OAK ^^ ^^^ 3F UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA CHAiVIPAIGN STA:'^Jon) ont tiré le mot esclave, dédaigné par ses voisins d'Allemagne, qui ne voulaient voir en lui qu'une pure matière ethnologique [ethnologischer Sto/f),i\na. dû probablement son infériorité qu'à sa position géogra- phique. Comme la civilisation antique, la civilisation moderne s'est à peu près faite sans lui. Il a protesté cependant contre un arrêt d'exclusion trop absolu, et il a eu raison. Il n'a pas creusé les voies du double mouve- LITTERATURE RUSSE ment, intellectuel et religieux, Renaissance et Réforme, d'où l'ère moderne est sortie; mais il les a ouvertes dans les deux sens : Copernic et Huss étaient des Slaves. Donc aptitude certaine à la culture et spontanéité démontrée. Ajoutez-y, jusque sous le ciel du Nord, une exubérance que vous risquez de ne pas retrouver au même degré chez les peuples les plus méridionaux, un génie remuant, inconstant, anarchique, incohérent; un tempérament flexible, élastique, d'une réceptivité illi- mitée; un don d'imitation enfin, encore plus développé que chez le Finnois. Mais ici l'influence historique appa- raît. U histoire. Dernier venu à la civilisation, ce Slave a toujours été h l'école, sous la férule, ou sous le joug de quelqu'un. Conquête orientale et matérielle au xm^ siècle, conquête occidentale et morale au xviii", il n'a fait que changer de maîtres. J'oubliais, avant le xviii° siècle, l'hégémonie de Byzance, une des plus despotiques et des plus dépri- mantes que les annales de l'humanité aient connues. L'individualité de la race a eu ainsi de la peine à se dégager. Le Russe moderne y travaille encore. Et il a d'autres besognes. La Russie moderne est un empire âgé de mille ans et une colonie âgée non pas d'un siècle et demi, comme on l'a dit, mais de quatre siècles, sans plus. Encore les colons du xvi® et du xvii*^ siècle, repre- nant aux environs de Perni et vers la haute Kama l'œuvre interrompue des anciens marchands de Novgorod, n'ont- ils fait, relativement, que peu de progrès. Odessa, avec ses 405 000 habitants, date de 1794. L HISTOIRE 7 Entre les marchands de Novgorod et leurs successeurs du xvi" siècle l'invasion mongole s'est placée. Elle ne suffit pas à expliquer l'arrêt prolongé du développement organique dans le grand corps qu'elle a laissé en vie. Antérieurement déjà des lacunes, des suspensions pério- diques de croissance et d'évolution y avaient paru. Elles se sont reproduites après la disparition de cette cause. Elles semblent tenir à un vice de constitution, consé- quent au climat et à la race autant qu'à l'histoire. Sous un ciel inclément l'histoire a amené un mélange acci- dentel d'éléments, dont l'action encore mal combinée détermine tantôt, en s'harmonisant, des poussées violentes d'énergie, tantôt, en se contrariant, de brusques interrup- tions de mouvement. Le résultat tient de l'Amérique et de la Turquie. Par sa situation géographique entre l'Eu- rope et l'Asie, par sa situation historique entre une suite d'enclumes, où le prêtre byzantin, le soldat tatar et l'aventurier allemand ont tour à tour martelé son génie, ce pays à la fois jeune et vieux a été et est encore désor- bité et déséquilibré. Inculte par-ci, raffiné par-là. Pourri avant d'être mûr, a-t-on dit. Ne le répétez pas! Préma- turément mûri d'un côté, oui, avec un assemblaofe trou- blant d'instincts sauvages et d'aspirations idéales, de luxe intellectuel et de misère morale. Mais patientez avec la nature et laissez-lui le temps d'achever son travail. Elle a fort à faire. Le mélange des races et leur lutte contre les conditions hostiles d'existence, contre le climat, contre l'invasion étrangère, lui ont donné ici à résoudre un autre problème : fondre un amalgame éga- lement contradictoire de force et de faiblesse, de téna- cité et d'élasticité, de rudesse et de bonhomie, d'insen- sibilité et de bonté. En le trempant et en l'endurcissant dans sou être intime, le combat perpétuel a rendu le LITTERATURE RUSSE Russe très susceptible d'attendrissement extérieur. Mieux que personne il sait souffrir; mieux que personne aussi il sait ce qu'il en coûte. Et cela le rend compatissant. Sous une écorce souvent grossière, vous avez chance de trouver un homme infiniment doux. N'y insistez pas; n'y comptez pas trop! Il a des retours terribles. Les mêmes causes ont développé en lui le sens pra- tique. Dans l'art comme dans la vie, le réalisme n'est pas pour lui une théorie ; il est une application de ses instincts naturels. Même en poésie, même en religion, il a horreur des abstractions. Nul esprit métaphysique, aucune senti- mentalité, une grande abondance de ressources, un tact parfait des hommes et des choses, et dans les idées, les mœurs, la littérature, un positivisme poussé jusqu'à la brutalité — telle me semble sa psychologie sommaire. Mais tout cela, toujours par l'effet des mêmes causes, s'allie avec une tendance marquée à la mélancolie. Rien du spleen britannique, essentiellement personnel et inso- ciable. La très large sociabilité slave s'y oppose, tempé- rant, voilant cette forme particulière de la tristesse humaine. C'est la tristesse. « Tristesse, scepticisme, ironie » sont les trois « cordes de la littérature russe », a dit Herzen. Il ajoutait : « Notre rire n'est qu'un ricane- ment maladif». Les uns pleurent, les autres rêvent. Chez ceux-ci la mélancolie incline à un mysticisme brumeux, qui triomphe des instincts réalistes ou s'allie avec eux, en des accouplements étranges. Dostoïevski en est sorti. Demandez enfin au climat, à la race, à l'histoire pour- quoi ce Russe que je vais vous montrer concevant des idées, réalisant des formes d'art, a peu d'originalité dans les façons de penser, beaucoup dans les façons de traduire la pensée des autres, dans les sentiments, les goûts, les gestes, oui, une originalité en ceci qui va jusqu'à la bizar- L HISTOIRE rerie et plus loin — jusqu'à ce samodouistvo indigène, qui, dans certaines de ses manifestations, est bien près de la démence. Cela est encore naturel, parce que le déve- loppement psychologique a aussi ses degrés, et que les facultés émotives y sont naturellement à un niveau infé- rieur. Et cela s'accorde très bien avec une prédominance synchronique de l'esprit positif. Voyez l'Amérique du Nord. Les emportements subits, les engouements rapides et passagers, l'inclination à penser et à agir par saccades font partie de ce trait, s'expliquant en commun par les outrances, les violences, les contrastes du climat et de l'histoire. En somme, un peuple et une littérature à part, géogra- phiquement, ethnographiquement et historiquement placés en dehors de la communauté européenne occi- dentale. Sans doute, les trois éléments de la civilisation occidentale : chrétien, gréco-romain et germain, se retrouvent à la base de cette formation excentrique; mais dans une proportion, dans une combinaison et avec une profondeur très différentes. Peuple et littérature ont bien reçu le triple baptême qui nous a tous libérés des barbaries primitives. Par l'apostolat de Cyrille et de Méthode, par la conquête des Varègues, par la civilisa- tion byzantine. Mais l'emprise des conquérants nor- mands, germains par l'origine, a été faible et passagère. Si passagère et si faible, que leur origine même est aujourd'hui contestée. Cyrille et Méthode portaient avec eux le germe du schisme oriental, et par ce schisme, comme par l'influence de Byzance, la Russie a été séparée précisément du monde occidental, européen, isolée dans une solitude séculaire. J'ai rappelé ailleurs comment, depuis les Croisades jusqu'à la révolution, elle n'a participé à aucune des 10 LITTÉRATUnE RUSSE manifestations de la vie européenne. Elle sommeillait à côté. Tout cela doit se retrouver et vous le retrouverez dans cette littérature que nous étudierons ensemble. 11 en paraît quelque chose jusque dans la langue dont se sert un Dostoïevski ou un Tolstoï. Un instrument merveilleux, le plus mélodieux assurément qui soit dans le monde slave, un des plus mélodieux de l'univers. Sonore, flexible, gracieux, se pliant h tous les tons et à tous les genres, naïf ou élégant à volonté, fin et subtil, énergique et pittoresque. La diversité des tours et des construc- tions, due en partie à la fréquence des inversions, le rapproche des langues classiques et de l'allemand; il s'apparente aux langues orientales par la faculté de faire tenir une image entière dans un mot. L'accent tonique, très variable et se prêtant à toutes les combinaisons du rythme, un caractère intuitif très marqué et une plasti- cité merveilleuse en font une langue poétique peut-être sans rivale. Mais l'instrument date d'hier. 11 a des lacunes, des parties empruntées, des dissonances que le travail des siècles n'a pu encore combler, harmoniser, résoudre. Cette langue trouve des mots doux et caressants même pour les choses qui le sont le moins. Voïna, c'est la guerre; t^oïne, c'est le guerrier. Mais s'agit-il pour ce guerrier de défendre la patrie menacée, il sera Khrabryl, ZaclitchichtchaioucJitchyï. Entendez-vous le cri rauque et sifflant des barbares? Cette langue est, elle aussi, fille de Pierre le Grand et de la réforme. Je dirai plus loin ses origines. Regardez maintenant son alphabet. Vous y verrez des lettres latines et grecques altérées, d'autres d'apparence bizarre que ni ces deux alphabets ni l'alphabet allemand ne possèdent. Un résidu, dénaturé encore, de l'ancien L HISTOIRE 11 alphabet slave liturgique ou cyrilliqure. La tour de Babel, toujours! Le russe moderne appartient à la famille orientale des langues slaves; mais de toutes les langues slaves c'est la plus mêlée d'éléments appartenant à des familles étran- gères. La voyelle a, caractéristique du finnois, y a rem- placé dans beaucoup de mots l'o primitif des racines slaves. Sur les mots comme sur les constructions l'inva- sion tatare a également laissé son empreinte. Dans la partie scientifique, l'envahisseur allemand a fait œuvre de conquête définitive, et le grand critique des « années cinquante », Dobrolioubov, a pu dire, non sans exagéra- tion d'ailleurs, que la langue littéraire de son pays n'était russe d'aucune façon. Elle est russe, et, comme elle est aussi une langue de colonisation, elle ne comporte pas de divergence et de corruptions provinciales. Il n'y a guère de patois en Russie. Mais elle est neuve, sans racines profondes dans l'histoire du pays, et neuve également, sans profondeur historique, est la littérature à laquelle elle sert d'organe. D'où, en dehors même des causes multiples déjà indiquées, l'alternance inévitable de périodes d'épanouissement rapide et luxurieux et de stérilité, par épuisement. Nous aurons à en faire la constatation. D'où également une prédisposition aux formules nouvelles, faisant table rase des anciennes, au radicalisme littéraire dans toutes ses acceptions, au mépris hautain des traditions, des conven- tions et même des convenances. Toutes ces choses devaient être dites et devront être retenues, pour l'intelligence de ce qui va suivre. CHAPITRE II L'AGE EPIQUE. 1. Poésie populaire. Prolongement de l'âge épique. Origines et élé- ments de cette poésie. Migration du sud au nord. Formes principales. — 2. Les bylines. Cycle de Kiev. Ses héros. Vladimir, Ilia de Mourom. Figures féminines. Les polénitsas. Cycle de Novgorod. Vaska, fils de Bousslaï. — 3. Chants de circonstance. Koëls. Conjurations, proverbes, énigmes. — 4. Récits historiques. Ivan le Terrible. Pierre le Grand. L'année 1812. — 5. Chants religieux. Légendes religieuses. — 6. Le dit de la bande d'Igor. — 7. Littérature écrite avant Pierre le Grand. L'évan- gile d'Ostromir. Les recueils de Sviatoslav. Les Paléia. Lutte de l'ensei- gnement ecclésiastique avec la tradition païenne. — 8. Nestor et les chroniques. Kiev et Moscou. Survivance du caractèr e religieux dans la littérature. Le métropolite Fotii. — 9. Maxime le Grec. Le pope Sil- vestre. — 10. Le Domostruï. Un ménagier russe. — 11. Ivan le Terrible et Kourbski. — 12. Le foyer kiévien. Lutte de l'élément latin avec l'élé- ment grec. Le Raskol. — 13. Kotochikhine et Krijanitch. Naissance de l'esprit critique. — Immigration étrangère. Les Allemands. Les moines petits-russiens. — 14. La renaissance. Le théâtre. Le roman. Aube d'une époque nouvelle. La poésie populaire. L'âge épique s'est prolongé en Russie jusqu'au seuil de ce siècle. Platov et ses cosaques poursuivant le Khran- tzouz (Français) détesté sur le chemin de la retraite ont encore leur légende héroïque dans la bouche des bardes populaires, et dans certains coins reculés du pays, LA POESIE POPULAIRE 13 Pouchkine et ses émules n'ont pas brisé aujourd'hui même les cordes de cette lyre rustique. Le phénomène n'est que naturel. Au point de vue de l'évolution littéraire, il y a entre ce pays et les autres pays de culture européenne un écart de cinq à six siècles. A l'époque où Duns Scott, Guillaume d'Occam et Roger Bacon traçaient en Occident la voie lumineuse où les Colomb, les Descartes, les Galilée, les Newton d'un prochain avenir devaient allumer leur flambeau, la Russie demeurait plongée dans les ténèbres. On a cherché l'explication de cette longue obscurité jusque dans les découvertes craniologiques opérées récemment aux envi- rons de Moscou. Elles auraient révélé, chez les habitants primitifs de ce lieu, un développement excessif des capacités sensuelles, au détriment des autres. La conquête tatare du xiii® siècle est, dans le même sens, un événe- ment déterminant beaucoup plus certain. Elle a ruiné la civilisation naissante du centre kiévien. Mais à Kiev déjà l'empire des Vladimir et des laroslav ne suivait que de très loin les progrès du monde européen. Quand les hordes de Baty ont frappé à ses portes, en 1240, rien n'y annonçait la naissance prochaine d'un Dante, et elles n'ont interrompu dans leur labeur studieux ni un Duns Scott ni même un Villehardouin. L'avènement tardif du christianisme dans ces parages avec le baptême de Vla- dimir (988) et l'hégémonie byzantine, qui en fut le pre- mier fruit, motivaient à eux seuls un retard sur l'heure de l'Europe. La culture de Byzance avait son prix; avant la Renaissance elle s'imposait à l'Occident lui-même; mais elle n'était guère communicative ; elle ne rayonnait au dehors que comme foyer de propagande religieuse, et cette propagande empreinte d'ascétisme contrariait, plutôt que de le favoriser, tout essor intellectuel. 14 LITTEHATURE RUSSE Ainsi s'explique cet autre phénomène que les monu- ments poétiques de l'époque et ceux même des temps postérieurs ne nous ont été transmis, ici, que par la voie orale. L'écriture, l'imprimerie plus tard furent d'église, en ces lieux, jusque vers la fin du xvii^ siècle, et d'une église résolument hostile à tous les éléments profanes de culture. Dans le code domestique [domostj'oï) du pope Sylvestre, un contemporain d'Ivan le Terrible, la poésie nationale est encore traitée de diablerie païenne et néces- sairement damnable. Elle a vécu, l'harmonieuse fille du génie national, dans la mémoire des générations; mais, pourchassée par les anathèmes ecclésiastiques jusque dans ce suprême asile, elle a reculé de seuil en seuil vers les réo-ions froides et solitaires de l'extrême nord. Quand la science moderne s'est avisée de réveiller l'écho des vieux chants modulés sous la porte d'oj- de Kiev, les chaumières et les cabarets voisins de la mer Blanche ont seuls répondu. Le plus ancien des recueils poétiques, dit de Kircha Danilov, ne remonte qu'au xviii* siècle, et il est de valeur douteuse. Le flot mélodieux a roulé à travers les temps et les espaces, absorbant au passage les légendes locales, les inspirations éphémères, l'apport énigmatique des fictions et des lyriques étrangères, puis se divisant, ^'évaporant, se perdant dans les sables et dans la fange. Le travail accompli en Occident pour les sagas islan- daises a donc été retardé ici également de quatre à cinq siècles. La gloire d'Ilia de Mourom, le héros éminent du cycle kiévien, n'a laissé de trace écrite que dans des docu- ments polonais, allemands ou Scandinaves. La curiosité d'un voyageur anglais, Richard James, a seule enregistré des modèles originaux de la lyrique russe du commence- ment du XVII® siècle (1619). Et, par une disgrâce suprême, LA POESIE POPULAIRE au siècle suivant, les premiers imitateurs russes de ce collectionneur étranger, Novikov, Tchoulkov, Popov, Bogdanovitch, furent des contrefacteurs. Ils se sont avisés de corriger l'œuvre de l'inspiration populaire. Concurremment avec cette poésie orale, une poésie littéraire, sœur des Niebelungen et des chansons de geste, a-t-elle existé dans l'ancienne Russie? Il en reste un monument — le fameux Dit de la bande d'Igor. Mais c'est une ruine solitaire. J'en parlerai plus loin. De notre temps, mise au jour par les travaux des savants russes : Kiriéievski, Sakharov, Rybnikov, Hilfer- ding, révélée au monde occidental par les traductions et les études des Ralston, Bistrom, Damberg, lagic, Ram- baud, la poésie populaire a paru dans toute sa richesse. Elle a été une surprise et un émerveillement. Les frag- ments de chansons populaires françaises recueillis en 1853, les gwerzioii de la basse Bretagne, les chants des pauvres du Velay et du Forez, les poésies natio- nales du Languedoc et de la Provence sont un pauvre trésor en comparaison! Mais il n'y a pas de comparaison à faire. Le prolongement de l'âge épique dans les couches inférieures du monde russe jusqu'à sa ren- contre paradoxale avec un brusque développement litté- raire et scientifique dans les couches supérieures a produit un résultat sans précédent, je crois, dans l'histoire de l'humanité. Les collectionneurs russes se sont trouvés, aux portes d'Arkhangelsk, face à face avec des dépositaires authentiques d'un héritage poé- tique datant des époques préhistoriques! Une nuit de chemin de fer les transporte aujourd'hui encore en plein xii" siècle. Si riche soit-il, cet héritage n'est d'ailleurs pas intact, lui aussi. Quelques savants russes, tel M. Srezniewski, 16 LITTÉRATURE RUSSE sont allés jusqu'à en suspecter l'authenticité. L'absence de j certaines liaisons historiques et la présence de certains : parallélisnies avec la poésie populaire, voire avec la , poésie littéraire des autres peuples, ont armé leur scepti- [ cisme. Rien n'y paraît, en efFet, de la vie historiquement ! connue de l'époque antérieure à la conquête tatare et cette conquête elle-même ne s'y reflète qu'en des images ; extrêmement confuses. D'autre part, dans Polkane, un j des héros de la légende poétique de Bova, on a reconnu ' aisément le Pulicaiie des « Reali di Francia », recueil ; épique italien. ! M. Khalanski a contesté, de son côté, jusqu'au fait 1 communément admis de la migration de cette poésie du ! sud au nord. Il s'est basé sur l'absence d'un mouvement I correspondant des populations méridionales. Mais les \ chants de l'Edda n'ont pas eu besoin d'émigrants germains | pour traverser le continent européen, et, quant aux phé- nomènes de concordance ou même de fusion avec les ' monuments de la poésie occidentale, ils s'expliquent suf- \ fisamment par la physionomie particulière de l'épos russe, j Cet épos a été jusqu'à ces derniers temps un être vivant, ! et il a vécu comme tous les êtres vivants en communion i avec le monde environnant. I En résumé, la poésie populaire russe, telle que nous la connaissons, n'a ni caractère homogène ni date précise. î Elle est le produit complexe d'une série de siècles et \ d'un développement organique qui s'est perpétué jusqu'à nos jours. Elle reflète et l'antique vie russe de la période kiévienne et la période moscovite ultérieure, et même la période pétersbourgeoise des temps modernes. Elle a recueilli aussi quelques traits de la vie occiden- tale. Comme forme, deux aspects principaux : levers poly- LES BYLINES 17 morphe de sept, huit ou neuf pieds, et le vers à trois ou six pieds, avec l'emploi le plus habituel du trochée simple terminé par un dactyle : Comme fond, trois catégories principales : contes héroïques ou hylines — chants de circonstance — chants historiques, avec un caractère commun : la prédominance de l'esprit païen. L'influence chrétienne y paraît à peine. Et c'est un trait qui, au point de vue de la culture et de l'évolution littéraire en particulier, creuse h lui seul un abîme entre la Russie et l'Europe. Les anathèmes de l'église frappaient ici, avec une égale sévérité, légende chrétienne et légende païenne. De là est venu en partie ce réalisme profond et imperturbable, dont la littérature nationale a paru imprégnée à ses débuts et qui domine aujourd'hui encore son développement. Les bylines. Le nom de byline semble venir de hylo, a été. Le col- lectionneur Sakharov est d'ailleurs le premier à l'avoir employé d'après un manuscrit ancien, perdu aujourd'hui. "On le trouve pourtant dans le Dit de la bande d'Igor^ comme équivalent de récit. Les textes du xvn' siècle se servent du mot s tar-yna : antiquité. Les bylines gravitent en deux cycles distincts autour des deux centres de l'ancienne vie russe : Kiev et Novgorod. Dans le cycle kiévien les personnages légendaires appa- raissent groupés autour de Vladimir. Un certain nombre de bylines évoquent cependant des héros plus anciens aux origines et aux prouesses fabuleuses. Volga Svia- toslavitch est fils d'une princesse et d'un serpent. Il per- LiiienATURE ncssE. \ 1 18 LITTÉRATURE RUSSE ; 'l sonnifie la sagesse et la ruse. Chez Sviatogor c'est la force 1 qui domine. Il est si grand que la terre a peine à le | porter : un trait qui se retrouve chez le Roustem de la i légende persane. Comme les Titans du mythe grec, ces ! personnages symbolisent la lutte de l'homme avec les élé- i ments. Mais le mythe slave est loin d'avoir l'ampleur de 1 ceux que le monde germain ou Scandinave nous a légués. \ Les Slaves païens manquaient d'une caste de prêtres dépositaires de ces traditions religieuses, qui ont été la 1 source de toutes les grandes poésies. j Avec Yladimir apparaît un semblant de chevalerie. Lui et les siens sont des géants, mais aussi de gais compa- ; gnons et d'héroïques buveurs. Par là l'épopée se rattache j à l'histoire, car le Vladimir historique fut, en effet, un \ grand organisateur de banquets. Mais le lien est mince. ! Les hylines ne savent rien ni de l'introduction du chris- ; tianisme par ce souverain ni de l'énergie et de l'habileté , qui, à en croire les chroniqueurs, ont présidé à son ini- ! tiative. Le rôle du Vladimir poétique est borné à inventer j constamment de nouveaux exploits pour ses héros, à les i régaler copieusement et à les marier. Personnellement, il ; n'a rien d'héroïque; ses prouesses sont nulles et sa façon | d'être habituelle semble celle d'un efféminé et même d'un ; lâche. Quand les Tatars assiègent Kiev, il se met presque i à genoux devant Ilia, le sauveur désigné. Ilia se fait prier, et n'a pas tort, car les procédés du souverain ] manquent généralement de générosité, voire d'honnêteté vulgaire. W convoite la femme de l'un de ses héros, et pousse | les deux époux au désespoir et à la mort. La légende n'est | évidemment qu'une variante de l'aventure biblique de j David avec la femme d'Urie, et le Vladimir polygame qu'elle met en scène porte les péchés de toute une suite ! LES BYLINES 19 de souverains jusqu'à Ivan le Terrible. Mais l'inspiration du poème n'en paraît que plus significative. Ilia est un compagnon hors pair et le héros favori des hylines. Dans sa physionomie et dans ses prouesses on s'est plu à reconnaître la personnification idéale du tem- pérament et du génie national. Le personnage s'y prête. C'est un paysan d'abord; dans les banquets il oblige les seigneurs de la cour de Vladimir à s'efFacer devant les moujiks de sa compagnie. Et cette origine humble n'a rien d'exceptionnel dans l'entourage du prince. Aliocha, qui en fait partie, est fils de pope; Solovieï Boudimiro- vitch, fils de marchand. Tous deux fraternisent avec Dobrynia, qui, lui, appartient à une famille princière. Ilia et Dobrynia échangent leurs croix en signe d'amitié. Ces mœurs sont bien dans les instincts, les traditions d'un peuple au sein duquel une véritable aristocratie n'a jamais pu prendre racine. Comme un de ses devanciers du cycle préhistorique, Mikoula Selianinovitch, Ilia est aussi un agriculteur, et, en dehors de l'épos russe, je ne vois guère que le Kale- i'ala finlandais pour départir ainsi un grand rôle héroïque à un défricheur du sol. Par certains autres traits de caractère et quelques-uns de ses exploits, Ilia se rap- proche pourtant du monde épique et mythologique des pays voisins, jusqu'à paraître confondu avec quelques-uns de ses représentants. Il demeure inactif jusqu'à trente ans, et l'influence du mythe chrétien est ici sensible. Plus tard il combat un brigand fabuleux, Solovieï (le Ros- signol), qui a des ailes et fait fléchir les chênes les plus robustes sous le poids de son corps; mais le danger l'émeut et les expédients qu'il imagine pour s'y sous- traire nous font penser à Hector fuyant devant Achille, à Rama pris d'épouvante en présence de Kabandha. Ilia 20 LITTERATURE RUSSE n'est plus jeune à l'époque de ses plus merveilleuses prouesses et sa barbe blanche évoque celle de Roland. Il hésite longtemps h secourir Kiev; il est perpétuelle- ment en dispute avec Vladimir, et voici qu'à ses côtés la troupe entière, querelleuse et turbulente, des héros légen- daires de l'Europe et de l'Asie, Roustem, Achille, Sigurd, Siegfried, Arthur, et toute l'Olympe des demi- dieux, depuis rindra indien jusqu'au Thor-Wuotan germain et au Peroune russe, surgissent devant nous en sa compagnie. Mais aussitôt les dissemblances s'accusent : quand Ilia consent enfin à sauver Kiev, ce n'est ni comme Roustem pour ne pas être accusé de lâcheté, ni comme Achille pour satisfaire une vengeance personnelle. Trop philosophe et trop bonhomme pour cela. Le palatin Ogier, dont le fds a été tué par le fils de Charlemagne, réclame la tète du meurtrier pour prix de son concours contre les Sarrasins. Ilia est incapable de semblables marchandages. Il n'obéit pas davantage à un sentiment de dévouement personnel pour Vladimir. Insensible au point d'honneur et même à la gloire, il vise plus haut : il ne lève son bras redoutable que pour la défense de la veuve et de l'orphelin, pour le salut de la communauté. On devine le parti que l'école slavopliile a pu tirer de cette donnée. Et assurément la comparaison qu'après elle quelques écrivains de l'Occident se sont plu à établir avec les héros grecs et les plus nobles paladins des chan- sons de geste, tourne à l'avantage d'Ilia. Mais ici encore la comparaison est hors de propos. Les héros grecs n'étaient pas chrétiens et les paladins des chansons de geste n'étaient que des mécréants. Ce dernier type ne prend un aspect idéal que dans les romans de la Table Ronde, et aussitôt il y paraît solidaire de la croyance féconde, dont la vraie chevalerie chrétienne est sortie, LES BYLINES 21 que le plus noble emploi de la force est de venger la faiblesse. Ilia en procède aussi, postérieur certainement, dans l'élaboration définitive du type, aux romans de la Table Ronde, et indubitablement chrétien, en ses plus nobles parties, qui ne sont pas les plus apparentes. A part, en effet, ses instincts humanitaires, il n'a rien d'un chevalier. Trop grossier, trop terre à terre, et sur- tout trop pacifique . Il ne se bat que contraint et forcé. Jamais pour le plaisir. Et en cela il est bien le représen- tant d'une race que les fatalités historiques seules ont rendue accidentellement belliqueuse, sans qu'elle ait été jamais emportée par un de ces courants d'ardeur guer- rière qui ont soulevé au moyen âge les communautés occidentales. Ilia est grand mangeur et gros buveur. A la veille d'une bataille il lui arrive de s'enivrer et de demeurer douze jours dans les fumées du vin et dans l'inaction forcée. S'il n'est terrassé par la boisson, il devient tapa- geur et insupportable. A jeun il se montre prudent et cal- culateur, n'aimant ni à déployer inutilement sa force ni à l'exposer à de trop hasardeuses épreuves. Quand il s'est résolu à affronter le péril et qu'il a réussi à réprimer le frisson dont une telle décision est toujours accompagnée chez lui, il plaisante et goguenarde volontiers, comme c'est encore aujourd'hui l'humeur du paysan russe. Un type sympathique, en somme, mais exceptionnel même dans la légende, isolé sur les sommets de l'inspi- ration populaire. Les émules d'ilia ne lui vont pas à la cheville, se confondant beaucoup plus bas, très bas, en une troupe de mauvais sujets, maladroits, vantards et lâches, dont lui-même a une méchante opinion, étant obligé la plupart du temps de faire leur besogne. Leur seul mérite, c'est la force, une vigueur physique, qui leur 22 LITTERATURE RUSSE permet de triompher de tout, même du sens commun. Ils donnent de la tête contre des murs de forteresse et les murs s'écroulent. Sans idéal et sans idée ils représentent, dans la conscience populaire, le degré inférieur de l'hé- roïsme, la puissance élémentaire de la nature, de la terre, du vent et du coup de poing. Dans la bouche de Potoufrhine, le raisonneur de « Fumée », Tourgueniev a mis, d'autre part, cette cons- tatation terrible : « Ce qu'on appelle notre littérature épique, seule parmi toutes les autres d'Europe et d'Asie, ne fournit pas un couple typique d'êtres qui s'aiment; le héros de la sainte Russie commence toujours ses rela- tions avec celle que le sort lui destine par la maltraiter sans merci... Ouvrez nos légendes : l'amour ne s'y mani- feste jamais que comme la conséquence d'un charme, d'un sort. Il s'infiltre par la liqueur de l'oubli; on en compare l'effet à une terre desséchée ou glacée... » De nombreuses figures féminines traversent pourtant ces légendes. Elles sont peu attrayantes. Triomphantes souvent, avec un air de supériorité qui les élève au-dessus de l'élément masculin; mais ce n'est ni h l'amour ni à leur charme qu'elles le doivent. Ilia de Mourom se voit terrassé par unePolénitsa géante — Polénitsas est le nom générique de ces viragos — qui rôde par la steppe avec une massue de plusieurs mille livres sur l'épaule, nar- guant les boliatyry (héros) et qui, d'aventure, se trouve être sa fille. Yassilissa, fille de Mikoula, unit la force à la ruse pour délivrer son mari, Stavre Godounovitch. La légende ne dit rien de sa beauté ni de celle de ses com- pagnes. Et cette négligence suffirait à distinguer les Polénitsas des Amazones comme des Walkyries. On se bat avec elles, et on est souvent battu; on ne leur fait pas la cour. LES BYLINES 23 La femme russe moderne ne participe pas à cet égard de la légende. Quelques-uns des traits du type légen- daire paraissent cependant jusque dans les créations artistiques les plus récentes de la poésie et du roman. Que l'artiste soit Pouchkine, Tourgueniev ou Tolstoï; qu'il s'agisse d'aimer, ou simplement d'agir, de faire le bien, de trouver le bon chemin, l'initiative appartient le plus souvent à la femme. Elle inspire, guide, redresse et — se jette volontiers à la tête des gens. Ni dans la légende ni dans l'histoire ce type ne de- meure d'ailleurs unique. Il vient de la tradition païenne. Le christianisme byzantin y a ajouté la femme du Terem. Celle-ci a « les cheveux longs et l'entendement court », un esprit borné et une chair faible. Nastasia, femme de Dobrynia, la Pénélope indigène, se lasse plus vite que l'autre d'attendre son mari que la guerre retient loin du foyer conjugal et oublie trop tôt le serment qu'elle a fait de ne pas épouser Aliocha. Tout autre est le monde dont le cycle de Novgorod évoque l'image h nos yeux : un peuple de marchands, de pèlerins à la terre sainte, de navigateurs, de construc- teurs de villes. Querelleurs et batailleurs encore, mais seulement dans l'enceinte de la cité et chefs d'expédi- tions en pavs musulmans, mais pour cause de trafic, a Les Vénitiens de la croisade russe », a dit avec jus- tesse un écrivain. Leur histoire tient en deux légendes, qui comportent beaucoup de variantes. Celle de Sadko ne nous montre qu'une assez vulgaire figure de négo- ciant entreprenant et dévot. Le héros de l'autre, Yassili ou Vaska, fils de Bousslaï, est un bourgeois qui, pour l'humeur orageuse et tapageuse, ne le cède pas à Ilia lui-même, remplissant la ville du tumulte de ses fras- ques et de ses fureurs sanglantes. Comme il s'apprête 24 LITTÉRATURE RUSSE à faire un grand carnage de ses concitoyens, son père intervenant, Vaska l'enferme dans une cave. Sa vie n'est qu'un tissu d'extravagances et de crimes. Pour les expier, il entreprend un pèlerinage à Jérusalem et meurt au retour dans un saut hasardeux, qui le fait buter sur un rocher : une image de la destinée défiée par son orgueil. On a supposé que les premiers chanteurs de hylines furent des aèdes professionnels, attachés à la cour des princes Varègues. Les skoromokhy de l'époque mosco- vite, auxquels le pieux et scrupuleux tsar Alexis fit une guerre acharnée, auraient recueilli leur tradition. Ils furent longtemps la grande distraction des maisons seigneuriales. Leurs héritiers actuels ne fréquentent plus que les chaumières et les cabarets de la province d'Olonets. Chants de circonstance. Dans les chaumières et dans les cabarets sont chantées encore d'un bout à l'autre de la Russie d'autres mélodies naïves, accompagnant ou remémorant les menus événe- ments de la vie populaire, fêtes du calendrier chrétien et fêtes du calendrier païen, confusément mêlées par la tradition; tioliada de Noël et roussalnaîa en l'honneur des nymphes slaves {roussalki)-, chants des moissons [dojinki), chants des fiançailles [s{>adléhnyiè piesni) et chants des enterrements [poklioi'onnyiê). Les conjurations {zagoi>orîj) contre la sécheresse , contre le feu, tiennent une place considérable dans cette poésie, comme aussi les énigmes {zagadki), les proverbes [posslo<^itsy) traduisant la sagesse populaire CHANTS DE CIUCONSTANCE 25 avec ses multiples sources d'inspiration mi-païennes, mi-chrétiennes, antiques et modernes. Les hijlines y contribuent ainsi que l'Ecriture Sainte, les Psaumes surtout et l'Ecclésiaste; puis des apports littéraires plus récents, les épigrammes de Kapnist, les fables de Krylov, les boutades de Gogol. On imagine bien qu'à travers la vaste étendue du pays où ils résonnent, Grande-Russie, Petite-Russie, Russie- Blanche, ces chants ne sont pas uniformes. La diversité de la vie historique s'y répercute naturellement. Le trait commun est un fonds d'immense tristesse, qui assombrit jusqu'aux chants des épousailles et dont on retrouve l'écho chez la plupart des poètes modernes. « Nous chantons tous tristement... Une plainte mélan- colique, c'est le chant russe... » Ainsi parlait Pouchkine. La nature et l'histoire ont été dures pour ce peuple. Le climat rude, le sol ingrat, le paysage sans charme, la pauvreté, le servage, le joug byzantin, le régime autocra- tique se sont réunis pour lui faire une existence tour- mentée, une patrie sans douceur et un foyer sans charme. Contre tant d'ennemis, il n'a trouvé longtemps qu'un seul recours : l'ivresse puisée au fond du verre. Les bardes primitifs ont célébré avec tendresse cette suprême con- solatrice. Les poètes d'inspiration et de culture supé- rieure qui leur ont succédé, en cherchant autre chose, n'ont trouvé que... la mort. Cette patrie ingrate, ce foyer inhospitalier, le peuple auxquels ils furent donnés les a aimés pourtant d'une tendresse que je ne craindrai pas de dire sans exemple, tant je la vois forte et passionnée, jalouse et dévouée. C'est peut-être que pour aimer ce qui était si peu aimable il a dû idéaliser l'objet de son affection, le recréer en 26 LITTÉRATURE RUSSE quelque sorte dans son imagination et dans sa foi. Ainsi il est arrivé à faire de ce sentiment une religion , un culte, un fanatisme. Comme la poésie populaire, la litté- rature nationale vous en paraîtra pénétrée. Récits historiques. \ Ils gravitent déjà autour de Moscou, reconstruisant avec un relief particulier l'époque dramatique dominée par la grande figure d'Ivan le Terrible. Certaines anec- \ dotes rapportées par Collins dans son « Voyage en I Russie » (milieu du xvii* siècle) procèdent d'anciennes skazki (récits) sur ce souverain. Quelques récits plongent cependant encore dans l'époque tatare, se rattachant par elle au cycle de Kiev. La forme est presque celle des hylines et l'inspiration souvent analogue, l'élément mythique s'y alliant au fond historique. Ivan tient table ouverte comme Vladimir et tel de ses boïars accomplit des exploits fabuleux, qui comme invraisemblance valent ceux d'Ilia. Dans toutes les évocations poétiques du « Terrible » l'idée maîtresse est la glorification de son œuvre de con- quête. Les poètes voient surtout en lui le tsar qui a pris Kasan, Riazan et Astrakhan, L'inspiration populaire ne s'arrête pourtant pas à un éloge banal et superficiel; elle fouille le personnage, met à nu sa psychologie intime et n'en méconnaît pas les discordances. Mais elle s'en accommode. Elle n'ignore pas la cruauté de l'homme et s'attache même h la peindre en traits effrayants, mais aussi à la justifier. Elle en aperçoit l'explication dans la lutte du tsar avec l'oligarchie aristocratique. Dans cette querelle le peuple est de tout cœur avec le souverain RECITS HISTORIQUES 27 contre les boïars. Aussi bien le surnom russe du Tsar, groznyi, veut moins dire « le terrible » que « le redouté ». Les poètes populaires prennent parti contre le faux Démétrius et en font un détracteur des croyances et des mœurs nationales. Sous Alexis, en décrivant le siège du monastère de Solovietsk, ils trahissent quelque sympa- thie pour le raskol. Contemporains de la même époque, d'autres chants célèbrent les exploits du cosaque rebelle, Stenka Razine; ils se rattachent à tout un cycle pitto- resque, où une suite de prouesses du même genre ayant pour héros des émules du célèbre partisan, voire de simples brigands, est idéalisée d'une curieuse et inquié- tante façon. Dans le recueil de Kiriéievski un volume entier est consacré à Pierre le Grand. La poésie populaire n'a pourtant pas fait bonne mesure au Réformateur. De son œuvre immense elle n'a guère aperçu que les traits exté- rieurs : la répression sanglante des St?-eltsy, les guerres. Dans son caractère elle n'a relevé qu'un trait sympa- thique : la simplicité. Assis sur le perron d'honneur du Kremljle Krasnoié-Kryltso , le tsar provoque les seigneurs de son entourage à se mesurer avec lui en combat singu- lier, à coups de poing. Les boïars se taisent; seul, un jeune soldat relève le défi. Mais le tsar fait ses conditions : « Si je l'emporte, tu auras la tête coupée. — Soit. » Le soldat est vainqueur. Le vaincu lui offre en récom- pense des terres, de l'or. La réponse du héros est typique et identique avec celle que le hohatyr légendaire, Potok, faisait à Vladimir en pareille circonstance : « Je ne veux que la permission de boire sans payer dans les cabarets du Tsar. » Aux approches de l'ère moderne, ce courant poétique 28 LITTÉRATURE RUSSE se rétrécit, perd sa profondeur, sa fraîcheur et sa clarté. Sous Alexandre P' il n'a plus qu'une eau trouble, char- riant des vases informes. Ni Austerlitz, ni Friedland, ni Tilsit ne trouvent à s'y refléter. Moscou apparaît dans un éclair, brûlée par le Khrantzouz (Français). L'imagina- tion populaire s'attache à la silhouette fruste de l'hetman Platov et de ses Cosaques. Ils sont les héros du grand drame historique. La vérité historique, l'émotion sincère, l'originalité même font défaut dans ces récits. La mort d'Alexandre I" n'inspire aux conteurs qu'une transcription de la chanson des Marlborough, déjà accommodée en parodie obscène pour la mort de Patiomkine. La poésie artistique sera tantôt la bienvenue pour revendiquer l'hé- ritaoe des bardes déarénérés. Chants religieux. Contemporains de cette dernière évolution de la poésie populaire, les chants religieux ont un caractère parti- culier, en ce qu'ils dérivent de la littérature écrite. Ils sont d'église comme elle. Aussi ne remontent-ils guère qu'au xvii'= siècle. Chants sur le commencement et la fin du monde, sur le jugement dernier, sur saint Georges, ils ont pour la plupart une origine méridionale, comme cette littérature elle-même, qui fut popularisée d'abord dans les provinces du sud. Une des cordes de cette lyre, et très fréquemment touchée, appartient au raskoL et sert surtout à évoquer la figure de l'Anté- christ. Invisiblement, et même visiblement, selon l'ensei- gnement de certaines sectes, le règne de l'Antéchrist est inauguré dans l'empire et dans l'église depuis le xvii" siècle. LE DIT DE LA BANDE D IGOR 29 Les léo^endes, récits en prose ù base religieuse, sont une des formes de cette poésie, avec une source commune dans les livres saints et les récits apocryphes. Le diable empêchant Noé de construire son bateau, Salomon ima- ginant de fonder un monastère dans l'enfer, et d'autres fantaisies du même genre en font les frais. J'ai réservé une place à part au Dit de la bande d'Igor. Il échappe, en effet, à toute classification. Il est unique. Le Dit de la bande d'Igor. Il a suscité, il suscite encore des discussions passion- nées. Le texte du poème n'a paru au jour qu'en 1795, dans un manuscrit du xiv" ou du commencement du xv" siècle, qui n'était qu'une copie, l'œuvre datant du xii^ siècle, pour ceux qui la croient authentique. Cette copie n'existe plus ; elle a brûlé en 1812 avec la biblio- thèque du comte Moussine-Pouchkine. Une transcription en avait été faite pour l'impératrice Catherine II. C'est tout ce qui nous reste. Et c'est peu, alors qu'il s'agit d'une relique sans prix, seule épave et seul témoignage d'un passé littéraire disparu et douteux. Œuvre d'un seul auteur qui a négligé de se nommer? Œuvre collective, comme les bylines, de plusieurs géné- rations de poètes? Autres questions prêtant au doute. Aujourd'hui l'hypothèse individualiste prévaut, avec l'ad- mission d'un groupement ingénieux d'éléments apparte- nant en commun à la poésie populaire du temps. Le cas ne serait pas isolé. Une variété presque égale de motifs, ainsi qu'une curieuse similitude d'inspiration ont été signalées dans une vieille chronique, dite Khalitcho-Volhynienne. 30 LITTEnATURE RUSSE Un indice de création personnelle semble ressortir de la forme même du poème. L'auteur s'y met constamment en scène, tantôt pour invoquer le souvenir d'un devan- cier qu'il appelle Boïane et dont il nous apprend l'exis- tence, tantôt pour manifester son admiration ou sa dou- leur. Car il n'a rien de l'impassibilité homérique. Il raconte une expédition du prince de Novgorod-Sié- viérski, Igor, chargé par le prince de Kiev, Sviatoslav, de repousser les Polovtsy. Jusqu'à l'invasion tatare, les Polovtsy lurent les grands ennemis de la Russie. Victo- rieux au début, Igor subit dans une rencontre décisive un désastre complet et tombe en captivité. L'événement est rapporté dans la chronique dite d'Ipatiev sous l'année 1185, dans celle de Lavrentiï sous l'année 1186. Toutes deux s'accordent avec le poète pour en attribuer la responsabi- lité à la division des princes. Le poète y ajoute sa part d'invention. N'ayant pas quitté Kiev, — les princes de Kiev sont casaniers et envoient généralement les autres au dehors quand il s'agit d'en découdre, — Sviatoslav voit en rêve la terrible catastrophe. Il entend la plainte des vaincus, mêlée aux croassements des corbeaux. Au réveil, instruit de la réalité, il ne bouge toujours pas, mais envoie des messagers aux autres princes, ses voisins, les sup- pliant de se lever « pour la terre russe, pour les plaies d'Igor ». Cependant, sur les murs du château de Poutivl, où elle est enfermée, la femme d'Igor, laroslavna, se lamente « comme un coucou solitaire au lever du soleil». Elle est prête, elle, à partir : « Je volerai comme un oiseau vers le Danube ; je tremperai dans l'eau ma manche de lou- tre, et je laverai les plaies d'Igor sur son corps puissant. » Le dénouement est triomphal, quoique peu héroïque. Igor s'échappe de sa prison. Les Polovtsy le poursuivent, mais la nature se fait complice de sa fuite : les pics en LE DIT DE LA BANDE d'iGOU 31 frappant du bec sur le tronc des arbres lui indiquent la route du Doniets; les rossignols lui annoncent l'aube... Il revient au foyer, et le Danube porte par la mer jusqu'à Kiev (sic) la voix des filles de Russie chantant l'allégresse universelle. Cette mise en scène d'un épisode historique, si elle contient peu d'histoire et encore moins de géographie, témoigne assurément d'une grande richesse d'imagination et d'un sentiment poétique assez intense. On a exagéré certainement les sentiments d'ordre supérieur, amour de la grande patrie russe, aspiration à l'unité nationale, dont on s'est plu à y trouver aussi l'expression. Je ne saurais cependant partager, à cet égard, le scepticisme absolu de quelques autres commentateurs. Quelque surprenante que puisse sembler la présence de conceptions et d'émotions de cette nature aux environs de Kiev ou de Novgorod vers l'an 1185, il faut convenir que la chronique de Nestor en laisse voir déjà quelque chose, à une date bien antérieure. A part cela, individuelle ou collective, l'œuvre est d'art assurément et même d'un art très subtil par endroits. Ses procédés d'expressions sont classiques; dans la partie descriptive, c'est la comparaison qui domine : les télègues (voitures) en marche des Polovtsy crient dans la nuit comme un vol de cygnes sauvages. L'armée des envahis- seurs semble un nuage, d'où les flèches tombent en pluie meurtrière. La personnification des éléments est un autre artifice auquel le poète a volontiers recours. Après la défaite d'Igor, l'herbe se flétrit, les arbres fléchissent sous le grand deuil dont elle couvre la terre russe. laroslavna confie son chagrin au soleil, au vent, au Dnieper. Sa complainte est d'un beau mouvement lyrique. Quelques autres passages semblent pénétrés d'une 32 LlTTERATUnE RUSSE inspiration enraiement séduisante, mais demeurent à peu près inintelligibles. Aux lecteurs russes eux-mêmes, s'ils ne sont archéologues, le poème n'est accessible, aujour- d'hui, que dans des traductions. L'écart considérable qui s'est produit entre la langue du poète et celle que la Russie moderne a faite sienne, des corruptions probables du texte, des allusions à des événements contemporains insuffisamment connus remplissent le poème d'énigmes indéchiffrables. Ainsi s'expliquent également et se justifient en partie les doutes qui se sont produits et sur l'authenticité du monument et sur son caractère et même sur sa valeur littéraire. Des juges compétents se sont avisés de n'y voir qu'une mystification, analogue à celle dont Pouchkine fut victime en traduisant de bonne foi les chants serbes de Mérimée; une œuvre moderne dans le genre pseudo-clas- sique, ou encore une imitation d'Ossian. Ils ont relevé des traits suspects, des évocations de Stribog, le dieu de la mer, ou de Dajbog, le dieu du soleil, invraisemblables dans la bouche d'un poète de cour deux siècles après l'introduction du christianisme. L'élément mythologique se mêle à la trame entière du récit, avec la figure de Troïane, assimilé par les uns au Tsar-Troïan des légendes serbes et bulgares, contemporain des elfes et des ?'ous- salki, par les autres au Trajan romain, dont la mémoire s'est longtemps conservée en Dacie, dans le voisinage des Slaves du Sud. Et que penser de certains emprunts fort apparents à la littérature grecque? L'invocation à Boïane, qui ouvre le poème, est presque une reproduction d'un morceau d'Euripide. S'il convient que je donne mon impression personnelle, j'écarte tout d'abord, avec l'unanimité des critiques russes, l'opinion entièrement personnelle du savant pro- LITTERATURE ECRITE AVANT PIERRE LE GRAND 33 fesseur du Collège de France, M. Léger, qui soupçonne ici une imitation de la Zadonchtcliina. Cette autre œuvre passe généralement et justement, je crois, pour une pro- duction orale populaire de l'époque tatare, inspirée, au contraire, par le Slovo o Polkou Igoriévié. Avec la majorité je tiens le Slovo pour authentique, mais fortement modifié par les copistes, les traducteurs — et les commentateurs. Avec Biélinski, et contre la majorité, cette fois, je me refuse à y apercevoir une autre Iliade. Je n'y vois même pas une œuvre d'art à mettre en parallèle avec celles du cycle de la Table Ronde. Plus, dans l'aspect actuel de l'œuvre, que la simple fleur des champs, fraîche, vive de couleur et parfumée, dont Biélinski a eu la sensation, et moins. Beaucoup moins dans la figure du personnage principal, Igor, entièrement terne et vide. Une grande abondance de formes dans l'ensemble, mais une pénurie complète d'idées. La vie russe du xn'' siècle n'avait guère à en fournir. Le monument n'en constitue pas moins un lien infi- niment précieux entre la poésie orale et la littérature écrite de l'époque antérieure à Pierre le Grand, dont je dois maintenant établir un rapide inventaire. Littérature écrite avant Pierre le Grand. La valeur de cet autre héritage est à peu près pure- ment historique. A peu près nulle au point de vue de l'art. La littérature écrite et le christianisme, l'un portant l'autre, sont venus en Russie de Byzance à travers la Bulgarie, avec les apôtres du ix'' siècle, Cyrille et Méthode, traducteurs de livres saints en langue slave et créateurs de l'alphabet slave, Kirillitsa, ainsi appelé LITTÉRATURE RUSSE. «> 34 LITTERATURE RUSSE par opposition h la GlagoUtsa [glagol, le verbe), autre! alphabet plus compliqué, adopté par les Slaves du Sud- Ouest. I L'évangile d'Ostromir, rédigé vers 1050 pour un bour- ! geois de Novgorod par le scribe Grégoire, et les recueils : pieux de Sviatoslav (1073-1076) sont les plus anciens ; monuments de la langue slavo-ecclésiastique et de la ' littérature nationale. L'éducation nationale s'est concen- j trée, pendant cette époque, dans les églises et dans les | monastères. Elle y a reçu une double empreinte de reli- I giosité et d'esprit byzantin. Au point de vue littéraire, , l'influence grecque s'est perpétuée jusqu'à la fin du ! xvi^ siècle, époque à laquelle la culture occidentale, euro- i péenne, pénétra à Moscou à travers la Pologne. | Les premiers écrivains dressés h cette école sont des i moines et des compilateurs. Ils signalent bien la présence, | dans leur entourage, de savants et de philosophes; mais- on risquerait fort à prendre ces épithètes au pied de la I lettre. Les Sborniki (recueils) de Sviatoslav, qui jouis- j saient d'une grande réputation; le Zlatooiist (bouche d'or, Chrysostome) ; le Ismaragd, (émeraude), le Mar- garit (joyau), les Ptchély (abeilles), ne sont qu'un fatras ; d'oraisons et d'homélies. Sous le nom de Paléia (du grec 7:aAa!.