; mais, comme le lui expliqua son père , ceux qui avaient monté en ballon , avaient quelquefois vu le soleil se cou- cher deux fois; d'abord, pendant qu'ils étaient sur la terre; puis, une seconde fois quand ils planaient au-dessus. Cette lueur rougeâtre ne dura qu'une ou deux mi- nutes : un vent frais souilla; le ballon vo- guait rapidement : ils le suivaient des yeux avec anxiété ; mais il ne poursuivit pas long-temps sa course égale et ferme: il vacilla, tourna sur le flanc, et tomba.... tomba.... Hélas! oui, sur un buisson d'é- pines , pour ne plus jamais se relever. « Tout est fini ! » dit Lucie : « mais n'est-ce pas que c'était bien beau, Henri? n'avons-nous pas eu beaucoup de plaisir 2 mon frère ? » I I 8 LES JEUNES Henri marchait en silence, portant les restes mutilés du ballon. (( Après tout, )) continua Lucie, « quand un ballon n'enlève rien en l'air avec lui, je ne vois pas qu'il vaille beaucoup mieux qu'un cerf-volant. » Cette remarque insultante réveilla l'in- dignation de Henri, et lui fit rompre le silence : mais quand il eut dit tout ce qu'il put trouver sur ce que cette invention avait de merveilleux et de surprenant , Lucie le pressa encore de lui expliquer a quoi elle avait été bonne; et Henri, em- barrassé, regarda alternativement son père et sir Rupert pour leur demander de ve- nir a son aide, ce qu'ils firent de leur mieux. On s'était servi une fois d'un ballon pour reconnaître , c'est-à-dire pour dé- couvrir la situation, les forces, et les mouvemens d'une armée ennemie. Les ballons ont aussi été employés pour faire plusieurs expériences électriques et ma- gnétiques. Un homme ingénieux s'en ser- vit pour faire une expérience philosophi- que sur le son; il chargea un ballon de plusieurs matières combustibles, disposées de manière a éclater, et a faire diverses explosions a différentes hauteurs; mais les clameurs et les bruyans applaudissemens de la multitude, au dessous, empêchèrent de les entendre. INDUSTRIELS. II9 « Et on n'a encore rien découvert de plus ! Voilà tout l'usage qu'on a fait des ballons jusqu'ici? » demanda Lucie. « Oh! Henri, qu'as-tu à dire maintenant? » — « Que tu t'en es Lien vite dégoûtée, depuis que tu as lu l'histoire des accidens, et pensé aux dangers que pouvaient avoir les ballons. Cependant, je conviens qu'il est étonnant qu'une si grande et si belle in- vention ait encore eu si peu de résultats. » Sir Ptupert lui lit observer qu'une des raisons de cela, c'est qu'il était très-dis- pendieux de construire et de remplir des ballons, et que de pauvres savans n'en pouvaient faire les frais : la dépense a ce* pendant un peu diminué depuis qu'on a pu remplacer l'hydrogène par le gaz car- bonique. Il ajouta, qu'en général, on ne faisait partir des ballons que comme un spectacle , pour lequel on payait, et qu'on allait voir par curiosité; ceux qui diri- geaient ce genre d'amusement ne son- geaient donc qu'a produire un grand effet. Par exemple, on en fit un qui représen- tait Meg Merrilies*; un autre avait la forme d'une femme vêtue d'une robe cou- leur de flamme, et un autre celle de Pé- * Personnage d'un des Romans de Walter-Scott ; la Bohe'mienne, dans Guy-Mannering. Î20 LES JEUNES gasc , portant, a travers les nuages, ui guerrier avec une brillante armure. (( AU, » dit Lucie, « je voudrais qu'oi eût pu gouverner le ballon Pégase, comnn l'homme des Contes Arabes gouvernai son cheval volant : il n'avait qu'a tourne une cheville, et il montait; il en tournai une autre, et crac il descendait. » — a Cela pourrait se faire encore , peut être , » répliqua Henri , « en tournant uni cheville pour laisser sortir l'air, et un< autre pour le faire entrer. Si on pouvai parvenir à guider les ballons, c'est alor: qu'ils seraient vraiment utiles. » — a Oui, mais pas avant, » reprii M. Wilson. — ce Croyez-vous, papa, et vous, si] Rupert, » demanda Lucie, « qu'on puisse jamais découvrir la manière de les gui- der? » Henri regarda vivement son père et sor ami , dans l'espoir qu'ils feraient une ré- ponse favorable. Ils ne voulaient pas affirmer que h chose fût impossible , ni se hasarder ï dire qu'ils la croyaient probable. « Il y a eu un temps où l'on regarda il comme impossible de faire ce qui se fail à présent , » reprit Henri : « qui sait si lee moyens de diriger les ballons ne sont pa^ tout près de nous, sous nos yeux, sous nos INDUSTRIELS. 121 mains, précisément comme l'air raréfié qui les enlève, était prêt long-temps avant que les hommes eussent découvert le moyen de s'en servir. » — a Voilà une remarque vraie et de bon sens, » dit sir Rupert. Encouragé par cette approbation, Henri s'informa des tentatives déjà faites pour guider les ballons. Il s'écria tout-a- coup ; « quelle glorieuse chose ce serait! qu'importe le danger!., il faut bien finir par mourir d'une manière ou d'une autre. » — « Bien! très -bien, Henri, » dit sir Rupert, en souriant. « Je crois que vous avez l'espoir de devenir vous-même un jour conducteur d'un ballon. » Henri rougit, et garda le silence. Aprè.s un pause, il dit a demi -voix a son père : « Je puis, du moins, réfléchir la-dessus, papa? » — a II n'y a pas de raison pour n'y pas songer, si cela te plaît, Henri: mais plu- sieurs grands hommes y ont pensé avant toi, et ont échoué. Il n'y a cependant rien dont tu doives rougir dans ce souhait, il vient d'une ambition très-louable. « — (c Laissez son ambition prendre l'es- sor, » ajouta sir Rupert. « Rappelez vous nos vastes plans quand nous avions son âge; notre grand projet sur l'aimant, et nos ef- VI. 6 I27 LES JEUNES forts nour inventer le mouvement perpé- tuel. Ce qu'il y de pis a dire , c'est que si cela ne fait point de mal , ça ne fait non plus de bien a personne. » INDUSTRIELS. 123 CHAPITRE VI. Caicow u»? ^etr - S^olaut'. Weàaxb cW ^bateau î)e< Gdictbyv} coiwevialicn t)o keuu et ^e> Jucic Auo leà mauSvxè do ta venuctc c\uiuzaiiie/ ; lew%6 Ok<>eu>afo/0M < J iuv ce au/JU voient- eu toute ■. leà YWJ De- X ope'. Ce sera peut-être une satisfaction poui quelque jeune cœur compatissant, ou pour quelque lecteur plus âgé, mais également bon, d'apprendre que sir Rupert ne s'était pas trompé dans sa bonne opinion de ses voisins, et des enfans de ses voisins. Le pe- tit ballon fut rapporté par un des fils du fermier Dobson ; mais quoique ce dernier eût accompagné lui-même son garçon, pour remettre cette trouvaille , ou cette épave, comme il l'appelait, au seigneur de la terre, il n'était pas probable qu'elle pût servir a grand chose , et elle n'était plus digne de figurer parmi les curiosités d'E- douard ; car le ballon s'était, d'abord ; 124 LES JEUNES accroche à la branche d'un arbre qui om- brageait le gué, de là il était tombé dans le ruisseau, juste au plus mauvais endroit. précisément où les bestiaux venaient boire: l'un d'eux avait mis le pied dessus, et Lucie elle-même, malgré son adresse , ne pouvait espérer de remédier aux grandes déchirures en demi -lune qui le défigu- raient. Sa carrière, comme ballon , était finie, mais ses restes furent traités avec respect, et déposés dans un tiroir avec d'autres débris de jabots de dindes , qui pouvaient rendre de grands services pour la confec- tion de ballons encore a naître, en fournis- sant des pièces de même étoffe pour les raccommoder et les mettre en état. « Je ne sais si mon fils se souciera autant des ballons, » reprit sir Rupert, « a présent qu'il a rempli son but avec d'autres moyens. » — (( Quel était donc son but, Mon- sieur? » demanda vivement Henri. Sir Rupert lui dit que la côte de la mer était très-dangereuse, dans leur voi- sinage , que plusieurs vaisseaux , poussés sur les écueils, y avaient fait naufrage; l'équipage avait péri, et la cargaison avait été perdue. Edouard , frappé de ces dé- sastres, avait cherché à inventer des moyens de porter secours aux malheureux nau- INDUSTRIELS. 1 20 fragés. 11 savait qu'il était souvent de la plus grande importance de faire passer une corde du vaisseau en danger sur le rivage , afin d'établir un point de commu- nication: il avait eu autrefois l'idée, que de petits ballons pouvaient être employés a cela , quand le vent était favorable. Mais la chose avait été accomplie dernière- ment, d'une manière ingénieuse, et par des moyens plus simples. On avait ima- giné de lancer une corde d'un bâtiment au rivage par un cerf-volant , qu'on pou- vait faire descendre à volonté, quel que fût le lieu, ou l'heure. « Et, soit dit en passant, Henri, » continua sir Rupert, « vous ne sauriez mieux faire que de lire le compte rendu de cette invention ; je suis fâché que nous n'y ayons pas pensé plus tôt, nous aurions pu l'essayer: mais je vous prêterai le livre, et vous l'emporterez avec vous. Je parierais que vous serez bientôt en état de faire vous - même un cerf-volant de cette espèce. C'est une dé- couverte nouvelle , dont vous pouvez faire l'expérience en toute sûreté, pour laquelle il ne faut ni gaz, ni feu, ni rien de dange- reux, qui ne dépasse pas votre puissance, et les moyens dont vous pouvez disposer, et qui a , de plus , un but utile. » Henri embrassa a l'instant ce nouveau projet avec enthousiasme. I2Ô LES JEUNES (( Oui, » ajouta sir Rupert, (( le cerf- volant électrique de Franklin, qui attira le tonnerre des nuages, et qui amena Tu- sage des conducteurs ou des par-à-ton- nerre , pour nous préserver des dangers de la foudre , ne fut pas plus utile que ne l'est celui-ci, qui peut sauver la vie a des milliers de personnes. » Sir Rupert alla de suite a la bibliothè- que avec Henri, pour chercher ce livre , et quelques autres ouvrages que Lucie et son frère voulaient emprunter. Ils étaient bien venus a choisir et à emporter ce qui leur plairait, a condition qu'ils écriraient leurs noms et les titres des volumes dans ce qu'on appelait le Livre des livres; petit registre ouvert, avec le catalogue, sur la table de la bibliothèque, et dans lequel le compte de ce qu'on empruntait, et de ce qu'on rendait, était régulièrement tenu, par débiteur et par créancier. Outre le quarante-unième volume des Transactions de la Société pour l'Encou- ragement des Arts , qui renfermait la des- cription du cerf- volant, Henri écrivit Y Histoire de la Vision, par Priestley, en deux volumes, qu'il avait depuis long- temps grande envie de se procurer, pour lire tout ce qui regardait la chambre obs- cure. Lucie désirait avoir l'ouvrage de Franklin, qu'elle avait parcouru le jour » INDUSTRIELS. 127 de la machine électrique , afin de faire connaissance avec des lettres qu'elle avait aperçues a la fin du volume. Henri le trouva promptement et le lui remit. Les lettres auxquelles Lucie avait fait allusion, étaient intitulées : « Lettres à une jeune demoi- selle sur des Sujets Philosophiques.)) Dans l'une, l'auteur dit a sa jeune correspon- dante : « votre observation sur ce que vous avez lu dernièrement concernant les insectes, est très-juste et très-sensée. Les esprits superficiels sont portés à regarder ceux qui font de cette portion du monde l'objet de leur étude, comme des per- sonnes minutieuses , occupées de baga- telles ; mais il n'en est pas moins vrai qu'on leur a de grandes obligations. » Lucie avait encore fort envie d'un petit volume qu'elle avait vu dans la bi- bliothèque particulière de lad y Digby, intitulé Nourjahad , et dont le commen- cement avait excité sa curiosité. Lady Digby consentit a le lui laisser emporter, quoique ce fut son livre favori, attendu qu'il lui avait été donné par son père, lorsqu'elle était a-peu-près du même âge que Lucie. Elle lui prêta aussi deux Rela- tions de naufrages très-intéressantes : ce la perte du Winterton , » et le « Voyage de l'Alceste. )) La dernière bonté que sir Rupert eut î2 & LES JEUNES pour Henri et Lucie , fut de leur prêter , et de leur expliquer l'usage d'un penta- graphe, instrument pour réduire les car- tes de géographie, ou les dessins. Il pro- mit a Henri de lui montrer la Caméra- Lucida, du docteur Wollaston, la pro- chaine fois qu'il viendrait le visiter. Henri fut ravi de lui entendre dire, la prochaine fois. Sir Iiupert lui témoigna le désir de le voir, ainsi que sa sœur, dès que leurs pa- rens pourraient les ramener * et il fut con- venu qu'ils passeraient une autre quin- zaine au château de Digby, en retournant chez eux. Comme Lucie écoutait avec la plus grande attention cet important arrange- ment, le bruit des roues d'une voiture la fit tressaillir: elle regarda par la fenêtre, et vit que c'était leur chaise de poste, qui s'arrêta à la porte. — — ce Est-il possible! » s'écria-t-elle. (c Je n'aurais jamais cru qu'il fût si tard. Oh ! voila maman qui a son chapeau ! Je ne me doutais pas qu'il fût encore temps de mettre le mien. » Mais, hélas! l'heure du départ avait sonné , et le triste moment oii il fallait se dire adieu était arrivé. Il serait impossible d'énumérer com- bien de foison échange a le mot 7 auremir> INDUSTRIELS. 129 Nous pouvons compter une fois clans le salon, une autre sur les marches du pé- ron,une troisième sur le marche-pied de la voiture , une quatrième de la portière, et enfin un dernier adieu , a la mère d'As- tyanax, en passant devant la loge du por- tier. Mais , comme de coutume , le moment présent avait droit a l'attention , et l'ob- tint. Henri commença a ranger ses li- vres dans la voiture. Dans le moment des adieux, personne ne s'était aperçu des incommodités d'un arrangement fait a la hâte. Mais l'instinct d'ordre de Henri, et ses sensations machinales furent blessées en voyant les paquets glisser, tomber, et ne pouvoir rester dans les places qu'on leur avait assignées, et qui se trouvaient en opposition directe avec toutes les lois de gravité. Il se mit à changer leur disposition , promettant que chacun s'en trouverait infiniment mieux. Il n'est pas besoin d'insister sur les inconvéniens que ses mouvemens et ses coudes eurent pour sa mère, et pour ses voisins, pendant cette opération : tous ceux qui se sont jamais trouvés en voiture avec un arrangeur, se les figureront facilement. A peine Henri eut-il emballé les livres, et Lucie, placé son gros bouquet, k sa satisfaction , dans une des poches de la 6* l3o LES JEUNES voiture, qu'ils commencèrent à comparer tout ce qu'ils avaient éprouve, chacun de leur côté , pendant leur visite au château de Digby. « J'ai été très, très-heureuse î » dit Lucie « Henri, laisse-moi te conter toutes les choses qui m'ont fait plaisir, puis, tu me diras après, celles que tu aimais le mieux. » Il eut été difficile de décider ce que Hen- ri ou sa sœur préféraient : a mesure que Lucie passait leurs amusemens en revue, le dernier lui semblait toujours le meilleur. (( J'espère, » ajouta-t-elle , « que les ne- veux et les nièces de lady Digby, se trou- veront encore au château lorsque nous y retournerons. Quel plaisir nous aurons a jouer a cache-cache dans les appartemens condamnés ! Je connais une cachette où tu ne me trouverais pas d'un an , si je ne te disais pas où c'est : au-dessus de la trappe , près du petit escalier qui conduit à cet observatoire que tu n'as pas en- core VU. )) — ce Je dois voir l'observatoire , et Sa- turne avec son anneau, la prochaine fois, » reprit Henri , « si cette prochaine fois vient jamais. )) ■ — (c Si!... C'est bien sûr, » répliqua Lucie, oc Nous n'avons pas encore visité la moitié du parc : nous devons faire des INDUSTRIELS. l3l promenades délicieuses avec ladyDighy; elle aime tant les longues courses, où il faut grimper, et où Ton va a la décou- verte. N'est-ce pas, Henri, qu'elle est char- mante? si aimable, si élégante? » — « Non; je l'aime précisément par- ce qu'elle n'est ni élégante, ni petite maîtresse. )> — « Oh ! tu sais bien que ce n'est pas de sa toilette que je parle, » dit Lucie, « mais de l'élégance de ses manières. Ne te souviens-tu pas d'avoir entendu dire à un Monsieur, qui connaissait lady Digby, qu'il n'avait jamais vu de femme qui eût plus de grâce et d'élégance? » — a A la bonne heure , » reprit Henri; « car elle n'est pas de ces belles dames qui ont toujours de petits souliers fins , et qui ne peuvent jamais se décider a bouger de la maison que Lorsqu'il fait beau. Elle porte de bons souliers forts; elle sait se servir de ses pieds, de ses mains, et de sa tête. » — (( Et elle sait où trouver tout ce dont on a besoin, » ajouta Lucie; « et elle tient tout en si bon ordre. » — « Oui , et sans tourmenter personne par son trop d'exactitude , » reprit Henri. « Il y a des gens qui ôtent les livres de dessus les tables , dès qu'on quitte une l32 LES JEUNES chambre, et qui les enferment sous clef: ils appellent cela ranger. » — u Cela ne conviendrait pas a sir Rupert, r> dit Lucie; « je lui ai entendu dire qu'il ne pouvait souffrir l'aspect d'un salon où il n'y avait point de livres, ni rien qui annonçât que les gens étaient agréablement et utilement occupés. J'ai- me bien l'arrangement de la bibliothèque et du salon du château de Digby. C'est si différent de Newcourt-Hall ; une belle maison , où ma tante Pierrepoint m'avait menée l'année dernière. Mon cher Henri, tu ne peux pas te figurer comme c'était ennuyeux! Lady Newcourt, passait toute la journée assise ou étendue sur un sofa, sans rien faire au monde ! » — « Je suppose que la pauvre femme était percluse de tous ses membres, » dit Henri. — « Non , pas du tout ; elle pouvait danser, quoiqu'elle ne pût pas marcher. Mais je crois qu'il y avait des jours ou elle était vraiment malade, quoiqu'elle bût et mangeât comme tout le monde, même ces jours-la : cependant, on disait toujours que lady Newcourt était si déli- cate ! 11 ne fallait pas qu'il y eût un souffle de vent dans la chambre, ni qu'on fit le moindre bruit; toute la compagnie se par- INDUSTRIELS. l33 iait a l'oreille ; a la vérité , on n'y perdait pas grand'chose , car personne ne disait jamais rien qui valût la peine d'être en- tendu. Personne ne riait , et personne n'avait la permission de bailler, excepté lord Newcourt, lui-même : et il en profi- tait joliment. Ma tante Pierrepoint eut la cruauté de m'envoyer coucher un soir pour un accès de baillemens , que j'avais attrapé de lui ; de sorte que j'eus bien soin de ne plus jamais le regarder pen- dant les soirées; et il est vrai, que je n'aimais pas a le regarder, n'importe dans quel moment. A déjeuner, il était si pâle, et il avait l'air si ennuyé; à dîner, il était si rouge et si grognon , et le soir, si stu- pide et si endormi ! Je crois qu'il n'était malheureux que parce qu'il n'avait jamais rien a dire. » — « Mais beaucoup de gens se trou- vent heureux, même quand ils n'ont rien à dire, » interrompit Henri. — a Yraiment? » demanda Lucie, d'un air de doute. — (c Certainement! les hommes sont souvent heureux quand ils ne disent rien. Moi, par exemple, je suis sûr que je suis souvent plus heureux, quand... » — a Toi! oui, » interrompit Lucie, « mais il y a une grande différence entre ne rien dire ? et n'avoir rien à dire ; d'ail- v_ l34 LES JEUNES leurs, dit Henri, « Mais nous arrivons a la maison; voici la chaumière de dame Peyton. )) — a Et regardez donc, papa, comme le toit a bonne mine , )> reprit Lucie ; « et voila dame Peyton, elle-même , qui vient a notre rencontre ! « Maman, ne pensez-vous pas que le petit auvent serait bien plus joli s'il était couvert de clièvre-feuille? J'en planterai demain, ou bien des boutures de cléma- tite, maman, ou de quelqu'autre plante grimpante qui pousse vite, et qui om- brage. » l44 LES JEUNES ^VVVVVVV\VVinA^rtVVV , VVV , VVVVV'LVV'V'»'VA.V'\V'V'V'«'VV-V-»VXX-»VXV\VXX'«V'V'V , \'VX>.VVV\.l CHAPITRE VIL Je J\eLmo aw ioaiA} [& ef^ufteau cw pelu coulant u' ()aiiic Xen\\cr). çjuauvcïiive cV > ucie-. 11 y avait a craindre qu'après tant de dissipation, ou pour mieux dire, après tous les plaisirs varies dont ils avaient joui pendant la dernière quinzaine passée au château de Digby, Henri et Lucie ne trouvassent le séjour de la chaumière de Rupert, un peu ennuyeux. Tous ceux qui connaissent bien le naturel des garçons, penseront qu'après le vif attrait de l'atte- lier, du laboratoire, des nouveautés méca- niques, chimiques, électriques et aérien- nes, qui, chaque jour, et d'heure en heure , venaient aiguillonner la curiosité, et exci- ter l'intérêt de Henri, il aurait bien de la peine a se remettre tranquillement a ses occupations ordinaires, et a reprendre la- borieusement le cours de ses thèmes grecs, latins, et ses études de mathématiques. INDUSTRIELS. 1 45 Tous ceux qui connaissent également bien la nature des petites filles, craindront, non sans motif, qu'après les éloges flatteurs, et les attentions continuelles de deux personnes aussi extraordinairement bon- nes et complaisantes que l'étaient sir Ru- pert et lacly Digby, Lucie ne se laissât aller a l'ennui et au découragement, et ne languît comme une plante transplantée tout-a-coup du soleil a l'ombre. Le père et la mère des deux jeunes gens avaient bien leurs inquiétudes a ce sujet, et ce n'était pas sans cause , comme en conviendront tous les pères et mères, ain .-. . que les maîtres et les institutrices; en exceptant seulement ceux et celles qui ont le bonheur , ou le malheur, d'avoir a élever de petits prodiges de sagesse ou de prudence. Il est a remarquer, que quelques mots adressés par sir Rupert à Henri , et a Lu- cie , avaient agi sur leurs esprits de ma- nière a les disposer a bien veiller sur eux- mêmes, lors de leur retour au logis. Il avait montré ce degré de justice, trop rare, qui soigne, non-seulement ce qui peut être agréable aux jeunes gens dans le moment même , mais aussi ce qui pourra leur être avantageux plus tard, ainsi qu'a ceux qui sont chargés du soin difficile d'assurer leur bonheur a venir. IV. 7 l46 LES JEUNES « Vous savez, Henri, » avait dit sir Rupert, a que si je demeurais sans cesse avec vous , je ne pourrais pas vous donner une si grande partie de mon temps ; et j'espère que vous prouverez à votre père et a vous-même, quand vous serez de retour chez vous, que je n'ai fait aucun tort a vos études, ni a votre caractère. Lucie suivra ., je crois , votre exemple , quel qu'il soit , et ce sera, j'en suis sur, un motif de plus pour que vous redoubliez de zèle et d'assiduité. » Henri avait ces paroles très-présentes a l'esprit le lendemain de son arrivée, et lorsqu'il fut livré tout-a-fait a lui-même, et qu'il se retrouva seul dans sa petite chambre , il se mit d'abord a étudier ses mathématiques, puis il finit ses devoirs de grec et de latin , avant d'essayer les nouveaux verres pour sa chambre noire. Quand Lucie sut cela, elle sentit qu'il y aurait de la honte a céder au violent désir qu'elle éprouvait, de lire Nourjahad, au lieu d'étudier son arithmétique. Après le déjeûner, ils eurent tous deux une nouvelle lutte a soutenir : Henri fut vi- vement tenté par la vue des livres de nau- frages, et du titre imprimé, en gros carac- tères, sur la première page : « perte de l'Alceste et du"Winterton; » de son côté, Lucie, ouvrant Nourjahad au hasard, était INDUSTRIELS. 1 47 tombée sur la description du bon génie couronné de fleurs, et ne pouvait plus s""en arracher. . ire Ce sera un mauvais génie pour toi, Lucie, )) dit sa mère; « car s'il t'attrape une fois , il ne te laissera plus t'occuper d'autre chose : je t'en avertis , parce que j'ai senti moi-même la puissance de ce génie. Nos devoirs doivent se faire d'abord, et l'on jouit ensuite des plaisirs à son aise. » — a Je vous entends, maman. La! j'ai fermé le livre , et laissé jNourjahad poul- ie moment. Mais voyez Henri, comme il est enfoncé dans ses naufrages, quoiqu'il m'ait conseillé de ne pas toucher à un seul volume. )) Henri posa précipitamment le Win- terton sur la table, et courut se remettre au travail. Lucie avait entrepris de faire un four- reau pour le petit enfant de dame Peyton; mais, a dire vrai, il y avait long-temps qu'il était commencé, et il courait grand risque de devenir aussi jaune que certai- nes robes de mousseline des Indes, que les négresses, qui les brodent pour leurs maîtresses, tournent autour de leur taille, et traînent dans la maison pendant des mois, faisant une fleur ou une feuille, dans l'intervalle de leurs occupations do- Ï/JS LES JEUNES mestiques. Le fourreau de Lucie était un modèle de couture : tout en était soigné; points-devant, et arrière-points. Il était garni d'un feston satiné , aussi uni que possible , et qui ne le cédait en beauté , qu'a ceux que des doigts parisiens peu- vent seuls exécuter. Madame TVilson rap- pela a Lucie qu'il fallait se liâtcr de ter- miner cet ouvrage, attendu que le bap- tême de l'enfant était fixé au dimanche prochain. Il restait encore a faire une ran- gée d'arrière-points. Tout le monde sait que, de toutes les parties de la couture, l'arrière-point est la plus ennuyeuse, et la plus difficile à bien faire. Mais de quoi ne vient-on pas à bout, avec une vraie bonne volonté , aidée d'un peu de bon sens, et d'un peu de bon exemple? « Henri a fait tout ce qu'il avait pro- mis, » pensa Lucie, « et je veux faire de même. Maman verra que les amusemens du château de Digby ne m'ont pas gâtée. » Raisonnant ainsi , et agissant en consé- quence , elle termina glorieusement son fourreau, et l'apporta en triomphe à sa mère , qui la récompensa par son air de satisfaction. Il arriva par hasard que Henri et Lucie devaient passer cette soirée ensemble, seuls a la maison, car leur père et leur mère étaient allés prendre le thé chez un bon vieux vicaire, qui demeurait à quelques INDUSTRIELS. 1 fy milles. Ils avaient plusieurs choses a faire, toutes plus agréables les unes que les au- tres. Lucie se disposa, d'abord, à aller essayer le fourreau au petit enfant. La joie qui brilla dans les yeux de dame Peyton, a l'aspect du merveilleux ca- deau, dédommagea amplement Lucie de sa peine. Le petit nourrisson dormait dans son berceau , mais sa grand'mère l'en tira , sans cérémonie , pour lui mettre sa nouvelle parure; et tandis qu'Henri était dehors , occupé a creuser la terre autour du petit auvent, pour y planter des bou- tures de chèvre - feuille et de clématite , la grand'mère et Lucie eurent tout le loi- sir d'admirer la jolie mine du petit enfant dans sa robe de baptême. La bonne vieille ne regrettait qu'une chose, c'est que sa mère ne fût pas là pour le voir; elle était allée au château de Digby faire une visite à son mari , qui y était domestique. Henri entra dans la maison, seulement pour avertir Lucie qu'il avait creusé la terre toute prête comme elle l'en avait prié , et qu'a présent il allait courir a une autre besogne pressée : c'était quelques marches qu'il faisait pour descendre se baigner, près de la chaumière de dame Peyton. Il dit a Lucie qu'il aurait tout achevé en une demi-heure, et qu'il vien- drait ensuite la rejoindre. 