à, ancienne) un groupe h part contient des rédactions de l'histoire biblique, où les écrits apocryphes occupent une place ' considérable. ■ Ces oeuves ont conservé de l'autorité jusqu'au seuil du i e xviir si iiècle. Quelques monuments anciens témoignent cependant d'une certaine éducation artistique. L'étude de la rhéto- rique s'y fait sentir. Dans le slo\>o (discours) du métropo- lite Hilarion (milieu du xi" siècle), quelques parties sont LITTERATURE ECniTE AVANT PIERRE LE GRAND 35 d'un maître, et il faut arriver à Karamzine pour trouver un point de comparaison. Avec le Dit de la bande d'Igor, c'est le joyau de l'époque. Le trait essentiel de cette littérature religieuse, depuis les plus anciens sermons jusqu'au fameux « règlement ecclésiastique » de Pierre le Grand, est la lutte de l'en- seignement ecclésiastique avec la tradition païenne, les superstitions qui en procèdent et les hérésies qui s'y rattachent, comme aussi avec le courant dualiste qui vient de l'église latine. Le /-askol du xvii^ siècle a des racines profondes qui plongent dans un passé quatre fois sécu- laire. Les Sirigolniki du xiv^ et les Jido{>sti>ouioucJitchyïé (hébraïsants) du xv® siècle comptent parmi les ancêtres des dissidents modernes. D'où un caractère polémique commun à tous les écrits de ce temps, même aux écrits profanes. Parmi les écrivains profanes de la période antérieure à la conquête tatare (xi" au xiii° siècle) la première place revient à Nestor. Nestor. Il n'est malheureusement pas sûr que la chronique qui porte son nom l'ait eu pour auteur. Il est né vers 1050. A dix-sept ans il est arrivé au Piétchersky-Monaslyr (Monastère des Cavernes, à Kiev) et y a endossé l'habit monacal. En 1091 , il a été chargé avec deux autres frères d'exhumer les reliques de saint Théodose. Il est mort vers 1100. Ce que nous connaissons de sa biographie tient dans ces lignes. Ses œuvres présumées sont : la « Vie de Boris et de Gleb », la « Vie de Théodose » et la « Chro- nique russe » {Poviést vremiennykh liél). Le titre de pre- 36 LITTERATURE RUSSE mier Uètopisièts (chroniqueur) lui a été d'autre pai't con- testé par Tatichtchev. Dans son Histoire de la Russie, cet : historien, contemporain de Pierre le Grand, a reproduit un fragment d'une chronique dite de Joachira, dont il a fait la découverte en une copie du xviu'' siècle et qui serait i la première chronique de Novgorod jusqu'en 1016. Joa- chim était évèque de Novgorod, où il mourut en 1030. ! L'orio-inal de cette chronique n'a pu être retrouvé. Mais c'est aussi le cas pour la chronique attribuée à Nestor, I dont le nom même ne figure que sur une seule copie, dite de Khliébnikov, et datant du xv° ou du xvi" siècle. L'œuvre présumée de Nestor est une histoire des ori- o-incs de la Russie — en commençant par le déluge, à l'exemple des modèles grecs. Ce qui domine dans cettei chronique et en fait un document singulièrement expres- sif, c'est un mélange, prodigieux pour l'époque, d'un sentiment religieux très profond et d'un patriotisme extrêmement exalté. Le trait est à retenir. La littérature; russe et la Russie moderne elle-même sont filles de cet accouplement. Nestor croit que chaque pays est pourvu d'un ange gardien qui surveille sa destinée et il imagine! aussi que l'ange préposé h la garde de son pays possède; des ailes d'une envergure exceptionnelle. Ce chroniqueurl est poète. Voyez comment il parle de la mort de sainte Olga : « Elle rayonnait sur la terre chrétienne comme l'étoile: du matin; elle l'éclairait comme une aube douce; aui milieu des infidèles, elle resplendissait comme la lund dans la nuit... Maintenant elle est montée la première au ciel de la R.ussie, et, glorifiée par ses fils, elle prie Dieu pour eux. » Ce poète a un génie épique ; son récit va lentement et tranquillement, s'échappant en de nombreuses digres- NESTOR 37 sions. Sa langue est slavo-ecclésiastique, ou vieille-bul- gare, avec des traces de la vieille langue populaire du nord, dans les passages notamment où sont rapportées les légendes locales. Le récit s'arrête en 1110. La suite, dans le recueil d'Ipatiev, forme jusqu'en 1200 la chronique anonyme de Kiev. De 1201 à 1292 nous possédons la chronique également anonyme de Volhynie, dont la première par- tie passe pour perdue. Depuis 1292, c'est la chronique de Souzdal, ou chronique du Nord, qui sert de source historique. Dans le recueil complet des liétopisy figurent aussi quatre chroniques de Novgorod, allant de 1016 h 1716. Le caractère de tous ces ouvrao^es est uniforme : les événements y sont considérés à un point de vue religieux et commentés avec une tendance moralisatrice. Si l'ange gardien a permis l'invasion des Polovtsy, c'est, pense Nestor, en punition des péchés commis par les fils de la terre russe. Ce trait d'unité primitive s'efface avec la division du pays en principautés [oudiély), qui imprime aux chro- niques une couleur locale. Celles de Novgorod sont courtes, sèches, précises; elles parlent une langue d'affaires. La langue des chroniques du sud reste au con- traire imagée, pittoresque. Le récit abonde en détails. Après l'unification des principautés sous l'hégémonie moscovite, un type nouveau paraît dans les annales de Sophie [Sofiïskiï Vrèmien?iik) et dans les chroniques dites de Nicone et de la Résurrection [Vosskréssenskaïa). L'es- prit politique, ferme et avisé, dont procéda cette hégé- monie, s'y affirme en traits vigoureux. La chronique nestorienne contient quelques légendes poétiques, où l'on a cru apercevoir des débris d'une 38 LITTERATURE RUSSE ancienne épopée. La clii^onique volhynienne fait mention, de son côté, de bardes chantant les exploits des princes. Jusqu'à l'arrivée des Tatares, la culture littéraire s'est concentrée à Kiev et à Novgorod. Après l'invasion, des traces en paraissent au nord-est, à Vladimir, Rostov, Mourom, laroslavl, Tver et Riazan. Mais la vie monas- tique est seule à les receler. Au milieu de la tourmente générale, tyrannie mongole, querelles entre les princes, le monastère est le seul asile. Au xiv^ siècle on en compte jusqu'à deux cents. C'est l'unique endroit où l'on lise et où l'on possède des livres. Mais ces livres et l'esprit qui s'en dégage se montrent de plus en plus empreints d'un ascétisme farouche, qui tend à étouffer toute littéra- ture profane. Au xv*^ siècle, Moscou s'affirme comme double métro- pole, politique et religieuse. Elle a peine à devenir un centre intellectuel. Un mouvement d'âmes se prononce bien à cette époque; les conditions terribles de la vie publique et de la vie privée provoquent une poussée d'esprit critique. Le fonds de la littérature contempo- raine est constitué par les instructions et les épîtres [pooutchènia , posslania) religieuses. Le métropolite Fotii (1410-1431) s'y distingue, et c'est un mécontent. Ce n'est pas un écrivain. Grec d'origine, il pratique mal d'ailleurs la langue du pays. Au xvi® siècle, un autre Grec d'Albanie, Maxime, appelé en Russie pour faire l'inventaire de la bibliothèque du grand-duc et traduire des livres en langue slave, va plus loin dans la voie ainsi ouverte. MAXIME LE GREC 39 Maxime le Gr^ec. Reprenant le travail de ses prédécesseurs, il dresse un inventaire complet de toutes les insuffisances, religieuses, morales, intellectuelles, dont souffre la vie contempo- raine du pays. Né en 1480, il a vécu à Florence au lende- main du supplice de Savonarola. Mal lui en prend de trop s'en souvenir. Accusé d'avoir corrompu les livres saints, il subit un emprisonnement de vingt-cinq ans dans les monastères et meurt obscurément en 1556, à la Laure de Saint-Serge. Mieux que dans les écrits qu'il a composés pour sa défense, sa justification se trouve dans les procès-verbaux du concile réuni en 1551 à Moscou par Ivan le Terrible, après entente avec le métropolite Macaire. Ils sont connus sous le nom de Stoglav (cent chapitres). Tous les évêques de la terre russe réunis dans cette assemblée ont entendu le discours, accompagné de trente-sept pro- positions, par lequel le tsar a jugé à propos d'ouvrir les débats, et l'on eût pu croire que Maxime parlait par sa bouche. L'acte d'accusation formulé par le moine étranger y est reproduit en entier. La décision du concile ne pou- vait être douteuse. Maxime resta enfermé, mais la créa- tion d'un certain nombre d'écoles fut décidée en principe et un oukase décréta l'établissement d'une typographie. On y imprima, de 1563 à 1565, un Livre des Apôtres et un Livre d'heures. Mais, élèves dociles de l'enseignement monastique, les Moscovites y virent une diablerie, et l'an- née suivante, la typographie fut brûlée au cours d'une émeute. Les imprimeurs, Ivan Fiodorov et Pierre Timo- fiéiev, n'échappèrent à la mort qu'en passant la frontière. Ils travaillèrent d'abord à Zabloudov, chez le letman 40 LITTÉUATURE RUSSE polonais Chodkiewicz, puis successivement à Lemberg, à Wilna et enfin à Ostrog, où, en 1581, fut imprimée la première bible slave. Mais déjà une nouvelle typographie fonctionnait à Moscou et imprimait, en 1568, un psautier. L esprit monastique triomphait simultanément dans la popularisation d'un livre, dont un contemporain d'Ivan le Terrible, le pope Silvestre, passa longtemps pour être l'auteur. Le « Domostroï ». D'après les dernières recherches, seul le cinquante- quatrième et dernier chapitre de l'œuvre ainsi appelée peut être attribué à ce prêtre. Les autres chapitres ont été composés en divers temps et coordonnés à une époque antérieure. Les idées et les principes qui y sont exposés reflètent plusieurs siècles de vie historique. Domostroï veut dire « ménagier ». Comparé aux compositions du même genre originaires des divers pays de l'Occident, telles que le « Regimento délie Donne », le « Ménagier de Paris » (1393) et autres codes domestiques, ce livre s'en distingue par une doctrine morale beaucoup plus com- préhensive, mais aussi par une tendance utilitaire très particulière. Embrassant l'ensemble de la vie spirituelle, familiale et sociale, ses prescriptions et ses conseils s'ins- pirent le plus souvent de motifs essentiellement prati- ques. Si on ne doit pas s'enivrer, c'est qu'on risque de salir ses vêtements et de se faire voler son argent. Le Domostroï va jusqu'à recommander certains mensonges innocents. Il définit très exactement les devoirs respectifs de la femme et de l'époux, et leur place au foyer con- jugal. La femme doit être bonne, silencieuse, laborieuse, IVAN LE TERRIBLE 41 obéissante et accepter de son mari les corrections ma- nuelles qu'il lui appliquera sans colère et avec douceur en la tenant honnêtement par la main, et toujours à l'écart, de façon à ce qu'on n'en voie ni n'en entende rien. L'époux a tout pouvoir sur la famille et sur la maison, mais le gouvernement intérieur appartient à l'épouse. Elle est la première levée ; elle éveille les domestiques et donne à tout le monde l'exemple du travail, La première édition du livre est de 1849. Ivan le Ter- rible s'est lui-même essayé dans ce genre, après avoir léoué à la postérité des documents littéraires d'un ordre très différent. Ivan le Terrible. Son code, ou « Instruction », est destiné au monas- tère de Saint-Cyrille à Biéloziersk. C'était un lieu d'exil pour les boîars et les kniazi disgraciés, qui d'habitude y gardaient et y propageaient les mœurs de la vie laïque. Le tsar commence, modestement et pieusement, par exprimer des doutes sur la légitimité de son interven- tion : est-ce bien à lui, « chien puant », de faire la leçon à des serviteurs de Dieu? Mais aussitôt il se souvient qu'en visitant le monastère il a annoncé l'intention d'y prendre retraite, lui aussi, un jour prochain. Les moines ne peu- vent-ils dès à présent le considérer comme un des leurs? Ils le doivent. Là-dessus il part et ne s'arrête plus, et de sa plume, aussi aiguisée que son épieu, une diatribe vio- lente s'échappe contre la vie dissolue de la communauté, dont il soupçonne sans doute que les derniers proscrits qu'il y a envoyés, Chérémétiev et Khabarov, prennent largement leur part. 42 LITTÉRATURE RUSSE Plus intéressante au j^oint de vue historique, et même littéraire, est sa correspondance avec le prince Kourbski, un de ses principaux collaborateurs, devenu transfuge en Lithuanie, à la suite d'une bataille perdue. Comme les futurs généraux de la République française, ceux du Terrible devaient marcher à la victoire ou à l'échafaud. A cette époque, la libre Pologne était terre d'asile pour ses voisins moscovites. Kourbski y fit de la propagande orthodoxe, mais aussi des études classiques. Il apprit le latin, la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et, ainsi armé, adressa à son ex-souverain des épîtres qui avaient pour objet de lui faire sentir son ignorance, ainsi que l'injustice de ses procédés. Ivan n'était pas homme à se laisser imposer par cette science. Dédai- gnant les artifices oratoires, dont son correspondant lui donne l'exemple, sans apprêt et sans souci de la forme, il met simplement dans ses réponses toute sa colère et toute sa haine; il les laisse couler en un jet d'invective passionnée, et il se trouve que le maître rhétoricien et le dialecticien triomphant, c'est lui. Ce que Kourbski et d'autres traîtres disent de sa cruauté est puéril, et leur prétention de l'appeler devant le jugement de Dieu est extravagante. Il a l'horreur du sang et n'aurait garde de le laisser couler, si Kourbski et ses pareils ne lui for- çaient la main par leurs crimes. Dieu saura reconnaître les vrais coupables. « Ce que vous m'écrivez est risible, répond Kourbski, et il est indécent d'envoyer de tels écrits en un pays oîi l'on connaît la grammaire, la rhétorique et la philoso- phie. » La correspondance s'étend sur un espace de seize années, de 1563 à 1579, comprenant quatre lettres de Kourbski et deux réponses d'Ivan. Les postes étaient IVAN LE TERRIBLE 43 lentes à cette époque. On a épilogue et on épilogue encore sur la valeur des arguments mis en présence dans cette joute épistolaire. Kourbski est encore auteur d'une histoire d'Ivan, inté- ressante, elle aussi, en ce qu'elle constitue un premier essai de composition savante, d'après les modèles clas- siques. L'œuvre abonde en détails et se recommande par un tour pittoresque; mais elle manque de calme et, tota- lement, d'impartialité. A partir de la fin du xvii® siècle, une influence nou- velle se fait sentir dans le développement intellectuel du pays. Kiev est devenu, du fait des jésuites, que la con- quête polonaise y a implantés, le centre d'une culture relativement très développée, ainsi que le siège d'une école d'enseignement supérieur, transformée depuis 1701 en académie ecclésiastique. Le foyer kiévien. Une particularité curieuse de cet enseignement, ainsi que du mouvement littéraire qui en procède, c'est que, latins et romains par leur origine, ils sont principale- ment dirio-és contre Rome. La défense de l'orthodoxie est leur objectif principal. Leur caractère est, à part cela, essentiellement scolastique. Il tient du moyen âge, comme toute la Pologne contemporaine. A côté de la rhétorique, chère à Kourbski, la poétique est pourtant également en honneur à Kiev et donne naissance à un ensemble de compositions, où le drame religieux, le mystère, occupe le premier rang. Ce dernier élément ne tarde pas à se propager jusqu'à Moscou. Vers le milieu du xvii® siècle, la Russie du Sud est 44 LITTÉRATURE RUSSE détachée de la Poloo-ne. L'influence intellectuelle et lit- téraire du fover méridional se convertit alors en mio-ra- tion. En 1649, sous le règne d'Alexis Mikhailovitch, le boïar Rtychtchev fait venir des moines petits-russiens pour diriger une école qu'il avait établie auprès du mo- nastère de Saint-André. Mais ces précepteurs ne tardent pas à inquiéter l'orthodoxie locale. Une lutte s'engage entre l'enseignement latin et l'enseignement grec, jusqu'à Pierre le Grand, qui donne raison au premier en trans- formant l'Académie grecque de Moscou d'après le modèle kiévien. Fondée par le tsar Féodor Alexiéiévitch, en 1682, cette académie est vouée aux changements périodiques de nom et de direction. Dans sa période grecque elle s'est occupée principalement de la correction des livres saints, déjà inaugurée par le fameux patriarche Nicone et avec le concours d'un des moines appelés par Rtychtchev, Epiphane Slavinetski. Le j-askol est sorti de ce travail, qui a paru suspect et outrageux aux dissidents. Avec l'arrivée des savants kiéviens et la fondation des écoles la science profane prend enfin possession de Moscou. Ses débuts y sont humbles. Elle doit commencer par l'alphabet, au sens littéral du mot. Le premier alphabet national a été publié à Vilna en 1596. En 1648 seulement, Moscou imprime la grammaire de Mélétii Smotrytski. Au commencement du xviii^ siècle paraissent celles de Fiodor Polikarpov (1721) et de Fiodor Maksimov (1723), qui font autorité jusqu'à Lomonossov (1755). Quelques essais de bibliographie et de lexicographie accompagnent ces productions élémentaires, avec quel- ques récits de voyages , quelques chroniques et les Tchéti-Minéï (Années ecclésiastiques) de Danilo Touptala (St Dmitri de Rostov), essai très populaire d'hagiogra- phie encyclopédique. Sur le seuil d'une époque nouvelle, LE FOYER KIEVIEN 45 la Russie orthodoxe et ascétique semble, dans ce livre, jeter en arrière un regard d'angoisse et de regret. L'es- prit nouveau v perce néanmoins déjà. L'auteur s'inspire des modèles occidentaux. Avec l'œuvre de Siméon le Métaphraste il a sous la main celle des boUandistes. Né en 1651, dans la province de Kiev, d'une noble famille cosaque et avant vécu à Vilna et à Sloutsk, Danilo est d'ailleurs, lui aussi, un produit du terroir petit-russien et de la culture polonaise. L'élément étranger, occidental, s'accusait simultanément par deux productions littéraires d'une inspiration très différente : le livre de Kotochi- khine : « la Russie sous le règne d'Alexis Mikhaïlovitch», et celui de louriï Krijanitch : « L'empire russe au milieu du xviii^ siècle ». Ko to ch ikh in e et Krija nùch . Ancien employé de l'olfice des Affaires étrangères {Possolskoï Prikasé), réfugié plus tard en Pologne, puis en Suède, où il compose son ouvrage, Kotochikhine est un autre Kourbski, avec plus d'ouverture d'esprit. 11 pré- lude à cette littérature « accusatrice » et « divulgatrice », qui de nos jours a fait la renommée de Herzen, des Chtchédrine et des Pissemski. 11 pénètre audacieusement jusque dans la famille du souverain, mettant à découvert sa misère morale, mœurs grossières, instruction absente. Il dénonce l'ignorance, la mauvaise foi, le vol régnant à tous les deo-rés de l'échelle sociale. On l'a taxé, en Russie, de malveillance et de parti pris. Il est trop objectif, trop peu passionné pour mériter le reproche. Il ne déclame pas; il cite des faits — et il a deux répon- dants autorisés : le pope Silvestre avec son Domosti'ol 46 LITTÉRATURE RUSSE et Pierre le Grand avec sa réforme. Sa fin fut tragique. En 1667, à trente-sept ans, un meurtre commis à Stock- holm, clans des circonstances qui demeurent obscures l'a conduit à l'échafaud. Le manuscrit de son livre n'a été découvert qu'en 1837, à la bibliothèque d'Upsala. Gomme ses imitateurs modernes, il s'est borné d'ail- leurs h signaler le mal, sans indiquer de remède. Le Serbe Krijanitch est, au contraire, un médecin à toutes fins, pour le diagnostic et la recette. Un réformateur. Prêtre catholique ayant étudié à Agram, à Vienne et à Rome, où il s'est épris de l'union des églises, en écrivant un livre sur l'origine du schisme, il arrive à Moscou, en 1658, avec des projets grandioses. Trois années plus tard je le retrouve au fond de la Sibérie, h Tobolsk. Les motifs de cette disgrâce? Inconnus. Elle dure jusqu'en 1676, et c'est dans cet exil lointain que le malheureux compose tous ses ouvrages : une grammaire, une Poli- tique, publiée en 1860 seulement par Bezsonov, sous le titre que j'ai indiqué plus haut. On y aperçoit, en une suite de dialogues, un plan complet de réorganisation politique et sociale, d'après les modèles occidentaux, avec un tableau idéal de la Russie réformée. Comme celle de Kotochikhine, l'œuvre de Krijanitch, proscrite et ignorée, est restée en dehors du mouvement intellectuel contemporain. Elle indiquait cependant l'avènement d'un monde nouveau. En jetant son cri de protestation contre la correction des livres saints le pro- topope Avvakoume entendait bien sonner à ses oreilles le glas de la vieille Russie. L'épuration des textes n'était qu'une des manifestations de l'ébranlement des vieilles assises religieuses et sociales. Avec elle, l'esprit critique pénétrait dans l'enceinte séculaire, où le génie national avait dormi sur son lit de paresse, d'ignorance et de KOTOCHIKHINE ET KRIJANITCH 47 superstition. Et le souffle du large passait à sa suite par la brèche ouverte. Ouverte à l'Europe. La Russie d'Alexis s'éveillait au souvenir d'un passé où il y avait eu des artistes grecs à Kiev, des artisans allemands à Novgorod et à Pskov, des architectes italiens jusque dans le lointain Vladimir et des relations de famille avec les princes chrétiens de l'Occident. L'immigration des étrangers avait recommencé dès la fin du xv'' siècle, sous Ivan IIL Avec la compagne choisie par le tsar, Sophie Paléologue, princesse grecque élevée k Rome, la tradition fut renouée. Avec Fioravanti, l'architecte attiré par elle d'Italie, l'art occidental retrouva ses quartiers en terre russe. Au com- mencement du siècle suivant, Herberstein constatait déjà un commencement de vie européenne à Moscou : le faubourg allemand. Un des traits les plus curieux de la physionomie du « Terrible » est son anglomanie. Tantôt c'était une entrevue avec Elisabeth qu'il rêvait obstiné- ment; tantôt, et dans les derniers jours de sa vie, un mariage avec Marie Hastings. Dans certains moments de crise morale, une retraite en Angleterre séduisait même et hantait son cerveau d'halluciné. Sous Alexis, le Faubourg, allemand ou plutôt cosmo- polite, a conquis droit de cité. Sa vie propre est arrivée à faire partie intégrante de l'existence locale. Son influence civilisatrice avait pourtant besoin encore d'un fil conducteur, et c'est à l'élément petit-russien que fut dévolu ce rôle. Celui-ci apportait avec lui un double prin- cipe de science relative et d'anti-catholicisme, qui faci- litait sa mission. Les premiers ouvriers de la renaissance qui devait transformer Moscou sortirent de ce groupe. Mais, pour apprécier leur œuvre, il faut moins regarder à leurs écrits qu'à l'esprit qui s'en dégage. 48 LITTERATURE RUSSE La Renaissance. \ Siméon Polotski, un des prêtres petits-russiens qui arrivent dans la capitale à cette époque, a déjà les allures i d'un abbé de cour. Il enseiane les lettres dans la famille du souverain et fait des vers de circonstance. Arec les ' éléments de la science occidentale, les moines de Kiev ont apporté dans leur bagage la poésie syllabique. Pré- cepteur d'Alexis, puis de son frère Fiodor, Siméon exerce aussi une influence décisive sur l'éducation de Sophie, sœur de Pierre le Grand, qui précéda le Réformateur au pouvoir. Ses livres de polémique religieuse s'en- trecoupent de digressions scientifiques. Il a des vues cosmologiques assez singulières, concevant le ciel comme une grande sphère de cristal où les étoiles sont fixées. Il croit aussi savoir que le soleil est cent fois plus grand que la terre et que l'univers a exactement une étendue de 4-8 550 verstes. Poète, il compose des drames : Nahuchodonosor , le Fils prodigue, qu'il fait jouer à la cour et dans les écoles. Dans le Fils prodigue, on aperçoit une critique peu déguisée de l'organisation trop despo- tique des familles. Et voici qu'en 1672, l'Allemand Johann Gotfried Gregori s'installe au Faubourg avec une troupe d'acteurs. Moscou fait acquisition d'un théâtre et bientôt d'une école d'art dramatique. Nathalie Narychkine, seconde femme d'Alexis, ouvre aux acteurs les portes du Kreml. Des émules inconnus de Racine y mettent à la scène, avant lui, le roman d'Esther et d'Assuérus. Sophie y introduit Molière. Après le drame, le roman. Cette forme du récit était depuis longtemps connue et populaire en Russie. Elle LA RENAISSANCE 49 garda jusqu'au xvi'^ siècle l'empreinte byzantine, dans des adaptations des légendes apocryphes très largement répandues, pour subir ensuite l'influence occidentale, et recevoir, h travers la Pologne, les éléments bizarrement corrompus et travestis du roman chevaleresque. Mais voici qu'en un groupe d'oeuvres anonymes, dont les Aven- tures de Frol Skohiéie^>, séducteur de la fille du stolnik (dapifer) Nachtchokine, Annouchka, sont l'expression la plus caractéristique, un type entièrement nouveau fait son apparition. Nulle trace de fantaisie, une vision aiguë de la vie contemporaine, une représentation sincère jusqu'à la trivialité de ses aspects les moins séduisants, bref le roman réaliste moderne dans ses traits essentiels. Chicaneur de profession, couramment traité de coquin et de voleur par le père d'Annouchka, Frol atteint son but à coups d'audace, de ruse et de corruption. Il enlève la belle et obtient le pardon du boiar outragé, qui lui laisse toute sa fortune. Avec l'influence, encore, des Schelmen-Romaiie allemands, une veine d'inspiration originale s'accuse là incontestablement, qui, contrariée par le courant général d'importation exotique, ne repa- raîtra guère qu'avec Gogol. Frol Skohiéiei> est un ancêtre du Tchitchikov des Aines mortes. Et on a pu apercevoir dans cette hellétristique russe du xvn® siècle un trésor littéraire, dont toute la littérature contemporaine de Pierre le Grand et de Catherine la Grande ne fournirait pas l'équivalent. Elle constitue en tout cas un phénomène extrêmement intéressant et significatif. Par elle la rupture au moins partielle de la Russie avec les traditions surannées, qui si longtemps emprisonnèrent son génie se trouve con- sommée, et l'évolution annoncée en Italie par Dante et réalisée par Pétrarque, la conquête littéraire de la vie, de LITTÉRATURE RCSSE, 4 50 LITTERATURE RUSSE l'humanité commune avec ses contingences, s'accompliti dans la patrie de Pierre le Grand au moment où le réfor-, mateur va paraître, en même temps que s'accentuent] déjà dans cette littérature des tendances particulières,] auxquelles Gogol, Tourgueniev et Dostoïevski donneront! toute leur ampleur. Mourant en 1680, Siméon Polotski est remplacé comme j poète de cour par son élève, le moine Silvestre Miédvié-I diev, qui a fait un assez long séjour en Pologne. A l'exemple de son prédécesseur, il fonde une école pourj l'enseip-nement du latin et lui succède aussi à la tête dui parti qui combat la tradition grecque. La lutte a unei issue imprévue et tragique. Protégé par Sophie, Miédvié-j diev est impliqué dans le duel qui met aux prises la ; Régente et son frère et y laisse sa vie. Le parti grec triomphe momentanément. J'ai montré ailleurs comment cette victoire éphémère tourna à la confusion des vain- queurs. Je dirai ici comment Miédviédiev fut vengé par l'auteur de son supplice. CHAPITRE ni LA RENAISSANCE. — PIERRE LE GRAND. 1. L'œuvre de Pierre le Grand. Laïcisation de l'esprit public. — 2. Féofane Prokopovitch. L'esprit moderne dans l'église. Etienne lavorski. « La pierre de la foi ». — 3. Possochkov. Le premier économiste russe. — 4. Tatichtchev. Sa carrière et son œuvre. Caractère utilitaire de la littérature contemporaine. — 5. Kantémir. Nouveaux courants litté- raires. La poésie. La satire. L'éducation classique. L'œuvre de Pierre le Grand. Le monde moral russe de la fin du xvii° siècle a été comparé à un grand radeau flottant à la dérive, mais entraîné néanmoins vers l'est, du côté de l'Asie, par le courant de ses traditions naturelles, puis brusquement jeté dans une direction opposée par un coup de barre violent et brutal. L'image traîne encore dans les littéra- tures occidentales. Elle est fausse comme la plupart des clichés de ce genre. La direction orientale est, au con- traire, dans l'histoire de la civilisation russe, un phéno- mène nouveau, datant d'hier, et conservant jusqu'à présent un caractère purement politique, économique, industriel. A un point de vue plus général, à Kiev déjà, comme à Novgorod, la vie nationale procédait bien de 52 LITTERATUIîE RUSSE l'Orient byzantin, mais tendait h se développer dans un sens opposé. Kiev se créait des liaisons avec l'Allemagne '< et même avec la France. Par la Baltique, Novgorod s'ouvrait les routes de l'Occident. L'invasion tatare a j coupé court à ces tendances; elle n'en a pas produit d'au- '< très qui fussent orientées différemment. Les intellectuels \ du xvi^ siècle, en querelle avec le régime despotique issu de la conquête mongole, n'allaient pas chercher refuge j en Asie. Nous savons où Kourbski trouva le sien. Au | siècle suivant, Pierre le Grand n'a fait venir ni les j artistes italiens qui avaient déjà rebâti Moscou, ni les ; moines petits-russiens qui, avant lui, s'occupaient d'en { réformer les écoles. Avec son génie fougueux, il a simple- ment accéléré la marche lente, qui déjà poussait le navire ; cap à l'ouest. Il gonfla les voiles, essouffla les rameurs et i tint le gouvernail d'une main ferme, mais la direction : était prise. : Quelques slavophiles impénitents font bien encore un ; crime au réformateur d'avoir rompu le lien qui, à les ] entendre, aurait dû rattacher, dans leur pays, le progrès I de la civilisation aux manifestations originales du génie ; national. Cette rupture est encore purement imaginaire. ! Les fils par lesquels la Russie du xvii'^ siècle tenait à ses origines semi-orientales subsistent toujours. Nous en \ verrons la trace jusque dans la littérature du xix^. Ils ! sont peu apparents dans celle qui fut contemporaine de ; Pierre le Grand. Mais c'est l'histoire commune de toutes \ les littératures modernes. Il n'en est pas une qui, à' l'exemple de la littérature grecque, procède organique-; ment et directement de l'inspiration nationale. Toutes, | par la Renaissance, ont été filles adoptives, d'abord, d'Athènes et de Rome, sauf à retrouver plus tard le secret de leurs origines. La Russie a dû suivre aussi cette l'œuvre de pierre le grand 53 voie. L'époque de Pierre le Grand n'a été pour elle que raccomplissement précipité de cette Renaissance tardive, dont j'ai indiqué les premiers symptômes dans le chapitre précédent. Avec une difTérence toutefois et une cause d'infériorité par rapport à ses émules de l'Occi- dent : au lieu de lui arriver par le seul crible latin, le g-énie orec a dû emprunter une série de cribles super- posés : l'influence polonaise, puis allemande, française et anglaise. La part personnelle du Réformateur dans cette évolu- tion se traduit d'une façon expressive et se résume en ce grand établissement scientifique, dont le projet conçu par lui n'a été réalisé qu'après sa mort. L'Académie slavo- latine de Moscou ne lui suffisait pas. Il en voulait une autre, à Pétersbourg, sur le modèle européen et d'après le plan que lui suggérait Leibnitz. Mais son second con- seiller allemand, Wolff, tenait pour une université, et un troisième s'avisa que, dans un pays oîi l'on manquait d'écoles, il fallait peut-être commencer par un gymnase. Après de long'ues hésitations, qui durent coûter à son tempérament, Pierre se décida à mettre les trois têtes sous un même bonnet, et l'établissement projeté dut réunir les trois types proposés. Mais l'Université demeura sur le papier et le Gymnase eut des commencements pénibles : en 1730 il ne comptait que 36 élèves, dont une vingtaine ne fréquentant pas les cours. Toujours à court d'hommes, Pierre, trouvait à les occuper ailleurs. En 1736 le chiffre tombait à 19. L'Académie seule prospéra. Les académiciens ne font jamais défaut. 11 en vint d'Alle- magne et même de France. Ils étaient, dans la pensée du Réformateur, des défri- cheurs, appelés à mettre en valeur le sol du pays. Dans les sillons par eux ouverts on jetterait à la volée la 54 LITTÉBATURE UUSSE semence des moissons futures. Des traductions d'abord. Le grand homme y travailla de sa main, tout en pestant contre la prolixité des écrivains allemands. Aux écrivains indigènes il assignait, pour le moment, une tâche infé- rieure : se mettre avec lui à l'école de l'Occident et seconder son effort pour la mise en pratique des leçons puisées à cette source. Toutes les branches de la produc- tion littéraire furent asservies à ce double but. l'elle pièce dramatique, représentée sur la Place Rouge de Moscou, n'était que la paraphrase d'un bulletin officiel de victoire remportée sur les Suédois, et tel sermon, pro- noncé dans la cathédrale de l'Assomption, servait de commentaire à un décret publié de la veille. Parfois les représentations théâtrales échappaient h la main qui s'occupait de les diriger, se faisaient fron- deuses, dans les « intermèdes » surtout, dialogues bur- lesques que l'on jouait le plus habituellement chez les particuliers, mais avec libre accès pour le public de toute condition, suivant l'esprit démocratique du lieu. L'oppo- sition populaire aux réformes, à la réforme du costume principalement, la plus offensante pour les classes infé- rieures, s'y traduisait en saillies audacieuses. Pierre lais- sait faire, et plutôt que de préluder aux futures sévé- rités de la Censure, il provoquait ses adversaires sur le même terrain. Quelque part que son tempérament, son goût pour les distractions violentes et triviales, son pen- chant pour l'extravagance, aient eu dans les mascarades, les bouffonneries, les parodies licencieuses, où il prodigua sa verve et prostitua sa dignité, — et j'ai admis ailleurs que cette part fut prépondérante, — des arrière-pen- sées d'ordre plus élevé s'y mêlèrent assurément. 11 s'agis- sait de tirer l'esprit public hors de la vieille ornière byzantine, de le laïciser, au prix même de profanations l'œuvre de pierre le grand 55 odieuses. Le génie national croupissait à l'ombre des cathédrales. Pierre imagina de mettre dehors le prêtre lui-même, en risquant de le jeter au ruisseau. L'écrivain le plus éminent de l'époque est encore un évêque. C'est aussi un prélat mondain, suspecté de protestantisme, sinon de libre pensée. L'œuvre littéraire qui domine le fatras contemporain de compilations et d'adaptations hâtives est le « Règlement ecclésiastique ». C'est surtout un pamphlet contre la vie monastique du temps. L'auteur s'appelait Féofane Prokopovitch. Féofane Prokopovitch. Engagée dans l'enceinte même du temple, la lutte a mis aux prises deux prêtres de même origine, d'éduca- tion et d'inspiration très différentes. Petit-russien par sa naissance, élève des écoles polonaises de Lemberg et de Posen, Etienne lavorski (1658-1722) succéda, en 1702, au dernier Patriarche, Adrien, comme « gardien tempo- raire » d'un siège qui ne devait plus jamais être occupé. D'instruction pauvre en dehors des choses d'église, il commença par suivre le courant nouveau, s'en effraya ensuite et se raidit contre lui, dans la dignité de ses vêtements sacerdotaux et des traditions qu'ils repré- sentaient. Pierre eut ainsi besoin d'opposer à ce récal- citrant un adepte plus déterminé des idées réforma- trices. Fils d'un marchand de Kiev, Féofane Prokopovitch (1681-1736) avait aussi passé par la Pologne et s'y était même laissé aller à accepter Vunion, avec l'habit des basiliens de Witepsk. Mais il fut jugé digne de Rome et du Collège des Missionnaires de Saint-Athanase, et le 56 LITTÉRATURE RUSSE voisinage de Saint-Pierre eut une influence contraire à celle que l'on prévoyait sur son catholicisme d'emprunt. Au bout de deux ans, Féofane rentrait à Kiev et dans le giron de l'orthodoxie. 11 n'avait pas pourtant traversé impunément l'Europe et pris contact avec sa vie intel- lectuelle. A Kiev, il enseigna la théologie, mais en aban- donnant les procédés scolastiques pour suivre la méthode des docteurs protestants. Gerhard fut son maître et Quenstedt l'inspira. En même temps, il utilisait ses loi- sirs à composer des vers, des pièces de théâtre et une poétique, publiée après sa mort, en 1756. Observez qu'à ce moment Pierre en est encore au début de sa carrière et rien de son œuvre future n'a paru. Aucun coup de barre n'a été donné au grand navire, où manœuvre un équipage provisoire, et cependant, sur sa frêle nacelle, ce moine solitaire s'est orienté de lui-même vers les pays de lumière. C'est en 1709 seulement qu'un sermon prononcé à l'occasion de la victoire de Poltava attira sur lui l'attention du vainqueur. Le voici à Péters- bourg. Il sera désormais, dans la chaire et dans la presse, le porte-parole du tsar, l'interprète officieux et l'apolo- giste de sa politique. Il l'aidera dans ses projets de réforme. Le 18 octobre 1706, prêchant à l'occasion du jour de naissance du tsarévitch, il fera le bilan de l'œuvre déjà accomplie en un tableau comparatif de l'an- cienne et de la nouvelle Russie. Pour établir le droit du souverain à se choisir un successeur, il écrira cette /*/-a('<:^â^ {>oli monarcheï (Vérité de la volonté du souverain) qui est devenue la pierre angulaire de l'édifice politique légué par le Réformateur à ses héritiers. Et, en 1721, dans le « Règle- ment ecclésiastique )), préface de la suppression définitive du patriarcat et de la constitution du saint-synode, il jettera les bases de la réorganisation du clergé national. FEOFANE PROKOPOVITCH 57 Nommé en 1718 évêque de Pskov, contre le vœu de lavorski, il devint, en 1721, second membre du saint- synode, puis, en 1724, archevêque de Novgorod. En réalité, appuyée sur la faveur et sur l'autorité du tsar, sa situation dans l'église fut hors pair. Il put obtenir l'interdiction du Kamiègne Vièri (La pierre de la foi), œuvre de polémique religieuse, où lavorski consignait la protestation de la vieille église contre ses réformateurs. Une revanche attendait l'auteur. En 1729, Pierre étant mort, le Kamiègne fut publié avec un retentissement qui dépassa la frontière. Budd.-eus et Mosheim, en Allemagne, donnèrent la réplique au dominicain espagnol, Ribeira, qui accompagnait à Pétersbourg l'ambassadeur du roi catholique, duc de Liria, en une dispute qui devait se pro- longer pendant toute la première moitié du xviii* siècle. Prokopovitch en fut directement atteint. Pour défendre sa situation menacée, il se jeta délibérément dans la mêlée des luttes et des intrigues politiques, cet autre héritage du grand règne, destiné à se perpétuer jusqu'à l'avènement de Catherine II. Il n'en demeura pas moins en tête du mouvement intellectuel de son temps, — avec un peu d'effarement et de surprise naïve devant l'étendue imprévue de l'horizon qu'il travaillait lui-même h ouvrir et devant sa propre science; avec aussi une angoisse nouvelle et toute profane devant le mystère de l'au-delà, qu'une imagination éveillée lui représentait sous un aspect nouveau. « tête, tête, tu t'es enivrée de savoir; où iras-tu te reposer maintenant? » l'entendit-on soupirer sur son lit de mort. Il avait vécu la vie d'un homme moderne, dans sa belle maison, riveraine de la Karpovka, un affluent de la Neva, où toute une flottille se tenait toujours, prête à le conduire dans quelqu'une de ses autres résidences. Il 58 LITTERATURE RUSSE y possédait une bibliothèque de 30 000 volumes et y dirig-eait une école d'enseisfuement secondaire, la meil- leure de l'époque. Il y recevait les hommes les plus émi- nents de son temps : D. M. Galitsine, Tatichtchev, Kan- témir, et les membres étrangers de l'Académie, dont l'un, Baier, lui dédiait son Muséum Sinicum. Il ne cessa jusqu'à la fin de prendre part à toutes les manifestations de la vie littéraire et scientifique, saluant en vers l'aube d'un art nouveau dans la première satire de Kantémir, protégeant Lomonossov. Il n'a manqué à sa gloire que d'avoir connu et apprécié Possochkov. Possochkov. En voici un encore, ce Possochkov, qui n'a pas attendu Pierre et sa réforme pour devenir un Occidental. Imaginez un paysan né vers 1673 dans un village des environs de Moscou. Comment a-t-il appris à lire, à écrire, h penser? Mystère. Il a senti sourdre autour de lui les eaux vives qui vont remuer ce coin de terre encroûtée de barbarie et lui aussi y a lancé sa barque. D'instinct il est mécanicien et naturaliste; il sera tantôt philosophe. En attendant, tout en étudiant curieusement les propriétés du soufre, de l'asphalte, du naphte, il se fait une honnête aisance dans les eaux-de-vie. Ce peuple est industrieux. En 1724, Possochkov a acquis une terre et monté une usine. Ainsi, sans être connu du Réformateur, il participe à la Réforme, je veux dire à l'œuvre de progrès général qu'elle pour- suit. Pourtant, il est conservateur à sa manière. Dans une « Instruction pour mon fils », par laquelle il débute comme écrivain, il paraît inféodé encore à la tradition du Do/nostroï, idéalisant l'ancienne Russie au détriment de POSSOCHKOV 59 la nouvelle, où nombre de choses lui déplaisent, et sur- tout la prééminence accordée aux étrangers. Mais cette « Instruction » est une manière de vade mecum pour un tour d'Europe que le fils se propose d'accomplir, avec l'agrément du père! Et Possochkov ne s'en tient pas là. Vers la fin du grand règne, il semble s'éveiller du demi-sommeil qui tenait ses yeux fermés à la vision du monde nouveau créé autour de lui. Et le voici faisant hommage à Pierre d'un livre qui à lui seul est ici une création. Un livre sur la pauvreté et la richesse! Vous n'oubliez pas qu'à ce moment Adam Smith vient seulement de naître en Angle- terre et qu'en France l'école des physiocrates n'a pas paru. Avec un curieux mélange d'idées hardies, de truismes et d'inepties, l'œuvre de Possochkov est absolu- ment originale. Et quelle hardiesse c'était de sa part de lui donner comme base ce principe que la richesse d'un empire n'est pas dans le trésor du souverain mais bien dans l'avoir de ses sujets! Pour augmenter cet avoir en Russie, l'homme du Domostroï juge maintenant néces- saire une réforme radicale des mœurs. Il s'est aperçu, en étudiant les ressources du pays, que la paresse, l'ivro- gnerie, le vol constituaient un obstacle intolérable à leur développement naturel. Mais le moyen de renverser cet obstacle? C'est celui que Pierre a imaginé lui-même : l'éducation. Des écoles partout, pour tout le monde! Comme tous les théoriciens de son espèce, autodidactes et néophytes, Possochkov est un radical. 11 lui faut l'instruction obligatoire et universelle. Déjà! Il n'excepte pas les paysans, ses frères. Il s'occupe aussi, d'ail- leurs, d'améliorer leur condition. En supprimant le ser- vage? Non. Il ne va pas jusque-là. Propriétaire foncier et chef d'usine, il est lui-même possesseur de serfs, et 60 LITTÉRATURE RUSSE ne saurait comment s'en passer. Il ruse donc avec la difficulté et arrive à cette conclusion bizarre que le meilleur moyen d'adoucir la loi, sur ce point, est de la renforcer. En devenant plus encore qu'il n'est la chose de son maître, le serf aurait chance d'être mieux traité. On doit de l'indulgence aux néophytes. Possochkov n'en méritait pas moins de trouver bon accueil auprès du grand homme avec lequel il s'était senti, sur le tard, en communion d'idées. Mais il était trop tard! Pierre se mourait. Pour ses héritiers un homme qui faisait si peu de cas du trésor impérial ne pouvait être qu'un traître. Arrêté et enfermé dans une casemate de la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul, Possochkov y mourut l'année d'après. Comme principal collaborateur, dans le domaine de l'économie nationale, Pierre ayant manqué celui-là, n'eut que Tatichtchev. Tatichtchev. Un diélatiel (littéralement : faiseur), celui-ci, de type entièrement nouveau, avec les qualités et aussi les tares constitutionnelles de l'espèce, perpétuées jusqu'à nos jours. Ingénieur et administrateur, géographe et historien, largement initié au mouvement intellectuel de l'Occident par des séjours prolongés à l'étranger, notamment en Allemagne, Vassili Nikititch Tatichtchev (1685-1750) a tous les dons et toutes les ressources ; mais, employé dans la province d'Orembourg, il est convaincu d'un goût déter- miné pour les pots-de-vin, et, pour sa défense, ne sait qu'invoquer cette maxime : « Si on juge bien, il est juste TA.TICHTCHEV 61 qu'on soit payé ». Après s'être fait reléguer en demi- disgrâce à Stockholm et avoir encouru de nouvelles pour- suites judiciaires à Astrakhan, où Elisabeth l'envoya comme gouverneur, Tatichtchev mourut au lendemain d'un acquittement arraché à la facile indulgence de la souveraine. Le Russe sait mourir. Tolstoï et Garchine ont magnifiquement célébré et mis en scène cette vertu natio- nale. Crovant, on le voit accomplir ses derniers devoirs religieux avec le même calme et la même sérénité que s'il s'agissait d'un baptême ou d'un mariage. Libre pen- seur, les cas sont rares oii les affres de l'agonie lui fas- sent renier ses convictions. Sentant sa fin approcher, Tatichtchev mit en règle ses affaires domestiques, puis monta à cheval, pour marquer, au cimetière voisin, la place de sa sépulture et commander le prêtre. Il expira le lendemain. Il avait moins bien ordonné sa vie. Ses travaux littéraires et scientifiques se ressentent eux-mêmes d'un défaut de mesure et de proportion, qui demeure aujourd'hui encore commun aux écrivains et aux savants de son pays. Tantôt il concevait un projet de Géographie nationale, si vaste que l'exécution du plan qu'il s'était proposé faisait reculer son esprit déconcerté. Tantôt il entreprenait un Lexique historique, géogra- phique et politique et s'arrêtait à la lettre L. Comme historien, il fut surtout un collectionneur de matériaux, et, dans ce sens, son œuvre garde de la valeur, en ce qu'elle contient des fragments de chroniques, dont les originaux ont disparu. Ses vues sont d'un autodidacte, qui a manqué de tout travail préparatoire et a dû se frayer lui-même sa voie. Mais le premier, dans son pays, il a conçu la nécessité d'introduire dans l'histoire la vie entière des peuples, leurs mœurs, leurs coutumes et leurs traditions, mettant 62 LITTÉRATURE RUSSE ainsi un abîme entre lui et ses devanciers immédiats, les vieux chroniqueurs. Les contemporains ont vu en lui un libre penseur, et Pierre passe pour avoir réprimé certains écarts de juge- ment surpris chez son collaborateur par des arguments de sa façon, où la douhina (canne) légendaire jouait un rôle essentiel. Il ne semble pourtant pas que le scepti- cisme de Tatichtchev allât au delà de celui dont Proko- povitch lui-même était susceptible de faire preuve, en dis- cutant l'authenticité de telle icône, attribuée au pinceau de saint Méthode. Il s'en tenait au rationalisme occidental, avec un effort constant de conciliation entre la raison et la foi. Le Dictionnaire philosophique de Walch, alors populaire en Allemagne, servait de truchement et de limite à ses audaces. Il a écrit aussi des commentaires sur les vieux monu- ments de la législation nationale : la Rousskaia Pravda et le Soudiébnik. Le génie des gens de son pays est aujourd'hui encore essentiellement polygraphique et ency- clopédique. Mais les idées de Tatichtchev se sont surtout traduites dans son « Entretien avec des amis sur l'utilité des sciences et des écoles » et dans son « Testament w, autre Instruction d'un père pour son fils. Dans le premier de ces écrits il constate la présence d'une double opposi- tion contrariant la diffusion des lumières dans les masses : l'une vient du clergé, l'autre d'une école politique qui voit dans l'ignorance une garantie de docilité. Hardiment, il prend à partie ces deux adversaires, invoquant, pour confondre les premiers, l'exemple du Christ et des apôtres, qui furent un corps enseignant et demandant aux autres : « Prenez-vous des sots et des ignorants pour le gouver- nement et le service de votre maison ? » Sur ce point et sur d'autres encore son Instruction, contemporaine de celle de TATICHTCHEV 63 Possochkov (1719 et 1725), prend aussi les devants. Bien que plaçant toujours la religion h la base de l'éducation privée et publique, Tatichtchev tourne le dos résolument au Domostroï. L'autorité domestique représentée par un fouet — même manié doucement et à l'écart — lui répugne absolument. Il divise la vie en trois parties : service mili- taire, service civil, puis retraite à la campagne, occupée par les soins à donner au bien que l'on peut avoir. Ceci l'amène à formuler quelques préceptes, où, cette fois, il se rencontre avec Possochkov dans la pensée d'une solidarité nécessaire entre le progrès économique à réaliser dans le pays et le relèvement de son niveau intellectuel. On observera le caractère utilitaire de toute cette lit- térature. C'est la marque de l'époque. L'art n'y a pas encore de place désignée. Un événement s'y produit cependant et un mouvement s'y dessine, qui, au point de vue artistique et littéraire, paraissent révélateurs d'une évolution arrivant à son terme naturel. J'ai signalé déjà l'événement en mentionnant la migration contemporaine du théâtre. Le théâtre. Du Faubourg allemand, il a passé h la cour. De l'en- ceinte du Kreml il descend sur la place publique. A partir de 1702 la nouvelle troupe allemande de Jean Kunscht, originaire de Dantzig, donne ses représentations sur la Place Rouge de Moscou, et on l'oblige à jouer dans la langue du pays. Le répertoire est composé principale- ment de traductions, mais Pierre veut qu'on y intro- duise des allusions aux événements contemporains, en les 64 LITTERATURE RUSSE interprétant dans le sens de sa politique. Une tragi- comédie, « Vladimir )), composée par Prokopovitch et jouée à Kiev en 1702, puis à Moscou en 1705, en est \ remplie. ;ij Prokopovitch a-t-il connu Shakespeare? Par le Teatrum Poetarum de Philipps (1675) peut-être. Dans les drames religieux antérieurs l'élément comique ne figure qu'à l'état de hors-d'œuvre, sous la forme d'intermèdes bur- \ lesques. Il fait corps avec l'œuvre de l'évêque dramaturge. j Concentré sur le combat intérieur, qui met aux prises, ! dans l'âme de Vladimir, les croyances et les habitudes ' païennes avec les leçons de la foi nouvelle, l'intérêt de la 1 pièce en fait, d'autre part, un essai de drame psycholo- ■; gique. I Le mouvement, dont j'ai parlé, c'est l'entrée en scène \ des imitateurs, arrivant derrière les traducteurs que '; Pierre a mis à l'œuvre. Ce courant remontait aussi plus ' haut. J'en ai indiqué des traces à l'époque d'Ivan le i Terrible. Et le Réformateur n'a encore fait que le préci- \ piter et l'amplifier. Son génie personnel fut, on le sait, ; imitatif au suprême degré, et la littérature ne put que \ suivre l'exemple qu'il donnait. Cette époque marcha en \ file indienne. C'est d'ailleurs à un étranger qu'échut ^ l'honneur de marquer le pas dans cette voie. 1 Kantémi7\ L'œuvre poétique de ce prince moldave, dont le père fut l'allié de Pierre, en 1709, et y perdit sa principauté, est postérieure au règne du grand homme. On se battait trop, lui vivant, et on était battu trop souvent, pour sacrifier à Apollon. Le type du professionnel des lettres KANTEMIR 65 ne pouvait aussi se dégager de la troupe de soldats et de manœuvres que le terrible batailleur traînait à sa suite. Né à Constantinople en 1708, mort à Paris en 1744, après un séjour de quelques années à Londres, Aktioche Dmitriévitch Kantémir n'a été lui-même qu'un dilet- tante. Par état, il appartenait à la diplomatie. Son début littéraire fut une satire, et cette forme d'expression dominera la littérature de son pays adoptif à travers toutes les vicissitudes ultérieures. A toutes les époques, elle contiendra la plus grande part d'originalité, d'inspi- ration directe. Dans une gravure inspirée par la mort de Pierre le Grand et représentant l'enterrement d'un chat conduit au tombeau par des souris, M. Rovinski, le célèbre iconographe, a relevé une quantité de traits sans similitude aucune avec les modèles occidentaux. Détails et légendes sont du cru local, depuis la souris de Riazan, Siva (la grise), qui, vêtue d'un saraphane, pleure en sautant p prissiadkou (en pliant les genoux) et qui semble symboliser l'hypocrisie ecclésiastique, jusqu'à l'évocation, fort apparente dans le cortège funèbre, des mascarades burlesques qui furent une des originalités du grand règne. Composée en 1729, la première satire de Kantémir s'attaquait aux adversaires de l'instruction , en visant particulièrement les ennemis personnels de Prokopovitch. Kantémir était son élève. Du coup, le jeune homme se trouva enrôlé sous la bannière des progressistes, la poli- tique le disputant désormais à la littérature. Il n'en fut pas empêché, deux années plus tard, de rédiger avec Tatichtchev l'adresse fameuse par laquelle la noblesse du pays, après avoir esquissé un semblant d'agitation en faveur d'une réforme constitutionnelle , supplia l'Impé- ratrice Anne de reprendre le pouvoir autocratique et de LITTLHATUBE RUSSE. " 66 LITTERATURE RUSSE se remettre à couper les têtes selon son bon plaisir. Mais le maître fut derrière l'élève en cette aventure et elle valut à Kantémir la promesse d'une carrière brillante. A vingt-deux ans, il partait pour Londres avec le rang de résident. Il y fit peu de diplomatie, mais traduisit Ana- créon, Horace et Justinien. En 1738, il passa à Paris, fit la connaissance de Montesquieu et travailla à une version russe des Lettres Persanes. Mais bientôt Maupertuis lui inspirait un essai sur l'algèbre et Fontenelle à son tour le poussait à une traduction de son livre sur la pluralité des mondes. Il s'égarait dans ce labyrinthe, quand la mort le prit. Il avait marché d'abord sur les traces de Boileau, tout en imaginant et en disant qu'il suivait Horace et Juvénal. L'idéal philosophique d'Horace , flottant vaguement entre la doctrine des stoïciens et celle d'Epicure, inspira sa vi^ et sa viii® satire. Se contenter de peu, demeurer à l'écart, « dans le commerce des poètes grecs et latins », réfléchir sur les événements et leurs causes et s'en tenir, en toutes choses, au juste milieu, telle était sa fantaisie. Le gouvernement d'Elisabeth lui en faisait un peu une nécessité : le poète n'avait pas de fortune et ses appointe- ments étaient très irrégulièrement payés. La valeur de son œuvre poétique est surtout historique. J'y vois un certain don d'imagination, mais nulle élé- gance; des expressions fortes parfois, mais plus souvent triviales jusqu'à l'indécence. Et, trait justifiable chez un étranger, pas ombre d'originalité, nulle trace de senti- ment personnel et de caractère national. Supérieur à la plupart de ses contemporains russes dans sa façon de comprendre et d'apprécier le monde occidental, Kanté- mir est capable de saisir le sens vrai des civilisations qu'il étudie et de le savourer ; incapable d'y ajouter quoi KAKTEMIR 67 que ce soit de son propre fonds. Comme forme, son vers syllabique de douze pieds est gauche et gourd. Mais n'oublions pas qu'à ce moment Trédiakovski en était à étudier, lui premier, les principes élémentaires de la versification russe, en concevant la nécessité d'y rem- placer le vers syllabique par le vers tonique. Et il n'arri- vait pas à joindre l'exemple au précepte. Kantémir s'y est essayé avec quelque succès dans sa cinquième satire; après quoi, dans une « Lettre à un ami sur la composi- tion des vers russes », il a passé h son tour de la pratique à la théorie, avec moins de bonheur. Il a touché à d'autres genres : odes philosophiques et odes de circonstance, fables et épigrammes. II a même commencé une Pétréide, dont l'achèvement a été épargné à la gloire du Réformateur. Il revenait toujours à la satire, avec la sensation, disait-il, de « nager dans son eau, de ne point faire bâiller les lecteurs... et de voler comme un général à la victoire ». Sa grande victoire a été d'ar- river bon premier et de demeurer seul. Pour que la poésie pût s'y épanouir en une floraison spontanée, le sol national, défriché par Pierre, réclamait encore une double façon : le travail préparatoire de ce laboureur patient qu'a été Trédiakovski et de cet autre remueur génial d'idées, qui s'est appelé Lomonossov. Le sol n'était pas ingrat : j'ai sous les yeux quelques vers composés en 1724 par un poète inconnu à l'occasion de la tragique aventure de Mons, l'amant décapité de Catherine P®. C'est déjà, bien avant Rousseau, du lyrisme et du sentimenta- lisme authentique, ayant poussé [là en sauvageon, ayant conquis on ne sait comment un petit coin de terre fraîche sur ce pays de réalisme brutal. Mais le cas semble bien isolé. En se rapprochant des pays occidentaux, la Russie devait subir leur loi de développement littéraire et passer 68 LITTERATURE RUSSE à son tour par les mêmes filières et les mêmes séries de culture. L'établissement d'une cour et d'une aristocratie de cour était appelé à y favoriser, à ce moment précis, l'éclosion de cette forme littéraire, dont le règne de Louis XIV a marqué l'apogée en France : la littérature classique. CHAPITRE IV LA CREATION DE LA LANGUE. — LOMONOSSOV. ]. TrédiakoTski. Le poète et le grammairien. Ses tribulations. Souf- flets et coups de bâton. La cour de l'Impératrice Anna Ivanovna. « La Télémachide. •> L'art et la théorie. — 2. Lomonossov. Humbles origines. Aventures. Génie universel. Poésie et science. Lutte contre l'élément étranger. L'Académie des Sciences. Création de la langue. Travaux his- toriques. Valeur et portée générale de son œuvre. — 3. Soumarokov. Fondation du théâtre russe. — 4. Nathalie Dolgoroukaïa. Ses mémoires. Une tragique destinée. Trédiakovski. Un soir d'hiver de l'année 1S32, dans une salle du palais de bois où l'Impératrice Anne réunissait sa cour, un homme se tenait à genoux près delà cheminée, dont la souveraine avait fait approcher son fauteuil, car il gelait très fort. Il lisait une pièce de vers, qui était un panégy- rique mêlé de madrigal. Quand il eut fini, Sa Majesté l'appela d'un signe de la main. Il obéit, sans changer de posture, traînant les genoux par terre. Il reçut sur la joue un soufflet amical et se retira à reculons, poursuivi par les regards moitié méprisants, moitié jaloux des assis- tants. Rentré chez lui, il consigna l'événement dans son journal. Il devait avoir à y inscrire, plus tard, des sou- 70 LITTÉRATURE RUSSE venirs moins plaisants. A quelques années de là, comme il venait prendre commande d'un poème de circonstance, un ministre dont il s'était attiré le ressentiment le fai- sait souffleter plus rudement, puis bàtonner sans merci. A demi mort de douleur et de peur, il dut passer la nuit en prison et l'employer à la composition de l'ouvrage commandé; puis, le lendemain, face tuméfiée et échine sanglante, endosser un déguisement burlesque, figurer dans une parade et y réciter le poème. Il mourut dans la pauvreté et dans l'oubli et ne se rappela au souvenir d'une postérité prochaine que comme l'auteur de cette Télémachide malencontreuse, dont Catherine II faisait déclamer des vers, en guise de pensum, aux habitués de son Ermitaoe. C'était Vassili Kirillovitch Trédiakovski (1703-1769). Comparez ces traits biographiques avec ce que vous savez des allures d'un Swift se faisant offrir des excuses par Harley et lui (( rendant ses bonnes grâces », ou refusant les avances du duc de Buckingham, et vous aurez le sentiment de la distance séparant les deux pro- vinces du monde littéraire. L'homme ainsi traité par ses contemporains et par leurs héritiers méritait une meil- leure destinée. Né en 1703 à Astrakhan, sur les confins de l'Asie, il cheminait à pied, en 1728, sur la route de la Haye à Paris, éperdu du désir de voir et d'apprendre, vivant on ne sait comment, mendiant moins du pain que de la science. Fils d'un pope, il avait été, à Astrakhan, l'élève des Capucins missionnaires, puis, à Moscou, de l'Académie slavo-gréco-latine, où déjà il composait deux drames, un « Jason » et un « Titus », joués par les élèves de l'établissement, et une élégie sur la mort de Pierre le Grand. Une querelle avec ses supérieurs — il fut tou- j ours d'humeur batailleuse, — des embarras pécuniaires et TRÉDIAKOVSKI 71 aussi l'irrésistible attraction des nouveaux horizons intel- lectuels ouverts par la Réforme, le poussèrent au dehors. La protection du ministre russe à Paris, Kourakine, lui permit de suivre les cours de l'Université et d'y con- quérir un diplôme en écoutant les leçons de Rollin. Il pouvait maintenant narguer l'Académie moscovite. Il revint en Russie et trouva à y faire le métier que nous savons. En 1733 seulement, il eut la place de secrétaire de l'Académie de Saint-Pétersbourg, qui ne le mettait pas à l'abri des coups de bâton ministériels, car la terrible épreuve que j'ai racontée plus haut est de l'année 1740. En 1735, une « Société des amis de la langue russe )) fut établie auprès de l'Académie Pétersbour- geoise; Trédiakovski l'inaugura par un discours « sur la pureté de la langue russe ». Le premier il indiqua à ses confrères la nécessité d'une bonne grammaire, d'un lexique complet, d'une Rhétorique et d'une Poétique. Dix années plus tard, Elisabeth régnant, je le vois monté en grade, professeur de latin et d'éloquence russe à l'Aca- démie et à l'Université. Mais il a fallu un ordre impératif de la souveraine pour lui attribuer ce poste, contre le vœu des membres du Comité académique, tous étrangers et « ne voulant pas de Russe dans leur compagnie ». Pendant dix-huit ans, Trédiakovski donna le meilleur de son temps et tout son efïbrt à cet enseignement, formant les premiers professeurs russes de l'Université de Moscou, Popov et Rarsov, et, avec Lomonossov, s'employant de son mieux pour les intérêts de la science et de l'instruc- tion nationale. Il écrivait aussi, malheureusement! Il traduisait en vers r « Art poétique » de Boileau, « Télémaque » et un certain nombre de fables d'Esope ; en prose le « De arte poetica » d'Horace et le « Voyage à l'île d'Amour » 72 LITTÉRATURE RUSSE de Tallemant. Il composait une ode sur la prise de Danzig et divers autres poèmes de circonstance, à côté d'un nombre considérable d'études sur l'art poétique, la versification, la langue russe, divers sujets d'histoire. Ses vers et sa prose ont défrayé la verve maligne de ses compatriotes, jusqu'à Pouckhine, qui, le premier, s'est avisé de comprendre et de dire que, derrière le poète bafoué, il y avait un philologue et un grammairien de premier ordre. Aux yeux de l'auteur d' « Eugène Oniéguine », les vues de Trédiakovski sur la versifica- tion avaient plus de profondeur et de justesse que celles de Lomonossov lui-même. Et, même comme poète, l'homme de la « Télémachide » l'emportait sur Souma- rokov et sur Khéraskov, les deux coryphées littéraires de l'époque suivante. Les hexamètres de la « Télémachide w n'en ont pas moins servi d'épouvantail, pendant un demi-siècle, à plusieurs générations de poètes, et Gniéditch, traducteur de l'Iliade, fut loué, en 179U, d'avoir osé « détacher le vers d'Homère et de Virgile du poteau d'infamie où Tré- diakovski l'avait cloué ». Trédiakovski fut essentiellement un théoricien, avec un don d'intuition tout à fait remarquable. L'emploi, pré- conisé par lui, de l'accent tonique (pudarénié) pour la mesure du vers suffirait à en fournir la preuve. L'inspi- ration et le sens esthétique lui faisaient défaut; mais combien ingrate aussi était sa tâche, avec des lecteurs auxquels il devait expliquer qu'en parlant du Dieu de l'Amour, il ne prétendait pas porter atteinte au dogme de la Trinité ! Sa foi littéraire fut celle de Boileau : la poésie a commencé chez les Grecs; elle a retrouvé chez les Romains une période d'éclat, et... « enfin Malherbe vint... » Il croyait cela; en rimant laborieusement dans TREDIAKOVSKI 73 la langue de Malherbe, il avait l'orgueil de participer à la gloire d'une Athènes nouvelle, et, pour se servir de sa langue à lui, quelles difficultés ne trouvait-il pas encore à vaincre ! De quelle langue se servir d'abord? Il y en avait trois d'usao-e courant : la vieille langue slavone de l'église, le parler populaire sensiblement différent, et la langue offi- cielle — une des créations de Pierre le Grand, — adoptée primitivement à l'Office des Affaires étrangères, bourrée de mots allemands, hollandais, français, par les scribes du lieu et imposée par ordre aux traducteurs de livres étrangers. Autre tour de Babel, où, jusqu'à Lomonossov, Trédiakovski et ses émules se sont débattus désespérément. Le caractère du malheureux jwpovitch (fils de pope) a pesé aussi sur son existence et sur sa renommée. Ressen- tant cruellement les outrages, mais incapable de s'en relever par une conscience juste de sa dignité et de son mérite, il se cherchait des revanches moins légitimes, vil avec les supérieurs, d'une arrogance insupportable avec les autres. L'apparition de Lomonossov, les succès de Soumarokov lui furent plus douloureux que les baston- nades de la veille. Il s'était habitué, entre deux avanies, à se proclamer le premier des poètes vivants. Il s'affola maintenant, se querella avec ses rivaux, les insulta et les dénonça. En 1759, vaincu, il quitta l'Académie pour mener, jusqu'en 1769, une vie de reclus et presque de réprouvé. Lomonossov. La carrière et l'œuvre de Lomonossov sont, dans un sens, la continuation de la carrière et de l'œuvre révolu- 74 LITTERATURE RUSSE tionnalre de Pierre le Grand. Mais, pour rendre ce pro- longement possible, une autre révolution fut nécessaire. L'héritao-e du réformateur était une maison bâtie avec des matériaux en grande partie étrangers par des maçons de même origine. Pierre avait su tenir en main le per- sonnel exotique embauché par lui, marquer à chacun sa besogne et sa place. Après sa mort, sous un régime pro- longé de gynécocratie, avec une impératrice venant de Livonie ou de Pologne, une autre venant d'Allemagne, ces auxiliaires rompirent la consigne, se poussèrent au premier rang, furent les maîtres. Nous avons vu comment ils entendaient laisser un Trédiakovski à la porte. En 1741 seulement l'élément national se révolta et reprit le dessus, en congédiant la famille de Brunswick et en portant au pouvoir la fille de Pierre, Elisabeth. En 1746, un petit-russien, Razoumovski, fut appelé à la présidence de l'Académie des Sciences et, l'année d'après, un nou- veau reniement autorisa l'admission des Russes dans la docte assemblée. Il fallait un règlement pour cela! En même temps, le latin et le russe étaient proclamés seules langues officielles de l'établissement. Et la porte fut ouverte aux indigènes : Trédiakovski y passa avec Lomo- nossov, puis Krachennikov, un botaniste, Kotiélnikov, un mathématicien, d'autres encore, Popov, Kozitski. Les académiciens étrangers en poussèrent des cris d'horreur et quelques-uns demandèrent à quitter un pays dont les gens prétendaient maintenant y être chez eux. Ils avaient bien quelque excuse : ce Razoumovski appelé à diriger leurs travaux comptait dix-huit années d'âge, et, pour tout mérite, l'avantage de posséder un frère, qui, dans l'intimité, ne quittait pas la robe de chambre en dînant avec l'Impératrice. Il fut avantageuse- ment remplacé, dans la seconde moitié du règne, par LOMONOSSOV 75 I.