100 LES JEUNES (( Je t'en prie , ma chère Lucie , attends- moi au petit banc , tu sais bien ; ne viens pas voir si j'ai fini mon ouvrage, car je te promets d'aller te retrouver aussitôt que je pourrai- et alors, nous lirons ensemble le Naufrage du Winterton. Je t'en prie, attends -moi patiemment. » Lucie promit de l'attendre aussi long- temps qu'il voudrait. Elle pensait qu'il y avait peu de risque qu'elle manquât a sa promesse, quand elle avait à lire un livre aussi amusant que Nourjahad. Elle dévora les pages les unes après les autres ; enfin s'arr étant juste au bon endroit pour in- terrompre, lorsque Nourjahad tombe dans son second sommeil de cent ans, Lucie regarda autour d'elle, et vit les ombres prolongées du soir. Du banc où elle était assise, on apercevait une pointe de rocher en saillie, dont Henri consultait toujours l'ombre pour savoir l'heure, et qu'il ap- pelait , en plaisantant, son cadran solaire. Lucie en vit la forme sombre et longue se dessiner au loin sur l'eau, et elle se dit : a II faut qu'il soit tard, très-tard : je m'é- tonne que Henri ne soit pas encore venu.)) Elle se leva, fit quelques pas en avant, regarda le long du sentier : point de Hen- ri : on ne découvrait rien. Elle se mit à chercher ce qui avait pu le retenir si Ion g- temps. INDUSTRIELS. i5i « Peut-être que ces marches étaient mal faites, et qu'il sera resté pour les changer, » se dit-elle. « J'ai envie d'y aller voir. Mais non, il m'a priée d'avoir de la patience , et il m'a surtout recom- mandé de l'attendre ici. » Elle reprit son livre , et continua a lire , mais avec un intérêt partagé. Elle levait les yeux de moment en moment pour voir s'il venait-, enfin, hors d'état de fixer son attention plus long -temps, elle ferma le volume. Pendant les deux dernières pages , elle ne savait pas ce qu'elle avait lu. Elle n'avait fait que passer en revue tout ce qui avait pu arri- ver à Henri. a II faut absolument que j'aille voir ce qu'il est devenu, » dit-elle. c< Pourquoi n'irais-je pas? Il m'a priée de l'attendre, pour que nous pussions lire le Naufrage ici ensemble ; mais si je reste plus long- temps , il fera si noir, que nous ne pour- rons pas lire. Ah , chut ! le voila qui vient !...)) Non, ce n'était que le bruit des feuilles. a Je ne puis pas attendre davantage : je peux l'aider; il a peut-être besoin de moi. Je veux y aller. Oh ! le voila pour cette fois ! Je le vois a travers les ar- bres! Je suis bien aise d'être restée. » Ce n'était qu'un chien... mais un jeune l52 les JEUNES- garçon le suivait, courant de toutes ses forces dans le sentier, et se dirigeant vers elle. Le petit-fils de dame Peyton! Lucie essaya d'aller au-devant de lui ; mais elle était si effrayée, qu'elle ne put bouger de sa place. INDUSTRIELS. l53 wvwwvwviMivi mm wwwuwinivwtwvivwwwiwwwn wvwvwvw» CHAPITRE YIII. «f cAjccu)eiib : G^éwcucuteub De/ Rem*/ ; heà <9iùtû) ; OJaitie' Xeutop eb è dit Lucie, soula- gée pour un moment de sa terreur. « Mais je suis sûre, par votre air, que ce n'est pas tout. Il est arrivé quelque chose:... dites- le-moi tout de suite. » — • « Eh bien, Mamzelle, le feu a pris 7* . l5/| LES JEUNES a notre maison , et on dit que la moitié du toit a brûlé. Je ne peux pas vous expli- quer comment c'est arrivé : je n'ai ren- contré M. Henri, et votre papa, que comme je m'en revenais chez nous, juste au détour de la route. J'ai vu d'abord ma grand'mèrç; elle m'a demandé où j'avais été; je lui ai dit: Aux champs, avec les vaches; après, elle m'a conté comment notre maison avait été toute en flammes, il y avait plus d'une heure, et comment le petit aurait brûlé dans son berceau sans M. Henri : il n'y avait pas une ame à l'entour de la maison que lui, quand le feu a paru. C'est ma grand'mère qui me l'a dit. Elle était allée au bois faire des fagots; ma mère était au château; Betty venait de sortir, pour aller je ne sais où, et « — « Oh, ne me dites pas tout cela, mais parlez- moi de mon frère, » s'écria Lucie. — • ce Tout ce que je sais, Mamzelle , c'est qu'il est terriblement brûlé. J'ai vu son père le rapporter a la maison. » — u Le porter ! il faut donc qu'il ait bien du mal, » pensa Lucie. Elle ne fit plus d'autres questions, mais se mit a. courir le plus vite qu'elle put. Le manque d'haleine la força bientôt a ra^ lentir sa courte ; et le petit garçon l'ayant ; INDUSTRIELS. l55 rejointe , la conjura de ne pas tant s'alar- mer. (c Je ne peux pas croire que M. Henri se soit fait très-grand mal , parce qu'il parlait tout comme a l'ordinaire , d'une voix ben forte et ben gaie; et sa figure n'é- tait pas du tout brûlée, Mamzelle. Oh, pour ça, j'en suis sûr, car je l'ai vu en plein, comme il retournait la tète de mon côté par-dessus l'épaule de son papa, pour me faire signe d'aller vite vous porter ses amitiés, Mamzelle, et vous prier de ne pas vous effrayer, ce que je n'ai pas eu le temps de vous dire. » Lucie courut en avant, pendant que le petit garçon parlait. Il lui semblait qu'elle ne pouvait jamais aller assez vite, quelques efforts qu'elle fit; enfin, elle atteignit la maison , et se fraya un chemin a travers les gens qui étaient debout dans le pas- sage. Elle essaya d'ouvrir doucement la porte de la chambre de sa mère , où elle entendait qu'on avait transporté Henri; mais elle était fermée en dedans. Son père vint ouvrir, et demanda vivement si un messager qu'il avait envoyé chez l'apo- thicaire du village était de retour? « Le voila qui vient, avec une bou- teille a la main , » dit Lucie. Son père saisit la bouteille , et demanda si le chirurgien était arrivé? l56 LES JEUNES Non; il était allé visiter un malade a dix milles de là, et il ne devait revenir que le lendemain matin. M. Wilson n'avait pas aperçu Lucie, mais elle lui saisit le bras, et demanda si elle pouvait voir Henri? ce Oui, tu peux aider ta mère. Mais peux-tu prendre sur toi , et commander a tou émotion , Lucie ? Si tu ne te sens pas bien maîtresse de toi, n'entre pas. » — a Oh, je le serai, papa. Je le peux; je le veux; dites-moi seulement ce que je puis faire pour lui; p et, se débarrassant à la hâte de son chapeau et de ses gants , elle entra. C'était encore pis qu'elle ne s'y attendait. Quand elle entendit les gémis- semens de Henri , qui supportait ordinai- rement si bien la douleur , elle pensa qu'il devait souffrir cruellement: elle s'appro- cha davantage ; et le vit, couché sur le côté; son épaule et son bras étaient cou- verts jusqu'au coude de grosses am- poules blanches; dans quelques endroits, la chair était au vif, et rouge comme du feu; tout son corps se tordait de souf- frances ! Lucie ne put s'empêcher de tres- saillir a cette vue , mais elle ne fit point d'exclamation. Elle regarda sa mère pour savoir ce qu'il fallait faire. Madame Wil- son imbibait quelques morceaux de toile fine et douce avec de l'essence de térében- INDUSTRIELS. l5j tine que son mari lui versait de la bou- teille qu'on venait d'apporter. Elle ap- pliqua ensuite doucement ces compresses sur les parties enflammées du bras , en prenant grand soin de ne pas crever les ampoules. Lucie pouvait a peine supporter de voir cette opération ? - le moindre attou- chement faisait endurer de si grandes tor- tures au pauvre Henri, malgré tous les soins de sa mère, et toute l'adresse qu'elle y mettait ! Lucie fut alors chargée de rem- placer sa maman, et de mouiller de temps en temps avec de la térébentine , les com- presses du bras et de l'épaule de Henri. Ses mains tremblaient quand elle commença, mais elles s'affermirent bientôt ; le senti- ment que ce qu'elle faisait soulageait son frère, lui donna du courage. A son inexpri- mable satisfaction, les gémissemens devin- rent moins frequens: au bout de quelques minutes, les traits du patient qui étaient tirés, reprirent un peu de sérénité; et, ouvrant ies yeux un moment, il regarda Lucie , et dit : « merci, chère Lucie. » Son père et sa mère étaient occupés a faire fondre de l'onguent basilicon, et a le mêler avec de l'huile de térébentine , dans une petite casserole ; ce qui exigeait beau- coup de précautions, pour empêcher la vapeur de cette huile inflammable, de prendre feu. Quand cette composition ï58 LES JEUNES fut prête , la mère de Henri Te tendit avec une plume très-douce , sur toute la surface de la plaie; elle mit ensuite le reste sur un grand morceau de linge, et l'appliqua doucement. A peine ce pan- sement était-il fini, que Henri laissa tom- ber sa tête sur son oreiller, et s'endor- mit : c'était environ quinze minutes après la première application de la térébentine. Lucie laissa l'appartement, a la prière de sa mère, pour aller se coucher; et comme elle traversait doucement l'anti- chambre, elle y trouva dame Peyton, qui attendait des nouvelles de Henri. Lorsque la bonne femme eut appris qu'il était mieux, et qu'il dormait ? elle s'en alla, en répétant : « Que Dieu le bénisse , le cher enfant! que Dieu le bénisse ! » Pendant quelques jours, Henri eut tant de fièvre, que le chirurgien défendit toute conversation dans sa chambre; mais en- fin, on lui pormit de parler un peu, et Lucie, très- impatiente de savoir com- ment l'accident avait pu arriver , lui dit : (( Je t'ai laissé, Henri, comme tu allais travailler à tes marches. Conte-moi a par- tir de là. )) Eh; bien donc, il s'était mis à travail- 1er de toutes ses forces pour finir ses marches, et ayant chaud, il avait ôté son INDUSTRIELS. l5g habit, lorsqu'il aperçut tout-a-coup une grande lumière au-dessus des arbres, près de la chaumière de dame Peyton; il monta sur le haut du chemin, et vit des flam- mes sortir du toit : il courut vers la mai* son- la porte était fermée: il frappa, et appela en vain; mais, entendant les cris de l'enfant, il brisa les attaches d'une jalou- sie, cassa un carreau de vitre, ouvrit la fenêtre, et sauta dans la cuisine. Une e'paisse fumée l'aveuglait presque entiè- rement ; il savait que l'enfant était dans le petit salon du fond , et marchant a tâtons le long du mur, il était guidé en partie par ses cris, jusqu'au moment où ceux-ci furent étouffés par des hurlcmens terri- bles, qui partaient de quelque endroit au- dessus de sa tète. Il trouva enfin la porte du salon, mais elle était si bien fermée, qu'il ne put parvenir a l'ouvrir. Il enten- dit le sifflement des flammes ; il poussa encore une fois la porte de toutes ses forces. Elle céda. La lueur du feu venant du toit éclairait toute la pièce; Henri vit le berceau de l'autre côté de la chambre ; il en arracha l'enfant , et se fraya un che- min pour sortir, a travers la fumée suffo- cante , et les morceaux de chaume en- flammés, qui commençaient a tomber. Il mit l'enfant dehors, le premier : puis, sau- tant après, il s'aperçut que quelque chose l6o LES JEUNES prenait feu sur lui, et quand il arriva en plein air, sa manche de chemise était en flammes; il se jeta par terre, dans l'espé- rance d'étouffer le feu, mais a mesure qu'il l'étcignait dans un endroit, il repa- raissait dans un autre. Personne n'était la pour lui porter secours. La douleur était horrible ! C'était tout ce que Henri savait de ce qui lui était arrivé, jusqu'au moment où il s'était réveillé, comme il le disait, au milieu d'une confusion de voix, et dans les bras de son père. Dame Peyton était venue tous les jours, le matin, a midi, et le soir, s'informer comment il allait , et désirait beaucoup le voir. Il était maintenant en état, dans l'opinion de Lucie , et dans la sienne , de la recevoir, et sa petite garde-malade introduisit la grand'mère, et la mère de l'enfant, qui attendaient avec anxiété a la porte. La mère approcha tout douce- ment du chevet, avec son petit nourris- son dans ses bras , pensant avec raison que rien ne pouvait faire plus de plaisir a Henri que cette vue. Leurs remercîmens furent silencieux ; les larmes leur ve- naient aux yeux en le regardant , et dame Peyton prononça a voix basse, un fervent « Dieu le bénisse î » pas un mot de plus. Henri, lui-même 3 malgré toute sa haine INDUSTRIELS. 161 pour la flatterie , et sa crainte des remer- cîmens , fut ému j et content , surtout quand le petit enfant lui tendit ses petits bras, et lui sourit. Henri demanda si elles avaient décou- vert de qui venaient les hurlemens qu'il avait entendus dans le grenier? La bonne femme Peyton dit que c'é- tait sa chatte, qui y avait brûlé avec ses petits. Il voulut savoir ensuite si le toit neuf était entièrement consumé, et comment le feu s'y était mis? Il ne restait rien du toit , mais il n'y avait pas eu beaucoup d'autres domma- ges. Quant a la manière dont la maison avait pris feu, c'était ce que personne ne pouvait dire. Betty avait déclaré que tout était rangé et en sûreté quand elle était sortie ; il n'y avait près de la cheminée ni bardes, ni linge, et le feu était presque éteint. Autant qu'on en pouvait juger, l'incendie avait éclaté d'abord dans le grenier. Henri pensa que le tuyau de cheminée avait peut être quelque fente ; mais non: il avait été examiné, et dame Peyton ré- péta, qu'il était bien extraordinaire que le feu eût pris dans un grenier où per- sonne n'était allé , ni même dans l'escalier qui y conduisait, depuis deux jours : pour 1Ô2 LES JEUNES cela, Betty et elle en étaient bien sûres. Pas une ame n'y était montée. (( Excepté la chatte , % remarqua Lucie. Il lui vint alors à l'esprit, que la chatte favorite de clame Peyton avait été la cause de tout le malheur. Lucie se rappelait de l'avoir vue souvent couchée dans les cen- dres, au coin du foyer. Elle pensa qu'il était possible qu'en allant retrouver ses petits dans le grenier, Minette eût em- porté un morceau de braise, attaché a ses poils, qui avait pu mettre le feu a la paille, dans laquelle elle était couchée avec seS petits chats. Cette explication parut très - probable a tout le monde, excepté a dame Peyton, qui ne put supporter qu'on fît tomber le blâme sur sa pauvre chère défunte Mi- nette- Dans son zèle pour défendre la mé- moire de la meilleure des chattes, elle oublia le ton de voix radouci, prescrit dans la chambre d'un malade, et elle était engagée dans une démonstration bruyante de l'impossibilité de ce qui était proba- blement arrivé, quand la porte s'ouvrit, et le chirurgien entra. L'appartement fut vide en un moment. Lucie, elle-même, malgré ses protestations d'innocence, et ses promesses d'un silence scrupuleux, se trouva dans l'antichambre, et la porte fermée sur elle. INDUSTRIELS. l63 Le chirurgien prononça que Henri avait encore beaucoup de fièvre; et il vit avec surprise , que quoique la brûlure se guérît rapidement, son malade ne pouvait se sou- lever, ni se tourner dans son lit sans beau- coup de douleur. Eu l'examinant mieux, il découvrit que Henri s'était donné une en- torse , dont les suites pouvaient, dit- il, devenir graves. 11 craignait qu'il ne lui fût nécessaire de rester encore pendant quel- que temps dans une position horizontale. (( Combien de temps, Monsieur? » de- manda Henri, d'une voix intrépide. Autant que le chirurgien en pouvait juger, il se passerait quelques semaines avant que Henri pût marcher; il pourrait l'essayer plus tôt , mais en courant de grands risques; tandis que si , au contraire, il se soumettait tranquillement et sans chagrin a cette retraite forcée , il se re- mettrait parfaitement , selon toutes les probabilités humaines , et serait aussi fort et aussi actif qu'auparavant. Dès qu'il fut convaincu de la néces- sité de la chose, Henri s'y soumit sans murmure ; il fit mieux : il se résigna à faire tout ce qu'on lui prescrirait , et a éviter tout ce qui lui serait défendu. Quand le chirurgien eut quitté la cham- bre , il leva la tête, et voyant les yeux de sa mère fixés sur lui avec une tendre ■ l64 LES JEUNES inquiétude, il sourit, et dit : « N'ayez pas peur de moi, ni pour moi, maman- vous verrez comme je serai bon, et comme j'irai Lien. Quelques semaines sont bientôt pas- sées ; et quoique je doive rester couché à plat, je pourrai me servir de mes bras, et de mes mains, a ce que je suppose, aussitôt que ma brûlure sera guérie; et je puis lire et m'amuser , et ce qui vaut encore mieux, j'aurai Lucie pour me lire haut, et causer avec moi. Il ne faut pas vous apitoyer sur moi , maman ; je ne suis pas du tout a plaindre. jM'est-il pas très-heureux que je me sois trouvé la, juste à temps pour sauver l'enfant? Pensez au bonheur que j'ai senti quand je l'ai mis dehors sain et sauf par la fenêtre , et a. ma joie de l'entendre crier, et d'être certain qu'il était vivant. Assurément, le plaisir que j'ai eu alors, et celui que j'ai eu aujourd'hui en voyant la mère , l'en- fant, et la vieille, me dédommagent bien de tout ce que j'ai souffert. Vous savez que le chirurgien a dit que nous pouvions remercier Dieu que ce ne fut pas pis , et pour moi je le remercie de ce que tout se soit si bien passé. Pensez donc, maman, que j'ai été le moyen dont Dieu s'est servi pour sauver une créature humaine. Je l'en remercie bien sincèrement, de tout mon cœur, et de toute mon arae. » INDUSTRIELS. l65 Après tant d'agitation, les garcles-ma- lacles de Henri jugèrent qu'il était pru- dent de le laisser reposer. Il tomba dans un profond sommeil; et on ne sait pas jusqu'à quand il eût dormi , s'il n'eût été éveillé , a la grande indignation de Lucie, par un violent coup de marteau frappé à. la porte de la maison. C'était sir Puipert Digby ; non pas , certes, qu'il eût donné le coup lui-même; non, c'était son sot de laquais ; car les hommes sages ont quel- quefois de sots domestiques. On introduisit sir Rupcrt Digby dans la chambre de Henri, et Lucie fut frap- pée de l'expression mélancolique de sa ligure , qui ne changea pas quand Henri l'assura d'une voix ferme et joviale qu'il ne souffrait presque plus maintenant , et qu'il espérait être tout-a-fait rétabli, dans quelques semaines, et en état d'aller au château de Digby. A ces paroles, sir Ru- pert secoua tristement la tête, et dit : (c Nous n'y serons pas pour vous rece- voir, mon cher; nous sommes obligés de partir de suite pour le continent. » Ils avaient appris le matin même, qu'une nièce de lady Digby était tombée dange- reusement malade , et ils allaient la trou- ver. C'était la visite d'adieu de sir Rupert. Lady Digby n'avait pas pu venir; elle était trop occupée, et trop inquiète. l66 LES JEUNES Henri et Lucie prirent une vive part au chagrin de leurs bons amis* ils n'é- taient pas assez égoïstes , pour ne penser qu'a la contrariété de voir leurs projets renversés. Henri fut très- reconnaissant que sir Rupert eût songé a lui dans un pareil moment. Et en effet, cet excellent homme n'avait rien oublié de tout ce qui pouvait contribuer a l'agrément et aux plaisirs des deux enfans pendant son ab- sence ; il leur offrit la clef de sa biblio- thèque, et mit a leur disposition ses gra- vures et ses instrumens; offre qu'ils accep- tèrent avec beaucoup de joie. Sir Rupert promit , non-seulement d'é- crire au père de Henri, mais a Henri lui- même, s'il voyait quelque chose sur le continent qu'il jugeât pouvoir l'amuser ou l'instruire. ce Adieu, Henri, » dit-il. « Que Dieu vous bénisse , et entretienne dans votre ame les sentimens de générosité et de bienveillance que vous avez déjà , ainsi que le noble désir de perfectionner les facultés dont il vous a doué. » INDUSTRIELS. 167 «AAn«VVVV«/M(V«/V«'VVV«VV\n\nMnVVinVVV«VVV*^AAA^/\/VVV%/V«VVV«Vt/Vt>VI/VVVWV« CHAPITRE IX. milieu ce; le* c^quuuauoc. Pendant les jours suivans, le pouls de Henri, et le compte qu'il rendait lui- même de sa santé, se trouvèrent en con- tradiction perpétuelle; il affirmait qu'il allait Lien, tout-à-fait bien, et matin et soir, son pouls annonçait le contraire. Le chirurgien aima mieux s'en rapporter à ce dernier témoignage ; et Henri, lié par ses sages résolutions , fut obligé de se sou- mettre a la diète et au repos, et de sus- pendre le régime favori de Lucie, la dis- traction et la gaieté. Henri ne devait ni parler, ni souffrir qu'on lui parlât ; ni lire, ni écouter lire; ni s'amuser, ni permettre qu'on l'amusât. Lucie, avec la figure de son emploi, de la plus prudente des pe- tites gardes-malades, restait assise a côté de son lit, à lui tricoter de bons bas qu'il l6S LES JEUNES trouverait plus tard avec plaisir ; ou allait et venait en silence, mais jamais sur la pointe du pied, car Henri détestait cela; il s'éveillait toujours dès qu'on marchait sur la pointe du pied ; tandis que les mou- vemens doux et tranquilles de Lucie, et sans aucune apparence de gène, le déli- vraient de la crainte de la tenir prison- nière. Au bout d'une quinzaine, sou bras fut guéri ; mais les suites de l'entorse le retinrent sur une chaise longue, où, sui- vant l'ordonnance du médecin, il passait plusieurs heures couché tout-a-fait a plat. On lui faisait ensuite quitter cette posture fatigante, et on le relevait de manière à lui conserver les avantages du repos, et à. lui rendre cependant l'usage de ses mains, de ses bras et de ses yeux. Il devait ce privilège a la prévoyante bonté de sir Pui- pert, qui, en passant par Londres, avait vu un lit, inappréciable pour tous ceux qui sont dans la même situation, et le lui avait envoyé de suite. Le jour même où il arriva, Henri avait demandé qu'on le plaçât devant lui , pour qu'il pût en examiner la construction. 11 vit que le bois de lit n'était pas tout d'une pièce, et que le milieu jouait sur des char- nières, de manière a ce qu'on pût élever ou abaisser les deux bouts, les amener à l'angle que l'on désirait, et les y fixer INDUSTRIELS. 169 ferme avec un cadre de support, précisé- ment, a ce que dit Lucie, comme son pupitre de musique. Il y avait encore d'au- tres inventions qui enchantèrent Henri, d'abord comme mécanicien, puis comme malade. Il se fit élever et abaisser jusqu'à ce qu'il eût trouvé l'angle le plus doux et le plus commode. Lucie fut ensuite em- ployée à faire un quart de cercle en car- ton , qu'elle attacha en côté du bois de lit, afin, dit-elle, que son frère pût lui indiquer avec la plus grande exactitude , ses penchans. « 11 faut que tu me per r mettes ce calembourg, Henri, a Il le laissa passer en considération de la justesse des divisions de son quart de cercle. A dire vrai , cet instrument ne servit pas agrand'chose; il était plus facile de dire : « mets-moi au troisième cran, ou au cinquième , » selon que le cas l'exigeait. Mais les personnes adroites, et d'un es- prit ingénieux, sont sujettes, surtout quand elles sont jeunes, a employer des inven- tions superflues pour les occasions les plus communes. Lucie se réjouit plus que jamais d'avoir pris du goût pour les occupations favorites de Henri, car après avoir été pour lui la j meilleure petite garde pendant sa maladie, elle était maintenant la plus aimable com- pagne pour égayer sa convalescence. iv. 8 1^0 LES JEUNES Etabli sur ce lit si commode , Henri songea, d'abord, a y ajouter un pupitre a lire et a écrire , et il résolut d'en faire un chef-d'œuvre , dans son genre , aussi par- fait que le lit. Divers essais furent faits de différentes manières : enfin, Henri in- venta, et fit exécuter par le charpentier, un pupitre , parfaitement solide , et qui cependant s'enlevait a la minute , et cédait sa place au dîner, au déjeuner, ou à une tasse de thé. Pour rendre justice a Henri , nous de- vons dire, qu'avant de songer a toutes les commodités de son propre établissement, il s'était occupé de faire réparer le toit de dame Pc y ton. Sir Rupert avait mis son charpentier a sa disposition , et a sa requête , il avait consenti a ce que la maison fût maintenant recouverte en ardoises. Henri examina son ancien plan ; et , aidé des conseils de son père, il fit quelques améliorations a cette seconde édition de son toit. Quand l'in- génieuse et admirable machine de M. Bru- nel fut réduite en cendres, il y a quelques années, il répondit, à une lettre de con- doléance , qu'il trouvait assez de motifs de consolation, dans l'espoir de la per- fectionner essentiellement. Aussitôt qu'on eut obtenu la permis- sion du médecin, Henri jouit avec délices INDUSTRIELS. 1^ I des livres que sa mère lui apporta du château de Digby : dans le nombre se trouvaient les œuvres poétiques de sir Walter- Scott. Henri avait cru autrefois n'avoir aucun goût pour la poe'sie ; mais , lorsque sa mère lui lut le commencement du « Lai du dernier Ménestrel, »il fut sur- pris d'en être presque aussi ravi que Lucie. Sa mère ayant refusé de lui en lire plus d'un chant le premier soir, il attendit avec impatience l'heure a laquelle la lec- ture devait recommencer. Ce moment lui paraissait le plus agréable de la journée ; et s'ils n'avaient craint de ne pas donner à, leur mère le temps de respirer, Lucie et lui auraient volontiers écouté, chant après chant , poème après poème, depuis le « Lai du Ménestrel, m jusqu'au « Lord des lies.)) Mais madame Wilson ménageait leurs plaisirs, non-seulement de manière à les faire durer plus long -temps, mais aussi pour qu'ils pussent les savourer pleine- ment , et non les avaler sans les avoir goûtés. Lucie avait encore cet art-là à apprendre. (( Maman , » dit-elle , « je crois que vous prenez trop soin de ne pas le fatiguer de lecture. Il me semble qu'il ne saurait avoir trop de distraction. Ce ne sont ja- mais que les parties ennuyeuses d'un livre qui fatiguent. La seule chose nécessaire 1^3 LES JEUNES est de choisir les dragées, et d'en avoir une provision variée. » — a Je crois que ton frère serait bientôt fatigué de dragées, ma chère, » dit sa mère , (( et plus on les varierait, plus tôt il en serait las. » — « Eh Lien , maman , » murmura tout Las Lucie, a voulez -vous me laisser es- sayer? Je voudrais voir s'il pourrait se lasser de dragées. Je choisirai ce que je sais qu'il aime le mieux , et je ne lui don- nerai jamais trop d'une seule chose à-la- fois ; vous verrez , maman, n — « Essaie, ma chère enfant, et tu verras , » dit sa mère. Henri était maintenant assez Lien réta- bli pour reprendre quelques-unes de ses occupations haLituelles ; et il demanda un jour a Lucie de lui apporter Euclide, pour qu'il pût étudier sa géométrie une demi-heure, le matin, avant de se mettre à faire autre chose. Lucie était d'avis qu'il ne devait pas s'occuper encore d'études si sérieuses. Quand le médecin vint, Lu- cie bu extorqua une opinion d'accord avec la sienne, et elle se décida a tenter son expérience le lendemain même. A l'heure que Henri avait choisi pour ses mathématiques, elle se glissa doucement derrière lui, et comme il était au milieu du carré de l'hypoténuse , elle posa près INDUSTRIELS. 173 de lui un beau grand papillon , qui resta complaisamment en place, les ailes éten- dues. « Je vais le regarder dans un moment , » dit Henri à sa sœur, qui le suppliait d'ad- mirer les beaux yeux violets qui paraient ses jolies ailes. « Attends encore une mi- nute seulement, jusqu'à ce que je sois a Q. E, D. )) (c Mais pendant qu'il parlait, le papil- lon fit un petit mouvement , comme s'il se disposait a prendre son essor. ce Prends garde qu'il ne s'envole , » s'é- cria Henri. , — ce II n'y a pas de danger, » dit Lucie. L'instant d'après, avant que Henri en fût a Q. E. D., le papillon fit tout-a-coup un saut, et retomba sur la main de Henri. Il tressaillit en sentant sa queue froide, et son corps osseux. Ce n'était pas un papillon, mais une sorte d'imitation très- bien faite *. Lucie avait travaillé a peindre les ailes depuis le lever du soleil : mais le tressaillement de Henri la récompensa amplement de la peine que lui avaient * Qui remuait sans doute par le même moyen que les grenouilles de bois, bien connues des enfans, en France. 174 L ES JEUNES donnée la tête garnie de petites plumes, et la trompe. Enhardie par ce premier succès , elle ferma Euclide d'un air déli- bère, et le tira des mains de son frère. (c Henri, » lui dit-elle , « pendant tout le reste de cette journée , tu n'auras rien que des dragées, et j'en ai pour toi une bonne provision de toute espèce. J'es- père que tu ne feras pas la petite bouche , et que tu ne seras pas trop fier pour te régaler des jolis et excellens bonbons que je t'ai apportés , » et elle posa par terre une corbeille pleine de livres, dans cha- cun desquels il y avait clilFérens signets en papier. — (( Je ne dédaigne rien de ce qui est bon ou joli, Lucie • mais je crois qu'il est de trop bonne heure: si tu commences déjà, tu pourras a peine m'en fournir toute la journée. » • — « Essaie, et nous verrons, comme dit maman. » — « D'ailleurs, » reprit Henri, « je crois que de ne manger que des bonbons tout le jour, rendrait n'importe qui ma- lade. » — - ce Non , non , tu en auras une si grande variété. Fie-t'en seulement a moi; donne-moi la permission de t'amuser au- jourd'hui a ma façon, Henri; hein, veux- tu? » INDUSTRIELS. 175 Que ceux qui ont jamais tenté de faire cette expérience décident, lequel a le rôle le plus difficile , de celui qui entreprend d'amuser, ou de celui qui doit se laisser amuser pendant tout un jour. Lucie avait cependant Lien débuté , en congédiant Eu- clide, avec son papillon. De la, elle passa au (( Bal du papillon, » a ce La fête de la sauterelle, » et au charmant petit poème du « Paon au logis, x> Par quelque singu- lier hasard , Henri ne les connaissait pas encore. a Maman m'a dit, » reprit Lucie , « que ce petit livre avait eu l'honneur d'être cité par un grand homme dans la Cham- bre des Communes. Voici les vers qu'il récita : « En question de droit, quand ils sont en querelle, Les oiseaux, comme l'homme, et sans comparaison, Peuvent se disputer pour une bagatelle, Une plume, unfe'tu, rien, une mouche, un son.» > demanda Lucie. — a Oui, mais on ne donne aucune explication. On ne dit pas quelle est la cause des différentes couleurs de ces om- bres. )> — a Oh! il y en a beaucoup plus long la- dessus dans ce livre, » répliqua Lucie, u et il y a aussi l'histoire d'une quantité d'expériences que différentes personnes ont faites. » — - a Laisse-moi voir, » dit Henri, en étendant la main pour prendre le livre. — ce Non , non ; ce serait beaucoup trop difficile pour toi , cl présent. D'ail- leurs, ce ne sont pas des dragées, et tu ne dois avoir rien que cela aujourd'hui. Je vais marquer l'endroit, et tu pourras étudier les ombres colorées à ton aise , une autre fois. » Lucie tourna alors vivement les pages pour trouver une de ses anecdotes favo- rites sur une pauvre vieille femme , qui demeurait a Montpellier. Mais dans sa recherche de la vieille, elle fut arrêtée en chemin par la description d'un im- mense arc-en-ciel, se dessinant a terre, avec des couleurs presque aussi vives que }8l LES JEUNES celles qu'on voit aux cicux. Elle poursuivit l'arc-en-ciel dans un chapitre beaucoup trop profond pour qu'elle le comprît, et se trouva au milieu d'arcs simples, dou- bles , triples , et d'arcs retournés ; un moment en compagnie avec sir Isaac Newton, et Bcrnoulli, la minute d'après avec M. Bouguer sur les montagnes du Pérou, ou dans le Chcster, avec le doc- teur Halley, jusqu'à ce que ni elle, ni Henri ne pussent dire où elle était. Elle abandonna l'arc- en-cicl , et tomba par hasard sur la vieille tant désirée de Mont- pellier. (c Eh bien, qu'a-t-elle d'intéressant? » demanda Henri. « Est-ce qu'elle a quel- que, chose a démêler avec l'arc-en-ciel? » — • « Pùen au monde, mon cher. C'est tout une autre affaire. Elle avait acheté un morceau de viande un jour au marché, et elle le suspendit dans sa chambre à coucher, n — Oh î la vieille sale ! » dit Henri. — (( Dis plutôt la pauvre vieille ! » re- prit Lucie : « et la nuit ( par une nuit très-chaude), que crois-tu qu'elle vit sur cette viande , qui était accrochée juste vis-a-vis le pied de son lit? une lumière brillante, si brillante qu'elle éclairait le mur. Le lendemain, elle porta cette viande lumineuse , qu'elle croyait ensorcelée ? a INDUSTRIELS. l83 Henri de Bourbon, duc de Condé, gou- verneur de la ville 9 qui l'examina avec e'tonnement pendant quelques heures. » Quelques heures! Henri pensa que c'é- tait trop, quoiqu'il eût été fort aise de pouvoir l'examiner aussi pendant quel- ques minutes. Cette lumière, comme il le devina, était phosphoriquc, et il rap- pela a Lucie qu'ils avaient vu une fois ensemble une lueur éclatante, dans l'é- caillé d'une écrevisse de mer gâtée. Mais Lucie tourna rapidement les pages, pour arriver au récit de quelques expériences faites par Boy le , sur des substances phos- phoriqu.es, placées dans la pompe a air. Puis elle passa a l'anecdote du cuisinier du docteur Beale, qui, eu faisant bouillir des maquereaux , vit l'eau et les poissons devenir aussi brillans que s'ils eussent été en feu; et les cufans s'amusaient à courir par toute la maison , en portant de ces gouttes lumineuses, qui étaient aussi gros- ses que des pièces de deux sous. « Figure- toi cela, Henri ! » Elle courut ensuite au voyage du père Bourze, aux Indes-Orientales; pendant la traversée, ce voyageur remarqua que la surface de la mer devenait, dans certains endroits, extrêmement lumineuse, au point de pouvoir lire la nuit à cette clarté. Henri souhaitait savoir, si elle prove- l84 I^ES JEUNES nait de substances en putréfaction , ou d'insectes lumineux. Il demanda a Lucie si elle se souvenait d'avoir entendu dire à un capitaine de vaisseau , ami de leur père , qu'il avait rapporte en Angleterre, et qu'il avait donné a sir Joseph Banks, de petits animaux lumineux, longs de trois pouces, qu'il avait pris dans l'Océan Mé- ridional, et qui jetaient une lumière si forte , qu'il pouvait lire une impression très-fine a la clarté d'un seul , qu'il avait mis dans un seau d'eau salée. Lucie ne se donna pas le temps de ré- pondre a son frère : il n'y avait pas une minute a perdre. Elle voulait lui lire quelque chose qui l'amuserait encore plus, à. ce qu'elle espérait , qu'aucun des insec- tes lumineux. (c La pierre de Bologne*! Henri, as-tu jamais entendu parler de cette pierre , qui éclaire dans l'obscurité? h Et elle lut quelques pages , jusqu'à ce qu'elle se rap- pelât une chose tout-a-fait différente, qu'elle était sûre qui amuserait encore bien plus Henri ; et rejetant le livre dans la corbeille, elle en prit un autre , et com- mença une description des maisons des Esquimaux, bâties de blocs de neige, avec des [dômes bien arrondis , et des fenêtres * Ou phosphore de Bologne. Voyez les Notes, INDUSTRIELS. 1 85 de glace très-mince , au lieu de verre. Cela intéressa prodigieusement Henri ; mais comme Lucie crut lui voir l'air un peu fatigue', elle le tira bien vite de la maison de neige, et lut quelques anecdotes sur la dame du pays des Esquimaux, Illigluk , qui comprenait les mappemondes, et des- sinait si bien les cartes, mais qui eut îa tête tourne'e des éloges des matelots An- glais, et en devint si fière et si affectée , qu'elle ne pouvait plus faire autre chose que s'asseoir dans une chaise sur le pont, et faire des mines. Lucie changea encore pour quelque chose de nouveau, et voyagea du pôle septentrional au Chili, et du Chili a Ali- Pacha, qui éprouva tant de surprise et dé- plaisir a voir faire de la glace dans une pompe a air , qui lui avait été envoyée d'Europe ! Elle passa ainsi presque toute la matinée, courant d'un livre a un autre. Toutes les fois qu'elle croyait voir de la fatigue dans la figure de Henri, elle lais- sait le sujet commencé pour en prendre un nouveau , s'imaginaut toujours qu'elle ranimerait son attention en variant ses amusemens, et qu'elle le rendrait de plus en plus heureux- mais enfin, le voyant appuyer sa tête sur sa main , elle s'arrêta tout court, et dit : a Oh ! Henri, est - ce que tu as mal a la tête ? » l86 LES JEUNES Henri avoua qu'il commençait a y avoir un peu mal. (c J'en suis bien. Lien fâchée , » reprit Lucie. « Pourquoi ne m'as-tu pas dit plus tôt que tu étais fatigué?» — a Je ne le savais pas jusqu'à ce que le mal de tête m'ait pris. » — a Je croyais t'amuser tout ce temps- ci, mon frère. Tu m'as dit que tu trou- vais tout ce que je te lisais très - amu- sant. » — - « Sans doute , chaque chose toute seule, )) dit Henri, craignant de l'affliger par ce désappointement ; « mais toutes ensemble , elles » ~ a Ne m'en dis pas plus , mon cher rîenrî, » interrompit tristement Lucie; et relevant les oreillers du lit, elle ajouta: ce La, repose ta pauvre tète et reste tran- quille; je vais aller retrouver maman. » Henri était si épuisé , qu'on ne per- mit pas a Lucie de le voir le reste de la matinée , et comme elle souhaitait le bonsoir a sa mère , elle lui dit: ce Je vois que vous aviez bien raison, maman: j'ai fatigué Henri avec mes dragées long-temps avant la fin du jour. » INDUSTRIELS,' 187 >VVl«VW\W^WV»WArtVV^VVVlV»An»rt^™VV^^V^V»\ArWlVVV\VVV»V\/VIVVVV\Vt^VVV» CHAPITRE X eb àuo ieé OccupaAioit^ ^c la vc'itiC' ; clv.e^i.nutujr) auiV pt^uD : continent' eb poiium-rt ik if maiMUft T< i>ïorî cher Henri, comment te trouves- tu ce matin? » dit Lucie , en entrant d'un pas timide, et d'un air contrit. — (c Très-Lien! » s'écria Henri gaiment, « parfaitement bien : merci. » — « Il n'y a pas de quoi me remercier de t'avoir donné mal a la tête. » — « Mais mon mal de te te est passé, a présent, et c'était une bonne expérience, après tout. » — « Maman, )> dit Lucie , quand leur accès de gaîté fut passé , « c'était bien la peine i I96 LES JEUNES d'écouter les raisons de Henri le jour qu'il voulait me les dire : car je ne l'ai pas tant fatigué depuis. » — « Non , » s'écria Henri. « Au con- traire, elle m'a toujours empêché de me trop fatiguer. » — « Et savez-vous, maman, » reprit Lucie , « qu'il peut faire a présent beau- coup plus en un jour qu'avant, parce que nous avons tout classé supérieurement. » Henri remarqua, qu'ils avaient été obli- gés de faire un grand nombre d'expérien- ces , avant de pouvoir amener les choses a cette heureuse conclusion. a Yous voyez , maman , » dit Lucie , a qu'il faut à Henri des expériences, d'une manière ou d'une autre •maintenant, qu'il n'a ni ballon, ni atelier, ni laboratoire, et qu'il ne peut pas bouger de sa chaise lon- gue, il est réduit a en faire sur son esprit ou sur le mien. » — a Et c'est très-commode , )) dit Henri, « car nous trouvons tout ce qu'il nous faut pour cela en nous-mêmes. Maman , ne pensez-vous pas que c'est utile? » — « Très-utile , mon cher, car vous pouvez apprendre par-la, a commander a votre propre esprit, tandis qu'en même temps vous acquérez quelques connais- sances de l'esprit et du caractère des au^ INDUSTRIELS. I97 très. Et en classant judicieusement vos occujiations, non-seulement vous pourrez faire davantage dans le même espace de temps • mais vous fortifierez , vous rani- merez , et vous agrandirez toutes les fa- cultés de voti*e intelligence, » I98 LES JEUNES %V»A\%IVVVVVl*VW»/V»/Vll%VV»VVVVVVVV»/»*/VVVMIVVV»/VVVVVVV»Vl^l^^ CHAPITRE XI. Jû) uXeuletteà; ïeè O?axow)iîa f eb ïcô Oniquied, Henri était maintenant assez bien pour être transporté dans le salon où Ton se tenait habituellement. Sa chaise longue avait de grandes roulettes qui tournaient si facilement, que Lucie pouvait, sans aucune aide, le rouler d'une chambre a l'autre. Un soir quelle admirait ces rou- lettes, Henri qui n'avait pas manqué d'exa- miner leur construction, entreprit de lui expliquer de quoi dépendait leur com- modité. IL lui dit que, dans les roulettes communes, la cheville droite en fer, au- tour de laquelle elles tournent , est si courte qu'elle n'a point de support, n'é- tant que juste assez longue pour être rivée dans la plaque de cuivre inférieure, qui s'applique sur le pied du fauteuil; tandis que dans les roulettes perfectionnées, la cheville a de cinq a six pouces de long, et s'amincit a son extrémité supérieure , INDUSTRIELS. ICQ qui joue dans un petit dé en fer, incrusté dans le pied du meuble. « De sorte que, comme tu vois, Lucie, la longue cheville reste toujours en place, et tourne avec si peu de frottement, qu'elle permet a la roulette de prendre de suite la direction qu'on veut lui donner. » Son père fit la remarque, que des rou- lettes faites d'après le même principe se vendaient maintenant, comme une inven- tion nouvelle, et sous le nom de roulettes françaises, quoiqu'il. existât une planche représentant un mécanisme absolument semblable , dans un ouvrage hollandais sur les moulins a vent, imprimé depuis plus de cent ans.« Cette circonstance, peu importante en elle-même, est un exemple de ce que je t'ai souvent fait observer, Henri : c'est que les mêmes choses sont inventées dans difïerens pays, par des gens qui n'ont jamais eu le moindre rapport les uns avec les autres; simplement parce que l'on a éprouvé les mêmes besoins, et parce que la science a fait les mêmes pro- grès. Il y a mieux: des roulettes pareilles ont été inventées, et mises en usage par un de mes amis, dans ce royaume, il y a trente ans ; et cependant, je n'en croirai pas moins qu'un Français a pu les inven- ter de nouveau, encore plus récemment, t) — « Mais si votre ami les a inventées 200 LES JEUNES le premier, mon père, » dit Henri , « je ne vois pas pourquoi on les appellerait des roule tt es fran ça ises. » — « 11 est au-dessous de la dignité des nations, ou même des individus de dis- puter pour de telles bagatelles, mon cher enfant. Toute personne douée d'invention, et de génie, ne se montrera pas bassement empressée de réclamer, dans chaque petite occasion, ses droits a la priorité : elle pen- sera, en général, qu'il vaut mieux inventer quelque chose de nouveau que de dispu- ter sur le passé. « Ici , la conversation fut interrompue par l'arrivée d'une dame, qui venait prendre le thé avec le père et la mère de Henri. Au bout de quelque temps, elle tira de son sac a ouvrage un petit livre écrit a la main ; c'était un recueil d'énigmes et de charades, qu'elle avait apporté pour distraire Henri. Lucie les aimait, parce qu'elle les devinait très-vite; mais Henri y mettait beaucoup de lenteur, et réussis- sait rarement ; les demi-mots que Lucie lui souillait dans l'oreille pour l'aider, ne manquaient jamais de le faire tromper davantage. Il en vint bientôt a « je t'en prie, dis-le-moi. » Et quand on le lui di- sait, il ne pouvait pas toujours compren- dre les explications ; elles lui parais- saient plus difficiles, et souvent plus em- INDUSTRIELS. 20 1 brouillées que l'énigme même , surtout lorsque Lucie et la dame entreprenaient de les lui expliquer toutes deux a la fois, et chacune a sa manière. Cependant, il était de si bonne humeur, et ses étranges conjectures, ses singulières bévues amu- saient si fort tout le monde , que la dame déclara, en fermant son livre, que pour sa part, elle aurait été très-fâchée qu'il eût mieux deviné. A la requête de Lucie, elle lui laissa son cahier pour copier les énigmes et les charades qu'elle aimait le mieux; et après son départ, Henri pria sa sœur de les lui relire encore une fois, une a une. S'il en avait jamais su le sens, il l'avait déjà complètement oublié, de sorte qu'il se remit a en chercher le mot, avec l'aide de Lucie. « La première , » dit sa sœur, a est une énigme : « Ma mer n'eut jamais d'eau ; mes champs sont infer- tiles ; Je n'ai point de maisons , et j'ai de grandes villes ; Je réduis en un point mille ouvrages divers ; Je ne suis presque rien, et je suis l'Univers.» — (( Ma mère n'eut jamais d'os, » répéta Henri, d'un air réfléchi; « il faut que ce soit un insecte, ou peut-être un poisson, 9 202 LES JEUNES Mais, qu'as-tu donc tant a rire, Lucie? » — « Oh, Henri! Henri! » s'écria sa sœur, en riant aux éclats, k C'est de la mer, de l'Orcan, qu'il s'agit. Tiens, lis toi-même. » Henri lut, et sa méprise le divertit presque autant que sa sœur : mais l'énigme ne lui en parut pas plus claire. u Elle est pourtant bien facile , i dit Lucie, « C'est une chose que tu con- nais, que tu regardes presque tous les jours. )) Henri recommença à l'étudier mot à mot : ce Tiens Lucie , j'y renonce. Tu feras tout aussi Lien de me le dire; je suis sûr que je ne le trouverai jamais. )> — « Eh bien, c'est une carte géogra- phique y )) reprit Lucie. « Ses mers n'ont point d'eau; ses champs ne sont pas cul- tivés; elle n'a pas de maisons, et elle a des villes; enfin, elle représente le monde tout entier sur une feuille de papier, qui n'est presque rien. » Henri fut forcé de se rendre a l'évi- dence, et de convenir même qu'elle n'é- tait pas très -difficile : seulement l'idée d'une carte de géographie ne lui était pas venue a l'esprit. a N'est-ce pas qu'elle est jolie? » dit sa sœur. — « Oui, pour ceux qui savent la trou- ver. À présent, voyons -en une autre. INDUSTRIELS. 2t)3 « Ali! en voila une longue; peut-être pourrai -je mieux en venir a bout. » Et il lut, avec son sang-froid ordinaire : « D'un être fugitif, vive et fidèle image, De son vol clandestin je trahis le secret : Mon seul aspect souvent donne à rêver au sage : L'homme frivole en moi n'aperçoit qu'un hochet. Quoiqueparmon destin, manquant de pieds et d'ailes, Mon devoir, cependant, est de toujours aller : Et ce qui mieux encor sert à me dévoiler, Plus je parais changeante, et plus je suis fidèle. Chacun pour me juger consultant son désir, Me trouve , suivant lui , trop rapide ou trop lente ; * J'offre un secours heureux dans les momens d'attente ; On craindrait de me voir pendant ceux du plaisir, i — « Oh, pour celle-là, je suis sûre que je la sais! » s'écria Lucie, ce Veux-tu que je te dise ce que c'est, Henri? a — — (( Non, laisse-moi chercher un peu. Qu'est-ce qui donne a rêver au sage? Qu'est-ce qui n'a ni pieds, ni ailes, et qui marche toujours? Ce sont les machines; la machine a vapeur, par exemple : mais elle ne marche que quand on la met en mouvement, et non pas toujours, d — a Tu es trop exact aussi , Henri. Quand tu as presque deviné, tu vas chi- caner sur un mot. C'est bien une ma- 204 LES JEUNES chine; mais quelle sorte de machine? Pense au commencement : « D'un être fugitif vive et fidèle image, De son vol clandestin je trahis le secret. » — ((À moins que ce ne soit le Temps qu'on personnifie quelquefois clans la Fa- ble, >j dit Henri, « je ne vois pas trop....)) — ce A merveille , t'y voila ! C'est une montre , mon frère. » — « C'était bien la peine de me le dire, quand j'allais le deviner. Tu ne me laisses jamais le temps de parler, Lucie. Puis je l'aurais trouvé bien plus tôt, si celui qui a fait l'énigme , n'avait pas fait dire à la montre, qu'elle marche toujours: ce qui est une fausseté; n'est-ce pas, mon père ? ))' - — a II ne faut pas t'attendre a trouver dans ces jeux d'esprit la même précision que dans les sciences exactes, mon cher enfant. Mais puisque tu fais des progrès, je vais te donner a deviner une énigme, qui est en même temps une satire, et qui porte l'empreinte du caractè e ironique et moqueur de celui qui l'a composée. » « A la ville, ainsi qu'en province Je suis sur un bon pied , mais sur un corps fort mince; INDUSTRIELS. io5 Robuste cependant, et même faite au tour, Mobile , sans changer de place , Je sers , en faisant volte-face , Et la robe et l'épée , et la ville et la cour. Mon nom devient plus commun chaque jour ; Chaque jour il se multiplie En Sorbonne, à l'Académie , Dans le conseil des Rois , et dans le Parlement \ Par tout ce qui s'y fait on le voit clairement. Embarrassé de tant de rôles , Ami lecteur, tu me cherches bien loin , Quand tu pourrais , peut-être , avec un peu de soin , Me rencontrer sur tes épaules. » Henri et Lucie tournèrent et retour- nèrent chaque phrase , l'écrivirent sous la dictée de leur père, la relurent plu- sieurs fois, sans pouvoir en trouver le mot. Enfin, leur mère prit pitié de leur em- barras, et leur dit que c'était une tête à perruque, et que l'auteur était Voltaire, qui vivait a une époque où les magistrats, les militaires, les bourgeois et les courti- sans portaient tous des perruques, dont la forme et l'ampleur marquaient la dis- tance des rangs, et faisaient partie essen- tielle du costume. Le bloc rond en bois, sur lequel on mettait la perruque, en l'ô- tant, et qu'on nommait tète a perruque, était devenu un terme de mépris, auquel Voltaire fait allusion dans ces vers. Henri se consola qu'on leur eût dit le 20Ô LES JEUNES mot, en pensant qu'il n'aurait jamais pu le deviner, a cause des différences de temps et d'habitudes. « Oh mon frère, que voilà une drôle de charade ! » s'écria Lucie, « Ecoute donc : <( Mon tout -1 , aussi bien que ma tcte, A des dents , mais non pas ma queue ; Car je suis bête par ma tête, Et j'ai des bêtes dans ma queue ; Parfois on fuit devant ma tête , Parfois on fuit devant ma queue , Parfois quand on poursuit ma tête i Elle la fourre dans ma queue ; .Rarement on mange ma tête, Jamais on ne mange ma queue. Le villageois, homme de tête, Veut à propos avoir ma queue, Et tâche d'attraper ma tête : Lors il prend mon tout par la queue Pour se défaire de ma tête.» — (( Comment veux-tu que je me tire de ces têtes et de ces queues? » demanda Henri. (c Je n'essaierai même pas. Cherche- la seule , si tu veux. » — « Oh ! fi donc , Henri. Toi qui ne desespères jamais de rien, tu ne feras pas un petit effort pour la deviner. Voyons, relisons-la ensemble. INDUSTRIELS. 207 « Mon tout, aussi bien que ma tête, A des dents ; » « C'est qu'il y a bien des choses qui ont des dents. Je m'en vais toujours chercher. Toi, Henri, tâche de trouver quelle bête est la première partie de la charade. Ce n'est pas le plus difficile ; mais ce que je ne comprends pas, c'est: « j'ai des bê- tes dans ma queue ; » puis, « quand on me poursuit, je fourre ma tête clans ma queue, s — « Oui , ou ma queue dans ma tête , » reprit Henri. « Je te dis que ce sont des bêtises. Je suis sûr que quand tu sauras le mot, tu verras que cela n'a pas le sens commun. » — « Voila comme tu es , Henri. Dès que tu ne comprends pas une chose , tu crois qu'elle n'a pas de bon sens. Eh bien, moi je parie que la charade esl bonne, et que c'est seulement un drôle de jeu de mot. Je vais chercher à la table.... » Elle feuilleta le petit cahier, et au bout d'un moment, elle s'écria, en frappant des mains : « Je l'avais bien dit qu'elle était juste. C'est un râteau/ tin râteau a des dents, car on n'appelle pas autrement ses longues pointes de fer; et un rat, qui est la tête ou la première partie du mot, 2o8 LES JEUNES en a aussi; et l'eau, qui est la seconde partie ou la queue , n'en a pas : et il y a des Lctes dans l'eau ; et on fuit devant un rat , et on fuit souvent aussi devant l'eau , dans les inondations des rivières , et de- vant la marée ; et quand on poursuit un rat, si c'est un rat d'eau, il se jette dans l'eau; et » — « Ne te donne pas la peine, Lucie; en voila tout- a -fait assez : quoique je ne voie pas trop pourquoi un villageois veut avoir la queue d'un rat. » — a Oh tu le fais exprès , Henri. Tu sais bien que ce n'est pas la queue du rat, mais de la charade, qui est eau; le paysan veut avoir de l'eau pour arroser ses champs et ses vignes. Et tu as vu, une fois, le jardinier courir après un gros rat, en tenant son râteau par le manche pour l'assommer. » — « Oui, par le manche, et non pas par la queue, » dit le pointilleux Henri. — h Bah, tu le fais exprès pour m'im- patienter, » reprit Lucie avec un peu d'hu- meur. Mais leur mère mit fin a la dispute , en réclamant le droit de leur donner aussi de quoi exercer leur esprit. « Peut - être trouveras - tu que cette énigme vaille la peine de chercher a la deviner, Henri. Elle est d'un auteur que tu ne connais INDUSTRIELS. 2'0O, pas encore , mais dont tu apprécieras plus tard l'éloquence et les bizarreries. Si tu la devines , je t'en dirai une autre qui est ma favorite : « Enfant de l'art, enfant de la nature , Sans prolonger les jours , j'empêche de mourir; Plus je suis vrai , plus je fais d'imposture , Et je deviens trop jeune à force de vieillir, » — • « Mais, maman, comment concilier tant de contradictions? chacun de ces vers dément a la fin ce qu'il dit au commence- ment. )> — « Si tu t'arrêtes a critiquer la chose, au lieu de tâcher d'en deviner le sens, tu ne parviendras pas k savoir ce que c'est, Henri. » — (c Oui , maman , mais » — - k Je l'ai trouvé; je l'ai trouvé! » dit Lucie. c< C'est portrait. C'est une pro- duction de l'art, qui imite la nature; il ne peut pas faire vivre plus vieux, et pourtant on vous revoit comme si vous étiez vivant ; plus il est ressemblant , plus il trompe; et la figure peinte est restée plus jeune que l'original du portrait qui a vieilli. » Henri convint que l'énigme était jolie, et demanda qui l'avait faite. 210 LES JEUNES <( Rousseau > qui la composa pour la faire deviner à un de ses amis. i> Lucie , toute fière de son succès , ne voulut pas s'arrêter en si beau chemin. Elle reprit le livre, et lut : « Je suis fleur , et ma tête , ami , vit de ma queue. » — (( Puisque Henri est brouille avec les têtes et les queues, » dit madame Wil- son, « je vais essayer de deviner celle-là. Relis-la moi lentement, Lucie. » Lucie recommença , en appuyant sur chaque syllabe. (c C'est une fleur dont le nom doit être un peu long , et doit pouvoir se de'com- poser en deux mots. Le premier est sûre- ment un animal, ou un insecte ; le second doit être une ecorce, une herbe, ou une feuille. J'y suis : c'est chèvre-feuille, » — « Tout juste , maman, » dit Lucie, qui avait couru a la table des matières, a Allons, Henri, tu vois que ce n'est pas impossible. Tiens, voila un logogriphe. Tu n'en as pas encore deviné un seul : « Je suis difforme , je suis belle , Je suis aimable, et dure aussi ; Je suis sotte, et spirituelle, J'ai de la joie et du souci. INDUSTRIELS. 211 On peut me voir et jeune et vieille ; Ici pâle, plus loin vermeille : Enfin, j'ai sur moi , mes amis, Mille contraires réunis. Six pieds composent tout mon êlre ; Et pour me faire mieux connaître , Je vais indiquer sans détour Ceux qui de moi tiennent le jour: Un oiseau grand , long , sec et mince ; Une brutale passion ; Un fruit qui vient de la province ; Du mépris, une expression ; Entier j'ai place en rhétorique ; )ans moi tu trouveras: arbre , métal massif, .^assage ; et dans l'hiver, un bon préservatif Contre le froid aigu qui pique : Vous me cherchez, et je vous voi Mettre à l'instant la main sur moi. « J'ai vu le mot, Henri, ainsi je te di- rai quand tu en approcheras. Tu sais ru'on retourne les lettres de toutes tarons, pour en faire difïerens mots : quel est l'oi- seau qui est grand, long, sec et mince? Tu eu as vu avec moi, il n'y a pas bien long-temps, au château de sir Rupert; et tu m'as expliqué comment est faite une machine qui porte le même nom. » — a C'est une grue , » dit Henri. ♦— (( Bon. A présent, qu'est-ce qu'une brutale passion , qui cause souvent de 2 12 LES JEUNES grands malheurs, et pendant laquelle on n'est plus maître de soi? n — (( La colère. Mais tu me dis tout, Lucie. » — u Oh que non • d'abord c'est bien la colère, mais ce n'est pas ce mot- là. C'est ire. Qu'est-ce que tu dis quand tu veux faire honte a quelqu'un? » — ce Fi ! mais nous n'en finirons jamais, Lucie , s'il faut passer tout en revue; j'aime mieux chercher à deviner le tout. Voyons un peu. » — ce Te voilà précisément, » reprit Lucie, (( comme le dit le logogriphe : « Vous me cherchez, et je vous voi Mettre à l'instant la main sur moi. » — ce Comment, » s'écria Henri, en re- levant la tête, « je n'ai rien touché du tOUt. )) — (c Si , si : tu as touché le mot même. » — « Bah! j'avais ma figure appuyée sur ma main, et je ne l'ai pas remuée. » Lucie partit d'un grand éclat de rire. « Oh, Henri, tu ne seras jamais bien ha- bile. Qu'est-ce qui est difforme , belle , laide, sotte, spirituelle, vieille, jeune, pâle, vermeille, si ce n'est.... s — « Une figure? » demanda Henri.. ~ « Eh , sans doute , où l'on trouve en INDUSTRIELS. 2l5 la décomposant, grue, ire, figue, fi, fi- gure de réthorique , ififer, rue , feu. » — u C'est encore Ja chose la plus diffi- cile et la plus compliquée. J'aime mieux les charades. » Lucie ne le laissa pas désirer long- temps, et lut haut : « Mon premier des lutins éclaire la veillée , Lorsqu'ils dansent sous la feuillée Dont l'ombrage obscurcit la nuit. Déployant mon second en riches bagatelles, En diamans , et bijoux , et dentelles , A son plus doux éclat souvent la beauté nuit ; Surtout quand, l'empruntant pour finir sa toilette , Elle étale mon tout, dont la jeune fillette , Sans savoir qu'on Tachette, et que cela soit beau , Brille, naïve et fraîche aux fêtes du hameau. » Henri y renonça; « car, » dit-il, — « Vermillon. » — ce Je parie qu'il n'en connaît pas l'usage, » reprit sa mère. — ce Je vous demande bien pardon , maman; et je sais que vous n'en faites pas cet usage-ia, » répondit-il, avec un sou- 214 LES JEUNES rire rusé, « et je suis fort aise que vous ne vous en serviez pas. Te souviens -tu, Lucie, qu'une fois, que j'étais tout petit garçon, et que je faisais ma ronde pour souhaiter le bonsoir a tout le monde, j'allai embrasser une dame , que je ne nommerai pas, et qui mettait une quan- tité de rouge ? Je n'en savais rien , et malheureusement j'emportai avec mes lè- vres une moitié de sa joue , et je laissai la plus drôle de marque ! Je ne pus pas m'empêcher de rester a regarder ce que j'avais fait, et elle en fut très en colère. Mais pour revenir à ta charade , Lucie , explique-la-moi, car je ne la comprends pas encore très-bien. Par exemple, com- ment un ver éclaire-t-il la veillée des lu- tins? » — a C'est que c'est un ver -luisant, Henri. Tu sais bien qu'on l'appelle quel- quefois Vèclaireur des fées. C'est la par- tie de la charade que j'aime le mieux , parce qu'elle me rappelle ces belles soi- rées d'été, où, quand la nuit commence a devenir obscure , on voit briller sous le feuillage comme une petite étoile bleuâ- tre , d'un éclat si vif et si doux. Bien des fois , je m'en suis approchée , et j'ai vu la petite lumière éclairer une petite salle verte, qui aurait fait la plus jolie salle INDUSTRIELS. 210 de bal pour Fleur de Pois, et Graine de Moutarde *. Et tu sais que Shakespeare a dit quelque part , que les fées allumaient leurs torches au feu du ver-luisant. Je ne me rappelle pas exactement le passage, mais je te le montrerai. » — Henri n'eut pas le temps d'approuver, ou de critiquer ; car son père , en enten- dant les vers, s'écria : « C'est femme! n'est-ce pas, Lucie? » et se tournant vers leur mère, il lui fit remarquer que cette énigme n'était qu'une paraphrase de ce passage de Fontenelle : « Ce sexe , sans lequel le commencement de la vie serait sans secours, le milieu sans plaisir, et la fin sans consolation. » Lucie continua de lire celle qui venait ensuite : «Le Temps ne serait pas sans moi: Moi , par qui tout et finit et commence , Moi , qui dans cet instant fais sentirma puissance, Moi , que Te'ternite' fait retentir deux fois, a INDUSTRIELS. 217 Henri prit un air grave. Cela réson- nait si Lien, qu'il s'imagina que ce devait être quelque chose de sublime; et il fut très-vexé lorsqu'on lui dit enfin que ce qu'il avait cherché si loin et si haut, n'était autre chose que la lettre T- — a Mais tu l'as trouvée , toi , Lucie, )) s'écria-t-il , « dis-moi comment. » — ce Je n'en sais rien, je t'assure. » — (( Oh! tâche de te rappeler ce qui t'a mis dans la tête que c'était une lettre. Quelle a été ta première pensée? comment as-tu passé d'une idée a l'autre? Je t'en prie , souviens-t'en , Lucie. » Ainsi pressée, Lucie lit de son mieux pour se souvenir; et après avoir réfléchi profondément, et avoir mouché les chan- delles qui n'avaient pas besoin de l'être , elle dit qu'elle avait d'abord cru, comme Henri, que ce devait être quelque chose de sublime : mais que les deux derniers vers l'avaient convaincue que ce n'était rien de sérieux. « Puis, les contradictions, les impossibilités m'ont montré que ce ne pouvait être autre chose qu'une lettre. » — a Qu'une lettre ! mais comment eu es-tu venue a croire que ce n'était rien qu'une lettre? » Lucie dit qu'elle avait entendu, autre- fois, une très-jolie énigme sur la même lettre, et elle alla chercher un petit cahier IV. 10 21 8 LES JEUNES dans lequel elle l'avait copiée. Elle était Lien autrement compliquée crue celle-là : Mon cher lecteur, je ne vous dirai point Le nombre de mes pieds , je me lais sur ce point , Et m'écarte en cela de la règle commune. Avec mes sœurs, je suis une; Quand je suis seul , je suis un ; Or je suis maie et femelle; La chose sans doute est nouvelle , Et choque un peu le sens commun. Sans crainte d'être importun, Je suis toujours en visite ; ISul homme, cependant, ne peut me voir chez lui: Je ne suis pas chez moi, et toujours chez autrui ; J'existe donc en parasite. Je n'arrive jamais qu'à la fin du combat , Et quoique je sois en voiture , Je sais me montrer en soldat. Je peux subir, je vous jure, Encore plus d'un changement: Je commence toujours, et finis rarement. L'on me met en pâté, l'on me met en friture, Dans les ragoûts , enfin dans tous les plats ; Mais ce qui paraît incroyable On ne m'admet point aux repas. Je ne puis au lecteur en dire davantage , Il n'est déjà que trop instruit. Encore un trait : on me voit dans la nuit , Dans le jour je suis invisible. A qui pourra me trouver en dix ans , Ce qui, je crois, est impossible , L'auteur promet dix mille francs.» INDUSTRIELS. 