-I. Chouvalov, qui peut bien avoir eu les mêmes habi- tudes, mais qui sut y joindre un intérêt sérieux pour les choses de l'esprit. On l'appela le « Mécène russe ». Élève des écoles françaises, grand seigneur et homme de cour, Chouvalov eut besoin d'un collaborateur et d'un inspira- teur pour des entreprises qui dépassaient la portée natu- relle de ses facultés et de ses occupations. Il put se dispenser de le chercher à l'étranger. L'homme était là que Pierre avait appelé de ses vœux, en exprimant l'espoir que ses mercenaires littéraires et scientifiques, recrutés aux quatre coins de l'Europe, seraient remplacés, un jour prochain, par des enfants du sol russe. L'évolution entière dont la Russie moderne est sortie, l'œuvre de plusieurs siècles, antérieure par ses débuts à la Réforme, l'éveil progressif de la grande endormie à une vie nou- velle, ses premiers contacts avec le monde occidental, ses tâtonnements à la recherche des voies d'avenir, et enfin son élan robuste et impétueux, tout cela est personnifié dans l'apparition et dans la carrière de ce moujik prodi- gieux. Une famille de pêcheurs ; une cabane voisine de la mer Blanche, tout là-bas, dans le lointain nord-est, au delà d'Arkhangelsk; un coin de terre perdu dans la double obscurité des hivers septentrionaux et d'une exis- tence inculte ; un gamin aidant son père à jeter les filets — voilà le foyer, la patrie, l'enfance de Michel Vassilié- viTCH LoMONOssov (1711-1765). Cette contrée n'était pas entièrement barbare et ténébreuse . Des rayons de lumière y pénétraient accidentellement depuis quelque temps. Pierre avait passé par là, en allant, dans la rade inhospitalière oii Chancellor aborda, faire son premier apprentissage de marin. Plus anciennement, les marins anglais y débarquaient déjà un peu de civilisation euro- 76 LITTERATURE RUSSE péenne. Le ciel inclément, le sol ingrat, la mer rude y formaient, d'autre part, une race forte de travailleurs, dure à la peine ; en même temps que l'éloignement, l'iso- lement au sein d'un particularisme historique protégé par l'espace, v perpétuait des traditions de vie libre, lonotemps soustraite aux misères du servage. Le fils du pêcheur put v trouver un paysan, Ivan Choubine, assez instruit pour le mettre en état de faire office de lecteur à l'éo-lise. Une connaissance intime de la langue slavo- ecclésiastique et un profond sentiment religieux restè- rent à l'enfant de cet humble début. Chez un autre paysan, il découvrit la grammaire slave de Smotrytski, l'arithmétique de Magnitski, le psautier rimé de Siméon Polotski, et, derrière l'horizon brumeux qui enserrait sa pauvre existence, des clartés nouvelles, devinées, l'atti- rèrent de plus en plus impérieusement. A dix-sept ans, il n'y tint plus, obtint de Choubine un caftan chaud et trois roubles, s'évada de la maison paternelle et partit. Vers Moscou, vers la lumière! Imaginez son voyage et son arrivée dans la grande ville, où il ne connaissait per- sonne. C'était en janvier (1731), par les grands froids. Il passa une première nuit au marché des poissons, ayant trouvé à se gîter dans un traîneau abandonné. On ne sait quelle providence le fit entrer à l'école académique. La légende veut que pour s'y rendre intéressant il se soit donné pour un fils de prêtre. L'Académie entretenait ses élèves en leur attribuant un aldne (monnaie de trois copeks équivalant à trois sous) par jour. Pendant trois ans, Lomonossov vécut sur cette solde : un demi-copek de pain et un demi-copek de kwass suffisaient à le nourrir; le reste était pour les vêtements, le papier, l'encre et les livres. Il en achetait! 11 prospéra : au bout de la troisième année il avait au physique l'aspect LOMONOSSOV 77 d'un Hercule et il savait le latin. On Tenvoya à Kiev pour achever son éducation, en étudiant la philosophie et les sciences naturelles. Peut-être avait-on envie de se débarrasser de lui : il était appliqué, mais turbulent. Il fit mauvais ménage avec les autorités scolaires de Kiev, revint à Moscou et songeait à entrer dans les ordres, faute de savoir comment se caser autrement, quand arriva de Pétersbourg l'ordre d'y envoyer douze des meilleurs élèves de l'Académie. Le gymnase académique de la nouvelle capitale était en disette d'étudiants. Lomo- nossov fut de la promotion, et quelques mois plus tard, une nouvelle sélection lui faisait passer la frontière, le jetant dans le giron des écoles allemandes . Il alla à Marburg, puis à Freiberg, en Saxe, étudiant la phy- sique, la philosophie et la logique, mais contractant aussi des habitudes de vie déréglée et de débauche, qui devaient ruiner sa robuste santé et hâter sa mort. En même temps il commençait à se sentir poète. Esprit ouvert à toutes les impressions, d'une envergure phénoménale, il était destiné à réaliser le type le plus complet et le plus puissant de ces intelligences russes, dont la capacité et la souplesse sont pour nous aujour- d'hui encore un sujet d'étonnement. On serait tenté de croire que la longue période d'inertie imposée à la race y a en quelque sorte accumulé, en provision d'énergie potentielle, des facultés plus développées ailleurs mais émoussées par l'usure des siècles. Tout en écoutant les leçons de WolfF et de Henkel, Lomonossov rimait. En 1740, il envoya à Pétersbourg une ode imitée de Gùnther sur la prise de Chocim par les armes russes, et ce fut un événement. Une dissertation sur la versifica- tion russe était jointe au poème et provoqua une réplique de Trédiakovski, portée devant l'aréopage académique. 78 UTTERATURE KCSSE Cette assemblée, composée d'Allemands et de Français, nV comprit çnoutte. mais au dehors toat le monde donna tort à TrédiakoTski en acclamant ravènement d un grand poète. Lomonossov fut célèbre en Russie ; mais en Alle- maçrne il avait des dettes et une femme (jui ne l'aidait pas à faire des économies. Il avait épousé la fille de son lo^ur. Il frisa la prison, erra quelque temps de pays en pavs et finit par rencontrer, aux environs de Dusseldorf. des recruteurs prussiens qui le grisèrent et le condui- sirent à la forteresse de W'esel. Avec sa taille et sa carrure il était de bonne prise. Il s'échappa et réussit à o-acrner Pétersbourçr, laissant en terre allemande femme et enfant. Son beau-père était tailleur et pouvait les nourrir. Au bout de deux ans, d'ailleurs, ayant obtenu une place de professeur adjoint de physique, il se trouva à même d'appeler à lui sa petite famille et Elisabeth- Christine Ziich, l'épouse choisie, en bonne Allemande qu elle était, se chargea de 1 augmenter. Il enseigna la phvsique, et, par-dessus le marché, la chimie, l'histoire naturelle, la eréographie, la versification et la stylistique. En 1745, le départ de lAllemand Gmelin le rendit titu- laire de la chaire de chimie. En 1757, il entra à la Chan- cellerie académique et jeta aussitôt le gant aux Alle- mands qui V restaient, et prétendaient continuer à y faire la loi. Il im^agina toute sorte de réformes et de combi- naisons propres à leur enlever la direction de cet éta- blissement. La mort d Elisabeth traversa ses plans et ses ambitions en ruinant le crédit de Chouvalov et en restaurant, dans une certaine mesure, celui de ses adversaires étrangers. Dans le combat qu'il leur avait livré son audace avait égalé sa vigueur, sans que 1 appui qu il était obligé de chercher auprès de Chouvalov l'eût engagé à compromettre sa liHHHOiaSOV 79 éL. .. - -:r.e eél presque pris â le par lesquels il ir|wginif «ne tes^iatàwc ém M :-e . poor ^^mn^er avec « Devant Die«lm--^-^ a pas grands de la terre, je ^ is feirefig^:- £- :i (sot) ». Mais il s'éta^: - - - q^ Trédiakovski, «t snr: :± pn^Mis en incartades '^\ ^- i -.. . -c*, ^pA Sm imSr- ticité nabhne reparaissait. Il kok ar : ^ zidn rairerzir': " r a drmi e et pn traita "j^ " " îr mjuié s- en ' r "-=. Le trai: r : c e- d : 1 : 1 "ire 2 ceUe de T: ^^ki, F „: _ L : r -rox cas f . fr 5-: rz TTsant, Lo^ ' " ^ était m c: Yirsile. à Pind: : - . K :e 1^ 1 . « aiffie B ^ le if- - _ u^ -7 _T ^ L^r rz-frzrr. tZ 1 ri*: T iiîi arait etc. â iu seoi, « ia pr^^ t _ i ». Il lu rdnsa le don poétîtr:: 7 I . - 1 - vers qn nne ïinitat"^~ n.. p<»g&c-» '- ~^^ Aserédîtés ii-~ . : ^ 1 ' :' îe ^'à eertaioes tniiii nm r -^- tatîons de la kante pc - t- lectenr d'église avait l;-_ _ t. t-^t:^ ._r^. : . i; 80 LITTERATURE RUSSE Lomonossov iusfeait d'ailleurs lui-même assez dédaioneu- sèment cette partie de son œuvre, et Pouchkine en aro^ua pour conclure que son influence sur la littérature natio- nale devait être considérée comme funeste. C était, oserai-je dire, manquer à la fois de sens psycho- logique et de sens historique. Les meilleures œuvres sont souvent inconscientes. Naturaliste, chimiste, et surtout phvsicien de profession, Lomonossov n"a été homme de lettres qu'à de rares heures de loisir. Et il faut voir com- ment on sarrangeait pour en déterminer l'emploi! Le 20 avril 1748, un ordre de cour prescrivait au professeur Lomonossov de traduire en vers russes, dans les quarante- huit heures, une ode allemande de l'académicien Staeh- lin, dont on avait besoin « pour une illumination ». Le 29 septembre 1750, Trédiakovski et Lomonossov rece- vaient, dans les mêmes conditions, la commande d'une traçfédie. Je n'ai pas à apprécier ici sa valeur comme savant. Ses théories sur la propagation de la lumière paraissent aujourd'hui controuvées, mais d'autres sur la formation de la houille ont reçu la consécration de la science moderne. Dans une étude sur les phénomènes électriques, publiée en 1753, il passe pour avoir devancé Franklin. Dans la seconde moitié de sa vie, il s'est appliqué parti- culièrement à l'étude de la lano^ue, de la littérature et de l'histoire nationale, et c'est comme poète surtout qu'il a vécu dans la mémoire de deux ou trois générations sui- vantes. En littérature et en poésie il est un ancêtre, et le vers harmonieux et sonore, qui fait la joie et l'orgueil des lecteurs d' « Euofène Oniécruine », est le vers de Lomonossov, simplement animé par une inspiration supé- rieure. Il a la même amplitude de ton, la même puissance mâle et la même mesure. L'esprit didactique, marque LOMOXOSSOV 81 générale du temps, la prédominance de la réflexion sur l'inspiration, les réminiscences classiques, Mars et Vénus, Neptune et Apollon, y offensent aujourd'hui notre goût. Les goûts sont changeants. Ce qui reste, c'est le grand souffle qui traverse cette œuvre entière, odes, épigrammes, épitres, satires et jusqu'au commencement inévitable d'une autre Pétréide, où Lomonossov a épuisé toutes les formes de l'art. Il n'était pas artiste ; mais il appartenait à une période héroïque, d'enthousiasme, de patriotisme exalté, de virile énergie; il a su donner à ces sentiments une expression populaire et l'àme de Pouchkine lui-même s'en est o-onflée et nourrie aux meilleurs moments de verve créatrice. Pouchkine devait à ce simple moujik jusquà la langue dont il a su faire un si magnifique usage. Ce paysan est arrivé à point pour fondre en une coulée harmonieuse les trois éléments hétérogènes que l'histoire, l'église et la Réforme avaient jeté dans la littérature du pays. Et h cet égard aussi sa besogne fut inconsciente. Théorique- ment, il crovait perpétuer la séparation de ces éléments, en imaginant une classification correspondante du dis- cours, trois styles d'ordre supérieur, moyen et inférieur, avec un choix de mots et de tournures applicables à chacun. Il mettait, comme de raison, au premier étage les panégvriques pompeux qu'il composait pour Pierre ou pour Elisabeth, en se préoccupant d'j' adapter la syntaxe latine, avec ses longues périodes, dont Pouchkine devait s'offenser. Mais dans ses écrits scientifiques, ses notes, ses projets, quelques-uns même de ses poèmes, emporté par le sujet, il oubliait la théorie, choisissait les mots et les tournures qui lui convenaient le mieux, sans souci des compartiments où il prétendait les emprisonner, et, sans le savoir, comme M. Jourdain, arrivait à écrire une LiTTÉnjircaE bcsse. O 82 LITTERATURE RUSSE langue qui, puisant h toutes les sources, mêlait et har- monisait spontanément leur produit, et simple, brève, vigoureuse, opulente, est devenue la langue de Pouchkine et celle de tout le monde en Russie. Auteur d'une Rhétorique imitée de Gottsched, il n'arri- vait qu'à y formuler, à son exemple, les principes du pseudo-classicisme contemporain; mais derrière la Rliéto- riqiie venait une Grammaire (1755), et le même homme s'y révélait penseur original, apercevant dans les langues des organismes vivants et déduisant de cette conception d'autres principes qui devançaient son temps. Loraonossov ne s'est occupé d'histoire qu'incidemment, sur la demande de Chouvalov et d'Elisabeth. Mais il ne savait pas faire les choses à moitié. Il eut vite fait de s'installer en maître sur ce terrain nouveau pour lui et d'y défier MûUer, qui prétendait faire de Rurik un prince Scandinave. Les ancêtres du fondateur de l'empire russe ne pouvaient être que des Romains; Lomonossov prit sur lui d'en convaincre son adversaire, comme aussi de lui interdire d'infliger l'épithète de brigand à Yermak, le fameux chef de bande sibérien, ou de prendre pour sujet de ses études des époques aussi affligeantes pour le sen- timent national que celle des faux Démétrius. Il a laissé une « Histoire de Russie » conduite, d'après ces prin- cipes, jusqu'à la mort de laroslav, et un court Manuel chronologique et généalogique. Il a mérité qu'on ne s'en souvînt pas trop, ni de ses tragédies non plus. Le grand dramaturge de l'époque fut Soumarokov, et il ne fut pas un Corneille. SOUMAROKOV gS Soumai^okov. La vocation cI'Alexis Pétrovitch Soumarokov (1718- [777) a été décidée par les représentations théâtrales lont la cour d'Anne P^ faisait son principal divertisse- nent. D'ordinaire les spectacles étaient donnés par une roupe italienne; mais on y ajoutait, le dimanche, des ntermèdes russes, acteurs et auteurs se recrutant, pour a circonstance, parmi les élèves du Corps des Cadets, usqu'à la seconde moitié du xviii^ siècle, ce fut la seule cole où se rencontrassent les éléments d'une éducation Générale. Soumarokov y marcha avec beaucoup de ses amarades sur les traces des classiques français; après [uoi, il servit dans l'armée jusqu'en 1747, où une tra- gédie de sa composition, « Khorev », jouée par d'autres adets, le sacra grand écrivain. Elisabeth obligeait ses courtisans et ses fonctionnaires I assister aux représentations sous peine d'amende. Jus- [u'en 1756 pourtant, il n'y eut pas dans la capitale de cène spécialement aiFectée aux représentations de pièces usses. Une ville de province, laroslavl, en obtint la pri- aeur. Un certain Volkov, fils de marchand, y recruta ine troupe et construisit une salle pouvant contenir mille pectateurs. On le fit venir à Pétersbourg et on le garda. 50umarokov, qui avait, entre temps, composé trois autres racrédies, dont un « Hamlet », fut le directeur désiofné lu théâtre russe enfin fondé. En réalité, la direction )assa aux mains d'un procureur impérial. Soumarokov le sut pas s'entendre avec lui, émigra en 1760 à Moscou, l'y querella encore avec le gouverneur, P. S. Saltykov, it obséda de ses plaintes Catherine II, qui avait succédé Bi LITTÉRATURE RUSSE ) h Elisabeth. Elle finit par lui dire qu'elle n'ouvrirait plus '■ ses lettres, « aimant mieux voir l'effet des passions dans I ses drames que dans sa correspondance ». 11 mourut dans ) la misère et l'abandon. j En dépit de leurs noms varègues ou slaves, les héros | de ses pièces appartiennent moins encore au vieux monde I russe que n'appartiennent au monde romain ou grec ceux ■ de Racine ou de Voltaire. Ils sont surtout français, cor- ; nélicns, raciniens, voltairiens, avec le talent en moins i dans le déguisement. L'imitation des modèles français ; domine l'œuvre entière de Soumarokov. A Shakespeare, | qu'il ne connaît d'ailleurs que par des traductions alle- mandes, il ne sait emprunter qu'une apparence de sujet, | dont la popularisation commence à ce moment. A part, j en effet, le monologue du premier acte, son « Hamlet » ' n'a rien de commun avec celui du poète anglais. A Cor- ! neille, à Racine, à Voltaire, il emprunte leur psychologie ' sommaire, en l'éloignant davantage encore de la nature. ' Ses « Khorev », ses « Trouvor », son « Démétrius », ne ;^ sont que des abstractions, des personnifications artifi- :j cielles d'une idée ou d'un sentiment unique, qui d'aven- | ture ne correspond nullement à leur physionomie natu- '| relie ou probable. 11 exagère de même et travestit \ Molière, poussant la comédie à la farce, la critique '; générale des mœurs au pamphlet et l'épigramme à l'in- jure. Encore faut-il lui tenir compte de son éducation, comme de son entourage, et, en l'accablant à son tour, Pouchkine a perdu de vue une fois de plus les lois de la perspective historique. La littérature étrangère n'est pas en Russie, au xviii® siècle, une bouture plantée sur un tronc indigène; c'est le plant lui-même, brusquement introduit dans un sol mal préparé pour le recevoir. Il SOUMAROKOV 85 poussera quand même vigoureusement et rapidement arrivera à éliminer les éléments étrangers, en absorbant et en élaborant les sucs du terroir qui l'a recueilli. Mais on ne peut s'étonner qu'il donne d'abord des fruits mal venus, disgracieux à l'œil, sans parfum et sans saveur. Les tentatives littéraires de Soumarokov et de ses contemporains se sont rencontrées, d'autre part, avec une période de transition dans la littérature occidentale, où le pseudo-classicisme lui-même se dénaturait et se cor- rompait. La gloire rivale de Lomonossov inquiéta moins Soumarokov qu'il ne fut hanté par celle de Voltaire. S'il composa 80 odes pour dépasser le compte de Lomo- nossov, traduisant comme lui des psaumes et renchéris- sant sur lui en verve dithyrambique et en platitude pour célébrer les vertus d'Elisabeth, c'est à Voltaire qu'il pensait en passant du drame lyrique h l'églogue, de l'idvlle au madrigal et de l'épigramme à l'épitaphe. Et tout cela était fort critiquable; mais la critique n'existait pas au sein d'une société qui, au point de vue intellec- tuel, restait à l'état d'ébauche, qui avait plus d'appétit que de goût et regardait moins à la qualité qu'à la quan- tité des plats. S'avisant, en 1759, de fonder le premier périodique littéraire de son pays sur le modèle créé par Steele et Addison, Soumarokov ouvrit lui-même une voie où, pendant près d'un siècle encore, le génie d'un Bié- linski se ferait attendre. 11 ne put naturellement mieux faire que d'y suivre les traces de Boileau, en une critique purement extérieure, dirigée contre les fautes de langue, de grammaire et de syntaxe et fortement inspirée par des préventions personnelles. Lomonossov, accusé d'avoir converti la langue de Moscou en « patois d'Arkhan- gelsk », y fut le plus fréquemment pris à partie et le 86 LITTERATURE RUSSE tempérament de Soumarokov, où une vanité exaspérée tenait la première place, s'y donna carrière. Mais la vanité seule avait fait de lui un homme de let- tres et les conditions matérielles et morales, auxquelles il avait affaire en cette qualité, étaient si exaspérantes! Rédacteur d'une revue, ses rares collaborateurs : Tré- diakovski, Kozitski, Polétika, lui laissaient habituelle- ment toute la besogne et ses abonnés le quittaient au bout de la première année. Directeur de théâtre, il tou- chait 5 000 roubles d'appointements, qui devaient suffire à tous les frais de mise en scène, et les trois quarts des places étaient occupées par un public non payant! Tel jour il avait à prévenir Chouvalov qu'on ne jouerait pas, parce que « Trouvor » manquait de costume. Payant ou non, le public était grossier, causant bruyamment et « cassant des noix » pendant la représentation et s'inté- ressant plus aux vêtements des acteurs et à la figure des actrices qu'à l'action de la pièce. La susceptibilité naturelle de Soumarokov en fut aggravée et développée maladivement. Il imagina de com- poser un extrait comparatif de ses odes et de celles de Lomonossov, pour prouver que seul il avait su imiter convenablement Malherbe et Rousseau. En 1755, le « Mercure de France » publia un compte rendu détaillé et fort élogieux d'une de ses tragédies. Il n'en fallut pas davantage pour le persuader qu'il était désormais l'égal de Voltaire. Il envoya à Ferney quelques-unes de ses pièces, reçut un paquet de compliments, et se crut en mesure de partager avec le maître de Ferney l'empire du monde littéraire. Du moins prétendit-il régner despoti- quement en Russie. En 1764, il désira voyager à l'étran- ger aux frais de la couronne : « Si l'Europe était décrite par une plume comme la mienne, une dépense de SOUMAROKOV 87 300 000 roubles compterait pour peu... Ce qu'on a vu à Athènes, ce qu'on voit maintenant à Paris, la Russie l'aperçoit également par mes soins... Une foule de poètes n'a pu produire en Allemagne ce à quoi je suis arrivé par mon efFort solitaire... » Cet effort très grand était mal récompensé. En faisant de lui un émule de Racine et de Voltaire, le hasard avait mal servi Soumarokov. Sa vraie vocation littéraire était autre. En s'essayant à tous les genres, il lui est arrivé d'effleurer celui où Kantémir se plaisait tant et aussitôt il y rencontrait une inspiration personnelle et forte. La forme de ses satires, de ses fables, de ses apologues n'est pas merveilleuse ; les tableaux y ont pourtant un relief, les idées une vigueur, les sentiments une intensité telle, que le génie national en garde aujourd'hui encore la trace en des traits qui sont devenus des proverbes. Tableaux des mœurs locales, introduits gauchement dans le cadre déjà emprunté par Kantémir à Boileau, mais autrement frais et savoureux ; idées humanitaires du temps, mal ajustées au régime indigène, mais y faisant pénétrer quand même quelques notions de liberté, de tolérance, de progrès intellectuel; enfin, répandu par- tout, un sentiment profond, sincère, ingénu, de patrio- tisme, d'attachement au sol natal, de fierté nationale. Voyez, dans le « Chœur au monde corrompu », l'aventure de l'oiseau qui revient des pays étrangers, « où on ne vend pas les hommes comme du bétail... où on ne perd pas un patrimoine sur une carte... ». L'oiseau revient quand même à tire-d'aile et se pose avec joie sur la branche du bouleau russe. Le récit de la mort de « Trouvor » n'est qu'une trans- cription de celui de Théramène; le monologue de « Dé- métrius » (« Le diadème des tsars semble vaciller sur ma 88 LITTERATURE RUSSE tète ))) rappelle celui de Richard III, dont Pouchkine se souviendra à son tour. L'auteur de « Trouvor » et de (f Démétrius » n'en a pas été empêché de s'élever dans ses satires, contre l'hégémonie des mœurs et des lettres françaises implantée dans son pays. L'œuvre de Lomo- nossov, si jaloux qu'il en fût, lui donnait la conscience d'un avenir meilleur promis à la littérature nationale. Il y voyait monter une sève nouvelle et originale. Et peut- être, en effet, sans la période prochaine d'occidenta- lisme outré, dont le règne d'une autre Allemande, Cathe- rine la Grande, d'Anhalt et de Zerbst, est devenu l'instrument, son propre effort eût donné d'autres résultats, et la nationalisation du patrimoine créé par le moujik d'Arkhangelsk eût été avancée d'un demi- siècle. Soumarokov lui-même n'eut pas d'héritiers directs. Ses collaborateurs dans l'art dramatique furent Fiodor Volkov (1729-1763) et Dmitrievski. De l'œuvre littéraire du premier, qui s'est distingué aussi comme acteur, architecte, décorateur et machiniste, on ne connaît qu'une mascarade : « Le triomphe de INIinerve », publiée en 1763. Dmitrievski joua d'abord les rôles féminins dans la troupe de Volkov, auquel il succéda comme premier rôle, après un séjour de deux années à l'étranger. Je le retrouve, à quelque temps de là, membre de 1' « Aca- démie des sciences », de la « Société libre d'économie » et de la « Société des amis des lettres russes ». Un homme qui avait foulé de ses pieds le sol où naquit Vol- taire ne pouvait rester comédien. Il composa des pièces, fit des adaptations et écrivit une histoire du théâtre russe, dont l'original ne s'est pas conservé, mais dont un autre acteur, I. Nossov, s'est servi pour une chro- nique fort appréciée. SOUMAROKOV 89 Le mouvement scientifique contemporain échappe au cadre de ces études, n'ayant rien de littéraire. En dehors de Lomonossov et de Soumarokov il n'est guère repré- senté que par le travail et l'initiative de quelques étran- gers de mérite: Mûller, Schlôzer, Bilfinger. — L'époque d'Anne Ivanovna a laissé d'assez nombreux mémoires, dont ceux de la princesse Dolgoroukaïa, du prince Chakhofskoï (1705-1772), de Nachtchokine (f 1761) et de Danilov méritent une mention particulière. Nathalie Dolgoroukaïa. Nathalie Borissovna Dolgoroukaïa (1713-1770) est l'héroïne d'un drame qui a fait couler bien des larmes en Russie et inspiré une pléiade de poètes, Kozlov entre autres. Elle est aussi le prototype d'un élément histo- rique, où quelques observateurs ont aperçu, non sans raison peut-être, le côté idéal de la Russie moderne et la contre-partie sublime de certaines déchéances morales, qui accompagnent son prodigieux essor. A près d'un siècle de distance, elle semble annoncer ces femmes de Décernbristes, qui ont voulu, en 1825, accompagner leurs maris sur la route de Sibérie et partager leur des- tinée. Fille du vaillant compagnon d'armes de Pierre le Grand, le feld-maréchal Boris Chérémétiev, à la veille de la catastrophe qui devait faire d'elle un objet d'éternelle pitié, elle paraissait promise au plus enviable avenir. Elle avait dix-huit ans, une beauté radieuse, une des plus grandes fortunes du pays et un fiancé, Ivan Dolgorouki, qui était le grand favori du tsar régnant, Pierre IL Avant que le jour des épousailles se fût levé, de toute cette joie il ne restait rien. La mort du tsar, la disgrâce du 90 LITTERATURE RUSSE i favori, une persécution englobant toute sa famille, la con- ■ fiscation, l'exil, jetaient la malheureuse sur une voie de i douleur, où, d'épreuve en épreuve, elle marcherait jus- J qu'à la mort. Elle suivit son fiancé, dont elle voulut quand ! même faire son époux, à Berezov, village perdu dans la i lande sibérienne, elle se glissa furtivement auprès du ' cachot, trou creusé dans la terre glacée, où on le laissait ! mourir de faim, lui apportant quelques aliments et quel- ' ques caresses; à Novgorod, un peu plus tard, elle le vit , périr dans des supplices sans nom, et elle lui survécut | pour laisser une mère à deux enfants, fruit de quelques heures d'amour fugitives. L'avènement d'Elisabeth la rap- ! pela à Moscou, mais ne la rendit pas au monde. L'éduca- ^ tion de ses enfants achevée, elle s'en fut à Kiev, jeta j dans le Dnieper sa bague de fiançailles, et prit le voile. ', Elle a composé ses Mémoires dans une cellule de nonne. I On y chercherait en vain une plainte; rien que ces quel- i ques lignes tracées au moment où elle sentit sa fin appro- \ cher : « J'espère que toute âme chrétienne se réjouira de i ma mort, en se disant : elle a cessé de pleurer ». Insen- j sible? Non. Et pas davantage victime passive. Fière, au '\ contraire, passionnée, très irritable, et incapable d'où- | blier ni qu'elle est une Dolgoroukaïa ni que Biron, le ; favori d'Anne, auteur présumé de ses maux, a fait des ; bottes pour son oncle, en quoi sa mémoire la trompait, ■ d'ailleurs. En route pour la Sibérie, naviguant sur l'Oka, i elle achetait un esturgeon et se plaisait à lui faire suivre \ le bateau, pour avoir, disait-elle, un compagnon de | captivité. Mais, en gardant sa sensibilité de femme et son ; orgueil de patricienne, elle ne se révoltait pas. Chrétienne [ par la résignation et fille par l'endurance d'une race que ! des siècles de torture ont dressée à la science de souffrir. Nous retrouverons ce trait. NATHALIE DOLGOROUKAIA 91 Le trait le plus saillant, dans les autres mémoires que i'ai cités, c'est l'apparence déconcertante de vide moral, où visiblement se meuvent leurs auteurs, avec la société entière qu'ils évoquent par leurs souvenirs. Les figures mises en scène par Danilov semblent avoir servi de modè- les à Von-Visine et k Catherine II, pour les types comi- ques dont je parlerai tantôt. CHAPITRE V LE SERVAGE OCCIDENTAL. — CATHERINE II. 1. La Sémiramis du Nord. L' « âg-e d'or ». Double effort de la pensée contemporaine pour l'assimilation des éléments étrangers de civilisation et l'élaboration du moi national. Origines de l'occidentalisme et du sla- vophilisme. Catherine contrarie successivement l'un et l'autre courant. Le résultat est un recul. Littérature d'imitation. Œuvre personnelle de la souveraine. Journalisme. Histoire. Théâtre. Écrits pédagogiques. Correspondance. — 2. Von-Visine. Le Brigadier. Le Mineur. — 3. Le théâtre. Kniajnine. Les adaptations de pièces françaises. Kapnist. La Chicane. Loukine. Essai de comédie bourgeoise. L'Opéra-Comique. — 4. Diérjavine. L'homme et l'écrivain. La chronique poétique du grand règne. Œuvres lyriques. Théâtre. Les imitateurs. — 5. Khéraskov. Tra- gédie et roman. — 6. Bogdanovitch. « La petite Psj'ché » [Douchenka). Le premier fabuliste russe. Khémnitzer. Invasion de la littérature étrangère. — 7. Radichtchev. Mouvement intellectuel contemporain. Le Voyage de Péiersbourg à Moscou. Exil en Sibérie. Novikov. Journalisme. Démêlés avec Catherine. Affiliation à la Franc-Maçonnerie. Propagande philosophique et humanitaire. Emprisonnement. — 8. La princesse Dachkov. L'Académie russe. — 1». Le mouvement scientifique. Chtcher- batov, Boltine. La Sémiramis du Nord. Jusque dans certains manuels publiés à l'étranger, le règne de la Sémiramis du Nord est appelé « âge d'or » de la littérature russe. L'or distribué par Catherine à ses panégyristes de France et d'Allemagne peut seul jus- CATHERINE II 03 tifier cette qualification. L'époque où elle régna est rem- plie par un double travail, dont les commencements remontent plus haut et ont été signalés déjà dans ces pages. C'est d'abord l'assimilation hâtive et fiévreuse des idées humanitaires, dont nous avons aperçu la trace dans l'œuvre de Soumarokov. Indirectement toujours, à tra- vers le nouveau crible encyclopédique, l'esprit national entre en contact par elle avec la pensée anglaise. Ce tra- vail extérieur est accompagné d'un autre, intérieur et plus intime, où s'élabore la conscience du moi national. Les idées philosophiques empruntées au dehors en favo- risent le développement. Dans ses querelles avec les étrangers, Soumarokov n'arrivait encore, le plus habi- tuellement, qu'à opposer la France à l'Allemagne. Ses successeurs sont plus avisés : ils abordent l'inventaire des importations exotiques et y font le départ des objets bons à garder et d'autres qui en leur pays d'origine ont déjà été mis en rebut. Un mouvement de désenchante- ment et de retour sur soi-même s'ensuit naturellement. 11 se traduit, dans la science, par la mise au jour de chroniques et autres documents se rapportant au passé national; la publication de recueils réunissant les trésors de la littérature nationale; la fondation d'une « Acadé- mie russe » chargée de composer un dictionnaire et une grammaire de la langue nationale; des voyages d'explo- ration à l'intérieur du pays. Dans la littérature, un certain nombre d'œuvres, s'inspirant des motifs nationaux et les idéalisant outre mesure, procèdent du même esprit. Ainsi se forment deux courants qui, sous le nom d'occidenta- lisme et de nationalisme, ou slaçophilis/ne, se sont per- pétués jusqu'à nos jours. Dans le célèbre Questionnaire adressé à Catherine et jugé indiscret par elle, Von-Visine indiqua déjà le problème inquiétant qui s'en dégageait. 94 LITTÉRATURE RUSSE Comment concilier les deux extrêmes? Elle n'en savait rien et s'en souciait peu. Elle encouragea d'abord les deux mouvements, puis les contraria, quand ils lui parurent gênants, l'un et l'autre, jusqu'à les suspendre, ou peu s'en faut. Elle favorisa surtout la littérature pseudo- classique, au détriment de cette littérature originale, \ issue du fonds populaire, dont nous avons vu les prémices j dans Frol Skobiéieç'. Il serait injuste de lui en faire por- \ ter toute la responsabilité. Le phénomène s'est reproduit partout, comme une conséquence naturelle et inévitable ! de la Renaissance et de la culture artificielle imposée i par elle. L'Allemagne en est arrivée, par ce fait, h oublier jusqu'à sa langue nationale. Pendant deux siècles elle a \ écrit en latin, puis en français. Et le fonds populaire, plus riche qu'en Russie, y a plus souffert encore de cet aban- j don. Dans un pays de régime autocratique comme la | Russie tous les phénomènes de la vie commune relèvent j cependant, plus ou moins, du souverain, de sa volonté i ou de son influence. Et, quand ce souverain est écrivain, i il est maître, sinon de déterminer la voie du développe- i ment littéraire, du moins d'y régler sa marche à peu près , despotiquement. La Russie devait passer par l'éducation ! classique. Elle aurait pu y faire un stage moins long et j moins préjudiciable à ses facultés naturelles. ; En digne héritière de Pierre le Grand qu'elle préten- j dait être, Catherine commença par ouvrir portes et fenêtres ! à tous les vents du dehors. Elle défia la tempête, polé- misa avec Novikov et installa Diderot dans son intimité. Les gestes exubérants de l'encyclopédiste arrivant à ' l'offusquer, elle mit une table en travers des entretiens l familiers et continua à goûter les idées qu'ils lui commu- : niquaient. Elle n'y apercevait qu'un pur jeu d'esprit, • susceptible de défrayer les heures de loisir. Il n'y avait ■ CATHERINE II 95 d'ouverts, en somme, au courant d'air que son palais et ceux de quelques seigneurs de son entourage. Les chau- mières et les demeures même des hobereaux de province attirés à Saint-Pétersbourg restaient closes, calfeutrées par la tradition, la religion, l'ignorance, impénétrables. Le souffle du large pouvait ainsi venir ; à l'intérieur des salons voluptueux, on aurait toujours la ressource de le faire passer par la flûte railleuse de Frédéric II et d'en tirer des airs de contredanse. En pénétrant dans ce milieu, la liberté devenait simplement licence et servait d'écran élégant à la débauche. Mais il devait arriver qu'en Occident le tonnerre gron- dât iDOur de bon. Aussitôt Catherine s'effara : « Fermez partout ! Des volets , des cadenas, de triples serrures h toutes les portes, et la consigne de rester chez soi pour tout le monde ! Un homme, un convaincu et un naïf, Radichtchev, s'obstina au dehors, tendant l'oreille h l'ou- ragan, recueillant lesclameurs qui, maintenant, effrayaient la souveraine. En prison, l'homme ! On le condamna à mort. Elle le gracia, en l'envoyant en Sibérie, et le cou- rant occidental , humanitaire , fut arrêté net. Restait l'autre, le courant nationaliste, que le mouvement de réaction maintenant inauguré semblait devoir favoriser. Le malheur était que chez les slavophiles de la trempe de Novikov, il se trouvait compromis par un mélange ; d'idées humanitaires. Novikov fut un popularisateur. Il distribuait des brochures et fondait des écoles. Il alla aussi en prison, et Catherine respira. On allait être tran- quille. A la fin du règne on n'écrivait plus guère; sous Paul P"^ on cessa de parler. Dans l'évolution du génie national, cette époque corres- pond à une maladie de croissance, naturelle, mais aggravée par des circonstances accidentelles, dont la plus nocive a 96 LITTÉRATURE RUSSE été célébrée par les philosophes contemporains et est encore célébrée par quelques-uns de leurs héritiers comme un bienfait des cieux. Même dans la période de grande activité littéraire, qui précéda l'arrêt final, l'occidenta- lisme outré de Catherine contrariait le développement normal de l'arbre, en y plantant de nouvelles et sura- bondantes greffes. Catherine n'était qu'une Allemande qui avait appris le russe en marchant pieds nus dans sa chambre, mais qui savait mieux le français. Elle écrivit beaucoup; elle fut de son temps par le prurit littéraire, et, dans ce sens, elle a fait assurément œuvre de propa- o-ation utile. Mais on chercherait vainement une idée originale sous sa plume. Elle pasticha héroïquement Vol- taire et même Shakespeare, et évoqua une légion de contrefacteurs, asservis à la philosophie encyclopédique, à la poésie ossianesque, à la comédie bourgeoise, à tout un sérail de muses étrangères, dont ils ne furent que les eunuques, avec des voix de fausset. Chez Diérjavine lui- même on ne retrouve plus ni l'élan, ni la foi, ni le verbe sonore et mâle d'un Lomonossov. L'activité littéraire de la souveraine se manifesta d'abord dans les « Mélanges » [Vssiakaïa Vssyatchina), journal publié sous sa direction (1769-1770) par son secré- taire de cabinet, Grégoire Vassiliévitch Kozitski. Elle se donna plus tard au théâtre, en une série de comé- dies, de drames, d'opéras, pour revenir, en 1783, au journalisme, avec des articles satiriques, insérés dans d'autres recueils : les « Réalités et Fictions » [Byli i Niébylilsîj), notamment, publiées par 1' « Interlocuteur » [Sobiéssiédnik). Aux abords de la Révolution française, Sémiramis renversa son encrier. Sa correspondance intime a aussi en grande partie unj caractère littéraire, et, pour ses petits-fils, elle a composé; CATHERINE II 97 toute une petite bibliothèque Alexandro-Constantinienne , disait-elle, où figurèrent des contes pédagogiques inspirés de Montaigne, de Locke, de Basedow et de Rousseau, un recueil de proverbes, des contes allégoriques enfin empruntés aux légendes nationales. Elle a touché aussi à la science, en des « Notes sur l'Histoire russe « et une réfutation du voyage en Sibérie de l'abbé Chappe, publiée sous le nom de « l'Antidote ». Elle a dû avoir beaucoup de collaborateurs, car elle n'a jamais su écrire couramment aucune langue. Novikov passe pour avoir mis la main à quelques-unes de ses comédies, — les moins mauvaises. Et l'histoire de ses rela- tions avec le célèbre publiciste semble bien confirmer l'hypothèse. Son « Théâtre» acompte, paraît-il, jusqu'à trente pièces. Nous n'en avons gardé que onze comédies et drames, sept opéras et cinq proverbes. La valeur artistique de ce trésor est nulle, quoi qu'en ait dit Diderot. Catherine affectait d'ailleurs de ne chercher dans ses essais dramatiques que les trois objets suivants : 1° un divertissement; 2° le moyen d'alimenter le répertoire national qui criait famine ; 3° des armes pour combattre le maçonnisme. « Temps ! Mœurs ! » met en scène une fausse dévote, M""^ Khanjakhina, qui s'abîme dans un pieux recueillement devant les saintes images quand on vient lui réclamer de l'argent, assomme ses servantes avec un missel, et court les églises pour recueillir des commé- rages. On peut y apercevoir un plaidoyer pro domo, dirigé contre ceux que scandalisait la vie libre et joyeuse, dont l'auguste auteur donnait l'exemple. Une autre comédie : « Le jour de noces de M™'' Vor- tchalkhina » reprend ce thème avec quelques variantes. Les autres comédies, postérieures à la brouille de liitér-vtuhe russe. ' 98 LITTÉRATURE RUSSE 1 l'auteur avec Novikov, sont beaucoup plus faibles. Dans' l'une d'elles (Histoire d'un panier à linge), Catherine ai adapté quelques scènes des « Commères de Windsor ». En tête de ses drames « Rurik )) et « Oleg », elle a' écrit : Imitation de Shakespeare. Elle avait lu le tragique! anp-lais dans une traduction allemande d'Eschenberg- et; s'était appliquée à reproduire ce qu'elle avait su com- prendre du modèle : quelques traits de composition purement extérieurs. A part cela, conçu dans la période I anté-révolutionnaire, son « Rurik » est un fils de l'esprit! encyclopédique, avec des idées et des sentiments aussi étrangers à l'âme de Shakespeare qu'à celle, vraisem- blablement, des princes Varègues. Contemporain des rêves d'expansion orientale que] l'auteur caressait en compagnie de Patiomkine, l'autre! drame appartient plus au domaine de la politique qu'au! domaine de l'art ou de l'histoire nationale. Oleg y entre i en vainqueur dans les murs de Constantinople. ; C'était encore une façon de faire la guerre aux Turcs.! Pour guerroyer contre les Francs-Maçons, au théâtre! comme au journal, Catherine rentrait dans sa forteressei du « despotisme éclairé ». Fondateurs d'écoles et d'hôpi-, taux, les Francs-Maçons lui semblaient des rivaux outre-! cuidants. N'était-elle pas là pour cela! Elle y mit de! la mauvaise foi, confondant volontiers un Novikov avec un Cagliostro. ' Trois de ses comédies : « Chamane de Sibérie », « Lei Trompeur » et « L'Illusionné », appartiennent à cetj ordre d'inspiration. Les relations de la Souveraine avec Novikov eurent ; pour origine une polémique assez vive entre « Lesi Mélanges » et « Le Bourdon » [Troutègne). Novikov diri-! geait ce dernier recueil. Catherine y prit souci de mettre ! CATHERINE 11 99 les rieurs de son côté. Très gaie naturellement, sans ombre de sentimentalisme, avec un penchant marqué pour la bouffonnerie, elle adorait Lesage, préférait Molière à Racine, et dans Shakespeare goûtait surtout l'élément comique. Novikov s'attaquant, dans « Le Bourdon », aux vices traditionnels, et nullement extirpés par la Réforme, de la vie politique et sociale du pays, elle lui donnait raison sur le fond, mais lui en voulait de prendre les choses au tragique. Les fonctionnaires avaient tort de voler, assurément, et les juges de se laisser corrompre, mais les malheureux étaient sujets à tant de tentations! A bout d'arguments, elle se fâcha, rappela à son contra- dicteur qu'en un temps encore proche il eût risqué à ce jeu de faire connaissance avec le pays de Chamane et supprima « Le Bourdon » (1770), ce qui constituait la plus victorieuse des répliques. Plus ou moins sincèrement, le publiciste ainsi réduit au silence se laissa convaincre, à ce moment, que la cri- tique acerbe, la satire impitoyable, l'acrimonie et la colère n'étaient pas, parmi les agents de moralisation, les meilleurs que l'on pût choisir. Il alla au-devant d'une réconciliation, à laquelle Catherine se prêta volontiers. On se vit, on s'entendit et on collabora, dans un nouveau journal « Le Peintre » iJwopisiéts) et probablement aussi dans les comédies « Temps! Mœurs! » et « Le jour de noces », où les idées et les sentiments chers à Novikov, la haine de la gallomanie, le souci de la condition misé- rable du paysan russe, se font jour visiblement. Cet attelage à deux n'était pas destiné à aller loin. Novikov tira trop de son côté. En 1774, « Le Peintre », accusé d'affiliation au franc-maçonnisme, fut interdit à son tour et un temps d'arrêt se produisit dans le mouve- ment naissant de la presse russe. Inauguré en 1779, « Le 100 LITTERATURE RUSSE ! Messager de Saint-Pétersbourg » partagea au bout de j deux années le sort de ses prédécesseurs, et en le rem- j plaçant, en 1783, « L'Interlocuteur des Amis de la langue i russe » marqua un retour à la presse officielle de l'époque précédente. Sous le titre de « Réalités et Fictions », 1 Catherine y inséra une de ses œuvres les plus curieuses, i Vous Y trouverez une suite d'articles écrits à l'emporte- i pièce, sans autre lien qu'une tendance générale de persi- flage humoristique appliqué à la société contemporaine; I beaucoup de gaieté toujours, d'entrain, de jeunesse — j elle avait cinquante ans, — de verve amusée et assurée I — sans raison suffisante parfois — d'amuser les autres; une connaissance intime de tous les milieux, y compris j les bas-fonds populaires, et des intentions moralisatrices, i surprenantes chez l'héroïne d'un roman qui déjà avait eu | tant de chapitres. Le trait satirique semble plus lourd ici : que dans les comédies et la morale paraît plus facile : ■ Novikov est loin. Il fallait pourtant un contradicteur à j Catherine. Le journal se donnait pour un champ clos, où j toutes les opinions pourraient se rencontrer librement. ; Elle trouva Von-Visine. Il rédigea son fameux « Ques- î tionnaire », en y demandant, entre autres, « pourquoi les ! bouffons, les badins et les arlequins, qui n'avaient au ; temps passé d'autre emploi que de divertir les gens, rece- : valent maintenant des charges et des distinctions qui ne semblaient pas faites pour eux? » La question visait j directement Narychkine, un des intimes de la Souveraine. Elle fut jugée fort impertinente et l'auteur dut, après amende honorable, renoncer à en faire d'autres. La prin- j cesse Dachkov, qui à son tour entra en lice, n'eut pas i meilleure fortune. Au premier coup droit, Catherine '. arrêta la passe d'armes; elle écrivit à Grimm : « Ce j journal ne sera plus si bon, parce que les bouffons du \ CATHERINE II 101 journal se sont brouillés avec les éditeurs; mais ceux-ci ne peuvent qu'y perdre. Cela faisait la félicité de la ville et de la cour. » Les boiijjons — c'était elle-même — se firent sérieux et graves, remplaçant « Les Réalités et Fictions » par des « Notes sur l'histoire russe », et le journal y perdit, en effet, la plupart de ses lecteurs. L'esprit de ces articles est celui de 1' « Antidote », avec la même préoccupation de défendre le prestige national menacé et le même emploi d'arguments scientifiques qui échappent à la dis- cussion. Elle y déraisonna imperturbablement jusqu'en 1784, époque à laquelle la mort du beau Lanskoï lui ôta, pour quelque temps, le goût de la littérature. Les écrits pédagogiques, dont j'ai déjà fait mention, appartiennent à la dernière période de sa vie. Elle y mit fortement à contribution Locke et Rousseau, en même temps qu'elle appliquait h l'éducation de ses petits-fils la théorie de la supériorité de l'éducation sur l'enseigne- ment, empruntée aux deux grands écrivains. Mieux que par ses écrits elle a servi la science et la littérature par une initiative souvent heureuse, l'art vrai- ment souverain de grouper les efforts individuels. Le fameux « Dictionnaire des lano^ues et des dialectes », publié en 1787-1789 h Saint-Pétersbourg avec le con- cours de l'académicien et voyageur russe Pallas, du libraire et critique allemand Nicolaï, de Bacmeister et d'Arndt, a vu le jour de la sorte et a marqué dans l'his- toire de la linguistique. Elle a, d'autre part, dans un milieu restreint il est vrai, et sous la forme d'un dilettan- tisme quelque peu capricieux, propagé le goût des sciences et des lettres parmi des gens auxquels la chasse, les combats d'animaux féroces et les luttes à coups de poing tenaient lieu de passe-temps favori. Enfin, pour un temps 102 LITTERATURE RUSSE malheureusement assez court, elle a inauguré, clans la presse, un régime de liberté que la Russie ne devait plus connaître. J'ai fait d'avance la part de ce que son inter- vention et son influence ont pu y avoir de nuisible. On en jugera mieux en appréciant l'œuvre d'un Von-Visine. Von-Vistne. Le plus grand écrivain de l'époque fut aussi un Alle- mand. Sous la bannière de l'ordre teutonique des Porte- glaive, ses ancêtres comptèrent parmi les plus redouta- bles ennemis de la race slave. La famille était établie en Russie depuis Ivan le Terrible, et Denis Ivanovitch Von- VisiNE (1744-1792) naquit à Moscou; mais c'est encore à un Allemand, plaisanté, depuis, méchamment par lui dans un essai autobiographique, qu'il a dû probablement de devenir un homme do théâtre. Une pièce de Holberg, représentée à Saint-Pétersbourg sous le règne d'Elisa- beth, semble avoir décidé sa vocation. En 1766, tout en poursuivant une carrière administrative comme secré- taire du ministre l.-P. lélaguine, il écrivit son « Bri- gadier ». Cette comédie eut en lecture un tel succès que tous les hauts personnages, y compris l'impératrice elle-même, désirèrent l'entendre. Mais l'auteur subissait à ce moment une crise religieuse qu'on dit avoir été déterminée chez lui par les propos du procureur du saint-synode, Tché- bichev, représentant de la plus haute autorité ecclésias- tique du pays et athée. Son influence sur l'esprit de Von- Visine fut victorieusement combattue par celle de Samuel Clarke, dont l'écrivain goûta les ouvrages théologiques. Il traduisit même quelques chapitres du « Traité de l'exis- VON-VISINE 103 tence de Dieu )>, et fut apaisé. Mais il laissa sa plume oisive. Il monta les échelons de la carrière, devint en 1769 chef du cabinet du Ministre des Affaires étransrères, N.-S. Panine, s'enrichit et voyagea à l'étranger. Il séjourna à Leipzig, à Lyon, à Montpellier, et enfin à Paris, d'où il écrivit à Panine des lettres qui ont fait grand bruit, mais qui ne sont pas un chef-d'œuvre. En 1782 seulement, après une éclipse de seize ans, il reparut à l'horizon littéraire, avec le « Questionnaire » qui devait mettre Catherine de si méchante humeur, puis avec une nouvelle comédie, « Le Mineur », qui le plaça d'un coup au premier rang. L'année d'après, je le retrouve encore à l'étranger : la mort de Panine, le mécontentement de l'impératrice, d'autres contrariétés unies à une vie de désordre ont miné sa santé. A quarante ans il n'est plus qu'une ruine. Il éprouve une première attaque de para- lysie, forme, en 1786, le projet d'une nouvelle tentative de journalisme indépendant, se heurte à un i^eto formel de la censure et meurt, en 1792, au milieu d'une seconde crise de prostration morale et de fanatisme religieux, où semble présagée la fin de Gogol. Le talent de Von-Visine est essentiellement satirique. Au temps où il suivait les cours de l'Université de Moscou, ses bons mots faisaient déjà fortune, et « Le Brigadier » peut être considéré comme préludant aussi à la manière de Gogol, avec infiniment moins d'art et une absence plus complète d'idéal. Le sens de cette satire apparaît comme purement négatif. L'auteur s'est proposé de montrer l'influence néfaste de l'éducation et des mœurs françaises; mais, relevant de cette influence ou non, les représentants de l'ancienne et de la nouvelle société sont renvoyés dos à dos en une répartition presque égale de ridicule et d'abjection morale. Héros du vieux type, le Brigadier, loi LITTERATURE RUSSE qui n'a lu que le « Règlement militaire » et n'a souci que de son tchine, n'est guère en état d'attirer à lui les sym- pathies. Sa femme nous laisse dans l'embarras sur ce que nous devons admirer de sa simplicité et de sa bonté, ou mépriser de son avarice et de sa sottise. Opposée à ces figures peu attrayantes, celle à' hanouchka, le fils du Brigadier , élève des instituteurs français, manque de fond qui fasse ressortir en vigueur ses traits caricaturaux. L'intrigue est nulle; la force comique remplacée par des procédés de farce vulgaire. En copiant Holberg et Dryden, Von-Visine n'est arrivé qu'à nous donner la sensation d'une recherche laborieuse d'effets grossiers et d'un éta- lage complaisant d'immoralité, où l'intention moralisatrice a peine à se faire jour. « Le [Mineur » suit « Le Brigadier » comme la seconde partie des « Ames mortes » suivra la première, en un effort analogue pour remplir le vide creusé par la négation, où l'auteur s'est d'abord confiné. A côté de M™* Prosta- kova, qui n'a rien appris et rien désappris et qui s'indigne en apprenant qu'une de ses servantes serves, étant malade, a osé se mettre au lit (« elle s'imagine donc être née, l'im- pudente ! ») ; à côté de son fils, Mitrofanouchka (le Mineur), qui n'a gagné aux leçons de ses maîtres grossiers et stu- pidcs qu'un défaut absolu de sens moral, voici donc paraître, dans la nouvelle pièce, des types idéaux : Sophie, une jeune personne que l'on destine à Mitrofanouchka, mais qui, le livre de Fénelon sur l'éducation à la main, rêve d'un autre mari; Starodoume, son oncle, qui a lu r « Instruction pour la commission législative » et s'est pénétré de ses principes, et enfin le bon « tchinovnik », Pravdine, un représentant du « despotisme éclairé », qui intervient à la fin, comme un deus ex machina, pour dénouer l'intrigue et mettre toutes choses à leur place. VON-VISIKE 105 Malheureusement, si, clans « Le Brigadier », nous n'avions guère à choisir entre deux réalités également repous- santes, le choix, dans « Le Mineur », est à faire, selon les apparences, entre la réalité et la fiction. M™^ Prostakova et son fils sont des êtres en chair et en os comme on en rencontrait fréquemment dans la société du temps. Il n'y a qu'à consulter les mémoires de l'époque pour se con- vaincre du peu de chance qu'on avait d'y trouver une Sophie, outre que cette lectrice de Fénelon est insuppor- tablement pédante, ou un Pravdine, outre que ce fonc- tionnaire modèle montre un embarras pénible à mettre d'accord ses idées avec ses goûts, son attachement aux traditions du bon vieux passé avec son enthousiasme pour la Piéforme. Ce sera aussi le cas des futurs héros idéaux de Gogol. Comme facture, la pièce se ressent d'une étude plus approfondie des modèles occidentaux, ce qui lui donne quelque ressemblance avec un manteau d'arlequin. L'examen de géographie, où Mitrofanouchka révèle sa stupidité, vient du « Jeannot et CoUin » de Voltaire. Les idées exprimées par Starodoume appartiennent en grande partie à la doctrine nationaliste de l'époque, se rapprochant beaucoup de la thèse slavophile des temps modernes. La vision du monde occidental y est pareil- lement imparfaite et courte. Dans le mouvement phi- losophique contemporain , qui l'attire en l'effrayant, Von-Visine lui-même n'aperçoit qu'un élément de cor- ruption, sans découvrir le principe libérateur qui s'en dégage. Aussi, au premier contact, « invoque-t-il tous les textes de la Bible pour conjurer le diable étranger », suivant l'expression de Dostoïevski. Ses lettres datées de France se ressentent de cette disposition d'esprit, avec, déjà, le parti pris d'opposer au soleil couchant de 106 LITTERATURE RUSSE l'Occident un nouveau soleil imaginaire qui monte sur les plaines de l'Est. « Nous commençons, ils finissent. L'avenir nous appartient et aussi le choix d'une forme d'existence nationale appropriée à notre génie. » C'est déjà le mot d'ordre des Akssakov et des Khomiakov de l'avenir. Le vovaoeur, chez Yon-Visine, vaut d'ailleurs l'auteur dramatique. Même défaut d'observation directe et même industrie appliquée à la remplacer par des emprunts faciles. Ses critiques et ses invectives à l'adresse de la société française, où l'on a admiré la clairvoyance et l'honnêteté du génie national, sont simplement copiées dans les « Considérations sur les mœurs du siècle » de Duclos, dans les « Pensées philosophiques » de Diderot et dans quelques pamphlets appartenant à la presse alle- mande du temps. Comme journaliste, Von-Visine a donné le meilleur de lui-même dans le « Questionnaire » que j'ai mentionné déjà. En des articles préparés pour un journal, dont la censure a interdit la publication, Starodoume reparaît, naïvement étonné de ce que 1' « Instruction pour la Com- mission législative » n'ait encore produit aucune loi. L'avenir lui réservait d'autres surprises. Yon-Visine n'a pas cessé même ici d'être un pasticheur déterminé : la correspondance de Dourikine, destinée au même journal, se retrouve mot pour mot chez Rabener, où elle a été copiée. Le succès du « Mineur » fut énorme. A l'issue de la première représentation, Patiomkine criait à l'auteur : « Mourez, maintenant, ou n'écrivez plus! » Le théâtre russe ne devait pas, en elTet, connaître de longtemps de pareils triomphes. KXIAJXIN'E 107 Le théâtre. Avec Iakov Borissovitch Kxiajnine (1747-1791), auteur d'une « Didon )), imitée de Métastase et de Lefranc de Pompignan, et de quelques « Rosslav » et « Vadime » pseudo-classiques, le théâtre retomba à l'ornière de Sou- marokov. Celui-ci eut d'ailleurs Kniajnine pour gendre. « Vadim » obtint l'honneur immérité d'attirer les foudres de Catherine. Célébrant les exploits d'un chef militaire qui lutta avec Rurik pour l'indépendance de Novgorod, la pièce parut suspecte de républicanisme. Les comédies de Kniajnine ne sont que des adaptations de pièces fran- çaises. Dans « La Chicane » de Vassili Iakovlevitch Kapxist (1757-1824), qui partagea l'infortune de « Vadim » et ne put arriver au public du vivant de Catherine, il y a des parties plaisantes; mais c'est moins une pièce qu'un pam- phlet dialogué, où le monde judiciaire du temps est pris à partie de façon audacieuse et violente. Paul P*", qui aimait toutes les violences, en autorisa la représentation et y vit « un service d'ordre public «. Mais, bien que le public s'en soit beaucoup diverti et ait adopté comme proverbes un bon nombre d'alexandrins flagellant les représentants de la magistrature nationale, l'histoire ne dit pas qu'il y ait eu un pot-de-vin de moins distribué à ses membres depuis ce spectacle sensationnel. Plus intéressante au point de vue artistique est la ten- tative contemporaine de Vladimir Igxatiévitch Loukine (1757-1824) pour acclimater en Russie la comédie bour- geoise. L'idée pouvait sembler étrange en un pays qui ne possédait pas alors de bourgeoisie. Il s'agissait toutefois 108 LITTÉRATURE RUSSE moins du fond que de la forme, et surtout de déchaus- ser le cothurne classique en suivant l'évolution dont Richardson avait été l'initiateur et Diderot le théoricien génial. Loukine y associait encore des velléités d'indé- pendance, dans le sens du mouvement nationaliste. II jugeait désirable qu'un homme du peuple parlât au théâtre sa langue et non celle d'un Racine transposée par un Soumarokov. Il osa le dire dans des préfaces, qui malheureusement accompagnaient des traductions ou des adaptations de pièces françaises. Car il ne fut qu'un pasti- cheur, lui aussi, « accommodant Campistron, Marivaux et Beaumarchais à la mode russe », disait Novikov. Il ne sut pas mettre la théorie en pratique. Dans sa lutte avec les tenanciers des vieilles formules, il n'arrivait pas à débar- rasser ses propres pieds de leur vieille chaussure, et il portait en lui une infériorité, non de talent — le talent était médiocre ou nul de part et d'autre, — mais de situa- tion sociale. II avait une origine humble, un rang modeste dans la hiérarchie du tchine, et jusqu'à une époque très récente la littérature a gardé en Russie un cachet essen- tiellement aristocratique. La destinée de Loukine fut à peu près celle de Trédiakovski, et le combat par lui engagé ne devait tourner à l'avantage de ses idées qu'avec l'arrivée de Karamzine, qui, se réclamant de Lessing et de Shakespeare, réussit h introduire victorieusement dans la littérature de son temps, ou plutôt h y replacer ce premier élément de réalisme, germe de toutes les végétations futures. Cet élément, essentiellement national et populaire, par- venait pourtant, du vivant même de Catherine et un peu avec son concours, à percer au théâtre sous une autre forme qui a joui à cette époque d'une grande vogue : V Opéra-Comique. Sous cette étiquette, le génie satirique LE THEATRE 109 de la race et le goût de la parodie, qui n'est chez elle comme il n'était chez Pierre le Grand, qu'une des formes de l'esprit critique, a donné naissance à une suite d'œuvres bien voisines du type mis depuis à la scène par OfFenbach. Même travestissement boufFon et grotesque de l'antiquité ; même vision cynique et triviale de l'homme et de la vie humaine, accompagnée pourtant d'un regard sympathique et bon jeté sur les bas-fonds sociaux. L'ensemble est trouble : l'indication des devoirs incombant aux propriétaires envers leurs serfs s'y mêle h l'apologie du servage lui-même. Mais ce chaos d'idées et des sentiments enveloppe toute la littérature con- temporaine. Abléssimov (1724-1784) a été longtemps le plus goûté parmi les compositeurs de ce genre. Diér- javine lui-même s'y est essayé. Mais l'auteur de « Félitsa » n'était dramaturge à aucun degré. Diérjavine. Comme celle de Lomonossov, sa gloire a eu des for- tunes diverses. Il passe aujourd'hui encore pour le plus grand poète russe du xv!!!