2IQ Lucie avoua qu'elle n'aurait jamais pu deviner l'autre , si elle n'avait pas déjà connu celle-là. « C'est au moins une grande conso- lation de ma stupidité , » dit Henri , « car je n'avais jamais entendu une seule énigme de ce genre auparavant. » — «A présent, mon cher Henri, voila une charade- je te préviens qu'elle n'est pas difficile; puis, elle est en prose, ainsi il n'y aura pas de licences poétiques : « Il y a peu de gens qui soient mon premier; c'est souvent en vain que dans les logogri- phes, charades et énigmes, on cherche mon dernier : mon tout est ce qui caractérise les Anglais, n — « Je crois que c'est bon-sens , n s'é- cria Henri. — (( Tout juste, Henri,)) dit Lucie. « Comment l'as-tu deviné? » — « Par ce qui me caractérise, comme Anglais,)) reprit Henri, en se redressant , et eu affectant pour s'amuser un air d'orgueil. — ce Puisque tu as si vite deviné celle- là, peut -être que tu trouveras celle-ci: ce sera la dernière. Ce n'est pas une cha- rade, mais tout ce qu'on veut : un célèbre jeu de mot satyrique de Burke. « Qu'est le titre de roi , sans tout ce qui l'entoure? » Henri se mit a l'ouvrage , et commença 230 LES JEUNES a passer en revue, soigneusement et rai- sonnablement, tout ce qui entoure un roi, sa cour, ses ministres, ses flatteurs.... Mais Lucie lui dit, eu riant, que tous ses beaux raisonnemens ne feraient que l'éloigner davantage de la réponse. a Mets -moi donc alors sur la voie. Comment l'as-tu devinée , Lucie ? )> — «Je ne l'aj pas devinée, » reprit Lucie, « mais je vais te dire comment je l'ai trouvée. Une fois, dans un alphabet pour les enfans, j'ai vu le mot roi, écrit en gros-cs lettres, séparées les unes des autres , avec de petits traits entre , com- me cela, R-Q-L Regarde Henri, que vois- tu au milieu ? » — (( Je ne vois qu'un grand 0,»dit Henri. — « Oui, mais c'est aussi un zéro, » reprit Lucie; « et en le voyant, maman, me cita cette plaisanterie. » — (( Elle est très-bonne, » dit Henri, « l'R et l'I sont ce qui entoure, et le mi- lieu est un zéro *. Je conviens que c'est spirituel, mais je n'aurais jamais pu 1« * Voici l'anglais qu'il m'a été* impossible de traduire : « What is majesty , stnpped of ils externals ? » Ce qui signifie littéralement, « qu'est-ce que la majesté dépouillée de tout son extérieur?» en suppri- mant les deux premières lettres, et la dernière du moi INDUSTRIELS. 22 I trouver. C'est tout-a-fait différent des autres. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'api è; avoir bien travaillé a deviner une énigme, vous n'êtes pas plus avancé pour celle qui suit. La prochaine est toujours d'après quelque principe différent. » — « Oui certainement; » dit Lucie; (( Ceux qui s'entendent a faire deviner les énigmes ne vous en donnent jamais deux du même genre; ce serait trop aisé. » — - « Mais si je n'ai rien pour me gui- der, comment veux-tu que j'arrive? » de- manda Henri. — k Ce ne sera toujours pas delà ma- nière dont tu t'y prends, Henri. Tu ne peux pas passer d'une énigme à l'autre, comme tu passes dans Euclide , d'une pro- position a une autre, et dire : par la pre- mière proposition, j'arrive a la seconde, et ainsi de suite. » anglais, ma-jest-y , on isole le mot jest, qui veut d\ r e plaisanterie, bouffonnerie , parade. J'ai cru devoir le conserver ici à cause du nom de Burkc. J'ai e'te' forcé, à mon grand regret, de m'e'carter quelquefois, dans ce chapitre, du texte original, les jeux de mots et les charades ne pouvant passer d'une langue dans l'autre. Cependant , j'ai cherche' autant que je l'ai pu à conserver les intentions toujours si naturelles et si gracieuses de Miss Edgewoith. 2 2 2 LES JEUNES — « C'est précisément ce dont je me plains, » dit ! (enri. — « Mais, mon cher Fleuri , les énigmes ne sont faites que pour nous amuser. » — « Mais, elles ne m'amusent pas, quand elles ne font que m'emhrouiiler les idées, et me donner une peine inutile. » — « Mais, Henri, le Lut de tous les faiseurs d'énigmes est de vous dérouter le plus qu'ils peuvent. » — « Eh Lien, donc, » reprit Henri, « puisque tu semblés si versée dans les se- crets des faiseurs d'énigmes, je t'en prie, Lucie , explique-moi les moyens qu'ils prennent pour dérouter,- ou plutôt les règles d'après lesquelles tu devines ce qu'ils veulent dire. » — f( De tout mon cœur, si je le pouvais, Henri ; mais je n'ai réellement pas de rè- gles : je ne trouve les mots qu'a force de conjectures, Lonncs ou mauvaiscs;quelque- fois je rencontre juste: je ne sais ni com- ment, ni pourquoi, mais tout d'un coup je vois, je sens que cela ira. Une idée me traverse l'esprit, comme un trait de lu- mière. Tiens, justement aussi vite que ta flamme de cette chandelle a sauté a la bougie de maman, et l'a allumée comme par magie. As - tu vu sauter la flamme, Henri? » — <( Oui , et je voudrais que la manière INDUSTRIELS. 223 de deviner les énigmes fût aussi simple que cela. La bougie venait d*être souflée , et il y avait un peu de fumée , qui conte- nait encore des parties du gaz inflamma- ble de la cire fondue; et tu vois, cela faisait une espèce de chemin, le long du- quel la flamme a couru, et en un instant elle a semble sauter à la bougie. » — « C'est justement ainsi , » dit Lucie , « que mes pensées sautent d'une chose à l'autre , et quelquefois sans qu'il y ait aucune liaison entre elles, n — « Oh que si ! » reprit Henri, « nous pouvons bien ne pas en voir, mais je parie- rais qu'il y a toujours une sorte de liaison entre nos idées , comme la traînée de fu- mée entre la bougie et la chandelle. » — « Mais, maman, » interrompit Lu- cie , <( vous nous aviez promis encore une énigme, et j'ai bien envie de l'entendre. Henri ou papa, je ne sais plus lequel, vous a empêché de nous la dire, en en lisant d'autres. À présent dites-nous la vôtre , ma bonne maman. » — « La mienne! ma chère. Elle n'est pas de moi ; elle a été écrite par Mais je ne veux pas vous dire par qui. Je n'aime pas a vous prévenir eu vous citant des noms célèbres. Jugez pour vous, et par vous-mêmes. >) Elle leur récita les vers suivans : 22 4 LES JEUNES "Esprits noirs, bien souvent sur une blanche plaine Ton œil nous suif, ta main nous mène. Quelquefois blancs, tu nous vois sur champ noir, Dans nos danses mystérieuses, Former, en nos passes nombreuses , Cent dessins curieux à voir. 3Ne vas pas nous prendre pour fées Si , dans nos tours , si dans nos jeux , Nous répondons à tes pensées : Notre voix, qui s'adresse aux yeux, Te dira , combien en Lybie Cérès entasse en son giron De grains, produits dorés d'une riche moisson. Nous naquîmes au sein de l'heureuse Arabie ; Nous te dirons, combien de sable amoncelé' Couvre de ses déserts la stérile étendue ; Combien dans l'Océan , de gouUes ont coulé; Combien d'astres , aux cieux échappant à la vue , Et qu'IIerschell a su découvrir, Parent le voile obscur dont la nuit se couronne. Demande : nous disons combien la jaune automne A vu de feuilles se flétrir ; De quelle profondeur s'enfonce au loin l'abyme Sous la vague ridée au souffle du zéphyr. Nos pas, demi-sorciers, vont mesurer la cime Du mont qui se perd dans les cieux ; Ou peuvent, enserrant la pyramide immense, Et se multipliant dans leurs retours nombreux, T'en dire la circonférence. Nous sommes frères et jumeaux, Pourtant nous sommes inégaux. A nos jeux fréquemment préside la sagesse , Cependant nous changeons sans cesse. INDUSTRIELS. 225 Notre langage en tout pays s'entend : Notre nombre est celui des vierges du Permesse: Par nous se gagne et se perd la richesse , Et nous n'avons jamais besoin d'argent. Veux-tu , jetant un charme, apprendre la vitesse D'un rayon de lumière , ou la force du vent ? Ou, le temps que mettrait, dans sa traînante ronde, Un limaçon faisant le tour du monde? Tous ces secrets, c'est nous qui les tenons: Interroge mortel, et nous te répondrons, w — (c Que c'est joli! » s'écria Lucie. — <( Oui; c'est du moins de charmante poésie, quel qu'en soit le sens, » dit Henri, « Maman, voulez-vous nous la réciter en- core une fois , car j'ai tout-à-fait oublie de chercher le mot. » Quand leur mère l'eût recommencée , Lucie en savait des vers entiers par cœur, et Henri avait retenu toutes les idées. Lucie fit grand nombre de bonnes conjec- tures: mais ce qui paraîtra merveilleux, c'est que ce fut Henri qui la devina le pre- mier. Il s'attacha a une assertion positive. « Nous naquîmes au sein de l'heureuse Arabie. » C'était un fait clair et précis, qui pou- vait lui servir de pierre de touche pour juger de la justesse de ses suppositions, et de celles de Lucie , a mesure qu'elles nais- saient. 10* 226 LES JEUNES <( Notre langage en tout pays s'entend ,» répéta Lucie; « peut-être que ce sont les lettres de l'alpliabet? » — « Elles ne sont pas venues de l'Ara- bie, mais de la Plie'nicie; tu sais que mon père nous l'a conté , » répliqua Henri. — « Eli Lieu donc, les hiéroglyphes, » reprit Lucie ; « ils sont les mêmes dans toutes les langues. Ils s'accordent aussi avec ce qui est dit sur les pyramides. » — a Mais les hiéroglyphes sont nés en Egypte, et non pas en Arabie, » inter- rompit Henri. ïl avait pensé tour-a-tour a un télesco- pe , a un baromètre , à un pédomètre , quand il avait entendu parler de compter les astres, de mesurer la hauteur des mon- tagnes , ou la circonférence des pyrami- des : mais aucune de ces choses ne ve- nait de l'Arabie. Pendant ce temps, Lucie avait passé outre : elle en était « aux vierges du Per- messe. )) a Ce ne peuvent être que les muscs, >> Henri, » dit*elle, « ainsi leur nombre est de neuf. « — (( En ce cas, je sais ce que c'est, )> s'écria Henri, tout joyeux, a ce sont les neuf chiffres arabes. Nous l'avons deviné, maman ! » — « Oui, » reprit Lucie, « ils viennent INDUSTRIELS 12^ de l'Arabie heureuse; ils peuvent compter les étoiles, et mesurer la terre; ils disent tout ce qu'on leur demande. Henri a rai- son, n'est-ce pas, maman? à votre sourire, je suis sûre qu'il a bien deviné. » La mère ne fit pas de réponse , mais ré- cita : *< Esprits noirs , bien souvent sur une blanche plaine , Ton œil nous suit, ta main nous mène; Quelquefois blancs, tu nous vois sur champ noir, Dans nos danses mystérieuses Former , en nos passes nombreuses , Cent dessins curieux à voir» » 1 — (( Précisément; les chiffres que nous lisons, ou que nous écrivons sur du pa- pier, » dit Henri. — « Ou ceux que nous faisons sur une ardoise , » reprit sa sœur ; h ils sont blancs sur champ noir; >j et Dieu sait qu'ils for- ment d'assez drôles de figures sur mes cahiers, et mon ardoise à calculer. » — « A présent, que vous le savez, » dit leur mère, « il est temps de nous aller coucher, car il est fort tard. Lucie, aide-moi a rouler Henri jusque dans sa chambre. » — (c Un instant, maman ; avant de nous en aller , voulez-vous nous dire qui a écrit ces Vers? » 2l8 LES JEUNES — a La même personne qui a compose' l'hymne que tu as apprise par cœur, Lucie. La même personne qui a écrit ton histoire favorite , Henri , a de la persévérance con- tre la mauvaise foi tune ; » et plusieurs autres choses encore , clans « les Soirées passées au logis, » que tu aimes tant. » — <( Madame Barbauld, maman! celle qui a fait le bel essai *que vousnousavez lu au château de Digby , et a la fin duquel sir Rupcrt avait écrit de sa propre main : « Admirable morale , du style le plus pur et le plus élégant. Je regrette que ma- dame Barbauld n'ait pas écrit davantage. » * «*VVVVM^» CHAPITRE XII. De» îioiiipée'; f C/oéwiciue'. (( Papa, » dit Lucie, ((je voudrais que vous fussiez assez bon pour nous dire, a Henri et a moi, quelques-uns de ces drôles de vieux problèmes que vous nous donniez autrefois a deviner. » — (( Un de ces drôles de vieux problè- mes , ma chère ! que veux-tu dire ? » — (( Je veux parler de ces questions que vous aviez coutume de nous faire quelquefois , quand nous étions tous assis autour du feu l'hiver dernier. Vous vous en rappelerez bien une que j'ai devinée , papa : c'était le jugement de Sancho Pan- ça, pendant qu'il était gouverneur de l'île de Barataria , sur le vieux , et les dix piè- ces d'or qui étaient cachées dans le bâton creux. Ne pourriez-vous pas nous en faire encore d'autres, comme cellc-la, papa?» 23o LES JEUNES — « Je vous en prie , mou bon père , )) dit Henri : tl ou si vous n'en avez point de nouvelles , faites-nous quelques que s* tions comme celle sur la couronne de Hiéron, ou sur le cerf-volant, et la colonne de Pompée. » — a IN 'importe laquelle vous choisirez, papa , » reprit Lucie . « tâchez seulement qu'il y ait une jolie petite histoire avec. » — (c Mais , mes chers enfans , » dit le père , ce je ne suis pas un sac d'histoires et de questions, comme vous avez l'air de le penser , dans lequel vous n'avez qu'à met- tre la main , pour en tirer ce qu'il vous plaît , il faut que vous m'accordiez quel- ques minutes de réflexion. Pendant que vous finirez votre partie d'échecs, peut- être m'en revicndra-t-il une a l'esprit. » Au bout d'un petit moment, Lucie aver- tit son père qu'elle allait bientôt être battue. (r Tenez ! échec et mat ! c'est fait de moi. » — « Mais tu ne t'es pas défendue , >S dit Henri; « il n'y avait ni gloire ni plaisir à te battre. Tu étais trop pressée d'entendre l'histoire. |> ■ — « Peut-être bien , )> dit Lucie. « A présent, voilà papa qui va commencer, et nous allons rouler ta chaise longue tout près de la table à thé. » Cette opération INDUSTRIELS. 23l étant achevée , leur père commença ainsi qu'il suit : « Trois frères arabes, d'une famille no- ble, voyageaient ensemble pour s'instrui- re. Il arriva , qu'un jour , leur route les conduisit à travers une grande plaine de sable, où l'on n'apercevait que quelques touffes de gazon éparses ça et là. Yers le soir, ils rencontrèrent un conducteur de chameaux , qui leur demanda s'ils avaient vu un chameau qu'il avait perdu, et s'ils pouvaient lui en donner des nouvelles. a Votre chameau n'était-il pas borgne?)) dit l'aîné des frères ; — u Oui , )) répliqua le conducteur. — « Il lui manquait une dent de devant? » reprit le second frère. — « Et il était boiteux, )) dit le troisième. — « Exactement, » répondit l'homme; « di- tes-moi , je vous en prie , de quel côté il est allé? )) — « Ne portait-il pas, » deman- dèrent les Arabes, Son père lui dit que ces questions n'a- vaient peu t-è Ire jamais été faites a personne auparavant; ou du moins, elles n'avaient certainement pas été posées de la même manière , parce qu'il les avait changées exprès pour eux. Dans l'histoire d'où il les avait tirées, certaines questions auraient été trop dificiles a résoudre pour Henri et Lucie. Mais ils eurent l'ambition de vouloir essayer , et leur père consentit a les satisfaire , en les avertissant , néan- moins , du peu de probabilité de succès. (c Dans l'histoire originale , )> dit-il , (( c'est un cheval, au lieu d'un chameau,* et l'un des frères découvrit qu'il avait des fers d'argent, et un frein en or; et il dit aussi la valeur exacte , ou le degré de fi- nesse de l'argent des fers , et de l'or du 2 33 LE>S JEUNBS frein. Comment put- il découvrir tout cela? » — a Je ne puis pas le concevoir , » reprit Lucie. « Cependant, papa, si vous vouiez nous donner du temps, peut-être que quelque accident nous mettra sur la bonne voie • quelque heureux hasard , comme Ja goutte de miel tombée sur la nappe , et l'abeille se posant dessus, pour- rait nous conduire a inventer la chose , n'importe ce que c'est. » — a jXon , non , Lucie , )) reprit son père , « aucun heureux hasard ne peut te mener a cela. Tu as besoin de connaître quelques faits particuliers , sans lesquels tu ne peux pas repondre a cette questions — * Eh bien , ne pourriez-vous être assez bon pour nous dire ces faits parti- culiers ? » demanda Henri. — ce Non , mou cher ; ils dependenl de l'art d'essayer , ou à' éprouver les mé- taux j c'est-à-dire , de s'assurer de leur fi- nesse et de leur valeur: ainsi, autant qiu je vous dise de suite que, les sages frères avaient observé les marques que les fer: du cheval avaient faites sur quelques picr res de la route ; ils avaient aussi remarqu< les traces que le frein d'or avait laissé sui une auge en pierre, près d'un puits , où L cheval s'était frotté en buvant. L'œi INDUSTRIELS. %$*} -cxcercé d'un des Arabes avait pu juger du degré de finesse, et de la valeur du frein d'or, et des fers d'argent , par les différen- tes couleurs de ces marques. » Henri réfléchit un moment , puis il fil observer, que la difficulté d'expliquer ces faits embarrassans , vient , ou de ce qu'on ne possède pas le genre de connaissances particulières qu'il est nécessaire d'avoir dans certains cas, ou de ce qu'on ne peut pas se rappeler a propos les connaissances que l'on a déjà. « Par exemple , » dit-il , « nous savions tout ce qu'il fallait savoir pour répondre aux quatre premières ques- tions : il ne s'agissait que de se le rappeler à propos , et d'appliquer notre savoir à la chose présente. » — « Tu peux a peine appeler cela du savoir, » dit Lucie, « si tu veux parler de petites observations , comme colles des traces d'un cheval, ou des abeilles se posant sur le miel ; tout le monde sait que les abeilles mangent du miel. » *— « Et cependant , » reprit Henri , « c'est faute de nous souvenir de ces peti- tes choses que tout le monde sait , que nous sommes restés si long-temps a chei> cher, » — (( Eh bien, donc, Henri, si une fée te donnait a choisir, de posséder toute la science de tous les livres qui exis- 2 33 LES JEUNES tent clans le monde , sans le pouvoir de t'en souvenir ; ou le pouvoir de te bien souvenir du peu de connaissances que tu pourrais acquérir par toi-même; que pré- férerais-tu ? » — a Bien certainement, je préférerais le pouvoir de me Lien rappeler de tout ce que je pourrais acquérir par moi-même. Car à quoi me servirait d'avoir toute la science contenue dans tous les livres qui ont jamais été écrits, si ta fée m'empêchait de m'en souvenir quand j'en aurais besoin.» . — e< Mais je ne t'ai pas dit qu'elle dût rien empêcher; tu pourrais te rappeler la science qu'elle te donnerait, justement comme tu voudrais, ou comme tu pour- rais. )) — « Comme je voudrais, ou comme je pourrais,» répéta Henr-i;« il y aune grande différence entre ces deux choses . Certai- nement , je voudrais me le rappeler si je pouvais, mais souvent je ne peux pas; et ce serait encore bien plus difficile , si j'a- vais cette immensité de connaissances que m'offre ta fée. Je ne pourrais jamais trou- ver une seule des choses dont j'aurais besoin clans une telle masse : et je passe- rais toute ma vie à tacher de les mettre a. peu près en ordre. » — (c Ah ! tu sentirais bien alors l'uti- lité de ce que je faisais quand j'assortis- INDUSTRIELS. 239 sais mes coquillages ; des classifications , Henri. » — « Une seule tête ne pourrait jamais contenir tout le savoir renfermé dans toutes les têtes d'hommes réunies . » dit Henri , « quand même on le clas- serait. )) — « Mais supposons, » reprit Lucie , h que ma fée ait le pouvoir de le faire tenir tout entier dans la tienne ? le vou- drais-tu? Dis-moi oui ou, non, car elle attend ta réponse. » — « Eh Lien non, » répliqua Henri. a Non. Grand merci, madame la fée, j'ai- me mieux renoncer a un si lourd fardeau de sciences : mais, quant a la faculté de se rappeler les choses de suite et a volonté , j'accepte avec beaucoup de reconnaissance, en vérité. D'autant plus que je sens chaque jour combien cela me manque, et je ne peux pas me le donner; tandis que je puis toujours étudier, et acquérir des connais- sances par moi-même. Il n'y a que la na- ture ou une de tes bonnes fées , qui puis- sent me douer de mémoire. Je voudrais qu'il en parut une sur-le champ, et qu'elle m'offrît ce don. » — « Et moi, w reprit Lucie, « je lui demanderais celui de la science univer- selle. Mais, maman , n'est-il pas curieux que ce soit Henri qui refuse l'offre du ^4° LES JEUNES savoir, et «pie ce soit moi, qui l'accepte? Que feriez-vous a ma place , maman ? Et vous , papa? » Sa mère convint avec elle, qu'elle ac- cepterait le savoir, avec la chance de se rappeler ou non les choses, a mesure qu'il le faudrait. Henri eut pour lui son père , qui redoutait aussi la quantité accablante du savoir, et qui préférait le don du sou- venir. Il est à propos d'observer que ces deux derniers n'avaient pas une très-bonne mémoire , mais que Lucie et sa mère ne restaient jamais court, et oubliaient ra- rement les faits, et jusques aux détails. Ainsi chacun choisit d'après le sentiment de ce qui lui manquait, et chacun rai- sonna selon le point de vue d'où il con- sidérait la chose. De chaque côté , la question fut débattue long-temps, mais sans aigreur , jusqu'à ce que la dernière tasse de thé se refroidît. D'abord, Henri et son père, soutinrent leur opinion , sous le prétexte qu'il valait mieux accepter de la fée ce qu'on ne pou- vait obtenir par ses propres efforts ; mais ils furent pressés dans leur retranchement par les attaques du parti ennemi: Lucie , ou plutôt sa mère , révoquait en doute la vérité de leur principe , et ne voulait pas admettre qu'on ne pût cultiver et amélio- rer les facultés de la mémoire. Enfin, ils INDUSTRIELS. 2^1 se levèrent tous de table après déjeûner, avec les mêmes opinions , à quelques lé- gères concessions près , qu'ils avaient en s'asseyant. Il fut cependant convenu qu'on ne répondrait a la fée qu'après avoir de nouveau réfléchi a ses propositions , et qu'en attendant chacun irait vaquer à ses alFaires. Lorsque Henri eut terminé la beso- gne du jour, il employa sa récréation à faire, avec des cartes que Lucie lui donna, le modèle d'une machine qu'il avait in- ventée. Sa sœur s'assit auprès de lui, et se mit a travailler ; mais elle posait sou- vent l'ouvrage sur ses genoux pour causer plus a l'aise. « Henri , tu as parlé hier au soir d'un cerf-volant, et de la colonne de Pompée: je ne sais pas ce que tu voulais dire sur le cerf-volant, mais je connais une histoire très-curieuse sur un obélisque. » — a Je vais te dire tout ce que je sais de la colonne, et du cerf-volant, » reprit Henri , « et après, tu me conteras ton his- toire. a Des matelots anglais parièrent , un jour, qu'ils boiraient un bol de punch sur le haut de la colonne de Pompée : et tu sauras , Lucie , que cette colonne a près de cent pieds de haut , et qu'elle est tout- a-fait droite et unie , de sorte qu'il n'y IV. ii 2^2 LES JEUNES avait pas moyen tic grimper jusqu'au som- met , même pour des matelots, qui sont, eu général, si adroits et si exercés à grimper. La question que me fit mon père fut, com- ment s'y prirent-ils pour arriver en haut?u — « Je ne peux pas imaginer en quoi un cerf- volant a pu les aider, » dit Lucie. — « Tu vas voir. Ils lancèrent un cerf- volant , et 4-s firent passer exactement au- dessus de la colonne , de sorte que lors- qu'il retomba de l'autre côté , la ficelle se trouva posée juste en travers du haut du chapiteau. Par le moyen de cette ficelle , ils tirèrent dessus une petite corde et avec celle-ci une plus grosse , qui était assez forte pour supporter le poids d'un homme : une poulie fut ensuite attachée au bout de la grosse corde , et tirée tout en haut jusqu'au rebord supérieur du cha- piteau ; et alors, tu comprends, Lucie , qu'ils pur eut aisément se hisser l'un l'autre. Ils firent plus , car ils hissèrent le pavillon anglais au sommet de la colonne de Poim- pée , et ils y burent leur bol de punch, et gagnèrent ainsi leur gageure. » — « ht en vente , ils mentaient bien cette récompense pour leur adresse, » dit Lucie* r< mais mon histoire est tout-à-fait différente. Un soir, après un jour pluvieux, comme nous étions à la fenêtre , je remar- quai que les cordes étaient presque ten- INDUSTRIELS. 343 dues entre les pieux de lapalissade* elles ne tombaient pas a beaucoup près aussi bas que de coutume. Papa me demanda si je pouvais lui en expliquer la cause ; et je dis , que je supposais que l'humidité avait fait renfler les cordes \ et les avait raccourcies : c'était vers l'époque de no* tre hygromètre , Henri , de sorte qu'il m'était facile de penser a cela. Papa se souvint alors de l'histoire de l'obélisque , qui est très-vraie , quoiqu'elle puisse \ d'abord , te paraître incroyable. $ — a Bien, bien, conte toujours, » dit son frère en riant; « nous verrons bien si elle est vraie ou fausse, n — a II faut donc que tu saches , Henri, qu'il y a , a Rome , un fameux obélisque en granit égyptien , d'un poids prodigieux; Après qu'il eut été apporté d'Egypte à Ro- me, il resta couché à terre pendant long- temps, personne n'osant s'aventurer à le dresser : enfin j un grand architecte qui étfit aussi grand mécanicien, fut chargé par le Pape de diriger cette opération. Des préparatifs considérables furent faits, de crainte que l'obélisque ne se brisât , s'il venait a tomber ; mais mon père ne m'a pas décrit les machines, n — « J'en suis fâché , » reprit Henri. --— . ( ( Oh î d'ailleurs , je n'aurais jamais pu me les rappeler. Quelles que fussent les ^44 L ES JEUNES moyens dont on se servit, l'obélisque fut eufin relevé , de manière a être presque droit , mais pas encore tout-a-fait. Les hommes tirèrent les cordes de toutes leurs forces ; mais ils avaient beau tirer , on s'aperçut qu'on ne pouvait plus les ten- dre davantage , par aucun des moyens qu'on avait pris , ni par tous ceux que l'architecte put suggérer. L'obélisque res- tait toujours penché ; les ouvriers ne fai- saient plus rien , les spectateurs gardaient le plus profond silence , et l'architecte était au désespoir. J'oubliais de te dire , Henri , que le Pape avait défendu , sous peine de mort, que personne parlât pen- dant l'opération : mais au moment où l'on en savait plus que faire , un matelot anglais qui se trouvait dans la foule , se mit a crier d'une voix forte : « mouillez les cordes ! » On jeta aussitôt de l'eau dessus ; elles se raccourcirent bientôt assez pour élever un peu plus l'obélisque , qui prit son aplomb, et qui est resté depuis parfaitement perpendiculaire*.)) Henri trouva l'histoire fort jolie , et pas si improbable que l'avait pensé Lucie : il avait entendu parler de la merveilleuse puissance qu'acquéraient les cordes lors^ que, tendues au dernier degré par la main * Voyez les Notes. INDUSTRIELS. 2/p des hommes , l'humidité venait encore leur prêter une nouvelle énergie. Un phy- sicien avait assuré devant lui a son père qu'il n'y avait pas de milieu, qu'il fallait qu'elles se rompissent, ou qu'elles enle- vassent le poids auquel elles étaient at- tachées, quelque lourd qu'il fut. Cette anecdote lui en rappela une autre que son père avait racontée a sir RupertDigby. (c Les murs d'un grand édifice *, a Paris , commençaient à céder sous la pe- santeur du toit. Ils ressortaient au dehors , et n'étaient plus exactement perpendicu- laires. Les presser, pour les faire rentrer, et pour les redresser, était ce qu'il s'agis- sait de faire. Afin d'y parvenir, et d'après le conseil de quelques physiciens, on mit plusieurs fortes barres de fer en travers, d'un mur à l'autre , dans l'intérieur du bâtiment, et a environ moitié de sa hauteur, et on laissa le bout des barres ressortir a l'extérieur : on alluma ensuite de très- grands feux sous ces barres de fer, jusqu'à ce qu'elles en fussent presque rougies , ce qui les fit se dilater et s'allonger; et lors- qu'elles eurent atteint le plus haut degré de dilatation , de grandes plaques de fer épaisses, percées au centre, furent passées Le Conservatoire des Arts et Me'tiers. 24^ 1ES JEUNES au bout des barres, et appliquées contre l'extérieur des murs; on les y fixa aussi fer- mement que possible par de gros écrous en fer, qu'on vissa par-dessus. Alors, on laissa les barres de fer se refroidir; en se refroidissant, elles se contractèrent et se raccourcirent, et par conséquent les pla- ques de fer, et les murs avec elles, se trou- vèrent un peu plus rapprochés. On répéta le même procédé avec un autre assorti- ment de barres , en alternant avec les premières, jusqu'à ce que les murs eussent repris par degré la ligne perpendiculaire.» Lucie fut d'avis que c'était extrême- ment ingénieux. Elle lit aussi la remarque , que Henri se l'était rappelé fort a propos, quoiqu'il se plaignît tant de sa mémoire. Il y eut ensuite une pause, et un long silence. a A quoi donc as-tu pensé pendant tout ce temps? » demanda enfin Lucie. « Rien qu'a ce modèle que tu es a faire ? » — a Oh ! j'ai pensé a beaucoup de choses, » répliqua Henri; « entr'autres à quelques-unes des questions que mon père nous faisait l'hiver dernier. Te souviens- tu de celle sur le peintre persan ? je ne peux pas me souvenir exactement de ce que c'était. » — a Oui , je me le rappelle, » dit Lucie; « c'était une chose très-simple , et pour- INDUSTRIELS. 