*" siècle et, si on classe Lomo- nossov avec les savants, l'appréciation n'est que juste. Jus- qu'à Pouchkine, le grand démolisseur des réputations con- sacrées, elle a subi une surenchère considérable. On disait un « grand poète », sans acception de chronologie ou de comparaison; on disait même : « un dieu ». Pouchkine s'est acharné sur l'idole et Biélinski a redoublé les coups. Le dieu arraché de l'Olympe s'est vu refuser jusqu'à la qualité d'artiste. A vrai dire, comme tous les écrivains de sa génération, il a été un dilettante, ne fréquentant le Parnasse qu'entre des séjours plus séduisants, ou plus 110 LITTÉRATURE RUSSE lucratifs, dans le monde de la cour et dans le monde des chancelleries. Il y a laissé de fâcheux souvenirs, qui ont pu armer la sévérité de ses détracteurs posthumes. La publication, en 1859, de ses Mémoires très et même trop sincères, jetant un flot de lumière crue sur cette partie de sa carrière, a épaissi l'ombre qui déjà couvrait l'autre. Descendant d'une ancienne famille tatare, Gabriel RoMANOviTCH DiÉR.TAviNE (1743-1816) fit SCS premières études au gymnase de Kasan, où, à s'en rapporter à ses souvenirs, « on enseignait la religion sans catéchisme, les langues sans grammaire et la musique sans notes ». Il y apprit, cependant, assez d'allemand pour lire dans l'original Gellert et Hagedorn, Heller et Kleist, Herder et Klopstock : un cours complet de poétique. Après quoi, ayant achevé ses classes, il prit du service comme tout le monde et vécut douze années dans les casernes du régiment Préobrajenski. Ses « Odes de Tchitalgaï » (montagne ainsi nommée), inspirées ou même traduites de Frédéric II — il prenait pour modèle Frédéric II poète, le malheureux! — une épître à Michelsohn, le vainqueur de Pougatchov, et le commencement d'un poème épique, « La Pougatchov- chtchina », datent de cette époque. Conformément au programme rédigé par Tatichtchev, l'auteur de ces essais passa ensuite dans les cadres du service civil, et rédigea des projets de règlement financier, tout en chantant les charmes de Plènire^ une belle Portugaise, dont il deve- nait l'heureux époux. En 1778, il collabora au « Messager de Saint-Pétersbourg » et y inséra deux panégyriques rimes de Pierre le Grand, une épître à Chouvalov et la fameuse « Ode aux Souverains », qui plus tard lui valut la réputation d'un jacobin. Son renom littéraire ne s'établit qu'en 1782 avec la publication de sa « Félitsa », poème DIERJAVINE 111 inspiré par un conte de Catherine II, où une bonne fée de ce nom, figurant le bonheur, récompensait un jeune prince vertueux. Cette bonne fée ne pouvait être que Catherine elle-même ; Diérjavine le laissa entendre et y gagna une tabatière d'or contenant 500 ducats ; mais bientôt après Fèlitsa l'engageait à prendre congé de la carrière admi- nistrative, où il manquait de docilité. « Qu'il écrive des vers! » Il en écrivit pour Zoubov et pour Patiomkine, les deux favoris rivaux, et réussit à rentrer en grâce par ce moyen scabreux, voire h pénétrer dans l'intimité de la souveraine comme secrétaire de son cabinet. Un jour, comme il travaillait avec elle , le second secrétaire, Popov, s'entendit appeler : « Restez là; ce monsieur donne trop de liberté à ses mains. » Zoubov et Patiomkine suffisaient à Catherine pour le moment. Elle pardonna néanmoins, mais pensa que tant de clémence méritait un autre poème laudatif. Rien ne vint. Vue de près, Fèlitsa n'inspirait plus le poète. On se sépara, et, relégué au Sénat, Diérjavine ne remonta la pente glissante que sous Paul et sous Alexandre. Il s'était assagi. Président du Collège du Commerce en 1800, puis ministre de la justice en 1802, le jacobin présumé d'autrefois, l'apologiste des idées humanitaires attribuées à Fèlitsa^ aligna des vers contre l'affranchissement des serfs et réussit, en 1803, à se faire congédier comme réactionnaire ! Il passa les treize dernières années de sa vie dans sa terre de Zvanka, où il écrivit ses mémoires et s'avisa, à soixante ans passés, d'aborder le théâtre. En 1811 , il fonda aussi à Saint-Pétersbourg, avec A. S. Chichkov, la « Société des amis de la langue russe «, qui fut elle-même une entreprise de réaction 112 LITTEHATURE RUSSE contre les nouvelles tendances littéraires, représentées par Karamzine et Joukovski. On veut qu'il ait eu con- science avant sa mort de l'inanité de cette tentative. Le 8 janvier 1815, jour de séance publique au Lycée de Tsarskoïé-Sielo, il entendit un des élèves lire des vers de sa composition. Il complimenta l'auteur et soupira : « Mon temps est passé! » L'élève s'appelait Pouchkine. J'ai bien peur que l'anecdote ne doive être mise au compte de quelque imagination complaisante, car j'ai lu la pièce de vers. Elle contient un éloge pompeux de Catherine II, de son petit-fils et de Diérjavine lui-même. Et la facture en est dans le style de Diérjavine aussi. Rien n'y annonce encore l'auteur d' « Eugène Oniéguine ». La poésie ne fut pas, à l'époque de Catherine, elle n'a guère été jusqu'ici en Russie ce que d'autres éléments d'existence en ont fait ailleurs : l'épanouissement naturel de la vie nationale, une joie, une parure. Elle fut, à l'origine surtout, un instrument d'attaque et de défense, dont quelques élus s'armaient contre les misères de l'existence commune. C'est pour cela que la satire y domine, la plainte en traverse et pénètre tous les accents, un noir pessimisme en fait le fond. Et cela n'eût pas empêché Diérjavine d'être un grand poète, en effet; mais il fut, avant toute chose, l'homme de son temps. Son œuvre est comme un miroir où le règne de Catherine se reflète sous tous ses aspects et dans toutes ses phases. Ainsi faite, elle a des parties brillantes et des trous, d'ombre en proportion égale, de la verve, une certaine élévation, pas de sentiment esthétique personnel et nulle conscience morale. Diérjavine n'a aperçu le beau qu'à travers les yeux d'autrui et il a souvent perdu de vue le bien. II a rencontré quelques nobles accents, mais tou- jours en nous donnant la sensation d'une leçon bien DIERJAVINE 113 apprise. Plus souvent encore sa muse a traîné en de mau- vais lieux, où la débauche du talent suivait l'avilissement du caractère. Jusqu'à « Félitsa », il resta l'élève de Trédiakovski et l'imitateur de Lomonossov. Mais ce dernier modèle dépassait en hauteur la mesure naturelle de son talent; il eut l'esprit de se l'avouer, et, sur le conseil de quel- ques amis, descendit jusqu'à Anacréon, en passant par Horace et par Ossian. 11 ne savait ni le latin, ni le grec, ni l'anglais. Moins doués, mais plus instruits, les amis : Lvov, Kapnist, Dmitriev s'employèrent à écarter cet obstacle. Leur assistance est allée jusqu'à des corrections assez copieuses, dont les manuscrits du poète portent la trace. « Félitsa », comme la plupart de ses poèmes, offre à la vue un mélange d'ode et de satire : glorification de Catherine, critique des mœurs contemporaines. Le ton général est d'un humoriste. Quittant le ciel, la déesse du bonheur devient une princesse tatare, dont un murza chante les vertus. Ce murza, qui réapparaît dans un autre poème (« La Vision du murza », 1783), était sin- cère, dit-on. Le fut-il encore, en célébrant plus tard les exploits du « Mars russe » (Patiomkine), ou ceux de Zoubov? On risquerait de s'égarer, d'autre part, en cher- chant son origine dans la steppe criméenne. Je crois bien qu'il faut la prendre dans deux numéros du Spectator (159 et 604), où, sous le même titre {Vision of Mirza), Addison a employé la même allégorie pour exprimer une idée identique : la transparence lumineuse de la vie à travers l'imagination. Dans r « Ode pour la prise de Varsovie » (1794) et dans les poèmes consacrés aux exploits de Souvarov en Italie, l'imitation d'Ossian est encore plus proche. Le LITTÉRATURE RUSSE. O 114 LITTERATURE RUSSE poète « des nuages et des mers » y est même nommé. En même temps, la note mélancoliquement philoso- phique et philosophiquement moralisatrice, retours de la pensée sur les dessous mystérieux de la vie humaine, aspirations à un idéal supérieur de grandeur et de bonheur, méditations sur la mort et sur l'éternité, appels à la vérité, à la justice, à la bonté, s'y accentue progres- sivement. Elle domine dans les « Épîtrcs » adressées aux amis de la première et de la dernière heure : Lvov, Kap- nist, Chouvalov, Narychkine, Khrapovitski. Dans l'en- semble de l'œuvre, festin poétique où le faux barde écos- sais voisine ainsi avec Horace, c'est encore Anacréon cependant qui tient le haut bout de la table, et, derrière Épicure, Diogène y prend trop souvent ses aises. Dans ses tentatives dramatiques, conçues in extremis, Diérjavine eut des vues très ambitieuses : il rêva d'un théâtre qui fût une école comme en Grèce, et il prétendit lui donner une large base populaire, empruntée à l'his- toire et h la poésie nationale. La publication, en 1804, par Klioutcharev, d'un recueil de bylines^ l'engagea à mettre à la scène un « Dobrynia », où un chœur déjeunes filles russes paraissait au quatrième acte. Au grand scan- dale de la « Société des amis de la langue russe », le poète se laissait même entraîner simultanément, par l'exemple de Joukovski, jusqu'à composer des ballades sur des motifs populaires. Mais, classique, cependant, dans le fond de son être, il n'échappa pas à la tentation de mettre à son Dobrynia un masque cornélien, quitte à défigurer entièrement le bonhomme. Il n'avait pas d'ail- leurs, je l'ai dit déjà, le don de la scène. Pouchkine est allé trop loin, assurément, en lui refu- sant, d'une façon générale et absolue, tous les dons de l'artiste. Il eut beau jeu avec la langue de l'ex-grenadier : DIERJAVINE 115 « Diérj aviné ne connaissait ni la grammaire ni l'esprit de la langue russe (en quoi il était inférieur à Lomo- nossov); il n'avait aucune idée du style, ni de l'harmonie, ni même des règles de la versification... En le lisant, vous croyez lire une mauvaise traduction d'un bizarre original. En vérité, son génie pensait en tatare et n'a pas eu le temps d'apprendre à écrire le russe, m (Lettres au baron Delwig.) J'éprouve un embarras naturel à contredire un tel juge. Le verbe du Tatare me paraît cependant, au moins par endroits, très expressif, plastique et puissant, sinon correct. Avec moins d'ampleur, son vers a plus de simpli- cité, une allure plus libre que celui de Lomonossov, une souplesse beaucoup plus grande, et, dans l'emploi de nouvelles mesures rompant l'uniformité classique, une variété de ressources dont Pouchkine lui-même me paraît avoir fait son profit. Je crois bien aussi que c'est l'homme, le Ichinovnik et le courtisan, qui a compromis, devant ce juge, la cause du poète. Diérjavine a eu, dans le genre lyrique, une légion d'imitateurs, pour la plupart oubliés aujourd'hui : Kostrov (lermil Ivanovitch, 7 1796), Petrov (Vassili Petrovitch, 7 1800), un imitateur d'Addison, celui-ci, et un adepte fervent de la poésie anglaise, à la suite d'un séjour de cinq années à Londres, employé à la traduction du « Paradis perdu )> de Milton. Le chantre de « Félitsa » n'a pas touché à l'épopée, bien que son œuvre entière puisse passer pour une évocation épique du règne de Catherine. L'honneur de marcher sur les traces d'Homère fut abandonné par lui à Khéraskov. 116 LITTERATURE RUSSE Khéraskov. Si, en vue d'une étude comparative, vous vouliez pos- séder une carte d'échantillons, où le style de l'Iliade, celui de l'Enéide et celui de la « Jérusalem délivrée )), ou encore de la « Henriade )), voisineraient en une juxtapo- sition libre presque de tout artifice propre à les con- fondre, vous ne sauriez être mieux servis qu'en recourant à la « Rossiade » ou au « Vladimir » de Michel Mat- viÉiÉviTCH Khéraskov (1733-1807). Le poète a fait con- sciencieusement souffleries Zéphirs et pleurer les Dryades dans les forêts proches de Kasan, et industrieusement réuni dans la figure d'Ivan le Terrible les traits d'Aga- memnon et ceux de Godefroi. La « Rossiade » est l'his- toire de la conquête de Kasan, rattachée aux entreprises plus modernes qui illustrèrent le règne de Catherine, et elle a dû à ce lien une bonne partie de son succès. L'auteur était un lettré, un universitaire égaré dans la poésie. Tour à tour soldat — il appartenait à une vieille famille valaque, — curateur de l'Université de Moscou et directeur du théâtre de cette ville, il exerça une influence littéraire considérable par la publication de deux recueils périodiques, auxquels collaboraient les meilleurs écri- vains du temps. Affilié en 1775 au maçonnisme, il favorisa la propagande de Novikov et de son maître allemand, Schwartz, en attribuant une chaire à celui-ci et en afî^er- mant à celui-là la typographie universitaire. Ses poèmes épiques portent aussi une forte empreinte de mysticisme : lutte entre le bien et le mal dans la « Rossiade » ; lutte, dans « Vladimir », entre les instincts païens et la foi chré- tienne, et victoire, ici et là, de l'élément meilleur, due à l'intervention de forces occultes, qui relèvent moins de KHÉRASKOV 117 l'évangile que de la cabale et font, aussi peu évangélique- ment que possible, prévaloir le principe ésotérique du mal opposé au mal, du mensonge combattu par le men- songe, pour le triomphe définitif de la vérité et de la vertu. Si vous en êtes curieux, vous retrouverez les mêmes idées et les mêmes tendances dans de nombreux romans imités par Khéraskov de Fénelon, de Marmontel, de Barclay. Vous les découvrirez encore, généralisées et popularisées, dans une bizarre application que d'autres écrivains contemporains ont faite, en Russie, du roman sensualiste importé de France. N'oubliez pas que vous êtes dans un pays où Gogol passera pour un imitateur de Paul de Kock! Ce roman, les adaptateurs russes le con- çoivent comme une satire, en y ajustant des intentions moralisatrices. Ainsi Tchoulkov et Ismailov, dans des tentatives, d'un réalisme étonnant, pour russifier le type populaire de Fauhlas. Le roman de caractère de Richardson trouvait égale- ment en Russie, à cette époque, beaucoup de lecteurs et quelques imitateurs , dont Fiodor Emine (1735-1770) , auteur des « Aventures de Miramond )), où on a deviné une autobiographie. Miramond est un autre Télémaque, voyageant sous la conduite d'un Mentor, proche parent, semble-t-il, de l'auteur. Voyage accidenté, où le maître et le disciple ont peine souvent à s'entendre et où s'accuse le désaccord intime, qui est le trait général et caractéris- tique de la littérature contemporaine. Contradiction angoissante entre ce que l'on prend au dehors de toutes mains et ce que l'on tient à garder de son propre fonds, la querelle se fait plus visible encore dans la « Dou- chenka » (Petite Psyché) de Bogdanovitch (Hippolyte Fiodorovitch, 1743-1803), poème qui eut, à son appari- 118 LITTERATURE RUSSE tion, un retentissement énorme et plus tard l'honneur d'inspirer Pouchkine dans un de ses premiers essais poétiques. Bogdanovitch et Khemnit:[er. Ce n'est, à y regarder de près, qu'une adaptation ver- sifiée des c( Amours de Psyché et de Cupidon » de La Fontaine, qui lui-même, on le sait, a emprunté son sujet h (( L'Ane d'or » d'Apulée. Bogdanovitch n'y a ajouté que quelques épisodes d'un cynisme révoltant, et une part de sentiment personnel dans la conception du type de sa Psyché. Douchenka est une coquette vulgaire et dépravée, à laquelle Zeus consent à rendre la beauté du corps par égard pour la beauté d'une âme qui lui plaît telle quelle et ne paraît pas déplaire aussi au poète. Bog- danovitch appartenait au cercle intime de Khéraskov, de Novikov, et de Schwartz. Maïkov (Vassili Ivanovitch, 1728-1778), qui, dans le même genre héroï-comique, a glissé à la parodie obscène, en était aussi. Son « lélissei » ou « Bacchus irrité » est simplement une ordure. La Fontaine a fait un meilleur élève dans Khemnitzer (Ivan Ivanovitch, 1745-1784), le premier en date des fabulistes russes, si l'on prend les fables de Kantémir et de Soumarokov pour ce qu'elles sont, h savoir des satires. D'une famille allemande, originaire vraisembla- blement de Chemnitz, en Silésie, auteur de vers alle- mands dans sa première jeunesse et simple dilettante des lettres russes dans l'âge mûr — il mourut consul général à Smyrne, — cet étranger eut en commun avec son maître français un caractère presque enfantin et un esprit très pénétrant dans une âme simple et bonne. BOGDANOVITCH ET KHEMNITZER 119 Plus simple et moins artistique que La Fontaine, moins sentimental que Gellert, presque seul parmi ses contem- porains russes, il a touché à l'originalité. La littérature étrangère arrivait à ce moment en Russie comme une marée d'orage, roulant des vagues écumeuses, remuant la fange du sol qu'elle recouvrait et y creusant des abîmes. A partir de 1768, Catherine donna 5 000 rou- bles par an sur sa cassette pour la traduction des livres étrangers. Elle y mit la main elle-même en traduisant le neuvième chapitre du « Bélisaire » de Marmontel, et Von- Visine, Kniajnine, Khéraskov s'attelèrent à la besogne. Une commission de traducteurs fonctionna en perma- nence auprès de l'Académie des sciences. Diverses sociétés furent formées pour le même objet. Un proprié- taire du gouvernement de Tambov, Rekhmaninov, tra- duisit et publia les écrits de Voltaire. Le directeur du gymnase de Kasan, Verevkine, entreprit l'Encyclopédie entière de Diderot. Des extraits en russe d'auteurs français : VEsprit de Voltaire, VEsprit de Rousseau, VEs- prit d'Ilelvétius, circulèrent en abondance. Nulle au point de vue politique, l'influence de cette propagande appa- raît, à distance, presque insignifiante au point de vue humanitaire. Les gentilshommes, qui allaient faire leur cour à Ferney et offraient l'hospitalité de leurs châteaux à Rousseau, étaient les mêmes qui protestèrent contre l'affranchissement des serfs, projeté par deux membres trop pressés de la « Commission législative » : Korovine et Protassov. Seul le pôle négatif de la philosophie fran- çaise, le scepticisme religieux, exerça un pouvoir d'at- traction réel. Il n'exigeait aucun sacrifice. A la fin du xviii*" siècle, dans l'organisation politique et sociale de la Russie, rien n'avait bougé ; mais le pays était rempli de libres penseurs et ce mouvement d'esprits provoquait une 120 LITTERATURE RUSSE réaction naturelle : une crue subite du courant mystique versé accidentellement et momentanément dans le lit vaseux du maçonnisme local. Radichtchev et Novikov personnifièrent ces deux phases de la vie intellectuelle du temps. Radichtchev et Novikov. Issu d'une famille noble et élevé à l'école des pages, Alexandre Nikolaiévitch Radichtchev (1749-1802) est un représentant typique, bien qu'un peu excentrique, de cette génération contemporaine de gentilshommes qui buvaient à la coupe philosophique et qui en avaient la tête tournée. Quatre années durant, il écouta d'une oreille distraite, à Leipzig, les leçons de Gellert et de Platner, en donnant toute son application à l'étude de Voltaire, de Rousseau, d'Helvétius et de Mably, Au retour, la lecture de 1' « Histoire des Indes » de l'abbé Raynal et du « Voyage sentimental » de Sterne, le jeta dans un état d'àme violent, où de bons juges, dont Pouch- kine, ont cru apercevoir des symptômes de folie. Publié en 1790, le « Voyage de Pétersbourg à Moscou » tra- duisit ces impressions. A Sterne l'auteur avait emprunté la forme générale du récit et jusqu'à des épisodes carac- téristiques, comme celui du moine de Calais, facilement reconnaissable sous les traits d'un chantre d'église philo- sophe. De Voltaire il tenait un scepticisme libertin, l'horreur du fanatisme et le mépris des préjugés. Chez Rousseau et chez Raynal il avait fait provision de philan- thropie et de cynisme chez Diderot. Ajoutez-y et ajustez-y comme vous pourrez des professions de foi orthodoxe, accolées à des tirades contre les prêtres, éternels exploi- KADICHTCHEV ET NOVIKOV 121 leurs du genre humain ; l'apologie du pouvoir autocra- tique suivant une tirade révolutionnaire et vous aurez une idée complète du livre. Dépassant Voltaire et Rousseau, Radichtcliev accorde aux paysans affranchis la propriété des terres par eux cultivées, mais il s'en rapporte au samodiérja{>ié pour réaliser cette réforme, ce en quoi il est bon prophète, en commettant seulement une erreur de date. Il témoigne beaucoup de sympathie pour les classes inférieures, se disant assuré que les sentiments moraux y sont plus développés qu'à l'étage au-dessus, mais n'en étant pas empêché de manifester de l'étonne- ment au sujet d'une paysanne qui se montre fidèle h la parole donnée. Le cas est rare dans sa classe, affirme- t-il. Il est plein de contradictions, avec une incertitude visible dans l'esprit quant au but à atteindre. Mais s'en est-il seulement proposé un? Il ne pouvait imaginer, en 1790, que Catherine laisserait circuler son opuscule. Le temps des coquetteries philosophiques était passé. Elle aurait pu supprimer le livre sans toucher à l'auteur, qui — il l'a prouvé depuis — était inoffensif. Très femme à ses heures, quelque plaisir qu'elle ait trouvé à s'entendre appeler Catherine le Grand, la veuve de Pierre III prit une massue pour assommer cette mouche. Radichtchev passa dix années en Sibérie, y employant son temps, quand on lui eut rendu la permission d'écrire, à com- poser, avec des extraits de Locke, de Newton et de Rous- seau, un autre ouvrage : « Sur l'homme, la mort et l'im- mortalité )), qui aurait dû suffire à désarmer la souve- veraine. Rappelé d'exil par Paul Y^ et nommé par Alexandre P"' membre d'une nouvelle commission légis- lative, il rédigea un projet de réforme judiciaire avec application du jury. Ce fut sa destinée de retarder tou- jours ou d'avancer sur l'heure du temps. Le président de 122 LITTERATURE RUSSE la Commission, Zavadovski, lui demanda avec un sourire féroce s'il avait la nostalgie du paysage sibérien. Avec son imagination exaltée, et ses nerfs que les épreuves de la veille n'avaient pas calmés, le malheureux en fut affolé. En rentrant chez lui, il s'empoisonna (12 sep. 1802) avec un grand verre d'alcool avalé d'un trait. Son influence avait été nulle. Au moment de son départ pour la Sibérie c'est à peine si on remarqua la disparition de ce petit employé aux douanes. Il servait par là. Cela fit l'effet d'une pierre tombant dans l'eau. Pouchkine devait plus tard avoir un moment d'engouement et d'enthousiasme juvénile pour le « Voyage ». A la réflexion, il compara l'œuvre à un miroir brisé, où tous les objets paraissaient déformés. Il formula des réserves sur le fond et jugea sévèrement la forme, ce qui était peut-être superflu. Radichtchev ne savait pas écrire et ne s'était pas donné le temps d'apprendre à penser. Un dilettante encore et un déséquilibré, mal préparé pour l'apostolat. NoviKOv (Nicolas Ivanovitch, 1744-1818) fut, lui, un apôtre, avec toutes les qualités et tous les défauts de l'emploi. Il était né prédicateur. Il prêcha d'abord la croisade du oénie national asservi contre ses maîtres occidentaux. iSIais il lui arriva ce qui devait arriver, après lui, à tous les outranciers du nationalisme : la négation violente et absolue des emprunts faits à l'étranger le con- duisit, par la voie de la table rase... au néant. Il prit peur et se réfugia dans la chapelle mystique, sans souci, cette fois, des mains étrangères qui l'avaient bâtie. En même temps il parvenait à comprendre que, pour entrer en possession d'une culture originale, le sol national avait besoin d'être remué dans ses profondeurs. Sous l'in- fluence de cette conception, le théoricien céda la place RADICHTCHEV ET NOVIKOV 123 en lui à l'homme d'action, le publiciste à l'éducateur, et alors fut inau:^urée la plus belle partie d'une carrière, à laquelle il n'a manqué peut-être que la durée pour avancer d'un demi-siècle une œuvre qui, aujourd'hui, n'en est toujours qu'à ses commencements. Novikov fut arrêté à mi-tâche. Je vais essayer de résumer son his- toire, très mouvementée et très obscure encore. J'ai dit les premiers démêlés de l'éditeur du « Bourdon » avec Catherine. Gentilhomme comme Radichtchev, Novi- kov avait servi antérieurement dans l'armée et rempli l'office de secrétaire à la « Commission léo-islative ». En 1769, le journalisme l'attira et l'absorba tout entier. Sous Elisabeth, tout en s'inspirant des modèles ans^lais, français ou allemands, la presse périodique conserva, en Russie, un caractère officiellement académique, main- tenue et confinée dans le domaine de la littérature et de la science. Catherine la jeta brusquement dans la mêlée contemporaine des idées politiques et sociales. Les pre- miers coups qu'y échangèrent des champions inexpéri- mentés portaient à faux : avec les armes empruntées à Steele et à Addison, on se battit contre des moulins à vent ; je veux dire contre ou pour des hommes et des choses qui appartenaient h un monde étranger, absent. Examinez de près, dans les « Mélanges » de Catherine, tel tableau des préjugés à extirper du Zamoskvoriéichié (faubourg de l'ancienne capitale, derrière la Moskva) : vous y apercevrez, sous un apprêt sommaire, un fond emprunté au Spectatoi\ et la broderie jurant avec le canevas. Novikov, avec son « Bourdon » (1769-1770), coupa le premier dans le vif, s'attaquant h la réalité pré- sente et ambiante : vénalité des employés, corruption des juges, démoralisation générale. Il avait la main lourde, le trait gros : « Un cochon de lait russe, qui a parcouru 124 LITTERATURE RUSSE les pays étrangers pour éclairer son esprit, en revient habituellement à l'état de cochon adulte ». Les coups pleuvaient si dru que Catherine jugea à propos d'in- tervenir. En devenant sérieux, le jeu cessait de lui plaire. Novikov oubliait d'ailleurs de ménager les amis de la souveraine, ses philosophes, qui lui étaient encore chers. Mettant leurs doctrines à l'épreuve de son bon sens de demi-barbare, il arrivait à des constatations irritantes pour l'élève de Voltaire. Une suspension d'armes fut ordonnée; après quoi, à travers de nouvelles éclipses du libéralisme impérial, le combat se poursuivit de 1769 à 1774, soutenu de part et d'autre par un nombre à peu près égal de combattants, lesquels, d'ail- leurs, passaient fréquemment d'un camp à l'autre. Lit- térairement inféodée au Tattler et au Spectator, toute cette presse satirique se laissait entraîner dans un sens par une même tendance insurrectionnelle. Comme là-bas, contre Pope et Dryden, il y avait ici levée en niasse contre la gallomanie et le classicisme français, et, sur ce terrain, les adversaires se tendaient la main. Après 1774, il y eut une nouvelle trêve, dont Novikov, cette fois, fut l'auteur responsable; il subissait la crise morale que j'ai indiquée plus haut. Dans les derniers numéros de « La Bourse » [Kochélek), autre organe rédigé par lui, il était arrivé au nihilisme pratique. Schwartz se trouva là à propos pour lui tendre la main au bord de l'abîme. L'introduction du maçonnisme en Russie remonte au règne d'Elisabeth ; mais la première grande loge ne fut ouverte à Pétersbourg qu'en 1772. Elle relevait du rite écossais et tenait de lui sa forme, simple et pure entre toutes. Schwartz introduisit les formes continentales, entachées d'illuminisme et de charlatanerie, mais que RADICHTCHEV ET NOVIKOV 125 leur teinte mystique rendait plus conformes au génie national. Novikov était affilié, depuis 1772, à la confrérie ano-laise et dirigé déjà par son influence vers cette voie d'activité féconde, qui a fait de lui l'ouvrier le plus méri- tant d'une époque où la répartition des mérites n'a pas encore été opérée équitablement. Il s'essayait au métier de vulgarisateur; il publiait successivement un « Lexique historique des écrivains russes », une « Hydrographie russe », et, sous le titre de « Vieille bibliothèque russe », un recueil de documents historiques. Schwartz, dont il fit la connaissance en 1779, après avoir transporté sa résidence de Saint-Pétersbourg à Moscou, était le guide dont il avait besoin pour donner dans ce sens tout son effort et toute sa mesure. Cet Allemand rêveur et exalté lui communiqua l'étincelle qui allume les grands enthou- siasmes. Novikov se révéla soudain fondateur d'écoles, de typographies et de librairies, propagateur de manuels religieux. Un précurseur de Tolstoï, plus pratique, car à sa propagande il ajoutait des hôpitaux et des phar- macies. En même temps, il dirigeait la Gazette de Moscou, qui voyait augmenter le nombre de ses abonnés de 600 à 4000. En 1782, il fonda la « Société des amis de la Science », transformée deux années plus tard en « Société typographique », pour profiter d'un régime éphémère de liberté littéraire, inauguré en janvier 1783 par un oukase qui ne devait pas tarder à être rapporté. Les imprimeries pullulèrent h Moscou, et Novikov les mit à contribution pour une quantité prodigieuse de brochures, où il enseignait sa nouvelle foi : l'accord possible entre la foi et la raison, entre l'intelliaence et le sentiment: l'accord nécessaire entre l'éducation et l'instruction. Il complétait cette doctrine, qui n'avait rien d'original. 126 LITTKRATURE BUSSE par quelques idées neuves et hardies, proclamant, entre autres, le droit de la femme à une éducation supérieure. L'ensemble de sa religion manqua toujours de consistance et de clarté, en même temps que ses coréligionaires en franc-maçonnerie, dont Lapoukhine (Ivan Vladimirovitch, 1756-1816) fut le plus marquant, s'enfonçaient dans un brouillard opaque fait de fantaisies théosophiques et d'artistiques mais obscures allégories. Tous ensemble, ils n'en introduisaient pas moins dans !a vie nationale un principe vivifiant et sain de retour sur soi-même, de travail intérieur, d'indépendance. Et Catherine elle-même encouragea leur effort labo- rieux jusqu'au jour où elle crut s'apercevoir qu'il corres- pondait par des fils mystérieux à la poussée révolution- naire du dehors. De la part de cette femme, qui se piquait de clairvoyance, ce fut une lourde et impardonnable méprise. D'essence internationale comme partout ailleurs, le maçonnisme contemporain prenait en Russie un carac- tère nettement réactionnaire, allant, dans son piétisme exalté, à l'encontre du mouvement philosophique et humanitaire dont la Révolution devait sortir. Très h l'aise et s'orientant admir;;blement au milieu des com- plications mesquines du monde des chancelleries, Cathe- rine était incapable de se reconnaître dans la complexité autrement subtile des phénomènes moraux qui agi- taient l'âme du siècle. A un moment, toute aofitation lui parut insupportable. La consigne fut de ne pas bouger, et, en janvier 1792, arrêté dans sa terre d'Avdotino, oîi il prenait quelque repos, Novikov prit, entre deux hus- sards, le chemin de la forteresse de Schliisselbourpr. Ses établissements philanthropiques, ses imprimeries, ses librairies durent disparaître. Paul I", au commencement d'un règne qui devait augmenter la population des pri- HADICHTCHEV ET NOVIKOV 127 sons, eut l'idée d'ouvrir celle du glorieux raartyr. La légende veut même qu'il ait sollicité à genoux sou pardon. Quelque extravagance qu'il y ait au trait, oa ne peut guère le tenir pour vraisemblable, car, de tout ce qu'on lui avait pris, Novikov ne recouvra, avec la liberté, que le droit d'aller traîner, à Avdotino, une vie désormais oisive. Sans précurseurs, dans son pays, il y resta sans héri- tiers directs. Une part seulement de son inspiration, avec la hauteur morale en moins, se retrouve chez cette amie des meilleurs jours, dont Catherine n'a pas manqué aussi de faire une victime et à laquelle l'honneur bizarre échut néanmoins de marcher en tête du mouvement scientifique de son temps : la Princesse Dachkov. La Princesse Dachkov. Ce mouvement fut restreint et pauvre en résultats. Le courant de réaction contre l'élément étranger avait beau triompher à l'Université de Pétersbourg, comme à celle de Moscou, et y substituer des maîtres indigènes, Sokolov, Zouiev, Oziérétskovski, Protassov, Devnitski, Zybéline, Véniaminov, Trébotarev, Trétiakov, Strakhov, à l'ancien personnel exotique ; les œuvres manquèrent pour remplacer celle d'un Mûller ou celle d'un Bernoulli. Les discours d'apparat et la propagande scientifique dans les journaux absorbaient l'effort des nouveaux savants. Cette presse scientifique et la création, en 1785, de 1' « Aca- démie russe », pour « l'épuration et le perfectionnement de la langue nationale « n'en constituèrent pas moins, pour l'époque, un progrès considérable et la Princesse Dachkov (Catherine Romanovna, 1743-1810) y eut la plus grande part. 128 LITTERATURE RUSSE Fille du général en chef R. I. Vorontsov et élève intel- lectuelle de Bayle, de Voltaire et de Montesquieu, elle galopa, en 1762, à côté de Catherine sur cette route de Saint-Pétersbourg à Péterhof, qui fut pour la future Sémiramis du Noi'd le chemin du pouvoir et de la gloire. Elle collabora ensuite à quelques journaux, écrivit, sur la demande de l'Impératrice, une comédie pour le théâtre de l'Ermitage, et, sans que Catherine l'ait demandé cette fois, « chipota » fiévreusement dans le domaine de la politique, où Sémiramis prétendait suffire à la besogne. Des froissements en résultèrent, qui, en 1769, donnèrent à la Princesse le goût de voyager. Elle visita Paris et fit un plus long séjour en Ecosse, où elle connut Robertson et Adam Smith et fit diplômer son fils à l'Université d'Edimbourg. En 1781, elle revint, et, comme elle se reprenait à « chipoter » encore, Catherine lui donna, en 1783, la présidence de V Académie des Sciences, « comme un os à ronger ». Elle se fit beaucoup prier, accepta cependant et demeura au poste pendant douze ans, en y ajoutant la rédaction de 1' « Interlocuteur » et plus tard la présidence de V Académie russe, qui fut en quelque sorte une émanation de ce journal. L' « Interlocuteur » fut cause de nouveaux dissentiments entre elle et la sou- veraine, et la publication, en 1795, du « Vadime » de Kniajnine consomma la brouille. L'amie disgraciée se retira à la campagne et y écrivit des mémoires, dont Miss Wilniot, devenue plus tard Mistress Bradford, une compagne ramenée d'Angleterre, garda le manuscrit français et dont une version anglaise fut publiée en 1840 par Herzen. L'auteur de ces mémoires a laissé le souvenir d'un caractère fâcheux, mais d'une âme ouverte à de nobles sentiments. Elle a encouragé de tout son pouvoir une LE MOUVEMENT SCIENTIFIQUE 129 école historique, dont Chtcherbatov et Boltine furent, à cette époque, les représentants les plus éminents. Je n'ai pas parlé de sa beauté. C'est que je n'avais rien à en dire qui fût plaisant. Le mouvement scientifique. L'école dont je viens de faire mention a été, dans son essence, moins scientifique que polémique. Il s'est agi pour elle, principalement, de prêter main-forte à l'auteur de V Antidote, en prenant la défense du passé national outragé contre tous les abbés Chappe de l'Occident. Dans son « Histoire de la Russie depuis les temps les plus anciens » et surtout dans son essai plus populaire « Sur la corruption des mœurs en Russie », qui n'a vu le jour qu'en 1858, le prince Chtcherbatov (Michel Mikhaï- LoviTCH, 1733-1790) fut le théoricien du groupe. Et la théorie l'a conduit beaucoup plus loin que l'auteur de V Antidote n'eût souhaité — jusqu'à la condamnation géné- rale du présent tout entier, en comprenant dans le bloc et l'œuvre de Catherine et celle de Pierre le Grand, dont un autre historien, Golikov, entreprenait simultanément l'apologie en dix énormes volumes accompagnés de dix-huit suppléments. Le point de vue de Chtcherbatov est à peu près déjà celui des slavophiles modernes, mais aussi celui de Diérjavine dans quelques-unes de ses odes. Quant à Golikov, c'est un autre dilettante, sans instruction, sans méthode et sans esprit critique. Chtcherbatov a quelque savoir et beaucoup plus de jugement. Il a étudié l'histoire des autres peuples et introduit la méthode comparative dans l'historiographie de son pays. Il a pratiqué les meilleurs auteurs et s'est mis en état de citer Hume plus LITTERATCRE RUSSE. 130 LITTERATURE RUSSE OU moins à propos. Son jugement est obscurci par un dogmatisme intransigeant et son savoir compromis par un style incorrect et insupportablement lourd. BoLTiNE (Ivan Nikitich, 1735-1792), général-major et compagnon favori de Patiomkine, s'est illustré par deux volumes de notes sur 1' « Histoire russe » de Chtcher- batov et deux autres sur 1' « Ancienne et nouvelle His- toire russe » du médecin français Leclercq. Appartenant à une vieille famille d'origine tatare, collectionneur intré- pide de vieux manuscrits et éditeur, avec lélaguine et Moussine-Pouchkine, de la Rousskaïa Pravda (Vieux code russe), il est le sophiste du slavophilisme contemporain. La thèse slavophile eut, dès cette époque, des adeptes fervents, mais aussi des contradicteurs non moins pas- sionnés, au nombre desquels se distinguait le jeune Karamzine, qui devait, depuis, changer de religion. Elle a trouvé une justification partielle dans les mémoires très nombreux qui nous ont été légués par le grand règne et où s'étalent, en un tableau instructif, des preuves de corruption morale, propres à infirmer l'idée que Pierre et Catherine pouvaient avoir des bienfaits résul- tant de leur œuvre. La lecture des souvenirs de la Prin- cesse Dachkov et de ceux de Diérjavine est particulière- ment intéressante à cet égard, mais demande à être faite avec précaution : l'ex-amie de Catherine a pu avoir la mémoire troublée par la colère et l'auteur de « Félitsa » par le grand âge. En dehors de l'histoire, 1' « âge d'or )) n'a marqué, en somme, dans la science, que par des velléités, des pré- somptions et des prétentions mal justifiées. CHAPITRE Yl PÉRIODE DE TRANSITION. — KARAMZINE ET JOUKOVSKI. 1. Le romantisme et la littérature russe. — 2. Évolution intellectuelle et politique. Alexandre V. — 3. Karamzine. La pauvre Lise. Libéralisme- et retour aux idées réactionnaires, La réforme de Spéranski. Karamzine au nombre de ses adversaires. L'historiographie officielle. L'histoire de Russie. Les successeurs littéraires de Karamzine. — 4. Dmitriev et Oziérov. Le cercle de Ghichkov. — 5. Joukovski. Début sensationnel. Espérances déçues. Un faux romantique. Le poète et le pédagogue. Imi- tations et traductions. — 6. Batiouchkov. Un classique du type grec. — 7. KryloT et La Fontaine. Éléments naissants d'originalité nationale. Le réalisme indigène. Le roînantisme et la littératuî^e imsse. Dans la terminologie consacrée, la période h laquelle j'arrive maintenant est couramment qualifiée de roman- tique. J'éprouve encore de la difficulté à m'en accommoder. Assurément, l'évolution littéraire ainsi dénommée dans les pays d'Occident a eu des analogies et des affinités avec le mouvement contemporain, qui tendait à jeter la littérature russe hors de l'ornière classique et des voles d'emprunt, mais ce mouvement a pris, dès le début, et gardé jusqu'à la fin une direction très particulière et dis- tincte. On sait ce que le romantisme a été en Angleterre, 132 LITTERATURE RUSSE en Allemagne, en France, et comment le retour, pure- ment littéraire d'abord, aux traditions du moyen âge et de la chevalerie, s'y est combiné successivement, et con- tradictoircment, avec la défense de l'idéal libéral et huma- nitaire contre la réaction anti-révolutionnaire, puis avec la défense du principe national contre le cosmopoli- tisme issu de la révolution. Des éléments qui sont entrés dans cette combinaison aucun n'existait en Russie, ou du moins n'y existait avec le même caractère. On n'y connaissait la chevalerie que dans les romans français et du moyen âge on ne gardait que le souvenir d'un goviffre ténébreux, où l'existence nationale avait sombré et subi une douloureuse épreuve. Entre le libéralisme et la réac- tion, le conflit prenait également ici un tout autre aspect. Au lieu de se produire de bas en haut, comme ailleurs, le courant émancipateur allait de haut en bas. Nous avons vu Catherine en tête de la propagande philosophique. Dans la première partie de son règne , Alexandre P*" devait reprendre ce rôle, et l'opposition, h laquelle il se heurta alors, vint des cercles littéraires précisément. La littérature est restée en Russie, jusque vers le milieu de ce siècle, le domaine d'une élite, qui tenait de ses origines aristocratiques une forte empreinte d'esprit conservateur. Le courant nationaliste, enfin, a eu, dans ce milieu, un tout autre point de départ et une tout autre direction. Il se manifestait déjà sous le règne de Catherine , alors que l'intégrité politique du pays n'était nullement mena- cée. Il correspondait non au besoin de défendre sa maison contre les intrus, mais au désir d'en avoir une à soi. Des trois coryphées littéraires , Karamzine, Joukovski, Batiouchkov, qui préparèrent à ce moment l'avènement de Pouchkine, les deux premiers furent politiquement dans le camp de la réaction, le troisième n'était nulle part. EVOLUTION INTELLECTUELLE 133 Littérairement, le premier est un élève de l'école senti- mentale, le second un éclectique, le troisième un classique de type spécial. Tous les trois appartiennent en réalité à une période de transition, qui prépare l'évolution nationale d'un avenir prochain. La vie intellectuelle du pays s'est trouvée, d'ailleurs, dans cette période et dans la période suivante, si intime" ment liée à la vie politique et sociale, qu'un coup d'œil d'ensemble sur leurs péripéties communes s'impose au début de ce chapitre. Evolution intellectuelle et politique. Un moment entraîné par cette vague de libéralisme chimérique, où son frêle esquif d'héritier présomptif avait flotté, Paul P"" en est venu promptement, on le sait, à jeter l'ancre sur un bas-fond qui se trouva être le plus terrible des écueils. L'histoire de ce maniaque couronné est encore à faire et sa psychologie intime à dégager d'un chaos d'interprétations contradictoires. Un fait paraît certain : sans le coup d'État qui l'étrangla, le régime eût étranglé la vie intellectuelle du pays. Elle râlait. Alexandre P'' lui souffla d'abord son âme de jeune exalté, mal préparée aux responsabilités du pouvoir, et lui donna de l'air. L'Europe, exilée, rentra dans la mai- son qu'elle avait pu un moment croire sienne. Mais elle portait maintenant une autre figure et trouvait des hôtes qui, eux aussi, avaient changé. De part et d'autre, les idées perçues autrefois dans les régions immatérielles de l'ab- solu prenaient corps soudain dans le réel et le contin- gent, et le contact en devenait plus sensible, les heurts inévitables plus douloureux. Puis ce fut la rencontre et 134 LITTÉRATURE RUSSE la mêlée sanglante sur d'autres champs de bataille que ceux où les générations précédentes avaient échangé des coups peu meurtriers. La guerre est réaliste par excel- lence, et Alexandre l" fut longtemps à peu près seul à ne pas comprendre l'élément nouveau, positif et concret, qu'elle introduisait dans la vie nationale. Il s'attarda dans son rêve. Jusque vers 1821, il joua avec le libéra- lisme à peu près comme Catherine avait fait avec l'esprit voltairien. Jusqu'en 1811, il défendit Spéranski et ses réformes contre le parti militaire, représentant l'esprit conservateur et groupant à sa suite, à peu de chose près, l'élite intellectuelle du pays. Spéranski fut toujours un isolé, et quand le passage du Niémen, suivi de l'incendie j de Moscou, eut donné raison au militarisme triomphant, 1 tous les partis se trouvèrent réconciliés dans un même i élan d'exaltation guerrière. Conservateurs, libéraux, natio- ; nalistes et mystiques fraternisèrent dans les rangs de j l'armée qui s'achemina sur Paris. A Paris, Alexandre P"" ! continua son jeu, annonçant publiquement, dans les salons de M™"^ de Staël, l'abolition prochaine du ser- vage. Au congrès d'Aix, en 1818, il rêvait encore, expri- j mant l'idée que les gouvernements devaient se mettre à la tête du mouvement libéral. Et, la même année, il i faisait préparer par Novossiltsov un projet d'institutions j libres pour la Russie. En même temps, il favorisait la diffusion de l'instruction et la création d'écoles popu- : laires sur le modèle de Lancaster. Des agents anglais de i la Société biblique, établis en Russie, en avaient donné la première idée vers 1813. j La prédominance de l'influence anglaise dans la litté- \ rature du pays date de cette époque. Elle s'exerça i d'abord dans une direction moins littéraire que pratique, j Nicolas Tourgueniev s'inspira des auteurs anglais pour EVOLUTION INTELLECTUELLE 135 son « Essai d'une théorie des impôts », et l'amiral Mor- dvinov pour ses projets si populaires de réformes écono- miques. Walter Scott et Byron ont marché, en Russie, sur les traces d'Adam Smith. L'Allemagne venait der- rière avec ses poètes et ses philosophes, les tirades humanitaires de Posa, les chimères politiques de Kleist et de Korner et les théories de Schelling. Il y eut une p-énération de Gûttinguénistes russes, et l'influence fran- çaise fut presque éliminée à ce moment. Elle ne devait retrouver une part d'action qu'avec Déranger et Lamar- tine, Paul-Louis Courier et Saint-Simon. Jusqu'en 1821, Alexandre P'" s'accommoda parfaite- ment de cette nouvelle irruption d'éléments étrangers et de la fermentation intellectuelle qui en résultait dans un milieu d'ailleurs restreint. Sa tolérance, voire sa pro- tection s'étendirent jusqu'aux sociétés secrètes, semi-lit- téraires, semi-politiques, dont l'éclosion contemporaine lui semblait un prolongement de sa propre rêverie. 11 y avait là plus de poètes comme Ryléiev que d'hommes d'action, et les poètes ne l'effrayaient pas : c'étaient des confrères. A la vérité, depuis 1811 déjà, Araktchéiev occupait la place de Spéranski et la Sainte-Alliance date de 1815. L'homme et la chose dominaient, en fait, la situation et de concilier leur présence avec les tendances que le souverain se donnait toujours l'air de favoriser par ailleurs, constituait le plus singulier des paradoxes. Mais cette conciliation, Alexandre ne l'essayait d'aucune façon : sur les hauteurs de l'empyrée autocratique, il vivait son rêve idéal et laissait les réalités se débattre en bas, ne leur demandant que de ne pas troubler sa quiétude. Qu'ils vinssent de Spéranski ou des philoso- phes étrangers, les projets de réforme n'étaient que des projets, c'est-à-dire encore et toujours des rêves. En fait, 136 LITTERATURE RUSSE aucun n'avait passé dans le domaine des applications. En 1821, seulement, les militaires surent persuader au souverain que Ryléiev et ses amis ne se contenteraient plus de chanter en mauvais vers l'aube d'une ère nou- velle. Le petit-fils de Catherine s'alarma alors, lâcha Araktchéicv, comme un chien de garde, sur la bande inoflfensive des chanteurs, et se réfugia dans les bras de M""" de Krûdener. La mort, qui le surprit dans cet asile, provoqua une nouvelle catastrophe. Ryléiev et ses amis se laissèrent persuader à leur tour que le moment était venu de donner corps à leurs propres imaginations, et ce fut la sinistre aventure du 25 décembre 1825 : un essai puéril de coup d'Etat, une répression sauvage, quelques po- tences, un long convoi d'exilés sur la route de la Sibérie et l'avènement de Nicolas P^ Karamzine (Nicolas Mikhaïlovitch, 1766-1826) fut parmi ceux qui injurièrent la tentative et applaudirent la répression. Karain:{i7ie. D'une famille de noblesse tatare [Karamurza), il était entré en 1785 dans la littérature par la porte du maçon- nisme, dont le côté nuageux et sentimental devait séduire son âme indécise et molle. Lié avec Novikov, il collabora à ses publications populaires, tout en prenant du goût déjà pour la littérature anglaise. Dans le cercle du DroujésJwie Ohchtchestvo (Société des amis de la langue russe), on lui donnait le sobriquet de Ramsay. En 1789, il visita les pays étrangers, avec une mission, a-t-on cru, et des subsides maçonniques. Il traversa l'Allemagne, par- \ KARAMZINE 137 courut la Suisse, séjourna en France et en Angleterre et écrivit des « Lettres d'un voyageur russe », qui, publiées dans le Journal de Moscou, dont il se fit l'éditeur à ce moment (1791), attirèrent sur lui quelque attention. Elles témoignent d'une vue singulièrement courte et trouble. En Allemagne, le voyageur n'a découvert que de braves gens, sans presque rien apercevoir du mouve- ment philosophique et littéraire de l'époque. Il a ren- contré Kant, mais l'a confondu avec Lavater, comme Rousseau avec Thomson. En France, il a donné toute son attention aux mœurs de l'ancien régime et ignoré la révolution. Mais partout il s'est exalté et attendri à la mode du temps et n'a pas oublié, en Suisse, de relire « Héloïse j> en pleurant sur les pages. L'esprit du futur historien s'annonce aussi dans ces let- tres : un parti pris de concevoir le passé national comme un sujet de roman et d'y découvrir des tableaux attrayants. En appliquant à l'étude de Nestor et de Nicone la méthode de Robertson et de Gibbon, on était sûr, pensait-il, d'ar- river à un résultat plein de charme. La Russie avait son Charlemagne : Vladimir ; son Louis XI : le tsar Ivan Vas- siliévitch; son Cromwell : Godounov. Et, en plus, un sou- verain comme aucun autre peuple n'en posséda : Pierre le Grand. Deux romans : Nathalie, la fille du boïar, et la Pauvre Lise, suivent, en 1792, et développent en partie cette profession de foi patriotique. Karamzine y a rédigé pour plusieurs générations un code de sentimentalisme com- plet, inspiré de Richardson et de Sterne. Amour de la nature et de la vie rustique, mépris des grandeurs et des richesses, soif de gloire immortelle, tendresse et mélan- colie, rien n'y manque. Et tout cela est à trouver dans la vie des anciens boïars, l'auteur y oubliant délibéré- 13S LITTERATURE RUSSE ment le terem, l'étroite prison historique où Nathalie j aurait eu quelque peine à éprouver le coup de foudre • qui l'a rendue amoureuse d'Alexis. Mœurs et caractères, |! tout est historiquement faux dans le premier roman et \ l'humble vendeuse de fleurs, dont l'auteur nous a raconté l'histoire dans le second, l'honnête et rêveuse Lise, cour- ; tisée par un grand seigneur qui prétend se jeter avec | elle dans les bras de la nature, est une apparition assez i invraisemblable sur les bords de la Moskva. Lise n'en a I pas moins fait couler bien des larmes, et l'étang voisin du monastère de Saint-Simon, où son rêve à elle sombra, a servi longtemps de lieu de pèlerinage. A défaut de vérité, dont le romancier s'est peu soucié sans doute, d'autres mérites, apparents déjà dans les « Lettres d'un voyageur », justifient, dans une certaine mesure, son grand succès : un sentiment très vif et très délicat de la nature, un charme très grand dans la pein- ture des paysages et surtout un style simple, nerveux, chaud, communicatif, comme il ne s'en était pas encore trouvé sous la plume d'aucun écrivain russe. A ce titre seul, ces deux romans sont un événement. En véritable virtuose, Karamzine a enrichi encore la langue de Lomonossov, lui appropriant une foule d'expressions et de tournures étrangères auxquelles il trouvait des équi- valents dans le parler populaire et dans les documents littéraires du passé. Mais sa tentative n'a pas laissé de provoquer une vive opposition. Chichkov (Alexandre Siémionovitch, 1754-1841) en fut le chef apparent; mais elle a possédé des soutiens d'une bien plus haute valeur, dans la personne notamment du grand Krylov lui-même, une organisation puissante dans les cadres de la « Société des amis des lettres russes » et un journal militant. Le régime réactionnaire, inauguré à la même époque par KAKAMZINE 130 Catherine, lui a prêté aussi un appui indirect. En 1792, l'arrestation de Novikov entraîna la suppression de la « Gazette de Moscou )), où Karamzine avait fait ses débuts. L'auteur de « la Pauvre Lise » remplaça ce journal par des recueils plus purement littéraires : l'.4-/aë (1794-1795), les Aonides (1796-1799), imités des Almanachs poétiques de l'étranger. Pouchkine y imprima ses premiers vers. Mais les poètes eux-mêmes « ren- contraient la censure comme un ours leur barrant le chemin ». Le mot est de Karamzine. Il salua j^ar deux odes l'avènement du règne libérateur d'Alexandre P% et déjà pourtant son talent inclinait a une direction nou- velle, où il devait trouver un développement plus com- plet et définitif. Dans le « Messager de l'Europe », publié par l'infati- gable éditeur en 1802, un nouveau roman, « Marfa la Régente ou la Soumission de Novgorod », voisina avec des essais d'histoire pure sortant de la même plume. Une traduction du « Jules César » de Shakespeare d'après la version française de Letourneur occupait encore à cette époque le jeune écrivain, etl'influence du tragique anglais est visible dans « Marfa », mais dès h présent le roman- cier cédait visiblement la place au savant, en même temps qu'une évolution s'accomplissait dans la direction géné- rale de ses idées. Comme publiciste, il avait jusqu'à pré- sent défendu les idées libérales et humanitaires, relevées d'une pointe de républicanisme. « J'ai du sang de bour- geois de Novgorod dans les veines », affirmait-il. Ce libéralisme très sincère l'éloignait aussi des tendances nationalistes trop prononcées. « Nous devons être des hommes avant tout et non des Slaves », l'entendait-on dire. Je crois bien que sa sincérité, sur ce point, se compli- quait de cet esprit d'opposition qui demeure aujourd'hui 140 LITTÉRATURE RUSSE C encore un trait générique et caractéristique au sein duj peuple le plus despotiquement gouverné de tous les peu-l pies civilisés. Le libéralisme ayant gagné les hautesi sphères du gouvernement, l'opposition devait changer! de caractère. Brusquement, Karamzine en arriva à consi- . dérer son pays, dans le passé et dans le présent, comme: un monde à part, non seulement éloigné de l'Occident' européen par les conditions spéciales de son existence.) historique, mais devant rester h l'écart. Et son imagina-! tion de romancier, son éducation de lettré sentimental; intervenant, il se prit à transposer dans l'histoire et dans î la politique cette vision poétique et idéaliste de la réalité j qui avait fait le succès de ses créations artistiques. Quej lui parlait-on d'abolir le servage! La condition des serfs j était-elle vraiment si misérable? On invoquait la bar-j barie des mœurs anciennes qui forgèrent cette chaîne, j et il se révoltait. Couvert d'une triple armure d'op-î timisme héroïque, de patriotisme exalté et d'hallucina-' tion romanesque, il allait traverser la sombre horreur j des siècles pour en confondre les détracteurs, en y; faisant apparaître V idéal national dans un ravonnement: d'apothéose. Le journalisme lui était à charge depuis longtemps;! s'étant marié sans fortune, il y cherchait principalement' des moyens d'existence. Il réussit à obtenir le titre d'his-: toriographe de la couronne avec une pension de 2 000 rou-^ blés, se retira à Ostafiévo, terre appartenant à son beau-i père, et se mit à la besogne avec acharnement. Il marcha] un peu à l'aventure, fréquemment détourné au surplus et, jeté dans des routes de traverse par les événements con- temporains. En 1811, sur la demande de la grande- 1 duchesse Catherine Pavlovna, sœur d'Alexandre P"", il' présenta à l'Empereur son fameux « Mémoire sur l'an- KARAMZINE 141 cienne et nouvelle Russie », — retour à la politique militante et manifestation, dont se réclamèrent tous les adversaires de Spéranski. Frappé, au cours de ses études, de la longue immobilité dans laquelle s'était maintenu pendant longtemps le passé de son pays, Karamzine s'avisait d'en faire pour lui une loi d'existence. Il se formait cette étrange théorie de « patience historique », qui a défrayé, depuis, la doctrine slavophile. Le main- tien du pouvoir autocratique faisait partie intégrante de ce système, barrant la route aux réformes constitu- tionnelles. Alexandre en fut offusqué et flatté à la fois. L'influence de Catherine Pavlovna aidant, le second sentiment l'em- porta sur le premier et l'intervention de Karamzine eut une part dans la disgrâce de Spéranski et dans la ruine de ses projets. En 1812, la maison de l'historien brûla à Moscou avec une bibliothèque qu'il avait mis un quart de siècle à composer. Il ne conserva que deux copies de son histoire. « Camoëns a sauvé sa Luisiade », écrivait-il à un ami. L'impératrice Marie Féodorovna lui offrit l'hospitalité d'un des châteaux voisins de Saint-Pétersboursr. Il hésita. Ses théories, victorieuses maintenant et personnifiées par Araktchéiev, lui semblaient moins proches de 1 idéal conçu. Il se laissa persuader pourtant et arriva à Saint-Péters- bourg, en février 1816, avec huit volumes de son « His- toire ofénérale de Russie » et la résolution d'isnorer le tout-puissant favori du jour. Mais Araktchéiev n'était pas homme à s'en accommoder. L'empereur refusa de recevoir l'historien, et l'allocation des 60 000 roubles requis pour l'impression de son œuvre parut subordonnée à une visite que le favori devait recevoir préalablement. Karamzine se cabra d'abord, écrivit à sa femme : « Nous vendrons notre 142 LITTERATURE RUSSE terre », puis réfléchit et fit plus encore que de se soumet- tre : en quittant Araktchéiev, il se dit assuré, dans une autre lettre, d'avoir (( trouvé un homme intelligent avec | de bons principes ». Il eut ses 60 000 roubles et le cordon de Sainte-Anne par-dessus le marché. Et la palinodie n'était môme pas indispensable : imprimés à trois mille exemplaires, les trois premiers volumes de l'Histoire ! furent enlevés en vingt-cinq jours. .;§' L'historien valait l'homme. Un travail d'analyse énorme, ; un art très appréciable dans l'emploi des matériaux, j d'excellentes intentions moralisatrices — voilà ce qu'on peut mettre h l'actif de l'ouvrage. Le passif est au moins I double : une vue du passé invariablement impressionnée i par les sensations de l'heure présente, un parti pris | absolu d'idéalisation sentimentale, l'optimisme de Liebnitz i travesti par Thomson — l'historien avait traduit « les Sai- j sons », — enfin une inconscience presque entière du ] développement intérieur, de la vie morale et intellec- j tuelle des masses populaires. A ce dernier point de vue, j Karamzine est inférieur à Tatichtchev. Avec son archi- ; tecture classique et sa rhétorique pompeuse, l'œuvre n'en j tient pas moins une place considérable dans la littérature 1 du pays. Elle y a longtemps servi de modèle et fourni des ' inspirations h Pouchkine et même à Ostrovski. Quatre { autres volumes ont paru de 1816 à 1826, conduisant le ■ récit jusqu'à l'avènement du premier Romanov, au j xvii" siècle. Un peu avant la publication du dernier, j Karamzine s'est éteint doucement, entouré d'égards par ; la famille impériale. Nicolas accorda une pension de • 50 000 roubles à la veuve de l'historien et à ses enfants | et Joukovski célébra en vers enthousiastes, sur sa tombe, j « le saint nom de Karamzine ». Son influence sur la littérature peut être comparée à DMITRIEV ET OZIÉROV li3 celle de Catherine sur la société : il l'a humanisée. 11 y a introduit des ponts de vue philosophiques, une morale élevée, de la philanthropie et delà sensibilité. Le tout sans unité, sans pensée dirigeante et sans grande conviction. Ses héritiers littéraires directs, continuateurs en poésie de l'œuvre qu'il avait ébauchée par la prose de ses romans, furent Dniitriev et Oziérov. Dmitriev et O^iéi^ov. Ivan Ivanovitcii Dmitriev (1760-1837) a laissé une autobioo-raphie, révélatrice d'un dualisme curieux de car- rière : vie publique d'un côté, vie littéraire de l'autre, ne se confondant pas, comme plus tard chez Pouchkine, mais allant chacune son chemin, sans presque jamais se rencontrer. En 1794, le poète est sur les bords du Volga, péchant et rêvant, et rapportant à sa sœur des sterlets et des vers qu'elle copie et envoie à Karamzine pour un de ses recueils. Ainsi paraissent : « La Voix d'un patriote », r « Ode sur la prise de Varsovie », « Yermak » (un récit rimé de la conquête de la Sibérie), et quelques fables. L'année d'après, le poète disparaît et, jusqu'en 1802, nous n'apercevons plus qu'un tchinovnik, employé au Sénat, puis adjoint du ministre des Domaines. Un changement de résidence, une rencontre à Moscou avec Karamzine, et les muses ont reconquis leur homme. Il traduit les fables de La Fontaine, et c'est la perle de son écrin litté- raire, ainsi qu'un appoint considérable au perfectionne- ment artistique de la langue. La destinée du traducteur se compliquait en même temps d'une autre bizarrerie. Élève de Karamzine, il se trouvait inopinément adopte par le cercle de Chichkov comme le représentant et le 144 LITTÉRATURE RUSSE champion de la tradition classique et de l'école de Diér- javine, — contre Karamzine et l'école nouvelle que celui-ci paraissait représenter à ce moment. Un défaut absolu de personnalité prêtait à cette usurpation de sa personne. Le pire est qu'il lui dut en grande partie son renom, et même ses succès de carrière administra- tive. L'année 1807 le vit curateur de l'Université de Moscou et l'année 1811 ministre de la justice. Il avait cessé d'écrire à ce moment, et ne devait plus reprendre la plume. OziÉROV (Ladislas Alexandrovitch, 1769-1816) débuta par des vers français et écrivit ensuite en russe des odes, des épîtres et des fables, jusqu'en 1798, où fut représentée sa première tragédie : « laropolk et Oleg )> — un pur pastiche des modèles français à la manière de Soumarokov et de Kniajnine. L'accueil froid du public fut pour avertir l'auteur qu'il retardait. Il se rejeta sur Richardson et sur Ducis avec un « Œdipe à Athènes », puis sur Mac- pherson (1805) avec un « Fingal » désastreux, et rencontra enfin le succès, en 1807, avec son « Dmitri Donskoï ». De toutes ses tragédies, c'est certainement la plus mau- vaise; mais la pièce fourmillait d'allusions aux événements contemporains : dans Dmitri, repoussant victorieusement l'invasion tatare, tout le monde reconnut Alexandre I", et Napoléon dans Marnai. Après 1812, l'œuvre parut pro- phétique et alla aux nues. Au point de vue historique, elle est inepte : imaginez un paladin philosophe et sen- sible roucoulant avec une châtelaine vertueuse et senti- mentale, et dites-vous qu'ils s'appellent Dmitri et Xénia et qu'il convient de les placer entre Souzdal et Moscou au xiv° siècle ! Oziérov ne devait plus retrouver ce triomphe. En proie à diverses contrariétés, y compris un amour malheureux, JOUKOVSKI il se terra à la campagne, y composa encore une « Polvxène », commença une « Méclée », et s'éteio^nit dans une demi-démence. Son nom et son œuvre devaient être rappelés ici : avec un talent fort médiocre, par le choix de ses sujets et par la façon de les traiter il a, presque autant que Joukovski, contribué à l'évolution dont Pouchkine allait tantôt devenir l'ouvrier définitif. Joukovski. D'avoir introduit le romantisme en Russie est une gloire que Vassili Anduéievitch Joukovski (1786-1852) aima à s'attribuer. Ce n'était qu'une illusion, Avez-vous idée d'un romantique terminant sa carrière par une traduction de r (( Odyssée » ? De cette école littéraire Joukovski n'était capable de comprendre et de prendre que ce qui, chez un Tieck, un Novalis ou un Fouqué, correspondait à son tempérament de rêveur mélancolique. Les grands objets et les grands buts attribués par les deux Schlegel à la nouvelle poésie lui échappaient entièrement, et pas davantage sut-il rien entendre plus tard au scepticisme de Byron ou à l'ironie de Heine. Son amour des vagues lointains, du terrible et du fantasque, son mysticisme exalté, témoignant d'un développement excessif de la sen- sibilité au détriment de la raison, devaient lui fermer ces horizons de la pensée contemj)oraine. Au fond, il continua simplement l'œuvre de Karamzine, dont il partageait d'ailleurs les idées politiques, avec la même tendance didactique et moralisatrice. Et c'est ainsi qu'à partir de 1830 il se trouva étranger au mouvement qui emportait la nouvelle génération littéraire. Il méconnut Gogol et ne se rencontra avec lui qu'après la faillite UTIIiRATOnE RUSSE. 10 146 LITTÉRATURE RUSSE 1^ morale de l'auteur des « Ames mortes », sur le terrain d'un ! piétisme extravagant assez voisin de la folie. Du poète j romantique, il n'a eu que la subjectivité, mais à un haut i degré et de façon qu'il a été le premier écrivain en Russie ' . chez lequel la vie subjective du cœur ait trouvé une j expression idéale. Vie et poésie ne faisaient qu'un pour j lui; monde intérieur et monde extérieur se confondaient en une sensation unique de beauté et d'harmonie. jj Sa naissance fut une page de roman. Un propriétaire i^ campagnard, Bounine, type suranné du vieux boïar russe, ji possédait une esclave turque, Salkha. Un enfant naquit j| et fut adopté par un ami de la maison, André Grigorovitch | Joukovski : on le confia ensuite à une sœur de son père f naturel, M™*^ louchkov, qui vivait à Toula. C'était un | milieu hospitalier et artistique. On y organisait des con- certs et des spectacles. Le jeune Joukovski y devint auteur dramatique avant d'avoir bien su la grammaire, en j composant et faisant représenter une « Camille ou Rome délivrée » et un « Paul et Virginie ». En 1797, M™° louchkov le mit au pensionnat universitaire de Moscou et peu après ses premiers vers parurent dans les recueils littéraires de l'époque. Tristes déjà et mélanco- liques. La mort de M™*^ louchkov, qui survenait à ce moment, inspira au poète adolescent une imitation du « Cimetière » de Grey, qu'il intitula : « Pensées sur une tombe ». Mais les vers se vendaient mal. Les éditeurs étaient plus friands de traductions. Pour gagner quelque argent, Joukovski traduisit le théâtre entier de Kotzebue j et quelques-uns de ses romans; après quoi il essaya, sans j succès, de la carrière administrative, se réfugia pendant I quelque temps à la campagne auprès de sa famille adop- 1 tive et revint à Moscou pour y prendre la direction du j « Messager de l'Europe ». Selon la coutume du temps, il | JOUKOVSKI J47 remplit à lui seul le journal entier, avec des articles de critique littéraire, des traductions encore, de Schiller, de Parnv, de Dryden, et quelques compositions originales, romances, épîtres, ballades. En 1810, la générosité de Bounine lui ayant permis d'acheter une petite terre, il s'y retira et y vécut quelque temps une idylle somptueuse. Il voisinait avec un riche propriétaire, Plétchéiev, grand mélomane en possession d'un orchestre et d'un théâtre. Joukovski composait des vers que Plétchéiev mettait en musique et que M""" Plétchéiev chantait. Concerts, comé- dies, opéras se suivaient sans interruption. Soudain l'idylle tourna à l'élégie : s'étant épris d'une de ses nièces, Marie Andréiévna Protassov, le poète mélancolique eut de vraies larmes à verser. La mère de la jeune fille ne voulait pas d'un fils naturel pour gendre. L'année terrible — 1812 — survenant, elle lui fit un devoir de s'engager dans un régiment de garde nationale. Il ne brilla pas à Borodino, mais après la bataille il com- posa son premier grand poème : « Le barde dans le camp des guerriers russes )), qui lui ouvrit les portes de la ffloire. Ce n'était encore qu'une imitation, et assez maladroite, du « The Bard « de Grey, avec un bizarre mélange de sentiments romantiques et d'images classiques : lyres aux accords belliqueux et guerriers recouverts d'armures. INIais on n'y regarde pas de si près, et l'enthousiasme augmenta, en 1814, après la prise de Paris, à l'apparition d'une épître en cinq cents vers adressée au tsar victorieux. L'Impératrice, entourée de sa famille et de ses intimes, voulut en entendre la lecture, et le lecteur, A. I. Tour- gueniev, eut peine à arriver au bout : des applaudisse- ments, des sanglots couvraient sa voix; il pleurait lui- même. Et le cri lut général dans tout le pays : un autre 148 LITTERATURE RUSSE grand poète, après Lomonossov, était né, et l'on allait avoir à admirer de nouveaux chefs-d'œuvre. On attendit longtemps. Tourgueniev en vint h gour- mander l'héritier de Lomonossov : « Tu as l'imagination deMilton, la tendresse de Pétrarque, et tu composes des ballades! » Ace moment, Joukovski joua un peu le rôle de grand homme malgré lui. Malgré lui, il se trouva placé en tête du parti des Karamzinistes, armé en guerre contre la Biéssiéda de Chichkov, et devint le pilier de la société rivale de V Ai^zainas . Il en rédigea les procès-ver- baux en hexamètres burlesques, qui semblent bien indi- quer que, chez lui, la mélancolie était encore plus affaire de mode que de tempérament, La grande œuvre qu'on s'obstinait à réclamer de lui resta absente. Installé à la cour, comme lecteur de l'Impératrice d'abord, puis comme précepteur de ses enfants, Joukovski s'affirma peu à peu comme excellent pédagogue et continua à donner des preuves de savoir-faire, de conscience et de goût, comme traducteur. De 1817 à 1820, il dirigea l'éducation d'Alexandre II; de 1827 à 1840, il traduisit, d'après la version allemande de Riickert, le poème indien de Magha- rabati : « Nal et Damaianti )>. En 1841, comblé de bien- faits et enrichi, il alla à l'étranger, épousa, à soixante ans, la fille du peintre Reutern, qui en avait dix-neuf, tomba dans un cercle de piétistes, frisa une conversion à la religion catholique et sombra définitivement dans le mvsticisme. Il se peut que son amour malheureux pour M''° Protassov ait été pour quelque chose dans le désastre. En 1847 il donna cependant encore sa belle traduction (le r « Odyssée » et, deux années après, celle d'un épisode du poème persan de Firdussi (Shah Mamet) : « Rus- lem et Zorab », d'après Riickert toujours. La mort le JOUKOVSKI 14» surprit, à Baden-Baden, au moment où il s'attaquait à r (( Iliade ». Ce fut un lettré distingué et une noble âme. La flamme qui, pendant la première partie de son règne, brûla et rayonna au cœur du Tsar -libérateur s'est allumée à ce foyer. Recélait-il un génie poétique que des circonstances encore inexpliquées auraient empêché de se produire au jour? On l'a cru. J'en doute. Le défaut d'originalité arri- vait chez Joukovski jusqu'à l'absence du sens national. Les A'ieilles chroniques de son pays ne lui inspiraient que de l'horreur; la langue slavone des livres saints, « cette langue de mandarin, d'esclave, de tatare », l'exaspérait; et celle même dont il se servait lui semblait parfois bar- bare avec ses cha et ces clitcha rébarbatifs. Il n'a pas créé de chef-d'œuvre; mais, en interprétant et en popularisant ceux de la littérature allemande et anglaise, il a contribué puissamment à l'éducation litté- raire de son pays, et Alexandre II n'a pas été son unique élève. Pouchkine, après s'être insurgé contre le vers blanc adopté par ce maître, en fit plus tard son instrument de prédilection, et Batiouchkov a dû plus que des leçons au grand poète non avenu, qui fut mieux que génial : bon, généreux et secourable. Batiouchkov. Bien qu'il ait appartenu au cercle de Joukovski et de Karamzine, Constantin Nicolaiévitch Batiouchkov (1787-1855) doit être classé à part. Prosateur, il suit Karamzine ; poète ou même traducteur de pièces antholo- giques et erotiques, il a son chemin à lui. Il est seul. Rien, chez lui, de l'idéalisme sentimental de Joukovski; 150 LITTERATURE RUSSE c'est un classique, mais un classique du pur type grec, épris de la nature réelle, conscient de sa beauté vraie, foulant la terre d'un pied ferme et savourant la vie jusque dans ses amertumes, ainsi qu'un breuvage capiteux. Avec lui, avec Krylov tantôt, la poésie nationale touche enfin à la couche d'humus fécond où elle doit prendre racine et s'épanouir. Batiouchkov ne fera que l'affleurer; mais si sa vie est longue, sa carrière est si courte! Il inaugure la série des destinées tragiques que Joukovski semblait pressentir dans sa hantise des tombes et des ombres éplorées. Il a comparé lui-même sa part à celle du plus infortuné des poètes modernes et ses vers sur le Tasse mourant sont presque une autobiographie. La guerre le prit d'abord et le traîna à travers l'Europe. Il était de famille noble, donc soldat. Il reçut une balle en 1807, h Heilsberg et, en 1813, à Leipzig, vit tomber à ses côtés son meilleur ami, Pétine. Il avait, entre temps, donné au « Messager de l'Europe » des traductions très belles, bien qu'un peu libres, de Parny, de Tibulle, de Pétrarque et chanté, lui aussi, un amour malheureux en des vers quelque peu hésitants encore, où des coteaux dorés par Cérès, très archaïques, voisinent gauchement avec les prémices d'une inspiration personnelle très séduisante. A travers l'Allemagne, puis à Paris, où la victoire le con- duisit, il vécut un rêve triomphal, chantant le passage du Rhin ou les ruines d'un château dévasté et s'apitoyant sur la France, « qui payait cher sa gloire ». Le retour, après un court séjour en Angleterre, fut triste. Arak- tchéiev lui inspira maintenant la pensée que le prix de revient des gloires militaires était le même partout. Découragé bientôt jusqu'à se sentir incapable de faire le bonheur d'une jeune fille qu'il aimait, il donna les premiers signes d'une détresse morale, qui devait grandir. KUYLOV l&l En 181G, il publia encore quelques vers dans le « Mes- sager », et l'année suivante fit paraître un recueil complet de ses poésies; mais déjà il cherchait le moyen de quitter un pays dont les Araktchéiev de tout acabit lui rendaient, disait-il, l'air irrespirable. Grâce à Joukovski, il obtint en 1818 une place à la légation de Naples et en revint, quatre années plus tard, complètement fou. Joukovski l'entoura de soins, qui malheureusement furent impuis- sants. Aucun rayon de lumière ne traversa plus la nuit, où pendant trente-trois années à venir devait se traîner cette misérable existence. Krylov. Plus en dehors encore du groupe d'où va jaillir le génie de Pouchkine, produit incontestable pourtant de la même sève, de la même germination d'embryons intel- lectuels dans le terroir indigène, Ivan Andréievitch Krylov (1768-1844) se rattache déjà directement par le meilleur de son œuvre au fonds populaire dont Frol Skohièiev est sorti. Né à Moscou dans une famille pauvre, où le père était officier subalterne et la mère gagnait^ dit-on, le pain de tout le monde en lisant les prières des morts chez les riches marchands de la ville, il est peuple par ses origines. Singulièrement précoce pourtant, eu égard à ce milieu. Sa Kofeinitsa (diseuse de bonne aven- ture au marc de café), opéra-comique que certains cri- tiques jugent supérieur, comme originalité, à ses pro- ductions ultérieures, date de la quatorzième année. Privée des honneurs de la presse, mais vendue à un libraire en échange d'un lot de livres français où se trou- vèrent Racine, Molière et Boileau, l'œuvre devait mal- 152 LITTÉRATURE RUSSE heureusement engendrer, cinq années plus tard, des « Philomène )> et des « Cléopâtre » désastreuses. L'auteur, maintenant imprimé et plus ou moins lu, évolue dans le cercle de Kniajnine et dans l'orbite de Novikov, pasti- chant avec l'un les modèles étrano^ers et les décriant avec l'autre. Les deux comédies qu'il signe de 1793 à 1794, « Les Espiègles » et « L'Auteur », ne sont que des adapta- tions. En 1797 je le retrouve à la campagne, dans la maison du prince S. F. Galitsine, où il occupe une situation indéterminée : moitié précepteur aux gages, moitié ami de la maison. Congédié au bout de quatre années, il fait un plongeon. Il a eu, il aura toujours des instincts de jouisseur, quelque chose de cette large nature si com- mune parmi ses compatriotes. A cette époque, d'après la légende, il serait devenu joueur, à la suite d'un gain con- sidérable (30 000 roubles), et aurait mené une vie vaga- bonde, allant de ville en ville à la recherche de brelans. En 1806 seulement, il devait reparaître, — avec ses trois premières fables, d'ailleurs imitées de La Fontaine. Comme La Fontaine, après avoir tardé à s'orienter, Krylov ne quittera plus la piste trouvée que pour quelques tentatives scéniques non couronnées de succès. Ses traits de ressemblance avec le fabuliste français sont cependant de carrière, de tempérament et de carac- tère plutôt que de génie. Egale insouciance de part et d'autre et imprévoyance pareille. Si le fabuliste russe n'a pas dissipé son patrimoine, c'est qu'il est né gueux. La Fontaine eut comme péché mignon un penchant trop vif pour les Cloris; Krylov est mort d'indigestion, après avoir mené, l'aisance lui venant avec la gloire, une vie de sybarite, paresseux, gros mangeur, égoïste, négligé dans sa mise et ni aimable ni aimé, en dépit de la popularité KRYLOV 153 que lui valaient ses fables. Mais l'auteur de ces fables ne fut jamais le rêveur qu'a toujours été La Fontaine. Beau- coup plus positif, il n'a pas davantage la bonhomie indul- gente de son maître. Il n'est jamais dupe. Il soulève les masques et regarde au fond des cœurs. Enfin et surtout, il est essentiellement satirique, et, en le distinguant de la plupart des fabulistes, ce trait en fait un écrivain ori- ginal et national. Chez La Fontaine l'épigramme est un sourire, chez Krylovun grincement de dents; elle caresse presque chez l'un et mord chez l'autre. Chez l'un, la fable reste toujours impersonnelle; chez l'autre elle est pleine d'allusions transparentes aux hommes et aux choses du temps. Voici en scène, chez Krylov, un « Quar- tette de musiciens », singe, bouc, âne et ours, qui n'ar- rivent à produire qu'un assourdissant charivari : personne n'hésite à l'identifier aussitôt avec la « Société des amis de la langue russe », ses quatre départements et ses habi- tuelles querelles. Voici Démiane avec la fameuse « soupe », dont il régale son hôte jusqu'à l'écœurement, et tout le monde reconnaît le plus verbeux des poètes contempo- rains. L'espièglerie de La Fontaine devient ainsi âpreté et sa malice se transforme en colère, Krylov témoignant encore par là d'une originalité puissante, moins humaine que russe, et foncièrement réaliste. Même dans ses imitations, il reste fidèle à l'esprit de son peuple, à sa façon simple, pratique et terre à terre de concevoir le monde. Avec une éducation très sommaire et un horizon intellectuel très borné, il ne connaît pas seulement, jusque dans ses plus obscurs recoins, la vie des masses populaires, ses mœurs, ses idées, ses préjugés; il a les mêmes mœurs, les mêmes idées, les mêmes préjugés. Ses fables origi- nales sont comme une contre-partie des proverbes et des 154 LITTÉRATURE RUSSE légendes du pays. Sa langue un peu grossière, mais plastique et forte, est exactement celle du peuple, sans aucun élément livresque. Cette originalité était si apparente chez Krylov que, quand il s'est agi de lui élever un monument, elle a vaincu la tradition classique en un pays et en un temps où cet autre grand original qui s'est appelé Souvorov a dû lui-même prendre la figure du Dieu Mars pour s'offrir sur une place publique à l'admiration de la postérité. Nul ne s'est avisé de travestir Krylov en Apollon. Négli- gemment affalé sur un banc du Jardin d'Été, il a gardé dans le bronze sa figure massive, sa silhouette inélégante et la vaste redingote oii il abritait son embonpoint. Sur les deux cents fables de son recueil, on n'en a pas compté moins de quarante-six directement empruntées à Esope, à Phèdre, à La Fontaine, à Gellert et à Diderot. En tête de la plupart des éditions, « Le Renard et le Corbeau » suit de près le texte de La Fontaine, avec des amplifica- tions descriptives et des développements poétiques qui déparent la simplicité de l'original. Comme Pouchkine, Krylov a mis beaucoup d'industrie dans la recherche de ses sources d'inspiration et dans la façon de les cacher. On a retrouvé le sujet de ses « Trois Moujiks » dans un vieux fabliau français, dont Imbert avait déjà enrichi son recueil. Pour le « Hâbleur » on a dû hésiter entre Imbert et Gellert. Je n'ai garde de m'en faire un o-rief contre le fabuliste russe. La Fontaine lui-même a mis Esope à contribution et, pour ne devoir rien à personne, les fables de La Motte n'en valent pas mieux. Krylov a suffisamment imprimé aux siennes la marque de son génie personnel. Les meilleures peuvent se grouper autour de quelques idées qui lui appartenaient bien en pro])rc. « L'Education du Lion », « Le Pavsan et le Ser- KRYLOV 155 pent », « Le Ducat » reflètent ses vues sur l'éducation, qui, on s'en cloute, n'ont pas beaucoup d'étendue. Au temps d'Araktchéiev et de son acolyte Magnitski, Kryiov mettait ses concitoyens en garde contre les excès de l'instruction! Un second groupe, dont « L'Oracle », « Les Paysans et le Fleuve », fait ressortir les défauts de l'orga- nisation administrative et judiciaire du pays. Un troi- sième touche aux événements politiques du jour et h la fio-ure de Napoléon, en des aperçus naïfs, où se traduit la philosophie des chaumières visitées par l'invasion. « Le Chariot », « Le Loup et la Cage aux chiens » sont les morceaux les plus caractéristiques de cette série. Je dois me borner à ces indications. L'œuvre de Kryiov a été traduite en vingt et une langues : toutes les langues indo-européennes, plusieurs langues orientales. On compte soixante-douze traductions françaises, trente-deux traduc- tions italiennes et douze traductions anglaises seulement. Parmi ces dernières, la meilleure est de M. Harrison (1884), Le premier poète national de la Russie est aussi le premier dont le génie ait conquis l'univers. CHAPITRE YII L'ÉVOLUTION NATIONALE. — POUCHKINE. 1. Le génie nationaL Le mouTement littéraire en Europe et en Russie. Une nouvelle personne morale. — 2. Pouchkine. Education. Lectures. Premiers essais. Rousslane et Lioudmlla. Idées révolutionnaires. Poésie erotique. Liberté et licence. L'exil. Le Caucase et Byron. Le Prisonnier du Caucase. Byronisme du poète et inspiration originale. Eugène Onié- guine. Caractère national de l'œuvre. Byron abandonné pour Shake- speare. Poltava. Boris Godounov. Conversion aux idées conservatrices. Réconciliation avec Nicolas P^ Séjour à Pétersbourg. Vie dissipée. Déchéance. Mariage. Retour de puissance créatrice. Chefs-d'œuvre lyriques et dramatiques. Contes populaires. Etudes historiques. La Révolte de Pougatchov. Roman, /.a Fille du capitaine. Journalisme. Trou- bles intimes et chagrins domestiques. Duel mortel. Aperçu général. — 3. Son école. Delw^ig. Baratinski. — 4. Griboiédov. Le Malheur d'avoir trop d'esprit. Gourants intellectuels contemporains. Ryléiev. Bestoujev. Le génie 7iational. Alexandre Serguiéiévitch Pouchkine (1799-1837) a publié ses premiers vers en 1814. A ce moment, d'un bout à l'autre de l'Europe, le monde politique et littéraire était en fermentation. En Angleterre, réunissant pour ainsi dire dans sa voix les voix éparses de Godv^in, de Thomas Paine, de Burns, de Landor, Byron poussait son grand cri de liberté. En Italie, Manzoni et Hugo LE GENIE NATIONAL 157 Foscolo recréaient le rêve unitaire de Dante. En France, les meurtrissures de l'amour-propre national, les révoltes de l'esprit d'indépendance cherchaient des consolations et des revanches dans la fiction poétique de Chateau- briand, de Benjamin- Constant , de Senancourt, de M""® de Staël. En Allemagne, sur la tombe encore fraîche de Wieland, les peuples, ivres d'orgueil et de joie, célé- braient leur affranchissement. Le romantisme était tout cela, et presque rien de tout cela ne paraissait en Russie. Monde intellectuel et monde littéraire y demeuraient à l'état de mélange incohérent, où le sensualisme grossier et l'épicuréisme des sceptiques français, les éléments de la philosophie naturaliste de Schelling et d'Oken, le sla- vophilisme et le mysticisme frôlaient l'humanisme idéa- liste de Schiller, les leçons d'Adam Smith et de vaefues idées de libéralisme constitutionnel. Mais, au milieu de ce chaos, une langue nouvelle était née, instrument mer- veilleux, attendant la main d'un maître qui l'accorderait à toutes les voix du dedans et du dehors ; et du sein de ce chaos une nouvelle personne morale avait surgi, avec une façon particulière d'être, de penser, de sentir : la Russie, le génie de Krylov déjà et tantôt de Pouchkine, de Gogol, de Tourgueniev. Pouchkine a-t-il vraiment représenté cette personne ? On en a longtemps douté, même en Russie. Les con- temporains du poète, Gogol excepté, ses juges naturels, les premiers critiques littéraires que la Russie ait pos- sédés, Nadiéjdine après Polevoï n'ont guère vu en lui qu'un imitateur toujours, un Occidental. L'honneur est revenu à un Allemand, Varnhagen von Ense, de s'inscrire en faux, lui premier, contre ce verdict. Après quoi, la revi- sion s'en est peu à peu opérée dans la conscience du pays. A l'heure oîi j'écris, on s'y prépare à célébrer le 158 LITTERATURE RUSSE centenaire du poète, au milieu d'un concours d'enthou- siasme et d'hommages, comme jamais gloire nationale n'en souleva nulle part de plus universels. Un écrivain français a pourtant récemment encore remis ce procès en jugement et s'est avisé de conclure h un arrêt définitif qui, suivant son expression, « enlèverait le poète à sa race pour le rendre à l'humanité ». M. de Vogué me permettra de dire que je conçois mal l'intérêt d'une semblable restitution. J'incline, en effet, h penser que plus un créateur d'idées ou d'images est personnel, original et national, plus il a chance d'être intéressant pour la communauté des hommes, à quelque pays qu'ils appartiennent. Et j'imagine que refuser ces qualités h Pouchkine, c'est le ravaler, simplement, au ranof d'un Soumarokov. Il mérite mieux. Assurément son œuvre est suffisamment hétérogène, chargé ed'éléments étrangers et rattachée naturellement à la période de transition dont je viens de donner un aperçu, pour jus- tifier, dans une certaine mesure, les appréciations con- tradictoires qu'elle ne cesse de provoquer. Mais je la vois, d'autre part, dominée et en quelque sorte pénétrée par une création capitale, qui à elle seule a occupé, de 1822 à 1831, neuf années d'une vie malheureusement trop courte : « Eugène Oniéguine ». Or, ne pas com- prendre !e caractère essentiellement national de ce poème, c'est, à proprement parler — et je ne crains sur ce point la contradiction d'aucun Russe vivant, — n'y comprendre rien du tout. Je m'en expliquerai tout à l'heure, ayant à commencer par quelques traits de biographie. POUCHKINE 159 Pouchkine. Elle fait corps, chez ce poète, avec ses créations. Il a vécu ses vers. Dans ses origines, d'ailleurs, son carac- tère, son tempérament, les traits de race s'accusent aussi puissamment que dans quelques-unes de ses œuvres. C'est bien un Russe avec un mélange de sang africain dans les veines. Il a, on le sait, pour aïeul maternel le fameux nègre de Pierre le Grand, Hannibal, dont il entreprit de raconter les aventures. Le père du poète, Serge Lvovitch, type du grand seigneur russe de l'époque de Catherine II, grandes manières, instruction variée, esprit voltairien et parfaite docilité de courtisan, lui donna de bonne heure des précepteurs français, qui firent si bien qu'en 1831 — à trente-deux ans — leur élève était encore capable d'écrire à Tchadaïev : « Je vous parlerai la langue de l'Europe; elle m'est plus familière que la nôtre )). Il se vantait et se calomniait. On en jugera. A dix ans, vivant à Moscou dans un milieu très littéraire, apercevant jour- nellement, dans la maison paternelle, Karamzine, Dmi- triev, Batiouchkov, le gamin composa, comme de raison, des vers français et pasticha la Henriade. A quinze ans, au lycée de Tsarskoié-Siélo, établissement destiné à l'éducation de la jeunesse aristocratique, il rima, en français toujours : Vrai démon par l'espièglerie, Vrai singe par sa mine, Beaucoup et trop d'étourderie. Ma foi, voilà Pouchkine. Il y avait encore des maîtres français au lycée, dont un certain de Boudry, qui cachait sous ce nom une 160 LITTERATURE RUSSE parenté compromettante — il était le propre frère de Marat — et des idées en rapport avec ces relations de famille. Mais, en 1814, « Le Messager de l'Europe » publia des imitations d'Ossian et de Parny, qui étaient bien en vers russes, cette fois, et au bas desquelles des initiales dis- simulaient mal la signature d'un des élèves les moins disciplinés du lycée. On écrivait beaucoup dans cet éta- blissement, plus qu'on n'y étudiait. On y rédigeait même des feuilles périodiques. Au milieu d'un groupe de jeunes gens, qui, depuis, ont marqué dans la politique ou dans les lettres — A. IM. Gortchakov, le futur chancelier, A. A. Delwig, le futur poète, y figurèrent, — Pouchkine se distinguait comme publiciste infatigable et écolier éga- lement paresseux. Karamzine et Joukovski appréciaient ses vers, mais ses professeurs jugeaient « qu'il avait peu d'avenir ». Dans sa famille, l'opinion de ces derniers avait nécessairement plus de poids. Au sortir du lycée, en 1817, 1' (( Arzamas » recueillit l'élève de M. de Boudry et le jeta aussitôt en pleine mêlée politique et littéraire. Ryléiev faisait partie du cénacle et s'y occupait d'autre chose que de combattre Chichkov et ses théories classiques. Pouchkine en tenait cependant surtout pour les lettres. En 1818, il lut à ses collègues les premières strophes de « Rousslane et Lioud- mila ». Joukovski et Batiouchkov s'étonnèrent : « C'est du nouveau ! » Les Chichkovistes poussèrent des cris d'indignation : « C'est une parodie de Kircha Danilov! » Il y avait autre chose que cela dans le poème. Quelques années auparavant, dans un essai encore enfantin, intitulé « La petite Ville » i^Gorodok), comme Byron dans la note célèbre publiée par Moore, Pouchkine s'était avisé de faire l'inventaire de ses lectures et de ses prédilections POUCHKINE 161 littéraires . Molière y figure à côté de Chénier et Bérano-er h côté d'Ossian. Tout cela se retrouve dans « Rousslane et Lioudmila », mais avec beaucoup d'autres choses : des réminiscences de Wieland et de Herder, l'influence évidente des poètes italiens. Beaucoup plus qu'au recueil de Kircha Danilov le fond du poème est emprunté à l'épopée humoristique d'Arioste. Un travail de marqueterie, en somme, et assez médiocre. Quoi de nouveau, alors? Ceci : l'application des procédés ironi- ques du conteur italien à une légende nationale; un essai déjà fait en Angleterre par Hamilton et d'autres. Encore Haniilton, dans ses contes de fées, ne s'égayait-il qu'avec un élément fantastique usé par la mode. Pouchkine — et là était son erreur — dépréciait un trésor, qui venait d'être mis au jour. Plus tard, mieux avisé, il devait sur- prendre le vrai procédé des conteurs populaires : la sin- cérité. Le poème ne fut publié qu'en 1820, et, avant qu'il ait paru, la foudre tomba sur la tète du jeune auteur. Dans le public, d'autres vers manuscrits de sa composition circulaient en abondance : une « Ode au poignard », inspirée par l'exécution de Karl Sand, l'assassin de Kot- zebue, des épigrammes à l'adresse d'Araktchéiev et une « Gabriélide », imitée de « La Guerre des dieux » de Parny, qui, en fait d'obscénité licencieuse et profana- trice, laissait bien loin derrière elle son modèle, mais s'en éloignait surtout par l'absence de toute arrière- pensée philosophique. Ce genre de poésie simplement et grossièrement ordurière occupe, hélas! une place assez considérable dans l'œuvre de Pouchkine, bien qu'il n'en paraisse rien dans les « éditions complètes ». Les pièces erotiques y sont omises ou épurées par des coupures et des corrections arbitraires, qui vont jusqu'à dénaturer LITTÉRATURE RUSSE. H 162 LITTÉRATURE RUSSE entièrement le sens de l'original, comme dans ce qua- train adressé à la princesse Ouroussov où le vers : Je n'ai jamais cru à la Trinité... est travesti ainsi : Je n'ai jamais cru aux trois grâces... Des recueils erotiques spéciaux ont été imprimés à l'étranger, avec le nom du poète sur la couverture. Et, quelque souci que les biographes aient pris d'idéaliser les motifs de sa disgrâce en 1820, il est certain que la « Gabriélide )) y eut une part essentielle. Elle faillit envoyer l'émule de Parny en Sibérie. L'intervention de Karamzine fit réduire le châtiment à un exil dans les provinces du Sud et l'aventure ne manqua pas de mettre une auréole au front de l'exilé. Les contempo- rains de Pouchkine en Russie, comme ceux de Voltaire en France, inclinaient à confondre la licence avec la liberté. Mais l'éloignement de Saint-Pétersbourg eut pour le jeune homme des conséquences autrement bienfai- santes, en l'arrachant à des fréquentations malsaines et en leur substituant deux influences d'un ordre très différent : le Caucase et Byron. De 1820 à 1824, le futur grand poète allait se révéler par des créations qui rejet- teraient dans l'ombre ses erreurs de débutant et qui toutes, « Le Prisonnier du Caucase », « La Fontaine de Baktchissaraï », « Les Tsiganes » et les premiers chants d' « Eugène Oniéguine », procèdent de cette double source d'inspiration. On ne saurait dire qu'il y ait puisé avec un discerne- ment parfait. Il appartenait trop à son temps, à sa race et à son milieu. Certes, il y avait en lui mieux que POUCHKINE 163 l'étofFe d'un sybarite de la vie et de la poésie : de nobles instincts, de superbes élans. Son éducation, ses origines, son entourage devaient toujours conspirer pour lui couper les ailes. Du Caucase, à cette heure, il prend le décor extérieur, une mise en scène prestigieuse, mais froide, sans liaison apparente soit avec l'âme de son évocateur, soit avec les personnages auxquels elle sert de cadre. A Byron il emprunte des éléments d'expression plus pré- cieux parfois, mais de simple forme encore : des motifs, des tournures — et des gestes. A Kichéniev comme à Odessa, il fait le scandale des habitants et le désespoir des autorités par ses allures excentriques et ses frasques pseudo-byroniennes : courses aventureuses à travers la montagne, jeu, duels, excès et violences de toute sorte. La légende veut que, dans une rencontre avec un officier (Zoubov), il ait mangé des cerises sous le feu de son adversaire. Reproduit dans une des nouvelles qui font partie des « Récits de Biélkine », une de ses œuvres en prose les plus goûtées (1830), ce trait serait ainsi auto- biographique. Les détails de son dernier et fatal duel avec Dantès-Heckeren sont pour prouver qu'il en était bien capable. D'une bravoure physique indomptable et folle, également dédaigneux du danger et des conve- nances, il passe aussi pour avoir vécu quelque temps en compagnie d'une bande de Tsiganes. Et dans tout. cela je vois encore plus d'exubérance et de sauvagerie, abys- sine ou moscovite, que de fantaisie romantique. Byron ne fut jamais joueur ni bretteur. Il ne se serait pas avisé davantage de mordre une femme à l'épaule en plein théâtre, dans un accès de jalousie frénétique, ou de ponter au brelan açec ses vers, à cinq roubles l'alexan- drin! Toujours, par l'effet des raisons que j'ai dites, l'énergie vitale de son émule russe devait se dépenser 164 LITTÉRATURE RUSSE en prouesses de ce genre et apparaître ensuite fourljue et émasculée à l'heure où de plus nobles causes sollici- teraient son emploi. « Le Prisonnier du Caucase » est un « Cliild Harold » plus humain, qui se laisse aller à roucouler avec une Cir- cassienne. Le conflit dramatique entre la vie du harem et l'amour d'un homme pour une seule femme constitue le sujet de « La Fontaine de Baktchissaraï », et c'est aussi le sujet du « Giaour ». Aleko, le héros des « Tsiganes », fuyant les mensonges conventionnels de la société, c'est Byron lui-même, mais un Byron défiguré, capable d'in- troduire dans le camp des bohémiens tous les préjugés et toutes les faiblesses du monde dont il s'est exilé. Les apologistes de Pouchkine ont voulu y apercevoir une répudiation de la morale byronienne et une conversion du poète au nationalisme. Il n'y pensait guère! Il écrivait en 1825 à Joukovski : « Tu demandes quel est le but des Tsiganes : c'est la poésie ». Il avait imité Byron exté- rieurement, parce qu'il en était « fou » à cette époque, et il s'était écarté du modèle dans le développement inté- rieur de son poème, parce qu'il devait toujours demeurer étranger au fond même de l'inspiration byronienne. Le poète anglais est un homme de xviii^ siècle épris d'idéals humanitaires, douloureusement surpris de les voir tomber dans le sang et dans la fange et s'en pre- nant à l'humanité entière de sa déception. Pouchkine est un Russe du xix® siècle, amoureux un moment de la liberté, parce que Ghénier l'a chantée en des vers qui lui ont paru beaux, disposé, en quittant Pétersbourg, à bou- leverser le monde entier, parce que l'exil avait été pré- cédé, racontait-on, d'une correction corporelle et que les récits qu'on en faisait, plus que la chose, mettaient la victime en fureur; mais bientôt assagi et bornant ses POUCHKINE 165 ambitions à une monarchie constitutionnelle, puis, après 1825, devenant monarchiste sans condition. Au total, politiquement, un opportuniste parfait. Au point de vue moral, il ne s'assimilera jamais du byronisme que l'esprit d'indépendance individuelle vis-à-vis des traditions et des usages sociaux et quelques tics encore, comme le souci de ne pas paraître un professionnel, l'affectation de parler chevaux, jeu, ou femmes plutôt que littérature, et de fortes prétentions aristocratiques, au sujet desquelles il s'est ^ expliqué dans le morceau célèbre intitulé : « Ma généa- logie )) [Moia rodoslo^>naïa), en réclamant fièrement la qualité de « bourgeois », mais d'une bourgeoisie qui comptait depuis six cents ans dans l'histoire de son pays. « Les Tsiganes » correspondent d'ailleurs, dans la car- rière du poète, à un tournant, qui l'éloigna à la fois des paysages du sud et de Byron. Et la coïncidence n'est sans doute pas simplement accidentelle. L'influence des milieux fut toujours grande sur cette nature impression- nable. En quittant Odessa, il fit ses adieux à la mer et « au poète de la mer, puissant, profond, sombre et indomptable comme elle », en des vers qui sont parmi les plus beaux qu'il ait écrits. Et il accusait ainsi le lien mystérieux qui, dans son inspiration, unissait l'homme à l'élément. Une diso^râce nouvelle l'attendait à ce mo- ment. A Saint-Pétersbourg il avait renchéri sur Parny; à Odessa un Anglais, en lui parlant de Shelley, le fit ren- chérir sur l'auteur du « Prométhée déchaîné ». Il se sentit des dispositions pour 1' « athéisme absolu » et eut l'imprudence de le dire en une correspondance qui naturellement fut interceptée. On le traita en récidiviste et on l'envoya en quarantaine auprès de son père, qui habitait un village isolé du gouvernement de Pskov. 166 LITTERATURE RUSSE Cet autre exil fut incomparablement plus dur. Mikhaï- lovskoïé ne valait pas Odessa, et le vieux Pouchkine prit tout à fait au sérieux son rôle de geôlier responsable. Les lettres du poète furent décachetées. Il dut renoncer à voir ses amis. Enfin Joukovski s'en mêla et fit si bien que le fils resta du moins seul au village, le père lui cédant la place et s'en remettant à la police locale pour la surveillance à exercer sur l'enfant dénaturé, avec lequel il s'interdisait toute relation. Les amis arrivèrent et le poète put mêler quelques distractions à ses travaux litté- raires, qui suivaient leur cours. Sa liaison avec M™'^ Kern date de cette époque. En même temps, il mettait sous presse « Les Tsiganes », commençait « Boris Godounov » et continuait « Eugène Oniéguine ». J'ai hâte d'arriver à ce dernier poème. Le sujet en est mince. Etendu sur un espace de sept mille vers, il donne une sensation troublante de vide. A la campagne, où il est venu chercher la solitude, Onié- guine rencontre l'amour ingénu de Tatiana, une jeune fille qui habite un manoir voisin. Il la juge insignifiante ; elle prend les devants et lui écrit. Elle s'offre. Voici un premier trait d'originalité nationale. Il procède directe- ment de la tradition locale. Voyez les hylines. Oniéguine n'est pas touché; correctement, il se ménage un tête-à- tête avec l'amoureuse et sentencieusement lui dit : « Je ne suis pas votre homme ». On se sépare, on se perd de vue pendant quelques années, jusqu'à une nouvelle ren- contre, qui met le héros dédaigneux en présence d'une belle princesse, flanquée d'un mari podagre et entourée d'hommages. Il reconnaît Tatiana. Il lui écrit à son tour; vous devinez dans quel sens. A son tour, elle répond : « Je ne puis être vôtre. Je vous ai aimé; je vous aime encore; mais je suis mariée et j'entends être fidèle. » POUCHKINE 167 C'est tout, en ajoutant l'épisode du duel avec Lenski, fiancé de la sœur de Tatiana et ami d'Oniéguine, que celui-ci tue, on ne sait trop pourquoi, sinon pour mon- trer qu'il est capable d'être odieux, ce dont on se pou- vait douter sans cela. Concevez-vous une épopée — car c'est à peu près de cela qu'il s'agit — composée en fran- çais, en anglais ou en allemand sur ce thème? Elle a été écrite en russe. Elle ne pouvait être écrite qu'en russe. Le sujet ressemble à ces paysages de la steppe, oîi Dieu a mis si peu de choses et où les hommes qui savent rêver en mettent tant. Pouchkine a rempli son poème avec des digressions, un commentaire perpétuel du récit, très byronien d'appa- rence, très différent dans le fond et même dans la forme. Forme et fond se ressentent, chez les deux poètes, de ce fait qu'ils appartiennent l'un à un pays où l'on parle beaucoup et avec désinvolture, l'autre à un pays où l'on parle peu et avec retenue. Les habitants de la steppe sont communément des silencieux. Des circonstances particulières peuvent leur ouvrir la bouche ; alors on a la sensation d'un torrent qui a rompu sa digue. Ils devien- nent bavards et prolixes à l'infini. Mais ils restent con- damnés à la banalité, à l'étroitcsse de l'horizon intellec- tuel qui les enserre, à la mesquinerie des idées et des intérêts qui s'y agitent. A Mikhaïlovskoïé Pouchkine n'avait pas d'Hellespont à franchir. Dans ses promenades, il ne rencontrait qu'un mince ruisseau, dont il pouvait traverser le lit à pied sec. Il y a ramassé beaucoup de lieux communs. Pour les lec- teurs européens l'intérêt du poème se concentre dans la figure d'Oniéguine. Or ce « Moscovite déguisé en Child Harold », comme Tatiana fut tentée de l'appeler un jour, en se demandant si elle n'avait pas eu affaire à « une 168 LITTERATURE RUSSE parodie », ce viveur désenchanté n'est ni Child Harold ni Manfredetpas davantage Obermann ou Charles Moor; il est Eugène Oniéguine, un personnage si bien russe spécifiquement qu'on en chercherait en vain l'équivalent dans toutes les autres littératures. Dans cette littérature- ci, par contre, nous le retrouverons constamment. Il s'appellera tantôt Tchatski chez Griboiédov, Piétchorine chez Lermontov, Oblomoç» chez Gontcharov, et Pierre Bezoukhov chez Tolstoï. Et ce sera toujours le même homme. Quel homme? Un Russe, vous dis-je, un type, qui, chez Tourgueniev encore, incarnera toute une caté- gorie sociale, la troupe innombrable des lichnyié lioudi, « hommes de trop )), hors cadre et sans emploi dans une société où ils ne savent que faire et hors de laquelle ils le sauraient encore moins; un gentilhomme, dont les ancêtres étaient enrégimentés au service du Tsar et qui, libéré de ce service, est aussi embarrassé de sa liberté qu'un naturel de l'Afrique le serait d'un appareil télégra- phique sans fil dont on lui ferait cadeau. Cet Oniéguine, ce Tchatski ou ce Piétchorine se sent superflu désormais dans la sphère où sa naissance l'a placé et n'imagine pas comment en sortir. 11 commence tout sans rien pour- suivre; il tente la vie jusqu'à la mort avec l'idée que ce qui est au delà vaut peut-être mieux; il attend toujours quelque chose, rien n'arrive et la vie s'en va, et, quand, à vingt-cinq ans, il essaye de se raccrocher à l'amour, l'amour lui répond : « Trop tard! Regarde-toi : tu as déjà des rides! » En identifiant ce type avec celui d'Aléko, Dostoïevski a cru y voir encore personnifié l'éternel vagabondage du Russe civilisé que la civilisation a séparé du peuple. Le voici courant les o^rands chemins, se réfug-iant dans le socialisme, ou dans le nihilisme, comme Aléko dans le POUCHKINE 169 camp des Tsiganes, puis en sortant pour poursuivre un idéal qu'il ne saisira jamais. Le personnage se prête à bien d'autres interprétations, tant il est expressif et com- préhensif, en même temps qu'indécis et flottant. En tout cas Pouchkine l'a moulé en plein tuf, au cœur même de l'histoire et de la vie nationale. Je ne saurais partager l'avis de Dostoïevski sur Tatiana. La figure est charmante. Est-elle vraiment typique et essentiellement russe? Par l'esprit de résolution uni à la grâce et à la tendresse, soit; bien que la fameuse lettre où elle déclare son amour vienne de la « Nouvelle Héloïse «. En maint endroit Pouchkine a simplement traduit Rous- seau. Par un sentiment profond du devoir, je le veux encore; Tatiana se rattache, de ce côté, à des hérédités lointaines. En maintenant au dehors, pendant des siè- cles, la classe entière des hommes libres, le service obli- gatoire et universel devait avoir comme conséquence, au foyer domestique, le développement de certaines qualités et l'exaltation de certaines vertus féminines. Mais la grande originalité de Tatiana, aux yeux de Dostoïevski, est dans le trait final, qui en fait une héroïne de la fidé- lité conjugale. Et je crains que cette présomption ne fasse sourire mes lecteurs. Après avoir composé les premiers chapitres d' « Eu- gène Oniéguine », Pouchkine écrivait à un de ses amis : (( J'ai commencé un poème dans le genre de « Don Juan )). Une année plus tard, il déclarait : « Je ne vois rien de commun entre « Eugène Oniéguine » et « Don Juan )). Ces inversions de jugement sont communes chez les poètes. Mais Pouchkine avait raison, — la seconde fois. De l'esprit du poète anglais, de la philosophie religieuse, politique et sociale qui constitue le fond de toutes ses créations, rien n'est à chercher chez le poète russe; 170 LITTÉRATURE RUSSE rien de la protestation, si véhémente chez l'autre, contre les hontes de la civilisation moderne : misère, guerre, despotisme, lutte effrénée des ambitions et des appétits. L'image du soldat volant au pauvre le fond de son écuelle ne hanta jamais l'imagination du solitaire de Mikhaïlovskoié. L'individualisme outré de Byron en lutte avec la société se transformait chez lui en culte exaspéré de son propre individu. Pour Oniéguine, ainsi que l'a observé un critique russe (Pissarev), vivre, c'est se promener sur le Boule- vard, dîner chez Talon, aller au théâtre et au bal; pen- ser, c'est critiquer le ballet chez Didelot et reprocher à la lune d'être ronde; sentir, c'est envier aux vagues le privilège qu'elles ont de se mettre aux pieds d'une jolie femme. A prendre les choses au juste, le dégoût de la vie ressenti par ce héros ressemble fort à ce que les Allemands appellent Katzenjammer. Et si, comme l'a affirmé Biélinski, le poème renferme « une encyclopédie de la vie russe » , on doit en conclure que cette vie consistait alors à manger , boire , danser , aller au théâtre , s'ennuyer , devenir amoureux par désœuvre- ment et souffrir tour à tour de l'ennui et de l'amour. Et, dans la sphère aristocratique où l'observation du poète s'est confinée, le tableau peut bien être historiquement à peu près complet. D'autre part, ce n'est pas « Don Juan », mais bien plutôt « Beppo )) que Pouchkine a eu en vue en abordant son œuvre, tout en se souvenant aussi de Sterne, et même de Rabelais. Après le millième vers il a oublié Byron. Un revirement s'opérait en ce moment dans ses idées, déterminé et par l'épreuve qu'il subissait à Mikhaïlovskoié et par les événements du temps. La catastrophe de décem- bre 1825 le trouva dans cette retraite forcée. Les victimes étaient, pour la plupart, des parents ou des amis. Présent POUCHKINE 171 à Pétersbourof, il eût fait cause commune avec eux. Il ne se borna pas à remercier le hasard providentiel qui l'avait fait échapper à cette autre aventure; il jugea utile de n'en plus courir la chance; il quitta définitivement le camp des Tsiganes, « fils du désert et de la liberté », et chercha un abri dans la théorie de Vart pou?' l'art. Elle devait le conduire à Goethe et par Goethe à Shake- speare. Plus de vers désormais flétrissant le servage, comme dans le morceau intitulé « La Solitude », qui date de Mikhaïlovskoié. Plus d'appels à une solidarité intel- lectuelle avec Saud ou Radichtchev. La rupture avec le passé est complète. Le poète en souffrira parfois, alors surtout que « le despotisme éclairé », dont il sera devenu l'adepte, lui mettra au front ses griffes de fer. Il écrira : « Le diable m'a fait naître dans ce pays, avec du talent et du cœur ». Mais autour de lui le mouvement d'idées, d'aspirations, de révoltes, auquel il avait participé autre- fois, aura beau continuer et le réclamer, il restera dans son Olympe. Silence, peuple insensé, esclave du besoin et du travail! Ton murmure insolent m'est insupportable. A l'étude de Shakespeare, abordée maintenant avec ardeur, se joignit celle de Karamzine. Dans la solitude de Mikhaïlovskoié, le poète chercha à compenser les insuffisances de sa « maudite éducation ». Une vieille nourrice, Arina Rodionovna, lui servait en même temps de guide dans le pays merveilleux de la légende natio- nale. Ainsi fut conçu « Boris Godounov ». Dans la physio- nomie de ce parvenu du trône, Pouchkine s'est appliqué à fondre les traits de Richard III , de Macbeth et du Henri IV shakespearien. Quelques scènes du drame, celle de l'élection, celle des recommandations suprêmes faites 172 LITTÉRATURE RUSSE par Boris h son fils , sont directement empruntées au dramaturge anglais. L'ensemble n'est qu'un chapitre de Karamzine mis en dialogues h la manière de Shakespeare et en vers blancs, ïambes de cinq pieds, — mètre familier aux poètes anglais et allemands. Mais c'est à Arina Rodio- novna que revient la meilleure part de l'œuvre : les scènes où Pouchkine, interprétant les récits de la nour- rice, fait intervenir les masses populaires avec leur tem- pérament naturel, leur esprit et leur langue, ont seules du relief, de la couleur et de la vie. Le personnage du faux Démétrius, qui a porté malheur à tous ses évoca- teurs, Mérimée y compris, quoi qu'en ait dit Brandès, est manqué complètement. A côté de ce fantoche énigma- tique, Pouchkine a eu — sa correspondance le prouve — la vision d'une Marina historiquement vraie peut-être et psychologiquement intéressante : « Elle n'a eu qu'une passion et ce fut l'ambition, mais à un degré d'énergie, de rage qu'on a peine à exprimer. Après avoir goûté de la royauté, voyez-la, ivre d'une chimère, se prostituer d'aventurier en aventurier, partager tantôt le lit dégoû- tant d'un juif, tantôt la tente d'un cosaque, toujours prête à se livrer à quiconque peut lui présenter la faible espérance d'un trône, qui n'existait plus... braver la misère, la honte, et, en même temps, traiter avec le roi de Pologne de couronne à couronne » Le portrait est tracé de main de maître. Malheureusement, il n'en paraît rien dans l'unique, maladroite et invraisemblable scène, où le poète a mis en présence la fille du palatin de San- domir et son aventureux fiancé. Les deux fiofures sont à peine esquissées dans le drame, et, si on met « Oniéguine » à part, l'œuvre entière de Pouchkine, poèmes, drames et romans, ne comprend guère que des esquisses. « Pol- tava )) a été écrit en quelques semaines, l'auteur ayant POUCHKINE 173 cherché, semblerait-il, à s'y débarrasser d'un reste de ballast byronien , bien que son Mazeppa n'ait rien de commun avec celui du poète anglais. Byron ne connais- sait que le Mazeppa de Voltaire. S'il avait su l'amour — partao-é — du hetman septuagénaire pour la jeune fdle de Kotchoubev, personne, a dit Pouchkine lui-même, n'au- rait osé toucher à ce sujet après lui. Mais, dans « Pol- tava » cet amour non expliqué, non motivé psychologi- quement , donne uniquement la sensation d'une autre énigme irritante et vaine. A ce moment, Pouchkine tra- vaillait toujours a son « Oniéguine ». Il ne savait tra- vailler que facilement. Si l'inspiration se faisait rebelle, il abandonnait momentanément le sujet et en cherchait un autre. Ainsi la « Lucrèce » de Shakespeare lui sug- gérait à la même époque l'idée d'une parodie burlesque, qui est devenue « Le Comte Nouline », histoire peu plai- sante, croirais-je, d'un gentilhomme souffleté par une châtelaine au moment où il soulève la couverture de son lit. Cette couverture eut maille h partir avec les censeurs de Pétersbourg, et, l'empereur lui-même s'en mêlant, il fallut jeter un voile sur les entreprises du comte Nouline. Ce n'était qu'une amusette, bien qu'on se soit avisé, depuis, d'y découvrir des intentions profondes, un pré- lude au roman social de Gogol, à la critique des mœurs contemporaines. Dans «. Oniéguine », dans « Boris Go- dounov », Pouchkine donnait simultanément toute sa mesure, et déjà une vie nouvelle commençait pour lui : apothéose et gouffre à la fois où devait rayonner sur les hauteurs, puis sombrer prématurément son beau génie. Le 2 septembre 1826, un courrier impérial arrivait à Mikhaïlovskoié, faisait monter le poète dans une chaise de poste et l'emmenait au triple galop on ne sut pas où, et on se le demanda, au village, avec terreur. Quel- 174 LITTÉRATURE RUSSE ques semaines auparavant, Pouchkine avait écrit au sou- verain, sollicitant sa clémence en termes assez plats, il faut le dire, et même humiliants. C'était la réponse. Le courrier et son compagnon allèrent droit à Moscou, et, en y arrivant, le poète dut, sans prendre de repos ni changer de costume, se présenter à Nicolas. On raconta plus tard que, dans son trouble, il avait laissé tomber, sur l'escalier de la résidence impériale, une pièce de vers fort compromettante : épître attendrie à l'adresse des Décembristes . Il se peut. Le poète s'est fréquemment donné les airs d'un étourdi, et l'épître existe. J'imagine qu'elle eût laissé le tsar à ses dispositions indulgentes. Elle est d'un optimisme peu farouche. L'auteur, ayant tiré son épingle du jeu, imaginait facilement que l'épreuve tournerait bien pour tout le monde. L'entrevue fut cour- toise d'une part, suffisamment humble et repentante de l'autre, et Pouchkine put à son gré habiter Moscou ou Saint-Pétersbourg. Hélas! ses admirateurs eurent à regretter Mikhaï- lovskoié. Une vie de dissipation et de désordre, nuits passées au jeu, orgies de toute sorte, l'entraîna, coupée seulement, aux heures d'écœurement, par de courtes retraites h l'ancien lieu d'exil, où l'inspiration ne le suivait plus. En 1830 seulement, fiancé à Nathalie Nico- laievna Gontcharov, il éprouva un moment de recueil- lement accompagné d'un nouvel afflux de puissance créa- trice. Il put continuer son « Oniéguine » et, en même temps qu'un grand nombre de morceaux lyriques, rimer ces contes populaires dont les éditions illustrées se mul- tiplient aujourd'hui, et dont quelques-uns, comme « La Légende du tsar Saltane », sont des chefs-d'œuvre. Les petites fantaisies dramatiques intitulées « Le Chevalier avare », « Mozart et Salieri », « L'Hôte de pierre », POUCHKINE 175 datent aussi de cette période féconde. On me semble en avoir exaspéré la valeur. Hélas! encore. Le mariage tourna au désastre. Le poète, qui, mélancoliquement, se proclamait à ce moment « athée du bonheur », et, cyniquement, parlait, à pro- pos de sa fiancée, d'un cent troisième amour, n'était évi- demment pas fait pour les joies du foyer. Après une lune de miel écourtée, le jeune couple se jeta en plein tour- billon de vie mondaine, chacun y cherchant de son côté des plaisirs de moins en moins partagés. Bientôt, les soucis se mêlèrent aux distractions. Dépensant sans compter ses gains très considérables pour l'époque, Pouchkine avait des besoins continuels d'argent. Il accepta une sinécure grassement payée au ministère des Affaires étrangères et ambitionna de succéder à Karam- zine, comme historiographe appointé. Il eut l'héritage et se plongea dans les archives avec le projet d'en tirer une histoire de Pierre le Grand. Mais le règne plus voisin de Catherine II et l'épisode dramatique de la révolte de Pougatchov devaient retenir l'homme d'imagination qu'il était. Un récit historique et un roman : « La Fille du capitaine », furent successivement composés sur ce thème. Le récit est sec; une grande simplicité et un sens très vif du réel donnent au roman de l'intérêt et du charme. La figure, exquise et vraie, du vieux domestique-mentor Savélitch a sa place dans la galerie des types qui passe- ront à la postérité. Mais, guidé par Walter Scott ou inspiré par le mandat officiel qu'il venait de réclamer, l'auteur n'est pas sorti de la banalité. Des problèmes poli- tiques et sociaux qui s'étaient agités dans cette sombre aventure, du remous de passions populaires, qui avait poussé en avant « le marquis de Pougatchov », comme disait Catherine, il n'a rien aperçu ou rien montré. 