2.J7 tant je ne pus pas y répondre. Un prince indien, un conquérant, Rouli Khan, ou Nadir Shah , ou Tamerlan , ou Bajazet , ou quelqu'autre de ces gens-la , trouva parmi ses prisonniers , après une grande victoire, un peintre persan. Le prince, quel qu'il fût, n'était pas remarquable- ment beau. Il était borgne, boiteux d'une jambe, et l'un de ses bras était plus court que l'autre : mais le peintre plut tant au prioep , en faisant son portrait dans une attitude qui cachait tous ses défauts per- sonnels, qu'il lui rendit sa liberté sans rançon, et de plus avec une demi-douzaine de bourses pleines d'or. Il le représenta ti- rant de l'arc, à genoux sur son genou boi- teux, fermant rceil qu'il avait de moins, et tirant en arrière sou bras estropié. Cette attitude était le sujet de la question. » — k Très-bien résolue par le peintre , » reprit Henri, « mais non par toi , Lucie ; et cependant il me semble que c'était facile, surtout pour toi, qui dessines, et qui es accoutumée a penser aux attitudes des figures. Comment se fait-il que tu ne l'aies pas trouvé de suite ? » — ce Parce que je pensais a quelqu'au- tre chose. )> — (( Quoi! pendant que papa te faisait la question ? n — à Oui : tout en commençant, je me 248 LES JEUNES mis autre chose clans L'esprit, et ma tête s'en fut courir après cette autre chose, sans que je pusse la ramener où je voulais.» — « Et après quoi courait-elle donc , ma chère , je te prie ? » — « Oh ! après des bêtises, mon cher*, » reprit Lucie. « D'abord, quand mon père parla d'un prince indien , d'un grand con- quérant , je commençai a chercher lequel pouvait être ainsi boiteux , borgne , et d'une si horrible tournure. Puis, je pensai a Tamerlan , et a la cage de fer dans la- quelle il fit enfermer Bajazct; et de la, mes idées passèrent a un portrait gravé de Garrick, dans le rôle de Bajazet : et son grand turban me revint à l'esprit, avec la petite plume de coq au-dessus, qui me paraissait ressembler à la plume en verre filé, que tu m'as donnée, il y a des siècles. Ceci me rappela que maman nous avait dit qu'il était dangereux de porter ce verre lilé , parce que de petits morceaux pou- vaient nous tomber dans les yeux ; mes idées sautèrent alors a la verrerie. Enfin, quand papa me demanda la réponse , je tressaillis : ma tête était a cent lieues au moins. » — a J'ai souvent fait de même, et senti la même chose, » dit Henri, « pour les questions que nous faisait mon père. Une autre raison qui m'empêche aussi de trou- INDUSTRIELS. 2^C) ver la véritable réponse , c'est qu'une idée fixe s'empare de mon esprit d'avance , et je ne peux plus m'en débarrasser. Éprou- ves-tu cela aussi , toi? » — fr Oh ! oui , » dit Lucie ; « et je me rappelle d'avoir été souvent très-long- temps a répondre a quelque chose de très- aisé, seulement parce que je m'étais per- suadé que ce serait très-difficile. Par exem- ple , le jour que tu m'as demandé : « si l'on a un hareng et demi pour six liards, com- bien en aura-t-on pour onze sous ? » je m'étais figuré, a cause de ton air grave , qu'il devait y avoir quelque grande diffi- culté. )> Henri sourit. (( Et toi , Henri , toi-même , » continua Lucie , « tu peux te souvenir que tu as mis tout autant de temps, au moins, a trouver comment on écrit cinquante-six avec quatre cinq? » — « Oui , )> dit Henri, « parce que je m'étais mis dans la tète que ce devait être en chiffres romains, et cette préoccupation m'empêchait de penser a la véritable ma- nière , avec les chiffres ordinaires et les fractions, comme cela, 55f. Mars à pré- sent , )) poursuivit Henri, « laisse-moi te citer, avant que je l'oublie , un exemple meilleur, ou encore pis, de ce même genre de préoccupation ; dans une ques- ii 4 %5o LES JEUNES tion que me fit sérieusement mon père, il y a quelque temps , lorsqu'il me mena voir le bassin de construction. Il me montra un vaisseau sur ce qu'on nomme le chantier: la quille avait besoin de réparations , et pour les faire il était nécessaire d'élever le navire , de manière a ce que les ouvriers pussent passer dessous. Mon père me de- manda (( comment il faudrait s'y prendre pour élever le vaisseau?)) Je fus une heure a me casser la tète la-dessus , parce que j'é- tais préoccupé de palans et de cordes , avec lesquelles j'avais vu des marins hisser et descendre un bateau, et je croyais qu'on ne pourrait élever le vaisseau qu'en s'y prenant de même. Mon père me démontra l'absurdité de cette idée, et alors je son- geai aux leviers; mais je ne pus aller plus loin. Je continuai a penser aux leviers , aux poulies, a. un cabestan, a tout, excepté a la chose la plus simple, que j'avais sous les yeux, à laisser entrer l'eau dans le bassin. L'eau, tu sais , devait mettre peu-a-peu le vaisseau a Ilot, et l'élever a la hauteur nécessaire ; et il était ensuite facile de l'é- tayer, et de laisser sortir l'eau à marée basse. » — a Que c'est simple ! » dit Lucie; c< précisément, comme on fit monter no- tre bateau dans l'écluse. Je m'étonne que tu n'y aies pas pensé. Mais, Henri, j'ai en- INDUSTRIELS . ^Sl tendu papa te parler hier d'une autre ma- nière d'élever un vaisseau quand on vou- lait le réparer. Je suis entrée dans la chambre au milieu de votre conversation : je voudrais que tu me l'expliquasses , si tu peux. » — « Je veux bien essayer , » dit Henri. (( Il faut que tu saches avant tout , que lorsqu'on fait entrer un vaisseau dans le bassin pour le réparer , on le laisse dou- cement descendre a mesure que l'eau se retire, de façon a ce que sa quille pose sur d'épais blocs de bois * , disposés le long du chantier: et tu sauras, Lucie, qu'au- trefois lorsqu'il fallait l'élever , pour qu'on pût arriver sous la quille , on plaçait deux ou trois cents accores ou supports en bois, presque droits tout le long de la carène ; on engageait alors sous le bout inférieur de chacun de ces accores des coins , et tous les ouvriers du chantier s'assem- blaient avec leurs maillets, ou lourds mar- teaux de bois, et se postaient au nombre d'un ou deux devant chaque accore; au mot d'ordre, tous frappaient en même temps sur les coins. Quelques coups de tant de mar- teaux suffisaient pour enfoncer les coins , et * Nommés en termes de construction Chantiers ou Tins. a 02 LES JEUNES élever le vaisseau de dessus les blocs, qui , se trouvant ainsi dégagés, étaient retirés, et le vaisseau restait suspendu en l'air, sou- tenu seulement par les accores. (c C'était une besogne très-pénible, qui exigeait beaucoup de temps et de travail; mais avec la nouvelle méthode on évite tou- tes ces difficu] tés. Les poutres sur lesquelles la quille repose ne sont pas des blocs de bois solides : elles sont composées de trois pièces , dont deux sont des coins, et quand celles-ci sont chassées, la pièce centrale du bloc tombe. Maintenant, le vaisseau entre à flot avec la vaçue comme de coutume , et quand l'eau se retire, la quille repose sur ces blocs de nouvelle invention : la foret d'accores est également placée sous toutes les parties du fond du vaisseau , comme je te l'ai déjà décrit, mais sans coins. A présent , Lucie , vient le beau de l'invention : deux ou trois hommes suffi- sent pour faire le reste ; ils donnent quel- ques coups de marteau sur les côtés des coins ? dont les blocs sont composés; ils partent, les blocs s'abaissent, et le vais- seau reste appuyé sur les accores. J'espère que tu comprends cela, Lucie ? » — « Oui , certainement, » dit Lucie ; ce mais c'est une si jolie invention que j'ai- merais beaucoup a te la voir essayer. Sup- posons que tu en fisses l'expérience avec INDUSTRIELS. 253 notre petit bateau dans notre canal. » — « Je la ferai volontiers , quand je me porterai bien , » répliqua Henri. « Il y a vraiment plaisir a t'expliquer ces choses, Lucie, )) ajouta-t-il, « parce que tu ne crois pas savoir tout, avant que j'aie pu parler, et te dire mes idées. » — a II y a bien long-temps aussi , Henri, que tune m'asappelée madame Brouillon.)) — « Oui, » dit Henri, d'un air un peu honteux, « et j'en suis bien aise. Je crois que tu es tout-a-fait guérie de cette ma- nie , Lucie , » continua-t-il. — (( Es-tu bien sûr que j'en sois tout- a-fait guérie? )> — « Oui, parfaitement guérie, » répé- ta-t-il deux fois, avec emphase; a et, quand même tu ne te serais pas corrigée , j'espère que je ne serais pas si impatient que je l'é- tais alors ; ce serait trop ingrat de ma part: toi, qui es si attentive et si bonne pour moi ! qui ne penses du matin au soir qu'a ce que tu pourras faire pour me ren- dre heureux! » -— « Eh bien! Henri , si tu es heureux , je le suis aussi, » dit Lucie. « Mais, Henri, il faut que je te dise que tu te trompes un peu; je suis encore beaucoup trop pres- sée , quoique tu ne le voies pas , parce que j'ai appris a ne pas tant me hâter de parler ; mais je fais souvent de grandes 25{ LES JEUNES méprises dans ma tête , et je ne trouve pas les choses à force de me presser. r> — (( Cite - m'en un exemple , » dit Henri. — or Ce ne sera pas difficile , » reprit Lucie , )> cela m'est encore arrivé tout dernièrement. Comme je me promenais au jardin , avec papa , nous nous arrêtâmes pour regarder le cadran solaire, qui lui rappela une histoire. Il me dit qu'il y avait une statue, j'ouLlic où , sur laquelle était cette inscription : « Quiconque obser- vera ma tête , et l'ouvrira un certain jour de l'année, et a une certaine heure de ce jour, si le soleil brille, trouvera un trésor.» Le jour et l'heure étaient mentionnés. Au jour désigné , et a l'heure dite , quelques voyageurs , qui avaient lu l'inscription , s'assemblèrent autour de la statue. Le so- leil brillait : mais que fallait -il faire? Quelques-uns étaient d'avis de jeter bas la statue pour arriver a sa tête, car elle était d'une hauteur gigantesque ; d'autres pro- posaient de l'escalader , et de lui fendre le crâne. Ils gravirent, en effet, jusqu'au haut , et lui ouvrirent la tête , mais ils n'y trouvèrent rien. Les gens furent extrême- ment mécontens, et tous s'en allèrent, l'un après l'autre , grommelant contre la statue et l'inscription, qui avaient fait d'eux des sots et des dupes. L'un cepen- INDUSTRIELS. 305 dant, plus sage que le reste , demeura en arrière, et interprétant mieux l'avis, suivit de point en point ce qu'il disait, et trouva le trésor. Et comment le trouva- 1- il? Ce fut ce que papa me demanda, et ce que je te demande, a mon tour, Henri. » Henri dit qu'il avait déjà rencontré cette histoire quelque part. « L'homme observa où portait l'ombre de la tête de la statue sur la plaine, a l'heure dite; là, il creusa dans la terre , justement sous l'ombre de la tête, et trouva le tre'sor pro- mis. N'est-ce pas là la réponse? » — « Exactement, » dit Lucie; « je n'ai pas pu la trouver, moi, seulement parce que j'ai été trop vite. » — « Comment cela? » demanda Henri. — « Parce que je me suis rappelé une autre statue , dont tu m'avais parlé , Henri; et aussitôt que j'ai entendu les mots statue, et une certaine heure, die soleil brillant, mon esprit a couru au grand galop a la statue de Memnon , qui, a une certaine heure du jour, quand le soleil l'éclairait, avait coutume de faire entendre des sons harmonieux; et cette musique était pro- duite , a ce que tu m'as dit , par l'air , qui , une fois échauffé, passait dans des trous, et parcourait quelques tuyaux qui étaient dans la lyre de Memnon. Je pensais a tout cela , et je cherchais à en faire quelque 256 LES JEUNES chose qui eut le sens commun; car je me figurais que la tête de la statue devait être disposée de la même manière. Puis, il me vint encore une autre étrange pensée : c'est que la musique que j'avais arrangé que cette statue devait faire , devait ressem- bler a notre musique magique, et qu'elle devait résonner plus haut ou plus douce- ment , a mesure que les voyageurs s'appro- chaient ou s'éloignaient du bon endroit, et leur servir ainsi de guide. » — « C'était du moins très-ingénieux , » dit Henri. — « Mais ça n'avait pas de bon sens, » reprit Lucie. « Ah ! je vois maman sur le pas de la porte, et elle a son chapeau, n s'écria- t-elle en se levant vivement, et en regardant par la fenêtre. « Je parierais qu'ellevasepromenerauchàteaudeDigby, et j'aimerais bien a aller avec elle , si tu peux te passer de moi, Henri. )> — (( Oui , oui , et merci de tout le temps que tu es restée , » dit Henri; a seulement, avant de t'en aller, donne-moi quelques f rosses épinglos , six fortes épingles, lerci! A présent, pars vite, ma chère. J'ai de quoi m'amuser et être tout-a-fait heureux îusqu'a ce que tu reviennes. » INDUSTRIELS. 207 «MIMIIMMM *MMIW* VWIVWWM .VVVVVV\n*A/V*'VVV**VV»*/»rfV»%IVV»rVWV»»A*« CHAPITRE XIII. $\etouo Dô oPudc; oe^ aue^c «trop *** • Q^ux»; Lorsque Lucie revint de sa promenade, elle apporta une corbeille , remplie de fleurs qu'elle avait cueillies, dans la serre du château de Digby. Après les avoir te- nues une demi-minute devant Henri pour qu'il put les admirer et les sentir , elle commença a les arranger dans un vase , en disant a son frère qu'elle avait quelque chose de plus solide pour lui au fond de sa corbeille, sous les fleurs. a Je sais ce que c'est , n dit Henri , « c'est un livre. » Lucie regarda aussitôt les côtés du pa- nier, pour voir si Henri avait pu aperce- voir le livre a travers les ouvertures de l'osier; mais c'était impossible. a Je suppose , Henri, que tu as deviné qu'il était très-probable que je t'apportais un livre. )> Henri lui dit qu'il ne l'avait pas deviné, 2jS les jeunes mais qu'il en était tout-à-fait sûr. Lucie s'approcha Je sa chaise longue, et de là regarda par la fenêtre. « Mais quand tu es assis ici, tu ne peux pas voir le petit sentier qui descend de la montagne, et par lequel nous sommes ve- nues. » — a Je t'ai vu , pourtant , » reprit Henri , « descendre le long du sentier avec un livre a la main , et quand vous êtes arrivées au grand buisson d'aubé- pine , j'ai vu maman s'asseoir. » — « En ce cas, Henri, il faut que tu te sois levé de ta chaise longue pour aller regarder par la fenêtre. Oh fi ! que c'est mal, mon frère ! Tu avais promis de ne pas quitter ta chaise sans la permission du médecin. » ~ a Je n'ai pas bougé de ma place , » dit Henri. — « Ah! j'y suis, à présent, » s'écria Lucie , a c'est le miroir de la chambre obscure. )) — « Précisément. A présent , dis-moi quel est le livre que tu lisais; où est-il? » — « Ici, dans ma corbeille; mais tu n'en sauras pas encore le titre. Il faut , d'abord , que je t'explique que pendant notre promenade au château de Digby , je racontai à maman tout ce que nous venions de dire : elle ne me répondait rien ou très- INDUSTRIEL*. 209 peu de chose, et souriait seulement de temps en temps. Quand nous fûmes au château, elle alla a la bibliothèque cher- cher des livres • et elle prit celui-ci sur un des rayons, et me le mit dans la main , en me disant, que j'y trouverais peut-être des choses pareilles à celles que nous nous étions dites , toi et moi. L'auteur est un très-célèbre philosophe; je ne veux pas te dire son nom, Henri. Mais figure -toi qu'il a observe dans son propre esprit, juste- ment le même genre de défaut que nous avons trouvé dans le nôtre. Regarde les titres de ces pages : « attention errante , difficile à fixer ; » c'est là ma maladie , a moi. Puis vient , « de l'abus des mots; » ce qui se rapporte un peu a ce que tu détes- tes dans les énigmes, Henri; aux jeux de mots, ou aux paroles employées dans un sens vague ou inexact, ce qui, dit-il, est un très-grand défaut dans le raisonne- ment. )> — « J'aime l'auteur , quel qu'il soit , quand ce ne serait que pour penser comme cela, » dit Henri. — « Ensuite , » continua Lucie , « vien- nent les Préjugés ou préventions pour ou contre les choses et les gens ; et après, De la stabilité des pensées ; il entend par-là la difficulté de changer d'idées a volonté, de les détourner facilement d'un sujet à 260 LES JEUNES un autre. Et comme tu sais, Henri , c'est ce que tu appelles ta grande infirmité; regarde, la voici. » — « C'est mon portrait en pied , je sup- pose, )) dit Henri. « Laisse-moi le regar- der. » — « Mais il ne te ressemble plus , à présent, » reprit Lucie , en retenant le livre. — ce Laisse-moi voir, ou si tu ne veux pas absolument que je le voie, lis-le-moi. » Lucie lut a haute voix : a Les hommes ainsi pre'occupe's en compagnie (c'est- à-dire, tout à leurs pense'es favorites, dit Lucie) sont comme sous la puissance d'un enchantement. Us ne voient pas ce qui se passe devant leurs yeux; ils n'en- tendent pas les discours les plus clairs que Ton tient à leurs oreilles. » — a Comme moi , je l'avoue , le jour où j'étais si maussade dans la voilure, » dit Henri , « quand je n'entendais pas un mot de ce que vous disiez tous. » — « Ah! écoute bien ceci, » continua Lucie : a Et lorsque par quelque puissant appel , ces per- sonnes distraites sont tire'es de leur rêverie , elles semblent revenir de quelque région lointaine ; tan- INDUSTRIELS. 26 1 dis qu'au fait, elles ne viennent pas de plus loin que de leur cabinet intérieur et secret, où elles ont e'té entièrement absorbées par le joujou qui était pour l'instant le principal objet de leur amusement. La honte que de telles absences causent aux gens bien élevés , quand elles les enlèvent à la sociélé, et à la conversation , à laquelle ils devraient prendre part , est une preuve suffisante que c'est un défaut dans leur manière de gouverner leur intelligence. » Lucie répéta sa première opinion , que cela ne ressemblait pas à Henri, mainte- nant, et elle appuya sur ce mot avec une emphase très-consolante. « Mais, dis-moi, » reprit Henri, « ce que vous faisiez , toi et maman , quand je vous ai vues au buisson d'aubépine. Vous avez ouvert et fermé le livre plu- sieurs fois toutes deux. Que faisiez-vous donc? » ■> — « Nous regardions différens endroits de ce volume, » répliqua Lucie, a Maman m'avait assuré , qu'il nous dirait, non pas notre bonne aventure, mais nos défauts; ainsi ceux qui ne se soucient pas de les connaître , ne doivent pas l'ouvrir. r> — « Je ne suis ni si poltron, ni si s*)t, » dit Henri; « je veux l'ouvrir de suite, » •— ■ (( Eh bien , je m'en vais le tenir pour toi, comme maman l'a fait pour moi. o 262 LES JEUNES Elle le lui présenta, et lui dit de mettre sou doigt au hasard entre les feuilles , pour voir ce qui viendrait. Henri ouvrit , et lut au haut de la page , « Présomption. » a Ce n'est pas Ta ton défaut, heureuse- ment pour toi, » dit Lucie. « A mon tour • laisse-moi essayer. Ferme-le, et je l'ou- vrirai, a Elle tomba sur a Découragement. )> « Je ne me connais pas ce défaut-là non plus, )) dit Lucie. « Nous n'avons bien ren- contré ni l'un ni l'autre. Mais il faut que je te conte, Henri, comme le livre s'est ou- vert juste pour moi, quand maman le tenait. Je mis le doigt sur a Similitudes, ou com- paraisons. » Je t'en prie , lis ce qui est dit sur ceux qui aiment a faire toujours des comparaisons. Commence ici : » « La disposition à mêler ensemble les choses qui peuvent avoir quelques points de rapprochement, est un de'faut de l'intelligence. Un autre penchant qui naît assez ordinairement de celui-là , et dont il faut aussi se de'fier , porte notre esprit à chercher, dès qu'on lui présente une ide'e nouvelle, des objets de comparaisons pour se la rendre plus claire.» ce Puis, » interrompit Lucie, a il conti- nue a prouver que c'est un tort; et il dit que les amateurs de comparaisons sont su- INDUSTRIELS. 263 iets a confondre ce qui est joliment exprimé avec le bon sens ou le savoir, parce qu'ils sont contens de leurs similitudes, qui ne sont jamais exactes. C'est ce que tu repro- chais toujours à mes comparaisons, autre- fois, Henri : t'en souviens-tu ? » — - a J'aimerais beaucoup à lire ce li- vre , » reprit Henri. — « Non, mon cher Henri, je ne crois pas qu'il t'amusât ; il est écrit en vieux lan- gage tout-a-fait passé de mode, et il t'en- nuierait avec ses comment, ses pourquoi , ses parenthèses, et ses sentences contour- nées. H y a, cependant, une chose qui te plairait : c'est un grandissime panégyri- que que maman m'a montré de tes chères mathématiques *j et dans la môme page , il est dit ce que pensent et éprouvent les jeunes écoliers qui commencent les ma- thématiques. Tu pourras juger si l'auteur a tort ou raison. » * « J'ai cité les mathématiques comme un moyen de donner à l'esprit l'habitude d'un raisonnement serré et suivi; non que je croie nécessaire que tous les hom- mes soient mathématiciens, mais une fois qu'ils au- ront acquis la méthode de raisonnement à laquelle cette étude conduit nécessairement l'esprit, ils pourront l'appliquer à toutes les autres parties de leur instruc- tion. » 264 LES JEUNES Elle lui lut ce passage * ; Henri trouva que tout ce qui regardait les jeunes écoliers était juste, du moins autant qu'il en pou- vait juger. « A présent, Lucie, dis-moi le nom du livre , et de l'homme qui l'a fait. » — « De la conduite de V intelligence , par Loche **. Le grand Locke, au moins!» reprit Lucie. « N'est-ce pas très-singulier, Henri, que nous ayons pensé, et que nous nous soyons dit l'un a l'autre quelques- unes des choses que ce grand philosophe a mises dans son livre ? Mais , Henri , tu n'as pas l'air d'en être étonné. Est-ce que tu ne trouves pas cela bien extraordinaire ? » — a Non, » répliqua Henri. « Ce qui eût été vraiment surprenant , c'est que nous eussions pensé de même que le grand Locke sur toute autre chose. Mais qui pour- rait savoir aussi bien que nous-mêmes ce * a Celui qui dirige de jeunes élèves , surtout en mathématiques, peut observer comment leur es- prit s'ouvre peu-à-peu , et cela par le seul exercice pro- gressif de leurs facultés. Quelquefois, ils s'arrêteront long-temps à une partie d'une démonstration , non faute de bonne volonté et d'application, mais réelle- ment faute d'apercevoir la liaison de deux idées , qui , pour des hommes dont l'intelligence est plus exer- cée, est aussi visible qu'une chose peut l'être.» ** Traduit en français sous ce titre : « Essai sur V Entendement humain. » INDUSTRIELS. 265 qui se passe dans notre propre esprit? et il doit y avoir un peu de ressemblance entre l'esprit de tout le monde. Je teprie,Lucie> ce livre nous apprend-il à nous guérir de ces défauts ? » — « Maman m'a dit, » reprit sa sœur, ce que lorsque je serais assez grande pour l'étudier attentivement , j'y trouverais beaucoup d'excellens avis; mais je n'en ai lu qu'une seule page , celle où il est ques- tion de mon ancienne maladie, des pensées qui courent toujours d'un objet à un au- tre. » — « Laisse-le sur le soplia , » dit Henri ; — ce Parce que je pensais que cela m'en- seignerait peut-être a inventer. » — • « A inventer, quoi , mon cher Henri? des énigmes et des charades? » — a Non, je ne m'en soucie guère, » dit Henri; « mais je pensais que si je dé- couvrais ce qui m'avait embarrassé dans les IV. 12 266 LES JEUNES énigmes, je pourrais, par la règle des con- traires , me préserver d'être embarrasse dans d'autres choses. » — « Eh bien , as -tu pu trouver quel- ques règles générales ? » demanda Lucie. — (( Oui, je crois en avoir trouvé une. Tu sais que nous avons fini par deviner l'énigme des chiffres arabes, en nous atta- chant a savoir qu'est-ce qui nous était ve- nu de l'Arabie ; il faut donc nous guider, dans tous les cas, d'après une chose cer- taine, et passer ainsi du connu à l'inconnu.» — - a Oui , et laisser de côté tout ce qui ne s'accorde pas avec ce fait-la, » dit Lucie, ((Comme au jeu des vingt-quatre questions, où l'on devine a quoi pense une personne, en lui demandant : est-ce du règne animal, végétal ou minéral? et ainsi de suite ; et chaque réponse disant ce que ce n'est pas, vous amène plus près de ce que c'est, jus- qu'à ce qu'enfin vous finissiez par trouver la chose juste: Voilà donc l'explication de ta curiosité pour les énigmes, et elle est meilleure que je ne m'y attendais: et quant aux histoires à questions , il paraît que la difficulté est plus souvent dans notre pro- pre esprit, que dans les questions mêmes.» INDUSTRIELS. 267 */VV.4%VV»lV\^VV^I\/VV»VVV*IVVVVV»JVVVVW'VVV» ) Oii&v aw ey lait Juci&; l c/\DWuitl/e JICafiitelKiue' eb la/ a ettumic. Un jour, par un beau soleil, Lucie re- venant de travailler dans le jardin , ouvrit la porte du salon, ou Henri se tenait alors tous les jours sur sa c haise roulante , et vit avec surprise que tous les volets étaient fermés. (( Qu'y a-t-il donc, mon cher Henri? h s'écria-t-elle. — « Rien du tout ; mais prends garde ! Prends garde! » dit Henri, « ne vas pas jeter ma petite table par terre. >) — u Je ne peux pas voir ta petite ta- ble , mon frère. Laisse - moi ouvrir un coin de ce volet. » — ce Non, garde - t'en bien! » s'écria Henri: « mon père vient de le fixer ex- près pour moi. Marche seulement droit au sofa, et ferme la porte après toi* papa 1 G G LES JEUNES énigmes, je pourrais, par la règle des con- traires , me préserver d'être embarrasse dans d'autres choses. r> — vl Eh bien , as -tu pu trouver quel- ques règles générales ? » demanda Lucie. — (( Oui, je crois en avoir trouvé une. Tu sais que nous avons fini par deviner l'énigme des chiffres arabes, en nous atta- chant a savoir qu'est-ce qui nous était ve- nu de l'Arabie; il faut donc nous guider, dans tous les cas, d'après une chose cer- taine, c tpasser ainsi du connu à l'inconnu. » — ce Oui , et laisser de côté tout ce qui ne s'accorde pas avec ce fait-la, «dit Lucie, ((Comme au jeu des vingt-quatre questions, où l'on devine a quoi pense une personne, en lui demandant : est-ce du règne animal , végétal ou minéral? et ainsi de suite ; et chaque réponse disant ce que ce n est pas , vous amène plus près de ce que c'est, jus- qu'à ce qu'enfin vous finissiez par trouver la chose juste: Voila donc l'explication de ta curiosité pour les énigmes, et elle est meilleure que je ne m'y attendais: et quant aux histoires a questions , il paraît que la difficulté est plus souvent dans notre pro- pre esprit, que dans les questions mêmes. » INDUSTRIELS. 267 */vv;%VMiVvvv«Aar>ivvv»iv\^fvvvvi/vvvvviAivvv») — « Je ne peux pas voir ta petite ta- ble , mon frère. Laisse - moi ouvrir un coin de ce volet. » — « Non, garde -t'en bien! » s'écria Henri: « mon père vient de le fixer ex- près pour moi. Marche seulement droit au sofa, et ferme la porte après toi* papa 2.G'è LES JEUNES va me montrer quelques-unes des fameu- ses expériences de sir Isaac Newton, sur la lumière et les couleurs : et tout ce bonheur me vient pourtant de toi, ma chère Lucie; tu m'as mis la première a la poursuite des ombres bleues et vertes. 31on père est entré, et m'a trouve lisant ce livre. Il m'a questionné, pour savoir ce que je comprenais, et ce que je ne comprenais pas, et alors il a dit qu'il ne voulait pas que toutes mes peines fussent perdues. 11 nous donnera une demi- heure par jour, tant que je serai confiné sur cette chaise , pour nous montrer, et nous expli- quer ces expériences; et peut-être nous dira-t-il quelque chose sur la cause de ces belles couleurs qu'on voit dans les bulles de savon , et qui ont toujours tant excité notre curiosité. » Lucie vit alors qu'elle s'était trompée, en supposant que Henri ne pourrait pas suivre le cours de son instruction et de ses amusemens, tant qu'il serait hors d'é- tat d'aller au laboratoire et a l'atelier; et son père l'assura, que les expériences les plus ingénieuses avaient été faites, pour la plupart, par les plus grands philoso- phes , avec l'appareil le plus simple. Il se rappelait d'avoir lu dans une lettre de sir Humphry Davy, qui partageait la-dessus l'opinion de Pnestley,» qu'un homme, qui INDUSTRIELS. 