176 LITTERATURE RUSSE Cette époque fut fertile, pour Pouchkine, en projets et en ébauches, où l'influence de la littérature anglaise apparaît comme déterminante, mais où la puissance créa- trice du poète et son tact littéraire lui-même semblent trop souvent en échec . Tantôt il imaginait d'imiter Bulwer et son « Pelham », dans un roman de mœurs contemporaines, qui, avec une chronique de plusieurs générations, eût été un antécédent de « Guerre et Paix ». Il n'en est resté que quelques pages. Tantôt il rédigeait en français, avec de nombreuses fautes de syntaxe et d'or- thographe, le canevas d'un drame ou d'un poème dont la Papesse Jeanne serait l'héroïne. Le drame devant trop rappeler « Faust », il penchait pour un poème dans le genre de « Christabel » de Coleridge. Mais l'exécution ne vint pas, et l'on n'est pas tenté de le regretter. Visiblement, l'auteur d' « Eugène Oniéguine » est à bout de souffle. Dans le milieu où il évolue maintenant son inspiration s'écourte et sa vision se rétrécit. En 1831, les sympathies éveillées en Occident par l'insurrection polonaise lui suggèrent une apostrophe rimée Aux calomniateurs de la Russie, et voici tout ce qu'il trouve pour les mettre dans leur tort : « Des rochers glacés de la Finlande aux sables brûlants de la Colchide savez-vous combien nous sommes? » L'appel au nombre brutal, comme tel empereur de Chine pourrait être tenté d'en faire un aujourd'hui contre l'Europe coalisée. Et, au fond, la paraphrase, simplement, de cette boutade bien connue, qui est du même auteur : « Je méprise naturellement ma patrie de la tête aux pieds ; mais il me déplaît que les étrangers partagent avec moi ce sentiment ». Au cours des années qui suivent, quelques rares éclairs d'inspiration originale et forte, comme dans « Le Cavalier de bronze », dédié à la mémoire de Pierre le Grand, sont POUCHKINE 177 précédés et suivis de retours de plus en plus fréquents h l'imitation et à l'adaptation. En même temps, la corres- pondance du poète comme ses vers le montrent en proie à une désespérance progressive, à des obsessions lugubres. Il choisit la place de son tombeau. Il demande à Dieu de ne pas lui ôter la raison. « Tout plutôt que cela! » En 1834, il écrit « La Dame de pique », conte fantas- tique imité de Hoffmann, la plus faible de ses œuvres. En 1836 il essaie du journalisme militant avec « Le Con- temporain )), dont il entreprend la rédaction; et la feuille est vide, sans intérêt, couleur ni saveur. Historiographe officiel et quémandeur fréquent de secours pécuniaires, qui ne parviennent pas à le tirer d'embarras, il ronge son frein, se cabre fréquemment. Ses plaisirs, ses pas- sions, ses fréquentations ne lui troublent pas assez la vue, pour qu'il ne se rende pas compte de ce que sa situation de révolté soumis et de prophète domestiqué a de dégra- dant. Il s'en irrite, sans trouver en lui-même le ressort nécessaire pour s'en affranchir, et, dans son existence ainsi tourmentée, une catastrophe devient inévitable. Ce pouvait être le saut dans les ténèbres, dont il avait le frisson, en pensant sans doute à Batiouchkov. Ce fut la balle de Dantès — un légitimiste français, d'origine irlandaise, fils adoptif du ministre de Hollande, baron de Heckeren. Le 27 janvier 1837, à la suite de lettres anonymes l'attaquant dans son honneur conjugal, Pouch- kine alla à son dernier duel. Mortellement blessé, il eut la force de tirer à son tour et de pousser un cri de rage triomphante à la vue de son adversaire qui s'affaissait lui aussi dans la neige. Au risque de paraître sacrilège devant un grand nombre de mes lecteurs russes, j'ose exprimer ma conviction, qui est que ce dénouement tra- gique d'une carrière irrémédiablement compromise déjà LITTÉKATUBE RUSSE. 1^ 178 LITTERATURE RUSSE n'a pas enlevé un grand poète h la Russie. Telle était aussi, d'ailleurs, l'impression des contemporains le mieux avisés. En 1835, Biélinski déclarait cette carrière ter- minée au point de vue artistique; il désignait Gogol comme devant prendre, entête de la littérature nationale, la place abandonnée par l'auteur d' « Eugène Oniéguine », et il n'est pas revenu sur ce jugement. Comme celle de ses devanciers, la gloire de Pouchkine, sans rivale dans son pays tant qu'il a vécu, y a subi, depuis, diverses vicissitudes. C'a été d'abord une période d'obscurcissement naturel et inévitable, au milieu de la grande crise intellectuelle et politique des années 1860-1880. On devait s'apercevoir alors que le poète ne s'était intéressé à aucun des problèmes essentiels qui de son vivant déjà passionnaient une élite de plus en plus nombreuse. A ce moment, aux yeux de la jeunesse ardente, que les Biélinski et les Dobrolioubov dressaient à leur école, il apparut comme un sybarite dédaigneux et puéril à la fois. Plus tard, quand la théorie de V art pour l'art eut reconquis des adeptes au sein d'une société apaisée et rendue aux joies délicates de l'existence, l'astre reparut à l'horizon. Il brille maintenant en plein zénith. Comparé à ses pairs, Pouchkine n'a certes ni la pro- fondeur de Shakespeare et de Gœthe, ni la force de Byron, de Schiller et de Heine, ni la passion de Ler- montov et de Musset, ni l'ampleur de Hugo, ni enfin cette puissance de communion avec l'âme nationale, qui a permis à un Mickievs^icz de dire : « Je suis million ». Il leur est supérieur très souvent par une harmonie excep- tionnellement parfaite entre la forme et le sujet, une jus- tesse miraculeuse d'expression, un mélange singulière- ment heureux de grâce et de vigueur, un sentiment presque infaillible enfin de la mesure. Ayant touché par- POUCHKINE 179 fois au sublime, il n'a jamais risqué de franchir le pas terrible, où trébuchèrent tant de poètes. Sauf dans quelques morceaux comme « Le Prophète » (1826), para- phrase superbe, bien qu'un peu incohérente, de quelques versets d'Isaïe, que Dostoïevski aimait à déclamer, il a été surtout un poète de grâce. Cette nature ardente, violente et impétueuse se combi- nait mystérieusement avec un pouvoir créateur singuliè- rement calme, maître de lui et de son sujet. L'acte de créer dégrisait instantanément le poète de ses autres ivresses. 11 y remplaçait l'extase classique et la surexcita- tion romantique par « la froide inspiration », dont il a parlé dans une épître à Joukovski. Et c'est comme cela qu'il fut essentiellement un réaliste. Dans l'œuvre de Shake- speare il mettait hors pair FalstafF, en y voyant le type souverain, celui où le poète avait le mieux montré l'en- vergure de son génie. Et le tempérament en ébullition, le démonisme sceptique du Don Juan des légendes du sud, se transformaient dans sa conception en jouissance voluptueuse de la vie et conscience tranquille de la beauté. A-t-il indiqué et incarné même, dans ses créations, la vraie destinée du peuple russe : fusion harmonieuse des éléments divers et contradictoires de la civilisation euro- péenne, dont rêvent quelques prophètes contemporains? Dostoïevski l'a cru. Grigoriev a pensé que la mort seule avait empêché le poète de réaliser ce compromis, dont le génie national serait appelé h fournir la formule — par la douceur et par l'amour. Il est curieux que Dos- toïevski ait invoqué à ce propos « Le Banquet », qui n'est qu'une traduction assez exacte faite par Pouchkine de quelques scènes du drame de John Wilson : « The City of the plague » (1816). L'aptitude et l'aisance du poète 180 LITTERATURE RUSSE russe à reproduire les images de la vie anglaise ont paru à son compatriote indicatives d'un pouvoir de compréhen- sion exceptionnel. INIais dans les couplets dont le tra- ducteur a enrichi le texte original je relève une compa- raison de la peste avec l'hiver qui n'a rien de britannique assurément. L'universalité de Pouchkine, qui a fait tant travailler en Russie l'imagination de quelques-uns de ses admira- teurs, n'est, me semble-t-il, chez lui qu'un trait de romantisme. En donnant naissance à la poésie historique, le romantisme a dégagé cette conception générale qu'à côté de notre idéal présent, d'autres idéals représentatifs de la beauté peuvent exister à travers le temps et à travers l'espace. Goethe par son « Tasse », son « Iphigénie », son second « Faust », devenu concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges, Thomas Moore avec ses odes descriptives sur les Bermudes, ses mélodies sen- timentales sur l'Irlande, son roman poétique placé en Egypte, son poème romanesque placé en Perse, ont réa- lisé le programme ainsi créé avec une ampleur dont Pouchkine ne s'est même pas approché. Il n'en a pas moins été un des plus grands artistes de tous les temps, et de l'avoir possédé peut suffire à la gloire d'un peuple encore jeune et d'une littérature qui en est à ses débuts. Sa langue, si riche et souple et mélodieuse qu'elle soit, ne laisse pas de se ressentir de son éducation. M. Korcli y a relevé récemment de nombreuses incorrections et des gallicismes fréquents. Moins apparente dans les vers, l'influence des modèles français s'accuse dans les récits en prose. Courte, limpide, un peu sèche, la phrase de « La Fille du capitaine » est essentiellement voltairienne. Le vers le plus habituellement employé par le poète a été POUCHKINE 181 l'ïambique de huit syllabes, mètre commun à beaucoup de poésies populaires. Il a usé aussi fréquemment de la rime et même de l'alternance des rimes masculines et féminines, marquée par l'accent tonique (jenâ : rime masculine; kniga, rime féminine). Mais, à cet égard, il n'a pas fait preuve d'une grande virtuosité. En 1830 déjà l'auteur d' « Eugène Oniéguine » était entouré d'un groupe compact d'élèves et d'imitateurs. Très sévère pour lui-même, porté à l'indulgence pour les autres, généralement affable aussi, sauf pour quelques journalistes de Saint-Pétersbourg, il mettait les œuvres de Baratinski au-dessus des siennes et soumettait les siennes à l'appréciation de Dehvig. So7i école. Issu d'une famille des provinces baltiques, le baron Antoine Antonovitch Delwig (1798-1831) quitta le lycée de Tsarskoié-Siélo en même temps que Pouchkine, après un examen également peu satisfaisant. Il avait lui aussi employé son temps à rimer, et, en 1814, il débuta dans « Le Messager de l'Europe » avec une ode sur la prise de Paris. Ayant ensuite casé sa paresse inguérissable et son épicuréisme précoce sous l'égide bienveillante de Krylov dans une modeste place de sous-bibliothécaire, il con- tinua à remplir les almanachs de ses productions lyri- ques, dont Pouchkine faisait le plus grand cas, y appré- ciant, disait-il, une divination merveilleuse de l'antiquité grecque à travers les traductions allemandes ou les imi- tations italiennes. Bien entendu, Delwig n'avait appris ni grec ni latin au lycée. En 1829 il voulut publier un journal de critique littéraire, mais déjà sa frêle santé 182 LITTÉRATURE RUSSE était ébranlée. Une maladie de poitrine l'enleva en pleine jeunesse. EuGÈXE Abramovitch Baratinski (1800-1844) eut des débuts orageux dans la vie, qui lui firent quitter le corps des pages, avec défense de servir autrement qu'à l'armée et comme simple soldat. Il faisait partie, en 1819, des chasseurs de la garde, quand, sans même l'en prévenir, Dehvig publia quelques-uns de ses vers. C'était un pro- duit de ce byronisme spécifiquement russe, mêlé de sen- timentalisme anglo-français, que Joukovski avait introduit et Pouchkine adopté dans ses premières créations; un byronisme rêveur, désenchanté et mélancolique. Le régime imposé au pays par Araktchéiev favorisait le développement de cette forme d'inspiration, à laquelle Lermontov devait donner une plénitude et une puissance si grandes. Baratinski fut sacré grand poète avant de devenir officier, ce qui ne lui arriva qu'en 1825, après qu'il eut tenu longtemps garnison en Finlande, où il composa son poème « Eda », dont une Finlandaise est l'héroïne. Il devait conserver toujours l'impression des sévères paysages, qui l'inspirèrent dans cette œuvre. Deux autres poèmes dans le genre épique, « Le Bal » et « La Tsigane », portent la date de Moscou, où l'auteur put se retirer en 1827, après avoir pris femme et quitté le service. ^lais les pays étrangers l'attiraient irrésisti- blement, après la rude épreuve qu'il avait subie dans le sien. Il eut la joie de passer l'hiver de 1843-1844 à Paris, dans l'intimité de Vigny, Sainte-Beuve, Nodier, Mérimée, Lamartine, Guizot, Augustin Thierry, et enfin de voir l'Italie : un rêve caressé depuis l'enfance. Il com- posait peu maintenant et exclusivement dans le genre lyrique. Sur la route de Naples, il écrivit « Le Bateau à vapeur », une de ses dernières poésies et la plus belle BARATIXSKI 183 peut-être, et mourut au bord du golfe célèbre, comme en réalisant le dicton populaire. Pouchkine l'appelait « notre premier poète élégiaque ». Il admirait dans « Le Bal » un ingénieux mélange de badinage et de passion, de métaphysique et de sen- timent. « Personne n'a mis plus de sentiment dans ses pensées et plus de goût dans ses sentiments », disait- il, en reprochant au public contemporain de ne pas apprécier à sa valeur une œuvre dont la maturité dépas- sait son niveau. Il vovait dans Fauteur du « Bal » un penseur, et, pour cette raison surtout, le jugeait très grand et très original. On peut ratifier son jugement, tout en tenant compte du milieu auquel il s appliquait. Je doute que l'originalité dont Baratinski fut capable ait été très goûtée à Paris. La Russie posséda à ce moment un autre penseur, d'une envergure autrement grande, qui n eut pas la bonne fortune d'être pour Pouchkine un objet d'admira- tion. Cet astre éphémère gravitait en dehors de l'orbite où évoluèrent les Baratinski et les Dehvig. Il allait peut- être s'en approcher, quand sa course fut brusquement interrompue. On a deviné qu'il s'agit de Griboiédov. Gî'îboîédov. Alexandre Sierguiéievitch Griboiédov (1795-1829) eut sur Baratinski et sur Pouchkine lui-même l'avantage d'une éducation très complète. L'année 1812 interrompit, il est vrai, ses études et lui faisait dire plus tard qu'il avait eu besoin de quatre années pour oublier quatre autres années passées dans un régiment de hussards. Il quitta l'uniforme en 1817, mais non le milieu mondain 184 LITTÉRATURE RUSSE OÙ l'uniforme et sa naissance l'avaient placé. Et, en commençant à penser et à écrire, il se trouva naturelle- ment éloigné de la brillante constellation où rayonnait Pouchkine et dont l'Az-zamas était le centre. La Biéssiéda l'attirait; le prince Chakliofskoï, le prolifique et insipide dramaturge, collaborait à ses premiers essais; toute la bande moutonnière des Chichkoçistes lui faisait cortège. Pour rompre ces liens, il eut besoin de quitter Péters- bourg, en débutant dans la carrière diplomatique. Il alla en Perse et en Géorgie, y trouva des loisirs pour se recueillir et travailler, et, en 1823, le manuscrit de sa comédie : « Le Malheur d'avoir trop d'esprit » [Gore ot ouma) circula à Saint-Pétersbourg. L'eiBfet produit peut se comparer à celui que « Le Mariage de Figaro » produisait en France quarante années plus tôt. Les conditions furent aussi analogues : la pièce ne put paraître sur la scène; on la jouait dans des maisons privées et, pendant le carnaval, les étudiants en représentaient des fragments dans la rue. Le succès pourtant retentissant des premiers chants d' « Eugène Oniéguine » se trouva balancé un moment, et Pouchkine parut en concevoir quelque chagrin, car, si prompt habituellement à admirer ses rivaux, il jugea l'œuvre très sévèrement. Ses critiques ne tardèrent pas à trouver de l'écho, et découragé, aigri, Griboiédov retourna en Géorgie. Arrêté en 1826, sous l'inculpation de conni- vence avec les Décemhfistes ^ remis en liberté et attaché à Paskiévitch pendant la campagne de Perse, il ne reparut à Pétersbourg qu'en 1828, porteur d'un traité de paix et d'une tragédie, « La Nuit géorgienne », conçue sous l'in- fluence de Shakespeare et plus que médiocre. On le renvoya en Perse comme ministre plénipotentiaire, et le 30 janvier 1829 il fut égorgé à Téhéran, au cours d'une émeute populaire. GRIBOIEDOV 185 Il avait débuté par des traductions de Shakespeare et médité longtemps le projet d'adapter h la scène russe I l'œuvre entière du tragique anglais. Mais sur les bancs de ' l'école il songeait déjà à la comédie qui a illustré son nom et il en apercevait les analogies avec « Les Abdéritains » de Wieland et « Le Misanthrope )) de Molière. Le dénoue- ment de « Le Malheur d'avoir trop d'esprit » est, en effet, à peu près copié dans le chef-d'œuvre du comique I français : « Je m'en vais chercher dans l'univers où il existe un petit coin propre à abriter une âme sensible et offens ée . Ma voiture! Ma voiture! » Et pourtant Tchatski, l'homme qui parle ainsi, n'est pas un misanthrope. Un niisotchine plutôt, suivant l'expression d'un critique moderne. Si, à l'exemple d'Alceste, il a conçu « une effroyable haine », celle-ci s'adresse moins à l'humanité qu'à un certain état social, essentiellement local, conditionnel et susceptible d'amendement. Ce qui l'offense dans ce milieu, c'est le goût exagéré des importations exotiques, c'est la servilité bureaucratique, c'est l'influence tyrannique du tchine, toutes choses absolument contingentes et qui lui parais- sent odieuses, parce qu'il a vu d'autres milieux, où ces choses n'existent pas, ne sont pas considérées, tout au moins, comme des éléments de bonheur. Il revient d'Alle- magne et de France et il a vingt-cinq ans. Alceste en a quarante, et il est revenu de la vie. La comédie de Molière se résume d'ailleurs en une étude de caractère; celle de Griboiédov vaut surtout par la mise en scène, fortement caricaturisée, d'un salon moscovite à la mode de 1820 . Tchatski tombe dans ce salon comme unaérolithe. Quelles idées y apporte-t-il? Un mélange très confus, où s'accuse toute la fermentation intellectuelle de l'époque. De part et d'autre, penseurs et artistes arrivent à ce moment, dan s la patrie de Tchatski et de Griboiédov, à une perception 186 LITTÉRATURE RUSSE de la réalité de plus en plus aiguë et h une interprétation de leur vision de plus en plus simple. La littérature origi- nale et l'école naturelle — je ne dis pas naturaliste, en Russie ce serait une hérésie — sont nées. Mais la réalité n'a rien ici dattravant. A mesure qu'on en prend mieux conscience, les lacunes et les tares de la vie nationale se font sentir davantage, et plus ardent aussi se fait le désir de combler les unes et d'extirper les autres. Comment ? La réponse est double, correspondant au double courant, occi- dental et nationaliste, qui continue à emporter les esprits. Rejoindre concentriquement la civilisation européenne, en s'appropriant les formules traditionnelles de son déve- loppement ? L'égaler et même la dépasser par une appli- cation excentrique de formules autonomes? Entre les deux termes du dilemme les esprits hésitent, mais leur certitude et leur accord sont absolus quant à l'impossibilité de rester sur place. En dehors des salons moscovites, où règne 1 idolâtrie du tchine. la demande de réformes est çfénérale. Le relèvement intellectuel des masses populaires inféodées à l'ignorance et à la barbarie par la loi du servage fait partie des deux programmes. Et c'est ainsi que le mouve- ment qui tend à émanciper la littérature nationale se com- plique d'éléments politiques et sociaux. Courants intel- lectuels et projets de réforme sociale portés par ces cou- rants se confondent dans beaucoup d'intelligences. Tout en proclamant par la voix de Tchatski ses préférences pour le costume national, son amour pour le passé historique du pays, son admiration pour les traits d'héroïsme et de grandeur morale qu'on y peut découvrir, Griboiédov passe pour un précurseur de Tchadaiev, Y occidental convaincu, dont la voix retentira prochainement. Et d'esprit, sinon de fait, il est certainement un Décembriste, un compagnon de Ryléiev dans cette société secrète de l' « Alliance du GRIBOIEDOV 187 salut )), qui k un moment groupa lélite intellectuelle du temps. Déjeunes officiers, Pestel, Xarychkine, Mouraviov, Orlov, V coudoyaient des poètes populaires comme Ryléiev et Bestoujev, et des aristocrates comme Obolenski, Trou- betzkoï, Odoïevski, ^'olkonski, Tchernichev, les proscrits d'une heure prochaine. En 1813, entrant à Paris dans les rançfs de Tarmée russe, Ryléiev se prenait sérieusement pour un libéra- teur. Quelques années plus tard il devait protester en des vers faibles mais pleins d'ardeur contre linfamie de la Sainte-Alliance et faire appel contre Araktchéiev aux anciens citoyens libres de Novgorod. La suppression des sociétés secrètes en 1821 ne fit qu'accentuer comme de raison le caractère politique des tendances qui s'y fai- saient jour et qui généralement nallaient pas au delà d'un vague libéralisme constitutionnel. Celle qui avait Ryléiev pour chef se reconstitua dans l'ombre et se ramifia en province jusqu'à la malheureuse tentative de 1825. Il y a un peu de tout cela dans la comédie de Gri- boiédov, en un mélange assez incohérent et fort obscur. C'est par ce trait surtout que son œuvre se distingue de celle de Molière. On a besoin d'une lanterne pour y péné- trer. Je la tiens pour à peu près impossible aujourdhui à la scène et d'une lecture difficile. En son temps elle est venue encore trop tôt. Dans le salon moscovite, où il déballe au débotté ses idées confuses, on prend Tchatski pour un fou. C'est l'élément comique de la pièce, et c est aussi une prophétie. Tchadaiev, tout à l'heure, passera pour de bon quelques mois à la maison des aliénés, et, avant lui, Ryléiev expiera sur l'échafaud le malheur d'avoir eu trop d'esprit, au milieu d'une société insuffisamment mûre pour les secousses d'une révolution. 188 LITTÉRATUBE EUSSE Pas plus que Griboiédov, ce Ryléiev lui-même n'avait rien de révolutionnaire. On ne fait pas des révolutions avec des discours, et les uns et les autres ne savaient, comme Tchatski, que discourir. De 1823 à 1824 le célèbre Décembriste rédigea tranquillement avec Bes- toujev un journal littéraire, « L'Étoile du Nord », où l'on trouvait reproduites les théories artistiques du « Globe », avec les articles de Sainte-Beuve et de Joulirov, qui com- mençaient à y paraître, et où a le libéralisme eu pra- tique » des romantiques anglais et français recevait un tribut périodique d'hommages. Le hasard joua un grand rôle dans cette prise d'armes de 1825, qui ne fut qu'une échauffourée. Plus prudent, plus prorapt aussi au découragement, Griboiédov, après avoir tàté le terrain avec sa comédie, s'était discrètement mis à l'écart. La pièce ne fut mise à la scène qu'après sa mort, en 1831, et avec de nom- breuses coupures. A \'rai dire, lors de son apparition, et même plus tard, le gros public y goûta surtout la partie caricaturale, la figuration, en charge, dun personnel mondain connu, la satisfaction donnée aux instincts sati- riques du grand nombre. Mais d'autres prophètes allaient venir, moins sujets aux défaillances et aux compromissions. Sur la tombe de Pouchkine, la voix de Lermontov devait retentir bientôt avec des accents plus mâles, traduisant un esprit nouveau d indépendance et de révolte. Un moment réprimé, le mouvement émancipateur ne pouvait plus être arrêté sur la voie d'un développement progressif, où un triomphe au moins partiel était promis à sa cause. De 1830 à 1870 1 histoire littéraire et l'histoire politique de la Piussie tiennent dans les étapes victorieuses de cette cause de justice, de lumière et de liberté, et je vais donc essayer GBIBOIEDOV 189 de les indiquer brièvement, en m'attachant d'abord à ceux dentre les ouvriers de cette grande œuvre qui lui apportèrent l'effort le plus énergique à la fois et le plus conscient. Hommes de science, philosophes, historiens, critiques littéraires, ou artistes, poètes et romanciers, je vais les montrer sessayant en commun à saisir et à étreindre la réalité sous son couvercle épais d'ignorance et de fausses conceptions, et, dans le cadre devenu légen- daire de la littérature dite de divulgation et d'accusation, groupant un faisceau de vérités, poignantes, cruelles et sanglantes comme des verges, qui d'année en année, de jour en jour, mettront à nu, et fouailleront et flétriront les misères, les abjections, les hontes de la vie nationale. Puis, derrière ces inquisiteurs, ces délateurs, ces justi- ciers, je ferai voir les porteurs d'une parole de clémence, de paix et de foi, prédicateurs opposant aux négations violentes et désespérantes des autres leurs affirmations résolues et convaincues, prophètes d'une religion nou- velle appelée dans leur conviction, non seulement à relever le niveau intellectuel et moral du pavs. mais à le hausser jusqu'à une destinée exceptionnelle, comme aucun pays n'en ambitionna encore. Chronologiquement, cette succession de phénomènes n'a assurément rien d'absolu. Elle est cependant exacte dans l'ensemble, et je m'y tiendrai, pour mieux mettre en relief des traits, qui risqueraient autrement de paraître confus et pour en dégager avec plus de clarté le sens général d'une évolution, qui a donné à la patrie de Lomo- nossov et de Pouchkine la physionomie intellectuelle et morale qu'elle porte aujourd hui devant le monde. CHAPITRE VIII LE MOUVEMENT EMANCIPATEUR. — LES DOCTRINAIRES. DE TGHADAIEV A KATKOV. 1. L'aTenement de Nicolas P^ Situation précaire de la littérature sous son règne. Compression morale. Griétch. Boulgarine. Senkovski. Polévoi. — 2. Tchadaiev. Un coup d'Etat philosophique. L'occidentalisme et le slavophilisme. Commencement de la lutte. — 3. La critique littéraire. Son caractère compréhensif et son rôle social. Nadiéjdine. Chévirev. — Biélinski. L'hégélianisme en Russie. Le cercle de Stankiévitch. L'œuvre de Biélinski et ses successeurs. — 4. Tchernichevskî. Le radica- lisme russe. — 5. Dobrolioubov. — 6. Pissarev. — 7. Le slavophi- lisme. Ses éléments. Ses dogmes. L' « idée nationale ». — 8. Les Kiriéievski et leur école. Khomiakov. Valouiev. I. Samarine. Les frères Akssakov. Aperçu critique. Impulsion donnée par le groupe aux études historiques. — 9. Le mouvement historique. Pogodine. Soloviov. Kosto- marov. — 10. Le mouvement politique. Appui donné par le groupe aux idées libérales. Double mouvement émancipateur. Révolution et réaction. Herzen et Katkov. L'avènement de Nicolas P"^. Sur l'effervescence intellectuelle qui avait précédé son avènement et préparé la tentative de décembre, Nicolas jeta un flot de sang et une lourde pierre : dix-sept bureaux de censure distincts travaillèrent de concert à enterrer la fermentation naissante des pensées; la dis- cussion des questions politiques et sociales fut interdite; SENKOVSKI 191 la science demeura circonscrite dans le domaine de l'histoire officielle et d'une critique littéraire sévère- ment surveillée. Précaution de luxe! Représentée dans « L'Abeille du Nord » par deux renégats du libéralisme, Griétch et Boulgarine, dans la « Bibliothèque de lecture » par un clown des lettres, Senkovski, qui signait ses feuilletons avec les pseudonymes burlesques de baron Brambàus ou de Tioutioiuidji-Ogla, la critique rendait plus de services que d'arrêts littéraires. Elle s'acharnait à combattre et les idées libérales et toutes les manifesta- tions de l'intelligence et de l'art qui pouvaient paraître solidaires avec elles. Le moins capable des trois, Nicolas Ivanovitch Griétch (1787-1867), était encore le plus digne. Auteur d'un mauvais roman, a La Dame noire », il s'est distingué surtout comme grammairien et historien littéraire [Gram- maire complète^ 1830 ; Essai d'une Histoire de la littéra- ture russe, 1819-1822). D'origine polono-lithuanienne, trois fois transfuge, élève du corps des cadets de Saint-Pétersbourg et uhlan de la garde russe, puis, après 1800, légionnaire de Napoléon et, après 1812, colonel d'Alexandre P"", âme de traître et de policier, Thadée Boulgarine (1789-1859) a laissé dans son Gil-Blas russe, « Ivan Vyjiguine » (1829), dans son roman historique, « Mazeppa », et dans ses entre- prises contre la gloire de Pouchkine un monument com- pact et homogène de platitude et de grossièreté. De rares dons d'assimilation employés à un pitoyable usage font de Joseph Ivanovitch Senkovski (1800-1858), autre Polonais russifié, orientaliste et linguiste fantaisiste, romancier plagiaire, critique arlequin, la plus contra- riante des figures littéraires. Il apprit en deux mois l'islandais pour traduire la saga d'Eymund; il démarqua 192 LITTERATURE RUSSE impudemment Voltaire après Rabelais, Fielding après Lesage, Jules Janin après Balzac; il s'ingénia h prouver que la chronique de Nestor était écrite en polonais, et l'Iliade comme l'Odyssée en biélo-russien ; que slave veut dire homme et que le chinois ne diffère de l'hébreu que par l'intonation; il cultiva le calembour avec passion, opposa Timofiéiev, auteur de quelques vers oubliés, à Pouchkine et s'égaya des « Ames mortes » de Gogol. Tel fut le premier fruit du nouveau régime. A Saint- Pétersbourg ces trois coryphées régnèrent longtemps sur le monde des lettres. Mais à Moscou un centre d'opposi- tion libérale et pseudo-romantique subsista. Dans « Le Fils de la patrie », Alexandre Bestoujev (1795-1837), ami de Ryléiev et auteur, sous le pseudonyme de Marlinski, de romans qui faisaient se pâmer les jeunes filles sentimen- tales de l'époque, combattit non sans verve pour Pouch- kine et pour la jeune école littéraire. Dans « Le Télé- graphe », un merveilleux autodidacte, marchand sibérien jusqu'à l'âge mûr, ayant subitement ressenti la vocation scientifique et littéraire, Nicolas Aléxiéiévitch Polévoï (1796-1846) polémisa vigoureusement avec Nicolas Tro- FiMOviTCH Katchénovski (1775-1842), professeur d'his- toire et fondateur d'une école historique inféodée au scepticisme, mais défenseur attitré du pseudo-classicisme et du statu quo littéraire, politique et social. Le scepticisme de Polévoï allait plus loin, trop loin même. Ses excursions encyclopédiques, relevées d'une pointe de libéralisme à travers la littérature, l'histoire, la jurisprudence, la musique, la médecine et la langue sans- crite, le conduisaient trop souvent à confondre la pédan- terie avec la science dans un même mépris. Ses Esquisses de littérature russe n'en ont pas moins fait époque, en introduisant un premier courant d'air frais dans la moi- POLEYOl 193 sissurc routinière des vieilles formules esthétiques. Par contre, son essai d'une histoire du développement inté- rieur du peuple russe {Histoire du peuple i-usse, 6 vol., 1829-1833), d'après la méthode de Guizot et de Niebuhr, est une faillite. Et l'auteur ne devait pas rester fidèle à son drapeau. En 1834, « Le Télégraphe « fut supprimé à la suite d'un article qui déclarait mauvaise une pièce de Nestor Kou- kolnik. Ce Koukolnik (1809-1868) était un pauvre drama- turoe et un plus pauvre romancier. Sa pièce, « La main du Très Haut a sauvé la patrie », ne valait pas assuré- ment le mal que Polévoï avait pris la peine d'en dire. Mais, avec sa rhétorique boursouflée et son patriotisme pompeux, Koukolnik possédait la faveur des autorités. Polévoï, lui, avait une famille à nourrir et des abonnés, au nombre de quatre mille, à garder pour cela. Il se résigna à mettre son drapeau en poche, passant à Saint- Pétersbourg et y ralliant, dans une autre revue, la bande de Boulofarine et de Griétcli. Moscou ne perdit pas à cette désertion. « Le Télé- graphe » y fut remplacé par « Le Télescope », qui en 1836 publiait la fameuse lettre philosophique de Tcha- daiev. Tchadaiev. Depuis 1825 déjà, dans la vieille capitale, où le terro- risme de Nicolas se faisait moins sentir, un certain mou- vement d'idées et d'études philosophiques, issu du grand courant contemporain de la pensée allemande, se pro- pageait au milieu de la jeunesse universitaire. Les fron- tières n'étaient pas assez bien gardées contre la contre- LITTÉRATCRE EUSSE. 1 «> 194 LITTERATURE RUSSE bande littéraire, pour que les doctrines de Kant, de Schelling, de Hegel n'échappassent pas h la vigilance des douaniers, et, sous leur influence, la lutte entre occiden- taux et slavophiles se réveillait et se faisait plus ardente. Elle ne perçait pas dans la presse; le chuchotement des disputes orales, l'intimité plus ou moins inviolable des correspondances en gardaient le secret, quand, au milieu du silence, la voix de Tchadaiev retentit comme un coup de tonnerre. Cri d'angoisse religieuse seulement, comme d'aucuns l'ont prétendu? Non certes! Cri aussi, et sur- tout, de protestation contre l'optimisme conventionnel d'une société insuffisamment consciente de ses destinées, contre le mensonge officiel d'une civilisation encore vide d'idéal. Homme du monde ayant voyagé, comme Tchatski, Pierre Iakovlévitch Tchadaiev (1793-1855) promenait depuis quelque temps déjà dans les salons un esprit paradoxal, une humeur chagrine et une verve étince- lante. Sous le couvert d'une correspondance adressée à une amie, il avait déjà esquissé en partie ses idées. La lettre publiée par « Le Télescope » n'était pas la pre- mière; d'autres circulaient en manuscrit. Leur auteur y apparaissait comme le représentant du second cou- rant d'influence française, dont La Harpe, l'éducateur d'Alexandre I", avait été l'introducteur en Russie et dont la jeunesse libérale du souverain, comme les projets de réforme de Spéranski, avaient reçu l'empreinte. Un scepticisme amer à l'égard de la vie russe, uni à des ten- dances catholiques, s'y trouvait en germe. Remontant au règne de Pierre II par l'abbé Jubet, la princesse Dolgo- roukaïa et le duc de Liria, la propagande catholique avait eu, dans ce pays, une heure de triomphe éclatant. Sous Paul l", elle était arrivée à implanter l'influence des fils TCHADAIEV 195 de Loyola jusque dans l'entourage du souverain. L'écart créé entre la haute société et le clergé par la réforme de Pierre le Grand, le désordre religieux et moral créateur du raskol favorisaient son action, et, pour les lecteurs russes de J. de Maistre, de Bonald, de Chateaubriand, sa doctrine se confondait avec la civilisation et même avec un certain libéralisme, où ils auraient volontiers trouvé leur contentement. Tchadaiev avait fait les guerres de Napoléon ; il avait séjourné à l'étranger de 1821 à 1826, vécu en Allemagne dans l'intimité de Schelling et du mystique Eckstein, et noué des relations à Paris avec Lamennais, Ballanche et le comte de Gircourt. La conception du passé et de l'avenir de son pays, à laquelle il s'était laissé conduire par ces fréquentations, se laisse résumer ainsi : la Russie n'a été jusqu'à présent qu'une branche parasite de l'arbre européen, pourrie parce qu'elle a tiré sa sève de Byzance, inutile à la civilisation, étrangère à la grande formation religieuse du moyen âge occidental, puis à l'affranchisse- ment laïque de la société moderne. « Solitaires dans le monde, nous ne lui avons rien donné, ni rien pris de lui, nous n'avons pas ajouté une idée au trésor des idées de l'humanité ; nous n'avons aidé en rien au perfectionne- ment de la raison humaine et nous avons vicié tout ce que cette raison nous communiquait... Nous avons dans le sang un principe hostile et réfractaire à la civilisation... Nous sommes venus au monde comme des enfants illéofi- o times... Nous croissons, mais nous ne mûrissons pas... Nous avançons, mais de travers et sans but... » Jamais l'esprit d'autognose n'a abouti dans une con- science humaine à un verdict plus sévère. J'ai dit com- ment et pourquoi, pamphlet ou satire, la détraction devait présider aux premiers bégaiements de la libre 196 LITTERATURE RUSSE pensée au milieu de ce chantier de reconstruction morale et sociale qu'était devenue la Russie de Pierre le Grand. Les démolisseurs précèdent partout les architectes. Gogol et ses émules seront encore de la première équipe. Tchadaiev n'est pessimiste pourtant qu'en ce qui con- cerne le passé et le présent. La Russie, à l'entendre — je cite une de ses lettres à Alexandre Tourgueniev — est appelée « à donner un jour la solution de toutes les ques- tions intellectuelles, morales, sociales, qui se débattent en Europe ». C'est déjà, chez cet occidental, la visée hautaine des slavophiles et le rêve orgueilleux de Dos- toievski. Mais il voit une condition préalable à l'accom- plissement de cette mission : entrer dans la communion des peuples occidentaux. Comment? Par l'union avec l'Eo-lise occidentale. Il imagine d'ailleurs cette réconci- liation dans un cadre très large, emprunté à la vision de Dante : un Pape et un Empereur, également éclairés par la raison et par la foi et se donnant la main pour le gou- vernement du monde. On pouvait assurément lui objecter que sa conception du progrès européen basé sur l'unité de l'Église chré- tienne tombait à faux depuis le xvi'' siècle et qu'à adopter un principe abandonné par une bonne moitié de l'Eu- rope, la Russie risquait de faire fausse route. Mais on ne discuta pas avec lui. On préféra se fâcher. « Le Téles- cope )) fut supprimé, l'éditeur exilé à Vologda, le censeur qui avait laissé passer la lettre destitué et l'auteur confié à un médecin aliéniste. Encore ces sévérités n'arrivèrent loas à satisfaire l'irritation presque générale. Libéré de la camisole de force, le philosophe se réfugia à Paris, et, dnns r « Apologie d'un fou », dans d'autres écrits, qui ne furent publiés qu'après sa mort, essaya de justifier ses conclusions, tout en atténuant un peu leur rudesse TCHADAIEV l'J? excessive et leur ampleur paradoxale. A vouloir frapper fort, il avait certainement manqué de frapper juste. Dans les rangs même de la jeunesse universitaire sa doctrine se heurtait à des résistances et à des contradictions pas- sionnées. Mais, ici, de ce choc même une étincelle jaillit, qui devait illuminer l'horizon intellectuel de l'époque. Herzen, Biélinski et les slavophiles de l'avenir, Kho- miakov, Kiriéievski et Akssakov, en ressentirent la secousse et contractèrent la flamme. L'élude de la philo- sophie et de l'histoire nationale en reçut une impulsion nouvelle. Après 1840, il y eut à Moscou une droite et une gauche hégélienne, et, avec Nadiéjdine et Biélinski, la littérature nationale rejoignit les plus hauts sommets de la pensée contemporaine. En même temps, l'école des slavophiles indépendants, groupant à côté des Khomiakov les deux Kiriéievski et les deux Akssakov, constituait un autre corps de doctrine, dont deux générations de penseurs éminents allaient recueillir et augmenter l'héritage. Le mouvement d'idées ainsi développé devait trouver d'abord sa plus forte et sa plus haute expression dans le domaine de la critique littéraire, parce que la censure mettait en interdit les autres champs d'investigation et que, sous son œil vigi- lant, les discussions d'art se prêtaient le mieux a cette cryptographie intellectuelle, qui demeure aujourd'hui encore une loi de nécessité pour la presse du pavs. Pour la même raison, et avec le même caractère d'exutoire nécessaire, le roman y a occupé et y occupe toujours une place exceptionnelle, nullement en rapport avec ses destinées naturelles. 198 LITTÉRATURE RUSSE La Cî^i tique littéraire. L'éditeur du « Télescope y> en 1836 était Nicolas Ivano- viTCH Nadiéjdine (1804-1856). Il avait débuté en 1828 dans « Le Messager de l'Europe » sous le pseudonyme de Niédooumko. Un savoir encyclojoédique mis au service d'un esprit clair, pénétrant et vigoureux lui permettait bientôt de toucher à diverses branches de la science en y égalant presque les meilleurs spécialistes européens de l'époque. Etudes morales et historiques, philosophie et ethnogra- phie, il abordait les matières les plus variées avec une égale supériorité. Comme critique littéraire, il passa longtemps pour un charlatan, détracteur pédant et bar- bare de Pouchkine. Il avait, en effet, jugé assez sévère- ment les premières œuvres du poète, fruit de l'inspira- tion byronienne. Par contre, il fut un des premiers à applaudir « Boris Godounov ». Elève philosophique d'Oken et de Schelling, le premier aussi il parla en Russie de l'idée comme âme de toute création artistique et de l'art comme association de la forme et de l'idée. Le premier il sut y concevoir que la littérature comme expression de la conscience nationale est une des forces puissantes qui conduisent les peuples dans la voie de leur développement naturel. Il fut mal compris : il était un autre Tchatski. Professeur de littérature russe à l'Université de Moscou et rédacteur, avecM. Pogodine, du « Moscovite », Etienne Pétrovitch Chévirev (1806-1864) figure le pôle opposé de la critique et de la philosophie d'art contemporaine. Par ses relations et ses inclinations naturelles il tenait aux slavophiles. Ses leçons contiennent en nombre égal CHEVIREV 199 des faits positifs et des hypothèses, auxquelles il attri- buait la même valeur dogmatique. Il avançait avec la même assurance et que Vladimir Monomaque était l'au- teur d'une Instruction curieuse, destinée à ses enfants, et que l'enseignement de Hegel procédait d'un ensemble d'idées développées par Nikifor dans une épîtrc à l'adresse de Vladimir. Son « Histoire de la poésie chez les anciens et les nouveaux peuples « (Moscou, 1835) serait une compilation utile, si elle ne se trouvait gâtée par une fantaisie de jugement et un goût du paradoxe tout aussi déconcertants. Chévirev les appliquait avec la même sérénité aux produits de la littérature contempo- raine : Pouchkine aurait mieux fait de composer telle de ses œuvres poétiques en prose; le talent de Gogol s'est développé au contact de la peinture italienne, etc. L'art italien fut le grand cheval de bataille de cet érudit excen- trique. A proprement parler, il divagua. Biélïnski. Dans le champ immense qu'elles embrassaient ainsi, sous couleur de critique littéraire, et au milieu du chaos intellectuel qu'elles y trouvaient, la tâche était trop grande pour des intelligences de moyenne envergure. Le grand Biélïnski lui-même (Vissarion Grigoriévitch, 1810-1848) eut peine quelque temps à y trouver son chemin. Fils d'un médecin militaire, il fut un élève peu appliqué de l'Université de Moscou et un membre très assidu des cénacles littéraires et philosophiques qui pullulaient autour de cet établissement. Le jeune Stankiévitch (1813- 1840), riche, maladif, rêveur, épris d'art et d'idées huma- 200 LITTERATURE RUSSE nitaires, présidait le groupe le plus nombreux. On se réunissait clans sa maison et on philosophait, en vidant des samovars. L'aimable amphitryon savait son Schelling et son Hegel par cœur et guidait ses hôtes dans le monde nouveau pour eux des conceptions abstraites. Ses œu- vres, poésie et prose, n'ont été publiées qu'en 1890. Elles indiquent un esprit élevé, une âme généreuse, une intelligence moyenne et un talent médiocre. Tel qu'il a vécu dans les souvenirs de ses contemporains, Stankié- vitch semble avoir eu pour qualités maîtresses la simpli- cité et la bonté. Herzen a dit de lui que Tolstoï lui-même « n'aurait pas trouvé de plwases dans sa bouche w. Il écrivit peu, n'eut, hélas! pas le temps, dans sa vie si brève, d'empiler des volumes; mais il servit de Mécène et de truchement intellectuel à toute une génération. A partir de 1834, avec les frères Akssakov, les poètes Kliouchnikov etKrassov, Biélinski figura parmi ses com- mensaux; en même temps qu'il faisait ses débuts comme critique littéraire dans la Molva (La Rumeur) et dans « Le Télescope ». On pouvait voir à ce moment en lui un simple continuateur de Polévoï : même esprit roman- tique; même façon de considérer l'artiste, le poète comme un être à part, un croyant aux prises avec son imagina- tion et avec l'inintelligence des foules; même esprit aussi de néo-ation. Lîsuffisamment préparée et mal orientée, cette pre- mière campagne du futur grand homme fut interrompue en 1836 par la suppression du « Télescope ». La catas- trophe laissait Biélinski absolument sans ressources. 11 tomba malade, put faire une cure au Caucase, grâce à l'assistance de quelques amis, et ne reparut à Moscou qu'en 1838. Dans l'intervalle, une petite révolution s'était opérée au sein du cénacle, dont Stankiévitch demeurait BIELINSKI 201 le chef. Hegel et Fichte y avaient détrôné Schelling, et le culte de la « réalité concrète » s'était imposé à la dévo- tion des participants. Ébloui par les clartés nouvelles de cette révélation, subjugué par la dialectique puissante dont elle s'armait, incapable de reconnaître ses contra- dictions intimes, Biélinski l'accepta les yeux fermés, et, remplaçant Chévirev à la rédaction de « L'Observateur moscovite », s'employa à en propager l'enseignement. Il prit au pied de la lettre la fameuse phrase : « Tout ce qui est est raisonnable », et adora la réalité dans toutes ses manifestations, l'absolutisme et le servage y compris. Il prêcha le « quiétisme indou » et le renoncement à toute protestation et à toute lutte. Il proscrivit, dans le domaine de l'art, toute participation directe à la vie ambiante, politique ou sociale. Il prétendit en exclure la poésie satirique, et même la poésie lyrique. Il attribua une valeur artistique aux œuvres seules traduisant une contemplation objective, olympienne, de l'existence. Mais il dut s'apercevoir bientôt que sa doctrine faisait le vide autour de « L'Observateur ». En 1839 la revue cessa de paraître, faute d'abonnés. Pour retrouver un gagne-pain, Biélinski quitta Moscou, Saint-Pétersbourg lui otFrant la ressource d'une collaboration aux « Annales de la Patrie ». Mais, dans la première capitale de l'Empire, une autre révélation l'attendait. Il y vit de près, il y toucha du doigt une réalité qui ne se laissait plus idéaliser, comme là-bas, et qui n'avait rien d'adorable. Il sortit meurtri des premiers contacts qu'il eut avec elle et sa foi fut ébranlée. Il était d'un âge et d'un tempérament qui rendent les conversions faciles et promptes. Brusquement, le critique littéraire se doubla en lui d'un publiciste véhément, passant de l'analyse des œuvres d'art à celle de la société, dont elles ne sont que 202 LITTÉRATURE RUSSE l'expression, y dénonçant et y flétrissant l'absence d'in- térêts intellectuels, l'esprit de routine, l'étroitesse de l'égoïsme bourgeois, le désordre des mœurs provinciales, le défaut général d'honnêteté dans les rapports avec les inférieurs. Une révolution non moins radicale, mais logique, s'opérait simultanément jusque dans ses vues esthétiques, ses sympathies et ses antipathies littéraires. On le vit, non sans étonnement, louer les écrivains fran- çais contemporains pour la part qu'ils prenaient aux événements de leur temps, se prendre d'admiration pour George Sand, à laquelle il refusait naguère toute espèce de talent, voire pour Déranger. Il fit mieux : il vanta Herzen ! Hégélien il restait encore, mais en une inter- prétation nouvelle du dogme, en une conscience nouvelle des éléments, dont toute réalité est faite et une aptitude nouvelle à y opérer le départ nécessaire du bien et du mal. Ainsi modifiée, la doctrine lui enseignait aussi le sens historique et les lois du développement littéraire, qu'il ignorait jusque-là, et le faisait se repentir d'avoir proclamé tantôt qu'il n'existait pas de littérature en Russie. En 1844 il fut capable d'estimer à sa valeur l'œuvre de Pouchkine et de quelques-uns des ancêtres du poète, et le huitième volume de ses écrits, qui corres- pond à cette année, comprend toute une histoire de la littérature nationale, depuis Lomonossov jusqu'à l'auteur d' « Eugène Oniéguine ». Son influence à ce moment fut considérable. On peut dire que toute la grande pléiade d'écrivains contempo- rains, avec Gogol, Grigorovitch, Tourgueniev, Gont- charov, Nekrassov, Dostoïevski s'est formée à son école. Et, par la note réaliste qui y domina, cette école fut aussi celle du grand philosophe allemand, bien que le réalisme d'un Goeol doive assurément être considéré BIELINSKI 203 comme autochtone dans sa source principale, que j'ai essayé d'indiquer déjà. Les deux courants se sont ren- contrés. En 1846, après un nouveau séjour au sud, imposé par le délabrement de sa santé, qui allait en s'aggravant, Biélinski prit part h la rédaction du « Con- temporain » [Soifremiennik), qui, sous la direction de de N. A. Nekrassov et I. I. Panaiev, groupait maintenant les meilleures forces littéraires de l'époque. Il y rompit des lances pour Gogol et pour la nouvelle formule d'art que l'auteur des « Soirées à la ferme de Dikanka » lui semblait apporter. Mais en même temps il dérivait vers un radicalisme chao-rin et violent. Des relations forcées et déplaisantes avec les sphères officielles de Saint- Pétersbourg, ainsi qu'une expérience plus longue et plus pratique de son métier, lui rendaient de plus en plus évidente l'incompatibilité d'une littérature indépendante et influente avec ce régime absolu, dont il avait jadis prétendu s'accommoder. Et, comme il ne savait pas lâcher un principe sans en déduire toutes les consé- quences, il était conduit par celui-ci à se donner les allures d'un révolutionnaire. On l'appelait « le Marat russe ». Le commandant de Saint-Pétersbourg ne l'abor- dait qu'en lui demandant plaisamment : « Quand aura- t-on le plaisir de vous voir? Je garde une bonne et chaude casemate h votre intention. » Il vécut les dernières années de sa vie avec la hantise terrifiante de cette menace, et, sans la maladie de poi- trine qui l'enleva en mars 1848, à trente-huit ans, nul doute qu'elle ne se fût réalisée. Ame ardente et pas- sionnée, il était toujours allé au bout de ses convictions, qui, en changeant souvent, avaient toujours été sincères. Au témoignage de son ami Panaiev, il ne pouvait, d'une année à l'autre, revoir ses propres articles dans les 204 LITTÉRATURE RUSSE colonnes des « Annales de la Patrie » sans entrer en fureur. Idéaliste et idéologue par excellence, il répondait à un autre ami qui lui rappelait l'heure du dîner : « Com- ment! nous n'avons pas encore résolu la question de l'existence de Dieu, et tu penses à manger! » Le roman- tisme, dans sa première étape, le conduisit à l'exaltation de l'individualisme chez lui et chez les autres et au mépris de l'humanité. L'hégélianisme l'égara ensuite, ainsi qu'une forêt. On peut l'en excuser. L'Allemagne entière s'y est perdue quelque temps, et des esprits de premier ordre, dans tous les pays, ont hésité sur l'inter- prétation d'un système, qui, en faisant consister l'art dans la réalisation de l'idée du beau et du vrai, c'est-à- dire d'une abstraction, prétendait établir que beauté et vérité n'existaient pas en dehors des phénomènes con- crets. Dans le cercle de Stankiévitch on ne s'embarras- sait pas des contradictions. Ces jeunes gens étaient ivres de philosophie. Caractère concret de la vérité, méthode dialectique de penser, loi du développement dialectique unifiant tous les phénomènes de la vie, ils prenaient le bloc entier, sans regarder au détail. Biélinski finit par y mettre plus de discernement, mais, après l'avoir balancé entre l'indifférence absolue et l'intérêt passionné pour les problèmes sociaux, l'obscurité du dogme lui fit con- fondre encore la société elle-même avec la littérature. Toujours il crut avoir raison et, en changeant d'opi- nion, « changer un copeck pour un rouble », comme il disait. Et, à travers toutes ces variations d'une pensée mobile, inquiète et mal gouvernée, il arrivait néanmoins non pas seulement à accomplir individuellement, mais à faire accomplir autour de lui un progrès considérable. Comprendre et faire comprendre la valeur relative d'un Diérjavine, c'était déjà beaucoup. Il a fait plus : il a par BIELINSKI 205 le seul travail de sa pensée fourni un point de départ, dans son pays, à toutes les directions ultérieures de la critique littéraire et de la philosophie de l'art : école des idéalistes et des métaphysiciens-hégélianistes, dont Droujinine, Akhcharoumov, N. Soloviov, Edelsohn furent les représen- tants les plus marquants; théorie de critique organique, oîi quelques slavophiles, I. Kiriéievski, C. Akssakov et sur- tout A. Griooriév tentèrent de concilier l'art avec l'élé- ment national, et doctrine enfin des critiques publicistes que Dostoïevski devait élever à la hauteur de son talent et Pissarev, après Tchernichevski, précipiter dans les bas- fonds des polémiques ordurières. Sa succession dans « Le Contemporain » fut recueillie par deux écrivains d'une valeur très inégale. Tchern ich evski. Philosophe, économiste, critique, romancier, Nicolas Gavrillovitch Tchernichevski (1828-1889) a été appelé « le Robespierre russe ». Mill, Proudhon ou Lassalle auraient pu être mis en parallèle à cette occasion avec plus de justesse. Dans ses traités scientifiques, l'homme ainsi qualifié a laissé la théorie ou la somme du radica- lisme russe, et, dans un roman indigeste écrit au fond d'une prison, il en a légué le poème, ou l'évangile. La censure le laissa faire quelque temps. En présence de la propagande philosophique et politique, dont avec Herzen Londres était devenu le centre, le gouvernement avait compris que les coups de ciseaux et les ordres d'exil devenaient d'une faible défense. Pour lutter à armes égales, il convenait de rendre la main aux écrivains qui restaient en deçà de la frontière et dont on pouvait 203 LITTÉRATURE RUSSE tirer parti, en les dirigeant, contre ce terrible assaut venant du dehors. Ainsi la presse bénéficia d'une liberté relative, et Tchernichevski, si peu gouvernable qu'il fût, réclamait sa large part des franchises communes. Une nouvelle prise de contact avec l'Occident et un afflux nou- veau d'influences étrangères, anglaises principalement, en résultèrent. Grâce à Herzen toujours, Londres fut pour quelque temps le foyer intellectuel où les uns et les autres allaient faire provision de lumière. Avec une quantité considérable de romans sociaux, les œuvres de Mill, Buckle, Darwin, Vogt, Moleschott, Ruge, Feuerbach furent traduites et commentées. Tchernichevski activa ce courant de toute sa puissance, et, avec la tournure d'esprit que j'ai indiquée, on devine le parti qu'il en tirait. Il accentuait progressivement le radicalisme de Biélinski. Dans des brochures publiées à Veveyetà Genève, il en venait à prêcher l'anéantissement delà propriété individuelle, la suppression de la noblesse, la dissolution de l'armée. Il consentait, provisoirement, à maintenir le trône, mais en l'entourant d'institutions démocratiques. Les brochures n'étaient pas pour passer sous les yeux de la censure, mais un peu de leur ensei- gnement transpirait jusque dans les articles du « Contem- porain », et le gouvernement se décida à sévir. En 1862, l'audacieux publiciste fut envoyé en Sibérie et écrivit en prison ce roman « Que faire ? » qui a longtemps servi de bible à la jeunesse révolutionnaire de son pays. Sans poésie et sans art, l'œuvre ne vaut que par les doctrines qui s'en dégagent et qui manquent à la fois d'origina- lité, de mesure et d'esprit pratique. S'inspirant, dans le sens égalitaire et communautaire, des auteurs allemands, anglais ou français, elles ne doivent une saveur particu- lière qu'à cette espèce de réalisme mystique et visionnaire TCHERNICHEVSKI 207 qui a constitué, depuis, la marque caractéristique du nihilisme russe. Tchernichevski peut être considéré à bon droit, sinon comme le créateur, du moins comme le pro- pagateur le plus responsable de cet état d'âme, né en Russie des deux penchants opposés du tempérament national : réalisme et goût de l'absolu. Le livre a été aussi son testament littéraire et politique. Après vingt années de Sibérie, dont sept passées aux travaux forcés dans les mines et le reste dans l'isolement d'une des dernières stations voisines du cercle polaire, quand il fut rendu à la liberté, en 1883, sa carrière n'était plus h recommencer. Vieilli, ruiné de santé, il employa les dernières années de sa vie à traduire 1' « Histoire uni- verselle de Weber ». Comme critique littéraire, il avait contribué à détruire la métaphysique hégélienne du beau, dont Biélinski lui-même s'était déjà institué le démolis- seur, après lui avoir donné sa foi. Mais il manquait tota- lement de sens esthétique, et dès 1858 cette partie de sa collaboration au « Contemporain » avait été éliminée à peu près entièrement par l'autre. Ce fut Nicolas Alexandrovitch Dobrolioubov (1836- 1860) qui en hérita pour un temps malheureusement trop court. Dobrolioubov. Une des plus douloureuses destinées que l'histoire lit- téraire de tous les pays ait à enregistrer! Une enfance sans joies, une jeunesse sans plaisir, une existence de forçat et d'ascète tour à tour; puis la mort, au bout de quelques années d'un labeur excessif, qui devait user la trop frêle enveloppe d'une âme trop ardente; la fin de 208 LITTERATURE RUSSE toutes les ambitions, au moment même où les premiers rayons de gloire touchaient ce front de réprouvé ! L'œuvre du malheureux jeune homme, sombre elle- même et excessive, se ressent de cet excès d'infortune; œuvre d'un moine qui voudrait mettre l'humanité entière au niveau de sa propre abnégation. N'ayant jamais rien reçu de la vie, Dobrolioubov ne semblait pas imaginer qu'elle eût quelque chose à donner aux autres. S'immoler pour le bien commun était pour lui non seulement un idéal, mais une loi qu'il entendait imposer à tout le monde. Ses idées esthétiques manquaient de clarté, de consis- tance et généralement aussi de nouveauté. Il emprunta à Biélinski sa dernière formule de « l'art pour la vie « ; à Tchernichevski sa conception dun art asservi par la science, s'en inspirant pour mettre hors de pair des poètes, qui, comme Shakespeare, Dante, Gœthe et Byron, représentèrent, à leur époque, au-dessus du niveau com- mun, un degré supérieur de la conscience humaine. Mais il eut quelques vues originales sur la permanence, par exemple, de certains types sociaux à travers des forma- tions sociales analogues. Et, à cet égard, son analyse du roman de Gontcharov, « Oblomov », ses deux articles sur les drames d'Ostrovski, sont h citer. Pour lui aussi, d'ailleurs, la critique littéraire n'était que le manteau couleur de mur sous lequel on cherchait à esquiver la vigilance des policiers, en entreprenant le procès du monde social et politique contemporain. Dans ce sens, juge sévère et implacable jusqu'à l'injustice, il rachetait des excès trop fréquents par une grande pro- fondeur de sentiment, une sincérité admirable. Il semblait qu'il écrivît avec son sang. Et s'il y a quelque chose d'irritant et de puéril dans sa perpétuelle négation, appliquée à toutes les formules consacrées comme h toutes DOBP.OLIOUBOV 209 les autorités établies, celle d'un Pouchkine dans la litté- rature ou celle d'un Pirogov dans la science, son affirma- tion non moins constante en faveur d'un monde idéal, reconstruit par la réforme de toutes les relations sociales sur la base de la raison, de la nature et de l'humanité, a tracé un programme qui ne s'est pas trouvé de pure utopie. La génération à laquelle il appartenait en devait déjà réaliser une partie. La réforme des relations sociales voulait dire ici, avant toute chose, la suppression du servao"e, et Dobrolioubov est mort l'année même où un trait de plume appela à la liberté vingt-cinq millions d'esclaves. On a incriminé le caractère utilitaire de sa critique. Produit fâcheux mais inévitable du mariasse forcé entre l'art et la politique, cette tendance devait en effet, en se perpétuant dans le journalisme contemporain, aboutir aux pires extravagances. Poussant à ses extrêmes consé- quences le sytème ainsi établi de juger les œuvres d'art au point de vue exclusif de leur valeur politique ou sociale, en publiciste et non en esthète, Dimitri Ivaxovitch Pis- SAREv (1840-1868) arriva, après Dobrolioubov, au nihi- lisme esthétique. Aux yeux de ce pamphlétaire, Lermon- tov et Pouchkine furent des « caricatures de poètes », des « aèdes pour jeunes filles poitrinaires » ; Goethe fut « un aristocrate bouffi raisonnant en vers sur des sujets dépourvus d'intérêt ». 