269 attend pour tenter des expériences qu'il ait toutes ses commodités , ne fera jamais aucune découverte en chimie, n — (( Mais, j'espère, » dit Lucie, « qu'il ne s'ensuit pas de ce que notre ami sir R-upert Digby a un si joli laboratoire, et un si bel ateiier, qu'il ne puisse être ni savant , ni philosophe ? » — «Pas du tout, )> reprit son père; (( ce n'est pas une conséquence nécessaire. Ce que je te disais peut consoler ceux qui n'ont pas ces avantages , et les empêcher de les croire essentiels au succès. On peut faire beaucoup sans eux ; mais un homme; riche ne peut mieux employer sa fortune qu'a s'entourer de tout ce qui facilite l'instruction et l'étude des sciences. Pour t'expliquer ma pensée , je retournerai ce qu'un grand moraliste a dit dans une autre occasion : Le docteur Juhuson lait la remarque que nous sommes souvent malheureux de manquer de ce que nous pourrions posséder sans en être plus heu- reux. Je dirai de l'atelier et du labora- toire , que c'est souvent un bonheur de les avoir, mais qu'on peut s'en passer, sans en être plus à plaindre. » M. YYilson dit à Henri , qu'en répétant les expériences de sir Isaac Newton , il n'avait pas seulement pour but de lui faire acquérir la connaissance des faits; mais 2^0 LES JEUNES qu'il souhaitait surtout lui faire observer (le bonne heure , avec quel soin et quelle exactitude ce grand philosophe avait con- duit ses expériences ; avec quelle pru- dence il s'était assure, par des épreuves réitérées , des causes des effets produits ; ne s'aventurant jamais a faire aucune as- sertion , et ne se fiant pas a ses propres suppositions, jusqu'à ce qu'elles eussent été vérifiées par de nombreuses preuves; ne se hasardant point a tirer des conclu- sions générales d'un petit nombre de fait>, et, ce qui est peut-être plus difficile que tout le reste, ne prenant jamais rien pour accordé. » Lucie, ayant exprimé un peu de sur- prise de ce que son père regardait cela comme la chose la plus difficile , il sourit, et lui dit : « Peut-etre'que le jour ne se passera pas, sans que tu me fournisses quel- que petite occasion de te le prouver, par ton propre exemple. » Un petit moment après , Lucie qui faisait du carton à modèles pour Henri, alla dans un cabinet, donnant dans le sa- lon , pour y chercher une soucoupe pleine de colle , qu'elle y avait laissée; mais les souris avaient mangé la colle, et elle fut forcée d'attendre qu'on lui en préparât une nouvelle provision. Pendant cet inter- valle , elle prodigua les invectives a toute I>DUSTHIEL C . 271 la race des souris, et prit la résolution de mettre la soucoupe cette nuit où pas une d'elles ne pourrait l'atteindre. Elle se préparait a enduire de colle une vieille gazette déjà étendue sur la table, quand tout-a-coup un passage attira son atten- tion , et elle s'écria : a A présent , souris , je vous défie ! et tous vos tours ne m'at- traperont plus. Maman, regardez ici, j'ai trouvé une recette infaillible pour pré- server la colle, ou toute autre chose, des dégâts des souris. Le moyen le plus sim- ple du monde, maman ; seulement d'en- tourer ce que l'on veut garder, de feuilles ou de petites branches de menthe. Je vous en prie , maman , lisez-le. » — (( Je l'ai lu il y a trois mois, ma chère, » dit sa mère, n et j'en ai essayé. J'ai entouré une assiette de colle, avec des branches de menthe, et le lendemain matin j'ai trouvé beaucoup de colle de moins, et la menthe toute éparpillée. J'a i recommencé la même expérience pour dif- férentes choses , toujours avec un égal manque de succès. » — ce En ce cas, » dit Lucie; h Voila la fin du préservatif irrfa illible. « — « Je ne me connais pas beaucoup en plantes, » reprit Henri, « mais je crois qu'il y a différentes espèces de menthe; elles peuvent n'avoir pas toutes les me- 2J2 LES JEUNES mes propriétés. Peut-être que la menthe dont vous vous êtes servie , maman , n'était pas de la même sorte que celle recomman- dée dans la recette. » Le père de Henri approuva cette obser- vation • il était d'avis que pour répéter une expérience, chaque circonstance de- vait être exactement la même, autrement elle n'était pas bien faite , et on n'en pou- vait tirer aucune conclusion pour 3 ou contre. Lucie exprima le désir d'essayer de la recette a son tour, si toute fois sa maman ne s'en offensait pas,* mais Henri l'assura, que personne ne pensait jamais a s'offen- cer de ce que d'autres fissent des expé- riences. a Eh bien, je vais courir au jardin, cueillir une provision de menthe, » dit Lucie. Elle y courut: et le soir, elle entoura son assiette de colle, d'un double rem- part de différentes espèces de menthe : ainsi défendue, elle la plaça sur la même planche, dans le même cabinet, et ferma la porte. Le lendemain, son père et sa mère as- sistèrent a l'ouverture du cabinet. A l'a- gréable surprise de Lucie , la colle n'avait pas été touchée' on n'y voyait aucune trace des petites pattes ou des dents gvigno- INDUSTRIELS. ^3 tantes de « la gent trotte - menu ; » et les branches de menthe étaient exactement disposées de la même manière que la veille. « Eh bien ! maman , qu'en pensez-vous a présent? )) demanda Lucie. « Peut-être qu'après tout, le donneur de recette ne s'est pas trompé. Peut-être , maman, n'a- viez - vous pas joint votre palissade de menthe aussi bien que je l'ai fait. Peut- être n'en aviez-vous pas mis un double rang, ou peut-être aviez-vous laissé quel- que petit trou , par où la souris pouvait passer son petit nez. Qu'en pensez-vous, maman, et vous, papa? et toi, mon frère?)) La porte du cabinet était ouverte , et Henri pouvait voir tout ce qui s'y passait. « Pourquoi ne me réponds - tu pas, Henri?... Que regardes-tu donc? » — « Je regarde quelque chose que tu devrais bien voir avant de décider, » lui dit Henri. Lucie suivit la direction de ses yeux, et aperçut, pointant a demi hors d'une corbeille, qui était dans un coin du ca- binet , les moustaches et la tête d'un chat. u Oh, oh! Minette! est-ce que tu es la depuis long-temps? » s'écria Lucie. Dans ce moment, le chat sauta hors du panier, et s'étendit comme s'il se réveil- lait. En allant aux informations, on ap- 1* 12 1~j\ LES JEUNES prit, qu'une bonne, qui avait entendu Lucie se plaindre de la perte de sa colle, et qui ne savait pas qu'on dût faire l'expé- rience de la menthe, avait enferme le chat dans le cabinet. cr Alors , je suppose , « dit Lucie , « que c'est le chat qui a effraye les souris ; et je renonce a la menthe. » — « Non , » reprit Henri, a ne suppose rien, et ne renonce pas jusqu'à ce que tu aies fait l'expérience en règle. Assure-toi du chat ce soir, et laisse la menthe comme avant. )) La chose fut ainsi faite; et le résultat fut, qu'on trouva la menthe éparpillée, et la colle mangée. a Maintenant je suis convaincue, ^s'é- cria Lucie. « Mais comme c'est extraor- dinaire, papa, que la menthe ait réussi pour l'homme de la Gazette , et pas pour nous ! )> — i a Peut-être qu'il n'a jamais essayé d'en faire l'expérience, » dit son père. — « Oh, papa! croyez-vous qu'il y eût quelqu'un capable de publier , que la menthe est un préservatif infaillible con- tre les souris , sans en avoir essayé? Quand j'ai vu cette recette imprimée, je ne pou- vais pas faire autrement que d'y croire , papa. » Son père se mit a rire, et lui dit qu'il INDUSTRIELS. 2f]J ne fallait pas croire tout ce qu'elle ver- rait imprimé, a Un de mes amis, m ajou- ta-t-ii , « trouva une fois un jeune homme occupé a lire un roman, intitulé Amaclis des Gaules , qui est plein d'aventures in- vraisemblables: lorsqu'il demanda au jeune homme s'il croyait que tout cela fût vrai , il lui répondit : « certainement, Monsieur; puisque c'est imprimé.--» — (( Mais, papa, » dit Henri, « je crois, qu'a moins d'être beaucoup trop soup- çonneuse, Lucie, ne pouvait pas penser différemment. Comment aurait -elle pu savoir que l'homme de la Gazette n'était pas digne de foi , ou que ses expériences n'étaient pas justes? Elle a été accoutumée a vivre avec des personnes qui disent la vérité, et qui sont exactes. » — k C'est précisément par cette raison, mon cher Henri, que moi, qui ai l'expé- rience du contraire , je veux la mettre sur ses gardes, contre des faussetés, qu'a son âge elle ne pourrait imaginer, sans ctre , comme tu le disais, beaucoup trop soup- çonneuse. » Henri sentit la justesse de cette ré- ponse ; mais il avait l'air d'avoir encore quelqu'inquiétude dans l'esprit, ou quel- que doute que son intelligence ne pouvait résoudre. 27^ LES JEUNES — (( Qu'y a-t-il , Henri ? » — « C'est que je pensais, papa , que s'il nous fallait recommencer toutes les expé- riences , l'une après l'autre , avant d'y croire, nous n'en finirions jamais. Il faut Lien croire a certaines choses , et prendre quelquefois ce qui est imprimé pour acz cordé. » — u Sans doute , Henri. La question est donc de savoir, ce que nous devons croire, et à qui nous pouvons nous fier; et tu as besoin de règles pour te guider. Est-ce-la ce que tu voulais dire? » — a Exactement, » répliqua Henri. Ici, Lucie , fatiguée de la conversation, s'en alla faire son carton a modèles , lais- sant Henri descendre jusqu'au fond du puits, a la recherche de la vérité. « Eh bien , Henri , » dit son père , a pre- nons pour exemple les expériences de sir Isaac Newton; avant de les avoir faites toi-même, tu y croyais, n'est-ce pas? » — « Certainement, papa. » — a Et pourquoi cela, Henri? » — a Parce que je savais qu'il avait la réputation d'être très-précis, et que beau- coup d'autres gens avaient répété ses ex- périences après lui. » — « Ce sont de bonnes et suffisantes raisons, Henri. Mais si tu ne connaissais INDUSTRIELS. 277 pas le caractère d'une personne qui ferait une assertion extraordinaire , alors com- ment jugerais-tu? » Après quelques minutes de réflexion , Henri dit: « en examinant si le fait est probable ou non. » — a Bien , » reprit son père • « quand une chose paraît contraire a ce que nous savons par expérience , il est nécessaire d'en examiner soigneusement les circon- stances, mais en même-temps il faut le faire avec candeur et franchise. Il est certains faits dans l'Histoire des Sciences , qui ont d'abord paru incroyables, et qui ont ensuite été trouvés parfaitement vrais. Rappelle -toi l'étonnement causé par le choc électrique ; la puissance de la vapeur et du gaz ; les ballons , et les bateaux a va- peur. Supposons que tu entendisses parler de ces choses pour la première fois , tu trouverais probablement les récits qu'on t'en ferait, ridicules et mensongers. As-tu écouté ce que ta mère lisait hier soir, dans ce nouveau volume de Voyages au Mexique ? » — a Oh , oui , papa ; vous voulez parler de ce Mexicain , à qui un homme d'Europe avait dit, que par le moyen d'une bouil- loire a thé, pleine d'eau bouillante, on pou- vait transporter à l'aise mille personnes, et leur faire faire cent milles par jour. 3*] S LES JEUNES Ce n'était que de l'exagération. Mais il y avait aussi une autre histoire absurde (rue l'on contait a ces pauvres Mexicains; on leur disait qu'a Birmingham on faisait des ecclésiastiques en fer coulé, qui prê- chaient par le moyen de la machine a va- peur. Eh Lien, si j'avais été Mexicain, je n'aurais jamais pu croire cela, quand même cinquante mille personnes me l'au- raient assuré, parce que du fer ne peut ni sentir, ni parler, ni penser. » Lucie revint pour consulter Henri sur la fabrication du carton. Elle attendit res- pectueusement que son père eut fini ce qu'il disait. Il répondait a son fils : (( Alors tu comprends, Henri, qu'au- cune assertion ne peut nous faire croire des impossibilités ; et que dans tous les cas qui sont en contradiction avec notre expérience, il est nécessaire de faire une pause, de douter, et d'examiner. Je puis ajouter que tu sentiras quelquefois la né- cessité de douter, même du témoignage de tes propres sens. )) — a Oh , papa ! » s'écria Lucie , « l'his- toire que vous nous avez contée, du célè- bre faiseur d'instrumens , et de sa perru- que , est un bien bon exemple de cela. » — «De quoi veux-tu donc parler? » demanda sa mère. — « Ta maman n'était pas avec nous INDUSTRIELS. ^79 quand je racontai cette anecdote a toi et a Henri , » reprit son-^ère ; « explique lui ce dont il est question. » — « En ce cas-la, maman, je vais vous le dire : Il y avait un fameux faiseur instrumens de mathématiques.... » — a Non pas il y avait, mais il y a, » interrompit son pè.e. « Il vit encore fort heureusement, et vivra long-temps, j'es- père, pour être utile aux sciences, et taire honneur a son pays. » — (( C'est un Anglais, maman , » conti- nua Lucie, « et un très, *rès-célèbre fai- seur d 'instrumens.... » — (( Dis Trougliton, et cela suffira, » lui chuchota Henri. — (( Eh Lien donc, Trougliton, » dit Lucie, a ayant achevé quelque grand in- strument, dont une aiguille magnétique faisait partie , alla l'examiner pour la der- nière fois, et trouva , à sa grande surprise, que l'aiguille marquait différentes divi- sions, a difïerens momens, et d'une ma- nière inégale. Ayant fabriqué celte ai- guille avec le plus grand soin, il ne com- prenait pas qu'elle ne fît pas bien son devoir ; il crut qu'il avait sur lui une clef ou un couteau qui l'attiraient, mais non ; il n'y avait rien de pareil dans ses poches. Il raisonna, et raisonna, mais en vain ; il ne put pas découvrir la cause 2 De j dit Henri, « tu ne m'as pas prouvé la bonté de ton moyen: tu ne m'as pas démontré que la corne de cerf puisse donner une couleur bleue au verd-de-gris, ou à toute autre chose qui contient du cuivre. C'était précisément la ce que tu devais prouver. » — « C'est très juste, en vérité ! » répli- qua Lucie. Elle se mit a considérer comment elle pourrait s'assurer que son moyen était suffisant ou non. a II faut que j'aie un morceau de cui- vre : un sou serabon, n'est-ce pas, maman ? Je verserai du vinaigre dessus, qui dé- INDUSTRIELS. 289 composera le cuivre: et après l'y avoir laisse quelque temps, si nous voyons du verd-de-gris sur le sou, comme j'espère bien qu'il y en aura, nous ferons couler des gouttes de corne-de-cerf dessus, et nous verrons s'il devient bleu : alors, nous saurons certainement si la corne-dc-cerf est, ou n'est pas, un bon moyen pour re- connaître la présence du cuivre. » Henri dit que ce serait là une expe- rience vraiment bien faite ; mais sa mère fit l'observation que le verd de-gris était un poison si dangereux qu'elle ne se sou- ciait pas de laisser Lucie entreprendre seule cette expérience : s'ils voulaient at- tendre un de ses momens de loisir, elle les aiderait. Elle en eut le temps, ou plutôt s'ar- rangea de manière a le trouver, le soir même , et ne donna pas a Lucie la peine de lui rappeler sa promesse. Elle mit deux ou trois sous dans une soucoupe, et les couvrit de vinaigre. Au bout de quelques jours, elle les en tira, et les laissa un peu de temps exposés a l'air, jusqu'à ce qu'ils fussent couverts de verd-de-gris , de la façon la plus satisfaisante. <( Ils sont tout-à-fait verds! Henri, re- garde-les donc, » dit Lucie. — « Mais n'y touchez pas surtout, )> reprit leur mère. « Quelques grains de IV. i3 290 LES JEUISES verd-de-gris, une fois avalés, pourraient vous tuer. A présent , Lucie , apporte ton llacoti de corne-de-cerf: fais-en tomber uiï peu sur le verd-de-gris. » Elle le lit; la couleur verte devint aus- sitôt bleue , et Henri fut convaincu. Dans le courant de la soirée , Lucie prépara pour sa mère , une boisson rafraî- chissante d'eau de soda*, et de jus de ci- tron. Le soda était dans une tasse , et elle pressait le citron dans l'autre : par un malheureux redoublement d'efforts, le jus de citron sauta sur la robe de sa mère, sur la sienne , et sur l'habit de son frère : l'habit , la robe de Lucie , celle de sa mère furent tachés de différentes façons. La robe de madame Wilson était de soie violette, le citron y fit des taches jaunes : mais, prenant de suite un peu de soda dans la tasse , elle en frotta les taches jaunes qui s'évanouirent, et la couleur violette reparut. Lucie essaya de la même recette sur l'habit de Henri, et sur sa robe de cotonnade , mais elle ne réussit pas égale- ment, (c et pourquoi? » Son père se joignit alors à la conversa- tion que cette question fit naître , et Lu- * Cette eau se fait avec un mélange de carbonaîe de soude saturé , d'acide tartarique. INDUSTRIELS. ^gi cie alla se coucher, la tête pleine des expériences qu'elle projetait. Elle avait jadis été grand amateur de teintures végétales ; et sa mère Pavait laissée tripoter tout a son aise , et extraire des couleurs, du safran, des pavots, de la betterave, et d'une quantité innombra- bles d'autres plantes. Tout ce tripotage ne lui avait pas été complètement inutile : elle avait appris quelques faits curieux, mais point de principes généraux. Ra- menée maintenant a ce sujet intéressant, ses souvenirs se réveillèrent , et elle fut ravie de la découverte d'un livre , qu'elle trouva, le lendemain, dans la bibliothèque du château de Digby, « De l'Art de tein- dre la laine, la soie, et le coton î » Elle espérait y apprendre comment on détache les étoffes de coton, de soie, ou de drap; mais, quoiqu'elle perdît bientôt de vue l'objet principal de ses recherches, elle apprit beaucoup de choses plus utiles. Ce livre traitait des teintures végétales, ani- males et minérales , et des substances dont la chimie a enseigné l'usage aux teintu- riers, pour rendre plus brillantes et plus solides les couleurs autrefois les plus fu- gitives. Le beau système des mordans se déroula aux yeux de Lucie. Son intelli- gence plus forte, et plus cultivée qu'au temps où elle avait fait ses débuts dans 2Cp LES JEUNES Fart du teinturier, ne pouvait plus se contenter de simples recettes; elle vou- lait savoir les raisons de ce qu'elle faisait Avec l'aide de sa mère , et de madame Marcet *, une multitude de faits séparés se classèrent peu-a-peu dans son esprit; el de ces petites expériences , elle remonta graduellement aux principes généraux de ia chimie. « Nous avons plus appris par nos expé- riences faites au hasard , » dit un jour Lucie , a ejue tu ne t'y attendais , Henri ; n'est-ce pas? » — (c Oui, » répliqua son frère ; « parce que , quoiqu'elles fussent petites , elles n'étaient pas faites au hasard. » De nouveaux sujets d'intérêt semblaienl naître d'heure en heure , et formaient une suite de véritables amusemens. Mais nous n'en dirons pas davantage pour cette fois, assez vaut un festin; et même, beaucoup mieux , selon nous. * Auteur cTun ouvrage sur la Chimie. INDUSTRIELS. 20,3 «A^A/VVVtfVVVW/VVVVWWVVlIVVVlIVlW^^/VVVVVVI^/Vtrt^/VV»^ CHAPITRE XVI. J CWo mette/ : pwiiuète' Oothe- iï& keim ; cftaHtwfoop ()e> Jucie/ potio ion crière/ : v^oHveitiahor) au elle A> auo ce Ouicb avec àey Xèxo eb acv dlLetc (( Henri, as-tu fini ce modèle de ma- chine que tu faisais avec du carton et de grosses épingles?» demanda Lucie, « Voila bien long-temps que tu y travailles. )> — « Parce que j'ai fait beaucoup d'er- reurs, » dit- il, « et que j'ai été forcé de le changer plusieurs fois ; mais le voici enfin achevé. » Après un examen critique, Lucie pro- nonça qu'il était passablement bien fait, pour être de la façon d'un homme. Elle trouvait que les dents qui devaient servir d'engrainages aux roues auraient pu être découpées plus nettement, et avec moins de traces de faux coups de ciseau. Cepen- dant, quand les roues furent mises en 2q4 les JEUNES mouvement, les engrainages entraient as- sez bien les uns dans les autres pour qu'on pût juger du mérite de l'invention. C'é- tait , a ce que Henri dit à Lucie , un odo- mètre, ou machine pour mesurer la lon- gueur de la route que parcourt une voi- ture : ce qu'elle accomplit en tenant re- gistre du nombre de tours que fait la roue. Si la circonférence d'une roue est connue, et que le nombre de tours qu'elle décrit soit compté, il devient facile de calculer la distance qu'elle a parcourue. Mais Hen- ri espérait que sa nouvelle machine, fixée au moyeu de la roue , épargnerait la peine de faire ce calcul: car il l'avait inventée de manière a marquer avec deux aiguilles sur un cadran, divisé par milles et par stades *, l'espace qu'on avait traversé. Henri ajouta qu'il songeait a l'utilité de cette machine, le jour qu'il était si maus- sade, et si absorbé dans la voiture, pendant leur voyage. Il n'avait pu trouver alors aucune invention propre a remplir son but, malgré l'attention avec laquelle il surveillait la roue ; mais après y avoir pensé encore et encore, a différentes fois, et de différentes manières, il était enfin * Mesure de chemin dont huit font un mille an- glais. INDUSTRIELS. 20,5 parvenu a faire ce qu'il croyait pouvoir réussir. Quand son père eut vu le modèle , et l'eut soigneusement examiné , Henri lui désigna avec exactitude ce qui lui apparte- nait dans cette invention , et ce qu'il avait emprunté a d'autres. Il y avait , disait-il , fort peu de choses qui fussent tout-a-fait de lui; il avait pris chaque partie de dif- férentes machines qu'il avait vues a diver- ses époques. La première pensée lui en avait été suggérée par un instrument avec lequel il avait vu , il y avait bien long- temps j un homme mesurer une route. « Cet instrument, comme vous savez, papa, mesurait par le moyen d'une roue , et m'a fait penser d'abord , qu'on pourrait employer une roue de voiture pour le même but. Quant a la manière de faire correspondre les tours de la roue avec les autres parties de la machine, je l'ai pris sur quelque chose que j'ai remarqué dans les moulins a coton ; et un instrument d'a- rithmétique , que j'ai vu au château de Digby, m'a aidé à trouver un moyen de compter les tours, et de les marquer par milles et par stades sur mon cadran. Ains vous voyez, papa, qu'il n'y a presque rien qui m'appartienne, si ce n'est la peine d'avoir assemblé le tout. » Son père approuva hautement sa fran- 296 les jeunes chisc, qu'il estimait fort au-dessus du génie. <( Mais je dois te faire observer, Henri, » dit-il, K que toute invention ne consiste, au fait, qu'a reunir, d'une manière nouvelle , ou dans un but nouveau , ce que nous avons vu ou connu auparavant. » Quant a ce petit essai, M. Wilson dit qu'il le ferait exécuter pour Henri, de grandeur convenable , et qu'il lui fourni- rait une occasion d'en faire l'épreuve, afin qu'il pût voir par lui-même jusqu'à quel point il réussirait, et quels étaient ses défauts. « Il y a, » continua- t-il, « un horloger, dans le village, qui pourra, je crois , diviser le cadran , et couper les dents ou engrainages des roues, et un forgeron fera le reste de la besogne. » Lucie espérait que ce serait prêt pour le premier jour où Henri devait sortir en voiture , et le chirurgien décida que ce pourrait être le samedi suivant. Samedi vint, et l'on amena la voiture devant la porte ; mais, loin d'être fini , Podomètre était a peine commencé. Ce ne fut, cependant, pas une contrariété pour Henri, quoi qu'en eût pensé Lucie. Dans un premier jour de sortie, après un si long emprisonnement, tant de plaisirs de différentes sortes absorbaient son es- prit que, comme il en convint ensuite, î'odomètre aurait été de trop. La fraî- INDUSTRIELS. 297 cheur de l'air, la vue de la campagne a mesure qu'ils avançaient, tous les anciens objets de sa prédilection redevenus nou- veaux pour lui, se disputaient son atten- tion, et il jouissait de tout avec l'ivresse de la santé et de la liberté. D'autres sen- sations plus douces encore remplissaient son cœur : sa reconnaissance envers la Pro- vidence, sa vive affection pour son père chéri, pour sa mère , pour sa sœur, dont la sympathie , la tendresse , les soins et la gaieté l'avaient rendu heureux de tant de façons. Il parla peu pendant toute la promenade; et, se reprochant son silence, comme ils rentraient au logis , il pressa la main de sa mère , en lui disant qu'il crai- gnait d'avoir été bien peu aimable, « Je crois, maman, que j'ai a peine dit un seul mot a vous , ou a ma bonne Lucie. » Mais sa mère devinait bien le cours que ses sentimens avaient pris, et Lucie elle- même avait respecté sa muette émotion. Selon le calcul de Lucie , ce ne fut que neuf jours après le samedi promis que Fodomètre de Henri fut enfin achevé: Même lorsqu'on emploie les meilleurs ou- vriers, il survient toujours des obstacles et des difficultés dans l'exécution d'une invention nouvelle; mais dans ce lieu re- tiré , les bévues furent nombreu: es , et de i3* 2 9& LES JEUNES nature a mettre à l'épreuve la patience des jeunes et des vieux. A la fin cepen- dant, l'instrument fut complet; on le fixa à la voiture, a laquelle on lit parcourir une certaine portion de route , qu'on avait eu soin de mesurer d'avance. Cette pre- mière expérience réussit aussi bien qu'on pouvait l'espérer pour un début. Il y avait dans la construction quelques causes d'in- exactitude , qui n'échappèrent pas à Henri, mais auxquelles il se flattait de pouvoir remédier. La machine fut démontée et rapportée au logis , et tandis que Henri ei son père l'examinaient, et avisaient aux moyens de la perfectionner, Lucie parlait bas à sa mère. Quel que fut ce qu'elle disait, l'attention de Henri en était si fort troublée , qu'il ne pouvait comprendre les choses les plus simples. « Est-il possible que tu ne me com- prennes pas, Henri? » lui demanda son père. — a Non , papa ; pas encore , » dit Hen- ri , en rougissant a faire peine ; puis, il se retourna brusquement, et regarda Lucie , qui s'arrêta tout court : le dernier mot qu'elle venait de prononcer était : « brevet d'invention. » u Ce sont des bêtises, des folies! » murmura Henri. INDUSTRIELS. 299 Son père sourit : « Ali ! je vois main- tenant ce qui troublait si fort ta tête, Henri. » — « Je vous assure , papa , » s'écria ce dernier, « que je n'ai jamais pensé à rien de pareil pour moi. )) — (c Et pourquoi n'y penserait-il pas , papa? » dit Lucie, (c Vous vous souvenez Lien de l'histoire de ce jeune homme de dix-huit ans , qui avait eu un brevet pour une nouvelle invention. » — « Mais je ne, suis pas un jeune hom- me de dix-huit ans, ma chère; je ne suis qu'un jeune garçon. )> Malgré les couleurs toujours plus fon- cées de Henri, et son air chagrin et décon- fit, Lucie poursuivit son discours , s'ima- ginant que son père pensait comme elle, et que la résistance de Henri ne venait que de sa timidité. Mais son père lui dit d'un ton grave et ferme, qu'il trouvait que Henri avait parfaitement raison, et qu'il était bien aise qu'il eût assez de bon sens pour ne pas nourrir une pareille idée. Lucie ne souilla plus le mot. (c Henri , » continua M. Wilson , « un de mes amis inventa, il y a douze ans, une machine à mesurer, supérieure a la tienne , et a toutes celles que j'ai vues. Il en fit l'essai pendant quatre ans , l'appli- qua a la roue de son cabriolet, et en ren- 3 00 LES JEUNES dit compte dans la nouvelle série du Journal Philosophique d'Edimbourg * , publiée sous l'inspection et par les soins du docteur Brewster. » Henri était très -curieux de voir cette invention, et surtout impatient d'en con- naître le nouveau principe, si supérieur au sien. Son père lui promit de lui en montrer la description dès qu'il pourrait se procurer le Journal. (c En ce cas, voila ton odomètre inutile, à. présent, Henri, » dit Lucie, avec un soupir. (( Je suppose que tu n'y feras plus rien. » Mais Henri déclara qu'il aurait honte d'y renoncer avant d'avoir réussi ; ou du moins avant d'avoir essayé de faire dispa- raître les défauts. Cette résolution , et la manière dont il semblait se disposer à. la mettre a exécu- tion sans retard , lui obtinrent un regard de tendresse et d'approbation de la part de son père : heureux de cet encourage- ment , il s'en alla chez l'horloger avec son odomètre. Dès qu'il eut quitté l'apparte- ment, Lucie en revint a son sujet favori, au brevet. a Papa, je suppose que vous avez dit que * Cahier , n° 5. INDUSTRIELS. 3o î c'était une folie de penser a un brevet pour Henri, parce que vous saviez qu'il existait déjà une autre machine meilleure que la sienne. » Son père lui dit que ce n'était pas là sa raison. « Eh bien, papa, peut-être qu'il y a quelque dépense a faire pour obtenir un brevet ou une patente , que vous ne vous souciez pas de faire, et que je ne connais pas. Mais en mettant cela hors de la ques- tion , n'auriez-vous pas été bien content que Henri en eût l'honneur et la gloire?» — m Non, du tout, » répondit son père; « même en supposant qu'il y eut a cela grand honneur et grande gloire. g — « Moi non plus, Lucie, r> reprit sa mère ; ce malgré ton air incrédule. » Lucie lit une pause pour réfléchir là- dessus. (( Alors, je vois ce que c'est, » dit- elle ; « et cependant, je ne l'aurais jamais pensé, moi. Vous avez eu peur que cela ne le rendît trop vain. Mais réellement, je ne crois pas qu'il soit du tout porté à l'orgueil. » — a Eh bien , s'il n'a pas ce défaut, » répliqua son père, « pourquoi risquerions- nous de le lui donner? Pourquoi l'exposer à un danger ? » s — « Je ne pense pas qu'il y ait jamais 302 LES JEUNES de dangers de ce genre pour Henri, papa.» — «c Ma chère , aucune créature hu- maine n'est tout-a-fait exempte de vanité : les personnes les plus éclairées connais- sent seulement mieux le péril , et se tiennent plus sur leurs gardes. Mais in- dépendamment du risque de donner à ton frère une trop haute opinion de lui-mê- me , il y a encore d'autres raisons qui m'empêcheraient , comme son ami , de désirer qu'il attirât de si bonne heure sur lui l'attention du public. Si mon fils était réellement un génie; si, par exemple, il avait, comme Bernini ,1e célèbre sculp- teur italien, produit a douze ans un ou- vrage très -remarquable, je n'aurais pas fait ce que fit le père de ce dernier : je ne l'aurais pas fait couronner au Vatican , et y recevoir les hommages et l'admiration du public. L'observation du spirituel Fran- çais qui a dit : « C'est un fardeau très-pe- sant qu'un nom trop tôt fameux , » est gé- néralement juste. Peux-tu appliquer cette vérité , Lucie , et la comprends-tu bien ? » — a Oui certes , papa : vous voulez dire qu'on est disposé à attendre, et a exiger beaucoup de ceux qui ont marqué de si bonne heure. Mais , si Henri pouvait faire toujours de plus en plus, et au-delà même de ce qu'on en attendrait, comme ce serait glorieux ! » INDUSTRIELS. 3o3 — a Sans cloute; et il y a quelques ra- res exemples qui prouvent que la chose est possible. Bernini, entre autres, fit de grands efforts pour soutenir sa renommée précoce, et il y parvint : mais, en général, les petits prodiges dégénèrent, et devien- nent des hommes insignifians. » — (( Sans être un prodige, » reprit Lucie , (( il me semble qu'il est toujours bon qu'un jeune garçon soit jugé instruit et intelligent; et j'ai ouï dire a beaucoup de personnes, qu'Henri était fort avancé pour son âge ; et vous aussi, maman, vous l'avez entendu dire, et vous aimez bien qu'on le loue. jVest-ce pas, maman? » — « J'en conviens, ma chère; mais ce n'est pas une preuve que ce soit bon pour lui. » — « Je sais bien que vous et papa vous devez avoir raison, m dit Lucie ; a mais mal- gré cela j'aimerais bien a comprendre exac- tement quel mal cela pourrait lui faire. « — a Premièrement, il est probable qu'il en prendrait l'habitude de s'attendre a être admiré pour le moindre effort d'intel- ligence, » reprit son père, « et alors, il se trouverait malheureux, et incapable de rien entreprendre sans la perspective de cet encouragement. C'est un des grands inconvéniens sentis par ceux qui se sont accoutumés de bonne heure a s'entendre 3o4 LES JEUNES approuver, et louer sur tout. L'abus des éloges a aussi plusieurs autres suites fâ- cheuses, et beaucoup plus importantes. La conviction d'avoir fait une chose utile et bonne en elle-même ne suffirait plus polir contenter Henri; il agirait, non plus par le seul bon motif, par le désir de faire son de voir ,mais avant tout pour obtenir des louanges. Il deviendrait nécessairement dépendant des opinions et des caprices des autres , et il pourrait être entraîné a faire ce qui lui paraîtrait mal ou insensé , pour s'assurer des applaudissemens. En suppo- sant même que ses bons principes l'empê- chassent de faire le mal, et son bon sens d'agir en fou, il n'en perdrait pas moins cette force et cette vigueur d'esprit, qui permettent de travailler long-temps et pé- niblement, comme doivent le faire tous ceux qui aspirent a occuper un rang dis- tingué dans les sciences, ou a acquérir n'importe quelle supériorité , soit morale, soit intellectuelle. » INDUSTRIELS. 3û5 CHAPITRE XVII. J~e' Geth- Voiattb Ded e/taupacjeo ; c-^ai/ auc fait £\eu*i/; le/ UlLeiiccqeo } Lcccéue>uc& } Jvéu^iitc. Comme le lecteur peut se le rappeler, sir Rupert Digby avait dit à Henri qu'on avait dernièrement employé un cerf- vo- lant dans le Lut utile de secourir de mal- heureux naufragés. Depuis leur arrivée sur cette côte, Henri avait entendu citer de nombreux exem- ples de vaisseaux poussés sur les rochers, et engagés dans une telle situation que pendant une tempête, aucun bateau ne pouvait aller a leur secours. Quelquefois les navires, et toutes les personnes qui étaient a bord périssaient en vue de la terre , et assez près pour se faire entendre des gens rassemblés sur le rivage, qui n'avaient aucun moyen de les sauver. Dans de semblables circonstances, un cerf-vo- lant qui porterait avec lui une corde d'une Jo6 LES JEUNES longueur considérable , et qu'on parvien- drait a faire tomber, a volonté, dans un endroit quelconque, pourrait établir une ligne de communication avec la terre , et devenir ainsi la ressource et le salut de tout l'équipage. Pendant la maladie de Henri, l'idée de ce cerf-volant lui était vingt fois revenue a l'esprit : il brûlait de savoir comment il était inventé. Il avait rapporté du château de Digby le volume qui renfermait une description de cette invention ingénieuse; mais son père lui conseilla d'essayer, avant de rien lire, s'il pourrait trouver seul le moyen dont on s'était servi. Il lui dit , que le cerf-volant du capitaine Dansey n'était pas en papier, mais en toile légère, tendue sur deux bâtons en croix; et que comme ces matériaux se trouvaient abord de tous les vaisseaux, le tout pouvait, dans un cas pressant, se faire en quelques minutes. On assurait qu'un de ces cerfs-volans avait porté avec lui au large, par une forte brise, une corde d'un demi-pouce de grosseur, et a une distance de deux tiers de mille. a Mais, » continua son père, « tu sais que ce qui distingue surtout ce cerf- volant, c'est l'ingénieux appareil inventé pour le faire descendre tout-a-coup ; et il est a propos de te dire que cela s'effec- tue par le moyen d'un messager ou pos- INDUSTRIELS. 3c>7 tillon qui monte le long de la corde , et la détache de la bande du milieu ou bride, tandis que la corde même reste solide- ment attachée a la tête du cerf-volant. A présent, Henri, il s'agit d'imaginer une manière facile, mais sûre, d'en venir là. Quelque inférieure que puisse être ta mé- thode, elle exercera toujours ton inven- tion, sur un sujet utile, intéressant, et tout-a-fait a ta portée. » Pour l'aider encore un peu plus , son père ajouta, que le messager n'était autre chose qu'un petit cylindre de bois, creux, au travers duquel on passait la corde, et qui était surmonté de quatre petites ba- guettes en croix, sur lesquelles on ten- dait une petite voile. Tout ceci bien expliqué , Henri employa ses raomens de loisir a tourner et retourner la question dans sa tête; et après avoir trouvé toutes sortes d'inventions compliquées, qu'il re- jeta les unes après les autres, il réduisit enfin un de ses projets à la forme la plus simple , et s'occupa de le mettre à exécu- tion de suite. Il lui restait un peu du gros fil d'archal qu'on lui avait donné pour son pont sus- pendu. Il courba un morceau de ce fil d'archal de façon a l'amener le plus près possible de la forme d'une paire de pin- 9 08 LES JEUNES cetles a sucre ; et a environ un demi-pouce de chacune des pointes de ces pincettes, il recourba le fil d'archal en dedans, pres- qu'à angle droit. Cependant, ces pointes ne se joignaient pas ; mais dès que le haut des pinces était légèrement comprimé ■ non seulement elles se touchaient, mais passaient rime sur l'autre. Il fit alors an trou , ou une fente étroite dans un mor- ceau de bois mince, de sorte que quand le haut des pinces y était entré, elles se trouvaient serrées, et les pointes passaient l'une sur l'autre. L'élasticité du fil d'archal empêchait le morceau de bois de glisser, quoiqu'il suffît d'un léger coup pour le faire tomber, et permettre aux pointes de se séparer. Quand Henri eut complété son travail , il le porta a son père , et lui expliqua ses plans. « La bride du cerf -volant, » dit -il, « sera retenue par les pointes recourbées de ces pinces; et vous voyez , papa, qu'elles ne peuvent manquer de la tenir ferme, jusqu'à ce que le messager frappe cette pièce de bois, et la fasse tomber; alors les pinces s'ouvriront, et laisseront échap- per la bride. La principale corde doit être attachée au milieu, ou a la poignée des pinces; mais je la lierai aussi par une courte ficelle à la tête du cerf-volant , qui INDUSTRIELS. 3VVVVI/VMIVVVIIVVVtfVVVllVUVlfMJV««fVVVVVV«IVVVt'l/VVWVVV\^^ CHAPITRE XVIII. <^cuicuxà Jtv'uiHiattciuc»). v^uucuie uecouvette Su/ Qùocleuo ^ovewètat ; àco Jtï/euvaJ; 4 ai Jx^iul/tab. Tandis que Henri était tout entier a son nouveau cerf-volant , Lucie avait eu l'esprit occupé de bien d'autres pensées» Elle ne pouvait deviner ce que son père et son frère avaient a faire ensemble ; car Henri avait porté son cerf-volant dehors par une porte de derrière , et rentrant en- suite dans la salle a manger où l'on venait de déjeûner, il avait dit a demi-voix à son père , « papa, pouvez-vous sortir avec moi, à présent? » — (( Oui , Henri , je suis a ton service. » — « Et moi aussi, » pensa Lucie, « Et cependant le voila qui s'en va sans moi. » Depuis quelques jours, il y avait eu de longues consultations, et de nombreuses INDUSTRIELS. 3l5 conférences entre Henri et son père, que Lucie avait remarquées , mais auxquelles elle n'avait pas été appelée à prendre part une seule fois. Ce mystère avait éveillé sa curiosité , et quelques autres sentimens qui lui causaient un mal-aise, qu'elle pou- vait a peine cacher, et dont elle ne voulait pas se plaindre. Elle avait été si accoutu- mée, surtout depuis peu, a être au fait de tout ce qui occupait Henri, et a s'y intéresser presque autant que lui-même, qu'elle éprouvait une sorte de mécompte et d'humiliation a se voir ainsi exclue de ces secrets conciliabules. Le signal de Hen- ri, l'appel qu'il avait fait tout bas a son père , leur brusque sortie, et 'l'expédition secrète du matin, avaient excité sa cu- riosité a un point presque irrésistible. Henri et son père avaient ouvert une des fenêtres de la salle a manger, et avaient sauté dehors. Elle les suivit des yeux , comme ils marchaient d'un pas vif et pressé. Elle prit alors un livre, et se mit à lire, mais elle le posa bientôt sur la tablette, et alla du côté de sa table à des- siner ; puis, elle ouvrit sa boîte a ouvrage , et s'assit enfin près de sa mère. Après un silence peu habituel, Lucie demanda tout- a-coup a madame Wilson de deviner a quoi elle avait pensé tout ce temps4à. « Il te serait plus facile de me le dire , 3l6 LES JEUNES ma chère Lucie , » dit sa mère ? en sou- riant. — « Je le veux bien , maman , » reprit Lucie, ce Et cependant, je ne sais pas pour quoi, mais je suis un peu... C'est égal, je vais vous le dire. Vous saurez donc, ma- man , que j'ai passé tout ce temps à penser, ou plutôt a m'empêcher de penser a quel- que chose, que je sais n'être pas Lien; mais j'ai beau faire , l'envie m'en revient tou- jours malgré moi, et je ne peux pas m'em- pêcher de me répéter : « Je m'étonne pourquoi Henri ne m'a pas priée d'allei avec lui.» Je sais que ce n'est qu'une sotte curiosité, maman C'est ce que vous alliez me dire, n'est-ce pas? » — a J'allais te rappeler la porte de fer. ma chère Lucie. » — a Ah, oui, certainement; mais il était facile de m'ôter cela de la tête. D'ail- leurs, je ne me souciais pas beaucoup de la porte de fer, au lieu que je me soucie de Henri,- et n'est-il pas naturel que je m'intéresse a ce qui le touche , maman ? x — « Mais s'il désire que tu ne saches pas )) -. — « Je sais que vous allez me dire, » interrompit Lucie, « qu'il n'est pas bien a moi d'essayer de découvrir ce qu'il veut me cacher,* et je vous assure, que j'ai réellement envie de me l'ôter de l'esprit. INDUSTRIELS. 3l^ Dites -moi ce qu'il faut faire pour cela, maman? » — « Tourner tes pensées vers quelque autre objet, » dit sa mère. — « En vérité , maman , j'ai fait tout ce que j'ai pu pour y parvenir. J'ai pris un livre , mais je lisais et relisais toujours la même phrase , sans y rien comprendre. A chaque instant, je regardais par la fenêtre Henri et papa , qui descendaient l'avenue. La même idée me poursuivait toujours : ((De quoi parlent-ils donc?.... Que vont- ils faire?;) Je ne pouvais penser a rien autre chose. » — « Si tu ne peux pas penser, fais quel- que chose , Lucie , » dit sa mère. « Mets- toi a couper les pages de cette Revue pour moi. Tiens, prends ce couteau neuf en nacre de perle , que ton père m'a donné ce matin. N'est-ce pas qu'il est joli? » — « Très-joli, » répondit Lucie , d'un air insouciant, et en le regardant à peine. — « Vois-tu comme les couleurs chan- gent continuellement , quand tu le re- mues? » dit sa mère. — (( Oui, elles sont fort belles, maman! mais j'ai souvent remarqué ces mêmes cou- leurs dans la nacre de perle ? » — a Mais as-tu jamais réfléchi a ce qui produit ces couleurs? » demanda sa mère. — « La réflexion de la lumière sur la 3l8 LES JEUNES surface polie de la nacre, a ce que je suppose, maman. » — ce Alors , pourquoi ne vois-tu pas les mêmes couleurs sur le manche poli de ce couteau d'ivoire? » dit madame Wilson, en les plaçant tous deux devant elle , dans le même jour. Lucie commença alors a examiner la nacre de perle plus attentivement. Elle fut frappée de la succession de belles teintes qui s'y développaient au moindre mouve- ment, et demanda à sa mère, si l'on sa- vait quelque chose sur la cause de ces couleurs changeantes. — « Oui, ma chère; on a découvert dernièrement que la cause de ces couleurs dépend d'une particularité singulière dans la structure de la nacre. Sur cette surface, qui, a l'œil et au toucher, paraît si polie, il y a d'innombrables raies, ou inégalités; en certains endroits, il s'en trouve jusqu'à deux ou trois mille dans l'espace d'un pouce, et toujours parallèles les unes aux autres, soit en ligne droite, ondulées, ou en cercles. » — (( Trois ou quatre milles dans un pouce, maman î mais je ne peux pas en voir une seule de tous ces milliers: je ne peux pas même sentir la plus légère iné- galité. » — « Mais avec un microscope, » reprit INDUSTRIELS. 3F9 sa mère , u et quelquefois même avec une simple lunette grossissante, tu verrais cette surface, si unie en apparence, toute sillon- née des petites lignes ou rainures que je t'ai décrites. Quelques personnes les ont comparées au tissu délicat de la peau qui recouvre le bout du doigt d'un en- fant. » Lucie, continuant a frotter son doigt sur la surface polie , dit : et Mais, maman, quel rapport ces raies peuvent-elles avoir avec les couleurs? J'ai un couteau dont le manche est tout rayé. Regardez, ma- man : vous voyez Lien qu'il n'en a pas plus de couleur pour cela, n — « Mais le manche de ton couteau , Lucie, n'est pas en nacre, q — ce Non , maman \ mais si les raies sont la cause des couleurs dans l'un , pourquoi n'est-ce pas la même chose dans l'autre?» . — . « Parce qu'il y a une grande diffé- rence , Lucie : les rainures de la nacre de perle se suivent régulièrement dans toutes leurs courbes; tandis que les raies acci- dentelles qui sont sur l'ivoire, se croisent au hasard, en tous sens. Dans la nacre , les rayons de la lumière sont réfléchis par les petits bords saillans des rainures, et le continuel changement de couleur provient de leurs courbes, et de leurs détours mul- tipliés. » 320 LES JEUNES — « En ce cas, maman, » dit Lucie, « si l'on polissait davantage la nacre de perle, on lui ôterait, je suppose, toutes ces petites inégalités, et il n'y aurait plus de couleurs. » — « On aurait beau la polir, et la li- mer , » reprit sa mère , « tant qu'il res- terait de la nacre de perle , on retrou- verait les inégalités. La même structure est non- seulement à la surface, mais par toute la substance. » — ce Que c'est extraordinaire ! » dit Lucie. — « J'ai un fait encore plus étonnant à t'apprendre , ma chère. » — • (( Oh ! quoi donc , maman? » — • (c C'est que les mêmes couleurs que tu vois a la surface de la nacre de perle , peuvent se communiquer, par la pression, a la cire a cacheter, et a plusieurs autres substances. » — ce Est-ce possible, maman? » s'écria Lucie. « Eh bien, puisqu'il ne faut rien prendre pour accordé, seriez-vous si bonne que de me dire comment tout cela est prouvé ? )> Sa mère lui raconta que c'était le doc- teur Brewster qui avait découvert, le pre- mier, la cause des couleurs qu'on voyait dans la nacre de j)erle ; et qui, ayant en- suite appliqué un morceau de nacre sur INDUSTRIELS. 32 r un ciment fait de résine et de cire d'a- beilles , il avait observé, qu'après cette application, le ciment avait bien réelle- ment acquis la propriété de reproduire les mêmes couleurs. » — a Ne fut-il pas extrêmement sur- pris? » dit Lucie. — « Il le fut beaucoup; et plusieurs personnes, qui virent l'expérience, pen- sèrent que ce phénomène inattendu était causé par une mince écaille de la nacre de perle , qui avait pu s'enlever, et s'at- tacher au ciment. Cependant, une expé- rience fort simple, les eut bientôt con- vaincus que cette conjecture était une mé- prise. Le docteur Brewster, fit une nou- velle impression de nacre de perle sur de la cire a cacheter noire , et il la plongea après dans un acide * qui n'a point d'action sur la cire, mais qui est connu pour dé- truire la substance dont la nacre de perle est principalement composée **. S'il était resté sur la cire la plus légère trace de nacre , elle aurait infailliblement été dis- soute , et effacée ; mais l'acide n'eut aucun effet , et les couleurs prismatiques de * L'acide nitrique. ** Le carbonate de chaux. 14 x* 3^2 LES JEUNES l'empreinte demeurèrent les mêmes. Tu vois, que c'était là une preuve complette qu'il ne restait point d'écaillé , ni la moin- dre parcelle de nacre sur la cire. » — (( Il me semble que cela prouve d'une manière très-satisfaisante , maman , que c'étaient les raies, comme le pensait le docteur Brcwster, qui étaient la cause des couleurs, tant dans la nacre de perle, que dans l'impression faite sur la cire. » — (( Oui, )> dit sa mère,- « et il répéta les mêmes expériences sur diverses sub- stances, telles que de l'étain en feuille, du plomb, et les couleurs prismatiques se reproduisirent sur toutes, de la même ma- nière, et par la même cause ; de sorte que le fait et sa cause sont maintenant avérés; et tu peux y croire , Lucie , sans rien pren- dre pour accordé. » Lucie était tout - a - fait convaincue, et se réjouit de comprendre comment la preuve était parfaite, a C'est encore un exemple , maman , de l'avantage qu'il y a a essayer de découvrir les causes des choses ordinaires que nous voyons tous les jours. A combien de découvertes , l'ob- servation accidentelle du docteur Brews- ter, n'a-t'elle pas conduit! » — «A beaucoup d'autres encore , que tu ne connais pas, » reprit sa mère, « Je INDUSTRIELS. 323 vais te lire un passage d'une lettre que ton père a reçue de lui ce matin : » Il y a aussi un fait très-extraordinaire , qui mérite d'être cité, sur les couleurs que possède et communique la nacre de perle. Une série de ces couleurs est produite par le côté droit des rainures , et une autre série par le côté gauche; toutes deux se voient distinctement quand la nacre de perle est polie : mais quand on lui enlève ce poli par quelques coups de lime , ou en la passant sur une meule à aiguiser, une des séries disparaît invariablement. Cette opération détruit donc l'effet d'un des côtés des rainures , sans affecter l'autre. » La mère de Lucie ajouta que par suite de la découverte, due au docteur Brews- ter, sur la cause des couleurs de la nacre, un autre homme ingénieux * avait repro- duit la même apparence sur le verre, et sur difTérens métaux, simplement en taillant de petites rainures a leur surface. a Ces rainures sont si fines, que, sans un microscope, on peut a peine les distinguer, et le verre ou le métal conservent toujours le même poli à l'œil; et cependant ces raies , et les couleurs qui en sont la con- séquence , peuvent aussi se transmettre par une impression, de même que celle de la nacre sur la cire. » * M. Barton. 32.j LES JEUNES Madame Wilson montra alors a Luci un bouton clore , dont les raies avaient et frappées avec une empreinte en acier; e un morceau de verre , sur lequel on le avait tracées avec un diamant; et ell vit ces deux objets réfléchir les couleui prismatiques, tout aussi belles que sur 1 nacre. « Mais , Henri ! » s'écria Lucie. « J'a oublié ce que faisait Henri pendant tou ce temps! Comme vous vous y êtes biei prise, maman , pour détourner peu-a-pei mes pensées , et pour m'ôter de la têt ce que je ne pouvais venir a bout d'ei chasser. C'est vous qui avez tout fait maman , et j'en suis fâchée; j'aurais vouli que cela fut venu de moi. » — ce La meilleure partie t'en appar tient, ma chère enfant, le désir de biei faire. C'est toi qui m'as demandé avis e assistance. » — a Je voudrais bien pouvoir diriger et maîtriser ainsi m^s pensées, toute seule,: dit Lucie, « Cette curieuse découvert* m'a tant intéressée , que j'en ai oublié tou le reste, maman. C'est un des grands avan tages qu'il y a a cultiver son goût pou] ces sortes de choses; elles nous aident ; détourner notre esprit de ce que vous ap- pelez une sotte et frivole curiosité. » — ce Qui, Lucie, elles t'aideront sou- INDUSTRIELS. 325 vent a commander a tes pensées, et a. ton esprit, » répondit sa mère. « C'est, en ef- fet, un des grands Liens que les femmes retirent de l'exercice de leur intelligence, et le meilleur usage qu'elles puissent faire de leur penchant pour la littérature ou les sciences. » — * ce Maman, » reprit Lucie , après une courte pause , « je suis bien contente que vous m'ayez laissée continuer a étudier avec Henri. Cela a été la source de grands plaisirs pour moi. Même dans le voyage, il était si agréable de s'intéresser aux mê- mes choses. Mais, surtout pendant la ma- ladie de Henri, j'étais si heureuse de sentir qu'il aimait a m'avoir toujours près de lui, et de pouvoir lui lire , et lui parler des choses qu'il aimait le mieux , tout en m'a- musant aussi. Maman, j'espère que vous ne pensez pas que cela m'ait fait aucun tort? et j'espère aussi que vous ne trouvez pas que j'en sois devenue insouciante pour mes autres devoirs? p — ce Non, du tout, ma chère enfant; au contraire , je m'aperçois que tu es de- venue plus attentive et plus appliquée a tout ce qu'il est nécessaire que tu ap- prennes. » — a Encore une question, maman, et je serai tout-a-fait contente, si vous pou- vez y répondre, comme je le désire. J'es- \ 326 LES JEUNES père , que vous ne pensez pas que j'en sois devenue plus vaine? » — « Non j Lucie , » dit sa mère ; « je crois qu'il en sera de toi , comme j'ai re- marqué qu'il en était presque toujours des personnes qui sont convenablement instruites; c'est que plus elles savent, moins il y a de risque qu'elles en tirent vanité. Elles voient quelle infinité de cho- ses il leur reste à apprendre ? même sur les objets les plus communs, et dont elles sont entourées. » — (c Oh oui , maman ; je commence a sentir la vérité de ce que vous m'avez dit souvent; c'est que plus nous étudions ce qu'on appelle les ouvrages de la nature, et le merveilleux intérieur de notre pro- pre esprit, plus nous devenons meilleurs, et pieux. Je ne suis pas sûre que ce soit pieux, ou religieux qu'il faille dire ; mais vous me comprenez bien, maman? » — - « Oui , oui, ma chère; et quant aux mots, peu importe ceux que tu emploie- ras pour exprimer ce sentiment, si, comme je l'espère et le crois, tu l'éprouves sin- cèrement et vivement. » INDUSTRIELS. Zl^j CHAPITRE XIX. S ou ùnvoviic ) le/ ^vooLteaw va va.uvetacte') lo vieux «Juakeo. (( Le voila qui vient ! Oh ! maman, voila Henri, avec son cerf-volant, » s'écria Lu- cie, en courant vers la fenêtre. Il s'avan- çait, le visage rayonnant, et portant son cerf-volant en triomphe. Elle ouvrit vive- ment la fenêtre , et il sauta clans la cham- bre; la joie lui donnait encore plus de légèreté qu'a l'ordinaire. a Lucie ! ma chère Lucie ! Il va ! il ira Lien, » s'écria-t-il. a Je n'ai pas voulu t'en parler avant d'être sûr du succès. Oh ma- man ! figurez- vous qu'il a mieux réussi que papa lui-même ne s'y attendait ! Mais viens, Lucie, viens donc le voir! Nous le ferons partir exprès pour toi , car il n'y a pas de plaisir sans toi et maman. Que je te conte l'histoire de mon petit mes- sager. » 328 LES JEUNES Il commença alors a lui expliquer so cerf-volant , et l'emploi du messager, ma quand Lucie vit la bonté affectueuse d son frère, elle fut frappée de son injustn envers lui* et honteuse de ce qu'elle ava éprouvé un moment avant, elle regard sa mère d'un air chagrin , et avec un chai gement de physionomie qui n'échappa pj a Henri. Il se troubla, au milieu du pam gyrique qu'il faisait de son messager, < après quelques tentatives pour reprend] le fil de son récit, et plusieurs « hem... < puis,.... je disais donc,» il finit par e rester la, et mettant dans la main de i sœur un nœud qui s'était fait a la cord et qu'il avait vainement essayé de de faire, ce dénoue cela, pour moi, ma bonn Lucie, veux -tu? >) dit -il, et son œ ajouta : (c Qu'y a-t-il donc? » — a Ce n'est rien; du moins rien qr vaille la peine d'être dit, » répliqua Lu cie. (c Seulement, c'est que j'ai été très très-injuste, et que j'en suis extrêmemen honteuse. » — . a Je ne nierai pas que tu n'aies et un peu sotte y ma chère enfant , » repri sa mère ; ce mais il n'y a pas de quoi a t< rendre si honteuse , parce que tu as fai de ton mieux pour vaincre les sentimen que tu savais n'être pas bons : et les me il- INDUSTRIELS. 3^9 leurs d'entre nous n'en peuvent faire plus. » Lucie conta a son frère tout ce qui lui avait passé par l'esprit : et il regretta de lui avoir causé ce petit chagrin, quoique en même temps il fût bien aise de savoir comment et pourquoi cela était arrivé , afin de pouvoir le lui éviter à l'avenir. Lucie l'assura que c'était sa propre faute , et qu'elle espérait ne jamais redevenir si faible. (c Tiens, mon frère, voila ton nœud défait, )) ajouta-t-elle, en lui rendant la corde , « et a présent , tout va bien, n'est- ce pas? )) — « Oui certes : grand merci! Tout va a merveille , » répéta Henri. Et tout ira bien long - temps entre amis, qui s'avoueront aussi franchement l'un à l'autre, leurs petites faiblesses, et jusqu'aux défauts dont ils peuvent avoir eu à rougir. Cette affaire une fois hors de la tête de Lucie, il y avait une chance pour qu'elle pût comprendre l'invention de Henri ; sa mère et elle sortirent, et as- sistèrent a une autre expérience du cerf- volant, qui réussit encore mieux que la f>remière. Le vent soufflait plus fort; et e petit messager, plus agile, et comme s'il eût mieux compris sa tâche cette fois, 33o LES JEUNES s'élança au cœur même du cerf-volant, et accomplit sa mission d'un seul coup. Son intrépidité, et son succès réjouirent beau- coup Lucie , et elle se promit encore plus de plaisir quand elle verrait le cerf-volant porter une corde d'un bateau au rivage. Elle demanda a son père quand on pourrait faire cette grande épreuve ; et Henri fit remarquer que , comme le fils de dame Peyton, qui était marin , venait d'arriver, et que sir Rupert Digby lui avait permis de se servir de son bateau, il pourrait leur aider. Toutes les circonstances d'un joli petit naufrage, furent promptement ar- rangées dans l'imagination de Lucie , qui composa toute la pièce , avec les clifFé- rens rôles que chacun devait jouer pour sauver le navire. Pendant ce temps -la, Henri calculait de quelle grandeur il fau- drait faire le nouveau cerf-volant, pour qu'il pût porter une corde de grosseur raisonnable , et assez forte pour être utile. Mais sa mère mit fin a ses réflexions, en lui rappelant que, comme il était main- tenant parfaitement rétabli, ils devaient quitter bientôt la chaumière de Rupert: et avec si peu de temps devant soi, il n'eût pas été raisonnable d'entreprendre la construction d'un cerf- volant de dix pieds. Lucie pensait que , puisque ce n'était INDUSTRIELS. 33 1 qu'une expérience , on pourrait la faire aussi Lien avec le petit, (c Tout ce que nous voulons, tu sais Henri, c'est d'être sûre qu'on peut lancer le cerf- volant du bateau. ]N T oiis resterons a terre , maman et moi, et nous te ferons un signal quand il sera juste au-dessus de nos têtes; alors, tu enverras vite ton bon petit messager, et tout le monde verra comme il fait bien sa besogne. » Une circonstance, qu'ils avaient oublié de faire entrer dans leur projet, mais qui était absolument essentielle a son exécu- tion, arrangea les choses autrement qu'ils en avaient décidé. Pendant le peu de jours qu'ils passèrent encore sur le bord de la mer, le vent ne souffla pas une seule fois du bon côté , ni assez fort pour enlever un cerf- volant. Ce fut en vain que chaque matin ils épièrent la girouette; et que Henri et Lucie se promenèrent souvent sur la plage , dans l'espérance de voir un bon vent de mer rider l'eau , et grossir les vagues. Dans une de ces promenades, un bateau qui côtoyait le rivage, s'arrêta à peu de distance de Henri et Lucie , et la personne qui était dedans, et qu'Henri reconnut pour un des voisins de sir Ru- pert , lui demanda s'il croyait que son père voulût avoir la bonté de lui prêter son petit télescope. Henri courut le chercher; 332 LES JEUNES et M. W ilson , son télescope à la main , re- vint avec son fils, jusqu'au Lord de la mer et lui permit d'accompagner l'étranger qui promit de le remettre a terre à soi retour. Le voyage ne fut pas long, et lors que Henri revint , il raconta a Lucie tou ce qu'il avait vu ; et , ce qui l'intéressai 1 encore plus dans le moment, tout ce qu'il avait entendu dire sur des personnes sau vées dans une tempête par l'emploi d'ur bateau de sauvetage. (( Un bateau de sauvetage , Lucie, > dit Henri, « est une espèce de bateau qui ne peut pas enfoncer. Il y en a de plu- sieurs espèces. Celui qu'on m'a décrit, était doublé de grands tuyaux de cuivre vides, qui ne laissaient pas échapper le moindre air; de sorte que dans un oura- gan , si le bateau vient a se remplir d'eau l'air qui est dans les tuyaux le tient tou- jours a flot ; et les gens peuvent sortir d'un vaisseau en danger, et se confier à un ba- teau de cette sorte , même quand aucune autre embarcation ne peut tenir la mer. >; L'étranger, charmé du zèle et de l'in- telligence de Henri, avait beaucoup cause avec lui sur ce sujet, et lui avait raconté plusieurs anecdotes sur un vieux Quaker * ; (*) Nom d'une secte religieuse très-étendue en An- gleterre, et qui fait profession de se conformer en tou! INDUSTRIELS. 