11 n'y eut d'intéressant pour l'hu- manité que le progrès des sciences naturelles. L'art, l'idéal, apparurent comme des mots vides de sens. Ce devait être à peu près le point de vue de Bazarow, le fameux prototype des nihilistes spéculatifs dans le roman de Tourgueniev. Quand le roman parut, Pissarev ne s'est pas fait faute aussi d'entreprendre l'apologie du personnage. Il joua avec complaisance le rôle d'enfant LITTÉRATUriE RUSSE. 1* 210 LITTERATURE RUSSE terrible du journalisme contemporain, non sans y déployer un grand talent, qui peut servir d'excuse aux succès pro- digieux dont ses ébats furent accompagnés. A l'époque de sa plus grande vogue, qui coïncida avec la période de grande agitation littéraire et politique, dite des « années soixante » , dont j'essayerai plus loin de préciser le caractère, il eut d'ailleurs des émules et la critique littéraire des représentants, Pypine, Galakhov, Tikhonravov, d'un type très différent et d'une valeur autrement sérieuse. Je m'appliquerai à leur rendre justice à la fin de ce livre, en donnant un aperçu des dernières manifestations de la vie intellectuelle dans leur pays. Je dois revenir maintenant à l'époque antérieure des « années quarante », pour y examiner brièvement une autre direction du grand mouvement d'idées dont elle a vu le développement : le slavophilisme. Le Slavophilisme. J'ai indiqué la présence de Kiriéievski et d'Akssakov dans le cercle de Stankiévitch et de Biélinski. Le point de départ des deux écoles fut, en effet, commun : dans l'étude de la philosophie allemande et dans le culte de l'élément national. Ce culte avait ici des origines loin- taines déjà et indépendantes du mouvement nationaliste proprement dit, dont la philosophie allemande était deve- nue postérieurement l'agent propagateur à travers l'Eu- rope. Mais, en pénétrant dans les cercles universitaires de Moscou, l'hégélianisme et sa conception de Vidée nationale servant de base au développement historique des peuples, devaient rapprocher le patriotisme local du grand courant européen. Depuis 1820, cette idée révo- LES SLAVOPHILES 211 lutionnait le continent entier, soulevant jusqu'aux popu- lations demi-barbares de la Grèce. La Russie serait donc seule à n'en pas ressentir la secousse? N'aurait-elle pas, elle aussi, une idée à développer, son idée, son patri- moine intellectuel et moral à revendiquer devant l'Eu- rope? Le monde des abstractions a ceci de particulier qu'on est assuré d'y trouver toujours ce dont on a besoin, l'imagination pouvant, s'il est nécessaire, suppléer à la réalité. On s'ingénia de part et d'autre, mais quand la recherche eut été couronnée de succès, il apparut qu'on ne s'entendait plus. Le grand schisme des occiden- taux et des slavophiles était constitué. Pour Tcha- daiev, comme pour Biélinski, le trait de séparation entre la Russie et les autres pays européens consistait pure- ment et simplement dans une différence de niveau. Sup- primer cet écart en s'assimilant non plus les formes extérieures de la civilisation européenne, mais les prin- cipes intimes de son développement , tel était le but à poursuivre. L'orgueil des fondateurs de l'école slavo- phile ne put s'accommoder de cette solution : il réclamait un idéal autonome. A ce moment, le groupe accueillit avec des murmures, un nouveau disciple de la doctrine hégélienne, le jeune Timoféï Nicolaiévitch Granovski (1813-1855), ami de Biélinski et de Herzen, qui, reve- nant de l'étranger (1843), faisait sensation à Moscou par ses lectures publiques sur l'histoire du moyen âge, une histoire où la gloire antique de la Moscovie et de l'église orthodoxe n'avait pas de place. En saisissant le sens de sa vie propre, slave et orthodoxe, la Russie n'avait-elle pas chance, au contraire, de poser indépendamment les bases d'une phase nouvelle dans le développement de l'humanité? Cette synthèse des éléments nationaux de 212 LITTÉRATURE RUSSE ) culture que l'Allemagne , d'après Hegel , était seule! appelée à réaliser, la Russie ne pouvait-elle plus Icgiti-i mement en concevoir l'ambition? Pourquoi la Russie ? Sur! ce point grave les avis furent partagés jusque dans lei sein de l'école naissante. Parce qu'elle était tabula rasaA disaient les uns, sans traditions historiques faisant obstacle] à l'œuvre d'unification. Parce que, affirmaient les autres,! ses traditions historiques s'accommodaient avec l'idéal i démocratique et humanitaire à réaliser en commun, lai Russie des Pturik, de Vladimir et des Ivan échappant| également par elles soit à l'autocratisme religieux de Rome, soit à l'autocratisme politique des Etats occiden-, taux fondés sur la conquête, se rapprochant, au contraire,! du principe communautaire, base des formations sociales; de l'avenir. \ La grâce d'état commune à toutes les religions fit que cette contradiction initiale ne compromit pas l'avène- ment et l'unité doctrinale de celle-ci. I. Kiriéievski lui donna sa foi; Khomiakov se chargea de l'établir dogma- tiquement; Valouiev, Samarine et C. Akssakov prirent sur eux sa justification au point de vue historique. Les; éléments spéculatifs de la foi nouvelle se trouvaient en ' abondance dans l'enseignement de Schelling et de Hegel. ! On eut recours aux théologiens byzantins pour les ques- ! lions de dogme. L'optimisme historique de Karamzine j fit le reste. î Les Kiriéievski et leur école. Dans « L'Européen », publié par lui à partir de 1831, ] Kiriéievski (Ivan Vassiliévitch, 1806-1856) avait débuté ! comme un occidental convaincu. Le titre même de son; LES KIRIEIEVSKI 213 iournal le disait assez. La suppression de cette feuille, motivée par des considérations trop hardies sur l'avenir du xix" siècle, et l'influence d'un frère, Pierre Kiriéievski (1808-1856), ethnographe et collectionneur de chants populaires, rapprochèrent le publiciste mis en quaran- taine du proupe slavophile. A partir de 1856, celui-ci eut son oro-ane attitré, « L'Entretien russe » [Rousskaia Bies- siéda), et, dans deux études capitales « sur le caractère de la culture européenne » et « sur la nécessité et la possibilité de nouveaux principes philosophiques », Ivan Vassiliévitch y formula une sorte de néo-philosophie gréco-slave. La culture européenne a achevé sa carrière; elle est arrivée au terme de son développement, sans avoir réussi à donner h l'humanité autre chose que le sentiment du mécontentement de soi-même, la conscience d'une inaptitude absolue à se satisfaire. Le monde antique a précédemment abouti à pareille faillite intime, et a cherché à s'en relever en empruntant à des peuples sans glorieux passé historique de nouveaux principes de vie. Le monde européen moderne doit recommencer l'expé- rience — en se jetant dans les bras de la communion slavo-grecque, russe et orthodoxe. Ainsi vaticinait Kiriéievski. Alexis Stépanovitch Kho- MiAKOV (1804-1860) lui donna la réplique, en essayant de motiver la parole du prophète. C'était un poète, et les poètes ne sont jamais à court de raisons. Ses tragédies « Yermak » et « LeFauxDémétrius », œuvres dejeunesse, le mettent à peu près au niveau d'un Koukolnik. Même exaltation pompeuse et sottement tendancieuse de la vieille Russie; même rhétorique froide. Ses poésies mon- trent une plus grande maturité, mais une absence tout aussi complète d'art et de sentiment. Les plus remarquées furent composées pendant la guerre de Crimée et offrent 21i LITTÉRATURE RUSSE ' à la vue un recueil de dissertations sur la thèse de l'union - i de tous les peuples slaves et de la répudiation du joug occidental . Ce poète était un raisonneur. La théologie le réclamait. Il y versa entièrement après 1855, avec une ' série d'ouvrages et d'opuscules publiés à l'étranger, en ; français et en anglais, tels que : a Quelques mots sur les : communions occidentales, par un chrétien orthodoxe » ; (Leipzig, 1855) ; « L'Église latine et le protestantisme au point de vue de l'Eglise d'Orient » (Leipzig, 1858, et Lau- \ sanne, 1872). 1. Samarine, qui en fut l'éditeur, traitait \ l'auteur de « docteur de l'Eglise ». Khomiakov en méri- i tait l'honneur à sa façon. Au monde mourant de la civili- \ sation romano-germaine (catholique et protestante), il j opposait « l'idée » en développement du monde gréco- | slave, fondatrice prochaine d'une communauté religieuse î qui abriterait dans son sein tous les enfants de l'Europe; : instrument providentiel d'une fusion où s'harmoniseraient i tous les antagonismes exaspérés de la vie européenne. I Quelle idée? L'unité dans V amour, creuset historique où i s'était constitué l'amalgame harmonieux de la vie russe, i Et, pour mieux faire ressortir le mérite de cet accord j parfait dans les traditions et les mœurs de son pays, i Khomiakov, tout en condamnant la réforme de Pierre le i . . , i Grand, endossait bravement le kaftane et coiffait la mour- molka, symboles dont ses amis Valouiev et I. Samarine lui avaient fait apprécier la valeur. | Enlevé par une mort précoce dès 1845, Dmitri Valouiev ! fut le statisticien et l'ethnographe du groupe ; par ses i études de statistique comparée il arrivait à la conviction \ que la civilisation occidentale avait comme point d'abou- i tissement naturel le sybaritisme moral, et il en concluait I à la nécessité pour la Russie de s'orienter dans une autre I voie. Elle en avait le choix. Dans le point de départ même ! SAMARIXE 215 de son histoire, elle avait réalisé le vrai principe de la société chrétienne et de l'Etat chrétien, dont le monde occidental n'était qu'une déformation. Esquissée par I. Samarine dans « Le Moscovite », au cours d'une polé- mique avec C. Kavéline, un des collaborateurs du « Con- temporain )), cette théorie devait recevoir sa forme défi- nitive sous la plume de C. Akssakov. D'après Samarine (j 1876), la constitution de la Russie a toujours reposé essentiellement sur l'organisation com- munautaire [ohchtclima], prenant ainsi, dès la première heure et spontanément, la forme, qui est devenue aujour- d'hui seulement et trop tard l'objectif et l'idéal des sociétés occidentales. Cette conception du rôle histo- rique de l'ancienne commune russe était appelée à exercer une influence considérable sur la solution des problèmes multiples se rattachant à l'émancipation des serfs, et c'est comme cela que les occidentaux de l'espèce de Herzen se sont rencontrés, sur ce point, avec I. Sama- rine, qui, on le sait, figura parmi les ouvriers les plus actifs de la grande œuvre libératrice. Il prit part et aux travaux de la commission instituée en 1858 par Alexandre II pour l'étude de la réforme, et à la polémique que celle-ci soulevait sur le terrain des questions économiques et sociales. Publiciste plutôt qu'historien, remplaçant trop souvent le savoir par l'imagination, il ne pouvait donner à la doctrine l'apparence de solidité dont elle avait besoin pour s'imposer aux masses. Ce fut l'œuvre de Constantin Serguiéievitch Akssakov (1817-1860). Un idéaliste pourtant par excellence, celui- ci, épris de son idée comme d'une amante et se donnant à elle sans réserve. La légende veut qu'il soit resté chaste toute sa vie. Cette idée à laquelle il a réussi à faire prendre corps en un mélange prodigieusement subtil 216 LITTÉRATURE RUSSE d'hallucination et de science, la voici; elle a l'air d'un furieux paradoxe, si le mot n'est pas trop faible, mais je n'y puis rien : issu d'un double acte de libre consente- ment, — appel aux princes varègues; acceptation du christianisme, — l'Etat russe, seul parmi les États euro- péens, a pour base et pour principe de son existence la liberté. En opposition avec les États occidentaux pro- cédant tous de la violence et conduits par elle à la révo- lution politique comme au schisme religieux, seul il a dû à ce principe le maintien de l'unité de la foi et de l'unité librement respectée du pouvoir. Parcourant le champ entier de l'histoire nationale, Akssakov s'est plu à y mettre en lumière les manifestations successives de ce phénomène exceptionnel : docilité enfantine à recevoir le baptême; solidarité constamment affirmée entre le peuple et le souverain, unis par la communauté de la foi et la communauté des mœurs. Pour rendre sa thèse plus sensible, il a eu recours encore à la poésie et au drame, mettant en opposition, dans « le Prince Loupovitski » et dans « Moscou déli- vrée en 1812 », le naturalisme sain du peuple et la culture corrompue des hautes classes. Il a montré plus de talent poétique dans ses études d'histoire et de critique litté- raire. Il est mort d'une maladie de poitrine à l'île de Zanthe, cédant la direction du groupe slavophile de Moscou à son frère Ivan (1823-1886), le moins génial assurément, le plus populaire pourtant et le plus influent de tous les Akssakov, grâce à un esprit pratique et à un talent de publiciste de premier ordre. Poète d'abord, lui aussi, puis collaborateur de la Société impériale de géographie et auteur d'une mono- graphie excellente sur les foires d'Ukraine, Ivan Ser- guiéievitch est devenu, depuis 1861, éditeur d'une série LES AKSSAKOV 217 de publications slavophiles à tendance démocratico-pans- laviste : — «Le Jour », « Moscou », etc., — qui successi- vement disparaissaient sous les coups de la censure. Non qu'on eût à y réprimer des tendances révolutionnaires : on reprochait plutôt à Ivan Serguiéievitch d'être plus royaliste que le roi. Un discours prononcé par lui le 22 juin 1878, à une réunion du « Comité slave » de Moscou, le fit exiler. Il y avait tonné contre I' « infamie » du Congrès de Berlin et la « trahison » des diplomates russes, qui y complotaient la honte de leur patrie. Après 1880, il rédigea le recueil hebdomadaire « Rouss », où il s'occupa surtout de guerroyer avec le libéralisme pétersbourgeois. L'erreur fondamentale de cette école est à voir, me semble-t-il, dans l'origine par elle attribuée à « l'idée nationale ». Kiriéievski et ses émules ont cru l'avoir ti'ouvée dans la réalité d'un passé historique mal étudié, alors qu'elle était un produit abstrait de leur imagination. Et un produit occidental pour une bonne moitié : le fruit de leur commerce avec la philosophie étrangère. Tcher- nichevski s'est chargé de leur prouver c[ue cette partie même de leur thèse, où ils proclamaient la corruption de l'Occident et son incapacité pour un développement ulté- rieur, avait une origine occidentale, empruntée non aux grands penseurs d'Allemagne ou de France, il est vrai, mais aux philosophes secondaires de la « Revue des Deux Mondes », de la « Revue contemporaine » et de la (c Revue de Paris ». L'idée mise en valeur au moyen d'arguments puisés à cette source douteuse ne pouvait résister à l'épreuve d'une étude plus approfondie du passé. Elle n'eut pas plus tôt pris contact avec la vérité de l'histoire nationale dévoilée par les successeurs de Karamzine qu'elle s'évanouit en se heurtant à des réalités 218 LITTERATURE RUSSE telles que le raskol, ce phénomène si nettement exclusif d'une prétendue unité religieuse maintenue à travers les siècles. Et c'est uniquement en faisant abstraction de ces réalités et en convertissant l'histoire en roman que l'école a pu maintenir son idéal et en dégager un principe civi- lisateur. Tous les peuples ont d'ailleurs subi une crise sem- blable d'idéologie. C'est une maladie de croissance. En France elle fut très apparente au xvi'' siècle, alors que le Suisse Hotman y prêchait le retour aux traditions de la Gaule antique. Le slavophilisme russe s'est trouvé, d'autre part, en rapport sympathique et synchronique avec un vaste mouvement européen : renaissance natio- nale inaugurée en Bohème par Dobrovski, Szafarzyk et Kollar ; illyrisme propagé par Louis Gay parmi les Slaves du Sud; mysticisme patriotique de Mickiewicz, de Tovvianski et de Slowacki ; germanophilisme vieux d'un siècle et demi déjà, mais toujours actif, et lutte, au Danemark, du vieux parti national contre le libéralisme. Khomiakov avait terminé son tour d'Europe par une visite aux pays slaves, où il s'était mis en rapports per- sonnels avec les principaux chefs de la propagande natio- nale. Son effort, comme celui de ses coreligionnaires, n'est pas resté entièrement stérile. Ils ont sinon mis à l'ordre du jour l'étude des traits fondamentaux du caractère national, comme quelques-uns s'en vantèrent trop ambi- tieusement, du moins donné à cette étude une impulsion nouvelle. Dans la littérature artistique un mouvement en ce sens s'était, nous l'avons vu, développé antérieure- ment et indépendamment. Et, à part Dostoïevski, l'école n'a lait surgir jusqu'à présent, de ce côté, aucun écrivain de quelque valeur. Tourgueniev n'en fut pas et Gogol, LE MOUVEMENT HISTORIQUE 219 quand il en fut, avait cessé d'être artiste. Mais, au point de vue social et scientifique, les Kiriéievski et les Akssakov ont d'autres titres de gloire à revendiquer. C'était beau- coup déjà que d'indiquer l'élément populaire comme base du développement social et principe de la vie nationale, à une époque où le peuple n'avait pas, dans ce pays, d'existence légale. L'étude du passé national en reçut une direction nouvelle et la grande école historique fut con- stituée, qui de 1840 à 1870 a mis, en Russie, cette partie de la science au niveau de l'Occident. Le mouvement historique. Le slavophilisme y a contribué même par ses erreurs. En s'égarant dans des constructions historiques imagi- naires et fantaisistes, il provoquait un travail de critique et de reconstruction. Ainsi on en est venu à s'apercevoir que l'œuvre de Karamzine était à refaire, et même celle de M. PoGODixE (7 1873), défenseur de la « théorie nor- mande )), c'est-à-dire de l'origine normande des premiers Varègues, contre I. Vénéline (7 1839) et ses élèves, Savéliev-Rostislavitch et Morochkine. Slavophile, pansla- viste et en même temps admirateur de Pierre le Grand, tout autant qu'a pu l'être N. Oustrialov lui-même, cette « Clio en uniforme avec le grand cordon », ainsi que l'a appelé un critique allemand, Pogodine relève, lui aussi, à beaucoup d'égards, de ce mysticisme patriotiquement exalté, dont paraissent imprégnées peu ou prou en Russie toutes les écoles contemporaines. Oustrialov a sur lui l'avantage d'en être à peu près affranchi. Dans son « His- toire de la Russie », comme dans sa biographie en six volumes (inachevée) de Pierre le Grand, richement docu- 220 LITTÉRATURE RUSSE mentée, mais vide d'esprit critique, il se contente d'être officiel. Les sept volumes des œuvres de Pogodine, publiées de 1846 à 1859, sont d'une lecture pleine d'in- térêt, mais décèlent une préparation scientifique insuffi- sante. Un grand travail fut inauguré à cet égard sous le règne de Nicolas 1" par l'établissement d'une Commission et d'une Expédition archéographiques, par la création dans les Universités, de chaires de philologie slave et par la mise à contribution des Universités étrangères, alle- mandes surtout, pour l'éducation des professeurs. Une nouvelle génération d'historiens en est sortie, dont Kalatchov, Kavéline, Afanassiev, Bousslaiev, Zabiéline, S.M.SoLoviov(1820-1879)etN.I.KosTOMARov(1817-1885) ont été les représentants les plus éminents. Concevoir l'histoire comme un organisme susceptible de développe- ment suivant des lois à déterminer; donner la première place, dans l'étude de cet organisme, à l'examen de ses modes d'existence : institutions politiques, droit, éco- nomie, mœurs, tel fut leur programme. En s'appliquant à le suivre dans une série de brillantes monographies, C. D. Kavéline (1818-1855) a touché aux plus impor- tantes questions intéressant la vie politique et économique ainsi que la culture générale de son pays. F. I. Bousslaiev (1815-1870) a non seulement implanté la méthode com- parative dans l'étude de la langue nationale, mais encore mis en relief, dans la poésie nationale, le fonds moral du sentiment populaire. L'étude de Soloviov sur « Les relations entre les princes russes de la maison de Rurik )> fit époque en 1847. Sa grande Histoire de Russie en 29 volumes, com- mencée en 1851, demeure jusqu'à présent une source où nous puisons tous. Elle n'est, dans les derniers SOLOVIOV 221 volumes surtout, qu'un recueil de matériaux sommaire- ment coordonnés. Comme un grand nombre de ses émules en Russie, l'auteur s'est proposé une tâche au- dessus des forces humaines; il a vu trop grand; et, son effort étant h bout avant son ouvrage, il a achevé la maison en gâcheur, après l'avoir commencée en architecte. Mais les matériaux sont de premier ordre, et la main qui les a recueillis s'est révélée, dans les premiers volumes, comme celle d'un maître ouvrier. L'homme n'a appartenu d'ailleurs à aucun parti, sinon à celui de la vérité. Il n'est publiciste à aucun degré; il ne tient boutique ni de tendances ni de doctrines. Froidement, consciencieu- sement, sereinement, il rédige un protocole, avec un style approprié au genre, un peu sec, mais admirable- ment clair, sobre et tranquille. Sa vie apparaît aussi en harmonie avec son œuvre, toute de travail et de retraite, entièrement étrangère aux événements du dehors, cir- conscrite entre son cabinet, sa chaire à l'Université de Moscou et ses archives. Une belle et pure figure de savant. Héros, avec M. Pogodine, du tournoi public dans l'am- phithéâtre de l'Université de Saint-Pétersbourg, qui eut, en mars 1860, un si grand retentissement, N. I. Kosto- marov offre à la vue un type plus complexe et une carrière autrement diversifiée. Auteur d'une étude sur (c Le Sens historique de la poésie jDopulaire )) (1843), et d'une « Mythologie slave » (1847), il a donné une large part dans ses nombreuses monographies à l'élément littéraire et même dramatique. En même temps il abordait le roman avec « Le Fils » (1865), une assez jolie nouvelle sur le thème de l'insurrection cosaque de Stenka Razine, et <( Koudéiar » (1875), grand récit historique emprunté aux troubles politiques du xvi® siècle, qui est une œuvre entièrement manquée. Mais la politique contemporaine 222 LITTÉRATURE RUSSE l'attirait aussi, La science, chez lui, ne se séparait pas de la vie. Ses études sur la poésie petite-russienne Ten- traînèrent un moment à écrire dans la langue de ce pavs et en 1847 il encourut, avec Chevtchenko et Koulich, le soupçon de participation insurrectionnelle à des ten- dances séparatistes. Il y gagna quelques mois d'empri- sonnement, un long exil à Saratov et. aux veux des jeunes gens de Fépoque. l'apparence d'un défenseur des idées libérales et d'un martyr. Gracié en 1855, il publia dans les « Annales de la Patrie » cette belle série de monographies : « Bogdane Khmelnitski », « La Révolte de Stenka Razine », « Le Commerce de l'État moscovite aux xvi^ et xvii® siècles », qui consacrèrent sa renommée. Un peu plus tard, après un séjour à l'étranger, il prenait une part active aux travaux qui préparèrent l'affranchisse- ment des serfs. Un instant il occupa une chaire à l'Uni- versité de Saint-Pétersbourg, mais dut la quitter à la suite des troubles, qui, en 1862, agitèrent le monde des étudiants. Sa carrière d'homme d'action était mainte- nant finie. L'écrivain seul resta, publiant aux frais de la commission archéographique onze volumes de documents pour l'histoire des provinces du sud-ouest et continuant ses monographies, dont le recueil comprend treize volumes. Elles tiennent, pour la plupart, autant du roman que de l'histoire et sont généralement aussi très tendancieuses. Celle qui est consacrée aux « Républiques de la Russie du nord » révèle les sympathies de l'auteur pour l'idéal démocratique et pour les institutions libres. Ailleurs c'est l'autonomie ethnographique de la Petite- Russie dont il prend le parti avec plus de passion que de justesse dans les arguments emplovés. Mais toujours il met au service de ses thèses un talent de conteur de premier ordre. KOSTOMAROV 223 Contre C. Akssakov et sa théorie attribuant aux états provinciaux un rôle prépondérant dans l'organisation de l'ancienne Russie, il a soutenu la théorie rivale du svs- tème fédératif de cette organisation/Avec Pogodine il a rompu des lances contre Torigine normande de Rurik. Il se rencontrait avec les slavophiles de toute marque dans la défense des idées libérales. Car cette école fut libérale et progressiste à l'origine, jusque dans la per- sonne de celui de ses représentants qui, de nos jours, a porté le plus haut, en son nom, le drapeau de la réac- tion. J'ai nommé Michel Katkov. Et c'est d'elle encore qu'est parti, après 1860, ce mot d'ordre d" « aller dans le peuple », décrié et ridiculisé depuis, mais qui mettait en mouvement alors les meilleurs éléments de la société et qui traduisait aussi un instinct profond et sûr, fruit d'une conception juste : la nécessité de réunir toutes les forces sociales pour une œuvre de salut commun. Le recueil de chants populaires entrepris par P. Kiriéievski n'était autre chose qu'un vovage dans le peuple et pareillement les excursions ultérieures de Rybnikov à travers la province dOlonetz, continuées par Hilferding, et de même les travaux de D. Rovinski en matière d'iconographie popu- laire, et enfin rœu%Te légendaire de Tolstoï à lasnaia Poliana. Un court aperçu de l'évolution politique qui a accom- pagné et déterminé ces entreprises, de 1840 à 1880, est ici indispensable. Le mouvement politique. En apercevant une manifestation de son « idée » dans le double mouvement émancipateur, qui éloignait la lit- 22i LITTERATURE RUSSE térature nationale des modèles occidentaux et qui simul- tanément rapprochait pour les masses populaires l'heure d'une liberté relative, le slavophilisme a servi indirecte- ment, ou directement, Tune et l'autre cause. Jusqu'à 1860, Katkov et Herzen marchèrent de concert, se don- nant la main h travers la frontière. Cette forme spéciale même du mouvement révolutionnaire, à laquelle Tour- gueniev passe pour avoir infligé en 1862, le nom de nihilisme, mais dont les origines remontent en réalité à 1855, ne les séparait pas. a Le nihilisme s'est produit chez nous parce que nous sommes tous des nihilistes », a écrit Dostoïevski. Et, en effet, avant 1861, la presse fut acquise, dans la plupart de ses organes importants, aux idées dont le mouvement ainsi qualifié se réclamait. Tant qu'il resta dans le domaine spéculatif, il n'effraya per- sonne, parut correspondre même aux aspirations com- munes du parti libéral. En 1861, l'affranchissement des serfs fut un passage brusque de l'empyrée idéal au domaine des réalités con- crètes, et aussitôt les conceptions y prenant une forme tangible, celui-ci parut peuplé de monstres. Soulèvements de paysans dans la région du Volga ; émeutes d'étudiants à Saint-Pétersbourg, à Kiev, à Kharkov; apparition du « coq rouge » dans une levée en masse d'incendiaires mystérieux précédant les porteurs de bombes : il y avait de quoi prendre quelque émoi! En même temps la presse faisait rage. Depuis 1840, en suivant toujours le courant de la pensée européenne, elle avait évolué vers une con- ception plus positive des problèmes à résoudre. Elle s'était assimilé les développements successifs de la théorie hégélienne, les leçons de la philosophie positive, de l'économie politique et de la sociologie. Elle arrivait aux applications pratiques. Les journaux ne suffisaient LE MOUVEMENT POLITIQUE 225 plus à la tâche : à côté des périodiques de nuance libé- rale ou radicale, comme ce Le Jour » de I. Akssakov, « le Temps » de Dostoievski, des brochures, des pamphlets révolutionnaires surgissaient de toutes parts , faisant écho au tocsin que Herzen continuait à mettre en branle, propageant le trouble et le désordre des esprits. Le gou- vernement essaya de réagir : instructions plus sévères distribuées aux bureaux de censure ; suppression de trois journaux; arrestation de Tchernichevski. Tout fut vain. La presse locale se tut; mais au dehors le tocsin s'agita de façon plus furieuse encore et les numéros de « La Cloche » circulant à travers le pays, pénétrant jusque dans l'entourage du souverain, indiquèrent des liaisons occultes avec les publicistes de Londres. Le silence lui-même des organes bâillonnés par la censure, en se faisant volontaire bientôt et systématique, ne tendit qu'à mieux livrer l'esprit public à l'influence de cette propagande extérieure. A ce moment, Michel Katkov (1820-1887) se révéla dans un rôle nouveau, où personne ne s'attendait à le voir paraître. Il avait débuté dans l'enseignement comme professeur ;i l'Université de Moscou, puis s'était donné au journalisme en prenant la rédaction du Messager russe, l'organe libéral par excellence et anglomane de l'époque, qu'il cumula, à partir de 1861, avec celle de la Gazette de Moscou. Il y défendait la cause du progrès, prônant les avantages du self-government et de la décen- tralisation, flétrissant les vices de l'absolutisme avec une audace sans précédent. Il jugea maintenant que Herzen et ses amis, Ogariov et Bakounine, jetaient le libéralisme dans une fausse route. Et résolument, catégoriquement, il rompit le pacte d'alliance, qui, si longtemps l'avait uni à ces champions trop aventureux d'une cause qu'il voyait LITTERATUBE RUSSE. 1" 226 LITTERATURE RUSSE compromise par eux. Il les dénonça ouvertement comme agents responsables des violences injustifiables auxquelles se laissait entraîner une fraction du parti progressiste, comme aussi des mesures trop justifiées de répression qu'elles provoquaient. Il signala avec vigueur le côté uto- pique, chimérique, des conceptions sociales propagées par eux. Leffet fut orrand. Un novau de résistance conservatrice se constitua instantanément autour du courageux polé- miste. Au cours de l'année suivante, l'insurrection polo- naise lui apporta avec des arguments nouveaux un point d'appui solide dans les résistances et les révoltes de l'esprit national, en même temps qu'elle accentuait l'orientation rétrograde du groupe. Fidèle à ses prin- cipes, Herzen risqua sa popularité dans le plus hasardeux des enjeux, en prenant fait et cause pour les insurgés. Attachés à la consigne qu'ils s'étaient donnée, les rares organes libéraux épargnés par la censure affirmèrent les mêmes sympathies, en continuant à se taire. Au milieu du silence, la voix de Katkov s'éleva encore. En termes éloquents, il affirma l'existence d'une solidarité crimi- nelle — et d'ailleurs un peu fictive — entre les événe- ments dont Varsovie devenait le théâtre et ceux dont l'agitation révolutionnaire entretenue par les énergu- mènes de Londres et de Paris menaçait le repos du pays. Au nom de l'idéal national dont l'avenir risquait d'être compromis, au nom même des anciennes franchises popu- laires, dont le triomphe de l'élément polonais empêche- rait la reconstitution dans les provinces lithuaniennes, il réclama la répression de l'insurrection et l'annexion complète de la Pologne. Sur ce terrain, Katkov était assuré de ne pas prêcher dans le désert. Il trouva des échos jusque dans les rangs KATKOV 227 du parti libéral le plus avancé. Avant peu la russification, la nationalisation de tous les éléments hétérogènes entrant dans la composition de l'immense héritage de Cathe- rine II devait devenir le cri de guerre commun de tous les libéraux, et, à leur tète, Katkov, dont le néo-conser- vatisme s'aggravait progressivement, exerça une sorte de dictature. Le orouvernement lui-même dut en subir le pouvoir, en s'y prêtant d'ailleurs de bonne grâce. Les prétentions d'une noblesse subitement éprise du régime représentatif, les entreprises continuées du parti révolu- tionnaire aboutissant en 1866 à l'attentat de Karakazov, l'engageaient de son côté à outrance dans la voie réac- tionnaire. Ayant achevé en Pologne la besogne que l'on sait, Mouraviov fut appelé à la reprendre en Russie contre le nihilisme. Les ministres et fonctionaires de nuance modérée, Yalouiev, Golovine, le prince Sou- vorov, cédèrent la place à des rétrogrades déterminés comme le prince Gagarine et le comte Chouvalov. Un gouffre se creusait là, où tout le passé libéral de Katkov disparut sans trace. Le dictateur dut subir la loi com- mune des mouvements populaires : chef bientôt con- damné à suivre ses soldats, il en arriva, d'autonomiste convaincu qu'il était tantôt, h s'ériger en proscripteur de toute initiative locale, comme attentatoire aux droits de la monarchie absolue, en sacrificateur de toutes les autonomies ethnographiques sur l'autel de l'unité natio- nale, et enfin, hélas ! en délateur officieux flairant partout la révolution et la trahison, puis, avec C. Léontiev, en réformateur de l'enseigfnement dans le sens d'un retour archaïque aux traditions classiques et aux formules surannées d'un passé révolu. Il fit si bien qu'aux yeux de ses contemporains, rien ne resta du sillon lumineux qu'il avait tracé, dans la première partie de sa carrière, au sein 228 LITTERATURE RUSSE d'une époque à laquelle je suis heureux de revenir encore, pour en évoquer la splendeur artistique et intel- lectuelle. Je n'échapperai pas pour cela à quelques-uns des pro- blèmes politiques et scientifiques que je viens de passer en revue. Une des conséquences du régime imposé à la presse, en Russie, a été, et est encore, de refouler les investiofations et les discussions de cet ordre dans un domaine peu fait pour les contenir; d'imposer un dégui- sement romanesque ou poétique aux objets les moins sus- ceptibles de s'en accommoder et de mêler l'imagination, avec ses entraînements, aux questions exigeant l'emploi des méthodes les plus sévères. L'art lui-même a eu à s'en plaindre, les auteurs de ces mélanges adultères s'appel- lassent-ils Goool ou Toursruéniev: la raison et la vérité ont plus encore à en souffrir, même quand le raisonneur qui les travestit ainsi s'appelle Tolstoï. CHAPITRE IX LES ARTISTES. — GOGOL ET TOURGUENIEV. 1. Lermontov et Pouchkine. Nouvelle formation intellectuelle. Esprit d'indépendance et de révolte. Lermontov et Byron. Imitations et essais d'originalité. Le Démon. Chants sur Ii'an Vassiliéfitch. Un héros de notre temps. Lermontov et de Musset. Fin précoce. Aperçu général. — 2. Koltsov et Burns. Rénovation de la poésie populaire. Nikitine. L'héritage de Lermontov. Ogariov. La comtesse Rostoptchine. Passage de la poésie à la prose. Les romanciers. Zagoskine. Lajetchnikov. Marlinski. — 3. Gogol. Débuts obscurs. Les Soirées a la ferme de Dikanka. Essais scientifiques manques. Roman historique. Tarass Boulba. Retour à la réalité contemporaine. Formule définitive du roman moderne dans Le Manteau. Réalisme russe et réalisme occidental. Créa- tion de la comédie russe moderne. Le Reciseur. Association inconsciente au mouvement réformateur. Les Ames mortes. Réaction. Trouble intel- lectuel. Slavophilisme et mysticisme. Lettres à mes amis. Egarement final. Les héritiers directs de Gogol. — 4. Gontcharov. — 5. Grigorovitch. — 6. Ostrovski. Le nouveau théâtre russe. VOrasre. — 7. Alexis Tolstoï. La trilogie. — 8. Tourgueniev. Essais poétiques. Paracha. Les Souvenirs d'un chasseur. Valeur artistique et portée sociale de l'œuvre. Œuvres d'art et œuvres de tendance. « Les hommes de trop. » Assia. Faust. Roudine. Le Nid des seigneurs. A la feitle. Pères et Enfants. « Le nihi- liste. » Fumée. Terres vierges. Aperçu général. — 9. Le roman histo- rique et ethnographique. Le Prince Sérébrianyi d'Alexis Tolstoï. Dani- levski. Miélnikov. Lennontov. L'hiver dernier, dans le salon parisien d'une grande dame russe, j'assistais à la lecture d'une traduction fran- çaise du « Démon ». Le nom de l'auteur était inconnu à 230 LITTERATURE RUSSE une bonne moitié de l'auditoire; la prose élégante et fidèle du traducteur ne pouvait rendre qu'une faible partie des beautés de l'œuvre. L'attention fut polie et dis- traite d'abord. A mesure cependant que se déroulaient les péripéties du drame, des yeux brillants et des lèvres entr'ouvertes m'apprirent que le poète et son interprète avaient conquis cette foule élégante de mondains et de blasés. Une dame murmura : « Que de passion! » Et c'était bien cela. Du flanc sauvage des montagnes cauca- siennes, hantées par l'imagination de Lermontov, un torrent de lave brûlante descendait en flots harmonieux et coulait dans les cœurs. Avant cette expérience même, je m'étais toujours refusé, en dépit de la tradition, à placer ce poète-ci dans la pléiade de Pouchkine. Il me paraissait appartenir notoi- rement à une autre formation intellectuelle, celle de Bié- linski, de Gogol et de l'école slavophile. Par une sorte de défi quelque peu enfantin, il s'est plu à reprendre un certain nombre de sujets précédemment traités par l'au- teur d' « Eugène Oniéguine ». Lui aussi a voulu évoquer son « Prophète », qui s'est trouvé être moins un Isaïe qu'un Jérémie, ou un Ezéchiel, porteur méconnu de vérités sublimes, auquel les hommes jettent des pierres et que les vieillards montrent du doigt aux enfants en disant : « Vovez comment on le méprise ! » Comme Pouchkine et dans les mêmes limites, il a subi l'influence byronienne ; mais il ne s'est pas désintéressé, à son exemple, du mouvement politique et social de son temps et des problèmes qui s'y agitèrent. Sa mélancolie et sa désespérance furent faites, au moins pour une part, de la tristesse et de l'angoisse communes, non d'un écœure- ment égoïste, et, eût-il vécu plus longtemps, j'imagine qu'il n'eût pas accepté la clémence et les faveurs de LERMONTOV 231 Nicolas et ne se fût pas donné les apparences, sinon les sentiments, d'un sujet domestiqué, soumis et satisfait. Sans Byron, il eût peut-être donné à la foi slavophile cet appoint d'expression artistique qu'elle attend encore. Le poème où il a mis en scène la figure d'Ivan Vassilié- vitch — son chef-d'œuvre à mes yeux — prouve qu'il en avait les moyens. Dans ses œuvres le plus directement inspirées du poète anglais, comme « Ismaïl-Bey », la ten- dance nationaliste transparaît; l'Occident pourri et con- damné s'efface devant l'Orient régénérateur . Dans « Sacha », œuvre posthume, composée vraisemblablement vers 1838, les strophes 147 et 148 contiennent des imprécations germanophobes qui semblent dater d'hier. Le poète n'accepta pourtant jamais dans son intégrité le docrme des Kiriéievski et des Akssakov. Jamais non plus il ne songea à mesurer la grandeur de son pays par le nombre de sabres qu'on pouvait y brandir, ni à devenir le « patriote de la brutalité », suivant la forte expression appliquée par Brandès à Pouchkine. Mais il eut au plus haut degré l'orgueil de sa race, bien que des prétentions artistocratiques, autre fruit de l'influence byronienne, le portassent à vouloir descendre tantôt des Lerma espagnols, tantôt des Learmouth écossais, possé- dant leur Learmouth's Tower sur la Twide, non loin de l'Abbotsford de Walter Scott. Bien qu'il parlât aussi volontiers de quitter « le pays des neiges et des poli- ciers » pour retrouver « son Ecosse », il avait tous les traits distinctifs de cette race : la sensibilité inquiète, l'imagination grandiose et vague et la tristesse infinie. Tourgueniev a remarqué ses yeux, « qui ne riaient jamais, même quand il riait ». Les parents de Michel Iouriévitch Lermontov (1814- 1841) ne possédaient pas de château, ni sur la Twide, 232 LITTÉRATURE RUSSE ni ailleurs. Petite noblesse du gouvernement de Toula, de provenance écossaise, en effet, à en croire les biogra- phes du poète. Un de ces ancêtres, George Learmouth, aurait quitté son pays au xvn" siècle pour prendre du service auprès du tsar Michel Fiodorovitch . Michel louriévitch eut une éducation soignée à la mode du temps; une bonne allemande et même un précepteur français, qui lui donna le culte de Napoléon et le goût des vers français, mais fit qu'il envia plus tard à Pouchkine son Arina Rodionovna et les contes populaires de la vieille nourrice, « où il y avait plus de poésie que dans toute la littérature française ». Chassé de l'Université pour une légère escapade, il passa deux années à l'Ecole militaire et y vécut à l'ordinaire des officiers contemporains, sauf qu'il « jetait un peu de poésie dans le Champagne ». Ses premiers essais, « La Fête de Péterhof », « Oulancha », du genre épique, assurent les manuels de littérature, du genre scabreux, dirais-je plutôt, datent de cette période (1832-1834) et en portent la marque. Il était cornette dans le régiment des hussards de la Garde, quand un des recueils de Saint-Pétersbourg publia sa première orien- tale, « Hadji-Abrek », de forme essentiellement byro- nienne. L'étude de la littérature et de la poésie anglaises eut toujours en Russie quelque chose d'incomplet, de frag- mentaire : elle n'embrassa ni l'ensemble de la production, ni même dans leur ensemble aucune des œuvres indi- viduelles en faisant partie. Walter Scott, avant Byron, fut longtemps le seul auteur h peu près généralement connu. Au moment de sa plus grande ferveur pour Byron, Lermontov ignora Shelley, et de Byron lui-même son imagination comme son inspiration ne surent encore recueillir que quelques traits particuliers. Aucun des LERMONTOV 233 ano-lomanes russes de l'époque n'eut l'idée, un seul ins- tant, de se sacrifier pour la Grèce, ou pour l'Irlande comme Shelley, ou pour l'Espagne comme Landor. Et si dans « Euo"ène Oniéguine » rien n'avait paru de ce vaste panorama satirique, où l'auteur de « Child-Harold » et de « Don Juan » enferma le monde européen avec l'hypo- crisie de sa morale et de son organisation sociale, les Orientales de Lermontov et même ses œuvres posté- rieures mieux méditées, « Le Héros de notre temps » après « Le Démon », ne reflétèrent, elles aussi, que cer- tains flamboiements éruptifs du soleil byronien : orgueil, libre pensée, rire sardonique, cynisme et démonisme arti- ficiel. Le rayon humanitaire y resta absent. Jusque dans leur culte commun pour Napoléon, l'Anglais et le Russe n'arrivaient pas h communier pleinement : alors que Byron reprochait au « dieu des batailles » d'avoir renié l'idéal révolutionnaire, et n'arrivait en réalité à adorer cette idole qu'après sa chute, dans un sentiment de mépris et de colère pour les « chacals acharnés sur le lion mourant », Lermontov n'imagina jamais de discuter le dieu, et, après la catastrophe, s'en prit naïvement et platement aux Français, coupables, à ses yeux, d'avoir trahi et abandonné leur glorieux héros, ou plutôt — trait essentiellement russe — leur souverain ! Le pessimisme de l'auteur du « Démon » eut également en partie une autre source, et, il faut le dire, beaucoup moins noble. Ce cornette de hussards ne possédait ni l'élégance ni la grâce de son modèle anglais; mal fait, gauche en société, où, de son propre aveu, « il ne savait pas dire un mot», cette infériorité, qu'il ressentait douloureusement, le ren- dait maussade, hargneux et vindicatif. Les hommes le détestèrent généralement. 11 fit la cour aux femmes, mais surtout, semblerait-il, pour le plaisir méchant qu'il 234 LITTÉRATURE RUSSE éprouvait à les abandonner après les avoir séduites. Tout aussi subjectif et individuel que Byron, capable de dire : « la personne que je fréquente avec le plus de plaisir c'est moi-même... je suis moi-même mon meilleur ami », tout aussi ambitieux, « voulant laisser partout des traces de son passage », il était incapable de répéter après l'autre : « I love the man not less, but nature more », ou de vouloir : « to fly from nead not to hâte mankind ». Il faisait, au contraire, profession ostensible de haine. Les coins d'azur que le poète anglais apercevait au-dessus de sa tête en aimant à y porter ses regards de temps en temps n'existaient pas pour le poète russe. Son ciel à lui fut toujours sombre, chargé de nuages et d'éclairs. On a fait un mérite à ce byronisme, défiguré et étriqué, d'avoir arraché Lermontov à ses fréquentations et à ses habitudes de viveur éperonné, en lui révélant un monde supérieur d'idées et de sentiments, et en lui communi- quant, à un point de vue purement esthétique, le goût des images brillantes, des phrases sonores, l'humour et le pathos du poète anglais. Je lui reprocherais plus volontiers d'avoir détourné le poète russe des sources d'inspiration plus voisines de son génie et de son tempé- rament naturel. Il s'en rapprocha un instant au moment de la mort de Pouchkine. Il avait byronisé jusqu'alors sans grand éclat, tout en menant une existence triviale- ment tapageuse, dont il s'est plu à narrer quelques péri- péties dans « Mongo » et dans « La Princesse Ligovs- kaia ». La fin tragique de son rival, victime d'une cons- piration de salon, le souleva dans un élan sincère de colère et d'indignation justicière. « Un poète est mort, victime de l'honneur!... » La pièce de vers, après avoir circulé en manuscrit, comme les épigrammes de Pouch- kine, valut à l'auteur une année d'exil au Caucase. Conçu LEnMONTOV 235 et esquissé depuis quelques années déjà, « Le Démon » y reçut une nouvelle forme. Le sujet est évidemment sug- géré de façon indirecte par « Heaven and Earth » de Bvron et plus directement par l' « Eloa » de Vigny. Mais le caractère des personnages et la mise en scène ont subi, chez le poète russe, une transformation complète. Au paysage interastral et en quelque sorte métaphysique imaginé par le poète français, il a substitué la splendeur réelle de la nature caucasienne, qui déjà avait séduit Pouchkine. Mais de froide et en quelque sorte topogra- phique qu'elle était chez l'autre, l'évocation des mêmes paysages est devenue, sous la plume de Lermontov, pal- pitante de vie, frissonnante elle-même d'amour. L'héroïne du poème n'est plus, elle aussi, la vierge symbolique, née d'une larme versée par le Christ, dont Vigny s'était épris, mais une créature de chair et de passion, une Juive du temps de la captivité de Babylone dans la première esquisse de l'œuvre, puis une nonne espagnole et enfin une princesse géorgienne. Elle a moins de noblesse idéale et plus de vérité humaine. Elle ne suc- combe pas à la tentation miséricordieuse de racheter son séducteur par l'amour; elle obéit à la voix impérieuse de l'amour lui-même, à l'appel de son cœur et de ses sens. Elle n'est aussi que le second personnage du poème. Le premier rôle revient au démon. Il est assez difficile de juger, sur ce point, la concep- tion du poète; nous n'en possédons, en effet, qu'une image tronquée par les précautions et les réticences aux- quelles il a dû recourir vis-à-vis de la censure et par le travail ultérieur des censeurs. Tel que nous le voyons, le héros n'a rien de commun avec le Lucifer de Byron ni avec le Satan de Milton, personnifications l'un et l'autre du Demon-thought, qui élève l'homme en le tourmentant. 236 LITTÉUATURE RUSSE Le séducteur de Tamara, la Circassienne, tout en se nommant « roi du savoir et de la liberté )), ne fait rien pour justifier ce titre, ne prouve en rien sa supériorité dans la sphère de la pensée, ne montre nulle part cet esprit de protestation révolutionnaire, ce désir de pouvoir et d'action, qui ont mis le personnage byronien en tête des agitateurs et des chefs nationaux du commencement du xix° siècle, comme celui de Milton a incarné la tour- mente intellectuelle du xvii" siècle et comme dans le « Inno a Satana » de Carducci fut représentée la forza vindice délia razione de notre temps. Ce démon sensuel se rapproche plutôt du type créé par Vigny : « J'ai fondé mon empire de flamme — dans les désirs du cœur, dans les rêves de l'âme, — dans les désirs du corps, attraits mystérieux ))... Mais c'est surtout ce dernier trait qui paraît développé chez lui, en un érotisme puissant où Lermontov semble avoir traduit la note dominante de son propre tempérament. Je dois le répéter, l'œuvre n'est pas à juger, sans réserve, sur son apparence. Par son attitude générale, Lermontov a été un protestataire, avec l'étoffe appa- rente d'un écrivain qui dans d'autres conditions eût été capable de donner à sa pensée une expression moins banale. A Saint-Pétersbourg, où des interventions puissantes le firent revenir en 1838, il rapporta, avec ce poème, son « Chant sur Ivan Vassiliévitch », qui appartient à un ordre d'inspiration tout à fait différent et semble venir comme d'une province lointaine, d'un repli mysté- rieux et inexplorable dans cette âme sombre et orageuse. La figure du « Terrible », avec la physionomie qu'elle a reçue de la légende et de la poésie populaire, avec le monde d'idées et de sentiments dont l'une et l'autre l'ont LERMONTOV 237 entourée, s'y dessine en traits d'un relief extraordinaire. A un tournoi présidé par le Tsar, Kalachnikov, jeune marchand de Moscou, a provoqué en combat singulier — à coups de poing — Kiribiéievitch, un des compa- gnons de plaisir du prince, qui a violenté sa femme. Frappé à la poitrine, suivant les règles courtoises de la lutte, il riposte par un coup terrible à la tempe qui étend son adversaire raidc mort. « As-tu agi avec inten- tion? demande le Tsar. — Oui, Tsar orthodoxe, répond Kalachnikov, je l'ai tué de ma pleine volonté ; mais pour- quoi. ,. c'est ce que je ne te dirai pas. Je ne le dirai qu'à Dieu seul. » Et Ivan de répliquer : « C'est bien à toi, mon petit ami, — hardi lutteur, fils de marchand, — de m'avoir répondu selon ta conscience. — Ta jeune femme et tes orphelins, — je les gratifierai sur mon trésor. — A tes frères je permettrai dès ce jour, — dans tout l'em- pire russe, l'immense empire, — de trafiquer sans taxes ni péages. — Quant à toi, mon petit ami, — va à l'écha- faud — porter ta tête rebelle. — Je ferai aiguiser, affiler la hache. — Je ferai habiller, parer le bourreau. — Je donnerai l'ordre de sonner la grosse cloche, — pour que tous les gens de Moscou sachent bien — que, toi aussi, tu as eu part à ma miséricorde. » Et il en fut ainsi, et après avoir pris congé de sa femme et de ses enfants. Kalachnikov alla au lieu du supplice, pour y souffrir une mort cruelle et ignomi- nieuse. Le poème ne dit pas : injuste. Récit, mise en scène et dialogue, tout est ici admi- rable, d'un naturel parfait, d'une simplicité exquise, d'une originalité puissante. Pétersbourg, malheureuse- ment, devait ramener Lermontov aux créations plus arti- ficielles de la première heure, en même temps qu'au désordre et au vide d'une existence, qui lui fut bientôt 238 LITTÉRATURE RUSSE plus à charge qu'à Pouchkine lui-même. Il s'en désola, s'en irrita, déclara qu'il aimait mieux aller n'importe où, « au régiment ou au diable w, fut tourmenté, comme Pouchkine, par le pressentiment, le désir même d'une fin prochaine, et composa cette suite de récits en prose, qui, recueillis sous le titre de « Un héros de notre temps », a passé pour une autobiographie. Je crois qu'il y aurait cruauté et injustice à accepter d'une façon absolue cette interprétation. De même que Pouchkine s'est dédoublé en quelque sorte dans Oniéguine et dans Lenski, sans épuiser dans l'un et l'autre personnage toute sa personnalité, Piétchorine — le héros — n'est assuré- ment pas Lermontov tout entier. Comme ÎNIusset dans la « Confession d'un enfant du siècle », à laquelle il a cer- tainement pensé, l'auteur de « Un héros » s'est sans doute proposé de mettre à nu l'âme générique des hommes de son époque, avec un coin de son âme à lui. A cet égard, son œuvre est intéressante comme essai de roman psy- chologique. Mais Lermontov n'avait ni la sincérité, ni la subtilité, ni même l'ouverture d'esprit de Musset. Son Piétchorine se ressent bien du malaise moral qui tour- mentait l'élite intellectuelle de ce temps. C'est pour cela que, comme Oniéguine et comme Tchatski, il semble exilé hors de son pays et hors de lui-même, sans pouvoir trouver nulle part ni gîte ni repos. Mais il manque à la fois et de jugement pour reconnaître les raisons de son trouble intime, et de volonté même pour en supprimer certaines causes extérieures et intérieures qui relèvent de son libre arbitre. Au demeurant, c'est un officier dandy, presque un lord anglais atteint de spleen, aristocrate et sentimental, en même temps qu'un barbare susceptible d'épouser les pas- sions violentes et grossières des Tcherkiesses, parmi les- LERMONTOV 239 quels il s'est réfugié; un romantique, avec un sentiment très fin de la nature, un amour éperdu de la liberté et des citations de Walter Scott et de Schiller dans la bouche; un Don Juan, épris du désir vague d'une femme idéale et se vengeant sur celles qu'il rencontre, prin- cesses russes ou filles tcherkiesses, des déceptions qu'elles lui font éprouver; un amant sans foi ni loi et un détestable compagnon, offrant comme tempérament, humeur et apparence extérieure même, une similitude parfaite avec le Lermontov dont les belles Pétersbour- geoises et les camarades de régiment ont gardé un désavantageux souvenir. Lisez le portrait que Maxime Maximovitch, un des héros du livre, trace de son hôte aventureux, après l'avoir hébergé dans la steppe, et com- parez avec la silhouette crayonnée par Bodenstedt au moment d'une rencontre fortuite avec l'auteur : « struc- ture vigoureuse, mais extrêmement fine, tenue débraillée, mais du linge éblouissant »... La ressemblance va jus- qu'aux détails matériels. Tel est l'aspect sensible, apparent, du personnage. Et je veux bien que cette apparence semble cacher quelque chose; mais ce quelque chose reste à l'état d'énigme indé- chiffrable et décevante. Il y a peut-être un Manfred dans ce Piétchorine. Quand, après avoir lu la biographie de Byron par Moore, Lermontov s'écriait : Nous avous la même âme, les mêmes tourments; Puissé-je avoir la même destinée! il exprimait, j'en demeure convaincu, un sentiment vrai. Mais son Manfred à lui devait rester sur la montagne. Nulle part la hauteur dédaigneuse du héros n'apparaît mêlée d'un sentiment de douloureuse compassion pour ceux d'en bas. On le voit un jour pleurer auprès du 240 LITTÉRATURE RUSSE cadavre d'un cheval : c'est tout. Et ses aventures, séduc- tions, rapts, duels, sont d'une banalité pitoyable. Elles plaisent? Oui, par ce je ne sais quoi que possèdent cer- taines femmes peu jolies; par le naturel sans doute du récit, qui est exquis, et par le coloris caucasien, qui est de toute beauté. Le récit ne montre d'ailleurs pas trace de composition; ni commencement, ni milieu, ni fin. C'est un trait qui vous paraîtra tantôt généralisé dans le roman de Gosfol et de ses émules. N'oubliez cependant pas qu'en écrivant ce livre Ler- montov avait vingt-cinq ans ; qu'il vivait en hussard et qu'il n'avait apparemment ni dit son dernier mot, ni même trouvé son vrai chemin. Hélas! les instants qui lui restaient pour le chercher étaient comptés. En 1840, il se battit avec le fils du baron de Barante, l'historien bien connu, alors ministre de France à Saint-Pétersbourg, et fut renvové au Caucase pour cette équipée. Maussade- ment il fit ses adieux « à la Russie non lavée, au pays des esclaves, aux uniformes bleus et au peuple soumis à leur loi »... « Peut-être, ajoutait-il, derrière la chaîne des libres montagnes serai-je à l'abri, ô pays, de tes pachas, de leurs yeux qui voient tout et de leurs oreilles qui pré- tendent tout entendre... » L'année suivante, après une courte apparition à Pétersbourg, il succomba dans un nouveau duel avec son camarade de régiment, Martynov, qu'il passait pour avoir portraituré assez méchamment dans « Un héros », sous le nom de Grouchnitski. Prise dans son ensemble, son œuvre est celle d'un apprenti littéraire, qui puise à toutes les sources et s'es- saye dans tous les genres. Dans sa tragédie Ispantsy (Les Espagnols), qui date de 1830, on trouve des rémi- niscences de « Nathan le Sasfe » et de « Cabale et Amour ». Dans « La Mascarade », drame composé en 1835, c'est LERMONTOV 241 Shakespeare qui paraît mis à contribution. A un autre drame il a imaginé de donner un titre allemand : Meiischen und Leidenschaflen. Partout cependant, et surtout dans les petites pièces de vers, qui pour la plupart n'ont été publiées qu'après sa mort, une part d'inspiration per- sonnelle s'accuse : cri de détresse, plainte désespérée d'une âme qui a la nostalgie d'un monde meilleur et qui remercie pour tout, « pour les larmes chaudes, pour le poison du baiser... » à condition « qu'elle n'ait plus à remercier longtemps. » Ce n'est pas la mélancolie scep- tique et volontiers railleuse de Pouchkine, mais une angoisse douloureuse jusqu'à la folie, une révolte violente jusqu'à la fureur, se combinant parfois, dans la figure de Piétchorine, dans celle d'un Othello moderne que « La Mas- carade » met en scène, avec un pouvoir d'analyse encore assez limité, mais suffisamment subtil et pénétrant pour faire penser à Stendhal. Au point de vue de la facture, le trait distinctif de son faire, c'est le cliché : motif, expression, phrase, tournure, constamment reproduits d'une œuvre à l'autre. Ainsi la ressemblance d'un cœur avec un temple ruiné, où le dieu ne veut plus habiter et les hommes n'osent pas. Pouchkine s'était déjà servi de cette image en l'empruntant peut-être à Mickiewicz. Ler- montov la reproduit successivement dans « La Confession » (1830), « Le Boïar Orcha » (1835), « Le Démon « (1838). Sa langue, moins infailliblement correcte et juste que celle de Pouchkine, éclate fréquemment en sonorités musicales plus merveilleuses encore. Il avait entre les mains une lyre à sept cordes, où aucun ton ne faisait défaut. En brisant cet instrument, quelle promesse magni- fique une balle stupide n'a-t-elle pas enlevée à la Russie! Voici cependant que des bas-fonds populaires ignorés par Piétchorine et par Lermontov lui-même, d'autres LITTÉRATDRE RUSSE. lo 242 LITTERATURE RUSSE accords sortaient modulés sur la même note de plainte et de tristesse mortelle, plus douce seulement et plus j résignée. ,1 ! i Koltsov. \ En 1809, dans la famille d'un petit marchand de bétail . . j — prassol — de Voronèje, naissait un enfant destiné en ! apparence à aider ses parents dans leur humble et rus- tique industrie. Il fréquenta pendant quatre ans une école j de district, puis s'en fut dans la steppe, pour monter la | garde auprès des troupeaux de bœufs et de moutons. Mais il emportait un recueil de poésies populaires, qui devaient ; le distraire pendant les longues heures de solitude. Il j emportait aussi, à ce qui parut, l'àme d'un poète. C'était ' Alexis Vassiliévitch Koltsov (1809-1842). La complai- sance d'un libraire mit plus tard d'autres lectures à sa portée, toute ime petite bibliothèque avec les œuvres de \ Dmitriev, Joukovski, Pouchkine, Delwig. Elles commen- : cèrent par lui donner l'idée, non de faire des vers, mais ; de devenir amoureux. Douniacha, l'héroïne de l'idylle i qu'il ébaucha, était une jeune serve. Les parents du héros | jugèrent qu'il y aurait mésalliance, et, pendant qu'ils \ éloignaient l'héritier présomptif de leurs troupeaux, ; Douniacha, vendue à bons deniers comptants en surcroît | d'un lot de viande salée, disparut sans trace. Elle devait mourir deux années plus tard chez son nouveau proprié- taire, un riverain du Don, qui l'accabla de mauvais traite- ments. Koltsov ne la revit plus. : Des amis nouveaux arrivèrent à point pour lui tendre \ une main secourable au milieu de cette épreuve : André Porfirévitch Sérébrianski d'abord, jeune poète, dont le ; KOLTSOV 243 chant mélancolique « Rapides comme les vao-ues sont les jours de notre vie » eut une heure de popularité; puis Stankiévitch, le Stankiévitch que nous connaissons déjà et dont le père était propriétaire aux environs de Voro- nèje. Celui-ci trouva encore là à faire œuvre de Mécène. Grâce à lui, le jeune pâtre entra inopinément en contact avec les cercles littéraires de Moscou, et, en 1835, un premier recueil de ses poésies paraissait aux frais de son généreux protecteur. Une révélation ! La poésie populaire n'avait été rattachée jusque-là à la poésie artistique que par un lien artificiel. Koltsov créait entre elles un lien organique. Frais et simples, avec leurs couleurs vives et leurs gazouillements d'oiseau, ou leurs teintes sombres et leurs voix plaintives, les chants rustiques gardaient sous sa plume leur originalité entière, tout en se revê- tant d'une forme exquise. C'était de l'art et c'était cepen- dant aussi de la nature prise sur le fait. On eut la sen- sation de respirer l'air de la prairie et de boire à même le ruisseau. Ces vers ne se déclament pas; on voudrait les chanter, avec accompagnement de quelque balalaïka. Koltsov n'atteignit pas du coup, on l'imagine bien, une maîtrise entière dans cet art nouveau, cette merveilleuse fusion d'éléments divers. Il ne manqua pas, à son pre- mier essai, de verser occasionnellement dans l'imitation des modèles romantiques, et d'y gâter son talent. Et ce talent avait encore un espace de temps si parcimo- nieusement compté pour s'affermir et se développer ! En 1835 le jeune poète put faire quelque séjour à Péters- bourg et à Moscou et y fréquenter les miHeux intellec- tuels ; mais jusqu'en 1840, tout en entretenant des rela- tions avec Biélinski et avec son cercle, il dut donner la plus grande part de sa vie au commerce qui le faisait vivre lui et les siens. Deux années plus tard, il était 2i4 LITTERATURE RUSSE mort. Epuisé, tué à trente-quatre ans par le travail et le chagrin. On l'a appelé le Burns russe. La ressemblance me semble tenir principalement à quelques traits de biogra- phie. Comme le laboureur de l'Ayrshire, Koltsov est né dans le peuple et a connu la pauvreté. Sa vocation poé- tique a eu le même point de départ : un amour contrarié. Plus malheureux que Burns, il n'a pas épousé sa Jane Armour; moins ardent, il a ignoré la débauche. Sa vie comme sa poésie furent chastes. Mais l'œuvre de Burns n'est pas bornée à une transformation artistique de motifs populaires. Le poète anglais est un grand poète dans toute l'acception du mot, un précurseur dans le double domaine de l'art et de la pensée. Il n'a pas fait, à pro- prement parler, de la poésie populaire; il avait honte de ses origines! Il a fait de la poésie nouvelle, dans laquelle le sentiment, l'idée, l'âme dominaient la forme. Par là, comme par l'accent de révolte, l'apreté dont ses vers sont pénétrés, il préparait une révolution, il devançait son siècle de quarante ans, il annonçait Byron. Et il n'y a rien de commun dans tout cela avec le paisible chantre de Voronèje. Koltsov chante la misère, la lutte pour l'existence, la cruauté de la destinée marâtre, mais sur un ton de par- faite résignation et dans une sphère de conceptions étroite. Quand il en sort, à travers ses « Méditations » {Doumy) d'allure philosophique, il s'égare dans un mys- ticisme nuageux et puéril. La portée philosophique et sociale de cette poésie est dans son existence même. M'"*^ Prostakova, l'héroïne de Von-Visine, n'admettait pas tantôt que des paysans osas- sent être malades. Voici qu'ils se mêlent d'être amoureux et d'intéresser les gens à leurs amours, d'être poétiques et KOLTSOV 245 touchants! Et ce ne sont pas des bergers enrubannés de Florian ; non, des moujiks russes fleurant l'eau-de-vie et le goudron, rudes, sauvages parfois et toujours tristes. Par le don qu'il a de relever, d'ennoblir, d'idéaliser ces éléments grossiers, Koltsov participe au double courant émancipateur de l'époque. Son procédé se laisse résumer ainsi : le chant populaire ne s'attache invariablement qu'à l'aspect extérieur des faits ; il en ignore le sens inté- rieur; il use gauchement des métaphores qu'il ne sait pas développer avec esprit de suite; il exprime rudement des sentiments rudes. Koltsov transfigure tout cela; il illumine le fait en y révélant un élément psychologique; il rectifie la métaphore, poétise le sentiment. Voici un pauvre « faucheur », aimant Grouniouchka et aimé d'elle. On lui refuse sa main. Les filles de riches paysans ne sont pas pour un sans le sou comme lui. Il vide sa maigre bourse pour acheter une faux bien affilée. Voudrait-il se tuer? Oh que non! Il ira dans la steppe où poussent les riches moissons. Il travaillera vaillamment, gaiement même. Il reviendra les poches pleines. Il y fera sonner les roubles d'argent. Et l'on verra si le père de Grou- niouchka ne se laisse pas fléchir! Qu'est ceci? Une his- toire d'amour comme on en sait vivre dans les campagnes. Ajoutez-y la langue de Koltsov et vous aurez un superbe poème. Cette langue reste aussi voisine du parler populaire qu'il se peut sans risque de grossièreté. Elle a des trou- vailles de mots et des imaofes saisissantes, comme dans « Le Temps de l'amour » [pora liouhvi), où l'on aperçoit la gorge blanche d'une jeune fille qu'une houle d'orage semble agiter, sans qu'elle révèle son secret : « elle ne jettera pas dehors son fond de sable », dit le poète. J'ai sous les yeux une correspondance encore inédite 246 LITTÉRATURE RUSSE de Tourofuéniev avec Ralston. J'en dois la communica- tion à l'obligeance de M. Oniéguine, possesseur de ce petit trésor. Le grand romancier y félicite le critique anglais d'avoir fait connaître au public de son pays cette œuvre, qui pourrait bien n'avoir pas sa pareille dans aucune littérature. « Tant que la langue russe vivra, dit- il, certains chants de Koltsov demeureront populaires dans sa patrie. » Il pensait sans doute aux morceaux inti- tulés : « La Moisson », « Le Chant du laboureur », « Les vents soufflent », « La Forêt ». D'autres critiques russes ont, à mon sens, attribué trop d'importance h certaines compositions plus ambitieuses, comme « La Petite Ferme » ou « La Nuit », aventures de femmes surprises par un amant jaloux ou par un mari, scènes de colère sauvage et de meurtre, oîi la puissance dramatique développée par l'auteur me frappe moins que la pauvreté d'une exécution enfantine. Koltsov manquait totalement de métier; il ignorait aussi bien l'art de la composition que la pro- sodie. Il s'en rapportait à son oreille et à son intuition, et celle-ci ne pouvait le servir que dans les sujets simples. Intellectuellement le pauvre poète prassol resta toujours à demi engagé dans cet « empire des ténèbres », dont Ostrovski devait tirer ses plus puissants effets de sombre terreur et de pitié. Peu après la mort du jeune poète, Yoronèje en vit apparaître un autre, Iv.