333 très-bienfaisant, qui avait l'habitude de venir tous les ans aux bords de la mer pour sa santé. Cette partie de la côte était fort dangereuse ; et apprenant sans cesse de nouveaux naufrages , il avait fait con- struire un bateau de sauvetage, qui lui avait coûte' trois cents louis , et dont il avait fait cadeau aux habitans. Ce généreux vieil- lard récompensait toujours ceux qui se ha- sardaient a s'y embarquer. îl était vieux, infirme, très- malade, et même à la veille de mourir, la dernière fois que l'étranger le vit, mais son ame était encore vivante, et son humanité aussi ardente , ses sen- sations aussi vives, que s'il eût eu dix linit ans au lieu de quatre-vingts. Dans cette dernière entrevue, on lui parla de son bateau; alors, son enthou- siasme éclata : il sembla oublier son âge et ses infirmités ; et domptant les douleurs physiques, il quitta son fauteuil, et con- duisit son hôte sous le hangar où était le à l'Evangile. Les quakers sont généralement estimés , et Ton compte parmi eux de grands bienfaiteurs de l'humanité, entre autres , l'illustre madame Fry , dont le dévouement, égal à celui de Howard, a changé JNewgate, l'une des plus affreuses prisons de Londres , en une maison de repentir et de réforme. 334 LES JEUNES bateau \ monté sur un train de voiture avec des roues, afin que tout fût prêt pour le transporter de suite au rivage. Il fallait y arriver par une échelle appliquée sur le côté, mais le vieillard grimpa sans aide, sauta au milieu du bateau , en mon- tra toutes les parties, et semblait jouir d'un généreux triomphe, en songeant, au nombre d'hommes que cette invention avait sauvés , et sauverait probablement encore. Le compagnon de Henri l'avait vu ce jour-la pour la dernière fois, et ce fut aussi la dernière visite que le bienfaisant vieillard fit a son bateau : il mourut peu de jours après. Tous ceux qui l'avaient connu, la population entière se rendit en foule a ses funérailles : et l'étranger ajou- ta , comme une chose singulière, que tan- dis qu'on était a l'enterrement , il s'éleva la plus violente tempête qu'on eût vue depuis bien des années; un vaisseau fût jeté sur les écueils, et les gens du convoi revinrent juste a temps pour lancer le bateau, et sauver trois personnes, qui, sans cela, auraient infailliblement péries. Le nom de cet homme humain et vrai- ment charitable , était Backhouse ; nom qui a plus de droits aux souvenirs , et a la célébrité que celui de plus d'un héros fa- meux. Les conquérans ne doivent souvent INDUSTRIELS. 335 leur gloire qu'au nombre d'hommes qu'ils ont fait tuer, tandis que ce digne quaker ne doit sa modeste mais durable renom- mée, qu'au bien qu'il a fait , et au nombre de vies qu'il a sauvées. 336 LES JEUNES VtWV«WVMfVVVt0M i eu> iuo ôùS T^toieb pouu v açciuo : Gcuicdà au iv veçal. (k)e> l ç^àucahoiv. Comme ils se mettaient en route pour revenir a la chaumière de Rupert, Henri dit a Lucie : (c Laisse-moi aller un peu en avant avec papa; j'ai besoin de lui parler seul. » — ce Fort Lien , » répliqua Lucie; « cette fois-ci je te réponds que je n'aurai pas de sotte curiosité. » — a Ce ne serait pas la peine , » reprit Henri. « Ce n'est pas un secret. Si tu veux, je te dirai ma raison pour désirer que tu ne sois pas la. » — « Non, ne me la dis pas, je t'en prie, Henri: je t'assure que je ne suis plus curieuse à présent; ainsi va en avant avec papa. Maman se dispose à faire un croquis du château de Digby, vu de cet endroit-ci: j'ai du papier et un crayon, et je veux essayer aussi de faire quelque 348 LES JEUNES chose. Vous nous a tiendrez au pont sus- pendu , n'est-ce pas ? » — (c Merci, ma chère bonne Lucie , » dit Henri, en prenant son crayon, et en lui en taillant la pointe le mieux qu'il put- « mais il faut que tu me laisses t'expli- quer ma raison. C'est que ce que j'ai à dire a papa ne regarde absolument que moi; et tu sais que quand on a a parler de soi, et de ses propres idées, de ses petits projets, on est bien plus à l'aise quand il n'y a pas de tiers. » Le fait est, que la vue de la lampe des mineurs, les détails sur cette découverte , l'admiration que son père avait exprimée à l'idée que la vie de plusieurs milliers d'hommes serait sauvée par cette seule invention, avaient monté la tète a Henri, et porté son enthousiasme au plus haut degré. Des pensées, ensevelies jusqu'alors au plus profond de son ame , furent mises en mouvement, et vinrent a. la surface. Son père le connaissait mieux que per- sonne , aussi était-ce le confident qu'il pré- férait a tous les autres. Heureux le fils qui, dans de semblables circonstances, sent que son père est son meilleur ami ! « Papa, » dit Henri, « certains mots que vous m'avez dits, il y a long-temps, ont fait une grande impression sur mot. J'y ai souvent pensé depuis, ainsi qu'a INDUSTRIELS. ^49 quelque chose du même genre, que sir Ru- pert m'adressa, clans le temps du ballon , un jour que nous parlions de grandes in- ventions. Tous en souvenez-vous, papa?» Son père ne l'avait pas oublié, et il lui épargna l'embarras de répéter les paroles de sir Rupert : ce dernier avait prédit, que si Henri continuait a avoir la même activité et la même application, il devien- drait par la suite un homme distingué dans la carrière des sciences. (( Eh bien , il faut crue je vous dise , papa, )) continua Henri , « que j'ai eu long- temps dans l'esprit (mais si avant que je crois que personne que vous ne l'a vu ) une grande ambition de faire, à une époque quelconque de ma vie, quelque grande dé- couverte, ou quelque belle invention. J'ai long-temps réfléchi là-dessus, et sur la ma- nière dont les autres avaient réussi. Tout le temps que j'ai passé sur ma chaise longue, j'y pensais de plus en plus; et je songeais surtout à tâcher de dominer mon esprit, de le diriger de façon a lui faire faire tout ce que je voudrais. En lisant l'histoire des grands hommes, ou des savans célèbres, j'ai toujours cherché a savoir tout ce qu'ils avaient fait et dit dans leur jeunesse , afin de pouvoir comparer mes idées, et îes moyens que je prenais pour avancer, avec les leurs ; mais on n'en dit jamais 35o LES JEUNES assez sur ces choses -Ta. D'un autre côté, papa, quand on pense aux millions d'hom- mes qui existent, et au très-petit nombre qui se distinguent, il semble Lien pré- somptueux a moi d'espérer réussir. Com- bien de jeunes gens ont dû avoir les mêmes sentimens que j'ai maintenant, et la même ambition! et cependant ils ont échoué: mais pourquoi? C'est-la. ce que je voulais vous demander, mon père... Il y a encore une autre chose qui me tourmente , » poursuivit Henri, qui pouvait alors parler couramment et sans gêne, parce que ses pensées arrivant en foule, passaient d'elles- mêmes en paroles. « Pendant notre voyage, quand nous allâmes a la verrerie , et lors- que nous lûmes tout ce qui regardait la découverte de l'Imprimerie; et ensuite, quand sir Rupert nous raconta l'histoire de l'électricité , et de l'invention des bal- lons; et plus récemment encore, dans ces livres que j'ai lus pendant ma maladie , j'ai continuellement remarqué avec sur- prise , combien il s'était écoulé de temps, avant que même les hommes d'un grand génie trouvassent ces découvertes et ces inventions , qui nous paraissent si simples et si faciles, a présent que nous les con- naissons. Et je me suis dit : si ces choses ont été si difficiles pour eux, quelle chance puis-je avoir, moi! Cependant, papa, je INDUSTRIELS. 35 1 crois qu'on a un peu plus de chances de succès, aujourd'hui , que dans les vieux temps. Plus de découvertes ont été faites de nos jours que du temps des anciens. » — - (( Oui, mon cher Henri, parce que la science est plus généralement répandue. Un plus grand nombre de gens font des expériences ; et tous sont convaincus que c'est la meilleure méthode pour arriver a la vérité , ou a des découvertes. » — « Je voudrais encore savoir , papa , pourquoi, maintenant que cela«st connu, il y en a si peu qui réussissent dans le nombre de ceux qui essaient. Je vou- drais pouvoir en découvrir la cause , afin d'apprendre à choisir les meilleurs moyens pour atteindre mon but. » — « Quelques personnes , » répondit son père , « sont inexactes dans leur ma- nière de faire des expériences, ou en ti- rent trop vite des conclusions hasardées ; elles ont aussi fort souvent des préjugés, ou une théorie favorite, qui leur cache la vérité , et les empêche de voir ce qui est sous leurs yeux. Leur manque de succès vient de ce qu'elles envisagent la chose d'un faux point de vue, ou de ce qu'elles ont pris une mauvaise route pour y arriver.» Henri demanda a son père s'il connais- sait un livre qui donnât des avis ou des renseignemens pour avancer dans les scien • 352 LES JEUNES ces, ou qui indiquât les meilleures mc- thocles pour faire de bonnes expériences. « J'ai parcouru presque tout le volume de Locke , » dit Henri , « pour y chercher quelque chose de ce genre ; mais je n'y ai rien pu trouver. Y a-t-il aucun ouvrage qui puisse m'aider en cela? » Son père lui cita « Les Progrès de l'In- struction, » par Bacon; « Les moyens de perfectionner la Philosophie Naturelle , » de Hooke ; « L'Histoire des Progrès des Sciences Physiques , » de Playfair ; et quelques autres livre-s. (( Aussitôt que nous serons de retour, et établis de nouveau a la maison, » dit Henri, « je commencerai a en lire quel- ques-uns : me le conseillez-vous , papa? » — « J'ai tant de confiance en ton bon sens , et dans la fermeté de tes résolu- tions , Henri , » reprit son père , « que je ne crains pas de décourager ta louable ambition en te répondant, non : je ne te conseillerais pas de lire aucun de ces li- vres cl présent. Ils t'empêcheraient peut- être de te livrer a tes propres observa- tions, et de réfléchir impartialement , com- me tu as commencé aie faire, sur le tra- vail de ton propre esprit. Je te conseille donc, mon cher fils, de poursuivre avec ré- gularité et fermeté, le cours d'études que tu as commencé. Ne laisse jamais passer INDUSTRIELS. 353 un jour sans avancer de quelques pas, sans acquérir quelque connaissance nouvelle. Continuez tous deux , ta sœur et toi , votre excellente pratique d'instruction mutuelle. Exercez vos facultés . votre mémoire , vo- tre raisonnement, votre invention, n'im- porte sur quoi, pourvu que vous les exer- ciez. Us se fortifieront, et vous pourrez ensuite les appliquer, ainsi que vos habi- tudes de travail et d'attention , a tout ce qui pourra être nécessaire a vos progrès dans les sciences, et dans la vertu, et même a votre bonheur. » ■—((A mon bonheur ! » s'écria Henri ; (( le plus grand bonheur que je puisse con- cevoir en ce monde, après celui de rem- plir mes devoirs, serait de faire quelque grande invention , quelque belle décou- verte. » Il y revenait sans cesse. C'était là que toutes ses pensées venaient aboutir. Il le dit avec un enthousiasme assez vif pour éveiller le même sentiment chez son père, qui fit une pause de quelques minutes, avant de lui répondre. « Je ne dois pas me laisser égarer par mes espérances, ou par les tiennes, Henri- de peur que je ne te prépare ainsi un cruel mécompte dans l'avenir. Que tu te distingues ou non, cela dépendra proba- blement de circonstances, sur lesquelles 354 LES JEUNES ni toi, ni moi, ne pouvons avoir d'influence. Mais, soit que tu réussisses ou que tu échoues dans l'objet de ton ambition, tu peux certainement, mon cher Henri, t'as- surer en cultivant ton goût pour les scien- ces, une grande portion de bonheur. Tu peux devenir un homme comme notre ami sir Rupert Digby. Tu vois combien il est à la fois, bon, respectable, et heu- reux. Tu vois que c'est sou goût pour l'étude , sou infatigable poursuite du savoir, et ses efforts constans pour être utile aux autres , qui constituent son bonheur : genre de bonheur indépendant de toute célébrité, et de tout applaudis- sement humain. Tu sais de quoi il dé- pend , « Du travail, des loisirs, l'heureuse alternative, De la tendre amitié' la sympathie active, Des livres, du savoir; et, croissant chaque jour, Des vertus que le ciel be'nit de son amour. » Henri fit une halte , et se retourna pour voir si Lucie était près de lui, car il était fâché qu'elle n'eût pas entendu ces vers. Elle et sa mère les rejoignirent bientôt, juste a temps pour entendre les paroles par lesquelles son père termina l'entre- tien. (( Je ne te considère plus comme un INDUSTRIELS. 355 _ enfant, mon cher fils, et je puis m'en fier a tes propres efforts pour continuer toi-même ton éducation. Un personnage célèbre a dit, que tout homme a deux éducations : Tune , qui est faite par ses parens, ou ses instituteurs , tant qu'il est enfant- l'autre, qu'il se fait à lui-même quand il devient homme. Cette dernière est la plus importante des deux , et pour tout être bon et sage , elle doit continuer jusqu'au dernier moment de la vie. » CONCLUSION. Ici finit l'histoire de Henri et Lucie, ou du moins tout ce qui, de cette histoire, est destiné a voir le jour. Le lecteur se sentira peut-être délivré par cette assurance de certaines terreurs qui auraient pu s'élever dans son esprit , et de la crainte que ladite histoire ne finît par s'étendre a mille et un volumes. \ ^OTES DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME. (1) « Voyez dans les Notes la suite de ces expériences,, et quelques détails sur M. de Montgolfier. » Page 83. Jacques -Etienne Montgolfier naquit le 7 janvier 1740, à Vidalon-lès-Annonay. Envoyé' àes l'âge de sept ans au collège de Sainte-Barbe, à Paris, il s'y distingua dans ses études de latin et de mathémati- ques. Destine' à l'architecture, il devînt e'iève de Sou- flot. La modique pension que son père lui avait assi- gnée , fut entièrement consacre'e à acheter des livres , des instrumens de mathe'matiques, et à faire des expé- riences. Il consacrait encore au même usage le prix des plans qu'il était chargé de lever, et faisait ainsi servir 4es talens déjà acquis à en acquérir de nouveaux. Chargé d'élever la petite église de Faremoutier, dé- truite depuis dans la révolution , ce fut en la faisant bâtir qu'il connut M. Réveillon. Celui-ci , d'abord son protecteur, bientôt son ami, lui confia la construction de la manufacture qu'il commençait à établir dans ce même village, et plus tard, dari3 l'empressement de l'amitié dévasta ses beaux jardins du faubourg Saint- Antoine , pour les faire servir aux expériences des ballons. Etienne Montgolfier était livré tout entier à oes travaux , quand la mort de -l'aîné de ses frères 358 îsotes. décida son père à le rappeler pour le mettre à la tête de sa manufacture de papier. Il revint dans la maison paternelle, rapportant, sous des cheveux blanchis avant trente ans , un tre'sor d'idées mûries par l'é- tude. Plusieurs machines nouvelles, plusieurs procédés simples et fort ingénieux introduits dans la fabrication du papier, des améliorations dans les colles , les sé- choirs , l'invention des formes pour le papier grand monde, alors inconnu, le secret du papier vélin, plusieurs méthodes des ateliers hollandais et anglais, que sa sagacité devina, et dont il emnchit son pays, commençaient à faire connaître Etienne, lorsque, revenant de Montpellier, où il avait acheté et lu atten- tivement l'ouvrage de Pries tley, Sur les différentes es- pèces d'air; réfléchissant profondément sur ce livre, et combinant ses aperçus avec les connaissances pré- liminaires qu'il avait acquises en physique , et en chimie , il fut frappé de la possibilité de rendre l'es- pace navigable, en s'emparant d'un gaz plus léger que l'air atmosphérique. Il appuie sur cette idée , en mé- dite les moyens, les résultats, et s'écrie, en rentrant chez lui : « ISous powons maintenant çoguer dans Vair!» Cette idée, alors extravagante pour tout autre, com- muniquée à son frère Joseph , que des rapports de goûts, d'études, et une vive affection avaient rendu un autre lui-même, en fut accueillie avec transport. Les calculs , les expériences , tout se fit en commun , et nous nous garderons bien de délier ce faisceau d'a- mitié fraternelle, çn faisant à chacun sa part de gloire lorsque tous deux se sont plu à la confondre. Après l'essai de plusieurs combustibles, du gaz inflammable, du fluide électrique; après plusieurs tentatives parti- culières , d'abord avec des globes de papier à Vidalon, notes. 35g ensuite par Joseph, à Avignon, avec un ballon de taffetas , ils firent aux Célestins, près d'Annonai , l'ex- pe'rience publique du 5 juin 1783. Etienne ce'da alors aux prières de ses amis et de son frère, et se rendit à Paris pour y faire connaître une de'couverte qui sem- blait tenir du prodige. Il re'pèta devant la Cour , à Versailles, l'expérience d'Annonai, avec une machine construite sur le même modèle, et mue par les mêmes proce'de's. Des animaux placés dans un panier attache' à l'appareil , n'éprouvèrent aucun mal , et l'on fut convaincu que les hommes pourraient prendre pos- session de l'atmosphère, sans courir des dangers trop grands. Pilâtre de Rozier et le marquis d'Arlandes partirent du château de La Muette , et parcoururent, en dix -sept minutes, un espace de quatre milles toises. L'année suivante, le 19 janvier 1784^ Joseph Montgolfier exécuta, lui septième, à Lyon, dans une machine de cent deux pieds de diamètre , sur cent vingt-six de hauteur, le troisième voyage aérien : l'enthousiasme de ceux qui voulaient l'accompagner fut tel , qu'il s'en fallut peu qu'ils ne soutinssent leurs prétentions par les armes. Les aérostats étaient alors appelés Montgolfières, du nom de leur inven- teur. Plusieurs médailles furent frappées à l'effigie des deux frères, en commémoration de leur grande découverte, et de leurs expériences. L'Académie des Sciences accueillit Etienne Montgolfier, et le plaça, ainsi que son frère, sur la liste de ses correspon- dans. Le Roi lui donna des lettres de noblesse , mais par un sentiment de respect filial, il demanda qu'elles fussent accordées à son père ; il fut décoré du cordon de Saint-Michel, et Joseph eut une pen- sion. Il ne faut point oublier que c'est à ce dernier 3Gû NOTES. qu'est dû l'emploi des parachutes : il fit le premier l'essai de cet appareil a Avignon, et l'ajouta ensuite au globe qu'il fit élever à Annonai. Il inventa aussi le Bélier hydraulique qui, sans piston , sans frottement, par la seule impression d'une légère chute d'eau , porte l'eau à une élévation de 60 pieds. Il avait imaginé, pour être substitué aux pompes 5 vapeur, un appareil vingt fois plus économique, qu'il appelle Pyro-bélier. On connaît encore de lui un procédé fort ingénieux, au moyen duquel un Jbateau peut rçmonter une ri- vière rapide par la force même du courant, en pre- nant son point d'appui au fond de la rivière. Les An- nales des Arts et Manufactures contiennent la descrip- tion de son Calorimètre, instrument qu'il imagina pour déterminer la qualité des différentes tourbes du Dau- phiné.Son frère Etienne l'aida beaucoup dans les com- binaisons du bélier hydraulique , et ce fut presque, toujours de concert qu'ils conçurent et exécutèrent leurs différentes découvertes. Ils firent une presse hy- draulique, depuis introduite en Angleterre parBramah, qui, tout en la réalisant, a reconnu les droits de prio- rité des MM. Montgolfier. On ne peut indiquer qu'im- parfaitement les résultats de l'association de ces deux hommes célèbres. Ils communiquaient libéralement dans la conversation, leurs vues sur les arts, mais ils «prouvaient une grande répugnance à les fixer métho- diquement sur le papier. Leur génie toujours actif, et toujours en marche, ne leur permettait jamais de se croire arrivés au but; aussi n'ont-ils réalisé qu'une faible partie des vastes projets qu'ils avaient conçus. Etienne, enlevé à sa famille, et à son pays, dont il était un des titres de gloire , mourut à cinquante- quatre ans [en 1799). Entouré des hommes les plus hono- NOTES. 3Gl râbles, et des savans les plus illustres de la fin du dernier siècle, ses qualités personnelles l'avaient fait universellement chérir et honorer. « C'e'tait une grande recommandation auprès de l'immortel Malesherbes que d'en être aimé. Vous êtes Vami de M. de Monlgoïfîer , dont j'honore encore plus les vertus que le génie , écrivait- il à M. le comte Boissy d'Anglas. Lavoisier, Bailly, tous les membres de l'Académie Royale des Sciences, étaient au nombre de ses amis, et s'en faisaient gloire. Il était impossible en effet d'être meilleur sous tous les rapports , d'être plus modeste , plus simple , plus généreux, de posséder une ame plus pure , d'être plus véritablement homme de bien (i). » On lit dans la Description des Expériences Aérosta- tiques 7 par Faujas de Saint-Fond, deuxième volume un mémoire succinct d'Etienne Montgolfier , sur la Théorie des rames appliquées à la navigation aérienne. Outre quelques feuilles détachées, perdues dans diffé- rens recueils, on a de Joseph Montgolfier : i°, Un dis- cours sur l'Aérostat, 1783, in-8° ; 2°, Mémoire sur la Machine Aérostatique, 1784, in-8 1 ; 3°, Les Voyageurs Aériens, 1784, in-8°. M. Delambre, M. le comte Boissy d'Anglas, M. le baron Degérando ont publié, à diverses époques, l'é- loge de MM. Montgolfier. Voyez aussi la Biographie de Michâud, et pour le détail des premières Expériences aérostatiques, l'Histoire de l'Aérostation, par Cavallo, et les ouvrages de Faujas de Saint-Fond. (1) Extrait d'une Notice Biographique sur Etienne Montgolfier par M. le comte Boissy d'Anglas. IY. 16 36 2. NOTE& (2) « La pierre de Bologne qui éclaire dans l'obscu- rité , w page i84« Il est probable que miss Edgeworth désigne ici Le sulfate de baryte , appelé autrefois spath pesant. Ce sel est blanc, insipide, absolument insoluble dans Peau. Exposé à une température très-élevée, il entre en fu- sion. Lorsqu'on en (orme des gâteaux minces avec de l'eau et de la farine, et qu'on les chauffe au rouge, on obtient un produit qui luit dans l'obscurité. Ce pro- duit qu'on nomme ordinairement phosphore de Bo- logne , et qui a élé découvert par un cordonnier de cette ville, est probablement un^.ulfure ou un sulfite: on ne connaît pas la cause qui le rend lumineux. Ne le serait-il que par l'effet d'une combustion lente? mais alors le sulfure ou sulfite de baryte , provenant du sul- fate décomposé par le charbon, devrait être aussi phos- phorescent, et c'est ce qui n'est pas. Le sulfate de baryte existe en assez grande quantité dans la nature, tantôt en rognons, en stalactites , en masses fibreuses, grenues ou compactes, tantôt en es- pèces de labiés rectangulaires, biselées sur les bords. Jamais il ne constitue de montagne; le plus souvent il se trouve comme partie accidentelle dans les filons, et amas métallifères, particulièrement dans ceux d'ar- gent, d'antimoine, de cuivre, de mercure. Il forme quelques filons, à lui seul, dans les terrains anciens (Royat, Puy-de-Dôme^; on l'observe aussi, en vei- nes, en rognons, dans les terrains secondaires, comme au Monte- Vaterno, près de Bologne ; c'est de celui-ci qu'on se sert pour faire le phosphore de Bologne. On se procure le sulfate de baryte ariificiel, en ver- sant une dissolution de sulfate de polasse^ou de soude, ^otès. 363 ou d'acide sulfurique, dans une dissolution de nitrate, ou d'hydro-chlorafe de baryte. Le sulfate de baryte est employé en Angleterre, comme mort-aux-rats; on s'en sert aussi comme fon- dant dans les fonderies de cuivre de Birmingham. Dans les laboratoires, on en fait usage pour préparer le baryte , et tous les sels de baryte. ( Traité de Chimie Elémentaire , Théorique et Pra- tique, par J. J. Thénard, 4 e édition ; tom. III, p. 17T.) (3) « Et qui est resté, depuis, parfaitement perpen- diculaire , » p. a44« « Il y avait plus de cinquante ans que deux co- lonnes de granit, trouvées dans une île de l'Archi- pel . avaient clé débarquées sur le rivage de Venise, sans qu'on eut entrepris de les élever. L'art de la mé- canique n'était pas puissant à cette époque. Ce fut un architecte Lombard, nommé Barrabicr, qui réussit à ériger ces deux énormes masses sur la petite place de Saint-Marc. Le moyen qu'il employa, consistait a les exhausser peu-à-peu en mouillant les cables qui les tenaient suspendues, et qu'il raccourcissait, après avoir étayé le fardeau. On l'avait , dit -on, laissé le maître de fixer le prix de ce service. Sa demande fut bizarre: il exigea que les jeux de hasard sévèrement défendus alors dans Venise, fussent permis dans l'intervalle qui séparait les deux colonnes. Le Doge consentit à l'intro- duction d'un abus, plutôt que de rétracter sa promesse, et les jeux défendus eurent un asile au milieu de la place publique , en face du palais du gouvernement. » Histoire de Venise , par M. Daru, liv. III , chap. 4 (i\ (1) Voyez aussi le Traité de Mécanique, par J. J. norgnis ; Mec vement des fardeaux, tom. II . p -5, ERRATA GENERAL. TOME PREMIER. Fautes quil importe de corriger. Page ligne au lieu de, lisez : S6 21 mue par la chaleur du mue par son souffle, souffle. 19 un robinet, un bec. 2J le parallélogramme, le mouvementparallèle. 16 rouleau ou ruban , queue. 102 166 310 7 2 124 226 254 001 TOME SECOND. S 5 cerises, laurier commun, 20 le manche du gouver- nail. 24 l'argent payé, 19 tonneaux de sucre, 27 remire, 5 remisson , 2 remisson, 25 on l'attacha, fruils. laurier-rose commun. la barre du gouvernail. l'argent reçu. tonneaux de sucre brut. recuire. recuisson. recuisson. l'amarra. 64 S Id. 12 Id. »7 526 27 TOME TROISIEME, hunier, mal de hune, hunier, mât dowiune. hunier, mât de hune. M. Chevalier a donné * M. Chevalier a pér- il ce nouveau perfec- fectionné aussi la ra- tionnement le nom de mera lucida de M. Ami- Oamcra luc'uta, ci ; il l'a rendue propre à dessinerait grand jour toute sorte d'objets avec la plus grande facilité. Il a donné à ce nouveau perfectionnement le nom , etc. TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DA^S LE QUATRIÈME VOLUME, CHAPITRE PREMIER. Pages La machine électrique; anecdotes sur M. Guinand; pre- mières notions de Lucie sur F électricité ; expérience à laquelle elle assiste; elle est électrisée. . . i CHAPITRE DEUXIÈME. Yremière découverte de V étincelle électrique ;V abbé Nollet et M. Du Faj; progrès qu'ils firent faire à la science. Bouteille de Lcyde ; son origine ; son utilité. Cerf-volant de Franklin» . . . , 24 CHAPITRE TROISIÈME. La balle de paume élastique ; les pantomimes ; débuts de Henri et de Lucie 56 CHAPITRE QUATR1È31E. Le combat; la baudruche ; les ballons. JVilLins ; Lana; Montgolfier 66 CHAPITRE CINQUIÈME. L'expérience; le parachute; V accident; construction dun ballon; son ascension; ambition de Henri. . . g5 366 TAB LE DES MATIÈRES. Pages. CHAPITRE SIXIÈME. Encore un cerf -volant. Dépari du château de Djgby; conversation de Henri et de Lucie sur les plaisirs de la dernière quinzaine ; leurs observations sur ce qu'ils voient en rouie : les vers de Pope . . . . . \i?> CHAPITRE SEPTIÈME. Le retour au logis; le fourreau du petit enfant de dame Peyton. Inquiétude de L>ucie i44 CHAPITRE HUITIÈME. L'accident; dévoûment de Henri; ses suites; dame Peyton et sa fille ; la visite de sir Piupert. .. ; » • i53 CHAPITRE NEUVIÈME. Le lit à ressorts; les distractions ; le naufrage; les ombres colorées. Les insectes lumineux. Les Esquimaux. 167 CHAPITRE DIXIÈME. Réflexions de Henri sur la recette de Lucie , et sur les occupations de la veille; résolution que prend Henri : comment et pourquoi il y manque. . . : . 187 CHAPITRE ONZIÈME. Les roulettes; les charades et les énigmes. . . . 198 CHAPITRE DOUZIÈME. Les problêmes; les frères arabes; la colonne de Pompée; V obélisque, etc 22 9 TABLE DES MATIÈRES. 36; Pages. CHAPITRE TREIZIÈME. Pie tour de Lucie; ce quelle rapporte à Henri \ leur con- versation 25j CHAPITRE QUATORZIÈME. Les souris ; la recette \ essai qu en fait Luc':; V aiguille magnétique et la perruque 267 CHAPITRE QUINZIÈME. La pièce de ruban de fil ; expérience de Lucie pour découvrir la présence du verd- de-gris dans les dra- gées , les confitures , etc. De la teinture en géné- ral 281 CHAPITRE SEIZIÈME. L'odometre ; première sortie de Henri. Ambition de Lucie pour son frère ; entretien qu 'elle a sur ce su- jet avec son père et sa mère 29^ CHAPITRE DIX-SEPTIÈME. Le cerf- volant des naufragés : essai que fait Henri ; le messager ; expérience ; réussite 3o5 CHAPITRE DIX-HUITIÈME. Petit chagrin de Lucie; la nacre de perle; couleurs prismatiques. Curieuse découverte du docteur Brevv s kr; ses preuves \ ses résultats 3i4 CHAPITRE DIX-XEUV1ÈME. La surprise ; le bateau de sauvetage; le vieux qua- ker 3a 7 snfi TABLE DES MATIÈRES. 0UO rages. CHAPITRE VINGTIÈME. La dernière promenade; les souvenirs; la lampe de >-elé;Sir Uumphrj Dav/ 66b sûn CHAPITRE VINGT-UNIÈME. Henri consulte son père sur ses projets pour V avenir : conseils quil reçoit. De Véducaiion W 355 Conclusion. . . • tv- .... 007 hôtes ' FIN DE LA TABLE DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME. UNIVER9ITY OF ILUNOI9-URBANA 3 0112 045827588 W v^- — -^_ ... yfï 1 1 -; >