\n Savitch Nikitixe (1826-1861), issu également d'une famille de marchands, mais de marchands ayant quelques attaches avec l'Eglise. Il se fit connaître, en 1853, par un poème patriotique, « La Russie », que les débuts de la guerre de Crimée lui avaient inspiré. Un recueil de ses poésies lyriques, publié en 1856 par le comte D. N. Tolstoï, reçut un accueil assez froid. Mais deux années plus tard un grand NIKITINE 247 poème, « Koulak », témoignant d'une connaissance appro- fondie des milieux populaires et d'un pouvoir d'expres- sion remarquable, établissait sa renommée. Koulak veut dire : usurier de paysans. Les amis de l'auteur l'aidèrent à ouvrir une librairie dans sa ville natale ; ses affaires prospérèrent, lui permettant de travailler et de créer plus librement. Il perfectionna son style, car, au con- traire de Koltsov, ce fut un lettré. Il aborda le roman de mœurs et avait deux œuvres en préparation et à moitié achevées, « Le Maire » et « Le Journal d'un séminariste m, quand la phtisie le prit et l'enleva à trente-sept ans, l'âge de Pouchkine. Lermontov et Koltsov ne devaient pas avoir d'héritiers directs. Et je ne crois pas offenser en le disant l'ombre de la comtesse Eudoxie Rostoptchine (1811-1858). Ni même celle de Nicolas Platonovitch Ogariov (1813- 1877). Ami de Herzen et collaborateur de « La Cloche », celui-ci a publié à Londres quelques vers dont les Russes, grands amateurs de lectures défendues, se montrent friands et qui, aux yeux de quelques critiques exaltés, le rendent supérieur à Nekrassov. J'y vois, pour ma part, plus d'exaltation sauvage que de poésie, et dans les meilleurs morceaux du même auteur : « L'humour », « Nocturne », « Le Monologue », « Journée d'hiver », un bizarre mélange de pessimisme byronien et d'opti- misme également peu motivés. Quant à la comtesse Rostoptchine, elle a mis de nobles sentiments et une grande liberté de pensée dans des poèmes que l'on ne lit plus guère et dans des romans qui n'eurent jamais beaucoup de lecteurs. Le passage de la poésie à la prose, de la lutte roman- tique contre la réalité à l'observation réfléchie de cette réalité, qui ne se laissait pas vaincre, est un trait général 248 LITTÉRATURE RUSSE de l'évolution littéraire contemporaine dans tous les pays d'Europe. En Russie, où la réalité était plus rébarbative et plus résistante qu'ailleurs, l'évolution dut s'accomplir plus rapidement. Le génie essentiellement réaliste de ce peuple s'y prêtait d'ailleurs. Chassé par l'invasion du pseudo-classicisme, le naturel y revint au galop. De 1830 à 1840, le roman tendit de plus en plus à prendre la pre- mière place dans la littérature du pavs, avec tout un groupe de prosateurs : Zagoskine, Lajetchnikov, Dahl, Weltmann, N. A. Polévoï, prince V. Odoïevski, Pavlov, Bestoujev, Pogodine. Quelques-uns sont encore des romantiques inconscients , des imitateurs de Walter Scott; mais tous accusent une tendance commune à représenter des scènes de la vie nationale, historique ou contemporaine, avec la recherche constante des effets comiques, avec des intentions satiriques et une pointe d'humour. Et avant que Thackeray ou Dickens aient pu être connus dans ce milieu, Gogol y faisait son appari- tion. Gogol. Nous sommes en 1831, et la vie littéraire du pays tra- verse une rude épreuve. Le système définitivement éla- boré par le ministre de l'Instruction publique que Nicolas I" s'est choisi, Ouvarov, consiste à proclamer le despotisme de fer et la censure à la Metternich comme base nationale et traditionnelle de la constitution et du développement de l'Etat russe. C'est l'inauguration du nationalisme officiel, et, h quelques exceptions près, la presse et la société elle-même adoptent spontanément la formule. Dans « L'Abeille du Nord », la littérature GOGOL 249 conspire avec la police, Griétch, Boulgarine et Senkovski y rivalisant de platitude, d'obscurantisme et de servilité. A un critique qui l'accuse d'avoir écrit aux ordres, Kou- kolnik, un des collaborateurs du journal, répond : « Je ferai office d'accoucheur demain si on me l'ordonne ». Avec Chévirev et Pogodine, sous prétexte de réhabiliter le passé national et d'y trouver des idéals nouveaux, une branche de l'école slavophile s'applique à y transporter la corruption moderne des idées et des mœurs, et arrive à en dégager, comme sens traditionnellement indiqué du développement futur, — l'abaissement de l'individualité! Une répudiation violente des principes élémentaires de toute civilisation est le dernier mot de cet enseignement. Et voilà l'atmosphère morale qui entoure le berceau de Nicolas Vassiliévitch Gogol (1809-1852). Par un de ces miracles apparents qui sont fréquents dans l'histoire des littératures, le futur auteur des « Ames mortes « ne parut nullement s'en ressentir. Né dans une famille de petits propriétaires du gouver- nement de Poltava, où les traditions et les légendes de l'ancienne vie cosaque se conservaient dans toute leur fraîcheur, il apporta au lycée de Niéjine le tempérament, l'imagination et l'intelligence d'un fils de la steppe. Il détesta les mathématiques, fit profession de mépriser le grec et le latin et témoigna d'une répulsion égale pour l'allemand , Il devait plus tard baptiser du nom de Schiller, dans un de ses récits, une caricature d'Alle- mand établi en Russie, économe au point de vouloir se couper le nez pour supprimer la dépense du tabac à priser, et méthodique jusqu'à mesurer la dose de poivre dans ses aliments, pour ne pas succomber à des ten- tations trop fréquentes de tendresse conjugale. Cela n'empêcha pas l'auteur de lire à coups de dictionnaire 250 LITTERATURE RUSSE les meilleurs écrivains d'Allemagne ou de France, ni même de se laisser aller à les imiter. A Niéjine on prenait volontiers exemple sur Tsarskoié- Siélo. Les élèves du Lycée se piquaient donc d'avoir eux aussi leur journal, et Gogol y publia successivement un roman, « Les Frères Tviérdislavitchy », dont il emprunta le sujet et la forme aux almanachs allemands de l'époque; une traofédie, « Les Briefands », dont on devine la source: et des satires, des ballades, qui n'avaient également rien d'original. En 1828, au moment où il quitta l'école, c'était un jeune enthousiaste du plus pur style roman- tique, rêvant d'accomplir quelque chose d'immense pour le bien de la patrie, se croyant un génie méconnu et pré- tendant avoir déjà — à dix-huit ans! — souffert énormé- ment du fait de l'humanité. Deux traits de caractère, destinés à recevoir dans la suite un grand développe- ment : le goût de l'ascétisme et l'esprit dominateur com- plétaient sa physionomie morale. Il s'en fut à Péters- bourg chercher un emploi. Un portefeuille de ministre eût à peine répondu à son ambition. Il trouva une place d'expéditionnaire au ministère des Domaines, l'aban- donna, non sans y avoir glané une collection de types bureaucratiques, qu'il devait utiliser plus tard, éprouva subitement le désir d'entreprendre un grand voyage, s'embarqua, après s'être emparé d'une somme que sa mère lui avait confiée pour un autre emploi, arriva à Lubeck et rebroussa chemin pour concevoir d'autres projets. 11 rêva de se faire acteur, puis voulut convertir en poème un amour malheureux dont il venait de faire l'expérience. Cela s'appela « Hans Kuchelgarten » et ne fut, en dépit de sa prétention, qu'une transcription mal réussie de la « Louise » de Voss. Imprimée sous le pseu- donyme de V. Alov, l'œuvre provoqua quelques railleries GOGOL 251 de N. Polevoï dans « Le Télégraphe » de Moscou, et, à part cela, passa inaperçue. Les exemplaires déposés chez les libraires y attendirent vainement des acheteurs. Gogol les reprit, loua une chambre pour les brûler jus- qu'au dernier, et se ti'ouva brusquement envahi par la nostalgie du pays natal. Ces sautes d'humeur sont habituelles chez les débu- tants; elles n'ont pas toujours un dénouement aussi heu- reux. Le dénouement, ce furent ici « Les Soirées à la ferme de Dikanka », publiées en 1831. Il y eut dans le monde des lettrés comme un mouvement de stupeur. On n'avait encore rien vu de pareil ! L'Ukraine, évoquée en une vision miraculeusement précise et délicieusement savou- reuse, vivait dans ces récits; elle y chantait et y riait du gros rire pimenté de malice qui est la gaieté petite-rus- sienne. Etait-ce la réalité de la vie? Pas entière encore. Gogol n'était pas arrivé du premier coup à se dépouiller du harnais romantique. Il dénaturait ça et là son Ukraine en la poétisant. Et dans son tableau aux couleurs cha- toyantes, pimpant, ensoleillé, un coin restait vide : les larmes y manquaient. Mais après « Les Soirées « vint « Mirgorod », autre série de récits, et Pouchkine sauta au cou de l'auteur. La réalité s'était révélée peut-être au jeune romancier un matin qu'il frappait à la porte du grand poète, s'éton- nant qu'il dormît encore. « Il aura passé la nuit à composer un nouveau chef- d'œuvre, disait-il. — Il a passé la nuit au jeu », répondait le valet. Dans « Mirgorod » le vrai rire humain du futur auteur des « Ames mortes », le rire à travers les larmes, fait entendre déjà sa note ironique. I^e succès éclatant de l'œuvre ne fut cependant pas pour satisfaire Gogol. 252 LITTERATURE RUSSE Comme Tolstoï plus tard, artiste inconscient comme lui, il devait toujours de toute la hauteur de son rêve repousser comme indignes, après les avoir conçues, les filles de son imagination. Il songea maintenant h une histoire de la Petite-Russie et en même temps à une his- toire du moyen âge en huit ou neuf volumes. Du passé de son pays natal il ne savait guère que ce que les récits de son père, grand conteur de légendes, avaient pu lui apprendre. Hâtivement, fiévreusement, il se mit en quête de matériaux. Heureusement, l'imagination repre- nant le dessus, ce fut « ïarass Boulba )) qui sortit de cet effort, poème en prose très romantique encore, histori- quement et ethnographiquement basé sur une lecture sommaire de Beauplan et de Scherer, mais traversé par un souffle épique puissant et rempli d'épisodes expressifs et dramatiques. Les scènes du début, où Tarass lutte à coups de poing avec ses fils pour éprouver leur force, où l'on aperçoit un jeune Cosaque se roulant dans la boue avec les beaux habits dont on l'a revêtu, pour affirmer son mépris du luxe, composent un tableau de mœurs trucu- lent et vigoureux. Plus loin, des combats entre Cosaques et Polonais, se provoquant et se haranguant, prennent une allure homérique. J'aime beaucoup moins l'épisode tant vanté de l'échafaud, où le fils aîné de Tarass expi- rant dans d'affreux supplices, qui font craquer ses os sans lui arracher une plainte, se laisse aller à mur- murer : « Petit père, petit père, entendez-vous cela? » Et de la foule, à laquelle il s'est mêlé sous un dégui- sement, le vieux Cosaque répond : « J'entends! » Ce n'est qu'un effet de mélodrame. L'histoire du moyen âge devait rester à l'état de projet. GOGOL 253 Gogol se borna à insérer dans ses « Arabesques » quel- ques essais d'apparence scientifique, dont Biélinski refusa d'entreprendre l'examen, tant ils lui paraissaient com- promettants pour la gloire naissante de leur auteur. Mais on donna une chaire à l'historien présomptif. Il y fit une première leçon très brillante. Il avait quelques-uns des dons qui font les orateurs : de la chaleur, une mimique expressive. Pour la seconde leçon, la matière fit défaut. Le professeur avait vidé son sac. Au bout d'un an et demi il quitta la partie. Un essai de tragédie tirée de l'histoire anglaise h l'époque de la conquête normande est contemporain de cette tentative lamentable. Après quoi, Gogol se laissa reprendre par sa vocation naturelle. Il y flotta encore quelque temps entre l'influence des romantiques, notamment dans « Viï », histoire obscure d'un amoureux maléficié par une belle cruelle, et celle de Hoffmann, dans « Le Portrait », une diablerie peu réussie : du fantastique minutieux! De 1834 à 1835 seulement, une nouvelle suite de récits d'un genre très différent et d'un caractère à peu près uniforme : « Les Propriétaires de l'ancien temps », « La Querelle d'Ivan Ivanovitch et d'Ivan Nikiforovitch », « Le Manteau », le montra en possession d'une formule définitive, qui devait s'imposer au nouveau roman russe. « Nous sommes tous sortis du manteau de Gogol », a dit un contemporain. Et Serge Akssakov, recommençant à près de soixante ans, sous l'influence du jeune écrivain, une carrière littéraire qui avait précédemment suivi des errements bien différents, pouvait lui-même s'appliquer cette affirmation. Tout dans ces récits était pris sur le vif, depuis la garde-robe d'Ivan Nikiforovitch jusqu'aux bottes mal odorantes des moujiks arpentant la perspective Nevski. Un coin de la vie humaine reproduit dans toute sa trivialité et assaisonné, 254 LITTÉRATURE RUSSE plus subtilement que dans « Les Soirées », avec ce qu'on s'est plu, depuis, à appeler Vhumoiw russe, et qui n'est proprement que Vhumour anglais, mélange en parties égales, comme chez Dickens, d'ironie et de bonhomie, de malice et de large sympathie, de sarcasme et d'inten- tions moralisatrices. Gogol y ajoutait une façon de repré- senter les choses et les gens comme ils sont, sans que l'auteur paraisse se soucier s'ils sont bien ou mal. Le héros du « Manteau », Akakiï Akakiévitch, est un scribe grotesque et touchant. Il a le génie et la passion — de la copie. « Dans cette copie il mettait un monde d'impres- sions variées et agréables. Certaines lettres étaient ses favorites. Quand elles revenaient sous sa plume, il en éprouvait de la joie. » On a observé avec raison la simi- litude de ce type avec un de ceux créés par Flaubert. Mais on a remarqué aussi que le romancier français s'acharne sur Pécuchet; il le bafoue, il le conspue, il décharge sur cet idiot toute sa haine de l'imbécillité humaine. Gogol plaisante son bonhomme avec un arrière- sentiment de tendresse intérieure, ainsi qu'un enfant dont les naïvetés vous égaient et vous vont au cœur. C'était aller trop loin, je crois, que d'apercevoir dans cette différence, comme on s'en est avisé, un abîme creusé entre le réalisme russe et le réalisme français, entre le rire imprégné de larmes du premier et le rire sec et impitoyable du second. C'était perdre de vue la genèse de l'une et de l'autre de ces directions littéraires, qui ne furent ni synchroniques ni parallèles, l'une arri- vant, en France, après tous les excès du sentimentalisme et du romantisme, se produisant sur un terrain saturé d'idéalisme par des siècles de culture chrétienne et con- tractant ainsi naturellement le caractère excessif de toutes les réactions; — l'autre paraissant en Russie, vingt ans GOGOL 255 plus tôt, en plein épanouissement de la littérature senti- mentale ou pseudo-romantique, et dans un milieu héré- ditairement acquis à l'ascendant du réel, du simple, du vrai. Des conditions historiques particulières, que j'ai essayé plus haut de mettre en lumière, déterminaient ici, h ce moment, un mélange particulier d'idéalisme et de réalisme, l'élément réaliste y représentant la part du génie national, l'autre correspondant assurément à des instincts naturels aussi, car l'idéal est partout chez lui, mais procédant plus directement de l'inspiration étran- gère. « Le Manteau », je crains bien qu'on ne l'ait oublié, même en France, est contemporain des premiers romans de George Sand, à laquelle Dostoïevski devait décerner tantôt le titre de « divine », parce qu'elle apercevait la beauté dans la pitié, la résignation et la justice. Et c'est à peu près, moins le rire, la formule même du « Man- teau ». Et ce rire, il ne tenait qu'à George Sand de le recueillir, avec le reste, dans l'héritage de Sterne et de Richardson, ses maîtres. Le rire à travers les larmes! Mais « Le Voyage sentimental » ne vaut que par cela ! A partir du « Manteau », le roman russe s'est déve- loppé d'une façon relativement autonome, mais toujours fortement influencée par les réalistes anglais d'un côté, par les romantiques français de l'autre. Gogol lui-même étudiera Dickens; Dostoïevski lira Victor Hugo. Saltykov- Chtchédrine lui-même, parlant de l'auteur de « Consuelo », écrira dans un fragment d'autobiographie : « Tout ce qui est bon et désirable, toute la pitié nous vient de là. » Et ce réalisme russe imprégné de sentimentalisme anglo- français, aboutira lui aussi à une réaction inévitable, qui fera que ses derniers représentants s'éprendront de Zola, avant même que l'auteur de « L'Assommoir » soit arrivé à imposer son naturalisme en France, puis de Maupassant. 256 LITTERATURE RUSSE Voyez Chtchédrine : il sait encore le prix de la pitié, mais en use peu. Voyez Tchékhov : il ne pleure plus guère, et c'est à peine s'il rit. Enfin, si on doit admettre que l'inclination à la pitié soit dans le caractère russe, et je n'ai rien contre, je l'ai montré, si donc, pour cette raison, la note attendrie est entrée facilement dans la littérature de ce pays et y a acquis une grande intensité, il y a autre chose encore que de la pitié dans le sentiment complexe que les Akakiï Akakiévitch ont inspiré à leurs auteurs. Je m'en expli- querai tout à l'heure. « Le Manteau » est de 1835. Une année après « Le Reviseur » paraissait à la scène et la nouvelle comédie russe était créée. Le sujet avait été indiqué à Gogol par Pouchkine, qui, allant à Orembourg, en quête de documents pour son histoire de la révolte de Pougatchov, s'était vu prendre pour un inspecteur en tournée. Un sujet de vaudeville en somme, roulant sur un quiproquo banal. Khlestakov, jeune vaurien de Saint- Pétersbourg, allant passer ses vacances auprès de ses parents qui habitent la campagne, se trouve chemin fai- sant sans ressources dans une petite ville de province. Il risque la prison pour dettes, quand l'imagination en éveil des fonctionnaires du lieu le transforme en justicier appelé à leur demander compte de leurs multiples pecca- dilles. En remplissant ce scénario avec une galerie de figures merveilleusement dessinées, quoique un peu trop uniformément conçues en charge, et eu y instruisant le procès de tout le fonctionnarisme contemporain, Gogol en a fait un chef-d'œuvre. Le gouverneur reprochant à un bas officier de voler « au-dessus de son tchine » devait rester dans l'imagination des foules. Rompant en visière à l'optimisme officiel, l'auteur mettait à nu la plaie béante du régime : la vénalité et l'arbitraire régnant du haut GOGOL 257 en bas de l'échelle administrative et judiciaire. Attaque à fond, dont lui-même, il allait le prouver tantôt, ne sai- sissait pas toute la portée. Fer chaud de la satire pris aux mains hésitantes de Kantémir, de Von-Visine, de Krylov, de Griboiédov, et appliqué au vif du bon endroit. L'étonnant semble aujourd'hui que l'opération n'ait pas fait crier. Nicolas laissa jouer la pièce, voulut assister à la première représentation et donna le signal des applau- dissements. C'était bien l'homme qui disait : « La Russie est gouvernée par les chefs de bureau », et qui les laissait faire. Le public s'amusa simplement. Le gouverneur et ses émules lui parurent drôles. L'idée que l'ordre de choses qu'ils représentaient était susceptible de modifi- cation, comme contraire à la nature, poignait h peine. Et aujourd'hui encore, fréquemment remise à la scène, la pièce fait rire là-bas. Elle ferait grincer des dents ailleurs. Je l'ai dit : l'auteur lui-même partageait, dans une cer- taine mesure, l'inconscience de son public. Déjà, en effet, dans sa façon de concevoir et surtout de sentir les phénomènes ainsi évoqués, apparaissait cet autre trait, auquel jai fait allusion plus haut, et qui en se générali- sant dans le roman russe, devait lui imprimer une physio- nomie particulière, et bien nationale, pour le coup : l'indulgence du satiriste pour ceux que sa satire vise. Il en fait bien des caricatures et même des monstres; il ne cache rien de leur laideur et de leur abjection; il les exagère plutôt; mais, tels quels, ces monstres ne lui inspirent ni horreur ni dégoût. Ils lui sont sympathiques. Philosophie sceptique ou pitié attendrie, a-t-on dit. Je dirais plus volontiers : accoutumance au mal. La vie publique en Russie en porte aujourd'hui encore la trace trop visible pour qu'un doute soit possible. LITTÉRATCHE RUSSE. 17 ■I \ ] 258 LITTÉRATURE RUSSE , Au point de vue purement artistique, « Le Reviseur )> n'a ni grande valeur ni originalité quelconque. La seule scène vraiment bien faite, celle du dénoûment, est direc- tement empruntée au « Misanthrope w.De par l'effet pro- duit, Gogol ne s'en sentit pas moins en possession d'une ■ situation nouvelle. Et aussitôt, son fond de mysticisme et d'exaltation remontant à la surface, il s'attribua un j rôle à jouer, qui serait celui d'un prédicateur et d'un pro- , phète. Il médita une autre œuvre, l'œuvre suprême, dont nous avons tous rêvé à un moment de notre vie. Il partit j pour l'étranger, séjourna quelque temps en Espagne, j puis à Rome, et publia (1842) la première partie des \ « Ames mortes ». Un poème, disait-il. Ce titre seul suffi- rait à prouver jusqu'à quel point le génie créateur restait, \ chez lui, inconscient. Le lecteur non prévenu n'en atten- i dra-t-il pas une élégie? Tchitchikov, le héros du poème, ! est un drôle, ancien douanier congédié pour fait de con- j trebande, qui pour restaurer sa fortune conçoit le plan ■ d'une vaste escroquerie. Le nombre de serfs possédés par chaque propriétaire est établi au moyen d'un recensement périodique. D'un recensement à l'autre, le chiffre est 1 considéré comme invariable, et les âmes, lisez les têtes d'esclaves, auxquelles il se rapporte , sont susceptibles de toutes les transactions usuelles : vente , échange, mise en gage. Tchitchikov imagine donc de se faire céder à vil prix les serfs ayant passé de vie à trépas, sans qu'ils aient cessé de figurer sur les états officiels, pour les engager dans une banque, en retirant la forte somme. On se doute bien que cette donnée n'est qu'un prétexte pour mettre en scène une chevauchée de Tchitchikov, de son cocher Séliphane et de leur troïka à travers le monde de propriétaires et de fonctionnaires auquel l'acheteur des « âmes mortes » aura affaire. Gogol a élargi le champ GOGOL 259 de son observation jusqu'à embrasser la presque totalité des classes dirigeantes, le choix même du sujet étant fait pour accentuer la portée satirique de l'œuvre. Et les types nouveaux portés à l'inventaire des misères et des hontes sociales sont à l'avenant : parmi les propriétaires de serfs , Manilov , représentant avec sa famille l'espèce d'hommes qui n'appartiennent à aucune espèce, sans physionomie morale nettement accusée, sans principes, sans conviction et sans caractère ; Nozdriov, le viveur à grandes guides, qui tutoie tout le monde, triche au jeu et fait rosser ses invités; Sobakiévitch, l'homme solide, qui ne redoute aucune affaire véreuse pour peu qu'il y trouve son profit; Korobotchka, la vieille avare, qui additionne ses serfs et ses roubles avec une égale âpreté. Les fonctionnaires et les bourgeois vont de pair avec cette compagnie. Sobakiévitch dit en parlant du procureur, que c'est le seul homme comme il faut dans la ville; encore est-ce un cochon. Et toute la société provinciale, la Russie entière, ou peu s'en faut, figure au tableau. « Dieu, que notre Russie est triste! » s'est écrié Pouchkine à la lecture du livre. Le tableau a une vigueur et un relief prodigieux. Une vision qui pénètre tous les replis et tous les dessous de la vie, jusqu'à l'infiniment petit et l'infiniment obscur; une puissance de reproduction plastique incomparable ; une verve éblouissante, et une langue, « à rendre jaloux Michelet », a dit un critique français, «tour à tour popu- laire, éloquente, précise comme l'image ou fuyante comme le rêve ». Au témoignage de l'auteur, Pouchkine lui avait encore donné l'idée première du sujet, en lui indiquant Cervantes comme modèle. A Rome, en 1840, un voyageur russe, Boutaiev, aperçut Gogol au café Greco, loin du groupe 260 LITTERATURE RUSSE ^ bruyant des artistes , un livre à la main, et c'était un j roman de Dickens. Le grand Espagnol a certainement ! fourni le cadre du tableau, et le grand Anglais la toile, le ] fond de bonhomie souriante, d'indulgence philosophique ; et de robuste gaieté. Seulement, ce dernier emprunt, le romancier russe l'a dénaturé en l'appliquant à faux, car il n'est jamais arrivé à Dickens de témoigner de l'indul- gence, voire de la sympathie, pour des « misérables » de l'espèce de Sobakiévitch; Gogol s'en doutait bien; mais i en romantique qu'il restait toujours et en théoricien qu'il était en train de devenir, il justifiait cette modification , et l'érigeait en principe. Il y apercevait précisément un trait de caractère national : le sentiment de pitié pour la | créature tombée, à quelque degré d'avilissement que l'ait conduite sa déchéance. i « Rappelle-toi, écrivait-il à un de ses amis, le touchant 1 spectacle qu'offre notre peuple, quand il assiste les ' déportés en route pour la Sibérie. Chacun leur apporte ] du sien, qui des vivres, qui de l'argent, qui la consola- tion d'une parole chrétienne, n L'évocation est exacte, i mais n'oublions pas qu'elle se rapporte à un pays où la , peine de mort îi existe qu en matière politique^ et où les i criminels de droit commun sont, à part cela, identifiés 1 avec les autres , au jDoint de déterminer une confusion i naturelle dans l'intelligence obscure et la sensibilité i rudimentaire des masses populaires. L'idée que les dépor- j tés peuvent être de très honnêtes gens, voire des héros | et des martyrs, s'y est implantée de longue date. Les sentiments auxquels elle s'associe sont heureusement j communs à tous les peuples. En leur attribuant le carac- j tère d'une vertu spécifiquement nationale, Gogol cédait ' à la fantaisie slavophile. En les appliquant aux vul- I gaires coquins de ses « Ames mortes », il les faussait, i GOGOL 261 En les présentant comme un trait oi-iginal, « fraternité évangélique , amour pour les petits , et pitié pour les soufTrants », destiné à se perpétuer dans la littérature russe et à « animer toute l'œuvre de Dostoïevski », M. de Vogué a certainement commis une erreur historique. Littérairement, chez Gogol, le trait venait de Dickens; chez Dostoïevski il aura d'autres provenances, également étrangères, que j'indiquerai. Gogol s'est laissé entraîner, d'autre part, par son génie de caricaturiste romantique jusqu'à défigurer l'exactitude de sa vision en un grossissement constant de tous les traits. Une société où on ne verrait que des Manilov, des Nozdriov et des Sobakiévitch ne serait pas viable. L'au- teur eut besoin de Biélinski et de Herzen pour lui révéler cet aspect de sa création et le sens qui en découlait. Les deux publicistes étaient plus clairvoyants que Nicolas, qui avait donné une bourse de voyage au romancier. « Le Reviseur » et « Les Ames mortes » instituaient l'enquête révélatrice, au bout de laquelle le procès de la société inculpée serait jngé d'avance. Gogol mit quelque temps à se laisser convaincre de la réalité de cet office d'accu- sateur public que son œuvre lui attribuait. Et quand il en fut persuadé, il s'effara : Eh quoi, il avait fait cela! C'était cela l'aboutissement de son rêve! Voulant servir sa patrie, il lui avait infligé cette honte! Depuis son séjour en Espagne et en Italie, il glissait sur la pente, où Joukovski l'avait précédé. N'oubliez pas que « Le Revi- seur » s'était rencontré avec la lettre de Tchadaiev et que celle-ci provoquait maintenant une recrudescence et une crise de nationalisme aigu. Entre les attractions multi- ples de l'occidentalisme romain, les séductions du mysti- cisme et les flatteries du slavophilisme, la raison de Gogol rencontra un gouffre. \\ voulut protester d'abord 262 LITTÉRATURE RUSSE contre les conclusions prématurées qu'on tirait de ses « Ames mortes ». Le poème devait avoir trois parties et c'était calomnier la Russie que de prétendre la voir tout entière dans le premier tableau. Il allait en découvrir d'autres aspects dans un rayonnement de beauté idéale. Mais auparavant, il entendait avoir une explication avec ses lecteurs, et imagina de publier h cet effet des extraits de sa correspondance. « Mets toutes tes affaires de côté, écrivit-il en 1846 à son ami Pletniev, et occupe-toi de ce livre. Tous en ont besoin. » Le livre ainsi annoncé comme une révélation, comme un évangile nouveau, parut l'année d'après et provoqua une déception cruelle. Tout en se réclamant de son œuvre antérieure pour revendiquer le don et l'autorité prophétiques, Gogol arrivait à répudier le sens naturel de cette œuvre. Il entreprenait l'apologie du régime politique, social et religieux, producteur des Sobakiévitch et des Nozdriov. Epîtres de direction spirituelle entremêlées de plai- dovers littéraires, les « Lettres à mes amis » célébraient le « Tsar d'amour », et son pouvoir absolu, modérateur de la dureté des lois et guérisseur des souffrances exas- pérées du peuple; elles raillaient les vaines conceptions des philanthropes d'Occident, en faisant appel, contre elles, à l'Eglise nationale, seule inspiratrice légitime des vertus nécessaires. Le livre contenait aussi une sorte de testament litté- raire. L'auteur annonçait sa résolution de ne plus écrire, occupé qu'il serait désormais exclusivement à la recherche de la vérité pour le bien de son âme et pour le bien commun. Il tenait bon cependant pour qu'on admirât ce qu'il avait écrit précédemment, et développait longue- ment les raisons qu'il y avait de le faire. L'affirmation ingénue qu'en la personne de l'auteur des « Ames GOGOL 263 mortes » la Russie perdrait un grand poète soulignait rargumentation. Contrairement à l'opinion qui a prévalu alors en Russie et qui me paraît y prévaloir encore, M. de Vogué a nié le caractère mystique de cette prédication, tout en y reconnaissant un écho de la doctrine slavophile con- temporaine. « M. Akssakov et les coryphées de l'école slavophile développent aujourd'hui les mêmes thèses avec plus d'exaltation encore. Personne en Russie ne les accuse de mysticisme. » J'ai peur que ce ne soit pas un argument. Les mots et les idées peuvent bien prendre une autre valeur qu'ailleurs en un pays où les hommes s'interpellent en s'appelant « mon petit pigeon ». Dans un cercle d'amis russes, très positifs pour la plupart, je m'étonnais un jour d'avoir rencontré chez un écrivain de la trempe de Tolstoï l'idée du caractère féminin de la ville de Moscou. Tous, sans exception, furent surpris de mon étonnement. « Cela allait de soi donc ! Moscou est femme, comme Pétersbourg est homme. » Cela leur sem- blait évident. Les dernières années de la vie de Gogol sont, je crois, pour trancher cette dispute. Il écrivit encore, en dépit de son adieu solennel aux lettres, montra à quelques amis la seconde partie des « Ames mortes », et déçut encore une fois ses lecteurs. On retrouva avec plaisir Tchitchikov, son cocher et leur troïka de maigres chevaux; mais la Russie idéale qui venait derrière, représentée par le Prince-Gouverneur « ennemi de la fraude », anéantissant les fonctionnaires prévaricateurs et ramenant le règne de l'équité dans la ville, ou par Mourassov, le riche et pieux industriel, un saint laïque et millionnaire, préchant, pardonnant et arrangeant tout, cette Russie inattendue parut déconcer- tante. On a reconnu depuis dans Mourassov le Monsieur 26i LITTERATURE RUSSE Madeleine des « Misérables », et on se demande encore où l'auteur a pris le reste. Gogol brûla son manuscrit, recommença et brûla encore. Il ne reste de cette partie du livre que des frag- ments, publiés après la mort de l'auteur. A un moment, celui-ci livra aux flammes tous ses papiers et tous ses livres. Il distribuait en même temps aux pauvres la pen- sion que lui faisait le gouvernement, et se débattait dans de cruels embarras d'argent. En 1848 il fit un pèlerinage à Jérusalem et en revint dans un état d'exaltation qui devait aller en croissant. Il erra de maison en maison. Ses hôtes de hasard le voyaient arriver avec une petite valise, bourrée de brochures et d'articles de journaux, critiques ou pamphlets le concernant : tout son avoir. « C'était, raconte un contemporain, un petit homme, trop long de buste, marchant de travers, gauche, mal mis, assez ridi- cule avec sa mèche de cheveux battant sur le front et son grand nez proéminent. » « Une physionomie de renard; dans la tournure quelque chose d'un répétiteur d'une ville de province », a dit Tourgueniev. Il n'écrivait plus maintenant pour de bon et parlait à peine. Il avait des accès périodiques de fièvre et des crises d'hallucination. En 1852 il mourut; épuisé par les prières et les jeûnes, d'après des témoignages nombreux; trouvé sans vie, d'après certains récits, devant les images saintes, où il lui arrivait de passer les nuits. Il avait quarante-trois ans. L'événement ne fit guère sensation. Pour la masse du public il n'existait plus depuis longtemps, emporté par cette fatalité qui s'est acharnée sur tous les écrivains de sa génération. On y a vu à tort un mystère. Brusquement mise en contact avec un océan d'idées nouvelles pour elle, cette génération éprouvait un sentiment naturel de ver- tige sur le bord de l'abîme et perdait l'équilibre. GOGOL 265 Les « Lettres à mes amis » ont eu, dans ces derniers temps, une fortune inattendue. Tolstoï s'étant avisé d'en entreprendre l'apologie, d'autres admirateurs lui ont fait suite. M. P. Matviéiev, dans des articles publiés en 1893 et en 1894 par « Le Messager russe » a déclaré que le livre devançait son temps. Une édition populaire a paru récemment sous ce titre suggestif : « Gogol comme pré- cepteur de la vie ». Assurément, en rédigeant cette pro- fession de foi, Gogol fut sincère ; il y a exprimé ce que Carlyle appelait la « religion » d'un homme, sans atta- cher au mot aucun sens dogmatique. Mais il manquait absolument d'éducation philosophique, et la faveur qu'il trouve aujourd'hui prouve seulement l'insuffisance de cette éducation au sein de sa posiérité. Le vrai mérite de Gogol est dans la puissance plastique. On ne saurait le prendre au sérieux comme penseur. A Rome, il n'avait d'yeux, d'admiration ou de sympathie que pour la papauté pompeuse avec l'éclat suranné de ses cérémonies et de ses processions dans les rues; pour ces rues elles-mêmes, étroites et sales; pour leur population demi-sauvage ; pour l'aristocratie locale enfin avec ses plaisirs tapageurs, son corso et son carnaval. L'exaltation religieuse, où sombrèrent les dernières années de sa vie, n'a fait qu'accentuer et pousser à l'extrême une tendance très ancienne, remontant à sa jeunesse, comme le prouve sa correspondance. Il y eut toujours en lui un double courant contradictoire d'inspirations artistiques et de penchants ascétiques, issus sans doute, chez ce Petit- Russien, d'un mélange d'atavisme moscovite. A cette pre- mière cause de désaccord intime et de désarroi moral s'ajoutait une autre contradiction entre son désir d'action sociale et une fausse conception de la société qui lui venait de ses traditions de famille. Il ne devait jamais 266 LITTERATURE RUSSE rien comprendre au mouvement intellectuel que la philo- sophie allemande développait autour de lui, et qui le por- tait lui-même sans qu'il sût où et comment. Il fit, sans s'en douter aucunement, œuvre de révolutionnaire, en restant, dans son for intérieur, patriarcal et soumis. II n'eut ainsi longtemps aucun regard pour les causes pro- fondes, organiques, des phénomènes de corruption qu'il peignait en artiste. Quand on réussit à lui ouvrir les yeux, le néant de ses propres conceptions philosophiques dut lui apparaître et le porter à accepter les leçons d'autrui. Il hésita un instant entre celle de Tchadaiev et celle d'Akssakov, opta finalement pour cette dernière, et naïvement s'érigea en moraliste d'Etat, avec la conviction enfantine qu'il lui suffirait de révéler sa morale aux gou- verneurs des villes de province et aux Nozdriov pour empê- cher les uns de voler et les autres de filer la carte. Ai-je besoin d'ajouter que, parmi les critiques français qui ont étudié ce maître, M. Hennequin en apercevant en lui le créateur de la nouvelle moderne me paraît avoir oublié non seulement tous les prosateurs anglais, alle- mands ou français de la seconde moitié du xviii" siècle et du commencement de ce siècle-ci, mais encore un certain Boccacio, qui vivait au xiv", et dont le « Filocopo » et la « Fiametta » ont bien quelque importance dans l'histoire des littératures. Gogol a créé le roman russe : c'est un titre qui peut suffire à sa gloire. Comme prosateur, ouvrier du style, il a devancé en Russie Pouchkine lui- même : « La Dame de pique » est de 1834, et elle est peu de chose. Il est arrivé bon premier — et il n'a pas encore été rejoint. Dans le roman, Gontcharov et Grigorovitch ; au théâtre, Ostrovski furent ses héritiers directs. GONTCHAROV 267 Gontcharov. Ivan Aleksanduovitch Gontcharov (1814-1891) publia sa première œuvre, « Simple histoire )> (1847), sous les auspices de Biélinski, qui disait de lui : « C'est un poète, un artiste et rien de plus ». Il voyait juste. L'auteur devait se distintcuer de Tourgcuéniev, comme de Dos- toïevski et de Tolstoï, par une absence presque complète de réflexion et d'analyse. Sa vision de la vie est absolu- ment archaïque et ses idées remontent au déluge. Pré- sentant quelque analogie avec 1' « Horace » de George Sand (1841), ce premier roman contient, en efFet, une histoire très simple, celle d'un jeune exalté aux prises avec les réalités de la vie, quelque chose encore du Rasti- gnac de Balzac, apportant en sacrifice au Moloch parisien ses rêves et la fraîcheur de son âme. L'exaltation du héros russe est d'ordre modeste et la réalité qui la contrarie d'espèce assez banale. Le jeune homme fera-t-il des vers en soupirant pour une jeune fille sans fortune, ou des affaires en épousant une héritière? Le débat tourne à l'avantage du second parti et les sympathies de l'auteur sont pour le premier. Le trait particulier et le charme de son art doivent être cherchés dans cette opposition. Gontcharov est un réaliste attaché à la reproduction exacte de la nature jusque dans ses aspects les moins séduisants, mais s'entendant merveilleusement à enve- lopper ceux-ci d'une sorte de buée poétique, qui en atténue les contours trop déplaisants. Adouiev, le héros du livre, n'a d'ailleurs rien de spécifiquement russe. L'année suivante, Gontcharov donna quelques frag- ments d'un second roman, « Oblomov », qui ne devait être 268 LITTERATURE RUSSE achevé qu'au bout de dix autres années. Entre temps, l'auteur fit le tour du monde comme secrétaire particulier d'un amiral, et rédigea en deux volumes le récit de ce voyage. Mais il pensait toujours à son « Oblomov )). Il avait la conception lente et l'exécution pi^odigieusement rapide. On assure qu'il termina l'œuvre en quarante-sept jours, après l'avoir médité pendant deux lustres. Et, cette fois, il était arrivé, lui aussi, à créer un type — une per- sonnification de cette apathie générique, qui a été et qui est encore en Russie le produit commun des conditions matérielles et des conditions morales de l'existence natio- nale, mais qui a atteint un développement particulier au sein de la barclitchina, dans le monde des propriétaires ruraux antérieur à l'abolition du servage. Les longs hiver- nages invitent naturellement le moujik russe h la paresse et à l'inertie; le régime despotique proscrit chez tout le monde l'initiative individuelle, taxée communément, depuis Novikov, d'esprit maçonnique ou révolutionnaire. Mais à l'heure de la corvée, le moujik est périodiquement obligé de secouer sa torpeur; rien, jamais, ne trouble celle du propriétaire. Depuis l'enfance il est accoutumé, dressé à s'épargner et même à s'interdire tout effort, qui, en prenant sur la besogne des dix ou douze personnes dressées, elles, à le lui rendre inutile, semblerait com- promettant pour sa dignité. Le voici donc n'ayant rien à faire et ne faisant littéralement rien. L'influence de l'hé- rédité, de l'éducation et de la pratique courante de la vie l'ont, par une dégénérescence fatale, rendu incapable à la fois et de toute activité spontanée et même de toute résistance, qui ne serait pas purement passive, aux impulsions extérieures. Il y a bien dans son inertie une arrière-pensée, ou plutôt un arrière-sentiment. L'âme russe en est pleine. Pour en indiquer le sens, il faudrait GONTCHAROV 269 recourir à une de ces expressions infiniment compréhen- sives et plastiques, qui sont le trait caractéristique et la grande richesse de la langue du pays. Imaginez un homme, qui se trouve d'aventure sur la voie ferrée au moment du passage d'un train. Il le voit venir; il com- prend qu'en restant sur place, il sera infailliblement écrasé et qu'au contraire un léger mouvement suffirait pour le soustraire à ce péril. Et voici cependant qu'il ne bouo-e pas, par l'effet d'une sorte de fatalisme demi-conscient, idée vague et pourtant obstinée que le train s'arrêtera peut-être ou déraillera avant de l'atteindre. Un seul mot suffit, dans la bouche d'un paysan inerte et têtu, à expri- mer le monde entier de pensées obscures et de senti- ments irréfléchis correspondant à cet état d'âme par- ticulier : ai>os! peut-être? qui sait? Et, produit d'une habitude commune à l'esclave et au maître de s'en rap- porter toujours à quelqu'un ou à quelque chose pour le gouvernement de leurs moindres actions, le trait se retrouve chez l'un et chez l'autre. Le premier volume du roman de Gontcharov ne con- tient que le récit d'une journée employée par son héros à se défendre contre les sollicitations diverses qui cons- pirent pour lui faire quitter le lit, puis le divan moelleux où il abrite sa paresse et son égoïsme également incura- bles; à éconduire des visiteurs importuns et h faire des plans irréalisables et qu'il se doute bien devoir rester tels. Ainsi conçu, le personnage n'est pas entièrement nouveau. C'est toujours Eugène Oniéguine, dans une autre incarna- tion correspondant h une autre phase de la vie nationale. Et c'est encore Piétchorine. Celui-ci était un homme remuant; Oblomov est un apathique; mais l'un et l'autre n ont jamais rien fait et ne feront jamais rien, parce qu'ils n'ont rien à faire dans le milieu où le hasard de la nais- 270 LITTERATURE IIUSSE sance les a placés. Même avec les femmes leur attitude est identique : très susceptibles ils sont, comme Onié^ giiine lui-même, de subir l'attraction du sexe, mieux que cela, très entreprenants; mais également disposés à fuir l'amour dès que celui-ci menace de prendre sur leur liberté, leur paresse ou leur égoïsme. Dans le second volume, Oblomov rencontre la femme-type du roman russe, l'être d'intelligence, de tendresse et d'initiative, seul capable en apparence de provoquer chez ce fainéant un sursaut d'énergie. Elle semble réussir un instant; mais les organes de volition et d'activité qu'elle met en mouvement dans l'àme du jeune homme apparaissent bientôt irrémédiablement atrophiés, et Oblomov retourne à son divan et à son far niente. A côté de cette Olga sensible et vaillante, qui trouvera aisément à se consoler de son insuccès, Gontcharov a voulu, après Gogol, évoquer une personnification idéale d'énergie masculine. On s'étonnera qu'il soit allé la cher- cher en Allemagne, et on trouvera plus singulier encore qu'il n'y ait découvert qu'une figure assez triviale de brasseur d'affaires, actif et industrieux. Le mariage d'Olga avec Stoltz ne peut passer pour une solution. La première partie d' « Oblomov » parut ennuyeuse. L'auteur y inaugurait cette méthode de minutie descrip- tive, dont les réalistes français ont depuis fait un si grand abus. S'agit-il pour son héros d'écrire une lettre? Vous apprenez à connaître le filigrane du papier qu'il va employer, la couleur de l'encre et les qualités intrinsè- ques et extrinsèques de la plume. La seconde partie fit sensation. Arrivant à la veille du grand acte émancipa- teur, elle apportait un argument de plus en faveur de la réforme. L'habitude contractée de lire entre les lig-nes fit qu'on y devina encore des sous-entendus, qui semblent GRIGOROVITCH Î71 bien avoir été étrangers à l'auteur. II le prouva quelques années plus tard, en voulant avec son « Obrvv » (préci- pice) entrer dans la mêlée intellectuelle et politique du temps. Ce fut une déroute. Depuis, Gontcharov n'a publié que quelques esquisses et une excellente analyse de « Le Malheur d'avoir trop d'esprit ». Gî'igoî'ovïtch. Comme peintre des milieux aristocratiques ou bour- geois, Dmitri Vassiliévitch Grigorovitch, né en 1822, n'est qu'un collectionneur d'instantanés, et ses clichés n'ont ni une précision suffisante ni une répartition con- venable de lumière et d'ombres. Il ne s'élève au-dessus de la médiocrité que dans ses récits de la vie populaire ; mais là il précède Tourgueniev en lui ouvrant la voie et en s'attaquant plus directement et plus ostensiblement aux abus du servage. Son a Village », le premier en date (1846) d'une série de petits chefs-d'œuvre, plus ou moins directement inspirés d'ailleurs de George Sand, contient à cet égard une puissance d'expression et une force d'émotion considérables. La jeune femme d'un proprié- taire rural récemment arrivée à la campagne exprime le désir de voir une noce de paysans. On s'arrange pour satisfaire aussitôt sa fantaisie, la première jeune fille et le premier gars venus devant en faire les frais. Ils ne se connaissent pas; ils ont au cœur d'autres attachements; ils ne se conviennent d'aucune façon : ces détails impor- tent peu. Avec ce récit, avec « Le Malheureux Antoine » (1848) et « La Vallée de Smiédov », Grigorovitch sest fait la réputation d'un Beecher-Sto-sve russe. Dans « Les Pêcheurs » (1853) et a Les Colons » (1855), il a élargi 272 LITTÉRATURE RUSSE son cadre, y faisant entrer et toute la pauvre vie des paysans riverains de l'Oka et toute la sombre existence des usines, et tout l'arbitraire odieux des propriétaires. La partie ethnographique de ces études conserve aujourd'hui encore de la valeur, et les figures du pêcheur Glieb, de l'ouvrier de fabrique Zakhar ont passé long- temps pour les plus exactes et les plus expressives pein- tures du caractère populaire. Mais Grigorovitch n'est guère psychologue. Il a surtout un talent de conteur, qui, mal servi par un art de composition assez rudimen- taire, s'égare et s'éparpille trop dans les tableaux de grandes dimensions. Ostrovski. J'éprouve quelque embarras à parler du grand drama- turge. Ses pièces ont rempli la scène russe pendant un demi-siècle et y jouissent encore d'une grande réputa- tion. On admet couramment dans son pays qu'il a non seulement créé le théâtre national, mais encore renouvelé l'art scénique à un point de vue plus général. Et je vois bien que sa formule est en passe de trouver, en effet, des adeptes jusqu'en Occident. Mais cette formule, qui con- siste à abattre en quelque sorte un pan du fameux « mur de la vie privée », pour montrer ce qui se passe derrière, dans toute la complexité naturelle et dans tout le désordre apparent des phénomènes dont cette vie est composée, cette formule j'y vois une négation absolue de l'art théâ- tral et de la nature elle-même. Précisément parce qu'elle repose sur une apparence., qui est fausse, l'impression de désordre dans la nature n'étant qu'une erreur d'apprécia- tion. Chez Ostrovski les personnages vont, viennent, OSTROVSKI 273 causent de choses indifférentes, jusqu'à la minute qui, brusquement, car il faut bien brusquer au théâtre, fait suro-ir de la banalité de leurs mouvements et de leurs entretiens les éléments comiques ou dramatiques de la « scène à faire ». Et c'est ainsi, me dit-on, que les choses se passent dans la vie. Dans la vie étendue sur un espace de plusieurs années, oui. Mais cet espace réel, vous le réduisez à quelques heures. Ce faisant, vous dérangez l'équilibre naturel des phénomènes, et vous n'avez, sous peine de faux, vous dis-je, d'autre ressource pour le réta- blir que l'art, c'est-à-dire l'interprétation. Le théâtre vit de synthèse et il est contraire à sa nature, car il en a une, lui aussi, de vouloir y introduire les procédés analytiques, qui appartiennent à un autre ordre de création. Fils d'un agent d'affaires de Moscou, Alexandre Nico- LAiÉviTCH OsTROvsKi (1824-1886) manquait d'éducation même élémentaire quand il imprima, en 1847, ses pre- miers essais dramatiques. Il compléta son instruction en étudiant et en adaptant les modèles de l'art étranger, où il n'arrivait pas toujours à faire le meilleur choix. Habi- tant le Zamoskçoriétchié et mêlé par la profession de son père à l'existence des petits commerçants moscovites, il s'attachait en même temps à en étudier et à en repro- duire les mœurs, et parvenait à des effets de réalisme analogues à ceux que Gogol venait de tirer d'un autre milieu. Sa première grande comédie : « Entre nous, nous nous arrangerons » [Sçoï lioiidi sotchtiémsia) , publiée en 1850, mais représentée dix années plus tard seulement, a pour sujet, comme « Les Ames mortes », une histoire d'escroquerie aussi vilaine et plus invraisemblable. Un marchand, espèce de Roi Lear comique, imagine d'aban- donner sa fortune à un commis, auquel il fait en même temps épouser sa fille, le tout pour frauder ses créanciers LITTÉHATURE RUSSE. lo 274 LITTERATURE RUSSE par une fausse banqueroute. Il entend que son gendre compose avec eux en leur payant 25 p. 100 de leurs créances, ou plus en cas de nécessité. Mais une fois nanti, le coquin se refuse à toute transaction et laisse conduire en prison son malheureux beau-père. Celui-ci n'avait nul besoin de se faire escroc : ses affaires prospéraient. Et l'auteur nous le donne pour un brave homme, voulant mieux faire ressortir ainsi la corruption des idées, l'ab- sence de principes, la démoralisation mêlée de fantaisie arbitraire, qui règne dans ce monde ténébreux. Le second grand succès d'Ostrovski, la comédie « Chacun à sa place » [Nié v sç'oï sani nie sadis), repré- sentée en 1853, a prêté à beaucoup de controverses. Il s'agit encore d'un marchand samodoiu-, c'est-à-dire avant conservé les traits d'originalité et de fantaisie arbitraire caractérisant le vieux type moscovite, dont la fille se fait enlever par un gentilhomme coureur de dot. En appre- nant qu'elle sera déshéritée par son père, le ravisseur abandonne sa conquête, et la pauvre retourne, toute penaude et désenchantée, au foyer paternel. On voit que ce n'est pas très nouveau comme sujet, et comme expo- sition ce n'est pas très clair, la critique y ayant vu tantôt une apologie et tantôt une condamnation du régime patriarcal. La manière de traiter ces sujets n'en rachète pas tou- jours la banalité. Suivant une théorie qui fut chère à Biélinski, Ostrovski s'en rajDportait aux acteurs pour le développement de ses caractères, qu'il se bornait à indi- quer très sommairement. Il leur laissait beaucoup à faire. Le plus célèbre de ses drames, et le meilleur assuré- ment est <( L'Orage ». Cette fois, nous passons dans le monde du haut commerce provincial. Pendant une ab- sence de son mari, qui abandonne trop fréquemment le OSTROVSKI 275 foyer conjugal pour vaquer à ses afifaires et aussi pour fuir l'ennui d'un intérieur que la présence d'une mère austère et tracassière rend insupportable, Catherine, jeune personne rêveuse et exaltée, se laisse aller au péché. Dans l'aveu public qu'elle fait de sa faute, sous l'influence d'un orage qui excite ses nerfs en avivant ses angoisses et ses terreurs religieuses, Ostrovski a vu le point culminant et le nœud dramatique de sa pièce. Tolstoï renouvellera ce motif dans « Anna Karénine ». Anathématisée par sa belle-mère et battue par son mari, comme l'exige la coutume du lieu, la malheureuse se noie. Ostrovski a voulu peindre à la fois la misérable condition de la femme dans la classe bourgeoise, où se perpétuaient de son temps les traditions du domostroï, et la corruption de ce milieu, due en partie à un travail la- tent de décomposition sous l'influence des idées nouvelles qui y pénétraient du dehors. Catherine est une roman- tique inclinant au mysticisme. Elle se donne, en mau- dissant son amour et son amant. Le mari est une brute, qui a de bons sentiments et des instincts grossiers. La mère est un tyran domestique, élevé à l'école du pope Silvestre. Quand au moment de la séparation, dans le pressentiment de ce qui va lui arriver, Catherine veut se jeter au cou de l'époux insouciant, pour le supplier de reste